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Full text of "Histoire de la géographie du nouveau continent et des progrès de l'astronomie nautique aux xve et xvie siècles, comprenan l'histoire de la découverte de l'Amerique;"

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GIFT OF 

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CEORCE 1. COCHRAN MEYER ELSASSER 

DR JOHN K HAYNES WILLIAM L. HONNOLD 

JAMES R. MARTIN MRS. JOSEPH F. SARTORI 

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UNIVBRSITY OF CALIFORNIA 
SOUTHERN BRANCH 


























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JOHN FISKK 




ŒUVRES D'ALEXANDRE DE HUMBOLDT 



HISTOIRE L^ 



/^ 



GÉOGRAPHIE 

♦ DU 

NOUVEAU CONTINENT 

ET DES PROGRÈS DE L'ASTRONOMIE NAUTIQUE 
AUX XV e ET XVI» SIÈCLES 

COMPRENANT 

L'HISTOIRE DE LA DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE 

OUVRAGE ÉCRIT EN FRANÇAIS PAR A. DE HUMROLDT 

publié E\ 1836, 1837, 1838 et 183<J 

ET ENRICHI DE DEUX CARTES INÉDITES DE L'AMÉRIQUE 

DESSINÉES PAU M. VU1LLEM1N, GRAVÉES PAR M. JACODS 

TOMES ï et II 




PARIS 

LEGRANi), POMEY ET CROUZET, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

48, RUE M-ONSIK L'K-LE-rniNGE, 48 
Prés le Luxembourg 

88306 






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i 01 

te 



Dominique-François ARAGO, 



DONT 

LA SAGACITÉ A ETENDU LE DOMAINE 

DE L'ASTRONOMIE PHYSIQUE, 

DE L^PTIQUE 

ET DE LA THÉORIE DE l'ÉLECTRO-MAGNÉTISME. 



HOMMAGE D'AMITIE 

ET 

DE DÉVOUEMENT INALTÉRABLES. 



Al. de HUMBOLDT. 



PREFACE 






Les siècles dans lesquels se révèle la 
vivacité' du mouvement intellectuel, 
offrent le caractère distinctif d'une ten- 
dance invariable vers un but détermine. 
C'est l'active énergie de cette tendance 
j£ qui leur imprime de la grandeur et de 
H l'éclat. Une suite non interrompue de 
jjj découvertes géographiques, effet d'une 

CE 

g. noble communauté d'inspiration et d'ar- 
deur chez les Portugais et les Castillans, 
une lutte sanglante prolongée par la 
reaction de la réforme religieuse, des 
mouvemens politiques tendant à refondre 



VIII PRÉFACE. 



les institutions sociales, ont occupe suc- 
cessivement les esprits et donné à certai- 
nes périodes une physionomie indivi- 
duelle. 

Le quinzième siècle, dont je m'oc- 
cupe de préférence dans cet ouvrage, 
offre un intérêt qu'on pourrait appeler de 
position dans l'échelle chronométrique 
des progrès de la raison. Placé entre deux 
genres de civilisation, il offre comme un 
monde intermédiaire appartenant à la fois 
au moyen-âge et aux temps modernes. 
Le quinzième siècle est celui des grandes 
découvertes dans l'espace, de nouvelles 
voies tracées aux communications des 
peuples, des premiers aperçus d'une géo- 
graphie physique embrassant tous les cli- 
mats et toutes les hauteurs. Si , pour les 
habitans de la vieille Europe, il a ce dou- 
blé les œuvres de la création, » le con- 



* 
.* 



* ! 



PRÉFACE. IX 

tact avec tant de choses nouvelles, en 
donnant un vaste essor à l'intelligence 
a aussi modifie insensiblement les opi- 
nions, les lois et les mœurs politiques. 
Jamais une découverte purement maté- 
rielle, en étendant l'horizon, n'avait pro- 
duit un changement moral plus extraor- 
dinaire et plus durable; il fut soulevé 
alors le voile sous lequel, pendant des 
milliers d'anne'es, demeurait cache'e la 
moitié du globe terrestre , semblable à 
cette moitié du globe lunaire qui, mal- 
gré les petites oscillations causées par la 
lïbration, restera invisible aux habitans 
de la terre tant que l'ordre actuel du sys- 
tème planétaire ne sera pas essentiel- 
lement troublé. Les temps modernes 
ont été sans doute féconds aussi en dé- 
couvertes géographiques, en entreprises 
hardies et dignes d'admiration dans le 



X PREFACE. 

sud-ouest du Grand-Océan et dans les ré- 
gions polaires ; mais ces entreprises, liées 
à des intérêts purement scientifiques, 
n'ont pas été comme celles de la seconde 
moitié du quinzième et du commence- 
ment du seizième siècle, le caractère do- 
minant de l'époque , sa tendance distinc- 
tive. 

Les recherches historiques que je pu- 
blie en ce moment, sont l'extrait d'un 
travail auquel, pendant trente ans, je me 
suis livré dans tous mes momens de loisir 
et avec une extrême prédilection. Ayant 
visité, dans le cours de mes premiers 
voyages, la partie méridionale de l'ile de 
Cuba, les extrémités orientale et occi- 
dentale de la Terre Ferme et ces côtes de 
Guayaquil et de la Punà, célèbres dans 
l'histoire des premières découvertes, j'ai 
trouvé un charme particulier à la lecture 



PREFACE. XI 



des ouvrages qui renferment les récits 
des Conquistadores. Des investigations 
faites dans quelques archives en Améri- 
que et dans les bibliothèques de diffé- 
rentes parties de l'Europe, m'ont facilité 
l'étude d'une branche négligée de la lit- 
térature espagnole. Je me flattais de l'es- 
poir qu'un long séjour dans les régions 
les moins visitées du Nouveau-Monde, la 
connaissance locale du climat, des sites 
et des mœurs , l'habitude de déterminer 
la position astronomique des lieux , de 
tracer le cours des rivières et des chaînes 
de montagnes ; enfin le soin le plus mi- 
nutieux de recueillir les différentes déno- 
minations que , dans la merveilleuse va- 
riété de leurs idiomes, les indigènes 
donnent aux mêmes points, me feraient 
connaître dans les récits des premiers 
voyageurs certaines combinaisons de faits 



XII PREFACE. 



qui devaient avoir échappe à la sagacité 
des géographes et des historiens moder- 
nes de l'Amérique. Cet espoir a soutenu 
mon courage ; car, en remontant aux 
sources, il a fallu étudier des livres dont 
les uns sont caractérisés parla candeur du 
vieux langage et une admirable exacti- 
tude de description , les autres par une 
prolixité emphatique et ce goût d'une 
fausse érudition propre aux écrivains 
monastiques. Je ne me bornais pas aux 
recherches sur la géographie de l'Améri- 
que et sur l'histoire primitive des peuples 
éclairée par l'étude des peintures antiques 
ou des traditions et des mythes du Pérou, 
des Andes de Quito et de Cundinamarca; 
j'étendais mon travail à la cosmographie 
du quinzième siècle et aux méthodes 
astronomiques dont les navigateurs es- 
sayaient l'emploi depuis que le décret 



PREFACE. XIII 



papal sur la ligne de démarcation eut 
augmenté l'ardeur avec laquelle on cher- 
chait a le secret des longitudes. » Ayant 
constamment recours à des documens 
que, dans les temps modernes, on a plus 
souvent cites qu'examines d'une manière 
sérieuse , mes recherches n'ont pas tou- 
jours été stériles, et le public, qui a encou- 
ragé et soutenu mes longues publications, 
a accueilli avec quelque intérêt des résul- 
tats de ce travail consignés incidemment 
dans Y Essai politique sur la Nouvelle- 
Espagne, la Relation historique de mon 
voyage aux régions équinoxiales , et 
les Monumens des peuples anciens de 
V Amérique. 

Avant mon départ pour la côte de Pa- 
ria, premier point continental du Nou- 
veau-Monde vu par Colomb , j'avais eu 
l'avantage de jouir à Madrid des conseils 



XIV PREFACE. 



du savant historiographe don Juan Bau- 
tista Munoz , et d'admirer les matériaux 
précieux qu'il avait recueillis par ordre 
du roi Charles IV dans les archives de 
Simancas, de Séville et de Torre do 
Tombo. Ces pièces justificatives devaient 
paraître à la fin de YHistoria delNuevo- 
Mundo, dont malheureusement il n'a 
été publié que le premier volume, qui ne 
donne qu'une idée très imparfaite du plan 
étendu de cette entreprise historique. 
Ce n'est que depuis l'année 1825, que le 
monde savant a été amplement dédom- 
magé de cette privation par la publica- 
tion de trois volumes de la Collection de 
los viages y descubrimientos que hicie- 
ronpormarlos Espanoles desdejines del 
siglo XV^. Cet ouvrage de don Martin 
Fernandez de Navarrete, entrepris sur 
une vaste échelle et rédigé dans toutes ses 



PREFACE. XV 



parties avec un esprit de critique éclairé, 
est un des monumens historiques les 
plus importans des temps modernes. La 
seule Collection diplomatique offre près 
de quatre cents pièces relatives à la pé- 
riode remarquable de 1487 à i5i5, et 
dont quelques-unes étaient connues par 
le Codice Columbo-Jlmericano, publié 
en 1823 aux frais des Décurions de Gè- 
nes. Comparés entre eux et aux premiers 
récits des Conquistadores, étudiés par 
des personnes qui possèdent une con- 
naissance locale des sites du Nouveau- 
Monde, et qui se sont imbues de l'esprit 
du siècle de Christophe Colomb et de 
Léon X , ces matériaux historiques pour- 
ront progressivement, et pendant long- 
temps encore , conduire à des résultats 
précieux sur la suite des découvertes et 
l'ancien état de l'Amérique. La France 



XVI PREFACE. 

possède une traduction de la majeure 
partie de l'ouvrage de Navarrete, par 
M. de Verneuil et M. de la Roquette, et 
ce même ouvrage a donne' lieu a la T^ie de 
Colomb, due à un écrivain qui a illustre 
sa patrie par des compositions dans les- 
quelles brillent à la fois l'inspiration poé- 
tique et le talent de tracer le tableau 
d'une terre inculte , fécondée par une ci- 
vilisation naissante. M. Washington Ir- 
ving a prouvé que dans un esprit supé- 
rieur la culture des arts d'imagination 
n'exclut point la faculté de s'adonner 
avec fruit aux études sévères de l'historio- 
graphe ; mais, par le but et la forme lit— 
téraire de son travail, l'auteur américain 
a du éviter ces discussions minutieuses 
de géographie et d'astronomie nautique 
auxquelles l'aridité de mes travaux habi- 
tuels me condamne depuis long-temps. 



PREFACE. XVIÏ 

En examinant les e've'nemens qui ont 
conduit à la découverte de l'autre hémis- 
phère, je me suis efforcé surtout de faire 
voir cette continuité d'idées, cette liaison 
d'opinions qui rattachent la fin du quin- 
zième siècle, à travers les prétendues 
ténèbres du moyen-âge , aux temps d'A- 
ristote, d'Eratosthène et deStrabon; j'ai 
voulu prouver qu'à toutes les époques de 
la vie des peuples, ce qui tient aux pro- 
grès de la raison, a ses racines dans les 
siècles antérieurs. Le développement de 
l'intelligence ou son application aux be- 
soins matériels des sociétés ne paroissent 
nuls que lorsque la lenteur ou l'isolement 
des progrès rendent leur marche insen- 
sible ou plutôt moins apparente. Il n'est 
pas, je pense, dans la destinée de la race 
humaine de subir des alternatives de lu- 
mières et de ténèbres embrassant la race 
L b 



XVIII PREFACE. 



entière. Un principe conservateur entre- 
tient l'acte vital du développement de 
la raison chez des individus ou chez 
des masses entières. C'est parce que les 
germes e'taient préparés par cette série 
d'hommes éminens qui traverse le moyen- 
âge, par Roger Bacon, Albert-le-Grand, 
Duns Scot et Vincent de Beauvais, que 
le siècle de Colomb est parvenu si rapi- 
dement à remplir sa destinée. Lorsque 
Diego Ribero revint en 1 5 a 5 du congrès 
de la Puente de Caya , près d'Yelves , 
les grands contours du Nouveau-Monde 
ëtaient traces depuis la Terre de Feu 
jusqu'au Labrador. Sur les côtes occi- 
dentales les progrès étaient naturelle- 
ment plus lents ; cependant, en i543, 
Rodriguez Cabrillo avança déjà jusqu'au 
nord de Monterey, et lorsque ce grand et 
intrépide navigateur périt près du canal 






PRÉFACE. XIX 

Santa-Barbara à la Nouvelle-Californie, 
son pilote Bartolome' Ferrelo poussa 
la reconnaisance de la terre jusqu'au 
43° de latitude près du cap Orford de 
Vancouver. Telles étaient alors l'ardeur 
et la rivalité des peuples comme rçans, 
des Espagnols, des Anglais et des Por- 
tugais, que cinquante ans suffirent pour 
ébaucher la configuration des masses 
continentales de l'autre hémisphère au 
sud et au nord de l'équateur. Tant il est 
vrai, comme l'observe un littérateur ju- 
dicieux, M. Villemain {Mélanges histo- 
riques, t. I, p. 4^ 2 )> que a lorsqu'un 
siècle commence à travailler sur quel- 
que grande espérance, il ne se repose pas 
qu'elle ne soit accomplie. » 

L'ouvrage étendu que je préparais sur 
l'histoire de la géographie des deux Amé- 
riques et la rectification progressive des 



# 



XX PREFACE. 

positions astronomiques, a été abandonne' 
depuis mon voyage dans l'Asie boréale 
et à la Mer Caspienne. Une nouvelle 
série d'idées s'est présentée à mon esprit, 
et a diminué la prédilection que j'avais 
conçue pour ce genre de travail dont je 
m'occupais depuis mon premier retour 
en Europe. J'ai cru devoir mettre un 
terme à mes travaux sur l'Amérique ; et 
cette résolution m'a coûté moins de re- 
grets, depuis qu'un voyageur des plus 
instruits qu'aient vus les temps modernes, 
M. Boussingault , après douze années de 
courses pénibles et périlleuses , est heu- 
reusement rendu à sa patrie, et pourra 
continuer à répandre du jour sur les 
phénomènes magnétiques et météoro- 
logiques, sur la géologie, la configura- 
tion hypsométrique du sol et la nature 
chimique des productions du Nouveau- 



PREFACE. XXI 



Monde. J'espère faire paraître bientôt le 
quatrième et dernier volume de la Re- 
lation historique, seul ouvrage de cette 
longue série de publications américaines 
qui reste à terminer. Des deux Atlas qui 
accompagnent la Relation historique, le 
premier, Y Atlas pittoresque > offre un 
texte explicatif des planches qui ont paru 
sous les titres de Vues des Cordillères et 
de Monumens des peuples indigènes 
de l 'Amérique. L'ouvrage que je publie 
en ce moment s'imprime aussi en grand 
format, pour servir de texte à Y Atlas 
géographique et physique '. Pour ne 
pas perdre entièrement le fruit des re- 
cherches dont j'ai parle plus haut, j'ai 
concentre dans cet Examen critique les 

1 L'édition in-folio contiendra de plus X Analyse rai- 
sonnée des matériaux que j'ai employés pour dresser les. 
cartes et les profils hypsométriques. 



XXII PREFACE. 

résultats qui m'ont paru offrir le plus d'in- 
térêt. A coté de quelques faits nouveaux, 
j'ai placé des faits anciennement connus 
peut-être, mais offrant des combinaisons 
et des aperçus nouveaux. 

Je fournirai quelques détails sur le per- 
sonnage mystérieux de Martinus Hylaco- 
milus et sur son Introduction à la Cos- 
mographie dans laquelle déjà, en 1607, 
par conséquent un an avant que la carte 
fragmentaire du Nouveau-Monde fut pu- 
bliée sans nom, dans une édition de Pto- 
lémée, il proposa le nom ft Amérique. 
Nous trouverons ce nom déjà employé, 
non dans une carte , mais dans un livre 
anonyme (Globus Mundi) faussement 
attribué à Loritus Glareanus et imprimé 
en i5og, trois ans avant la lettre de Va- 
dianus a Rodolphe Agricola, et treize ans 
avant la carte de Ptolémée avec le nom 



PREFACE. XXIII 

d'Amérique. Aussi une mappemonde 
d'Appianus, gravée en i520, et insérée 
dans le Pomponius Mêla de Vadianus, 
présente ce même nom, et précède par 
conséquent de deux ans la carte de Pto- 
lémée de 1 52 2 . Ce serait manquer aux de- 
voirs d'une affectueuse reconnaissance, si 
je ne rendais pas, à la fin de cette préface, 
un hommage public à M. le baron Walc- 
kenaer, mon confrère à l'Institut, dont le 
noble zèle pour la culture des sciences ne 
se borne pas à les enrichir de ses propres 
travaux, mais qui aime encore à aider de 
ses conseils et par le libre usage de sa vaste 
bibliothèque , tous ceux qui essaient de 
parcourir la même carrière que lui. C'est 
au milieu des richesses que renferme 
cette bibliothèque que j'ai eu le bonheur 
de reconnaître, avec M. Walckenaer, au 
printemps de l'année i832, pendant mon 



XXIV PREFACE. 



dernier séjour à Paris, l'auteur et la date 
d'une mappemonde qui a donné lieu à des 
observations très instructives. Le Nou- 
veau-Continent y est tracé, en i5oo, 
par Juan de la Cosa , qui avait accompa- 
gné Christophe Colomb dans son second 
voyage, et qui était pilote d'Alonzo 
Hoyeda dans l'expédition de i499> ou 
se trouvait Amérigo Vespucci. Pour 
concevoir l'importance de ce monument 
géographique, il suffit de rappeler qu'il 
est de six ans antérieur a la mort de 
Colomb, et que les plus anciennes cartes 
de l'Amérique non insérées dans les 
éditions de Ptolémée, ou dans les cos- 
mographies du seizième siècle que l'on 
ait connues jusqu'ici , sont celles de 
IÔ27 et i529 de la bibliothèque du 
grand- duc de Saxe-Weymar. La der- 
nière est la plus connue parce qu'elle 



PREFACE. XXV 



porte le nom célèbre de Diego Ribero. 
Je termine cette préface par l'expres- 
sion d'une profonde douleur. La joie si 
vive et si péniblement attendue, causée 
par la délivrance de mon ami et compa- 
gnon de voyage M. Bonpland, a été 
troublée par une perte amère. M. Olt- 
manns, membre de l'académie de Ber- 
lin, qui m'avait donné une marque affec- 
tueuse de son attachement par la rédac- 
tion de mes observations astronomiques 
faites dans le Nouveau-Continent , vient 
de succomber, il y a peu de jours, à une 
maladie cruelle. Je ne saurais mieux 
faire son éloge qu'en rappelant le témoi- 
gnage d'estime qui lui a été accordé par 
un savant illustre, M. Delambre, dans 
l'analyse des travaux mathémathiques 
présentés à l'Institut. « M. Oltmanns, 

dit M. Delambre, a prouvé par ses tra- 
I. c 



XXVI PREFACE. 

vaux de géographie astronomique qu'à 
des connaissances distinguées et a la pa- 
tience nécessaire pour suivre les calculs 
les plus longs et les plus monotones, il 
réunit la sagacité qui découvre des mé- 
thodes nouvelles ou qui apporte des mo- 
difications aux méthodes connues. )) 
L'intéressant Annuaire du bureau des 
longitudes offre, tous les ans, les tables 
de M. Oltmanns, qui servent à calculer la 
hauteur des montagnes d'après les obser- 
vations barométriques, tables qui, par 
leur précision et leur ingénieuse brièveté, 
ont tant contribué à la connaissance des 
inégalités de la surface du globe. Peu de 
temps avant sa mort, M. Oltmanns avait 
terminé la discussion de toutes mes obser- 
vations astronomiques faites en Sibérie, 
dont je n'avais pu calculer qu'une petite 
partie pendant le cours d'un voyage ra- 



PREFACE. XXVII 



pide et quelquefois pénible. Ce souvenir 
d'une reconnaissance ineffaçable ne sau- 
rait être déplacé dans un ouvrage destine' 
à des recherches sur l'histoire de la géo- 
graphie. 

Berlin, novembre i833. 

A. de HUMBOLDT. 



EXAMEN CRITIQUE 

DÉ 

L'HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE 
DU NOUVEAU CONTINENT 

ET DES PROGRÈS DE ^ASTRONOMIE NAUTIQUE 
DANS LES XV e ET XVI e SIÈCLES. 



La découverte du Nouveau Continent et 
les travaux entrepris pour étendre la connais- 
sance de sa géographie n'ont pas seulement 
levé le voile qui depuis des siècles a couvert 
une vaste partie de la surface du globe ; cette 
découverte et ces travaux ont aussi exercé 
l'influence la plus marquante sur le perfec- 
tionnement des cartes et des méthodes gra- 
phiques en général, comme sur les moyens 
astronomiques propres à fixer la position des 



2 CONSIDERATIONS 

lieux. En étudiant les progrès de la civilisa- 
tion , nous voyons partout la sagacité de 
l'homme s'accroître avec l'étendue du champ 
qui s'ouvre à ses recherches. L'astronomie 
nautique, la géographie physique (en embras- 
sant sous ce nom jusqu'aux notions des va- 
riétés de l'espèce humaine et de la distribu- 
tion des animaux et des plantes), la géologie 
des volcans , l'histoire naturelle descriptive , 
toutes les branches des sciences ont changé 
de face depuis la fin du quinzième siècle et le 
commencement du seizième. Une terre nou- 
velle offrait aux marins un développement de 
côtes de 120 degrés en latitude ; aux natura- 
listes , de nouvelles familles de végétaux et de 
quadrupèdes difficiles à classer d'après les 
types et les méthodes connus ; au philosophe, 
une même race d'hommes diversement mo- 
difiée par une longue influence des alimens , 
de la température et des mœurs, passant (sans 
franchir l'état intermédiaire de nomades pas- 
teurs ) de la vie de chasseur à la vie agricole , 
divisée par une infinité de langues d'une struc- 
ture grammaticale bizarre, mais modelée sur 
un même type. Elle offrait au physicien et au 
géologue , une chaîne immense de montagnes 



PRELIMINAIRES. Ô 

soulevée par des feux souterrains, riche en 
métaux précieux, renfermant sur sa pente 
rapide et sur ses plateaux en gradins, dans 
un petit espace, les climats et les productions 
des zones les plus opposées. Jamais, depuis 
l'établissement des sociétés , la sphère des idées 
relatives au monde extérieur n'avait été agran- 
die d'une manière si prodigieuse ; jamais 
l'homme n'avait senti un besoin plus pressant 
d'observer la nature , et de multiplier les 
moyens de l'interroger avec succès. 

On pourrait être tenté d'admettre que ces 
étonnantes découvertes qui se secondaient 
pour ainsi dire mutuellement, que ces doubles 
conquêtes dans le monde physique et dans le 
monde intellectuel n'eussent été dignement 
appréciées de nos jours que dans un siècle où 
l'histoire de la civilisation humaine a été tra- 
cée par des philosophes qui pouvaient em- 
brasser d'un seul coup d'oeil les progrès de 
la géographie astronomique et physique, de 
l'art du navigateur, de la botanique et de la 
zoologie descriptives. Mais les contempo- 
rains de Christophe Colomb nous apprennent 
combien _, de leur temps même , des hommes 
supérieurs sentaient profondément ce que la 



4 CONSIDÉRATIONS 

fin du quinzième siècle avait de merveilleux 
et de grand. « Chaque jour, écrit Pierre Mar- 
« tyr d'Anghiera, dans ses lettres de 1 49^ 
a et i4°4 S chaque jour il nous arrive dénou- 
ée veaux prodiges de ce Monde Nouveau , de 
« ces antipodes de l'ouest qu'un certain Gé- 

' « Prae laetitia prosiliisse te, vixque a lachrymis 
prae gaudio tempérasse, quando literas adspexisti meas, 
quibusdeantipodum orbe latenti hactenus, te certiorem 
feci, mi suavissime Pomponi, insinuasti. Ex tuis ipsis 
literis colligo, qnid senseris. Sensisti autem, tantique 
rem fecisti, quanti virum summa doctrina insignitum 
decuit. Quis namque cibus sublimibus praestari potest 
ingeniis isto suavior? quod condimentum gratins? A 
me facio conjeetnram. Beari sentio spiritus meos, 
quando accitos alloquor prudentes aliqnos ex his qui 
ab ea redeant provincia (Hispaniola insula). Implicent 
animos pecuniarum cumulis augendis miseri avari : 
nostras nos mentes, postquam Deo pleni aliquandiu 
fuerimus, contemplando, hujuscemodi rerum notitia 
demulceamus. » Cette lettre, qui peint si bien les plaisirs 
de l'intelligence, a été écrite, selon l'opinion commune, 
à la lin de décembre 1 49^- ( Opus Epistolarum Pétri 
Martyris Anglerii Mediolanensis, Prolonotarii Aposto- 
lici, Prioris Arcliiepiscopatus Gratanensis , atquedcon- 
siliis rerum Indicarum Hlspanicis. Amstelodami, 1670; 
Ep. cm, p. 84. ) Voyez la note A, à la fin de la Pre- 
mière Section. 



* 



PRÉLIMINAIRES. O 

ex nois (Christophorus quidam Colonus, vir 
« Ligur) vient de découvrir. Notre ami 
« Pomponius Laetus (c'est le grand propaga- 
« teur de la littérature classique romaine, 
c< persécuté à Rome à cause de la liberté de 
« ses opinions religieuses) n'a pu retenir des 
« larmes de joie lorsque je lui ai donné les 
« premières nouvelles de cet événement inat- 
u tendu.» Anghiera ajoute, avec une verve 
toute poétique : « Qui peut s'étonnôr au- 
<x jourd'hui parmi nous des découvertes attri- 
tc buées à Saturne, à Cérès et à Triptolême? 
« Qu'ont fait de plus les Phéniciens , lorsque, 
« dans des régions lointaines , ils ont réuni 
« des peuples errans et fondé de nouvelles ci- 
ci tés? Il était réservé à nos temps de voir 
« accroître ainsi l'étendue de nos conceptions 
« et paraître inopinément sur l'horizon tant 
« de choses nouvelles. » 

Lorsqu'on se livre à l'étude des premiers 
historiens de la conquête, et que l'on com- 
pare leurs ouvrages , surtout ceux d'Acosta , 
d'Oviedo et de Garcia, aux recherches des 
voyageurs modernes, on est surpris de trou- 
ver souvent le germe des vérités physiques les 
plus importantes dans les écrivains espagnols 



CONSIDERATIONS 



du seizième siècle. C'est à l'aspect d'un nou- 
veau continent , isolé dans la vaste étendue 
des mers, que se présentaient à la fois à l'ac- 
tive curiosité des premiers voyageurs, et de 
ceux qui méditaient leurs récits, la plupart 
des questions importantes qui nous occupent 
encore aujourd'hui sur l'unité de l'espèce hu- 
maine et ses déviations d'un type primitif; sur 
les migrations des peuples, la filiation des 
langues , plus dissemblables souvent dans les 
racines que dans les flexions ou formes gram- 
maticales ; sur la migration des espèces végé- 
tales et animales ; sur la cause des vents alises 
et des courans pélagiques ; sur le décaisse- 
ment de la chaleur à la pente rapide des Cor- 
dillères, et dans la profondeur de l'Océan; 
sur la réaction des volcans les uns sur les 
autres, et l'influence qu'ils exercent sur les 
tremblemens de terre. Le perfectionnement 
de la géographie et de l'astronomie nautique 
(deux objets qui nous occuperont de préfé- 
rence dans cet ouvrage) date d'une même 
époque avec le perfectionnement de l'histoire 
naturelle descriptive et de la physique du 
globe en général. 

Nous voyons par le Fenix de las mara- 



m 



PRÉLIMINAIRES. 7 

pillas del Mundo , composé en 1286 par 
Raimond Lulle l , de Mayorque, que L'usage de 
véritables cartes marines remonte jusqu'à la 
fin du treizième siècle. Toutefois,, en compa- 
rant les cartes postérieures , celles d'Andréa 
Bianco , de Benincasa , de Giacomo de Gi- 
roldis , de Fra Mauro et de Martin Behaim , 
à une mappemonde que nous avons reconnue 
récemment, M. le baron Walckenaer et moi, 
être de 1 5oo et de la main de Juan de la Cosa , 
compagnon de Colomb , on est surpris qu'un 
demi-siècle ait suffi pour produire un chan- 
gement si grand, je ne dirai pas seulement 
dans les idées cosmographiques , mais dans le 
tracé et l'accord des lignes de gisement. Il ne 
faut point oublier que Behaim, Colomb , Ves- 
pucci, Gama et Magellan étaient contempo- 
rains de Regiomontanus, de Paolo Toscanelli, 
de Roderic Faleiro et d'autres astronomes 
célèbres, qui communiquaient leurs lumières 
aux navigateurs et aux géographes de leur 
temps. Les grandes découvertes de l'hémis- 



1 Sur les travaux scientifiques de cet homme extraor- 
dinaire, voyez Capmani, Memorias hisloricas del co- 
mercio de Barcelona, Quaest. 11, p. 68. 



8 CONSIDÉRATIONS 

phère occidental ne furent point le résultat 
d'un heureux hasard. Il serait injuste d'en 
chercher le premier germe dans ces disposi- 
tions instinctives de Pâme auxquelles la pos- 
térité attribue souvent ce qui est le résultat 
d'une longue méditation. Colomb, Cabrillo, 
Gali, et tant d'autres navigateurs qui , jusqu'à 
Sébastien Viscayno , ont illustré les annales 
de la marine espagnole , étaient , pour l'é- 
poque à laquelle ils vivaient , des hommes re- 
marquables par leur instruction. Us ont fait 
d'importantes découvertes parce qu'ils avaient 
des idées justes de la figure de la terre et de la 
longueur des distances à parcourir ; parce 
qu'ils savaient discuter les travaux de leurs 
devanciers, observer les vents qui régnent 
sous différentes zones , mesurer et la varia- 
tion de l'aiguille aimantée pour corriger leur 
route , et la longueur du chemin : appliquer à 
la pratique les méthodes les moins impar- 
faites que les géomètres d'alors avaient pro- 
posées pour diriger un navire dans la solitude 
des mers. L'astronomie nautique resta sans 
doute dans l'enfance aussi long-temps qu'on 
ne connut ni l'usage des instrumens à ré- 
flexion , ni celui des horloges marines. Dans 






PRELIMINAIRES. 9 

l'art de la navigation , si intimement lié à la 
culture des sciences mathématiques et au 
perfectionnement des instrumens d'optique, 
les progrès,. à cause de cette liaison même, 
ne peuvent être que lents et souvent inter- 
rompus. Les pratiques de pilotage suiviesdans 
les grandes expéditions de Colomb , de Gama 
et de Magellan , qui nous paraissent si incer- 
taines , auraient fait l'admiration , je ne dirai 
pas des marins phéniciens , carthaginois ou 
grecs, mais encore des habiles navigateurs ca- 
talans, basques, dieppois et vénitiens des trei- 
zième et quatorzième siècles. Nous trouvons, 
dès cette époque, la trace de diverses mé- 
thodes de longitude , presque identiques avec 
les nôtres , tentées avec une peine extrême , 
mais impraticables à cause de l'imperfection 
des instrumens propres à mesurer le temps et 
les distances angulaires. 

Je traiterai successivement, dans cet Exa- 
men critique , i° des causes qui ont préparé et 
amené la découverte du Nouveau Monde ; 
2° de quelques faits relatifs à Christophe Co- 
lomb et à Amerigo Vespucci, comme aux 
dates des découvertes géographiques ; 3° des 
premières cartes du Nouveau Monde et de l'é- 



ÎO CONSIDERATIONS PRELIMINAIRES. 

poque à laquelle on a proposé le nom d'Amé- 
rique ; 4° des progrès de l'astronomie nautique 
et du tracé des cartes dans le quinzième et le 
seizième siècle. Telle est la liaison des maté- 
riaux qui ont été employés dans les différentes 
sections de cet ouvrage, qu'il faut souvent 
revenir aux mêmes sources pour répandre du 
jour sur l'histoire d'une découverte qui a in- 
flué jusqu'à nos jours sur la destinée des 
peuples de l'Europe , le perfectionnement des 
sciences , et la théorie des institutions plus ou 
moins favorables à la liberté. 






SECTION PREMIERE. 



DES CAUSES QUI ONT PREPARE ET AMENE LA DECOUVERTE 
DU NOUVEAU MONDE. 



D'Anville a dit avec esprit que la plus 
grande des erreurs ' dans la géographie de 
Ptoléruée a conduit les hommes à la plus 
grande découverte de terres nouvelles. C'est 
également ainsi que la tradition fabuleuse , ou 

1 La supposition que l'Asie s'étendait vers l'est, au- 
delà du 180 e degré de longitude. Voyez aussi Rennele, 
Geography of Herodotus , p. 685. 



12 SECTION PREMIERE. 

plutôt le mythe nestorien du prêtre Jean, qui, 
depuis le onzième jusqu'au quinzième siècle, 
s'était avancé peu à peu de l'est de l'Asie vers 
le plateau du Habesch, a prodigieusement 
contribué aux connaissances géographiques 
du moyen -âge. Quel que soit le motif, tout ce 
qui excite au mouvement, soit erreur, soit 
prévision vague et instinctive , soit argumen- 
tation raisonnée, conduit à étendre la sphère 
des idées, à ouvrir de nouvelles voies au pou- 
voir de l'intelligence. 

Si l'on compare entre eux les documens de 
différentes époques , on s'aperçoit que Chris- 
tophe Colomb, avant et après avoir obtenu 
le succès, à mesure qu'il avançait en âge, a 
émis des opinions tout-à-fait opposées sur les 
véritables motifs de sa première et heureuse 
expédition. Il a été prouvé récemment ' que 
c'est en Portugal , à peu près en 1470 , donc 
trois ans avant d'avoir reçu les conseils de 
Paolo Toscanelli, de Florence, que Colomb 
conçut la première idée de son entreprise. Les 
espérances de ce grand homme se fondèrent 

f Navarbete, Viages de los Espanoles, tom. I, 

p. i.mx. 






SECTION PREMIÈRE. l3 

alors , comme on sait, sur ce qu'il appela « des 
raisons de cosmographie» ; sur le peu de dis- 
tance qu'il y a des côtes occidentales d'Europe 
et d'Afrique aux côtes ( du Cathay et de Zi- 
pangou); sur des opinions d'Aristote et de 
Sénèque , comme sur quelques indices de 
terres situées vers l'ouest qu'on avait recueillis 
à Porto Santo, à Madère et aux îles Açores. 
Fernando Colomb, dans la Vie de P Amiral, 
nous a transmis, dans cinq chapitres ï et d'a- 
près les manuscrits authentiques de son père, 
l'ensemble des raisons sur lesquelles se fondait 
un projet dont l'exécution fut ajournée pen- 

1 Cap. 5-g. On n'a pu jusqu'ici découvrir l'original 
espagnol de cette biographie, dont le manuscrit fut 
remis en i568, par le petit-fils de Christophe Colomb, 
Don Luis, duc de Veragua, entre les mains d'un pa- 
tricien Fornari, à Gênes. Elle a été traduite en 1571, 
sans doute d'après un texte assez fautif, en italien, pal 
Alfonso de Ulloa, et retraduite en 1749 de l'italien en 
espagnol, pour être insérée dans la collection des 
Historiadores primitivos de Andr. Gonzales Barcia 
(tom. I, p. 128). Comparez aussi Antonio de Léon, 
Epitome de la B ibliotheca oriental y occidental nauticay 
geografica, 16529, p. 62 ; et Spotorno, Codice diploma- 
tico Colombo- A me ricano, 1823, p. lxïii. 



l4 SECTION PREMIÈRE. 

dant vingt-deux ans jusqu'à la vieillesse de 
Colomb. Newton , à l'âge de vingt-quatre ans, 
avait tout découvert, le calcul des fluxions , 
l'attraction universelle et ce qu'il appela l'ana- 
lyse de la lumière , tandis que Colomb avait 
déjà cinquante-six ans lorsque , partant de la 
barre de Rio de Saltes , le 3 août i49 3 > il en ~ 
tra dans la carrière des grandes découvertes ; 
il en avait soixante-huit pendant son dernier 
et dangereux voyage aux côtes de Veragua 
et des Mosquitos. Avant sa première expédi- 
tion, en 1492 > Colomb pour étayer son sys- 
tème et prouver qu'on peut aller par un che- 
min très court ce à la terre des épiceries , par 
la route de l'ouest, » donna de l'importance à 
des circonstances et à de petits événemens 
dont ses ennemis profitèrent après sa mort , 
dans le fameux procès entre le fiscal du roi et 
Don Diego Colomb , pour faire croire que la 
découverte de l'Amérique, facile et long- 
temps prévue, n'avait pas été entièrement 
neuve. Tous ces petits événemens, ces motifs 
tirés de l'opinion des anciens, de quelques in- 
dices de terres , et des connaissances cosmo- 
graphiques en général, Christophe Colomb 
les abandonna sui la fin de ses jours. La let- 



SECTION PREMIÈRE. l5 

iera rarissima \ adressée au roi Ferdinand 
et à la reine Isabelle , de l'île de la Jamaïque, 
le 7 juillet i5o3, et plus encore Fesquisse de 
l'ouvrage extravagant des Profecias, écrit en 
partie de la main de l'amiral, postérieure- 
ment à l'année i5o4 (dix-huit mois avant sa 
mort ) , prouvent avec quelle force de persua- 
sion une théologie mystique s'était progressi- 
vement emparée de sa grande ame 2 . « Dans 

» C'est celle quiest devenue célèbre par la réimpres- 
sion italienne qu'en a faite M. Morelli, bibliothécaire de 
Venise, àBassano, en 1810. Elle avait déjà été imprimée 
en espagnol dans les premières années du seizième 
siècle (Antonio de Léon Pinelo, Bibliotheca occidental, 
1738, tom. II, p. 566) et même en italien, selon Bossi, 
à Venise, en i5o5. 

e Documentes diplomaticos , n. cxl. Libro de las Pro- 
fecias que junto el Almiranle Don Christobal Colon, de 
la recuperacion de la sanla ciudad de Hierusalem, y de! 
descubrimienlo de las Indias (Navarrete, tom. II, 
p. 260, a65, 272). En septembre i5oi, Colomb envoya 
ce manuscrit théologique, qui, malgré la différence 
des pays et des siècles, rappelle involontairement les 
graves discussions de l'immortel Newton sur la onzième 
corne de la quatrième bête de Daniel (Brewster, Life 
of Netuton, i83i , p. 279) à un Chartreux, le Père 
Gaspar Gorricio, pour le perfectionner et l'orner de 
savantes citations. Je place ce fait dix-huit mois avant 



l6 SECTION PREMIÈRE. 

« l'exécution de mon entreprise de l'Inde , » 
dit Christophe Colomb (fol. iv des Profecias), 
« la raison humaine , les mathématiques et les 
a mappemondes ne m'ont servi à rien ' : il 
« s'est accompli simplement ce que le pro- 
« phète Isaïe avait prédit. Avant la (in du 

la mort de l'amiral, arrivée le 20 mai i5o6, parce qu'à 
la fin du manuscrit des Profecias il est question de l'é- 
clipsé de lune observée par Colomb, près du cap orien- 
tal de l'île d'Haïti, le i4 septembre i5o4» Mais une 
autre partie des Profecias, par exemple, celle qui traite 
du danger de la fin prochaine du monde, est anté- 
rieure à i5oi. ce Saint Augustin nous apprend, dit 
« Colomb, que cette fin sera dans le septième millier 
ce d'années après la création. Telle est aussi l'opinion 
a des saints théologiens et du cardinal Pedro de Aliaco 
« (Pierre d'Ailly, né à Compiègne en i35o). Votre Al- 
a tesse saiUque d'Adam à la naissance du Christ, on 
« compte 5343 ans et 3 18 jours, d'après le calcul exact 
a du roi Alphonse. Or nous avons i5oi ans pas tout- 
ce à-fait accomplis depuis la naissance du Seigneur 
a jusqu'aujourd'hui; le monde a donc déjà duré 6845 
« ans. Il ne reste par conséquent que 1 55 ans jusqu'à 
a ce que le monde soit détruit. » 

1 Va dije que para la ejecucion de la impresa de las 
Indias, no me aproveché razon, ni maternai ica , ni ma- 
pamundos. Cependant, peu avant, dans la même lettre 
à ses souverains, Colomb s'explique de la manière la 



SECTION PREMIÈRE. ] 7 

« monde , toutes les prophéties doivent avoir 
« leur accomplissement, l'Evangile doit être 
« prêché sur toute la terre, et la cité sainte 
« doit être restituée à l'Église. Notre Seigneur 
« a voulu faire un grand miracle par mon 
« voyage de l'Inde. Il faut se hâter de termi- 
« ner cette œuvre de l'inspiration divine 

plus naïve sur sa propre érudition, dont il ne semble 
guère connaître l'importance. « Dès l'âge le plus ten- 
<c die, j'allai en mer, et j'ai continué de naviguer jus- 
ce qu'à ce jour. Quiconque se livre à la pratique de 
« cet art, désire savoir les secrets de la nature d'ici-bas. 
« Voilà déjà plus de quarante ans que je m'en occupe. 
« Tout ce que l'on a navigué jusqu'ici (sur la surface 
« des mers), je l'ai navigué aussi. J'ai eu des rapports 
« constans avec des hommes lettrés, ecclésiastiques et 
« séculiers, latins et grecs, juifs et maures, et beaucoup 
a d'autres sectes. Pour accomplir ce désir (d'apprendre 
« les secrets de ce monde ), je trouvai le Seigneur fa vora- 
« ble à mes desseins : c'est lui qui m'accorda des dispo- 
« sitions et de l'intelligence. Le Seigneur me gi'atifia 
« abondamment de connaissances dans la marine (en 
« la marineria me jizo abondoso ) ,• de la science des 
« astres, il me donna ce qui pouvait suffire; de même 
ce de géométrie et d'arithmétique. De plus, il m'accorda 
« l'esprit et la dextérité ( me dio engenio en el anima y 
« manos) pour dessiner les sphères et pour y placer en 
a propres lieux , les villes, les rivières et les montagnes. 

2 



l8 SECTION PREMIÈRE. 

« ( lumbre que fà del Espirlto Santo ) , car, 
a selon mes calculs, il ne reste encore jusqu'à 
« la lin du monde ( hasta el fenecer del 
« mundo) que cent cinquante ans. » C'était 
donc en i656 , entre la mort de Descartes et 
celle de Pascal, que, d'après Colomb, le 

«Dans ce temps (de ma jeunesse), j'ai étudié toutes sor- 
« tes d'écrits, l'histoire, les chroniques, la philosophie, 
« et d'autres arts pour lesquels Notre Seigneur m'ouvrit 
a l'intelligence. Conduit manifestement par son bras, 
u je naviguai d'ici aux Indes ; car le Seigneur me 
« donna le vouloir pour l'exécution, et dans cette 
« ardeur, je vins vers Votre Altesse (me abriô nuestro 
« Senor el entendimiento con mano palpable, à que era 
<x hacedero navegar de aqui à las Indias, y me abriô 
« la volunlad para la ejecucion dello; y con este juego 
a veni à V. A.). Tous ceux qui entendirent parler de 
« mon projet, le nièrent et se moquèrent de moi (con 
« risolo negaron burlando); toutes les sciences dont j'ai 
« parlé tantôt ne me servirent à rien, et si, dans "Vos 
« Altessesseules, la foi et la constance restèrent fermes, 
« à qui les lumières qui vous ont éclairé comme moi 
« sont-elles dues, si ce n'est au Saint-Esprit. » Fol. iv 
des Profecias. En traduisant ces lignes, tracées avec 
une candeur pleine de charmes, on sent la difficulté 
de rendre dignement l'énergie du vieux langage d'un 
homme qui, avec trop de modestie, s'appelle lui-même : 
Ugo marinero, non dotn en letras y kombre mu nd an al 



SECTION PREMIÈRE. 19 

monde aurait dû finir. Sans poursuivre la 
trace de ces rêveries , nous examinerons de 
plus près ce qui a rapport aux premiers et 
véritables motifs de la grande découverte de 
FAmérique. Je n'ignore pas que ce sujet a 
été souvent traité par d'habiles historiens , 
quoique assez généralement avec cette ab- 
sence de critique, de connaissance approfon- 
die des temps antérieurs, et d'études sérieuses 
des sources et documens originaux, que 
l'on remarque avec regret même dans quel- 
ques parties du célèbre ouvrage de Robertson. 
La matière est loin d'être épuisée depuis que 
le gouvernement espagnol a fourni avec mu- 
nificence tant de nouveaux matériaux à l'in- 
vestigation des faits , et que l'individualité de 
caractère du grand navigateur génois nous a 
été mieux révélée par ses propres écrits. 

Colomb séjourna en Portugal vers la fin 
du règne d'Alphonse V, de 3 47° jusqu'à la fin 
de 1484. En 1 485 , il fit un court voyage à 
Gênes , pour offrir ses services à la répu- 
blique. Ces dates sont fondées sur des docu- 
mens ' récemment examinés avec soin. Il 

1 Munoz, Historia del Nuevo Mundo, lib. 11, § 21, 



30 SECTION PREMIERE. 

n'est pas encore bien certain si , de Lisbonne, 
Colomb vint à Gênes après avoir débarqué 
en Espagne. Visitant tour à tour le couvent 
de la Rabida (près de Palos), Séville, Cor- 
doue et Salamanque, il y gémit dans de vaines 
attentes jusqu'en avril j 49 2 * (( C'est en Por- 
tugal , » dit Fernando Colomb, dans la vie de 
son père, « que l'amiral commença à conjec- 
« tarer que si les Portugais naviguaient si loin 
« vers le sud , on pourrait aussi naviguer par 
* la voie de l'occident et trouver des terres 
« sur cette route. » Il y a pour le moins de 
l'impropriété d'expression dans ce récit. Tout 
ce que nous possédons de la main de l'amiral, 
la lettre de l'astronome Paolo Toscanelli, et 
la grande Chronique inédite de Bartholomé 
de Las Casas ', étudiée par Herrera , Muiioz 



Navarrete, tom. I, p. lxxix — lxxxi. Déjà, depuis 
janvier i486, Colomb était au service de l'Espagne, et 
c'est à la fin de la même année qu'eurent lieu les dis- 
putes cosmographiques de Salamanque, dans le couvent 
de San Esleban, pendant lesquelles les moines Domini- 
cains se montrèrent plus traitables et plus instruits que 
les professeurs de l'université (Remesal, Hist. de 
Chiapa, lib. n, cap. 7). 

1 lias Casas, après avoir étudié le droit à Salamanque, 



SECTION PREMIÈRE. 21 

et Navarrete , prouvent que Christophe Co- 
lomb désigna comme but principal, je pour- 
rais presque dire unique, de son entreprise 
a de chercher l'orient ' par l'occident (bus- 
« car el levante por el poniente) ; de passer 
« par la voie de l'ouest à la terre où naissent 
« les épiceries (pasar a donde nacen las es- 
« pecerias * navegando al accidente). » « J'ai 
reçu l'amiral dans ma maison, » raconte l'ami 
intime de Colomb , Bernaldez 3 , plus connu 

passa en 1 5o2 , avec Ovando, à Haïti. Il possédait beau- 
coup de lettres de l'amiral, et même un écrit de sa main 
« sur les indices de terres occidentales, recueillis par 
« des pilotes et des marins portugais et espagnols. » 
Fernando Colomb n'avait que quatorze ans, quand il 
accompagna son père dans le dernier et quatrième 
voyage, et, quoique généralement meilleur critique et 
historien plus judicieux que Bartholomé de Las Casas, 
il se montre très réservé et d'un laconisme quelquefois 
désespérant sur tout ce qui a rapport à l'origine généa- 
logique et aux aventures de l'amiral avant j 49 2 * 

1 Herrera, Historia de las Indias occidentales , dec.I, 
lib. I, cap. 6. 

a Première et seconde lettre de Paolo Toscanelli à 
Christophe Colomb (Collcccion diphrn., n. i,dans!NA- 

VARRETE, t II, p. 1 et 3). 

3 Bernaldez, Historia de los Reyes calolicos, cap. vu. 
Le motif ce de visiter les terres du Grand Khan, poux 



22 SECTION PKb'MIÈKE. 

sous le nom de Cura Paroco de la Villa de 
los Palacios , « lorsqu'il revint en Castille (de 
« son second voyage) en 1496, portant par 
« dévotion , et comme c'était son habitude , 
c( le cordon de Saint François et un vêtement 
<c qui , par la coupe et la couleur, était presque 
ce entièrement semblable à l'habit des reli- 
« gieux de l'Observance \ Il conduisit alors 

lui enseigner a d'après son désir, la foi chrétienne, » se 
trouve exprimé dans la lettre au roi et à la reine catho- 
liques, placée eu tête du journal du premier voyage de 
Colomb, selon la copie de Las Cas ( Vuestras Altezas 
ordenaron que no fuese por tierra al oriente ( à la In- 
dio y los pueblos del Gran Kan ) por donde se costumbra 
de andar salvo por el camino de occidente, por donde 
hasta hoy no sabemos por certia fè que baya pusado 
nadie. L'instruction royale donnée à Amergio Ves- 
pucci, le i5 septembre i5oG, copiée par Munoz, dans 
les archives de la Contratalion de Séville ; parle aussi 
de t 'armada que el senor Don Fernando manda haccr 
para ir à descubrir al nacimiento de la especeria ( Na- 
vabretf., tom. I, p. 2. Cod. diplomatico, n. cl, t. II, 
p. 317). 

1 Aussi Las Cas dit ( Hist. inédit., lib. I, cap. 102 ) : 
« Comme l'amiral était très dévot à saint François, il 
« aimait de préférence la couleur brun-grisâtre : nous 
<c l'avons vu à Séville, vêtu à peu près comme un 
« moine franciscain. » Ilerrera rapporte qup le fameux 



SECTION PREMIERE. 20 

« avec lui le grand cacique. Il me conta lui- 
« même comment il avait conçu la première 
« idée de chercher les terres du Grand Khan 
« ( souverain de l'Asie orientale ) en navi- 
cc guant à l'ouest (buscando las tierras del 
« Gran Can navegando al occidente). » Ces 
expressions relatives au motif du premier 
voyage de l'amiral furent tellement consa- 
crées par l'usage jusqu'au commencement du 
seizième siècle , que nous les retrouvons dans 
le récit des premières aventures de Sébastien 
Cabot, dû au légat Galéas Butrigarius I : « A 
« Londres, à la cour du roi Henri VII, dit 
« ce légat, quand les premières nouvelles 
« nous arrivèrent de la découverte des côtes 
« de l'Inde , faite par le Génois Christophe 
ce Colomb, tout le monde convint que c'était 
«. une chose presque divine de naviguer par 
« l'ouest vers l'est, où croissent les épiceries 
« ( a thing more divine than human, to sa il by 

navigateur Alonzo de Hojeda, qui accompagna Co- 
lomb dans son second voyage, se fit moine de Saint- 
François. Cette assertion n'est pas fondée (Navarrete, 
tom. III, p. 176). 

1 Memoir on Sébastian Cabot, illustrated by docu-r 
ments of the rolls, nota jlrst published, i83i, p. 10, 



2| SECTION PREMIERE. 

a the west to the east, where, spices givwê ). » 
L'idée de trouver de grandes terres dans le 
chemin de l'Europe aux côtes orientales de 
l'Asie ne se présenta à Colomb et àToscanelli 
que comme un but très secondaire. Dans le 
premier voyage, se trouvant à peu près par 
28 de latitude et 9 à l'occident du méridien 
de l'île de Corvo, le 19 septembre i49 2 > l'a- 
miral se crut dans le voisinage de quelques 
terres ', mais sa volonté était (ce sont les ex- 
pressions du journal de la route) « de conti- 
nuer sa route pour les Indes, parce qu'il aurait 
le loisir de tout examiner au retour. » 

Toscanelli qui, pour le moins dès l'an- 
née i474 > s'occupait théoriquement des 
mêmes projets que Colomb , ne nomme dans 
la route à parcourir vers l'occident, que la 

1 Nàvarrete, tom. I, p. 11. Voyez aussi les journées 
du mercredi et du samedi (p. 16 et 17) où Colomb 
dit : « S'arrêter en chemin, le but étant de se rendre 
« aux Indes aurait été une grande folie ( no fuera buen 
v. seso ) ; » et plus loin (en distinguant entre le conti- 
nent de l'Asie et les îles qui l'environnent à l'est ), 
l'amiral ne veut pas «. chercher l'île de Cipango, parce 
a qu'il valait mieux aller d'abord à la terre terme, et 
ci puis aux îles. » 



SECTIOiN PREMIÈRE. ^5 

seule île Antilia , que l'on trouvera à la dis- 
tance de 225 lieues avant d'arriver àCipango 
(au Japon). « La carte que je vous transmets 
« pour le roi (de Portugal ) , » dit Toscanelli 
dans sa lettre à Fernando Martinez, chanoine 
de Lisbonne, «vous offrira l'espace entier 
ce compris entre le couchant (c'est-à-dire de 
« l'Irlande à la côte de Guinée) et le cora- 
« mencement des Indes. J'y ai indiqué de ma 
« main les îles et les lieux qui sont situés sur 
« la route, et où l'on pourra s'arrêter s'il arri- 
« vait qu'à cause des vents contraires ou de 
« quelque autre accident, il fallût chercher 
« un asile. Vous ne serez pas surpris que je 
« nomme ici le couchant, le pays des épice- 
« ries , appelé généralement parmi nous le le- 
« vant; car ceux, qui continueront de navi- 
« guer à l'ouest trouveront vers l'occident ces 
« mêmes lieux, que ceux qui vont par terre 
« dans la direction de l'est trouvent au le- 
« vant. » D'après le système géographique de 
ce temps, fondé presque uniquement, quant 
à l'Asie, orientale et maritime, sur les récits 
de Marco Polo , JBalducci Pelogetti et Nico- 
las de Conti , on se figurait d'innombrables 
îles , riches en épiceries et en or, dans la Mer 



a6 SECTION PREMIÈRE. 

de Cm , c'est-à-dire dans les mers du Japon , 
de la Chine et du Grand Archipel des Indes. 
La mappemonde de Martin Behaim nous 
montre, depuis le ^5° nord jusqu'au 4°° sud, 
une chaîne d'îles opposées à l'extrémité de 
l'Asie. Cette chaîne renferme le petit Cathay, 
Zipangou ( Niphon ), compris presque entiè- 
rement dans la zone torride; Argyré, placé 
à l'extrémité orientale du monde connu par 
les anciens et les Arabes ; s Java major (Bornéo), 
Java minor (Sumatra), où Marco Polo sé- 
journa cinq mois et apprit à connaître le sa- 
goutier et l'espèce de rhinocéros à deux 
cornes et à peau peu plissée, propre à cette île, 
Candym et Angama. Lorsque Colomb , dans 
son premier voyage ( le i/\ novembre îfy 2 ) 
arriva aux côtes septentrionales de Cuba, qu'il 
crut d'abord être Zipangou , il fut émerveillé, 
dans le Vieux Canal , près de Puerto del 
Principe , de la beauté d'un groupe de caves 
verdoyantes qui paraissaient à son ardente 
imagination faire partie « de ces innom- 
brables îles que l'on marque ( ce sont ses 
propres expressions ) dans les mappemon- 
des, à l'extrémité du levant 1 . » 

' Vo\ez Journal de F Amiral. dansNAVAHRETt, loni. I, 



SECTION PREMIÈRE. 27 

Ou a dit avec assez de justesse que Colomb, 
en défendant son projet , s'est montré moins 
téméraire et plus savant - 'on ne l'avait dé- 

p. 58. Le journal copié par Las Cas porte : ce Mercredi, 
ce le 14 novembre i49 2 - Dice el almirante que crée que 
ce estas islas sonaquellasinumerabiles que en los mapa- 
« mundosenfin del Oriente se ponen.» Colomb dit aussi 
qu'il pensait que le groupe de ces îles s'étendrait et s'a- 
grandirait vers le sud, et qu'il s'y trouvait de ce gran- 
cc dismas riquezas , y piedras, preciosas, y espece- 
cc ria. y> L'Atlas de cartes catalanes de la Bibliothèque 
royale de Paris, qui date de l'an 1 374? e * dont nous 
devons une connaissance approfondie à la sagacité de 
M. Buchon, porte une légende relative à la mer de l'Inde 
qui indique l'existence de 7548 îles, ce riches en pierres 
finesetmétaux précieux. «Dansla mappemonde deMar- 
tin Behaim, terminée en 1492? se trouve une citation de 
Marco Polo (liv. m, chap. 42), et de 12700 îles ce avec 
ce des montagnes d'or, des perles, et douze espèces 
d'épiceries ( mit vil Edelges tain, Perlein und Golt Pera- 
gen, 12 lei Spezerey und wunderlichem Volck , davon 
lang zu schreiben ), dit Behaim, dans son vieux et éner- 
gique langage. Gottl. von Murr, Diplom. Gesch. von 
Martin Behaim, 1778, p. 37. La citation de Marco Polo 
n'est pas exacte. Le voyageur vénitien parle de 1 2700 
îles (livre m, ch. 38 ), en faisant allusion aux Maldives 
(éd. de Marsden, p. 717). Behaim transporte ce 
groupe au nord-est, ce qui a influé sur les opinions des 
navigateurs à la fin du quinzième siècle. 



28 SECTION PHEMIÈRE. 

peint '. L'exposition des raisons qu'il allé- 
guait, mieux faite clans les Décades d'Herrera* 
que dans la Vie de V Amiral par son fils, Don 
Fernando , a passe de ce dernier ouvrage 
dans toutes les histoires modernes de la dé- 
couverte de l'Amérique. En classant ces rai- 
sons d'après la nature des connaissances dans 
lesquelles elles sont puisées, et en les compa- 
rant en partie aux documens originaux que 
nous pouvons consulter aujourd'hui, nous 
voyons que l'espoir d'atteindre, en cherchant 
le levante por el ponienle , des régions de l'A- 
sie fertiles en épiceries , riches en diamans et 
en métaux précieux, se fondait chez Chris- 
tophe Colomb sur l'idée de la sphéricité de la 
terre ; sur le rapport de l'étendue des meis 
et des continens ; sur ce que les côtes de la 
péninsule ibérienne et de l'Afrique étaient 
rapprochées des îles voisines de l'Asie tropi- 
cale: sur une grave erreur dans la longitude 
des côtes asiatiques ; sur des ren«eignemens 
tirés des ouvrages anciens, des écrivains 
arabes et peut-être de Marco Polo ; sur des 

'Malte-Brun, Géoffiaphicuniversellc, i83i ,t.I,p.6i,6. 
8 Dec. I. lib. i, cap. i-6. 






SECTION PREMIÈRE. 29 

indices de terres placées à l'ouest des îles du 
Cap Vert, de Porto Santo et des Azores , 
qu'à diverses époques on avait cru trouver, 
soit dans l'observation de quelques phéno- 
mènes physiques , soit dans les récits de ma- 
rins poussés par des tempêtes et des courans. 
Il faut aussi distinguer avec soin entre les 
idées qui occupaient le grand homme avant 
ou pendant le cours de ses découvertes, et 
les réflexions que ces mêmes découvertes ont 
fait naître postérieurement en lui. On doit les 
comparer avec des faits qui ne sont pas tous 
également avérés ou bien interprétés, tels 
que le rapport d'un prêtre bouddhiste, Hoeï- 
chin sur le Fousang et Tahan (l'an 5oo), les 
découvertes du Groenland, du Vinland, et 
de l'embouchure du Saint-Laurent, par Erik 
Rauda (985), Bjoern ( 1001 ), et Madoc ap 
Owen(ii7o), l'expédition aventureuse des 
Arabes errans ( Almagrurim ' ) de Lis- 
bonne (1147), la navigation à l'ouest vers 
l'Inde par les Génois Guido de Vivaldi (1281) 
et ïheodose Doria ( 1292) dont on ignora le 

1 Almagrurim signifie plutôt, trompés dans leurs 
espérances, et tient à la racine meghrur. 



3o SECTION PREMIÈRE. 

sort, enfin les voyages si souvent commentés 
des frères Zeni , de Venise ( i38o). J'ai rangé 
ces faits et ces traditions selon leur ordre 
chronologique , pour prouver qu'ils remon- 
tent jusqu'à mille ans avant Colomb , qui, lui- 
même dans un siècle d'héroïsme et d'érudi- 
tion renaissante, se plaisait dans les souvenirs 
de l'Atlantide de Solon , et de la célèbre pro- 
phétie dans un choeur de la Meclée de Sénèque. 
L'état de notre civilisation européenne 
nous ramène involontairement vers la Grèce 
comme point de départ , soit que nous re- 
montions à des opinions qui renferment le 
germe de celles qui dominent aujourd'hui , 
soit que nous parcourions cette longue série 
de tentatives hasardeuses faites dans le but 
d'étendre l'horizon géographique. Aussi long- 
temps que la terre , d'après les idées des pre- 
miers poètes et de l'école ionienne, n'était 
qu'un disque dont l'Océan occupait les bords, 
et qui penchait un peu vers le sud à cause du 
poids dont le surchargeait l'abondante végé- 
tation des tropiques l , c'est vers ces bords 

1 Plutarch., Deplac. phil. m, 13. IïejM iyxkicsùif yfej 
passage répété dans Galien , de Phil. Historia, cap. 21, 



SECTION PREMIÈRE. 3l 

que l'on plaçait l'Elysée , les îles des Bienheu- 
reux , les Hyperboréens et le peuple juste des 
Ethiopiens. La fertilité du sol , la douceur du 
climat, la force physique des hommes, l'in- 
nocence des mœurs, tous ces biens apparte- 
naient aux extrémités du disque terrestre '. 
De là le désir vague s d'y parvenir soit par le 
Phase % soit par les colonnes de Briarée. La 
configuration particulière du bassin de la 
Méditerranée , ouvert à l'occident, appela 



éd. Kùhn, i83o,tom. XIX, p. 294. C'est une des causes 
indiquées par Démocrite, et qui rappelle ce manque 
d'équilibre que, selon un mythe javanois, Batara Gou- 
rou, l'Etre suprême, observait dans la terre inclinée à 
l'ouest, et auquel il remédia par le déplacement de 
quelques montagnes. 

1 « Ce qu'il y a de plus beau se trouve aux extré- 
mités de la terre habitée, » dit encore Hérodote, lib.III, 
cap. 107, qui ne croit d'ailleurs (lib. V, cap. 92) pas 
plusqueThalès ou Anaximèneà la sphéricité de la terre. 
a Buedow, Untersuch. ùber aile Geschichle und Geo- 
graphie, )8oo, p. 78. Ukert, Géographie der Griechen 
und Rômer, vol. II, part. I, p. 234-243. 

3 Dans l'expédition des Argonautes à une époque 
mythique où l'on soupçonnait encore que la mer inté- 
rieure communiquait aussi vers le nord-est avec le 
grand fleuve Océan. 



32 SECTION PREMIÈRE. 

l'intérêt des navigateurs phéniciens vers la 
partie atlantique de l'Océan. L'histoire de la 
géographie nous déroule cette série d'essais 
tentés depuis les temps les plus reculés pour 
avancer progressivement dans la direction oc- 
cidentale ; essais dus à l'appât du gain, à une 
curiosité aventureuse, ou au hasard des tem- 
pêtes. Elle offre un long enchaînement de dé- 
couvertes auxquelles a présidé une même pen- 
sée , ou qui ont été favorisées par les mêmes 
accidens. De Colaeus de Samos, poussé hors 
de sa route par les vents d'est dans sa traver- 
sée de l'ile de Platée aux côtes d'Egypte, elle 
nous conduit aux entreprises gigantesques de 
Colomb et de Magellan. L'horizon géogra- 
phique s'agrandit peu à peu de la Mer Egée 
au méridien des Syrtes, de là aux Colonnes 
d'Hercule, et hors du détroit, avec Hannon 
vers le sud, avec Pytheas vers le nord. Les 
entreprises hardies des Phéniciens avaient 
précédé " les timides essais des Cretois , des 



1 Str abo, lib. m, p. 2a4, ed . Alm . Dans le passage du 
livre \, page 82, la restriction « peu après l'époque du 
siège de Troie, » n'a rapport qua la fondation des 
colonies. 



SECTION PREMIÈRE. *33 

Sa miens et des Phocéens. L'antique connais- 
sance que les Phéniciens avaient du Fleuve 
Océan, au-delà des colonnes d'Hercule, se 
manifeste peut-être dans la dénomination " 



1 Voss (Krit. Blàtter, tom. II, p. 178), mécontent de 
l'étymologie vulgaire de iïxsavôç, d'wxvç (Theon. ad 
Arat. v. 20, éd. Oxon. 1672, p. 6), penche pour l'o- 
pinion de Bochart : a Og Phœnici sua lingua mare 
ambitus aut mare « ambiens, unde Oceanus, Ogeni do- 
rmis, et Og ( hug ) quod in Scriptura nomen cosmogra- 
« phicum » (Opéra omnia, 1692, p. 63g). La première 
expédition grecque au-delà des Colonnes d'Hercule, 
celle de Colaeus, est sans doute postérieure au temps 
d'Homère ; il serait donc possible que la notion de la 
mer extérieure et le mot qui la désigne eussent été à la 
fois transmis aux Hellènes par les Phéniciens. Mon 
frère observe que ogha est une racine sanscrite signi- 
fiant d'abord quantité, multitude, puis fleuve, et parti- 
culièrement un fleuve rapide, torrent ; okh est fort, 
puissant. Il serait difficile de nier les affinités d'og/ta 
(sanscrit) avec <àxcavôç, wyevoç, et &>y>îv, même avec 
Hyôyriç. On ne doit pas être plus surpris de retrouver 
dans une langue sémitique une racine de l'Inde, que 
de rencontrer quelques racines sanscrites à la fois dans 
les langues d'origine slave et germanique. Ces exem- 
ples se multiplient à mesure qu'on avance dans la con- 
naissance d'idiomes qui diffèrent totalement dans leui 
structure grammaticale. Il s'agirait seulement de s^i- 

3 



34 SECTION PREMIÈRE. 

même que les Hellènes adoptèrent pour dé- 
signer la mer extérieure. Dès les temps ho- 
mériques, les Hellènes avaient la croyance 
que des pays riches et fertiles étaient situés 
vers le couchant; mais leur connaissance pré- 
cise du bassin méditerranéen ne s'étendait 
pas alors au-delà du méridien de la Grande 
Syrte et de la Sicile. Toute la partie occiden- 
tale de ce bassin , depuis long-temps par- 
courue par les Phéniciens, ne fut connue aux 
Hellènes que depuis le voyage de Colaeus de 
Samos , dont Hérodote x a reconnu l'impor- 

voir si les Grecs ont reçu le mot ogha (og), par leurs rap- 
ports avec les navigateurs phéniciens, peut-être même 
sans en connaître la signification primitive, comme les 
mots phéniciens ereb etlrimr(Yoss, Krit. B/âtt. ,tom. II, 
p. 307 ), ou si «ùyrjv et wxeavôç ne dérivent pas directe- 
ment du sanscrit par la filiation naturelle et reconnue 
de cette langue avec le grec, le persan, l'allemand et le 
latin. Je reviendrai plus tard sur un passage dePha- 
vorinus qui confirme l'origine barbare (non hellé- 
nique) d'wxeavôç. Voyez SroiiN., de Nie. Blemmydce 
Geogr., 1818, p. s3. 

* Lib. îv, cap. i52 (éd. Steph., 1618, p. 273). 
Voss en se fondant sur l'époque de la colonisation de 
Cyrène, place l'expédition de Colaeus, avant la dix- 
huitième olympiade, plus de 708 ans avant notre ère 



SECTION PREMIÈRE. 35 

tance, et qui parvint jusqu'à Tartessus et au 
cap Soloé. Le périple attribué à Scylax ', et 
composé probablement du temps de Philippe 
de Macédoine, désigne déjà au-delà de Cerne, 
une Mer de Sargasso, une abondance de va- 
rec , qui annonce la proximité des îles du cap 
Vert, mais qui ne me semble pas identique 
avec la Mer de Sargasso dont le Pseudo-Aris- 
tote a fait mention dans la compilation con- 
nue sous le titre de Narrations merveil- 
leuses a . Lorsqu'on se plaît à ne pas perdre 

(Krit. Blàtter, tom. II, p. 335 et 344)- D'après les re- 
cherches récentes de M. Letronne, l'expédition des 
Samiens tombe dans la première année de la trente- 
cinquième olympiade. 

' Sur Scylax et la véritable époque de la rédaction 
du Périple qui est parvenu jusqu'à nous, voyez Niebuhr 
( Kleine Schr. J. I. 1810, p. lo5); Ukert ( Géographie 
der Griechen und Borner, 1816, tom. I, Abth. a, 
p. 285-297); M. Letronne, Journal des savons, Fé- 
vrier — Mai 1825. 

a Scyl., Caryand. Peripl. (Hudson, tom. II, p. 53 et 
54). Aristot., De mirabil. auscultât., p. 1157 (Aristot., 
graece, ex recensione Bekkeri, i83i, p. 844> § i36 ). 
Dans ce dernier passage, sur lequel j'aurai occasion de 
revenir plus bas, en examinant la position de la Mer de 
Sargasso des navigateurs portugais, il est question de 



36 SECTION PREMIÈRE. 

de vue les grandes divisions naturelles de la 
géographie physique, et leur influence cons- 
tante sur les destinées des peuples , on recon- 
naît dans les époques mémorables des progrès 
de la navigation de la Méditerranée, de l'est 
à l'ouest , les trois bassins partiels dans les- 
quels se sous-divise la grande dépression de 
cette mer, et que j'ai eu occasion de signaler 
dans un autre ouvrage ' . Le bassin de la Mer 
Egée est limité au sud par une courbe qui 
passe par Rhodes , Candie , Cerigo et le cap 
Malée. Le bassin des Syrtes tend à se fermer 
entre le cap Bon , l'île Pantellaria , le bas-fond 

l'abondance des thons que la mer rejette avec le varec 
(sargasso), et qui, salés et renfermés dans des vases, 
sont portés à Cartilage. Cette indication me semble 
confirmer ce que M. de Kôhler ( Tarichos, ou Re- 
cherches sur l'Histoire et les Antiquités des pêcheries de 
la Russie méridionale, i832, p. 22) expose sur le com- 
merce en tarichos de la ville de Turdétanie, et les pê- 
cheries hors des Colonnes d'Hercule. 

1 Relation historique, tom. III, p. 236. Les divisions 
auxquelles s'arrête Aristote {de Mundo, cap. 3, Bekk, 
p. 3g3 ) n'ont de rapport qu'aux golfes et aux sinuo- 
sités de la mer intérieure, comparée à un port dans le- 
quel les eaux de l'Océan, en faisant irruption par le 
détroit, deviennent plus tranquilles. 



SECTION PREMIÈRE. 3*] 

que M. Smyth a nommé Adventure Banlc, et 
le cap Grantola., tendance dont le soulève- 
ment d'une nouvelle île volcanique (île de 
Graham) vient de constater l'action continue. 
N'oublions pas que ces mêmes aperçus de 
géographie physique nous montrent Carthage 
fondée près du point où le bassin tyrrhénien 
( de Sardaigne et des îles Baléares ) se lie au 
bassin ionien (de Malte et des Syrtes), et 
que la Grèce commerçante dominait à la fois 
par sa position , sur ce dernier bassin et sur 
celui de la Mer Egée. C'est l'expédition de 
Coleeus de Samos 1 qui ouvrit aux Grecs le 

1 Voyez un mémoire de M. Letronne, rempli de 
grandes vues sur l'histoire de la géographie ancienne 
{Essai sur les idées cosmographiques gui se rattachent 
au nom d'Atlas, p. 9 et 10, dans M. de Férussac, 
Bulletin universel des Sciences, Mars i83i, sect. vu). 
L'auteur prouve que l'expédition de Colaeus , succédant 
à un temps où les Hellènes de Théra ignoraient jusqu'à 
la position de la Libye, ne précéda que de soixante-dix 
ans la composition du poème mythico-politique de So- 
lon, sur l'Atlantide, et qu'il donna lieu à la transfor- 
mation du personnage d'Atlas, le Titan, en Atlas-mon- 
tagne, placé hors du détroit et soutenant le Ciel. C'est 
sur l'Atlas-montagne que j'ai énoncé quelques con- 
jectures dans mes Tableaux de la nature, t. II, p. i5o. 



- 55^ u b 



38 SECTION PREMIÈRE. 

troisième bassin , le plus occidental de tous , 
et terminé par les Colonnes d'Hercule. 

Depuis que l'hypothèse du disque de la 
terre nageant sur l'eau eut fait place à l'idée 
de la sphéricité de la terre, propre aux Py- 
thagoriciens (Hicétas, Ecphantus et Héra- 
clide du Pont) 1 comme à Parménides d'E- 
lée , exposée et défendue avec une admirable 
clarté par Aristote % il ne fallut pas un grand 
effort d'esprit pour entrevoir la possibilité 
d'une navigation de l'extrémité de l'Europe 
et de l'Afrique aux parties orientales de l'A- 
sie. Nous trouvons en effet cette possibilité 
clairement énoncée dans le Traité du Ciel du 
Stagirite (dernières lignes du second livre) 

1 Copernic, dans la dédicace du traité de Revolutio- 
nibus orbium cœlestium au pape Paul III, attribua, 
peut-être moins par manque d'érudition que pour 
cacher son audace, son propre système de la révolu- 
tion des planètes autour du soleil, aux Pythagoriciens, 
tantôt à Hicétas et à Héraclide du Pont, tantôt à Phi- 
lolaiis et à Ecphantus. Il n'y a qu'Aristarque de Samos, 
et Seleucus d'Erythtrée qui dans l'antiquité soient de 
vrais Coperniciens , n'employant ni Heslia , ni An- 
tichthon % 

a De Caelo, lib. II, cap. xiv, p. 397 et 298 (éd. 
Bekk.) 



SECTION PREMIÈRE. 3p, 

et dans deux passages célèbres de Strabon ' . 
Il suffit, pour le moment, de faire observer 
ici que l'un et l'autre de ces auteurs parlent 
cCune seule mer qui baigne des côtes oppo- 
sées. Aristote ne regarde pas la distance 
comme très grande, et tire ingénieusement 
de la géographie des animaux un argument 
en faveur de son opinion. Il rappelle les élé- 
phans, propres aux régions extrêmes et op- 
posées, et il confirme par là (soit dit inci- 
demment) l'antique existence de ces grands 
pachydermes au nord-ouest du désert de Sa- 
hara a . Il regarde comme très probable que, 

1 Strabo, lib. I, p. io3, et lib. II, p. 162. Alm. 

a Dans le Périple d'Hannon, il est question d'élé- 
phans à une demi-journée de navigation au sud du 
cap Spartel (Voyez Bredow, Untersuch. ùber aile 
Geschichte und Géographie, St. I, p. 33, et ma Rela- 
tion historique, tom. I, p. 172). A moins qu'on n'é- 
tende bien loin vers le sud la connaissance que les an- 
ciens avaient de la côte occidentale de l'Afrique, et 
qu'on ne prenne le grand fleuve Chremetes (Meteor., 
lib. I. c. i3, p. 35o) pour le Sénégal, on ne saurait 
admettre l'idée qu' Aristote connaissait l'ouest de l'A- 
frique jusqu'à ce parallèle d'Agisymba, au nord du- 
quel Ptolémée, peut-être sans avoir vu le journal d'Han- 
non , n'admet ni éléphans , ni rhinocéros, ni nègres 



4o SECTION PREMIÈRE. 

outre la grande île que forme l'Europe , l'A- 
sie et l'Afrique , il en existe d'autres plus ou 
moins grandes dans l'hémisphère opposé ' . 
Strabon ne trouve d'autre obstacle à passer 
de l'Ibérie aux Indes que dans la largeur dé- 
mesurée de l'Océan Atlantique. 

Les idées que nous venons de signaler ici 
se sont conservées et propagées chez un 

à cheveux crépus (Voyez Ptolémée, Geogr., lib. i, 
cap. 9, et les discussions de M. Letronne, sur la tra- 
duction d'Halma, dans le Journal des Savons, avril 
i83i, p. 5274). J'ai seulement en vue dans cette note les 
éléphans au nord du Sahara, sur les côtes océaniques 
occidentales de l'Afrique, ou dans le royaume de Fez 
(Strabon, lib. xvu, p. 1 183 Alm., p. 827 Cas., nomme 
aussi des crocodiles entièrement semblables aux croco- 
diles du Nil) et non l'ancienne existence des éléphans 
dans l'Atlas méditerranéen oriental, reconnue par Elien 
(vu, 2 ), et sur laquelle M. Cuvier ( Ossemens fossiles, 
éd. 2, tom. I, p. 74) a présenté d'intéressantes obser- 
vations. Toutes ces considérations appartiennent à 
l'Histoire des animaux, c'est-à-dire aux changemens 
qu'a éprouvés par la suite des siècles la distribution 
géographique des animaux sur le globe, histoire bien 
différente de la partie descriptive, vulgairement appelée 
Histoire naturelle des animaux. 

1 Ahistot., de Mundo, cap. 3, p. 392 Bekker. ; et 
Meteor., lib. 11, cap. 5, p. 36a. 



SECTION PREMIÈRE. 4 1 

grand nombre d'hommes supérieurs, à tra- 
vers le moyen âge, jusqu'au temps de Co- 
lomb. Il est vrai que les scrupules théolo- 
giques de Lactance, de Saint Chrysostôme et 
de quelques autres Pères de l'Église , contri- 
buèrent à pousser l'esprit humain dans un 
mouvement rétrograde. On répétait les ob- 
jections et les plaisanteries qui avaient servi 
aux Epicuriens à combattre le dogme pytha- 
goricien de la sphéricité de la terre. Heureu- 
sement ces rêveries ne trouvèrent pas un 
assentiment très général. La Topographie 
chrétienne* attribuée vaguement à un mar- 
chand d'Alexandrie qui se fit moine sous 

1 Cosmas, Christianorum opinio de Mundo, dans 
Montfaucon, Collectio nova Patr. et Script, grœc, 1706, 
tom. II, p. n3-345 (la carte, p. 189 ). William Vin- 
cent, Commerce and navigation ofthe ancients, tom . II , 
p. 533, 537, 567. Bredow, St. 2, p. 786 et 797. 
Mannert, Einleit. in die Géographie der Alten, 1829, 
p. 188-192. On attribuait au même Cosmas un ou- 
vrage moins théorique ( Cosmographia universalis ) dans 
lequel il devait avoir spécialement traité de la terre si- 
tuée au-delà de l'Océan. Je reviendrai dans un autre 
endroit sur les analogies qu'offre cette circonvallation 
des montagnes que les pères de l'Eglise supposaient au- 
delà de l'Océan homérique, avec les mythes de l'Inde, 



4^ SECTION PREMIÈRE. 

l'empereur Justinien , et auquel on donne le 
nom de Cosmas Indicopleustès , nous fait 
connaître sous une forme systématique les 
opinions bizarres des Pères de l'Église. La 
terre devient de nouveau une surface plane, 
non comme du temps de Thaïes , un disque , 
mais un parallélogramme entouré des eaux 
de TOcéan, parallélogramme découpé symé- 
triquement en quatre golfes ( la Mer Cas- 
pienne , les golfes d'Arabie et de Perse , et le 
Romanorum sinus, c'est-à-dire notre Médi- 
terranée ) d'après rénumération que Stra- 
bon ' avait rendue classique. « Au-delà de 
« l'Océan , des quatre côtés du continent 
« intérieur, qui représente Yarea du taber- 
« nacle de Moïse, est placée une autre terre , 
a renfermant le paradis , et que les hommes 
a ont habitée jusqu'à l'époque du déluge. » 
C'est à tort qu'on a voulu comparer à l'Amé- 
rique cette terre antédiluvienne opposée, non 
à l'Europe occidentale , mais à toute l'île de 
forme carrée du vieux continent. On a sup- 



le monde Kaf des Arabes et quelques opinions hellé- 
niques très anciennes. 

1 Strabo, lib. n, p. 182 Alm., p. 121 Cas. 



SECTION PREMIÈRE. 45 

posé que Christophe Colomb , arrivé aux 
bouches de L'Orénoque, avait reconnu dans 
cette région le paradis terrestre , d'après les 
dogmes de la Topographie chrétienne. I/ami- 
ral, ni dans la lettre qu'il adressa en i4g8 au 
Roi et à la Reine Catholiques , lettre remplie 
de traits d'érudition prétentieuse, et datée 
de l'île d'Haïti , ni dans le livre des Prophé- 
ties, n'a fait mention de Cosmas. En plaçant 
le paradis dans l'Amérique du sud , Colomb 
n'eut d'autres motifs que l'abondance des 
eaux douces qui en découlent , la beauté 
d'un climat qui , sur mer, lui parut singu- 
lièrement tempéré , et l'hypothèse bizarre l 
d'un renflement irrégulier de la terre vers 
l'occident , où « la côte de Paria est plus 
« voisine de la voûte céleste que l'Espagne. » 
Il serait peut-être plus juste de conjecturer 
que dans la cosmologie du Dante (mélange 
d'idées chrétiennes et arabes ) , cette terre 
qui n'a été habitée que par la prima gente et 



1 Gomara, Hist. gênerai., cap. 8, p. no. Voyez, sur 
les fondemens de celte hypotèse et sur le blâme auquel 
elle exposa l'amiral, même pendant sa vie, ma Relation 
historique, tom. I, p. 5o6. 



44 SECTION PREMIÈRE. 

à laquelle on parvient, en sortant du dé- 
troit , en naviguant entre Sibilia et Setta ( Sé- 
ville et Ceuta), d'abord de l'est à l'ouest, 
dletro al sole , et puis au sud-ouest , a de l'a- 
nalogie avec la Cosmologie de quelques Pères 
de l'Église , telle que Gosmas ( si toutefois il 
y a eu un moine de ce nom ) l'a réduite en 
système. Mais le Dante , plein d'érudition et 
de philosophie , admettait la sphéricité de la 
terre , et le paradis qui couronnait la cime de 
la montagne du purgatorio est situé , selon 
lui, au milieu des mers de l'hémisphère aus- 
tral, aux antipodes de Jérusalem '. La map- 
pemonde de l'Indicopleustès frappe par sa 
naïve et barbare simplicité. Produit du 
sixième siècle, elle nous offre à peine l'i- 
mage des premiers essais géographiques des 
Grecs, et l'on a peut-être lieu de croire que 
plus de trois cents ans après Claude Ptolé- 
mée, elle est bien inférieure à ce Pinax d'Hé- 
catée que le tyran Aristagore * avait porté à 

1 Damte, Purgatorio, canto i, v. 22 ; canto iv, v. 1 3g ; 
Inferno, canto xxvi, v. 100, 127. [Dwina Comcdia, 
colcomenlo di G. Biagioli, i8iS. tom. I, p. 484-487) 

a Hkrodot., lib. v., cap. ^9- 



bECTIOi\ PREMIÈRE. 4^ 

Sparte. L'auteur de la Topographie chré- 
tienne , auquel on doit l'intéressante ins- 
cription du monument d'Adulis, a eu ce- 
pendant le mérite de savoir que les côtes du 
pays des Tzines ' (yj T^r/sra ) , d'où vient la 
soie, sont opposées au levant et baignées par 
une mer orientale. C'était un premier pas de 
fait pour rectifier les idées sur la position 
de l'Inde et de la Chine (pays des Tzines) et 
sur la direction des côtes de l'Asie vers les- 
quelles voguait l'expédition de Colomb s . 

x Montfaucon, 1. c, p. 33y ( Tzinistam oceanus ad 
orientent ambit. Cosm , lib. xi). Chez Ptolémée, le Si- 
narum Sinus (partie de la mer de Sin d'Edrisi) était 
l'embouchure du Sinus magnus, et Thinae ( nom qui, 
par la prononciation du thêta, prouvée par la dialecte 
éolo-dorien, représente Sinœ et le Tzin de Cosmas) 
était placé sur la côte occidentale de cette extrémité du 
continent de l'Asie qui rejoignant à l'ouest le Prasum 
Promontorium de l'Afrique, formait la côte méridio- 
nale de la mer intérieure de l'Inde. D'après le système 
plus ancien d'Eratosthène, au contraire, Thinae était 
situé sous le parallèle de Rhodes, sur la côte orientale 
de l'Asie; et l'embouchure du Gange se trouvait sur 
cette même côte, qu'on figurait inclinant du nord-est 
au sud -ouest. 

1 C'est aussi dans Cosmas que Montfaucon croit re- 



46 SECTION PREMIÈRE. 

Inspiré par les Arabes, par les cosmo- 
graphes italiens et allemands, par les récits 
de Marco Polo que lui transmit Toscanelli, 
et surtout par les ouvrages du cardinal Pierre 

connaître la première indication du Malabar, « région 
très commerçante, où croît le poivre, et où il y a des 
Chrétiens comme à Sielediva (Ceylan). C'est la Malé 
de l'Indicopleustès (lib. m, p. 178, lib. xi, p. 337 ). 
Mala, en sanscrit, signifie montagne; aussi nous trou- 
vons dans le sud de Ceylan le mont Malea de Ptolé- 
mée, vraisemblablement le Pic d'Adam; dans Pline 
(11, 73, et vi, 19 ), dans la partie occidentale de la pé- 
ninsule de l'Inde, le mont Maleus, peut-être une par- 
tie de la chaîne des Gates; enfin, au sud-est du golfe 
de KâvOt, un cap montagneux, promontorium Maleum. 
On ignore la signification de la terminaison Malabar : 
en sanscrit bhara veut dire supportant, conservant ; vâr, 
eau ; vâra, une porte ; cependant Abulféda et les voya- 
geurs arabes de Renaudot prétendent « que dans Ma- 
labar et Zanguebar, la terminaison est indienne et si- 
gnifie cote. » Du temps de Cosmas, Ceylan était le 
centre du commerce de l'Inde. Il dit : v Cette île, que 
les Grecs appellent Taprobane ou Trapobane ( le3 deux 
leçons existent) et les Indiens Sielediva, est riche en 
pierres gemmes ( lib. 11, p. 1 37 ). » Le plus ancien nom 
indien est cependant Sinhalam. Par une permutation 
très commune des consonnes, de Sielediva (cod. Sele- 
diba) de Cosmas, on a fait Sencrdiv, déjà dausAmmien 



SECTION PREMIÈRE. 47 

d'Àilly, le grand navigateur puisait à des 
sources qui lui fournissaient abondamment 
des motifs pour l'exécution de son projet, 
et l'encourageaient à chercher le levant et 

Marcellin (xxn. 7 ), dans Abuzéïd, voyageur du neu- 
vième siècle que Renaudot nous a fait connaître, dans 
Edrisi et Abulféda. Il ne peut rester aucun doute sur 
ce passage du géographe nubien (pars vin, clim. 1). 
Les pierres gemmes, le pic d'Adam ( mons Rahon ), et 
la proximité de la côte de l'Indostan, caractérisent la 
Taprobane, dont le nom, indiqué pour la première 
fois dans le Pseudo-Aristote ( de Mundo, cap. 3 ) a déjà 
disparu dans Edrisi. Hartmann, dans son excellent 
ouvrage (Edrisi, Africa, p. n5) a déjà relevé les 
erreurs de d'Herbelot sur l'identité de Serandah et de 
Serendiv (Ceylan). On ne peut savoir avec certitude si 
quelques navigateurs arabes n'ont pas nommé l'île de 
Madagascar, ou San Lorenzo, Sévandib (je trouve ce 
dernier nom encore sur un calque que je possède de la 
célèbre carte de Diego Ribero, de i52a). Le texte de 
Marco Polo porte dans les différens manuscrits, Selan, 
Seylan et Silan. La première de ces trois leçons est 
identique avec Selediba ou Selediva de Cosmas Indi- 
copleustès; car div et diva sont des altérations du mot 
sanscrit dvipa (île), dont, suivant M. Bopp, on a re- 
tranché le v, comme le sanscrit dvis ( deux fois) est de- 
venu en grec <?îç; par conséquent Seledvipa est devenu 
Seledipa ou Selediva de Cosmas, en changeant le p en v. 



48 SECTION PREMIÈRE. 

ses précieuses épiceries par la voie de l'ouest» 
Choisissons, parmi les Arabes, le géographe 
de Nubie. «La mer qui baigne les côtes occi- 
« dentales de l'Afrique, dit le schérif Edrisi, 
« se jette dans la Méditerranée (Mare Da- 
« mascenum) par le canal que Dhoulcarnaïn, 
« personnage héroïque bicorne , confondu 

Je sais que l'étymologie est bien puissante lorsqu'on 
n'a pas la faiblessse de tenir trop aux voyelles et aux 
consonnes ; mais les procédés dont nous donnons ici 
des résultats qui ne sont pas sans importance pour la 
nomenclature géographique et l'identité des lieux, ne 
méritent pas le reproche d'une permutation arbitraire : 
ils ont des fondemens philologiques solides et s'appli- 
quent aux idiomes d'une même famille. Dans un temps 
où le sanscrit était entièrement inconnu en Europe, 
Garcia de Horta (Renaudot, p. 126 et i28);Bochart 
et Montfaucon (tom. II, p. 137 ) ont affirmé que diva, 
diba, signifiaient île, ne se. fondant probablement que 
sur les terminaisons des îles Maldives et Laquedives , 
deux groupes qui restèrent inconnus aux anciens à 
cause de la direction de leur navigation avant qu'Hip- 
palus eût découvert la mousson du sud-ouest (Le- 
thonne, Histoire du christianisme en Nubie, i832, p. 
1 17). Dans les composés Devipatnam, Devidan, Devi- 
kotta, etc., l'antéposition de deva (dieu) ou devi 
(déesse, surtout de Durga, épouse de Siva) caracté- 
rise une classe de dénominations géographiques très 



SECTION PREMIERE. /(9 

« avec le fils de Philippe de Macédoine , fit 
c< creuser du temps d'Abraham. Ce bicorne 
« ordonna un nivellement de la surface des 
« eaux. Une réunion de géomètres trouva la 
ce Mer Ténébreuse ( l'Océan ) un peu plus 
« élevée ' que la Méditerranée » ( trait d'un 

différente (I. c., p. 127). D'ailleurs la terminaison 
diva, signifiant île, est très nettement indiquée par Pto- 
lémée (éd. Merc, i6o5, p. 178), qui nous transmet 
deux mots sanscrits avec leur interprétation : « Iaba- 
« diu, ce qui signifie île d'orge » (Bohlen, Dos alte In- 
dien, u, 13g). L'orge est iava en sanscrit, d'après 
"Wilson, etjov( prononcez djov, djev, ) en persan. En- 
core aujourd'hui, dans le Guzarate, le peuple appelle 
djav le hordeum distichon, d'après Ainslie ( Mat. me- 
dicaofHindostan, Madras, i8i3, p. 217). Sur les an- 
ciens noms de Selediva ( Ceylan), Palai (polou? île), 
Simoundou et Salice ( pays des lôàcu, ou Sel a nais) da us 
Plolémée, Pline et Marcien d'Héraclée, comme sur 
l'hypothèse géographique de deux Taprobanes de 
Dodwell, qui se moque encore des sérpens de mer du 
Périple de la Mer Erythrée, ne connaissant pas le 
genre hydrophis, voyez Hcdson, Geogr. min., tom. I, 
de aetate Peripl. Eryth., p. 99; Mannert, Géographie 
von Indien, tom. I, p. 210; Heehen, in Comm. Gott., 
vol. x, p. 146; Tzschuckk, ad Melam, vol. III, p. 3, 

}). 2 7 5. 

» Edbisx, Geagr. Nub. Paris, 1619, p. 148. Il est 

I. 4 



50 SECTION PREMIERE. 

myllic géographique; il fait allusion à la di- 
reclion du courant qui , selon Rennell , vient 
du cap Finistère , longe les côtes du Por- 

probable que dans ce roman du canal creusé par 
Dhouîcarnaïn ( qui a deux cornes ) et de Kheder, ou plu- 
tôt Chidr (le personnage vert) qui, selon Djevhari, fut 
un des compagnons de Moïse, se trouvent confondues, 
comme dans d'autres antiques traditions populaires 
de l'Arabie, à la fois des idées sémitiques ( phénicien- 
nes) et des idées grecques, et que ce roman est le ré- 
sultat d'observations nautiques et géologiques sur la 
direction constante du courant océanique de l'ouest à 
l'est, et la continuité d'une chaîne calcaire. Gabriel 
Sionita, le traducteur latin d'Edrisi, dit : aïs enim ad 
« populos Andalusiae cùm pervenisset et continuas 
« eornm quascum incolis Sus (terrae Barbarorum me- 
u tropolis, Hartmann) habebant pugnas audivisset, 
« operariis atquc geometris ad se convocatis, suum de 
« arida illa terra fodienda et canali aperiendo animum 
« explicuil, praecepilque illis, ut terrae solum cum 
« utriusque maris asquore metirentur; quod ubi praes- 
« titere, deprehenderunt a mari magno (tenebroso) 
« parutn superari altitudine Damasccnum. » Puis vient 
la description des digues artificielles construites par 
Dhouîcarnaïn, « dont Edrisi a vu les restes du temps 
a des basses eaux. » Sur le personnage principal de ce 
mythe, voyez Hkkbklot, Bill, orient, (art. Escandcr 
Dhouîcarnaïn et Kheder ou Khedber) jetEmusi, Afrka } 
éd. de J. M. Hartmann, 1796, p. 3i3. 



SECTION PREMIERE. 5l 

tugal , et, se jette dans le détroit de Gibral- 
tar). « La Mer Ténébreuse est appelée ainsi 
« ( Edrisi • même en donne la raison en ces 
« termes, selon la version latine) : Quoniam 
« scilicet ultra illud quid sit ignoratur. Nul- 
cc lus enim hominum habere potuit quidquam 
« certi de ipso ob difficilem ejus navigation 
« nem, lucis obscuritatem» (singulière pro- 
priété d'une mer dans laquelle Edrisi place 
les îles Fortunées, el dschasajir el chalidath, 
dérivant de chuld, paradis, îles qui jouissent 
du plus beau ciel) « et frequentiam procella- 
« rum. Nerno nautarum auserit illud sulcare 
« aut in altum navigare. Si l'on en a jamais 



1 Pag. 6, 3g, i47 (Hartmann, p. 7). M.Kurtzmann, 
dans un mémoire couronné par la faculté philosophi- 
que de Gottingue {Comment, de Africa geograph. 
Nub., 1791, p. 8) explique le nom de Mare Tenehro- 
sum par la tradition d'un nuage vu à l'ouest de Porto- 
Santo, reposant sur la surface de la mer, vision ana- 
logue à celle de l'île fabuleuse de Saint-Borondon ou 
Brendan que les habitans de Madère et de la Gomera 
voyaient tous les ans à l'ouest, et qui fixa singulière- 
ment l'attention de Colomb, lorsque, avant 1492, il 
cherchait partout ries aijgivmens pour étayer son sys- 
tème. 



52 SECTION PREMIÈRE. 

« examiné quelques parties ce n'est qu'à peu 
ce de distance des côtes ; cependant on sait 
« que la Mer Ténébreuse ( l'Atlantique ) ren- 
« ferme beaucoup d'îles, les unes habitées, 
« les autres désertes»* (non obrutœ, dévas- 
tées, comme dit la version latine). « La mer 
« de Sin (de la Chine), qui baigne les terres 
« de Gog et de Magog (l'extrémité orientale 
« de l'Asie), communique avec la Mer Tê- 
te nébreuse. Du côté de l'Asie, les dernières 
a terres sont les îles Vac-vac, ultra quas quid 
« sit ignoratur ' . » Voilà donc encore rap- 
pelée par les Arabes, comme dans le pas- 

' Edrisi, p. 36, 37. C'est le passage remarquable 
( pars x, clim. 1 ) où l'on trouve mentionnée la grande 
ile Matai (Malacca?) très étendue de l'est à l'ouest, 
et Soborma ou Sumatra, qui est le Java minor de 
Marco Polo (Iaba diu, ou ile à orge de Ptolémée). 
Edrisi termina son ouvrage l'an 11 53, environ cent 
soixanterdix ans avant Abulféda. Ainsi les îles Vac-vac, 
proprement Ouac-ouac, étaient au douzième siècle la 
dernière terre connue à l'est, et par conséquent enve- 
loppée de traditions fabuleuses, comme l'étaient à 
l'ouest , du temps d'Homère et d'Hésiode, l'Elysée, les 
Hespérides et les Gorgones. Il ne faut pas confondre 
les îles Ouac-ouac de la Mer de Sin avec une île de 
ce nom près de Sofala, sur les côtes orientales d'Afri- 



SECTION PREMIERE. 



53 



sage d'Aristote (de Cœlo , n , i4), si sou- 
vent cité par Colomb , la liaison des Mers 
de la Chine et de l'Atlantique ténébreuse. 
Mais Edrisi , loin de supposer, comme les 
écrivains de l'antiquité, plusieurs grandes îles 
terrestres , c'est-à-dire d'autres masses conti- 
nentales séparées de celles auxquelles appar- 
tiennentl'Europe, l\Asieet l'Afrique, croit l'hé- 
misphère opposé au nôtre entièrement aqua-, 
tique. «Oceanus ambit mediam partent terrœ 
« quasi zona , adeo ut média tantum pars 
« terrœ appareat ac si esset ovum immersum 
« in aquam cratère contentant 1 ; nant codent 

que (Hartmann, p. 104-109). Les premières, selon 
Bakui et Ebn Tophaïli, commenté par Eichhorn, sont 
« si riches en or que les singes portent des colliers de ce 
« métal ; et l'arbre qui crie ouak-ouak à ceux qui dé<- 
« barquent (sans doute lorsque quelques gros Psitta- 
(i cées y sont nichés), porte à l'extrémité de ses bran- 
« ches d'abord d'abondantes fleurs, et puis, au lieu de 
« fruits, ces belles demoiselles qui deviennent un objet 
« d'exportation, et que Masoudi Khothbeddin appelle 
cç puellas vasvahienses. » 

' La fin de ce passage (Edbisi, p. 3) rappelle pres- 
que l'image cosmogonique dont se servait l'école de 
Thaïes,- cependant Edrisi construisit pour le roi Ro- 
ger II, de Sicile, un globe terrestre en argent, suivant. 



54 section i>HK>iii:i;i:. 

c< modo dirnidia pars terrœ estobrula mari. y> 
Chacun sait que les cosmographes du 
moyen-âge, comme ceux de l'antiquité, de- 
puis Parménided'Elée jusqu'aux Alexandrins, 
étaient partagés d'opinion sur l'étendue des 
zones habitables. Edrisi, que nous venons 
de nommer, et dont l'influence a été si puis- 
sante pendant des siècles , plaçait toute la 
terre habitée (yj ohouixî'vr,) dans la zone tem- 
pérée septentrionale 1 , tandis que, cent ans 
après lui, Albert le grand (Albert de Boll- 

d'Herbelot et Pococke, d'un poids de Soo marcs 
(William Vincent, Commerce and navigation, tom. II, 
p. 568 ), et dans les premières pages de ses Relaxationes 
animi curiosi, il admet : Terram esse totundam globi 
instar, ac non habere perfeetam rotunditutern quia su/il 
in il/a declivilates , cl aqua fluil ab acclivi ad déclive. 
La circonférence de la terre est indiquée dans Edrisi 
d'après le calcul des Indiens, expression qui ajoute à 
tant d'autres témoignages que MM. Colebrooke, Guil- 
laume de Schlegel, et récemment Frédéric Roseu 
(dans la traduction et le commentaire de l'algèbre de 
Mohammed lien Musa) ont donné des emprunts laits 
par les Arabes à la plu; ancienne littérature des 
Hindous. 

' Creaturœomnes surit in scptcntrionali terrœ parte, etc . 
j F.nnisi, p. 2 ). 



SECTION PREMIÈRE. 55 

stadt) ne doutait aucunement que la surface 
du globe ne fut habitée jusqu'au 5o e degré 
de latitude australe ' . Propagateur zélé des 
ouvrages d'Aristote, qui commençaient à se 
répandre par les Arabes d'Espagne et les 
rabbins arabisans , Albert fut pour l'Europe 
chrétienne ce qu'Avicenne avait été pour 
l'Orient. Ses divers traités sont plus que des 
paraphrases d'Aristote : le Liber cosmogra- 
phicus de naturel locorum est un abrégé de 
géographie physique dans lequel l'auteur dé- 
veloppe , non sans quelque sagacité , com- 
ment la différence de latitude et de l'état de 
la surface terrestre produisent simultanément 
la diiFérence locale des climats ' . « Toute la 
a zone torride est habitable , et c'est une 

1 Alberti Magni GebmanI; Philosopha principis, Liber 
cosmographicus de nitura locorum, Argentor. , i5i5, 
fol. 14 h. et a3 a. 

* Les raisonnemeus d'Albert le Grand sur la cha- 
leur plus ou moins grande produite par l'angle d'inci- 
dence des rayons solaires, variable avec les latitudes cl 
les saisons, comme sur les ciïets frigorifiques et calori- 
fiques des montagnes ( loc. cit. lib. III, fol. 23 b. ), sont 
pleins de justesse et ne semblent pas appartenir à 
l'époque où vivait cet homme d'une vaste érudition. 



56 SECTJt» PREMIERE. 

« ineptie du peuple (vulgaris imperitia) de 
« croire que ceux dont les pieds sont dirigés 
« vers nous doivent nécessairement tomber. 
<c Les mêmes climats se répètent dans l'hé- 
« misphère inférieur, de l'autre côté de Té- 
k quateur, et il existe deux races d'Ethio- 
« piens (nègres à cheveux laineux), ceux du 
« tropique boréal et les noirs du tropique 
« austral » (je n'ai pas besoin de rappeler que 
ces idées avaient déjà été clairement énon- 
cées par Aristote , Cicéron , Strabon et Pom- 
ponius Mêla ). « L'hémisphère inférieur , 
« antipode au nôtre , n'est pas tout-à-fait 
« aquatique; il est en grande partie habité, 
a et si les hommes de ces régions éloignées 
« ne parviennent pas jusqu'à nous , c'est à- 
« cause des vastes mers interposées ; peut- 
« être aussi » (l'amour du merveilleux, et du 
merveilleux le plus bizarre, se mêle toujours, 
dans le treizième siècle , à de judicieuses ob- 
servations) ce peut-être aussi quelque pou- 
« voir magnétique y retient les carnes hu- 
ât manas comme l'aimant retient le fer. 
ce D'ailleurs les peuples de la zone torride, 
c( loin de souffrir dans leur intelligence par 
tf la chaleur du climat, sont très instruits, 



SECTION PREMIERE. i>7 

a comme le prouvent les Livres de philoso- 
cc pliie et d'astronomie qui nous sont venus 
« de l'Inde \ » Dans l'édition de Strasbourg, 
dont je me sers, et qui a paru trois ans 
après la mort d'Amérigo Vespucci ', l'édi- 
teur, George Tanstetter, est si émerveillé 
des conjectures d'Albert le Grand sur les 
terres de l'hémisphère austral, habité jus- 
qu'au 5o* degré de latitude , qu'il y reconnaît 



1 Loc. cit. fol. i4 b, i5 a, 17 b. Cette foi dans l'éru- 
dition astronomique des Indiens chez un provincial 
des Dominicains qui ignorait jusqu'au nom du sans- 
crit, est bien remarquable. 

a Sa mort, comme Mufioz l'a reconnu par des do- 
cumens certains, eut lieu à Séville le 22 février )5i2, 
et non comme le prétend le biographe de Vespucci, 
Bandini, en i5i6, à Terceira. S'il est vrai que Ves- 
pucci ait vu, comme il l'assure, dans ce qu'il appelle 
son troisième voyage ( de mai i5oi à septembre i5o2 ) 
la constellation de la Grande Ourse à l'horizon, il est 
parvenu, sur les côtes orientales de l'Amérique, jus- 
qu'au 26 e degré de latitude australe, et non jusqu'au 
32 e degré, comme il l'affirme lui-même. Il est plus cer- 
tain que Juan Diaz de Solis a navigué en j 5o8 jusqu'au 
4oe degré sud sans voir cependant l'embouchure du 
Rio de la Plata ; il ne la découvrit que dans un second 
voyage, en parlant du port de Lepe, en octobre i5i5, 



|f SECTION PREMIÈRE. 

une prophétie accomplie par la navigation 
d'Arnerigo Vespucci. 

Ces mêmes aperçus sur la possibilité de se 
rendre directement aux Indes par la voie de 
l'ouest, sur les parties de la terre qui sont 
habitables , et le rapport entre les surfaces 
des continens et des mers ( l'étendue des 
dernières étant faussement considérée alors 
comme plus petite que l'étendue des surfaces 
continentales) se retrouvent chez Roger Ba- 
con , homme prodigieux par la variété de 
ses connaissances , la liberté de son esprit 
et la tendance de ses travaux vers la réforme 
des études physiques. Poursuivant la route 
que les Arabes avaient frayée pour perfec- 
tionner les instrumens et les méthodes d'ob- 
servation, il ne fut pas seulement le fon- 
dateur ' de la science expérimentale , il 

1 Fratbis Rogeri Bacon, Ord. Minorum, Opus ma- 
jus, Londini, 1733, p. 44&> 447- ^ n parlant du plus 
grund homme du treizième siècle, je n'ai pas besoin de 
rappeler que la liberté d'esprit de Roger Bacon no 
l'affranchissait pas entièrement des rêveries de la chi- 
mie des transformations et du goût pour l'astrologie. 
Il espérait cependant rendre cette dernière « moins 
trompeuse, par le perfectionnement des iables astro- 



SECTION PREMIERE. 5û 

embrassait simultanément dans sa vaste éru- 
dition tout ce qu'il pouvait puiser dans les 
oeuvres d'Aristote, récemment devenues plus 
accessibles par les versions de Michel Scott , 
et dans les récits de deux voyageurs , ses 
contemporains , Rubruquis et Piano Carpini. 
Ce n'est pas diminuer le mérite de Colomb 
que de rappeler cette continuité d'opinions et 
de conjectures, que l'on reconnaît (en traver- 
sant la prétendue universalité des ténèbres 
du moyen- âge) depuis les cosmographes de 
l'antiquité jusqu'à la fin du quinzième siècle. 
Ces ténèbres s'étendaient sans doute sur les 
masses ; mais, dans les couvens et les collèges, 
quelques individus conservaient les traditions 
de l'antiquité. Bacon même , tout en recon- 
naissant ce qu'il appelle la puissance de l'é- 
rudition et de la connaissance des langues , 
signale « une ardeur d'étude qu'il remarque , 
« surtout depuis quarante ans , dans les 
ce bourgs et les monastères , à côté de ri- 
te gnorance générale des peuples. » Lorsqu'il 
est question d'une continuité d'idées, d'une 

nomiques. » Voyez la note B, à la fin de la Première Sec- 
tion. 



6o 



SECTION PREMIERE. 



liaison d'opinions , il faut bien compter pour 
quelque chose cette partie du moyen-âge où 
l'on trouve groupés , autour de Roger Bacon, 
Albert le Grand , Scott , Vincent de Beau- 
yais, et des voyageurs de mérite de Piano 
Carpini, d'Ascelin, de Rubruquis et de Marco 
Polo. A toutes les époques de la vie des peu- 
ples , ce qui tient au progrès de la raison , au 
perfectionnement de l'intelligence, a ses ra- 
cines dans des siècles antérieurs; et cette di- 
vision des âges , consacrée par les historiens 
modernes , tend à séparer ce qui est lié par 
un enchaînement mutuel. Souvent, au milieu 
d'une inertie apparente , de grandes idées 
ont germé dans quelques esprits supérieurs ; 
et, dans le cours d'un développement intel- 
lectuel non interrompu , mais limité pour 
ainsi dire dans un petit espace, de mémo- 
rables découvertes ont été dues à des impul- 
sions lointaines et presque inaperçues. 

Parmi les auteurs que consultait Colomb , 
et que nous examinerons plus tard, aucun 
n'est cité par lui avec plus de prédilection 
que le cardinal Pierre d'Ailly ' , ou , comme il 

' Eyéquc de Cambrai depuis 1 3g6, et cité souvent, 



SECTION PREMIÈRE. 6t 

est appelé en latin, Petrus de AUiaco. Il est 
probable que l'amiral a puisé dans le traité 
de Imagine Mundi tout ce qu'il savait des 
opinions d'Aristote, de Strabon et de Sé- 
nèque sur la facilité d'aller dans l'Inde par 
la route de l'occident. Un fait assez étrange 
semble prouver surtout l'impression pro- 
fonde que lui avait laissée la lecture du hui- 
tième chapitre de ce traité d'Alliacus, por- 
tant pour titre les mots : De quantitate terrœ 
habitabilis . On doit être surpris de trouver 
un long extrait et presque la traduction de ce 
chapitre inséré dans une lettre de Colomb , 
écrite de l'île d'Haïti (Hispaniola) aux mo- 
narques catholiques peu de semaines après 
son retour de la côte de Paria 1 . Les oeuvres 
d'Alliacus renferment douze petits traités, 
dont quatre de cosmographie ; elles ont été 

du temps de Colomb, sous la simple domination de 
Cardinalis Cameracensis . L'amiral le nomme Pedro de 
AUiaco ; le fils, Don Fernando, dans la vie de son père, 

Pedro de Heliaco. 

' Colomb, après son troisième voyage, arriva à Haïti 
le 3o août 1498. Les vaisseaux qui ont porté la lettre 
dont je parle ici étaient partis le 18 octobre de la même 
année (Mtjnoz, lit». VI, § 4 3 )• 



62 SECTION PREMIERE. 

réunies en un seul volume de 35o pages en- 
viron i, auquel sont ajoutés quelques mor- 
ceaux du chancelier de l'université de Paris , 
Jean Charlier de Gerson. Il est probable 
que ce volume n'a été imprimé qu'en i49°- 
Comme aussi dans les Profecias , Colomb * 
copie des pages entières des oeuvres d'Allia- 
cus , et qu'il y cite en même temps Gerson , 
on pourrait croire qu'il possédait le recueil 
que je viens de signaler, à moins qu'il n'eût 

1 Ce volume in-folio, que j'ai étudié avec soin et 
comparé aux grandes éditions d'Albert le Grand et de 
Roger Bacon, n'a ni pagination, ni indication du lieu 
où il a paru ; mais on sait avec assez de certitude que 
le traité de Imagine Mundi a été rédigé en i4>o, et im- 
primé pour la première fois en i49° ( Joanris Launoii 
Constantiensis , Kegii Navarrœ Gymnasii Parisiensis 
Historia, 1677, tom - H> P- 47^)- H existe aussi de 
Pierre d'Ailly, Quœstiones in sphœram mundi Joannis 
de Sacrobosco, et Tractatus super libriun Metcororum 
(imprimé à Strasbourg en 1D04 et à Vienne en JO09). 
lies cinq mémoires : de Concordantia astronomicœ vcri- 
tatis eum thcologia, rappellent quelques essais très œor 
dern.es de Géologie hébraïsanlc, \)ub\ié$(\uaUe cents ans 
après le cardinal. 

» N.WAfliu.Tf., Documentas diplom.,U>m. II, p. ïG-2, 
369. 



SECTION PREMIÈRE. ft3 

avec lui , à bord du vaisseau, dans son troi- 
sième voyage , une copie manuscrite > de VI- 
ma-go Mimdi seul , et que la mention simul- 
tanée des noms d'Alliacus et de Gerson ne 
soit purement accidentelle. J'ai d'ailleurs re- 
marqué, en comparant difFérens textes, que 
le passage dont l'amiral a inséré la traduction 
dans sa lettre aux monarques, a été emprunté 

x Toscanelli, dans sa lettre au chanoine Martinez 
(écrite en 1 474 ) ne c ' te P as ' e nom ^ e Marco Polo, 
pas plus qu'on ne le trouve dans les écrits de Chris- 
tophe et de Fernando Colomb. Il me reste même 
quelque doute sur les notions que, d'après Ximenes, 
Muîioz et Navarrete, il doit avoir tirées des chapitres 
68 et 77 du second livre de Marco Polo, par rapport 
à Quinsay et à Zaitoun. Nous examinerons plus bas 
ce qui peut appartenir à ce voyageur ou à Nicolas de 
Conti, dont le Pogge nous a laissé des fragmcns mal- 
heureusement très iuicomplets. Je suis éloigné cepen- 
dant de nier que l'usage des copies manuscrites fut assez 
commun pendant le temps que Colomb s'occupait de ses 
projets de découvertes, c'est-à-dire entre 1471 et 1 49 2 - 
La plus ancienne impression de Marco Polo est celle 
de la traduction allemande. Elle ne parut à Vienne 
qu'en 1 477» trois ans après la lettre de Toscanelli, et 
elle sera sans cloute restée inconnue et inintelligible au 
savant de Florence. Il est tout aussi peu probable que 



64 SECTION PREMIERE. 

par Alliacus presque littéralement à VOpus 
Majus de Roger Bacon. Il est vrai que le 
cardinal dit à la fin de Y Imago Mundi : 
scriptura ex pluribus auctoribus recollecta 
anno mccccx ; mais, au milieu de tant de 
noms d'auteurs classiques et de cosmogra- 

Colomb ait pu tirer parti de cette version allemande ; 
et s'il n'a pas vu la version latine de Marco Polo, sans 
indication de date et de lieu d'impression, conservée 
au Musée Britannique (version que l'on suppose être 
de i4#4 ou de i49°)> on doit croire qu'avant son pre- 
mier voyage il n'a pu se servir que de copies manus- 
crites de Marco Polo, vraisemblablement de la version 
latine du moine Pepino ou Pepuri de Bologne, faite 
en i32o, qui circulait conjointement avec de très an- 
ciennes versions manuscrites italiennes. Les plus an- 
ciennes impressions du voyageur vénitien sont, en alle- 
mand, de 1 477 > €n l aun j de i49° {Marco Polo trans- 
latée, by Marsden, p. lvii, lxii, lxx, lxxiv, lxxv). 
Quant à Aristote et à Strabon , que Colomb cite 
si souvent, il aurait pu voir les éditions latines du livre 
de Cœlo (Padoue, i4?3), et de la Géographie de Stra- 
bon (Venise, 1473); mais il est bien plus vraisembla- 
ble, comme je l'ai déjà rappelé, que l'amiral n'ait cité 
les auteurs anciens que d'après les extraits qu'il en 
trouvait dans Alliacus et d'autres cosmographes ita- 
liens, espagnols ou arabes, qu'il avait l'habitude de 
consulter. 



SECTION PREMIERE. 65 

phes arabes , il ne cite jamais le nom célèbre 
de Roger Bacon. Voici la collation des trois 
passages; celui qui est extrait de la lettre de 
Colomb offre une transposition de quelques 
phrases d'Alliacus. 

ROGER BACON, 1267. 

(Opus majus, p. i83. ) 

Habitatio vero dupliciter consideratur, imo 
modo respectu cœli , scilicet quantum propter so- 
lem potest habitari et quantum non. Et de hoc 
dictuni est prius in universali , et tangetur poste- 
rais. Alio modo consideratur quantitas habitabilis 
respectu aquae, scilicet quantum aqua impediat. Et 
hoc est modo considerandum 5 Ptoloniseus vero, 
in libro de Dispositione Sphaerœ, vult quod fere 

sexta pars terrae est habitabilis Et ideo, in Al- 

magesti secundo libro ponit quod Dicit Aristo- 

teles quod mare parvum est inter finem Hispaniae a 
parte occidentis et inter principium Indiœ a parle 
orientis, et vult quod plus habitetur quam quarla 
pars, et Averroes hoc confirmât. Et Seneca, libro 
quinto Naturalium , dicit , quod mare hoc est na- 
vigabile in paucissimis diebus , si ventus sit conve- 
niens. Et Plinius docet , in Naturalibus , quod na- 
I. 5 



66 SECTION PREMIERE. 

vigatum est a Sinu Arabico usque ad Gades; qui 
sinus distat spatium navigationis annualis a mare 
Indico : ex quo patet principium Indiae in oriente 

non multum a nobis distare a fine Hispaniœ 

sub terra tam parvum mare est quod non potest 
cooperire très quartas terrae. Et hoc per auctorita- 
tem Esdrae probatur qui dicit , libro quarto , quod 
sex partes terrae sunt habitat» et septima est coo- 
perta aquis. Et ne aliquis impediat hanc auctorita- 
tem, dicens, quod liber ille est apocryphus; di- 
cendum est quod sancti habuerunt illum in usu et 
eo in officio divino utuntur. Et propter dico quod 
licet habitatio nota Ptolomœo sit coartata infra 
quartam unam , plus tamen est habitabile. Et Aris- 
toteles plus potuit nosse quia auctoritate Alexandri 
misit 2000 hominum ad investigandutn res hujus 
mundi. Ideo potuit plus certificare quam Ptolo- 
maeus. Et Seneca similiter quia Nero Imperator 
misit ut exploraret dubia hujus mundi. Secundum 
haec quantitas habitabilis magna est , et quod aqua 
cooperitur modicum débet esse 

LE CARDINAL D'AILLY, 14 10. 

( Imago Mundi, cap. 8, fol. i3, b.) 

Ad investigandam quantitalem habitationis terra? 
intelligendum est quod habitatio dupliciter consi- 



SECTION PREMIERE. 



deratur : uno modo respectu cœli, scilicet quan- 
tum propter solem potest habitari et quantum non, 
et de hoc superius generaliter satis est dictum. Alio 
modo considéra tur respectu aquse, scilicet quan- 
tum aqua impediat. De quo varise sunt opiniones 
sapientum. Nain Ptolomseus, libro de Dispositione 
Sphserse, vult quod fere sexta pars terrse est habi- 

tabilis Et ideo, in Almagesti libro secundo, 

ponit quod Summus Aristoteles dicit quod 

mare parvum est inter fînem Hispanise a parte 
occidentis et inter principium Indise a parte orien- 
tis, et vult quod plus kabitetur quant quarta pars , 
et Averroes hoc confirmât. Insuper Seneca , libro 
quinto Naturalium , dicit quod mare est navigabile 
in paucis diebus si ventus sit conveniens. Et Pli- 
nius docet in Naturalibus, libro secundo, quod na- 
vigatum est a Sinu Arabico usque ad Gades Hercu- 
lis non multum magno tempore, unde concludunt 
aliqui , quod mare non est tantum , quod possit 
cooperire très quartas terrse. Accedit ad hoc auc- 
toritas Esdrse libro suo quarto , dicentis quod sex 
partes terrse sunt habitatse et septima est cooperta 
aquis, cujus libri auctoritatem sancti habuerunt 

in reverentia Et Aristoteles circa hoc plus po- 

tuit nosse auxilio Alexandri et Seneca auxilio Ne- 
ronis qui ad investigandum dubia hujus mundi 
fuerunt solliciti, sicut de Alexandro testantur Pli- 



68 SECTION PREMIÈRE. 

nius et Solinus, et de Nerone narrât Seneca. Unde 
Mis magis videtur credendum quam Ptolomaeo vel 
etiam quam Albategni qui adhuc minus ponit esse 
habitabile, videlicet solum duodecimam partem, 
sed déficit in probatione sicut posset ostendi 

CHRISTOPHE COLOMB, 1498. 
{Lettre aux Monarques Espagnols , datée d'Haïti.) 

Plinio escribe que la mar é la tierra hace todo 
una esfera , y pone questa mar Oceana sea la mayor 
cantidad del agua. El Maestro de la Historia esco- 
lastica sobre el Genesis dice (al contrario ) que las 
aguas son muy pocas , que bien que quando fueron 
criadas que cobijasen toda la tierra que entonces 
eran vaporables en manera de niebla, y que des- 
pues que fueron solidas é juntadas que occuparon 
muy poco lugar, y en esto concierta Nicolas de 
Lira. El Aristotel dice que este mundo es pequeûo 
y es el agua muy poca, y que facilmente se puede 
pasar de EspaSa a las Indias , y esto confirma el 
Avenryz y le alega el cardenal Pedro de Aliaco, au- 
torizando este decir y aquel de Seneca, el quai con- 
forma con estos, diciendo que Aristoteles pudo 
saber muchos secretos del mundo a causa de Aie- 



SECTION PREMIÈRE. 69 

jandro Magno, y Seneca a causa de César Nero , y 
Plinio por respecto de los Romanos , los cuales to- 
dos gastaron dineros é gente, y pusieron mucha 
diligencia en saber los secretos del mundo y darlos 
a entender a los pueblos ; el cual cardenal da a estos 
grande autoridad, mas que a Tolomeo ni a otros 
Griegos ni Arabes y a confirmacion de decir quel 
agua sea poca y quel cubierto del mundo délia sea 
poco , al respecto de lo que se decia por autoridad 
de Tolomeo y de sus secuaces : a esto trae una au- 
toridad de Esdras del tercero libro suyo, adonde 
dice que de siete partes del mundo las seis son des- 
cubiertas y la una es cubierta de agua, la cual au- 
toridad es aprobada por Santos , los cuales dan au- 
toridad al tercero 6 quarto libro de Esdras, ansi 
como es S. Augustin é S. Ambrosio en su Exame- 

ron y dicen que Esdras fu Profeta, y asimismo 

Zacarias, padre de S. Juan, y el (braso?) Simon ; 
las cuales autoridades tambien alega Francisco de 
Mairones : en cuanto en esto del enjuto de la tierra 
mucho se ha experimentado ques mucho mas de lo 
quel vulgo créa \ y no es maravilla , porque an- 
dando mas, mas se sabe. 

On peut croire que Colomb avait aussi en 
vue la fin de ce même passage d'AUiacus 
Jorsque , dans le commencement de la lettre 



70 SECTION PREMIERE. 

de i498> il excite les monarques ' à conti- 
nuer de grandes entreprises , à l'exemple 
« d'Alexandre , qui envoya examiner le gou- 
<c vernement ( regimiento ) de l'île Trapo- 
« bana ; de Néron César, qui voulut con- 
« naître la cause des crues du Nil, et de Sa- 
« lomon , qui fit visiter le mont * Sopora. » 
Quant à l'ouvrage de Roger Bacon , de cent 
quarante ans plus ancien que les traités cos- 
mographiques de Pierre d'Ailly, l'amiral ne 
Fa vraisemblablement pas connu : cepen- 
dant VOpus majus était bien plus riche en 
notions sur l'intérieur de l'Asie et l'extrémité 
orientale de ce continent que YJmagoMundi. 
De même que Vincent de Beauvais , dans le 

1 Navarretx, tom. I, p. 244- 

■ Cette expression de montagne de Sopora vers la- 
quelle Salomon envoya 6es explorateurs « en fin det 
« Oriente » est assez singulière ; cependant Colomh 
n'a voulu parler que d'Ophir, nom que les Septante écri- 
vent Sophira, Sophir, Sophara. Cette dernière forme a 
donné lieu à de savans rapprochemens avec le Sofala 
d'Edrisi ( p. 3o), célèbre par l'abondance de son or. Je 
ne m'étendrai pas sur les analogies avec ismfip» y.r t zp6- 
jro/tf de Ptolémée. Voyez Mjcjmêlis, Spicil. Gc»g. 
Hef>r., \om. I, p. 199. 



SECTION PREMIERE. yi 

Spéculum Majus, sorte de Djihan-numa 
(miroir du monde), composé par ordre de 
saint Louis et de la reine Marguerite de Pro- 
vence , nous a conservé d'après les récits de 
Simon de Saint-Quentin , les voyages d'As- 
celin, Roger Bacon offre des extraits pré- 
cieux des relations officielles de Giovanni de 
Piano Carpini, et surtout de Ruisbroek ou 
Rubruquis, qu'il appelle généralement frater 
TVillielmus , quem dominus rex Franciœ mi- 
sit ad Tartaros. Le moine brabançon pré- 
céda Marco Polo de dix-huit ans dans l'est 
de l'Asie , et confirma la justesse des premiers 
aperçus d'Hérodote , d'Aristote , de Diodore 
et de Ptolémée sur l'existence de la Mer Cas- 
pienne comme mer intérieure * ; il fit con- 
naître le premier l'analogie de l'allemand avec 
un idiome indo- germanique qu'avaient con- 
servé en Crimée quelques restes des tribus de 
Goths ou d'Alains. Il traversa la Grande 
Hunnie ou Hongrie (Yougrie) en passant 
du Volga ( Ethel ) vers l'extrémité de l'Oural 
Baschkir (terra Pascatyr, mot corrompu de 
Bachghird) et, d'après ce que je crois pou- 

1 Voyez la Note C, à la fin de la Première Section. 



72 SECTION PREMIERE. 

voir conclure de ma connaissance de ces 
lieux, il parcourut peut-être les plateaux de 
Gouberlinsk et d'Orskaja. Le premier de tous 
les géographes chrétiens il donna une idée 
précise de la position de la Chine, qu'il dé- 
signe par le nom mongol de Khathaï (Ca- 
thaia), de ses fabriques de soie, et de son 
papier-monnaie sur lequel sont imprimes quel- 
ques traits. « Ultra Thebeth qui soient co- 
« medere parentes suos causa pietatis, ut non 
« facerent eis alia sepulchra nisi viscera sua, 
« est Magna Cathaia « quae Seres dicitur apud 
« philosophos ; et est in extremitate orien- 
« tis a parte aquilonari respectu Indiœ, di- 
a visa ab ea per sinum maris et montes. Hic 
« fiunt panni sericei , et istorum Cathaïorum 
« moneta vulgaris est carta de gambasio in 
« qua imprimunt ft quasdam lineas. » 

1 Ce sont les mots de Roger Bacon dans YOpus ma- 
jus, p. 190, a3i, 233. 

* D'après les recherches de Kxaproth (Journal Asia- 
tique, 1822, tom. I, p. 264), les premiers assignats des 
Tartares orientaux, gravés sur bois, et les premiers 
comptoirs d'escompte pour le papier-monnaie, datent 
de l'année 1 155 ( un siècle avant la mission de Ruhru- 
quis en Asie). Déjà le papier-monnaie existait en 



SECTION PREMIÈRE. j3 

Les expéditions courageuses que de simples 
moines , Piano Carpini , Simon de Sainl- 
Quentin , Rubruquis , Bartholomée de Cré- 



Chine depuis la fin du dixième siècle ; les premières 
cartes à jouer, gravées sur bois, remontent à l'an 1 120. 
L'imprimerie chinoise (à caractères non mobiles) a 
offert le premier livre tiré d'une planche gravée sur 
bois en o,52. Cette editio princeps a précédé de quatre 
cent quatre-vingt-quatre ans la découverte de l'arti- 
fice ingénieux de Guttenberg, auquel le retour de 
Marco Polo aurait pu donner lieu dès la fin du treizième 
siècle si ce voyageur, dans le Millione, avait appelé 
sérieusement l'attention du lecteur sur l'imprimerie 
chinoise. Il ne mentionnait pas ce qui lui était devenu 
trop familier : c'était le cas de l'imprimerie et de l'u- 
sage du thé. D'ailleurs, Marco Polo, en nommant le 
papier-monnaie de la Chine, a indiqué indirectement 
le procédé de l'impression en caractères non mobiles. 
Josaphat Barbaro, qui parcourut la Perse en i436, 
l'année même que l'on croit être celle de la découverte 
de notre imprimerie, et qui apprit à connaître cette 
monnaie introduite en Chine par les Mongols, dit 
expressément : « Tn quel luogo si spende moneta di 
a carta laqualeogn' anno si muta con nuova stampa ; e 
« la moneta vecchia, in capo del anno, si porta alla 
« zecca dove gli è data altra tanta di nova e bella, pa- 
«. gando tutta via due per centi di moneta d' argento 
s buona. » 



74 SECTION PREMIÈRE. 

mone et Ascelin, firent dans les parties les 
plus éloignées de l'Asie , mirent en circula- 
tion , du temps de Bacon , une masse d'idées 
nouvelles. Le funeste débordement des Mon- 
gols à travers la Pologne jusqu'au-delà de 
l'Oder, où la bataille de Wahlstadt (9 
avril ii/\i) les arrêta, en affaiblissant leurs 
forces, donna lieu à ces courses extraordi- 
naires dans lesquelles la diplomatie monacale 
se cachait sous le voile du prosélytisme et de 
la piété. C'était l'époque mémorable entre la 
mort de Tchinghiz et de Koublaï khan , où 
le grand empire mongol, récemment divisé 
entre les descendans du fondateur, conser- 
vait encore une certaine unité par la supré- 
matie de la dinastie des Yuan , qui résidait à 
l'extrémité orientale du monde connu. 

Cette unité de volonté et d'institutions ren- 
dait accessible à un degré, qui n'a jamais été 
atteint depuis , une vaste région de l'Asie cen- 
trale au sud de l'Altaï et au nord de la chaîne 
du Kuen-lun , ou Koulkoun , qui borde le 
Tibet septentrional , depuis la dépression de 
la Mer Caspienne, depuis le Djihoun (Oxus) 
et le Sihoun(Jaxartes) jusqu'à l'embouchure 
du Houang-ho et aux côtés de Quinsaï et de 



SECTION PREMIÈRE. j5 

Zaitoun. Les ouvrages cosmographiques qui 
ont été écrits à cette époque annoncent cet 
accroissement d'idées qui accompagne tou- 
jours un agrandissement physique de l'ho- 
rizon. Les longues courses des Poli (de Maf- 
fio ou Matteo , JNiccolo et Marco, de i25o 
à 1295) ont été favorisées par l'état de l'Asie 
centrale où , par les rapports et les commu- 
nications rapides de peuples pasteurs, à demi- 
sauvages, avec des peuples anciennement let- 
trés, les élémens de barbarie et de civilisation 
se trouvaient étrangement rapprochés. Ro- 
ger Bacon termina sa longue et glorieuse car- 
rière un an avant le retour de Marco Polo; 
il ne pouvait par conséquent avoir aucune 
connaissance de ce voyage extraordinaire. La 
seconde moitié du treizième siècle , fécondée 
par tant de germes de conceptions nouvelles, 
mettant par le commerce des Pisans , des 
Génois et des Vénitiens , l'Occident en con- 
tact avec des régions de l'Orient si remar- 
quables par les productions de leur sol , les 
progrès des arts industriels et la variété des 
institutions sociales , a donné une forte im- 
pulsion à ce mouvement d^idées , à cette ar- 
deur d'entreprises hardies qui ont illustré 



JÔ SECTION PREMIERE. 

l'ère de l'infant Don Henri, de Colomb et 
de Gama. 

Le Cardinal d'Ailly, dont Colomb chéris- 
sait les ouvrages , était malheureusement plus 
occupé d'érudition classique que de relations 
des voyageurs les plus rapprochés de son 
temps. Quoiqu'il écrivît cent quarante ans 
après Roger Bacon , il ne cite jamais les tra- 
vaux de Marco Polo, consignés dès i32o 
dans un manuscrit latin de Francesco Pipino 
de Bologne ; il ignore les vastes projets de 
Sanuto Torsello, qui tendaient à changer la 
direction du commerce de l'Inde , l'existence 
des îles Antilia et du Brasil (Bracir) révélée 
par Picigano , et les courses des Zeni dans 
les régions septentrionales de l'Atlantique. 
Ce n'est donc pas dans les traités cosmogra- 
phiques du cardinal que Colomb a puisé les 
notions de ces terres occidentales que Tos- 
canelli suppose offrir un abri sur le chemin 
de l'Inde par l'ouest. Pierre d'Ailly ne con- 
naît pas même le nom du Cathaïj et sa géo- 
graphie, à l'exception de quelques citations 
arabes , rappelle moins le siècle de Ptolémée 
que celui d'Isidore de Séville. Il insiste seu- 
lement, à chaque occasion (et c'est là sans 



SECTION PREMIERE. JJ 

doute ce qui attachait Colomb à des compi- 
lations si médiocres), sur la grande exten- 
sion de l'Asie vers l'est comme sur la proxi- 
mité de l'Inde et de l'Espagne. Au passage 
remarquable {Imago Mundi, cap. 8) em- 
prunté littéralement à Roger Bacon , et cité 
plus haut, on peut ajouter les passages sui- 
vans. a Multo major est longitudo terrae ver- 
« sus Orientem quam ponat Ptholomeus , et 
ce secundum philosophos Oceanus qui exten- 
« ditur inter finem Hyspaniae ulterioris, id 
« est Africae^. a parte Occidentis, et inter 
« principium Indiœ a parte Orientis , non 
« est magnœ latitudinis. Nam expertum est 
a quod hoc mare navigabile est paucissimis 
« diebus si ventus sit conveniens , et ideo 
« illud principium Indiœ in Oriente non po- 
rt test multum distare a fine Africœ '. — 
ce Frontem Indiœ meridianum alluit maris 



1 Petrxjs Alliacus, Compendium cosmograph., cap. 
19. Le même passage a fixé l'attention de Sehoner dans 
un traité très rare, dédié {ex urbe Norica) en 1 533, à 
l'électeur Jean Frédéric de Saxe. Voyez Joann. Scho- 
nf.rtjs, Carolostadius, Opusculum geographicum, in-4" 
(4o pages non paginées), lib. II, cap. 1. 



78 SECTION PREMIÈRE. 

(( brachium descendens a mari Oceano quod 
« est inter Indiam et Hyspaniam inferiorem , 
a seu Africain x . — A polo in polum decur- 
«( rit aqua in corpus maris et extenditur inter 
« finem Hyspaniae et inter principium India? 
« non magnae latitudinis, ut principium In- 
« diae possit esse ultra medietatem œquinoc- 
« tialis circuli sub terra valde accedens ad 
« finem Hyspaniae. Et Aristoteles et ejus 
« commentator, libro Coeli et Mundi, ad- 
(( hue inducunt rationem quod elephantes 
« sunt in illis duobus locis et quod elephan- 
«< tes esse non possent : ideo concludit haec 
ce loca esse propinqua et mare intermedium 
« esse parvum*. » On conçoit qu'une même 
idée , tant de fois répétée , devait charmer 
ceux qui , comme Toscanelli et Colomb , rê- 
vaient sans cesse le passage d'Espagne aux 
côtes orientales de l'Asie (ad illam partem 
sub pedibus nostris sitam ) par la voie de 
l'occident. 

C'est aussi dans le Tableau du monde 



1 Petrus Alliacus, Imago Mundi, cap. i5. 
* L. c, cap. 49- Le cardinal paraît avoir eu en vue 
le passage de Strabon, II, p. 161 Alm. 



SECTION PREMIERE. 79 

connu ' par Pierre d'Ailly, que Colomb pou- 
vait avoir appris que , d'après Alfragan , la 
valeur absolue des degrés exprimés en lieues, 
est moindre qu'on ne l'admet généralement. 
Alfragan, ou plutôt AlFergani, ainsi nommé 
du lieu de sa naissance ( car le véritable nom 
de l'astronome arabe est Ahmed Mouham- 
med Ebn Rothair, ou Kethir de Fergana , 
en Sogdiane), ne donne au fond que le ré- 
sultat de la célèbre mesure de quelques de- 
grés terrestres que le calife Almamoun fît 
exécuter dans la plaine de Sindjar. Au lieu 
de coudées noires, il exprime ce résultat en 



V'Z. c. Mapa Mundi, sect. vin, de quantitate terrœ. 
La preuve que Colomb mesurait la distance parcourue 
en milles italiens se trouve dans le journal du premier 
voyage, vendredi 3 août i49 2 > où il est dit : a sesenta 
a millas que son quince léguas. » Les lieues marines 
espagnoles ne sont que de trois milles. Aussi Tommaso 
Parcacchi ( Isole piàfamose dcl Mundo, dont la se- 
conde édition est de 1576) rappelle que 17 j leghe ou 
70 miglia d'Italie forment un degré. Ce n'était donc 
plus dans le quinzième et le seizième siècle l'ancien 
mille romain dont q5 [font un degré équatorial. Sur 
Alfragan, voyez Note D, à la fin de cette première 
Section. 



8o SECTION PREMIÈRE. 

milles ; mais l'amiral , sans réfléchir sur l'i- 
gnorance parfaite dans laquelle , même Ebn 
Iouni , le plus ingénieux des astronomes de 
ce temps, nous laisse relativement à la valeur 
du module employé, a pris les milles d'Alfra- 
gan pour les milles italiens dont il avait l'ha- 
bitude de se servir dans ses voyages. Don 
Fernando Colomb, en nous conservant l'ex- 
trait du traité 1 de son père « sur la pos- 
sibilité d'habiter toutes les zones, » comme 
d'un autre manuscrit a renfermant les causes 

' ce Memoria o anotacion que hizo el Almirante, 
mostrando ser habitables todas las cioco zonas con la 
experiencia de la navegacion. » Bakch, Hist. primit., 
tom. I, p. 4> 6. 

* « Et l'amiral ne doutait pas que, de même que 
« les Portugais naviguent 6i loin au midi, on pouvait 
ce aussi naviguer à l'ouest et trouver des terres dans 
ce cette direction. Ces considérations l'engagèrent à lire 
ce de nouveau les auteurs de cosmographie qu'il avait 
et déjà consultés, à peser les raisons que fournissait l'as- 
ce tronomie, et à noter tous les indices que pouvaient 
ce lui donner des pilotes où des marins pour corrobo- 
ce rer ses idées. Il m'importe de faire voir ici sur quels 
ce faibles fondemens a été fabriquée une si grande ma- 
ie chine ( de quan débiles argumentas llegô àfabricarse 
ce una maquina tan grande). J'exposerai ici ce que j'ai 



SECTION PREMIERS. 8* 

sur lesquelles ce grand homme fondait l'es- 
pérance de réussir dans son expédition , nous 
apprend quelle importance on attachait alors 
à l'opinion d'Alfragan , sur la véritable gran- 
deur de la terre. ce Ce qui fit croire surtout à 
« mon père, dit Fernando Colomb, que l'es- 
cc pace à parcourir entre l'Espagne et l'Asie 
a était fort petit , c'était l'opinion d'Alfragan 
« et de ses sectateurs , qui admettent que 
ce la circonférence du globe est beaucoup 
« moindre que ne le supposent les cosmo- 
ce graphes , chaque degré n'ayant que 56 § de 
« mille. Comme, d'après cette évaluation, la 
ce sphère entière était plus petite , on pouvait 
ce se flatter que l'espace que Marin de Tyr 
ce considérait comme inconnu , pourrait être 
ce parcouru en peu de temps. Il faut ajouter 

ce trouvé dans les papiers (escritos) de mon père rela-* 
« tivementau motif de sa découverte. » L. c, p. 5 a. 
J'ai substitué quelquefois, en citant des passages de 
l'ouvrage du fils, au mot amiral, ceux de mon père, 
dont le biographe, par modestie et respect, ne se sert 
qu'une seule fois dans le second chapitre. J'ai cru, par 
ce léger changement, signaler mieux ce qui a été dit 
par Don Fernando Colomb comme témoin oculaire et 
gardien des archives de l'amiral. 

T. 6 






S'A SECTION PREMIÈRE. 

« à cela que l'extrémité orientale de l'Inde 
a n'avait point encore été atteinte, de sorte 
ce que l'amiral pensait que cette extrémité de- 
ce vait être voisine de notre occident (de la 
« partie la plus occidentale de l'Europe et de 
« l'Afrique). Mais il y a plus encore : dans 
« un autre endroit (dans le Traité des zones 
« habitables), mon père dit tout exprès : que 
« naviguant plusieurs fois de Lisbonne aux 
« côtes de Guinée , il a trouvé , en calculant 
« avec beaucoup de soin ' , que chaque degré 

1 Par quels moyens? sans doute en comparant les la- 
titudes obtenues aux résultats de l'estime, et en ayant 
égard aux rumbs dans lesquels on cinglait. Il est inutile 
de rappeler ici de combien d'élémens incertains dépen- 
dait ce calcul, surtout en ajoutant à ces incertitudes l'im- 
perfection de la mesure du sillage par le loch (coredera 
ou cadena de la popa ), et l'effet de l'influence des cou- 
rans et de la déclinaison variable de la boussole. Dans 
sa lettre aux Monarques Catholiques, qui offre la rela- 
tion du troisième voyage des découvertes, nous voyons 
l'amiral faire usage de l'évaluation de la valeur d'un 
degré équinoxial, selon Alfragan. Il applique cette éva- 
luation, mais d'une manière un peu confuse, à la longi- 
tude du Golfe des Perles (Golfe de Paria) et la dis- 
tance de ce golfe aux îles Canaries ( Navarrete, tom. I, 
p. 258). 



SECTION PREMIÈRE. 83 

ce avait précisément la valeur de 56 f milles 
« marins. » Si ces potions ne sont pas puisées 
dans les ouvrages du cardinal d'Ailly, l'a- 
miral les aura obtenues par une voie moins 
indirecte , par une de ces traductions arabes- 
latines auxquelles il paraît avoir eu souvent 
recours pendant ses études cosmographiques 
en Portugal et en Espagne. Après de longues 
discussions sur Ptolémée et Marin de Tyr, 
sur Catigara et l'Ethiopie , sur le Gange et 
la position du Paradis terrestre , Colomb 
ajoute 1 , dans une lettre adressée au roi Fer- 
dinand et à la reine Isabelle (lettre datée de 
la Jamaïque , le 7 juillet i5o3 ) : « Je vous le 
« répète , le monde n'est pas si grand que le 
a vulgaire l'imagine. Un degré de distance de 
« l'équateur est de 56 milles et deux tiers. 
« C'est là une chose qu'on pourra rendre évi- 
<( dente à tous {esto se tocara con el dedo). » 
On voit quelle importance l'amiral attachait à 
cette idée de la petitesse du globe, et de la briè- 
veté du chemin par lequel on arrive « à la terre 
« aurifère deVeragua, dont Leurs Altesses sont 
« maîtresses comme de Xerezetde Tolède.  

1 L. c, tom. T, p. 3oo et 3o8. 



84 SECTION PREMIÈRE. 

Il y a un vif intérêt à suivre le développe- 
ment progressif d'une grande pensée, à dé- 
couvrir une à une les impressions qui ont 
décidé de la découverte d'un hémisphère 
entier. Le séjour dans des lieux placés, pour 
ainsi dire, au bord du monde connu, à Lis- 
bonne , aux Açores et à Porto Santo ; l'habi- 
tude de voir partir fréquemment des expédi- 
tions de découvertes par une route que l'on 
désapprouve ; la possibilité de recueillir, de 
la bouche même des marins, ce que d'aven- 
tureuses tentatives vers l'ouest leur avaient 
fourni d'illusions ou de faits; enfin l'examen 
attentif des cosmographies de différens âges ; 
voilà lés circonstances qui ont excité, vivifié, 
pour ainsi dire , dans l'aine ardente de Co- 
lomb , de grands et nobles projets. Il ne faut 
point attribuer à une seule cause ce qui ap- 
partient à l'ensemble des inspirations que re- 
çoit un homme supérieur pendant de longues 
années qui précèdent une découverte. 

Dans un petit traité ' , écrit probablement 

1 Deux pages extrêmement rares, publiées pour la 
première fois d'après un manuscrit conservé à Gènes, 
par TYIuratori [Rem m Italicarum Scriplores , 17^3, 



SECTION PREMIERE. 



85 



vers i499 P ar Antonio Gallo, Génois (de 
Navigatioiie Columbi per inaccessum antea 
oceanum Çonmentariolus ) , il est affirmé que 
le «monde de l'Inde» (mundus quem In- 
diam vocitabant) a été deviné, non par Chris- 
tophe Colomb , mais par son frère Bartho- 
lomé, qui « conçut l'idée d'une navigation 
« par l'ouest , en plaçant , à Lisbonne , les 
« découvertes des Portugais faites au-delà de 
« San Jorge de la Mina , sur les mappe- 
« mondes qu'il dessinait pour gagner sa vie. » 
L'auteur parle avec un peu de dédain de 
Christophe Colomb ( intra puériles annos 
parvis literulis imbuti). Cette même asser- 
tion est répétée par l'évêque Augustin Gius- 
tiniani, qui de l'édition projetée de toute une 
Bible polyglotte, a fait imprimer à Gênes, 
en i5i6, la seule collection des Psaumes. 
Sachant que l'amiral se vantait d'avoir accom- 
pli les prophéties du dix -huitième psaume, 



tom. XXIII, p. 302). Le même Antonio Gallo a écrit 
de Rébus Genuensium, 1466-1478. Il se vante d'avoir 
rédigé le petit commentaire de Navigatione Columbi 
d'après les lettres signées par l'amiral (epistolas quas 
vidimus manu propria Columbis subscriplas). 



86 



SECTION PKEM1ERK. 



Giustiniani , qui était évêque de Nebbio, en 
Corse, et moine de l'ordre de Saint-Domi- 
nique , profita de cette occasion ' pour don- 
ner une biographie de Christophe Colomb et 
une notice de ses découvertes. Le fils * de ce- 
lui-ci a prouvé , par les manuscrits de son 
père , que c'est ce dernier qui a enseigné 
à Bartholomé , « homme peu lettré » l'art 
nautique et le dessin des cartes marines. Il 
relève 3 , avec cette urbanité qui de tout 

1 Vers 5. Cesont les paroles suivantes : Et in omnem 
terrain exivit sonus eorum et in fines orbis terrœ verba 
eorum,\(\u\ ont donné lieu à l'épisode bizarre qu'on ne 
s'attendait guère à trouver dans un psautier. 

a Vida de Don Chrislobal Colon, cap. x. A la fin du 
chapitre, il est question de la mappemonde que Bar- 
tholomé Colomb dessina à Londres en 1 488, pour le 
roi Henri VII, et des vers hexamètres que le dessina- 
teur est censé avoir composés lui-même : 

Pingitur hic etiarn nuprr sulcata cariais 
Hispanis, zona Ma, prius incognito genli, 
Turrida, quœ tandem mine est notissima tnultis. 
Dans ces vers, l'exactitude historique semblerait exi- 
ger l'éloge des Portugais, qui visitaient alors, bien plus 
que les Espagnols, les côtes tropicales de l'Afrique. 

3 L. c., cap. h. Quoique Don Fernando professe gé- 
néralement des sentimens très élevés et qu'il déclare 
« que le fils de Christophe Colomb n'a pas besoin 



SECTION PREMIERE. 



87 



temps a caractérisé les disputes littéraires , 
« les treize mensonges de Giustiniani. » La 
magistrature de Gênes avait trouvé un genre 
de réfutation plus direct : elle confisqua l'ou- 
vrage sous les peines les plus sévères. Nous 
voyons d'ailleurs par les documens trouvés 
dans les archives, que Christophe Colomb 
conservait , même pendant ses voyages , l'ha- 
bitude de tracer la configuration des côtes. 
Une carte marine de l'Ile* de la Trinité et 
du Golfe de Paria , dessinée pendant le 
cours du troisième voyage ( probablement 
en août 1498), est devenue célèbre dans le 
procès entre le fiscal du roi et les héritiers 
de l'amiral. Ce dernier en fait mention à la 
fin de la lettre qu'il adressa au roi et à la 
reine lors de son retour à Saint-Domingue ' . 
C'est la pintura, ou comme dit le témoin 
Alonzo de Hojeda , la figura de lo que el 

ce d'autre gloire héréditaire que celle que peut léguer 
ci un grand homme, » sa colère contre l'évêque Gius- 
tiniani paraît pourtant avoir été excitée par un motif 
peu philosophique. L'évêque avait dit dans le psautier 
que ce la famille de l'amiral exerçait pauvrement un 
ce art manuel. » 

» Nayabbete, tom. T, p. 264. 



88 SKCTJOIS PRfcMlÈRK. 

almirante habia descubierto ', carte qui a 
guidé les navigateurs auxquels le fiscal au- 
rait voulu attribuer le mérite de la décou- 
verte du continent américain. 

On reconnaît dans le peu qui nous a été 

• L. c, toin. III, Collect. diplom., p. 53g, 583, 586 
et 587. a L'amiral demanda aux pilotes, à son arrivée 
<c sur les côtes de Paria, quel était leur point d'estime 
« (el punto que llevaban). Les uns se crurent encore 
« dans les mers d'Espagne, les autres dans celles d'E- 
« cosse (sans doute a cause de la mer haute et clapoteuse 
« que l'on rencontre aux attelages de l'île de la Tri- 
« nité). L'amiral (c'est le témoin Bernardo de Ibarra 
« qui parle) envoya en Espagne {en una carta de ma- 
« rear) los tumbos y vientos por donde habia llcgado à 
« Paria. D'après cette carte, on en fit plusieurs autres, 
a et ces copies ont guidé Alonzo Ni no et Hojeda. » 
C'était plus que a la peinture de la terre ferme, » c'était 
une carte routière. De même, une lettre de la reine 
Isabelle que Colomb reçut en septembre i493, au port 
de Sainte-Marie, me fait croire que la carta de marear 
que le navigateur avait promise à la reine, et dont 
l'envqi est exigé avec tant d'instance, n'était autre 
cliose que le tracé des découvertes du premier voyage 
(/. c., tom. II, p. 107, n. lxx). Il serait intéressant de 
retrouver ces esquisses de la main de Colomb même, 
celles qui correspondraient aux terrres vues le vendredi 
j 2 octobre i49 2 - 



SECTION PREMIERE, 89 

conservé des écrits ' de Colomb , soit par 
son fils, soit dans sa correspondance avec 
les souverains ou des personnes de la cour 
d'Isabelle , soit enfin dans l'esquisse de l'ou- 
vrage des Profecias , que ce qui tourmentait 
le plus l'imagination de ce grand homme, et 
ce qu'il recherchait avec le plus d'ardeur 
dans les anciens et les cosmographes les plus 
rapprochés de son siècle , c'étaient la proxi- 
mité entre l'Inde et les côtes de l'Espagne, la 
connaissance de la grande extension de l'Asie 
vers l'est, le nombre d'îles riches et fertiles 
qui bordaient les côtes orientales du continent 
asiatique, la petitesse absolue de notre pla- 
nète et le rapport qu'offrait en général Varea 
des terres et des mers à la surface du globe. 
Cette variété de considérations, qui toutes 
devaient conduire à un même but, annonce 
une étendue de vues peu commune ; mais 
dans un siècle où l'on manquait d'une con- 
naissance précise des faits , la découverte de 
Colomb même ayant premièrement jeté les 
bases d'une géographie physique , cette éten- 

' Voyez, sur les écrits Je Colomb, la Note E, à la fin 
de la Première Section. 



90 SECTION PREMIERE. 

due de vues , dis-je , n'était pas appuyée de la 
justesse des observations. Heureusement que 
les erreurs favorisaient l'exécution du pro- 
jet , et inspiraient un courage que des idées 
plus exactes des dimensions du globe, de la 
longitude de Catigara, du Cathaï et de Zi- 
pangu , de la grandeur des mers , et de la pe- 
titesse des continens , auraient pu ébranler. 
Colomb blâme Ptolémée d'avoir raccourci 
l'étendue des terres vers l'est, fixée par Ma- 
rin de Tyr; il rejette toutes les opinions des 
anciens ' sur les rapports de surface des con- 
tinens et des mers , et il affirme, comme nous 
l'avons vu plus haut , « que le monde est peu 
a de chose ; que six parties de la surface du 
« globe sont à sec , et que seulement la sep- 
« tième est couverte d'eau. a » C'est là un 

1 Pmn., 11,68. C'est le passage éloquent sur l'extrême 
petitesse des continens, qui se termine par ces mots : 
« Ha;c est materia gloiïae nostrae, h«c sedes; hic tu- 
« multuatur humanum genus, hic instauramus bella 
« civilia mutuisque caedibus laxiorem facimus ter- 
« ram. » 

a Colomb, dans la lettre du 7 juillet 1 5o3 (Navak- 
iiete, tom. I, p. 3oo; Bakcia, tom. I, p. 6). « La lec- 
« turc de certains livres de philosophes avait appris à 



SECTION PREMIERE. 91 

de ces résultats de géographie physique em- 
prunté par Colomb au quatrième livre d'Es- 
dras , appelé très anciennement dans l'Eglise 
grecque l'Apocalypse d'Esdras, forgé vrai- 
semblablement par un Juif qui vivait hors de 
la Palestine, dans le premier siècle de notre 
ère. Cette apocalypse forme le premier livre 
d'Esdras de la version éthiopienne qui a été 
publiée récemment à Oxford. 

Colomb avait interrompu ses études aca- 
démiques à Pavie dans sa quatorzième année. 
Sans convenir entièrement, avec Antonio 
Gallo , de Fextrême faiblesse de ces études 
{parvulœ literulœ ) , on conçoit que la cause 
de ce dérèglement d'érudition et de théologie 
un peu mystique que l'on reconnaît plus tard 
dans plusieurs de ces écrits, ne peut dater que 
de l'époque de son séjour à Lisbonne. A une 
jeunesse aventureuse *, à des courses dans le 

ce l'amiral, dit aussi son fils, que la majeure partie de 
« notre globe était à sec. » 

' Il est très difficile déclasser, d'après leurs époques, 
les différens événemens de la vie de Colomb avant son 
arrivée en Espagne. Je suis, à peu d'exceptions près, le 
résultat des recherches de Muhoz et de Navarrete. 
Fernando, dans la Vie de son père, chap. i3, place le 



t)2 SECTION PREMIERE. 

Levant et au Nord (aux îles Fœroer ou en 
Islande), succéda quelque repos favorable 
aux travaux littéraires. Il est probable que 
c'est pendant son long séjour en Portugal , 
de 1470 à i484 ? âgé de 34 à 48 ans, qu'il 
refit pour ainsi dire ses études. « Voulant se 

voyage à Thulé en février i477> et cite une anotacion 
de la main de l'amiral, comme M. Spotorno place une 
expédition à Tunis en i47^ ( Codice diplomalico Co~ 
lumbo-Americano , 1823, p. xhi). Si ces dates ne sont 
pas douteuses, car M. Spotorno veut aussi que la 
naissance de Christophe Colomb soit en 1 44-7 au '' cu 
do i436, les courses à Thulé et à Tunis auraient eu 
lieu, avec les voyages à la côte de Guinée, depuis l'arri- 
vée de l'amiral à Lisbonne. Nous discuterons dans un 
autre endroit la question de savoir si l'île que Colomb 
nomme Thyle (Tile), dont les côtes méridionales se 
trouvent par 73° de latitude et où ce tant de négocians 
de Bristol portent leurs marchandises, » peut être l'Is- 
lande. Je ne cite pas, parmi les aventures de Christo- 
phe Colomb, la plus extraordinaire de toutes, celle qui 
est répétée d'après l'autorité de Fernando Colomb 
(Barcia, p. 4) } par tant de biographes modernes qui 
semblent ignorer les observations critiques de l'abbé 
Ximenès et de l'historiographe Juan Baptista Muûoz. 
On prétend que Christophe, après avoir navigué long- 
temps avec son parent, le fameux corsaire génoisappelc 
Cofnmb-lc-Jcunc (pour le distinguer de son aïeul, l'a- 



SECTION PREMIÈRE. q3 

ce raffermir dans ses idées sur la possibilité 
« de la route de l'ouest pour arriver à la 
« terre du Khakhan des Mongols ( Gran 
« Cam) , l'amiral , dit Fernando Colomb , 
« commença à lire de nouveau ce qu'il put 
« trouver dans les cosmographes et les as- 

miral qui avait vaincu les Musulmans) s'était jeté à la 
mer lors de l'incendie de deux navires accrochés par 
des grapins d'abordage dans un combat contre des ga- 
lères vénitiennes, livré entre Lisbonne et le Cap Saint- 
Vincent. Fernando Colomb dit que cet événement fut 
la cause de l'établissement de son père en Portugal, 
et qu'il se trouve raconté dans la dixième décade «du 
Tite-Live de son temps, Marc-Antoine Sabellico, bi- 
bliothécaire de Saint-Marc ; » mais Christophe Colomb 
arriva à Lisbonne en 1470? et Sabellico ( Rhapsod. hist. 
en., dec. x, lib. 8 ; et Hist. rer. Venet., dec. îv, lib. 3) 
place l'événement en i485 ( Léon Ximenès, del Gnomone 
F'torentino , 1756, p. xevu; Munoz, lntr., p. vi). Or, 
en i485, Christophe Colomb se trouvait depuis plus 
d'un an en Espagne, gagnant sa vie à dessiner des car- 
tes marines ou à vendre des livres à estampes ; il habi- 
tait vraisemblablement au Puerto de Santa-Maria, 
dans la maison de son protecteur, le duc de Medina- 
Celi. Cette dernière circonstance me semble résulter 
d'une lettre du duc de Medina-Celi (en date du 19 
mars î-fyl), lettre dans laquelle ce seigneur réclame 
de la cour quelque privilège de commerce « pour avoir 



94 SECTION PREMIÈRE. 

« Iron ornes. » Dans des recherches histo- 
riques, il faut bien en venir des généralités au 
détail des faits ; et comme le but principal de 
mon travail est d'obtenir par l'examen criti- 
que des documens qui nous restent de la main 
de Christophe Colomb , une connaissance 

le premier fait connaître au gouvernement espagnol ce 
Colomo » ( le duc transforme le nom de Colomb pres- 
qu'en celui d'un homme d'état très influent de ce 
temps, Juan de Coloma, Codice diplamatico Colomho- 
Americano, p.f>5) ce qui vient de trouver une si grande 
chose ( que ha hall ado tan grande cosa ). » Déjà, le 
20 janvier i486, nous voyons l'amiral au service des 
Monarques Catholiques (Navarbete, tom. I, p. xcn ; 
tom. II, Documentas dipl., n. 14, p. ao). Quant aux 
études, il paraît que Colomb les suivit avec zèle pen- 
dant son séjour en Espagne, dans l'intimité de quelques 
religieux très lettrés. Nous nommerons ici le Francis- 
cain Juan Perez, gardien du couvent de la Rabida, 
près de Palos, couvent dans lequel Colomb demanda 
un peu de pain pour son enfant ( ninico ), à cette triste 
époque où, exposant ses projets, on lui répondit « que 
tout n'était que du vent {que todo era unpoco de aire ).» 
Il consulta aussi le Père Dominicain Diego Deza, pro- 
fesseur de théologie à l'université de Salamanque , 
chargé de l'éducation de l'infant Don Juan (Petiius 
Mart., epist. t.LXXXii),ct puis archevêque de Séville; 
enfin le Chartreux Fray Gaspar Gorricio, qui travailla 



SECTION PREMIÈRE. 0,5 

plus intime des idées qui conduisirent à la dé- 
couverte de l'Amérique, j'ai tâché de me for- 
mer une notion exacte des livres dont Co- 
lomb se servait ' habituellement ; j'ai cherché 
à deviner quels étaient les auteurs anciens qui 
avaient agi le plus sur son imagination, sans 

avec l'amiral au livre des Profecias [Manipulus de auc- 
toritaribus , dictis ac sententiis et prophetiis circa mate- 
riam recuperandœ Sanctœ Civitatis et montis Dei Sion ; 
ad Ferd. et Helisab. reges nostros.) Ce sont ces religieux 
qui aidèrent Colomb à appliquer les passages des pro- 
phètes à son entreprise de la découverte du Nouveau- 
Monde. Colomb dit dans le commencement de la rela- 
tion de son troisième voyage , <c quand j'étais la risée 
de tous, deux moines seuls restèrent constans dans 
leur affection pour moi ». Las Casas , dans son Histoire 
manuscrite , pense que l'amiral fait allusion à Diego 
Deza et Fray Antonio de Marchena , qui est peut-être 
une même personne avec Juan Perez, le gardien du 
couvent de la Rabida. L'amiral aurait dû aussi nommer 
le médecin Garcia Hernandez ( de Palos ) , qui assista 
aux premières conférences à la Rabida , et qui , comme 
témoin dans le procès avec le fiscal du roi, a rendu 
tant de services à Don Diego Colomb et à ses héri- 
tiers (Navarrete, tom III; Col. dipl. , p. 56 1 et 
596-604). 

1 Voyez la Note F, à la fin de la Section pre- 
mière. 



Ç)(> SECTION PRESHKfu:. 

cesse occupée de vastes projets. Je vais réu- 
nir les passages dont l'amiral fait mention 
dans les écrits qui nous ont été conservés de 
sa main , et ceux que son fils, Don Fernando, 
donne comme « motifs de l'entreprise » ( au- 
toridad de los escritores para mover al almi- 
rante a descubrir las lndias), d'après les 
mémoires de son père. Les auteurs de ce 
temps indiquent rarement, et s'ils l'indiquent, 
c'est avec bien peu de précision , le livre et le 
chapitre dans lequel ils ont puisé : car avant 
l'année de la découverte de l'Amérique, les 
livres imprimés étaient encore si rares qu'il 
n'existait aucune édition du texte d'Hérodote, 
deStrabon, ou des livres de physique d'Aris- 
tote. Il m'a été assez généralement facile, 
lorsqu'il y a eu allégation et développement 
spécial des opinions des anciens, de deviner 
sur quels passages l'amiral avait fondé ses 
preuves d'autorités classiques. On peut croire 
que pendant son séjour à Lisbonne et à Sé- 
ville, de ifyo à i49 2 > H se fit aider par les 
sa vans du lieu. Nous voyons du moins que 
plus tard, en i5oi, il eut le bon esprit de 
consulter le Père Gaspar Gorricio, et de l'en- 
gager à lui fournir, pour le livre des Profe- 



SECTIOÎS PREMIERE. 97 

vies, des passages (autoridades) que hacian 
al caso de Jérusalem, c'est-à-dire qui avaient 
rapport à la conquête du Saint-Sépulcre, der- 
nier but de la conquête des trésors de l'Inde 
occidentale. Cependant, en général, on doit 
croire que l'amiral dut ses inspirations plutôt 
aux ouvrages d'Isidore de Séville, d'Aver- 
roës et de Pierre d'Ailly, qu'aux rares tra- 
ductions latines et espagnoles ' des classiques, 
qu'il pouvait consulter lors de son arrivée en 
Portugal. Ce que j'ai rapporté plus haut de 
la lettre de Colomb, de 1498, comparée à 
l'Opus rnajus de Roger Bacon et à l'Encyclo- 
pédie {Imago Mundi) du cardinal d'Ailly, 

1 Des versions latines des livres d'Aristote de Cœ!o , 
de Meteorologicis , et de Animalibus , faites sur celles 
d'Averroës, avaient paru en i4?3, i474 et J 476- D'ail- 
leuisil circulait, dans le moyen-âge, beaucoup de tra- 
ductions manuscrites des livres de physique d'Aristote, 
parmi lesquelleson remarque la version de Michel Scot. 
Strabon n'a paru en grec que dix ans après la mort de 
Colomb ; mais celui-ci aurait pu se servir des traduc- 
tions latines de Rome ( 1467 ) et de Venise ( 1472 ). Ce 
sont les classiques romains qui étaient les plus répan- 
dus, surtout Sénèque, si encourageant pour le passage 
de l'Espagne dans l'Inde, et imprimé dès 1 47^ ; Solin, 
imprimé dès i473 ; Mola, dès 1/(71 ; Pline, dès 14^'-)- 

I. 7 



98 SECTION PREMIER F.. 

semble confirmer cette assertion. J'entre dans 
le détail des faits. 

Don Fernando Colomb cite, d'après les 
manuscrits de son père ( Vida , cap. vu , 
vin, ix, éd. de Barcia , tom. I, p. 5 à 9) 
comme motifs qui engagèrent celui-ci à en- 
treprendre l'expédition des découvertes : 

i° Aristote, dans le second livre du Ciel et du 
Monde , avec le commentaire d'Averroè's, où il est 
dit que, dans peu dejours (enpocos dias), on peut 
passer de l'Inde à l'extrémité occidentale de l'Afrique 
et à Cadiz. C'est le passage de Cœlo, II, 14 ; mais 
\espocosdias sont de Sénèque et nullement d' Aris- 
tote. Aussi Pierre Martyr d'Anghiera, dans une 
lettre écrite en i49^ (%>. Ci.xiv, éd. Elzevir, 1670, 
p. 93) au cardinal Bernardino, ajoute, après avoir 
parlé des merveilles du second voyage de Colomb, 
dans lequel celui-ci croit n'avoir été éloigné que de 
deux heures (en longitude, exprimée par une me- 
sure de temps) de la Chersonèse d'Or de Ptolé- 
mée : a Hancergo terrain Almirantusiste sehumano 
« generi praebuisse, quia lalentem invenerit sua 
« iudustria suoque labore, gloriatur. Indiae Gan- 
« getidis continentem, eam esse plagam conlcn- 
« dit : nec Aristoteles , qui in libro de Ccelo et 
« Mundo non longo iniervcâlo distare a littori- 



section premiÈri:. 99 

« bus Hispaniœ Iridium ait, Senecaque ac non- 
« nulli alii ut admirer patiuntur. » Les mêmes sou* 
venirs classiques s'étaient déjà présentés à l'esprit 
d'Angbiera , après le premier voyage de Colomb , 
dans une lettre adressée à l'archevêque de Braga , 
datée du mois d'octobre i4g3 (Ep. cxxxv, p 74.) 
i° Sénèque , dans les Naturules Quœstiones, 
livre ï , pour la même assertion « de la proximité 
« de l'Espagne et de l'Inde, et de la facilité de 
« faire le trajet si les vents sont favorables. » 
C'est le passage de Sénèque, Naturules Quœsl., 
Praef., § 11, que le cardinal d'Ailly, trompé * 
par YOpus majus de Bacon, p. i83, cite dans 

1 Un grand nombre de fausses citations des auteurs 
classiques appliquées « à l'Amérique, qui n'est qu'une 
partie de l'Inde supérieure , » se trouve dans Joannis 
SchoneriCauoi,ostad., Opusculumgeographicum, i533, 
pars II, cap. 1. «Cette Inde supérieure, » expression du 
moven-age, désignait les terres au nord-est de l'Inde 
extra Gangem ; et , comme très anciennement, et jus- 
qu'au temps deCosmas, par la confusion homérique 
de l'Etiopie et de l'Inde, l'Inde extérieure embrassait à 
l'ouest l'Arabie et la Troglodytique (Letrontye, Christ, 
de Nub. , i832 , p. 33 et i3o) , de même plus tard, le 
nom de llnde fut appliqué aux terres les plus orien- 
tales. C'est cette extension du même nom qui influa sur 
les dénominations données à l'Amérique. Des trois 
Indes de Marco P010 (II, 77, III, 3o, et 43; Africa , 



10O SECTION PREMIERE. 

l'Imago Mundi cap. vin , comme appartenant au 
cinquième livre de Sénèque. Je n'ai rien trouvé 
dans ce dernier qui ait rapport aux idées qui occu- 
paient l'imagination de Colomb, si ce n'est Quœsl. 
Nature V, 18, 9, où il est dit: «An Alexander 
ulterior Bactris et Indis velit quaerere quid sit ultra 
Magnum Mare? » Lorsque Christophe Colomb, 
dans son troisième voyage écrit aux monarques es- 
pagnols , de l'île d'Haïti , en 1 498 , une lettre extrê- 
mement remarquable , et les engage à imiter les 
courageux exemples de « Nero César que enviô a 
ver las fuentes delNilo » ( Navarr j:te , tom. I , 
p. 244)? il avait en vue, à n'en pas douter, le texte 
de Sénèque , dans lequel le philosophe courtisan 
signale Néron comme le noble appréciateur de 
toutes les vertus, à une époque où celui-ci dédai- 
gnait « flagitiorum et sceîerum velamenta. » « Ego 
quidem », dit Sénèque {Natur. QuœsL, VI, 8, 3) 
« centuriones duos quos Nero Cœsar, ut aliarum 



Edrisi, p. 81 Hartm. ) la seconde ou moyenne (l'Abys- 
sinie) était l'Inde intérieure de Philostorge et de plu- 
sieurs écrivains ecclésiastiques, mais non deCosmas, 
dont l'autre Inde, ou l'Inde intérieure est le pays de la 
soie, c'est-à-dire TIndia supérior des géographes du 
quinzième et du seizième siècle. La connaissance de 
ces différences est indispensable pour l'étude des écrits 
géographiques et historiques du moyen-âge. 



SECTION PREMIERE. 101 

« virtutum ita veritatis amantissimus , ad investi- 
« gandumcaput Nili miserat l > audivi narrantes...» 
3° Le poète tragique Sénèque, que quelques-uns 
croient identique avec le philosophe (ce doute est 
aussi exprimé par Don Fernando Colomb), pour le 
chœur de la Médèe : « Venient annis saecula seris ; 
prophétie que l'amiral vient d'accomplir. » Ce pas- 
sage avait tellement fixé l'attention de l'amiral 
qu'on le trouve copié deux fois 2 en entier de sa 
main dans l'ébauche de son fameux livre de las 
Profecias , commencé en i5oi. Tl y a ajouté une 
traduction espagnole qui, aussi inexacte que celle 
que donne son fils, est bien moins poétique que ne 
l'est souvent la prose de l'amiral, par exemple dans 
sa fameuse relation adressée aux monarques 3 en 
date de la Jamaïque , le y juillet i5o3, relation qui 
est animée comme un drame. L'une de ces copies 
des six vers de la Médèe se trouve intercallée dans 
une lettre à la reine Isabelle, remplie de citations 
bibliques; l'autre est rejetée parmi des observations 
d'éclipsés lunaires faites à Haïti et à Janahica (Ja- 

1 Sur les résultats de cette mission au-delà de 
Méroë, voyez Pline, VI, 529. 

* Navarrete, tom. Il, p. 264 et 272. L'amiral ajoute : 
« Seneca in vu tragetide Medeae in Choro audax ni- 
mium. » C'est la fin du second acte. 

3 L. c, tom I, p. 3o3, 309 et 3i2, 



102 SECTION PREMIERE. 

maïque) en i494 et i5o4- L'historiographe Her- 
rera 1 accuse Sénèque, sans ajouter la citation du 
texte, d'une grande erreur, «parce que le philo- 
« sophe romain s'était imaginé que l'Amérique se- 
« rait découverte un jour du eôté du nord et non 
a vers l'ouest. » Ces mots d'Herrera renferment 
une allusion au chœur de la Médée dont nous ve- 
nons de parler. Ce n'est pas Sénèque , prophète 
sans s'en douter, mais Herrera qui s'est trompé par 
une fausse interprétation du vers : Nec sit terris 
ultima Thule. Le poète dit simplement que la nou- 
velle terre sera plus éloignée encore que l'île que 
de son temps on croyait placée à l'extrémité du 
monde connu. Il ne dit pas qu'elle paraîtra dans la 
direction de Thulé, que Colomb , dans ses Profe- 
cias païennes et bibliques , appelle non Thyle 2 mais 
« ultima Tille », et que dans son manuscrit sur les 
einco zonas habitables, il prétend 3 avoir visitée, 
ce qui chronologiquement est peu probable, en fé- 

i Hisloria de las Indias occidentales , Dec. I , hb. 1 , 
cap. i, p. 2. 

" C'«8t la leçon Tile et Tyle qu'on retrouve dans 
plusieurs manuscrits de Mêla, III , 3, 9 (Tzschdcm, 
Vol. II, P. III, p. 20ï), d'Ayuhos, Ora. mer., v. 760, 
et de Dicdil, VII, p. 28 Walcken. 

3 Vida dcl Amirante, cap. iv ( p. 4 Baie). Je revien- 
drai plus tard sur cet événement. 



SECTION PREMIÈRE. 103 

vrier i477« Avant de quitter Sénèque, plus acces- 
sible qu'Aristote , et pour cela même d'une auto- 
rité puissante et universellement reconnue dans le 
moyen-âge, je dois encore signaler une erreur des 
professeurs ( cathedraticos ) de Salamanque dans 
leurs disputes cosmographiques avec Christophe 
Colomb. On sait que les monarques avaient chargé, 
probablement vers la fin de 1487, le Prieur del 
Prado », religieux de Saint-Jérôme et confesseur de 



1 Fray Hernando de Talavera, plus tard premier 
archevêque de Grenade , qu'il ne faut pas confondre 
avec Y archevêque de Sèville ( d'abord évêque de t Pa- 
Wcia) , Don Diego deDeza, Dominicain, sans lequel 
( lettre de l'amiral à son fils Don Diego, en date du 21 
décembre. ) ce Leurs Altesses n'auraient pas acquis les 
Indee. dHerrera, Dec. [, lib. 1, cap. 7, p. 10; Mdnoz, 
lib, II, § u5 ; Navarrete , tom. I. p. xcn , 334 et 346 ; 
tom. II, p. 4« et tom. III, p. 098. En effet, après le 
Franciscain Fr. Juan de Perez de Marchena, gardien 
du couvent de la Rabida, Deza fut l'ami le plus sûr 
et le plus intime de Colomb. On suppose avec raison 
que la disputa de Salamanca eut lieu pendant l'hiver 
de 1487 ; car le siège de Malaga fut terminé le 18 août 
1487, et l'époque de Va disputa est signalée parle séjour 
que, pendant l'hiver après le siège, les monarques vou- 
lurent faire à Salamanque , d'après le témoignage de 
l'historiographe Munoz, Colomb, favorisé par les Do- 
minicains, était logé à Salamanque dans le couvent 



104 SECTION PREMIÈRE. 

la reine , de faire plaider cette grande cause des dé- 
couvertes occidentales devant des professeurs « trop 
ignorans, » dit Don Fernando Colomb, dans la Vie 

même de San Esteban, chez le professeur de théologie 
Fray Diego de Deza, que nous venons de nommer. Nous 
voyons aussi que les premières rémunérations accor- 
dées à Colomb sont de 1487 et 1 488, por ccdula del 
obispo de Palencia ; cependant la faveur bien singulière, 
mais très commode pour un voyageur, celle d'être 
logé gratis, lui et les siens , dans tous les domaines 
de l'Espagne, ne date que du décret de Cordoue , 1 a 
mai 1489. En parlant de ces temps antérieurs au dé- 
part pour le premier voyage, je dois rappeler un fait 
piquant que Navarrete a dévoilé avec beaucoup de 
sagacité par le rapprochement des dates ; savoir, que 
ce fut moins la persuasion et la bonne amitié de l'évê- 
que de Palencia, Don Diego de Deza, qui empêchèrent 
Christophe Colomb de retourner à Lisbonne et d'ac- 
cepter les nouvelles offres du roi de Portugal, conte- 
nues dans une lettre du 20 mars 1488, que les amours et 
la grossesse avancée d'une belle dame de Cordoue, Dona 
Beatriz Enriquez, mère de Don Fernando Colomb, 
fils naturel de l'amiral, né le i5 août 1488. (Navarretk, 
tom. I, p. cxxxxin, tom III, p. O98 ). Celte dame sur- 
vécut à l'amiral qui mil une clause en sa faveur dans 
son testament, en ajoutant naïvement que « le legs a 
une cause qu'il n'est pas bon de mentionner par écrit. » 
Les biographes du grand homme, comme de coutume, 
n'ont pas montré une discrétion si vertueuse. 



SECTION PREMIERE. 105 

de son père, « pour comprendre ce qu'on ne leur 
« exposa qu'en partie, l'amiral craignant, comme 
« de raison, qu'avec plus de franchise, il ne lui 
« arrivât encore ce qu'il avait éprouvé en Portugal 
« où on lui avait dérobé son secret pour en profi- 
« ter sans son concours, d'après le conseil déloyal 
« (/a Irela) du docteur Calçadillo, ou plutôt (car 
« c'est le véritable nom de ce prélat) de Don Diego 
« Ortiz, évêque de Ceuta, natif de Calçadilla, près 
« de Salamanque. » Munoz observe avec raison com- 
bien il est à regretter qu'aucun document de cette 
controverse scientifique ne nous soit parvenu , puis- 
qu'elle nous fournirait une connaissance précise de 
l'état des mathématiques et de l'astronomie dans les 
universités espagnoles du quinzième siècle. Nous 
savons seulement que Christophe Colomb avait 
couché d'avanc e par écrit les argumens qu'il devait 
développer, en faveur de son entreprise, pendant 
le cours des conférences tenues au couvent des Do- 
minicains de San Esteban. Il est probable que ces 
documens renfermant les principaux motifs de la 
découverte , et restés entre les mains du fils de Co- 
lomb , de Bernaldez , Cura la Villa de los Palacios , 
et de Bartholomé de Las Casas, étaient rédigés 
d'après les notes communiquées aux professeurs de 
Salamanque. Fernando Colomb (cap. n, p. 1 1 , 
Barc. ) rapporte que les professeurs objectèrent à 
l'amiral l'autorité de Sénèque qui (por via de ques- 



106 SECTION PREMIERE. 

lion ) avait discuté Vinfinité d'étendue de l'Océan , 
de sorte que, « même en trois années, on ne par- 
viendrait pas jusqu'à la fin du Levant. » Il n'y 
a rien , absolument rien dans les Naturelles 
Quœsliones de Sénèque qui puisse justifier une 
telle assertion. Elle se trouve même réfutée par le 
passage de Sénèque (Praef., §11), qui n'était pas 
inconnu à Don Fernando (cap. vu, p. 5, Barc). 
4° Aristote « en el libro de las Gosas Naturales » 
pour l'île découverte par les Carthaginois hors du 
détroit, et «prise par les Portugais, soit pour l'île 
« Antilia, soit pour une des îles que l'on voyait 
« tous les ans (à la faveur de certaines circons- 
« tances météorologiques) à l'ouest des Açores, de 
« Madère et de la Gomera. » C'est le passage des 
Mirabiles Auscultationes du Pseudo - Aristote 
( cap. 84 Bekker. , cap. 85 Beckm. ) livre que 
M. Niebuhr l croit composé vers la i3o* olym- 
piade, c'est-à-dire six olympiades après la mort 
de Théophraste. Fernando Colomb (cap. 9, p. 8) 
se donne beaucoup de peine pour prouver contre 
Oviedo, que cette île des Carthaginois n'était ni 
Haïti , ni Cuba, ni aucune des îles découvertes par 
son père , et dont celui-ci , à l'époque la plus mal- 
heureuse de sa vie (en i5oo), dans un fragment 
de lettre autographe (Navakr., Codic. diplom., 

» ( escluckic der Borner 2te Aufl. tom. I, p. Iâ6. 



SECTION PREMIERE. IO7 

tom. Il, p. 264) exagère le nombre jusqu'à dix- 
sept cents. Dans cette controverse, Fernando se 
plaint , il est vrai , que son adversaire ignorant le 
grec n'aura pu lire le passage d'Aristote que dans 
les œuvres de Fray Theophilo de Ferraris-, mais 
lui-même, à cette occasion, n'a pas fait preuve 
d'une e'rudition très solide. Il confond l'île Ata- 
lanta, au nord de l'Euripe, dans le canal entre la 
Locride et l'Eubée, sépart'e du continent par un 
tremblement de terre (Thucyd.,111, 8o,;Plin.,II, 
88 ) , avec V Atlantide de Solon et de Platon * ; il 
fait deux personnes distinctes de Statius Sebosus 2 , 
qui séjourna à Gades pour recueillir des notions 
sur les îles de la mer extérieure y il prend les îles 

1 a En fin, esta isla Atlantica, podria ser la isla de 
« que Seneca hace mencion en el sexto libro de las 
« Cosas Naturales (c'est le passage Quœstiones Nat., vi, 
a 24) : dice segun el pensiainiento de Tucidides, que 
« pendiente la guerra de Morea, fué sumergida entera- 
« mente ô en parte una isla llaroada Atlantica, de que 
<i habla Platon en el Timeo. » 

a « Estacio y Seboso que dicen » Quant aux Iles 

Hespérides de Séboso « el almirante tuvo por cierto, 
a que fuesen las de las Indias. » J'ignore ce que c'est 
qu'un Traité cosmographique des lieux habitables de 
(l'historien?) Jules Capitolin cité par Fernando Co- 
lomb, cap. vu, p. 5, b. 



to8 



SECTION PREMIERE. 



Açores, dont personne n'a vanté les raines, pour 
les Cassitérides ' . 

5° Strabon « en el libro primo y secundo de su 
Cosmografia, » pour l'étendue démesurée de l'At- 
lantique, qui seule pourrait s'opposer au passage 
d'Espagne dans l'Inde (c'est le texte lib. I, p. n5 
Alm., p. 64 et 65 Cas., et l'opinion de Posidonius 
sur la navigation de l'Atlantique, lorsqu'elle est fa- 
vorisée par les vents du sud-est, lib. il, p. 161 
Alm., p. 102 Cas.) 

6° Strabon , dans le cinquième livre, pour l'im- 
mense prolongation de l'Inde vers l'est, d'après 
Ctésias, Onesicritus et Néarque. La citation du 
cinquième livre est fausse: ce livre ne pnrle que de 
l'Italie; mais le témoignage invoqué, celui de trois 
voyageurs de l'Inde, fait reconnaître facilement 
que Colomb a voulu alléguer le texte de Strabon , 
lib. XV, p. 101 1 Alm., p. 690 Cas. 

Il est presque superflu de répéter ici qu'une 
partie de ces passages (ceux d'Aristole, de Sé- 
nèque et de Ptolémée) se trouvent aussi men- 

1 Cette erreur se trouve, au seizième siècle, chez des 
hommes très instruits. Anghiera dit aussi ( epist. 769 ) : 
« In Cassiteridibus insulis quas Portugalensis, earum 
« possessor, Azoruminsulasnuncupat, quaeacciderunt, 
« audito ». 



SECTION PREMIERE. i OU 

tionnés dans la lettre de l'amiral : de l'an- 
née 1498, et dans son Libro de las Profecias \\ 
Ce dernier, si l'on excepte le chœur de la Mé- 
dëe de Sénèque, ne renferme que des citations 
des Prophètes, des Pères de l'Église, et de 
quelques Rabbins convertis, mélange de théo- 
logie mystique et d'érudition cosmographique 
qui semble caractériser la vieillesse de Chris- 
tophe Colomb. En effet, tout ce qui ne paraît 
tenir qu'au cercle étroit des intérêts matériels 
de la vie, s'élève dans l'ame ardente de cet 
homme extraordinaire à mie sphère plus no- 
ble, à un spiritualisme mystérieux. Selon lui 
la conquête de l'Inde, nouvellement décou- 
verte, ne doit avoir de l'importance qu'autant 
qu'elle accomplit d'anciennes prophéties et 
qu'elle conduit par les trésors qu'elle donne , 
à la conquête du tombeau du Christ « (« la 
restitution de la Casa Santa). » Toutes les 
lettres de l'amiral expriment son anxiété pour 
amasser de l'or. Quoiqu'il doute jusqu'à l'é- 
poque de sa mort, que l'Amérique soit séparée 
de l'Asie orientale, il écrit 3 déjà, en 1498, à la 

1 Navarri:te, tom. I, p. 261 . 
a Tom. IL p. 262-273. 
3 Tom. I, p. 263. 



HO SECTION PREMIERE. 

reine, que la Castille possède aujourd'hui un 
autre monde (otro mundoy, qu'elle recevra 
bientôt des navires chargés d'or qui serviront 
à étendre la foi dans l'univers ; « car, l'or, dit 
a l'amiral dans une autre lettre ' ( en date de la 
« Jamaïque, i5o3), est chose excellente; qui- 
« conque le possède est le maître de tout ; c'est 
« avec de l'or qu'on fait même arriver des 
« âmes en paradis. » Étrange combinaison d'i- 
dées et de sentimens dans un homme supé- 
rieur, doué d'une haute intelligence et d'un 
courage invincible dans l'adversité, nourri de 
théologie scolastique, et cependant très apte 
au maniement des affaires, d'une imagination 
ardente et parfois déréglée, s'élevant inopiné- 
ment du langage simple et naïf du marin à 
d'heureuses inspirations poétiques, reflétant 
pour ainsi dire en lui tout ce que le moyen- 
âge a produit de sublime et de bizarre à la 
fois. 

Les pages suivantes présenteront les textes 

1 TomI, p. 309. « El 010 es excelenlissimo : del oro 
« se hace tesoro, y con el, quien lo tiene. hace quanfo 
« qmere en el mundo, y Hoga a que echa las animas al 
« Paraiso. » 



SECTION PREMIERE, iil 

que nous venons de voir cités dans les écrits 
de Colomb, et qui, de son propre aveu , ont 
influé sur son entreprise. J'ai pensé que leur 
réunion offrait encore un autre genre d'inté- 
rêt, celui de répandre du jour sur l'histoire de 
la géographie en général. Il est curieux de rap- 
procher et de comparer les opinions que les 
anciens se formaient de la possibilité des com- 
munications entre les extrémités opposées de 
la terre habitée, comme de l'existence de 
quelques autres masses continentales qui en 
sont séparées. Ces opinions ont été transmises 
dans une série non interrompue, à travers le 
moyen-âge. Depuis les Origines d'Isidore de 
Séville jusqu'à la Margarita philosophica de 
George Reisch , Prieur du Couvent des Char- 
treux de Fribourg, livre qui a exercé une si 
grande influence sur l'état des connaissances 
du seizième siècle ' et dont le nom est presque 

1 Celte influence se manifeste par lu rapidité avec 
laquelle se sont succédé les éditions de l'Encyclopédie 
de Reiscli dans les premiers vingt ans. Je me suis servi 
de l'édition de i5o3 (chalcographala Fribur<ri per Joan- 
rem Schoitdm) que Panzer et Ebert regardent comme 
la plus ancienne ; mais je prouverai plus bas que l'ou- 
vrage a été composé même avant 1496- 



ii'2 SECTION PREMIERE. 

entièrement ignoré aujourd'hui, les hommes 
les plus célèbres, Vincent de Beauvais (Vin- 
centius Bellovacensis , auteur du Spéculum 
ma jus), Jean Salisbury (Joannes parvus Sa- 
risberiensis ) , Roger Bacon et Pierre d'Ailly, 
ont puisé dans Aristote, dans Pline, qui fut 
malheureusement plus connu que Strabon , et 
dans Sénèque, tout ce qui a rapport à la cos- 
mographie et à la physique du globe. C'est 
par cette filiation continue que les mêmes 
idées se sont conservées et ont dominé les 
esprits lorsque l'ardeur des entreprises mari- 
times succéda à l'ardeur des longues pérégri- 
nations dans l'intérieur des terres. En soule- 
vant des questions qui of Friraient déjà de 
l'importance dans l'intérêt des études philo- 
logiques, je n'ai pu gagner sur moi de passer 
entièrement sous silence ce qui appartient 
moins à la description du monde réel qu'au 
cycle de la géographie mythique. Il en est 
de l'espace comme du temps : on ne saurait 
traiter l'histoire sous un point de vue philoso- 
phique , en ensevelissant dans un oubli absolu 
les temps héroïques. Les mythes des peuples, 
mêlés à l'histoire et à la géographie, ne sont 
pas en entier du domaine du monde idéal. Si 



SECTION PREMIÈRE. Il3 

le vague est un de leurs traits distinctifs , si le 
symbole y couvre la réalité d'un voile plus ou 
mois épais , les mythes , intimement liés entre 
eux, n'en révèlent pas moins la souche an- 
tique des premiers aperçus de cosmographie et 
de physique. Les faits de l'histoire et de la 
géographie primitives ne sont pas seulement 
d'ingénieuses fictions : les opinions qu'on s'est 
formées sur le monde réel s'y reflètent. Le 
grand continent au-delà de la Mer Cronienne, 
et cette Atlantide de Solon, qui occupait l'i- 
magination des contemporains de Christophe 
Colomb, n'ont eu sans doute jamais la réalité 
locale qu'on leur assigne. Mais faut-il pour 
cela les traiter de sentina fabularum r» les en- 
velopper dans un même dédain avec les Ca- 
bires, les mystères samothraces, et tout ce 
qui tient aux premières formes des croyances 
sur les cultes, la configuration du globe, la 
filiation des peuples et des langues, croyances 
qui sont le produit instinctif de l'intelligence 
humaine? 

L'idée de l'existence probable de quelque 

autre masse de terre , séparée de celle que 

nous habitons par une vaste étendue de mers , 

devait se présenter dès les temps les plus re- 

I. 8 



Il4 SECTION PREM1LKE. 

culés. Il paraît si naturel à l'homme de fran- 
chir dans l'imagination les limites de l'espace, 
de rêver quelque chose au-delà de l'horizon 
océanique , que , même à l'époque où la terre 
était encore considérée comme un disque à 
surface plane ou légèrement concave, on pou- 
vait croire qu'au-delà de la ceinture de l'Océan 
homérique , il y avait quelque habitation des 
hommes, une autre oi'xo'jjuuvy), le hôkâlôkâ des 
mythes indiens, anneau de montagnes, placé 
au-delà de la septième mer. Cette conception 
devait prendre plus de développement à me- 
sure que la navigation s'étendait à l'ouest des 
Colonnes de Briarée ou d'iEgœon, que les 
contes des voyageurs phéniciens se multi- 
pliaient, et qu'on eut quelque idée des con- 
tours ou plutôt de la forme limitée de notre 
masse continentale. La grande terre, située 
vers le nord-ouest, indiquée comme Méropis 
dans les fragmens de Théopompe , et comme 
Continent Cronien dans deux passages de 
Plutarque que nous examinerons plus tard, 
tient à un cercle de mythes , qui , malgré les 
sarcasmes peu spirituels des Pères de l'Eglise ' 

' Tjertull. , de Pallio , cap. 2 (Opp. éd. Par. 1664, 



SECTION PREMIÈRE. Il5 

remonte à une haute antiquité dans la sphère 
des opinions helléniques , comme tout ce qui 
a rapport soit à Silène l , devin et personnage 
cosmogonique, soit à cet empire des Titans 
et de Saturne, refoulé progressivement vers 
l'ouest et le nord-ouest "'. Le mythe de l'A- 
tlantide, ou d'un grand continent occidental, 
lors même qu'on ne le croirait pas importé 
d'Egypte et purement dû au génie poétique 
de Solon, date pour le moins du sixième siècle 
avant notre ère. Lorsque l'hypothèse de la 
sphéricité de la terre, sortie de l'école des Py- 
thagoriciens , parvint à se répandre et à pé- 
nétrer dans les esprits , lés discussions sur les 
zones habitables et la probabilité de l'exis- 



p. 112). ce Viderit Anaximander si pluies (mundos) 
<c putat : viderit si quis uspiam alius ad Meropas, ut 
« Silenus pênes auresMidae biattit, aptas sane grandiori- 
« bus fabulis, etc. » Comparez aussi Tertull. , Adversus 
Hermog. , cap. 25 (Opp. p. 242) sur « Silenum illum 
de alio orbe abseverantem. » 

Creuzer, Symb. , tom. II, p. 2i3, 210, 225. 
2 "Voss, Krit. Blàtter, tom II, p. 364, 366. Selon 
Théopompe, Saturne même est, chez les occidentaux, 
une incarnation de l'hiver. Plut., De Iside , cap. 6g 
(lom.lll, p. 177, éd. Hutt.) 



4l6 SECTION PREMIERE. 

tence d'autres terres dont le climat était égal 
au nôtre sous des parallèles hétéronymes et 
dans des saisons opposées, devinrent la ma- 
tière d'un chapitre qui ne pouvait manquer 
dans aucun traité de la sphère ou de cosmo- 
graphie. Ceux qui Savaient pas entrevu , 
comme Polybe et Eratosthène , que l'éléva- 
tion des terres, le ralentissement de la marche 
apparente du soleil en approchant des tro- 
piques, et l'éloignement des deux passages du 
soleil par le zénith du lieu, rendaient, dans 
la zone équatoriale, l'équateur même moins 
chaud ' que les régions plus voisines des tro- 
piques, submergeaient, par l'effet d'un cou- 
rant équatorial, cette partie de la surface du 
globe qui, brûlée par le soleil, ne leur parais- 
sait aucunement propre à être habitée. C'était 
l'opinion répandue surtout par Cléanthe le Stoï- 



' Strabo, II, p. 1 54, l5S Alm. 97-98 Cas. Cleomed., 
I, 6, éd. Schniidt, i83:i, p. aô. Gksiin. , Elément. 
Asiion., cap. j3(Pitau, Ura/t. , p. 54). Comparez, pour 
prononcer s>ur la justesse de ces idées, les résultats de 
températures moyennes sous l'équateur, sous les tropi- 
ques et dans la zone sous-tropicale, consignés dans ma 
Relation historique, tom. III, p. 498-001. 



SECTION PREMIERE. ±IJ 

cien et par le grammairien Cratès 1 . Elle fut 
réfutée par Geminus , mais reparut dans toute 
sa force, au commencement du cinquième 
siècle , dans la théorie des impulsions océa- 
niques, que Macrobe émit comme une théorie 
du flux et du reflux de la mer ' . Au-delà de 
ce bras de l'Océan équatorial qui traverse la 
zone torride, au-delà de notre masse de terres 
continentales, qui sont étendues en forme de 
chlamyde 3 et isolées dans une partie de l'hé- 
misphère boréal, on supposait d'autres masses 
de terres dans lesquelles se répètent les mêmes 
phénomènes climatériques que nous obser- 
vons chez nous. Il ne paraissait guère pro- 
bable que la grande portion de la surface du 
globe non occupée par notre oî'xou^vyj, fût 
uniquement couverte d'eau. Des idées d'équi- 
libre et de symétrie, dont la fausse application 
a conduit jusque dans les temps modernes à 
de nombreux rêves géographiques, semblaient 
même s'y opposer. 

1 Strabo, 1. p. 55 Alm. , p. 3i Cas. Macrob. , Sat. 
cap. a3. 

* Macrob., in Somn. Scip., II, g. 

3 Strabo, II, p. 173 et 179. (Alm. p. ua et Cas. 

J 18. ) : H (? oixouptévv; y\a.pj$oei3iiç èv toÙtw vriCtoç.... 



Il8 SECTION PREMIEKK. 

Cest sous l'empire de ces idées que prirent 
naissance les groupes isolés de continens dans 
l'hémisphère opposé, indiqués par Aristote et 
son école (Meteorologica , II, 5; de Mundo, 
cap. 3); les doubles Ethiopiens de Cratès, 
dont les uns habitaient au sud du bras de mer 
équatorial (Strabo, I, p. 55 Alm., p. 3i Cas.); 
Vautre monde, oAÀyj olxoufxévn, de Strabon (H, 
p. 179 Alm., p. 118 Cas.); le aller orbis de 
Mêla (I, 9, 40» une véritable terre australe '; 



' « Quod si est alter orbis suntque oppositi nobis 
a a meridie Antichthones; ne illud quidem à vero ni- 
« mium abscesserit, inillisterris ortum amnem (Nilnm), 
« ubi subter maria eœco alveo penetraverit, in nostris 
«. rursus emergere et bac re solslitio accrescere, quod 
« tune hiems sit unde oritur. » (Tzschucke, ad Mcl. , 
vol. II, P. I, p. 226 et 3340 C'est, quant à l'opposition 
de ta saison des pluies sous le tropique du cancer et 
celui du capricorne, la théorie des prêtres égyptiens, 
exposée par Eudoxe (Plut. , De plac. phil. , IV, 1 ). 
L'hypothèse de l'Océan remplissant la région équato- 
riale, rendait nécessaire le subterfuge du passage sous- 
marin du Nil. Cette idée, adoptée par Pmlostorgi: 
(III, 10), au cinquième siècle, pour la lier à des rêve- 
ries théologiques ( Letronne, Christ. dcNub., i832, p. 
33 ), ne répugnait pas à la physique des anciens, qui 
supposaient hardiment des communications fluviales 



SECTION PREMIERE. HO, 

les deux zones ( cinguli ) habitables J de Cicé— 
ion (Somn.Scip., cap. 6), dont Tune est celle 
de nos antipodes insulaires ; enfin la terra 
quadrijida , ou les quatuor habitatione s vel 
insulœ (quatre masses de terre séparées les 
unes des autres) de Macrobe ( Comm. in Somn. 
Scip., II, 9). Dans le système pythagoricien de 
Philolaus , d'après lequel le soleil n'était qu'un 
immense réflecteur recevant la lumière d'un 
corps central (Hestia), la terre et FAntich- 
thon d'Hicétas de Syracuse ( Nicetas selon 
quelques manuscrits de Cicéron, Academ. 
Quœst., VI, 39 ; OEcetes selon Plutarque, de 
Plac. , PhiL III, 9) se mouvaient parallèlement 
dans leur orbite commun ; mais cet Antichthon 



entre le Péloponnèse et la Sicile ; et Cosmas indico- 
pleustès fait encore naître les quatre fleuves du Paradis 
dans son continent tr ans-océanique, et arriver par des 
canaux souterrains à notre terre habitée. 

' ce Duo (cinguli) sunt habitabiles; quorum aus- 
« tralis ille, in quo qui insistunt, adversa nobis urgent 
« vestigia, nihil ad vestrum genus. Hic autemalter sub- 
« jectus Aquiloni, quem incolitis — parva quaedam est 
«: insula, circumfusa illo mari quod Oceanum appel- 
ce latis. »(Cickr., Opp. edit. Schùtz., tom. XVI, P. II, 
P>98). 



120 SECTION PREMIÈRE. 

n'était que l'hémisphère opposé ' au nôtre , 
hémisphère que les géographes peuplaient à 
leur gré*. J'ai cru devoir donner cet aperçu 
général des idées que les hommes se sont cons- 
tamment formées, dès les temps les plus re- 
culés, sur l'existence d'un autre monde ou de 
continens trans-océaniques . Les Pères de l'É- 
glise , dont le moine Cosmas s'était fait l'inter- 
prète, ont travesti ces conceptions primitives 
de la manière la plus bizarre, en supposant 
une terra ultra Oceanum 5 qui encadre le 
parallélogramme de leur mappemonde. Le 
moyen-âge ne vivant que de souvenirs qu'il 
supposait classiques, et n'ayant foi dans ses 



1 Boeckh, Disp. de Plat. Sjrst. cal. glob., ] 8 J o, p. 19. 
Id. Philolaos, 1819, p. 1 15 , 1 17. Voss, Kril. Blâtter , 
1828, tom. II, p. i5o. 

a « Antichthones alteram ( terrae partem), nos alte- 
ram incolimus. » Mêla, I, 1,2. Nous venons de voir 
plus haut que ces Antichthones de Mêla, habitans de 
l'hémisphère austral, sont séparés de notre masse con- 
tinentale par l'Océan, qui remplit le milieu de la zone 
torride. 

3 Cosmas Indicopleustes , Topograph. Christ., dans 
Montfaocon , Collectio nova Patr. , 1706, tom. II, p. 
189, fig. 5, 6. 



SECTION PREMIERE. 121 

propres découvertes qu'autant qu'il croyait en 
trouver des indices chez les anciens, a été 
agité , jusqu'au temps de Colomb , par tous 
les rêves cosmographiques des siècles anté- 
rieurs. 

A côté de cette tendance si naturelle, et 
pour cela même si générale , de supposer plu- 
sieurs terres habitées séparées par des mers, se 
retrouve une autre non moins ancienne, celle 
de regarder des îles ou des pointes de terres 
nouvellement découvertes comme contiguës 
et faisant partie d'un grand continent. Cest 
sous cette dernière forme que se présen- 
tèrent d'abord les Iles Britannniques ( Dio 
Cassius, XXXIX, 5o; Flor., III, 10) et Cey- 
lan ( Taprobane ou Sielediv ) « quae Hippar- 
« cho \ prima pars Or bis alterius dicitur. » 

'. La citation d'Hipparque peut laisser quelque doute 
(Tzschucke, ad Mel. , vol. II, pars ni, p. 2b i ), lors- 
qu'on se rappelle que plus de cent cinquante ans avant 
Hipparque, dans l'expédition macédonienne , Onési- 
crite et Mégasthènes avaient reconnu Taprobane 
comme île (Strabo, XV, p. îoii Alm.,p. 689 Cas.), 
opinion qui se trouve même énoncée dans le Pseudo- 
Aristote (de Mundo, cap. 3 ) , où Taprobane, comme 
île, est comparée à Albion et à Jerne. Le texte de Mêla 



122 SECTION PREMIERE. 

(Mêla III, 7, 7). Cette expression si caracté- 
ristique d'un autre monde se trouve jointe, 
chez Pline , à celle de terre des Antichihones. 
« Tapobranen alterum orbem esse diu exisli- 
« matum est, Antichthonum appellatione. » 
(Plin., VI, 22 s. 24.) L'histoire des décou- 
vertes géographiques modernes nous montre 
ce même penchant à transformer par des pro- 
longemens de contours fantastiques et des liai- 
sons supposées, les caps de plusieurs îles et 
de vastes continens. Il y a plus encore : la 
prédilection pour des liaisons dans le tracé 
des cartes , que nous venons de signaler, con- 
duit à un autre procédé qui se trouve égale- 
ment dans Ptolémée et chez les géographes 
de notre siècle. Lorsque les extrémités des 
terres qu'on a jointes et alignées en continens 
se rapprochent de notre oi'xoupi/vr) , on aban- 
donne l'hypothèse de continens séparés et on 
les rattache à des points anciennement con- 
nus. C'est de cette manière que Marin de 
Tyr et Ptolémée l ont transformé la Mer de 

(III, 7,7) est probablement corrompu, comme le 
prouvent les mots qui suivent : sedquia habitatur.... 
1 Qu'est-ce que le Ba-rpa^iz 3xk7.<iaoL du même pas- 



SECTION PREMIERE. 123 

Plnde en un bassin fermé ou méditerranéen. 
On imaginait que la péninsule trans-gangé— 
tique , sur laquelle est placé Catigara ( Caito- 
gora, Edrisi, p. 6j) au-delà du Sinus Ma- 
gnus , à l'extrémité orientale de l'Asie , se 
réunissait vers l'ouest par une terra inco- 
gnito, (oryvcoTw yyj, Ptol., VII, 3), au promon- 
toire Prasum ( cap Delgado ) et à la côte afri- 
caine d'Azania ( Ayan, le Zingium de Cosmas 
Indicopleustès , Montfaucon, II , i32). Il est 
heureux que cette hypothèse d'une mer close, 
inconnue d'ailleurs à Srabon (I, p. 5? Alm., 
p. 3a Cas.), qui rejette tous les isthmes depuis 
le détroit d'Hercule jusqu'à la Mer Rouge, 
n'ait pas entravé et arrêté les découvertes des 
intrépides navigateurs du quinzième siècle, 
d'ailleurs plus influencés par les préjugés 
d'une fausse érudition qu'on ne le croit gé- 
néralement. C'est par un procédé semblable 
que, dans la célèbre carte de l'Amérique que 
Jean Ruysch a ajoutée à l'édition de la Géo- 



sage de Ptolémée, dans le septième livre (c. 3)? déno- 
mination qu'en retranchant la première syllabe, on a 
traduit par mare asperum. C'était peut-être un golfe de 
peu de profondeur, rempli d'algues. 



124 SECTION PREMIÈRE. 

graphie dePtolémée, publiée à Rome en i5o8, 
on trouve d'après l'observation de M. Walc- 
kenaer, non seulement le Gruenlant (Groen- 
land), mais aussi Terre-Neuve et les Bac- 
calaurœ entièrement séparés de l'Amérique 
insulaire, c'est-à-dire du Mundus Novus de 
la Terra Sanctae Crucis, et réunis au conti- 
nent septentrional de l'Asie ( la terre de Gog , 
les côtes du Plisacus Sinus , et du pays d'Er- 
gigaï). Des séparations semblables, mais bien 
plus hardies encore ' parce qu'elles lient tout 
le Canada et la Floride à l'Asie boréale, et 



1 Joanms Schoneri, Carolostadii, Opusculum geogra- 
phicuni (4o pages in-4°), Noricae, anno xxxm(sic), 
Jib. II, cap. 20. Quant au Pllsœus (Plisacus) Sinus de 
Jean Ruysch, dans lequel se jette le Policacus Jluvius , 
on croit au premier abord y reconnaître quelque trace 
de la géographie ancienne ; mais ces noms sont tout 
simplement des altérations vicieuses de Pouli Sangam 
de Marco Polo, pont de la rivière de Sangan (Sang- 
kanho des Chinois) près de la ville de Khanbalou ou 
Tatou (Klapiioth, Tableaux historiques, n° 22). En 
latinisant, on aura fait Pulisica de Pulisangam , ce qui 
conduit à Polisacus. Je reviendrai plus tard sur les 
noms des villes commerçantes de la Chine, tels que Co- 
lomb les altère. 



SECTION PREMIERE. 12^) 

les détachent de Brasilia (P Amérique du sud) 
<( étendue vers Melacha (Malacca) et Zanzibar 
(côte et île Zanguebar, peut-être File Akgia 
des Arabes), » reparaissent, en i533, dans 
la Cosmographie de Jean Schoner. Plus tard , 
Sébastien Munster, un des restaurateurs des 
sciences géographiques, rattache le Groenland 
à la Norvège ; et encore de nos jours, entre les 
méridiens du cap Horn et du cap de Bonne- 
Espérance, on se plaît de temps en temps à 
réunir des îles qui sont voisines du cercle po- 
laire antarctique en grandes masses continen- 
tales. 



ARISTOT., de Cœlo, II, i4 > in fine (grœce, 
p. 298, 6 Bekk.) « Perspicuum est terram non 
« solum rotundam esse, sed etiam sphaerae non 
« magnœ : non enim sic cito mutationem faceret 
« manifestam migratione adeo brevi facta, qua- 
rt propter qui locum eum qui circa Columnas 
« Herculeas est, conjunctum esse ei loco qui est 
« circa Indicam regionem existimant, atque hoc 
« modo unum mare esse asserunt, non videntur 
« incredibilia valde existimare. Dicunt autem hoc 
« ex barris etiam conjectantes quod circa extrema 



12Ô SECTION PREMIERE. 

« utraque loca genus ipsorum est , utpole extremis 
« ob conjuiictionem sirailiter affectis. » 

Le passage dont nous donnons ici la version la- 
tine, est précédé, ainsi que les premières lignes l'in- 
diquent, par une discussion très lumineuse des 
argumens qu'on peut alléguer en faveur de la sphé- 
ricité et du peu de volume de la terre , puisés dans 
les lois de l'attraction ou de la gravitation » , dans la 
forme de l'ombre de la terre projetée sur la lune 
pendant les éclipses , et dans l'idée de la rapidité 
avec laquelle les hauteurs (méridiennes) des astres 
changent lorsqu'on avance d'Egypte ou de Chypre 
vers les régions boréales. 

L'argument ingénieux qu'Aristote déduit de 
l'existence des éléphans sur les côtes opposées de 
l'Afrique occidentale et de l'Inde se fonde sur la 
presque jonction des terres. Des productions ana- 
logues doivent se trouver aux deux extrémités de 
l'otxoupm) : ce n'est donc pas la théorie si répandue 
chez les anciens de la similitude des productions 



1 On a révoqué en doute la connaissance de la pe- 
santeur des fluides élastiques dans les écrits d'Aristote. 
Toutefois le passage (Meteorologica , 1, 3, p. 34 1 , 
5 Bekk. ) ati, àet S Tt av |Sapûvr,Tat jxôptov ccjxox» ( toû 
cr-inoç), me paraît offrir une preuve assez évidente de 
cette vérité. 



SECTION PREMIERE. 127 

sous les mêmes latitudes , théorie dont Ptolémée a 
singulièrement exagéré les conséquences, dans sa 
dispute avec Marin de Tyr sur la position d'Agi - 
symba (Pïol., Géogr., I, cap. 9,) et qui se trouve 
erronée, tant à cause des grandes inflexions des 
lignes isothermes qu'à cause des rapports mysté- 
rieux et compliqués qui ont déterminé primitive- 
ment la distribution des êtres organisés. 

Le passage d'Aristote est cité , avec quelques 
légers changemens, mais sans oublier les éléphans, 
dans Y Imago Mundi de Pierre d'Ailly (cap. 8 
et 49 ) ) dans le Compendium Cosmographicum 
(cap 19) et le Mappa Mundi (cap. De figura 
terrœ). Je ne cite ces traités que pour rappeler 
combien de fois Colomb y trouvait ce « principium 
« India? valde accedens ad fines Hispaniae. » 

Aristot., de Mundo, cap 5 (grœce, p. 892, 20 
Rekk.). « Terram igitur habitabilem hominum 
« fere sermo in insulas divisit et continentes , scili- 
« cet ignorantium universam unam esse insulam 
« Atlantici maris ambitu circumdatam ; multas 
« vero alias probabile est procul ab hac jacere freto 
« diremtas, partira hac majores, partim minores, 
« sed quarum nulla praeter hanece sub prospectu 
« nostro sita sit : nam quemadmodum ha? quae 
« apud non sunt insulae, se habent ad hœc maria, 
<i eodem modo hsec habitata terra refertur ad mare 



128 SECTION PREMIÈRE. 

« Atlanticum , multaeque alise habitabiles eodem 
« modo ad universuin marc. Nam liœc quoque sunt 
« insulae magnis circumfusœ maribus. » 

Le chapitre commence par un morceau e'loquent 
sur l'aspect de la terre, chargée de végétaux , ferti - 
lisée partout par dus eaux courantes, embellie par 
le séjour d'êtres intelligens : de là Aristote, ou plu- 
tôt un des disciples d'Aristote, auteur de la compi- 
lation , passe aux considérations sur la distribution 
des masses continentales en plusieurs groupes en- 
tourés par l'Océan. 

Aristot., Meieorologica, 11, 5 (grœce, p. 362 
Bekk. « Quo fit ut nunc telluris ambitus ridicule 
« depingant. Nam parti orbis terrarum habitatœ fi- 
« guram tribuunt orbieularem; at hoc fieri non 
« posse ratione pariter atque experientia cognitum. 
« Nam tum ratio ostendit in latitudinem quidem 
« definitam esse terram habitabilem, in circuitum 
« vero fieri potest ut coeat tum propter temperiem 
« (quippecum non per longitudinem sed in latum 
« nimio rigore atque iucendio prematur, adeo ut 
« nisi alicubi maris moles prohibeat, pervia tota 
« sit), tum hoc patet secundum ex quœ ex naviga- 
« tionibus et itineribus comperimus, nam longi- 
« tndo a latitudine multum difFert. Quod enim a 
<( Columnis Herculis ad terram Indicam usque 
« porrigitur, eo quod ab jfôthiopia ad Maeotin 



SECTION PREMIERE. 120, 

« usque et extremas Scythiae partes pertingit , ma- 
lt jus quam quinque ad tria est, si tam navigationes 
« quam vias , quatenus talium certitudo sumi po- 
« test , metiri velit. Atqui partem orbis terra? habi- 
« tatam in latum ad loca usque inhabitata explo- 
« ratam habemus ; nam hic pro frîgore , illic 
« prœ œstu babitari praeterea nequit ; quae vero 
« ultra Indiam et Columnas Herculis jacent prop- 
« ter mare non videntur conjungi ita ut ea con- 
« junclione una fiât continua terra habitabilis. 
« Cum autem necesse sit ut locus quidam ad alte- 
« rum polum similiter sese habeat atque is locus 
« quem nos incolimus , ad eum polum se habet qui 
« super nobis est, patet et cœtera et ventorum 
« constitutionem respondentem babere rationem, 
« ita ut quemadmodum nobis aquilo , sic et illis 
« ventus quidam ab ea quse ibi est Ursa spiret, 
« quem hue penetrare haudquaquam possibile est , 
« quando ne iste quidem aquilo totam quse apud 
« nos est partem orbis terrarum habitatam per- 
« vadat. » 

La théorie des courans aériens conduit Aristole à 
discuter la forme de la masse continentale habi- 
table, dont l'état de surface et les contours déter- 
minent en partie la direction de ces courans qui 
soutient de l'un et l'autre pôles. Du sud au nord, 
les températures extrêmes de chaleur et de froid 
mettent des bornes à l'extension de i'o&çupim en la- 
I. 9 



i )" SECTION PREMIERE. 

titude, Aristolc regardant (ce qui n'est pas exact, 
mais ne pouvait être bien senti qu'après une con- 
naissance intime de la tempe'rature des côtes 
orientales de l'Asie et de l'Amérique) les lignes 
isothermes comme parallèles à l'équateur. Rien 
n'empêche l'homme d'habiter les terres qui, comme 
un anneau, entourent le globe de l'est à l'ouest, à 
moins que la mer ne partage cet anneau quelque 
part par un détroit. Aristote entrevoit que la forme 
de la terre habitable est très étendue en longitude, 
mais il ne la compare point encore à une chlamyde. 
Cette comparaison très significative , à cause de la 
direction des côtes d'Afrique , appartient à Eratos- 
thène (Strabo, II, p. ijù et 179 Alm.). 



Aristot., de Mirab. Auscult., cap. 84, p. 856 
Bekk. (cap. 85, p. 172 Beckm.) « Extra Colum- 
« nas Herculis aiunt in mari a Carthaginiensis insu- 
« lam desertam inventam , quœ tam sylvarum copia 
« quam fluminibus navigationi idoneis abundet, et 
« reliquis fructibus floreat , distantcm a continente 
« plurium dierum itinere : in qua cum Carthagi- 
« nienses saepe versarentur, ob soli fertilitatem non- 
« nulli vero etiam habitarent, Carthaginiensium 
« prœsides, ne quis in illam insulam navigaret, 
« pcena eapitis interdixisse, incolasque omnes dele- 



SECTION PREMIÈRE. l3l 

« visse , ne notitiam ejus spargerent , neve multi- 
« tudo, coitione facta adversus ipsos, insulam in 
« potestatem redigeret et Carthaginiensium felici- 
« tati detraheret. » 

Un passage tout semblable , mais beaucoup plus 
détaillé, se trouve dans Diodore de Sicile, V, 19 
et 20 (éd. Wessel., tom. I, p. 344-346 )• Le pay- 
sage est embelli par une région montueuse. L'air 
est d'une douceur constamment égale : « on dirait 
que c'est plutôt l'habitation des dieux que des 
hommes, m Cependant cette terre délicieuse n'est 
pas confondue par Diodore avec l'Elysée d'Homère, 
les Iles Fortunées de Pindare ou le site du jardin 
des Hespérides, l'Hesperitis continental (IV, 27 ). 
Les Phéniciens ayant commencé à fonder les colo- 
nies au-delà de Gades, ont trouvé l'île , poussés par 
des tempêtes. La direction de la navigation , que le 
Pseudo-Aristote n'indique cependant pas , était de 
la Libye vers le couchant. Les Tyrrhéniens , lors- 
qu'ils acquirent la domination sur la mer, ont aussi 
tenté d'y envoyer des colonies; mais les Carthagi- 
nois les en empêchèrent 1 . Ils espéraient que si jamais 



1 Aristote attribue la découverte de l'île aux Cartha- 
ginois, Diodore aux Phéniciens, et ce qu'il rapporte 
sur la construction du temple d'Hercule, à Gades. 
prouve assez qu'ici il ne les confond pas avec les Cartha- 
ginois. Tl ne nomme ces derniers qu'après avoir parlé 



l3'2 SECTION PREMIÈRE. 

leur ville était détruite, encore maîtres de l'Océan, 
ils pourraient trouver un refuge dans cette île in- 
connue aux vainqueurs. On sait que le nom de 
Tyrrlièniens , lié à celui des Pélasges, a eu une 
grande extension jusqu'à l'époque du Périple at- 
tribué à Scylax de Caryande, qui place même 
Rome en Tyrrhénie ( Hudson , Geogr. min. , 
tom. I, Scyl. Car., p. 2). Le savant auteur de la 
Géographie d'Aristote , M. Konigsmann , conjec- 
ture même que le philosophe Stagire, en parlant 
des anciens traités de commerce conclus entre les 
Carthaginois etlesTyrrhéniens, a voulu désigner le 
traité romain dont Polybe nous a conservé la tra- 
duction ■ : mais Diodore , dans le passage que nous 
discutons , fait sans doute «illusion à une époque 
bien plus ancienne. Selon Strabon (lib. VI, p. 4 10 
Alm., p. 267 Cas.), immédiatement après la guerre 
de Troie , la domination des pirates tyrrhéniens 
s'opposait à l'établissement des colonies en Sicile ; 
or l'on croit assez généralement la fondation de 
Gades et d'Utique par les Phéniciens, de plus d'un 

de la rivalité des Tyrrhéniens. Chez Aiistote, c'est la 
crainte de l'indépendance des colons, dont le commerce 
pourrait nuire à la mère-patrie, qui engage le Sénat à 
sévir. 

1 M. Letromne, dans le Journal des Savons, février- 
mai i8a5, p. 236. 



SECTION PREMIÈRE. l33 

siècle et demi antérieure à Homère; et comme la 
fondation de Carthage coïncide presque avec le re- 
nouvellement des jeux olympiques par Iphitus *, 
cotte tradition vague de l'Ile Fortunée des Cartha- 
ginois , dont les Tyrrhéniens voulaient s'emparer , 
paraîtrait tomber dans des temps , je ne dirai pas 
mythiques , mais du moins très obscurs. 

On ne peut être surpris de voir qu'à l'époque 
de la découverte du Nouveau Continent ces pas- 
sages des Récits merveilleux et de Dîodore de Si- 
cile, aient tant fixé l'attention des littérateurs es- 
pagnols, quand, dans les temps modernes, lors- 
qu'une bonne critique guidoit déjà les recherches 
philologiques, ces mêmes passages ont donné lieu à 
des applications également étranges. Le célèbre 
historien de l'Amérique, Gonzalo Fernandez de 
Oviedo, qui a passé trente-quatre années dans la 



' Si, avec M. Idelek (Handb. der Chron., lom. I, 
p. 370 ) on place la prise de Troie 1 184 ans avant no- 
tre ère, on trouve pour la fondation de Gades et d'U- 
tique io85 ; pour le rétablissement des jeux olympi- 
ques par Iphitus 888 ; pour la fondation de Carthage 
878 ; pour la fondation de Rome printemps 753, d'a- 
près Vairon. Le marbre de Paros donne pour la prise 
de Troie, qu'à regret on place parmi les événemens en- 
tièrement historique;; , 1208. ( Roeckii, Corp. Insrr.. 
tom. \i, p. 327. ) 



l34 SECTION PREMIÈRE. 

Terre-Ferme, au Darien, à Carthagène et à Haïti 1 , 
affirme, sans s'arrêter à la navigation « de quelques 
jours,» dont parlent les anciens, que cette An- 
tilia des Carthaginois désigne soit Haïti soit Cuba. 
« Mais , dit Fernando Colomb , dans la vie de son 
« père 2 , si Oviedo s'e'tait fait expliquer le texte 
« d'Aristote (les Mirabiles Auscultationes) par 
« une personne capable de le lire, il aurait com- 
« pris que ce texte ne peut s'appliquer en rien aux 



1 II est à regretter que, malgré les ordres du roi 
Charles III, la majeure partie des ouvrages précieux de 
cet historien soit restée inédite. Son Historia nalural y 
gênerai de las Indias, islas y tierra-firme del mar 
Oceano, renferme cinquante livres, et il n'y en a que 
dix-neuf d'imprimés. L'aimable et naïve candeur des 
premiers écrivains conquistadores qui ne faisaient pas 
des livres avec des livres, nous dédommage de leur 
manque d'instruction, ce Je parle, dit Oviedo, pour 
« avoir vu, non pour avoir ouï dire. J'ai été présent à 
ci quatre choses remarquables : j'assistai comme page 
ce {page muchacho) au siège de Grenade et j'y ai vu 
ce entrer nos rois victorieux des Maures ; j'ai vu, à Barce- 
ee lone, en i4<)3, le monarque blessé par la main d'un 
ce assassin, et pâle de sa blessure ; j'ai vu arriver Chris- 
ce tophe Colomb et présenter les premiers Indiens ; 
ce j'ai vu chasser les Juifs ( vi echar Los Iudios de Cas- 
ce tilla ). » 

% Vida del Almiranle, cap. 9. 



SECTION PREMIÈRE. l35 

<( Indes occidentales. » En blâmant avec raison 
Oviedo , Don Fernando fait une autre supposition 
non moins hardie ; il croit « que les Carthaginois 
« avaient découvert les Cassitèrides , quaujour- 
« cThui nous appelons îles Scores. Ils avaient bien 
« des motifs pour cacher cette découverte d'îles 
« dont ils tiraient l'étain. Ce sont les Açores dont 
« Aristote a voulu parler. Si l'on m'objecte que le 
« philosophe donne de grandes rivières navigables 
« à ce pays caché , je réponds qu'on s'est trompé en 
« le décrivant. » 

Il paraît extraordinaire , au premier abord , de 
voir confondues ici les îles Açores et les Sorlingues 
sous une même dénomination , celles des Cassitè- 
rides. C'est étendre d'une manière étrange une dé- 
nomination vague chez Hérodote , parce qu'elle n'a 
rapport qu'à la source d'une production métallique, 
mais bien fixée, même pour les Romains , du temps 
de Strabon l t depuis que P. Licinius Crassus eut 
examiné les mines d'étain et reconnu qu'elles n'a- 
vaient acquis que peu de profondeur. C'est revenir 
à la supposition de Festus Avienus , qui place Al- 
bion et Ierne (Insula sacra) dans le parallèle du 
Cap Finistère , et les Iles d'étain , îles Oestrym- 
nides 2 , dans le parallèle du Cap Saint-Vincent, à 

' Stiiabo, lib. III, p. 260 Alnj., p. 167 Cas. 

* Ora mar., v. 96, 108, n3 (Poetœ lat. min., éd. 



l36 SECTION PREMIÈRE. 

peu près sous la latitude des Açores. Comme Avie- 
nus (et ceci est assez extraordinaire dans un auteur 
de la fin du quatrième siècle et si éloigné du temps 
de Columelle, le traducteur de Magon) s'autorise 
positivement du témoignage des annales carthagi- 
noises (Hase nos, ab imis Punicorum aunalibus 
Prolata longo tempore, edidimus tibi-, Ora mar., 

Wernsd., tom. V, pars h, p. 1181-1184). Avienus 
ignore le nom des Cassitérides, ou plutôt il dédaigne de 
l'employer, puisant (à ce qu'il assure) à des sources 
très anciennes. Ces noms ce Sinus Oestrymnicus, et In- 
su la: Ocs trymnides laxe jacentes » ( très éloignées les 
unes des autres, dispersées dans la mer extérieure), se- 
raient-ils d'un Périple d'Himilcon, qui visita « pendant 
quatre mois » les côtes occidentales de l'Europe, comme 
Hannon avait visité celles d'Afrique? Pylhéas paraît 
avoir entendu des noms semblables dans ces contrées, 
connaissant, d'après Eratosthène (Strabo, lib. I, 
p. 112 Alm., p. 64 Cas.) un promontoire des Osti- 
damniens, ou, d'après une autre leçon (Ukert, Geogr., 
tom. II, Abtii. I, p. 476) ÛTTi/xvtwv (àxpwT>j/3tov). Ces 
dénominations géographiques d'îles Oestrymnidcs, de 
golfe Oestrymnien, et de promontoire Ostimnien, trou- 
vées dans des auteurs d'âge si différent ne paraissent 
d'ailleurs nulle part dans les classiques. Strabon qui, 
à cette occasion, ne manque pas de sévir de nouveau 
contre les ic fictions (nl4.<jfjiz-z) de Pythéas, » a très bien 
compris qu'il s'agit de lieux dont la position est beau- 
coup plus boréale. 



SECTION PREMIERE. 1 37 

v. 4i4 et 4'5) , on aurait pu s'attendre à trouver 
dans ces ouvrages quelque allusion à une île qui 
avait fixé l'attention du sénat de Carthage, que citent 
Aristote et Diodore , et qui a excité la curiosité des 
érudits contemporains de Colomb. Le commenta- 
teur des Jklirabiles Auscultaliones , le docte Beck- 
mann a déjà discuté l'opinion des philologues qui 
ont cru reconnaître le Brésil ou d'autres parties de 
l'Amérique dans ce passage ( p. 856) et dans la Mer 
de Sargasso d'Aristote (p. 174 et 307). Le judi- 
cieux Wesseling (éd. Diod., tom. I,p.345,n. 28J, 
après avoir traité ces interprétations de très dou- 
teuses, finit pourtant par ajouter : « Fabulis adfi- 
« nia sunt quse de hac insula produntur, id lamen 
« indicantia, obscuram ejus regionis, quam Ame- 
« ricam vocamus , famam in Carthaginiensium na- 
« vigationibus ad veterum aures dimanasse. » 
M. Heeren 1 voit dans cette île si pittoresquement 
décrite, l'île de Madère trouvée par les Portugais 
Jean Gonzalves Zarco et Tristan Vas (1420) sans 
trace d'habitation, et que la force des courans, por- 
tant au S. E. et au S. S. E., semble avoir soustraite 
aux navigateurs anciens, prudens et timides côtiers. 
L'indication « d'île dépeuplée » excluerait les îles 
Canaries que l'on croit très anciennement habitées 

1 Tom. I, Abth. 2, p. 54. Tom. II, Abtb, 1, 
p. 106. 



l38 SECTION PREMIERE. 

par les Guanches , et qui, célèbres par leur aridité, 
n'offrent pas « ces rivières navigables » dont parle 
Aristote, quoique Pline (lib. VI, 32), Solin 
(cap. 70) et même encore DicuiL {De mensura or- 
bis terr.j VII, p. 4° Walck.) leur donnent « amnes 
<( siluris piscibus abundantes. » 

Il est impossible , je pense, de s'arrêter à une lo- 
calité déterminée au milieu de tant de descriptions 
incertaines. La tradition est ancienne, car le trait 
« de l'asile offert dans le cas d'un renversement de 
fortune, ou de la chute de Cartilage, » n'appartient 
qu'à Diodore, et pourrait bien être un ornement 
oratoire ajouté après la destruction de la cité de 
Didon. Ce même asile s'offrit du moins en espérance 
à Sertorius l lorsqu'à l'embouchure du Baetis , il vit 
entrer un navire revenant « de deux îles atlantiques 
« qu'on croyait éloignées de dix mille stades. » Les 
Récits merveilleux , qui sont la seule source à la- 
queHe nous pouvons remonter, ont été compilés 
pour le moins 2 avant la fin de la première guerre 
punique, car ils nous dépeignent ^cap. io5, p. 2 1 1 
Beckm.) la Sardaigne tyrannisée par les Carthagi- 
nois. Le mystère dont ceux-ci avaient intérêt d'en- 
velopper leurs navigations lointaines, ne permet 

' Plut, In vita Sertor. , cap. 8. Sallust., Fragm. 
48 9 . 

* Mas.nert, Gcogr. der AUen, part. I, p. 44> 77- 



SECTION PREMIERE. l3o, 

que de vagues conjectures. Le hasard des tempêtes 
(la de'couverte de Porto-Santo par Zarco et Vas *, 
au quinzième siècle, fut due à cet incident) peut sans 
doute conduire très loin*, mais le retour de bâti- 
mens déviés de leur route par les tempêtes ou par la 
force des courans , et dépourvus de boussole, pré- 
sente une chance plus rare encore. 



Strabo, lib. I, p. 11 Alm. ; p. 5 Cas. « Verisi- 
« mile etiam non videtur Atlanticum pelaguin esse 
« bimare, et angustis dirimi isthmis, qui obstent ne 
« navibus circumiri possit; multo contra est pro- 
« babilius eum confluere in sese et esse continuum. 
« Nam qui circumnavigare adgressi ac deinde re- 
« trorsum conversi sunt, id haud objectu terrae cu- 
y\ jusdam, quœ navigationem impediret ulteriorem, 
« sed mari haud secus navigabili , ob penuriam re- 
« rum et solitudinem se retroactos aiunt. » 

Ce passage de Strabon n'a pas de liaison directe 
avec celui (lib. I, p. n3 Alm.) qui traite de la 
possibilité de naviguer des côtes occidentales de 
l'Ibérie aux côtes orientales de l'Inde. Il n'est pas 
question d'une terre semblable au continent améri- 

1 Barros, Dec. I, lib. X, cap. a, p. 27 (éd. de Lis- 
bonne, 1778). 



l4«> SECTION PREMIÈRE. 

cain; qui se rattacherait au nord et au sud à des 
terres polaires , et s'opposerait comme une barrière 
à une navigation de l'ouest à l'est. On voit par ce 
qui précède, et par un autre texte (lib. I, p. bj 
Alm., p. 33 Cas.) que le mot circumnaviguer, 
Tzspntlsl'j, n'est pas pris dans le sens de naviguer au- 
tour du globe , mais dans celui de faire le tour de la 
masse des terres connues ( n tamÊfdm ) , placée entiè- 
rement, d'après le système de Strabon, dans un 
quadrilatère au nord de l'équateur. Ce géographe 
s'oppose à l'idée de la division de l'Océan en plu- 
sieurs bassins : il fait allusion peut-être, comme l'a 
déjà observé M. Gossellin, à l'hypothèse d'une Mer 
Erythrée méditerranée supposée par Marin de Tyr 
et par Ptolémée. Si l'extrémité sud-est de l'Asie se 
repliait pour se prolonger vers l'ouest et se ratta- 
cher au Cap Prasum , la circumnavigation de l'A- 
frique, depuis le golfe Arabique jusqu'en Mauri- 
tanie devenait impossible. J'ai déjà fait sentir plus 
haut combien il est heureux que celte fausse con- 
ception d'une mer Erythrée (Mer de l'Inde) con- 
sidérée comme bassin fermé , naît pas été adoptée 
et répandue par Isidore de Séville (Orrg 1- ., XIV, 
c. 5. ) et Sanuto , qui ont exercé de l'influence sur 
les projets de Gama et de Magellan. Strabon dis- 
cute (ï, p. 11 Alm.) ce qui de « l'île de la terre 
habitée» a déjà été examiné, du côté oriental le 
long de l'Inde et du côté occidental occupé par les 



SECTION PREMIÈRE. i/l* 

Ibères et les Maurusiens -, il regarde un peu à tort , 
comme moins considérable ce qui reste des côtes à 
découvrir et à longer. « Il est certain , dit-il , que 
les navigateurs partis de points opposés (àvrarspi- 
7t>£ovtcç) ne se sont pas rencontrés. » Cette discus- 
sion devait le conduire naturellement à la'question 
de savoir si la division de l'Océan en plusieurs bas- 
sins ou l'existence des isthmes , pourraient empê- 
cher les navigateurs de faire le tour de la terre ha- 
bitable? Slrabon revient à cette idée d'isthmes en 
parlant du tour de l'Afrique, « Tous ceux (lib. I, 
« p. bj Alm., p. 52 Cas. ) qui sont partis, soit de 
« la Mer Erythée, soit des Colonnes d'Hercule, ont 
« été forcés de revenir sur leurs pas , ce qui a fait 
« croire assez généralement à l'existence de quelque 
« isthme formant une barrière ' , tandis que par- 
« tout et particulièrement au midi , la Mer Atlan- 
« tique est continue. » Cette continuité des mers se 
trouve aussi énoncée avec beaucoup de précision 
chez Hérodote (I, 202). «Toute la mer que par- 
ti courent les Hellènes, et celle qui est hors des Co- 
« lonnes, à laquelle on donne le nom d'Atlantique, 

l Voyez à l'occasion de ce passage de Strabon et 
d'un texte d'Hérodote cité sur cette même page, Si'Ohîï, 
Diss. de Nicephoro Blemmyda, 1818, p. 22, avec des 
inculpations amères contre M. Tzschucke {Adnotat. 
ad Melam, Vol. III, Pars. I, p. 95). 



\l\1 SECTION PREMIÈRE. 

« et la Mer Erythrée ne forment qu'une seule mer. » 
Si , plus tard (IV, 8) il raconte « que les Grecs du 
« Pont-Euxin font naître l'Océan à l'est (ce qui est 
« contraire à l'idée homérique des sources du fleuve 
« Océan) et le font couler autour de la terre, sans 
« cependant le prouver par l'expérience, » il ne se 
rétracte pas sur ce qu'il a avancé dans le premier 
livre : il ne fait que préciser ce qu'il a recueilli en 
distinguant entre l'opinion et le fait. 

Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que dans Stra- 
bon, comme dans Eratoslhène, la dénomination de 
Mer Atlantique se trouve étendue a toutes les par- 
ties de l'Océan 1 . Selon le premier, les côtes de 
l'Inde méridionale (lib. II, p. 192 Alm., p. i3o 
Cas.) sont baignées par l'Atlantique; les régions 
les plus orientales et les plus méridionales de l'Inde 
(lib. XV, p. 1010 Alm., p. 689 Cas.) se prolongent 
sic tô At>«vtixôv TÙxyoç. Depuis que par les progrès 
de la navigation et des connaissances géographiques 
l'image du fleuve Océan Homérique, qui entourait 
le disque terrestre, s'était agrandie et adaptée aux 
observations positives, un nom qui, selon M. Le- 
tronne 2 , remonte avant Hérodote (I, 202) jus- 
qu'aux temps de Solon (01. 54) et qui n'apparte- 
nait d'abord qu'à la Mer extérieure, à la portion de 

1 Strabo, éd. Sieb., t. VII, p. 197. 
* Mèm. sur V Atlas, p. 10. 



SECTION PREMIÈRE. if+S 

l'Océan voisine des Colonnes d'Hercule (^ e;<a 3i- 
>ao-(xa), fut étendu à toutes les mers qui autour des 
continens alors connus , communiquent les unes 
avec les autres. C'est ainsi que depuis l'expédition 
d'Alexandre, les noms de Taurus et de Caucase 
furent donnés à toutes les chaînes de montagnes de 
l'Asie qui parcourent ce vaste continent de l'ouest à 
l'est jusqu'aux côtes des Sinœ et des Seres. L'école 
d'Arislote (de Mundo, c. 5) s'énonce dans le même 
sens , et dans le beau passage de Cicéron ( Somn. 
Scip., c. 6.) que j'ai déjà eu occasion de citer plus 
haut , l'orateur dit formellement : Cette terre que 
vous habitez est une petite île , « circumfusa illo 
« mari quod Atlanticum, quod Magnum; quod 
« Oceanum appellatis in terris. » Celte synonymie 
d'Atlantique et d'Océan, en général, ne se re- 
trouve cependant pas chez tous les classiques ro- 
mains \ Mêla ( Tzschucke ad Pomp. Melam , 
vol. III, Pars I, p. g5) et Pline font exception, et 
ce dernier (III , 5 s. 10) nomme Mare magnum, 
non comme Cicéron et Sénèque (Nat. Quœst., II, 
6), la mer qui entoure l'oixoy/xév/5, mais spéciale- 
ment la partie voisine des côtes occidentales de 
l'Europe ou l'Atlantique, proprement dite, ce qui 
rappelle la dénomination de Grand Océan, que, 
d'après l'exemple de Fleurieu , les géographes mo- 
dernes donnent , avec plus de raison , à la Mer Pa- 
cifique. 



4 44 SECTION PREMIÈRE. 

Le passage de Slrabon , I p. il Al m., p. 5 Cas., 
se termine par une longue discussion contre Hip- 
parque , qui avait mis en doute la continuité des 
mers. Je pense toutefois que c'est à tort queM.Gos- 
sellin (dans la Géogr. des Grecs analysée p. 52; 
dans les Recherches sur la Géographie systématique 
et positive des Anciens, 1. 1, p. 45, i55, 194, et 
dans les notes de la traduction française deStrabon, 
t. I, p. 12) attribue si positivement à Hipparque 
l'hypothèse avancée par Marin de Tyr et Ptolémée 
sur le bassin fermé ou méditerranéen de la Mer 
Erythrée et sur le continent inconnu, qui rattache 
la péninsule de Thinae au capPrasum. Je ne trouve 
aucune preuve de cette assertion. M. Gossellin 
croit pouvoir se fondçr sur le texte qui nous occupe 
(I, p. 11 Alm.) et sur l'idée d'Hipparque que «la 
circumnavigation de l'Afrique était impossible 5 » 
cependant, le passage cité par Gossellin n'offre rien 
de pareil, et Strabon, I, p. 11 Alm. ne parle que 
« de l'inégalité du phénomène des marées dans di- 
verses régions pélagiques observée par Séleucus le 
Babylonien, comme de l'assertion d'Hipparque, 
que la supposition même de leur égalité ne prou- 
verait pas la continuité absolue des mers qui en- 
tourent le globe. » Il y a loin de ce raisonnement 
général et vague à l'hypothèse de la jonction de 
Thinœ au cap Prasum , que M. Gossellin , d'ailleurs 
si exact et si digne d'éloge , a consignée deux fois 



SECTION PREMIÈRE. 1^5 

dans des cartes particulières. (Rech., t. I, PI. 1 ; 
Trad. deStrab.,t. I,P1. 2.) 

On recounaît dans un passage remarquable de 
Plutarque (de Fctcie in orbe lunœ, p. 921, 19) ces 
mômes isthmes de l'Atlantique ( « de la grande mer 
ou mer extérieure» ) paraissant distinctement, mais 
refléte's par le disque lunaire , si , d'après le système 
d'Agesianax , que l'on retrouve encore de nos jours 
parmi le peuple en Perse, la lune représente, comme 
dans un miroir, le paysage terrestre et les inégalités 
de la surface de notre planète. Plutarque, qui a pu 
voir le texte de Strabon (I, p. 11 Alm.)_, allègue 
dans ce dialogue , pour combattre la vérité d'un 
système catoptrique si bizarre , la continuité des 
mers qui se communiquent toutes sans isthmes in- 
terposés. Etrange erreur de chercher dans la por- 
tion de la lune éclairée directement par le soleil , 
la configuration de nos continens, de même que, 
d'après l'observation d'un astronome illustre , 
M. Arago , on peut lire dans la lumière cendrée de 
la lune l'état moyen de diaphanéité de l'atmo- 
sphère terrestre. 

La vaste étendue de mer qui sépare les côtes oc- 
cidentales de l'Ibérie des côtes orientales de l'Asie , 
sur lesquelles Strabon, d'après l'exemple d'Eratos- 
thène, fait déboucher le Gange, se trouve aussi in- 
diquée par l'expression assez impropre « que l'Ibé- 
rie et l'Inde , contrées que nous savons être , l'une , 
I. 10 



l4ti SECTION PREMIÈRE. 

la plus orientale, l'autre, la plus occidentale de 
toutes , sont respectivement antipodes. » ( Strabo , 
lib. I, p. i3 Alm., p. 7 Cas.) Comme les deux ré- 
gions sont situées dans le même hémisphère bo- 
réal et supposées sur un même parallèle , il aurait 
fallu (Gemin.Elem. astr., c. i3; Cleomed. Cycl. 
Theor., lib. I, c. 2 , p. 10 Schmidt) employer le 
mot Tcepioixoi et non celui d'aVroaot, comme veut 1 
M. Gossellin (Trad. de Strabon, t. I, p. 17), qui 
observe d'ailleurs très judicieusement que, d'après 
les principes admis par Strabon sur la longueur de 
la terre habitable, c'est-à-dire, sur la distance de l'I- 
bérie à l'Inde la plus orientale , l'étendue de l'At- 
lantique interposée résulte pour le parallèle du dia- 
phragme , c'est-à-dire, celui de Rhodes, non de 
180 , mais de « i34?ooo stades sur un périmètre 



' Les antœciens, ou antomes de l'Ibérie se trouvent 
eu Afrique et non dans l'Inde. C'est dans ce même 
sens, que Ptolemée (Géogr., lib. I, c. 8) nomme 
àvToixo'j/xjv»), la terre opposée, une masse continentale 
située au-delà de l'équateur entre les mêmes méridiens. 
Ainsi la définition d'anlomes, avrw^ot, donnée dans 
V Astronomie ancienne de M. Delambre ( t. I, p. LIV ) 
est inexacte et en contradiction directe avec les bonnes 
définitions données 1. 1, p. ao4 et 218. On trouve d'ail- 
leurs souvent confondus chez les auteurs du moyeu - 
âge les antipodes avec les antichthones. Ces deux mots 



SECTION PREMIÈRE. \[yj 

équatorial de la terre de 262,000 stades » (ce qui 
fait plus de 236°). Observons cependant que Stra- 
bon ajoute prudemment au mot antipodes placé 
pour periœcien : rpônov ai riva. « en quelque sorte. » 



Strabo, lib. I, p. ii3-n4 Alm. (p. 64-65 
Cas.) « Itaque (compluribus verbis persuadere ni- 
titurEratosthenes) nisi Atlantici maris obstaret ma- 
gnitudo, posse nos navigare in eodem parallelo, ex 
Hispania in Indiam per universum id quod reli- 
quum est , demta dicta distantia (hoc est longitu- 
dinal terrœ habitatae ) quaî totius circuli trientein 
excedit : siquidem circulus per Thinas ductus mi- 
nor est ducentis milliariis, ubi nos stadia dimensi 



ne sont pas nécessairement synonymes, comme le prou- 
vent p. e. les passages de Mêla, I, 9, 4 ( Tzschucke ad 
Met., t. II, Pars 1, p. 334) et de Pline, VI, 22 s. 2^. Ces 
deux auteurs, en parlant de Taprobane ou de la terre 
opposée , dans laquelle le Nil pourrait avoir sa source 
transmarine, prennent y? t v àv-rt^Sova pour une terre 
des Antœciens. Christophe Colomb n'est certainement 
pas venu aux antipodes de l'Europe, et cependant 
Pierre Martyr d'Anghiera a des nouvelles qui vont 
d'Espagne, ce ad occiduos Antipodas. » Opus Epistol., 
p. i33. ) 



4 48 SECTION PREMIÈRE. 

su mus ex India in Hispaniam.... Habitatam ncmpe 
lerram appellamus eam quam inhabitamus et 110- 
tam habemus. Fossunt autem in eadem temperata 
zona vel duae habitatae terrae esse, immo et plures , 
praesertim proxime ad circulum qui per Tbinas et 
Atlanticum mare describitur. » 

C'est, comme nous avons déjà eu occasion de IV- 
noncer plusieurs fois dans ces discussions , un pas- 
sage, pour ainsi dire, parallèle à celui qu'on lit dans 
Aristote, de Cœîo, II, i4« Il ne peut y avoir aucun 
doute que Strabon, en parlant de la possibilité de 
la navigation de l'Ibérie dans l'Inde, attribue cette 
opinion au second livre de la géographie d'Eratos- 
thène (Strabo, lib. I, p. 62 Cas.) et non à Pythéas, 
comme le prétend un géographe moderne 1 auquel 

1 M. Mannert. Il dit dans Einleit. in die Geog. der 
Allen, p. 74: « Pythéas eut le premier la pensée qu'en 
naviguant de l'Europe vers l'Ouest, on parviendrait 
dans l'Inde; pensée qui fit trouver l'Amérique à 
Christophe Colomb. » Strabon rapporte simplement, 
qu'Ératosthène, dans son évaluation de la grandeur de 
la chlamyde, se fonde sur l'opinion qu'avait Pythéas de 
l'intervalle du Borysthène à Thulé. Nous verrons bientôt 
que c'est plutôt chezPosidonius (Strabo, lib. II, p. 161 
Alm., p. 102 Cas.) que nous retrouvons la pensée 
d'Eratosthène, et non dans le peu que nous savons de 
Pythéas, si injustement traité par ceux qui n'ont pu ou 
n'ont pas voulu le comprendre. 



SECTION PREMIÈRE. lfy 

on doit d'excellentes recherches sur la géographie 
des anciens. Eratosthène, admettant la sphéricité 
de la terre (Strabo, lib. I,p. 107 Alm., p. 62 Cas.) 
devait facilement être conduit à l'opinion que l'on 
pourrait naviguer de l'Ibérie dans l'Inde-, mais, 
comme de raison , l'étendue de l'Atlantique sous le 
parallèle de Thinœ (le diaphragme de Dicœarque) 
lui paraissait un obstacle insurmontable. La mesure 
numérique de cette étendue de l'Atlantique résulte 
de l'étendue en longitude de l'otxoupiv/) évaluée 
à uu peu moins de 68,000 stades dans le paral- 
lèle de Thinœ. D'après ce que Strabon énonce dans 
le quatrième chapitre du second livre et dans le 
quinzième chapitre du onzième livre sur la forme 
générale et la dimension de la terre habitée (p. 172 
Alm.,p. lia Cas., p. 179 Alm., p. 118 Cas., p. 179 
Alm., p. 5i9 Cas.) , les résultats numériques aux- 
quels il s'arrête, soit dans le système d'Eratosthène, 
soit dans celui de Posidouius , se retrouvent avec 
beaucoup de facilité ; et ce qui me paraît très ras- 
surant surtout , on les retrouve en ne comparant 
dans chaque système les données partielles qu'aux 
périmètres entiers très différemment évaluées par 
l'un et l'aulre de ces anciens géomètres , sans avoir 
besoin de recourir à une comparaison avec les 
mesures actuelles. « La portion de l'hémisphère 
septentrional comprise entre l'équateur et un 
parallèle voisin du pôle a la figure d'une ver-v 



l5o SECTION PREMIÈRE. 

tëbre * en6vàu\oç (Cod. Paris., i3o,3 : anôvâetlovdonl 
M. de Brequigny propose très inutilement de faire 
<T7rov<?stov, coupeemployée dans deslibations). La sur- 
face de cette vertèbre ou zone sphérique qui repré- 
sente la zone tempérée septentrionale, comprendra 
deux quadrilatères (rîrpâTr'kavpiz), dont les côtés seront 
vers le nord, la moitié du cercle parallèle à l'équa- 
teur et voisin du pôle (i4oo stades au-delà d'Ierné), 
vers le sud une moitié de l'équateur. » Or, c'est dans 
l'un de ces quadrilatères, que Strabon inscrit l'île qui 
est notre terre habitée « dont la longueur est plus 
que le double de sa largeur, qui a la forme d'une 
chlamyde, et dont la largeur se rétrécit beaucoup 
vers ses extrémités , surtout vers l'ouest ( II p. 177 

' J'ai conservé le mot vertèbre dont les traducteurs 
de Strabon se sont servis jusqu'ici. Il est cependant 
bien plus probable que Strabon, loin de faire allusion 
au squelette des animaux vertébrés, ait voulu désigner 
«nrivdu^oç une forme circulaire (anneau) à surface bom- 
bée ou cylindrique, telle que l'offrent soit le peson du 
fuseau (verticillus dans Pline, XXXVII, c. 2, peson 
bien léger d'une matière semblable à l'ambre), soit les 
parties cylindriques du fût d'une colonne. (Athen. 
Deipn., V., p. 206, et où se trouve décrit le fameux 
vaisseau du Nil, le Thalamegus, orné de colonnes dont 
les parties étaient de différentes couleurs semblables à 
quelques édifices modernes de Florence. ) 



SECTION PREMIERE. l5l 

Al m., p. 1 16 Cas.). Comme le parallèle de Thinae, 
eu supposant le périmètre équatorial avec Eratos- 
thène de 202,000 stades (Strabo, II, p. 173 Alm., 
p. 1 10 Cas.) n'a pas tout-à-fait 200,000 stades (Stra- 
bon aurait dit plus exactement » un peu moins de 
2o3,ooo), et comme la longueur de la terre habitée, 
de l'ouest à l'est, du Cap Sacré à Thinae est, sous le 
même parallèle du diaphragme, de 70,000 stades 
(Strabo, II, p. 137, 177, XI, p. 789 Alm. ou, 
II, p. 83. 116, XI, p. 5 19 Cas.), il est juste de dire, 
comme le fait Strabon dans le passage (p. n3Alm., 
p. 64 , ^5 Cas. ) , qui a tant occupé le moyen-âge 
jusqu'à Colomb , que les terres occupent « plus du 
tiers » du cercle qui passe par Rhodes etThinœ, deux 
lieux que l'antiquité supposait par une même lati- 
tude , quoiqu'ils différassent probablement de 2^°. 
11 resterait donc à parcourir par mer i3o,ooo stades 
pour aller de l'Ibérie dans l'Inde « par un même 
parallèle, » dans cette Inde 2 . « Eoo adposita pe- 



1 Gossellin, dans les notes à la trad. de Strabon, 
t. II, p. 164. 

a Dans le passage remarquable qui traite du com- 
merce de Thinae (Periplus Marciani Heracl., p. 14, et 
Arriani Periplus maris Erythr., p. 36 Hudson) ce port 
est représenté comme appartenant au pays des Sinae, 
pays séparé de YIndia extra Gangem. Telles étaient 
les connaissances dues à une navigation plus étendue. 






l52 SECTION PREMIERE. 

lago » (Mêla , III , 17 .) C'est là, comme dit Strabon 
dans un autre endroit (II, p. i73Alm.,p. n3Cas.), 
« la vaste étendue et la solitude des mers que l'on 
« ne peut franchir. » 

Mais ce qui rend le texte (I, p. 1 1 4 Alm., p. 65 
Cas.) que nous analysons le plus remarquable , et 
ce qui semble avoir peu frappé les écrivains du 
quinzième et du seizième siècle (de la grande épo- 
que des découvertes), c'est cette assertion de Stra- 
bon « que dans la même zone tempérée que nous 
habitons , et surtout aux environs du parallèle qui 
passe par Thinae et traverse la mer Atlantique , il 
peut exister deux terres habitées et peut-être plus 
de deux. » C'est une prophétie de l'Amérique et 
des îles de la Mer du Sud, plus raisonnée du moins 
que la vague prophétie de la Mèdée de Sénèque. 
Strabon , dans le second livre (p. 179 Alm., p. 1 18 
Cas. ) , fait encore allusion à cette probabilité de 
l'existence de terres inconnues placées entre l'Eu- 
rope occidentale et l'Asie orientale. « Chercher à 
donner une idée exacte, dit-il, de toutes les autres 
portions du globe , ou même simplement de la tota- 
lité de cette vertèbre ou zone dont nous avons parlé 
(II, p. 173 Alm., p. 1 13 Cas.), cela est du ressort 
d'une autre science ( ce n'est pas du ressort de la 
géographie positive), comme aussi d'examiner si la 
vertèbre est habitée dans l'autre quadrilatère , 
comme elle l'est dans celui où nous sommes. En. 



SECTION PREMIERE. l53 

effet , supposez , ce qui est assez probable , qu'elle 
le soit , ce ne saurait être par des peuples de même 
origine que nous : dès-lors , cette terre habitée doit 
être différente de la nôtre , et c'est la nôtre seule 
que nous avons à décrire. » L'existence d'une terre 
ou de plusieurs terres dans l'Atlantique à l'est de 
Thinae , paraissait donc assez probable au judicieux 
géographe d'Amasée , qui craignait de s'égarer dans 
le vaste champ de la géographie conjecturale. La 
liaison du passage que nous citons (II, p. 179 Alm., 
p. 118 Cas.) avec celui qui traite des dimensions 
et des divisions de la terre habitée (II, p. 173 Alm., 
p. 1 15 Cas. ) , l'expression , autre quadrilatère de 
la vertèbre (de la zone septentrionale), qui a été dé- 
crite , « composée de deux quadrilatères dont l'un 
comprend notre ohtpvpivri. » ne laisse aucun doute 
que Strabon , après avoir fait l'éloge des grandes 
expéditions des Romains si utiles aux progrès de la 
géographie, et « de son compagnon et ami, jElius 
Gallus , » revient incidemment sur l'existence de 
terres habitées , non encore découvertes , placées 
peut-être sous le parallèle de Rhodes et de Thinae. 
Cette autre owovpsv*? de l'hémisphère boréal était 
donc entièrement différente de Vautre partie du 
monde , qu'à l'exemple de Craies (Strabo, I, p. 54 
Alm., p. 3i Cas.), on admettait dans l'hé- 
misphère austral , au-delà du bras océanique qui 
occupe la zone torride : elle était différente de Y al- 



i 54 SECTION 



I» KOI 1ERE. 



ter Orbis de Mêla (1 , 9, 4, III, 7 , 7) et de la qua- 
trième partie du monde > d'Isidore de Séville 
(Orig. XIV, c. 5, éd. Venet. i483, p. 71, b). 

La comparaison d'une chlamyde avec là forme 
de Poïxovf/.£v>j revient quatre fois dans Strabon (II, p. 
176 Alm., 1 15 Cas.*, II, p. 1.79 Alm., p. nSCas.; 
H, p. 182 Alm. , p. 121 Cas. j XI, p. 789 Alm. , 
p. 5r9 Cas.). L'analogie paraît se fonder principa- 
lement sur deux circonstances ; il faut d'abord que 
la longueur, l'étendue de droite à gauche du vête- 
ment dans lequel le cavalier doit s'envelopper et 



1 Je cite, de préférence, ces dénominations de la terre 
des Antichthones, qui, dans des siècles postérieurs, ont 
été identiquement appliquées à l'Amérique. Finis erat 
orbis oragallicilitoris, nisiBritanniainsulaamplitudine 
nomen Orbis alterius mereatur (Diccil, de mesura orb. 
terres, p. 5o Walck., passage imité de Flouus, III, 10, 
16). Sur les difficultés qu'éprouvent les habitans de la 
terre australe (Antichthones) de communiquer avec 
les habitans de notre oiy.ouy.evn, voyez deux passages re- 
marquables dans Cleom., Cycl. 77»^or.,t.II(ed. Theop. 
Schmidt. i83a, p. 11-12) et dans Geminus, Elem. 
Astr.y c. i3 (Pet. Uran., p. 5a). Le premier ajoute : 
ic L'existence de cette terre antichthone (des Antœciens), 
nous l'avons apprise par des considérations ( théori- 
ques ) de physique générale, fvaioïoyia, non par l'expé- 
rience (de faits historiques). » 



SECTION PREMIÈRE. l55 

l'étendue (longueur) de l'est à l'ouest de la terre 
habitée soient beaucoup plus considérables , en gé- 
néral, que la hauteur de la chlamyde ou la lar- 
geur de Youov[jiévY) du nord au sud. Cette circon - 
stance se retrouve en effet dans la description d'A- 
lexandrie. Strabon compare le terrain qu'occupe 
cette ville à la figure d'une chlamyde, « dont la 
longueur déterminée par les deux côtés baignés, 
l'un par la mer, l'autre par le lac Maréotis , est de 
5o stades, tandis que les isthmes qui en marquent 
la largeur, n'ont que de 7 à S stades et sont resser- 
rés entre la mer et le lac » (lib. XVII, p. Ii43 
Alm. , p. 793 Cas.). U oly.o-jpévio se rétrécit beau- 
coup dans sa largeur vers les extrémités à l'est et à 
l'ouest (II, p. 173 Alm. , p. n3 Cas. ; II, p. 179 
Alm., p. 118 Cas.; II, p. 181 Alm., p. 120 Cas.), 
surtout vers l'ouest (II, p. 177 Alm., p. 116 Cas.). 
Malgré la disproportion entre les deux dimensions 
de longueur et de largeur, d'étendue en longitude 
et en latitude, la similitude des formes exige que, 
vers le milieu de la longueur, la largeur atteigne un 
maximum. Cette condition , comme M. Gossellin 
l'a judicieusement observé (trad. de Strabon, t. IV, 
partie I , p. 293-294) > se trouve établie par Stra- 
bon (XI, p. 789 Alm., p. 5i9 Cas.) lorsqu'il dis- 
cute où est placée, sous le parallèle de Rhodes , la 
moitié de la longueur, et si à ce point correspond 
la plus grande largeur de la chlamyde. L'idée sys- 



l56 SECTION PREMIERE. 

tématique sur la forme du manteau de la terre ha- 
bitée paraît géographiquement assez justifiée; car le 
maximum de largeur tombe en effet entre les méri- 
diens de Rhodes et d'Artemita en Babylonie. Je 
trouve que, dans le moyen-âge , on a môme vu les 
attaches (fibulae) de la chlamyde ». 

La discussion sur la chlamyde et la largeur de la 
terre habitée dans le méridien d'Artemita ou de 
l'embouchure de la mer Hyrcano-Caspienne se ter- 
mine par une comparaison de la partie boréale de 
l'Asie avec un couteau ; comparaison qui rappelle 
celles de feuilles de platane ou de peau de panthè- 
res si communes chez les géographes grecs. Elle a 
paru inintelligible à des traducteurs modernes a j 
mais d'après l'opinion de M. Boeckh, Strabon (lib. 
XI, cap. i5, in fine, p. 789 Alm. , p. 5ig Cas.), 



' Omnis terra quamvis ab Oceano tamquam ingens 
qusedam insula circumvallatur, habitabilis tamen non 
undique globea est : cum utrumque ad solis semitam 
altius erecta caliginosa? cujusdain nubeculae (ut inquit 
Anthonius Veronensis) speciem praeslet, chlamydisque 
formam prae se fert, inquit Strabo in tertio : quoniam 
duas fibulas versus arclon habere conspicitur, quae si 
coirent chlamydis figurarent speciem. Cosmographia, 
daus la Manuductio in tabulas Ptholomei, composila per 
Laur. Corvinum Basil. 1^6, fol. 10, a. 

» Du Tueil, t. IV, partie I, p. 296. 



SECTION PREMIERE. l$J 

frappé de la configuration du segment de la terre 
compris entre la Mer Glaciale et la chaîne du Tau- 
rus que sous les dénominations successives de Cau- 
case (d'Alexandre), d'Imaùs, d'Emodus , d'Otto- 
rocorras et de montagnes de Seres , on supposait 
parcourir toute l'Asie de l'ouest à l'est jusqu'à la 
mer orientale (Eoum pelagus), assimile ce segment 
à la forme d'un couteau, dont le dos courbé est 
représenté par la côte de la mer boréale, et le tran- 
chant («zpj zriç xo7n<?oç) par la chaîne du Taurus qui 
se prolonge en ligne droite. Si je cite , à cette occa- 
sion , cet érudit et spirituel philologue , mon con- 
frère à l'Académie, c'est pour lui offrir en même 
temps l'hommage de ma vive reconnaissance pour 
le soin qu'il a pris de rectifier les traductions latines 
de plusieurs textes d'Aristote et de Strabon (par 
Joannes Agyropulos , Budée, Vatable et Xylan- 
dre), comme aussi pour les conseils qu'il a bien 
voulu me donner, lorsque je lui ai soumis des tra- 
vaux qui m'ont occupé un si grand nombre d'an- 
nées. Signaler ces secours de la critique et de l'ami- 
tié, ce n'est pas rendre M. Boeckh responsable des 
aperçus souvent vagues et hasardés que peut ren- 
fermer mon ouvrage. 



Strabo, lib. II, p. 161 Alm. (p. 102 Cas.) 



i58 SECTION PREMIÈRE. 

« Suspicatur etiam (Posidonius) habitatae terne 
longitudinem LXX circiler millibus sladioruru 
constare, dimidiumque esse totius in quo sumitur 
circuli : itaque , inquit, ab occasu, Eurospirante, 
uavigans tantura spatium ad lndos pervenires. » 

Le périmètre équinoxial étant supposé par Posi- 
donius de 180,000 stades (Strabo, II, p. i5i Alm., 
p. g5 Cas. ), le périmètre du parallèle de 36" ( « de 
celui sur lequel la mesure de la terre habitée est 
prise ») est nécessairement de i^5,6oo stades (Gos- 
sellin dans la trad. de Strabon, 1. 1, p. 270, note 1), 
dont 70,000 stades ou la plus grande étendue de 
l'owow/xévv} de l'est à l'ouest sont en effet «environ la 
moitié. » Strabon n'a pas mis beaucoup de préci- 
sion dans la réduction des périmètres appartenant 
à différentes latitudes. Il est difficile de concevoir 
comment des commentateurs ont voulu substituer 
Çépupo; à eSpoç et faire naviguer de l'Ibérie vers l'Inde 
avec un vent continuel de l'ouest. Les mots àn-ô t>jç 
ojerîwç dans le texte dont je cite la traduction, dé- 
signent le point de départ, et « ce vent continuel de 
l'est » rappelle presque les vents alises d'un paral- 
lèle plus méridional. 



Seneca, Nat. Quaest. , in Prœf., 11, «Tune 
contemnit (curiosus spectator) domicilii prioris 



SECTIOJ* PREMIÈRE. %5^ 

angustias. Quantum enim est , quod ab ultimis lit— 
toribus Hispaniae usque ad Indos jacet? Paucissi- 
Diorum dierum spatium , si navem suus ventus 
implevit (Godd. ferat. )» 

Au premier abord, ce passage paraît faire allusion 
à ceux d'Aristote, de Cœlo, II, 14, et de Strabon, I, 
p. n3 Alm., p. 64 Cas. ; mais cette analogie n'a 
rapport qu'à la voie par laquelle on peut naviguer 
de l'Ibérie dans l'Inde. Colomb , dans sa lettre à la 
reine Isabelle, de l'année 1498, confond tous les 
textes des auteurs anciens pour appuyer son opi- 
nion du peu d'étendue des mers. « Aristote , dit-il, 
nous apprend que le monde est petit, qu'il y a peu 
d'eau , et que facilement on peut aller de l'Espagne 
dans l'Inde. Ceci se trouve confirmé par Avenruyz 
( Averrhoès ) et par le cardinal Pedro de Alliaco , 
qui se fonde sur l'autorité de Sénèque , tout en di- 
sant qu'Aristote pouvait savoir beaucoup de secrets 
de ce monde par Alexandre-le-Grand, et Sénèque 
par Céaar Néron. » Mais, par quelle inadvertance, 
Sénèque , ce grave auteur, si soigneux de son style, 
a-t-il pu écrire paucissimorum dierum spatio? 
Voilà une question difficile à résoudre. En se rap- 
pelant ce qui précède dans la préface des Quœs- 
tiones naturelles , on reconnaît que Sénèque a 
voulu offrir l'exemple d'une très petite étendue. 
Dans la tendance morale qui caractérise le stoïcien 
éclectique, vivant dans des temps sinistres, il insiste 



1ÔO SECTION PREMIÈRE. 

sur le contraste entre la petitesse de cette terre 
« punctum 1 istud in quo bellatis, in quo régna 
disponitis » et la grandeur des espaces planétaires , 
« sursum ingentia spatia sunt , in quorum posses- 
sionera animus admittitur. » Quand l'homme, spec- 
tateur curieux de l'univers , a contemplé la course 
majestueuse des astres « et cette région du ciel qui 
offre à Saturne (velocissimo sideri) une route de 
trente ans , il méprise, en jetant de nouveau ses re- 
gards vers la terre , la petitesse de son étroit domi- 
cile. Combien y a-t-il depuis les derniers rivages de 
l'Espagne jusque dans l'Inde? L'espace de très peu 
de jours , si le vent est favorable au vaisseau. » 
M. Ruhkopf , dans ses Adrwtaliones ad Quœst. 
nat. (Sen., Op., t. V, p. 1 1 ), veut que l'Inde de 



1 On dirait que Pline (II, 68) a eu présent à la mé- 
moire ce passage de Sénèque, lorsqu'il dit : « Hae lot 
portiones terrœ, imo vero, ut plures tradidere, mundi 
punctus, neque enim est aliud terra in universo. Haec 
est materia gloriae nostrae; hic exercemus imperia, hic 
instauramus bella civilia, etc. » Mais ces philosophes 
du premier siècle des Césars, généralement stoïciens, 
prêchant aussi le panthéisme, quand il se prête mieux 
à l'éloquence des rhéteurs (Pline, II, j, 4> 7 )> offrent 
une monotonie de formes dans leurs compositions de 
philosophie morale sur laquelle nos théologiens seuls 
ont su renchérir. 



SECTION PREMIERE. l6l 

Sénèque soit les îles Canaries : car, d'après Ptolémée, 
dit-il , l'Inde orientale se rapproche de l'Afrique 
occidentale (?); ces deux pays ne sont pas séparés 
par une grande étendue de mer, et par conséquent, 
les îles Canaries ne sont pas très éloignées de l'Inde. 
Il serait difficile de saisir le fil de ce raisonnement , 
et je ne connais , dans la Géographie de Ptolémée, 
absolument rien qui puisse justifier un rapproche- 
ment entre l'Inde et les Iles Fortunées. La terre in- 
connue, qui se lie à la péninsule de Catigara , se 
rattache « au cap Prasum , au promontoire Rhapta 
et à la partie australe d'Azania, » et tout en fermant 
le bassin de la Mer Erythrée, reste étrangère à la 
côte occidentale de la Libye. Ptolémée parle trois 
fois de ce bassin fermé et de l'existence de cette 
terre inconnue (lib. IV, c. 9, et lib. VII, c. 3 
et 5 ) ; partout ailleurs, où il fait mention de la Mer 
de l'Inde (lib. IV, c. 8, lib. VI, c. 8, lib.VII, c. 2), 
il n'en désigne pas les limites. De plus, rien ne 
prouve que l'hypothèse de l'école d'Alexandrie sur 
la contiguïté de l'Afrique au sud du cap Prasum 
avec Catigara soit d'Hipparque , et , en général , 
antérieure à Sénèque , qui vivait plus d'un siècle 
avant Marin de Tyr et Ptolémée. L'explication du 
passage de Sénèque par M. Ruhkopf est par consé- 
quent inadmissible, et l'on doit croire que le philo- 
sophe de la cour de Néron mettait quelquefois un 
peu d'exagération dans ses idées , comme trop sou- 
I. 11 



l6'2 SECTION PREMIÈRE. 

vent il met de l'enflure dans sa diction. Senec^e 
Medea, Acl. II, p. 371, sqq. Chorus in fine , 
p. 281, éd. Bip. 

«Nil, qua fuerat sede, reliquit 
Pervius orbis. 

Indus gelidum potat Araxein : 
Albim Persae, Rhenumque bibunt. 
Venient annis saecula seris 
Quibus Océan us vincula rerum 
Laxet, et ingens pateat tellus, 
Tethysque novos detegat orbes, 
Nec sit terris ultinia Thule. » 

C'est le passage si souvent cite' par Christophe 
Colomb, Pierre Martyr d'Anghiera , Oviedo et 
Herrera. Il serait inutile de jeter ici des doutes , 
comme l'a déjà fait Ferdinand Colomb, sur le véri- 
table • auteur de la Médée, qu'un texte de Quint i- 

1 C'est pour avoir confondu si souvent le célèbre phi- 
losophe L. Annaeus Seneca avec son père, M. Annaeus, 
époux d'Helvia, et auquel les tragédies ont été fausse- 
ment attribuées, que les professeurs de Salamanque, 
dans les fameuses disputes avec Christophe Colomb en 
1487 dont nous avons parlé plus haut, lui objectaient 
« l'infinité de l'étendue de l'Océan, prouvée par le 
philosophe Sénèque. » Il n'y a qu'une erreur de per- 
sonne dans cette assertion des Cathedraticos de Sala- 
manque. Ils ont voulu parler du rhéteur M. Annœus 



SECTION PREMIERE. l63 

lien (Inst. Orat. IX, 2. §. 9.) paraît adjuger for- 
mellement au philosophe précepteur de Néron, 
L. Annaeus Seneca. Un trait satirique, échappé à 
Tacite l , nous indique d'ailleurs que le précepteur 
« faisait souvent des vers depuis que le goût en était 
venu à l'élève. » Ce qui nous importe ici , c'est de 

Seneca, qui vécut du temps d'Auguste à Rome, et traita 
dans les Suasoriœ (I. 1.) cette question: Alexandre 
s'embarquera-t-il sur l'Océan, l'Inde étant l'extrémité 
du monde, au-delà de laquelle commence la nuit éter- 
nelle? Voss, Kleine Schriften, t. II, p. 241). L'expres- 
sion dont se sert Ferd. Colomb dans la Vie de son père 
(cap. XI, p. 11 Barcia ), savoir: que les professeurs 
s'appuyaient ic sur l'autorité de Sénèque, qui assure 
por via de question qu'en trois ans on ne parviendrait 
pas au bout du Levant », dénote les Suasoriœ, débats 
fictifs des rhéteurs. Les trois ans ne se trouvent pas 
dans le texte : on affirme ce ultra Océan um rursus alia 
littora, alium nasciorbem, nec usquam naturam rerum 
desinere, sed simper inde ubi desisse videatur, novam 
exsurgere » ; mais l'auteur conclut, d'après de longues 
et futiles digressions, qu'Alexandre ne doit pas s'em- 
barquer pour chercher un autre monde. C'est par une 
conclusion semblable, que la Faculté de Salamanque 
en 1487 cherchait par de doctes argumens à empêcher 
la découverte de l'Amérique. 

1 Objiciebant etiam eloquentiae laudem uni sibi 
adsiscere et carmina crebrius factitare, postquam Ne- 
roni amor eorum venisset. Ann. XIV, 52. 



l64 SECTION PREMIERE. 

fixer l'attention sur la liaison des idées qui conduit 
le poète à la prophétie, bien vague sans doute, « de 
ces nouvelles terres » qui seront découvertes dans la 
suite des siècles j prophétie dans laquelle, selon le 
géographe Ortélius, on aimait d'autant plus à re- 
connaître l'Amérique que Sénèque était natif de 
Tlbérie. Le chœur commence par célébrer le cou- 
rage des navigateurs [Audax nimium, qui fréta 
primus , elc; ) à une époque où l'on n'était point 
guidé par les astres , où les vents n'avaient point 
encore de noms particuliers ; mais depuis que les 
Argonautes ont fait leur glorieuse expédition, la 
mer est partout ouverte ; on n'a plus besoin du na- 
vire Argo construit par la main de Minerve. Tout 
vaisseau parcourt la haute mer. Le monde entier 
est devenu d'un facile accès (perméable, pervius 
orbis. ) L'Indien pénètre jusqu'à l'Araxès glacé 
(sans doute celui d'Hérodote, I, 201. T. V, 
p. 200- 204 -, Schweigh. faisant la limite de la 
Perse et du pays des Massagètes, c'est-à-dire l'Iaxartes 
ou Sir-Deria ) ; le Persan boit les eaux de l'Elbe et 
du Rhin. Dans ce tableau des communications des 
peuples , trop magnifique même pour le règne de 
Néron, le poète prête, suivant la coutume des Grecs, 
les connaissances de son époque aux temps de Mé- 
dée. L'idée du contraste entre les premières naviga- 
tions timides ( sua quisque piger litlora tangens ) 
et cette communication rapide depuis l'Inde jus- 



SECTION PREMIÈRE. l65 

qu'aux rives du Rhin conduit à la prophétie qui 
termine le chœur. « Lorsque l'Océan aura brisé les 
liens {yincula rerurn) par lesquels il enchaîne, 
d'après la Géographie Homérique, l'orbe terrestre 1 
et que cet orbe sera libre à toute communication 
( ingens pateat tellus), alors dans des sièles futurs , 
la mers (Téthys) dévoilera de nouvelles terres (tzo- 
vos delegat orbes), etThule ne sera plus le point 
le plus éloigné du monde connu. » L'élévation du 
style et le ton pathétique de l'inspiration ont donné 
aux dernières paroles du chœur une importance 
que, dépourvue de toute couleur locale, une pro-^ 
phétie si vague n'aurait point acquise , si elle avait 
été revêtue de la simple forme d'une conjecture 
géographique. Lorsque Strabon nous dit (I. p. n3 
Alm., p. 64 Cas.) que dans l'Océan Atlantique, 
dans la partie de l'hémisphère boréal qui n'est pas 
occupée par notre terre habitée, il pourrait bien 
exister une autre oîxou/xe'v» et même plusieurs, sur- 
tout par le parallèle de Thina? qui est celui de la 
plus grande extension continentale de l'Europe et 
de l'Asie, il prophétise, c'est-à-dire, il devine (ce 
me semble) d'une manière bien plus heureuse la 
découverte de l'Amérique et des îles de la mer du 
Sud. Le rapide développement de la navigation de 

1 « Oceanus terras velut vinculum circumfluit » 
(M. Ann. Seneca, Suas. I. 1. p. 5, éd. Bip.) 



l66 SECTION PREMIERE. 

Myos-Hormos sur les bords de la Mer Rouge , aux 
côtes de l'Inde , dès la conquête de l'Egypte par les 
Romains (Strabo,II, p. 179 Alm.,p. 118 Cas.), 
les découvertes au-delà des îles Britanniques et vers 
le Nord en général , peut-être aussi quelques expé- 
ditions militaires des Romains dans l'intérieur de 
l'Afrique remplissaient sans doute l'imagination de 
Sénèque l j et le chœur que nous venons d'analyser, 
ne semble pas imité d'une de ces nombreuses tragé- 
dies portant le même titre, de Néophron de Si- 
cyone , d'Herillus ou de Philiscus qui toutes sont 
perdues pour nous. 

C'est peut-être la célébrité rapidement acquise 
du passage de Médée, dès qu'on l'appliqua à la 
découverte du Nouveau-Monde , qui donna lieu 
à une supercherie d'antiquaire que nous ne con- 
naissons que par le récit du géographe Ortelius 2 . 
En i5o8, il prit fantaisie à un Portugais, habi- 
tant d'un village près le Cap de la Rocca , de faire 
graver sur un marbre de méchans et inintelligibles 
vers : 



\ Il est parfaitement inutile de faire voyager Sénè- 
que, même comme le veut Gronovius, d'Egypte dans 
l'Inde (L. Akn. Ses., Medea et Troades , éd. Aug. 
Matthice, 1828, p. i4- 19. 92.) 

* Ortelii, Theatr. orbis terr. 1601 (in art. Nov. 
Orbis.) 



SECTION PREMIÈRE. 167 

Volventur saxa litteiïs et ordine rectis, 
Gum videas Occidens, Orientis opes. 
Ganges, Indus, Tigris, erit mirabile visu, 
Merces commutabit suas uterque sibi. 

Le marbre fut enterré jusqu'à ce que l'on pût 
espérer que l'humidité en aurait attaqué la surface, 
puis déterré, montré à des curieux , et décrit par 
des enthousiastes comme inscription sibylline. Le 
jurisconsulte César Orlando découvrit la fraude , 
et Resende la dénonça dans les Antiquitates Lusi- 
taniœ. 

Après la prétendue prophétie de Sénèque, c'est 
la grande catastrophe de l'Atlantide de Solon , qui , 
au moment de la découverte de l'Amérique , a le 
plus occupé les auteurs Espagnols. Je ne me sou- 
viens pas , il est vrai , avoir trouvé une citation de 
l'Atlantide dans les lettres de Christophe Colomb 
ou dans les fragmens de son Traité de la conquête 
de la Casa Santa ; mais son fils parle de Ylsla At- 
lantica qu'il confond, comme je l'ai fait voir plus 
haut , avec l'île Atalante , en face de l'Eubée , que 
nous savons, par les rapports de Thucydide, de 
Sénèque } et de Strabon , avoir été déchirée par des 

' Thucydidesait(III, 89), circa Peloponnesiacibelli 
tempus (anno sexto) Atalantam insulam aut totam aut 
certe maxima ex parte suppressam. Nat. Quaest. VI, 
2^. Voyez aussi Strab., lib. I, p. io5 Alm., p. 61 Cas. 



l68 SECTION PREMIERE. 

tremblemens de terre vers l'Olympiade 88, 2. H er- 
rera dit que l'on n'a eu l'esprit de prendre l'île Ai- 
lantia de Platon pour l'une des Antilles de Bar- 
lovento que pour ternir la gloire de la découverte 
de l'amiral. Je m'abstiendrai de soulever de nou- 
veau une question de géologie si fastidieusement 

Cette grande révolution physique coïncide , à une 
année près, avec la troisième éruption de l'Etna, dont 
l'histoire fait mention depuis l'établissement des Grecs 
en Sicile, c'est-à-dire, depuis la première fondation 
de Syracuse en Ol. 5, 4> selon la chronique de Paros 
Boeckh, Corp. Inscr. Grœc, t. II, p. 335). Les trem- 
blemens de terre de la Mer Egée ont-ils préludé à l'é- 
ruption de l'Etna, malgré la différence des deux sys- 
tèmes d'action, comme nous avons vu des liaisons entre 
les mouvemens souterrains des Açores, de la Louisiane 
et de la côte de Caracas? (Humb., Rel. hist., t. II, 
p. 4~2i ). Hésiode, non Homère, connaissait le nom de 
l'Etna, si toutefois le mot AÏ-tv* 6e trouvait réellement 
dans le texte d'Hésiode, etqu'Eratosthène n'a pas seule- 
ment interprété le poète (Theog., vs86o) par une liaison 
de conjonctures (Strabo, 1. 1, p. 42 Alm. p. 23 Cas.). 
Une grande éruption (Ol. <j5, 2) signala le règne 
d'Hiéron, et donna lieu aux descriptions de Pindare et 
d'Eschyle. Diodobk (V, 6) rapporte que long-temps 
avant la guerre de Troie, les Sicani, habitans primitifs 
de la partie orientale de la Sicile, par conséquent, 
« antérieurs aux Siculi, » furent forcés par des érup- 
tions de l'Etna, qui durèrent pendant plusieurs années, 



SECTION PREMIERE. 169 

rebattue. Les problèmes de la géographie mythi- 
que des Hellènes ne peuvent être traités selon les 
mêmes principes que les problèmes de la géogra- 
phie positive. Ils offrent comme des images voilées , 
à contours indéterminés. Ce que Platon a a fait 
pour fixer ces contours et agrandir les images en y 

de se réfugier dans les parties occidentales de l'île. 
Thucydide nomme l'éruption 01. 88, 3 la troisième 
(lib. III, 1 16). Il parait probable qu'Hésiode connais- 
sait l'Etna par des phénomènes volcaniques antérieurs 
à l'établissement des colonies grecques. 

1 Tibleus, vol. III, p. 20*26; Critias, p. 109-121 ; 
( Plat., t. IX, p. 287-297,^. X, p. 39-66, éd. Bip. ). 
De ces deux ouvrages de la vieillesse de Platon le der- 
nier dialogue n'est pas terminé. (Voyez aussi Strabon, 
II, p. 160 Alm., p. 102 Cas.) D'après le témoignage de 
Posidonius, non de Polybe, comme il est dit dans un 
ouvrage rempli de recherches exactes , Hoff, Gesch. 
der natùrl. Verand. der Erdoberfl., t. I, p. 169 : a Po- 
sidonius trouve plus sage d'adopter la tradition ( des 
prêtres égyptiens ) que de dire à l'égard de ce pays, 
comme on l'a dit du retranchement d'Homère : celui 
qui l'a imaginé l'aura fait aussi disparaître. » Cette mu- 
raille qui devait mettre à couvert le camp des Grecs 
« n'a peut-être jamais existé ( Strabo, XIII, p. 8g3 
Alm., p. 5g8 Cas. ), et ne doit sa destruction qu'à l'i- 
magination d'Homère, comme le dit Aristote. » Platon 
fait du pays de l'Atlantide un pays à éléphans, dans 
lequel on trouve même des noms de langues sémiti- 



170 SECTION PREMIERE. 

appliquant les idées d'une théogonie et d'une poli- 
tique plus modernes, a fait sortir le mythe de l' At- 
lantide du cycle primitif des traditions auquel ap- 
partiennent le Grand Continent Saturnien (Plut. , 
Defacie in orbe lunœ, p. 941» 2 ) , l'île enchantée 
dans laquelle Briarée veille auprès de Saturne en- 
dormi , et la Méropis de Théopompe. Ce qui im- 
porte de rappeler ici , c'est le rapport historique 
du mythe de l'Atlantide avec Solon. Dans sa plus 
simple expression , le mythe désigne l'époque 
« d'une guerre de peuples qui vivaient hors des 
colonnes d'Hercule , contre ceux qui en sont à 
l'est. » (Crit. p. 108). C'est une irruption de 
l'ouest. Dans la terre Méropide * de Théopompe 

ques ; car un frère d'Atlas s'appelle « Gadeiros, ce qui 
veut dire en grec Eumelos, y> riche en brebis. Cepen- 
dant, nous savons par un fragment de Salluste ( Nunnes 
adMelam, p. 5a5), par Pline (IV, 36), Denysle Pé- 
riégète, et surtout par Avienus ( Ora mar., v. 267) qui 
souvent se vante de ces renseignemens tirés d'Himilcon, 
que Gaddir ou Gadeira, est une racine punique. (Pu- 
nicorum lingua conseptum locum Gaddir vocabant. 
Poet^ Lat. Mm., t. V, p. 121a, éd. Wernsd). 

1 Ce nom de Meropis faisait-il allusion, en se liant 
au titan Atlas, à la seule de ses filles, qui s'était unie 
à un mortel , et qui, dans les Pléiades restait voilée 
(obscurcie), presque cachée au regard des hommes? 
Apolloï>., Bibl.,\\\, 10, 1, p. 83, éd. Heyne.) 



SECTION PREMIERE. I7I 

et dans la terre Saturnienne de Plutarque , nous 
voyons , comme dans l'Atlantide , un continent en 
comparaison duquel notre otxoupu'vrj ne forme qu'une 
petite île. La destruction de l'Atlantide par l'effet 
des tremblemens de terre se lie aussi à l'antique tra- 
dition de la Lyctonie, mythe géologique qui se 
rapporte au bassin de la Méditerranée , depuis l'île 
de Cypre et l'Eubée jusqu'en Corse , et qui peut- 
être, dans des temps bien récens, mais à l'imitation 
de la savante école d'Alexandrie, servait à étayer 
des systèmes géologiques par les traditions primi- 
tives des Hellènes et fut célébré dans les Argonauti- 
ques du faux Orphée ? . Ce mythe de la Lyctonie , 
bien ancien sans doute, indiquant un danger mena- 
çant le continent et les îles de la Grèce que les At- 
lantes veulent conquérir, aurait-il été transporté 
peu à peu vers l'ouest, au-delà des Colonnes? Il est 
aussi bien remarquable que , parmi tous ces mythes 
cosmologiques que nous venons de citer, la Lycto- 
nie et l'Atlantide soient les seuls qui , sous l'empire 
de Neptune dont le trident fait trembler la terre, 
soient engloutis par de grandes catastrophes. Les 
continens Saturniens n'offrent pas cette particula- 
rité, et pour cela même l'Atlantide , malgré son 

1 V. 1274-1281. Sur un passage analogue de Calli- 
maque, voyez Ukert, Geogr. der Rômer und Gr., 1. 1, 
Abth. 2, p. 246-348, et t. II, Abth. 1, p. 194. 



• 



172 SECTION PREMIERE. 

origine probablement égyptienne et étrangère à la 
Grèce , me paraît un reflet de là Lyctonie. De 
grands bouleversemens ou , si l'on préfère une autre 
expression, la croyance de ces bouleversemens que 
l'aspect de la surface du globe , des péninsules, de 
la position relative des îles et de l'articulation des 
continens faisaient naître , devaient occuper les es- 
prits sur toutes les côtes de la Méditerranée , lors 
même que l'Egypte, comme le prétendaient les prê- 
tres, était, moins que tout autre pays, exposée à voir 
interrompre par des révolutions physiques, brus- 
ques et partielles , l'ordre régulier des phénomènes 
périodiques. La liberté extrême > avec laquelle Pla- 
ton, surtout dans le Critias , traite le sujet de l'At- 
lantide, a rendu très naturellement douteux le rap- 
port de tout ce mythe avec Solon. Platon était allié 
à la fois à la famille de ce législateur et à celle de 
Critias. Le bisaïeul de Critias que Platon introduit 
dans ses dialogues , portait le nom de Dropidès : il 
était l'ami intime de Solon qui l'a cité dans ses 
vers. Le récit de Platon offrirait moins de difficulté 
chronologique, l'intervalle de deux cent dix ans 
entre la vieillesse de Solon et celle de Platon étant 
rempli par trois générations de la descendance de 

1 Dans le même dialogue, les dimensions les plus 
plus différentes sont données à l'Atlantide. Crit., 
p. jo8-n8. 



SECTION PREMIÈRE. Ij3 

Dropidès , si , par une altération sans cloute blâma- 
ble du texte , c'était celui-ci et non Solon qui ra- 
contait à Critias , le grand-père de l'interlocuteur, 
ce qu'il avait appris par Solon, de la catastrophe de 
l'Atlantide. Ce Critias , fils de Dropidès, à l'âge de 
quatre-vingt-dix ans (quand l'interlocuteur n'en 
avait que dix) , excité par un concours poétique de 
jeunes gens qui chantaient des vers de Solon , se 
mit à exposer l'histoire des Atlantes , telle que les 
deux dialogues du Timée et du Critias la ren- 
ferment. De plus , on fait dire à Critias l'interlocu- 
teur, qu'il conservait des notes de Solon dans les- 
quelles celui-ci discutait les noms propres qu'il 
traduisait de l'égyptien en grec , et qu'il voulait in- 
troduire dans son poème. Platon , pour donner 
plus d'importance à son récit , aurait pu introduire 
tous ces faits dans un roman historique, et sa pa- 
renté avec Solon favorisait la probabilité de la fic- 
tion. 

Dans cette supposition récemment renouvelée > , 



1 Voyez Kleine, Qucest. quœdam de Solonis cita et 
fragmentis. Duisb., i83a, p. 8. D'un autre côté, 
M. Bacii {Solonis Alhen. carmina quœ 'supersunt, 
Bonnae ad Rhen., 825, p. 35-56 et 1 13, ) croit que la 
tamille de Platon avait conservé, non comme tradition, 
mais comme poème, un écrit désigné par les mots lôyoç- 
At'Ascvït/Ôç-, 



174 SECTION PREMIÈRE. 

Platon, loin d'avoir puisé à la source de Solon, 
aurait rapporté lui-même le mythe de l'Atlantide, 
de son voyage d'Egypte. La vie de Solon par Plu- 
tarque (c. 54 et 66 ) semble rendre au grand légis- 
lateur d'Athènes le poème dont on voudrait nier 
l'existence. Il le lui rendrait avec une certitude irré- 
cusable si l'on était bien sûr que Plutarque n'eût 
pas modifié ses idées d'après les dialogues de Pla- 
ton. Le biographe nous dit en effet que Solon « con- 
férait avec les prêtres Psenophis et Sonchis d'Hélio- 
polis et de Sais, desquels il apprit le mythe de 
l'Atlantide, qu'il essaya, comme l'affirme Platon, 
de mettre en vers et de publier en Grèce. » Il ajoute, 
à la fin de cette biographie, «que c'est simplement 
par vieillesse, et non, comme prétend Platon, à 
cause des affaires politiques, que Solon ne termina 
pas sou poème dont la longueur lui fit peur. » Cette 
objection, élevée contre le récit de Platon 1 et les 
noms de deux prêtres égyptiens 2 que les dialogues 
ne désignent pas, me paraît indiquer que Plu- 
tarque , malgré l'éloignement du temps , puisait à 
des sources qui nous sont inconnues ; aussi M. Le- 
tronne, dans son judicieux Essai sur les idées 

1 Tim., vol. III, p. 21. 

a Procmjs, in Tim., p. 3i, en nomme trois autres 
encore, Pateneit à Sais, Ochlapi à Héliopolis et Ethi- 
mon à Sebennytos. 



SECTION PREMIÈRE. Ij5 

cosmographiques qui se rattachent au nom 
d'Atlas, i85i, dit expressément : « La fable de 
l'Atlantide, que Platon raconte et amplifie sans 
doute dans le Timée et le Critias, a été tirée d'un 
poème mythico -politique que Solon composa sur 
la fin de sa vie, pour réveiller le courage et le pa- 
triotisme des Athéniens. Il donna les prêtres de 
Sais pour auteurs du récit principal, comme un 
moyen d'en augmenter le crédit. Solon mourut 
en 55g avant notre ère : son poème a dû être 
composé entre 670 et 56o , environ soixante- 
dix ans après le voyage de Colseus de Samos, et 
plus de deux cents ans avant la rédaction du 
Critias. » 

D'après l'observation du grand helléniste, mon 
compatriote, M. Boeck, c'est surtout la réminis- 
cence de la guerre des Atlantes, dans les Petites 
Panathénées, qui parle pour la haute antiquité de 
la tradition de l'Atlantide, et qui prouve que tout, 
dans ce mythe, n'est pas de la fiction de Platon. 
« Dans les grandes Panathénées, on portait en pro- 
cession un péplum de Minerve, représentant le 
combat des géans (gigantes) et la victoire des divi- 
nités de l'Olympe. Dans les Petites Panathénées ( il 
faut omettre l'indication de la localité où la proces- 
sion eut lieu, parce qu'elle repose sur une erreur 
du scoliaste), on portait un autre péplum qui mon- 
trait comment les Athéniens, élevés par Minerve, 



I76 SECTION PREMIÈRE. 

ont eu le dessus dans la guerre des Atlantes. » 
Schol., in Rempubl., I, 5, 1. (Bekkeri Comm. in 
Plat., t. II, p. 095. Voyez aussi les mômes rensei- 
gnemens dans Proclus in Tim. , p. 26.) Ajoutons 
à ceci une scolie également conservée par Proclus , 
p. 54: « Les historiens qui parlent des îles de la mer 
extérieure, disent que, de leur temps, il y avait sept 
îles consacrées à Proserpine; trois autres d'une 
immense étendue, dont la première était consacrée 
à Pluton, la seconde à Ammon, la troisième ( celle 
du milieu, de mille stades de grandeur) à Neptune. 
Les habitans de cette dernière île ont conservé de 
leurs ancêtres la mémoire de l'Atlantide , d'une île 
extrêmement grande, laquelle exerça, pendant un 
long espace de temps, la domination sur toutes les 
îles de l'Océan Atlantique , et était également con- 
sacrée à Neptune. Tout ceci , Marcellus 1 l'a écrit 
iv rote At9tw7rtxoïç : ». Une scolie du Timée ( 17, 17 in 
Bekkeri Comm., t. II, p. 4' i 7) est m °t a m °t copiée 
de ce passage. 

Cette réminiscence monumentale de la guerre 
des Atlantes sur le péplum des Petites Panathénées 
et ce fragment de Marcellus, conservé par Proclus, 
indiquant le souvenir d'une catastrophe physique 
( l'existence d'un mythe de l'Atlantide ) au-delà 
des colonnes d'Hercule, peut-être dans les îles Ca- 

• L. c., p. 54. 



SECTION PREMIERE. I77 

naries l mêmes, méritent une sérieuse attention de 
la part de ceux qui aiment à pénétrer dans les té- 
nèbres des traditions historiques. Le grand Ar- 
chipel de l'Inde offre , d'après l'observation de 
M. Rafïles, une tradition ou plutôt une croyance 
analogue à celles des destructions de la Lyctonie et 
de l'Atlantide. Ce qui importe d'abord de constater 
dans ce genre de recherches, c'est l'antiquité d'un 
mythe qu'à tort on a cru une fiction de la vieillesse 
de Platon , un roman historique comme le Voyage 
imaginaire 2 d'Iambulus (Diod. II, 53-6o) et les 

1 Pline, VI, 3i, connaît, outre la grande Atlantide 
de Solon, une petite île de ce nom, à cinq journées de 
navigation de l'Hespérion Ceras (Cap Non ? Gossellin, 
Rech. t. I, p. )45.) Celle dernière pourrait bien être 
une des sept îles des .Ethiopiques de Marcellus et 
appartenir aux Canaries. Aussi M. Heeren reconnaît 
dans l'île ce herbarum abundans atque Saturno sacra » 
dAvienus ( Ora mar. v. 1 65), île dont le sol est sou- 
levé par d'affreux tremblemens de terre , tandis que la 
mer voisine reste calme, le volcan de Ténériffe , Ideen 
Uber Politik, 182 5, II, J,p. 106. 

a M. de Ste. -Croix {Examen des historiens d'Alexan- 
dre, p. 737) croyait cependant que la Gulliveriade 
d'Iambulus avait quelque fond de vérité. Un jeune 
écrivain, profondément versé dans les langues et les 
alphabetsde l'Asie méridionale et orientale, M. Jacquet, 
a récemment fixé l'attention ( Nouveau Journal asiate 
I. 12 



178 SECTION PREMIERE. 

quatre-vingt-quatre livres d'Antoine Diogène des 
choses que Von voit au-delà de Tliulé. Ce qui dans 
les mythes géologiques peut appartenir à d'anciens 
souvenirs ou à des spéculations sur la configuration 
primitive des terres, à la rupture dts digues qui sé- 
paraient les bassins des mers, offre un problème en- 
tièrement distinct et peut-être plus insoluble en- 
core. Ces Atlantes, heureux parce qu'ils sont très 
loin , heureux même sans savoir rêver ( Hérod. IV, 
184 ; Plin. V, 8), sont, d'après les idées qui ré- 
gnaient dans l'extrémité civilisée du bassin oriental 
delà Méditerranée, chez les Egyptiens et les Hel- 
lènes, un assemblage des peuples de l'Afrique bo- 
réale et occidentale, aussi différens sans doute de 

que, t. 8, p. 3o ; t. 9, p. 5o8) sur ce peuple « qui se ser- 
vait de lettres, d'après la valeur des signes indicateurs 
au nombre de vingt-sept, mais, d'après les figures 
qu'elles affectent seulement au nombre de sept éprou- 
vant chacune quatre modifications, » comme dans les 
alphabetssyllabiques indiens. Ne peut-on pas admettre 
que dans ces Voyages imaginaires on se plaidait à 
mêler aux fictions des descriptions locales, quelques 
traits de mœurs et d'usage que l'on connaissait vague- 
ment par les relations incohérentes d'anciens naviga- 
teurs? Le mélange de vérité et de fiction paraît avoir 
existé surtout dans la Panchaïe d'Evhemere, maligne- 
ment traité de Bergaeen par Eratosthène. (Gosselluv, 
t. II, p. i38.) 



SECTION PREMIERE. 179 

raoc que ceux que, dans le nord-ouest de l'Asie, on 
confondit long-temps sous la dénomination vague 
de Scythes et Cimmériens. Les Atlantes des temps 
historiques sont à l'est des Colonnes d'Hercule. 
Hérodote les place à vingt journées des Gara- 
mantes \ mais leur nom étant lié, comme il l'ob- 
serve expressément , à celui du mont Atlas , les 
Atlantes mythiques ont pu être portés vers l'ouest, 
au-delà des Colonnes, selon que la fable d'Atlas- 
Montagne, a été reculé progressivement dans cette 
direction l . La guerre des Atlantes avec les habitans 
de Cerné et les Amazones, si confusément traitée par 
Diodore de Sicile , eut lieu dans tout le nord-ouest 
de l'Afrique, au-delà du fleuve Triton, limite 
(Hérod. IV, 191) entre les peuples nomades et 
les peuples agricoles et plus anciennement civilisés, 
si toutefois il est permis d'assigner une localité dé- 
terminée à une lutte dans laquelle interviennent 
des êtres fabuleux, les Gorgones. Ajoutons que le 
lac Triton dont parle Diodore (III, 52, 56) y n'est 
point sur les côtes de la Méditerranée, mais sur 
celles de l'Océan. Cette même région (et ce fait est 

1 Letronne., Idées cosmog. p. 8 et 9, M. Heeren (II, 
1, p. 206, 240; II, 2, p. 438) croit, d'après la route 
des caravanes indiquée par Hérodote au-delà des Ga- 
ramantcs, devoir placer les Atlantes d'Hérodote entre 
le Fezzan et le Bornou. 



l8û SECTION PREMIÈRE. 

d'autant plus digne d'attention que Diodore ne iait 
nulle part mention de la destruction de l'Atlantide 
de Solon) « offrait de grandes éruptions volca- 
niques (7ru/)ô; èxyyffjQ/xaTa peyc&a ). » Le Lac Triton 
même disparut par l'effet d'un tremblement de 
terre et le déchirement du sol qui le séparait de 
l'Océan (Diod. IH, 53, 55). Le souvenir de cette 
catastrophe et l'existence de la Petite Syrte, attri- 
buée sans doute à un événement semblable, ont fait 
confondre quelquefois, chez les anciens (Hérod. 
IV, 179)» le lac et la Syrte. Des mythes de l'an- 
cienne limite occidentale du monde counu peuvent 
donc avoir eu quelque fondement historique. Une 
migration de peuples de l'ouest à l'est, dont le sou- 
venir conservé en Egypte , a été reporté à Athènes 
et célébré par des fêtes religieuses, peut appartenir 
à des temps bien antérieurs à l'invasion des Perses 
en Mauritanie dont Salluste a reconnu les traces , 
et qui, également pour nous, est enveloppée de té- 
nèbres. (Sali. Bell. Jug. c. 18 ; Plin. V, 8, 
Strabo,XVII,p. 828 Cas.) 



Macrobius, Comment, in Somnium 6'cipionis, 
Ub. II, c. 9 : Nunc de Oceano , quod promisiinus 
adstruamus, non uno, sed gemino ejus ambitu 
terrae corpus omne circumfîui Is enim, quem 



SECTION PREMIERE. l8l 

solum Oceanum plures opinantur , de sinibus ab 
illo originali refusis , secundum ex necessitate am- 
bitum fecit. Ceterum prior ejus corona per zonam 
lerrae calidam méat, superiora terrarum et inferiora 
cingens, flexum circi œquinoctialis imitata. Ab 
oriente vero duos sinus refundit , unum ad extre- 
ujitatem septentrionis, ad australis alterum : rur- 
susque ab oceidente duo pariter enascuntur sinus, 
qui usque ad ambas , quas supra diximus , extremi- 
tates refusi , occurunt ab oriente demissis 5 et , dum 
vi summa et impetu immaniore miscentur, invi- 
cemque se feriunt, ex ipsa aquarum collisione nas- 
citur illa famosa Oceani accessio pariter et recessio; 
et , ubicumque in nostro mari contingit idem , vel 
in augustis fretis, vel in planis forte lit toribus , ex 
ipsis Oceani sinibus, quos Oceanum nunc vocamus, 
eveniunt : quia nostrum mare ex illis influit. Cete- 
rum verior, ut ita dicam , ejus alveus tenet zonam 
perustam ; et tam ipse , qui aequinoctialem , quam 
sinus ex eo nati qui horizontem circulum ambitu 
suae flexionis imitantur, omnem terram quadrifi- 
dam dividunt ; et singulas , ut supra diximus, habi- 
tationes insulas faciunt. Nam inter nos et australes 
homines means ille per calidam zonam , totamque 
cingens, et rursus utriusque regionis extrema fini- 
bus suis ambiens, binas in superiore atque inferiore 
tcrrœ superficie insulas facit. Unde Tullius, hoc 
volens intelligi, non dixit : Omnis terra parva 



i8'2 SECTION PREMIÈRE. 

quœdam est insida; sed : Omnis terra , quœ co- 
litur a vobis, parva quœdam est insula : quia et 
singulae de quatuor habitationibus parvae quaedam 
efficiuntur insulœ, Oceano bis eas, ut diximus, am- 
biente. Omnia haec ante oculos locare potest des- 
criptio subslituta : ex qua et nostri maris originem, 
quae totius una est, et Rubri atque Indici ortum vi- 
debis, Caspiumque mare unde oriatur invenies : li- 
cet non ignorem, esse nonnullos qui ei de Oceano 
ingressum negent. Necdubium est, in illam quoque 
austral is generis temperatam mare de Oceano simi- 
liter iniluere; sed describi hoc nostra attestatione 
non debuit , cujus situs nobis incognitus persé- 
vérât. 

Dans ce passage curieux, mais bien lourdement 
exprime, le grammairien offre à la fois une division 
des terres du globe en quatre masses continentales, 
séparées les unes des autres par des bras de l'Océan, 
une exposition des courans pélagiques et une théo- 
rie des marées fondées sur la rencontre des courans 
opposés. Cicéron n'admettait que deux portions de 
terres habitables (Somn. Scip. cap. 6), l'une au 
nord | l'autre au sud de l'équateur. Si Christophe 
Colomb avait eu connaissance du commentaire de 
Macrobe (et trois éditions en avaient déjà paru 
avant 1492), il aurait sans doute été vivement 
frappé de cette « terra quadriGda » dont deux 
masses se trouvent dans l'hémisphère boréal à peu 



SECTION PREMIÈRE. l83 

près conformes aux conjectures de Strabon (lib. I, 
p. ii3 Alm., p. 64 Cas.), masses continentales 
dont un navigateur, en cinglant de l'ouest à l'est, 
de l'Ibérie aux côtes orientales de l'Asie, devait né- 
cessairement rencontrer sur son chemin celle qui 
n'avait point encore été vue l par les habitans de 
notre otxou/zsv«. Si l'on se figure l'Afrique australe 
séparée par une irruption de l'Océan , et l'isthme 
de Panama rompu , on retrouve à peu près dans 
l'Amérique du nord, dans celle du sud, dans l'Asie 
en y joignant sa Péninsule occidentale, l'Europe, 
et dans l'Afrique australe la terra quadrifida de 
Macrobe. L'existence d'un bras du fleuve-Océan 2 

1 Un passage assez obscur, relatif à un autre monde, 
qui, certes, n'est pas un monde imaginaire, perçu seu- 
lement par l'intelligence (vcoo-fxo; vorjTÔç ), se trouve dans 
un fragment d'Anaxagore de Clazomènes, conservé par 
Simplicius, p. 89, o,3, 1 10, éd. Schaubach. 

a a Phavorini fragmentum èv toî; na.vzod<xnalç iaropioiiç 
apud Stephanum Byzantinum advocem Q.xs<xvoç legi- 
mus quod ita se habet : n.po<ra.yopeûovai âè rhv «£<w 
3acÀa<Tffav èxeïvov pèv oî iroXkoi twv |3apêâp<uv QxgavôV oi o*É 
tÀv Affîav otxoûvTÊç (isyilrtii ^âXarrav , oî de ÉWl>jvsç At- 
Aavrtxôv Trektzyoç. Moneo hune locum satis gravi mo- 
mento comprobare neque Oceani nomen, neque notio- 
nem illam maris terram cingentis greeece esse originis. » 
Sfbon de Niceph. Blemm. duob. opusc. geogr. 1818, 
p. a3. ) Ce passage très remarquable et très décisif de 



l84 SECTION PREMIERE. 

occupant la partie mitoyenne de la zone équato- 
riale avait été affirmée, depuis les temps d'Alexandre, 
d'abord par Cratès, puis par Aratus, Cleanthès et 
Cleoraède ; mais, ces quatre révulsions (refusiones) 
des eaux de l'est et de l'ouest vers le nord et le sud, 
qui sont marquées sur une petite mappemonde 
que l'on trouve ajoutée aux manuscrits de Macrobe 
(éd. Bipont. p. i54» tab. Il), et qui, dépourvue 
des quatre golfes , adoptés par tous les géographes 
grecs , n'est pas celle que Macrobe avait sous les 
yeux, sont-elles le produit de l'imagination du com- 
mentateur, ou les a-t-il tirées de quelque source in- 
connue? L'idée d'expliquer les marées par des 
courans opposés était d'ailleurs anciennement très 

Phavorinus ajoute aux motifs historiques et étymolo- 
giques qui out été allégués plus haut de l'origine sémi- 
tique (phénicienne) de la fiction et du nom d'un 
Fleuve-Océan, qui forme un cercle autour de la masse 
réunie des terres. Voyez aussi sur les racines hag (ag) 
et og : VManueva, Phœnician Ireland, i833, p. 65, 
ouvrage dont l'esprit et la méthode sont d'ailleurs bien 
éloignés de la sévérité d'une bonne critique philolo- 
gique. Habitansdescôtes de la mer Egée, les Hellènes 
connaissaient par leurs propres navigations la Mer Noire 
avant l'Océan. De là a le nom du Pont ( IIovtoç), donné 
au bassin qui semblait le plus vaste, comme le nom de 
Poète, donné /.%-> «^o^nv au plus grand de tous, à Ho- 
mère. » Strabo, lib. I, p. 3g Alm. p. 21, Cas.) 






SECTION PREMIÈRE. l85 

répandue, et l'observation du mouvement des eaux 
dans les détroits surtout au nord-est de la Sicile et 
dans l'Euripe qui sépare là Béotie de l'Eubée, y 
avait donné lieu. Le savant auteur de la Géographie 
physique des anciens a , M. Ukert, observe d'ailleurs 
avec raison que la théorie de Macrobe, contempo- 
rain d'Aviénus , a quelques rapports avec celles du 
rhéteur Eumenius et du poète Claudius Rutilius 
Numatianus, tous deux natifs desGaules, l'un d'Au- 
tun et l'autre de Poitiers ou de Toulouse, et par- 
conséquent, à ce que je pense, familiarisés avec les 
phénomènes des hautes marées sur les côtes occi- 
dentales de la France. Eumenius et Rutilius re- 
gardent également comme causes principales des 
marées le choc des eaux pélagiques à l'issue des ca- 
naux (amnes Oceani, Virg. Georg. IV, 235; Ocea- 
nus refusus, jEn. VII, 225.) qui séparent «les 
diverses masses de terres continentales. » Us adop- 
taient donc aussi plusieurs terres habitables, sur 
les côtes desquelles se brisaient les courans : mais 
d'Eumène , le panégyriste de Constance Chlore , 
mort en 3n, et du poète Claudius Rutilius, il n'y 
a que le premier qui soit indubitablement antérieur 
à Macrobe. 

1 Eumen. Paneg. Constant, c. 6. Claud. Rut. Iti- 
ner.l, 6 43. Urert, Geogr. der Griechen,\1, î, p. 85. 



l86 SECTION PREMIÈRE. 

Esra, lib. IF, cap. 6. /?:Et tertia die impe- 
i asti aquis congregari in septima parte terrae. 

Colomb ayant intérêt à persuader aux mo- 
narques espagnols que l'Océan offre très peu d'é- 
tendue, a été frappé de ce passage d'Esdras : il en 
parle longuement dans sa lettre d'Haïti de i49^« Il 
avait appris à connaître dans Ylmago Mundi 
(cap. 8) du cardinal d'Ailly l'opinion que la mer 
n'occupait qu'un septième de toute la surface du 
globe, opinion trois fois énoncée dans l'histoire de 
la création du monde, telle que la rapporte Esdras ; 
mais Colomb copiait mal la citation en plaçant le 
passage dans le troisième livre. Comme la reine 
Isabelle aurait bien pu ne pas se soucier de l'auto- 
rité d'Esdras, l'amiral ajoute, ainsi que nous l'a- 
vons vu plus haut : « La cual autoridad es aprobada 
por santos los cuales dan autoridad al 5° et 4° libro 
de Esdras. » Il donne pour exemple S. Augustin et 
S. Ambroise. Ce jugement sur la sainteté de tous 
les livres d'Esdras est également porté par d'Ailly \ 
et par Pic de la Mirandole, ce qui doit d'autant 
plus surprendre, que le quatrième livre a été, dans 
les siècles postérieurs à S. Augustin, toujours re- 

1 a Cujus libri auctoritatem, dit ce Cardinal, sancti 
habuerunt in reverentia et veritates sacras per cum 

confirma nuit » 



SECTION PREMIÈRE. 187 

gardé comme apocryphe 1 . Depuis, M. Lùcke a 
rendu probable que ce livre a été fabriqué non au 
quatrième mais dès la fin du premier siècle de notre 
ère par un Juif grec hors de la Palestine 2 , et qu'il 
appartient à ce groupe d'écrits apocalyptiques dont 
l'origine remonte aux prétendues prophéties des 
Mages et aux oracles sibyllins forgés en partie, selon 
les recherches modernes , jusqu'aux quatrième et 
cinquième siècles. 

Il est étrange de trouver dans des périodes du 
christianisme, où la grande étendue des navigations 
au nord- ouest et dans la Mer de l'Inde avait depuis 
long- temps fait disparaître l'idée du Fleuve-Océan 
entourant le disque terrestre et où les géographes 
grecs et romains parlaient tous de Yimmensité de 
l'Atlantique, cette fausse idée du rapport des conti- 
nens et des mers et de la trouver dans un livre apo- 
cryphe appelé très anciennenent dans l'Eglise 
grecque l'Apocalypse d'Esdras. Ce sixième cha- 
pitre que cite Christophe Colomb appartient plus 

'•' 

1 Luther le compare « aux fables d'Esope. » Alb. 
Fabric Cod. pseudepigr. Vet. Test. t. II, p. 174 ? 
180, 191.) 

* Fn. LiîcKE, Versuch einer vollstand. Einleitung 
in die Ojfenb. Johannis und die gesammte apocalyptis- 
che Litteratur, i83a,p. 78-115. Keil, Apologet. Ver- 
such ùber die Bâcher der Chronick und Esra 833, p. l44- 



l86 SECTION PREMIÈRE. 

Esra, lib. IP, cap. 6. Z>:Et tertia die impe- 
i asti aquis congregari in septima parte terrae. 

Colomb ayant intérêt à persuader aux mo- 
narques espagnols que l'Océan offre très peu d'é- 
tendue, a été frappé de ce passage d'Esdras : il en 
parle longuement dans sa lettre d'Haïti de 1498. Il 
avait appris à connaître dans X Imago Mundi 
(cap. 8) du cardinal d'Ailly l'opinion que la mer 
n'occupait qu'un septième de toute la surface du 
globe, opinion trois fois énoncée dans l'histoire de 
la création du monde, telle que la rapporte Esdras ; 
mais Colomb copiait mal la citation en plaçant le 
passage dans le troisième livre. Comme la reine 
Isabelle aurait bien pu ne pas se soucier de l'auto- 
rité d'Esdras, l'amiral ajoute, ainsi que nous l'a- 
vons vu plus haut : « La cual autoridad es aprobada 
por santos los cuales dan autoridad al 5° et 4° libro 
de Esdras. » Il donne pour exemple S. Augustin et 
S. Ambroise. Ce jugement sur la sainteté de tous 
les livres d'Esdras est également porté par d'Ailly l 
et par Pic de la Mirandole, ce qui doit d'autant 
plus surprendre, que le quatrième livre a été, dans 
les siècles postérieurs à S. Augustin, toujours re- 

' ce Cujus libri auctoritatem, dit ce Cardinal, sancti 
liabuerunt in reverentia et veritates sacras per eum 

1 on li nu ai mit » 



SECTION PREMIÈRE. 187 

gardé comme apocryphe 1 . Depuis, M. Liicke a 
rendu probable que ce livre a été fabriqué non au 
quatrième mais dès la fin du premier siècle de notre 
ère par un Juif grec hors de la Palestine 2 , et qu'il 
appartient ù ce groupe d'écrits apocalyptiques dont 
l'origine remonte aux prétendues prophéties des 
Mages et aux oracles sibyllins forgés en partie, selon 
les recherches modernes , jusqu'aux quatrième et 
cinquième siècles. 

11 est étrange de trouver dans des périodes du 
christianisme, où la grande étendue des navigations 
au nord- ouest et dans la Mer de l'Inde avait depuis 
long- temps fait disparaître l'idée du Fleuve-Océan 
entourant le disque terrestre et où les géographes 
grecs et romains parlaient tous de Yimmensitè de 
l'Atlantique, cette fausse idée du rapport des conti- 
nens et des mers et de la trouver dans un livre apo- 
cryphe appelé très anciennenent dans l'Eglise 
grecque l'Apocalypse d'Esdras. Ce sixième cha- 
pitre que cite Christophe Colomb appartient plus 

1 Luther le compare a aux fables d'Esope. » Alb. 
Fabric. Cod. pseudepigr. Vet. Test. t. II, p. 174, 
180, 191.) 

* Fr. Lucre, Versuch einer vollstand. Einleitung 
in die Offenb. Johannis und die gesammte apocalyptis- 
che Litteralur, i83a,/>. 78-115. Keil, Apologet. Ver- 
such ùber die Bûcher der Chronick und Esra 833, p. i44- 



i88 SECTION PREMIÈRE. 

particulièrement au cycle des visions cosmologi- 
ques. D'après l'opinion d'un des savans les plus 
versés dans les croyances des peuples araméens ou 
sémitiques, M. Rosenmùller, à Leipzig, que j'ai 
consulté sur le passage d'Esdras , « les Hébreux , 
dans leurs livres anciens , n'avaient absolument au- 
cune donnée numérique sur l'étendue relative des 
continens et des mers ; même les paraphrases chal- 
déennes et les écrits talmudiques et rabbiniques 
n'offrent aucun secours. Mais comme les Juifs ont 
l'habitude de partager la surface du globe en sept 
climats *, et comme la Genèse, I, 9, indique que 
les eaux ont été réunies en un seul lieu, il ne pa- 
raîtrait pas contraire à l'esprit de Y exégèse talmu- 
diste de rapporter ce lieu de rassemblement des 
eaux à une des sept zones. » J'ajouterai à cette ex- 
plication ingénieuse que la division en sept climats 
a ses racines dans les plus antiques traditions my- 
thiques de l'Inde. D'après une des différentes 
phases de la géographie 2 entièrement systéma- 
tique , conservée dans les Pouranas , le disque ter- 
restre est également composé de sept zones ou 
cercles concentriques (Dtvipas) avec sept climats 3 

1 Boxtorf, Litt. Chald. p. ao3. 
* Wilford dans les Asiatic Researches , t. VIII , 
p. 376. 

a Pythagore, Parmenide et Posidonius ne connais- 



SECTION PREMIÈRE. 1 89 

correspondans. Mais chez les Indous, les sept zones 
terrestres sont séparées par sept mers. Cet arran- 
gement ne restreint certainement pas l'étendue de 
la masse totale des zones liquides dans lesquelles on 
distingue d'une manière plus bizarre que poétique 
des mers de lait caillé, de sucre et de beurre cla- 
rifié. C'est probablement pour avoir ignoré l'im- 
portance qui a été donnée au passage d'Esdras dans 
la série d'idées et de rêveries qui ont amené et 
suivi la découverte du Nouveau-Monde , qu'aucun 
des commentateurs des livres apocryphes écrits ori- 
ginairement en grec, n'a fixé son attention sur cette 
septième partie de la surface du globe qui seule de- 
vait être couverte des eaux de l'Océan. 

On voit dans le livre de Job, dit Herrera », l'his- 
toriographe de la conquête de l'Amérique, que Dieu 
a voulu tenir le Nouveau-Monde comme caché aux 
hommes (encubierto a los hombres) pour le don- 
ner aux Castillans. Il serait difficile de trouver 
quelque allusion a une découverte géographique 
dans le passage éloquent de Job qui n'offre qu'une 
allégorie philosophique ( cap. 28, v. 20-26 ) : « Quis 
est locus intelligentiae? Absconditus est ab oculis 

saient que cinq ou six zones (Stkabo, lib. II, p. io5 
Alm. p. 94 Cas. ), tandis que dans l'Inde, la division 
est ou en quatre ou en sept zones. 
1 Dec. I , lib. I, c. I, p. 2. 



1Q2 SECTION PREMIERE. 

en grande partie très justes, dans le dialogue de 
Facie in orbe lunœ, que se trouve le passage dans 
lequel, au seizième siècle, le géographe Ortelius l 
croyait reconnaître non les îles Antilles, mais tout 
le continent américain. Cette p*ytQ« faupo; placée 
au-delà de la Bretagne, vers le nord- ouest, lui 
rappelait sans doute les côtes du Canada et le che- 
min que les navigateurs normands avaient trouvé 
au commencement du onzième siècle, vers les par- 
tics les plus septentrionales de l'Amérique. Il est 
superflu de développer ce qu'il y a de hazardé et 
de chimérique dans ces interprétations. Le mythe 
qui nous est conservé dans le petit Traité des taches 
de l'orbe lunaire de Plutarque, appartient à un 
cercle d'idées étroitement liées entre elles, plus 
symbolliques que chorographiques, embrassant 
tout l'occident au-delà des Colonnes d'Hercule, 
appelées elles-mêmes jadis Colonnes de Briarêe ou 
de Cronos (Saturne). C'est un fragment de la géo- 
graphie mytique des temps les plus anciens, offrant, 
pour ainsi dire, des images qui se détachent sur un 

' Après avoir répété le passage de la Médéc de Sé- 
nèque , si souvent cité depuis i49 2 > ' e célèbre géo- 
graphe ajoute : a Ego quoque ejus (Novi Orbis) men- 
tionera fieri a Plutarcho de Facie in orbe luna? sub 
nomme Magnœ Continentis puto. » (Obtelibs, Orb. 
terrar . 1670, art. Nov. Orb.) 



SECTION PREMIERE. 10,3 

horizon embrumé, et qui deviennent mobiles selon 
les inspirations et les opinions individuelles du 
narrateur. Examiner ici la part que des découvertes 
réelles, favorisées par les courans et les vents , ou 
bien les mensonges phéniciens » ( les contes des na 
vigateurs revenant des mers extérieures}, ont pu 
avoir à ces conceptions cosmographiques qui se 
répètent avec une certaine uniformité à travers les 
siècles les plus reculés, serait aborder une discussion 
générale qui nous éloignerait de notre sujet et dans 
laquelle mon opinion particulière ne pourrait être 
d'aucun poids. « Les idées que la poésie antique 
avait popularisées depuis des siècles, ont exercé une 
puissante influence même sur les systèmes géogra- 
phiques 2 . » 

Pour faire saisir d'abord la position de ce Grand 
Continent de Plutarque relativement à notre terre 
habitée {h owoupev»j), nous rappellerons, d'après le 
récit de Sylla, un des interlocuteurs du dialogue, 
que l'île d'Ogygie 3 est éloignée de cinq jours de 
navigation de la Britannia, vers l'ouest. J'emploie 



» Yeûapa. yoevtxixôv, Plato de Republ. III , 4»4j c ; 
Strabo. III, p. 25g Alm. (p. 170 Cas.) 

a Letronne, Essai sur le mythe d'Atlas , p. 18. 

3 Strabon (VII, p. 4-58 Alm. p. 299 Cas.) place 
aussi dans le nord, près des monts Rïphées, une mon- 
tagne du nom d'Ogygie, ùyuio-j opoç (Codd. àyûyiov). 

I. i5 



194 SECTION PREMIÈRE. 

à dessein le mot Britannia ; car dans un passage de 
Procope * que re'cerament on a rapproché de 
celui de Plutarque, il est question de Brittia, île 
placée entre Britannia et Thulé. A trois autres 
journées de chemin, mais vers le couchant d'été du 
soleil, donc à l'ouest-nord-ouest en comptant de- 
puis l'Europe, se trouvent trois autres îles, « dans 
une desquelles, selon les Barbares (c'est la glose du 
texte tel que nous l'avons ), Saturne a été enfermé 
par Jupiter, » mais cette désignation du lieu de la 
prison est en contradiction directe avec le reste du 
récit. Mon illustre ami M. Bœkh, ne doute pas 
que le texte n'ait été altéré de 941 > 5 à 941 8, (de 
uvèvfxtà à irapaxâra xstaôai). Après que les théores 
eurent séjourné quatre-vingt-dix jours dans ces îles, 
on les voit s'embarquer pour aller plus loin et cher- 
cher l'endroit où Saturne sommeille (p. 941, 58). 
M. Bœckh pense que la prison et par conséquent 
le lieu de la grande fête était Ogygia même, et qu'il 
faut lire, au lieu de wv év fuà, soit «v <?« -zrt ilyvyta, 
soit ùv èv ta Trpwx>!, ou qu'il faut supprimer toute la 
glose de 94 1, 5 à 941 , 8, qui n'a rien à faire à cette 
simple exposition des distances, et qu'un Scoliaste 
paraît avoir intercallé en réminiscence d'un autre 

» De Bello Goth. IV, 20 (Welcker , sur les Phéa- 
ciens d'Homère et les îles des Bienheureux dans le 
Riieir. Mus. 1 , 2 , p. a4o.) 



SECTION PREMIÈRE. ig5 

passage de Plutarque (de defectu Orac. cap. 18) 
dont je parlerai plus bas. 

Loin des trois îles, cependant plus rapproche'e 
d'elle que de l'Ogygia, est situé le Grand Conti- 
nent qui entoure l'Océan, la grande Mer Cro- 
nienne; il y a cinq milles stades d'Ogygia à ce con- 
tinent. L'idée d'une masse continentale au delà de 
l'Océan, aux confins du disque delà terre, se re- 
trouve chez les Tndiens dans le monde (lôka), 
situé au-delà des sept mers, comme dans les tradi- 
tions arabes * sur les montagnes Kaf. Remarquons 
aussi que tout ce que le narrateur Sylla conte à 
Lamprias (c'est le nom du frère de Plutarque 2 ) , 
il le tient de la bouche de l'étranger qui vient de ce 
pays Saturnien a Carthage, comme cela est indiqué 
positivement dans le dialogue sur la lune (p. 9,37, 

' Gesenius , Jesaia , t. II, p. 324 (voyez aussi Lôka- 
Iôka , d'après Amara-Cosha , dans le dictionnaire de 
Wilson). Cette idée d'un Grand Continent montagneux 
placé au-delà de la ceinture océanique et habité par 
des hommes avant le déluge , est celle de plusieurs Pè- 
res de l'Eglise. Elle a été exposée par Cosmas Indico- 
pleustès. 

a Cet interlocuteur reparaît dans les dialogues de 
defectu Oraculorum et de El apud Delphos avec Ammo- 
nius, précepteur de Plutarque et le mathématicien 
Menelaus. Lamprias est aussi le nom du fils de Plu- 
tarque. 



196 SECTION PREMIÈRE. 

29 et 945, 37); le mythe même n'est exposé que 
vers la fin du livre quoique annoncé dès les pre- 
mières lignes ( p. 920, 1 ) par lesquelles le texte dé- 
fectueux (àydfxko;) commence aujourd'hui pour 
nous-, on le rappelle aussi au moment ou Théon 
demande à Lamprias, non si le globe lunaire qui 
est une « terre céleste » (p. 935, 19) est effecti- 
vement habité par des hommes, mais s'il peut être 
regardé comme habitable (p. 937, 35). 

Enfin Sylla impatient « en sa qualité de premier 
acteur » (comme narrateur du mythe géographique 
que l'homme mystérieux, le voyageur de la région 
transatlantique du nord-ouest, lui a transmis) dé- 
bute d'une manière solennelle (p. 94o, 58) avec 
le vers d'Homère : « Loin dans l'Océan est placée 
une île Ogygia. » C'est à la position de cette île qu'il 
rapporte les positions des autres îles Saturniennes 
et du Grand Continent, telles que nous les avons 
indiquées plus haut. Est-ce là un pur ornement 
poétique? Du moins dans un autre passage éga- 
lement très remarquable (Plut, de dcf. Orac. cap. 
18) où il est de nouveau question de plusieurs 
îles enchantées situées près de Britannia, et dans 
l'une desquelles Saturne incarcéré est surveillé par 
le Titan Briarée, l'île d'Ogygia n'est pas nommée. 
« Le trajet de l'Océan Cronien est lent à cause des 
alluvions des rivières qui descendent du Grand 
Continent ( p. 94 1 , 1 3) et rendent la mer terreuse 



SECTION PREMIERE. I97 

( bourbeuse ) et épaisse. » C'est une manière d'ex- 
pliquer par la proximité x d'un Grand Continent 
le Mare concretum, cœnosum, pigrum des au- 
teurs romains et d'attribuer à des dépôts de terrains 
meubles ce que d'autres, clans les régions boréales, 

1 Tout au contraire dans la Vie dAgricola (cap. 10), 
Tacite attribue ces mêmes phénomènes d'un mare pi- 
grum et grave remigantihus à l'absence des terres qui 
sont appelées avec raison causa et materia tempestatum; 
car l'inégale distribution des surfaces opaques (conti- 
nentales) et diaphanes (océaniques), est une des causes 
principales du conflit des courans aériens et des explo- 
sions électriques dans l'atmosphère. Le nom de Mer 
Cronienne , que Plutarque prend dans un sens plus 
général , ne commençait , à proprement parler, qu'au- 
delà du promontorium Rubea:, qui séparait cette mer 
(Plin. IV, i3, Dicuil , de Mens, terrœ , VII, p. 32 
Walck. ) du Môrimarimarusa ou Morimarusa , nom 
qui , selon Philémon , dans l'idiome des Cimbres , si- 
gnifiait Mer Morte. Voilà deux mots, mori et marusa , 
qui , d'après l'observation de M. Bopp , paraissent ap- 
partenir au système des langues indo-germaniques, 
quoique avec moins de netteté et d'évidence que dans 
Iabadiu , île à orge , deux mots sanscrits dont Ptolé- 
mée {Geogr. lib. VII , cap. 2 ) nous a conservé l'inter- 
prétation. A moins qu'on ne veuille reconnaître dans 
Morimarusa une simple réduplication , comme forme 
intensive (Gram. sanscr. § 562. ) Mori se retrouverait 
dans le latin (italique) marc (goth. mari , même slave, 



19& SECTION PREMIÈRE. 

attribuent aux glaces, ou les mers méridionales 
(Arist. Mem. Ausc. c. i56*, Scyl. Car. per. p. 55, 
éd. Huds. ; Avien. Ora. mar. v. 122 et 4°8)j à 
l'algue marine, c'est-à-dire aux bancs flottans de 
fucus. Le Grand Continent de Plularque se pro- 
russe more). Traversant tant d'idiomes, il tient sans 
doute du sanscrit vâri (wâri) wasser des Allemands. 
Les permutations de v et m sont très fréquentes. Ma- 
rusa se lie à la racine sanscrite mr, mourir (a-mara , 
immortel). Je rappellerai aussi que Maris (Hérod. IV, 
4g), Marisus (Strabo, VII , p. 467 Alm. p. 3o4Cas.) 
et Marus (Tac. Ann. II, 63), sont des afîluens de Pis- 
ter. Quant à la Mer Cronienne, le Cod. Palat. de Pto- 
lémée [Geogr. II, 2), fait synonyme irETrv/wç wwacvôç xai 
Kpôvioç, vsxpôç, mais M. "Welcker , dans son Mémoire 
ingénieux sur le site de la Terre des Phéaciens , pense 
que le mot Morimarusa fait allusion à ce passage des 
morts dans l'Océan boréal , que Tacite pourrait avoir 
puisé dans un commentaire perdu de Plularque sur 
Hésiode (Rhein. Mus. 1 , 2 , p. 238 et 243. Comparez 
aussi sur le mare Cronium, Voigt Gesch. Preuss. 1, 44, 
77 ). Dans la partie de l'Océan Septentrional qu'Hé- 
catée appelle Amalchum , ce qui signifie , dans la lan- 
gue des Scythes, congelé (Plin. IV, i3), on reconnaît 
l'analogie de pâV/rj avec l'a non privatif, mais copulatif 
comme il l'est dit dans à'Mybç et aXegac, analogie fon- 
dée ou sur une filiation primitive d'idiomes , ou sur 
l'habitude de tous les peuples, d'altérer des mots étran- 
gers pour les assimiler à des mots indigènes. 



SECTION PREMIERE. îgg 

longe vers le nord *, et avec une régularité de 
configuration, pour laquelle les anciens montrent 
beaucoup de prédilection, vis-à-vis du golfe qui 
conduit à la Mer Caspienne ou d'Hyrcanie 2 , le 
Grand Continent offre égalemement un golfe vaste 
comme la Méotide, et habité par des peuples d'ori- 
gine grecque. Ces habitans sont d'opinion « que 
leur pays est un continent, mais que notre terre 
( l'Europe, l'Asie et la Lybie ) n'est qu'une île en- 
tourée par l'Océan. » Le même trait se retrouve 
exactement dans le mythe géographique de la Mé- 
ropéïde de Théopompe (iElian. Var. Hist. III, 18). 

1 Ce prolongement boréal offre un nouveau trait 
d'analogie avec la Grande Terre des Méropes de Théo- 
pompe , de laquelle on a fait directement, comme vers 
la terre la plus rapprochée, une incursion dans le pays 
des Hyperboréens. 

a Dans un autre endroit du même Traité des taches 
lunaires (p. g44> 18), Plutarque revient sur cette fausse 
idée de Strabon et de l'Ecole d'Alexandrie sur l'issue 
de la Mer Caspienne qu'il compare au Golfe Arabique. 
Macrobe , qui vivait 3oo ans après Plutarque , tout en 
admettant la même erreur, se croyait du moins obligé 
de faire mention en même temps de l'ancienne opinion 
d'Hérodote et du Stagirite : ci Caspium mare unde 
oriatur (ex Oceano) invenies : licet non ignorem , ease 
nonnullos qui ei de Oceano in gressum negenl.» (Mac*. 
Comm. in Somn. Scip. IX, 9.) 



200 SECTION PREMIERE. 

Silène y révèle aussi aux Phrygiens que les Méro- 
piens habitent un grand continent lointain ( peysàr, 
r.nttpoç ), tandis que notre terre n'est qu'une très 
petite île. C'est encore l'expression de Cice'ron 
(Somn. Scip. c. 6) : « Omnis enim terra quae co- 
litur a vobis, parva qusedam est insula. » Le con- 
tinent de Plutarque a été visité par Hercule dans 
son expédition vers l'ouest et le nord. Les compa- 
gnons d'Hercule y ont épuré et introduit de nouveau 
la langue et les mœurs grecques dont l'usage s'était 
presque perdu : aussi, après Saturne, Hercule était 
le plus honoré. Comme la planète Saturne « que 
nous appelons Phaenon, mais que les habitaus du 
Continent Cronien nomment Nuxroûpof (le Gardien 
de la nuit), » entre tous les trente ans dans le 
signe du Taureau l , ce qui est l'époque d'une 



1 Le nom Qaivuv appartient à cette série de noms pla- 
nétaires, qui ne font allusion qu'à leur éclat, comme 
Phaélhon pour Jupiter, Stilbon pour Mercure , Tlvptiuç 
pour Mars (Akist. de Mundo , c. 2). Quoique la révo- 
lution de Saturne puisse être considérée comme accom- 
plie par son retour dans un signe quelconque du zodia- 
que, et quoique la fête de Saturne délié , répétée dans 
celle de l'affranchissement annuel de l'Hercule phé- 
nicien MéïxapQoç (Creuzer, Symb. II, 2)5, 217, 4^9), 
fût célébrée au solstice d'hiver, il me semble pourtant 
assez probable que le Taureau soit nommé par Plutar- 



SECTION PREMIERE. 201 

grande fête, on effectue, à chaque retour de cette 
fête, l'embarquement des théores qui long-temps 
auparavant ont été choisis par le sort. 

Le voyage de ces envoyés est très dangereux. 
Leur première destination est pour les îles que nous 
nous avons dit être placées devant le Grand Conti- 
nent, et qui sont occupées par les colons grecs sans 
mélange de barbares. Ces îles devaient être bien 
boréales , puisque , pendant trente jours , le soleil 
n'y restait couché qu'une seule heure, et que même 
pendant la nuit il régnait une lumière crépuscu- 
laire. Le moine irlandais Dicuil (cap. y, et 2, 6) 
aurait dit qu'il y faisait encore assez clair pour 
chercher ses poux. Après un séjour de quatre- 
vingt-dix jours, les envoyés passèrent outre avec un 
vent favorable, sans doute pour arriver à Ogygia. 



que pour indiquer une fête de l'équinoxe du prin- 
temps. En effet, par la précession des équinoxes, celui 
du printemps , qui correspond aujourd'hui déjà à plus 
de la moitié des Poissons , avait lieu 1684 années avant 
notre ère dans le commencement du Taureau, et il y a 
3og6 ans, au milieu de ce signe. Il arrivait, 72 ans 
plus tard, à la longitude d'Aldebaran. La durée du 
passage de l'équinoxe par toute la constellation du 
Taureau, est, selon M. Encke, de 2823, et non de 
2565 ans, comme l'évalue M. Delambre (Cuv. Ossem. 
foss. i8ai,t. ï,p. CXXI.) 



202 SECTION PREMIERE. 

Dans cette île où l'on jouissait d'une douce 
température, Saturne dormait dans un antre 
profond : car Jupiter lui donnait le sommeil pour 
liens. Il était entouré de génies qui l'avaient servi 
lorsqu'il commandait encore aux dieux et aux 
hommes. Les génies rapportaient les rêves pro- 
phétiques de Saturne qui, à son tour, rêvait tout 
ce que méditait Jupiter. L'étranger dont Sylla 
avait appris toutes ces merveilles ( p. 0,42, 10) de- 
meura trente ans dans la même île sacrée, où, sans 
travaux matériels, on ne s'occupait que de philo- 
sophie « Après avoir subi toutes les initiations et 
avoir appris de la physique et de l'astroslogie ce qui 
en est fondé sur la géométrie, il lui vint un vif désir 
de visiter la grande île (t>jv [tsyihtv vnffov), c'est 
ainsi qu'ils appellent notre continent. » Comme la 
période de trente ans était révolue, une nouvelle 
théorie arriva, et l'étranger après avoir salué ses amis 
s'embarqua. 11 parut à Carthage, mais l'expression 
« je ne vous dirai pas à travers quels peuples (quels 
hommes) il passa, quels écrits sacrés il apprit à 
connaître, à combien de rites il fut initié, » prouve 
assez qu'il est question d'un voyage par terre. L'é- 
tranger séjourna long-temps à Carthage, c'est-à- 
dire, dans la ville Romaine reconstruite après la 
destruction de l'ancienne cité Punique. Il y dé- 
couvrit certains écrits sacrés ( ÙifQépaç Upâç ) « qui 
avaient été emportés et sauvés ( sans doute lors de 



SECTION PREMIÈRE. 203 

la destruction de la ville de Didon, par Scipion 
l'Africain) étant demeurés long-temps cachés sous 
terre » (p. 942» 2 5). Parmi les divinités visibles, 
c'est la lune, dit-il, qui mérite surtout la vénération 
des hommes, etc., etc. 

Rentrant dans le sujet principal du traité, Sylla 
discute de nouveau des points de philosophie natu- 
relle sans toucher le mythe géographique du Grand 
Continent Cronien qui a fixé l'attention d'Ortelius. 
Ce n'est qu'à la fin du livre que le narrateur affirme 
solennellement quetoutce qu'il a rapporté jusqu'ici, 
il le tient, de la bouche du personnage mystérieux 
qui avait paru en Libye, et que ce dernier n'a 
répété que ce qu'il a appris des génies « qui tenaient 
Saturne assoupi. » 

Certes, ce mythe, dans son ensemble, n'est pas un 
simple divertissement de l'esprit, un roman philoso- 
phique isolément enfanté par l'imagination de Plu- 
tarque. Il tient à un cercle d'idées très anciennes, 
à des traditions, ou, si l'on veut, à un système d'o- 
pinions * dont quelques autres fragmens nous sont 

1 Strabon marque d'un blâme sévère le genre bâ- 
tard dans lequel « on décrit le mythe sous la forme de 
l'histoire , et mêle , non par ignorance , mais comme 
ornement poétique , la fiction au récit des faits vérita- 
bles. » Il ajoute même que Théopompe ne se gênait 
pas de s'avouer coupable de ce mélange ( Stbabo , I , 



204 SECTION PREMIÈRE. 

parvenus par la Méropide de Théopompe et le pas- 
sage de Plutarque dans le dialogue de defectu Ora- 
cidorum (cap. j8). Ce dernier offre une descrip- 
tion pittoresque de certaines îles sacrées près de la 
Bretagne, dites des Démons et des grandes âmes 
des héros, séjour des tempêtes et de météores lumi- 
neux. Dans l'une de ces îles est enfermé Saturne, 
surveillé, dans son sommeil, par Briarée ; car le 
sommeil lui sert de liens ( expression déjà em- 
ployée dans le Traité de la lune, p. 941 > 55 ). « Le 
dieu est entouré de génies qui sont ses compagnons 
et ses serviteurs. » 

L'autre monde > , le Grand Continent, nous les 
retrouvons encore dans le mythe de la Méropide 
de Théopompe, conte moral sous des formes cos- 
mographiques. Les révélations que Silène fait à 
Midas le Phrygien 2 , semblent liées par leurs par- 
ties symboliques à d'anciennes traditions reli- 
gieuses. Elles ont conservé une grande célébrité 

p. 74 Alm. p. 4 3 > Cas. VII ; p. 4^8 Alm. p. 299 
Cas.) 

' Voyez le passage de Tertullien adversus Hermog. 
c. 25, que nous avons déjà cité : Sileni alius orbis. Si 
Théopompe n'emploie pas lui-même l'expression de 
Nouveau Monde,\\ appelle du moins la Méropis Exîîvjîv 

(ynv) t>jv èÇo TOUTOU TOÙ XOff/AOU. 

a Ml. Far. hist. III, 18. 



SECTION PREMIERE. 20J 

bien au-delà du temps des poètes et des philosophes 
alexandrins, et reparaissaient comme fabella de 
Sileno dans Cicéron (Tusc. Quœst. I, 58), le 
grave philosophe stoïcien. D'après Théopompe, 
vanté par Denys d'Haliearnasse, maltraité par Stra- 
bon (VII, p. 458, Alm. p. 298 Cas. ), la terre des 
Méropes est une i/.sy£kYi nitupoç au-delà de l'Océan. 
Aussi les Méropes de Silène sont persuadés que 
leur pays est seul un Continent, tandis que nous 
n'habitons qu'une île d'une étendue peu considé- 
rable. Des ornemens poétiques, tels que deux villes, 
« du combat et de la piété, » des fleuves de la vo- 
lupté et de la tristesse, l'or plus abondant que le 
fer l'est chez les Grecs, une race d'hommes gigan- 
tesques et à longue vie, des institutions et des lois 
diamétralement opposées aux nôtres, ne manquent 
pas dans ce petit roman sentimental. On ignore 1 
s'il trouvait sa place dans le Liber admirabilium 
(©aupia!7Îwv) de Théopompe ou dans son Histoire de 
Macédoine (les Philippiques). Les habitans de Mé- 
ropis, curjeux de visiter la petite île que nous habi- 
tons, firent d'abord, eu quittant le Grand Conti- 

1 Voyez les ingénieuses recherches de M. Cbedzer 
(Studien, 1806, t. II, p. 236, 2g5, 3i4)> M. Eysson 
Wichers (Frag. Theop. Chii. Lugd. Bat. 1829, p. 72- 
74 et 1 61-1 63) , se décide pour l'intercallation du my- 
the dans les Qtkurmxâ.. 



•206 SECTION PREMIERE. 

nent, une incursion chez les Hyperboréens ; mais 
ils s'en retournèrent peu satisfaits de l'état d'un 
peuple que les Grecs croyaient si heureux. Dans 
toute cette fiction qui constate l'antique croyance 
de l'existence d'autres terres très vastes séparées de 
notre oixou//évvj, il n'est pas question de Saturne et 
de la terre Cronienne. Cependant la visite chez 
les Hyperboréens dont le pays était le plus voisin de 
la grande contrée des Méropes, place le mythe de 
Théopompe de nouveau vers le nord-ouest et le 
rapproche également de la tradition dont le sou- 
venir nous a été conservé parPlutarque. Perizonius, 
d'ailleurs si judicieux, a vu dans les révélations de 
Silène quelques traces de l'Amérique. « Non du- 
bito quin veteres aliquid sciverint quasi per ne- 
bulam et caliginem de America partim ab antiqua 
traditione ab jEgyptiis vel Carlhaginiensibus (!) 
accepta, partim ex ratiocinatione de forma et situ 
orbis terrarum (jElian. éd. Lugd. 1701, p. 
217). 



Loin de nier l'influence que les opinions et 
les témoignages des anciens ont exercée sur 
Tesprit de Colomb , nous ne dirons pourtant 



SECTION PREMIERE. lOJ 

pas que c'est à Pythéas : , à Eratosthène a ou 
à Posidonius 3 que Ton doit la découverte de 
l'Amérique. Colomb , après avoir réussi , dis- 
tingue avec un juste orgueil entre le mérite 
de l'exécution et celui d'un heureux pressen- 
timent. En arrivant à Lisbonne , de son pre- 
mier voyage , il écrit ( le 1 4 mars 1 493 ) à son 
protecteur don Luis de Santagel , ministre des 
finances pour la couronne d'Aragon : Con- 
secuti sumus quœ hactenus mortalium vires 
minime attigerant : nam si harum Insularum 
f Indioe supra Gangem J quidpiam aliqui 
seripserunt aut locuti sunt , omnes per am- 
bages et conjecturas , nemo se eas vidisse as- 
serit; unde prope videbatur fabula 4 . Plus 



1 Mannert, Einleit. in die Geogr. der Allen. 1829, 

P- 79- 

a Lod. Ideler, Proleg. de Meteorologia Grœcor. et 
Roman. i83a , p. 6. Le passage de Strabon , I , p. n5 
Alm. p. 64. 65 Cas. offre en effet une opinion d'Era- 
tosthène et non de Pythéas, comme le veut M. Man- 
nert. Voyez aussi Ruhkopf ad Senecam , t. V, p. j 1 . 

3 Strabo , II , p. 161 Alm. p. 102 Cas. 

4 Je cite , d'après les traductions de Léander de 
Cozco , l'original espagnol étant perdu pour nous , à 
l'exception de quelques fragmens que M. Munoz a re- 



208 SECTION PREMIÈRE. 

tard, l'amiral ajoute ! : T out le monde , avant 
mon départ, se moquait de mes argumenta- 
tions , à l'exception de deux moines ( proba- 
blement le gardien du couvent de la Rabida , 
Fray Perez de Marchena , franciscain , et le 
dominicain Fray Diego de Deza ) qui restè- 
rent fermes dans leur assentiment. « Si c'est 
à l'influence de ces religieux et au grand ca- 
ractère a de la reine Isabelle , que Colomb de- 
vait le bonheur d'avoir pu mettre à exécution 
son vaste projet , c'est le suffrage de Paolo (del 
Pozzo) Toscanelli de Florence qui , en l'éclai- 
rant , lui avait donné le plus d'assurance. Il 
était loin sans doute de s'attendre à la bonne 
fortune de se trouver dans une parfaite iden- 



trouvés dans les manuscrits de Bernaldez, le Cura de 
los Palacios. 

1 Lettre aux monarques d'Espagne , datée de l'île 
d'Haïti (du mois d'octobre) 1498 : Todos que habian 
oido (mi) platica , todos lo tenian à burla ' , salvo dos f mi- 
les qui sicmprc fueren constantes. J'ai déjà fait, allusion 
à ce passage , en parlant du médecin Garcia Her- 
nandez. 

» <c Ce grand cœur qui se montre dans de grandes 
choses. » ( Belle expression de cette même lettre de 
i4 9 8.) 



SECTION PREMIERE. 200, 

tité de vues avec un des plus illustres géomè- 
tres de son temps. Du propre aveu de Colomb, 
cette conformité de raisonnemens Fa raffermi 
dans Tidée qu'il s'était formée des avantages 
d'une route aux Indes par la voie de l'ouest , 
et de l'espoir de rencontrer des îles avant de 
parvenir aux côtes de l'Asie. Je ne consignerai 
point ici le texte de ces deux lettres de Tos- 
canelli , écrites originairement en latin , et 
imprimées plusieurs fois ; je me bornerai à 
fixer l'attention sur quelques traits dont on 
n'a point fait assez ressortir l'importance his- 
torique. Ce sera toujours aux documens mêmes 
du i5 e siècle que l'on devra avoir recours 
dans des discussions de ce genre. 



1 Nous ne connaissons que la traduction espagnole 
ùe la lettre , l'original étant perdu. Vida ciel A lin. c. 7. 
LeonakdoXimenes delveechio e nuovo gnomone fiorenlino 
1707. lxxix. xcvii. (Ce sont les recherches de ce savant 
jésuite qui ont servi de fondement à l'excellent article 
Toscanelli , rédigé par M. de Augelis, aujourd'hui à 
Buenos-Ayres, dans le 46 e volume de la Biographie uni- 
verselle.) Journal des Savons, Janvier 1758.NAVAK. t. IT, 
p. i~4- (Voyez aussi : Bossi , Vita di Christ. Colombo . 
p. io5 et 1 53 ; Canovai , Viaggi di Amer. Vespucci, 
p. 355-370 : Baldelli, ilMillione, t. I , p. lx-lxii. 
I. 14 



210 SECTION PREMIERE. 

« L'autorité des auteurs classiques et des té- 
moignages récens (de Pedro de Heliaco ), dit 
Hernando Colomb , surent émouvoir l'imagi- 
nation l de mon père ; mais c'est un de ses 
contemporains , un maître Paul , médecin de 
Florence , fils de Dominique , qui fut en grande 

' Littéralement : <x Les autorités que nous venons de 
citer portèrent l'amiral à avoir plus de foi en ce que 
son imagination avait enfanté » {lo movieron mas para 
créer su imaginacion). Quoique Toscanelli fût, à n'en 
pas douter, un des astronomes et des physiciens les 
plus célèbres de son temps, et qu'en Italie on l'appelât 
souvent Paul le physicien [Paulus physicus) , j'ai tra- 
duit le mot espagnolywïco par médecin. Ce mot, dans 
les i5 e et 16 e siècles, était exclusivement pris dans ce 
ce sens; il fut appliqué , par exemple, à Maestro Ber- 
nai } fisico de la carabela capilana en i5o2 ; à l'ami de 
Colomb , Garcia Hernandez fisico de Palos , etc. On 
pourrait aussi être surpris de trouver dans la Vie de 
Colomb, où manque le nom de famille des Toscanelli, 
l'addition étrange : ce Maestro Paulo fisico del Maestro 
Domingo florentin. » C'est la manière presque helléni- 
que et arabe d'indiquer la filiation. Paolo était fils de 
Dominique, et, dans le testament de Nicolo Nicoli, 
fait en 1428 , on voit également nommé parmi les con- 
servateurs de la célèbre bibliothèque du couvent degli 
Angeli de Monaci Camaldolesi : Magister Paulus Ma- 
gistri Domenici medicus. Lf.onardo Xixenès, p. lxxiv). 



SECTIOX PREMIERE. 211 

partie la cause qu'il entreprit son voyage avec 
assurance. » Toscanelli , qu'un souper chez 
Filippo Brunelleschi et la conversation spiri- 
tuelle de cet architecte et mécanicien avaient 
entraîné vers l'étude des mathématiques, se 
distingua parmi tous les astronomes de son 
temps , pendant une longue carrière ( il par- 
vint à Tàge de 85 ans ) , par l'attention cons- 
tante qu'il portait aux découvertes nautiques 
et aux voyages par terre. L'Italie était alors 
le centre des grandes opérations de commerce 
que les Pisans , les Vénitiens et les Génois , 
faisaient avec l'Asie australe ' , par la voie 
d'Alexandrie, de la Mer Rouge et de Bassora , 
avec les côtes de la mer Caspienne et la Sog- 
diane , par la voie d'Azov ( Tana ). Toscanelli 
ne s'occupa pas seulement de la correction 
des tables solaires et lunaires , par des obser- 
vations gnomoniques et d'astrolabe, comme de 

1 et Le^grand obstacle au commerce de l'Inde par 
l'intérieur de l'Asie, dit un écrivain du 16 e siècle, est 
dans la barbarie des peuples tartares qui , ne pouvant 
attaquer l'Inde par mer, y font des incursions par 
terre, et la ravagent comme la pauvre Italie, devenue 
la proie des Allemands, des Français et des Espa- 
gnols, v (Ramusio , 1. 1,, p. 338.) 



2t2 SECTION PREMIERE. 

tout ce qui pouvait faciliter remploi des mé- 
thodes d'astronomie nautique , longuement 
discutées mais rarement employées jusqu'a- 
lors ; il porta aussi ses vues sur la compa- 
raison de la géographie ancienne avec les 
résultats des découvertes modernes et sur l'u- 
tilité pratique que le commerce de l'Europe 
pourrait tirer de ce genre de travail en ouvrant 
une route directe au pays des épices , par la 
navigation vers l'ouest. Nous trouvons la 
preuve de cet enchaînement d'idées , de ce 
mouvement intellectuel dès la seconde moitié 
du quinzième siècle , dans les lettres de Tos- 
canelli et dans tous les écrivains distingués 
de son époque. Cristoforo Landino, Florentin, 
traducteur de Pline et commentateur de Vir- 
gile , parle du concours d'étrangers qu'offrait 
sa ville natale , de ces hommes qui venaient 
des régions les plus éloignées , qui circa initia 
Tanais habitant. Ego autem interfui cum 
Florentiœ illos Paulus physicus diligenter 
quœque interrogaret 1 . Ces rapports avec les 
négocians qui revenaient du Levant , ou même 
de l'Inde et de l'Archipel indien , comme le 

1 Gcorgicon {éd. Lamlinus, J r cncL. i 5ïo, p. .(8.) 



SECTION PREMIERE. 2i3 

Vénitien Nicolo Conti ■ , enflammèrent l'ima- 
gination du vieillard. 

Agé de plus de 77 ans , Toscanelli écrit à 
Colomb : « Je loue votre désir de naviguer 
vers TOccident , et je suis persuadé que vous 
aurez reconnu , par ma lettre précédente, que 
l'expédition que vous voudriez entreprendre 

' Rien ne prouve plus l'impression profonde que 
cette correspondance avec Toscanelli avait faite sur l'es- 
prit de Colomb , que l'introduction du journal de na- 
vigation de son premier voyage, dans lequel il répète 
presque les paroles dont se sert le géomètre florentin. 



COT.OMB. TOSCANELLI. 

« Las partes de In (lias dondc 
se podrà ir y el dominio de un 
principe llamado Gran Can que 
es lo mismo que Rey de los 
reyes : sus predecessores en- 
viaron embajadores al Papa 
pidiendo le maeslros que los 
instruyesen in nuestra fe. 



« La informacion qtieyo habia 
dado a Vuestras Atteins de las 
tien-as de lndia y de un principe 
que es llamado Gran Can que 
quiere decîr ex nuestro romance 
liey de los reyes, como touchas 
veces el y sus antecessores habian 
enviado a Roma a pedir doctores 
en nuestra santa fe porque le 
enseîïasen en ella » 



Colomb l sans doute , aurait pu puiser ces notions 
dans lé Milllone de Marco Polo , qu'il ne nomme pas 
plus que ne le fait Toscanelli ; mais la série des idées et 
les expressions me semblent indiquer une réminis- 
cence de la lettre de Toscanelli au chanoine Martinez. 



21 4 SECTION PREMIERE. 

n'est pas si difficile qu'on le croit; au contraire, 
que la route , c'est-à-dire la traversée des 
côtes occidentales de l'Europe aux Indes des 
épices ( Indîe délie spezierie , disaient les 
florentins et les vénitiens ) est sûre en suivant 
les chemins (proprement les lieux ou parages) 
que je vous ai désignés. Vous seriez entière- 
ment persuadé de cette facilité, si, comme moi, 
vous aviez eu occasion de fréquenter un grand 
nombre de personnes qui ont été dans ces pays 
( l'Inde des épiceries ). Soyez sûr que vous 
y trouverez des royaumes puissans, de grandes 
cités biens peuplées , et de riches provinces , 
etc. » Dans la lettre au chanoine Martinez , 
Toscanelli dit encore : « du seul port de Zai- 
ton ( Zaithoun ) partent , tous les ans , plus de 
cent navires chargés de piment et d'autres 
épiceries. Plusieurs provinces et royaumes 
dépendent du seul Grand Can ( Khan ) , qui 
est comme le roi des rois et qui réside géné- 
ralement dans le Catay. Ses prédécesseurs dé- 
siraient avoir du commerce avec les chrétiens, 
et il y a deux cents ans qu'ils envoyèrent des 
ambassadeurs aux papes pour leur demander 
des instituteurs ( maestros ) qui fussent en 
état de les instruire dans notre foi ; mais ces 



SECTION PREMIÈRE. 21 5 

ambassadeurs ne purent arriver à Rome , et 
se trouvèrent forcés de rebrousser chemin , à 
cause des grandes difficultés qui s'opposèrent 
à leur voyage. Dans le temps du pape Eu- 
gène IV, vint un ambassadeur qui assura Sa 
Sainteté de l'affection que les princes et les ha- 
bitans de son pays {de su pays) avaient pour les 
catholiques. J'ai eu une longue conversation 
avec cet ambassadeur ; il me parla de la ma- 
gnificence de son roi (de su rey), de grandes 
rivières dont une seule offrait , sur ses bords j 
deux cents villes avec des ponts de marbre ; 
de pays dans lesquels on choisit , pour mem- 
bres du gouvernement, les hommes les plus 
lettrés {sabios), sans avoir égard à la nais- 
sance ou à la richesse ; de cette ville de Quisay 
( Quinsai) , nom qui veut dire cité du ciel , 
située dans la province de Mango , près du 
Catay, et dont la circonférence est de 35 
lieues ' . » 

1 Je n'ignore pas que tous les commentateurs des 
lettres de Toscanelli ont cru pouvoir citer les chapitres 
du voyage de'Marco Polo , dans lesquels l'astronome 
Florentin aurait puisé ses notions sur le commerce du 
poivre de Zaithoun (livre II , cap. 77) et la magnifi- 
cence de la grande ville de Quisai (livre II , cap. 68) , 



2i6 SECTION PREMIERE. 

Il est probable que les récits animés du Vé- 
nitien Nicolo di Conti , qui vint à Florence en 
i444î après 25 ans de voyages en Syrie, au 
Golfe Persique, dans l'Inde en-deçà et au-delà 
du Gange, dans la Chine méridionale, l'Ar- 
chipel de la Sonde , Ceylan , la Mer Rouge et 
l 1 Egypte , de même que la fréquence des re- 
lations commerciales avec ces riches contrées, 
rendirent très familière à Toscanelli la con- 
naissance topographique de l'Asie méridionale 
et orientale. C'est à florence, où Toscanelli a 
constamment séjourné, que le pape Eugène IV 
( de la famille des Condolmeri de Venise ) ac- 
corda au voyageur Conti , son compatriote , 



mais je dois faire observer ici, qu'il reste quelque doute 
sur ce qui aurait pu être fourni de préférence par Ni- 
colo di Conti , soit dans les conversations avec ce voya- 
geur venu récemment de l'Asie orientale , soit dans le 
manuscrit du Poggio. Je ne trouve l'explication des 
mots Cran Can (Rey de los reyes ; Conti ne traduit (pie 
par le mot Empereur) et de Quinsai {Ciudad del Cielo) 
que dans Marco Polo; mais les t2,ooo ponts de Qui- 
sai , dans le récit de Marco Polo , sont réduits par Tos- 
canelli (ce qui me frappe beaucoup) à dix , et le Circuit 
de Quisai est donné assez exactement d'après le récit de 
Nicolo di Conti. (Ramusio, t. I . p. 3^0 b.) 



SECTION PREMIERE. 21 7 

le pardon de son apostasie , en lui imposant 
pour pénitence de raconter , en toute vérité , 
les aventures de ses courses au secrétaire pon- 
tifical, le célèbre philologue Francesco Poggio 

1 Nicolo di Conti avait dû renier la foi pour sauver 
sa vie. Ramusio , selon l'édition de Venise de 161 3, 
place cette absolution en 1 449 ; ma ™ I e pape Eugène IV 
mourut deux ans plus tôt. La rédaction latine du 
voyage de Conti , faite par ce même Poggio , auquel on 
doit la découverte de tant de manuscrits précieux des 
classiques latins , en Suisse et en Allemagne , n'est pas 
parvenue jusqu'à nous. Ce que nous possédons en ita- 
lien du voyage de Conti , est une traduction faite sur la 
version portugaise de Valentin Fernandez. Ce n'est 
malheureusement qu'un simple fragment très incor- 
rect. Dans la Giava maggiore (Bornéo?) Conti a vu des 
oiseaux de paradis , ucelli senza piedi. ( Ram. t. I , 
p. 34i b.) Ce sont les oiseaux du soleil (passares dasol) 
des premiers navigateurs portugais (Reinh. Forster , 
Zool. ind. 1795, p. 3o.) Voici les paroles de Conti qui, 
sans doute, n'a vu que les oiseaux préparés par les in- 
digènes , et transportés d'île en île comme objet d'orne- 
ment. « Nella Giava maggiore trovansi uccelli moite 
volte che sono senza piedi , grandi corne colombi , di 
penne molto sottili e con la coda lunga , i quali sempre 
si posano sopra gli arbori ; le carni di quali non si 
mangiano , ma la pelle e la coda sono in grande stima 
perche susano per ornamento del capo. » (Nicolo di 
conti dans Ramusio , 1. 1 , p. 345.) Ce passage , très re- 



2l8 SECTION PREMIERE. 

Bracciolini. Appartenant moi-même à la classe 
des voyageurs , je n'examinerai pas impru- 
demment s'il y avait plus de malice que de 
douceur dans ce genre d'expiation. On con- 

marquable, a été négligé par les zoologistes modernes. 
Pigafetta n'a aussi vu que des oiseaux morts et prépa- 
rés , mais heureusement ayant des pieds, ce II re di Ti- 
dore mando duoi uccelli bellissimi délia grandezza 
d'una tortola, la testa piccola col becco lungo e lunghe 
h gambe uno palmo e sottili : non hanno ali , ma in 
luogo di quelle penne lunghe di diversi colori. » Piga- 
fetta a bien observé que ce ne sont pas les plumes de» 
ailes, mais celles des flancs, qui sont alongées en pana- 
ches plus longs que le corps. Il n'a pas vu les ailes dont 
il nie l'existence , parce que , généralement , les indi- 
gènes en préparant l'oiseau pour le commerce , lui ar- 
rachent les pieds et les ailes, a Hanno opinione i Mori , 
ajoute l'historiographe de l'expédition de Magellan , 
che questo ucello venga del Paradiso terrestre e chia- 
manlo manucodiata, cio è, ucello di Dio (Ramtjsio, t. I, 
p. 367. b.) Ce mot, répété dans la relation du voyage 
de Magellan , faite par un secrétaire de l'empereur 
Charles V, dans une lettre au cardinal-évêque de Salz- 
bourg (L. c. p. 35 1, b.) est, selon l'observation de mon 
frère , consignée dans son grand ouvrage sur la langue 
Kavi ou Javanaise , une altération du mot malai : ma- 
nuk-devata , formé de manu (malai) oiseau , et dévala 
(malai et sanscrit) divin. De manuh-devata , le voyageur 
italien a fait manuco-diata. 



SECTION PREMIERE. 2JQ 

çoit que la lecture de certains voyages peut 
être imposée comme une rude pénitence ; 
mais conter les incidens d'une vie aventureuse, 
en toute vérité , con ogni verità ( c'était la 
clause de l'absolution papale ) , n'est une pu- 
nition que lorsqu'on se méfie de la candeur ' 
du voyageur. 

Le séjour de Nicolo di Conti et du Pogge , 
dans une ville où Toscanelli, d'après son pro- 
pre témoignage et celui de Christoforo Lan- 
dino , cherchait sans cesse à se mettre en rap- 
port avec les hommes que le commerce avait 
conduits dans le pays des épiceries , devait 
nécessairement revivifier les souvenirs que 
Marco Polo avait laissés des merveilles de 
Quinsai et de Cambalu , de la fréquence des 

1 C'est peut-être l'ouvrage de Marco Polo même, 
qui inspira au pape Eugène IV cette méfiance dans la 
véracité des voyageurs. « Nous savons par le témoi- 
gnage de F. Jacopo di Aqui, qu'on se moquait telle- 
ment de Polo que , long-temps après sa mort , il y avait 
toujours, dans les mascarades à Venise, quelqu'un qui 
prenait son nom et le représentait pour amuser le peu- 
ple , en racontant des choses extraordinaires. On en 
usa de même plus tard avec Pigafetta. » Amoretti, 
Voyage de Maldonado , p. 67. 



220 SECTION PREMIERE. 

navires dans le port de Zaithoun et des ri- 
chesses du Mango. Cette conformité de tra- 
ditions , cette célébrité des mêmes lieux , re- 
nouvelées après un siècle et demi, devaient 
tellement frapper l'esprit actif de Toscanelli , 
que c'est probablement Nicolo di Conti qui , 
dans la seconde lettre à Colomb , est désigné 
sans être nommé , parmi les voyageurs en 
Asie , qu'il faut avoir entendu conter , pour 
concevoir la facilité et Futilité du voyage de 
Tlnde par l'ouest. Je ne puis penser cepen- 
dant, avec l'abbé Ximenes et tant d'auteurs 
qui l'on copié , que « l'ambassadeur du Grand 
Can, » qui arriva du temps du pape Eugène IV, 
et dont il est question dans la lettre au cha- 
noine Martinez, soit Nicolo di Conti même. 
Cette lettre désigne deux ambassades mon- 
goles ; l'une , « il y a deux cents ans , l'autre , 
du temps de Toscanelli. » La première est, à 
n'en pas douter , celle que fit manquer , en 
1 267, la maladie d'un seigneur ' mongol, Kho- 

1 Khogatal se sépara des voyageurs à 20 journées de 
chemin de Bokhara. « Il Barone sammalô gravemente, 
per volonlà del quale e per consiglio di molti lasciandolo , 
seguilorno il loro viaggio (dell Armenia Minore al porto 
di Giazza), Traduction de Ramcsio (t. II, p. 3, a.). Le 



SECTION PREMIERE. 11 i 

gâtai , lors du retour de Nicolo et de Maffeo 
( Mateo ) Poli , père et oncle du célèbre Marco, 
connu d'abord sous le nom un peu satirique 
de Messer Marco Milione. C'est ce dernier 
qui , pour me servir de l'expression heureuse 
du vieux Sansovino , a découvert un monde 
nouveau avant Colomb , et dont nous possé- 
dons l'admirable ouvrage. Quant à la seconde 
ambassade du temps d'Eugène IV, rien, dans 
le voyage de Conti , ne nous indique que ce 
soit lui-même qui ait été chargé de quelque 
mission de la part du Grand Can. Comment 
le Pogge, dans le petit épilogue ajouté en l'hon- 
neur du narrateur « qui a vu , dit-il , des pays 
que personne n'avait parcourus depuis le rè- 
gne de Tibère , » n'aurait-il pas fait mention 
d'un incident si honorable ? Comment ïos- 
canelli , qui refuse à Nicolo et à Maffeo Poli 
le titre d'ambassadeurs 2 , et qui rappelle ex- 
retour de Nicolo et de Maffeo Poli à Venise, est de l'an- 
née 1271 , car la nouvelle de la mort du pape Clé- 
ment IV les avait retenus long-temps à Acre. Or, 
comme la lettre de Toseanelli est du 25 juin 1 4?4 j 
l'expression ha doscientos aiïos , se trouve suffisamment 
précise. 

* Ce titre aurait pu leur être appliqué avec d'autant 



I'À'2 SECTION PREMIERE. 

pressément que ceux qui étaient chargés de la 
mission , restèrent en chemin et n'arrivèrent 
pas en Italie , aurait-il parlé du Vénitien Conti 
comme d'un ambassadeur mongol , « qui van- 
tait la magnificence de son roi et l'affection de 
son pays pour les catholiques ? » Nicolo di 
Conti , après avoir perdu , dans la peste d'E- 
gypte , sa femme , ses deux fils et deux do- 
mestiques | retourna , avec les deux seuls en- 
fans qui lui restaient, à Venise. Si quelque 
ambassadeur du Can s'était trouvé à la suite 
du voyageur, il n'aurait pas été oublié dans 
une narration minutieusement détaillée. J'i- 
gnore absolument qui peut avoir été le person- 
nage mongol avec lequel Toscanelli dit avoir 
eu un long entretien pendant le pontificat 
d'Eugène IV, qui a été de 16 ans ; mais il me 
paraît peu probable, d'après les raisons que 
je viens d'exposer, que ce soit un voyageur 
vénitien, arrivant comme pénitent à Florence. 

plus de raison , qu'ils se le donnèrent à eux-mêmes d'a- 
près le récit de Marco , et qu'ils étaient chargés d'une 
lettre pour le pape, a II Grand Can proponendo nelt 
animo suo di volerli ( idetti due fratelli) mandar ambas- 
ciatori al Papa , voile haver prima il consiglio de' suoi 
baroni. » 



SECTION PREMIÈRE. l'ïS 

Il y a là quelque malentendu , peut-être une 
erreur dont la source était une de ces mys- 
tifications diplomatiques auxquelles nous avons 
vu exposées les plus grandes cours d'Europe, 
même dans les temps modernes , lorsque des 
aventuriers asiatiques ou africains se disaient 
chargés des intérêts de leurs princes. 

La lettre de Toscannelli , quelque influence 
qu'elle ait exercée sur l'esprit de Colomb , 
renferme (et nous le rappelons en l'honneur 
de celui-ci) la preuve certaine de l'antériorité 
des projets du navigateur génois. Celui-ci était 
arrivé à Lisbonne en 1470. Il s'y était lié avec 
le Florentin Lorenzo Giraldi , comme à Séville 
il vivait dans des rapports intimes avec un au- 
tre Florentin Juan Berardi , chef d'une mai- 
son de commerce à laquelle étoit attaché 
Amérigo Vespucci. Dans tous les ports très 
fréquentés de l'Europe , des côtes septentrio- 
nales de l'Afrique et du Levant , se trouvaient 
alors établis des négocians Italiens. Colomb 
s'était assuré qu'Alphonse V , roi de Portugal , 
avait fait demander à Toscanelli , par le cha- 
noine Fernando Martinez , mie instruction 
détaillée sur le chemin de l'Inde par la voie de 
l'ouest. Cette nouvelle devaitinquiéter l'homme 



224 SECTION PREMIÈRE. 

ardent qui nourrissait le même projet. La 
haute réputation dont jouissait l'astronome 
de Florence, fit naître l'espoir à Colomb de 
profiter des lumières du savant Italien pour 
consolider son entreprise. Lorenzo Giraldi se 
chargea des lettres de Colomb adressées à 
Toscanelli. Nous ne connaissons que les ré- 
ponses de celui-ci , sans date et au nombre de 
deux. « Je vois, dit la première lettre de Tos- 
canelli, que vous avez le grand et noble désir 
de passer dans le pays où naissent les épiceries, 
et , en réponse à votre lettre , je vous envoie 
la copie de celle que j'adressai, il y a quel- 
ques jours , à un ami attaché au service (do- 
meslico ) du sérénissime roi de Portugal , et 
qui avait eu l'ordre de Son Altesse de m'écrire 
sur le même sujet. » Comme la letu'e au cha- 
noine de Lisbonne est datée de Florence , le 
25 Juin i474-> on P eut croire, à cause de la 
phrase incidente, algunos dias ha , que Co- 

1 Le jésuite Ximenès, dans son commentaire sur les 
lettres de Toscanelli , trouve quelque obscurité dans 
celte désignation du temps : « il va peu de jours, »et la 
phrase qui suit immédiatement ontcs de las guerras de 
Castiglia. Je pense que, par une légère erreur de ponc- 
tuation, on a séparé par une virgule cette dernière 



SECTION PREMIÈRE. 225 

lomb avait consulté Toscanelli au commence- 
ment de la même année. Cette date n'est pas 
sans importance pour l'histoire de la décou- 
verte de P Amérique. Elle infirme directement 
le conte rapporté par l'Inca Garcilasso , par 
Gomara et Acosta ' , d'après lequel un pilote de 
Huelva , nommé Alonzo Sanchez , qui préten- 
dait avoir été , dans une traversée d'Espagne 

phrase du mot domestico. La lettre annonce simple- 
ment que le chanoine était au service du Portugal long- 
temps avant les troubles du royaume de Castille , sus- 
cités par la déposition du roi Henri IV en i465, et son 
rétablissement en 1468. Une autre méprise d'une im- 
portance majeure parce qu'elle a rapport à la décou- 
verte du cap de Bonne-Espérance, s'est glissée dans le 
commentaire deXimenès. Toscanelli écrit au chanoine 
Martinez que la route qu'il propose pour arriver par 
l'Océan occidental au pays des épiceries , est très 
courte, plus courte que le chemin que les Portugais 
doivent faire pour aller à la côte de Guinée [el ca~ 
mino por la via del mar es brevissimo , lo tengo por mas 
corto que el que haceis a Guinea). L'abbé Ximenès dit : 
il camtnino che voi fate per Guinea, ce qui donne un 
sens très différent , et le conduit à demander si ce com- 
merce traversait la Guinée. Gnom. Fior. p. lxxxii et 

LXXXIV. 

1 Garcil. Comment. Reaies. lib. I, cap. 3; Gomaka, 
Hlst. de las Indias. cap. i3 ; Acosta , lib. I, c. ig. 

1. i5 



226 SECTION PREMIERE. 

aux îles Canaries (en 1 484) > poussé par les 
vents d'est jusqu'aux côtes de St.-Domingue , 
devait , à son retour à Tercère , avoir fait naî- 
tre à Colomb la première idée de son expédi- 
tion. DéjaOviedo nomme cette histoire « une 
fable qui circule parmi le bas peuple , » et le 
voyage mystérieux d'Alonzo Sanchezest de dix 
ans postérieur à la correspondance avec Tos- 
canelli. Cependant, si cette correspondance 
prouve que Colomb s'occupait du projet de 
chercher le pays des épiceries par l'ouest , bien 
avant qu'il eût des rapports avec le célèbre as- 
tronome de Florence , il reste indécis lequel 
des deux , de Colomb ou de Toscanelli , a en- 
trevu le premier la possibilité de cette nouvelle 
voie ouverte à la navigation de l'Inde. 
Toscanelli , comme nous Pavons déjà remar- 
qué plus haut , avait jj ans lorsqu'il parla de 
son projet au chanoine Martinez : il est proba- 
ble que la persuasion de la brièveté du che- 
min ( brevissimo camino ) à travers l'Océan 
Atlantique, datait de très loin dans son esprit. 
Il dit très positivement : « Quoique souvent 
{ptras muchas veces) j'aie traité des avantages 
de cette route, je vais encore aujourd'hui, 
d'après la demande expresse que m'a fait faire 



SECTION PREMIERE. 227 

le sérénissime roi (de Portugal) , donner une 
indication précise sur le chemin qu'il faut sui- 
vre. Je pourrais, un globe (esfera) à la main, 
démontrer ce que Ton désire ; mais j'aime 
mieux , pour faciliter l'intelligence de l'entre- 
prise , marquer le chemin sur une carte sem- 
blable aux cartes marines, où j'ai dessiné 
moi-même toute l'extrémité de l'Occident de- 
puis l'Irlande jusqu'à la fin de la Guinée vers 
le sud, avec toutes les îles qui se trouvent sur 
cette route. J'ai placé vis-à-vis ( des côtes 
d'Irlande et d'Afrique ) , droit à l'ouest , le 
commencement des Indes avec les îles et les 
lieux où vous pourrez aborder. Vous y verrez 
aussi à combien de milles vous pourrez vous 
éloigner du pôle arctique vers l'équateur, et à 
quelle distance vous arriverez à ces régions si 
fertiles et si abondantes en épiceries et en 
pierres précieuses. » Le passage que nous 
venons de traduire prouve suffisamment que 
bien avant i474? Toscanelli avait conseillé au 
gouvernement portugais la route que Colomb 
a suivie, et qui, accidentellement, a donné 
lieu à la découverte d'un grand continent. Il 
paraît tout naturel que la même idée se soit 
présentée à la fois à plusieurs hommes ins- 



228 SECTION PREMIER!:. 

truits et ardemment occupés à étendre la 
sphère des découvertes : elle devait naître 
dans l'esprit de Martin Behaim, dont le fa- 
meux globe construit en 1492 {4pfel, la 
pomme terrestre) ne place « le roi de Mango, 
Cambalu et le Cathay, que 100" à l'ouest des 
îles Açores, » comme le faisaient Toscanelli, 
Colomb et tous ceux qui croyaient l'Asie ex- 
cessivement prolongée vers TOrient. Nous 
avons vu que Toscanelli et Colomb distin- 
guent dans leurs écrits le but principal de 
l'entreprise ( de trouver un chemin plus court 
vers l'Inde) d'avec le but secondaire (la dé- 
couverte de quelques îles). Toscanelli dis- 
tingue en outre les îles « que l'on rencontrera 
sur la route, que estan situadas en este viage, 
par exemple l'Antilia , d'avec les îles qui sont 
proches de l'Inde continentale ; par exemple , 
Cipango et les îles avec lesquelles trafiquent 
les négocians de différentes nations. » Même 
la note historique que Colomb a placée lui- 
même en tête de son journal de navigation , 
terminé le 1 5 mars 1 4q3 , ne donne pour 
motif du voyage que « le désir des monarques 
catholiques de faire scruter les dispositions 
d'un puissant prince de l'Inde, le Gran Can, 



SECTION PREMIERE. 22g 

en faveur de la religion chrétienne, en en- 
voyant une expédition, non par Test et par 
terre, mais par l'Océan Atlantique, c'est-à-dire 
par une route que nous ne savons pas avec 
certitude avoir été parcourue jusqu'ici \ » Il 
n'est question ( dans ce préambule du journal 
de Colomb ) des islas et de la Tierra Firme à 
découvrir dans la Mar Oceana, que comme 
du résultat très probable d'une entreprise 
dont le but principal est de faire voile con 
armada suficiente a las dichas partidas de 
India [las del Gran Cari). L'expédition pro- 
jetée n'était donc pas dans le principe, à pro- 
prement parler , un voyage de découvertes de 
terres nouvelles : c'était un voyage qui devait 
constater l'existence d'un libre passage aux 
Indes par X ouest, comme Magellan, Parry, 
Ross et Francklin , ont constaté ou tenté les 
passages par le sud-ouest et le nord-ouest*. 

1 Ordenaron que yo no fuese por tierra al oriente , 
por donde se costumbra de andar, salvo por el camino 
de occidente , por donde hasta hoy no sabemos por 
cierta fe que haya pasado nadie (Nav. 1. 1, p. 2.). Les 
mots de foi certaine [saler de cierta fe) sont d'une mo- 
destie très remarquable. 

* Quoique au moment où je rédige ces feuilles (fé- 



230 SECTION PREMIÈRE. 

I/influence que Toscanelli a exercée sur 
Tesprit de Colomb, rappelle involontairement- 
la question agitée par Vincent, si c^st plutôt 
à Covilham qu 7 à Gama, quVst due la dé- 
couverte de la navigation aux Indes, en dou- 
blant le cap de Bonne-Espérance. Il n 1 est pas 
douteux que Covilham, après avoir séjourné 
à Calicut, à Goa et chez les Arabes de So- 
fala , sur la côte orientale d 1 Afrique , écrivit à 
Jean II, roi de Portugal, par Tentremise de 
deux Juifs, Abraham et Joseph l , que « les 
navires portugais, en continuant de longer 
l'Afrique occidentale vers le sud, atteindraient 
l'extrémité de ce continent ; et que, parvenus 
à cette extrémité, ils devaient, dans l'Océan 

vrier 1 834) aucun navire n'ait encore débouqué par le 
canal de Barrow dans la mer de Kamtchatka , ou 
longé la côte de l'Amérique depuis la péninsule de 
Melville et le Prince Régent-înlet jusqu'à la baie de 
Kotzebue, les belles découvertes de Parry, Franklin 
et Beechey , ne paraissent pourtant plus laisser de 
doute sur la communication entre la mer de Baffîn et 
le détroit de Behring. 

1 Pedreio de Covilham et Alonzo de Payva s'embar- 
quèrent à Barcelone en j 4^7, pour procurer des no- 
tions sur le Prêtre- Jean. Les deux Juifs rejoignirent 
Covilham au Caire, à son retour de Sofala etd'Adem. 



SECTION PREMIERE. 9,3i 

oriental, faire route vers Sofala et l'île de la 
Lune ' ( Madagascar ) . » Covilham renouve- 
lait ainsi, en se fondant sur l'expérience ré- 
cente des navigateurs arabes de Sofala et de 
toute la côte de Zanguebar et de Mozambique, 
les idées que plusieurs anciens avaient expo- 
sées sur la forme triangulaire de l'Afrique 
australe ; il augmentait la confiance de Gama : 
mais il y a loin de la possibilité de la réussite 
prouvée par des argumens irrécusables , à 
l'exécution hardie des projets de Colomb et 
de Gama. Le dernier avait d'ailleurs un avan- 
tage que Toscanelli ne pouvoit offrir au navi- 
gateur génois. Lorsque le 20 novembre i4Ç;7t 



1 Suivant d'Herbelot , l'île Seranda d'Edrisi (ce sy- 
nonyme est réfuté par Hartmann , Africa ,p. 1 15 ; Ma- 
gastar ouMadaigascar (corruption du mot Madagache) 
de Marco Polo , nommé plus tard , au commencement 
du 1 6e siècle , l'île San Lorenzo des Portugais ; c'est sous 
cette dernière dénomination que je trouve l'île de Mada- 
gascar sur une mappemonde dessinée à Séville en 1527, 
par conséquent de deux'ans antérieure à la célèbre carte 
de Diego Ribero , également conservée à la bibliothè- 
que de Weimar. L'une et l'autre de ces cartes offrent 
aussi déjà la position des îles de France et de Bourbon , 
sous les noms de Mascarenhas et de Santa- Apollonia. 



l32 SECTION PREMIÈRE. 

il parvint à l'extrémité de l'Afrique ', il savait 
déjà qu'il trouverait au-delà une côte dirigée 
de l'ouest-sud-ouest à l'est-nord-est , puisque 
le cap Tormentoso que , par un pressentiment 
heureux, le roi Jean appela cap de Bonne- 
Espérance, ne fut pas seulement découvert 
par Bartholomé Diaz, mais aussi doublé par 
lui en mai 1487. Cette circonstance, à laquelle 
on n'a pas attaché assez d'importance, est clai- 
rement exprimée par Barros, dans le troisième 
livre de la première Décade : « Bartholomeu 
Diaz (avec ses compagnons de fortune) per 
caus dos perigos e 'tormentos que em dobrar 
délie passaram, lhe puzeram nome Tormen- 



' Gaina part de Portugal , le 8 juillet 1497; il arrive 
à la baie de Sainte-Hélène , en novembre 1 497; à l'em - 
bouchure du Rio de Buénos-Senalis , où l'on eut la 
première nouvelle de la proximité d'hommes blancs et 
de vaisseaux de construction européenne, le 25 janvier 
i4g8 ; à Calicut le 18 mai 1498 ; il revient en Portugal 
le 19 juillet i499> Durée de cette expédition mémora- 
ble , d'après des données exactes , 2 ans et 9 jours. 
Durée du voyage de Portugal aux Indes (à Calicut) 
3 14 jours; tandis qu'aujourd'hui la durée moyenne de 
cette traversée, pour des vaisseaux de Liverpool , est de 
90 à 95 jours. 



SECTION PREMIÈRE. 233 

toso J . » Gama avait donc été pour ainsi dire 
précédé dans une entreprise qui, pour la pros- 
périté commerciale des Portugais, est devenue 
le principe d'une vie nouvelle. 

J'ai fait mention plus haut de la carte ma- 
rine que Toscanelli avait dressée pour le cha- 
noine Martinez , afin de montrer la route qu'on 
devait suivre pour arriver des côtes du Portu- 
gal au « principio de las Indias. » Cette carte , 
sur laquelle l'astronome florentin avait « pin- 
tado de su mano » toutes les îles situées sur 
cette route , a , pour ainsi dire , servi de guide 
à Colomb dans son premier voyage : sous ce 
rapport, elle mérite plus d'intérêt qu'on ne sem- 
ble lui en avoir accordé jusqu'ici. Toscanelli, 
en communiquant à Colomb une copie de sa 
lettre au chanoine Fernando Martinez , dit 



1 Dec. I, lib. III, ch. 4? p« 190. Comme Toscanelli 
avait conseillé aux Portugais de chercher le chemin de 
l'Inde non par la route de Guinée, mais par celle de 
l'ouest, c'est une erreur bizarre que d'attribuer à cet 
astronome , dès 1 474 > ' a connaissance du cap de 
Bonne-Espérance , et de croire qu'il ait pu la commu- 
niquer aux Vénitiens. Le Bret, Gesch. von Venedig , 
t. II , p. 226 ; Sprengel Gesch. der geogr. Entd. 1792 , 
p. 3go. 



234 SECTION PREMIERE. 

clairement : « os envio otra carta de marear 
semejante à la que le envié (al cononigo) '. 
D'après cette carte , ajoute-t-il , il « a , « de 
Lisbonne à la fameuse cité de Quisai, en pre- 
nant le chemin tout droit vers l'ouest, 26 es- 
pacios dont chacun a 1 5o milles , tandis que de 
l'île Antilla jusqu'à Cipango, il y a 10 espacios, 
lesquels équivalent à 225 léguas. » Nous ne 
savons pas à combien iïespacios Toscanelli 
plaçait le Japon (Cipango) à l'est de Kanphou 
(aujourd'hui Hangtcheou fou, jadis Quinsai ou 
Quisai); mais comme cette distance n'est effec- 
tivement, en prenant Ieddo pour le centre du 
Japon, que de 16 de longitude, et que l'éva- 
luation de Behaim* diffère très peu de l'évalua- 
tion moderne , il s'ensuivrait que Toscanelli 
comptait probablement du Portugal à Antilla £, 



1 « Je vous envoie une autre carte marine entière- 
ment semblable à celle que j'ai fait parvenir au cha- 
noine. » Il m'a paru extraordinaire que dans la phrase 
qui indique la distance de Lisbonne à Quisai, Tosca- 
nelli dise a hallareis en un mapa , » au lieu de a en mi 
mapa 6 carta de marear. » 

* La carte de Martin Behaim qui exprime les 
croyances géographiques du i5 c siècle , donne une 
différence de longitude de i3°. 



SECTION PREMIERE. 235 

d'Antilla à Quinsai à peu près - de toute la 
route de Lisbonne en Chine. Il est plus difficile 
de donner la valeur absolue des espaces de la 
carte de Toscanelli. Ces grandes divisions, qui 
comprennent un certain nombre de degrés j 
et dont nous nous servons encore pour ne pas 
défigurer nos cartes en traçant les méridiens 
de chaque degré , remontent au temps de Pto- 
lémée. On les retrouve indiquant un nombre 
rond de milles marins ou de degrés de longi- 
tude sur presque toutes les cartes manuscrites 
des i5 e et 16 e siècles que j'ai pu examiner; par 
exemple sur celles de Ribero et de Juan de la 
Cosa. Le géomètre de Florence offre deux 
évaluations des espacios dont il se sert , l'une 
en lieues, l'autre en milles. Si, d'après lui, un 
espace égale 22 ~ lieues ou i5o milles, il en 
résulte qu'une lieue équivaut à 6 ~ milles. Ce 
n'est donc pas ici la lieue marine italienne de 
4 milles, dont on se servait du temps de Co- 
lomb à Gênes , et que ce navigateur emploie 
dans ses journaux de route ' ; c'est un mille 



1 Journal de 1492 : ce Viernes , 5 de Agosto : Andu- 
vimos (desde la barra de Saltes) con fuerle virazon 60 
millas que son quince léguas. » (Navarrete, 1. 1, p. 3.) 



236 SECTION PREMIERE. 

peut-être encore plus petit que le mille ro- 
main, de 760 toises et dont 5 forment une 
lieue géographique de i5 au degré. Comme 
les espacios ne sont pas évalués en degrés , et 
que les conjectures présentées par Tabbé Xi- 
menès , commentateur de la lettre de Tosca- 
nelli , sont tout-à-fait erronées ' , il est im- 

1 En comparant attentivement la lettre que publie 
l'abbé Ximenès dans son Gnomone Fiorentino , avec 
celle que Fernando Colomb découvrit parmi les pa- 
piers de son père , et qui était connue de Las Casas , je 
trouve plusieurs additions et des altérations du texte. 
Nous savons par la Vie de l'amiral que la célèbre let- 
tre de Toscanelli avait été écrite en latin , d'après l'ha- 
bitude qui prévalait alors parmi les savans. On pour- 
rait en être surpris lorsqu'on se rappelle qu'un Italien 
de Florence entra en correspondance avec un Italien 
de Gênes , vivant à Lisbonne depuis 1470 > et que cette 
correspondance passait par les mains de Lorenzo Gi- 
raldo, sans doute de la famille des Giraldi, natif de 
Florence (Barcia, t. I , p. 5,6.): mais Toscanelli pa- 
raît si peu se souvenir de l'origine italienne de Colomb , 
qu'il termine sa seconde lettre par une phrase qui fe- 
rait presque croire qu'à Florence on regardait Colomb 
comme Portugais, a Vous êtes sûr de trouver ( dans le 
Cathay) des villes populeuses et de riches provinces, et 
vous causerez une vive joie au roi ( le Gran Cari) et aux 
princes qui gouvernent ces pays lointains , en leur ou- 



SECTION PREMIÈRE. 23j 

possible de se tirer de ce labyrinthe de mesu- 
res qui portent de vagues dénominations. On 
ne peut traduire avec précision , en degrés de 
longitude , la distance de 26 fois 22 \ lieues 
que Toscanelli suppose que Colomb aura à 
parcourir « tout droit à l'occident » de Lis- 
bonne à Quinsai : néanmoins dans L'hypothèse 

vrant le chemin pour communiquer avec les chrétiens 
et pour se faire instruire dans la religion catholique et 
dans toutes les sciences que nous possédons {en todas 
lus ciencias que tenemos). Pour ce motif et pour d'autres 
causes dont je pourrais faire mention ici , je ne suis 
pas surpris que vous montriez ce grand cœur (courage) 
manifesté par toute la nation portugaise dans laquelle 
il y a eu toujours des hommes qui se sont distingués 
dans de telles entreprises {nome admiro tengais tan gran 
corazon como toda la naeion portuguesa , en que siem- 
pre ha halido hombres senalados en todas empresas). » 
N'ayant point sous les yeux dans ce moment la traduc- 
tion italienne de la Vida del almirante , publiée à Ve- 
nise en 1571 par Alfonso Ulloa , sous le titre de Istoria 
del S r don Fernando Colombo nelle quali si ha partico- 
lare e fera relazione délia vita de' jatti dell' Ammiraglio, 
je ne puis vérifier si les altérations du texte dans la 
lettre italienne qu'offre le Gnomone de Xiinenès, sont 
l'effet de la négligence de l'abbé ou de celle ,de Ulloa. 
On a fait dire à l'astronome florentin que les 26 espa- 
cios de distance qu'il y a de Lisbonne à Quinsai , ont 



238 SECTION PREMIERE. 

même des plus grandes lieues (de i5 au degré 
équatorial), on ne trouve encore qua peu près 
5o° de longitude (pour 585 lieues) sous le pa- 
rallèle de 38° 4^', ce qui placerait la côte de la 
Chine dans le méridien de l'embouchure de Rio 
Essequibo et de la partie occidentale de Terre- 
Neuve. J'aurai occasion de revenir plus tard 
sur cette proximité de l'Asie orientale qui mo- 
tivait l'expression de brevissimo camino em- 
ployée par Toscanelli dans sa lettre au cha- 

chacun a5o (au lieu de i5o) milles; on a ajouté des 
mots vides de sens : p. e. les 10 espacios de distance de 
Cipangoà Antilia font« a5oo milles ou» 22Ô lieues: plus 
loin (et en contradiction directe avec les chiffres qui 
précèdent) la grande cité de Quinsai au ioo milles ou» 
35 lieues de tour; enfin , et comme une glose jetée par 
hasard au milieu de la description de Quinsai , « cet 
espace est presque la troisième partie de la sphère.» Les 
mots marqués par des guillemets sont des variantes lec- 
tlones , ou plutôt les falsifications du texte. D'après ces 
fausses données, on trouverait pour la valeur d'une 
lieue tantôt 1 1 -j^, tantôt 2 -^ lieues! L'abbé Ximenès en 
conclut (p. xcii-xciv) de la manière la plus arbitraire 
qu'un espacio équivaut à 5° de longitude, que 5o mil- 
les ou 22 ^ lieues de Toscanelli font un degré, et que 
la distance de Lisbonne à Quinsai est de i3o°. Ces 
conclusions se fondent sans douSe en partie sur l'ana- 
logie des projections de Ptolémée {Geogr. i , 23) qui 



SECTION PREMIÈRE. 23o 

noine Martinez, tandis que dans la seconde 
lettre adressée à Colomb , il dit simplement : 
« Vous aurez vu que le voyage que vous dési- 
rez entreprendre est bien moins difficile qu'on 
ne le pense. » 

Colomb , dans son premier voyage de dé- 
couverte, se dirigeait diaprés une carte marine 
qu'il avait à son bord. Il naviguait avec l'assu- 
rance d'un homme qui sait qu'il doit trouver 
ce qu'il cherche. Le journal découvert par 

divisait le quart de la circonférence équatoriale en 18 
parties , comme Eudoxe divisait (Geminus , Elem. Astr. 
c. i5) toute la circonférence polaire en 60 parties éga- 
les, ce qui donne des différences de 5° de longitude et 
6° de latitude : mais lorsque ïoscanelli évalue <c un 
espacio de sa carte à 22 ^ lieues, » la supposition de 5° 
de longitude donnerait pour le parallèle de 38° ^2' , 
dont il est question dans ce calcul, 3 \ lieues par degré 
de longitude, résultat absurde parce qu'il ne s'accorde 
avec aucune étendue qui ait jamais porté la dénomina- 
tion de lieue [légua). Je terminerai cette longue dis- 
cussion numérique en faisant observer que si Tosca- 
nelli a pris la description de Quinsai (Kinsai) de 
Marco Polo (livre II , cbap. 68), il y a trouvé seulement 
le circuit des murs évalué à 100 li chinois , et que ces 
100 li , appelés milles chinois dans les manuscrits du 
voyageur vénitien , il les a traduits vaguement par 35 
lieues, sans savoir que 192 li font un degré équatorial. 



a/jO SECTION PREMIÈRE. 

Munoz dans les arcliives du duc d'Infantado 
en fait foi. C'est une circonstance très remar- 
quable qui mérite d'être examinée d'après les 
données que fournit le texte copié de la main 
de l'évêque de Chiapa. Trois jours après que 
Colomb crut avoir fait la première observa- 
tion de la déclinaison de l'aiguille aimantée , le 
i5 septembre (1492), l'état du ciel , les masses 
de goëmon flottant , et d'autres circonstances , 
lui firent croire « qu'il se trouvait près de quel- 
que île , mais non de la terre ferme ; car la 
terre ferme , dit l'amiral, je la trouve plus en 
avant l . » Le 1 9 septembre , les signes de la 
proximité de la terre continuaient.» Il y avait 
de petites pluies sans le moindre vent. L'ami- 
ral ne voulut pas dévier de sa route pour cher- 
cher cette terre. Il était sûr que, du côté du 
nord et du sud , il y avait des îles ; et en effet , 
il y en avait , et il naviguait au milieu d'elles , 
parce que sa volonté était d'aller d'abord jus- 

1 No cerca de tierra firme, segun el Almirante que 
dice : Porque la tierra firme, hago mas adelante. » Je 
dis dans le texte : trois jours après que Colomb crut 
avoir fait la première observation de déclinaison ma- 
gnétique. En Europe, cette déclinaison avait déjà été 
trouvée par Peregrini en 1 269. 






SECTION PREMIERE. 24 1 

que dans l'Inde avec un temps si favorable , et 
au retour, voir tout avec l'aide du Très-Haut. » 
Ce sont là ses paroles. « Le 20 septembre , de 
petits oiseaux, qui habitent les terres , vinrent 
le matin chanter au haut des mâts , et quittè- 
rent le navire vers le soir . » Mardi , le 
25 septembre , l'amiral se rendit à la Carabela 
Pinta , pour parler à Martin Alonzo Pinzon , 
au sujet d'une carte qu'il lui avait envoyée 
trois jours auparavant, et sur laquelle il paraît 
que l'amiral avait indiqué (peint) quelques îles 
de cette mer. Martin Alonzo prétendait qu'on 

1 Ce fait est très extraordinaire, et est rapporté dans 
le journal de Colomb avec une candeur naïve qui ne 
laisse pas lieu au moindre doute. Le navire se trouvait 
alors au milieu de l'Océan Atlantique, à 290 lieues ma- 
rines(de 2oau degré) dedistance de la terre la plus pro- 
che , l'île de Flores, et les oiseaux chanteurs n'avaient 
point été amenés par des tempêtes. Dans son second 
voyage, le 24 octobre i4°.3, Colomb vit des hirondelles 
lorsque son point d'estime le plaçait à 34o lieues à 
l'ouest-nord-ouest des îles du Cap Vert (Vidadel Alm. 
p. 43)- En comparant les points d'estime conclus des 
rumbs et des distances, M. Navarrete pense que du 19 
au 22 septembre, époque à laquelle l'amiral crut aper- 
cevoir tant de signes de terre, il approchait des brisans 
que des navigateurs espagnols assurent avoir décou- 
I. 16 



V. 



242 SECTION PREMIERE, 

était dans le voisinage de ces îles, et l'amiral 
abondait dans le même sens , en ajoutant que 
la cause pour laquelle on n'avait pas trouvé les 
îles devait être le courant qui portait les navi- 
res au nord-est , et qu'on était moins avancé 
(à l'ouest) que les pilotes ne le supposaient. En 
conséquence , l'amiral , de retour à son bord , 
voulut qu'on lui envoyât la carte marine : ce 
qui se fit au moyen d'une corde. Il se mit à 
travailler (faire son point, cartear) sur la carte, 
conjointement avec son pilote et ses marins , 
jusqu'à ce que Martin Alonzo , au coucher du 

verts sur le grand banc de fucus (goémon flottant), 
l'an 1802. Le lieutenant de vaisseau don Manuel Mo- 
reno, qui a accompagné Churrucca dans son expédi- 
tion chronométrique des Antilles, place ces brisans 
{rompientes) par lat. 28 o', long. 43° 22' à l'occident 
de Paris. Dans la nuit du 21 septembre , Colomb n'au- 
rait été qu'à quatre milles marins au nord-est de ce 
danger, qui aurait pu retarder la découverte du Nou- 
veau Monde jusqu'au 22 avril 1000 , jour où Pedro- 
Alvarez Cabrai , dans son voyage de l'Inde , fut jeté 
par les courans sur les côtes du Brésil. Je ne trouve 
pas ces brisans indiqués sur des cartes anglaises récem- 
ment publiées , et leur existence mérite d'être vérifiée 
tant à cause de la sûreté de la navigation , qu'à cause 
de l'intérêt historique qu'elle inspire. 



SECTION PREMIÈRE. 243 

soleil ; donna la (fausse) nouvelle qu'il avait vu 
la terre. Le 3 octobre : l'amiral dit ici (dans 
son journal ) « qu'il ne voulut pas gouverner 
en serrant trop le vent (barloventeando) , et 
perdre le temps , malgré de si fréquens indices 
de terre , et la certitude qu'il avait de l'exis- 
tence de quelques îles dans ces parages (aunque 
ténia noticia de ciertas islas en aquella co- 
marca); car son but était d'aller dans l'Inde, et 
s'arrêter en chemin aurait été , dit-il , une véri- 
table folie [pues su fin erapasar a las Indias , 
y si detuviera, dice el, que no fuera buen 
seso). » Enfin, le 6 octobre, six jours avant la 
grande journée de la découverte de Guanahani 
(vendredi 12 octobre), Martin Alonzo Pinzon 
« prétendit qu'il serait avantageux de changer 
de rumb, et d'aller vers le sud-ouest. L'ami- 
ral fut d'une opinion contraire , et jugea que 
Martin Alonzo parlait ainsi à cause de l'île de 
Cipango ; il objecta que si l'on manquait cette 
île , on ne pourrait pas prendre terre sitôt , et 
qu'il valait mieux aller tout d'un coup à la 
terre ferme , et puis (au retour) aux îles ' . » Je 

1 Navarrete, t. I, p. 9, 1 1, i3, 16 et 17. J'ai tra- 
duit littéralement en conservant cette irrégularité des 
phrases qui tient à l'habitude de Las Casas , d'embar- 



244 SECTION PREMIÈRE. 

conçois parfaitement pourquoi, à cette époque, 
Colomb et Pinzon étaient inquiets de ne pas 
voir Tile Cipango (Zipangri de Marco Polo) que 
Colomb avait annoncée comme la première 
terre qu'on recontrerait à 75o lieues à l'ouest 
des Canaries , ainsi que le raconte son fils Fer- 

rasser le style de Colomb en donnant tantôt les paroles 
mêmes de l'amiral , tantôt un simple extrait. Le passage 
relatif à Cipango , tel qu'on le rapporte , me paraît 
inintelligible « Esta noche dijo Martin Alonzo , que 
séria bien navegar a la parte del sudueste : y al Almi- 
rante parecio que no decia esto Martin Alonzo por la 
isla de Cipango , y el Almiranle via que si la erraban 
que no pudieran tan presto toman tierra »), si l'on ne 
change pas la ponctuation , et si l'on ne place pas un 
point entre les mots no et decia. En examinant , dans 
le journal de Colomb , les jours auxquels Oviedo et 
Herrera signalent de grands indices de révolte parmi 
l'équipage , on est surpris de ne presque pas y trouver 
de tracesde ces événemens. Comme les historiens aiment 
les effets dramatiques qui résultent de l'opposition des 
caractères , ils ont cru devoir agrandir le navigateur 
génois, en exagérant les dangers auxquels l'exposaient 
tour à tour la malice , la timidité ou l'ignorance de ses 
matelots. On oublie que les marins espagnols, surtout 
les Catalans, les Basques et les Andaloux de Palos , 
depuis un siècle et demi , fréquentaient les côtes de 
Guinée et de l'Ecosse; que la vue d'une éruption du 



SECTION PREMIÈRE. 245 

dinand. Le journal original porte que jusqu'au 
i er octobre, on avait déjà parcouru 707 lieues , 
non depuis le port de Palos, mais depuis la 
Gomera ou les Canaries en général, selon l'ex- 
plication donnée par l'amiral pour la distance 
à laquelle il se trouvait le 19 septembre. Or, 

Pic de Ténériffe ne pouvait effrayer ( dar espanto , 
comme prétend Fernando Colomb), des hommes qui 
étaient habitués à visiter les Canaries, Naples et Messine 
(Nav. t. III, p. 605-607) ; qu'une traversée du Golfo 
de las Damas , favorisée par le plus beau temps et une 
mer généralement calme , ne pouvaient pas consterner, 
d'une manière si extravagante , une masse de marins 
expérimentés. Entre les 22 et 25 septembre, les com- 
pagnons de Colomb , selon le témoignage de son fils et 
d'Herrera {Vida del Alm. c. 19 ; Herr. Dec. I, lib. \, 
c. 10), voulaient jeter leur capitaine à la mer, pendant 
qu'il serait occupé des étoiles ( proprement embev'ido _, 
enivré de la contemplation du ciel). Le journal ne 
peint aucunement le mécontentement avec des cou- 
leurs très vives ; on y trouve seulement a que le vent 
contraire (ouest^nord-ouest) était bien nécessaire, parce 
que mes gens étaient inquiets [mi g ente andaba mur es- 
timulados), en pensant que dans ces mers il ne soufflait 
pas de vent pour retourner en Espagne. » Le jour sui- 
vant (25 septembre) il dit : « Mes gens murmuraient 
(la gente murmuraba) de voir tant d'herbe flottante 
(fucus), et la mer si calme (mansa y llana.) » Le conte 



246 SECTION PREMIÈRE. 

du 1 er au 6 octobre, la route parcourue à 
l'ouest était , en additionnant les données par- 
tielles, de 269 lieues; le 6 octobre, Colomb 
se croyait , par conséquent , déjà avancé à la 
distance de 966 lieues, ou 216 lieues au-delà 
du point où son calcul plaçait Cipango. J'ai 

d'Oviedo , sur les trois jours que Colomb obtint , le 
8 octobre, pour continuer à avancer vers l'ouest, copié 
par tous les biographes et poètes modernes, a déjà été 
réfuté par Munoz (lib. III, § 7). Fernand Colomb, 
aussi haineux envers Alonzo Pinzon que Las Casas en- 
vers Fernand , ne rapporte pas le fait que nous signa- 
lons , et se contente de dire « que la gente estuvo para 
amotinarse , perseverando en las momuraciones y con- 
juraciones.v [Vida, cap. 20.) Il v a plus encore : dans 
le journal , le 7 octobre ne se trouve marqué par aucun 
autre événement qu'un changement de route. Depuis 
le 3o septembre, l'amiral s'était dirigé dans une éten- 
due de 25o lieues marines directement à l'ouest sous 
le parallèle de a5° •£; le 7 octobre (c'était le lendemain 
de la discussion avec Martin Alonzo Pinzon , sur la 
proximité de Cipango), la Nina crut devoir signaler la 
terre. On reconnut au soleil couchant qu'on s'était 
trompé ; mais comme des bandes d'oiseaux se diri- 
geaient au sud-ouest, <c sans doute pour dormir à terre,» 
l'amiral , agissant d'après l'expérience des Portugais 
qui ont découvert la majeure partie des îles qu'ils pos- 
sèdent (les Açores?) en suivant le vol des oiseaux , per- 



SECTION PREMIERE. 247 

réuni tous les passages relatifs à la carte ma- 
rine qui semble avoir dirigé le navigateur avant 
d'avoir atteint file Guanahani. Plus tard, le 
i4 novembre i49 2 j le journal fait encore 
mention , à l'occasion de cayes ( ilôts ) , qui 
bordent la côte nord-est de Cuba , « de ces 
* 

mit d'abandonner la route de l'ouest, et de gouverner 
à l'ouest-sud-ouest, avec la résolution de continuer 
dans cette direction pendant deux jours. » Pas un mot 
île mutinerie et de révolte. La phrase : Acordo dejar 
cl camina del oueste , semble seulement indiquer que 
Colomb céda à des instances. Cette nouvelle direction 
lui porta bonheur. D'ailleurs, l'amiral, sans qu'on 
ait soupçonné aucun motif de contrainte, avait déjà 
changé son cours , le 24 septembre , d'une manière 
toute semblable. Après avoir suivi scrupuleusement le 
parallèle de la Gomera (lat. 28 ) pendant 3qo lieues 
marines, il gouverna tout d'un coup au sud-ouest, 
pour suivre le parallèle de 25° \. Le 8 octobre , qui 
devait être le jour si dangereux par la révolte , selon 
Oviedo, se trouve marqué, dans le journal de Colomb, 
comme un jour très favorable aux progrès de la navi- 
gation, u La mer, dit l'amiral , est belle, grâce à Dieu, 
comme la rivière de Séville ; fair est doux [aires mur 
dulces) comme en Andalousie : c'est un plaisir de le 
respirer; car cet air est embaumé (oleroso). » Ces li- 
gnes, écrites sous l'impression du moment, n'annoncent 
certainement pas des terreurs ou une humeur chagrine. 



248 SECTION PREMIÈRE. 

îles innombrables que sur les mappemondes 
on place à la fin de l'Orient. » 

Un historien très judicieux, M. Sprengel , 
u-aducteur de l'ouvrage de Muûoz, n'hésite 
pas à supposer que Colomb se dirigeait d'après 
la carte routière même dont Toseanelli lui 
avait envoyé la copie en 1 4/4- n e peut être 
douteux que cette carte ne fut regardée comme 
très importante; car les manuscrits qu'a laissés 
Bartholomé de Las Casas , et dont une grande 
partie (les deux premiers volumes de la His- 
toria de las Indias) se conserve dans la bi- 
bliothèque de l'Académie d'histoire de Ma- 
drid, nous apprennent (lib. I, cap. 12) que 
ce prélat , à l'âge de 85 ans , époque à laquelle 
il termina son Histoire de l'Inde , possédait 
encore ce monument remarquable , « la carta 
de marear que Toseanelli envio a Colon. » 
Or, une carte marine , conservée 53 ans après 
la mort de celui-ci , devait , à plus juste titre, 
en i4 Q2 > se trouver à bord de la Caravele 
(capitana) Santa-Maria. Observons cepen- 
dant que celle que Colomb avait envoyée , le 
25 septembre, à la Caravele Pinta, était peinte 
(dessinée) de sa propre main. Las Casas , dans 
l'extrait que nous possédons du journal , dit 



• SECTION PRE31IERE. 2^$ 

clairement <t donde segun parece ténia pinta- 
das el Almirante ciertas islas. » La corres- 
pondance avec Toscanelli a précédé de 1 8 ans 
la grande époque de la découverte du Nouveau 
Continent, et Colomb aura profité de cet in- 
tervalle pour se procurer d'autres matériaux. 
Il n'a certainement pas vu, comme nous le 
prouverons bientôt , la mappemonde de Mar- 
tin Behatim ; mais il a pu puiser dans celles de 
Giacomo di Giroldis , d'Andréa Bianco ou de 
Grazioso Benincasa. Lorsque , la première 
fois , il écrivit à Toscanelli , il fondait son rai- 
sonnement sur une petite sphère , una esfe- 
rilla , dit son fils (Barcia , p. 5, b.), que embib 
a Maestro Paulo. Il est probable que plus 
tard , surtout à l'époque de la fameuse dispute 
avec les professeurs de Salamanque , il se 
servit de sphères et de cartes à la fois , pour 
étayer son projet de navigation vers l'ouest. 
C'était son système et non celui de Toscanelli 
qu'il défendait; et quelque grande qu'ait été 
l'influence que les conseils et la carte de l'as- 
tronome florentin ont pu exercer sur Colomb, 
ce serait avoir trop de foi dans l'humilité et 
l'abnégation du génie créateur que de suppo- 
ser que l'amiral aurait expliqué aux savans de 



25o 



SECTION PREMIERE. 



Salamanque, ou, pendant son voyage, à Martin 
Alonzo Pinzon, la direction de sa traversée 
vers Tlnde sur une carte de Toscanelli. Comme 
il aimait à s'occuper de travaux graphiques , 
il aura dessiné lui-même , d'après Toscanelli , 
et d'autres matériaux , une carte marine pré- 
sentant ce « tiers de la surface du globe » qui 
restait inconnu , depuis les côtes du Portugal 
et de la Mina , jusqu'aux côtes orientales et 
australes de l'Asie. M. Munoz insiste ' sur la 
connaissance de l'île Antilia, connaissance que 
Colomb n'aurait acquise que par la lettre et la 
carte de Toscanelli : mais je crois pouvoir as- 
surer que dans aucun écrit de l'amiral , même 
dans aucun écrit de son fils, don Fernando, 
on ne retrouve le nom d' Antilia , qui remonte 
au 14 e siècle, ni le nom d'Antillas, donné, 
surtout depuis le règne de Charles-Quint, à 
l'archipel tropical de l'Amérique *. Colomb 

* Lib.II,§ 17. 

* Toutefois , dans le journal de la première naviga- 
tion (jeudi 9 août 1 49 2 )> Colomb parle de ces îles que , 
semblables aux illusions du mirage , on croyait voir, 
tous les ans , à l'ouest des Açores , des Canaries et de 
Madère. Dans sa lettre au pape Alexandre VI ( fé- 
vrier îSoaV il ne donne le nom d' 'Antilles à aucun 



SECTION PREMIÈRE. 25 1 

conserva l'habitude de nommer les Petites An- 
tilles « îles Caribes , ou les premières îles des 

groupe des i ,4oo îles qu'il se vante un peu largement 
d'avoir découvertes (Navab. Docum. dipl. t. I , p. 5, 
t. II, p. 280). Ce n'est donc pas Christophe Colomb 
qui a introduit le nom d'Antilles dans la géographie 
moderne. Dans son système , Haïti (laEspanola) était 
plutôt Ophir ou Zipango. <c II avait annoncé à ses com- 
pagnons, dit son fils, qu'à 750 lieues de chemin, à 
l'ouest des Canaries , il trouverait la Espanola , nom- 
mée alors Zipango. » (Vida del Alm. cap. 20). La pre- 
mière application du nom Antiliœ insulœ aux îles 
d'Amérique est un trait d'érudition de Pierre Martyr 
d'Anghiera. Christophe Colomb revint de son premier 
voyage le i5 mars i4°,3; et dans la première décade 
des Oceanica, adressée au cardinal Ascanio Sforza , en 
novembre i4g3, je trouve déjà : ce In Hispaniola Ophi- 
ram Insulam sese reperisse refert (Colonus), sed cos- 
mographicorum tractu diligenter considerato, Antiliœ 
insulse illœ et adjacentes aliae. . . y> (Dec. I , lib. I. p. 1 .) 
Plus tard , Vespucci , dans sa prétendue seconde navi- 
gation de i499 > n o mme Aniiglia ce l'île que Colomb a 
découverte il y a peu d'années, » c'est-à-dire Haïti. 
Au seizième siècle, les îles Caribes, au sud-est de 
Portorico (Borriquen), prenaient, dans les tableaux 
de positions géographiques qu'on tentait d'annexer 
aux traités de géographie, la dénomination d'Anti- 
gliœ Insulœ. Un des exemples les plus anciens que 
je connaisse de ces tableaux de positions se trouve 



232 SECTION PREMIERE. 

Indes '. » Aussi , la route qu'il suivit en 1492 
n'est pas celle que Toscanelli avait tracée sur 
sa carte , et qui semblait se diriger sous le pa- 
rallèle de Lisbonne ( « tomando el camino de- 
recho al poniente »), quoique la différence de 
latitude entre Lisbonne et Quinsai ( Hang- 
theoufou) soit presque de 9% et que Tosca- 
nelli , au commencement de la même lettre , 
parle aussi, mais un peu vaguement, « de la 
distance dont , dans cette route, on peut s'éloi- 
gner du pôle nord, vers la ligne équinoxiale. » 
Colomb s'était prescrit , sans doute d'après 
des hypothèses sur la position de Cipango, 
une direction plus méridionale. Il suivit , pen- 
dant plus de la moitié du chemin , le parallèle 
de la Gomera avec d'autant plus de constance , 
qu'il aurait craint , comme dit naïvement son 
fils : « de perdre de son autorité , si , chan- 
geant de rumb , il avait paru ne pas savoir 011 

dans un ouvrage de Jean Schoner (Opusculum geogr. 
ex diversorum libris et cartis colleclum), publié en i533. 
Voyez les curieux chapitres (Sect. II , c. 20 et 21) De 
rcgionibus extra Ptolemœum deque insulis circa Âsiam 
et Indiam et novas regiones huj'us tertiœ orbis partis . 

1 Relacion de i5o4. (Navar. t. I, p. 283; Vida del 
Alm. cap. ioo ) 



SECTION PREMIERE. 253 

il allait. » Cette route , très différente de celle 
que les navigateurs prennent aujourd'hui pour 
aller aux Antilles, conduisit Colomb droit à 
travers le grand banc de goëmon , qui s'étend 
à l'ouest du méridien de Corvo, depuis les 19 
et 22 de latitude , et malgré deux inflexions 
de la route vers le sud-ouest (le 24 sept, et le 
8 octobre) Colomb , lors de la découverte de 
Guanahani, se croyait sous le parallèle ' de 
l'île de Fer (lat. 27 Ifi'). ^ e ne discuterai pas 
ici l'existence d'une autre carte , qui devait 
avoir dirigé l'amiral , et que son contempo- 
rain , Gonzalez Fernandez de Oviedo % attri- 
bue à un marin portugais , Vicente Diaz (de la 
ville de Tabira), en supposant que ce ma- 
rin , en revenant de la côte de Guinée , avait 
trouvé une terre à l'ouest de Madère. Ce conte 



1 « Lrs habitans de cette île ont les cheveux lisses 
comme le crin des chevaux , le front et la tête plus 
large qu'aucune race vue jusqu'ici. Leur peau n'est 
pas plus noire que celle des Canariens ; aussi ne devait- 
on s'attendre à autre chose , puisqu'ils sont placés 
sur une même ligne (sous un même parallèle), de l'est 
à l'ouest, avec l'île de Fer, une des Canaries.» {Journal 
de Colomb, du i5 octobre i49 2 

* Oviedo , Hist. nat. y gen de las Indias , cap *3. 



254 SECTION PREMIÈRE. 

d'Oviedo , auquel se rattachent les prétendues 
tentatives des frères Lucas et Francisco de 
Cazzana , ne mérite aucune attention | . 

A toutes les époques d'une civilisation avan- 
cée , il en a été des découvertes géographiques 
comme des inventions dans les arts , et de ces 
grandes conceptions dans les lettres et les 
sciences , par lesquelles l'esprit humain tente 
de se frayer une route nouvelle; on nie d'a- 
bord la découverte même ou la justesse de la 
conception ; plus tard on nie leur importance , 
enfin , leur nouveauté. Ce sont trois degrés 
d'un doute qui adoucit, du moins pour quel- 
que temps , les chagrins causés par l'envie : 
c'est une habitude dont le motif est le plus 
souvent moins philosophique que la discussion 
qu'elle fait naître , une habitude qui date de 
plus loin que la fondation de cette Académie 
d'Italie a , qui doutait de tout , excepté de ses 
propres arrêts. « Lorsque Colomb avait pro- 
mis un nouvel hémisphère, dit l'illustre auteur 
de YEssai sur les mœurs et V esprit des na- 
tions , on lui avait soutenu que cet hémisphère 

1 Bâbcia , p. 7, a; I h r. m i; v . t. I, p. if* 
* Academia dei Dubbiosi , antérieure à celle des Sta- 
bili et des Gelosi. 



tÊt 



SECTION PREMIÈRE. 255 



ne pouvait exister, et quand il l'eut décou- 
vert , on prétendit qu'il avait été connu depuis 
long-temps. » J'ai cherché à préciser le degré 
d'importance que Ton doit attribuer aux rap- 
ports de Toscanelli avec Colomb , dans un 
temps où celui-ci avait déjà acquis par lui- 
même la conviction du succès de son entre- 
prise. Toscanelli fournit de nouvelles données, 
et , ce qui était plus rassurant et plus précieux 
pour ce genre de méditations, des données 
numériques. Il fut , comme dit Fernand Co- 
lomb , la cause la plus puissante du courage 
(animo) avec lequel l'amiral se lança dans l'im- 
mensité d'une mer inconnue. Chose étrange , 
la postérité a presque oublié ' cette influence 
du géomètre florentin , et s'est obstinée long- 
temps à placer à côté de Christophe Colomb 
im autre personnage , digne sans doute de la 
plus haute considération comme géographe, 

« Le nom de Toscanelli est resté inconnu à l'histo- 
riographe Herrera , même au savant auteur du Com- 
merce and Navigation ofthe Ancients, M. Vincent qui , 
dans sa dissertation sur les S ères (t. II , p. 61 3-6 18 ), a 
discuté avec beaucoup de sagacité les différens motifs 
de l'entreprise de Colomb. 



256 SECTION PREMIÈRE. 

comme voyageur et comme marin , mais qui , 
vraisemblablement , ne dirigeait ses vues que 
sur la route de l'Inde autour de l'extrémité de 
l'Afrique. On a dit que Martin Behaim ou 
Beheim avait découvert l'archipel des Açores , 
révélé à Colomb , non seulement le chemin 
vers l'Asie orientale , mais aussi l'existence 
d'un nouveau continent , et qu'il avait tracé 
sur un globe le détroit auquel Magellan a 
donné son nom , mais qu'avec plus de justice 
on croyait pouvoir appeler l Fretum Bohemi- 
cum, comme l'Amérique entière Hehaimi /, et 
même la Bohême occidentale. Plus l'origine de 
cet homme extraordinaire a paru mystérieuse, 
plus on a voulu l'agrandir. On le dit tour à 
tour noble Portugais , Bohémien de race slave, 
natif de l'île Fayal a (dans le groupe des Aco- 

1 Wagenseil. Sacra parenlalia B. Georgio Frid. Bc- 
haimo dicata , p. 16. Déjà Postel , dans sa Cosmogra- 
phie publiée en 1061 , dit clairement, page 22 : « Ad ô\ 
grad. (lat. mer.) nbi est Martini Bohemi fretum a Ma- 
gaglianeso alias nuncupatum. » 

a ce Et plus la partie orientale de l'Inde s'étendrait à 
l'est, vers les îles du cap Vert, plus il serait facile de 
l'atteindre dans une navigation de peu de jours {en 
proros dias .') ; cette opinion fut confirmée à Colomb, 



SECTION PREMIÈRE. 25j 

res), citoyen de Nuremberg. On le trouve à 
Venise , à Anvers et à Vienne , occupé pen- 
dant plus de vingt ans du commerce des draps ; 
construisant à Lisbonne un astrolabe , qui de- 
vint d'une grande importance pour les navi- 
gateurs; voyageant avec Diego Cam sur les 
côtes d'Afrique au-delà de Téquateur, et rap- 
portant la malagueta » (une des épices les 

par son ami Martin de Bohemia , Portuguès natural de 
la isla de Fayal, gran Cosmografo. » Herrera, dee. I , 
lib. I , cap. 2.) On doit être surpris que Robertsoît 
(Hist. of Amer. 1777, t. II, 'p. 4^4)? malgré les lu- 
mineuses discussions d'un professeur de Gottingue , 
M. Tozen, publiées en 176 1 [Dcr wahre und efste Ent- 
dec kcr deruen Welt gegen die ungegrundeten Ans- 
prùche von Vespucci und Behaim , p. 87, 1 13), et l'ou- 
vrage plus ancien encore de Doppelmayr [Hist. Nachr. 
von Nùrnberger Mathem. und Kùnstlern, p. 3o), soit 
tombé dans la même erreur, de prendre Martin Behaim 
pour un Portugais. Le titre de grand cosmographie 
que lui donne Herrera prouve qu'il ne le confondait 
pas avec le chanoine portugais Martinez , chargé par 
son gouvernement de correspondre avec Toscanelli 
sur le chemin le plus court qui conduirait aux Indes. 
1 C'est la graine de YAmomum Granurn Paradisi 
d'Afzelius, objet de commerce très important (surtout 
pour la ville d'Anvers) avant l'expédition de Gama. 
Cette graine, d'une Dryniirhisée peu connue jusqu'à 
I. 



258 SECTION PREMIERE. 

plus recherchées ) du pays qui la produit. Il 
est à Nuremberg , dans la Zistelgasse, chez son 
cousin , le sénateur Michel Behaim , termi- 
nant , en 1492 , le globe qu'il veut laisser 
comme un souvenir « à sa chère patrie , avant 
de partir pour le lieu où il tient maison , à 700 
milles d'Allemagne , » tandis que Colomb en- 
treprend sa première expédition : il est aux 

ce jour, parvenait alors aux côtes septentrionales de la 
Barbarie, par des caravanes de Guinée, qui traver- 
saient le désert de Sahara. La malaguela rivalisait, avec 
le vrai piment ( Piper nigrum et P. longum ), que Dios- 
coride (cap. 189) connaît déjà sous le nom indien 
Tziizepi (du sanscrit pippali), qu'Edrisi décrit ( Geogr. 
Nub. 161g, p. 61) avec une exactitude très remar- 
quable, et qu'un long transport à travers l'Asie ren- 
chérissait beaucoup dans les marchés d'Italie. Comme 
les productions végétales analogues et qui se remplacent 
mutuellement dans le commerce prennent toujours le 
même nom, celui de malaguela, si célèbre dans le 
i5 e siècle, et que nos pharmaciens ont transformé en 
me le guetta, maniguetle et cardamomum pipcralum, me 
paraît dériver du mot indien piment, tel qu'il est usité 
dans la langue de Sumatra. Je trouve dans la Cosmo- 
J çTa/)At«deStBASTiENMoNSTEa(éditionde i55o,p. 1093), 
a lingua patria Sumatrenses piper molaga dicunt. » Le 
savant auteur de la Materia medica of Hindoostan, 
M. Ainslie donne aussi (édit. de Madras, 181 3, p. 34) 



SECTION PREMIÈRE. 25û, 

Àcores 9 dans la maison de son beau-père , le 
chevalier Iobst von Hiirter, tandis que Vasco 
de Gama se fraie un cliemin aux Indes autour 
de la pointe méridionale de l 1 Afrique. Né vrai- 
semblablement dans la même année que Chris- 
tophe Colomb , il meurt à Lisbonne (d'après 
les recherches de M. de Murr), dans le même 
mois que celui dont il n'a jamais voulu flétrir 

au Piper nigrum , en tamoul , la dénomination de 
mellaghoo. En sanscrit, mallaja et maricha sont syno- 
nymes de pippali; le premier désignant, d'après Wil- 
son, plus particulièrement le Piper nigrum, le second, 
le P. longum. Je pense que le nom d'îles Moluques 
(las Malucos) dérive de Molaga ou Mallaja, nom du 
poivre. Le grand mérite a d'être parvenu jusqu'aux 
régions d'Afrique où croît la plante de malagueta y> 
a été contesté à Behaim et à Diego Cam, et attribué à 
Alfonso de Aveiro (Sprengel, Gesch. der geogr. Entd. 
p. 376, 386). Mais Aveiro ne parvint au royaume de 
Bénin qu'en i486, deux ans après l'expédition de Cam 
(Barros. Dec. I, liv. 3, c. 3, p. 178, éd. de Lisboa, 
i778 ; Nav. 1. 1, p. xxix et xl). En examinant les notes 
que Martin Behaim a ajoutées à son globe, à côté des 
terres dont il a tracé les côtes, on trouve qu'il distingue 
les graines de paradis, le vrai piment et la cannelle. 
« La première de ces épices ( Paradieskbrner ) croît 
dans le royaume de Gambie; la seconde dans le Fur- 
fur, à 1 ,200 lieues de distance du Portugal ; la troi- 



2Ô0 SECTION PREMIÈRE. 

la gloire. Sa mort précéda presque de deux 
ans la découverte de la Mer du Sud par Vasco 
Nunez de Balboa , et de treize ans Texpédition 
de Magellan , auquel il doit avoir confié « le 
secret du détroit. » Une vie si extraordinaire 
et si constamment agitée , un grand renom de 
cosmo graphe , dont jouit un homme qui fixe 
son domicile , pendant seize ans , à File de 

sième à 2,3oo lieues, d'où nous retournâmes pour 
revenir vers notre roi, après ig mois d'absence, » par 
conséquent, en i485. Behaim donne sur ce même globe 
de précieuses notions sur le transport des épices de 
Java et de Ceylan (Seilan) à Venise et à Francfort, 
notions dues en partie à maître (mister) Bartholomci 
Florentini, qui raconta à Venise, au pape Eugène IV, ce 
que, pendant 34 ans (jusqu'en 1 4 2 4 )» u avait vu dans 
l'Orient (Murr, Dipl. Gesch. p. a5 et 36). Voilà encore 
ce pape Eugène IV, que Toscanelli cite dans sa première 
lettre à Colomb, et qui ne fut installé dans le Saint Siège 
qu'en i43i, en rapport avec les voyageurs d'Asie. Je 
rappelle aussi, en terminant, que Christophe Colomb 
appelle toute la côte de Guinée Costa de Muneguettu 
(côte de la graine de paradis) près de laquelle ii vit 
« quelques sirènes, moins ressemblantes aux femmes 
qu'on ne les peint ordinairement. » (Vida del Alm. 
cap. 40 Aujourd'hui ce nom est spécialement donné a 
la côte dirigée du N.-O. au S.-E. entre le cap Mesu- 
rado et le cap Palmas, de 6° 26' à 4° 3o' de lat. bor. 



SECTION PREMIÈRE. 2Ôl 

Fayal , à l'extrémité occidentale du monde 
connu, devaient prêter, même dans des temps 
où commençait à régner une saine critique 
historique , à des conjectures et à des hypo- 
thèses spécieuses. L'ardeur avec laquelle un 
professeur d'Altorf , Christophe Wagenseil , 
avait attribué à Behaim la découverte de l'A- 
mérique , avait excité l'intérêt patriotique de 
Leibnitz, comme on le voit par le passage 
d'une lettre à Thomas Burnet, de l'année 1697. 
Les travaux de Frédéric Stuven ! ( à Giessen) , 
de Doppelmayr et de M. Otto % ont été guidés 
par les mêmes illusions , et l'on aurait pu 
croire que les discussions très judicieuses de 
Tozen 3 , professeur à Goettingue , du comte 

1 Diss. de vero Novi Orbis inventore, Franc. 1 7 1 4> 
a Trans ofthe Amer. Pliil. soc. held at Philadelphia, 
t. II ( 1786), p. 120. La Notice historique de Doppel- 
mayr, Sur les mathématiciens et les artistes de Nurem- 
berg, renferme des détails précieux sur la vie de Behaim, 
et la première gravure du globe conservé dans la famille 
du cosmographe , tandis que la Dissertation de Stuven, 
et surtout le Mémoire de M. Otto, prouvent une pro- 
fonde ignorance de l'histoire de la géographie du 
i5 e siècle. 

3 Der wahr und ers te Entdecker der neuen JVelt, Chris- 
toph Colon, GÔtt. 1761. Mais avant Tozen, l'auteur d'une 



2Ô2 SECTION PREMIÈRE. 

Rinaldo Carli 1, de M. de Murr % compatriote 
de la respectable famille des Behaim, encore 
florissante à Nuremberg , auraient suffi pour 
réfuter tant de vagues inculpations contre Co- 
lomb et Magellan. Cependant les mêmes dou- 
tes ont reparu depuis , dans des ouvrages d'ail- 
leurs très estimables. Je pense donc qu'en 
isolant moins les faits qu'offre la biographie du 
cosmo graphe , suffisamment débrouillée au- 
jourd'hui , de la série des découvertes des Es- 
pagnols et des Portugais dans la même période, 
on doit parvenir à quelques considérations plus 
satisfaisantes que celles qui ont été présentées 
jusqu'ici. 

Ce n'est point à cause de l'analogie des sons 
que Behaim a été nommé Martin de Bohême 



excellente Histoire de Portugal, M. Gebauer, avait 
déjà réfuté Stiiven {Port. Gesch. Th. I, p. is4)- Com- 
parez aussi le savant bibliographe Francesco Cancel- 
lieri, Nolizie di Colombo di Cuccaro. Roma, 180g, p. 3g. 

1 Opuscoli scelti di Milano, t. 1 5, p. 72. 

a Dipl. Gesch. des Portug. berâhmtcn Ritters Martin 
Behaim, deux éditions, la première de 1778, la seconde 
de 1801. Des ouvrages relatifs à Behaim, que je viens 
de citer, il n'y a que ce dernier qui ait été traduit en 
français, et par un traducteur très habile, M. Jansen. 



SECTION PREMIÈRE. 2Ô3 

dans le Journal de Navigation de Pigafetta , 
et dans les Décades de Barros. La famille du 
cosmographe fait remonter son origine à Tan- 
cienne famille bohémienne de Schwarzbach ) 
dans le cercle de Pilsen. Je trouve que le ma- 
gistrat de la ville libre de Nuremberg , dans 
une lettre au roi Emanuel de Portugal ( du 7 
juin i5i8 ) , se sert indistinctement des noms 
de Martinus Behaim, et de Martinus Bohemus. 
Je remarque même que le cosmographe , tout 
en signant une lettre d 1 Anvers (du 11 mars 
1 494 ) Martein Beheim , veut que ses parens 
lui écrivent aux îles Flamandes ( Açores ) , à 
l'adresse Domino M. Boheimo militi. Il n'y a 
donc pas eu erreur de la part de Pigafetta et 
de Barros , en confondant un nom de pays 
avec un nom de famille ' . Les parens et les 
contemporains de Thomme célèbre , parlent , 
dans le premier document que je viens de 



x Dans un temps où la géographie était étudiée avec 
moins de zèle, en France, qu'elle ne l'est aujourd'hui, 
l'inventeur de la pompe pneumatique, Otton de Gericke, 
qui signait souvent Consul Magdeburgensis , et publiait 
ses Expérimenta Magdeburgica, fut cité sous le nom de 
Monsieur Magdebourg. (Àcla Erud. 1707, p. 4 '6- ) 



2Ô4 SECTION PREMIÈRE. 

citer, « de Bohemorum l familia in civitate 
Nurinbergensi ultra ducentos a annos perdu- 
rante. » Il est même assez probable que le nom 
de Behaim ou Beheim, que cette famille il- 
lustre employait indifféremment à la fin du 
i5° siècle, n'est qu'une désignation ethnique 
( aus Bbheim ou Bôhmen , natif de Bohême), 
comme les noms de famille, si communs en Al- 
lemagne, de Schwabe, de Sachs et de Preuss. 
Il résulte de Temsemble de ces faits bien 
minutieux , j'en conviens , que notre grand 
cosmographe a vraisemblablement donné heu 
lui-même à l'usage qui avait prévalu en Por- 



1 Dans une des inscriptions placées en mémoire de 
Behaim ( « Miles auratus qui Africanos Mauros fortiter 
debellavit et ultra finem orbis terrae uxoravit »), il est 
aussi question de sa femme (Martini Bohemi uxor), fille 
du gouverneur des Açores, ou Cathcridcs ( pour Cassi- 
terides) ; c'est une fausse érudition copiée du globe de 
Behaim. 

* La première traduction allemande de la Bible, 
restée manuscrite et conservée à la bibliothèque Pauline 
de Leipzig, a été faite en i343, par Mathias Behaim, 
et en 142 1 , Michel Behaim, à Weinsberg, passait pour 
un des plus célèbres poètes du Cycle des Meister- 
sànger. 



SECTION PREMIERE. 2Ô5 

tugal et en Espagne , de l'appeler Martin de 
Bohemxa. Herrera , en ajoutant réloge de 
cosmografo de gran opinion , le nomme deux 
fois ' Portugais natif de Vile de Fayal. On 
ne peut être surpris de cette erreur, quand on 
pense que Behaim se trouva au service du roi 
de Portugal, dans une célèbre expédition mari- 
time sur les côtes d'Afrique ; qu'il fut nommé, 
en 148 5, chevalier de l'ordre du Christ, et 
que, conjointement avec les deux médecins 
du roi Jean II « maestre Rodrigo et maestre 



1 Dec. I, lib. 1, cap. 2. Dec. II, lib. 2, cap. 19. Le 
second passage est copié du journal italien de Pigafetta, 
où se trouve l'expression a Martino di Boemia, uomo 
cccellentissimo, «sans ajouter natif de Fayal. Ce jour- 
nal, dont Ramusio n'avait donné qu'un extrait, a été 
publié par M. Amoretti, sous le titre de Primo viaggo 
intorno al Globo terracqueo en 1800, d'après le manus- 
crit conservé à la bibliothèque Ambrosienne : mais la 
compilation d'Herrera est beaucoup plus complète, 
surtout sous le rapport astronomique ( voyez , par 
exemple, le calcul des différences de hauteur de la 
lune et de Jupiter observées le 17 déc. i5jq,. Herrera, 
Dec. II, lib. 4> c. 10). L'historiographe espagnol n'a 
pas seulement puisé dans Castaneda, Barros et Antonio 
Pigafetta, mais à d'autres sources manuscrites qui ne 
nous sont point encore connues. 



264 SECTION PREMIÈRE. 

citer, « de Bohemorum l familia in civitate 
Nurinbergensi ultra ducentos a annos perdu- 
rante. » Il est même assez probable que le nom 
de Behaim ou Beheim , que cette famille il- 
lustre employait indifféremment à la fin du 
i5 c siècle, n'est qu'une désignation ethnique 
( aus Boheim ou Bohmen, natif de Bohême), 
comme les noms de famille, si communs en Al- 
lemagne, de Schwabe, de Sachs et de Preuss. 
Il résulte de l'emsemble de ces faits bien 
minutieux , j'en conviens , que notre grand 
cosmographe a vraisemblablement donné heu 
lui-même à l'usage qui avait prévalu en Por- 



1 Dans une des inscriptions placées en mémoire de 
Behaim («Miles auratus qui Africanos Mauros fortiter 
debellavit et ultra finem orbis terrae uxoravit »), il est 
aussi question de sa femme (Martini Bohemi uxor ), fille 
du gouverneur des Açores, ou Cather ides (pour Cassi- 
terides) ; c'est une fausse érudition copiée du globe de 
Behaim. 

» La première traduction allemande de la Bible, 
restée manuscrite et conservée à la bibliothèque Pauline 
de Leipzig, a été faite en i343, par Mathias Behaim, 
et en i4 2 1 > Michel Behaim, à "Weinsberg, passait pour 
un des plus célèbres poètes du Cycle des Meister- 
sànger. 



SECTION PREMIERE. 2Ô5 

tugal et en Espagne , de l'appeler Martin de 
Bohemia. Herrera , en ajoutant l'éloge de 
cosmogrqfo de gran opinion , le nomme deux 
fois ' Portugais natif de l'île de Fayal. On 
ne peut être surpris de cette erreur, quand on 
pense que Beliaim se trouva au service du roi 
de Portugal, dans une célèbre expédition mari- 
time sur les côtes d'Afrique ; qu'il fut nommé, 
en 148 5, chevalier de l'ordre du Christ, et 
que, conjointement avec les deux médecins 
du roi Jean II « maestre Rodrigo et maestre 



1 Dec. I, lib. 1, cap. 2. Dec. II, lib. 2, cap. 19. Le 
second passage est copié du journal italien de Pigafetta, 
où se trouve l'expression ce Martino di Boemia, uomo 
cccellentissimo, » sans ajouter natif de Fayal. Ce jour- 
nal, dont Ramusio n'avait donné qu'un extrait, a été 
publié par M. Amoretti, sous le titre de Primo viaggo 
intorno al Globo terracqueo en 1800, d'après le manus- 
crit conservé à la bibliothèque Ambrosienne : mais la 
compilation d'Herrera est beaucoup plus complète, 
surtout sous le rapport astronomique ( voyez , par 
exemple, le calcul des différences de hauteur de la 
lune et de Jupiter observées le 17 déc. i5jq. Herreka, 
Dec. II, lib. 4? c. 10). L'historiographe espagnol n'a 
pas seulement puisé dans Castaneda, Barros et Antonio 
Pigafetta, mais à d'autres sources manuscrites qui ne 
nous sont point encore connues. 



2Ô6 SECTION PREMIÈRE. 

Josef Judio », on le fit membre d'une Juntade 
Mathematicos , chargée d'indiquer le moyen 
de naviguer d'après la hauteur du soleil ' , et 
qu'il a passé plus de vingt ans de sa vie , soit 
à Lisbonne , soit dans ime colonie portugaise, 
dans l'établissement flamand de Fayal. Chris- 
tophe Colomb et Behaim, si rapprochés dans 
les époques de leur naissance et de leur mort , 
offrent dans leur vie privée une autre simili- 
tude de position , qui a singulièrement con- 
tribué au développement de leur goût ardent 
pour les découvertes géographiques. L'un et 
l'autre s'étaient alliés à des familles qui possé- 
daient héréditairement le gouvernement d'îles 
regardées alors , quoique à tort , comme nou- 
vellement découvertes , et placées aux confins 
du monde connu dans le Mare tenebrosum 
des géographes arabes ultra quod nemo scit 
quid contineatur * . Le beau-père de Colomb, 

1 lUftuos. Asia, Dec. T, lib. 4, cap. 2. 

a Edrisi, p. i47- Dans la Vida do Infante D. Hen- 
rique, par le père FnEiRE(Lisb. 1768, p. 335), Hiirter 
est appelé Jorge de Utra. Baros écrit Jos Dutra (Dec. I, 
lib. III, c. 11). C'est par une permutation de con- 
sonnes également vicieuses que les écrivains de la con- 
quête appelant le guerrier Philippe de Huten, célèbre 



SECTION PREMIÈRE. 267 

Bartolomé Muniz Perestrello, avait été, à Por- 
to-Santo , dans la même situation politique 
où Iobst ( Jodocus ) de Hùrter , seigneur de 
Murkirchen ( Moerkerken ) et Harbrck ( en 
Flandre ) , beau-père de Martin Behaim , s'é- 
tait trouvé à Fayal. Christophe Colomb a vécu 
quelque temps dans les possessions de sa femme 
DoiiaFelipa Muniz Perestrello, à Porto-Santo, 
où son fils Diego Colomb était né , de même 
que Behaim a séjourné avec sa femme Jeanne 
de Macedo à Fayal , où elle donna le jour à 
un fils qui , bientôt après la mort de son père, 
fut incarcéré à cause d'un homicide involon- 
taire. On discute si ces deux hommes célèbres 
( et la célébrité de Behaim n'a précédé que 
de douze ans celle de Colomb ) se sont vus 
aux îles Açores , et si c'est peut-être de la 
bouche du premier, que Colomb a eu les 
notions de troncs de pins , de cadavres , et 

par son expédition au Dorado, dont j'ai donné un com- 
mentaire géographique dans la Relation de mon voyage 
(t. II, chap. 33, p. 454 )) Felipe de Uten, Urre, et 
même Utre. Par la dernière leçon, les noms des deux 
familles illustres, les Hùrter et Hulen, se transforment, 
en portugais et en espagnol, à la terminaison près, en 
un même groupe de lettres, Utra et Utre. 



268 SECTION PREMIÈRE. 

même de canots couverts de peaux et remplis 
d'hommes d'une race inconnue , que les cou- 
rans et les vents avaient portés sur les côtes 
de Fayal , de la Graciosa et de Flores ; no- 
tions qui , jointes à celles que l'amiral avait 
recueillies à Porto-Santo , le fortifièrent dans 
ses espérances de grandes découvertes. Son 
fils Don Fernando ' dit , il est vrai : « Les ha- 
bitans ( moradoros ) des Açores contèrent à 
mon père que lorsque les vents soufflaient de 
TOuest ....;» mais l'amiral pouvait avoir 
eu ces renseignemens dans quelque port de 
Portugal ou d'Espagne, puisque nous savons 
positivement , par le manuscrit de la Historia 
de Indias de Las Casas, que c'est en Espagne, 
au couvent de la Rabida , que Colomb connut 
le voyage de Pedro Velasco , natif de Palos , 
qui , étant parti de Fayal , et , après avoir na- 
vigué vers l'ouest à la distance de i5o lieues , 
( ce qui devait l'avoir placé au-delà du bord 
oriental de la grande bande de fucus ) recon- 
nut l'île de Flores. Behaim, avant la décou- 
verte de l'Amérique , ne s'est trouvé à Fayal 
que pendant les années i486 et 1490 1 et dans 

' Vida, cap. 8. 



SECTION PREMIERE. 269 

cet intervalle Colomb n'a pas quitté l'Espagne ; 
mais les deux navigateurs ont séjourné l'un 
et l'autre à Lisbonne, de 1482 à i484- Ce 
n'est que dans cette dernière année que Behaim 
partit, avec Diego Cam, pour son grand voyage 
d'Afrique ; et que Colomb , ennuyé des froi- 
deurs du gouvernement portugais , se rendit 
à Séville. La connaisance positive et synchro- 
nistique ' des faits , peut seule lever les doutes 

1 Martin Behaim, né après l'an i43o, vraisemblable- 
ment en i436 (c'est aussi d'après Navarrete, l'année la 
plus probable de la naissance de Cristophe Colomb). 
Vovage de Behaim pour le commerce des draps, en 
1457, à Venise, de i^jq à i479> a Malines, Anvers et 
Vienne. (Regiomontanus séjourna à Nuremberg, de 
1471 à i47^, et partit en i475, pour l'Italie ; déjà dans 
un voyage antérieur, en 1 46 1 , il avait découvert, à 
Venibe, le manuscrit des six premiers livres de Dio- 
phante). Séjour de Behaim en Portugal, de 1480 à 
j 484 (Colomb habita le même pays de 1470 à t484> à 
moins que son séjour n'ait été interrompu par quel- 
ques navigations, entre 1471 et 1481 ). Behaim épouse, 
à Fayal, en i486, la fille du gouverneur Iobst de 
Hùrter, envoyé, avec une colonie Flamande, à Fayal 
etàPico,à la suite de la donation que le roi Alphonse V 
de Portugal avait faite, en 1466, de la première de ces 
fies, à sa tante Isabelle de Bourgogne, mère de Charles 
le Téméraire. (Il y a erreur sur le globe de Behaim, 



270 SECTION PREMIERE. 

dont est enveloppée l'histoire de cette époque. 
Je ne nierai pas d'ailleurs que Colomb n'ait 

dans ces paroles : ce L'île a été donnée en 1466, par le 
roi de Portugal à sa saur, madame Isabelle, duchesse 
de Bourgogne. » (Le roi, frère d'Isabelle t était 
Edouard, mort en i438. ) Séjour de Behaim à Fayal, 
de i486 à 1490? à Nuremberg, de 1491 à i4°.3, en 
Flandre et en France en 1 494» °" e nouveau à Fayal, de 
i4g4 à i5o6. Il retourne à Lisbonne et y meurt le 
29 juillet j5o6, selon l'opinion de M. de Murr. (Mort 
de Colomb à Valladolid, le 20 mai i5o6). Le date de 
la mort de Martin Behaim n'est pas sans importance 
pour la discussion sur les connaissances acquises à cette 
époque relativement à la configuration de l'Amérique 
du Sud, et sur la possibilité que le cosmographe de 
Nuremberg aurait pu entrevoir l'existence d'un pas- 
sage de l'océan Atlantique à la mer du Sud. Nous 
savons que le roi Catholique, dès son retour de Naples, 
en i5o6, s'occupa d'une grande expédition destinée 
pour les Indes orientales et la recherche d'un détroit 
américain ; et que Vespucci fut consulté à ce sujet 
(Nav. t. II, Cod. dipl. n. 160, 'p. 3i7 ; t. III, p. 47 
et 294). Deux années plus tard (]5o8) eut lieu l'expé- 
dition de Solis et de Yafiez Pinzon, dans laquelle ces 
intrépides navigateurs parvinrent presque jusqu'au 4o° 
de latitude méridionale, sans cependant avoir reconnu 
l'embouchure du Rio de la Plata. On voit que le com- 
mencement du 16 e siècle, c'est-à-dire la vieillesse de 
Behaim, était une époque extrêmement fertile en pro- 



SECTION PREMIÈRE. 27 1 

relâché antérieurement à Fayal. Nous igno- 
rons les dates de ses expéditions lointaines, 

jets de grandes découvertes. Je me suis occupé récem- 
ment à éclaircir la date de la mort de notre cosmo- 
graphe, et les renseignemens qu'à ma prière une per^ 
sonne digne de la plus haute confiance a bien voulu 
prendre dans la maison de M. le baron Sigismond- 
Frédéric-Charles deBehaim, chef actuel de la famille 
et propriétaire du globe de 1492, ne sont pas favorables 
au calcul de M. de Murr. Ce savant a regardé comme 
décisive la lettre d'un cousin de Martin Behaim, en 
date du 3o janvier i5o7, qui exprime le désir de savoir 
ce ce que sont devenus la femme, le fils et les parens de 
Martin, où ils sont et qui ils sont. » M. De Murr croit 
par conséquent erronée la date du 29 juillet i5o7, in- 
diquée sur un monument funéraire (Scutum trifolinurn), 
dans l'église de Sainte-Catherine de Nuremberg , et 
prétend que le portrait du cosmographe, qui est aux 
archives de la famille Behaim, porte la date de i5o6 
(Dipl. Gesch. p. 117, 127, 1 36). Comme le monument 
funéraire a été érigé, en 1019, aux frais de son fils, il 
me paraît étrange que l'on se soit trompé de date dans 
l'inscription. Un vandalisme très commun au temps où 
nous vivons, a détruit toutes les inscriptions et tous les 
monumens de l'église de Sainte-Catherine, transfor- 
mée, en 1806, en magasin de foin et de bois: mais sur 
le grand portrait conservé dans la maison où se trouve 
le globe, on lit : Obiit a. MDVH Lisabonœ, et non 
i5o6, comme dit M. de Murr. Il y a plus encore : un 



274 SECTION PREMIÈRE. 

été que bien tardifs ; car nous voyons , par 
les lettres de Toscanelli, que, six ans avant 
l'arrivée de Behaim à Lisbonne, Colomb s'oc- 
cupait avec ardeur de son expédition. 

Un autre savant qui aurait pu lier Colomb 
et Toscanelli avec Behaim , était le plus célè- 
bre astronome de l'époque, Regiomontanus 
( Camille-Jean Millier , natif de Kœnigsberg 
en Franconie ) , qui habita , de i47* à iJ\yS , 
la patrie de Behaim , et dédia , en 1 463 , à 
Toscanelli son traité de Quadratura circuli , 
c'est-à-dire sa réfutation de la prétendue ré- 
solution de ce problême par le cardinal Ni- 
colas de Cusa. Mécontent des tables du roi 
Alphonse , que malignement il appelle som- 
nium Alphonsinum , Regiomontanus publia 
à Nuremberg ses fameuses Ephèmérides as- 
tronomiques , calculées d'avance pour les an- 
nées i475 à i5o6 , et qui ont servi sur les 
côtes d'Afrique , d'Amérique et de l'Inde , 
dans les premiers grands voyages de décou- 
vertes de Bartolomé Diaz , de Colomb , de 
Vespucci ' et de Gama. Lors même qu'on 

1 Amoretti, dans l'introduction au Trattato de Navi- 
g-azionc del Cav. Antonio Pigafetta (Voyez Primo 



SECTION PREMIERE. 2j5 

admettrait que Behaim , pendant le temps de 
ses voyages de commerce à Venise , à Vienne 
et en Flandre , n'ait résidé qu'accidentelle- 
ment dans sa ville natale , il n'en paraît pas 
moins probable qu'il ait pu profiter , sinon des 
leçons, du moins des écrits de son compa- 
triote Regiomontanus. Nous avons déjà rap- 
pelé le témoignage de Barros , qui dit ] en 
pariant « de la nécessité que sentirent les Por- 
tugais de ne plus suivre timidement les côtes , 
mais de recourir à l'observation des astres , » 
que Behaim ( vraisemblablement peu avant 
i484 ) fit partie de la Junte qui, par ordre du 
roi Jean II , fut chargée de construire un as- 
trolabe, de calculer les tables de la déclinaison 
du soleil , et d'enseigner aux marins une ma- 
neira de navegar per altura do sol. Barros 
désigne 1 le cosmographe par ces mots : « Mar- 

Viaggio intorno al globo, 1800, p. 208). Je n'ai point 
trouvé dans les lettres de Vespucci la conjonction de 
Mars et de la lune, que ce navigateur doit avoir obser- 
vée en i499- 

' Barros, daAsia, nova ed'içâo Lisboa 1778. Dec. I, 
liv. 4> c - 2 ? P- 2 ^2. M. de Murr (Dipl. Gesch. p. g4) 
prétend cependant qu'aucunécrivain portugais à l'excep- 
tion de Manuel Tellez de Sylva, n'a connu le nom de 



276 SECTION PREMIERE. 

tin de Boemia , natwral daquellas partes o 
quai se gloreava ser discipulo de Joanne de 
Monte Regio affamado astronomo. » C'est 
sans doute parce que Behaim se vantait d'ê- 
tre disciple de Regiomontanus , et parce qu'il 
venait de la ville même dans laquelle le pape 
Sixte IV avait fait proposer à Regiomontanus 
de venir à Rome pour travailler à la réforme 
du calendrier, que sa réputation de cosmo- 
graphe s'établit promptement en Portugal, à 
côté de celle de tant d'hommes occupés du 
perfectionnement de l'art nautique '. Regio- 

Martin Behaim. Voyez les savantes et judicieuses re- 
cherches d« M. Lichtenstein, sur les premières décou- 
vertes portugaises dans le Vaterlàndische Muséum, 
1810, B. I, p. 376, 387. 

1 Barrow, Voyages intho de Artic Régions, 1818, 
p. 28. Des deux médecins portugais qui se trouvaient 
avec Behaim dans la « Junte de l'Astrolabe, » on n'itj- 
dique, comme d'origine juive, que niaeslre Josepe 
(Joseph). L'autre, maestre Bodrigo, serait-il identique 
avec un personnage qui paraît plus tard, en i5i 7, 
comme astronome consultant de Magellan? Je veux 
parler du bachiller Buy, ou Bodrigo Faleiro, « qui, 
disaient les Portugais, était un grand cosmographe, 
parce qu'il avait un demonio familiar, lui-même ne 
sachant rien. » (Herrera, Dec. II, lib. Il, cap. 19, 



SECTION PREMIERE. 277 

mpntanus était célèbre alors par l'invention 
de son météoroscope , et X astrolabe de Be- 
haim, qui se fixait au grand mât du vaisseau, 
en était peut-être une imitation simplifiée. 
D'ailleurs, des instrumens d'astronomie nau- 
tique, « propres à trouver sur mer l'heure de 
la nuit par les étoiles » , existaient, dès la fin 
du treizième siècle, dans la marine catalane 
et de Majorque. Tel était l'astrolabe inventé 
par Raimond Lulle et décrit en 1295, dans 
son Arte de navegar x . C'est à tort que Barros 
regarde l'époque des découvertes faites le long 
de la côte d'Afrique sous les auspices de l'in- 
fant Dom Henri de Portugal, comme celle où 

t. I, p. 293.) Ce Faleiro, ou Falero, enseignait à Ma- 
gellan des méthodes de longitudes; mais il ne voulut 
point s'embarquer avec lui, parce qu'il avait lu dans 
les astres que l'astronome périrait dans le cours de 
l'expédition ( Amoretti, p. XXVIII) , ce qui effective- 
ment se vérifia dans la personne de l'astronome et cé- 
lèbre piloto major de Séville, Andrès de San-Martin, 
qui le remplaça et fut assassiné dans l'île de Zebù (Ra- 
musio, 1. 1, p. 36 1 , b). 

1 Navabbete, Diss. historica sobre las Cruzadas, 1816, 
p. 100. L'astrolabe de Behaim a été étrangement con- 
fondu par M. Vincent, avec une carte marine. 



278 SECTION PREMIÈRE. 

Ton commença à sentir le besoin de se guider 
en pleine Mer par l'observation des astres. Il 
semble ignorer la découverte des Açores par 
les Normands, et les longues et courageuses 
traversées des navigateurs catalans aux côtes 
tropicales de l'Afrique et aux parties septen- 
trionales de la Grande-Bretagne. 

Le long séjour que Behaim a fait à deux 
reprises aux Açores de i486 à 1 490, et de i494 
à i5o6, forme un puissant argument contre 
la prétendue découverte de la terre des Ba- 
oallaos (Terre-Neuve), par Joao Yas Corte- 
real, en 1 463. Ce navigateur avait été nomme, 
selon Cordeyro, auteur de la Historia insu- 
lana de l'Océan occidental, gouverneur de 
Terceire le 12 avril 1464. Or, nous savons 
que le beau-père de Behaim, Iobst de Hûrter, 
arriva peu d'années après aux Açores, avec 
le titre de gouverneur et feudataire de la co- 
lonie flamande de Fayal. Comment Behaim 
n'aurait-il pas eu connaissance , soit par son 
beau-père, soit par lui-même, d'un événe- 
ment tel que la découverte des Bacallaos par 
les Portugais, qui aurait précédé de vingt- 
neuf ans l'arrivée de Colomb à Guanahani? 
Comment n'aurait-il pas placé ces terres oc- 



SECTION PREMIERE. 279 

cidentales sur le globe construit en i49 2 ? 
Comment n^n aurait-il pas fait mention dans 
une de ces minutieuses notes qui accom- 
pagnent la mappemonde? Cette circonstance 
ajoute aux raisons que L'ingénieux et savant 
auteur du Memoir of Sébastian Cabot J a ex- 
posées récemment contre le voyage.de Joao 
Vas Cortereal aux côtes de F Amérique du 
Nord j et en faveur de la première décou- 
verte 2 de ce continent par John Cabot, le 24 
juin i497- 



• London, i83i, p. 56, 78 et 288 (the Londe). 
Dans la célèbre patente royale du 3 février i4°,8, 
trouvée au Rolls Chapel, on distingue la terre ferme , 
et les îles découvertes par John Cabot. L'auteur du 
Memoir of Seb. Cabot cherche à prouver que Prima 
Vista, Terra primum visa, First sight, Terra Nova ou 
Newland, de John Cabot, ne désigne pas l'île qu'aujour- 
d'hui nous appelons Terre-Neuve, mais que ce sont des 
dénominations générales embrassant une grande éten- 
due de continent. 

* Découverte continentale, antérieure, sans doute, 
à celle de la côte de Paria, par Colomb, mais non à 
celle des Normands- Scandinaves. Il paraît que Las 
Casas, en rapportant, dans son histoire manuscrite de 
l'Inde, la tradition recueillie parmi les naturels de l'île 
d'Haïti, « sur une apparition subite (mais antérieure 



280 SECTION PREMIERE. 

On peut être surpris que l'excellent histo- 
riographe portugais Barros, qui cite Martin 
Behaim comme membre de la commission 
nautique de l'astrolabe, semble ignorer ' la 
part qu'il a prise à l'expédition de Diego Cam, 

en 1484 , à l'embouchure du Rio Zaire ou 
Congo, «appelé d'abord Rio Pedrao, à cause 
d'un pilier de pierre placé comme signe de 
prise de possession. On a voulu conclure de là 
que cette participation est aussi fabuleuse que 
son influence sur Colomb et sur Magellan. Je 
ne partage pas ce doute. Si Behaim s'est em- 
barqué avec Cam comme pilote et cosmo- 
graphe, pour faire usage de son astrolabe, à 
peu près comme Vespucci dans l'expédition 
d'Alonzo de Hojeda (décembre 1498 — 
Juin 1 5oo ) , le silence de Barros n'a rien de 
bien extraordinaire. Dans les notes que Be- 
haim a ajoutées à son globe en i4 Q2 j il parle, 



à Colomb) d'hommes blancs et barbus, » avait aussi 
connaissance d'une ancienne découverte de la Tierra de 
ios Bacallaos, qui aurait été vue par un marin de Ga- 
lice, dans une traversée aux côtes d'Irlande (Nav. 1. 1, 

p. xlviii). 

1 Dec. I, liv. 3, cap. 3, p. 173. 



SECTION PREMIERE. 28l 

dans quatre endroits différens (dans le titre 
du globe, au cap Vert, près des îles du Prin- 
cipe et de Saint- Thomas, et au cap de Bonne- 
Espérance), des deux caravelles par lesquelles 
le roi Jean II fit explorer les côtes d 1 Afrique. 
Il ajoute, de la manière la plus précise, « qu'il 
a été envoyé dans cette expédition par son 
roi, et qu'elle a duré dix-neuf mois. » Beliaim 
ne nomme pas Diego Cam ; mais Hartmann 
Schedel , dans un Liber Chronicarum \ im- 
primé à Nuremberg, en i4°,3, pendant que 
le cosmographe se trouvait encore dans la 
même ville, réunit les deux noms : « Prœfecit 
galeis bene instructis Johannes II , Portuga- 
liae rex, anno i483, patronos duos Jaco- 
bum (?) Canum Portugalensem, et Martinum 
Bohemum, hominem germanum ex Nurem- 
berga, de bona Bohemorum familia natum, 
qui superato circulo equinoxiali in alterum 
orbem excepti sunt. » La candeur naïve avec 
laquelle Behaim parle des premières expédi- 
tions portugaises , de lui-même et de « ce 
cher beau-père, M. lobst, résidant à Fayal, » 

-• Mprr, Dipl. Gesch. p. 23, 25, 26, 78; Tozen, 
Erste Entd. p. 99. 



28'2 SECTION PREMIÈRE. 

donne un grand caractère de vérité aux com- 
mentaires de sa carte; et je ne pense pas 
qu'on doive opposer à ces témoignages la date 
du jour (18 février i485) où, selon une note 
conservée dans les archives de la famille, 
Martin Behaim a été reçu chevalier de Tordre 
du Christ dans la ville d'Albassauas ( Alco- 
baca?). Cette pièce, dont on ignore l'âge, 
qui n'a aucun caractère officiel, n'est ni de 
la main de Behaim, ni rédigée en son nom. 
L'on sait à combien d'erreurs la manière 
d'écrire les chiffres arabes (hindous) a donné 
lieu jusqu'à la fin du quinzième siècle. S'il 
n'y a pas erreur dans l'année, et qu'il faille 
lire i483 pour i/|85, on pourrait y voir une 
simple erreur dans l'indication du mois de 
février; car le voyage de Cam, commencé 
en i484i n,£l duré que dix-neuf mois. Behaim 
se trouvait certainement encore sur les côtes 
d'Afrique le 18 février i485; et il est moins 
probable que la nomination de chevalier ait 
été une récompense pour l'invention de l'as- 
trolabe, qu'une grâce accordée au compagnon 
de Diego Cam, à la suite d'une expédition 
dans laquelle on avait dépassé l'équateur jus- 
qu'au-delà de 6° de latitude australe, et re- 



SECTION PREMIERE. 283 

cueilli la graine de Paradis (malagueta) dans 
le climat qui la produit. L'époque du séjour 
de Colomb et de Behaim à Lisbonne, était 
cette époque de gloire et d'ardeur nationale 
où le fils d'Alphonse V, en montant sur le 
trône, poursuivit le cours des découvertes le 
long de la côte d'Afrique, interrompu par la 
mort (1460) de Tintant Dom Henri, duc de 
Visco , oncle d'Alphonse V . Mais il ne faut 
pas oublier .que les travaux des marins cata- 
lans furent, pour l'Afrique occidentale, ce 
que ceux des marins normands-scandinaves 
avaient été pour le nord du Nouveau Conti- 
nent. Les uns et les autres ont précédé les 
découvertes qui ont illustré les noms de Dom 
Henri et d'Isabelle de Castille. L'île de Ma- 
jorque, depuis le treizième siècle, était de- 
venue le foyer des connaissances scientifiques 
dans l'art difficile du navigateur. Nous savons, 
par le Fenix de las Maravillas del Orbe de 
Raimond Lulle, que les Majorquins et les Ca- 
talans • se servaient de cartes de marear bien 



' ChristobalCladera, Iiwestigaciones historicus sobre 
/os principales iliscubrlm'icntos de los Espaholcs , ffçjfà 
p. X. 



284 SECTION PREMIÈRE. 

avant 1 286 ; qu'on fabriquait à Majorque des 
instrumens, grossiers sans doute , mais desti- 
nés à trouver le temps et la }iauteur du pôle 
à bord des vaisseaux. De là des lumières, ori- 
ginaireinent puisées chez les Arabes, se répan- 
dirent dans tout le bassin de la Méditerranée. 
Les ordonnances royales d'Aragon prescri- 
virent, dès Tannée i35q, que chaque galère 
devait être fournie , non-seulement d'une , 
mais de deux cartes marines ' . Un navigateur 
catalan, Don Jayme Ferrer, était parvenu, 
dans le mois d'août i346, à l'embouchure du 
Rio de Ouro % cinq degrés au sud de ce fa- 
meux Cabo de Non, que l'infant Dom Henri s'é- 
tait flatté d'avoir fait doubler, pour la première 
fois, par des vaisseaux portugais, en i4*9- 
Des navigateurs Dieppois étaient allés, en 1 364, 
à Sierra Leone et à Rio Sestos (Sesters Ri- 

1 Salazar, Discurso sobre los progressos de la Hydro- 
grafia. 

* D'après les savantes et curieuses recherches iné- 
dites de M. Buchon, sur un Atlas Catalan de 1 374, 
conservé à la bibliothèque royale de Paris, rédigé 
trente-un ans avant la fondation de l'académie nautique 
de Sagres (Malte-Brun, Géogr. univ. éd. de M. Huot. 
j83i, 1. 1, p. 5a4). 



SECTION PREMIERE. 285 

ver), appelée alors Rivière du Petit Dieppe. 
En i365, ils atteignirent la Côte-d'Or, d'après 
la relation de Villaut, sieur de Bellefonds'. 
Un Majorquin, maître Jacques, fut choisi par 
l'infant pour présider la célèbre académie de 
marine à Sagres. Il en a été des découvertes 
géographiques comme de celles dans les 
sciences physiques. Les tentatives couron- 
nées de succès , mais Ion g- temps isolées, sont 
restées inaperçues ou condamnées à l'oubli. 
Ce n'est que lorsque des découvertes se suc- 
cèdent et se lient entre elles, que l'on place 
le premier chaînon de la série au point où 
elle commence à ne plus être interrompue. 
L'histoire de la géographie est remplie de ces 
erreurs systématiques , qui embrassent jus- 
qu'au 16 e siècle les navigations à la Nouvelle- 
Guinée, à la Nouvelle-Hollande, et à plu- 

1 Estancelin, Recherches sur les voyages des naviga- 
teurs normands en Afrique, aux Indes orientales et en 
Amérique, j832, p. 72. Cada Mosto, comme Ta déjà 
observé M. de Rossel, ne trouva plus de traces de l'é- 
tablissement français. Juan de Betancourt, long-temps 
avant les Portugais, longea aussi la côte africaine, 
depuis le cap Cantin jusqu'au Rio do Ouro (Viera, 
Hisloriade Canarias, lib. III, § 3o ; lib. IV, § 4)« 



'286 SECTION PREMIERE. 

sieurs des archipels de TOcéan-Pacifique \ 
On attribue la découverte des Açores, qui 
sont les Cassiterides de Pierre Martyr d'An- 

1 « Ilhas de Papuas quer dizer Negros, a que muitos 
por esta ida de D. Jorge (de Menezes), IÔ26, chamam 
Ilhas de D. Jorge que estam a leste das Ilhas de Maluco 
distancia de 200 léguas. » (Barros da Asia, Dec. IV, 
lib. I, c. 16. éd. Lisb. 1777 » *• ^> P- J > P* 101 > lo 40 
Il y a moins de certitude à l'égard de l'expédition sou- 
vent citée d'Antonio Abreu et Francisco Serrâo, a en 
outro Novo Mundo, » t. III, P. 1, p. 600. (Diego de 
Conto, lib. VII. cap. 3. ) Les deux îles infortunées, 
Isole Sfortunate ( lat. austr. 9 et i5°, et éloignées de 
200 lieues l'une de l'autre ), découvertes à l'est des îles de 
la Société, par Magellan, en janvier i52 1 , et non oubliées 
par Ortelius, dans l'Atlas de 1070 (Pigafetta, Primo 
Viaggio inlorno al globo, éd. de Carlo Amoretti, 1800, 
p. 45), paraissent être las isletas pequenas des habitadas, 
1 lamadas por Magellanes, Islas desventuradas ( Herrera, 
Dec. II, lib. 9, cap. i5, J. 1, p. 453). Gaetano trouva, 
en i542, les Iles Sandwich; Quiros et Mendana dé- 
couvrirent, en i5g5 et i6o5, l'archipel del Espiritu 
Santo (les Nouvelles Hébrides de Cook), Malicolo et 
probablement Otahiti (la Sagittaria de Quiros). Hdm- 
boedt, Essai politique sur la Nouvelle-Espagne , t. IV, 
p. 111, 1 13. Sur les premières découvertes des côtes de 
la Nouvelle-Hollande, reconnues par les Portugais, de 
i53o à i54a, voyez les cartes du Musée Britannique, 
n° 54i 3, l'hydrographie de l'Atlas de Jean Botz, ou 



SECTION PREMIERE. 287 

ghiera ' et de Behaim , celle de File de Ma- 
dère 3 , des îles du Cap-Vert, et des côtes 
équinoxiales de l'Afrique occidentale aux na- 

Rotv, dédié au roi d'Angleterre, Henri VIII, l'Atlas de 
Guillaume le Testu, pilote provençal, et celui de Jean 
Valard, de Dieppe ( i552), examiné par M. Coquebert 
Mombret. Lorsque la gloire du capitaine Cook, arrivée 
au comble de sa splendeur, eut fatigué la médiocrité et 
excité l'envie de ceux qui avaient cessé de naviguer, 
une justice tardive fut rendue aux portugais, à Gomez 
de Sequeira, à Mendana, à Luis Vaez de Torres, et à 
Saavedra Cedron. D'autres motifs moins personnels et 
plus nobles ont fait suivre la même route et conduit à 
d'ingénieuses et savantes recherches. 

1 Epist. 769. (éd. Par. 1670, p. 447)- Les Catherides 
du globe de Behaim (Murr, Dipl. Gesch. 1801, p: 27, 
et Binnet, Verhandeling ôvcr de Nederld. Ontd. 1829, 
p. 17) (Les Açores) paraissent sous le nom d'îles de Bra- 
cir, dès 1367, sur la célèbre mappemonde de Picigano. 

a Une carte du Portulano Mediceo, de i35i, une 
autre de l'ancienne bibliothèque Pinelli, dressée en 
1 384 e * conservée aujourd'hui dans la précieuse collec- 
tion géographique de M. Walckenaer, à Paris, et 
Baldllli (Marco Polo, 1. 1, p. CLXVIII), l'indiquent 
déjà, sous le nom également significatif à' Isola di le- 
gname, un demi-siècle avant l'expédition et la colonisa- 
tion de Juan Gonzales Zarco, de Tristan Vas et de ce 
Bartholomé Muniz Perestrelo (Bakros, Dec. I, lib. 1; 
cap. 2), que Fernand Colomb appelle Pedro Mones 



288 SECTION PREMIERE. 

vigations du 1 5" siècle ; on confond les marins 
qui ont retrouvé des terres, avec ceux qui les 
premiers les ont découvertes. Je ne me fonde 
point ici sur la relation si souvent débattue du 
voyage d'Hannon, que Rennell et M. Heeren 
(II. 1. p. 5'2o) conduisent jusqu'au-delà de la 
Gambie, en plaçant la « région ardente de 
Thymiamata » au Cap-Vert, et en prenant 
pour le Sénégal, non le Chretes % que je crois 
très différent du Chremetes , « une des plus 
grandes rivières du monde, » selon Aristote 
(Met. lib. I, p. 35o Bekk.), mais la rivière 
sans nom, peuplée, selon Hannon, de croco- 
diles et d'hippopotames. Je me bornerai à des 
notions plus certaines et plus récentes. Long- 
temps avant les nobles efforts de l'infant Dom 
Henri, duc de Viseo, et la fondation de l'aca- 
démie de Sagres (Tercanabal en Algarve ou 
villa do Infante), dirigée par un pilote cos- 
mographe , Catalan , Mestre Iacomè de Ma- 
jorque ' , les caps Non ( Nam ) et Bojador 

Perestrelo, et que Spolorno croit Italien comme l'amiral 
célèbre de la famille Palastrello, de Plaisance (Storia 
Icltei*. de la Liguria, t. II, p ilfi ). 

1 Bahhos, Dec. I, lib. i, cap. -i et 16 (t. I, P. I, 
p. i\ et 1 33). 



SECTION PREMIÈRE. 289 

avaient été dépassés *. (Le dernier est le cap 
Buzedor d'Andréa Bianco et de Livio Sanuto.) 
Le Portulano Mediceo, ouvrage d'un pilote 

1 Le cap Non, redouté alors plus que ne l'était le cap 
Horn, clans le siècle passé, se trouve cependant 23' au 
nord du parallèle deTénériffe, à quelques jours de navi- 
gation de Cadix. Le^proverbe portugais : Quem passa o 
iabo de Nam, ou Tornarà ou nâo, devait être décrédité fa- 
cilement par la volonté d'un prince qui, comme l'infant 
dom Henri, avait pris la belle devise française : Talent de 
bien faire. Barros, Dec. I, lib. I, cap. 2 et 4, cap. 16, 
lib. II, cap. 2 (tom. I, P. I, p. 19, 36, i34, 1 4^ ). Sur 
le cap Buzedor, voyez Formaleoni, p. 20 et 24. Il me 
paraît, d'ailleurs, assez douteux que le nom du cap de 
Non soit originairement portugais. Ptolémée (lib. IV, 
cap. 6), indique déjà, sur cette côte, le fleuve Nuius 
(Nouîou Trora^oO £*j3cAat ) ; la traduction latine dit, 
Nunii ostia. C'est probablement le Bambotum de Polybe 
( Pli.v. v. 1). Voyez sur la latitude de ce point, Gossel- 
lin, Rech. t. I, p. 1 32. Edrisi connaît aussi un peu 
plus au sud, à trois journées dans l'intérieur, la ville 
de Nul ou TVada Nun, ce qui rappelle la côte de Nul 
ou Be lad de Non, de Léo l'Africain (Edrisi, éd. de 
Hartmann, p. i3i ). La géographie des deux con- 
tinensest remplie des ces tentatives des peuples de l'Eu- 
rope latine pour adopter les dénominations indigènes, 
et leur supposer une étymologie tirée des langues ro- 
manes. Ces efforts et ces jeux d'esprit datent dos Grecs 
et des Romains. 

I. 19 



290 SECTION PREMIERE. 

génois, que le comte Baldelli nous a fait con- 
naître (Polo, T. I, p. clv) indique, dès i35i, 
le Cavo di Non. Des navigateurs catalans, 
comme le prouve l'Atlas de i374> examiné 
par M. Buclion, avaient été, al jorn de Sant 
Lorens, qui es a X d'agost i346, quatre- 
vingt-six ans avant l'amiral portugais Gi- 
lianez ' , à la rivière d'Or ( Rio do Ouro , 
lat. 23° 56' ). Le valeureux Jean de Betan- 
court savait qu'avant l'expédition d'Alvaro 
Becerra, c'est-à-dire avant la lin du quator- 
zième siècle, des navigateurs normands avaient 
pénétré jusqu'à Sierra Leona (lat. 8° 30'), et 
cherchait à suivre leurs traces ; mais avant les 
Portugais , aucune nation de l'Europe ne 
semble * être allée au-delà de l'équateur. La 



1 II paraît que les Portugais, avant que Gilianez eut 
doublé, en 1^35, les caps Non et Bojador (Barhos, 
Dec. I, liv. I , cap. 4 et 5, t. I, P. I, p. 4 3 .» 4^ )> avaient 
tait des tentatives heureuses et dans le même but, en 
1418, i4>9 et i4a3. Nav. t. I, p. XXVII. Vincent, 
Périple oflhe Erythr. sea, P. I, p. 192. 

a II n'est aucunement probable que dans la mappe- 
monde circulaire, qu'on attribue généralement à An- 
dréa Bianco, et qui renferme peut-être, à la fois (For- 
iuiidm, p. 55) des notions du treizième siècle et 



SECTION PREMIERE. 20,1 

région au sud de la baie de Biafra, remar- 
quable par la rencontre de deux courans op- 

d'autres qui datent, comme les cartes côtières de 
Bianco, de l'année i436, l'immense golfe désigné par 
le nom fantastique de Nidus Abimalson ou Abima- 
li'on ( Abimelek?), soit le golfe de Guinée ( Chinoia de 
Yivaldi, en 1281, Ganuya du Portulano Mediceo, 
attribué à un pilote génois ; Guinauha, selon Barros, 
d'après la langue des indigènes). Comme avant le Por- 
tulan de Benincasa, les plus anciennes cartes catalanes 
et italiennes n'offrent pas de graduation en latitude, il 
serait très bazardé de prononcer sur les limites de ce 
golfe, mais l'orientation de la mappemonde de Bianco 
prouve plutôt que le Nidus Adimalson représente 
l'extrémité australe de l'Afrique. Aussi, une carte arabe 
conservée à Oxford, qui date de l'année 906 de l'Hégire, 
et qui accompagne la Géographied'Edrisi ( du 1 2 e siècle 
de notre ère), offre dans le Belad Mufrada et Al Lam- 
lam, le Sénégal communiquant à la fois avec le Niger et 
le Nil. Mais ces connaissances sur l'Afrique occidentale 
furent acquises par des rapports de commerce de terre, 
non par des navigations ( Vincent, Périple ofthe Erythr. 
sea, P. I, App. p. 86). Dans le texte d'Edrisi, les no- 
tions sur le littoral de la Senegambie sont presque 
nulles (Hartbiann, Africa, p. 4> 35, 37 et 1 14 )• Le 
golfe de Guinée, sous le nom de Sinus JEthiopicus, et 
le Sénégal, communiquant avec le Nil, comme dans la 
carte d'Edrisi, se retrouvent sur la mappemonde de 
Fra Mauro, de 1457 et i45ç). Barros connaît même 



2Q2 SECTION PREMIERE. 

posés (du N. O. et du S. E.), était devenue, 
de 1471 à i474t huit ou onze ans après la mort 
de l'infant Dom Henri, le centre du rescate 
(échange) de For donné à ferme à un négo- 
ciant très actif de Lisbonne, Fernand Gomez. 
C'est à cette époque que Pile Fernando Pô , 
appelée d'abord Ilha Formosa, comme celles 
de S. Thomas, do Principe et d'Anno-Bom, 
furent successivement découvertes . Cette der- 
nière île (lat. aust. i° 24' * 8 ") fat la pre- 
mière que les Portugais trouvèrent au sud de 
l'équateur; mais les deux expéditions, très 
rapprochées l'une de l'autre , qu'entreprit 
Diego Cam au royaume de Congo en 1484 
et i485, et à l'une desquelles participa Martin 



Tungubutu (Toml)ouclou), la rivière et Ja ville de 
Genna ou Janni ( Djenne, Jinnie), non le Dafour de 
Fra Mauro, mais l'hypotèse de la jonction du Sénégal 
( Çanaga ou Senhaga d'Edrisi) avec le Nil (t. I, P. I, 
p. 221 ). 

1 Barros, Dec. I, liv. II, cap. 2 (t. I, P. I, p. j43 , 
i45 et 146). D'après un passage du même auteur, dont 
la chronologie est malheureusement moins liée aux 
événemens que chez Herrera, on pourrait croire la 
découverte de l'île Formosa plus rapprochée de l'an 
j484 (Dec. T, lib. III, cap. 3, 1. 1, P. I, p. 178 ). 



SECTION PREMIERE. • 2§3 

Behaim, firent découvrir (je ne m'arrête 
qu'aux latitudes assez correctes rapportées 
par Barros lui-même) un espace de côtes, 
renfermé entre les parallèles de i° 5o ; (cap 
Sainte-Catherine ) , et 22° lat. austr. ( la 
Marque de pierre ', Manga de Areas, au 
sud du cap Frio ). C'est entre ces deux 
pointes extrêmes que se trouvent situés le 
signal (Padrâo de S. Jorge) de l'embouchure 
du Rio-Zaire ou « Rio do Padrâo do Reyno 
de Congo » (lat. austr. 6° 5 / ), et le signal du 
cap S. Augustin ( Padrâo do Sancto Agos- 
tinho, lat. austr. 13 ) 1 . Behaim ne nomme 
nullement Diego Cam, ni dans ses lettres, ni 



1 Padrâo de pedra. Jusqu'à l'expédition de Cam, les 
signaux portugais n'étaient que des croix de bois, et 
cette dénomination de Padrâo, donnée quelquefois à 
des caps ou des embouchures de rivières, sans y joindre 
une indication particulière du lieu, a jeté beaucoup de 
confusion dans la géographie de l'Afrique occidentale. 
Le cap Sainte-Catherine , auquel commencèrent les 
découvertes de Cam, était le dernier point qu'on eût 
atteint avant la mort du roi Alphonse V, par consé- 
quent avant 1480. Barros, 1. 1, P. I, p. 172. 

3 Barros, Dec. I, lib. III, cap. 3 et 4 ( 1. 1, p- 171* 
173, 175, 176, 178, i85 et 192). 



20,4 SECTION PREMIÈRE. 

dans les éclaircissemens de son globe; mais 
(je le répète) il désigne assez clairement, et 
plusieurs fois 1 , cette expédition, « à laquelle 
celui qui a construit ce globe prit part, et fut 
envoyé par le roi de Portugal pour découvrir 
ce que Ptolémée n'avait pas vu, » en la nom- 
mant l'expédition de deux caravelles de 1 484 
et i485. Il indique le grand Rio-Zaïre par le 
nom que lui donna Diego Cam, à cause du si- 
gnal de Pierre (Padrâo de S. Jorge); mais 
aussi peu correct dans l'ancienne orthographe 
portugaise que dans l'orthographe de sa propre 
langue, il nomme le Zaïre,' non Rio de Padrâo, 
mais Rio de Patron. Toutes- nos meilleures 
cartes modernes ont conservé l'habitude de 
nommer le cap au sud de l'embouchure du 
Zaïre Cabo Padron. La connaissance qu'a 
Behaim de la factorerie d'Angra de Gato % et 
de ce saint personnage 3 qui ne montrait que 

1 Mcrr, p. 4> 3 3, 24, 26, 80, 82, 104, 106, 108 
et 1x1. 

a Muim, p. 1 10 ; Barros, t. \, P. I, p. 178. 

3 Behaim l'appelle Organ (p. 112), mot que l'on 
pourrait rattacher à la province d'Organon de Rubri- 
quis, mais le vrai nom du santon, d'après Barros (t. I, 
f. I, p. 181 ), est Og-an, peut-être O-Khan, en rémi- 



SECTION PREMIÈRE. 20,5 

le bout de son pied derrière un rideau de soie, 
et dont les missionnaires chrétiens envoyés 
en Asie et en Afrique, se sont servis pendant 
trois siècles pour mystifier les souverains de 

niscence de l'Oung-ou Oum-Khan, de Marco Polo 
(cap. 4 2 - Balpelli, t. II, p. 100). C'est le mythe du 
Prêtre-Jean, Nestorien Kéraïte, tué par Gengiskhan, 
en i2o3, transporté, au i5° siècle, de l'est à l'ouest, à 
Caracorum en Abyssinie, d'après les renseignemens 
communiqués par Pedro daCovilham et Jean Alphonse 
d'Aveiro. Il ne faut d'ailleurs pas confondre avec Ogan 
(Uang-Khan), d'Afrique, un autre personnage mysté- 
rieux, dont les mœurs asiatiques, selon Marco-Polo 
(lib. I, cap. ai ; Balpelli, t. II, p. 62, 65), étaient 
beaucoup moins sévères, et qui, comme Vieux de la 
Montagne (Alaodin ou Veglio de la Montagna), se 
trouve aussi figuré dans le midi de l'Afrique, sur la 
mappemonde de Bianco. M. Lichtenstein, dans un 
travail qui se distingue par une excellente critique his- 
torique, a prouvé qu'il y a erreur de date sur le globe 
de Nuremberg, lorsque Behaim place près du cap de 
Bonne-Espérance, qu'il nomme Terra Fragosa, la note 
suivante : ce Ici les colonnes (signaux) du roi de Por- 
tugal furent érigées le 18 janvier i485. » (Mtjrr, p. 24 
et no ). Cam n'est pas parvenu au sud du Padrâo de 
Manga de Areas par les 22 de lat. australe, et c'est 
Bartholomé Diaz qui découvrit, probablement en mai 
1487, le cap de Bonne-Espérance (Cabo tormentoso), 
en venant de l'est, du signal de l'île Santa-Cruz, dans 



296 SECTION PREMIERE. 

TEurope, semble prouver aussi les rapports 
intimes qui existaient entre Martin Behaim et 
Diego Cam. Comme ce dernier a fait deux 
voyages ( « descubrio por duas vezes » dit 

la baie d'Algoa (lat. aust. 33* f)o'; long. 7 i5', à 
l'est du cap de Bonne-Espérance ), et qui plaça le signal 
de S. Filippe dans la baie de la Table ( Licutenstein, 
dans Vaterl. Muséum, Hamb. 1810, p. 372-389; Vin- 
cent, Périple of the Erylr. sca, P. T, p. 208 ; Barros, 
t. I, P. I, p. 188, 190, 192 et 288). Behaim, en confon- 
dant, soit la date, soit le lieu, soit les voyages de Cam 
et de Bartholomé Diaz, ne dit pas : a nous plaçâmes, 9 
mais, « les colonnes furent placées; » ce qui met sa 
véracité moins en danger. Ce n'était pas le célèbre Bar- 
tholomé Diaz qui avait doublé le cap de Bonne-Espé- 
rance et longé l'extrémité australe de l'Afrique, dirigée 
de l'est à l'ouest, mais le frère de Bartholomé, Diego 
Diaz, qui se trouvait dans l'expédition de Gama. Bartho- 
lomé périt dans un naufrage, en i5oo. lorsque, avec 
Cabrai, il vint de Brésil au cap de Bonne-Espérance. 
Il périt très près de ce signal (Padrâo) de l'île de Santa- 
Cruz dans la baie d'Algoa, dont, en février 1487, il 
avait pris congé ce comme d'un fils à jamais abandonné» 
(como se leixara hum filho desterrado pera sempre). 
Il ne faut pas être surpris que ce naufrage fut attribué 
à une grande comète qu'on vit alors dans l'hémisphère 
austral, pendant onze jours, du j 2 au 23 mai i5oo et 
ce sans qu'elle changeât de lieu. » ( Barros, t. I, P. I, 
p. 382 et 392.) 



SECTION PREMIERE. 297 

Barros), on pourrait supposer que Behaim ne 
Faccompagna que dans la première expédition 
de 1484 ; ce qui n'expliquerait cependant ni 
Terreur d'un signal placé, selon le globe de 
Nuremberg, le 18 janvier i485, dans la baie 
de la Table , ni la possibilité que Behaim soit 
allé, le 18 février i485, au couvent d'Alco- 
baça, pour y être créé chevalier de Tordre 
du Christ. 

« Je ne parlerai pas , dit Voltaire dans Y Es- 
sai sur les Mœurs , de ce citoyen de Nurem- 
berg qui , à ce que Ton avance fabuleusement , 
alla en 1460 au détroit de Magellan. » Une 
prétention si absurde , et cependant si souvent 
répétée , mériterait peu détention , s'il n'y 
avait pas dans la vie de Magellan , de même 
que dans le récit de Texpédition de ce navi- 
gateur , par Antonio Pigafetta , quelque chose 
de si extraordinaire , qu'il paraît du devoir de 
l'historien de soumettre ce problème à ime 
discussion approfondie. Je pense qu'une no- 
tion , que j'ai puisée dans une très ancienne 
édition de la Géographie de Ptolémée , répan- 
dra une nouvelle lumière sur des faits qui , 
au premier abord, paraissent singulièrement 
énigmatiques. Deux ouvrages dont l'autorité 



298 SECTION PREMIÈRE. 

ne peut être révoquée en doute, les décades 
d'Antonio de Herrera et le manuscrit de Pi- 
gafetta, conservé à la bibliothèque Ambroi— 
sienne de Milan, et publié par M. Amoretti, 
en 1 800 , font connaître également l'influence 
exercée par Behaim sur la découverte du dé- 
troit Patagonique. On pourrait donner la pré- 
férence à l'autorité de Pigafetta , comme l'un 
des compagnons de Magellan, qui, au nom- 
bre de dix-huit, eurent le bonheur de revoir 
l'Europe le 6 septembre i522. « Praetore Por- 
tugallico Fernando , ab insularibus bello exa— 
gitatis in regione aromatum aequatori vicinâ 
interfecto , quatuorque reliquis è classicula 
quinque navium deperditis, una tantum ré- 
gressa est, dicta Victoria, cribro terebratior, » 
écrit dans le même mois Pierre Martyr D'an- 

ghiera à l'archevêque de Cosenza'. Mais le seul 

i 

• Petr. Mart. lib. 35, ep. 767 (éd. Par. 1670, p. 44^). 
La lettre à l'archevêque est datée de "Valladolid, III 
cal. sept. MDXXII. Il y a encore une erreur de 
chiffre dans cette indication. Le navire Vittoria n'a 
touché nulle part depuis les îles du cap Vert, et la 
date de l'arrivée à la haie de San-Lucar, le 6 septembre, 
est exacte. Pigafetta, Primo viaggio intorno al globo, 
p. t83;HERREtu,Dec. III, lib. 4, cap. 1 (éd. d'Anvers, 



SECTION PREMIERE. 299 

ouvrage que nous possédons de Pigafetta n'est 
pas le journal même qu'il tint avec un tel soin, 
jour par jour, qu'arrivé le 9 juillet i522 à File 
Saint-Jacques du cap Vert , il apprit que les 
Portugais , habitans de cette île , nommaient 



1728, t. II, p. g5). Il ne faut pas être surpris du petit 
nombre des compagnons de Magellan (dix-huit) si- 
gnalés par Pigafetta, tandis que Herrera nomme ce les 
trente marins qui, sous le commandement du capitaine 
Juan Sébastien del Cano (natif de Guetaria, dans la 
province de Guipuzcoa, embarqué v en i5ig comme 
maistre d'équipage de la Nave la Conception, homme 
intrépide, dont le nom ne doit jamais périr, et auquel 
l'antiquité et le moyen âge ne peuvent opposer aucun 
rival) revinrent dans la Nao Vittoria. » Herrera 
Dec. II, lib. 4 c. 9 (t. I. p. 33 7 ); Dec. III, lib. 4> 
cap, 2 et 4 (t- H> P- 98 et 100). L'historiographe de 
l'Inde ne comprend pas Pigafetta, qui, comme cheva- 
lier de Rhodes et attaché à la légation apostolique de 
Ms r Francesco Chiericato, en Espagne, ne s'était em- 
barqué que sous le double titre de volontaire et de cu- 
rieux, dans le nombre des trente, ce qui furent vêtus 
aux frais de la cour, » et les dix-huit dont parle Piga- 
fetta, forment , avec les treize retenus prisonniers aux 
îles du cap Vert, par les Portugais, et redemandés 
avec instance dès l'arrivée de Juan Sébastian del Cano 
à la baie de San-Lucar, ce les trente personnes » sau- 
vées dans le navire la Vittoria, en excluant Pigafetta, 



3()0 SECTION PREMIÈRE. 

jeudi le joui' qui, dans son journal, était mar- 
qué mercredi. « Ma surprise, dit Pigafetta, fut 
d'autant plus grande ', que ne m'étant jamais 
trouvé malade , j'avais sans discontinuer mar- 
qué tous les jours de la semaine : nous nous 
aperçûmes plus tard qu'il n'y avait eu aucime 
erreur, et que voyageant toujours vers l'oc- 
cident et suivant la route du soleil , nous de- 
vions au retour dans le même lieu avoir gagné 
vingt-quatre heures. « Le véritable journal de 
Pigafetta fut présenté à l'empereur Charles- 



1 Pigafetta, Primo viaggio, p. 182. Les marins de 
la Vittoria découvrirent avec frayeur « que pendant le 
voyage autour du globe ils avaient fait gras le vendredi 
et célébré les pâques le lundi. » (Herrera, t. II, p. 90). 
Anghiera, un peu enclin à la moquerie, fait sentir, 
dans sa correspondance, que le problême du jour 
perdu, comme on le nomme avec plus de raison, a 
long-temps tourmenté les compagnons de Magellan, 
« quonam vero pacto classicula, de qua puto vos non 
ignorare, parallellum circuerit integrum, proras ad 
occidentem solem vertens semper, donec ad orientera, 
illarum una, garyophyllis onusta, redierit et in eo 
discursu unum sibi defuisse repèrent, quae stomachis 
exilibus impossibilia videbuntnr , per ejus rei ad 
unguem discussam narrationem in Décade mea quarta 
videbitis. Pet. Mart. ep. 770, p. 44^' 



SECTION PREMIÈRE. 3()1 

Quint ; ce qui nous reste clans l'original Ara- 
broisien n'est que l'extrait d'un autre journal 
envoyé au pape Clément VII et au grand-maî- 
tre de Rhodes , Philippe de Villiers de Lisle- 
Adam. On ne peut douter que Lopez de Cas- 
tanheda , Barros et Herrera n'aient eu sous 
les yeux les notes originales du pilote le plus 
instruit de l'expédition , Andrès de San Mar- 
tin. Herrera , qui eut un libre usage des ar- 
chives de Philippe II dès 1596, et qui avait 
publié déjà, en 1601, les quatre premières 
décades de son histoire , aura trouvé le jour- 
nal du pilote parmi le grand nombre de docu- 
mens qui ont été égarés depuis. Il a donné , 
et malheureusement sans les comprendre , de 
longs détails d'observations astronomiques , 
tant pour les latitudes que pour les tentatives 
assez infructueuses d'appliquer les préceptes 
que Ruy Faler ou Faleiro (ou le démonfami- 
h'er de cet astronome) lui avait enseignés, 
pour trouver les longitudes par la déclinai- 
son ' de la lune, les occultations d'étoiles, la 



1 « La longitudine s'argomenta de la latitudine de la 
lima. » Pigafetta, Transunto, del Trattato di Naviga- 
zione } p. 219. 



302 SECTION PREMIERE. 

différence de hauteur de la lune et de Jupiter' 
et les oppositions de la lune et de Vénus*. 

* Herrera offre le type de ce calcul. Dec. II, lib. IV, 
c. 10 (t. I, p. 338). En comparant avec soin Herrera 
et Pigafetta, je me suis convaincu que les matériaux 
employés par eux n'étaient pas identiques. Je ne citerai 
que le i3 et le 17 décembre i5i 9, le 7 février et le 
11 octobre i52o, l'histoire tragique de la trahison au 
Rio de Saint- Julien. Pigafetta donne au cap des Vier- 
ges la latitude de 02° 35', tandis que des élémens nu- 
mériques de l'observation du 28 octobre iÔ20, rappor- 
tés par Herrera, résultent 52° 56' (voy. Pigaf. p. 16, 
24, 33, 35, et Herr. t. I, p. 33g, 447> 449 et45i). 
Sur la coïncidence de l'arrivée de la Vitloria et de Con- 
tarini, voy. Ranke, Pàpste, t. I, p. i53. 

• Barros, Dec. HI, lib. V, cap. 10 (t. III, P. I, 
p. 657 ). L'historiographe portugais ne cite pas comme 
Herrera les élémens numériques, mais il donne, avec 
des plaintes améres et bien injustes sur les Ephémerides 
de Regiomontanus, les dates de quatre observations de 
longitude, tirées d'un livre que Duarte de Rezende 
(Feitor de Maluco) s'était furtivement procuré dans 
l'Inde et lui avait envoyé à Lisbonne. Barros possédait 
aussi de la même source le quatrième chapitre des 
trente qui formaient un traité de longitudes (« vulgaire- 
ment appelées distances de méridien fixées par Yaltura 
de leste oesle » ), composé par Ruy Faleiro pour l'usage 
particulier de Magellan (t. DTI, P. I, p. 660 et 661 ). 
Barros, né en 1496, se trouvait, vers le temps où les 



SECTION PREMIÈRE. 3o3 

Les notions publiées par Herrera sur la pre- 
mière expédition autour du monde , sont les 
plus circonstanciées ; celles des auteurs portu- 
gais , d'ailleurs très recommandables , ne pou- 
vaient être également détaillées puisqu'on les 
devait à des communications partielles et 
clandestines venues de l'Inde. L'Ambassadeur 
vénitien Contarini parla aussi, dès l'année 
i522, dujour perdu. 

Examinons d'abord les témoignages allé- 
gués en faveur de Martin Behaim , et qui sont 
antérieurs au départ de Magellan. Lorsque ce- 
lui-ci , dix ans après la mort du géographe al- 
lemand , irrité par l'ingratitude du gouverne- 
ment portugais dans l'Inde , estropié d'une 
jambe par un coup de lance i , téméraire dans 
ses projets , inflexible dans leur exécution , se 
présenta la première fois à la cour d'Espagne, 
à Valladolid , il montra à Juan Rodriguez de 
Fonseca , évêquede Burgos, « un globe peint » 
{globo bien pintado) sur lequel il avait mar- 



débris de l'expédition de Magellan revinrent on 
Espagne ( i522), sur les côtes d'Afrique, au fortin de 
la Mina (t. III, P. I, p. 2 35). 
1 Barros, t. III, P. I, p. 624. 



3o4 SECTION PREMIERE. 

que la route qu'il comptait prendre. Il laissa, 
comme de raison , en blanc le détroit , afin 
qu'on ne pût lui voler son secret. Comme les 
ministres du roi (sans doute le cardinal Xime- 
nès et M r de Gebres) le pressaient de ques- 
tions , Magellan leur confia qu'il irait d'abord 
attérer au cap Sainte-Marie , c'est-à-dire à 
l'embouchure du Rio de la Plata ( Rio de So- 
lis), et que de là il remonterait la côte (au sud) 
jusqu'à ce qu'il trouvât le détroit ; s'il ne trou- 
vait pas de passage à l'autre mer (ce furent 
les ministres qui lui objectèrent la possibilité 
de la non réussite), il irait aux Moluques par 
le chemin des Portugais , c'est-à-dire en dou- 
blant le cap de Bonne-Espérance. Il ajouta 
qu'il était d'autant plus sûr de rencontrer un 
détroit, qu'il l'avait vu ( sans indiquer le lieu ) 
« sur une carte marine construite par Martin 
de Bohemia , Portugais, natif de l'île de Fayal , 
cosmographe de grande réputation, et que 
cette carte lui avait fourni beaucoup de lu- 
mières {mucha luz) sur le détroit. » Tel est 
le rapport que fait Herrera ' de la première 

1 Dec. II, lib. II, cap. 20 rt 21 ; lib. IV, cap. 10 
(t. I, p. 193, 196 et 338). 



SECTION PREMIÈRE. 3o5 

entrevue de Magellan avec les Espagnols , 
en i5i7- Deux ans s'écoulèrent avant que 
l'expédition pût mettre à la voile (le 10 
août 1319). Les diplomates portugais tra- 
vaillaient ardemment, pendant le séjour de 
la cour à Barcelonne , à discréditer le chef 
de l'expédition « comme un aventurier léger, 
bavard et indigne de toute confiance ' . » 

Voici le témoignage de Pigafetta 2 , ami per- 
sonnel de Magellan, et (comme on le voit 
par le récit de la scène atroce qui eut lieu au 
Rio S. -Julien , et dans laquelle le trésorier 
Luys de Mendoza fut ccartelé , ) enclin à re- 
lever la réputation de son chef. « Le 21 oc- 
tobre i520 nous trouvâmes un détroit, au- 



1 « Hombre hablador y de poca sustancia. » Il pa- 
raît que la diplomatie fut plus active lorsque, à Sara- 
gosse, un ambassadeur de Portugal vint négocier le ma- 
riage de la sur de Charles-Quint ( ce madama Leonor ») 
avec le roi Emanuel. « On donna avis à Magellan que 
lui et son ami, l'astronome Ruy Falero, devaient être 
assassinés ( diplomatiquement ), ce qui engagea l'é- 
vêque de Burgos à les cacher toutes les nuits dans son 
. hôtel. » 

a Primo iùaggio, p. 36, et Y Introduzione de M. Amo- 

AETTI, p. XX-XXVI. 

I. - 20 



3o6 SECTION PREMIERE- 

quel nous donnâmes le nom des onze milie 
Vierges, parce que ce jour là leur est consa- 
cré. Sans le savoir de notre capitaine général, 
on Saurait certainement pu débouquer ce dé- 
troit, car nous crûmes tous qu'il était fermé; 
mais notre capitaine était informé qu'il devait 
passer par un détroit singulièrement caché, 
Payant vu sur une carte conservée dans les 
archives (tesoreria) du roi de Portugal, et 
dressée par un excellent cosmo graphe , Mar- 
tino di Boemia. » 

Ces témoignages , tirés d'écrits contempo- 
rains ( car il est clair qu'Herrera possédait le 
journal de San Martin), prouvent deux choses : 
i° que Magellan avait vu sur une carte, en 
Portugal 1 , le détroit qu'il cherchait au sud de 



1 Nous avons vu plus haut que ces témoignages con- 
temporains ne nous apprennent rien sur le lieu où la 
carte se trouvait. Pigafetta nomme simplement les ar- 
chives ( le trésor) du roi de Portugal. Une carte véni- 
tienne rapportée d'Italie, en 14*8, par l'infant dom Pe- 
dro, duc deCoimbre, frère du fameux infant dom Henri, 
duc de Viseo, et placée dans le couvent d'Alcobaça, 
jouissait d'une si grande réputation, que François de 
Souza Tavarez voulait y avoir vu iudiqué, comme queue 
du dragon occidental des Hespérides, le détroit de Ma- 



SECTION PREMIÈRE. 3()7 

l'embouchure du Rio de la Plata ; 2 qu'il at- 
tribuait cette carte à Behaim , mort depuis dix 
ans, dans les Acores. Il est assez surprenant 
que dans son aversion toute nationale contre 
l'Espagne, l'historiographe malin et spirituel 
de l'Inde Portugaise, Barros, n'ait pas cherché 
à rabaisser le mérite du traître en rappelant 
que la découverte du détroit n'était pas due à 
sa sagacité mais à l'inspection d'une carte ma- 
rine conservée dans les archives du roi Ema- 
nuel. Le silence de Barros paraît prouver que 



gellan (Antonio Galvano, Trat. dos descubr. p. XV; 
Manuel di Faria y Sousa, Europa rtuguesa, t. III, 
cap. i , p. 554 ; Zurla, il Mappamondo di Fra Mauro, 
p. 7, 86, 87, i43; Vincent, Periplus of the Eiythr. 
p. 197^ 199). En outre, on imagina que c'était au cou- 
vent d'Alcobaça que Magellan devait avoir vu une 
carte de Behaim ( Stuven, De vero AW. Orbis inv. p. 4 1 > 
Tosen, Der wahre Entd. p. \^). Quoiqvie Behaim ne 
fut né qu'en i43o, et que jusqu'en i479 il ne s'occupa 
que d'objets de commerce en Allemagne, on ne crai- 
gnit pas de lui attribuer, soit la carte vénitienne de 
1428, soit la copie de la grande mappemonde du cou- 
vent des Camaldules de San-Michele de Murano, que 
le roi Alphonse V avait fait dessiner en i45g, dans 
l'atelier des cartes de Fra Mauro et d'Andréa Bianco 
(Zurla, p. 85). 



3o8 SECTION PREMIÈRE. 

la tradition de la prétendue prévision de Be- 
haim ne lui était pas parvenue des Moluques. 
On conçoit en effet que Magellan avait plus 
d'Intérêt de parler de l'existence du détroit 
comme d'une chose indubitable et connue des 
cosmographes célèbres, avant de l'avoir at- 
teint, et lorsqu'il ne s'agissait que d'inspirer 
de la confiance dans ses projets, que plus 
tard, lorsqu'il fut parvenu à l'Océan Paci- 
fique. Les traductions du voyage de Benzoni 
et les nombreux ouvrages de l'orientaliste 
Guillaume Postel ', contribuèrent beaucoup 
à répandre l'idée que Magellan n'avait fait 
que suivre une route indiquée par Behaim. 
Aussi Postel , comme je l'ai déjà rappelé plus 
haut, ne parle que de « Fretum Martini Bo- 
heini a Magaglianesio Lusitano alias nuncu- 



• Cosmographie a disciplina, cap. 2, p. 22 ; De Uni- 
versitate liber, p. 37. Cet homme bizarre et persécuté 
par les théologiens, né en i5io, mourut en i58i. Il 
est du petit nombre de ceux qui, avant Bochart, s'oc- 
cupèrent avec quelque succès de la linguistique com- 
parée, science qui, grâce à la philosophie et aux 
connaissances plus étendues de notre siècle, est de- 
venue si importante pour l'histoire des peuples et leur 
filiation mutuelle. 



SECTION PREMIÈRE. 30O, 

patum , quodque terram incognitam australem 
ab Atlantide (America) séparât. » 

Je développerai d'abord la suite des décou- 
vertes faites sur la côte orientale de l'Amé- 
rique du sud jusqu'à l'époque où Magellan 
vint parler du détroit à l'évêque de Burgos. 
C'est sur l'étude soignée des documens ré- 
cemment publiés que se fondent les données 
partielles que je vais rapporter : 

Christophe Colomb ' , parti pour son troi- 

1 Les changemens qu'a subis la nomenclature des 
différens caps de. l'île de la Trinité, et l'identité suppo- 
sée des parties du continent américain que Colomb, 
dans son troisième voyage, désigna par le nom de 
Is ta Santa et de Tierra ou Isla de Gracia, ont jeté de 
la confusion sur la question de savoir quelle partie de la 
Terre-Ferme a été vue la première. J'ai discuté ce pro- 
blême avant la publication des documens de M. Na- 
varrete, dans la Relation historique, t. IL, p. 703, note. 3. 
C'est la côte orientale de la province de Cumana, à l'est 
du Cafio Macareo, près de Punta Redonda, partie 
basse appelée Isla-Santa, et non la partie montagneuse 
de la côte de Paria, formant la côte N.-O. du Golfo 
de las Perlas, ou de la Ballena, contrée que Colomb dé- 
signait par le nom de Isla de Gracia, qui fut décou- 
verte la première. L'amiral, dans son premier voyage, 
en novembre i49 2 > sur les côtes de Cuba, était per- 



3lO SECTION PREMIÈRE. 

sième voyage le 3o mai 1498, de San-Lucar ? 
découvrit le 1 er août 1498 la Terre-Ferme du 
delta de TOrénoque (Isla Santa), et fit débar- 

suadé qu'il se trouvait sur un continent ( « es cierto, 
dice el Almirante, questa est la Tierra-Firme ; journal 
du 1 nov. ). Cette opinion, confirmée dans le second 
voyage et solennisée par le serment de tout l'équipage, 
le 12 juin i494> Colomb la conserva lorsqu'il revint de 
Paria, en 1498, à Haïti. 11 dit clairement : « Dans le 
voyage que yo fui a descubrir la Tierra-Firme, je veillai 
36 jours ; cependant je ne souffris pas autant alors de 
mes pauvres yeux que dans ce troisième voyage. » 
(Lettre aux monarques Catholiques, de la main de Las 
Casas, conservée dans les archives du duc d'Infantado. 
Nav. t. I, p. 46 et a5a). Cette persuasion de Colomb, 
de n'avoir découvert, en 1498, qu'un autre point plus 
méridional et plus oriental du continent d'Asie, vu en 
i4ga et i4g4* a contribué, peut-être, à nous priver 
d'une relation plus circonstanciée, dictée par l'amiral 
même. Mardi 3i juillet 1498, un matelot de Huelva, 
Alonzo Perez, découvrit du haut du mât une terre à 
trois mamelons (mogoles). C'était le cap S.-E. de l'île 
de la Trinité, aujourd'hui Punta Galeota, alors appelée 
Punta Galea, selon la lettre de l'amiral, Punta Galera se- 
lon son fils. Quant à la Punta Galera des hydrographes 
modernes, le cap N.-E. de la Trinité, l'amiral ne l'a 
jamais vue. Mercredi i er août, après avoir fait de l'eau 
à la Punta de la Playa, sur la côte méridionale de l'île 
de la Trinité, à l'est de Punta del Arenal (cap S.-E. 



SECTION PREMIÈRE. 3ll 

quer son équipage quatre jours plus tard, 
pour la première fois, sur le continent amé- 
ricain équinoxial , dans le golfe de Paria ( sur 

de l'île), peut-être à l'embouchure des petites rivières 
Erin ou Moruga, «vieron sobre la mano izquierda (la 
proue à l'ouest) la Tierra- Firme a 25 léguas de dis- 
lancia ( évaluation comme celles qui suivent, de moitié 
trop grandes), aunque pensaron que era otra isla y 
creiendolo asi el Almirante la puso por nombre Isla 
Santa. » Ce sont les paroles du fils de Colomb ( Vida, 
cap. 67. Herrera, Dec. I, lib. III, cap. 10, t. I, p. 67. 
Voyez aussi les témoignages, dans le procès du fisc, 
contre les héritiers de Colomb, Nav. Doc. LXIX, t. III, 
p. 539-55i et 579-583, parmi lesquels on découvre 
l'existence d'un manuscrit, dans lequel un matelot, 
Pedro Mateos, de la ville de Higuey, marqua, en 1498, 
toutes les montagnes et les rivières, et que Christophe 
Colomb lui ôta ). Dans sa lettre aux monarques Catho- 
liques, Colomb ne parle pas de cette vue de Terre- 
Ferme, vers le sud ; le mot Isla Santa ne s'y trouve 
même pas, sans doute parce que, dans le voyage de la 
Marguerite à Haïti, il avait eu le temps de réfléchir 
sur la liaison et l'identité des côtes continentales de la 
terre basse plus méridionale d'Isla Santa, et de la terre 
montagneuse et plus septentrionale de l'Isla de Gracia. 
« Crejendo que era otra isla (dit Herrera, d'après Las 
Casas) distincta de Isla Santa la puso nombre de Gra- 
cia y le parecio altissima tierra. » Le 2 août, on passa 
par la Boca de la Sierpe (aujourd'hui canal del Sol- 



3l2 SECTION PREMIÈRE. 

la côte de la Isla de Gracia), La découverte 
que fit Sébastien Cabot, de l 1 Amérique sep- 
tentrionale , depuis la baie de Hudson jus- 

dado ), ouverture par laquelle le petit golfe de Paria 
ou de la Ballena communique, au sud, avec la mer. 
Ce n'est que le 5 août que, pour la première fois, on 
mit le pied sur le continent de l'Amérique, à 5 lieues 
de distance de Cabo de Lapa, où Pedro de Terreros fit 
la cérémonie risible, et souvent répétée de nos jours, 
d'une prise de possession. L'amiral ne pouvait débar- 
quer à cause de son ophtalmie, qui, cependant, ne 
l'empêcha pas de tracer cette ce pintura de la tierra, :» 
qu'il envoya aux monarques, et qui, plus tard, a guidé 
Alonzo de Hojeda, lorsque des côtes de Surinam il vint 
au golfe de Paria (Segunda Pregunta dcl Pleylo del 
Fiscal, i5i3-i5i5. Nav. t. HT, p. 5 et 539). On peut 
croire que cette circonstance de n'avoir pas débarqué 
porta le pilote de l'expédition, Pedro de Ledesma, 
iô années plus tard, à dire dans le procès, maligne- 
ment, et eu opposition avec tous les autres témoignages, 
« que Colomb découvrit bien la Punta de la Galea de 
la Trinité, mais non la Terre-Ferme qu'on dit v\rv 
l'Asie. » L'expédition ne sortit que le i5 août, par 
l'ouverture septentrionale du golfe de Paria ; c'est elle 
seule que Colomb appelle Boca del Dragon. J'ai cru 
devoir éclaircir ces faits , ayant obtenu, pendant 
mon séjour à la montagne de Paria, et aux missions 
de Caripe, une connaissance plus détaillée des loca- 
lités. 



SECTION PREMIERE. 



3i3 



qu'au sud de la Virginie, dans un navire de 
Bristol {the Matthew) , date de Tété i497- 
Alonzo de Hojeda, accompagné de Juan 
la Cosa et d'Amerigo Vespucci (Hojeda dé- 
signe ce dernier sous le nom de Morigo Ves- 
puche, dans le procès du Fiscal contre les 
héritiers de Colomb , selon la 5" pregunla 
ciel plejto), partit le 19 mai i499? et attéra, 
à la fin de Juin de la même année, sur les 
côtes de Surinam, par les 6° de latitude bo- 
réale. A son retour, il vit les embouchures 
du Rio Esequibo et de FOrénoque. 

Vicente Yariez Pinzon , le même qui avait 
commandé la Nina dans le premier voyage 
de Colomb , sortit de Palos au commence- 
ment de décembre i499i coupa, le premier, 
Féquateur dans la région américaine de 
l'Océan Atlantique, et découvrit, le 20 jan- 
vier i5oo, le cap S. Augustin, appelé par 
Pinzon ( Pleyto , preg. 7'" Nav. t. III, 
p. 547-552) Cabo Santa Maria de la Conso- 
lacion, lat. 8° 19' austr. Il vit parconséquent 
une pailie du Brésil, la province de Fernam- 
bouc, 48 jours avant le départ de Cabrai , au- 
quel on attribue généralement la découverte 
du Brésil. Favorisé par les eouraiis de TE. S. E. 



3l 4 SECTION PREMIÈRE. 

à TO. N. O. (car vers la partie la plus con- 
vexe et la plus orientale de l'Amérique mé- 
ridionale, comme vers la partie concave de 
l'Afrique à la baie de Biafra, qui semble y 
correspondre , les courans se divisent et 
changent de direction), Vicente Yariez Pin— 
zon longea la côte à l'ouest du cap S. Roque 
(lat. 5° 28' austr. ), et découvrit l'embouv 
chure de l'Amazone , qu'il appela Paricura. 
Du même port de Palos , et peu après le dé- 
part de Vicente Yanez Pinzon, vraisemblable- 
ment dans les derniers jours de l'année 1 499? 
sortit Diego de Lepe. Il suivit la même route, 
et toucha aussi au cap S. Augustin (cabo 
S u Maria de la Consolacion ; plus tard, Cabo 
de S" Cruz, selon Manuel de Valdovinos). Il 
fut le premier qui, à l'embouchure de l'Yvia- 
pari ou Orénoque, au moyen d'un artifice 
improvisé, un coquemar (escalfador de bar- 
bero ) , qui ne pouvait s'ouvrir qu'au fond de 
l'eau, reconnut que par une profondeur de 
huit brasses et demie, les premières deux 
brasses du fond étaient de l'eau salée , cou- 
verte vers la surface d'eau douce (témoignage 
du médecin Garcia Hernandez, dans le pro- 
cès : Nav t. III, p. 549). De l'embouchure 



SECTION PREMIÈRE. 3l5 

de la rivière des Amazones il retourna à la 
côte de Paria. L'expédition de Lepe a cela de 
remarquable, qu'il doubla le cap S. Augustin, 
appelé par lui Rostro Hermoso (Procès du 
Fiscal, 8 va Pregunta, Nav. t. III, p. 319, 553), 
et observa qu'au-delà de ce cap , la côte du 
Brésil continue dans la direction du sud-ouest, 
comme cela est effectivement (voyez les belles 
cartes hydrographiques de l'amiral Roussin) 
entre les 8" et i3° de latitude australe. Cette 
observation a pu répandre, dès l'année i5oo, 
l'idée de la configuration pyramidale de l'Amé- 
rique du sud. Je ne cite pas après Lepe, ou, 
comme faisant partie de son expédition, le 
commandeur Alonzo Vêlez de Mendoza, dont 
le voyage, malgré le témoignage officiel du pi- 
lote Juan Rodriguez Serrano, reste assez dou- 
teux. (Nav. t. III, p. 319, 594.) 

Pedro Alvarez Cabrai, que, sur les traces 
de Vasco de Gama, le roi Emanuel de Por- 
tugal envoya aux Indes Orientales (à Calicut), 
voulant éviter (Barros, Dec. I, lib. V, cap. 1, 
t. I, p. 386) les calmes du golfe de Guinée 
et les vents de S. 0. qui souflent entre les caps 
Palma et Lopez, attéra inopinément, le 24 



3l6 SECTION PREMIERE. 

avril i5oo, sur les côtes du Brésil, par les io* 
de latitude australe ; parconséquent entre le 
Porto Francez et l'embouchure du Rio San 
Francisco (probablement près du Rio liquia), 
à l'extrémité méridionale de la province de 
Fernambouc, à i5 ou 20 lieues marines des 
parages que , trois mois auparavant, les navi- 
gateurs espagnols Vicente Yanez Pinzon et 
Diego de Lepe avaient reconnus. On voit, 
par la lettre curieuse que le roi Emanuel 
écrivit aux monarques Catholiques , le 29 
juillet i5oi (Nav. T. III, Doc. n° i3, p. 94), 
qu'on ne devina pas , en Portugal , que cette 
nouvelle terre, appelée Terra Sancta Cruz, 
et habitée par une race cuivrée à cheveux non 
crépus , pouvait êu*e liée à la terre de Paria , 
dont la découverte était connue en Espagne 
dès le mois de décembre i4°/8; mais (ce qui 
est très remarquable) on prévoyait, dès-lors, 
de quelle importance une terre située, pour 
ainsi dire , sur la route du cap de Bonne-Es- 
pérance, devait être pour la navigation de 
Tlnde. ( « Laquai tierra parece que milagro- 
samente quiso nuestro seîîor que se hallase, 
porque es muy conveniente y necesaria para 
la navegacion de la India, porque alli Pedro 



SECTION PREMIERE. 3lJ 

Alvarez reparô sus navios y tomô agua. ») 
La connaissance intime que nous avons au- 
jourd'hui de la multiplicité de ces courans , 
ou fleuves pélagiques, de différentes tempé- 
ratures, qui traversent la grande vallée longi- 
tudinale de Y Atlantique , offre ime explication 
facile de la dérive extraordinaire, vers l'ouest, 
qu'éprouvait la petite escadre de Cabrai. On a 
eu l'imprudence de couper l'équateur dans 
une longitude trop occidentale, et par l'effet 
du courant êquatorial moyen (je me sers de 
la nomenclature du major Rennell) on est en- 
tré dans le courant du Brésil, qui n'est qu'une 
continuation du courant équinoxial , modifié 
par la configuration du continent américain. 
Depuis les io° de latitude australe, Cabrai lon- 
gea encore, pendant quelques jours, la côte 
américaine vers le sud, jusqu'à Puerto Se- 
guro, et fît route de là, favorisé peut-être 
par le courant {souihern Connecting current) 
qui porte à l'E. S. E. vers le banc Lagullas, 
au cap de Bonne-Espérance, où Bartholomé 
Diaz périt, dans un naufrage, au sud de la 
baie d'Algoa, comme j'ai déjà eu occasion 
de le rappeler plus haut. 



3l8 SECTION PREMIÈRE. 

Pendant les années i5o5 à i5o7, la cour 
d'Espagne s'occupa vivement du projet de 
tenter une route directe vers l'ouest, pour 
arriver « al nacimiento da la especeria » et 
pour découvrir à cet effet quelque détroit sur 
les côtes méridionales du Brésil. Vespucci, 
qui fut fortement recommandé par Colomb 
(lettre de Séville, du i5 février i5o5), Vi- 
cente Yanez Pinzon, Juan de la Cosa et Solis, 
furent consultés sur une grande expédition 
qui devait partir en février i5o7, mais que 
des influences portugaises, et le peu d'har- 
monie qui régnait entre Ferdinand le Catho- 
lique, revenu de Naples, et son gendre le roi 
Philippe I", firent échouer. Cette époque est 
celle de la faveur de Vespucci (Herrera, Dec. I, 
lib. 6, cap. 16, lib 7, cap. 1, t. I, p. i/fe 
et 148; Nav. t. III, p. 47» 2 94> 3o2, 32i). 

Vicente Yanez Pinzon et Juan Diaz de So- 
lis partirent, le 29 juin i5o8 , dé San Lucar, 
et reconnurent la côte depuis le cap S. Au- 
gustin jusqu'au parallèle de 4°° sud, à peu 
près jusqu'au Rio Colorado , et cependant 
sans avoir vu l'embouchure du Rio de la 
Plata, qui est de 5 degrés plus septentrionale. 



SECTION PREMlÈKE. 3lO, 

Vasco Nuïiez de Balboa vit la Mer du Sud, 
le 25 septembre i5i3, du haut de la Sierra 
de Quarequa (Petr. Mart. Ep. 5/p , p. 296). 
Ce n'est que lorsque, quelques jours plus tard, 
Alonzo Martin de Don Benito eut trouvé une 
descente au golfe de San Miguel, et navigué, 
le premier, dans un canot sur la Mer du Sud , 
que Balboa, en suivant la route frayée par les 
indigènes, entra, Fépée à la main, dans Peau 
jusqu'aux genoux, pour prendre possession 
de POcéaii nouvellement découvert. Les suc- 
cès de Balboa ne durèrent que quatre années ; 
il fut décapité, en i5i7, par ordre de son 
ennemi mortel Pedrarias Davila (ou plus exac- 
tement Pedro Arias de Avila), et du licencié 
Espinosa, après avoir écrit, quelque temps 
auparavant, au roi Ferdinand, dans une lettre 
trouvée dans les archives de Séville, « que 
Votre Altesse n'envoie plus dans ce pays du 
Darien de personne graduée, si ce n'est en 
médecine , surtout pas de bachilleres en leges 
(avocats), qui sont tous de grands diables et 
mènent una vida de diablos. » (Nav. III, 
Doc. 4 de la seccion tercera. ) 

Juan Diaz de Solis fut chargé <( de passer à 



320 SECTION PREMIÈRE. 

la Mer du Sud derrière (a espaldas) la Castilla 
de Oro (partie N. O. de l 1 Amérique méridio- 
nale); devancer 1700 lieues au de-là de la 
ligne de démarcation ; de reconnaître si la 
Castilla de Oro est un île , et d'envoyer à Tîle 
de Cuba le trace de la côte {la figura de la 
costa), si quelque détroit ou ouverture (aber- 
tura) rendait cet envoi possible. » (Nav. t. III, 
Docum. 35 et 36. ) Rien ne fi.it accompli de 
ces vastes projets de la découverte d'un dé- 
troit ou de la circumnavigation de l'Amérique 
du sud , pour arriver à la côte occidentale du 
gouvernement de Pedro Arias de Avila, partie 
de la Terre-Ferme placée entre le Veragua 
( governacion de Diego de Nicuesa 1 ) et le golfe 
d'Uraba, 011 commençait la governacion de 



1 Les historiens du temps caractérisent d'une manière 
vive et piquante cet homme valeuroux. ce Ii jouissait 
de la faveur à la cour, parce qu'il était courtisan, 
flatteur, et à saillies heureuses, modeste et doux en 
apparence, excellent cavalier et habile joueur de gui- 
tare. » ( Ténia fabor por ser gran corlesano y de buenos 
diclios, nombre hijo dalgo, modesto y de blanda condi- 
cion, hombre de a cavallo, tahedorde vihuclay trincliante 
a Don Enrique Enriquez tlodclRcy Catolico. )Herrera, 
Dec. I, lib. 7, cap. 7 et 16. 



SECTION PREMIÈRE. 321 

Hojeda, et embellie officiellement, dans les 
cédules royales des 27 juillet et 2 août i5i3, 
du beau nom de Castilla del Oro ' et Castilla 
Aurifia (sans doute aurifera). Juan Diaz de 
Solis trouva la mort au milieu de ses succès, 
après avoir poussé la reconnaissance des côtes 
orientales de l 1 Amérique jusqu'aux 36° de la- 
titude australe. Sorti du port de Lepe le 8 oc- 
tobre i5i5, il atterra au cap Saint-Roque du 



1 Je donne ici les véritables limites de la Castilla del 
Oro, dans un temps où la Terre-Ferme fut exploitée 
par bail ou entreprise au profit des Conquistadores, 
qui en avaient fait la découverte (Navarrete, t. III, 
Doc. n° 1, 2 et 28, p. 116., 170, 337, 343; Humboldt, 
Relat. hist. t. III, p. 538). Dans la mappemonde de 
Ribero, de i52g, la dénomination Castilla del Oro, 
qui n'appartient qu'à Uraba et au Darien, est appli- 
quée à toute la partie septentrionale de la Terre-Ferme, 
tandis que jusqu'en i5o8, comme je l'ai prouvé ailleurs, 
la dénomination de Nueva Andalusia ( province de Cu- 
mana) était étendue du cap de la Vêla au golfe d'U- 
raba. Lorsque le roi Ferdinand chargea, en i5i3, son 
ambassadeur à Rome, M. Mosen Geronimo de Vich, 
de négocier avec le pape sur l'érection d'un nouvel 
évêché à Nuestra Senora de Antigua (de la province 
du Darien), la Castilla del Oro fut appelée, dans la 
hiérarchie ecclésiastique, Bcetica aurea. 

I. 21 



322 SECTION PREMIÈRE. 

Brésil (lat. 5° 28' 17" S. ) ; il releva le gise- 
ment de la côte, en doublant, comme avaient 
fait Vicente Yanez Pinzon et Diego de Lepe, 
le cap Saint- Augustin (Cabo Santa-Maria de 
la Consolacion ou de Rostro Hermoso) jusqua 
la baie de Rio Janeiro, mouilla, toujours fa- 
vorisé par les courans qui portent au S. S. O. 
au cap de la Cananea (lat. 25° 10'), à File de 
la Plata (aujourd'hui Santa-Catalina , milieu 
lat. 27 36 ), aux îles des Lobos, près de 
Maldonado, et enfin dans le port de Nuestra- 
Senora de la Candelaria, que Ton crut par 
les 35° de latitude australe, probablement 
entre Maldonado (lat. 34° 53' 27") et Monte- 
video (lat. 34° 54' 8" ). C'est là que les Es- 
pagnols découvrirent cette grande ouverture 
de la mar dulce , qu'ils nommèrent Rio de 
Solis. Après avoir jeté l'ancre dans l'intérieur 
de la rivière près d'im îlot ( Islote de Martin 
Garcia), dont on fixait la latitude australe 
par 34° 4°'î Solis et huit personnes de sa suite 
furent massacrés par les indigènes, probable- 
ment en août i5iG. Herrera (Dec. II, lib. î, 
cap. 7. Dec. IV, lib. 1, cap 1; Mem. of Seb. 
Cabot y i83i, p. 104) nous a conservé une 
partie du journal de l'expédition , du moins 



SECTION PREMIERE. 323 

les détails des positions , qui prouvent , depuis 
Colomb , un progrès très marqué dans la pré- 
cision des observations des hauteurs méri- 
diennes du soleil. Il paraît, quoique Gomara 
le nie, que la dénomination de Rio de Solis 
n'a été échangée avec celle de Rio de la 
Plata, que lors de l'expédition de Diego 
Garcia en i527, qui trouva des planches d'ar- 
gent, provenant vraisemblablement des mines 
de Potosi, entre les mains des Indiens Gua- 
ranis. « C'était le premier échantillon améri- 
cain de ce métal qu'on reçut en Espagne , » 
assure Herrera. Je doute de la justesse de 
cette observation. Les rois aztèques faisaient 
exploiter des mines argentifères de Tasco 
( Tlachco , dans la province mexicaine de Co- 
huixco) que j'ai visitées {Essai pol. t. III, 
p. 11 5, seconde édition). Des vases d'argent, 
dit Cortès, dans ses lettres à Charles V, étaient 
communs à Tenochtitlan. Herrera oublie que 
le conquérant du Mexique débarqua, en 1 5 19, 
sur la plage de la Vera-Cruz (Chalchicuecan), 
et qu'arrivé dans la capitale, il fit fabriquer 
par les orfèvres indigènes ( aztèques ) , dès les 
premiers jours, d'après des modèles espa- 
gnols, non-seulement des couteaux et des 



324 SECTION PREMIÈRE. 

cuillers d'argent, mais aussi des figurines de 
saints, pour les envoyer en Europe. Par con- 
séquent, des échantillons d'argent américain 
avaient été vus sept ou huit ans avant que 
Diego Garcia et Sébastien Cabot se fussent 
rencontrés, dans le Rio de Solis, sur des côtes 
qui appartiennent aujourd'hui à la république 
Argentine. D'après les données chronologi- 
ques , exposées dans ce résumé des décou- 
vertes, il serait superflu de réfuter l'opinion 
de ceux qui attribuent à Cabot même la pre- 
mière connaissance du Rio de la Plata. 



Ce fut à Valladolid, en i5i7, que Magellan 
exposa ses projets et porta la notion d'un dé- 
troit, qu'il prétendait avoir vu consigné sur 
une carte de Behaim. 

Dans cette longue série de découvertes, qui 
nous conduit de l'embouchure de l'Orénoque 
à celle du Rio de la Plata, l'époque de la mort 
de Martin Behaim coïncide avec les grands 
arméniens que préparait la cour d'Espagne 
pour chercher, vers le sud, le passage à la 
Terre des Epices , et dont l'expédition de 



SECTION PREMIERE. 3^5 

Pinzon et de Solis au Rio Colorado par les 4o° 
de latitude australe (en i5o8) fut une des 
suites les plus importantes. En géographie 
comme en histoire, les faits et les opinions 
réagissent mutuellement , et finissent souvent 
par se confondre. Cette réaction ou influence 
réciproque est modifiée par le caractère du 
siècle, par les intérêts qui dominent et par 
l'autorité de quelques hommes distingués. Le 
Cours du Niger et remplacement de cette ville 
africaine ', dont la misère actuelle contraste 
avec son ancienne splendeur commerciale , 
nous offre, dans les études géographiques, un 
exemple remarquable de ces fluctuations d'hy- 
pothèses et de faits imparfaitement constatés. 
Une découverte qui frappe les esprits, modifie 
les opinions, et l'opinion momentanément do- 
minante donne une direction particulière aux 
entreprises maritimes. Lors même que les 
résultats de nouvelles explorations ne con- 
firment pas les hypothèses forgées d'avance , 
on ne s'en hâte pas moins de consigner 
celles-ci sur les cartes, où quelquefois elles 
restent stéréotypées pendant des siècles. Pour 

1 Tombouctou. 



32f) SECTION PREMIÈRE. 

réunir deux époques bien éloignées , je citerai 
comme exemples : i° la carte d'Amérique, de 
Ruysch, publiée dans l'édition romaine de 
Ptolémée, en i5o8 (deux ans après la mort 
de Colomb ) , carte qui rattache , diaprés des 
opinions systématiques , simultanément le 
Groenland (Gruentland), Terre-Neuve (In- 
sula Bacalauras ) , aux Gog et Magog de PAsie 
orientale , et des parties de l'ouest de File de 
Cuba à la Floride; 2° un ouvrage très mo- 
derne et très estimable sous beaucoup de 
rapports, la quatrième édition de la grande 
mappemonde de Purdy, dans laquelle, malgré 
tout ce que Ton sait aujourd'hui ' tant sur To- 
rigine et la migration de l'ouest à Test du 
mythe du Dorado, que sur le terrain compris 
entre les sources du Carony et du Rio-Branco 
au sud de la cordillère de Pacaraina, le lac 
Parima est figuré comme un bassin de trente 
lieues de diamètre, presque tel que le repré- 
sente Joducus Hondius. Les cartes géogra- 
phiques expriment les opinions et les con- 
naissances , plus ou moins limitées , de celui 
qui les a construites ; mais elles ne retracent 

1 \oy. ma Rcl. hisl. t. Il, p. 699-7 j 3, et t. III, p. 224. 



SECTION PREMIÈRE, 32J 

pas l'état (les découvertes. Ce que l'on trouve 
figuré sur les cartes (et c'est surtout le cas de 
celles des i4% *5 e et 16 e siècles), est un mé- 
lange de faits avérés et de conjectures présen- 
tées comme des faits. Ce serait sans doute mé- 
connaître les progrès de la géographie et les 
causes qui les ont hâtés, que de jeter de la 
défaveur sur les procédés ingénieux de l'art 
qui combine ; les résultats de ces procédés ne 
sont à craindre que là où, dans le u-acé des 
cartes, on n'offre pas les moyens de recon- 
naître ce qui a été vu et ce que l'on a simple- 
ment supposé pouvoir exister. Dans le pro- 
blème qui nous occupe , il ne faut pas perdre 
de vue l'influence qu'ont exercée , sur la re- 
présentation du tracé des côtés et de la confi- 
guration générale des continens , les opinions, 
les conjectures, les voeux dictés par de grands 
intérêts politiques et commerciaux. C'est de 
cette anticipation des conjectures sur les dé- 
couvertes réelles , et des motifs plus ou moins 
solides de cette anticipation, que nous ver- 
rons se répandre quelque lueur sur la convic- 
tion qu'avait Magellan, dès i5i7, de l'exis- 
tence d'un détroit qu'il ne découvrit qu'à la 
fin d'octobre 1620. 



328 SECTION PREMIÈRE. 

Depuis l'expédition de Diego de Lepe 
( i5oo), et l'observation que fit ce navigateur, 
qu'en doublant le cap Saint-Augustin, la côte 
commence à se diriger au sud-ouest, on pou- 
vait conjecturer en Europe la forme pyrami- 
dale de l'Amérique du sud. Les rapports de 
position cosmographique de cette moitié du 
Nouveau Monde et de l'Afrique, sont tels (et 
ce fait remarquable a influé probablement 
aussi dans l'origine des choses sur le prolonge- 
ment inégal des terres vers le pôle austral ), 
que la grande convexité du continent améri- 
cain (le vaste promontoire brésilien), corres- 
pondant à la sinuosité opposée de l'Afrique, 
loin d'être sous le même parallèle avec le golfe 
de Guinée, est de i3° ~ plus méridional. Dès 
le Cap-Vert et l'embouchure de la Gambia, l'A- 
frique occidentale se dirige déjaau sud-est, à 1 5° 
de distance de l'équateur, tandis que l'Amé- 
rique du sud, jusqu'au parallèle de 5° de lati- 
tude australe, continue à se prolonger du 
nord-ouest au sud-est. La persuasion de la 
possibilité d'une circumnavigation de l'Afri- 
que, s'est conservée, depuis la plus haute anti- 
quité, à travers tout le moyen-âge. Elle se 
fondait, je ne dirai pas sur des faits sufllsam- 



SECTION PREMIERE. 22g 

ment avérés ( les débris de vaisseaux espagnols 
trouvés sur les côtes de la Mer-Rouge n'y 
appartiennent certainement pas), mais sur la 
croyance à ces faits, et sur la connaissance plus 
ou moins exacte de la forme trapézoïde ou 
pyramidale du continent. Aussi long-temps 
qu'on ne longeait les côtes occidentales qu'au 
nord du cap Bojador, et les côtes orientales 
qu'au nord du cap Aromata (Guardafui), on 
pouvait supposer que l'Afrique, loin de se ré- 
trécir vers le sud, continuait à s'élargir. Cette 
dernière opinion fut en effet celle de Marin de 
Tyr et de Ptolémée ', qui, depuis le promon- 

1 Géogr. lib. IV, cap. 9, lib. "VII, c. 5, où « la 
terre inconnue » qui environne la Merde l'Inde, au 
midi, est nommée deux fois, tandis que vers le milieu 
du cinquième chapitre la Mer de l'Inde même est com- 
parée, comme bassin fermé, à la Caspienne. M. Gos- 
sellin [Rech. t. I, p. 45) fait remonter à Hipparque 
celte hypothèse d'une division de l'Océan en plusieurs 
bassins et du prolongement oriental de l'Afrique; il 
a même publié deux cartes du système d'Hipparquc, 
présentant la terre inconnue qui lie l'Afrique et l'Asie. 
Le seul passage qu'on peut alléguer pour justifier cette 
identité de la géographie systématique de Ptolémée et 
d'Hipparque (l'ère du premier de ces géographes 
étant séparée de l'ère du second par Strabon et Posi- 



33o SECTION PREMIÈRE. 

toire Prasum au sud du cap Raptum, prolon- 
geaient l'Afrique orientale vers Test, pour la 
rattacher, par une terre inconnue (espèce 
de terre australe), à Cattigara et à Test de 
l'Asie. Si l'on admet qu'une telle fiction re- 
monte à Hipparque, par conséquent à l'école 
d'Alexandrie, un siècle et demi avant notre 
ère, et que l'on compare l'état des découvertes 
géographiques correspondant aux temps d'E- 
ratosthènes, de Cratès de Malles ( confondu 
par M. Gosseilin dans ses Rech. gêogr. t. I, 



donius qui, comme Eratosthènes, étaient d'une opinion 
contraire) se trouve dans Strabon, lib. I, p. 10, Alm. 
p. 5, Cas. Il y est question de la division de l'Océan 
en plusieurs bassins séparés par des isthmes, et de l'in- 
fluence probable de ces isthmes sur l'inégalité des ph- 
nomènes des marées. Hipparque n'y est nommé que 
pour avoir combattu, d'après le témoignage de Séleu- 
cus le Babylonien, l'identité générale des phénomènes 
du flux et du reflux, et quoique par induction cette 
opinion mette Hipparque en opposition avec Cratès, 
qui admet la possibilité d'une circumnavigation, j'avoue 
pourtant que le passage cité ne me laisse pas une con- 
viction bien complète de l'inégalité de configuration, 
qu'à l'étendue près de la Mer Erythrée, en latitude, 
Ptoléméc et Hipparque doivent avoir donnée à l'A- 
frique. 



SECTION PREMIÈRE. 33 1 

p. 194 avec Cratès le Cynique, en le faisant 
contemporain d'Alexandre), de Posidonius et 
de Strabon, qui admettent la possibilité de la 
circumnavigation de l'Afrique, avec l'état des 
découvertes du temps d'Hipparque, de Marin 
de Tyr et de Ptolémée, on en vient au triste ré- 
sultat, que chez les anciens les opinions récentes 
sont souvent moins justes que plusieurs de 
celles qui les avaient précédées ( trois siècles se 
sont écoulés entre Cratès, le commentateur 
d'Homère, et Ptolémée). En effet, les sys- 
tèmes, fruit de certaines prédilections ou de dé- 
férence pour une autorité d'un homme célèbre, 
restèrent indépendans des progrès des décou- 
vertes et de l'étendue croissante de la naviga- 
tion. Malgré ces variations d'opinions, l'idée 
vraie d'une mer libre et contiguë, baignant 
l'extrémité australe de l'Afrique, l'emporta. 
Le grand crédit dont Mêla et Solin 1 , deux 

* J'ai exposé plus haut quelle influence puissante 
les passages de Strabon, répétés par le cardinal d'Ailly, 
ont exercée sur la direction des idées de Christophe 
Colomb. Voici un passage de Solin (cap. 56) qui, par le 
ton positif qui y règne, a produit beaucoup d'effet dans 
le moyen-âge. «Omne illud marc ab In cl i a ad usque 
Gadesvoluit(Juba)intelliginavigabile ; cori tantuni hV 



332 SECTION PREMIÈRE. 

écrivains médiocres jouissaient en Espagne, 
dans la patrie de saint Isidore, dans ce même 
pays, qui devint, dans le moyen âge, le centre 
de la littérature géographique des Arabes, 
contribuait beaucoup à rectifier les inductions, 
qu'en faveur de la circumnavigation de l'A- 
frique, on pouvait tirer du commerce de Tlnde, 
du golfe Persique et du Yemen avec les côtes 
d'Azania , du Zanzibar ( Zan guebar ), de SofFala , 
et de Pile San Lorenzo, le Magastar (Mada- 
gascar) de Marco-Polo, dont le littoral était 

tibus. » On nomme aussi fastueusement « loca statio- 
num et spatiorum modum. » ( Salm. Ex. Plin. 
p. 874-879.) St. Isidore partageait l'opinion de Cra- 
tès, d'Eratosthènes et de Solin ( Origines, lib. XIV, 
cap. 5). Le passage de Solin (c. 56 ) est tiré de Pline 
(VI, 29), qui commence l'Atlantique au cap Mosylon 
d'Ethiopie, et réunit dans un même chapitre (II, 67) 
tout ce qui pouvait exciter l'ardeur des navigateurs 
portugais du i5« siècle. Le vent nord-ouest (caurus ou 
argestes des Grecs) n'est pas heureusement choisi pour 
expliquer une navigation de l'Inde ou de la Mer Rouge 
à Gades. C'est sans doute une réminiscence de l'expé- 
dition d'Eudoxe, dans laquelle Posidonius (Strab. 
lib. IL p. i57, Alm. p. 99, Cas.) fait figurer des 
« vents d'ouest continus » : mais aussi Euxode cher- 
chait à faire le tour de l'Afrique de l'Ouest à l'Est. 



SECTION PREMIÈRE. 333 

très anciennement habité par des tribus ara- 
bes. Long-temps avant Bartholomé Diaz et 
Vasco de Gama, nous voyons l'extrémité trian- 
gulaire de l 1 Afrique, représentée dans le pla- 
nisphère de Sanuto, de i3o6, annexé au Sé- 
créta fidelium Crucis, et publié par Bon gars '; 
dans le Portulano délia Mediceo Laurenziana, 
de i35i, ouvrage génois, que le comte Bal- 



1 Gesta Dei per Francos, éd. 1611, t. II, p. 281, 
296; Marino Sanuto, qu'il ne faut pas confondre avec 
Livio Sanuto, géographe du 16 e siècle, et qui s'appelle 
lui-même, dans un manuscrit de la Bibliothèque Lau- 
renlinienne de i32i , « Marinus Sanuto dictus Torxel- 
lus de Veneciis , » prêcha adroitement une croisade 
dans l'intérêt du commerce, voulant détruire la pros- 
périté de l'Egypte et diriger toutes les marchandises 
de l'Inde par Bagdad, Bassora et Tauris (Tebriz), à 
Kafïa., Tana ( Azow ), et aux côtes asiatiques de la 
Méditerranée. Né en 1 260, compatriote et contempo- 
rain de Marco-Polo, le voyageur de l'Orient, Sanuto, 
n'a pas connu le Milione mais probablement la Géo- 
graphie d'Abu Rihan (Albiruni), dans laquelle Abul- 
feda a puisé. Ardent de caractère, il s'élève à de grandes 
vues de politique commerciale ( Ant. de Capmany , 
Mem. historicas sobre la marina de Barcel. 1779, *• '» 
p. 4°)- C'est le Raynal du moyen-âge, moins l'incrédu- 
lité d'un abbé philosophe du 18 e siècle. 



334 SECTION PROUERE. 

delli a fait connaître ' ; clans le Planisferio de 
la Palatina de Florence, de 1 417, discuté par 
le cardinal Zurla % et surtout dans la fameuse 
mappemonde de Fra Mauro, tracée 5 dans les 
années i4^7 et i45q. Cest cette dernière carte 
surtout, antérieure de quarante ans à la cir- 
cumnavigation de Vasco de Gama, qui offre, 
avec la plus grande clarté, le promontoire de 
F Afrique australe sous le nom de Capo di 
Diab. La configuration de cette extrémité du 
continent mérite une attention particulière. 
Elle présente l'aspect d\me île triangulaire, 
dans laquelle, au nord-est du Capo de Diab 
(notre cap de Bonne-Espérance), on trouve 
inscrits les noms de Soffala et de Xengibar, et 
qui est séparée ( ce sont les expressions de Fau- 
teur de la mappemonde ) de FAbassia ( YA- 
byssinie ) « par un canal environné de hautes 
montagnes et de forêts épaisses. » Ce canal 
dirigé du N. N. E. au S. S. O. est si étroit, 
« qu'il y règne une obscurité perpétuelle, et 



1 IlMilione, 1827, t. I, p. CLY. 
a Dissert. t. II, p. 397. 

•* // Mappamondo di Fra Mauro Camaldolcsc, des- 
critto de lacido Zurla, 1806, $ 54- 



SECTION PREMIÈRE, 335 

que les vaisseaux y seraient en danger, à cause 
du remous de l'eau. » Ces indications et l'as- 
pect de la carte prouvent que l'extrémité du 
continent est figurée comme séparée de la 
grande masse plus boréale, par un détroit qui 
rappelle involontairement celui de Magellan. 
Une inscription, placée à côté du cap Diab, 
indique qu'en 1420 un vaisseau indien, Zon- 
cho de India ( Giunco, jonque ) , venant de l'est, 
a doublé le cap pour chercher les îles des 
Hommes et des Femmes (habitées séparément 
par les uns et par les autres), qui sont au- 
delà ; qu'après quarante journées, ayant par- 
couru plus de 2,000 milles, et n'ayant trouvé 
que de l'air et de l'eau, le navire indien retourna, 
en soixante-dix journées de navigation, au cap 
Diab, où les marins trouvèrent, sur la plage, 
un œuf grand comme un tonneau, et qu'on 
reconnut être de l'oiseau Crocho ' . Je ferai 
observer d'abord que cette direction de la route 
du navire vers l'ouest, pour chercher des Ama- 
zones, est contraire à l'opinion généralement 
répandue que ces femmes, auxquelles Marco 
Polo donne un évêque chrétien, et qui ne 

*Zuutv, §38, 39, 116-118. 



336 SECTION PREMIÈRE. 

communiquait avec Pile des Hommes que pen- 
dant le printemps, étaient situées très près de 
Socotara (Scara de quelques manuscrits de 
Polo, Scoria de Behaim). Marsden ', dans 
son savant commentaire du voyageur vénitien, 
place Y Isola Mascola e Femina des Milione 
( lib. III, cap. 33), à l'entrée du golfe d'Aden, 
entre Socotora, célèbre par un mythe arabe, 
sur une colonisation conseillée à Alexandre 
par Aristote, et le Cap Guardafui. Il croit ces 
îles de Marco-Polo les îlots des Sœurs {Abdal 
Curia). La fiction des Amazones a parcouru 
toutes les zones ; elle appartient au cercle uni- 
forme et étroit de rêveries et d'idées, dans le- 
quel l'imagination poétique ou religieuse de 
toutes les races d'hommes et de toutes les 
époques, se meut presque instinctivement. 
A peine Cristophe Colomb eut-il découvert 
les Petites Antilles à la fin de son premier 

a Ed. de Marco-Polo, note i4'9- Behaim aussi a 
figuré ces îlots sur le globe de Nuremberg, et prétend 
qu'on n'a commencé à les habiter qu'en 1^85 (Mubr. 
p. 34). La position près du cap Guardafui cadre 
d'ailleurs assez mal avec l'expression de Polo, a verso 
mezzodi di Chesmacoran, » partie la plus occidentale 
de flndia maggiore, à 5oo milles de distance. 



SECTION PREMIERE. 33j 

voyage, qu'il se crut déjà dans le voisinage 
d'une île ( Matinino) habitée par des femmes 
seules, m dont il aurait voulu enlever quel- 
ques-unes pour les présenter à la reine Isa- 
belle. » 

Le navire indien, dont parle Fra Mauro, 
cherchait, en 1420 (« verso ponente, fuara del 
Cavo de Diab »), à travers les Isole verde et 
les bancs de brume du mare tenebrosum, les 
îles de hi Homenî e de le Done. Ces expres- 
sions, que je cite textuellement, indiquent 
pour le moins que le mythe arabe des Ama- 
zones n'avait pas de localité bien fixe. Il n'est 
pas question ici d'une de ces îles placées dans le 
vaste archipel * qu'Edrisi figure dirigé de l'ouest 

1 Journal du premier voyage, i3 et \5 janvier (Na- 
varuete, t. I, p. 1 34 e t !38), et quatrième voyage 
(Nav. t. I, p. 282). Matinino est Ste. -Lucie; Bor- 
doni, Isolario, éd. de i547, p. i5. L'île de Matitina de 
Procacchi, Isole piu famose, 1676, p. 106, et de la 
carte des Antilles de "Wytfliet, dans Descriptionis Pto- 
lemaicœ argumentum sive Occidentis notitia ( i5g7 ), me 
paraît plutôt coïncider avec la position de la Marti- 
nique. 

a Cet archipel renferme Socotra (Socotora), Seren- 
div (Ceylan) et Kemr (Madagascar) placée à l'est de 
Ceylan, d'après la carte arabe qui accompagne le beau 

I. 22 



338 SECTION PREMIÈRE. 

à Test, depuis la côte méridionale du Yemeri 
jusqu'à l'extrémité orientale de la mer de Sind, 
opposée à une côte d'Afrique, qui, par Bar- 
manuscrit d'Edrisi, de la bibliothèque Bodleyenne, à 
Oxford. D'après cette configuration extraordinaire 
donnée à l'Afrique orientale, à la côte de Zengis et 
de Sofala, l'Asie et l'Afrique forment un immense golfe 
(Mer de Sind ou Hind), qui dirigé, comme l'archi- 
pel, de l'ouest à l'est, s'étend de l'embouchure de la 
Mer Rouge jusqu'aux extrémités orientales du monde 
connu. 

Le globe de Behaim nous présente la partie de cette 
chaîne d'îles qui dépasse le méridien du Cathay, de 
Gog et de Magog, et qui est la plus rapprochée des 
côtes d'Espagne. Socotora et Zipangu sont les chaînons 
extrêmes de cet archipel, du côté de l'Inde ; vers l'est on 
le croit (avant 1492) continué comme par des jalons 
épais, par l'île Antilia, San-Borondon et les Açores. 
Telle était l'opinion deToscanelli et de Colomb, et l'on 
ue peut se former une idée précise de l'espérance de ces 
grands hommes d'entrer par l'Atlantique dans cette 
zone continue d'îlots, si l'on ne connaît le type imagi- 
naire de la géographie arabe et italienne du i5 e siècle. 
Dans la carte d'Edrisi on laisse ouverte la Mer de Hind, 
vers l'est, mais en réminiscence du système de Ptolé- 
mée, on prolonge la côte de Sofala jusqu'au méridien 
du Cathay. Il est bien extraordinaire qu'en opposition 
directe avec la carte du manuscrit d'Oxford et de plu- 
sieurs textes d'Edrisi, le savant Maronite Gabriel Sio- 



SECTION PREMIÈRE. 339 

tara (Cafrorum terra, Edrisi, éd. Hartm. 
p. 98), Alzung (Terra Zengitana, Hartnw 
p. ioo), etSefala (Zofala, Hartm. p. io3-io8 

nita, dans son commentaire marginal du géographe 
nubien, ait attribué à celui-ci l'opinion même de Pto- 
lémée, d'après laquelle la Mer de l'Inde serait un bassin 
fermé (Edrisi, éd. 161g, p. 3, note b). Cette fausse in- 
terprétation, à laquelle un autre passage un peu obscur 
d'Edrisi (p. 37), sur une terre qui se lie à la côte de 
Zengis (ou en approche?) peut avoir contribué, a 
passé dans d'autres ouvrages d'ailleurs très estimables 
(Sprengel, Gesch. der geogr. Entd. p. i56). Il y a 
sept mers, dit le Nubien, dont six sont comme des golfes 
de l'Océan ( Homérique, mare ambiens ), et une entiè- 
rement séparée, nulli parti prœdictorum marium juncta. 
Or, comme cette seule Mer, séparée des autres (Edrisi, 
p. 243, répète les mêmes expressions), est la Cas- 
pienne, ou mer de Tabarestan, et que, comparée à 
l'ancien état de la Méditerranée, elle est même appelée 
(p. 147) Stagnum undique clausum, il ne peut rester 
aucun doute qu'Edrisi croyait la mer de l'Inde ouverte 
vers l'est et en communication libre avec l'Océan. Il le 
dit clairement, p. 36, où il parle de la liaison du Mare 
piceum , partie la plus orientale de la Mer de l'Inde 
avec la mer des Ténèbres, ou l'Océan Atlantique, qui 
baigne (p. 6, 3g) les côtes occidentales de l'Afrique, 
comme l'extrémité orientale (Ouac-Ouac) du même 
continent et les terres septentrionales de Gog et de 
Magog. 



340 SECTION PREMIÈRE. 

et n3), se prolonge également de l'ouest à 
l'est, jusqu'au promontoire africain Ouac-Ouac 
(Vakvak); car il existe une partie continen- 
tale et des îles de ce nom (comparez le texte 
d'Edrisi, p. 34, « de terra Sofala? confini et de 
propinqua insula Ouac-Ouac »). La terre que 
le zcncho de India cherche est au-delà du cap 
austral de l'Afrique, et ce ne serait que dans 
le cas où on l'aurait crue à un immense éloi- 
gnement à Test du promontoire d'Ouac-Ouac, 
et d'après la connaissance de la sphéricité de 
la terre, généralement admise par les géo- 
graphes arabes, qu'on aurait pu l'atteindre en 
parcourant vers l'ouest, la mer ténébreuse 
( l'Atlantique ) , celle qui renferme les isole 
verde, dont on n'avait qu'une notion très vague. 
Mais ce qui importe bien plus que la position 
d'une de ces îles fabuleuses des Arabes, que les 
navigateurs chrétiens ont peuplée d'évêques 
et de moines, c'est le tracé du cap de Bonne- 
Espérance, dans une mappemonde de i45o. 
Ceux même qui soupçonnent quelques addi- 
tions postérieures ', ne les étendent pas au- 



1 Baldklli, Milione, t. I, p. XXXIII. Le soupçon 
des additions se fonde sur des notions qui paraissent 



SECTION PREMIÈRE. 34i 

delà de Tannée 1 470 : de sorte que les expédi- 
tions de Diaz et de Gama sont indubitablement, 
pour le moins, de dix-sept et ving-sept ans 
postérieures à la rédaction de la carte qui nous 
offre le Capo di Diab. La connaissance de 



dues aux courses d'un moine, Talian, qui avait par- 
couru l'Ethiopie. La conjecture de Ramusio et de 
tant de géographes modernes, que Fra Mauro aurait 
copié une carte rapportée par Marco-Paulo du Catay, 
me parait avoir été victorieusement réfutée par le car- 
dinal Zurla (§ i36-i43). L'orientation de la mappe- 
monde de Mauro, dans laquelle le midi, comme dans 
le planisphère de Veletri (du i5 e siècle), publié par 
le neveu du cardinal Borgia, est placé dans le haut de 
la carte ( l'orient étant par conséquent à gauche ), frappe 
sans doute lorsqu'on se rappelle qu'en Chine, où d'a- 
près de nouvelles et ingénieuses recherches de M. Kla- 
proth, les marins se dirigeaient par la boussole dès le 
troisième siècle de notre ère, l'aiguille émantée porte 
le nom d 'aiguille qui montre le sud, Tchinantchin. La 
direction du commerce du nord au sud et au sud-ouest 
donnait une importance particulière à la région méri- 
dionale, mais les orientations des cartes paraissent avoir 
été long-temps assez arbitraires. Dans la mappemonde 
circulaire d'Andréa Bianco, beaucoup plus ancienne 
que son Portulan de i436, et peut-être même copiée 
d'une carte du i3* siècle, le sud est à droite, ainsi que 
dans la mappemonde de la bibliothèque de Turin,, 



342 SECTION PREMIÈRE. 

l'existence de ce promontoire est d'autant plus 
remarquable, que son nom même semble indi- 
quer à quel peuple cette connaissance est due, 
et qu'en général les courans pélagiques, qui, 
selon des notions très exactes, recueillies dès 



annexée à un commentaire de l'Apocalypse composé 
en 787 et transcrit au 1 2 e siècle ( Cod. manuscripti. 
Bibl. Taurin, i^fa, t. II, p. 29, Cod. XCIII). La carte 
fragmentaire du moine Cosmas Indicopleustes, de 
même que la carte générale d'Edrisi, de la bibliothè- 
que Bodleyenne, que j'ai souvent citée, est orientée 
comme nous avons coutume d'orienter nos cartes, l'o- 
rient à droite. L'antiquité a généralement suivi l'exem- 
ple d'Homère (II. XII, 23g; Strab. lib. I, p. 34, 
Cas.), qui fait voler l'aigle à droite, vers l'aurore; à 
gauche, vers le séjour de la nuit (le coucher). Il n'y 
a qu'Empedocle qui renversait, pour ainsi dire, les 
points cardinaux dans un sens diamétralement opposé 
à la méthode de Bianco, en nommant ce la droite du 
monde le nord, et la gauche le sud ( Plut. Plac. phi/. II, 
10; Stob. Ed. phys. XVI, p. 358). C'est, commo 
M. Lommatzsch l'observe, un reflet de la doctrine 
égyptienne ( Pjlut. de Isid. c. 32 ), qui regardait l'orient 
« comme la face du monde, » ce qui , non pour celui 
qui regarde l'orient, mais pour une face tournée vers 
l'occident, place (comme dit Empedocle) le tropique 
de l'hiver, ou le sud, à gauche (Lomm. Weish. des 
Emp. i83o, p. 200). 



SECTION PREMIÈRE. 3/(3 

le i3 e siècle par Marco-Polo aux Indes, portent 
avec une extrême violence vers le S. O. et 
le S. S. O., empochaient les Arabes, stationnés 
en comptoirs, dès le 12 e siècle, sur toute 
la ligne occidentale de l'Afrique, depuis le 
cap Guardafui, jusqu'à Quilloa et Sofala, de 
pousser leur navigation au-delà du promon- 
toire que, plus tard, les Portugais ont appelé le 
cap des Gourans (lat. 23° 58' austr. ). On crai- 
gnait de dépasser l'embouchure méridionale 
du canal de Mozambique, parce qu'on savait 
qu'on ne pourrait pas revenir en remontant 
contre le courant. « Il mare corre si forte a 
mezzodi, che a pena se potrebbe tomare » 
(Marco-Polo, lib. III, c. 35). Ce n'est donc 
que par des communications avec les indi- 
gènes, et par quelque expédition hardie, sem- 
blable à celle que Fra Mauro place en 1420, 
que l'on a pu connaître la configuration de 
l'extrémité de l'Afrique. Peut-être le navire 
indien, qui avait passé le cap Diab à la faveur 
du courant du Banc des Aiguilles (le great 
Laguïlas stream de Rennell), est-il revenu 
après avoir été, comme dit Fra Mauro, qua- 
rante jours dans l'Océan Atlantique, à la faveur 
du contre-courant (southern Connecting cwr- 



344 SECTION PREMIÈRE. 

reni), qui, renforcé par les vents O. sous dos 
latitudes plus méridionales, entre les parallèles 
des 3y° et 4o°, ramène une partie des eaux de 
l 1 Atlantique vers Test dans TOcéan Indien ', et 
forme un des traits les plus frappans du grand 
tableau des fleuves pélagiques. 

Le nom donné par Mauro au promontoire 
austral d 1 Afrique mérite quelque développe- 
ment basé sur des connaissances linguistiques 
plus précises. Le cardinal Zurla voit dans le 
cap Diab le cap des Loups. En arabe, dsiâb 
( le collectif ou pluralis frac tus de dsib ) si- 
gnifie sans doute des loups; mais M. Walcke- 
naer ", dans un intéressant article sur la 
mappemonde de Fra Mauro, a déjà remarqué 
que cette étymologie est moins probable 
qu'une dérivation du mot malais dib ou div, 
île. Les parages du Zanguebar et de Mozam- 
bique ont été fréquentés, avant les Portugais, 
par des navires arabes, persans et hindoux. 

1 Rennell, Inc. on Currenfs, p. 98, 1 38. 

• Vies de personnages célèbres, t. I, p. 336. Je 
rappelerais qu'une espèce particulière de loup, le cha- 
cal mesomelas , est fréquente, sans doute, à la pointe 
australe de l'Afrique, mais il est peu probable que le 
giunco de Fndian\t atterré au cap Diab. 



SECTION PREMIÈRE. 345 

Le nom donné au cap peut, par conséquent, 
appartenir à deux familles de langues origi- 
nairement très différentes, aux langues sémi- 
tiques (araméennes) ou aux langues indo- 
germaniques. Le mot communément usité en 
persan, pour île, est benddb (ligature d 1 eau, 
en allemand das TVasserband)-, mais duah 
(deux eaux en persan, pays entre le Jumna 
et le Gange), formé très régulièrement à l'a- 
nalogie de pendjab (la Pentapotamide), se 
confond, en remontant au sanscrit, avec dvîpa 
{dvi, deux, et dpa, eau), qui signifie à la fois 
île et presqu'île'. Ferdinand Colomb, qui 

1 Dvîpa (raccourci en dip et dib) est, en sanscrit, se- 
lon M. Bopp, à proprement parler, un composé posses- 
sif, ayant deux eaux, environné d'eau de deux côtés. 
Dvis perd facilement le v , comme le prouve l'adverbe 
numéral grec c?i?, dans lequel l'épisème vau est sup- 
primé. C'est dans l'explication du nom gi-ecde Socotora 
(Dioscoridis Insula ) que Bochard a essayé le premier, 
il y a deux cents ans, de trouver les mots sanscrits Diu 
Socotra. Il y était conduit peut-être par le Iabadiu ( île 
d'Orge) de Ptolémée ("VII, 2). Je n'insisterai pas sur 
la justesse de cette transformation de Diu Socotra en 
Dioscoridis Insula, conforme d'ailleurs à la tendance 
des Hellènes à composer des mythes historiques par 
l'altération de noms géographiques, mais j'ai de h\ 



346 SECTION PREMIÈRE. 

aime les traits d'érudition, dit que le nom de 
cap de Bonne-Espérance <c a été substitué à 
celui iïAgesingua. » C'est, à n'en pas douter, 
une corruption d'Agisymba : elle rappelle 



peine à admettre, avec un savant illustre dont les opi- 
nions laissent généralement une conviction profonde 
dans l'esprit du lecteur, que Socotora soit une corrup- 
tion par apocope de Dioscoride ( Litronne, Matériaux 
pour F histoire du Christianisme en Abyssinie, i832, 
p. i38). L'île de Socotora, très anciennement habitée 
par des colons arabes et indiens, n'étaient pas seule- 
ment importante pour le commerce par sa position à 
l'entrée de la Mer Erythrée ; on l'a cru aussi féconde 
en aloès, dont l'espèce, jadis la plus recherchée dans 
les pharmacies porte encore la dénomination de Soco- 
trina, ce qui est l'adjectif de Socotra, comme on le voit 
clairement dans Garcia au Hohto ( Aromala, t. I, a, 
p. i4, éd. de 1567). « Insula Socotra (dit le géogra- 
phe de Nubie, p. a3) nitida tellure, ferax arborum et 
pleraque ipsius germina sunt arbores aloës. Atque haec 
aloë superat bonitate reliquas omnes, ut illam qua? 
colligitur in Hadhramut terrae Yemen. » Cette des- 
cription amène la fable arabe de l'injonction faite par 
Aristote à Alexandre, de découvrir l'île d'Aloès, et le 
conseil, quand le roi macédonien se serait rendu lui- 
même à Socotora, a telluris praestantiam et aëris lem- 
periem approbans, » d'expulser les anciens colons et 
de les remplacer par des Grecs, qui soigneraient les 



SECTION PREMIÈRE. 347 

l'expédition problématique de Julius Maternus 
vers la limite extrême de l'Ethiopie, que Marin 
de Tyr (Ptol. lib, I, cap. 7 et 9) voulait pla- 
cer au-delà du tropique d'hiver, et qui a donné 



plantations d'aloè's. Une île qui jouissait d'une telle 
célébrité, long-temps conservée , pouvait bien , ce me 
semble, mériter le nom ( sanscrit ) de Sukhadhara, siège 
de bonheur ou d'île très heureuse, dvipa Suhhatara, 
que MM. Bopp et Bohlen reconnaissent presque sans 
aucune altération dans Socotora (Dasalte Indien, t. II, 
p. 139 ; Pott. Etym. Forsch. aus dem Gebiete der Indo- 
German. Sprachen, i833, p. 80). L'aloès (le suc pur- 
gatif) est appelé, en sanscrit, taruni (Wilson, Lex. et 
Ainslie, Mat. med. Indica, t. I, p. 10), et je crois re- 
trouver ce mot dans le tarum de Pline (XII, 20), sub- 
stance aromatique qu'on recevait par le commerce des 
Nabathéens. Garcia, ab Horto (lib. I, cap. 16), sans 
avoir connu cette analogie avec un nom sanscrit, con- 
jecture déjà que le tarum de Pline est le bois odorifé- 
rant d'aloès, Y agallochon de Dioscoride, que le bota- 
niste d'Anazarbe ne confond plus avec àiXôn. Mon sa- 
vant ami, M. Letronne, rappelle « que près de Soua- 
ken, en Abyssinie, se trouve une montagne Dyab, et 
il fait dériver ce nom comme celui de l'île Diabus et de 
Dibus (probablement l'île Dahlak), patrie de Théo- 
phile l'Arien, selon Philostorge, d'une même racine 
arabe qui signifie or ( Christ, d! Abyssinie, p. 1 3g). Cette 
racine est dseheb. 



34$ SECTION PREMIÈRE. 

lieu à Ptolémée d'entrer dans de curieuses dis- 
cussions de géographie zoologique. Au grand 
sicle des découvertes maritimes, ce mot d'A- 
gisymba revint souvent à la mémoire des Por- 
tugais; et Barros (Dec. I, lib. 10, cap. 1) 
semble indiquer que le nom de Symbâoé {cor té) 
que les indigènes donnent à d'antiques fortifi- 
cations à l'ouest de Sofala ( lat. austr. 20° ou 
21°), pourrrait bien être un reflet RAgisymba 
de Marin de Tyr, dénomination éthiopienne 
que Julius Maternus et Septimius Flaccus 
avaient fait connaître aux Romains. 

Nous venons de voir que la circumnaviga- 
tion de l'Afrique australe a été amenée par la 
connaissance de la forme triangulaire de ce 
continent, par les traditions vraies ou fausses, 
mais religieusement conservées d'anciennes 
expéditions; par les notions que, depuis les 
douzième et treizième siècles, les Arabes d'Es- 
pagne, de Mauritanie et d'Egypte répandirent 
sur le commerce arabe, persan et hindou avec 
la côte orientale d'Afrique; enfin, par des 
mappemondes, qui, fondées sur ces mêmes 
notions , presque un demi-siècle avant Vasco 
de Gama, offraient la configuration de ce cap 
vers lequel portait le courant de la Mozambi- 



SECTION PREMIERE. 3/J0 

que, et qui était baigné à la fois par l'Océan 
Indien et par l'Océan Atlantique. L'analogie 
de forme entre l'Afrique et l'Amérique du sud 
aurait pu porter à ce même espoir de circum- 
navigation, lorsqu'en i5o8, Vicente Yanez 
Pinzon et Juan Diaz de Solis étaient déjà par- 
venus au 4° e degré de latitude australe; ils 
avaient vu fuir les côtes d'Amérique vers le 
sud-ouest, depuis le cap Saint-Augustin, sur 
une longueur de plus de neuf cents lieues 
marines. Balboa n'avait point encore décou- 
* vert l'Océan Pacifique ; cependant Colomb sa- 
vait en mourant ( i5o6) que cet océan existait, 
et qu'il était voisin des côtes orientales de 
Veragua. Il le savait, non d'après des combi- 
naisons hypothétiques sur la configuration de 
l'Asie orientale, mais par le témoignage des 
indigènes, qui, dans son quatrième voyage, 
lui avaient dit que près de Rio de Belem l'autre 
mer tourne {boxa) vers Ciguare et les bou- 
ches du Gange, et que ces terres occidentales 
(de la Aurea, c'est-à-dire de la Chersonèse 
d'Or de Ptolémée) sont dans le même rapport 
de position ' avec les côtes ( orientales ) de 

ce Parece que estas tierras de Ciguare que son a 



350 SECTION PREMIÈRE. 

Veragua, que Test Tortose (à l'embouchure 
de l'Ebre) avec Fontarabie (en Biscaye ), ou 
Venise avec Pise. Colomb cherchait, comme 
dit son fils {Vida, cap. 90), le détroit de terre 
ferme; mais ce mot flestrecho donne lieu, 
dans toutes les langues, à des méprises, « pou- 
vant être fléau ou de terre » , par conséquent 
une passe ou un isthme. L'amiral lut souvent 
trompé par les interprètes, qui prenaient en 
son nom des informations sur la configuration 
des terres. On doit être surpris de voir que 
l'analogie de l 1 Afrique n'ait pas fait naître plutôt 
l'espoir d'une circumnavigation (le projet de 
faire le tour de la partie australe du Nouveau 
Continent) que la conviction de l'existence 
d'un détroit. Dans les pièces officielles, surtout 
dans celles qui datent des années i5o5 et i5o7, 
la voie par laquelle on arrivait aux épices 
n'est pas, il est vrai, indiquée avec clarté; 

diez jornadas del Rio Gangues, estan con Veragua 
como Tortosa con Fuenterabia. » Ces paroles, bien 
expressives pour peindre deux mers qui sont opposées 
l'une à l'autre, ne se trouvent que dans la carta raris- 
simaàu 7 juillet i5o3 (Morelli, p. 1 1 et 3o ; Nayarrete, 
1. 1, p. 299 et 3og), et non dans la biographie rédigée 
par le fils de Colomb. 



SECTION PREMIÈRE. 35l 

cependant, le plus souvent, il y est ' question 
de Vestrecho, « par lequel les Portugais même 
voulaient chercher, vers L'ouest, un chemin 
plus court pour arriver aux îles des épices. » 
Lorsque plus tard ( deux ans après l 1 expédition 
de Balboa et la découverte de la Mer du Sud ) 
Solis est chargé de naviguer « derrière (a 
espaldas ) la Castille d'or » , c'est-à-dire de 
visiter les côtes occidentales de cette pro- 
vince, on lui prescrit d'aller d'abord au sud, 
sans articuler s'il contournera le cap, qui forme- 
rait l'extrémité australe du continent. Le mot 
ouverture ( abertura ) de la terre n'est signalé 
dans V instruction du 24 novembre i5i4 (ainsi 
que je l'ai fait voir plus haut dans rémunéra- 
tion des expéditions faites de 1498 à i5iy), 
que comme moyen de communiquer avec l'île 
de Cuba. « Luego que Uegâredes à las espal- 
das de donde estuviere Pedrarias, enviar leeis 
un mensagero con cartas vuestras para mi 
con la figura de la costa, e continuareis vues- 
tro camino ; é si la dicha Castilla del Oro 
quedare isla é hobiere abertura pordonde po- 
dais enviar otras cartas vuestras a la isla de Cuba , 

1 Hêrrïra, Dec. I, lib. "VI, cap. 16. 



352 SECTION PREMIERE. 

enviadine otro hoinbre por alli haciendoiue 
saber lo que hobieredes hallado despues que 
me hobieredes escrito por via de Pedrarias, é 
la figura de lo que hobieredes descubierto. » 
Voici comment je conçois le sens de cette ins- 
truction remarquable : Dès que vous serez 
arrivé au dos (sur le revers, à la côte occi- 
dentale) du gouvernement de Pedrarias, vous 
communiquerez avec lui (par terre), et vous 
continuerez votre route (vers le nord, pour 
arriver au parrallèle de Cuba ) . Si alors vous 
découvrez que ce gouvernement de Pedrarias 
(Pedro Arias de Avila), ou la Castille d'Or, est 
une île, et qu'il existe quelque ouverture ( de la 
côte) par laquelle vous pouvez envoyer d'au- 
tres dépêches à l'île de Cuba, vous ferez passer 
un messager par ce détroit afin que j'apprenne 
ce que vous avez fait depuis la première lettre 
confiée à Pedrarias. Le détroit est donc supposé 
vers le nord du Darien, « après avoir commu- 
niqué avec Pedrarias. » Toute cette expédition 
est appelée un voyage à la parte del sur ( Real 
nombramiento de contador de la armada de 
Solis del 22 de julio i5i5), et comme par le 
sud l'expédition doit arriver au revers de la 
Castille d'Or, et que Y instruction de i5i4 ne 



SECTION PREMIERE. 353 

porte pas « si vous trouvez un autre détroit 
( otra abertura ) pour envoyer une dépêche 
à Cuba, » on pourrait croire que Solis comp- 
tait contourner l'extrémité australe de l'Amé- 
rique pour pénétrer dans la mer découverte 
par Balboa. Cette induction me paraît natu- 
relle; cependant Herrera », qui pourrait bien 
n'avoir pas vu les mêmes documens, est d'une 
opinion contraire. Il dit simplement « que 
Solis devait être envoyé (en i5i5) vers le sud 
parce que, d'après l'opinion des cosmo graphes, 
il pourrait y avoir par là un passage (passo) 
pour arriver aux îles des épices. » 

Les mêmes doutes ne restent pas sur les 
intentions et les espérances de Magellan. Ce 
navigateur portugais ne parle pas de circum- 

1 Dec. Il, lib. I, cap. 7. Dans les dépêches diploma- 
tiques de l'ambassadeur de Portugal, Juan Mendez 
de Vasconcelos, des mois d'août et de septembre ]5i2, 
trouvées aux archives de Lisbonne ( à la tour de Tombo) , 
les îles des épices, Melucos, examinées dès 1 5 1 1 par An- 
toine Abreu, sont toujours confondues avec la Pénin- 
sule de Malaca. Il y est parlé de l'hérésie de Solis 
« que mostrara que Malaca esta na deraarcaçao de Cas- 
tela. » 

I. 25 



354 SECTION PREJIIlilŒ. 

navigation, d'un cap semblable au cap que 
doublèrent Diaz et Gama ; il n'indique qu'un 
seul moyen de réussite, celui de longer la 
côte au-delà du cap Sta. -Maria, à l'embou- 
chure du Rio de Solis ( Rio de la Plata) jusqu'à 
ce qu'il trouve le détroit qu'il avait vu marqué 
sur la carte de Behaim. Nous avons rapporté 
plus haut les témoignages de ce fait puisés dans 
les documens du temps, dans le journal de 
Pigafetta et dans les journaux des pilotes 
qu'Herrera a eus à sa disposition. Magellan 
peut avoir faussement attribué au cosmo- 
graphe de Nuremberg, dont le nom jouissait 
d'une grande célébrité, ce qui n'était pas son 
ouvrage (des méprises de ce genre sont très 
communes même aujourd'hui); il s'agit d'a- 
bord ici moins de l'auteur d'une mappemonde 
que de l'influence qu'elle a exercée et de la 
prévision d'une découverte réelle. Nous avons 
développé plus haut comment le cap austral 
d'Afrique a pu être figuré sur la carte de Fra 
Mauro trente ans avant que Diaz l'eût doublé , 
mais comment expliquer l'indication d'un dé- 
U'oil américain sur une carte portugaise avant 
le voyage de Magellan ? Je vais rappeler les 



SECTION PREMIÈRE. 355 

circonstances qui peuvent avoir fait conjec- 
turer l'existence d'un passage ; et dans le 
moyen-âge les conjectures étaient inscrites 
religieusement sur les cartes, comme le prouve 
l'Antilia, S. -Brandon ouBorondon, la Main de 
Satan, File Verte, File Maida, et la configura- 
tion de vastes terres australes. A côté des ex- 
péditions autorisées par le gouvernement es- 
pagnol et dont la liste complète a été donnée 
plus haut, il y a eu des voyages clandestins 
entrepris par d'autres nations ou par des su- 
jets espagnols qui voulaient tromper le fisc. 
Lorsque Alonzo de Hojeda, en i5oi, partit 
pour reconnaître une seconde fois la côte de 
Venezuela, après avoir été nommé gouverneur 
de Coquivacoa, on savait que des Anglais s'é- 
taient introduits dans la partie occidentale de 
cette côte '. D'après le témoignage d'un cer- 

1 Reaies cedulas de 28 jul. i5oo, y de 8 juin. j5oi 
(Nav. t. HT, p. 41, 86, 88, 543, 545, 5 9 o). Il paraît 
prouvé que ces Anglais qui fixaient l'attention de la 
cour d'Espagne, ne faisaient point partie d'une expédi- 
tion à Maracaibo, que l'on croit de i499 et que l'on 
attribue à Sébastien Cabot ( Mem. of Seb. Cabot, 1 83 1 , 
p. 91-96 et 3o7-3io). La péninsule de Ghichivacoa, 



356 SECTION PREMIÈRE. 

tain Rodriguez Serrano de Séville, qui se van- 
tait d'avoir été au cap Saint-Augustin avec le 
commandeur Mendoza, il paraît que déjà à 
l'époque du voyage de Diego de Lepe, dont j'ai 
parlé plus haut, il y avait de « ces expéditions 
obscures etfurtives. » C'est à ce genre d'expé- 
ditions qu'appartiennent peut-être aussi celles 
que Vespucci doit avoir faites pour le roi de 



que dans le procès des héritiers de Colomb on nommait 
généralement Coquibacoa, même Quinquibacoa, est 
opposée à la Péninsule de S. -Roman, à l'entrée du 
golfe ( non du lac ) de Macaraibo. C'est un terrain au- 
jourd'hui presque entièrement dépeuplé, qui, par sa 
position, jouissait d'une certaine célébrité politique au 
commencement du 16 e siècle. L'évêque Fonseca recom- 
mande surtout à Hojeda de lui porter « autant qu'il 
pourra » de ces pierres vertes, dont le prélat a déjà 
eu quelques échantillons. Comme je sais par ma propre 
expérience à quelle grande distance les Indiens de l'O- 
rénoque et de l'Amazone font passer de mains en mains 
des productions auxquelles ils mettent du prix, je ne 
déciderai pas si ces pierres vertes étaient les émeraudes 
de Muzo (du plateau de la Nouvelle-Grenade) ou les 
saussurites( pierres des Amazones), que Diego de Ordaz 
appelle ce des émeraudes grosses comme le poing. )) (Rel. 
hist. t. II, p. 48 1-485, 571 et 689.) 



SECTION PREMIÈRE. 557 

Portugal, Je i5oi à i5o4, sur les cotes du 
Brésil, quoique le pilote Nuîîo Garcia, qui des- 
sinait des cartes de F Amérique occidentale, et 
apprit de Vespucci la vraie latitude du cap 
Saint- Augustin, remarque que si ce voyageur 
florentin y était allé « clandestinement et mali- 
cieusement » pour les Portugais, il n'aurait pas 
osé s'en vanter en Espagne ' . Quelque doute 
que Ton puisse élever sur Vespucci et la série 
si problématique de ses navigations, il n'en est 
pas moins certain que les expéditions furtives 
devenaient fréquentes depuis que Colomb avait 
découvert la terre ferme de Paria , et que les 
courans avaient jeté Cabrai sur les côtes du 
Brésil. En septembre i5oi, on trouva indis- 
pensable de publier une ordonnance ! particu- 
lière à Séville, à File de Grand Canaria et à 
Haïti (la Espanola); elle condamnait aux 
peines les plus graves les personnes qui , sans 
une permission particulière, essaieraient « des 
découvertes dans la Mer-Océan et la terre 
ferme des Indes. » Vasco Nunez de Bal- 



1 Navabrete, t. III, p. 24, 320. 

* Docum. dipL n. i3g (Nay. t. II, p. 267). 



358 SECTION PREMIERE. 

boa ', dans les rapports curieux qu'il fait à la 
cour sur les résultats de la découverte des côtes 
de la Mer du Sud, ou il trouve « des perles en 
forme de poire d'un pouce de long, et des 
Indiens doux de caractère et de bonne con- 
versation ( buena gente y de buena conver- 
sacion ) , » signale des incursions faites à 
la côte de Veragua et de Nombre de Dios 
par des capitaines « qui vont découvrir, 
et qui ont été envoyés on ne sait par qui 
et de quelle autorité. » Ces exemples, que 
je pourrais multiplier, prouvent que les do- 
cumens officiels , ceux qui n'ont enregistré 
que les expéditions faites aux frais du gou- 
vernement espagnol, ne nous offrent pas une 
certitude absolue qu'à une époque donnée 
les découvertes n'aient été poussées que jus- 
qu'à telle ou telle limite. Il existait à Séville 
et à Lisbonne des notions répandues par 
des voyageurs clandestins ; et les auteurs 
des cartes que Ton construisait alors, avec 
une ardeur extrême, dans toutes les villes 



* Informes del 20 de enero 1 5 1 3 y del 1 6 de oct. 1 5 1 5 
( Nav. t. ITI, p. 36 7 , 379 et 38o). 



SECTION PREMIÈRE. 35(J 

maritimes, profitaient de ces notions, vraies ou 
fausses , en les dénaturant d'après des combi- 
naisons conjecturales. Dans les premiers temps 
de la conquête de F Amérique, on avait cou- 
tume de considérer chaque partie nouvelle- 
ment découverte comme une île plus ou moins 
grande. Peu à peu on reconnaissait la conti- 
guité de ces parties, et lorsque les observations 
manquaient, on hasardait sur les cartes de 
réunir et de prolonger les côtes d'après de 
vagues indications. Christophe Colomb, avant 
de partir pour son quatrième voyage, annonce 
déjà qu'il trouvera un détroit sur la côte de 
Veragua, dans la région sud-ouest de la Mer 
des Antilles 1 . Lorsqu'il arrive, le 26 novem- 
bre i5o2, au terme le plus oriental de sa na- 
vigation, au Puerto del Retrete (P'° Escriba- 
nos), dans l'isthme de Panama, il a sous les 
yeux ( ce sont ses propres expressions) « cer- 
taines cartes marines a qui réunissaient la terre 



; I Vida del Almir. cap. 88, p. 101. Heiibera,!.!, p.io4- 
3 ce Algunas cartas de navegar de algunos marine- 
ros. » (Nav. 1. 1, p. 285). Colomb fait allusion au pre- 
mier voyage qu'exécuta Hojeda avec le savant pilote 



360 SECTION PREMIÈRE. 

qi^il venait de découvrir à la côte des perles, 
que Hojeda et Bastidas avaient parcourue. » 
En comparant avec soin les dates de toutes ces 
expéditions (et nous ne les connaissons ' que 



Juan de la Cosa et avec Vespucci (20 mai 1499-juin 
i5oo), depuis le Rio Essequibo jusqu'au cap de la 
Vêla, parcourant, par conséquent, toute la côte de 
Venezulea, en-deçà du méridien du lac de Maracaybo. 
C'est l'expédition de Rodrigo de Bastidas et de Juan 
de la Cosa qui continua ces découvertes vers l'ouest 
jusqu'au Puerto de Retrete. Les deux navigateurs 
étaient partis de Cadix en octobre i5oo; l'expédition 
ne retourna à Haïti qu'à la fin de i5oi ou au commen- 
cement de ]5o2, et à Cadix (après bien des accidens) 
qu'en septembre i5o2, quatre mois après que Colomb 
eut entrepris son quatrième voyage (Nav. t. III, p. 26, 
28 et 5g2 ). 

1 Herheka (Dec. I, lib. 4> ca P- ' 0> et a P res "*' 
Munoz, se sont trompés d'une année dans l'époque 
du second voyage de Hojeda, celui qu'il fit avec Ver- 
gara, sans Juan de la Cosa et sans Vespucci, et qui eut 
lieu de janvier à mai i5o2 (Nav. t. III, p. 29-37, 68- 
170 et 5g3). Avant le premier voyage dans lequel 
Hojeda commandait seul (1499-1 5oo), il avait servi, 
conjointement avec Juan de la Cosa, dans la seconde 
expédition de Colomb ( i493-i4q6) et par conséquent 
sous les ordres de l'amiral. 



SECTION PREMIÈRE. 36l 

depuis quatre ans , par la publication des do- 
cumens que renferme le troisième volume de 
la Coleccion de Navarrette), on voit que Bas- 
lidas avait été au Puerto del Retrete un an 
avant Colomb , mais que son retour à Cadix 
n'a eu lieu qu'en septembre i5o2. Or Co- 
lomb partit pour son quatrième voyage le il 
mai i5o2; et ne pouvait par conséquent pas 
avoir acquis, en Espagne, les cartes qui pro- 
longeaient les côtes si loin vers l'ouest au-delà 
du golfe d'Uraba. Il n'a pu les trouver qu'à 
Haïti, où il s'arrêta pendant quelques jours, 
en juillet 1 5o2 , un an après que Bastidas y 
était arrivé, de retour de son voyage de la côte 
nord-ouest de Venezuela. Cet exemple prouve 
combien on se hâtait alors de tracer sur des 
cartes tout ce que l'on pouvait apprendre sur 
les progrès des découvertes les plus récentes. 
On connaissait l'importance de ces documens 
graphiques ; et Hojeda même , dans le premier 
voyage qu'il fit avec Amerigo Vespucci, avait 
été guidé (son propre témoignage en fait foi 
pendant le procès du fiscal contre Diego Co- 
lomb) par un fragment de carte (pintura de 
la tierra) tracé de la main de Colomb et com- 
I. 24 



362 SECTION PREMIERE. 

mimique indiscrètement par Tévêque Juan Ro- 
driguez de Fonseca , ennemi de l'amiral , et 
protecteur de son rival Alonzo de Hojeda'. 

1 Segunda Preg. del Fiscal. Colomb avait écrit aux 
monarques Catholiques en 1498 : « Enviarè à Vuestras 
Altezas la pintura de la tierra ( de Paria ) y tengo asen- 
tendo en el anima que alli es el Paraiso terrenal. » 
C'est, d'après colomb, l'extrémité de test où la carte et 
la cosmographie chrétienne de Cosnus placent, dans un 
continent séparé du nôtre par l'Océan, l'origine du 
genre humain. 



FIN DU PREMIER VOLUME. 



EXAMEN CRITIQUE 



L'HISTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE 



DU NOUVEAU CONTINENT 

ET DES PROGRÈS DE l' ASTRONOMIE NAUTIQUE 

DANS LES XV e ET XVI e SIÈCLES. 



CONTINUATION 
DE LA SECTION PREMIÈRE. 

DES CAUSES QUI ONT PnÉPAllÉ ET AMENÉ LA DÉCOUVERTE 
DU NOUVEAU MONDE. 

Il me reste à signaler l'exemple le plus 
frappant de connaissances répandues par des 
cartes, et fondées sur la tradition d'expédi- 
tions clandestines. J'ai trouvé, dans la belle 
édition de la Géographie de Ptolémée, faite 
à Rome en i5o8 , l'indice de navigations 
II i 



section première. 



portugaises le long des côtes orientales de 
T Amérique du sud, qui avaient été poussées 
jusqu'à 5o° de latitude australe. Il y est dit 
en même temps « que Ton n'a point encore 
atteint