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Full text of "Histoire de l'association commerciale depuis l'antiquité jusqu'au temps actuel"

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' ,University of California. 

ç. F. L. A, PIOCHE. 

^ J . 1871. 

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HISTOIRE 

L'ASSOCIATION GOniERCIAlG 



I 

DEPUIS L'âNTigUlTË 

I 



JUSQU^AU TEMPS ACTUEL 



DU MÊME AUTEUR 



Praité des avartes communes et particulières, suivant les diverses 
législations maritimes. 2 vol. in-8; Paris, 1859 (Franck). 

La Californie. Histoire des progrès de l'un des États-Unis d'Amé- 
rique et des institutions qui font sa prospérité. 2« édition. 1 fort vol. in-8, 
orné d'une carte. Paris, 1867 (Scblesinger). 

Sons presse 

Principes juridiques et économiques des Sociétés par actions chez 
les divers peuples. 1 vol. in-8. 



Paris. — Typ. A. Parent rue Monsieur- le-Prince, 31. 



HISTOIRE 



DE 





DEPUIS L'ANTIQUITE 



JUSQU'AU TEMPS ACTUEL 



PAR 



ERNEST FRIGNET 

\\ 

DOCTEUR EN DROIT, DOCTEUR ES SCIENCES 

ANCIEN AVOCAT AU CONSEIL D'ETAT ET A LA COUR DE CASSATION 

MEMBRE DE LA SOCIETE DE STATISTIQUE DE PARIS 

DE LA SOCIÉTÉ GÉOLOGIQUE DE FRANCE, ETC., ETC. 



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K.'.rX:.!b.JlOai€' 

CA!-: F»"Ar:c:cco 



PARIS 

GUILLAUMIN ET G», ÉDITEURS 

do Joarnal du Économistes, de b Gollection des principaux Économistes, da DicUonaaire aniTersei 
du GoDierce et de la Raiijfition, du Dictionnaire de l'Économie politique, etc. 

14, BUE RICHELIEU, 14 



4868 



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HISTOIRE 



L'ASSOCIATION COIKMERCULË 



DEPUIS L'ANTlQUITéjUSau'AUX TEMPS ACTUELS 



Quiréjusai; 




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INTRODUCTION 



L'industrie et le commerce ont acquis de nos jours une 
prépondérance sans exemple dans T histoire. Les intérêts iû- 
dividuelSj Jcs rivalités nationales n'ont pas aujourdMiui d'ob- 
jet plus direct, de mobile plus puissant que le développe- 
ment indériiii deces deux brandies de Tactivité humaine. 
Toutes les questions qui s'y rattachent prenhent d'emblée 
la première place dans les préoccupations publiques. On 
comprend qu'elles touchent à ce qu'il y a de plus essentiel 
pour la prospérité du pays et pour le maintien de sa puis- 
sance. 

Pendant une partie de ce siècle, le peuple anglais parut 
seul en Europe s'adonner exclusivement à la discussion et à 
la défense de ses intérêts de négociant et de manufacturier. 
La politique de son gouvernement se subordonna la pre- 
mière aux rigoureuses exigences du commerce et de Vin- 
dustrie nationale. Mais bientôt l'exemple gagna les États du 
continent, et successivement on vit ramenées au second 
plan les questions d'alliance de famille, d'influence morale, 
d'équilibre politique qui agitèrent les diplomates et allumè- 
rent les guerres du xvm" siècle. 

l 



2 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

Cette importance des questions commerciales grandit avec 
la lutte des deux principes de protection et de liberté qui, 
même avant Colbert, divisaient les économistes (i). Tout y 
concourut : Us événemeUts politiques, les découvertes de la 
science, les discussions économiques : et, suivant la prédo- 
minance de l'un ou de l'autre système, l'industrie au de- 
dans, au dehors les échanges avec Tétrdhger, les mœurs, la 
législation commerciale ont présenté des caractères diffé- 
rents, souvent opposés. 

Nous assistons en France à l'un de ces changements, au 
plus radical assurément qui se soit opéré depuis Louis XIV. 

L'introduction du principe de libre-échange a bouleversé 
nos anciennes iiistitutions commerciales, organisées en vue 
du principe contraire. Depuis 1860, le gouvernement s'est 
appliqué à adoucir la transition d'un régime à l'autre. Abais- 
sement des droits d'importation sur les matières premières, 
suî les machines ; abolition successive des entraves régle- 
mentaires à rétablissement des usines ; diminution des frais 
dé transport par l'aclièvement du réseau des chemins de 
fer, par le rachat du péage sur les ponts et les canaux ; ex- 
positions publiques, générales ou partielles, encouragements 
de toutes sortes, il n'a rien négligé pour aider notre indus- 
trie à soutenir la concurrence de l'étranger et surtout de 
l'Angleterre. 

Ces mesures, les plus urgentes sans doute, sont loin ce- 
pendant de compléter l'œuvre de la transformation. Le sys- 
tème protecteur, en séparant les nations, sous prétexte de 



(1) L'antagonisme des deux systèmes se manisfeste dèi 
r^poque des célèbres États-Gépéraux de U83. Dans les cahiers 
de doléances touchant le fait de la marchandise, a les députés ré- 
clament Pehtière liberté du commerce tant au dehors qu'au de- 
dans, l'abrogation des péages, Tentretien des routes. » En lisant 
ce chapitre, on se croirait arrivé ett 1789, tant les vue» des députés 
marchands sont déjà nettes, justo» et éUvées. 



INTRODUCTION. 3 

les amener à se suffire à elles-mêmes, a donné aux mœurs, 
à la législation, à Téducation commerciale même, quelque 
chose d'étroit, d'exclusif, d'incompatible en un mot avec 
l'universalité des relations qu'entraîne la liberté des échan- 
ges, dans un siècle où les communications entre toutes les 
parties du monde deviennent instantanées. 

La pensée qui a dicté la lettre impériale du 5 janvier 1860 
et les décrets qui l'ont suivie^ ne s^y est pas trompée. Mais 
si, tout en embrassant jusqu'aux conséquences les plus ex- 
trêmes de la révolution économique qu'elle inaugurait, elle 
n'en a exprimé que les plus directes et les plus immédiate- 
ment réalisables, c'est qu'elle a compris qu'il est des usages 
qu'on ne saurait réformer par voie de règlement ; et que, 
dans ces matières, qui touchent directement à la person- 
nalité humaine, il faut attendre beaucoup du temps, de la 
réflexion et d'une sorte de conviction populaire, fruit de 
l'habitude autant que de la raison. Cette conviction est lente 
à se former, surtout quand les préjugés auxquels elle suc- 
cède se rattachent à des institutions séculaires, qu'on s'est 
accoutumé de bonne heure à considérer comme essentielles 
à la prospérité du commerce national. 

L'industrie, en effets ne se fonde et ne se développe qu'à 
l'abri d'un système protecteur, qui assure à ses produits une 
sorte de monopole. Il lui faut au dedans des franchises, des 
encouragements; à la frontière, une ligne de douanes qui in- 
terdise l'accès du territoire aux produits de l'étranger. 

Dans ce champ clos du marché national, l'industriel ne 
craint pas d'aventurer ses capitaux. Il défie volontiers la 
concurrence de compatriotes placés dans les mêmes con-^ 
ditions, exposés aux mêmes dépenses, aux mêmes essais, 
aux mêmes crises que lui. Son intelligence, ses ressources 
financières se concentrent dans Tétude et la satisfaction des 
besoins de son pays, qui devient son unique horizon* 

Il dével(q>pe, il multiplie ses UBiaes sous l'aide des prohi- 
bitions. S'il emprunte à l'étranger quelque amélioration, 



4 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

c'est afin dé conquérir une plus large part du monopole ; 
puis, ce résultat obtenu, il s'immobilise dans sa puissance 
jusqu'à ce que, l'équilibre venant à se rompre entre le ser- 
vice rendu et le privilège réclamé, le public se plaigne d'un 
état de choses préjudiciable à ses intérêts et qui ne lui paraît 
pas justifié. Telle a été partout, en Angleterre, en Alle- 
magne, en France surtout, Fhistoire du système protecteur. 

Lorsqu'au sortir de la barbarie féodale, saint Louis orga- 
nisa les corporations ou confréries marchandeSy il lui fallut 
tirer du néant, non pas l'industrie manufacturière, telle que 
nous la connaissons aujourd'hui, mais la petite industrie, 
les métiers urbains correspondant aux besoins urgents de 
chaque jour. Les minutieux règlements qu'il leur donna 
étaient nécessaires pour resserrer les liens de patronage 
entre les gens de même métier et pour en former un fais- 
ceau capable de résister aux attaques auxquelles la grossiè- 
reté des mœurs et les désordres du temps exposaient alors 
toutes les classes de la société (1). 

A répoque où ils parurent, ces règlements furent un bien- 
fait. Modifiés, étendus par les successeurs de saint Louis, ils 
contribuèrent puissamment à créer en France l'industrie lo- 
cale, trop faible pour devenir une source de. richesse natio- 
nale, assez active néanmoins pour affranchir le pays du tri- 
but qu'il payait à la Flandre et à l'Allemagne, pour les draps, 
les tissus de laine, de lin, de chanvre (2), à l'Italie, pour les 

'■ ■ ■ V *" 

(1) Ces règlements datent de 1260 ; ils parurent sous le nom 
d'Étahlissement ou livre de métiers, et furent rédigés par Etienne 
Boileau, prévôt de Paris. L'étendue des dispositions de ce docu- 
ment n*a pas permis de le publier en entier. Il s'en trouve des 
fragments dans le Recueil des Ordonnances de police de Ponchel, 
t. W, préface, et dans le livre V du traité de la police par Dela- 
marre. Voir aussi le Traité de la liberté générale du commerce 
et de rindustrie, etc., par Bigot de Sainte-Croix, présidoat aux 
requêtes du palais de Rouen, 1774. 

(2) Ordonnances de novembre 1339; d. de 1364; de jan- 
vier 1572. 



INTRODUCTION. 5 

soieries, les glaces de Venise (1), à l'Espagne, pour ses cuirs, 
ses armes, etc. (2). 

Louis XIV et Colbert prétendirent à de plus grands résul- 
tats. Pour développer en France le commerce extérieur, qui 
faisait alors la prospérité de l'Angleterre, des Provinces-Unies 
de Hollande et de quelques villes italiennes et hanséatiques, 
ils organisèrent un système qui, plus tard, sous la main de 
Napoléon 1®% est devenu l'expression la plus énergique et la 
plus absolue du régime protecteur. A l'intérieur, Colbert 
s'appuya sur les corporations réorganisées, étendues à tout 
le royaume (3), et rattachées au pouvoir central par une 
liiérarchie d'officiers chargés de veiller à l'exécution des rè- 
glements et d'y faire prédominer l'influence royale. Aux 
frontières, les bureaux des fermes appliquaient avec la ri- 
gueui du double intérêt public et privé le tarif de 1664, et 
percevaient des droits à peu près prohibitifs sur les mar- 
chandises analogues aux produits de nos manufactures. Au 
delà de l'Océan, les colonies des Indes et de l'Amérique du 
Nord, administrées en vue des seuls intérêts de la métropole, 
expédiaient aux fabriques de France les matières premières 
et fournissaient k la marine marchande un abondant fret 
d'alleret de retour. 

Admirable organisation^ surtout pour l'époque oii elle fut 

(1) Ordonnances d'août 1603; édit de janvier 1658 ; déclaration 
de 1665. ♦ 

(2) Ordonnances de février 1604 ; janvier 1629. 

(3) Edit de mars 1673. Auparavant les corporations n'étaient 
établies 'que dans les villes dites royales et dans les seigneuries 
de certains comtés en possession des droits régaliens. La police 
générale de ces corporations s'exerçait sous l'autorité du grand 
chambrier de France par les rois des merciers de chaque ville. 
Mais le conseil ou corps d'Écheving disputait d'ordinaire aux 
gens du roi le droit de surveiller et de réglementer les corpora- 
tions; ce fut le sujet de nombreux conflits (Bigot de Sainte-Croix, 
loc. cit.). 



6 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

conçue, et qui aurait vécu autant que la gloire de ses auteurs 
s'il pouvait appartenir au système protecteur de survivre au 
développement de l'industrie qu'il a fait éclore, et de rem- 
placer pour elle l'action vivifiante de la liberté ! Mais en 1673 
ce régime était et devait rester longtemps encore le seul pos- 
sible. Il aurait produit plus tôt et plus complètement les 
magnifiques résultats qu'on s'en promettait, si le génie de 
Golbert avait pu soustraire son œuvre aux abus qui déjà 
envahissaient l'administration, au point de compromettre 
Texistence du gouvernement royal. 

En effet, la pénurie du Trésor, plus que jamais épuisé par 
lès guerres et les prodigalités de Versailles, avait contraint 
Louis XIV de multiplier jusqu'à l'excès les offices ou charges 
vénales. En moins de soixante ans, on en compta plus de 
quarante mille, créées auprès des corporations marchandes 
sous les dénominations les plus diverses et souvent les plus 
bizarres (1). Impôt doublement vicieux, injuste et vexatoire 
pour le peuple, stérile pour le Trésor ; car, en compensation 
de quelque finance versée à l'État, les titulaires de ces 
offices interprétaient, avec' la plus ingénieuse fiscalité, les 
droits à percevoir sur les transactions commerciales, s'im- 
misçaient dans toutes les affaires et transformaient en une 
cause d'oppression et de ruine l'institution qui aurait dû 
servir acu développement et à la protection du commerce. 



(1) Ces charges se rattachaient à toutes les perception^ directes 
ou indirectes établies sur le commerce et l'industrie. Offices de 
maîtres et syndics (1691); offices d'auditeurs de comptes avec 
attribution du droit royal (1694) ; trésoriers receveurs de deniers 
communs (1696) ; contrôleurs de poids ; greffiers des arts et mé- 
tiers ; greffiers d enregistrement des brevets (1704) ; contrôleurs 
du paragraphe des registres (1706) ; gardes des archives, conser- 
vateurs des étalons (1709), etc., etc. En 1758, les communautés 
furent assujetties à payer un supplément de finances pour ces 
divers offices. 



INTRODUCTION. 7 

Pour échapper à cet irritant contrôle, les corporation» s'ef- 
forçaient de racheter les charges vacantes. Elles s'obéraient 
ainsi en pure perte. Ces rachats, en effet, utiles peut*étre 
aux syndics et aux maîtres, servaient de peu aux compa* 
gnons et aux ouvriers habiles que le taux élevé des droits de 
réception continuait à écarter de la maîtrise. Les corps d'arts 
et métiers en étaient réduits à se recruter parmi des per- 
sonnes riches, étrangères à la profession, ou parmi des gens 
qui cherchaient à abriter derrière les privilèges de la mat* 
trise leur ténébreuse industrie (1), 

Faut-il s'étonner que le peuple conçût contre les corpo* 
rations une haine profonde; et que, philosophes, écono* 
mistes, financiers, s'accordassent pour stigmatiser un état 
de choses contraire à la raison, à la justice, à la naturel 

La suppression des maîtrises et des jurandes devait être 
Tun des premiers vœux des États généraux; elle fut l'un des 
actes les plus applaudis de l'Assemblée constituante (2). 

Malheureusement on ne s'arrêta pas à cette libération du 
commerce Intérieur. Plus impressionnable que réfléchi, plus 
généreux que pratique, l'esprit de nos pères rêvait la réforme 
partout; et, dans ses aspirations violentes vers la liberté, 
allait jusqu'à la licence. On réforma donc les droits de 

(1) Divers arrêts du Conseil, notamment celui du IT fëvHe? 
1759, relatif aux limonadiers, autorisèrent les communautés à 
recevoir un certain nombre de maîtres sans qualité, dispensés 
d'apprentissage, et dont les droits de maîtrise pouvaient être ar- 
bitrés au quadruple et même au décuple des droits ordinaires. 
Ces droits étaient d'ailleurs fort élevés. Ils s'appliquaient à la 
lettre de maîtrise, à Tenregistrement de la lettre, au greffe, au 
droit royal, aux droits de réception. Puis venaient la police, le 
droit de réception, le droit d'ouverture de la boutique, les hono- 
raires du doyen, de chacun des jurés, des maîtres anciens, des 
maîtres modernes, de Thuissier, du clerc, de la communauté, etc. 
(Bigot de Sainte-Croix, Traité de la liberté générale du commerce.) 

(2) Décrets des 2-47 mars 1794 (L. III, 948). 



8 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

douanes comme les autres impôts des anciennes fermes, plus 
tôt dans l'intérêt du fisc que pour protéger le commerce, aux 
doléances duquel la liberté devait, comme h tout le reste, 
servir de remède infaillible. 

Cependant nos colonies nous étaient enlevées par les An- 
glais, ou se détacbaient de la métropole en haine du pacte 
colonial. Au milieu des armées qui se disputaient nos fron- 
tières, les marchandises étrangères s'infiltraient en France, 
sans résistance sérieuse de la part d'officiers de douanes, 
que renouvelaient chaque jour les certificats de civisme et 
les mesures d'épuration. Elles venaient ajouter la concur- 
rence à l'agiotage, aux réquisitions, aux lois du maximum et 
des suspects, enfin aux angoisses de toute nature sous les- 
quelles succombait l'industrie nationale. En irois ans la 
tempête révolutionnaire l'avait fait reculer de deux siècles. 
Les ouvriers étaient dispersés ou retenus aux armées, les 
communications devenues impossibles, les canaux abandon- 
nés, les routes défoncées, les mers fermées par la guerre. 
L'œuvre de Colbert était à recommencer; car il ne pouvait 
être question de liberté pour des institutions commerciales 
tombées au dernier degré de la faiblesse et de la décadence. 
La protection, une protection sévère et rigoureuse, pouvait 
seule relever tant de ruines et développer les germes de- 
meurés encore vivants dans la nation. 

Le glorieux général, auquel fut dévolue cette tâche répa- 
ratoire, l'entreprit sans hésiter. Tandis que, d'une main, il 
fermait l'ère de l'anarchie, ranimait la confiance publique, 
en offrant la paix à l'Europe, après huit ans d'une guerre gé- 
nérale, et soutenait le crédit de l'État par une perception 
fermé et juste des impôts, de l'autre il réorganisait les lignes 
de douanes et leur imposait la discipline militaire, qui allait 
devenir le trait essentiel de son énergique administration. 
Ainsi protégée efficacement contre le dehors, l'industrie ob- 
tenait au dedans l'ordre, le calme dus au nouvel état des 



INTRODUCTION. 9 

choses, les encouragements de toutes sortes que le gouver- 
nement lui prodiguait, et profitait en même temps de Teifet 
ordinaire des réactions politiques, de cet irrésistible élan 
d'affaires, de ce besoin de jouir qui accompagne le retour à 
la confiance et le sentiment de grands périls conjurés. 

Premier consul, l'empereur, Napoléon ne cessa de placer 
au premier rang de ses préoccupations le développement de 
l'industrie. 

Si la guerre avec l'Angleterre la privait des ressources du 
système colonial établi parColbert, les victoires de Napoléon 
lui ouvraient les- marchés du continent, pendant que les dé- 
couvertes de la science lui révélaient les moyens de rempla- 
cer certaines des denrées qu'il lui fallait auparavant tirer 
d'outre mer. Les manufactures françaises prirent, sous Vim- 
pulsion du tout-puissant empereur, un essor immense. 

Malheureurement dans cette gigantesque entreprise de 
vaincre la mer par la terre, dans cette lutte acharnée contre 
un peuple pour qui les profits du commerce constituent l'in- 
térêt vital, le système protecteur ne pouvait manquer de 
devenir une arme de guerre, la plus redoutable de toutes 
pour l'ennemi, mais aussi la plus dangereuse à manier ; car, 
pour ruiner son adversaire, il fallait, dans ce singulier com- 
bat, froisser les intérêts de ses alliés, déjouer les spéculations 
des particuliers toujours plus ingénieux, plus féconds en 
stratagèmes que l'administration; et, transformant ainsi le 
•caractère du délit de contrebande, aboutir à l'élever à la 
hauteur d'une ruse de guerre permise entre belligérants. 

Dans son exaltation contre l'implacable ressentiment de 
l'Angleterre, le fougueux génie de Napoléon affronta, sans 
les méconnaître, les dangers de pareils excès. Opposant l'au- 
dace à l'audace, le blocus continental au blocus sur le papier, 
mais, pénétré, ébloui de la grandeur et de l'utilité du but 
qu'il poursuivait, il en arriva au plus effroyable despotisme 
commercial dont l'histoire fasse mention. Etrange destinée 



10 HISTOIRE DE L ASSOGUTION COMMERCIALE. 

que celle du système protecteur : deux fois réorganisé en 
moins de deux siècles par les deux génies administratifs les 
plus puissants que la terre ait produits, et deux fois paralysé 
dans ses effets ou détourné de son objet par des causes poli* 
tiques indépendantes de sa nature propre 1 

Mais, tandis que le tourbillon révolutionnaire avait emporté 
rœuvre de Colbert avec les autres institutions de la royauté, 
la chute du gouvernement impérial laissa debout FcBuvre du 
Premier Gonsul,en la ramenant à de plus justes proportions. 
C'est que les idées économiques avaient progressé dans Tin- 
tervalle. Le siècle que nous achevons s'était ouvert avec la 
renaissance des arts mécaniques, de Tindustrie et du com- 
merce, dont le développement devait faire sa grandeur.'Pen- 
dant quinze ans, alliées ou ennemies, les nations euro* 
péennes s'étaient entremêlées, sous la main du guerrier que 
la Révolution avait porté au fatle des grandeurs humaines. 
En se combattant, elles avaient appris à se connaître; les 
barrières politiques, les préjugés nationaux s'étaient abaissés 
pour faire place à cetie unité administrative que Napoléon 
imposait avec le double ascendant de son génie et de sa 
puissance, et qui est demeurée la base des gouvernements du 
continent. 

Les rigueurs du blocus avaient contraint les peuples à 
demander au travail indigène les produits que le commerce 
étranger ne pouvait plus fournir. Les manufactures s'étaient 
relevées; leur nombre s'était accru, et déjà Ton ressentait les 
bienfaits de ce redoublement d'activité industrielle. On s'ac^ 
coutumait à ne plus se considérer comme forcément tribu- 
taire des Anglais : on' prenait confiance en soi et dans les 
ressources nationales. 

D*ailleurs, au milieu des écarts de sa politique passionnée, 
Napoléon, guidé par ce sublime bon sens qu'il porta plus 
haut qu'homme au monde, appuyait le mouvement par des 
institutions de banque et de commerce, si merveilleusement 



INTRODUCTION. 11 

ppropriées aux besoins du système protecteur, qu'elles se 
sont conservées après la chute de son empire, et qu'elles se sont 
étendues depuis à la plupart des Etats de l'Europe. Son code 
de commerce, importé par ses armées dans les pays conquis, 
adopté dans d'autres par des convenances de voisinage (1), 
achevait de former les esprits aune discipline uniforme, but 
idéal de la politique française à cette époque, et complétait 
l'organisation du régime protecteur par un monument qui 
a exercé jusqu'à présent sur les mœurs commerciales une 
influence prépondérante. 

C'est dans toute l'activité de ce mouvement industriel 
que survinrent l'expédition de Russie, les campagnes de 
1813, de 1814 et l'abdication de Napoléon. Le coup était 
violent autant qu'imprévu. On pouvait craindre de voir 
les institutions créées par le génie de l'Empereur tomber 
avec sa couronne. Mais le sentiment de l'avenir réservé au 
développement des intérêts matériels était si général, que 
tous les peuples comprirent la nécessité de résister à l'in- 
vasion des produits que le commerce anglais s'apprêtait 
à faire affluer sur le continent; et que l'Angleterre, vain- 
queur de Napoléon sur les champs de bataille par son or et 
par ses soldats, fut réellement vaincue dans les congrès, 
et dut renoncer à imposer aux puissances alliées ^abandon 
du régime protecteur, qu'elle maintenait soigneusement dans 
son île et qui faisait la prospérité de ses manufactures. 

Le gouvernement de la Restauration conserva donc cette 
partie des institutions du régime antérieur comme un pré- 
Ci) Les provinces rhénanes de la Prusse et de la Bavière, le 
grand duché de Bade, le duché de Luxembourg, le Piémont, le 
royaume de Naples et depuis le royaume d'Italie ont conservé le 
Gode de commerce français. Le Gode espagnol, le Gode hollandais 
(Wetboek van Koophandel), le Gode yalaque, le Gode hellène, le 
Gode brésilien, sont des traductions plus ou moins complètes du 
Code du commerce français. 



12 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

cieux moyen de rétablir les finances et de diriger Tactivitë 
française, surexcitée par la guerre vers les luttes plus calmes 
de l'industrie et du commerce. Nos manufactures, il est vrai, 
privées désormais de Tapprovisionnement direct des pro- 
vinces auparavant réunies à Tempire, ne devaient plus 
compter que sur le marché national. Mais ce débouché, 
déjà considérable durant la guerre^ allait doubler d'impor- 
tance pendant la paix. D'ailleurs les esprits éminents, que 
le gouvernement' de la Restauration eut la bonne fortune de 
voir se succéder à la tête de ses finances, réussirent mer- 
veilleusement à protéger et à soutenir cet élan, sans rien 
sacrifier des intérêts du trésor. Les prohibitions rigoureuse- 
ment exercées à la frontière, par une triple ligne de douanes, 
se poursuivaient même dans l'intérieur par des perquisitions 
à domicile (1), et garantissaient efficacement nos fabriques'^ 
contre l'invasion des tissus, notamment, qu'elles ne pou- 
vaient encore livrer aux conditions des manufactures an- 
glaises, plus anciennes et plus favorablement situées ; pen- 
dant que les droits d'importation perçus sur une foule 
d'autres produits fournissaient au fisc des sommes impor- 
tantes et formaient l'un des chapitres principaux du budget 
des recettes. 

De cette époque date la formation de nos grands centres 
manufacturiers : Mulhouse, Rouen, Tarare, pour les cotons : 
Sedan, Reims, Elbeuf, Louviers, et plus tard Roubaix pour 
les laines; Lyon, Saint-Étienne pour les soieries, etc. Sur 
tous les points on fouilla le sol, afin d'en extraire les mine- 
rais de fer ou le combustible. Des usines métallurgiques, 
puis des ateliers de construction s'élevèrent de toutes parts ; 
tandis qu'on achevait les canaux, qu'on réparait et qu'on 
redressait les routes et qu'on entreprenait Timmense réseau 
de voies vicinales qui couvre aujourd'hui la France entière. 

(4) Loi du 28 avril 4816, art. 39, 59 et 60. 



INTRODUCTION. 13 

Cette période de trente ans, de 1815 à 1845, fut l'apogée 
du système protecteur. Son utilité était alors incontestée, et 
tout concourait à en développer les bons effets. 

Certains d'être seuls à satisfaire les besoins toujours 
croissants de la consommation,. les industriels se mirent 
à l'œuvre et organisèrent, avec une admirable habileté, 
Texploitation du marché français. Malgré la difficulté des 
communications à cette époque, par des routes de terre 
avec un système postal coûteux et incomplet, les relations 
se multiplièrent entre le producteur et le consommateur. 
Bientôt, par un raffinement de concurrence, on ne laissa 
même plus à ce dernier la peine de venir s'approvisionner 
dans les grands centres : on alla au devant de ses besoins et 
de ses désirs. La plupart des affaires se traitèrent au domicile 
du consommateur par des commis dits voyageurs^ dont 
l'usage se généralisa an point de faire de ses agents une sorte 
de type national. 

Il serait hors de propos d'énumérer ici les progrès réalisés 
en France dans les diverses branches d'industrie. L'exploi- 
tation minière^ les forges, les fonderies, les ateliers de con- 
struction, les manufactures pour la fabrication de l'innom- 
brable variété de tissus de coton, de laine, de soie, de lin, 
se créant, se développant de toutes parts avec une rapidité 
et une perfection qu'attestaient déjà les expositions quin- 
quennales, mais qui se sont relevées avec un éclat inatten- 
du aux yeux étonnés du public, dans les expositions univer- 
selle de Londres et de Paris. 

On savait le peuple français agriculteur et guerrier : on 
le connut alors industriel habile, fabricant plein de goût. 
L'activité nationale, en changeant d'objet, ne perdit rien de 
son ardeur et de sa verve créatrice. Mais, en commerce, 
l'esprit n'est pas tout : on n'improvise pas ce qui doit être 
durable ; le temps seul peut créer les débouchés et conso- 
lider les relations. A peine entré depuis cinquante ans dans 



14 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

Cette voie noUTellé, l'industriel français ne pouvait préten- 
dre à lutter sur les marchés extérieurs avec les Anglais, 
maîtres depuis longtemps du commerce du monde. C'était 
beaucoup entreprendre déjà que de vouloir les égaler, sinon 
dans les prix de revient, au moins dans la perfection des 
produits et de leur fermer ainsi Taccès du marché national. 
Pour y réussir , il fallait beaucoup de persistance et d'im- 
menses efforts. 

On n'a plus aujourd'hui l'idée des obstacles de tous genres 
que rencontra, il y a quarante ans^ l'importation de certaines 
des industries actuellement les plus prospères. Tout était 
k créer : les ateliers^ les machines, la population ouvrière 
surtout. Sans la séduisante perspective du privilège qu'of- 
frait le système protecteur» c'eût été folie de le tenter. Mais 
si les difficultés étaient grandes, les bénéfices semblaient 
certains 1 Savants, capitalistes, négociants donnèrent l'exem- 
ple : la nation tout entière suivit insensiblement. Le succès 
de quelques-uns attira les autres. Avec la fortune arrivèrent 
les honneurs ) l'influence politique. Il se forma dans les 
classes élevées une sorte d'aristocratie industrielle, compo- 
sée d'abord des familles de ceux qui, les premiers, avaient 
fondé les grandes manufactures, mais à laquelle s'agrégè- 
rent ensuite les nombreux imitateurs. 

Les classes laborieuses, repeuplées par la paix, se grou- 
pèrent rapidement autour des centres industriels, qui of- 
fraient à tow», sans distinction d'âge ou de sexe, un travail 
régulier, un salaire élevé. L'organisation de grandes sociétés 
par actions pour l'établissement d'usines métallurgiques, de 
filatures, de chantiers, etc., fournit aux personnes, même 
les plus étrangères au commerce, l'occasion de s'intéresser 
au mouvement industriel et de partager les bénéfices qu'il 
procure* 

Ainsi s'est introduit dans tous les rangs de la société le 
goût, plua tard le besoin d'un taux élevé d'intérêts et de 



INTRODUCTION. 16 

salaires. Les valeurs mobilières et industrielles se subfttituà* 
rent, dans les fortunes privées, aux placements hypothë* 
caires et immobiliers, dont la solidité ne compensait plus 
suffisamment les faibles revenus. La fortune publique s'ac- 
crut rapidement. En même temps, les grands travaux, ca-» 
naux, routes, ports, chemins vicinaux, prirent un^ extension 
d'autant plus rapide que la nécessité en apparaissait plus 
évidente et les résultats plus immédiats. L'agricuiture elle* 
même suivit, quoique de loin, l'impulsion générale. En un 
mot, la France se couvrit d'ateliers, d'usines, de manufac* 
tures, au point que son histoire sous la Restauration et sous 
la monarchie de Juillet, se résumerait presque tout entière 
dans l'histoire du développement des intérêts matériels et 
des crises qu'ils ont subies. 

Mais, à côté de ces résultats séduisants, le système protec* 
teur entraîna des inconvénients, des dangers même, les uns 
inhérents à sa nature, les autres inséparables de toute acti'* 
vite industrielle. En eifet, si la fréquence des crises finan- 
cières, occasionnées parles événements politiques, ou provo- 
quées pa» l'excès de la production, si Tâbandon des cam* 
pagnes au profit des villes manufacturières vers lesquelles 
l'espoir d'un salaire plus élevé, ou l'appât de jouissances 
matérielles attire la population valide, sont de» maux iné» 
vitables dans tout pays industriel $ s'il faut rattacher à la 
même cause le trouble que Jettent dans la société le chô* 
mage forcé d'une masse de travailleurs, les coalitions, les 
grèves, les soulèvements des ouvriers contw leurs patrons 
pour obtenir des conditions plus où moins équitables, on 
doit attribuer au système protecteur d'autres conséquences 
non moins fâcheuses, surtout quand l'industrie après avoir 
triomphé des premiers obstacles est parvenue à la sec^ide 
période de son existence. 

L'adoption de ce système par un peuple qui, d'agriculteur, 
veut devenir industriel, ne demeure jamais un fait isolé. A 



16 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

titre de représailles, dans un but de fiscalité, ou pour favo- 
riser leurs propres manufactures, les nations voisines s'en- 
ferment à leur tour dans un réseau douanier d'autant plus 
serré et plus rigoureux, qu'elles ont plus à redouter de l'im- 
portation étrangère. Dans les premiers temps, cette sépara- 
tion ne présente pas de graves inconvénients : les fabriques 
peu nombreuses encore, à peine outillées, parviennent 
difficilement à suffire aux besoins de la consommation 
indigène. On ne songe donc pas à exporter un trop plein 
qu'on ne saurait produire. Mais lorsque, enhardie par les 
premiers succès, l'industrie a multiplié ses manufactures, que 
Jes marchandises se sont accumulées, au point de ne trouver 
de débouché qu'à l'étranger, on se trouve arrêté par des 
prohibitions ou par des droits élevés, qui permettent à peine 
l'exportation des objets de luxe ou de certaines denrées spé- 
ciales, à la portée d'une minorité restreinte de consomma- 
teurs. 

Ainsi cantonnés dans les limites du territoire, l'industrie 
et le commerce changent de caractère. Au lieu de s'étendre 
et de se, perfectionner indéfiniment, il leur faut rester sta- 
tionnaires, au degré où les a portés la seule concurrence na- 
tionale. Quel motif aurait le manufacturier de changer 
son matériel, de rechercher de meilleures méthodes et d'a- 
baisser ainsi le prix de ses produits, si ses concurrents ne 
l'y obligent en prenant eux-mêmes Jes devants? Son unique 
souci doit être de ne pas se laisser dépasser. Pour cela il lui 
suffit de connaître parfaitement les besoins de son pays, les 
moyens de ses concurrents. S'il excède cette double limite, 
il s'expose à une crise commerciale, ou dépense inutilement 
ses ressources financières. 

La concentration de tous les efforts, de toute l'ambition de 
l'industriel sur l'approvisionnement du marché extérieur, par 
suite, la restriction de ses études et de ses relations au cercle 
étroit de sa patrie, Tindififérence pour les progrès qui ne 



INTRODUCTION. 17 

compromettent pas la situation acquise; en un mot l'immo- 
bilité sous l'égide du monopole, telles sont les conséquences 
forcées et désastreuses du régime protecteur, lorsqu'on en 
maintient l'appréciation au delà du terme strictement né- 
cessaire. 

C'est l'histoire de l'industrie française jusqu'à ces der- 
nières années. 

Admirable par la rapidité avec laquelle elle s'est déve- 
loppée depuis la paix de 1815, admirable par la variété, 
l'universalité de ses applications, l'industrie française n'avait 
pas moins reçu l'empreinte profonde du milieu dans lequel la 
législation la confinait. Pour quelques manufacturiers in- 
struits à rétranger, dans les villes industrielles de l'Angle- 
terre, dans les écoles commerciales de l'Allemagne, combien 
d'autres mettaient leur gloire à ne connaître que les usages et 
les traditions du commerce français. Si quelques maisons se 
montraient assez entreprenantes pour exploiter leurs produits 
dans les places étrangères, le plus grand nombre ne rejetait-il 
pas, comme inutile ou dangereuse, toute tentative d'expor- 
tation? Et de fait, les exemples n'étaient pas rares d'expédi- 
tions désastreuses conçues et exécutées par des négociants peu 
éclairés, ou peu scrupuleux sur la qualité de leurs produits. 

Le commerce français a donc subi au plus haut degré l'in- 
fluence du système protecteur : — dans les affaires, défiance 
de tout ce qui n'est pas usages, relations ou produits fran^ 
çais ; — dans l'éducation, peu d'empressement pour l'étude 
approfondie des langues étrangères; nul souci de la statis- 
tique et de la géographie commerciales, si généralement 
cultivées en Allemagne et en Angleterre; — dans la législa- 
tion et dans la jurisprudence, même disposition à l'exclusi- 
visme. Le Code de commerce, rédigé en vue du régime 
protecteur, sous l'inspiration d'un génie porté à substituer, 
en toutes choses, la réglementation à la liberté, interprété 
et appliqué par des magistrats-négociants, le Code de com- 

2 



18 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

merce ne pouvait qu'ajouter à cette tendance vers rimmobi- 
lité de rindustrie et du commerce. 

Il ne manqua pas de voix cependant pour signaler le dan- 
ger. Une école d'économistes se forma en France, comme en 
Angleterre, dans le but de réclamer la liberté du commerce. 

La situation ne se présentait assurément pas la même en 
Angleterre et en France. 

En Angleterre, l'opinion publique n'en était pas à redou- 
ter l'influence de 'la liberté commerciale sur Texistence de 
ses manufactures. Etablies depuis longues années au milieu 
de populations essentiellement industrielles, à portée du 
combustible et des matières premières, en possessioti de la 
clientèle du monde entier, que les gigantesques proportions 
de ses fabriques permettaient de satisfaire avec une régula* 
rite et un bon marché admirables, l'industrie anglaise pa- 
raissait au-dessus de toute concurrence. La question pou- 
vait être tout au plus de savoir si, en abandonnant le régime 
protecteur» l'Angleterre parviendrait à entraîner dans cette 
voie les nations du continent, et quels avantages son corn* 
merce retirerait de ce nouvel état de choses. Si donc les 
libres échangistes anglais n'avaient rencontré d'autres résis- 
ances que celles des manufacturiers et des négociants, ils en 
auraient facilement triomphé. Mais l'aristocratie comprenait 
que le principe de la liberté, une fois introduit» s'étendrait à 
tout, à l'agriculture, à l'exploitation minière, comme à l'in- 
dustrie et au commerce; et que, pour mettre les institutions 
politiques en harmonie avec ses exigences, il faudrait mo*** 
difier les lois, changer les usages, porter atteinte enfin à cet 
empire des traditions que tout bon anglais s'est habitué à 
considérer comme le palladium de ses immunités. Le parti 
aristocratique fut donc le principal adversaire du libre 
échange. Hais telle est la vigoureuse souplesse de l'antique 
eonstitution anglaise, que tout progrès finit par triompher 
sans secousse, s'il parvient à démontrer son utilité. L'agi* 



tàtioû pacifique, les meetings, les ligues, firent prëveloir 
peu à peu Tidée de la liberté. Enfin il se trouva un jour au 
Parlement un grand ministre pour proposer et une majorité 
pour adopter la réforme des douanes et du régime commer- 
cial. 

Parmi nous, le libre échange devait rencontrer des obsta- 
cles d'une nature toute opposée^ comme le sont les constitu- 
tions des deux pays. 

L'aristocratie anglaise, sans cesse mêlée au peuple, pour 
éviter Tenvie, se retrempant sans cesse dans le peuple pour 
échapper à l'appauvrissement, habituée dès le XY* siècle à 
siéger arec la bourgeoisie dans les conseils du pays et à par- 
tager ses luttes contre le pouvoir royal, l'aristocratie anglaise 
a su maintenir sa puissance, intéresser la bourgeoisie à ses 
privilèges par le constant mélange des deux classes comme 
des deux pouvoirs, mériter enfin, de la puissance populaire, 
les emplois militaires, administratifs, judiciaires, qui, chez 
nous, se rattachent au pouvoir central, en même temps 
qu'elle n'a rien négligé pour s'assurer la prépondérance dans 
l'industrie et le commerce (1). Conquérir le parti aristocra- 
tique, c'était donc, pour le libre-échange, conquérir la na- 
tion entière, parce que, dans son amour des institutions 
libérales, dans son besoin de contrôler le gouvernement et 
de prendre part aux afifaires, c'est ce parti qui administre le 
pays et mène les réformes. 

En France, au contraire, au milieu des divisions de la no- 
blesse et de la royauté, s'est élevée lentement une classe 
moyenne, dont il serait difiicile de déterminer les limites 
dans l'échelle sociale. Accrue par ses amis, par ses ennemis, 
par elle-même, elle constitue la nation. En elle sont venus 
se fondre tous les ordres, le clergé devenu un corps de fonc- 
tionnaires, la noblesse que ne distinguent plus aucuns privi- 

■ ■!■ I .1.1.. ■ 1 .1 I 11 m I i f| 

(4)Macàulay, ttstoryof Bngland, 1, 87. 



20 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

légôs. Son activité, son esprit d'invention ont fécondé toutes 
les branches du travail et de la pensée humaine. La con- 
naissance et la domination de la nature ont multiplié sa 
richesse. En cinquante ans, les progrès inouïs du bien-être 
ont augmenté d'un tiers la population et quadruplé le revenu 
de l'Etat. 

Ces résultats merveilleux, la classe moyenne les a réalisés 
sous l'action du système protecteur. C'est à l'élan que ce ré- 
gime a donné à l'industrie et au commerce qu'elle a dû de 
pouvoir commencer sous la Restauration, et consolider sous 
la monarchie de Juillet son règne politique. Faut-il s'éton- 
ner que le maintien de ce régime ait compté en France tant 
de partisans; que le principe de la liberté commerciale, qui 
avait pour promoteurs, en Angleterre, des manufacturiers, 
des négociants, des amateurs comme Bright, Cobden et tant 
d'autres, n'ait trouvé d'appui chez nous que parmi les éco- 
nomistes, trop facilement disposés à tenir plus de compte de 
la théorie que de la pratique et à devancer ainsi le moment 
utile pour la substitution de l'un à l'autre principe ! 

Dans de pareils termes, la question du libre échange ne 
pouvait manquer de perdre le caractère exclusivement com- 
mercial qu'elle avait en Angleterre, et de fournir un nouveau 
terrain aux luttes du parti conservateur et de l'opposition. 
Mais le progrès industriel était en France de date si récente, 
l'existence de nos manufactures paraissait encore si fragile, 
on était si loin de penser qu'en cinquante ans, nos fabriques 
eussent déjà franchi la période d'essai et fussent en état de 
soutenir la concurrence étrangère, que, dans l'opinion des 
personnes les plus impartiales, il était impossible d'admettre 
la nécessité d'un changement de régime. 

La lutte se fût peut-être prolongée longtemps, et les éco- 
nomistes auraient conquis bien lentement, parmi les indus- 
triels, assez de partisans pour donner à leur opinion le 
caractère, pratique qui lui manquait, si le rapide développe- 



INTRODUCTION. 21 

ment des chemins de fer, depuis 1852, n'avait tout à coup 
modifié profondément l'équilibre commercial, en rappro- 
chant les distances entre les lieux de productions des ma- 
tières premières et les centres industriels; et surtout en 
facilitant au consommateur les moyens de s'approvisionner 
au dehors à des conditions plus avantageuses de prix et de 
qualité. 

II est évident, en effet , qu'en mettant à quelques heures 
les unes des autres les villes manufacturières des différents 
pays, les chemins de fer donnaient à la question de la 
liberté commerciale un aspect tout nouveau. Jusqu'alors la 
lenteur des communications par le roulage ou les message- 
geries avait rendu à peu près impraticable l'approvisionne- 
ment direct à l'étranger. Les manufacturiers anglais, placés 
sous le coup d'un encombrement de marchandises , et 
pour éviter les désastres d'une crise, pouvaient seuls sup- 
porter les dépenses et les éventualités de pareilles expédi- 
tions. Mettre en France, à la portée du consommateur, en les 
lui faisant même payer un prix élevé, des denrées qu'il se 
serait difficilement procurées au dehors, c'était rendre au 
public un service considérable qu'il était juste de rémuné- 
rer par la concession d'un privilège. Mais après cinquante 
ans de jouissance de ce privilège, au moment oii chacun 
peut faire , sans fatigue, plusieurs fois par année, pour ses 
affaires ou ses plaisirs, des voyages qu'auparavant il aurait 
craint d'entreprendre une fois dans sa vie, lui interdire de se 
procurer à l'étranger des denrées de meilleure qualité , à 
meilleur marché, c'était favoriser une classe de citoyens au 
détriment de tous et troubler, sans compensation suffisante, 
l'égalité sociale sur laquelle repose notre constitution. 

D'ailleurs, l'industrie allait profiter à son tour des che- 
mins de fer. Le combustible, les matières premières allaient 
lui parvenir plus vite, en plus grande abondance, à de meil- 
leurs prix. Ses produits, transportés dans toute l'Europe, 



22 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE, 

allaient s'ouvrir des débouchés nouveaux. Des centres indus- 
triels, formés dans le voisinage d*une houillère, d'un canal, 
ne resteraient plus seuls à jouir des avantages de cette posi*- 
tion et se verraient bientôt dépassés par d'autres groupes, 
situés à la jonction des grandes lignes de chemins de fer. A 
côté des anciennes branches d'industrie, multipliées sur tous 
les points du territoire, s'en produiraient bientôt de nouvelles 
provoquées par le nouveau mode de transport. 

Une révolution aussi radicale dans les habitudes privées, 
dans les relations commerciales, dans les usages interna- 
tionaux, devait entraîner nécessairement un changement 
profond dans les principes qui avaient jusqu'alors gouverné 
la politique commerciale des divers Ëtats. 

C'était, au début des chemins de fer, le sentiment général, 
mais un sentiment vague, voilé en quelque sorte, comme il 
arrive lorsqu'on pressent quelque grand événement, sans 
pouvoir en déterminer la nature et l'exacte portée. Les pré- 
cédents de l'Angleterre et de la Belgique semblaient par 
eux-mêmes peu concluants : celui-ci, parce qu'il émanait 
d'un petit peuple placé dans des conditions exceptionnelles; 
celui-là, parce que, disait-on, l'Angleterre avait, depuis un 
siècle, dominé par le commerce, et que l'industrie y était 
organisée autrement qu'ailleurs. 

En France, tout était division dans les esprits. D'un côté 
les partisans de la protection : — les compagnies houillères 
qui craignaient l'introduction du combustible étranger ; — 
les maîtres de forge redoutant la concurrence des fers 
anglais, belges, allemands et suédois; -« les manufactu- 
riers, en général peu soucieux de renouveler leur outillage, 
d'étendre leurs fabriques, et menaçant de fermer leurs ate- 
liers, en cas de suppression du système protecteur. De l'autre 
côté, les partisans de la liberté commerciale ; les économistes 
et les publicistes, le plus grand nombre par principe, quel- 
ques-uns par amour de la nouveauté, bien peu par suite 



INTItÔDUCtIÔW. «3 

d'une perception claire et précise de Timmense changement 
qui allait se produire : — les propriétaires de vignes, dans 
l'espoir de trouver dans la consommation étrangère des dé- 
bouchés qui ne pouvaient plus leur offrir la consommation 
indigène ; — les armateurs qui, retranchés derrière l'orga- 
nisation semi-militaire de la marine marchande, imagi- 
naient que la liberté commerciale n'atteindrait jamais jus- 
qu'à elle et qu'ils profiteraient par une augmentation du 
fret, de l'invasion des produits étrangers. 

Entre ces groupes également intéressés, la foule des con- 
sommateurs, mal satisfaits d'apprendre qu'ils payaient trop 
cher les denrées de fabrication française , hésitant néan- 
moins devant l'avenir de troubles et de malaises que prédi- 
saient les protectionnistes. 

Comment démêler, dans ce conflit d'opinions, le véritable 
intérêt national, le seul qui méritât de prévaloir? La liberté 
commerciale devait-elle être, comme le prétendait l'école 
anglaise, la conséquence forcée des changements qu'entraî- 
nerait partout l'établissement des chemins de fer et des télé- 
graphes électriques? Serait- elle le remède certain à toutes 
les difficultés de la situation nouvelle? L'industrie française 
serait-elle en mesure de supporter, sans grave dommage, une 
telle révolution de principes? Quels ménagements faudrait-il 
prendre ? Par quelles transitions faudrait-il passer pour rendre 
la secousse moins brusque et les résultats moins fâcheux P 
Problème redoutable, dont la solution nous apparaît aujour- 
d'hui après six ans d'expérience, sinon facile, du moins assez 
claire, mais qui se présentait alors avec une gravité d'autant 
plus grande que la classe moyenne, trop nombreuse pour 
être disciplinée comme l'aristocratie anglaise sous des chefs 
obéis, s'agitait entre les partis opposés, sans pouvoir déter- 
miner dans leurs débats, la part de la vérité et celle de l'exa- 
gération. 

Pour l'aborder et le résoudre, il fallait, portant un égal 



24 HISTOIRE DB L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

intérêt à toutes les classes de producteurs, s'élever au-dessus 
des craintes et des espérances de chacune d^elles, apprécier 
par les résultats du passé les progrès industriels que la 
France pourrait faire dans Ta venir; ce qu'il y avait dans nos 
habitudes d'inexpérience à corriger, de timidité à encourager, 
d'ardeur à modérer. Il fallait pressentir vers quelle direction 
se porterait l'industrie française sous le nouveau régime, afin 
de lui en faciliter l'accès par des mesures administratives, 
des négociations diplomatiques. Il fallait surtout calculer les 
précautions à prendre, les délais à accorder, pour ména(;er 
tout à la fois dans cette gigantesque transformation, les inté- 
rêts du Trésor et l'existence des branches d'industrie qui 
devaient avoir le plus à souffrir de l'abaissement des droits 
de douanes. 

Une entreprise aussi complexe, aussi ardue, l'Empereur 
seul pouvait l'accomplir avec cette volonté énergique, ces 
aspirations vers le juste et le vrai, qui ont marqué les princi- 
paux actes de son règne. 

On sait quelle émotion accueillit l'apparition inattendue 
de la lettre impériale du 5 février 1860. Le principe de la li- 
berté commerciale y était nettement posé et recevait son ap- 
plication, non pas immédiate et générale, l'équité et la pru- 
dence ne l'eussent pas permis, mais avec des restrictions 
destinées à disparaître plus tard, quand l'expérience aurait 
prononcé sur certaines conséquences encore obscures du 
nouveau régime. En même tempsdans le traité franco-anglais 
du 23 janvier, l'Empereur consacrait, pour le commerce na- 
tional, le bénéfice de la réciprocité, qui s'est depuis étendu 
à tous les grands États de l'Europe (1). 

Ces sages précautions n'empêchèrent pas l'alarme de se 

(i) Art. 19 du traité du 23 janvier 1860 : « Chacune des hautes 
puissances contractantes s'engage à faire profiter l'autre puissance 
de toute faveur, de tout privilège ou abaissement dans les tarifs 
des droits à Timportation des articles mentionnés dans le présent 



INTRODUCTION. 25 

répandre parmi les manufacturiers qui, dans la suppression 
des droits prohibitifs, voyaient la ruine, non la transforma- 
tion de leur industrie. 

Mais telle est la puissance du retour aux vrais principes 
et à la nature des choses, que malgré leur résistance ap- 
parente, il convertit ses adversaires eux-mêmes! On pou- 
vait discuter peut-être l'opportunité de la mesure dont 
FEmpereur avait pris l'initiative, mais on ne pouvait nier le 
principe et l'avantage de le consacrer spontanément au lieu 
d'y être contraint (1). L'événement a prouvé si FEmpereur 
avait devancé la marche naturelle des choses. En cinq ans 
les principaux États out négocié entre eux des traités de 
commerce sur les bases de celui de la France et de l'Angle- 
terre; et le principe de la liberté commerciale règne aujour- 
d'hui sur rçjurope comme le faisait auparavant le système 

traité que l'une d'elles pourrait accorder à une tierce partie...» 
Cet article a déjà reçu plusieurs applications ; la plus récente est 
celle qui résulte du dernier traité de commerce entre la Grande- 
Bretagne et l'Autriche. 

(1) (( Le premier pas à faire dans cette voie était de fixer l'époque 
de la suppression de ces barrières infranchissables qui, sous le 
nom de prohibitions, en excluant de nos marchés beaucoup de 
produits étrangers, contraignaient les autres nations à une réci- 
procité fâcheuse pour nous. Mais quelque chose de plus difficile 
nous arrêtait encore, c'était le peu de penchant pour un traité de 
commerce avec l'Angleterre. Aussi ai-je pris résolument sur moi 
la responsabilité de cette grande mesure. Une réflexion bien 
simple en démontre l'avantage pour les deux pays; l'un et l'autre 
n'auraient pas manqué certainement au bout de quelques années 
de prendre, chacune dans son propre intérêt, l'initiative des me- 
sures proposées, mais alors l'abaissement des tarifs n'étant pas 
simultané il aurait eu lieu de part et d'autre sans compensation 
immédiate. Le traité n'a donc fait qu'avancer l'époque de modi- 
fications salutaires et donner à des réformes indispensables le 
caractère de concessions réciproques destinées à fortifier l'al- 
liance des deux grands peuples. » (Discours prononcé par l'Empe- 
reur à l'ouverture de la session législative de 1860.) 



26 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

des prohibitions. Sar beaucoup de points, il est vrai, les 
elTets du nouveau régime ont trompé l'attente commune. 
Les vins français, par exemple, n'ont pas trouvé, en An- 
gleterre surtout, l'immense écoulement qu'on s'était imaginé 
par une fausse idée des justes exigences de la consommation 
et des besoins qu'imposent le climat et le mode d'alimenta- 
tion. En revanche, plu:<ieurs des industries qui semblaient 
péricliter n'ont eu qu'à perfectionner leur outillage et leurs 
machines, pour soutenir avantageusement la concurrence 
des manufactures rivales. D'autres conséquences tout à feit 
inattendues se sont produites et se produiront dans des 
branches secondaires de fabrication. Il y aura longtemps 
encore bien des ménagements à prendre, bien des plaies à 
cicatriser. Mais cinq ans d'expérience ont prouvé ce qu'à de 
fécond, en commerce comme en politique, la vraie liberté, 
celle qui est compatible avec les lois de la nature humaine 
et les inéréts des masses. 

On entrevoit aujourd'hui que l'industrie est entrée dans 
. une voie où le succès dépend, non pas de l'égalité absolue 
des conditions matérielles, rêve chimérique qui ne supporte 
pas l'examen, mais d'un ensemble de qualités qui, bien que 
très- diverses, conduisent également à une sorte de perfec- 
tion ; et que, ce résultat obtenu, ce ne sera plus seulement le 
marché national, mais l'univers entier qui deviendra le 
champ d'exploitation. On comprend que dans cette lutte 
d'un nouveau ^enre, rien ne doit être négligé pour arriver 
avec la plus grande économie, à la plus grande perfection; 
qu'il faut pouvoir se procurer les matières aux plus bas prix, 
les mettre en œuvre sans retard, à l'aide des machines les 
plus parfaites; qu'il faut donner aux produits les qualités, le 
goût, les formes exigés par le consommateur auquel ils sont 
destinés; qu'enfin il faut les lui faire parvenir le plus vite, 
le plus directement et avec le plus de garantie possible. 

Le gouvernement a donné sa large part de concours à cette 



INTRODUCTION. 2T 

œuvre de transformation; à Fintérieur en provoquant l'a- 
chèvement du réseau des chemins de fer, en rachetant les 
péages, en abolissant les droits sur les canaux, en favorisant 
l'esprit d'association et les établissements de crédit; au dehors 
par de nombreux traités de commerce, par la concession de 
lignes de paquebots transatlantiques entre la France et les 
grands entrepôts du monde, etc. Assurément ce sont là des 
améliorations considérables qui témoignent de la sollici- 
tude du gouvernement et de la vitalité de notre industrie. 

Mais à côté de ces conséquences, les plus apparentes, les 
plus immédiates de la liberté commerciale, il en est d'un 
autre ordre, moral pour ainsi dire, et qui n'importent pas 
moins au succès durable de notre industrie. L'exportation 
exige, en effet, d'autres études que le commerce intérieur. 
Il faut connaître les usages, les besoins, les mœurs non- 
seulement des places étrangères avec lesquelles on traite, 
mais toutes celles qui pourraient offrir de nombreux débou- 
chés. Il faut étudier les moyens de transport, l'influence de 
la navigation, du climat sur les marchandises exportées, les 
objets d'échange, la législation surtout, sous l'empire de la- 
quelle on contracte, les formalités à observer, les précau- 
tions à prendre, etc., tout cela en détail, d'une manière 
précise et circonstanciée. 

On sait combien ces connaissances sont répandues en An- 
gleterre et en Allemagne, et quelle allure à la fois simple, 
hardie et élevée elles ont permis d'y donner aux opérations 
commerciales. 

En France, au contraire , l'influence du système protec- 
teur, la disposition naturelle des esprits à se complaire dans 
leurs habitudes et dans leurs œuvres, ont empêché l'exten- 
sion de ce genre d'études, qui ne trouvait d'ailleurs pas 
d'application dans un mouvement industriel presque exclu- 
sivement limité au marché national. C'est néanmoins pour 
nous une sérieuse cause d'infériorité dans la lutte que la 



28 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

liberté commerciale a inaugurée entre tous les peuples. Le 
gouvernement s'en est préoccupé. Impuissant à modifier cet 
état de choses pour la génération actuellement à la tête des 
af£aires, il cherche à mettre la génération suivante à la 
hauteur du nouveau régime, en instituant auprès des col- 
lèges, des écoles professionnelles, et au-dessus d'elles une 
école normale de l'industrie et du commerce. Ces établisse- 
ments produiront-ils les excellents résultats des écoles pra- 
tiques de Hambourg, de Brème, d'Angleterre et des États- 
Unis? C'est un sujet que nous n'avons pas à traiter ici 
L'essentiel est moins le succès immédiat que la conviction où 
l'on est de la nécessité d'une réforme des études commer- 
ciales en France. 

Il en est de même de la législation, quoique notre Code 
de commerce soit resté en vigueur dans plusieurs États du 
continent (1). Dans les anciennes villes hanséatiques en An- 
gleterre, aux États-Unis, s'il lui faut intenter ou soutenir 
un procès, le négociant français s'égare dans les complica- 
tions de la procédure, il ne soupçonne pas les mille ruses 
que fournissent aux plaideurs du pays les gothiques coutu- 
mes de l'Ecosse et de certains comtés d'Angleterre; il s'irrite 
devant les formes expéditives, les provisions sommaires des 
juges américains; partout il accuse la justice pour excuser 
son ignorance. L'étranger, à son tour, quoique plus satis- 
fait de Ja rigoureuse ordonnance et de la logique simplicité 
de notre Code, n'est pas plus à Taise sous l'espèce de disci- 
pline administrative qui régit chez nous la justice commer- 
ciale. 

Éternel contraste des institutions humaines, alors même 
qu'elles s'appuient sur les principes immuables de la morale 
et de la justice. Les traditions de race, les croyances religieu- 
ses, les mœurs, le climat, les circonstances les plus éphé- 

(1) Voir page 11, à la note. 



INTRODUCTION. 29 

mères, comme le caprice d'un despote, Vambiiion d'un parti 
décident non-seulement de la forme et des détails, mais des 
fondements même d'une législation ! Dans nos anciennes 
lois françaises que de dispositions, dans la législation ac- 
tuelle de l'Angleterre, que de coutumes bizarres dont on ne 
saurait retrouver l'origine ou qui se rattachent à un événe- 
ment frivole ! On hésite néanmoins à les abandonner; par 
habitude autant que par amour-propre, on tient à ces vieux 
souvenirs; on s'y conforme avec plus de scrupule souvent 
qu'aux dispositions les plus raisonnables, les plus essen- 
tielles. 

D'éminents esprits, philosophes, jurisconsultes, ont, dans 
tous les temps, exposé les inconvénients de ces législations 
disparates, les avantages de l-unité de lois, ou tout au moins 
de principes. Mais le monde les a traités d'utopistes, et les 
lois continuent à changer comme les drapeaux. 

Tous ces publicistes poursuivaient-ils donc une chimère? 
Se mettaient-ils en contradiction avec Tordre pratique des 
choses ? Non certes. Mais leur tort commun a été de con- 
fondre, dans une même réforme, tous les genres de législa- 
tion et d'étendre à la loi civile, par exemple, le principe de 
l'unité, qui n'est compatible qu'avec la loi maritime ou com- 
merciale. 

De tous les ironuments qui attestent la nationalité d'un 
peuple, sa loi civile est assurément le plus caractéristique. 
Elle règle l'état des citoyens, elle organise la famille par le 
mariage, la paternité, les testaments, les successions ; elle 
gouverne le crédit privé par la théorie des obligations, par 
le système hypothécaire ; elle touche, en un mot, à ce qu'il 
y a de plus vital, de plus personnel dans la nation. Vou- 
loir soumettre tous les peuples à la même loi civile, c'est 
vouloir leur enlever toute originalité; tout caractère indivi- 
duel, c'est aspirer à faire de l'humanité un seul et même 
corps politique et prétendre astreindre aux mêmes tendances 



30 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

la monarchie et la république. Dans quel but d'ailleurs 
forcer ainsi la nature ? La nationalité et le statut personnel^ 
qui en dérive, sont choses dont on ne change pas aisément. 
D'ordinaire, la naissance, rarement le choix, en décident. 
Hasard ou volonté/ce parti une fois pris, constitue la patrie, 
c'est-à-dire ce qui, avec la famille, éveille dans l'homme le 
sentiment le plus puissant et remue le plus profondément son 
cœur. Cette patrie, le citoyen ne la quitte pas, même pen- 
dant ses plus longues absences. Dans tous les pays civilisés, 
elle se présente à lui dans les personnes de ses agents exté-* 
rieurs, dans ses traités diplomatiques. Pour le règlement de 
ses droits civils il n'a de rapport qu'avec elle et avec sa lé- 
gislation. Quel embarras peut donc susciter au point de vue 
civil, la divergence des législations, si ce n'est dans les cas 
peu fréquents d'alliance de famille entre sujets d'États dif- 
férents, cas auxquels ont pourvu les traités et les principes 
du droit international F 

La loi commerciale présente un caractère tout opposé. 
Étrangère à tout ce qui concerne le sta*tut personnel et social, 
elle ne règle et n'afiecte que les rapports des commerçants 
entre eux, sans acception de nationalités. Indépendante par 
essence des nécessités d'un système politique, des caprices 
du législateur, elle ne relève que de l'équité naturelle et du 
droit des gens. Pourquoi donc, au lieu d'être universelle 
comme son principe, la loi commerciale a-t-elle varié selon 
les pays? Pourquoi le négociant craint*il encore d'être jugé 
à l'étranger d'après des conditions qu'il ne connaît pas? C'est 
que depuis le xiv* siècle^ le commerce asservi par la féodalité 
d'abord, ensuite par le pouvoir royal, était devenu une source 
d'impôts et d'exactions^ qui ne pouvait être conservée qu'à 
l'aide de mesures restrictives. Chaque gouvernement, chaque 
seigneur avait ainsi établi une législation particulière qui, sans 
souci du commerce étranger, peu actif et agissant au comp* 
lani^ réglait tant bien que mal les différends de ses sujets» 



INTRODUCTION. 31 

Sous ce régime artificiel, se sont établis des usages locaux 
qui ont persisté même alors qu'une protection plus éclairée 
eût remplacé la barbarie des premiers règlements. Mais, si 
cette divergence des usages commerciaux a pu se perpétuer 
jusqu'à nos jours, grâce aux entraves que le système protec- 
teur apportait aux relations internationales, il est clair que la 
retour au principe naturel, c'est-à-dire à la liberté' des 
échanges, doit opérer à cet égard la révolution qu'elle apro* 
duite sur tous les autres points et rendre à la législation corn* 
merciale son caractère propre, Tunité, dont les intérêts 
politiques seuls avaient pu la faire dévier* L'unité de la lé« 
gislation commerciale, telle est donc la conséquence indi* 
recte mais forcée du libre-échange; tel est le but vers 
lequel doivent tendre les gouvernements soucieux d'assurer 
à leurs sujets l'égalité des conditions, dans la grande lutte 
du commerce et de l'industrie. Déjà l'Empereur, poursuivant 
la route qu'il s'est tracée en 1860, et tirant, après les consé- 
quences matérielles, les conséquences morales de la révolu^ 
tion économique dont il a donné le signal, porte la réforme 
dans notre Code de commerce. Durant la session qui va s'ou- 
vrir (1), son gouvernement propose au Corps législatif le vote 
d'une loi sur la marine marchande, en harmonie avec les 
principes récemment adoptés dans les traités et dans les 
congrès d'armateurs (2); d'un projet de loi relatif à l'abo-^ 
lition de la contrainte par corps; d'un projet de loi relatif 
aux douanes; et de trois autres concernant, l'un, les cour- 
tiers de commerce, l'autre, les sociétés commerciales, le 
troisième, l'unification et la réglementation des usages com- 
merciaux. 

(1) Session du Corps législatif de 1866. 

(1) Congrès tenu à Londres en 1860 entre des armateurs, des 
assureurs et des négociants pour le règlement de divers usages, 
notamment en ce qui concerne lés ;règiements d'avaries corn- 
mttnâs^ etc. 



32 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

Ces réformes sont importantes assurément, surtout les deux 
dernières. Elles mettront notre législation au niveau des pro- 
grès réalisés par d'autres peuples, ou conseillés par Texpé- 
rience. Elles préparent et facilitent les rapports de nos com- 
merçants avec l'étranger par l'introduction des mêmes 
institutions. 

Mais il ne suffit pas d'abolir des lois surannées et de les 
remplacer par d'autres plus conformes à l'esprit des nouveaux 
principes. Il faut faire un pas de plus; il faut en arriver à 
l'uniformité de la législation, parmi les peuples commerçants. 
C'est à cette condition et à cette condition seule, que la li- 
berté produira les immenses résultats qu'on s'en promet. 
Dégagé de toutes préoccupations sur ses droits en cas de 
contestation, le négociant pourra s'appliquer exclusivement 
au côté mercantile de ses affaires. Il ne craindra plus de 
perdre son temps et son argent en procès d'autant plus dan- 
gereux, qu'ils s'élèvent au loin, contre des adversaires, d'a- 
près des lois, devant des tribunaux inconnus. Il se montrera 
plus facile dans les conditions de crédit, plus disposé à nouer 
avec les contrées, même les plus éloignées, des relations que 
la correspondance par la vapeur et le télégraphe rendront de 
plus en plus sûres. 

Ce n'est plus aujourd'hui le vain désir de réaliser un idéal 
plus généreux que sensé, c'est la nécessite, la force même 
des choses qui nous entraine vers cette unité de lois et de 
règlements commerciaux. Partout se manifeste celte ten- 
dance irrésistible. Les grands chemins de fer européens sont 
à peine construits, et déjà les compagnies sont amenées à se 
réunir, à former des conférences pour uniformer, autant que 
le permet leur caractère semi-administratif, les conditions 
des transports et les dispositions qui régissent leurs rapports 
avec le public. Les gouvernements à leur tour, rè;^lent par 
des conférences, pour ainsi dire permanentes, le mode d'ex- 
ploitation de le télégraphie électrique, le transport des 



INTRODUCTION. 33 

lettres, etc. Dans un autre ordre de matières, les traités, les 
conventions diplomatiques ont aboli la course, placé presque 
partout la propriété privée eu dehors de» atteintes des bel- 
ligérants et donné au droit public maritime un caractère 
plus universel et plus uniforme que jamais ; tandis que des 
congrès d'armateurs, d'assureurs et de négociants s'occupent 
d'introduire Tunité dans les points peu nombreux que les 
lois maritimes ont abandonnés au règlement des usages 
locaux. 

L'unité est donc, en législation, le grand besoin de notre 
temps. Au moyen âge, les nécessités de la navigation amenè- 
rent l'uniformité des lois maritimes; de nos jours, les che- 
mins de fer et la télégraphie électrique produisent le même 
effet sur la législation terrestre. 

Tous les intérêts l'exigent : car la liberté commerciale n'a 
pas seulement pour résultat de multiplier les échanges entre 
toutes les parties du monde, elle attire encore vers l'indus- 
trie les capitaux de l'épargne privée et les invite à s'associer 
aux entreprises nouvelles, sans acception de nationalité et 
de distance. On a vu, dans ces dernières années^ l'influence 
que peut exercer sur les affaires une loi inspirée par cet 
esprit d'unité qui sera à l'avenir l'élément essentiel des ré- 
formes législatives. La loi française sur les sociétés par actions, 
quelque imparfaite qu'elle soit, constitue, par rapport aux 
lois antérieures et à celles de la plupart des peuples voisins, 
un progrès considérable. Elle est plus simple, plus nette et 
règle d'une manière plus précise les droits et les obligations 
des actionnaires à l'égard de la société et des tiers. Il a suffi 
de ces avantages pour développer pendant un moment, 
au delà de toute prévision, le nombre des sociétés fran- 
çaises, pour y attirer d'énormes capitaux français et étran- 
gers, et même pour déterminer la formation en France de 
sociétés complètement étrangères par leur personnel, leur 
but et leurs ressources, mais qui obtenaie ntainsile bénéfice 

3 



34 HISTOIRE DE L* ASSOCIATION COMMERCIALE. 

des dispositions de la loi sous Tempire de laquelle elles 
s'étaient constituées (1). 

Ce travail souterrain vers l'unité s'étend à toutes les parties 
de la législation commerciale^ sous la double influence de 
Taccroissement des relations internationales et du retour aux 
principes de l'équité et du droit des gens. 9i l'étude compa- 
rative des codes de commerce européens révèle entre leurs 
dispositions beaucoup de variations et de discordances, en 
pénétrant plus avant, on demeure frappé de l'esprit d'unité 
qui inspire la jurisprudence des tribunaux consulaires de 
Paris, d'Amsterdam, de Hambourg, de Berlin, de Vienne, de 
Madrid et de Nevi^-York (2). 

Malgré la divergence des textes, à travers les nuances 
d'espèces, il semble que toutes leurs décisions émanent des 
mêmes juges, tant elles portent l'empreinte des mêmes prin- 
cipes, de la même manière d'envisager et d'expédier les 
affaires. 

(1) Le même effet s*est produit plus récemment en ee qui con- 
cerne la loi anglaise sur les sociétés à responsabilitë limitée. Du- 
rant les quelques années qui séparent la publication de cette loi 
de \^ promulgatioi^ de nptre dernière loi française, nombre de 
sociétés françaises ont été constituées à Londres pour proûter du 
bénéfice de la loi anglaise. 

(2) Ce fait, tout singulier qu*il paraisse au premier abord, résulte 
avec évidence du rapprochement des divers recueils de juris- 
prudence publiés par chacun de ces tribunaux. Dans une publi- 
cation précédente (Traité des avaries cûmmi4pçs et particulière* 
suivant les différentes législations maritimes; 2 volumes in-8; 
Paris, 4859, chez Franck), nous avons eu l'occasion de signaler 
ce fait, en comparant, sur chacune des questions soulevées parle 
suj«t, la jurisprudence des divers pays; et nous avons montré 
combien il serait facile de les réunir en un même corps de disr 
posi^iops légales. Le présent ouvrage cpn(^uit ^u x^étae but, et 
nous i^ous réservons d'appliquer ç^ mode de çomparaispn à 
d'autres chapitres du Codp de commerce, certains que nous 
sommes d'arriver toujours au même résultat. 



INTROBUGTIdN. 35 

Four arriver à cet acoord naturel et spontané, iei, le juge 
adû^eit les termes trop absolus de la loi, là, il les complète ; 
quelquefois même il s'aventure, par un détour, jusqu'à les 
eontredice ; partout il cherche l'intention plus que la régu- 
larité légale. 

Si, depuis le développement des moyens de communication, 
et par suite du commerce extérieur , la jurisprudence des 
tribunaux de commerce offre déjà le singulier spectacle que 
nous venons d'indiquer, que sera-ce dans quelques années, 
quand, le réseau des chemins de fer achevé, la liberté com- 
merciale rétablie partout, le commerçant, le capitaliste, le 
simple particulier même auront noué avec toutes les places, 
des relations d'affaires? L'écart se manifestera de plus en 
plus sensible entre les lois et la jurisprudence; les discor- 
dances se multiplieront, et bientôt, de fictions en subterfuges 
judiciaires, on en arrivera, comme en Angleterre, à la sépa- 
ration complète de la loi et des arrêts. 

Cette situation est-elle désirable? Faut-il s'applaudir de 
voir transformer en un obstacle l'institution qui devait être 
pour le commerce un puissant secours ? Pourquoi donc, 
dans une de ces conférences, si fréquentes aujourd'hui, 
qu'on pourrait dire qu'elles sont de mode, ne pas régler d'un 
commun accord les principales dispositions de la législation 
commerciale? 

Il y aurait sans doute à foire le sacrifice de quelque ancien 
usage, comme dans les ventes à l'entrepôt ou à livrer, de 
quelque habitude administrative, comme dans les faillites; 
mais, pour la généralité des cas, l'unité de rédaction décou- 
lerait de l'unité de principes et de la nature même des choses. 
Dans cette révision simultanée des codes de commerce, on 
verrait avec surprise combien chacune des révisions anté- 
rieures dénote, pas son esprit et son allure, le degré précis 
auquel étaient parvenus, à ce moment, l'éducation commer- 
ciale, les moyens de communication et les progrès de Tin- 



36 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

dustrie. La tâche serait donc tout à la fois plus utile et infi- 
niment plus facile qu'on ne serait porté à le croire au pre- 
mier abord. 

Ce n'est pas, il est vrai, qu'on remédie par là à tous les 
inconvénients et qu'on obtienne ainsi tous les résultats qu'on 
est en droit d'attendre de l'unité. Il est clair qu'en réclamant 
le bénéfice d'une rédaction uniforme des lois commerciales, 
on ne saurait prétendre arriver du même coup à l'unifor- 
mité d'organisation dans la juridiction consulaire. Ici le pro- 
blème se complique de tout'autres éléments. Quoique insti- 
tué en vue des justiciables, l'ordre juridictionnel ne s'orga- 
nise pas seulement d'après leurs intérêts, pour l'expédition 
la plus rapide et la plus économique de la justice. Il dépend 
aussi delà constitution politique et du régime sous lequel la 
nation s'est placée. Dans une monarchie, par exemple, oii 
toute justice émane du souverain, où la Couronne nomme 
les magistrats, le système judiciaire ne peut être le même 
que dans une république, où les magistrats sont électifs, et 
qui étend l'institution du jury à toutes les matières. Ces dif- 
férences, très-profondes dans l'ordre civil, sont encore sen- 
sibles quoique à un moindre degré, dans la justice commer- 
ciale. Ce serait donc dépasser le but et retomber dans la 
confusion dont nous venons de parler, que d'imaginer les 
différents États de l'Europe consentant d'emblée à boulever- 
ser leur organisation judiciaire, pour y introduire une juri- 
diction commerciale de forme unique, indépendante de la 
juridiction civile et du droit commun. 

Mais le progrès des idées, l'expérience prolongée de la 
liberté et de ses merveilleux résultats y conduiront infailli- 
blement quelque jour. Déjà, dans une grande partie du 
monde, le contentieux commercial s'expédie par des juri- 
dictions spéciales composées en tout ou en partie de négo- 
ciants élus par les notables. L'Angleterre et les États-Unis 
ont seuls maintenu à cet égard la compétence des tribunaux 



INTRODUCTION. 37 

du droit commun; et dans ce dernier pays au moins on n'a 
jamais remarqué que L*unité de juridiction nuisit aux af- 
faires. 

Uniformité dans la jurisprudence, uniformité dans la 
législation, uniformité dans l'organisation judiciaire, voilà 
Tenchaînement naturel, voilà la marche successive de la 
réforme commerciale. 

Le premier terme appartient déjà au domaine des faits 
accomplis. La force des choses, ou plutôt un sentiment plus 
éclairé des vrais intérêts du commerce, ajpartout conduit 
les magistrats consulaires à s'inspirer de la réalité pratique 
et à chercher dans les règles universelles de Téquité un re- 
mède à la discordance des lois. Pour atteindre aux deux au- 
tres, il suffit du concours des gouvernements. Ce concours 
ne saurait tarder, en présence de l'immense développement 
des relations avec l'étranger et de la prépondérance sans 
cesse croissante du contentieux commercial qui, par la faveur 
dont jouissent les placements mobiliers et industriels, tend 
à renverser Tancienne statistique judiciaire et à faire des 
tribunaux de commerce les tribunaux ordinaires. 

Ainsi on peut entrevoir le moment où Tunité de la légis- 
lation conduira naturellement à l'unité d'organisation judi- 
ciaire entre les nations commerçantes, où l'uniformité des 
usages, la vulgarisation des sciences physiques rapproche- 
ront tous les peuples dans les transactions commerciales et 
financières les plus multipliées, les plus colossrales que l'ima- 
gination ait jamais pu concevoir. 

La marche naturelle des idée», l'action seule du temps 
suffiraient peut- être pour produire cette transformation, en 
substituant à la génération présente, encore imbue des pré- 
jugés du régime protecteur et dominée par l'étroit horizon 
du marché national auquel elle s'était exclusivement consa- 
crée, une génération nouvelle éclairée par l'expérience sur 
ses nouveaux devoirs, convaincue enfin que la lutte n'est 



d6 HISTOIRE DE L ASSOGIATieW COMMERCIALE. 

possible désormais qu'à la condition d'y déployer tbut à lia 
fois des connaissances spéciales, Un esprit d'initiative indi- 
viduelle et d'association égal à celui qui anime les nations 
rivales. 

Mais de quel prix devrions-nous payer cette tardive expé- 
rience ! Au milieu de quelles épreuvesj après quels désartrés 
commerciaux arriverait-on à comprendre que le règne du 
vieux principe : Chacun pour, soi^ chacun chez soi est à jamais 
fini; que Findustrie et le commerce, en conquét*anl le pre- 
mier rang parmi les carrières humaines, imposent à ceux 
qui les abordent des études toutes différentes de celles qui 
composent jusqu'à présent l'éducation universitaire; qu'elles 
impriment à la politique nationale d'autres tendances et au 
personnel qui la représente au dehors un esprit pratique, 
qui semble avoir été jusqu'ici tout à fait étranger à notre 
diplomatie t 

Il faut donc hâter cette œuvre du temps, trop lente au gré 
de nos besoins et des événements qui se précipitent autour 
de nous. Il faut abréger cette période dé transition, àfltl d'eh 
diminuer les dangers. 

Si, dans l'ordre purement politique, en effet, les transfor- 
mations sociales peuvent, sans graves inconvénients, être 
livrées à elles-mêmes, parce qu'elles atteignent toutes les 
classes de la population et touchent à des intérêts qui^ lents 
à se constituer, sont aussi lents à se modifier : dans l'ordre 
des intérêts industriels et commereiàut, toUt délai est fatal. 
La concurrence menace et fVappe quiconque rësiîste ou tarde 
à adopter lés principes, les procédés ou les usages consa- 
crés chez ses rivaux. AchacUn donc sa part d'action et d'in- 
fluence dans cette révolution pacifique du monde commer* 
cial, afin d'éviter pour la France entière la décadence qul^ 
déjà) atteint celles de nos villes manufacturières tl^op lentes 
à se transformer. 

Tdu^ lés regards se sont tournés jusqu'ici vurd le gouver^- 



JNTRODHGTIOIf» 39 

nement de TEmpereur comme vers la source de toute ini- 
tiative et de tout remède dans les complications de la réforme 
commercialCi Le Gouvernement a fait de grands efforts. Il a 
lutté, souvent avec succès, contre les préjugés populaires 
et contre les résistances des partisans du régime protecteur. 
Mais le cercle de son action est essentiellement restreint : il 
ne saurait le franchir, sans violer le principe ipôme de son 
existence et sans provoquer le trouble dans les relations de 
l'État et des particuliers. C'est aux individus surtout qu'il 
appartient de s'aider eux-mêmes, en apportant dans Torga- 
nisation du nouveau régime, mieux que des vœux ou une 
stérile bien veillancCj c'est-à-dire un concours actif et direct, 
chacun dans là sphère de son influencé ei de ses études i — 
l'industriel^ en transformant son outillage^ en diminuant 
par tous les moyens ses prix de revient et en favorisant le 
développement des associations ouvrières de bienfaisance et 
de consommation qui, par Tamélloration du sort des tra- 
vailleurs, rëgulaHsent et perfectionifient l'emploi de lamaiii- 
d'iûôuvre : — ^ le négociant, par Tétude malheureusenietit 
trop nouvelle pour lui des besoins et des ressources des pays 
ëtranget", ainsi ({ne des débouchés nouveaux qu'ils peuveht 
lui procurer; — le publiciste, en vulgarisant les principes, 
les idées^ les études économiques^ que suppose tst Qu'exige le 
nouveau régime inauguré par la liberté des échangés; le 
jurisconsulte, enfin, par la connaissance et le rapt)rbche- 
ment dés légiMations étrangères éclairées par l'histoiHB de 
leur origine et de leurs progrès. 

telle est la penstetïui a inspiré cet ouvrage. Convaincu 
tjfUé le plus gratid obstacle à l'unité de la législation com- 
merciale est dans la fausse opinion, trop généralement ré- 
pandue^ que cette réforme n'est possible que par raecession 
des autres peuples à notre Gode de commerce, c'est-à-dire 
après un «aerifice qu'on n'ose espérer de Tamour-propre de 
chaque nation 4 notas neus réfitervons démontrer^ par laeom- 



40 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

paraison des diverses lois en matière de sociétés commer- 
ciales, combien, dans leur état actuel, les diverses législa- 
tions se rapprochent les unes des autres; combien la juris- 
prudence qui les interprète et les applique présente une 
similitude plus complète encore, et quels légers sacrifices de 
détails il y aurait à faire, pour effacer jusqu'aux derniers 
traits de dissemblance (1). 

Cette analogie de dispositions n'est pas Teffet du hasard ou 
le résultat de pures théories juridiques. Elle se rattache à 
Torigine même des institutions et trouve son application dans 
rhistoire commerciale des différents peuples. C'est pourquoi 
nous avons cru nécessaire de placer, avant l'étude des prin- 
cipes juridiques et économiques de la société commerciale, 
suivant la législation des divers peuples, Fexposé historique 
de l'association commerciale depuis Tantiquité jusqu*aux 
temps actuels. 

On connaît mal, disons plus vrai, on ne connaît pas, en 
France l'histoire générale du commerce. L'Université n'a rien 
fait pour vulgariser cette importante étude, que sans doute 
elle considère comme indigne des hautes pensées politiques 
et littéraires auxquelles il convient d'élever l'esprit de la jeu- 
nesse. » 

Cependant l'histoire commerciale est féconde en enseigne- 
ments sur l'origine souvent obscure des plus importantes 
institutions. Dès qu'on s'attache à ce nouvel aspect des choses, 
on demeure surpris de trouver eh dehors de la politique des 
rois et du mouvement des armées, tout un monde de faits 
économiques 4u plus haut intérêt : la naissance, le dévelop- 
pement, la décadence ou du moins le déplacement des in- 
dustries; le mouvement dés échanges, dont le courant, ca- 
pricieux en apparence, obéit aux lois immuables de la 

(1) Sous presse, « Principes juridiques et économiques des 
sociétés commerciales chez les divers peuples, un vol. in-8®. 



introduction; . 41 

véritable économie commerciale ; Tinfluence prépondérante 
des corporations et des ligues appuyées sur le monopole et 
bientôt anéantie sous la chuté de leur principe, que minait ce 
besoin constant des masses industrielles, le retour à la liberté. 
On y voit apparaître, en un mot, la vie réelle du peuple, jetant 
dans chaque pays, au milieu des obstacles les plus divers, 
à son insu comme à Tinsu de ceux qui le gouvernent, les 
fondements de la société moderne et de Témancipation du 
travail. 

A ce point de vue, Thistoire commerciale prend un carac- 
tère de réalité qui surpasse toutes les autres. Elle séduit et 
entraîne, non par la grandeur des événements, le triomphe 
d'une intrigue politique ou le gain d'une bataille, mais 
par la multiplicité, la continuité et Tunanimité des ef- 
forts individuels pour vaincre l'inertie de la matière ou la 
résistance d'institutions surannées. La vie circule à pleines 
artères dans ces relations commerciales des peuples entre 
eux. Au-dessous des grandes ambitions qui les dominent , 
on les voit cherchant les moyens de communication les 
plus directs et les plus sûrs, établissant de ville à ville, 
de pays à pays, des relations qu'entretiennent les voyages, 
parvenant à vaincre l'ignorance et le despotisme à force de 
juseet de sagesse, et créant par le rapprochement des mœurs 
et des usages commerciaux les éléments de la civilisation à 
laquelle nous sommes parvenus aujourd'hui. 

L'histoire du mouvement industriel tient donc la plus 
large place dans l'histoire de la vie d'un peuple. La négliger 
ou la résumer en quelques traits, ainsi qu'il arrive trop sou- 
vent, c'est vouloir rester incomplet. Autant vaudrait pré- 
tendre faire le tableau d'une époque en traçant le portrait du 
souverain et des courtisans qui l'environnent. L'histoire 
commerciale d'un peuple ou d'un siècle est le complément 
nécessaire de son histoire politique et littéraire. Elle explique 
et souvent domine les faits principaux» dont on chercherait 



41 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

vaineiàent la eause dans les iiitrigues d'uil ministre du les 
fantlBiisies d'un écrivain. Envisagée même au point de vue 
plus restreint d-une industrie particulière ou d*une institu- 
tioli commerciale, Thistoire fournit les plus précieuses l^* 
mières sur ses progrès et ses transformatiopsi 

Tel est le but de ce travail ; nous y avons cherché l'éclair- 
cissement quelquefois original, mais toujours certain^ de& 
points restés obscurs et douteux dans la législation des so- 
ciétés chez les différents peuples. 

Dans l'antiquité comme dans les temps hiodernes, au 
moyeh âge bomme durant Tépoque barbare, la société com- 
merciale apparaît^ dans ses formés et dans son développe- 
ment, comme le reflet le plus fidèle et le plus brillant du ca- 
ractère des deux grandes taces qui n'Ont cessé de se disputer 
Tempire du monde. 

Dabs l'antiquité^ taildis que l'esprit d'association soih- 
méille parmi les Scythes et les Germains» voilé en quelque 
sorte par l'esprit de caste et de tribu, il grandit et se déve- 
loppe dans la race iiido-latine. A Tyr, à Sidon, chez les 
6rees> à Gisirthage^ à Rome, la société commerciale s^élève 
au plus haut point de perfection. Sa forme se prête à tous les 
genres d'enti-eprises. Par d'heureuses combinaisons, elle s'é- 
tend aux affaires publiques, comme aux spéculations privées. 
La fournitui^e des armées, l'administration des provinces, la 
perception des impôts font l'objet de puissantes sociétés, 
icomme l'approvisionnement de Rome et le commerce des 
grains. Puis tout s'effondre et disparaît sous les ruines de 
l'Empire romaiiii Les barbares imposent^ avec leur domi^ 
nation, leur nouvelle forme d'association. La corporation 
gerhiaihé sut^cède à la société latine, l'affiliation profession- 
nelle ël Obligatoire à l'association personnelle et volontaire. 
Le^ gens de môme métier s'aggrègeiit en corporation c les feo^ 
poràtiokis s^Unisseht entre elles dans la même ville) les villes 
fàrmëhl dés UgUèâ oU des hanses pbur té^imt àut enti^ 



prises des seighéurs ou des pirates iet pàrrenir^ par la sécu** 
Hté d^ routes et des mers^ au rétablissement des relations 
commerciales détruites Jîar les luttes de J'inVasion. 

La pilépondérance de Tassociation germaine se t)rDlongé 
ainsi jusqu'à la Renaissance; mais avec la tésurreclion 
des idées latines^ îiéapparalt Tinfluencë de rassociation 
individuelle. La commandite italienne entre en lutte avec 
la corporation*. Elle en triomphe en France^ en Angle- 
terre, dans le Pays-Basj beaucoup plus tard en Allemagne; 
inais en subissant, datis sa victoii^e, Tempreinte de la race 
germaine et de son esprit d'indépendatice. 

L'histoire des diverses Gompagtiies des Indes témoigne de 
rinflueiitîe que cet esprit d'initiative et de liberté peut 
exercer sur le développement des entreprises commerciales; 
Fondées presque au même moment^ inspirées pai" lem éme en- 
thousiasme pôut* le commerce et la colonisation du nouveau- 
monde, organisées en apparence de la même manière^ les 
Compagnies française, anglaise et holliaUdaise n'eurent ni le 
même esprit ni les mêmes destinées. En France^ otl les esprits 
commeilcent à se façonnet' à cette ingérance universelle de 
l'administration publique, dans les liens de laquelle nous 
nous débattons encore, ces sociétés^ fondées à l'instigatioh 
du pouvoir royal et administrées comme des institutions 
publiques, jettent à peine quelques éclairs d'une prospérité 
factice, s'éteignent et périssent étouffées sous la réglementa- 
tion administrative et l'irapéritie de leurs directeurs. Les 
Compagnies anglaises et hollandaises au contraire, créées 
par l'initiative individuelle, administrées par des négociants 
rompus aux expéditions lointaines fet né tionsullânt, pour 
leurs agissements, que les intérêts mercantiles de l'associa- 
tion, étonnent le monde pendant trois siècles par l'éclat et la 
durée de leur prospérité, et par leur énergique résistance aux 
entreprises du pouvoir, ainsi qu'aux attaques de leurs rivaux. 

Le contraste est plus saississant encore de nos jours. L'as- 



44 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

sociation commerciale, abandonnée en Angleterre et en Al- 
lemagne à rinitiative individuelle et aux règles du droit 
commun, grandit et prospère ; en France, au contraire, où 
l'esprit d'entreprise, si naturel à la race gauloise, s'est énervé 
par deux siècles d'asservissement administratif, Tassociation 
se débat vainement dans les entraves d'un zèle inconsidéré 
pour les intérêts des tiers et contre la suspicion dont il semble 
que le législateur se complaise à frapper quiconque s'immisce 
dans Tadminstration d'une société commerciale. 

Ainsi s'explique le peu de succès et de durée de la plupart 
de nos grandes institutions financières et commerciales. 
Fondées sur des idées justes, d'après de vrais principes éco- 
nomiques, à l'aide de combinaisons ingénieuses, elles som- 
brent à la première crise sous l'irrésistible ouragan de Topi- 
nion publique, des baines privées et de la défaillance de leurs 
propres administrateurs. On s'aperçoit trop tard du vide qui 
se forme après un tel sinistre et de sa fatale influence sur le 
mouvement général du commerce. 

Disons-le donc, en terminant, la France ne prendra le 
rang qui lui appartient par sa position naturelle et le carac- 
tère de ses babitants; elle ne verra se développer l'esprit 
d'association sanslequel rien,n'est possible que lorsque, aban- 
donnant les errements d'un régime désormais impossible, 
elle a'Ioptera le principe de la liberté et de la publicité qui fait 
la forcé et la durée des associations commerciales en Angle* 
terre et aux États-Unis. 



Paris, novembre 1866. 



CHAPITRE PREMIER 

l'association dans l'antiquité jusqu'aux croisades. 



Sommaire. — Idée générale de l'association. —L'association dans 
les premiers temps de l'humanité. — Ses caractères distinctifs 
chez les peuples indo-greco-Iatins et chez les tribus indo-scy- 
thiques. — Coup d'œil sur l'association commerciale à Tyr et à 
Carthage. — L'association commerciale sous la république et 
l'empire romain. — L'association dans l'empire de Byzance. — 
Influence de l'invasion des barbares sur l'association commer- 
ciale. — L'association sous les Carlovingiens et durant les pre- 
miers temps de la féodalité : en France, en Allemagne. — Le 
Juif, — le Lombard, — les hanses privées. — Les croisades : 
leur influence sur le mouvement du commerce par terre. 

L'idée de rassociation remonte au berceau de rhumanité. 
Elle date de rapparition de l'homme dans le monde : elle 
constitue le plus bel apanage de sa race, l'attribut essentiel 
de la royauté qu'il lui a été donné d'exercer sur la nature, et 
qui lui permet de transformer, au gré de ses besoins, la face 
du globe. 

Dans son senslepluscompréhensif et le plus général, l'as- 
sociation enveloppe Thomme tout entier. Elle s'applique à 
ses travaux, à ses plaisirs, à ses études, à l'expression de ses 
sentiments religieux. Aucun de ses actes n'échappe à ce be- 
soin d'association, qui attire l'homme vers son semblable, 
et, par ce rapprochement, multiplie sa puissance. C'est là le 
secret de la prépondérance de sa vie sur toutes les autres vies, 
de son ascendant sur le monde entier (1). 

(1) Le progrès par le christianisme : conférences de Notre- 
Dame de Paris par le R. P. Félix ; conférences de 1866 : 2o con- 
férence passim. 



4© l'association dans L^ANTIQUITÊ 

La perfeciion de l'association produit et accompagne la 
perfection de la civi)isf||io|). Lorsqu'elle ^ développe, se dé- 
veloppent avec elle le bien-être moral et matériel de Thomme 
et la fécondité de la nature. Lorsqu'elle décline et perd de 
sa puissance, la race humaine est troublée dans sa marche; 
rhomme retourne à Tétat sauvage et la nature à Tétat stérile : 
car ce qui rend le sol productif, ce qui le couvre de glorieuses 
moissons, c'est moins la rosée de son ciel, le rayonnement 
de son soleil, que l'éqergie et la perfection de la vie hu- 
maine qui se meut à sa surface. Pour vaincre la nsiture, 
pour la soumettre à ses besoins, pour tirer de son sein les 
richesses que Dieu y a enfouies, il faut à l'homme l'as- 
sociation, c'est-à*dire la puissance unie à la puissance, 
la force jointe à la force, le génie multiplié par le génie. 
Partout ou l'homme reste isolé, partout où i) ^'absorbe 
dans un stérile individualisme, la fécondité de la nature 
s'arrête pomme d'eUe-mêfne. ^pvis le ciel le plus clément, au 
milieu des contrées les plus fertiles, se fait le désert. Les 
germes de vie déposés dans le sein de la t^rre n'aboutissent 
q^u'à des plantes sans saveur et sans fruit, parce que Vasso- 
dation humaine ne les féconde pas de ses sueurs, parce 
qu'elle ne fait pas de chaque molécule de cette terre comme 
une fibre d'elle-même, une partie de la substance humaine. 

A ce point de vue général, l'association est donc l'agent 
souverain de la puissance d^ l'homme dans le monde ipatér 
riel. Elle préside à tous les actes de sa vie e( règle toutes les 
relations que ses travaux ou ses plaisirs ro))l|gent à en^r^te* 
nlr avec ses semblables. Dieu en a posé les immuables prin# 
cipes, en organisant la famille, base, modèle et origine de 
toute association. Il y a rattaché, comme au foyer naturel de 
la vie, la force physique, la force intellectuelle, la force mo- 
rale, la force religieuse, ei^ les soumettant à ce qui, dans 
les sociétés, fait le liep le plus puissant et le plus dous^, I4 
liberté dans le consentement^ l'égaUté dans le partage des 



JUSQU AUX CROISADES. 4*» 

efforts et des avantages, l'obéissance à Tautorité dirigeante. 

Telle est Tassociation dans son sens philosophique, celle 
du moins qui, prise dans la nature des choses, s'est dévelop- 
pée suivant le plan providentiel et a produit, conservé et 
agrandi la vraie richesse de ce monde. A ce point de vue, 
rhistoire de l'association serait l'histoire de l'humanité tout 
entière. 

Mais, au milieu de ces applications multiples, sur ce fond 
commun de Tassociation humaine, apparaît et se détache une 
espèce qui, pour se produire plus tard, quand l'homme est 
parvenu à un certain.degré de civilisation, n'en a pas moins 
été considéré comme Tassociation par excellence e.t que, 
dans tout pays, la loi a soumise à des prescriptions plus 
étroites et plus expresses. 

C'est l'association commerciale. 

Formée en vue d'intérêts matériels, dans un but exclusif 
de lucre et de bénéfices, la société commerciale porte natu- 
rellement le cachet du génie de l'homme et de la mutabilité 
de son esprit. Plus que toutes les autres, cette association 
comporte une foule de combinaisons et de variétés qui, sans 
sortir des principes que nous venons de rappeler, résultent 
des circonstances de races, de milieu et de temps dans les- 
quelles elle se constitue. L^homme en effet, forcé de se mettre 
en équilibre avec ces circonstances, avec le milieu oii il ha- 
bite, le temps où il vit, contracte un caractère et un tempé- 
rament qui leur correspondent. L'association subit, comme 
la littérature et les arts, l'influence de ce caractère et de ce 
tempérament. Peut-elle en effet avoir la même organisation, 
le même objet, le même but, dans les plaines fertiles de 
TAsie-Mineure, en Grèce, en Italfe, sur les bords riants et 
calmes de la Méditerranée, que dans les steppes de la Oer-* 
manie et sur les bords sombres et orageux de l'Océan du 
Nord ? Les tendances des races, les accidents climatériques, 
ces Instincts régulateurs, ce tour d'esprit qu'on peut dire na- 



48 L ASSOCIATION DANS L ANTIQUITE 

^ional et qui tous ensemble résultent de situations prolongées 
pendant des siècles, sont autant de causes déterminantes 
delà forme des sociétés commerciales et des principes qui 
les gouvernent. 

Au début de la carrière, quand l'homme borne ses efforts 
à demander à la culture de la terre et du bétail des moyens 
de subsistance plus abondants et moins précaires, il n'est 
pas question sans doute d'association proprement dite. Tout 
se concentre dans la famille. Celle-ci varie, il est vrai, sui- 
vant les races humaines. Tantôt elle forme un tout complet, 
base de l'organisation sociale et à laquelle se rattachent 
étroitement les croyances religieuses, le culte des an- 
cêtres ! Tantôt elle n'est qu'une émanation de la tribu , 
famille plus étendue, fondée sur une communauté d'origine, 
plus forte que la génération directe. 

• C'est au berceau même de l'humanité, sur les versants de 
l'Himalaya, que remonte l'antagonisme de ces deux prin- 
cipes des sociétés humaines, dont Tinfluence continue de 
s'exercer, à travers les siècles et les révolutions, sur les 
races qui les ont adoptés à Torigine. 

Par l'individualisme de famille, les races indo-euro- 
péennes sont arrivées les premières à la civilisation. Le culte 
du foyer, l'obligation de sacrifier sur la tombe des ancêtres, 
les arracha d'abofd à la vie nomade et leur donna le goût 
des établissements fixes, par suite des monuments, des arts, 
des sciences. Dans l'Asie mineure, en Grèce, à Rome, les 
premières lueurs de la civilisation jaillirent de l'organisa- 
tion de la famille par la descendance et le culte des ancêtres 
et du foyer. Le communisme de la tribu, au contraire, n'a 
produit que tardivement et par une transformation pro- 
fonde, les fruits abondants de l'individualisme de famille. 
Les races nomades du Nord de l'Himalaya et du Thibet par- 
coururent, pendant des siècles, la vaste plaine qui, des 
monts Curais et de la mer Noire, se déroule vers la Baltique, 



JUSQU AUX CROISADES. 49 

sans y laisser d'autres traces de leur passage que la ruine et 
la barbarie. 

Cette différence des résultats s'explique aisément au point 
de vue qui nous occupe. La famille indo-européenne, réduite 
à ses seules forces, c'est-à-dire composée de trois ou quatre 
têtes, suffisait à peine au travail de la terre. Pour construire 
une demeure, creuser le tombeau des ancêtres, il lui fal- 
lait, le plus souvent demander le secours d'autrui, former 
des associations d'abord accidentelles, ensuite régulières et 
permanentes. Dès qu'il fut question d'édifier une ville, de 
Tenclore de murailles et de l'orner de monuments, l'idée 
de la corporation, idée essentiellement civilisatrice, surgit 
donc naturellement des premiers efforts de l'individualisme ^^ 
de famille, pour passer de la vie nomade à la vie sédentaire. 
Elle date des premiers monuments du monde. C'est à l'aide 
des corporations multipliées à l'infini, que la puissante 
agglomération d'Indo-Européens fixés entre le Tigre et l'Bu- 
phrate, entreprit de construire celte mystérieuse tour de 
Babel qui, s'éïevant jusqu'au ciel, devait désormais mettre 
les hommes à l'abri d'un nouveau déluge et les soustraire 
aux effets du châtiment céleste. La récente découverte des 
plus anciens monuments de l'Inde et de l'Egypte a réfélé 
partout l'existence de vastes associations d'hommes de même 
profession, unis pour entreprendre les " grands travaux 
publics. " 

Au contraire, chez les Slaves, chez les Germains, en un 
mot, parmi cette multitude de tribus, qui des versants sep- 
tentrionaux de l'Himalaya, s'élancèrent si souvent dans les 
plaines de l'Occident, nul besoin, nulle idée d'association ou* 
vrière. L'espèce de communisme établi entre tous les mem- 
bres de la tribu suffit aux travaux de la vie nomade. Ce 
n'est que tardivement, sous la double influence de leur 
contact avec le monde romain et des doctrines chrétiennes 
que les peuplades hunniqucs, slaves, germaines conçoivent 

4 



BO l*association dans lUntiquite 

quelques notions des associations civiles et commerciales. 
Il serait téméraire assurément de prétendre reçompo$ery 
avçc le peu de documents qui nous est parvenu^ Thislûire 
précise et détaillée de Tassociation à Babylone, à Ninive et 
pendant les premières dynasties égyptiennes* $on ei^istence 
e»t incontestable. 11 est certain que son organisation reçut 
l'empreinte du régime politique et religieux de ces divers 
états. Ainsi les monuments égyptiens nous montrent les as<r 
W)ciations d'ouvriers plutôt comme de» embrigadements 
sous une administration puissantet un pouvoir despotique/ 
que comme des corporations indépendantes, capables de 
discuter les conditions de leur concours aux grands travaux 
du pays. Autant peut-on en dire des corporations organisées à • 
uneépoque trîs-poMéf ieure par Hiram, dont Salomon réclame 
le concours pour la construction du temple, en même temps 
qu'il sollicite celui des ouvriers égyptiens. Dans ces deux 
cas, l'association est plutôt le résultat d'une discipline per- 
fectionnée que rouvre d'un consentement libre ersppn- 
tané, 

I^s choses devaient se passer tout autrement çbe» le» 
Phéniciens, h Tyr, à Carthage, Les sociétés industrielles ne 
pouvaient manquer de se déyelopper rapidement, dans ces 
républiques marchandes, dont de récentes découvertes ar- 
chéologiques prouvent les immenses relations. Ce n'est pas 
seulement dans la Méditerranée et dans la mer Rouge qU6 
leurs navires entreprenaient des expéditions, tout indique 
qu'ils trafiquaient avec les côtes orientales de l'Afrique, avec 
l'Inde, Peut-être même avaient-elles devancé Christophe 
Colomb danjB la découverte du Nouveau-Monde (1), 



(1) L'étendue des relations maritimes des Phéniciens^ affirmée 
par les auteurs anciens, devient de jour en joui» p]H8 évidente. It 
est certain aujourd'hui qu'ils firent le périple dii capdeVofiSf'- 
Espérance, ooloaisèrent upe partie des côtes pcci^eptalas d0 



JUSqU*AUX CROISADES. 51 

On ne connaît que bien peu de chose de leur système d'as- 
sociation, parce qu'il n'est demeuré que des fragments épars 
de la littérature et des monuments de ces puissantes cités (1). 
Mai? l'influence que leur ej^emple et leur prospérité exercè- 
rent sur les usages de la Grèce et de Rome, permet d'affir- 
mer que les Phéniciens et les Carthaginois inspirèrent aux 
Gfeçs^ et aui^ Romains surtout, la plupart des institutions 
commerciales que nous retrouvons dans leur histoire. Telles 
furent les associations pour la construction et le chargement 
d^s navires, pour le prêt à usure, le change des monnaies et 
autres opérations financières : telle enfin cette multitude 
d'associations eu participation auxquelles les Romains se 
livrèrent, à rinstar des Carthaginois, et qui produisirent dan» 
leur état 30cial des modifications si profondes, 

Ces associations, toutefois, différaient profondément de 
celles que nous pratiquons aujourd'hui. Entre personnes 
libres, elles n'avaient pour objet et pour terme que l'accom- 
plissement d'une opération commerciale. C'étaient, suivant 



l'Afrique, sur lesquelles Strabon prétend qu'ils fondèrent plus 
de 300 villes (Strab., p. 1182). On sait aussi qu'ils occupèrent la 
Lusitanie, le groupe des Sorlingues, quelques points de TAngle- 
terre; quMls pénétrèrent dans la mer Baltique pour y chercher 
l'ambre jaune (vid0 infrà). De récentes découvertes conduisent k 
penser qu'ils parvinrent môme jusqu'au Mexique (Diod., I, p. 350 ; 

EZÉCHIEL, XXVII, V. 12). 

(1) On peut affirmer cependant que ces associatiens devaient 
être nombreuses et puissantes, «oit pour l'industrie de la laine^ 
tissage et teinture, dans lesquelles les Phénipiens exceUérent de 
bonne heure (Avàti, (2« reitiiutione pur^mat. , Gësena, 1784, 3* éd.), 
soit pour le commerce maritime (Hbrod., III, 110-113). Les notions 
deviennent moins obscures et moins conjecturales, en ce qui con^ 
eerne les Carthaginois. Le mouvement des troupes 0t du matériel 
de guerre pendant la période des guerres puniques prouve 
l'existence de grandes compagnies commerciales à Carthage 
comme à Rome. 



52 L ASSOCIATION DANS l' ANTIQUITE 

notre langage moderne, de simples associations en partici - 
pation. 

Du re^te, la simplicité des opérations commerciales ne 
comportait pas alors des formes de sociétés plus compli- 
quées. Chez les Phéniciens, les Iduméens (1), les Égyptiens, et 
pi us tard chez les Carthaginoisje commerce terrestre s'effec- 
tuait par des caravanes, dont le départ périodique donnait 
lieu à des associations pour l'achat des marchandises de 
troque, des bétes de somme destinées à les transporter ou 
pour le paiement des marchandises de retour. Ces sociétés 
se formaient et se liquidaient dans la période de temps né- 
cessaire à l'achèvement de l'opération, c'est-à-dire l'aller et 
le retour de la caravane. A destination, les denrées appor- 
tées par cette voie rentraient dans la catégorie des marchan- 
dises de consommation, dont, à Rome, le commerce était 
généralement abandonné aux esclaves et aux affranchis. Nous 
ne possédons que des données fort incomplètes sur le carac- 
tère et l'importance de ce commerce, rarement exercé par 
des plébéiens libres ou ingénus (3). En Grèce et à Rome, la 
classe aristocratique s'est longtemps abstenue de faire direc- 
tement le commerce. Elle se consacrait exclusivement aux 
armes et à la politique. Cependant elle s'y trouvait indirec- 
tement mêlée par la possession des esclaves, dont les gains 
ou les pertes intéressaient. leurs maîtres ou patrons légale* 



(f) Lldumëe servait d'entrepôt au commerce de Textrôme 
Orient et de l'Afrique orientale. Les principales villes de la 
Phënicie et de TÉgypte y avaient des succursales et des dépôts 
(Hebrbn, Idées sur la politique des Anciens, 1815, lr« part., i09). 

(S) Cette distinction entre le commerce d'importation et le com- 
merce de détail a été très-profQndément marquée dans tous les 
temps de Templre romain. Elle s'est continuée même durant la 
période barbare, sous le nom de negotiatores et de mercatores. Les 
pierres tombales do cette époque en font foi (Keysler, Antiq. sept, 
etcelt., p.236,282\ 



/ 



jrSQU AUX CROISADES. 53 

ment responsables. Mais jamais législe ne songea à considé- 
rer ces relations forcées de maître à esclave comme des as- 
sociations. 

Plus tard, il est vrai, la conquête du monde méditerra- 
néen donna au)L Romains le goût des grandes entreprises 
commerciales. Ils s'y livrèrent avec ardeur. Dès les derniers 
temps de la République et sous lEmpire, on vit les citoyens 
romains s'emparer en maîtres de Tindustrie, du commerce 
et de la banque, dans les Gaules, en Asie, en Egypte, en Es- 
pagne. Partout l'influence commerciale leur appartient en 
même temps que la domination politique, et contribue puis- 
samment à consolider leur empire. 

Ces succès commerciaux^ furent les fruits de l'esprit d'as- 
sociation développé dès les premières guerres puniques. 
Mais, si les Romains en avaient pris l'exemple chez leurs 
ennemis, il faut reconnaître qu'ils imprimèrent au système 
d'association commerciale lo caractère et l'élan de leur gé- 
nie organisateur. Dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, 
l'association prit à Rome une forme régulière, administra- 
tive en quelque sorte, qui la rapproche beaucoup de ce que 
nous pratiquons de nos jours. 

On connaît, en effet, l'organisation de ces grandes sociétés 
vectigaliennes, formées pour la perception des impôts (tw- 
Xxgaï) des dîmes (decimœ) des droits de ports (portoria) et 
pour l'exploitation du domaine public (1). Les auteurs latins 
nous les montrent administrées à Rome par des directeurs 
{magistri societatis) (2), étendant sur toute la surface de l'Em- 



(i) Mémoire sur les sociétés que formèrent les Publicains pour 
la levée des impôts, parS. Bouchâud (Mém. de TAcad. des inscrip. 
et belles-lettres, t. XXXVII (1754), p. 241.)— Cons. II, C. De Vectig. 
(4, 61). — L. 13, § 1. Dig. De publicanis.— Becker, Handbuch der 
Rômischen Alterlhumer (Leipsig, 1851), t. III, impartie, p. 217. 

(2) CicÉR., In Verrem, H, 74, 75 ; Ad famil., XOI, 9 ; Pro Plan- 



54 l'association DANS l' ANTIQUITÉ 

pire un réseau de mandataires et de commis (prùtnagUtri), 
chargés d'assurer la rentrée des deniers et Tacquittement 
des dettes publiques (1) ; habiles à multiplier pour leurs 
patrons les sources de bénéfices, mais peu scrupuleux sur le 
choix des moyens, et portant l'audace des exactions à un de- 
gré qui n'a laissé à leurs successeurs du xviii* siècle que la 
ressource d'une faible copie. Ces sociétés formées sous le 
nom de quelques riches traitants (auctores emtionis publicano - 
rum principes)^ composée d*un grand nombre de partici- 
pants, se perpétuant même après la mort de leurs fonda- 
teurs et transformées quelquefois en corporations civiles (2) 



cio, 13 ; Ad Atticum, XI, 10. — Bouchaud, Îoc ctï, p. 250, 38. — 
Troplong, Cont. de soc, préface, 9 et suiv. 

(1) L'analogie entre Torganisation des sociétés vectigaliennes et 
celle des fermes générales en France est d^autant plus frappante 
qu'on descend plus avant dans les détails.. Dans les deux cas, le 
traité entre l'État et les soumissionnaires était signé par les indi- 
vidus les moins connus, les moins puissants; les chefs de la 
société n'intervenaient que comme cautions ou certificateurs de 
cautions. Puis, le contrat passé, on organisait l'administration 
centrale de la société, qui se composait des principaux intéressés 
{Puhlicafiorutn prindpelôy fermiers généraux réunis en conseil sou- 
verain à de certains jours et répartis en divers bureaux pour 
expédier les affaires courantes, suivant les diverses natures d'im- 
pôts (à Rome, les dîmes, l'impôt direct, les droits de ports, l'en- 
registremetit {scriplura), etc. ; en France, les tabacs^ lés grandes 
et les petites gabelles, les cinq grosses fermes, etc.)» pour corres^ 
pondre avec les provinces, dresser les comptes généraux, apurer 
les comptes particuliers, administrer le contentieux. Chacun de 
ces administrateurs ou fermiers généraux gouvernait une nature 
d'impôts ou les domaines d'une province par Tentremise de man- 
dataires, promagistriy receveurs généraux, directeurs de pro- 
vinces, et se chargeaient de Tiilspection de ces diverses branches. 
S. Bouchaud, Ioc. cit., p. 246 ; Rôsler, Zeitschrift fiir das gesàmmte 
Handelsrecht, t. IV, p. 275. 

(2) Les sociélésjde publicains ou vectigaliennes étaient aux yeux 



conslîtuâiôïit de véfiiablés sociétés anonyme* ftussl puissan- 
tes que Tout ^té les formes générales âu xrm« siècle, et que 
le sont aujourd'hui leâ banques de France et d'Angleterre. 

II faudrait un volume pour écrire Thistoire de ces sociétés 
et de leur influence sous la république et sous Tempiré ro- 
main» Les phases de leur développement se rattachent de 
la manière la plus intime aux luttes de raristôcratie et de 
Tordre équestre contre la démocratie (1). Ce sujet nous con- 
duirait donc bien au delà des bornes de cet Ouvrage, d'au- 
tant que les associations de ce genre i^'éténdaient à toutes 
les grandes entreprises, fournitures d*arméés, travaux pu* ^ 
blics, approvisionnement dé Rome, etc. 

Ce que nous nous bornerons à fsilre remarquer, et qui suf- 
fit à notre objet, c'est Tôrganisation administrative à laquelle 
on avait été conduit par la civilisation et aussi par Texemple 
de la discipline gouvernementale introduite à Rome, bien 
avant Tempire. Les relations entre associés éloignés, la régu- 
larité de la correspondance, malgré les obstacles des routes 
et de la navigation, le mode d'établissement et lé contrôle 
des comptes sociaux; en un mot, les dispositions des lois 
romaines qui ont passé en grande partie dans nos lois mo« 
dernes, prouvent à quel point de perfection et à quel degré 
de généralité l'esprit d'asâodatlon était arrivé aous l'empire 



du légi^làtèar de véritables Sôciëtës privées (todêiates privatœ% 
entraînant au profit des tiers les actions en recours ordinaires 
{actio dupli pro rata). L. 6, D. de public— L. 46, D. de jure fisci.— 
EiCK, Zeitschrift fur das gesammteHandelsrêcht, t.V, p. 28, tiotè 47. 
Cependant elles pouvaient être constituées par TËtat en corpora- 
tions. « PauQis admùdum in causis concessa sunt hujusmodi cbtpofû ; 
ut ecce vectigalium publicorum sociis permissutn èêt cofpuÈ habêrè, » 
L. 4, D. quod cuj. universit. 

(4) Quantœ audaciœ^ qudntœ temeritàtis, sint pubHôanorufn faetio- 
fus nemo est qut neseiat) idcirco prœtor ad comprimendam eorufnau^ 
daciam hoc eèictumpropomit. Ûli^ien, L. 58. ï). dô pubîiCâniâ. 



56 l'association DANS l' ANTIQUITÉ 

romain. On ne connaissait pas sans doute les variétés de 
formes adoptées de nos jours, la division des parts d'intérêt 
en actions et leur transmissibilité par la simple tradition ; 
mais Tassociation en participation, et surtout la société en 
nom collectif étaient pratiquées sur la plus grande échelle, 
avec plus de liberté légale, partant avec moins de périls 
qu'elles ne ie sont chez nous. 

Tandis que, parmi les races indo-européennes, Phé- 
niciens, Egyptiens, Grecs, Carthaginois, Romains, l'esprit 
d*association arrivait ainsi à son complet épanouissement, 
recherchons à quel point cette tendance était demeurée 
parmi les tribus indo-germaniques qu'on a longtemps com- 
prises sous la dénomination de peuples scythiques. 

Leur origine assez obscure, l'infinie variété des types de ' 
leurs tribus, enfin leur existence nomade, n'ont pas permis 
de connaître d'une manière précise l'époque et les circons- 
tances de leurs premières migrations vers l'Occident (1). 
Cependant plus de 700 ans avant J.-C, alors que la puissance 
persane était à son apogée, des tribus Scytiques occupaient 
les bords de la mer Noire, les deux rives du Dnieper, et 
s'étendaient même fort avant dans les terres jusqu'à cette 
contrée qu'elles appelaient Forêt noire, et qui correspond 
aujourd'hui au cercle de Mohilew (2j. Séduites par la fertilité 
du sol, ces tribus avaient renoncé à la vie nomade pour se 
vouer à l'agriculture, au commerce des pelleteries et surtout 
à celui des esclaves (3). C'est au milieu de ces peuplades que 

(i) L'origine du moi Scythe est à peu près inconnue, comme celle 
des mots Tartares et Mongols, Il est probable qu'elle se rattache 
à quelqu'un des dialectes asiatiques de cette époque, et que nous 
ne connaissons pas. Dans tous les cas, ce mot remonte à la plus 
haute antiquité (Heeren, idem, loc. cit., I, 2« partie, p. 247). 

(2) Rennel, Geography of Herodotus, p. 57, — Heeren, loc, cit,, 
p. 255. 

(3) HÉRODOT., Hist. IV, 17. L'usage constant de ces peuples était 



jusqu'aux croisades. 57 

les Grecs avaient fondé leurs colonies d'Olbia à l'embouchure 
du Borysthène, de Panticapée dans la Chersonèse, de Pha- 
nagoria, de Tanaïs sur la mer d'Azof, de Sinope, d'Héraclée, 
d'Amissus sur les bords opposés de la mer Noire. Les rela- 
tions de ces colonies avec les peuplades scythiques, ainsi 
qu'avec les principales villes de la Grèce, étaient des plus 
étroites et des plus régulières. Elles ont fourni à Hérodote 
le moyeu de recueillir sur la Scytbie les notions qu'il nous 
a transmises avec une précision si merveilleuse qu'on peut, 
à deux mille ans de date, reconnaître le pays qu'il décrit et 
les peuples dont il parle (1). 

Tel est, historiquement du moins, le premier point de 
contact des deux rameaux indiens, parvenus en Occident à 
des époques et par des routes bien différentes. 

Mais il semble que, comme deux courants d'inégale densité, 
ces deux races n'aient pu s'unir et se pénétrer l'une l'autre : 
car tels Hérodote nous décrit les Scythes et les Germains, tels 
les retrouve Tacite, tels ils se montrent encore aux derniers 
jours de l'Empire romain. L'importance et l'activité des re- 
lations entre la Grèce et les bords de la mer Noire n'altèrent 
en rien leurs coutumes. On ne les voit pas abandonner leurs 
procédés de commerce pour adopter les combinaisons plus 
savantes des Grecs. C'était dans des foires, à l'aide des plus 
simples opérations de troque, que les négociants grecs con- 
cluaient les vastes achats de blé, de fourrures, d'esclaves, à 
l'aide desquels ils alimentaient Athènes les villes de la Thes- 
salie et de la Macédoine. Si, pénétrant dans l'intérieur des 



de se vêtir de fourrures et de préparer les tôtes des animaux pour 
servir de coiflFures. Tous les barbares les ont imités. 

(i) C'est surtout dans le chap. xxivdu lY^ livre de ses histoires 
qu'on peut admirer la précision géographique du père de l'his- 
toire. Voyez aussi sur ce point Lomosonoff, Hist. anc. de Russie, 
p, 06, 



58 l'assocIatiôîî dans l'aNtiouité 

tribus, ils parvenaient à nouer des relations plus Intimes 
avec des particuliers, c'était, âiftsl quô le font afijourd^hui 
les Juifs parmi les Arabes, pour retenir d'à Vûfico léà produits 
du sol et de la chasse. 

Leur constitution sociale, ou plutôt ce qUô tious avons 
appelé te communisme de la tribu, n'avait pàâ tkd sentir atlt 
Scythes du Pont-Euxin, le besoin de Tassoclatlon com- 
merciale pour consolider leur établissement et pour aug- 
menter leurs richesses, en étendant leur inâuencê et leurs 
relations. 

N'avaient-ils pas d'ailleurs à redouter l'invasion pério- " 
dique des tribus nomades de l'Asie, marée humaine, dont les 
flots irrésistibles, les poussant vers TOccident, entassaient 
Germains sur Scythes, Goths sur Alains, Huns sur Shves, et 
faisaient succéder ta steppe et le désert aux fertiles cultures 
de l'Ukraine I 11 n'y avait donc rien de stable et de définitif 
dans la fixation de ces tribus, Un instant détournées de leur 
vie nomade par la fertilité du sol ôt la beauté du climat, 
mais l'œil sans cesse dirigé vers l'Orient, pour y guetter là 
venue d^autves hordes qui les chasseraient devant elles. 

Ainsi, pendant des siècles, sous les noms de barbarie et 
de civilisation» ces deux races humaines se sont côtoyées, 
marchant toutes deux vers TOccident, mais d*un pas trêS'- 
différent, se combattant quelquefois, ne .^6 mêlant jamais, 
jusqu^à ce que la décadence du grand empire romain, oflhmt 
à la convoitise des barbares une proie taclle, ceux-ci s'y ~ 
fussent précipités et eussent, par leur départ, proVO(|Ué la 
venue de nouvelles hordes asiatiques, plus farouches et plus 
avides encore de butin et de carnage. 

La conquétd ne modifia pas plus que ne l^avait fait le voi« 
sinage les mœurs des envahisseura» Ils traversèrent en tous 
sens le monde -romain, s'y gorgèrent de jouissances et de 
richesses; mais un bien petit nombre d'étttre eût consentit 
à se plier aux coutumes d'une civilisation dont la décrépi- 



JUSQU AUX CROISADES. BO 

ttide répug^tiftlt mx in^tîncu de ces races guerrièred. Il y 
eut donc refoulement de la civilisation romaine en Halle, 
dans les Gaules, en Espagne, en Afrique. Si, dans la vie 
civile, les barbares consentirent quelquefois à conserver 
rorganiàation romaine, ce fut à la condition de donner, 
dans la vie politique, la prépondérance à leurs principes et 
aux usages de leurs tribus. Le vieux municipe romain se 
conserva dans les campagnes et dans quelques villes de 
ritalie et des Gaules, mais partout ailleurs et surtout au 
sommet de la nouvelle société barbare, ce fut le système 
militaire des Germains, des Francs et des Goths qui pré** 
valut. 

Que ne pouvons-nous, sans sortir du cercle étrmt de cet 
ouvrage , retracer le surprenant tableau des progrès du 
Christianisme au milieu de ce nouveau monde t En moins 
de Jdeux [siècles , la religion nouvelle avait envahi l6 
monde romain. Elle avait pénétré dans les villes, dans les 
châteaux, dans les municipes, dans les tribus, au forum, 
dans le sénat et jusque dans les camps. Partout elle avait 
recueilli ce qu'il restait d'âmes vertueuses, énergiques, que 
révoltaient les turpitudes et la servilité du paganisme. Au 
milieu de !ia lutte avec le culte officiel, dans Tardeur dea 
persécutions, la religion chrétienne avait seule inspiré une 
résistance sérieuse à l'invasion. Plus d'une fois les évoques 
chrétiens avaient réussi, par la dignité de leur attitude, à 
calmer là violence des barbares, grands admirateurs d'un 
genre de courage qu'il leur était si difficile de pratiquer. lU 
se sentaient attirés par un instinct irrésistible vers ces doc* 
trines par lesquelles allait s'opérer la régénération du monde 
intellectuel dans le temps même où la Providence les desti- 
nait à régénérer le monde matériel et politique sur les 
ruines de l'empire romain. Les progrès du Christianisme 
furent donc aussi rapides parmi les vainqueurs qu'ils 
l'avaient été parmi les vaineus. La discipline chrétienne 



60 l'association danî^ l'antiquité 

trouva un facile accueil de la part de tribus chez lesquelles 
les institutions religieuses, malgré leur infinie variété, for- 
maient la base des institutions civiles (1). 

Ce fut ainsi que, sous la triple influence du Christia- 
nisme, des débris de Tinstitution romaine et du régime mi* 
litaire des barbares, se forma cette étrange mais vigoureuse 
société qui, jusqu'au x^' siècle, demeure couverte d'une sorte 
de voile mystérieux, et, sous le nonri de féodaUté, remplit 
tout le moyen âge. 

Quel fut dans cette société demi-religieuse, demi-barbare, 
le rôle du commerce et de l'association commerciale ? Il ne 
pouvait manquer d'être fort amoindri par l'appauvrissement 
des uns et la rude simplicité des autres. Déjà, dans les trois 
siècles qui précédèrent la chute de l'empire romain, le mou- 
vement commercial avait beaucoup perdu de la prospérité 
dont M. Troplong nous a tracé le brillant tableau. Les expé- 
ditions maritimes, ou pour parler d'une manière plus géné- 
rale, le commerce extérieur n'avait pu résister au double 
danger des révolutions prétoriennes au dedans et des inva- 
sions barbaresaux frontières. Réservé au luxe et aux caprices 
des riches, il restait sans objet pour la masse de la popula- 
tion, que la misère, l'esclavage, l'absence d'une protection effi- 
cace ruinaient et décimaient de plus en plus. Les nouveaux 
conquérants, de leur côté, n'apportaient aucun goûtdu bien- 
être, de ce qu'on appelle aujourd'hui le confortable. Après 
quelques orgies, conséquences inévitables de la conquête 
d'un pays riche, ils revenaient à leur mode habituel d'exis- 
tence, c'est-à-dire à une vie frugale, souvent même d'une 
sauvage simplicité. 

Le commerce, comme la civilisation, subit ainsi une trans- 
formation complète et revint aux procédés primitifs des 



(i) Tacite, Mœurs des Germains, 4, 



JUSQU AUX CROISADES. 61 

peuples nomades, les seuls qui fussent à la portée des nou- 
veaux habitants de Tempire. Chez les Francs, les Germains, 
les Slaves, en un mot, parmi les peuplades fixées au centre 
de l'Europe et qui, plus tard, composèrent Tempire d'Alle- 
magne, on n'avait aucune idée, aucun besoin du commerce 
extérieur. Comme aux temps héroïques de la Grèce les 
femmes tissaient et confectionnaient les vêtements, les 
chaussures, les ustensiles de ménage. Les soins domesti- 
ques, souvent même la culture de la terre, complétaient leurs 
travaux et ne laissaient aux hommes que la guerre et la 
chasse, également productives, du reste, par le pillage et la 
vente des fourrures. C'est ainsi que ces barbares se procu- 
raient des armes, de la pourpre et quelques pièces d'orfè- 
vrerie (1). Les marchands grecs des colonies pontiques et, 
plus tard, après la destruction de Jérusalem, les juifs furent 
les agents ordinaires de ces échanges trop limités pour mé- 
riter le nom de commerce (2}. 

Ces mœurs se continuèrent fort avant dans le moyen âge. 
L'appartement des femmes (genitia) (3) était l'atelier où se 
tissaient le chanvre, le lin, la laine et quelquefois la soie, et 



(i) Fœminse sœpius lincis amictibus velantur, eosque purpura 
variant. — Tacit., Do mor. german., 2-17. — Thorm. Torfaeus, 
Rer. orcacl. hist. (Havniœ. 1097).— Saxo Grammaticus, Hist. Daniœ, 
L. V, p. 68. 

(1) Agobard de Lyon, Litt. ad Ludov. Pium de insolentia Ju- 
daeorum (éd. Baluze, I, p. 62). — François de Roye, De missis do- 
minicis, L. III, 17 (Venel., 1772). 

(3) Breviarium ror. fisc. Caroli, Magni. (Leibnitz, Collect- 
ëtym., p. 320.) « Ut genitia nostra bene sint ordinata, id est do 
« casis, pistis, tuguriis, sepes bonas incircuitu habeant et portas 
a firmas qualiter opéra nostra bene peragore valeant. » -« Baluzo 
nous a conservé un passage des capitulaires relatif aux travaux 
alors interdits aux femmes : a Nec lanam carpere, nec linum 
« baltere, nec in publiée vestimenta lavare, nec berbices tondere 
« habeant licitum » (Baluzb, t. I, col. 175, § 79). 



«2 l'association dans l'antiquité 

dans lequel se confectionnaient non-seulement de riches 
vêtements, mais des tapis, des ornements d'église (1), Les 
autres branches d'industrie s'exerçaient par le servage (2). 

Dans les immenses marchés de la Germanie et des Francs 
ripuaires, on pouvait se procurer des esclaves de toutes pro* 
fessipnS} suffisant par leurs travaux aux principales néces- 
sités de la vie (3). Restaient les denrées de luxe, les épices, 
les élQÏÏes rares, qui faisaient autrefois Tolget du commerce 
entre TOrient et les diverses parties de l'Europe centrale. 

Malgré rinvasion des Barbares, ce commerce n'avait 
iamaisété complètement interrompu; mais il avait beau- 
coup perdu de son ancienne importance. Dans le temps de 
leur puissance et de leur splendeur, il avait révélé aux 
Grecs et aux Romains Texistence des peuplades germaniques, 
qu'ils avaient confondues indistinctement sous le nom de 
Gaulois, de Galates, çt de Faranghi (4) * L'ambre jaune (succin), 
considéré par les anciens comme une matière des plus pré< 
cieuses, fut la cause déterminante des expéditions les plus 
hardies des Garthagiiio^Si des Romains et des tfassiliens (â). 



(1) Ut presbyteri per parochias suas fœminis prœdicent ut li- 
neamina altaribus préparent (Gapit., L. I, c. 14). — Pezius, L H, 
p. Anecd. Descript. Proventi, S. Emmerani, 1031. — Leibnitz, 
Gollect, étym. Regist.antr. eccl. Prumiensis, p. 435,442,461 et 477. 
— Id., Brev. de reb. fisc. Garol. Magni, p. 321.— Gleffbi«, Antic. 
German. Pot., 0,4, §11. 

(2) Snorro, Von den grossen Sclaven mârktea an der O^tsee, 
t.I, p. 234. — Thorm Torf., Rer. Norweg, hist., t. }I, p. 332, 

(3) Servi aratorji, argentarij, aurifici, sartorii, sutores, csrpen- 
tiari, etc. — r Saxo Grammaticus, Hist. Dan., p. 99. — lei^ sajica, 
t, xii S S» Script, rer. German,, II, 653. 

(4) Strabon, Geog., L. XIII, p. 630. — Diss. de Barangis sive 
Farangis in Bysantinâ ai|}â miUtantibMS,*-JAC. Penzelsr, p. 5,6 
et 33 (Hallae, 1771). 

(5) J^a navigation paraît avoir été pratiquée par les Geripains 
et les Saxons, de» |ps teflips l/^s plus r^fijilés. Leurs bateaux, for- 



JUSQU AUX CROISADES. C3 

Il était importé aussi par terre, grâce aux relations établies 
entre les colonies de TAdriatique , les Scandinaves et les 
peuples de la Baltique (1). Autant faut-il dire de Tétain dé- 
couvert et exploité en Silésie et en Scandinavie, dès les temps 
les plus reculés (S). Les mêmes routes par TElbe, le Danube, 
le Dnieper servirent plus tard, après l'établissement définitif 
des barbares dans la Germanie, au transport des minerais 
d'or, d'argent et découverts en si grande abondance dans 
les mines et dans les placers de la Saxe et de la Silésie (3> 



mes d*abord de troncs d'arbres creusés à la manière des Indiens, 
prirent plus tard les formes fantastiques de certains animaux. 
C'est avec des navires ainsi construits qu'ils abordèrent les côtes 
de In Gaule et de Tlbérie, où leurs déprédations en avaient fait 
un objet de terreur.— Strabon, Géog., L. III.— Pline, Hist. nat., 
L, XVI, c. 41.— GiESAB, De Belle gallico, L. 1.— Sur les rapports 
des navigateurs marseillais avec la Baltique. — Sibgf. Bayer, 
Dissert, de numis. roman, in agro prussico repertis. (Kloz 
Hall^, 4TT0, no ig, c. 3, p. 4îB.)— CLEfFBt., loe. cit., l, iO, g 13, 
p. 378 et 379. — Pararga, Hist., p. 171. 

(1) Pararga, Hist., p. 320 et 321. — Schonning. Algemeine Wel- 
tbjstorie, t. XIII, p. 33 et 35, — Tacite, De morib. germ., c. 45. 

(2) Il en était de môme du fer, du cuivre et de l'or. « Gotthini 
ferrum effodiunt, >» (Tacite, De mor. Germ., c. 43.) — In novicis 
auri Bûlum ferax fuisse repertum. •*- Egcard, Gom. de reb. Fran- 
cise, t. II, p. 54, — Idutique constat extrema Eurapa et stannum, 
et succina ad nos p$rferri. — Herod., Hist., L. III, p. 274. •-» 
Scheffer, Antiq., Suewogoth, L. II, tf. 17 (Holmiaa, 1654). 

(3) Tous les fleuves, le Rhin, le Danube notamment, paraissent 
avoir été fructueusement explorés par les orpailleurs.— (Gmemn, 
Beytrage zur Gerchichte des Teutschen Bergbaus. Halle, 1783, 
p. 33. — Joseph von Sperges, Tyrolische Bergwerckgeschichte 
(Vienne, 1765, p, 25). — M. Korner (Al ter. der Bohm. Bergwerk., 
p. 39) indique les quantités d'or extraites aux vxii' et ix» siècles 
des mines de Bohème, lesquelles firent des ducs de ce pays les 
plus riches seigneurs du monde. La découverte des mines et des 
pUcer3 de Slyrie et de Carjutbie date de la même époque. — 
gpERpjEs, kc. çit^f p. 21, 



64 l'association dans l'antiquité 

Ces longs voyages à travers des pays presque inhabités, 
au milieu de bordes barbares, avec des chargements pré- 
cieux, ne pouvaient s'effectuer isolément. Les marchands 
s'organisèrent donc en convois ou caravanes comme en 
Orient, mais en imprimant à ces expéditions le caractère 
guerrier qui dominait alors chez les peuples germains (1). 
Joignant au commerce le goût des armes et du pillage, les 
marchands devinrent souvent la terreur des peuples qu'ils 
visitaient (2). 

On connaît les exploits des rois de mer^ sous les ordres 
desquels les Jutes, les Normands, dévastèrent les côtes 
d'Angleterre, d'Espagne, de France et d'Italie. Chefs com- 
merciaux autant que militaires, ces rois de mer dirigeaient 
l'association de leurs compagnons d'aventures, quelquefois, 
selon leur bon plaisir, quand ils étaient puissants et redou- 
tés, mais le plus souvent suivant les règles prescrites par la 
coutume, et dont les anciens chroniqueurs nous font som- 
mairement connaître l'esprit (3). Ces mêmes règles gouver- 



(1) Chroniq. ord. Teut., § 1-27. — MATHier, Annal., t. V, p. 700. 

(2) Dans leurs incursions, les pirates normands prenaient le 
nom de Kurassar, Kuressar, qui s*est conservé dans la langue 
esthonienne, notamment à l'île d'Œsel, d'où Ton a fait corsaires et 
par synonymie jptrafes. Ce nom paraît du reste d'une très-haute 
antiquité : car, d'après Pline ;Hist. nat., VI, c. 17), les Perses 
appelaient les Scythes corsaros, — Torfceus, Hist., Norweg , III, 
p. 452. — GoTTFR. Arndts, Chronique de Livonie, P. I, p. 34.— 
Quant aux habitudes militaires des marchands germains, elles 
sont constatées par tous les documents du temps. — Rembertus, 
Invita sancti Ancharii, c. ix. — Langenbeck, Script, rer. Dan., I, 
i44. — De Guignes, sur l'ctat du commerce des Français dans le 
Levant avant les croisades (Mém. Acad., Inscript, et Bçlles-Lettres, 
vol. XXVII, p. 'i86). 

(3) Ces associations s'appelaient hanses dans l'ancienne langue 
germanique, et se pratiquèrent d'abord entre marchands des 
grands centres commerciaux. Les foires de Londres, de Brie, de 



JUSQU AUX CROISADES. 65 

naient les sociétés de transport ou caravanes terrestres en- 
treprises dans le même but mercantile et guerrier. Elles se 
réduisaient à l'obligation de se défendre mutuellement, et à 
la mise en commun des moyens de transport ainsi que du 
produit de la vente de certaines denrées appartenant à l'as- 
sociation. Chacun d'ailleurs avait le droit d'emporter une 
sorte de pacotille achetée de ses deniers ou de ceux de 
quelque ami, auquel il devait compte au retour (1). 

On voit combien ces coutumes barbares contrastaient avec 
les raftinements et les ruses commerciales des Romains et 
des Grecs de la décadence, et quels progrès elles avaient à 
faire pour amener l'équilibre entre les deux races. 

Le commerce intérieur ne présentait pas plus d'analogie 
dans la manière dont le pratiquaient les deux groupes 
humains, qui se partageaient le monde alors connu. Les 
habitudes de la vie de tribu confinaient dans le château ou 
la ferme du Leude les serfs germains exclusivement adonné:* 
à la petite industrie domestique. Tandis que les esclaves et 
les affranchis romains se dispersaient dans tout l'empire, 
afin d'augmenter par des entreprises lointaines les profits de 
leurs maîtres et patrons, les serfs demeuraient au logis à la 
table du leude et bornaient leur travail à la confection des 



Nowgorod et de Wisby, étaient Tobjet de ces associations.-^ 
Adan Trazigeb, Ghron, hamb. (Westphalen Script, rer. Gimb. et 
Megalop., 18^4 et 1825. — Willebrandt, In der Hanse Ghronik, 
p. 28. — Klefecker, Diss. de hansa teutonica secundum princ; 
juris publici. — Gôttingue, 1783, c. i, p. 8. 

(1) Ces expéditions se multiplièrent à l'infini du iv* au x' siècle. 
Les flottes des Angles, des Saxons, des Danois, des Normands, 
visitèrent et pillèrent toutes les côtes de la mer du Nord, de 
rOcéan, de la Méditerranée et de la mer Noire, où les venaient 
combattre les flottes des Russes et des Scythes. — Jornandes, 
de reb. Get., c. vu. — JEliani, Hist. animal, L. XVII, c. xvir. -^ 
LoMONOSOFF, Hist. anc. de Russie, p. 66. 

5 



66 L ASSOCIATION DANS L ANTIQUITE 

objets nécessaires à son entretien et à celui de ses compa- 
gnons. Il n'y avait donc pour eux ni occasion, ni motif d'or- 
ganiser ces sociétés commerciales, qui ont fait de certains 
affranchis de la décadence les plus riches capitalistes de 
leur temps (1). 

Ainsi jusqu'au x* siècle, l'esprit d'association indivi- 
duelle, c'est-à-dire celle qui se fonde sur l'aptitude et 
Tactivité personnelle des associés, demeura comprimé chez 
les peuples de la Germanie par la prépondérance de l'as- 
sociation de tribu. Une sorte de communauté d'origine, ou 
le hasard du servage forma seul ces sociétés civiles ou 
taisibles du moyen âge dont nous parlerons plus bas, et 
que le despotisme des seigneurs autant que la misère du 
prolétaire étendirent sur l'Europe occidentale comme un 
réseau protecteur des maux de la féodalité (2). 

Avec le merveilleux génie qui, du milieu des ténèbres de 
son temps, lui fit pressentir, aimer, rechercher la civilisa- 
tion chrétienne ; avec la passion de l'ordre et de la règle. 



(4) Mentionnons cependant, à titre d'exception, Tespèce de so- 
ciété commerciale formée par le Franc Samos (de Soignes), en 623, 
pour le commerce d'échange entre les peuplades slaves (Winèdes), 
l'Allemagne et la France. Cette société prospéra d'abord de h ma- 
nière la plus heureuse, au point que Samos fut choisi pour roi 
par ces peuplades qui, néanmoins, pillèrent et massacrèrent 
plus tard ses anciens associés. « Sclavi cognomento Winidi, 
quorum regnum Samo tenebat, negotiatiores francorum cum 
piurimum multitudine interficiunt et rébus expoliant. — Gest. 
Dagob. reg., c. xxvii. — Schwartz Altdeutschen CEstereich, 
— p. 124. C'est également en société que les négociants saxons 
visitèrent en 710, la foire de Saint-Denis en France, y apportant 
des vins, du cuir, des laines et de la cire. — Chart. Child., Franc, 
régis.— Mabillon de re. dipl., L. VI, p. 482. 

(2) Il faut aussi considérer, comme faisant exception à la règle, 
les sociétés ouvrières formées en Saxe et en Silésie pour l'exploi- 
tation des métaux du Hartz et du Rieseugehirge. 



JUSQU AUX CROISADES. Q*ï 

qu'il porta jusqu'à Textrême dans Forganisation de son em- 
pire comme de son domaine privé, Charlemagne ne pouvait 
manquer de comprendre l'influence du commerce et de lui 
donner, si non une direction plus parfaite, au moins la sécu- 
rité nécessaire à sa marche et à son dév3loppement. Les ca- 
pitulaires y pourvurent par de nombreuses dispositions. Par 
ordre de l'Empereur, des officiers spéciaux assuraient dans 
tout l'empire la protection des marchands, en même temps 
que la perception des droits du fisc. Les marchands parve* 
naient, grâce à cette haute intervention, à circuler sans trop 
de dangers (1) au milieu des luttes politiques et privées qui 
remplirent ces sanglantes époques (S). 

Les villes commerçantes s'étaient d'ailleurs multipliées en 
Allemagne et dans les Gaules (3). Elles formaient du Rhin, 
de l'Elbe, du Danube jusqu'au Dnieper, une chaîne presque 
continue de refuges, où le négociant forain trouvait des ap- 
puis, des correspondants, avec lesquels H nouait ou resser- 
rait des rapports d'autant plus avantageux que la protection 



(1) Capitul., L. III, c. XII. Collée. Baluze, t. I, col. 509.— 
Capit., Li IV, c. XL VII. — Capit. Pippini, R. 775. Goldast. Const. 
Imp., t. III, p. 19. — Règlement de Louis sur le péage dans les 
États de Bavière (an 904). Goldast. Const. Imp., ti I, p. 210. 
.(2) On ignore généralement aujourd'hui qu'aux vni% ix« et 
X* siècles, le métier des armes était intimement lié à celui du 
commerce. En 1074, l'armée de l'empereur Henri IV se compo- 
sait en grande partie de négociants. Wisby, sous Henri U, avait 
mis sur pied 1,200 négociants et 6,000 porteurs. .Les négociants 
prenaient alors le titre de mercatore$ ou negotiatores Imperatorù, 
a Henricus, exercitu magnOy nam maxima pars ^jus ex mercatorilms 
erat, obviam nostris ire paravU. » Bruno, Hist. bell. Sax., p. 213. 

(3) Ces villes étaient,— sur la Moselle et le Rhin. Metz, Trêves, 
Strasbourg, Spire, Mayence, Cologne; — sur le Danube, Ingol- 
stadt, Augsbourg, Ratisbonne, Passau, Lintz; -* sur l'Elbe, 
Magdebourg, Erfurt, Bardewick, Forcheims, Meraebourg. 



68 L ASSOCIATION DANS L ANTIQUITE 

de ces cités marchandes s'étendait sur un plus long es- 
pace (1). 

Après la destruction de l'empire de Cliarlemague, rois et 
seigneurs comprirent l'utilité de favoriser ces relations com- 
merciales d'où dépendaient leurs revenus. Ils permirent 
aux villes de s'entourer de fortificalions exclusivement con- 
fiées à la garde des corporations bourgeoises et marchan- 
des (2). Ils accordèrent même la franchise desr droits fiscaux 
aux marchands qui se rendraient dans ces villes aux assem- 
blées et lors de certaines fêtes religieuses, pour y vendre 
leurs denrées et y traiter de leurs affaires. 

Ces réunions, que la vieille langue française appela dans 
la suite féeries ou foires {ferix, nundinœ) se tinrent d'abord 
dans les principales étapes de la route commerciale d'Eu- 
rope en Orient, à Constantinople (3), à Kiev, à Francfort. 



(1) La police du commerce et la protection des marchands 
était confiée à des officiera spéciaux nommés directement par 
Tempereur. Un capitulaire de 805, rapporté par Baluze, I, 
collée. 101, désigne ces oflBciers pour la Saxe et la Bavière.— 

(-2) Constitution d'Olhon III pour les fortifications d'Hidelsheim. 

— Constitut. de l'évéque Burkardt pour les fortifications de la 
ville deWorms.(Mona8t. Kirschgarlen., in Chroni. wormat., c. ix. 

— Meibom., Script, rer, Germ., I, 747.) 

(3) Les relations entre l'Europe et l'Orient par Kiew étaient 
si importantes et si actives que Gharlemagne tenta de les rendre 
plus faciles en creusant un canal entre Altmiihl et Redwit^, pour 
joindre le Danube et le Rhin(Poeta Saxo, p. 143). STRuvE.,Gorp., 
hist. Germ., IV, sect. i, 447. — Kiew était, au vi« siècle, une 
ville très-considérable. Elle comptait plus de 300 temples et 
églises ; une population variée qu'attiraient huit foires tenues cha- 
que année pour les produits de l'Asie. Ces produits se dirigeaient 
soit à l'ouest par les plaines de l'Ukraine et le Danube, soit au 
nord par l'Achse. Les auteurs du moyen âge sont pleins de des- 
criptions les plus merveilleuses des richesses de Kittav^^a, de 
Chève ou Chirva, noms sous lesquels on désignait celte splendide 
résidence des grands ducs de Russie. (Voy. Strahlemberg, Nord 



JUSQU AUX CROISADES. 6^ 

Elles y attirèrent un immense concours d'étrangers, sei- 
gneurs, bourgeois, artistes et artisans de tous genres, avides 
de plaisirs et de fêtes, autant que de négoce et de lucre, et 
devinrent pour ces villes la source d'une grande prospérité. 

L'influence des foires sur le développement des mœurs et 
des institutions commerciales à cette époque fut immense. 
En Allemagne, en Italie, en France, toute la vie industrielle 
gravita bientôt autour de ces assemblées périodiques. On y 
accourut de toutes parts, ainsi qu'il en arrive de nos jours 
pour les expositions universelles de l'industrie ; l'artisan, 
avec ses tissus les plus fins, l'armurier avec ses lances, ses 
armures les plus précieuses, le marchand de l'Orient avec 
ses épices, ses parfums, ses baumes, ses étoffes de soie, d'or 
et d'argent; d'autres avec des cuirs, des chevaux d'Espagne, 
etc. ; la grande masse des étrangers, à titre de consomma- 
teur ou pour assister aux fêtes et aux tournois, accessoires 
indispensables de ces réunions. 

Au milieu de cette foule, circulait le juif, agent souvent 
détesté, mais toujours très-utile des transactions commer- 
ciales (1). Il contribuait à fixer les usages pour la livraison 
des marchandises, pour les paiements. Il servait d'intermé- 
diaire pour les opérations les plus délicates entre les sei- 
gneurs et les marchands, pourvoyait à la pénurie des uns 
à l'inquiétude ou aux hésitations des autres. Sans cesse per- 
sécuté au nom du christianisme ou par la rapacité des 

and OEstliche Theil von Europa, préface, 95.— Lomonosoff, Hist. 
de Russie. 125. — De Guignes, Hist. des Turcs et des Huns, 
I, 133. 

(1) Les Juifs avaient obtenu des empereurs de la maison de 
Saxe le^ titre de domestiques impériaux, Kaiserliche Kammer 
Kneehte et certains privilèges juridictionnels. Hs étaient jugés 
par des officiers spéciaux (jûdervœgte).-- Buder., Rep. jur. publ., 
p. 596, §1. — HiEBERLEix, Reichs-histories, II, 412. — P. Bou- 
cERRi., les Juifs au moyen âge, t. II. 



70 l'association dans l'antiquité 

seigneurs, le juif n'en conserva pas moins le rôle prépon- 
dérant dans le mouvement commercial de l'époque barbare 
et même fort avant dans le moyen âge. Il n'est pas jusqu'aux 
questions politiques, fort agitées dans ces foires, quoiqu'à 
petit bruit, dans lesquelles il n'exerçât une influence marquée? 
par le secours pécuniaire qu'il apportait à l'un ou à l'autre 
des partis. 

Mais aussi seul, dans cette société barbare, le juif a con- 
servé quelque chose des traditions commerciales de l'anti- 
quité phénicienne et orientale. 11 pratique avec ses co-reli- 
gionnaires l'association individuelle : et, pour la rendre plus 
étroite et plus efficace, il continue l'usage de ïa lettre de 
change, du compte-courant et des opérations sur les métaux 
précieux. C'est à l'extension lente mais progressive de cette 
spécialité qu'il faut attribuer les ordonnances d'Henri l'Oise- 
leur sur la liberté du commerce du change en Allemagne (1). 
L'usage des monnaies étrangères, l'organisation des en- 
trepôts, la police des foires et marchés, les privilèges accordés 
aux importateurs et marchands forains pour leurs voyages 
d'aller et de retour, le règlement des associations commer- 
ciales, soit entre particuliers, soit entre corps d'états', datent 



(i) Les rois francs furent les premiers à frapper des monnaies 
à leur effigie. Pour leur donner un cours certain, ils inter- 
disaient le commerce à Taide d'autres monnaies. (Procope, de 
Belle Golh., III, c. xxxiii.) — L'ordonnance d'Henri abolit cette 
restriction. LehMan's Speyer Chronik, t. IV, c. xiv, p. 320. — 
Orth's Abhandlungen von der Reichsmessen, S Xï, p. 329. Loi 
visigothe, L. VII, c. xxvi. 

Ce fut également l'empereur Henri qui régularisa le droit 
d'entrepôt (Stapelrecht), lequel contribua d'abord puissamment 
aux progrès du commerce, mais qui devint plus tard la source de 
graves abus. — Baron de Dalbero, Geschichte derStadts. Ërfurt, 
p. 89. — Benjamin Leuber. Disc. Stapulae saxonicae, p. 490. 
(Dresde, 1864) 



jusqu'aux croisades. 71 

de la même époque et complètent Vensemble des dispositions 
inspirées par la politique de Charlemagne et qui, pendant 
trois cents ans ont fait de TAUemagne le plus grand foyer 
commercial du monde (1). 

Du IX* au XII* siècle, en effet, tandis que la France féodale 
privée d'un gouvernement central assez fort pour la défendre 
utilement, s'épuise en luttes intestines ; tandis que l'Italie 
fractionnée en une multitude de petites seigneuries, s'ab- 
sorbe dans la querelle des investitures, ou devient la 
conquête des Sarrazins et des Normands, l'Allemagne sous 
la puissante impulsion des maisons impériales de Souabe 
et de Franconie, continue et développe le mouvement com- 
mercial entre l'Europe et l'Orient. Elle parvient même un 
instant à en conquérir le monopole (2). 

A l'Esc, des convois de marchands parcourent de plus en 
plus nombreux les routes de l'Inde et de la Perse par les 
bords de îa mer Noire e Constantinople. Par leurs relations 
avec les Russe^^ de Kiew (3), les marchands allemands se 
procurent les produits de l'Asie centrale, ils font avec les 



(1) La plupart des historiens semblent ignorer cette phase si 
importante de ja prépondérance des villes allemandes. L'éclat du 
commerce italien, deux siècles plus tard, a fait perdre de vue les 
services rendus par les negotiatores imperatoris. 

(2) Quelques auteurs ont contesté ce mouvement commercial 
entre TAllemagne et l'Orient par Kiew, avant les croisades. 
Ce que nous venons d'exposer rapidement suffît pour montrer 
combien cette opinion est erronnée, (Voyez, k cet égard, Kla- 
pnoTH, Tabl. hist. et géogr. du Caucase (4827), c. vi. — Depping, 
Hist. du commerce entre le Levant et l'Europe, t. I, p. 8. 

(3) LoMONOS.OFP, Hist. anc. de Russie jusqu'en 1054, p. 41. — 
ToRFiEUS, Hist. rer. Norweg., L. Vil, c. ix. Per Russiam enim 
Pontumque Euœinum Constantinopolim usqne usitatum superio- 
ribus sœculis iter. « Bi-ffiRNER, de Vareg. Rus. Dyn., c. v, p. 571, 
dit aussi : » De per antique non minus quàm frequanti commu- 
nique accolarum Balthici itinere per Russiam in Graeciam... alibi 



72 L ASSOCIATION DANS L ANTIQUITÉ 

tribus païennes de la Livonie (1), avec les Huns, les Madgyares 
du Sud-Est de TAllemagne un commerce actif et des plus 
fructueux. Les sels (S), les métaux, les tissus de chanvre et 
de laine leur servent d'objets d'échange et leur procurent des 
bénéfices d'autant plus grands que l'industrie allemande a 
devancé celle des pays voisins, dans ces diverses branches. 

A l'Ouest et au Nord, les navires allemands portent en 
Angleterre et en Norwège, les vins du Rhin et du Palatinat 
en si grande abondance, qu'ils font à la bière nationale une 
concurrence victorieuse. Us en rapportent de l'étain de Cor- 
nouailles et de Norwège, du beurre, de la cire et des pois- 
sons salés. 

En Allemagne, toutes les faveurs sont réservées aux mar- 
chands et aux cités marchandes. Droits d'entrepôt, institution 
des foires et marchés, patentes de protection sur les routes 
et par les troupes de l'Empire; enfin, pour compléter un 



egimus....Hieroiosymas euntes austrum versus viam per Russiara 
ac Graeciam capiebant. Saxo poët., L. XII, p. 227. 

ri) Dès le m" siècle, il existait parmi les peuples slaves des 
bords de la Baltique plusieurs villes très-importantes. Dragawit 
sur l'Elbe ; Rhetra rasée en 956 par Tempereur Othon I®' et le mar- 
grave Gero, et surtout Vinetlia ou Jumetha, près Tîle d'Usedom, 
non loin de Riigen, ville immense, peut-être la plus grande de 
l'Europe au ix® siècle, « In ejus ostio quà Balticum alluit Pelagus 
quondam fuit nobilissima civitas Yinneta; statio celeberrima 
Barbaris etGraecis. Fuit sanè maxima omnium quas Europa ciau> 
dit civitatum, quam incolunt Slavi cum aliis gentibus permîxtis 
Graecis et Barbaris. Caeterum moribus et hospitalitate nulla gens 
honestior et benignior potuit inveniri. — Helmold, Chronik, L. I, 
c. II, note IV. — Krohn Lubeca Suartoriana, § 6.— Willebrandt, 
Hansische Chronik, 1. 1, p. 16 et 17. 

(2) Les salines de Halle ont été exploitées dès l'antiquité la 
plus reculée; celles de Lunebourg ne datent que du viii® siècle. 
Réunies, elles fournissaient la majeure partie du sel consommé en 
Allemagne. 



JUSQU AUX CROISADES. 73 

ensemble de mesures si avantageuses déjà au développement 
du commerce, organisation des hanses ou associations pri- 
vées, formées entre négociants des mêmes ports, pour 
réchange à frais- et risques communs des denrées du 
pays(l). 

Rien ne peint mieux du reste les mœurs de l'époque que 
ces alliances offensives et défensives entre marchands. Sans 
cesse exposés aux vexations et aux périls les plus divers; 
en route, aux attaques des ennemis publics et des aven- 
turiers ; à l'arrivée, aux exactions des seigneurs, aux répro- 
bations ecclésiastiques; en mer, aux atteintes des pirates 
autant qu'aux naufrages, les négociants allemands imagi- 
nèrent de régulariser et d'étendre les antiques sociétés de 
caravane. Ce ne fut plus pour une affaire ou une expédition 
isolée, mais pour l'ensemble de leurs entreprises commer- 
ciales, que les négociants s'associèrent d'une ville et même 
d'un pays à l'autre. Les correspondances se multiplièrent en 
acquérant plus d'importance et de sécurité. Elles provo- 
quèrent rétablissement de véritables comptoirs, factoreries 
perfectionnées, destinées à assurer tout à la fois la vente, 
l'achat, le transport, quelquefois même le traitement indus- 
triel des marchandises. 

Sous quelle forme, avec quelles combinaisons, ces asso- 
ciations se constituaient-elles? C'est ce que les chroniqueurs 
du temps ne nous indiquent que d'une manière vague et 
obscure. Il est probable que la plupart de ces conventions 



(1) WiLLEBRANDT, Hanseat. Chronik Abth, 11, p. 6. — Wer- 
DENHAGEN, de Reb. publicis hanseat., t. III, c. xii, p. 277.— Jean 
Ange de Werdenhagen écrivait en 1610. L'administration de la 
Hanse l'avait officiellemenl chargé de compiler dans les archives 
de Magdebourg, de Lubeck surtout et d'autres villes de la Hanse, 
tout ce qui pouvait être relatif aux us et coutumes de l'institution. 
Son autorité en la matière est donc considérable. 



74 L ASSOCIATION DANS l' ANTIQUITE, ETC. 

se contractaient verbalement et se gouvernaient par une 
sorte de coutume dont l'organisation et le droit public de 
la Ligue banséatique n'ont été plus tard qu'une extension. 

Nous aurons du reste l'occasion d'en parler d'une manière 
plus détaillée dans le troisième chapitre de cet ouvrage, en 
résumant l'histoire des villes hanséatiques. Mais, pour ne pas 
interrompre Tordre des temps, revenons à l'examen des 
causes qui déterminèrent les Croisades et leur influence 
sur Tesprit d'association. 



CHAPITRE I 

l'association depuis les croisades 
en italie et en france. 



Sommaire. — État du commerce en Orient à la fin de l'empire ro- 
main et durant la période barbare. — Influence des Croisades. 
' —Réveil de Tesprit mercantile en Italie. — Comptoirs italiens 
dans le Levant. — Associations privées en Italie : àVeoise, pour 
le commerce du Levant, pour l'industrie textile et la fabrication 
du verre; -à Gênes, pour la Banque, le commerce du Levant; 
—la Gazzaria ; la Banque de Saint-Georges;— à Rome, établis- 
sement des Monti ; — à Milan et à Florence, à Pise : Ordre des 
Frères Umiliati ; — les Arts majeurs et mineurs ; — Maisons de 
banque florentines. — Barcelone : sa Bourse. — État du com- 
merce en France. — Influence des Croisades. — Communes et 
Corporations; Compagnonages; Sociétés taisibles; — leur or- 
ganisation en Flandre. — Les Boyards. — Politique suivie par 
la Couronne de France à l'égard des Corporations d'arts et 
métiers. — Ligues civiles; — ligues commerciales. — Les Lom- 
bards: la commandite italienne : ses succès dans le midi de 
la France ; — obstacles qu'elle rencontre dans le nord. — Jac- 
ques Cœur; — son influence sur l'esprit d'asspciations dans 
le nord de la France. 

La prépondérance commerciale de TAllemagne touchait à 
une crise décisive. 

Jusqu'au xi» siècle, les ravages de l'invasion barbare, les 
luttes intestines des seigneurs féodaux et surtout Tabsence 
d'un pouvoir central fort et respecté en France et en Italie, 
avaient empêché le commerce de reprendre la véritable 
route d'Orient en Occident par la Méditerranée. 

Amalfi, Pise, Gênes, Venise, conservant à peine quelques 
débris de Tancienne industrie des Romains, n'avaient pas 
encore profité de leur situation maritime pour établir 



lu h ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

des rapports suivis avec la Syrie et l'Egypte (4), que pos- 
sédaient d'ailleurs de nouveaux conquérants beaucoup 
plus occupés d'asseoir leur domination que d'accorder à des 
négociants d'une religion ennemie des faveurs et des privi» 
léges. 

Les Khalifes de la dynastie des Ommiades avaient habile* 
ment noué d'étroites relations avec l'empire d'Orient. 
Bysance (2) conservait l'entrepôt des denrées du Levant; 
de même qu'avant la conquête des Musulmans, elle les diri- 
geait vers l'Occident et le Nord par le Dnieper, la Hongrie et 
la Baltique (3). Cette route à travers le continent européen 
était devenue si habituelle, que les chevaliers de la première 
croisade n'imaginèrent pas d'en prendre d'autre, malgré la 
longueur et les dangers d'un pareil voyage (4\ 

Mais lorsque cette merveilleuse réaction de l'Occident 



(1) Nous n'entendons pas prétendre qu'avant le xi« siècle il 
n'existât aucune relation maritime entre l'Italie et le Levant; 
mais jusqu'alors ces relations avaient été plutôt le résultat de 
circonstances accidentelles que d'un commerce régulier et par- 
faitement établi. ' 

(2) Le commerce de Bysance était néanmoins à cette époque 
bien déchu de son ancienne splendeur. Dès le temps de Justi- 
nien, les troubles politiques, la pénurie du trésor, par suite, l'aug- 
mentation des impôts, la concession des monopoles les plus 
extravagants au profit d'infâmes favoris, avaient ruiné l'industrie 
et tari les principales sources des profits commerciaux. Cepen- 
dant, en 1 172, du temps de l'écrivain jnif Benjamin de Tudèle, 
Bysance était encore une place de commerce des plus impor- 
tantes pour les denrées du Levant et de TÉgypte. Rabbi Benjamin, 
Ben Jona de Tudela. Trad. Baratier. Amst. 1734, 1. 1, ch. v, p. 45. 

(3) Guillaume DE Tyr. Hist. Hiéros, liv. VII, ch.ixx— Muralori. 
Ant. ital. maedii aevi.Dis. xxx, col. 906. 

(4) Le» villes d'Italie ne virent dans les croisades que les avan- 
tages qu'elles en pourraient retirer au point de vue mercantile. 
Elles élevèrent à cet égard les prétentions les plus excessives. 
Dandolo. Chron. Muratori, loc, cU, xii. 375. 



EN ITALIE ET EN FRANCE. "î? 

contre l'Orient se fut généralisée, qu'on vit avec quelle fa- 
cilité les princes normands avaient équipé une flotte et con- 
duit leurs troupes d'Italie à Byzance et en Palestine, comment 
ils les ravitaillaient par le secours des Amalfilains, desGénois^ 
des Vénitiens, on comprit enfin les avantages de la route 
naturelle d'Orient en Occident par la Méditerranée : et le 
mouvement commercial du monde chrétien reprit ainsi son 
antique direction. 

En succédant aux Romains dans TEurope méridionale, les 
barbares avaient contracté le goût des produits de l'Orient, 
des uns, par curiosité, ou à cause de leur rareté, des difficultés 
qu'on avait à se les procurer; des autres comme la soie, les 
épices, les baumes, etc., parce qu'ils étaient indispensables 
en médecine et dans la consommation journalière. Mais le 
prix élevé de ces denrées en avait nécessairement restreint 
l'emploi. 

Lorsque après la conquête des villes du littoral de la Syrie 
et de la Palestine, les croisés s'emparèrent des marchan- 
dises accumulées dans les bazars, ils furent éblouis de tant 
de richesses. Les Arabes, en effet, avaient renoué de bonne 
heure les relations qu'avant eux les Persans et les Sogdiens 
avaient entretenues avec l'Asie centrale et l'extrême Orient. 
Leurs caravanes rapportaient à Bagdad et de là en Syrie, les 
produits de la Perse, de l'Inde et du Thibet. Leurs navires 
fréquentaient les ports de la Chine et s'y procuraient des 
soieries, des objets de laque, de jade, etc. (1). 

Complètement étrangers au négoce, les croisés laissèrent 
aux Vénétîens, aux Génois, aux Marseillais qui les avaient 
amenés en Terre-Sainte le soin d'exploiter ces nouveaux 



(i) Ces navires fréquentaient surtout deux ports chinois, Gam- 
pou, Ganfou (^Hang-Cheou) et Zharihoun (Tsian-Theou), Marco, 
Polo. Voyage etc. liv. II, ch. xuv. Klaproth. Tab. hist. et géogr. 
du Caucase 1827, ch. vi. 



78 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

débouchés, en retenant leur part du profit. Mais en même 
temps le goût des produits orientaux s'accrut parmi les che- 
valiers par Tusage immodéré qu'ils en firent. Ils devinrent 
pour les familles des croisés, pour les seigneurs français, 
flamands et anglais, un luxe nécessaire. 

Cette mode nouvelle provoqua dans les villes italiennes 
une révolution sociale des plus heureuses pour la pros- 
périté de Venise, de Gênes, de Pise et de Florence. Ce fut 
le réveil de l'activité commerciale dans la race latine. En 
moins d'un siècle elle surpassa la splendeur du commerce 
romain dans ses plus beaux temps. 

Du Maroc à la mer Noire, les côtes musulmanes, l'Egypte, 
la Palestine, la Syrie, virent s'élever une chaîne non inter- 
rompue de comptoirs italiens, dont les relations s'étendant 
jusque dans l'intérieur de l'Asie et de l'Afrique, supplantèrent 
souvent l'antique commerce arabe et répandirent jusqu'aux 
extrémités du monde la renommée des républiques de Venise 
et de Gènes. Heureuses, si à cet élan merveilleux, à ces rares 
qualités de leurs navigateurs et de leurs négociants, elles 
n'eussent ajouté l'esprit dejalousie et lesfatales rivalités qui 
arrêtèrent Tessor des conquêtes chrétiennes et plus tard 
causèrent leur ruine ! 

Les luttes de Venise et de Gênes formeraient à elles seules 
le sujet de la plus émouvante histoire. Mais il ne peut entrer 
dans le cadre de ce travail, d'en retracer les phases et d'y 
chercher la preuve éclatante des dangers auxquels peut 
conduire l'immixtion exagérée du gouvernement dans les 
opérations de l'industrie et du commerce (1). 



(1) De nos jours on se ferait difficilement Tidëe des entraves 
de toutes sortes que supportait alors le commerce vénitien. Le 
gouvernement oligarchique de cette république s*était arrogé 
une sorte de monopole du commerce et du travail, et n'accor- 
dait aux bourgeois le droit de trafiquer qu'à des conditions très- 



EN ITALIE ET EN FRANCE. 79 

Quoi qu'il en soit, Tessor prodigieux que prirent la marine 
et le commerce des ports italiens jusqu'au xvi" siècle, exerça 
sur le développement de l'esprit d'association la .plus heu- 
reuse influence. La plupart des entreprises de cette époque 
dépassaient, en effet, les forces et les ressources d'un homme 
isolé. 11 fallait tout à la fois, pour y réussir, préparer en Eu- 
rope la fabrication des étoffes, des cuirs et autres objets 
d'échange, assurer les débouchés des épices et autres denrées 
d'importation; en Orient l'achat des marchandises du Levant 
et la vente des tissus européens exigeaient les soins dévoués 
d'un chef de comptoir, lequel ne pouvait être moins qu'un 
associé. Enfin les capitaux, obtenus pour subvenir à tant de 
dépenses, réclamaient aussi leurs parts de bénéfices. 

L'association reparut donc dans toute sa splendeur, mais 
avec le caractère particulier que devait lui imprimer Tindi- 
vidualisme delà race latine. On reprit les traditions romaines 
en les perfectionnant. Au lieu des associations accidentelles 
et des associations collectives ou hanses privées, pratiquées 
jusqu'alors en Allemagne et sur la Baltique, Texploitation 
dés douanes ou fondes des ports chrétiens de l'Asie mineure 
et de l'Archipel, la ferme des mines d'alun (J), etc., provo- 
quèrent l'organisation de grandes compagnies, dont les 



onéreuses. Balducci Pegoletti, dans son ouvrage Pratica délia 
mercatura ch. xxi, Marin storia del commercio^ t. III, liv. III, 
nous ont conservé les texes de divers décrets, notamment de* 
celui de 1262, ainsi que de celui do 1313, qui dépassent toute 
mesure en fait d'arbitraire. 

(1) L'alun était principalement tiré des environs de Trébizonde. 
C'était le plus pur qui fût dans le commerce. Il s'en extrayait 
jusqu'à 14,000 quintaux par an.<( Je trouvai plusieurs français en 
Ivonie et un certain marchand genevois d'Acre, nommé Nicolas 
de Sansire, qui avait un compagnon vénitien appelé Boniface 
Moltini, qui venaient trafiquer de l'alun, qu'ils transportaient de 
Turquie, et avaient si bien fait que le Soudan ne le pouvait vendre 



80 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

chartes et papiers du temps ne nous donnent pas il est vrai 
la constitution dans tous ses détails, mais qui devaient se 
rapprocher beaucoup des sociétés vecligaliennes de Rome. 

Ce fut à des compagnies de ce genre que la république 
de Venise attribua le droit de charger les flottes qu'elle 
équipait chaque année pour la mer Noire, Constantinople, 
l'Egypte et les côtes de la Syrie (1). Toutes les classes de 
citoyens prenaient part à cette entreprise : les familles 
patriciennes, par leurs capitaux; les marins, par leurs ser- 
vices; les industriels, par leurs produits; les négociants 
d'outre -mer, par les relations qu'ils savaient se créer en 
Orient, non-seulement dans les sièges des consulats et des 
comptoirs, mais même dans les villes de Tintérieur et jusque 
dans rinde, où de nombreux documents attestent qu'ils 
avaient établi de si étroites associations avec les Musulmans^ 
qu'ils attirèrent plus d'une fois sur eux les censures ecclé^ 
siastiques. 

La forme de ces sociétés qu'on pourrait justement appeler 
sociétés d'exportation, procédait de l'antique commande, 
dont elle n'était qu'une extension, un perfectionnement (2). 

Dans l'origine, la direction de tant et de si graves intérêts 
était confiée à une commission de délégués ou sénat, qui, 

qu*à eux deux, et le renchérirent de telle sorte, par le moyen, de 
ce monopole, que ce qui valait 15 besans, on rachetait 60. «Voyage 
de Rubruquis (l!2B7), ch. LU, p. 447. — Fallmerayen Geschichle 
der TrapezuDt. Kais. liv. II. 

(1) Marin, Storia del com. de Veneziani, t. IV, ch. m. Malgré 
Topinion contraire de M. Daru, Hist. de Venise, t. IIÏ, I. XIX, 
i) est certain que ces concessions étaient attribuées chaque année 
à la même compagnie, qui devait, chaque année, renouveler ^a 
soumission et était proclamée chaque année adjudicataire de l'en- 
treprise. Le même usage administratif avait été adopté en Es- 
pagne pour les galions. Voir notre ouvrage La Californie, p. 23. 

(2) Marin, Storia del commercio Veneziano, t, VII, p. 243. Do- 
cuments. 



EN ITALIE Et EN FRANCE. 8l 

d'abord, dut rendre fréquemment compte de son adminis* 
tration à l'assemblée générale des intéressés, et qui, sur 
mer, continuait à être représentée par la réunion des capi- 
taines de galères; à destination, par les chefs des comptoirs 
associés. Cette constitution républicaine des compagnies s*al* 
téra par la suite, quand le régime oligarchique fut devenu 
prépondérant à Venise. On ne convoqua plus que rarement 
les intéressés. Le choix des chefs de galères, la direction des 
opérations mercantiles dans les Échelles devint affaire pu- 
blique en quelque sorte; en un mot, la liberté des compa- 
gnies s'absorba dans l'omnipotence du patriciat (1). 

La décadence du reste suivit de près le despotisme. Par 
l'arbitraire de ses règlements, par la sévérité de ses mesures 
prohibitives contre le commerce étranger et par l'exagéra- 
tion du prix de ses produits, Venise perdit bientôt la pré^ 
pondérance maritime et commerciale qu'elle avait conquise 
pendant deux siècles. Elle amena les autres peuples à 
favoriser, contre ses intérêts, la concurrence des Génois, 
des Barcelonais, des Florentins, etc., et plus tard, à chercher 
par le sud, une nouvelle route des Indes, qui leur permît de 
se soustraire à ses ruineuses exactions. 

Le même principe de domination compromit au dedans 
l'existence de l'industrie vénitienne. > 

Privés des matières premières que le sol fournit naturelle- 
ment aux autres pays, mais abrités par leurs lagunes, à 
l'ombre de leurs libertés, les Vénitiens étaient parvenus à 
vaincre la nature, et à se créer une industrie qui brilla pen- 
dant deux siècles du plus vif éclat. L'association, que nous 
venons de voir si féconde pour le commerce maritime, 
étendit à l'industrie son heureuse influence. Il se forma des 
compagnies pour l'exploitation des marais salants de Chiog- 

(i) Marin, Storia de! commercio veneziano, t. Vit p 343, 
(Documents.) 

6 



8!^ L ASSOCIATION DfiPUIS LES CROISADES 

gia, de Cervia, etc., ainsi que pour le transport de leur sel, 
réputé le plus pur et le plus fin de l'Europe (1). Suivant les 
principes économiques adoptés par la république, ces com- 
pagnies ne pouvaient recevoir en échange de leur sel que 
des denrées d'importation, des laines en Angleterre et en 
Allemagne, des tissus en Flandre et en France, des cuirs, etc.; 
en' an mot^ les matières dont l'industrie indigène pouvait 
avoir besoin. 

Des règles analogues s'appliquaient à l'industrie du verre, 
dans laquelle les Vénitiens excellèrent de bonne heure (3). 
Les cailloux siliceux du Tessin, les sels de soude et de po- 
tasse, que leurs navires allaient chercher en Syrie et en 
Espagne, fournissaient à bas prix les éléments de vitrification 
les plus parfaits. Des compagnies de capitalistes les meû 
taient en œuvre d'après des procédés de moulage et de co- 
loration importés d'Orient. Les verreries de Murano res- 
tèrent ainsi jusqu'au xviii* siècle la propriété de quelques 
grandes familles .patriciennes, associées dès le xii* siècle 
pour leur exploitation <et qui se transmettaient leurs parts 
d'intérêts communs, comme un patrimoine indivisible 
entre leurs enfants. 

L'industrie des tissus de laine et de soie ne se développa 
que plus tard à Venise. Pendant longtemps, les galères vé- 
nitiennes n'exportèrent en Orient, que les draps de la 
Flandre, du midi de la France et de l'Allemagne, qu*oii 
livrait en échange des denrées du Levant. Cependant, au 
XIV* siècle, les succès des Florentins dans ce genre de fabrica- 
' tion éveillèrent la jalousie des dominateurs de l'Adriatique. 

La République de Venise voulut avoir ses fabriques de 

(1) Marin, Storia etc., t. V, 1. 1, ch. iv. Les principaux pactes de 
sociétés pour le sel datent de 1290 à 1300. 
. (â) Daru^ hiat. de Venise, t. UI, K XIX. Foniuiiom, (Storia û- 
losofica,) parle d'un vieux manuscrit oriental du j^iu* siècle où 
ont décrits tous les procédés de la verreiie* 



EN ITALIE BT ît!i FRANCB. 83 

draps et desoieries. Elle attira des ouTriers d'Angleterre et de 
Flandre, elle importa des soies de la mer Noire et du Levant : 
mais, en général, ses produits ne purent jamais égaler ceux 
de ses concurrrents; infériorité qu'il faut attribuer moins à 
Tabsence de produc tion des matières premières sur le sol 
vénitien qu'à Tantipathie du gouvernement pour les cor- 
porations d'arts et métiers, forme sous laquelle les popu- 
lations ouvrières s'étaient organisées partout au moyen âge, 
et qui s'introduisit à Venise avec l'industrie des tissus (1). 

Les drapiers avaient, il est vrai» obtenu quelques privi- 
lèges commerciaux. Les fabricants de soieries formaient une 
corporation riche et puissante. Mais toutes ces associations 
étaient si étroitement soumises à la surveillance desprové- 
diteurs; il leur fallait observer, avec tant de rigueur, les res- 
trictions commandées par les intérêts du commerce mari- 
time, alors exclusivement concentré dans Tordre de la 
noblesse, qu'après quelque temps de lutte et d'eflforts, elles 
tombèrent dans une sorte de dissolution qui fit disparaître, 
pour ainsi dire, l'industrie vénitienne (2). 

Le système des échanges en nature, imposé au commerce 
dans rintérét de la marine de la République, ne devait pas 
contribuer davantage à former les établissemenls de banque. 
Aussi, bien qu'elle fût rapidement devenue une des plus opu- 
lentes cités du moyen âge, Venise ne posséda-t-elle jamais 
de grande institution financière, analogue à celles de Gênes 
et de Barcelone (3). 

L'ombrageuse République aurait considéré comme un 

(i) La lecture des nombreux statuts de Mariegole ou corpora- 
tions ouvrières établies depuis le xiii* siècle, prouve que ces as'^ 
sociations étaient placées plus directement sous Taction du 
gouvernement vénitien, que ne le furent jamais, on France, les 
corporations d'arts et métiers dans celle du pouvoir royal. 

(2) Daru, loc. cit, liv. xix. 

(3) On ne saurait en effet considérer comme une société indé' 



84 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

danger pour son pouvoir, ces puissantes sociétés qui prê- 
taient aux souverains et enlaçaient, dans les filets de leurs 
prêts sur gages, les nobles, les monastères, les marchands 
et jusqu'aux vilains. 

Les opérations et les lettres de change s*y pratiquèrent de 
bonne heure et sur une grande échelle, mais par de puis-- 
santés maisons de commerce, patriciennes pour la plupart, 
qui joignaient le commerce de l'argent à Tarmement mari- 
time et à d'autres branches d'industrie. 

Gênes parvint à la domination commerciale plus tard que 
Venise, par des principes plus rationnels, une politique 
moins ténébreuse et moins jalouse, et par une convoitise 
moins âpre du monopole (1). Ses comptoirs s'étendirent 
dans le Levant concurremment avec ceux des Vénitiens, 
mais surtout dans la mer Noire et à Byzance, qui fut le 
théâtre et l'objet des luttes les plus sanglantes entre les deux 
républiques (2). 

Dédaignant d'acquérir en Italie un territoire étendu qui 
ne lui aurait créé que des embarras, la république de Gênes 
s'était exclusivement attachée au développement de son 

pendante le Banco del Giro^ dont nous exposerons plus tard l'or- 
ganisation à roccasion de la Banque d'Amsterdam. C'était une 
institution publique de dépôt et de virement plutôt qu'une 
banque. 

(1) Ce n'est pas que les Génois fussent dans leurs colonies des 
maîtres beaucoup plus doux que les Vénitiens. Les comptoirs de 
la Chersonèse et de la mer Noire se gouvernaient avec le despo- 
tisme qui était dans les mœurs du temps ; mais leurs règlements 
étaiens moins arbitraires, leur exclusion des étrangers moins 
absolue. — G. Pachyhere, Hist. de Michel Paléologue, 1. 1, liv. v, 
ch. 32. 

(2) Notamment en 1351, quand les Vénitiens aidés des Catalans 
et commandés par Giustiniani, attaquèrent dans le Bosphore la 
flotte génoise commandée par A. Doria. Le combat fut terrible et 
la victoire demeura incertaine. Cantacuzene, Hist., liv. iv« 



EN ITALIE ET EN FRANCE. 85 

commerce avec les côtes de Barbarie et avec l'Orient. Ses 
comptoirs du Levant et de la mer Noire étaient administrés 
par une institution, VUffizio di Gazzaria^ dont l'organisation 
présenta d'abord avec celle du Colonial office et plus tard 
avec celle de l'ancienne compagnie des Indes en Angleterre, 
une singulière analogie. 

Dans ce bureau, huit fonctionnaires oii négociants élus 
par les principaux propriétaires des comptoirs, représen- 
taient à la fois l'intérêt public et celui du commerce. La 
Gazzaria formait ainsi une institution indépendante de la 
République, chargée d'assurer la recette des taxes de pro- 
tection (missa), de pourvoir aux dépenses et de dévelop- 
per par tous les moyens la prospérité des colonies (1). 
Elle nommait aux fonctions maritimes et militaires, au 
commandement des galères employées dans la mer Noire. 
Elle avait la faculté d'emprunter pour des expéditions 
commerciales, mais à la condition de faire ratifier ces agis- 
sements par l'assemblée générale des intéressés (congre- 
gazione générale)^ qui se réunissait à certaines grandes fêtes, 
notamment à celle de saint Pierre et de saint Paul (2). 

VUffizio di Gazzaria entretenait d'étroites relations avec 
un autre établissement financier plus célèbre encore, et dont 
l'existence s'est prolongée jusqu'au commencement de ce 

(1) Les colonies génoises avaient maintenu leur automonie 
presque complète. Elles s'administraient par des conseils de no- 
tables et par des gouverneurs « castellani provisori, » qui géraient 
les finances, rendaient la justice et ne dépendaient de VUffizio di 
Gazzaria que pour la perception des tributs et la défense de la 
colonie. Lorsque après la fusion des compères de Saint-Georges et 
de la Gazzarie, la maison de Banque de Saint-Georges eut acquis 
la presque totalité des colonies génoises, VUffizio di Gazzaria 
changea de nom et s'appela a Uffizio degli otlo prudenti di pro- 
«c vigione délia Remania. » 

2) Sylvestre de Sacy. Notices et extraits des pièces tirées des 
Archives de Gènes, t. XI, p. 81. 



86 . L ASSOCIATION DEPUIS USB 0IU>ISADB3. 

siècle^ rinstitution des compères et plus tard de la banque de 
Saint-Georges. 

Son origine remonte à la première croisade, ou tout au 
moins aux dix premières années qui suivirent la prise de 
Jérusalem (de 1100 à 1110) (i). A cette époque, la république, 
ou pour parler le langage du temps, la commune de Gênes 
avait été conU*ainte d'emprunter des sommes considérables 
pour subvenir aux dépenses d'installation des comptoirs et 
d'armement des galères. Le prêt avait été consenti par divers 
particuliers et stipulé remboursable, en un certain nombre 
d'années, à Taide d'impôts indirects, dont, pour plus de 
sûreté, la perception était confiée par la commune aux prê- 
teurs eux«-mémes (3 . Ceux-ci s'étaient constitués en société. 

(1) La Banque de Saint-Georges de Gênes a été l'objet d'un 
grand nombre d'ouvrages et de publications. La plupart n'en 
font remonter l'existence qu'en 4407 environ. C'est là une 
erreur positive. Ce n'est, il est vrai, qu'à cette époque que la 
Banque absorbant les autres institutions financières de la 
Gazaria, du chapitre de la ville et d'autres compërages, prit 
l'immense importance qu'elle a eue depuis. Mais elle existait 
bien avant, et c'est à son ancienneté, autant qu'à son état pros- 
père que le compërage de Saint-Georges a dû l'accroissement 
de Tannée 1407. Les principales publications utiles à consul- 
ter à cet égard sont les Leggi délie Compère di san Giorgio. Ge- 
nova, 1635. — Loben. mem. storicbe délia Banca di San Gior- 
gio, 1832, et le Saggio sopre la Banca di S. Giorgio, publié à 
Gônes en 1798 par le comte Corvetto, depuis ministre des finances 

Paris, et destiné à répondre aux rapports que le Ministre rési- 
dent Faypoult adressait au général Bonaparte. Carle Cuneo, 
Mem. Sopra l'antico debbito publico, compère é Banca di 
S. Giorgio. Genova, 1845. Voir aussi Texcellente monographie sur 
la Banque de Saint-Georges du prince Adam Wiszniewski. Guil- 
laumin, 1865. 

(1) Ces emprunts, contractés d'ordinaire au taux de 7 à 10 p. 100 
et garantis sur la gabelle du vin, des grains, sur les maona co- 
loniales, etc.» prenaient le nom de compères {comperœ), et Tadmi- 
nistration destinée à recueillir les impôts délégués aux préteurs 



BN ITALIE ET EN FRANCK. «7 

Lecapital avait été divisé en uii certain nombre de parts égales 
entre elles et qualifiées de luùgki d'où les détenteurs tiraient 
leur dénomination de luogiUorù Ces parts constituaient de 
véritables actions nominatives, transmissibles par voie de 
cession et dont chacun pouvait posséder un certain nombre. 
Réunies sous le nom de leurs propriétaires, ces actions for* 
maient une colonne ayant un compte spécial. Les revenus de 
rimpôt (proventi) étaient partagés chaque année entre les 
actionnaires, qui désignaient annuellement quelques-uns 
d'entre eux pour administrer, sous le nom de consuh, les 
affaires de la société (1). 

Le succès de cette première opération, l'habitude de se 
réunir à époques fixes, par suite l'occasion de se connaître et 

8*appelaient par suite oomperœ de Saint-Pauly de la guerre 
des Vénitiens, de Chypre, de Saint-Georges, etc. Elles formèrent 
autant d'institutions distinctes qui ne devaient prendre fitt 
qu'avec le remboursement de l'emprunt, et qui obérèrent la 
République malgré l'effet d'une sorte d'amortissement, ou eo4a 
di redemtione^ lequel fonctionna dès 1346, pour la conversion des 
dettes à intérêts fixes en dettes à intérêts variables. Ce fut en- 
1407 qu'eut lieu la grande fusion de ces diverses compères en 
une seule, la plus puissante et la mieux administrée, la Banque 
de Saint-Georges. Voyez Legge delle compère de S.Giorgio 
Genova, 1602. Leges omnes comperarum. Gènes 1634. 

(1) La Banque ou Maison de Saint-Georges formait ainsi une 
sorte de république ou plytôt un État dans l'État. Son indépen- 
dance du gouvernement de la République de Gênes était absoluOi 
et les intéressés s'en montraient si jalout qu'ils choisirent, à par- 
tir du XV* siècle, un étranger pour premier provéditeur ou prési^ 
dent de la Banque. Les citoyens étaient presque tous intéressés 
dans la Banque. Les principales familles nobles avaient leur 
colonne* ou albergo (dei nobili), à laquelle elles intéressaient 
d'autres familles de leur parenté ou de leur clientèle. Les bour- 
geois avaient leur rue ou eontrada (dei popolari) avec faculté 
d'y agréger leurs amis. La propriété des actions en co lonne 
était inviolable^ et se transmettait par la simple parole aa netaire 
chargé de la garde du registre. 



88 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

de s'apprécier mutuellement, déterminèrent les actionnaires 
de Saint-Georges à s'associer pour d'autres entreprises finan- 
cières qui, bien qu'indépendantes de la première, pouvaient 
être administrées par les mêmes mains. Les nouveaux capi- 
taux fournis pour ces entreprises furent également divisés en 
Itwghi. 

On obtint de nouveaux privilèges de la Cité (civitas et 
communis Janne), et notamment la juridiction sur les contes- 
tations soulevées à propos des contributions municipales et 
des^ impôts indirects. 

Dès 12S6, le compérage de Saint-Georges avait absorbé 
plusieurs autres institutions analogues, le compérage de 
Saint-Pierre et de Saint-Paul, le compérage dit Chapitre de la 
Ville. Mais ce ne fut qu'en 1407, sous l'administration du 
célèbre Boucicaut, qu'il prit la forme définitive d'une 
Banque, au capital nominal de 810,000 écus, divisés en 
20,400 parts, mais représentant, par l'accumulation des 
réserves et des bénéfices, un capital plus que décuple (1). 

La Banque de Saint-Georges devint, de ce moment, la 
Banque la plus puissante de l'Italie. Ses relations avec la plu- 
part des souverains d'Europe, les secours financiers qu'elle 
Jeur fournit, lui permirent souvent de jouer un rôle politique 
et d'obtenir des avantages que la République n'osait de- 
mander elle-même. 

Aussi, lorsque après la prise de Constantinople par les 
Turcs (14S3) et les désastres qui frappèrent alors le commerce 
européen, la République désespéra de pouvoir défendre dé- 



(1) Privilèges de Saint-Georges, t. VIII, p. 474.— Les Leges 
comperarum Sancti Giorgii furent rédigées à la même époque. 
Ils constituent Tun des moments les plus remarquables de poli- 
tique, de jurisprudence et d'économie publique à cette époque. 
CtJNEO, loc, eit.f p. 19, 83; p. 59, 35. — Scaccia, Tract, de com., 
et cambio, VII, glos. m, no 7. 



EN ITALIE ET EN FRANCE. 89 

sormais les comptoirs génois de la mer Noire et de la 
Syrie, on ne crut pouvoir faire mieux que d'en transférer la 
propriété à la Banque de Saint-Georges, comme étant réta- 
blissement le plus capable de les défendre et d'obtenir la 
protection des sultans victorieux. Le résultat ne fut pas, 
il est vrai, aussi complet qu'on se l'était promis, mais la 
Banque de Saint-Georges parvint du moins à retarder de 
deux siècles la chute de la puissance génoise dans le Le- 
vant (1). 

L'exemple d'une si rapide et si constante prospérité influa 
naturellement sur l'organisation d'autres établissements 
analogues dans les villes commerçantes d'Italie. Il fut de 
mode de s'associer pour soumissionner les emprunts d'États 
et pour administrer la perception des impôts qui en for- 
maient la garantie. 

A Ronie, sous le pontificat de Paul IV (1555-1550), se forma 
le Monte - Romano composé de parts (porliones) indépen- 
dantes les unes des autres, très-probablement transmis- 
sibles au porteur (2), et gouverné par un directeur respon- 
sable à l'égard des tiers {institor saulus), 

A Milan, à Florence se formèrent aussi des Monti, soumis à 
des principes analogues et dont quelques uns (le Monte Lom- 
bardo, le Monte Veneto) subsistèrent jusqu'aux premières 
années de ce siècle. Nous aurons du reste occasion d'en par- 
ler plus longuement dans la suite de cet ouvrage. 



(1) Sylvestre de Sacy. Notices et extraits des pièces diploma- 
tiques, etc., loc. cit, 

(2) Straccha ne laisse aucun doute à cet égard : « Quoniam se 
« invicem ignorabant...., et profecto insanurn esset dicere, Gri- 
« maldos, Farnesios, Montes, Negronos et alios participes in ap- 
(( paitu fuisse socios invicem cum nunquam inter se nec tacile 
« nec expresse convenerint et sic socii non sunt effecti. Deci- 
« siones rots^ Gennae de mercaturâ, » (Colon 1622, Dëcis 14, 
n«85. 



90 L ASSOCIATION DEPUIS LBS CROISADES 

Dans l'industrie manufacturière, l'esprit d'association se ra- 
nimait avec non moins de puissance. Tandis qu'en Allemagne, 
en Flandre, etc., se constituaient des corporations bour- 
geoises d'arts et métiers, destinées à devenir les adversaires 
les plus actifs de la féodalité, en Italie, des réunions du 
même genre s'organisaient avec les encouragements, le con- 
cours même de l'Église à laquelle elles empruntaient ses 
titres et ses règlements. On connaît l'origine et l'histoire 
des ordres militaires du Temple et de Saint-Jean de Jérusalem. 
Outre leur pieuse mission, ces ordres- se proposaient, comme 
but avoué, le commerce entre leurs commanderies, leurs 
hôpitaux et les villes d'Occident. On les voit, dès le xii* siècle, 
traiter avec les empereurs de Constantinople, les soudans 
d'Egypte, Venise, Gênes, Marseille, etc., et acquérir des ri- 
chesses qui devaient bientôt leur attirer les puissantes riva- 
lités sous lesquelles ils succombèrent. 

A Pise se fonda un autre ordre demi-religieux, demi-mar- 
chand, qui demeura plus modeste et vécut plus longtemps. 
L'ordre des frères Humbles (1) (Umiliati) date de la première 
croisade. En 1188, Guy de Jérusalem, Conrad de Monferrat 
leur font diverses concessions et leur accordent la liberté de 

(1) On n'est pas d*accord sur Torigine des frères Humbles 
Umiliati. Les unsTattribuent à cq sentiment religieux si développé 
à cette époque qui détermina la formation de tant d'autres ordres 
notamment de celui de Giteaux (Tiraboschi, Monum. fratr. humil.) 
D'autres racontent que Tordre se constitua parmi les prisonniers 
que fit Tempereur Henri II dans sa première expédition d'Italie. 
Quoi qu'il en soit, il s'accrut rapidement dans lexn* siècle. Saint- 
Jean de Méda en fut l'organisateur; le premier couvent-fabrique 
fut érigé à Milan en 1134. Plus tard les deux sexes, jusqu'alors 
confondus, se séparèrent. Ils reçurent une nouvelle règle en 1201, 
du pape Innocent III, et y demeurèrent longtemps fidèles. Mais 
dans les xv« et xvi* siècles, l'ordre fut dissous par saint Charles 
Borromée, à cause des désordres auxquels il donna lieu. (Zanon, 
Letteredel agricoUura, délie arti del commercio. Let. Y, p. 64.) 



BN ITAXiIE BT BN FRANCB. 91 

commerce à Tyr et dans d'autres ports de l'Asie mineure. 
Plus» tard Tordre s'étend à Florence et s'y adonne presque 
exclusivement au tissage et à la teinture des laines, 

Ce fut aux travaux de ces précieux associés que Florence 
dut sa splendeur au moyen âge. ils y importèrent divers 
procédés de tissage et de teinture qui permirent aux produits 
florentins de rivaliser, par la finesse des tissus et l'éclat des 
couleurs, avec les draperies de la Fandre, de TAllemagne et 
de l'Orient. 

Florence, du reste, était, à cette époque, la ville d'Italie oii 
l'industrie occupait la plus grande place. Tout, dans cette 
république, avait été calculé en vue de favoriser ses progrès. 
Les citoyens se divisaient en corps de métiers, ou arts ma- 
jeurs et mineurs qui s'administraient eux-mêmes et, par leurs 
délégués, administraient.rÉtat (1). Chacune de ces classes 
s'appliquait à perfectionner son art par une sorte de travail 
en commun (2). C'était également pour le compte commun 
que les consuls, capitaines ou abbes des arts recevaient des 
laines de France ou d'Angleterre et exportaient les tissus par 
les navires des Pisans, des Génois ou des Vénitiens. 



(4) Les arts majeurs, dont les délégués administrèrent seuls l'État 
pendant un certain temps, comprenaient les juges, les notaires, 
les marchands de draps , les fabricants et les teinturiers 
d'étoffes (on les appolait kalimara, sans qu'il soit possible de dire 
exactement pour quel motif), les marchands de soie, les mar- 
chands de fourrures, les banquiers, les médecins et apothicaires. 
(ScHOELL, Cours d'hist. univ., t. VI, liv. iv, ch. 17. 

(2^ L'organisation de ces corps de métiers mérite un examen 
détaillé de la part de ceux qui veulent connaître l'origine des 
sociétés ouvrières ou de coopération. L'achat des matières pre- 
mières, les frais de mise en œuvre, les bénéfices des ventes, leur 
répartition, sont calculés avec une grande sagesse. (P^ânini, délia 
décima e délie altre gravezze, vol. II, sect. r, ch. 5.) Nous y re- 
viendrons avec plus de détail, en nous occupant des sociétés 
coopératives* 



92 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

Florence vécut ainsi riche et paisible pendant deux siècles 
jusqu'au moment où le luxe et l'ambition s'étant généralisés 
parmi les industriels, les arts se disputèrent la prépondé- 
rance et convoitèrent le territoire de leurs voisins. Les cor- 
porations subsistèrent néanmoins longtemps encore, mais 
transformées en sociétés politiques et dépouillées du carac- 
tère semi-religieux qu'elles avaient eu dans l'origine. 

 côté de l'industrie manufacturière, florissait le com- 
merce de l'argent, la banque et le change. Les Florentins se 
montrèrent de bonne heure d'habiles argentiers, de hardis 
spéculateurs. Mais le monopole de cette industrie demeura 
dans les mains des particuliers, sans se concentrer dans une 
institution du genre de la Banque de Saint-Georges. Les 
Feruzzi, les Bardi, plus tard lesMédici; au-dessous d'eux, 
les Corsi, les Uzzano, les Bonacorsi, prêtèrent à tous les 
peuples, à tous les souverains, établirent partout des 
comptoirs de banque, mais sans abandonner la forme plus 
simple de la société en commandite, désignée quelquefois 
par le nom du moins influent d'entre eux ou de quelque 
commis interressé, auquel s'adjoignait, à Florence et dans 
les succursales, un conseil de participants, en qui morale- 
ment au moins se concentraient tous les pouvoirs (Troplong 
p. 51 et suiv., notes). 

Comme Florence, sa rivale, Barcelone devint dès le 
XII® siècle une des principales places de banque. Mais l'orga- 
nisation du mouvement financier y fut toute différente. Il ne 
s'éleva jamais à Barcelone de maisons puissantes, en état 
de lutter avec celles que nous venons de signaler à Florence. 
Les capitaux acquis par le commerce maritime, auquel les 
Catalans se livrèrent tout d'abord, étaient éparpillés dans 
un grand nombre de maisons et n'auraient pu contribuer à 
fonder rien d'important, si, pour la première fois peut-être 
en Europe, on n'avait songé à les concentrer dans une insti- 
tution d'un genre nouveau, la Bourse de Barcelone, qui de- 



BN ITALIE ET EN FRANCE. 9S 

vint en peu de temps aussi célèbre que la Banque de Saint- 
Georges. Les principes de ces deux associations étaient 
toutefois diamétralement opposés. Tandis que la Banque de 
Saint-Georges constituait une véritable société anonyme 
comme celles qui existent de nos jours, la Bourse de Barce- 
lone n'était qu'une sorte de cercle où se réunissaient les 
membres de la corporation des marchands, et où aboutis^ 
saient les renseignements maritimes et commerciaux. Les 
emprunts publics et d'autres opérations financières y étaient 
. proposés par les syndics dé Ja corporation. Chacun y prenait 
part suivant ses convenances. Les syndics administraient 
ensuite, dans l'intérêt commun, les opérations entreprises 
et en répartissaient les produits. 

Du reste, l'extrême liberté des membres de la Bourse ne 
nuisait en rien à l'activité des affaires, tant l'esprit d'asso- 
ciation avait été développé chez les Catalans par Torganisa- 
tion précoce des corporations d'arts et métiers. Ces corpo- 
rations datent du xu® siècle. Elles étaient empreintes de ce 
double caractère religieux et républicain, qui forme le trait 
distinctif des Catalans et qui les a longtemps protégés contre 
Tsisservissement féodal. Toutes les professions avaient adopté 
cette organisation, qui absorbait sans doute l'individu au 
profit de la communauté^ mais qui lui rendait en échange la 
sécurité que son isolement ne lui aurait pas permis de con- 
server dans cette société profondément troublée. « Mais, 
ajoute l'historien de Barcelone, ces corporations, gênées par 
des règlements minutieux et faisant peu de progrès dans l'in- 
dustrie, travaillaient principalement pour le pays. Il ne 
paraît pas que leurs travaux aient donné lieu à un grand 
commerce d'exportation, si l'on excepte les tissus communs, 
la verrerie qui imitait celle de Venise, la maroquinerie et la 
pelleterie. Pour tout le reste Barcelone fut beaucoup au-des- 
sous de Venise, de Gênes et de Florence (1). 

(i) Gapmaiïy. Memorias historicas sopra la marina» comercio 



94 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

Parler de Barcelone, c'est en quelque sorte s*occiiper de la 
France^ car jusqu'à saint Louis cette ville demeura dans la 
mouvance de la couronne (1). Les relations étaient en outre 
très-fréquentes et très^étroites, par mer entre Barcelone, 
Marseille, Arles, Montpellier; par terre, avec les villes indus- 
trielles du Languedoc. Il y régnait le même esprit mercan* 
tile, les mêmes institutions, mais avec des nuances qu'ex- 
plique rétat particulier de la France. 

Lors de la première croisade, en effet, le commerce français 
était loin, nous l'avons dit, de tenir le premier rang. Il avait • 
cruellement souffert de rétablissement de la féodalité qui, 
ne se trouvant pas contenu par une autorité suzeraine forte 
et respectée, avait promptement dégénéré en une déplorable 
anarchie. Le marchand français ne pouvait pas, comme 
l'allemand, moyennant un impôt payé à Tempereur, obtenir 
le titre de marchand de la cour {negociator imperialis) et la pro- 
tection des autoHtés impériales (2). Pour lui, au contraire, la 
recommandation du roi de France eût été un titre à la per- 
sécution de la plupart des grand vassaux, auxquels il lui 
fallait payer tribut, quand il traversait leurs domaines, sans 
avoir l'espoir d^échapper par là aux attaques des petits sei- 
gneurs, vivant d'aventures et de rapines. 
. Ce n'était donc qu*à travers mille dangers qu'on pouvait pro* 



y artes de la antiqua ciud&d de Barcelona, 1. 1, p. % Uv. ii, 
ch. 3. 

(1) C'est BOUS Louis le Débonnaire que Barcelone fut soumise 
à la couronne de France (815). Elle y demeura jusqu'en 1258, 
époque où saint Louis Fabandonna en toute propriété an roi 
d'Aragon» (Schcbll, Cours d'hist., t. IX, liv, v, ch» 16v) 

(2) Il est à remarquer que dans les anciennes chartes de privi- 
lèges et autres documents qui concernent les rapports des villes 
allemandes avec la France ou les Pays-Bas, on ne rencontre pas 
la dénomination de hanse teutanique. Les marchands allemands 
sont toujours qualifiés : Romani imperti mercatores. (SartoaiuS) 
1. 1, lîv. ^y. p. î».) 



EN ITALIE BT BN FRANCE. 05 

curer les denrées les plus indispensables aux malheureuses 
populations que le nouveau régime tenait asservies. Les 
querelles de seigneurs à seigneurs entraînaient à la lutte toute 
la population valide des campagnes; les terres restaient en 
friche et l'Europe occidentale était menacée d'exermination. 

A des maux si pressants, TÉglise entreprit d'apporter un 
premier remède, la trêve de Dieu (1). Clercs, bourgeois^ 
marchands et vilains s'unirent pour joindre aux censures 
ecclésiastiques la punition corporelle de ceux qui enfrein*» 
draient la défense d'exercer des actes d'hostilité aux jours 
consacrés à Dieu et à la paix. Ce fut certainement le plus 
signalé des nombreux services que l'Église rendit à la civili- 
sation dans ce temps barbare. Mais il ne fallut pas moins 
que l'immense influence du clergé à cette époque, pour ob- 
tenir l'obéissance à la trêve et pour procurer aux relations 
intérieures quelque sécurité. 

Les croisades fournirent un autre moyen de détourner vers 
le but le plus pieux l'exubérance de force et les habitudes 
batailleuses de ces turbulents seigneurs. Nous venons de 
montrer l'influence qu'elles eurent sur le commeice exté- 
rieur de l'Europe avec l'Orient. A l'intérieur, elles produisi- 
rent des résultats non moins importants : l'afifranchissement 
momentané des routes et des fleuVes par le départ dès che- 
valiers, laissant leurs châteaux à la garde de leurs femmes et 



(i) La première trêve de Dieu a été proclamée à Narbonne en 
4041, par une assemblée d'ëvôques. L'exemple fut suivi en 4ÔS1 
en Alsace et plus tard dans la plupart des villes de France et 
d'Allemagne. Les lois de la paix s'appliquaient particulièrement 
aux marchands « negotiatùres et aventures q»i ferunt sportas^ nemo 
Bubstantiam eorum apprehendaté » (Baluzi: in add. ad. P. de Mahga 
de concord., liv. nr, ch. 44*) « Pacem confirraavere pr©ei ferè et 
« semper ubique omnibus ecclesiis et eorum àtriis, pacem om- 
« nibufi clericis et mercatoribus et agricolis, etc. m [Goldâat* 
Const. Imp. t. I,p. 4T4) . 



96 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

de quelques hommes d'armes hors d'état de se livrer au bri«* 
gandage; Taliénation ou Tengagemeut d'un grand nombre 
de ces domaines, soit à la couronne, soit à TÉglise, soit à 
des préteurs disposés à en tirer par la culture et le com- 
merce le parti le plus avantageux : enfin le développement 
de l'esprit d'association dont les ligues de la Trêve de Dieu 
venaient de montrer la puissance* 

Dans les villes, les bourgs, les villages, les habitants s'or- 
ganisèrent en communes, les artisans en corporations dont 
l'Église d'une part, et de l'autre le pouvoir royal s'empres- 
sèrent de reconnaître et de consolider l'existence. Ce mou- 
vement fut général en Europe aux xi^ et xii* siècles. Mais il 
ne se produisit pas au même' moment et surtout de la même 
manière sur tous les points. En Italie et dans les provinces 
du midi de la France auxquelles les Romains avaient com- 
muniqué les privilèges des terres d'Italie (1), les conqué- 
rants barbares, se substituant aux Romains (2) avaient con- 
tinué à leur profit la perception des impôts du fisc, mais 
sans rien entreprendre sur la propriété privée. Les individus, 
les municipes dont l'autonomie était respectée, du moins en 
tout ce qui ne <)oncernait pas le cens, avaient, par suite» 
conservé les habitudes d'association politique et sociale qui 
les avaient déjà protégés sous l'empire romain et qui de- 



(1) Ces provinces étaient la Provence, ce qu'on a appelé depuis 
le Languedoc, le Dauphiné, le Lyonnais et quelques pays adja- 
cents (Henrion de Pansey, Dissert, féodales, v» Alleu, § 16). 

(2) Les Yisigolhs et lesBurgondes s'introduisirent sur les terres 
romaines plus en alliés qu'en conquérants et plutôt par capitu- 
lation que par invasion violente. Ils s'établirent dans les pro- 
vinces qu'ils occupèrent de la môme manière que les armées 
romaines y étaient distribuées. Les possesseurs les reçurent au 
même titre qu'ils recevaient autrefois les soldats au service de 
Rome. Ils durent leur payer Vannona et leur fournir le «logement 
hospitatura (Ghampionnière, Des Eaux courantes, p. 286> 



EN ITALIE ET EN FRANCE. 97 

vaient les mettre à Tabri des abus de la féodalité. Les esprits 
s'y trouvaient donc naturellement préparés aux nouvelles 
institutions que devait développer la renaissance du com- 
merce et de l'industrie. De là, le caractère particulier, le 
rapide développement des corporations d'arts et métiers, 
des sociétés financières ou maritimes en Italie et dans les 
ports de la Méditerranée. 

Dans le nord de la France, au contraire, en Flandre, en 
Angleterre, l'occupation avait été violente. Aux yeux des 
Francs, des Germains surtout (1), la conquête justifiait l'ap- 
propriation du sol tout entier et des accessoires qui s'y rat- 
tachent. Leurs antiques domaines, les fruits de leur travail, 
le travail lui-même, la chasse, la pêche, l'air, la lumière, 
en un mot les droits les plus sacrés, les plus inhérents à l'hu- 
manité, les vaincus ne devaient désormais les tenir que du 
bon plaisir des vainqueurs, comme des concessions gra- 
cieuses, toujours révocables, pour lesquelles il leur faudrait 
payer l'impôt du sang par le service de guerre, et l'impôt 
d'argent, parles prestations de tous genres qu'inventerait la 
féconde imagination des seigneurs (2). L'absorption fut com- 
plète. H ne resta pas trace de l'ancienne civilisation romaine, 
et même de l'individualisme gaulois. « Nulle terre sans sei- 



(1) A en juger par des événements récents, cette opinion ne 
parait pas s*étre affaiblie chez les descendants des Germains deà 
bords de la Baltique. 

("2) « Le seigneur enferme ses manants comme sous voûtes et 
gonds ; du ciel à la terre tout esta lui, forêts, chemins, oiseaux 
dans l'air, poisson dans Teau, béte au buisson, Tonde qui coulej 
la cloche dont le son au loin roule 1 Ces redevances étaient cor- 
porelles, les corvées, les droits de gist, le service militaire. 
Elles se percevaient sur les choses publiques, les péages, les 
halles et marchés, sur certaines jouissances, herbage, passage, 
pacàge,sur les biens-fonds et leurs possessions, les lots et ventes, 
reliefs » (Ghampionnière, Eaux courantes, p. 183;. 

7 



98 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

gneur, » par suite, nul fief sans feudataire et sans redevances. 

Un tel état de choses était la négation de l'esprit d'asso- 
ciation. L'isolement des individus favorisait trop le maintien 
de leur servitude, pour que les seigneurs ne considérassent 
pas toute réunion, toute société comme un attentat aux 
droits féodaux. Ils déclarèrent donc rebelles et poursui- 
virent ceux qui aux xii^ etxiii* siècles tentèrent de s'associer 
en communes et en corporations. 

Et ce suprême efifort d'un peuple tombé dans l'excès de la 
misère, aurait peut-être été stérile, si l'Église et le pouvoir 
royal ne fussent venus en aide aux nouveaux affranchis ! 
Tous gagnèrent à cette alliance : le Roi, par rabaissement 
des grands vassaux et du régime des alleux (1), l'Église, par 
l'extension de sa légitime influence, les communes et les 
corporations, par la reconnaissance de leur droit de réunion 
et de leurs libertés (2). 

Celles-ci cependant ne parvinrent jamais à Tindépendance 
dont jouirent les corporations italiennes et barcelonaises. 
D'une part, le gouvernement royal, pour prix de sa protec- 
tion, s'était attribué un droit de tutelle qu'il exerçait sur les 
communes par les lieutenants du Roi, sur les corporations 
par les Rois des merciers. Le droit de police et de règlement, 



(f) Les propriétaires d'alleux déclarent qu'ils Détiennent rien 
du roi, qu'ils ne lui doivent rien, ni l'hommage, ni le serment de 
fidélité ni Isl justice. Quelques-uns consentent tout au plus une 
rente insignifiante (Ghampionnière, Eaux courantes, p. 291). 

(2) La plus ancienne de ces constitutions parait avoir été celle 
de Noyon, puis vinrent celles de Laon et de Beauvais. Les mots 
(le liberté^ de franchises^ consignés dans les chartes de ces villes,- 
firent sur les esprits un effet presque magique. Dans la plupart 
des communes, les habitants, fiers de leur indépendance, ne 
voulurent prêter le serment de fidélité à leurs seigneurs, qu'au- 
tant que celui-ci jurerait de maintenir leurs libertés .Henhion 
DE Pansey, /oc. cit., p. 2o. Héinault, Abrégé Chronol. 1050). 



BN ITALIE ET EN FRANCE. 99 

la nomination des syndics, Tadministration des finances de 
la communauté; tels furent les éléments de cette tutelle qui, 
souvent mal déguisée, souleva de nombreux conflits, surtout 
dans les villes du Midi ou des pays d'alleux, que le souvenir 
de l'administration roinaine et le voisinage de l'Italie ren- 
daient plus impatientes du joug de l'autorité royale. 

D'un autre côté, la prépondérance de la race franco-ger- 
maine, dans le centre et dans le nord de la France, conservait 
à l'esprit d'association ce caractère collectif et perpétuel que 
nous avons signalé dès l'arrivée en Europe des tribus ger- 
maines, et que nous retrouvons à toutes les phases de leur 
développement. 

Ces tendances n'avaient rien perdu de leur généralité au 
moyen âge. A tous les degrés de l'échelte sociale, parmi les 
serfs comme parmi les bourgeois, parmi les habitants des 
campagnes comme parmi les artisans des villes, parmi les 
laïques comme parmi les clercs, on voit se former des asso* 
dations collectives et perpétuelles, sans acception de qualités 
individuelles chez les associés, sans règles écrites, sans par- 
tage effectif et périodique. Toutes tendaient au même but : 
la protection de l'individu contre le despotisme et la barbarie 
féodale. Toutes ont puissamment contribué à l'établissement 
de la liberté moderne. A la maxime < nulle terre sans sei- 
gneur, D à l'interdiction de transmettre par testament leurs 
terres et leurs gains, les serfs opposaient l'association univer- 
selle de tous les revenus, gainset acquêts de la famille; et par 
cette communauté de toutes choses, ils parvenaient à se suc- 
céder les uns aux autres, sans immixtion ou reprise du sei- 
gneur (1), aussi longtemps du moins qu'aucun des membres 

(1) De là le proverbe : 

Le feu, le sel et le pain 

Partent l'homme morte main 
(LoisEL, Inst. coût. 1. I, 1. 1, n"76). a Or, parce que la vraie et 



100 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

dela(;om/)at(/n<>n'enréclamaitIa division. Mode nouveau d'as- 
sociation qui s'étendit partout oii s'établit l'hérédité des fiefs 
et qui servit de modèle aux sociétés bourgeoises, dont le ca- 
ractère commercial fit le succès, même dans des contrées où 
le servage était inconnu. 

Ces sociétés méritent de fixer notre attention, parce qu'el- 
les remplissent l'une des phases les plus curieuses de l'his- 
toire de l'association. 

A la dissolution du grand empire carlovingien, quand le 
monde chrétien, un instant réorganisé par le génie de Char* 
lemagne, fut retombé dans une anarchie plus profonde peut- 
être qu'elle ne l'avait été après Tinvasion des barbares, 
quand il semblait que rien désormais ne pût faire obstacle au 
despotisme de la multitude des tyrans féodaux qui couvraient 
alors la France ; que le clergé eût employé, pour établir la 
trêve de Dieu, l'influence bienfaisante que lui laissait encore 
la grossière superstition des seigneurs, Tassociation se pré- 
senta à l'esprit du peuple opprimé comme l'unique remède 
à des maux si pressants. 

Seule, en effet, l'association pouvait multiplier les forces 
des serfs désarmés et leur donner, par le nombre des adhé- 
rents et la persistance des efforts, la confiance et les ressourc- 
ées nécessaires pour lutter contre leurs oppresseurs, et dé- 
truire le prestige d'impunité quf ceux-ci tiraient de la mas- 
sive puissance de leurs châteaux. 

Mais, pour être efficace, il fallait que l'association absorbât 

certaine ruine de ces maisons de village est quand elles se par*- 
tagent et se séparent, par les anciennes lois de ce pays, tant es 
ménages et familles de gens serfs qu'es ménages dont les héri- 
tages sont tenus en bourdelage, a été constitué pour les retenir 
on communauté, que ceux qui ne seraient en la communauté ne 
succéderaient pas aux autres et qu'on ne leur succéderait pas. » 
Coquille. Quest. sur la coutume de Nivernais. Art. 18, Bourde- 
lages. 



EN ITALIE ET EN FRANCE. 101 

riiomme, qu'elle l'attachât tout entier à l'œuvre commune ; 
et que, se perpétuant à travers les générations, elle devînt 
mieux qu'une société de gains et de secours mutuels, c'est- 
à-dire l'incarnation de la famille et par suite la cause de la 
future émancipation de celle-ci. Voilà ce que venait encoura- 
ger l'Eglise en bénissant les sociétés taisibles, en s'associantà 
leurs fêtes et à leurs épreuves. Voilà ce que protégeaient les 
légistes, en introduisant dans le droit nouveau (le droit cou- 
tumier), les présomptions favorables de la communauté d'an 
et jour, le mandat tacite au profit de l'aîné des héritiers (1), 
en un mot, tous ces remèdes légaux, qui ont fait desfeudis* 
tes les plus redoutables adversaires de la féodalité. 

Mais, ne l'oublions pas, ils étaient singulièrement aidés 
dans leur entreprise, par les antiques traditions communes 
à tous les Barbares qui dominaient alors en Neustrie et en 
Austrasie. La persistance du lien de famille, ou, comme on 
disait alors, le œndominium familiœ sous l'administration de 
Talné, formaient l'essence du vieux droit germain, de celui 
qui remontait à la vie nomade des anciennes tribus et qu'elles 
avaient apporté, à travers les forets de l'Allemagne, jusqu'au 
lieu de leur séjour définitif (2). 

Tout contribuait donc au développement de ce mode nou- 
veau d'association. Pour les faibles, le besoin de s'unir contre 
les forts; pour les torts, l'obligation de respecter une forme 
de société qui se rattachait à leurs plus vénérables souvenirs, 
à la base même de leurs constitutions politiques. 

L'Église poursuivait de ses censures, le légiste de ses jugé* 

(i Ces sociëtës étaient surtout fréquentes dans les campagnes, 
au centre et dans le nord de la France. La Saintonge, TAngou- 
mois, la Bretagne, la Normandie, TAnjou, la Touraine, le Berry, 
le Nivernais, la Champagne, etc., étaient régies parles coutumes 
de ces sociétés taisibles. Voy. Delauriére, Gloss, v Fartage di- 
visé. — Lebrun, des communautés taisibles, ch. S. 

(-2) De SiSMONDi, Hist. de France, t. VIT, p. 362, 15. 



102 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

nients tout seigneur qui tentait de rompre violemment le 
lien de la société taisible et de compromettre par là la sécurité 
de la famille. Le partage n'était admis que dans des cas res- 
treints, que la jurisprudence coutumière cherchait à dimi- 
nuer encore. L'intérêt des tiers créanciers, les dissensions de 
la vie commune s'effaçaient devant le but dominant de 
l'époque, c'est-à-dire le progrès de l'agriculture et surtout 
le besoin d'émancipation (1). Tel fut le début, tel a été le 
trait caractéristique de l'association au moyen âge. 

De la société taisible à la corporation religieuse, indus- 
trielle ou marchande, il n'y a d'autre transition que celle du 
petit au grand, du simple au composé. Toutes se développè- 
rent simultanément, à part toutefois la priorité qu'il faut 
accorder aux corporations religieuses, non pas celles des 
ordres contemplatifs, qu'avaient fondés de pieux moines 
pour se livrer aux pratiques, de la vie ascétique; ces 
institutions sont presque aussi anciennes que la foi chré- 
tienne et se rattachent à des idées tout à fait étrangères à la 
question qui nous occupe ; mais les associations religieuses 
vouées à l'agriculture et à l'industrie, d'une époque beau- 
coup plus récente, et partant du môme principe pour at- 
teindre au môme but, la sainteté du travail, l'affranchisse- 
ment du joug féodal. 

Ces sociétés s'organisèrent sous les formes les plus di- 
verses. 

Dans le Nord, en Flandre et en Belgique, les populations 
se rassemblaient auprès de la retraite d'un cénobite, défri- 

(i) En moins de trois siècles, les sociétés taisibles éprouvèrent 
tontes les vicissitudes, Textréme faveur, le complet abandon, la 
proscription môme. Recommandées jusqu'au xi» siècle, soutenues 
par les juristes, elles diminuèrent d'importance par suite de l'or- 
donnance de Moulins et furent proscrites un siècle plus tard par 
la plupart des coutumes. (Bourbonnais, Nivernais, Orléans). 
Basnage sur Normandie, t. II, p. 83. Lebrux, Gom. tacite, etc. 



EN ITALIE ET EX FRANCE. lOlî 

ehaient la forêt voisine, s'y fixaient en souvenir de leur 
apdtre, y fondaient une ville, que la piété des seigneurs 
n*osait asservir de crainte du châtiment céleste. Quelque- 
fois un monastère s'élevait sur le tombeau du saint, auquel 
en expiation de fautes passées, on faisait donation des terres 
environnantes. Les serfs s'empressaient d'augmenter ce do- 
maine, en se donnant au couvent, eux et leurs terres qu'ils 
signaient d'une croix de bois (1). Ces couvents s'adonnaient 
à Fagriculture. Exempts des taxes seigneuriales qui n'attei- 
gnaient pas les gens d^Ëglise, ils prospéraient et attiraient 
autour d'eux de nouveaux colons. La plupart des villes 
flamandes n'ont pas d'autre origine. 

A côté de ces couvents, dont on n'a jamais contesté 
l'influence civilisatrice au moyen âge, se formaient des 
corporations religieuses spécialement adonnées à l'indus- 
trie. Comme les Frères humbles à Milan et à Florence, les 
Bogards (2) se livraient en Flandre à la fabrication des 
draps. C'était une corporation de religieux voués au célibat, 
dont la frugalité augmenta rapidement les richesses et la 
puissance, au point d'exciter la jalousie et d'éveiller les 
craintes du célèbre corps des drapiers, plus ancieîi« que les 
Bogards dans les grandes villes de la Flandre, et comblés de 
privilèges par les comtes de Flandre. Les Bogards traver- 
sèrent les mêmes épreuves que subirent les Frères humbles 
en Italie, mais ils résistèrent moins longtemps et finirent 
par s'absorber dans Tordre des Franciscains. 

(1) MoREAU, 8* discours sur l'histoire de France, p. 412. Schayes. 
Les Pays-Bas, avant et durant la domination romaine. Bruxelles 
4838, t. IL On conopte, en Belgique sedlement, une vingtaine de 
villes qui se sont fondées autour d'anciens couvents agricoles. 

(2) La communauté des Bogards fut établie d'abord à Louvain 
en 1280. L'ordre du Temple y exerçait aussi le commerce, mais il 
avait adopté la spécialité des denrées du Levant. Piot, Hist. de 
Louvain, t. CLII. 



104 L ASSOCCATION DEPUIS LES CROISADES 

Il ne parait pas que la France ait jamais eu d'ordre reli- 
gieux de ce genre. Par contre, les corporations laïques y 
furent plus nombreuses, et demeurèrent plus directement 
soumises à Tautorité ecclésiastique et au pouvoir royal que 
ne le furent jamais les corporations italiennes et flamandes. 

On a vu, par ce qui précède, le caractère indépendant des 
arts à Florence. Ils gouvernèrent la République pendant le 
moyen âge, sans connaître d'autres maîtres que leurs pas- 
sions. De même, à dater du xu® siècle, l'histoire de la Flandre 
ne se compose que de révolutions soulevées par les corpo- 
rations Je Bruges, de Gand, de Louvain. 

En France, le rôle des corporations demeura plus mo- 
deste. Leur origine se cache presque toujours sous le voile 
d'une confrérie religieuse, dont les membres obtenaient ainsi 
la protection alors très-efficace du clergé. Peu à peu, aux 
intérêts purement spirituels vinrent se mêler ceux de la pro- 
fession. A l'occasion de quelque taxe nouvelle, ou de quel- 
que empiétement du seigneur, on nomma des syndics pour 
défendre ou administrer les affaires communes de la Con- 
frérie. On forma un fonds de secours. Au nom de la reli- 
gion, on régla par arbitrage les querelles de métier. Bref, 
l'association devint complète entre les membres de la con^ 
frérie (1). 

(i) Parmi ces confréries, Tune des plus anciennes et des plus 
curieuses est assurément celle ùxjl commerce de la haute et basse 
Seine, dite confrérie de Veau hansée de Paris, Elle date du xiie siècle. 
Elle possédait un port et un quai de débarquemeht ainsi que des 
magasins pour le départ des marchandises. Des lettres patentes 
de Philippe Auguste (1203) autorisent la confrérie hansée à 
percevoir certains droits sur l'entrée des marchandises; en 1220, 
elle achète du roi, moyennant 300 livres, le droit de criage et de 
nommer des crieurs. Ce fut cette confrérie qui, par son extension 
successive, devint la confrérie des marchands. Le chef de la Hanse 
devint le prévôt des marchands et ses armoiries (un navire flot- 
tant), sont devenues et demeurent encore celles de la ville de 



EN ITALIE ET EN FRANCE. 105 

Il serait difficile d'assigner la date précise de ces trans- 
formalions. Des circonstances particulières, le despotisme 
d'un seigneur, les ressources et le courage des artisans, 
l'ardeur du clergé déterminaient l'extension des confréries 
sur un point plutôt que sur un autre. L'exemple gagnait 
lentement à cette époque, oii les communications étaient 
rares, et où tant de gens étaient intéressés à comprimer ce 
mouvement libérateur. 

Cependant il était devenu général au xu* siècle. Dans le 
Midi, à l'instar des corporations barcelonaises et florentines, 
les confréries avaient pris de suite le caractère de sociétés 
commerciales. Le développement de l'industrie des tissus, les 
faciles débouchés que leur ouvraient les ports de la Méditer- 
ranée augmentèrent rapidement les ressources et la puis- 
sance des corporations de Narbonne, de Montpellier, de 
Marseille. Elles n'eurent pas de peine à conserver leur indé- 
pendance là où l'ancien esprit municipal s'était maintenu 
victorieux, malgré les invasions successives des Barbares. Ce 
ne tut même pas sans des ménagements infinis que le pou- 
voir royal parvint enfin à leur faire accepter son contrôle. 

Dans le Nord et dans les provinces du Centre, au contraire, 
l'esprit d'association, plus nécessaire peut-être que partout 
ailleurs, pour tirer les classes laborieuses de leur état de ser- 
vitude, se trouvait comprimé par la puissance féodale. C'était 
entre le seigneurs, les serfs et les artisans, une lutte de ruses 
et de violences, dans laquelle, malgré Ténergie qu'ils y appor- 
taient, les serfs et les artisans auraient fini par succomber, 
s'ils n'avaient su intéresser à leur cause l'Église et le gouver- 
nement royal, les deux adversaires naturels de la féodalité. 

L'É^^lise ne pouvait offrir que ses prières, ses vœux et le 
prestige des foudres ecclésiastiques contre ceux qui portaient 



Paris. — Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 290, 309. — 
ScHCELL, Cours d'hist., t. VII, liv. v, ch. 10, p. 294. Lappenberg, 
Urkundische Darstel, t. II, et Introd., p. 18. 



106 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

atteinte à ses protégés. Le gouvernement royal possédait une 
action plus directe par ses édits, ses lettres patentes qu'ap- 
puyait, ail besoin, le bras séculier. 

Il ne fallut pas moins que tous ces efforts réunis pour dé- 
gager les nouvelles confréries de l'étreinte des seigneurs (1). 
Mais si les corporations d'artisans échappèrent ainsi au joug 
féodal, Tévénement prouva qu'elles n'avaient fait que chan- 
ger de maître. En moins de deux siècles, le roi les avait char- 
gées de tant de règlements, il avait si profondément modi- 
fié leur organisation, en substituant partout son bon plaisir 
à leurs libertés, que les corporations n'apparaissent plus, à 
cette époque, que comme des divisions administratives des- 
tinées à rendre plus facile l'action de la police sur les corps 
d'arts et métiers. 

Aucune profession n'échappa à ce contrôle. Dès le xii* siè- 
cle, barbiers (2), bouchers (3), boulangers (4), merciers (5), 

(1) Ce fait ne saurait être mieux démontré que par le texte pré- 
liminaire des fameux édits de février et d'août i776. « 11 parait 
que lorsque les villes commencèrent à s'affranchir de la servitude 
féodale et à se former en commun, la facilité de classer les ci- 
toyens par le moyen de leurs professions, introduisit un usage 
inconnu jusqu'alors ; les différentes professions devinrent autant 
de communautés particulières. Les confréries religieuses en res- 
serrant encore les liens qui unissaient entre elles les personnes 
d'une môme profession, leur donnèrent des occasions plus fré- 
quentes de s'assembler et de s'occuper des intérêts communs de 
la confrérie. » Le gouvernement s'accoutuma à se faire une res- 
source de finances des taxes imposées à ces communautés. 

(i) Ordonnance rovale, L3 décembre 4371 (Isambert, t. V, 
p. 347). 

(3) Lettre pat. qui limite leur nombre à Orléans, Janvier. 1^210 
(Isambert, I, 219). — Règlement sur la police des bouchers de 
Paris, 30 janv. 1350 (Isambert, IV, 598). 

(4) Règlement sur la police des boulangers (1217, Isambert, 
I, 243). 

(5) Confirmation des privilèges des merciers, mars i407 (I&Aif- 
BEHT, t. VU, p. 479). 



EN ITALIE ET EN FRANCE. 107 

orfèvres (1), doreurs, chandeliers, huiliers (2), sont soumis à 
des règlements qui limitent leur nombre, imposent certaines 
conditions d'admissibilité et leur interdisent de se réunir 
par confréries, sinon en présence et sur la convocation d'un 
officier du roi (3). Plus tard, le gouvernement établit dans 
chacune de ses bonnes villes (4), un oflScier spécial qui, sous 
le nom de roi des merciets, était chargé de faire observer les 
ièglements et de recueillir les taxes imposées aux corpora-* 
tions. II correspondait avec le grand chambrier de France^ 
dans les attributions duquel, demeura jusqu'en 1545, Tad-* 
ministration du commerce et des arts et métiers (5). 

Ainsi, pour donner aux corporations plus de sécurité et> 
par suite, à l'industrie française plus de développement, la 
gouvernement royal n'entendait pas arriver jusqu'à l'affran- 
chissement complet. Il maintint rigoureusement, au contraire, 
à l'exemple, disait-il, de l'administration romaine, le principe 

(1) Confirmât, des privilèges des orfèvres, mars 1378 (Isambert, 
V. 505). 

(2) Privilèges des chandeliers, huiliers, juillet 1061 (Isambert^ 
1,105). 

(3) Ordonnance du 20 juillet 1410 (Isambert, VII, 244).— Toutes 
ces ordonnances n'étaient du reste que la confirmation d'édits et 
de lettres patentes plus anciennes. Les établissements de saint 
Louis sur le fait de la marchandise ne furent eux-mêmes que la 
récapitulation d'édits antérieurs. 

(4) D'après l'ordonnance du 2 octobre 1314, les bonnes villes 
de France étaient au nombre de 43, dont voici les principales : 
Gompiègne, Meaux, Montdidier^ Beauvais, Pontoise, Thoulouse, 
Caours, Montauban, Limoges, Narbonne, La Rochelle, Saint- 
Jean d'Ângéiy, Châlons, Sens, Tours, Laon, Soissons, Senlis, 
Tournay, Reims, Ârras, Amiens, Saint-Quentin, Chartres, Noion, 
Caen, Orléans, Bayeux, Roën, Troies, Nevers, Dieppe, Aix, Nîmes, 
Albi, Poitiers, Bëziers, Carcassonne, Montpellier, etc. 

(5) Voir pour ce qui concerne l'administration du commerce à 
cette époque, lo traité sur la liberté du commerce du président 
Bigot de Sainte-Croix, imprimé dans TEncyclopédie v Jurande. 



108 h ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

posé par les seigneurs, que le travail est un droit régalien, qui 
ne s'exerce qu'en vertu d'un privilège et à la charge de payer 
les taxes imposées par le roi. De là^ cette mullituded'exactions, 
sous lesquelles gémit pendant plusieurs siècles le commerce 
français : création de maîtrises nouvelles à chaque avène- 
ment et même à chaque naissance ou mariage des princes (1) ; 
augmentation des taxes directes; multiplication à l'infini 
d'offices vénaux, destinés à pressurer les communautés sous 
tous les prétextes, emprunts forcés, etc. L'organisation des 
corporations en communautés administratives, qui avait pu, 
sous saint Louis, paraître une mesure libérale, devint, en dé- 
finitive, l'instrument d'un despotisme pi us ordonné peut-être, 
mais non moins écrasant que ne Tavait été celui des seigneurs, 
dans les premiers temps de la féodalité. 

Toutefois l'esprit d'association, seule forme sous laquelle 
pût se produire l'opposition, dans ces temps reculés de notre 
histoire, était trop généralement développé pour se borner 
aux deux combinaisons que nous venons d'indiquer. On 
s'associait alors pour toutes les entreprises. Ainsi qu'il arrive 
dans toute civilisation qui commence ou qui renaît, plaisirs 
et peines, attaque ou défense, commerce ou religion, tout 
s'entreprenait en commun et devenait matière à société. 
Les nobles formaient la ligue des Barons, les paysans celle 
des Capuchons (2); les religieux, les hgues de couvent dont 

(i) La liste de ces créations de maîtrise montre à quel degré 
d'asservissement le commerce et l'industrie étaient tombés à cette 
époque. Elle commença à Tédit du 15 janvier 1514 ;— 7 jan- 
vier 1528 : création d'un maître de chaque métier pour la nais- 
sauce de Jeanne d'Albret ; — 16 juin 1341 : création d'un maître 
de chaque métier pour le mariage de la môme princesse ;— 15 dé- 
cembre 1547 : même création pour la naissance de la princesse 
Claude, etc., etc.... le nombre de ces édits est infini. 

(2) Cette ligue fut formée sous Philippe-Auguste, pour se dé- 
fendre contre les bandes de routiers (Sismonde de Sismondi, Hist. 
des Français, t. VI, p. 33. 



EN ITALIE ET EN FRANCE. 109 

les alliances ou les querelles remplissent les chroniques de 
celte époque. Les particuliers, dans les villes, s'associaient 
avec non moins d'empressement pour la gestion de leurs af- 
faires. 

Dans son excellente dissertation sur l'origine de la com- 
mandite (1), M. Troplong nous montre cette forme d'asso- 
ciation s'appliquant non-seulement au commerce, à l'in- 
dustrie marchande et maritime, mais aux aifaires les plus 
diverses, notamment aux expéditions en foire, à la paco- 
tille, etc. Ajoutons qu'elle était pratiquée par toutes les 
classes de la société, par les nobles, par les couvents, sou- 
vent aux conditions les plus onéreuses pour le commandité. 
Au xiii® siècle, le seigneur de Saint-Marcouf prélevait tous 
les ans, à la Saint-Michel, sur les produits du manoir, une 
certaine somme qu'il partageait entre plusieurs de ses tenan- 
ciers, lesquels devaient la lui rendre grossie d'un tiers au 
bout de l'année. L'évêque de Coutances interdit, il est vrai, 
en 1222, cette banque agricole, sous peine d'excommuni- 
cation (2). 

Ce développement des associations individuelles obéissait 
aune influence étrangère, qui commençait alors à contreba- 
lancer l'effet des vieux principes germains. 

Les villes italiennes, dont nous venons de rappeler les 
rapides succès en Orient et la prospérité industrielle dans 
la péninsule, n'avaient pas mis moins d'empressement à 
étendre leurs relations d'affaires en Occident. La France 
avait été, dès le xi* siècle, leur principal théâtre d'opéra- 
tions. On y confondait, sous le nom de Lombards, les ban- 
quiers milanais, génois et surtout florentins, qui passaient 
les monts, afin de percevoir, sur cette partie de la chrétienté, 



(1) Troplong. Préface du Contrat de société, p. 55. 
('2) LéopoLD Delisle. Etudes sur la condition de la classe agri- 
(iole en Normandie au moyen âge, p. 212. 



iio l'association depuis les croisades 

le tribut de saint Pierre, que quelques-uns d'entre eux avaient 
affermé, avec d'autres impôts de la cour romaine. Cette opé- 
ration les mettait en rapport, dans tous les diocèses, avec les 
évêques, les couvents, les chefs de confréries, et leur créait 
une clientèle aussi besogneuse qu*influente, à une époque 
où les croisades formaient la préoccupation presque exclusive 
de la noblesse et du clergé. 

Au début, l'accueil fut enthousiaste. On se préparait à la 
seconde croisade, et chacun s'empressait d'engager contre 
des écus, des chevaux ou des armures, son château, son fief 
ou sa chaumière. Les Lombards firent de larges avances aux 
croisés, et pour surveiller d'aussi graves intérêts, ils obstin- 
rent le droit d'établir des conaptoirsdaiis la plupart des villes 
de France. Ils disputèrent et souvent enlevèrent aux juifs le 
monopole du commerce des monnaies et de la finance, qu'ils 
exercèrent toujours, il faut le dire, d'une manière plus intel- 
ligente et sur une plus vaste échelle que leurs ténébreux ri- 
vaux. Comme eux, persécutés par unenoblesse grossière, in- 
capable de comprendre que la scrupuleuse exécution des en- 
gagements est la meilleure source du crédit, les Lombards 
trouvèrent auprès du Saint-Siège une protection puissante 
qu'on osa souvent qualifier d'intéressée. Grâce à cet appui, 
ils étendirent rapidement leurs relations sur tous les points 
du territoire, dans tous les rangs de la société, secourant par 
d'adroites combinaisons toutes les pénuries depuis celle du 
trésor royal jusqu'aux finances du plus modeste couvent. 

On a conservé plusieurs de leurs anciennes cédules des 
XI* et XII* siècles. Elles sont toutes rédigées dans un même 
esprit, et attestent par l'uniformité de leurs clauses, par la 
multiplicité de leurs subtiles précautions, une science du 
droit, une pratique des affaires que ne possédaient pas alors 
les pauvres cleros français (i). 

(i) MuflATORi fait cette observation 1. 1, dissert. 15.— Troplong, 



EN ITALIE Et EN FRANCE. 111 

Aussi quel respect superstitieux, quel mélange de crainte 
et d'envie excitaient ces Lombards venus par delà les monts 
avec des trésors, que l'éloignement de leur patrie faisait pa- 
raître inépuisables, qui tous obéissaient aune même direc- 
tion, comme s'ils eussent dépendu d'un même maître, et qui, 
njerveilleusementrenseignés par leur mutuelle entente, arri- 
vaient à connaître le secret de la fortune de cliacun I II n'en 
fallait pas tant, dans ces siècles de naïve imagination, pour 
provoquer de la part des populations et du gouvernement 
même, les alternatives d'enthousiasme ou de réprobation, 
dont les Lombards ont été successivement les objets ou les 
victimes (1). 

Quoi qu'il en soit, leurs succès déterminèrent le réveil de 
l'esprit commercial en France. Ils firent en quelque sorte 
l'éducation du peuple et le familiarisèrent avec un genre 
d'association bien différent des sociétés de serfs et des socié- 
tés taisibles. Un double lien les rattachait sans doute à leur 
patrie, l'association avec la maison principale, dont chacun 
d'eux était le mandataire, et la soumission à l'espèce de 
syndicat que les banquiers italiens avaient imaginé d'établir 
entre eux pour le contrôle et la défense de leurs opérations. 
Mais il leur était permis d'accepter et même de solliciter 
le concours des capitaux français (2). Des nobles, des magis- 
trats que les principes ou les préjugés du temps écartaient 
du commerce, s'empressaient d'offrir leurs épargnes à des 
argentiers si habiles et si bien accrédités. 

La participation de ces capitaux aux bénéfices et aux 



Préf. Conir. de soc, p. 59.— Mathieu Paris donne quelques-unes 
de ces cëdules (Hist. Angl. Henri III]. 

(1) La plupart des villes de France ont encore des rues dési- 
gnées sous le nom de rue des Lombards, rue de Venise, etc.> telles 
sont : Paris, Perigueux, Limoges, Reims, etc. 

(2j Troplong. Préface du Contrat de société, p. 60. 



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112 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

pertes était réglée d'après les principes de la commandite 
italienne, telle que nous la pratiquons aujourd'hui. Au lieu 
de ces associations universelles et perpétuelles qui, dans les 
sociétés taisibles englobaient en quel<]ue sorte l'homme et 
la famille, l'association était temporaire, limitée le plus sou- 
vent à un terme très-court; les opérations étaient essentiel- 
lement distinctes ; et si, pour de grandes entreprises, telles 
que des prêts à l'État ou la ferme des impôts, les maisons 
de Gênes, de Florence, de Milan se réunissaient en grand 
nombre, sous le nom d'un agent commun, il n*y avait entre 
elles aucune solidarité pour tout ce qui restait étranger à 
l'entreprise. 

L*usage de la commandite pénétra ainsi dans nos mœurs 
avec celui de la lettre de change, des virements de comptes 
et de toutes les ingénieuses combinaisons qui firent pendant 
trois siècles la supériorité des Juifs et des Lombards sur le 
génie matériel et grossier de la féodalité. 

Dans le midi de la France, où le vieil esprit romain avait 
survécu, l'assimilation des procédés italiens avait été facile. 
Dès le xii^ siècle, en eJOTet, la commandite y était pratiquée 
avec les variantes qu'elle comporte. La division du capital 
en part d'intérêt, la faculté de céder ces parts et de substi- 
tuer ainsi un associé à un autre sans altérer le pacte social, 
se retrouvent dans le Languedoc, à Montpellier, à Toulouse, 
presqu'à la même époque où elles apparaissent à Gênes, à 
Florence et à Rome (1). 

La lutte fut plus longue, dans le Nord, entre les deux prin- 
cipes d'association. 

L'esprit de famille résistait à ces alliances intimes et pas- 
sagères avec des étrangers, que leur talent, leurs capitaux 
ou le hasard d'une opération commerciale rapprochaient à 
l'égal des plus proches parents. On s'associait facilement 

(i) Troplong, foc. cit., p. 69. 



EN ITALIE ET EN FRANCE. 113 

pour toutes dioses, mais entre frères, ou tout au moins en- 
tre confrères et à toujours. Le partage était repoussé conjme 
une méchante action, comme le résultat d'une sorte de 
guerre civile dans la famille, dans la corporation, ainsi 
qu'autrefois dans la tribu. Les mœurs le frappaient de ré- 
probation : les lois, les arrêts fournissaient des remèdes 
pour réviter. La commandite italienne ne pouvait trouver un 
accueil bien empressé chez un peuple ainsi constitué. 
. Elle y pénétra pourtant en même temps que l'esprit de la 
renaissance. Les voyages, les guerres d'outre-mer et d'outre- 
monts y contribuèrent autant que les succès financiers des 
Lombards; on admira, on envia d'abord les richesses qu'elle 
procurait; on essaya timidement de s'intéresser à ce genre 
d'opérations. On célébra les encouragements que ne ces 
sait de leur prodiguer la cour romaine. Enfin un exemple 
illustre acheva d'ébranler les convictions, de dissiper les pré* 
jugés et valut à la commandite italienne le droit de cité dans 
la France germaine. 

En vingt ans de sa prodigieuse carrière, Jacques Cœur 
transforma le commerce français. Il l'italianisa plus que 
ne l'avaient fait en trois siècles les sociétés de Lombards. 
Ce que, dans un rapide voyage à Rome et dans le Levant, 
il avait surpris des procédés des Génois et des Vénitiens, 
lui fut comme une révélation des véritables principes du 
grand commerce, principes qu'il sut pratiquer avec plus 
de bonheur et porter plus haut que ne le firent ses com- 
patriotes. 

« Je ne pense point que la France ait jamais porté homme 
qui, par son industrie, sans faveur particulière du prince, s(dt 
parvenu à si grands biens comme Jacques Ctoeur (1). Il était 
roi, monarque, empereur en sa qualité. Et tout ainsi qu'on 



(1) Etienne Pâsquiër, Lettres à M. de Marilhac, seigneur de 
Ferrières. Œuvres d*Et. Pasquier, Amst., fol. Il, 1. III, p. 69. 

8 



U4 l'association depuis lbs croisades, etc. 

découvre la grandeur de la vieille Rome par ses ruines^ 
aussi pourrai-je dire le semblable de cestuy-ci. Je dirai vo- 
lontiers que ce {frand connétable de Luxembourg sous 
Louis onzième était un autre Jacques Cœur entre les princes: 
et Jacques GoBur, sous Charles septième, entre les gens de 
moyenne condition, étoit un autre connétable de Luxem-^ 
bourg. » 

En eiet^ avec ses associés et ses facteurs, Guillaume de 
Yarye, Jean de Village, OuiUaume Gimard, Jean Forest, le 
grand argentier occupait tous les points de la France. Bour^ 
ges, Montpellier, Marseille, Beaucaire, Nancy, se disputaient 
riionneur de posséder ses loges et ses comptoirs* Il trafiquait 
dans toutes les échelles du Levant. 

Tour à tour argentier, diplomate, ministre des finances^ 
amiral, Jacques Cœur, en excellant dans ces diverses fonc- 
ti(H)s, monU*a que le géim du commuée comporte^ disons 
mieux, sttppose toutes les grandes qualités du cœur et de 
Tesprit. Il lui était malheureusement réservé de prouver 
aussi, par sa disgrâce, qu'en France, Tenvie est, de toutes les 
passions, la plus commune et la plus puissante; et que, si 
notre pays a été le plus fécond en grands hommes, c'est aussi 
celui ou le gteie en toutes choses a subi le plus douloureux 
martyre. 

Mais si la faiblesse rusée d'un roi et la rapacité d'indignes 
courtisans ont pu comploter sa ruine, afin de partager ses 
richesses, Jacques Cœur n'en est pas moins resté le représen- 
tant de l'émancipation bourgeoise; et son exemple a porté 
tous les fruits qu'on pouvait attendre d'une terre naturelle- 
ment si peu propre aux idées et aux vertus commerciales* 



CHAPITRE «I 



L ASSOCIATION COMMERCIAL: AU MOYEN ABB^ BN FLAKDHA^ 
EN ANôLSTBnRB BT EN A&LBMA^NB. 



SoMitiUfiB. -^ ût^eloppement de la eiyilisalion et du eoiifthi^i*^^ 
dans* les Flandres* — Influence des croisade» sur TindusH^iè 
flamande; Godefroid de Bouillon; Baudouin de Hainaut. — 
FrogrèS des villes flamandes, Gand, Bruges, Liège. — Organi- 
satign d0B corporations flamandes. — Prospérité de la mârilufr*. 

— Commerce d'exportation.' — La gilde flaaiaiide ou teutenî^^ 
nique à Londres. — Steelyard. — Réaction des marchands an- 
glais contre le monopole des Flamands et de la Hanse teuto- 
niqua. — L'étape d'Angleterre, — Les métdéantït advénturets, -^ 
Mouvement du commerce en Allemagoe. -— NoiiveHes fout«« 
commerciales. — L'association en Allemagne; ses formes di- 
verses. — Les hanses privées. — Elles donnent naissance aux 
ligues des vill&Si ^ Ligues de Souabe et du Rhin ; leur t^- 
ractère. — > Influence de Tltalie sur l'AllemagAe méridiôniile. 

— Ratisbonne, Augsbourg; Famille des Fugger. — Organisa- 
tion des Guildes. — L'étape et la ligue du Rhin. — Causes de 
sa> prospérité et de s^déeadëôce. — ' Ëign^* hfrnséati(}ne; sdft 
origine; causes de son développement; Labeok; Brunswick; 
caractère et politique de la Hanse. — Son organisation admi- 
nistrative; dlèies ; provinces; villes associées. — La Hanse et 
rOrdre terotoniqne. ^ La natigatim act de la Ha6s€^. ^ Règle- 
ments des comptoirs^— La mamc&p\ son organisation.-^ Bergen^ 
modèles des comptoirs ; administration, juridiction des comp-^ 
toirs; mœurs des marchands; /iW6on(i«. — Privilèges de la 
Hanse teutonique en Flandre et en Angleterre. — Conctff renée 
qu'elle a à redouter. — Causes de sa décadence; 



Les choses s'étaient passées tout différemment dans le 
comté de Flandre el dan» le duché de Brabant. 
Envahies» ainsi que le reste de Tempire d^Occident, par les 



116 l'association depuis les croisade» 

tribus franques et germaines, ces contrées étaient demeurées 
plus longtemps que la Gaule mérovingienne, plongées dans 
la barbarie. C'est à peine si, au yiii* siècle, le christianisme 
avait pénétré chez quelques-unes de ces peuplades idolâtres. 
Saint-Amand, dans le hameau de Gand, Saint-Rombaud, 
dans la forêt de Malines, Saint-Ghislain et Saint-Trond, au 
milieu des terres incultes du Hainaut, étaient restés presque 
solitaires, sans pouvoir en arracher les rares habitants aux 
pratiques de leur ancien culte (1). 

Mais les semences déposées par ces pieux bénédictins ger- 
mèrent et grandirent avec une merveilleuse rapidité sous 
rénergique impulsion de Charlemagne, dont la résidence à 
Aix-la-Chapelle détermina dans les contrées voisines un élan 
civilisateur beaucoup plus puissant que dans les contrées 
éloignées de l'empire. 

Les incursions des Jutes, des Frisons, des Normands, qui 
par les embouchures du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut, 
avaient pénétré, en le ravageant, jusqu'au cœur du pays, 
amenèrent un autre résultat non moins heureux, pour la fu- 
ture grandeur de la Belgique, ce fut la fondation d'un grand 
nombre de villes, dans lesquelles les populations opprimées 
cherchèrent un refuge. Liège, Gand, Bruges, Bruxelles, 
Mons, Nivelles, Poperingues, Fumes, Huy, Florennes, datent 
de cette époque leur origine, leur développement et même 
leurs libertés; car, pour repousser les pirates, les comtes de 
Flandre, de Hainaut, de Zéélande avaient besoin du con- 
cours de toute la population, et prodiguaient au4 villes 
les franchises et les privilèges. Ces habitudes guerrières 
maintinrent l'indépendance du pays qui, dès la fin du 
ix« siècle, parvint à se séparer du royaume de Lotharingie 

(1) Van Bruyssel, Hist. du commerce et de la marine en Bel- 
gi-juc, l. I, p. 58. — « Acta 55 Ordinis sancti Benedicti, 1. 1. 
Mierve, sancti Richarii, liv. ii. » 



EN FLANDRE ET EN ANGLETERRE. 117 

et demeura à peu près libre sous la mouvance souvent con- 
testée de la couronne de France (1). 

A cette époque, du reste, la Flandre et la Belgique avaient 
une population plus agricole qu'industrielle. Les commu- 
nautés religieuses, ainsi qu'on l'a vu plus haut, étaient plus 
adonnées à la culture des terres qu'à Tindustrie. Sans les 
abbayes de Tongerloo, de Postel, d'Averbode, etc., les cam- 
pagnes fertiles qui les entourent seraient encore, peut-être, 
des bruyères arides ou des landes improductives. 

Ce ne fut qu'un siècle plus tard, lorsque les Normands 
fixés sur le continent cessèrent de désoler les côtes de la mer 
du Nord (2), quand l'exemple des tanneries de la ville de 
Gand eut fait comprendre aux comtes de Flandre l'avan- 
tage que leur procurerait le développement des métiers, ce 
fut alors que Baudoin III encouragea l'immigration en Flan- 
dre des tisseurs frisons et des foulons artésiens. La corpora- 
tion des drapiers, la plus ancienne des communautés belges, 
s'éleva bientôt au premier rang, dans toutes les villes flaman- 
des, par le nombre autant que par les richesses de ses 
membres. 

Les Flamands surent d'ailleurs profiter merveilleusement 
de la révolution commerciale qui suivit les croisades. Gode- 
froi de Bouillon, Baudoin de Hainaut, Adalbert de Luxem- 
bourg ne négligèrent rien pour multiplier les rapports de 
leurs compatriotes avec les ports de l'Archipel et les villes 
de la Syrie. 

La perfection de leurs produits assura aux Flamands 
la préférence sur leurs concurrents peu nombreux de 
France et d'Allemagne. Barcelone, Gênes, Venise se dis- 



(1) ScHAYES. Les Pays-Bas avant et pendant la domination ro- 
maine, t. II. 

(2) Warnkobnig. Hist. de Flandre, t. ï, p. 141. — Ducheini, 
Hist. des Normands, t. IL 



putèmoi» penddatdaux ftièdes, ias draps, tes tissus iie Un 
et de chanvre, les dentelles, les armes, Iss cuirs tanoésdoQt 
ks Flandres et le Haipaul rendaîant tritHUairo TËurope 
féodale. 

I«a popiilation livrée à ces fructueuK U^ayauK formait uœ 
yivitMe anoëe nidustrielIa.(iaQd pouvait, au tm* siècle, 
jqiaUra sous les armes plus de (reote miUe tisseurs ; et Bruges 
^ vantait de oompter quatre^vingt mille hommes va* 
lides dans les tr<^ eorporatipiis d#s drapiers, des tanneurs 
#t des armuriers* 

li'orgaoisatioii de ces corporations présentait sans doute 
beaucoup d'analogie avec iselle des corporation italiennes 
et barcelonaises. Les rapports des maîtres et des appi^entis, 
Tadministration des intérêts communs, se réglaient natureN 
lemept d'apràs les mêmes principes, Mais, à .c4té de ces dis- 
positions professionnelles, pour ainsi parler, il en était 
d'autres relatives au régime politique de la communauté. 
Elles étaient inspirées par le earaetère et le principe des an- 
ciennes ^Um germaines, établies lors de l'existence nomade 
des tribus, continuées après la conquête, et contre lesquelles 
Gbarlemagne n'avait cessé de lutter pour réduire au devoir 
les leudes germains et saxons. 

Ce fiit en vertu de ces prérogatives que les corporations fla- 
mandes parvinrent à résister avec tant d'énergie aux préten- 
tions des comtes de Flandre, et plus tard, à celles des ducs 
de Bourgogne. Aussi, n'hésitèrent-elles jamais à prendre 
parti pour les villes de langue tudesque contre les villes 
et les chevaliers de langue wallonne, plus disposés à se sou- 
mettre à l'autorité seigneuriale. 

Le résultat de ces dissensions intérieures fut donc d'entre- 
tenir dans toute la population et surtout dans la classe agri- 
cole, des habitudes guerrrières, qui dans ces temps de trou- 
bles donnèrent aux Flamands une grande supériorité sur les 
peuples voisins. On les voit, en effet, s'engager comm^ mer- 



m FLANDR8 IT BN AN0LBTBRRB. 1 19 

cenaires à la suite de tous les princes, et dans toutes les expé- 
ditions qui signalèrent le xii"" et le xiiii'' siècles. En Angle- 
terre, en Normandie, en Terre Sainte, les fantassins flamands 
et brabançons, conquirent la réputation de la troupe la plus 
solide» la plus hardie qui fut alors, mais non la plus disci- 
plinée; car les bandes des.n^utiers flâmailds étaient la ter* 
reur des campagnes (1), comme leurft compagnies Tétaient 
des ennemis» 

Matelots^ les Flamands ne le cédaient en rien aux Génois 
et aux Vénitiens. Leurs navires couvraient les mers et tran^ 
portaient par toute TEurope les produits de leur contrée (3)« 
« La Flandf e> dit Guillaume de Tyr, abonde Un productions 
variées et éd toutes sortes de biens. Ses champs Tenrichis- 
sent de grains^ ses navires de marchandises^ ses troupeaux 
de lait, et rOééan de poissons. Sa population^ fatale à eUt^ 
mime par se$ diviiûmsy eH facile, exp&nsive, sobre pour la 
nourriture et la boisson. » 

Fatales dissensions, en effet, qUi ruinèrent à la fois son 
commerce et sa liberté t Les corporations plus occupées de 
gouverner la ville par leurs syndics que leurs affaires indus- 
trielles, devinrent des foyers d'intrigues pdliti(}uès (8). On y 



(1) Plusieurs fois ces bandes parvinrent à s'emparer des villes 
les plus commerçantes, notamment de Saint-Trond, et à enchâs- 
ser les marchands. (Orderig Titàl, t, ch. 18. HuNTiNencK, 
liv. vi[). 

(2) L'Angleterre, TEcosse et Tlrlande fournissaient des laines, 
des cuirs, du plomb, du charbon de roche, des fromagesi des suifs. 
Les pelleteries, la cire venaient de la Russie et de la Pologne ; 
l'or et Targent, de la Bohème et de la Hongrie; les toiles de la 
Navarre ; le safran et le riz de l'Aragon ; les marchandises de 
rOrient ; l'alun de Majorque et de Gonstantinople ; les sucres» du 
Maroc ; les épiées, de l'Egypte et de la Palestine, etc. 

(3) Les rivalités entre les métiers s'étendirent bientôt aux villes. 
De la fin du xii® au xiii^ siècle, l'histoire de Flandre ne se com^ 
pose que de dissensions intérieures ou de luttes intestines dans 



120 l'association depuis les croisades 

conspira d'abord pour se disputer radministration des inté- 
rêts locaux, et plus tard, pour modifier le régime du pays 
lui-même. On y trama des alliances avec l'étranger. Les 
métiers furent abandonnés pour courir aux armes ; et l'on 
perdit en convulsions politi(}ues Ténergie laborieuse qui 
avait procuré de si rapides succès. 

Pendant ce temps, des concurrents s'élevaient de toutes 
parts. En Angleterre se formaient les puissantes corporations 
^ dont, de nos jours encore, les souverains et les princes an- 
glais sont fiers d'être proclamés membres. Londres gagnait 
en activité commerciale tout ce que perdaient Bruges, Gand 
et Liège. Les Flamands y formaient, il est vrai, la majorité 
de la population marchande. Ils y avaient fondé une asso- 
ciation sous le nom de gilde flamande ou teutonique (1), si- 
tuée au quai de Downgard, dans la rue de la Tamise, srr la 
rive droite du fleuve, à laquelle se réunissaient laplupart^des 
marchands hollandais, allemands et frisons, connus alors 
sous le nom d!Ostérlings (2). 

les grandes villes manufacturières de Flandre et du Brabant. Le 
soulèvement de Gand, Tadministration de Jacques d'Artevelde, 
les luttes de Gand avec Bruges, Ypres, Tournai, la destruction 
d'Ypres, etc., sont des faits connus de tout le monde. 

(i) Madox (Firma Burgi, ch. 1, sect. 9) soutient que l'institu- 
tion des Guildes a été apportée par les Normands. — W. Herbert 
(Hist. of the Xll great liveri companies of London, t. I, p. 1 ; 
Londres, 1837) soutient que guilde vient du mot saxon gildan, et 
que rinstitution a une origine saxonne. Quoi qu'il en soit, les 
guildes étaient très-nombreuses en Italie où elles furent aussi 
importées par les Allemands, lors de la guerre des Guelfes et des 
Gibelins. Elles le furent aussi à Londres, où Madox prétend que 
dès 1090 existaient les guildes des orfèvres, des bouchers, des 
gantiers, etc. Mais ce ne fut que plus tard qu'elles reçurent l'au- 
torisation royale : les orfèvres et les parcheminiers en 1327 ; les 
épiciers en 134o; les merciers en 1393; les poissonniers en 
1433. 

(9) L'organisation des guildes ou gildes en Angleterre remonte 



EN FLANDRE ET EN ANGLETERRE. 121 

La gilde était gouvernée par un conseil de douze mem- 
bres (1), qui siégeait le mercredi matin et formait une sorte 
de tribunal consulaire, chargé de décider les contestations 
entre particuliers. L'émigration flamande augmentant, soit 
par suite des désastres occasionnés par les inondations (2), 
soit à raison des guerres interminables entre le comte Fer- 
rand et Guy de Dampierre, la gilde se divisa en deux bran- 
ches, dont la dernière comprit à peu près exclusivement îes 
négocfants des dix-sept villes constituant entre. elles une 
hanse, et dont l'administration résidait à Bruges. 

Les règlements de cette Aan^é? différaient de ceux des gildes 
locales de Bruxelles; de Gand, de Bruges, etc., en ce qu'ils 
n'admettaient ni gens de métier, ni marchands en détail (3). 

aux temps les plus anciens, à la conquête des Danois ou du 
moins à celle des Normands. Ces guildes s'étendaient non-seule- 
ment aux relations commerciales, mais aux affaires municipales, 
ainsi qu'aux réunions religieuses. Les premiers règlements de ces 
guildes datent de 1090 : ils se succédèrent fréquemment depuis, 
soit pour confirmer, soit pour augmenter les privilèges des cor- 
porations. Beaucoup de ces vieux documents sont aujourd'hui 
perdus. Les plus anciennes chartes de corporation de Londres 
sont celles des orfèvres et des tanneurs datant de 1327, celles des 
épiciers ou poivriers de 1345, des merciers de 1393, des poisson- 
niers de 1433, des drapiers de 1439. — Quant à la gilde teutonique 
pour les marchands étrangers, la charte de confirmation date de 
1^257. Elle porte sur les privilèges de la hanse londonnienne et 
la police du Steelyard qu'elle occupait. — Madox, Hist. of the 
Exchequer, ch. 23, p. 620. — Hceberlin, Ann., Maed. aevi, p. 7. 

(1) Voy. infra, p. 6. 

(2) Ces inondations furent occasionnées par l'invasion de la 
mer dans les terres du littoral à la fin du onzième siècle, et dans 
le cours du douzième. Les flamands se réfugièrent en Angle- 
terre. 

(3) Stow, dans son ouvrage: « Survey of London and Westmin- 
ster, 1720 », donne la liste chronologique des chartes et privi- 
lèges de cette gilde, p. 340. — Anderson, Hfstory of commerce, 
t. I, p. 170. 



123 L ASSOCIATION DBPUI8 LB8 CROISADES 

La hanse ne devait se composer que de marchands en gros, 
de négociapts exportateurs et de propriétaires de navires. lU 
observaient, durant leur séjour au Steelyard^ la discipline 
la plus sévère, vivant en commun, mangeant à la même 
tah^e, et le soir étaient tenus de rentrer à la manscap, dont 
les lourdes portes se refermaient sur eux (1). C'était àkm 
un usage admis parmi les marchands étrangers. Du reste^ 
la précaution était bonne, surtout i Londres, ob les Fla~ 
mands excitaient autant de haine et d'envie que les Lom-» 
bards, par l'espèce de monopole qu'on leur accorda^ et 
qu'ils exercèrent sur le commerce anglais, jusqu'au règne 
d'Edouard III (2). L'Angleterre étant à cette époque un pays 
exclusivement agricole (3), Tintérôt des propriétaires de 

(1) Ces dix-sept villes étaient notamment : Bruges, Ypres, Dix- 
munde, Ardembourg, Tournay, Lille, Orchies, Furne, Oostbourg, 
Ypendike, Terminden, Dammen, Thauront, Bergues, Bailleul et 
f opernigues. Le chef s'appelait le œmte de la Hanis et résidait à 
Bruges. — On trouvera des détails intéressants sur les mœurs des 
négociants de la hanse de Londres et sur son histoire dans Allkn, 
History of London, t. 1. p. 73. *« Voyez aussi Hun. Hist. du 
commerce chez les Hollandais ; Amst., 1718, p. 5. — Madox, 
Hist. of Exchequer, t. U, §2. 

(2) C'était aux banquiers flamands que Richard II avait confié 
la perception des taxes excessives qu'il frappa en 1379. Ces 
taxes soulevèrent une émeute. Soixante-trois banquiers flamands 
furent décapités ou périrent de mort violente à Sounthwark. 
— • Allen, Hist. of London^ t. 126. 

(3) Anderson, Hist. of commerce, 1.15.— L'agriculture était prati- 
quée surtout autour des grandes abbayes qui couvraient alors le sol 
de l'Angleterre. Le blé et la laine étaient les principaux revenus de 
Westminster, Glustenbury, St-Albans, Abingdon, Peterborougb, 
Tavistock, etc. Le commerce extérieur et la plus grande partie 
du commerce intérieur appartenaient aux marchands étrangers, 
à la gilde du Steelyard, à la hanse belge ou flamande et à la 
stapelgesellchaft, dont nous parlerons plus bas. — Nie Wulfbns. 
Ërzehlungen der vornehmesten Freiheiten und Privilegien des 
Hanse stadte in England, 1556 (Hebbrltn, Ann., p. 18i). 



EN PI^ANmiB BT BN ÂN6LETBRRB. IfS 

doiiHiiaes leur commandait de ménager ces opulents ache<^ 
teuro de laines, qui étaient arrivés à oe point de richesse et 
de puissance qu'ilt iKX^parai^it les marchés et réglaient 
euxHnémes les conditioni des ventes (4). 

Ce mi(»iopole de la laine fut, comme tous left autres, de 
courte durée. Les Anglais comprirent bientôt tout ce que 
cette denrée, si vivement recherchée par les Flamands, les 
Génois, les Frisons, leur donnait d'influence sur ces popula* 
tions industrielles dont ils tenaient par là le sort entre leurs 
mains» La consignation en entrepôt des laines («/ajwJ, ^ape\ 
devint ainsi pour 1^ rois d'Angleterre le moyen le plus dé- 
cisif de s'assurer rallianoe des Flandres, du Qrabant ou de la 
Hollande, en accordant ou en retirant le droit d'exporter les 
laines pour les ports de Tun ou de Tautre de ces Etats (3). 

Mais Edouard U( prétendit à des résultats plus avantageux 
pour le commerce de TAngleterre. Les guerres qu'il entreprit 
avec hardiesse, et qu'il soutient avec un égal bonheur, don- 
nèrent à la marine anglaise un essor immense. 

Portsmouth, Iprwich, Grimsby, etc., consacrés jusqu'alors 
aux navires étrangers pour le ti*ansport des laines, regor- 
geaient de bâtiments de guerre anglais qui, dansTintervalie 
des expéditions militaires, naviguaient pour le commerce 
national. 

A l'intérieur, Edouard III, en donnant par l'ordonnance 
de 1328, la liberté au commerce étranger, attii*a les ouvriers 



(1) Ce règlement eut jieu à la foire de Northampton de 
l'année 1204. — Anderson, loe. cit., I, p. 190. 

(â) Ainsi, en 1263, l'étape de la laine, transportée àDordrecht, 
dans le comté de Zéélande, plaça l'industrie flamande dans un 
état de crise déplorable. — Vax BauYS0EL, loo* cit>, l, 261. -* 
Anderson, Hist. of. commerce, I, 352. — Mandement d'E- 
douard III, do 1355. -* Documents français en Angleterre par 
PlI,MT, 1. 1. 



124 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

flamands par les plus séduisantes promesses (1). Sous son 
règne , les' corporations anglaises, réduites auparavant au 
rôle de simples confréries, comme en France, prirent un 
ascendant considérable, non-seulement dans les affaires, 
mais dans la politique du pays. Elles acquirent bientôt une 
influence prépondérante dans les délibérations des commu- 
nes de Londres, dTork et d'autre grandes villes de l'Angle- 
terre (2). 

Les confrères de Thomas Becket, plus connus sur le con- 
tinent sous le nom de marchands aventuriers, parvinrent à 
supplanter les hanses flamandes et teuton iques dans le 
commerce extérieur, dont elles avaient eu jusqu'alors le 
monopole. C'était le prélude du grand mouvement d'éman- 
cipation, que la découverte du Nouveau Monde devait impri- 
mer un siècle plus tard à l'esprit d'association commer- 
ciale (3). 

(1) a A peine arrivés, leur disait-on, vous trouverez à manger 
du bœuf gras et du mouton, jusqu'à ce que vous en soyez rassa- 
siés. Vous aurez d'excellents lits ; vous les partagerez de bon 
coeur, car les plus riches bourgeois vous donneront leurs filles 
en mariage ; celles-ci sont assez belles pour plaire aux plus diffi - 
ciles. » (Tulles Ghurch History I, 458). Edouard III parvint à fixer 
en Angleterre un grand nombre de tisseurs, notamment en 4331, 
où, suivant Rimer, soixante-dix familles wallonnes obtinrent 
une charte de protection des plus avantageuses. (Rimer's Fœ- 
dera, 496.) 

f2) C'est en effet, de la confirmation en 1328 de la charta mer- 
catoria que date l'usage de prendre le lord-maire de Londres et 
d'York dans les corporations. (Anderson, I, 295.) 

(3) Dans la déposition qu'ils firent en 4638 devant la commis- 
sion du commerce de la Chambre des communes, les chefs de la 
compagnie des marchands aventuriers déclarèrent qu'ils n'étaient 
qu'une branche de la corporation ders mercers de Londres 
(Guild* of mercers) T^lus spécialement adonnés au commerce exté- 
rieur et à l'industrie de la laine. En 4296, ils obtinrent de Jean, 
duc de Brabant, une hanse à Anvers, qui devint le centre de 



EN ALLEMAGNE. 125 

Cependant l'Allemagne avait reconquis, modifiée par les 
circonstances, une partie de monopole commercial qu'elle 
avait si puissamment exercé jusqu'au xi* siècle. L'ébran- 
lement causé dans ce pays par les croisades, et par la 
réouverture de la route naturelle du Levant en Europe, à 
travers la Méditerranée, s'était calmé peu à peu. 

Aux anciens débouchés vers l'Italie et la France, que le 
commerce des Vénitiens et des Génois leur enlevait, au 
moins pour les pays du Levant, les Allemands avaient sub- 
stitué des relations nouvelles ou plus intimes avec les Pays- 
Bas, la Flandre, l'Angleterre. L'activité de la navigation ita« 
lienne n'avait pas empêché la continuation du commerce 
par la route de terre, entre TAsie centrale, la Russie et les 
côtes de la Baltique. Moscou, Nowgorod, Wisby, principales 
stations des caravanes russo-allemandes,étaient devenues les 
entrepôts les plus importants de l'intercourse (i). 

En même temps s'ouvraient de nouvelles routes commer- 
ciales, pour relier le Nord de l'Europe à l'Italie et par là, 
aux comptoirs chrétiens de la Syrie et de FEgypte. L'une 
d'elles suivait l'antique parcours du commerce romain par 
la Suisse et le Rhin ; elle traversait les cités impériales de 
Goire (descente du Splûgen) de Râle, de Strasbourg, de 



tous leurs autres comptoirs (Rimer's Fœdera, t. II, p. 705). Le 
môme privilège leur fut accordé à Bruges, en 1358, par Louis, 
comte de Flandres (Wheeler secretary of the Brotherhood of 
sanct Thomas Becket, 1601). La charte de 1605 confirma tous 
leurs privilèges (Gérard Malynes, Cenler of the circle of com- 
merce, 1623. p. 86;, leur donna le droit de se régir par des gou- 
verneurs et des conseils indépendants. C'est de cette époque que 
date leur prospérité. Ils s'établirent à Middelbourg, enZéélande; 
àEmden, dans la Frise, à Hambourg, etc. (Wheeler, Treatise of 
commerce, 1601). 

(i)ScHMrDT'sAllgemeineGeschichtederHandlung und Schiffahrt 
bei allen Vôlkern, Breslau, 1754 t. XXXVII, p. 798, 33, 



120 L ASSOCIATION DBPUI8 LB8 CROISADES 

Spire^ de Worms, de Mayence, de Cologne. Uâulre, par le 
col du Brenner et le Tyrol, arrivait sur le Daaube*, é'ok \mu6- 
gociantâdeRatisbonne, dePassaa^d'Attgsboarg. expédiaient 
les iBarchandises vers le Dnieper» FElbe ou le Weser. Enfin, 
des bor<b de la Baltique et de la niei* du Nord, une multitude 
de navires reliaienè entre eux les pays septentrionaux r la 
Suède> la Norvège, Tlsbode, les Pays-Bas, rEcosse, l'Angle- 
terre, etc. 

Ce fiit jusqu'au xvi^ siècle, une prospérité nerveilteuse. 
dans cet Orient de l'Europe^ régénéré par le ehristianisaw et 
par réoiancjpation municipale. A Nowgorod, à Wisby, à 
Ratisbonne, à Cologne, s'échangeaient les draps anglais et 
flamands contre les soieries du Levant; les épices de FInde 
contreies ouvrages de fer, de bnmze et d'acier« Les vins, lés 
blés, la cire, en un mot, tous les produits de Vagrionlture et 
de Tindustrie, s'accumulaient dans ces entrepôts privili^iéS) 
où les négociants trouvaient à la fins la sécurité et le débit 
de leurs marchandises. 

Comment tant d'activité et d'industrie se rencontraient»- 
elles dans des pays qui semblaient encore plongés dan» 1ë 
barbarie deux siècles auparavant ? Comment ce monopole 
commercial^ un instant perdu lors des premières croisades, 
parvint - il à se reconstituer plus puissant que jamais ? 
Plusieurs causes concoururent à cette merveille, unique 
peut-être dans l'histoire du commerce. Mais l'esprit d'asso- 
ciation y contribua plus que toutes les autres. 

Tandis que se formaient, en Italie, les sociétés individuelles 
que nous avons décrites à Venise, à Génes^ à Florence^ les 
Allemands ne s'étaient pas élevés beaucoup au-dessus de la 
plus simple, de la plus primitive de toutes les formes 
d'association, la société de caravane, limitée à la défense des 
personnes et des marchandises. Cependant, de ce rapproche- 
ment passager d'intérêts devait naître la combinaison la 
plus nouvdle et la plus féconde en grands résultats. 



EN ÂLLffifÀONB. 127 

Dé^ nous avon» vu, à Fépoque précédente (i), les mar- 
chaadd se grouper, pour la sûreté de leurs opérations, dans 
une même contrée, et former entre eux des hanses privées, 
que protégaient les empereurs saxons et franconiens. L'usage 
de cea hansee s'élait continué surtout dans les pays slaves, 
enlivonie, en Gourlande, en Russie. Elles y avaient prospéré, 
au point d'obtenir de ces État^ une sorte de consécration 
officielle (i)< En i3S9, le prince de Smolensk traite avec la 
réaaion des marchands Gothlandais (3) et leur concède 
d'important» privilèges. En Norwége, àBergen, ils obtiennent 
le droit d'établir des entrepôts et de créer un quartier spécial 
qu^ils fortifient et arment pour leur défense (4). 

Utiles pmdant la paix ou contre les entreprises de factions 
isolées, oes kan$eê privées devinrent insuffisantes lors des 
grands troubles politiques qui agitèrent l'empire tf Alle- 
magne. 

Le prestige de l'autorité impériale, brillamment soutenu 
pendant deux siècles par les maisons de Souabe et de Fran- 
conie, s'était éteint durant la longue querelle des investitures. 
La couronne flottait incertaine entre deux compétiteurs : 
Frédéric et fiuillàumede Hollande. Autour de chacun d*eux 



(i) Voyez le chap. II de cet ouvrage, 

(2) Verdenhagen, De reb. publ. hanseat., p. IIl, eh. 42, p. 277. 

(3) Cette réunion, qualifiée de Virein der Deutsehên kaufteute^ 
avait une organisation' rëguUère,un sceau (une branche de Hs), des 
armoiries, etc. C'est à eux qu'on est redevable de la fondation du 
premier comptoir de Nowgorod. Les déléguer de cette réunion 
qui signèrent le traité avec le prince de Bmolensk, étaient trcHS 
bourgeois de Gothland ; un bourgeois de Lubeck ; un de Soesh, 
deux de Munster ; deux de Groningue ; deux de Dortmnnd ; un 
de Brème ettroift de Riga. (Ehoklmanm* Geschichte des Handels 
uBd Weltverkehra, p* 77.) 

(4) SAmf OMUS, t. I,liv.iii, p*2a9«— *SGHOBi/L,Ck>urs d^kist. uni?. 
.▼II, h V; p. 99t« ^ MâMnufs, Ctoars ëiplom. SuMe et villes 

bana^Uiquett t« Uv p» Mft. 



128 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

S étaient rangées la noblesse et les bandes d'aventuriers, 
également empressées de trouver dans la guerre le prétexte 
du pillage et des plus horribles exactions. Le long des fleuves, 
dans les défilés des montagnes, au sommet des collines, 
partout où se rencontrait une position stratégique et domi- 
nante, s élevaient des châteaux, du haut desquels ces préten* 
dus seigneurs guettaient leur proie. Changeant de bannière 
suivant le parti des bourgeois qu'ils attaquaient, ces bandits 
titrés interceptaient les communications et tendaient à rame- 
ner le commerce aux temps les plus désastreux de la bar- 
barie (1). 

La communauté du péril réunit tous les intérêts. Les 
associations marchandes s'étendirent. Des ligues se for- 
mèrent entre les villes situées sur le parcours habituel du 
commerce : la ligue de Souabe (Schwaebischer Bund) com- 
prenant Ratisbonne, Passau, Augsbourg , Linz et les villes 
du Danube; la. ligue du Rhin (Rheinischer Stœdtebund) pour 
la grande ligue de Coire à Bâle et à Cologne ; enfin, dans le 
Nord, la ligue de Lûbeck, de Hambourg, de Brème et de 
Bardewick, dirigée d'abord contre les pirates danois et nor* 
wégiens. L'anarchie du pouvoir impérial provoqua ainsi le 
développement simultané de la puissance municipale et de 
la prospérité industrielle dans PAllemagne du moyen âge. 

Les villes impériales grandirent par le commerce et assu- 
rèrent leur indépendance par leurs richesses (2). 

(i) Ces associations devinrent môme si nombreuses que dès le 
milieu du xii siècle, on dut les réglementer. Engelmann {loc, cit,, 
p. 721), cite un règlement sur le prêt à intérêt, et Tassociation 
pour la ville de Medebach qui se composait de plus de 1450 ar- 
ticles ou dispositions. 

{^) Heiss, Hist. de l'Emp. germanique, 1. 1, ch. 6, parle avec 
éloge des efforts faits par Guillaume de Hollande (4256), pour abo- 
lir les péages çt réduire les exactions desseigneurs.il favorisa de 
tout son pouvoir Taccession à la ligue de tous les princes assez 
ustes et assez dévoués à Tempire pour s'abstenir de tels abus. 



EN ALLBMÀaHB. 129 

Cependant elles n'y parvinrent pas toutes de la même ma- 
nière. 

Les villes du Danube, Augsbourg, Ratisbonne surtout, par 
leurs rapports directset quotidiens avecl'Italie, prirent quel- 
que chose de la physionomie et du caractère de Venise et de 
Milan. Le vieil esprit germain se modifia au contact des idées 
latines. Avec le goût des arts, des sciences que les guerriers 
et les diplomates avaient puisé en Italie, durant les longues 
guerres du sacerdoce et de l'empire, se propagea, parmi 
les marchands de TAllemagne méridionale, Tusage des mé- 
thodes commerciales ravivées par les Vénitiens, les Génois, 
les Milanais des anciennes traditions romaines. 

Le sentiment de la valeur et du crédit individuel se subs- 
titua dans leur esprit à l'idée trop absolue de la corpora- 
tion et de l'association collective. Sans rien perdre de leur 
rude énergie, de leur passion pour l'indépendance de la cité, 
les négociants d'Augsbourg, de Ratisbonne, de Passau, 
comprirent autrement (jue leurs voisins du Nord la liberté 
du commerce. Dévoués à leurs confédérés de la ligue souabe, 
disposés à sacrifier leurs biens et leur vie pour la défendre, 
ils n'entendaient pas s'astreindre à d'étroits règlements, ni 
renoncer au droit de choisir librement la nature des opéra* 
tions qu'il leur convenait d'entreprendre, la direction de 
leurs rapports commerciaux, les maisons enfin qu'ils char- 
geaient de les représenter pour le transport ou la vente de 
leurs marchandises . 

Ce principe ne pouvait manquer de produire, dans l'Alle- 
magne méridionale, les résultats que nous avons déjà signa- 
lés en Italie et en France. Il s'y forma, dès la fin du xii' siè- 
cle, une foule de petites associations individuelles (1) entre 

(1) ScHMiDT, Allgemeine Geschicbte der Handlung, p. II, 
t. XXXVII, p. 797, 5. — Anderson. History of commerce, 1. 1, 
p. 252. 

9 



130 l'association depuis les croisades 

'bourgeois de diveri»es professions, et même entre nobles et 
bourgeois, pour Tachât et la revente des denrées du midi; 
surtout pour la commission et la consignation qui, dès cette 
époque, devinrent la principale branche du commerce de 
Ratisbonne et d'Augsbourg. Les jouets, la bimbeloterie de 
Nuremberg {Nurembergertand), les tissus de laine de Kempten 
et d'Ulm ; les bois de construction de la Bohême; la cire, la 
potasse de la Pologne et de la Russie, s'y entreposaient à côté 
des soieries, des cotonnades, des épices du Levant; du sel, 
des verreries de Venise; des draps de Florence, etc. 

Tout cela, sans doute, rayonnait, comme partout au 
moyen âge, autour de corporations marchandes d'arts et 
métiers, mais autrement organisées qu'elles n'étaient en 
Flandre, ainsi que dans l'Allemagne du Nord (1). On n'y 
avait pas dépassé l'objet primitif de ces institutions : la dé- 
fense des intérêts communs et de l'indépendance munici- 
pale. La liberté des transactions demeurait pleine, entière ; 
et l'initiative individuelle ne rencontrait pas d'entraves. 

L'Allemagne méridionale parvint ainsi plus tôt au com- 
plet épanouissement de son ^énie et de ses ressources com- 
merciales. Il s'y développa des individualités plus fortes, 
des maisons plus puissantes qu'il n'en apparut jamais dans 
la ligue du Rhin et dans la ligue hanséatique. La banque, 
le commerce de transit, donnèrent lieu à d'immenses for- 
tunes. 

Dans le temps même où Jacques Cœur éprouvait en France 
les alternatives de la plus éblouissante prospérité et de la chute 
la plus imméritée; où Florence comptait dans ses murs tant 
de maisons puissantes : les Baldi, les Bonacorsi, les Médi- 

(i) Pour les détails de Torganisation de ces corporations, voyez 
Satler, Gerchichte des Herzogthum Wurtemberg, eh. 2, p. 257. 
— Stenihobfer, Wurtemb. Chronik, t. I, p. 74. — Luenig, Rei- 
chrarchiv, p. 27, o? 26.— Roth, Geschichte des Nurembergischen 
Handels,, eh, 3, §3. 



EN ALLEMAGNE. 131 

cis; Venise, les Cornaro, les Mocenigo, dont les richesses 
passaient pour fabuleuses, Ratisbonne pouvait citer, avec 
un juste orgueil, la maisons desBaumgartner; Ulm, celle 
de Ulrich Kraft; Augsbourg, celle des Welser, et surtout 
cette famille des Fugger (1), dont la puissante dynastie, s'é- 
levant de degrés en degrés pendant plus de deux siècles, 
parvint à se maintenir aux plus hautes charges de l'empire 
d'Allemagne, sans jamais négliger la pratique du commerce. 
Elle contribua, par de larges avances, par d'intelligentes 
fondations, aux progrès des sciences et des arts, comme 
elle avait su concourir à la splendeur des règnes de Maxi- 
milien et de Charles Quint. 

Cet exemple demeura sans imitateurs dans l'Allemagne du 
Nord, non pas qu'il manquât d'hommes érainents par la 
hardiesse et la grandeur des conceptions, mais parce que les 
institutions commerciales faisaient obstacle à la fondation, 
au développement de maisons du genre de la banque des 
Fugger (2). 

La ligue du Rhin et la ligue hanséatique se partageaient, 
en effet, le reste de l'Allemagne. 

La ligue du Rhin s'était formée vers 12i6, entre les villes 
situées sur ce fleuve, dans le but d'en assurer la libre navi- 



(i) L'histoire de l'origine et de la grandeur de cette famille est 
connue de tout le monde. Depuis l'an 1300, où Jean Fugger ea 
jeta les bases par le commerce des toiles, elle ne cessa de fournir 
au commerce et à l'industrie des hommes de génie. Les chroniques 
du temps sont pleines des récits des immenses expéditions que 
les Fugger faisaient vers le nord, ou recevaient du midi. On con- 
naît les services qu'Ulric, Georges et Raymond rendirent aux 
lettres (Biog. univ., v** Fugger). 

(2) Les Flamands citent néanmoins avec orgueil : « Floris Ber- 
tt thaut, de Malines, le plus riche homme d'or et d'argent qu'on 
a connaisse en nul pays, par les grande faits de marchandises 
« qu'il mène par terre et par mer. » (Chron., t, III, année 1360;. 



132 L ASSOCUTION DEPUIS LES CROISADES 

gation "et de s'affranchir de la tyrannie des châteaux qui 
s'élevèrent sur ses rives pendant la croisade de Frédéric et 
le grand interrègne. Elle conserva, comme celle de Souabe, 
un caractère purement politique et défensif (1). Quoique 
confédérées, les villes de^Coire, de Constance, deSchaffouse, 
de Bâle, deBrisach, deColmar, Schlestadt, Strasbourg, Wis- 
sembourg, Heidelberg, Oppenheim, Spire, Worms, Mayence, 
Francfort-sur-le-Mein, Bonn, Cologne, etc., étaient demeu- 
rées indépendantes en tout ce qui concernait le commerce. 
Mais ce commerce se bornait, en quelque sorte, au transit 
entre l'Italie, la Suisse et les Pays-Bas. 

La population de ces contrés s'adonnait plutôt à l'agricul- 
ture qu'à Tindustrie. Sauf les vins d'Alsace, de la Moselle et 
du Rhin, elle ne produisait que peu d'objets d'exportation. 
Il ne s'y rencontrait donc aucun des éléments de ces grandes 
fortunes privées que peuvent seuls donner le commerce 
extérieur et les grandes spéculations. Toute l'activité indus- 
trielle de ces pays se bornait aux métiers urbains, organisés 
ainsi que dans le reste de TAllemagne, ainsi qu'en France et 
dans les Flandres, en corporations ou gildes (2). 

Ces gildes (Gilde. Zùnfte, Handwerker Gesellschaften) se 
gouvernaient par des syndics, consuls ou aldermans assistés 
d'un conseil d'anciens. Elles se réunissaient dans un édifice 
particulier appelé, suivant les contrées: poële, abbaye. 



(1) La ligue date de 1246. Elle se forma à Toccasion de la prise 
et de la destruction du célèbre château de Rheinfels, dont le 
seigneur prétendait imposer un péage onéreux sur le Rhin. Elle 
s'étendit en dix ans à presque toutes les villes commerçantes 
du Rhin, et fut solennellement reconnue en 1255 et 1256. — 
LuENiG. Reichsarchiv, t. h... I, p. 938.— Struve. Hist,. p. 7, 
§2. 

(2) Voyez plus haut page 128. En Allemagne et dans la langue 
du moyen âge, les mots hanse, gilde, étaient synonymes.— Sakto- 
Rius, Gerchichte des hanseatischen Bundes, t. L liv. i, p. 109. 



EN ALLEMAGNE. 133 

WerckhoMen^ Sthalgaden (1); possédaient un budjet alimenté 
par des taxes ou des cotisations obligatoires , votaient, snr 
la police des métiers , des règlements inspirés quelquefois 
par des idées de mesquine jalousie, le plus souvent, par le 
sentiment de l'intérêt général. 

Ainsi organisées , les corporations des villes rhénanes 
n'avaient pas tardé à vouloir exercer sur l'administration 
municipale une influence prépondérante. Représentant dans 
la cité rélément républicain , de même que les villes confé- 
dérées le faisaient dans le Saint-Empire, les corporations 
s'étaient mises presque partout en opposition avec le magis- 
trat (2), et soulevèrent plus d'une fois, au sein de la confé- 
dération, des orages, des révolutions même qui eurent pour 
résultat d'affaiblir le faisceau de la ligue, et d'attirer sur les 
villes soulevées la colère des empereurs ou des princes sou- 
verains du pays. 

Réduite par là au rôle d'association politique, et composée 
d'éléments aussi turbulents, la ligue du Rhin ne pouvait 
avoir qu'une existence agitée et relativement éphémère. Son 
objet principal était la discussion, le règlement par les con- 
fédérés, des droits de péage et d'étape, qu'il est utile de faire 
connaître en quelques mots. 

Pendantia période barbare, quand tout était, pour le com- 
merce, danger et confusion, les villes de la Baltique et de 
l'Elbe (dont nous avons dit la prospérité précoce) avaient 
sollicité du gouvernement impérial, la désignation d'un lieu 

[1] On ne connaît pas exactement l'origine et ie sens de ce mot 
composé évidemment des deux substantifs stahl et gaden. Ce der- 
nier signifiait un magasin en bois. — Ester, Burgerliche , 
Recbtslexikon, P. III, p. 102. 

&) Dans la ligue rhénane et dans la plupart des villes impériales, 
on entendait par magistrat le corps des délégués du pouvoir 
exécutif ou le pouvoir exécutif lui-même. Voyez notre brochure 
sur le Séminaire protestant de Strîasbourg; Paris, 1855, 



134 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

OÙ les marchandises pussent être entreposées et garanties 
contre toute atteinte. Elles avaient, par suite de cette con- 
cession, construit des magasins, autour desquels se con- 
centra bientôt l'activité commerciale de la cité, et qui de- 
vinrent même le lieu des principales transactions de la 
contrée (1). 

La concession d'un entrepôt de ce genre fut d'abord une 
source de bénéfices et de prospérité fort recherchée des villes 
impériales. Hais bientôt à côté de l'avantage apparut, 
comme toujours, l'inconvénient. Pour s'indemniser des frais 
de construction et de garde des entrepôts, les villes avaient 
frappé d'une contribution les marchandises entreposées. 
Les empereurs prétendirent à la même redevance (S), pour 
la protection qu'ils accordaient à l'entrepôt. Puis, afin d'as- 
surer la perception du droit et d'en tirer le plus grand pro- 
fit possible, on contraignit les négociants à déposer à l'en- 
trepôt toutes leurs marchandises, même celles qui ne fai- 
saient que traverser la ville. Elles devaient y demeurer trois 
jours, afin de donner lieu à la perception de la taxe. Il fut 
interdit de vendre ailleurs qu'à ce marché public, à d'autres 
conditions qu'à celles imposées par le Magistrat ou les cor- 
porations à l'industrie desquelles les marchandises se ratta- 
chaient. 

Au xiu* siècle , la transformation était complète. L'«- 
tape^ ambitionné d'abord comme une faveur, était devenu 
un impôt des plus lourds, contre l'exagération duquel les 

(i) LuENiG, Reichsarchiv, t. XVII, p. 9*6. — Lehman, Speyer 
chronick, B. IV, p. 22. 

(2) Le mot étape s'applique également, dans le vieux langage 
pratique, à l'étape de la ville, représentant la location de l'en- 
trepôt, et à l'étape de l'empereur, représentant l'impôt. Plus tard, 
il s'étendit môme aux villes pourvues d'entrepôts. — Ducange, 
GIoss, v"stapula, — Savary, Dict. univ. dq com. , t. II, vo. 
Stape. 



EN ALLEMAGNE. 135 

villes du Rhin se liguèrent, ainsi que les autres cités du Sainte 
Empire. Elles eurent pour premiers alliés les évéques^ leurs 
soutiens naturels et les adversaire^ résolus du brigandage 
des seigneurs. Gérard, archevêque de Mayence, Conrad, de 
Cologne, Arnold, de Trêves ; les évéques Richard, de Worms; 
Henri, de Strasbourg; Jacques, de Metz; Berihold, de Bâle, 
entrèrent dans Tassociation avec leurs vasseaux (1), en 1226. 
Plus tard, à l'exemple de la ligue des cités lombardes (2) 
(1228), la ligue du Rhin se choisit pour protecteur le grand 
maître du palais impérial, Arnold de Waldek (1255). 

Les délégués des villes confédérées se réunissaient quatre 
fois par an, à Cologne, à Mayence, à Worms, à Spire, pour 
y délibérer sur leurs intérêts communs, et, surtout, sur le§ 
moyens de s'affranchir des péages et autres droits fluviaux ou 
de commerce (3). 

Ces droits, en effet, dépassaient toute imagination. Il y 
avait outre l'étape ou droit d'entrepôt, le mauth (4), le 
geleite (5), le droit de rapatriement, le droit de voirie, le 
péage de poterne, le droit de stationnement ou de séjour, 
le standrecht, le marckscho$s,le grundruhrgeld, etc. (6). 

Les confédérés du Rhin avaient résolu par serment de 
s'affranchir de ces exactions et de poursuivre, de toutes leurs 
forces, les seigneurs qui prétendraient les percevoir, et les 
marchands qui consentiraient à les payer. Après quelques 

(t) ChroDiq. ang. ad., ann. 4255. 

(2) More civitatum lorabardarum, — Muratori, Ant. liai. mœd. 
aevi, t. IV, Diss. 25 et 48. 

(B) Nos volumus ut civitates omnes attrahant et adducant ad 
se naves in passagiis vicinis ut nullum sit passagium nisi antè 
civitates conjuratas, inimicis pacis ullus Rheni transitus con- 
cordatur (Form. pacis, 1255, S 2). 

(4) Vieux mot signifiant douane. Quelques villes Tont con- 
servé. 

(5) Geleite: droit de convoi ou d'escorte. 

(6) Fischer, Teutscher Handel, t. II, p. 4. • ♦ 



136 L ASSOCIATION DEPUIS LB8 CROISADES 

hésitations entre le parti des seigneurs et celui de la ligue, 
les empereurs Guillaume, Rodolphe F'^, Adolphe et Albert I«r 
comprirent l'avantage de s'allier à la confédération, pour di- 
minuer d'autant la puissance de la noblesse locale. Ils con- 
firmèrent les résolutions de la ligue dans les Landesfrieden 
de 1287, 1292, 1298, 1303 ; ils renouvelèrent les rescrits d'a- 
bolition de tous péages autres que ceux établis par les villes 
de la ligue, et autorisèrent la perception d'un pfennig (1) 
par cinq livres de capital, pour l'entretien des milices tirées 
presque toujours des corporations des métiers. 

Mais ces mesures ne conservèrent leur efficacité jque jus- 
que vers la moitié du xiv* siècle. A cette époque, les 
principales villes de la ligue cherchèrent, par des arrange- 
ments particuliers avec la chancellerie impériale, les moyens 
de ruiner le commerce de leurs rivales, moins heureuse- 
ment situées qu'elles sur le cours du Rhin (2). Cologne , 
surtout, préféra à son titre de chef de la ligue du Rhin, sa 
qualité de capitale de l'un des quartiers de la grande 
Hanse (3). Les seigneurs profitèrent de ces dissensions pour 
relever leurs châteaux , rétablir les péages et imposer au 
commerce des entraves plus étroites, plus pesantes que ja- 
mais. Ces exactions demeuraient, la plupart du temps , im- 
punies, à moins qu'elles n'atteignissent quelques marchands 
des villes impériales ou delà Hanse teutonique, lesquels, 
profitant indirectement de l'espèce de franchise due à la 
crainte de leurs armes, laissaient volontiers dépouiller les 
marchands des petites villes; politique déplorable, qui 
amena rapidement la dissolution de la ligue du Rhin. 



(1) MoRiz, Ursprung der Reichstàdte und der Stadt Worms, t. II, 
8. — HiEBERLiN, Reichs historié. B., II, p. 7H. 

(2) McBSERS, Osnabruck. Geschichte, 1. 1, p. 373. 

(3) LuENiG, loc, cit., 1. 1, p. 557. — H^eberlin, Reischshistorie, 
t. VIII, p. 736. 



EN ALLBMAONE. 137 

; Deux fois les empereurs tentèi*eut de la réformer sans ; 
réussir. Dès la fin du xiy* siècle, il n'en restait plus que de9 
traditions vagues , sans importance. Toute la vigueur de 
l'opposition municipale et bourgeoise s'était concentrée 
dans la Hanse teutonique, alors arrivée à son apogée. 

Nous avons fait connaître sa modeste origine. La Hanse 
$*était formée entre les villes, ainsi qu'auparavant les hanses 
privées entre les marchands de la Baltique, dans le but de 
protéger le commerce, et de défendre leur marine contre les 
attaques des pirates gothlandais et norwégiens. 

Les villes s'allièrent d'abord deux à deux. Hambourg et 
Lubeck, Hambourg et les Frisons formèrent les premières 
hanses (1239), pour réprimer les entreprises de Walde- 
mar II, roi de Danemark, et pour défendre les pêcheries 
troublées par les pirates. L'organisation d'une flotte de 
combat, l'établissement des contributions nécessaires à son 
entretien furent les premiers sujets de délibération des villes 
confédérée?. 

Mais ils ne tardèrent pas à prendre plus d'importance et 
de variété. Les victoires d'Alexandre Solwedel, amiral de la 
Hanse, dans la Baltique et sur TElbe (1241); la paix glorieuse 
qu'il signa avec Eric Y, roi de Danemark; enfin la sécurité 
qu'il procura à la navigation marchande dans ces parages, 
donnèrent à la ligue du Nord un éclat inespéré, et valurent 
à Lubeck, sa ville natale, la présidence de la nouvelle 
Hanse (1). 

Brunswick, qui était alors l'un des entrepôts les plus con- 
sidérables de la route entre l'Italie et la haute Allemagne; 
plus tard, les Villes vénètes sollicitèrent leur admission dans 



(i) WERDENHÀGftN, HaDS. chronik. N. Àbtb, II, p. 6. — Gebain, 
Leben Kaisers. Richard, p. 548. — Gadbbusgh , Livlandische 
Jahrbûcher, 1. 1, p. 173. — Lambegius, Origines hamburgeases, 
Hv. IF, p. 26. 



138 l'association DEPUIS LES CROISADES 

Talliance^ et leur participation aux privilèges que Lubeck 
avait stipulés. 

En vingt ans la ligue s'était étendue à la plupart des villes 
de la Livonie, de la Saxe, de la Westphalie et des Pays* 
Bas(l). 

Cependant la Hanse ne se serait sans doute jamais élevée 
au-dessus des destinées des ligues de Souabe et du Rhin, si 
elle se fût borné comme celles-ci, à un rôle purement défen- 
sif. Mais, dès Torigine, Lubeck avait adopté pour politique 
d'exiger des princes voisins, outre la libre navigation des 
mers et des fleuves, la concession d'importants privilèges 
commerciaux pour elle et ses alliés. Ces privilèges se ratta- 
chaient surtout à rétablissement de comptoirs nouveaux, 
ou à l'extension d'anciens comptoirs fondés par les hanses 
privées {Verein der deutschen Kaufleute), en Norwège et en 
Russie. 

Tous les membres de la hanse avaient un dix)it égal et 
contribuaient pareillement aux frais de ces installations. Le 
Danemark, les rois Vénètes, ceux de Suède et de Norwège, 
les princes et ducs de Russie signèrent avec la Hanse les pre- 
miers traités de ce genre. 

Il fallut, pour la gestion de tant d'intérêts divers, créer 
une vaste administration qui reçut au plus haut degré l'em- 
preinte de cet esprit germain, que nous avons déjà fait con- 
naître à d'autres phases de son développement. Elle mérite, 
à ce titre, d'être exposée avec quelques détails. 

Le gouvernement de la Hanse résidait naturellement dans 
l'assemblée des villes confédérées, représentées par leurs dé • 
légués, qui se réunissaient, d'ordinaire, à Lubeck (2). Ces 



(1) Voyez plus baç rénumëration des provinces, p. 141, 14^ 

(2) Toutes les villes confédérées étaient tenues de se faire re- 
présenter, sous peine d'une forte amende, et du ban en cas de 
récidive. Les députés d'une ville ne pouvaient quitt^er la diète. 



EN ALLEMAGNE. IM 

réunions furent d'abord assez rares, alors que la Hanse ne 
se composait que d'un petit nombre de villes adhérentes et 
de comptoirs à l'étranger. Elles devinrent plus fréquentes, 
plus régulières avec le rapide développement de la ligue. 

Leur caractère et leur durée variaient avec la nature des 
questions à résoudre, des sujets à discuter. Il y avait, en ef- 
fet, des assemblées ordinaires et des assemblées extraordi- 
naires : les unes, pour l'expédition des affaires courantes; les 
autres, pour le renouvellement décennal de la ligue ou pour 
l'admission de nouveaux confédérés. Elles s'appelaient in- 
distinctement hansetœge, grands jours de la Hanse. 

La première de ces assemblées, dont on ait conservé la 
date et le protocole, eut lieu le lundi de la Pentecôte 1260. 
Elle décida la fondation des célèbres comptoirs de Bruges, 
de Londres, ainsi que l'extension des affaires de la ligue en 
Norwége et à Moscou. C'est sans doute en souvenir de cette 
importante réunion qu'on adopta, par la suite, le jour de 
cette solennité (la Pentecôte), pour l'ouverture des assem- 
blées triennales et décennales. 

Par droit d'ancienneté, autant que par leur importance 
commerciale, les Villes vénètes {Wendische und Ueberwendische 
Stœdle) étaient l'âme de ces hansetxge comme de la ligue. 
A leur tête marchait Lubeck, la cité reine (civitas Lubecensis 
quœ ipsius liguœ obtinet principatum (1), et à laquelle Rodol- 



avant d'avoir été remplacés. Ils siégeaient à des places fixées 
d'avance sur deux rangs, en tète desquels étaient les délégués des 
villes les plus anciennes dans la confédération. Les voix étaient 
recueillies par provinces, par le maréchal de chaque province, 
On prenait le plus grand soin pour équilibrer les forces dans les 
scrutins importants. — Hagemeyeh, de fsedere civit, hanseat* 
comm. c. 6 ; Francfort, 1662. 

Leibnitz, Cod. diplom., p. 175.— Expression du roi Charles 
de France en 4483, en donnant ses lettres de créance à son am- 
bassadeur près de la ligue. 



140 l'association depuis lbs croisades 

phe de Habsbourg avait, en 1275, spécialement conféré le 
droit d'alliance. 

Lubeck demeura la cité dirigeante, le siège des assem- 
blées hanséatiques (1), pendant les beaux temps de la ligue. 
Elle jouissait du privilège de posséder la chancellerie, le 
trésor et les archives de la Hanse (3). 

A côté d'elle se plaçaient ses plus anciens alliés : Ham- 
bourg, Brome, Dantzik, Cologne, etc., car le nombre des 
cités hanséates augmenta rapidement. Il était de 80 en 1383 
et de 108 en 130O, date de la plus grande extension de la 
ligue (3). 

En droit rigoureux, la diète aurait dû ne comprendre que 
les délégués des villes, participant à la plénitude des droits 
et des charges de la ligue. Mais les rapides succès de la con- 
fédération, l'avantage d'une application uniforme des déci* 
sions à prendre, entraînèrent bientôt l'admission dans les 
assemblées des députés des villes dites associées (zugewafidte) 
c'est-à-dire des villes qui, sans jouir encore du titre de mem- 

(i) Lubeck n*a cependant pas toujours été le siège des grandes 
assemblées de la ligue. Il s'en est tenu à Cologne et à Straisund 
(1369-1442), à Vismar (1378), à Hambourg (1391), à Lunebourg 
(1412); mais elle a servi de lieu de réunion poar toutes les autres 
diètes. — Sartorius, îoc. cit., t. II, liv. xii. 

(2) Lubeck partageait avec Dantzig, Cologne et Hambourg, le 
droit de donner des certificats de membre de la ligue, aux mar- 
chands hanséatiques. — Werdenhagen, t. II, p. 4, c. 13. 

(3; En 1370, ces villes étaient au nombre de 44. La plupart des 
auteurs ou des chroniqueurs de la Hanse les ont confondues avec 
les villes hanséatiques dont elles ne différaient que par certains 
droits. (Anderson^ Hist. of. com., 1. 1, p. 388.^ Une ville n'était 
admise qu^autant qu'elle en faisait la demande. Lubeck convo- 
quait l'assemblée pour statuer sur cette demande. Il fallait que la 
ville j iistifiât qu'elle ne dépendait pas d*un prince autre que l'em- 
pereur, et qu'elle s'engageât à observer les lois, les règlements 
de la Hanse, et à se gouverner conformément à ceux-ci. — Sarto- 
rius, t. II, liv. v, p. 11, 



EN ALLEMAGNE. 14! 

bres définitifs de la Hanse, participai0nt déjà à quelques-uns 
de ses privilèges. 

On y recevait même les envoyés des villes étrangères si- 
tuées hors du Saint-Empire, mais qui, entretenant avec la 
ligue des relations de bonne amitié, étaient considérées 
. comme affiliées à la Hanse {^). 

Des règlements minutieusement discutés déterminaient 
d'ailleurs les droits et le rang des membres de ces diverses 
catégories. Ainsi les villes se groupaient par provinces dites 
tiers {i)y possédant chacune, au chef-lieu, une administra- 
tion calquée sur l'organisation centrale établie à Lubeck. 

La première province comprenait les villes Vénètes ; Wis- 
mar, Rostock, Stralsund, Greifswalde, Kiel, Golnow, Rugen- 
wald et Lubeck, Hambourg, Stettin, Brème, Lunebourg, 
Anklam, Kolberg, Wisby, Demmin^ faisaient partie de la 
même province. 

La deuxième province avait pour chef-lieu Cologne. Elle 
comprenait les villes de la Westphalie et des Pays-Bas : Ni- 
mègue, Deventer, Kempen, Mardewyl, Groningue, Rure- 
monde, Venloo, Dordrecht, Amsterdam, Middelbourg, Fles- 
singue, Dinant, Maestricht, Emden, Breda; en Westphalie : 



(1) Presque toutes les villes de commerce françaises étaient af- 
filiées à la Hanse. Marseille, Bordeaux, Bayonne, Calais, Rouen, 
Saint-Màlo. En Espagne : Séville, Cadix, Barcelonne. En Italie : 
Messine, Naples et Livourne. 

[1) Les villes confédérées de quelque catégorie qu'elles fussent, 
prenaient le titre de mercatores de haussa teutonicorum, notam- 
ment dans le traité fait en 1354, avec Magnus VI, roi de Norwége. 
— Lâppenbero, Hist. authentique de la ligue, t. L— Elles ne furent 
d'aborg divisées qu'en trois classes : la province Vénète ; la pro- 
vince Westphalienne et la province Saxonne. De là, la désigna- 
tion de tiers pour les provinces. Au xiv' siècle, Dantzik fut admise 
avec les villes de Livonie, et forma une 4« province^ qu'on ap- 
pela le 4® tiers. — Thuane, liv. u. 



142 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

Osnabruk, Dortmund, Duisbourg, Emmerich, Munster, 
Wesel, Minden, Paderborn, etc., (1). 

Les villes saxonnes formaient la troisième province avec 
Brunswick pour chef-lieu. C'étaient : Magdebourg, Halle, 
Hildesheim, Hanovre, Hameln, Halberstadt, Quedlinbourg, 
Erfurt, Nordhausen, Breslau, Berlin, Francfort-sur-Oder. 

Enfin, Dantzig était le chef-lieu de la quatrième province 
qui comprenait dans la vieille Prusse : Thorn , Elbing , 
Kënigsberg, Landsberg-sur-la-Vistule ; en Livonie : Riga , 
Reval, Dôrpt, etc. 

D'autres dispositions réglementaires déterminaient la ma* 
nière dont les délégués de ces diverses provinces devaient se 
ranger à droite et à gauche du bureau de l'assemblée ; le 
mode d'ouvrir et de fermer le scrutin; la marche des discus- 
sions ; le renvoi des affaires devant des commissions et la ré- 
daction des procès-verbaux. Ces procès-verbaux, d'abord 
recueillis isolément dans les archives de la Hanse, furent 
plus tard réunis en un seul corps, et formèrent les récès de 
chaque session (2). 

Dans rihtervalle des hansetxge, une commission ou direc- 
toire, résidant à Lûbeck, exerçait le pouvoir exécutif de la 
Hanse. Le syndic, toujours bourgeois de Lûbeck, le chan- 
celier, nommé par la ville de Dantzig, le maréchal, désigné 



(i) Voir page 33. 

(2) Les délibérations de la ligue ne furent conservées d'une 
manière régulière que vers 1359. L'acte de confédération rédigé 
en 1364 et 1367 à Cologne, lors de la déclaration de guerre au 
Danemark, est le premier document important dont les auteurs 
anciens fassent mention textuelle (Werdenhagen, loc, cit., part IV, 
ch. 12, n" 13). Cependant on conservait, soit par des notes dans 
les archives de LûbQck, soit par la tradition, à la façon des 
coutumes, les résolutions des diètes antérieures, notamment de 
celles de 1312, 1317, 1318, 1327, etc.-LANGENBECK, Anmerkungen 
Uber das hambtirgische Schifftrecht, 1. 1. 



EN ALLKMAQNfi* 143 

par Brunswick, et le chambellan ou trésorier par Colo- 
gne (1), composaient ce directoire et dirigeaient les divers 
départements de l'administration centrale. 

Les attributions de ce directoire étaient, du reste, fort 
resti*eintes. Elles se bornaient à Texécution matérielle des 
décisions de la diète, à l'expédition des affaires d*un ordre 
secondaire, et à Tadoption de quelques mesures d'urgence, 
mais à titre provisoire et à charge de consulter la diète 
dans le plus court délai. Les relations diplomatiques avec 
les souverains étrangers, les relations intérieures avec les 
villes confédérées ou affiliées, l'administration des comp- 
toirs, les finances, ressor tissaient à autant de commissions 
spéciales, sans le concours desquelles le directoire ne pouvait 
prendre aucune résolution. 

Cette organisation du pouvoir exécutif de la Hanse, témoi- 
gne clairement l'espèce de défiance qu'à cette époque, 
comme de nos jours aux Etats-Unis (2), les races germaines 
éprouvaient pour l'autorité individuelle. S'ils ne faisaient au- 
cune difficulté de déposer une partie de leurs antiques li- 
bertés entre les mains de corps constitués, comme l'étaient 
la diète ou les commissions émanées d'elle, les membres de 
la hanse ressentaient une répulsion invincible à s'en dessai- 
sir au profit d'un simple particulier. 

On comprend, du reste, la puissance à laquelle dut s'élever, 
dans ces temps d'anarchie ou d'arbitraire, une réunion d'un 
si grand nombre d'hommes jaloux de conserver leurs liber- 
tés, leur indépendance, par une participation égale aux déli- 



(i) Le trésor de la dièle se composait outre les contributions 
hansëatiques, des biens restés sans maître dans les comptoirs, 
Âes amendes, des cautionnements, des factures, etc.— Sartorius, 
t. II, liv. V, p. 106. 

' (2) Voyez notre ouvrage La Californie. Histoire de Tun des Étals- 
Unis d'Amérique, 2« édition, i867, liv. n, ch. i, p. 221. 



144 l'association DEPUIS LES CROISADES 

bérations et aux charges de la communauté (1). Leurs plus 
belles victoires militaires ou diplomatiques furent les résul- 
tats naturels de cette forme républicaine de la constitution 
hanséatique. 

Elle les eût, sans doute, portés à un degré de prospérité 
plus haut et plus durable, si, dans la pratique des affaires, 
les membres de la Hanse n'avaient apporté les idées de par- 
cimonie, d'accaparement, qu'ils puisaient trop facilement 
dans l'exercice du petit négoce, et qui jetait, sur leur poli- 
tique, le fâcheux reflet d'une rapacité effrénée. 

La diète, en effet, si prudente, si cauteleuse même dans 
ses rapports avec le Saint-Empire, ainsi qu'avec les souverains 
étrangers (3), si habile à garder la neutralité dans leurs 
querelles afin de trafiquer avec les deux partis (3), si pa- 
tiente, si disposée à ménager les concurrences redoutables, 
en les combattant secrètement, la diète ne gardait aucune 
mesure dans l'exercice des monopoles qu'elle s'était assurés, 
dans Tadministration des comptoirs, et surtout dans sa 
conduite envers les corporations ouvrières des villes confé- 
dérées. 

L'admission dans la ligue n'entraînait cependant, du moins 
en général, aucune modification dans la constitution muni- 
cipale et dans le régime politique des villes alliées. L'indus- 
trie locale, les métiers urbains n'avaient, en effet, rien de 
commun avec une association, formée dans le but exclusif 



(1) Les confédérés s'obligeaient réciproquement à s'assister et 
à se défendre. Si l'une des villes de la ligue était attaquée, les 
autres devaient tenter une médiation, sinon la défendre de toutes 
leurs forces. — Werdenhagen, toc, cit, 

(2) Werdenhagen, loc, cit., t. II, p. vi, p. 2. 

(3) Cette politique ambiguë amena la ruine de la Hanse en Rus- 
sie, en Norwége et en Angleterre. — Rymès, Fœdera, t. XVI. — 
Akderson, Hist. of, com., 1. 1, passim, t. II, p. 166, t. III. Index, v». 
Hanse towns. 



EN ALLEMAGNE. 145 

de maintenir la liberté de la navigation et de développer le 
commerce extérieur. Lûbeck seule, par l'importance de son 
rôle dans la ligue, par Fusage établi de convoquer les assem- 
blées générales dans son hôtel de ville, de choisir pour 
premiers magistrats de la cité les principaux chefs de la 
Hanse, Lûbeck pouvait peut-être confondre quelquefois son 
gouvernement avec celui de la confédération. Mais, dans la 
plupart des autres villes, il se produisit graduellement une 
sorte d'antagonisme entre les marchands affiliés et ceuK 
demeurés étrangers à la ligue. 

Les détaillants, les petits industriels qui ne pouvaient parla 
nature de leur commerce, être admis dans la Hanse et qui se 
trouvaient gênés par la ligue dans l'exercice de leur négoce, 
entreprirent d'entrer en concurrence avec ses membres. Ceux- 
ci répondirent par des règlements prohibitifs, en fixant pour 
toutes les denrées, les conditions des ventes et les limites des 
prix. Ils interdirent les procédés et les produits nouveaux; 
comme sanction de leurs décrets, ils défendirent à leurs 
agents l'achat, pour l'exportation, des denrées fabriquées 
par les individus, ou avec les procédés frappés d'interdit. 

Cette lutte entre le privilège et la liberté amena de fré- 
quents orages dans le gouvernement des villes de la Hanse , 
et fut une des causes les plus actives, quoique les moins 
connues, de sa ruine. Par leur influence sur les artisan^ 
et même sur le peuple, ses adversaires parvinrent presque 
partout à s'emparer du pouvoir municipal et à déterminer 
la rupture du lien fédéral. De 1300 à 1370, Je nombre des 
villes de la Hanse diminua de 108 à 64, et continua às'a- 
baisser jusqu'au xvi® siècle . 

Le motif le plus habituel de ces dissensions fédérales se 
rattachait au contingent en hommes et en argent que, sui- 
vant les circonstances, la diète exigeait des confédérés. Si la 
pénurie ou la parcimonie d'un certain nombre de membres, 
rendait difficile la perception des contributions, la levée du 

IQ 



146 L ASSOCUTION DEPUIS LES CROISADES 

contingent devint presque partout la cause d'une résistance 
qui dépassa plus d'une fois les bornes des simples protesta- 
tions. L'entraînement populaire qui , dans les premiers 
temps, avait permis d'équiper les puissantes flottes de la 
Hanse, s'était singulièrement modéré. Le danger, en s' éloi- 
gnant, semblait avoir disparu : chacun s'excusait d'aller 
combattre pour un intérêt qui ne lui paraissait plus ni di- 
rect, ni immédiat. 

La diète hanséatique en fut réduite à solliciter l'appui 
d'un souverain étranger, qui lui fournît la force militaire 
dont elle allait être privée désormais. Elle choisit le plus 
voisin, celui dont le caractère et l'organisation présentaient 
d'ailleurs avec la Hanse le plus d'analogie : 

L'Ordre teutonique possédait la plus grande partie de la 
vieille Prusse et de la Livonie qu'il avait conquises au chris- 
tianisme, et dans lesquelles étaient situées plusieurs villes 
de la Hanse. Il était régi par un grand maître, des maîtres 
provinciaux, un conseil souverain et des règlements qui, à 
la difiérence du but, se rapprochaient assez de la constitu- 
tion hanséatique. Sa composition toute militaire, la né- 
cessité oii il était de défendre ses nouvelles conquêtes 
contre les entreprises de ses sujets à peine soumis et des 
tribus voisines encore païennes, rendaient facile, pour l'Ordre 
teutonique, la tâche de protéger les membres de la Hanse; 
d'assurer leurs libres communications avec les comptoirs 
situés dans l'est de l'Europe. Il consentit donc, en échange 
de quelques avantages commerciaux, à devenir Tallié, le 
protecteur militaire de la Hanse, et même à la représenter 
auprès des souverains étrangers, toutes les fois qu'il s'agis- 
sait d'expéditions à faire ou de traités à signer (1). 

(i; C'est ainsi que le roi d'Angleterre Henri VI s'adressa en 1439 
au grand maître de TOrdre teutonique pour se plaindre des abus 
des marchands hanséates, et menaça de retirer leurs privilèges. 
— Rymês, Fœdera, t. X, p. 753 à 755. 



EN ALLBMAaNE. 147 

Sur mer, la Hanse ne laissa jamais à d'autres qu'à sa ma- 
rine de guerre^ le soin de défendre la liberté de sa naviga* 
tion et les intérêts de ses négociants (1) La mer, en effet, 
était son élément, l'instrument de sa fortune, la cause de sa 
grandeur comme elle le fut aussi de sa décadence, lorsque, 
après en avoir conquis la liberté contre les pirates, elle tenta 
de l'accaparer à son profit. C'était par mer qu'elle communi* 
quait avec ses nombreux comptoirs, et qu'elle se procurait 
cette infinie variété de produits qu'elle échangeait avec les 
denrées du centre de l'Allemagne, et qui contribuèrent si 
puissamment à sa prodigieuse fortune. 

Tout était subordonné à la prospérité d'un objet aussi im« 
portant. La politique de la Hanse au dehors, ses règlements 
intérieurs, la direction imprimée aux affaires des comptoirs, 
convergeaient vers le but unique des chefs de la ligue : le 
développement de la marine commerciale. Il y avait peine 
de ban (â) ou d'exclusion de la Hanse contre tout membre 
qui se serait servi de navires étrangers pour le transport de 
ses marchandises ou qui aurait teiité de les diriger vers d'au- 
tres points d'embarquement que les ports de la ligue; in* 
terdiction de trafiquer directement avec des étrangers; de 
s'associer avec eux, même pour des affaires accidentelles (3). 

(1) Mbunibr (Hist. Danica, I. V, p. 26), rapporte^qu'en 1426 la 
Hanse put encore équiper une ûotte de 260 gros navires portant 
12,000 hommes de débarquement contre Copenhague. — ScHoell, 
Cours d'hist., t. VI, aect. 4, p. 338. — Sartorius, Hist. de la ligue 
hanséatique, 1. 1, 1. ii, p. 135. 

(2) II y avait le petit ban et le grand ban contré les villes 
comme contre les particuliers. Dans le second cas, la ville et le 
particulier étaient dits Verhanset, et déchus des droits de la hanse. 
Brunswick fut déclaré Verhamet en d292 pour avoir déposé son 
magistrat. Elle ne fut réadmise qu'en 1318, après soumission. — 
Sartortus, toc. cit., 1. 1, 1. 1, p. 115. — WiLLERRANDT, hauscatische 
Geschichte, p. 27. 

(3) Récès de 1417, 1440, 1447. — Werdenhagen, n» 40. 



148 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

Si au dedans, en effet, c'est-à-dire sur le territoire des 
villes alliées, chacun des membres de la Hanse pouvait agir 
à sa guise et contracter librement avec ses confédérés, il 
n'en était pas de même au dehors, c'est-à-dire dans les comp- 
toirs. Le marchand hanséatique devait y être tout à la ligue, 
rien qu'à la ligue. Les règlements s'emparaient de llui corps 
et biens ) pour le soumettre à une discipline presque monas- 
tique. 

Il lui fallait vivi'e de la vie commune dans l'intérieur du 
comptoir ou delà mansœp^ y prendre ses repas, en sortir ou 
y rentrer aux heures réglementaires; se soumettre à la hié- 
rarchie administrative établie par la Hanse; en un mot, exé- 
cuter avec une obéissanoa passive les ordres auvent despo- 
tiques des chefs du comptoir. 

La manscop se composait des entrepôts de marchandises, 
des bâtiments d'habitation pour les marchands attachés aux 
comptoirs, et d'une grande halle de délibération et de récep- 
tion. Dans les pays chrétiens et civilisés : à Bruges, à Lon- 
dres, à Anvers, la manscop n'était qu'un vaste édifice, simple 
d'extérieur, que ne distinguait aucune architecture, aucuns 
moyens de défense particuliers. A Bergen, à Nowgorod, au 
contraire, la manscop avait pris les proportions d'un quartier, 
presque toujours isolé du reste de la ville par des fortifica- 
tions, que défendait une garnison fournie par la Hanse, ou 
composée des marchands et des ouvriers du comptoir. 

Ces mesures de précaution se justifiaient non-seulement 
par les dangers que couraient à cette époque tous les établis- 
sements oii l'on supposait que devaient être renfermées des 
richesses, mais aussi par les démêlés que leur suscitait beau- 
coup trop souvent la façon arbitraire, quelquefois même 
déloyale, dont les chefs du comptoir usaient des privilèges 
de la Hanse à l'égard des habitants. 

A Nowgorod, qui fut le siège de l'un des principaux et des 
plus anciens comptoirs, « le modèle sur lequel les établisse- 



EN ALLEMAGNE. 149 

ments postérieurs ont été formés (1), » la Hanse possédait 
des privilèges très-étendus, notamment pour le commerce 
des draps dont les habitants faisaient une grande consom- 
mation, et qu'ils ne pouvaient se procurer que par l'inter- 
médiaire du comptoir, en échange des produits du pays, 
bois, cuirs, pelleteries. Les Russes accusaient les Allemands 
de les tromper en leur livrant, comme fins, des draps gros- 
siers, dont les bouts ou chefs de pièces étaient seuls tissus 
de laines plus fines. Les Allemands s'en défendaient et attri- 
buaient la fraude aux fabricants de Flandre et d'Angleterre. 
Des reproches on passait souvent aux voies de fait, à des 
luttes meurtrières (2). Cédant au nombre, les Allemands 
muraient leur loge et quittaient la ville jusqu'à ce que l'en- 
combrement de leurs produits et la privation des draps né- 
cessaires à leurs vêtements, obligeassent les Russes à entrer 
en accommodement et à rendre aux hanséates le mono- 
pole dont ils jouissaient auparavant, 

La lutte fut plus longue, plus sanglante en Scandinavie. 
La Hanse y combattait à la fois les souverains et la popula- 
tion, qu'elle prétendait contraindre à exclure les Anglais (3) 



(1) Saint Pierre était le patron du comptoir. Les hanséates y 
possédaient une loge, une église desservie par leurs propres prê- 
tres. Un code spécial (skran de Nowgorod) régissait le comptoir. 
— Ils possédaient d'autres comptoirs à Pokosw et à Moscou. — 
Sartorius, t. II, 1. XI, p. 430. 

(2) Ivan III Vassiliewitch mit fin à ce monopole, d'abord à 
Nowgorod, puis dans le reste de la Russie, en 1462 et en 149 i, 
mais d'une manière violente, en faisant arrêter tous les marchands 
hanséatiques qu'il ne relâcha que sur une ambassade de l'Ordre 
teutonique. — Schoell, Cours d'hist., t. VII, I. v, c. iO. — Korem- 
SiM, Geschichte des russischen Reichs, t. VI, c. 6. 

(3) Rymés, Fœdera, t. VIII, p. 684. Ces persécutions contre 
les Anglais et les Écossais occasionnèrent la saisie des navires 
hanséatiques dans les ports anglais, par ordre d'Henri IV d'An- 
gleterre. Une guerre faillit s'ensuivre. 



150 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

et les Écossais établis depuis longtemps dans le pays, afin de 
ne trafiquer qu'avec elle. 

Ses victoires, consacrées par la paix de Stralsund en 1371, 
lui valurent le monopole commercial qu'elle ambitionnait. 
Le Danemark, la Suède, la Norwége s'obligèrent à traiter 
comme marchands indigènes les marchands hanséates ; à 
leur accorder tous les privilèges dont jouissaient les pre- 
miers, et à les dispenser de toutes les charges qui pouvaient 
peser sur les habitants (1). Les marchands hanséates se sub- 
stituèrent bientôt à leurs concuiTcnts auprès d'un peuple 
simple, encore dépourvu d'industrie. Uais il leur manquait 
un centre qui pût rendre leur établissement plus solide, 
plus profitable. 

L'excellence du port de Bergen en Norwége; l'immense 
commerce qui s'y faisait avec l'Ecosse, l'Islande et le Groen- 
land avaient excité la convoitise de Tavide Confédération. 

En 1429, Barthélémy Yoet, amiral de la Hanse, conquit et 
ravagea la ville de Bergen, ainsi que les côtes voisines. Eu 
rebâtissant sur ses ruines un comptoir et une nouvelle ville, 
les Allemands prirent soin de se réserver les meilleurs em- 
placements. Ils transformèrent le quartier du pont en 
une véritable forteresse, à l'abri de laquelle le comptoir put 
en toute sûreté accaparer le commerce de la Norwége et de 
la Laponie; imposer des lois au magistrat, et ruiner, par la 
concurrence des métiers étrangers, jusqu'aux plus modestes 
artisans du pays (2). 

(1) Le traité de Stralsund mettait entre les mains de la Hanse 
le gouvernement de fait de la Scanie et du Danemark. Aucun 
prince ne pouvait monter sur le trône de Danemark que du con- 
sentement de la Hanse, et devait avant tout prêter serment d'ob- 
server les traités passés avec elle. — Schgell, Cours d*hist., t. XI, 
1. V, c. 29. — PoNTANUS, Hist. Danica, t. I, I. 8, p. 494. 

(2) ScHCELL, Cours d'hist. t. XI, 1. v,c. 29, rapporte en détail 
la cruelle politique suivie par la ligue, pour ruiner l'ancien-com- 
merce de Bergen et s'emparer de tous ses avantages. 



EN ALLEMAGNE. 151 

Le comptoir de Bergen fut établi sur le plan de celui de 
Nowgorod, mais avec des modifications, disons mieux, des 
raffinements, qui en rendent l'étude particulièrement inté- 
ressante. 

Son organisation rappelait, en petit, celle du gouverne- 
ment central. Autour de Taldermann et de ses conseillers 
(Rathmaenner), se groupaient, par ordre hiérarchique : les 
marchands, les compagnons, les apprentis, les artisans. Ré- 
unis, ils formaient la communauté hanséate : être moral, 
distinct de chacun de ses membres, n'exerçant sur leurs 
affaires d'autre influence que celle qui se rattachait aux 
questions d'intérêt général. La communauté avait un bud- 
jet, composé des contributions individuelles, des droits frap- 
pés à l'entrée et à la sortie des marchandises; sa flotte, 
composée de navires de guerre spécialement affectés à la 
surveillance des côtes ou à l'escorte des navires marchands, 
rarement à des expéditions offensives; son armée, enfin, 
formée des milices du comptoir. Elle avait ses assemblées à 
l'instar des hansetœge^ et se faisait représenter aux assem- 
blées générales de la Hanse par des délégués élus à la majo- 
rité des suffrages, et qui prenaient séance à la diète, avec voix 
consultative seulement. Ces députés venaient exposer les 
réclamations du comptoir, soit sur les taxes de la navigation, 
soit sur les droits de douane perçus pour le compte de la 
Hanse, à l'entrée des produits du comptoir dans les ports 
de la Baltique ; soit sur l'obligation qu'on imposait de ne 
recevoir à l'importation que les produits de certaines villes 
de la ligue (1). 

Leur opinion était aussi consultée sur la législation fédé- 



(l) En Livonie et à Bergen, il y avait interdiction de trafi- 
quer avec les Hollandais, les Flamands et autres négociants 
étrangers à la hanse. Récès de 1334, 4337, 1425, etc. — Werden- 
HAGEN,n«« 73à76. 



152 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

raie. Les chefs de la ligue avaient compris de bonne heure 
Pimportance d'une législation commerciale uniforme (1). 
C'était, en effet, Tunique moyen d'enlever à la ligue han- 
séatique le caractère purement défensif qu'avaient conservé 
les ligues du Rhin et de Souabe, de Télever au rang d'une 
confédération politique, et de lui donner une nationalité 
distincte des petites souverainetés au milieu desquelles elle 
se constituait. 

Mais l'œuvre était difficile. Les esprits sortaient à peine 
de la barbarie et n'étaient guère disposés à observer des 
règles. Certaines des villes alliées, excitées à la défiance par 
leurs seigneurs et leurs magistrats, craignaient la prépondé- 
rance des villes Yénètes qui, plus anciennes dans l'union, 
plus puissantes, semblaient faire les lois à leur guise, en vue 
de leurs seuls intérêts. Néanmoins, le sentiment des exi- 
gences du commerce extérieur, l'avantage évident de sou- 
mettre les comptoirs à un même régime triomphèrent de 
tous les obstacles. On adopta, du moins sur la plupart des 
questions maritimes et commerciales, une législation uni- 
orme, qui devint bientôt la règle du nord de l'Europe (2). 

La collection des récès de la diète hanséatique, du xiu" au 
X?® siècle, forme le recueil le plus curieux, le plus complet 



(i) Le principe de runiformité de législation maritime et com- 
merciale, fut posé par Lubeck dès 1276 et renouvelé avec Ham- 
bourg et les villes Vénètes en 1299. A dator de celte époque, 
l'adoption de la législation hanséatique devint la condition ab- 
solue de l'admission des villes nouvelles dans la Hanse. — Sarto- 
RIUS, t. II, 1. v, p. i06. 

(2) Dans toutes les questions commerciales ou maritimes sur 
lesquelles les lois des États voisins ne statuaient pas d'une ma- 
nière positive, le droit de Lubeck, c'est-à-dire de la Hanse, était 
nvoqué comme raison écrite, — Sibrand, Ins. publ. lubecenses, 
Sect. X. — Mevius, Ins. lubecens. — L'estoca, Auszug aus der 
Historié, ch. 2, § 33, p. 38. 



EN ALLEMAGNE. 153 

pour répoque, des lois et des règlements administratifs sur 
la marine marchande et le commerce. Construction et pro- 
priété des navires (1); rapports des patrons, capitaines et 
matelots, contrats d'affrètement ; voyage de conserve, abor- 
dages, avaries communes, prêts à la grosse; règlements sui* 
les poids et mesures (3), sur la capacité et la marque des 
tonneaux (3), sur Taltération des monnaies, sur les ventes à 
livrer ou en entrepôt, sur le contrat d'apprentissage; enfin, 
sur la théorie des obligations et du mandat commercial (4) : 
telles furent les matières des délibérations législatives de la 
diète, auxquelles prenaient part les délégués des comptoirs, 
et dont ils étaient chargés, à leur retour, d'assurer l'exécu- 
tion. 

Une autre partie, non moins importante de la mission des 
délégués consistait dans le rapport à la diète sur l'exercice 
de la juridiction contentieuse du comptoir, ainsi que dans 
la justification des décisions frappées d'appel par les parties 
intéressées. 

Les fondateurs de la ligue avaient attaché, dès le début, 
une extrême importance à l'organisation d'une juridiction 
spéciale pour les membres de la Hanse. 

A l'intérieur, c'est-à-dire sur le territoire allemand, ces 
règlements posaient, comme condition absolue de l'admis- 
sion dans la figue, le serment Tle se soumettre à la juridic- 
tion hanséatique, pour toutes les contestations élevées entre 
membres de la Hanse, ou à l'occasion d'affaires intéressant 
des membres de la Hanse (6). Au dehors, c'était le premier 



(1) Sartorius, t. II, 1. 12, p. 700 à 704. 

(2) Récès de 1417, 1519, 1572.— Werdenhagen, n-^ 81, 82, 83. 

(3) Récès de 1440, U42, 1447, id. n** 53. 

(4) Récès de 1417, 1470, id. no 54. 

(5) Il y avait peine de ban toutes les fois qu'un membre de la 
Hanse faisait appel ou acceptait de comparaître devant une autre 



154 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

privilège que la Hanse sollicitait du souverain étranger que 
, d'être dispensée de la juridiction territoriale, et de ne dé* 
pendre que de la juridiction hanséatique. 

Cette juridiction comportait deux degrés. Dans les contes- 
tations entre les membres de la Hanse ou attachés aux comp- 
toirs, la cause était portée devant le conseil des Âldermann 
(der grosse Kauffmannrath), composé de deux aldermen, de 
huit assesseurs et d'un secrétaire juriste. Le jugement était 
motivé, enregistré aux archives. L'appel de cette décision 
était dévolu au sénat de Lûbeck, siégeant comme tribu- 
nal supérieur hanséatique, mais dans quelques cas plus 
rares, il était porté devant la diète elle-même. Une sem- 
blable organisation s'appliquait aux villes confédérées, à 
Texception , toutefois, des questions d'état civil, de statut 
réel et de successions, qui se réglaient d'après la loi écrite ou 
la coutume du pays, devant les tribunaux de droit com- 
mun (1). 

Le grand conseil du comptoir avait en outre des attribu- 
tions administratives très-étendues. Il déterminait la nature 
et la direction des principales opérations commerciales, 
négociait avec les autorités du pays pour l'application des 
péages et des taxes locales (3) ; déterminait les péages et taxes 
au profit de la Hanse ou du comptoir. Enfin, en cas de conflit 
avec les habitants, il était chargé de pourvoir à la défense 
des intérêts du comptoir. 

Au-dessous du grand conseil, les hushondes exerçaient une 



juridiction que celle de la Hanse. Rëcès de 1334, 1412, 1417, 1418, 
1425, etc. — Werdenhagen, n«* 38, 70, 71, etc. — Sartorius, t. II, 
1. XII, p. 692. 

(1) Cependant, dans beaucoup de villes de la Hanse, la législa- 
tion civile avait été elle-même modifiée pour devenir plus con- 
former à celle de la Hanse. Récès de 1417, 1418, — Werdenha- 
GEN,n^26. 

(2) La perception des droits était faite par un schaffsmeister. 



EN ALLEMAGNE. 155 

juridiotion de famille. On sait que tous les membres du 
comptoir étaient tenus de résider dans Tenceinte de la fac- 
torerie. Dans les comptoirs importants comme Tétait Bergen 
en Norwége, le nombre des marchands, commis, compa- 
gnons et apprentis, s'élevait souvent à plus de trois mille 
personnes. On avait été amené à diviser cette population en 
groupes, en familles composées chacune d'un chef (hmbond) 
et d'un certain nombre de commis {geselle), d'apprentis 
{stuben junger) et de ladiTins {bothjunger), tous célibataires, 
puisque le mariage était une cause d'exclusion des comp- 
toirs (1). 

Chacune de ces familles ou parties faisait ménage à part 
sous la direction du husbond. Mais toutes étaient soumises à 
une discipline uniforme. 

Dès Taube, le son de la cloche appelait le marchand à son 
pupitre, le commis à ses livres, Touvrier à son atelier, ren- 
fermé dans l'enceinte de la manscop. Malgré la rigueur des 
hivers de Norwége, une seule grande halle n'ayant d'autre 
ouverture qu'une baie pour le passage de la fumée, servait 
de lieu d.e réunion (2) pour le grand conseil du mercredi (3); 
de galerie pour les compagnons, pendant les courts instants 
consacrés au repos du midi et à la conversation, autour de 
ce vaste et unique foyer de la manscop. Une rigide économie 
présidait à Tinstallation et à l'entretien du personnel du 



(1) Récès de 1470 et de 1498 (Werdenhagen, n" 20). Le mar- 
chand hanséate, membre d'un comptoir, qui épousait une étran- 
gère, éiaiit verhanset, et on interdisait môme toute négociation avec 
lui. 

(2) Elie s'appelait der grosse Schûtting. Chaque famille y man- 
geait en hiver sur une table séparée. — Werdenhagen, de reb. 
publ. hanseat, part. IV, c. xi, n® 58. 

(3) Les conseils qui se tenaient dans les comptoirs \e mercredi 
étaient appelés Morgensprache. — Werdenhagen, loc. dt, — 
Lappenberg, Introd. p. 25 et 26. 



156 l'association depuis les croisades 

comptoir. L'hygiène était rude et toute monastique (1). Le 
soir, au couvre feu, chaque famille rentrait dans son quartier. 
Les portes de la manscop se fermaient; le comptoir, gardé 
par d'énormes dogues et par des sentinelles, semblait une 
forteresse en état de siège. 

On passait ainsi dix ans d'une vie laborieuse, comme ap- 
prenti, compagnon ou maître (marchand), représentant d'un 
marchand de Liibeck ou de Hambourg; car rarement les 
membres d'un comptoir étaient en mesure d'agir pour leur 
propre compte. Dans cet intervalle, on avait pratiqué le com- 
merce dans ses plus petits détails, participé à d'audacieuses 
expéditions maritimes , soutenu, les armes à la main, les 
privilèges de la Hanse; par dessus tout, on revenait pénétré 
de cette politique étroite, avide pour les intérêts de la ligue, 
impitoyable pour les concurrents et les populations indi- 
gènes, qui d'abord fit les succès, mais, plus tard, la ruine 
de la Hanse. 

Les mœurs étaient plus douces. dans les comptoirs de 
l'Occident. A Londres, à Bruges, les marchands vivaient 
dispersés dans la ville, et ne se réunissaient régulièrement 
qu'à l'entrepôt, appelé à Bruges la Hanse teutonique; à Lon- 
dres Guidhall et Steelyard (2). On y tenait les conseils, les 
assemblées. On y rendait la justice. Dans les premières an- 



(1) Le comptoir se composait de vingt-deux corps de bâtiments 
appelés jardins (Garten) divisés en deux paroisses de Sainte-Marie 
et de Saint-Martin. Chaque bâtiment avait une. façade sur le port; 
au rez-de-chaussée était une halle de marchandises, au premier 
étage, le logement des chefs ; au second, les logements d'ouvriers, 
les cuisines ISchiitting). 

(2) On n*est d'accord ni sur l'origine, ni sur l'orthographe de 
ce mot Steelyard. Il est certain qu'il devint le synonyme d'entre- 
pôt réel pour les draps ptowôés de la hanse {Stahlen plombes) , Le 
steelyard devint la succursale du guidhall, et plus tard, fut parti- 
culièrement affecté aux marchandises hanséatiques. 



EN ALLEMAGNE. 157 

nées de leur établissement, ces deux entrepôts de Londres et 
de Bruges avaient été la propriété privée de deux commu- 
nautés de marchands allemands, qui s'étaient constitués en 
société civile. {Stapelgeseirschaft)^ pour les exploiter. Mais, 
plus tard, la Hanse indemnisa les premiers propriétaires, et 
s'empara des entrepôts auxquels elle sut donner plus d'ex- 
tension, et attribuer de plus grands privilèges. 

Le? premiers, les plus précieux de ces privilèges étaient 
l'exemption de la juridiction territoriale, et l'afifrancliisse- 
ment des charges imposées dans le pays aux autres mar-^ 
chands étrangers. 

Les chartes accordées par les comtes de Flandre aux 
marchands allemands (en 12S2, 1282^ 1307, etc.) les exemp- 
taient également de Texercice du droit d'aubaine, de nau- 
frage, de l'incarcération pour dette, ainsi que du combat 
judiciaire (1), même lorsqu'il était réclamé par l'adversaire. 
Elles leur reconnaissaient le droit de se réunir librement, 
soit pour régler leurs contestations, suivant les us et coutu- 
mes des villes de la Hanse (2), enfin le droit de fournir cau- 
tion pour tous délits, et de se faire représenter en justice en 
cas d'absence ou de départ. 

La Hanse jouissait des mêmes privilèges en Angleterre. 
Chacun du reste, dans ce pays, avait applaudi à ces conces- 
sions : le souverain, parce qu'il y trouvait le moyen d'ac- 
croître les recettes du fisc et de se procurer des subsides 
pour ses expéditions (3) ; les hanséates, parce qu'ils obte- 
■ • — — — «*. 

(i) Anderson, Hist. of com., I, 132. 

(2) Charte de Louis II, comte de Flandre (1359). — Sartorius, 
1. 1, 1. IV, p. 256. 

(3; C'est en reconnaissance des services rendus par les flottes 
de la Hanse que le roi d'Angleterre, Henri III, lui accorda la fa- 
meuse charte de 1266, qui devint la base des privilèges réclamés 
par la Hanse en Angleterre. — Thouanus, liv. li. — Lambecius, 
Reg. hamb., loc, cit. 



158 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

naient quelque sécurité pour leurs opérations ; le peuple, 
enfin, parce que les hanséates pouvaient seuls lui procurer 
les denrées qu'il ne savait pas encore tirer du sol : le lin, le 
chanvre, le goudron , la potasse , etc. , et lui donne les 
moyens d'écouler en échange les rares produits de l'indus- 
trie locale : les laines, Fétain de Cornouailles, les draps 
d'York et de Londres, etc. Une brouille avec la Hanse s'éle- 
vait alors à la hauteur d'un grave événement, d'une calamité 
publique, qu'on s'empressait de conjurer j)ar des négocia- 
^ tions diplomatiques, par l'envoi d'ambassadeurs à Lûbeck, 
par la concession de nouveaux privilèges. 

Les choses continuèrent ainsi pendant un siècle, en Flan- 
dre et en Angleterre, mais avec de fréquentes alternatives 
de luttes et de reconciliation entre la Hanse et les bourgeois. 
Les succès des marchands hanséates, en excitant l'émulation 
de ces derniers, contribuèrent, autant que le progrès des 
idées, au développement de l'industrie nationale. Les Anglais 
entreprirent de faire eux-mêmes les draps que les étrangers 
fabriquaient avec les laines qu'ils leur vendaient (1). Les 
Flamands allèrent chercher aux lieux de production les 
denrées que les hanséates leur avaient jusqu'alors apportées à 
Bruges. De toutes parts, il y eut une sorte d'élan, pour 
échapper à d'avides intermédiaires, entre les mains desquels 
passait le plus clair des économies du pays. 

Les souverains auxquels la Hanse se disait fatiguée de 
payer des cadeaux et des subsides; la population qui aspi- 
rait à exploiter à son profit, les branches les plus fructueu- 
ses du travail national, s'accordèrent pour favoriser les cpn- 



(1) Henri VI d'Angleterre se plaignit des exactions des han- 
séates au grand maître de l'Ordre teutonique, et lui déclara qu'il 
abolirait leurs privilèges. — Rthbs, Fœdera, t. X, p. 753 à 755. 
-^ Anderson, Hist. of comm., t. II, p. 94. 



EN ALLJBMAGNE, 159 

currents de la Hanse, et surtout, les sociétés nouvelles de na- 
vigation ou de commerce (1). 

L'association des marchands aventuriers à Londres; les 
Génois et les Vénitiens, en Flandre, devinrent les agents les 
plus actifs de la dissolution de la Hanse' et de Tabolition de 
ses privilèges. 

Ils représentaient, en effet, deux principes nouveaux : l'in- 
térêt du travail national et la liberté de la concurrence qui, 
entrevus pour la première fois par l'Europe féodale et ger- 
maine, étaient destinés à s'y propager rapidement, et à 
provoquer, un siècle plus tard, la grande révolution par 
laquelle s'ouvre le monde commercial moderne. 

La victoire fut incertaine néanmoins entre le privilège 
et la liberté. Profitant de sa situation acquise dans toutes 
les grandes places du Nord ; des traités passés avec tous 
les souverains; des relations établies, même dans les lieux 
oîi elle ne possédait pas de comptoir; des immenses ri- 
chesses accumulées par trois siècles de monopole, la Hanse 
semblait inexpugnable. Elle l'aurait été^ en effet, surtout 
pour une idée nouvelle, que les esprits les plus élevés de 
l'époque pressentaient plutôt qu'ils ne s'en rendaient un 
compte exact, si cette idée n'eût trouvé, dans le sein même 
delà ligue, ses plus ardents alliés, ses partisans les plus 
fidèles. 

Tant qu'il s'était agi de combattre pour la sécurité des 
routes et des mers ; de s'ouvrir de nouveaux débouchés par 
des traités ou des comptoirs, toutes les villes de la Hanse 
avaient été d'accord. Chacune d'elles se promettait les meil- 
leurs résultats d'une entreprise qu'elle n'aurait d'ailleurs 
jamais pu songer à exécuter seule. Mais, quand le temps et 

(1) Du reste, leur politique ambiguë acheva de les perdre. La 
reine Elisabeth, apprenant qu'ils trafiquaient avec les Espagnols, 
supprima définitivement tous les privilèges en 1557. — Rymés, 
Faedera, vol. XYI,p. 5. 



160 L ASSOCIATION DEPUIS LES CROISADES 

la pratique des affaires eurent fait naître des oppositions 
d'intérêts; quand, pour soutenir le monopole, il fallut en- 
^traver la liberté des transactions ; quand, pour subvenir à 
des dépenses utiles peut-être à quelques villes, mais étran- 
gères au plus grand nombre, on prétendit percevoir des con- 
tributions onéreuses, le schisme se mit dans la Hanse. Les 
villes westphaliennes, Cologne (1). surtout, se plaignaient 
des troubles que le gouvernement hanséatique soulevait en 
Flandre, par sa politique étroite, et de la manière dont il 
usait de ses privilèges. D'autres, plus nombreuses encore, 
soutenaient que les charges n'étaient pas équitablement ré- 
parties entre les membres de la hanse; qu'on soumettait au 
droit d'étape certaines marchandises, dont les similaires pro- 
venant des villes prépondérantes étaient exemptées, comme 
marchandises de weath (2). On accusait enfin les villes Bal- 
tiques de faire entre elles des ligues privées au détriment 
des autres villes de la Hanse. 

Des dissensions orageuses se produisirent dans le sein de la 
diète. Les villes principales, les plus commerçantes, s'occupè- 
rent de faire pour leur propre compte des traités directs de 
commerce avec les états voisins. En un mot, la Hanse eut le 
sort de toutes les confédérations; elle disparut avec les causes 
qui l'avaient formée. Le monopole qui avait servi à Tor- 



(i) En 1470, Cologne obtint pour son compte spécial l'usage du 
steelyard et des privilèges y attachés. On sait que c'était l'an- 
cienne hanse : Domina in Londonia quae guildhalla teutonicorum 
vulgo nuncupatur. — Rymès, Fœdera, Henri VI, p. 678. 

(2) On distinguait, en effet, deux classes de marchandises : les 
unes soumises au droit d'étape, que nous avons fait connaître 
plus haut, devaient rentrer dans le dépôt, et ne pouvaient être 
vendues qu'après l'acquittement d'un droit; les autres, appelées 
marchandises de Wenthe ou vénètes, étaient affranchies de cet 
impôt. Les villes vénètes s'efforcèrent de faire comprendre tous 
leurs produits dans cette seconde catégorie, en laissant ceux des 
autres villes dans la première. — Sartorius, loc, cit. 



EN ALLEMAGNE. 161 

ganisation de l'industrie et du commerce maritime, au sortir 
de la barbarie, ne parut plus aux yeux des peuples, qu'un 
attentat à la liberté du travail, dès qu'on prétendit continuer 
le privilège au delà du moment où l'industrie nationale 
s'était trouvée en mesure de satisfaire aux besoins du pays. 

Des idées nouvelles, un nouveau besoin*d'émancipation pé- 
nétraient et circulaient dans -ces populations d'origine ger- 
maine, adonnées plus longtemps, plus exclusivement que 
les peuples du midi à la culture des terres, aux habitudes du 
servage féodal. L'esprit d'indépendance concentré un mo- 
ment dans le cercle des discussions religieuses, sous les 
noms de libre examen et de protestantisme, s'étendait rapi- 
dement à tout. On rêvait la liberté politique ainsi que la 
liberté commerciale. 

Ce fut au nom de toutes ces libertés qu'on entreprit les 
guerres et les découvertes qui firent du xvi* siècle l'un des 
plus agités et les plus féconds de l'histoire. 



Il 



CHAPITRE IV 

l'association commerciale pendant la PERIODE DE 
LA RENAISSANCE EN FRANCE, EN ANGLETERRE ET 
EN HOLLANDE. 



Sommaire. — Progrès de Tesprit de la Renaissance en Italie. — 
•— Les artistes, les littérateurs, les publicistes, les commer- 
çants. -— Influence de la Renaissance sur la politique italienne, 
sur le commerce* —La Renaissance propagée par le commerce 
italien en France, en Angleterre, en Flandre. — Influence de 
la découverte du nouveau monde. — Grandes expéditions ma- 
ritimes. — Insuffisance, des anciennes corporations pour ces 
expéditions. —Nécessité d'une nouvelle forme d'association. 

— Hésitations avant de Tadopter. — Système de colonisation 
adopté par le gouvernement espagnol. — Système adopté par 
les Portugais, — La France et le nouveau monde. — Système 
de colonisation adopté par les Anglais et les Hollandais. — Jean 
Cabot. — Sébastien Cabot. Russia company, — Formation des 
grandes compagnies de colonisation. — Résistance des an- 
ciennes corporations. — Politique de la couronne d'Angleterre. 

— Création simultanée des trois grandes compagnies des Indes 
anglaise, hollandaise, française. — Organisation de la compa- 
gnie anglaise. — Organisation de la compagnie hollandaise. 
Ses succès. — Compagnie hollandaise des Indes occidentales. 
Ses succès. — Etat du commerce hollandais à la Un du 
xvi« siècle. 



Le soufSe de la Renaissance, loiigteaips contenu par la 
féodalité germaine, avait enfin franchi les Alpes, et de son 
feu animait tous les esprits. En France, en Angleterre^ en 
Hollande, en Allemagne, les lettres, les sciences, les arts, le 
commerce italiens étaient accueillis avec enthousiasme par 
la bourgeoisie, comme un gage d'émancipation; par la no- 



L* ASSOCIATION PENDANT LA RENAISSANCE, ETC. l63 

blesse, comme une mode; par les souverains, comme un 
moyen d'acquérir tout à la fois de la gloire et des trésors. 

L'Italie était au xti» siècle, dans tout Téclat de sa prospé- 
rité. L'antique civilisation latine avait brisé la couche de 
rudesse et de barbarie déposée, à leur passage, par les 
Goths, les Huns et les Hérules. 

Elle apparaissait avec une vigueur nouvelle, alliant à la 
délicatesse, à Turbanité romaines, la mâle énergie que la 
transfusion du sang barbare et leurs luttes séculaires, au 
Nord avec les Allemands, sur mer avec les Sarrazins, 
avaient inspirée aux citoyens des républiques italiennes. 

Comme un beau jour sans aurore, l'esprit nouveau res- 
plendit partout en même temps. A Rome^ à Naples, à Flo- 
rence, à Venise, on se passionne pour les sciences, les arts, 
les belles-lettres. De tous les rangs de cette heureuse socié- 
té, dans toutes les branches des connaissances humaines, 
surgissent et se révèlent à la fois les plus brillants génies. 
Les circonstances politiques, les mœurs, les passions de l'é- 
poque concourent à ce développement de l'intelligence. 
Partout elles rencontrent des princes pour les protéger, un 
public pour les acclamer (1). 

Impatients de renouer à travers le temps, les traditions du 
grand siècle d'Auguste, qu'ils aspirent à continuer, ces pères 
de Tesprit moderne s'élancent au delà des bornes de leur 
art, de leur science, de leur industrie. Ils veulent tout con- 
naître; ils ambitionnent tous les succès. 

Raphaël devient le rival de son oncle Bramante, et chez 
lui, la gloire du peintre de la Transfiguration n'est pas au- 
dessus de celle de l'architecte de saint Pierre (2). 



(1) Taine, Philosophie de Tart en Italie, 18(36, p. 1-26. 

(2) On sait que c'est Raphaël qui a fait construire la cour dite 
des Loges au Vatican, et qu'il avait dessiné pour Saint-Pierre des 
plans magnifiques qui ne furent pas exécutés* 



1Ô4 . L ASSOCIATION PENDANT LA RENAISSANCE 

I Michel -Ange est. tout à la fois peintre, sculpteur, archi- 
tecte, poète. Il laisse, en mourant, la fresque du Jugement 
dernier, le Bacchus, le Moîse^ la coupole de Saint- Pierre de 
Rome, des stances, des sonnets, œuvres incomparables, en- 
tré lesquelles les juges les plus sévères ont peine à décerner 
le prix. . * . :. . , \, 

: Plus farouche, plus violent, Benvenuto Cellini fut aussi 
plus universel que Michel-Ange. < C'est un abrégé en haut 
relief des passions violentes (1), des vies hasardeuses, des 
génies spontanés et puissants qui ont fait la Rénaissance en 
Italie, et qui, en ravageant la société, ont produit les arts. » 
On connaît en lui le merveilleux orfèvre, le nielleur, Té- 
maillëur, le statuaire plein de verve et de génie; mais cm a 
trop oublié l'ingénieur hardi, Thabile mécanicien. Au siège 
de Rome par le connétable de Bourbon, il lit avec ses bom- 
bardes de grands ravages dans Tarmée assiégeante/Excéllent 
tireur d'arquebuse, il fabriquait lui-même les armes et la 
poudre avec lesquelles il tua le connétable. Pour plaire à 
son père, il excelle dans la musique, et trouve enfin le temps 
d'écrire, d'un style simple et saisissant, des mémoires enfié- 
vrés par les plus sombres el les plus étranges aventureis. 
: Parmi les hommes politiques, Guichardin, grand diplo- 
mate, grand capitaine, autant que grand écrivain; Pic de la 
Mirandole, Machiavel, dont les moindres rapports adminis- 
tratif;^ sont des œuvres de génie; parmi les bsluquiers et les 
commerçants, les Pazzi, les Salviati, et plus qu eux tous, les 
Médicis, savaient faire accorder les devoirs de leui'à Charges 
ou de leurs spéculations, avec la protection et le cuHe des 
sciences, des. arts et des belles-lettres. Pierre de Médicis et 
son fils Laurent le Magnifique se montrèrent aussi jaloux de 
leur gloire de poètes que de leurs titres de premiers magis- 
trats ou de plus riches industriels de Florence. 

(1) Tàine, Philosophie de l'art en Italie, 4863, p. liO. 



EN FRANCE, EN ANGLETERRE ET EN HOLLANDE. -îfio 

^ ALU^dessou^ dé ces puissantes persoûhalités, s'agitait tout 
un peuple de gens d'affaires et de négoce, de moines, d'arti- 
sanâ, d'aventuriers, animés des mêmes passions, mêlant aux 
mœurs violentes de l'époque, le goût des plaisirs intellec- 
tuels, la culture raffinée des lettres et des arts, pénétrés sur- 
tout du sentiment de leur valeur personnelle et de leurs 
droits de citoyens. 

L'état politique de Tltalie se prétait merveilleusement, en 
efifet, à cette restauration de la liberté et de la dignité indi - 
vidaelles. . 

Fractionnée en une multitude de petites seigneuries (1), 
prévue toutes de forme républicaine, l'Italie offrait à cha« 
cun le moyen d'exercer sa part d'influence sur les destinées 
de sa patrie et lui inspirait, par suite, le désir de développer 
son intelligence et ses facultés naturelles, afin de pouvoir 
participer à son gouvernement. Une vive émulation cmpor* 
tait les esprits vers les* créations de tous genres, littéraires 
ou artistiques, religieuses, militaires ou commerciales. Les 
pensées, les sentiments' les' plue élevés, les plus hardis, pou- 
vaient s'exprimer, librement sans craindre aucun contrôle, 
ni subir aucune diifection. 

Ils rencontraient, dans cette foule passionnée, des âmes 
sympathiques toutes prêtes à s'enflammer à l'idée du beau, 
du grand oa de l'utile. 

Le commerce italien suivit cette marche glorieuse de la 
Renaissance, dont il avait préparé le triomphe en procurant, 
par les richesses, Tindépendance nationale. 

De même qu'à Rome, au temps d'Auguste, de même qu'au 
XTii® siècle, en Hollande, en Angleterre et en France, la pros- 



(1) On sait que cette dénomination honorifique appartenait aux 
républiques italiennes, non en vue de la personne, mais de l'au- 
torité exercée par le pouvoir souverain. Ainsi disai^on de la ma- 
gnifique seigneurie de Venise, de celle de Gônes, etc. 



166 L ASSOCIATION PENDANT LA RENAISSANCE 

périté commerciale fut la fidèle compagne de toutes les au- 
tres gloires. 11 semble, en effet, que, par une loi providen- 
tielle de son développement, Tesprit humain ne puisse s'éle- 
ver et fleurir sur un point, sans s'épanouir en même temps 
sur tous les autres ; et que le moment où une nation pro- 
duit ses plus beaux génies littéraires ou artistiques, doive 
être aussi l'époque de la plus grande prospérité de ses ar- 
mées, de ses finances, de ses entreprises commerciales. 

Jamais l'Italie ne porta plus haut qu'alors le sceptre com- 
mercial qui devait lui être si tôt enlevé par la découverte du 
Nouveau Monde et de la nouvelle route de l'Inde. 

Venise dominait encore sur l'Adriatique et dans l'archipel. 
Ses manufactures de draps, de soies, de savons, ses verre- 
ries étaient en pleine activité. Sa banque de dépôt {banco del 
giro) regorgeait de métaux précieux. 

A Gênes, la banque de Saint*6eorges était parvenue à 
l'apogée de sa puissance. Elle possédait les principaux comp- 
toirs de l'Asie Mineure et de la mer Noire ; elle s'était fait le 
banquier de tous les souverains de l'Europe. 

Florence resplendissait d'un éclat plus vif encore sous la 
domination tant disputée des Médicis, des Pazzi, des Baldi, 
des Corsini, etc. 

Les dissensions politiques, les luttes de familles, les meur- 
tres, les assassinats qui désolaient alors toutes les classes de 
cette société à la fois polie et et féroce, n'entravaient pas l'ac- 
tivité des spéculations mercantiles, presque exclusivement 
dirigées vers le commerce maritime. 

Les Italiens portaient à l'étranger toutes les séductions de 
leur caractère expansif, l'expérience raffinée de leurs ri- 
chesses, sans rien laisser paraître de leurs rivalités indivi- 
duelles ou de leurs haines nationales. 

En traversant l'Italie, les négociants anglais, allemands 
ou français, étrangers aux querelles municipales ou de fa- 
mille, n'apercevaient que le côté brillant de cette Civilisation 



EN FRANCE, BN ANGLETERRE El' EN HOLLANDE. 107 

hâtive, édose tout à coup au milieu de la rudesse des mœurs 
féodales. Ils revenaient dans leur patrie, enflammés du 
souffle nouveau, empressés de le transmettre à leurs conci- 
toyens, et d'étendre ainsi l'influence de la nouvelle ère. qui 
s'ouvrait pour Tintelligence humaine. 

La Renaissance gagna ainsi rapidementrAllemagne du Sud^ 
et la France méridionale jusqu'à la Loire. Elle pénétra même 
dans les Pays-Bas et en Angleterre, mais d'une manière 
moins générale et avec moins d'éclat. Les vieilles mœurs 
germaines y dominaient encore dans toute leur force. Les 
hanses, les corporations, les associations d'étape suffisaient 
à l'exploitation d'un commerce de simple cabotage entre 
les côtes de la mer du Nord et celles de la Baltique. 

En Flandre cependant, l'influence italienne était déjà 
évidente au xv* siècle. Elle se manifestait dans les modes, 
dans les goûts, dans les mœurs, plus encore que dans les 
institutions : mais on sentait que les esprits étaient disposés 
à accueillir le nouvel ordre de choses. Les Flamands entrer 
tenaient, en effet, les plus étroites relations avec les Véni- 
tiens, les Génois, les Florentins. C'était par l'intermédiaire 
des Vénitiens que s'exportaient dans le Levant les draps, les 
cristaux, l'ambre, l'étain sortis des ports de l'Ecluse, du 
Franc et de Bruges (1). Les galères vénitiennes transportaient 
les ambassades flamandes en temps de guerre avec les An- 
glais. 

Isabelle de Portugal partit de Lisbonne en 1429, sous 
pavillon vénitien, pour épouser, à Bruges, le duc de Boijr- 
gogne (2). Les Génois et les Florentins n'étaient pas 
moins solidement établis à Bruges, à Anvers, à Malines> à 
Bruxelles, etc. 



(1) PiLOTi(de Crète), De modo, progresse etordine in passagio 
christianorum pro conquesta terrœ sancts (1420). 

(2) Sànuto, Yita de duchi de Yenezia, 



lf>8 L ASSOCIATION PENDANT LA RENAISSANCE 

Plus aguerris par les révolutions de leurs petites ré 
publiques, que les marchands osterllngs sous la paisible ad-, 
roînistration des cités hanséatiques, les Italiens s'effrayaient 
peu des ince' santés querelles qui s'élevaient alors entre les 
communes flamandes et leur seigneur, le duc de Bour- 
gogne. 

C'était un point d'analogie de plus entre les Flandres et 
leur pptrie. Ils s'interposaient isouvent entre le prince et ses 
sujets rebelles, et parvenaient quelquefois à rétablir une 
paix toujours trop éphémère (1). 

Les Flamands, de leur côté, s'étairat répandus en grand 
nombre dans les ports de la Méditerranée. Ils avaient des 
comptoirs à Alexandrie et en Crète, à Venise, à Milan, à 
Gênes, à Livoume, ils faisaient concurrence aux négociants 
de TAUemagne méridionale. Les échanges entre la Flandre 
et l'Italie étaient considérables. Outre les marchandises or- 
dinaires, tissus, soieries, métaux, etc., on échangeait les 
procédés artistiques ou industriels. Les peintres italiens four- 
nissaient aux tisseurs flamands les cartons de ces célèbres 
tapisseries de haute lisse, qui faisaient l'ornemeiit des fêtés 
de Bruges, de Gand, d'Anvers, et qui s'étaient introduites, à 
leur exefhpie, dans toutes les riches demeures de l'Eu^ 
rope (2). Les Flamands leur communiquaient, en échange, 
les procédés de la gravure sur bois, de la peinture sur 
verre (3), dont ils passent à bon droit pour les inventeurs. 

(1; En mars 1450, les marchands étrangers résidant à Gand, 
surtout cevxde Venise, de Gênes, de Milan, etc., intervinrent et 
se portera!! t ioiédiateurs entre le duc de Bourgogne et la cité de 
Gand. Cette médiation, souvent employée depuis, n'eut pas tou- 
jours plein succès. Voyez les Placards du Brabant, t. II, p. 9. — 
Gàchard, Inv. des archives du royaume de Belgique, t. III, p. 4. 

(i) De Barante, Hist. des. ducs de Bourgogne, t. I, p. 487. — 
Gaghard, Gollect. de documents inédits, t. II, p. 61-70. 
V (3) Nouveaux Mém. de l'Acad. de Bru:i»H6s,' t. VII. Les vitraux 



EN FRANCE, EN ANGLETERRE ET EN HOLLANDE. 169 

Ce rapprochement intime d'intérêts, les relations inces- 
santes qu'il entretepait. entre les deux pays, et surtout l'esprit 
de propagande qurabimail alors lejs Italiens, ne pouvaient 
manquer d'assurer tôt ou fard le triomphe de la renaissance 
dans les Pays-Bas et ^eu Angleterre. Mais la résistance des 
vieux principes germains et féodeaux aurait été beaucoup 
plus énergique et de plus longue durée^ sans la découverte 
du nouveau monde et sans la fièvre qui s'empara de toutes 
les têtes en Europe, à la suite des premières expéditions de 
Pizarr0 et de Cortez. 

Le goût des découvertes, ou comme on disait alors, le 
goût des aventures (1), s'était développé dès la fin du 
iiv"" siècle dans les races du Nord. Les Norwégiens de Ber- 
ghen avaient fondé les colonies de Tlslande et du Groenland 
qui, comme on l'a vu précédemment (2), furent gravement 
compromises en 1428, par la prise de Bergben et la conquête 
des Han^éates. Un peu plus tard, des émigrés flamands, 
Guillaume Van der Haegen, Joseph Yan Huerter, seigneur de 
Mœrkerque et son beau-fils, le célèbre géographe Martin 
Bohain, entreprirent la colonisation des îles Açores (1439- 
1465), dont, pendant les troubles de la Flandre, les Portu- 
gais finirent par s'emparer définitivement. D'anciennes 
chroniques irlandaises racontent même qu'un prince de la 
verte Erin avait, dans ses aventures de pêche, abordé le 
continent américain et s'y était établi avec quelques-uns de 
ses compagnons. 

peints deviennent très-communs en Flandre, dès le milieu du 
XV* siècle. 

(i) C'était le nom sous lequel on désignait alors toutes les ex- 
péditions lointaines de découverte ou de commerce. De là vint la 
dénomination d^adventurers^ communément attribuée aux sociétés 
de marchands anglais pour réxpôrtation. Engliëh merehants ad- 
venturersy adventurers of the Staple of England, etc. 

(2) Voir plus haut, c. III, p. 448. 



170 L ASSOCIATION PENDANT LA RENAISSANCE 

L'idée de découvrir vers l'ouest un passage qui permît de 
se 1 endre aux Indes sans traverser les échelles du Levant 
et de disputer ainsi aux Vénitiens et aux Génois le monopole 
de cet opulent commerce, n'était pas moins populaire en 
Hollande et en Angleterre,{qu'elle ne l'était en Espagne et en 
Portugal. Elle séduisit notamment la célèbre association des 
marchands aventuriers d'Angleterre, dont nous avons déjà 
parlé . Cette compagnie arma plusieurs expéditions des- 
tinées à aller à la découverte, soit vers le nord-est, soit vers 
le nord-ouest; armements fort coûteux et qui n'aboutirent 
qu'à des résultats sans importance. Ils contribuèrent néan- 
moins à montrer l'impuissance de l'antique forme d'associa- 
tion par corporations, guildes ou confédérations, dès qu'il 
s'agissait de dépasser les limites d'un simple commerce 
d'échange entre nations voisines. 

La compagnie des marchands aventuriers d'Angleterre, 
en effet, constituée en 1296 comme confrérie de mar- 
chands anglais sous le patronage de saint Thomas Bec- 
ket (1), pour exploiter concurremment avec la Hanse teu- 
tonique et le Stapel gesellschaft de Bruges, le commerce des 
laines et des tissus en Flandre et dans la Baltique, n'établis- 
sait entre ses membres qu'un lien de simple affiliation (2). 



(1) Telle est l'origine que la corporation s'attribue elle-mômc 
dans le mémoire justificatif présenté en son nom au Parlement 
anglais, lors des démêlés qu'elle eut en 1638 avec les marchands 
libres, dits Interlopes^ pour le maintien de ses privilèges. Cepen- 
dant la priorité était réclamée par les marchands de VEtape 
d'Angleterre, qui disputèrent pendant près de deux siècles aux 
marchands aventuriers le caractère et l'étendue de leurs privi- 
lèges. Voyez Gérard Malynes, dans le pamphlet Centaro/'t/ie cirde 
of commerce, que nous aurons souvent occasion de citer, et qui 
fut publié en réponse au pamphlet de Misselden^ intitulé Circle of 
commerce^ p. 86, édit., 1623, in-8°. 

(2) Charte de 1406, 12, Henri VII, c. VI. 



EN FRANCE, EN ANGLETERRE ET EN HOLLANDE. 171 

Pour jouir des privilèges que rassociation avait obtenus des 
rois d'Angleterre, du xiii® au xv* siècle (1), il suffisait de 
payer une cotisation annuelle^ qui s'éleva graduellement de 
% shellings à 6 liv. st. 13 sh. Le payement de cette re- 
devance donnait le droit de trafiquer dans les ports ouverts 
à la compagnie, et dont elle prétendait avoir Tusage exclusif. 
C'était te fonds commun destiné aux frais de l'administration 
de l'œuvre. Quant aux autres dépenses, on avait d'autres 
ressources, pour y subvenir, que les souscriptions volon- 
taires, toujours fort incertaines (2). 

Le succès de ces souscriptions dépendait de l'évidence 
des bénéfices et de leur prompte réalisation. Tout était facile 
quand il s'agissait de défendre le monopole de la corpora- 
tion, contre des associations rivales ou contre les réclamations 
du public. On voit en 14S8, en 1496, en 1505, la compagnie 
des marchands aventuriers faire les plus grands sacrifices 
pour combattre l'influence croissante de la compagnie de 
l'Etape d'Angleterre (Company of the merchants ofthe staple of 
England). Plus tard, quand en 1513 (3) , la compagnie eut à 
solliciter du Parlement la continuation de ses privilèges, elle 
parvint encore, à force d'argent, à vaincre la ligue des in- 
térêts individuels formée contre son monopole (4). 

(1) Charte de 1466, octroyée par Edouard II. Fœdera, vol. XI, 
p. 569. 

(2) Acte du Parlement, 1497. Fœdera, t. XII, p. 654. 

(3) Fœdera, t. XIII, p. 354. 

(4) Voici le sommaire chronologique de cette curieuse associa- 
tion jusqu'il sa transformation en compagnie proprement dite. 
Elle s'organise en 1267 sous la forme d'une simple affiliation des 
compagnons de Thomas Becket. Elle s'établit en Flandre et noue 
d'étroites relations avec la* Hanse jusqu'en 1406. A ce moment, 
elle est reconnue par la couronne, et dotée de privilèges exclusifs 
pour le commerce d'exportation des tissus et des laines. Middel- 
bourg est le lieu de son principal établissement. Plus tard, en 
1444, la corporation s'établit à Anvers, et rayonne dans tous les 



172 . L ASSOCIATION PENDANT LA RENAISSANCE 

Mais, ces moyens financiei^s étaient aléatoires et ins^uffi^ 
sants, lorsqu'il s'agissait d'expéditions à la découverte et 
vers des régions à peu près inconnues. Si, dans la fièvre qui 
s'était emparée des esprits au xyi®. siècle,ies bénéfices de ces 
entreprises pouvaient paraître magnifiques à quelques-uns, 
ils avaient nécessairement un caractère d'incertitude qui 
arrêtait les timides et les partisans. des vieilles habitudes, 
c'est-à-dire le plus grand nombre. 

On hésitait donc beaucoup à adopter la nouvelle forme 
d'association pratiquée enttalie et dans le midi de la France 
la société dé capitaux divisés par actions. En Angleterre t 
en Hollande, la première partie du xvi^^ siècle se passa en 
tàtonnem«tots. On armait de$ corsaires pour capturer les 
galionsespagnolsou'portugais. Chemin faisant, on découvrait 
de nouvelles contrées dont on prenait possestsion au nom du 
roi d'Angleterre ou des Provinces unies de Hollande; mais 
on n'essayait pas encore de coloniser ces nouveaux con- 
tinents^ et d'y créer des établissements définitifs. Personne 
n'avait alors une perception claire et pratique des conditions 
nécessaires au succès d6 ce nouveau genre d'entreprises. 

Le gouvernement.espagnol.mis en possession de la plus 
grande partie du continent américain, par les conquêtes de 
ses navigateurs, exploitait directement et par lui-même ses 
nouveaux royaumes. 11 y avait introduit le régime. adminis- 
tratif de la métropole, sans se préoccuper de Tefifet que ce 
régime produirait dans un pays nouveau, sur des peuplades 
qu'il s'agissait, avant tout, de convertir au christianisme, et 



Pays-Bas. C*est de ce moment que date sa rivalité avec les mar- 
chands de l'Etape et les marchands libres d'Angleterre. Les mar- 
chands aventuriers triomphent des menées de leurs adversaires, 
obtiennent en . 1495, en 1505, en 1513 de nouveaux privilèges ; 
en 1564, la reine Elisabeth les autorise à se, faire incorporer 
comme compagnie, sous le nom opciel de merchants adventurerf. 



BN FRANCE, EN ANGLETERRE ET EN HOLLANDE. 17S 

de s'attacher par les avantages d'une civilalion plus humaine 
et plus perfectionnée. 

On sait les tristes résultats de ce système. J 

En moins d'un demi-siècle, le Pérou, les Antilles,' la 
Nouvelle Espagne, devinrent la proie d'avides courtisans 
eùvoyés de Madrid pour refaire, à force d'extorsions, leurs 
fortunes et celles de leurs protecteurs. Les richesses du 
nouveau monde s'épuisèrent à soutenir Tagonie politique de 
l'Espagne et à masquer la chute d'un pays qui n'avait 
touché un instant au faîte de la grandeur que pour tomber 
au plus bas de la puissance et de la considération politiques. 
Les malheureuses populations indiennes, décimées par le fer 
de leurs dominateurs ou par Tabas d'une civilisation dont 
on ne leur avait communiqué que les vices, disparurent 
rapidement, malgré les efforts des missionnaires pour les 
protéger contre leurs implacables ennemis. 

L'Espagne n'avait ainsi fondé rien dé durable dans les 
Indes occidentales. La métropole n'avait pas même fourni 
lesélémentsnécessaires à l'établissement d'une de ses grandes 
compagnies de Colonisation , que nous verrons s'élever cin- 
quante ans plus tard en Hollande, en Angleterre et en France. 

Les républiques italiennes, absorbées par l'exploitation 
et plus tard par la défense de leur monopole dans le Levant, 
ne s'étaient occupées des nouvelles découvertes que pour en 
rabaisser l'importance, sans chercher à y prendre part. 

Les Portugais , plus intelligents et surtout moins cruels 
que les Espagnols, trafiquant d'ailleurs dans des pays dé- 
pourvus de mines et de métaux précieux, au milieu de popu- 
lations agglomérées comme en Chine et aux Indes, avaient 
concentré toutes leurs forces dans le commerce proprement 
dit, et avaient borné leurs conquêtes à l'occupation de quel- 
ques points fortifiés sur le littoral delà merdes Indes (1). Plus 

(1) Ces premières découvertes datent de 1410. Elles eurent 



174 l'association pendant la RENAISSANCfi 

tard seulement, à Texemple des Hollandais, il se forma à 
Lisbonne quelques sociétés transatlantiques dont nous au- 
rons occasion de parler. 

En France, les esprits n'étaient pas encore préparés aux 
entreprises de longue haleine. Tous les yeux se tournaient 
vers l'Italie et l'Allemagne avec lesquelles le royaume ne 
cessait d'être en guerre. On entendait bien parler des trésors 
merveilleux conquis par les Espagnols, dans le nouveau 
monde : mais on ne voyait là qu'un attrait plus puissant, 
pour des courses maritimes. Les corsaires français en de- 
vinrent plus nombreux, plus hardis, et méritèrent sous le 
nom de boucaniers, la réputation légendaire que leur firent 
les historiens du temps (1). 

Il appartenait aux peuples germains et particulièrement 
à la race anglo-saxonne, de fonder dans le nouveau monde 
les puissantes colonies qui sont devenues depuis l'Empire des 
Indes et la Confédération américaine, en s'appropriant,pour 
le perfectionner, un genre d'association imaginé par le génie 
mercantile des Italiens, mais qui exige, pour produire tous 
ses fruits, plus d'énergique persistance, de calme et d'éco- 
nomie qu'il n'est dans leur caractère national d'en déve- 
lopper. 

Le signal partit d'Angleterre, et ce fut un Vénitien qui le 
donna. 

pour résultat roccupation de Madère, de Porto-Santo (1415), puis 
du Sénégal, du Cap Vert (1447), et préparèrent la fameuse expé- 
dition de Vasco de Gama (1497), la découverte des Indes, et ré- 
tablissement de la puissance portugaise dans cette contrée. 

(1) C'est à leurs exploits, souvent mieux qualifiés de brigan- 
dages, qu'on doit la conquête d'une partie du Canada ; en 1686, 
alors que la France et TAngleterre étaient en paix, les boucaniers 
surprirentles principaux forts de la compagnie de labaied'Hudson, 
et s*en emparèrent au nom de la France. C'est également à des 
boucaniers qu'on dut, en 1688, l'occupation de Saint-Domingue 
sur les Espagnols* 



EN FRÀNCB, BN ANGLETERRE ET EN HOLLANDE. 175 

Tandis que Christophe Colomb faisait à Huelva les prépa- 
ratifs de son immortelle expédition, Jean Cabot (1) et ses 
fils obtenaient de Henri VU, roi d'Angleterre, la charte de 
concession des pays qu'ils découvriraient au nord-ouest 
dans leur navigation vers le continent indien (1496). Cabot 
s'était associé avec divers seigneurs et bourgeois des villes 
de Londres et de Bristol. Ils avaient constitué un fonds com- 
mun divisé en parts ou actions, et destiné à subvenir aux 
frais d'un premier armement. 

On connaît les résultats de ce voyage : la découverte du 
Labrador et du continent septentrional de l'Amérique, jus- 
qu'au 67* degré de latitude nord (1497) ; ainsi que la recon- 
naissance des côtes de la Foride et du détroit de Bahama. 
Malheureusement Tépuisemenidu premier fonds social et le 
peu d'encouragement donné à la famille Gabot par Henri YH, 
amena la ^dissolution de la société, puis la dispersion de ces 
hardis navigateurs. Sébastien s'enrôla au service de l'Es- 
pagne, dont il ne tarda pas à éprouver l'ingratitude ; ses 
frères continuèrent à Bristol l'exerci^'e de leur profession 
de capitaines marins. 



(1) Le véritable nom de la famille Gabot paraît être Gabola, 
C'est celui que donne la charte du 5 mars 1496. (Fœdera, t. XII, 
p. 595.) C'étaient des pécheurs établis à Bristol, qui jouissaient 
de l'estime générale; Sébastien surtout, ûlsde Jean, passait pour 
habile astronome et cosmographe. On a contesté à la famille 
Gabot la gloire de la découverte du Canada, du Labrador, et 
des côtes de l'Amérique septentrionale jusqu'au parallèle de la 
Floride ; mais les autorités abondent pour constater la réalité 
de cette découverte. Hackluyt les résume dans la préface de 
ses Voyages dédiés à sir Robert Gecil (1599). Il cite des écri- 
vains espagnols tels que Pierre Martyr d'Anglesia, François 
Lopez de Gomora, le Vénitien J.-B. Ramusio. Le président 
de Thou, en parlant de la Floride (liv. 44 de son histoire), 
attribue aussi l'honneur de cette découverte aux Gabot. Malheu- 
reusement l'indifférence d'Henri VII ne permit pas à l'Angleterre 
de tirer parti de cette découverte. 



1T6 l'association pendant la renaissance 

' Mais trente ans après, Sébastien Cabot reprenant les pro- 
jets de son père de chercher vers le nord-est la route de la 
Chine et du Japon, que les Portugais venaient de découvrir 
par le cap de Bonne-Espérance, et Magellan par le cap Horn, 
fonda une nouvelle société qui, après de pénibles épreuves, 
prit tout à coup un brillant ess(»r par la décotivei'tetles ports 
de la mer Blanche, et l'ouverture d'une nouvelle route com- 
merciale entre l'Angleterre et la Russie (1). Cette compagnie 
reçut, par suite, le titre de Rtissia Company, £l]e fut confir* 
mée par un statut Philippe et Marie, stat. J, â (1KS5), et 
plus tard, par acte du Parlement (1556) (2). Son capital 
d'origine consistait en 6,000 liv. st. divisé en 240. parts ou 
êhares. Mais il fut bientôt augmenté par les bénéfices des pre- 
mières expéditions. En quatre ans, en effet, sous Thabile 
direction de son^résident, Sébastien Cabot, la Russia-com- 
pany était parvenuoà s'assurer la faveur du tzar Basilowitch, 
le privilège du commerce de la Russie par la mer Blanche, 

( 1 ) Edouard YI, réparant Terreur de son père Henri VII, accorda 
à Sébtistien Cabot une pension de 156 liv. st. 30 sch., pour les 
services passés et futurs qu'il avait rendus et rendrait à TAngle- 
terre, sans doute pour la formation de cette société dont il fut le 
président, et qu'il dirigea jusqu'à sa mort (1549, Fœdera, t. XY, 
p. 181). 

(2) Ce fut le premier exemple d'une société anonyme par ac • 
tiens (joint stock company)y les statuts de la compagnie des mer- 
chants adventurers comportant encore beaucoup des principes et 
de dispositions constitutives de la corporation proprement dite. 
La compagnie étendit bientôt ses relations dans toute la Russie 
et jusqu'en Perse, où elle rencontra les Vénitiens déjà établis. 
Los premiers fondateurs de cette compagnie furent, du reste, les 
plus grands seigneurs de la cour : le marquis de Winchester, 
lord haut trésorier ; le comte d'Arundel, grand chambellan ; le 
comte de Bedfort, lord garde des sceaux privés; le comte do 
Fembroke, etc., s'assodèrent ainsi avec Sébastien Cabot, dont ils 
acceptèrent la présidence. Le tzar Basilowitch combla la compa- 
gnie de faveurs, de privilèges, pour faciliter. ses conquêtes au 
nord de la Moscovie (Hackluyt, Voyages, t. I, p. 369, édit. .15W). 



EN FRANCE, EN ANGLETERRE ET EN HOLLANDE. HT 

et le droit d'ouvrir par le Volga de nouvelles relations avec 
la Perse. 

L'exemple était donné ; il eut bientdt des imitateurs dans 
les rangs les plus élevés de Taristocratie anglaise. Nicolas 
Bacon, alors garde des sceaux d'Angleterre, le duc de Nor- 
folk, Humphrey, Shute et beaucoup d'autres souscripteurs 
sollicitèrent, en 1561, une charte d'incorporation, pour une 
société par actions, désignée sous la dénomination de Go- 
vemor assistant and society of tho minerai and battei^y toorks, 
dont le but était de substituer des procédés mécaniques à 
la main de l'homme, dans la fabrication du fer(l). D'autres 
sociétés (3) de banque et d'assurances maritimes se consti- 
tuèrent vers la même époque, sur les mêmes bases et d'après 
les principes de Tassociation italienne. 

L'influence italienne se manifeste encore au xvi® siècle par 
l'introduction, dans les usages du commerce anglais, de la 
nouvelle tenue de livres dite en partie double^ pratiquée 
d'abord à Venise, et presque simultanément à Gènes et à 
Florence, vers la fin du xv* siècle. James Peele, qui la popu- 



(i) La Charte d'incorporation est de 1565. Elle a régi celte so- 
ciété jusqu'à sa chute et sa dissolution en 1720. (Bubble year.) 

(2) L'une des plus remarquables fut la Banque, greffée sur Tan- 
tique institution de prêts, dite Ovphan's fund of London. A l'ori- 
gine, VOrphan's fund fut une sorte de mont-de -piété destiné à di- 
minuer le taux usurairedes prêts faits au peuple. Knighton, dans 
sa chronique, en fait remonter la création en 4391, par les soins 
du lord maire John Notte. VOrphan's fund devenait, dans les an- 
nées de disette, une sorte de grenier d'abondance. Le Dr Tho- 
mas Wilson, dans son discours sur l'usure (2« édit. 1572}, ana- 
lyse l'organisation de cet Orphan*s fund, qui distribuait annuel- 
lement des dividendes et tenait ses écritures, conformément à la 
nouvelle méthode recommandée par Simon Stevin de Bruges, et 
qu'on appelait compte de prince, parce que Stevin avait intitulé 
son ouvrage : Livre de compte de prince, à la manier? italienne; 
ce en quoi s'est illustré le très- excellent prince et seigneur Mau- 

42 



178 l'association pendant la renaissance 

larisa par un écrit publié à Londres en 1569, nous apprend 
que cette nouvelle méthode commençait alors à se répandre 
dans les sociétés de' commerce et parmi les marchands de 
Londres. 

Hais le vieil esprit germain ne se tenait pas pour battu. Les 
anciennes corporations redoublaient d'efforts pour conserver 
leurs privilèges, concédés deux siècles auparavant, alors que 
le commerce anglais avait peine à se développer sôuà la 
concurrence des associations flamandes et hanséatiques. Aux 
luttes de corporations à corporations, entre la compagnie 
des marchands aventuriers et la compagnie de l'Étape d'An- 
gleterre, entre les corporations des marchands de Londres 
et celles des marchands d'York et d'Ëxeter (1860) (1), avait 
succédé la lutte de la liberté du commerce contre le privi- 
lège, c'est-à-dire du public contre les corporations. 

S'ils n'en étaient pas encore arrivés à demander la sup- 
pression radicale des corporations de métiers, établies jadis 
sous forme d'association de bienfaisance, les négociants ré- 
clamaient au moins contre la multiplicité des règlements de 
ces institutions, règlements dont quelques-uns, disaient-ils, 
portaient atteinte aux lois et surtout aux libertés de l'Angle- 
terre. Le statut 19, Henri VU, c. 7, fit droit à ces plaintes et 
défendit à toute corporation, guilde ou Sraternité (fratemity), 



rice, prince d'Orange. Stevin nous a conservé la dénomination 
des principaux livres tenus à cette époque par les commerçants 
The ledger (grand-livre), débit and crédit; articles ported in to 
the ledger ; articles not ported ; Waste book or journal book. 
Steviii prétend, il est vrai, que ce mode de comptabilité date des 
Romains, et cite, à Tappui, un passage de Pline, t. Il, ch. 7, 
Hist. : Euic omnia expensa, huic omnia feruntur accepta, et in tota 
ratione mortalium sola utramque paginam facit. 

(i) Les marchands aventuriers d'Exeter avaient le privilège du 
commerce avec la France (charte d'Elisabeth, 1560). — Misskl- 
BEN, Circle of commerce, p. S5, 1623. 



EN FRANCE, EN ANGLETBRRB ET EN HOLLANDE. \1l9 

d'établir désormais des règlements {bylaw$)y dont l'objet se- 
rait de fixer les prix de certaines marchandises, les condi- 
tions du travail ou du commerce des particuliers et, en un 
mot, de porter atteinte aux libertés des sujets anglais (1). 

A regard du commerce extérieur, le public se montrait 
plus exigeant. Il demandait l'abolition du monopole des 
compagnies de l'Étape et des Marchands aventuriers sur les 
laines et les lainages qu'elles achetaient et revendaient en* 
suite à des prix arbitrairement fixés. Les aventuriers indé* 
pendants se plaignaient aussi de ne pouvoir trafiquer dans 
les ports de Flandre, de Hollande et de la Baltique, sans 
payer à l'une ou à Tautre de ces compagnies privilégiées des 
droits exorbitants. 

Mais ces plaintes, quoique plus nombreuses et répétées avec 
la persistance que donne l'intérêt privé, trouvaient moins 
d'écho dans le gouvernement anglais, parce qu'elles s'atta- 
quaient à l'une des ressources financières les plus précieuses 
de la couronne, les subsides fournis par les compagnies 
lors du renouvellement de leurs chartes. En Angleterre, 
comme en France, les privilèges, concédés primitivement 
dans le seul intérêt du commerce, étaient bientôt devenus 
matières à impôt et constituaient une branche de revenus 
d'autant plus avantageuse qu'elle échappait au contrôle du 
Parlement. La Trésorerie était donc peu disposée à céder 
au vœu du public sur ce point. Elle donnait pour motif que 
la compagnie de l'Étape d'Angleterre, se chargeant de la 
perception des droits sur la laine, le plomb, les cuirs, 

(i) Le chancelier Bacon les appelait des associations malfai*- 
santes : fraUmities inevil. Voici, du reste, le texte de ce statut 19, 
Henri VII, ch. 7 : « We restrain the masters or wardens of such 
« fellowships for making any new by laws or ordinances concer- 
« ning tbe pricesof wares and other thingsfor tbeir own singu- 
« )ar until first determined and approved of the Lord CbancelJor 
« on pain of forfeiting forty poounds for every such offenoe. » 



180 L ASSOCIATION PENDANT LA RENAISSANCE 

rétain/ etc., etc., et celle des marchands ayenturiers, des 
droits de douanes à l'importation des produits de la Flandre 
et de la Baltique, diminuaient beaucoup les frais de per- 
ception, et régularisaient le payement de Timpôt, au grand 
avantage du Trésor public. Les politiques de l'Europe étaient 
d'ailleurs dominés à cette époque par ce singulier principe 
économique, qu'un peuple ne s'enrichit qu'en se suffisant à 
lui-même et en privant ses voisins des produits de son in- 
dustrie et de son agriculture. On se combattait à coups de 
statuts et de lettres patentes, afin d'interdire l'exportation 
du blé, des bestiaux, des laines, de la soie, des toiles, etc. (1). 

L'heure du retour à la liberté commerciale, quoique an- 
noncée par quelques esprits novateurs, n'était donc pas en- 
core sonnée. Les corporations continuèrent d'exercer leur 
privilège. De leur côté, les aventuriers indépendants s'enga- 
gèrent, à la suite des Espagnols et des Portugais, dans le 
commerce d'échange avec les contrées nouvellement décou- 
vertes. 

A la fin du xyi* siècle, plusieurs compagnies de négociants 
anglais se trouvaient établies sur les côtes de Guinée. D'au- 
tres résidaient sur la côte du Malabar, et trafiquaient jus* 
qu'au Japon. Ainsi la compression exercée par le monopole 
des corporations en Flandre et dans la Baltique, avait pro- 
voqué l'expansion du commerce anglais vers des régions 
nouvelles beaucoup plus riches et plus técondes : résultat 
inattendu, sans doute, mais des plus heureux, puisqu'eû in- 
spirant à la nation le goût des établissements lointains, il 
fonda rélément essentiel de la puissance et de la grandeur 
britanniques. 

Cependant, malgré son asservissement au monopole en 



(i) RuDDiMAN, Praefatlo ad Anderson thesaurum diplomaticum 
etnumismaticum 5cotia) ; Edimbourg, 1739. — Clément, Golbert, 
p. U3. 



EN FRANCE, EN ANGLETERRE ET EN HOLLANDE. 181 

toutes choses, le commerce anglais avait progressé à l'iiité- 
rieur comme à Tétranger. La compagnie des Marchands 
aventuriers, la compagnie de l'Etape d'Angleterre, et quel- 
ques autres corporations moins célèbres, régnaient en souve- 
raines sur le commerce d'exportation. Elles avaient enlevé 
le marché anglais à la Hanse teutonique, ainsi qu'aux cor- 
porations flamandes du Steelyard et du Stapelgeselhchaft 
(1S94) (1). L'industrie de la banque, si longtemps l'apanage 
exclusif des Lombards, s'était concentrée dans les mains des 
négociants de la cité Je Londres, auxquels le plus illustre 
d'entre eux, sir Thomas Gresham, le banquier de la reine, 
(the queen*s merchant), avait élevé le splendide palais, que la 
grande Elisabeth, dédaignant le nom vulgaire de Bourse, 
avait baptisé le royal-exchange, dénomination qui s'est con- 
servée jusqu'à nous (2). 

Les comtés du Nord, surtout celui de Newcastle, avaient 
atteint, par suite de l'extraction de la houille, une prospé- 
rité jusqu'alors inconnue dans la contrée. Tout le monde y 
saluait avec empressement Vinstitution des fraternités {frater- 
nities of host men of Newcastle), parmi ces courageux mineurs 
que ne protégeait encore aucune des grandes découvertes de 
la science moderne (3). Le privilège était, en effet, sans dan- 

(1) Lettre de Tempereur Rodolphe II à la reine Elisabeth pour 
se plaindre du préjudice occasionné par ces compagnies à la 
Hanse teutonique; «Maritimas Balthici fœderis civitates, » et ré- 
ponse du Df Perkins au nom de la Reine. — Fœdera, voL XVI, 
p. 2i2-253. — Gamden's Elisabeth, liv. IV. 

(2) Ce fut la reine elle-même qui, en grand apparat, fit l'inau- 
guration du monument. Le royal exchange de Thomas Gresham 
fut détruit, lors du grand incendie de Londres, en 4666. 

(3) La prospérité de Newcastle paraît remonter au règne 
d'Henri V\ Des chartes d'Edouard V% d'Edouard III, de Ri- 
chard II et d'Henri IV, mentionnent l'existence de cette frater- 
nité, que la charte d'Elisabeth incorpore en 1600 sous le nom de 
a Governor Steward and Brethern of the fraternity of host men 



182 L ASSOCIATION PENDANT LA RENAISSANCE 

ger dans une industrie essentiellement limitée par la posses- 
sion des couches carbonifères et des immenses capitaux 
qu'exige leur exploitation. A Londres, la corporation de 7W- 
nity hùusê, fondée par Henri YIII (1) et développée par Elisa- 
beth (2), avait imprimé à la marine commerciale un carac- 
tère d'unité et de régularité, qui contribua puissamment au 
succès des grandes expéditions maritimes du xvii* siècle. 

il semblait qu'une vie nouvelle circulât dans le peuple 
anglais à la fin du xvie siècle, et que les esprits se préparas- 
sent à de plus hautes destinées. 

C'était, du reste, un sentiment commun à tous les États du 
continent. Tandis que, sur le trône d'Angleterre, Elisabeth 
achevait son règne glorieux pour la marine et le commerce 
britanniques, les Sept Provinces unies de Hollande, à peine 
affranchies du joug espagnol, continuaient d'exercer, sous 
les stathouders Guillaume et Maurice d'Orange, la supréma- 
tie maritime qu'elles avaient conquise au commencement du 
sièele; la France achevait de cicatriser les plaies de ses 
guerres civiles, et se disposait au règne de Louis XIY. 

Partout on pressentait la fin de ces longs tiraillements 
entre la féodalité et l'esprit de la Renaissance. Le grand jour 
succédait à l'aurore. On aspirait le parfum de la liberté : 
comme le voyageur qui traverse les Alpes, oublie, aux pre- 
mières brises d'Italie, les tempêtes passées, on oubliait les 
maux soufferts pendant trois siècles, pour contempler le 
nouvel horizon qui s'ouvrait au peuples du Nord de l'Europe. 



c for dischargîng and better disposing of sea coals, grindstones, 
« rubstones in and upon the river of Tyne » (England's Grie- 
VANCE, discovered in relation to the coal trade, 1655.) 

(1) En i5l!2, ces trinity houses chargées de Tentretien des 
phares, des bouées et de la police des ports, furent établies à 
Deptfort, à HuU, h Newcastle, comme à Londres.— Gibson, addi- 
tion to Camden's Britannica. — Hackluyt, Voyages, t. !«', p. UO, 

[9) Stat. 8. BLISAfiBTA, c. 13. 



EN FRANCE, EN ANGLETERRE ET EN HOLLANDE. 183 

Dieu avait, en effet, marqué ce moment pour l'un des plus 
grands progrès de la civilisation. 

Depuis la découverte du Nouveau*Monde, tous les efforts 
des navigateurs anglais, hollandais ou français s'étaient 
consumés en eiipéditions stériles, dont le but réel, sinon 
avoué, avait été le pillage des convois espagnols et portu* 
gais. Ils avaient causé à TEspagneet au Portugal d'immenses 
dommages; mais ils n'en avaient pas moins nui à eux- 
mêmes, car l'habitude de la piraterie s'était substituée, dans 
la marine, à l'esprit militaire* 

L'existence des colonies transatlantiques était compro- 
mise; la source de tant de riches captures menaçait de se 
fermer à jamais. Il était donc temps d'adopter un système 
plus régulier, plus moral et, par suite, plus fécond à l'é- 
gard des pays dans lesquels on prétendait implanter la civi- 
lisation chrétienne. 

Le xvi<» siècle était né au bruit de la découverte du conti- 
nent américain et de la nouvelle route des Indes. Yasco de 
Gama avait doublé le cap de Bonne-Espérance et était arrivé 
à Galicut, Tannée même (1498), où Christophe Colomb 
abordait au centre Amérique et Jean Cabot au Labrador. Le 
xvii^ siècle allait s'ouvrir par un événement plus considé* 
rable encore, puisqu'il devait décider du sort de ces nou- 
velles conquêtes. 

Le soir du 31 décembre 1S99, la reine Elisabeth remettait 
au comte de Cumberland et à ses associés la charte de la prer 
mière compagnie anglaise des Indes orientales (1). Les États 
généraux de Hollande délibéraient, dans le même temps, 
sur la fusion des compagnies hollandaises et jetaient les 
bases de cette grande société néerlandaise dont la puissance 
s'est continuée jusqu'à nos jours. Enfin, quatre ans après, 



(1) Anderson, Hist. and chonological dedaction of the origine 
of commerce, t. II, p. 199. 



184 l'association PENDANT LA RENAISSANCE 

Henri lY accordait au duc de Luxembourg le privilège de 
la première compagnie française des Indes orientales. 

Les destinées de ces trois sociétés furent^différentes, comme 
le caractère et les institutions des peuples qui les' fondaient. 
Toutes trois furent saluées des mêmes espérances; elles ren- 
contrèrent toutes trois, dès leurs premiers pas, la contradic* 
tion et les revers; mais elles ne supportèrent pas ces épreu- 
ves avec le même bonheur. 

La compagnie anglaise, composée de deux cent quinze 
membres, chevaliers, aldermen, ou marchands de la cité 
de Londres, sous la direction de sir Thomas Smith, son 
gouverneur, prit le titre traditionnel de United Company 
of marchants of England trading to East India. Constituée 
comme corporation, avec tous les droits d'une compagnie 
régulière (1) {regulated company), la compagnie des Indes 
adopta néanmoins les formel et l'organisation nouvelle des 
sociétés par actions. Son capital primitif, de 70,000 liv. st., 
fut divisé en parts nominatives ou shares de 80 liv. st.; cha- 
cune d'elles transmissible par voie d'endos ou de transfert 
sur les registres de la compagnie. Ce capital servit à équiper 
une flotte qui, sous le commandement du célèbre navigateur 
Lancaster, fit une fructueuse campagne sur la côte de Coro- 
mandel, ainsi que dans les détroits, et jeta à Surate les fon- 
dements du premier comptoir anglais dans les Indes (2). 

Malgré d'aussi modestes débuts, l'établissement de la nou- 
velle compagnie souleva une vive opposition de la part des 
sociétés rivales de Russie et de Turquie. (Russia and Tur- 
key companies,) Le manifeste de cette opposition fut remis à 
la reine par une députation de négociants et d'armateurs, 
derrière lesquels s'abritaient naturellement les véritables 



(1) Sir William Monson, Naval tract., 1635. 

(2) Sir William Monson, Naval tract., 1635. — Munn, England's 
treasure by foreign trade, 1664, p. 103. 



EN FRANCE, EN ANGLETERRE ET EN HOLLANDE. 185 

intéressés. Il est curieux d'énumérer leurs principaux griefs. 

On reprochait à la nouvelle société de diminuer la circu- 
lation du numéraire, déjà si rare à cette époque, par l'ex- 
portation qu'on allait en faire aux Indes; de compromettre 
à la fois la vie des marins anglais par de brusques change- 
ments de climats, et la conservation des navires exposés aux 
piqûres des vers de mers chaudes, malgré leur doublage en 
plomb. Enfin, et c'était là le grief principal, on soutenait 
qu'en ouvrant une nouvelle route commerciale des Indes, 
on diminuerait l'exportation des étoffes de laines anglaises, 
que la compagnie de Turquie échangeait avantageusement 
contre les épices du Levant; que de plus, on introduirait par 
la nouvelle voie une quantité, de produits orientaux bien 
plus considérable que ne le comportait la consommation 
nationale, ce qui ruinerait à la fois la compagnie des Indes 
et celle de Turquie. 

Elisabeth était l'adversaire trop déclarée des privilèges 
pour accueillir ces prétentions (1). 

Elle goûta beaucoup plus les réponses de la compagnie 
des Indes et pensa que ses matelots ne pouvaient que gagner 
aux expéditions lointaines ; qu'il importait peu de quelles 
mains vinssent les épices et les denrées du Levant, pourvu 
que l'Angleterre fût en mesure d'en vendre le plus possible 
aux peuples du continent. 

Malheureusement, cette grande reine vécut trop peu de 
l^emps pour faire prévaloir ces judicieux principes. Elle mourut 
en 1803. La compagnie anglaise des Indes resta seule, ex- 
posée aux attaques de ses ennemis au dedans , ainsi qu'à la 
concurrence de sa redoutable rivale , la compagnie hollan- 
daise des Indes orientales, dont il nous reste à faire connaître 
les rapides développements. 



1) Andkrson, loc, cit., t. II, p. 204, 



186 L ASSOCIATION PENDANT LA RENAISSANCE 

Après de longs et pénibles débats, les Etats généraux 
de Hollande avaient enfin voté , le 20 mars 1603 , la fusion 
de toutes les petites compagnies établies depuis 1596 pour 
la commerce des Indes, et la constitution d'une grande corn* 
pagnie nationale, à laquelle ils avaient accordé d'importants 
privilèges (1). 

Son capital, souscrit par les différentes provinces de la 
Hollande et de la Zéélande, s'éleva tout d'abord à six millions 
et demi de florins, chiffre très-considérable pour répoque(3). 
Ses succès furent rapides. Les Hollandais , en effet, possé- 
daient à un éminent degré, toutes les qualités nécessaires au 
commerce maritime et à la colonisation. 

Nés en quelque sorte au milieu des mers, habitués, dès 
l'enfance, à toutes les fatigues, consommant moins et s'en- 
tretenant à moins de frais que les autres matelots, les 
Hollandais s'étaient de bonne heure adonnées à la pêche du 
hareng et de la morue, dont leurs procédés perfectionnés, 
et le bas prix auquel ils vendaient leurs produits, leur 
avaient valu le monopole. La mariné hollandaise s'était 
ainsi rapidement augmentée, sous la double influence des 
bénéfices de la pêche et des avantages que présentait le 



(1) Octroi renouvelé en 4622, ^647, 166S, 46P8, 1717, 1741, 
1702, etc. 

(2) Les chambres de commerce d'Amsterdam, de Middel- 
bourg, de Delft, de Rotterdam, de Horn, d'Enckhuisen, formè- 
rent ce capital, pour lequel la chambre d'Amsterdam versa à 
elle seule 3,674,915 florins. Dès 1605, la compagnie distribua en 
argent 15 0/0 de dividende; Tannée suivante, 75 OyO ; en 1607, 
40 0/0; en 1608, 10 0/0; en 1609, 25 0/0; en 1610, 50 0/0, etc. 
Pendant ces années de merveilleuse prospérité, les actions ne 
se négocièrent pas à des prix réguliers. Plus tard, quand les bé- 
néfices, réduits dans leur quotité, ne s'écartèrent plus d'une 
moyenne de iO à 25 0/0 du capital primitif, les actions étaient 
cotées de 600 à 700 0/0.— Encyclopédie, Dict. du commerce, 
yo Hollande j p. 535. 



EN FRANCE, EN ANGLETERRE ET EN HOLLANDE. 187 

métier de marins à ceux que révoltait le joug tyrannique des 
archiducs allemands et des vice-rois espagnols. 

Vivant dans leurs massives galiotes, comme dans des mai- 
sons flottantes, les Hollandais étaient devenus, dès la fin du 
seizième siècle, les rouliers des mers européennes (1). Par la 
capacité de leurs navires, l'économie du fret, ils avaient en- 
levé aux armateurs de Hambourg le trafic entre Venise et 
la Baltique, et faisaient concurrence aux Hanséates, môme 
dans les ports de l'Angleterre et de la Norwége. 

Mais les Hollandais ambitionnaient de faire plus encore. 
Ils prétendaient s'emparer du commerce du Levant, que 
continuaient à exploiter les Génois et les Vénitiens. 

Leur instinct commercial saisit tout d'abord les avantages 
que présentait dans ce but la route nouvelle ouverte par 
Vasco de Gama. Ils s'y élancèrent des premiers et firent aux 
Portugais une guerre acharnée (2). Dès 1580, ils les supplan^ 
tent dans leurs colonies et leurs traités avec le Japon (3\ En 
1598, ils les chassent des détroits (4) ; et l'un des premiers 
actes de la grande compagnie est de fonder dans l'Ile de 

(i) De Witt, Intérest of Holland (trad. ang., part. I, eh. 24) : 
« The hanstowns w^ere tiie only carriers and mariners by sea; 
« but gradually tbey lost the same lo Ihe Dutch, the owners of 
« the freight siiips being by degree compelled to settle to Hol- 
« land. » — Anderson, loc, cit., t. I, p. 499. Leur navigation or- 
dinaire s'étendait depuis les ports de la Livonie, jusqu'à ceux des 
mers de l'Archipel et à la mer Noire. — Meursius, Hist. daniea, 
liv. III. — Sir William Temple, Observât, on the united pro- 
vinces, 1673, ch. IV. — HuET, Mem. sur le com. hollandais. 

(2) Ce fut en 1598 qu'Olivier Van Noort termina son grand 
voyage autour du monde, et que les compagnies particulières do 
Hollande fondèrent leurs premiers comptoirs dans l'Inde. — An- 
derson, loc, cit., t. II, p. 199.— Werdenhagen, Hist. anséat., t. Il, 
p. VI, p. 19. — Clément, Colbert, p. 133. 

(3) Ils fondent en môme temps les factoreries de SuratOj de 
Gozurate. — Anderson, loo. cit.^ t. II, p. 215. 

(4) Louis GuicciARbm, Descrip. des Pays-Bas, t. IL 



188 L ASSOCIATION PENDANT LA RENAISSANCE 

Ceylan une colonie qui, vingt ans plus tard, avait ruiné les 
établissements portugais de la contrée (1). 

Ces succès ne furent que le prélude de victoires plus im- 
portantes, k la suite desquelles les Hollandais s'emparèrent 
des principaux comptoirs des Indes et de la totalité du Brésil. 
Ils ne conservèrent pas longtemps, il est vrai, ces brillantes 
conquêtes. 

Mais si, à la fin du xtii® siècle, la fortune trahit le courage 
de la république des Sept Provinces unies, aux Indes comme 
sur le continent, la compagnie laissa du moins, dans ces 
contrées lointaines, Fempreinte de son gouvernement et de 
son habileté colonisatrice. On ne saurait trop admirer, en 
effet, l'art merveilleux avec lequel le caractère flegmatique 
des agents de la compagnie parvint à se plier aux nécessités 
de climats et de peuples si différents de ceux de la métropole ; 
la sagesse des directeurs qui, loin de leurs possessions, par- 
venaient cependant à donner l'impulsion à tant de rouages, 
sans entraver l'initiative des agents locaux. 

L'histoire administrative de la compagnie des Indes orien- 
tales présente à ce point de vue un réel intérêt. 

Sa constitution républicaine était le reflet des idées et des 
passions, qui venaient de triompher dans la lutte du peuple 
hollandais contre la domination espagnole. Le pouvoir y 
résidait dans de nombreux comités, sansjamais se concentrer 
dans les mains d'un gouverneur, ainsi que cela avait été 
établi pour les compagnies anglaise et française. En haine 
da gouvernement personnel, les Hollandais avaient mieux 
aimé compromettre l'unité de vue et d'action, que de se 
soumettre à la domination d'un seul directeur, quelque ha- 
bile qu'il pût être. 

L'administration se divisait en six comités ou chambres 
correspondantes aux six provinces, qui avaient fourni le 



(i) 



WhseleR} Treatise of commerce, in-4°, 1601, p. 77. 



EN FRANCE, EN ANGLETERRE ET EN HOLLANDE. 189 

capital primitif. Ces chambres constituaient , en quelque 
sorte, autant les sociétés distinctes, indépendantes les unes 
des autres,. pour le choix et la direction de leurs affaires. 
Leur point commun de réunion était un comité central, sorte 
d'Etats généraux de la compagnie, composé de 17 députés 
élus par les chambres. Ce conseil délibérait trois fois par an 
sur les affaires générales de la compagnie, sur Tépoque et le 
lieu des ventes publiques, les dividendes à distribuer , etc. 

Les chambres n'avaient pas toutes le même rang ni la 
même composition. La chambre d'Amsterdam, qui, à elle 
seule, avait fourni plus de la moitié du capital social, portait 
le iïir e\Ae chambre présidiale. Elle se composait de vingt-quatre 
directeurs, dont dix-huit nommés à vie par les bourgmestres 
d'Amsterdam ; les six autres, nommés pour trois ans par les 
villes de Dordrecht, de Harlem, de Leyde, de Gonda, et par 
les provinces de Gueldre et de la Frise (1). Deux avocats, dix 
teneurs de livres, un médecin, un constructeur de navires 
et une foule d'employés subalternes, étaient attachés à cette 
chambre, la plus considérable de toutes. 

Venaient ensuite, par ordre d'importance, les chambres 
deHiddelbourg, de Delft, de Rotterdam, de Hoorn et d'En- 
ckuysen, administrées par sept ou huit directeurs assistés de 
teneurs de livres, d'avocats, de médecins, etc. 

Nous avons dit que les opérations de ces chambres étaient 
indépendantes. Elles armaient chacune un certain nombre de 
navires dont elles nommaient les commandants, formaient 
les équipages, et déterminaient les cargaisons d'aller. Ces 
navires trafiquaient dans les comptoirs de l'Inde pendant 
un certain temps , puis revenaient avec une cargaison de 



(1) Ils recevaient, à titre de traitement fixe, 3,000 florins par 
an, convertis en pension, lorsqu'ils étaient à vie. Les autres pro- 
vinces rétribuaient leurs directeurs et leurs députés avec moins 
de libéralité. 



190 l'association pendant la rënàissancb 

retour, le tout pour le compte de leur chambre d'armement. 
La Tente des marchandises importées par cette voie se fai- 
sait dans la ville dont la chambre possédait la plus grande 
quantité de la même denrée, aux époques, et quelquefois au 
prix fixé par le conseil général des directeurs (1). Les béné- 
fices de ces réalisations étaient partagés entre les souscrip- 
teurs de la chambre et la caisse de la société générale, qui 
les employaient aux dépenses de la colonie, aux frais de re- 
nouvellement de ses chartes, ou de négociations poli- 
tiques, etc. 

Aux Indes, l'administration de la compagnie hollandaise 
reposait sur un principe tout contraire à celui qui avait pré- 
valu dans la constitution métropolitaine de la société. L'au- 
torité suprême y était concentrée dans les mains d'un gou- 
verneur général, assisté d'un conseil presque exclusivement 
militaire, qui tempérait faiblement le pouvoir discrétionnaire 
du gouverneur. C'était lui qui décidait de la paix ou de la 
guerre, faisait les traités avec les rois de la contrée et dis- 
posait de toutes les ressources militaires de la compagnie. 
Le conseil, et plus spécialement le directeur civil, préparaient 
le chargement des flottes de retour, et déterminaient l'époque 
de leur départ (2). 

C'est ainsi que la compagnie parvint à étendre sa domi- 
nation sur presque tout le continent méridional de TAsie et 
sur les archipels qui l'avoisinent. Elle régnait en souveraine 
à Batavia, à Ceylan (16S8), à Amboine, à Banda, à Sumatra. 
Sur les côtes du Malabar et de Coromandel, elle possédait 

(i) Les lots s'appelaient Kaveling. Le prix de la plupart des 
denrées variait suivant les besoins de la consommation. La com- 
pagnie ne fixait que le prix des noix muscades et des clous de 
girofle, qui lui servaient de monnaies pour payer les dividendes, 
surtout à partir de 1635. 

(2) Ricard, Traité général du commerce. Amst., 1706, p. i70. 
Dict. général du comm., vo Hollandey t. II, p. 541. 



EN FRANCE, EN ANaLETERRE ET EN HOLLANDE. 19l 

les villes de Cochin, de Coulan, de Négapatam ; elle avait 
un droit exclusif de commerce au Japon (1641), et trafiquait 
avec la Chineà l'aide de ses établissements de Formose(i605), 
de Malacca, (1640) qui lui servaient d'entrepôts. 

Tant et de si riches comptoirs- expliquent les énormes di- 
videndes distribués par la compagnie, surtout au début de 
son administration, alors que ses actions n'avaient pas 
éprouvé la hausse extravagante à laquelle la spéculation les 
fit monter dès le milieu du xva" siècle. 

Ces bénéfices, qui dépassèrent souvent 75 p. 100 par an 
du capital versé, avaient enfiévré les têtes des flegmatiques 
Hollandais. On ne rêvait plus que compagnies de colonisa- 
sation ou d'armements , et les capitaux affluaient dans ces 
sortes d'affaires (1). 

Dans le temps où les États généraux délibéraient sur la 
fusion des diverses sociétés des Indes orientales et fondaient 
la grande compagnie dont nous venons d'esquisser l'histoire, 
il existait en Hollande différentes associations d'armements 
pour les Indes occidentales et pour les côtes de la Guinée. 
Le succès dé la fusion des sociétés pour les Indes orientales 
amena naturellement la fusion de ces petites sociétés et la 
formation d'une grande compagnie des Indes occidentales, 
sur le modèle de son aînée. 

Le capital de la compagnie s'éleva, dès le début, à sept 
millions deux cents mille florins. Il fut souscrit dans les sept 
provinces, ainsi que l'avait été celui de la compagnie orien- 
tale (2). 

(1) Les dividendes n'atteignirent ces chiffres élevés que pen- 
dant les vingt premières années. Ils décrurent ensuite, pour ne se 
relever qu'en 1645 (47 0/0), pn 4658 (40 0/0), en 1660 et 1670 
(40 0/0), etc. 

(2) La chambre d'Amsterdam y figurait pour 4 neuvièmes; 
— celle de Zéélande pour S neuvièmes;— ^ la Meuse, la Nord'^Hol- 
lande e^ Qraningue, ebacune pour 4 neuvième. 



192 L* ASSOCIATION PENDANT LA RENAISSANCE 

L'administration résidait dans cinq chambres gouvernées 
par un conseil électif, auquel appartenait la direction effec- 
tive et suprême des affaires de la société. 

Moins prudent que les chambres de la compagnie orientale, 
et surtout plus impatient de donner, de suite, un vif éclat à 
ses affaires, le conseil suprême de la compagnie occidentale 
songea plus à s'emparer des Conquêtes des Espagnols et des 
Portugais, à intercepter leurs galions, qu'à fonder, pour 
l'avenir, de laborieuses colonies sur Jes points les plus avan- 
tageux de ces vastes côtes (1). Il arma , dans ce but, des 
flottes immenses, dignes de plus puissants États maritimes, 
et qui dépassèrent plus d'une fois le chiffre de huit cents 
navires de guerre. Pendant la guerre entre le Portugal et la 
Hollande, ces gigantesques armements firent pencher la ba- 
lance en faveur des Provinces unies. 

La compagnie s'empara du Brésil jusqu'au fleuve des 
Amazones; elle fonda, sur la côte d'Afrique, des établisse- 
ments qui lui assurèrent le monopole des nègres. Ses cor- 
saires capturèrent nombre de galions richement chargés, 
et procurèrent ainsi des bénéfices fabuleux à la compa- 
gnie. 

Mais la paix avec le Portugal changea la face des choses, 
et révéla' la fragilité des bases sur lesquelles reposait le com- 
merce de la compagnie. Les bénéfices s'évanouirent avec la 
cause accidentelle qui les avait produits. On songea dès lors 
à revenir à la vertu favorite des Hollandais, à l'économie. On 
supprima les états-majors, on réduisit l'armée d'occupation 
du Brésil, on diminua la flotte, en un mot, on désorganisa 
les moyens de défense de la colonie ; — on permit ainsi aux 



(i) En 1620, les vaisseaux de leur compagnie eolèvent San- 
Salvador aux Espagnols, ainsi que beaucoup de na\ires de com- 
merce. En 1630, la compagnie possédait tout le Brésil, notamment 
la province de Pernanbouc. — Anderson, loc. cit., t* H, p. 344. 



EN FRANCE, EN ANGLETERRE ET EN HOLLANDE. 1^3 

Portugais de la reconquérir aussi facilement quUls l'avaient 
perdue trente ans auparavant (1). 

Cet événement porta un coup fatal au crédit de la compa^ 
gnie que son goût de conquêtes avait entraînée à employer 
la presque totalité de son capital en armements militaires. 
Les adversaires du système protecteur, alors fort nombreux 
en Hollande, ne laissèrent pas échapper cette occasion de 
s'élever contre son monopole et d'en demander la suppres- 
sion. Les arma^teurs particuliers, aux droits desquels lepri* 
vilége portait atteinte, se joignirent à eux; et bientôt il se 
forma contre la compagnie un parti puissant à la tête du- 
quel se plaça le grand pensionnaire de Witt (1664) (2). 

La ruine de la compagnie occidentale semblait certaine. 
Ses revers formaient un douloureux contraste avec les splen- 
deurs de la compagnie des Indes orientales et avec la prospé- 
rité générale du commerce hollandais à cette époque. 

La compagnie lutta néanmoins avec l'énergique persistance 
qui fait la force du caractère national. Grâce aux profits que 
lui procuraient encore ses établissements de la côte d*Afrique^ 
ses plantations de la Guyane, de Saint-Eustache, de Saint- 
Thomas^ elle parvint à se soutenir quelque temps. Mais, 
lorsqu'en 1672, éclata la guerre contre la France et l'Angle- 
terre, et qu'aux pertes antérieures il fallut joindre la prise 

(1) En 1654. Il est vrai qu'en môme temps, la compagnie des 
Indes orientales vengeait largement les défaites, en s'emparent 
sur les Portugais de leurs principaux ports des Indes et des mers 
de l'extrême Orient. Du reste, la perte du Brésil ne fut pas sans 
compensation. Les Portugais s'obligèrent, par le traité de 1660, à 
payer aux Hollandais 8 millions de guildes et à leur accorder le 
privilège du commerce avec ces contrées. — Newhopf, Voyages, 
t. II. — De Witt (Interest of Holland, P, i, c. 19) considérait la 
compagnie des Indes occidentales comme un mal nécessaire pen- 
dant la guerre avec l'Espagne, mais comme devant être supprimée 
après la paix. 

(2) Db Witt. Interest of Holland (trad. ang.), P, I, c. 20. 

13 



194 l'association PENDANT LA RENAISSANCE 

de la plupart des Antilles et de ses meilleurs comptoirs de 
Guinée, là compagnie fut contrainte à une sorte de liquida* 
tion, sous l'apparence d'une transformation de personnel 
et de capital. Ses créanciers devinrent actionnaires et bail- 
leurs dé fonds de la nouvelle société, à des conditions fort 
onéreuses, que ne compensèrent jamais les quelques avantages 
qu'il lui fut donné de recueillir dans la suite (1). 

A coté de ces deux grandes compagnies commerciales, il 
s'était formé, en Hollande, plusieurs compagnies de coloni- 
sation, dont les opérations, strictement limitées à une contrée 
nouvellement découverte, avaient pour but d'y attirer des 
colons et de les y fixer par des concessions territoriales et 
des avances en nature. Ce fut Tune de ces compagnies qui, 
en 1608, acheta du capitaine Hudson un vaste territoire 
s*étendant au nord jusqu'au Martha Vineyard et à l'île Elisa- 
beth, qui prit le nom de Nouvelle Hollande (New Nether- 
lands). Elle entreprit de le coloniser et parvint, en quelques 
années, à y bâtir une ville, New -Amsterdam (depuis New- 
York), et plus tard un fort, le fort Orange (New-Albany) (2). 
Une autre société avait cherché à se substituer à une colonie 
suédoise, établie plus au sud, dans une partie de l'État ac- 
tuel de Pensylvanie (1637). Ces sociétés ne prirent jamais de 
grands développements. Elles furent dépossédées en 1664 
par le duc d'York, lors de la guerre que les Provinces Unies 
soutinrent contre r Angleterre. 
La pèche de la baleine qui, d'abord exclusivement prati* 

(1) Les actions, en effet, ne se négocièrent jamais à un cours 
supérieur à 70 ou 75 0/0; — le produit des dividendes atteignit 
5 ou 6 0/0 dans les années prospères ; 8 0/0 en 1721 ; et, bien sou- 
vent, il n*y eut pas de répartition. 

(2) Ce fut sir Samuel Argall qui le premier déposséda les Hol- 
landais de cette partie de territoire qu'il disait lui appartenir, en 
vertu d'un titre émané du capitaine Hudson. «- Anderson, t. H, 
p« 275. 



EN FRANCK, EN ANGLETERRE ET EN HOLLANDE. 19» 

quée par les Basques et les Biscayens du golfe de Gascogne; 
était devenue depuis la principale industrie des marins 
Zéélandais, donna lieu également à la formation de diverses 
petites compagnies, dont les succès attirèrent l'attention des 
capitalistes d'Amsterdam. 

En 1614, on organisa, sous le nom de Compagnie du Nord, 
* une grande société pour la pèche de ta baleine, dans le^ 
parages du Groenland, de la nouvelle Zemble et du Spitzberg. 
Les Etats généraux, cédant aux préjugés du temps sur Tuti- 
lité des privilèges, octroyèrent à la compagnie un privilège 
exclusif, interdisant à tous marins hollandais de pécher la 
baleine dans les parages assignés à la compagnie. 

Cet octroi de monopole fut renouvelé à trois reprises 
différentes : en 1617 , en 1622 et en 1633, pour huit ans, 
malgré les vives réclamations du commerce et des armateurs 
particuliers. 

Ce ne fut qu'à l'expiration de ce terme, lorsqu'en Hollande, 
comme en Angleterre, l'opinion publique commença à se 
prononcer énergiquement en faveur de la liberté du com 
merce, qu'on put obtenir des Etats généraux l'abolition du 
privilège de la compagnie du Nord et la liberté de la grande 
pèche (1). Ce genre d'expédition prit dès lors un rapide dé- 
veloppement et contribua longtemps à maintenir la supé- 
riorité de la marine hollandaise. 

L'esprit d'association s'était étendu, durant cette brillante 
époque, à toutes les branches de l'industrie hollandaise. Les 
manufactures du Nord-Holland , de la Frise ; les fabriques 
d'Utrecht, de Harlem , les raffineries de sucre si prospères 
à Amsterdam au xvu® siècle, appartenaient presque tjputes à 
des associations organisées, non plus comme les anciennes 
corporations, par genres d'industrie ou nature de métiers, 
mais à l'instar des sociétés italiennes, entre des capitalistes 

(1) Dk Witt, Interest of Holland, P. i, c. 24. 



196 L ASSOCIATION PENDANT LA RENAISSANCE 

et quelques industriels babiles, sous la forme de sociétés par 
actions. 

La révolution commerciale était donc complèteen Hollande. 
La génie de la Renaissance y avait remplacé, en toutes choses, 
l'ancien esprit féodal. Hais, comme au xvi® sièle en (calie,'ii 
apparaissait assombri par une sorte de rigidité farouche dans 
les mœurs et dans les opinions, conséquence inévitable des 
troubles civils 0t des défiances populaires. 

La défaite du parti espagnol avait, en effet, amené le 
peuple au pouvoir. Il gouvernait par ses états généraux, 
supportant impatiemment l'autorité de ses stathouders , et 
prêt à se diviser sur toutes les questions politiques ou reli- 
gieuses. Ces agitations, déplorables par les scènes sanglantes 
qu'elles provoquèrent trop souvent, semblent néanmoins 
avoir été ppur la prospérité hollandaise un stimulant plutôt 
qu'un obstacle. Les esprits surexcités par la crainte de perdre 
une liberté si chèrement achetée, s'élancèrent à la conquête 
,de la fortune et des sciences, comme les plus solides boule*- 
vards de leur indépendance. 

Ainsi que les Génois et les Florentins au siècle précédent, 
les Hollandais surent en même temps mériter toutes les 
gloires : la gloire des découvertes et des conquêtes maritimes 
par les expéditions des Lemaire, des Tasman , des Davis ; 
parles victoires navales de Peter Hey, des Tromp, des Ruyter ; 
la gloire des lettres, des arts, de la philosophie, dont le goût 
égalait en eux la passion du commerce , la soif du lucre. 
Tandis que IsaacVossius (1), Daniel Heinsius (2), Hemster- 
huys (3), poursuivaient avec honneur et profit leurs savantes 

{i) Isaac Yossius, fils de Jean Vossius, ne à Leyde, en 1618, 
fut le plus illustre de cette famille de critiques et de philosophes. 

(2) Daniel Heinsius, né à Gand en 1580, mort en 1655, élève 
de Scaliger, Tun des historiens et des polygraphes les plus éru- 
dits de son temps. 

(3) Tibère Hemsterhuys^ autre critique non moins érudit, qui 



EN FRANCE, EN ANGLETERRE ET EN HOLLANDE. 197 

études de Tantiquité. Hugo Grotius puisait dans les luttes 
de sa brillante et laborieuse jeunesse , le génie patriotique 
qui anime ses chefs-d'œuvre ; le grand pensionnaire Jean de 
Witt portait, dans le tableau qu'il a tracé des splendeurs de 
la Hollande, la connaissance des hondmes et du monde, qui 
l'avait guidé dans sa carrière de diplomate, de militaire et 
d'administrateur. 

A côté de ces grands noms viennent se placer sans dés- 
honneur ceux d'une école, dont la Hollande ne se montre 
pas moins fière aujourd'hui que de ses grandeurs passées. 
Les Rembrandt, les Yan der Helst, les Steen , les Dow, les 
Ruysdaël, les Berchem travaillaient en même temps sous son 
ciel brumeux, qui n'inspirait pas moins bien leurs pinceaux 
que le ciel de l'Italie , ceux des Titien , des Tintoret , des 
Carrache. 

Ces gloires de l'intelligence et du courage rayonnaient 
autour d'une autre gloire, plus éclatante encore à cette 
époque, la gloire commerciale que ce petit peuple porta plus 
haut qu'aucun autre, par la sagesse, l'audace,' l'économie et 
la probité de son caractère. La bourse d'Amsterdam était 
le véritable foyer de la grandeur hollandaise. C'était dans 
ce temple d'où fut longtemps banni le culte du hasard et des 
fausses spéculations, que s'assemblaient toutes ces illustres 
intelligences. C'était là que navigateurs, écrivains, artistes, 
trouvaient à la fois des inspirations et des encouragements. 
Aux négociations quotidiennes sur le prix des marchandises 
et les conditions des emprunts , succédaient de sérieuses 
délibérations sur les progrès de l'empire des Indes et sur 
les relations commerciales du pays avec le reste de l'Europe. 
On y subventionnait ces flottes qui promenèrent si longtemps 
le pavillon hollandais victorieux sur toutes les mers ; et, les 

compléta la pléiade de poètes savants qu'a produits la Hollande à 
cette époque. 



198 L ASSOCIATION PENDANT LA RENAISSANCE 

victoires obtenues, ou les consacrait parle pinceau des Rem* 
brandt et des Vauder-Hel&t (1). 

La bourse d'Amsterdam présentait donc une physionomie 
très-différente de celle des institutions qui, de nos jours, por- 
tent ce titre. Si le but était le même, la réunion des négociants 
et des capitalistes s'y faisait avec Tordre, le calme naturels à 
la race germaine, et quelque chose de cette solennité qu'af- 
fectent d'ordinaire les citoyens des petites républiques. 

C'est sous l'influence des mêmes idées que fut organisée la 
célèbre banque d'Amsterdam. L'exemple venait d'Italie. A 
Florence, à Gênes, à Venise surtout, on avait de bonne heure 
imaginé de substituer aux payements en espèces, un système 
de compensation par écritures, qui permettait de régler vite 
et sûrement les plus nombreuses transactions. La banque 
digirOy ou banque de virement de Venise, avait acquis un 
grand renom parmi les marchands étrangers trafiquant en 
Italie. Dès les premiers jours de leur prospérité commerciale, 
les Hollandais s'empressèrent d'établir chez eux une insti- 
tution du même genre. Ils fondèrent la banque d'Amsterdam, 
dont les destinées furent plus brillantes et de plus longue 
durée que celles de la Banque de giro. 

La banque d'Amsterdam n'avait pas pour élément con- 
stitutif une société proprement dite, disposant d'un capital 
propre, qu'elle pût faire fructifier par des spéculations. 
C'était une institution municipale en quelque sorte , qui ne 
se rattachait au principe d'association que par la faculté 



(I) C'est à cette protection éclairée des arts par les riches né- 
gociants et les corporations marchandes d'Amsterdam, qu'on doit 
le tableau de Van der Helst: « le Banquet donné par les officiers 
de la Schutterye; en commémoration de la paix de Munster, » 
merveille de l'école hollandaise. La Ronde de nuit, de Rem- 
brant ; ■— le Conseil des syndics de la corporation des drapiers, 
du même; — les Syndics de la Spinhuis, de Dujardin, etc., etc. 



EN FRANCE, EN ANGLETERRE ET EN HOLLANDE. 199 

accordée à tout négociant de s'y faire ouvrir un compte, et 
de profiter de tous ses avantages. 

La banque était donc une sorte de bureau public où, 
moyennant une minime rétribution représentant les frais 
généraux, chacun pouvait déposer ses espèces et appliquer 
tout ou partie de ce dépôt, au payement de ses obligations. 

Pour donner à cette institution la sécurité de la banque 
de Venise, la ville d'Amsterdam s'était portée garante des 
fonds confiés à la banque. Mais par contre, un règlement 
des bourgmestres obligeait tout négociant à s'y faire ouvrir 
un compte de dépôt. Tous les payements, soit de lettres de 
change, soit de marchandises en gros, devaient s'opérer ex- 
clusivement en banque, par virement d'un compte à un autre. 
Les dépôts en espèces étaient représentés par des certificats 
ou parties de banque qui se négociaient au pair, ou avec un 
change très - faible. L'administration de la police de la 
banque, la connaissance des contestations relatives à l'in- 
stitution resaortissaient à des commissions spéciales, nom- 
mées par la magistrature d'Amsterdam, et presque toujours 
prises dans son sein. 

Leur sage direction sut préserver la banque de l'atteinte 
des révolutions politiques, et, ce qui peut sembler plus dif- 
ficile, des entraînements de la spéculation. 

Pendant deux siècles, cet établissement demeura le plus 
ferme soutien du commerce hollandais. Son crédit traversa, 
sans secousse, les crises financières les plus violentes, dont 
il nous reste à exposer les causes, après avoir jeté un coup 
d'œil sur le développement de l'esprit d'association en Angle, 
terre et en France, durant cette période. 



CHAPITRE V 

l'association commerciale au XVII* SIÈCLE 
EN FRANCE EN ANGLETERRE. 



Sommaire.— Étal de TAnglelerre an commencement du xvn* siècle. 
—Inégalité politique des diverses classes de la société.—Trafic 
des monopoles commerciaux.— Renouvellement du privilège de 
la Compagnie des Indes; de la Compagnie du Levant {Turkey 
Company) ; nouveau mode d'administration de ces Compagnies. 
—Progrès del'industrie anglaise.— Rivalité des anciennes Com- 
pagnies de marchands anglais; ses conséquences. — Abolition de 
leurs privilèges. — Compagnies coloniales ; immenses conces- 
sions qui leur sont faites. — Compagnie des Indes ; ses démêlés 
avec les Portugais, avec la Compagnie néerlandaise; ses luttes 
au dedans contre la Compagnie du Levant. — Débats au Parle- 
ment. — Réaction contre les privilèges commerciaux sous 
Charles I®'. — Progrès des entreprises coloniales. — Émigra- 
tion des Puritains au Nord-Amérique. — Révolution d'Angle- 
terre ; son influence sur l'esprit d'association. — Navigation 
acL — L'esprit d'association en France sous les Valois.— In- 
fluence des usages italiens. — Les banquiers lombards.— Lutte 
entre l'ancien esprit germain et la Renaissance italienne. — 
Sully et le banquier Zamet. — Politique de Henri IV au sujet 
des Compagnies et des entreprises commerciales. — Elle est 
continuée par Richelieu.— Compagnie du Canada.— Compagnie 
de l'île de Saint-Christophe. — Influence de la Fronde sur le 
développement de ces Compagnies. — Colbert reprend l'œuvre 
de Richelieu.— Compagnie des Indes. — Colonisation de Mada- 
gascar. — Compagnie des Indes occidentales. — Compagnie du 
Nord.- Compagnie du Levant. — Immixtion du Gouvernement 
royal dans l'administration de ces Compagnies. 

D'immenses évépements allaient se dérouler en Angle- 
terre. 

Jacques !«' avait succédé à la grande Elisabeth. Ecossais 
et issu du sang des] Guises, Jacques avait cherché ses alliés 



L ASSOCIATION AU XVIl" âlÈCLE, ETC. 201 

et ses modèles sur le continent, où ses prédécesseurs n^a*- 
vaient vu que des ennemis. A leur exemple, il professait avec 
orgueil les maximes de la monarchie pure, dont sa pusilla- 
nimité l'empêchait cependant de soutenir Téclat et le far- 
deau. Il accueillait les hommes et les idées de la Renais- 
sance, sans soupçonner que les semences qu'elles appor- 
taient, produiraient, au milieu de cette société germaine et 
protestante» des fruits bien différents de ceux qu'il enviait à 
la France et à l'Espagne. 

Le courant qui sous le règne d'Elisabeth avait porté la 
bourgeoisie anglaise vers l'industrie et le commerce, conti- 
nuait sa marche avec une puissance qui bientôt devait élever 
l'Angleterre au degré de splendeur où brillait alors la for- 
tune de la Hollande. Il en était résulté une profonde révo- 
lution dans la force relative des diverses classes de la so- 
ciété. L'activité commerciale et l'ardeur religieuse avaient 
imprimé aux idées, aux prétentions de la bourgeoisie, un 
prodigieux élan. A Londres, la Cité avait acquis d'impor- 
tantes richesses. Le roi, la cour, les grands seigneurs, étaient 
devenus ses débiteurs, presque ses courtisans. Toutefois, il 
n'en était pas de même dans les provinces. La haute aristo- 
cratie n'y possédait plus, il est vrai, la même prépondérance. 
Mais les bourgeois, les gentilshommes de comtés, les petits 
proi)riétaires, les industriels de tous genres, fort nombreux 
et fort riches, n'exerçaient pas encore sur les affaires poli- 
tiques une influence proportionnelle à leur importance dans 
le pays. 

Quoique, depuis le règne précédent, la Chambre des Com- 
munes se fût appliquée avec ardeur à abolir les dernières 
institutions du régime féodal, il en restait encore des traces 
profondes, assez fortes pour rompre l'équilibre que cher- 
chait la nation. Les partis politiques et religieux n'étaient 
donc pas seuls aux prises en Angleterre. Leur lutte cachait 
une question sociale : c'était la . lutte des diverses classes 



202 l'association AU XVII* SIÈCLE 

pour rinfluence et le pouvoir. Elle était ardente et se pour^ 
suivait partout : dans les élections politiques^ dans le com- 
mandement des milices, dans la présidence des corporations 
industrielles, dans le partage des monopoles commerciaux. 

La politique inerte et pédante de Jacques I**" n'opposait que 
de faibles obstacles à ces causes de dissension. Poussant 
jusqu'à la plus arrogante exagération le système des privi* 
léges, ce monarque avait distribué entre ses favoris, les mo- 
nopoles des principales industries nationales : le blanchis* 
sage et l'apprêt des tissus (1608); de la fabrication de 
l'alun (1607); de la fabrication des lainages (161 3); l'exploita- 
tion des nouvelles colonies, vers lesquelles les esprits se por- 
taient alors avec tant d'ardeur, etc (1). Mais les courtisans, 
aussi faibles, aussi méprisés que leur maitre, étaient sans 
force pour soutenir leurs privilèges et pour se défendre 
contre les atteintes des particuliers, qui s'insurgeaient au nom 
de la liberté commerciale. 

Ces tiraillements des partis et des systèmes se faisaient 
ressentir jusque dans l'administration des compagnies in- 
dustrielles. 

Les rivalités qu'avait suscitées l'organisation de la compa- 
gnie des Indes en 1600, comprimées par l'énergie d'Elisa- 
beth, s'étaient redressées plus ardentes, sous son indolent 
successeur. On intriguait de tous côtés pour obtenir quel- 
ques lambeaux de son privilège, ou pour en prolonger la 
durée. Les mêmes moyens de corruption étaient employés 
pour l'un et pour l'autre objet; et, il faut le dire à la honte de 
ce règne besogneux, ils réussissaient également, 

(1) Citons notamment la compagnie de Terre-Neuve, l'une des 
entreprises les plus considérables et des moins heureuses de cette 
époque. Elle fut, comme beaucoup de sociétés contemporaines, 
fondée par les principaux courtisans de Jacques I" ; François 
Bacon, le chief baron Tanfield, le comte deNorlhampton, etc.— 
AJiOBRSON, loc, cit., t. II, p. 242. 



EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 203 

Ainsi» ea 160 i, sir Edward Michelborne et ses associés 
avaient obtenu, à prix d'argent, le privilège de faire des ex- 
péditions et de trafiquer en Chine, au Japon, en Corée et au 
Cambodge, infraction évidente au privilège antérieur de la 
Compagnie des Indes. Par compensation, on vendait à celle- 
ci, cinq ans avant respiration de sa charte, la prorogation 
indéfinie de son monopole, si lourd au commerce anglais, 
* et si jalousé par les anciennes corporations commerciales 
(1610) (1). 

La Compagnie du Levant ou de Turquie, {Turkey C*) for- 
mée pour Texploitation d'un privilège jusqu'alors tempo- 
raire (2), était parvenue, de son côté, à le rendre perpétuel 
et se tranformait en une compagnie réglée (regulated Com- 
pany), sous le nom de Englisk merckantê trading in Levant 
seas. Plus largement constituée dans cette forme antique, 
dotée de privilèges plus nombreux, la Compagnie du Levant 
put soutenir longtemps la concurrence de la Compagnie des 
Indes, mais non sans d'inc<essantes récriminations. 

Toutes ces compagnies étaient régies, d'après les mêmes 
principes, par un gouverneur, un sous-gouverneur {deputff 
governor)j et des assesseurs. Au lieu de se diviser en comités 
comme dans la république des Provinces-Unies, Taction ad- 
ministrative se concentrait d'une manière pi^sque absolue 
dans les mains du gouverneur, grand seigneur désigné la 
plupart du temps par la cour, et dont les assesseurs parta- 
geaient la responsabilité, sans partager son initiative (3). 



(4) Voyez les pamphlets anonymes. Golden fleece, in 4o, 46:26, 
p. 32. Traders inerease. Londres, 1645, in-4**, p. 21. 

(2) Le gouvernement anglais n'avait cessé de couvrir la com- 
pagnie de sa protection très-directe, au point d'envoyer au tzar de 
Moscovie des ambassades spéciales pour obtenir de nouveaux 
privilèges. Sir Th. Randolph en 4568, sir John Bower en 4583, 
Fletcher en 1588, et l'ambassade de 4620 n'avaient pas d'autre 
instruction. — Anderson, II, p. 230. 

(3) Le roi Jacques était le plus souvent le principal, si ce n'est 



804 l'association au XVIl* SIÈCLE 

Ces positions de gouverneurs de compagnies industrielles 
étaient, comme de nos jours, fort recherchées. Les pirs 
grands fonctionnaires ne dédaignaient pas de les solliciter, et 
sacrifiaient souvent l'intérêt de TÉtat à celui de leur compa* 
gnie. Le comte de Southampton présidait la société de Vir- 
ginie (Somj^A Virginia C"); lord ArundeU, celle des Plymouthad^ 
venturers. Le duc de Burkingham comptait parmi ses rêve* 
nus les plus assurés, ses honoraires d'administrateur de la 
corporation des Merchants adventurers, place importante que 
remplissait pour lui le chancelier Bacon, et qui lui eût per- 
mis d'interdire l'importation en Angleterre du blanchissage 
et de l'apprêt des laines, jusqu'alors exclusivement prati- 
qué en Hollande, si l'aldermen Cockayne n'eût imaginé d'in- 
téresser le roi lui-même aux bénéfices de la nouvelle indus- 
trie qu'il patronnait et dont les deux associés surent, après 
la concession du monopole, tirer d'immenses profits (1). 

Au reste, cette vénalité des monopoles n'avait pas entravé 
sensiblement l'essor de l'industrie anglaise. Le tissage de la 
laine qui, depuis deux siècles, en constituait la principale 
branche, avait pris une extension considérable, surtout par 
suite du développement de la compagnie des Merchants trad- 
ing in Levant seas. Les draps, les serges, en un mot, tous les 
lainages anglais étaient tort recherchés en Orient, et péné- 
traient par caravanes dans toute l'Asie. Les cuirs, l'étain et 
quelques autres métaux venaient accroître les éléments de 
l'exportation anglaise qui, à cette époque (1613), atteignait 



le seul intéressé de ces compagnies. Ainsi la compagnie formée 
pour la fabrication de l'alun en Angleterre, présidée par lord 
Sheffield, donnait le plus clair de ses revenus à titre de subven- 
tion au roi. — Anderson, t. II, p. 231. 

(1) I confess, dit le chancelier Bacon, I did ever think that tra- 
ding in companies is more agréable to the english nature, which 
wanlefh the same gênerai vein of a republic which runneth in 
the Duteh and serves Ihem instead of a company. (Lettre au roi 
Jacques P*", publiée dans le Remscitatio de Bacon.) 



EN Ï'RANCE ET EN ANGLETERRE. 205 

deux millions et demi de liv. st., contré deux millions cent 
quarante et un mille liv, st. d'importation, laissant ainsi 
un bénéfice de près de quatre cent mille liv. st. au commerce 
national, et une perception de cent neuf mille liv. st. pour 
la douane d'Angleterre. 

C'était un brillant résultat dû principalement à l'industrie 
particulière, mais un peu aussi à la rivalité des deux vieilles 
corporations des Merchantsaéventurers et des Merchants oftke 
stappk. 

On connaît Torigine et le but de ces deux sociétés. Pendant 
deux siècles, elles s'étaient développées parallèlement, s' al- 
liant quelquefois contre les antiques privilèges des mar- 
chands étrangers, se nuisant rarement, du moins dans le 
mouvement intérieur de leurs affaires. Mais, lorsque toutes 
deux se furent établies à l'étranger, et que, sollicitant toutes 
deux le monopole d^ l'exportation des laines et des tissus en 
Flandre et dans la Baltique, elles l'eurent également obtenu 
d'Elisabeth, par goût pour l'égalité entre ses sujets, et de 
Jacques P*", par besoin de subsides, leur rivalité devint ar- 
dente. Les deux corporations se disputèrent devant le pu- 
blic anglais, sans songer que du choc de leurs monopoles, 
jaillirait l'étincelle de la liberté commerciale. 

Chacune d'elles voulut avoir ses champions. Whecler, le 
célèbre auteur du Traité de commerce (1), prit en mains la 
cause de la compagnie des marchands aventuriers, dont il 
était le secrétaire. Edward Misselden lui répondit au nom 
des Merchants of the stappk, ou plutôt encore au nom des né- 
gociants libres dont il devait soutenir si éloquemment les 
droits cinq ans plus tard, dans son Circle of commerce (2)* 

(1) Wheel£R treatise of commerce^ in-4o. London, 1602. ^ 
Gérard Malynes soutint la même cause quelques années plus tard, 
dans son Center of the circle of commerce, in-4o. London, 1623. 
Malynes, d'origine hollandaise, s'était déjà rendu célèbre par son 
grand ouvrage : La Lex mercatoria^ in-fol., 1622. 

(2) Cette polémique ne fut du reste que la continuation, sur un 



206 l'association AU XVIl' SIÈCLE 

Suivant la mode du temps, on publia force pamphlets. O 
fut pour le public anglais un spectacle nouveau, et comme 
ta révélation de ses droits à la liberté commerciale. Il prit 
goût ainsi aux discussions économiques, qui lui devinrent une 
diversion aux interminables controverses religieuses, et bien- 
tôt uii enseignement fécond des véritables principes sur les- 
quels repose la richesse des nations (1). 

Tout cela se fit, il est vrai, aux dépens des deux antago- 
nistes. La corporation des Merchants ofthe stapple, succomba 
d'abord sous les coups de sa rivale (1617). Mais, sept ans 
plus tard, le privilège des marchands aventuriers disparut à 
son tour, par acte du Parlement d'Angleterre, indigné des 
abus du monopole et jaloux de reconquérir enfin la liberté 
du commerce, au moins entre l'Angleterre et les pays les plus 
voisins (1624). 

C^te passion pour la liberté qui couvait et qui devait bien- 
tôt s'allumer si violemment dans le cœur du peuple anglais, 
s'attaquait même aux privilèges des compagnies transatlan^ 
tiques, que les risques d'entreprises alors si nouvelles, sem- 
blaient cependant légitimer. Les profits réalisés par quelques 
navigateurs anglais sur le continent du nord Amérique, 
avaient exalté l'engouement du public pour les découvertes 
et la colonisation. Chacun voulait y prendre part, malgré le 
droit incontestable de la couronne de disposer de territoires 

autre terrain, d'une discussion économique entamée précédem- 
ment sur la balance du commerce anglais et le drainage des 
espèces monnayées en Angleterre. Malynes publia, à cette occa- 
sion, deux pamphlets forts curieux : The Canker of England's 
commonwealthy dédié à sir Robert Cecil,1621. — Thelittle fish 
and hU great ivhnle, 4622. — Misselden répondit la môme année 
par l'écrit intitulé : Free trade or thê means to make trade fhurish. 
Ce fut en quelque sorte la préface de' son Gircle of commerce, 
publié en 16*28. 

(i) On peut en juger par la gravité des débats soulevés lors de 
reiiquéte sur les laines, ordonnée en 1622 par Jacques !•'. — - 
Foe6bra, t. XVII, p. 40. 



EN FRANCE ET EN ANaLETERRE. 207 

occupés en &on nom, on blâmait les vastes concessions faites 
à des compagnies peu nombreuses, fondées par quelques 
courtisans et composées de leurs créatures. La colonisation 
directe de ces nouveaux domaines, n'était pas compatible, 
sans doute, avec le régime financier et le gouvernement re- 
présentatif de l'Angleterre. Mais si le système des concessions 
aux sociétés privées était le seul praticable, il eût été plus 
habile de l'appliquer différemment, et de diviser les terres 
entre un plus grand nombre de colons. 

Ainsi la compagnie de Virginie {South Virginia company of 
Londm adventurers), présidée par lord Soulhampton, possé - 
dait, en vertu de sa charte de concession (1608, 1610, 1628), 
toute la zone américaine comprise du 33* au 41* degré de 
latitude nord. 

La compagnie de Plymouth {Plymouth adventurers), qui, du 
reste, n'eut qu'une existenceéphémère, étendait ses domaines 
jusqu'au 45** degré. 

La compagnie de Terre-Neuve qui comptait parmi ses fon- 
dateurs les noms les plus illustres de l'aristocratie, et les 
plus grands fonctionnaires d'Angleterre : l'Earl de North- 
ampton, le lord chief baron Tanfield, le chancelier Bacon, 
avaient en propre les bancs et les îles de Terre-Neuve, avec 
leurs attérages et leurs pêcheries. 

On ne savait pas à cette époque que les concessions trop 
étendues sont une cause de ruine plutôt que de prospérité 
pour les colons, surtout dans des pays où tout est à créer, et 
où rien ne se peut qu'à force de bras et d'argent. Les compa- 
gnies transatlantiques perdirent leur capital primitif en ef- 
forts infructueux pour repousser les Indiens et leur substi- 
tuer des éoiigrants européens. Elles auraient même finale- 
ment succombé, sans la survenance d'événements politiques 
dont nous aurons à nous occuper plus tard et qui poussé-' 
rent vers les parages de l'Amérique la partie la plus éner- 
gique, la plus laboriiiuse de la population anglaise. 



208 l'association AU XVII* SIÈCLE 

Seule, la Compagnie des Indes orientales avait pris un ra- 
pide développement. Trafiquant dans des pays civilisés de- 
puis longtemps^ au milieu de populations nombreuses, elle 
n'avait pas eu, comme les sociétés dont nous venons de par- 
ler, à se préoccuper de colonisation. Son objet exclusif était 
le commerce. Elle s'y livrait avec ardeur et succès. DeSurate, 
son premier comptoir en 1602, la compagnie avait étendu ses 
relations, et fondé des factoreries à Bantam, à Jacatra, Ama- 
dava, Brampore, Calicut, Macassar, Banda, etc. Elle y fai- 
sait d'importantes et fructueuses affaires. 

Mais partout elle rencontrait deux concurrents redouta- 
bles : les Portugais établis sur les côtes nord-est de l'Afrique, 
à Mozambique, à Ormus, à Mascate; dans l'île de Ceylan, à 
Negapatam, à Macao, où ils dominaient en maîtres, les Hol- 
landais dont nous avons signalé les rapides progrès depuis 
le commencement du siècle, 

La lutte s'engagea bientôt avec un* acharnement extrême, 
d'abord avec les Portugais, contre lesquels les deux compa- 
gnies anglaise et hollandaise avaient à venger des griefs com- 
muns; puis entre les deux compagnies, dans le but de s'ex- 
clure des marchés indiens auxquels chacune prétendait 
avoir un droit exclusif. Cette lutte se poursuivit sur terre et 
sur mer, pendant plus de dix ans avec des phases diverses. 
Elle aboutit au traité de 1619, traité d'alliance offensive et 
défensive, négocié entre les deux compagnies par les soins 
des ambassadeurs de ces deux pays. Ce traité, ainsi que 
d'autres plus célèbres, fournit à peine une trêve de quelques 
instants (1). La guerre commerciale recommença pUis vive 

(1) Ce traité était, à vraiment parler, une ligue contre les Euro- 
péens établis aux Indes. Les deux compagnies y traitaient comme 
deux puissances souveraines, promettant d'entretenir Tune chez 
l'autre des ambassadeurs, ou tout au moins des chargés d'affaires. 
On peut en lire les principales dispositions dans la a Gênera) 
a collection of treaiies of Peace an^ commerce », 1732, p. 189. . 



EN Ï^RANCB ET EN ANaLBTBRRE. 209 

que jamais dans les Indes, envenimée qu'elle fut de que- 
relles politiques et religieuses, entre l'Angleterre et la Hol 
lande. 

Outre ces difficultés extérieures, la Compagnie des Indes 
avait à lutter au dedans contre des rivalités non moins puis* 
santés. 

La fondation de la compagnie, en 1601, avait soulevé les 
réclamations les plus vives de la part de la corporation du 
Levant ou compagnie de Turquie. La concurrence de la 
nouvelle société menaçait de devenir sérieuse, en effet, pour 
cette dernière ; mais l'atteinte à ses privilèges n'étant pas di- 
recte, Elisabeth, d'ailleurs fortopposée aux monopoles, avait 
rejeté la demande de la corporation du Levant (1). Quinze 
ans plus tard, celle-ci imagina de reproduire ses griefs, ap- 
puyés d'arguments familiers à la cour du roi Jacques. Une 
guerre de plume s'ensuivit. Elle fut tout à l'avantage de la 
Compagnie des Indes (2). Sir Dudley Diggs répondit, en son 
nom, à l'auteur anonyme du pamphlet Traders Imrease, que si 
les expéditions maritimes pour la Russie et le LeVant avaient 
diminué, celles dirigées vers l'océan Indien avaient été si 
xiombreuses, qu'elles compensaient largement les prétendues 
pertes de la marine anglaise. Quant à la baisse du prix des 
épices et autres denrées du Levant, qu'alléguait la corpora- 
tion, nul ne pouvait s'en plaindre, disait-il, car le monopole 
deviendrait la pire des tyrannies, si le public n'en devait re- 
tirer d'autres avantages que de payer plus cher les objets de 
consommation. 



{\) Anderson, loc. cit,, t. II, p. 204. 

(2) Tous les auteurs ou publicistes de Tépoque prirent part à 
cette lutte. Sir William Monson, auteur du Naval Tract., publié 
en 1635, le docteur William Vaughan, l'auieur présumé du fa- 
meux pamphlet, le Golden fleece, in-4o, i62ô, etc., etc. 

U 



210 L'ASeOCUTION AU XVII* SièCLB 

Malgré l'évidence des droits de la compagnie, ces démêlés 
portaient atteinte à son crédit et nuisaient surtout à ses 
privilèges. Le peuple anglais, plus avide de liberté à mesure 
qu'il avait le sentiment plus profond de ses richesses et de 
sa force, détestait les monopoles, même alors qu'ils sem- 
blaient le plus nécessaires. Il les avait supportés sous Eli- 
sabeth, parce que cette reine ne dissimulait pas son aversion 
pour ce genre de concessions; qu'elle les subissait comme 
un mal passager, d'où pouvait résulter le bien du commerce 
national. Sous Jacques I«^ le mal s'était aggravé du scandale 
de la corruption. Blessant à la fois l'intérêt et le sens moral 
du public, il provoquait la réprobation, mais point encore 
le soulèvement populaire. Le temps devait, un jour, combler 
la mesure. 

L'honnête Charles P' avait hérité des fautes comme du 
trône de son père. Ce que les favoris de Jacques avaient 
fait pour subvenir aux prodigalités de la cour, les ministres 
de Charles V devaient être amenés à le faire pour suppléer 
aux subsides que le Parlement se refusait de voter, avant 
d'avoir obtenu le redressement des griefs des communes 
d'Angleterre. En effet, lorsque après l'essai de trois parle- 
ments (1625 à 1630), Charles I«r entreprit de gouverner en 
souverain absolu, la vente des monopoles commerciaux de- 
vint avec la recette des droits de douane, la perception 
sinon la plus abondante, du moins la plus sûre du Trésor 
royal. 

On rétablit ainsi le monopole des marchands aventuriers 
(1630), aboli six ans auparavant . On concéda le privilège 
de la fabrication de l'amidon, devenu à cause de la mode de 
ce temps, l'un des objets de consommation les plus recher- 
chés (1629). Les cartes à jouer, les banques de papier (1631), 
le savon (1637), les monnaies de billon, les rubans, les ins* 
truments d'optique, les inventions brevetées (1638), de- 
vinrent l'objet d'autant de monopoles, concédés à charge 



EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 21 h 

de subsides une fois payés, et de redevances annuelles (1). 

En même temps, on multipliait les compagnies de colo- 
nisation. L'exploitation de la Barbade, de la Guyane, de Pro- 
vidence et des petites lies de Bahama, datent de cette époque. 
I«es sociétés qui obtinrent le privilège de la colonisation de 
ces territoires y plantèrent la canne à sucre, les épices et le 
tabac (2). 

Dès le début de son règioie, Charles T** avait réorganisé la 
compagnie de Virginie, en substituant à l'antique forme de 
la corporation, dirigée par des comités exécutifs, une société 
par actions, administrée par un gouvernement et un conseil, 
(( ce qui, dit la charte de réorganisation, est plus conforme 
au régime politique du royaume, et donne aux affaires de 
colonisation une impulsion plus active et plus directe. » 

Pendant les dix années de son gouvernement absolu 
(1630-1640), Charles P'' chercha donc, dans le développement 
du commerce et de la marine, la gloire que les souverains 
du continent trouvaient dans les victoires et les conquêtes. 
Il s'était empressé de faire la paix avec la France, avec TEs- 
pagne (3). Pour la première fois, depuis un siècle, F Angle- 
terre se voyait au dedans sans partis rivaux, au dehors, sans 
ennemis. 

Cette politique intelligente procura au roi un double avan- 
tage : l'augmentation des droits de douanes que la prospé- 
rité du commerce porta rapidement à cinq cent mille liv. st., 
somme plus que triple de celle que percevait le Trésor sous 
Elisabeth (4); puis, Tapaisement des passions religieuses, ce 

(i) FcEDERA, t. XIX, p. 127, 128 et 129. — Anderson, loc, cit., 
t. Il, p. 284. 

(2) FcBDERA, t. XVIII, p. 870.— Caribbeana. Londres, 1741, 
in-4o, 1. 1, p. 121. (Attribué à Tattorney général des Barbades.) 

(3) 14 avril 1629. — 5 novembre 1630. 

(4) Trea&ure of trafic by Lewis Bohert de Manchester. Londres. 
1641, —Robert est aussi l'auteur de l'ouvrage, The MerchanVs, 



Siâf l'association ait xvii* siècle 

qui semblait rendre Charles 1^'Ie maître absolu du pays, dont 
il tenait cependant la constitution en suspens. Les citoyens 
qui ne voyaient et n'entendaient plus les irritants débats du 
Parlement, s'occupaient de leurs intérêts privés. La paix, les 
goûts simples du roi, la probité du principal ïninlstre, lord 
Strafford, permettaient de ne pas exiger du peuple de pe- 
sants sacrifices. Chacun se livrait à l'agriculture, au conw 
merce, à la navigation, sans qu'une tyrannie ambitieuse et 
agitée vint chaque jour gêner ses efforts, et compromettre 
ses intérêts. Aussi la prospérité publique se développait ra*- 
pidement; Tordre régnait entre les citoyens; cet état floris- 
sant, régulier, donnait au pouvoir Tapparence de la sagesse ; 
au pays, celle de la résignation (1). 

Les mécontents, ceux que leurs opinions religieuses em- 
pêchaient de se conformer aux rites et à la discipline de 
Téglise anglicane, persécutés jusqu'au fond des provinces, 
avaient émigré en France, en Allemagne et surtout en Hol- 
lande, emportant dans leur «xil leur culte et leur industrie. 

Ils y avaient trouvé un accueil empressé. «Mais, bientôt, le 
regret de la Patrie absente venait lutter dans leur cœur avec 
le besoin de la liberté. Alors ils se concertaient par message 
avec les amis qu'ils avaient quittés pour aller chercher une 
patrie nouvelle dans des régions presque inconnues, mais 
qui, du moins, appartinssent à TAngleterre et oii des Anglais 
seuls fussent réunis. Les plus aisés vendaient leurs biens, 
achetaient un petit navire, quelques provisions, des instru- 
ments de labourage, et, conduits par un ministre de leur 
foi, allaient rejoindre en Hollande leurs compagnons pour 

map of commerce, plein de documents curieux sur le commerce 
et l'industrie des principales villes d'Angleterre. On peut con- 
sulter aussi l'ouvrage d'Henri Robinson, England's safety in traders 
increase, 1641. 

(i) jQtïzoT, HUt, de la HévoluUon d'Angleterre, Charles I«% 1. 1, 
p. 173. 



EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 213 

passer dans rAmérique septentrionale où commençaient 
quelques essais de colonisation. Il était rare que le vaisseau 
fût assez grand pour emmener tous les passagers. Tous se 
rendaient alors au bord de la mer à l'endroit où il était . 
ancré ; et là, au pied des dunes, sur le sable, un ministre de 
la congrégation qui devait rester en arrière, prêchait un 
sermon d'adieu. Celui de la congrégation, qui s'apprêtait 
à partir, lui répondait par un autre sermon. Ils priaient 
longtemps en commun, s'embrassaient tous une der- 
nière fois avant l'embarquement et, tandis que les uns 
faisaient voile, les autres retournaient tristement attendre 
encore, au milieu d'un peuple étranger, l'occasion et les 
moyens d'aller retrouver leurs frères » (1). 

Ces émigrations, ou plutôt ces pèlerinages furent nombreux 
à cette époque du règne de Charles P' (1635). Des milliers 
d'hommes, aussi divers de rang, de fortunes, que de desseins, 
se détachèrent de la patrie. Ainsi,^ lé hasard seul d'un ordre 
du Conseil retint en Angleterre, Pym, Haslewig, Hampden, 
Gromwell, qui devaient, cinq ans plus tard, devenir les me- 
neurs de la Révolution. 

En Amérique, la concorde, l'industrieuse énergie des 
pèlerins enfanta des merveilles. 

Les solitudes de Connecticut, du Merrimac, de l'Hudson» 
se transformèrent en plaines fertiles. Plymouth, Portsmouth» 
Boston, noms chers à ces cœurs exilés , s'élevèrent rapide- 
ment sur les rives de la baie de Cosca ou sur celle du Massa- 
chusetts. Le libre exercice d'un culte persécuté, la fidèle 
pratique des mœurs puritaines, vainement essayées en Angle- 
terre, consolaient les pèlerins de tant de travaux et fortifiaient 
en eux cet esprit d'exaltation religieuse , cette rigidité, cet 
excessif amour d'indépendance qu'ils ont transmis à leurs 
descendants, et qui, de nos jours encore, contribue puissam- 

(1) GuizoT, HUt de Charles /•', t. I, p. 2ii. 



èl4 l'association au XVII* SIÈCLE 

ment à Tantipathie qu'éprouvent, l'un pour Tauire, le nord 
et le sud de TUnion américaine. 

Le temps était venu oh Charles P^, à bout de ressources, 
• impuissant à percevoir des impôts que chacun s'obstinait à 
lui refuser, pressé par les Écossais au dehors, par les mécon- 
tents au dedans, effrayé lui-même du pouvoir arbitraire qu'il 
avait exercé pendant dix ans, n'entrevoyait désormais de 
6alut que dans le retour à la légalité, et dans la convocation 
du Parlement. 

Le Parlement s'assembla le 3 novembre 1640. Le roi y 
parut moins en souverain qu'en accusé et fut accueilli par 
les communes avec la froideur qui convient à des juges. Les 
passions politiques et religieuses s'étaient exaltées jusqu'à la 
fureur, durant ces dix années d'un despotisme qui [aboutis- 
sait à un aveu d'impuissance. Le parti de l'opposition devenu 
prépondérant depuis les dernières élections, n'entendait plus 
^e borner à présenter d'humbles remontrances au roi, et à 
lui demander l'éloignement de conseillers impopulaires ; il 
était résolu à trouver et à punir les coupables, fussent-ils sur 
les marches du trône, et à détruire, pour jamais, un système 
odieux à la nation entière. 

Lord Strafford fut sa première victime. Les communes 
prétendaient venger, par sa condamnation, la liberté com- 
merciale autant que la liberté religieuse, et proscrire le 
régime des monopoles qu'elles poursuivaient jusque dans le 
Parlement (1). Cette mort ouvrit l'ère sanglante qu'on dé- 
signe sous le nom de révolution d'Angleterre. 

(1) a En vérifiant ses propres élections, la Chambre déclara 
indigne de siéger sur les bancs, quiconque avait eu part à quelque 
monopole (9 novembre 1640). Quatre membres furent exclus à ce 
titre (21 janvier 1641)... Deux des monopoleurs les plus décriés 
furent admis sans obstacle : sir Henri Mildmay et M. Witaker 
s'étaient donnés au pouvoir nouveau, » Guizot, Hist. de Charles /**■ , 
p. 256. 



EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 215 

La lutte continua entre le Parlement et la royauté pendant 
huit ans, avec les péripéties les plus diverses et les plus 
violentes, jusqu'à ce que, succombant sous les coups du 
parti exalté, Charles P' expiât, par la mort héroïque du chré- 
tien, les faiblesses du politique et du souverain. 

Ce fut un temps d'épreuve pour le commerce britannique. 
Les querelles religieuses et de parti, plus tard les alarmes 
des séditions populaires et de la guerre civile avaient rem- 
placé, dans l'esprit public, le goût des spéculations àiercan- 
tiles, si développé durant les premières années du règne de 
Charles V^. Cependant, il faut le dire à l'honneur du carac- 
tère anglo-saxon, s'il y eut un temps d'arrêt dans la création 
de sociétés nouvelles, on déploya une énergique persistance 
pour maintenir les sociétés déjà établies. La Compagnie des 
Indes, la Compagnie de Russie (Russia and Turkey C*), les 
compagnies coloniales, les sociétés de banque, l'association 
des marchands aventuriers continuèrent à fonctionner sinon 
avec éclat, au moins sans trop de pertes. 

Du reste, la guerre maritime vint oifrir au commerce bri- 
tannique l'occasion de s'affranchir du tribut qu'il payait aux 
marines étrangères et de se créer, par de nouveaux débou- 
chés, une source certaine de bénéfices. 

Seule, parmi les États du continent, la Hollande était in- 
tervenue en faveur de Charles !•**, et avait fait , au nom du 
protestantisme et de la liberté, d'énergiques représentations 
contre la violence dont le roi allait devenir la victime. 

Plus que tous les autres, le peuple hollandais avait mani- 
festé ses sentiments d'horreur contre l'exécution de White- 
hall ; et son exaspération avait laissé impuni le plus regret- 
table des attentats, l'assassinat de l'envoyé d'Angleterre Dorïs- 
laûs, dans les rues de La Haye. Enfin, soit hostilité déclarée, 
soit âpreté du gain, les négociants d'Amsterdam avaient 
fourni d'abondants secours aux colonies de la Virginie, 
d'Antigoa, des Bermudes, peuplées des partisans de 



215 l'association AU XVTI* SIÈCLE 

Charles V^, et avec lesquelles le Parlement venait de rompre 
toute relation, par suite de leur refus de prêter serment à la 
nouvelle République. 

A des marques aussi évidentes de mauvais vouloir, le 
Parlement répondit en votant le navigation act (1650), qui 
interdisait l'entrée dans les ports anglais de toute marchan- 
dise importée d'Asie, d'Afrique, d'Amérique, même des 
colonies anglaises sous pavillon étranger, ou par des navires 
dont le 'commandant et les deux tiers de l'équipage n'étaient 
pas sujets anglais (1). 

C'était frapper la marine hollandaise d'un coup mortel, et 
rendre inévitable une guerre entre les deux républiques. 
Elle éclata au milieu même des négociations et avec un 
acharnement inouï. 

Pendant quatre ans : Tromp, Ruyter, Corneille de Witt, à 
la tête des flottes de la Hollande , Blake et ses lieutenants 
Perm et Lawson, à la tête des flottes anglaises, couvrirent 
l'Océan, la Manche et la Mer du Nord d'épaves et de carnage. 
Malgré des prodiges de persévérance et de courage , les 
Hollandais perdirent, dans cette guerre, la prépondérance 
qu'ils avaient exercée jusque-là, au nom de la liberté mari- 
time. L'Angleterre en signant la paix (S avril 1654j possédait 
une flotte nombreuse, aguerrie, disposée à revendiquer pour 
la navigation commerciale la domination que venaient de 
lui assurer ses victoires navales, et que l'inintelligente poli- 
tique de Louis XIV devait contribuer dix ans après à attacher 
à son pavillon. 

(1) Le Parlement avait déjà posé le principe de ce système pro- 
tectionniste dans l'ordonnance de 1646, relative à la navigation 
étrangère dans les colonies américaines : Virginie, Bermudes et 
Barbades (Anderson, t. Il, p. 405). Le texte complet de Tacte de 
navigation se trouve dans Thurloe's Collection of state papors, 
1742, 1. 1, p. 472, et t. Il, p. 201. Voyez aussi sir Thomas Culpeper, 
Second tract against high rate of usury, p. 71» 



EN FRANGE ET EN ANGLETERRE. 21T 

Cromwell était trop habile pour ne pas favoriser ce besoin 
de prospérité matérielle qui , au sortir des grands troubles 
sociaux, explique et justifie le pouvoir absolu (1). Audedans, 
il institua le Conseil du commet^ce^ à la tête duquel son fils aîné, 
Richard, était chargé de réparer les désastres de la guerre 
civile, d'encourager les fabriques nouvelles, d'améliorer la 
législation, et de signaler au Protecteur les mesures à 
prendre dans l'intérêt du commerce et de la marine. 

Au dehors, le succès ne lui était pas moins nécessaire 
pour affirmer son pouvoir personnel, par la grandeur de 
l'Angleterre. Par calcul autant que par patriotisme (2), il 
dirigea vers la conquête de la nouvelle Espagne, Tardeur de 
la flotte qui se consumait au port en agitations et en regrets 
dangereux (3). L'expédition n'eut pas le succès qu'on s'en 
était promis ; mais l'Angleterre y gagna la Jamaïque et le 
renom de la plus l'edouiable puissance maritime de 
l'époque. 

En même temps, Cromwell négociait |avec la Russie le ré* 
tablissement des privilèges de la Russia company^ expulsée 
d'Arkhangel après la mort de Charles F*^ et remplacée par 
les Hollandais (4). La Compagnie anglaise des Indes orien- 
tales avait cruellement souffert des entreprises de sa rivale, 
la Compagnie hollandaise, pendant les troubles de la révolu- 
tion, et pendant la guerre des deux républiques. Ses comp- 
toirs avaient été pillés; ses navires saisis; son privilège même 
contesté par de prétendus porteurs de patentes émanées de 
Charles !«'. Cromwell la releva, en stipulant dans son traité 
avec la Hollande, de larges indemnités au profit de la com- 
pagnie, et en lui accordant, dans une charte nouvelle, le 



(i) Carlisle. CromweH's letters and speeches, t. II, p. 396. 
(i) Thurloe's stale papers, t. II, p. 542. 
(3) Perm. Mémorial of sir William Perm, t. II. p. 27. 
(4J WicQUEFOKT, Hist. des ProvinceS'UnieSy t. III, p. 156, 



218 l'ASSOCUTION au XVII" SIÈCLE 

droit d'élever son capital à trois cent soixante-quinze mille 
liv. st. 

Gonflant dans la tranquillité matérielle du pays, satisfait 
d!éçbapper par le protectorat à la forme républicaine, et de 
retrouver ainsi quelque chose de Tétat monarchique, plus 
en harmonie avec ses lois et ses traditions, le peuple anglais 
avait repris son activité commerciale, un instant ralentie par 
les secousses d'une stérile révolution. Les revenus publics, 
le produit des douanes notamment^ avaient repris et dépas- 
saient même leur ancien niveau sous le règne de Char- 
les P' (1). L'Angleterre s'avançait d'un pas ferme et rapide 
vers cette prépondérance commerciale que la Hollande 
venait vainement de lui disputer, et que la France ne de* 
vait enlever qu'un instant à son heureuse rivale. 

La France, à ce moment, venait enfin d'obtenir, après 
deux siècles de lutte, le calme et la stabilité nécessaires, au 
développement du commerce. Vainqueur de la féodalité par 
la politique de Louis XI, du parti germain et fédéraliste par 
lés guerres de la Ligue et de la Fronde Je pouvoir royal s'é- 
tablissait dans sa plénitude, soutenu par le génie de Riche- 
lieu, par l'habileté de Mazarin, illuminé par les gloires de 
tous genres du règne de Louis XIV. 

Le peuple français courait au devant de la royauté abso- 
lue, dans l'espoir d'y trouver la fin de ses maux et quelque 
sécurité pour l'avenir, condition essentielle de la mise en 
valeur du sol national. Il s'était mûri dans le malheur; mais 



(1) Thurlok, dans ses State papers, t. VI, p. 596, nous donne 
un aperçu sommaire du budget de l'Angleterre en 1657 : 

DÉPENSES . AEGET TES . 

liv. st. iiv. st. 

Marine 994,500 Taxes (dans les 3 royaumes). . 1,464,000 

Guerre (dans les 3 royaumes). 1,132,489 Excise et douanes 700,000 

Intérieur, pension, etc.) . . . 200,000 Revenus divers de l'échiquier. 198,000 



2,326,')89 2,362,000 



EX FRANCE ET EN ANGLETERRE. 219 

incapable de prendre lui-même l'initiative des grandes en« 
treprises qui faisaient alors la prospérité de la Hollande et 
de l'Angleterre, il attendait le signal du gouyernement pour 
s'élancer, à leur exemple, vers la colonisation des nouveaux 
continents et vers le commerce de l'Inde. 

L'esprit de la Renaissance l'avait pénétré plus tôt que ses 
voisins, par suite de sa proximité de l'Italie et des guerres 
qu'il y avait faites au xvi' siècle. Mais il semble qu'il n'en ait 
saisi que le côté brillant et artistique, sans profiter de ce que 
cette résurrection de l'intelligence apportait de sérieux et 
de solide. Jacques Cœur avait emporté dans sa disgrâce les 
traditions du grand commerce. Après lui, toute l'activité na- 
tionale se concentra dans les corporations de métiers. Lès 
rois Charles VI, Charles VII, Louis XI se complaisaient à 
réglementer les corporations, à les diviser, à les grouper, 
quelquefois au hasard de leur caprice, à leur accorder des 
bannières ou à les leur retirer, à les discipliner en fin comme 
ils faisaient leurs compagnies de gendarmes (1). Ils autori- 
saient de même les foires, d'abord peu nombreuses, établies 
dans les villes frontières, en Champagne, à Lyon, à Bayonne, 
puis se multipliant à l'infini et perdant, par suite, leur ca- 
ractère de marchés internationaux. Mais aucun d'eux n'éta- 
blit de grandes associations du genre de la ligue hanséati*- 
que, ou des marchands aventuriers d'Angleterre. 

Avec Charles VIII, Louis XII, François P' et les Valois 
surtout, ritalie artistique, industrielle et financière envahit 
la France. Au Louvre, à Fontainebleau , à Chambord, s'é- 
talent et brillent les tableaux, les meubles, les tentures ita- 
liennes. La cour et la ville revêtent des robes, des pour- 
points de soie, de drap d'argent, qu'ouvrent et tissent des 
ouvriers italiens. Les armures damasquinées, les cottes 
d'armes treffilées de pierreries viennent de Milan, de Fio- 

(i) Ordonnance de juin 1467. (Collect. du Louvre.) 



220 l'association AU XVII* SièCLE 

rence, de Venise. I^es artistes, les ouvriers d'Italie arrivent 
en foule^ attirés par des privilèges royaux, et s'établissent au 
milieu des corporations nationales, dont bientôt ils transfor« 
ment et perfectionnent les procédés, donnant à l'industrie 
française le cachet artistique de leur patrie, et ce goût ini* 
mitable qui fait encore sa supériorité. Les banquiers génois, 
lombards, florentins, succèdent à Jacques Cœur dans le ma- 
niement des impôts et des finances de l'État. Charles YIIl 
leur accorde le droit d'établir à Marseille, à Lyon, à Mont- 
pellier, à Paris, des banques à l'instar de la banque de Saint> 
Georges de Gènes ou du banco del giro de Venise (1). A leur 
instigation, François P' concède à Jean Laurent et à ses as- 
sociés, presque tous Italiens, le privilège d'établir la pre- 
mière blanque ou banque de loterie (S). Ils commanditent 
les premières manufactures de glaces de Venise, d'armes 
damasquinées, les premières magnaneries (2). Sous Henri III, 
ils font d'énormes avances à l'État et obtiennent la ferme 
générale des impôts. 

Le solide crédit des banquiers italiens, leurs relations 
avec toutes les places commerçantes de l'Europe, surtout 
avec l'Italie, l'activité et la justesse de leurs mouvements fi- 
nanciers, au milieu des troubles de la France, donnèrent à 
leur parti une puissance, un éclat inconnus jusqu'alors, et 
contribuèrent efficacement aux succès de la Ligue» par suite 



(1) Ce n'étaient pas des banques distinctes et indépendantes, 
mais plutôt des agences de ces grandes banques, s'y rattachant 
par tous les liens de la communauté de capital et de direction. 
Ordonnance de septembre 1471. (CoUect. du Louvre.) 

(2) Le jeu de la blanque, dit l'ordonnance, longtemps permis 
es villes de Florence, Venise, Gênes et autres villes et cités bien 
policées, fameuses et de grande renommée, avec condition hon- 
nête et louable. Statuts et articles utiles pour obvier à tous abus 
et calomnies. Ordonnance de mai 1559. — Delamare, Traité de la 
policBy t. III, tit, IV, ch. 7, p. 470. 



EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 221 

aussi^ à la prédominance des idées latines et. de la Re- 
naissance. Ils représentaient^ en effet, dans Tordre finan- 
cier, le système de la libre circulation, du laisser faire, et 
pratiquaient Fart de dépenser beaucoup pour gagner davan- 
tage : tandis que leurs adversaires^ pénétrés des vieux prin- 
cipes germains, proclamaient l'épargne. Tunique salut des 
États, et ne songeaient qu'à élever barrières sur barrières 
pour mieux garder leurs trésors. 

Ces deux systèmes partagèrent les esprits sous les der- 
niers Valois et trouvèrent, durant le règne de Henri lY, 
leurs plus illustres personnifications : Sully et le banquier 
Zamet» 

Sully^ soldat intrépide, spéculateur habile, calviniste 
zélé, applique à l'administration des finances les maximes 
austères, inflexibles du parti protestant. C'est l'incarnation 
des vieux principes féodaux, faisant de l'or et de la terre les 
seuls biens durables ; du labourage et du pâturage les seules 
richesses, le seul luxe de l'état; mesurant enfin la prospé- 
rité de la France au poids des trésors qu'il entasse à la Bas- 
tille, comme il mesure les progrès de sa fortune privée, au 
nombre de terres et d'abbayes dont il arrondit ses domai- 
nes. L'industrie, le commerce, surtout le commerce exté- 
rieur, lui semblent des dangers publics, sinon des maux 
qu'il faut supporter, sans les encourager, sous peine de 
voir grandir le luxe et diminuer Tépargne. Constamment 
occupé à réprimer chez son maître le goût des arts, des 
manufactures^ des entreprises d'avenir, il estime perdu, 
tout écu d'or qu'il lui faut faire sortir de ses caisses pour 
d'autres dépenses que celles de sa politique étroite. 

Zamet, au contraire, apporte d'Italie Tart de semer pour 
récolter* Sous Catherine de Médicis et sous ses trois fils, 
il pourvoit aux dépenses d'une cour luxueuse et prodigue, 
sans jamais se plaindre. Aux plus sombres temps de la Ligue, 
son magnifique hôtel de la rue de la Cerisaie est le refuse 



222 l'association AU XVIl' SIÈCLE 

des arts^ des plaisirs, ccmime des plus importantei négo^ 
ciaiions. Longtemps son crédit, ses richesses sont le plus 
solide a))pui de la Ligue et triomphent du parti calviniste. 
Plus tard, il les emploie à devenir l'arbitre de la paix : sous 
le rôle effacé de traitant ou financier de la cour, il arrive à 
être le confident intime, le ministre influent d'Henri lY. 

Zametet Sully furent rivaux, mais point ennemis person* 
nels. La facile condescendance de Tun compensait dans la 
politique du roi, la sévère économie de Tautre. Sully con- 
servait à Henri lY rattachement du parti calviniste; Zamet 
lui conquérait l'alliance de Rome et des cours italiennes, en 
négociant le mariage de Marie de Médicis. Quand, pendant la 
régence de cette reine toute florentine, la faveur de Zamet fut 
parvenue à son comble, on vit encore Sully sortir de son 
opulente^retraite, pour visiter la reine chez son ancien rival, 
et porter, au milieu des splendeurs de la cour, le costume 
suranné, la fraise de linon, la chaîne d'acier, vivante pro* 
testation du parti vaincu. 

Zamet prépara la grandeur du ministère de Richelieu en 
fondant le crédit du roi par le remboursement des dettes 
de la Ligue et l'exact payement des emprunts contractés 
par Henri IV, envers les banques de Gênes, de Venise et de 
Hollande. 

A sa mort (1614), le triomphe de ses principes financiers et 
commerciaux était complet. Les idées italiennes dominantes 
à la cour pendant le gouvememtent de Marie de Médicis et de 
ses favoris florentins, avaient pénétré dans tout le royaume. 
L'industrie française en avait reçu une activité et un éclat" 
nouveaux. Mais elles n'avaient pu, au milieu des intrigues de 
cette orageuse régence, ranimer le commerce extérieur, et 
moins encore donner aux particuliers l'énergie d'enti^epren- 
dre spontanément de grandes expéditions maritimes, aux- 
quelles l'organisation despotique des corporations apportait 
d'ailleurs mille obstacles. Il fallait que le public y fût encou- 



EN FRANCE ET EN ANaLETERRE, 223 

ragé par le gouvernement et reçût du roi lui-même le signal 
de ces progrès. 

Henri IV Tavait compris. En 1604, il avait accordé le pri- 
vilège du commerce et de la navigation dans les Indes orien- 
tales, à une compagnie qui ne reçut jamais d'organisation 
sérieuse. 11 méditait d'autres entreprises vers le Canada (nou- 
velle France), et vers les Antilles; mais la mort interrompit 
les projets de ce grand homme, dont Richelieu mit sa gloire à 
continuer la politique. 

Dès qu'il eut été pourvu de la charge de grand maître et 
.de surintendant de la marine et du commerce (1) (octobre 
1626), le cardinal employa sa dictature à fomenter chez les 
Français le goût des entreprises lointaines et des expéditions 
transatlantiques. Dix ans avant son arrivée au ministère, la 
régente avait concédé à Muisson, à Ézéchiel de Caen. et à 
leurs associés, le monopole de la navigation aux Indes orien- 
tales, qu'Henri IV avait déjà concédé au commencement du 
siècle. Comme la compagnie précédente, la société de Muis- 
son et de Caen avait langui, au milieu des troubles de la 
guerre civile et se trouvait réduite à l'impuissance. Richelieu 
l'encouragea par le maintien de ses privilèges et par la con- 
cession de nouveaux avantages. Puis portant plus loin ses 
vues, il voulut doter la France de colonies américaines, dont 
la possession était alors ardemment convoitée, et qui de- 
vaient bi^tôt doubler la force et les richesses des nations 
maritimes. 

Du camp de La Rochelle, en 1628, le cardinal publia un 
édit pour autoriser la compagnie dite du Canada^ formée par 
de Rocquemont, Hurel, l'Attaignant, Dablon, Duchesne, et 

(4) « Et d'autant que nous avons déjà créé et érigé en titre d'of- 
fice la charge de grand maître chef et surintendant général de la 
navigation et commerce de France, et icelle donnée à notre cher 
et aimé cousin le cardinal de Richelieu... » Ordonnance d'oc- 
tobre iQW, — ISAMBERT, 16, 194. 



224 .l'association au XVII* SIÈCLE 

' leurs associés, au nombre de cent environ. Elle devait trans- 
porter au Canada quatre mille colons français de tous mé- 
tiers, les y entretenir pendant trois ans, jusqu'à ce qu'ils 
fussent à même de vivre en cultivant les terres à eux concé- 
dées (1). 

L'année suivante (1639), le cardinal réorganisa la compa- 
gnie de l'ile de Saint-Christophe, et plus tard celle dite des 
Jsles d'Amérique à laquelle nous devons là colonisation des 
Antilles françaises. En compensation de leurs frais de trans- 
port des colons, de défrichements, etc., les compagnies obte- 
naient la pleine propriété des terres découvertes dans les- 
parages de leurs possessions, des forts élevés sous pavillon 
français, le droit exclusif de trafiquer avec les Indiens et la 
métropole, celui d'entretenir une flotte pour défendre leurs 
possessions contre les Espagnols et les Anglais. 

Toutes ces compagnies contribuèrent à éveiller quelque 
peu en France, le goût des expéditions lointaines et du eom- 
merce extérieur. Bien que leurs destinées n'aient pas été les 
mêmes, et que les succès des plus heureuses soient restés 
beaucoup^audessous des résultats prodigieux obtenus par 
les compagnies hollandaises à la même époque, elles appor- 
tèrent dans quelques-uns de nos ports une activité, un bien- 
être inconnus depuis longtemps, et travaillèrent indirecte- 
ment, au moins, aux victoires de notre marine sur les flottes 
espagnoles et italiennes (2). 



(1) Déclaration pour la formation des colonies aux Indes occi- 
dentales; mai 1628. — Isambkrt, 16, 216. 

(2) Voici le tableau des diveses compagnies qui tentèrent de 
s'établir pour le commerce des Indes orientales : le 2 juillet 1655, 
des négociants de Rouen obtinrent le droit de se fusionner avec 
la première compagnie de 1604, qui n'avait fait aucun usage de 
son privilège. Cette fusion n'aboutit pas davantage. En 1635, le 
capitaine^ dieppois Régiment, qui s'éUit enrichi aux Indes, s'as- 
socia le capitaine Ricault et obtint un privilège du commerce pour 



EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 225 

Richelieu reçut ainsi la récompense de^ ses efforts et jus- 
tifia la fière devise que portait sa galère amirale : Florent 
quoque lilia ponto. 

Malheureusement des travaux moins pacifiques, moins fé- 
conds détournèrent trop souvent son génie de ce qui eût fait 
sa gloire la plus pure, et la véritable prospérité de la France. 
La destruction du parti calviniste et féodal, l'abaissement de 
la maison d'Autriche, coûtèrent à Richelieu plus de sang et 
de trésors qu'il n'en eût fallu pour donner à la France une 
immense supériorité commerciale, qui eût humilié l'un et 
converti l'autre de ses ennemis. 

Pendant la vie du Cardinal, les compagnies jouirent de 
quelque prospérité. L'Ëtat leur céda des navires pour le 
transport des émigrants. Elles construisirent des forts, fon- 
dèrent des établissements et des plantations qui donnèrent 
d'abord, surtout dans l'île de Saint-Christophe, d'heureux 
résultats. Mais, comme toutes les œuvres sorties du cerveau 
d'un homme plutôt que des tendances d'une époque ou des 
besoins d'un pays, les nouvelles colonies périrent avec leur 
fondateur. Les compagnies, qui avaient épuisé leurs res- 
sources en frais d'organisation et d'établissement, ne trou- 
vèrent plus, quand elles eurent recours au public, qu'indif- 
férence ou d iscréd i t . 

Les troubles et les dilapidations de la Fronde paralysaient 
toutes les forces vives de la nation qui, s'habttuant de plus 
en plus à ne compter, pour agir, que sur l'impulsion du 
gouvernement royal, n'apprenait pas à puiser en elle-même 
l'initiative nécessaire à la continuation des œuvres commen- 
cées par Richelieu. Le commerce et la marine étaient tombés 



une compagnie dieppoise qui fit quelques expéditions heureuses. 
Eh 164^, la compagnie obtint le privilège exclusif, mais les expé- 
ditions suivantes ne répondirent pas et la compagnie tomba dans 
rinaction. 

15 



226 l'association AU XVIl'' SIÈCLE 

au plus bas à la mort de Mazarin. Quelques efforts de Fou- 
quet pour encourager la grande pêche, en créant la Compa- 
gnie du Nord(l), étaient restés infructueux. La France n'avait 
pas six cents navires de commerce à opposer aux quaire 
mille qui composaient alors la marine anglaise et aux seize 
mille voiles, sur lesquelles flottait le pavillon des Provinces- 
Unies de Hollande. 

Il semblait donc qu'il y eût témérité à vouloir entrer en 
lutte avec deux nations essentiellement maritimes, et si 
solidement établies. Colbert osa Tentreprendre néanmoins, 
comptant sui' sa ferme volonté du bien, et surtout sur ce rude 
labeur, qui lui tenait lieu de génie et qui, en douze ans, chan- 
gea la face du royaume. 

Reprenant les traditions de Richelieu, de même que le car- 
dinal avait continué les projets d'Henri IV, Colbert mit tout 
en œuvre pour tirer parti de l'immense développement de 
côtes, de la nombreuse population, de l'heureux climat de 
la France. Sous l'impulsion de cette volonté sans cesse 
agissante, le commerce sortit de sa torpeur et vit renaître 
avec plus d'ordre au dedans, les beaux jours du règne 
d'Henri IV et du ministère de Richelieu. 

Toute la politique de Colbert convergea vers ce but qui 
lui semblait la plus désirable et la plus éclatante justifi- 
cation du pouvoir absolu. Mais son esprit ne le concevait 
qu'avec le cortège de règlements et d'édits, sous lequel, de- 
puis un siècle, on cherchait à façonner la France. 

A rintérieur^ le succès ne lui paraissait possible que dans 
l'ordre rigoureux et, par suite , dans l'unité d'action et de 
surveillance de tous les services administratifs; à l'extérieur, 



(1) C'est par suite de cette circonstance que le maréchal de la 
Meilleraye obtint, en 1664, le privilège exclusif accordé trente ans 
avant à la compagnie dieppoise. 



EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 227 

dans un système inflexible de protection manufacturière et 
dans rabaissement politique des deux nations rivales. 

Colbert entreprit de mener à fin simultanément toutes les 
parties de cette tâche immense. 

Le cadre de cette histoire toute spéciale ne comporte pas 
Texposé d'un ministère de vingt ans qui, tout absorbé qu'il 
fût par rintérêt du commerce national, n'en comprit pas 
moins une foule de branches étrangères à notre sujet. On 
sait comment, après avoir r^ularisé le passé de la Fronde 
par la création d'une chambre de justice, par la réduction 
des rentes (1663),'et de la dette pubUque (1664), Colbert 
entreprit de reconstituer l'administration française sur ce 
plan d'unité et avec cette discipline rigide, qui lui sem- 
blaient seules dignes du pouvoir absolu. On connaît les rè* 
glements minutieux auxquels il soumit les coi'porations 
d'arts et métiers ; les encouragements qu'il prodigua aux 
manufactures, non pas pour les soutenir dans leurs efforts 
spontanés, mais pour les amener à fabriquer des produits 
uniformes de qualité, de teint et de dimensions. L'abolition 
des péages, des douanes intérieures ou provinciales, l'unité 
des poids et mesures, la révision des monnaies, l'améliora- 
tion des rentes, la création des canaux, furent les mesures les 
plus heureuses, quoique les plus discutées, de ce grand 
ministre. 

A ces soins pour Tadministration intérieure et commerciale, 
Colbert joignit la plus vive sollicitude pour le développement 
de la marine marchande, placée quelques années après (1668), 
dans ses attributions. Au moment de son entrée au conseil, 
la France était engagée dans une grave négociation avec la 
Hollande, pour le maintien du droit à peu près prohibitif de 
cinquante sous par tonneau de jauge sur les navires étran- 
gers. Ce droit frappait particulièrement les marines anglaise 
et hollandaise. La marine anglaise eût eu mauvaise grâce à 
se plaindre d'une mesure prise à titre de représailles du 



2^8 l'association au XVIl* SIÈCLE 

fameux navigation act, voté sous le protectorat de Cromwell, 
quinze ans auparavant. Il n'en était pas de même de la 
Hollande, à laquelle l'édit fermait à peu près tous les ports de 
France. Mais la clairvoyante obstination de Colbert triompha, 
dans cette circonstance, de la patiente habilité de l'envoyé 
hollandais (1). Le droit fut maintenu ; le gouvernement des 
Provinces- Unies comprit que ce n'était pas le seul échec que 
lui réservât la passion du nouveau surintendant pour la 
grandeur de la marine et du commerce français. 

Colbert préparait, en effet, les éléments d'une grande 
compagnie des Indes, pour laquelle il rêvait les destinées de 
la compagnie hollandaise, alors à l'apogée de sa splendeur. 
Il n'épargna rien pour donner à sa nouvelle création la 
grandeur et la magnificence que Louis XIV voulait attacher 
à tous les actes de son règne. Il s'était entouré de tous les 
renseignements qu'avaient pu lui procurer certains naviga- 
teurs pratiques de ces parages, et surtout un sieur Caron, 
transfuge de la société hollandaise et dont le rôle fort actif, 
dans la constitution et dans la fondation des premiers éta- 
blissements de la compagnie, est demeuré l'objet des plus 
fâcheux soupçons (â). : 

Les notables commerçants de Paris furent convoqués en 
assemblée pour délibérer sur les statuts de la future com- 
pagnie. Ils n'apportèrent que bien peu de lumières et d'ex- 
périence dans un genre d'entreprise si différent de leurs 
affaires habituelles. Les statuts , rédigés sous la dictée de 
Caron, furent votés dans leur ensemble. Une commission fut 
chargée par l'asseniblée de les présenter au roi à Fontaine- 
bleau. Après une délibération du conseil, le roi les adopta 
et les fit publier sous forme d'édit, dont le préambule, rédigé 



(1) Clément, Vie de Colbert, p. 136. 

(2) ClÉxMEnt, hc. cit., p. 173, 



EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 229 

par Colbert, contenait l'expression des principales idées de 
ce ministre sur le commerce maritime (1). 

La nouvelle compagnie était constituée en société par 
actions au capital de quinze millions de livres, divisé en 
deux parts de sept millions et demi chacune. La première 
seule fut émise. Les actions étaient de mille livres et nomi- 
natives,. La société avait un double objet : le commerce entre 
la France et les côtes de TOcéan indien et de la mer du Sud, 
dont le roi lui assurait le privilège pendant trente ans; puis, 
la colonisation de l'île Saint-Laurent ou de Madagascar, dont 
redit conférait à la compagnie la propriété, justice et sei- 
gneurie à perpétuité. 

Pour encourager la souscription du capital social , le roi 
voulut devenir le principal associé delà compagnie, et con- 
tribuer pour le cinquième aux dépenses qu'exigeraient les 
trois premiers armements. La compagnie était adminis- 
trée, à Tinstar de la compagnie hollandaise, par une chambre 
de 21 directeurs, dont 12 étaient élus par les actionnaires de 
Paris, et 9 par ceux des provinces. Elle était tenue d'armer 
une flotte chaque année; mais elle recevait, en compen- 
sation , 50 livres de gratification par tonneau de marchan- 
dises à Taller, 73 livres pour le retour. 

D'autres dispositions de détail réglaient l'établissement et 
la reddition des comptes et stipulaient que la compagnie se^ 
rait tenue de faire observer la coutume de Paris, ainsi que les 
règlements, édits, lettres patentes du Royaume, dans tous les 
pays qu'elle occuperait. 

L'édit de 1664 n'est, on le voit, que la reproduction de la 
charte votée par les états généraux de Hollande «n 1602, et 
dans laquelle Colbert s'obstinait à chercher le secret de la 
prospérité de la compagnie hollandaise, sans remarquer, 

(i) Procès- verbal de l'assemblée des marchands tenue à Paris 
le 16 mai 1664, pour la rédaction des statuts de la compagnie. — 
Encyclopédie méthodique. Commerce, \** compagnie, p. 554. 



230 l'association AU XVII* SIÈCLE 

d'ailleurs, combien le caractère du personnel chargé de 
diriger la nouvelle compagnie différait profondément du 
caractère hollandais, et quelles entraves apporterait au 
oéveloppement des futures colonies cette manie, devenue 
plus tard un mal chronique de notre gouvernement, de 
vouloir tout réglementer à distance, comme s'il s'agissait de 
pays chrétiens et civilisés depuis des siècles. 

L'indifférence du public à Tégard de la nouvelle com- 
pagnie était cependant de nature à dissiper toutes les illu- 
sions. Pour combattre les fâcheux préjugés qu'avait fait 
naître Téchec des sociétés du même genre , organisées en 
160â, en 1608, en 164â, Colbertavait chargé un académicien, 
alors fort populaire, M. Charpentier, de rédiger nn mémoire 
destiné à montrer combien l'entreprise nouvelle différait des 
précédentes par l'importance du but, la puissance des 
moyens et la protection efficace que le roi déclarait vouloir 
lui accorder, en devenant le principal associé de la com- 
pagnie. 

U. Charpentier remplit sa tâche à la satisfaction du mi- 
nistre. Il peignit sous les couleurs les plus attrayantes le cli- 
mat, la fertilité du sol, les avantages commerciaux de Tile 
de Madagascar. Les naturels en étaient doux, laborieux et 
n'attendaient que l'établissement d'une colonie européenne, 
pour devenir des chrétiens fervents et d'excellents travail- 
leurs. De cette île si heureusement située, comme d'un en- 
trepôt, les flottes de la compagnie devaient trafiquer avec 
les comptoirs de l'Inde, à des conditions bien plus avanta- 
geuses que celles de la Compagnie hollandaise, dont cepen- 
dant le dividende pour l'année 1664 venait de dépasser 40 0/0. 

La brochure de M. Charpentier fut répandue à profusion, 
dans les provinces comme à Paris. Des lettres du roi, adres- 
sées aux syndics, maires ou échevins des bonnes villes de 
France, recommandèrent l'affaire à tous ceux qui étaient 
désireux de plaire à la cour. S'ils n'y eut pas obligation for- 
melle, il y eut au moins contrainte morale de souscrire des 



EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 231 

actions de la nouvelle compagnie. Les membres de la cham- 
bre de justice, du parlement,. de la cour des aides, furent 
appelés à prendre part à la souscription. Les financiers con- 
dainnés à la restitution ou à Famende furent autorisés à 
employer en achats d'actions les deniers qu'ils avaient à 
verser au Trésor. Grâce à ces moyens, la Compagnie des 
Indes put se constituer définitivement vers la fin de Tannée 
1664, et préparer l'armement de sa première flotte, qui fit 
voile vers Madagascar le 7 mars 1668 (i).' 

Cependant on recourait à tous les moyens de publicité con- 
nus à cette époque, pour recruter de nouveaux colons qui 
ne se présentaient pas en grand nombre, malgré les afiiches 
et les descriptions pompeuses propres à séduire le popu- 
laire. La compagnie annonçait partout qu'elle accorderait 
autant déterres fertiles que les colons pourraient en labou- 
rer; qu'elle faisait une avance de trente livres par personne 
à tous ceux qui voudraient s'embarquer; et que les Français 
qui seraient demeurés huit années aux Indes seraient, à leur 
retour, reçus maîtres de leurs métiers, sans être tenus de 
fournir leur chef-d'œuvre. 

Ces séduisantes promesses, placardées dans toutes les 
villes, n'eurent pas grand succès. Le goût de l'émigration 
n'était pas alors plus répandu parmi lesFrançais qu'il ne l'est 
aujourd'hui. Les classes agricoles préféraient leur triste con- 
dition sur le sol national, à l'incertitude d'un sort plus heureux 
dans des pays lointains. L'événement vint leur donner raison. 

Les infortunes de la compagnie commencèrent à Mada- 
gascar, dès l'arrivée de la première flotte. L'inexpérience 
des directeurs de l'expédition, Finconduite et la paresse des 
colons, raccolés dans la classe la plus insubordonnée des 
ports de mer ou de Paris, ne contribuèrent pas à diminuer 



(1) Le roi avait donné pour armoiries à la Compagnie des Indes 
un globe d'azur chargé d'une fleur de lis d'or avec cette devise : 
Fhrebo quocumque ferar. 



532 l'association AU XVII* SIECLE 

les difficultés inséparables de tout établissement dans un 
pays nouveau. A ces causes d'insuccès se joignirent l'insa- 
lubrité du climat de Tîle et surtout des côtes alors mal con- 
nues sur lesquelles on avait débarqué, la férocité des habi- 
tants révoltés par l'audace et l'insolence des colons. La 
première expédition fut bientôt décimée par les fièvres palu- 
déennes et la sagaie des Madécasses. Celles qui suivirent 
en 1666 n'arrivèrent que pour assister à la ruine de la 
colonie et pour augmenter le désastre. 

Colbert fut désolé de cet échec, dont il n'aperçut pas d'a- 
bord la véritable cause. C'était la destruction de la première 
et de la plus importante partie de son plan pour le dévelop- 
pement du commerce extérieur. 

Il espérait trouver au moins quelque dédommagement 
dans les opérations commerciales de la compagnie avec les 
comptoirs de l'Inde. Mais il était difficile que les Français 
parvinssent tout d'abord à réussir au milieu dépopulations 
déjà travaillées par les Anglais et les Hollandais, sans points 
d appui territoriaux et avec une flotte relativement peu 
considérable. Les résultats de ce côté furent donc aussi peu 
satisfaisants. 

Le roi dut fournir un nouveau secours à la compagnie 
(1668). Il fallut exercer la plus fâcheuse contrainte, pour 
obliger les provinces, les villes, les hauts fonctionnaires qui 
avaient souscrit les actions de la compagnie, à verser les 
deux tiers restant dus sur leur souscription. 

D'autres mécomptes du même genre attendaient encore le 
surintendant, mais ne devaient pas lasser sa fermeté et sa 
constance. 

Quelques mois avant la formation de la Compagnie des Indes 
orientales, Colbert avait opéré la fusion des débris derancienne 
société du Canada, organisée en 1628 par Richelieu, avec des 
éléments nouveaux, auxquels on se proposait de donner, sous 
le titre de société de terre ferme d'Amérique, le privilège de 
faire le commerce dans les Indes occidentales, à Cayenne et 



Ei\ FRANCE ET EN ANGLETERRE. 233 

sur le continent américain. La compagnie, disposant d'un 
capital considérable , devait racheter les grandes çt les 
petites Antilles à Tordre de Malte, auquel le commandeur 
de Poincy les avait vendues en 1651, et la colonie du Canada 
aux intéressés de l'ancienne compagnie. Elle paya toutes les 
indemnités dues aux particuliers, et commença ses opérations 
commerciales avec une flotte de 45 vaisseaux qui firent tout 
d'abord une concurrence victorieuse* aux Hollandais, alors 
en possession du trafic de ces côtes. 

Quoique la guerre avec l'Angleterre eût iK)rté de rudes 
atteintes aux afi*aires de l'Inde oc<^iAQ^tale> la comps^gni^ 
se soutenait avantageusement comme société de comroarce; 
mais elle subisssit d'énormes pertes par les dépenses que lui 
occasionnait l'administration de ses colonies. En moins de 
dix ans, la moitié du capital social et tous les bénéfices du 
commerce maritime se trouvèrent absorbés. Il fallut songer 
à une liquidation que le roi simplifia beaucoup en rachetant 
toutes les actions pour un million trois cent mille livres, en* 
viron 30 p. 100 du capital originairement versé. Les colo- 
nies tirent ainsi retour à la couronne ; et le commerce entre 
les Antilles et la métropole demeura libre à tous les Fran- 
çais. On sait combien la face des choses changea depuis ce 
moment; quel développement prit le commerce maritime et 
la prospérité à laquelle parvinrent les Antilles au xviii^ siècle. 

Mais au moment où Colbert créait ces grandes compagnies, 
l'expérience n'avait pas été faite. On était convaincu que le 
commerce maritime ne pouvait se développer qu'à l'aide de 
compagnies privilégiées. Ce genre d'institutions s'accordait 
mieux d'ailleurs avec l'esprit de réglementation qui dominait 
dans les conseils de Louis XIV, et qui faisait la base du sys- 
tème de Colbert. Les compagnies, dont l'administration se 
trouvait ainsi concentrée à Paris^ demeuraient dans la main 
du ministre, comme des instruments dociles et, si le succès 
couronnait leurs opérations, de précieux auxiliaires du Trésor 



234 L ASSOCIATION AU XVIV SIECLE 

royal. Il pouvait inspirer leurs opérations au gré des besoins 
de l'industrie, de la marine, et les employer au dehors à 
contrebalancer la puissance commerciale de TAngleterre et 
de la Hollande. 

Golbert qui ne concevait et qui n'exécutait rien à demi, 
étendit donc son système de compagnies privilégiées à tous 
les genres de commerce et de navigation, qu'il ambitionnait 
pour la nation française. A côté des deux compagnies dont 
nous venons de parler, il organisa en 1668 la compagnie du 
Nord, destinée à monopoliser les rapports commerciaux de 
la France avec la Hollande, la mer du Nord et la Baltique ; 
puis, celle du Levant pour la navigation de la Méditer- 
ranée et le commerce des Échelles ; enfin, cello des Pyrénées 
qui ne put jamais s'établir définitivement. 

Toutes ces créations conçues d'après les mêmes principes, 
sur le même plan, subirent le même sort. Au bout de quel- 
ques années, elles avaient absorbé ou immobilisé leur 
capital social, et se trouvaient réduites aux expédients, ou 
plutôt au seul allié qu'elles pussent invoquer, le Trésor 
royal. 

Touché de leurs plaintes, mais impuissant à les satisfaire 
toutes en même temps, dans l'état où étaient alors les fi- 
nances, Golbert cherchait vainement autour de lui un con- 
cours que, défiance ou pénurie, nul ne s'empressait de lui 
apporter. Il commençait à ressentir les effets de son système 
de concentration administrative, d'absorption de toute ini- 
tiative individuelle par la seule initiative royale. Le peuple 
français, habitué depuis près d'un siècle à tout attendre du 
pouvoir, à ne céder qu'à l'impulsion du gouvernement, avait 
perdu ou plutôt n'avait pas acquis la confiance dans ses pro- 
pres forces, indispensable cependant au progrès commercial 
et industriel d'une nation. L'opinion publique, qui était 
restée froide aux pressants appels du ministre, lors de la 
création des grandes compagnies, faute d'en comprendre 



EN FRANCE ET EN ANGLETERRE, 235 

les avantages, ne pouvait se montrer très-énthousiaste, 
après les rudes échecs qu'elles venaient d'essuyer. 

D'ailleurs, les esprits étaient encore trop agités, les for- 
tunes trop ébranlées par les récentes guerres de la Fronde, 
pour posséder les ressources et l'énergie nécessaires aux 
grande3 entreprises maritimes. La noblesse, ruinée par les 
dissipations habilement calculées de la cour, échangeait ses 
domaines contre des pensions royales; la magistrature et la 
bourgeoisie ne tenaient pour solide et durable que la pos- 
session des biens-fonds; le peuple était loin d'avoir cicatrisé 
les plaies d'un siècle de guerres civiles. Il ne restait donc 
à Colbert que le concours d'un petit cercle de financiers et 
de spéculateurs, fort empressés de complaire au surinten- 
dant, pourvu qu'ils trouvassent dans le maniement des four- 
nitures de TÉtat, une ample compensation des sacrifices 
qu'ils s'imposeraient pour soutenir les compagnies. 

Colbert n'hésita pas à user, à ces conditions, du secours 
qui lui était offert. Si dans la charte de la Compagnie du 
Nord, il s'engagea à prendre livraison de toutes les marchan- 
dises propres aux arsenaux de la marine, avec un profit 
raisonnable, qui serait convenu avec les intendants et la 
compagnie, si, pour la Compagnie des Indes, il consentait 
à l'entrée en franchise de ses produits, l'opiniâtre ministre 
imposait aux financiers actionnaires, l'apport incessant de 
nouveaux capitaux, en remplacement de ceux qu'on immo- 
bilisait en établissements coloniaux, créations de comptoirs, 
de flottes de guerre, etc. 

Tant d'efforts pour soutenir des créations éphémères prou- 
vent assez combien l'esprit d'association commerciale était 
peu répandu en France, et combien le régime absolu, favo- 
rable, peut-être, au développement des arts et des lettres, 
s'accorde mal avec l'indépendance, la volonté, l'énergie in- 
dividuelle que les succès des Anglais et des Hollandais au 
même moment, montraient être les conditions essentielles 
de la prospérité du grand commerce. 



CHAPITRE VI 



l'association commerciale au xviii* siècle. 

LE système de LAW. 



Sommaire. — L'association commerciale en Angleterre et en 
Hollande, dans la seconde moitié du xyii*" siècle. — L'associa- 
tion commerciale en Italie; marine italienne; sociétés finan- 
cières en Italie. — L'association en Espagne. — L'association 
en Allemagne. — État des villes hanséatiques, Brème et Lubeck 
à la fin du xvri® siècle. — État commercial de la Hollande. — 
Agriculture et pêche. — Importance politique du commerce. 

— Compagnie des Inde^. — Sociétés de navigation. — État com- 
mercial de l'Angleterre. — Politique de la Couronne relative- 
ment aux monopoles commerciaux, — Lutte des anciennes 
corporations contre les nouvelles compagnies. — Résistance 
du Parlementa la concession des monopoles. — Statistique du 
commerce anglais sous Charles II. — Commerce de la Banque. 

— Corporation des orfèvres de Londres; sa ruine. — Nécessité 
de la constitution d'une banque nouvelle. —Système colonial 
de l'Angleterre. — Compagnies de colonisation. — Compagnie 
de Guinée. — Coalition des marchands de Londres contre le 
système protecteur. — Fondation de la Banque d'Angleterre.— 
William Paterson. -— Banques particulières. — Embarras du 
Trésor public. — Création d'une seconde Compagnie des Indes. 

— Fusion des deux Compagnies. — Compagnie du Sud; me- 
sures de trésorerie dont elle est l'occasion ; engouement du 
public anglais pour la Compagnie. — État de la France à la fin 
du xvii« siècle et au commencement du xviii«. — État des 
finances et du Trésor public. — Billets de monnaie* — Assigna- 
tions. — Fermes générales. — Première apparition de Law ; 
ses relations avec le régent; son système ; ses points de rap- 
prochement avec le système de Paterson. — Établissement de 
la Banque; ses premières opérations.- Compagnie d'Occi- 
dent. — Refonte des monnaies. — Anlisystèrae. — Commen- 
cement de l'agiotage. — Fusion des Compagnies dans la Com- 
pagnie des Indes; les filles; les petites- filles, —Progrès de 



L*ASS0CIATI0N AU XVIII* SIÈCLE, ETC. 237 

râgiotage en France. — L'agiotage en Angleterre. -^ Progrès 
de la Compagnie du Sud. — Conversion de la dette publique. — 
Effets de l'agiotage en France. et en Angleterre. —L'agiotage 
en Hollande. — Mesures de résistance à la défiance publique. 
En Angleterre et en France, — Bubhle Act. — Les frères 
Paris ; le visa. 



Cependant l'Angleterre et la Hollande conservaient la su- 
prématie commerciale qu'elles avaient acquise au commen- 
cement du xvii^ siècle. 

Rivales dans les deux mondes, toutes sanglantes encore 
des coups qu'elles s'étaient portés durant les guerres de la 
révolution anglaise, elles éprouvaient néanmoins l'une pour 
l'autre une vive sympathie, qui tenait sans doute à l'identité 
de leur race et de leur symbole religieux, mais beaucoup 
aussi à l'identité de leurs principes d'association commer- 
ciale. L'intrusion brutale du Navigation act par le long Par- 
lement, en haine de la Hollande et de l'asile qu'elle donnait 
aux enfants de Charles P% les conquêtes de la Compagnie 
hollandaise dans les Indes durant l'anarchie qui précéda et 
celle qui suivit le protectorat de Cromwell, plus tard la po- 
litique égoïste de Charles H en faveur de la France contre 
les Provinces-Unies, n'avaient pu altérer les relations com- 
merciales des deux pays. 

Le banquier hollandais à Londres, le marchand de la Cité 
à Amsterdam, croyait se retrouver chez lui, au milieu de ses 
habitudes et de ses affaires. Les coutumes, les institutions 
étaient les mêmes ou reposaient sur les mêmes principes. 
L'esprit d'association, inspiré par la renaissance italienne 
jusque dans cette extrémité de l'Europe, y avait rencontré 
son atmosphère classique et s'y dilatait librement, dégagé 
des entraves administratives dans lesquelles il devait se dé- 
battre si longtemps en France. Il était soutenu d'ailleurs par 
le sentiment d'initiative individuelle et cette confiance en soi 
ainsi que daus la puissance de l'économie et du travail, qui 



238 l'association AU XVIIi* SIÈCLE. 

ont fait de TAnglais et du Hollandais les meilleurs cokms 
des temps modernes. 

L'Angleterre et la Hollande étaient donc seules alors à 
donner le spectacle de grandes sociétés commerciales, spon- 
tanément émanées de souscriptions individuelles, segouver* 
naut librement par leurs comités ou leurs gouverneurs, et 
prospérant dans leurs entreprises de colonisation et de coid- 
merce, par l'expansion naturelle de combinaisons fondées 
sur la patience et Téconomie. 

Les Italiens, que nous avons vus, au xv^ siècle, révéler au 
monde les grands principes du crédit commercial, qui les 
premiers donnèrent Texemple de puissantes agglomérations 
de capitaux, les Italiens n'avaient pas dépassé, dans leur 
mode d'association, la forme primitive de la commandite, 
dont ils se servaient, il est vrai, avec une rare habileté et 
une entente merveilleuse des conditions de confiance et 
de liberté qu'elle suppose entre le gérant et le commandi- 
taire. 

Leur commerce maritime avait singulièrement diminué 
depuis la découverte des Indes et la formation des grandes 
compagnies anglaise et hollandaise. Il leur restait cepen- 
dant un beau champ d'opérations dans le bassin de la Médi- 
terranée, dont lé trafic était considérable et leur apparte- 
nait presque exclusivement. Venise, il est vrai, avait perdu 
ses plus riches comptoirs dans le Levant. Les Génois s'étaient 
laissé enlever leurs établissements de l'A^ie-Mineure. Mais 
les Turcs, race de conquérants peu propre au commerce, 
abandonnaient partout aux vaincus les bénéfices du négoce, 
dont ils ne mesuraient l'étendue qu'à l'ampleur du tribut 
qu'ils pouvaient exiger. 

Les relations commerciales, quoique plus restreintes et 
plus précaires, continuèrent donc entre l'Italie, les îles de 
l'Archipel, les côtes de Syrie et Constantinople. Elles procu- 
raient encore de grands profits à Venise, à Gènes, à Livourne 



SYSTÈME DE LÀW. 239 

surtout, dont la prospérité ne fut jamais plus grande qu'à la 
fin du xvu* siècle. 

D'ailleurs les succès de leurs sociétés financières pouvaient 
eonsoler les Italiens des pertes de leur commerce maritime. 
Ces sociétés, dont nous avons dit plus haut le précoce et 
brillant développement, étaient devenues cosmopolites. Elles 
s'étendaient en France, en Angleterre, dans les Pays-Bas, et 
accaparaient depuis un siècle le marché financier du monde, 
c Le moyen âge leur doit les notions du change de place en 
place largement comprises. Elles donnèrent au négoce une 
variété de moyens et d'expédients, une supériorité d'action 
qu'il n'avait jamais eu avant elles. Dans ces siècles d'igno- 
rance et de mauvaise foi, les Italiens surent, parleurs vire- 
ments ingénieux, mettre le commerce autant à l'abri qu'il 
était possible des dangers dont l'environnaient les fraudes, 
les violences, l'inexpérience et les préjugés des gouverne- 
ments »(1). 

Ce fut le résultat de la commandite, avec laquelle Tltalie 
remua le monde commercial. 

On ne sait pas aujourd'hui, en France surtout où le légis- 
lateur, sous prétexte de protéger le public contre sa propre 
imprudence, a perverti toutes les idées saines en matière de 
commandite, on ne sait pas quelles ressources présentait 
alors cette forme d'association si simple et si souple à la fois. 
Sans porter atteinte à la liberté des gérants, sans rien dimi- 
nuer de la confiance réciproque, qui forme la base de toute 
société, le capitaliste commanditaire pouvait s'immiscer à 
tout instant dans les affaires de la société, y apporter sa part 
de lumière et de concours. Le secret, qui est l'âme des affaires 
commerciales , l'abritait contre l'indiscrétion publique, et 
permettait à tous les rangs, à toutes les positions de s'inté* 
resser aux spéculations financières. 

(i) Troplong, Commentaires sur le contrat de Société ; pré* 
face, p. 67. 



240 l'association au xviii' siècle. 

L'Espagne, élevée tout à coup de la servitude arabe au 
faîte des grandeurs et de la puissance, par la réunion des 
royaumes d'Aragon et de Castille, par la conquête de Gre- 
nade, des îles de Sardaigne et de Sicile, par l'annexion du 
royaume de Naples, du duché de Milan, du Portu/al et de 
ses colonies, de la Franche-Comté et des dix-sept provinces 
des Pays-Bas, tandis que Pizarre et Cortez étendaient sui* 
tout le continent américain les conquêtes de Christophe- 
Colomb, l'Espagne n*avait pris aucune part à la Renais- 
sance italienne et au mouvement commercial qui l'avait 
suivi. 

Son ardeur et ses trésors se consumaient à défendre de 
trop vastes domaines. Dévoré par l'absolutisme le plus im- 
placable, le génie de son peuple ne trouvait d*aclivité que 
pour les luttes militaires ou religieuses auxquelles l'entraî- 
naient l'ambition et le fanatisme de ses rois. Les grandes en- 
treprises commerciales qui, par l'association des efforts et 
des capitaux, développent Fesprit d'indépendance et l'initia- 
tive individuelle, répugnaient nécessairement à un système 
d'administration concentré dans la personnalité du roi et 
de quelques ministres favoris. On n'y songeait donc pas en 
Espagne. D'ailleurs de telles institutions auraient été une 
proie trop facile pour le fisc royal qui, en moins d'un jsiècle, 
était parvenu à écraser et à disperser la moitié des artisans 
et des agriculteurs du pays et à réduire à l'état de solitude 
des provinces entières (1). 

Les immenses colonies du nouveau monde, ou comme les 



(1) D'après des calculs contemporains et authentiques, le 
nombre de ces Maures exilés s'éleva à 429,314, dont un certain 
nombre s'établit dans les landes de Gascogne et les défricha 
(Mémoires de Richelieu). Cette dépopulation entraîua pour le 
reste de l'Espagne, et surtout pour l'industrie espagnole, une ag- 
gravation de charges sous lesquelles elle ne tarda pas à succom- 
ber tout à fait. 



SYSTEME DE LAW. 241 

appelait Torgueil espagnol, le royaume d'outre-mer (regno 
de Ultramar) étaient donc gouvernées, ainsi que la métro- 
pole, sous l'autorité directe du roi, par des vice-rois ou des 
gouverneurs. Elles étaient exploitée?, non en vue d'un trafic 
réel et fécond, mais pour fournir le plus possible à l'insa- 
tiable misère de la cour espagnole. lia marine marchande, 
que le commerce de tant de ports, heureusement situés sur 
toutes les mers, aurait dû placer au premier rang, comp- 
tait à peine quelques galions en bon état; le reste pour- 
rissait dans les arsenaux, bloqué par les corsaires que ne 
contenait plus la flotte de guerre désemparée et sans équi- 
pages. 

L'empire d'Allemagne, par des causes différentes, n'était 
pas dans un état plus florissant. L'influence italienne s'était 
propagée en Souabe, en Bavière, dans une partie des États 
héréditaires, à l'époque de la Renaissance (1). Elle y avait 
réveillé l'activité commerciale en même temps que l'esprit 
d'association. Il s'était formé à Ulm, à Nassau, à Nu- 
remberg, à Âugsbourg, à Ratisbonne, une multitude de 
sociétés particulières, fondées sur le principe de la com- 
mande italienne. Quelques-unes, comme les Fugger, les 
Neumayer, les Hochstett (2), s'élevèrent au faîte de la puis- 
sance et de la richesse et prirent l'Europe entière pour 
champ de leurs vastes opérations. Le plus grand nombre 
exploitait , dans de plus modestes proportions, les relations 
de l'Allemagne du Sud avec Venise et Milan et servait 
d'intermédiaire entre les maisons italiennes et la grande 
hanse teu tonique. 

(1) Voir plus haut, chap. IV. 

(2) Ces deux colossales maisons n^eurent pas d'ailleurs une 
longue prospérité. Elles s'écroulèrent dans la crise que provoqua 
en Allemagne le commencement des guerres de religion. -^Stet- 
TEN, Geschichte, von Augsburg, part. I, p. 611. — H^berlin, 
Reichs histor, t. IV, p. 13o. 

16 



242 l'association AL' XVIIl' SIÈCLE. 

Ce commerce de transit était des plus fructueux. Il se 
serait continué longtemps, malgré la concurrence des Anglais 
et des Hollandais, sans les révolutions politiques dont rAIle- 
magne fut le théâtre au xv* et au xvi* siècle. Les guerres de 
religion, celles [des paysans (Bauernkrieg), de la ligue de 
Smalkàden, enfin la guerre de trente ans, couvrirent ce 
malheureux pays de sang et de ruines. 

La plupart des industries, qui avaient fait fleurir le com- 
merce allemand au moyen âge , l'industrie des draps , des 
tissus de laine, de la teinture, de la bière, tombèrent en dé- 
cadence, malgré les rescrits et les encouragements impé- 
riaux (1), pour les régler et les soutenir. Les anciennes villes 
impériales, si prospères jusqu'alors , Brunswick, Erfurt, 
Gœttingue, Soest, Dortmund, Osnabrûck, Magdebourg, ra- 
vagées par la guerre, n'étaient plus que Tombre d'elles- 
mêmes. Du Nord au Sud, l'Allemagne ne semblait occupée 
qu'à forger des armes pour la destruction de la commune 
patrie . 

Seules des 128 villes de la ligue hanséatique, Hambourg, 
Brème et Lûbeck avaient pu conserver leur indépendance. 
Mais que leur rôle était changé ! Tandis que, comme chefs 
de la ligue, elles dominaient autrefois le commerce du Nord, 
que leurs flottes ou leurs comptoirs formaient une chaîne 
ininterrompue de Londres à Nowgorod ; réduites maintenant 
à leurs propres forces, elles se bornaient à répandre en 
Allemagne les denrées exotiques, que leur apportaient les 
Anglais et les Hollandais. 

La route de la Russie s'était fermée pour elles depuis la 
destruction de Nowgorod et la découverte de la navigation 
de la mer Blanche. La Norwége s'était attribué les avantages 



(1) Ordonnances de Charles V et de Maximilien II.— K£fiEaLiN, 
Reichs hist, t. IV. — Willbbrandt, Hansische Ghronik, part. I, 
p. 57, etc. 



SYSTEME DE LAW, 243 

marUimesdu portée Berghen, qu€ la Hanse avait si long- 
temps occupé. À Londres, à Bruges, à Anvers, elles s'étaient 
vu retirer leurs antiques privilèges, causes de leur prospérité 
commerciale : et, pour comble d'affaiblissement, il leur avait 
fallu recevoir les agents de corporation des marchands 
aventuriers et des marchands de Tétape d'Angleterre » afin 
de s'assurer au moins la disposition exclusive des produits de 
l'Inde, que ceux-ci leur vendaient moins cher que les Véni- 
tiens et les Augsbourgeois ne faisaient les denrées du Levant. 

L'état des choses en Allemagne n'était donc pas favorable 
aux grandes entreprises maritimes et aux associations de 
capitaux qu'elles exigent. On y songeait cependant : et ce 
n'était pas sans un sentiment d'envie qu'on calculait les 
merveilleux bénéfices distribués annuellement aux action- 
naires des compagnies des Indes en Angleterre et en Hol- 
lande (1). Mais le calme et l'indépendance politique man- 
quaient alors aux négociants allemands et paralysaient leur 
ardeur. Il leur fallait cicatriaer les plaies d'un siècle de 
guerres, pour s'élancer à la conquête de leur part de richesses 
du nouveau monde. 

Tout contribuait au contraire à développer la puissance 
commerciale de la Hollande. 

On a vu plus haut comment le despotisme espagnol en 
stérilisant, par ses exactions et son intolérance , l'industrie 
des anciennes provinces de Flandre, avait au contraire fait 



(i) On a vu plus haut (chap. V) que Gustave Adolphe avait 
compris Tun des premiers tous les avantages que devait procurer 
à une nation maritime le commerce de Tlnde. Par lettres patentes 
datées de Stockholm, le 14 juin i6^6, il avait concédé le privi- 
lège de ce commerce à une compagnie qui ne put se livrer à au- 
cune entreprise sérieuse. Plus tard les Suédois s'établirent dans 
l'Amérique septentrionale. C'est leur colonie conquise d'abord 
par les Hollandais, puis par le duc d'York, qui est devenue l'État 
de New-Jersey dont New-York est la ville principale. 



244 l'association au XVIII* SIÈCLE. 

la fortune des provinces hollandaises ; comment cette popu- 
lation, si subitement accrue de la partie la plus active et la 
plus indépendante du peuple flamand, s'était intelligemment 
transformée ; comment Amsterdam avait hérité du commerce 
et de l'industrie d'Anvers, son infortunée rivale (1); eutin, 
par quels persévérants efiforts les Hollandais étaient parvenus 
à égaler, sinon à surpasser en puissance coloniale, les Por- 
tugais et les Espagnols, leurs devanciers depuis plus d'un 
siècle aux Indes et en Amérique . Il nous reste à examiner 
pourquoi les agitations de partis, inséparables de tout gou- 
vernement démocratique^ la lutte souvent malheureuse 
contre un ennemi plus puissant et plus redoutable que les 
Espagnols, n'entravèrent pas le développement commercial 
de la Hollande et n'arrêtèrent pas le cours de ses succès 
dans les Indes. 

En accueillant les nouvelles industries que leur appor- 
taient les émigrés flamands et anversois, la Hollande avait 
eu le rare bon sens de ne pas négliger l'agriculture et la 
pèche, sources premières de sa prospérité (3). Les polders j 
si obstinément conquis sur la mer et devenus par la culture 
d'une extrême fertilité, lui avaient permis de doubler sa pro- 
duction de céréales et le nombre de ses troupeaux. Elle avait 
trouvé, daiis ce développement simultané de toutes ses forces 
productrices, les éléments d'un abondant fret de sortie et le 



(1) Au milieu du xvie siècle, Anvers comptait plus de 200.000 ha- 
bitants, 13,500 maisons, un grand nombre d'églises et de palais. 
Son industrie était florissante comme son commerce. Mais la prise 
d'Anvers par les Espagnols (1576) ruina celte malheureuse cité. 
Toute la population industrielle et commerçante l'abandonna pour 
émigrer dans les provinces hollandaises. 

(2) On calcule qu'à cette époque l'exportation de beurre, fror 
mage, viande salée en Espagne, on Portugal rapportait à la Hol- 
lande plus d'un million de couronnes. — La pèche rapportait en 
profils nets plus de 8 millions de florins. 



SYSTÈME DE LAW. 245 

moyen de faire de ses habitants les meilleurs matelots et les 
meilleurs cultivateurs. Ce fut la cause des rapides succès de 
la marine et des colonies hollandaises. En Europe, l'expor- 
tation des produits de leur sol et de Tindustrie nationale 
permettait aux Hollandais de naviguer à meilleur compte que 
leurs rivaux Hanséates, Anglais ou Vénitiens, privés le plus 
souvent du fret de sortie. Aux Indes, le matelot hollandais 
se transformait aisément en colon cultivateur, et se. faisait 
volontiers le. centre d'un établissement agricole. 

La Hollande moissonnait ainsi sous toutes les formes, et 
s'élevait, malgré l'exiguïté de son territoire, au rang des plus 
grandes puissances. Du reste, tous les partis étaient d'accord 
à cet égard. L'aristocratie républicaine comprenait aussi 
bien que le parti orangiste Timmense intérêt qu'avait la 
Hollande à développer les colonies transatlantiques et à 
favoriser, par tous les moyens, les progrès de l'industrie et 
de la culture. 

La Compagnie des Indes n'eut donc pas à souffrir, plus 
que la navigation et l'industrie, des révolutions politiques 
qui de 1^70 à 1713, agitèrent la république des Provinces- 
Unies. Elle continua, non pas paisiblement, la rivalité des 
Anglais ne lui en laissait pas le moyen, mais courageuse- 
ment le cours de ses opérations commerciales dans les Indes, 
avec un succès soutenu, qu'attestent les dividendes annuels 
distribués pendant cette période. 

L'organisation constitutionnelle de la Compagnie que 
nous avions analysée précédemment, ne subit pas de modi- 
fications essentielles. Cependant l'influence de la chambre 
d'Amsterdam devint de plus en plus prépondérante, et par 
suite l'action des grands capitalistes spéculateurs déplus en 
plus marquée. 

Ce fut pour la Compagnie une cause sérieuse d'affaiblis- 
sement. Préoccupés de leurs propres affaires plus que de celles 
de leurs associés, ces puissants directeurs trafiquaient pour 



246 l'association AU XVJIl' SIÈCLE. 

leur compte, sous le pavillon social, attribuant à laCoinpa* 
gnie la moindre part dé leurs bénéfices ou les opérations 
d'un succès douteux. 

La navigation intérieure, surtout celle du Rhin, avait 
éprouvé rheureux effet des clauses admises par l'Angleterre 
dans le traité de Bréda. On sait que, sous la médiation de la 
Suède, TAngleterre, en traitant avec la Hollande, avait con- 
senti k exempter des droits portés au navigation act les mar- 
chandises qui descendraient le Rhin et arriveraient en An- 
gleteiTe sous pavillon hollandais. Cette faveur équivalait à 
un véritable monopole de navigation. Les sociétés qui se 
formèrent pour Texploitation de ce parcours, recueillirent 
d'immenses bénéfices. Nul ne pouvait lutter avec elles d'é-. 
conomie et de rapidité pour le transport des marchandises 
sur le Rhin et sur les canaux qui s'y rattachent. 

Le commerce des céréales et des vins français et alle- 
mands, déjà considérable à Amsterdam, à Dordrecht, à 
Middelbourg, à Rotterdam, durant la première moitié du 
XYii® siècle, prit, dans la seconde, une importance immense 
qui se maintint longtemps et contribua largement à la pro- 
digieuse accumulation des capitaux entre les mains des Hol- 
landais (1). 

Les mêmes causes agissaient sur le mouvement de la ma- 
rine et du commerce anglais, mais au milieu de circon- 
stances politiques bien différentes. 

La révolution de 1648, faite au nom de la liberté com- 
merciale autant ((ue de la liberté religieuse, avait, au prix 
de sanglantes ruines et d'innombrables malheurs privés, 
laissé comme monuments de son passage, quelques réformes 



(I) D'Avenant, inspecteur général des douanes d'Angleterre, 
évalue à 36 millions sterling le stock métallique de la banque 
d'Amsterdam en 4710. — New Dialogues on présent posture of 
atfairs. (1710), t. II, p. 74. 



SYSTEME DE LAW. 247 

utiles : la réduction du taux légal de Tiiitérét de 8 à 6 0/0; 
rabolition des services et tenures féodailes (Knights services, 
wardshipsj servile tenures); la liberté de conscience proclamée 
sinon sincèrement pratiquée; Tabolition des monopoles à 
l'intérieur, en même temps que l'organisation d'un système 
protecteur du commerce et de la marine nationale par le 
navigatioH act. 

Tels étaient les principes commerciaux qui dominaient en 
Angleterre, lorsque Charles H, appelé par l'impuissance des 
partis, par la lassitude du peuple anglais autant que par la 
ténébreuse tactique de Monck, vint prendre possession 
d'une couronne qui, trois mois auparavant, lui semblait 
encore une ambition chimérique. 

Le roi parut d'abord adopter ces|principes, comme beau- 
coup d'autres d'un ordre différent que la révolution ou les 
préjugés populaires avaient introduits dans le gouverne- 
ment. A la fois inactif et persévérant, Charles subissait ces 
innovations, les regardant passer avec colère ou avec mépris, 
attendant que Dieu et la nécessité lui fournissent l'occasion 
de dégager le pouvoir royal des entraves de ce qu'il appelait 
le chaos. 

La réduction du taux de l'intérêt, l'abolition des servi- 
tudes féodales le touchaient peu et servaient d'ailleurs la 
royautés Le système protecteur, inauguré par le navigation 
act, en raison de son influence sur le produit des droits de 
douanes, convenait merveilleusement à ses desseins. Mais 
l'abolition des monopoles lui semblait un empiétement di- 
rect sur ses droits souverains. H se produisit sur ce point 
entre la cour et le peuple un antagonisme, d'abord obscuré- 
ment senti, plus tard manifesté avec éclat et qui devait bien- 
tôt s'élever aux proportions d'un sérieux conflit. 

Dans la première année du règne de Charles II (janvier 
1661), la question se posa devant le Parlement, à deux re- 
prises différentes; d'abord par suite d'une pétition des fabri- 



248 l'association AU XVMl' SIÈCLE. 

cants d'Exeter et du Devonshire contre la corporation des 
marchands aventuriers, puis à l'occasion du renouvelle- 
ment de la charte de la Compagnie des Indes orientales. 

Les fabricants d'Exeter et du Devonshire se plaignaient de 
la concurrence déloyale que leur faisait la corporation des 
aventuriers, à Taide de ses privilèges, en ne vendant pas ou 
en vendant tardivement les produits qu'ils étaient obligés de 
remettre dans ses entrepôts pour l'exportation; en limitant 
leur production suivant ses convenances, de façon à assurer 
aux membres de la corporation, surtout à ses chefs Técoule* 
ment prompt et avantageux des produits de leurs fabriques. 
Ils reprochaient aussi à la corporation de restreindre ses 
marchés intérieurs à un petit nombre de villes, souvent fort 
éloignées du centre de production, ce qui occasionnait des 
frais inutiles : de ne point multiplier ses expéditions en 
Hollande et à Hambourg proportionnellement aux besoins 
de la consommation extérieure; enfin d'élever le taux de ses 
perceptions presqu'au niveau des droits de douanes^ de telle 
sorte qu'en 1689 elle avait perçu près de 300,000 liv. st. 
de ce chef, indépendamment des frais d'exportation (1), 
abus qui avait pour effet de restreindre les objets exportés 
et d'en exagérer le prix. 

La Corporation se défendait en disant qu'elle ne possédait 
pas de privilège exclusif pour l'exportation des étoffes; que, 
si d'autres corporations du même genre ne s'étaient pas con- 
stituées, c'est qu'elle avait toujours pris à tâche de satisfaire 
à tous les besoins de l'industrie anglaise ; que c'était son 
plus beau titre de gloire; que sans doute, étant endettée, 
elle avait été obligée d'élever le taux de ses droits d'entrée 



(1) Parke affirme que la compagnie exigeait 40 liv. sterling de 
chaque négociant anglais pour lui concéder le droit de trafiquer 
à Hambourg, Embden, Dortmund. — Free trade, Pamphlet, in-8, 
i645. 



SYSTEME DE LAW. 249 

et de ses licences; mais que ces dettes provenaient de dé- 
penses occasionnées par sa lutte avec la société fondée 
en 1638, par sir John Cockayne (1), et d'avances faites à 
Charles P*^ ou à la Reine de Bohême, qu'enfin elle n'avait 
usé des privilèges de. sa charte que dans l'intérêt du com« 
merce anglais et d'une bonne réglementation. 

Les débats furent vifs devant le Parlement, dans les rangs 
duquel les deux opinions comptaient de nombreux parti- 
sans. Toutefois la pétition, renvoyée devant une commission 
spéciale, ne reçut pas de solution directe. Son résultat le plus 
utile fut de relâcher de plus en plus les liens de la corpo- 
ration et d'amener, pour la liberté du commerce, à une tolé- 
rance que le temps transforma bientôt en droit. 

Pour la concession de la nouvelle charte de la Compagnie 
des Indes orientales (3 avril 1661) la discussion fut moins 
vive. 

On s'accordait à reconnaitre que le privilège était une 
compensation nécessaire des risques nombreux qu'entraîne 
une entreprise de ce genre, fort au-dessus des ressources de 
simples armateurs. La compagnie ne demandait d'ailleurs 
que la confirmation des avantages que lui avait concédés 
Cromwell en 1657. Cependant le Parlement supprima, comme 
inconstitutionnelles, certaines clauses relatives à la juridic- 
tion pénale de la compagnie et introduisit une disposition 
nouvelle, portant que la charte pourrait être annulée trois 
ans après la dénonciation qui en serait fait'e à la compagnie, 
si ses privilèges venaient à être considérés comme nuisibles 
aux intérêts de l'Etat ou du public (2). 

Les tendances libérales du Parlement se manifestèrent 
d'une manière plus éclatante encore l'année suivante (1662) 



(i) Voyez plus haut, chap. V, p. 204. 
Ci) PoLEXFEN, Eastindia trade, 1696. 



250 l'association au xviii' siècle. 

à roccasioa de la pétition du maire, des aldermen et du 
Common Council de Londres, apostillée par la Couronne et 
tendant à la concession d'une charte pour une nouvelle cor- 
poration de marchands aventuriers trafiquant {trading) avec 
la, France, TEspagne et Tltalie, à Tinstar de la corporation 
de Hollande et de la Baltique, de celle de la Russie et du 
Levant, ce qui eût complété le réseau des privilèges et fermé 
au commerce libre d'Angleterre les seuls ports qui lui res- 
tassent en Europe. La demande fut rejetée à Tunanimité, 
non pas que le Parlement fût hostile au système des cor- 
porations, mode d'association essentiellement sympathique 
au caractère anglais, mais parce qu'ainsi appliqué au com- 
merce extérieur, il semblait détourné de son but et plus 
dangereux qu'utile (1). 

Le nouveau Parlement (indépendant et complet), réor- 
ganisé par Monck, favorisait en revanche les vieilles corpo- 
rations de métiers établies à Londres de temps immémorial, 
qui, pendant le long Parlement, plus tard sous le Parlement 
Barebone, enfin sous le Croupion {Rmnp Parliament) avaient 
sauvé le pays du despotisme des factions. Ces douze corpo- 
rations, maintenues à travers les troubles civils, constituaient 
la partie active et influente de la Cité. Elles représentaient 
lesguildes germaines, aussi anciennes que les plus obscures 
origines de la race saxonne, et avaient conservé, avec le 
dépôt des antiques libertés nationales, le culte de la royauté. 
C'étaient des affiliations politiques et charitables plutôt que 
des sociétés de commerce. 

Au reste, l'industrie anglaise, retardée dans sa marche par 
les troubles et les guerres civiles, avait besoin de puissants 
encouragements pour prendre un nouvel essor. En 166^2, 
la balance du commerce d'exportation accusait une perte de 



(1) Thomas Munn, England's treasure by foreign trade, in-8. 
Londres, 1664, p. 34. 



SYSTÈME DE LAW. 251 

deux millions sterling pour l'Angleterre, somme énorme à 
cette époque (1). 

Charles II s'attache à améliorer cet état de choses en fa- 
vorisant la pêche côtière en Ecosse, en Irlande, la filature 
et le tissage du lin, en Ângletere, les manufactures de toiles, 
de tapisseries, de lainage importées de Flandre sous 
Charles 1" et que les événements politiques avaient depuis 
fait tomber en décadence (2) 

Ses efforts furent couronnés d'un certain succès : mais ils 
ne modifièrent pas sensiblement la balance du commerce au 
profit de l'Angleterre. En 1668, en effet, contre 4,i97,000 
liv. st. d'importations, l'Angleterre n'avait faitque 2,064,000 
liv. st. d'exportation, soit une perte de. 2,133,000 liv. st., 
représentée par l'importation des vins, eaux-de-vie, étoffes 
de soie, dentelles, etc., de France, qui entraient alors en 
franchise (3). 

Les choses continuèrent longtemps aiosi. 



(1) Samuel Fortrev. Ëngland's interest and improvements, 
i663. — Des nombreuses publications économiques et commer- 
ciales de cette époque, dont il nous a été donné de consulter l'inté- 
ressante collection, l'ouvrage de Fortrey est certainement le plus 
remarquable par ses aperçus, le plus clair et le plus concis. L'au- 
teur, en 43 pages in-iâ, a remué plus d'idées, suggéré plus d'amé- 
liorations et de progrés, que ne l'avaient fait avant lui les plus 
volumineux et les plus savants ouvrages. 

(2) Acte du Parlement d'Ecosse pour encourager les compagnies 
de pèche. — Anderson, t. II, p. 465. 

(3) British merchant, par Martin, inspecteur général des 
douanes d'Angleterre (1713), t. III, p. 315, 316.« Cette grande perte 
pour la nation anglaise, dit-il, tient à la liberté du commerce 
avec la France. Toutes les femmes adoptent les modes françaises, 
par suite les étoffes françaises. 11 n'est pas de servante qui ne 
paye au roi de France le tribut de la moitié de ses gages, sous 
forme d'objet de mode française. La prohibition ou dp forts droits 
de douanes peuvent seuls nous sauver de la ruine. » 



252 l'association AU XVIIl' SIÈCLE. 

En 1775, le goût des vins et des produits français imposait 
encore à TAngleterre une contribution annuelle de deux 
millions sterling (1,330,000 liv. st. officiellement déclarés 
700,000 liv. st., valeur approximative des objets importés 
par contrebande) (1 j. 

Le Parlement se montrait vivement irrité de cet état de 
choses, qu'il attribuait à la complaisance de Charles II pour 
le cabinet de Versailles (2). Il blâmait ouvertement Valliance 
française comme anti nationale, et plus encore la coalition 
qui obligeait l'Angleterre à concourir à la perte d'une puis- 
sance voisine, que depuis 16S4, elle considérait comme son 
plus solide appui contre l'ambition de Louis XIV. 

La paix de Westminster (19 février 1674,) entre T Angleterre 
et la Hollande, fut donc suivie d'un remaniement complet 
du tarif des douanes et de prohibitions à peu près absolues 
des produits français en Angleterre. Ce fut la plus éclatante 
victoire du système protecteur dans ce pays. La rapide trans- 
formation qui s'opéra dans l'industrie anglaise à Tabri de ce 
régime ne laissa plus de place à la discussion. 

Les prodigalités de Charles II, le désordre de ses finances 
personnelles, les expédients de tous genres auxquels pendant 
vingt-cinq ans de règne, son chancelier fut contraint de re- 

(2) Happy future state of England, pamphlet anonyme attribué 
à l'Earl of Anglesey. In-foL, Londres, 1689.— Sir Josiah Child, 
Discourse on Trade, 1668. - Britannia languens. Londres, in-8, 
1680. 

ai) PuFFENDORF, Iniroductlon to the History of Europe, par- 
tie LXXXIV. 

(3) Martin (British merchant, t. III, p. 340) évalue à 2 millions 
sterling la diminution des importations de marchandises fran- 
çaises en Angleterre. Dans ce chiffre, il compte les soieries pour 
600,000 liv. sterl.; les tissus de lin, toiles, etc., 500,000 liv. sterl.; 
les chapeaux de feutre, castor, modes, objets de fantaisie, 
220,000 liv.. sterl.; les vins pour 300,000 liv. sterl., les eaux -de- 
vie, 100,000 liv., etc* 



SYSTEME DE LAW. 253 

courir, développèrent singulièrement le commerce de ban- 
que et de prêts sur gages, exercé presque exclusivement par 
la corporation des orfèvres à Londres. 

Dès 1645, les orfèvres avaient imaginé de joindre la ban- 
que à leur commerce de monnaies et de bijoux. Les dépôts à 
rhôtel des monnaies (dans la Tour de Londres) ne présentant 
plus de sécurité (1) par suite des troubles civils pendant le 
long Parlement, les particuliers s'étaient adressés aux orfè- 
vres pour la garde de leurs espèces, moyenant rétribution. 
Plus tard, ceux-ci se chargèrent, en outre, d'effectuer des 
payements, de faire des rentrées, toucher des revenus, pour 
leurs clients et pour le public (2). 

La corporation des orfèvres gagna à ce commerce de gran* 
des richesses, une immense influence, mais par contre elle 
se suscita beaucoup d'ennemis. Ses étroites relations avec 
Cromwell, qui lui emprunta plusieurs fois des sommes con- 
sidérables, avaient profondément déplu au parti royaliste. A 
la restauration de Charles II, la corporation crut effacer ce 



(1) Charles Pr, en 1640, avait déjà donné Texemple d'une sai- 
sie arbitraire des dépôts d'espèces confiés à la monnaie (the mint) 
établie dans la Tour de Londres. — Sir William Temple, Miscel- 
lanie, p. 70. — Sir JosiahChild, Discourse on Trade. 

(2) Cette nouvelle branche de commerce, adoptée par la corpo- 
ration des orfèvres de Londres, se rattachait plus qu'on ne serait 
tenté de le croire au premier abord, aux spéculations ordinaires 
de cette profession. La monnaie, frappée par ordre du Parlement 
durant la République, était composée de pièces d'une demi-cou- 
ronne, mal frappées, et très-inégalement contrôlées. En acceptant 
les dépôts des particuliers, la corporation accaparait ainsi les es- 
pèces monnayées, les triait, faisait fondre les plus lourdes qui 
étaient en grand nombre et réalisait sur la vente du métal de 
très-grands bénéfices. Cette spéculation fut divulguée plus tard 
par un petit pamphlet publié en 1676, et attribué à Sir Josiah 
Child, sous le titre : The Mystery of the new fashioned Golds- 
mithsor bankers discovered. In -4, London. 



254 l'association AU XVIIl' SIÈCLE. 

fâcbeiix souvenir, en se montrant d'une oompiaisance ex- 
trême envers le roi, qui lui faisait force emprunts au taux of- 
ficiel de 10 pour 100, mais le {Aus souvent au taux secret 
de âO et de 30 pour 100. 

Peu à peu les revenus domaniaux, la perception des droits 
de douanes, la levée des subsides votés par le Parlement, les 
dons et avances.pour privilèges royaux, et jusqu'aux joyaux de 
la couronne, passèrent aux mains de la corporation à titre 
dégages des sommes immenses qu'elle avait prêtées au roi. 

Ces vastes opérations financières entraînèrent de pro* 
fondes modifications dans les règlements de la corporation, 
il s'établit entre ses membres et des capitalistes étrangers au 
corps, une solidarité de fait, qui contribua d'abord A consoli- 
der son crédit, mais qui entraîna bientôt leur ruine commune. 

Un comité fut institué pour administrer de si graves 
intérêts. Ses relations quotidienne» avec le bureau des 
douanes et celui des domaines lui donnèrent insensiblement 
le caractère d'une administratioi^ publique. Le public an- 
glais en vint bientôt à s'y méprendre et à confondre le comité 
de la corporation avec la Trésorerie. Le roi, de son côté, ne 
fit nulle distinction entre les fonds des orfèvres-banquiers et 
la caisse de son Echiquier, si bien qu'en 1672, embarrassé 
de se procurer les fonds nécessaires à l'équipement de la 
flotte que le traité de Douvres l'obligeait à joindre à la flotte 
française, Charles II trouva tout simple et tout naturel de se 
saisir des fonds déposés dans les caves de la corporation 
des orfèvres (1). 

Ce fut dans Londres et dans toute l'Angleterre une véri- 
table consternation, sous laquelle succomba le crédit de la 
corporation, et qui, du même coup, plongea les finances de 

(i) Cette détestable mesure fut attribuée aux conseils de sir 
Thomas Clifford devenu Lord hant trésorier. La mesure fut prise 
le 20 janvier i672, pour un an avec intérêts à 6 0/0— ANoansoN, 
t. II, p. 520. 



SYSTEME DE LAW. 255 

l'Etat et les fortunes paiticulières dans un abîme de dé- 
tresse (1). Pendant plus de trente ans, le crédit national, 
languit se traînant d'expédients en expédients jusqu'au mo- 
ment où la création de la banque d'Angleterre, et de la com- 
pagnie du Sud, permit de liquider ce honteux passé. 

L'ébranlement du crédit des banques privées profita n?- 
turellement aux compagnies des Indes et d'Amérique, 

La persévérance anglaise triomphait alors presque partout 
des premières difficultés de la colonisation. Sur le continent 
du Nord Amérique, les établissements anglais s'étaient con- 
solidés et commençaient à échanger leurs produits avec la 
métropole. Dans la nouvelle Angleterre, dans le Naryland, 
le manque de bras entravait seul le progrès des défriche- 
ments et de la culture. La guerre avec la Hollande venait de 
doubler l'étendue des possessions anglaises dans ces parages, 
par la conquête des nouveaux Pays-Bas (New Metherlands), 
de New- Jersey (New-Belgia) (1664), colonisés parles Hollan- 
dais et dont la ville principale New-Amsterdam (New-York), 
était déjà parvenue à un certain développement (2). 

Plus tard la colonisation de la Caroline concédée par 
Charles I«r à sir Robert Heath, puis à lord Arundel, mais 
abandonnée pendant la révolution, reçut une nouvelle im- 



(i) Celte confiscation entraîna, avec la ruine du crédit des ban- 
quiers, celle de plus de 10,000 familles qui leur avaient confié 
leurs fonds. Ce fut un déchaînement de pamphlets, de pétitions 
contre les newfashioned goldsmiths and bankers. — Sir Josiah 
Ghild, loc, cit. 

(2) La conquête fut faite par une division de la flotte du duc 
d'York, commandée par sir Robert Carr. New-Amsterdam était 
alors fort bien construite en brique et en pierre et égalait presque 
Boston et Philadelphie. Le fort Orange prit le nom de New- 
Albany, titre écossais (scotch title), du duc d'York, New-Amster- 
dam, le titre de New-York. Le colonel Nichols ajouta au terri- 
toire les deux îles Long-Island et Staten-Island. — Andbrson, 
t. Ii;p. 479. 



256 L^ ASSOCIATION AU XVlII* SIÈCLE. 

pulsion par la réunion des lords Clarendon, Albemarle, Gra- 
Yen, etc., membres du conseil privé auxquels Charles II re- 
concéda, en 1662, la propriété des domaines royaux situés 
du 35 au SI"" degré de latitude nord comprenant les deux 
Carolineset la Géorgie (2). 

La charte de cette concession, Tune des plus étendues et 
des plus avantageuses qu'on pût accorder, donnait aux con- 
cessionnaires le droit de contérer aux planteurs des titres de 
noblesse, d'établir des impôts, des perceptions de douane^, 
pourvu qu'ils eussent été consentis par l'assemblée annuelle 
des planteurs, réunis pour délibérer sur leurs intérêts com- 
muns. 

Les concessions gratuites de terrain promis aux colons, 
la beauté du climat, la fertilité du sol attirèrent bientôt 
dans la Caroline une nombreuse population de cultivateurs. 
La constitution publique de la colonie fut rédigée par un cé« 
lèbre publiciste John Locke. Elle reposait sur le principe de 
la représentation nationale entendue dans le sens le plus 
libéral. Le pouvoir exécutif était réservé aux lords conces- 
sionnaires et exercé parle plus âgé d'entre eux sous le titre 
de Palatin^ assisté de trois autres propriétaires (hrds proprie- 
tors) formant ensemble le conseil ou cour palatine. Deux 
chambres composaient le pouvoir législatif ou délibérant, 
une chambre haute, dans laquelle siégeaient les lords 
concessionnaires, les Landgraves (nobles européens), et les 
Caciques (nobles indigènes) ; la chambre basse, composée 
par représentants nommés par les colons. Ces deux chambres 
étaient investies de la même autorité et des mêmes préroga- 
tives que le parlement anglais. 

Ce régime politique contribua puissamment au progrès de 
la colonie. La Caroline devint le modèle des établissements 
anglais. Les cultures les plus variées, l'élève du bétail, l'ex- 
ploitation de forêts riches en bois de construction et dé ma . 

(2) John Lawson, History of Carolina. In-4, 1718. 



SYSTÈME DE LAW. 257 

rine, tout cela réussit admirablement dans un pays fécondé 
par le travail et Tamour de la liberté autant que par le plus 
beau climat du monde (1). 

Les colonies des Antilles se développaient aussi, quoique 
avec moins d'éclat. Elles manquaient tout à la fois de bras 
pour les cultiver et de protection pour les défendre contre 
les attaques des Espagnols et des Français. Les deux pre- 
mières compagnies de Guinée, qui s'était chargées d'appro- 
visionner les Antilles anglaises de travailleurs nègres, avaient 
renoncé à leurs privilèges, devant les dépenses de l'entreprise 
et la concurrence des corsaires négriers. 

La troisième Compagnie, constituée en 1663 sous la pro- 
tection et avec le concours direct du duc d'York et de plu- 
sieurs grands seigneurs et négociants de Londres, ne réus- 
sit pas beaucoup mieux dans l'accomplissement de ses obli- 
gations. Elle s'était chargée de transporter annuellement 
3,000 têtes de nègres, tant aux Antilies que dans la Caroline. 
Mais la société précédente avait perdu, pendant la guerre 
avec la Hollande, la plupart des forts et des comptoirs qu'elle 
avait construits sur la côte de Guinée. Il fallut employer à 
les reconquérir le temps et les capitaux qu'on pensait dépen- 
ser pour la traite elle-même. Ce ne fut qu'après la paix avec 
la Hollande, qu'il devint possible de donner quelque exten- 
sion au commerce anglais sur la côte de Guinée. Dans l'in- 
tervalle, la compagnie avait épuisé ses ressources à con- 
struire et à défendre les forts Cape coast Castle, Sierra-Leone 
et James Fort en Gambie (2). 

Une quatrième société devint nécessaire. Elle se forma 
sous le patronage du roi, du duc d'York et de toute la cour, 
avec un capital double du capital de la société précédente 



(1) John Lawson, loc, cit. 

(2) André Yarranton, England's Improvements by sea and 
land. In-4o 1681, t.Jl, p. 26. 

17 



258 l'association AU XVni* SIECLE. 

et dang le but d'exécuter elle-même les étoffes de troque 
qu'on achetait auparavant en Hollande. C'est aux efforts 
de cette quatrième compagnie d'Afrique qu'il faut attribuer 
la fabrication en Angleterre des étoffes dites guinées et des 
tissus propres à }a consommation africaine, pour lesquelles 
l'industrie anglaise est depuis restée sans rivale. La société 
importa en échange des bois de teinture, de l'ivoire, de la 
cire, surtout de Tor, dont le monnayage fut si abondant à 
cette époque, que le public donna aux souverains le nom 
de guinées, à raison de la provenance du métal dont ils 
avaient été faits (1). 

Grâces à ces fructueux échanges^ la Compagnie d'Afrique 
aurait atteint sans doute un haut degré de prospérité, si ces 
privilèges n'avaient été l'objet de vives contestations entre le 
Parlement et la couronne (2). 

liC Parlement se résignait, bien qu'à regret, à supporter 
les concessions par la couronne de domaines coloniaux con- 
quis ou occupés en son nom ; mais il ne pouvait consentir à 
ce qu'on enlevât au public, par voie de chartes ou de privi- 
lèges, la liberté du commerce et le droit de trafiquer avec 
les nations étrangères. La charte de la Caroline, dont on 
vient déparier, celle de la baie d'Hudson, accordée au prince 
Robert, en 1670, et dans laquelle les concessions territoriales 
se mêlaient aux privilèges commerciaux, furent, comme la 
charte de la Compagnie d* Afrique, l'objet de débats animés 
dans la session de 1674 et dans celle de 167S. La majorité 
les ratifia néanmoins, mais en y introduisant la réserve res- 
trictive des lil>ertés^ constitutionnelles appartenant à tous les 
sujets anglais (3)< 

(i) TiNDAL, Notes on Rapin's history. 

(2) Stat. 9 et 10. Guillaume, chap. 26. 1698. 

(3) Bill rendu sur la fameuse pétition des droits. Stat. 1. Guil- 
laume et Marie, chap. 2. ^tt ocl âeclaring the rights and liberties 
of the subjects and seWing the mccession to the orown» 



SYSTÈME DE LAW. 259 

La charte concédée en 1565 aux associés de la Compagnie 
dite des Canaries pour rexploitation privilégiée du commerça 
des lies Canaries et de quelques autres ports, dans les mêmes 
parages, fut au contraire sévèrement blâmée par le Parle- 
ment. Le roi dut la révoquer , ainsi que plusieurs autres 
concessions faites sous le ministère de lord Clarendon, afin 
d'éviter un plus grave conflit (1). 

Telle était, au reste, Taversion du peuple anglais pour tout 
ce qui concernait les privilèges commerciaux, que la charte 
de la Compagnie des Indes orientales elle-même, quoique 
consacrée à deux reprises différentes par actes du parle- 
ment, souleva d'énergiques réclamations de la part des ar- 
mateurs anglais. 

Quoique protégée par la Charte que Charles II lui avait 
concédée la première année de son règne, la Compagnie des 
Indes se vit contrainte d'employer ses ressources et le gé- 
nie de ses directeurs, à défendre son privilège contre l'hos- 
tilité du public. Vainement sir Josiah Child, l'un de ses plus 
illustres chefs^ avait démontré, dans de nombreuses publi- 
cations^ que la Compagnie employait régulièrement quarante 
navires de haut bord et plus de 5,000 matelots au transport 
de ses marchandises et au service de ses comptoirs; qu'elle 
fournissait à la métropole le salpêtre pour la fabrication des 
poudres de guerre, le poivre, l'indigo, d'autres drogues médi- 
cinales ou tinctoriales, les tissus et les toiles peintes qm l'An* 
gleterre revendait à gros bénéfices dans l'Europe entière (2) ; 
l'industrie anglaise répondait par l'organe du Lord Chief 

(i) Ce grief fait partie de l'article 3 de l'impeachment sollicité 
par le Parlement (house of commons) contre le lord chancelier 
Ciarendon, en 1667. 

(i2) Procès entre la Compagnie des Indes et Thomas Sandd, 
marchand dit interlope, qui avait expédié aux Indes, en 1684, 
un navire de commerce sans avoir obtenu de licence de la com- 
pagnie. 



260 l'association AU XVIII* SIÈCLE. 

Justice Polexfen, que Vimportation de cette masse de tissus 
nuisait aux fabriques de lin et de toile d'Irlande et d'Ecosse, 
non*seulement en diminuant leurs débouchés en Angleterre, 
mais en les supplantant dans la consommation étrangère. 

En se prolongeant, la lutte se généralisa. Ce ne furent 
plus seulement les concurrents naturels de la Compagnie, ce 
fut le public tout entier, qui prit parti contre elle. Le nom- 
bre de ses ennemis s'accrut avec l'importance de ses succès. 
La Compagnie qui devait, un siècle plus tard, doter l'Angle- 
terre d'un empire immense, touchait ainsi à son temps d'é- 
preuve. Elle allait traverser cet océan d'amertume, de mé- 
comptes, de calomnies .de tous genres, qui se dresse, en ce 
monde, devant ce qui est grand, ce qui est fécond, ce qui con- 
tient en soi le véritable progrès. Industriels , navigateurs , 
économistes, jurisconsultes, politiques, s'unirent pour l'atta- 
quer. Aucune accusation ne lui fut épargnée. 

Pour échapper à la tempête, la Compagnie dissimulait ses 
succès. Quoiqu'elle ne distribuât qu'une partie de ses béné- 
fices, réservant l'autre pour augmenter le capital social, on 
l'accusait de vivre de crédit et de répartir à ses actionnaires 
des dividendes élevés, qui auraient bien mieux convenu à 
ses créanciers. Elle exportait annuellement plus de 1,500,000 
liv. st.de marchandises anglaises, à destination^de ses comp- 
toirs de l'Inde ; on l'accusait néanmoins d'appauvrir l'An- 
gleterce et de drainer tout son argent; alors que ses impor- 
tations d'épices, de pierres précieuses,de tissus s'élevaient 
à plus de 1,800,000 liv.. st., que les Anglais revendaient 
au double sur le continent. On lui reprochait enfin d'avoir 
abandonné l'antique constitution des corporations régu- 
lières {regulated corporation) pour adopter une forme d'as* 
socialion étrangère, qui concentrait en quelques mains 
toute la puissance de la société, au préjudice de la liberté 
d'action des autres associés réduits au rôle passif .d'action- 
naires. 



SYSTÈME DE LAW. 2ôl 

Ces plaintes et cesreproches n'empêchaient pas, il est vrai, la 
hausse progressive des actions de la Compagnie,, dont les six 
cents porteurs ne se dessaisissaient guère et qui apparaissaient 
très-rarement sur le marché. Mais elles enc()urageaient les en- 
treprises des armateurs particuliers contre les privilèges de la 
Compagnie, au point que celle-ci fut obligée de solliciter du 
roi une nouvelle Charte, l'autorisant à saisir tous les navires 
en état de contrebande à son égard, et à les déférer à une 
cour spéciale, composée d'un civilian juriste et de deux mer- 
chants, et chargée d'exercer la juridiction maritime des comp- 
toirs indiens. Elles entraînèrent en outre la Compagnie dans 
une foule de dépenses secrètes, soit envers la Cour, soitenvers 
le Parlement, afin d'obtenir leur concours pour la répres- 
sion du commerce interlope, et jetèrent dans toutes ses affai- 
res un trouble des plus fâcheux (1). 

Néanmoins Télan était donné) Les nouveaux tarifs de 
douanes sur les produits français et les succès de la Compa- 
gnie des (Indes avaient complètement changé la balance du 
commerce d'Angleterre. Tandisque, vingt ans auparavant, elle 
présentait un écart de S millions sterling entre les importa- 
tions et les exportations, la balance de 1683 accusa unedi-; 
minution de plus de 1,800,000 liv. st. dans l'importation 
des produits français et un excédant de 3 millions des ex- 
portations sur les importations générales . 

C'était un résultat immense pour un si court espace de 
temps. Mais il n'avait pas suffi pour rétablir le crédit privé, 
si profondément ébranlé par la catastrophe de 1665. La con- 
fiance dans la corporation des orfèvres était perdue sans re- 
tour ; et l'opinion publique enveloppait dans le même dis- 



(1) Akderson, t. II, p. 563. — Elles suscitèrent notamment une 
foule de demandes d'autorisations pour des compagnies rivales, 
soit aux Indes, soit en Amérique, que la Compagnie des Indes dut 
combattre dans le Parlement. 



262 l'association AU XVIII* SIÈCLE. 

crédit toutes les combinaisons reposant sur le principe de la 
corporation. 

Tout le monde sentait Futilité de fonder en Angleterre 
une banque générale qui pût rendre au public les ser^ 
vices que les] banques d'Amsterdam, de Hambourg, de 
Gènes, de Venise, de Bologne, de Naples rendaient à la Hol- 
lande, à la Hanse teutonique et aux États italiens. Hais on 
repoussait tous projets qui, à l'exemple des banques d'Ams- 
terdam, fle Hambourg ou de Venise, consisteraient à ratta- 
cher la future institution à une corporation existante, telle 
que le Common Council de Londres, soit à une corporation 
nouvelle créée pour cet objet. Le docteur Hugh Chamberlain, 
Murray et d'autres publicistes avaient payé de Tabandon de 
leurs projets la faute de s^étre rattachés à une forme d'asso- 
ciation que le public ne goûtait plus, du moins pour les gran- 
des entreprises financières (1). 

On voulait une institution assez puissante pour résister 
aux entraînements de la cour, qui cependant s'employât à 
rétablir les finances de l'État alors fort délabrées et à ramener 
vers le commerce et l'industrie, les capitaux que létaux élevé 
des intérêts détournait vers les emprunts .publics et privés. 

Une société constituée sur le principe de la Compagnie des 
Indes pouvait seule remplir ce but. William Paterson entre- 
prit de l'organiser. 

Riche marchand de la cité de Londres, Paterson était en 
relations avec la plupart des banques étrangères. Il les avait 
vues fonctionner dans ses voyages, surtout en Italie, et s'était 



(1) Le docteur Chamberlain, qui fut l'un des amis et des pro- 
tecteurs de Law, avait abandonné Texercice de la médecine pour 
se livrer aux spéculations financières. Il adopta l'idée de Robert 
Murray de créer une banque de prêts sur warrants. Elle aurait 
réussi, si les deux fondateurs eussent adopté la forme de la société 
par actions (Joint stocks). 



SYSTÈME DE LAW. 263 

convaincu de bohM heure qu'une société par actioni, fon^ 
dée sur un capital cdâsidérable, dirigée, comme une institd* 
tion publique indépendante, par les principaux négociants 
de Londres, répondrait à tous les besoins du commerce. 

Pendant cinq ans^ Paterson propagea ses idées et ses pro- 
jets par des pamphlets et par des tneetings (1). Le nombre de 
ses partisans s'accrut rapidement. En i696, le plan de Pater* 
son, arrivé à maturité, fut porté au Conseil privé que la reine 
Marie voulut présider à cette occasion. Le conseil ne pouvait 
accueillir qu'avec empressement le projet d'une institution, 
qui devait avoir pour résultat d'alléger les charges de l'Echi- 
quier, de relever le crédit de l'État et de doubler par un ca- 
pital fiduciaire la circulation monétaire du pays. 

Mais telle était la détresse du Trésor, qu'on ne savait com- 
ment prélever la somme nécessaire à la garantie d'intérêts 
réclamée par les fondateurs pour le capital d'émission. Con- 
trairement à l'usage en matière de privilèges, il fallut avoir 
recours au Parlement. Le succès devant les deux chambres 
n'était pas douteux^ Mais il en coûtait à la couronne d'aban- 
donner une prérogative, qu'elle sentait devoir lui échapper 
désormais, après un précédent aussi considérable. 

La discussion aU Parlement fit ressortir tous les avantages 
qu'on attendait de la nouvelle institution (3). On autorisa la 
couronne à concéder aux souscripteurs de 19200,000 liv « le 
droit de se constituer en société sous la dénomination de 
Banque d'Angleterre^ dams le hut de faire des prêts sur mé- 
taux précieux et sur marchandises, des opérations d'es- 
compte, et d'émettre des bons revêtus de son sceau pour une 
somme proportionnée à son capital social. » La Banque 
d'Angleterre devait employer son capital en bons de l'Echi- 



(1) Notamment par le célèbre pamphlet : «Conférences on public, 
debts by the Wednesday club în Friday street. 1694, Londres. 
(î) Stat. 5 et 6. Guillaume et Marie, cap. 20. 



264 l'association AU XVIII* SIECLE. 

quier pour les^quels il lui serait servi, à titre d'intérêts et de 
commission,, une somme annuelle de 100,000 liv. st.; à pro- 
venir de l'augmentation des droits de tonnage sur les na- 
vires, et de rimpdt sur la bière et autres liquides. 

Jamais la nouvelle forme d'association, ainsi appropriée 
au génie du peuple anglais, n'avait reçu de consécration plus 
éclatante. Son triomphe $ur Tancienne corporation deve- i 

nait incontestable ; et désormais elle allait être appliquée à i 

toutes les entreprises de finances et de commerce, tandis 
que sa rivale se trouverait restreinte aux associations profes- 
sionnelles et de bienfaisance. 

L'exemple et les premiers succès de la Banque d'Angle- 
terre déterminèrent en Ecosse la fondation d'une banque du 
même genre, mais avec un capital plus restreint. William 
Paterson en fut également le promoteur. Elle prit un rapide 
développement et mérita quelques années plus tard, par la 
hardiesse et la sûreté de ses opérations, les éloges passion» 
nés de l'un des admirateurs de Paterson, John Law, qui 
devait, acquérir en France plus de célébrité sinon plus d'es- 
time que son maître. 

Autour de la Banque d'Angleterre, se groupèrent bientôt 
une foule de sociétés particulières, YOrphan's fund{\), la 
Million Bank (i)yfl\x^i2LTd la Land Bank, etc., ayant pour 



(1) L*Orphan*s fund, dont nous avons vu l'existence mentionnée 
dès 1391, dans le Rnighton's Chronicle, continua à fonctionner 
avec succès pendant les xv', xvi* et xvii® siècles. En 1694, il fut 
réorganisé, par suite des embarras où l'avait entraîné le mauvais 
état des finances de la ville de Londres, depuis la confiscation 
par Charles II, des dépôts de la corporation des orfèvres (5 et 6, 
Guillaume et Marie, c. 10\ 

(2) Fondée par un groupe de banquiers, la Million Bank fut 
ainsi nommée parce que la première opération de la société fut 
de souscrire un nombre considérable de billets dans le fonds de 
la loterie établie par Guillaume, et appelée la Million Lottery. 



SYSTÈME DE LAW. 265 

objet les unes le rachat des consolidés de TEchiquier, les au- 
très celui des annuités (fourteén per cent annu ties), d'autres 
enfin des prêts immobiliers. 

Malgré le concours de ces nouvelles institutions, les finan- 
ces publiques ne se rétablissaient pas en Angleterre. Le mal 
était si ancien et si profond [qu'il exigeait des remèdes plus 
énergiques. Il s'aggravait d'ailleurs des énormes dépenses 
de la guerre contre la France et menaçait d'engloutir 
dans la ruine du Trésor le crédit naissant de la Banque 
d'Angleterre. 

On n'entrevoyait d'issue que dans la création de nouvelles 
sociétés financières; parce que c'était le seul moyen d'ame- 
ner dans les caisses du Trésor les capitaux privés, trop dé- 
fiants pour s'engager directement avec lui. Mais, malgré 
Fengouement du public pour ces sortes d'affaires, le succès 
dépendait de la combinaison des moyens et du patronage 
sous lequel se présenterait la société. Paterson avait, à cet 
égard, montré un véritable génie. Son crédit moral était 
immense. Malheureusement on venait de s'aliéner cet habile 
financier, en contrecarrant la formation de la société 
d'Ecosse pour le commerce des Indes dont il était parvenu à 
faire souscrire l'énorme capital en moins d'un mois par des 
capitalistes écossais» anglais, hollandais ethambourgeois(l). 

Il fallut donc agir sans son concours. Le Parlement s'ar- 
rêta au projet de création d'une nouvelle compagnie des 

Plus tard, la Million Bank concourut aussi à prendre des bons de 
l'Échiquier. 

(1) Cette compagnie, organisée en vertu de l'acte du Parlement 
d'Ecosse de 1693, avait pour but le commerce des ludes, et, aQn 
d'en abréger la route, îe percement de l'isthme deDarien.Le capi- 
tal de 600,000 liv. ster. fut souscrit en neuf jours, sous l'influence 
de Paterson, 300,000 liv. en Ecosse, 300,000 liv. en Angleterre. 
Pour subvenir aux défaillances de quelques souscriptions, Pater- 
son avait tenté de faire souscrire 300,000 liv. à Amsterdam, à 
quoi les magistrats hollandais s'opposèrent, afin de ne pas créer 



866 l'association au xviii' siècle, 

Indes Orientales, en remplacement de la compagnie actuelle 
dont les dernières chartes n'avaient pas reçu leur sanction 
parlementaire. 

La compagnie devait verser au Trésor deux millions ster* 
ling, dont l'intérêt à 8 p. 100 et les frais d'administration 
seraient représentés par le payement d'une somme annuelle 
de 800,000 liv. st., garanti sur l'impôt du sel, du timbre et de 
Tenregistrement (1). En échange, la compagnie avait le pri- 
vilège du commerce dans les Indes orientales à dater de 1701, 
c'est-à-dire après l'expiration du délai de trois ans imposé 
par les statuts de l'ancienne compagnie, comme terme de 
dénonciation de la charte royale. 

Le Parlement n'eut pas à se féliciter longtemps de sa nou* 
velle création. Comme tous les projets délibérés par des as- 
semblées trop nombreuses et dans lesiquels chacun prétend 
imposer sa clause, les statuts de la nouvelle société fourmil- 
laient de contradictions, d'incohérences, de dispositions 
impraticables, dont ses adversaires surent merveilleusement 
profiter. 

La société, contrainte d'attendre trois ans avant de com- 
mencer ses opérations, n'ayant par suite aucun intérêt à se 
constituer avant cette époque, ne devait paraître qu'un 
simple prêteur envers le Trésor, condition peu favorable 
aux yeux des capitalistes. 



de concurrence à la Compagnie Néerlandaise; mais le supplë-- 
ment fut souscrit en deux jours à Hambourg, avec des témoi- 
gnages de vive gratitude pour Paterson, dont le crédit et l'in- 
fluence s'étaient étendus jusque-là. — Anderson, t. Il, p. 609. 

(1) Le banquier Samuel Shepherd, et M. Montagne, chancelier 
de l'Échiquier, étaient à la tète de ce groupe de souscripteurs. La 
Compagnie des Indes existante lutta de toute son énergie. Elle se 
répandit suivant le goût de l'époque, en brochures, en pamphlets 
dont la collection forme l'un des monuments les plus curieux de 
l'histoire des finances et de l'économie politique au xvn« siècle. 



SYSTEME DE LAW, 267 

Danscel intervalle que deviendraient les établissMients de 
l'ancienne compagnie? Les vendrait-elle à dés eoncurrents 
étrangers, hollandais ou français? Qui profiterait des traités 
passés avec le grand Mogol et les rajahs indépendants du 
Dekhan? 

Qu'adviendrait«>ily si Tancienne compagnie souscrivait une 
forte partie du nouveau capital (ce qu'elle ne manqua pas de 
faire sous le nom de son trésorier John Dubois), et prenait 
ainsi une influenee prépondérante dans la direction de la 
nouvelle société ? 

L'apparition de la nouvelle compagnie des Indes fut donc 
le signal d'une grêle de pamphlets, raillant l'inexpérience et 
la légèreté du Parlement, tandis qu'un travail de fusion 
s'opérait secrètement entre les directeurs des deux sociétés. 

Ce travail aboutit à un traité (indenturé)^ passé en pré- 
sence de la Reine, par lequel le privilège du commerce 
ainsi que le capital des deux sociétés furent mis en commun 
et partagés également entre les actionnaires des deux grou • 
pes ; ce qui éteignit une rivalité qui menaçait l'existence du 
commerce anglais dans l'Inde (1). 

Cependant les embarras du Trésor allaient croissant. «La 
déclaration de guerre entre la France et l'Angleterre avait dé- 
terminé une crise financière dans ce dernier pays, crise ma- 
nifestée par le retrait en masse des dépots faits à la Banque. 
Le gouvernement avait dû exiger de cet établissement l'em* 
ploi d'une nouvelle somme de 1,300,000 liv. st. eu bons de 



(1) Anderson, t. III, p. 3. — Voici quelles furent les bases de 
cette fusion de capital. L'ancienne compagnie avait souscrit dans 
rémission nouvelle 300,000 liv. st. Le groupe destiné à former la 
nouvelle compagnie était inscrit pour 1,662,000 liv. st., quelques 
particuliers pour 23,000 liv. st, totale millions. Il fut décidé que 
ce capital serait réparti ainsi : — aux anciens actionnaires, 
988,500 1. st.; —aux nouveaux, même somme de 988,000 liv. st., 
les 23,000 liv. st. restant à leurs souscripteurs. 



268 L ASSOCIATION AU XVIII* SIÈCLE. 

FÉchiquier (1). De son côté, la Compagnie des Indes avait 
versé 1)500,000 liv. st., pour prix de la prolongation 
de son privilège en 1726. 

Ces secours ne furent pas suffisants. Le déficit du Trésor 
s'élevait, en 1710, à près de 10 millions sterling, somme 
énorme pour l'époque (2). Il menaçait de s'augmenter en- 
core par les intérêts de l'arriéré, par l'engagement des 
meilleures valeurs aux divei*ses sociétés, qui avaient employé 
leurs capitaux dans les opérations du Trésor. 

Une catastrophe était donc imminente. Paterson se chargea 
de la conjurer. 

L'opinion publique était complètement revenue sur le 
compte de la société d'Ecosse : on sentait l'injustice des 
procédés employés contre son fondateur. La chambre des 
communes lui en avait fait des excuses publiques en 1707, 
elle devait bientôt l'indemniser de ses pertes et le récompen- 
ser de ses services, par une large allocation (3). En 1711, le 
crédit de Paterson comme financier était à son comble. 
Ajoutons que l'événement justifia l'attente commune et la 
faveur dont on l'entourait. 

Paterson entreprit de débarrasser le Trésor de tous ses cré- 
anciers et de transformer du même coup les titres que ceux-ci 

(1) Eq échange de ce service, le Parlement rendit le fameux bill 
de 1708, défendant à tous citoyens anglais de s'associer au nombre 
de plus de six pei sonnes pour faire le commerce de la Banque. 
(Stat. 6, Ann., cap. 22.) Ce bill était dirigé surtout contre la 
Mine adventure Company , qui se livrait officiellement aux mômes 
opérations que la Banque d'Angleterre. 

(2) Ce fut l'inquiétude produito dans le public parla connais- 
sance de cette situation qui occasionna, en 1708, le premier 
exemple de ce que les Anglais ont appelé f/ie runonthe Bank, 
pour le retrait des dépôts. 

(3) D'Avenant, inspecteur général des douanes, Reports to the 
commissioners of accounts, part. I, p. 32. Londres, 1742. — Idem, 
Nev^ Dialogues, t. II, p. 74, édit. 1710. 



SYSTÈME DE LAW. 269 

considéraient comme une cause de ruine en une source de 
richesses. Il proposa d'organiser une compagnie exclusive- 
ment composée des créanciers de TÉtat, chacun proportion- 
nellement à sa créance nominale, et de lui concéder à per- 
pétuité le privilège du commerce dans les mers du Sud, 
dont on disait alors des merveilles, ainsi que la propriété 
des îles et des côtes nouvellement découvertes dans le grand 
Océan et qui seraient occupées au nom de la couronne (1). 
Le roi prenait en outre rengagement de donner à la com- 
pagnie l'assistance de la flotte, ainsi que les secours en 
armes, munitions, etc., dont elle aurait besoin pour assurer 
sa domination et l'exercice de son privilège. Enfin, pour 
mettre le comble à tant de faveurs, le premier ministre, lord 
Oxford, annonçait qu'il négociait avec l'Espagne la cession 
à la compagnie du Sud du contrat dit el Assiento de Negros, 
donnant le privilège d'introduire annuellement 4,000 têtes 
de nègres dans les colonies espagnoles (3). 

Il n en fallait pas tant pour surexciter l'opinion publique 
déjà séduite par les bénéfices de la Compagnie des Indes, ainsi 
que de la Banque d'Angleterre et toute disposée à se passion- 
ner pour les entreprises nouvelles, dont l'èloignement ne 
permettait guère de contrôler les avantages. Les actions de la 
Compagnie du Sud furent l'objet d'un véritable engouement. 
Sans atteindre le taux élevé auquel se négociaient les actions 
de la Compagnie des Indes et de la Banque, elles fournirent 
aux anciens porteurs des titres de l'Échiquier l'occasion de 
réparer amplement les pertes que le discrédit des finances 
leur avait fait subir. Résultat bien rare dans ces sortes de 

(1) Anderson, t. III, p. 43. 

(2) La reine s'était réserve un quart de cette concession, dans 
laquelle don Manassës Gilligan, ministre espagnol à la cour 
d'Angleterre, était intéressé pour 7 1/2 0/0. Le reste fut partagé 
entre lord Bolingbroke et lady Masham. ëbasmus Philipps State 
of the nation in respect to her commerce» debts and money, 1. 1, 
p. 25, 2« édit. (i712\ 



270 l'association au XVIH* SIÈCLE. 

combinaisons 9 toutes les parties eurent lieu de se croire 
satisfaites, le Parlement d'avoir débarrassé le Trésor d'une 
dette effrayante, les créanciers de pouvoir négocier, sans 
perte sensible, des titres discrédités, et le public de posséder 
un nouveau titre de spéculation (1). 

Restait à savoir combien de temps durerait Tillusion. Le 
peuple anglais commençait à ressentir les atteintes de la 
fièvre d'agiotage, qui devait faire explosion quelques années 
plus tard et causer tant de ruines i Tout était alors prétexte 
à jeu, à loteries, à spéculations; bons de TËchiquier, actions 
de compagnie, onrtifieats d'assurances, bijoux, objets de fan* 
taisie, etc. (2). 

Les affaires sérieuses, les entreprises fécondes, telles que 
le commerce des colonies de TAmérique du Nord, alors en 
pleine prospérité, étaient dédaignées pour les paris les plus 
futiles. II se faisait ainsi de subites et grosses fortunes dont 
le retentissement couvrait le bruit sinistre de ruines plus 
nombreuses. L'agitation semblait de l'activité et cette 
éblouissante circulation des valeurs simulait la multiplica- 
tion des richesses. 

Ce faux éclat avait séduit les meilleurs esprits en France* 
f La circulation des fonds, disait Melon, est une des grandes 
richessesde nos voisins. Leurs banques, leurs annuités, leurs 
acticms, tout est commerce chez eux. > On cherchait à imiter 



(1) Voici le taux moyen de ces principales valeurs de Bourse 
pendant Tannée 1711. East India stock, iU 1/2 0/0; Bank stock, 
111 1/4 0/0 ; South sea stock, 77 m 0/0. 

(â) Les objets les plus habituels de cette catégorie étaient les 
gants, les éventails; on avait même organisé des sociétés d'inter- 
médiaires pour mariages, etc. Dans le statut 10, Anne c 32, inti* 
tulé : « Acte pour frapper de nouveaux droits les cuirs, 
peaux, etc., » le Parlement frappe d'une amende de 5 livres 
sterling les lotariesde ee. genre. Andbrsom, t. III, p. 46. — Royal 
treasury of England (anonyme), in-8o 17^, p. 307. 



SYSTÈME DE LAW. 271 

les Anglais, ^ l'on croyait trouver dans la copie de leurs 
combinaisons le secret de leur supériorité financière. Mais 
on ne connaissait que par ouï-dire la cause réelle de leur 
prospérité commerciale, c'est-à-dire le rapide développe- 
ment de Tesprit d'association, qui avait fait affluer vers les 
grandes compagnies tous les capitaux privés. L'insuccès des 
sociétés de colonisation formées par Golbert, pour éveiller 
en France le goût des entreprises maritimes et coloniales, 
avait fait retomber le commerce dans un état de langueur 
qu'aggravèrpnt encore les guerres de la fin du règne de 
Louis XIY et l'espèce de révolution produite dans nos ex- 
portations par les nouveaux tarifs des douanes anglaises. 
L'Etat vivait dans une pénurie déplorable; et les particu- 
liers n'étaient pas moins gênés que le Trésor par l'absence 
d'une circulation suffisante des richesses nationales. 

Quelques essais tentés par les contrôleurs généraux, Cha-* 
millart et Desmarets avaient démontré, cependant l'avantage 
que procurerait la création d'une momiaie fiduciaire sérieu- 
sement garantie. Les billets de monnaie avec intérêts à 8 0/0 
avaient fourni à la fin du siècle une utile ressource à 
Louis XIY; et, lorsque entraîné par les dépenses sans cesse 
croissantes delà guerre, le Trésor royal en eut porté le chiffre 
à plus de 700 millions, il suffit du payement en espèces et à 
bureau ouvert d'une petite quantité de ces billets, pour ré- 
tablir leur crédit et ramener la faveur du public. 

Les assignations par avance à 7 et 8 010, quoique d'un 
remboursement plus précaire, avaient également trouvé des 
preneurs parmi les grands financiers et ce qu'il restait des 
anciennes compagnies créées par Golbert. Samuel Bernard 
en avait accepté pour près de KO millions, dont il se rem- 
boursait par ses fournitures aux armées et sa participation 
dans les fermes générales. Il avait compris le premier que 
cette sorte de monnaie convenait surtout à ceux que la nature 
de leurs affaires mettait en mesure de la reverser au Trésor 



272 l'association AU XVIII* SIÈCLE. 

en payement des échéances qu'ils lui devaient, c'est-à-dire 
aux fermiers généraux, lesquels arriveraient ainsi graduel- 
lement à se substituer à TÉtat dans le recouvrement et dans 
remploi des deniers publics. 

Le bail des fermes, en effet, conclu en 1677 sous le nom 
de Tempi^, comprenait beaucoup de perceptions qui s'o- 
péraient en régie auparavant. On avait exigé le payement 
d'une année d'avance, soit 35 millions, représenté par au- 
tant d'assignations. Mais à la fin du bail, renouvelé jusqu'en 
1718, la Société des Fermes se trouvait en avance de plus de 
trois années, c'est-à-dire de près de 120 millions, somme 
énorme qui eût entraîné la plus épouvantable des catastro- 
phes, si les assignations se fussent trouvées directement 
entre les mains des particuliers, et qui, même dans les 
mains des fermiers généraux, devenait une cause d'embar- 
ras et de discrédit. 

La Régence recevait ainsi du grand roi un royaume épuisé 
par la guerre, des finances délabrées par de folles anticipa- 
tions, un commerce réduit au dedans par Tappauvrissement 
général, au dehors par les représailles douanières qu'avait 
provoquées le système protecteur de Colbert. 

A des maux si pressants, le Conseil des finances, inspiré 
parle duc de Noailles, n'avait d'abord appliqué que de 
vieux remèdes également réprouvés par la raison et par l'é- 
quité, la refonte des monnaies, la réduction violente des 
rentes, l'établissement d'une chambre de justice pour ran- 
çonner les financiers. On s'était ainsi procuré quelque ar- 
gent, en achevant de ruiner le crédit de l'état et en compro- 
mettant l'unique source à laquelle on pût encore recourir. 

Les choses en étaient à cet extrême, lorsque parut en 
France Vessai sur le commerce de V argent de John Law. 

Law était déjà connu sur lecontment, en Hollande, en Al- 
lemagne, en France. Il y avait acquis la réputation d'un 
joueur heureux, point encore celle d'un financier. Fils d'un 



SYSTEME DE LAW. 273 

orfèyre d'Edimbourg, Law avait été mêlé à toutes les que- 
relles qu'avait suscitées, en 1696, Torganisation de la fa- 
meuse société d'Ecosse. A Londres, malgré sa vie dissipée, 
il avait suivi toutes les controverses financières soulevées 
par la fondation de la Banque d'Angleterre et de la Compa- 
gnie'du Sud. Il y avait contracté, ainsi que beaucoup de ses 
contemporains, la manie des mémoires et des pamphlets fi- 
nanciers (1). En Hollande, oii le crédit était fondé depuis 
longtemps, en Allemagne, où il n'existait pas encore, ses 
écrits n'avaient eu qu'un médiocre succès. 

En France, au contraire, Y Essai sur le commerce deVargent 
parut une véritable révélation. 

On l'admira comme un trait de génie. 

Ce n'était cependant que la redite d'anciens pamphlets, 
publiés quinze ans auparavant par Law, lorsque, de concert 
avec son ami Chamberlain, il avait essayer de fonder la 
Landbank (2), sur des principes dont Paterson, leur maître à 
tous deux, avait fait une si spirituelle critique (3). 

Charmé du succès de son œuvre, à la nouvelle de la mort 
de Louis XIV, Law accourut à Paris. 

Apportait-il le plan complet et médité de ce qu'on appella 
plus tard son système. Les admirateurs de son génie l'ont 



(4) Parmi les plus importantes de ces productions, nous cite- 
rons son Traité intitulé : a Treaty on money and trade, qu'il col- 
porta plus tard sur le continent. Il y analyse les causes des embar- 
ras de la banque d'Ecosse (4795) en homme qui s'est trouvé mêlé à 
toutes les spéculations de l'époque. — Anderson, t. II, p. 644. 

(2) Chamberlain et Law avait d'abord présenté chacun un pro- 
jet de banque foncière (Landbank). Plus tard, craignant d'échouer, 
séparément, ils réunirent leurs efforts et ne réussirent pas da- 
vantage. 

(3) Elles ont été imprimées à la suite de la seconde édition du 
pamphlet : Conférences on public debts by 4he Wednesday Club 
in friday street, paru en 4695. 

48 



â74 l'association au xviii* siècle. 

prétendu. Mais rien dans ses écrits antérieurs n'autorise 
cette opinion. Sa supériorité toute relative ne s^élevait pas 
si haut. Témoin de la reconstitution du crédit public en 
Angleterre, par la fondation de la Banque et de la Compa- 
gnie du Sud, mêlé peut-être à l'administration de ces insti- 
tutions, Law y avait puisé la connaissance de certains expé- 
dients financiers, que son aptitude naturelle pour les sciences 
exactes et surtout Tétude attentive des jeux de hasard 
avaient perfectionnée. Il s'en était fait un corps de doctrine^ 
une sorte de théorie financière, qu'il avait vainement col-- 
portée jusqu'alors en Allemagne et en Piémont. 

En France, la détresse financière, plus grande peut-être 
que celle de l'Échiquier en 1696, ménageait à Law un triom- 
phe inespéré. L'identité des situations devait, en efiet, sug- 
gérer l'identité des remèdes. 

Law, déjà favorablement connu du Régent, exposa ses 
idées avec l'esprit d'à-propos que donne le sentiment de l'op- 
portunité et avec cette saisissante simplicité qui caractéri- 
sait déjà les économistes anglais. Ces idées eussent semblé 
vulgaires en Angleterre et en Hollande. A la cour du Ré- 
gent, où l'on n'avait aucune notion du crédit foncier ou mo- 
bilier, elles parurent, suivant les esprits, chimériques ou 
merveilleuses. 

Faire de la confiance, qu'on ne demandait pas mieux que 
d'inspirer, la base de toute circulation financière, et relé« 
guer au second plan, à titre d'appoint, la monnaie métalli- 
que, dont on manquait le plus, c'était un trop beau rêve 
pour ne pas séduire l'imagination de courtisans aux abois. 
Aventureux par caractère, le duc d'Orléans le fut cette 
fois par nécessité. On avait usé sans succès de toutes les res- 
sources financières; il s'en présentait une nouvelle qui n'a- 
vait, disait-on, d'autre défaut que sa nouveauté ; que coû- 
tait-il d'en essayer ? Le Régent fut facilement conquis. Tout 
le monde d'ailleurs allait être le complice du nouveau fi- 



SYSTÈME DE LAW. 275 

nancier : les fermiers généraux pour écouler les assignats 
dont leurs coffres étaient pleins ; le Régent, pour liquider un 
passé qui Tentravait; le public enfin, pour sortir de la gêne 
où le plaçait Timpossibilité de tirer parti des meilleures va- 
leurs. 

Paterson avait commencé par l'établissement d'une ban- 
que la série de ses réformes financières. Il y avait rattaché 
les créanciers de rÉchiquier ou comme actionnaires, ou par 
l'escompte de leurs bons. 11 avait obtenu pour la Banque, 
partiellement d'abord, plus tard en totalité, le service de la 
Trésorerie, et lui avait valu ainsi le titre de Banque d'Angle- 
terre. Law, devenu son imitateur, proposa donc l'établisse- 
ment d'une banque d'escompte, dont le capital devait se com- 
poser pour les deux tiers de billets d'État (27 octobre 1715). 

Comprenant tout le parti qu'on pouvait tirer de la centra- 
lisation administrative établie par Louis XIV, Law avait rêvé 
pour la Banque l'attribution immédiate du service de la 
Trésorerie, l'extension de ses opérations à toutes les provin- 
ces, la substitution du billet de banque i la monnaie alors 
en circulation, et l'accumulation de celle-ci dans les coffres 
de la Banque. Il sollicita donc pour elle le titre de Banque 
royale. Il promettait de procurer àin^i l'abaissement de l'in-* 
térêt à 4 Ô/O, la multiplication de^ moyens d'échange, par 
suite, un développement inouï de l'industrie et du com- 
merce. 

Là s'arrêta d'abord son projet ^financier. De fait, c'était 
beaucoup pour l'esprit routinier des membres du conseil 
(les finances. La plupart se récrièrent sur la nouveauté du 
du moyen. Seul, le duc de Saint-Simon, favorable d'ailleurs 
à la Banque, sut démêler l'inconvénient de l'attache gou- 
vernementale qu'on sollicitait pour elle « dans un État lé- 
ger, chancelant, plus qu'absolu comme l'était la France.... 
puisqu'un roi, et, sous son nom, une maîtresse^ un ministre 
des favoris et plus encore d'extrêmes nécessités pouvaient 



276 l'aSSCXHATION AU XVIII* SIÈCLE. 

renverser la banque, -dont Fappât était trop grand et en 
même temps trop facile (1). » 

Malgré l'appui du Régent, Law dut abandonner son grand 
projet et se résigner à l'établissement d'une banque privée, 
dont le modeste capital n'avait de quoi éveiller aucune ja- 
lousie. Douze cents actions de 5,000 liv., dont le quart 
payable en espèces, et les trois quarts en billets d'Ëtat, soit 
pour le premier payement 375,000 liv., ce n'était pas là le 
levier avec lequel Law pouvait espérer soulever le monde. 

A ces humbles débuts devait s'ajouter, il est vrai, la force 
incalculable d'une situation extrême. Le principe de la 
Banque était juste, et Law allait le manier avec l'audace 
d'un joueur. 

La rareté du numéraire, la défiance publique et surtout 
les mesures tortionnaires de la Chambre de justice avaient 
fait monter l'escompte des meilleures traites à 2 1/2 0/0 par 
mois, 30 0/0 par an. Dès l'installation de la Banque, Law of- 
frit l'escompte des bonnes valeurs commerciales à 6, puis 
à 4 0/0 Tan. Il ouvrit des crédits aux grandes manufactures, 
encouragea les travaux, secourut quelques notables com- 
merçants, et conquit la confiance par l'exact payement de 
ses billets en monnaie fixe (2), c*est-à-dire du titre et poids 
du 2 mai 1716, date de ^n installation. 

Ce fut dans tout Paris une surprise, puis un enthousiasme 
indicibles. 

Le Régent, heureux d'échapper au triste expédient de la 

(1) Law, son système et son époque par A. Cochut, 1853, p. 39. 

(2) Ce fut une raison puissante pour tout le monde de stipuler 
ainsi et de venir <x même à la Banque déposer de l'argent pour 
obtenir des billets. Les étrangers qui n'osaient plus traiter avec 
Paris, à cause de Tincertitude des valeurs, stipulèrent également 
en billets et reprirent le cours de leurs affaires avec la France. La 
circulation se rétablit ainsi peu à peu. » — A TniERS. Histoire de 
Law, p. 42. 



SYSTEME DE LAW. 277 

banqueroute et aux exécutions de la Chambre de justice, qui 
répugnaient à son cœur, et à son bon sens, charmé des suc- 
cès de celui que seul il avait défendu au Conseil des finan- 
ces, ébloui des promesses plus séduisantes encore qu'en ha- 
bile magicien, Law faisait briller comme un rayon de soleil 
au milieu des sombres débuts du nouveau règne, le Régent 
entreprit de faire participer le royaume tout entier aux bien- 
faits de la nouvelle institution. 

Un édit du 10 avril 1717 prescrivit à tous les trésoriers, 
fermiers et receveurs de l'État d'accepter comme espèces les 
billets de banque et d'en acquitter le montant également 
contre espèces à présentation. C'était constituer indirecte- 
ment la Banque royale; créer la chose, moins le mot. Les 
ennemis de Law se perdirent en vaines clameurs. Les fer- 
miers généraux, les financiers, dont l'édit réduisait les pro- 
fits secrets, essayèrent quelque résistance ; tout plia devant 
l'intérêt de l'État et la volonté du Régent. Chaque bureau de 
recettes publiques Hevint une succursale de la banque de 
Law. 

Grand et légitime succès, qui eût mérité à son auteur la 
reconnaissance nationale, si la pénurie du Trésor, l'ardeur 
impatiente du peuple français et le caractère de Law lui - 
même avaient permis^ au temps d'y ajouter sa consécration ! 

Mais le Trésor restait sous le poids de 250 millions de billets 
formant sa dette flottante et qu'il ne pouvait rembourser. 
Malgré les plus strictes économies et la diminution des dé- 
penses de trésorerie, les intérêts de la dette consolidée «n 
rentes sur l'Hôtel- de-Ville se payaient difficilement. Les 
titres de l'une et de l'autre dettes perdaient de 50 à 80 0/0. 

Le Régent, jaloux de rétablir son crédit et de soutenir le 
luxe de sa cour, pressait Law de le débarrasser de ce fardeau. 
Law n'y était que trop disposé. Le nombre des ennemis delà 
Banque, croissant en proportion de ses succès. Leurs menées 
sourdes d'abord, puis l'alliance publique qu'ils firent plus 



278 l'association AU XVIII* SIÈCLE, 

tard avec le Parlementa enfin le souvenir du triomphe de 
Paterson, lorsqu'au 1711 il avait rétabli le crédit de FÉchi- 
quier par la création de la Compagnie du Sud, tout conspi- 
rait à le pousser vers rétablissement de la grande institution 
qui , par des causes alors impossibles à prévoir, devait 
promptement entraîner la ruine du malheureux Law. 

Law songea donc à une société de commerce qui pût, par 
des privilèges habilement groupés, lui fournir le moyen de 
fonder aussi sa compagnie du Sud. 

La compagnie de la Louisiane dont, après cinq ans 
d'efforts infructueux, Antoine Crozat cherchait à céder le 
privilège, offrit à Law le premier élément de sa combinaison. 
II obtint du Régent le monopole du commerce des fourrures 
du Canada , le privilège de la navigation sur les côtes de 
l'Amérique du Nord et la propriété perpétuelle de la Loui- 
siane, qu'en 1670 le chevalier de la Salle avait découverte et 
occupée au nom du roi de France. (Lettres patentes, 30 août 
1717). 

Pour exploiter ces privilèges, Law constitua la compagnie 
d'Occident, dont le capital de 100 millions, divisé en actions 
de 500 livres, devait être fourni en billets d'État. Law comp- 
tait ainsi absorber les deux cinquièmes de la dette flottante 
et donner une puissante impulsion de hausse au surplus 
des billets d'État restés en circulation. 

Mais ce résultat^ quoique magnifique^ ne suffit pas à l'im- 
patience du Régent. 

Les obscures intrigues d'un Dubois avaient débarrassé 
Law et son protecteur de la résistance obstinée mais hon- 
nête du duc de Noailles ; ils allaient se heurter tous deux 
contre l'incapacité haineuse d'un d'Argenson. Devenu, de 
lieutenant de police, vice-chancelier, garde des sceaux, 
puis chef du conseil des finances, d'Argenson prétendait 
s'illustrer aussi par quelque grande mesure. Peu scrupuleux 
sur les moyens , d'Argenson proposa d'acquitter la dette 



SYSTÈME DB LAW. 270 

publique par l'altération des monnaies. Il se faisait fort 
d'imposer au public la refonte du numéraire en gagnant 
pour le Trésor un sixième du métal précieux et en absorbant 
la totalité des billets d'État (1). 

Le projet était d'une iniquité révoltante; mais d'Ârgenson 
comptait bien en reporter Todieux à Law, son ennemi, que 
ses aifidés secrets accuseraient publiquement d'en être l'in- 
stigateur. L'édit du 20 mai 1718, sur Télevation du marc 
d'argent, mit la France en feu et faillit occasionner la guerre 
civile. 

Mais l'excès même des moyens accumulés pour le perdre 
sauva l'Écossais. 

La souscription des actions de la compagnie d'Occident, 
déjà fort avancée, se compléta rapidement : chacun aimant 
mieux changer ses billets d'État en actions de la compagnie, 
que de les porter à l'hôtel des monnaies pour les perdre 
sans compensation. Law, de son côté, pressait le départ de la 
première expédition pour la Louisiane; tandis que la Banque, 
continuant à attirer la confiance, voyait affluer les dépôts en 
numéraire et multipliait ses billets jusqu'à dépasser le chiftVe 
de 110 millions. Enfin le Parlement, croyant trouver dans 
Texaspération publique contre la refonte des monnaies, 
l'appui qui lui avait manqué Tannée précédente à l'occasion 
du cours légal des billets de banque, mettait le comble à ses 
entreprises, en dispensant les fonctionnaires de l'exécution 
de l'édit du 20 mai et provoquait le lit de justice du 26 août, 
qui brisa toutes les résistances et donna force de lois aux 
mesures financières conseillées par Law au Régent. 

La lutte ouverte contre Law devenant impossible, restait 
la concurrence. D'Argenson l'organisa avec une puissance 



(1) Thiers, Histoire de Law, p. 5o. — Cochut, Law, son sys- 
tème et son époque, p. 53. — Levasseur, Recherches historiques 
sur le système de Law, p. 73. 



280 l'association AU XVIII* SIÈCLE. 

qui devint plus redoutable au financier que ne ravaitétéson 
opposition ministérielle. 

Il était d'usage, à chaque changement de ministère, de 
renouveler le bail des cinq grosses fermes et de faire au 
nouveau ministre un cadeau de 100,000 écus à cette occasion. 
D'Ârgenson profita de ce renouvellement pour donner aux 
fermes générales une forme nouvelle calquée sur l'organisa- 
tion de la compagnie d'Occident. 11 manda les frères Paris, 
riches et habiles financiers, alors entrepreneurs généraux 
de la fourniture des armées et les détermina à former une 
compagnie pour l'exploitation du nouveau bail, avec un 
capital de 100 millions, divisé en actions de 1000 fr., mais 
payables en contrats de rente et non en billets d'État. 
Quoique la redevance envers le Trésor eût été portée à 
45 millions et demi, on estimait à 15 millions les bénéfices 
de la compagnie sur la perception des droits. C'était donc 
un intérêt de 15 0/0 assuré au capital social , bénéfice beau- 
coup plus réel et surtout plus facile à percevoir que celui 
de la compagnie d'Occident. 

La concurrence que cette nouvelle société fit aux deux 
institutions fondées par Law, lui valut dans le public le nom 
d*antisystème. 

Le public, en efiet, chez qui l'agiotage des papiers d'État 
n'avait pas encore détruit tout sens critique, comprit bien- 
tôt les solides avantages de la nouvelle société. La faveur 
qu'il lui accorda nuisit à la compagnie d'Occident. Elle en 
aurait peut-être compromis l'existence, si, pour soutenir la 
lutte, Law n'avait eu recours à des artifices inconnus en 
France, mais familiers aux spéculateurs de Londres et 
d'Amsterdam. 

Ce ne fut plus le financier, ce fut le joueur qui entra dans 
la lice. 

Cependant, avant d'abandonner le sage exemple de Pater- 
son, qu'il avait suivi jusqu'alors, pour se livrera l'originalité 



SYSTEME DE LAW. 281 

de son génie de spéculateur^ Law voulut couronner l'œuvre 
qu'il avait fondée la première. II obtint en effet pour sa 
banque le titre de Banque royale, vainement sollicité deux 
ans auparavant» le cours forcé de ses billets, et d'autres 
attributions plus avantageuses encore. 

Le remboursement en espèces du capital primitivement 
fourni en billets d'État provoqua dans le monde des agio- 
teurs une vive sensation, dont Law profita pour répandre 
adroitement le bruit de combinaisons nouvel les, de nouveaux 
privilèges accordés à la Compagnie d'Occident, qui devait 
lui procurer des bénéfices inespérés. Cette manœuvre fut 
accompagnée d'une vaste opération d'achats à prime, qui 
fit, en peu de jours, hausser les actions de la Compagnie 
d'Occident presque au niveau du pair (avril 1719) (1). 

LIattention était ainsi ramenée vers les titres de la Com- 
pagnie d'Occident, lorsque parut Tédit de mai 1719, qui lui 
attribuait le privilège du commerce dans toutes les mers si- 
tuées au delà du cap de Bonne-Espérance, changeait son 
titre en celui de Compagnie des Indes, et autorisait l'émis- 
sion de 50,000 actions nouvelles pour former le capital de 
cette nouvelle branche d'opérations. 

On connaissait en France les magnifiques dividendes dis* 
tribués depuis plus d'un demi-siècle par les compagnies an- 
glaise et hollandaise des Indes orientales. La compagnie de 
Law allait donc prendre sa part de cet opulent commerce et 
réaliser les immenses profits qu'il procure. 

Les nouvelles actions furent vivement recherchées, même 
avant leur émission. 

Mais Law entendait faire payer au public et ses hésitations 
antérieures, et son engouement actuel, en mettant hors de 
pair les actions anciennes de la Compagnie d'Occident et en 



(1) Thiers, Histoire de Law, p. 61. — Encyclopédie» Diction- 
naire du commerce, \^ Compagnie des Indes, 1. 1, p. 532. 



282 L* ASSOCIATION AU XVIII* SIÈCLE. 

se procurant en même temps un supplément de capital dont 
la société avait grand besoin. Il décida en conséquence que 
la souscription des actions nouvelles serait exclusivement 
réservée aux porteurs des actions anciennes» dans la propor- 
tion d'une action nouvelle pour quatre anciennes, et que le 
capital d'émission serait porté à 550 livres, dont 50 livres 
payables de suite, le reste en vingt payements égaux de mois 
en mois. Les 50 livres payées en souscrivant resteraient ac- 
quises à la compagnie, en cas de non-payement du surplus. 

Ces combinaisons, qui nous sont familières aujourd'hui, 
étaient alors inconnues en France. Leur étrangeté frappa 
Timagination publique. On fut entraîné à croire aux succès de 
celui qui les affirmait si audacieusement. On se les exagéra 
même; et les actions anciennes délaissées pendant dix-huit 
mois au taux de 300 livres, montèrent à 600, puis à 750 livres. 

Les filles (1) avaient ainsi enrichi leurs mères. 

L'antisystème était dépassé : il n'était pas vaincu. Law 
considérait qu'il n'aurait rien fait, tant qu'il n'aurait pas ob- 
tenu pour sa compagnie la perception des impôts, c'est-à- 
dire ce qui faisait l'objet même de la compagnie rivale des 
frères Paris. Il continua donc à solliciter de nouveaux pri- 
villes, pour lesquels il offrait des subsides, dont la cour du 
régent avait toujours besoin. 

La rapidité de ses premiers succès, son séjour en France, 
son commerce quotidien avec les anciens ministres de 
Louis XIV, avaient pénétré l'esprit de Law des principes de 
centralisation administrative qui, depuis cinquante ans, 
dominaient la politique intérieure du royaume. Ses idées à 
cet égard s'étaient élargies : et il s'était pris à rêver l'unité en 
finances, ainsi que le vieux roi l'avait rêvée en administra- 
tion. Il y eut sur ce point, entre Law et le Régent, un plan 
formellement arrêté, dont la réalisation lente et successive 

(l) Thiers, Histoire de Law, p. 64, 



SYSTÈME DE LAW. 283 

aurait doté la France d'un excellent système de finances, mais 
qui, mis brusquement à exécution, sans Tappui d'un capital 
et d'un revenu public suffisants, détermina dans les esprits 
une effervescence de spéculation inouïe dans Thistoire, 
bientôt suivie d'un découragement non moins irréfléchi et 
non moins violent. 

L'édit du 20 mai 1718 sur la refonte de la monnaie n'avait 
reçu qu'un commencement d'exécution, par suite de Taccu- 
mulation des espèces dans les coffres de la Banque. Il restait 
à remanier la majeure partie du numéraire. Les bénéfices de 
l'opération étaient évalués à 200 millions. Law en offrit 50 
au Régent, au nom de la Compagnie des Indes, pour obtenir 
le privilège du monnayage pendant neuf ans. Ce privilège fut 
accordé par édits du 2S juillet 1719, ainsi que l'autorisation 
d'émettre 80,000 actions nouvelles. 

Les innovations adoptées lors de la souscription précédente 
avaient été accueillies avec trop de faveur pour que Law 
ne les appliquât pas à celle du mois d'août. Mais la hausse 
avait continué dans l'intervalle. Les actions avaient dépassé 
1,000 livres. Ce fut à ce taux que Law résolut de faire l'émis- 
sion de 50,000 actions nouvelles. La souscription devait être 
close dans le délai de vingt jours, et les actions non sous- 
crites demeurer acquises à la Compagnie. En même temps, 
Law fit décider par l'assemblée générale des actionnaires, que 
la Compagnie de Indes payerait semestriellement un intérêt de 
67o sur le capital d'émission. La promesse était hardie peut- 
être dans l'état des choses, mais réalisable à la rigueur; puis- 
que les intérêts des 75 millions de billets d'État, le bénéfice 
présumable sur les monnaies et les profits du commerce pou- 
vaient fournir annuellement les 18 millions nécessaires au 
service des dividendes. Les actions nouvelles, les petites filles, 
furent donc souscrites avec plus d'entraînement encore que 
les précédentes.' 
Dès lors, la fureur de la spéculation ne connut plus de 



284 l'association au XVIII* SIÈCLE. 

bornes. Les 300,000 actions de la Compagnie des Indes ne 
suffisant pas à l'avidité du public, on agiota sur les combi- 
naisons les plus aléatoires, les plus imaginaires. Nous lais- 
sons aux mémoires du temps et aux ouvrages spéciaux le 
soin de raconter les scandales de la rue Quincampoix, et 
l'espèce de délire qui s'empara des esprits durant les der* 
niers mois de l'année 1719. L'élan devint irrésistible; et, 
ce fut> entraînés par l'exemple général autant que déter- 
minés par l'exécution réfléchie de leur plan financier 
que Law et le Régent résolurent de profiter de l'occasion pour 
convertir en actions de la Compagnie des Indes la totalité 
de la dette publique, c'est-à-dire de 15 à 1600 millions. 

L'État trouvait dans cette combinaison une économie de 
35 millions, et la Compagnie obtenait le double avantage, en 
s'emparant de l'administration des fermes, de détruire une 
rivale et de se substituer à l'État dans le maniement des 
finances publiques. Au point de vue des spéculateurs, la gi- 
gantesque opération du rachat de la dette présentait des 
avantages non moins évidents. Par la disparition des billets 
d'État, des contrats de rentes et des actions des fermes, il 
n'allait plus y avoir pour l'épargne d'autre placement, pour 
la spéculation d'autre élément que les actions de la Compa- 
gnie des Indes. Sans doute le nombre de ces titres allait s'ac- 
croître considérablement. Trois cent mille actions nouvelles 
allaient s'ajouter aux trois cents mille déjà créées. Mais quel 
esprit était alors assez calme pour méditer cet effrayant cal- 
cul ! D'ailleurs la tourbe qui s'agitait dans la rue Quincam- 
poix n'était-elle pas assez compacte, assez enfiévrée pour en 
absorber bien plus encore ! 

Combien cependant, s'il avait pu jeter sur son œuvre un 
regard réfléchi, Law ne l'aurait-il pas trouvée loin des sages 
principes du modèle qu'il admirait vingt ans auparavant I 
Combien n'eût-il pas jugé chimériques les 'produits enflés 
d'une colonie à peine naissante, dont la fertilité merveil- 



SYSTÈME DE LAW. 285 

leuse sans doute, ne pouvait pas dispenser néanmoins de la 
patience et des délais imposés par la nature 1 Que pouvaient 
en outre avoir de fixe et de durables les bénéfices du com- 
merce des Indes, réduits par la concurrence, d'une réalisa- 
tion incertaine avant l'accomplissement de la longue navi- 
gation d'aller et de retour. 

Mais le tourbillon de Tagiotage ne laissait place ni à de 
pareilles réflexions, ni à de tels délais. Les actions montaient 
toujours. Vainement, pour mettre une digue à cette marée 
financière, pour ménager aux anciens créanciers de l'Etat la 
possibilité de prendre une part directe à la souscription (d), 
Law Vavait divisée en trois catégories de cent mille actions 
chacune, qui, bien que de 500 liv. de capital nominal, se 
souscrivaient à 5,000 liv. Les actions étaient enlevées à 
ravance par 10,000, 15,000, 18,000 liv.; on alla jusqu à 
21,000 liv., c'est-à-dire quarante-deux fois le capital nomi- 
nal I Le flot devint impossible à contenir. Law ne l'essaya 
plus. II employa ses forces et son crédit à donner à la Com- 
pagnie un champ d'opérations plus vaste encore, une source 
de bénéfices plus abondante. 

Les étrangers jugeaient plus sainement du peu de solidité 
de cet échafaudage. Ils ne laissèrent pas cependant de subir 
l'empire de l'exemple. Attirés en France par la prodigieuse 
facilité des bénéfices et par la dispense du droit d'aubaine 
attachée aux actions de la Compagnie des Indes, ils étaient 
accourus en grand nombre d'Angleterre, de Hollande, d'Al* 
lemagne. 

Après quelques mois de séjour, beaucoup étaient revenus 
possesseurs de grandes richesses et fort enthousiastes du 
système qui les leur avait fait gagner. Les gouvernements 
voisins se préoccupaient de cet état de choses : le gouverne- 
ment anglais surtout, retombé, durant le règne de Guillaume 

(1) Thiers, Histoire de Law, p. 79. 



286 l'association AU XVIIl' SIÈCLE. 

et de Marie, dans des embarras finaneiers, moindres que ceut 
du Trésor français, mais encore trop lourds pour ses reve- 
nus. On admirait la facilité avec laquelle le Régent se procu- 
rait d'immenses subsides et se débarrassait de sa dette pu- 
blique. Pa^terson n'était plus là pour éclairer les lords de 
l'Echiquier. D'ailleurs, la Compagnie du Sud, entravée dans 
son essor par la lenteur avec laquelle se développaient les im- 
menses ressources de son monopole, sollicitait, en attendant, 
l'emploi de son crédit dans quelque grande opération de 
trésorerie. 

La loterie nationale, organisée en 1710, au milieu de l'en- 
gouement public, était restée une lourde charge dont l'Ëclii- 
quier ne pouvait s'exonérer avant trente-deux ans, terme 
formellement consenti [entre l'Etat et les porteurs de bons 
de loterie. A l'instar de ce qui se passait en France, on eut 
ridée de convertir ces bons en actions de la compagnie du 
Sud (bill du 24 décembre 1718). L'opération ne pouvait avoir 
qu'un caractère facultatif à l'égard des porteurs ; mais on 
s'appliqua à présenter aux créanciers de l'État de tels avan- 
tages, on vanta si bien les gros dividendes de la Compagnie, 
qu'on fut assuré d'une conversion générale. 

En juillet 1719, au moment oii Law émettait en France la 
première série de ses nouvelles actions, les filles, la compa- 
gnie du Sud, mit aux enchères la vente de la première caté- 
gorie des actions nouvelles destinées à remplacer les bons de 
loterie. Elles furent adjugées à 114 0/0 du capital nominal, 
soit 30 0/0 de plus que le cours des actions anciennes à la 
Bourse. 
La fièvre dei'agiotage avait traversé le détroit. 
Le taux des actions de la compagnie continua de s'élever 
par le rapide placement îles autres catégories à émettre. En 
novembre 1719, il atteignait 160 0/0, lorsque les directeurs 
proposèrent de racheter toute la dette publique (redeemable 
or irredeemable funds and incumbrances) en actions de la com- 
pagnie, au taux du jour. Si Topération était avantageuse aux 



SYSTÈME DE LAW. 287 

actionnaires anciens de la compagnie, qui acquéraient ainsi 
un revenu certain pour le modique capital que leurs actions 
avaient coûté (75 0/0 en moyenne), il n'en était pas de même 
des créanciers de l'Etat, qui échangeaient leurs titres contre 
une valeur exagérée et nécessairement exposée à une perte 
immense. Mais l'entraînement du jeu aveuglait tous les es- 
prits. Les actions de la Compagnie du Sud montaient tou- 
jours, entraînant à leur suite les actions de la Compagnie des 
Indes et de la Banque d'Angleterre ; ces dernières sur le 
seul bruit que la Banque faisait concurrence à la Compagnie 
pour le rachat de la dette publique. 

Au retour duroi 6eorges(l), le^bill fut porté au Parlement. 
L'opposition présenta les observations les plus judicieuses 
sur le danger de cette conversion, au point de vue des créan- 
ciers de l'Etat. Elle ne réussit pas à arrêter l'élan général vers 
les spéculations aléatoires. Le bill fut adopté (2j : Topération 
commença le 25 décembre 1719. Les actions du Sud avaient 
alors atteint le taux de 325 0/0. Ce fut au taux de 300 0/0 que 
s'accomplit la conversion. 

L'année 1720 s'ouvrit, en Angleterre comme en France, 
sous les plus étranges auspices. L'esprit public semblait at- 
teint de vertige. Aux principes du bon sens, aux calculs de 
la plus vulgaire prudence avaient succédé les plus folles 
combinaisons de l'agiotage. Le travail était abandonné, 
répargne dédaignée pour les dévorantes émotions à' Exchange 
Alley (3) ou de la rue Quincampoix. Nulle distinction d'âge 
ou de sexe. La population entière, à Londres comme à Paris, 
accourait au même point, dans le même but, avec le même 

(1) Le roi Georges venait de visiter le Hanovre, considéré 
comme le domaine patrimonial de la maison d'Angleterre. 

(2) Stat. 6, Georges, I, c. 21, 

(3) C'était dans Ëxchange Alley que se réunissaient les cour^ 
tiers (&rofcer$). Les spéculateurs étaient divisés déjà à cette époque 
en hulh (haussiers) and hears (baissiers). 



288 l'association AU XYIII* SIÈCLE. 

mobile, la passion du jeu, et ne prenait quelque repos que 
pour recommencer avec plus de frénésie. 

Pendant cette épidémie morale, qui leur fut commune, 
les deuK nations déployèrent les qualités et les défauts, qui 
font de leur caractère et de leurs gouvernements deux con- 
trastes souvent sympathiques. 

En France, où Tesprit d'absolutisme politique et de cen- 
tralisation administrative avait pénétré jusqu'au plus pro- 
fond delà nation, le signal de Tagiotage était parti d'en haut, 
du trône en quelque sorte, pour descendre dans les rangs 
les plus humbles et s'étendre aux provinces les plus reculées. 
Le principe d'unité devenu, l'élément essentiel du gouver- 
nement royal avait fait réduire les diverses valeurs de spé- 
culation au seul titre de la Compagnie des Indes, compagnie 
royale, non- seulement par l'importance de son monopole, 
mais parce que le roi en était le plus fort actionnaire. En 
l'autorisant à se substituer à tous les rouages de l'admini- 
stration financière, on avait habitué le public à confondre 
le sort de l'Etat avec celui de la compagnie et à faire de ses 
succès ou de sa perte le consolidation ou l'ébranlement du 
trône. La catastrophe devait donc être terrible en France, 
lorsque viendrait l'heure de la réaction . 

En Angleterre, au contraire, le mal était connu. Le peuple 
anglais avait déjà éprouvé de ces engouements subits, 
suivis de violents retours. En 1710, il avait fallu un acte 
du Parlement, pour calmer la manie des paris et des loteries 
qui s'était emparée de toutes les classes de la société, surtout 
à Londres. Toutefois l'Echiquier était toujours resté étranger 
à ces excès. En 1710, il avait usé de la nouvelle forme de la 
loterie pour émettre un de ses emprunts; en 1719, il avait 
accepté le concDurs de la Compagnie du Sud, pour la conver- 
sion d'une partie de son ancienne dette, mais sans immixtion 
de cette société dans la gestion des deniers publics et dans 
la perception des impôts. 



SYSTÈME DE LAW. 289 

En 1720, la crise allait être, il est vrai, beaucoup plus 
violente et plus générale, suivie d'une réaction plus désas- 
treuse; mais l'état politique du royaume n'en devait pas 
être affecté et le gouvernement anglais ne devait pas 
être entraîné à prendre, pour le salut public, des mesures 
aussi arbitraires que celles qui assombrirent les dernières 
années de la régence du duc d'Orléans. 

La fièvre de Tagiotage ne s'était pas d'ailleurs concentrée 
comme en France, sur une seule valeur. Les actions de la 
Compagie du Sud étaient sans doiite les plus recherchées, mais 
d'autres sociétés partageaient avec elles les faveurs du public. 
C'était, suivant l'expression d'un auteur du temps, autant 
de ruisseaux affluents de la grande rivière du Sud (1). 

(l) Voici quel est d'après Anderson (t. III, p. 103), et d'après 
les principaux publicistès de l'époque, le tableau des valeurs les 
plus importantes négociées à la bourse d'Exchange Alley. pen- 
dant les années 1720 à 1722. 

Grandes Compagnies autorisées par charte royale: Compagnies 
du Sud, actions de 100 liv. st. négociées en 1720 à 1,000 liv, sf 

— Compagnies des Indes orientales, actions de 100 liv. st. négo- 
ciées en 1720 à 445 liv. st. — La Banque d'Angleterre, actions re- 
présentant 96 1/2 liv. st., vendues en Î.720 260 liv. st. — Royal 
African, stock 200 liv. st. — Compagnies autorisées par chartes, 
non visées par le Parlement : La Million Bank (capital social 
500,000 liv. st.), actions de 100 liv. st., valant en 1720 440 liv. st. 
~ York Buildings Company (société Immobilière d'York), capital 
social 1,200,000 liv. st., actions 10 liv. st. payées, valant 305 liv. st. 

— Lustring Company (wgrg hubble], capital 1,250,000 liv. st., ac- 
tions 5 1/2 payées, valant 100 liv. st. 

Compagnies particulières ou projetées, sans charte ni autorisa- 
tion, avec un capital nominal, rarement inférieur à 1 million st. : 
The Orkney fishery Company, actions de 25 liv. st,, valant 
250 liv. st. — Westley's auction. Compagnie do courtiers pour la 
vente des valeurs, 7 liv. st. payées, valant 100 liv. st. — Compa- 
gnies d'assurances, Royal Exchange, versements presque insi- 
gnifiants, action à 250 0/0. — London Assurance Company, ac- 
tion à 175 0/0. — On ne mentionne pas dans ce tableau une mul- 

19 



290 L ASSOCIATION AU XVIfl" SIECLE. 

Au milieu de cette effervescence, il s'était même organisé 
un nouveau genre de sociétés, destinées à prendre un grand 
développement et à exercer sur la prospérité commerciale 
en Angleterre une influencedes plus heureuses. Les premières 
compagnies d'assurances maritimes contre Tincendie et sur la 
vie datent du mois de juillet 17â0. Elles ne firent au début 
qu'ajouter au nombre des valeurs exploitées par les spécu- 
lateurs d'Exchange Alley, dont le champ d'opérations com- 
prenait un Stock d'environ cinquante compagnies réprésen- 
tant un capital de près de 800 millions sterling^ supérieur 
la masse monétaire en circulation , et peut être égale à la 
richesse immobilière de l'Angleterre. 

L'influence de cette surexcitation financière s'était rapide- 
ment fait sentir en Hollande , surtout à Amsterdam où la 
spéculation était depuis longtemps acclimatée. L'agiotage 
y prit feu comme à Londres et à Paris. On joua non seule- 
ment sur les actions de la €'' néerlandaise dont les divi- 
dendes réguliers de 40 0/0 soutenaient la hausse à 7 ou 8 fois 
le capital primitif, mais sur tous les fonds étrangers et même 

titude de projets de tous genres qui figuraient en 1720 dans les 
cotes de la Bourse, notamment : 44 compagnies de poches, dont 
une seule, le Royal fishery, s'était constitué un capital de 40 mil- 
lions st. — > 4 compagnies de salines dont l'une, au capital de 
2 millions st., se proposait d'exploiter les salines de Terre sainte. 
— 12 compagnies d'assurances sur la vie, sur les animaux, contre 
les vols domestiques, pour les gages d'équipage, la dot des en- , 
fants, etc., contre les faillites, pour l'extinction des dettes. — 
4 compagnies des eaux, pour la ville de Deal (Kentshire), pour le 
canal Saint-Âlban à Londres, pour rendre potable feau de 
mer, etc. ~2compagnie8 pour le rafiSnagedes sucres. — 44 com- 
pagnies de colonisation sur tous les points du continent Nord 
américain; sans compter une foule de compagnies fondées ou 
projetées pour des améliorations agricoles, pour l'extraction 
d'huile de plantes de tous genres, pour le lissage du coton, de 
la laine, du lin, du chanvre, etc., l'extraction de métaux et mi- 
ii«rais^ etc. 



SYSTEME DE LAW. 291 

sur les actions de compagnies imaginaires, avec celte frénésie 
qui, trente ans plus tard, devait se rallumer à propos de spé- 
culations plus étranges encore, celles des oignons de tulipe. 
Le Hollandais ne le céda à ses voisins ni en passion, ni en 
extravagances. Mais comme au fond le crédit hollandais repo* 
sait sur une énorme accumulation de capitaux, qu'il trouvait 
dans le commerce des Indes et dans l'industrie locale de puis- 
sants éléments de compensation, la crise des années 1730 
et 1721 n'occasionna en Hollande que peu de désastres* 

Il y eut ainsi , dans tout l'occident de l'Europe^ suivant 
l'impressionabilité de chaque peuple, dix-huit mois d'ivresse 
et de saturnales. 

Mais le moment de la réaction approchait. Elle fut simul- 
tanée dans les trois pays, quoique provoquée par des causes 
très-difiérentes. 

EnFrance» une inquiétude sourde commença à se répandre 
dès la fin de décembre 1719. On s'étonnait, on doutait, on 
allait presque jusqu'à s'effrayer. Les actions de la Compa- 
gnie des Indes baissèrent de S0,000 à 15,000^ puisa 13, puis 
à 10,000 liv. Les billets de banque, garantis par des dépôts 
d'actions autant que de numéraire, suivirent l'impulsion. 
Law s'en aperçut bientôt à la diminution de l'encaisse de 
la banquCi II comprit l'étendue du péril et n'hésita pas dans 
le choix des moyens propres à le conjurer. 

Sa nouvelle position de contrôleur général des finances 
lui avait donné, avec la responsabilité du pouvoir absolu, le 
goût de l'arbitraire, si rare chez ses compatriotes. 
Il prétendit décréter la confiance. 
L'édit de janvier 1720 maintint le billet de banque comme 
seule monnaie légale. Il défendit d'effectuer en numéraire 
les payements supérieurs à 300 livres^ Plus rigoureux encore, 
Tarrêt du conseil du 27 février interdit le retrait d'espèces 
des caves de la banque pour toute somme supérieure à 
500 livres. Enfin la déclaration du 11 mars mit le comble 



202 l'association au xviii' siècle. 

à ces imprudentes mesures, en abolissant l'usage des mon- 
naies d*or et d'argent à partir du V^ mai, et en prescrivant 
des visites domiciliaires chez tous ceux qui seraient soup- 
çonnés de contrevenir à la déclaration. 

C'était bien peu connaître l'esprit français. Il y eût dès ce 
moment, entre le public et le contrôleur général assaut de 
ruses et d'arbitraire. Les princes, les grands seigneurs tinrent 
à honneur de violer publiquement la mesure, en haine de 
rËcossais et pour se montrer au-dessus des lois. Les finan- 
ciers et les agioteurs imaginèrent mille fraudes pour mettre 
à l'abri le produit de leurs spéculations. Le peuple en prit 
prétexte pour faire de l'opposition, non pas railleuse, comme 
du temps de la Fronde, mais sourde et menaçante, ainsi 
qu'il arrive à l'approche des grandes catastrophes. 

Law continua la lutte moins avec le calme de l'homme 
d'État qu'avec l'agitation fébrile du financier aux abois. Les 
édits suivirent les édits. Fusion de la Banque et de la Com- 
pagnie des Indes (2:2 février 1720), interdiction de l'agiotage 
du papier, si imprudemment favorisé six mois auparavant 
(mars), émission de coupures jusqu'à 10 livres (19 avril), 
rédaction successive des actions de la coD^pagnie jusqu'à 
8550 livres (arrêt du 21 mai), enfin répression des accapare- 
ments et édits de maximum, symptômes effrayants de la mi- 
sère publique (juin et juillet 1720). 

La chute fut plus rapide encore que n'avait été l'éléva- 
tion. Six mois suffirent pour parcourir cette terrible pente 
et rouler au fond de l'abîme. Law quitta la France le 15 dé- 
cembre 1720, entraînant dans sa ruine le prestige du trône 
ou du moins de la régence. 

En Angleterre, où les pouvoirs constitutionnels avaient 
été étrangers aux excès de la spéculation, le salut vint d'en 
haut. 

Dans l'elîervescence de l'agiotage, il s'était formé une mul- 
titude de compagnies qui n'avaient pas attendu la conces 



SYSTÈME DE LAW. 293 

sion d'une charte pour taire leur apparition dans Exchange 
AUey. La plupart ne reposaient que sur des chimères {mère 
bubbles) ; d'autres avaient pour base des travaux d'utilité 
publique ou quelque idée ingénieuse dont Tunique tort était 
de se produire trop tôt. Leurs promesses d'actions se négo- 
ciaient avec fureur et formaient l'élément piincipal de la 
fièvre à laquelle l'Angleterre était en proie. 

La Compagnie du Sud crut voir, dans ces créations éphè- 
mères, une rivalité fâcheuse pour la hausse de ses actions, 
qui se cotaient cependant au taux énorme de 900 0/0. Elle 
eut l'imprudence de s'en plaindre par une requête au Par- 
lement. Le Parlement, effrayé de l'état des choses, saisit 
l'occasion : il ordonna une enquête sur les compagnies irré- 
gulières par un bill de scire facias de juillet 1720. 

Ce fut un coup d'épingle dans le ballon. 

Les fondateurs des bubbles se prirent de panique, abandon- 
nèrent leur stock à tout prix, entraînant avec eux les spécu- 
lateurs. En quinze jours, ce boursouflement d'agiotage s'af- 
faissa sur lui-même ne laissant que des ruines. Exchange 
Alley était désert! 

La Compagnie du Sud paya cher sa faute de logique. En 
provoquant l'enquête parlementaire, elle croyait n'exclure 
que des rivales ; elle ferma la porte à la spéculation elle- 
même. Le public, en voie de critique, se prit à analyser ses 
ressources, ses éléments de bénéfices et s'aperçut bientôt 
que la valeur des actions de la Compagnie du Sud avait été 
follement exagérée. La réaction fut excessive. Malgré les ef- 
forts des directeurs pour remédier au mal, la Compagnie 
languit jusqu'en 1723, où il lui fallut subir une liquidation 
désastreuse. 

Le sort des deux grandes institutions qui, en France et en 
Angleterre, avaient provoqué la fièvre de l'agiotage, fut 
donc également malheureux. Mais les résultats de leur ruine 
devaient être et furent très- différents. 



8W ï.' ASSOCIATION AU XVIIl' SIÈCLE. 

En Angleterre, Tagiotage n'avait pas dépassé la zone des 
affaires privées. Le Parlement et la couronne n'étaient in* 
tervenus que pour maintenir Texécution des lois. Le public 
seul avait commis des fautes financières, le public seul en 
était puni. C'était justice à Tégard de tous ceux qui s'étaient 
mêlés à l'agiotage d'Exchange Alley. Pour les autres, rien 
n'étaient changé à la constitution et à la marche du monde 
politique en Angleterre. Il restait d'ailleurs pour réparer les 
brèches et relever les ruines, l'activité commerciale, l'esprit 
d'initiative individuelle, le sentiment de l'indépendance vi- 
rile, qui ne compte que sur soi dans la prospérité comme 
dans les revers. 

En France. Torde social avait été bouleversé tout entier. 
Le Régent, en abandonnant les régions du pouvoir pour les 
agitations de la rue Quincampoîx, avait entraîné la nation 
avec lui. Il n'était pas de fonctions assez stables, de position 
assez obscure, d'esprits assez sages pour échapper aux dé- 
sastreux effets de cette suite d'édits, d'arrêts, de déclarations 
altérant les monnaies, en proscrivant l'usage, ou le rétablis* 
sant suivant le caprice de l'agiotage et la fortune de la Com- 
pagnie. Le mal était donc général, comme l'action du 
gouvernement qui l'avait occasionné. Livré à son instinct 
commercial, à son goût d'entreprise, le peuple français l'eût 
peut-être rapidement réparé. Mais déjà commençait à péné- 
trer en lui cette fatale habitude de tout attendre de l'admi- 
nistration publique et de subordonner à ses règlements, 
jusqu'aux actes et aux travaux les plus ordinaires de la vie. 
Il s'en remit donc au gouvernement du soin de réparer par 
des édits ce que les édits avaient fait; et nous verrons dans 
le chapitre suivant comment ce renoncement à toute initia- 
tive pei'somelle aggrava la misère publique I 



CHAPITRE VII 

l'association commerciale a la fin du xviii* sièclk, 

PENDANT LA RÉVOLUTION ET l'eMPIRE FRANÇAIS. . 



Sommaire. — État de l'Europe après la cbut6 du système de Law 
et de la crise financière de l'Angleterre, — Impulsion donnée à 
l'esprit d'association en France. — Compagnie des Indes; sa 
situation en France et dans Tlnde. — Immixtion du Gouverne- 
ment dans les nifaires de la Compagnie ; dangers de cette 
immixtion. — Compagnie d'Afrique ; ses succès à Marseille. — 
M. Martin. — Fatale influence de l'administration sur le com- 
merce et l'industrie française. — Compagnie delà pompe à feu. 
— Tontines. —Assurances mutuelles, — Caisie d'escompte. — 
Nouveaux progrès de Tagiotage, — État de l'association com-r 
mercîale en Allemagne.— Compagnie d'Orient.— Compagnie 
d'Ostende. — En Danemark : Compagnie danoise des Indes 
orientales. — En Suède : Compagnie suédoise des Indes. — 
Développement de la Société par actions en Angleterre ; elle 
s'applique à toutes les industries.— Compagnie des Indes du- 
pant la seconde moitié du xvin* siècle ; en Angleterre ; aux 
Indes. —Bill de 1773. — Bill de 1784. -^ Board af controL — 
Comité secret. — Affranchissement des colonies anglaises de 
l'Amérique du Nord. — Influence de cet événement sur le monde 
commercial. — État des finances.- Banque d'Angleterre.— 
Crise financière (1745, 1797, il%), ReêtricHon aoL ^ Bànq\k^% 
particulières. — Banque d'Ecosse. — Banque d'Irlande, — Ré- 
volution française ; son influence sur le monde commercial.— 
Ruine et dissolution des Compagnies financières. ^ Consulat 
et Empire. — Politique de Napoléon k l'égard de l'association 
commerciale. — Blocus continental ; sx)n influence sur l'indus- 
trie française. — Caisse Jaback. — Banque de France. — La 
Restaurationi 

L'épidémie d'agiotage qui avait atteint simultanément la 
France, l'Angleterre et la Hollande, pîrôduisit pour le déve- 
loppement de Tassociation commerciale, d'utiles résultats. 



296 l'association A LA FIN DU XVIII* SIÈCLE 

Malgré les excès auxquels on venait de se livrer, du milieu 
des ruines qui en avaient ^té la suite, on vit l'idée de I*asso- 
ciation grandir et s'élancer dans toutes les directions de l'ac- 
tivité industrielle. On n'entreprit plus rien de nouveau ou 
d'important que par association et particulièrement sous la 
forme des sociétés en commandite et par actions. Comme la 
lance d'Achille, l'association eut à guérir les maux qu'elle 
avait causés, ou plutôt qu'on s'était faits,'par son usage incon- 
sidéré. 

L'œuvre n'était pas, du reste, également facile dans chacun 
des trois pays flagellés par Tagiotage : et les moyens de l'ac- 
complir devaient différer beaucoup. 

En Hollande, les esprits habitués depuis longtemps aux 
fluctuations de la Bourse avaient été émus sans doute des 
oscillations subies par les valeurs hollandaises ou étrangères 
de 1719 et 1721, mais ils ne s'en étaient pas découragés : et 
les pertes éprouvées par quelques spéculateurs n'avaient eu 
qu'une influence passagère sur le mouvement général des 
affaires du pays. On s'était promis dé profiter de la leçon, 
ainsi que le fait chaque génération après de telles catastro- 
phes, sans réussir à préserver des mêmes excès la génération 
suivante. Puis on avait cherché dans un redoublement d'ac- 
tivité commerciale, la compensation des capitaux dissipés. 

En Angleterre, le même esprit pratique et mercantile avait 
permis de mesurer de sang-froid l'étendue du désastre. On 
savait le gouvernement solidement établi, étranger d'ailleurs 
aux folles spéculations des particuliers. Le Parlement, en vo- 
tant le bubble acty avait rempli son devoir de gardien vigilant 
des lois et de la constitution. Les grands pouvoirs de l'État 
étant demeurés dans l'ordre, le trouble social ne pouvait 
être dès lors que superficiel et passager. Il appartenait à 
chacun de chercher dans le travail le moyen de réparer 
ses pertes : et chacun jouissait à cet égard d'une entière 
liberté. 



PENDANT LA RÉVOLUTION ET l'eMPIRE. 297 

La France se sentait plus gravement atteinte. Tout Tédi- 
lice social avait été ébranlé par la chute du système de Law. 
Avec la mobilité de leur caractère national , les Français 
avaient passé d'un fol enthousiasme à un désespoir irré- 
fléchi. Il leur semblait que rien ne fût demeuré debout dans 
cet immense désastre. La confiance publique, habituée à se 
reposer sur le gouvernement du soin de toutes choses, flottait 
incertaine, entre le Régent compromis par son association 
morale avec Law, et le Parlement, auquel on reprochait 
avec raison d'avoir tout critiqué sans avoir rien empêché. 
Le Trésor, en transformant sa dette, ne s'était pas libéré. Il 
restait écrasé sous le poids des billets de la banque royale et 
sous le discrédit des actions de la Compagnie des Indes. La 
suppression momentanée de la circulation monétaire , la 
ruine d'un grand nombre de fortunes privées, avaient jeté 
une perturbation profonde dans le recouvrement des reve- 
nus publics. 

Une réaction violente ne pouvait manquer de suivre le 
brusque départ de Law* 

On rappela, en effet [les frères Paris, ennemis, systémati- 
ques du malheureux financier. On leur confia le contrôle 
des billets de banque et des actions delà compagnie des In- 
des, Le visa des frères Paris devint ainsi la contre-partie du 
visa de Law. Il dura trois ans : et son seul résultat fut de 
démontrer que, de 1715 à 1725, la dette publique n'avait pas 
diminué de 50 millions. 

Néanmoins un grand changement s'était opéré dans les 
esprits. Les traités financiers, les brochures de Law répan- 
dues à profusion, la participation de l'universalité des habi- 
tant au trafac des actions, avaient vulgarisé en France les 
idées de crédit et de commerce. On avait goûté les avantages . 
des valeurs mobilières, des actions industrielles: on avait 
compris la puissance des associations de capitaux pour de 
grandes entreprises : et, tout en déplorant les excès auxquels 



298 l'association A LA FIN DT' XVIII* mèCLE 

elles avaient servi de prétexte, le public se sentait attiré vers 
Torganisation de grandes compagnies commeroiales. 

Cette fois Timpulsion, au lieu de venir de Tadministration 
supérieure, comme sous Colbert, vint du peuple même. Elle 
était le résultat d'une conviction naturelle et aurait produit 
les plus heureux effets, sans les mille liens dont le pouvoir 
central parvint à envelopper cette première tentative d'indé- 
pendance. 

L'un des plus étroits fut assurément la bienveillante protec* 
tion dont il fut de règle que le roi devait couvrir toutes les 
nouvelles sociétés, en s^y associant et en désignant les direct 
teurs, sous le nom desquels l'administration royale gouver* 
nerait en réalité les affaires sociales. Au premier rang, il faut 
placer la société des fermes générales, dont les brevets s'ac- 
cordaient ou se retiraient par ordre du roi et qui s'adminis- 
trait comme un service public; la Compagnie des Indes, de* 
meurée dans les mains et sous la direction presque absolue - 
du gouvernement. 

Trois ans d'efforts et de sacrifices n'avaient pas suffi, en 
effet, pour rétablir l'équilibre de cette compagnie, si profon- 
dément ébranlé par la chute du système de Law, et pour la 
ramener aux conditions de crédit et d'indépendance indispen- 
sables à toute société commerciale. La Compagnie, dans cet 
intervalle, s'était vue dépouillée successivement de l'admi- 
nistration des fermes générales, du monopole des monnaies 
et du tabac, c'est-à-dire de ses ressources les plus certaines 
et les plus précieuses. Il ne lui restait plus que le privilège 
du commerce de l'Inde et la propriété de quelques comptoirs 
français, réduits aux proportions de simples factoreries par 
la négligence de l'administration centrale, pendant la tem- 
pête financière qu'on venait de traverser. 

Le champ eût été cependant assez vaste 6t d'une exploitation 
assez féconde encore pour donner de brillants résultats et 
pour réparer, avec l'aide du temps, lès désastres du passé, si 



PENDANT LA RÉVOLUTION ET l'eMPIRE. ' fi99 

la Compagnie des Indes avait eu la liberté d'actions dont 
jouissaient ses riyales de Hollande et d'Angleterre. Mais le roi 
était devenu le plus fort actionnaire de la Compagnie : et s*il ne 
participait pas aux dividendes avec les 58,000 actions pos- 
sédées par les particuliers, il exerçait sur la marche des af« 
faires sociales une influence dominante et absolue. 11 réglait 
en conseil les expéditions à faire, leur mode d'opération, la 
nature des retours à opérer, le chiffre même des dividendes 
à distribuer, non pas suivant les bénéfices réalisés durant 
chaque exercice, mais suivant les exigences du crédit de la 
Compagnie et de sa popularité. Il n'était pas jusqu'à la 
comptabilité sociale qui ne fût soumise au contrôle royal 
et qui ne donnât lieu, par ses irrégularités optimistes, aux 
critiques les plus légitimes. 

Il y eut sans doute, parmi les gouverneurs généraux de 
rinde française, des choix heureux. Dupleix fut un homme 
de grand caractère. Hardi capitaine, il aurait été en outre 
pour la société le plus habile des directeurs commerciaux, 
s'il n'avait obéi trop scrupuleusement aux ordres de la cour, 
en étendant outre mesure les domaines territoriaux de la 
Compagnie, et en lui imposant les interminables dépenses 
d'établissements militaires exagérés, pour les défendre contre 
les princes indiens et contre les attaques des Anglais. Le 
marquis de Bussy, Lally-Tollendal, traités avec une si cruelle 
injustice par les passions d'une cour envieuse de toute gran- 
deur, ne furent que de braves officiers, sans prétention au 
rdb de directeurs commerciaux d'une compagnie de coloni- 
sation. De 1730 à 1780, la Compagnie des Indes ne joua 
donc, dans les mains de l'État, que le rôle d'une compagnie 
de fournisseurs de la flotte et des troupes françaises dans 
l'Inde. Tout au plus lui permit-on de faire quelques expédi- 
tions commerciales entre les Indes et la métropole (1). 

(1) Mém. sur la situation de la Compagie des Indes, publié par 
Tabbé Morellet, par ordre du roi, 1769, in-49. 



300 • l'association a la fin du XVIII* SIÈCLE 

Ce fut sans doute pour masquer aux yeux du public cette 
regrettable déviation du but primitif de la compagnie, que le 
gouvernement persista à exiger la distribution d'un divi- 
dende fixe de 150 livres par action, alors même que le 
Trésor royal se trouvait contraint de soutenir le crédit de la 
société par des prêts considérables. 

On peut donc affirmer avec vérité que, depuis 1725, la 
compagnie des Indes n'eut jamais Texistence indépendante 
et la liberté d'action qui caractérisent une véritable société de 
commerce. La situation fut irrégulière, sa prospérité fac- 
tice, jusqu'au moment où le Trésor, à bout de sacrifices, 
épuisé d'ailleurs par les guerres de la fin du règne de 
Louis XV, se vit dans l'impuissance de continuer ses subsides 
à la société et provoqua une liquidation bientôt terminée 
entre une compagnie obérée et un créancier aussi puissant 
que Tétait le roi. Les comptoirs de Tlnde et la ville de 
Lorient lui furent cédés, à la condition de rembourser les 
actions au pair en actions de la caisse d'escompte, alors ré- 
cemment instituée. 

L'abolition du monopole et la liberté du commerce entre 
rinde et la métropole, réclamée comme un droit par l'école 
des économistes, furent les conséquences naturelles de cette 
liquidation (13 avril 1769). Mais les guerres incessantes sou- 
tenues par les Mahrattes et les souverains de Mysore, Hayder, 
AlietTippoo-Sahih, la lutte des flottes anglaise et française 
dans l'Inde, durant la guerre de l'indépendance américaine 
ne permirent pas de recueillir les fruits qu'on s'était promis 
de ce nouvel état de choses. 

Les partisans du monopole faisaient grand bruit d'ailleurs 
des succès de la Compagnie d'Afrique, sans avouer que cette 
prospérité était la conséquence d'un régime anormal dans le 
mouvement des échanges entre les diverses provinces du 
royaume. 

On a vu, dans le chapitre précédent, que l'ancienne com- 
pagnie d'Afrique, fondée en 1664 par Colbert^ avait été. 



PENDANT LA REVOLUTION ET L EMPIRE. 301 

comme toutes les institutions de ce genre, absorbée par Ja 
Compagnie des Indesde 1719 à 1730. A cette époque, le com- 
merce des côtes d'Afrique, quoique privilégié, ne donnait 
plus à la Compagnie que des dépenses sans compensation. 
Une multitude de négociants et d'armateurs interlopes en- 
levaient le plus clair des profits et créaient des relations ré- 
gulières avec les négociants indigènes, en dépit du mono- 
pole. 

On pensa que la réorganisation de la Compagnie, sous le 
patronage de la chambre de commerce de Marseille, pourrait 
rendre au pavillon français la prépondérance commerciale 
qu'il avait perdue. Le roi conféra donc le privilège du com- 
merce d'Afrique à une société nouvelle qu'on appela com- 
pagnie d'Auriol, du nom de son fondateur. De nombreuses 
malversations, l'incapacité des directeurs, la rivalité des 
actionnaires de Marseille et de Paris, entravèrent jusqu'en 
1764 l'essor de la nouvelle compagnie. Elle avait obtenu ce- 
pendant par voie indirecte, la fourniture des blés en Pro- 
vence, par l'interdiction du transport des blés français dans 
cette province, alors considérée comme étrangère, et par 
l'élévation des droits d'importation des blés anglais venus 
du Levant (1). 

Mais, à dater de 1764, ce privilège devint, entre les mains 
d'un intelligent directeur de la compagnie M. Martin, la 
source d'une rapide fortune pour la société. Son capital 
quadrupla en six ans, tandis que la Provence était ali- 
mentée à des prix bien inférieurs à ceux des blés circulant 
dans les provinces limitrophes du Lyonnais, du Langue- 
doc, etc. 

Ce singulier privilège, qui de nos jours semblerait exor- 
bitant, était alors considéré comme l'un des plus légitimes 

(i) Mémoire de la Compagnie royale jd'Afnque, établie à Mar- 
seille. — Éphémérides économiques, 1775, t. XL 



302 l'association a la fin du XVIII* siècLE 

et des mieux conçus. Ses heureux résultats furent souvent 
invoqués à l'appui du système protecteur , dans sa lutte 
contre ce qu'on appelait alors la secte des économistes^ que 
la Cour accusait de ruiner l'autorité royale, parce qu'elle 
soutenait qu'avec plus d'indépendance dans les idées, de 
spontanéité dans les actes et moins d'immixtion du pouvoir 
administratif, les progrès de l'industrie et du commerce, en 
France', égaleraient ceux du commerce anglais et hollan- 
dais (1). 

L'industrie, en effet, ne souffrait pas moins que le commerce 
des entraves réglementaires accumulées par Colbert, dans 
le but de servir sa passion pour l'unité et la centralisation. 
Les corporations d'arts et métiers, quoique battues en brèche 
par la plupart des économistes, continuaient à régir les con- 
ditions du travail et les salaires. Elles constitutaient le gou- 
vernement absolu des patrons sur les ouvriers, comme 
aujourd'hui, si Ton n'y prend garde, certaines sociétés de 
grèves constitueront le despotisme des ouvriers sur les 
patrons. On demandait la suppression des corporations 
au nom d'abus criants, tandis que d'excellents esprits, 
plus occupés des principes que des abus, soutenaient que 
l'existence des corporations était indispensable à la pros- 
périté de l'industrie. Au reste, nous l'avons déjà dit précé- 
demment, les corporations ainsi transformées en divisions 
administratives, n'avaient plus rien du principe essentiel de 
l'association commerciale. C'étaient des ligues, et non des 
sociétés. La Révolution française devait naturellement les 
faire disparaître comme des instruments de l'esprit de caste 
et des obstacles à la devise de liberté et d'égalité qu'elle 
s'était donnée. 

L'esprit d'association se manifestait avec plus d'éclat et 



(1) Observation sur le mémoire ci^dçssus par l'abbé Baudau. 
- Éphémérides, 1776. t. XII. 



PENDANT JA RÉVOLUTION ET L*EiSlPIRE. 303 

et de succès dans d'autres branches de commerce. Louis XVI, 
sans abandonner entièrement les traditions, disons mieux, 
les préjugés administratifs de ses prédécesseurs, encourageait 
de tout son pouvoir les tendances des meilleurs esprits de 
son temps vers Taffrânchissement du travail et vers l'asso- 
ciation des capitaux. 

Lies frères Perrier durent à sa protection le succès de 
leur société de la pompe à feu, destinée à donner de l'eau 
dans Paris et celle des assurances mutuelles sur la vie et 
contre l'incendie, qu'ils fondèrent quelque temps après. Les 
tontines se multiplièrent sous la même influence Enfin la 
caisse d'escompte reçut une organisation plus conforme aux 
véritables principes. Il n'est pas sans intérêt de dire quel- 
ques mots de cet établissement. 

Au milieu des troubles financiers du visa Paris (1720-1726) 
il s'était formé une société particulière de banque pour l'es- 
compte du papier de commerce. L'étendue de ses opérations, 
la sagesse de ses directeurs, le soin attentif qu'ils apportèrent 
à se borner aux seules affaires d'escompte, valurent à la 
société la confiance du public. Ses billets , sans avoir cours 
légal, comme ceux de l'ancienne banque royale, circulèrent 
à l'égal des espèces, et souvent par préférence à celles-ci, 
pour les gros payements. 

Ce succès^ soutenu pendant plus de trente ans , amena la 
transformation de la société particulière en compagnie royale, 
au capital de 12 millions, divisé en 1,000 actions de 3,000 liv* 
chacune, destinée à faii'e exclusivement des opérations 
d'escompte et de banque (dépôts et payements en compte 
courant). La caisse d'escompte continua sous cette nouvelle 
forme le cours heureux de ses opérations, que dirigeait avec 
une grande sagesse le sieur Besnard , concessionnaire du 
privilège (1). Son crédit ne fit que s'étendre. Ses billets ob- 

(i) Janvier 1767. — Collect. des anc. lois françaises par Isam- 
bert, t. XXII, p. 467. — Andbrson. hc.cit,, t. IV, p. 522. 



304 l'association a la FIiN DU XVIII* SIECLE 

tinrent le cours légal, par arrêt du 30 septembre 1783. Ses 
actions furent vivement recherchées non- seulement à raison 
des dividendes semestriels auxquels elles donnaient droit, 
mais surtout à cause des avantages indirects, que procurait 
le titre d'actionnaire de la Caisse d'escompte. 

Tant de faveurs exposèrent naturellement la Caisse au 
danger que court ce genre d'établissement, lorsque les succès 
sont à la fois rapides et faciles. 

Au milieu d'une génération nouvelle, avide de jouissances 
matérielles, oublieuse surtout de la triste expérience faite 
soixante ans auparavant, l'agiotage ne pouvait manquer de se 
développer avec frénésie. 

Les actions de la Caisse d'escompte servirent surtout d'ali- 
ment à cette passion, dl s'était fait, dit le préambule de l'édit 
du 24 janvier 1785, pour les actions de cette Caisse, un trafic 
tellement désordonné qu'il s'en était vendu quatre fois plus 
qu'il n'en existait. .. De pareils actes, continue l'édit, en- 
fantés par un vil esprit de cupidité, ont le caractère de ces 
jeux infidèles que la sagesse des lois du royaume ajustement 
proscrits ; ils tiennent à un esprit d'agiotage qui , depuis 
quelque temps, s'introduit et fait des progrès aussi nuisibles 
à l'intérêt du commerce et aux spéculations honnêtes qu'au 
maintien de l'ordre public. C'était, en effet, par des marchés 
à primes, des rentes à livrer que se manifestaient ces ten- 
dances nouvelles, et en général par des jeux de chances in- 
égales, des pactes dont Tévénement dépend de la volonté 
d'autrui, ou qui présentent des avantages certains à l'une 
des parties au préjudice de l'autre (1). » 

A côté des actions de la Caisse d'escompte, il y avait celles 
de la Compagnie des eaux, les caisses d'assurances sur la vie 
ou contre l'incendie, les tontines, valeurs partageant avec 
elle la faveur des agioteurs et des boursiers. Puis, dans une 

(1) Edit du 14 janvier d 785. — IsAMBERT, CoUect. des anc. lois 
françaises, t. XXVIII, à ^ date. 



PENDANT LA REVOLUTION ET L EMPIRE. 305 

région plus calme et plus obscure, apparaissaient les deniers 
des mines d'Anzin, des cristalleries de Saint-Gobain , les 
actions du Creuzot et d'autres établissements industriels à 
peine naissants, qu'au milieu de la période difficile de leur 
installation, la tourmente révolutionnaire réduisit au néant. 

On a vu, dans ce qui précède, que Télan imprimé par 
Law et par les excès de l'agiotage à la marche de l'asso- 
ciation commerciale ne s'était pas borné à la France, à l'An- 
gleterre et à la Hollande. Avant sa grande fortune poli- 
tique, Law avait eu des relations avec la cour de Vienne, et 
avec le vice- roi des Pays-Bas. Il avait exposé à Vienne et à 
Bruxelles ses plans de réformes et ses idées sur les grandes 
sociétés de commerce. Si, tout d'abord, il avait étééconduit, 
Law n'avait pas laissé de se faire des partisans dans l'en- 
tourage de l'empereur , partisans que ses opinions écono- 
miques et surtout ses merveilleux succès à Paris rendirent 
plus ardents à soutenir l'excellence de son système. 

Sous son inspiration, un rescrit impérial créa à Vienne 
la Compagnie d' Orient 2i\ec le privilège du commerce impérial 
dans le Levant et delà construction maritime dans l'Adria- 
tique. La Compagnie avait entre autres le droit exclusif de 
construire des navires de plus de 60 pieds de quille, de 
fabriquer les toiles à voiles, les ancres, les clous , les cor- 
dages, les goudrons nécessaires à Tarmement et à la répara- 
tion des navires. Elle avait eu en outre le monopole du raf- 
finage du sucre dans tout l'empire. Pour constituer le 
capital nécessaire à ces diverses branches d'exploitation, la 
Compagnie d'Orient obtint le droit caractéristique, pour l'épo* 
que, d'ouvrir un emprunt public de 80 millions de florins, 
remboursable par annuités et par tirage au sort des ob- 
ligations, avec des lots représentant la part annuelle des 
prêteurs dans les bénéfices sociaux, au delà de l'intérêt à 
S 0/0. Celte combinaison, œuvre favorite de Law, avait pour 
but de procurer à la Compagnie, outre l'amortissement du 

20 



306 l'association a la fin du XVIII* SIÈCLE 

capital emprunté, la constitution d'un capital nouveau pro- 
venant des bénéfices obtenus à l'aide de Femprunt. 

Ce fut sous la même influence, quoiqu'alors bien dimi- 
nuée par le malheur (1723), que les négociants d'Ostende 
obtinrent enfin les lettres patentes qu'ils sollicitaient depuis 
longtemps, pour rétablissement de la Compagnie des Indes, 
dite d'Ostende, jusque-là demeurée simple société d'arme- 
ments. 

Le Danemark avait suivi de bonne hente Texeraple des 
Hollandais et des Anglais pour la navigation et le commerce 
des Indes. En 1620, les Danois avaient tenté de s'établir à 
Ceylan; plus tard, en 1649, ils s'étaient emparés de Saint- 
Thomas, qu'il possèdent encore (1). Enfin, non content de 
chercher un passage vers la Chine et le Japon par llslande 
et le Groenland, ses deux colonies, le gouvernement danois 
avait fondé aux Indes orientales les comptoirs de Tranquebar 
et de Danebourg, dont les» opérations commerciales ne 
prirent quelque extension qu'en 1720 par la réorganisa- 
tion de la Compagnie danoise des Indes Orientales. Le 
capital de cette compagnie s'augmenta en 1728 de 250,000 rix- 
dales. Son privilège fut prolongé de quarante ans, et son or- 
ganisation assimilée à celle des compagnies anglaise et hol^ 
landaise, bien que sur une plus petite échelle (2). Cinq ans 
après, en 1733, le roi de Danemark autorisa la fondation 
d'une compagnie d'assurances maritimes, puis d'une banque 
d'escompte et de prêts, au capital de 500,000 rixdales, des- 
tinée à compléter les institutions de crédit du royaume et 
à favoriser le développement des opérations de la Compa- 
gnie des Indes. 

On n'a pas oublié la tentative de Gustaphe Adolphe pour 
fonder en 1627 une compagnie suédoise des Indes orientales 

(1) On sait que lîle de Saint-Thomas vient d'être cédée aux 
Etats-Unis. 

(2) A^'T.En80N, loc. cit., t. III, p. 142-146. 



PENDANT LA REVOLUTION ET l' EMPIRE. 307 

et rinsuccès de ce premier effort. D'autres expéditions mieux 
combinées furent plus heureuses et eurent pour résultat réta- 
blissement de quelques comptoirs sur les côtes de Guinée et 
sur celles de FAmérique du Nord (New-York et New-Jersey), 
que les Hollandais enlevèrent plus tard à la Suède (1). Ce fut 
la dernière tentative sérieuse de colonisation faite par la 
Suède, qui se contenta de la prépondérance commerciale dans 
la Baltique et la mer Blanche jusqu'à la fin du xviii*^ siècle. 

L'association commerciale par actions avait mis ainsi un 
siècle et demi à se propager dans les diverses parties de TEu* 
rope. Elle avait triomphé de tous les obstacles, même dans 
les pays qui avaient été le berceau de la corporation ger- 
maine. Mais il lui restait à pénétrer plus avant et à s'appli- 
quer aux plus modestes entreprises industrielles et commer- 
ciales. L'Angleterre, qui lui devait la prospérité de ses gran- 
des compagnies financières, fut aussi la première à généra- 
liser Fusage de la société par actions. 

L'acte du Parlement de juin 1722 {Bubble act), en proscri- 
vant les sociétés imaginaires que la fièvre de Tagiotage avait 
fait éclore, avait laissé debout les Compagnies régulièrement 
formées lors de sa promulgation. Ces compagnies s'étaient 
pour la plupart heureusement relevées du discrédit, dans le- 
quel les avaient entraînées les sinistres deYEoûchange AlUy et 
les excès de l'agiotage. Leurs capitaux sagement administrés 
commençaient à donner des résultats escomptés d'avance par 
les impatients, mais légitimement attendus par les souscrip- 
teurs sérieux. L'exemple avait gagné dans toutes les classes 
de la société anglaise. Il n'était pas de session où le Parle- 
ment ne reçût une longue liste de pétitions, pour l'établis- 
sement et l'autorisation {incorpora^mi) de nouvelles sociétés 
commerciales. 

Ces sociétés avaient pour objet, tantôt : les forges et fon- 
deries de fer qu'en 1722j William Wood sut développer sur 

(1) AiiDBRSON, hc, cit,, t. III, p. i52-153« 



308 l'association A LA FIN DU XVIIl" SIÈCLE 

une grande échelle (1), la fabrication, la teinture et l'apprêt 
des tissus de laine ^Stat. 13. Georges I, c. 4.); l'importation 
des mâts et cordages et autres matières premières pour les 
constructions navales. (Stat. 13., Georges II, c. 28 (1740) (2) ; 
le tissage des toiles de lin et de chanvre. (British linenCom* 
pany, 1*' juillet 1746 (3); le percement, Félargissement d'un 
grand nombre de canaux et d'autres travaux publics, etc. 

Ces autorisations portèrent pour la plupart sur des com- 
pagnies organisées d'après la forme d'association que la lé- 
gislation et la pratique anglaises qualifient de Joint Stock 
Companies, qui diffèrent de nos compagnies anonymes fran- 
çaises, en ce que les souscripteurs ou actionnaires sont 
indéfiniment responsables, à moins que la charte d'incor- 
poration ne limite au montant de l'action {sharé) l'étendue 
de la garantie individuelle. 

Cette forme néanmoins ne s'étendit pas aux affaires cou- 
rantes, aux associations du petit commerce. Celles-ci conti- 
nuèrent à se produire sous la forme de sociétéen nom collec- 
tif, plus appréciée chez un peuple, dont lesprit d'initiative et 
d'indépendance personnelle égale le goût du travail. La 
commandite, si recherchée en France au xviii® siècle par 
ceux qui, dans toutes les classes et dans tous les rangs, dési- 
raient participer aux avantages du commerce sans troubler 
leurs loisirs par les travaux et les soucis qu'il impose, la 
commandite, n'eut jamais qu'un médiocre succès en Anghv 
terre. L'antique corporation civile {regulated companies, civic 
corporations) continua de régir les associations profession- 
nelles, de prévoyance ou de bienfaisance, exclusives de toute 
spéculation commerciale proprement dite. 

C'est sous Tempire de cette organisation législative des so- 



(1) Anderson, lac. cit.. t. III, p. 124-136. 

(2) Anderson, loc. cit., 1. 111, p. 421. 

(3) Anderson, loc. cit., t. III, p. 174. — Mac Culloch*s, Dict. 
Y° Company. 



PENDANT LA RÉVOLUTION ET l'eMPIRE. 809 

cîétés commerciales, que TAngleterre traversa les crises finan- 
cières qui survinrent pendant la seconde partie du xtiii® siècle 
et durant sa lutte gigantesque avec Napoléon. 

Mais, avant d'en rechercher les causes et de dire l'influence 
que ces crises ont exercée sur l'association commerciale, il 
est nécessaire de jeter un coup d'œil rapide sur l'histoire de 
la Compagnie des Indes durant cette période. 

Malgré les rapides et brillants succès des Clive, des War- 
ren-Hastings, des Cornwallis contre les Français et les princes 
indigènes, la Compagnie des Indes avait vu croître ses dépen- 
ses plus vite que ses revenus. Les excès de l'agiotage de 1720 
n'avaient pas modifié sensiblement le mouvement des 
échanges entre l'Inde et la Métropole. Ce mouvement con- 
tinua en pente décroissante, surtout pour l'exportation an- 
glaise, au grand déplaisir de l'industrie, qui s'en prenait au 
monopole du peu d'avantages qu'elle tirait de la Compagnie. 

Cette décroissance des importations dans l'Inde servit de 
prétexte à la nouvelle ligue, qui en 1730, se forma entre les 
'marchands de Londres, de Bristol et de Liverpool, pour so- 
lliciter l'abolition du privilège de la Compagnie des Indes 
et la substitution d'une société mercantile formée sur des ba- 
ses plus larges et plus favorables au commerce d'exportation. 
On fit les plus grands efforts pour obtenir au moins le par- 
tage du monopole. Mais la Compagnie des Indes parvint, à 
force de sacrifices, à conjurer cette coalition et à faire pro- 
longer son privilège jusqu'en 1766 (1). 

Ce furent du reste les derniers moments de son indépen- 
dance commerciale. 

Les conquêtes dans le Bahar, le Bengale et l'Hindoustan, 
transformèrent, en effet, la Compagnie en une sorte de royauté 
civile et militaire et ses bénéfices en revenus^ territoriaux. 



(1) Mac Gullogh's , Dictionary , v^ Ëast India Company, 
p, 488-89. 



310 l'assocution a la fin ï)u xviii* siècle 

Elle apparut désormais comme une puissance politique plu- 
tôt que comme une société privée, avec le prestige de ri- 
chesses merveilleuses, que Timagination publique attribuait 
aux rajahs déchus, mais aussi avec les inimitiés que l'exten- 
sion de ses domaines devait lui susciter dans le Parlement an- 
glais. Il semblait étrange qu'une société privée possédât 
des sujets, rendît la justice, entretint des troupes, déclarât 
la guerre et exerçât en un mot toutes les prérogatives de la 
souveraineté, en vertu d'une charte émanée de la couronne 
d'Angleterre, sans que celle-ci intervint dans l'adminis- 
tration d'une colonie si importante. 

Les affaires de l'Inde devinrent le thème favori de Top- 
position parlementaire. 

Dans l'entraînement de trop faciles conquêtes, les abus 
s'étaient multipliés, au point de mettre en péril les intérêts de 
la Compagnie, autant que l'existence de ses nouveaux sujets. 
Tandis que de scandaleuses fortunes s'accumulaient dans 
les mains des chefs civils et militaires de la Compagnie, celle<;i 
voyait augmenter ses dépenses et le chiffre de ses emprunts. 
Il était évident que le même système d'administration, utile 
pour la gestion d'affaires purement commerciales, devenait 
insuffisant pour diriger la politique et les finances d'im- 
menses royaumes. 

Ce fut en 1773 qne s'opéra la première révolution dans 
l'administration intérieure de la Compagnie. 

En apparence, tout se borna à quelques changements dans 
la direction supérieure du gouvernement indien et à la créa- 
tion d'une cour suprême de justice. — Le président de Calcutta, 
jusqu'alors l'égal de ses deux collègues des autres présidences, 
devint, sous le titre de gouverneur général, le chef du gou- 
vernement de l'Inde et le représentant direct de la couronne 
d'Angleterre, de qui émanaient ses pouvoirs. — Dans l'ordre 
judiciaire, l^Mayor*ê Court, nommé jusqu'alors par l'élection 
des propriétaires et investie d'une juridition très-étendue, se 



PENDANT Là RÉVOLUTION ET l'eMPIRE. 311 

vit réduite au rôle de Cour de justice commerciale, à charge 
d'appel devant uneCour suprême, de création nouvelle, com- 
posée de juges nommés par la couronne, et investie, pour 
les causes ordinaires^ de la plénitude de juridiction. 

La voie était ouverte. De nouveaux embarras financiers 
allaient appeler de nouvelles réformes, et plus tard, nécessi- 
ter de nouvelles conquêtes. La politique ambitieuse des 
Hastings, des Cornwallis, des Wellesley, fut, en effet, la con- 
séquence forcée du déficit des finances sociales. La Compa 
gnie cherchait dans l'absorption des territoires et dans les 
trésors des princes indiens, les ressources que ne lui fournis- 
sait plus avec assez d'abondance le trafic entre l'Inde et la 
Métropole, et que le crédit public commençait à lui mar- 
chander. 

Le mal en vint bientôt à cet extrême qui impose un remède 
radical. 

Ce fut le célèbre Fox qui le proposa, et qui, par la création 
du Board of control, transforma d'une manière essentielle 
le caractère primitif de la Compagnie. Son projet de bill fut 
discuté en 1783 et 1784. Les historiens de la Compagnie des 
Indes ont dépeint l'agitation violente que souleva cette propo- 
sition parmi les propriétaires des actions, dans le public et 
surtout dans le Parlement anglais. Elle servit pendant toute 
la session de thème ou de prétexte aux luttes les plus violentes 
entre la majorité et l'opposition ministérielle. La Compagnie 
épuisa en vain tous ses moyens d'influence. Ses ennemis l'em- 
portèrent ; et le bill de 1784 demeura la charte de la Compa- 
gnie jusqu'au moment de sa suppression définitive, en 1849. 

Cette fois, la révolution fut complète. De l'antique consti- 
tution sociale, il ne resta que le cadre et quelques éléments 
indispensables pour conserver à la Compagnie le faux sem- 
blant d'une société commerciale, entre autres l'assemblée 
générale annuelle des actionnaires, chargée de voter les rè- 
glements intérieurs, d'approuver les comptes, de fixer les 
dividendes; dénommer les directeurs pour la Métropole et 



312 l'association A LA FIN DU XVIIl* SIÈCLE 

de pourvoir au règlement des relations commerciales avec 
rindeO). 

Pour les affaires militaires, pour la politique à suivre avec 
les princes indiens, pour l'administration civile des pro- 
vinces conquises, le bill introduisit un moteur nouveau, 
qui bientôt absorba la plénitude de Tautorité executive. 
Ce fut le comité secret et le Board of controL 

La cour des 34 directeurs qui, par ses comités, avait dirigé 
jusqu'alors toutes les affaires sociales, n eut plus à s'occuper 
que de la comptabilité des affaires commerciales de la Compa- 
gnie. Un comité, dit secret^ composé du président, du vice-pré- 
sident et du doyen de la Cour des directeurs, prit en mains 
l'administration des affaires les plus importantes, mais à la 
condition de les soumettre préalablement à la nouvelle 
institution du Board of contrai^ véritable ministère des affaires 
indiennes et composé de membres du Conseil privé. L'oppo- 
sition du Board of control était un obstacle dirimant, son 
adhésion avait le caractère d'un ordre absolu pour toute 
mesure concernant la paix ou la guerre, l'administration 
civile et politique des provinces indiennes et l'exercice de la 
souveraineté de la Compagnie. 

Pour toutes les affaires communiquées à la Cour des di- 
recteurs, avec la formule devenue célèbre, « by previous com- 
munication with the Board of control, » le rôle de cette cour se 
bornait à la vaine formalité d'un enregistrement, ou à la 
recherche des voies et moyens (ways and means). 

(1) Cette assemblée générale (General court of proprietors)^ se 
composait, en 1825, de 2,003 votants. — Dans ce nombre 1,494 
aVaient une voix unique et un intérêt de i à 4,000 liv. st. dans le 
capital.— 392 avaient deux voix et un intérêt de 4 à 6,000 liv. st., 
dans le capital. — 69 avaient trois voix et un intérêt de 6 à 
40,000 liv. st. — 48 enfin, avaient quatre voix et un intérêt de 
10,000 liv. st., et au-dessus. L'assemblée se réunissait annuelle- 
ment le deuxième mercredi d'avril, sans doute en souvenir des 
grandes assemblées de la Hanse teutonique. 



PENDANT LA RÉVOLUTION ET l' EMPIRE. 313 

L'organisation administrative des possessions indiennes, 
quoique le bill ne s'en fût pas occupé, ne tarda pas à res- 
sentir le contre-coup des changements opérés dans l'admi- 
nistration métropolitaine. Le gouverneur général et le Chief 
justice, nommés par la couronne et dépendant directement 
du Board of contrôla obligés, comme tous les fonctionnaires 
de rinde (1), de lui rendre compte de leur fortune et presque 
de leur honneur, prirent sur les bureaux des anciens mer- 
chants de la Compagnie une autorité despotique. Entouré de 
son conseil, dont les membres nommés aussi par la Cou- 
ronne, partageaient sa responsabilité, sans diminuer son 
initiative, le gouverneur général exerçait dans l'Inde le pou- 
voir le plus absolu. Il laissait volontiers la Compagnie disposer 
au proflt des fils de ses actionnaires igri/fins), des emplois in- 
férieurs, tels que collecteurs d'impôts, chefs ou commis de 
factoreries, juges de paix ou membres de la Mayor's court et 
maintenait , comme étant sans conséquence , cette règle 
étrange, imaginée pour tempérer les rivalités d'actionnaires, 
de ne donner d'avancement qu'à l'ancienneté, sans acception 
du mérite ou de la capacité. Pour toutes les autres fonctions, 
le gouverneur général se considérait comme souverain et 
n'admettait que l'autorité du Board ofcontrol c'est-à-dire du 
gouvernement anglais. 

Fatale, mais ordinaire destinée de toutes les grandes com- 
pagnies privées, dès qu'elles arrivent au faîte de leur prospé- 
rité et de leur développement, de subir l'attraction de l'État 
et d'aller plus ou moins promptement s'absorber dans le 
gouvernement des intérêts nationaux. 

La Compagnie des Indes traîna ainsi son fantôme d'exis- 
tence pendant un demi-siècle, n'étant pas assez indépendante 

(i) En cas de malversation, on convoquait une cour spéciale, 
composée d'un membre de chacune des grandes cours d'Angle- 
terre (King*s bench, — Common pleas. — Eœchequer), de cinq menbres 
de la chambre des Lords et de sept membres de la chambre des 
Communes. 



314 I,' ASSOCIATION A LA FIN DU XVIII* SIÈCLE 

pour être envisagée comme une société privée, pas assez assi- 
milée à l'état pour se rattacher comme une branche à l'admi- 
nistration publique; jusqu'à ce qu'une commotion politique 
dansFInde, révélant la nécessité d'une répression plus éner- 
gique et plus directe, déterminât la suppression de la Com- 
pagnie et le rachat par la Couronne des parts d'intérêts des 
anciens propriétaires. 

Tandis que, par une série de vicissitudes dont nous n'a- 
vons pas à retracer l'histoire, l'Angleterre acquérait ainsi cet 
empire des Indes qui, fondé par une société de marchtinds, 
devait bientôt englober la plus grande partie du continent 
asiatique, elle perdait ses Colonies de l'Amérique septentrio- 
nale ou plutôt elle se voyait, après de rudes combats, for- 
cée de subir l'émancipation d'un peuple nouveau issu de 
ces énergiques pèlerins, de ces turbulents ca^liers^ que les 
guerres civiles du xvii* siècle avaient jeté sur les plages dé- 
sertes de l'Hudson et de la Chesapeake et qui, développant 
dans l'exil les habitudes d'association de leurs ancêtres, et 
surtout l'esprit de liberté et d'indépendance si cher à la race 
anglo-saxonne, étaient prêts à étonner le monde par le rapide 
et merveilleux développement des institutions républicaines 
sagement appropriées aux besoins du commerce et de Tagri- 
culture. 

Il nous faut laisser à l'histoire politique l'enviable mission 
d'exposer les phases de cette grande, émancipation améri- 
caine qui, avec la Révolution française, partage la gloire 
d'avoir préparé et de dominer encore le mouvement pro- 
gressif de notre société moderne. L'étude des difficultés vain- 
cues, le tableau des progrès réalisés en moins de cinquante 
ans par les courageux confédérés, pourra l'autoriser à pré- 
dire le rôle immense des États-Unis et leur influence sur 
la civilisation, durant la seconde partie du xix" siècle. 
Pour nous, dans le modeste cadre de cet ouvrage, nous 
devons nous borner à montrer comment, certains désor- 
mais de leur indépendance^ libres des préjugés traditionnels 



PENDANT LA RÉVOLUTION ET l'eMPIRE. 315 

qui enserrent de mille liens la vieille société européenne, 
dégagés surtout de cette fâcheuse tendance du législateur 
français à vouloir protéger le public contre sa propre impru- 
dence, en restreignant l'exercice du grand principe de la li- 
berté des transactions, les Américains sont parvenus à créer le 
système d*association commerciale le plus parfait, parce qu'il 
est à la fois le plus simple, le plus juste et le plus pratique. 

Mais, pour en comprendre le caractère et le mérite, il est 
nécessaire de revenir sur nos pas et d'examiner, par une ra- 
pide comparaison des autres sociétés anglaises, quel était 
l'état de l'association commerciale à la fin du xviii« siècle (1). 

La Banque d'Angleterre, au milieu d'embarras non moins 
graves que ceux de la Compagnie des Indes, avait mieux 
défendu son indépendance. L'ouragan financier de 1722 
n'avait pu ébranler son crédit. L'énergie de ses directeurs 
avait dominé le découragement général, comme leur sagesse 
les avait préservés des entraînements de l'agiotage et des illu- 
sions fiévreuses des deux années précédentes. 

Au milieu de l'effondrement des fortunes privées, laBanque 
avait su trouver assez de ressources pour assurer le service 
de la trésorerie et opérer la liquidation des quatre millions 
sterling de la malheureuse Compagnie du Sud. Son capital 
s'était élevé, il est vrai, à neuf millions sterling ; son porte- 
feuille était plein de valeurs de l'Echiquier, dont le recou- 
vrement liait l'existence de la Banque à celle de l'Etat. 
Mais la mise en marche régulière de l'amortissement et la 
sévérité qui ne cessa de présider aux opérations d'escompte 
avait permis de soutenir et même d'alléger une position en 
apparence si critique (2). 

(1) Ce système sera pxposë avec tous les détails qu'il comporte 
dans la seconde partie de ce travail, intitulée : Principes juridiques 
et économiques des Sociétés par actions, chez les divers peuples, et qui 
est encore sous presse. 

(2) La Banque d'Angleterre et les Banques d'Ecosse, par Wo- 
LOWSEI, Guillaumin, i867. 



316 l'association A LA FIN DU XYIH* SIÈCLE 

Cependant il surgit quelquefois dans la vie des peuples des 
circonstances politiques qui déjouent les calculs les plus 
prudents et paralysent les effets de la plus sage conduite. 

La Banque d'Angleterre éprouva ces vicissitudes en 174S. 
L'invasion en Ecosse du Prétendant (le prince Edouard) et 
sa marche victorieuse jusque dans les comtés d'Angleterre 
voisins de Londres donna lieu à Tune de ces émotions popu- 
laires, qui mirent plus d'une fois depuis la Banque d'Angle- 
terre à deux doigts de sa perte. Le retrait des dépôts, la 
demande simultanée et générale du remboursement des bil- 
lets occasionnèrent une crise qui semblait rendre inévitable 
la ruine de la Banque. Le mal parut extrême, d'autant plus 
qu'il était nouveau et que les directeurs déconcertés n'imagi- 
naient que des palliatifs (1). 

Dans cette grave conjoncture, le commerce de Londres 
montra, pour la première fois, ce que peuvent l'initiative 
individuelle et le sentiments des vrais principes économiques 
sur les paniques les plus intenses et les plus irréfléchies. 
Au lieu de demander à la couronne de dissiper une aveugle 
défiance, les négociants de Londres s'assemblèrent sous la 
présidence du Lord maire et, n'espérant de salut que dans 
leur énergie, ils s'engagèrent solemnellement à ne pas refuser 
de recevoir en paiement les billets de banque et à faire tous 
leurs efforts pour les faire accepter de même par leurs cré- 
anciers. Leur confiance entraîna celle du public : et l'An- 
gleterre donna au monde le premier exemple' d'une crise 
financière conjurée par le bon sens et l'énergie de ceux-là 
mêmes, qui trop souvent contribuent à l'aggraver. 

Quarante ans plus tard , ce précédent sauva la Banque 
d'un péril plus grave encore. 

En 1797, après quatre ans d'une lutte acharnée contre la 
Révolution française , l'Angleterre, épuisée par les subsides 
fournis à la coalition continentale, se voyait à bout de 

(1) WoLOWSKi, Banque d Angleterre, p. âO. 



PENDANT LA REVOLUTION ET l'eMPIRE, 317 

ressources. Le dette de TÉchiquier envers la Banque s'élevait 
à plus de SO millions sterling. L'émission des banknotes 
avait dépassé toute mesure. L'exportation de l'or, facilitée 
par Tétat défavorable du change, avait réduit presqu'à néant 
la réserve métallique de la Banque. Il fallut aviser pour 
éviter une ruine complète et universelle. 

Les négociants de la Cité renouvelèrent sans hésiter ren- 
gagement pris par leurs devanciers en 1745. Ils déclarèrent 
qu'ils accepteraient les banknotes en paiement et s'efforce- 
raient de les faire accepter par leurs correspondants. En 
même temps, l'illustre Pitt proposait au Parlement l'acte de 
suspension des paiements en espèces par la banque {Restric-^ 
tion act) et le faisait voter le 3 mai 1797. 

La situation fut ainsi sinon sauvée, au moins améliorée, et 
l'acte du 3 mai continua, de prorogation en prorogation, à ré- 
gler les rapports: du public avec la Banque d'Angleterre jusqu'à 
la paix générale. Une étude superficielle des finances an- 
glaises à cette époque a fait trop souvent considérer le 7î<'5fn- 
ction'act comme l'arme qui seule avait pu vaincre le génie 
de Napoléon. C'est là uno erreur. 

«Si nous avons, ^dit quelque part Huskisson, terminé glo- 
rieusement la lutte où nous avons été engagés pendant un 
quart de siècle, nous le devons aux ressources que nous a 
créées le génie de Watt, lorsqu'il a perfectionné les machines 
à vapeur. Sans les améliorations mécaniques et physiques 
qui ont donné à l'industrie et à la richesse de ce pays un 
développement graduel et assuré, nous aurions été contraints 
de subir une paix humiliante avant Tépoque oîi la victoire 
a favorisé nos armes (1).» Rendons en même temps justice à 
la modération de Pitt et à la sagesse des directeurs de la 
banque d'Angleterre qui , au milieu des idées fausses que 
l'on se faisait alors du crédit public et des rapports entre le 
papier et les espèces, surent maintenir longtemps à un niveau 

(1) WoLOwsKi, oc. cit., p. 19. 



318 L'ASSOCIATION A LA FIN DU XVIII* SlÊCLB 

rassurant la proportion des banknotes et de la réserve 
métallique. 

II n'en fut malheureusement pas de même des banques 
privées et des autres sociétés anglaises. 

Depuis 1694, date de la fondation de la Banque d'Angle- 
terre, il s'était formé à Londres et dans les provinces, une 
multitude de sociétés particulières, dont l'objet réel, quoique 
souvent dissimulé sous un titre très-différent, était le com- 
merce de la banque et de l'escompte. Quelques-unes de 
ces sociétés, régulièrement incorporées, opéraient avec leurs 
propres ressources. Le plus grand nombre formaient des 
sociétés en nom collectif de moins de sept personnes, in- 
définiment responsables, les unes prospères et riches', les 
autres d'une solvabitité douteuse, vivant toutes sur le rées- 
compte de leur portefeuille à la Banque d'Angleterre. A la 
moindre restriction de crédit, ces sociétés éuient ébranlées ; 
elles sombraient pour la plupart quand la crise se prolongeait 
et devenait plus intense. 

Le 2S février 1797 fut un de ces jours néfastes, de ces 
blackdaysy que notre époque a vus se renouveler tout récem- 
ment encore, le il mai 1866 {blackfriday)^ deux cent quatre- 
vingts banques privées ou provinciales suspendirent leurs 
paiements. De ce nombre, quatre-vingt-douze furent l'objet de 
commissions de faillites, dans les seuls comtés d'Angleterre. 

Il fallut du temps et beaucoup d'efforts pour effacer les 
traces d'une pareille crise. Mais tel est en Angleterre le 
ressort du caractère national et la puissance de l'esprit d'as- 
sociation, qu'il se reforma de nouvelles banques et en plus 
grand nombre que par le passé, plus empressées d'attirer les 
capitaux de l'épargne , plus hardies à les employer, plus 
éphémères encore dans leur existence. 

Le mouvement s'étendît aux autres branches de l'industrie. 
Les années 1812 à 1815 virent éclore en Angleterre une 
multitude de sociétés commerciales que les spéculations du 



PENDANT LA REVOLUTION ET L EMPIRE. 319 

blocus, puis les espérances de la paix générale soutinrent 
quelque temps contre leur propre fragilité et contre Tim- 
prudence de leurs directeurs. Mais elles finirent par suc- 
comber sous les embarras d'une production exagérée et 
devant les entraves que le régime protecteur, adopté par les 
états continentaux, après la chute de Tempire français, devait 
apporter à la marche de l'Industrie anglaise. La période de 
1817 à 1826 fut pour TAngleterre un temps d'épreuves finan- 
cières et industrielles qui fournit aux King, aux Borner, aux 
Huskisson, aux Ricardo, un inépuisable sujet d'études éco- 
nomiques, ainsi que l'occasion d'asseoir sur les bases de 
Texpérience les grands principes du crédit public et industriel. 

Le peuple écossais, demeuré longtemps pasteur et guerrier, 
retardé dans sa marche vers la civilisation par laT rigueur de 
son climat et ses luttes incessantes avec les Anglais, avait 
cependant, depuis le commencement du xtiii* siècle, pris sa 
part du mouvement industriel et maritime qui entraînait 
ses voisins. Mais, en s'y associant, l'Écossais y avait apporté 
le caractère distinctif de sa race montagnarde, la patience, 
le jugement, l'économie qui maintiennent les libertés et 
fondent les États. Plus sobre, ou plutôt moins avide de bien- 
être et de comfort, profondément pénétré de l'indispensable 
nécessité, mais aussi de l'inépuisable fécondité du travail, 
l'Écossais avait sur l'ouvrier anglais l'avantage de comprendre 
mieux que lui les merveilleux résultats de l'association, sous 
forme de garantie ou de caution individuelles. 

Des diverses institutions financières qu'à l'exemple de 
Paterson , on avait essayé d'importer d'Angleterre en 
Ecosse , aucune n'avait pu réussir qu'à la condition de 
subir dans son organisation des changements profonds, im- 
posés par les mœurs et les convictions nationales. 

Porté par l'habitude d'une rigide économie vers les entre- 
prises lentes mais sûres, plutôt que vers les spéculations 
hasardeuses, l'Écossais avait besoin, en efiet, de trouver au 



320 l'association a la fin du XVIIl" SIÈCLE 

début le capital nécessaire à la fécondation de son travail, 
sous la seule'garantie que puisse donner l'ouvrier : son travail 
et sa probité (1). Rien de semblable n'était possible dans 
l'organisation des banques anglaises, fondées pour recueillir 
sous forme de dépôts les capitaux accumulés et pour escomp- 
ter les valeurs de commerce à l'aide de billets représentés 
par une réserve métallique. On fut donc amené, dès le 
milieu du xvin" siècle, à joindre aux opérations ordinaires 
de la Banque d'Ecosse, de la Banque royale, de la British 
Linen Company (3) et successivement de toutes les autres 
banques particulières ou incorporées, qui se fondèrenten- 
suite, une branche nouvelle, bientôt la plus importante , la 
plus fructueuse, quoique généralement la moins connue de 
toutes, la branche des cash crédits ou crédits ouverts à tout in- 
dustriel, agriculteur ou marin de bonne renommée, justiGant 
de deux cautions solvables et dans la proportion des besoins 
de son industrie. Ce genre d'opérations prit en Ecosse un pro- 
digieux développement, au point d'englober tonte la popula- 
tion, jusqu'au rang le plus modeste, dans une sorte de réseau 
de crédités et de cautions, habitués à se soutenir, à se sur- 
veiller les uns les autres, s'encourageant mutuellement au 
travail et à l'économie, également intéressés au maintien 
des banques de crédit et par suite à la circulation de leurs 
billets. En 1793, en 1797, en 1814, et dans les crises finan- 
cières plus récentes, lorsque les banques anglaises s'écrou- 

(i) Mac Culloch, Dictionary, v Bank. Scotch bank, p. 88. 

(2) La British linen Company, fondée par un grand nombre de 
Lords, de Gentilshommes et de Marchands (Lords, Gentlemen and 
Merchants), sous la présidence d'Archibald, duc d'Argyle, se 
proposait de fournir des toiles et tissus de lin aux colons d'A- 
frique et d'Amérique qui étaient obligés de s'en pourvoir par 
importations étrangères. Il est sans doute inutile d'ajouter que 
ce fut la branche la plus négligée des affaires de la British 
Linen Company. — Anderson, loc. cit., t. III, p. 252. 



PENDANT LA REVOLUTION ET L EMPIRE. ^ 321 

laient par ceQtaines, que la Banque d'Angleterre elle«méme 
en était réduite aux expédients, les banques d'Ecosse de- 
meurèrent inébranlées sur la solide base que leur avait créée 
le crédit mutuel de la population. 

Exemple malheureusement trop rare de ce que peuvent 
sur le crédit et la prospérité d'un peuple les mœurs rigides 
et laborieuses, le sentiment de la solidarité civile joint au 
plus pur patriotisme ! Les banques d'Ecosse attendent encore 
des imitateurs. En France, la légèreté du caractère national, 
les habitudes d'isolement individuel, l'absence d'initiative, 
résultats inévitables du régime administratif qui, depuis deux 
siècles, a soumis à la même discipline toutes les branches de 
l'activité civile, n*ont pas permis de tenter l'expérience. Qui 
voudrait'cautionner le travail et l'économie de son voisin ! 
Quelle banque consentirait sur cette garantie à faire des 
avances, que ne représenteraient pas des engagements négo- 
ciables 1 Les Anglais, avec plus d'habitude d'indépendance, 
avec un caractère et des mœurs analogues sur beaucoup de 
points à ceux des Écossais, ont entrepris de les imiter sans 
y réussir. Les opérations de cash crédits ont eu des résultats 
désastreux en Angleterre , tandis qu'elles prospèrent en 
Ecosse. C'est donc là un fruit du pays, qu'il faut regretter 
de ne pouvoir acclimater en France, une sorte de compen- 
sation de la pauvreté du sol, de l'âpreté du climat. 

Les convulsions politiques qui agitèrent l'Irlande jusqu'à 
la fin du xvni* siècle retardèrent l'établissement dans ce 
pays de banques fondées sur les principes démocratiques 
que nous venons d'exposer. La Banque d'Irlande, créée en 1783 
sur le modèle et avec la constitution de la Banque d'Angle- 
terre, fut une banque de dépôts et d'escompte beaucoup plu^ 
qu'une banque de prêts. La publication en Irlande de l'acte 
de 1708 sur la limitation des sociétés privées à six associés, 
en constituant un monopole au profit de la Banque d'Irlande, 
entrava l'établissement de sociétés rivales et laissa la Banque 

•21 



322 l'association A LA FIN DU XVIII* SIÈCLE 

isolée et sans appui au milieu des crii^es qui se produisirent 
sitnuUanémeni en Irlande et en Angleterre, au commen- 
cement du siècle et après la conclusion de la paix générale. 

Le tableau que nous venons de tracer, montœ que Tas* 
sociation commerciale ptait, au début du xix* siècle, bfen 
éloignée encore, en France et en AngleteiTe, du point de 
développement auquel Ta portée dans ces derniers temps la 
marche -le l'espri t moderne et des institutions démocratiques. 
C'étaient cependant les deux contrées les plus avancées de 
l'Europe. Le grand empire d'Allemagne, éloigné par sa po- 
sition géographique des nouvelles routes maritimes, avait 
conservé, longtemps après la dissolution de la Ligue, les an- 
ciennes traditions du commerce hanséatique. Les usages, le 
mode d'opérer et jusqu'au style des négociants allemands 
semblaient et semblent enccH'e, par plus d'un traita comme 
des ruines de l'âge féodal au milieu des temps modemei^. 
Dans ce fractionnement de l'empire en une multitude de pe- 
tits Etats à peine réunis par le lien d'une fédération plus 
historique que réelle, en présence de la lenteur et de la dif- 
ficulté des communications par des routes terrestres à travers 
des contrées à peine civilisées, il avait fallu établira des épo- 
ques périodiques et rapprochées un centre de réunion, où 
les transactions pussent s'opérer, en vue duquel chacun cal- 
culât ses travaux et ses besoins, et qui, réunissant pendant 
quelques semaines, les négociants de places souvent for 
éloignées, leur permît de se connaître, de s'entendre et d'é- 
tablir .entre eux quelque uniformité dans la fabrication, le 
mode de livraison et de règlements de leurs produits. C'est à 
cette nécessité que les foires de Leipzig, de Francfort sur 
Oder, de Francfort sur le Mein durent jusqu'à ces dernières 
années leur éclat et leur importance. 

Les diverses branches d'industrie s'étaient en quelque sorte 
partagé ces grands marchés périodiques. Les produits fran- 
çais, suisses ou des prpvincesrhénanes constituaient l'élément 



PENDANT LA REVOLUTION ET L EMPIRE. 323 

principal de la foire de Francfort sur le Mein. Francfort sur 
Oder était le marché des marchandises prussiennes et balti- 
ques. Les négociants de la Pologne, de .la Hongrie et des pro- 
vinces occidentales de l'Empire russe, -quelques Orientaux se 
rendaient de préférence à Leipzig, où se trouvaient réunis 
les fers de la Saxe, les toiles de la Silésie, les fourrures du 
nord et surtout la librairie, dont Leipzig conserve encore le 
marché le plus considérable. Ainsi réparties, comme elles le 
sont aujoijfrd'hui dans nos expositions universelles, les ma- 
tières premières ou manufacturées se présentaient en quan- 
tité et en choix suffisants pour les besoins des consomma- 
teurs d'une foire à Tautre. On y faisait et on y recevait les 
commandes; on y réglait les comptes du passé; on nouait 
pour l'avenir des relations nouvelles; puis chacun se dis- 
persait jusqu'à la foire suivante, à laquelle on ne se rendait 
qu'avec la presque certitude d'écouler les produits fabriqués 
dans l'intervalle. 

Ces grands marchés périodiques avaient pour avantage 
de favoriser la petite industrie, l'atelier de famille, la fa- 
brication intermittente , accessoire des travaux agricoles : 
mais ils laissaient peu d'éléments de succès à la grande in- 
dustrie, dont le but est la production sur une grande échelle 
et à prix réduits. L'Allemagne demeura donc jusqu'à la paix 
générale de 1815, sans commerce extérieur et les ports de la 
Baltique sans marine de long cours. 

En Suède, en Russie, on sentait moins encore qu'en Alle- 
magne le besoin de grandes concentrations de capitaux et par 
suite de grandes associations. L'industrie métallurgique con- 
tinuait à traiter par d'antiques procédés les minerais les 
plus riches, négligeant les minerais médiocres ou pauvres. 
La chasse^ la pêche, la préparation des fourrures et la sa- 
laison du poisson complétaient la liste, assez restreinte 
d'ailleurs, des objets d'échange dans ces contrées alors mal 
peuplées. 



324 L ASSOCIATION A LA FIN DU XVIII* SIÈCLE 

L'Europe centrale, ainsi retenue dans les liens de ses mœurs 
et de ses idées féodales, était donc fort éloignée au commen- 
cement du XIX® siècle, des principes économiques qui lagou- 
vernent aujourd'hui. La déclaration d'indépendance des 
États-Unis'd' Amérique, par le merveilleux élan qu'elle im- 
prima aux anciennes colonies anglaises; les guerres de la 
République et de TEmpire français, en rapprochant les in- 
térêts par le mélange des peuples sur les champs de bataille, 
n'avaient pas encore propagé les idées de liberté des échanges, 
d'unité de lois et d'usages, qui servent aujourd'hui de but 
sinon encore de base au monde commercial. 

L'esprit d'association avait à traverser l'épreuve de la 
Révolution française, avant de prendre le caractère démo- 
cratique, qui contribue si puissamment de nos jours à sa ma- 
gnifique expansion. Épreuve redoutable qui faillit devenir 
fatale à l'existence même du principe d'association : car, en 
haine de l'association forcée el des abus qu'elle avait engen- 
drés dans Tordre civil et dans l'ordre religieux, l'Assemblée 
constituante enveloppa dans son décret de proscription de 
mars 1791, non-seulement les associations réglementaires et 
forcées, corporations, maîtrises et jurandes, mais même les 
associations volontaires de consommation , de production 
ou de charité, qui lui semblaient autant de refuges de l'esprit 
de caste et de privilège, autant d'instruments de résistance 
à l'introduction des principes nouveaux ! 

Les meilleurs esprits à cette époque, philosophes, écono- 
mistes, législateurs, s'étaient trop exclusivement attachés, en 
effet, à considérer l'homme isolément de la société et à ne 
voir de vraie libération pour lui que dans l'affranchissement 
de tout contact avec ses voisins (1). Dans l'ardeur de la lutte, 
la réaction avait dépassé la mesure. Elle en était arrivée à 

(l) Baudrillart, La liberté du travail, Tassociation et la dé- 
mocratie. 



PENDANT LA REVOLUTION ET L EMPIRE. 325 

proscrire les rapports les plus naturels, les plus indispen- 
sables des hommes entre eux. Le fameux décret de 1791 ne 
défendait -il pas aux patrons et aux ouvriers de se réunir 
pour s'entendre sur leurs intérêts communs? Ce fut sous 
Tinfluence de ce sentiment général de défiance contre les 
sociétés commerciales, que s'écroulèrent les derniers débris 
de la Compagnie des Indes, la Caisse d'escompte, la Compa- 
gnie des Eaux, qui jusqu'en 1793 avaient servi d'objet aux 
rares et timides spéculations de la Bourse de Paris (1). 

L'association commerciale disparût pour ainsi dire de nos 
mœurs, pendant cette sanglante période, ou du moins elle 
ne se manifesta que sous la forme la plus simple, la plus fa- 
cile à cacher, dans le but de satisfaire aux passions du 
temps; sociétés en participation pour l'achat des biens ec- 
clésiastiques ou d'émigrés, compagnies en participation pour 
la fourniture aux armées et pour l'exploitation de la ban- 
que d'émission, Caisse patriotique. Banque Monneron, etc. 

Triste résultat, lorsqu'on le compare à l'influence dé la 
révolution d'Angleterre sur le mouvement de l'association 
commerciale ! N'avons-nous pas vu en effet cette révolution, 
concenti'ée dans l'ordre politique et religieux, suspendre à 
peine la marche progressive du commerce et de l'association. 
Jamais elle ne compromit l^xistencedes compagnies formées 
sous Charles 1*', existence que la persévérance naturelle des 
ÂngJais et leurs habitudes d'indépendance auraient d^ailleurs 

(1) Voici d'après le Moniteur du 3 Octobre 179^, le cours de ces 
principales valeurs : 

Compagnie des Indes, action de 2,500 fr. 
Part d'action de 400 

Caisse d'escompte 
Quittance des eaux de Paris 
Caisse patriotique 
Assurance contre Tincendie 
Assurance sur la vie 



1,800 liv. st 


250 


D 


1,650 


9 


410 


ï» 


616 


» 


350 


9 


380 


r> 



320 l'association A LA FIN DU XVIII* SIÈCLE 

suffi à protéger contre toutes les atteintes des partis politiques. 
La Révolution française, au contraire, réaction violente contre 
les abus du privilège et de l'esprit de corporation, ne respecta 
rien des sociétés fondées sous la monarchie. Elle poursuivit 
en elles les derniers vestiges de la centralisation administra* 
tive et^financiëre, sous laquelle les classes inférieures alors 
triomphantes avaient été si longtemps opprimées. En exal- 
tant, par ses philosophes et ses publicistes, le sentiment de la 
liberté individuelle, elle détruisit jusqu'à la notion de l'asso- 
ciation commerciale, que d'ailleurs les angoisses politiques 
du temps rendaient impraticable. Qui donc aurait songé à 
fonder des sociétés régulières dans cette France épuisée de . 
sang et de victoires, lasse de terreur et de folles jouissances, 
sous une liberté ou plutôt sous une licence protégée par 
vingt mille lois asservissant jusqu'au foyer domestique, en 
présence d'une banqueroute publique si complète et si 
scandaleuse, qu'il restait à peine la somme nécessaire pour 
en dresser le bilan ! Le commerce était ruiné, l'exportation 
anéantie en Espagne, en Belgique, en Allemagne, en Italie, 
que conquéraient alors les armées républicaines. 

« La France appelait à grands cris le despotisme, c'est-à- 
dire l'unité des pouvoirs dans les mains d'un maître impé- 
rieux, d'une capacité féroce, jaloux de domination et réel- 
lement absolu. Elle voulait un usurpateur magnanime, 
éclairé qui pût, par un superbe et éclatant Cromwêlliame, faire 
admirer et redouter un peuple qu'il forçait à respecter et à 
bénir sa servitude (1). 

Le despote apparut. Espoir de tous les partis, des émi- 

. grés qui voulaient une patrie, des prêtres qui voulaient le libre 

exercice de leur culte, des acquéreurs de biens nationaux, des 

rentiers, des enrichis qui voulaient jouir en paix de ce qu'ils 

avaient acquis : espoir des villes, des campagnes qui de- 

(1) Journal de Suieau, n« 9, 1792, 



PENDANT LA REVOLUTION ET L EMPIRE. 327 

mandaient la sécurité publique dans les rues et sur les routes, 
le général Bonaparte, tout poudreux encore du soleil d'Egypte, 
entreprit de régénérer cette société, ce troupeau d'hommes 
aux aboi*. Tout était à refaire: politique, administration, 
intérieur, finances, législation, industrie : et rien ne se pou- 
vait sans une volonté puissante, une discipline en quelque 
sorte militaire. 

Le glorieux général y soumit la France entière, les affaires 
civiles comme les affaires politiques, le commerce et l'indus- 
trie comme les cultes et les lettres. Dans ce génie essentit Dé- 
ment ordonné, l'organisation de toutes choses, la concentra- 
tion en une seule main de tous les pouvoirs , même des 
spéculations privées, étaient sans doute un besoin, une affaire 
de tempérament. Il y voyait une garantie de prospérité plus 
réelle et plus efficace que dans l'initiative l'individuelle ; et 
son esprit eût volontiers organisé un atelier, comme il 
gouvernait un régiment Mais cette propension naturelle 
qui, plus tard, le porta aux plus regrettables excès contre 
les libertés nationales, se justifiait alors parles circonstances 
au milieu desquelles le Premier Consul entreprenait* de 
régénérer la France après le Directoire. 

Au sortir des désordres fie la Révolution , la politique na- 
turelle qui naissait des circonstances, c'était, non pas la 
politique de liberté, mais la politique de réparation. Après 
la banqueroute publique, les réquisitions, les confiscations, 
le commerce avait besoin sans doute d'un régime énergique 
et protecteur : mais il réclamait aussi une ère de paix et de 
stabilité, qui lui permît de fonder des industries , de nouer 
des relations et d'arriver à ces fortunes lentes , mais sûres, 
(|ue le temps seul consacre. Malheureusement, tout en lui 
prodiguant la protection et les encouragements , Napoléon 
ne put donner à la France la sécurité et surtout cette certi- 
tude du lendemain, sans laquelle le commerce n'est plus 
qu'une série de spéculations hasardeuses. 



328 l'association a la fin DC XVI II* SIÈCLE 

Sous la pression du blocus continental, toutes les branches 
de l'industrie subirent une sorte de déviation de leur dé- 
veloppement naturel. Le commerce maritime n'eut plus 
d'autre objet que la course. Au lieu de construire et d'armer 
des navires pour multiplier les moyens d'échanges, on lança 
des corsaires pour détruire la propriété ennemie. Les lettres 
de marque devinrent une cause licite d'association. La for- 
tune d'une maison , quelquefois celle d'un port de mer, dé- 
pendit d'une croisière heureuse. Sur le continent, des manu- 
factures s'établirent, non point pour tirer parti des produits 
du sol ou pour exploiter des procédés devenus indigènes, 
mais pour suppléer par l'art ou la science aux denrées exo- 
tiques, dont le blocus continental privait les populations 
de l'Empire français ou des États alliés. Une nouvelle orga- 
nisation commerciale se forma- derrière cette muraille d'ai- 
rain, par laquelle Napoléon tentait de séparer le continent 
européen du reste du monde. Entreprise gigantesque et 
presque insensée qu'aurait à peine justitiée la brièvelé de sa 
durée, et qui, en se prolongeant par l'ardeur de la lutte 
avec l'Angleterre, devint l'attentat le plus audacieux qu'on 
ait jamais consommé contre la liberté humaine t 

Tout était factice dans cet étrange état de choses. La na- 
ture et la quantité des produits manufacturés, le mouve- 
ment des échanges, la création des débouchés. Tout devait 
s'effondrer à la paix générale, avec le retour du niveau 
normal du commerce. Sans se rendre un compte précis de 
ce qu'avait de monstrueux un tel état de choses , chacun le 
pressentait sous le premier empire. Les hommes sensés 
n'osaient s'aventurer dans des entreprises commerciales, 
dont un brusque revirement politique pouvait changer le 
caractère et transformer en ruines les chances les plus 
séduisantes de bénéfices. On comprenait que rien ne pouvait 
être stable sous un prince qui avait le droit de faire la paix 
ou de déclarer la guerre, du jour au lendemain , sans dis- 



PENDANT LA RÉVOLUTION ET l'eMPIRE. 329 

cussion publique, sans contrôle, en ne consultant que des 
intérêts généraux ou dynastiques, qui échappent àTintelli- 
gence ordinaire des hommes, parce qu'ils ne touchent pas 
aux intérêts essentiels du pays. 

Il ne se forma donc, sous le pre/nier empire, que très-peu 
de grandes sociétés commerciales. En France et dans les 
pays qui gravitaient dans Torbite de sa politique, on ne 
s'écarta guère de la société en nom collectif ou de la comman- 
dite simple. Ces formes d'association ne servirent d'ailleurs 
qu'à rétablissement de quelques grandes maisons, dont l'é- 
clat trompeur dissimulait à peine la misère générale du 
commerce, et qui disparurent avec les causes qui les avaient 
produites. Les banquiers seuls purent supporter les crises 
des années 1813 à 1815. S'il y eut quelques sinistres parmi 
les plus engagées dans les fournitures militaires ou dans les 
industries factices qu'avait engendrées le blocus, la plupart 
des maisons de banque njsistèrent à ces redoutables épreu- 
ves et commencèrent, dès cette époque, les puissantes for- 
tunes, qui font de Paris l'une des places financières les plus 
solides du monde. 

La Banque de France, la Compagnie des ponts sur la 
Seine, celle des canaux d'Orléans, du Loing et de-l'^Ourcq, 
la Compagnie des messageries et quelques Compagnies in- 
dustrielles furent les seules sociétés anonymes autorisées 
durant cefte période. La Banque de France, administrée en 
vue des besoins du Trésor public plutôt qu'en vue de ceux 
du commerce, était occupée à soutenir le cours de la rente 
française et à faire des avances aux fournisseurs des armées, 
beaucoup plus qu'à escompter le papier négociable qui, le 
plus souvent, se voyait obligé de recourir à la caisse Jabak, 
dirigée par Doulcet d'Egligny, ou aux banquiers particuliers, 
afin d'obtenir les avances indispensables au mouvement des 
échanges. Toutes autres institutions de crédit étaient alors 
inconnues. Elles auraient d'ailleurs servi de peu, au milieu 



330 l'association A LA FIN DU XVII* SIÈCLE, ETC. 

des catastrophes poIKiques qui se préparaient, en présence 
de l'épuisement du pays et de la ruine de Tindustrie. 

Pour rendre la vie et l'abondance à ces sources de la 
prospérité publique, il fallait que la France reprît Texercice 
du droit imprescriptible qu'a toute nation de disposer de ses 
destinées et de ne répandre son or et son sang que pour des 
intérêts publiquement discutés et librement conseniiis. Le 
régime constitutionnel, inauguré par la Restauration, fut le 
premier pas dans cette voie. Il ouvrit une nouvelle ère de 
progrès et de civilisation, dont nous poursuivons de nos 
jours le développement, et que déjà nous pouvons considérer 
comme la plus féconde pour l'esprit d^assoeiation. 



CHAPITRE VIIl 

l'association depuis la restauration 
jusqu'au temps actuel. 



SoMMAiBE. — Etablissement du régime constitutionnel dans les 
principaux Etats de TEurope continentale. -^ Son influence 
sur l'association commerciale. — Système protecteur. — Déve- 
loppement du crédit public. — En Angleterre. Banque royale, 
Banques provinciales. — En France.— En Allemagne, sous et de- 
puis le premier empire. — influence de la paix générale sur la 
marche du crédit dans ces deux pays. — Emprunts publics. — 
Grands banquiers en Allemagne, en Angleterre, en France. — 
Goldsmith, Hope. — Les frères Rothschild. —Etablissements 
industriels. — Sociétés anonymes. — Caisses d'épargne. — 
Assurances. — Canaux. — Conséquences politiques de la pros- 
périté commerciale sous la Restauration. — Progrès de l'in- 
dustrie allemande durant cette période. — Sociétés anonymes 
en Prusse. — Crise commerciale et financière de 1848. — Sys- 
tème douanier. — Causes de la prospérité des sociétés anonymes 
en Allemagne. — Etat de l'association en Angleterre pendant 
la Restauration. — Modifications du principe de la responsa- 
bilité absolue des associés. — L'association aux Etats-Unis. — 
Législation américaine sur les sociétés. — Principe de liberté, 
et de publicité. — Législation française. — Causes du dévelop- 
ment excessif des sociétés en Commandite par actions. — Che- 
mins de fer, leur influence sur l'esprit d'association. — Déve- 
loppement des institutions de crédit sous le second empire. -— 
Crédit mobilier, Crédit foncier. — Leur influence sur l'état 
actuel de l'association commerciale.— Sociétés coopératives.— 
Leur origine. — Leur caractère spéciaL — En Angteterre, aux 
Etats-Unis, en Prusse, en France. — Influence du caractère 
national, de la race, du mode de gouvernement sur le dévelop- 
pement de l'un et de l'autre des trois genres de sociétés coo- 
pératives. ^ Conséquences probables des progrès de cette 
nature de sociétés au point d« vue économique et politique. -^ 
Conclusion de l'histoire de l'association commerciale. 

La paix maritime et continentale, si. ardemment désirée 
en 1815 par tous les peuples de rEdrope, produisit des fé- 



332 l'association DEPUIS LA RESTAURATION 

sultats tout à fait imprévus. On s'était attendu sans doute à 
un profond ébranlement, par suite du retour à la libetré 
commerciale ; on avait entrevu la ruine de beaucoup d'éta- 
blissements fondés sous le régime factice du blocus, et desti- 
nés à disparaître avec lui : mais personne, parmi les écono- 
mistes et les financiers, ne sut prévoir et calculer les eifets 
de cette brusque révolution. 

L'Ângletére, qui n'attendait que ce signal pour reprendre 
ses payements en espèces et pour inonder le continent des 
produits accumulés depuis si longtemps dans ses docks, 
l'Angleterre rencontra dans les principaux États de l'Europe 
une industrie nationale assez puissante pour lui en disputer 
le marché et pour réclamer dans son propre intérêt le main* 
tien du régime prohibitif. La France, que l'on considérait 
comme épuisée d'impôts et de contributions, trouva, dans les 
séductions de sa capitale, le moyen de regagner une grande 
partie de l'or qu'on la contraignit de payer comme contribu- 
tion de guerre, et sut fonder son crédit public sur l'événe- 
ment même qui semblait devoir en causer la ruine. 

Assurée désormais du maintien de la paix, par l'établisse- 
ment du régime constitutionnel en France, chacune des 
nations continentales s'occupa de liquider le passé de la 
guerre et de favoriser chez elle la marche progressive de l'in- 
dustrie et du commerce, suspendue par les catastrophes des 
dernières années de l'empire français. 

Le blocus continental n'avait été que l'exagération odieuse 
d'un principe légitime, qu'un moyen de représailles contre 
l'attentat non moins révoltant du blocus sur le papier com- 
mis ^ar l'Angleterre. En proclamant la fin d'un état de cho- 
ses aussi monstrueux, chaque nation réserva le principe de 
la protection commerciale et l'appliqua avec une vigueur 
proportionnée aux progrès de son industrie. Le système des 
douanes fut rétabli partout sur le continent. La France, plus 
intéressée que toute autre au maintien du système prohibi- 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 333 

tif, pour sauvegarder son industrie et ramener quelque équi- 
libre dans ses finances obérées, fut aussi la première à réor- 
ganiser le service des douanes par la célèbre loi de finances 
de 1816, demeurée jusqu'à ces derniers temps comme la 
charte de Fadministralion française. 

La liquidation des dettes de la guerre devint l'origine plus 
directe encore du magnifique développement que prirent, 
à partir de cette époque, le crédit public et l'esprit d'associa- 
tion en Europe. 

L'Angleterre avait devancé sur ce point tous les autres 
États. L'ordre rigoureux que, dès 1783, Pitt avait introduit 
dans les finances du royaume, les appels réitérés faits au 
crédit pour soutenir pendant vingt ans les frais de la guerre 
maritime, les énormes subsides payés aux membres des di- 
verses coalitions formées contre la France, la création d'une 
masse effrayante de papiers publics, consolidés, annuités 
réduites, bons de TÊchiquier dépassant en capital vingt 
milliards de francs en 1818, avaient familiarisé le peuple an- 
glais avec le maniement des valeurs négociables. Elles circu- 
laient dans toutes les mains, formaient la réserve des gran- 
des maisons de banque et avaient détaché de la possession 
du sol le plus grand nombre des citoyens, contraints par 
leur besoin de comfort et de luxe à chercher de plus gros 
bénéfices dans les entreprises commerciales, et les spécula- 
tions de bourse (1). 

Cet extrême développement du crédit public exerça néces- 
sairement son influence sur la marche de l'esprit d'associa- 
tion. 

Les banques provinciales ou privées, déjà fort nombreu- 



(i) En 1780, la statistique de la population anglaise constatait 
qu'un tiers seulement résidait dans les villes et deux tiers dans les 
campagnes. La proportion était renversée en i805« deux tiers rësir 
daient dans les villes.— ^Mag Culloch, Econ. Diction , v© Company. 



334 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

ses à la fin du xyiii* siècle, se multiplièrent k l'infini dans 
les années suivantes. De 280 qu'elles étaient en 1797, elles 
atteignirent en 1805 le chiffre de 450 et celui de 720 en 
1813. Dans les petites villes, dans les bourgrs, dans les vil- 
lages mêmes, les banques privées sollicitaient l'épargne pour 
la faire fructifier dans les emprunts d'État et dans le manie- 
ment des effets publics. L'emploi de la machine à vapeor, 
celui des métiers mécaniques, exigeant des capitaux plus 
considérables que ceux dont dispose d'ordinaire un simple 
particulier, les banques provinciales en déterminèrent la for- 
mation d'une multitude de sociétés industrielles destinées à 
faciliter l'exploitation dés procédés nouveaux. L'Ânglet^re 
se couvrit de fabriques, dans lesquelles chacun voulut avoir 
une part d'intérêt. Leeds, Halifax, Nottingham, Dundee, 
durent leur naissance ou leur développement à cette agglo- 
mération de filatures de lin et de coton; Birmingham, Shef- 
field, aux forges pour travailler le fer et l'acier; Liverpool 
enfin, au mouvement maritime occasionné par tant de pro- 
duits. 

Tant que dura la guwre maritime et que l'Angleterre, 
exclue sans doule de quelques parties du continent euro- 
péen, ne rencontra pas de rivale dans les marchés du reste 
du monde, ces sociétés prospérèrent à l'envi. Cependant 
rien n'était plus contraire aux vrais principes du crédit que 
l'état financier de l'Angleterre à cette époque. Appauvris de 
numéraire au point de manquer du métal nécessaire aux 
plus faibles échanges, accablés d'une masse de papiers fidu- 
ciaires de toute provenance, à peine garantis par des mar- 
chandises dont la valeur pouvait subir au premier moment 
d'énormes fluctuations, les Anglais trouvèrent, dans la fer- 
meté et l'intelligence de leur caractère commercial, les 
moyens de soutenir une lutte aussi périlleuse. Rien ne put 
ébranler leur patriotique confiance. Il y eut, dans jtoutes les 
classes de la population, assaut d'énergie pour menei* à glo- 



JUSQU*AU TEMPS ACTUEL. 335 

rieuse fin une guerre, qui avait bien, il est vrai ses compen- 
sat'ions, au point de vue des bénéfiœs commerciaux, mais 
qui préi^ntait aussi d extrêmes dangers. 

La persistance anglo-saxonne triompha du génie de Napo* 
léon! 

L'Angleterre devint un immense atelier. Dans la direction 
politique, dans l'application de la justice, dans l'éducation 
publique tout fut subordonné aux intérêts du commerce 
national. Heureusement affranchis de tout contrôle admi- 
nistratif à cet égard, contrôle que leur passion pour la liberté 
et leur attachement au régime constitutionnel ne leur auraient 
pas permis de supporter, les Anglais avaient pu mettre leurs 
institutions et leurs mœurs en harmonie avec les nécessités 
de leur situation, donner à leurs enfants Tinstruction la plus 
convenable pour le commerce qui devait être leur carrière 
et conserver Tesprit d'initiative, qui a toujours fait leur force. 

Le crédit public était donc fondé et largement fondé au 
commencement du xix® siècle en Angleterre. La Bourse de 
Londres avait atteint un degré d'éclat et de puissance qu'elle 
n'a pas dépassé depuis. On y négociait les innombrables 
titres de la dette publique et les actions de cette armée de 
sociétés industrielles ou de banque, qui couvrait alors le 
sol du pays. Le rappel de l'acte de 1708 sur la limitation des 
banques privées, la conclusion de la paix et le rétablis^ 
sèment de la liberté commerciale en Euix>pe ne pouvaient 
rien ajouter au mouvement presque vertigineux «dont étaient 
alors animées toutes les branches de l'activité nationale en 
Angletwre. 

Il n'en était pas de même sur le continent. La France, au 
milieu de ses convulsions politiques et malgré tous les efforts 
de Napoléon, n'avait pas sensiblement augmenté l'impor- 
tance de son commerce. Le mouvement des importations et 
des exportations était demeuré le même de 1775 à 1818 : il 
ne dépassait pas 400 millions de francs. La dette publique^ 



336 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

d'un chiffre d'ailleurs très*restreint, était concentrée sur un 
petit nombre de porteurs, directement intéressés aux affaires 
financières de l'État, par leur participation aux opérations 
de la Banque de France ou aux fournitures de Tarmée. La 
spéculation sur les fonds publics était donc très-limitée sous 
l'Empire. Par l'amortissement et l'intervention de la Banque 
de France, Napoléon avait pu maintenir facilement la rente 
au taux deSO fr., qui semblait Fidéal de la prospérité finan- 
cière sous son règne. Le surplus de l'épargne nationale échap- 
pait complètement à l'attraction de la Bourse de Paris. Les 
achats d'immeubles, les placements sur hypothèques ou en 
comptes courants étaient de beaucoup préférés à la rente par 
la grande masse des capitalistes; de sorte que le Trésor public 
en était réduit à traiter de ses emprunts directement avec 
les banquiers ou avec le Trésor extraordinaire de l'armée, 
ainsi que l'aurait fait un simple particulier. 

L'Allemagne semblait à celte époque mieux préparée que 
la France à comprendre et à pratiquer les institutions de 
crédit public. Les étroites relations des villes hanséatiques 
avec l'Angleterre avaient popularisé dans leur sphère com- 
merciale les placements en fonds publics anglais, ainsi que 
les spéculations sur titres et actions. En outre, l'Angleterre 
avait saisi avec empressement toutes les occasions de payer 
en consolidés les subsides promis aux diverses coalitions. 
On s'était ainsi habitué h ce genre de valeurs. Quelques heu- 
reuses négociations réalisées par les banquiers allemands 
pour le compte des petits Ëtats, en avaient encore augmenté 
l'attrait. Mais les luttes de la coalition, en transformant l'Al- 
lemagne en un champ de bataille ou en un lieu de campe- 
ment pour nos armées et le blocus continental en repous- 
sant le commerce anglais jusqu'au fond de la Baltique, 
avaient étouffé ces premiers germes. L'industrie languit en 
Allemagne comme en France pendant l'époque de l'Empire 
français. Toute l'activité des négociants prit pour objectif 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 337 

l'organisation de la contrebande que le despotisme du blocus 
rendait presque légitime et la production factice des den- 
rées, dont l'exportation était devenue imposssible dans le 
rayon des douanes françaises. 

H en fut ainsi jusqu'en 1815, ou une nouvelle ère de paix, 
de liberté et de prospérité parut s'ouvrir pour les peuples 
allemands, si longtemps éprouvés par la guerre. La liberté, 
il est vrai, les Allemands ne l'obtinrent pas d'abord. La di- 
plomatie de la Sainte-Alliance sut éluder les promesses faites 
au moment du danger et rendre vaines les tentatives inces- 
samment renouvelées en vuede cette précieuse conquête dans 
l'ordre des idées, des lettres, des arts et quelquefois des faits, 
lorsque, comme en 1848, les circonstances permirent d'abor- 
der ce dangereux terrain. Aujourd'hui même, après cinquante 
ans de luttes, le vieilesprit diplomatique a-t-il abandonné dé- 
finitivement tout espoir de comprimer encore les aspirations 
allemandes vers la liberté? Dans la pensée de ceux qu'elle ap- 
pelle ses libérateurs, l'unité conduira-t-elle à la liberté, Ein^ 
heit zur Freiheit? Grave question que tout esprit sincèrement 
libéral doit être tenté d'étudier et de résoudre, mais qui nous 
entraînerait beaucoup au delà du cadre de cette histoire. 

Quoi qu'il en soit, à défaut de la liberté qu'ils refusaient à 
leurs peuples, les gouvernements allemands s'efforcèrent de 
leur assurer au moins la paix et le progrès matériel. Il leur 
fallait avant tout régler le passé de la guerre. Les subsides 
anglais, dont on avait plus ou moins vécu, durant les diverses 
coalitions, allaient cesser désormais. Il fallait songer à établir 
l'équilibre des budgets en dehors de cette ressource* De 
contributions nouvelles ou plus considérables, il n'eût été ni 
juste ni politique d'en imposer aucune à des populations si 
cruellement éprouvées, que l'on méditait de priver encore 
du seul avantage en vue duquel elles avaient prêté aux sou- 
• verains alliés un si généreuxconcours.Restaitpour seul moyen 
de solder les dettes de la guerre le recours au crédit public. 

2-2 



333 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

Ce fut l*époquo de son plus grand éclat, sinon Tapogée de 
sa puissance. Les efforts des souverains, l'espérance des peu- 
ples convergeaient également vers ce nouvel objet. On attendait 
tout de ce merveilleux spécifique : la guérison des maux du 
passé, la prospérité de l'avenir. 8'il ne réalisa pas tant et de 
si beaux rêves, le crédit public contribua du moins, pour 
une large part, aux rapides progrès que firent, à cette épo* 
que, le commerce et l'industrie. 

De 1816 à 1819, il y eut comme une explosion d'emprunts 
de tous genres et pour tous pays. En France : emprunt de 
18 millions de rente au capital de 300 millions (à 5*2,50 et 
55 p. 0/0), souscritpar les maisons Baring etHope les 10 février 
et 10 mars 1817; — emprunt national de 14,600,000 fr. de 
rente, au taux de 66,50 p^ 0/0 (juillet 1818); — emprunt de 
265 millions de francs au taux de 75,17 p. 0/0, souscrit par 
les maisons Baringet Hope le l'** janvier 1819. En Autriche, 
création de 129 millions de florins d'obligations métalliques, 
émises avec le concours de la Banque nationale et de la mai- 
son Rothscliild frères; — négociations par la mém^ entre- 
mise de bons domaniaux pour compléter le retrait du papier- 
monnaie autrichien. En Prusse, emprunt de 40 millions de 
tlialers ; en Russie, emprunt de 40 millions de roubles, sous 
le même patronage de la maison Rothschild, sans parler 
d'une foule d'emprunts des Etats secondaires et des petits 
princes de la Confédération germanique. Il fut ainsi lancé 
dans la circulation plus d'un milliard et demi de francs 
qui se classèrent aisément entre les mains des capita- 
listes de l'Europe , assurés désormais du maintien de la 
paix. 

Ce fut un résultat prodigieux, en France surtout, où, 
malgré cette inondation de nouveaux titres, la rente s'éleva 
de 50 à 82 fr. de 1816 à 1819. 11 prouvait tout ce qu'on, peut 
attendre des ressources d'une telle contrée, de l'énergie d'un 
tel peuple et surtout de sa confiance dans les institutions 



jusqu'au TEMPâ ACTUEL* 339 

constitutionnelles qui Itti rendaient le droit de présider dé- 
sormais lui-même à ses destinées^ 

Ce miracle néanmoins ne s'opéra pas tout seuL II fallut 
d'abord la puissance des grandes maisons de banque alle- 
mandes et anglaises^ qui souscrivirent directement cei^ em- 
prunts ; les Goldschmidt, le? Hope, les Barlng et par-dessus 
toutes^ les frères Aothschild « dans lesquels semble s'être 
incarné le génie de la finance et qu'un célèbre publiciste(l) 
appelait les Phidias et les Praxitèle des emprunts, tant ils 
sataient les ciseler avec art et leur donner de justes propor- 
tions' » Il fallut ensuite les faveurs de tous genres que les 
gouvernements ne cessèrent d'attâcber k la souscription et à 
la possession des titres de rentes publiques* Enfin, il fallut 
l'établissement, dans les principales tilles dû continent, d'ins- 
titutions financières telles que les bourses de commerce, les 
compagnies d'agents de change, les cercles de courtiers, etc. , 
qui avaient porté le crédit public en Angleterre au degré de dé- 
veloppementque Ton connaît et qui en quelques années firent 
des marchés financiers du continent les rivaux de la place de 
Londres. 

Les progrès furent, en France particulièrement, d'une ra* 
pidité merveilleuse. Les banquiers français qui, faute de 
comprendre le mouvement de leur époque, n'avaient pas osé 
tout d'abord souscrire directement les emprunts, se jetèrent 
ensuite avec ardeur dans la spéculation des rentes. Ils attirè- 
rent à eux les petits capitaux et réalisèrent, durant cette pé* 
riode de hausse, d'énormes bénéfices. L'engouement du 
public devint extrême. Il se manifesta, surtout lors des em- 
prunts de septembre 4822 et d'avril i823, contractés pour la 
consolidation des bons du Trésor et les frais de la guerre 

(1) M. de Gentz fut à cette époque tout à la fois le soutien et 
le protégé des frères Rolhschil.i. II contribua puissamment par 
ses mémoires au développement du crédit public en Allemagne* 



340 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

d'Espagne. Tandis que, lors des premiers emprunts de la 
Restauration, la plus grande partie des titres de la rente 
française s'étaient écoulés aux Bourses de Londres, d'Amster- 
dam et de Francfort ; Paris absorba cette fois la presque tota- 
lité des 35 millions de rentes créés par ces deux emprunts 
de 18S2 et de 1823 : et en moins de quinze mois, la rente 
s'éleva du taux de 85 au pair de 100 fr., fait inouï jusqu'alors 
dans les fastes de la rente française. 

Bientôt même la rente française ne suffit plus à Tardeur de 
la Bourse de Paris. Le goût des placements mobiliers se dé- 
veloppant de plus en plus, on accueillit les valeurs étran- 
gères, les titres de l'emprunt de Naples, les certificats de rente 
espagnole pénétrèrent jusque dans les fortunes les plus mo- 
destes de la bourgeoisie française. L'avenir s'ouvrait donc 
brillant et facile pour les spéculations industrielles. L'agent 
de change était devenu le rival du notaire dans la direction 
des fortunes privées. On s'habitua vite aux revenus nets, 
résuliers et surtout à la facile réalisation des titres de 
rentes. A la hausse constante de ces valeurs, pendant la Res- 
tauration, s'ajouta l'attrait de quelques brillantes fortunes 
acquises par de hardis spéculateurs. 

Le même mouvement s'était étendu aux Bourses étran- 
gères de Francfort, de Berlin, de Vienne, etc. On opérait 
d'une place sur l'autre ; et la spéculation prit dès cette époque 
le caractère cosmopolite qu'elle a conservé depuis. 

A côté des grandes maisons de banque que nous avons si- 
gnalées comme les promoteurs de ce brillant développement 
du crédit public, une foule de maisons d'ordre secondaire 
n'osant pas s'élever jusqu'à la souscription directe des em- 
prunts publics, cherchaient dans des entreprises plus mo- 
destes l'occasion de réaliser des bénéfices du même genre et 
d'étendre leur influence. La constitution de sociétés indus- 
trielles correspondait parfaitement à ce double but. Cette 
nature d'opérations exigeait, en effet, moins de capitaux. 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 341 

procurait un grand mouvement d'affaires et partageait avec 
la négociation des rentes les faveurs des gouvernements. 

Ce fut sous le ministère libéral du comte Decazes que le 
mouvement commença à se produire en France. Parmi les 
institutions financières et de prévoyance dont le rétablisse- 
ment de la paix et Fétude comparative de F Angleterre avaient 
fait plus vivement sentir le besoin, les caisses d'épargne, la 
réorganisation des anciennes tontines, l'établissement de 
compagnies d'assurances mutuelles, etc., attirèrent d'abord 
Fattention du gouvernement et des capitalistes désireux de 
lui plaire. La forme anonyme peu usitée jusqu'alors, parce 
que les précautions administratives dont le Code de commerce 
et les circulaires ministérielles l'avaient hérissée la ren- 
daient embarrassante pour la plupart des entreprises com- 
merciales (1), la forme anonyme convenait parfaitement à 
ce genre de sociétés d'un caractère mixte, tenant de l'admi- 
nistration plus encore que du commerce proprement dit. 

De 1819 à 1824-, l'impulsion se propagea rapidement. 11 se 
forma à Paris et dans les départements six sociétés de 
caisses d'épargne et de pré voyance, quatre associations ton ti- 
nières nouvelles ; quinze compagnies d'assurances mutuelles 
contre l'incendie; cinq grandes compagnies d'assurances à 
primes fixes, parmi lesquellela6e»^afe, la Compagnie royale^ 
et le Phénix. L'entreprise des travaux publics, notamment la 
construction des ponts; l'achèvement des canaux commencés 
ou projetés sous FEmpire donnèrent lieu à de nombreuses 



(d) On sait que le principe de Fautorisation administrative 
avait été repoussé par la plupart des ctiambres et des tribunaux 
de commerce, consultés sur le projet du Code de Commerce. Il 
ne fut maintenu par le Conseil d'État que sur Finsistance de 
M. Regnault de Saint-Jean d'Angély et de quelques-uns de ses 
collègues, qui espéraient ainsi complaire à l'Empereur et s'inspi- 
raient de sa politique administrative. 



342 h ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

sociétés dont l'existence et la prospérité se sont continuée^ 
de nos jours. Les compagnies pour l'achèvement des canaux 
de la Basse-Somme, de TAisne, de Bourgogne, du Berry, de 
risle, du canal Monsieur, celui d'Arles à Bouc, etc., datent da 
cette époque. 

Toutes ces sociétés présentaient entre elles une grande 
analogie de constitution. L'administration supérieure s'y 
était réservé une large part de contrôle, utile peut-être au 
début et pour l'objet particulier de ces ccmipagnies, mais 
qui, exercé plus tard dans un esprit de tradition admiDi&r 
trative ennemie de tout progrès, devait opposer le plus se* 
rieux obstacle au développement de Tassoeiation commer* 
ciale sous la forme anonyme. 

Les actions de ces compagnies nominatives ou au porteur 
étaient pour la plupart d'un chiffre élevé. Habituellement 
de K,000 fr., elles atteignaient souvent 10,000 fr. et ne des- 
cendaient guère au-dessous de 1,000 fr. 

Leur placement se trouvait ainsi circonscrit à un très- 
petit cercle de capitalistes. Les banquiers fondateurs les rér- 
servaient à leurs principaux clients. Le temps, il est vrai, 
devait se charger de démocratiser l'association, en diminuant 
progressivement le chiffre des coupures d'actions,au point de 
les rendre accessibles auxbourses les plus modestes et même 
aux ouvriers, qui n'ont d'autre capital que leur travail. 

Ce n'est pas que la masse des petits capitaux ainsi exclus 
des grandes compagnies financières se détournât de l'in^ 
dustrie. Elle s'y engageait avec empressement au contraire, 
mais sous la forme de commandite simple. La plupart des 
fabriques et des établissements industriels qui se sont élevés 
à cette époque et qui ont constitué, par leur succès, le prin- 
cipal élément de notre prospérité pommerciale, doivent 
leur eiUstence au concours de ce genr0 d'associés. 

Le rétablissement de la paix et du pouvoir eon^titutit^mel 
en France fut ainsi le point de départ d'une sorte de révo- 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. ,?43 

ludon dans le mode de placement des fortunes privées. 
Malgré des crises inévitables à la suite d'un pareil change- 
ment, la richesse nationale s*eu accrut. Les conditions d'ai- 
sance et de bien-être s'étendirent à des classes plus nom- 
breuses de citoyens, entraînant il est vrai le goût et par suite 
le besoin d'une participation plus directe aux affaires pu* 
bliques. Les limites posées par la Charte de 181S à l'exercice 
du droit électoral semblèrent dès lors trop étroites. On crut 
voir dans les censitaires et les éligibles de cette époque les 
éléments d'une nouvelle caste de privilégiés, d'une sorte 
d'aristocratie de la fortune, incompatible avec le principe de 
légalité, la plus précieuse conquête de la Révolution aux 
yeux des Français. 

Les encouragements de tous genres prodigués par le Gou- 
vernement de la Restauration au commerce et à l'industrie, 
ses efforts pour ménager leur part d'influence dans l'État, 
n'empêchèrent pas les banquiers, les industriels et jusqu'aux 
plus petits négociants de se jeter dans l'opposition et de faire 
de leurs commis voyageurs autant d'agents de propagande 
et souvent d'affiliés de sociétés secrètesConduite injustifiable, 
pour qui n'envisageait alors que l'état de choses présent, 
sans apercevoir que l'ingratitude n'était qu'apparente et 
que l'opposition ne faisait en cela- que cédera l'impulsion 
irrésistible du principe démocratique et au besoin d'éman- 
cipation des diverses classes de travailleurs. 

Nul ne prévoyait du reste les conséquences du réveil de 
ce vieil esprit frondeur si naturel aux Français. La Restau- 
ration avait cru bien mériter de la bourgeoisie en favorisant 
ses tendances d'association industrielle. Celle ci en avait 
largement profité pour augmenter ses richesses et son in- 
fluence et prétendait se servir de ses avantages pour con* 
quérir une part prépondérante dans le gouvernement de 
l'Ëtat. La certitude du maintien de la paix faisait affluer 
de toutes parts les capitaux. La rentaSO/O avait de beaucoup 



344 h ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

dépassé le pair en 1828, et la rente 3 0/0 atteignant 85 fr., 
taux qu elle n'a jamais dépassé et qu'elle a rarement atteint 
depuis. Le succès des premières sociétés anonymes fondées de 
1819 à 1824 popularisa cette forme d'association et attira 
de plus en plus vers l'industrie les capitaux de placement. 
L'association anonyme s'étendit à des entreprises purement 
industrielles, telles que la navigation à vapeur sur la Seine, 
le Rhône et la Saône, les chemins de fer du bassin de la 
Loire, l'extraction des minerais et des houilles, la fabrica- 
tion du gaz d'éclairage, les omnibus, etc. 

Ce fut, il faut le reconnaître. Tune des époques les plus 
brillantes de l'histoire industrielle du xix* siècle que le 
règne de Charles X. Dix ans de paix avaient cicatrisé les 
plaies de la guerre et réparé les ruines du passé. Les entre- 
prises industrielles, fondées sur l'exploitation des ressources 
du pays et en vue de besoins réels, prospéraient à l'abri du 
système protecteur et sans redouter les crises d'encombre- 
ment, qui troublent presque périodiquement la marche du 
commerce, depuis que la production développée à l'excès 
par la concurrenceétrangère, dépasse trop souvent les limites 
de la consommation normale. 

Tandis que la France, que l'on croyait abattue sous tant 
de revers, révélait au monde les richesses inexploitées, de son 
territoire et la puissance de son génie industriel, l'Allemagne 
faisait dans la même voie des progrès non moins rapides. 
Pendant vingt ans elle avait partagé avec l'Italie le triste 
privilège de servir de champ de bataille à l'Europe coalisée 
contre la France. Elle avait vu disparaître dans les désastres 
des invasions, son commerce, ses manufactures, ses ri- 
chesses agricoles. Mais, en la sillonnant dans tous les sens, 
les armées de la République et de l'Empire avaient pro- 
voqué son affranchissement du servage féodal et préparé 
sa libération politique. 

Si la domination française, en effet, avait fait peser sur 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 345 

les classes privilégiées et sur la bourgeoisie en Allemagne un 
joug intolérable, elle eut aux yeux des classes inférieures, 
ouvriers ou paysans, Tinestimable avantage de proclamer et 
d'appliquer Je principe de l'égalité, qui en fit ses alliées se- 
crètes d'abord, et qui plus lard contraignit les souverains 
légitimes à consacrer le noavel ordre social, afin d'obtenir 
le concours de leurs peuples contre l'étranger. Ce fut au nom 
et en vue de la liberté politique autant que de l'indépendance 
nationale, qu'en 1814 et en 1815 les alliés parvinrent à sou- 
lever les populations allemandes et à leur imposer d'im- 
menses sacrifices. On avait espéré tout en Allemagne des 
promesses et des succès des souverains alliés. Mais on ap- 
prit bientôt par une triste expérience que d'ordinaire les 
défaites profitent plus à la liberté que les victoires. Les 
peuples Allemands attendirent en vain la réalisation de tant 
de promesses! On crut s'acquitter envers eux en leur assurant 
les bienfaits de la paix, ainsi que les avantages d'une admi- 
nistration paternelle, économe et peu disposée à entraver 
par son immixtion l'initiative individuelle si chère aux races 
germaniques. Quant aux institutions politiques ardemment 
réclamées par la génération qui venait d'acheter de son 
sang et de ses épreuves le triomphe de la coalition, elles se 
réduisirent à quelques fantômes de représentation nationale, 
pompeusement décorés de titres sonores, derrière lesquels 
on s'imaginait cacher le néant des concessions . 

Sans s'abandonner à ces illusions, autant du moins que 
les chancelleries s'en étaient flatté tout d'abord, et sans re- 
noncer à la réalisation de leurs vœux pour l'unité et la 
liberté, les Allemands se livrèrent avec ardeur aux entre- 
prises com merciales et agricoles . 

La levée du blocus continental apporta dans le mouvement 
des échanges en Allemagne comme en France, un trouble 
considérable. Hambourg, Brème et Lûbeck, avaient profité 
de la clôture des ports de la Belgique et de la Hollande, pour 



34Ô L ASSOCIATION DEPtTIS LA RESTAURATION 

s'emparer du transit des marchandises anglaises et coloniales 
vers l'Allemagne du Sud, la Suisse et Tltalie. Elles avaient 
relevé la splendeur de l'antique route de la Hanse. En outre, 
il s'était fondé en Westphalie, en Saxe, etc., un grand nombre 
de fabriques destinées à procurer à l'Allemagne les tissus et 
les denrées exotiques, que le commercé anglais ne parvenait 
plus à importer que par contrebande. La paix générale ren- 
versa cet édifice. Anvers et Amsterdam, délivrés du blocus, 
reconquirent leur ancienne importance maritime. La navi- 
gation du Rhin enleva à celle de l'Elbe et de l'Oder l'appro- 
visionnement des marchés de TAliemagne méridionale et de 
la Suisse. Les villes hanséatiques cherchèrent vainement une 
compensation dans l'entrepôt des marchandises anglaises 
qui, tout d'abord, inondèrent l'Allemagne du Nord et prépa- 
rèrent, par l'avilissement des prix, la grande crise de 1848. 
Hais l'équilibre était rompu. Les fabriques élevées pour la 
production des denrées exotiques se plaignirent d'être sa- 
crifiées aux intérêts de l'industrie anglaise. Les Anglais, de 
leur côté, étaient surpris de voir surgir de toutes parts des 
concurrences et des encombrements inattendus. 

Les ruines causées par cette révolution commerciale 
furent immenses. Elles auraient entravé la marche du pro- 
grès industriel pour plusieurs années, si les esprits, encore 
livrés à tout l'enthousiasme de la paix, avaient pu s'appesan- 
tir sur les causes de la crise. Mais peuples et gouvernements 
ne songeaient alors en Allemagne qu'aux moyens de cica- 
triser les plaies de la guerre et d'échanger contre des titres de 
rentes perpétuelles les engagements à courte échéance con- 
tractés pendant la lutte. Le calme et la lenteur germanique 
ne résistèrent pas plus quel'impressionnabilité française aux 
séductions de cette gerbe d'emprunts publics qui jaillit de 
1817 à 1821. On négligea tout pour la spéculation. Les 
grandes maisons Israélites, Salomon Heine, à Hambourg, 
Itzig, à Berlin, Arnstein etEskelès, Geymiiller et 0%SIna,etc., 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 147 

i à Vienne, et dans toute rAlIemagne les deux branches de la 

i maison Rothschild dé Francfort et de Vienne, avaient uni 

ï leurs efforts pour attirer vers les nouveaux emprunts tous 

r les capitaux disponibles et pour habituer le public aux opé- 

' rations de bourse qui allaient devenir pour eux l'origine 

i d'immenses fortunes. De leur côté les gouvernements tra-^ 

! vaillèrent au même but, en admettant les nouveaux titres 

: dans les caisses publiques, en les dispensant de Timpôt, enfin 

r en leur prodiguant toutes les faveurs. 

Faut-il s'étonner que tant d'excitations aient provoqué 
i une fièvre et bientôt après une crise financière des plus in ^ 

I tenses? On put un instant se croire revenu aux jours 

i néfastes de la ruine du système de Law. Au signal donné en 

\ Angleterre par la chute de la maisoq Goldschmidt et de 

I quelques autres banques surchargées comme elle de valeurs 

I américaines, il y eut sur le continent un ébranlement géné- 

ral du crédit. Ce fut un coup de foudre pour les banquiers 
I de second ordre, brusquement surpris par cet arrêt de cir^ 

i culation dans la revente de leurs titrer d'emprunts aux pe- 

tits capitalistes; un coup de fortune pour les maisons plus 
puissantes qui trouvèrent par 1^ l'pccasion de racheter à bas 
prix les rentes que déjà elles avaient vendues à l'origine; 
I enfin pour le public, ce fut une leçon qui, sans douté, ne 

demeura pas stérile pour le présent, mais que la génératioq 
suivante devait bientôt oublier. 

Si l'on s'était illusionné un instant sur la fragilité de sem^ 
blables spéculations, trop facilement exagérées au delà des 
ressources de l'épargne régulière, on comprit bientôt, par 
les ruines de tant de maisons écroulées en un moment, que 
le crédit public dépend du développement du travail natio- 
nal, et qu'il lui faut non-seulement 1^ paix matérielle, mais 
les progrès de l'agriculture, du commerce et de Tiadustri^ 
pour atteindre au degré de puissance où on la rêvait alors 
prématurément. Ainsi ramenés à la téiliié dm choses ^ar 



348 l'association DEPUIS LA RESTAURATION 

une rude expérience, les Ëtats de l'Allemagne songèrent à 
consolider cette base essentielle du crédit par Tapplication 
vigoureuse du système protecteur. 

La Prusse, d'abord, presque en même temps l'Autriche» 
plus tard les petits Ëtats de la Confédération germanique, 
publièrent des tarifs douaniers, fort élevés sur la plupart 
des articles, prohibitifs pour quelques autres. Une entente 
s'établit entre eux pour l'application de ces tarifs. Ce fut le 
commencement de la célèbre ligue du ZoUverein, dont l'in* 
fluence, dépassant de beaucoup la sphère des intérêts com- 
merciaux, contribua si puissamment depuis au travail d'uni- 
fication qui vient de s'accomplir en Allemagne. 

Ainsi abritée contre la concurrence étrangère, l'in- 
dustrie allemande prit dès ce moment le rapide essor 
qui lui a permis d'atteindre, en moins d'un demi-siècle, 
au degré de perfection ou elle s'est placée, avec tant 
d'éclat, dans les Expositions universelles de 1861 et de 
1867. 

On connaît trop la propension naturelle de l'esprit aile- 
lemand vers l'association en toutes choses, pour qu'il soit 
besoin de dire Tinfluence prépondérante exercée par les so- 
ciétés commerciales sur ce magnifique développement de 
l'industrie dans la Confédération germanique. Mais ce qui 
paraîtra plus remarquable, c'est la profonde empreinte lais- 
sée par le régime des lois françaises durant l'occupation sur 
la constitution des sociétés industrielles. Dès cette époque, 
au lieu des corporations, des fraternités et autres affiliations 
traditionnelles dans les anciennes villes de la Hanse, ce fu- 
rent les formes nouvelles de la société en commandite et de 
la société anonyme qui prédominèrent pour les associations 
de personnes et de capitaux. L'Allemagne vint ainsi com- 
pléter le nombre des États continentaux régis, en matière 
de sociétés, par les principes du Code de commerce fran- 
çais, principes beaucoup plus nets et plus simples que les 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 349 

dispositions des anciennes ordonnances impériales et du 
vieux droit privé. 

La forme de l'association anonyme n'était pas, il est vrai, 
complètement inconnue en Prusse et en Autriche. 

Dans le chapitre précédent, on a vu comment naquit et 
malheureusement disparut trop tôt la société autrichienne 
des Indes orientales. En Prusse, le grand Frédéric avait re- 
constitué sur de nouvelles bases la Preussische Sechandlung 
Societàt (14 octobre 1772), fondée par son prédécesseur dans 
un tout autre but. Son capital de 1,200,000 thalers, repré- 
senté par 2,400 actions de 800 thalers chacune, avait été 
fourni en très-grande partie par le trésor royal, posses- 
seur de 2,100 actions, et seulement pour 150,000 tha- 
lers par des souscripteurs particuliers exclus de toute 
participation à la direction de cet établissement. 

En 1779, il s'était formé à Hambourg une compagnie anor 
nyme d'assurances sur le modèle des compagnies anglaises, 
dont nous avons signalé l'organisation vers la même épo - 
que. Cette compagnie demeura longtemps la seule de ce 
genre en Allemagne. Ce ne fut qu'en 1812 qu'elle vit s'éle- 
ver une rivale dans la Berlinische feuer Yersicherung Amtalt. 
Toutes deux subsistent encore, après diverses réorganisations 
et portent avec éclat leur titre de doyennes des sociétés ano- 
nymes en Allemagne (1). 

Dès la conclusion de la paix de 1815, un négociant d'El- 
berfeld, Jacob Aders, s'était attaché à populariser en 
Allemagne l'idée de l'exportation Iransocéanique des 
produits de l'industrie nationale. Ses plans, développés 
avec une clarté et une persistance remarquables dans le 
ûeuischer Beobachter, demeurèrent longtemps à l'état de pro- 



(1) Wiii^HÂGEN, Recht der Actiengesellschafteny iSQ6. Einleitung, 
p. 30. 



dôO L ASSOCIATION DBPUIS LA RESTAURATION 

jet. Cependant Tindifférence et Tincrédulité publiques cé- 
dèrent peu à peu devant tant d'énergie et de courage. En 
1821, Jacob Aders eut la satisfaction de présider à la fonda- 
tion de la société rhénane des Indes orientales Bkeinisd^- 
Wêitindiêd^ campagnie,doni\e but était l'exportation exclusive 
des produits allemands, suisses et hollandais dans les colo- 
nies anglaises et espagnoles des Indes occidentales. Le capi- 
tal originaire^ naturellement fort restreint, ne dépassait pas 
un million de thaiers. Mais bientét la société compta parmi 
ses souscripteurs le ministère du commerce de Prusse, le 
prince Charles et plus tard le Roi lui-méme«fjes débuts de la 
nouvelle compagnie furent heureux. Sa direction {Directo- 
rial R<Uh\ concentrée dans les mains du fondateur et de 
six autres négociants d'Elberfeld, sut appliquer avec intelli- 
gence, économie et modération les principes du commerce 
d'exportation. Les premières expéditions à Haïti et au Mexi- 
que se liquidèrent avec bénéfices, et les actionnaires purent 
recevoir, outre Tintérét à 4 0/0, un dividende annuel de 1831 
à 18S5 de 4 0/0. Encouragée par de si rapide» succès, Tas-^ 
semblée générale résolut de doubler le capital social et d'é- 
tendre ses opérations aux Indes anglaises et hollandaises. 
Jacob Âders venait de mourir et déjà ses sages conseils étaient 
méconnus. On abandonnait sa prudente réserve pour courir 
les aventures. Les expéditions s'élevèrent brusquement de 
1,737,000 thaiers à 6,000,000 de thaiers. Les bénéfice dé- 
crurent en proportion. Dès 1826 à 1830, les actions perdi- 
rent 60 0/0 de leur valeur. Il fallut liquider, et ce fut à peinef 
si à l'issue de cette opération, les actionnaires parvinrent à 
toucher 20 0/0 de leur capital. 

Mais l'impulsion était donnée. Les compagnies anonymes 
se formèrent de toutes parts en Allemagne. A Elberfeld, la 
Compagnie minière mexicaine {Deutscher americanischer Ber- 
gtverkS'Verein, 30 octobre 1824) ; la compagnie nationale 
d'assurances sur la vie et contie Tincendie (Vaterlandische 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 351 

Feuer-und Lebensoersicherunggeselkchaft, 1823) ; à Aix-la-Cha- 
pelle VAachener und Miinchener feuerversicherunggeseUschaft 
(18ffî) à Stèttin^ la Rilterschaftiche Privatbank in Pommem 
(1824) ; la compagDie d'assurances maritimes fondée avec 
le patronage et le concours de la Sechandlung de Berlin; à 
Cologne la compagnie prussienne de navigation à vapeur sur 
le Rhin, etc., etc., déterminèrent dans toutes les villes d'Al- 
lemagne l'organisation de sociétés de tous genres dont le 
nombre dépasse actuellement 225 pour le seul rojaume de 
Prusse (1). 

Les sociétés anonymes remplirent du reste en Allemagne 
le rôle que les sociétés en commandite par actions au por- 
teur jouèrent en France, lorsque l'autorisation adminis- 
trative fut devenue, au lieu d'une garantie, un obstacle au 
développement de l'industrie. Elles se maintinrent presque 
toutes dans un état de prospérité plus ou moins grand, sans 
jamais provoquer les scandales, dont la Bourse de Paris fut 
trop souvent le théâtre. 

Le caractère allemand n'est pas accessible à ces combi- 
naisons chimériques, à ces rêves d'exploitations imaginaires, 
de bénéfices merveilleux qui périodiquement font en France 
tant de victimes* Son calme, Thabitude d'envisager prati- 
quement toutes choses, de calculer tous les éléments d'une 
affaire, et surtout l'excellente éducation pratique qu'il puise 
dans les établissements d'instruction secondaire, prémunisp- 
sent le peuple allemand contre de telles surprises et de telles 
séductions. Les lettres grecques et latines y cèdent la pre- 
mière place aux études d'un ordre plus actuel, à la connais- 
sance des langues vivantes, de la géographie industrielle, de 
l'histoire commerciale, des sciences élémentaires^ travaux 



(i) Balletin de la société de slalistique de Paris^ septembre 
1867. 



352 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

d'une application quotidienne dans le cours de la vie et qui 
captivent plus facilement de jeunes intelligences, ouvertes 
à toutes les impressions du dehors, que Taride enseignement 
des langues mortes et de la littérature ancienne. 

Que reste -t-il le plus souvent de huit années d'études de 
grammaire et d'humanités, couronnées par un examen pré- 
paré à la hâte? Avec quel fond de connaissances utiles, pra- 
tiques, la jeunesse française aborde-t-elle les commence- 
ments épineux des carrières civiles ? Dans la sphère étroite 
où nous renfermait le régime protecteur, la concurrence 
était possible parmi les membres d'une même génération 
élevée de la même façon, jetée tout entière dans le même 
moule par l'Université, plus soucieuse de former des ad- 
ministrateurs disciplinés que des commerçants indépen- 
dants, des sujets que des citoyens. Mais le récent triomphe 
de la liberté commerciale a changé les conditions de la 
lutte. C'est du dehors que nous viennent aujourd'hui des 
rivaux préparés par un système d'éducation moins exclusif 
et plus dégagé de toutes prétentions à des succès dont la 
précocité stérilise l'intelligence plus qu'ils ne l'excitent. La 
réforme universitaire est donc l'une des conséquences les 
plus directes de la liberté commerciale. La nécessité, encore 
contestée par quelques esprits, en apparaîtra chaque jour 
plus évidente : car de là dépend la prospérité, disons plus, 
l'existence de la France industrielle et commerciale. 

En Angleterre, l'association ne subit aucun changement 
sensible pendant cette période. Le principe de la responsa- 
bilité illimitée des commanditaires avait continué à régir la 
matière, malgré les inconvénients qu'on lui reconnaissait 
dans la pratique. En dehors de la société en nom collectif 
ou partnership, la législation anglaise ne consacrait, nous 
l'avons dit, que deux catégories d'associations, les open on 
regulatedcompaniesy forme sous laquelle s'étaient fondées deux 
siècles auparavant les premières sociétés commerciales, mais 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 353 

qui étaient devenues incompatibles avec les idées nouvelles 
et les exigences du commerce moderne, et les joint stock 
companies, dans lesquelles, malgré l'apport d'un capital mis 
en commun, chacun des associés assume la responsabilité 
illimitée des actes de la direction. 

En France, en Allemagne même, un tel système d'associa- 
tion eût effrayé les esprits les pli^s fermes et les plus résolus à 
s'intéresser aux affaires industrielles. Mais le caractère anglais 
est trop essentiellement commerçant pour s'arrêter devant 
de tels obstacles. Nous avons vu, dès la lin du siècle dernier, 
le% joint stock companies se multiplier à Finfini pour la création 
et l'exploitation des docks, des canaux, des banques, sans 
éprouver d'entraves par l'application du principe de la res- 
ponsabilité absolue. 

Il fallut l'expérience répétée des sinistres qu'entraînèrent 
les crises de 1819 et de 1825 pour déterminer l'adoption de 
quelque tempérament à cette législation excessive. Le Par- 
lement autorisa la Couronne à user du droit qu'il s'était jus- 
qu'alors réservé, de déroger par lettres patentes au principe 
de la responsabilité illimitée et d'autoriser les joint stock 
companies à agir en justice sous le nom de leurs directeurs et 
à restreindre la responsabilité des actionnaires au montant 
de leurs souscriptions (7. Wil. IV et 1 Viçt. c. 73). Cette dé- 
rogation au droit commun se perpétua pendant vingt ans, 
jusqu'à ce qu'en 1858, un billdu Parlement fût venu consa- 
crer, en les généralisant, les conditions imposées par la Cou- 
ronne pour l'obtention des lettres patentes d'incorporation. 
C'est durant cet intervalle, et sous l'empire de ce provisoire 
administratif que se sont formés les grands établissements 
de crédit et surtout cette multitude de compagnies, qui ont 
couvert le sol anglais d'un triple réseau de chemins de fer. 

Tandis que les traits caractéristiques de l'ancienne asso- 
ciation germaine allaient se modifiant ainsi en Angleterre 
pour se rapprocher du type uniforme adopté sur le continent, 

23 



354 - L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

les États-Unis accompUssaient par d'autres moyens une révo- 
lution semblable. 

Pendant la domination de la couronne d'Angleterre, les 
colonies de l'Amérique du Nord avaient été soumises à la lé^ 
gislation de la métropole, notamment en ce qui concerne 
les sociétés commerciales. Les colons, absorbés par les tra- 
vaux de défrichement ou par le trafic maritime, n'avaient 
d'ailleurs usé que très-rarement du droit de se constituer en 
regulated corporation ou en joint stock company, sous Tautoritédu 
Parlement anglais. Leurs associations s'étaient modestement 
produites sous la forme de sociétés collectives (partnenkips), 
régies par les principes de Téquité bien plus que par les pres- 
criptions de la loi écrite. Quant aux grandes compagnies de 
colonisation, dont nous avons résumé l'histoire, c'était dans 
la métropole qu'elles avaient été constituées, qu'elles con- 
seiwaient leurs sièges et comptaient leurs plus nombreux ac- 
tionnaires. Elles n'avaient donc d'américain que leurs centres 
d^exploitation et leurs agences. Créées avec des capitaux an- 
glais, elles travaillaient à augmenter les richesses de leurs 
actionnaires anglais, sans contribuer à la prospérité et aux 
bien-élre de la colonie. 

L'association ne prit un caractère national dans les États- 
Unis qu'après leur glorieuse séparation de la mère patrie. 
En donnant au monde le premier exemple du triomphe 
des principes de la démocratie moderne, les fondateurs de 
la république américaine n'entendaient pas rompre avec le 
passé traditionnel de leur race. Ils conservèrent donc, comme 
base de leur législation civile, l'antique common lato d'An- 
gleterre, qui, depuis quatre siècles, avait régi leurs aïeux. 
Malgré les nombreuses dérogations qu'y avait apportées le 
droit statutaire {8iatutorylan>\ ce vieux monument de l'in- 
dépendance anglo*saxonne n'avait rien perdu de sa popu- 
larité. S'y rattacher, c'était proclamer que la déclaration 
d'indépendance n'avait été que la revendication de droits 



JUSQU^U TEMPS ACTUEL. S55 

imprescriptibles et que h jeune liberté américaine serait 
rhéritière des coutumes et de la souveraineté populaire si 
chères à la race germaine. 

Mais en même temps les Américains, fidèles à leur prin«- 
cipe démocratique, abrogèrent toutei* Içs lois métropolitaines 
se rattachant de près ou de loin aux prérogatives du régime 
monarchique. Les privilèges, les monopoles, objets de 
haine aux colonies autant que dans la métropole, l'octroi 
des chartes de corporation par le Roi disparurent d'un 
même trait de plume devant le principe de l'égalité et de la 
liberté commerciales. Les sociétés anonymes ou corpora- 
tions n'eurent plus à solliciter de l'État que le baptôme 
légal, indispensable à leur capacité juridique et à la justifi- 
cation de leur conformité aux règles de Tordre public et des 
bonnes mœurs. 

Ainsi émancipées, les corporations prirent une extrême im- 
portance dans le mouvement si rapide de la civilisation aux 
États-Unis. Elles s'étendirent à toutes les branches de Tacti- 
vite publique, aux entreprises de défrichement, de culture, 
d'exploitation de mines, à la construction des ponts, des 
routes, des chemins de fer, à l'industrie de la banque, de 
la navigation maritime,derexportation etc.Tantôt sérieuses, 
tantôt illusoires, ces corporations, en se multipliant à l'infini, 
quelquefois au delà de toute raison, n'entraînèrent pas aux 
États-Unis les catastrophes que les sociétés en commandite 
par action ont occasionnées en France. 

11 y a de ce fait deux causes principales. D'une part, 
le législateur américain , conséquent avec eon principe, 
fait reposer la loi des corporations sur une double base, 
la liberté des transactions et la publicité des engage-» 
ments sociauxé Liberté des transactions, qui, mettant les 
tiers en garde contre leur propre imprudence, n'entrave la 
marche de la société par aucune restriction administrative. 
Publicité des engagements sociaux qui ^ livrant 4 h connais- 



356 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

sance de tous les intéressés les noms des souscripteurs ori- 
ginaires tenus du montant intégral de leurs souscriptions, 
permet au public de discuter leur solvabilité, dispense du 
payement anticipé d'une partie du capital à titre de garantie 
et réduit ainsi, en casd'insuccës^ le chiffre des pertes sociales. 

D'autre part,Iebesoind'instruction,qui domine jusque dans 
les classes les plus déshéritées de la société américaine, les sa- 
crifices considérables du gouvernement fédéral et des états 
particuliers pour multiplier les écoles sur tous les points (1) 
de la République et pour élever, autant que possible, le ni- 
veau des intelligences, la participation de tous les citoyens à 
Télection des fonctionnaires publics, à l'administration des 
caisses d'épargne, des sociétés de homestead (2) ou coopéra- 
tives, etc., donnent à chacun des lumières suffisantes pour se 
rendre un compte exact du mérite et des chances de succès 
des compagnies qui sollicitent leur incorporation, et prému- 
nissent le public contre les séductions de la réclame. 

Un demi-siècle d'expérience a permis de juger ce système 
d'association, le plus parfait de tous; car, en respectant la 
liberté des sociétés, il donne aux tiers toutes les garanties que 
ceux-ci peuvent exiger, l'exécution rigoureuse des engage- 
ments sociaux et l'action directe des créanciers de la société 
contre les actionnaires non libérés. 

En France, la législation sur les sociétés se trouvait bien 
loin encore de cette souveraine simplicité. Sous la monar- 
chie de juillet, la société anonyme était descendue, il est 
vrai, des hauteurs aristocratiques où l'avait maintenue la 
Restauration, pour se proportionner aux ressources plus 
modestes de la bourgeoisie. Le niveau des actions s'était 
abaissé avec le niveau du cens électoral Une nouvelle classe 
de citoyens venait d'être appelée à la vie industrielle comme 

(4) (2) Voir notre ouvrage : La Californie, histoire de l'un des 
États-Unis d'Amérique, etc., 2« édit., 1866, p. 306. 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 357 

à la vie politique. Cependant la société anonyme n'avait pas 
été davantage affranchie des entraves administratives. L'ob- 
stacle s'était même accru des craintes qu'inspirait au gou- 
vernement l'esprit de spéculation porté jusqu'aux plus ex- 
trêmes limites. A côté de la société anonyme, en effet, s'était 
prodigieusement développée une forme d'association, sinon 
nouvelle, au moins perfectionnée, la société en commandite 
par actions au porteur, qui, dispensée, par la responsabilité 
personnelle d'un gérant,. de l'autorisation administrative, 
présentait un cadre plus flexible à toutes les combinaisons 
financières. C'était la protestation du bon sens pratique- 
contre l'asservissement administratif de la société anonyme, 
la réponse de la coutume commerciale aux opinions erron- 
nées de Regnault de Saint-Jean d'Angély et de ses graves 
collègues du Conseil d'État, lors de la discussion du Code 
de commerce. 

Que ce retour à l'éternel principe de la liberté ait soulevé 
des tempêtes; qu'il ait été combattu par des jurisconsultes 
plus attachés à la lettre qu'à l'esprit de la loi commerciale; 
qu'il ait fait hésiter la magistrature, ému les assemblées 
délibérantes, faut-il s'en étonner dans un pays où l'initia- 
tive individuelle n'a su trop longtemps qu'abdiquer devant 
la tutelle administrative? 

L'histoire de la société en commandite par actions au por- 
teur reflète avec une éclatante fidélité les tendances de l'esprit 
moderne vers le 3 vrais principes économiques et l'émancipa- 
tion des classes laborieuses. « Le lendemain du jour où il a 
été écrit (1) dans le Code que les sociétés anonymes devraient 
être autorisées, le commerce, qui ne pouvait se passer du 
moyen de créer librement de grandes associations de capi- 
taux, s'est avisé d'un article du Code, qui autorisait la divi- 



(i) Discours de M. Emile Ollivier au Corps législatif, séance 
du 27 mai 1867, Moniteur universel, 28 mai, p. 640. 



358 l'association DEPUIS LA RESTAURATION 

sion en actions du capital de commandite. Alors, sans faire 
de bruit^ il a créé la commandite par actions au porteur. 

€ G'dtail le commencement de la démolition de la société 
anonyme. 

c Les jurisconsultes Font senti. Ils ont immédiatement 
pris réveil. Ils ont voulu arrêter l'usurpation. Ils ont déli- 
béré des consultations et soutenu que l'action au porteur 
était impossible dans les sociétés en commandite. Mais les 
tfibunaui de commerce étaient Ih, jugeant secundum banos 
vetêtBS uius. \U ne les ont pas écoutés, et les cours ont heu- 
reusement confirmé leur décision. Cela a été la première 
victoire de la coutume commerciale. » 

Mais il n'a pas suffi de cette victoire. Le capitaliste, en in- 
troduisant dans la société en commandite Faction au porteur, 
n'avait pas obtenu tous les avantages que présente la société 
anonyme. Restaient deux obstacles : le gérant, qui, dans la 
société en commandite, est le maître, parce qu'il est irrévo- 
cable; rinterdiclion, au commanditaire, de toute immixtion 
qui s'oppose à la légitime influence de l'actionnaire sur l'ad- 
ministration delà société. La coutume commerciale ne s'arrêta 
pas pour Si peu. Elle soutint que le gérant pourrait être révo- 
qué, si les statuts le permettaient ; et, malgré l'opposition des 
jurisconsultes, la coutume commerciale triompha cette fois 
encore de la loi stricte. Elle soutint enfin que l'actionnaire a 
le droit de surveillance, de conseil, c'est-à-dire l'immixtion 
intérieure, intime* Elle fit plus ; elle soutint que les statuts 
pouvaient autoriser la commandite à restreindre les droits 
du gérant, à lui imposer certaines mesures de garanties, 
certaines règles d'administration. La jurisprudence consu- 
laire consacra cette assimilation complète de deux classes 
de sociétés si distinctes pourtant dans le Code de commerce. 
S'il y eut légalement deux catégories de sociétés par actions, 
société en commandité et société anonyme, toutes deux ten- 
dirent de plus en plus à se rapprocher et à se confondre^ 



JU8QU AU TEMPS ACTUBL. 359 

jusqu'à ce que le législateur, contraiot, après vingt ans de ré- 
sistances et de transactions, d'affranchir la société anonyme 
eût rendu par là sans but et sans objet l'emploi de la so* 
ciété en commandite par actions au porteur. 

L'impulsion donnée par la Restauration aux associations 
d'assurances^ de banques, de mines, de tr^yjiiwr;|«Ui«fty^ 
navigation se continua plus vive et nti^ jâçr^àlp sema Ij^n 
Royauté de juillet» j .«t •* •. «^ ^- ^ •<• t* r* \ 

Les banques du Havre^ de Toulouse^ de %^t^iï\ etc.^ dâtedl, ^ •' 
de cette époque. Elles avaient suffi au'^'{t^<^i;riqii^ ^çn^^^ / 
alors en circulation. Mais l'industrie des ché^uîiâ deJs^-rifTt 
bientôt aprèi leur disputer la faveur du marché financier et 
déterminer la mobilisation d'une partie considérable de la 
richesse nationale, jusqu'alors absorbée par les placements 
immobiliers» 

Tandis qtte nous en restions aux plus modestes essais, 
c'est-à^'dire à quelques kilomètres de voies ferrées dans le 
bassin de la Loire, le nouveau mode de transport faisait de 
gigantesques progrès en Angleterre, en Belgique, en Aile* 
magne et aux Etats->Unis» La France, demeurée en arrière 
des nations voisines, attendait, comme toujours, que le si- 
gnal du progrès lui vint d'en haut. De son côté le gouverne- 
ment hésitait entre deux sydièmeâ de construction des 
chemins de fer : la construction et l'exploitation en régie 
ou la concession à des compagnies fermières. Ce fut ce der- 
nier parti qui prévalut. Les lignes de Saint-Germain, de 
Versailles, celle de Bordeaux à la Teste, de Cette à Montpellier, 
de Strasbourg à Bàle, de Paris à Orléans, de Paris à Rouen 
et au Havre, etc., furent concédées à des compagnies ano- 
nymes, qui se constituèrent presque simultanément et don- 
nèrent lieu à d'innombrables spéculations de bourse. 

A côté d'elles, surgiretit naturellement d'autres compa- 
gnies pour l'exploitation des forges, la construction des 
machines et des ateliers nécessités par d'aussi gigantesques 



360 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

travaux. L'industrie métallurgique en reçut une impulsion 
irrésistible et osa bientôt ambitionner, grâce au régime pro- 
tecteur, de supplanter l'Angleterre dans rapprovisionnement 
du marclré français. 

Il y eut malheureusement bien des mécomptes. Les com- 
pagnies firent de cruelles expériences et subirent les revers 
inséparables des débuts de toute nouvelle industrie (1839- 
4843). De là, pour les actions de ces compagnies, une dépré- 
ciation énorme^ qui entraîna une crise violente dans toutes 
les valeurs de bourse. On s'en prit à tout le monde de tant 
de ruines ; mais particulièrement aux cahiers des charges, 
aux tarifs imposés par le gouvernement et surtout aux in- 
génieurs qui construisaient avec un luxe monumental des 
travaux d'art, dont l'usage pouvait se modifier par les trans- 
formations aussi brusques que nombreuses d'une industrie 
encore si éloignée de son point de perfection. Il fallut re- 
courir à rËtat. Le gouvernement s'empressa de proposer et 
les chambres d'accorder toutes les modifications de tarifs, 
tout le concours, exigés par les circonstances, sans parvenir 
néanmoins à donner aux compagnies la consistance et au 
réseau de chemins de fer le développement qu'on désirait. 

Ces alternatives d'enthousiasme et de découragement at- 
testent la profonde révolution opérée dans le monde com- 
mercial par les chemins de fer, comme instruments écono- 
miques ou comme agents de civilisation. Us témoignent de 
la puissance des efforts qu'on avait déjà faits, et de ceux 
qu'on sentait qu'il faudrait faire encore, pour arriver à l'ex- 
ploitation du vaste réseau tracé par la loi de 1842. Après 
avoir souscrit avec empressement aux conditions si favo- 
rables en apparence du gouvernement, les compagnies recu- 
laient effrayées devant le chiffre des dépenses et la faiblesse 
des produits à réaliser. L'exemple de l'Angleterre et la crise 
violente que Tindustrie des chemins de fer continuait à y 
subir (1816-47) avaient enlevé toutes illusions, même aux 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 361 

nombreux capitalistes anglais, accourus sur le continent 
pour profiter des conditions faites aux compagnies par les 
lois de 1842 et de 1845. On comprenait enfin que Tindustrie 
des chemins de fer ne pourrait, du moins au début, donner 
les produits élevés qu'on s'était d'abord imaginés. 

Les compagnies, ainsi ébranlées dans leur crédit, hésitaient 
à compléter le parcours qui leur était concédé, ou à entre- 
prendre des lignes nouvelles, lorsque survint la révolution 
de 1848 et la proclamation de la République française. 

Ce fut par ce coup de tonnerre que s'ouvrit l'ère démocra- 
tique que nous parcourons aujourd'hui. En conférant à tous 
les citoyens l'exercice des droits politiques, sous les seules 
conditions d'âge et de résidence, le suffrage universel prépa- 
rait le couronnement des efforts tentés depuis un demi-siècle 
pour l'émancipation des classes laborieuses. Il atteignait au 
but d'un seul coup, à ce but que les meilleurs esprits avaient 
jusqu'alors considéré comme l'abîme où devait s'engloutir 
la société, oubliant que la vie politique a pour éléments né- 
cessaires la vie intellectuelle et la vie commerciale ; et que 
le développement de l'instruction primaire, la participation 
directe aux entreprises industrielles et par suite les liens de 
rintérêt rattacheraient plus étroitement que jamais les classes 
ouvrières aux principes d'ordre et de stabilité essentiels à 
toute société humaine. 

Partout, en efliet, la Révolution de Février vit éclore une 
foule d'associations fraternelles entre travailleurs désireux 
de se soustraire à ce qu'ils appelaient le.despotisme du capital. 
Ces associations n'eurent pas en général un destin prospère. 
Tout imparfaites et éphémères qu'elles furent, elles consti- 
tuèrent cependant un progrès dans Tordre économique et 
social. Une nouvelle classe de citoyens, et la plus nom- 
breuse, allait prendre enfin une part directe au mouvement 
industriel; elle allait imprimer aux institutions financières 
un caractère vraiment démocratique, et révéler au monde la 



302 l'association DEKtIS LA RESTAtRATION 

merveilleuse puissance de rasBOGiation des petits capitaux 
convergeant vers le même but. 

Tandis qu'en France les premières tentatives d'associations 
ouvrières succombaient promptement sous les fautes et rim« 
péritie de leurs gérants, tandis qu'en Allemagne, les sociétés 
de crédit populaire subissaient une sorte de transformation 
lente et secrète, qui devait bientôt assurer leur triomphe^ le 
besoin de ranimer l'activité industrielle gravement atteinte 
par la révolution, et de lui procurer le concours dès plus 
modestes pécules, inspirait l'idée d'un mode d'association 
plus opportun et plus pratique. Intéresser aux entreprises 
de crédit et de travaux publics jusqu'aux plus faibles pro- 
duits de l'épargne quotidienne, demeurant presque toujours 
sans emploi, appeler ainsi tous les citoyens à souscrire direc-> 
tement aux emprunts d'État ou aux emprunts privés, en les 
faisant participer aux bénéfices de ces opérations ; favoriser 
par l'appui d'un premier capital, le plus difficile à réunir, la 
création de sociétés nouvelles, afQliées à la compagnie fon- 
datrice et s'y rattachant par les liens d'une sorte de clientèle, 
c'était là un but essentiellement utile, une idée féconde qui, 
d'ailleurs, était en parfaite conformité d'esprit avec le prin- 
cipe du suffrage universel. 

La Société générale de Crédit mobilier naquit le 18 no- 
vembre 1852 de cette triple pensée. 

La conception n'était pas nouvelle. Nous avons vu eu 
XVIII* siècle le grand Electeur et lô roi Frédéric II de Prusse 
créer, dans un but analogue, la Sèehandlung, dont la féconde 
influence continue de nos jours. Tout différents, il est vraiL 
étaient lés principes de l'institution prussienne. Dotée avec 
les capitaux de l'État, administrée par lui, la Seehandhng ne 
comprenait qu'un petit nombre d'actionnaires particuliers ; 
un quart à peine de son capital provenait de cette source. 
Pour tout le reste, cette société n'était, à vrai dire, qu*tàn« 
division dé radmlnistratiou publique de Prusiie. Ain!fi ôonsti- 



JUSQù'aTT temps actuel. 363 

tuée, elle ftit néanmoins, entre les mains du gouvernement 
prussien^ un puissant moyen de fomenter de nouvelles asso- 
ciations. Nous avons signalé Tlieureuse influence qu'elle 
exerça en 1820 sur la création de ces nombreuses sociétés 
anonymes qui, d'Elberfeld, se sont rapidement étendues à 
toute l'Allemagne. Mais elle tendait à concentrer le mouve- 
ment industriel dans les mains de l'administration prus- 
sienne, et serait bientôt devenue un redoutable instrument 
politique, sans la résistance de ce qu'on a appelé le caractère 
pariiculariste des Allemands. 

C'était au public au contraire, et au public seul que la 
Société générale de Crédit mobilier entendait faire appel. 
S'il lui fut impossible de s'affranchir entièrement de Faction 
administrative que. lui imposaient son caractère de société 
anonyme et sa participation aux entreprises d'intérêt et de 
travaux publics, le Crédit mobilier puisa dans son principe 
même, c'est-à-dire dans la démocratie des petits pécules or- 
ganisés contre l'aristocratie des gros capitaux, l'indépendance 
nécessaire pour systématiser la création des sociétés indus- 
trielles, pour les ramener à un type uniforme d'organisation 
et de crédit, et pour essayer de les soustraire par là aux 
dangers des crises financières de plus en plus fréquentes et 
intenses, à mesure que toutes les parties du niotide corn* 
mercial tendent à devenir solidaires les unes des autres. 

Les succès de la Société générale de Crédit mobilier fUrent 
aussi rapides que son rôle était alors utile et opportun. En 
trois ans, son influence s'étendit en Espagne, en Suisse, en 
Allemagne, en Russie. La Société soutint et popularisa plus 
de trente compagnies de crédit public ou municipal, de che- 
mins de fet*, etc., et parvint â faire converger vers la Bourse 
de Paris les capitaux de toute l'Europe, aU point de faire de 
cette ville la première place financière du monde, si le 
Gouvernement, mieux pénétré des vrais principes écono- 
miques, plus confiant dans le bon sens populaire, eût osé s'en 



364 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

remettre à la liberté commerciale du soin de guérir les excès 
de l'agiotage et n'eût entrepris, par un coup d'autorité ad- 
ministrative, de mettre un terme à ce mouvement, exagéré 
peut-^tre, mais qui se serait modéré de lui-même, sans 
occasionner les ruines privées et aggraver la crise dont la 
France et l'Europe eurent à souffrir quelques mois plus tard. 

La note officielle du 9 mars 1856, très-diversement jugée, 
marqua un temps d'arrél dans la marche de rassociation 
anonyme. Les capitaux, détournés de leurs placements habi- 
tuels, se reportèrent, en partie il est vrai, vers la construc- 
tion du nouveau Paris, qu'on ambitionnait de créer comme 
d'un coup de baguette; mais ils s'y engagèrent avec moins 
de docilité et de puissance que le gouvernement ne l'avait 
espéré. Les valeurs étrangères se substituèrent aux valeurs 
françaises dans les calculs des spéculateurs. L'argent émigra 
ou chercha d'autres issues. Comme à toutes les époques où 
la société anonyme avait eu à subir plus durement la domi- 
nation administrative, reparut la société en commandite par 
actions au porteur. Elle vint substituer son organisation 
bfttarde à la constitution normale de la société anonyme. 
Ce furent les mêmes inconvénients, moins les avantages 
que devait procurer le système d'unification inauguré par le 
Crédit mobilier pour l'association industrielle. L'élan des 
premiers temps ne se retrouva plus. La Société de Crédit 
mobilier, troublée dans ses plans, arrêtée dans sa marche, 
détournée par les nécessités de la lutte, vers des opérations 
moins régulières et moins normales, ne rencontra plus 
qu'obstacles et revers sur cette pente fatale qui l'entraînait 
vers Fabîme. 

Il ne manqua pas de rivaux qui prétendirent reprendre 
les plans des habiles fondateurs du Crédit mobilier et les 
conduire vers une plus brillante et plus durable réalisation. 
Mais l'heure propice était passée. La capricieuse fortune, 
qui un instant avait fait luire pour la France d'éblouissants 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 365 

horizons, avait porté sur d'autres le poids de ses faveurs. De 
nouvelles sociétés de crédit ont vainement essayé de rani- 
mer la confiance publique : elles n'ont pu et ne peuvent 
que soutenir leur existence, sans triompher de l'espèce de 
langueur dans laquelle semble plongé le monde des affaires, 
naguère encore si animé ! L'activité nationale qu'on s'était 
flatté de concentrer sur les intérêts matériels et privés, en la 
détournant des grandes affaires politiques réservées à la 
seule initiative impériale, cette activité s'est ralentie jusqu'à 
se désintéresser même des questions les plus importantes et à 
abandonner, pour la recherche de plaisirs et de productions 
vulgaires, les études sévères et profondes dont l'application 
pratique suppose un régime parlementaire et de libre dis- 
cussion. Surpris par la guerre, quand il comptait sur la paix, 
par la paix, quand il s'était résigné à la guerre, inquiet du 
lendemain sur lequel il n'a pas d'influence directe, le public 
français s'abstient de toute grande entreprise nouvelle, et son 
exemple, gagnant de proche en proche, cause l'étrange ma- 
laise qui travaille l'Europe entière. 

Comment se terminera cette crise sans précédents ? Qui 
ranimera le mouvement commercial ? Qui raffermira la con- 
fiance ébranlée? L'esprit et le goût publics, fatigués, révoltés 
même d'une littérature dont l'apparente innocuité politique 
ne compense pas l'immoralité, pourront-ils se reporter li- 
brement vers des études et des publications plus saines, plus 
sérieuses et plus dignes en un mot d'un grand peuple et des 
illustres écrivains qui font notre gloire littéraire? 

Le retour aux principes du gouvernement parlementaire 
ravivera sans doute ce sentiment éteint. En reprenant, par 
l'exercice plus complet des libertés politiques, une pari d'in- 
fluence plus considérable dans les destinées de la France, 
chacun comprendra mieux le besoin de s'éclairer sur les 
grandes questions qui s'agitent, et dont la solution peut ébran- 
ler ou raffermir l'équilibre social. Aux productions oiseuses 



366 L* ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

OU im morales, aui excitations des scandales privés, auxquels 
s'abaissait une partie de la presse française, faute de pouvoir 
aborder sans autorisation préalable des sujets plus dignes 
d'elle et du public, succéderont les utiles débats, les luttes 
fécondes de la politique et de l'économie sociale. Le senti- 
ment de la dignité individuelle grand ira avec celui de la res- 
ponsabilité civique; et le mouvement intellectuel et liltéraire 
reprendra sa marche progressive un instant suspendue. 

Ce sera beaucoup assurément; mais, pour donner un nou- 
vel élan au mouvement commercial, pour assurer notre 
triomphe dans la lutte qui a été inaugurée par le libre 
échange et qui se continue plus ardente que jamais, il faut 
d'autres éléments de succès, il faut au sentiment de Tindé- 
pendance nationale {self govemment), aux eiforts de l'initia- 
tive individuelle, réunir l'éducation qui prépare et les insti- 
tutions qui soutiennent. De l'éducation publique, au point 
de vue commercial et industriel, nous n'avons pas à parler 
ici. Les réflexions qui précèdent montrent assez quelle révo- 
lution profonde il faudrait, selon nous, opérer dans le pro- 
gramme de l'instruction universitaire, pour donner à ceux 
qui se destinent au commerce le moyen de lutter à armes 
égales avec leurs concurrents d'Angleterre et d'Allemagne. 
Les institutions commerciales, et au premier rang l'associa- 
tion, ne nécessitent pas des réformes moins radicales pour 
atteindre au degré de perfection qu'exige le nouveau régime 
économique, sous lequel les nations européennes se sont 
placées. 

La loi du 24 juillet 1867 a sans doute réalisé un notable 
progrès dans ce sens. Elle a marqué le premier pas dans 
la voie des véritables principes, en affranchissant les sociétés 
anonymes de l'autorisation et du contrôle administratifs, 
et en donnant aux sociétés coopératives le baptême légis • 
latif. Mais, après avoir posé le principe de la liberté, 
n'a-t*e11e pas reculé devant ses conséquences et sacrifié une 



JUSQÙ AU TKMPS ACTUEL. 367 

foisrde plus au faux préjugé de la protection des tiers par la 
loi, au lieu de chercher dans la publicité absolue des opéra- 
tions commerciales leur garantie la plus simple et la plus 
efficace? 

C'est ce que l'étude historique de rassociation coopérative, 
dans les pays où elle s'est le plus heureusement développée, 
permettra seule de décider. Il nous reste donc à aborder 
cette dernière et toute récente phase de l'histoire de Tasso- 
ciation commerciale. 

Ce fut en Angleterre que naquirent les premières sociétés 
coopératives. A Rochdale, dans Tun des districts manufac- 
turiers du pays de Galles, au milieu d'une population tra^ 
vaillée par les doctrines du communisme, et dont les so- 
ciétés de secours mutuels, les fraternities, les loges à'Ocld 
fellowi, les associations de bienfaisance n'avaient pu soulager 
l'implacable misère, vingt-huit pauvres tisseurs révèrent 
de se constituer un capital et de conquérir leur affran- 
chissement, en associant leurs économies, sans enchaîner 
l'indépendance de leurs familles, et la libre initiative de leurs 
travaux individuels. 

Pour atteindre ce but, bien des voies s'ouvraient devant 
eux. Les caisses d'épargne (saving banki), l'infinie variété de 
sociétés mutuelles, formes d'association si familières aux 
vieilles races gaêlliques et germaines, se présentaient tout 
d'abord. Mais chacun de ces pauvres artisans avait tenté le 
prélèvement de quelques deniers sur les gages de la se- 
maine, sans jamais réussira constituer une épargne notable. 
Ce n'était pour eux qu'un mode d'assurance contre la maladie 
ou la mort, un soulagement momentané^ mais non Taffran- 
chissement définitif de la misère. 

De son côté, Robert Ovven et ses disciples prêchaient à ces 
prolétaires l'extinction du prolétariat, la reconstitution de 
l'antique félicité humaine, le retour de Tâge d'or, par réta- 
blissement dfi sociétés de coopération qui^ s'éteudant à tous 



368 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

les âges et à tous les besoins de la vie, absorbaient la liberté 
individuelle et celle de la famille, au profit de la commu- 
nauté générale {thé gênerai community). Le bon sens pratique 
des tisseurs, le sentiment de leur dignité d'hommes et de 
leur indépendance individuelle, sentiment si puissant chez 
r Anglo-Saxon, se révoltaient à la pensée d'abandonner, pour 
cause de misère, une part quelconque de leur droit d'ini- 
tiative. Citoyens libres ils étaient nés, ils voulaient demeurer 
libres, et n'accepter de subsides que du travail volontaire 
et de l'économie. 

Pour eux, la solution était ailleurs. Ces modestes et judi- 
cieux artisans l'entrevirent, avec l'instinct que donne le bon 
sens, dans un nouveau genre d'association qu'ils sentaient 
n'avoir jamais été tenté avant eux. Quelques deniers mis en 
commun , pour acheter en gros des denrées qu'on se reven- 
drait en détail, l'apport d'un faible prélèvement sur les sa- 
laires de la semaine, le droit de gérer à tour de rôle ce mo- 
dique pécule qui, avec l'aide du temps et de la persévérance, 
devait assurer aux associés l'alimentation économique, 
l'instruction élémentaire, et plus tard, le logement, sans 
porter atteinte à la liberté de chacun et à l'indépendance 
des familles, telles furent les bases de l'association des équi- 
tables pionniers de Rochdale (Equitable Pioneers Association), 

La cotisation de S puis de 3 pences par semaine et par tête 
produisit au bout de l'année 700 fr., avec lesquels on put louer 
une petite boutique et acheter quelques marchandises. Ce fut 
le premier^^or^ coopératif. Chacun dut le tenir à son tour. Le 
ridicule au dehors, au dedans Thostilité sourde ou déclarée 
des ménagères habituées à acheter à crédit ou à se permettre, 
à l'égard du mari, quelques dissimulations sur le prix des 
denrées, l'hésitation des uns, les défaillances des autres,ol 
fallut tout subir, tout surmonter. On vit plus d'une fois ces 
courageux créateps de l'une des plus puissantes institutions 
du temps actuel ke glisser dans l'ombre, à la dérobée, pour 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. ^ 369 

tenir le soir le store commun et y recevoir leurs co-associés. 
Mais l'espoir d'un sort meilleur, l'instinct plutôt que la cer- 
titude claire et précise qu'ils avaient trouvé la voie de leur 
affranchissement soutint les pauvres pionniers. 

L'année suivante, le capital social se trouva doublé. Sans 
avoir ajouté aux charges du ménage, chaque associé se 
vit possesseur d'une petite somme, gage d'un capital plus 
considérable pour l'avenir. Bientôt on acquit de nouveaux 
adhérents, qui eux-mêmes amenèrent leurs amis. La société 
s'étendit rapidement : d'autres se créèrent à son exemple dans 
le voisinage; et vingt ans après sa fondation , en 1803, la 
Société des équitables pionniers de Rochdale , comptant 
4,000 membres et plus de 1 million et demi de capital, se 
voyait entourée d'un réseau d'autres sociétés coopératives, 
prêtes à s'entre -soutenir, poursuivant îe même but, la for- 
mation d'un capital par la différence entre le prix d'achat en 
gros et la revente au détail et procurant ainsi à l'ouvrier des 
denrées excellentes au prix des lieux de provenance. 

Depuis qu'aux luttes et aux souffrances de ces obscurs dé- 
buts ont succédé l'éclat et la gloire du triomphe, chacun con- 
naît et exalte l'histoire des équitables pionniers de Rochdale. 
Elle est devenue populaire. On admire cette sagacité natu- 
relle, ce judicieux bon sens qui leur ont révélé du premier 
coup une forme d'association merveilleusement appropriée 
aux besoins et aux susceptibilités des classes laborieuses. 
On s'enthousiasme pour un principe si fécond. On en ré- 
clame l'application partout et pour tout, comme le moyen 
le plus rapide et le plus certain de remédier aux souffrances 
des populations ouvrières. Mais on ne songe pas assez à ce 
que ce système suppose et exige de raison, de labeur, de 
persévérance, et pour tout dire en un mot, de caractère, de la 
part de ceux qui lui demandent l'affranchissement de la mi- 
sère et la conquête d'un capital indépendant. 

En Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis, chez ces 

24 



370 L ASSOCIATION DEIHIS LA RESTAURATION 

peuples d'origine germaine ou gaélique, pour lesqijiels le 
sentiment de la valeur de l'individu, l'habitude de ne 
compter que sur soi dans les grandes crises de la vie, l'indé- 
pendance de toute immixtion gouvernementale dans les 
affaires privées s'élèvent à la hauteur et ù la puissance d*un 
dogme national, la tradition est venue en aide au développe- 
ment des sociétés coopératives. Ces sociétés leur ont apparu 
comme une transformation des anciennes guildes, appro- 
priées à un nouvel état social ^ à de nouveaux besoins. 
11 ne vint néanmoins à la pensée de personne d'assujettir 
le nouveau mode d'association au cadre suranné des an- 
ciennes corporations. Sans le dire, peut-être même sans s'en 
rendre un compte exact, chacun avait compris instinctive* 
ment la différence profonde qui sépare ces deux catégories 
d'institutions. 

Les anciennes corporations, en effet, dirigées au dehcH*s 
contre les seigneurs, pour conquérir l'affranchissement du 
serf et de l'ouvrier, destinées au dedans à régler la fabrica- 
tion, le prix des produits, le taux des salaires, 1^ rapports 
des maîtres avec les compagnons et les apprentis, enfin le 
recrutement des maîtrises par ces deux classes d'associés, les 
corporations n'avaient pas pour but direct d'aider chacun 
de leurs membres à former un capital personnel et de lui pro- 
curer, par l'association, les conditions d'économie et de 
crédit indispensables à son bien-être. Au sortir deTatelier, 
l'ouvrier était abandonné à son imprévoyance. L'action 
disciplinaire de la corporation ne s'étendait pas au-delà. En 
Angleterre et en Allemagne, il est vrai, les corporations 
avaient conservé plus longtemps leur caractère primitif de 
sociétés de bienfaisance et de secours mutuels< Le souvenir 
des anciennes guildes, l'éloignement, la répulsion même des 
Allemands et des Anglais pour toute concentration de l'ac- 
tion administrative, de nature à porter atteinte à leurs droits 
et à leurs libertés civiles, avaient préservé les corporations 



JUSQU^AU TEMPS ACTUEL. 371 

des abus que le gouvernement royal laissa se développer en 
France dans les jurandes et les maîtrises. Mais, malgré cet 
avantage incontestable, ces corporations ne procédaient pas 
moins que les corporations françaises, d'un principe de mo- 
nopolisation du travail et de Findustrie. 

Les sociétés coopératives, au contraire, telles que les ont 
comprises les pionniers de Rochdale, telles que les pratiquent 
les sociétés ouvrières de l'Angleterre et de l'Allemagne, 
laissent le travailleur entièren ent libre du choix et des con- 
ditions de son travail. Elles ne s'offrent à lui que pour lui 
faciliter l'épargne, diminuer ses charges ou pour procurer à 
l'ouvrier le crédit et les bénéfices qui jusqu'alors avaient été 
le privilège du capitaliste. Leur principe est essentiellement 
démocratique II tend, par le travail et l'économie, à élever 
'ouvrier au rang de propriétaire et de patron, à niveler 
et à confondre les seules classes qui se soient maintenues 
dans notre société moderne : les capitalistes et les prolé- 
taires. 

Ce caractère démocratique et ce but de l'association coopé- 
rative n'ont pas échappé à l'esprit des pionniers de Rochdale. 
Dès la seconde année de leur association, ils les formulèrent 
dans rénumération suivante : 

Les Equitables pionniers se proposent, disent les statuts 
de la Société : 1" la fondation d'un magasin (store) au profit 
de tous les sociétaires; magasin où l'on ne vendra pas de 
liqueurs fortes et oîi l'on ne fera crédit sous aucun prétexte. 
^ L'achat et la construction de maisons convenables pouf 
les sociétaires; — réforme des logements en vue d'obtenir 
l'émancipation civile et politique ; 

3® L'association pour la production de tous les articles 
que les associés trouveront plus de bénéfices à fabriquer 
eux-mêmes qu'à acheter en gros. 

4*» L'emploi d'une partie de ces bénéfices à la fondation 
d'écoles, de bibliothèques^ de salons de lecture^ etc. 



372 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

6* Fondation d'une maison commune, avec un Tempérance 
hotelj etc., etc. {{). 

Le programme, on le voit, était complet. Dans leur en- 
thousiasme pour le nouveau principe d'association, les 
pionniers de Rochdale voulaient l'appliquer à tout et se tra- 
çaient d'emblée un cadre immense, dont l'expérience prouva 
bientôt l'exagération chimérique. 

Au reste, ils s'en tinrent sagement au premier des objets 
qu'ils s'étaient proposés, à la fondation d'un magasin de den- 
rées alimentaires ou de ménage et rencontrèrent dans cette 
modeste entreprise assez d'obstacles et de mécomptes pour 
lasser la patience de caractères moins résolus et moins per- 
sévérants. 

Le public anglais, témoin de ces premiers essais, n'en 
avait pas clairement démêlé la portée. Voyant qu'un certain 
nombre de pionniers étaient en même temps associés aux 
diverses Benecolent Societies ou membres de Trades Unions, 
il avait été naturellement conduit à confondre les sociétés 
nouvelles tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre de ces asso- 
ciations. Leurs buts sont cependant très-diiférents. Si les 
benevolent Societies doivent être généralement considérées 
comme de pures associations de prévoyance et de charité 
mutuelle, les Trades Unions ont un caractère beaucoup moins 
philanthropique. 

On sait, en effet, comment les Trades* Unions ont pris nais- 
sance à l'occasion des luttes entre patrons et ouvriers des 
forges de Sheffield et d'autres districts métallurgiques de l'An- 
gleterre. Pour appuyer leurs prétentions et pour prolonger la 
durée des grèves, dont la ligue des patrons triomphait trop 
aisément par la famine, les ouvriers forgerons d'abord et plus 

(i) Emile Laurent. Le Paupérisme et les Associations de pré- 
voyance, t. II, p. 48S. — Cavaré. Études sur les Sociétés coopéra- 
tives, etc., 1867, p. 210. 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 373 

tard ceux d'une foule d'autres industries imaginèrent de 
former des contre-ligues, destinées à défendre leurs intérêts 
par la discussion commune de toutes les questions relatives 
au salariat et par la concentration de ressources pécuniaires 
accumulées en temps de paix industrielle dans le but de 
soutenir les grèves en temps de guerre entre patrons et ou- 
vriers. Ces associations prirent le nom de Traders Unions, 
Elles se multiplièrent rapidement. En dix ans, de 1840 à 
4850, elles couvrirent l'Angleterre comme d'un réseau, em- 
brassant toutes les professions et réunissant la grande ma- 
jorité des ouvriers de l'Angleterre dans les mêmes liens 
d'associations. 

Isolées d'abord dans les lieux oii elles s'étaient fondées, 
suivant les genres d'industrie auxquels elles se rattachaient, 
les Trades Unions ne tardèrent pas à se rapprocher, à s'en- 
tendre pour introduire l'uniformité dans leurs statuts, dans 
leurs cotisations, pour s'entr'aider durant les crises, enfin 
pour exercer sur les membres timides ou hésitants une 
pression plus efficace, et contre les patrons une action plus 
puissante et presque toujours victorieuse. 

Restreintes dans ces limites, les Traders Unions n'avaient 
paru, même à leurs adversaires, que la libre et légitime ex- 
pansion du droit d'association volontaire, que tout citoyen 
acquiert en naissant et qui emprunte au sentiment de l'indé- 
pendance individuelle et à l'exercice d'une sage liberté le 
caractère de grandeur, de dignité et de force qui distingue 
les institutions populaires des Anglais et des Américains. 
La puissance des résultats obtenus par l'accumulation des 
plus modiques épargnes, l'énergie avec laquelle les admi- 
nistrateurs des Traders Unions prodiguaient ces trésors pour 
soutenir la lutte contre les patrons et les capitalistes, l'em- 
pressement fraternel que mettaient les autres associations 
à secourir celles qui avaient cru devoir proclamer la grève 
et contribuaient à soutenir ainsi, pendant des mois entiers, 



374 l'association DEPUIS LA RESTAURATION 

des milliers de familles contre la misère; le calme et 
la solennité des meetings où se délibéraient ces résolutions 
étaient certes de nature à exciter la surprise et à com- 
mander le respect pour des associations, où cependant Té- 
lément intellectuel semblait être si peu dominant. Mais, 
sous ripAuence de meneurs politiques étrangers aux intérêts 
comme aux sentiments des classes ouvrières, les Traders 
Unions ont récemment changé de nature et de caractère. 
L'enquête ordonnée par le Parlement anglais a .révélé la 
cause des faits criminels qui, lors des dernières grèves, avaient 
jeté une sinistre lueur sur les actes des Traders Unions. Elle 
a prouvé que si ces associations étaient devenues un danger 
public, c'est qu'au lieu de servir exclusivement les intérêts 
des populations ouvrières, elles avaient elles-mêmes servi 
d'instruments à des intrigues politiques. 11 est devenu évi- 
dent qu'à l'égalité et à l'indépendance des membres asso- 
ciés avait succédé dans ces compagnies un despotisme de 
la pire espèce, celui de la force brutale alliée à l'hypo- 
crisie. Mais si l'enquête parlementaire a révélé ces tristes ré- 
sultats, elle a en même temps constaté de la manière la plus 
éclatante la répulsion que les propagateurs de l'association 
coopérative n'ont cessé d'éprouver et de proclamer contre 
les chefs et les doctrines des Traders Unions, 

Les sociétés coopératives ne pouvaient, en effet,. que 
perdre au contact de leurs turbulentes aînées. Partant 
d'idées et de principes différents, sinon tout à fait contraires, 
les deux genres de sociétés populaires devaient nécessaire- 
ment arriver à se combattre tôt ou tard. On essaya un ins- 
tant de les concilier. Quelques ouvriers^ nous l'avons dit, 
fidèles adeptes du principe coopératif, profondément con- 
vaincus de la fécondité de Tépargne et de l'avantage des 
stores communs, essayèrent d'allier leurs titres de membres 
de la Société des pionniers avec celui de sociétaires des Tr(ide*s 
Unions, Mais bientôt la fréquence et la durée des grèves 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 375 

{strikest lock oui), pendant lesquelles il était impossible de 
gagner aucun salaire et par suite d'effectuer les payements 
hebdoflîadaires exigés par la société coopérative, les défiances 
des chefs des Traders Unions contre un genre de société qu'ils 
sentaient être destiné à procurer par des voies pacifiques ce 
que Touvrièr n'avait jusqu'alors cherché à conquérir que 
par la lutte contre ses patrons, rendirent difficile, sinon im- 
possible, la conciliation des deux modes d'associations. Peu 
à peu les ouvriers se retirèrent des Trade$ Unions pour s'at- 
tacher aux sociétés coopératives; et l'on peut dès à présent 
entrevoir le moment où celles-ci auront pris la place de 
leurs devancières, déjà si vivement atteintes dans leur 
existence légale par les résultats de l'enquête. 

Nous avons vu que, dès le début de leurs opérations, les 
Equitables pionniers avaient compris dans leur programme 
toutes les applications du principe nouveau, c'est-à-dire la 
formation d'un capital social par cotisations hebdomadaires 
ou mensuelles, l'achat de denrées de consommations, les en- 
treprises de productions, les opérations de crédit, etc.,etqu'ils 
prétendaient tout réaliser par la puissance de l'épargne ainsi 
régul irisée. Mais, nous l'avons dit, l'expérience modéra bien- 
tôt cette ardeur irréfléchie : et le bon sens économique si 
développé dans la classe laborieuse de l'Angleterre leur dé- 
montra que, de toutes les applications ainsi entrevues d'un 
coup d'œil enthousiaste, une seule pouvait être immédiate- 
ment utile et féconde, parce qu'elle correspondait aux besoins 
les plus urgents des ouvriers, l'épargne sur le prix des objets 
de consommation. Ce fut le seul genre d'affaires que les 
pionniers entreprirent de développer et qui devint bientôt 
comme le pivot du mouvement coopératif en Angleterre. 

L'existence des joint stock banks^ des loan societies, des 5a- 
ving banks dans les plus petits bourgs des plus modestes 
comtés et jusque dans les campagnes de l'Angleterre, les 
opérations de cash crédits développées sur la plus grande 



376 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

échelle par les banques d'Ecosse, suffisaient pour procurer 
aux plus petits artisans les ressources nécessaires à l'exploi- 
tation de leurs métiers. D'un autre côté, la concentration de 
la plupart des industries dans d'immenses usines, pourvues 
de l'outillage le plus perfectionné, rendait impraticable la 
création de petits ateliers, qui auraient été écrasés presque 
avant de naître par leurs puissants rivaux. 
. Au reste, même dans ces limites, le champ de la coopé- 
ration était encore très-vaste et promettait d*étre fécond 
pour qui saurait triompher des obstacles dont il se montrait 
hérissé. 

La première difficulté vint de l'organisation sociale elle- 
même. Dans le but de favoriser l'extension de leur société, 
les pionniers de Rochdale et à leur exemple les autres sociétés 
de consommation, avaient d'abord cru devoir restreindre 
aux seuls associés le droit de profiter des achats en gros et 
d'augmenter ainsi par l'accumulation des bénéfices les ver- 
sements hebdomadaires qu'ils s'imposaient afin d'accroître le 
capital social. Hais, en limitant leurs débouchés de vente au 
détail, n'était-il pas évident que les pionniers diminuaient 
dans une égale mesure les avantages de l'approvisionnement 
aux lieux de production; et que, dans le cas d'une fausse ap- 
préciation duchifi're probable de la consommation sociale, 
ils s'exposaient à des déchets, à des stocks de marchandises 
et par suite à des pertes ruineuses ? 

Malgré l'évidence de cette vérité économique, on de- 
meura longtemps attaché à ce principe de l'exclusion des 
consommateurs étrangers à la société. Il fallut de nombreux 
revers et le sentiment du péril que courait l'association elle- 
même pour éclairer ses fondateurs et les convaincre de leur 
erreur. Mais, l'obstacle une fois vaincu, la prospérité des 
sociétés de consommation se développa comme par enchan- 
tement. Le mouvement devint irrésistible. Tandis qu'en 
4817, la société des équitables pionniers ne comptait que 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 377 

140 membres avec un capital de 390 1. st. (9,830 fr.) et n'o- 
pérait que sur un chiffre de 250,000 fr. d'affaires; en 1850, 
elle se composait de 600 membres possédant un capital 
acquis de plus de 100,000 fr. et opérait sur près 4'un 
million. Dix ans après, le nombre des associés dépassait 
4,000, le capital accumulé s'élevait à plus d'un million et 
demi. La société possédait un moulin, qui approvisionne 
Rochdale et les stores coopératifs, une filature de coton, 
construite par les sociétaires dans les meilleures conditions 
d'économie, de salubrité et de perfection de travail. 

L'histoire de la société des équitables pionniers de Roch- 
dale est celle de la plupart des sociétés de consommation 
fondées dans les districts manufacturiers de l'Angleterre. Ces 
associations n'ont donc pas à se repentir d'avoir modifié leur 
premier système et d'avoir offert au public le moyen de pro- 
fiter des avantages qu'elles procurent, soit en recevant en ar- 
gent la différence de la vente en gros à la vente au détail, soit 
en employant ce bénéfice dans la société à constituer un capi- 
tal qui peut s'élever graduellement jusqu'au chifiTre maximum 
de 200 1. st. Elles ont été conduites ainsi, par le développe- 
ment de leur principe, au couronnement du système coopé- 
ratif, c'est-à-dire la suppression successive des interméfJiaires 
qui séparent le consommateurdu producteur, et à la formation 
de sociétés de production, destinées à élever l'ouvrier au rang 
de patron et à le faire participer,' par l'accumulation du ca- 
pital, à tous les avantages de l'industrie. 

C'est, en efïet, par le concours des sociétés de consomma- 
tion que se sont fondées les sociétés de production du nioulin 
de Leeds, de celui de Rochdale, la société des bougies de 
Belmont, près de Manchester, celle de Birstall près Leeds 
pour la confection des vêtements, les nombreuses sociétés 
de tailleurs, celle des ouvriers brasseurs à Londres, etc., etc. 

Tandis que l'intelligence de la classe ouvrière procurait 
à l'association coopérative en Angleterre les brillants succès 



378 l' ASSOCIATION DEPUIS LA RB8TAURATI0N 

auxquels nous venons d'applaudir, les Étals-Unis suivaient 
Timpulsion du même mouvement en l'appropriant au ca- 
ractère plus particulièrement agricole de leurs populations. 
Les sociétés de consommation ne pouvaient être que d'une 
médiocre utilité dans un pays ou Textréme fertilité du sol, 
rétendue et la rapidité des voies de communication, Tesprit 
de spéculation répandu dans toutes les classes de la société, 
permet à chacun de se procurer en abondance et à bas prix 
les objets de première nécessité. Il y avait un emploi plus 
utile à faire du principe coopératif en l'appliquant à l'objet 
le plus dispendieux et par suite le plus convoité de la popu- 
lation ouvrière en Amérique, l'achat et la construction d'une 
maison et d'un jardin pour Thabitation de la famille. Ce 
besoin d'un home est si impérieux, il intéresse si directement 
la stabilité sociale, dans une contrée où le goût des aven- 
tures, l'attrait des découvertes tendent à maintenir la po- 
pulation dans une sorte d'état nomade, que la législation de 
la plupart des États de l'Union américaine n'a pas hésité à 
prodiguer à la conservation du homestead toutes les faveurs, 
tous les privilèges. 

a Le homestead (1), son nom l'indique, est la fixation, la 
consolidation du foyer de la famille (3).... L'immeuble cons- 
titué en homestead échappe à toutes les atteintes des créan- 
ciers de la communauté. C'est le refuge de la famille placé 
au-dessus des vicissitudes de la fortune et des catastrophes 
que Tesprit d'aventures occasionne trop souvent. Certain 
de ne pas attirer sur la tète de sa femme et de ses enfants la 
ruine et la misère, l'Américain n'hésite pas à se lancer dans 



(1) La Californie. Histoire des progrès de l'un des Etats-Unis 
d'Amérique et des institutions qui font sa propriété, par Fauteur, 
2« édition, p. 33T. 

{'ï) Homestead se compose des mots home, habitation, et de 
steady, farm9, continu, stnble, 



jusqu'au temps ACTU]BL. 379 

des entreprises souvent téméraires, mais dont le succès dote 
le pays de ressources et de richesses nouvelles. On ne saurait 
dire combien riqstitution du homestead a contribué au dé- 
veloppement de la colonisation et de Tindustrie aux États- 
Unis. > 

«Cependant, tout en attachant à )a protection de la famille 
l'importance capitale que suppose la mise hors du commerce 
d'une portion du patrimoine des citoyens, le législateur n'a 
pas voulu que ce fût là une source de fraudes envers les 
créanciers de bonne foi. Il a limité au strict nécessaire l'éten- 
due et la valeur de l'immeuble constitué en homestead. Ce 
doit être la résidence réelle et effective de la famille, et elle 
ne doit pas dépasser 5,000 dollars. Tout ce qui excède cette 
somme rentre dans le droit commun et forme le gage des 
créanciers. Ce chiffre de 5,000 dollars ne peut même être ré- 
clamé que par les citoyens mariés. Les autres peuvent, il est 
vrai, se constituer un homeslead quand ils prennent soin 
d'une sœur ou d'enfants mineurs; mais, dans ce cas, le ho- 
mestead ne peut dépasser 1,000 dollars. » 

C'est à l'achat et à la construction de ces homestead que 
les Américains ont appliqué d'abord le principe coopératif. 
De nombreuses sociétés (homestead associations) se sont fon- 
dées dans la plupart des villes de l'Union, principalement 
dans les États nouvellement annexés, pour l'acquisition en 
commun de vastes terrains à diviser entre les sociétaires et 
pour la construction de maisons appropriées aux besoins de 
leurs familles, contre le payement de cotisations hebdoma • 
daires ou mensuelles représentant les prix d'achat et de con- 
struction avec les intérêts. Ces sociétés ont acquis une grande 
mfluence par le nombre considérable de leurs adhérents et 
par le choix qu elles font de leurs administrateurs ou offi- 
ciers {trustées). 

Chacun des membres de l'association peut être appelé à 
celte fonction, dont la durée est d'un an, et qui exige cer- 



380 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

laines connaissances, auxquelles on s'empresse de se pré- 
parer à Tavance. Les mandats de ce genre, comme ceux 
des Compagnies de Gaz, d'Eaux, des Savingbanks, etc., sont 
fort recherchés. C'est pour les Américains une sorte de 
stage politique. Ils prennent ainsi l'habitude de traiter les 
affaires de la société, et par là celles de la ville ou de l'État. 
L'expérience du suffrage universel, dans le cercle restreint 
de ces compagnies, leur permet de juger de l'influence 
qu'etercent de bons ou de mauvais choix sur les affaires po- 
litiques, comme sur les affaires de leurs sociétés. C'est à coup 
sûr la meilleure école chez un peuple libre et soucieux de la 
prospérité du pays. 

Les hamestead associations sont donc l'espèce de sociétés 
coopératives qui a obtenu la préférence aux États-Unis. Elles 
surpassent de beaucoup, en nombre et en importance, les 
building societies d'Angleterre et les timides essais tentés en ce 
genre à Mulhouse et en Allemagne. S'il s'est formé dans 
quelques villes, telles que New- York, Boston, San Francisco, 
des sociétés coopératives de produits, elles sont de date trop 
récente pour qu'il soit possible de préjuger leur avenir et le 
degré de prospérité auquel elles pourront atteindre. 

Après l'Angleterre et les États-Unis, l'Allemagne et particu- 
lièrement la Prusse doivent être considérées comme occupant 
le premier rang dans le mouvement des sociétés coopéra- 
tives. Ces associations y ont pris en très-peu de temps un 
immense développement, mais dans un sens différent de 
celui qui a prévalu en Angleterre. 

En Silésie, en Saxe et dans la Prusse royale, l'industrie a 
longtemps résisté au mouvement de concentration qu'à 
l'exemple de l'Angleterre, elle a subi en France, en Belgique 
et dans la Prusse rhénane. Les grandes usines, les grands 
ateliers y ont été peu nombreux jusqu'à ces dernières années. 
Fidèles à leurs anciennes traditions, retenus d'ailleurs par 
rhabitude, autant que par la nécessité, dans les liens des 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL-. 381 

corporations de métiers, les artisans allemands ont con- 
servé l'atelier de famille, la petite industrie, si conforme à 
leurs goûts et à leurs principes. Ce système qui, nous l'avons 
dit, se justifiait au xviii® siècle par l'établissement des 
grandes foires périodiques, et qui avait procuré aux pro- 
vinces de l'Allemagne centrale une supériorité relative dans 
quelques produits, ce système ne se soutenait plus que dif- 
ficilement depuis la paix générale et la libre circulation des 
denrées de fabrication étrangère. Les ouvriers silésiens, 
saxons, prussiens, se ruinaient à travailler ; ils usaient leurs 
dernières ressources à soutenir follement la concurrence 
d'établissements plus riches et plus économiquement instal- 
lés que les leurs. 

Cependant la classe ouvrière conservait l'instinct, mal dé- 
fini sans doute, mais profond, de la possibilité d'un sort 
meilleur. Elle ne désespérait pas de la solution du redou- 
table problème qui se posait devant elle. La simplicité, la 
régularité de ses habitudes, la patience et l'énergie dans le 
travail, le sentiment réel et pratique de la fraternité donne 
en effet au caractère de l'ouvrier allemand une grande ana- 
logie avec celui de l'Écossais. Mais avec une égale conviction 
de la grandeur morale de l'individu et du devoir qu'a tout 
homme de s'aider lui-même et de se suffire dans les circon- 
stances difficiles de la vie, l'Écossais, élevé sous un régime de 
libre discussion, a conservé dans sa pureté primitive l'esprit 
d'initiative, trait distinctif de sa race, qui le fait reconnaître 
partout et toujours : l'Allemand, au contraire, sujet séculaire 
d'une monarchie à peu près absolue, soumis à la discipline 
administrative qui en est la conséquence forcée, s'est habitué 
à attendre de son gouvernement plus que de lui-même les 
secours que réclament les épreuves qu'il traverse. Il a perdu, 
sous cette action énervante, quelque chose de cette initiative 
naturelle qui fait la supériorité des Anglo-Saxons comme 
des Écossais. 



382 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

En 1848, lorsque le contre-coup de la Révolution de Février 
eut fait jaillir la première étincelle de cette unité allemande 
qui avait paru jusqu'alors aux plus chimériques un rêve 
irréalisable, et dont la campagne de Bohême vient, en 1866, 
de dégager une face nouvelle, le Parlement allemand, réuni 
à Francfort, entreprit la solution des grandes questions so- 
ciales, et particulièrement de celle du crédit au travail, tant 
agitée par l'école du socialisme universel. «Réclamez de 
l'État, disait-on aux ouvriers, le crédit dont vous avez besoin; 
TÉtat seul doit pourvoir à tous les besoins de ses membres.» 
Six cents pétitions, émanées de groupes d'artisans plus ou 
moins nombreux, répondirent à cet appel et réclamèrent 
l'organisation du crédit populaire sur des bases si larges 
qu'elles auraient promptement absorbé toutes les ressources 
du pays. 

La dissolution violente du Parlement allemand coupa 
court, il est vrai, aux embarras de la commission chargée de 
cet épineux travail. Mais, pour avoir été mal posé, le pro- 
blème n'en restait pas moins debout. M. Schultze, juge de 
paix de la ville de Delitzsch, dans la Prusse saxonne, entre- 
prit de le résoudre. 

11 avait consacré ses loisirs à l'étude des sciences écono- 
miques, non pas en vue de vaines théories, mais avec l'esprit 
critique et de sévère analyse qui permet d'en faire d'heu- 
reuses applications pratiques. Par ce privilège du génie de 
voir vite, juste et loin, M. Schultze embrassa d'un coup d'œil 
les données complexes du problème. Il comprit que l'indé- 
pendance sociale de l'ouvrier est subordonnée à la régulari- 
sation des conditions du travail industriel, et que cette régu^ 
larisation ne saurait, sans la plus fatale atteinte à la liberté 
du commerce et des transactions, être l'œuvre de l'Etat ou 
de la loi, mais bien le résultat des seuls efforts de l'ouvrier, 
sa conquête en quelque sorte par l'ordre^ la patience et 
l'économie; 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 383 

Isolé, que peut en effet TouTrier, pour triompher de la 
misère ? Son salaire, presque toujours insuffisant à nourrir 
sa famille, dépend d'un concoors de circonstances heureuses 
qui peut ne pas se produire. Les accidents, la maladie, un 
chômage imprévu, en tarissent trop souvent la source. Les 
crises commerciales, plus fréquentes et plus longues à me- 
sure que l'industrie se concentre et que la concurrence se 
généralise, suspendent le travail dans les moments les plus 
critiques. Les petits ateliers se ferment et disparaissent de- 
vant les grandes usines. Eu présence des immenses capitaux, 
de la puissante intelligence de l'aristocratie industrielle, les 
maigres ressources, l'intelligence bornée de Touvrier s'éva- 
nouissent et s'absorbent comme la goutte d'eau dans l'Océan. 
Il semble donc que rien ne puisse vaincre la destinée qui 
pèse sur l'ouvrier ; qu'il soit fatalement condamné à une 
misère de plus en plus profonde, et que le prolétariat uni- 
versel doive être Taffreuse conséquence du merveilleux dé- 
veloppement de l'industrie au xix« siècle. C'est de ce senti- 
ment de désespoir que sont nées les doctrines communistes 
et cette prétention insensée que l'État peut et doit, par les 
contributions de quelques-uns, soutenir la misère du plus 
grand nombre. 

Mais la Providence a déposé dans le cœur de Thomme un 
principe plus généreux et plus fécond, dont la puissance in- 
calculable lui a permis de transformer la face du globe et 
qui, appliqué avec intelligence, suffit à résoudre le problème 
de l'indépendance sociale des travailleurs. Ce principe, c'est 
l'association, dont nous venons d'essayer de résumer l'his-* 
toire. Partout et dans tous les temps, nous l'avons vu être 
Tagent le plus direct et le plus puissant de la civilisation et 
de la prospérité commerciale des nations ; mais partout et 
toujours, malgré l'infinie variété de formes sous lesquelles 
elle s'est manifestée, l'association s'est appliquée à des forces 
déjà créées> àdes capitaux accumulés, pour les réunir ei tirer 



384 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

de leur concentration les résultats qu'ils n'auraient pu pro- 
duire isolément. 

L'ouvrier cependant ne possède aucune de ces précieuses 
ressources. Il lui faut, avec son travail quotidien, pourvoir 
aux besoins de chaque jour; et c'est tout au plus s'il peut 
prélever qut^lques centimes sur son salaire pour se procurer, 
par l'assurance mutuelle, des secours en cas de maladie, ou 
une indemnité pour sa famille en cas de mort. Les éléments 
constitutifs de l'association changent donc et se modifient 
quand il s'agit de sociétés ouvrières. Le problème comporte 
des données nouvelles, à Tétude desquelles M. Schullze-De- 
litzsch se consacra tout entier avec une persévérance digne 
d'éloges. 

Si l'esprit pratique et le solide bon sens des pionniers de 
Rochdale avaient suffi pour constituer une association 
féconde et durable sans doute, mais fondée sur l'empi- 
risme et le tâtonnement plutôt que sur ies vrais principes 
delà coopération, une observation attentive des faits écono- 
miques qui se rattachent aux rapports du crédit et des salaires, 
l'analyse rigoureuse du but à atteindre et des conditions in- 
dispensables pour y parvenir, conduisirent M. Schultze -De- 
ll tzsch à la détermination des véritables lois de ce nouveau 
genre d'association populaire (Volksgenossenschaft). 

La révolution de 1848 avait ravivé en Allemagne toutes les 
aspirations vers la liberté. L'idée de l'unité de la patrie alle- 
mande, profondément gravée au plus secret des cœurs, 
pouvait enfin se produire au grand jour et dominait tous les 
partis. Mais, unanime sur le but à atteindre, l'opinion pu- 
blique s'était divisée sur les moyens de le réaliser. Deux 
courants contraires entraînaient les esprits vers deux ex- 
trêmes opposés. 

Les uns n'avaient d'espoir que dans la liberté ; — liberté 
individuelle, liberté sociale, liberté politique; liberté dans 
l'industrie, dans l'association, dans le mouvement commer- 



jusqu'au temps actuel. 385 

cial. Les esprits, ainsi affranchis, maîtres de suivre la pente 
naturelle des intérêts nationaux , ne pouvaient manquer 
d'aboutir à l'unité politique. La liberté engendrant l'unité, 
Freikeit zur Einheit, telle était la devise du parti libéral. 

Les autres, partisans d'un système en apparence plus pra- 
tique, mais en réalité patriotes plus impatients, prétendaient 
arriver à l'unité d'abord, sauf à donner la liberté pour cou- 
ronnement à l'édifice. Pour ceux-ci, une puissante concentra- 
tion des forces administratives et politiques, l'organisation du 
travail, l'adoption d'un système rigoureusement protecteur, 
étaient seuls capables de vaincre au dedans et au dehors les 
nombreuxadversairesdelatransformationnationale. Il fallait 
surmonter les obstacles avant dediscuter le régime politique 
et d'adopter une constitution définitive. La liberté, d'ailleurs, 
ne pouvait manquer de demeurer la légitime conquête de la 
génération qui aurait su fonder l'unité allemande : Einheit 
zur Freilmt. 

A ce parti des unitaires se rattachait le nombreux parti des 
socialistes qui, par d'autres voies, tendaient au même résultat. 
La lutte fut ardente et générale pendant les années 1848 
et 1849. Elle menaçait d'aboutir à la défaite du parti libéral, 
lorsqu'un petit groupe d'économistes entreprit la défense 
des vrais principes, avec un courage et une intelligence qui 
fixèrent la victoire du côté de l'affranchissement et de la 
liberté. M. Schultze-Delitzsch et ses amis commencèrent en 
1849 une vigoureuse croi?.ade pour dégager l'ouvrier allemand 
des étreintes de la bureaucratie et des erreurs du socialisme. 
Leur programme fut simple, parce qu'il reposait sur une 
idée vj'aie. Il réussit au delà même de leurs espérances, ainsi 
qu'il arrive toujours lorsque le moyen répond au but, le 
remède au mal, et que l'idée, affranchie des accessoires qui 
l'embarrassaient, se présente avec la netteté d'une formule 
algébrique. La liberté, telle fut pour H. Schultze-Delitzsch et 
ses amis l'unique pensée, l'unique objet. Liberté dans les 

25 



386 L ASSOCUnON DBPUI8 LA BJBSTAUBATiON 

rapport^ des patrons et des ourriers ; liberté du capital, 
liberté du travail, et, pour permettre à chacun d'atteindre 
ce double but, liberté de l'association. « L'homme, dit 
M. Schultze-Delitzsch, empruntant ici l'axiome américain, 
l'homme naît avec des besoins, mais aussi avec les facultés 
nécessaires pour la satisfaction de ses besoins. La liberté 
dans l'emploi de ses facultés, soit isolément, soit en associa- 
tion avec ses semblables, telle est la seule condition de son 
existence, et, par là même, le seul droit auquel Thomme 
puisse prétendre. L'État n'a d'autre objet, d'autre devoir, 
que d'assurer la liberté individuelle et la liberté d'associa- 
tion. Toute autre immixtion de l'État dans l'association hu- 
maine en altère la nature et la stérilise (1). » L'indépendance 
individuelle, ayant pour contre-poids la responsabilité indivi- 
duelle, voilà l'image que M. Schultze-Delitzsch et ses amis 
ne cessèrent de présenter aux yeux des ouvriers allemands, 
variant de toutes manières les aspects, les couleurs, les teintes 
mêmes du tableau, l'opposant toujours à la doctrine socialiste 
de Tintervention de l'État. La bannière du Selbtshûlfe se dres- 
sait ainsi contre celle du Staatshiilfe. 

L'entreprise pouvait certes paraître téméraire de conquérir, 
à un système si nouveau et si absolu tout à la fois, l'ouvrier 
et le capitaliste prussiens, le public et le législateur. Phéno- 
mène étrange et bien rare dans l'histoire sociale, le mouve- 
ment ne vint ni du peuple ni du gouvernement, mais d'un 
petit groupe de novateurs convaincus. Ce ne fut pas dans 
l'atelier de l'ouvrier, mais dans le cabinet d'un économiste 
que naquit enfin le plus moral, le plus conservateur et le 
plus pratique des systèmes socialistes. 

Si le nombre des ennemis, la puissance des obstacles sont 
pour certains esprits généreux et persévérants des stimulants 

(i) Vorschusz und Creditvereine als Volksbancken. 4* ëdit. 
Berlin, 1667. 



iUSQU*AU TEMPS AOttfBL. 38t 

et comme des gage» de victoire, M< Schulise et ses amis ne 
durent jamais douter du succès; car, dès le début, ils ne 
rencontrèrent de toutes parts que critiques et contradictions. 

Ils avaient à lutter contre une ligue formée d'éléments 
contraires sans doute^ mais également passionnés : le parti 
administratif et gouvernemental, ou, comme l'appellent les 
Allemands, l'opposition bureaucratique, le parti féodal et le 
parti socialiste pur. Gliacun d'eux tenta Tassant du nouveau 
système par des côtés différents. 

Le parti bureaucratique avait pour lui la législation com- 
merciale de la Prusse, encore complètement contraire à toute 
idée de liberté. Il résistait au nom des principes constants de 
la monarchie prussienne et pour maintenir une organisation 
industrielle fondée sur les principes du régime protecteur le 
plus absolu. Si en 18H (4), en effet, le gouvernement prus- 
sien avait un instant cherché dans une organisation libérale 
des professions industrielles le moyen de réparer de récents 
désastres et d'intéresser plus directement le peuple au salut 
de la monarchie» les tendances anciennes vers le système des 
guildes et de la protection commerciale n'avaient pas tardé 
à reprendre le dessus : et, trente ans après, le Gode industriel 
de 1845 remplaçait la liberté par le contrôle administratif, et 
inaugurait un système complet de restrictions et de barrières 
à la liberté du travail et à l'exercice indépendant des pro* 
fessions industrielles. La loi du 9 avril 4849, œuvre de réac- 
tion contre les idées révolutionnaires, enchérit encore sur les 
rigueurs de celle de 1845, et, classant par catégories toutes les 
industries, fixa d'une manière absolue le nombre d'années 
d'apprentissage, le nombre d'apprentis pour chaque patron. 
Il a été dit beaucoup et il reste beaucoup à dire sur cette 
singulière législation dont le principal mérite est d'at- 



(i) La loi de 181 1 ne fut que la confirmation et le développe- 
ment de l'édit de 1808, publié au lendemain de la campagne de 
Prusse et du traité de Tilsitt. 



388 L A3S0CUTI0N DEPUIS LA. RESTAURATION 

tester de la manière la moins éqaivoque le caractère soumis 
et l'esprit de discipline de la popalation ouvrière en Prusse. 
Mais, au point de vue spécial ou se plaçait M. Schultze- 
Delitzsch, cette législation, si universellement acceptée en 
Prusse, formait un obstacle presque infranchissable à Tin- 
troductieo d*un système fondé sur le principe diamétrale- 
ment contraire de la liberté. 

La résistance du parti bureaucratique se manifesta d'abord 
par des actes, tels que l'interdiction des réunions coopéra- 
tives par le ministère du commerce, la surveillance, Tingé- 
ance même de la police dans l'administration des premières 
sociétés de ce genre. Il y eut de nombreuses poursuites et 
même quelques procès. Mais on doit à la gloire de la ma- 
gistrature prussienne, de proclamer qu elle comprit plus tôt 
et mieux que ne le fit le gouvernement ce qu'il y avait de gé- 
néreux, d'utile et d'essentiellement moral dans le système 
des associations coopératives établies par M. Schultze-Dc- 
litzsch (1). La justice se prononça donc pour la légalité des 
nouvelles sociétés, et mit ainsi un terme à l'opposition active 
de la bureaucratie. Mais tout n'était pas fini. Il fallut dix ans 
encore, dix ans de luttes et de succès, pour triompher de sa 
résistance passive et déterminer le gouvernement prussien à 
présenter un projet de loi conçu dans le sens libéral que ré- 
clamaient les sociétés nouvelles. 

L'hostilité du parti féodal se rattachait à des causes toutes 
différentes. Les féodaux ne pouvaient, en effet, voir sans in- 
quiétude se produire un système dont le but final est l'éman- 
cipation des classes laborieuses, leur élévation au patronage 



0) Entre autres décisions judiciaires, nous citerons celle du 
tribunal de Kœnigsberg, en 4856. Cette décision porte que les 
associations coopératives, quoique reposant sur des bases autres 
que celles des sociétés prévues par le Gode prussien, n'en sont 
pas moins soumises au droit commun, et que dès lors les pres- 
criptions de police ne leur sont pas applicables. 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 389 

industriel et au titre de capitalistes, par rabaissement des 
barrières commerciales et la suppression des catégories con- 
sacrées par la loi de 1849. Ces tentatives d'égalité sociale 
leur semblaient plus dangereuses encore que les doctrines 
socialistes pures, qui, se rattachant à TÉtat comme à leur 
centre commun, laissaient du moins quelque prise à Faction 
de la noblesse et des grands propriétaires. 

Pour combattre le système coopératif, le parti féodal se 
servit d'abord des armes que lui fournissait la législation 
nationale. Mais, bientôt éclairé par l'inutilité de ses premières 
attaques, il s'avisa d'atteindre à la source même d'où il 
supposait que M. Schultze-Delitzscb tirait sa force et sa 
puissance. Il organisa de grandes associations populaires 
{Preussische Volks Verein) destinées à combattre par la publicité 
et la pratique les doctrines de M. Schultze-Delitzscb. 

Malgré le développement que l'influence et les ressources 
de tous genres du parti féodal parvinrent à donner momen- 
tanément à YUnim ^populaire prussienne, ce ne fut pas l'ad- 
versaire le plus redoutable du système coopératif. M. Schultze- 
Delitzsch, en proclamant que l'homme est naturellement 
capable de suffire à tous ses besoins, en adoptant pour base 
de son système de ne chercher qu'en soi-même, dans la liberté 
du travail et dans l'épargne, les ressources nécessaires pour 
con)battre la misère, pour se créer un capital et arriver à 
l'indépendance ; enfin , en ne réclamant de l'État que la ga- 
rantie du libre exercice des facultés humaines, M. Schultze 
frappait au cœur la grande école socialiste, dont le chef, ou 
du moins l'organe, était alors Ihin des orateurs les plus po- 
pulaires de la Prusse. 

M. Lasalle joignait à de solides études économiques toutes 
les qualités oratoires qui font le tribun : l'audace, la vigueur 
dans l'imagination, la chaleur de la parole, la puissance 
de Torgane, et par-dessus tout une activité fiévreuse, infati- 
gable. Habile à traduire en images les vérités abstraites de 



390 L ASSOCIATION DRPUISLA RESTAURATION 

rëconomie politique, attentif à flatter les passions da peuple^ 
M. Lasalle démontrait avec un art infini que, dans la condi- 
tion sociale de ce monde, les prolétaires sont les plus nom- 
breux, les capitalistes, en termes socialistes, c'est-à-dire les 
propriétaires, en extrême minorité. Qu'ainsi, et à ne ccmsi- 
dérer la nation que dans son ensemble, le prolétaire peut, 
avec plus de raison que Louis XIV, dire « FÉtat, c'est moi, • 
et tirer de ce principe toutes les conséquences qu'il com- 
porte. La force étant le principe et la loi suprême de l'huma- 
nité, là oit est la force, là est le droit. Avant la Révolution 
française, l'aristocratie territoriale écrasait le peuple. Depuis 
la Révolution, c'est la bourgeoisie qui a détrdné l'aristocra- 
tie.... Il est temps que le peuple relève la tête et prenne sa 
part de royauté. Cette part de royauté s'affirme par la 
possession du capital. 

Mais, pour la conquérir, qu'est-il besoin de tout cet appa- 
reil de liberté du travail, d'association solidaire, d'épargne, 
de privations I Pour Lasalle et les socialistes, le capital n^est 
qu'un fait, un accident historique, le résultat de l'asservisse- 
ment dans lequel une minorité puissante a longtemps main- 
tenu le peuple. Le premier devoir du peuple redevenu libre 
est donc de rechercher suivant quelles lois la distribution du 
capital et des profits nationaux devra se répartir désormais. 
En fait, être travailleur, c'est être prolétaire. Le prolétariat 
se compose de tous ceux qui, n'ayant aucun revenu mobilier 
ou immobilier, attendent de leur travail le pain de chaque 
jour. Dès lors, pourquoi leur demander des garanties qu'ils 
ne possèdent pas, une solidarité qui ne représente rien, des 
épargnes qu'ils ne peuvent faire? N'esMI pas plus naturel 
d'exiger d'eux ce dont ils sont riches : du travail, en échange 
de la satisfaction complète et obligatoire de tous leurs be- 
soins ? En un mot, n'est-ce pas à TÉtat seul qu'il appartient 
de se faire entrepreneur général, intermédiaire forcé entre 
le riche et le pauvre, le capitaliste et le travailleur, afin 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 391 

d'assurer, par la juste et légitime répartition de la richesse 
des uns, l'existence des autres? 

Tel était l'attrayant système que Lasalle ne cessait de 
présenter aux ouvriers allemands, et qu'il opposait, embelli 
de toutes les séductions de l'éloquence, aux modems et se* 
vères principes de l'association coopérative. La comparaison 
était redoutable assurément; d'autant plus que Lasalle éga* 
lait son adversaire en activité et qu'il l'eût égalé peut*-étre 
en persévérance, s'il lui eût été donné d'achever sa carrière. 
La bataille entre eux fut longue et ardente. Elle tint en sus^ 
pens pendant cinq ans la population ouvrièrede l'Allemagne* 
C'était, sous d'autres formes, la lutte étemelle des passions 
et du devoir, et le devoir aurait bien pu ne pas triomi- 
ph^, si, joignant la pratique à la théorie, confiant dans 
l'honnêteté, le bon sens, la persistance naturelle des ouvriers 
allemands, M. Schultze-Delitzsch n'avait eu le courage de se 
consacrer tout entier à la réorganisation et à i'adminisli'a- 
tion de la première des sociétés fondées d'après ses plaps et 
sur son système. Ce fut la cause de ses succès et son plus 
beau titre de gloire. 

Dès le début, le problème se posa devant lui dans toute 
sa poignante simplicité. II s'agissait de trouver une forme 
d'association populaire qui permit de réunir la plus grande * 
masse de garanties au. plus petit nombre de chances de 
perte : ou. en d'autres termes, le maximum de responsabilité 
au minimum de risques, et cela, avec une clause d'associés 
qui, ne possédant aucun capital, ne pouvait offirir qu'une 
garantie des plus précaires. 

Ainsi posée, sous la seule formule qui fiit rigoureusement 
vraie, la question avait de quoi décourager les plus hardis* 

M. Sdiultze-Delitzsch l'aborda de face avec cette puissance 
de l'analyse qui ramène toutes les questions à quelques prin- 
cipes essentiels d'une application aussi simple que générale. 
Plus que personne il était pénétré de cette vérité qu'une 



392 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

valeur impuissante dans son isolement peut par son associa- 
tion avec d'autres valeurs de même ordre constituer une 
force réelle et appréciable; et que, dans ce monde, les plus 
grandes créations dérivent d'infiniment petits multipliés à 
l'infini. L'ouvrier, dans son dénûment, exposé à tous les 
accidents, à l'ignorance, à la misère, à la maladie, à la 
mort, n'en possède pas moins une force déterminée. Il re- 
présente, pour sa part, la seule puissance créatrice, le tra- 
vail. Pour lui donner toute sa valeur et fixer sur lui les 
éléments du crédit, il suffit de tenir compte de ses diverses 
conditions d'existence, de neutraliser la fâcheuse influence 
des unes et de développer Taction des autres. C'est là le pri- 
vilège de l'association. En groupant les efforts, elle diminue 
les risques : les risques du chômage et de la maladie, par les 
sociétés de secours mutuels; le risque de mort par l'assu- 
rance; les effets de la paresse, de la débauche, de l'ivro- 
gnerie, parla vigilance de l'intérêt collectif et la surveillance 
réciproque. 
De là deux axiomes fondamentaux du système coopératif : 
Limiter rigoureusement les prêts sociaux aux seuls besoins 
du travail productif; ne prêter qu'aux associés, de façon à 
maintenir toujours les liens de la solidarité entre les préteurs 
et les emprunteurs. La parfaite connaissance du caractère 
de l'emprunteur, du motif de l'emprunt et de l'emploi du 
prêt réduisent le risque de l'opération à son minimum et 
permettent, par la réunion sur la même tête de la qualité 
d'emprunteur et de la qualité d'associé, de régler les condi- 
tions du prêt en vue des intérêts de l'ouvrier et non du pré- 
teur. La restriction des prêts entre associés solidaires élève au 
contraire jusqu'à l'absolu la sécurité du gage offert au pré- 
teur et à l'association. Comment douter du remboursement 
quand il est garanti par l'engagement collectif et solidaire de 
milliers d'individus obligés personnellement et sur leur avoir, 
tout modeste qu'il soit f 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 393 

Mais ces principes posés, restait à en déterminer l'applica- 
tion pratique et à décider quel genre d'association coopérative 
conduirait le plus tôt et le plus sûrement à Témancipation 
de la classe ouvrière. A cet égard, la conviction de M. Schulze- 
Delitzsch était faite. Il avait facilement constaté la fausseté 
de ce préjugé que le caractère d'un peuple ne se prête pas 
également bien à tous les genres de sociétés coopératives et 
que ce choix peut dépendre du caprice d'une nation ou du 
hasard des latitudes. 

Le mouvement de l'association coopérative obéit à d'autres 
lois en effet. En Angleterre, sans doute, les premières sociétés 
coopéFatives ont été des sociétés de consommation; aux 
États-Unis, des sociétés de construction et de homestead, ^^rce 
que dans la première de ces contrées, le prix élevé des den- 
rées, dans la seconde l'absence d'une habitation pesaient 
plus lourdement sur l'ouvrier. Si, en Allemagne, c'était vers 
les sociétés de crédit que se portaient alors tous les yeux, il 
n'y avait entre ces trois modes d'association que des diffé- 
rences de formes tout à fait secondaires, le principe et le but 
final restaient les mêmes. Il s'agissait également pour l'ou- 
vrier de se constituer un capital au moyen de l'épargne, soit 
directement à l'aide de cotisations, soit indirectement par la 
diminution dans le prix des denrées, des loyers ou des em- 
prunts. Sous ces trois aspects, les sociétés coopératives se 
rattachent au principe de la distribution et non de la pro- 
duction des richesses. Ce sont des sociétés disti*ibutives et 
non des associations productives; des associations prélimi- 
naires et préparatoires, destinées à conduire à la forme défi- 
nitive, la société de production, comme au couronnement de 
l'édifice, et qui ne supposent pas encore chez l'ouvrier les qua- 
lités de prudence, d'intelligence, de tact commercial indispen- 
sables au succès de la seconde classe de sociétés coopératives. 

L'instinct populaire ne s'y était d'ailleurs pas trompé. 
Tout le monde en Allemagne s'accordait à considérer les 
sociétés distributives et particulièrement les sociétés de crédit 



394 L ASSOCIATION DEPUIS LÀ RESTAURATION 

comme la seule forme qui convint à la situation prëamte de 
la classe laborieuse, comme l'unique moyen de pourvoir à 
ses besoins et de diminuer sa misère. On n'était divisé que 
sur l'exécution. Bien peu d'esprits osaient alors envisager le 
principe de la solidarité comme une base sérieuse et pratique 
d'association coopérative. M. Scbultze-Delitzsch lui-même, 
tout convaincu qu'il fût de l'excellence du principe, mais 
ébranlé par les prédications de Lasalle et par le sentiment 
de répulsion que manifestait la masse des travailleurs, cher- 
chait quelque tempérament à la rigueur de la solution théo- 
rique. II fallut, pourfiierses hésitations, l'exemple du succès 
d'une société fondée à l'anglaise, c'est-à-dire par la seule 
initiative des ouvriers et sur le principe de la solidarité 
absolue (1). M. Schultze-Delitzsch s'empara de cette modeste 
entreprise comme d'un levier pour soulever tous les obsta- 
cles. Il la développa par de sages règlements, tandis qu'il 
réorganisait la banque populaire deDelitzsch, tombéeau der- 
nier terme de la décadence, malgré les efforts de ses fonda- 
teurs et le système de la gratuité des prêts (1851). 

De cette époque date pour les sociétés coopératives alle- 
mandes une ère nouvelle. Du domaine théorique elles pas- 
sent à la vie pratique. Aux tâtonnements de l'empirisme 
succède l'application de principes rigoureux et certains. 

M. Schultze-Delitzsch et ses amis, en effet, s'attachèrent 
dès lors dans leurs écrits, comme dans leur pratique admi- 
nistrative, à combattre l'idée de la gratuité des prêts et à 
développer la solidarité des associés. 

La gratuité des prêts n'était pour eux qu'un dégui- 
sement habile de la doctrine socialiste. Elle présente les 
mêmes inconvénients pratiques et conduit aux mêmes 
conséquences désastreuses. L'administrateur d'un fonds de 
secours considérera toujours moins la solvabilité de l'em- 



(1) L'association des bottiers-cordonniers pour Tachât des ma- 
tières premières (Rohstoffengenossenschaft). 



jusqu'au temps actuel. 395 

prunteur que sa misère. L'ouvrier, obligé de rendre, mais à 
long terme et sans intérêts, ne trouvera dans ce secours 
aucun stimulant, aucun encouragement au travail. S'il reste 
dans l'indolence, si sa misère devient plus profonde et disons 
le mot, plus incurable, n'en deviendra-t-il pas plus digne 
dMntérét aux yeux des chefs de l'établissement, et dès lors ne 
recevra't-il pas des secours plus abondants encore? En posant 
au contraire, comme condition rigoureuse du prêt, le service 
réciproque et rétribué, en subordonnant l'avance d'un nou- 
veau prêt à l'exact remboursement du premier, en propor- 
tionnant le chiffre de ces avances au chiffre de la cotisation 
mensuelle et des sommes accumulées par l'épargne, on élève 
l'ouvrier au rang du commerçant, on éveille en lui le senti- 
ment de l'honneur commercial, on développe ses forces par 
la pensée que les bénéfices qu'il tire de Tassociation sont dus 
à son travail, à sa sobriété, à sa bonne conduite. 

Le principe de la rétribution des prêts se lie donc étroite- 
ment à ridée de la constitution d'un capital propre à l'ouvrier 
et par suiteà sa moralisation. « II faut une grande impulsion, 
dit M. Schultz8»Delitz8ch,pour porter l'ouvrier à l'épargne et 
pour l'y habituer. Cette impulsion, l'association coopérative 
la donne, en faisant dépendre le crédit du sociétaire et sa 
part de bénéfices de son avoir dans la société. Les consé- 
quences de ce fait sont de la plus haute importance. Le sen- 
timent d'être arrivé par son énergie, par mille privations à 
se faire ouvrir un crédit, à se créer un capital propre, à faire 
partie d'une société florissante, ce sentiment exerce une 
grande influence sur l'esprit de celui qui jusque-là vivait au 
jour le jour, exposé à toutes les gênes, à toutes les pertes qui 
résultent de la pauvreté. On ne recule plus devant des priva- 
tions qui mènent à des jouissances durables désormais acces- 
sibles. Le sentiment qu'on appartient aune forte associa- 
tion, sans cesser d'être son propre maître, augmente l'énergie 
en fortifiant l'estime de soi-même. » 



396 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

H. Scbultze-Delitzsch , éclairé d'ailleurs par Texpérieiice de 
sa société ouvrière, avait trop de pénétration pour redouter sé- 
rieusement les fantômes qu'on s'était plu à grouper autour du 
principe de la solidarité. L'analyse, qui déjà l'avait si bien 
guidé sur d'autres points, dissipa facilement ces chimères et 
réduisit à sa vraie valeur, c'est-à-dire au néant, la crainte de 
voir l'associé laborieux et économe ruiné par le dissipateur. 
Qu'est-ce que la solidarité, en effet, si ce n'est la responsa- 
bilité en cas d'insufl^sance du capital social seulement, c'est- 
à-dire une responsabilité de second ressort^ SMiy^niVexpres- 
sion de M. Schuitze-Delitzsch ? 

Or, comment cette insuffisance pourrait-elle se produire, 
dans une association rigoureusement surveillée, dont les 
avances limitées entre associés sont strictement proportion- 
nées à lapartde chaque sociétaire et aux seuls besoins de son 
travail ? Quelle chance d'insolvabilité reste- t-il, sinon les dé- 
tournements d'un caissier infidèle, une révolution politique, 
une guerre nationale ou d'autres cas de force majeure : et 
même dans ces cas fort rares, n'est-il pas possible, ainsi 
que l'a fait la banque populaire de Meissen, de pourvoir aux 
inconvénients delà solidarité par une répartition judiciaire 
ou statutaire de la somme à payer entre tous les associées, de 
façon que nul ne puisse être poursuivi pour le tout? La soli* 
darité, qui d'abord pouvait effrayer par l'exagération qu'on 
s'était faite de ses conséquences pratiquas, n'apparaît dès 
lors qu'avec ses avantages économiques, c'est-à-dire comme 
le plus pressant moyen de crédit et de moralisation des 
classes ouvrières. Lorsque chacun est responsable pour tous, 
tous comprennent la nécessité de la prudence et de l'ordre. 
On ne fait d'affaires que celles qui ont été mûrement exami- 
nées, avec des hommes laborieux, offrant des garanties 
morales. La sécurité, la prospérité de la société ne peuvent 
que s'accroître par un tel choix d'opérations et d'associés. 
Sur ces deux bases, la non-gratuité des prêts, la solidarité 



JUSQU^AU TEMPS ACTUEL. 397 

des membres^ les associations de crédit en Allemagne s'éle- 
vèrent et grandirent rapidement. M. Schultze-Delitzsch n*eut 
plus qu à régler les détails d'organisation, les conditions 
d'admissibilité et de retraite des associés, la formation du 
capital social par les cotisations mensuelles, ou Tappel au 
crédit extérieur, l'établissement d'une réserve, le partage des 
bénéfices, le caractère et la forme des engagements sociaux, 
le montant des avances, les garanties collatérales à exiger, 
les conditions d'intérêt, de durée et dé remboursement des 
prêts, enfin le mode d'administration, conseil permanent, 
inspection périodique, assemblées générales, etc., etc. 

Les mêmes critiques qui s'étaient élevées au début sur les 
principes fondamentaux de la coopération se reproduisirent 
pour les détails. Il fallut pour en triompher la même énergie, 
le même désintéressement de la part de MM. Scliullze-De- 
litzschet de ses amis. La rapidité prodigieuse avec laquelle le 
mouvement coopératif se propagea dans toute l'Allemagne, 
leur fut du reste un ample dédommagement de tant d'é- 
preuves. Douze ans après la réorganisation de la banque po- 
pulaire de Delitzsch, sept cents sociétés coopératives fonc- 
tionnaient dans les diverses provinces de la monarchie 
prussienne, d'après les conseils et en quelque sorte sous la 
présidence de M. Schultze-Delitzsch. C'était la plus douce et 
la plus noble récompense qu'il pût ambitionner. Mais cette 
centralisation de fait dépassait les forces humaines. II deve- 
nait indispensable de créer un foyer à tant de rayons et de 
chercher, dans un établissement central, l'appui administra- 
tif et financier dont les sociétés particulières avaient besoin 
pour arriver à leur entier développement. 

Cette création s'opéra d'elle-même. Elle fut le résultat des 
faits, la conséquence naturelle de la position dans laquelle 
M. Schultze-Delitzsch se trouvait placé. Consultée la fois de 
tous les points de l'Allemagne, chargé de rédiger les statuts 
d'une multitude de sociétés qui désiraient se fonder d'après 



308 l'aSSOCUHON DBPUIS la RBStAtJRATÎON 

868 principes et suivre le règlement de la banque populaire 
qu'il avait réorganisée, M. Schultze-Delitzsch en était arrivé 
à former le centre, et comme le lien commun de toutes les 
sociétés coopératives allemandes. De là à l'idée d'une union 
de ces associations, il n'y avait qu'un pas, d'autant plus 
facile à franchir qu'on a vu, dans le cours de cette histoire, 
combien le caractère allemand a de propension naturelle 
pour l'association fédérative. 

L'union des associations allemandes {AnwaUschaft) date de 
1863. M. Scbultze-Delitzsch en combina l'organisation de 
manière à ménager l'indépendance des sociétés particulières, 
en procurant à chacune d'elles tous les avantages d'une 
étroite union avec l'établissement central, et par suite avec 
les autres associations de même ordre. Il comprit dans le 
faisceau tous les genres ou catégories d'associations coopé- 
ratives fondées sur le même principe (aile die aufselbstkûlfe^ 
gegrUiuUten deutichen Erwerbs und Wirthschaftgenossenschaften) : 
sociétés de crédit, de consommation, de magasinage, sociétés 
immobilières, sociétés d'achat de matières premières {Roh- 
stoffen genasBensckaften) sociétés de produits, etc. 

Le fonctionnement de l'Union est d'ailleurs très-simple. 
Au centre elle est représentée par un président et un conseil 
d'administration, h cdté desquels M. SchuItze^Delitzsch s'est 
modestement réservé le rôle de conseil perpétuel {antvalt) 
avec une minime rétribution proportionnée aux nombre des 
associations sociétaires et au chiffre de leurs opérations (1). 
Dans les provinces, des comités etsous-comités transmettent 
l'action de l'Union centrale et lui servent d'intermédiaire 



(1) On ne saurait assez admirer le dësintëressement de 
M. Schultze-Delitzsch dans la fondation et le développement de 
ces utiles institutions. Après avoir fait le sacrifice de sa carrière 
de magistrat, de sa profession d'avocat, seule ressource de sa 
famille, pour se consacrer exclusivement aux associations, il a 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 399 

avec les sociétés établies dans leur circonscription. L'autorité 
souveraine et législative réside dans rassemblée générale 
annuelle des délégués des sociétés coopératives (Vereintag). 
Cette assemblée n'a pas de siège fixe. Elle se réunit en ma- 
nière de congrès tantôt dans une ville, tantôt dans une autre. 
Le cercle de ses attributions est d'ailleurs borné aux ques- 
tions d'intérêt collectif. Dans ces limites, elle ne peut avoir 
que l'autorité morale qui s'attache légitimement à l'opinion 
d'une grande réunion d'hommes expérimentés, indépendants 
et dévoués à l'œuvre commune. Elle n'a d'ailleurs aucun 
pouvoir juridictionnel et ne peut attacher aucune sanction 
pénale à ses délibérations. Cependant sa puissance morale 
est immense et son influence irrésistible sur le mouvement 
des sociétés coopératives. 

Parmi ces attributions, l'une des plus intéressantes est la 
centralisation des documents statistiques relatifs aux sociétés 
coopératives; la rédaction des comptes- rendus annuels 
(Jah rsbericht), et la publication du journal des sociétés 
coopératives {die Innung der Zuzkunft) sous la direction de 
M. Schultze-Delitzsch. 

C'est par la même induence que fut fondée en 1865 la 
Banque centrale des sociétés coopératives dont le siège est à 
Berlin. Son capital est de 270,000 thalers, soit un million de 
francs, divisé en actions de 200 thalers, soit environ 750 fr. 
Elle a pour objet de servir de caisse d'escompte et de faciliter 
la négociation du papier de commerce accepté par les sociétés 
de crédit. Elle est administrée sous la surveillance du conseil 
de l'Union et dans le seul intérêt des sociétés particulières. 

fixe lui-même à un taux de 1,000 thalers d'abord, puis succès* 
sivement de 4,000 thalers, les honoraires de ses fonctions de 
conseil. L'assemblée générale, touchée de ce procédé, lui vota 
un cadeau de 50,000 thalers, qu'il n'accepta que pour le consa- 
crer à une des œuvres accessoires de la coopération. 



400 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

Telle est, de la base au sommet, rorganisation de cette 
merveilleuse pyramide coopérative, élevée en quinze ans sous 
l'impulsion d'un seul homme et par la puissance de quelques 
données économiques sagement appliquées. Simplicité dans 
les principes, indépendance dans la gestion administrative, 
liberté dans la formation du lien social, publicité dans toutes 
les parties de l'association, voilà les seuls appuis, les seuls 
moyens de séduction auxquels M. Schultze-Delitzsch ait eu 
recours pour propager ses idées, pour conquérir à son sys- 
tème plus de 500,000 sociétaires, repartis dans 1,483 asso- 
ciations, représentant une épargne accumulée de 10 millions 
de thalers et un mouvement d'affaires d'environ 330 mil- 
lions de thalers pour l'année 1866 1 

Après quinie ans d'efforts, de luttes et de dévouement de 
tous genres et de tous moments, M. Schultze Delitzsch et 
ses amis touchaient enfin au couronnement de rédiûce, rêvé 
depuis si longtemps, c'est-à-dire à la consécration de l'asso- 
ciation coopérative par une loi, qui en réglerait le fonctionne- 
ment et ferait à la nouvelle association une place spéciale 
dans la législation prussienne. 

La proposition fut résolument portée au Parlement prus- 
sien par le seul homme qui eût autorité pour la produire, 
M. Schultze-Delilzsch. Elle souleva les mêmes résistances, les 
mêmes orages qu'avait provoqués l'année précédente la loi 
sur les coalitions ouvrières, émanée de la même initiative. 
La lutte fut longue, pleine de péripéties, féconde en ensei- 
gnements pratiques sur des sujets d'ordinaire peu familiers 
aux assemblées législatives. Elle emprunta un vif éclat au 
concours inattendu que le gouvernement vint donner au pro- 
jet de loi par l'organe du comte Istemplitz, ministre du com- 
merce. C'est à l'union de ces deux esprits, surpris et heureux 
de se rencontrer sur le terrain du progrès des classes labo- 
rieuses, que les vrais principes économiques durent leur 
triomphe sur la coalition des membres du parti fédéral et du 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 401 

parti socialiste. Nous trouverons ailleurs l'occasion d'exposer 
en détail ces grands débats du Parlement prussien et d'exa- 
miner le mérite de la loi qui en a été le résultat (1). Ce qui 
précède suffit pour déterminer quel a été le caractère du 
mouvement coopératif en Allemagne et la part glorieuse qui 
revient à M. Schultze-Delitzsch dans l'accomplissement de 
cette dernière phase de l'histoire de l'association commerciale. 

En France, le mouvement coopératif a eu des intermit- 
tences, des alternatives d'enthousiasme et de découragement, 
qui sont naturelles au caractère français. Il n'a pas suivi, 
comme en Angleterre, l'impulsion du simple bon sens, de 
l'esprit d'économie pratique, qui sait compter avec le temps 
et les obstacles afin d'en mieux triompher. Il n'a pas été 
comme en Allemagne le résultat des méditations d'un génie 
essentiellement ordonné, perspicace et persévérant. Du do- 
maine de la théorie plus ou moins vague, la coopération a 
passé en France dans une sphère d'application systématique, 
calculée en vue d'idées préconçues, moins dans le but de 
chercher le simple, le vrai, l'utile, que dans l'intention de 
fournir à certains principes sociaux une démonstration pra. 
tique et matérielle. 

Cependant il y aurait injustice à méconnaître que nous 
avons d'incontestables droits à revendiquer comme française 
l'idée première de la coopération. A l'époque des coupables 
erreurs du communisme, des puériles élucubrations du 
fourriérisme, alors que les disciples de Saint-Simon jetaient 
les bases de cette religion économique, qui, au milieu des 
pompes d'un culte ridicule, devait aboutir à l'exaltation du 
capital et de la centralisation industrielle, un homme d'un 
esprit plus judicieux, plus sincèrement dévoué aux intérêts 

(I) Voir la 2» partie de cet ouvrage : Frincipes juridiques et éco- 
nomiques des Sociétés par actions chez les divers peuples. 1 vol. in-8 
(sous presse). 



402 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

du prolétaire, M. Bûchez, conçut l'idée de sociétés ouvrières, 
administrées par un gérant unique, admettant comme auxi- 
liaires des ouvriers autres que les associés, et possédant un 
capital social indivisible, sur lequel l'associé n'avait aucun 
droit en cas de retraite, afin de le retenir dans les liens de 
l'association par la perte de sa participation. M. Bûchez eut 
quelques adhérents parmi les ouvriers. Ce furent en généra^ 
des hommes de mœurs rigides, réfléchis, aspirant à sortir de 
leur condition à force d'ordre et d*application. Mais, étran- 
gers, comme leur maitre, aux véritables notions des lois éco- 
nomiques, ils débutèrent par ce genre de sociétés qu'on 
appelle aujourd'hui sociétés de pi^duction, et qui, nous 
l'avons dit, ne doit être que le dernier terme, conoime le 
courcmnement du système coopératif. Les uns entreprirent 
l'exploitation d'une imprimerie (brevet Lacrampe). D'autres 
se livrèrent à l'industrie de la bijouterie en doré ; d'autres 
enfin adoptèrent d'autres plrofessions (1831-1832). Seule 
entre toutes, l'association des bijoutiers en doré put survivre 
aux épreuves du début. Après des alternatives souvent péni- 
bles, elle prospéra et dure encore, transformée dans ses sta- 
tuts et dans son personnel. Les autres disparurent bientôt 
par l'inexpérience de leurs gérants et par suite des fausses 
conditions économiques dans lesquelles elles s'étaient fon- 
dées. 

La population ouvrière en France n'était pas mûre alors 
pour son émancipation spontanée. Il lui manquait les qua- 
lités essentielles au développement de l'association coopéra- 
tive : l'habitude do Tindépendance à l'égard de l'administra- 
tion publique, le droit de réunion, l'usage d'une sage lib^té, 
la faculté de former des sociétés à capital et à personne) va- 
riables, etc. L'esprit public, si répandu en Angleterre même 
parmi les plus basses classes, n'avait pas pénétré jus?^^ 
elle, ou du moias ne s'était infil^é que bous les fonnes dan* 
gereuses du communisme et du socialisme. 



JUSQU*AU TEMPS ACTUEL. 401 

Le débordemeat de théories sociales q<ii accompagna la 
Révolution de 1848, Tavidité avec laquelle ces théories inrmt 
accueillies par les classes laborieuses , l'enthousiasme qui 
accompagna la femdation de cette multitude de sociétés 
ouvrières contre tou$ principes et tout bon sens prouvent assez 
rinexpériènce des maîtres ^ la complète ignorance des dis* 
ciples en matière d'association coopérative. Que reste4-il 
aujourd'hui des fameuses sociétés ouvrières qu'on improvisa 
à cette époque pour leur partager les trois millions de sub- 
vention votés par l'Assemblée nationale? lia libéralité de 
l'État causa leur ruine. Trop riches au début, elles ne surent 
pas apporter dans leurs opérations la sagesse^ le discerne- 
ment, la patience qui font les œuvres durables. Quelques- 
unes ont survécu à toutes les crises, dominé tous les obsta- 
cles et sont arrivées à une période de prospérité modeste, 
mais réelle. Ce sont celles qui, exclusivement fondées sur 
l'épargne, sans aucun concours étrange, ont su profiter des 
leçons de l'expérience et vainore à force d'énergie et de per- 
sévérance. 

Il appartient à l'histoire spéciale des sociétés coopératives 
de retracer le tableau quelquefois émouvant, toujours hono^ 
rable, des épreuves de tous genres qu'ont traversées la société 
des facteurs de pianos, celle des ferblantiers-lampistes, celle 
des ouvriers tourneurs en chaises et celle plus importante 
des ouvriers maçons et tailleurs de pierre, à Paris; dans les 
provinces, les associations déjà anciennes de Guebwiller, de 
Dîeuze, de Grenoble, ée Lyon, etc., etc. Elles prouvent de 
quels efforts, de quels sacrifiées, de qudle patience les ou- 
vriers français sont capables et la part qu'ils auraient pu 
prendre depuis longtenps au mouvement coopératif, si leur 
éducation économique avait été plus avancée, comme en 
Angleterre, ou s'ils eussent été, comme en Allemagne, guidés 
par un géme pratique et pepsévérast. 
MalheuiieitseiBfeRt l'échec de 1848 a reeulé de vingt aas la 



40i L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

marche du progrès à cet égard. Les ouvriers, frustrés dans 
leur attente, ruinés dans leurs épargnes, sont retombés dans 
leur état antérieur de salariés vivant au jour le jour, sans 
économies et sansespoir d'arriver jamais à la possession d'un 
capital libérateur. L'opinion publique, égarée par les décla- 
mations de prétendus économistes, par les fautes des gérants 
des sociétés ouvrières, s*est habituée à confondre les associa- 
tions coopératives avec les tentatives du communisme, rat- 
tachant les unes et les autres aux doctrines socialistes. 

Pour dissiper cette fâcheuse confusion, pour vaincre les 
préjugés qui dominaient même les meilleurs esprits et les 
portaient à condamner Tassociation coopérative presque 
sans l'entendre, il fallut l'exemple de T Angleterre et le bruit 
du succès des sociétés de crédit ea Prusse, sous la directioa 
de M. Schultze-Delitzsch. On lit de nombreuses tentatives 
dans ce sens à partir de 186S. Les sociétés de crédit se sont 
multipliées, à Paris surtout. La Société de Crédit au travail, 
dirigée par M. Beluze depuis 1863, la Caisse d'escompte des 
Associations populaires fondée sous le patronage et avec la 
commandite de l'Empereur, TUniverselle de Valence, etc., 
ont pris un rapide essor et donnent a'heureuK résultats. 
Il n'en a pas été de même des sociétés de consommation qui 
à Paris ont trouvé dans les mœurs, dans les habitudes locales, 
des obstacles imprévus et quelquefois insurmontables. 

Mais c'est Yer$ les sociétés dites de production que s'est 
portée d'abord la faveur du public français. Sans calculer le 
nombre, sans analyser la variété des conditions d'existence que 
suppose l'établissement de semblables associations, la classe 
ouvrière n'y aperçut d'abord qu'une double satisfaction, la 
suppressiondupatronage et l'amoindrissement delà puissance 
du capital au profit du travail proprement dit, c'est-à-dire la 
disparition des deux causes prétendues de la misère de l'ou- 
vrier. Avec cette disposition naturelle de l'esprit français d'a- 
percevoir comme prochaines et réelles les conséquences les 



jusqu'au temps actuel. 405 

plus éloignées et souvent les plus imaginaires d'un principe, 
le public entrevit dans la coopération l'agent, et comme le 
prélude d'une immense transformation sociale et politique 
qui, détruisant tous les intermédiaires, mettrait l'ouvrier pro- 
ducteur en contact direct avec le consommateur, et conduirait 
à Tavénement d'une nouvelle classe d'industriels et de pa- 
trons, c'est-à-dire les ouvriers membres de sociétés coopéra- 
tives de production. 

Étrange illusion, surtout de la part de quelques écono- 
mistes, qui persistent à s'en taire les soutiens! c Nous saluons 
dans les sociétés de production, dit M. Schultze-Delitzsch, le 
couronnement du système. C'est elles que nous avions en 
vue en abordant la grande et difficile question dont la solu- 
tion nous occupait. Les associations de distribution ne peu- 
vent, sous plusieurs rapports, que garantir à leurs membres 
pour leur petit commerce ou leur petit ménage les avantages 
réservés aux gros capitaux. Assurément c'est déjà ur.e amé- 
lioration remarquable de la situation actuelle : mais l'asso- 
ciation productive met ses membres à même de fonder un 
établissement muni de tous les avantages de l'industrie mo- 
derne et de franchir ainsi l'abîme énorme qui, jusqu'à pré- 
sent, à séparé l'ouvrier et l'artisan du grand entrepreneur. 
Mais, ajoute-t-il ailleurs, tous les essais tentés sur ce terrain, 
sans apporter à l'entreprise non-seulement des capitaux suf- 
fisants, mais l'expérience commerciale, sans qu'on puisse 
compter sur le caractère éprouvé et l'éducation commerciale 
des présidents, sont très-dangereux. Ils portent dès l'origine 
le germe de leur ruine, dévorent les économies des ouvriers 
intéressés et ferment la vie à des entreprises pareilles. Leur 
influence pernicieuse ne ^'arrête pas aux personnes intéres- 
sées, mais s'étend au mouvement coopératif entier. » 

« C'est pourquoi on ne saurait trop recommander de ne 

(1) Jahrsberjchte, 4865. 



40(5 L ASSOCIATION DEPUIS LA RUTAURATION 

pas commencer par Tassociatioii de production, mais de 
fonder d'abord, soit une association pour l'achat des ma- 
tières premières, soit une société de consoinmatî<Hi ou de 
crédit. Dans de telles associations, les sociétaires n'amassent 
pas seulement des capitaux, ils développent dans les assem- 
blées générales l'esprit social, ils augmentent leurs connais* 
sauces commerciales, telles que la tenue des IlYfes, les prin- 
cipes élémentaires des échanges, l'esprit d'unité indispensable 
à la direction d'un établissement de ce genre, et se mettent 
en garde contre des illusions qu'ils paieraient très-cher, i 
Espé^'ons donc qu'éclairée par l'expérience, la classe ou* 
Trière s'attachera désormais à développer les sociétés de 
crédit et les sociétés immobilières; qu'elle cherchera ainsi à 
se procurer le bien-être nécessaire au maintien de la santé 
et de la force, et le capital indispensable pour aborder avec 
quelques chances de succès la société coopérative de produit. 



Arrivé au terme de cette histoire, il nous reste à jeter un 
regard en arrière et à résumer les phases diverses que l'asso- 
ciation commerciale a traversées pour parvenir au point de 
développement où nous la trouvons aujourd'hui. 

L'idée de l'association apparaît, nous Tavons dit, au ber- 
ceau de l'humanité, au moment de la séparation des 
deux grands rameaux indo-européen et indo-scythique. 
Mais elle ne se produit encore qu'à l'état vague, indéfini, 
comme les instincts de Thomme à cette première période de 
son existence. Le climat, les conditions de la vie, les obstacles 
des temps et des lieux, exercent sur chacune des deux races 
humaines une influence profonde, et transforment leur ca- 
ractère, leur tempérament. L'association se modifie de la 
même manière et dans le même sens. Elle subit les impres- 
sions du culte, de la constitution politique que se donne 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 407 

chacune des deux raœs en poursuivant sa route vers la civi- 
lisation , Fune à travers les presqu'îles indiennes , TÂsie 
mineure, l'Egypte, la Grèce, Tltalie et le reste du monde 
méditerranéen ; l'autre à travers les sombres solitudes de 
rOural, de la Scythie, de la Germanie, jusqu'aux bords ora- 
geux de l'Océan du Nord. 

C'est au milieu des fertiles plaines de l'Asie mineure, auprès 
du delta du Nil, que semble s'être dégagée pour la première 
fois ridée de l'association commerciale, distincte de l'asso- 
ciation civile et religieuse. Elle a présidé aux constructions 
babéliques et égyptiennes. Sous la forme de corporations 
d'ouvriers ou de sociétés de caravanes, elle a rapproché entre 
eux les divers groupes du même rameau, que le goût des 
découvertes, les nécessités de la vie pastorale tendaient à 
séparer de plus en plus. 

Plus tard, la vie sédentaire succède à la vie nomade, l'ha- 
bitation des villes remplace celle de la tente, l'art de la navi- 
gation se produit et se développe. L'association commerciale 
en reçoit un nouvel élan. A Babylone, à Ninive, à Tyr, à 
Sidon, partout dans l'Asie mineure, des sociétés en partici- 
pation s'organisent. Elles s'appliquent à toutes les branches 
de l'activité humaine, à l'industrie locale, au commerce par 
caravanes, à la navigation, à la colonisation. Sans quitter le 
centre de leurs affaires, les associés portent ainsi aux extré- 
mités du monde connu les premières conquêtes de la civi- 
lisation. 

Ces nouveaux foyers en allument d'autres. L'association 
se propage en Grèce comme dans l'Asie mineure. £lle y ap- 
porte ses fruits merveilleux, la richesse, l'adoucissement des 
mœurs, le progrès intellectuel et artistique, mais surtout le 
besoin, la passion de Tindépendance. 

A Athènes, comme à Tyr, à Sidon, à Carthage, la prospé- 
rité de l'association commerciale est intimement liée au sort 
de la constitution politique. II lui faut, pour s'épanouir. 



408 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

l'atmosphère de la liberté. Les luttes à Textërieur, les guerres 
civiles menues, lui sont moins fatales que l'asservissenient et 
le despotisme. N'est-ce pas au plus ardent des guerres de 
Tempire d'Assyrie contre les villes de l'Asie mineure, que Tyr 
et Sidon ont créé, par l'association, ce puissant réseau de 
colonies qui, en deux siècles, enveloppa tout le littoral 
africain ? 

Les villes de la Grande Grèce, les colonies de la Cherso- 
nèse, de la Tauride, n'ont-elles pas servi de refuge à ce qu'il 
restait de Grecs indépendants après les conquêtes de Philippe 
et d'Alexandre; et quelle ardeur, quelle prospérité leur 
souffle de liberté n'y a-t-il pas développé? 

Carthage a daté le moment de son apogée du commence- 
ment de ses luttes avec Rome. La grandeur du péril, la néces. 
site de pourvoir en même temps à la sécurité et aux besoins 
de tant de colonies surexcite le sentiment national et l'espril 
d'association. Les sociétés carthaginoises suffisent à tout. Elles 
transportent et approvisionnent les arméesd'Amilcar et d'An- 
nibal, en même temps qu'elles trafiquent avec leurs colonies 
et vont échanger avec le monde alors connu les produits 
du plus vaste commerce de l'antiquité. 

A Rome, c'est sous la République que se produit cette 
magnifique expansion de l'association commerciale, qui, 
malgré le peu de monuments qui nous en reste, fait encore 
le sujet de notre surprise et de notre admiration. A côté 
des sociétés serviles, qui n'ont d'associations que le nom, 
quelle magnifique organisation que celle de ces grandes 
compagnies commerciales pour Tapprovisionnement de 
Rome et des armées romaines, pour la perception des impôts, 
l'exploitation des colonies, pour la navigation, l'industrie, 
qui, succédant aux Phéniciens, aux Grecs, aux Carthagi- 
nois, s'étendent à toutes les parties du monde romain ? Le 
mouvement se continue, il est vrai, sous Auguste et ses pre- 
miers successeurs ; mais il s'affaiblit et s'arrête dans la me- 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 409 

sure du développement de la puissance impériale et de la dis 
parition successive des libertés politiques. 

Pour les Romains, pour Jes Grecs, comme pour les Phéni- 
ciens, Tassociation s'établit et se contracte en vue des capa- 
cités intellectuelles, des aptitudes personnelles, des liens de 
sympathie qui rapprochent les associés. Elle suppose dans 
ses membres la pratique de certaines vertus, le travail, la 
persévérance, Factivité, Tesprit d'entreprise. Sa prospérité 
dépend de l'énergie avec laquelle ils savent surmonter les 
crises commerciales et les révolutions politiques. Son exis- 
tence est incompatible avec le relâchement et l'avilissement 
des caractères d'une époque de despotisme et de décadence. 

Voilà la forme d'assQciation que nous avons appelée latine, 
parce qu'elle a été commune à toutes les branches de la race 
indo-latine. 

L'association germaine présente des caractères tout diffé- 
rents. Tandis que la civilisation et le commerce prenaient 
dans le monde gréco-latin un si magnifique essor, les 
rameaux indo - scythique ou germain avaient conservé la 
vie nomade, le groupement par tribus. Sans cesser d'être 
libres, et avec une passion plus ardente encore que le Grec ou 
le Romain pour l'indépendance, le Scythe et le Germain, 
s'était de bonne heure façonné à une sorte d'association pro- 
fessionnelle, association forcée résultant de la naissance ou 
du choix d'un métier, et non du consentement libre et 
volontaire de l'individu. L'extension des liens de la famille à 
la vie en tribu, les prescriptions du culte, les nécessités de 
l'existence nomade avaient contraint le Scythe et le Germain à 
sacrifier une partie de sa liberté à sa sécurité et à son bien-être. 

Il vivait dans la dépendance d'un chef qu'il avait libre- 
ment élu, et sous la règle des anciens de sa profession que 
la coutume l'obligeait de respecter. Ce fut l'origine des 
guildes et des corporations germaines, plus propres à déve- 
lopper le culte des traditions que Tespril de progrès. 



410 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

Le Nord de TEurope demeura loogiemps ainsi plongé 
dans ce que les Romains de TEmpire appelaient la barbarie, 
et Tacite Tâge viril de rhumanité. Ces deux formes d'associa- 
tions se côtoyent partout sans jamais se pénétrer, sans se 
modifier par leur contact, sur les bords du Rhin et du 
Danube, le long de la forêt hercynienne et des Carpatbes, 
sur le littoral de la mer Baltique à la recherche du succin ; 
en Scythie pour le commerce des métaux, des fourrures, des 
blés surtout, dont le limon glaciaire couvrait les plaines de 
la Russie pour en faire comme l'inépuisable grenier du 
monde. 

Au y siècle, l'association latine disparait sans léguer à sa 
rivale son éclat et sa splendeur. Le monde barbare demeure, 
et le monde romain retombe dans les principes et leà procé- 
dés du commerce primitif. La guilde s'introduit dans l'Em- 
pire romain avec le Code des barbares. Mais, en s' étendant, 
elle perfectionne son organisation. Les sociétés de caravanes 
se modifient et se transforment en associations plus étroites, 
plus durables. Elles deviennent les hanses privées. Dans ce 
vaste continent de l'Europe centrale, livré aux incursions 
incessantes des hordes barbares, aux querelles de seigneur à 
seigneur, menacé de dépopulation à force de meurtres et de 
misères, la résistance s'organise par l'association germaine. 
Des foires périodiques s'établissent sous la protection des 
troupes impériales : les villes se fortifient et se gardent elles- 
mêmes , elles créent et maintiennent entre elles des relations 
étroites par des corporations et des ligues. Les routes se 
jalonnent de stations privilégiées pour les négociants affiliés. 
Le commerce se syndique sous forme de hanses, à l'abri des 
institutions impériales : et bientôt, sans égaler la splendeur 
de répoque romaine, il ranime dans les populations oppri- 
mées le goût du travail, des arts, du bien-être, enfin le senti- 
ment de l'indépendance individuelle. 

Tout imparfaites qu'elles aient été, c'est à ces hanses 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 411 

privées, à ces sociétés de caravanes, que l'époque barbare et 
le moyen âge durent la conservation et le développement 
des relations entre l'Europe et l'Orient. De Byzance à Colo- 
gne, du Dnieper à TElbe, au Danube et au Rhin s'ouvrent de 
nouvelles routes commerciales, que parcourent les caravanes 
de négociants armés qui trafiquent avec la Scythieet l'Orient^ 
C'est par cette voie de terre, la seule connue, que s'écoule le 
torrent des armées de la première croisade. 

Les croisades mariquent le début d'une ère nouvelle dans 
rhistoire de l'association commerciale. Elles rouvrent à 
l'Europe méridionale les portes de l'Orient. Sur cette antique 
route méditerranéenne, tant sillonnée par les galères des 
Grecs et des Romains, s'élancent les Vénitiens, les Génois, les 
Pisans, lêsAmalfitaius. D'innombrables comptoirs se fondent 
sur le littoral dé TArchipel, de la mer Noire, des mers 
d'Afrique, et de Trébizonde au Maroc, forment une chaîne de 
colonies italiennes. La guilde germaine, imposée aux petites 
républiques de l'Italie par la conquête, transformée par le 
génie de la race latine et devenue à ce contact la brillante 
corporation italienne, la guilde ne correspond plus aux 
besoins d'un commerce aussi vaste et aussi actif. A côté 
d'elle apparaît comme une résurrection romaine, la société 
de commande ou commandite. 

En moins d'un siècle, cette nouvelle forme s'empare de 
toutes les entreprises maritimes et d'exportation. Elle 
domine en Italie, dans le Levant, dans la France et l'Alle- 
magne méridionales. Le monde commercial se retrouve 
de nouveau divisé en deux courants, qui d'abord se côtoient 
sans se confondre et qui plus tard, entrent en lutte pour 
s'absorber l'un l'autre : au Nord, sur les bords de la 
Baltique, dans les Pays-Bas^ en Angleterre, l'antique asso- 
ciation germaine s'épanouissant en confréries, en corpora- 
tions d'artisans pour l'industrie urbaine, le petit négoce; 
en sociétés d'étapes, en compagnies de ms^rcliands ayentUT 



412 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

riers, devenant la hanse flamande ou la grande hanse teuto- 
nique, pour le commerce extérieur et l'exploitation des 
ports voisins. Affiliation par métiers ou professions sans dis- 
tinction de capacités ou de personnes, indépendance des indi- 
vidus pour leurs affaires privées, soumission à des règlements 
disciplinaires étroits et exclusifs, tout s'y retrouve avec les 
défauts de ce genre d'association, les tendances au monopole 
commercial, le culte des traditions et des précédents, la 
négation du progrès. 

Au midi, la société nouvelle, pliant son cadre si juste et si 
souple à toutes les combinaisons, à toutes les exigences, se 
faisant société de finances avec les Lombards, pour la percep- 
tion des impôts, la négociation des emprunts, la fabrication 
et l'échange des monnaies ; société maritime, chez les Véni- 
tiens, les Génois, les Barcelonais; société de colonisation, 
après la découverte du Nouveau Monde, grandissant à cha- 
que application nouvelle et déployant les ressources infinies 
d'une constitution fondée sur les principes essentiels de l'ac- 
tivité humaine. 

De l'Italie elle passe en France et s'y incarne dans Jacques- 
Cœur; dans l'Allendagne méridionale où elle enrichit Aug- 
sbourg par les Fugger ; Ratisbonne par les Baumgartner ; 
Ulm, par Ulrich Kraft. Portée par le souffle mystérieux qui 
anime tous les esprits, elle pénètre dans les Pays-Bas et en 
Angleterre, comme le signe du progrès, de l'émancipation des 
arts et de l'industrie, comme le génie de la liberté commer- 
ciale. Elle y reçoit l'empreinte profonde du caractère ger- 
main; mais, en se modifiant, elle acquiert une force nouvelle 
d'expansion, et atteint à son couronnement, sous la forme 
de la société anonyme par actions. 

Devant'cette marche triomphale, l'association germaine pâ- 
lit et s'efi'ace. Les ligues de villes se dénouent, les sociétés 
d'étapes, les compagnies de marchands aventuriers, la hanse 
teuto nique elle-m^roe, s'afi*aiblissent et se dissolvent, sous 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 413 

l 'effort du principe de la liberté commerciale et par l'iadiffé- 
rence de leurs partisans. Les corporations d'artisans, les 
confréries d'ouvriers se maintiennent au bas de l'échelle so- 
ciale, mais absorbées dans leur caractère d'institutions de 
bienfaisance et de secours mutuels. 

C'est vraiment le monde nouveau, le monde moderne. 
Tous les signes s'en manifestent à la fois dans cette associa- 
tion, qui apparaît comme son précurseur : l'aspiration vers 
la liberté, l'aspiration vers l'unité, l'emploi de toutes les 
forces vives de Thumanité, et pour but final, l'émancipation 
de la classe ouvrière par sa délivrance de la plus horrible 
des servitudes, la misère malgré le travail. 

Dans ce cadre si vaste et pourtant si précis, l'association 
varie son objectif suivant les temps et les besoins de la civili- 
sation. Enivrée des découvertes et des merveilleux récits des 
Cortez, des Pizarre, des Magellan, elle entreprend de dispu- 
ter aux Espagnols, aux Portugais, les richesses et la coloni- 
sation du Nouveau -Monde, ou la nouvelle route des Indes. 
Les sociétés se multiplient pour l'exploitation de tant de ter- 
ritoires et de produits. Le commerce des Indes attire d'a- 
bord la convoitise générale. Français, Anglais, Hollandais, 
fondent à la fois dans ce but de grandes compagnies, dotées 
chacune d'un monopole national, disposant également d'im- 
menses capitaux, constituées sur les mêmes bases, d'après le 
même principe et destinées en apparence aux mêmes succès. 
Mais l'événement trahit cette attente et dégage, pour la pre- 
mière fois, cette vérité devenue un axiome de notre temps, 
que l'association commerciale ne prospère que chez un peu- 
ple libre et dans la proportion où ce peuple a, par sa consti- 
tution politique, conservé une influence sur ses destinées. 

Dans les provinces unies de Hollande, la Compagnie des 
Indes, affranchie, par la forme républicaine de la constitu- 
tioQ, de toute ingérance administrative, grandit et prospère, 



414 L ASSOCIATION DBPUIS LA RfiSTAURATtON 

au point de devenir le premier intérêt public du pays et le 
type des sociétés de ce genre. Ses succès continuent pendant 
près de deux siècles, et survivent quelque temps dans les 
Indes à Tindépendance de la métropole. 

f^ Compagnie anglaise reçoit, il est vrai, de la Couronne sa 
charte, ses monopoles, son gouverneur ; mais l'esprit parle- 
mentaire et d'indépendance politique qui anime le publie 
anglais Taffrancbit du contrôle que ee baptême royal me- 
naçait de lui imposer. Elle se développe en dehors de Fac- 
tion administrative, traverse heureusement toutes les «urises 
politiques ou financières des xvit* et xviii* siècles, et n'anrive 
à s'absorber dans FËtat que lorsque, par l'abandon de son 
caractère exclusivement commercial, par l'exagération de 
l'esprit de conquêtes dans les Indes, la compagnie en est 
arrivée à n'être plus une société de marchands, mais un vé- 
ritable empire, rendant la justice, entretenant des armées , 
régnant enfin sur plus de millions d'ftmes que les plus puis- 
sants monarques de l'Europe. 

La Compagnie française, au contraire, formée sous la pro- 
tection du roi, par l'influence du génie Colbert, comblée de 
faveurs, de privilèges de tous genres, mais administrée en 
régie pour ainsi dire, par l'immixtion constante de Tautorité 
royale, la Compagnie française jette à peine quelques éclairs 
d'un succès douteux, et se tratne de remaniements en rema> 
niemenls jusqu'au moment où le discrédit universel oblige 
le roi à l'absorber dans l'État, en indemnisant ses anciens 
actionnaires de tant et de si cruelles déceptions. 

Ce contraste éclate dans toutes les branches de Tassoeia* 
tion commerciale. Sociétés financières, maritimes, indus- 
trielles, toutes réclament, comme condition essentielle de 
lenr développement et de leurs progrès, la liberté dans leur 
organisation, l'indépendance dans l'administration de leurs 
affaires, en un mot le régime du droit commun. La liberté 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 416 

ne les préserve pas des crises commerciales, des fautes de 
gestion, de l'imprudence ou de la fraude de leurs directeurs; 
mais elle féconde en elles tous les germes de vie et corrige 
ainsi des maux inévitables. Le sentiment de leur responsa- 
bilité exalte à la fois le zèle et la prudence des administra- 
teurs : il donne pour contrepoids à la hardiesse la persévé- 
rance dans les entreprises commerciales, et commande le suc- 
cès par l'énergie du caractère. Quels nobles exemples les An- 
glais n'en ont-ils pas donné dans les crises de 1745 et de 1796! 
Où trouver ailleurs que chez un peuple libre, habitué aux as- 
sociations indépendantes, ces résolutions héroïques, on peut 
le dire, de maintenir la confiance dans un papier fiduciaire 
sans garantie, mais dont la circulation importe au salut 
commun! Une législation surannée, avec laquelle il faut 
ruser pour se maintenir dans les règles de l'équité et de la 
réalité pratique, ne parvient même pas à entraver la magni- 
fique expansion que donne à l'industrie et au commerce an- 
glais la liberté d'association. 

Dans la France du xviii* siècle, règne le principe con- 
traire. Tout dérive de l'administration et y aboutit. L'auto- 
risation à ses débuts, le contrôle pendant sa vie, la surveil- 
lance étroite au moment de sa liquidation, tel est longtemps 
le régime administratif sous lequel l'association commer- 
ciale se débat sans parvenir à secouer de si lourdes chaînes. 
Dans le cercle étroit laissé à son initiative, que peut faire la di- 
rection d'une société anonyme? Son intelligence et son temps 
s'absorbent à chercher si elle est dans les limites de ses sta- 
tuts, et surtout si elle ne contrevient pas à la jurisprudence 
intime d'une administration publique dont les membres se 
font un titre de n'avoir jamais pratiqué le commerce. La so- 
ciété est-elle puissante, a-t-elle pour but une grande entre- 
prise qui remue des hommes et des millions, la raison d'État 
commande ses décisions plus souvent que l'intérêt eommer- 



416 L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

cial. Les plus belles combinaisons, les éléments de succès 
les plus nombreux et les plus certains se stérilisent et se dis- 
solvent au contact de pareils principes. Tandis que l'Angle- 
terre voit son territoire couvert d'associations de tous genres, 
que son industrie et son commerce rendent tributaires les 
autres nations, que ses enfants se répandent dans les deux 
mondes pour y créer ou pour y resserrer des relations com- 
merciales , la France du xviii* siècle compte à peine quel- 
ques compagnies prospères ou viables; son industrie ne suffit 
pas à la consommation nationale, et peu d'entre ses sujets 
savent autrement que par les cartes l'existence de la plu- 
part des villes commerçantes de l'étranger. 

II fallait une réforme qui ramenât l'association commer- 
merciale à ses véritables principes et qui Ht fructifier les se- 
mences de civilisation qu'elle contient. La première moitié 
de notre siècle l'a préparée. Il est sans doute réservé à la se- 
conde moitié d'en voir l'entier accomplissement. Les rudes 
épreuves de la période républicaine et les guerres du pre- 
mier empire avaient nécessité le rétablissement du système 
protecteur, mais comme un régime transitoire, de convales- 
cenceen quelque sorte, pourlecommerceet l'industrie.Tandis 
que les manufactures renaissaient et se développaient sous 
l'aclion de cette atmosphère factice, les idées d'unité et de li- 
berté commerciales se propageaient parmi les publicistes et 
gagnaient des partisans, même parmi les industriels. Le be- 
soin de l'égalité sociale, fille de l'égalité politique, s'éten- 
< dait à tous les rangs de la classe laborieuse : en même temps, 
^ J\ se développaient le goût de l'instruction et du bien-être, 
il cu premiers signes de l'émancipation. Le moment était proche 
^^ où, par une révolution toute pacifique, l'ère de la liberté 
!^ ' \ commerciale allait succéder en Europe à l'ère de la pro- 
tection. 
La rapidité des communications, l'expansion sans cesse 



JUSQU AU TEMPS ACTUEL. 417 

croissante de l'industrie, l'apparition mystérieuse encore 
d'un nouveau genre d'association pour l'épargne, et par l'é- 
pargne hâtèrent l'heure de la réalisation. Le principe du 
libre -iéchange fut proclamé en Angleterre. Préparé de lon- 
gue main par les institutions, par le système d'éducation 
populaire, et par l'état général de l'industrie nationale, le 
changement s'opéra sans secousse, mais non sans résultat. 
L'exemple était donné. L'abaissement des barrières en An- 
gleterre devait tôt ou tard entraîner l'abaissement des bar- 
rières sur le continent. 

La France la première suivit l'exemple de sa rivale. La 
lettre du 8 janvier 1860, ce qu'on a appelé le coup d'état 
commercial, fut certainement l'un des plus grands actes et 
et peut-être le plus glorieux du règne de Napoléon IIL II a 
produit un ébranlement profond, parce qu'il n'était pas pré- 
paré, ou qu'on avait mal mis à profit le temps accordé pour 
s'y préparer. Mais, si rude qu'ait été le choc, la révolution 
sera féconde en prospérités pour l'industrie nationale, du 
moment où, secondant l'impulsion du gouvernement impé- 
rial, la génération actuelle prendra résolument son parti d'a- 
bandonner les anciens errements du régime protecteur, et 
comprendra que, pour lutter à armes égales avec ses rivaux 
du dehors, il lui faut modifier sou éducation commerciale, 
chercher de nouveaux débouchés à l'étranger par l'émigra- 
tion d'une partie de la jeunesse active et intelligente, et favo- 
riser l'accession au titre de capitaliste des rangs les plus nom- 
breux de la classe ouvrière qui, jouissant déjà des droits 
politiques par le suffrage universel, veulent chercher dans 
l'épargne et l'instruction les moyens de justifier leur avéne • 
ment. 

La France touche à l'un de ces âges climatérîques, à l'un 
de ces moments solennels qui, dans la vie d'un peuple, dé- 
cident de ses progrès ou de sa décadence. Si elle triomphe 

27 



41 R L ASSOCIATION DEPUIS LA RESTAURATION 

dans la lutte, si elle parvient à développer, avec ses libertés 
parlementaires, le sentiment de la spontanéité et de la res- 
ponsabilité individuelle, qui en sont les conséquences néces- 
saires, elle peut tout attendre du génie inventif et entrepre- 
nant de la race gauloise. 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 

Introduction . 1 à 44 

CHAPITRE PREMIER 

l'association dans l'antiquité jusqu'aux croisades. 

Sommaire. — Idée générale de Tassociation. —L'association dans 
les premiers temps de rhumanité. — Ses caractères distinctifs 
chez les peuples indo-greco-latins et chez les tribus indo-scy- 
thiques.—- Coup d'œil sur Tassociation commerciale à Tyr et à 
Carthage. — L'association commerciale sous la république et 
l'empire romain. — L'association dans l'empire de Byzance. — 
Influence de l'invasion des barbares sur Tassociation com- 
merciale. — L'association sous les Carlovingiens et durant 
les premiers temps de la féodalité : en France, en Allemagne. 
— Le Juif, — le Lombard, — les hanses privées. — Les 
^ croisades i leur influence sur le mouvement du commerce par 
terre 45 à 74 

CHAPITRE II 

l'association depuis les croisades en ITALIE ET EN FRANCE. 

Sommaire.— État du commerce en Orient à lia fin de l'empire ro- 
main et durant la période barbare.— Influence des Croisades. 
^ Réveil de l'esprit mercantile en Italie. — Comptoirs italiens 
dans le Levant.— Associations privées en Italie : àVenise, pour 
le commerce du Levant, pour l'industrie textile et la fabrication 
du verre; -à Gènes, pour la Banque, le commerce du Levant ; 
—la Gazzaria; la Banque de Saint-Georges;— à Rome, établis- 
sement des Monti ; — à Milan et à Florence, à Pise: Ordre des 



420 HISTOIRE DE l'aSSOCIATION COMMERCIALE. 

Frères Umiliati ; — les Arts majeurs et mineurs ; — Maisons de 
banque florentines. — Barcelone : sa Bourse. — État du com- 
merce en France. — Influence des Croisades. -^ Communes et 
Corporations; Compagnonages ; Sociétés taislbles; — leur or- 
ganisation en Flandre. — Les Boyards. — Politique suivie par 
la Couronne de France à Tégard des Corporations d'arts et 
métiers. — Ligues civiles; — ligues commerciales. —Les Lom- 
bards: la commandite italienne : ses succès dans le midi de 
la France ; — obstacles qu'elle rencontre dans le nord. — Jac- 
ques Cœur; — son influence sur l'esprit d'associations dans 
le nord de la France 75 à H4 

CHAPITRE III 

l'aSSOCLVTION commerciale AU MOYEN AGE, EN FLANDRE, 
EN ANGLETERRE ET EN ALLEMAGNE. 

Sommaire. — Développement de la civilisation et du commerce 
dans les Flandres. -^ Influence des croisades sur l'industrie 
flamande ; Godefroid de Bouillon ; Baudouin de Hainaut. — 
Progrès des villes flamandes, Cfand, Bruges, Liège. — Organi- 
sation des corporations flamandes. -^ Prospérité de la marine. 

— Commerce d'exportation. — jLa gilde flamande ou teutoni- 
nique à Londres. ^Steelyard, — Réaction des marchands an- 

, glais contre le monopole des Flamands et de la Hanse teuto- 
nique. — L'étape d'Angleterre. — Les merchants adventurers, ^ 
Mouvement du commerce en Allemagne. — Nouvelles routes 
commerciales. — L'association on Allemagne; ses formes di- 
verses. — Les hanses privées. — Elles donnent naissance aux 
ligues des villes. — Ligues de Souabe et du Rhin; leur ca- 
ractère. — Influence de l'Italie sur l'Allemagne méridionale. 

— Ratisbonne, Augsbourg; Famille des Fugger. — Organisa- 
tion des Guildes. — L'étape et la ligue du Rhin. — Causes de 
sa prospérité et de sa décadence. — Ligue hanséatique; son 
origine; causes de son développement; Lubeck; Brunswick; 
caractère et politique de la Hanse. — Son organisation admi- 
nistrative; dièles ; provinces; villes associées. — La Hanse et 
l'Ordre teutonique. — La navigation act de la Hanse. — Règle- 
ments des comptoirs.— La mqnscop; son organisation.— Bergen, 
modèles des comptoirs ; administration, juridiction des comp- 



TABLE DES MATIERES. 421 

toirs; mœurs des marchands; ^ti«6ond[«. — Privilèges de la 
Hanse teutonique en Flandre et en Angleterre. — Concurrence 
qu^elle a à redouter.— Causes de sa décadence. . . 115 à 161 

CHAPITRE IV 

l'association commerciale pendant la période de la renais- 
sance, EN FRANCE, EN ANGLETERRE ET EN HOLLANDE. 

SoMMAiRG. — Progrès de Tesprit de la Renaissance en Italie. — 

— Les artistes, les littérateurs, les publicistes, les commer- 
çants. — Influence de la Renaissance sur la politique italienne, 
sur le commerce. —La Renaissance propagée par le commerce 
italien en France, en Angleterre, en Flandre. — Influence de 
la découverte du nouveau monde. — Grandes expéditions ma- 
ritimes. — Insuffisance des anciennes corporations pour ce*» 
expéditions. — Nécessité d'une nouvelle forme d'association. 

— Hésitations avant de l'adopter. — Système de colonisation 
adopté par le gouvernement espagnol. — Système adopté par 
les Portugais, — La France et le nouveau monde. — Système 
de colonisation adopté par les Anglais et les Hollandais. — Jean 
Cabot. — Sébastien Cabot. Russia company, — Formation des 
grandes compagnies de colonisation. — Résistance des an- 
ciennes corporations. H Politique de la couronne d'Angleterre. 
-T Création simultanée des trois grandes compagnies des Indes 
anglaise, hollandaise, française. ^^ Organisation de la compa- 
gnie anglaise. — Organisation de la compagnie hollandaise. 
Ses succès. — Compagnie hollandaise des Indes occidentales. 
Ses succès. — Etat du commerce hollandais à la fin du 
xvi« siècle , 162 à 199 

CHAPITRE V 

l'association COMMERCIALE AU XVII* SIÈCLE 
EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 

Sommaire.— État de l'Angleterre au commencement du xvii* siècle. 
—Inégalité politique des diverses classes de la société.'^TraOc 
des monopoles commerciaux.— Renouvellement du privilège de 
la Compagnie des Indes; de la Compagnie du Levani (Turkey 



422 HISTOIRE DE L ASSOCIATION COMMERCIALE. 

Company); nouveau mode d'administration de ces Compagnies. 
— ^Progrès del'industrie anglaise. — Rivalité des anciennes Com- 
pagnies de marchands anglais ; ses conséquences. — Abolition de 
leurs privilèges. — Compagnies coloniales ; immenses conces- 
sions qui leur sont faites. — Compagnie des Indes ; ses démêlés 
avec les Portugais, avec la Compagnie néerlandaise; ses luttes 
au dedans contre la Compagnie du Levant. — Débats au Parle- 
ment, — Réaction contre les privilèges commerciaux sous 
Charles !•'. — Progrès des entreprises coloniales. — Émigra- 
tion des Puritains au Nord-Amérique. — Révolution d'Angle- 
terre ; son influence sur l'esprit d'association. — Navigation 
act.^-^ L'esprit d'association en France sous les Valois*?— In- 
fluence des usages italiens. — Les banquiers lombards.^^Lutte 
entre l'ancien esprit germain et la Renaissance italienne.^ 
Sully et le banquier Zamet. -- Politique de Henri lY au sujet 
des Compagnies et des entreprises commerciales. — Elle est 
continuée par Richelieu. — Compagnie du Canada. — Compagnie 
de l'île de Saint-Christophe. — Influence de la Fronde sur le 
développement de ces Compagnies. — Colbert reprend l'œuvre 
de Richelieu.— Compagnie des Indes. — Colonisation de Mada- 
gascar. — Compagnie des Indes occidentales. — Compagnie du 
Nord.— Compagnie du Levant. — Immixtion du Gouvernement 
royal dans l'administration de ces Compagnies. . . ^00 à 235 

CHAPITRE VI 

l'association commerciale au XVIII® SIÈCLE. 
LE SYSTÈME DE LAW. 

Sommaire. — L'association commerciale en Angleterre et en 
Hollande, dans la seconde moitié du xvii® siècle. — L'associa- 
tion commerciale en Italie; marine italienne; sociétés finan- 
cières en Italie. — L'association e n Esp ag:ne. — L'association 
en Allemagne. — État des villes hanséatiques, Brème et Lubeck 
à la fin du xvii® siècle. — État commercial de la Hollande. — 
Agriculture et pêche. — Importance politique du commerce. 
— Compagnie des Indej:. — Sociétés de navigation. — État com- 
mercial de l'Angleterre. — Politique de la Couronne relative- 
ment aux monopoles commerciaux. — Lutte des anciennes 
corporations contre les nouvelles compagnies. — Résistance 



tabi;b des matières, 423^ 

du Parlement à la concession des monopoles. ~ Statistique du 
commerce anglais sous Charles IL — Commerce de la Banque. 

— Corporation des orfèvres de Londres ; sa ruine. — Nécessité 
de la constitution d'une banque nouvelle. — Système colonial 
de l'Angleterre. — Compagnies de colonisation. — Compagnie 
de Guinée. — Coalition des marchands de Londres contre le 
système protecteur. — Fondation de la Banque d'Angleterre.— 
William Paterson. — Banques particulières. — Embarras du 
Trésor public. — Création d'une seconde Compagnie des Indes. 

— Fusion des deux Compagnies. — Compagnie du Sud; me- 
sures de trésorerie dont elle est l'occasion ; engouement du 
public anglais pour la Compagnie. — État de la France à la fin 
du xviie siècle et au commencement du xviii». — État des 
finances et du Trésor public, — Billets de monnaie. — Assigna- 
tions. — Fermes générales. — Première apparition de Law ; 
ses relations avec le régent ; son système ; ses points de rap- 
prochement avec- le système de Paterson. — Établissement de 
la Banque ; ses premières opérations. — Compagnie d'Occi- 
dent. — Refonte des monnaies. — Antisystème. — Commen- 
cement de l'agiotage. — Fusion des Compagnies dans la Com- 
pagnie des Indes; les filles; les petites-filles. -—Progrès de 

• l'agiotage en France. — L'agiotage en Angleterre. — Progrès 
de la Compagnie du Sud. —Conversion de la dette publique.— 
EjBTets de l'agiotage en France et en Angleterre. — L'agiotage 
en Hollande. — Mesures de résistance à la défiance publique. 
En Angleterre et en France. — Buhhle Act, -^ Les frères 
Paris ; le visa 236 à 294 

CHAPITRE VII 

l'association COMMBRCIALE a la FIN DU XVm® SIBOLE, 
PENDANT LA REVOLUTION ET l'b&IPIRB FRANÇAIS. 

Sommaire. — État de l'Europe après la chute du système de Law 
et de la crise financière de l'Angleterre. — Impulsion donnée à 
l'esprit d'association en France. — Compagnie des Indes; sa 
situation en France et dans l'Inde. — Immixtion du Gouverne- 
ment dans les afi'aires de la Compagnie ; dangers de cette 
immixtion. — Compagnie d'Afrique ; ses succès à Marseille. — 
M. Martin. — Fatale influence de l'administration sur le corn- 



124 HISTOIRE' DE L ASSOCIATION COMMERCIALE . 

meree et Tindustrie française. — Compagnie de la pompe à feu. 
— Tontines. — Assurances mutuelles. —Caisse d'escompte. — 
Nouveaux progrès de Tagiotage. — État de Tassociation com- 
merciale en Allemagne. — Compagnie d'Orient. — Compagnie 
d'Ostende. — En Danemark : Compagnie danoise des Indes 
orientales. — En Suède : Compagnie suédoise des Indes. — 
Développement de la Société par actions en Angleterre ; elle 
s'applique à toutes les industries.— Compagnie des Indes du- 
rant la seconde moitié du xviii« siècle ; en Angleterre ; aux 
Indes. —Bill de 1773. — Bill de 4784. — Board of coniroL — 
Comité secret. — Affranchissement des colonies anglaises de 
TAmériquedu Nord.— Influence de cet événement sur le monde 
commercial. — État des finances. - Banque d'Angleterre. — 
Crise financière (1745, 1797, 1798). Restrktton acL — Banques 
particulières. — Banque d'Ecosse. — Banque d'Irlande. — Ré- 
volution française ; son influence sur le monde commercial. — 
Ruine et dissolution des Compagnies financières. — Consulat 
et Empire. — Politique de Napoléon à l'égard de l'association 
commerciale. — Blocus continental ; son influence sur l'indus- 
trie française. — Caisse Jaback. — Banque de France. — La 
Restauration , 295 à 330 

CHAPITRE VIII 

l'association DEPUIS LA RESTAURATION JUSQU'AU 
TEMPS ACTUEL. 

Sommaire. — Etablissement du régime constitutionnel dans les 
principaux Etats de l'Europe continentale. -« Son influence 
sur l'association commerciale. — Système protecteur. — Déve- 
loppement du crédit public. — En Angleterre. Banque royale, 
Banques provinciales.— En France.— En Allemagne, sous et de- 
puis le premier empire. — Influence de la paix générale sur la 
marche du crédit dans ces deux pays. — Emprunts publics. — 
Grands banquiers en Allemagne, en Angleterre, en France. — 
Goldsmith, Hope. — L^s frères Rothschild. — Etablissements 
industriels. — Sociétés anonymes. — Caisses d'épargne — 
Assurances. — Canaux. — Conséquences politiques de la pros- 
périté commerciale sous la Restauration. — Progrès de l'in- 
dustrie allemande durant cette période. — Sociétés anonymes 



TABLE DBS MATIERES. 425 

on Prusse. — Crise commeroiale et financière de 1818. — Sys- 
tème douanier.— Causes de la prospérité des sociétés anonymes 
en Allemagne. — Etat de l'association en Angleterre pendant 
^ la Restauration. — Modifications du principe de la responsa- 
bilité absolue des associés. — L'association aux Etats-Unis. — 
Législation américaine sur les sociétés. —Principe de liberté 
et de publicité. — Législation française. — Causes du dévelop- 
ment excessif des sociétés en commandite par actions. — Che- 
mins de fer, leur influence sur l'esprit d'association. — Déve- 
loppement des institutions de crédit sous le second empire. — 
Crédit mobilier, Crédit foncier. — Leur influence sur l'état 
actuel de l'association commerciale. — Sociétés coopératives.— 
Leur origine. — Leur caractère spécial. — En Angleterre, aux 
Etats-Unis, en Prusse, en France. — Influence du caractère 
national, de la race, du mode de gouvernement sur le dévelop- 
pement de l'un et de l'autre des trois genres de sociétés coo- 
pératives. — Conséquences probables des progrès de cette 
nature de sociétés au point de vue économique et politique. — 
Conclusion de l'histoire de l'association commerciale. 331 à 418 



FIN DE LA TABLE 



Paris. — Typ. A. Parent rue Monsieur -le Prince, 31, 



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