HISTOIRE
DE
L'EXPfiDITION DES FRANCAIS
EN fiGYPTE
SE VEND A PARIS,
A LA LIBRAIRIE ORIENTALE DE V DONDEY-DUPRE,
UBaAIRE DE LA SOCl^T^ ASIATIQUE,
HUE VIVIENNE , n" 2 .
HISTOIRE
DE
L'EXPEDITION DES FRANCAIS
EN EGYPTE
PAR NAKOULA EL-TURK
PUBIIEE ET TBADDITE
PAR M. DESGRANGES AINE
SECRKTAIRE INTERPRETE DF ROI
"^h tOv^^ (l■^a.JJL^^^^^'^^-'^'^'^"^
PARIS
IMPRIME PAR AUTOr.ISATIO.N 1)U l\()l
A L'IMPRIMERIE ROYALE
M DCCG XXXIX
IS 5
1
^137374
AVERTISSEMENT.
En publiant I'histoire de notre expedition
d'Egypte, ecrite en arabe par un Syrien, le but
que je me suis propose n'est pas seulement d'of-
frir aux jeunes orientalistes , qui se livrent a
I'etude de la langue de Mahomet, un texte facile
et dont le style cependant n'est pas depourvu
d'elegance, mais de repandre parmi les Arabes
eux-memes la gloire du nom fran^ais. En effet,
quoique la France n'ait pas conserve la riche
colonie que trente mille de ses enfants lui avaient
acquise, le recit de nos victoires dans Tantique
royaume des Pharaons n'en est pas moins propre
a frapper Tesprit d'admiration ; et les habitants
de I'Atlas, deja temoins de la valeur infatigable
de nos troupes et des jeunes Princes qui mar-
chaient a leur tete, pourront apprendre les me-
VI AVERTISSEMENT.
morables evenements qui out illustre nos amies
siir les bords dii Nil.
Je n'ai point eu la pretention, en joignant une
traduction au texte arabe, de presenter une re-
lation plus complete et plus exacte que celles
deja publiees en frangais sur cette partie de notre
histoire militaire ; j'ai pense seulement qu'on
verrait avec quelque interet le temoignage ecla-
tant rendu par un Arabe au courage de Farmee
d'Egypte, et I'impression que produisit notre pre-
sence dans cette contree sur une population etran-
gere a nos moeurs et a nos usages. Get ouvrage
parait d'ailleurs avoir ete fait avec conscience et
impartialite ; mais son auteur, Nakoula el-Turk,
a qui la langue frangaise etait inconnue, n'a pu
consulter aucun document officiel et nous trans-
mettre avec une exactitude rigoureuse les faits
dont il n'etait pas temoin. On lui pardonnera
done d'avoir commis quelques erreurs, dont la
plupart ne portent que sur des details peu im-
portants, tels que le nombre des soldats qui
composaient les differents corps d'armee, celui
des morts, des blesses et des prisonniers. On
lui pardonnera egalement de n'avoirpas toujours
assignc exactement aux generaux la part de succes
qui etait due a cbacun d'eux dans les combats et
les batailles, et de n' avoir ete quelqueiois que
AVERTISSEMENT. vii
I'echo cles nouvelles qui circulaient au Caire. Cette
deriiiere reniarque s'applique surtout au pream-
bule qui precede le recit de I'expedition, et dans
lequel I'auleur a voulu tracer les principaux eve-
nements de i 793, ainsi qu'k la revolution du 1 8
brumaire, dont il parle k I'occasion du retour de
Bonaparte en France.
11 ne faut pas non plus s'attendre k trouver dans
I'ouvrage de Nakoula el-Turk la critique qui ac-
compagne ordinairement dans nos annales le re-
cit des faits historiques et qui en rend la lecture
aussi utile qu'interessante. Cette maniere d'ecrire
I'histoire est etrangere aux Orientaux, et leurs
compositions en ce genre ne sont le plus sou-
vent qu'une simple chronique denuee de toute
recherche sur la cause des evenements, sur leur
liaison entre eux et leurs consequences. On pourra
toutefois remarquer dans notre Syrien quelques
reflexions judicieuses, de la chaleur dans le recit
des combats, et des portraits tiaces avec art.
Quant aux travaux des savanLs qui out accom-
pagne Tarmee et auxquels la France^ doit le ma-
gnifique ouvrage de la Description de I'Egypte,
I'auteur ne pouvait point les apprecier, et il n'en
parle pas.
Nakoula el-Turk, his de lougouf el-Turk , etait
de la religion calholique grecque. H naquit dans
VIII AVERTISSEMENT.
Fannee 1768 a Dai'r el-Kamar, en Syrie, ou je
I'aiconnu, et y termina sa carriere en 1828. Sa
famille est originaire de Constantinople , comme
il nous I'apprend. lui-meme au sujet d'une ode
qu'ii a composee en I'honneur de Bonaparte, et
dont M. Marcel , ancien directeur de I'lmprimerie
royale , a donne une traduction avec un fac-simiie
lithographic d'apres I'ecriture de I'auteur. On lit
en tete de cette ode : d}jXi\ ^y^j ii<i^A*aji}\ »«x^ joJoJ
J.As.^1 J^xJuL«-^t cil^l oiA*-^ jJj « Nakoula el-Turk,
« fds de lou^ouf el-Turk, Constantinopolitain
« d'origine , a compose cette piece de vers. »
Nakoula el-Turk etait au service de Temir Be-
chir, chef des Druzes. Ce prince I'ayant envoye
en Egypte vers Tepoque de notre expedition, il
s'y trouva les trois annees pendant lesquelles nos
armees occuperent cette province , et c'est la qu'il
reunit les maleriaux qui lui servirent ensuite a
ecrire son histoire.
Pour composer I'edition que je public, j'ai eu
sous les yeux trois manuscrits : Tun, que j'ai fait
transcrire en Syrie, d'apres une copie donnee par
I'auteur lui-meme a un cheikh maronite de ma
connaissance; un autre, qua bien voulu me preter
M. Caussln de Perceval, professeur d'arabe ; et le
troisieme, appartenant a la Bibliotheque royale.
Ce dernier et le mien paraissent avoir ete copies
AVERTISSEMENT. ix
sur le meme original; celui de M. Caussin de
Perceval est plus abrege et renferme quelques
versions differentes, mais il est ecrit plus correc-
tement. Je dois prevenir que ces manuscrits con-
tiennent tous trois des fautes contre les regies
de la grammaire; j'ai corrige dans cette edition
les plus saillantes, mais il en sera necessairement
reste quelques-unes qui auront echappe a mon
attention, ou que j'ai cru devoir conserver pour
ne pas nuire a la rime, dont I'auteur, qui etait
poete, orne souvent sa prose. Ces fautes, qui
consistent en general dans I'emploi des cas des
noms et des adjectifs pluriels reguliers et dans
celui des aoristes, se retrouvent presque toujours
dans les ecrits modernes.
II existe a la Bibliotheque royale un autre ou-
vrage en arabe, compose par un musulman du
Caire , nomme Abdarrahman Gabarti , dans le-
quel sont racontes les evenements arrives en
Egypte pendant le sejour de I'armee frangaise.
M. Cardin, mort en i838, drogman-chancelier
du consulat general de France a Alexandrie , en
a fait une traduction publiee dernierement par
les soins de M. Biancbi, secretaire interprete du
Roi. Get ouvrage, ecrit sous la forme de journal,
renferme des details fort interessants. M. Gardin,
a la suite de sa traduction , a donne aussi des ex-
X AVERTISSEMENT.
traits de riiistolre de Nakoula el-Turk; mais, a
en juger par les morceaux traduits, le texte dont
lis ont ete tires differe sensiblement des manus-
crits dont j'ai fait usage.
HISTOIRE
DE L'EXPEDITION
DES FRANCAIS EN fiGYPTE.
PREFACE DE L'AUTEUR.
Au nom du Dieu vivant, i'immortel, rimmuable,
Teternel, le durable, le perpetuel, le seul, Tunique,
rincomparable, le sublime. II n'y a pas d'autre seigneur
que lui, et lui seul doit etre adore. II a cree les cieux,
les a ornes de planetes errantes et d'etoiles fixes. Par sa
toute-puissance et sa profonde sagesse, la terre a ete
formee avec art et solidite. II a fait rhomme , I'a rendu
le maitre de tout ce qu'il avait cree sur le globe, I'a
doue d'un esprit superieur, d'une intelligence admi-
rable, et lui a ordonne de se conduire suivant la jus-
tice, d'observer les lois, d'aimer son prochain et de
s'abstenir de discordes.
Adorons le Tres-Haut; que son nom soit glorifie par
des louanges dignes de sa grandeur pleine de majeste,
tant que se levera I'astre des nuits et brillera le flam-
beau du jour !
C'est un usage anterieurement etabli parmi les
hommes de composer des ouvrages sur les vicissitudes
et les evenements dont ils ont ete temoins, tels que
2 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
les revolutions dans les gouvernements , les guerres
desastreuses et les malheurs efFrayants qui en sont
inseparables. II est done permis au faible esclave de
Dieu, a I'auteur de cet ouvrage, de raconter, pour
I'utilite des lecteurs , les changements que la main du
destin a operes dans I'Egypte.
Je parlerai d'abord de la republique francaise dont
le Tout-Puissant a permis I'etablissement, des troubles
qu'elle a causes dans I'Europe , du meurtre du roi des
Fran9ais et de la mine de leur pays. Je dirai comment
la gloii^e de ce peuple s'est repandue au loin, quels
p. 1. ont ete ses revers et les victoires qui les ont suivis,
victoires qu'il a dues k I'incomparable commandant
de ses troupes, le lion formidable, le lieros valeureux,
le general en chef des armees, le prince Bonaparte.
Je decrirai ensuite la guerre dont I'Egypte a et^ le
theatre , les maux et les desastres que cette contree a
essuyes , les conquetes des Francais dans les provinces
ou ils ont penetre et les victoires merveilleuses qu'ils
y ont remportees. On verra ces guerriers, plus prompts
que I'eclair , se transporter d'Occident en Orient, fon-
dre sur I'ile de Malte avec la rapidite de la foudre ,
et s'emparer d'Alexandrie et de toute I'Egypte. Je
ferai connaitre egalement les combats qu'ils livrerent
aux Mamlouks et les avantages qu'ils en retirerent,
leur expedition en Syrie, le siege de Saint- Jean-d' Acre
la forte, sejour du redoutable Akmet- pacha, sur-
nomme le Boucher, et leur retour en Egypte.
Les batailles quk cette epoq^ie ils eurent en outre k
DES FRANGAIS EN EGYPTE. 3
livrer k des armees de terre et de mer envoyees centre
eux par deux grandes puissances , I'Angleterre et la
Porte Gttomane , feront aussi i'objet de mon recit, ainsi
que leur capitulation etleur sortie d'Egypte, apres des
dangers extraordinaires et des combats continueis qui
durerent I'espace de trois annees entieres , depuis mou-
harrem, premier mois de I'annee 1 2 i 3 de Thegire (1798
de J. C. ) jusqu'a rebi ul-sani 1 2 1 6 de la meme ere.
Enfm, on lira dans cet ouvrage de quelle maniere,
apres le depart des Frangais, les gouvernements an-
glais et ottoman- prirent possession de I'Egypte, et ce
qui anwa ensuite a ces deux puissances avec la milice p. 3.
des Mamlouks.
La force reside en Dieu -, lui seul peut donner un
secours efflcace.
Dans I'annee 1792 de J. C, qui repond k I'an de
I'hegire 1209, des troubles eclaterent dans la ville de
Paris et y repandirent la terreur. Le peuple de cette
capitale, violemment agite, se souleva avec fureur
contre le roi , les princes et les nobles , et manifesta la
haine qu'il tenait cachee contre eux depuis longues
annees. 11 demandait de nouvelles lois, de nouveaux
reglements, pretendait que le pouvoir absolu du roi
avait cause d'affreux desastres dans le royaume, et que
les nobles jouissaient seuls de tons les biens de la
France , tandis que le reste de la nation etait accable
de charges et de misere. Telles furent les causes du
soulevement general k la suite duquel le peuple pe-
4 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
netra dans le paiais du roi. Louis XVI, saisi de frayeur,
ainsi que les priiicfpaux personnages de sa cour, de-
manda aux revoltes ce qu'ils desiraient et quel motif
les engageait k se soulever. lis lui firent alors con-
naitre leurs pretentions; ils voulaient que le roi ne
donnat plus desormais aucun ordre , ne decidat rien
de lui-meme , et que I'administration , le maintien de
I'ordre et la decision des affaires appartinssent k un
grand conseil compose d'hommes venerables clioisis
parmi le peuple et investis de sa confiance, et dans
lequel le roi n'aurait que la premiere voix. Voil^, di-
rent-ils , le moyen de remedier aux abus et de delivrer
le peuple des injustices qui pesent sur lui.
Louis XVI , instruit des motifs de cette revolte et
des changements que les seditieux voulaient operer
p. 4. dans le gouvernement, leur repondit en ces termes :
((Et moi aussi, je desire la prosperite et le bien-etre
(( de ce royaume, et je me soumets k ce que vous croi-
(( T€i convenable pour I'affranchir de ses maux et de
(( ses souffrances. — Si tu es reellement, reprirent-ils ,
(( dans les sentiments que tu manifestes, signe-nous les
(( articles d'une constitution qui renferme I'etablisse-
(( ment de la republique et puisse ameliorer le sort de
(( la France. » Le roi y consentit par crainte , et^signa
les articles qu'ils lui presenterent.
Mais , quelque temps apres , il se prepara k prendre
la fuite, et, pour se soustraire au pouvoir du peuple,
il sortit, pendant la nuit, de Paris, avec son frere et
quelques-uns de ses amis, se dirigeant vers I'Allemagne,
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 5
pour se refugier aupres de I'empereur, fr^re de sa
femme. ♦
Lorsque les chefs du peuple eurent appris son eva-
sion, ils mirent tout en ceuvre pour le faire arreter,
et on I'atteignit en efFet dans une auberge situee sur
le cliemin; il y fut pris, ramene k Paris, et place dans
une prison avec sa femme et son fils. Quant k son
frere, il avait pu s'echapper et gagner fAllemagne.
Le peuple, k cette nouvelle, demanda la mort du
roi k grands cris. « Qu'il perisse, disait-on; les lois de
(da republiquele condamnent-, il a viole sa promesse
(( envers la nation , et il n'allait se refugier aupres de
((I'empereur d'Aliemagne, frere de sa femme k qui
(( nous devons tous nos malheurs , que pour lui de-
((mander du secours contre nous.)) Apres favoir re-
tenu quatre mois en prison, on ie fit comparaitre
devant I'assemblee du peuple, le lundi 2 1 Janvier, et
il fut condamne k mort. Louis XVI alors desira parler
k sa famille ; les personnes cliargees de le garder firent
venir dans sa prison sa femme, sa fille et sa soeur;
elles resterent avec lui environ deux lieures et demie
dans I'endroit oii il prenait ses repas, et il adressa ces
paroles a sa fdle Marie-Therese : « Que les malheurs p. 5.
((de ton pere te servent d' experience; mais ne venge
(( pas ma mort. » Sa famille lui temoigna le desir de
le revoir encore; il s'y refusa.
Le lendemain, ses gardiens lui ayant appris que la
repviblique avait ordonne sa mort , il demanda k s'en-
tretenir un instant avec son confesseur, ce qui lui fut
6 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
permis. Ensuite il pr^senta une letlre k i'un de ses
gardiens , en ie priant de I'envoyer h I'assemblee natio-
nale ; le gardien repoiidit qu'etant charge de I'ac-
compagner au lieu du supplice, il ne pouvait s'acquitter
de cette commission. Le roi donna alors sa lettre h
une autre personne qui consentit k la porter k i'assem-
blee. Get ecrit renfermait son testament , que voici :
(( Au nom de la tres-sainte Trinite , du Pere , du
(( Fils et du Saint-Esprit.
« Aujourd'hui, vingt-cinquieme jour de decembre
((mil sept cent quatre-vingt-douze , moi, Louis XVI
((du nom, roi de France, (3tant depuis cpiatre mois
(( enferme avec ma famille dans la tour du Temple, k
((Paris, par ceux qui etaient mes sujets, et prive de
(( toute communication quelconque , meme depuis le i o
(( du courant , avec ma famille ; de plus , implique dans
(( un proces dont il est impossible de prevoir Tissue, k
(( cause des passions des hommes, et dont on ne trouve
(( aucun pretexte ni moyen dans aucune loi existante;
((n ay ant que Dieu pourtemoin de mes pensees, et au-
p- 6. ((quel je puisse m'adresser, je declare ici, en sa pre-
((sence, mes dernieres volontes et mes sentiments.
(( Je laisse mon ame k Dieu mon createur; je ie prie
(( de la recevoir dans sa misericorde , de ne pas la juger
(( d'apres ses merites, mais par ceux de Notre Seigneur
((Jesus-Christ, qui s'est offert en sacrifice k Dieu son
((pere pour nous autres hommes, quelque indignes
(( que nous en fussions , et moi le premier.
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 7
(( Je meurs dans iunion de notre sainte mere I'Eo-lise
« calholique , apostolique et roniaine , qui tient ses
« pouvoirs , par une succession non interrompue , de
« saint Pierre, auquel Jesus-Christ ies avait confies.
« Je crois fermement et je confesse tout ce qui est
« contenu dans le symbole et Ies commandements de
((Dieu et de i'Eglise, Ies sacrements et ies mysteres,
wteis que I'Eglise ies enseigne et ies a toujours en-
((seignes. Je n'ai jamais pretendu me rendre juge
« dans Ies differentes manieres d'expiiquer ies dogmes
((qui decliirent i'Eglise de Jesus-Christ; mais je m'en
((suis rapporte et m'en rapporterai toujours, si Dieu
((m'accorde vie, aux decisions que ies superieurs ec-
« clesiastiques , unis a la sainte Eglise catholique , don-
((neront, conformement a la discipline de i'Eglise,
((suivie depuis Jesus-rChrist.
« Je plains de tout mon coeur nos freres qui peu-
(( vent etre dans I'erreur; mais je ne pretends pas Ies
((juger, et ne Ies aime pas moins en Jesus-Christ,
« suivant ce que la charite chretienne nous enseigne.
(( Je prie Dieu de me pardonner tons mes peches. J'ai
(' cherche k Ies connaitre scrupuleusement, k Ies de-
« tester et k m'humilier en sa presence. Ne pouvant
((me servii^ du ministere d'un pretre catholique, je p. 7.
uprie Dieu de recevoir la confession que je lui en ai
(( faite , et surtout le repentir profond que j'ai d' avoir
<( mis mon nom (quoique cela fut contre ma volonte)
« k des actes qui peuvent etre contraires k la discipline
(( et k ia croyance de I'Eghse catholique , pour m'ac-
8 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
«cuser de tous mes p^ches, et recevoir le sacrement
«de penitence.
((Je prie tous ceux que je pourrais avoir offenses
upar inadvertance (car je ne me rappelle pas d' avoir
(( fait sciemment aucune offense a personne) , ou ceux
« a qui j'aurais pu avoir donne de mauvais exemples
(( ou des scandales , de me pardonner le mal qu'iis
(( croient que je peux leur avoir fait. Je prie tous ceux
« qui ont de la charite d'unir leurs prieres aux miennes
« pour obtenir de Dieu le pardon de mes peches.
« Je pardonne de tout mon coeur k ceux qui se sent
«faits mes ennemis, sans que je leur en aye donn^
((aucun sujet, et je prie Dieu de leur pardonner, de
(cmeme qu'k ceux qui, par un faux zele, ou par un
« zele mal entendu, m'ont fait beaucoup de mal.
« Je recommande k Dieu ma femme et mes enfants ,
wma soeur, mes tantes, mes freres et tous ceux qui
(( me sont attaches par le lien du sang ou par quelque
« autre maniere que ce puisse etre. Je prie Dieu par-
« ticulierement de jeter des yeux de misericorde sur
(( ma femme , mes enfants et ma soeur, qui souffrent
((depuis longtemps avec moi, de les soutenir par sa
p. 8. « grace , s'ils viennent k me perdre , et tant qu'iis res-
((teront dans ce monde perissable.
« Je recommande mes enfants k ma femme; je n'ai
((jamais doute de sa tendresse maternelle pour eux;
(( je lui recommande surtout d'en faire de bons chre-
wtiens et d'honnetes liommes; de ne leur faire regar-
(( der les grandeurs de ce monde (s'ils sont condamnes
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 9
«a les eprouver) que comme des biens dangereux et
« perissabies , et de tourner leurs regards vers la seule
« gloire solide et durable de Teternite. Je prie ma soeur
« de vouloir continuer sa tendresse a mes enfants , et
(( de leur tenir lieu de mere s'ils avaient ie malheur
(( de perdre la leur.
« Je prie ma femme de me pardonner tous les maux
((quelle souffre k cause de moi, et les chagrins que
((je pourrais lui avoir donnes dans le cours de notre
((Union, comme elle peut etre sure que je ne garde
((rien contre elle, si elle croyait avoir quelque chose
(ik se reprocher.
((Je recommande bien vivement a mes enfants,
(opres ce qu'ils doivent a Dieu, qui doit marcher
((avant tout, de rester toujours unis entre eux, sou-
((mis et obeissants k leur mere, et reconnaissants de
(( tous les soins et les peines quelle se donne pour eux
(( et en memoii^e de moi : je les prie de regarder ma
(( soeur comme une seconde mere.
(( Je recommande a mon fds , s'il avait le malheur
(( de devenir roi , de songer qu'il se doit tout entier au
((bonheur de ses concitoyens; qu'il doit oublier toute
((haine et tout ressentiment, et nommement ce qui a
« rapport aux malheurs et chagrins que j'eprouve;
« qu'il ne peut faire le bonheur des peuples qu'en re-
((gnant suivant les lois: mais en meme temps qu'un
(( roi ne peut les faire respecter, et faire le bien qui est
(( dans son coeur, qu'autant qu'il a I'autorite necessaire,
« et qu'autrement , etant lie dans ses operations et n'ins-
10 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
{(pirant point de respect, il est plus nuisible quutiie.
P- 9- « Je recommande k nion fils d' avoir soin de toutes
(cies personnes qui m'etaient attachees, tant que les
« circonstances ou ii se trouvera lui en donneront les
ufacult^s; de songer que c'est une dette sacree que
«j'ai contractee envers les enfants ou les parents de
« ceux qui ont peri pour moi , et ensuite de ceux qui
« sont malheureux pour moi.
« Je sais qu il y a plusieurs personnes de celles qui
((m'etaient attachees, qui ne se sont pas conduites
(( avec moi comme elles le devaient , et qui ont meme
« montre de I'ingratitude ; mais je leur pardonne (sou-
(( vent, dans les moments de trouble et d'effervescence,
« on n'est pas maitre de soi), et je prie mon fds, s'il
u en trouve jamais I'occasion, de ne songer qu'a leur
(( malheur.
« Je voudrais pouvoir ici temoigner ma reconnais-
(( sance a ceux qui m'ont montre un attachement ve-
((ritable et desinteresse. D'un cote, j'ai ete sensible-
(( ment touche de I'ingratitude et de la deloyaute des
(( gens a qui je n' avals jamais temoigne que des bontes,
« h eux ou k leurs parents ou amis; de i'autre , j'ai eu
« de la consolation a voir I'attachement et I'interet
(( gratuit que beaucoup de personnes m'ont montr^s ;
uje les prie d'en recevoir tons mes remerciments.
(( Dans la situation ou sont encore les clioses , je crain-
(( drais de les compromettre , si je parlais plus explici-
u tement; mais je recommande specialement k mon liis
(( de chercher les occasions de pouvoir les reconnaitre.
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 11
« Je croirais caiomnier les sentiments de la nation ,
« si je ne recommandais ouvertement a mon fiis MM. de
(, Chamilly et Hue, que leur veritable attachement *
upour moi avait portes k s'enfermer avec moi dans
« ce triste sejour, et qui ont pense en etre les mallieu-
« reuses victimes. Je lui recommande aussi Clery, des
« soins duquel j'ai eu tout lieu de me louer, depuis
« qu'il est avec moi. Comme c'est lui qui est reste avec p-
((moijusqu'i la fm, je prie messieurs de la Commune
« de lui remettre mes hardes, mes livres, ma montre,
wma bourse et les autres petits effets qui ont ete de-
ft poses au conseil de la Commune.
« Je pardonne encore tres-volontiers k ceux qui me
« gardaient les mauvais traitements et les genes dont
(( ils ont cru devoir user envers moi. J'ai trouve quel-
u ques ames sensibles et compatissantes ; que celles-la
« jouissent de la tranquillite que doit leur donner leur
« facon de penser.
« Je prie MM. de Malesherbes , Tronchet et de Seze
« de recevoir ici tous mes remerciments etl'expression
<( de ma sensibilite pour tous les soins qu'ils se sont
(( donnes pour moi.
« Je finis en declarant devant Dieu , et pret k pa-
«raitre devant lui, que je ne me reproche aucun des
(( crimes qui sont avances contre moi.
« Fait double, k la tour du Temple , ie 2 5 decembre
« 1 7 9 2 . ))
Signe LOU^S.
12 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
A deux heures et demie du matin , I'ofFicier public
entra dans i'appartement de Louis XVI et iui fit savoir
qu'ii devait se hater de inax'cher k la mort. « Je suis
((tout pret, » repondit le roi; et aussitot il sortitde la
prison et monta dans una voiture oii se trouvait son
confesseur.
Des troupes avaient ete rangees en ligne sur la place
de I'execution, ou regnait le plus profond silence. Le
roi Louis , apres avoir recite la priere des agonisants ,
se depouilla de ses habits avec un courage unique et
un coeur calme; puis il s'ecria h haute voix : (( Francais!
« je meurs innocent; je pardonne k tous mes ennemis,
(( et je desire que ma mort vous soit profitable. » L'offi-
cier public ordonna ensuite au bourreau de faire son
devoir, et aussitot sa tete fut tranchee. Get evene-
ment causa une profonde affliction aux partisans du
roi; mais le peuple , au contraire, en ressentit une
joie vive, et chaque annee, k pareil jour, il fit une
fete pour en perpetuer le souvenir et rappeler la
victoire qu'il avait remportee dans les premiers jours
d'aout 1792. Cette epoque fut aussi pour les Fran-
cais le commencement d'une nouvelle ere qu'ils nom-
merent I'ere de la republique. lis changerent les mois
Chretiens , et donnerent aux nouveaux des noms diffe-
rents; enfm, contre I'ancien usage, ces mois eurent
tous egalement trente jours.
On vit alors en France le culte de Dieu aban-
donne. Les ^glises et les convents furent fermes. Des
moines,de^religieuses etplusieurs eveques re^urentla
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 13
mort. Les saintes images etaient renversees , les croix
brisees, et le pays nofFrait plus qu'un spectacle de
ruines et de devastations epouvantables.
Plusieurs evenements se passerent encore k Paris
entre les repuLlicains et les royalistes, dont la haine
reciproque ne cessait de croitre. Partout on rassem-
blait des troupes , et les massacres continuaient. En-
fin le parti du roi s'affaiblit, celui de la republique
devint fort et redoutable; et lorsque la balance de son
installation fut en equilibre , que ses colonnes furent
affermies , et quelle eut detruit ses ennemis , les Fran-
<^ais adresserent des lettres k tous les rois pour leur
annoncer I'etablissement de leur republique sur des
bases solides. Voici ce que contenaient ces lettres :
« Tous ceux qui reconnaitront notre republique seront
(cnos amis, et ceux qui ne la reconnaitront pas, nos
((ennemis. Que ces derniers se preparent k la guerre,
(( car nous sommes prets k combattre le monde entier. »
Une pareille lettre fut envoyee au gouvernement otto-
man , dont I'union avec la France remontait k I'cipoque
de son etablissement en Europe. II accueillit favorable-
ment la lettre et reconnut la republique. Mais les rois
d'Europe, iia reception de cette notification, prirent les
armes d'un commun accord, et resolurent de faire la
guerre k ce peuple qui sortait de la voie accoutumee, de
peurque les autres nations ne suivissentson exemple. Le
premier qui declara la guerre aux Francais fi.it I'empe-
reur d'Allemagne, dont la scDeur, femme de Louis XVI,
avait p^ri sur I'echafaud ; ensuite I'Angleterre , puis les
14 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
rois d'Espagne et d'ltalie; le pape, roi de ia ville de
Rome la grande, et en general tons ies sonverains
d'Europe.
Cependant la France , plus peuplee qu' aucun autre
pays, se reunit en un seul parti et se prepara k re-
pousser tons ses adversaires. Ses armees sortirent de
Paris pour aller combattre ies ennemis qui s'avan-
caient de tons cotes; elies commencerent par assieger
successivement Ies villes, et attaquerent Ies royaumes,
Ies uns apres Ies autres. Elles etaient aussi nombreuses
que Ies flots de lamer agitee, pourvues abondamment
d'instruments de guerre et de tout ce qui pouvait
rendre leurs forces redoutables : aussi leurs conquetes
s'etendirent bientot au loin, et la valeur indomptable
des Francais devint celebre. lis s'emparerent de vil-
lages, de chateaux forts, de citadelles et de villes. Les
p. i3. royaumes d'ltalie, gouvernes par onze rois, tomberent
en leur pouvoir, ainsi que plusieurs places fortes de
I'Allemagne. Ces victoires eciatantes furent I'ouvrage
du lion redoutable et impetueux, I'unique et invin-
cible heros, le general en chef Bonaparte. Get illustre
guerrier, I'un des grands de la repubhque francaise,
etait petit de taille, grele de corps et jaune de cou-
leur; il avait le bras droit plus long que le gauche,
etait age de vingt-huit ans, rempli de sagesse, et dans
une position heureuse et opulente. Italien d'origine,
rile de Corse lui avait donne le jour, et il avait ete
eleve k Paris, capitale de la France.
Lorsque les armees francaises se furent approchees
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 15
de la capitale de I'empereur, c'est-i-dire du roi d'Aile-
magne , le general en chef Bonaparte fit avec lui un
traite de paix dont les articles resterent secrets. II se
dirigea ensuite vers Venise oii il fit une entree magni-
fique. Cette ville etait la vierge des vierges , car aucun
ennemi n'avait penetre dans ses murs et ne I'avait
prise depuis Tepoque de sa fondation et de I'etablisse-
ment de sa republique. Bonaparte s'empara de toutes
les places et de toutes les iles de sa dependance , ainsi
que de ses tresors et de ses approvisionnements ; il la
remit ensuite au roi d' Allemagne, et garda pour lui Tile
de Corfou oii il laissa six mille soldats. De \k il marcha
surRome lagrande, et, apres une guerre longue et
acharnee contre les troupes du pape , ii les mit en de-
route, s'empara des tresors du saint-pere et de ses pro-
visions, et livra au pillage les biens des particuliers, p. ,4.
L'ordre qui regnait dans cette ville fut boideverse , le
corps du clerge et les moines avilis , les croix et les
reliques meprisees, et Ton traita les chretiens avec
une extreme violence. Cependant un grand nombre
d'habitants de Rome adopterent I'opinion des Fran-
cais. Bonaparte, apres avoir sejourne quelque temps
dans cette capitale, revint k Paris. La guerre des
Francais en Europe avait dure six ans, et la plupart
des pays dont on a parle plus haut etaient soumis k
leur obeissance.
Ce fut vers cette epoque qu'ils preparerent dans
Toulon une flotte considerable , composee de quatre
cent cinquante batiments , montes par soixante mille
16 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
hommes ayant a leur tete vingt-six generaux renommes
par leur courage , leur force et leur habiiete. Parmi les
soixanle miile homines , on comptait trente-six miile
soldats; le reste se composait d'ofFiciers , d'artisans
et de marins. Lorsque la flotte fut prete, Bonaparte
s'embarqua et se dirigea vers Malte. Arrive devant
cette lie, il I'assiegea pendant un court espace de
temps, et s'en empara dans le mois d'avril, qui repond
au mois de zilkade de I'an 1212 de I'hegire ; c'etait cinq
ans apres I'etablissenient de la republique francaise.
On a dit que cette conquete fut due k la trahison des
chevaliers francais qui se trouvaient dans la ville.
Bonaparte, maitre de Malte, en abolitle gouverne-
ment compose de chevaliers parmi lesquels tous les
rois de I'Europe avaient des representants. Par son
ordre , les musulmans renferm^s dans I'ile furent de-
livres et renvoyes sains et saufs dans leur pays. II leur
promit que desormais les Maltais ne feraient plus de
prisonniers musulmans , et leur ordonna de repandre
cette bonne nouvelle dans tous les pays de I'islamisme
p. 1 5. et de temoigner ainsi leur reconnaissance aux Fran-
cais. Apres ces dispositions, le general en chef mit
dans la ville six miile soldats francais tires de son ar-
mee , qu'il remplaca par autant de Maltais , et continua
sa route vers Alexandrie. Tels sont les ev^nements
qui lui arriverent. Quant aux Anglais, lorsqu'ils ap-
prirent le depart de la grande flotte des Fran9ais,
croyant qu'elle se du^igeait vers I'Angleterre, ils for-
tifierent leurs cotes et leurs ports de mer; mais , lors-
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 17
qu'ils surent positivement que I'Egypte etait le but de
leur expedition, ils equiperent vingt-quatre grands
vaisseaux de guerre et partirent pour aller les com-
battre, Une ancienne baine et une inimitie impla-
cable regnaient entre la France et I'Angleterre. Cette
derniere puissance venait d'enlever dans les Indes plu-
sieurs villes aux Francais, et c'etait l^le motif de leur
expedition en Egypte; ils esperaient qu'apres s'en etre
empares ils penetreraient dans I'lnde par la mer de
Suez, peu eloignee de cette contree.
La flotte des Anglais, etant arrivee dans le port
d' Alexandrie , envoya une cbaloupe k terre pour de-
mander le gouverneur de la ville. C'etait le douanier
Seid Mouhammed Kerim qui commandait au nom de
I'emir Mourad-bey. II se rendit k I'invitation des An-
glais, et, etant arrive a bord de la flotte, il leur de-
manda la cause de leur apparition, et apprit qu'ils
etaient k la recherche de vaisseaux francais pour les
empecher d'entrer a Alexandrie. Seid Mouhammed
douta de la verite de cette nouvelle et pensa inte-
rieurement que c'etait une veritable fourberie de la
part des Anglais, ull n'est pas possible, leur dit-il,
«que les Francais viennent dans notre pays; ils n'y
« pnt pas d'affaires ; aucune inimitie n'existe entre eux r
« et nous , et nous ne leur avons fait aucun mal. Com-
ument done puis-je aj outer foi k ce que vous dites?
« D'ailleurs , si , comme vous le pretendez , ils se pre-
(( sentaient sur nos cotes, nous saurions bien les re-
« pousser, et ils ne pourraient pas penetrer chez nous.
18 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
((Quant k votre sejour ici, il ne peut avoir lieu, h
(( moins que ce ne soit pour prendre de i'eau ou des
((vivres, ce que vous etes ies maitres de faire. » Les
Anglais lui repondirent : (( Vous n'etes pas maintenant
(I en etat de repousser les Francais ; vous vous repen-
<( tirez d' avoir refuse notre secours , et vous gemirez
« sur les malheurs qui vont vous arriver. » Puis aussitot
ils remirent k la voile et s eloignerent d'Alexandrie.
Ceci arriva le i3 du mois de mouharrem, au com-
mencement de I'annee i 2 1 3 .
Cependant Seid Mouhammed Kerim revint chez
iui, tres-inquiet de la sinistre nouvelle qu'il venait
d'apprendre, et s'empressa d'en instruire I'emir Mou-
rad-bey, au Caire.
Trois jours apres le depart de la flotte anglaise, au
moment de la priere de I'apres-midi, on apercut en
mer un grand vaisseau qui, s'etant approche du ca-
ned , envoya une chaloupe au debarcadere de la ville,
pour demander le consul de France. A cette nou-
velle, la terreur se repandit dans la ville. On assembla
un conseil oii Ton arreta de ne point laisser partir le
consul; mais le commandant du vaisseau la Rdala,
alors mouili(3 dans le canal, se trouvant k terre, or-
donna de le laisser aller. (( Je prends sur moi la res-
(( ponsabilite de cette mesure,)) dit-il au conseil. En
consequence , le consul s'embarqua dans la chaloupe
et alia rejoindre le vaisseau.
A peine le soleil avait-il disparu de I'horizon , que la
flotte innombrable des Francais s'approcha du canal.
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 19
Les habitants d' Alexandrie , voyant la surface de la
mer couverte de vaisseaux, furent saisis de crainte
et d'epouvante. Seid Mouhammed Kerim ecrivit k p.
Mourad-bey pour lui apprendre I'arrivee de cette
flotte. ((Seigneur, lui disait-il, la flotte qui vient de
((pai'aitre est immense; on n'en peut apercevoir ni le
((Commencement ni la fin. Pour I'amour de Dieu et
((de son prophete, envoyez-nous des combattants. »
Pendant la nuit, il n'expedia pas moins de treize cour-
riers; dans ia viiie , on se croyait perdu sans ressource.
Les Francais employ erent la nuit k debarqiier leurs
troupes avec des cbaloupes , dans un endroit nomme
Adjemi, k deux lieues d' Alexandrie ; et, lorsque le
jour fut venu, les habitants de la ville virent sur la
plage cette armee innombrable et invincible.
Cependant les musulmans se preparerent k soute-
nir le siege et k repousser les infideles, (( Voici le jour
((de combattre pour la religion, » s'ecriaient-ils. Mais
comme Alexandrie n'avait point a craindre ordinaire-
ment une pareille attaque, et que les habitants n'e-
taient pas prepares k un semblable malheur, on ne
trouva dans les forts qu'une petite quantite de poudre
dont la plus grande partie avait meme ete reduite en
poussiere par le temps.
Au lever du soleil , les Francais , pareils k des lions
furieux et semblables aux flots de la mer irritee , se
precipiterent sur les Turcs , et en moins de deux
heures s'emparerent des murailles et entrerent de
vive force dans la ville. C'etait le i 5 de mouharrem
20 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
de rannee de I'hegire i 2 1 3 , qui repond au mois de
juin 1 -798 de J. G.
Les habitants ayant implore la clemence de I'armee
francaise, le general en chef leur fit grace, et ils n'eu-
rent a souffrir aucun niauvais traitement. Dans cette
journee, les musulmans eurent cent hommes tues; les
Francais en perdirent pen, mais le general Rleber
18. recut une blessure grave.
Les notables de la ville vinrent ensuite faire leur
soumission au general en chef, qui les recut avec
bonte et les rassura. 11 choisit entre eux les sept per-
sonnes les plus marquantes ; c'etaient le maitre par
excellence, fingenieux, le sage, le tres-savant che'ikh
Mouhamnied el-meciri , celebre par sa vertu et sa
generosite , puis Mouhamnied Rerim , le chef des no-
tables et du divan , et avec eux cinq autres habitants
de la ville des plus estimes. Bonaparte leur remit les
renes du gouvernement d'Alexandrie et les chargea d'y
retablir I'ordre dont elle avait besoin. II voulut qu'ils
tinssent chaque jour un grand conseil dans lequel on
expedierait les affaires des musulmans. « La justice,
<( leur dit-il, exige que le gouvernement soit confie aux
((sujets les plus sages. Tous les hommes sont egaux
« devant Dieu , et aucun d'eux ne doit I'emporter sur
« un autre que par sa sagesse et ses bonnes inten-
utions.i) Bonaparte ordonna ensuite de preparer ies
imprimeries qu'il avait apportees de Rome avec lui,
et au moyen desquelles on pouvait imprimer en fran-
cais, en latin, en grec, en syrien et en arabe. II fit
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 21
rediger une proclamation que Ton impiima en arabe,
et qu'il repandit dans le pays egyptien. En voici la
copie , lettre pour letlre :
«Au nom de Dieu misericordieux et indulgent; il
'(n'y a de Dieu que Dieu, il n'a point de fds et regne
((sans associe.
«De la part de la republique francaise etablie sur
« les principes de la liberte , et de la part du general
uen chef Bonaparte le Grand, le prince des armees
((francaises.
« Nous faisons savoir k tous les habitants de I'Egypte p. >9.
« que depuis longtemps les beys, qui gouvernent cette
« contree , accablent de mepris et d'opprobre la nation
« francaise, et font eprouver k ses negociants toute
((sorte d'avanies et d'injustices. Le moment de leur
« chatiment est arrive.
« Depuis longtemps cette troupe de Mamlouks, tiree
« du mont Caucase et de la Georgie, tyrannise la plus
« belle partie du globe de la terre; mais le Seigneur des
« mondes , celui dont le pouvoir s'etend sur tout , a or-
« donne que leur empire fmit.
«Egyptiens! on vous dira queje viens ici avecl'in-
« tention de detruire votre religion; c'est un mensonge
« evident, ne le croyez pas : repondez aux imposteurs
« que je suis venu vers vous pour vous restituer vos
((droits envahis par des usurpateurs, que j'adore Dieu
(( plus que ne le font les Mamlouks, et que je respecte
(de prophete J\lahomet et fadmirable Goran. Dites-
22 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
« leur que tous les homines sont egaux devant Dieu ;
(c que i'intelligence , les vertus et les sciences mettenl
(cseules de la difference entre eux. Or quelle intelli-
« gence, quelles vertus, quelles sciences les distinguent
« des autres hommes , et les rendent dignes de posse-
« der tout ce qui fait le bonheur de la vie ?
((Partout oil il se trouve une terre fertile, elle ap-
(tpartient aux Mamlouks; les habits de prix, les belles
(cesclaves, les maisons les plus agreables, tout est k
« eux. Si la terre d'Egypte est leur ferme , qu'ils mon-
« trent le bail que Dieu leur en a fait. Mais Dieu est
(( misericordieux et juste pour les hommes; et, avec
c(Son aide, auciin Egyptien ne sera exclu desormais
« des grandes charges , et tous pourront parvenir aux
((dignites les plus elevees; les plus inteliigents , les
((plus vertueux et les plus savants dirigeront les af-
((faires. Par ce moyen, le peuple sera heureux.
((Autrefois il y avait en Egypte de grandes villes,
« de grands canaux, un commerce considerable, qui
(( n'ont cesse d'exister que par I'avarice et la tyrannic
((des Mamlouks.
<(0 vous cadis, cheikhs, imams, tchorbadjis etno-
(( tables du pays , dites au peuple que les Fran^ais sont
((aussi de veritables musulmans : ce qui le prouve,
<( c'est qu'ils ont ete k Rome la grande et ont detruit le
(( trone du pape qui excitait sans cesse les chretiens k
<( faire la guerre aux musulmans ; qu'ils ont chasse de
" Malte les chevaliers qui s'imaginaient que Dieu exi-
« geait d'eux qu'ils combattissent I'islamisme , et quen
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 23
« outre iis se sont montres dans tous les temps ies amis
« particuliers de sa hautesse le suilan des Ottomans
« (que Dieu fasse durer son royaume !), et les ennemis
«de ses ennemis. Les Mamlouks, au contraire, se sont
wtoujours abstenus de lui obeir; ils ne se conformant
((jamais k ses ordres et ne suivent que leurs caprices,
(( Heureux, oui, heureux les Egyptiens qui s'uniront
(( promptement avec nous! leur sort deviendra meil-
(deur et leur rang plus eleve. Heureux aussi ceux qui
(( resteront dans leur demeure , sans s'inquieter de I'un
(( ou de I'autre des deux partis qui se font la guerre !
(( lorsqu'ils nous connaitront davantage , ils se hateront
« de venir ci nous, et de tout leur coeur. Mais malheur,
(( mallieur k ceux qui se joindront aux Mamlouks et les
((aideront k nous faire la guerre! il n'y aura pour eux
((aucune voie de salut; leurs traces seront effacees
(( sur la terre. p- =>•
ARTICLE PREMIER.
(( Tous les villages situes a trois lieues des endroits
o
(( ou passera I'arniee francaise enverront des commis-
(( saires au general en chef, pour lui faire connaitre
(c qu'ils se soumettent et ont arbore le drapeau francais
((blanc, bleu et rouge.
ART. 2 .
« Tous les villages qui prendront les armes contre
(d'armee francaise seront brules.
ART. 3.
(( Tous les villages qui seront soumis k I'armee fran-
p. 33,
2k HISTOIRE DE L'EXPEDITION
« caise arboreront le pavilion fran9ais et celui du sultan
« ottoman, notre ami (que Dieu prolonge ses jours! ).
ART. 4.
((Dans toutes les provinces, les clie'ikhs mettronl
(( sur-le-cliamp les scelles sur tous les biens , maisons
(( et proprietes des Mamlouks , et apporteront le plus
(( grand soin k ce que rien n'en soit detourne.
ART. 5.
(( II est enjoint aux che'iklis, aux cadis et aux imams,
(( de continuer les fonctions de leurs places , et k tous
(des habitants de rester tranquilles dans leurs de-
((meures. Les prieres auront lieu dans les mosquees,
(( suivant I'usage , et tous les Egyptiens en general ren-
(( dront graces k Dieu de la destruction du gouverne-
(( ment des Mamlouks ; ils diront k haute voix : (( Que
(( Dieu tres-eleve conserve la gloire du sultan ottoman;
" que Dieu tres-eleve conserve la gloire de I'armee
« francaise -, qu'il maudisse les Mamlouks , et rende
(c heureux le sort de ia nation egyptienne !
((Ecrit k I'armee d'Alexandrie, le 28 du mois de
« messidor, I'an vi de la republique francaise , c'est-i-
(( dire la fm du mois de mouharrem de I'an 1 2 1 3 de
(( I'hegire. »
Deux jours apres avoir envoy e cette proclamation
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 25
dans les provinces de I'Egypte, le general en chel
Bonaparte fit paitir d'Alexandrie des troupes qri'il di-
rigea sur Damanhour et Rosette. Lorsque les habi-
tants de cette derniere ville apprirent I'arrivee des
Francais , ils deputerent k leur rencontre les oulemas
et les notables pour leur livrer ie pays , afin d'eviter
de plus grands malheurs. En consequence, le general
Menou, I'un des plus braves generaux de I'armee, en
prit possession et s'y etablit en qualite de gouverneur.
Nous avons dej.^rapporte que Mouhammed Kerim
avait annonce k Alourad-bey le fatal evenement de
I'apparition de la llotte francaise, Lorsque les cour-
riers furent parvenus au Caire et que Mourad-bey eut
appris i'arrivee des Francais devant Alexandrie, iljeta
la lettre qui lui annoncait cette nouvelle et appela
ses soldats h grands cris. Ses yeux etaient devenus
rouges et le feu devorait ses entrailles. II ordonna
qu'on lui amenat un clieval, et se rendit, dans cat
etat, k la demeure d'Ibrahim-bey.
Bientot le bruit de I'invasion des infideles se repan-
dit dans la ville ; il y causa le trouble et la confusion ,
et les habitants sortirent de leurs demeures consternes
et remplis d'inquietude.
Cependant les emirs , les kiachefs et les scherifs se
reunirent dans le palais d'Ibrahim-bey. Bekir-pacha
sortit du chateau imperial et vint k ce palais appele
el-A'ine, ou se rendirent aussi tous les notables et san-
djaks, tels qu'Ibrahim-bey le Grand, Mourad-bey le
Grand , Moustapha-bey le Grand , Eyoub-bey le Grand ,
26 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
Ibrahim-bey le Jeune, Mourad-bey le Jeune, Suleiman
Aboudiab, Osman-bey el-cherkawi, Mouhammed-bey
el-elfi, Mouhammed-bey el-manoufi, Osman-bey el-
P- as. berdici, Osman-bey i'artilleur, Kacim-bey le Russe,
Kacim-bey Abouceif, Kacim-bey I'intendant de la ma-
rine, I'emir Merzouk, fils d'Ibrahim-bey le Grand,
Osman-bey le Long, et Chervvan-bey. On y vit en
outre paraitre les principaux oulemas. C'etaient ie
cheikh Mouhammed el-sadi, le che'ikh Abdoullali el-
cherkawi, le che'ikh Suleiman el-faioumi, le cheikh
Moustapha el-saAvi, le cheikh Mouhammed el-mohdi,
le cheikh Halil el-bekri, Seid Omar le chef des emirs ,
le cheikh Arebi, et le cheikh Mouhammed el-djewheri.
Quant aux oulemas dun rang inferieur, nous ne pou-
vons les enumerer, k cause de leur grand nombre.
Les gouverneurs de provinces nommes ci-dessus,
avec Bekir-pacha et les principaux oulemas, tinrent
un conseil ou assisterent egalement les sept colonels
des janissaires, quelques olTiciers de ce corps et de
simples particuliers ayant habituellement voix dans
les conseils. lis commencerent par s'entretenir des
Francais , de leur entree a Alexandrie , et ne pouvaient
s'expliquer cet evenement terrible et jusqu'alors inoui.
((Certes,)) dit Mourad-bey, informe des mauvaises
dispositions de la sublime Porte k son egard, et se
tournant vers le pacha , « les Francais n'ont pu venir
(( dans ce pays qu'avec la permission du gouvernement
u ottoman , et necessairement le pacha avait connais-
« sance de leurs projets ; mais Dieu nous aidera contre
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 27
« eux et contre lui. » — « II ne te convient pas , emir,
« repondit le pacha , de tenir un pareil iangage. Com-
«ment est-il possible que le gouvernement des Os-
« manlis permette aux Francais d'entrer dans les pro-
((vinces de I'islamisme? Repoussez loin de vous ces
((paroles, dit-il k Tassemblee; levez-vous comme se
((ievent les braves, et preparez-vous au combat.)) On i"- 34.
convint ensuite de renfermer le consul et les nego-
ciants francais qui se trouvaient au Caire , de crainte
de perfidie et de traliison , et ils furent tous conduits
dans la glorieuse forteresse.
Tous les membres du conseil, les principaux comme
les moins marquants, tomberent aussi d'accord sur la
necessite de combattre; et il fut arrete que Mourad-
bey, avec tous les sandjaks et un nombreux corps de
troupes, marcberait h la rencontre des Francais du
cote de Damanliour, tandis qu'Ibraliim le Grand et
Bekir-pacba , avec le reste des troupes , demeureraient
dans la ville.
La plus grande partie des oulemas et des notables
avaient demande a grands cris la mort des chretiens
du Caire. «Certainement, disaient-ils , nous les exter-
(( minerons par le sabre , avant de marcher contre les
((infideles.)) Mais le pacha et le cheikh el-beled Ibra-
him-bey s'y opposerent, en disant que ces chretiens
etaient les sujets du sultan possesseur de gloire et de
grandeur, et qu'il leur etait impossible de se soumettre
k ce desir et k cette opinion. Cependant les chretiens
etaient en proie aux plus vives alarmes et menaces du
28 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
pillage et de la rnort par les musulmans, a Maudits
((infideles, leur disaient-ils , voire derniere heure est
uarrivee. II est permis maintenant de vous tuer et de
« vous piller. » C'etait un effroyable moment pour les
Chretiens. Un feu devorant les entourait. Mais le Sei-
gneur (que sa grandeur soit glorifiee I ) leur fit la grace
de toucher et d'attendrir pour eux le coeur du pacha
et du cheikh el-beled; et ces deux personnages en-
voy erent chaque jour Selim-aga, alors chef des janis-
saires, pour les rassurer sur la conservation de leur
vie et de leurs proprietes, et firent en outre procla-
mer dans toute la viUe la defense de les inquieter et
de les molester.
Revenons maintenant aux evenements de la guerre.
Mourad-bey rassembla les cavaliers, les Mamlouks,
les Arabes et les habitants des environs, au nombre
p. 2J. de plus de vingt mille combattants , tant pietons
que cavaliers; et avec cette armee, pareille h la mer
agitee , il partit , le vendredi , pour la villa de Rah-
man'ie , situee pres de Rosette. II avait envoye ses
vivres et ses munitions par le Nil, sous la conduite des
troupes cretoises avec lesquelles se trouvaient Ali-
pacha el-djerram, chasse d' Alger et dcpuis etabli au
Gaire, et Nacif-pacha , fils de Saaddin-pacha le Grand ,
exile par la Porte. Tous deux etaient venus a cette
epoque demander asile k Mourad-bey, qui les avait
charges d'accompagner ses vivres et ses munitions. Ge
bey marchait en avant avec les troupes, en suivant
les bords du Nil. Lorsqu il fut arrive h Rahmanie , il
DES FRAN^AIS EN EGYPTE. 29
rencontra rarmee francaise s'avancant comme un
fleuve impetiieux et precedee par ses chaloupes ca-
nonnieres qiii remontaient le Nil. Lorsque ces cha-
loupes apercurent ies bateaux qui portaient les pro-
visions de I'armee egyptienne , elles foiidirent dessus :
le combat s'engagea et ils se lancerent reciproquement
des boulets et des bombes. Une de ces bombes etant
tombee sur le bateau egyptien renfermant les muni-
tions, la poudre prit feu; ce bateau devint la proie des
flammes, ainsi que ceux qui etaient pres de lui, et I'ex-
plosion fit voler les hommes en fair comme des oi-
seaux. Le feu gagna la terre, et, se communiquant
aux munitions qui s'y trouvaient deposees, les con-
suma egalement. Les troupes egyptiennes, a la vae de
cetincendie, furent saisies de frayeur; elles en tii'e-
rent un mauvais augure et regarderent comme cer-
taines leur defaite etleur ruine. Dans ce moment, les
Francais les chargerent precipitamment et leur firent
beaucoup de mal. Tournant alors le dos, les Egyp-
tiens prirent la fuite et ne cesserent leur course rapide
et retrograde qu'^ un endroit appele le Pont des Noirs, p. q6.
ou ils s'arreterent tout consternes et humilies.
Tels furent le resultat des dispositions prises par
les Egyptiens, le sort qu'eprouva Mourad-bey et la de-
route honteuse de ses troupes. Quant k Bekir-pacha
et k Ibrahim-bey le Grand , aussitot apres le depart de
Mourad-bey, ils s'etaient rendus k Boulak pour y faire
dresser les tentes , et avaient ordonne d'elever des re-
tranchements le long du Nil. Lorsqu'ils apprirent la
50 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
defaite des troupes egyptiennes et la perte que les
ennemis infideles, ces mediants Francais, leur avaient
fait eprouver, ils tomberent dans I'abattement et la
consternation.
Le jour ou cette nouvelle parvint au Caire fut aussi
unjourde terreur. Cependant les habitants coururent
aux armes et se preparerent au combat; ils menacerent
de nouveau les cbretiens. ((Omalidits, criaient-ils , il
(( est permis maintenant de vous tuer, et les musul-
« mans peuvent vous regarder comme une proie qui
H leur appartient. »
Ibrahim-bey expedia ensuite quelqu'un k Mourad-
bey pour I'engager a se rendre k Embabe, devant
Boulak , et k construire sm' les bords du Nil des re-
tranchements garnis d'artillerie , ou ii se tiendrait avec
son armee , tandis que lui Ibrahim resterait a Boulak.
Tous deux etaient places vis-a-vis I'un de I'autre et
separes par le Nil ; ils calculaient que , si les Francais
s'avancaient par le fleuve, Ibrahim s'opposerait k eux,
et que, s'ils venaient par le chemin de terre, ce serait
Mourad-bey qui marcherait a leur rencontre.
Le vendredi , 6* jour du mois de safer, les oulemas,
accompagnes du peuple , monterent au chateau impe-
rial, en tirerent fetendard du prophete, au milieu de
cris bruyants, et le porterent ensuite k Boulak, suivis
d'une foule immense dont fagitation ressemblait k
celie de la mer en furie.
r. a-/- Les habitants de la province du Delta, remplis d'une
frayeur mortelle , adressaient au Seigneur gen^reux des
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 31
prieres proiongees; eties cheikhs des mosquees, saisis
d'efFroi , monterent en chaire pour consulter le Coran
sur I'avenir.
Le samedi, i y de safer, Tarmee francaise s'avanca
par le Nil et par terre. Aussitot les Egyptiens marche-
rent k sa rencontre , firent leurs dispositions pour
livrer bataille , et , fortiliant leur ame centre la crainte
du danger, ils sonnerent la trompette des combats.
Le general Dupuy, guerrier valeureux et regarde
comme valant mille braves, k lui seul, un jour de
bataille, s'etant alors approche pour les attaquer, les
deux armees s'entre-choquerent et en vinrent aux
mains. Les courageux fondirent les uns sur les autres;
les laches prirent la fuite , et Ton put distinguer I'in-
trepide du pusillanimc. Les Arabes allaient au-devant
des coups de i'ennemi et se precipitaient vaillamment
dans le fort de la melee, en criant : « Voici le jourde com-
(( battre pour la foi ! )) Apres eux les sandjaks, armes
d'epees tranchantes, de lances aigues, et montes sur
des coursiers rapides , fondirent sur les Francais avec
la velocite de I'epervier. Ils tirerent ensuite des ca-
nons semblables au tonnerre, et remplissaient fair
de leurs cris. En ce moment apparut le lion rugissant,
le defterdar Eyoub-bey. Get intrepide guerrier, Ian-
cant son cheval au milieu de la poussiere, cria aux
ennemis : « Malheur k vous, infideles maudits! I'or-
ugueil vous a pousses vers nos villes pour en faire
« la conquete ; mais nous allons remplir les tombeaux
(( de vos cadavres, et nous rendrons cette journee m^-
32 HISTOIRE DE LEXPEDITION
<( moi'able par votre defaite. Voici le moment ou nos
« valem^eux guerriers vont se distingiier, ou i'on verra
u nos cavaliers atteindre Je sommet le plus eleve de
(( la gloire et m^eriter des louanges et des actions de
((graces. Celui qui mourra parmi nous gagnera la cou-
(( ronne du martyre et le paradis sera sa demeure. Celui
(( qui survivra , enrichi de vos depouilles et sans faire
(( aucune perte , sera heureux pendant sa vie. »
Cependant le combat se prolongeait et le carnage
etait horrible. Les Francais battirent alors leurs tam-
bours de cuivre , et precedes par ce brave dont nous
avons deja parle, le fameux general Dupuy, ils se pre-
cipiterent sur les retranchements ennemis, en presen-
tant leurs poitrines aux boulets, et en foulant aux
pieds leurs morts et leurs blesses. Enfm ils se rendi-
rent maitres de ces retranchements. Gette mancDeuvre
fut fatale aux Mamlouks ; les Francais les foudroyerent
avec leur artillerie, et les firent heriter de la mort. Les
Francs, au moment ou le general Dupuy s'etait empare
des retranchements, avaient fait des prodiges de va-
leur. Leur armee s'elevait k trente mille hommes, en
comptant I'infanterie et la cavalerie; chaque soldat
tirait sept coups de fusil par minute.
Au moment de la prise des retranchements , le
desordre se mit dans les rangs des Mamlouks, et ils
crierent : ((Fuyons ces infideles ! » Les Arabes tour-
nerent aussi le dos, et les courageux furent mis en
deroute. Le seul chemin que' les musulmans pouvaient
prendre etant etroit, ils se jeterent dans le Nil ou la
DES FRANGAIS EN EGYPTE. 35
plupart d'entre eux trouverent la mort. Le brave def-
terdar Eyoub-bey, ce lion intrepide, perdit aussi la vie
apres avoir tiie un grand nombre d'ennemis et resiste
longtemps k leurs coups. II fut foule sous les pieds des
chevaux et il ne resta aucune trace de son corps.
Quant a Mourad-bey, ii prit la fuite avec ses braves
cavaliers, et, cherchant k se mettre en surete, il entra
dans Djize; puis, ayant brule un grand bateau qu'il
avait fait preparer, dans la crainte que Tennenii ne
s en emparat, il marcha vers la province du Said.
Bekir -pacha et Ibraliim-bey quitterent egalement
Boulak avec precipitation , le coeur devore de chagrins
et les y eux inondes de larmes ; dans le desespoir oil les
plongeait leur defaite, ils exhalaient leur douleur par des
lamentations. lis allerent chercher leur famille et leur p. 29.
suite , et , sortant du Caire par la porte de la Victoire , ils
se dirigerent vers la Syrie en suivant la route du desert.
Le reste des habitants du Caire passerent la nuit dans la
plus grande frayeur. Le matin, les cadis et les aians se
reunirent. « Puisque nos chefs ont pris la fuite , dirent-
« ils , et que leur pouvoir est aneanti , le meilleur parti
(( que nous puissions prendre , le plus convenable et le
(( plus utile, est de nous rendre et de menager le sang
« musulman. » Ils firent alors venir le consid et les n^-
gociants francais renfermes, ainsi que nous I'avons deja
rapporte , dans la forteresse de la montagne ( 1 ) , et les
prierent de les accompagner a Boulak et d'interceder
pour eux. Le consid leur conseilla d'envoyer Mouham-
med, ketkhouda (lieutenant) d'lbrahim-bey, avec deux
3
34 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
negociants. Ces trois personnes se rendirent en efFet h
Embabe. A leur arrivee , ils se presenterent chez le ge-
neral Diipiiy et en recurent un excellent accueil. Lc
general les interrogea sur I'etat dii Caire et leur de-
manda quel etait le desir de ses habitants. « Les gou-
« verneurs de la ville ont pris la fuite , repondirent-ils ,
(( et le peuple s'humilie; en consequence, nous venons
« de la part des oulemas et des a'ians vous demander
(( grace. » Le general Dupuy leur repondit que la vie de
ceux qui mettraient bas les armes serait respectee,
qu'ils n'eprouveraient aucun mauvais traitement de
la part du commandant en chef non plus que de la
sienne , ni d' aucun Francais venu en Egypte ; il dc-
manda seulement qu'on lui envoyat dans la nuit des
bateairx et des barques pour transporter des troupes ,
car son intention etait d'entrer dans la ville avant le
jour.
Apres cet entretien , Mouhammed-ketkhouda et les
negociants revinrent rendre compte de leur mission
aux oidemas, qui, de concert avec les principaux ofTi-
ciers de la ville , ordonnerent d'envoyer sur-le-champ
a Embabe des chaloupes et des barques, et le general
Dupuy se rendit k Boulak avec cent cinquante hommes,
ainsi que les oulemas en etaient convenus. Quand
r. 3o. ceux-ci vinrent a sa rencontre , il leur renouvela le par-
don promis et les suivit au Caire. Sa marche etait
cclairee par des torches , et des crieurs le precedaient
en annoncant I'amnistie accordee au peuple et aux
aians. II alia descendre dans la maison dlbrahim-bey
I
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 55
le Jeiine , et envoya aussitot quelques soldats prendre
possession du chateau imperial.
Dans cette meme nuit , le feu prit a I'hotel de Mou-
rad-bey. II avait ete mis par des gens de la ville adon-
nes au pillage. Le general Dupuy se rendit a I'instant
sur le lieu de I'incendie et le fit eteindre.
Le lendemain lundi, 9 de safer, les troupes francaises
commencerent a se rendre de Djize et d'Embabe au
Caire. A rapproche du general en chef, les oulemas et
les aians , suivis de chretiens et de musulmans , sor-
tirent de la ville et vinrent k sa rencontre. Bonaparte
les accueillit avec un air satisfait , les traita honorable-
ment et leur promit de s'occuper de leur bonheur et
d'etablir I'ordre dans le pays. II commanda ensuite de
lui meubler un logement dans le voisinagedu Nil. On
lui prepara la demeure de Mouhammed-bey el-elfi , si-
tuee sur le bord de fetang de lezbequ'ie, et ce fut George
el-djewheri, le chef des Coptes charges des recettes des
provinces de I'EgN'pte, qui s'occupa de son ameulDle-
ment. Le mardi, Bonaparte s'y installa et I'armee fran-
caise entra dans la ville; elle etait si nombreuse, qu'on
n'en pouvait distinguer ni le commencement ni la fm.
Le general en chef ordonna que tons les habitants
du Caire missent a leur tete ou sur leur poitrine le signe
de la republique. Cetait un morceau de soie blanc ,
bleu et rouge, de la grandeur d'une rose. Tout le
monde, hommes et femmes, le placa sur ses vete-
ments, et les crieurs publics annoncerent que qui-
conque entrerait dans la ville sans le porter serait puni.
3.
36 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
p.3i. Lorsque les troupes francaises etaient entries au
Caire , elles s etaient iivrees au pillage des maisons des
Mamlouks ; mais ceux-ci avaient eu soin de cacher leurs
tresors dans la terre , el n'avaient laiss^ cliez eux que
des meubles et des marchandiscs , dont les gens de la
ville avaient meme pille la plus grande partie. Le 1 1
du meme mois, le general en chef fit cesser ce desordre,
et les habitants du Caire furent tranquilies dans leurs
maisons. Tels sont les evenements qui signalerent
I'entree des Francais au Caire.
Ibrahim-bey et Bekir-pacha , apres etre sortis de la
ville , accables de honte et de chagrin , etaient alles a
Belbeis; Mourad-bey s'etait retire dans le Said. Les
autres Mamlouks , humilies et abattus , quitterent ega-
lement la ville la Bien Gardee. lis se disperserent de
tous cotes, en eprouvant des fatigues extremes, et en ge-
missant sur leur eloignement du Caire. Leurs biens fu-
rent livres au pillage, et leurs families resterent captives,
lis avaient quitte leurs kaoucs jaunes, et cette coiffure
ne se vit plus en Egypte. Enfm ils burent dans la coupe
de I'exille plus amer, et furent reduits a fetat de simples
particuliers.
Le general en chef Bonaparte , apres son arrivee
au Caire, fit venir en sa presence les negociants du
divan des epices , connu sous le nom de divan du cafe,'
et leur demanda seize cents bourses ; il en exigea au-
tant des Coptes employes dans la perception des im-
pots, et huit cents des negociants chretiens. Ces quatre
mille bourses lui furent remises dans fespace de six
DES FUANCAIS EN EGYPTE. 57
jours ; il promit de ies rendre lorsque I'ordre et la
tranquiUite seraient retablis. II s'occupa ensuite d'orga-
niser le goiiv ernement du Caire , ainsi que nous allons
le rapporter. I] fit d'abord appeier cinq des principaux
oulemas : c'etaient Ies cheikhs Abdoullali el-cherkawi , p. 3^
Khalil el-bekri, Moustapba el-sawi, Moubammed el-
mobdi, et Sideiman el-faioumi. II fit venir en outre
deux ofTiciers des janissaires , Ali-ketkbouda et loucef
tchaoucb-bacbi , et de plus un negociant nomme Se'id
Abmed el-mabrouki. Par son ordre , on leur donna un
local particuiier ; des appointements mensuels leur
fiu^ent assignes , et il ies nomma chefs du conseil par-
ticuiier qui s'assembla chaque jour. Enfin il leur adjoi-
gnit un Francais pour traduire la langue francaise en
langue arabe. II organisa egalementun autre conseil,
compose de sept membres choisis parmi Ies nego-
ciants, et d'un interprete francais. Ce conseil eut aussi
un local particuiier et fut destine aux affaires de la
marine , ainsi qu'aux proces des negociants et des mar-
chands.
Bonaparte fit ensuite venir en sa presence Mouham-
med-ketkhouda , surnomme le Musalman. Get homme
etait d'origine armenienne; mais, ayant embrasse la
religion musidmane , ii s'etait eleve en grade sous fad-
ministration des Mamloviks, et etait parvenu k la place
de lieutenant d'lbraliim le Jeune , celui cpii s'etait nove
dans le Nil , le jour de la bataille des Pyramides. Bo-
naparte le nomma chef des janissaires. II choisit un
des officicrs de cette troupe , le chargea de la compta
38 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
bilite , et fit gouverneur de la ville un nomme Ali-aga,
li ordonna aussi de designer un emplacement pom*
etablir I'imprimerie qii'il avait apportee de Rome et
avec laquelle on pouvait , comme nous I'avons rapporte
plus haut , imprimer dans toutes les langues. On prit
pour cette imprimeiie un endroit situe sur la place
de lezbequ'ie.
Bonaparte divisa ie Caire en quartiers , dans chacun
desquels ii mit pour chef un Fran^ais. D'autres offi-
p- 33. ciers, egalement francais, gardaient jour et nuit les
portes de la ville, et veillaient en dehors a la surete
de la route jusqu'^ Boulak et Djize. Par ce moyen,
la race des filous , des voleurs et des brigands arabes
fut aneantie.
Chaque samedi, les chefs des quartiers faisaient
avertir les habitants de la ville, par des crieurs publics,
de balayer les rues et les places, et d'y jeter de I'eau
afm d'en entretenir la proprete. lis ordonnerent aussi
que chaque porte de maison ou d'okkal (2) eut une
lanterne allumee pendant toute la nuit; si, dans ieurs
rondes nocturnes , ils en trouvaient une sans etre
eclairee, ils y mettaient un clou, et, le lendemain, une
punition etait infligee au proprietaire de la maison.
La ville fut alors aussi bien eclairee la nuit que le jour.
Apres ces reglements , le general en chef fit appeler
aupres de lui Moustapha-aga, lieutenant de Bekir-
pacha. II le recut avec bienveillance , le revetit d'une
pelisse d'honneur et le nomma chef de la caravane de
la Mecque , en lui ordonnant de faire tons les prepa-
DES FKANCAIS EN EGYPTE. 39
ratifs uecessaires pour le pelerinage. ((Pouiquoi, lui
i(dil-il, Bekir-pacha s'est-il enfui avec les Mamlouks?
« lie connail-il pas notre union avec le gouvernement
((Ottoman? Ne sait-il pas que nous ne sommes venus
(( dans ces contrees qu'avec la permission du sultan
(( Selim ? Ecrivez-lui de \ enii' habiter de nouveau la
(( forteresse. II trouvera ici honneurs et surete. » Mous-
«tapba-aga revint de cette audience le coeur plein
de joie, et fort emerveille de ce qui venait de lui
arriver.
Le general en chef fit reprendre le travail de la
monnaie comme auparavant, et voulut que, suivant
i'usage , le nom du sultan Selim fut place sur les pieces
qui seraient frappees. II ordonna aussi de disposer im
local appele hopital , pour recevoii' les malades et les
blesses. Ce fut le chateau El-Mani, situe sur les bords p.h.
du Nil, en Ire I'ancien el le nouveau Caire, auquel on
donna cette destination. Un autre batiment fut arrange
pour la preparation des medicaments , et Ton y attacha
un medecin et un chirurgien en chef.
Ces dispositions etant tcrminees , le general Bona-
parte dispersa les generaiLx dans les provinces de
I'Egypte. Desak , heros indomptable , aussi ferme
qu'une citadelle dans les combats, fut envoye dans
le Said. Le beau Murat, encore dans la fleur de I'age,
et dej^ I'un des braves les plus distingues , alia dans la
province de Kaloubie. Lannes , experimente dans I'art
de la guerre, affrontant toujours les dangers, mais
pourtant doux et affable , recut le gouvernement de
40 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
Menoufie , dans la partie de I'Ouest. La vilie c^l^bre
de IVIansoura et son vaste territoire furent confi^s au
general Dugua, done d'un bel exterieur et connu par
des actions d'eclat. Vial fut envoye a Damiette avec
trois mille hommes. Ce brave d'entre les braves, rem-
pli de qualites estimables, se rendit k son poste avec
plaisir et empressement , et , au moment de son entree
dans la ville , les oulemas et ies aians etant venus au-
devant de lui, il leur accorda une amnistie. La pro-
vince , par ses soins , vit regner un ordre meilleur
que celui qui existait. Quant au general Dupuy, cet
intrepide guerrier, ce lion valeureux, ce vainqueur
comble de gloire, lui qui n'avait pas son pareil dans les
armees francaises , il fut nomme par le general en chef
clie'ikh el-beled k la place d'Ibrahim-bey, en recom-
pense de la victoire remportee k Embabe et de la
prise du Caire , auxquelles il avait tant contribue par
son courage.
Le general en chef fit venir ensuite en sa presence
p. 35. un des principaux commissaires des guerres nomme
Poussielgues , auquel il confia les recettes appartenant
au miri (3) et les revenus des provinces egyptiennes.
Cet homme occupait un grade eleve, reunissait toutes
sortes de qualites eminentes et possedait la science du
calcul. Les Egyptiens fappelaient le vezii' par excel-
lence de la republique francaise. II fut installe dans la
maison du cheikh Bekri , situee sur la place de lezbe-
quie. Cette expression de commissaire designait ceux
qui ne se melaient pas des affaires de la guerre , mais
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 41
qui etaient charges des revenus, de la comptabilite, du
materiel et de tout ce qui en depend.
Bonaparte nomma egalement k la place de treso-
rier de la republique un commissaire verse dans la
comptabilite, appele Esteve, auqueltoutes ies affaires
etaient soumises. II ordonna ensuite que ies savants et
Ies philosophes occupassent Ies hotels de Kacun-bey
et de Hacan-bey, ainsi que Ies maisons environnantes
appartenant aux kachefs et situees pres la porte de la
Victoire, qui conduit au vieuxCaire. 11 voulut aiissi que
i'on choisit, hors de la ville, ainsi qu'aupres d'Alexan-
drie et de Rosette, des endroits separes pour y faire
quarantaine. On decida que le lazaret du Caire serait
etabli k Boulak, et celuide Damiette dans la ville de"
Kourba. Les Francais commencerent alors k construire,
suivant I'usage de leur pays , des batiments particuliers
pour ces lazarets, afm de se preserver des miasmes
empoisonnes de la peste.
Bonaparte , apres avoir fait tons les reglements dont
nous venons de parler, prit un corps de troupes pour
aller combattre Bekir-pacha et Ibrahim-bey. II sortit r. 36.
du Caire dans le mois de safer et se dirigea sur Belbe'is.
Lorsqu'il Hit pres de cette ville , il apprit que le pacha
et Ibraliim-bey avaient fui vers Saiah'ie. 11 suivit aussitot
leurs traces , et sa cavalerie les ayant atteints dans une
prairie , pres de cette ville , elle fondit sur eux. Alors
commencaun combat acharne. Cependant, comme les
Francais ne peuvent pas resistor a cheval auxMamlouks
egyptiens , ils furent defaits ot revinrent sur leurs pas
42 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
apres avoir perdu plusieurs d'entre eux. Aussitot que
le general en chef apprit cette nouvelle, il marcha lui-
ineme centre ies Mamlouks •, mais ils ne I'attendirent
pas et se mirent k fuir en desordre jusqu'i Ja ville de
Gaza. Les Francais retournerent au Caire, se vantant
d'avoir ete heureux et vainqueurs. Apres cet evenement
Ibrahim-bey envoya des lettres dans ies provinqes de
I'Egypte, pour les exciter k se soulever; il fit aussi re-
pandre des boui'ourouldis (i) ct des firmans au nom de
Djezzar et de Bekir-pacha , tandis que tons les Mamlouks
poussaient k la revoke les Arabes et les fellahs ( 5). Bona-
parte lit alors venir aupres de lui les chefs du divan dont
nous avoiis parle, leur expliqua les motifs de I'arrivee des
Francais en Egyple, et leur dit quits n'etaient venus
dans cette contree que d'apres un accord conclu avec
le gouvernement ottoman. II ajouta que la France,
apres avoir aide la Sublime Porte k vaincre les Russes ,
s'etait opposee k leurs projets evidents d'envahisse-
ment, et leur avait faitrendre les pays musulmans dont
ils s'etaient emparcs. II leur remit ensuite le modele
d'une iettre pour la faire imprimer en arabe et I'en-
voyer dans les provinces. Les chefs du divan execu-
terent cet ordre.
p 37. Voici la copie de cette Iettre , adressee aux villes et
aux provinces par les oulemas et les a'ians du Caire.
(( Habitants des villes et des campagnes , et vous ,
« Arabes , grands et petits , nous vous annon^ons
« qu Ibrahim-bey et Mourad-bey, ainsi que les autres
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 43
« beys qui restent encore dii gouvernement des Mam-
(doiiks, ont repandii des iettres et des proclama-
utions dans toutes les provinces de i'Egypte, pour
« semer la discorde parmi les creatures de Dieu. lis
« pretendent que ces proclamations ont ete envoyees
« par sa hautesse notre seigneur le sultan , et par quel-
« ques-uns de ses vezirs. Mais tout cela est mensonge
« et imposture. La cause d'une pareille conduite est
(( le chagrin et le depit violent qu'ils eproiivent de ce
« que les oulemas et les habitants du Caire n'ont pas
a voulu les suivre et abandonner ieurs families et leur
« patrie ; ils sont irrites de voir leur puissance aneantie
(( et de perdre le royaume ;le I'Egypte , la protegee de
« Dieu. Aussi voudraient-ils maintenant jeter le trouble
« et la mesintelligence parmi le peuple et les Francais,
((dans le but de detruire le pays et de faire perir tous
(des habitants. S'ils etaient sinceres en disant que ces
((Iettres viennent de sa hautesse le sultan des sultans,
« certes elles eussent ete envoyees sans mystere par
((des agas choisis pour cette mission.
(( Nous vous annoncons aussi que les Francais se sont
(( distingues d'une maniere particuliere , entre toutes les
(( nations europeennes , par leur constante amitie en-
(( vers les musulmans ; ils aiment I'islamisme et detes-
(( tent ceux qui donnent des associ^s a Dieu , ainsi que
(( Ieurs croyances. lis sont remplis d'un sincere atta-
((chement pour notre seigneur le sultan; font des
(( voeux pour le voir victorieux, et sont toujours prets
(( a lui donner des marques d'attachement et h venir a
44 HISTOIKE DE L'EXPEDITION
p. 38. (( son secours. Amis cle ceux qui Taiment , ils haisseiit
« ses ennemis. C'est ainsi qu'une violente inimitie regiie
(centre eux et les Russes, k cause de la haine que ces
« derniers portent a I'islamisme et k ceux qui n'adorent
(( qu'un seul Dieu. Les Francais n ignorent pas que les
« Russes convoitent Constantinople la Bien Gardee, et
« qu'il n'est sorte de ruses et de machinations execra-
« bles qu ils n'emploient pour s emparer des provinces
((musulmanes; mais I'attachement des Francais pour
«la Sublime Porte, leur union avec ce gouvernement,
« et les secours qu'ils lui donneront , les empecheront
((de reussir dans leurs projets. Les Russes voudraient
((se rendre maitres de Sainte-Sopliie et des autres
(( mosquees de I'islamisme , pour les changer en (jglises
((d'un culte corrompu et d'une religion detestable;
« mais les Francais aideront , s'il plait k Dieu , sa hau-
« tesse notre seigneur le sultan k s' emparer de la Russie ,
(( et ses habitants seront tons extermines.
((Peuples des provinces de I'Egyptc, nous vous in-
((vitons k ne point fomenter de troubles et de sedi-
(( tions. Gardez-vous bien de causer le moindre dom-
«mage aux troupes francaises; il n'en resulterait pour
« vous que des mallieurs et des desastres. N'ecoutez pas
« non plus les discours des perturbatcurs , et refusez
(( votre obeissance k ceux qui repandent leur corrup-
(( tion sur la terre , et qui ne font rien de bien : vous
((VOUS en repentiriez. Payez avec soin i\ tous les fer-
(( miers du gouvernement les impots qui vous sont
((demandes, afin que vos biens soient respectcs et que
DES FRAN^AIS EN EGYPTE. 45
(( voiis et vos families soyez en surete clans voire pa-
ct trie. Son excellence le general en chef, le grand, le
« commandant des armees, est convenii avec nous de
« n'inquieter personne ci I'occasion de I'islamisme et
« de ne pas nous empecher d' observer ses lois. II veut
« faire cesser I'injustice qui pese sur tout le peuple ,
<( diminuer les impots et abolir les avanies que la ty-
« rannie avait creees. Ne mettez pas votre esperance
(( dans Ibrahim et Mourad , et revenez^ votre Seigneur, p. 39.
« le maitre des royaumes , le createur des hommes ses
« esclaves. Son prophete et son envoye tres-honore a
« dit : La sedition est endormie ; que Dieu maudisse
« celui qui la reveillera parmi les peuples.
« Celui qui prie pour vous , le pauvre Seid Rhalil el-
« BEKRi , chef des cherifs.
« Celui qui prie pour vous , Abdoullah el-cherkawi
« (que Dieu lui pardoune). »
(Suivent les autres signatures.)
Le general en chef, apres avoir expulse de I'Egypte
Ibrahim-bey etBekir-pacha, revint au Caire dans le mois
de safer; il fit venir en sa presence le consul Charles (6) p. /,o.
et lui ordonna de se rendre aupres de Mourad-bey
dans le Said, de I'engager k se soumetlre et a de-
venir un membre de la republique francaise , et de lui
dire qu'i cette condition le gouvernement de la ville
de Djerdje et de la province du Said lui seraitdonne;
que ce serait le moyen d'assurer son propre repos,
et de rendre la tranquillite au pays et a ses habitants.
En consequence, le consul se transporta aupres de
46 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
Moiirad pour lui proposer ces conditions. II en fut ac-
cueilli avec beaucoup de bienveiilance et d'amitie, car
il ^tait etabli depuis longtemps au Caire , ou il s'etait
fait aimer de tons les beys , et particulierement de
Mourad qui lui avait confie une certaine somme d' ar-
gent. Interroge par Mourad sur les nouvelles du Caire,
il lui apprit tous les cliangements que Bonaparte avait
faits dans Tadministration de I'Egypte, puis il ajouta :
« Le general en chef m'a envoye pres de toi dans I'in-
« tention d'etablir des liens d'amitie et de bonne har-
« monie , et pour t'engager k epargner ie sang des
« peuples et k rendre la tranquillite a ces contrees. »
— ({Retourne, repondit Mourad-bey, aupres du ge-
uneral en chef; dis-lui de rassembler ses troupes et
(I de rentrer dans Alexandrie. Je lui paierai dix mille
((bourses pour la depense de son armee. II menagera
(( de cette maniere la vie de ses soldats et m'evitera
(( la peine de le combattre, » Le consul revint au Caire
et rendit compte de la reponse de Mourad-bey. Bo-
naparte en fut courrouce, et ordonna sur -le- champ
au general Desaix, designe pour le commandement
du Said , de partir avec des troupes et d'aller le com-
battre. En consequence , DesaLx prit quatre mille
hommes et se dirigea vers le Said.
Revenons maintenant sur nos pas. Nous avons dit
r^i que le general en chef Bonaparte , aussitot son arrivee
en Egypte , avait fait debarquer ses troupes sur la plage
d' Alexandrie. Calculant que, si la victoire ne favorisait
pas sesarmes en Egypte, il aurait besoin de ses A^aisscaux
DES FRANCAIS EN EGYPTE. Ii7
pour se rembarquer, il avail ordonne an commandant
de la flotle de rester dans ie canal et de proteger les
fortifications de cette vilie, quand il en serait maitre;
mais ii lui avait recommande de ne pas mouiHer
dans le port, de se tenir sous voiles et de courir
des bordees devant la ville. Lorsque ensuite ii se fat
empare du Caire, il expedia un courrier k I'amiral
pour lui ordonner de partir. Ce courrier mourut,
dit-on, en route; il en envoya un second, qui fut
arrete par les Arabes et ne parvint pas non plus h sa
destination. Cependant I'amiral avait jete I'ancre dans
la rade d'Aboukir et s'y croyait en surete. Sa flotte
se composait de vingt-trois vaisseaux de haut-bord,
parmi lesqiiels il en etait un fameux , nomme la Moi-
tU-dii-Monde y arme de cent huit pieces de canon, et
portant mille hommes d'equipage. Ce vaisseau con-
tenait en outre des approvisionnements et des ri-
chesses precieuses , que les Francais avaient pris dans
les pays dont ils avaient fait la conquete , ainsi que
nous I'avons rapporte.
La flotte etait done mouillee dans la rade d'Abou-
kir, sans avoir la precaution de se tenir sur ses gardes ,
lorsque des vaisseaiLx anglais vinrent fondre sur eile k
I'improviste, et se mirent a la canonner et k lui lancer des
bombes. Les Francais eurent^soutenir pendant un jour
et une nuit un terrible combat. Enfin , quatre grands
batiments de cette flotte formidable , parmi lesquels se
trouvait le fameux vaisseau, cette forteresse redou-
table, nomme la MoitiS-da-Monde , devinrent la proie
48 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
des flammes, et ne cesserent de bruler pendant quatre
jours. Les hommes qui les montaient perdirent ia
vie, ainsi que I'amiral dont les mauvaises dispositions
p. ia. avaient cause la perte de tant de monde. Les Anglais
s'emparerent ensuite de la plupart des vaisseaux fran-
rais , et en firent prisonniers les equipages. Mais presque
tous etaient morts par les boulets et les bombes.
Quand la triste nouvelle de cet epouvantable mal-
lieur parvint au general en chef Bonaparte , il en fut
atterre ; il frappa des mains , et battit la terre avec ses
^ pieds; la prunelle de ses yeux de^dnt rouge, et, dans
sa colere contre cet amiral desobeissant et insubor-
donne, il dit que la mort qui venait de le frapper
etait une punition du ciel. uO malheur! s'ecrierent
aalors les Francais; voili nos esperances renversees;
« nos braves inarins ont peri. Les richesses et le sort
((heureux que nous promettaient nos victoires sont
uaneantis. Nous sommes prives d^sormais de secours,
(( et tout espoir de revoir la patrie nous est ravi.
« Quelle Joie pour nos ennemis et pour ceux qui nous
(( portent envie ! Les musulmans vont nous regarder
(I comme une proie qu'ils chercberont k saisir, et les
« inimities auxquelles nous sommes en butte vont en-
(( core s'-accroitre. »
La bataille d'Aboukir fut en effet I'epoque ou la
fortune des Francais changea , et le commencement
de leurs revers. lis se trouvaient dans I'impossibilite de
recevoir des renforts , et les musulmans leur temoi-
gnaient toujours de I'eloignement. Aussi, quoiqu'ils
DES FRANgAlS EN EGYPTE. m
fassent maitres de I'Egypte , regardaient-ils leur perte
comme certaine. Forces par la neccssite , ils em-
ploy erent tine infinite de ruses et tenterent tons les
moyefis possibles pour se maintenir. Cest ainsi qu'ils
proclamerent leur admiration pour I'islamisme et re-
"nierent la religion chretienne; qu'ils feignirent d'ac-
corder la liberte au peuple egyptien , et assurerent
qu'ils etaient les allies du gouvernement ottoman , et
n'etaient cntres en Eg^^pte qu'avec sa permission. Ils
pretendaient avoir pour les musulmans les meilleures
intentions et les sentiments les plus purs , aimer leur
religion et ne desirer que leur bonheur. Bs etaient
tres-sociabies , doues d'une tolerance extraordinaire,
et preferables , pour leur conduite , a toutes les autres
nations. lis pardonnaient facilement k leurs ennemis;
se montraient patients et indulgents, observaient la
justice, faisaient de bons reglements et possedaient de
bonnes lois.
Cependant, malgre tons leurs efforts, ils ne pou- p. 43.
vaient faire pen^trer la confiance dans les coeurs.
Les musulmans cachaienl interieurement leur liaine
contre eux, formaient des voeux pOur leur perte et
leur malbeur, et, par leur conduite, inspiraient des
craintes au o;eneral en cbef. Alors il commenca k feindre
la bonte et la douceur afin de s'attirer I'affection des
habitants et d'atteindre le but de ses desirs. Ce fa-
meux general etait un etre extraordinaire , un veritable
lion , un des heros les plus celebres ; il avait la sagesse
en partage et connaissait toutes les ruses de ce monde.
4
50 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
KELATION DE CE QUE FIT LE GENERAL EN CHEF A L'EPOQUE
DO DEBORDEMENT DU NIL.
Peu cle temps apres I'entree des Francais dans la
vUle du Caire , la criie dii Nil bienfaisant ayant eu
lieu, le general en chef appela pres de sa personne les
oiilemas do divan, leur demanda quels etaient les
usages observes en cette occasion et en fit prendre
note. II ordonna ensuite de faire sortir les troupes
hors de la ville, ct de les mettre en ligne suivant leur
rang; puis il sortit a cheval de sa demeure, situee sur
la place de lezbcqu'ie, escort^ des aians de la ville,
des oulcmas, des chefs et des negociants chretiens et
musulmans, qu'il avait mandes chez lui. Les habitants
du Caire, de quelque nation qu'ils fussent, se por-
terent egalement hors de la ville , et formerent un cor-
tege magnifique et une foule innombrable dont le
souvenir se perpotuera de siecle en siecle. Le general
en chef fit distribuer beaucoup d' argent dans cette
' journee. Des salves d'artillerie furent tirees au grand
chateau et de tons cotes. Dans la nuit , on fit un su-
perbe feu d'artifice ct tel qu'on n'en avait jamais vu
P- hk. de pareil. Une amnistie generale avait ete accordee k
Toccasion de cette fete; tout le monde, hommes et
femmes, purent sortir ety assister sans empechement.
Enfin , le general en chef donna un grand festin oil
furent invites tons les aians , les oulemas , les mem-
bres du divan, ainsi que les generaux, les officiers et
les chefs dc quartiers de la ville. Les habitants du
DES FRAN^AIS EN EGYPTE. 51
Caire furent dans radmiration de ces brillantes re-
jouissances et de tout ce qui venait d'avoir lieu.
RELATION DE CE QUE FIT LE GENERAL EN CHEF A L'ANNIVER-
SAIRE DE LA NAISSANCE Dll PROPHETE, LE 12 DE REBI UL-
EWEL DE L'ANNEE 12l3.
Le 1 1 de rebi ui-ewel , apres la prise du Caire par
les Fran^ais , arriva I'anniversaire de la naissance du
prophete Mahomet. Le general Bonaparte en celebra la
fete avec une grande pompe, sur la place de lezbe-
quie, suivant I'usage observe par les habitants du
Caire. Ce fut une nuit memorable; toutes les troupes
qui se trouvaient dans la ville furent rangees en ligne
avec leurs tambours et leurs instruments de musique;
on ordonna de tirer un feu d' artifice magnifique , et de
faire de nombreuses decharges d'artillerie. II y eut ^
cette fele superbe un concours immense de monde.
Le general en chef assista au festin qui fiit donne
dans I'hotel du cheikh Khalil el-bekri, dont la famille
avait le privilege de presider i cette solennite. Les ge-
neraux et les ofticiers, ies oulemas, les aians et les
membres du divan y furent egalement invites. Bona-
parte confera ensuite au cheikh Khalil el-bekri, la
dignite de nakib el-achraf (7), i la place de I'lionorabie
Seid Omar, qui avait fui en Syrie avec les Mamlouks.
Le cheikh Khalil el-bekri etait attache i la republique
fi^ancaise , et pour cette raison les Mamlouks le ha'is-
saient.
A.
52 rilSTOIRE DE L'EXPEDITIOiN
P-45. REGIT UE LA FETE QUE DONNA I.K GENERAL EN CHEF EN L'HON
NEUR DE LA REPUBLIQUE , DANS LE MOIS DE REBI UL-SANI
DE L'ANNEE 12 l3.
All commencement du mois de rebi ul-sani , ies
Francais firent une grande fete en I'honneur de ia
republique. Voici comment ils la celebrerent. lis fa-
briquerent une iongue colonne toute doree, y pei-
gnirent le portrait de leur sultan et de sa femme qu'ils
avaient tues dans Paris, et la dresserent sur la place
de lezbcquie. Ils poserent ensuite, depuis la colonne
jiisqu'au bord de ]a place , des plancbes peintes de trois
conleurs , sur lesqucUes ils representerent ies combats
qui avaient eu lieu a Embabe , et la prise du Caire.
On y voyait des guerriers des deux partis , le portrait
d'Eyoub-bey, tue dans la bataille d'Embabe , etceux des
beys qui avaient peri; on avait egalement represente
la fuite des Mamlouks, et tout ce qui s'etait passe
dans cette bataille. Les Francais disaient que cette
colonne etait I'arbre de la liberte; mais les Egyptiens
repondaient que c'etait plutot le pieu avec' lequel ils
etaient empales , et la marque de la conquete de leur
pays. Elle resta dressee pendant dix mois environ, et
lorsqu'on I'enleva les Egyptiens en eprouverent une
grande joie. Les Francais etaient dans I'usage de cel^-
brer cette fete , chaque annee , partout ou ils se trou-
vaient.
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 53
REGIT DE CE QUI ARRIVA AU CHEF DE LA CARAVANE SORTIE
DD CAIRE AVANT L'ENTREE DES FRANQAIS EN EGYPTE.
La noble caravane des pelerins etait partie du
Caire dans I'annee 1212. Son commandant , Salih-
bey , k son retour de la visite des lieux saints , apprit
en route I'entree des Francais en Egypte et la retraite p. /i6.
des Mamlouks. II versa des larmes sur la mine de sa
patrie, la dispersion de ses amis, la perte de ses biens
et la captivite de sa famille, et fiit plonge dans mie
mer de pensees sinistres. Stupefait d'un tel malheur,
accable de desespoir, il craignait de rentrer an Caire ,
et ne savait quel parti prendre. II tint pourtant avec
ses amis et ses compagnons un conseil, dans lequel il
resolut de se diriger vers Jerusalem avec le chameau
sacre (8). Ensuite il continua de marcher jusqu'a ce
qu'il flit arrive dans cette ville, toujours irresolu sur
le parti qu'il avait a suivre.
Lorsque les habitants le virent arriver, ils se mirent
k I'insulter : a Que Dieu vous maudisse , dirent-ils ,
« 6 infames , 6 les plus grands des oppresseurs ! Vous
(c avez livre la ville de Tislamisme a ces vils Francais.
« Vous avez fui devant les infideles , et maintenant
((VOUS venez pour miner notre pays.)) Salih-bey, a
ces insultes pleines de fiel et dictees par la colere ,
sentit des feux s'allumer dans son coeur. Absorbe par
la douleur, et semblable k un homme dans I'ivresse,
il alia descend re dans la demeure preparee pour lui.
54 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
II y tomba malade de desespoir, et, apr^s quelques
jours, il se cacha dans son tombeau.
Ibrahim-bey et ceux qui I'accompagnaient recurent
le meme accueii lorsqu'iis arriverent en Syrie , et eu-
rent aussi k essuyer des habitants de cette contree les
injures les plus grossieres. Bs venaient, dans leur tra-
versee du desert , d'eprouver des peines et des fatigues
inou'ies , et avaient ete reduits aux extremites les plus
hmniliantes. lis furent de nouveau accables de honte
et de mepris , et en butte k des reproches qu'ils ne me-
ritaientpas. Les Syriens ignoraient combien les Mam-
iouks avaient souffert dans les combats qu'ils avaient
livres aux infideles •, ils croyaient qu'ils avaient fui de
i'- /i7- I'Egypte sans tourner le fer de leurs lances centre I'en-
nemi, et n'avaient aucune nouvelle de ce qui leur
etait arrive avec ces valeureux Francais.
Tels sont les evenements relatifs aux Mamlouks en
Syrie. Revenons maintenant a ce qui arriva au fameux
general en chef.
Les Francais , quoique etablis depuis long-temps en
Egypte , voyaient que les musidmans conservaient tou-
jours dans leurs coeurs des sentiments hostiles contre
eux; ils ne pouvaient eprouver aucune tranquillite , et
craignaient de confier leurs lettres aux courriers pie-
tons, qui ^taient des Egyptiens. En consequence, le
general en chef ordonna de ne plus employer ces
pietons entre le Caire et les ports de mer, et on se
servit, pour le transport des lettres, de bateaux sur
lesquels on plara des soldats. Cette precaution parut
DES FRAISCA18 EN EGYPTE. 55
necessaire , parce que les bateaiLx , appai tenant k des
gens du pays, etaient conduits par des marins aralies.
Mais, comme les habitants des provinces quii faJlait
traverser etaient mal intentionnes contre les Fran9ais
et clierchaient k ieur nuire , on perdait , pendant ie
trajet, beaucoup de soldats et de voyageurs qui se ren-
daient aux viiles de la cote. Le general en chef fut
oblige de renoncer aux bateaux et de se ser\ ir de nou
veau des pietons, suivant I'usage du pays.
Nousavons dej^ rapporte que, lorsque Bonaparte
se fiit empare de la ville d'Alexandrie , il confirma
Seid Mouhammed Kerim dans la place d'adminis
trateur de la ville, qu'il occupait du temps de Moiif ad-
bey. A I'epoque ou nous sommes parvenus de cette
bistoire , il tomba entre les mains du general en chef
des lettres de ce Seid Mouhammed Kerim , adressees
k Mourad-bey, pour I'engager avec instance k venir
k Alexandrie, avec la promesse de lui livrer la ville.
Bonaparte se fit traduire ces lettres, et, ayant compris
ce qu'elles renfermaient , il adressa sur-le-champ au
commandant d'Alexandrie I'ordre de se saisir de Seid
Mouhammed Kerim et de le lui envoyer. Lorsque le
bey fut en sa presence, il I'interrogea au sujet de ses
lettres. Seid Mouhammed nia les avoir ecrites; mais, i.
lorsqu'elles lui furent presentees, il resta confondu et
ne sut que repondre. Bonaparte alors ordonna de le
conduire aupres du cheikli el-beled. Lorsque son pro-
ces fut termine , les oulemas et les aians vinrent solii
citer sa grace : Bonaparte Icur repondit que son affaire
56 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
avait ^te portee devant la justice, ct qu'il avait ete'
condamn(^ k mort, lis lui oiTrirent cinqiiante bourses
dans I'espoir de le tirer d'affaire, mais le general en
chef ies refusa , et leur dit que les lois francaises ne
permettaient pa^de racheter le crime avec de I'argent;
que personne , pas mem^ le general en chef, ne pouvail
le sauver , et que lorsque quelqu'un avait ete condamne
par les lois k la peine de mort il fallait ab&olument qu'il
subitsa peine. II leur montra ensuite les lettuces deSeid
Mouhammed Kerim, et, I'ayant fait venir, lui demanda
s'il reconnaissait son ecriture. « Oui, » repondit-il. Alors-
le general le fit ramener en prison , et , lorsque les
oulemas se furent retires, il ordonna dc le conduire
dans la plaine de Ramla et de le fusilier. En se rendant
au lieu du supplice, ce malheureux criait : aO peupl*
«de Maliomet! aujourd'hui c'est moi qui meurs, de-
« main ce sera vous ! » Son execution causa un grand"
chagrin aux Egyptiens, et, depuis lors, leurs coeurs
furent glaces d'efFroi.
Les Anglais avaient ferme I'entree du canal d'A-
lexandrie, apres avoir pris la llotte des Francais, et
ies tenaient bloques en Egypte. L'amiral anglais ayant
expedie k son souvcrain la nouvelle de cctte victoire,
elle fit eclater en Angleterre des transports de joie.
Les autres gouvernements de I'Europe s'en rejouireat
egalement, et exciterent leurs sujets k faire la guerre
aux Francais; Leur haine venait de ce que la repu-
blique franoaise, apres les avoir vaincus et subjugues,
les avait depouilles de leurs richesscs, et s'etait em-
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 57
paree de viiles et de chateaux forts qui leur apparte-
naient. Ces succ^s etaient dus au courage du general p. ig.
des Fran^ais, de celui qui faisait flotter partout leur
drapeau, le heros briliant, ie prince de leur armee,
Bonaparte. Ce lion vietorieux avait laisse toute I'Eu-
rope frappee d'epouvante ; sa terreur augmenta encore
quand eMe apprit qu'il venait de conquerir I'Egypte.
Mais iorsqae I'on sut que les Anglais s'etaient empares
de la flotte des Franca is et les tenaient enfermes en
Egypte , les rois d'Europe reprirent courage et crurent
qu'ils allaient atteindre le but de leurs desirs. En con-
sequence, ils resolurent de chasser les troupes fran-
caises laissees dans leur pays. L'empereur d'Allemagne
leur declara la guerre, et entraina avec lui le roi de
Prusse. Les gouvernements d'ltalie se leverent egale-
ment, ainsi que Rome la Grande. Nous reviendrons
dans un autre endroit sur ces evenements.
On a vu precedemment que , lorsque les Francais
s'etaient empares de Malte, ils y avaient laisse six
mille hommes de leurs troupes et av^aient pris un pa-'
reil nombre de Maltais, qu'ils avaient emmenes avec
eiix. Vers I'epoque oil I'Europe se souleva de nouveau
contre la France , tes Anglais se dirigerent sur le canal
de Malte , et assiegerent la ville avec la plus grande
activite. Bientot les Francais, presses par la famine,
et regardant leur perte comme certaine, livrerent la
vilie par capitulation. Cette concjuere fortifia le parti
des Anglais et augmenta leurs ressources, car Malic
est situee dans le voisinagc d'Akxandrie.
58 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
REGIT DE CE QUI ARRIVA DANS L'EMPIRE OTTOMAN.
Lorsqiie la nouvelle de la prise de I'Egypte se fut
repandue dans les pays soumis k i'islamisme , les Turcs
se souleverent pour alier combattre les Fran^ais.
uOzele de la religion! s'ecriaient-ils , 6 nous, vrais
u croyants, qui en sommes le soutien ! marclions. » La
p. 5o. Sublime Porte excitait cet enthousiasme et engageail
le peuple h se rendre en Egyptc, pour la dclivrer des
mains des infideles. Elle adressa en outre k tous les
pachas et gouverneurs I'ordre de voler k la defense de
la religion de Mahomet, et le sidtan nomma Ahmed-
pacha el-Djezzar generalissime des troupes destinees
k fairc la guerre aux Francais.
Bonaparte, ayant appris les preparatifs du gouver-
nement tare pour reconquerir I'Egypte, prit de son
cote ie parti d'ecrire k Djezzar. En consequence il fit
appeler un commissaire des guerres, et I'envoya k Da-
mictte pour s'embarquer et aller k Saint-Jean-d'Acre.
•Voici la lettre qu'il adressa au pacha. Apres les com-
pliments d'usage : «Vous savez qu'une sincere ami-
ce tie unit, depuis longues annees, la France avec le
« gouvernement ottoman. Vous n'ignorez pas non plus
(*que nous sommes ennemis des Anglais ; qu'ils se sont
(( empares des villes que nous posscdions dans les
uTndes, et nous ont forces, par cet acte d'hostilite,
« k vcnir en Egypte. Mais c'est avec le consente-
(I ment et la permission du gouvernement ottoman.
« Notre but est d'aneantir la rare des Mamlouks,
DES^RANgAIS EN EGYPTE. 59
« rebelles k la Sublime Porte , et , apres avoir ex-
ec termine ces tyrans, deiivre le pays des mains de
« cette troupe scelerate et retabli le bon ordre , nous
umarcherons vers les contrees de I'lnde, pour re-
u prendre nos vilies et nos possessions aux Anglais.
((Nous travaillons dej^ k detruire cette miiice sedi-
((tieuse. Nous ne sommes venus d'ailleurs que pour
(cproteger les musulmans et faire respecter ies lois
((de leur religion. Nous enverrons au temple sacre
(( le cbameau du noble pelerinage. La monnaie sera
((frappee et la priere recitee toujours au nom de sa
(( hautesse , notre ami le sultan Selim , pour qui
(( nous faisons des voeux de bonheur et de gloire. En
((consequence, nous vous ^crivons cette lettre afin p. 5i.
(( que vous sachiez de nous le veritable motif de notre
((axTivee en Egypte. Soyez done dans la plus complete
« surete et la plus grande securite sur ce qui pent ar-
(( river de notre part. Ouvrez vos ports, laissez cir-
(( culer les negociants , pour le bien du pays et le repos
(( des sujets. Salut. »
Le commissaire charge de porter cette lettre,
nomme Beauvoisin, se rendit du Caire k Damiette,
ou il s'embarqua sur un batiment appartenant a Djez-
zar et retenu dans le port. II prit avec lui un drogman
et deux negociants de Sain t-Jean-d' Acre. A son arrivee
dans cette vilie, 'il ecrivit un billet aDjezzar, pouriui
annoncer qu'il venait de la part du general en chef
Bonaparte. Le capitaine du batiment se rendit k
lerre, et s'etant prescnte devant Djezzar, ce pacha lui
60 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
demanda des nouvelles de I'Egypte, et par quel moyen
il avait pu se sauver de Damielte. ((Les Francais, lui
« repondit-il , m'ont laisse partir, et ont envoy e avec
« moi un commissaire , actuellement k bord de mon
((batiment, poi'teur d'luie lettre de la part de leur
« general en chef. » Puis il lui remit le billet de Beau-
voisin. Djezzar, ay ant compris les paroles qu'il ren-
fermait, entra dans une violente colere. aRetourne,
((dit-il au capitaine, vers cet infidele, et fais-le partir.
«S'il nc quitte pas sur-le-champ ce pays, je le fais je-
« ter dans le feu. » II lui demanda ensuite s'il etait venu
quelqu'un avec lui. ((Personne, lui dit le capitaine, si
« ce n'est le drogman du commissaire et deux nego-
(( ciants chretiens arabes. » — « Eh bien! dit Djezzar,
« fais-les debarquer avec leurs marchandises. » Le ca-
pitaine retourna ti son bord, et apres avoir instruitle
commissaire de la reponse de Djezzar, il lui procura
p. 52. un petit batiment qui le ramena aussitot k Damiette.
Pour les negociants, ils furent arretes par ordre du
pacha.
II existait, entre Djezzar et la France, une inimitie
ancienne et une haine profonde a f occasion d'un con-
sul que le pacha avait renvoyc de Saint- Jean-d' Acre.
C'etait \k le motif qui empechait ce dernier d'accepter
aucun arrangement avec les Francais.
DjeZzar-pacha s'occupa d'ecrire dans toutes les pro-
vinces de TEgypte, pour engager les habitants k se
soulever centre les Francais. Les Mamlouks venus
eii Syrie ecrivirent dans le meme but aux fellahs et
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 61
aiix Arabes , et les exciterent h. la revolte. Ces lettres
determinerent les Egyptiens h manifestcr leurs senti-
ments de haine et de rebellion , et les quatre provinces,
celles du midi, du nord, du couchant et du levant,
s'insurgerent centre les Francais. II y eut alors tons
les jours des combats entre les habitants et les gene-
raux des qiiatre provinces. Les villes furent incendiees
et un grand nombre de fellahs et d'Arabes perirent.
Le commissaire dont nous avons parle, ctant revenu
k Damiette , se rendit aussitot au Caire et instruisit le
general en chef du residtat de sa mission pres de Djez-
zar. Bonaparte en fut tres-irrite , et de ce moment il
se mit h faire les preparatifs d'une expedition , et i se
procurer tout ce qu'elle exigeait.
A cette epoque, les habitants de Mansoura, ou,
comme nous I'avons rapporte , plus de cent trente sol-
dats avaient ete places , commencerent k tenir conseil
entre eux pour les exterminer, Cette ville etant eloignee
du Caire, son district etendu, et les Arabes qui I'habitent
fort nombreux, il s'y tient, le jeudi de chaque se-p. 53.
maine , un marche ou se rassemble beaucoup de monde
pour vendre et acheter. Un de ces jours de marche, les
habitants de la ville fondirent k I'improviste sur les
soldats francais. Le combat s'engagea aussitot : les
Francais, se voyant serres de pres et au moment de
manquer de poudre , sortirent de leurs retranchements
et entrerent dans un bateau , au milieu de la foule qui
les assaillait de toute part. Cetait I'epoque de la crue
du Nil , et , cette circonstance empechant les Francais
62 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
de faire avancer le bateau , ils furent obliges de revenir
sur le rivage , et formerent le projet de gagner le Caire
par terre : mais les Aiabes ne leur en laisserent pas le
moyen, et, ies attaqiiant sans relaclie, ils les firent
heriter du neant. Les Fran^ais combattirent avec cou- *
rage, et se defendirent jusqu'i ce qu'ils fussent mas-
sacres jiisqu an dernier; de maniere qu'il ne resta d'eux
aucune trace. Cependant cette nouveile parvint au
general en chef, et le mit dans une violente colere. II
ordonna au general Dugua de marcher sur Mansoura ,
de la reduire en cendres et d'en passer tous les habi-
tants au fd de i'epee. En consequence , ce general
partit avec trois mille soldats, Quand les habitants de
Mansoura eurent connaissance de sa marche , ils pri-
rent presque tous la fuite , et , au moment de son arri-
vee, le general Dugua trouva la viile deserte. Quelques
hommes seulement etaient restes et vinrent au-devant
de lui, pour implorer son pardon. Ils dirent que les
habitants de Mansoura n'etaient pas les auteurs du
meurtre des soldats; que c' etaient les fellahs et les
Arabes des environs , venus en grand nombre au mar-
che; et que, pour eux, ayant reconnu i'impossibilite
de s'opposer k ces mechants, ils avaient pris la fuite
par crainte des Francais. Le general Dugua, apres les
p. 54. avoir entendus , agrea leurs excuses et voulut bien ne
pas detruire la ville : il leur ordonna d'y rentrer, de
se soumettre et d'obeir. Ayant ensuite assemble un
divan , il leur adressa ces paroles : « J'avais ordre , de la
(( part du general en chef, de bruler cette ville et de
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 63
« faire perir tous ceux qui s'y trouveraient , mais je
<( veux bien accepter vos excuses et vous pardonner
« votre faute. Cependant, comme vous n'avez pas fait
Kconnaitre, avant I'execution de cet attentat, ce que
))A^ous saviez de la veritable disposition des fellabs,
« quoique les mauvais sentiments et I'obstination qui
« les aninmaient vous fussent bien connus, vous payerez,
« pour eviter la punition de votre faute, et comme racliat
((de votre sang, la somme de quatre mille bourses.))
Les habitants de Mansoura accepterent cette condi-
tion , et en peu de temps apporterent la somme de-
mandee. Le general Dugua ayant envoye au general
en chef un rapport sur la maniere dontil avait termine
cette affaire , en recut une reponse dans laquelle il lui
etait ordonne de faire arborer le pavilion francais sur
tous les minarets de ces cantons , et de bruler sur-le-
champ les pays qui ne se conformeraient pas a cette
injonction.
Nous avons deji rapporte comment le general en
chef, apres etre entre au Caire et en avoir regie les
affaires, avait nomme des generaux gouverneurs des
provinces , et avait envoye k Damiette le general Vial ;
ce general, guerrier courageux et en meme temps
fm et ruse, apres s'etre etabli dans la ville, appela
pres de lui sept des principaiLx negociants, et les
chargea de I'administration de la A^ille et de la pro-
vince. II pourvut aussi aux places d'aga des janis-
saires, de gouverneur de la ville, de douanier, et re
tablit I'ordre qui existait anciennement. II fit venir
C4 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
ensiiite le che'ikli du village de Chouara , sitiie pres de
Damiette , ie fit revetir d'line pelisse et liii donna un
P- 55. sabre. II manda egalement le cheikh du district de Men-
zale , appele le cheikh Hassan le Boiteux , auquel il fit
cadeau d'un sabre dore. Ce clieikh avait une grande in-
fluence sur les habitants de cette contree , et sa con-
duite leur servait de regie. Au moment ou le general
Vial venait de le confirmer dans sa place , il recut des
lettres d'Ahmed-Djezzar-pacha et d'Ibrahim-bey , par
lesquelles ils I'engageaient a ne point recevoir les Fran-
9ais dans son district, a exciter contre eux les habitants
du pays , et a combattre pour la foi en faisant la guerre
aux inlldeles. Le pacha et Ibrahim lui promettaient
dans ces lettres de venir bientot le rejoindre avec mie
nombreuse armee. Des lors le cheikh ne cacha plus ses
perfides projets contre les Francais; il fit soulever les
habitants des villages situes autour de lui, et resoiut
avec eux de se reunir dans le village de Chouara , pres
de Damiette, et de tomber sur les Francais pendant la
nuit. Les Arabes communiquerentleur projetaux habi-
tants de Damiette , et s'entendirent avec eux pour I'exe-
cuter. En effet, au mois de rebi ul-sani, ils vinrent
fondre sur la ville pendant la nuit, et attaquerent, avec
un tumulte et un vacarme alFreux, les Francais qui
demeuraient dans des okkals, sur le bord du Nil. « Au-
ujourd'hui, criaient-ils , est le jour de combattre les
(( inlldeles et les chretiens attaches a leur parti! Aujour-
« d'hui nousferons triompher la religion, et nous exter-
« minerons ces maudits de Dieu! » Les troupes francaises
DES FRANCAIS EN EGYPTE. . 65
se r^veillerent aussitot , et , apres s'etre prepar^es pour
ie combat , elles allerent a la rencontre des Arabes et se
rangerent en bataille. Faisant ensuite usage des armes
a feu et de leurs epees, elles les empecherent de pe-
netrer dans les okkals et les firent lieriter du neant.
Quelle nuit aff'reuse ! Quel feu brillant ! Honneur aux p. se.
braves Francais! Grand Dieu! avec quel courage ils
combattirent ! Les Arabes etaient deirx fois plus nom-
breux , pourtant ils furent defaits completement , eprou-
verent une perte considerable , et , forces d'evacuer la
\ille avant le lever du soleil, se retirerent dans I'inte-
rieur des terres , et retournerent au village de Chouara ,
dans le plus grand desordre et pleins d'effroi.
Le lendemain matin , les habitants de Gourba, petit
village situe aupres du canal de la mer salee, ayant
entendu dire que les musulmans, apres avoir atta-
que Damiette , avaient extermine entierement les infi-
deles et tue tous les chretiens du pays, dont il ne
restait plus meme un seid, fondirent sur cinq Fran-
cais etablis dans leur village et les massacrerent , ainsi
que trois autres qui arrivaient en ce moment sur un
bateau. Bs attaquerent ensiute le fort ou se trouvaient
vingt soldats. Mais ceux-ci, ayant ferme les portes, re-
pousserent les assaillants a coups de fusil. Au milieu
de la journee, les veritables nouvelles arriA^erent; on
sut que les musulmans avaient ete vaincus et que les
Francais etaient toujours a Damiette. Les habitants de
Gourba se repentirent alors de leur action, et, crai-
gnant pour leurs femmes et leurs enfants, ils rassem-
5
06 HISTOIKE DE L'EXPEDITION
blerent aussitot tout ce qu'ils possedaient, s'embar
querent avec leurs families, et prirent la fuite en se
dirigeant vers Saint-Jean-d'Acre.
Lorsque Ton eut connaissance a Damiette de ce qui
veijait de se passer a Gourba , le general Vial monta
a cheval et se rendit a ce village ; mais il n'y rencon-
tra plus aucun habitant, et, apres avoir enleve tout ce
qu'il trouva, il y fit mettre le feu et revint a Damiette.
Les Francais commencerent ensuite a construire dans
cet endroit un fort pour leurs troupes.
Le general Vial , a son retour de cette excursion ,
apprit que les habitants des villages environnants con-
tinuaient de se rassemblcr a Chouara. II prit alors la
resolution de marcher contre eux. et fit mettre les ma-
lades et les blesses sur des bateaux, de peur qu'ils ne
fussent maltraites par les musulmans de la ville , et
qu'il n'arrivat quelque evenement facheux pendant son
absence. Aussitot que les chretiens du pays apprirent
que les troupes francaises allaient evacuer la ville , ils
se rendirentaupres du general Vial et lui adresserent ces
paroles : « II ne te convient pas , general , de partir et
« de nous laisser au pouvoir des mediants musulmans.
« Nous les avons souvent entendus dire qu'il fallait tuer
u les chretiens du pays avant les Francais, parce qu'ils
« etaient unis avec eux. » Le general Vial , voyant leur
frayeur et le danger qu'ils couraient, renon9a k son
projet d' expedition, et prit le parti d'ecrire au general
Dugua, gouverneur de la ville de Mansoura, pour lui
demander du secours. Celui-ci lui envoya un renfort
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 67
de cent cinquante liommes , et des qu'ils furent arrives
\e general Vial se rendit avec eux an village de Chouara ,
apres avoir laisse ses troupes i Damiette. Aiissitpt qii'il
parut, les Arabes prirent la fiiite; le village fut livre aux
flammes , et ceux que les Francais y trouverent encore
flirent passes par les armes. Le general Vial revint en-
suite a Damiette , joy eux de ses succes et plus puissant-
II fit faire de grandes rejouissances , arbora le drapeau
signe de la victoire , et abaissa celui des Ottomans qu'il
avait laisse flotter, d'apres les ordres du general en
chef de respecter ie pavilion de la Sublime Porte par-
tout ou les Francais le trouveraient.
Peu de temps apres, le general Dugua vint a Da-
miette, pour s' entendre avec le general Vial au sujet
de la prise de Tile et de la ville de Menzale. II re-
tourna ensuite a Mansoura , et de \k , se dirigeant avec p. 58.
des troupes vers la petite mer (9), se rendit k Men-
zale. Les Arabes de cette province marcherent contre
lui et le rencontrerent dans un endroit nomme Djum-
la. Leur nombre etait considerable, et ils avaient en
outre un fort detachement de cavalerie. Le vaillant et
formidable general francais les attaqua cependant, en
tua un grand nombre et dispersa le reste. II incendia
le village de Djumla et marcha ensuite sur Menzale.
A I'approche des Francais, le cheikh du pays, Hacan
le Boiteux , saisi d'epouvante , prit aussitot la fuite et
alia se refugier en Syrie. Les habitants vinrent alors
au-devant du general Dugua faire leur soumission,
et lui apprirent la fuite du cheikh. Le general leur
5.
68 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
fit grace, demanda le frere de Hacan le Boiteiix et
j'etablit che'ikh de la contree. It s'empara ensuite des
embarcations avec lesquelles les Arabes traversaient la
petite mer pour se rendre a Damiette , et les envoya a
cette ville. II y en avait au moins cinq mille. Elles
devaient servir k transporter les troupes de Djezzar
qu'Hacan ie Boiteux attendeiit et qu il devait conduire k
Damiette. Depuis lors les Francais n'eurent plus d' in-
quietude du cote dc la province de Menzale. Quelques
jours apres, le general Dugua revint a Mansoura, et
battit, chemin faisant, une grande quantite d' Arabes
qui avaient voulu se mesurer avec lui, et etaient ve-
nus pour lui fermer le cliemin. Apres cette expedi-
tion, les provinces de Menzale et de Damiette resterent
soumises aux Francais; mais les habitants n'en conser-
verent pas moins des sentiments d'inimitie dans leurs
coeurs.
Nous avons deji rapporte que , dans la repartition
des gouvernements des provinces egyptiennes entre
p. 69 les generaux francais , le general en chef avait confere
celui de la province de Kaloubie au general Murat,
guerrier plein de courage et d'audacc au jour du com-
bat. Cette province etait la plus difficile de toutes a
soumettre, k cause du grand nombre d' Arabes rebelles
et pleins d'orgueil qu elle rcnfermait et de la vaste
etendue de ses plaines et dc ses vallons. Cepcndant ce
valeureux general , apres avoir livre un grand nombre
de combats , tue beaucoup d' Arabes , aneanti des tribus
nombreuses et incendie une infinite de vilies , reduisit
DES FRANCAIS EN EGYPTE 69
le pays k son obeissance. Le cheikh de cette province,
nomme le cheikh Chewarebi, pouvait rassembier un
grand nombre de troupes , et la ville oii il demeurait ,
peuplee de gens courageux, etait a une journee de dis-
tance du Caire. 11 fut oblige de courber la tete , et de se
soumettre bon gre mal gre aux Francais. Le general
Murat, apres s'etre empare de cette province , fit saisir
les biens appartenant an gouvernement et au sultan ,
et retourna au Caire victorieux et convert de gloire.
Le general Lannes , gouverneur de la province de
Menoufie et des districts de I'ouest, s'etant rendu k
Menouf, y llxa sa residence. II leva des contributions
dans la ville , les villages et les montagnes , et dispersa
ses troupes dans le pays. Les habitants de cette con-
tree , les plus doux et les plus faciles k gouverner
de toute I'Egypte , en meme temps les meilleurs et les
plus beaux , se soumirent a son obeissance ; il n'eut
done que tres-peu de combats a livrer. D'ailleurs la
plupart des Egyptiens, redoutant la valeur des Fran-
cais, sentaient dans les combats leurs cceurs trembler
dcAant eux.
Cependant les Francais, ay ant vu brulcr leur flotte, p.
apres leur entree en Egypte, avjiient perdu tout espoir
de seeours. lis remarquaient en outre I'aversion des
habitants a leur egard et la haine qu'ils leur portaient ,
et poussaient du fond du coeur de longs soupirs de
desespoir; mais, lorsqu'ils se precipitaient sur les en-
nemis, jamais leur grand nombre ne les effrayait; ils
rombattaient d'apres les regies savantes de la tactique
70 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
et alfrontaient la mort avec des coeurs de rocher, sans
craindre en rien le fatal moment. Le general Lannes
sejom^na longtemps dans la province de Menouf, et,
apres avoir recueilli les biens du gouvernement , etabli
I'ordre et la tranquillity parmi les habitants , il mit un
lieutenant a sa place et revint au Caire, victorieux et
convert de gloire.
Le general Desaix., comme nous I'avons deja dit,
avait recu de Bonaparte le gouvernement de la pro-
vince du Said, et choisiun corps de troupes pour aller
combattre Mourad-bey . Nous avons egalement parle de
la mission du consul Charles aupres de ce bey, retire
dans le Said, pour luifaire des propositions de la part du
general en chef, et nous avons rapporte la reponse qu'ii
fit au consul, reponse d'apres laquelle Bonaparte avait
ordonne au general Desaix de partir avec quatre mille
hommes. Mourad-bey, de son cote, avait rassemble au-
pres de lui a Minie , eloignee de trois journees du Caire,
une armee de vingt mille hommes au moins, composee
d'Hawares, de pay sans etd'Arabes. II se trouvait aussi
dans le Said plusieurs Mamlouks qui avaient fui du
Caire-, ils se reunirent a lui, ainsi que Hacan-bey el-
djerdawi et Osman-bey, tons deux Mamlouks d'Ali-bey
le Grand , et chasses precedemment par les autres Mam-
^61. louks, Lorsqu'ils vinrent trouver Mourad-bey, Us se
donnerent la main en temoignage d'une amitie sincere,
et, laissant toute haine de cote, ils se pardonnerent mu-
tuellement leurs fautes et tout ce qui s'etait passe entre
etix. lis reciterent ensuite plusieurs fatihats pour le
DES FRANgAIS EN EGYPTE 71
succes des combats qu'ils ailaient livrer pour la cause
du Seigneur, puis ils s'ecrierent : « AHons! montronsle
« zeie qui nous anime pour la religion. Puisse la victoire
uetre aux musulmans! Dieu est tout-puissant contre
« ces infideles. » Apres cette reconciliation , ils firent de
grands preparatifs pour marcher contre les ennemis.
Les Mamiouks etaient les meilleurs cavaliers de leur
temps et les plus habiles a manier la lance.
Cependant le general Desaix, sans sinquieter de
leur nombre, s'avancait touj ours contre eux avec son
corps d'armee. Enfm il les atteignit, et, voyant qu'ils
formaient une armee considerable et une foule im
mense, il rangea ses troupes en bataille, d'apres les
regies de I'art militaire , fit battre les tambours , tirer
deux coups de canon pour avertir ses soldats , et mar-
cha en avant. Aussitot les Mamiouks et les Arabes fon-
dirent sur les Francais avec un courage de lion. lis
etaient montes sur des coursiers arabes, amies du sabre
indien et de la lance droite, et ressemblaient , en se
jetant au fort de la melee , a des corbeaux qui se preci-
pitent sur leur proie.
((C'est aujourd'hui, s'ecriaient-ils , Ic jour du com-
et bat, le jour ou Ton doit quitter la vie et passer dans
« un autre monde. » Puis on les voyait descendre des
hauteurs environnantes avec le fracas de la foudre ^le-
vee, et charger les Fran9ais avec I'impetuosite des
flots agites. On eut dit alors que les montagnes s'ebran-
laient et que les collines se dechiraient. Le combat et le
carnage etaient terribles. Le general Desaix , usani d'un
72 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
habile stratageme, ne tarda pas a gagner du terrain sur
I'ennemi. Ensuite ii foudroya les musidmans avec des
bombes, des boulets et des balies auxqiiels rien ne pent
resister, et fit executer des manoeuvres savantes et des
manieres de combattre extraordinaires qu'ignoraient
P- 6a. les Arabes , les cavaliers et lesMamloiiks ; il poussait en
meme temps contre eux de scris pareils a ceux dont
mi lion en fiirie fait retentir les montagnes et les val-
lees. Les musulmans ne purent tenir devant ce heros ,
et les Francais les presserent avec une telle violence,
qu'ils s'emparerent de leurs retrancliements , les cul-
buterent et les disperserent dans les montagnes et les
coUines. Les canons, les armes, les drapeaiix et les
tentes des Arabes tomberent en leiir pouvoir, et, par la
permission du Tout-Puissant , ils remporterent une vic-
toire complete. Mourad-bey, stupefait de la force de
ces braves , de la fermete de leur coeur , de leur intre-
pidite et de leurs manoeuvres extraordinaires, prit la
fuite avec sa troupe et se retira dans le fond du Said,
Le general Desaix, apres sa victoire, entra dans la
ville de Minie et s'y arreta pour en fortifier le chateau
et les remparts. Ensuite il se mit a la poursuite de
Mourad-bey dont il n'etait separe chaque soir que par
une journee demarche, et finit par I'atteindre dans
un endroit nomme Ahwan ; li il y eut encore uii com-
bat tres-anime , dans lequel le general Desaix mit en
deroute les hordes nombreuses qui s etaient rassem-
blees de nouveau aupres de Mourad-bey, et les forra
de se disperser dans les deserts. II continua de com-
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 75
battre dans le Said, jiisqu'a ce quil eut soumis a son
obeissance tons les habitants, les jeunes comme les
vieux , et qn'ii fut redoute des maitres et des esciaves.
Moui^ad-bey, fatigue de ces combats acharnes et
hors d'etat de soutenii' la guerre contre les Francais,
continua de fuir et se refugia dans la a ilie d' Assouan ,
et de la a Berim. Le general Desaix le poursuivit jus-
qu'a cette ville , et revint apres dans le Said dont il
organisa I'administration avec le jugement droit qui
le distinguait. II ordonna de construire des remparts
eleves dans toutes les villes fortifiees, s'empara des re-
venus du sultan et des biens appartenant au gouverne-
ment , et fit regner le plus grand ordre dans la province.
Lorsqu'on eut connaissance dans le Hedjaz de Ten- p. es.
tree des Francais en l^gypte , les habitants de cette con-
tree en furent saisis d'effroi; le trouble etl'agitation se
repandirent parmi eiL\ et ils se souleverent. Un deleurs
chefs, nomme Esseid Mouhammed, de la province du
Djilan, apres s'etre donne beaucoup de mouvement, ras-
sembla un corps de sept miile hommes determines et
passa avec euxdans le Said, ou dLx mille Arabes de cette
province se joignirent a lui. Son parti acquit alors de
I'importance et de la celebrite dans toute la contree.
Cependant le general Desaix apprit I'approche de
Esseid Mouhammed sans en eprouver aucune crainte ,
et sans paraitre meme s en occuper; puis il fondit sur
lui pendant la nuit avec impetuosite , et son attaque fut
conduite avec tant d'habilete , que I'armee musulmane
eprouva I'humiliation d'etre vaincue et perit presque
Ill HISTOIRE DE L'EXPEDITION
entierement, Le peu qui s'echappa se dispersa dans les
deserts. Esseid Moiihammed el-djilani trouva la mort
dans cette bataille. Ce chef presomptueux s'etait ima-
gine qu en jetant du sable et de la poussiere aiix visages
des infideles (lo), il les aveuglerait et pourrait ensuite
les saisir avec la main; mais tous ses efforts furent
vains.
Quelque temps apres cet evenement, les Arabes qui
avaient pu s'echapper se rassemblerent de nouveaii et
revinrent dans le Said pour en corrompre les habitants
et les exciter a la revoke. Le general Desaix envoya
contre eux un corps de troupes qui les repoussa dans
le desert. Depuis lors les Fran^ais n'eurent plus d'en-
nemis k combattre dans la haute Egypte, la tranquil-
lite des habitants fut retablie , et le general en chef,
par sa conduite et son administration pleine de droi-
ture, se concilia dans le pays un attachement sincere.
En effet, ce general, d'une famille illustre, etait gen^-
reux et clement. II aimait k faire construire de beaux
monuments , et , comme nous I'avons rapporte , il eta-
blit un ordre parfait dans la province du Said.
p. 64. Parmi les Coptes employes k son service , il y avait
un nomme Jacob du Said , homme doue d une grande
force, d'un zele infatigable, et renomme pour sonha-
bilete k monter k cheval ; il avait ete precedemment
au service de Suleiman-bey . On remarquait aussi , parmi
les Chretiens au service des Francais , un homme ap-
pele Petro Saferlu. Il etait eloquent, plein de science,
connaissait toutes les langues, et joignait k cela la
DES FRANGAIS EN EGYPTE. 75
force , le courage , et une beaute au deli de toute ex-
pression : aiissi ies habitants du Caire le nommaient-
ils la merveille du siecle. Un certain nombre de Mam-
louks I'avaient reconnu pour chef et s etaient attaches
h lui. Les Francais avaient encore avec eux un Grec
appele le capitaine Nicolas, jeune homme renomme
par son grand courage. II- avait ete precedemment au
service de Mourad-bey, et charge par lui du comman-
dement de troupes grecques et de quelques batiments,
k Djize. Lorsque les Francais entrerent dans le village
d'Embabe et s'emparerent des retranchements dont
la defense lui avait ete confiee, il se jeta dans le Nil,
le traversa a la nage et se rendit au Caire. Ensuite il
entra au service de.la republique, ainsi qu'un grand
nombre de musulmans , entre autres des moukaddems,
des kawas et des drogmans.
REGIT DES EVENEMENTS DU CAIRE.
Trois mois s' etaient ecoules depuis I'arrivee de
Bonaparte en Egypte, ct, comme il avait declare
n'etre venu dans cette contree qu'avec la permission
du sultan Selim, les musulmans s'attendaient toujours
a voir arriver les firmans de la Porte qui devaient con- ^- ^^^
firmer les Francais dans leur possession. On avait ega-
lement promis aux habitants du Caii'e qu'un pacha
nomme par la Porte viendrait habiter le chateau im-
perial , et le general en chef avait annonce que le grand
Abdoullah-pacha avait quitte Damas pour se rendre en
Egypte ; il lui avait fait meme prepaier et meubler un
76 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
botei ou il put descendre. Cependant le temps indi-
qiie 6tait 6coule, et, personne ne paraissant, un grand
mecontentement se manifesta parmi le peuple.
Deja plusieurs causes avaient dispose les esprits a
se revolter. D'abord le meurtre de Se'id Mouhammed
Kerim, car c'etait un clierif; I'arrivee de lettres de
Djezzar-pacha et des grands personnages du Caire re-
tires en Syrie, qui excitaient les Egyptiens a se sou-
lever contre les Francais; la nouvelle d'une armee
musulmane marchant contre eux ; la revoke des habi-
tants de Damiette, que les Francais s'etaient abstenus
de punir, et tous les bruits repandus par les Arabes et
les fellahs. Ensuite, 1' obligation que les Francais avaient
imposee aux femmes et aux filies musulmanes de sor-
tir dans les rues le visage decouvert ; la permission de
vendre du vin aux troupes et d'en boire; la demolition
de minarets et de mosquees sur la place de lezbequie,
dans le but d'elargir les chemins pour le passage des
voitures. Toutes ces innovations etaient regardees par
les musulmans comme une grande calamite : ils en
gemissaient du fond du coBur, et disaient hautement
que le moment etait arrive de se lever contre les vils
infideles et de faire triompher I'islamisme.
Le general en chef, s'etant apercu des sentiments
p 66. de haine renfermes dans leur ame, ordonna a tous les
gouverneurs des quartiers du Caire de faire oter les
grandes portes placees a I'entree des marches. Elles
furent enlevees dans un seul jour, et Ton en brula
meme quelques-unes. II prit ensuite avec lui des inge-
DES FRANgAlS EN EGYPTE. 77
nieurs, alia visiter les points Aleves situes autour de
la vilie et fit planter un drapeau sur chacun d'eiix,
pour indiquer que Ton devait y construire une forte-
resse. Parmi les ingenieurs qui accompagnaient Bona-
parte dans cette tournee se trouvait le general Cafarelli ,
I'un des officiers du genie les plus distingues de la
France, etsurnomme lePhedu hois, parce que, ayant eu
une jambe coupee , on lui en avait fait une autre en bois.
Lorsque les musidmans virent ces preparatifs, ils
se mirent en mouvement pour executer la revolte
qu'ils prcmeditaient , et se haterent de se rendre a la
grande mosquee nommee la mosquee el-Azhar, en pous-
sant des oris. La, ils tinrent conseil, et, apres s'etre
communique leurs pensees les plus secretes, ils en-
voyerent un des fakihs de la mosquee dans les rues
du Caire, pour avertir les musulmans de se rendre
promptement a la mosquee el-Azhar, ou s'etaient deja
rassembles des soldats. Celui-ci se mit a parcourir les
rues en criant au peuple : « Que tous ceux qui croient
« a funite de Dieu se rendent a la mosquee el-Azhar.
wC'est aujourd'hui lejourde combattre les infideles,
« de nous venger et d'efPacer la honte dont nous sommes
« converts. » A la voix de ce fakih, les musulmans fer-
merent les boutiques et les khans : c'etait un dimanche,
dlxieme jour du mois de djemaiz ul-ewel, que se pas-
sait cet evenement.
Le general Dupuy , apprenant que les habitants du
Caire, depuis f enfant jusqu'au vieillard, s'etaient re-
vokes, se leva, les yeiix etincelants de colere. II croyait
78 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
p. 67. cette sedition dirigee contre lui personneliement , et
occasionnee par les sommes qu ii avail demandees k
la ville, II sortit aussitot avec huit personnes pour ailer
I'apaiser, dissiper les rassemblements et retablir la
tranquillite generale. Mais i'argent exige des habitants
n'avait pas seul cause leur soulevement , et d'autres
motifs qu'il ignorait venaient en grand nombre se
joindre i ce grief, C'etaient des injustices et des exces
reiteres ; c etait la haine renfermee au fond de leurs
coeurs ulceres, et une inimitie connue seulement de
celui qui connait ce qui est cache. Comme il passait dans
le marche des Chaudronniers , un Turc s'avanca vers
lui, le frappa avec un morceau de bois sur les reins
et le renversa de son chcval, sans connaissance. Ceux
qui Taccompagnaient le transporterent dans fancien
jardin des Europeens; mais a peine y fut-il arrive qu'il
but dans la coupe de la mort.
Les Francais etaient alors disperses dans la ville,
et, ne sachant pas la langue arabe, ils n'avaient pu
connaitre ce qui venait d'arriver. Les Arabes fondirent
sur eux de differents cotes et massacrerent tous ceux
qu'ils rencontrerent sur leur chemin, ainsi que les Chre-
tiens du pays, quels qu'ils fussent, bourgeois ou gens
du peuple. Ce fut un jour de grandes calamites et de
terreurs efProyables. Les musulmans se porterent en-
suite dans le quartier de I'eglise du mont Sinai , y tue-
rent plusieurs personnes, prirent ce qu'ils voulurent
dans les maisons chretiennes , et enleverent des femmes
et des filles. Dans cette journ^e, dont on parlera long-
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 79
temps , les chretiens se defendireiit avec la force des
braves dans le couvent du mont Sinai , centre la foiiie
des revoltes qui poussaient des cris pareils a ceiix des
betes feroces. Pour les Fran9ais, ils se refugierent sur
la place de lezbequie.
En ce moment, le general en chef etait a Djize.
Aussitot qu'il entendit le bruit qui partait de la ville , p. es.
il s'y rendit, dispersa les rassemblements formes sur
sa route, et arriva a la place de lezbequie. II pla^a
des troupes autour de la ville, et envoya I'ordre a
la garnison du chateau de la canonner et de la bom-
harder.
Les musulmans etaient rassembles a la porte de
Nasr, dans le quartier des Chaudronniers , au khan de
Kalil , dans le quartier de la Mosquee el-Azhar et de la
Gouria, et aussi dans le marche des Charbonniers du
quartier de I'ouest. Tous ces endroits etaient situes
dans I'interieur de la ville , et les revoltes s'y etaient
construit des retranchements.
Cette insurrection jeta parmi les Francais une
grande terreur-, ils en redoutaient les suites, car ils
savaient quelle quantite innombrable de monde ren-
fermait le Caire , oii se trouvait alors un million d'ha-
bitants. Cependant ils dirigerent des mortiers et de
gros canons contre cette foule immense, et elle eut
extremement a souffrir du grand nombre de bombes,
de boulets et de balles qui pleuvaient sur elle. Le com-
bat dura trois jours; le quatrieme, les Francais assail-
lirentla mosquee el-Azhar, et, apres avoir fait eprouver
80 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
line grande perte aux musulmans , ils les forc^rent a
prendre lionteusement la fiiite. Puis, s'etant empares
de leurs retranchements , ils se rendirent maitres de
ia mosquee , et pillerent les depots et les tresors qui s'y
trouvaient renfermes. Ils prirent aussi, les iins apres
les autres , les differents quartiers , et la plus grande
par tie de la viile tomba de nouveau en leur pouvoir.
Les musulmans se cachaient dans les maisons et les
batiments en ruines, ou bien jetaient leurs armes en
demandant grace. Les Francais ne firent aucun mal
a ccux qu'ils virent desarmes; mais quiconque etait
rencontre les armes a la main fut massacre,
Lorsque les oulemas virent la defaite des revokes
et la victoire des Francais , ils se rendirent aupres du
p. 6g. general en chef, i' esprit trouble et le coeur rempli
d'effroi, pour le conjurer de retirer ses troupes de la
mosquee, et de faire cesser le combat partout ou il
durait encore. Le general leur adressa de severes re-
proches sur cette coupable sedition et les malheurs
affreux qui en etaient resultes, mais les oulemas lui
jurerent , au nom de Dieu , qu'ils n'en avaient eu au-
cune connaissance, aucun avis; que la demande d'ar-
gent adressee k la ville en etait la cause , et que la
populace seulement y avait pris part. Bonaparte n'a-
jouta aucune foi a leurs serments, ne voulut point
consentir h faire evacuer la mosquee par ses troupes ,
et, dans son mecontentement , il leur tourna le dos.
Les oulemas se retirerent de sa presence , les larmes
aux yeux, deplorant leur sort, et profondement aflli-
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 81
ges de voir violer Tasile sacre de leur mosquee et
detruire ieur religion. Dans la meme journee, cepen-
dant , ils deputerent vers ie general en chef le cheikli
Mouhammed el-djewheri. Get homme ne.s'etait ja-
mais mele des affaires publiques, et, de sa vie, nc
s'etait presente chez aucun gouverneur de I'Egypte.
ttJusqii'a present, dit-il en entrant chez Bonaparte, je
«n'avais visite aucun homme en place, quel qu'il fut,
((juste ou tyran; et maintenant je viens te supplier de
(tretirer tes soldats de la mosquee el-Azhar et de par-
(( donner au pauvre peuple. Si tu daignes m'accorder ma
« demande , crois que , toute ma vie , j'adresserai des
(( voeux au ciel pour toi , et que je publierai partout ta
(( generosite. » Le general en chef fut satisfait de cette
allocution , et lui repondit qu'il pardoimait a ses amis
en faveur des paroles qu'il venait de lui adresser. II
ordonna .ensuite d'evacuer la mosquee , et fit procla-
mer le pardon dans la ville. Cependant, ayant pris des
informations sur ceux qui s'etaient reiinis en conseil
pour faire eclater I'affreuse revoke, il fit arreter ie
cheikh Said, cheikh des aveugles, et le cheikh qui
avait parcouru la ville en invitant le peuple k se ras- p- 70.
sembler. On arreta aussi plusieurs fakihs et des indi-
vidus meprisables; ils furent tons conduits au cha-
teau , et on leur fit gouter la coupe de la mort. Ainsi
cette sedition, ou perirent deux miile soldats fran-
cais et au moins cinq mille musulmans , ne produisit
que la lionte et le mepris sur ses auteurs et la profa-
nation du sanctuaire de la religion.
m 6
82 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
Au moment ou les habitants du Caire se prepa-
raient k la revolte dont nous venons de parier, ils
avaient ^crit au cheikh Chouerbi , che'ikh de la pro-
vince du Said , pour ie prier de venir k leur aide avec
des troupes , et lui avaient marque le moment de pa-
raitre avec les tribus arabes. Le che'ikli vint au jour
indique : c'etait celui ou les Fran9ais entouraient le
Caire pour le bombarder. Aussitot que ceux-ci le
virent avancer, ils lui envoy erent des voices de canon
et firent des decharges de mousqueterie qui mirent
bientot en deroute ces pay sans et ces Arabes inca-
pables de resister au feu et k la maniere de combattre
des valeureux Francais : aussi furent-ils obliges de
retourner chez eux, humilies et frustres dans leurs
esp^rances.
Lorsque la sedition du Caire fut reprimee , le ge-
neral Murat se rendit dans la ville de Kailoub, la
brula, s'empara du cheikh Chouerbi et I'envoya au
Caire. Le general en chef le fit mettre k mort et
donna sa place a son frere.
Nous avons deji dit que le general du genie devait
construire des forteresses. En effet , lorsque les troubles
furent apaises, Bonaparte ordonna d'en batir aux
quatre cotes de la ville : Tune sur la butte des Scor-
pions , qui domine le quartier de Nasrie ; la deuxi^me
sur la butte des Limons , au-dessus de la place lezb^-
qu'ie; la troisieme sur la butte de I'Etranger, situ^e
au-dessus du quartier el-Azhar, et la quatrieme en
dehors de la porte de la Victoire, au-dessus de la
m
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 83
mosquee Abi-Barad. En peu de temps ces forteresses
furent terminees. On y pla^a des canons et des obu- p 7'-
siers avec des munitions de guerre , et Ton y mit des
troupes. Des remparts munis d'une nombreuse ar-
tiilerie furent ^galement construits dans le grand
chateau, ou Ton transporta de I'huile et des matieres
combustibles. On vouiait, par ces preparatifs, montrer
aux habitants du Caire que, s'iis se revoitaient une
seconde fois, leur ville serait aneantie par lesflammes.
Les oulemas furent charges d'en avertir ie peupie.
Le general en chef, apres ces dispositions, choisit
parmi les Francais ceux qui possedaient un metier,
et les etablit a Djize , ainsi que les fondeurs de canons
et de boulets. II fit construire dans cet endroit, ainsi
que sur la butte des Limons , des moulins k vent avec
lesquels on faisait la quantite de farine suffisante k la
consommation journaliere de farmee; et dans le vil-
lage de Embabe il fit batir des fours pour le biscuit.
Par son ordre on confectionna au Caire de la poudre
k canon , quoiqu'il y eiit des munitions de guerre
pour dix. ans , quand meme on se serait battu tous
les jours. II fit venir ensuite le general Destaing,
homme d'une sagesse superieure , et le nomma cheikh
el-beled k la place du general Dupuy. La mort de
ce dernier avait rejoui les habitants du Caire , car ii
etait tres-dur et d'un caractere que rien ne pouvait
flechir.
Au moment ou les musulmans s'etaient insurges
centre les Francais , Mouhammed , chef des janissaires,
6.
84 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
avait pris la fiiite. C'etait un lache, et la lachete ne
convient pas k la place qu'il occupait. Un aga des ja-
nissaires doitetre, au contraire , iinhomme tres-coura-
geux dans les combats , rempii de ruse et d'astuce ,
et A^eiller jour et nuit k la surete de la ville; il ne
faut pas quon piiisse liii adresser de reproche. En
consequence le general en chef, apres la revolte du
Cairo , le deposa, et nomma k sa place Moustapha-aga
». tchorbadji , autrefois I'un des Mamlouks d'Abdoul-
rahman-aga , chef des janissaiires du temps d'Ali-bey.
Lorsqu'il se presenta chez le general en chef, il recut
un sabre et une pelisse d'honneur; et, en lui donnant
I'investiture de sa nouvelle place , Bonaparte lui
adressa ces paroles : a J' ai appris que ton ancien maitre
(( etait un administrateur habile et tres-experimente ,
« qu'il savait maintenir I'ordre €t remplissait religieuse-
« ment tons les devoirs de sa place ; j'espere que tu
« lui ressembleras et que tu marcheras sur ses traces, »
Moustapha lui baisa la main et se retira fort satisfait.
Get homme ressemblait veritablement k son maitre
par son caractere et par sa conduite; il etait fidele
et tres-zele dans son service. On dit qiik fexemple
de son patron il tua beaucoup de Mamlouks; depuis
que ces derniers aA^ient massacre Abdoulrahman-
aga , il avait concu contre eux une haine violente.
Lorsqu'il en decouvrait dans la ville , ou souvent ils
p^netraient et se teriaient caches, il sen defaisait se-
cretement.
Apres ces evenements , les habitants du Caire, fati-
DES FRAN^AIS EN EGYPTE. 85
gues de combattre , se tinrent tranquilles. Us avaient
tellement eprouve ie courage et la force redoulable
des Francais qu iis furent reduits a I'obeissance ; ceux-
ci finirent aussi par s'attirer le coeur de beaucoup
d'habitants. lis durent ce resultat a leur bonne admi-
nistration , a leur equite , a leur eloignement pour les
difficultes , a leur excellente conduite , a leur fidelite ,
a leur vive amitie pour les musulmans , a leur soin de
deiivrer les fellahs des injustices qui pesaient sur eux,
et de tenir leurs soldats dans une discipline severe ; a
la familiarite des chefs, a la sincerite de leurs paroles
et a leur bonne maniere de conduire les affaires. lis
le durent aussi a ce qu'ils firent jouir de la liberte
tous les sujets, au pardon qu'ils accorderent partout,
a leur application extraordinaire pour etablir I'ordre
dans le pays, et a leur amour singulier pour le repos p
du peuple. En effet, ils avaient deja fait disparaitre
les traces des filous , des voleurs de grands chemins
et des Arabes pillards. lis affermirent aussi leur gou-
vernement par une bonne police, par I'abondance et
le bon marche des vivres, et en se montrant genereux.
Ce fut alors que le general en chef commenca des
preparatifs de depart pour la province de Syrie. II
envoya i'artillerie , avec les provisions de guerre et
de bouche , dans les villes de Belbeis et de Salable ,
puis il avertit les troupes de se tenir pretes a- marcher
avec tout ce qui leur etait necessaire pour une expe-
dition. Bientot la nouvelle de la marche de cette
armee formidable se repandit dans le pachalik d'Acre
86 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
et la Syrie. Ahmed Djezzar-pacha se hata de preparer
ce qu'il iui fallait pour soutenir un siege. Graignant
que les infideies ne s'emparassent du pays et ne vins-
sent i'attaquer, ii munit la ville de Saint-Jean-d'Acre
de tours et de murailles sur lesquelles il fit mettre des
mortiers et de gros canons. II fortifia egalement la
ville de Kaifa, et envoya des troupes et de I'artiUerie
a Jaffa. Sa ligne de defense s'etendait jusqu'a Gaza
et meme jusqu'au chateau d'El-Arich, ou ses soldats
^taient arrives et s'etaient etablis. Toutes les villes du
pachaiik recurent aussi des contingents de troupes , et
les Mamlouks se disposerent aux combats.
Dans le mois de chabari de fannee 1 2 i 3 , les Fran-
cais se mirent en marche pour se rendre k Belbeis et k
Salable. Le general Kleber fut charge de commander
favant-garde et recut I'ordre par ecrit de quitter Da-
miette et de suivre ia route de Katie. Le general en chef
Bonaparte , apres le depart de ses troupes , manda pres
de Iui les oulemas du divan, Moustapha-ketkhouda ,
qu'il avait nomm^ chef de la caravane, I'aga des janis-
saires , le vali , le verificateur des poids et mesures ,
et , lorsqu'ils furent en sa presence , il leur adressa ces
paroles : (cLes Mamlouks que I'Egypte a vu fuir de-
7i. « vant mon ^pee se sont refugies aupres d' Ahmed
uDjezzar, pacha de Syrie. II a leve des troupes pour
«les soutenir, et ils sont venus k El-Arich avec i'in-
« tention de rentrer en Egypte pour la devaster et en
<( massacrer tous les habitants. A cette nouvelle j'ai
« senti mon zele s'enflammer, j'ai implore les faveurs
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 87
divines qui sont les plus precieuses de toutes , et j'ai
( pris ia resolution de marcher contre eux et de les
chasser du chateau d'El-Arich par la force de mon
epee tranchante. Je veux, avec le secours de Dieu
I'unique et le vainqueur, mettre I'Egypte h I'abri de
leur attaque, les disperser dans le desert, aneantir
jusqu'^ leurs traces, et en faire un exemple pour ceux
( qui voudraient les imiter.
« J'ai choisi pour mon lieutenant et pour me rem-
placer ici pendant mon absence le general Dugua.
( Je vous recommande d'ecouter ce qui! vous dira et
( de lui obeir ; le general Destaing sera votre cheikh el-
beled : mais cest h vous principalement , oulemas,
hakims , aians et negociants , qu'il appartient de veil-
( ler sur les habitants de ce pays et d'empecher que
(personne ne commette des injustices et des vexa-
tions. Je veux que le peuple soit en parfaite surety
(dans ses foyers. Je vous previens que s'il arrivait,
(pendant mon absence, le moindre mouvement de
revolte contre les Francais , j'ai ordonne k mon lieu-
tenant , au cheikh el-beled , ainsi qu'au 'gouverneur
de la citadelle, de detruire la vilie par les boulets
( et les bombes , et de passer tous les habitants au fd
( de I'epee. Soyez done sur vos gardes contre le sort
( qui vous serait reserve. »
Les oidemas et les autres officiers repondirent qu'ils
serviraient de caution pour les habitants du Caire , et
qu'ils garantissaient qu'aucun ^venement facheux n'au-
rait lieu pendant son absence.
88 HISTOIRE DE L'EXPEDITlON
Le general en chef ordonna ensuite k Moiistapha-
ketkhoLida et aiix oiilemas du divan de se disposer h
partir avec lui pour Ei-Arich. lis repondirent qii'ils
avaient entendu et qii'ils obeiraient; et, le cinquieme
jour du mois de ramazan , il monta ^ cheval avec eux
et se dirigea vers Belbe'is , escorte dune troupe nom-
breuse de guerriers valeureux. Au moment ou ii arrivait
k Salah'ie , le chef de la caravane , Mouhammed-ket-
khouda , prit la fuite , se rendit c^ Gaza , et de Ici a Saint-
Jean-d'Acre. S'etant presente devant Djezzar, ce pacha
lui demanda s'il n'etait pas le meme qui avait ete chef
des janissaires. « Oui , lui repondit-il , mais j'ai quitte les
c( infideles et je viens vers toi. » — « Alors tu n'es quun
(( espion, » reprit Djezzar. E.t il le fit mettre k mort.
Les oulemas , a Salah'ie , reprcsenterent au general
en chef qu'ils ne pouvaient plus continuerleur voyage
dans le desert , et obtinrent la permission de retourner
au Caire. Pour lui, il continua de marcher avec ses
troupes. Avantson depart il avait ordonneaux cheikhs
Abdoidlah el-cherkawi etMouhammed el-mohdi, prin-
cipaux chefs du divan restes au Caire , d' envoy er des
iettres dans toutes les provinces pour annoncer son
expedition en Syrie. En consequence de cet ordre,
ils ecrivirent des Iettres , les firent imprimer, et les
expedierent dans toutes les provinces. Voici quel en
etait le contenu :
'(De la part du divan particulier du Caire, a toutes
ttle.s provinces de I'Egypte.
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 89
«Nous voiis annoncons qii'hier, cinquieme jour du p- 76-
« tres-iilustre mois de ramazan , son excellence le tres-
« grand et tres-honore general en chef Bonaparte ,
« prince des armees francaises , est parti pour aller
« combattre Ibrahim-bey le Grand et le reste des Mam-
ie louks d'Egypte. Son absence doit durer environ trente
« jours; il a pour but de delivrer entierement I'Egypte
« de ces tyrans , et de rendre une tranqriillite parfaite k
« cette contree dont aucun halDitant, sous leur regne ,
(( n'a ete traite avec humanite et n'a joui de queiqrie
<( repos. L'avant-garde de I'armee francaise est dcj^ i
uEl-Arich. Bientot vous apprendrez qu'Ibrahim-bev et
ules Mamlouks qui I'accompagnent ont ete vaincus,
u comme I'ont ete , dansle Said, Mourad-bey et ses par-
« tisans ; et de meme que sa puissance a ete aneantie
(( dans cette province , de meme celle d'Ibrahim-bey le
u sera en Svrie. Alors cesseront ces vains propos et ces
« mensonges que vous entendez repeter par les plus
(I viis d'entre les hommes.
« Nous vous annoncons egalement que le general en
« chef est rempli de bienveillance pour vous , et qu'il
>(eprouve chaque jour de nouveavix sentiments de
(( misericorde qt de commiseration a votre egard. II
(( veut que , sous son administration , le peuple de I'E-
(( gypte jouisse d'un parfait repos, et que le bonheur et
'da joie renaissent dans toutes les provinces. Un sort
(( prospere leur est reserve maintenant que , par la vo-
« lonte de Dieu , elles sont soumises a son pouvoir.
« C'est Dieu , en efPet , qui I'a etabli fortement dans
90 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
« celte contree et qui I'a aide a vaincre les Mamlouks
« corrompus qui la tyrannisaient. Cependant eiie ne
« sera entierement purgee et deiivree du gouvernement
« de ces mechants que par ies soins du general en chef
« et par le sage parti qu'il a pris de les exterminer avec
«son ^pee trancliante, pour faire regner un ordre
« parfait. Alors on verra fleurir I'agriculture honorable
« et les diverses branches d'un commerce brillant. Les
« bons reglements qu'il etablira feront naitre les metiers
p. 77. « utiles et les arts agreables , et I'Egypte pourra creer
« de nouveau les ouvrages perdus de ses anciens sages.
« Enfm sous son administration la misere des pauvres
(csera soulagee.
« Habitants des provinces , et vous , laboureurs, atta-
u chez-vous a la vertu et aux bonnes actions ; eloignez-
«vous des mauvaises, et n'ajoutez pas foi, pendant
« son absence , aux bruits mensongers , afm qua son
« retour, dans un mois , il puisse voir que vous vous
(( etes parfaitement bien conduits ; et que vous avez
wmarche dans le droit chemin. Alors il sera satisfait
((de vous, sa poitrine se dilatera de contentement a
((votre egard, et il vous regardera avec I'ceil de la
((clemence. Mais si, pendant son absence, vous vous
((rendiez coupables du moindre trouble et d'opposi-
(( tion a ses ordres , la perte et la destruction tombe-
«raient sur vous; le repentir ne vous serait d'aucune
(( utilite et le repos serait perdu pour vous. Sachez bien
({que le gouvernement des Mamlouks a disparu par
(t les decrets de la puissance de Dieu , et que c'est aussi
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 91
« par la voionte divine que votre sultan Bonaparte les
((a vaincus.
« L'homme sage se conforme aux ordres de Dieu et
u agr(^e celui qu'il lui donne pour prince ; Dieu dis-
u pense les royaumes a qui bon lui semble.
« Salut et misericorde de Dieu sur vous.
« Celui qui fait des vceux pour vous , le pauvre Abdoul-
« LAH EL-CHERKAwi , president du conseil particulier;
« Dieu veuille lui pardonner !
« Celui qui fait des vceux pour vous , le pauvre Mouham-
« MED EL-MOHDi , du rit hunife, secretaire et premier
« ecrivain du conseil ; que Dieu lui pardonne 1 »
Nous avons deja rapporte que le general en chef
avait ccrit au general Kleber de partir avec les trou-
pes qu'il avait a Damiette. A la reception de cet
ordre , il se mit en marche en suivant le chemin de
Katie. De cet endroit il se dirigea sur la forteresse de
El-Arich; mais, s'etantegare en chemin avec son corps p. ^i
d'armee , il fut, ainsi que ses soldats , trois jours sans
aucune provision , et reduits tous par la faim a man-
ger de la viande de cheval et de chameau; ayant
ensuite retrouve la route, ils arriverent devant la
forteresse d'El-Arich, dans le meme moment ou des
troupes de Djezzar s'y rendaient de ieur cote , condui-
sant avec elles des provisions de guerre et de bouche.
Aussitot que ces troupes apercurent le corps d'armee
de Kleber, elles prirent la fuite en abandonnant leurs
provisions; les Francais sen emparerent et se rejoui-
92 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
rent de cette capture qui sufTit a leur subsistance pen-
dant trois jours.
Le general en chef, etant venu avec le reste de
I'armee , fit dresser sa tente devant la forteresse. Cette
place rcnfermait huit cents combattants , parmi les-
quels se trouvaient Ahmed-kachef le Grand , officier
d'Osman-bey le Blond , et Ibrahim-kachef TAbyssi-
nien. Le lendemain de son arriv ee , il fit sommer la
garnison de se rendre , et , sur son refus de se sou-
mettre a cette sommation , ii ordoiina de canonner
la forteresse. Le siege dura huit jours , au bout des-
quels les assieges, manquant de munitions, deman-
derent a capitider. Bonaparte consentit a les laisser se
retirer sains et saufs , a conditioii qu ils deposeraient
ieurs armes; mais les musulmans ne voulurent pas
accepter cette clause.
Deux jours apres, Racim-bey le Moscovite parut
aupres d'El-Arich avec un corps de troupes et un
convoi de munitions; il se tint cloigne de la forte-
resse , mais son intention etait d'y penetrer-a fimpro-
viste pendant la nuit. Bonaparte, instruit de son arrivee
et de ses projets, lui barra le chemin; et, lay ant fait
attaquer pendant la nuit , tons ses soldats , sauf un
petit nombre, furent passes au ill de I'epee, et le
convoi tomba entre les mains dcs Francais. Ka9im-
bey et plusieurs kachefs et Mamlouks perdirent la
vie dans cette affaire. Aussitot que les assieges d'El-
Arich en eurent connaissance , ils desespererent de
leur sort et offiirent de nouvcau de se rendre, a con-
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 95
dition poiirtant qu'ils pourraient se retirer avec leurs p. 79.
armes. Bonaparte y consentit; il les fit sortir devant
lui , et leur ayant laisse le chemin libre , chacun d'eux
partit pour son pays, a i' exception d'Ahmed-kachef
et d'Ibrahim-kachef , qui demanderent la permission
de se rendre au Caire avec leur suite , aupres de leurs
families. Le general en chef la leur accorda , et les fit
escorter par quelques soldats , pour les proteger pen-
dant la route, A leur arrivee au Caire , ils furent con-
duits chez ie general Dugua-kaimakam , et, la nou-
veile de leur arrivee s'etant rcpandue dans la ville,
une foule considerable accourut pour les considerer.
lis etaient entres au Caire avec toutes les marques de
I'abattement et de I'humiliation , montes sur des anes ,
et vetus d'habits en lambeaux. Leur entrevue avec le
ka'imakam et le che'ikh el-beled etant terminee , ils se
rendirent a leur demeure , et trois jours apres Ahmed-
kachef mourut de desespoir et se cacha dans son
tombeau.
Apres la prise d'El-Arich , le general Bonaparte y
placa un corps de troupes et envoya I'ordre aux ou-
lemas du divan d'adresser, suivant leur coutume, des
lettres dans les provinces , pour annoncer la nouvelle
de sa victoire.
94 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
COPIE DE LA LETTRE DES OULEMAS DU DIVAN,
ADRESSEE EN EGYPTE.
((II n'y a pas de Dieu, si ce n'est le Dieu possesseiir
<(de I'evidente verite, celui qui tient ses promesses
({ et dont la science est certaine ; Mouhammed est son
« envoy ^. Peuple du Caire et de toutes ies provinces,
« nous vous amioncons que ies Francais , partis pour
(d'expedition de Syrie, ont assiege ia forteresse d'El-
(( Arich depuis ie i o de ramazan jusqu'au i y du meme
(( mois. Pendant cet espace de temps , il s'est Hvre des
« combats acharn^s en dehors de la forteresse , dans
(daquelle se trouvaient quinze cents hommes, outre
« ceux qui perirent dans ies sorties. Quand Ies musul-
amans virent que le siege continuait et que leurs
« muraiiles etaient renversees par I'artillerie ennemie ,
ails ne douterent plus de leur perte s'ils resistaient
((davantage, et demand^rent k capituler. Le general
« en chef leur accorda une amnistie complete , et en-
Kviron huit cents d'entre eux se dirigerent vers Bag-
« dad par la route du desert. Ces hommes durent la
a vie k sa generosite, au moment meme oii ils regar-
((daient leur mort comme certaine. C'est ainsi que
(des courageux Francais se comportent avec leurs
(( ennemis : ils leur donnent la liberte apres Ies avoir
(( vaincus. Plusieurs kachefs et Mamlouks qui se trou-
((vaient dans la forteresse, au nombre de trente-six
(( combattants environ , demanderent la permission de
((revenir au Caire, habiter leurs maisons, au milieu
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 95
« de ieurs families ; le general en chef a bien voulu leiir
« accorder cette faveur et nous les a adresses ainsi qua
« son lieutenant. lis sont arrives chez lui le dimanche
« 2 6 de ramazan , et ont ete accueillis avec bienveil-
(( lance et distinction. Le general en chef a ecrit a son
« lieutenant de leur temoigner des egards s ils obser-
(( vaient la bonne conduite qu'ils avaient jure a El-Arich
<{ de tenir; mais, s'ils etaient traitres et parjures, il lui a
« ordonne d'en tirer vengeance. II a egalement envoye
« au general Dugua I'ordre de faire partir pour la Syrie
« des caravanes chargees de marchandises , afin que les
« negociants pussent se hvrer a des operations lucra-
« tives , que les habitants de la Syrie eussent I'avantage
« de recevoir les produits de I'Egypte comme autrefois,
« et que la securite put renaitre dans le pays par le reta-
« blissement des transactions commerciales. Enfin il a
« ordonne au general Alexandre Berthier de nous ap-
« prendre, ainsi tjii'a son lieutenant, le sort qu'avaient
« eprouve les troupes d'Ibrahim-bey et celles de Djez-
« zar, qui leur avaient porte du secours. Vous saurez
« aussi que les Francais ont trouve dans la forteresse
(cd'El-Arich des magasins de riz, d'orge et de biscuit, p si
« trois cents chevaux excellents, beaucoup d'anes et de
« chameaux. Ils se sont ennpares de tout ; mais , obeis-
Msant a Ieurs sentiments genereux, ils ont pardonne
«i Ieurs ennemis, malgre qu'ils fussent victorieux, et
« c'est la une des qualites des hommes courageux et
«magnanimes. freres! ne vous opposez done pas
«aux decrets du Tres-Haut, abstenez-vous- de vains
96 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
« propos , occupez-vous k bieii vivre dans ce monde
« et k voiis perfectionner dans i'exercice de votre re-
«ligion-, recoLirez a Dieu votre createur.
« Salut sur vous.
«Le pauvre Abdoullah el-cherkawi, chef du divan;
« que Dieu lui pardonne !
« Le pauvre MouHAMMED el-mohdi, secretaire du divan ;
« que Dieu lui pardonne !
« Le pauvre Seid Khaijl el-bekri, chef des emirs;
« que Dieu lui pardonne ! »
Le 19 de ramazan, ie general en chef ayant quitte
Ei-Arich, se rendit avec son armee au khan lounez.
Le iendemain , les troupes d'avant-garde , commandees
par ies generaux Kleber et Miirat, et remplies d'ar-
deur et de courage, arriverent devant Gaza. Cette
ville renfermait des Mamlouks et des troupes de Djez-
zar, qui prirent la fuite a Fapproche de I'armee fran-
caise. Le general Murat fondit sur eux avec ses braves
cavaliers, montes sur des coursiers rapides, et fit
executer des decharges de mousqueterie. Les Mam-
louks ne purent tenir un seul moment contre les
Francais, et continuerent a chercher leur salut dans
p. 83. la fuite. Pendant que le general Murat livrait ce
combat, le general Kleber entra sans coup ferir
dans Gaza. II y trouva des provisions de biscuit,
d'orge, quatre cents quintaux de poudre, des boulets,
douze canons de gros calibre , de grands mortiers ,
et un amas considerable de tentes. II s'empara de
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 97
tout ce butin ,. et , apres avoir passe une nuit dans la
ville, il continua sa marche jiisqxi'a Jaffa. Lorsqu'il
fut arrive devant Ja ville, il fit faire des retran-
chements et dresser des canons contre les murailles,
Quatre jours apres, le general en chef arriva lui-
meme; il s'informa du nombre des soldats renfer-
mes dans la place, et apprit qu'ils etaient huit mille.
Son vezir, Alexandre Berthier, leur ecrivit pour ies
engager a livrer la ville, s'ils voulaient etre sauves;
mais ils refuserent de se rendre, et, s'etant empares
du porteur de la lettre, ils le massacrerent. Le ge-
neral en chef, instruit de cet evenement, entra dans
une violente colere, et ordonna de canonner et de
bombarder la ville. Le feu commenca au point du
jour, du cote du quartier des chretiens, et dura jus-
qu'a la neuvieme heure; ensuite I'ordre fut donne
aux soldats de faire un assaut general, de montrer
la maniere dont ils savaient combattre, et de piller
la ville de fond en comblc. L'attaque eut lieu pendant
une soiree du mois de ramazan. Oh! quelle affreuse
soiree! On eut dit que la fin du monde etait arrivee.
Les Francais se precipiterent comme des lions sur la p 33.
ville, et quand les musulmans les virent ils ne dou-
taient plus que la mort , f aneantissement et I'eternite
ailaient etre leur partage; ils furent en proie au re-
pentir et au plus affreux desespoir. Ces malheureux,
ne trouvant aucun moyen de fuir et de se sauver,
s'abandonnerent aux decrets de la Providence , jeterent
leurs armes, et se livrerent d'eux-memes aux ennemis.
7
98 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
Les Fran9ais commencerent alors k les pousser devant
eux comme on pousse un troupeau de moiilons, et
les horreurs de la guerre et du carnage s'etendant
sur toute la ville, parvinrent a leur comble. Les tetes
etaient tranchees, les ames aneanties, les personnes
respectables deshonorees , et les choses secretes et voi-
lees decouvertes. Les pleurs et les gemissements se
faisaient entendre au-dessus du bruit de la poudre;
hommes, femmes, enfants, tout etait egorge. On voyait
les uns etendus par terre et massacres impitoyable-
ment , d'autres nageant dans leur sang , d'autres enfin
humilies par I'esclavage. Personne ne fut epargn^.
Les Francais continuerent de piller, de violer et de
tuer toute la nuit et jusqu'^ la fin de la matinee; pen-
dant tout cet espace de temps , on entendit le cliquetis
de leurs armes et on les vit brandir leurs longues
^pees et massacrer les musulmans. Dans ce jour de
doideur et de destruction , toutes les richesses et les
marchandises precieuses renfermees dans la ville furent
pillees, et le sabre tranchant continua d'agir jusqu'i
la nuit. C'etait un jeudi, jourde fete, que cette cala-
mite fondit sur le peuple , et qu il fut plonge dans la
douleur la plus violente ; plus de cinq mille soldats
et deux mille habitants de la ville furent tues. Les
Fran9ais se precipiterent aussi sur les batiments moiiil-
les dans le port, et s'emparerent des marchandises de
prix qu'ils renfermaient.
, Le lendemain, il eut ete impossible de rencontrer
dans JafFa un seul habitant qui n'eut souffert des mal-
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 99
heurs de la nuit ; tous etaient prives d'abri. Ce fut une
terrible lecon pour ceux qiii la recurent. Le deuxi^me p. 84.
jour, le general en chef ay ant fait venir en sa presence
les prisonniers , laissa partir librement ceux qui etaient
de Syrie; il distingua aussi de la foule les Egyptiens,
et les traita avec beaucoup de consideration. Parmi
ces derniers, se trouvait I'honore Esseid Omar, chef
des emirs, le meme qui s'etait enfui du Caire a I'arri-
vee des Francais; Bonaparte neanmoins lui pardonna
et lui ordonna de retourner dans sa patrie; mais, quant
aux Arnaoutes et aux Hawares , il les fit mettre tous
k mort parce que , apres avoir ete pris a El-Arich et
renvoyes k condition qu'ils iraient dans leur pays,
la plupart etaient venus k Jaffa et en avaient soutenu
ie siege. II laissa la vie seulement k quelques-uns de
ieurs principaux officiers, et les envoya prisonniers,
avec des courriers montes sur des dromadaires, a son
lieutenant au Caire. II lui ecrivit en meme temps
pour lui annoncer la victoire que les Francais venaient
de remporter, et lui ordonna d'en repandre la nou-
veile dans toute I'Egypte, au moyen de lettres ema-
nees, corame de coutume, du divan.
COPIE DE LA LETTRE ADRESSEE PAR LES OULEMAS DU DIVAN AUX
HABITANTS DES PROVINCES, POUR LEDR ANNONCER LA PRISE
DE JAFFA.
« Au nom de Dieu clement et misericordieux , gloire
« k ce roi du monde , il fait ce qu'il veut dans son
« empire; louanges k ce monarque tres-juste, I'agent
7-
100 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
« par excellence ; il poss^de une force infinie. Voici la
« relation de la maniere dont le Dieu tres-haut el
« digne de louanges a fait tomber la viile maritime de
<( Jaffa , en Syrie , an pouvoir de la republique francaise.
((Habitants du Gaire et de toutes ies provinces
ud'Egypte, nous voiis faisons savoir que ie 2 3 de
<( ramazan , I'armee francaise s'est mise en marche de
((Gaza, et est arrivee en tres-bon etat et tres-heureu-
p 85. ({ sement k Ramla le 2 5 du meme mois ; la elle a vu
(des troupes de Djezzar prendre la fuite en toute hate
(( et en criant saave qui peut! Les Francais ont trouve
« dans cette ville et dans celle de Lidda mie grande
(( quantite de biscuits et d'orge, et quinze cents outres
((que Djezzar avait fait preparer pour marcher vers
(d'Egypte, demeure des pauvres et des malheureux; il
(( comptait s'y rendre par le pied de la montagne , ac-
((compagne des mediants Arabes, dans I'intention de
(( repandre le sang humain , suivant son ancien usage ;
((mais les decrets de Dieu font echouer les perfidies.
(( Son orgueil et sa tyrannic sont connus de tout le
((monde, car il est feleve des Mamlouks, ces op-
((presseurs de I'Egypte; son jugement est si borne,
(( son esprit si mauvais , qu'il ignore que les evene-
(( ments sont dans la main de Dieu et que tout arrive
(( en vertu de ses decrets et de ses dispositions.
((Le 26 de ramazan, I'avant-garde des Francais
(orriva devant Jaffa, situee sur le territoire de Syrie;
(da ville fut aussitot environnee et bloquee du cote
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 101
<du couchant et cle i'orient; cependant les Francais
envoyerent quelqu'im au gouverneiir, lieutenant de
Djezzar, pour 1' engager k iivrer la forteresse avant que
la mort vint fondre sur les habitants et les troupes de
la garnison. Mais cet homme sans jugement et mai
avise , courant de lui-meme h. sa perte , ne voulut pas
faire de reponse, et, contre le droit de la guerre, ii
fit tuer r envoy e des Francais. A la fin de ce meme
jour, 26 de ramazan, toutes les troupes fran9aises se
trouverent reunies pour faire le siege de la place;
farmee se partagea en trois corps, dont I'un alia se
poster sur la route de Saint-Jean-d' Acre , k quatre
lieues de distance de Jaffa. Le 2-7, le general en chef
ordonna d'ouvrir la tranchee autour des remparts p
de la vilie, afin d'etablir des retranchements ou Ton
fut en surete , et d'autres ouvrages bien fortifies. Ces
precautions lui paraissaient necessaires, parce qu'il
avait trouve les murs de Jaffa garnis d'une artillerie
de gros calibre et converts des troupes nombreuses
de Djezzar. La tranchee ay ant ete conduite jusqu'a
cent' cinquante pas des murailles , le 2 9 de ramazan ,
ie general en chef fit mettre des canons et des mor-
tiers en batterie d'une maniere forte et solide; il fit
placer aussi des canons pour proteger les soldats
qui monteraient a fassaut et ccux qui etaient em-
ployes a percer la muraille; d'autres furent encore
mis du cote de la mer pour empecher les Turcs
de sortir des batiments mouilles dans le port, car il
y en avait alors plusieurs que les troupes de E)jezzar
102 HlSTOlRE DE L'EXPEDITION
(( avaient prepares pour prendre ia fuite en cas de d^-
« faite ; mais la fuite n'est d'aucune utilite centre les
((arrets du destin.
(( Les troupes du pacha , renfermees dans la cita-
(cdelle, croyaient que les Francais etaient en petit
(( nombre , parce que , la tranchee et les batteries les
((derobant a la vue, ils ne peiraissaient pas etre plus
(( de deux mille hommes , et , trompes par leur avi-
((dit^, ils sortii'ent en toute hate de la forteresse pour
((les attaquer. Ils s'imaginaient qu'ils allaient'faciie-
«ment les vaincre; mais les Francais, au contraire,
(( se precipiterent sur eux , en tuerent un grand nombre ,
« et forcerent le reste i rentrer dans la place.
((Le jeudi, dernier jour de ramazan, le general en
(( chef, touche de compassion pour les habitants de
(( Jaffa , et craignant pour eux la fureur de ses soldats
(( s'ils entraient de vive force dans la ville, leur envoya un
(( parlementaire avec une lettre concue en ces termes :
p. 87. ((II n'y a de Dieu que Dieu, il est unique et^n'a
<( point d'associe. Au nom de Dieu clement et mise-
«ricordieux; de la part de son excellence le general
((Alexandre Berthier, major general de I'armee, k son
(( excellence le gouverneur de Jaffa. Nous t'annoncons
« que son excellence le general en chef Bonaparte
<( nous a ordonne de te faire savoir, par cette lettre ,
((que son arrivee ici n'a pour but que de renvoyer
<(de cette ville les troupes de Djezzar; ce pacha a
(( commis un acte d'hostilite en envoyant des soldats
« k El-Arich , et en mettant une garnison dans cette
DES FRAN^AIS EN EGYPTE. 105
« piace d^pendante de, la province d'Egypte , que Dieu
« a donnee aux Francais ; ii n'avait pas le droit de la
wfaii'e occuper, puisqu'eile n'est pas situee sur son
<( territoire ; U. a done abuse de son pouvoir en pre-
« nant le domaine d'autrui. Sachez , habitants de Jaffa ,
« que nous tenons votre ville assiegee de tous cotes ,
<( quelle est entouree d'un grand nonibre de canons ,
«de boulets, de bombes et d'autres instruments de
« guerre. Dans I'espace de deux heures, nous pouvons
(( certainement renverservos murailles; alorsvosarmes
<( et tous vos moyens de defense vous seront inutiles.
« Apprenez cependant que son excellence le general en
« chef Bonaparte , touche d'une grande compassion ,
« particulierement pour les plus faibles d'entre le peu-
«ple, redoute pour vous la fureur de ses soldats, qui
«( vous extermineraient tous s'ils entraient de vive force
((dans vos muis; en consequence, il a fait retarder
« d'une heure le feu des canons et des mortiers , et
« nous a ordonne de vous envoyer cet avis comme
ngage d'une pleine et entiere surete pour les habitants
<(de la ville et les etrangers quelle renferme; je vous
« conseille sincerement d'en profiter. »
<( Les assieges , pour toute reponse , au mepris des
((regies de la guerre et des saintes lois de Mahomet, p. «8.
« massacrerent le porteur de la lettre. A I'instant, le
« general en chef, outre de colere contre eux, or-
« donna de commencer le feu des canons et des mor-
w tiers destructeurs. En peu de temps, I'artilierie de
(( Jaffa , opposee aux assiegeants , fut demontee , et les
104 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
((troupes de Djezzar, reduites aux abois, furent cul-
((butees. Le meme jour, a midi, la breche fut etablie,
(( et I'epouvante se repandit parmi les assieges; le mur
((fut perce k I'endroit battu par rartiiierie francaise,
((tant son feu etait violent; car il ny a aucun moyen
((de s'opposer aux decrets de Dieu. Au meme instant,
(de general en chef commanda I'assaut, et en moins
(( d'une heure les Francais furent maitres des rem-
(( parts et de la ville ; cependant I'epee continua de s'a-
(( giter parmi les guerriers , la mer des combats devint
(( furieuse et mugissante , et la ville fut livree au pillage
(( pendant la nuit.
(( Le lendemain , vendredi , i ^' de chawal , le glo-
((rieux general en chef accorda un pardon gen^-
(( reux k ceux qui restaient ; il sentit aussi son ccEur
((touche de compassion envers les habitants de I'E-
((gypte, riches ou pauvres, humbles ou orgueilleux,
(( qui se trouvaient k Jaffa ; il leur fit grace , et leur
(( ordonna de retourner dans leur patrie , apres leur
(( avoir donne des marques de sa bienveillance ; il en
(( usa de meme k I'egard des Damasquins et des Al^-
((pins, qu'il renvoya chez eux, afm de leur faire con-
(( naitre I'etendue de sa clemence et de sa moderation ,
(( et de leur apprendre qu'il savait pardonner au mo-
((ment de la victoire, et user d'indulgence envers
(( ceux qui demandaient pardon , tant sont grandes sa
(( puissance et sa force !
(( Plus de quatre mille hommes des troupes de
((Djezzar perirent par le glaive ou les armes k feu.
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 105
«poiir avoir suivi de pernicieux conseils. LesFrancais,
«au contraire, eurerit peu de morts et de blesses,
« parce qu'ils s'etaient approches de la forteresse par
(( des chemins converts qui les derobaient h. la vue des p- ^g.
aassieges. Des provisions de toiite espece, beaucoup
((de richesses et des marcbandises d'un grand prix
(( tomberent en leur pouvoir, ainsi que les vaisseaux
(( mouilles dans le port ; ils trouverent en outre plus de
(( quatre-vingts pieces de canon dans la citadelle , car
(( les vaincus ne savaient pas que les instruments de
(( guerre ne sont d'aucune utilite contre les decrets de
(( Dieu.
(( O serviteurs de Dieu ! restez done tranquilles , sou-
(( mettez-vous airx decrets du Tout-Puissant , et ne vous
((opposez pas a sa volonte. Craignez-le, et sachez que
(d'empire appartient a Dieu, et qu'il le donne k qui
((bon lui semble. Que la paix et la misericorde de
<( Dieu soient avec vous !
« Imprime au Caire la Bien Gardee , a rimprimerie fran-
c aise et arabe.
(1 Signe :
« Le Seid Khalil el-bekri , de present syndic des cherifs
« au Caire ;
« Le pauvre Abdodllah el-gherkawi , de present presi-
« dent du divan au Caire;
« Le pauvre Mouhammed el-mohdi , de present secretaire
« du divan au Caire. »
Bonaparte, apres avoir achevc la conquete de
Jaffa, se dirigea avec son armee vers la ville de Saint-
106 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
Jean-d'Acre , par le chemin des montagnes. Arriv^ sur
le territoire de Kakoun, des troupes de Djezzar et
de Naplouz, cachees en embuscade dans un vaiion,
detacherent cinq cents cavaliers, qui vinrent courir
devant les Francais en agitant ieurs lances, afin de les
P 90 attirer dans le vaiion ; mais Bonaparte s'etant aper^u
de leur dessein , partagea son armee en trois corps; le
premier marchavers Tentree du vaiion, et les deux
autres gravirent la montagne. Lorsque le premier
corps fut arrive pres de I'entree du vaiion , il fit des
decharges d'artillerie et de mousqueterie , et les deux
autres descendirent du sommet de la montagne; alors
le combat s'engagea, la melee devint terrible, et les
musidmans, apres avoir perdu quatre cents des Ieurs,
cliercherent leur salut dans la fuite. Les Francais, de-
livres de toute inquietude de ce cote, passerent la
nuit dans un endroit appele les Petites-Sources , et le
lendemain, continuant leur marche, ils arriverent au
vaiion d'El-Melic.
Djezzar, instruit de leur approche, fit retirer les
munitions de guerre enfermees dans Khaifa , et rappela
les troupes qui s'y trouvaient. Lorsque I'armee fran-
9aise arriva devant cette place, les habitants vinrent
a sa rencontre, et livr^rent les clefs de la ville et du
chateau au general en chef; ils en furent accueillis
avec bienveillance , et obtinrent une amnistie. Les
Fran9ais , en entrant dans Khaifa , trouverent une pe-
tite embarcation montee par des marins de la flotte
anglaise, et ies firent prisonniers. Apres ce nouveau
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 107
succ^s, Bonaparte se transporta avec son armee de-
vant la ville de Saint4ean-d'Acre , fit dresser les tentes
dans im endroit nomme Abou-Atba, ou, par son ordre.
des retranchements furent constriiits et converts d'une
bonne artiilerie.
La nouvelle de i'arrivee de ce guerrier indomptable,
siiivi d'une armee qui , sembiabie a la mer en Hirie ,
renverse tout sur son passage, se repandit bientot
dans les cantons voisins ; tout le pays fut saisi d'epou-
pouvante, et les habitants, connaissant deja par la p. 9'
renommee la puissance redoutable de cet illustre he-
ros, son infatigable activite et son irresistible impe-
tuosite, resolurent de se soumettre a son obeissance.
Les musidmans s'attendaient a ce qiie Djezzar-pacha,
assiege, et dans une position aussi critique que la
sienne, allait etre perdu et aneanti-, tous repetaient :
((Certes, nous appartenons a Dieu, et nous allons re-
ft tourner a lui a cause de la mechancete de ces mau-
<( dits infideles. »
Le general en chef avait ecrit a tous ies che'ikhs de
la contree de venir le trouver, en les assurant qu'ils
seraient re9us avec bonte et bienveiilance ; en conse-
quence, les principaux du pays commencerent a se
rendre pres de lui , et obtinrent de sa part une am-
nistie entiere. Les generaux Murat et Menou se ren-
dirent a Nazareth, et un oflficier fiit envoye pour gou-
verneur a Chifa-Amer.
Le jeudi, 5 de chawal de fannee 1 2 1 3 , la tranchee
etant terminee, le general en chef fit Commencer
108 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
I'attaque de Saint-Jean-d' Acre ; elle dura vint-quatre
heiires de suite, et fut epouvantable ; jamais pareil
combat n'avait eu lieu. Les Francais se servaient de
leurs canons et de leurs mortiers •, les batteries des forts ,
des remparts et des murs de la ville tiraient egalement,
et enfm les vaisseaux musulmans et anglais faisaient un
feu terrilile; on eut dit, en entendant un tel bruit et
en voyant un tel spectacle, que Saint-Jean-d' Acre allait .
etre detruit de fond en comble.
Djezzar, tremblant d'efProi, etait sur le point d'eva-
cuer la ville , deja meme il avait fait venir des vaisseaux
pour le transporter, et toutes ses dispositions etaient
prises pour le depart , lorsque le general anglais nomme
Smith, celui qui etait charge de rester devant les em-
bouchures du Nil avec des vaisseaux, le rassura : u J'ai
i'-92 ((Ote a tes ennemis, lui dit-il, les moyens d'accomplir
(( leur projet, en m'emparant de trois batiments charges
« de munitions de guerre et de grosse artillerie; prends
u done courage , et ne crains pas de les combattre , car
<( j'ai diminue leurs forces. »
C etait la verite; le general en chef, ne pouvant pas
transporter par terre toutes les munitions de guerre
et les canons de gros calibre , avait ordonne de les
charger a Damiette sur trois batiments , et de les en-
voy er par mer ; mais le general Smith , qui croisait
sans cesse devant les embouchures du Nil pour em-
pecher tout secours de parvenir aux Francais , s' em-
para des trois batiments a leur sortie de Damiette ,
et, lorsque arriva le siege de Saint-Jean d'Acre , il s'y
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 109
rendit avec ses vaisseaux , et debarqua des canonniers
de sa flotte pour les employer aiix batteries de la
citadelle et des remparts.
L'attaque terrible dont nous venous de parler avait
diminue les munitions de guerre des Francais. Le
general en chef, apprenant en outre que lestrois bati-
ments expedies de Damiette pour lui en rapporter
avaient ete pris et brules par les Anglais , fut tres-sen-
sible a cette perte , et donna I'ordre de lui envoy er
celles qui etaient deposees a Jaffa.
A cette epoque , deux vaisseaux musulmans , charges
de munitions de guerre et expedies de Consflffitinople
a Djezzar, etaient arrives devant Jaffa. Lorsque les
Francais, qui I'occupaient alors, les apercurent, ils
arborerent le pavilion turc, et les deux batiments,
croyant que la ville etait toujours au pouvoir des
musulmans , entrerent avec une entiere confiance
dans le port en deployant leur pavilion; puis ayant
jete I'ancre, les capitaines descendirent a terre; mais
ils flirent arretes aussitot, et les Francais s'emparerent
des deux batiments avec les canons , les obusiers , et
toutes les munitions de guerre qu'ils contenaient. lis y
trouverent en outre trente-six mille dinars que le gou-
vernement turc envoy ait a Djezzar pour I'aider a sou-
tenir la guerre , et qui leur furent d'un grand secours. p. 93
Nous avons deja rapporte que le general en chef,
a son arrivee devant Saint-Jean-d'Acre , avait ecrit a
tous les cheikhs des environs pour les engager a venir
pres de lui. En consequence, le cheikh Abbas, fils de
no HISTOIRE DE L'EXPEDITION
Daher Omer, se rendit a son camp et lui exposa I'^tat
de ses affaires. Bonaparte Taccueiilit avec amitie , iui
fit present d'armes, de vetements et de dix bourses,
et le nomma gouverneur dii pays de son pere. Plu-
sieurs cheikhs mutuaiis vinrent aussi le trouver et
furent confirmes dans leur gouvernement. lis se ren-
dirent ensuite a la ville de Tyr, envoy erent au general
en chef des provisions tirees du pays , et lui livrerent
les chateaux qu'ils tenaient de leurs peres.
On vit egalement arriver un homme de la mon-
tagne de Cha'ikha , nomme Moustapha Bechir : le gene-
ral en dlief le recut avec distinction , lui ordonna de
rassembler des troupes dans son pays et de marcher
sur la ville de Safad. Moustapha Bechir executa cet
ordre et partit avec cinquante hommes. Lorsque les
habitants de Safad apprirent son arrivee , ils chasserent
les troupes de Djezzar, et lui livrerent leur ville.
Nous avons deja dit que les generaux Kleber et
Menou etaient partis pour Nazareth. Vers cette epoque,
une armee de trente mille hommes , tant pietons que
cavaliers , composee de Barbaresques , d'Hawares ,
d'Arabes et de Mamlouks qui avaient suivi Ibrahim-
bey, arriva dans la prairie de Ibn-Amer ( 1 1 ). Le general
Kleber, apprenant f approche de ces troupes, marcha
contre elles avec quinze cents combattants. Aussi-
tot que les musidmans raper9urent, ils prirent la
fuite; mais cette tactique avait pour but de i'attirer
P 9*- dans un piege. En effet , le general Kleber, les ayant
poursuivis jusqu'a I'extremite de la prairie , se vit
D£S FKANgAIS EN EGYPTE. HI
entoure de tous cot^s; alors il partagea ses troupes
en quatre corps ayant chacun une piece de canon ,
et le combat commenca. Les habitants de Nazareth,
voyant combien i'armee de Damas etait superieure en
nombre aux Francais , allerent pr^venir en toute hate
le general Bonaparte de cet etat de choses. Celui-ci fit
venir le general Letiirc , et lui ordonna de preparer a
I'instant trois mille hommes. En une heure ils furent
prets a partir, et, s'etant munis de quatre pieces de
canon , ils eurent I'ordre de se rendre au vallon appele
Abline. Trois heures apres leur depart, le general en
chef monta lui-meme a cheval et suivit leurs traces.
Vers le milieu de la nuit , il arriva avec son corps
d'armee a un endroit nomme le Puits-des- Bedouins :
il fit demander dans un village , nomme Safoura , les
provisions dont il avait besoin pour la nuit. Le len-
demain il se remit en route , et marcha jusqu'a ce qu'il
fiit parvenu pres de la vallee de Merdj -el-Amir. La il
monta sur une colline elevee d'ou Ton decouvrait la
vallee , et vit au milieu le general Kleber entoure par
I'armee musuimane , qui I'attaquait de tous cotes sans
pouvoir I'entamer. Bonaparte apercut aussi des tentes
dressees sur une montagne eloignee : c' etait le camp
des Mamlouks. II descendit aussitot de la colline , de-
tacha cinq cents hommes de son armee , et leur or-
donna de marcher sur cette montagne et d'assaillir le
camp ; puis il partagea les troupes qui lui restaient en
trois corps , dont deux etaient composes de mille p. 95.
hommes chacun et le troisieme de cinq cents. Ayant
112 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
pris uii des deux corps composes de mille hommes
avec Line piece de canon , il marcha en personne , or-
donnant au deuxiemc corps de le suivre de ioin , et au
troisieme , de cinq cents hommes , de se diriger d'un
autre cote avec deux pieces de canon, de maniere a
pouvoir entourer les armees qui etaient aux prises.
Lorsque Bonaparte fut arrive a une petite distance
des combattants , il tira un coup de canon; le deuxieme
corps en tira un egalement , et de meme le troisieme.
Les troupes musulmanes entendirent aiors les trois
coups de canon, et, voyant le secours arrive au ge-
neral Rleber, elles comprirent qu'elles etaient entou-
rees ellcs-memes , et chercherent leur salut dans la
fuite. Les Francais , en les voyant courir dans les
montagnes, se mirent a rire de leur frayeur.
Cette armee ayant ete ainsi dispersee, le general
en chef vint trouver le general Kleber. Les deux guer-
riers se jeterent dans les bras I'un de I'autre en s'em-
brassant, et se rejouirent de la defaite de leurs enne-
mis. lis etaient encore ensemble lorsque les cinq cents
hommes envoy es sur la montagne pour assaillir le
camp des Mamlouks revinrent charges de butin : ils
n'avaient trouve pour le garder qu'une centaine de
Mamlouks •, les autres prenaient part au combat dans
la vallee de Merdj-el-Amir, eloignee de deux heures
de marche. Lorsque les cent Mamlouks avaient vu
les Francais s'avancer contre eux , ils avaient pris
la fuite , abandonnant leur camp et tout ce qu'il ren-
fermait de precieux. Des chevaux, des chameaux,
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 115
destentes, des armes, des vetements, des marclian-
dises et le tresor de I'armee furent la proie du vain-
queur.
Le general en chef passa la nuit qui suivit cette
bataille dans la vallee de Merdj-el-Amir. Le lende- r.
main , il fit partir cinq cents hommes pour aller piller
et bruler le village de Dje'inine , ce qui fut execute. II
ordomia egalement de reduire en cendres les villages
de la montagne de Naplouz, dont les habitants n'a-
vaient pas voulu reconnaitre son autorite. Apres cette
expedition , il revint a Nazareth avec ses troupes , et
de la a Saint- Jean-d' Acre.
Nous avons deja rapporte que le general en chef
avail envoye a Safad Moustapha Bechir, le Safadien;
que la citadelle de cette ville etait tombee en son pou-
voir, et que les troupes de Djezzar, qui en formaient
la garnison , s'etaient retirees a Danias : niais peu de
temps apres un nomme Ibn-Akil , ayant rassemble des
troupes , revint a Safad , la pilla , et forma le siege de
la citadelle , qu'il savait n'etre defendue que par un
petit nombre de soldats. II fattaqua avec violence ;
mais ii fut repousse par une vive fusillade, et s'eloigna
apres avoir perdu beaucoup de monde. Un des assieges
sauta par une fenetre , poursuivit les fuyards, tua d'un
coup de fusil le porte-etendard , prit son drapeau et
rentra dans la citadelle.
Bonaparte , ayant appris que des troupes de Damas
s'etaient portees sur Safad , ordonna au general Murat
de s'y rendre avec cinq cents hommes. Au bruit de
114 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
son approche, ies Damasquins se porterent an pont
des Filles-de-Jacob et , lorsqii'il arriva a Safad , il ap-
prit leur retraite. Neanmoins , il se mit a leur pour-
suite; mais, parvenu au pont des Filles-de-Jacob , ii nc
Ies trouva plus, et sut des habitants du pays qu'ils
s'etaient retires k Damas. Moustapha Bechir, etant de-
gage , alia trouver le general en chef, dont il recut
un accueil amical et distingue. II lui rendit compte
de Taction du soldat qui avait pris un drapeau : Bona-
parte fit donnercent cinquante piastres a cet homme;
7. il chargea Moustapha Bechir de former un corps de
troupes choisies parmi Ies fellahs , et leur assigna une
paye journaliere de trente paras par chaque soldat.
En consequence , Moustapha Bechir rcpartit pour Sa-
fad, et, apres avoir rassemble des soldats, il se rendit
avec eux au pont des Filles-de-Jacob , aupr^s du general
Murat : celui-ci lui laissa la garde du pont et retouma
a Saint- Jean-d' Acre.
Les generaux Menou et Kleber etaient toujours a
Nazareth. Ce dernier, apprenant que des troupes de
Djezzar se trouvaient aTabarie, prit avec lui trois cents
cavaliers francais , ainsi que les cheikhs Salih et Abbas ,
tons deux fils de Daher Omer , et se dirigea vers cette
ville. Quand il en fut pres, les soldats de Djezzar, au
nombre de deux mille environ , sortirent pour fatta-
quer. Les deux corps de troupes marcherent I'un
contre fautre, et le combat s'engagea; bientot les mu-
sulmans furent vaincus , et prirent la fuite en laissant
deux cents morts sur le champ de bataille. On dit que,
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 115
dans Taction, le courageux general Kleber atteignit
un liommc ct le sej^ara en deux d'un seul coup de
sabre.
Apres cette victoire , le general Kleber entra dans
Tabarie et y trouva des magasins renfermant au moins
deux mille sacs de froment, d'orge et de bie de
Turquie : il en donna avis au general en chef, qui lui
repondit de les faire moudre et de les envoyer a son
armee.
Au mois de chawal , qui repondait alors au mois
d'avril , la peste se manifesta dans le camp des Fran-
cais, et fit de grands ravages parmi leurs rangs. Elle fut
une grande calamite pour eux, occupes comme ils
I'etaient a escaiader les murailles, et a combattre jour
et nuit devant la viUe , au milieu des bombes et des
boulets , qui tombaient sur eux comme des torrents
de pluie.
De leur cote , les troupes anglaises et musulmanes
perdaient aussi considerablement de monde , dans les
sorties qu'elles faisaient centre les Francais; et les
fortifications de la ville eprouvaient les plus grands r. .,s.
dommages de rartillerie et des assauts.
Djezzar, voyant les tours et les remparts de la ville
s ecrouler, s'occupa de faire elever des murs dans toutes
ies rues et de percer les maisons, afin de pouvoii^ passer
de Tune a I'autre. 11 faisait tons ces preparatifs dans
la crainte d'etre assailli par les Francais , dont il con-
naissait le courage. En effet , ces guerriers ne se fati-
guaient pas de donner des assauts; comptant pour
116 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
rieii le danger, ils ne craignaient point d'abreger leur
vie et de perir dans ces contrees : avides de succes et
de gloire , ils ne songeaient qua vaincre le pacha Djez-
zar, et a s emparer de ia Syrie. La destruction de leur
flotte par les Anglais, leurs ennemis, aupres de i'em-
bouchure du Nil , etait un evenement que Dieu avait
permis pour secourir les Turcs ; elle les avait afFaiblis
considerablement , et les avait jetes dans les plus grands
embarras. Aussi furent-Us obliges, dans ces combats,
de faille des prodiges de A^aleur sans exemple dans le
passe , et dont on parlera de siecle en siecle.
Ce fut dans ce siege que perit ie general Cafareili ,
commandant en chef du genie , officier celebre par
son savoir, son experience et sa brillante valeur. Ce
redoutable guerrier, dont tout le monde parlait , n'a-
vait qu'une jambe , I'autre etait faite de bois; ce qui
lui avait valu , de la part des habitants du Caire , le
surnom de Pere da Bois. II fut atteint a i'epaule par
un boulet de canon : les chirurgiens s'etant mis aussi-
tot k le panser, il leur demanda si la blessure serait
longue a guerir. u Oui , repondirent-ils , il faudra beau-
(( coup de temps, a moins que Ion ne vous fasse I'am-
(( putation du bras. » — « Eh bien ! repondit-il , coupez-
P- 99- « le , et laissez-moi aller remplir mon devoir envers la
« republique. » L' operation eut lieu , mais il n'eut pas la
patience de rester tranquille ct de prendre les precau
tions necessaires jusqu'i ce que la blessure fut cica
trisee ; il se mit , au contraire , a parcourir les retran-
chements pour donner des ordres aux canonniers , et
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 117
leur montrer les endroits sur lesquels il faliait dinger
les canons et les mortiers. Le vent et le soleii firent
enfler sa blessure , et ii niourut. La republique perdit
en lui un ingenieiir celebre et un officier rempli de
science.
On eut aussi a regretter dans ce siege le general
Bon , I'un des plus intrepides guerriers. Ce brave s e-
tant accroche aux murs de la ville , jeta son chapeau
dans I'interieur de la place. Cette action repandit I'e-
pouvante parmi les troupes de Saint-Jean-d'Acre : elles
tremperent alors des couvertures dans de i'huile et de
la poix et, apres y avoir mis le feu, les jeterent par-
dessus les murailles, en tirant des boulets et des
bombes sur les assiegeants. Ces braves , malgre tant
d' obstacles , malgre une grele de balles et les pierres
enormes qu'on lancait sur eux du haut des toits, ne
cessaient de revenir a la charge. Ce fut ainsi que le
general Bon , en escaladant les murs , recut une pierre
sur la tete et fut renverse : ses soldats I'enleverent
aussitot; mais ses levres avaient touclie la coupe du
malheur, et il succomba.
Apres tant d'assauts, de combats sanglants, de
fatigues insupportables et de dangers continuels , le
general en chef resolut d'abandonner le siege de Saint-
Jean-d'Acre la Difficile. II fut determine a prendre ce
parti par plusieurs jjuissants motifs. Le principal etait
r.arrivee d'lln batiment oii se trouvait une personne
venant de Paris , chargee de lettres pour lui de la
pari dc quclqucs chefs de la republique, ses amis : r. jo.
118 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
ils lui annoncaient que les principaux membres dii
gouvernement, ses coilegues, formaient un complot
contre lui , et que , deja , ils avaient empeche qu'on
lui envoyat des secours en Egypte, afm qu'il perit
dans cette contree. On lui mandait aussi que les
Anglais avaient repris tout le pays dont les Fran-
cais avaient fait la conquete; que les rois de I'Eu-
rope s'etaient declares contre eux, et que, sil ne re-
venait pas promptement , ils perdraient tout le fruit
de leurs efforts. Tel etait le contenu des lettres que
lui adressaient quelques chefs de la republique.
Dun autre cote, il recut la nouvelle que la flotte
ottomane , commandee par Kouce Moustapha-pacha ,
etait prete a mettre a la voile , et viendrait bientot
en Egypte. Enfin , il apprit que des vaisseaux russes
etaient venus a file de Corfou , dependante de la re-
publique de Venise , et que les Francais en avaient
ete chasses.
Bonaparte comprit, par ces nouvelles, que le monde
entier etait conjure contre lui , et qu'il serait force
de combattre en Egypte une foule d'ennemis, avec
une armee reduite a un petit nombre de soldats. Mais
le coeur de ce lieros indomptable , plus dur que le
fer, ne fut pas effraye des difficultes et des dangers
qui I'entouraient ; il conserva la meme attitude, et
tint les renes de son commandement avec la meme
vigueur; son ame n'eprouva aucune faiblesse, et, ren-
fcrmant en lui-meme ses inquietudes , il montra , en
cette circonstance , toute la fermele de son rarartere.
DES FRANGAIS EN EGYPTE. 119
En consequence , il fit venir de Nazareth le general
Kieber, et iui ordonna de livrer un dernier assaut a la
ville. Ce valeureux general se prepara aussitot a donner
un nouveau temoignage de sa valeur deja si celebre,
et, apres avoir fait battre le tambour signal du combat,
il s'avan9a vers fennemi. Ce fut une journee des plus
memorables , et une bataiile capable de faire blanchir
les cheveux de la jeunesse. Le general poussait des cris
comme un lion intrepide qui ne redoute pas la mort.
Les bombes et les boulets , tires de la ville et des vais- p. i n.
sseaux, tombaient sur les Francais comme les ondes
de la mer en furie tombent sur le rivage : les com-
battants etaient entoures de flammes ; la lumiere
du jour etait obscurcie par la fumee des canons , et
le bruit de leurs detonations otait aux oreilles la fa-
culte d' entendre. Dans le fort de faction , les Fran-
cais, ayant saute par-dessus les murailles, penetrerent
dans une mosquee. On eiit dit alors que la fin du
monde etait arrivee , et que personne ne pourrait evi-
ter la mort dans ce moment de destruction. En effet,
les horreurs de ce combat acharne firent blanchir la
tete des enfants, et les hommes courageux tremblent
encore a son souvenir.
Les troupes de la ville et de la flotte se haterenl
d'apporter de fhuile, de la poLx et du goudron; elles
Jancerent ces matieres enflammees contre les assie-
geants; et, poussant des cris epouvantalilcs , ils hrent
pleuvoir en meme temps sur eux une grcle dc balles,
de boulets et de bombes.
120 TIISTOIRE DE L'EXPEDITION
Les Francais, apres avoir penetre dans i'interieur
de la viiie et obtenii quelque avantage sur les Turcs,
se retirerent en bon ordre de ce carnage affreux, em-
portant avec eiix les vases de cuivre jaune qu'ils
avaient arraches de la fontaine de la grande mosqiiee.
Cent vingt des leurs seulement resterent dans la mos-
quee. Ces soldats avaient deja combattu avec leurs
camarades tant qu'ils avaient ete ensemble; ils re-
commencerent encore a se battre pour defendre leur
vie. La foule de leurs ennemis s' augmentait sans cesse,
et, n' ay ant plus de poudre et de munitions, ils virent
qu'ils allaient etre la proie des musidmans et regar-
daient leur mort comme certaine, lorsqu'arriva en
toute hate le commandant anglais Sidney Smith. Ce
general leur adressa en francais des paroles pleines
de sagesse. a La republique , leur dit-il , n'a envoy e
(( votre chef dans ces contrees que pour le plonger
u dans une mer de dangers. Voyez : nous tenons blo-
p. 102. « quees les embouchures du Nil, et nous ne laisserons
urien penetrer en Egypte. Vous etes enfermes dans
(( cette contree , sans pouvoir desormais recevoir au-
(( cun secours. Tous les habitants sont irrites contra
((Vous, et cherchent a vous aneantir. Gertes, vous
«avez assez expose votre vie, en vous laissant con-
« duire par I'ambition dc votre general. Renoncez
« done a cette guerre et cherchez a vous delivrer des
((perils qui vous environnent. Pour moi, je m' engage
« a vous procurer les moyens de retourner sains et
((saufs dans votre patrie. » Les soldats francais se ren-
DES FRANCAIS EN EGYPTE 121
dirent a ce discours , et le commandant Sidney Smith
ies fit sortir de ia mosquee en les preservant de tout
danger.
Le general en chef vit aiors que ia guerre serait sans
resultats , et que , de iongtemps , il ne pourrait entrer
dans Saint- Jean-d' Acre. II s'apercut aussi que les sol-
dats commencaient a montrer moins d'ardeur pour les
combats et les assauts , et demandaient a retom^ner au
Caire. En efFet, trois mille cinq cents des leurs avaient
succombe sous les murs de ia ville , et un millier au
moins par la peste et les fatigues de la route. Cepen-
dant , malgre tous les maiL\ et les dangers qu'ils avaient
essuyes , ils conservaient pour leur general une obeis-
sance aveugle , et lui temoignaient toujours un de-
vouement sans bornes. Ds se soumettaient a ses ordres
comme s'il eut ete leur dieu, partageaient sans mur-
murer sa mamaise fortune , et ne cessaient pas de
chanter ses louanges.
Le 1 1 de zoulhidja de fannee 1210, Bonaparte
ordonna de ployer les tentes, et se transporta a Ka'ifa.
Cette ville renfermait des magasins de coton appar-
tenant a Djezzar; il y fit mettre le feu et se dirigea
ensuite sur Jaffa. II s'empara des gros canons et des
marchandises qui lui appartenaient , et les fit enterrer
sous le sable. Les Francais jeterent aussi a la mer p. >o ^
quatre mille fusils, pris sur des batiments de transport,
briilerent ces batiments, et firent prisonniers trois
cents hommes, environ, qui les montaient. Le general
en chef ordonna ensuite de faire des litieres . pour v
122 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
placer les blesses et les malades , et de les domier
a porter aiix prisonniers. Gliaque litiere etait portee
par quatre d'entre eux, et precedait Tarmee. Bona-
parte s'empara en outre de Se'id labia , mufti de Jaffa ,
et de quatre negociants , qu'il emmena aussi prison-
niers avec lui.
De Jaffa , ii se rendit a Gaza. Le general qui comman-
dait dans cette ville fit venir, avant son depart , cinq
negociants du pays , et exigea d'eux une somme d' ar-
gent; ensuite, I'armee se transporta au cbateau d'El-
Aricb , oil le general en cbef fit deposer les malades
et les blesses. De \k, il ordonna au general Kleber de
se rendre a Damiette avec son corps d'armee , par la
route de Katie , et se dirigea lui-meme vers le Gaire ,
avec le reste des troupes et les prisonniers qui mar-
chaient devant lui. Arrive a El-Adelie, aupres de la ville
de Belbeis , il envoya prevenir de son retour le general
Dugua, son lieutenant.
Ge general , ainsi que les clieiklis de la ville , les
generaux et les troupes , les oulemas , les aians , les
membres du divan et les officiers des janissaires,
vinrent a sa rencontre et le fiDliciterent sur son beu-
reuse arrivee et sa bonne sante. Bonaparte, s'etanl
assis , leur adressa ces paroles : « J'ai appris que des
u seditieux, des ennemis envieux et imposteurs avaient
<c repandu dans ces contrees le bruit de ma mort :
r .04. « regardez-moi bien , afin de vous assurer par vos yeiLx
((de la verite. Voyez: Bonaparte cst-il mort, ou pleni
((de vie? Dites done a ces perturbateurs de ne point
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 125
use bercer d'une vainc esperance; assurez-les que
((Bonaparte est revenu en bonne sante et charge
(( de butin , et que , si Dieu le permet , il ne mourra
(( pas avant d' avoir foide sous ses pieds tons ies Mam-
« iouks. )) Les che'ikhs et ies autres notables du Caire
repondirent a ce discours : (( Puisses-tu , general , etrc
(( a I'abri des dangers ! Ceux qui ont repandu le bruit
((de ta mort sont des imposteurs : que Dieu nous
(( fasse la grace de te conserver, et qu'il nous permette ,
« s'il etait necessaire , de raclieter ta vie au prix de la
« notre. Puissent tes ennemis etre toujours dans i'im-
(( possibilite de te niiire! »
La nouvelle de la mort de Bonaparte avait, en
efFet, circule en Egypte, et les habitants s'en etaient
rejouis.
Le vendredi dixieme jour du mois de mouharrem
de I'annee 1 2 i 4 , le general en chef fit son entree
au Caire par la porte de la Victoire , avec un brillant
cortege. II etait precede de toutes les troupes, des
gouverneurs, des notables de la ville, des oulemas
et des officiers des janissaires. La population entiere,
les grands comme les petits , put le voir dans cette
ceremonie magnifique.
Lorsqu'il fut arrive a sa demeure, situee sur la place
de lezbequie, il ecrivit une proclamation en francais,
et fenvoya au divan des oulemas avec ordre de la
traduire en aralie , de la faire imprimer, et de I'adrcs-
ser, en leur nom, aux habitants des provinces de
r
fEgypte. II voulut aussi que celtc proclamation fut
124 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
iiiEch^e dans les rues du Caire , afin que le peuple
en put prendre connaissance ; en voici la copie :
« De la part des niembres du divan particulier de
(da viile du Caire la Bien Gardee, aux habitants des
(( provinces de 1' orient , du couchant , de Menouf , de
« Kaloub , de Djize et de Baliira.
<( Donner un conseil est un acte religieux, Dieu tres-
<i haut a dit dans le Goran , dont ies sentences ne sont
u pas ambigues : Ne marcliez pas siir les pas du dSmon.
« 11 a dit aussi : N'obeissez pas a ceux qui s'Scartent du
iivrai chemin, ib ne font pas le lien, Us rSpandent la
« corruption sur la terre. Le sage doit prendre des pre-
<( cautions contre les malheurs de la vie avant qu'ils ne
« soient arrives. O peuple de vrais croyants ! n'ecoutez
<( pas ies imposteurs ; vous auriez a vous repentir d' avoir
« ajoute foi a leurs propos.
« Nous vous annoncons que le general en chef, son
« excellence Bonaparte , notre gouverneur, I'anii de la
(( nation de Mahomet , est arrive avec son armee au
(( Gaire ia Bien Gardee ; il avait campe la veiile a El-
« Adelie , sans accident et en parfaite sante , en ren-
(( dant des actions de grace au Seigneur tres- savant,
« et en reconnaissant son unite. li est entre dans la
<i ville du Gaire par la porte de la Victoire , le ven-
K dredi i o de mouharrem , de I'annee iiilx de I'he-
ugire de Mahomet (sur qui soit le salut!), avec un
" cortege magnifique , et une pompe pleine de gran-
« dour c\ de majeslc. Outre mi nombrc immense de
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 125
(( troupes , on voyait a sa suite les oulemas de I'Azhar,
« les seigneurs de la famille de Beqri , les cheikhs des
(( tribus de Ananie , de Damourachie , de Khadouwie ,
« d'Hamedie , de Refaa'ie et de Kaderie , les sept com-
a pagnies imperiales des janissaires , les employes du
« divan et les principaux negociants du Caire. Ce fut
<(un jour memorable, et jamais on n'avait vu pareille
« solennite dans les temps les plus recules. Tous les
((habitants du Caire sortirent pour aller a sa rencon-
(( tre , et virent que c'etait bien le general en chef lui-
(( meme , Bonaparte en personne. II a montre par sa
((presence combien les seditieux en avaient impose
(( sur son compte. Dieu a rempli son coeur de senti-
(( ments favorables a I'islamisme , et a jete sur lai des
((regards de bonte.
(( Ceux qui ont repandu de fausses nouveUes sur
(( lui sont de vils Arabes et des Mamlouks , qu'il a for-
(( ces de prendre la fuite. Leur intention , en propa-
(( geant ces mensonges , etait de massacrer le peuple , p.
(( d'aneantir la nation musulmane et de piller les biens
(( du gouvernement ; car ils sont ennemis du repos pu-
(( blic. Mais Dieu a fait cesser leur puissance , a cause
(( de la violence de leur tyrannic.
(( Nous avons appris que I'Elfi etait alle dans la pro-
((vince de I'Est, suivi de quelques gens couverts de
(( crimes, tires des viles tribus arabes. Ceshommescor-
(( rompus ne cherchent qua piller les biens des musul-
(( mans : mais ton seigneur observe. lis ecrivent , pour les
((paysans, de fausses lettres dans lesquelles ils pre-
r. ir
12G HISTOIRE DE L'EXPEDITION
(( tendent que les armees clii sultan vont arriver : la
« verite est que rien n'annonce i'approche de ces ar-
u mees , et que cette nouvelle est sans fondement. lis
(( ne voudraient voir venir des troupes que pour faire
« le mal et massacrer le peuple. C'est ainsi qu'agissait
K Ibrahim -bey a Gaza, lorsqu'il envoyait des firmans
(( remplis de mensonges , et qu'il disait etre envoy es
<( par le sultan. Les ignorants habitants des campa-
c( gnes ajoutaient foi a ses discours et ne songeaient pas
(( au resultat de leur conduite ; ils sont tombes dans
u le malheur. Les peuples de la pro\dnce du Said, au
(( contraire , ont chasse les Mamlouks de leur pays ;
(( ils les redoutaient pour leurs families et pour eux-
((memes, et ils ont agi en cela avec plus de pru-
u dence que les habitants de la province maritime de
« Bahira.
« Gertes , a defaut du criminel on prend un de ses
(( voisins : Dieu est irrite contre finjustice ; soyons
(( preserves de la colere de celui qui dispense les cha-
u timents et les recompenses.
(( Nous vous annoncons aussi qu' Ahmed-pacha , sur-
(( nomme le Boucher, a cause de la grande quantite de
« personnes qu'il a fait perir, sans distinction des bons
uet des mechants, a rassemble des vagabonds turcs,
<( mamlouks et arabes, ainsi que le has peuple d'El-
<( Arich. Son intention est de s'emparer du Gaire et de
, « la province de I'Egyptc. Tous ces hommes ne se sonl
(( reunis sous ses drapeaux que pour se livrer au pillage
wet deshonorer les femmes; mais les arrets du destin
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 127
« ne leiir sont pas favorables. Dieu fait ce qu'il vent
« et ce qu'ii prefere : les faveurs de Dieu sont cachees;
« la parole doit etre conforme k la purete de I'inten-
« tion.
((Djezzar avait envoy ^ quelques-unes de ses troupes
« au fort d'El-Arich , et devait lui-meme se rendre en-
(( suite a Katie ; mais le general en chef Bonaparte , s'e-
(( tant avance contre eux , les mit en deroute , et ces
(( mechants, apres avoir essuye une perte considerable,
(( prirent la fuite en criant : Sauve qui peut ! lis etaient
«( environ trois mille.
« Le general en chef s'etant ensuite empare de vive
((force de la forteresse d'El-Arich, ou se trouvaient
((des provisions appartenant a Djezzar, marcha sur
(( Gaza , dont la garnison se sauva comme des oiseaux
(( qui s'echappent d'une cage. En entrant dans la ville ,
« il fit publier un pardon general pour les habitants ,
(( defendit d'inquieter les families musulmanes , et
(( traita avec distinction les oulemas et les agas. De
(( Gaza , il se transporta a Ramla , ou se trouvaient de-
(( posees des provisions de biscuit , d'orge et de riz.
(( Tout tomha en son pouvoir, ainsi que deux mille
((outres, tant grandes que petites, que Djezzar avait
(( fait preparer pour son passage en Egypte. Mais les
(( arrets du destin ne lui sont pas favorables.
<( Le general en chef se rendit ensuite a Jaffa , qu'il
(( assiegea pendant trois jours. II sen rendit maitre,
(( ainsi que de toutes les provisions et munitions de
(( guerre quelle renfermait. Les habitants de cette ville ,
128 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
(( aveugles par leur mechancete , repousserent le par-
te don qu'il ieur offrait , et ne voulurent pas se ranger
((SOUS son obeissance. C'est aiors qu' outre de colere,
(( et usant de sa force et de sa puissance , il ordonna de
(( ies passer au fd de I'epee. En consequence, leurs rem-
(( parts furent detruits , et quatre miile de ces malheu-
(( reux furent extermines. Get evenement fut I'ouvrage
p. los. (( de Dieu , lui qui dit aux clioses : Sojez, et elles sont.
(( Cependant il traita honorablement Ies Egyptiens qui
(( se trouvaient dans la ville , leur fit donner des vivres
(( et des vetements , et Ies fit conduire sur des bati-
(( ments , avec des gardes pour Ies proteger contre Ies
((Arabes. II y avait, dans Jaffa, plus de cinq mille
((hommes de troupes de Djezzar, outre Ies habitants
(( de la ville ; ils perirent tons , cxcepte quelques-uns
(( qui purent prendre la fuite. L'armee francaise se di-
(( rigea ensuite sur la montagne de Naplouz : la , Ies
((troupes de Djezzar furent defaites de nouveau, dans
(( un endroit nomme Kakoun , et cinq villages de ce
((district furent iivres aux flammes; ce (jue Dieu a de-
ncr^te arrive infailliblement.
(( Le general en chef abattit ensuite Ies murs de
(( Saint-Jean-d'Acro , et detruisit cette forteresse formi-
<( dable : dont il ne reste ]3lus , maintenant , pierre sur
(( pierre. II y avait vingt ans que Djezzar travaillait a ses
(( fortifications , qu'il n'avait achevees qu avec I'argent
<( injustement arraclie aux pauvres serviteurs de Dieu.
(( Quelques jours ont suffi pour Ies renverser : telle est
« la fin des edifices des tyrans.
DES FRANgAlS EN EGYPTE. 129
« Lorsque les troupes que ce pacha avait fait venir
« de tous cotes marcherent contre le general en chef,
« elles fiirent tou jours defaites honteusement. Mainte-
wnant leur trace a disparu, la foudre du ciei est
« tombee sur eux. Certes, ies Syriens confirmeront nos
« paroles.
(( Cependant deux motifs engagerent le general en
« chef a retourner en Egypte : le premier etait la pro-
((messe qu'il nous avait faite de revenir parmi nous
((dans quatre mois; et, poar I'homme d'honneur, lapro-
(( messe est une dette. Le second fut la nouvelle , qui
(( lui parvint, que queiques hommes corrompus d'entre
((les Mamlouks et les Arabes cherchaient, pendant
(( son absence , a fomenter des troubles et des sedi-
(( tions dans des villes et des provinces de I'Egypte.
(( Mais , a son arrivee , ils ont ete dissipes comme les
(( nuages au milieu du jour, que le soleil dissipe en
(( reparaissant. Certes, tant que des maux et des injus-
(( tices peseront sur le peuple , il emploiera soir et
(( matin son zele infatigable et ses precieuses qualites
((i les faire disparaitre. II est tout devoue aux habi- p
(( tants du Caire et de I'Egypte, et ne songe qua leur
((bonheur. L' amelioration de la navigation du Nil,
(( celle de I'agriculture , sont I'objet de sa pensee et
((de ses soins; il desire aussi faire fleurir les arts et
(( rindustrie ; enfm , il veut le bien , mais il le veut
« pour les hommes bons et soumis.
((II a ramene de Syrie des prisomiiers de distinc-
(( tion et d'autres sans importance ; des canons et des
9
130 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
(tdrapeauxpris dans les combats. Malheur^ ses enne-
amis, bonheur a ceux qiii I'aiment! vous, esclaves
<( de Dieu ! soumettez-vous a ses jugements divins ; car
(( ii est le maitre de la terre : agreez ses decrets , accep-
(( tez ses decisions; car les royaumes lui appartiennent ,
« et il les donne a qui bon lui semble parmi ses esclaves.
(( Telle est la foi qu'il faut aA^oir en Dieu. Abstenez-vous
(( done de ce qui peut faire repandre votre propre sang
t( et deshonorer vos femmes ; ne soyez pas cause du
(( meurtre de vos enfants et du pillage de vos biens. Ne
(( dites pas que la revoke est un moyen de glorifier la
(( parole de Dieu (puisse-t-il vous preserver d'une pa-
ct reille croyance!); la revoke ne peut amener que le
(( trouble , le carnage et I'avilissement de la nation du
« prophete : que le salut so it sur lui !
(( Ne pretez pas I'oreille aux Mamlouks et aux Arabes,
(I qui cherchent k vous seduire et a vous tromper ;
(( leur intention est de piller ce que vous possedez,
((Lorsqu'ils etaient ici et qu'ils ont vu les Francais
<( s'avancer, ne vous ont-ils pas abandonnes, en pre-
<( nant la fuite comme des troupes d'Iblis (12)?
« Vous savez que Ic general en chef Bonaparte , a
<( son arrivee en Egvpte , a declare a tons les membres
<(du divan qu'il aimait la religion de I'islamisme, ho-
« norait le prophete ( sur qui soit le salut ! ) , respec-
(( tait le Goran, lo lisait cbaque jour et y ajoutait foi.
'< II a ordonne de maintenir les rites observes dans les
« mosquees de Tislamisme , de conserver les avantages
(( que produisaient les wakfs imperiaux , et de ne pas
DES FUANCAIS EN EGYPTE. 151
(( deroger aux usages qui regissaient I'institution des
((janissaires; enfin, il a mis tous ses soins a pourvoii'
« a la nourriture du peupie. Considerez done ces fa-
ct veurs et ces avantages qu'il vous a accordes par amour
« pour notre j^rophete, ia plus noble des creatures. Le
(( general en chef nous a promis , en outre , deux choses
(( d'une grandc importance : la premiere , de batir, dans
«ie Caire, une mosquee magnifique, et telle qu'on
« n'en verra de pareille dans aucun pays ; la seconde ,
« qu'il ferait connaitre a tout le monde son entree
((dans la religion de Mahomet, I'elu de Dieu : pour
(( lui soient le saint et les prieres les plus ferventes ! »
Les oulemas du Caire, les aians et les chefs des
janissaires signerent cette proclamation, comme nous
I'avons rapporte plus haut; elle fut imprimee et re-
pandue dans toutes les provinces. L'intention de Bo-
naparte, en la publiant, etait de corriger le naturel
sauvage des Eg^ptiens et d'adoucir leurs inclinations
grossieres, d'apaiser les seditions, et de faire dispa-
raitre les inimities. Force de retourner en France , a
cause du soulevement des rois de I'Europe contre la
republique, et connaissant tous les dangers auxquels
les Francais 6taient exposes en Egypte, il voulait les
laisser dans la meilleure position possible. En conse-
quence, il traitait les musulmans avec bonte, ieur te-
moignait une grande amitie, paraissait plein de res-
pect pour la religion musulmane, et pr^tendait qu'il
suivait I'evidente verite, ainsi qu'eux-memes. Mais les
Egyptiens n'ajoutaient pas foi a ses discours, ils les
9-
132 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
regardaient comme ime deception et n'avaient pas de
tranquillite. Bonaparte mettait egalementtous ses soins
a satisfaire leurs desirs , a s'attirer leur afTection , et a
les accoutumer a la domination francaise. Il prenait
des informations sur ce qui interessait leur croyance,
et leur disait que les Francais suivaient comme eux la
veritable religion. II etait d'ailleurs rempli de science
et de sagesse : on dit meme qu'il possedait I'art de de-
viner d'apres les astres, car il annoncait d'avance a
quelle epoque devaient arriver les evenements. Tl re-
petait qu'il etait celui dont I'arriv^e etait annonc^e
dans les ecritures saintes, que nul autre ne viendrait
apres lui, et que c' etait lui qui ferait regner la justice
sur la terre, Beaucoup d'Egyptiens le regardaient en
effet comme le Mehdi (i3) ; et ses habits k I'europeenne
etaient le seul obstacle a ce qu'ils ajoutassent foi a ses
paroles : s'il s' etait montre a leurs yeux avec le vete-
ment nomme firedj^ (a) , tout le peuple I'aurait suivi.
Nous avons raconte ce qui etait arrive aux Fran-
cais dans le commencement de leur entree en Egypte ,
au milieu de mouharrem 1 2 1 3 de I'hegire. Nous
avons fait connaitre aussi les embarras et les maux
qu'ils avaient soufferts , leurs fatigues , les combats et
les guerres qu'Hs avaient soutenus. Nous avons vu
qu'ils avaient perdu beaucoup de monde , que leurs
ennemis les Anglais avaient bloque les embouchures
du Nil , que les provinces egyptiennes ne leur mon-
traient aucune sympathie , et qu'ils avaient au contraire
eprouve mille tourments. En effet, les habitants du
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 153
pays massacraient tous ceux. qu'iis rencontraient isoles,
et meme dans leurs maisons, ou les soldats entraient
avec confiance; car ils etaient en securite a I'egard des
musuimans et ne portaient jamais d'armes qu'aux jours
de combat. Attires aussi chez les femmes publiques, en
grand nombre au Caire et dans les environs, ils y
etaient impitoyablement egorges et leurs corps jetes
dans des puits afin de faire disparaitre les traces du
crime. C'est ainsi que tant de Francais disparurent.
Beaucoup d'entre eux eprouverent en outre les effets
pernicieux de . la maladie venerienne , maladie tres-
repandue dans ce pays , et ils perdirent plus de
quinze mille hommes depuis leur entree en Egypte
jusqu'a leur retour de Syrie. Cependant, quoique leur
nombre fut diminue, leur courage ne s'affaiblissaitpas;
leur position penible et les maux qu'iis eprouvaient
ne faisaient, au contraire, qu'augmenter leur force et r. 11=
leur intrepidite; la bonte de leur caractere et leur
generosite n' eprouvaient non plus aucune alteration.
Pendant leur sejour en Egypte les vivres furent tou-
jours a bas prix et le bien-etre general; I'injustice et
les inimities firent place a I'equite et a la bonne foi.
Apres le retour des Francais , le cadi ay ant pris la
fuite et laisse sa famille au Caire , Bonaparte ordonna
de conduire son lils a la forteresse et de mettre le se-
questre sur tous ses biens. A cette nouvelle , les oulemas
et les membres du divan se reunirent et adresserent
une petition au general en chef pour le prier de re-
mettre le fils du cadi en liberte et de ]ui rendrc son
13^1 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
heritage. Le general, toiiche de la position de ce jeune
homme , agrea leur demande et liii rcndit la liberte
a condition qn'il quitterait I'Egypte. En effet il le fit
partir et lui laissa emmener sa famille et ses biens.
11 fit venir ensuite le che'ikli d'El-Arich , le revetit d'une
pelisse d'honneur d'un grand prix et le nomma cadi
amine.
Dans le mois de mouharrem 121/1 parut dans la
province de Bahira , pres de Damanhour, un homme
cjue Ton disait fils du sultan de I'Afrique occidentale
et auquei s'etait joint un grand nombre de Mogre-
bins, d'Hawares, d'Arabes et de fellahs qui inter-
ceptaient les communications. Informe de cette nou-
velle , le gouverneur d'Alexandrie envoya contre eux
un corps de troupes qui les attaquerent vivement;
lorsque le combat fut engage, le Mogrebin et son
armee prirent la fuite a travers les collines et dans
les deserts; mais les Francais les poursuivirent et en
tuerent la plus grande partie.
Get homme pretendait etre un prophete et disait
qu'il lui suffirait de jeter les yeux sur les infideles pour
les faire disparaitre comme la poussiere poussee parle
vent ; mais le contraire arriva , ce fiirent les Francais
qui firent boire ses troupes dans les coupes de la mort.
P- "3. Ce rassemblement s'etant dissipe, les Fran9ais revin-
rent et purent se livrer au repos.
Le 1 2 de safar de I'annee 1 2 1 4 de i'hegire , il arriva
d'Alexandrie un courrier monte sur un dromadaire,
avec une lettro adressee au general en chef, dans la-
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 135
quelle on lui annoncait que la flotte ottomane, forte
de quatre-vingts batiments, tant grands que petits,
avait paru devant Alexandrie ; mais que , les bouiets et
les bombes qu'on lui avait lances I'ayant empeche de
s'approcher du grand canal , elle s etait decidee a aller
au chateau d'Aboukir. Ces nouvelles etaient parvenues
au general en chef vers le coucher du soleii , au mo-
ment ou il etait a table ; en les lisant il sauta comme
un hommc effraye, demanda un chevai de selle, et
envoya aux generaux I'ordre de le suivre a Rahmanie
avec les troupes. II ecrivit aussi au general Kleber,
a Damiette , de s'y rendre par le chemin de terre , et
partit aussitot lui-meme avec sa garde particuliere
habillee de drap vert. D marcha avec cette escorte
jusqu'a ce quil fut arrive a Rahmanie. Dans cette
ville , il recut d' Alexandrie la nouvelle que les Fran-
cais avaient abandonne la forteresse d'Aboukir dont
la flotte ottomane s'etait emparee, et que toutes les
troupes embarquees sur la flotte, etant descendues a
terre , avaient , avec i'aide des Anglais, construit de forts
retranchements munis de grosses pieces de canon. 11
sut aussi que les Turcs avaient repandu des proclama-
tions dans toute la province pour engager les habitants
des villes, les paysans ctles Arabes a se soulever contre
les Francais, et que plusieurs chefs du pays etaient
meme venus trouver Moustapha-pacha et en avaient
regu des pelisses d'honneur. En effet, I'arrivee de ces
troupes repandit la joie parmi les musulmans et lit
craindre a Bonaparte un soulevemont general au
156 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
Caire et dans les autres villes. En consequence , il
ecrivit aux oiilemas du Caire et aux membres du
divan pour leur annoucer I'arrivee de la flotte et le
debarquement des troupes; ii marquait que cette
flotte etait composee de batiments chretiens parmi
lesqueis, cependant, ii sen trouvait queiques-uns de
musulmans. En donnant cette nouveile au divan du
Caire , Bonaparte voulait detruire i'efFet que devait
produire ie firman de ia Porte adresse a Djezzar et
aux habitants de Syrie; car ii etait dit dans ce firman :
« Bientot ii vous arrivera une flotte imperiale et une
(( flotte du gouvernement russe , qui est uni avec
« notre Sublime Porte par les liens d'une amitie sin-
(1 cere, Je vous envoie aussi par terre vingt mille
(( liommes de mcs troupes redoutables , outre les ma-
il rins de la flotte , afm de chasser les Francais. » Le
general en chef avait une copie de ce firman et il
etait egalement connu des oulemas du divan et des
habitants des provinces. Ce motif engagea done le
general en chef a leur adresser fecrit suivant, dans
lequel, pour apaiser les seditions qui pourraient avoir
lieu , il pretendait que les batiments dont on parlait
appartenaient aux Europeens chretiens.
LETTRE DE BONAPARTE AINSI QU'ELLE FUT IMPRIMEE.
(I De la part de son excellence le general en chef
« commandant des troupes , le grand Bonaparte , au
((divan du Caire le Bien Garde. II n'y a pas d'autre
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 137
« Dieu que Dieii , Mahomet est son envoye : puisse Dieu
« lui faire misericord e et iiii accord er ie salut I Voici
(( ce qiie nous adressons aux oidemas du divan du
« Caire , choisis parmi les meilieurs et les pins parfaits
« en sagesse et en prudence : que ie salut de Dieu , sa
« misericorde et sa benediction soient sur eux !
« membres honores du divan ! Apres vous avoii'
« presente nos salutations nombreuses et nos voeux
« abondants , nous vous annoncons que nous avons
"place une partie de notre armee sur la montagne p- "5.
((de Tonna, et qu'ensuite nous nous sommes rendus
« dans la province maritime pour procurer Ie repos
(( au pauvre peuple , et punir les ennemis qui nous font
(da guerre. Nous sommes arrives en bonne sante a
(( Rahman'ie et nous aAJ^ons accorde un pardon general
((a tons les habitants de la province de Bahira; aussi
(( sont-ils dans un repos complet et un bonheur parfait.
(( jMaintenant les troid^les ont cesse et la tranquillite est
(( retabhe.
(( Nous vous annoncons egalement qu'il est arrive
(( quatre-vingts batiments, tant grands que petits. lis ont
« paru devant Alexandrie avec Ie dessein d'y entrer,
<( mais la grande quantite de boidets qu'on a lances
((Sur eux les en a empeches; en consequence ils sont
(( partis et ont ete dans la rade d'Aboukir ou ils ont
(( opere leur debarquement. Je ne m'oppose pas k leur
(( descente , parce que mon intention , lorsqu'ils seront
((tous debarques, est de fondre sur eux, d'exteiminel'
(( ceux qui ne se soumettront pas et de laisser la vie
138 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
« aux autres. Je voiis les conduirai prisoniiiers afin que
((cet evenement fasse une grande sensation dans la
wviile du Gaire.
« Ceux qui montent cette flotte ne sont venus ici
(( que dans I'espoir de se reunir aux Mamlouks et aux
« Arabes pour piller et miner le pays ; ce sont en
« grande partie des Russes qui abhorrent ouvertement
« et traitent en ennemis ceux qui croicnt a I'unite de
<( Dieu et ont foi en son prophete. lis detestent I'isla-
« misme , n'ont aucun respect pour le Goran , et ,
« d'apres leur croyance entacliee d'infidelite , ils re-
u connaissent trois dieux ct pretendent que le vrai
uDieu est le troisieme de cette trinite. Mais combien
« Dieu n'est-il pas au-dessus de toute association ! Ils
.< verront bientot que la trinite ne donne pas la force
« et que le grand nombre de dieux n est d'aucune uti-
r. ii6. ((lite, car ce grand nombre est une illusion. G'est
(( Dieu I'unique qui donne la victoire a celui qui croit
(( a son unite ; il est le clement et le misericordieux ;
«cest lui qui aide, on pent se fier a lui, il est secou-
(( rable; il donne de la force aux justes et auxunitaires,
<( il ressuscite les morts , il detruit fopinion des corrup-
<i teurs et de ceux qui lui donnent des associes. II savait
c( deja , dans sa science eternelle , par ses decrets souve-
(( rains et ses dispositions invariables , qu'il me don-
(( nerait cette contree celebre. II avait aussi decide et
(( ordonne ma presence au Gaire pour faire cesser la
'( cori^ption qui regnait dans les affaires , detruire tons
« les genres de tyrannie, mettre a la place la justice,
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 139
(I'endre la tranquillite au pays et corriger les abus dii
gouvernement.
« La preuve de sa toute-puissance et de son unite
( ^ternelle , c est qu il ne donne pas a ceux qui croient
( a la trinite une force pareille a ia notre ; car les trini-
( taires n'ont pu faire ce que nous avons fait. Pour nous ,
(nous croyons a I'unite de Dieu, nous reconnaissons
( qu'il est le cher, le puissant , le fort , le vainqueur, le
directeur des creatures, que c'est luidont la science em-
( brasse les cieux et les terres , et qu'il dirige les affaires
des creatures. Or, tout cela est ecrit dans les versets
du Goran , et dans les livres descendus du ciel. Sachez
que si des musulmans sont avec les Russes , ils seront
(fobjet de la colere divine a cause de leur opposi-
( tion aux recommandations du propliete ( sur qui soil
( le plus parfait des saluts ! ) , et a cause de leur accord
avec les maudits infideles; car les ennemis de fisla-
misme ne saui^aient contribuer a sa gloire. Malheur
< a celui qui serait aide par les ennemis de Dieu ,
(quel qu'il soit, infidele ou musulman! Quant aux
(Russes, le destin les a pousses vers leur perte et leur
(destruction. Est-il possible que des musidmans se
( soient embarques sur des vaisseaux ou flotte le pa-
( villon de la croix, et puissent entendre tons les jours
( les infideles adresser des paroles de blaspheme et de
mepris a Dieu funique, le seul, feternel! Un musul- p. 117.
man qui consentirait a se trouver daiis une pareille
situation serait, sans aucun doute, plus coupable
qu un infidele plonge primitivenient dans les tcnebres.
140 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
u Nous desirous, membres du divan, que vous re-
(( pandiez ces nouvelles dans tous les villages et dans
« toutes les villes, afni d'empecher les fauteurs de cor-
« ruption de semer la discorde parmi le peuple des
(( provinces; car le pays ou se commettraient des desor-
(( dres aurait a souffrir et serait puni, Conseillez done
u aax Egyptiens de s'abstenir de mauvaises actions , de
(( peur que nous leur fassions eprouver les maux et les
« afflictions que nous avons fait eprouver aux habitants
« de Damanhour et d'autres pays que nous avons punis
<(a cause de leur coupable conduite. Salut sur vous!
" Que Dieu vous fasse misericorde et vous benisse !
« Ecrit a Rahmanie, le dimanche 17 de safer de I'ann^e
« 12 i/i.
« Imprime en arabe, a rimprimerie fran^aise. »
Le general en chef, apres avoir rassemble toutes
les troupes fran^aises aupres de lui , se dirigea vers la
forteresse d'Aboukir pour combattre I'armee innom-
brable des Turcs. S'etant apercu que leurs retran-
chements etaient eleves et fortifies, il prit, pour sen
emparer, les mesures que son genie profond lui ins-
pira. En consequence il fit venir le general Murat,
un des braves de I'armee, commandant de la coura-
geuse cavalerie, et iui ordonna de faire d'abord une
charge, afin que si les ennemis tiraient leurs canons,
ils atteignissent seulement les chevaux, et que fin-
fanterie fut sauvee. II voulait que les fantassins pussent
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 141
ensuite se precipiter de clroite et de gauche siir les
retranchements et sen emparer. II rangea done son p. hs.
arm^e en bataille ; puis , les deux armees etant pretes
pour le combat , on battit le tambour et les trompettes
sonnerent la charge. Alors le general Murat s'avanca
a la tete de ses valeureux cavaliers pareils a des lions
fiirieux, et fondit sur I'armee ennemie. Les Turcs tire-
rent sur eux avec les canons de leurs retranchements ,
et atteignirent les chevaux. Les cavaliers furent ren-
verses, et la plupart perirent; mais ceux qui n'eurent
point de mal ne songerent pas au danger, et s'avan-
cerent pour combattre. L'infanterie s'etant aussi preci-
pitee de droite et de gauche , le combat devint acharne
et la melee epouvantable. Les musulmans se virent alors
attaques d'une maniere dont ils n'avaient aucune idee ;
ils en furent saisis de crainte et d'epouvante , et ne dou-
terent plus de la honte d'eprouver une entiere defaite.
En effet, les Francais, une fois maitres des retranche-
ments , entourerent de tons cotes les musulmans , tom-
berentsur eux avec fureur et en firent un grand carnage.
Les Turcs , voyant qu'il ne leur restait aucun moyen de
fiiir, perdirent tout espoir de salut. Le desir de con-
- server la vie leur fit jeter leurs armes a terre et de-
mander grace, preferant ainsi la honte et I'esclavage
a la mort. Dans I'etat deplorable ou ces malheureux so
trouvaient , les Francais n'eurent plus qu a les prendre
avec la main, et de toutes ces tribus ii ne s'echappa
aucun cavalier ou fantassin; tousjusqu'au dernier res-
terent au pouvoir de I'ennemi; les uns furent tues, les
142 HISTOIRE DE LEXPEDITION
aiitres converts de blessures on prisonniers, Ceux qui
avaient voiilu se sauver en se jetant dans la mer
n'avaient pas pu gagner ies vaisseaux, et Ton voyait
une fonle de corps sans ame.
Un soldat francais s'etant precipite dans la tente
du A^ezir Moustapha Konca-pacha, le saisit pour le
r. 113. tuer; il lui avait meme deja porte un coup de sabre
qui le blessa a la main , lorsque le pacha se fit con-
naitre : le soldat lui accorda la vie et le conduisit
devant le general en chef. Celui-ci faccueillit avec
bonte, tira de sa poche un mouchoir de prix dont il
banda sa blessure, le fit asseoir a cote de lui, et lui
prodigua Ies plus grands egards.
Les Francais s'emparerent aussi d'Osman-khodja,
ancien gouverneur de la ville de Rosette du temps des
Mamlouks. A I'arrive des Francais en Egypte il avait
pris la fuite , etait alle a Constantinople et etait revenu
avec Moustapha-pacha. Quand on famena, le general
en chef se rappela sa conduite et le fit garder avec soin.
Un corps de troupes turques s'etait retire dans
Ja forteresse d'Aboukir, avec le fils de Moustapha-
pacha. Bonaparte ordonna de canonncr et de bombar-
der la forteresse, et, quatre jours apres, les Turcs so
rendirent a discretion. On prit le fils du pacha et on
famena devant le general en chef, qui donna f ordre
de le conduire dans la tente de son perc et de lui temoi-
gner des egards. II fit ensuite embarqucr les blesses
musulmans sur trois batiments , et les renvoya dans
leur pays, afin qu'iis fissent connaitre ce qui leur
DES FRANgAIS EN EGYPTE. Uo
etait arriv^. Les autres prisonniers rest^rent dans
line captivite humiliante et devinrent la proie des
Fran9ais; ils etaient au nombre de trois mille, sans
compter les blesses aiixquels le general en chef avait
fait grace et qii'il avait laisses retourner dans leur p.
famille. Tout le reste avait ete detruit par le fer tran-
chant et les balles meutrieres.
Cette bataille eut lieu le 2 4 du mois de safer de
I'annee 1 2 i Zi . Trois cents soldats environ et le gene-
ral Leturc y perdirent la Ade ; le general Murat y fut
blesse grievement par une balle qui I'atteignit au cou.
Bonaparte, en apprenant cet evenement, entra dans
une violente colere.
Apres la defaite de I'armee musulmane le general
en chef envoya au general Dugua , son lieutenant au
Caire , la nouvelle de la victoire qu'il venait de rem-
porter. Ce general fit faire, a cette occasion, des re-
jouissances publiques pendant trois jours, et adressa
line lettre aux oulemas de la ville pour leur annoncer
ce glorieux Evenement. En voici la copie :
« De la part du general Dugua , lieutenant du general
« en chef au Caire , aux oulemas et a tous les membres
((du divan.
(( Apres vous avoir offert mes salutations et tous les
(( voeux que je fais pour vous , je vous annonce que j'ai
(( appris d'une maniere certaine que les Francais se sont
(( empares de la forteresse d'Aboukir le 1 [\ du mois de
(( thermidor, qui repond au mois de safer de I'annee
l/i4 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
« 121/1. Nos troupes out fait trois mille prisonniers, au
« nombre desqueis se trouvc Moustapba-pacba, Get
M evenement a eu pour resultat i'entiere destruction
« des quinze mille hommes que la flotte avait amenes
« a Aboukir, sans qu'uii seul ait pu s ecbapper. Je vous
« invite, de la part du general en cbef Bonaparte, a
<( faire connaitre sur-ie-cbamp cette nouvelle a tout le
« monde generalement , et de la repandre dans les pro-
<(vinces de I'Egypte; car c'est une nouvelle qui doit
((Causer de la joie et du plaisir. Je vous enjoins egale-
(( ment de me faire savoir promptement que vous avez
(( divulgue cet evenement glorieux et admirable. Vous
(( saurez que le general en cbef paraitra bientot parmi
«vous. Que Dieu vous conserve! salut.
« Ecrit le 22 de thermidor de la septieme annee de la repu-
« blique frangaise, r(?pondant au 3 de rebi ul-ewel.
« Imprime a i'imprimerie fran^aise et arabe du Caire. »
Le general en cbef quitta les environs d' Aboukir
avec son armci'e ct se rendit a Rabmanie. De la il en-
voy a Osman-kbodja a Rosette et ordonna de le mettre
a mort.
Lorque la defaite que venait deprouver I'armee
ottomane fut connue au Caire, les musulmans de
cette ville la regarderent comme une calamite, ils
furent accablcJ-s dun profond cbagrin et perdirent I'es-
poir qu'ils conservaient de voir I'Egypte rentrer sous
la puissance de fislamisme. Le 5 de rebi ui-ewel,
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 145
Bonaparte revint aii Caire; son entree fut pompeuse
et triomphante, et causa a ses ennemis la honte et le
depit. II etait suivi de Moiistapha-pacha , de son fds
et de tons les autres prisonniers. Le dixieme jour de
son arrivee, tons les goiiverneurs , les notables, les
oulemas et les membres du divan vinrent chez lui
pour le feliciter de son retour et de sa victoire. II
les regarda avee un oeil scrutateur et intelligent, et
s'aper^ut de raffliction qu'ils eprouvaient. II etait ins-
truit de i'espoir qu'ils avaient eu de le voir renverse p
et des troubles arrives pendant son absence. II n'igno-
rait pas non plus les lettres que Moustapba-pacha et
Osman-bey leur avaient adressees quand ils etaient
venus a Aboukir. uOidemas et seigneurs, leur dit-il,
((je m'etonne du cbagrin que vous cause ma victoire.
« Vous n'avez done pas encore su m'apprecier : pour-
(( tant je vous ai souvent dit et vous ai repete que j'etais
((un musulman, que je croyais a I'unite de Dieu, que
(( j'honorais le propbete Mabomet et aimais les musul-
(( mans ; vous n'avez pas aj oute foi a mes paroles ,
« et vous avez cru qu'elles m'etaient inspirees par la
« crainte. Cependant vous avez vu de vos yeux et eii-
<( tendu de vos oreilles combien etaient grandes ma
« force et ma puissance , et vous avez su , a n'en pas
((douter, que j'etais victorieux, Je vous le dis en-
((Cor«, j'aime le propbete Mabomet; je I'aime parce
« qu'il etait un brave comme moi et que son appari-
«tion sur la terre a eu lieu comme la mienne. Je
(d'emporte meme sur lui, car mes conquetes sont plus
14() HISTOIRE DE L'EXPEDITION
(( grandes que les siennes; mais il men reste encore bien
((d'autres a faire; vous entendrez de vos oreilles, et
((vous verrez de vos yeiix les nombreuses victoires
((que je remporterai. Si vous me connaissiez, vous
((m'adoreriez. Un temps viendra ou vous serez humi-
ftlies, vous vous repentirez alors de ce que vous avez
(( fait et vous verserez des larmes de regret sur le temps
(( ou nous sommes.
(( Certes, je liais les chretiens; j'ai detruit leur reli-
((gion, renverse leurs autels, tue leurs pretres, mis
((en pieces leur croix, renie leur foi; et cependant je
(des vois se rejouir de ma joie et s'affliger de mon
(( chagrin. Comment done voulez-vous que j'embrasse
(( de nouveau la foi chretienne? Et si je prenais ce parti,
(( quel avantage y verriez-vous pour moi? Au reste , ne
((VOUS melez pas de ces affaires-la; conformez-vous
r. 123. ((a fordre de Dieu tres-haut. Soyez contents et tran-
(( quilles , afm que le bonheur et la paix soient votre
(( partage.
((Je vous ai deja souvent avertis et vous ai donnc
(( des conseils utiles ; si vous savez les apprecier, et si
((Vous vous en souvenez, vous y trouverez profit et
(( prosperite ; mais , si vous les repoussez , vous eprou-
u verez du malheur, et vous vous repentirez. »
Apres ce discours, les oulemas se retirerent trou-
bles et stupefaits de ce qu'ils venaient d' entendre; pas
un seul d'entre eux ne put repondre.
Bonaparte donna pour demeure a Moustapha-
pacha, k son fils et i quelques personnes de leur
DES FRANgAIS EN EGYPTE. U7
suite, uiie maison magnifique, et leur assigna la
somme necessaire k leiirs besoins. Ensuite il s'occupa
d'ecrire an gouvernement ottoman par ientremise
de Moustapha- pacha; il rappela dans sa lettre i'an-
cienne amitie de la France pour la Porte, etl'alliance
qui durait entre elles depuis plusiem^s siecles; puis il
I'excitait contre les autres gouvernements europeens,
et lui disait que le parti le plus convenable pour le
grand seigneur etait de laisser les Francais s'etablir
en Egypte , que leur presence dans ce pays etait prefe-
rable a celle des Mamlouks. II promettait d'obeii' aux
ordres de sa hautesse, assurait que la priere serait tou-
jours dite en son nom, la monnaie toujoiu"s frappee a
son coin , et que la caravane du pelerinage aurait lieu
comme de coutume; enfin que les Francais payeraienf
I'impot ordinaii^e au tresor de Constantinople. Mous-
tapha -pacha envoya cette lettre par quelqu'un de sa
suite.
Les conquetes des Anglais ayant excite dans le cceur
du general en chef un depit violent, il s'occupa de son
depart pour Paris.
Nous avons deja rapporte que Bonaparte avait en-
voye Osman-khodja a Rosette; cet homme, a son
arrivee, fut jete en prison ; le general commandant de
la ville fit venir des temoins musidmans dont il reclama
le temoignage devant le conseil particulier. Les te- p.
moins declarerent, en presence du cadi et du mufti,
qu'Osman-khodja avait ete un tyran, et qu'il meritait
la mort. Le general fit dresser alors une sentence signee
148 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
de tous les notables , et ordonna de mettie Osman-
khodja a mort, apres I'avoir promene dans la ville.
Ensuite il fit repandre cette sentence dans toutes les
provinces, afin qu'on apprit 1' execution du coupable.
CO PIE DE LA SENTENCE RENDUE CONFORMEMENT A LA NOBLE LOI,
PAR LE TRIBDNAL DE ROSETTE (qDE SA GLOIRE SO IT ETER-
NELLe!), CONTRE OSMAN-KHODJA, ET ADRESSEE AU GENERAL
COMMANDANT DE LA VILLE SDSDITE , EN DATE DU 2^ THER-
MIDOR AN VII DE LA REPUBLIQUE FRANQAISE, OU LE 8 DE
REBI-UL-EWEL DE L'ANNEE 12 1 A DE L'HEGIRE.
« Nous avons recu votre lettre avec I'ordre de prendre
((des informations et des renseignements sur toutes
« les actions emanees d'Osman-khodja Kerouli; nous
« voyons qiie le mal I'emporte sur le bien. Suivant done
« ce qu'exigeait cette affaire , et en presence de son ex-
« cellence notre seigneur le clieikh ul-islam , le savant ,
« le pieux , le noble Ahmed el-khadawi , mufti de la
« secte d'Anef , du nakib el-achraf , le considere , i'ho-
« nore , le noble Bedawi , du modele des a'ians , le pe-
p. 155. (derin Ahmed-aga silihdar, de I'honore Ali Chawich-
<( ketkhouda, du modele des negociants Ahmed Ghahal ,
« de i'honore SeUm-aga, de I'honore Ibrahim el-djemal,
«du cherif Ali Djumani, du cheikh Moustapha Daher,
((du cherif Ibrahim Seid, de I'honore Mouhammed el-
((kadem, du pelerin Bach Suleiman, et aussi en pr^-
((sence de plusieurs autres musulmans, ont paru les
« nommes Ramadan Hamoudi, Moustapha el-djebbar
(( Ahmed Chawich Abdoullah , le pelerin Hassan Abou-
DES FRANgAIS EN EGYPTE. U9
« Djoiidi, le pMerin Bedawi Makrali, Ali-Abou Zerari-
« Bedawi-Deiab et Hassan Arab. D'apres raffirmation
(( et le temoignage de ces derniers , il a ete reconnu
« que le susdit Osman-khodja ies avait tyrannises d'une
umaniere violente en Ies faisant battre et mettre en
« prison sans en avoir le droit , qu'il avait pille leurs
((biens et s'etait rendu coupable d'autres injustices.
wAlors on demanda a tous Ies musulmans presents a
(( cette assemblee si Osman-khodja avait commis plus
« de mauvaises actions que de bonnes; tous repondirent
« unanimement que le mal I'avait emporte sur le bien :
«pour ce motif Osman-khodja, ancien gouverneur de
((Rosette, a eu la tete tranchee.
«Certifie conforme a I'original et au sens qu'il renferme, et
« publie au nom du commandant actuel de Rosette.
« Imprime a rimprimerie arabe des Fran^ais , an Caire le
« Bien Garde. »
Le 12 de rebiul-ewel, le general en chef ordonna,
comme I'annee precedente , de celebrer la naissance
du prophete ; il fit ciixuler, a cette occasion, un
magnifique cortege dans la ville , et reunit dans un
banquet splendide Moustapha-pacha , tous Ies oiile- p. 126.
mas et Ies aians. Pendant le festin on entendit des
instruments de musique. Quatre jours apres, sous le
pretexte d'aller visiter Ies habitants des provinces , et
de Ies tranquilliser, il quitta le Caire avec sa garde par-
ticuliere; il prit aussi avec liii trois cents hommes de
150 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
I'armee et les geiieraiix Alexandre Berthier et Murat,
se dirigea d'abord siir la ville de Menouf, et de la se
rendit a Alexandrie. Pen de temps apres son arrivee,
il se disposa a partir; on prepara trois batiments sur
iesqiiels il fit porter, pendant la nuit, des coflres rem-
piis de pierres precicuses , d'armes magnifiques , de
marchandises , d'etofFes et d'objets qu'il avait gagnes
dans la guerre. II avait aussi avec lui de jeunes Mam-
louks attaches a son service- et qu il avait richement
habilles.
Ces preparatifs termines, il donna mi grand diner
au general SmitK, general en chef des Anglais. Ce der-
nier, a fepoque oii les Francais avaient leve le siege
de Saint-Jean d'Acre, etait venu avec ses vaisseaux
dcvant Alexandrie. II est d'usage parmi les Europeens ,
lorsqu'ils ne sont point en position de se livrer des
combats, de se voir reciproquement , quoiqiie d'ailleurs
ils soient en guerre. Bonaparte temoigna done au ge-
neral Smith toute sorte de prevenances et lui fit des
cadeaux de prix. II lui demanda ensuite et obtint la
permision d'expedier trois pctits batiments en France.
Le general Smith etant retourne , dans ia nuit meme ,
sur ses vaisseaux, Bonaparte s'embarqua avec sa suite
et sortit du canal par un vent violent. Deux jours apres,
le general Smith apprit son depart. Cette nouvelle
lui fit une grande impression; il mit sur-le- champ
a la voile pour le poursuivrc , mais il ne put en
apprendre aucune nouvelle, et n'en vit aucune trace.
Bonaparte, saisissant I'occasion, s etait envole comme
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 151
un oiseau de sa cage , et avait echappe aux Anglais par
son adresse, son extreme intelligence et son genie su-
perieur. C'est ainsi qu'avec le secours de Dieu, apres
un sejour de quatorze mois en Egypte , il se tira d'af-
faire et arriva a Paris.
Son retour en France fut un des evenements les
plus extraordinaires de I'^poque , et les contemporains
en furent tres-etonnes; on disait que c'etait une preuve
du bonheur qui lui etait predesline. Avant de s'embar-
quer, il avait ecrit au general Kleber, alors a Damiette ,
pour lui apprendre son depart. II le nommait, dans sa
lettre , general en chef a sa place , et promettait de lui
envoyer des secours et des renforts lorsqu'il serait ar-
rive en France. II confirmait le general Dugua , son
lieutenant au Caire , dans le commandement de cette
place et I'engageait a continuer de servir avec zele. II
lui ordonnait , en meme temps , de faire connaitre son
depart aux membres du divan afm qu'ils en repan-
dissent la nouvelle parmi les notables et le peuple,
et qu'ils assurassent tous les habitants que leur surete
et leur tranquillite ne seraient pas plus troublees qu'au-
paravant.
Bonaparte ecrivit aussi a tous les generaux pour
leur annoncer son depart et leur xlonner des instruc-
tions sur la conduite qu'ils auraient a tenir pendant
son absence; il leur recommandait de bien garder le
pays et de menager le peuple, promettait d'envoyer
des secours, et de revenir bientot lui-meme avec des
troupes valeureuses. Le delai qu'il leur assigna pour
152 IIISTOIRE DE L'EXPEDITION
son retour etait de quatre mois pleins; s'il laissait passer
cet espace de temps sans reparaitre , il les autorisait a
livrer le pays aux musulmans en faisant la paix avec
'^8- eux, a en stipuler les conditions par I'entremise des
Anglais , et a revenir a Paris.
Quand la nouvelle du depart du general en chef
fut repandue dans le pays, les habitants du Caire et de
i'Egypte se rejouirent et les Francais s'aflligerent. Le
general Dugua ordonna aux membres du divan decrire
dans les provinces pour en donner connaissance. Voici
la copie de leur lettre.
« De la part du conseil particulier , a toutes les pro-
uvinces de I'Egypte, du cote du sud et du cote de la
« mer , a tout le peuple en general : que Dieu lui soit
(( favorable !
« Nous vous annoncons que le general Dugua, lieu-
« tenant du commandant des armees le grand Bona-
(( parte, a ecrit au divan pour lui annoncer que ce
(( general en chef des troupes francaises etait parti pour
(da France. Le but de son voyage est de procurer le
urepos a toutes les provinces de TEgyptc; de plus, il a
(( recu de la republique fran9aise Tordre de se hater de
((revenir, parce que son absence durait depuis long-
(( temps. Le general Dugua le kaimakam nous annonce
(( que Bonaparte , avant de quitter I'Egypte , a choisi
(( pour le remplacer un homme prudent , rempli d'af-
« fection et de clemence pour tout le peuple , et qu'il
'(Fa nomme general en chef des armees francaises. Le
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 155
kaimakam nous annonce egalement que nous pouvons
loujours etre aussi tranquilles, au sujet de la conser-
vation de notre religion, de nos femmes, de nosmar-
(chandises, de nos richesses , et de tout ce qui est
(necessaire a notre vie, que nous I'etions avec le ge-
neral en chef le grand Bonaparte. Nous vous conseil-
( seillons , 6 peuple , de ne point obeir aux fauteurs p.
( de revoke , d'abandonner les dissensions et la d^so-
( b^issance , et de vous conform er a I'ordre du Crea-
( teur des etres. Salut a vous.
« Sign^ :
It Le pauvre Esseid Kiialil bekui, chef des emirs.
«Le pauvre Abdoullah cherkawi, chef du divan.
« Le pauvre Mouhammed moudi, secretaire du divan.
«Le pauvre Moustapha sawi, Chafh.
« Le pauvre Suleiman Fayoumi, Meleki.
« Le pauvre Esseid Ahmed mahrouki.
« Le pauvre Ali-ketkhouda Medjerli bach-ikhtiar.
« Le pauvre Youcef , commandant des fusiliers.
« Le pauvre Lodtf Allah , I'Egyptien.
<i Le pauvre Youcef Feraht.
« Le pauvre Djeberan Sakroudj.
« Le pauvre Lomar.
« Le pauvre Bodeuf.
" Le pauvre Zoul-Fekar-ketkhouda , commissaire
« musuhnan.
« Pour copie conlormc : le commissaire fran^ais Dje-
« loutie.
« Imprime a I'lmprimerie iran^aise, au Caire le Bien Garde. »
r. K
15/J HISTOIRE DE L'EXPEDITION
Apres renvoi de cette circulaire, le general Kleber
se rendit de Damiette a Boulak. Le ka'imakam general
Dugua et le general Destaing, cheikh el-beled, vin-
rent au-devant de lui; il fit son entree dans la ville
avec pompe et magnificence et descendit a fhotel
qu'avait occupe Bonaparte. Get hotel etait celui de
Mouhammed-bey el-elli, situe sur la place de lez-
beqiiie.
Le lendemain tons les generaiix, les officiers, les
commissaires et les employes civils vinrent le com-
plimenter a I'occasion de son arrivee et de sa nomi-
nation de general en chef. Les oulemas du divan , les
agas, le wali, le mouhtasib, les negociants etles aians
vinrent aiissi lui ofFrir Iciirs felicitations sur son arri-
vee. II les recut avec un visage riant, leur promit de
maintenir la paix et la tranquillite , et leur ordonna de
rassurer Ic peuple. Cepcndant son air imposant et re-
doutable les remplit de trouble et d'etonnemcnt. Cc
general etait en effet un lion formidable redoutc des
guerriers, prudent, sage et orne de perfections; son
aspect repandait la crainte dans les coeurs et jetait
i'epouvante parmi les lions. Les oulemas et les aians
se retirerent de sa presence, intimides par son dis-
cours. Moustapha et son fils vinrent aussi lui presenter
Icurs hommages et en recurent un accueil distingue.
Le vaillant general en chef Kleber, etant done
monte sur le trone du Cairc , examina les papiers que
Bonaparte lui avait laisses, ot prit connaissance de
toutes les instructions qii'il lui donnait et des letlres
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 155
qu'il avail adressees au gouvernement ottoman par
rentremise de Moiistapha. II s'occupa ensuite, avec ce
pacha, des moyens de conclure la paLx. Mais alors on
apprit que ie grand vezir Youcouf-pacba Dia-el-Madeni
etait parti de Constantinople , a la tete d'une armee
imperiale , pour venir delivrer I'Egypte du pouvoir
des Francais. Ce pacha avait quitte la ville de Cons-
tantinople, dans le mois de rebi ul-ewel de I'annee
I 2 1 3 , et le general Kleber recut de sa part des lettres
qui lui furent remises par Moustapha-pacha.
Les mouvements de revolte furent apaises en Egypte
pendant le commandement de ce general; il s'appli-
quait a faire regner le calme et la tranquillite , a pre-
venir toute collision entre les habitants et les troupes.
II avait du penchant vers le luxe et la representa-
tion; matin et soir on entendait les instruments de
musique devant son hotel. II aimait, d'ailleurs, fort
peu se montrer en public; on le craignait generaie-
ment. II ne voulut faire aucun changement a ce que
Bonaparte avait etabli et regie en Egypte; ainsi, a
Tepoque ou le Nil atteignit sa plus grande hauteur,
il sortit de la ville en giande pompe, accompagne de
toutes les troupes et des habitants; lajoie la plus vive
et un ordre parfait regnerent , pendant cette brillante
fete, au milieu du concours immense de monde qui s'y
etait rendu; on tira aussi un nombre infini de salves
d'artillerie.
Le general Kleber, en quiltant Damiette, avait ins-
lalle a sa place le general Verdier en qualite de gou
p. i3i
p. loa
156 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
V erneur, Apres son depart arriverent sur la rade de
cette ville environ cinqiiante vaisseaux musulmans
remplis de troupes, et qiielques batiments anglais de
la flotte qui etait en station devant Alexandrie. Les
V aisseaux musulmans etaient les memes qui avaient
amene Moustapha- pacha Kouca et son armee ; apres
le debarquement et la defaite de cette armee a Abou-
kir, la flotte, ay ant mis a la voile, avait 6te prendre
de nouvelles troupes et etait venue dans le canal de
Damiette. Les soldats furent debarques pendant la
nuit au village d'Euzbe.
Le general Verdier, apprenant que des musulmans
etaient descendus a terre et avaient construit des re-
tranchements, partit aussitot avec cinq cents hommes;
il se dirigea sur Euzbe , et atteignit les Turcs avant le
couclier du soleil. Ay ant ensuite partage ses troupes
en trois corps, il fondit sur eux avec impetuosite. Les
feux de la guerre et du carnage s'enflammerent alors ,
les braves et les heros se presserent, et le combat
devinttres-anime; mais les musulmans ne purent tenir
qu'un instant contre les Francais , et , voyant la mort
les assaillir de tous cotes, il jeterent leurs armes et
demanderent grace; une grande partie d'entre eux se
precipita dans la mer pour eviter la mort ou la honte
de la servitude, quelques-uns parvinrent aux vais-
seaux, d'autres pdrirent dans les flots; ils etaient venus
trois mille sur lesquels huit cents au moins furent faits
prisonniers, Le general Verdier, satisfait, rentra avec
lionneur a Damiette, et donna une brillante fete a I'oc-
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 157
casion de cette victoire dont il reciieillit une grande
gloire. II en instruisit ensuite le general en chef;
celui-ci le blama d' avoir attaque les Turcs avec trop
de precipitation et de ne pas les avoir laisses tous
descendre a terre, afin de pouvoir les exterminer en-
tierement. Le commandant des troupes de debarque-
ment, Zernadji-bachi, avait ete fait prisonnier dans
le combat et blesse dangereusement; le general Ver-
dier le fit soigner par des medecins. Ouatre jours
apres , il mourut de sa blessure doidoureuse et du pro-
fond depit qn'il eprouvait. Le general Verdier lui fit
faire des obseques magnifiques, avec un cortege nom- p. ,33.
breux, ainsi qu'il est d'usage pour les chefs d'armee;
il invita les oidemas de la ville, tous les a'ians, les of-
ficiers superieurs et les membres du divan a s'y trou-
ver, et leur ordonna de marcher devant le corps; les
chevaux etaient couverts de caparacons noirs et les
soldats portaient leurs fusils inclines vers la terre. II
fut enterre dans un endroit remarquable de la plus
grande mosquee de la ville.
A la fm du mois de rebi-id-ewel de I'annee 1 2 1 /i ,
le grand vezir, ce ministre tres-celebre , s'avanca vers
la Syrie, avec pompe et magnificence et suivi d'une
armee innombrable. A son approche les provinces
tremblerent; grands et petits, tout le monde redou-
tait sa puissance. Cependant c'etait un ministre rem-
pli de justice et d'une profonde sagesse ; protecteur
des lois , il haissait la tyrannic et la cruaute , aimait la
justice et se plaisait h pardonner.
158 HJSTOIHE DE L' EXPEDITION
La terre clait couverle cles troupes, des tribus ot
des nations qui composaient son armeo. Les emirs,
les gouverneurs,les receveurs de contributions et tous
Ics habitants en general , sc hatant de se ranger sous
son obeissance, vinrent faire ieur sousmission et lui
adresser des felicitations ; ils lui offrirent en outre des
presents precieux et d'abondantes provisions. You-
couf-pacha se transporta ensuite a Gaza, accompagne,
dans sa marche imposante , des principaux chefs de
farmee , d'illustres pachas et des Mamlouks d'Egypte ,
mis en fuite et cbasses de Ieur patric par les Francais.
II traita avec bonte toutes les villes et les villages situes
sur son passage , y lit regner la justice et rassura les
habitants en Ieur promettant sa protection , comme
I'exigeaient les lois oltomanes et la voionte du sultan.
II avait invite Djezzar-pacha a se rendre aupres de
lui avec scs vigoureux soldats, mais celui-ci s'excusa,
montra de la froideur et ne voulut point quitter Saint-
Jean-d'Acre; il se dispensa meme de fournir des vivres,
■'■'<■ d'envoyer des troupes, et desobeit a fordre noble et
glorieux du sultan.
Youcouf-pacha etant arrive a Gaza, le general en
chef des Francais cntama avec lui une correspon-
dance dans le but de retablir la paix etl'union, et de
faire cesser les maux de la guerre et les inimities.
Moustapha-pacha Kouca , celui qui etait prisonnier el
dont nous avons parlc precedemment, etait charge de
cette negociation, dont nous ferons connaitre plus tard
le resultat, s'il plait a Dieu.
DES FHANgAIS EN E(}YPTE. 159
Nous avoiis deja dit que le general en chef Kleber,
suivant les instructions de son predecesseur Bona-
parte, avait continue d'ecrire a la Porte par I'entre-
mise de Moustapha-pacha , et cherchait a iui faire
approuver I'occupation francaise en Egypte au moyen
des promesses que nous avons rapportees. Le gouver-
nement ottoman ne vouiut point y consentir, mais
le grand vezir proposa de conclure la paix d'apres des
conditions equitables et des stipulations emanees du
sultan , parmi lesquelles se trouvait I'obligation de
rendre I'Egypte la Bien Gardee, et de levacuer, de ma-
niere, toutefois, que les troupes francaises ne seraient
point troublees pendant leur retraite.
Lorsque le general KJeber eut reconnu que la Porte
nc voudrait jamais laisser les Francais en Egypte, il
consentit a se retirer, d'apres im traite qui garantirait
leur surete et dont les clauses seraient bien arretees.
Mais, avant de conclure ce traite, ii envoya chercher
dans le Said le general Desaix , dont la sagesse et I'ha-
bilete iui etaient connues et qui joignait a un rang tres-
eleve unc grande consideration.
II fit venir aussi plusieurs des principaux generaux ,
assembla un conseil dans lequel, leur ayant explique
I'etat des affaires, il vit que la plupart desiraient quitter
I'Egypte. lis dirent qu'etant prives de secours ils se
trouvaient exposes plus que jamais a I'inimitie et k la
haine des habitants , et que d'ailleurs le temps fixe par
Bonaparte pour son retour etait ecoule.
A cette epoque arriverent des lettres du grand vezir
160 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
dans lesquelles il menacait d'exterminer les Francais
s'ils ne sortaient pas de I'Egypte : ii annoncait qu'ii
allait marcher sur eux avec ses braves et ses heros aussi
1 35. nombreux que les grains de sable, aussi impetiieux que
les torrents , et ses cavaliers invincibles armes d'epees
tranchantes. II les invitait k livrer le pays afin d epar-
gner leur sang et celui des peuples, et les prevenait
que , s'ils ne suivaient pas ses conseils et ne craignaient
pas sa puissance, ils allaient etre aneantis, et se re-
pentiraient lorsqu'il n'en serait plus temps. Le general
Kleber lui repondit en ces termes : aCertes tu dis
<(la verite, tes soldats sont aussi nombreux que les
« etoiles du ciel, cela est bien connu; mais ils sont eloi-
<( gnes de ton obeissance autant que les etoiles le sont
« de la terre. Tu compares encore leur multitude au
« sable de la mer; il n'y a pas de doute a cela, leur
« nombre est infini , mais peu d'entre eux savent r^sister
(( a I'ennemi et supporter son choc; leur coeur est plus
« petit qu'un grain de sable , et leur force n'egale pas
« celle de la fourmi. Quant a nos troupes, elles sont
(( en petit nombre , il est vrai , mais dies sont invinci-
«bles dans les combats; elles sont pres de nous et
(cnous obeissent toujours. Si nous les faisons marcher
«a la mort, elles y marchent; si nous les rappelons,
« elles reviennent ; si nous les empechons de faire
(cquelque chose, elles sen abstiennent. A chaque ins-
utant du jour nous sommes prepares a combattre et
« a vaincre les cavaliers et les braves , et resignes au
« sort que nous reserve le Dieu misericordieux. »
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 161
Les affaires resterent qnelque temps en cet etat;
chaque parti avait une egale crainte de la guerre et
cherchait les moyens de I'eviter. Tous deux voulaient
epargner le sang des peuples, faire cesser la devasta-
tion des provinces, et retablir la paix. Celui qui servait
d'intermediaire entrele vezir et le general Kleber etait
Moustapha - pacha Kouca. Le general Smith , com-
mandant en chef des Anglais , qui tenait la mer de-
vant Alexandrie et fermait fentree du Nil, proposa
aussi sa mediation. Alors il fut arrete d'un commun
accord que Ton enverrait sur la frontiere du territoire p. isg.
d'El-Arich deux personnes de la part du grand vezir,
et deux de la part du general Kleber, et que Ton ou-
vrirait en cet endroit des conferences, pour que les
Francais pussent exposer leurs conditions et stipula-
tions. En consequence, Moustapha-efPendi le defterdar,
et Moustapha-effendi , le chef du conseil, s'y rendi-
rent au nom du grand vezir; et, du cote du general
en chef Kleber, le general Desaix et le commissaire
Poussielgue. Ces quatre plenipotentiaires s'etant reunis
aupres d'El-Arich , les conferences commencerent. Les
Francais et les Osmanlis proposerent tour a tour leurs
conditions , puis les plenipotentiaires ecrivirent ce qui
avait ete arrete entre eux a leurs chefs respectifs , et
en attendirent la reponse.
Le grand vezir etait alors a Gaza.
Lorsque cette negociation fut terminee et que la
nouvelle de la paix fut repandue parmi les habitants
du pays, des troupes musulmanes vinrent sur le terri-
11
162 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
toire d'Ei-Arich et dresserent leiirs tentes pres de la
forteresse ou se trouvaient trois cents Francais com-
mandes par le general Gazal. Quelqiies soldats turcs,
setant approches des muraiiles, parlerent avec ies
soidats francais et leur annoncerent la paix qui venait
d'etre conclue entreeux; Ies Francais, descendant alors
de la forteresse , se melerent avec Ies musulmans ;
i'amitie s'etablit en meme temps entre le general Gazal
et Mciistaplia -pacha Arnaout; ce dernier fiit invite a
venir dans la forteresse ou un superbe repas lui avait
ete prepare. Le pacha s'y rendit avec pen de monde;
mais il avait ordonne a ses troupes d'assaillir la porto
p. .37. lorsqu'il y serait entre, de s'emparer de la forteresse,
et de faire main-basse sur tous ceux qui s'y trouvaient.
Autour de cette forteresse regnait un fosse, et devant
la porte etait un pont de bois, que Ies Francais ele-
vaient et abaissaient avec des cordes; lorsque le pacha
fut entre , ses troupes se precipiterent sur la porte en
poussant des cris affreux; Ies Francais, ne pouvant plus
relever le pont , Ies Turcs entrerent dans la forteresse ,
et sabrerent tous ceux qu'ils rencontrerent. Un des
assieges, alavue d'une pareille perfidie, alia en toute
hate vers ie magasin de poudre , y mit le feu, et, la
poudre s enflammant, tout ce qui se trouvait renferme
clans la forteresse sauta en fair. Ce fut un moment
terrible : une foule de Turcs et de soldats fran9ais
furent brules, et la muraille de la forteresse s'ecroula
du cote de la porte. Moustapha -pacha perit dans Ies
flammes -, il ne resta qu'une centaine de Francais dont
DES FUANCAIS EN EGYPTE. 165
s'empar^rent les Turcs qui etaient accourus en foiile.
La nouvelle dii sort qiie venaient d'eprom er les
Francais dans la fortcresse d'El-Arich parvint bientot
au general Kleber; il en fut saisi d etonnement , entra
dans line violente coiere et avertit ses troupes de se
preparer a marcher. II fit venir ensuite Moustapba-
pacba Rouca , lui apprit la perte de ses soldats , et lui
raconta le manque de foi et la perfidie des musul-
mans. ((Comment, lui dit-il, apres un pareii evene-
((ment, ia securite peut-elie entrer dans nos coeurs ?»
II regardait en effet Taffaire d'El-Aricb comme dune i" '^8.
grande importance et en etait fort affecte.
Moustapba Kouca cbercba des excuses et tacha de
calmer I'irritation du general en cbef; il allegua pour
raison fignorance des troupes turques, leur manque
de soumission envers leurs cbefs, et, s'efforcant d'atte-
nuer la gravite de cet evcnement, ille conjura de ne
point empecber les affaires de suivre fheureuse direc-
tion qu'eiles avaient prise. Cependant le general Kle-
ber n'en resta pas moins determine a se preparer a la
guen e et a partir.
Au commencement du mois de cbaban de fan-
nee 1 2 1 /i , il quitta done le Caire et se rendit a Bel-
beis par Salab'ie , avec un fort detacbement de troupes.
Avant son depart il avait mande pres de lui les ou-
lemas, les membres du divan et les autres cbefs et
notables, et leur avait recommande de bien se garder
de commettre aucune trabison, d'eviter les troubles
et les desordres, et de preserver le pays des mediants;
164 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
les assurant qu'ils seraient perdus et aneantis si , renou
velant leur conduite passee , ils suivaient les drapeaux
de i'hypocrisie , et se iivraient a des actes d'hostilite.
Les oidemas I'assurerent, sous leur propre responsa-
bilite, de la tranquillite du peuple et lui promirent
d'empecher les seditions.
Le general partit alors du Caire; on voyait le feu
de la colere dont son coeur etait d^vore, et Ton en-
tendait de profonds soupirs s'exhaler de sa poitrine.
Lorsqu'il fut arrive a Salah'ie , il sonda les dispositions
des troupes avec son intelligence parfaite : il trouva la
discorde parmi eux et ne vit que des visages attristes;
leur ame etait troublee et remplie d'irritation ; la soif du
depart les devorait, ils desesperaient de pouvoir jamais
inspirer aucune confiance aux Egyptiens et redoutaient
leur perfidie. A Belbeis, le gouverneur lui avait an-
nonce qu'ayant donne aux troupes I'ordre de partir,
elles s'y etaient refusees. On lui apprit aussi que, d'apres
ses instructions, le general Verdier, gouverneur de
r- iSg. Damiette , ayant voulu se rendre a Katie et fait battre le
tambour en signc de depart, les soldats n'avaient point
obei et avaient refuse positivement de marcber. Cette
conduite, contraire aux usages des troupes francaises,
ieta le general Kleber dans une inquietude extreme. II
apprit en memc temps, par le gouverneur d'Alexan-
drie, que plusieurs commissaires des guerres, auxquels
il avait permis de s'embarquer pour TEurope, en
avaient ete empeches par les soldats qui setaient soii-
ieves contre evix en leur adressant ces mots : « Nous
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 165
« sommes vos egaux et libres comme vous; nous ne
(( souffrirons jamais que vous vous en aliiez avec des
(( richesses , tandis que nous resterons ici en proie a
(( tous les maux : ou nous partirons avec vous, ou bien
u v^ous resterez avec nous. » Enfin le general en chef
fut informe qu'un des generaux , en passant sur le ter-
ritoire de Tanta, autrefois residence de Seid el-Bedawi,
homme celebre en Egypte ( sur lui soient les plus no-
bles saluts !), avait ete attaque par un corps d'Arabes
et de paysans , et que trois mille soldats dont il etait
accompagne avaient refuse de combattre les Arabes.
A la reception de ces nouvelles, le general vit claire-
ment que les coeurs des Francais n'etaient plus animes
des memes sentiments; il n'en parla a personne et se
proposa de faire la paLx et de rendre I'Egypte.
Tel etait I'etat des affaires des Francais. Quant au
grand vezir, il faisait tous ses efforts pour les expulser;
mais, connaissant leur courage indomptable, leur force
dans les combats, leur insouciance de la mort, crai-
gnant aussi la destruction du pays , la perte de ses
habitants et des troupes , il desirait eviter la guerre.
Ces motifs fempecherent de se rejouir de la prise de
vive force de la forteresse d'El-Arich; il regrettait d'ail- p.
leurs la perte des musulmans tucs dans cette explo-
sion epouvantable; cependant il affectait de vouloir la
guerre et cherchait a efPrayer les Francais en donnant
des ordres severes, tandis que son intention et son desir
etaient de les renvoyer sans violence, pour delivrer
le Caire; c'etait en effet le meilleur parti qu'il eut a
160 IIISTOIRE DE L'EXPEDITION
prendre , car les Francais sont les plus courageux des
peuples guerriers, et leur maniere de combattre est
tres-redoutable. En outre ils etaient maitres des cha-
teaux forts, des citadelles, des provinces et des villes,
Le pacha savait aussi qu'ils se defendraient iongtemps
avant de se rendre , et qu'il ne pouvait pas les attaquer
sans danger. Ces raisons le portaient a desirer la paix;
cliaque parti la voulait done egalement et cherchait a
se rapprocher par des moyens de conciliation. Tous
deux desiraient donner aux affaires une heureuse issue,
faire cesser les ininndties et parvenir k ieur but. Les
plenipotentiaires s'interposercnt de nouveau entre les
partis, reprirent les negociations au point ou eiles
en etaient restees au sujet des articles de la paix, et
consoliderent ce qui avait ete arrete. Continuant en-
suite de negocier, ils ne cesserent de confirmer une
chose, d'en rejeter une autre, d'accepter et de refuser
des conditions, jusqu a ce cjue tous les articles du traite
fussent complets, et que I'objet de tous les desirs fiit
atteint. Enfin on convint que larmee francaise sorti-
rait de i'Egypte sans etre aucimement inquietee, et
quelle Jivrerait cette province aux Osmanlis, d'apres
des conditions invariablement lixees et que Ion obser-
verait fidelcment. Ces conditions furent signees d'un
cote par ie general Kleber, son ministre le general
Damas , le general Desak et le directeur des frontieres
Poussielgue; de f autre, par le grand vezir, le defterdar
l\achid, et par Moustapha-effendi, ministre des affaires
elrangeros. Chaque parli en cut an cxemplaire et en
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 167
envoya la copie a son gouvernement , le grand vezir
a la Sublime Porte, et le general Rleber au gouverne- p. i4i
ment de la republique francaise a Paris. En voici la
copie (i5) :
u L'armee francaise en Egypte , voulant donner une
« preuve de ses desirs d'arreter 1' effusion du sang et
« de voir cesser ies malheureuses querelles survenues
« entre la republique francaise et la Sublime Porte ,
« consent a evacuer I'Egypte , d'apres Ies dispositions
(( de la presente convention , esperant que cette con-
c( cession pourra etre un acbeminement a la pacifica-
fttion generale de TEurope.
ARTICLE PREMIER,
(( L'armee francaise se retirera avec armes , bagages
« et effets, sur Alexandrie , Rosette et Aboukir, pour y
(( etre embarquee et transportee en France , tant sur ses
n batiments que sur ceux qu'il sera necessaire que la
u Sublime Porte lui fournisse ; et , pour que lesdits bati-
« ments puissent etre promptement prepares , il est
K convenu qu'un mois apres la ratification de la pre-
wsente ii sera envoyc, au cbateau d' Alexandrie , un
u commissaire avec cinquante personnes de la part de
u la Sublime Porte.
ART. 2. P- 'ia-
« II y aura un armistice de trois mois en Egypte , a
n compter du jour de la signature de la presente con-
168 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
((vention; et cependant, dans le cas ou la treve expi-
wrerait avant que lesdits batiments a fournir par la
((Sublime Porte fussent prets, ladite treve sera pro-
((longee jusqu'a ce que rembarquement puisse etre
« completement effectue , bien entendu que , de part et
(( d'autre , on emploiera tous les moyens possibles pour
((que la tranquillity de I'armee et des habitants, dont
(da treve est I'objet, ne soit point troublee.
ART. 3.
(( Le transport de I'armee francaise aura lieu d'a-
((pres le reglement des commissaires nomm^s a cet
(( effet par la Sublime Porte et par le general en chef
((Kleber; et, si, lors de I'embarquement , il survenait
(( quelques discussions entre lesdits commissaires sur
((cet objet, il en sera nomme un par M. le commo-
(( dore Sidney-Smith, quidecidera les differends d'apres
(( les rcglements maritimes de I'Angleterre.
ART. k.
((Les places de Katie et Salahie seront evacuees
{(par les troupes francaises le huitieme jour ou, au
((plus tard, le dixieme jour apres la ratification de la
p. i43. ((presente convention. La ville de Mansoura sera
((evacuee le quinzieme jour, Damiette et Belbeis le
((vingtieme jour; Suez sera evacue six jours avant le
((Caire-, les autres places situees sur la rive orientale
((du Nil seront evacuees le dixieme jour; le Delta sera
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 169
evacue quinze jours apres Tevacuation du Caire. La
rive occidentale du Nil et ses dependances resteront
entre ies mains des Francais jusqu'a I'evacuation du
(Caire; et cependant, comme elies doivent etre occu-
pees par i'armee francaise jusqri'a ce que toutes ies
troupes soient descendues de la haute Egypte , iadite
rive occidentale et ses dependances pourront n'etre
( evacuees qu'a i'expiration de ia treve , s'il est impos-
sible de Ies evacuer plus tot. Les places evacuees par
( I'armee seront remises a la Sublime Porte dans I'etat
( ou elles se trouvent actuellement.
ART. 5.
« La ville du Caire sera evacuee dans le delai de
uquarante jours, si cela est possible, et au plus tard
udans quarante-cinq jours, a compter du jour de la
« ratification de la presente.
ART. 6.
« II est expressement convenu que la Sublime Porte
« apportera tous ses soins pour que les troupes fran-
« caises des diverses places de la rive occidentale du
« Nil , qui se replieront avec armes et bagages vers
wleur quartier general, ne soient, pendant leur route,
((inquietees ni molestees dans leurs personnes, biens p.
« et honneur, soit de la part des habitants de I'Egypte,
((soit par les troupes de I'armee imperiale ottomar^e.
170 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
ART. 7.
c(En consequence de I'article ci-dessus, et pour
(cprevenir toute dissension et hostilite, il sera pris
udes mesures pour que les troupes turques soient
ictoujours suffisamment eloignees des troupes fran-
u caises.
ART. 8.
« Aussitot apres la ratification de la presente con-
((vention, tons les Turcs et autres nations sans dis-
((tinction, sujets de la Sublime Porte, detenus ou re-
(( tenus en France, ou au pouvoir des Francais en
((Egypte, seront mis en liberte; et, reciproquement ,
((tous les Frangais detenus dans toutes les villes et
« echelles de I'empire ottoman , ainsi que toutes les
upersonnes, de quelque nation qu'elles soient, atta-
u cliees aux legations et consulats francais , seront mis
H en liberte.
ART. 9.
uLa restitution des biens et des propriet^s des
i( habitants et des sujets de part et d'autre, ou le
« remboursement de leur valeur aux proprietaires ,
(ccommencera immediatement apres Tevacuation de
d'Egypte, et sera reglee t\ Constantinople par des
« commissaires nommes respectivement pour cet
(I objet.
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 171
ART. lO.
« Aucun habitant de I'Egypte , de quelque religion
((qu'il soit, ne sera inquiete, ni dans sa personne,
<(ni dans ses biens, pour les liaisons qu'il pourra
((avoir cues avec les Francais, pendanl leur occupa-
(( tion de I'Egypte.
ART. 1 1
((II sera delivre k I'armee fran9aise, lant de la part
((de la Sublime Porte, que des cours ses alliees,
(( c'est-a-dire celles de la Grande-Bretagne et de
((Russie, les passe-ports, sauf-conduits et convois ne-
(( cessaires pour assurer son retour en France.
ART. 12.
((Lorsque I'armee franchise d'Egypte sera embar-
« quee , la Sublime Porte , ainsi que ses allies , pro-
((mettent que, jusqu'k son retour sur le continent
(( de la France, elle ne sera nuUement inquietee;
((comme, de leur cote, le general en chef Kleber et
H I'armee francaise en Egypte promettent de ne com-
((Uiettre aucune hostilite pendant ledit temps, ni p. i/,t>.
K contre les flottes, ni contre les pays de la Sublime
(( Porte et de ses allies, ct que les batiments qui trans-
i porteront ladite armee ne s'arreteront h aucune
u autre cote cpie cclle de France, a moins de neces-
((site absolue.
172 HISTOIRE DE L'EXPEDITIOM
ART. I 3.
« En consequence de la treve de trois mois stipulee
« ci-dessus avec I'armee francaise, pour I'evacuation
<(de I'Egypte, les parties contractantes conviennent
((que si, dans i'intervaile de ladite treve, quelques
((batiments de France, h i'insu des commandants
(( des flottes alliees , entraient dans le port d'Alexan-
(( drie , ils en partiront apres avoir pris I'eau et les
(( vivi'es necessaires , et retourneront en France munis
((de passe-ports des cours alliees; et, dans ie cas ou
w quelques-uns desdits batiments am-aient besoin de
((reparations, ceux-la seuls pourront rester jusqu'a
(( ce que lesdites reparations soient aclievees , et par-
(( tiront aussitot apres pour France , comme les pre-
(( cedents , par le premier vent favorable.
ART. ill.
(( Le general en chef Rleber pourra envoyer sur-le-
{( champ en France un aviso , auquel il sera donne
i?- « les sauf-conduits necessaires pour que ledit aviso
« puisse prevenir le gouvernement francais de I'eva-
r
(( cuation de I'Egypte.
ART. l5.
« Etant reconnu que I'armee francaise a besoin de
(( subsistances journalieres pendant les trois mois
(tdans lesquels die doit evacuer fEgypte, et pour
(dies trois autres mois, a compter du jour ou elle sera
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 173
« embarqu^e , il est convenu qu'ii lui sera fourni les
« quantites necessaires de ble, viande, riz, orge, et
(( pailie , suivant I'etat qui en est presentement remis
« par les plenipotentiaires francais, tant pour le sejour
uque pour le voyage. Celles desdites quantites que
« rarmee aura retirees de ses magasins , apres la rati-
((fication de la presente, seront d^duites de celles h
« fournir par la Sublime Porte.
ART. i6.
«A compter du jour de la ratification de la pre-
« sente convention , I'armee francaise ne prelevera
((aucune contribution quelconque en Egypte; mais,
«au contraire, elle abandonnera a la Suljlime Porte
ales contributions ordinaires exigibles qui lui reste-
uraient a lever jusqu'i son depart, ainsi que les cha-
«meaux, dromadaires, munitions, canons et autres
((objets lui appartenant, quelle ne jugera pas k pro-
«pos d'emporter, ainsi que les magasins de grains
(cprovenant des contributions deja levees, et enfin
((les magasins de vivres; ces objets seront examines p.
« et e values par des commissaires envoy es en Egypte
(( a cet efFet par la Sublime Porte et par le commandant
«des forces britanniques , conjointement avec les
(c preposes du general en chef Kleber , et recus par
(des premiers au taux de revaluation ainsi faite, jus-
« quk la concurrence de trois mille bourses , qui se-
« ront necessaires a I'armee francaise pour accelerer
' ses mouvements et son embarquement; et, si les
I7ti HISTOIRE DE L'EXPEDITION
(( objets ci-dessus designes ne produisaient pas cette
Hsomme, le deficit sera avance par la Sublime Porte
« a titre de pret, qui sera rembourse par le gouverne-
((ment francais, sur les billets des commissaires pre-
« poses par le general en clief Rleber pour recevoir
(iladite somme.
ART. ly.
« L'armee francaise ayant des frais a faire pour
(cevacuer I'Egypte, elle recevra, apres la ratification
« de la presente convention, la somme ci-dessus sti-
(cpulee dans fordre suivant, savoir :
((Le quinzieme jour, cinq cents bourses;
uLe trentieme jour, cinq cents autres bourses;
(( Le quarantieme jour, trois cents autres bourses;
p 1 49 (( Le cinquantieme jour, trois cents autres bourses;
((Le soixantieme jour, trois cents autres bourses;
((Le soixante-dixieme jour, trois cents autres
(( bourses ;
((Le quatre-vingtieme jour, trois cents autres
u bourses ;
((Et enfin, le quatre-A ingt-dixieme jour, cinq cents
((autres bourses.
((Toutes lesdites bourses de cinq cents piastres
((turques chacune, lesquelles seront recues en pret
(( des personnes commises a cet effet par la Sublime
((Porte; et, pour faciliter I'ex^cution desdites disposi-
(itions, la Sublime Porte enverra, immediatement
((apres I'echange des ratifications, des commissaires
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 175
« dans la ville du Caire et dans les autres ville occu-
(cp^es par I'armee.
ART.
((Les contributions que les Francais pourraient
(( avoir percues apres la date de la ratification et avant
(da notification de la presente convention, dans les
((divers points de I'Egypte, seront reduites sur le
(( montant des trois mille bourses ci-dessus stipulees.
ART, 19.
(( Pour faciliter et accelerer I'evacuation des places .
(da navigation des batiments francais de transport
(( qui se trouveront dans les ports de I'Egypte sera
(dibre pendant les trois mois de treve, depuis Da-
u miette et Rosette jusqu'a Alexandrie , et d'Alexandrie
(( a Rosette et Damiette.
ART. 2 0. P. i5o.
((La surete de I'Europe exigeant les plus grandes
((precautions, pour empecber que la contagion de la
((peste n'y soit transportee, aucune personne malade
(( ou soupconnee d'etre attaquee de cette maladie ne
(( sera embarcpiee; mais les malades pour cause de
« peste, ou pour toute autre maladie qui ne permet-
(( trait pas leur transport dans le delai convenu pour
((I'evacuation, demeureront dans les bopitaux ou ils
((se trouveront, sous la sauvegarde de son altesse le
(( supreme vezir, et seront soignes par des officiers de
176 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
((sante francais, qui resteront aiipres d'eux jusqu'a ce
« que lem^ guerison leur permette de partii', ce qui
« aura lieu le plus tot possible ; et ies articles 1 1 et 1 2
(( de cette convention leur seront appliques comme
uau reste de I'armee -, le commandant en chef de
(d'armee francaise s'engage a donner Ies ordres Ies
« plus stricts , aux differents officiers commandant Ies
((troupes embarquees, de ne pas permettre que Ies
((batiments Ies debarquent dans d'autres ports que
« ceux qui seront indiques par Ies officiers de sante ,
(( comme offrant Ies plus grandes facilites pour faire
(( la quarantaine usitee et necessaire.
p. i5.. ART. 2 1 .
(( Toutes Ies difficuites qui pourraient s'elever, et
(( qui ne seraient pas prevues par la presente conven-
((tion, seront terminees a I'amiable entre Ies com-
(( missaires designes a cet effet par son altesse le su-
(ipreme vezir et par le general en chef Kleber, de
((maniere a faciliter et accelerer Tevacuation.
ART. 2 2.
((Le present ne sera valable qu'apres Ies ratifica-
((tions respectives, lesquelles devront etre echangees
((dans le delai de huit jours, ensuite de laquelle rati-
« fication la presente convention sera religieusement
« observee de part et d'autre.
uFait, signe et scelle de nos sceaux respectifs, au
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 177
u camp des conferences pres d'El-Arich , le k piuviose
u an VIII de la republique francaise (2/1 Janvier 1 800 ,
« vieux style), et le 28 de la lune de chaban, I'an
«de I'hegire 1 2 1 /i,
« Signe :
« MOCSTAPHA-EFFENDI EEIS UL-QOUTTAB.
«PoDSSiELGUE, commissaire pour ia demarcation des
« frontieres.
Son excellence ModstaphaRachid-effendi defterdar,
« Le general de division Desaix.
« Le general Damas.
a Approuve , pour avoir son execution , an quartier
"general de SaJahie,
« Le general Kleber. »
Le general Kleber quitta Salah'ie et revint au Caire p,
apres avoir signe ce traite. II le fit imprimer en
arabe a rimprimerie francaise , et en envoya des exem-
plaires au divan particulier du Caire, c'est-a-dire au
divan des oulemas. La nouvelie de la paix se repan-
dit bientot dans toutes les provinces, et la nation mu-
sulmane fit eclater la plus vive allegresse en voyant
I'Egjpte delivree du pouvoir des Francais, et rentrer
sous I'obeissance du gouvernement ottoman. Ensuite
le general en chef commenca a rassembler les troupes
disseminees dans les provinces et les dirigea sur Ro-
sette et Aiexandrie.
Dans ce moment d' inaction, le general Desaix et
le commissaire Poussielgue resolurent de partir; les
178 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
g^n^raux Vial et Dugua , ainsi qu'un certain nombre
d'autres generaux et de commissaires quitterent ega-
lement I'Egypte. lis s'entendirent tous pour vendre
leurs chevaux et leurs effets , et se procurerent ce qui
leur etait necessaire pendant le voyage.
Le grand vezir, de son cote , apres la signature du
traite, adressa k Moustapha-pacha Kou^a un firman,
par lequel il le nommait son lieutenant au Caire ,
jusqu'i son arrivee dans cette viUe. II envoya un se-
cond firman k un negociant connu au Caire sous
le nom d' Ahmed Malirouki , pour le charger de I'admi-
nistration de la ville et des provinces , de concert avec
Moustapha-pacha; puis il adressa une copie du traite a
la Sublime Porte, et demanda des batiments pour I'em-
barquement des Francais a Alexandrie, ainsi qu'il en
avait ete convenu par le traite. A cette nouvelle une
grande joie eclata dans Constantinople; on tira des
p. i53. salves d'artillerie , et des rejouissances magnifiques
eurent'lieu par les ordres du sultan Selim. On com-
men^a h preparer des batiments et k les charger de
marchandises de Constantinople et d'autres pavs pour
Alexandrie et I'Egypte : nous parlerons plus loin de
ces expeditions.
La nouvelle de la paix , s'etant repandue dans toutes
les provinces de I'empire, y causa un contentement
general. En Syrie surtout, les musulmans en eprou-
verent une vive allegresse.
Le grand vezir commen9a k se mettre en marche
avec son armee , et , toutes les fois que les Fran9ais
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 179
evacuaient un endroit, il y envoyait aussitot des
troupes. II continiia de s'emparer ainsi de chateaux,
de forteresses et de viiles florissantes , jusqu'i ce qu'il
fut arrive dans le voisinage du Caire. Mourad-bey, qui
etait dans le Said et souffrait beaucoup de rester long-
temps eloignc de ses foyers, vint le trouver, accom-
pagne de plusieurs sandjaks et kachefs; le vezir I'ac-
cueillit avec distinction, et lui fit des presents ainsi
quk sa suite.
Les corps de troupes de Tarmee imperiale arrive-
rent successivement; ils s'etendirentjusqu'i Belbeis et
Adelie, et ne s'arreterent qu'^ trois heures de marche
du Caire. Les Arabes et les habitants des viiles se joi-
gnirent k eux, et, tons reunis, ils depassaient le nombre
de cent mille hommes.
Les notables du Caire , les oidemas et les officiers
civils, ainsi que les negociants et les gens du peuple,
allerent au-devant du grand vezir. Tout le monde fut
saisi d'etonnement k la vue d'une armee aussi impo-
sante, et les coeurs pouvaient a peine contenir la joie
que causaient le changement survenu dans les affaires
et la delivrance de I'Egypte de la main des infideles.
Le mois et I'annee ou le drapeau francais fut abattu i'
furent pour les musulmans I'epoque la plus belle et
la plus heureuse. La plupart des Francais se retire-
rent k Alexandrie, ot presque toutes les provinces
furent evacuees.
Cependant le grand vezir fit dire au general en
chef, par Moustapha-pacha , de se presser de sortir
12 .
180 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
du Caire, quoique I'epoque convenue pour livrer la
ville ne fut pas encore arrivee, et d'aller s'etablir i
Djize jusqu'au moment determine pour Tevacuation.
Moustapha communiqua cette invitation au gene-
ral Kieber ; ii en fut courrouce et repondit que
le vezir s'etait trop hate de savancer vers ie Caire,
qu'ii avait agi en cela contrairement au traite qu'ils
avaient signe; que des troubles pourraient eclater
entre les deux armees, qui desormais allaient se trou-
ver melees ensemble; qu'ii ne voyait pas d'ailleurs
arriver les provisions ni preparer les batiments ne-
cessaires a son depart, et qu'enfin il ne lui etait pas
possible de se retirer a Djize une minute avant I'ex-
piration du temps dont on etait convenu.
Moustapha-pacha envoya la reponse du general
Kieber au grand vezir; ceiui-ci ne sen contenta pas,
et reitera sa demande avec instance. 11 etait porte k
cette demarche par les cris seditieux de ses troupes,
qui voulaient absolument obtenir I'objet de leur de-
sir; elles etaient fort etonnees qu'on les en tint aussi
longtemps eloignees. Mais I'etonnement ne sauve pas
de la perte. Elles pressaient le moment d'entrer au
Caire, avec des coeurs remplis de haine et des ames
pleines de trahisons et de perfidies. Quant k I'armee
francaise, elle etait toujours dans le meme etat; les
soidats continuaient leur genre de vie habituelle, ils
etaient tranquilles et sans mefiance a I'egard des mu-
sulmans. Cependant un Francais, en passant un jour
dans la rue, fut assaiUi par cinq janissaires, et tue
DES FUANgAIS EN EGYPTE. 181
a coups de yatagan. Aussitot les soldats coururent en
avertir le general en chef, qui donna I'ordre a i'armee
de prendre les armes, et de se preparer au combat.
A cetle nouvelle , une grande agitation se repandit dans
le Caire; Moustapha - pacha Kouca, en ayant ete ins-
truit, monta sur-le-champ a cheval, et se rendit a
I'hotel du general Kleher. II le trouva tres-irrite et
faisant ses dispositions pour reprendre les hostiht^s.
Le general commenca par lui adresser des reproches;
puis il blama le vezir d'avoir hate son arrivee et
de n'avoir pas retenu ses soldats; il rappela ce qui
etait insere dans le traile pour eviter le contact des
troupes et prevenir des malheurs pareils h celui qui
venait d'arriver. Moustapha-pacha se justifia person-
nellement, et chercha a calmer I'irritation du gene-
ral. II lui promit d'empecher desormais les troupes
musulmanes d'entrer dans la ville , et que les cinq
janissaires auteurs du meurtre seraient livres au der-
nier supplice en expiation de la mort du soldat; enfni
il lui parla avec tant de douceur qu'il apaisa le
trouble de son coeur , et obtint ce qu'il desirait.
S'etant ensuite retire, il envoya promptement un rap-
port au grand vezir sur I'evenement qui venait d'avoir
lieu, en I'engageant fortement k surveiller avec le
plus grand soin son armee , et k defendre k tout le
monde, en general, aux grands comme aux petits,
d'entrer dans la ville du Caire , afin d'eviter les dis-
putes et les collisions.
Le grand vezir, ayant pris connaissaiice du rapport
182 IIISTOIRE DE L'EXPEDITION
de Moustapha-pacha, entra dans une violente colore ;
il iiiterdit k. ses troupes Tentree du Caire, et ordonna
1^6. de mettre h mort les cinq janissaires auteurs du
meurtre , en compensation du soidat tue. En effet on
ies arreta tons ies cinq, et ils furent executes sur la
place de lezbequ'ie , devant I'hotel du general en chef.
Les Francais ayant ete satisfaits de cette reparation,
la discorde fut assoupie de nouveau.
Cependant le grand vezir, presse par ses troupes,
demandait toujours k entrer au Caire avant que le
delai stipule dans le traite fut entierement expire. Le
general en chef ne pouvait pas y consentir; il s'occu-
pait, en attendant cette epoque, de rassembler I'artil-
lerie et les troupes placees dans des dilTerents forts
et chateaux, qu'il fit tons evacuer, k 1' exception de la
grande forteresse. Enfin, cinq jours apres I'expiration
du delai , il fit avertir le grand vezir d'envoyer quel-
qu'un en prendre possession. Mais, comme ce jour
etait un mercredi, 8 du mois de chawal, jour repute
tres-malheureux , le grand vezir, dans la crainte de
quelquc evenement sinistre , refusa de s'en rendre
maitre et en remit I'occupation au lendemain, jeudi.
G'etait precisement dans cette journee de jeudi que
devaient arriver un malheur et un bouleversement
dans les affaires.
La majeure partic des Francais setaient rendus
k Djize, et il ne restait plus au Caire que le general
en chef et un corps de troupes pen nombreux, lors-
que, dans la nuit memc du mercredi au jeudi, jour
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 185
qui fut le commencement de grandes calamit^s, et
au moment on les Fiancais allaient livrer a Mousta-
pha-pacha la grande forteresse , on apporta au general
Kleber une lettre du general Sidney -Smith, comman-
dant en chef des Anglais, concue en ces termes :
« Je viens de recevoir nouvellement du gouverne-
« ment anglais une lettre dans laquelle on m'ordonne
« de ne pas vous laisser partir d'Egypte , a moins que p. iS;.
« vous ne consentiez k me remettre vos armes et vos
« bagages , et a vous rendre ensuite mes prisonniers ,
« pour etre conduits en Angleterre, ou se trouve le siege
{(de notre gouvernement. En consequence, lestraites
« et les accords que vous avez faits avec la Porte Otto-
« mane, au sujet de la reddition de I'Egypte et de votre
« retour a Paris , capitale de la republique fran^aise ,
(( sont rompus et annules. Comme j'avais ete mMia-
(. teur dans le traite et que je I'avais revetu de ma signa-
« ture , je dois vous donner avis de cette rupture , a
(( laquelle m'obligent les nouveaux ordres que j'ai recus.
<( Je vous en previens , non-seulement pour me confor-
u mer aux usages royaux observes entre les gouverne-
»( ments europeens , mais encore pour que Ton n'accuse
(( pas mon gouvernement de trahison et de perfidie.
<( Croyez done a I'avertissement que je vous donne
« avant de livrer le Gaire au grand vezir. »
Lorsque cette lettre parvint au general en chef de
I'armee fran9aise , et qu'il eut pris connaissance des
paroles terribles qLi'elle renfermait, le feu de la colere
i'enllamma et des etincelles jaillirent de ses narines.
184 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
II appela aussitot pres de lui ies generaux, les autres
chefs de I'arm^e, tous les ofliciers, et tint avec eux,
i son hotel, sur la place de lezbequ'ie, un conseil
dans lequel il lutla lettre du general Smith, comman-
dant en chef des Anglais. A cette lecture, mi profond
chagrin s'empara d'eux; ils sentirent la haine se re-
veiller dans leurs coeurs, leurs foies furent sur le point
de se rompre, et, pleins d'indignation de ce qu'ils ve-
naient d'entendre , ils s'ecrierent ensemble , avec I'ac-
cent d'une resolution inebranlable : « La mort, la mort
« dans cette contree, plutot que la captivite qu'on nous
(( prepare ! »
Alors le general Kleber, semblable k un lion, se mit
h crier d'une voix plus rauque que le hurlement des
betes fauves; il rappela aux officiers leurs actions, leur
i58. changement de conduite, leur indiscipline, leur desir
de revoir la patrie et leur eloignement pour les com-
bats; il ajouta que, pour lui, il n'aurait pas consenti au
traite d'El-Arich et k rendre I'Egypte, s'il n'avait vu
leur trouble extreme etle decouragement oii ils etaient
tombes. Tous lui repondirent : uNous ne sortirons de
((I'Egypte qu'aux conditions stipulees dans le traite;
(( sans cela ne cherche pas les moyens de nous faire ren-
(( trer en France. Avertis le grand vezir de retourner en
(( Syrie; dis-lui de confirmer de nouveau le traite d'El-
(( Arich, et de faire corroborer son ecrit par une lettre
(( du gouvernement anglais, signee, non par I'amiral en
(( station dans le canal, mais par le roi, et contenant la
(( clause de notre retour k Paris avec toute surete. Dis
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 185
uaussi au pacha que, s'il ne quitte pas I'Egypte, nous
((serons obliges d'aller le combattre; que ses traites
« avec nous ne sont pas sincerement observes de sa
((part, et que son intention est de nous expulser de
(( cette contree par la ruse et la trahison , afin de nous
((faire tomber entre ies mains de nos ennemis, avec
« lesquels il est d' accord pour repandre notre sang. »
Le general en chef, voyant la fermete de leurs
coeurs , consentit a leurs desirs, et promit de s'opposer
aux desseins de I'ennemi jusqu'^ ce qu'ils eussent ob-
tenu ies conditions qu'ils voulaient. Le conseil fut
alors termine, et ceux qui en avaient fait partie se
retirerent.
Le general Kleber fit connaitre k farmee que le
depart n'aurait pas lieu; cette nouveile s'etant repan-
due , Ies troupes retournerent dans leurs demeures :
la plus grande partie s'etait deja retiree k Djize, et il
ne restait plus au Caire qu'un petit nombre de soldats.
Le general demanda sur-le-champ Moustapha-pacha,
et lui communiqua la lettre qu'il avait recue du ge-
neral Smith; il le chargea de dire au grand vezir de
retourner sur Ies confins de la province d'El-Arich , et
d'y Tester pour s'entendre avec le gouvernement an-
glais , et lui demander de consentir a ce que Ies troupes
de la republique fi^ancaise evacuent I'Egypte et rentrent p. iSg.
dans leur patrie suivant Ies conditions stipulees dans
le traite dej^ conclu.
A cette nouveile , Moustapha-pacha fut plonge dans
un tourbillon d'idees qui ne lui laisserent aucun repos.
186 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
« Par ma vie , dit-il , voici un evenement bien mal
<i heureux et une affaire tres-difficile a terminer ! II
(i n'y a de force et de pouvoir que dans Dieu le grand
« et ie puissant. » En effet, Moustapha-pacha eprouvait
des craintes pour I'avenir, et voyait ce qui se passait
avec une profonde affliction. li quitta ie general en
chef, rempli d'inquietude et de chagrin, et se rendit
k sa demeure pour ecrire au grand vezir ce qu'il venait
d'apprendre.
Le grand vezir, k la reception de sa lettre, entra
dans une violente colere, puis il se mit k examiner
avec ses conseillers quelle ruse il pourrait employer
pour engager les Francais a sortir tranquillement
du Caire; car il ne voulait pas recourir k la force.
En consequence , il ecrivit en ces termes au general
Kleber : « Nous avons pris connaissance du eontenu
(I de la lettre qui vient de vous etre adressee par le g^-
<( neral Smith , general en chef des Anglais. 11 vous me-
<( nace de vous faire prisonniers si vous sortez de ce
«pays; mais soyez tranquilles k cet egard, et n'ayez
K aucune crainte d'un pareil evenement. Le general
(1 Smith ne pent pas s'opposer aux intentions amicales
« que vous a manifestees la Sublime Porte. Si Dieu le
(cpermet, nous preparerons tout ce qui pourra con-
u tribuer k votre repos, et nous ne laisserons pas
« les Anglais vous inquieter. Vous retournerez dans
« votre patrie sur nos batiments ; vous y trouverez
« surete et tranquillite parfaites , sans eprouver de
" contrariete ni de chagrin. A Dieu ne plaise qu'apres
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 187
« avoir eu pitie de vous, il vous fasse sentir I'adver-
« site !
«Nous vous prions done de nous livrer la vilie du p. 160.
((Caire, et de vous retii'er k Djize, ou vous resterez
« entoure d'egards et de consideration de notre part,
« jusqu'a ce que ies provisions et les batiments neces-
usaires k votre voyage soient prepares. Vous partirez
« ensuite suivant ies conditions arretees et les traites
« ecrits. Le temps convenu pour votre sejour au Caire
c( est expii^e : nous ne pouvons vous permettre d'y
(irester davantage, pas meme un seul jour; car nos
((troupes sont impatientes d'en prendre possession.
((Vous savez qu'eiles sont innombrables , que nos ca-
(( valiers sont pleins de courage •, il nous serait impos-
(( sible de les empccher d'entrer de vive force dans la
((ville. Nous craindrions alors pour vous une perte
(( totale , et vous vous repentiriez lorsqu'il n'en serait
(I plus temps. Je vous avertis done d'evacuer le Caire.
(( Salut. ))
Le grand vezir envoya ce firman k Moustapha-
pacha , qui le fit remettre au general Kleber, Lorsque
celui-ci le recut, il entra en courroux, s'agita violem-
ment et repondit ainsi au grand vezir : (( Les conditions
(( dont nous etions convenus sont annulees et n'ont
(( plus aucune valeur, puisque le general anglais , apres
((avoir consenti formellement k notre retour en
(( France , manque k sa parole , et rompt ses engage-
(( ments. Afin de se conformer aux ordres de son gou-
(( vernement et pour s'acquitter de son devoir, il se
188 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
i( propose de nous empecher de partir et se prepare a
u nous faire prisonniers. II nous a avertis de la rupture
udu traite, ainsi qu'il est d'usage de le faire en pareil
« cas entre les puissances , et nous a instruits de toutes
« les circonstances nouvelles et des dangers que nous
« avions a courir. En consequence, il nous est impos-
u sible de sortir de ce pays comme nous en etions con-
« venus avec vous et le general Smith , et de partir sans
« avoir de suffisantes garanties pour notre surete : ce
«serait nous jeter de nous-memes dans le danger. H
« faut done que vous retourniez avec votre armee , au
« moins jusqu'i la ville de Belbe'is , et que vous y restiez
(( jusqu'au moment ou vous aurez obtenu de nouveaux
p. 161. (( ordres du gouvernement anglais pour que notre re-
atour a Paris puisse avoir lieu suivant les clauses et
« conditioris deji arretees. Telle est notre reponse.
(( Salut. »
Cette lettre plongea le grand vezir dans I'inquie-
tude et le chagrin , elle alluma dans son coeur un feu
devorant, et les soucis vinrent en foule I'assaillir. II
lui etait difficile de resler dans finaction avec une
armee aussi nombreuse que la sienne. Dejk il s'etait
eleve une forte rumeur dans son camp, et les sol-
dats demandaient a grands cris , et en invoquant le
iiom de Dieu, a marcher a I'assaut et k combattre.
Vlais ils ne devaient point atteindre le but qu'ils desi-
raient.
Le grand vezir etait un des ministres les plus pru-
denls du gouvernemenl ottoman. Son excellent juge-
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 189
merit et ses autres qualites eminentes I'avaient rendu
celebre; il etait d'ailleurs d'lme famille distingiiee. Ce-
pendant le facheux evenement de la rupture du traite
et i'extreme agitation de son armee le jeterent dans
ie plus grand embarras. Son esprit flottait entre deux
partis egalement dangereux a prendre, entre deux
difficultes insurmontables et deux perils imminents.
Sa position etait tres-difFicile. Comment, en efFet,
pouvait-il retourner en arriere apres avoir manifeste
la resolution d'entrer au Caire avec pompe et enseignes
deploy ees, lui, le gouverneur general deces contrees,
a qui tant de peuples et une armee innombrable obeis-
saient, et lorsquil etait a la veille d'atteindre le but
de ses desirs? L'Egypte renfermait alors certaine-
ment au moins dix millions d'habitants. Avec tant de
moyens , il lui etait impossible de revenir sur ses pas.
D'un autre cote, la pusillanimite de ses troupes lui
faisait craindre de livrer bataille , et de voir ses espe-
rances decues. La force et le courage des Francais
dans les combats lui etaient connus; il savait qu'ils
n'hesitaient pas a se precipiter au-devant de la mort, et
qu'ils avaient en leur pouvoir les forteresses et les
chateaux. A la fm son amour-propre I'emporta sur ces ?• '6'^
considerations , et ne lui permit pas de faire au general
Kleber une autre reponse que celle de la veille : il fit
coimaitre sa resolution aux differents corps de son
armee, et des cet instant concentra toutes ses forces
aupres de lui.
Lorsque le general en chef re^ut la seconde re-
190 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
ponse du vezir, il vit que cette n^gociation n'avait
amene aucun resultat, et que les Turcs etaient tou-
jours aux portes du Caire. II repondit de nouveau
qu'ii ne partirait pas, et resterait dans la ville. II s'oc-
cupa de fortifier le chateau et les remparts, ecrivit
aux troupes qui se dirigeaient vers Rosette et Alexan-
drie de revenir au Caire , leur fit prendre position en
dehors de la ville, pres de la porte de la Victoire, et
fit dresser ses tentes devant cette porte, dans I'espace
compris entre la montagne de Djiouchi et le Nil. Son
armee se montait k dix-huit mille combattants , tous
des lions valeureux et des heros intrepides. L'armee
turque, reunie aux troupes egypliennes, formait en-
viron cent soixante mille hommes, et rempHssait les
vallees et les plaines de ces contrees.
Les lettres et les reponses se terminaient toujours
de la meme maniere ; les deux partis etaient invaria-
bles dans leur resolution , et fort eloignes de vouloir
se rapprocher et de se calmer I'un et I'autre. Enfin,
apres sept jours, pendant lesquels ils echangerent des
notes toujours dans le meme sens, le grand vezir fit
demander au general Klc^ber un de ses principaux ofFi-
ciers pour conferer sur cette affaire difficile. Le gene-
ral Beaudot, avec le drogman particulier du general
en chef, lui furent envoy es. Lorsqu'ils arriverent au
camp turc et qu'ils se presenterent au grand vezir,
celui-ci entra dans une violenle colere contre eux, les
accabla d'injures et de maledictions, et ordonna de
saisir le general Beaudot; puis il chassa rinterprele
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 191
en lui adressant ces mots : «Retourne vers ton maitre p. >6s.
«rinfidele; dis-lui que s'il ne part pas demain je I'a-
((neantirai avec cette armee, que je brulerai tous les
« FrancaiS) et ne pardonnerai h aucun de ces impies. »
Le drogman , rempli d'effroi et versant des larmes sur
le traitement lionteux que venait d'eprouver son com-
pagnon, vint rapporter au general Kleber ce qu'il
avait entendu; il lui apprit que le general Beaudot
avait ete arrete et charge de chaines , et que le grand
vezir le menacait de I'aneantir entierement s'il n'eva-
cuait pas I'Egypte. A cette nouvelle, des etincelles
sortirent des yeux du general en chef, son coeur
fut sur le point d'etre brise; il se levait, s'asseyait,
ecumait de rage. Aussitot il ordonna de faire sortirde
I'arsenal I'artillerie et les munitions de guerre. II fit
venir ensuite Moustapha -pacha Kouca, residant au
Caire, et le consul autrichien, dont le gouvernement
allie avec la Porte faisait la guerre aux Fran^ais en
Europe, et les fit enfermer tous deux dans son hotel,
situe sur la place de lezbequie.
Get evenement se passa le jeudi, 26 du mois de
chawal, mois dans lequel la mort exerca ses ravages,
oil Ton vit des changements de fortune et des signes
de calamite.
Le general Kleber passa la nuit avec I'intention de
livrer bataille le lendemain. II fit prevenir les chefs
de son armee de faire toutes leurs dispositions , et que
le depart auraitlieu avant le lever du soleil. Louanges
a Dieu le victorieux, le vainqueur, le dominateur, le
192 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
tres-grand! il est le lout-puissant, le maitre souve-
rain, le possesseur de la gloire et de la puissance.
Lorsque la moitie de la nuit fut ecoulee , le general
en chef monta a cheval precede de ses braves cava-
p. i64. liers semblables aux demons de I'enfer ou aux diables
de notre seigneur Salomon. La mort ne les effrayait
pas, et rien ne pouvait les empecher de marcher au
combat. lis enlendaient toujours sonner les trompettes
de la guerre avec un courage plus ferme que les mon-
tagnes, et leurs coeurs etaient accoutumes k voler au-
devant des dangers.
Le general Kleber laissa le general Duranteau avec
soixante soldats dans son hotel, afm de le defendre
en«cas d'attaque; il ne mit aussi dans la forteresse
qu'un petit nombre de troupes, et y fit transporter les
malades et les hommes incapables de servir. Quant
aux ecrivains , aux femmes et a ceux qui n'etaient pas
militaires, ils resterent k Djize. Apres ces dispositions,
il partit avec toutes ses troupes , pour combattre le
vezir ; il voulait I'attaquer dans les tenebres de la
nuit, lorsque les musulmans seraient plonges dans le
sommeil , et satisfaire ainsi son desir de vengeance.
Avant d'arriver jusqu'a eux et de les assaillir, il fit
tirer un coup de canon pour avertir ses troupes, puis
un second coup. A ce signal les Mamlouks se reveil-
lerent; ils y etaient accoutumes et connaissaient la
maniere de combattre des Francais : Mourad-bey, la
crainte dans le coeur, monta k cheval et fit preve-
nir Nacif- pacha, fils du grand vezir, de I'approche
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 193
des Francais; il lui fit dire que probablement ils
allaient attaquer, et lui conseilla de marcher avec
ses troupes et de faire une serieuse attention a I'avis
qu'il lui donnait; mais Nacif- pacha repondit avec
insouciance que les impies de Francais ne pourraient
point attaquer ses troupes.
Dans le meme moment le general Kleber, pressant
sa marche, fit tirer un troisieme coup de canon de
gros calibre. Alors Nacif- pacha ne douta plus de
I'arrivee des infideles et resta stupefait de frayeur;
il vitla honte etle mepris qui allaient rejaillir sur lui,
car il commandait favant-garde de farmee avec les ja-
nissaires etlesMamlouksd'Egypte. Cependantl'armee
musulmane se reveilla; elle se prepara au combat p. ,g5.
et se mit en marche tumultueusement et en poussant
de grands cris, pour aller h la rencontre des FrauQais.
Ceux-ci s'avancaient avec un coeur inaccessible a
la crainte, en faisant un feu continuel. Lorsque les
deux partis furent pres fun de fautre, les musul-
mans se precipiterent sur les Francais avec des hurle-
ments dont les montagnes d'alentour furent ebranlees ;
leurs coeurs pourtant etaient effrayes des dangers qu'ils
afProntaient. Les Francais, employant alors laruse, re-
culerent en arriere, de maniere que les hordes fu-
rieuses des Turcs s'avancerent avides de carnage;
mais le general Kleber, ay ant partage son armee en
deux corps , les attaqua subitement , et , apres leur avoir
lance des voices de canon, il fitpleuvoir sur eux le feu
de la mousqueterie. Oh! quel moment ce fut alors ! la
i3
194 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
langue se fatigue a le decrire , le corps tremble en se
le rappelant, et ies liommes ou meme les demons
fremiraient d'en entendre le recit. Les deux armees
combattaient au milieu des tenebres de la nuit. Dans
celle des musulmans regnait un affreux tumidte, et
la plupart des soldats voulaient prendre la fuite. Les
Francais les pousserenl avec vigueur et les firent he-
riter du neant; malgre I'obscurite de la nuit, ils com-
battaient k I'arme blanche , et les guerriers s entre-
choquaient comme les flots de la mer agitee. Les
Francais continuerent k faire tomber sur les musid-
mans une grele de bombes et de boulets, et a les
assaillir k coups redoubles de leurs epees tranchantes;
on n'entendait que les cris et les soupirs des hommes
expirants sous le fer de I'ennemi. Le general Kleber,
ce lion indomptable et rugissant, poussait des cris
pareils a ceux du chameau et ne cessait d' exciter ses
braves soldats. « Que ce combat, leur disait-il, soit un
« combat a mort; ne faites de quartier k aucun de ces
({ miserables. » En effet les Francais firent un feu con-
tinuel, et les hommes tombaient comme les feuilles
des arbres. Enfin les musulmans prirent la fuite et se
repandirent dans les vallons et les marais en s'ecriant:
« Fuyons, fuyons le malheureux destin qui nous pour-
« suit ! » lis eprouverent une grande perte , eurent la
p. .66. honte d'etre vaincus, et se disperserent dans les de-
serts en implorant le secours de Dieu tout-puissant
contre la violence et la force des infideles, qui ne re-
doutaient pas ia mort.
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 195
Le gi^and vezir cbercha egalemeiU son saliit dans
la ftiite avec ceux qui I'entoiiraient , et fut poursuivi
avec acliarnement par les Francais. Lorsque le jour
parut et que le soleil fut leve, on vit le champ de ba-
taille couvert de morts etendus sur la terre, en long
et en large.
Le general en chef, semblable au lion devastateur
et k I'aigle meurtrier, s'avancait k cheval a la tete de
son armee et forca les Turcs d'entrer h Belbeis oii le
grand vezir se retira le coeur rempli de soucis. Les
Francais y arriverent aussi avec toutes leurs forces
et toujours precedes de leur intrepide commandant;
ils investirent aussitot la place , et le general en chef
envoya dire au vezir de fevacuer, sinon qu'il la bru-
lerait avec ceux qui s'v trouveraient renfermes. Le
grand vezir lui repondit que Nacif-pacha , reuni aux
Mamlouks egyptiens, s'etait empare de la ville du
Caire, que les Francais en etaient chasses, et qu'il
I'engageait k cesser les hostilites et a sen tenir de
nouveau aux conditions du premier traite.
Le general Kleber dit k I'envoye du vezir : uRe-
(( tourne vers ton maitre et dis-lui de sortir de la ville,
(( autrement je la hvrerai aux flammes. Je ne veux pas
«lui permettre d'y rester seulement une heure. Si
((Son intention est de faire un nouvel accord aA^ec ^'- "';•
(cmoi, qu'il se retire a El-Arich, et m'adresse de \k
<(les conditions qu'il desire. Je favais souvent en-
« gage a retourner ci Belbeis et ^ y correspondre avec
umoi, mais iJ n'a jamais voulu se contenter de cette
i3.
196 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
((position; maintenant que j'ai defait son armee, je
(( ne peux plus y consentir a mon tour. » Apres plu-
sieurs iettres ecrites et recues, ie grand vezir, voyant
ciairement qu'il ne pourrait pas faire changer d'opi-
nion ie general en chef, qui se trouvait aux portes de
ia ville , sortit de Beibe'is , se rendit k Salable , de li i
Katie, puis a El-Arich, et ne s' arreta que dans la ville
de Gaza. Le general Kl^ber suivit ses traces, sans so
presser, jusqu'a Salable.
L' armee musulmane ainsi dispersee dans les deserts,
la mort et la destruction fondirent sur elle , et en firent
perir la plus grande partie de fatigue, de faim et de
soif. Les Francais s emparerent des chevaux , des cha-
meaux , des equipements precieux , des canons , des
munitions de guerre et des richesses quelle renfer-
mait.
Quand le general en chef fut arrive k Salable il
envoya par la route de terre le general Belliard dans
le canton de Damiette et mit des garnisons dans les
forteresses de Katie , de Belbeis et de Salable.
A I'approche du general Belliard , les habitants de
Damiette et les Turcs qui s'y trouvaient sortirent
contre lui ; mais il les refoula avec ses braves jusque
sous les murs de la ville, et, apres quelques d^cbarges
d'artillerie, ils prirent la fuite et vinrent chercher dans
leurs maisons un abri contre les coups de ce heros.
Alors les oulemas et les notables , ayant mis un mou-
r. i6s. choir sur leur cou en signe de soumission et d'humi-
lito , vinrent iniplorer sa cl^mence. II entra dans la
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 197
ville , s'empara des fortifications et retourna sur-le-
champ au Caire , couvert d'honneur et de gloire.
Nous avons vu que le general Kleber, ce guerrier
plein d'ardeur, apres avoir vaincu I'arm^e turque et
I'avoir dispersee dans les deserts , hata sa marche afin
d'atteindre le grand v^zir et le poursuivit jusqu'^ Bel-
beis. Pendant qu'il s'eloignait ainsi du Caire, quelques
troupes musuimanes , parmi lesquelles se trouvaient
des Mamlouks, le fameux Nagif-pacha , des janissaires
et des Egyptiens qui connaissaient les chemins du
pays, se reunirent a la pointe du jour, le lendemain
de la bataille et se dirigerent vers le Caire , ou ils en-
tr^rent par la Porte de la Victoire. Nacif-pacha ^crivit
aussitot au vezir pour lui annoncer cette nouvelle et
lui manda qu'aucun Francais ne se trouvant dans la
ville Bien Gardee , il s en etait rendu maitre avec un
corps de troupes considerable. Sa lettre fut envoyee
par un courrier monte sur un dromadaire. 11 ignorait
la defaite lionteuse qu'avaient eprouvee son pere et
le reste de I'armee.
Lorsque Nacif-pacha et les Mamlouks entrerent
au Caire, les habitants se livrerent k la joie en pous-
sant des cris de victoire. Ds avaient craint que les
Francais, apres la bataille, ne revinssent sur eux et
ne les traitassent en ennemis. 11 se souleverent done
aussitot avec les Mamlouks et se flatterent d'un vain
espoir. lis assaillirent le quartier des negociants euro-
p^ens, pillerent les richesses qu'il renfermait, massa-
crerent les hommcs et les enfants, et reduisirent les
198 IIISTOIRE DE L'EXPEDITION
femines en esclavage. lis se formerent ensuite en plu-
sieurs troupes, fondirent surles maisons des chretiens,
les pilierent, fireiit des esclaves, et commirent uii
nombre infini d'horreurs et d'abominations. lis atta-
querent egalement le quartier des Copies, mais ces der-
niers leur fermerent ies portes au visage. Jacob, qui
avait accompagne le general Desaix dans le Said , se
trouvait alors au Caire ; aide de ses compagnons , il
se defendit avec opiniatret^ et repoussa les Egyptiens
par un feu bien nourri.
Les Mamlouks se porterent ensuite au quartier dc
lezbequie et se jeterent sur I'hotei du general en chef.
Les soldats francais les recurent a coups de fusil et les
empechercnt d'y penetrer. Ce fut une journee quiren-
dra ces soldats celebres dans les siecles les plus recules,
tantils eprouverent de dangers imminents , de terreurs
affreuses et de tourments douloureux. Le meurtre et
le carnage s'^tendirent sur les chretiens, leurs femmes
furent outragees , et la ville presenta I'image de la de-
vastation.
En ce moment Osman-bey, le commissaire de la
Sublime Porte , accompagne des emirs du Caire , vint
au quartier de Zoulfekar. Les che'ikhs et les oidemas
de I'islamisme se rendirent aupres de lui, ainsi que
tous les negociants , parmi lesquels se trouvait le ce-
lebre Seid Ahmed Mahrouki, connu du vezir par sa
science et son habilete. De son cote, Nacif- pacha
descendit a la place de lezbequie avec les janissaires.
Quant a Mourad-bey, calculant avec une habile pers-
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 199
picacit^ ce qui pouvait arriver, il ne voiilut pas entrer
au Caire et parcourut les environs de Djize avec un
corps de troupes peu nombreux.
Osman-bey, le commissaire de la Sublime Porte,
etait un homme doue d'une ame elevee, de qualites
^minentes et d'un discernement exquis. Touche de
compassion pour ies sujets chretiens, ii fit proclamer
I'ordre de cesser de les tourmenter et defendit expres-
sement aux musulmans de piller et de commettre des
actions defendues par la loi. (c II ne com ient pas , di-
((sait-il, de molester ies sujets du sultan, de quelque
"religion qu'ils soient. » Ces desordres excitaient sa
colere. II ordonna k ses troupes de parcourir les quar-
tiers de la ville et de passer au fd de I'epee tranchante
quiconque recommencerait k exercer des violences.
Gependant le feu'ne cessait pas de se repandre dans la
ville et la desolation etait extreme ; tout le monde etait
sur pied. Pendant le jour entier et les tenebres de la
nuit, on entendit continuellement des crisaffreux dans
ie quartier des Coptes et du cote de I'hotel du general p- '70-
en clief. La foule , tantot rassemblee , tantot dissipee ,
poussaitdes cris pareils a ceuxdu chameau; elle livrait
des assauts avec courage , puis elle revenait trompee
dans son espoir.
Les intelligences restent * stupefaites , les pensees
troublees, la raison egaree et ie narrateur, etourdi de
cc qu'il dit, craint d'etre accuse de mensonge, en rap-
portant le courage de ces soixante soldats intrepides,
ct la fermete de leurs roeurs h supporter tant depeines.
200 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
Des flots de peuple, pareiis k ceux de ia mer agit^e,
se ruaient sur eux, et en meme temps des troupes
dont les files s'etendaient li rinfini venaient les as-
saillir par miiliers, avec la fureur de betes sauvages.
Le brave general Duranteau resistait k leurs dttaques
avec un courage indomptable ; et c'est avec soixante
soldats qu'il fit une si belle defense! II resta, pendant
deux grands jours, dans ia meme position. La foule
qui se rassemblait aupres de fhotel du general en chef
etait sans cesse repoussee; mais, ne craignant pas de
combattreles Francais, elle reviiit toujours k ia ciiarge,
pendant ces deux jours de victoire, sans en retirer
pourtanl aucun avantage.
Les soixante soldats avaient repousse les assauts que
la foule ieur livrait de tous cotes , et , quoique cliacun
d'eux eut a combattre des miiliers d'ennemis, ils les
avaient vaincus et avaient disperse ieurs rangs. Les
Egyptiens furent alors d'avis de les laisser et de mar-
cher sur Djize. lis ignoraient le resultat de la bataille
livree entre les Francais et les Ottomans; et, voyant
une grande partie de I'armee du vezir entrer au Caire ,
ils avaient cru lesmusuimans vainqueurs et sen etaient
rejouis.
Tandis done qu'ils se rendaient k Djize ils rencon-
trerent un cavalier de f armee turque , monte sur un
p- >7i- cheval vigoureux et portant sur lui les signes du
voyage. « Quelle nouvelle ? » lui demanderent-ils ; le
cavalier Ieur apprit que farmee du grand vezir avait
ete defaite et que le general Richer etait victorieux.
DES FRANgAlS EN EGYPTE. 201
Consternes de cet ev^nement, et ne sachant quel
parti prendre , ils revinrent vers les soldats qui defen-
daient I'hotel du general en chef et recommencerent
le combat avec acharnement. Les maux et les horreurs
de la guerre furent encore plus terribles que la pre-
miere fois, et le general Duranteau deploya de nou-
veau dans cette circonstance un talent extraordinaire.
L'age I'avait prive de ses cheveux : aussi les habitants
du Caii^e I'appelaient-iis le Lion d, la tete noire, sans
criniere.
Cette derniere attaque de I'hotel du general en chef
fut tres-vive. Les habitants de la ville etaient toujours
dans une grande agitation et manifestaient la haine
qu'ils tenaient cachee dans leurs cceurs. lis se porte-
rent en tumulte a la demeure de Moustapha-aga ,
I'emmenerent devant Nacif-pacha et produisirent des
temoins attestant qu'il avait maltraite les musulmans
et qu'il aimait les Francais. Nacif-pacha le fit mettre a
mort et livra sa maison au pillage. Le peuple , en outre .
arreta un grand nombre de musulmans au service des
Francais et leur fit eprouver une mort ignominieuse.
Use saisit egalement du cheikh Rhalil el-bekri, chef
des emirs , et le conduisit nu-pieds , sans vetements et
de la maniere la plus avilissante, devant Osman-bey.
Mais ce bey le fit mettre en liberie, malgre qu'on eut
fourni plusieurs temoignages contre lui. Khalil el-be-
kri , en efFet , buvait souvent dans sa maison , avec les
Francais, des liqueurs defendues.
Les attaques dirigees de tous cotes contre les
202 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
soixante soldats se succedaient sans interriiplion. On se
battait touj ours aussi dans le quartier des Coptes, ou
Jacob , de ia province du Said , se defendait avec achar-
uement et faisait des prodiges de vaieur. Le sixieme
jourde cette terrible re\ olte , les musulmansassaillirent
!'• 1 7^- de nouveau les Coptes, leurs maisons furent pillees,
et les Chretiens furent massacres oujetes dans les fers.
Tels sont les malheurs dont le Caire fut alors le
theatre. A Boulak les musulmans , ayant appris I'entree
triomphante de Nacif-pacha et des Mamlouks dans
la viile du Caire, avaient cru que rarmee du grand
vezir etait victorieuse et celle des Francais vaincue.
En consequence ils se souleverent contre les Chre-
tiens , pillerent leurs biens , reduisirent leurs families
en esclavage et se livrerent k des cruautes inouies;
ils eurent ensuite la precaution d'elever de nouvelles
fortifications autour de leur ville.
Huit jours apres ces ^venements, le general en
chef reparut devant la ville Bien Gardee, et la trouva
remplie d'ennemis. Les habitants manifesterent a son
egard les dispositions les plus hostiles, et, diriges par
un esprit pervers , ils eurent I'extreme folic de ne
pas vouloir se rendre. Kleber alors entoura le Caire
de ses nombreux bataillons , et lui fit eprouver toutes
les rigueurs dun siege. Personne ne put entrer ni
sortir, les chemins et les passages furent fermes, et les
combats continuerent jour et nuit entre les assieges
et les assiegeants. Les troupes turques et les princi-
paux chefs demanderent h se retirer; mais le peuple s'y
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 205
opposa, Les notables de la ville , possesseurs de mai-
sons, y mirent egalement obstacle, et les engagerent
h tenir ferme contre les Francais. Parmi ces notables
on remarquait le fameux Se'id Ahmed IMahrouki; cet
homme, plein d'ardeur pour la guerre, repandait
beaucoup d'argent afin d'exciter les troupes k se de-
fendre, et les Egyptiens persisterent dans leur foUe
obstination de vouloir combattre les Francais.
Le general Kleber, s' etant empare des forts et des
remparts avec ses troupes et au moyen du feu irre-
sistible de son artillerie , ecrivit h Alexandrie pom*
qu'on lui renvoyatles canons etles munitions de guerre
qn'il avait diriges vers cette ville, lorsqu'il etait dans
I'intention d'evacuer I'Egypte. II fit venir aussi Mous- p. .73
tapha-pacha Kouca et I'envoya a Damiette; puis, ay ant
appris que les habitants de Boulak s'etaient revoltes ,
il envoya contre eux ce lion rugissant et formidable ,
le general Belliard , et lui ordonna de les attaquer avec
le fer et la flamme , de detruire leurs remparts et de
ruiner le pays. En consequence ce valeureux general
marcha sur eux; ils ne purent lui resister, abandon-
nerent les remparts et chercherent un refuge dans les
maisons. Les soldats francais les assaillirent alors avec
leurs epees tranchantes, et firent pleuvoir sur eux
une grele de balies ; puis , ayant mis le feu k la a ille , ils
obligerent les Egyptiens k prendre la fuite. Dans ce
moment de desolation les femmes et les enfants fon-
daient en larmes , et les grands comme les petits s'e-
rriaient tous : ((Grace, grace, 6 general Belliard!))
20/1 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
Touchy de leurs prieres el de leurs gemissements, ie
general ordonna de cesser le carnage et voulut bien
accorder ia vie aux hommes , mais les soldats se mirent
a piller et a outrager les femmes et les fiUes honnetes
que Ton devrait toujours respecter. Ce desordre affreux
se repandit dans toute la ville de Boulak et dura Irois
jours pendant lesqnels de grandes maisons furent de-
truites et des marchandises precieuses consumees par le
feu. Les negociants firent des pertes considerables en
argent et en effets ; car Boulak , par son voisinage du
Nil, etait le port du Caire et un point de depart et
d'arrivee; il renfermait des marchandises et des ri-
chesses immenses ; c'etait I'endroit ou se trouvaient
reunis tons les tresors de I'Egypte.
L'imprudente conduite des habitants de Boulak
n'eut pas le resultat qu'ils en attendaient, et c'est k
elle que Ton doit attribuer les maux affreux qu'jis
eprouverent lorsque les Fran^ais s'emparerent dc leur
ville. Pourcomblede malheur, apres tant de calamites,
ie general en chef leur imposa une contribution de
quatre mille bourses.
p. i7i. L'armee francaise, campee autour du Caire, conti-
nuait le siege jour et nuit sans discontinuer ses atta-
ques , et les troupes de la ville , quoique placees der-
riere de forts remparts que Ton avait eleves dans
tons les quartiers , ne pouvaient resister aux assauts
des assiegeants. Les vivres etaient rares et les mai
sons abattues. C'etait un moment de desastre affreux ,
une situation epouvantable dont le recit serait capable
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 205
de faire trembler les montagnes et de blanchir les
cheveux de la jeunesse.
Les Francais, redoublant d'ardeur dans les attaques
et les assauts , lan9aient sur la ville des boulets et des
bombes enormes avec de la naphte et des matieres
enflammees. Les habitants , troubles et remplis d'effroi ,
poussaient des cris afFreux, auxquels se melaient les
pleurs, les gemissements et les lamentations des
harems: hommes, femmes et enfants, tout le monde
se refugiait sous des voutes pour se garantir des
bombes , mais aucun endroit n'offrait un refuge assure
et personne ne pouvait goiiter mi instant de sommeil.
La guerre continuait toujours; les assieges, reduits a
la derniere extremite, se livraient au plus afFreux
desespoir, lorsqu'une nuit le ciel ouvrit ses canaux,
inonda la terre et la couvrit de ses eaux. nuit
cruelle! combien de douleurs ameres et de desastres
elle repandit sur le Caire ! Les Francais , profitant de
ce moment pour donner un nouvel assaut , firent une
attaque si terrible que jamais on n'en avait vu de
pareille. Pendant ce combat acharne, ou les coups
etaient inevitables, le feu prit dans quatre endroits
de la ville, et, malgre la pluie, une grande quantite
de maisons furent reduites en cendres. Un nombre
incalculable de personnes perirent des deux cotes.
Le corbeau, presage de la mort, avait croasse au-
dessus de leurs tetes. Le feu des batteries continuait
et les boulets , lances des forts , tombaient sur la ville
comme la grele tombe sur la surface des plaines. p. 175.
206 IlISTOIRE DE L'EXPEDITION
Beaiicoup de monde s'etait refugie dans les maisons
qui bordciit les trottoirs en bois de la place de lez-
beqiiie; les Fran^ais y mirent le feu, et ce fut un mo-
ment que Ton voudrait reti anclier des beures du temps,
a cause des malheurs qui vinrent afiliger ie Caire. Les
Francais chasserent les personnes refugiees dans ies
maisons dont nous venous de parler, et la majeure
partie de ce quartier devint la proie des flammes.
Parmi les grandes maisons incendiees, on remarquait
celles d'Azoubi et d'Adawi situees aupres de la porte
de Chaarie , et d'autres encore , fort elevees , aupres
des trottoirs de bois.
Lorsque les troupes assiegees dans I'intcrieur de la
ville apercurent ce terrible incendie et qu'ellesvirent
qu'aucun moyen de salut ne leur restait, elles s'ecrie-
rent qu'elles ne pouvaient plus supporter les dangers
auxquels elles etaient exposees, et resolurentunanime-
ment de faire leur soumission. En consequence les
sandjaks, les kacbefs, Osman-bey, commissaire de
la Porte, les oulemas et les cherifs s'assemblerent en
conseil dans I'botel de Nacif-pacba pour deliberer sur
la reddition de la ville et les moyens d'etre delivres
des maux affreux qu'ils eprouvaient. Or, tandis qu'ils
etaient reunis, une bombe vint a tomber au milieu
d'eux; iis se crurent tous perdus et se disperserent en
disant : wVoil^, nous I'esperons, la fm de nos souf-
ufrances, carDieu, dont nous implorons la grace, est
(de plus gcnereux des bienfaiteurs. Certes le meilleur
« parti que nous puissions prendre pour faire cesser
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 207
((ces combats desastreux est de nous soumettre aux
((Francais. » lis choisirent done, pour envoyer en de-
putation au general en chef, deux che'ikhs , AbdouUah
et Suleiman el-Faioumi, et deux sandjaks, Osman-bey
el-berdici et Osman-bey el-achkar; ces quatre per-
sonnages, s'etant munis d'un drapeau blanc en signe
de soumission, se dirigerent vers la place de lez-
bequie. Lorsqu'ils s'approclierent du quartier general p.
et que Kleber les vit de loin avec un drapeau blanc
a la main , il ordonna de cesser le feu , et envoya au-
devant d'eux son chef d'etat-major, le general Damas,
et son interprete particulier. Etant arrive aupres des
parlementaires , le general Damas leur demanda ce
qu'iis desiraient. uNous venous rendre la ville, repon
« dirent-ils, et vous demander que les troupes puissent
« se retirer en surete et se rendre en Syrie sans etrc
((inquietees. Nous vous demandons aussi un firman
« d'amnistie pour les aians de la ville et le peuple. )^
Le general Damas revint rendre compte des pro
positions des quatre deputes; le general en chef leur
fit repondre qu il accordait une amnistie c^ Nacif-pacha ,
au commissaire de la Porte, aux sandjaks, aux Mam-
louks et i toutes les troupes, mais a condition qu'iis
se transporteraient de I'autre cote du canal oii ils
pourraient rester trois jours pour preparer tout ce qui
etait necessaire a leur trajet en Syrie, et faire sortir
du Caire leurs families et leurs bagages. II les preve-
nait en outre que, lorsqu'ils partiraient, ils seraientac-
compagnes par quatre mille hommes, sous les ordres "
208 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
du general Regnier, et cela de peur qu'ils n'eprouvas
sent en route quelque opposition de ia part des habi-
tants , ce qui pourrait amener du desordre. Une
amnistie etait egalement accordee aux blesses et aux
malades que les Turcs laisseraient au Caire , et il etait
entendu qu'ils ne seraient aucunement inquietes. Mais
le general en chef, pour s'assurer de la fidelite des
Turcs k remplir ces conditions, exigeait qu'on lui
donnat deux personnes en otage jusqu'^ ce que I'armee
musulmane, apres avoir eAacue le Caire, fut arrivee
sur ie territoire de Gaza, et que le general Regnier
fut de retour. II promettait de laisser partir alors les
deux otages , qui d'ailleurs seraient traites honorable-
ment , et de leur deiivrer les passe-ports et sauf-conduits
necessaires. « Quant aux habitants de la ville, ajoutait
P- '77- (de general Kieber, je ne leur accorde pas d' amnistie ;
«ils n'ont pas ie droit d'exiger des conditions pour
« eux. Ce sont mes sujets, et ii n'appartient qu'^ moi
« de disposer de leur sort. )>
Les deux sandjaks et les deux cheikhs, de retour
au Caire, firent connaitre la reponse du general
Kieber aux Mamlouks, au pacha et au commissaire
de la Porte. lis s'y conformerent et cominrent d'en-
voyer en otages Osman-bey el-berdi^i et Osman-bey
el-achkar, qui se rendirent tous deux aupres du ge-
neral en chef. Les troupes de Nacif-pacha et les Mam-
louks, ayant recu I'ordre de se rendre sur-le-champ
au dela du canal , dresserent leurs tentes en dehors
de la porte de Nasr et s'occuperent des preparatifs dc
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 209
leur voyage, Le general Regnier placa son camp vis-
a-vis , et les Francais entrant dans la vilie occuperent
toute la partie comprise en deci du canal et prirent
possession des retranchements.
Get evenement affligea profondement les habitants
du Caire, et repandit ime grande terreur parmi eux.
Dans toutes les maisons des principaux personnages,
comme dans celles des gens du peuple , on n'entendait
que des gemissements , des pleurs et des cris prolonges
de desespoir. Ces malheureux accablaient d'injures les
Mamlouks lorsqu'ils sortaient de la ville. « C'est vous,
« leur disaient-ils , qui nous avez perdus par votre aveu-
« glement et votre tyrannie ; vous etes la cause de nos
« maux; vous avez repandu sur nous votre mecliancete,
« vous avez fait tuer nos guerriers et rendu nos enfants
(( orplielins. »
Le troisieme jour apres la capitulation, I'armee
ottomane evacua entierement le Caire. Eile fut suivie
par plusieurs habitants de la ville, et partit pour se
rendre k Gaza et dans la province de Syrie. Le gene-
ral Regnier I'escorta avec ses troupes jusqu' a Salahie,
et I'aida k se procurer des vIatcs, des chevaux et des p. 173.
chameaux. Eile prit deux jours de repos, et, apres
avoir rassemble tout ce qui lui etait necessaire pour
continuer sa route, eile se dirigea sur Katie, pleine
d'admiration pour la conduite genereuse des Francais
et la fidelite qu'ils mettaient k remplir leiu's engage-
ments; eile avait craint, au contraire, d'eprouver
quelque perfidie de leur part pendant la route. Le
i4
210 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
general Regnier la quitta a Salahie et revint au Caire,
apres s'etre acquitte de sa mission avec honneur.
Lorsqiie rarmee ottomane fut partie, les Francais
rentrerent dans leurs demeures accoutumees , et le
general en chef ordonna de celebrer leur retour par
une fete solennelle. Les gouverneurs, les a'ians, les
oulemas et les principaux habitants de la viile se ren-
dirent h son hotel; les deux otages y vinrent ^gaie-
ment; il les fit asseoir a sa droite et les traita avec
distinction. Trois jours apres, il assembla un divan,
invita les oulemas et les a'ians a s'y trouver, et leur
adressa ce disc ours :
((Oulemas du divan, je vous avals cru des hommes
(( doues de sagesse et d'intelligence , mais k present vous
(( me paraissez moins raisonnables que des enfants et
(( plus inconsideres que des femmes. Comment, lorsque
(( vous saviez que j'avais vaincu le vezir du sultan et
((disperse son armee dans les deserts et les vailons,
(( avez-vous pu accueillir et faire entrer dans vos murs
(( une poignee de miserables que mon ep^e tranchante
(( et ma force invincible avaient mis en fuite ? Quelle
(( aveugle folic vous a pousses a me faire la guerre ? Ne
(( saviez-vous pas que le seul profit que vousferiez serait
(( la honte et le mepris , et que vous seriez cause de la
(( perte de vos biens , de la mine de votre patrie et de
(( la mort d'une infinite de Musulmans ? Vous pouviez
(cpourtant chasser cette troupe de fuyards et ne point
« vous soumettre k leur puissance qui ne vous presen-
« tait aucune surete.
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 211
« Aussitot mon arrivee , j'aurais pu reduire en cen-
« dres votre ville ; mais j'ai ete touche de compassion
« pour vos femmes et vos enfants qui n etaient point
« coupables de votre crime et ne meritaient pas un tel p. 179-
« chatiment. Je veux done bien vous pardonner ; ce-
« pendant il faut me payer seize milie bourses comme
« rachat de votre sang ; vous me livrerez en outre vingt
(( milie fusils , quinze mille paires de pistolets , dix mille
« sabres, quatre cents mulets et cent chevaux. Sur la
« contribution en argent, Seid Abmed Mahrouki pay era
«pour sa part cent cinquante mille piastres, le che'ikli
uMoustapha ei-sawi cinquante mille, et le cbeikh
« Anani trente mille ; le reste de la somme sera reparti
(centre tous les habitants, h I'exception des chretiens
« qui ne donneront pas un seul aspre pour vous aider
« k le payer. lis ont assez soufFert du pillage, du viol,
« du meurtre et de tous les maux dont vous les avez
« accables , 6 mechants que vous etes !
« Je vous ai dit souvent qu'il ne fallait pas nous re-
(( garder comme des sectateurs du Christ , que nous
« aimions I'islamisme et professions le plus grand res-
apect pour le Goran. Si nous avons permis aux chre-
« tiens de porter des armes, c'est apres vous avoir vus
(des maltraiter, et pour qu'ils pussent se defendre
« contre vous, 6 pervers ! » En disant ces mots, il etait
transporte de colere; il se leva brusquement et les
quitta sans se tourner de leur cote.
Quand il fut sorti du divan , il manda Jacob le Copte
et lui dit de se faire payer sur-le-champ la somme
i4.
212 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
d'argent qu'il avait demandee aux oulemas ; il fit ensuite
arreter Ahmed Mahrouki et 1' envoy a dans la forteresse ;
sa femme fut egalement mise en prison et sa maison
sequestree. Get acte de severite causa une grande sen-
sation dans le Caii^e ; ies musulmans en ressentirent un
chagrin que Ton ne peut decrire, et tous, grands et
petits, tremblants de peur, redouterent la fureur de
ce lion invincible. L'esperance qu'ils avaient cue de
voir un changement dans leur situation fut aneantie.
Le Caire devint alors comme Paris; Ies femmes
sortaient sans pudeur avec Ies Fran^ais; on vendait
ptd)liquement du vin et des liqueurs enivrantes, et il
se commettait des choses que le Seigneur des cieux
ne saurait approuver. Les gouverneurs et Ies officiers
de police furent remis en possession des charges qu'ils
exercaient avant I'occupation du Caire par I'armee de
Nacif-pacha ; le general Kleber fit appeler Seid Khalil
el-bekri, celui dont la maison avait ete pillee par les
musulmans, et le dedommagea, par des presents, des
pertes qu'il avait faites. II fit venir ensuite une per-
sonne qu'il nomma chef des janissaires k la place de
Moustapha , massacre par les habitants , puis il confera
le grade de general h Jacob le Copte et lui attacha lui-
meme les epaulettes d'or, suivant fusage observe dans
les promotions a ce grade. Cette distinction lui fut
accordee pour le recompenser de la valeur dont il
avait fait preuve en combattant dans les rangs des
Francais. Ce nouveau general rassembla un corps de
troupes compose de huit cents hommes de sa nation,
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 213
leur donna I'uniforme des autres soldats , et chaque
jour, matin et soir, les Francais leur apprenaient ies
manoeuvres europeennes. Le general Kleber appela
egalement chez lui le Grec Nakoula , lui fit un accueil
distingue et le promut au grade de general, en recom-
pense de son courage ; il lui en placa sur ies epaules
les insignes d'or et lui donna le commandement des
troupes grecques. Ces troupes, au nombre de trois
cents vaillants soldats , furent habillees a I'europeenne.
Barthelemi , de i'ile de Scio , fut aussi mande chez
le general en chef et nomme general.
Apres ces promotions , Kleber s'occupa de faire ?•
elever de nouvelles fortifications autour du Caire,
dans la crainte de revolte de la part des habitants , s'il
arrivait encore des armies de Turquie pour le com
battre. Les Fran9ais, en effet, redoutaient plus les
soulevements des villes de TEgypte que farrivee
d'ennemis exterieurs. C'etait la seconde fois qu'ils
voyaient le Caire prendre les amies conire eux, et
pendant les deux revoites ils avaient perdu plus de
trois miile hommes , sans compter ceux que Ton avait
massacres secretement dans les maisons. lis commen-
cerent done par construire un fort sur la colline de
rOhvier, situee entre le grand chateau et le fort de
la colline de I'Etranger. Ensuite ils en batirent deux
autres sur les deux collines que Ton voit dehors la
porte de la Victoire, puis d'autres encore au-dessus
de cette porte et des portes de la Conquete , de I'lni-
mitie, de Fer et de rAbondancc. Cc dernier etait place
214 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
en dehors de la ville, entre ies portes de i'lnimiti^
et d'Hacan. Les collines sur lesquelles furent eleves
Ies forts etaient les positions d'oii les Turcs avaient
combattu contre les Francais et dont ceux-ci s'etaient
empares de vive force la nuit ou tomba cette pluie
extraordinaire dont nous avons parle. Les Francais con-
struisirent aussi de nouveaux forts entre la place de
lezbequie et Boulak, a Boulak meme, du cotedu Nil,
et sur la colline Sebibi.
Des soldats, en travaillant, trouverent un ancien
mur qui allait de la porte de la Victoire k la porte de
Fer. II etait cache par les maisons que Ton construisait
en cet endroit depuis des siecles. Les ingenieurs le firent
p. i8j. deblayer, et il servit k batir les forts.
Le general Jacob le Copte s'occupa de son cote a
mettre en etat de defense le quartier des chretiens et
des Goptes. II se rappelait les dangers qu'il avait cou-
rus pendant le siege ou personne ne fut respect^ , ou
Ton vit violer les asiles , massacrer, piller et tout bou-
leverser. Pour eviter le retour de maux semblables,
il fut oblige de batir des- fortifications qui ne furent
pourtant terminees que du temps du general Menou ,
comme nous le dirons ensuite.
Nous avons deja rapporte que Mourad-bey n'avait
pas voulu rentrer au Caire avec Nacif-pacha , Osman-
bey, le commissaire de la Porte, et les autres Mam-
louks ^gyptiens. II avait prefere rester en dehors de
la ville et faire des tournees sur le territoire de Djize
avec une petite troupe de cavaliers. Cet elat de choses
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 215
dura trente-quatre jours, pendant lesqiiels il avait ete
k portee de voir combien I'armee turque etait affair-
blie, et combien au contraire la force des Francais
^tait redoutabie : aussi voulait-il alors faire sa paix avec
larepublique. Le general en chef etait egalement anime
de sentiments pacifiques k son egard et desirait trai-
ler avec lui. En consequence, il lui envoya le ge-
neral Barthelemi de file de Scio. Ce general, ^leve
au Caii^e, avait occupe un rang distingue au service
des sandjaks et des kachefs; il parlait quatre langues,
i'arabe, le turc, le grec et I'italien. S'etant rendu au-
pres de Mourad-bey, il lui annonca que le general en
chef demandait son amitie et son alliance, au lieu de
I'eloignement et de I'etat d'hostilite dans lequel ils
vivaient; qu'il le priait d'etouffer sa haine, de mettre
fin aux combats, et lui offrait pour prix de la pais ie
gouvernement du Said ou lui et ses troupes pourraient
vivre en repos. Lorsque Mourad-bey eut entendu cette
proposition, sa poitrine se dilata de contentement; il
I'accepta et renonca k la guerre, afin d'epargner le p. iss.
sang humain, et de peur que ie Tout-Puissant ne lui
ouvrit pas d'autre porte de salut. II envoya done au
general Kleber, pour conclure la paix , un de ses ser-
viteurs, ie commandant de son artillerie. Get homme ,
appele Huce'in-aga le Zantiote , avait embrasse I'isla-
misme au Caire avec son frere, et tous deux etaient
entres au service de Mourad-bey. Hucein-aga parlait
aussi quatre langues. Ce fut parson entremise, et celle
de Barthelemi de I'ile de Scio , que les diflficultes furent
216 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
aplanies et que ie traite de paix fut acheve. Les deux
plenipotentiaires convinrent que Mourad-bey invite-
rait le general Kleber k un festin dans I'iie d'Or, situee
pres de Djize, et que dans cette iie ie dernier sceau
serait mis a leur union.
En effet, ie general Kleber, accompagne d'Osman-
bey el-berdici, d'Osman-bey el-ackhar et d'un petit
nombre de personnes , se rendit a Djize et, de la, a
I'endroit dont on etait convenu. Lorsqu'il fut arrive ,
Mourad-bey luitemoigna la plusgrande joie dele voir;
les deux guerriers s'embrasserent comme s'ils eussent
ete freres, et s'assirent ensemble avec plaisir et con-
fiance dans un salon dispose pour les recevoir. Le gene-
ral Damas, chef d'etat-major, et I'interprete Damianos
s'assirent egalement; mais les sandjaks et les kachefs
se tinrent debout. Apres I'echange de compliments
de politesse et de paroles d'amitie, Mourad-bey or-
donna aux sandjaks et aux kachefs de se retirer. Ge
fut alors que le general Kleber convint definitivement
que Mourad-bey residerait dans le Said avec les moyens
d'y vivre dans I'abondance , que ceux des Guzs et des
Mamlouks qui voudraient le suivre en auraient la li-
berte , que ses biens iui seraient rendus , et qu'ii serait
p. i84. gouvernem^ de la ville de Djerdje , k la charge de payer
k la republique Timpot qui avait etc determine pom'
cette ville. Le general Kleber promettait en outre de
faire prevenir Ibrahim -bey et les autres Mamlouks
qu'ils etaient compris dans le traite; enfm il s'engageail ,
dans le cas oules Franrais evacueraient I'Egyple, a ne
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 217
la livrer k aucun gouvernement et k ne la remettre
qii'a Moiirad. L'esperance de rentrer dans la possession
de cette province combla de joie ce bey; apres la
conference , dans laquelle il obtint ce qu'il desirait , il
offrit au general en chef un sabre de prix et un poi-
gnard magnifique , au general Damas un sabre indien ,
et a I'interprete une bague enrichie de diamants.
Ensuite on dressa la table du festin que Ton couvrit
de mets recherclies dont I'odeur embaumait fair, et
de jarres remplies de vin. Les deux guerriers se li-
vrerent alors k la gaiete; ils mangerent , ilsburent, et,
bannissant tout souvenir de liaine et d'inimitie, ils
prolongerent le temps de ce joyeux festin en se don-
nant des temoignages reciproques d'amitie.
Apres le repas , Mourad-bey pria le general Kleber
de faire venir des troupes d'infanterie et de cavalerie
et de les faire manceuvrer devant lui, afm qu'il put
voir leurs savantes evolutions. Kleber y consentit et
envoya chercher a Djize cinq cents hommes qui exe-
cuterent des manoeuvres capables de frapper I'esprit
d'etonnement et de fasciner les yeux. Mourad-bey prit
un grand plaisir a ce spectacle et fut rempli d' admira-
tion pour les soldats francais. LesMamlouks monterent
ensuite a cheval et firent des charges et un combat
simule que le general Kleber se plut infmiment h. re-
garder. 11 rendit hommage k leur valem^ et k leur
habiletc, et dit k Mourad-bey que ses cavaliers, sur le
champ de bataille, excellaient k manier la lance el k p. iss.
se tenir a cheval.
218 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
Le jour etant pres de finir, le general en chef et
Mourad-bey se leverent; ils se dirent adieu reciproque-
ment, et s'adresserent de nouvelles assurances de satis-
faction. Le general Kleber, en traversant la salle du
divan , distribua de grandes pieces d'or a toutes les
personnes presentes, et necessacette largesse que lors-
qu'il fut dehors de la salle. Mourad-bey, avant de ie
quitter, lui ofFrit un cheval magnifiquement harnache
et fit un pareil present au general Damas,
De retour a Djize, le general en chef confera a
Hucein-aga le Zantiote le titre de sandjak, le chargea
de porter k Mourad les lettres d'investiture de son gou-
vernement et le reconnut comme charge d'affaires de
ce bey. Mourad-bey se mit alors en route pour le
Said, accompagne d'Osman-bey el-berdici, d'Osman-
bey el ackhar, de Suleiman-bey, d' Ahmed le Georgien,
et d'Osman-bey I'artilleur. II trouva dans cette pro-
vince tout ce qui pent rendre I'existence agreable , et
rassembla pres de sa personne les sandjaks et les
kachefs du pays.
Nous avons deji rapporte que le grand vezir, apres
la signature du traite de paix, en avait envoye une
copie a la Sublime Porte. Cette nouvelle remplit de
joie la ville de Constantinople et toutes les provinces
de fempire. On simaginait que le gouvernement etait
rentre en possession de I'Egypte ; dans cette croyance
les negociants avaient charge de marchandises des ba-
timents et les avaient expedies k Alexandrie. Ces bati-
ments n'arriverent k leur destination qu'apres la rup-
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 219
ture de la paix. Au moment ou les Francais les virent
s'approcher du port , ils arborerent le drapeau musul-
man; les Tmxs, pleins de confiance, entrerent dans le
canal etjeterentl'ancre avec une entieresecm^ite;mais, p- i86.
lorsque les capitaines descendaient trancjiiillement k
terre , les Francais les arreterent et saisirent les bati-
ments avec tout ce qu'ilsrenfermaient. 11 y avait trente
vaisseaux environ , tant grands que petits , remplis de
marchandises dont la beaute eblouissait les yeux.
La nouvelle de cet evenement fut envoyee au ge-
neral en chef; on lui annonca en meme temps que la
plupart des matelots des batiments captures etaient
grecs, et les musulmans en fort petit nombre. Le
general en chef ordonna de vendre les marchandises
aux negociants. II prescrivit ensuite au general Nakoida
de se rendre k Alexandrie et d'enroler dans son corps
les matelots grecs. Conformement k cet ordre, Nakoida
partit , enrola les Grecs et leur donna I'uniforrne des
soldats francais.
Le grand vezir, apres sa defaite , etait revenu k Gaza
dans un abaissement qui contrastait avec la pompe
dont son premier passage avait ete entoure. Son armee
s'^tait dispersee sur les coUines et dans les vallees ; et
les Mamlouks, vaincus dans le Caire, avaient ete
obliges d'en sortir une seconde fois. La nouvelle de
ces desastres se repandit bientot dans toutes les con-
trees d'alentour et fit trembler d'effroi les pays soumis
k fislamisme. C'etait, en effet, fevenement le plus
extraordinaire dont les siecles puissent jamais offrir le
220 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
spectacle, qu'une poignee de soldats eut vaincu, sub
jugue et mis en fuite plusieurs millions d'hommes. La
pensee ne pent se le figurer, les yeux et les oreilles
en sont frappes d'etonnement. Mais la gloire appartient
a Dieu; c'est lui le fort et le veritable vainqueur.
Gependant les hommes intelligents j^armi les mu-
sulmans cherchaient comment ils laveraient la honte
dont ils etaient converts et chasseraient les infideles
p. 187. de TEgyptc. II y avait alors k Jerusalem nn aga des ja-
nissaires , nomme Ahmed-aga , natif d' Alep la Forte ,
dont toutes les idees etaient tournees vers le moyen
de trouver un homme determine, ou bien un valeu-
reux combattant, ou meme un fourbe ruse, habile
a dresser des embuches, qui put frapper cet invin-
cible heros , ce vainqueur indomptable , le sultan des
infideles, et lui verser la coupe de la mort. II s'ef-
for9ait de faire reussir cette entreprise difficile que
pouvait seul executer un intrepide guerrier, un lion
formidable qui serait mu par I'appat du gain, ou par
fenvie de s'iilustrer et de mourir pour la religion, et
il n'etait occupe que des moyens d'atteindre I'objet
de ses desirs, lorsqu'un Alepin, nomme Suleiman,
vint se presenter k lui. G'etait un jeune homme d'un
coeur ferme , mais plein d'ignorance , qui , pousse par
la fougue de la jeunesse, lui promit de tuer le sultan
francais par amour pour la foi et la religion. Ahmed-
aga s empressa d'enflammer son courage et de I'ex-
citer a commcttrc ce meurtrc glorieux. II fassura
que la Sublime Porte le comblerait de presents, qu'il
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 221
eprouverait lui-meme de son action nn contentement
interieur et laisserait un nom celebre a la posterite
la plus reculee. Bien que Suleiman n'eut pas encore
atteint I'age de vingt-quatre ans, c'etait deja un lion
terrible et indomptable. Sa resolution etant done prise
et son ame fortement determinee , il sortit de Jerusa-
lem et se rendit a Gaza ou il trouva un aga de janis-
saires, d'Alep la Blanche, nomme lacin-aga, auquel
il confia le projet, qu'il cachait dans son coeur, de tuer
le sultan des Francais. lacin-aga I'encouragea dans son
dessein et lui donna quarante dollars. Le jeune Alepin p. ,j
se remit en marche et entra dans la ville du Caire la
Bien Gardee, dans le mois de Z9ulliidje, avec un coeur
rempli de perfidie et une ame inaccessible a la crainte.
II alia demeurer dans le quartier de la mosquee el-
Azhar ; et la , s' etant lie avec quatre personnes de son
voisinage, il leur fit connaitre le projet qu'il meditait
secretement. II se mit ensuite a suivre partout le ge-
neral en chef, epiant 1' occasion favorable de satisfaire
ses desirs. Enfm arriva le temps marque ou Dieu vou-
lait bien permettre le crime ; I'heure de la mort etait
sur le point de sonner, et le cercle ou devait agir la
trahison s etait elargi. Ce fut un lundi, 1 1 du mois de
mouharrem de I'annee 121 5. Ce jour-la, le general
en chef vint i cheval de Djize au Caire, et, apres avoir
revetu d'une pelisse d'honneur le cheikli d'El-Arich et
I'avoir nomm^ a la place de cadi, il se promena dans
la ville avec un fort detachement de troupes et suivi
d'un nombreux cortege. Les crieurs publics parcou-
222 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
raient les rues en annoncant la promotion que venait
de faire le sultan Klebcr, sultan d'Egypte et maitre des
armees victorieuses. Jamais dans les annonces pu-
bliques on ne s'etait encore servi au Caire de 1' expres-
sion de sultan; c'etait une exception pour cet illustre
guerrier.
Etant rentre chez lui , il voulut aller voir son chef
d'etat-major, le general Damas , que ses gouts, comme
nous I'avons dej^ rapporte, portaient k vivre toujours
loin du monde. II sortit sur la fm du jour avec ie
chef des architectes. Les destins le poussaient alors
vers la mort. Tandis qu'il etait seul dans le jardin
situe entre sa demeure et celle du general Damas , le
jeune Suleiman, vetu d'habits en lambeaux, se pr^-
senta devant lui , allongea la main pour lui demander
p- 189. I'aumone et lui remit en meme temps un ecrit. Le ge-
neral Kleber prit I'ecrit, et, pendant qu'il examinait
ce qu'il renfermait, Suleiman se precipita sur lui et le
frappa d'un couteau qu'il tenait cache sous ses vete-
ments; lecoup penetra dansl'hypocondre. Le general
tomba en poussant de grands cris , I'assassin lui porta
un second coup , puis un troisieme et meme un qua-
trieme. Toutes les personnes du voisinage entendirent
la voix du malheureux Kleber. L'architecte accourut
avec une canne k la main , en dechargea un coup sur
la tete du meurtrier et le blessa; mais celui-ci, s'elan-
^ant sur l'architecte, le frappa de son couteau , lui fit
une profonde blessure et prit la fuite , apres I'avoir
renverse presque sans vie sur la terre.
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 225
Cependant le general Damas, ay ant entendu les cris
du general Kleber, etait arrive en toute hate. aO le
« meilleur des hommes , dit-il en le voyant etendu par
({ terre , quel est le mechant qui t'a traite ainsi ? » Le
general Kleber, soulevant la main, lui montra I'assassin
qui fuyait. Aussitot des soldats entourerent le jardin;
ils cherchaient dans toutes les directions et arretaient
tons ceux qu'ils trouvaient, lorsqu'une femme du voi-
sinage leur montra, de sa fenetre , Suleiman cache dans
un canal; ils le saisirent , trouverent sur lui le couteau
et virent des traces de sang sur ses habits. On trans-
porta le general Kleber k sa demeure ou s'etaient ras-
sembles les generaux , les ofFiciers et les commissaires ;
les chirurgiens se mirent en devoir de panser sa bles-
sure : mais apres quelques instants il expira.
La douleur que tons les Francais ressentirent de
cette perte ne peut se peindre ; ils pleuraient amere-
ment, se mordaient les doigts de regret et de rage , et
faisaient jaillir des etincelles de leurs yeux. Ils eurent
meme I'idee de passer au fd de I'ep^e les chr^tiens et p- '90-
les musulmans, et d'exterminer toute la population
du Caire ; mais le Seigneur, qui salt tout , permit de
decouvrir I'assassin et fit eclater la lumiere au milieu
des tenebres. Sans cette grace du ciel, le Caire eut
ete perdu et aneanti , h cause de ces hommes maudits
qui confondent le bien avec le mal et ne craignent
pas le Seigneur.
Les habitants de la ville , redoutant la fureur des
Francais, se tinrent caches dans leurs maisons sans
224 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
oser proferer une parole. Tout le monde etait stup^-
fait du meurtre de ce heros; on craignait qu'il n'eut
ete commis par un Egyptien , et qu'un assassinat aussi
abominable n'attirat sur la population entiere des dan-
gers et des malheurs effroyables.
Apres la mort du general Kieber, les Francais firent
comparaitre son assassin Suleiman et I'appliqiierent k
la torture. La douleur lui arracha I'aveu de son crime,
il confessa les moyens dont il s'etait servi pour i'ex^-
cuter ct fit connaitre celui qui I'avait envoye au Cairo,
ainsi que les quatre individus ses voisins auxquels il
avait confix son projet et qui en ^taient parfaitement
instruits. Des soldats se rendirent alors en secret dans
leur quartier, de peur qu'en apprenant qu'ils allaient
etre arretes ils ne prissent la fuite ; et , apres s'etre in-
troduits dans la mosquee d'el-Azhar, ils en saisirent
trois; le quatrieme s'etait echappe. On les fit venir
tous_trois, et, ayant ^te mis egalcment i la torture,
ils convinrent qu'ils connaissaient Suleiman, qu'ils
avaient ^te informes du crime qu'il avait resolu de
commettre ; mais qu'ils s'etaient efforces de Ten de-
tourner et que Suleiman n'avait pas voidu ecouter
leur conseil. Le tribunal cependant les condamna k
mort, pour n avoir pas revele le complot et n'avoir
point prevenu le general en chef de se tenir sur ses
gardes. On rendit ensuite un jugement, suivant les
lois francaises, parlequel I'assassin Suleiman fut con-
damne a avoir d'abord le poignet bride , puis k etre
'9»- place sur un pal eleve, expose k tous les regards.
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 225
Le jugement portait que les trois aiitres individiis
seraient decapitcs, et leurs tetes posees an bout do
lances plantees autour dii pal.
Le matin du second jour de ce triste evenement,
les Francais tinrent un grand conseii, et choisirent
pour general en chef, c^ la place du general Kieber,
le plus age des generaux, appele Menou. lis firent
ensuite un enlerrement magnifique , auquel assista une
foule immense. On avait prepare a cet effet un cercueil
de plomb ou Ton deposa le corps du general Kieber
que Ton avait vide et rempli d'aromates. Le general
Damas, le chef d'etat- major, avait pris le coeur et
I'avait mis dans un bocal d'esprit-de-vin , pour le pre-
server de la corruption. Ce general etait en proie k la
plus vive douieur-, il pleurait et gemissait.
Le general Menou ayant ordonne de transporter le
corps de son predecesseur k sa derniere demeure, tous
les generaux, les autorites fi^ancaises , les oiilemas, les
aians , et une foule de personnes de toute nation et de
toute religion se reunirent. On amena le cheval du
defiint , caparaconne de deuil , puis on placa le cercueil
sur un char convert de draperies noires , et les troupes
marcherent devant en tenant leurs fusils renverses.
Le general Menou monta a cheval avec les autres ge-
neraiLx, et se rendit de la place lezbequie au chateau
El-Mani. Les oulemas , les aians , les membres du divan
et les autres autorites precedaient le char. On voyait
aussi en avant du cercueil Suleiman et ses trois com-
plices, nu-pieds, sans vetements et les mains liees
i5
22G HISTOIRE DE L'EXPEDITION
derriere le dos. Les Fran^ais , pendant cette marche ,
paraissaient accables de chagrin et poussaient des san-
giots redoubles.
Quand le cortege fut arrive an chateau El-Mani , les
quatre condamnes furent conduits sur le sommet d'une
r. 19'- coUine, et Ton decapita les trois coupables de non-re-
velation dont les tetes furent plac^es au bout de trois
lances ; puis , apres avoir brule la main de I'assassin
Suleiman , avant de le faire mourir, on le mit sur un
pal eleve autour duquel on planta les lances avec les
tetes. Un grand feu fut ensuite allume et Ton brula
les corps des trois complices.
Apres ces executions , le cercueil fut introduit dans
le milieu de la cour'du chateau, et place sur une es-
trade preparee acet effet, et tout entouree de branches
vertes. Alors le general en chef monta sur un endroit
eleve et prononga un long discours qui dechira tous
les coeurs et fit verser des larmes. Ce discours renfer-
mait une oraison funebre remplie de tristesse et de
paroles attendrissantes au sujet du heros valeureux,
du lion indomptable qui avait fait Hotter partout son
drapeau, subjugue des nations, vaincules troupes mu-
sulmanes , chasse le grand vezir de TEgypte , disperse
des armees innombrables, et laisse un nom immortel ci
la posterite la plus reculee. Lorsqu'il fut termine, on
fit une grande decharge de mousqueterie sur le cer-
cueil , au milieu des pleurs amers que les Fran9ais ne
cessaient de verser sur la mort de ce heros, et, par
honneur pour son rang, on pla^a auprcs dc son torn-
DES FRANCAIS E\ EGYPTE. 227
beau un factionnaire que Ton reuouvela de trois en
trois heures.
Quand cette ceremonie fut achevee , le general
Menou revint h sa demeure sur ia place lezbequie, et
les troupes se disperserent dans leurs quartiers, tou-
jours devorees de chagrin de voir la forte colonne
de leur puissance abattue en Egypte. Les compagnons
intimes du general Kleber, surtout, furent pionges
dans la douleur et le desespoir; et, par la permission
de celui qui connait I'avenir, les coeurs des Francais
furent divises entre eux depuis cette epoque.
Le general Menou avait occupe un des premiers p.
emplois dans le palais du roi de France, le sultan
Louis XVL A la mort de ce monarque, tue par les re-
publicains , il adopta leurs opinions politiques. Lorsque
les Francais vinrent en Egypte, et qu'aveclesecours de
Dieu iis en firent la conquete , Bonaparte le nomma
gouverneur de Rosette. II resta longtemps dans cette
ville , s'y maria avec une femme musulmane d'une fa-
mille distinguee , embrassa fislamisme et prit le nom
d'Abdallab. Le general Menou, alors d'un age avance,
etait d'un esprit fm et ruse. Quand il fut general en
chef des armees francaises , et que tout le monde eut
reconnu son autorite , il commenca par faire des chan-
gements dans fadministration et les emplois, puis il
parvint k s'attacher unc partie de farmee et alfailDlit
ie parti puissant de son predecesseur. Cette conduite
mit la division parmi les Francais; mais le general
Menou, pleiii de confiance dans sa force et les dispo-
i5.
228 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
sitions quil avait prises, continua les cliangements et
les reformes qu'il voiilait introduire. II fit d'abord
fermer la mosquee el-Azhar, et, dans un divan qu'ii
assembla a cette occasion , il pretendit que ce temple ,
ail lieu de servir a i'enseignement des preceptes reli-
gieux et des lois , etait I'endroit ou Ton tenait des con-
ciliabules et ou se tramaient les seditions. En conse-
quence , il ordonna de renvoyer ceux qui demeuraient
dans le voisinage et en fit fermer toiites les portes. II
termina ensuite la construction des forts commences
par son predecesseur le general Kleber, puis il fit elar-
gir les rues interieures du Caire et abattre un grand
nombre de maisons. On mit aussi k decouvert la mu-
raille cpie Ton avait trouvee en fouillant et qui allait
de la porte de la Victoire jusqu'4 la porte de Fer. On
demolit une grande quantite d' habitations situees de-
vant et derriere cette muraille que Ton repara, et sur
laquelle on eleva trois redoutes. Le general Menou fit
en outre detruire , aupres de la porte de la Victoire ,
^ '9''- la mosquee de Hakim-Biemrillah , mosquee celebre aii
Caire, et la changea en une redoute tres-forte; puis
il fit garnir toutes ces fortifications de canons et de
mortiers de gros calibre ; enfin il ordonna au general
Jacob de terminer les ouvrages de defense qu'il avait
commences du temps du general Kleber.
Apres ces dispositions , le general en chef obligea
les Grecs k payer trois cents bourses , et mit sur les
Chretiens un nouvel impot plus lourd qu'aucun de ceux
quon eut encore jamais viis. Les musulmans et les
DES FRAISgAIS EN EGYPTE 229
juifs fureiit aussi taxes. Ces mesures , vexatoires et ty-
ranniques aii dernier point , pesaient sur les sujets de
toutes les nations en general , et sans la grande abon-
dance de I'Egypte cette province eut ete perdue,
Les Fran^ais, se voyant en petit nombre, sans se-
coiirs et entoures d'un grand nombre d'ennemis, s'oc-
cuperent sans relache de fortifier le Caire et Alexan-
drie , et depenserent h. leurs travaiLx des sommes
considerables. C'est ainsi qu'ils construisirent les forts
dont nous venons de parler.
Le general en cbef fit mettre en liberte Se'id Ahmed ,
precedemment enferme par ordre de son predecesseur
le general Kleber.
Nous avons rapporte que , lorsque le grand vezir avait
retenule general Beaudot, le general Kleber, de son
cote , avait fait arreter Moustapha-pacha et favait en-
voye k Damiette, oii il avait ete mis aux arrets. Ce
pacha, accable de chagrins, tomba malade de deses-
poir, et mourut. Les Francais lui firentun enterrement
magnifique , oii Ton voyait un grand cortege , suivant
I'usage observe pour les chefs de farmee.
Telle etait la position des Francais en Egypte -, mais
quant au lion victorieux , le prince des armees , Bona-
parte , ce heros , apres avoir traverse les mers et brave
les plus grands dangers , etait arrive sain et sauf dans
la ville de Paris ou il avait deploy e les talents de la plus p , 5.
habile et merveilleuse politique. Les chefs de la repu-
blique furent troubles de son retour et tremblerent de
crainte a son aspect. lis ne pouvaient point revenir
230 IIISTOIRE DE L'EXPEDITION
d'etonnement de ce qii'il avait pii s'echapper du pays
des Arabes. Cependant ils le recurent avec iin air de
colore et se proposaient meme de le faire perir; mais
Bonaparte , deroulant devant eiix line longue suite de
blame et de reproches, leur adressa de vivos repri-
mandes sur les actions meprisables auxquelles ils s'e-
taient livres, sur leur conduite tortueuse ot leur infame
perfidie. II les accusad' avoir transgresse les droits qu'ils
tenaient de la loi, d' avoir abandonne dans des pays
barbares I'elite des guerriers francais sans leur porter
aucun secours, et de les avoir exposes a une perte
certaine. Un des chefs de la republique se leva et
conimencait a s'excuser; mais Bonaparte n'ecouta pas
ses excuses et I'accabla d'injures; alors le chef le
frappa de son epee a la tote. Bonaparte, sentant la
douleur du coup, s'elanca sur lui comme un lion fu-
rieux, et lui tira dans la poitrino un coup de pistolet
qui le renvorsa inort, baigne dans son sang; puis,
aide de ses compagnons , il fondit sur les autres et les
poursuivit ci coups d'epee et de fusil. Deux de ces chefs
furent tues ; c etaient les deux qui lui portaient le plus
de haine et s' etaient entendus pour le faire perir en
Egypte.
Apres cette scene , les partisans do Bonaparte se re-
veillerent et se repandirent au dehors en criant : « Vive
« le chef de notre nation , fhabile Bonaparte ! Vive ce
'( prince celebre , ce lion indomptabie ! » Le pouple do
Paris, entendant ce nom qui lui etait cher, parcourut
les rues en poussant des oris do joie et en repetant :
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 231
« Vive Bonaparte notre sauveur, le plus grand de notre
« republique ! »
Lorsque les cris eurent cesse et qiie cet enthou-
siasme fut apaise, Bonaparte tint un conseii avec ies
hommes ies plus marqiiants de la republique et les
personnes chargees de la direction des affaires. II ieur p. 196.
adressa un discours dans lequel il les engagea k clioisir
un chef de la nation qui eut de fexperience et fiit ca-
pable de gouverner dans toutes circonstances. « Nul
« autre que toi, lui repondii^ent-ils dune voix unanime ,
« ne peut etre le chef de notre republiqrie , et nous ne
(( voidons etre diriges que par toi seul. » Et aussitot ils
lui decernerent le titre de premier consul , suivant
fusage des Romains.
Bonaparte s'occupa des lors k ouvrir des ecoles
pour I'enseignement des sciences, 11 prepara des ar-
mees innonibrables qu'il fit marcher vers fltalie , et ,
se fray ant ensuite un passage parmi les endroits eleves
et les hautes montagnes , ou foulant aux pieds les val-
lees et les precipices , il alia conquerir une seconde fois
les viiies et les forteresses perdues, et s'empara de pays
nouveaux. Les peuples de ces contrees se soiunirent a
lui, etles troupes de fempereurd'Autriche, humiliees,
se retirerent. Les rois alors reconnurent sa puissance
et demanderent la paix. Bonaparte ne la refusa pas;
il eut au contraire a Icur egard une conduite gene-
reuse , et , apres avoir fait avec eux des traites dalliance
et d'amitic, il ramena dans Paris ses armees que la
protection divine avait rendues victorieuses. Son pou-
232 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
voir redoutable faisait alors trembler tous les gouver-
nements de i'Europe.
Apres ces brillantes victoires remportees dans iin
court espace de temps, le premier consul ecrivit au
pape , sultan de Rome , une lettre renfermant des com-
pliments et des assurances de paix, et lui annonca
qu'il lui rendait le trone de Rome avec la considera-
tion et les honneurs qui en dependaient. II fit ouvrii'
en meme temps les eglises dans toutes les provinces
de la France , et Ton apprit bientot dans I'Europe en-
tiere que , manifestant sa foi en Jesus-Christ , il en avait
ouvertement reconnu la veritable religion devant tout
le peuple. II lit ensuite les plus grands efforts pour se-
courir les Francais restes en Egypte •, mais I'Angleterre,
son ennemie, ne lui en avait pas laisse les moyens en
fermant tous les chemins et ies passages.
Bonaparte , dans la guerre d'Allemagne , avait fait
sept mille prisonniers russes. II fit proposer au roi
d'Angleterre de les echanger contre les prisonniers
francais retenus dans son royaume; le roi ne voulut
point y consentir. Bonaparte, ay ant eu connaissance
de son refus, fit venir en sa presence les prisonniers
russes , il eut la generosite de leur rendre k tous la li-
berte , les fit habiller de vetements neufs , les invita k
un repas splendide, et, pour temoigner I'amitie qu'il
leur portait , il ordonna de leur donner une fete ma-
gnifique. Ensuite il les renvoya dans la capitalede leur
gouveniement , en les faisant accompagner par un
de ses generaux. II adressa en meme temps c^ I'empereur
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 255
Paul une lettre dans laqiielle il s'exprimait aiiisi : « J'ai
« ecrit au roi d'Angleterre , votre ami, pour 1' engager
(( k echanger les prisonniers russes contre les prison-
« niers francais qui sont tombes en son pouvoir, mais
« il s'y est refuse. »
Lorsque les prisonniers furent arrives dans leur pa-
trie , et que I'empereur Paul fut informe de la genero-
site avec laquelle Bonaparte les avait traites dans leur
captivite et au moment ou ils manquaient de tout, il
en eprouva une joie que rien ne pent surpasser, et or-
donna de celebrer une grande fete en I'honneur de la
republique francaise. Puis il fit un traite de paix avec
le premier consul , et tous deux convinrent de reunir
leurs forces et de deploy er leur puissance pour faire
la guerre h I'Angleterre et h la Porte Ottomane. En
consequence , I'empereur Paul fit ses preparatifs contre
les Anglais et les Turcs; il ecrivit au sultan Selim
pour I'engager a ne rien entreprendre contre les Fran-
cais qui s'etaient empares de TEgypte, pendant qu'il
travaillait au retablissement de la paix cntre la France
et I'Angleterre, etle prevint que, s'il ne voulait point p. igs-
consentir a une suspension d'armes , il se a errait dans
la necessite de lui declarer la guerre. Lorsque le sidtan
Selim cut connaissance des dispositions de la Russie,
il s'empressa de faire expedier I'ordre en Egypte de
cesser les hostilites contre les Francais.
Tel etait fetat des affaires du premier consul Bona-
parte; quant aux Anglais, ils ne voulurent point con-
sentir a faire la paix avec les Francais; ils s'occuperent
234 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
de dresser des embuches pour faire perir rempereur
Paul, et rassemblerent des troupes afin de les envoyer
en Egypte.
Bonaparte, ayant ete informe de ces preparatils, lit
cxpedier aussitot un petit batiment k Aiexandrie, pour
prevenir le general en chef Menou qu'une armee an-
glaise dc vingt mille combattants allait venir I'attaquer
en Egypte. 11 lui annoncait en memc temps la mort
du general Desaix, tue dans la guerre contre les Au-
trichiens , et lui recommandait de faire , ainsi qu'il etait
d'usage quand on perdait un des chefs de I'armee,
une ceremonie funebre en I'honneur de ce general,
que la France regrettait amerement. Par cctte lettre , il
engageait en outre les Francais a redoubler d'ardeur
dans la guerre, a defendre TEgypte contre les Anglais
en depioyant toute leur vigueur dans les combats, et
promettait de leur envoyer du secours.
Lorsque le batiment parti de France fut arrive a
Aiexandrie , et que le general en chef Menou eut requ
les depeches de Bonaparte, premier consul, il assem-
bia au Caire un conseil auquel assisterent les chefs
supericurs de I'armee et les ofiPiciers. Les victoires de
Bonaparte , la paLx conclue avec les rois de I'Europe ,
la fin des troubles en France et le retour de la tran-
quillite firent eclater la plus vive allegresse parmi eux ;
ils furent egalement satisfaits d'apprendre que, la
guerre avec le pape ayant cesse , les royaumes d'ltalie
etaient retablis , et ils espererent pouvoir desormais re-
cevoir des renforts ; mais la mort du general Desaix
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 255
les plongea dans I'aflliction. Us firent en son honneiir
une c^remonie funebre pour laqiielle ils se reunirent
tons sur la place de lezbeqiue, avec les oulemas, les p. vm).
goiiverneurs et les membres du divan. On avail pre-
pare un cercueil , et le cortege , sortant par la porte de
la Victoire, se dirigea vers Arz-Koubbe. Lqs soldats
portaient leurs fusils renverses. Lorsqu'ils furent arri-
ves, quelqu'un pronon9a I'eloge funebre du general
Desaix, rappela son courage, ses talents et les victoires
qu'il avait remportees. On fit ensuite une decharge de
mousqueterie autour du cercueil , et les assistans, apres
avoir verse des larmes sur lamort de ce heros, rentre-
rent au Caire en exlialant des soupirs de douleur.
Maintenant il faut revenir ou nous en etions restes
du recit qui a rapport au grand vezir, De retour sur
la terre des Philistins, apres la defaite de son ar-
mee, ce pacha expedia dans toutes les villes et les
provinces des firmans dans lesquels il demandait des
troupes pour faire la guerre aux infideles. II com-
menca des iors a en recevoir de tons cotes , et il eut
bientot une nouvelle armee tres-considerable ; mais
cette grande quantite de soldats , qui arrivaient succes-
sivement en toute hate, causa dans la Palestine et les
provinces adjacentes une horrible famine qpi enleva
ia majeure partie des habitants. L' armee du grand vezir
souffrit aussi beaucoup ; les chevaux et les betes de
somme perirent faute de nourriture. A la famine suc-
cederent refPrayante peste et la mort douloureuse;
I'humble et le noble succomberent , et I'on pent dire
r. aoo.
236 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
avec certitude , et sans crainte d'etre contredit , que la
destruction balaya ces provinces et que I'aneantisse-
inent vint fondre sur elles. Ainsi I'armee du grand
vezir fut detruite presque entierement ; les liommes
les plus distingues et les plus honorables, ceux qui
appartenaient aux meilleures families, les sandjaks les
plus estimes , les plus habiles cavaliers et les plus
beaux , tons perirent. On comptait aussi parmi les
morts un grand nombre de Mamlouks les plus puis-
sants , tels que Moustapba-bey ie Grand , Eyoub-bey le
Grand, Osman-bey el-cberkawi, Osman-bey le Long,
Hacan-bey el-djerdawi, Kacim-bey Abouce'if, Kacim-
bey, intendant de la marine, et I'emir Cberwan. On ne
comprendpas dans cettc liste les kachefs etles sandjaks
de peu d'importance. « Quoi ! disaient les troupes du
« vezir, en se revoltant contre le maitre des humains,
« Dieu tres-baut et tres-savant devrait-il permettre que
(des infideles jouissent dans cette contree des biens
{(des musulmans, tandis que nous mourons dans les
((landes et les deserts, ou nous ne trouvons que la
« faim, ie froid des nuits et la chaleur des jours ? »
Le grand vezir avait ete informe du traite conclu
entre Mourad-bey et ie general Kleber. II savait que
ce dernier avait promis de livrer I'Egypte k Mourad si
les Francais venaient k i'evacuer. II avait egalement
appris la mort du general Kleber et en avait ressenti
une joie extreme, que rien ne pouvait augmenter. La
perte de ce lion redoutabie lui faisait csperer de s'em-
parer de I'Egypte. En consequence, il fit appeler Ibra-
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 237
him-bey, et lui ordonna d'ecrire k Moiirad-bey de re-
clamer du general en chef Abdallah-Menou 1' execution
de la promesse que son predecesseur Kleberavaitfaite.
II lui dit aussi de representer k Mourad que les Fran-
cais n'auraient pas le moy en de se maintenir en Egypte,
et que , ne recevant aucun secours , ils seraient neces-
sairement obliges de I'evacuer ; qu'ils etaient reduits a
un petit nombre d'hommes, entoures partout d'enne-
mis nombreux , et qu'il leur serait impossible de pou-
voir resister aux armees et aux populations musul-
manes ; qu'enfin les vaisseaux anglais tenaient fermees
toutes les issues , et qu'il valait mieux pour eux quitter
maintenant I'Egypte en surete et en vertu d'un traite
de paix , que d'etre contraints plus tard par la force
d'en sortir. Le grand vezir promit a Ibrahim que, lors-
que les Francais se seraient conformes a cet arrange-
ment et auraient evacue I'Egypte , cette province serait p.
rendue aux Mamlouks , comme I'avait promis le gene-
ral Kleber; qu'il retournerait ensuite a Constantinople
avec I'armee imperiale , enverrait un pacha pour resi-
der dans le chateau du Caire , et que les anciens usages
seraient retablis sans aucune contradiction ni opposi-
tion de sa part.
Ibrahim-bey ecrivit ce que lui commandait le grand
vezir, qui de son cote adressa a Mourad im firman au
sujet de cette affaire. Lorsque Mourad recut la lettre et
le firman , il en approuva le contenu , ecrivit aussitot
au general en chef pour I'informer de ce qui se passait,
et lui envoya Osman-bey el-berdici pour lui expliquer
238 HISTOIPiE DE L' EXPEDITION
ce que clemandait le grand vezir et lui communiquer
le firman qu'il en avait recu.
Osman-bey se mit en route pour le Caire, annonca
au general Menou les nouvelles renfermees dans les
lettres d'lbrahim-bey , et lui presenta le firman du grand
vezir. Le general en fut saisi d'etonnement et repon-
dit en ces termes k Osman-bey : uNous n'avons pas
« maintenant I'intention de sortir de I'Egypte ; lorsque
u nous voudrons I'evaeuer, alors nous tiendrons notre
u promesse envers Mourad-bey ; les exigences du vezir
t( ne changent pas sa position; il jouit toujours d'une
i( tranquiUite parfaite dans la Haute-Egypte ; il est un
« des membres de la republique et ne devrait s'occuper
uque de ses propres affaires.)) — « Mourad-bey, moii
(( maitre , repondit Osman , m'a envoye pres de toi pour
« t'instruire de ce qui venait d'arriver et te faire con-
u naitre les lettres du grand vezir, mais nullement pour
«te faire aucune demande. Cesse done d' avoir des
u soupcons et d'elever des doutes sur sa fidelite. II etait
u oblig^ de te communiquer ces lettres , et , s'il ne I'eiit
«pas fait, ce serait alors que tes soupcons seraient
(( fondes. ))
Apres cette conference , Osman-bey passa quelque
temps aupres du general Menou, et fut traite avec
egards et distinction. II avait apporte avec lui unc
partie du tribut que Mourad-bey s'etait engage a
payer k la republique. II instruisit ce bey de la re-
ponse du general Menou, et ecrivit egalemcnt a Ibra-
liim-bey pour lui en donner connaissance.
DES FRANGAIS EN EGYPTE. 23^
Mourad-bey, pen rassure siir les dispositions de la
Porte k son egard , etabli d'aiiieurs dans ie Said , ou il
menait ime vie agreable , ne s'inquieta pas de ce que
le general Menou avait fait une reponse peu conforme
aiix desirs du grand vezir et du mecontentement qii'il
iiii avait temoigne. Mais Ibrahim -bey et les aiitres
Mamlouks egyptiens qui s'etaient unis au grand vezir
n etaient pas tranquilles sur leur sort ; la crainte etait
cachee dans leur coeur. En consequence , redoutant la
mauvaise foi de la Porte et ses desseins perfides , ils se
reunirent ensemble et prii'ent le parti d'alier se refugier
aupres des Anglais. Le general Smith leur fit un bon
accueil et les tranquillisa par I'assurance positive de les
proteger. En effet, il fit connaitre leur position au gou-
vernement ottoman , et obtint du Grand-Seigneur un
ecrit imperial dans lequel leur surete etait garantie
par les promesses les plus formeiles et les engagements
les plus forts. Leur inquietude alors se dissipa; ils
n'eurentplusaucune crainte de dangers, et, leur secret
etant divulgue , tout le monde apprit qu'ils etaient sous
la protection des Anglais et jouissaient dune security
parfaite.
Vers cette epoque, la tranquilhte du Caire n'etait
troublee par aucmi mouvement ; elle dura huit mois
entiers, depuis le mois de safer de I'annee 1210 jus-
qxik celui de chawal.
Le 8 de ramazan , le soleil et la lune parurent en-
semble au milieu du jour; on voyait aupres de la lune
des etoiles qui j etaient un eclat pareil k ceiui du feu, et
IkO HISTOIRE DE L'EXPEDITION
p. jo3. les deux astres, c est-i-dire le soleil et ia lime , brillaient
aussi. Alors saccomplit la prediction annoncee, que
Dieu serait favorable aux habitants du Caire, si le
soleil et la lune paraissaient en meme temps.
En effet, pendant le mois de ramazan, apparu-
rent dans le canal d'Alexandrie cent cinquante bati-
ments anglais , charges de guerriers courageux. A leur
arrivee , Alexandrie et les collines environnantes trem-
blerent d'epouvante. Le general Fourier, gouverneur
de la ville, ecrivit au general en chef residant au Caire
pour I'informer de cet evenement et lui demander des
renforts. Le general Menou , aussitot que sa lettre lui
parvint, s'empressa de faire preparer des troupes et
les dirigea sur Alexandrie par la route de Rosette;
mais trois jours apres, ay ant recu du general Fourier
une seconde lettre qui lui annoncait que la flotte an-
glaise n'avait pas pu resister au feu des batteries et s'etait
retiree en fuyant, il ecrivit au corps de troupes qu'il
avait envoye de revenir. II croyait que les Anglais
avaient pris reellement la fuite, et son coeur s'etait
tranquillise. II en etait tout autrement; les vaisseaux
anglais , il est vrai , n' avaient pas pu attaquer de front
Alexandrie , a cause du grand nombre de ses fortifica-
tions ; mais ils etaient venus k Alioukir, et les troupes,
apres etre descendues k terre , avaient construit de forts
retranchements. Cette armee anglaise etait composee
de vingt mille combattants ; c'etait celle dont Bona-
parte avait annonce I'arrivee et contre laquelle il avait
recommande de prendre les plus grandes precautions.
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 241
Le general Fourier, apprenant que la flotte anglaise
avait debarque des troupes a Aboukir, marcha sur-le-
champ a leur rencontre, avec huit cents hommes,
Le combat s'engagea entre les deux corps d'armee,
et Ton se battit avec acharnement; mais les Francais
furent vaincus , et obliges de rentrer dans Alexandrie.
Le general Fourier fit savorr alors au general en chef ''
que les Anglais s'etaient fortifies a Aboukii% et lui
annonca I'arrivee d'une flotte ottomane. A cette nou-
velle les Francais furent frapp^s de terreur. Le general
Menou donna I'ordre aux troupes de se tenir pretes k
marcher et les dirigea sur Rosette.
Apres leur depart, la crainte s'empara des Fran-
9ais restes au Caire; on vit qu'ils s'attendaient a des
revers. Ds commencerent a quitter les maisons qu'ils
occupaient , pour se retii'er dans la grande forteresse
et k Djiz^ , qu'ils fortifierent. lis etaient inquiets sur
leur sort; leurs drapeaux ne flottaient plus partout
commeauparavant; ils Etaient persuades que I'Egyptc
leur serait enlevee et qu'ils ne pourraient point s'y
maintenir. Ces craintes leur etaient inspirees par le
grand nombre d'ennemis qui accouraient contre eux
par toutes les routes et tons les vallons. En effet les
troupes anglaises et musulmanes se montaient k plus
de trente mille hommes, sans compter I'armee du
grand vezir qui s'avancait par la Syrie , celle de I'lnde
orientale qui suivait la route de Koce'ir, et les habi-
tants des provinces egyptiennes , qui se revoltaient et
se reunissaient aiL\ troupes venant du dehors. A la
16
2a2 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
vue de si grands dangers , leur coeur trembla. La me-
sintelligence et la discorde se mirent parmi eux; ils
en voulaicnt au general Mcnoii d'avoir detriiit leur
union en temoignant, a son avenement au trone du
Caire, de i'aversion aux personnes attachees k son
predecesseur Kleber,
Sans entrer dans plus de details, nous dirons que
le general en chef, trois jours apres avoir recu la
nouvelle du debarquemenl des Anglais, partit avec
ce qui restait de troupes et prit la route de Rosette.
II laissa , pour commander k sa place , le general Bel-
liard , un de ceux qui avaient ^te attaches au g6n6ral
Desaix, gouverneur du Said. C'ctait un homme tres-
habile en administration et rempli de courage dans
les combats.
p. 2o5, Les Francais commencerent alors h quitter les pro-
vinces de I'Egypte et k se concentrer au Caire. lis eva-
cu^rent les villes de Belbeis , de Salah'ie , de Damiette,
de Mansoura , toute la partie orientale du Delta , ainsi
que le Said , et vinrent se renfermer au Caire , a
Rahman'ie , a Alexandrie et a Rosette en presence
de I'armee turque et anglaise. Deux cents soldats
resterent aussi pres du canal de Damiette (i6) , ^ un en-
droit nomme Gourba. Leurs forces ne se montaient
plus alors qua treize mille combattants ; les artisans,
les femmes et les enfants pouvaient, en outre, etre
evalues a sept mille ames; le reste, excepte un petit
nombre qui etait retourne en France, avait peri dans
les combats.
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 245
Apres Tarrivee de la flotte angiaise et de la flotte
turque, commandee par Hucein-pacha , grand ami-
ral, et lorsque ies troupes fiirent debarqiiees a Abou-
kir, Ies allies attaquerent Rosette. Lc general fran^ais
qui en etait gouverneur, ne pouvant resister k une
armee aussi considerable, livra la ville et se retira.
A Ralimanie , oii Ies Francais avaient construit des
retranchements , Ies deux armees en vinrent aux
mains plusieurs fois a la fin de I'annee 1 2 1 5 , depuis
le commencement de zilkade jusqu'au 8 de zilkliidje.
Vers cette epoque une peste affreuse se declara au
Caire et dans Ies provinces environnantes. Dans le
Said , elle enleva plusieurs kachefs et Mamlouks ,
entre autres Suleiman-bey et le fameux emir Mourad-
bey, dont I'etoile avait brille d'un si vif eclat. Sa mort
affligea profondement Ies Mamlouks , car en lui s'etei-
gnait le flambeau de leur vaillante milice. Mourad-bey,
au moment de sa mort , rassembla tous ses Mamlouks ,
lem* donna pour chef Osman-bey I'artilleur, et confia r. 306.
la caisse a Osman-bey el-berdici. II leur recommanda
de se ranger sous I'obeissance d'lbrahim-bey le Grand
et d'etre toujours unis entre eux. Ce prince mourut
k la fin de I'annee 1 2 1 5. Au Caire plusieurs Francais
et habitants de la ville perircnt aussi de la peste.
Dans le meme mois de zilkade, le grand vezir You-
couf-pacha quitta le territoire de Gaza et se dirigea
vers I'Egypte avec I'armee ottomane. II ne marcha
pourtant qu'avec lenteur dans la crainte de nouveaux
revers et de changements dans Ies affaires, car il
16.
244 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
connaissait par experience ia maniere dont les Fran-
9ais faisaient la guerre et le courage de leurs coeurs
inebraniables; mais ils etaient alors dans une position
tres-critique et entourcs partout d'ennemis et de dan-
gers. Aussi le general Belliard se mit-il a fortifier le
Caire. II fit creuser de grands fosses depuis la porte
de Fer, situee pres de la place de lezbequie, jusqu'au
bord du Nil a Boulak. Aupres de ces fosses on planta
des troncs de palmiers , et derriere on eleva , avec des
dattiers et du sable, des plates-formes sur lesquelles
on placa de gros canons avec de forts remparts. Djize
et le grand chateau furent egalement mis en etat de
defense; on les remplit de toute sorte de munitions
de guerre , et Ton y introduisit des morceaux de laine
et de I'huile afin de bruler les assaillants en cas d'at-
taquc.
Aupres de Rahmanie la guerre continuaitavecachar-
nement entre les Francais et les armees ottomane et
anglaise , et enlevait de chaque cote un grand nombrc
dhommes. Les Anglais pcrdirent quatrc g^neraux; les
Francais en eurent aussi plusicurs i rcgretter, entre
autres le general Lanusse, qui recutune blessure grave
dont 11 mourut. Avant qu il expirat , le general en chef
alia le voir et lui temoigna son affliction : aPuisses-tu,
<(lui dit-il, 6 mon brave, etre retabli et tes ennemis
<( n' avoir point i se rejouir de ta perte!)) Le general
Lanusse, laissant cchapper les soupirs d'un coeur
atteint par une fleche homicide, lui repondit en
ces terines : «0 general, tu nous a jetes dans I'ocean
DES Fl\x\NCAIS EN EGYPTE. 245
((dc la iiiort par ton mauvais jugement, ton orgucil
« ct ta vanit^. Jamais un homme comme toi n'anrait
u du commander en chef les armees fran9aises et ies
Kguider dans les combats meurtriers; tu n'etais bon
(( qua dinger les cuisines de la republique. Si tu avals
<( laisse I'armee suivre les memes plans qu'elle suivait
(( avant toi , certes les Anglais nos ennemis n'auraient
« pas pu nous prendre une partie du territoire de
ul'Egypte, et s'y fortifier comme ils font fait. Voila le
(( resuitat de ton orgueil et de ton entetement bien
(( connu. ))
La mort de ce general causa un profond chagrin
aux Francais. Le combat dans lequel il fut bless6 mor-
tellcment fiit le dernier de cette guerre. Les Francais
y furent d'abord \ ainqueurs des Turcs et des Anglais ;
ceux-ci allaient meme se rendre prisonniers et avaient
deja jete leurs armes, lorsque le general Lanusse recut
sa blessure. Ce lion redoutable, ce celebre heros com-
mandait I'avant-garde ; il fit dans cette journee des
prodiges de valeur et deploya des talents extraordi-
naires. Le general en chef vinta son secours, chargea
les ennemis et ordonna en meme temps aux generaux
Regnier et Damas de le soutenir avec lui. Mais ces p. ^os.
deux generaux , que haissait le general en chef, ne vou-
lurent point obeir et refuserent d'avancer; ils firent
meme , par animosite contre lui , battre le tambour si-
gnal de la dcfaite et de la rctraite, et les Francais recu-
lerent. Les Anglais, s'aperccvant alors de la mesintel-
ligence qui regnait entre cux, reprirent une attitude
246 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
liostile ct rcmporterent une victoire complete, apres
avoir desespere du succes de la bataille et de leur propre
salut. Les Francais rentrerent dans leurs retranche-
merits. Le general grec Nakoula se distingua dans
cctte bataille et combattit avec un grand courage.
Le general en chef, voyant la dcsmiion qui regnait
parmi les troupes, prit le parti de laisser un corps de
trois mille hommes environ dans les retrancbements
de Rabmanie; avec le restc de I'armee il se rendit a
Alexandrie, fit construire des ouvrages de defense
en dehors de la ville, dont les portes furent fermees
avec soin. Les Anglais, apres avoir coupe le chemin
situe entre la mer salee et le canal du Nil, qui con-
duit a Alexandrie, arriverent sous ses murs. Leur in-
tention etait d'intercepter les communications entre
cette ville et le Caire, afm de pousser le siege avec
vigueur.
Pendant ce temps-li, Ibrahim-pacha brulait Katie
et s'emparait de Damiette. Les troupes francaises que
le general en chef avait laissees a Rabmanie, livraient
des combats acharnes; elles fuiirent pourtant par
abandonner leurs retrancbements et se retirerent au
Caire. L'armee fut alors divisee en deux parties : I'une
a Alexandrie, avec le general en chef; I'autre au Caire,
sous les ordres de ce fameux guerrier, le general Bel-
liard.
Les troupes du grand vezir s'avancaient en ce mo-
ment de tons cotes , pour venir assieger les Francais.
Elles cernaient le Caire k I'orient et au couchant, par
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 247
terre et du cote du Nil. Les Mamloiiks egyptiens dii
parti de Mourad-bey quittercnt aussi la province du
Said et vinrent trouver, k Rosette , le capitan-pacha
Huccin. Ainsi, du cote du couchant, ie Gaire etait
entourc par des troupes turques, egyptiennes et an-
glaises, melees ensemble, tandis que le grand vezir,
avec son armee, s'avancait du cote de I'orient. II met-
tait cependant une excessive lenteur dans sa marche
h cause des ordres que la Sublime Porte lui avait
adresses, ainsi qui Hucein, capitan-paclia , de ne point
faire la guerre aux Francais ^tablis en Egypte. Ces
ordres, comme nous I'avons deji rapporte, avaient
ete expedies d'apres les lettres que I'empereur Paul
de Russie avait ecrites au sultan. Mais, quelque temps
apres, le grand vezir re^ut de Constantinople la nou-
velle de la mort de I'empereur Paul, allie avec la
France contre I'Angleterre; et, lorsque cette nouvelle
fut confirmee, il revint k son premier plan d'assieger
ie Caire et d'expulser les Francais de I'Egypte. On
etait alors dans le mois de mouharrem de I'annee 1216.
Le general Belliard , renferme dans le Caire dont les
cliemins et les issues etaient interceptes , et se trouvant
prive de nouvelles , fit partir pour Alexandrie cent
liommes montes sur des dromadaires, afin de s'infor-
mer de ce qui se passait dans I'Egypte, et de connaitre
les evenements dont la France pouvait etre le theatre.
Les cavaliers prirent la route du desert; pendant
leur longuc absence, qui fut de quarante jours envi-
ron, on n'entendit point parler d'eux. Un retard aussi
248 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
prolonge jeta le general Belliard dans une grande in-
r. 210. quietude et mi trouble extreme. Enfin, apres I'espace
de temps dont nous venons de paiier, les cavaliers re-
vinrent par le cliemin des montagnes. lis traverserent
pendant la nuit, sans etre apercus , le camp des Anglais,
situe au couchant du Caire, devant Djiz^, entrerent
dans cette ville , et s'etant rendus aupres du general
Belliard, ils lui donnerent de veritables nouvelles,
et lui remirent mie lettre du general en chef Menou.
Cette lettre annoncait qu'un petit batiment arrive
de la ville de Paris avait apporte des depeches dans
lesquelles le premier consul faisait connaitre I'alliance
qu'il avait formee contre les Anglais avec I'empe-
I'eur de Russie, et les demarches de cet empereur
pour engager le gouvernement ottoman a ne plus
faire la guerre aux Francais etablis en Egypte. Le
premier consul ignorait alors que I'empereur Paul,
dont I'intervention avait arrete les hostilites, venait
de terminer sa carriere. Le general Jacob le Copte
recut par le meme batiment une lettre dans laquelle
Bonaparte le louait sur son courage, lui promettait
un rang eleve, I'engageait h continuer la guerre avec
vigucur et k combattre contre les ennemis, et lui
annoncait d'unc manierc positive I'envoi de secours
de la part de la republique. Lorsque le general Belliard
hit assure de la verite de ces nouvelles, il choisit
deux mille hommes et se dirigea avec eux, pendant
la nuit, vers le camp du grand vezir. L'avant-gardc
turque ('Hait deja parvenue h Belbeis , situe k une
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 249
journee de marche du Caire. II y eiit encore en cet
endroit un combat ou les troupes ottomanes s'entre-
choquerent avec les Francais, et plusieurs Arnaoutes
et Mamlouks y trouverent la mort.
Le general Belliard, voyant que rarm6e turque,
toujours consid(^rable , avait Tintention de continuer
la guerre et de combattre pour la religion, et que les
affaires etaient tout autres que se le figurait le premier
consul, revint au Caire pour s'y mettre h I'abri des
attaques de I'ennemi, en occupant les fortifications p ai
redoutables que les Francais avaient construites.
En effet, jusqu'au mois de safer de I'ann^e 1216,
il arriva des troupes autour du Caii^e. Le grand vezir
s'avancait du cote de I'orient, et Hucein-paclia , avec
les Anglais , du cote du couchant. Le grand vezir placa
son camp sur ie territoire de Chire, pres du Mikias,
dans le voisinage du Caire. Hucein et les Anglais
camperent k I'ouest de la ville, devant Djize. Leur
armee etait immense et renfermait une grande quan-
tite d'Arabes. Quant au brave general Belliard , ce lion
indomptable, il restait au Caire, devant cette foule
d'ennemis, avec un coeur plus ferme que le dur ro-
cher.
Les musulmans, malgre leur grand nombre, ne-
taient pas sans crainte. La renommee de I'intrcpidite
des Francais setait repandue dans tous les pays; leur
force et leur ardeur pour les combats etaient connues
de tout le monde, et Ton savait que ces guerricrs opi-
niatres ne faisaicnt pas de difference entre la vie et
250 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
la mort : aussi le gouvernement ottoman s'efforcait-il
de les faire sortir de I'Egypte par des moyens pacifi-
ques et tranquilles ; il craignait, en les mettant dans
une position desesperee, qu'ils ne missent le feu au
Caire et ne le reduisissent en cendres -, ils en etaient ca-
pables, tant ils avaient de resolution et d'audace fu-
rieuse dans les combats. En consequence les armees
restaient immobiles et les gouvernements anglais et
ottoman cherchaient les moyens de tromper les Fran-
cais et de les obliger a se retirer sans avoir recours
aux armes.
Au milieu du mois de safer, le general en chef des
Anglais adressa une personne au general Belliard
pour i'engager a lui envoy er quelqu'un , afin d'ouvrir
des conferences au sujet de la paLv. Le general Bel-
liard lui envoya un commissaire des guerres. Lorsque
r. aia. ce commissaire fut arrive au lieu clioisi pour I'entre-
vue, le general anglais lui annonca d'abord la mort
de I'empereur Paul; et son intention, en lui don-
nant cette nouvelle, etait doter au general Belliard
tout espoir de secours de la Russie. II lui parla en-
suite de la paix, de la reddition de i'Egypte k ses an-
ciens possesseurs , et du retour des Francais dans leur
patrie; il lui fit observer leur isolement dans cette
contree, fimpossibilite de recevoir des secours, fobli-
gation d'en sortir tot ou tard, et lui cita ce proverbe :
«Tout assieg^ est pris;)) ensuite il le renvoya en le
chargeant de lui rapporter une reponse.
Le commissaire des guerres , revenu aupres du ge-
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 251
neral Belliard, lui apprit la mort de I'empereur Paul,
et lui repeta les paroles du general anglais. A ces nou-
velles , le general Belliard assembla un conseil dans le-
quel il reunit tons les generaux et les chefs de i'armee;
il ieur communiqua les propositions des Anglais au
sujet de la paix et de la reddition de i'Egypte, et Ieur
demanda Ieur opinion sur la reponse a faire au gene-
ral anglais et la conduite h. tenir en cette circonstance.
Les generaux et les chefs, apres etre restes quelque
temps k conferer et k se consulter, furent d'avis que
le parti le plus sage et le meilleur etait de cesser les
hostihtes et de rendre I'Egypte , pourvu qu'ils pussent
se retirer avec surete et obtenir des conditions conve-
nables. lis s'arreterent k cette idee, redigerent les
articles du traite en vertu duquel I'Egypte devait etre
rendue; et, quand ce traA^il fut termine, ils le pre-
senterent au general Belliard , qui fenvoya au general
anglais par le commissaire des guerres dont on a parle.
Des tentes furent dressees pres de Djize , entre les deux
armees, pour servir aux conferences qui allaient avoir
lieu entre les deux partis.
Les plenipotentiaircs clioisis pour traiter de la paix
furent, du cote des Francais, le commissaire des guerres
et Joseph I'Armenien , surnomme le Tailleur; du cote p- 213.
des Anglais, le general en chef Smith et un commis-
saire des guerres ; pour le grand vezir, Osman-bey ; et
pour Huce'in, capitan-pacha , Ishak-bey. Les confe-
rences durercnt quatre jours, apres lesquels on trans-
crivit le traite. II fut convenu que I'Egypte scrait
252 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
livr^e et rendue an goiivernement ottoman , quo
I'armee francaise et tons les Francais evacueraicnt
cette province d'apres les conditions que nous allons
rapjjorter, et que les moyens de se retirer leur seraient
fournis par le general anglais Sidney Smith. On sti-
pula aussi que la remise de I'Egyptc serait faite k
Huce'in , capitan-pacha , par I'entremise des Anglais.
Cette clause avait pour motif la grande predilection
que le capitan-pacha avait pour les Francais, avant
leur arrivee en Egypte et leur conquete de cette
province; ie grand vezir le soupconnait meme d'avoir
eu connaissance de leur expedition.
Les Francais s'opposerent k ce que le grand vezir
intervint dans les conferences. « Nous ne voulons pas
"traiter avec lui, disaient-ils , et nous n'accepterons
uaucune condition de sa part; il a manque h celles
(( dont il etait convenu avec notre general en chef
« Richer; et, comme il ne pouvait pas le vaincre, il I'a
(( fait assassiner. » En consequence il fut arrete que la
remise de fEgypte se ferait entre les mains de Hu-
cein-pacha et des Anglais. On ecrivit le traite qui en
reglait les stipulations, et il fut signe au nom des
trois gouvernements. En voici la copie.
ARTICLE PREMIER.
P. ai4. (( Les corps de farmee fran9aise de terre et dc
" mer, les troupes auxiliaires aux ordres du general de
((division Rclliard cvacueront la villc du Caire, la
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 253
«citadelle, les forts de Boidak ct de Djize, et toute
« la partie de I'Egyple qu'ils occupent en ce moment.
ART. 2.
(( Les corps de i'armee francaise et ies troupes auxi-
(( liaires se retireront par terre a Rosette , en suivant
« la rive gauche du Nil , avec armes , bagages , artillerie
ude campagne, caissons et munitions, pour y etre
« embarques , et de 1^ etre transportes dans les ports
« de la Mediterranee aA^^ec leurs armes , artillerie , cais-
« sons , munitions , bagages , efTets, aux frais des puis-
«sances alliees.
(( L'embarquement desdits corps de troupes fran-
« caises et auxiliaires devra se faire aussitot qu'il sera pos-
it sible de i'effectuer; mais au plus tard dans cinquante
((jours, a dater de la ratification de la presente conven-
(( tion. II est d'ailleurs convenu que lesdits corps seront
(( transportes, dans lesdits ports du continent francais,
(( par la voie la plus prompte et la plus directe.
ART. 3.
«A dater de la signature et ratification de la pre-
« sente convention , les hostilitcs cesseront de part et
((d'autre; il sera remis aux armees alliees le fort
(( Suikowski , et la porte des Pyramides dc la viile
((de Gizeli; la ligne d'avant-postes des armees respec-
(( tives sera determinee par des commissaires nommes
(( a cet effet , et il sera donne les ordres les plus pre-
(( cis pour qu'elle ne soit pas depassee , afin d'eviter
254 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
« les rixes particulieres ; s'il en survenait , elles seraient
wterminees a I'amiable.
r. ai5. ART. k.
(( Douze j ours apres la ratification de la presente
((Convention, la vilie du Caire, la citadelle, les forts
« et ia ville de Boulak , seront evacues par les troupes
<( francaises et auxiliaires qui se retireront a Ibrahim-
<(bey, lie de Roudah et dependances, le fort Lequoy
<( et Djize , d'ou elles partiront le plus tot possible , et au
<( plus tard dans les cinq jours , pour se rendre au point
u de rembarquemcnt. Les generaux: des armees an-
(( glaise et ottomane s'engagent, en consequence, k faire
u fournir, k leurs frais , aux troupes francaises et auxi-
(diaires, lesmoyens de transport par eau, pour porter
tc les bagages , vivres et effets , au point de I'embar-
<( quement.
uTous ces moyens de transport par eau seront mis
« le plus tot possilile a la disposition des troupes fran-
<( caises k Djize.
ART. 5.
(( Les journees de marche et les campements des
« corps de I'armee francaise et des auxiliaires seront
(( regies par les generaux des armees respectives , ou
((par des ofFiciers d'etat -major, nommes de part et
((d'autre; mais il est clairement entendu que, suivant
(( cet article , les journees de marche et de campement
(( seront fixees par les generaux des armees combinees.
(( En consequence , lesdits corps de troupes francaises
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 255
(c et auxiliaires seront accompagnes dans leur marche
(( par des commissaires anglais et ottomans , charges
u de faire fournir les vivres necessaires pendant la route
« et les sejours.
ART. 6. p. 2iO.
« Les bagages, munitions et auttes objets voyageant
« par eau , seront escortes par des detachements fran-
« cais et par des chaloupes armces des puissances
« alliees.
ART, 7.
« n sera fourni aux troupes francaises et auxiliaires ,
(( et aux employes ci leur suite, les subsistances mili-
«taires, ci compter de leur depart de Gizeh jusqu'au
a moment de Tembarquement, conformement aiLx re-
uglements de I'armee francaise, et du jour de I'embar-
« quement jusqu'au debarquement en France , confor-
(c mement aux reglements maritimes de i' Angleterre.
ART. 8.
(( II sera fourni par les commandants des troupes
« britanniques et ottomanes , tant de terre que de
« mer, les batiments necessaires , bons et commodes ,
((pour transporter dans les ports de France de la
« Mediterranee les troupes francaises et auxiliaires,
(( et tous les Francais et autres employes k la suite de
« I'armee.
((Tout, k cet egard, ainsi que pour les vivres, sera
256 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
(( regie par des commissaires nommes k cet efFet par
« le general de division Belliard et par ies comman
(( dants en chef des armees alliees , tant de terre que
(( de mer.
« Aussitot la ratification de la prcsente , ces com-
et missaires se rendront k Rosette et k Aboukir, pour
(( y faire preparer tout ce qui est necessaire k fembar-
« quement.
ART. 9.
(( Les puissances alliees fourniront quatre batimenls
((Ct plus, s'il est possible, prepares pour transporter
(t des chevaux , les futailles pourl'eau, et les fourrages
« necessaires jusqu'^ leur debarquement.
p. 2.7. ART. 1 O.
((II sera fourni aux corps de I'armee francaise et
(( auxiliaire , par les puissances alliees, une escorte
(( de batiments de guerre sufFisante pour garantir leur
(( suret^ et assurer leur retour en France.
(( Lorsque les troupes francaises seront embarquees,
(( les puissances alliees promettent et s'engagent k ce
(( que , jusqu'a leur arrivee sur le continent de la r^pu-
(( blique francaise , elles ne seront nullement inquietees,
(( comme, de son c6t(^, le g(3neral Belliard et ies corps
(( de troupes sous ses ordres promettent de ne com-
(cmettre aucune hostilite pendant ledit temps, ni
(( centre la flotte , ni contre les pays de sa majeste Bri-
(( tannique et de la Sublime Porte ou de Icurs allies.
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 257
« Les batiments qui transporteroiit lesdits corps de
« troupes ou autres Fran9ais ne s'arreteront a aucune
« cote que celles de la France , k moins d'une neces-
« site absoiue.
« Les commandants des troupes francaises , anglaises
u et ottomanes , prennent reciproquement les memes
((engagements que ci-dessus, pour le temps que les
(( troupes francaises resteront sur le territoire de I'E-
»( gypte , depuis la notification de la presente conven-
« tion jusqu'au moment de leur embarquement.
(( Le general de division Belliard , commandant les
u troupes francaises et auxiliaires , de la part de son
((gouvernement, promet qu.e ies batiments d'escorte
« et de transport ne seront point retenus dans lesp. j,<
« ports de France apres I'entier debarquement des
« troupes , et que les capitaines pourront s'y procurer
« a leurs frais , et de gre k gre , les vivres dont ils au
<( ront besoin pour leur retour. Le general Belliard
((s'engage en outre, de la part de son gouvernement,
« k ce que lesdits batiments ne seront point inquietes
((jusqu'i leur retour dans les ports des puissances
((alliees, pourvu qu'ils n'entreprennent et ne servent
((a aucune operation militaire.
ART. 1 1 .
((Toutes les administrations, les membres de la
« commission des sciences et arts , et enfin tons les
((individus attaches aux corps de I'armee francaise,
((jouiront des memes avantages que les militaires.
17
258 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
(( Tous les membres desdites administrations et de la
« commission des sciences et arts emporteront en outre
«avec eux non-seulement tous les papiers qui regar-
(( dent leur gestion, mais encore les papiers particu-
wliers, ainsi que les autres objets qui les concernent,
ART. 1 2 .
((Tout habitant de I'Egypte , de quelque nation
(( qu'il soit , qui voudra suivre I'armee francaise , sera
(( libre de le faire sans qu'apres son depart sa famille
« soit inquietee , ni ses biens sequestres.
ART. I 3 .
(( Aucim habitant de I'Egypte, de quelque reUgion
(( qu'il soit , ne pourra etre inqui(?te , ni dans sa per-
(( Sonne , ni dans ses biens , pour les liaisons qu'il au-
« rait cues avec les Francais pendant leur occupation
(( de I'Egypte , pourvu qu'il se conforme dorenavant
«aux lois du pays.
ART. l/l.
(( Les malades qui ne pourront pas supporter ie
(( transport seront admis dans un hopital , ou ils seront
p. Qig. ((soignes par des officiers de sante et employes fran-
(( cais jusqu'^ leur parfaite guerison; alors iis seront
(( renvoyes en France , les uns et les autres, aux memes
((Conditions que les corps de troupes. Les comman-
(( dants des troupes des armees alliees s'engagent ii
DES FRANCAIS EN EGYPTE. 259
((faire fournir, sur les demandes en regie, tous les
"objets qui seront necessaires a cet hopital, sauf les
((avances k etre remboursees par le gouvernement
(( fran9ais.
ART. l5.
« Au moment de la remise des villes et forts desi-
«gnes dans la presente convention, il sera nomme
« des commissaires pom- recevoir I'artillerie , les mu-
« nitions , magasins , papiers , archives , plans et autres
<c elFets publics que les Fran9ais laisseraient aux puis-
« sances alliees.
ART. 16.
« 11 sera fom^ni , aussitot que possible , par le com-
« mandant des troupes de mer des puissances alliees,
K un aviso pour conduire a Toulon un officier et un
(( commissaire des guerres , charges de porter au gou-
« vernement francais la presente convention,
ART. 17.
« Toutes les difficultes ou contestations , qui pour-
« raient s'elever sur I'execution de la presente conven-
« tion , seront terminees a I'amiable par des commis-
« saires nommes de part et d'autre.
ART. 18.
« Aussitot la ratification de la presente convention ,
« tous les prisonniers anglais ou ottomans qui se trou-
17-
260 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
((vent au Gaire seront mis en liberie, de meme que
« les commandants en chef des puissances alliees met-
u tront en iiberte les prisonniers francais qui se trou-
((vent dans leurs camps respectifs.
ART. 19.
(( Un officier superieur de I'armee anglaise , un
Kofficier superieur de S. A. le supreme vezir, et un
(( de S. A. le capitan-paclia , seront echanges contre
« des otages de pareil nombre et grade des troupes
« fran^aises , pour servir de garantie a I'execution du
« present traits. Aussitot que le debarquement des
« troupes fran9aises sera effectue dans les ports de
(( France , les otages seront reciproquement rendus.
ART. 20.
« La pr^sentc convention sera , par un ollicier fran-
(( cais , portee et communiquee au general en chef
« Menou , a Alexandrie , et il sera libre de I'accepter
(( pour les troupes de I'armee francaise et auxiliairc
K de terre et de mer qui se trouvent avec lui dans
« cette place , pourvu que son acceptation soit noti-
ce fiee au general commandant les troupes anglaises
(( devant Alexandrie , mais dix jours a compter de
(( celui ou la communication lui en aura 6te faite.
ART. 21.
« La presente convention sera ratifiee par les com-
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 261
« mandants en chef des corps de troupes et armees
(( respectives , vingt-quatre heures apres la signature.
u Fait quadruple au camp des conferences entre les p
(( deux armees, le 8 messidor an ix, ^ midi, ou 2-7 juin
« 1 80 1 , ou le 1 6 du mois de safer 1216.
•I Signe :
«DoNZELOT, general de brigade.
n MoRAND , general de brigade.
« Tareyre , chef de brigade.
"John Hope, brigadier general.
« OSMAN-BEY.
« ISHAK-BEY.
« Approuve : J. Hely HuTcniNSON, gdndral en chef.
1 Approuv^ de la part de lord Keith : James Stivenson ,
M captain of royal navy.
It Nous avons approuve les articles de la pr^sente conven-
« tion pour I'evacuation de I'Egypte et la remise a la Porte
« ottomane : Hadji lougouF Zia, vezir.
« Nous avons approuve les articles de la presents conven-
(I tion pour I'evacuation de I'Egypte et la remisea la Porte
« ottomane : Hucein-pacha , capoudander'ia.
"Approuve et ratifie la pr^sente convention, le 9 messidor
« an IX de la republique frangaise :
<i Le general de division Belliard. »
Apres avoir termine ce traite, le general Belliard p
s'occupa de faire evacuer le Caire par ses troupes , et
262 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
ies dirigea sur Kasr-el-A'ine et Djize. Le general Jacob
avec Ies Goptes, le general Barthelemy, commandant
grec, avec Ies troupes de sa nation, le commandant
loucouf el-hamawi avec ses soldats tires de Chefa-
Amer et du district de Saint- Jean-d' Acre , Abdoul-Ali,
aga des janissaires, plusieurs habitants du Caire et
des femmes musulmanes, mariees h des Francais, se
disposerent a suivre I'armee fran^aise; ils craignaient
tous de rester en Egypte apres son depart.
Le general Beiliard , avant de quitter le Caire , ayant
fait retirer le cercueilde plomb qui renfermaitle corps
du general Kleber de I'endroit ou il avait et^ depose ,
ordonna de le transporter a Djize en grande ceremonie ,
avec un cortege considerable, et au bruit de nom-
breuses salves d'artillerie. II fit porter aussi a Djize,
pour etre transferes en France, mais avec des mar-
ques de mepris , le corps de f assassin Suleiman et Ies
tetes de ses trois complices , que Ton avait embaumes
et conserves.
Le 28 de safer de fannee 1216 tous Ies pr^paratifs
de depart furent termines, et, Ies vingt-deux jours
apres lesquels Ies Francais devaient se retirer etant
expires, le general Beiliard sortit de la ville avec Ies
troupes et se rendit a Djize. Le Caire fut entierement
evacue et I'armee du grand vezir y fit son entree. II
serait impossible de peindre la joie des musulmans
dans cette journee et le profond chagrin dc tous ceux,
en general ou en particulier, qui etaient du parti des
Francais. l^es juifs et Ies chretiens se cacherent dans
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 263
leurs maisons, afiii d'eviter les insultes des soldats
turcs et les mauvais traitements qu'ils faisaicnt subir p- 2j3.
h. ceux qu'ils rcncontraient.
Le grand vezir, informe de ces desordres, envoy?
I'aga des janissaires pour faire publier dans la ville un
pardon general et la defense de molester les ray as par
des actes d'injustice ou d'inimitie. II fit placer, en
outre, dans les rues et sur les places de tous les quar-
tiers, des ofTiciers pour maintenir le bon ordre.
Les Francais attendaient toujours h Djize que les
bateaux qui devaient transporter les bagages c^ Abou-
kir fussent prets. Ouatre jours apres I'evacuation du
Caire, ces bateaux ayant ete mis a leur disposition,
ils y embarquerent leurs eftets et leurs marchandises,
ainsi que les femmes, les enfants et tous ceux qui ne
pouvaient pas faire le trajet a pied; puis ils se mirent
tous en route , les uns par terre , les autres embarques
sur le fleuve. Des troupes anglaises marchaient devant
eux ; Nacif-pacha les suivait par derriere avec ses sol-
dats : de maniere qu'ils se trouvaient entre les deux
corps d'armee. Leur trajet, depuis Djize jusqu'aux en-
virons de Rosette, dura quatorze jours; ils s'arreterent
quelque temps dans cette ville, pendant que Ton pre-
parait les provisions et les batiments necessaires a
leur voyage. Enfm, dans les derniers jours de rebi-
ul-ewel de I'annee 1 2 i 6 , les preparatifs etant acheves,
ils quitterent Racbid , et se dirigerent vers la France.
Lorsqu'ils ctaient sortis de Djize les Anglais sen etaicnt
emparcs pour y loger leurs troupes. Huit jours apres,
264 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
le general Jacob le Copte tomba malade et mouriit.
Tels sont les evenements qui ont rapport au general
Belliard. Quant au general Menou et aux Francais ren-
fermes dans Alexandrie, ils refuserent de se rendi'e
et de faire la paLx, et resolurent de n'evacuer la ville
qu'apres une vigoureuse defense.
Les troupes musulmanes ay ant pris possession du
Caire apres la retraite des Francais, le grand vezir et
le capitan-pacha Huce'in firent leur entree dans cette
ville avec un cortege inagnifique. lis ctaient accom-
pagnes d'Ibrahim - pacha el-mouhassil, gouverneur
d'Alep, d'lbrahim-pacha , gouverneur de Diarbequir,
de Mouliammed-pacha Abou-Merac , de Tabir-pacha
Arnaoute, de plusieurs agas des janissaires et de hauts
fonctionnaires du gouvernement ottoman. Parmi les
6mirs du Caire , qui marcbaient egalement a leur suite ,
on distinguait Ibrabim le Grand, son fils Merzouk-bey,
Osman-bey tambourdji, Osman-bey el-berdici,Osman-
bey el-elfi, Moubammed-bey el-menfoukh , Mourad-
bey le Petit, Osman-bey el-acbkar, Selim-bey Abou-
diab, Ali-bey, Eyoub-bey et plusieurs kacbefs. Ce fut
un grand jour que celui de I'entree du grand vezir ct
de Hucein-pacba. Les oulcmas, les a'ians et tons les
habitants sortirent a leur rencontre. Partout les dra-
peaux etaient deploy es; la population musulmane
faisait ectater sa joie d'etre delivree des Francais, et
s'ecriait qu'une pareille victoire n'etait due qu'a i'aide
de Dieu. Elle poussait des cris affreux contre les Chre-
tiens. Des personncs presenterent mcme au grand
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 265
v^zir des petitions pour obtenir la permission de les
piller et de les massacrer; mais ce ministre plein de
justice ne preta pas I'oreille a leurs murmures et k
leurs violences , il n'eut point egard a leur mechan-
cete et a leur perfidie; il fit paraitre, au contraire, un
firman , adresse a tous les gouverneurs et cadis , pour
defendre de recevoir dans les tribunaux aucun proces ,
de quelque nature qu'il fut, intente a I'occasion de
ce qui s'etait passe pendant le sejour des Francais en
Egypte. Le g^nereux ministre ne voulait point ecouter
les propos que Ton tenait; il exigea que les rayas fussent
traites comme ils I'avaient ete du temps des anciens
sultans et des princes equitables; il s'abstint de ven-
geance par amour du Seigneur tres-savant, et fit pu-
blier une seconde fois un pardon general dans la ville.
L'Egypte, brillant alors d'une nouvelle splendeur,
eprouva, avec une vive satisfaction, les effets de son
caractere rempli d'humanite. Elle vit le commerce p. ^s
refleurir, les villes, les villages selever et se peupler
de nouveau, les n^gociants accourir de tous les pays
et se iivrer k des operations lucratives; enfin le peuple
entier fut plonge dans la joie. On a celebre par les vers
qui suivent I'epoque de son sejour :
Le plus Uluslre des ministres est venu sur la terre d'Eg^pte,
suivi de la victoire; a son aspect la religion a bi'ille d'un nouvel
eclat.
L'annee temoin de cet evenemenl fut enlource de splen-
deur; j'en marque la date par ces mots : La Bien Gardes a ete
conquise par Ioiicef{\i].
266 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
Hucein capitan-pacha , apres avoir passe une nuit
ail Gaire, se rendit k Djize, comme nous I'avons rap-
porte, pour accompagner les Francais dans leur re-
traite. Quant au grand vezir, ce ministre, apres avoir
retabli i'ordre dans I'Egypte, en donna le gouverne-
ment a Mouhammed-pacha Abou-Merak , qui occupait
aupres de lui la place de vekil-khardj (i8). Ce pacha,
originaire de la ville de Gaza , etait ne dans la classe du
peuple; mais, avec la permission de Dieu I'linique, le
vainqueur, la fortune le favorisa au point de I'elever
jusqu'i i'emploi distingue qu'il remplissait aupres de
loucef , dont il avait su s'attirer les bonnes graces. Les
autres pachas, mecontents de voir qu'un Arabe leur
etait prefere, murmuraient hautement de ce choix.
En effet, Ton sait que chez les Turcs les Arabes ne
jouissent d'aucune consideration et n'occupent jamais
de places elevees.
Avant la conquete du Gaire, le grand vezir avait
promis a Tahir-pacha TArnaoute de lui donner le gou-
vernement de I'Egypte si les musulmans s'emparaient
de cette province par la force des armes-, mais comme
ils furent favorises par les evenements, et que les Fran-
cais en sortirent en vertu d'un traite de paix, il annula
ses promesses. Les hauts fonctionnaii'es du gouverne-
nient qui I'entouraient n'approuvant pas d'ailleurs la
nomination de Tahir-pacha, il y renonca et choisit
Mouhammed Abou-Merak. II envoya Ahmed-pacha
Mirimiran (19) a Damiette avec ordre de faire evacuer
r 236. Goiirba par les Francais, en leur accordant toutefois
DES FRAN^AIS EN EGYPTE. 267
Tltte amnistie. En consequence Ahmed-pacha leur fit
dire de se rendre et de n' avoir aucime inquietude sur
ieur sort; mais iis n'ajouterent pas foi a ses paroles,
ils sortirent de Gourba pendant ia nuit et allerent se
livrer aux Anglais. Tels sont les renseignements que
nous avions a donner sur le grand vezir et I'organisa-
tion qu'il etablit en Egypte.
Revenons maintenant k ce qui se passait a Alexan-
drie. Le general Menou ayant eu connaissance du
traits du general Belliard refusa d'y participer, et r^-
solut de continuer la guerre. 11 fit construire des for-
tifications et des retranchements au dehors de la ville ,
et attendait toujours les secours que Bonaparte lui
avait promis precedemment.
Apres le depart du general Belliard et de son corps
d'armee, les Anglais et les Turcs, s'etant diriges sur
Alexandrie , entourerent la ville par terre et par mer.
La guerre recommenca avec les boulets et les bombes
pesantes; cependant, quoiqiie le feu des assiegeants
allat toujours croissant, les Francais ne perdaient pas
courage dans les combats qu'ils avaient a soutenir.
Us sedefendirent jusqii'^ ce que, les provisions venant
k manquer, une affreuse famine se declarat dans Alexan-
drie, et que I'effrovable faim fit mourir un grand
nombre de leurs soldats. Us eurent a soufPrir de
cruelles calamites. Outre les tourments causes par le
defaut de nourriture , il regnait parmi eux une maladie
engendrce auparavant par le riz roduit en farine.
Le general en chei, instriiit que les generaux [\egnier
268 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
et Damas cherchaien+ ^ fomenter des troubles , en fut
outre de colere; il assembla un conseil dans lequel,
apres avoir fourni la preuve de leur trahison et des
maux que I'armee avait essuyes par leur faute, il fit
appliquer k tous deux les peines prononcees par la
loi. En consequence, il leur ordonna de garder les
arrets chez eux , les priva du grade de general , et tous
leurs biens furent confisques,
Le si^ge continuait; le feu des batteries ne cessait
pas un instant, et les assauts contre les retrancbements
r. 237, des Fran9ais se succ^daient sans interruption, lorsque
six mille bommes , venus de France sur des vaisseaux ,
s'approch^rent du port e Derna, ville situee sur les
bords de la Mediterran^e, dans le district d'Alexandrie.
A cette nouvelle, les Anglais allerent en toute bate a
leur rencontre, mais les Fran9ais prirent la fuite aus-
sitot qu'ils les apercurent.
Des vaisseaux anglais , cbarg^s de troupes tirees de
I'lnde, arriverent a Koce'ir. Les officiers etaient an-
glais el les soldatsindiens, Ces derniers avaientla peau
noire, ils professaient differentes religions : les uns
adoraient le feu, les autres des idoles; ils ne parlaient
pas la meme langue et ne portaient pour vetement
qu'une chemise. Ces troupes, ayant ete debarquees a
Koce'ir, vinrent a Djize ou se trouvait i'armee anglaise;
elles y dresserent leurs tentes et s'y arreterent quelquc
temps. On raconte qu'un Egyptien , en traversant un
jour le camp dc ces Indiens , y prit du feu. Hs se je-
terent aussitot sur kii ct voulaient le tuor; mais ils
DES FRAN^AIS EN EGYPTE. 269
prefererent le conduire i leur general , afiii qu'il lui
infligeat la peine de mort. lis I'accusaient d'avoir tou-
ch^ k leur dieu. L'Egyptien, saisi de frayeur, dit qu'il
ne savait pas avoir commis un crime, et, comme le
general etait anglais, il lui fit grace. II le condamna
seulement k payer aux Indiens le prix du mets qu'il
avait souille en touchant le feu sur lequel il cuisait.
Les troupes indiennes, apres un court sejour a
Djize, se rendirent devant Alexandrie pour combattre
les Fran^ais. Le siege se poursuivait alors avec vigueur
du cot^ de la mer et du desert; on se battait avec
acharnement , et beaucoup de monde p^rissait. Enfin
les guerriers les plus courageux furent fatigues de la
guerre. Les Francais, de leur cote, assieges avec opi-
niatrete et reduits a la derniere extremite , resolurent
de livrer la ville, afin de retourner dans leur patrie
et de revoir leurs foyers. Les musulmans consentirent
k les laisser se retirer sans etre inquietes , a condition
qu'abandonnant les munitions et les bagages ils n'em-
porteraient que les armes et for qu'ils possedaient.
Ge fut ainsi qu'ils evacuerent Alexandrie.
Lorsque I'on fut d'accord et que la paix fut retablie ,
le general en chef Abdallah Menou donna un grand
festin au general anglais et aux principaux offlciers de
I'armee ottomane. On leur servit des mets composes
de viande de chevaux , de chiens, de chats et de souris,
toutes viandes indigestes; les convives, ayant jete les
yeux sur ces mets, demanderent ce que c'etait. Le
general Menou avoua la veritc et leur repondit qu'il
270 HISTOIRE DE L'EXPEDITION
n'avait pas autre chose k leur ofFrir, et que , si les
Francais avaient eu des provisions pour soutenir leur
coeur defaiilant, iis n'auraient pas rendu Aiexandrie.
A ces mots, ies Anglais et les Turcs, remplis d'eton-
nement, s'eloignerent de la table.
Apres le depart des Francais, les gouvernements
anglais et ottoman se partagerent tout ce que les Fran-
cais avaient laiss^. Ceux-ci n'avaient emporte que leurs
armes et s'etaient embarques sur des batiments anglais ,
en abandonnant ieur artillerie , les munitions de
guerre, les provisions de bouehe, les marchandises
et autres choses precieuses.
La maniere dont s'etait rendu le general Belliard et
les conditions auxquelles ii avait evacu^l'Egypte etaient
plus avantageuses que le traite humiliant souscrit par
le general Menou; mais celui-ci se glorifiait de n'avou'
p- 339. livre Aiexandrie qu'apres setre defendu avec courage,
et avoir eprouve les horreurs de la famine , ainsi que
I'exigeaient les lois de la republique et les instructions
qu'il-avait recues de son gouvernement.
Le siege d' Aiexandrie dura soixante jours; les Fran-
cais n'en sortirent que vers la fin de rebi-ul-ewel de
i'annee 1216. Lorsque la nouvelle de cet hem^eux
evenement parvint au grand vezir il en fut au comble
de la joie , et ordonna de faire des rejouissances pu-
bliques. On tira de nombreuses salves d'artillerie et des
feux d'artifice magnifiques. Les musulmans, remplis
d'allegresse , arborerent des drapeaux et adresserent
des actions de graces a la Divinite. « Louanges k Dieu ,
DES FRANgAIS EN EGYPTE. 271
(( s'ecriaient-ils , il a fortifie la religion ; c'est a son se-
K cours que nous devons cette eclatante victoire. »
Ici se terminent le recit des evenements survenus
enEg^^pte et I'histoire des Francais dans cette contree,
qu'ils occuperent pendant trente-neuf mois et qu'ils
furent ensuite forces d'evacuer. Depuis le moment de
leur arrivee jusqu'a celui de leur depart, ils livrerent
continuellement des combats et des batailles ; ils per-
dirent une grande quantite de soldats , mais personne
ne peut s'imaginer le nombre des musulmans que
leurs armes firent perir.
Louanges ^ternelles a Dieu ! Amen.
NOTES DE LA TRADUCTION.
(i) Laforteresse de la montagne. C'est le chateau situe entre
le mont Mokatlam et la ville du Caire qu'il domine entierement.
On en attribue la construction au sultan Saladin. II etait com-
pose de trois quartiers : celui du pacha, celui des janissaires,
et celui d'un autre corps de troupes appele j4$5ai5. (Voyez, pour
plus amples details, Niebuhr, t. I", p. 92 et suiv.)
{2) Okkal. A'^oyez la note 9 du texte.
(3) Miri est un mot persan usite en turc et en arabe ; il signi-
fiejfic, tresor public.
(A) Bouiourouldi. Voyez la note 10 du texte.
(5) Fellah signifie laboureur. Cest le nom quel'on donne en
Egypte a tons les habitants des villages en general, quel que
soit leur metier. « La posterite des Arabes accourus de I'Hedjaz
« et de toutes les parlies de I'Arabie, pour s'etablir en Egypte
« lors de I'invasion de ce pays par Amrou , en GZjo de J. C. , s'est
« perpetuee dans la classe actuelle des fellahs. » (Volney, Voyage
en Egypte, t. I", p. 65.)
(6) Le consul Charles. L'auteur veut parler de M. Rosetti,
consul general d'Autriche et de Russie, qui joua en Egypte un
role politique. (Voyez, sur ce consul, les details renfermes dans
I'Histoire de TEgypte, paiM. Felix Mengin, t. II, p. 190.)
(■7) Nakib el-achraf, « chef des cherifs. » Cherifsewi dire noble;
c'est le litre que prennent lous les descendants de la race de
27 li NOTES
Fatima, fille cle Mahomet, qu'on appelle aussi emirs, he chef
des cherifs est un des grands dignitaires de Tempire ottoman,
dont les delegues dans les provinces portent aussi ie litre de
nahib. (Voyez d'Ohsson, t. IV, 2" part., p. 555.) II s'agit ici de
ceJui du Caire.
(8) Voyez la nole 1 1 du texte.
(9) La petite men. Nom que donnent les Egyptiens au lac de
Menzale, situe a I'orient de Damietle. La partie maritime qui se
Irouve au couchant du Delta se nomme egalement Bouhaira,
(I la petite mer. »
(10) Enjetant du sahle et cle la poassiere. Ce passage fait allu-
sion a la bataille de Bedr, qui eut lieu dans la 1' annee de
I'hegire enfre Mahomet et les Coreichites , dans laquelle le
prophete prit une poignee de cailloux et la jela centre ses
ennemis. « Que leurs visages, s'ecria-t-il, soient converts de
« confusion ! » (Abou'lfeda , edit, de M. Noel des Vergers , p. ^Q-j
(1 1) Ihn-Amer. Nom d'une prairie siluee pres du mont Tha-
bor, ou se livra, le 16 avril 1799, la bataille connue sous le
nom de bataille da mont Thabor.
(12) Iblis. Nom du prince des anges prevaricateurs et apos-
tats. (Voyez son histoire dans D'Herbelot, aux mots Dive et
Eblis.)
(i3) Mehdi. Ce mot signiiie diiecieur; c'est le surnom de
Mouliammed, 12' imam de la race d'Ali. Ce prince se perdit,
I'an 260 de I'hegire, dans une grotte de Sarmenray, ville si-
tueesurla rive occidenlale du Tigre, dans I'lrak arabique; et
cette disparition donna lieu a differentes opinions, plus enthou-
siastes les unes que les autres, sur sa nature et son apparition
DE LA TRADUCTION. 275
prochaine. Les musulmans sunnis le croient destine a venir vers
]a fin des temps appeler tons les peoples de la terre a la con-
naissance de Tislainisme ; mais les chiis ou sectateurs d'Ali
croient qu'il vit encore dans une grotle ignoree, et son retour
fait I'objet perpetuel de leur attente. ( D'Ohsson, 1. 1", p. 267. )
(i/i) Feredje. Vetement exterieur avec de larges manches.
On donne particulierement ce nom au manteau que portent les
dames turques quand elles sortent.
(1 5) Le texte francais de ce traite est tire de I'Histoire scien-
lifique et militairedel'expeditiond'EgYpte.La traduction arabe
renferme plusieurs inexactitudes que Ion remarquera facile-
ment, sans qu'il m'ait paru necessaire de les relever.
(16) Canal de Damietle. L'auteur veut parler de I'embou-
cbure de la branche orienlale du Nil qui traverse cetle ville.
(17) Les lettres qui composent ces derniers mots represen-
tent, d'apres leur valeur numerale, le nombre i2o3; c'est une
erreur de date : ces lettres devraient representer 1216, qui est
I'annee de I'hegire dans laquelle le grand vezir se rendit maitre
du Caire et de I'Egypte.
(18) Vekit el-khardj , « cbarge de la depense. » Ce tltre repond
a celui d'intendant de nos grandes maisons. C'est aussi le nom
que porte un des officiers desjanissaires, charge, dit d'Ohsson ,
de I'economie du regiment.
(19) Mirimiran estle litre que Ion donne aux pachas a deux
queues.
18.
NOTES DU TEXTE.
(i) J_c est le nom dune population lurcomane qui habitail
I'orient de lamer Caspienne etd'ou les kalifes de Bagdad tiraient
des troupes pour s'en faire une garde parliculiere. Les Fatimites,
qui rcgnerent an Caire, suivirentleur exemple et prirent a leur
service des Turcomans. Ensuite on confondit au Caire, avec les
Turcomans , les esclaves que les successeurs de Saladin faisaient
aclieterpour les faire elever dans le metier des armes, et Ton
donna depuis lors a ces esclaves le nom de Guzs ou de Mamlouks ,
quoique leur milice ne se recrulat plus depuis longtemps parmi
les Turcomans , mais bien chez les Tcherkesses et les tribus qui
habitentle pied du Caucase. On lira ici avec interet la note qu'a
bien voulu me communiquer sur les Guzs M. Reinaud, de
I'Acad^mie des inscriptions et belles-lettres :
B A I'egard du peuple appele par les ^crivains arabes fjjc ,
« au pluriel ijji- , mot que nous prononcons Gozze, el qui r6-
« pond au peuple Ogouz des ecrivains grecs du Bas-Empire ,
« c'est la population turcomane qui , aux ix' et x' siecles de notre
«ere, occupait les steppes du Kharizm et de la Bukharie, et
«qui, s'attachant au sort des enfants de Seldjouk, conquit suc-
« cessivement la Perse, la Mesopotamie, la Syrie et I'Asie Mi-
« neure. Des ecrivains arabes ont ensuite applique le nom de
u Gozze aux princes de la famille de Saladin, non pas que
((Saladin fut d'origine turque, puisque au contraire il etait de
(( race kurde , mais parce que , dans I'origine , lui et son oncle
« Schyrkouli agirent au nom de Noureddine, prince d'Alep
(( et de Damas , lequel ^tait d'origine gozze. »
(2) ^}j\ Uf . II y a dans le testament de Louis XVI : « Pour
<( nous autres bommes, quelque indignes que nous en fussions ,
18..
278 NOTES
" el inoi tout le premier. » Le traducteur arabe a omis les mots
(juelque indignes que nous en fussions , et a dit: « Pour tous les
« hommes, dont je suis le premier; » c'est un contre-sens. Cette
piece, traduite du fran^ais , renferme d'autres inexactitudes que
je n'ai point cru necessaire de relever, et dont le lecteur s'aper-
cevra facilement. On pent, au reste, la comparer avec la tra-
duction arabe du meme testament qu'a faite et publiee M. de
Sacy (in-S"; Paris, Imprimerie royale).
(3) iJLjJi , qu'on prononce riala, est le nom dun vaisseau
de haut-bord de la marine turque , et en meme temps le titre de
I'officier qui le commande, dont le grade repond a celui de
contre-amiral. (D'Ohsson, Tableau de I'empire ottoman, t. VII,
p. li-ih.)
[/ij ^^^■^l , nom d'une pointe de terre situee sur la cote d'E-
gypte, a six milles marins a Touest d'Alexandrie , vis-a-vis la
petite ile ou se trouve la Tour du Marabout, appelee par les
Europeens la Tour des Arabes. ( Voy. le beau Plan des ports et des
mouillages d'Alexandrie, leve en i834 par M. Lesaulnier de Vau-
hello , capitaine de corvette. ) C'est en effet dans ce lieu que I'ar-
mee fran9aise opera son debarquement au mois de juin 1 798.
(5) j^^\ J^^, los montagnes des Abazes. C'est le mont Gau-
case. n forme, a la vue, deux suites de montagnes paralleles :
les plus hautes , au sud , couvertes de neiges , sont nommees par
les Tartares jlct^ jLs , les montagnes de neige; les plus basses,
au nord,^)Xcl.5 ojs , les montagnes noires. (Voy. Jules Rlaproth,
Voyage au mont Caucase et en Georgie, t. II, p. /ii5.) Les Turcs
appellentle Caucase cjU' ; ce mot O^ est aussile nom d'une
montagne imaginaire qui entoure la terre.
(6) -^fy^Ljyi, , mot turc avec la foi^me d'un pluriel irregulier
arabe. Le sing. ^^j»«, chorbadji, signifie litteralement celui
DU TEXTE. 279
qui fait la soupe. Parmi les commandants des deux cent vingt-
neuf ortas ou cohort's qui formaient la milice des janissaires ,
cent quatre-vingts portaient le nom de chorbadji; les autres
avaient des titres particuliers. (Voyez, pour la composition du
corps des janissaires, d'Ohsson, Tabl. de I'emp. ottom. , VII , 3 1 o. )
(7) f^J^ioj) . Cette seconde forme ainsi que la premiere ^^ilb
manquent dans les dictionnaires ; q4S> est employe dans le Ian-
gage vulgaire et signifie tranquilliser. On ne trouve dans Go-
lius que la racine quadrilitere (jUi, dont la deuxieme forme
(jUJaJ' et la quatrieme J)Ul»l veulent dire etre tranquille et
sejier a.
(8) j^\ (J^^, les lords de la mer, c'est-a-dire du Nil. Les
Egyptiens donnent , par emphase , le nom de mer au Nil ; cepen-
dant ils disent J^i j^, et n'emploient ordinairement I'ex-
pression de^^, sans y joindre le nom du fleuve, quen parlaul
veritablement de la mer.
(9) ijL^= 5 , tvoakkala ; on prononce aussi okkal : c est ainsi
que Ion appelle en Egypte de vastes maisons qui renfermenl
au rez-de-chausseedes magasins pour les marehandises , el dont
les etages superieurs sont habites par plusieurs families , comme
dans les maisons de nos grandes villes.
(10) cjL oJjj^yj , pluriel feminin arabe. Le singulier ijoJjj^
est un mot lure qui veut dire, mol a mot, il a etc ordonne. Les
bouionrouldis sont des ordonnances du grand seigneur adressees
aux autorites de la capitale, et dont la minute est paraphee
par le grand vezir. Lorsque les ordonnances sont destinees pour
les provinces, elles reqoivent le nom de^iVmon, et le nichandji
trace au liaut de ces actes le cliiffre {toura) du grand seigneur.
Les ordonnances el arretes des pachas s'appellenl aussi houiou-
rouldis.
280 NOTES
(ii) J~«.s*J|, iiom que I'on donne au chameau sacre que
conduit tous les ans a la Mecque I'ofFicier charge d'accompa-
gnei' les pelerins qui se rassemblent au Caire. Un second cha-
meau sacre fait 6galemcnt partie de la caravane des pelerins
musulmans qui partent de Damas. Enfin, il y a dans le palais
du grand seigneur, a Constantinople, deux autres chameaux
sacres qui figurent dans la ceremonie du depart du surre-emini
charge chaque annee de porter aux deux villes salutes, la
Mecque et Medine, I'argent qui leur est destind. On suppose
que ces chameaux sont de la race de celui que montait ordi-
nairement Mahomet. On appelle indistinclement, a Constanti-
nople , ces chameaux mahfil ou mahmil. Le premier mot signifie
siege pour s'asseoir; le second , hete de somme ou monture. (Voyez
d'Ohsson , Tableau de I'empire ottoman, \. Ill, p. 2 64 et suiv.)
J.^ veul encore dire le siege ou trone que Ion pose sur le
chameau sacre , en memoire de celui sur lequel s'asseyait
Mahomet. Suivant Golius, ce mot signifie aussi la couverture
en soie envoyee tous les ans a la Mecque, et qui est destinee
a la Kaba.
(12) oj L^lf parait etre une tribu berhere. Dans le Voyage au
mont Caucase, de M. Jules Klaproth, il est question d'une tribu
d'Hawares, ou plutot dune langue haware que Ion parle dans
plusieurs districts du Lesghistan ; mais il est probable que la
tribu dont il s'agit 6tait venue de I'Occident.
( 1 3) Ua.*- j J9 le mont Sinai. C'est le nom d'une eglise grecque
silu^e au Caire, dans le quartier ou demeurent les Europ^ens.
(Niebuhr, 1. 1", p. 89.)
[ili] ijla^, pi. de qI^ , courrier monte sur un dromadaire.
C'elait aussi le nom que Ion avait donne, au Caire, a la cava-
lerie que Bonaparte avait formee avec des dromadaires.
DU TEXTE. 281
[lb) Dans un manuscrit arabe de cette histoire de I'expedi-
tion d'Egypte qu'a bien voulu me preter M. Caussin de Perceval ,
et qui m'a 6t6 dun grand secours pour la correction du texte ,
les vers suivants en I'honneur de Napoleon sont places apres le
mot iU-aj;^ . Dans le manuscrit de la Bibliotheque royale de
la meme histoire, ils se trouvent a la fin de rouvrage.
jL-_^jc^i IgJ jU^.^lj * — L^ jj_» L.g — 'kmjs- u
j\- S^j\ Oft** 4->-^[>^
jLJkol J jUftif^jJ
jl g i ^^—^ Sj^ Hi 4 f «CJ Jl sLj ^^
jtjJsjf^j k-tf^J-^f *-U t>..S J_il| (ji^ CilU^ •
282 NOTES
jl siLwI <\jj L^Jf t_slb i^l'sJu ^a.^k^ -jiiiAjf j3
t\-9 <^ t;yM*-w ^«j_J (J'
Dieu, quel beau si^cle! La sphere da bonheur y fait sa revolution,
r^toile brillante de la puissance de Tarmee frangaise y r^pand ses
feux. Combien cette puissance est admirable par la gloire et la cele-
brite qui Tentourent !
Le chef imp6tueux de cette arniee est respecte des rois; c'est le
puissant Bonaparte, ce lion terrible des combats dont rien n'6gale le
pouvoir. Ce noble h^ros s'est 61ev6 au sommet de la grandeur; il a
toucb6 le ciel de la gloire •, on le distingue au milieu des hommes par
la terreur melee de respect qu'il inspire.
II a conquis des villes, des provinces et des royaumes entiers. II est
arrive dans nos contrees avec des armces et des vaisseaux qui cou-
vraient les mers. II s'est empar6 d'Alexandrie en un instant, sans pa-
raitre s'en occuper.
Les plaines qui cntourent la ville Bien Gardee sont inondees de ses
soldats. Plus jeune qu'aucun guerrier, il est pourtant de sang-froid au
jour des combats.
II range ses bataillons avec babilete, suivant les regies de la guerre
et de I'exp^rience. Son z^le infatlgable le rend toujours victorieux.
II s'est pr6cipite sur les Mamlouks et les a rendus temoins de faits
d'arrnes dont le recit glace d'epouvante et fait pcrdre la raison.
Le jour oh il alluma le feu de la guerre, les cheveux des enfants
blanchirent d'effroi. En parlant de ce jour, on dira : «Que Dieu te pr^-
« serve d'une pareille journee ! » ((Fuyons, fuyons!» cri^-rent alors les
Mamlouks; ils voyaient au-dessus de leurs tetes la mort lan^ant une
pluic de feu. Tous , en ce moment, TJiomme dans la force dc I'agp
DU TEXTE. 283
comme le faible adolescent, cherch^rent un refuge en implorant ia
clemence du vainqueur.
Bientot la foule nombreuse des Mamlouks s'est dispersee dans les
deserts. Leurs princes vaincus et humilies sont egalement mis en fuite.
La conquete du Caire arriva un samedi, dans le mois de safer, et
I'ordre de Dieu fut accompli. Jen marque la date par ces mots : Le
triomphe est complet.
Voici maintenant la piece de vers composee en I'honneur du
general Kleber. Dans le manuscrit de la Bibliotbeque royale,
elle se trouve aussi a la fin de i'ouvrage.
>UJf "^J\ Jx^^lJl LL.^ o^Jiif o^ oUj i^f ojj
j-^LwXtt (J-i^ o-^^ ir~^^ V""'^ (Jj^'^ fij/J'Cs^^j'cJf'^
_^A>[sJ\ qjI 7rj-<r olo^l <^;>=^ (3 — ^ *-^J^ <^^^ 'j>^-*-' ^
^^JaUJi .^A*- (J*-5 ij-c (*■^~^^ ^ *Li^ ^jiicJa/J jo^jIc (J.AA.W3
j._1jI UJ «— Jj^f .^o^^^-^j^j c/j'-^ c/j^ cij-^Jj cilU^
\r\e> *. — A w
Les destins sont accomplis et la vie est terminee. La mort s'est pr^-
cipitee sur le heros victorieu.v. Pleurez ce valeureux et indomptablc
guerrier dont le bras a vaincu tant de princes courageux.
284 NOTES
Combien de souvenirs de victoires j'ai laiss^s sur la terre de Roum ' 1
Combien de hordes et d'armees j'ai dispersees !
Ne niez pas mes exploits lorsque les ennemis etaient dans la prairie
d'lbn-Amer, aupr^s des vergers de Djellak ^.
Sebil-alam' fut temoin de mon courage, il vous dira les actions de
mon epce trancbante, lorsque les Turcs, s'avangant en toute bate,
s'entre-choquaient comme les flots d'unemer aglt6e. Ce fut la que mon
sabre debt des armees enlieres, et que le spectateur regarda ma vic-
toire comme un miracle.
Je cbassai les ennemis devant moi depuis la porte du Caire jusqu a
El-Arich , comme on pousse devant soi un troupeau de moutons.
Combien de princes, qui s'avancaient contre moi, n'ai-je point fou-
les sous mes pieds et reduits en esclavage ! J'ai vaincu tout ce qui s'op-
posait a moi. Mes drapeaux ont flolte sur le sommetdes collines de tous
les deserts, el j'ai force les bommes a se soumettre a mes ordres; mais
contre la mort on ne peut rien, il est impossible de s'opposer aux de-
crets du Tout-puissant, et je tombe sous les coups de la plus vile des
creatures dont Tbisloire sera dans loutes les boucbes , mcme dans celle
du pauvre mendiant. — Annee i 2 1 5.
(16) J [yco i^U Les Benl-Matuals , que nous appelons Ma-
taalis, forment une Iribu arabe qui habite le mont Liban et
donl le chef, revelu du litre d'emir, demeuralt a Balbeck. Cette
tribu a ele longtemps en guerre avec ies Druzes, ses voisins, et
a iini par etre subjuguee par Djezzar-pacha. Aujourd'hui elle
est reduile a un petit nombre d'ii.dividus. Les Matualis sont
des musulmans de la secte d'Ali. ( Voyez le Voyage en Egypte
et en Syrie , par Volney, t. I", p. ki']-)
[in) (^{mj^ Je lis ainsi dans les trois nianuscrils que j'ai
entre les mains. II est probable que I'auteur veut parler de la
Corse, d'ou il suppose que Taviso, porteur des depeches de
' Ce qui composait I'empire romain.
' Village du paclialik de Damas.
' Autre village du paclialik de Danias.
DU TEXTE. 285
Bonaparte, ^tait parti. La Corse, cependant, est nommee par
les Arabes et les Turcs Corsica , lJLa^jj^ .
(i8) cslT^, mot allere du turc cilllfi, qui veut dire gaiete,
et le plus habit uellement, rejouissance puhlique.
(19) OS?^^ 1 pluriel arabe de 0»aXc , ou plulot Q^J>J' , mot
turc emprunte lui-meme du mot espagnol galione. En arabe et
en turc, ce mot signifie vaisseau de guerre.
(20) iUSVdiv^ , derive du mot turc j^M-* , drapeau, qui signi-
fie aussi division territoriale et politique dont ]e gouverneur porte
le nom de ciLj ^oL^v«. Plusieurs sandjaks forment un pachalik.
II y en avait en Egypte vingt-quatre dont les gouverneurs etaienl
des beys qui portaient le litre de sandjak , au pluriel sanadjik.
(21) ijo^f fjiji. , piastre de lion; c'est ainsi qu'on nomme
en Egypte el en Syrie le dollar de Hollande. On I'appelle vul-
gairement «_x)iCJi jjf, le Pere du chien, parce que les Arabes
croient que le lion represente sur cette monnaie est un chien.
(Voyez les Oiseaux et les Fleurs, trad, de M. Garcin de Tassy,
pag. 3 1 5.)
(22) i.i.La-tf II y a ici un contre-sens dans le texte arabe,
et je ferai remarquer, a cette occasion, que le traite original,
ecrit en franqais, a ete traduit d'une maniere fort inexacte par
Nakoula el-Turk. J'ai corrige les erreurs les plus graves; mais,
pour les faire disparaitre toutes , il aurail fallu refaire entiere-
ment la traduction arabe.
(23) ^*^jc , leur camp, (j^fj^- est un mot turc que Ton ecrit
ordinairement (jij I ou j-^jl , d'ou nous avons fait le mot horde.
II est usite dans I'arabe vulgaire; mais I'expression propre, que
Ton verra a la fin de I'Duvrage, est j^li^.* .
19
286 NOTES DU TEXTE.
(2 4) ^fr^ >oJ*r! ■ l^e verbe >oAc ne se construit pas ordinai-
rement avec la preposition ^£-, et, dans tons les cas, ne veut
pas dire ratifier, qui se trouve dans le texte franqais. II aurait
failu employer le verbe cs^^j avec la preposition <_> .
FIN DES NOTES.
ERRATA DU TEXTE ARABE.
Pag.
Lig.
Au lieu de :
Lis€Z :
IV.
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a*Uj!_5 isy*-^ ^-*-**'^ y!*K^yil^ -!jyi/|j5l*wx *^-»pt ^^
iujUiXiii! »Lftl Jlxll «XxCj l<ft (jo;'^^^ liw (j-« y>JVV*Xl
IjtXxAAwlj Aj^UmJ«jLM v::>Ls>-^^^jC.« 0~^ ^^X>m«^' ^j^ '••«K/Aiir-T
^jAaX iX*wj».^^li! jUAj J|^;A4^ *^£».j)^«aw J-Mj /0.4*.* jJUmJ!
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jU*il^^jjsK3i;i (^ ^jA *l^i ^iJT lojj^' '^^ pUI JU?
iL_)j|j,j-»ixJ! A^xjuij^ (*^^ UA^"*"^^ ijy^xyd} <-.^^I^U
iUJUIiJ Ljj.j^ jyA> I^Jci-lJOw ^ ^ji tii*^^ ly*-olj-« Jl
^^-i^ t^i^ lo^-fiJt
<»iq** «Xi»>.^ Jwto^ iM 1^1^ c.«.£&«x^ ^) (^yk jjAji \^^4-^ £^v7
jJitA ^[pl L^imJI
j^^iUj J^r>-i' AjUj iCjU;>^ <-f^j'^ (j3Vj«X.^m (jOj5»xJl (j^
^^ »jl-,<jJ! jyL*. ji!^,,t-^^ tK*a^ ^ (j5 ^^ <^i*^ c^''
i:5\,^^ i|^ Jl-jJl vW-J^ i'^i^-s-? J^j dv^ *3^' c^s?
w
^» ^« >* (jj-j«X.ssm^ iij^LwJ^I j.^>L<jJl J}_ ^^.Aii^ u^^
(j^ |»^^b fc>MMA> AAJ^I iii^t «0-r,X}u:^ ^«>JI^ /O-^Uj!^
^^y^ ^yj J) J^jJX3^i U>^^ COMMA- iuJ^ iij^l (Jiji3> |*^il
y, l» w
UAJSS? viUi -Ui tK>-^J (jijuiil^^ i i:>y^yi^ \.mJj3 i^
i)*j>s (j^j j^^ J|i-M^ ^j-'-^i^ cK"!^ t^* ^J^>**-^j^ ^^j"*^^^ u'
«N*J (j-*j ^y^ f*^ !>:? (Jr-**^-^^' (:J?r^J*^5 j.^>\,*mS' *^^j
^4,
^7^ d (*'4-*5>0 (O^*;*-*^-^ UL>"*i>*^3 V*^L>^ UL?***^^ u>^A»
jA^T^ ^m ^^1 J.2 ^Y-'y^i fV^ ^>^^ "^^ ^^^
t^^tj iixJIwiLs* LrJ (j^Jt« Q^-^ U-jlU jgj j.^>L»«JtJt t^Cu^
fcjA^I^I (^ (^vw^ ^^iAAxll f*l*<^t t <>v.*r-)^ (^jvi^kJl (^ S^'|»-^
^,5L«jJI JJi^ iiAil^xItj ii^i^jJKjM iUJr^ l^ijJjJl! y^
Ai^Ua^j (^jjJaJl iiiLnu* i i£jj)j^^ uSi^u U^>*!? (;^*^'
(jjjj_^.^*xX!^^.^U*oJl jju-^ iL^mi (22) iLjiJ*lI iiJjjJI
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1859
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