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Full text of "Histoire des Carolingiens"

HISTOIRE 



CAROLINGIENS. 



DÉPOSÉ 
Traduction interdite 



Bruxelles Typographie de Ch. et A. VANDERAUWERA, 




HISTOIRE ^'iljLj^ 

CAROLINGIENS 



L. A. WARNKŒNIG & P. A. F. GERARD 



MEMOIRE COURONNE 

Viribus un-itit. 



TOME SECOND 



RRUXELLES 

LIBKAIRIR UMVERS DE J. ROZFZ 

87, riUF. KE l.k UAMÏLBIflE 



PARIS 



LIBRAIRIE DE A. DURAND 

7, BUE DES CRÊl>-:^*IIBa!«NE 



LEIPZIG 

LIBRAIRIE DE F. -A. BROCKHALS 
1862 



» A 




HISTOIRE 



CAROLINGIENS. 



CHAPITRE CINQUIÈME. 



LOUIS LE DÉBONNAIRE ET SES FILS. 



§ 4. AVENEMENT DE LOUIS LE DÉBONNAIRE. 



Quelle que soit l'opinion qu'on adopte sur la politi- 
que de Charlemagne, on doit reconnaître que la 
monarcliie carolingienne était, au jour de la mort de 
son glorieux fondateur, un État bien constitué et 
convenablement organisé. Il s'était opéré une sorte 
de fusion, d'une part, entre l'élément national ger- 
manique et l'élément gallo-romain, de l'autre, entre 
ce qui restait de la civilisation romaine et le principe 
chrétien hiérarchique. Vis-à-vis de l'étranger, l'em- 
pire franco-romain, fondé sur l'alliance intime de 

H. 1 



6 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

l'Église et de l'État, était une puissance imposante, 
supérieure c\ celle de tous les autres peuples et res- 
pectée par eux. Les rapports internationaux étaient 
en général réglés par des traités; au besoin, les 
armes toujours victorieuses des Francs servaient 
à les maintenir. L'organisation intérieure, tant mili- 
taire que politique, civile, ecclésiastique, était conso- 
lidée; on peut dire que tout marchait régulièrement. 
Certes il y avait des abus, mais on possédait les 
moyens de les connaître et d'y remédier. Il ne man- 
quait pas aussi de tendances à la désunion et à la 
révolte, mais la volonté inébranlable et l'activité sans 
bornes de Cliarlemagne savaient les comprimer et 
tenir en respect toutes les velléités de résistance. 

Il aurait fallu une main ferme, jointe à une intelli- 
gence supérieure, pour maintenir les affaires des 
Francs dans cet état de prospérité, et pour faire 
avancer la civilisation intellectuelle, morale et poli- 
tique dont le génie de Charlemagne avait jeté les 
bases. Malheureusement Louis, qu'on a surnommé le 
Débonnaire, n'avait pas les qualités nécessaires h 
l'accomplissement de cette tâche *. On le représente 

1 Funck, Ludivig der Fromme, oder Geschichte der Auflœsung des grossen 
Frankenreichs, Francf. ISSî ; Lucien, Geschichte des deutschen Volkes, t. V, 
1- 12, ch. 1-7; Damberger, Synchronisiische Geschichte der Kirche und der 
Welt im Mittelalter, t. HI de 1S5I, 1. 1, c. 1l-'24; Sismondi, Histoire des 
Français, L II, p. 421, jusqu'à la fin, et t. III, p. 1-48; Henri Martin, ffij- 
toire de France, t. II, p. 362-408; Fauriel, Histoire delà Gaule méridionale. 
Cet auteur a traité avec une grande supériorité de talent les événements 
du midi de la France depuis Louis le Débonnaire jusqu'au dixième siècle. 



AVENEMENT DE LOUIS LE DÉBONNAIRE. 7 

généralement comme un prince doué d'un excellent 
cœur, aimant h. joindre la clémence à la justice, do- 
miné au plus haut point par une ardeur religieuse 
qui le rendait plus rigoureux pour lui-même qii'h l'é- 
gard des autres. De mœurs sévères, il aimait la 
chasteté et la sobriété; il était si sérieux que ses 
sourires mêmes passaient pour exceptionnels. Sans 
aucun doute, l'éducation qu'il avait reçue dès ses plus 
jeunes années et son long séjour dans le midi de 
la France, où dominaient les idées du christianisme 
espagnol, avaient puissamment influé sur son esprit 
et son caractère ; il ne lui restait presque rien de sa 
nature germanique. 

Louis n'aimait point la guerre, bien qu'il fût robuste 
et parût constitué pour le métier des armes. Enclin 
îi la vie contemplative, il avait une médiocre estime 
des choses terrestres; il aurait volontiers suivi 
l'exemple de son grand-oncle, et se serait fait moine. 
Il fut même sur le point de prendre cette ré- 
solution après la mort de la reine Irmengarde; 

Enfin M, Hiraly a jeté sur l'histoire de Louis le Débonnaire un jour tout 
nouveau dans son livre intitulé Waîa et Louis le Débonnaire, Paris, 1849 Les 
sources de cette histoire sont : 1° La vie de Louis le Débonnaire écrite par 
xm auteur auquel on a donné le nom A''Astronome (D. Bouquet, t VI, p 87 
etsuiv.; Pertz, t.n,p.60i ) Cette biographie est la base des chroniques de 
Saint-Denis pour cette époque 2° Une biographie plus courte écrite par 
Thégan de Trêves (D. Bouquet, V,73, Pertz, II, 583) ; 3» les Annales d'Egiu- 
hard jusqu'en 829; 4° les Annales de Saint-Bertin et de leur continuateur 
Prudenlius (Bouquet, t. V. 173 et 192; Periz, t. I, p. i'Soetsuiv.) ; oMelivre 
de Nilhard, petit-fils de Charlemagiie (Bouquet, VI, 67 ; PertE, H, 631); 
6" Une grande quantité de chartes, de lettres, de capitulaircs, réunis dans 
le Vb Yol de D. Bouquet, et les derniers dans Pertz, leges, t. I, p. 464. 



8 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

mais ses ministres, soucieux du sort de l'empire, 
parvinrent à l'en dissuader. « A ne regarder que les 
dehors, dit M. Himiy, Louis était le digne fils de son 
père : de stature moyenne, mais robuste, il avait les 
yeux grands et clairs, le teint fin, le nez long et 
droit, les lèvres ni trop minces ni trop épaisses, la 
poitrine forte, les épaules larges et les bras muscu- 
leux ^. Mais les apparences de virilité et d'énergie 
que présentait sa noble prestance étaient trompeuses : 
un caractère indécis, faible et mou se cachait sous 
cette enveloppe imposante ; il y avait une âme de 
moine dans ce corps de guerrier 2. » 

Louis le Débonnaire fut le jouet tant de ses propres 
sentiments que de l'influence ou plutôt des intrigues 
des personnes qui l'entouraient, et surtout de celles 
qu'il aimait. Parmi ces dernières, sa seconde femme, 
Judith, l'irrésistible Judith, exerça sur son esprit un 
tel prestige qu'elle fut accusée de l'avoir séduit par 
des sortilèges. On le peint cependant comme fort 
instruit : il parlait trois langues, le latin, le roman et 
le thiois, qui était le flamand et l'allemand de l'épo- 
que. Il entendait aussi le grec, et l'on assure qu'il 
aimait la lecture des auteurs latins, mais seulement 
des auteurs ecclésiastiques ^. Le thiois paraît avoir 

1 Thégan, à qui ce portrait est emprunté, ajoute que, pour manier l'arc 
et lancer un javelot, personne ne pouvait lui être comparé (Thegani Vila 
Hludowici imperatoris, D. Bouquet, t VI, p. 73 et suiv. ; Pertz, II, p. o85 
etsuiv ) 

* Wala et Louis le Débonnaire, p. 32. 

3 II méprisait, dit Tiiégau, les poètes profanes qu'il avait appris dans sa 



AVÈNEMENT DE LOUIS LE DÉBONNAIRE. 9 

été son langage habituel et familier; il le parlait avec 
sa première femme Irmengarde qui était de la Hes- 
baie *, et peut-être aussi avec Judith, qui était de 
l'extrême frontière de la Bavière, du côté de la 
Souabe. 

].e caractère de Louis le Débonnaire explique assez 
bien les premiers actes de son règne. Les armes des 
hommes faibles sont, comme l'on sait, la méfiance, 
la dissimulation et la ruse. Ces facultés, qui finissent 
souvent par être funestes à ceux qui les emploient, 
nous les voyons se manifester dès l'avènement du fils 
de Charlemagne. Il était à Doué en Poitou, lorsqu'il 
apprit la mort de son père. Au lieu de se rendre im- 
médiatement h Aix-la-Chapelle, il rallia autour de lui 
un certain nombre de partisans armés, et puis il par- 
tit pour Herstal, en passant par Orléans, Paris et 
Saint-Denis ^. Il nourrissait de la méfiance contre les 
anciens conseillers de son père, notamment contre 
Wala, petit-fils de Charles Martel, qui était aussi 
éminent comme homme politique que comme homme 

jeunesse, et ne vouluitni les lire, ni les entendre, ni les écouter. (Thegani 
Viiu Hlud. imp., ap. Bouquet, t. VI, p. 73 ; Pertz, 1. II, p. iSo.) 

' Elle était fille d'Ingoramtne, qualifié duc de Hesbaie; ce qui semble 
douteux, car nous ne coiinaissous que des comtes de cepagus. Cefiendant 
on donnait quelquefois aux comtes le titre de duc, comme il arriva aux 
comtes deHainauï etde Hesbaie. V. l'Astronome. Vila Htudow. imp , c 8, 
ap. Bouquet, t VI, p. 87 et s. ; Pert/., Il, p <iu4ets.; Thégan, Yiia Hlud. 
imp. ,. c. 4, ap. Bouquet, VI. 73 et s.; Pertz, II,o85ets. 

' Voyez l'Astronome, ch. 21, dans le tome VI de D Bouqu. t, p. 97, et 
d'après lui les chioniques de Saint-Denis, ibid., p. 137; Funck, p. 47; Sis- 
mondi. II, p. 4)0; H. Martin, IL 497. 



10 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

de guerre, et qui avait joui sous Cliarlemagne de la 
plus haute faveur. 

Cependant Wala étant venu à sa rencontre, le nou- 
vel empereur parut se rassurer ; mais il ne voulut pas 
se rendre à Aix-la-Chapelle avant que le palais fût 
purgé, et qu'on en eût expulsé les amants de ses 
sœurs, qui avaient mené, paraît-il, une vie assez li- 
cencieuse. Il chargea de cette commission Wala, 
Ingobert, Warnaire et Lambert, Les deux premiers, 
sentant tout ce que cet ordre avait de délicat, ne 
se hâtèrent point de l'exécuter ; les deux autres y 
mirent tant de violence que Warnaire se fit tuer 
et Lambert blesser par un des seigneurs qui avaient 
été signalés à leur justice. Lorsque Louis se rendit 
à Aix-la-Chapelle, il était fort irrité des scènes 
qui venaient d'avoir lieu; il fut sans pitié pour les 
coupables ; il fit même arracher les yeux à l'un 
d'eux auquel il avait précédemment accordé son 
pardon. 

Quant à ses sœurs, après leur avoir distribué la 
part de succession qui leur revenait, il les lit enfermer 
dans des couvents, ainsi que les dames du palais qui 
s'étaient compromises ; il ne conserva pour le service 
de l'impératrice que celles dont la réputation était 
restée intacte. Il assigna aussi des monastères aux 
filles naturelles de Charlemagne ; mais il garda dans 
son palais ses trois frères bâtards, Drogon, Hugues et 
Thierry. Ceux-ci furent traités avec bienveillance; 
Drogon devint plus tard un des hommes d'Etat les 



AVENEMENT DE LOUIS LE DÉBONNAIRE. 1i 

plus illustres de son siècle : il fut l'ami inséparable de 
l'empereur. 

Wala crut prudent de se retirer; il alla prendre 
l'habit religieux au monastère de Corbie. Son frère 
Adalhard, qui était abbé de ce monastère, voulut 
rester à la cour; il y fut dépouillé de ses biens et de 
ses dignités, et envoyé en exil à Noirmoutiers. Sa 
sœur même, Gondrade, ne put échapper à la disgrâce 
de ses frères : elle fut envoyée au monastère de 
Sainte-Radegonde. Tous trois étaient enOints de Ber- 
nard, fils naturel de Charles-Martel K 

Un autre membre de la famille impériale, que Louis 
soupçonnait d'intentions hostiles, Bernard, fds naturel 
de son frère Pépin, avait été fait roi d'Italie par Char- 
lemagne. Il se présenta à l'assemblée générale tenue 
à Aix-la-Chapelle en 814, et y prêta le serment de 
fidélité comme vassal de l'empereur. Cette marque de 
déférence et de soumission lui valut de n'être pas im- 
médiatement privé de son royaume. Louis accorda 
également à deux de ses fils, Lothaire et Pépin, le 
titre de roi; il donna au premier le gouvernement de 
la Bavière, au second celui de l'Aquitaine. Le troi- 
sième, du nom de Louis, était trop jeune pour exercer 
de hautes fonctions politiques ; il demeura h la cour 
jusqu'après le partage de l'an 817, dont nous aurons 
à nous occuper bientôt. 

Le premier soin de Louis le Débonnaire fut de ré- 

1 D. Bouquet, t. VI, p. îTG. 



12 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

former les abus qu'il croyait s'être multipliés dans les 
derniers temps du règne de son père. Des mm/ furent 
envoyés dans toutes les provinces, pour faire des en- 
quêtes sur les exactions des comtes et de leurs lieu- 
tenants; ils devaient les contraindre à restituer les 
biens qu'ils avaient usurpés. L'empereur voulut aussi 
réparer le mal fait aux Saxons et aux Frisons, en leur 
rendant l'usage de leurs anciennes lois et rétablissant 
les prérogatives dont Charlemagne avait privé les 
hommes libres ^. Cet acte de justice fut en même 
temps un acte de haute politique : les Saxons en 
gardèrent h Louis une reconnaissance profonde, et 
furent, pendant toute sa vie, les plus fidèles défen- 
seurs de sa personne. 

§ 2. RELATIONS EXTÉRIEURES. 

Les relations de l'empire avec l'étranger étaient 
meilleures au commencement du règne de Louis 
qu'elles ne le furent peu d'années après. Le respect 
des peuples étrangers que la grandeur de Charlema- 
gne avait acquis à la monarchie existait d'abord dans 
toute sa force; les Wilses, les Sorabes, les Avares, 
les Pannoniens se prétendaient tributaires de l'empire, 

1 Quo etiam lempore Saxonibus atque Frisonibus jus p:!ternae heredi- 
tatis quod sub pâtre ob perfidiam legaliter perdiderant, irnperatoria resti- 
luit cleiDentia. (L'Astrom., Vita Ludov , c. H.) On n'est pas bien d'accord 
sur la portée de cette mesure. Voyez Gfrœrer, Geschichte der Carolinger, 
l. I. 



RELATIONS EXTEUIEUKI.S. 13 

pour capter la bienveillance du nouveau souverain; 
les Arabes de Cordoue demandaient à continuer la 
trêve que le vieil empereur leur avait accordée; les 
ducs de Bénévent acquittaient, comme par le passé, 
leur tribut de sept mille sous d'or; les Goths et les 
Angles voyaient toujours dans l'empereur d'Occident 
un suzerain et un protecleur '. 

Les rapports avec Constantinople furent maintenus 
sur un pied de paix et d'amitié 2. Peu de temps avant 
sa mort, Charlemagne avait envoyé une ambassade à 
l'empereur Michel. Ses ambassadeurs revinrent avec 
ceux de l'empereur d'Orient; mais arrivés après le 
décès de Charles, ceux-ci furent reçus par son fils. 
Louis les écouta avec intérêt, les combla de présents, 
et les fit accompagner à leur retour par une nouvelle 
ambassade franque, chargée d'exprimer à l'empereur 
Léon V, successeur de Michel '', ses sentiments 
d'amitié, et de renouveler avec lui le traité d'alliance 
des deux empires. L'année suivante (815) les envoyés 
de Louis rapportèrent le traité confirmé, bien que le 
Débonnaire n'eût pas accueilli la demande de secours 
contre les Bulgares qui lui avait été adressée de Con- 
stantinople. 

Une nouvelle ambassade arriva d'Orient en 817, 

' Hinily, \Vala et Lou s le Débonnaire, p. ■il\ . 

* Nous suivons . avec Fiiiick et Himly, les données des sources, telles 
que rAstroiiome, Eginhard, les chroniques de Saint-Denis, d'après les 
textes, dans Dora Bouquet, t. VI, savoir : pp. 97, 98, 99, ;;'.8, I tO, !7iï 
176, 18"), 1?8. 

^ Celui-ci ne régna que do 81 ' à 8 3. 



14 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

pour négocier la fixation des frontières des deux em- 
pires dans la Dalmatie. Il y eut encore, en 823 et 827, 
des missions diplomatiques pour resserrer l'union 
entre les deux monarques, ce qui n'empêcha point 
Louis de recevoir gracieusement, déjà en 823, les 
ambassadeurs des Bulgares, qui étaient alors les en- 
nemis les plus dangereux et les plus redoutés du 
Bas-Empire. Ces relations entre les cours d'Orient et 
d'Occident cessèrent d'avoir lieu lorsque les deux 
empires ne confinèrent plus l'un à l'autre ', et qu'ils 
furent agités par des troubles intérieurs. 

Les rapports des Francs avec les Slaves de la Pan- 
nonie et les tribus que Cliarlemagne avait soumises 
dans la Servie et le banat de Temeswar d'aujourd'hui, 
eurent un caractère moins pacifique. Leur duc Liut- 
wit, mécontent du gouvernement impérial, souleva 
une partie de ces peuples ; il envahit même la Carin- 
thie, la Carniole et la Dalmatie franque (Bosnie et 
Croatie). Ce ne fut qu'à la troisième campagne qu'on 
parvint à le repousser. Il alla mourir dans fexil, 
en 823. Plus tard, de 827 à 829, on eut à combattre 
les Bulgares dans ces mêmes contrées -. 

Les peuples slaves plus septentrionaux soumis par 
Chaiiemagne, tels que les Abodrites, les Wilses, les 
Bohèmes, les Moraves, les Sorabes, reconnaissaient 
toujours f espèce de suzeraineté des Francs. Ils four- 



1 Sismondi, II, p. 405. 

- Astronom.,ch. 33 et34; H. Martin, II, p. 512et 517; Funck, p. 72-75. 



RELA.TIO.XS EXTÉRIEURES. 15 

nirent des secours militaires pour les expéditions qui 
eurent lieu contre les Danois et contre les Bulgares. 
Cependant il y eut aussi de ce côté quelques défec- 
tions, celle des Abodrites, par exemple, en 817 
et 822 1. 

Les Normands, qui n'avaient pas renoncé au paga- 
nisme, continuaient d'être les ennemis les plus achar- 
nés des Francs. Ils ne cessaient pas d'infester, comme 
pirates, les côtes de l'empire, jusqu'en Espagne ; ils 
attaquaient aussi, quand ils pouvaient le faire avec 
avantage, la frontière septentrionale ^ ; ils y rencon- 
traient les Saxons et les Abodrites. Des dissensions 
intestines ayant éclaté parmi les Danois, Louis saisit 
cette occasion pour intervenir et pour propager le 
christianisme dans leur pays. D'accord avec Hériold, 
il y envoya, dans ce but, en 822, son frère de lait, 
Ebbo, alors archevêque de Reims '\ Hériold, qui 
avait besoin d'appui pour se maintenir, consentit 
même à se faire baptiser avec sa famille, ce qui eut 
lieu en 826 de la manière la plus solennelle, dans 
l'église de Saint-Alban à Mayence ^'. Mais Hériold fut 

1 Funck, p. GS-C9et8V; H. Martin,?, c, p. 50». 

- Contra quas naves Normannoruni imj.erator circumspici et custodiam 
fieri imperasset a Flandrensi solo. (Astroiiom. ca]i. 33, ann. 8i0.) 

3 Sismondi, p. 419, 464; H. Martin, p. 501 et 518; Funck, p. 82; As- 
tronom. c. 40 et 42. 

^ Cette cérémonie a été décrite avec tous ses détails par Ermoldus Nigel- 
lus, poète contemporain « César, dit-il, par respect pour le seigneur, reçoit 
lui-môme Hérold quand il sort de l'onde régénératrice, et le revêt de sa 
propre main de vêtements blancs. L'impératrice Judith, dans tout Téclat 
de sa beauté, tire de la source sacrée la reine, femme d'Hérold, et la 



•16 IllSTOiak: DES CAROLINGIENS. 

chassé de son pays l'année suivante ; il se retira, en 
827, dans l'Oost-Frise, où un refuge lui avait été 
assuré d'avance. Louis fit la paix avec le roi régnant. 
Dans le sud-ouest, il y eut d'autres guerres à sou- 
tenir contre les Bretons, les Wascons et les Arabes 
d'Espagne. La Bretagne avait été définitivement sou- 
mise en 799; mais après la mort de Charlemagne les 
Bretons se soulevèrent de nouveau. En 818 et 822, 
ils se donnèient des rois qui l'un après l'autre furent 
tués ^ Ce ne fut qu'en 824, que l'empereur, accom- 
pagné de son fils le roi Pépin d'Aquitaine, porta la 
guerre dans ce pays, et le força à se soumettre. En 
825, la Bretagne se révolta de nouveau ; elle fut alors 

couvre des habits de chrélienne. Lothaiie, déjà César, fils de Taugiiste 
Louis, aide de même le (ils d'IIérold à sortir des eaux baptismales; à leur 
exemple, les grands de l'empire eu font autant pour les hommes distin- 
gués de la suite du roi danois, qu'ils habillent eux-mêmes, et la foule tire 

de l'eau sainte beaucoup d'autres d'un moindie rang Hérold, couvert 

de vêtements blancs, et le cœur régénéré, se rend sous le toit éclatant 
de son illustre parrain. Le tout-puissant empereur le comble alors des 
plus magnifiques présents que puisse produire la terre des Francs. » {In 
honorem Hludovici Cœsaris Auyuslij IV ; D. Bouquet, t. VI, p. 1 sq. ; Pertz, 
t. II, p. 4()4 sq. ; traduction de M. Guizot, collection des mémoires rela- 
tifs à l'histoire de France ) 

• Voici comment Landerbert, l'un des missi de Louis le Débonnaire, 
s'exprimait sur le compte de ce peuple qu'il avait été chargé d'observer : 
« C'est une race orgueilleuse et perfide, pleine de malice et de mensonge; 
elle est chrétienne, mais c'est seulement de nom, car elle n'a ni la foi ni 
les œuvres; elle habit» les bois comme les bêtes fauves, et vit comme 
elles de rapine. Son chef s'appelle ilorman, si tant est qu'il mérite le nom 
de chef, lui qui régit si mal son peuple. Souvent ils ont menacé nos lion- 
tières, mais ce ne fut jamais impunément. » (Ermoldi Nigelli Carmen, 
lib. m, p ^9.) C'est cette race qui, comparée à celle des Francs, excite 
l'admiration d'Augustin Thierry. Voyez sa xi^ Lettre sur l'histoire de France. 



RELATIONS EXTÉRIEURES. 17 

occupée par les Francs, et reçut de la main de l'em- 
pereur un duc appelé Nomenoë. Depuis lors elle 
resta fidèle h l'empire, du moins pendant la vie de 
Louis K 

Les Wascons, que Louis avait subjugués lorsqu'il 
était encore roi d'Aquitaine, étaient toujours gouver- 
nés par quelque descendant de Wnifre. Ils se révol- 
tèrent en 816 et furent vaincus en 818, par Pépin, 
fils de l'empereur. On leur donna alors pour gouver- 
neurs des ducs amovibles, d'origine étrangère au 
pays, et plusieurs comtes -. 

Il ne pouvait pas exister de relations bienveil- 
lantes entre les Francs et les Sarrazins d'Espagne ^. 
Leur haine mutuelle faisait incessamment éclater des 
guerres, qui n'étaient le plus souvent que des alga- 
rades, c'est-à-dire des irruptions soudaines et rapides, 
n'ayant d'autre but que de faire du butin. L'histoire de 
ces attaques est assez confuse. M. Funck a ajouté à 
sa biographie de Louis le Débonnaire un exposé his- 
torique des affaires franco-espagnoles ; à faide des 
sources, tant arabes que franques, dont il publie les 
principaux passages, il a fait une chronique exacte 



' L'Art de vérifier les dates, t. XIII, p. 192; H. Martin, p. 381 ;Sismoudi, 
p. 460-462; Funck, p. 67 et 86; Fauriel, IV, 75-90. 

2 L'Art de vérifier les dates, V, p. 238; Sismondi, V. 46"2; H. Marlin, 
p. 38i; Fauriel, lis, uo. 

5 Sismondi. p. 4o6 ; II. Martin, p. :)43 ; Viardot, Essai sur l'histoire des 
Arabes d'Espagne_ Paris, 183:<, 2 vol ia-8°. On y trouve des rensei- 
gnements sur les guerres des Francs et des Arabes, t. I, p. o4, 6i, 6o, 66 
Funck, p. 86, 259 et suiv. 



13 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

de ce qui s'est passé entre les deux peuples depuis 
788 jusqu'à 822 ^. Nous y apprenons qu'une espèce 
de paix avait été conclue entre eux, en 810, h Aix- 
la-Chapelle, et confirmée en 812. Déjh en 799, une 
partie de l'Espagne avait été enlevée aux Arabes et 
constituée en marquisat des Marches d'Espagne. Bar- 
celone en était la capitale ; son gouverneur s'appe- 
lait Bera. En 814, l'émir Abderam II avait encore 
envoyé une ambassade h Aix-la-Chapelle, pour félici- 
ter le nouvel empereur ; mais l'année suivante, une 
flotte arabe attaqua les îles Baléares et la Sardaigne, 
qui venaient de se mettre sous la protection des 
Francs. Cette attaque fut immédiatement suivie d'une 
déclaration de guerre de la part de Louis. 

La première expédition part de la Marche d'Espa- 
gne; des victoires sont remportées en 816; c*est 
vainement que l'émir cherche à obtenir la paix en 817. 
Il y parvient en 819, mais à un tel déplaisir de l'em- 
pereur, que Bera qui y avait consenti est destitué et 
le traité mis à néant. Le marquisat fut alors réuni à 
la Septimanie, et gouverné par le duc Bernard, favori 
de la seconde femme de Louis. La guerre, reprise par 
les Francs, finit par leur être fatale : la Navarre, qu'ils 
avaient conquise, fut perdue pour toujours ; il ne 
leur resta qu'une partie de la Catalogne ^, Louis avait 
envoyé deux de ses grands au secours de Bernard : 



' Voyez aussi Fauriel, IV, p. 55-75. 

- H. Martin, p. 585, Funck, p. 86 et 259. 



GOUVERNEMENT ET LÉfTlSLATlON. 19 

c'étaient Hugues, beau-père de sou fils Lotliaire, et 
Matfried, comte d'Orléans, l'un et l'autre ennemis du 
duc. Ils ne s'empressèrent pas d'arriver sur le théâtre 
de la guerre et furent cause de la défaite essuyée par 
les Francs. On les condamna comme coupables de 
haute trahison dans un placitum tenu à Aix-la-Cha- 
pelle en 828. Les guerres intestines qui eurent lieu 
ensuite, aussi bien chez les Arabes que chez les 
Francs, firent cesser la lutte entre les deux nations 
pendant le reste du règne de Louis le Débonnaire. 



§ 3. GOUVERNEMENT ET LÉGISLATION. 

Quelques auteurs ont émis des doutes sur l'activité 
gouvernementale et administrative de Louis le Débon- 
naire : cependant les actes de son règne sont si 
nombreux que, pour la plupart, nous devons nous 
borner k en faire une simple mention. On remarque 
d'abord les actes spéciaux concernant les intérêts de 
tel monastère, de telle éghse, ou de telle personne 
plus ou moins considérable. Ce sont des diplômes 
portant donation ou restitution de biens, concession 
de privilèges , confirmation d'immunités , . échan- 
ges, etc. Il y en a un très-grand nombre ; ils datent 
depuis l'an 814 jusqu'à la mort de Louis. On en a fait 
depuis longtemps des recueils ; le dernier se trouve 
dans les Regesta Carolomm du savant Bœhmer, que 
nous avons déjà eu l'occasion de citer. 



20 HISTOIRE DES CAROLINGIENS, 

Les actes principaux du règne de Louis le Débon- 
naire, ceux qui concernent le gouvernement propre- 
ment dit de ses vastes États, sont les capitulaires, 
sanctionnant les lois, les ordonnances et autres 
dispositions générales émanées du pouvoir suprême 
de l'empereur. Ces lois ou ordonnances furent pres- 
que toutes promulguées à la suite des plaids géné- 
raux, qui semblent avoir été plus nombreux sous 
Louis que sous son prédécesseur. Voici l'énumération 
de ces assemblées d'après MM. Funck et Bœbmer : 

1" Le 1" juillet 815, h Paderborn; 
2° En juillet 817, à Aix-la-Cbapelle ; 
3° Le 4 décembre 818, dans la même ville; 
4" En juillet 819, à Ingelheim; 
5° En janvier 820, au même endroit; 
6° Le n', octobre 821, à Thionville ; 
7" En août 822, h Attigny; 
8" En mai 823, sur le Rhin ; 
9° Le 1" novembre 824, à Compiègne; 
10° A Pàque 82o, h Aix-la-Chapelle; 
11° Le 15 octobre 826, à Ingelheim ; 
12° En février 827, à Aix-la-Chapelle; 
13° En août 827, à Compiègne ; 
14° En février 828, h Aix-la-Chapelle; 
15° En juin 828, continuation du placitum précé- 
dent, h Francfort, Ingelheim et Thionville ; 
16° En août 829, à Worms; 
17° Le 1" octobre 830, à Nimègue ; 



GOUVERNEMENT ET LÉGISLATION. 21 

18" Le 2 février 831, à Aix-la-Chapelle; 

19° La même année, à Thionville; 

20° Le 1'^' septembre 832, à Orléans; 

21° Le 11 novembre 834, à Attigny; 

22° Le 2 février 835, h Thionville ; 

23° En juin 835, à Crémieux, près de Lyon; 

24° En septembre 836, à Worms; 

25° En mai 837, à Thionville; 

26° En juin 838, à Nimègue; 

27° En septembre 838, à Kierzy; 

28° En septembre 839, à Châlons-sur-Saône. 

Les affaires traitées dans ces réunions étaient ou 
€cclésiastiques, civiles, politiques, ou mixtes; aussi 
distingue-t-on trois espèces de capitulaires : les 
capitulaires ecclésiastiques, les capitulaires mon- 
dains et les capitulaires généraux. Les assemblées 
relatives aux affaires de l'Église étaient en même 
temps des conciles nationaux ; elles sont énumérées 
dans la chronologie des conciles ^ Il y eut cepen- 
dant encore d'autres conciles, également nationaux, 
comme ceux qui furent tenus à Paris et à Aix-la- 
Chapelle en 825 ; à Paris, en 829 ; h Mayence, la 
même année ; à Saint-Denis, en 832 ; à Compiègne, en 
833 ; à Saint-Denis, en 834 ; ii Aix-la-Chapelle, en 836 
et en 837; à Ingelheim, en 840. M. Hefele, profes- 
seur h l'université de Tubingue, a donné une analyse 
détaillée et critique des actes de tous ces conciles 

1 L'Art de vérifier les dates, t. HI, pp. 4045. 

II. 2 



22 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

nationaux, dans le quatrième volume de son histoire 
des conciles, publié en 1860 ^ Les textes se trou- 
vent dans la grande collection de Mansi et dans les 
Concilia Germaniœ de Hartzheim. 

Les plus remarquables de ces assemblées sont 
celles dans lesquelles de grandes réformes ecclésias- 
tiques furent décrétées, et celles qui furent provo- 
quées par la fameuse lutte de Louis le Débonnaire et 
de ses fils, à la suite des changements introduits dans 
le premier partage de l'empire. Il résulte des re- 
cherches de M. Hefele que la plupart des grandes 
réformes concernant l'Église émanent de l'assemblée 
générale que Louis tint à Thionville en 817, et dans 
laquelle le partage de l'empire fut réglé et plusieurs 
ordonnances politiques, décrétées. Parmi les actes 
relatifs à ces réformes on rencontre en première 
ligne les statuts organisant l'institution des chapitres 
de chanoines. Ils ont pour titre Libri duo de régula 
canonicœ vitœ -; ils sont suivis d'un statut pour les 
chanoinesses. Leur objet principal est de soumettre 
les chanoines à la vie régulière, d'après la règle de 
Saint-Benoît; leurs dispositions ont été puisées dans 
la constitution donnée en T60 par l'évoque Chrode- 
gang de Metz au clergé de sa cathédrale. On a cru 
longtemps que cet acte datait de l'an 816; mais il 

» Nous devons aussi mentionner l'exposé des réformes ecclésiastiques 
sanctionnées par Louis le Débonnaire dans l'ouvrage de M. Ellendorf : Die 
Karolinger, t. II, p. 51 -84. 

* Mansi, Sacror. canon, nova colkclio, t. XIV, p. U9 et suiv. 



GOUVt FINEMENT ET LÉGISLATION. -M 

l't'sulte de la proclainalion impénaie de 8Î7, ir.lituiée 
(.apitulare Aquisgranense générale ', qu'il fut publié 
avec les autres ordonnances, dont nous parlerons 
{(Hit h l'heure, au plaid de Thionville de l'an 817 "^. Il 
contienl une organisation complète de l'institution 
des canonicats réguliers, et un petit code discipli- 
naire, dans lequel on distingue cependant la vie 
claustrale des chanoines de celle des moines ^. Cette 
ordonnance fut la base de l'institution jusqu'à la 
révolution française; elle l'est même encore aujour- 
d'hui dans les pays où cette révolution n'a pas eu 
d"influence durable ■*. 

Le deuxième acte est la réforme des monastères 
et de la vie monastique. Il consiste en quatre-vingts 
articles et est imprimé dans Pertz (p. 200-204), ainsi 
que dans Mansi (XIV, 346 et suiv.)- Ce n'est point par 
l'empereur que furent rédigés ces deux premiers 
statuts, mais, à sa demande, par les évêques. L'em- 
pereur les confirma, leur donna force de loi, et les 
adressa, accompagnés d'une encyclique, aux arche- 
vêques et évêques qui n'avaient pas assisté au con- 
cile. 

Le troisième acte est publié dans Pertz avec cette 
inscription : Hœc capitula proprie ad episcopos vel ad 

' Pertz, l. c, p. •2U4-206. 

'^ M. Hefele (p. 2S) est aussi de cet avis. 

^ Celle-ci est appelée ri7a (v^'u^aris, celle-là i'îJk canonica. 

♦ Ces stafuls, qui font partie d'une espèce lie code de inslituiione cano- 
iiicorum et de instilutione sanriimoninlium , ne se îrou\eiit pas dans Pertz, 
mais dans Munsi et Hailzheim. 



24 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

ordines quoque ecclesiasticas pertinentia, quœ non soluni 
hi observare etiam sibi subjectis vel commissis facienda 
docere debent. C'est une véritable constitution hiérar- 
chique de l'Église, en vingt-neuf articles, contenant 
des dispositions d'une haute importance. On y pro- 
clame, entre autres, l'inviolabilité des biens ecclésias- 
tiques *, et l'on défend ii tous, même aux princes, d'y 
toucher (art. 1). Cette constitution sanctionne aussi la 
liberté des élections aux sièges épiscopaux, per 
clerkos et popidum (art. 2) ; elle règle le partage des 
offrandes faites aux églises, de manière qu'une part 
doit être donnée aux pauvres. Pour les églises riches, 
cette part est des deux tiers (art. 4). Elle défend 
l'ordination des serfs sans le consentement de leurs 
maîtres (art. 5) ; elle prescrit la dotation des églises 
paroissiales, indépendamment des dîmes auxquelles 
elles ont droit : chaque presbytère doit avoir un 
juansus entier (12 hectares), libre de toutes charges. 
Elle défend de mettre en gage les vases sacrés des 
églises ; elle contient enfin une série de lois discipli- 
naires déjà anciennes, applicables aux prêtres. 

Un quatrième acte, intitulé Constitutio de servitio 
monasteriorum 2, détermine les charges imposées aux 

* Il paraît que ce commandement fut peu observé. Pépin, par exemple, 
se fit condamner à restituer aux églises les biens qu'il leur avait enlevés. 
L'empereur lui-même se permit quelquefois de semblables usurpations. 
On continua d'ailleurs, malgré les plaintes du clergé, adonner des ab- 
bayes à des abbés laïques. Voyez Ducange, v Abbas cornes, cité par Eich- 
horn, § 168 note c. 

- Pertz, l. c, p. 223-534. 



GOUVERNEMENT ET LÉGISLATION. 25 

abbayes '. Il divise ces établissements en trois 
classes : la première, qui est la plus imposée, com- 
prend, au nombre de quatorze, les abbayes qui doi- 
vent faire des dons et fournir des guerriers ; la 
deuxième, celles, au nombre de seize, qui doivent 
seulement faire des dons ; enfin, la dernière, celles, 
au nombre de dix-liuit, qui ne doivent fournir ni dons 
ni soldats, mais seulement faire des prières pour le 
salut de l'empereur ou de ses flls, et pour la stabilité 
de l'empire. 

Il n'y a qu'une abbaye de Belgique qui soit mention- 
née dans cette énuméralion, c'est celle de Stavelot; 
elle appartient h la première classe. On peut en con- 
clure que les autres monastères de ce pays n'étaient 
tenus à aucune espèce de service. 

Il faut enfin ranger parmi les actes de 817, concer- 
nant les affaires ecclésiastiques ou religieuses, les 
instructions données aux missi ^, puisqu'un des missi 
était nécessairement ecclésiastique, et devait étendre 
son inspection sur les affaires de l'Église. Les autres 
ordonnances arrêtées dans l'assemblée de 817 con- 
cernent les affaires politiques et civiles. 

Nous avons encore h mentionner quelques ordon- 
nances, concernant les afl'aires ecclésiastiques, qui 
sont de dates moins anciennes. Celle de l'an 821, qui 
confirme le projet d'une loi pénale pour réprimer les 

• n s'agit probablement des abbayes fondées ou dotées par les rois ou 
leurs aïeux, de celles qu'on pouvait appeler abbayes de l'empire. 
^ Pertz, p. "210-217. 



Î6 HISTOIRE DKS CAROLINGIENS. 

attentats contre les personnes ecclésiastiques, fut 
proposée h l'empereur par l'assemblée tenue à Thion- 
ville K Dans le capitulaire d'Attigny, de l'an 822, 
l'empereur ordonne qu'on s'occupe plus soigneuse- 
ment qu'on ne l'avait fait jusque-là, des écoles; il s'> 
accuse lui-même sous ce rapport ^. Il renouvelle ce 
commandement, parmi d'autres, dans une Prœlocutio 
ad episropos et omnem popiihim, promulguée h Aix-la- 
Chapelle, au mois de mai 825 •'. D'autres ordres sont 
répétés dans les dix-huit articles d'un capitulaire 
de 826, arrêté par l'assemblée tenue h Ingelheim *. 
Les décrets réformateurs émanés des synodes de 
Paris, Mayence, Lyon et Toulouse, dans les an- 
nées 828 et 829, n'ayant pas été confirmés par capi- 
tulaires de l'empereur, bien que ces synodes eussei'.t 
été tenus par ordre de Louis et de Lothaire, nous 
n'avons pas à nous en occuper ^\ Nous ne mentionne- 
rons que celui de Worms, de l'an 829, dans lequel 
ces décrets furent reproduits en majeure partie et 
sanctionnés comme lois *^. C'est aussi au plaid de 
Worms que fut approuvée la collection ou codifica- 

' Hefele, p. 29-3 \ M. Pertz doiitie ce capiluhiJre tians le î"'» volume dos 
leges, partie U, p. -i-G, iiu nom'ue des docunients faux. M. Hefele croti .i 
son auiheiiiicito. M. nœhmer rip merilioiine pas cet acte. 

' Periz, p. -2:51. 

3 Ibid., p. -2 13. 

< Ibid., p. 2. 3. 

s Les actes de ces synodes sont imprimés dans M.insi, t. XIV, p. 417 et 
suiv. M. Hefele donne des détails, tant sur les synodes mômes, (jue sur 
leurs décrets ip. 49-G^). 

« Pertz, p. ;;•: '-310. Hefele, p. u9. 



GOUVERNEMENT ET LÉGISLATION. 37 

lion des capitulaires, divisée par ordre des matières 
en quatre livres. Ce travail dû à Ansegise obtint par 
là en quelque sorte le caractère du code de l'empire ^ 
La législation civile et politique n'a pas subi, sous 
Louis le Débonnaire, de grands cbangements, mais 
seulement des corrections de détail. Ses ordonnances 
embrassent toutes les matières : le droit public con- 
stitutionnel, l'administration, la police, le droit civil, 
le droit pénal, la procédure, etc. Il suffit, pour s'en 
faire une idée, de jeter les yeux sur les 74 articles 
du quatrième livre de la collection d'Ansegise, qui 
contient les capitulaires mondains de Louis le Dé- 
bonnaire 2. Rien n'indique, dans ces décrets, que 
Louis ait été guidé par un esprit hostile au droit ger- 
manique et à l'ordre politique fondé par son père. Il 
veut, au contraire, le maintenir et le fortifier; souvent 
il se rapporte aux capitulaires de Charlemagne, dont 
il ordonne fexécution rigoureuse. Un grand nombre 
d'articles de ses capitulaires le disent expressément. 
Du reste, le pouvoir de l'empereur était bien souve- 
rain, en ce sens que sa volonté officiellement mani- 
festée faisait loi; mais dans toutes les grandes affai- 
res, les ordonnances impériales ou royales n'étaient 
décrétées qu'après délibération avec les grands , ecclé- 
siastiques et laïques, réunis en assemblée générale. 

■• Voyez dans Pertz, ['. :'53, les Capitula Wormacensia quœ pro lege 
habenda sunt. V. aussi Eichhorn, Deutsche Staats-und Rechtsgescliichte, 
§150. 

* Pertz, /. c, p. 310, et suiv. 



28 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Les actes les plus importants du règne de Louis le 
Débonnaire sont les partages de l'empire, dont nous 
nous occuperons incessamment; mais il y a cpaelques 
points essentiels du droit public sur lesquels nous 
devons d'abord porter notre attention. 

Le système des bénéfices et de la vassalité paraît 
avoir fait des progrès; mais il est au fond le même 
que nous l'avons vu sous Charlemagne. Ce serait 
une erreur de croire que déjà la féodalité fût la base 
du droit public de l'empire. Le heerbau est en vigueur 
comme sous Cbarlemagne; le service militaire vassa- 
litique est encore à l'état d'exception. Même les châte- 
lains (burggraven) ne sont pas vassaux; la garde des 
châteaux incombe, comme charge publique, aux sei- 
gneurs domiciliés dans leur voisinage ^. Ce n'est qu'à 
la fin du neuvième siècle, que les fiefs de châtellenie, 
si nombreux en Belgique et surtout en Flandre, où ils 
furent créés pour la défense du pays contre les Nor- 
mands, commencent à paraître. 

Un autre point fort intéressant h éclaircir, ce sont 
les rapports réciproques de l'Église et de l'État, pen- 
dant le règne de Louis le Débonnaire. On pense assez 
généralement que la soumission de l'État à l'Église 
était déjà effectuée; qu'elle était quasi de droit, et 
que le pouvoir hiérarchi-autocratique pesait sur le 
pouvoir impérial de telle sorte, que l'Église n'était 



1 Eichhorn, § 163, n» 3. Capit. Ludovici, ann. 819, c. 7, apud Pertz, 
P.2Î7. 



GOUVERNEMENT ET LÉGISLATION. Î9 

plus dans l'État, mais celui-ci dans l'Église. Nous 
croyons cette opinion tout à fait erronée K Louis 
tenait peut-être plus encore que son père à sa di- 
gnité impériale et à sl^s prérogatives. Il était imbu 
de l'idée de la souveraineté personnelle, et consi- 
dérait tout pouvoir comme soumis au sien. Aucune 
réforme dans l'Église ne fut faite sans son consente- 
ment ; la plupart le furent par ses ordres. Il exerçait 
ce qu'on appelle aujourd'hui le droit de placet; il 
jugeait et punissait lui-même les évêques. Nous ne 
voyons pas que l'épiscopat se soit élevé contre ce 
régime ; il semblait l'accepter, tout en traitant l'em- 
pereur comme soumis ii la puissance spirituelle en 
sa qualité de chrétien et de fils obéissant de l'Église. 
Si Louis le Débonnaire se fit sacrer et couronner 
de nouveau par le pape, en octobre 816, il ne se 
considérait pas moins comme souverain, môme de 
Rome, par droit de naissance. Il y fit exercer la juri- 
diction impériale d'abord par son neveu Bernard, et 
plus tard par Lothaire, après qu'il l'eut adjoint à 
l'empire. Si l'élection du pape ne devait pas être 
solennellement approuvée par lui, l'élu avait cepen- 
dant besoin de son consentement pour être intronisé. 
S'il fortifia le pouvoir hiérarchique par ses lois et 
ordonnances, s'il donna à l'Église une sphère de 
liberté assez étendue, s'il enrichit les évêchés et les 
monastères, quelquefois outre mesure, il ne fit que 

' C'est a\ec plaisir que nous nous !ioi;\ons d'accord en ce point avec 
M. Funck, p. 1S3. 



30 HISTOIRE DES CAttOLlNGlENS. 

préparer l'avenir ; il jeta les bases du régime déplora- 
ble qui devait nécessairement sortir de l'ordre des 
choses commencé sous Charlemagne et développé 
sous son rèffne. 



§ 4. DES PARTAGES DE LA MONARCHIE. 



La fin du règne de Louis le Débonnaire et les der- 
nières années qui suivirent sa mort forment une des 
périodes les plus importantes de l'histoire des Caro- 
lingiens : c'est celle des partages de la monarchie , 
des troubles et des calamités publiques qui s'ensui- 
virent, celle des malheurs qui frappèrent un prince 
aussi faible que dépourvu des qualités qui font l'homme 
d'État. On peut y voir à la fois une lutte de principes, 
d'intérêts et de sentiments. C'était un principe que le 
maintien de l'unité de la monarchie, h laquelle étaient 
attachés les hommes les plus éminents de l'époque, 
les premiers conseillers de l'empereur, tels que 
Wala et Agobard, et généralement tous les évoques. 
Des intérêts trop réels séparaient, d'une part, les 
trois fils aînés de Louis, qui se voyaient frustrés 
par les partages postérieurs des avantages que leur 
avait fait l'acte de 817, de l'autre, la deuxième femme 
de l'empereur, qui excitait son mari à favoriser outre 
mesure son fils Charles. Enfin Louis le Débonnaire 
obéissait à un sentiment, lorsque, par affection pour 



DES PARTAGES DE LA MONARCHIE. 31 

ce fils, il lui sacrifiait le sort de ses autres enfants 
et son propre repos *. 



' On trouve un expose chronologique très-exact de ces événements 
dans un ouvrage remarquable et fort estimé, quoique peu répandu, qui 
porte le titre de Noten zu einigen Geschichtsschreibern des deutschen Miltel- 
alters, par feu Wedekind de Wolfenbuttei. Hambourg, 1858. Cet exposi> 
fait l'objet de la note 80 (t. Il, p. 4I9), intitulée Prœliminarien des Reichx- 
theilungsvertrages zu Verdun. M. Wa\l7.(Verfassu7igsgesch.,t. IV, p. 5 et s.), 
cite aussi comme faisant autorité l'ouvrage de Heyer, De inlestinis sub Lu- 
dovico pio ejusque filiis in Franrorum regno rertaminibus, Monastcrii, 1858. 
Voici la conclusion de cet ouvrage : 

Priusquam liujiis dissertatiouis finem faciam, non ineptum milii videlui . 
ea quaa adhuc explanare conatus sum paucis repetere. Primum a me de- 
monstralum esse puto, certaminibus illis non expeiitum esse, ut a consan- 
guineis nalionibus separata régna eflicerentur ; deinde exponere sludui. 
qui Lottiarii fratres adjuverunt, eos non aequitatis fid^-ique sensu vel 
veteris hereditarii juris conservandi studio ductos esse. Tune altéra hujus 
dissertatiouis pane explanasse videor, certamina illa magis fuisse certa- 
mina piocerum de principatu, quam regum de imperii divisione. Nam a 
proceribus, non a regihus vidimus certamina illa orta esse, ab illis reges in 
societatem conlentionum illarum adductos, ab illis denique etiam certa- 
mina ad finem perducta. Nihil aliud autem proceres certaminibus illi> 
efficere voluerunt, quam talem reipublicsestatum, qualem ipsorum studiis 
maxime opportunum fore sperabant. Hanc ob causam Francorum opti- 
mates Imperatoriae potestatis principatum servare studebant, quia tum et 
ipsos céleris genlibus se superiores fore confidebant. Hanc ob causam li. 
qui Loiharii fratres adjuvabant, regibus suis eandem atque Lolhario pote.— 
tatem esse volebant, quia tum apud suos reges eundem se occu['aturo> 
esse locum sperabant, quem apud Imperatoiem expetebant Francorum 
nobiles. Pluiima vero procerum pars nulla alla reducta est, quam benefi- 
ciorum augendorura ratione. Quee ratio céleris adeo praevaluit, ut illae 
cogitationes de imperii unitate atque de vetere hereditario jure apud 
paucos tantum invenirentur, ut fides et sacramenta a plerisque parvi 
«stimarentur, ut inconstantiae ac perfidiœ exempla fere innumerabili.i 
essent. Manifeste igitur in certaminibus illis cognita est perniciosa rei 
beneficialis vis quippe qua effectum sit, ut nisi strenuus rex forti manu 
avaros ac féroces procerum animes coerceret, illi fidem et obedientiam 
régi debitam suis ipsorum commodis prorsus postponere non dubitarent. 



32 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Quand Louis monta sur le trône de son père , en 
814, trois tîls étaient nés de son mariage avec Irmen- 
garde, Lothaire, Pépin et Louis. Leur mère vécut 
encore quatre années ', qu'elle employa en intrigues 
de tous genres pour assurer à chacun de ses fils une 
part de l'empire. Ses desseins furent favorisés, en 817, 
par un accident qui faillit coûter la vie à l'empereur. 

Il y avait à Aix-la-Chapelle, entre la basilique et 
le palais impérial , une galerie de bois que Louis le 
Débonnaire traversait avec toute sa cour. Cette con- 
struction peu solide et déjà ancienne céda sous leurs 
pas et tomba en ruine. Précipité du haut de cette 
galerie sur le sol, avec toutes les personnes qui 
l'accompagnaient, l'empereur en fut quitte pour quel- 
ques contusions ^ ; mais l'événement fut exploité par 
Irmengarde qui, lui représentant f incertitude de la 

Qua3 res etiam grarissimi momenti est ad posteriora, quae pactum Viri- 
duiiense secuta sunt tempora recte cognoscenda. Nam omnes illae turbae 
et ceitaniina, qiias post illud pactum per centum fere aniios Caroli Magni 
imperium labefactarunt, cum illa rei beneficialis vi et quac inde profecta 
est nobilitatis conditione artissime cohaerent. 

' Qua expeditione compléta, cura Imperator, diinisso exercitu, Ande- 
vacos civitatem esset reversus, Irmingardis regina, conjux ejus, quam 
proficiscens ibi œgrolaiitem dimiserat, duobus diebus postquam ipse ad 
eam venit, raorbo invalesceiue. 5 Nonas octob. decessit (Einhardi Annalei, 
adann. SIS.) 

- Feria quinta qua cœna Domini celebratur, cum Imperator ab ecclesia, 
peracto sacro officio, remearet, lignoa porticus per ([uam iiicedebat, cum 
et fragili materia esset œdiflcati, et tun; jam marcida et putrefacta, quae 
contignalionem et tabulatum sustinebat, transira pondus ali(iuod ferre 
non posset, insedentem de super imperatorem subita ruina cum viginti et 
eo amplius hominibus qui una ibant ad terram usque deposuit. [Einh. An- 
nales, ad ann. 817 ) 



DES PARTAGES DE LA MONARCHIE. 33 

vie de ce monde, le détermina à régler dès lors sa 
succession. Cependant quand il fallut mettre ce projet 
à exécution, l'influence de la femme se trouva en 
présence de l'influence des ministres de l'empereur. 
Depuis le rétablissement de l'empire d'Occident par 
Charlemagne, l'idée d'unité avait fait de tels progrès 
qu'Agobard, archevêque de Lyon, dans une lettre 
adressée à Louis, disait : « Plût à Dieu tout-puissant 
que tous les hommes réunis sous le sceptre d'un seul 
roi, fussent gouvernés par une seule loi!.. Ce serait le 
meilleur moyen de maintenir la concorde dans la cité 
de Dieu et l'équité parmi les peuples *. » On com- 
prend que des hommes pénétrés de cette idée ne 
pouvaient pas se prêter sans réserve à la division de 
l'empire. 

Une sorte de transaction fut conclue. A l'assemblée 
tenue à Aix-la-Chapelle en 817, pendant un jeiîne de 
trois jours, on ouvrit des négociations, et l'on parvint 
à faire un arrangement qui conciliait les vues de 
l'empereur et de l'impératrice avec celles des par- 
tisans de l'unité. Il fut résolu que l'empire serait 
partagé entre les trois lils de Louis, mais de telle 
manière que l'unité ne fût pas rompue. Dans le cé- 
lèbre acte de partage de l'an 817 2, l'empereur com- 

■* Utlnam placeret omnipotent! Deo, ut sub uno piissimo rege una omnes 
regerentur lege... Valeret profecto multuna ad concordiam civitalis Dei et 
«equitalem populorum. (Agobard. Lugdun. Archiep. epist. ad. Ludov. P. 
adversus legem Gund. ; D. Bouquet, t. VI, p. 356.) 

* Charta divisionis imperii, apud Baluz., t. I, p. 574; Pertz, t. 1; leg., 
p. 198. 



:n HISTOIRE DES CAROLINGIENS 

inence par annoncer qu'au grand plaid de la nation, 
tenu à Aix-la-Chapelle au mois de juillet de cette 
année, ses tldèles, en vertu d'une inspiration divine 
et soudaine, l'ont engagé, pendant qu'il se trouvait en 
bonne santé et que la paix régnait partout, à assurer, 
ainsi qu'avaient fait ses ancêtres, l'avenir de l'empire 
et de ses fils ; que cette admonition si respectueuse 
n'avait cependant fait naître ni dans son esprit, ni 
dans l'esprit de ceux qui sont guidés par la sagesse, 
la pensée de rompre, pour l'amour de ses fils et 
par un acte purement humain, l'unité de l'empire 
cimentée par Dieu lui-même * ; qu'un pareil dessein 
serait une occasion de scandale dans l'Église et une 
offense envers la puissance divine, par laquelle tous 
les empires subsistent; que l'empereur avait jugé 
convenable d'ordonner un jeûne de trois jours, des 
prières et des distributions d'aumônes, et qu'enfin le 
quatrième jour ses intentions s'étaient trouvées con- 
formes à celles de tout son peuple. 

Après ce préambule, Louis déclare qu'avec l'assen- 
timent de la nation, il s'est associé son bie^-aimé fils 
aîné Lothaire, comme collègue et successeur, et qu'il 
l'a couronné empereur. Ses deux autres fils. Pépin 
et Louis, sont nommés rois; au premier il donne 
l'Aquitaine, la Wasconie et toute la Marche de Tou- 

' Nequaquam nobis nec his qui sanum sapiunt, \isum fuit ut amore 
liliorum aut gratia, unitas imperii a Deo nobis conservali divisione iiu- 
mana scinderetur, ne forte liac occasione scaudalum in sancta Ecclesia 
oriielur. (Charta divis., ann. 8!7.) 



DES PARTAGES DE LA MONARCHIE. 35 

iouse, ainsi que quatre comtés, Carcassonne, en Sep- 
limanie, Autun, Avallon et Nevers, en Bourgogne ; 
au second ' il adjuge la Bavière, les pays des Carin- 
llîiens, des Bohèmes, des Avares et des Slaves, à 
l'Est de la Bavière; en outre, deux villas royales, 
IjUttraof et Ingoldestadt, dans le pagiis de Nortgau ^. 
Tout le reste de la Gaule et de la Germanie, avec 
Rome et le royaume d'Italie, appartiendra à Lothaire, 
chef de la monarchie franque. 

Les rapports des trois frères entre eux, leurs 
droits et leurs pouvoirs respectifs, le mode de suc- 
cessibilité de leurs enfants, etc., sont réglés dans 
seize articles. Chacun sera souverain dans ses États; 
toutefois les deux rois ne pourront se marier, ni 
faire la guerre ou traiter de la paix, sans l'assentiment 
de l'empereur. Ils se rendront tous les ans auprès de 
lui, pour lui apporter leur offrande, conférer sur les 
affaires publiques et recevoir ses instructions. L'em- 
pereur est obligé de les défendre contre leurs enne- 
mis du dehors. Tous différends entre eux doivent 
être jugés par lui et par l'assemblée générale. Si l'un 
ou l'autre vient h mourir, en laissant plusieurs fils 
légitimes, le peuple choisira entre eux, et il n'y aura 
pas de nouveau partage. S'il meurt sans enfants légi- 

' Ce Iroisième fils de Louis étant encore fort jeune, ses Etats furent ad- 
ministrés par Lothaire jusqu'en 8i'à. 

2 Ce sont les châteaux et anciennes seigneuries de Lautersliofen et 
dingoistadt sur le Danube, dans le palatinit supérieur. La Carinthie 
s'étendait sur lo Tyn^l et Salzbourg; la Bohème comprenait la Moravie 
d'aujourd'hui et même une partie de la Hongrie. (Wedekind, l. c. p. 433.) 



36 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

times, sa part sera dévolue à l'aîné de ses frères. 
La majorité des membres de la famille est fixée 
d'après la loi ripuaire, c'est-à-dire à quinze ans ac- 
complis ''. 

Le principe qui domine dans cet acte de partage, 
c est la conservation de l'unité de l'empire. On voulait 
atteindre ce but par la création d'un grand État com- 
posé des provinces formant la monarchie primitive et 
des pays conquis, c'est-à-dire de l'Allemanie, de la 
Thuringe et du pays des Saxons, joints à l'Austrasie, 
à la Neustrie et à la Bourgogne; et comme ce grand 
État devait être l'empire, Rome et les territoires 
annexés en faisaient nécessairement partie. Les 
royaumes de Pépin et de Louis avaient été longtemps 
des États distincts, mais dépendants du royaume des 
Francs, notamment sous Waifre et Tassilon. Ils 
reprirent ce caractère d'États satellites, s'il est permis 
de les appeler ainsi ; ce qui ne pouvait nuire en rien 
au système d'unité. 

On paraissait d'autant plus attaché à l'unité de 
l'empire qu'elle correspondait à l'unité de l'Église, 
avec laquelle l'empire devait s'identifier. C'est donc 
aussi dans l'intérêt de l'Église que ce principe fut 

1 Ce point est cependant douteux. C'est à l'âge de quinze ans que l'ar- 
ticle 81 de la loi ripuaire permet au jeune homme sui juris de choisir 
lui-même un défenseur dans ses procès; mais cela constitue-t-il la majo- 
rité proprement dite? Charles le Chauve fut déclaré majeur à sa quinzième 
année ; il ne l'était donc pas de droit. D'après le droit des Francs saliens, 
la majorité ou plutôt la puberté commençait a douze ans. (Voyez Pardessus, 
Loi salique, p. 452.) 



DES PARTAGES DE LA MONARCHIE. 37 

proclamé et maintenu. Cela nous explique pourquoi 
les évêques qui avaient concouru h l'acte de partage 
de 817, et qui le confirmèrent par leurs serments 
réitérés en 821, tenaient tant à cette Divisio imperii, 
et comment ils devinrent, pour la plupart du moins, 
les ennemis de Louis, lorsque plus tard il voulut 
modifier ce partage ou le remplacer par un autre. 
Cependant M, Himly attribue ce grand acte aux amis 
de Wala et au parti aristocratique dont il était le 
chef*. Nous sommes plutôt de l'avis de M. Fauriel, 
qui envisage la constitution de l'an 817 comme 
l'œuvre du haut clergé. Il fattribue à l'influence 
d'Agobard, archevêque de Lyon 2. Que Wala n'y fût 
pas étranger, c'est chose possible, même probable; 
mais il n'agissait pas comme chef d'un prétendu parti 
aristocratique; il agissait comme membre de l'Église 
et dans l'intérêt de l'unité de l'Église, intimement liée 
à l'unité de l'empire. Il est certain, du reste, que la 
charte de 817 reçut l'approbation du souverain pon- 
tife 5. 

Une disposition de l'acte que nous venons d'ana- 
lyser excluait les bâtards de toute succession au trône 
de leur père, et à défaut d'enfant légitime désignait 
pour successeur le frère aîné du défunt *. Bernhard, 

' Wala et Louis le Débonnaire, p. 81. 

* Histoire delà Gaule méridionale, t. IV, p. 47. 

s Agobard le dit expressément dans sa lettre à Louis le Débonnaire : 
« ... El consortenn nominis vestri factum Romam misistis, a sumnao Pon- 
tifice gestu vestra probanda et firmanda. (D. Bouquet, t. V, p. 367.) 

* Si vero absque legitimis liberis aliquis eorum decesserit, potestas 

H. 5 



38 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

qui était petit-fils illégitime de Cliarlemagne et qui 
avait hérité de la couronne d'Italie, se crut atteint par 
ce décret; il voulut s'assurer la possession de son 
royaume, en demandant aux cités des serments dans 
lesquels l'empereur n'était point nommé. Cette tenta- 
tive d'affranchissement parut d'abord avoir quelque 
chance. Non-seulement les seigneurs lombards et les 
évêques de ce pays, mais encore d'autres grands de 
l'empire étaient de son parti. Eginhard cite entre 
autres Eggidéon, le plus intime des amis du prince; 
Reginard, son chambellan; Reginaire, fils du comte 
Meginhaire, dont l'aïeul maternel avait autrefois 
conspiré contre Charlemagne ; Anselme, évêque de 
Milan; Wolfold, évêque de Crémone, et Théodult", 
évêque d'Orléans *. 

Louis le Débonnaire publia un ban de guerre, ras- 
sembla à la liâte une armée formidable et se dirigea 
h marches forcées vers l'Italie. Rernhard, voyant que 
chaque jour il était abandonné par quelqu'un des 
siens, déposa les armes et vint à Chàlons se livrer 
à l'empereur. Tous ses partisans l'imitèrent. Revenu 
à Aix-la-Chapelle, Louis, peut-être à l'instigation 
d'Irmengarde, les fit juger par le grand plaid des 
Francs, réuni dans cette ville en 818. Tous furent 
condamnés à mort; mais l'empereur, voulant faire 

illiusad seniorem fralrem revertatur. Etsi contigeritillum haberc liberos 
ex concubinis, monemus ut erga illos misericorditer agat. {Chartu divi- 
tionis, c. ib, ap. Baluz., t. I, p. b78.) 
» Einh. Annales, ad ann. 817. 



DES PARTAGliS DE La MuNaHCHIE. 3^) 

preuve de clémence, décida qu'ils seraient seulement 
privés de la vue. Le résultat fut le même pour Ber- 
niiard et son chambellan Reginard : car ils moururent 
l'un et l'autre après l'opération ^ Bernhard n'était 
âgé que de dix-neuf ans. Quant aux évêques, déposés 
par le décret du synode, ils furent relégués dans des 
monastères; les autres conjurés, suivant leur degré de 
culpabilité, furent ou punis de l'exil ou rasés et enfer- 
més dans des couvents. L'empereur saisit l'occasion 
de se débarrasser des craintes que lui inspiraient les 
bâtards de Cliarlemagne. Il fit tonsurer ses trois 
frères naturels, Drogon, Hugues et Thierry. 

Ces actes de cruauté, qu'on attribue avec quelque 
apparence de raison h l'influence d'Irmengarde, furent 
cause de la première humiliation que s'imposa Louis 
le Débonnaire lorsqu'il fit l'aveu public de ses péchés 
devant l'assemblée d'Attigny. Il avait la conscience 
bourrelée de remords. Après la mort de sa femme 
Irmengarde, on crut qu'il allait renoncer au monde 
et cacher sa douleur dans un couvent. Il fit mieux, 
il s'efforça de réparer dans la mesure du possible le 
mal qu'il avait fait. 

Au mois d'octobre 821, une assemblée générale 
des Francs fut tenue ^ Thionville. On y célébra avec 
solennité le mariage de Lothaire, fils aîné de l'empe- 
reur, avec Irmengarde, fille du comte Hugues. Le 

' JudicUim mortale Impeiator exercere noluit, sed coiisiliarii Bernhai- 

tium luminibus privaruiit Bernhardus obiit. Quod audiCDS, Imperator 

magno cum dolore flevit muUo tempore. (Thegan, c. 12.) 



40 HISTOIRE )3ES CAROLINGIENS. 

primicier Théodore et le surintendant Florus, ambas- 
sadeurs du souverain pontife, s'y rendirent avec de 
riches présents. « La singulière bonté du très-pieux 
empereur, dit Eginhard, brilla dans cette assemblée; 
il en donna des preuves h l'occasion de ceux qui, avec 
son neveu Bernhard, avaient conspiré en Italie con- 
tre sa personne et contre l'État. Les ayant fait compa- 
raître en sa présence, non-seulement il leur fit grâce 
de la vie et leur épargna toute mutilation ; mais il 
poussa la générosité jusqu'à leur restituer tous les 
biens qui, en vertu de leur condamnation, avaient été 
adjugés au fisc. Il fit aussi revenir Adalhard de 
l'Aquitaine, où il était exilé, voulut qu'il fût, comme 
auparavant, abbé et supérieur du monastère de 
Corbie, et pardonnant en même temps à Bernhard, 
frère d'Adalhard, il le réintégra dans le même mo- 
nastère *. )) 

Les dispositions de l'empereur à la clémence et à la 
contrition ne connurent bientôt plus de bornes. A 
l'assemblée tenue à Attigny l'année suivante, 822, il 
se réconcilia avec ses frères illégitimes, en présence 
des évêques et de tous les grands du royaume ; puis 
il se rendit h l'église, où il confessa publiquement ses 
péchés et déclara vouloir se soumettre à une péni- 
tence pour avoir fait tonsurer malgré eux les fils de 
son père, et pour les rigueurs exercées contre Ber- 
nhard, fils de son frère Pépin, contre l'abbé Adalhard 

1 Annales, 821 ; traduction de M. Teulet. Il paraît qu'Adalhard et Wala 
avaient un frère du nom de Bernhard. 



DES PARTAGES DE LA MONARCHIE. H 

et Wala, frère de ce dernier ^ Ici encore nous ne sau- 
rions être d'accord avec M. Himly, qui voit dans ces 
faits le triomphe du parti aristocratique 2. H nous 
paraît plus naturel de les atiribueràla dévotion exces- 
sive et croissante de Louis le Débonnaire, ce qui 
prouve bien plus l'influence du clergé que celle de 
l'aristocratie franque. 

Il est à remarquer que cette sorte d'affaiblisse- 
ment d'esprit ne se manifesta chez l'empereur qu'après 
la mort de l'impératrice Irmengarde. Il eut alors, 
comme nous l'avons déjà dit, l'idée d'abdiquer et de se 
retirer dans un monastère. Mais tout à coup une sin- 
gulière révolution s'opéra dans son esprit : les pen- 
sées pieuses firent place à des pensées d'amour et de 
mariage. Il se fit présenter toutes les filles de ses 
comtes, et choisit la plus belle pour en faire sa 
femme ^. C'était Judith, fille du comte Huelpus ou 
Welf, de l'extrême frontière de la Bavière vers la 
Souabe *. « Judith était d'une beauté ravissante, dit 
M. Himly ^, les pieux évêques de la cour de Louis 

' Einh. Annales, 832. 
2 Wala et Louis le Débonnaire, p. 91 . 

' Uriiiecuniqje adiluctas procenim fllias inspiciens, Judith... (Astroii. 
c 30 ) 

* Qijo perac'o, Imperator, ir.spectis pîerisfjiie nobilium filiabiis, Iliielpi 
comitis filiam, nnmine Judith, duxit uxorem. (Einh. annales, ann. 819). 
Accefiit flliam AVelfi ducis, qui eral de nobilissima stirpe Bavurorum, 
et nomen virginis Judith, fiuœ erat ex parte matris nobilissimi generis 
Saxonici, eamque reginam constituit. Erat enim pulchra valde (Thegaii, 
e. 9i>). 

* Wala et Louis le Débonnaire, p. lOî. 



42 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

sont unanimes pour l'attester ^ Mais elle n'était pas 
belle seulement : gracieuse et enjouée, douce et in- 
sinuante, elle réunissait toutes les qualités qui cap- 
tivent le cœur des hommes ; courageuse et sensée, 
instruite et spirituellr, elle avait tout ce qui enchaîne 
les esprits ^. » 

A ces qualités aimables elle en joignit bientôt une 
autre, qui eut les conséquences les pins funestes. 
Devenue mère en 823, elle poussa l'amour maternel 
jusqu'au point de lui sacrifier aveuglément son propre 
bonheui', celui de son époux et le repos de l'empire. 
Charles était le nom de son fils, appelé dans l'histoire 
Charles le Chauve. Il était venu au monde tardive- 
ment, après le partage des États de son père; Judith 
voulut néanmoins qu'il eût une part de cette grande 
succession, et même la plus belle des parts. Les 
grands politiques, les hommes d'État de l'époque 
avaient déjà dû céder à la volonté d'Irmengarde ; ils 
n'avaient sauvé l'unité de l'empire que par un expé- 
dient plus ou moins heureux : ils allaient avoir à lut- 
ter contre une femme autrement forte, autrement 

' Entre antres, le celelire RiLan. de l'ijlibaye lie Fulile et l'évêque Fie- 
culle. Ce dernier .s'exprime ainsi : Si do veniistaie corporis agitiir, m 
absqiie adiilationis fiico proferam qiiod verum est, pulcritudine superas 
omries (|ii;is vistis vel uuditiis nostrœ parvitatis comperit reginam. {Ei'int 
Freculphi episc Lexor. ad Juditam, ap. Bouquet, VI, p. 355 ) 

^ In divinis et liberalibus studiis, ut luae erudilionis cognovi facuii- 
diam, obstupiii {Ibid p. 3o6.) Reginam pulcram nimis nomme Judith et 
sapientiœ florihus optime instructam. {Annales Meltenses, ann. 829 ) iïacc 
non est litigiosa, sed suavis et blandd. (Agobardi lib. apolog. ap. liouquet, 
VI, p i48 ; 



DES PARTAGES DE LA MONARCHIE 43 

puissante et autrement énergique que la première 
épouse de Louis. 

Vers l'époque de la naissance de Charles le Chauve, 
Lothaire, qui avait été nommé roi d'Italie en 820, fut 
envoyé dans son royaume en qualité d'associé à l'em- 
pire. Wala, rentré en grâce, et d'autres abbés furent 
nommés ses conseillers. Le pape Pascal l'engagea à 
venir à Rome, où il le couronna empereur et Auguste, 
le jour de Pâques, dans la basilique de Saint-Pierre. 
Les Romains, dont il était le seigneur territorial, lui 
prêtèrent en 824 serment de fidélité. Il publia cette 
année même une ordonnance * devenue célèbre par 
son article o, qui autorisait chaque habitant à faire sa 
profession de loi, c'est-à-dire h déclarer la loi selon 
laquelle il entendait vivre et être jugé '^. M. Himly 
considère cet acte comme un traité entre le saint- 
siége et l'empire, dû à l'habileté diplomatique de 
Wala. Il y était stipulé, suivant lui ^, que l'élection 
pontificale devait appartenir aux Romains, mais n'être 
valable qu'après la confirmation impériale. L'article 3, 
cité par M. Himly à l'appui de son assertion, ne pa- 
raît pas avoir cette portée ; il s'explique par les évé- 
nements qui venaient d'agiter la capitale de l'Église : 

' Constituiio Hlotarii impei . sub Eugenio II Pap. facl. ann 8î4. D. Bou- 
quet, VI, 41 ); Bdluz., H, 318; Perlz,I, 2.i9. 

2 L'article est diversenv>nt interprété; on l'explique par l'impossibilitt 
dans laquelle durent se trouver la plupart des Romains de prouver leur 
nationalité originaire. Voyez Savigny, Histoire du droit romain au moyen 
Age. 

* Wala ft Louis le Débonnaire, p. 99. 



'li HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

à la mort de Pascal, deux papes avaient été élus, l'un 
par le peuple, l'autre par la noblesse; l'article 3 sem- 
ble avoir eu pour but d'assurer le privilège de l'élec- 
tion à ceux qui de toute ancienneté avaient exercé ce 
droit, c'est-à-dire à la noblesse romaine, et d'exclure 
la plèbe. Il n'y a \h aucune stipulation qui concerne 
les droits de l'empire; l'acte en général n'a d'autre 
objet que de régler les droits des Romains. 

Mais revenons à Judith. C'est vers Lothaire, qui 
était l'héritier présomptif de l'empire et qui déjà por- 
tait la couronne impériale, qu'elle tourna d'abord ses 
vues. Elle le choisit pour parrain et père spirituel de 
son enfant *. Peu de temps après, elle sut si bien le 
circonvenir qu'avec l'aide de Louis le Débonnaire, 
elle lui arracha le serment de servir de tuteur et de 
défenseur à son jeune frère contre tous ses ennemis, 
quel que fût d'ailleurs le royaume que son père lui 
assignerait 2. Cependant Lothaire ne tarda point à se 
repentir de l'engagement qu'il avait pris. Instigué par 
le comte Hugues, dont il avait épousé la fille, et par 
Matfried, comte d'Orléans, il aurait voulu pouvoir re- 
prendre sa parole. Il ne s'en cachait point et l'on savait 



' Ali Lotharium direxit, mandaiis ac deprecdiis, ut memor sit sacra- 
mentorum quae inter se iuraverant, et servetquae inier illos pater sta- 
iiierat; insiiper etiam fraternae filiolique conditionis memineris. [Ni- 
thardihiil., lib. !I, c. '2.) 

* Clinique anxius pater pro filio filios rogarel. tandem Loilharius coa- 
sensilai-sacramento teslatus est, ut fiorlioneni legni quiim \ellet, eidem 
pater duret, tuloiemque ac defensorem illuis se fore contra omnes ini- 
miros eius in future, iurando fiimavit. [SUhardi hislor.. 1. 1, c. 3.) 



DES PARTAGES DE LA MONARCHIE. 45 

qu'il cherchait l'occasion de violer un serment par 
lequel il ne se croyait pas lié '. 

Quand Judith eut acquis la certitude qu'il en était 
ainsi, elle ne vit plus dans Lotliaire et ses conseillers 
que des ennemis de son tils Charles. Elle songea dès 
lors h lui faire des partisans et à lui procurer un 
appui pour l'avenir parmi les seigneurs les plus 
entreprenants et les plus valeureux. Celui qui fixa 
particulièrement son attention fut Bernard, fils de 
Guillaume au Court-Nez et filleul de Louis le Débon- 
naire; il avait été nommé duc de Septimanie après 
la traliison du comte Bero, marquis de la frontière 
espagnole. Ce jeune seigneur s'était distingué entre 
tous par sa bravoure et son audace; seul il avait tenu 
les ennemis en échec derrière les murailles de Bar- 
celone, lorsqu'en 826 la Marche presque entière avait 
été soulevée par le Goth Aïzon. Les comtes Hugues 
et Malfried, envoyés à son secours, l'avaient laissé 
aux prises avec l'armée arabe et ne s'étaient montrés 
qu'après que celle-ci eut opéré sa retraite sur Sara- 
gosse. La résistance héroïque de Bernard avait porté 
au plus haut degré sa réputation militaire, tandis que 
Matfried et Hugues, ces ennemis de Judith et de son 
fils, accusés de trahison, avaient été condamnés par 

' liisligante auteni Hugone, cuius filiam in matritnoniiim Loiharius 
»Ji;Ncr<tt, ac Mathfridoceteiisqiie, sero .>e hoc fecisse pœiiituit, et qiiemad- 
moiiuni ilhiil qiiod fecer.it nnnullare posset. quaerebat Quod patinni tn,!- 
tremque minime laluit ; ac per hoc hinc iiirie quod pater statueriit. Lodha- 
rius diruere, etsi ron manifeste, occul'e studebat (Nithardi hist., I. I, 
0. 3.J 



46 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

l'assemblée générale tenue à Aix-la-Chapelle en 828. 

Évidemment le duc de Septimanie n'était pas un 
homme ordinaire; il était, comme on dit, d'une 
trempe supérieure. Ses expéditions aventureuses 
contre les Arabes n'avaient fait que développer le 
caractère qu'il tenait de la nature. C'était l'homme qui 
convenait à Judith pour l'exécution de ses desseins. 
On a supposé que l'alliance intime de cette princesse 
avec Bernard avait une autre cause; ses ennemis l'oul 
accusée d'adultère, comme si l'amour maternel ne 
suffisait pas pour expliquer cette liaison. « Judith 
voulait conquérir un royaume à son fils, dit 
M. Himly ' ; elle avait besoin d'un homme énergique 
et entreprenant pour briser la résistance de l'aristo- 
cratie... Ses vues, en contractant cette alliance, 
sont si simples et si naturelles, qu'il est inutile 
d'insister. Plus ambitieuse pour son fils que pour 
elle-même, elle prodiguait tout ce que le ciel lui avait 
donné de grâce et d'esprit pour lui acquérir une belle 
couronne. C'était son amour maternel qui lui inspirait 
ses intrigues, comme il la conduisit plus tard à 
commander des armées. » 

Du reste, avant d'appeler Bernard à lui prêter le 
secours de son bras, Judith avait cherché à atteindre 
son but par des voies moins violentes. Les donations, 
les concessions de bénéfices étaient le grand moyen 
qu'on employait ci cette époque pour se faire des 

' W'ala et Louis le Débonnaire , p. I '8 et 119. 



DES PARTAGES DE LA MONARCHIE. 4? 

partisans. Les biens de l'Église, à défaut d'autres, 
servaient à cet usage. On disait que Judith avait ou 
recours à ce moyen. Elle avait donné l'abbaye de 
€helles à sa mère ' ; mais ce n'était pas là un acte 
politique. A l'assemblée générale tenue à Aix-la- 
Cliapelle en 828, on lui reprocha de disposer des 
bénéfices ecclésiastiques en faveur de ses créatures 
et même de les donner à des seigneurs laïques -. Le 
mécontentement du clergé éclata dans les quatre 
.synodes qui furent réunis au mois de juin 829, et 
dans l'assemblée de Worms qui eut lieu la même 
année au mois d'août. Ce fut cependant à cette assem- 
blée générale que l'acte de partage de l'an 817 fut 
modifié. On retrancha des royaumes des trois frères, 
pour la donner à Charles, alors âgé de six ans, toute 
l'Aile aiiiid y compris l'Alsace, le pays des Grisons, 
la partie de l'Helvétie qui y touche et la haute Bour- 
gogne ^. Nous n'avons |)lu.s le texte de cet acte, 



' Hist trjmlat. S. Uathild , y(». Mabill'Hi, IV, 1, p. 4.iO. 

* Moiiasieriorum iiiterea, djm hœc iradareritiir, o^teiulii et eiiuineiiu il 
periculd, (juiirn jjni tuQc leinpoiis iioiiiiulla jani a laïcis teiiebaiilur, etsj 

hodie inulio minas iiiveniunlur quae de propno reganlur ordine Idei-.- 

lidem auiem et lune pluriiu -m deiestatus est. quod episcopatus secundum 
cauonicam aiicloriijtem non rite dareiitur, neque eleclio ser\aretur. [Vitu 
Walœ, ap. Mabil'.on, IV, i. p. 4'Ji.) 

3 Celte éauiiiéralion des pays doiniés en apanage au jeune Charles se 
Uou\e dans les Annales Xanlemes , aim . 829 {Pertz, Monum. Germanicr 
histor., t. II, p. i--'>]. Apres avoir inenlioané le conventus tenu k Worms. 
le chroniqueur dit : « Et ibi tradidit imperator Kar )lo flilio suo regniini 
Alisacense et Gorionse et partem Burgundiae. >■ Nithard s'exprime ainsi : 
1 Per idem lenipus Karolo Alamannia per edictiim iraditur. » (SitharJt 



;18 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

mais il est rapporté dans des chroniques dignes de 
foi, et son aullienticitë est confirmée par les événe- 
ments qui suivirent. 

Si l'on en croit M. Himly, cette sorte de remanie- 
ment de l'empire n'eut pas lieu à l'assemblée de 
Worms, mais après la clôture de celte assemblée 
et par un coup d'État. Certes Judith, qui marchait 
résolument vers son but, n'aurait pas reculé devant 
cette nécessité. S'il n'avait pas été possible de faire 
modifier le partage de 817 par une assemblée régu- 
lière, elle n'aurait pas hésité à le faire modifier par 
l'autorité de l'empereur; mais la vérité historique ne 
permet pas les hypothèses. Un coup d'État, tel que le 
suppose M. Himly, aurait produit un soulèvement 
immédiat. Il paraît, au contraire, que le pays de- 
meura parfaitement calme. Bernard, duc de Sep- 
timanie, fut nommé camérier de l'empereur, et on 
lui donna des fonctions équivalentes à celles des 
anciens maires du palais, c'est-à-dire qu'il devint la 
seconde personne de l'empire. Le jeune Charles fut 
placé sous sa commendatio. Cet arrangement avait 
l'approbation générale dans la partie germanique de 
l'empire, où régnait le principe de l'égalité des droits 
entre tous les enfants. Les Saxons surtout, qui étaient 
fort attachés à l'empereur Louis, y applaudissaient 
comme à un acte de justice. 

Historiœ, 1. I, c. 3, ap. Perlz, p. 632.) V. aussi Thegan, ch. 33, p. 597. 
Djiis les annales de Weissenburg, ann. 829, on lit : Karolus ordiuatus esl 
•lux super Alisatiaai, Aliimunniam et Riciarn (Pert/, I, p. 3j. 



DES PARTAGES DE LA MONARCHIE. 49 

L'unité de la monarchie venait donc d'éprouver un 
nouvel échec, et c'était la seconde femme de Louis le 
Débonnaire qui lui avait porté ce coup. Le mal était-il 
irréparable, et devait-on déjà désespérer de pouvoir 
ressouder cet empire, qui ne faisait encore que 
commencer à se disjoindre? Malheureusement alors, 
bien plus encore qu'aujourd'hui, les questions de per- 
sonnes tenaient une grande place dans la politique : 
on s'occupa bien plus des moyens de se venger de 
Judith et de Bernard que du soin de consolider l'édi- 
fice social. Et cependant un homme d'État se trouvait 
à la tête du parti de l'unité. Wala, petit-fils de Charles 
Martel, ancien ministre de Charlemagne, en dernier 
lieu abbé de Corbie, personnifiait en quelque sorte 
l'idée de l'unité politique et religieuse de la monarchie 
franque, sous la double suprématie de l'empereur et 
du pape *. On l'avait entendu, à l'assemblée d'Aix-la- 
Chapelle, en 828, déclamer en termes vagues contre 
le gouvernement de Louis le Débonnaire et contre les 
hommes auxquels il confiait la direction des affaires 
publiques. Il contestait surtout le pouvoir que s'attri- 
buait l'empereur de disposer des dignités ecclésias- 
tiques et des biens de l'Église. On l'avait vu ensuite 

' Volait ut uuitas el dignitas totius imperii nianeret ob dtfensionem 
patriœ et ecclesiarora liberdlionem, ob integritatem rerum et dispensa- 
tionem facuUatum ecclesiarum. [Vita Walœ, p. 50i-.) 

Voluit sui consilii vigilantia providers tam gloriosum regnum et 
christianum ne divideretur in partes; quoniam juxla Salvatoris vocem, 
omne regnum in se ipsum divisum desolabitur, quod hodie omnes f;ictum 
satis dolemus, momentis singulis et plangimus. {Ibidem. 



iJO HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

dicter, aux quatre synodes réunis en 829, des propo- 
sitions par lesquelles les évêques suppliaient respec- 
tueusement l'empereur de ne pas courir à sa damna- 
lion éternelle, en persévérant dans la voie dans 
laquelle il s'était engagé. Wala espérait sans doute 
agir, par ces moyens, sur l'esprit faible et timoré de 
Louis, et l'empêcher d'accomplir l'acte que déjà l'on 
prévoyait. Mais Judith l'emporta; son influence était 
autrement puissante que celle de l'abbé de Corbie. 
L'acte si redouté fut accompli ; on foula aux pieds les 
stipulations du partage de 847; il ne fut plus question 
de ces garanties de l'unité de la monarchie. 

Néanmoins Wala ne se regardait pas comme vaincu 
sans retour. Il songea sérieusement, au contraire, à 
rétablir l'ordre de choses fondé par l'acte de 817, qui 
était, à proprement parler, la constitution de l'empire. 
Les m.oyens qu'il mit en œuvre ne furent pas tous 
également bien choisis; mais il réussit pour un mo- 
ment, et, sans une réaction de l'élément germanique 
pur, le succès de son entreprise eût été décisif. Il 
organisa une conspiration parmi les membres de 
l'aristocratie ecclésiastique et laïque ^ Il n'eut pas de 
peine à y affilier les trois princes impériaux du pre- 
mier lit : Lothaire, qu'en avait envoyé eh Italie pour 
l'éloigner. Pépin, qui menait joyeuse vie en Aquitaine, 
et Louis, qui était retenu au palais d'Aix-la-Chapelle. 
Les conjurés s'efforcèrent de soulever l'opinion pu- 

ï Nam primum inlert^e piimores quodam fœdere conjurant, deinde mi- 
nores sibi adgregant (Astron. c. ii.) 



DES PARTAGES DE LA MONARCHIE. 51 

blique par la calomnie : on représenta Judith comme 
une femme débauchée, entretenant un commerce 
honteux avec Bernard ^ ; on Ht courir le bruit qu'ils 
voulaient assassiner l'empereur et écraser ensuite 
l'un après l'autre les princes impériaux et les leudes 
les plus puissants ^ ; qu'en cas d'échec, ils se seraient 
réfugiés auprès des Arabes d'Espagne ^. 

Les événements qui suivirent semblent démontrer 
que ces contes absurdes firent leur chemin et qu'ils 
produisirent l'effet qu'on en attendait. Au printemps 
de l'année 830, Louis le Débonnaire ayant résolu de 
faire une grande expédition contre les Bretons, con- 
voqua à Rennes le heerban des Francs *. Aussitôt 
Wala fit savoir h Pépin, roi d'Aquitaine, que sous 
prétexte de combattre les Bretons, Bernard méditait 
une expédition contre lui, et ne songeait à rien 
moins qu'à le tuer, après avoir au préalable assassiné 
son père ^. Soit que Pépin crût ou ne crût pas à ces 

' Cœpiî audire iindique n.igitio?a et obsrenissima, turpia et inhonesta. 
(Vita Walœ, p. 497.) Quam rem irridebant minores, dolehant majores, 
omnes autem clari \iri iniolerandum judicarunt. {Agobardi Ub. apolog. ap 
liotiquet, VI, p. 218.) 

- Firmatur ab ipsis qui eraiit de tam jjravissimisconsiliis plane conseil 
quod vellet idem tyrannus Augustum pcrimere clam quolibet p;iclo, quasi 
sua irifirmitale subito moiluus videretur; deinde filios ejus, una cum 
optimisregni principibus, quoscumqne dnlo prius praeoccupare potuisset. 
{Vita Walœ, p. 498 ) 

■'' Cuin qua, si cederetur, imperium pe: vjideret et omnes seniores terrae 
aut inlerficeret aut maie subjiigaret oppressus; sin alias ad Hispaniam 
cum ipsa se transponeret. [Vita Walœ, p. oOC.) 

' Annahis Mettens., ad ann. S3S. 

* Nous suivons M. Himly pour tous ces dé'ails. 



52 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

nouvelles alarmantes, toujours est-il qu'il promit aux 
conjurés d'envahir la Neustrie au premier mouvement 
de révolte *. 

Cependant Louis le Débonnaire s'embarqua avec 
sa femme et le duc Bernard, pour se rendre à Rennes, 
par la voie de mer. Il s'était arrêté à l'abbaye do 
Sithiu, lorsqu'il apprit que l'armée était en pleine in- 
surrection, et qu'au lieu d'aller au rendez-vous fixé, 
elle s'était concentrée sous les murs de Paris. Déjà 
Pépin avait fait sa jonction avec les conjurés à Ver- 
berie, près de Senlis; il amenait tous les grands qui, 
frappés de disgrâce, s'étaient réfugiés auprès de lui : 
Hugues, Matfried, Hilduin, Josse d'Amboise, etc. 
Louis, le plus jeune des trois frères, s'étant échappé 
d'Aix-la-Chapelle, ne tarda point à venir aussi rejoin- 
dre les rebelles. On n'attendait plus que Lothaire ^. 

Dans le manifeste que publièrent les conjurés, il 
était dit qu'ils combattaient pour la fidélité due au roi 
et à l'empire, pour le salut du peuple et de la patrie, 
pour l'affermissement du royaume et la succession 
légitime au trône ^. En d'autres termes, dit M. Himly, 
ils demandaient la mort ou l'exil de Bernard, l'éloi- 
gnement de Judith et la restauration du régime pré- 

1 Nam et Melaniiis (i. e. Pippinus), filius piissimi Cœsaris, cum his 
conQuxerat et periclitabatur Kex, quum esset una cum suis omnibus. 
Quia contra eum iter arreptum erat inscio pâtre, et ipse prior post patrem 
perimeretur. (Vita Walœ, p 500.) 

2 Voyez Wala et Louis le Débonnaire, par M. Himly, p. 133 et suiv. 

' Non ut Augustus imperio privaretur aut inhoneste (quantum rei 
eventus sinebat) iu aliquo autab aliquo tractaretur, sed ut hostis pelle- 



DES PARTAGES DE LA MONARCHIE. 53 

cèdent. Leurs vœux ne pouvaient manquer de s'ac- 
complir; toute résistance était impossible. Louis le 
Débonnaire permit à Bernard d'aller chercher un 
refuge dans sa ville de Barcelone ; Judith se retira au 
monastère de Sainte-Marie de Laon, d'où on la lit 
bientôt transférer au monastère de Sainte-Radegonde 
il Poitiers. Ses deux frères furent tonsurés et égale- 
ment enfermés dans un couvent ^ 

L'empereur lui-même se rendit à Compiègne, et s'y 
mit entre les mains de son fils Lothaire, qui venait 
d'arriver d'Italie. Faisant de nécessité vertu, il déclara 
vouloir restaurer l'empire tel qu'il l'avait autrefois 
ordonné et constitué , d'accord avec sas leudes. 
Lothaire ne se contenta point de cette déclaration ; 
il emmena son père à Aix-la-Chapelle, et sans le dé- 
pouiller de la dignité impériale, il le fit garder à vue 
par des moines, qui devaient l'engager à embrasser 
la vie monastique ^. Mais à la diète d'automne , qui 
fut convoquée à Nimègue, et à laquelle assistèrent 
tous les seigneurs germains et saxons, une forte ré- 
action s'opéra en faveur du vieil empereur. Lothaire 



retur una cum suiscomplicibus,et maechia quae jam publicu erat in con- 
fusionem omuiain ne diulius celureiur. [Vita Walœ, p. 500.) 

' Reginam velaverunt, fratres ejus Cunradum et Rodulfiim toluiuienint 
atque in Aquiianiam servandos Pippino commiserunt. {Nilkardi hist., 
1.1, c. 3.) 

* Et Lodtiarius quidem 80 tenore republlca adepta, patrem etCurolura 
sub libéra custodia servabat ; cum quo monachos, qui eidem v iiam monas- 
ticam traderentet eamdam vitam iilum assumera suaderent, esse praece- 
perat. {Nithardt historiée, 1. 1 , c. 3.) 

II. * 



54 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

en fut si effrayé, qu'il alla, en fils repentant, se jeter 
aux pieds de son père pour lui demander pardon. 
Ses anciens complices furent arrêtés; Wala fut ren- 
voyé à Corbie, Hilduin exilé à Paderborn '. 

L'année suivante (février 831), on traduisit devant 
la diète d'Aix-la-Chapelle tous ceux qui avaient pris 
parti contre Louis le Débonnaire à Compiègne et à 
Nimègue. Ils furent condamnés à la peine de mort ; 
on se contenta de les exiler et de les dépouiller de 
leurs biens. La même assemblée rétablit solennelle- 
ment rimpératrice Judith dans son titre et ses droits 
d'épouse ^; mais déjci depuis l'assemblée de Nimègue, 
elle avait repris sa place et toute son influence ii la 
cour impériale; et bien qu'elle fût désormais privée 
de l'assistance de Bernard, elle n'en persistait pas 
moins dans ses projets ambitieux en faveur de son 
fils Charles. 

Nithard rapporte que Lothaire, déchu de la dignité 
impériale, obtint h peine et conditionnellement la 
permission de retourner h son royaume d'Italie ^, 
tandis que les États de Pépin et de Louis furent 

' Pro qua re in tantum iiidigiiatio principis excievit, ut et Walanem 
quem olim ante omnes dilexenit, in exsiliuni miUerel et Hiliiuiniim \irum 
asquedevotissimum in Saxoniae partibus, scilitei in monasterioCoibeiensi, 
tanquam in exsihum collocaret. {De translat. S. Vili, ap. Mabiilon, IV, 1, 
p. 53!.) 

- Conventuqiie condicto, regina et fratres ejus eidem restiluuntur, ac 
plebs universa ditioni eius se subdidit. [Nilhardi hist., 1. I, c. 3.) 

^ Lodtiarium quoque sola Italia contentum. ea pactione abire permisit, 
ut extra patris voluntatem niiiil deinceps moliri in regno temptaret. (JVt- 
thardi liistor., 1. I, c. 3.) 



OES PARTAGES DE LA MONARCHIE. uo 

agrandis ^. Il y eut donc un nouveau partage de l'em- 
pire. C'est à cette époque probablement que se l'ap- 
porte urîe charte de partage dont la date est inconnue 
et que M. Pertz place à l'an 830 et Baluze à l'an 838 ^. 
Il n'est aucunement question, dans cette charte, de la 
dignité impériale, ni de la suzeraineté du frère aîné 
sur les royaumes de ses frères puînés. Le nom même 
de Lothaire n'y est pas mentionné. Louis le Débon- 
naire divise l'empire , sans y comprendre l'Italie , 
entre ses trois fils, Pépin, Louis et Charles, et ne s'en 
réserve que le gouvernement supérieur. L'Aquitaine, 
royaume de Pépin, est augmentée non-seulement de 
tous les pays situés entre la Loire et la Seine, mais 
encore d'une bonne partie de la Neustrie et de la 
Bourgogne ultra-séquanaise. A la Bavière, qui est le 
lot de Louis, on ajoute la Thuringe, la Saxe, la Frise 
et la majeure partie de l'Austrasie, les Ardennes avec 
Slavelot et Malmedy, la Hesbaie, le Brabant, la Flan- 
dre et le pagus Mempisciis, le Melanthais, le Hainaut, 
rOstrevant, et le pays de Thérouanne, ainsi toute la 
Belgique, et de plus Boulogne, Quentavic, plusieurs 
pagi entre Cambrai et Saint-Quentin et la Veromandie. 
Charles obtient, outre son apanage d'Allemanie, la 
Gothie, la Provence et les comtés restés vacants de 
la Bourgogne, de la Neustrie et de l'Austrasie. On lui 

' Pippinus (juoqiic et Lodhi.'wlcus, qiiamqiinm eis régna, sicmt pro- 
missum fuerat, aucta fuisifnt ... Ibid.) 

^ Charta divisionis imperii inter Lodhuwicum , Pij>pmum et Karolum. 
(Pertz, %es,, 1. 1, p. 35: ;io9 ; Baluz , t I, p. 68G.) 



56 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

donne, en outre, au cœur de la France, Varennes 
près d'Auxonne, Chartres, Reims, Laon et le pays 
Mosellan avec Trêves et Metz. 

Ce nouvel acte de partage ne contenait pas encore 
le dernier mot des avantages destinés au fils de 
Judith; il n'avait même rien de définitif, car l'empe- 
reur se réservait formellement le droit de le changer 
ou modifier h son gré. « Si quelqu'un de nos trois fils 
susnommés, y était-il dit, désireux de plaire h Dieu 
d'abord et à nous ensuite, se distingue par son obéis- 
sance et sa bonne volonté, et qu'il mérite par la 
pureté de ses mœurs d'obtenir un accroissement de 
dignité et de puissance, nous voulons qu'il demeure 
en notre pouvoir de prendre, sur la part de celui de 
ses frères qui aura négligé de nous plaire, de quoi 
augmenter son royaume, sa dignité et sa puissance, 
et de l'élever à la hauteur dont il se sera montré 
digne par ses mérites '". » 

Cette clause ne pouvait avoir été dictée que par 
Judith, qui nourrissait l'espoir d'élever son fils 
Charles au-dessus des autres enfants de Louis le 
Débonnaire. Les événements ne tardèrent pas à le 
démontrer. Il était facile de prévoir que Pépin et 

' El si aliquis ex his tribus filiis nostris per majorem obedientiatn ad 
bonam vohinlatem in pritnis Deo omnipotent!, ac poslea nobis placere 
cupiens, morum probitate promeruerit ut ei majorem honorera ac potes- 
tatem conferre delectet, et hoc volumus ut in nostra maneat potestateut 
illi de portione fratris sui qui non placere curaverit et regnum ethonoreiu 
ac potestatem augeamus, et illum talem efiQciamus qualiter iile propriis 
meritis dignusostenderit. {Charta divis. imp., c. 13. Baluz.,?. c, p. 689 ) 



DES PARTAGES DE LA MONAKCHIE. 57 

Louis ne seraient pas satisfaits de ce genre de 
royauté, qui les réduisait à la condition de fonction- 
naires amovibles. L'empereur avait fait venir Pépin à 
Aix-la-Chapelle et voulait l'y retenir; dès les pre- 
miers jours de l'an 832, ce jeune prince enfreignit 
l'ordre de son père et s'en retourna secrètement en 
Aquitaine. L'occasion de sévir contre lui fut saisie 
avec empressement; on convoqua aussitôt un plaid 
général à Orléans pour le juger. Lothaire devait y 
venir d'Italie, et l'empereur entendait s'y faire accom- 
pagner par Louis le Germanique. Mais celui-ci leva 
lui-même l'étendard de la révolte, et envahit l'Alle- 
manie qui faisait partie du royaume de Charles. 
L'empereur convoqua le heerhan h Mayence, au 
mois d'avril 832. Louis, qui était à Worms, se 
retira vers la Bavière; il fut poursuivi jusqu'à Augs- 
bourg, où, cédant à la supériorité des armes de son 
père, il fit sa soumission et promit de ne plus se 
révolter. Il obtint sans peine le pardon qu'il sol- 
licitait. 

Cependant l'expédition d'Aquitaine n'était pas aban- 
donnée. C'est de ce côté qu'étaient tournées les vues 
de l'empereur et surtout celles de l'impératrice Judith. 
Le grand plaid d'Orléans fut convoqué pour le mois de 
septembre. Pépin crut désarmer son père, comme 
avait fait Louis, en venant en personne faire sa sou- 
mission; mais l'empereur le fit arrêter et conduire à 
Trêves. Sans plus hésiter, il annexa le royaume de 
Pépin à celui de Charles, et les Aquitains présents au 



58 HISTOIRE DKS CAROLINGIENS. 

plaid furent invités à prêter serment d'obéissance h 
leur nouveau souverain ^. 

Judith triomphait, comme bien on pense; mais 
cette politique de femme, exclusivement fondée sur 
l'amour maternel, était trop audacieusement impré- 
voyante pour conduire h de bonnes fins. Il y avait 
presque de la puérilité à croire qu'elle ne soulèverait 
pas des orages. Dès que les desseins de l'empereur et 
de sa femme ne furent plus douteux pour personne, 
ils mirent en émoi non-seulement les trois frères, 
qui se voyaient menacés dans leurs possessions, mais 
encore tous les partisans de l'unité de l'empire et de 
l'Église. Agobard, archevêque de Lyon, écrivit h 
Louis une lettre qui nous a été conservée '^, pour le 
conjurer de se rappeler les serments inviolables 
prêtés en 817. Il lui reproche d'avoir tout renversé, 
d'avoir omis le nom de son fils aîné dans les actes de 
l'empire, ce qui semble être une allusion h la charte 
de partage dont nous avons parlé ci-dessus : « Vous 
faites, dit-il, murmurer le peuple de tous ces ser- 
ments divers que vous exigez de lui. » Pépin, qui 
s'était évadé de Trêves, et son frère Louis firent 
ouvertement appel à la révolte ; ils étaient secondés 
par AYala, Elisachar, Matt'ried et tous ceux qui avaient 



' P(jr iitem tempiis Aquitania Piipino demi. la Karolo datiir, et In 
ejiis obscquio primutus popiili, qui cum pâtre sentieliiit, j .rat. (Nitliardi 
hist , I. 1, c. 4.) 

- Afjobardi Iai^I. arc'ii flebit cpist. de divisionc imperii inler filtos; a\). 
Bouquet, t. VI, ;• :!07. 



DES PARTAGES DE LA MONARCHIE. 59 

été condamnés à l'exil. On engagea Lolhaire à se 
mettre à la tête du mouvement et à marcher contre 
son père. Le pape lui-même fut sollicité de passer les 
Alpes, pour venir appuyer de son autorité le principe 
de l'unité de l'Église et de l'État *. 

Au printemps de l'an 833, on vit en effet le sou- 
verain pontife se mettre en route avec Lothaire, et 
venir se joindre aux insurgés. Déjà Pépin et Louis 
avaient pris les armes. Les trois frères et le pape 
firent leur jonction dans la plaine de Rothfeld, vaste 
bruyère située entre le Rhin et les Vosges, près de 
Colmar. Louis le Débonnaire, à la tête d'une armée 
considérable, marcha au-devant d'eux. Il était accom- 
pagné d'un certain nombre d'évêques qui voyaient 
dans la démarche du chef de l'Église une usurpation 
des droits de l'empire. Quand les deux armées se 
trouvèrent en présence, le 24 juin 833, le pape Gré- 
goire voulut faire une dernière tentative de récon- 
ciliation ; il alla trouver l'empereur dans sa tente ; on 
négocia pendant plusieurs jours, mais sans aboutir. 
Ces longs pourparlers n'eurent d'autre résultat qu'une 
défection complète dans le camp de Louis. A en croire 



1 Quodquiciem lii quos supia retulimiis, gnisilerfeieiites, ulrespublica 
iiiutiliter tractarctur divulg.jnt, populumqne (juasi ad jiistum regimen 
sollicitant ; Walanem, Elisachar. M.ithfridum, cœterosque qui in exilium 
retrusi fueratit, ciis;odiaE cniittiint Lolharium, ut rempublicam iiivadat, 
compellurit; insuper auleni ei Gregoriuin, romaiise summae sedis ponti- 
ficum, (it sua auctoritate lilierius quod cupiebaiit perficere posseiil, suli 
eadem specie magnis precibus In supplementum suao \ohiEtatis;!Ssumitrit. 
;Nilh. l.I, c. 4.; 



CO HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

les historiens du temps, les troupes de l'empereur 
s'écoulèrent comme un torrent vers ses fils. 

Au bout de trois jours, Louis le Débonnaire se 
trouva seul dans son camp avec Judith, son fils 
Charles, le fidèle Drogon et quelques comtes et 
évêques. Exposé aux insultes de la lie de l'armée, 
lui-même demanda à être mis sous la protection de 
ses fils. On le conduisit avec les siens dans la tente 
de Lothaire, où il fut immédiatement séparé de Judith 
et de son fils. On envoya l'impératrice sous escorte 
î\ Tortose, en Italie, et le jeune Charles à l'abbaye de 
Prum en Ardenne. Dans une assemblée tumultueuse 
qui fut tenue immédiatement, Lothaire déclara que 
l'empire étant tombé des mains de son père par la 
volonté de Dieu, il était juste que lui, son héritier 
présomptif et son associé au trône, le relevât. Il se 
fit en conséquence proclamer empereur unique et 
souverain de toute la monarchie ^. Les places et les 
dignités de la cour furent partagées entre les grands 
de son parti. 

« Le désordre, dit M. Himly, avait été intronisé avec 
Lothaire. Chacun des leudes puissants qui l'avaient 
soutenu dans sa tentative, Hugues, Matfried, Lam- 
bert, prétendait h la première place après lui, et, en 
attendant qu'ils se missent d'accord, ils partageaient 
l'empire entre eux et leurs partisans... Le pape s'en 



' Vila Ludovici, c. iS', Annales Xantenses, ad bu». 83j ; Nilhard., 1.1, 
c. 4; Regino, ad ann. 838 ; Waitz, t. IV, p. 570-5:1. 



DES PARTAGES DE LA MONARCHIE. 6J 

retourna h Rome dégoûté des intrigues mesquines 
qu'il avait vues, repentant peut-être de ce qu'il avait 
lait lui-même '. » De leur côté Louis le Germanique 
et Pépin, dont les États paraissent avoir été augmentés 
par un nouveau partage de l'empire, s'en retournèrent 
chez eux. Lothaire emmena son père prisonnier dans 
l'intérieur de la Gaule, et le lit provisoirement en- 
fermer au couvent de Saint-Médard, à Soissons. 

La grande trahison était consommée. Le Rothfeld 
reçut depuis lors le nom de Liigenfeld, champ du 
mensonge. On le montre encore aujourd'hui aux 
voyageurs qui traversent la haute Alsace. Rien ne 
prospère, dit-on, dans celte plaine désolée, toujours 
battue par les vents froids 2. Il restait à faire déclarer 
Louis à jamais inhabile à régner. Comme il n'y avait 
pas de raison de droit sur laquelle un plaid général 
pût motiver une semblable condamnation, on prit 
une autre voie pour arriver au même but. Ce fut en 
soumettant le vaincu h la grande pénitence de l'Église, 
qu'on le contraignit à se dépouiller de tous les in- 
signes et attributs du pouvoir. Un grand nombre 
d'évêques, ayant à leur tète les archevêques Ebbo, de 
Reims, et Agobard, de Lyon, se prêtèrent à l'exécution 
de cet acte blâmable. 



' Wala et Louisle Déhonnnire, p. UiT-IGS. 

2 11 est douteux que clans le mot Boihfeld la syllabe rolh signifie rouge. 
La contrée paraît avoir pris re nom de ce qu'elle était une bruyère nou- 
vellement défrichée ftotten, ausroilen, veut dire défricher ; c'est sa sigiii- 
ficalion ilijns liolioeil, liollenhourrj . etc. 



tji IIISTOIKE DES CAROLINGIENS. 

L'histoire de ce triste drame est assez connue : on 
amena Louis à Compiègne , où , en présence de Lo- 
thaire, d'un nombre considérable de grands et du 
peuple entier, entouré des évoques coalisés et d'au- 
tres ecclésiastiques, il fut étendu sur un cilice et 
obligé de se prosterner devant l'autel et de lire ;i 
haute voix une formule qu'on lui avait mise en main *, 
contenant la confession de ses grands péchés. Il dut 
ensuite ôter son ceinturon, signe de la vie militaire, 
et endosser la robe grise des pénitents ; après quoi 
on le reconduisit dans sa prison. 

Lolhaire, craignant que son malheureux père ne 
fut délivré par un de ses fidèles, l'amena malgré lui 
de Compiègne à Aix-la-Chapelle. Mais il ne jouit pas 
longtemps de son triomphe sacrilège. L'opinion pu- 
blique se souleva contre ce fils dénaturé; l'indi- 
gnation générale devint si menaçante, qu'Agobard, 
un des évoques qui avaient assisté au drame de Com- 
piègne, se crut obligé de publier un mémoire justifi- 
catif, dans lequel sont reproduites toutes les vieilles 
calomnies répandues contre Judith au temps de son 
alliance avec le duc Bernard. « La jeune femme de 
l'empereur, y est-il dit, sentant son époux s'attiédir 
à son égard, chercha d'autres hommes pour assouvir 
sa lasciveté, en secret d'abord, et puis en public; le 
peuple en riait, les grands s'en affligeaient, tous ceux 



' Elle est imprimée dons Periz. Ie[/es, I, p. 309. Voyez le réiil de celle 
scène dans Fauriel, p. 145 et suiv. 



DliS PARTAGES DE LA MONARCHIE. Ô» 

qui avaient quelque lionneur jugeaient la honte into- 
lérable... ^ » 

Cette fuis encore la réaction vint du côté des popu- 
lations germaniques de l'empire. Aux yeux des 
Francs, l'imniiliation infligée au fils de Charlemagne 
était une injure faite à la nation. Le roi de Bavière, 
Louis , se vit entraîné par le mouvement qui se taisait 
dans toute la Germanie. Il avait d'ailleurs épousé une 
sœur de Judith, qui ne devait pas être insensible aux 
malheurs de l'impératrice. Ses deux oncles, l'évê- 
que Drogon et l'abbé Hugues, qui, toujours fidèles 
au chef de la dynastie, s'étaient retirés à sa cour, 
eurent d'autant moins de peine à le déterminer à pren- 
dre parti pour son père, qu'il était blessé des pré- 
tentions impérialistes de Lothaire. Il envoya d'abord 
une ambassade à son frère aîné pour l'engager à mon- 
trer plus d'humanité à l'égard de leur père commun; 
il eut ensuite une entrevue avec lui à Mayence, mais 
ils se séparèrent plus brouillés que jamais. Hugues, 
abbé de Saint-Quentin, fut alors chargé d'ouvrir des 
négociations avec Pépin, qui pas plus que Louis le 
Germanique n'était disposé à souflVir la suprématie de 
Lothaire. Bientôt les deux jeunes rois se trouvèrent 
d'accord pour délivrer l'empereur prisonnier. Pépin 
se mit à la tète des Aquitains et des Ultra-Séqua- 
niens; Louis convoqua les Austrasiens et les Ger- 
mains. Dès que Lothaire fut informé de ces négocia- 

' Agob. lih. iipol. pro filiis Lud PU. adv. pairem: h\k Boufiuel, VI, 
p. -248 et s. 



fii HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

lions, ne se jugeant plus en sûreté à Aix, il se 
transporta à Saint-Denis, et y convoqua tous ses 
partisans ; mais il lui arriva ce qui était arrivé à 
Louis le Débonnaire h Rotlifeld : abandonné de ses 
leudes, il s'enl'uit h travers la Bourgogne vers le 
Rhône et laissa son père avec le jeune Charles 
à Saint-Denis. Il ne s'arrêta qu'à Vienne en Dau- 
phiné. 

Louis le Débonnaire aurait pu immédiatement re- 
prendre les rênes du gouvernement ; mais il n'y 
consentit qu'après avoir été solennellement relevé de 
sa condamnation ecclésiastique par les évêques pré- 
sents h Saint-Denis. Il se rendit ensuite à Kiersy pour 
y tenir un plaid général ', Ses deux his, Pépin et 
Louis, étant venus l'y rejoindre, il les remercia cha- 
leureusement de ce qu'ils avaient lait pour sa déli- 
vrance. Après cela il partit pour Aix-la-Chapelle, où 
il trouva Judith, qui avait été également mise en 
liberté. 

Mais bientôt Lothaire, ayant repris les armes, 
marcha au secours de Lambert et Malfried, ses plus 
dévoués partisans, qui avaient levé des troupes dans 
la Marche de Bretagne. Il prit et saccagea la ville de 
Ghâlons-sur-Saône, se rendit à Orléans et fit sa jonc- 
tion avec ses leudes aux environs de Laval. Louis le 
Débonnaire convoqua \eheerban des Francs à Langres, 
au mois d'août 834, A la tête d'une armée considé- 

' Asiron. Vita Hludov., c. oi. 



DES PARTAGES DE LA MONARCHIE. 65 

rable, composée de Francs et de Germains, il se mit 
à la poursuite de Lothaire, qui s'était retiré sur 
Blois. Celui-ci n'évita une bataille et une défaite cer- 
taine, qu'en faisant sa soumission et en promettant 
de se retirer en Italie et de ne plus repasser les 
Alpes sans la permission de son père '. 

L'année suivante (83o), au mois de février, une 
assemblée générale fut convoquée à Tliionville, et 
dans un synode détaché, tenu à Metz sous la prési- 
dence de Drogon, on annula solennellement la sen- 
tence de Compiègne. Quarante-quatre évoques prirent 
part à cet acte de réparation. Les auteurs de la sen- 
tence, et parmi eux Ebbo, arrêté au moment où il 
essayait de fuir, furent condamnés à leur tour. L'ar- 
chevêque Ebbo déposa sa dignité, et lut lui-même à 
l'assemblée un écrit contenant l'aveu de son crime 2. 
Agobard, l'évêque Bernhard, de Vienne, et Barthé- 
lémi, de Narbonne, furent déposés par contumace. 
L'archevêque Otgar, de Mayence, l'ami intime d'Ebbo, 
quoiqu'il fût bien compromis aussi, échappa à la con- 
damnation. Nous ne voyons aucun des évêques de 
Belgique parmi les condamnés ou les déposés. Ils 

1 Ut infra (lies statutos Alpibus excederet, ac deince|is sine patrisjus- 
sione fines Francise [ngredi non prœsumeret, et extra patris voiuntatem in 
ejus imperio deinceps nihil nioliri temptaret. (Nilh. 1. I, c. &.) 

2 La formule de son atidication est connue et se trouve dans Pertz, 
Uges, I, p. 370. Nous ne comprenons pas qu'on la donne comme faite k 
Compiègne, puisque c'està Thionvilie qu'Ebbo fut jugé. L'histoire de cette 
assemblée-concile est brièvement racontée par Hefele (t. IV, p. 80 à 83). 
Voyez aussi Funck, p. 151. Uincmar de Reims nous a conservé les noms 
des évêques qui y avaient assisté 



«6 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

étaient sans doute restés fidèles à l'empereur, leur 
souverain et compatriote. Dans la lutte des évoques 
précédents au concile de Metz, nous trouvons les 
noms de l'évêque Erard de Liège et de Théodoric de 
Cambrai *. 

Quelques condamnations comme celles d'Âgobard et 
de Bernhard de Vienne, furent encore prononcées au 
plaid de Crémieux près de Lyon, en juin 835. La con- 
duite de l'épiscopat fut sans doute la cause du grand 
concile qui eut lieu immédiatement après, à Aix-la- 
Chapelle, et du statut de réforme qui y fut décrété ^. 
D'après M. Pertz, l'affaire du partage de l'empire ne 
fut pas reprise h Crémieux, comme le pensent avec 
Pitliou et d'autres, MM. Fauriel et Himly. L'avis 
de ces auteurs repose sur l'opinion attaquée par 
M. Pertz 3, que l'acte du partage de 830 appartient 
h 835. Il est certain, dans tous les cas, que Judith ob- 
tint de son époux, soit alors, soit peu de temps après, 
qu'il déterminât encore une fois la part de son fils 
Charles; mais cet acte fut bientôt remplacé, par un 
nouveau partage arrêté à Worms, en 837 *. 

D'après Wedekind, s'appuyant sur Nithard et les 

ï Voyez, sur les assemblées de Thionville et de M tz, lAstroisome, 

ch. n. 

2 M. nefele en donne un aperçu, p. 81-89 Voyez également Mansi, XIV, 
p 671 Le chapitre i du livre l^du décret de ce concile traite rfe p^rsona 
régis filiorumque ejus et ministrorum, el cont,\enl l'éiioiic.; des principes 
que, selon le concile, ces personnes doivent suivre à l'égard de rÉglise. 

' Monum. Germ. hist., legts, t. I, p 356. 

* L'Astronome dit qu'il passe cet acte sous silence comme une divisio 
inofjîciosa (Pertz, Monumenta ^ U, p. 6i3.) 



DES PARTAGES DE LA MONARCHIE. 67 

annales de Prudentius, Louis le Débonnaire donna 
alors il son fils Charles la majeure partie de la Bel- 
gique, le pays situé entre la Meuse et la Seine jusqu'à 
la Bourgogne; toute la Frise, donc aussi la Hollande 
d'aujourd'hui, et une partie de la Zélande; le long des 
frontières des Saxons et des Ripuaires, les comtés 
de Moilla, Haeitra, lîammolant et Masagoiiwi * ; les 
territoires de Verdun, Toul, Ornois ; le pagus Beclen- 
sis, dans le Luxembourg; Biaise, Perche, Bar-sur- 
Aube et Bar-sur-Seine; Brienne, Troyes, Auxerre, 
Lens, le Gatinois français, Melun, Etampes, Chartres, 
Paris, et le territoire s'étendant le long de la Seine 
depuis Paris jusqu'à la mer 2. Les évêques, abbés, 
comtes et vassaux de ces pays jurèrent fidélité à leur 
nouveau seigneur ^. 

Cependant Louis le Débonnaire se faisait vieux, et 
Judith commençait à craindre que l'édifice qu'elle 
avait eu tant de peine à édilîer ne s'écroulât à la mort 
de son époux. Il était urgent de trouver un appui pour 
son tîls Charles. Elle revint à Lothaire, qui, ayant 

1 Et per fines Ribuuriorum comitatus MoilLi, [lœtira, Hammolant, Ma- 
sagouwi. (Nithar. hisl., 1. I, c. 6) De ces quatre comtés le Haettra seul est 
inconnu. Le comté de Moilla était dans le pays des Hatluaires correspon- 
dant au duché de Clèves. Le Hammolant ou Hamaland était le pays des 
Chamaves au sud de l'Yssel. Le Masagouwi ne peut être que le Masgau. 

* Sismondi (Ul, 31) dit de ce pariage, que Louis réduisit ses trois fils 
aînés à l'Italie, à l'Aquitaine et à la Bavière, et qu'il donna la majeure 
partie de l'empire ii Charles. V. aussi Waiiz, IV, p 573. 

^ Hilduinus autem abbas ecclesiae sancti Dyonisii, et Gerardus cornes 
Parisius civitatis, ceterique omnes praedictos fines inhabitantes, conve- 
Jierunt fidemque sacramento Karolo firmaveniii!. {Nilhardi, Itb. l, c. fi.) 



68 HISTOIRE DES CAROLINGIENS 

déjà été couronné empereur, ne tarderait pas, le cas 
échéant, d'exercer la puissance suprême dans l'em- 
pire. On l'invita plusieurs fois, notamment en 836 
et 838, à des réunions où devait se trouver son père, 
Lotliaire vint enfin, en 839, à un grand plaid tenu par 
Louis le Débonnaire à Worms, vers la fin de mai. Un 
arrangement fut alors conclu ; il était d'autant plus 
facile à faire que le roi Pépin d'Aquitaine venait de 
mourir (le 13 décembre 838), et qu'on était résolu h 
ne pas permettre h ses fils de lui succéder K 

Louis le Germanique, dans une entrevue qu'il eut 
avec son père au château de Bodman ^, sur le lac de 
Constance, avait été obligé de se contenter de la 
Bavière et de quelques pays annexés. Presque toute 
la monarchie restait donc à partager entre Lothaire et 
Charles. L'empereur en fit deux parts, l'une orien- 
tale, l'autre occidentale, comprenant le royaume 
d'Italie, et en laissa le choix à Lothaire ^. La limite 
qui les séparait à partir de l'Italie, étant telle que 
Aosta, le pays de Valais (Wallis), le pays de Vaud 
jusqu'au lac de Genève, et la rive droite du Rhône 

1 Nithard., 1. 1, c 6 ; Astron. Vita LuJov , c. o9; Sismoudi, HI, p. 43; 
Fauriel, IV, p. 174'et s. 

* M. Henri Martin ne semble pas très-versé dans la géographie des 
bords du lac de Constance : car il dit (p. 405) que l'entrevue de Louis le 
Débonnaire et son fils Louis eut lieu à fiorfoma près de Bregenz. Le châ- 
teau de Bodman est bien éloigné de cette ville ; il est à l'autre extrémité 
du lac, à peu près vis-à-vis de la ville d'Ueberlingen. On en voit encore 
les restes aujourd'hui. 

* Wedekind, p. 4o0-i5i3; Sisraondi, 111, p. 35; H. Martin, p. 40i ; Fau- 
riel, p 174. 



DES PARTAGES DE LA MONARCHIE. 69 

jusqu'à Lyon, étaient compris dans la part orientale. 
De là, les frontières s'étendaient le long de la Saône 
jusqu'aux limites de la Lorraine et de la Champagne, 
et puis le long de la Meuse jusqu'à la mer. La Savoie, 
le Dauphiné et la Provence se trouvaient dans la part 
occidentale K Lotliaire choisit la part orientale. Toute 
la Belgique, à l'ouest de la Meuse jusqu'à la mer, 
tombait donc dans le lot de Charles. Le terrain au- 
jourd'hui occupé par la ville de Liège était séparé en 
deux par la Meuse ; la rive droite ou quartier d'outre- 
Meuse appartenait à Lothaire, la rive gauche à 
Charles ; ou, si l'on veut, la première faisait partie de 
l'Allemagne, la seconde de la France. 

Ce dernier partage excita la colère de Louis le Ger- 
manique et des fils de Pépin ; mais l'empereur se 
rendit promptement maître de l'Aquitaine, dont les 
habitants jurèrent fidélité à Charles, en septem- 
bre 839, au camp de Clermont-. Lorsqu'ensuite il ap- 
prit l'invasion de la Saxe et de la Thuringe par Louis, 
il marcha contre lui et le refoula dans la Bavière; 
de là il partit pour Worms, où il avait invité son fils 
Lothaire à une conférence. Mais étant tombé subi- 
tement malade, il se fit transporter dans une île du 
Rhin vis-à-vis d'Ingelheim ^. C'est là, sous une tente, 

' Voyez ies textes de l'acte de partage de 839 dans Pertz, leges, t. i, 
p. 373, et les annales de Saint-Berlin à l'un 839 (D. Bouquet, VI, 202), 
Waitz, IV, p. 576. 

2 Wedekind, p. 456; Sismondi, ni, p. 40; H. Martin, p. 405. 

' Ce doit être une des trois îles appelées Rheinau, Lingxoerthefau et 
SandaUj qu'on remarque entre Erbach et Hattenhei m. 

11. 5 



70 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

qu'il expira, le 20 juin 840 Centre les bras de son fidèle 
Drogon. Il avait, avant de mourir, pardonné à son fils 
Louis et proclamé Lothaire empereur, recommandant 
à sa protection Judith et Charles, et ordonnant de lui 
remettre le sceptre, la couronne et le glaive, joyaux 
symboliques de la puissance impériale. 

Ainsi mourut le fils de Charlemagne. Avec lui des- 
cendit dans la tombe, comme dit M. Himly, jusqu'au 
fantôme de l'unité de l'empire : car depuis longtemps 
l'empire même n'existait plus de fait. Le prestige du 
grand nom de Charlemagne était le seul lien qui parût 
encore relier entre elles ses diverses parties. Aqui- 
tains, Gallo-Francs, Germains, Italiens, tout en re- 
connaissant encore la suprématie nominale d'un seul 
empereur, s'étaient instinctivement séparés les uns 
des autres. Peut-être eut-il été heureux pour ces peu- 
ples que leur séparation fût définitive et que des pré- 
tentions dynastiques ne vinssent plus remettre en 
question leurs nationalités. 

§ 5. TRAITÉ DE VERDUN '. 

Avant de nous occuper du traité de Verdun, nous 
devons nécessairement rappeler les événements qui 

' Wedekind, p. 457. Les chroniqueurs rapportent que les derniers 
mots de l'empereur moribond furent us, us [uit, uii, ou aus, aus). Les 
assistants crurent qu'il voulait chasser le diable (Astronome, ch. 6 i) ou or- 
donner à son ûme de sortir de son corps. Il est plus probable qu'il voulut 
dire Het is uit ou Es ist aus, c'est fini. 

'■' Les source- do cette période historique sont réunies dausle )nme VJl 



TIUITÉ DE VERDUN. 71 

y donnèrent lieu. A la mort de son père, Lolhaire fit 
connaître .^ la nation qu'il avait pris possession du 
pouvoir impérial ; qu'il punirait les rebelles et qu'il 
récompenserait les fidèles. On le reconnut comme 
empereur dans toute la monarchie K Un de ses pre- 
miers actes fut de rétablir son partisan Ebbo sur le 
siège archiépiscopal de Reims; un synode fut as- 
semblé à cet effet à Ingelheim, et l'absolution du 
prlat y fut prononcée ^. 

Il était à prévoir que Lothaire, depuis longtemps 

du recueil de Dom Bouquet. Les chroniques à consulter sont les mêmes 
que nous avons déjà citées si souvent, et qui se trouvent dans les t. I et II 
des Monumenta Germaniœ historica de Pertz. Le récit le plus exact des 
événements de> années 840-8V1 est dans Fauriel, t. IV, p. 191-2(J2, et dyns 
l'appendice deFunck, p. 187 et suiv. L histoire de cette époque est égiile- 
ment traitée dans l'ouvrage de Gfrœrer, Geschichte Jer Ost-u. [Vest-Caro- 
linger vom Tode Ludioigs des Frommen bis zum Ende Conrads I, Freiburg, 
'848. C'est un ouvrage dont on doit se servir avec précaution, à cause du 
grand nombre de suppositions gratuites auxquelles l'aïUeur a recours 
j'our expliquer les événements. 

Voyez aussi Histoire de France, par M. Henri Martin, t II, p. 410 et s.; 
Schwartz, Der Bruderhrieg der Soehne Ludtcigs des Frommen. Fulda, 'B\'.i; 
Ileijer, i)e intestinis sub Ludovico Pic in regno Franrorum certaminibus; 
Waitz, Verfassungsgeschichle. t. IV, p. 578; SnhoWe. De Lolharii I impe- 
ratoris- cum frutribus de monurchîa facto cerlamine, Berlin, IS;."). 
M. S:holle compare les forces du parti de Lolhaire avec celles de ses 
frères et démontre leur supériorité; il raconte ensuite la marche des 
événements, d'après les sources, et examine le traité de Verdun, qu'il ne 
considère pas comme la base de l'érection de l'empire germanique, fondé 
seulement par le couronnement de l'empereur Arnulphe. 

> Nithard, ap. Pertz, t. Il, p. fjSS et 6K6; Dom Bouquet, VII, p. 16 et 
suiv. 

* Mansi, XIV, 774; Pertz, leges, 1, 374. On a sur Ebbo des détails fort 
l'urieux dans la chronique de Flodoard de Rheuns, ap. D. Bouquet, VI, 
p 213. 



72 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

couronné empereur et confirmé de nouveau dans cette 
dignité par son père au lit de mort, ne tarderait pas 
d'user de son autorité impériale et de prétendre à 
regard de ses frères à la même suprématie que son père 
avait exercée. On pouvait prévoir aussi qu'il ne laisse- 
rait pas à son frère Charles tous les territoires qui, en 
839, lui avaient été attribués avec son propre consen- 
tement. Il tâcha de rassurer ce jeune prince par quel- 
ques paroles bienveillantes, mais il l'engagea en même 
temps II ne rien entreprendre contre les fils de feu 
son frère Pépin en Aquitaine, sans en avoir conféré 
avec lui. 

Cependant Louis de Bavière avait déjà rassemblé 
ses troupes et occupé la plus grande partie de l'Alle- 
magne. En dernier lieu, il établit un camp près de 
Francfort. Lothaire, qui se voyait devancé dans ses 
projets hostiles, partit d'Italie au mois d'août, 
s'arrêta h. Worms, et vint camper à l'embouchure du 
Mein; mais, loin de s'empresser à livrer bataille, il 
conclut une trêve jusqu'au 11 novembre. Il voulait 
dans l'intervalle tourner ses armes contre Charles ; il 
laissait h Louis ses conquêtes, espérant de pouvoir 
les reprendre après qu'il aurait écrasé son frère. 
Mais Charles n'avait pas manqué de se prémunir 
militairement contre la fourberie depuis longtemps 
connue de Lothaire. Laissant une partie de son armée 
en Aquitaine, pour occuper Pépin II, il s'avança vers 
le nord. Lothaire occupait déjà la Belgique, où il 
avait des partisans; il se hâta d'arriver sur la Seine; 



TiiAlTÉ DE Yi:ilDUN. 73 

ses vassaux du nord de la France se soumirent sans 
opposition; il s'arrêta h Chartres. 

De son côté, Charles était arrivé h Orléans, de sorte 
que les deux frères se trouvaient peu éloignés l'un de 
l'autre. Lothaire lui lit proposer une modification 
provisoire du dernier partage : il lui aurait laissé 
l'Aquitaine, la Septimanie, la Provence et dix comtés 
entre la Loire et la Seine; un traité détlnitif devait 
être conclu à Attigny, le 8 mai 84i ^; jusque-là, Louis 
le Germanique ne serait pas attaqué. X peine cet 
arrangement fut-il préparé, et accepté par les grands 
tlu parti de Charles, que les intrigues et les menées 
déloyales de Lothaire en rendirent la conclusion 
impossible. 

Louis semblait avoir fait de grands progrès en 
Germanie ; il avait reçu les hommages des Allemans, 
des Saxons, des Thuringiens et des Francs établis le 
long du Rhin. Il se trouvait avec ses troupes àWorms. 
Lothaire revint à lui et marcha contre son armée 
:ivec des forces imposantes. Les partisans de Louis 
soutinrent faiblement l'attaque ; il fut bientôt aban- 
donné par le plus grand nombre d'entre eux, et dut 
se réfugier de nouveau en Bavière. Lothaire, se voyant 
maître du terrain, retourna à Aix-la-Chapelle pour y 
célébrer la Pàque; mais un corps d'observation coni- 

' Ea pactiine piaeliMii diremit, viicedeiel KiiroloAquitaniii, Septimaiii.i, 
Piovincia et decem comitatus inler Ligerini et Seqii.uiam ; eo videliff 
modo ut his conleinptus, iii!eii;ii niibi t'sset, donec Attiuiaciim 8, Mus 
Maias comeniant. (Nitli , 1 II, c. \.j 



7i HlSTOIUIi i)ES CAROLINGIENS. 

mandé par Adalbeit ', comte de' Metz, créé duc par 
lui, se porta dans la contrée appelée encore aujour- 
d'hui le Riess, qui forme la frontière entre la Souabe 
et la Bavière, près de Nœrdlingen. 

Charles s'était rendu le 7 mai à Attigny; il y atten- 
dit l'empereur jusqu'au 12, Celui-ci, au lieu de venir, 
contracta contre lui une alliance avec Pépin II. Charles 
se hâta d'en conclure une autre avec Louis le Ger- 
manique, qui attaqua Adalbert près de Nœrdlingen, 
le battit et même le tua. Les armées des deux frères 
se rapprochèrent alors; elles tirent leur jonction sur 
la rive gauche de la Marne, près de Chàlons ^. 

Lothaire, d'un naturel peu actif, voulait gagner du 
temps, pour voir arriver les secours de Pépin, qu'il 
avait demandés. Afin de tromper ses frères, il leur fit 
faire diverses propositions de paix; mais ils ne se 
laissèrent pas arrêter et s'avancèrent contre lui. Au 
milieu du mois de juillet 841, ils se trouvaient à 
proximité de l'armée de Lothaire, près d'Auxerre, sur 
l'Yonne (frontière septentrionale de la Bourgogne). 
Entre le 21 et le 25 juillet, de nouvelles négociations 
furent entamées, mais infructueusement. Pépin II 
n'étant pas encore arrivé, Lothaire cherchait à ditîérer 
la bataille. Son camp était près d'un village nommé 

' Adalbert était en nu' me temps Ttionime d'Eiut et le capitaine le plus 
émirient du parti de Loiliaire. 

2 Cadhellonicam Karolus adiit urbem; ibique matre una cum Aquita- 
niis recepta. repenie nuntiatur, quoJ Lodhuvicus cum Adhelberto, duce 
Austrasiorum, proelio commisse vicisset , Renoq .e traiecto, ob illius 
adiutorium, quaiitotius possel, veniret. :Nith. I. U, c. 9.) 



TRAITÉ DE VERDUN. 75 

Fonîanetum, connu sous le nom français de Fontenai 
et appelé aujourd'hui Fontenailles. C'est Ih que la 
bataille eut lieu, le 25 du mois de juillet 841. 

Nous croyons pouvoir passer sous silence les dé- 
tails de ce grand fait d'armes. La bataille de Fontenai 
a été décrite par Nithard et par Agnellus '•, envoyé 
du pape, qui tous deux y assistèrent, le premier en 
combattant lui-même dans l'armée de Charles. Elle 
dura pendant quatorze heures, et eut pour résultat de 
priver l'empire des Francs de ses meilleurs guerriers. 
Elle fut si meurtrière, qu'on évalua le nombre des 
morts, du côté de Lothaire seulement, à quarante 
mille. Malgré le secours de Pépin, l'empereur fut 
vaincu. 

Les Austrasiens, qui n'avaient pas renoncé au 
principe de l'unité de l'empire, étaient de son côté; 
ils combattirent en descendants des soldats de Charles 
Martel et de Charlemagne.On les vit rompre les lignes 
formidables des Germains de Louis, qui formaient le 
centre de l'armée des deux rois, et ils les auraient 
taillés en pièces, s'ils n'avaient été pris en flanc par 
les Aquitains, les Provençaux et les Bourguignons de 
Charles. Ils succombèrent mais glorieusement sous 
le nombre de leurs ennemis. Sur cet effroyable champ 

1 De vitis pontif. Ravennae. Wedekinii, p. 4C7, donne une description 
circonstanciée du coml)at, ainsi que Funck, p. 501, et Fauriel, IV, p. 226. 
Dans ce dernier on trouve un [lOf-me dont Tauteur a assisté a la bataille du 
côté de Loiliaire Voyez aussi Eckhart, t U, p. 3i8; D. Bouquet, VU, p. 3i0; 
Nithard, ap. Pertz, p. (i6l, 662. Waitz, t. IV, p. .'.82. Henri Martin, t. II, 
p. 413. 



76 HISTOUÎS DES CAROLINGIENS. 

de bataille tombèrent les forts, les expérimentés aux 
batailles, comme les appelle le poëte Anghelbert '' . 

Si la bataille de Fontenai ne fut pas le Waterloo de 
841, elle conduisit cependant, mais plus tard, à la 
conclusion de la paix de Verdun. Ou espérait que le 
vaincu se soumettrait à ce jugement de Dieu ; il n'en tlt 
rien. Lotliaire s'enlliit à Aix-la-Chapelle, et, n'étant 
pas poursuivi par les vainqueurs, il tâcha d'y rétablir 
ses forces. Il engagea les Normands à lui prêter 
assistance, et fît exciter par son tils Lothaire les 
paysans saxons à cette révolte contre leurs seigneurs, 
qui est connue sous le nom de StelUnga '^. Cette 
sorte de conjuration pour le rétablissement de la 
liberté fut comprimée plus tard et cruellement traitée 
par Louis le Germanique, qui vint en aide aux sei- 
gneurs attaqués par leurs sujets et serfs {servi et leti). 

La conduite de Lothaire obligea ses frères à renou- 
veler et fortifier leur alliance. C'est ce qu'ils firent à 
Strasbourg le 16 des calendes de mars, par des ser- 
ments solennels prêtés tant par eux que par leurs ar- 
mées. Ces serments furent prononcés par Louis et les 
troupes de Charles en langue romane, par Charles et 



' V. les Historiens des Gaules, t VU, p. liOV. 

' Nithard, l. c, PiuiJentius, p. 4:i7, 138 ; Annales Xanlenses, ap. Pertz. 
Il, 227, et Weiiekinii, p. 47i. L'histoiiede celle insurreclion et des guerres 
qu'elle occusionna esl fidèlement racoiiiee, d'après les sources, par Funck, 
p. 207, 21 1 et suiv. La signification du mot StelUnga est fort obscure. Selon 
nous il dérive de Aufslellung c'est-à-dire Auf stand, insurrection. C'est 
cette interprétation que vient aussi d'adopter M. Zoepfl dans le vol. II , de 
ses Alterthumer des deulschen Reichs u Rechts, p. 2-2(). 



TRAITÉ DIÎ VERDUN. 77 

les Germains, en langue tudesque. Leur formule nous 
a été conservée par Nithard ; c'est un des monuments 
les plus précieux du wallon-français et du flamand- 
allemand de cette époque '. 

Charles, parcourant les pays tombés en sa posses- 
sion, vers la fin de l'année 841, était parvenu jusqu'en 
Hesbaie (on croit mémo ii Liège), où il reçut l'hom- 
mage des Hasbaniens dont il avait su gagner l'affec- 
tion 2. Menacé par Lothaire, il rebroussa chemin, et 
fît ensuite sa jonction avec Louis le Germanique aux 
environs de Strasbourg. C'est \h que les serments 
lurent prêtés, au mois de mars 842. Ensuite les deux 
frères se mirent en marche avec leurs armées vers 
le Bas-Rhin; arrivés à Coblence, ils traversèrent la 
Moselle. La défense de ce passage avait été confiée 
Il i'évêque Otger, de Mayence, au comte Hatto et à 



' Le récit de l'ussemblée de Strasbourg et ses serments ont été souvent 
publiés; on les trouve, entre autres, dans Pertz, leges. I, p. 373, et dans 
Doni Bouquet, VU, p. 26 et 35. Nous nous bornerons à donner le serment 
de Charles en laugue tudesque, comme intéressant plus particulièrement 
la Belgique : j In Godes minna ind in thés christianes folches ind unser 
hedhero gehallnissi, fon ihesemodage frammordei,so fram so mir Got ge- 
wizci indi niiuih furgibit, so haldih tesan minan bruodher, soso man mit 
rehtu sînan bruher scal, in thiu, thaz er mig so sonia duo; indi mit Lud- 
he;en in nohlieiniu thiiig ne geginga, the minan willon imo ce scadhen 
werhen. » 

- Prudentius, ad ann. 841, ap. Pertz, I, p. 'i53. U dit de Charle? : Per 
Fraiiciam petmeans. Hasbanien.ses atlit sibique plus amore quam timoro 
conciliât. (D. Houcpiet, VII, p. 6) N'ilhard (1. III, c. 2) parle d'un comte 
des Mansuariens, tjue M. Pertz croit être du Masogau. La Mansuarie était 
une encla\e de la Tox.uidrie entre le Demer et la grande Nèlhe, corjfiuaiiL 
a la Hesbaie, vers le sud. vu pays de Ryen ver.s le Nord. 



78 mSTOIRp: DES CAROLINGIl-NS. 

Heriold le Danois, que Lothaire y avait postés avec 
(fuelques troupes ; mais ils s'enfuirent devant les 
Ibrces supérieures des alliés ^. Lothaire lui-même se 
trouvait au palais de Sintzig, sur la rive droite du 
Rhin, près de Coblence. A leur approche, il se retira 
précipitamment vers Aix-la-Chapelle, d'où il partit 
pour aller chercher un refuge sur le Rhône, dit 
Nithard, sur la Marne, à Troyes, suivant d'autres 
auteurs. 

Charles et Louis, revenus à Coblence, étaient 
embarrassés de trouver une solution; ils crurent 
devoir la demander à l'Église, c'est-à-dire aux 
évêques et au clergé, comme organes de la volonté 
divine. Un jugement de Dieu, manifesté autrement 
que par la guerre et les ordalies en usage, leur 
paraissait propre à terminer le grand procès entre 
eux et leur frère aîné ^. Le synode réuni à cette 
tin demanda aux deux rois s'ils voulaient gouverner 
d'après la volonté de Dieu et ne pas suivre les mau- 
vais errements de Lothaire. Ils en firent la promesse 
solennelle. Alors les évêques déclarèrent que Lo- 
thaire, dénué de toute aptitude et de tout bon vou- 
loir pour le gouvernement de l'État, était déchu par 

' Reges armati naves conscendunt, et Mosellam ocius traiciunt. Quod 
cum Otgarius, Moguntiae sedis episcopus, Hatto cornes, Herioldus, cete- 
riqiie viderunt, quos Lotharius ob hoc inibi reliquerat, ut illis transitum 
prohilluisset, timoré perterriti, liiore relicto fugerunt. (Nith., 1. UI, c. 7.) 

' Et primum ■visum est, ut rem ad episcopos sacerdotesque, quorum 
aderat pars maxima, conferrent, utillorumconsultu, veluti nutnine diviiio. 
harum rerutn exordium atque auctoritas proderetur. (Nith., 1. IV, c. 1.) ' 



THAITK DE VEKDU.N. 79 

jugement de Dieu. Ils autorisèrent Louis et Charles 
h se partager tout l'empire, leur disant : « De par 
l'autorité divine, nous vous avertissons, nous vous 
exhortons, nous vous enjoignons de recevoir ce 
royaume, et de le gouverner selon la volonté de 
Dieu. « 

Aussitôt le partage fut résolu, et l'exécution con- 
tlée l\ vingt-quatre arbitres ^ Louis, qui avait déjà la 
majeure partie de l'Allemagne, y joignit la Frise et la 
France ripuaire jusqu'à la Meuse; une ligne de fron- 
tières fut tracée des environs de Namur vers l'Alsace; 
les pays situés au midi de cette ligne furent adjugés 
à Charles, qui eut ainsi toute la partie de la France 
située en deçà de la Meuse. La Bourgogne des deux 
côtés du Jura devait également lui appartenir ^. 

Lothaire s'était retiré vers l'Italie ; mais il s'arrêta 
avec les siens près de Lyon. Les deux rois mar- 
chèrent contre lui, pour le forcer à terminer la 
guerre. Ils n'étaient pas loin de Verdun, lorsque 
Lothaire leur envoya un messager, chargé de leur 
dire qu'il désirait la paix et un arrangement final. Il 
demandait la désignation d'un endroit où des délégués 
des deux partis pussent se réunir et ouvrir des con- 
férences. Les rois, se méfiant de lui, répondirent 
qu'il n'avait qu'à leur envoyer ses représentants. Ils 



• Hinc aulem iitcque illorum duodeiim e suis ad hoc opus elegil. 
quorum unus exiiti (Nith., 1. IV, c. I.) 

s Wedekiiid. p. 478, d'a|irès Nithard, p. f.GS et 669; Fiinck, p. 'aïo; 
Mansi, XIV. iv IW. 



Si HlSTOiRE DES CAROLINGIENS 

étaient convenus entre eux de lui céder une partie 
des territoires dont ils venaient de faire le partage. 
Lothaire leur députa trois hommes choisis, pour 
déclarer à ses frères qu'il désirait sincèrement la paix, 
et qu'il se contenterait d'un tiers de la monarchie ; 
qu'il croyait pouvoir y prétendre, puisque d'après hs 
volonté de leur père il devait porter la couronne 
impériale. L'Italie lui appartenant, comme la Bavière à 
Louis et l'Aquitaine à Charles, il proposait de diviser 
le reste de l'empire, ou plutôt l'empire lui-même, 
îiors lesdits royaumes, en trois parts égales. 

Les rois répondirent qu'ils n'avaient jam.ais voulu 
autre chose, et qu'ils étaient prêts à s'entendre ^ 
Après en avoir délibéré, ils offrirent à Lothaire tout 
!e pays situé entre la Meuse, la Saône et le Rhône, d'un 
côté, le Rhin et les Alpes de l'autre. S'il refusait, les 
armes devaient décider. Cette part ne lui parut pas 
suffisante, il demanda davantage. Les envoyés des- 
rois crurent, sans cependant y être autorisés, pou- 
voir lui offrir encore le pays situé entre la Meuse et la 
forêt Charbonnière, plus la Provence, que Charles 
devrait lui rendre. Lothaire accepta, et une trêve, 
basée sur ces propositions, fut conclue. 

Au camp de Charles, h Mussy, on ne fut pas content 
de cet arrangement, mais sur les instances d'Adal- 
hard, frère de la mère de Charles, et l'homme le plus 
influent de son conseil, Charles finit par y acquiescer. 

' Fauriel, p. 1''6. 



TKAIÏÉ DE VERDUN. 81 

Une réunion des trois frères eut lieu, le 5 juillet, h 
l'île d'Anille dans la Saône, près de Màcon : ils s'en- 
gagèrent par serment à diviser l'empire (sauf l'Italie, 
la Bavière et l'Aquitaine) en trois parts égales, parmi 
lesquelles Lothaire pourrait choisir celle qui lui con- 
viendrait. On arrêta que chacun des trois frères 
pourrait désigner quarante commissaires, qui se réu- 
niraient le 1" octobre à Metz, pour régler ce nouveau 
partage. Charles et Louis promirent de se trouver 
pour lors à Worms. 

En attendant, et sans doute pour utiliser les loisirs 
que leur donnait la paix provisoire, Charles s'en alla 
guerroyer en Aquitaine contre Pépin II ; Louis, en 
Saxe, contre les Stellinga ; Lothaire, dans les Ar- 
dennes, contre ceux de ses vassaux qui l'avaient 
abandonné ^. Ce dernier se trouvait à Thionville, à 
répoque fixée pour les conférences. Ses frères, qui 
étaient venus à Worms, refusèrent d'envoyer leurs 
commissaires à Metz, ce lieu étant trop rapproché de 
Thionville; ils proposèrent de convoquer la réunion à 
Worms; finalement ce fut à Coblence qu'elle eut 
lieu, non le l""'", mais le 19 octobre. 

C'était un congrès d'ambassadeurs. Ceux de Lo- 
thaire s'établirent sur la rive gauche du Rhin ; ceux 
des deux rois, sur la rive droite. Les séances furent 

' LoLihiirius auiem jain. ut sibi viiiebatiir, de electione regtii paitiuni 
securus, Arduennam venatu petit, oninesiiue primores sute portionis po- 
puli qui a se, dum a regno abiret, necessilate coacti desciveraiit, hono- 
ribus privavit. (NiiharJ, 1. iV, c. 4.) 



8î HiSTOlFŒ DES CAKOLINGIKNS. 

tenues dans l'église de Saint-Castor. Les envoyés de 
Charles et de Louis demandèrent h ceux de l'empe- 
reur s'ils étaient porteurs d'une description statisti- 
que de l'empire, ce qu'ils espéraient, vu qu'il y en 
avait une dans les archives impériales déjà du temps 
de Charlemagne. Les envoyés de Lothaire répondirent 
qu'ils n'en avaient pas et qu'ils ne croyaient pas en 
avoir besoin, un partage consciencieux pouvant être 
arrêté sans cela. Les évêques, qui craignaient le re- 
nouvellement de la guerre, se rangèrent de leur avis; 
mais les députés des rois ne voulurent pas conti- 
nuer les travaux, et proposèrent une prolongation de 
la trêve, a(]n qu'on pût des deux côtés faire les études 
nécessaires pour terminer cette grande affaire en 
pleine connaissance de cause. Lothaire y consentit; 
on se mit d'accord le 5 novembre ; la reprise du con- 
grès fut fixée au lo juillet 843. Charles et Louis re- 
tournèrent dans leurs pays respectifs. 

Conformément à la convention du o novembre, des 
commissaires furent envoyés dans tout l'empire, par 
chacun des contractants, pour faire un relevé territorial 
exact des comtés, des évêchés, des abbayes ainsi que 
des domaines royaux, et pour en déterminer la valeur 
sous le rapport des revenus. Ils devaient se retrouver 
à Verdun, pour procéder au grand œuvre du partage. 
Tout fut terminé au mois d'août. Les trois frères vin- 
rent en personne à Verdun ; ils jurèrent de maintenir 
le partage définitivement arrêté. 

Malheureusement nous n'avons plus de texte de ce 



THAirÉ DE VERDUN. K:5 

traité si célèbre dans l'histoire de l'Europe; nous n'en 
connaissons que ce qui est rapporté par Prudentius, 
continuateur des annales de Saint-Bertin. Voici com- 
ment il s'exprime, à l'année 843 : 

« Hludovicus ultra Rhenum omnia, dira Bhenum 
vero Nemelum, Vangionam et Maguntiam civitates pa- 
gosqiie sortitus est. 

» Lolharius inter lihemnn et Scaldem in mare deciir- 
renlem et rursus per Cameracensem, Hainaoum, Lom- 
mensem, Castritium et eos comilalus qui Mosœ dira con- 
tigui habentur, iisque ad Ararem Rodano inflitentem et 
per deflexiim Rodani in mare cum comitatibus similiter 
sibi iilriusque adhœrenlibus ; 

» Cetera iisqiie ad Hispaniam Carolo cesseriuitK » 

Les royaumes que chacun des frères possédait sans 
contestation ne furent pas compris dans le partage : 
savoir la Lombardie appartenant h Lothaire, l'Aqui- 
taine à Charles, et la Bavière à Louis, Bien qu'il con- 
servât le titre d'empereur, Lothaire n'eut plus aucun 
droit de suzeraineté sur les pays possédés par ses 
frères ^. 

Cet acte, qui reçut son exécution, est un des plus 
importants parmi ceux des Carolingiens qui concer- 
nent la Belgique. C'est pourquoi nous avons rapporté 
avec tant de détails les événements qui le produisi- 

' Pertz, Monumenla, I, p. iiO ; D. Bouquet, VU, 02. Voyez aussi les An- 
nales de FuliJe et de Metz, ann. 813, ap. D. Bou<iuet, p. 1G0etl85;ap. 
Pertz, I. On n'est pas d'accord sur la date du traité; elle est incertaine, 
Waitz, lV,p. 590. 

» Waitz, t. IV, p. 591-593. 



84 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

rent. On voit que toute la Belgique, hormis la Flandre 
et l'Artois, situés sur la rive gauche de l'Escaut, fil 
partie de la Lotharingie, pour former plus tard le du- 
ché de Lofhier : car c'étaient l'évêché (alors encore 
comté) de Cambrai, le pays de Namur {Lommensis), le 
Hainaut, le Brabant, le Limbourg, le Luxembourg, 
qui tombaient dans la part de Lothaire. 

Indépendamment du partage qui fut opéré à Ver- 
dun, on est autorisé à croire qu'il intervint entre les 
trois frères une convention de rester unis, et d'exécu- 
ter, en vue de cette union, les articles du partage de 
l'an 817, en tant qu'ils fussent encore applicables à la 
situation '. Ainsi, il devait toujours exister un seul 
empire franc, divisé en trois royaumes ; l'un des rois 
devait porter la couronne impériale, soit dans la 
lignée de Lothaire, soit dans celle de ses frères. On 
sait que bientôt ceux-ci se la disputèrent, et que le 
but qu'on s'était proposé, de conserver l'union de la 
monarchie, ne fut pas atteint. L'intégrité même du 
royaume du milieu ne fut pas respectée plus tard : 
Louis le Germanique et Charles y portèrent atteinte 
en 870. 

Quand on examine le partage de Verdun, on se de- 
mande quels ont pu être les motifs de ce mode de 



1 Mais cest une supposition gratuite de Gfroerer, que les trois frères 
aient en même temps garanti à leurs vassaux et aux grands de leurs 
royaumes des libertés et des droits politiques. Celte assertion a été victo- 
rieusemeut réfutée par M. Wenk. p. 425, et désapprouvée par M. Waitz, 
p. 593, note 2. 



TRAITÉ DE VERDUN. 85 

division, dont on aurait dû apercevoir les vices. 
N'était-il pas à prévoir que le royaume du milieu, 'c\ 
facile à écraser, ne pourrait pas résister aux attaques 
même d'un seul de ses deux voisins? On a essayé plu- 
sieurs solutions de cette question. On a attriJDué Cv' 
mode de partage à l'antagonisme des nations; mais, 
si la part de Louis était entièrement germanique, oi 
celle de Charles, sauf la Flandre, toute gallo-tVanqui.', 
le royaume de Lothaire renfermait non-seulement les 
deux éléments nationaux, mais en outre la nationalité 
lombardo-italienne. Ce n'était donc pas le principe des 
nationalités qui avait prévalu. D'autres en ont cherché 
les motifs dans l'intention d'assurer à chaque royaume 
des frontières naturelles, marquées par des fleuves et 
des rivières. Il y a du vrai dans cette supposition; 
mais elle ne contient pas toute la vérité. Nous croyons 
ne pas nous tromper, en admettant que les coparta- 
geants furent déterminés par des raisons de plus 
d'une espèce. Voici nos idées à ce sujet. 

On était convenu de partager l'empire en trois parts 
égales en rapports ou revenus ; le partage de l'an 843 
devait donc remplir cette condition. D'un autre côté 
Lothaire, étant empereur et voulant le rester, devait 
tenir h la possession des deux capitales de l'empire. 
L'une était Rome, siège du pouvoir spirituel suprême, 
de qui les empereurs recevaient la couronne impé- 
riale; l'autre, Aix-la-Chapelle, capitale politique créée 
par le fondateur de l'empire au centre de la monar- 
chie et, pour ainsi dire, dans la pairie de la famille 
II. •'. 



86 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

carolingienne ; le chef de cette maison devait y atta- 
cher le plus grand prix. De ce point central l'empe- 
reur pouvait avec facilité porter ses armes soit dans 
la Germanie, soit en France. Il fallait donc nécessai- 
rement prolonger le territoire de Lothaire depuis 
l'Italie qui lui appartenait, jusqu'au nord-ouest, et le 
rendre libre du côté de la mer. 

Cette longue bande de territoire séparait les deux 
royaumes collatéraux, toujours disposés à guerroyer 
l'un contre l'autre. Sans doute la crainte de voir écra- 
ser le royaume du milieu n'existait pas : on devait 
croire que l'un des rois voisins serait toujours inté- 
ressé à le maintenir, quand l'autre le menacerait. Il 
avait, au surplus, ses frontières naturelles, étant situé 
entre le Rhin, l'Escaut, la Saône et le Rhône. On ne 
s'en était départi qu'en donnant à Louis le Germanique 
les territoires de l'archevêché de Mayence et des évê- 
chés deWorms et de Spire. La chronique de Reginon 
de Trêves explique cette déviation d'un plan rationnel 
par la nécessité de comprendre des vignobles dans la 
part de Louis *. On avait déjà fait quelque chose de 
semblable, en 84i2, dans les projets de partage entre 
les deux frères. Peut-être aussi l'annexion des trois 
évêchés h la part de Louis fut-elle jugée nécessaire 
pour rendre les trois lots d'un rapport égal. 

' Carolo occidentalia régna cesserunt a Britannico Oceaiio usque ad 
Mosam Uuvium, Ludovico \ero occidentalia scilicetomnis Germania usqiio 
Rheni fluenta et nonnullae civilates cum adjacentibus pagis trans Rhenurri; 
propler vini copiam,{Chron. Rrgin., l. II, ad ann. 8't2, ap. Pertz.) 



TRAITÉ DE VERDUN 87 

Nous croyons, avec Glrœrer ', qu'on prit également 
pour base du partage, autant que possible, la circon- 
scription des diocèses. Il dut en être ainsi tout au 
inoins à l'égard des évêchés de la rive gauche du 
Rhin que nous venons de citer. La province ecclé- 
siastique de l'archevêché de Mayence comprenait une 
très-grande partie de l'Allemagne, s'étendant jus- 
qu'aux confins de la Bavière et embrassant la Panno- 
nie avec le duché de Wurzbourg, la Thuringe et une 
partie de la Saxe. Il aurait été fort difficile à l'arche- 
vêque de Mayence d'exercer son pouvoir métropoli- 
tain sur la rive droite du Rhin, dans la Germanie 
gouvernée pai' Louis, si le siège épiscopal avait été 
dans la Lotharingie. Bien qu'il fût toujours partisan 
de Lothaire, il devait préférer d'avoir Louis le Ger- 
manique pour souverain temporel; car autrement il 
risquait de se voir remplacé dans les évêchés d'outre- 
Rhin par un autre archevêque, dont la nomination au- 
rait pu être facilement obtenue du pape. 

La circonscription diocésaine eut sans doute aussi 
quelque influence sur les assignations de territoires 
faites h Lothaire en Belgique : car Liège faisait partie 
de la province archiépiscopale de Cologne ; une 
autre partie du pays relevait de celle de Trêves ; Cam- 
brai cependant appartenait à la province de Reims, 
dans le royaume de Charles. 

' Mort en juillet 1861, pendant que nous travaillions à ce chapitre. 11 
l'tait professeur d'histoire à l'un iversi lé de Friboiirg. Voyez son ouvrage inti- 
tulé : Geschichte der K arolinger vom Tode Ludivigs des Fromn^en, t. I, p. o7. 



83 HISTOIRE DES GAiiOLlNGlENS. 

Une autre question assez intéressante est celle de 
savoir h quelle influence il faut attribuer la conclusion 
de la paix. On est tenté de croire que les trois rois 
eux-mêmes devaient être fatigués de guerres. Mais 
Lothaire aurait certainement continué la lutte, s'il 
n'avait été sûr de parvenir plus facilement à une 
bonne fin par les négociations; et ses deux frères 
personnellement étaient toujours disposés au combat, 
pour le cas où leurs essais de pacification resteraient 
de nouveau sans effets. Le clergé, il est vrai, désirait 
ardemment la paix; la guerre lui paraissait aussi 
funeste et destructive pour l'Église que pour l'État; 
mais seul il n'était pas assez puissant ou assez in- 
fluent pour forcer les princes h s'entendre. Il n'y a 
que les vassaux laïques qui aient pu obliger les rois 
à se réconcilier '. Ainsi que les généraux de Napo- 
léon en 1813, ils devaient être las de ces combats 
si meurtriers ; la crainte perpétuelle d'être vaincus 
et dépossédés par le vainqueur devait leur faire dé- 
sirer finalement la possession sûre et tranquille de 
leurs comtés, de leurs fiefs et même de leurs sei- 
gneuries allodiales. Déjh plus d'une fois ils avaient 
été obligés à la défection : aujourd'hui soumis à Lo- 
thaire, ils se voyaient forcés le lendemain à recon- 
naître Charles ou Louis. Le repos et la stabilité 
étaient un besoin absolu, tant pour eux que pour 

' C'est aussi l'opinion de Gfroerer, opinion combattue, à l'aide de r;ii- 
sonnementspeu solides, par M.Wenck, DasFrankische Rei':h seil dem Vcr- 
trage von Verdun. Leipzig, 185!, p. 424 et suiv. 



THAITÉ DE VEKDUN. 89 

les seigneurs ecclésiastiques, et pour les rois eux- 
mêmes. Il arriva donc, en 843, ce qui eut lieu en 1648, 
lorsque toute l'Europe, dégoûtée de trente ans de 
guerres, aspirait à la paix, telle quelle, qui fut dé- 
tinitivement conclue à Munster ^ 



' V. Wurni, Veber die Bedeulung des Vertrags vonVerduyi iiihs la Revue 
publiée par M. Coita sous le 'itre : Deuttche YifvleljahrtL-hrift, de !8'i3, 
vol. 4- p. -^-ô. 



CHAPITRE VI. 

LA BELGIQUE SOUS LES CARO LI N lilE N S. 



§ 4. DESCRIPTION DES Pugi. 

La situation intérieure de la Belgique fut profon- 
dément modifiée sous le gouvernement des Pépins et 
surtout pendant les règnes de Charlemagne et de 
son fils, Louis le Débonnaire. La Gaule romaine 
réagit bien plus sur la patrie des Francs qu'elle ne se 
laissa germaniser par eux. Deux grandes forces so- 
ciales, la religion et la civilisation, étaient de son 
côté. f]lle avait en outre la langue écrite, le latin, qui 
se survécut pour ainsi dire à lui-même, en se cor- 
rompant, et qui s'avança sous la forme romane ou 
wallonne jusqu'au berceau même de la confédération 
franque. 

Au lieu de s'opposer à cette espèce de conquête de 
leur pays, les Francs semblent, au contraire, avoir 
voulu la favoriser et céder la place aux envahisseurs. 
Leur goût pour les expéditions guerrières et les con- 



92 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

quêtes matérielles, joint à leur désir de se créer des 
positions indépendantes, entraîna au deliors la partie 
la plus vigoureuse de la nation. L'élément barbare 
s'affaiblit à mesure que l'élément civilisé gagnait du 
terrain. Les hommes libres disparaissaient, et les 
serfs, qui formaient une population brute et peu intel- 
ligente, étaient incapables de résister à une transibr- 
mation qu'ils ne comprenaient pas, et qui d'ailleurs 
devait leur sembler favorable. L'effet de ce mou- 
vement de réaction sera plus facile à saisir, quand 
nous aurons fait la description du pays transformé, 
de ses pagi, de ses villas royales et de ses nombreux 
établissements ecclésiastiques. 

Dès qu'un peu de jour commence à se faire sur la 
topographie politique de nos contrées, on voit pa- 
raître le Brachant, le Teisterbaut, et VOsterbant. Ces 
dénominations semblent indiquer qu'il y eut d'abord 
de grandes divisions territoriales par bant ^. Un autre 
système de division ou de subdivision se montre 
presque en même temps : celui des gaus ou gowen, 
devenus pagi sous l'influence gallo-franque. On estpar- 
venu h tracer une géographie à peu près complète des 
pagi, en étudiant les actes des septième, huitième et 
neuvième siècles. Nous avons recueilli, tout ce qui a 

' Teisterbant est probablement une lornie corrompue de Westtrbanl, par 
opposition à Ooslerbunl. Un auteur célèlire s'exprime ainsi : « Bant liniilcm 
significat; sic Oisterbant et Westerbant appellata quse Ausirovanliam et 
VVestrovantiam non bene efferunlaut scribunt. (Just. Lips lib. U, c. 13.1 
Le mot hant est quelquefois synonyme du mot pagus; il signifie plus sou- 
vent Irf limite, la mark; par exemple, celle du Markgraviat d'Anvers. 



DESCRIPTION DES PAGl. 93 

été publié sur ce sujet, et en y joignant les données 
éparses dans les chroniques, les chartes, les di- 
plômes et les documents divers de l'époque, nous 
avons essayé de faire un tableau général de ce 
qu'était physiquement la Belgique sous l'empire ca- 
rolingien; nous avons décrit successivement le Bra- 
bant, la Hesbaie, la Toxandrie, aujourd'hui Campine, 
le Masgau, le Luihgau ou pays de Liège, le Condroz, 
l'Ardenne, le pays de Lomme ou de Namur, le Hai- 
naut, l'Artois, le pays de Terouanne, la Flandre et ses 
subdivisions. 

Le Brabant, mentionné pour la première fois 
par saint Liévin, dans son épître à Florbert, vers 
l'an 630 ^ formait quatre comtés. C'est l'acte de 
partage de l'an 870 qui nous l'apprend ; mais il n'en 
dit pas davantage, de sorte que la situation de ces 
comtés est pour nous un problème. Tout ce qu'on 
sait, c'est que le Brabant s'étendait le long de l'Es- 
caut, depuis Tamise, Temseca, jusqu'à la frontière 
du Hainaut près de Condé. Il était limité au sud par 
la Haine, à l'occident par l'Escaut, à l'orient par la 
Dyle, au nord par l'Escaut et le Rupel. La partie de 
la ville de Gand qui se trouve sur la rive droite 
do l'Escaut était située en Brabant : c'est ce qu'au- 

' Impia barhurico gens exagitata tumullu. 
Hic Bracbaiita furit, meque cruenta petit. 
Le plus ancien monument historique dans lequel on trouve le nom du 
Bral)unt est une charte de Pépin, donnée l'an 7b0 en faveur de l'abbaye de 
Suint-Denis en France. Wastelain, Description de la Gaule Belgique, Lille, 
I7(j!, p. 4w.} 

\ 



'n HISTOIRE DtS CAROLINGIENS. 

jourd'hui même attestent le Brahand-dam et le Braband- 
bnujge, à Gand ^ 

Des quatre comtés entre lesquels le Brabant se 
[)artageait, un seul est nommé dans l'histoire : c'est 
le comté d'Eenham ^, dont l'antique château fut dé- 
truit, au commencement du onzième siècle, par le 
comte de Flandre ^. Les autres sont absolument in- 
connus. Les comtés de Bruxelles et de Louvain 
existaient-ils déjà? On ne peut répondre à cette 
question que par des conjectures. Wastelain parle 
d'un pagus Senonagus ou de la Senne qui se serait 
étendu le long de cette rivière depuis sa source 
près de Soignies jusqu'à l'endroit où s'éleva la 
ville de Bruxelles. L'existence de ce pagus n'est 
fondée que sur un passage de Frédegaire où il est 
parlé de pago Senonago (ch. 48) ; mais il est assez 
douteux que ces mots s'appliquent aux rives de la 
Senne *. Il est fait mention de Brosella, qu'on sup- 

1 Dans un diplôme de l'an 8i9, l'empereur Louis dit expressément : Ex 
monasterio quod dicitur Ganda, quod situm est in pago bracbantense. 
(Mir., Opéra diplom.,l. I, p. 18.) Il paraît que le monastère de S-iint-Bavon 
fut primitivement établi au confluent de la Lys et de l'Escaut, sur le terri- 
toire du Brabant. (Wastelain, Z)Mcr!>(!on de la Gaule Belgique, p. 432.) 

^ Baudouin de Lille, comte de Flandre en 10o3, qualifie Eenham de 
caslellum antiquum. (DeVadder. Origines des durs de Brabant, t. I, p. 2',t2, 
édit. (le Paquet.) Ce château appartenait, au dixième siècle, à Godefroid 
d'Ardenne, qui y fonda une église collégiale. (Balderici chronicon Camer., 
p. 564.) 

^ Est in territorio bracbantenst locus qiiem dicunt Eihara, qui jampri- 
demsatis florueratseculariter et membris et colonis. (Charte d'immunités 
de Lietbert, évêque de Cambrai, dans Miracus, Diploma belg.. t. I, p. la 2 } 

* Wastelain, Description de la Gaule Belgique, p. 453. 



DESCRIPTION DES PAGl 9j 

pose être Bruxelles, dans la vie de saint Vindicien ^ 
mort en 695, suivant Haerseus ^, en 705, selon Ghes- 
quière ^ ; mais le château de Bruxelles, qui aurait pu 
servir de résidence à un comte, ne paraît avoir été 
bâti qu'au dixième siècle ^. Louvain n'apparaît dans 
l'histoire qu'en 884, avec la qualification de locus ^, 
ce qui n'indique pas la résidence d'un comte; et 
quant à son château, on pense qu'il fut bâti par 
l'empereur Arnould, après la défaite des Normands, 
en 894, ou, plus vraisemblablement, par les comtes 
de Louvain, au siècle suivant ^. 

Il est fait mention d'un pagus Rodanensis on Hodi- 
neiisis dans un acte de prestai'ie fait à la demande 
d'Eginliard , abbé de Blandinium, en 839, et con- 
servé aux archives de la Flandre orientale â Gand. 
M. Warnkœnig, qui a publié cet acte pour la première 
fois "^j pense que le pagus Rodanensis est le pays de 
Bode, devenu plus tard marquisat de Bhode. Ce 
pays est trop {tetit pour qu'on puisse le considérer 

1 Chron. Balder.,. I. I, c. 28, p. îi'-, édit. de iCIo ; Hist. de Bruxelles, par 
Henné et Wauters. t. 1, p. 8. 

* Citron, ducum Brab , t. I, p. 'ii). 

î Acta SS. Bel'j. sel., t V, p o04 et o-23. 

* Schayes, Les Pays-Bas avant el pendant la domination romaine, t. M. 
p. 44?, étiit. lie 1838. Une charte de l'empereur O'hon U, de l'iin 97G, es! 
datée de Bruolisela, ce qui doit faire supposer que des lors ce prince > 
arait on palais. {Mir., Oper. diplom., t. I, |!. 3't'i- ) 

* In loco qui d'citur Loven [Regin. chron., ann. 884 ) 

" Schayes, /. 0, p. 4i6. L'existence du premier comte de Louvain n'est 
constatée que piir une charte de l'an 1003. Voyez M moire sur les comte <( 
de Louvain jusqu'à Godefroid le Barbu, par Einst, Liège, 18:'>7. 

' Histoire de Flandre, t. !, p. 3îli. 



% niSTOIHE DES CAROLINGIENS. 

comme un des quatre comtés qui composaient le 
Brabant. 

Plusieurs localités de cette province, particuliè- 
rement celles où il y avait des monastères, sont 
mentionnées dans l'acte de partage du royaume de 
Lothaire, ce qui permet de leur supposer une cer- 
taine importance. Nous y trouvons Coudé, Conda- 
tum *, situé au confluent de la Haine et de l'Escaut; 
Antoing, Antomum; Leuze, Luitosa '^; Soignies, 
Sumniacum; Meerbeek, Merrebecchi , près de Ninove ; 
Dickelvenne, TicUvinni, sur l'Escaut. Nivelles, avant 
la fondation de l'abbaye de Sainte-Gertrude, était 
[trobablement une villa appartenant à Pépin de Lan- 
den; elle existait sous les Mérovingiens, puisqu'on 
trouve le nom de Niviakha sur une monnaie mé- 
rovingienne. Charles le Chauve y fit frapper des 
deniers à la légende Niviella viens ^. Le nom d'Alost, 
qualifié de castrum, se trouve dans un diplôme du 
comte Rodolphe de l'an 870 ■*. On rencontre aussi 
Vlierzele, Flithersala, et Gysenzele, Gisiuganile, du 
pays d'Alost, dans un diplôme de Charles le Chauve de 
l'an 864 ^\ Un autre diplôme du même, de l'an 877 *^, 



' Voyez iJuIkous. Trophées de Brabant. t. I, p. 17. 

* Fiscum noslriitn qui ^o.",^tur Luttosa in pMgo Briichunt. (Diplom fia 
Gharlemagne, de l'an 8oV, dans Mirseus, Diplom belg., t. HI, p. S. 

3 Piot, Hevue de numismatique, [. IV, p. 358; Schuyes, La Belgique et 
le$ Pays-Bas, t. UI, p. 215 

* Sanderus, Flandr. itlustr., t. U, p i'Jo. 
s Mir. Oper. diplom.. l. I, p. '^6. 

« Mir. Jbid ,1. I,p. oU2 



DESCRIPTION DES PAGI. 97 

nous parle de Goick, Gaugiaco, de Lennick, Liniacum, 
de Wambeek , Wambacis, Tubise, Tobacis , Ittre, 
Iturna , Rebeque , Rosbacis, Heiinuyères, Ilanuaria, 
Baulers, Bolarhnn. Un troisième diplôme de Charles 
le Chauve, de l'an 880, nous apprend que Ville, 
Villa, aujourd'hui Ville-sur-Haine, était située in 
pago Bracbantense ^ , ce qui prouve surabondamment 
que la Haine formait la limite du Brabant et du Rai- 
nant. Dans un diplôme de l'empereur Otlion II, de 
l'an 976, on attribue encore au Brabant Hauthem, 
Holthem, déjà mentionné dans la vie de saint Liévin, 
Wetteren, villa Wai^minia, Leupegem, Lapingehem, 
et Baelegem, Bamingehem ^. Enfln l'évêque Liet- 
bertus, en 1064, indique comme étant situées dans 
cette province, in pago Bracbanteusi, l'église de Melin 
près d'Ath, et la villa de Nieuwenhove près de Gram- 
mont ^ : d'où l'on doit nécessairement induire qu'à 
cette époque moins reculée, les limites du Brabant 
étaient encore les mêmes. Moorsel et Ham, situés 
à peu de distance d'Alost, sont nommés dans la vie de 
sainte Gudule ■*; Assche et Grimberghen, dans la vie 
de sainte Berlinde ^; Saintes, près de Mal, dans la vie 
de sainte Amelberge*'; Wavre, dans l'histoire des 

1 In pago Bragbantense, in loco qui dicitur Villa. fMir., Oper diplom., 
t. ni, p. 10 ) 

s Mir. Oper. dipL, t. I, p. 3i4. 

= Mir. Ibid,, t. 1, p. 15G. 

* Acta SS. Belg. sekcta, t. V, p. 669 et suiv. 

s Acta Sam t. ord. .S. Bened., P. I, saec. lU. p i6; D. Bouquet, t. HI, 
p. 526. 

« Acta SS. Belg. sélect., t. IV, p. 639. 



9S HISTOIRE DES CAROLINIGENS. 

miracles de saint Trudo *. M. Imbert signale encore, 
parmi les localités du Brabant, Cambron, donné à 
l'abbaye de saint Denis en 7S0; Tiirnep{3e donné à 
l'abbaye de Gembloux en 950; Crombrugge, men- 
tionné dans une charte de la même année; Materen, 
donné à l'abbaye de saint Pierre en 998 ; Isque, men- 
tionné dans une charte de Louis le Débonnaire ; Mor- 
tagne, château détruit en 928; Renaix, abbaye; 
Ecaussines, donné à l'abbaye de saint Denis en 950 ; 
Seorisse, déjà nommé en 822 ; Zellick, qui ligure dans 
une charte de 974 ; Escormais, mentionné dans une 
charte de 864 ; Baceroth ou Baesrode, donné à l'ab- 
baye de saint Amand en 822 ^. 

Il semble résulter de ces documents que la partie 
méridionale du Brabant fut peuplée avant le reste de 
la province. Cependant on trouve déjà le nom de Ma- 
lines, Malinas, qui appartenait au Brabant, dans un 
diplôme de Pépin de Fan 753, cité par Grammaye ^, 
et dans l'acte de partage du royaume de Lothaire, 
de 870. La première mention de Vilvorde, Vilfurdo, 
remonte à l'an 700. Cette localité figure parmi les 
lieux donnés à l'église de S'^-Marie de Chèvremont 
l)ar Pépin d'Herstal, et dans un diplôme de Charle- 
magne daté d'Herstal, 3 mai 779, qui approuve cette 
donation *. Steenockerzele et son château de Ham, 



' Acta SS. Belf/. sdect., t. IV, p. G:î9. 

- Geographia pagorum, p. 80 — 109. 

" Hist. urbis et prov. Meciil., I. I, sect. 2. 

■= Mir. Oper. dipL, t. 1, p. 4ï)6. 



DESCRIPTION DES PAGI. 99 

qui existe encore , rappellent bien certainement 
Ochinsala et Ham, donnés par Pépin d'Herstal à l'é- 
glise de Saint-Trond \ 

De même que le Brabanl, la Hesbaie était divisée 
en quatre comtés, que l'acte de partage du royaume 
de Lothaire ne nomme point. Une charte de l'em- 
pereur Henri III, de 1040, désigne comme situé 
dans le Ilaspiugau le comitatus Haspinga; c'est pro- 
bablement la partie centrale de la Hesbaie ^. Des- 
roches ^ a cru reconnaître le deuxième comté dans le 
comitatus Nostenacum, mentionné dans une charte de 
l'an 946, parce que plusieurs des localités qui y sont 
énumérées semblent se rapporter aux environs de 
Jodoigne. Miraeus ^ pense que ce pourrait bien être 
Wassenacum, Wastines, situé entre Gembloux et 
Jodoigne. Le savant Wastelain ^ opine aussi dans le 
même sens ; mais voici venir M. Grandgagnage, qui 
démontre, non sans apparence de vérité, que le 
comitatus Wastenacus, dont il s'agit dans la charte de 
946, est le Gàtinois, où se trouvent des localités 



' In villa quse cognominatur Ochinsala et in altéra villa qiise dicitur 
Ham. [Vila sancti Trudonis. ap. Ghesquière, Ait. SS. Belj. selecta, t. V, 
p. 4:; ) 

' Comitatum .4rno]iii comilis, nomine Haspinga, in pago Haspingow 
situm. (Mir. Opéra dipl., t. I, p. î64.) 

3 Mémoire sur la question des contrées, cantons, pays, etc., des Pays- 
Bas, Bruxelles, 1771, p. 31. 

* Diplom. belg., t. I, p. 140, note 6. 

5 Description delà Gaule Belgique, augmentée par Pacquot, Bruxelles, 
1788, p. 196. 



100 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

dont les noms correspondent exactement ii ceux du 
diplôme *. 

Suivant Wastelain (page 210) et M. Imbert ^, il 
faut placer dans la Hesbaie les comtés de Moilla et de 
Brugeron. Le premier nous paraît fort contestable. 
On lit dans le testament du comte Evrard, de l'an 837 : 
« Et curtem nostram in pago Moila qua? vocatur 
Helissem ^. » Comme il y avait près de Tirlemont une 
abbaye de Prémontrés qui portait le nom de Heilis- 
sem, Wastelain en a conclu que le pagns Moila devait 
être cette contrée. Mais le comté de Moilla était dans 
le pays des Attuaires, et la curtis de Heilissem est 
probablement le village d'Elsem, près de Wassen- 
berg *-. Nithard parle d'un comitatus Moilla ^ et il 
le place dans la partie basse de la Meuse, le long de 
la frontière des Ripuaires. Ce comté n'était autre, 
suivant M. Grandgagnage, que le pagus Muolla ou 
Miwla cité dans deux diplômes de 898 et 1139 ^. 
Brugeron est le nom donné par Wastelain au comté 
de Brunengerunz ou Brunengurt, situé près de 
Jodoigne, vers l'endroit où se trouve aujourd'bui 



* Mémoire sur les anciens homs de lieux, p. 112. 

* Geograplna parjorum. p. 1 1 ?, dans les Annnles de l'université de Loii- 
vain, ann I8I8-I8I9. 

» Mir. Opéra dipL, t. I, p. 20. 

* Moke, La Belgique ancienne, p. 458, note. 

5 Nith. hist., lib. I, c. 6. 

6 Voyez l'excellent mémoire de M. Cti. Grandgagnage sur les anciens 
noms de lieux, dans les Mémoires de l'Académie royale de Belgique, t. 26, 
p. 10G, 107 et 159. . 



DESCRIPTION DES PAGl. iOI 

Roux-Miroir '. Dans un diplôme de l'empereur 
Othon II, de l'an 984, il est fait mention du comUatm 
Bnmengerunz 2. Dans un autre diplôme de l'an 1036 
on lit comitatum Brunemjurt ^. Le comité de Looz, 
Lossemis comitatus, en flamand Loen, et le canton de 
Léau, pagus Lewenticum, dont il est fait mention dans 
une charte de Louis le Gros de Tan 882 ^, faisaient 
également partie de la Hesbaie. Dans un diplôme de 
l'an 838, il est parlé à'Hasnoch, super fliivio Merhate, 
in pago Ilasbaniensi seu Dyostensi ^; le lieu et la 
rivière sont aujourd'hui inconnus. 

Les endroits qu'on peut regarder comme étant déjà 
déterminés à l'époque dont nous nous occupons sont 
principalement : Landen, berceau de la famille des 
Pépins 6; Wamont ou Wasmont, près de Landen, où 
l'on voit encore aujourd'hui un tumidus'^; Saint-Trond, 
Sarchinium, qui doit son existence h l'abbaye de ce 

' On trouve une description du comté (îe Brunengerimz, dans Gilles 
d'Orval, rh H. 4'i', ad ann. 1099, cité par M. Grandgagnage dans le mé- 
moire susmentionné, p. 106 et suiv. 

* Miraei Opéra diplom., t. II, p. 807. 
s Ibidem, t. I, p. 263. 

■• Berthnlet, Histoire du Luxembourg , t. II, p. G8. 
s Mir. Diplom., t. I, p. 499. 

* Landen, qui fut saccagé et brûlé plusieurs fois, en S80 par les Nor- 
mans, en 1012 par le comte d'Ardenne, en 1213 et 1560 par 'es Liégeois, 
en 133i par le comte de la Marck, en 1182 par d'Aremberg, et peu d'an- 
nées après par le duc de Saxe, conservait encore au di.x-septième siècle 
l'aspect d'une ville, ayant trois portes et des remparts munis de cinq 
tours. (Delvaux, Dictionnaire géographique de la province de Liège, 'i' par- 
tie, p. 158.) 

' Mir. Oper. dipl., 1. 1, p. 139-140. 

H. 1 



102 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

nom ^; Halmael, Halmala, près de Saint-Trond 2; 
Halen, mentionné dans une charte de l'an 746, en 
même temps que Velpen, Felepa, Meerliout, Marholt, 
Schaffen, Schafnis, et Donck, Dungo^; Diest, Diosta, 
point de départ de Ciilodion * ; Munster-Bilsen, Be- 
lisia, sur le Dénier ; Meldert, Maldaria, où Pépin de 
Landen fonda le premier des monastères de la Belgi- 
que; Waremme, Borchworm ou Borchivarem, où se 
trouvent deux tumiiU à côté de la chaussée romaine; 
Wintershoven,z'///flf/(? Wintrelwve, dont il est fait men- 
tion dans la vie de saint Landoald, vers 6o7 et dans 
un diplôme d'Othon II, de l'an 976 s; Tongres, la 
plus ancienne ville de la Belgique, détruite au sixième 
siècle par les Huns; Hermalle, Ilarimala, cité dans 
un diplôme de Lothaire, de l'an 844 ^•, Looz ou 
Borchloen, chef-lieu du comté de Looz qui existait 
depuis le neuvième siècle ". 

Citons encore, d'après Imbert , Âwanlia, Wanghe 
ou peut-être Awans, donné par l'empereur Lothaire à 
l'église d'Aix-la-Chapelle en 844 ^; Geldonia, Jodoigne, 

1 Saint-Tiontl est qualifié de litla nomine Sarcinio dans un diplôme de 
lan 746. (Mir. Oper. dipL, 1. 1, p. 493.) 

s Mir. Oper. diph, 1. 1, p. I 26. 

» Ibid., p. 't93. 

* Suivant Des Roches, Diest était connu sous le nom de Diosla depuis 
le sixième siècle. AVendelin cite un diplôme daté de Diosta en 898. Voir le 
mémoire de Des Roches sur la question des villes des Pays-Bas, Bruxelles, 
1770, p. 12. 

5 Mirai Opéra dipl., 1. 1, p. 3ii-3l5. 

« Ibid., p. 337. 

' Robins, Topogr. comit. Lossens , p. 1 46. 

8 Mir. Oper. dipl., t. I, p. 337. 



DESCRIPTION DES PAGt. 103 

que Grammaye croit avoir été une résidence royale*; 
GuUjolonkian , Guighoven , mentionné dans une 
charte de l'empereur Othon'^; Amanium, Amai, sur 
la Meuse ^ ; Ilermez, probablement Hermée, mention- 
née dans une charte de l'an 948 ^ ; IlUdina, que 
M. Imbert suppose être Hesdam, sur la Mehaigne^; 
Imbiircio, appelé Islebruc par le même auteur ^ ; Or- 
pimn, Orpe, aujourd'hui Orp-le-Grand "^ ; Torona,Tou- 
rinne, donnée au monastère de Saint-Vaast, en 673 **, 
et Velm, mentionné dans une charte d'Othon II, de 
l'an 982 «. 

La Toxandrie, située au nord du Brabant et de la 
Hesbaie, est cette vaste contrée qu'on appelle aujour- 
d'hui la Campine, et qui, à cette époque, s'étendait 
vers le nord jusqu'au Teisterbant 'O; de l'ouest à l'est, 
depuis l'Escaut jusqu'au Masgau, pays riverain de la 
Meuse. Les pagi de Ryen et de Stryen, sortes de 



• Grammaye, in Gallo-Brab., p. ;'.9. 

8 Mir. Oper.dipL, t. 1, p. Goi. 

3 Wastelain, Description de la Gaule-Belgique., p. 212. 

< Mir Oper. diplom.,i. I, p. 139-140. 

5 ImhevXyGeographiaparjorum, p. 114 et 119. 

8 Ibidem. 

' Grammaye. in GaUo-Brabant., p. 4'.}. 

« Mir Oper. diplom , t. I, p. 12(1 

3 Citron. Goltw., I, voce Hasbania. 

10 LeTeislerbant, d'après Wastelain, s'étendait entre le Leck, le Wahul et 
la Vieille-Meuse, depuis la jonction de ces rivières au couchant jusqu'au- 
près de Buren à TOrient. Il contenait les villes de Duerstede, Dorpsiarfitim^ 
et de Tiel. les forleieises d'Arkel, de Dordrecht, qu'on suppose être l'an- 
cien château de Duifox^ et Issel monde, à l'emboucliure de l'Usel. {Deicrip- 
lion d« la G<iuU Belgique, p. 181.) 



104 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

démembrements de la Toxandrie, se confondent 
souvent avec elle dans les monuments anciens, 
tant les limites qui les séparent sont peu détermi- 
nées. 

Le premier, le pagiis Riensium ou Renenshim, cor- 
respondait i\ peu près à ce qu'on a appelé depuis le 
marquisat d'Anvers. Lierre, qui figure sous le nom de 
Ledi dans l'acte de partage de l'an 870 *, faisait partie 
de ce pagus. Le testament de saint Willebrord^y place 
Anvers, Antwerpum castellum, dont il est fait mention 
dans un diplôme de l'an 725 ~\ ainsi que Bouchout, 
Bacwalde; Wyneghem, Wimielincheim ; Vorsselaer, 
Furgalare. Dans une donation faite par l'évêque Aufri- 
dus à l'église d'Utrecht, en 994, on désigne comme 
situés dans le comté de Ryen, infra comitatmn Fden 
uunciipatiim, Westerlo, Odlobolo, Mierbeke, Iloybeke et 
Burente *. Ces biens paraissent être ceux qui furent 
donnés en emphytéose par l'église d'Utrecht h Richard 
de Méiode, en 1429, et qui sont situés à Westerloo, 
Oelegem ou Oelem, et Berchem ^. Un diplôme de 
l'an 1008 fait encore mention de Heist-op-den-berg, 
Heist et Heisten, et de Quaed-Mechelen, MacUnes, 



* Lierre doit son origine à saint Gommaire qui y bâtit une cellule vers 
l'an 7t'0. (Van Lom, Beschryving der slad Lier ) 

* Mir. Opéra dipl , t. I, p, M . 
3 Ibidem, p. 10. 

* Ibid., p. 52. 

* Mir. Dipl. belg., lib. II, p. 223. Westerloo et Meerbeck ont conservé 
leurs noms ; Odlobolo peut être devenu Oelem ; /roy6e/i.eparaîtêtreHoboken, 
et Bureule pourrait bien être Berchem. 



DESCRIPTION DES PAGJ 105 

comme faisant partie du Waverwald situé dans le 
comté d'Anvers ^ 

Le pagiis striensis correspond au pays où sont 
situées aujourd'hui les villes de Berg-op-Zoom, de 
Bréda et de Geertruidenberg. Il comprenait une partie 
du Beierland. Un diplôme de l'an 966 place Berg-op- 
Zoom, non dans le comté de Stryen, mais dans la 
Toxandrie ^ , ce qui indique bien que ce comté n'en 
était qu'une subdivision. 

Le comté de Mansuarie, pagiis Mansuarinsis, dont 
il est fait mention dans le diplôme de Robert, de 
l'an 746 ^, paraît avoir été une troisième fraction de 
la Toxandrie ^. Resserré entre le Démer et la grande 
Nèthe, il coniinait au pays de Ryen vers l'ouest, au 
Masgau vers l'est. Schaffen, Schafhis, et Meerhout, 
Marholt, cités dans le même diplôme, faisaient partie 
de ce comté. Butkens pense que l'emplacement où 
fut construite l'abbaye d'Everbode, Averbodium, y 
était également compris ^. 

Indépendamment des endroits précités, le testa- 
ment de saint Willebrord mentionne comme situés 
dans la Toxandrie, Wadradoch, super fliimine Duth- 

1 Qiiod totiini WaverwaLi appellatur in comilatu qui Antwerf dicilur 
sitiim. (Mir. Oper. dipl., t. I, p. 53.) 

- Hereditas sanctae Gertrudis sita in jîago Tessaridria super fluvio 
Struonn, in villa quae dicitur Bergom. (Mir Opéra dipl., 1. 1, p. B.ii.) 

3 Ista loca supra dicta sunt in pago Hastianiensi et Mansii.irinsi. (Mir 
Oper. dipl., 1. 1, p. 4y.3.) 

* M. Imberl le place dans la llesbaie. [Geogr. pagor., p. o9.) 

* Cette abbaye ne date que du douzième siècle; son acte de fondaMon 
est de l'an 1 130. 



106 HISTOIUE DES CAROLINGIENS. 

mala, probablement Weerdt, ou Valkenswaard sur la 
Dommel ; Busloth, Boxtel ; Bobanschot, sans doute 
Boekholt, ou Boescliot, suivant M. Imbert; Pieplo, 
aujourd'hui Poppel; Hmeslothen ou lîeinesloth, pro- 
bablement Einthout , ou Eynschot sur la Dyle , 
d'après M. Imbert; Alpheim, aujourd'hui Alphen, 
entre Turnhout et Bréda * ; Diosna , super fluvio 
Digena, probablement Dyessen, ou Dilsen près de 
Maeseyck. 

Des Roches cite encore d'autres documents dans 
lesquels il est fait mention de quelques localités de 
la Toxandrie telles que Buel, Budelio, entre Hamont et 
Weerdt '^ ; Vorst, viUiila Forest, à peu de distance de 
Westerloo "^ ; Erpel, Herpina, au pays de Ravestein; 
Rosmalla et Ortina, aux environs de Bois-le-Duc; 
Peelt, Palati *; Norde^^^7ck, i>'o/t/iremc, et Edeghem, 
Edingehem^; Tessenderloo et Hamme, aux sources de 
la Nèthe ^. Enfin Gbeel, villa de Glieel, est cité comme 
existant au septième siècle dans la vie de sainte 
Dymphne ^. 



^ Alphen. dansle pagus Toxandriaj, occupe remplacement de l'^/ômîajia 
des Romains; il est nommé aussi par Eginhurd, dans son histoire de la 
translation des saints Martyrs, édit., Teulet, p. 32'i-. 

» Mir. Oper.dipl., t. 1, p. 496. 

5 Ibid.,p. 502. 

* Traditiones Laurithamenses, ex chron Gottw , t. H, p. 796. 
s Mir Oper. dipL, t. I, p. 34i 

* Cet endroit est mentionné dans la vie de saint Trudoii (Imbert, Geo- 
graph pugor., p. 71 ; Des Roches, Mémoire iur la quesliondes contrées, etc. , 
p. 34 et 35.) 

' Ghesquière, Acta Sanct. Belgii selecta, t. V, p. 407. 



DESCRIPTION DES PAGI. 107 

Le Masgau s'étendait sur les deux rives de la Meuse 
depuis Visé jusqu'au Teisterbant; il confinait vers 
l'est aux pays des Ripuaires et des Attuaires, du côté 
de l'occident à la Hesbaie, à la Mansuarie et au pays 
de Ryen et de Stryen. Il était divisé en deux parties : 
la partie haute, ou Masau superior, était comprise 
entre Visé et l'embouchure de la Roer; la partie 
basse, ou Masau siibterior, se prolongeait jusqu'aux 
environs de Bois-le-Duc. On ne connaît pas exacte- 
ment sa limite septentrionale ^. 

Visé, Velsatmn, qui formait la limite méridionale 
du Masgau supérieur, est nommé dans l'acte de par- 
tage de l'an 870 ^. Si l'on en croit les historiens lié- 
geois Fisen et Bouille, la première église de Visé avait 
été fondée par Berthe, fille de Charlemagne, et con- 
sacrée par le pape Léon IIL Eginhard parle d'un 
domaine royal appelé Vuasidium, situé dans la 
Hesbaie. M. Teulet, traducteur de ses œuvres, a 
pensé que c'était Visé , et en a conclu que la 
Hesbaie s'étendait jusque sur la rive droite de la 
Meuse ^. C'est une erreur évidente : le Vuasidium 
d'Eginhard , appelé Wasiticum dans un diplôme de 
l'an 814, et Wasidio dans YAmplissima collectio de 



1 Hadr. Vales, Nolitia GaUiarum. p. 36i et suiv.; Chron. Gotttuic. ; 
Wastelain, Des Roches, etc. M. Imbert conteste la division du Masgau en 
supérieur et inférieur. 

* Liugas qnod de ista parte Mosaj est, etpertinet ad Velsatum. (Balui., 
t. n, p. -221. 

^ Leaœuvret d'Ef/inlinrd traduites en français, iiole de la page 315. 



i08 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Martène et Durand, n'est autre que Wasseige, où fut 
signé le second diplôme de l'an 746 '. 

Près de Visé, dans la commune de Bombaye, en 
flamand Bolberg, est un hameau appelé la Tombe, 
auquel se rattachent des traditions historiques. On 
rapporte qu'en S62, les Huns traversèrent le Rhin 
et se répandirent dans le pays jusqu'à la Meuse. 
Sighebert, roi d'Austrasie, marcha contre eux, et 
leur livra bataille dans la plaine située entre la 
Meuse et les villages de Mouland et de Bombaye. Le 
fort de l'action eut lieu à l'endroit auquel on donna 
depuis le nom significatif de la Tombe ^. A peu de 
distance de là est une vallée qu'on appelle Chilbert 
grebbe, par contraction sans doute de Sigeberi grebbe, 
fossés de Sighebert ■" . 

Un peu plus bas, sur la Meuse, se trouve un autre 
endroit non moins célèbre : c'est celui où se rencon- 
trèrent Charles le Chauve et Louis le Germanique, 
en 870, lorsqu'ils eurent une entrevue à mi-chemin 
de Herstal à Meersen. On a longtemps cherché cet 
endroit; M. Caumartin nous semble l'avoir trouvé ^. 
II indique, à égale distance de Herstal et de Meersen, 
une sorte de promontoire s'avançant dans la Meuse, 
sur lequel est bâti le château de Navagne, dépendant 



1 Grnndgjigii.ige, Mémoire sur les anciens tionis de lieux, p. 22 ei i3 ; Vo- 
rabulaire des anciens noms de lieux, -y. 19ti. 

* ^ouV\e, Histoire de Liège, t. I, p. 1(3. 

' Caumiirtm, Promenades dans les environs de Vise, p. 11. Liège, ISi','.'. 

* Ibidem, o 13-1(5. 



DESCRIPTION DES PAGI. 109 

de la commune de Mouland. On donne à cet endroit 
le nom de YElft ou Helven, qui a un rapport incontes- 
table avec helft, halfweg, m.oitié, mi-cheœin. 

Le Masgau supérieur contenait encore Maestricht, 
Trajecîum Mosœ, o\x saint Servais avait transporté le 
siège épiscopal de Tongres, et dont Eginhard dit que 
c'était un endroit peuplé et commerçant ^ ; Meersen, 
Marsiia, lieu célèbre comme résidence royale ^. 
Elsloo, appelé Haslou par les cbronlqueurs, oti 
s'établirent les Normands à l'époque de leurs inva- 
sions ^; Susteren, Suestra, abbaye fondée par Pépin 
d'Herstal, et Eyck ou Alden Eyck, Eclm, autre abbaye 
située près de Maeseyck. Ernst place également dans 
le Masgau supcrior le pays de Fauquemont, et celui de 
Dalhem en partie ^^ 

Du Masgau inférieur on ne connaît guère que le 
monastère de Bergh, dont il est fait mention dans 
l'acte de partage de l'an 870, Blerick, près de Piure- 
monde ^, et Gauglude, Gangelt, qu'Eginbard désigne 
comme un domaine royal ^. Eginbard fait aussi men- 

1 Estijiie habiiaiitiiim et praecipue negociatorummultitudine frequentis- 
simus. (Eiiih , De translat. martyr. Marcel, et Petr., 1. IX, c. 81.) 

* Meersen exis ait déjà sons les Mérovingiens, si l'on en croit Eccard. 
{Comment, de rebas Franc Orient.) Il en est fait mention dans un acte de 
l'an 847, tûniY'jliui apad Marsnum. 'Mir. Dipl., t. I, p. 23.) 

^ Un di|)lùnie de Lolhaire de l'an !-60 est daté d'Alsloo ; artum Alsloo 
palatio re;jio. Codex Luurish. diplom., édit. Lameii, 1. 1, p. 54.) 

* Histoire du Limbourg.l. I, p. 314 et 3'i8. Voyez aussi l'intéressanie mono- 
grafihie de M. Rahbeni eck, Histoire du comtéde Dalhem. Bruxelles, 18.')2. 

s Hlarigge m pago Mosao. [Chron. Goltvjic., t. I, p 692 ) 
6 Histoire de la translation des SS. Martyrs, liv. VI, chap. G7 ; dans l'édi- 
tion de iSoU du M. Teulet, p. 3' J. 



110 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

tien d'un village appelé Gheule, situé entre Maes- 
tricht et Meersen et qui porte encore aujourd'hui le 
même nom^ Il appartient plutôt au Masgau supérieur; 
mais Kessel, Castelhim, ancien fort romain, recon- 
struit par Julien, est du Masgau inférieur, ainsi que 
Wilre, Walare. 

Le pays de Liège {Liiihgoive ou Luihgau, qu'on a 
traduit \)'àr Leuhius^, Leiiclihis, Leochensis, Liuvensis, 
et puis Limjas, Leugas, pour aboutir à Liège), s'éten- 
dait le long de la Meuse depuis le Condroz jusqu'à 
Visé. « Il était situé, dit M. Grandgagnage, presque 
en entier au nord de l'Emblève, à l'est de l'Ourthe et 
de la Meuse ; la portion qui se trouvait à l'ouest de ce 
fleuve ne devait guère comprendre que Liège et ses 
plus proches environs ^. » 

Le Luihgau faisait partie du pays des Ripuaires, 
dont il paraît avoir été un démembrement. C'est pour 
cela sans doute qu'il est appelé pageUiis Leuhius dans 
un diplôme de l'an 779. Le pagus Ripuariorum se di- 
visa d'ailleurs en plusieurs pagelli ; dans le partage des 
États de Lolhaire il est désigné comme formant cinq 
comtés, in Ripiiarios comitatus quinque. M. Pertz trouve 

' Histoire de la translation des SS. Martyrs, liv. VI, chap. 67. 

' On litduns un diplôme de l'an 779 : Angelgiarjas in pagello Leuhio. 
(Mir. Oper. diidom., t. I, p. 496.) 

2 Vocabulaire des anciem noms de lieux de la Belgique orientale, par 
Ch. Grandgagnage. Liège, 1859, p. 4l . Il paraît certain que la ville de Liège 
a pris naissance sur la rive droite de la Meuse, dans le pays essentielle- 
ment germanique des Ripuaires. Le nom de cette ville ne peut donc pas 
provenir du mot latin Legia, qui est l'appellation donnée à un petit ruis- 
seau de la rive gauche. 



DESCRIPTION DES PAGI. 111 

ces comtés dans les pagi de Juliers, de Tolbiac ou 
Zulpich, de Cologne, de Bonn et de l'Eifel *. Indépen- 
damment de ces comtés, l'acte de 870 foit mention 
du payus de Liège, Liugas, et des districts d'Aix-la- 
Chapelle et de Theux 2. Suivant Besselias ^ et le curé 
Ernst •*■, le pagus de Liège embrassait vers l'orient 
toute la contrée où se formèrent tant le ducïié de Lim- 
bourg que les districts de Theux et d'Âix. Des Roches 
pense aussi que le pays de Liège comprenait !a partie 
du Limbourg oîi est située Aix-la-Chapelle ^. 

La démonstration d'Ernst ne laisse rien à désirer. 
Cet auteur prouve de manière incontestable que long- 
temps après la création du district d'Aix, on désignait 
encore comme faisant partie du pagus de Liège, Wan- 
dre fi, Mortroux ^, Fouron, Courtil ^, Soiron, Souma- 
gne 9, Iteren, Vais, Epen, Fauquemont*'^, Gemmenich 

1 Scilicet pagos Juliacensem, Colonieiisein, Tulbiacensem, Bonriensem 
sive Aregowe et Eifelgowe. [Script., t. l, p. 488, noie.) 

* Liugas quod de ista parte est, districtum Aquense, districtum Tectis. 
3 Prodromus chron. Qottwic, p. 656. 

* Histoire du Limbourg, t. I, p. 315, publiée p-ir M. Lavalleye. 

s Mémoire sur la question des limites des diverses contrées des Pays-Bas, 
couronné en 177ù, imprimé à Bruxelles eu 1771. 

6 In pago Leurhio, in comitatu Signliardi in villa vocata Wandrio. 
(Diplôme de Tau 902, dans le Codex diplomalicu s à'Ernsi, t. VI, p 89.) 

' In comitatu Leuchia Mortarium. (Dipl. de l'an 910; Mir. Op. dipl., 
t. I, p. -254.) 

* Pago Luihgowi, in comitatu Richerii, Furon, Gurcella. (Diplôme ae 
Pan 9o6 ; Ernst, Cod. dipl., p. 91').) 

" Villas quoque Soron et Solmaniam in pago Lewa in comitatu.... sitas. 
(Diplôme de l'an 1005; Ernst, Cod. dipl., p 99.) 

10 In villis Harine, Vais, Apine. Falkenberg habuimusin pago Liugowe 
et in comitatu Dietbaldi comitis situm. (Diplôme de 1041 ; Ernst, Hisl. du 
Limbourg. t. I, p. 3l7-'.ilH. noie deM. Lavalleye.; 



112 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

et Walhorn '. Quelques-uns de ces endroits touchent 
pour ainsi dire 5 Aix-la-Ciiapelle, et figurent dans des 
chartes de la même époque comme appartenant à ce 
district; d'autres sont nommés parmi les localités du 
Masau supérieur. Quant au bourg et à la forêt de 
Theux, Tectis, ils sont expressément placés in pago 
Liiviensi par deux diplômes de Louis et de Charles le 
Simple des années 908 et 915 ^. 

L'histoire de la fondation d'Aix-la-Chapelle vient 
d'ailleurs à l'appui de ce que nous avançons. Charle- 
magne lui-même raconte que s'étant égaré de ses 
compagnons, dans une partie de chasse, il découvrit 
par hasard les thermes et l'ancien palais qu'autrefois 
Granus, un des princes romains, frère de Néron et 
d'Agrippa, avait fait bâtir. Ces constructions étaient 
en ruine et tombaient de vétusté. Il trouva, à l'endroit 
où il s'était assis et sous le pied de son cheval, les 
sources d'eau chaude ; c'est ce qui l'engagea à relever 
les thermes, à fonder en cet endroit un monastère et 
à y faire bâtir un palais ^. Cette circonstance prouve 
bien que la ville appelée Aquisgranensis n'existait pas 
avant que Charlemagne eût découvert les thermes de 
Granus, qu'il n'y avait pas non plus de palais portant 

' Adj'CeiiS Gimiiîi.ico et Harvia , in c mitatu Teubaldi. (Diplôme de 
l'an 1012.) In villi? Harvia (Walhorn) et Vais in pago Leiiva et in romitatu 
Tietbaidi (Diplôme de l'an 1059; Ernst, Codex diplomaticus, pp. lOr, 
€t 103.) 

* Miraei Opéra diplom., t. I. p. 34 et 5oi. 

' Caroli Magni Sermo de fimdalione Aquisgranensis bnsilicœ Marianœ, 
ap Bal'iz.. Op r. diplom., t. I, p. H. 



DESCRIPTION DES PAGI. 113 

alors ce nom; qu'à plus forte raison le districtus 
Aquisgranensis était inconnu et que le canton d'Aix- 
la-Chapelle faisait partie d'un pagus voisin, ou de 
deux pagi, le Luihgau et le Masgaii. 

On a pu voir, parce qui précède, que les lieux nom- 
més dès le temps des Carolingiens sont nombreux 
dans le Luihgau. La ville de Liège, si l'on en croit 
M. Henaux *, était déjà riche et peuplée au temps de 
Pépin d'Herstal, et de l'évêque Hubert. Le même au- 
teur ajoute que, depuis longtemps déjà, Liège était la 
résidence de Pépin et des grands d'Austrasie. Ces 
assertions nous paraissent un peu hasardées. Nico- 
laus, dans les Acta sandi Lamherti ^, appelle Liège 
viculus, un petit village. Les annales d'Eginhard disent 
vicus, et celles de Lorsch viens publicus ^. C'était donc 
un village appartenant au fisc, et qui se transforma en 
ville, lorsque le siège épiscopal de Tongres y fut éta- 
bli. Les habitations de la famille carolingienne étaient 
à Herstal et à Jupille. Nous nous occuperons ultérieu- 
rement des villas princières ou royales qui existaient 
dans le pagus de Liège. 

En remontant le cours de la Meuse et à peu de dis- 
lance de Liège, on trouve, entre ce fleuve et l'Ar- 
denne, le Condroz, qui, d'après les Annales de Saint- 
Bertin (année 839), formait un comté, comitatus Con- 

' Histoire du pays de Liège, ISol, p. 42. 

- Cité par M. Polain, Histoire de l'ancien pays de Liège, t. I, p. 64. 
3 Anii. "769, celebravit Karoliis Pascha ia Leodico vico publico. (Pertz, 
.5/07». Germ. hisl,, t I, p. 143.) 



lU HISTOIRE DES CAROLINGIENS 

dorosto. Huy, Dinant, Celles, Cellœ, Marche, Marca^ 
sont les principales localités de ce pays dont il soit 
fait mention dans les monuments anciens. Quelques 
auteurs pensent que Huy formait un comté particu- 
lier; cette opinion est fondée sur un diplôme de Bru- 
non, archevêque de Cologne, de Fan 9o3 '. On a même 
prétendu que ce comté existait depuis l'an 779 ^. Il 
paraît certain du reste que Huy est une des plus an- 
ciennes villes de la Belgique; M. Gorrissen, d'après 
Melart, prétend que l'église de Huy fut bâtie par 
saint Materne, en 318 ^. Toutes les traditions rela- 
tives il saint Materne sont fort problématiques ; mais 
Schayes fait remarquer que Huy est déjà mentionné 
comme ville par l'anonyme de Ravenne, qui vivait au 
neuvième siècle. 

L'origine de Dinant remonte, dit-on, à une église 
consacrée à la Vierge par saint Monulphe, évêque de 
Tongresoude Maestricht, en 558, et aune autre église 
bâtie en 604 par saint Perpétue, également évêque. 
Ce qui est certain, c'est que l'église de Notre-Dame à 
Dinant (Sancta-Maria in Deonant) figure dans l'acte de 
partage du royaume de Lothaire. M. Grandgagnage 
cite, d'après Ritz, une charte de l'an 824 dans laquelle 
il est fait mention de Dinant, in vico Deonanti *. On 



• Reiididit... in pago concîuslrio locum qui dicitur villa in comitatu 
Haio (Martene et Durand, Veter. script, collect., t. IL p. 46.) 
» Melart, Histoire de la ville et du château de Huy, p 5 et suiv.) 
' Histoire de la ville et du château de Huy. Huy, 1839. 
■♦ Mémoire sur les aricietts noms de lieux, p. 123. 



DESCRIPTION DES P.4G/. 115 

trouve le nom de Deonant sur des monnaies méro- 
vingiennes *. 

Marclie, comme l'indique son nom, était située à 
l'extrême frontière du Condroz. Ce lieu est désigné 
comme villa dans l'histoire des miracles de son pa- 
tron, saint Remacle, mort en 668 ou 669 -. 

A l'orient du Condroz et au sud du pays de 
Liège était le comté d'Ardenne, pagus Ardue nnensis, 
comprenant, d'après Bertholet, tout ce qui a composé 
le marquisat d'Arlon, la prévôté de Luxembourg, les 
terres situées aux environs de l'Eltz, de la Wiltz, de 
l'Qur, de l'Ourthe, de l'Emblève, de la Semoy, de la 
Lesse et d'une partie de la Sui'e. A l'Orient de l'Ar- 
denne se trouvait le Carascow pagus, qui doit sa célé- 
brité à l'abbaye de Prum, et le Bedeiisis pagus, pays 
deBitbourg, non moins connu par l'abbaye d'Echter- 
nach qui y était située. 

La partie méridionale du Luxembourg , qui fut 
longtemps considérée comme belge, était divisée 
entre les pays de Voivre, Wabrensis pagus, et de Moselle, 
Maselgowe. Des Roches indique comme étant compris 
dans le pays de Voivre, appelé ducatus Waverinsis 
dans un diplôme de Charlemagne, et comme endroits 
déjà nommés à cette époque, Iszich, près de Luxem- 
bourg; Juvigni, Juveniacum, non loin de Montmédy; 
Chiny, Chiniacum, et surtout Ivois, aujourd'hui Ca- 

* Guillemot, Catalogue des légende» des monnaies mérovingiennes. La 
Rochelle, i8io. 
» Act.SS. Betg.sel.j t. I, p. 480. 



116 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

rignan, déjà connu des Romains sous le nom d'E- 
poissus. Dom Germain qualifie cet endroit de villa 
publica. Le roi Théodoric y séjournait, dit-il, lorsque 
saint Colomban alla le trouver ', Suivant un acte cité 
par Hontheim, il paraît quivois portait le titre de 
comté, comitatus Ivotio. Cet auteur pense que les 
environs de Luxembourg formaient un autre comté 
du pays de Voivre sous le nom de Metthingow. Il y au- 
rait donc eu deux comtés dans ce pagus, comme l'in- 
dique facte de partage de 870, Wavrense comitatus IL 

Le Maselgow, ou pagus Maselgowi, sort un peu de 
ce que nous pouvons appeler pour cette époque la 
Belgique. Dans ces limites cependant on peut citer 
Grevenmachern, Meringum près de Kœnigsmachern, 
Wasserbillich, et Thionville, qui fut, sous Chaiie- 
magne, une des principales villes de l'empire, et où 
des plaids généraux furent tenus par Pépin et Louis 
le Débonnaire. 

Du reste, on trouve dans TArdenne un grand nom- 
bre d'endroits déjà nommés à l'époque dont nous nous 
occupons et même antérieurement. Aiion, Orolamium, 
était déjà une localité considérable sous les Romains. 
Son territoire, dans l'acte de partage de fan 870, est 
distingué dn pagusWabrensis et du comitatus Maslinsis. 
L'auteur de la vie de saint Maximin, écrite en 839, 
qualifie Arlon de locus et de castellum '^ ; mais dans 

' Mabillon, De re diplom., 1. IV, n» 135. 

s Voir Schajes, Les Pays-Bas avant et durant la domination romaine, 
t. II, p. 485. 



DESCRIPTION DES PAGI. 117 

une autre légende de saint Maximin on se sert du 
mot oppidum *. Si l'on en croit Dom Germain, il y 
avait à Arlon une villa royale et même un palais, 
jucundum palatium 2. 

Nassogne, connue par deux lois des empereurs Va- 
lentinien, Vaiens et Gratien, qui y furent données au 
quatrième siècle, devait avoir conservé quelques traces 
de son antique splendeur. Une église collégiale y fut 
fondée par Pépin d'Herstal. Suivant Dewez, Nassogne 
avait encore au treizième siècle l'aspect d'une ville ^. 

Bastogne, Bastonica ou Belsonaciim, est mentionnée 
dans une charte de l'empereur Charles le Gros , de 
l'an 887 ^. Wastelain attribue son origine à une villa 
regia, où Childebert tint un plaid en 585. 

Vianden aussi avait un château, construit depuis 
le septième siècle, et dont, suivant Schayes, les sei- 
gneurs portaient le titre de comte ^. M. Prat cite 
encore comme châteaux connus au neuvième siècle 
et antérieurement Douzy, Stenay, Amberloux, Berg, 
La Roche, Neufchâteau, Bouillon, Chatelet-haut, 
Salm-château, Hesperange, Relié, Houffalize, Roche- 
fort, Chiny, Orchimont, Mirwart, Koerich, Luxem- 
bourg, Wiltz, Sensenruth, Heisdorf, Pitlange et Fal- 
kenstein ^. Nous nous occuperons ultérieurement 

» Bollund., t. vu, Maii. 

* Mabillon, De re diplom., 1. IV, n° 7. 

' Dictionnaire géographique, au moi Nassogne. 

* Ernst, Histoire du Limbourg, t. VI, p. 86. 
5 Schayes, Les Pays-Bas, etc., t. II, p. 485. 

* Eludes sur l'orthographe el l'étymologie des noms de lieux dans le Luxem- 

II. S 



118 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

des villas royales, si nombreuses dans l'Ardenne, 
ainsi que des établissements ecclésiastiques. 

A l'ouest du comté d'Ardenne et du Condroz, le 
pays de Lomme, pagus Lommemis, était borné au sud 
par la Thiérache, à l'occident par le Hainaut et la 
Fagne, au nord par le Brabant et la Hesbaie. Des 
Roches cite parmi les endroits anciennement connus 
de ce yagus la villa de Bienne, Bevenia; la villa de 
Calco; le lieu appelé Brogne; Corbion, à peu de dis- 
tance de Ciney; Florenne, dont l'abbaye n'existait pas 
encore; Couvin, qui plus tard devint le chel-iieu d'un 
comié {comitatus Coviensis); Hastière, Hastevia, men- 
tionnée dans un diplôme de l'an 910 ; Landrichamp, 
Landricum casinim, près de Givet; le pays de 3Ianise, 
Mayinhius pagus, entre Givet et Revin; le bourg 
même de Revin, Ruivinium, mentionné dans une 
charte du roi Pépin; la villa de Walhain, Waluham; 
enfin Namur, Namucum castrum. Suivant V/astelain, 
la mention la plus ancienne de cette ville se trouve au 
bas d'un diplôme donné en G93 par Chlovis IIÎ '. 

Outre le comté de Lomme proprement dit et le pays 
d'Entre-Sambre-et-Meuse, le pagus Lommensis conte- 
nait encore un comté distinct, auquel on donnait le 
nom de comitatus Darnuensis ou Darniensis, comté 



bourg, publiées dans les Annales de la société pour la conservation des mo- 
numents historiques, Ailon, i.S5'f, p. 4î. 

■• Namuco recognovi. [Âmplissima coUectio, t. Il, p. 14.) 11 y a des mon- 
naies mérovingiennes qui portent le nom de JVawiuco. (Guillemot, Ca<a- 
logue des léjjendes dis monnaies mérovingiennes, La Rochelle, 1845.) 



DESCKIPTION DES PAGl. 119 

d'Arnau ou d'Oriiau, et qui se prolongeait des deux 
côtés de la rivière de ce nom, depuis sa source jus- 
(ju'o son embouchure dans la Sambre. 

Le chef-lieu du comté d'Arnau était Gembloux, 
\Gemelaus), appelé Gemimacum par les Romains. 
C'était alors une villa; l'abbaye n'existait pas encore. 
Une charte publiée par Mirœus * désigne comme 
taisant partie du même comté la villa de Bouffîoulx, 
/?w//o/s;Ernage, Asnatgia; la villa de Courtil, Ciirtily, 
et Villers, ViUare. Ces localités ont conservé leurs 
noms jusqu'à ce jour. 

A l'ouest du pays de Lomme étaient la Fagne, 
Fanîa, contrée couverte de forêts, le Cambresis, 
Cameracensis pagiis, et le pays de Famars, pagus Fa- 
nomartensis. On cite dans la Fagne l'abbaye de Lies- 
sies, Laelia, fondé en ToJ par Pépin 2, le domaine do 
Waslers, prœdium Wallare, dont le roi Dagobert fit 
donation à saint Landelin •"', et puis quelques endroits 
de moindre importance, entre autres, Boives, Bavia, 
mentionné avec Wallare dans le diplôme précédent, 
et Coursolre, Curds Solrœ, dont il est parlé dans la 
vie de saint AYalbert ^. 

Outre Cambrai, Cameracum, ville rom.aine, célèbre 
dans les annales des Francs ^, le Cam^bresis ne con- 

* Mir. Oper. diplom., t. I, p. Kii). 

* Mir. Orig. Benedict., p. 182. 

3 Mir Oper. diplom., t. 1, p. 4t^9. 

* Aaa SS. Belg. sel., t. lU. p. 3oo. 

5 Voyez daiisBrequigny, édilion de Pordessus, l. li, p. -19. une charte 
<le docatioij faite eu 6'.)!, par Pepiii à réglise vie S;iiiii-Pierre à Cambrni. 



120 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

tenait qu'un seul endroit digne d'attention : c'est Vinci, 
Vinciacum, où Charles Martel triompha des Neustriens. 
Des Roches assure que depuis la bataille de l'an 717, 
perdue par les Francs de Neustrie, on a donné à cette 
localité le nom de Crèvecœur ^ Une charte de dona- 
tion de Charles le Simple ^ fait en outre mention de 
Carnières, Walincourt, Junchy et Montigny. On peut 
citer encore Honnecourt, Hunulcurt, mentionné dans 
l'acte de 870. 

Le Hainaut, Hanoium, dont le nom occupe une 
grande place dans l'histoire, était à cette époque un 
assez petit pagiis se prolongeant entre la Sambre et la 
Haine, depuis la source de cette dernière rivière jus- 
qu'à son embouchure à Condé. Mais ce pagus était un 
de ceux où la civilisation gallo-romaine et la religion 
catholique avaient fait le plus de progrès. Il y avait là 
un groupe d'établissements religieux dont les posses- 
sions couvraient presque tout le pays ; nous en parle- 
rons plus amplement dans le § 3 de ce chapitre. 
Nous aurions du n'indiquer ici que les localités qui ne 
doivent pas leurs noms à des monastères ou autres 
établissements religieux; mais cette distinction est 
fort difficile, pour ne pas dire impossible. 

Si l'on en croit Vinchant, Mons était la capitale du 
Hainaut déjà au temps de Charlemagne ^. Maubeuge 
est connu depuis l'an 649 *. Bavai est une ancienne 

' Mémoire sur les limites des contrées, etc., p. 45. 

* Mir. Oper. diplom., t. II, p 937. 

' \iachani. Annales du Hainaut, liv. III, ch. 17. 

* Mir. Oper. dipl., t. III, p. 557. 



DESCRIPTION DES PAGI. 121 

cité romaine. Haumont, Altus mous, figure dans la 
vie de sainte Waldetrude ^ Saint-Ghislain, Ursidungus, 
est le nom d'une abbaye, de même que Crepin, Lobbes 
et Aulne. Le roi Dagobert donna à l'église de Cam- 
brai, en 640, Breuil, Buriacum, Onain et Kanibium, 
probablement Cambron, plus jEnenghmi, probable- 
ment Enghien ^. Dans les donations faites par Charle- 
magne figurent Fontaine-l'Évêque, Fontanœ~\ Hauchin, 
Alciniiagas, Hérinnes, Heriuio, Husignies, Huniolo, 
Kain, Kmegas, et Waudrez, Waldradium *. Il est fait 
mention d'Amblise et d'Halcim, que Mirseus dit être 
Haucin, dans un diplôme de Charles le Chauve ^. 
Loveruna, peut-être Loeverval, sur la Sambre, avait 
été donné en 844 à l'église d'Aix-la-Chapelle par l'em- 
pereur Lothaire ^. Sassigniaca, que M. Imbert appelle 
Sassignies figure dans une donation de Louis le 
Débonnaire h l'abbaye de Maroilles '^. Cette abbaye 
reçut également de Charles le Simple plusieurs 
donations de biens situés dans le Hainaut, entre 
autres, Fayt, Fagetus, Flobeq, Flobodeka, Taisneres 
et Warchin ^. On sait que Boussois est le nom du 
château dans lequel se défendirent les comtes Rainier 

' Acia SS. ord. D. Bcnedin , saec. II, p 866. 

* Mir. Oper.dipL, t III, p. 1. II est à remarquer qu'il y a deux Cam- 
brons. 

^ Falcuinus, Chron. Lobb., c. 6. 

* Mir. Oper. diplom., t. I, p. 496 
» Ibid., t. I, p. 249. 

fi Ibid., t. I, p. 3S7. 
' Ibid., t. 1, p. 246. 
« Ibid., t. I, p 36, -24'.). 



I2J HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

et Lambert, en 974. Estinnes est un lieu célèbre par 
le fameux concile de Leptines, Péronne est l'endroit où 
fut livrée la bataille de ce nom, en 973. Montigny est 
mentionné dans les guerres de Charles le Simple 
contre ses vassaux. Escaupont, Pons Scaldis, est un 
lieu déjà connu des Romains, Thieusies, Tiedeias, est 
mentionné dans la vie de saint Ghislain '.Enfin Hornu 
et Wasmes figurent dans un diplôme de l'empereur 
Othon P'"2, ainsi que Ville-sur-Haine, Haigna. Sur la 
rive droite de la Sambre, entre Thuin et Charleroi, 
Wastelain indique un petit canton qu'il appelle jjagus 
Sambrensis, où était l'abbaye d'Aulne ^. 

Le Hainaut était séparé de l'Escaut par le pays de 
Famars, qui avait pour chef-lieu Valenciennes, rési- 
dence royale, où Chaiiemagne tint un plaid en 771 *. 
Ce pagus contenait aussi les abbayes de Denain et de 
Maroilles, le fisc royal de Solême, le monastère de 
Saint-Sauve, le village de Famars, Fanum Martis, déjà 
mentionné dans la notice des dignités et des pro- 
vinces de l'empire romain; plus Landrecy, Fichau, 
Croix, Baroy, Avesnes sur l'Escaut, suivant M. Im- 
bert, qui ne craint pas d'y placer également Thuin, 
Tlmnnbn, dmiesLU dépendant de l'abbaye de Lobbes^. 

Sur la rive gauche de l'Escaut, nous trouvons au 



' Acta SS. Belg. sel., t. IV, p. 385 et 389. 

* Mir Oper diplom.,Ul, p. 505. 

» Ibid , t. I, p. 54. Description de la Gaule Belgique, p. HO. 

« V. Mabillon, De re diplom., t. IV, p. 148. 

•' Geographia piqoTum, p. 147. 



DESCRIPTION DES PAGI. ii.i 

sud le pagiis Atrebatensis des Romains, c'est-à-diro 
l'Artois. Une partie de cette contrée a pris le nom de 
pagus Adertisus ; une autre a reçu des Francs le nom 
germanique û'Osterbant , une troisième s'appelle pa- 
gus Melenatensis ou Melhelensis, c'est le Melanthais ; 
une quatrième, Pabulensis, c'est le pays de Puelle ou 
Pevele. 

On cite une foule d'endroits anciennement connus 
dans le pagus Adertisus * ; les principaux sont Arras, 
Atrebatum; Sarcin, Sarcinium ou Siricînium; Vitri, 
sur la Scarpe, Victor i acmn ; Lambres, Lambrae ou 
Lambris, sur la même rivière ^; Boiri-Sainte-Rictrude 
Bariacum^; l'abbaye de Mareul, Mareolum; Henin- 
Lietard, Henniacum ; Lens ; Saints, Sancti, prés 
d'Oisi ; Berninville et Dinville, Bernivilla et Dagin- 
villa dont il est fait mention dans un diplôme de 
l'an 673 *; Monchy, Moniaco; Wailli, Walliaco; 
Beaureins, Bellirino ou Belreino; Roïlecourt, Bodulfi- 
curte; Radinghem, Badoni villa; Fressin, Frisensi 
curte, et Saussoi, Saiitcidio, près d'Hesdin. 

L'Ostrevant, pagus Ostrebannus, paraît être la par- 
tie de l'Artois qui se trouve entre l'Escaut et la 
Scarpe. On désigne comme situés dans cette contrée 
les monastères. d'Hasnon et de Marchiennes; plus la 



' V Wjsteijin, Description de la Gaule Belgique, p. 363', Des Roches, 
Mémoire sur la question des conlreen, p. 47 
» Mir. Oper. dipL, t. I, p. îi8. 
s Mir. Ibid., t. 1, p. 138. 
« Mir Ibid., 1. 1, p. 126. 



I2i HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

villa de Gouy, Gaugiacum, celle de Waversin, Wa- 
verciiim *; Bouchaiii, capitale du comté ^; Lambres, 
déjà indiqué ci-dessus comme faisant partie de 
l'Artois, et Riulay, Rullagio ^. 

Le Mélanthais, dont il est fait mention dans l'acte 
de partage de l'an 837, était la contrée située au nord 
de l'Artois, où se trouve encore aujourd'hui Séclin, 
Saclmium, déjà nommé dans la vie de saint Éloi. 
M. Warnkœnig, dans son histoire de Flandre (t. I, 
p. 124), y place Douay et Esquermes, Scelmi, Scel- 
mum. Un diplôme de l'an 870 indique Neuville, 
{Villa Nivilla) comme située in pago Megenetisse ^. 
Dans un diplôme de l'an 877, il est fait mention aussi 
de Roncliin, villam Rumciniiim, et de Templeuve, 
villa Templovio, l'un et l'autre situés in pago Mede- 
nentinsi ^. La seconde de ces villas paraît cependant 
appartenir au pays de Pevele, qui était séparé du Mé- 
lanthais par une petite rivière appelée la Marque. 

Le pagiis Pabulensis, ou pays de Pevele, était situé 
entre la Marque, l'Escaut et le pagus Toniacensis; il 
comprenait le monastère d'Elnone ou Saint-Amand. 
Sa capitale était Orchies, Orchiacum ; on y trouve en 
outre Mons en Puelle, in Pabula Montes; Templeuve 
déjà nommé; Beuvry, villam Bebrogium, cité dans le 

' Mir. Oper. dipl., t. I, p. 3-i-3.i. 

* V. Histoire de Bouchain, par le P. Petit, réimprimée à Douai en 186 I . 

* Ces trois dernières localités sont nommées, dans un diplôme de 877 
(Mir. Oper. dipl., t. I, p. 138.) 

« Mir. Oper. dipl., t. HI, p. 289. 
s Ibid., t. l,p. 138. 



DESCRIPTION DES PAdl. Mb 

diplôme susdit de l'an 877, et peut-être Roubaix, 
Rotbodirodo, dont il est fait mention dans un diplôme 
de 871 '. 

A l'occident de l'Artois, dans le pays des Morins, 
était le pagns Tarvemiensis ou Teruanensis, s'étendant 
jusqu'à la mer. Le Boulonais était en quelque sorte 
dépendant de cepagus; son chef-lieu ou, si l'on veut, 
sa capitale était l'ancienne ville de Térouanne, peu 
éloignée de la côte, à cette époque ^. Un diplôme de 
l'an 654 y place Sithiu, c'est-à-dire la célèbre abbaye 
de Saint-Bertin, plus la villa de Tatingen et Aussy- 
au-Bois, Alciaco ^. Les autres endroits principaux de 
ce j)agus étaient, suivant Malbrancq et Wastelain, 
Aire, Ariacum, Renti, Rentico, Blangi, Blangiacum, 
et Akiacum que Des Roches appelle Auchy ^. 

La Flandre, dont il nous reste à parler, est la 
partie de la Belgique dont l'histoire et la topographie 
ont été étudiées avec le plus de soin. Dans l'acte de 
partage de l'an 837 ■', le Mempiscon est distingué du 
Flanderes; et par un diplôme de Charles le Chauve de 



' Vet. scrip. coll., t. I, p. 196. 

2 Teruannensis civitas secus mare fundala, dit un diplôme de Louis VU, 
roi de France, en 1 166. (Schaeyes, la Belgique et les Pays-Bas, éd. de 185S, 
t. n,p. 173.) 

' Mir. Oper. diplom., t. I, p. 7. 

* Des Roches, Mémoire sur la question des contrées, cantons, etc. 

* Charla divisionis imperii, ap. B.iliiz , t I, p. 686. La même distinction 
entre le Mempiscus et lu Flinidre se retrouve dans un autre capitulaire, où 
il est dit : « De conjurationibus servorum quee fiunt in riandris et in 
Mempisco (Capit. ab Anseg., lib. IV, c. 7, ap. Baluz., 1. 1, p. 775.) 



126 HISTOIRE DEi CAROLINGIENS. 

l'an 847 ', il est constaté qu'au neuvième siècle on 
donnait le nom de pagiis Mempiscus au pays des 
Ménapiens. Il y avait donc dans les Flandres deux 
grandes divisions territoriales : celle qu'on appelait 
Flandre, étant distincte du pays des Ménapiens, ne 
pouvait être autre que le littoral Saxon, littus Saxoni- 
cum, occupé par des colons d'origine saxonne et 
s'élendant des frontières de la Morinie jusqu'à l'em- 
bouchure de l'Escaut ^. Le Mempiscus comprenait 
sans doute tout le pays occupé par les Ménapiens 
entre l'Escaut et le littoral. Raepsaet a fait de louables 
efforts pour déterminer les limites exactes de ces 
deux grandes divisions ^; il attribue au pagus Flan- 
drensis tout ce qui se trouve à l'occident de la voie 
romaine conduisant de Boulogne à l'Escaut près 
d'Anvers, ainsi le pays de Waes avec les quatre 
villœ de Bouchaute, Assenede, Axel, Hulst, et le petit 
pagiis Isereticus, s'étendant le long de l'Isère et com- 
prenant Nieuport. 

Cette délimitation nous paraît fort hasardée; il est 
d'ailleurs extrêmement douteux que les dénomina- 
tions de Mempiscon et de Flamleres, qui s'appliquaient 
à des nationalités aient jamais servi à désigner 
deux grandes circonscriptions administratives. Nous 
voyons par le capitulaire de Charles le Chauve de 



' Iii terrilorio Meriapiorumquod niiiir Mempiscum appellant. (D. Bou- 
quet, t. VIII, p. 488.) 

* Warnkœnig, Histoire de Flandre, t. 1, p. 123. 
' Raepsaet. CiË'tti'rej romp/èfe*, t. 111, p. 108etsuiv. 



DESCRIPTION DES PAGI. 127 

l'an 844, que le Curtricisiis, pays de Courtrai, et la 
Flandra étaient réunis sous l'autorité du même 
comte, avec Noyon, le Vermandois et l'Adertisus ''. 
En était-il de même avant Charles le Chauve? C'est ce 
qu'on ne sait pas. Le seul fait que l'on puisse con- 
stater, c'est que la Flandre et le Mempiscus étaient 
deux pays distincts, et qu'ils se subdivisaient en plu- 
sieurs pagi plus ou moins considérables; mais il ne 
semble pas, d'après le capitulaire susdit, qu'aucun 
de ces pagi fût assez considérable pour qu'un comte 
fût préposé exclusivement h son administration, 
moins encore que le Mempiscus et la Flandre eussent 
chacun leur gouvernement h part. 

On pense assez généralement que le Mempiscus ou 
plus exactement Mempiscus, pays des Ménapiens, 
comprenait un pagus Mempiscus plus restreint, 
comme il y avait dans le Haspengow un pagus Has- 
pinga. Mais la situation et les limites de ce pagus 
Mempiscus sont fort peu connues. Il est d'ailleurs fort 
difficile, quand on rencontre le nom de Mempiscus 
dans une charte, de distinguer s'il s'agit du pagus 
restreint ou de celui qui embrassait toute la Ménapie. 
Un diplôme de Louis le Débonnaire, de l'an 822, fait 
mention de Roulers, Roslar, comme situé in pago qui 
dicitur Mempiscus. Une charte de l'an 847, citée par 
Raepsaet 2, y place les villages d'Ardoye ,Couckelare, 

< Id Novioniiso, Vermendiso,Aderliso,Gurtric'.so, Flandra, fomitalibus 
Engelramni. (Mir Oper. dipL, t. I, p. :Uu ; Baltiz., t. W. p. 68 et 69.) 
« OEuvres complètes, t. lll. p 110 



128 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Lidda, Recolwingahem, Coolscamp, Winghene, 
Bernhem et Bonart. On y met aussi Poperinghe, 
suivant une charte de l'an 877 ^; Tronchiennes 
Tru7îcinium, en flamand Drongene, suivant un titre 
ancien, cité par Henschenius '^, et Cassel, Castelhmi 
Menapiorum, si l'on en croit les actes du chapitre de 
cette ville, de l'an 1085 ^; ce qui du reste est vrai- 
semblable, car un diplôme beaucoup plus ancien, de 
l'an 864, indique Helsoca, probablement Eeke, près 
de Cassel, comme situé dans le pagus Mempiscus *. 
Suivant M. de Bylandt, le Mempiscus restreint com- 
prenait Poperinghe, Tronchiennes, Verwicq, Esche 
ou Ecke, Ypres, Lederzeele, Comines et Warneton ^. 
Dans la vie de saint Eloi, écrite par saint Ouen, au 
septième siècle, il est parlé d'un pagiis Gandensis '^; la 
même expression se trouve dans un diplôme de 
Charles le Chauve de l'an 864 ^. Cependant la charte 
de donation de l'an 870 désigne le lieu où est situé le 
monastère de Blandiiiium par ces mots : in vico Gan- 
densi ^. Le Castrum Ganda est certainement plus 
ancien, mais c'est aux deux abbayes de Saint-Pierre 

' Wasielairi, Description de la Gaule Belgique, p. 417. 

» Apud Boll. et Heiisch., t. I, Febr., p. 8Sî. 

^ Des Roches, Mémoire couronné sur la queslion des contrées, can- 
tons, etc. 

* Wastelain, Description de la Gaule Belgique, p. 416. 

s Commentatio ad quœstionem qua postulatur descriplio It istorica-yeogra- 
phica comitatus Ftandriœ, p. 38. 

« Du Chesne, 1. 1, p 6:V2. 

ï Mir. Op. dipl., t. I, p. 26-27. 

« Ibid., t. I, p.3il. 



DESCRIPTION DES PAGI. 129 

et de Saint-Bavon, que la ville de Gand doit son ori- 
gine. Si autour de cette ville il se forma un pagiis, ce 
fut probablement à l'aide des domaines acquis par les 
moines. Suivant Butkens, tout le pays de Waes fit 
partie du pagus Gandensis *; cette acquisition semble 
avoir été une conséquence de la donation de Tamise 
{villa Temseca, in pago Wasiœ), faite par Charles le 
Chauve à l'abbaye de Blandinium, en 870. M. de 
Bylandt soutient avec quelque raison que le pays de 
Waes ne fut annexé au pagiis Gandensis qu'en 949 par 
un diplôme de l'empereur Othon I" ; tandis que 
Saeftingen, Axel et Tamise, localités de ce pays, sont 
citées dans une charte de Louis le Débonnaire de l'an 
821 comme faisant partie du pagus Flandrensis '^. 

Le pagus ThoroUanus est dans le même cas. Thou- 
rout, Thoraltum, Tonualdo, qui lui donna son nom, doit 
son origine à un monastère fondé par saint Amand 
au septième siècle, et donné par Louis le Débon- 
naire à Ansgarius, évêque de Hambourg, en 834. Une 
charte de l'an 743 •' comprend Thourout dans le Mem- 
piscus, ce qui semble prouver que \q pagus ThoroUanus 
ne se composait que des possessions de l'abbaye. Ces 
possessions comprenaient, outre le village de Thou- 
rout, Roulers, Ardoye, Coolscamp et Wyngene, 
suivant le diplôme de l'an 848, mentionné ci- 
dessus. 

* Trophées du Brabant, t. I, preuves, p. 11 . 

* Commentalio, p. 36. 

2 Brequigny, Diplom. ad res Franc, t. I, p . 487. 



130 HISTOIRE DES CAROLINGIENS 

Le pagus Ciirtricisiis, dont nous avons déjà parlé, 
semble avoir formé un comté, sans cependant qu'il 
eût un comte particulier. Ce pagus est nommé dans la 
vie de saint Eloi, écrite au septième siècle, et dans le 
capitulaire de Charles le Chauve de l'an 853 • . Suivant 
Des Roches, il était borné à l'orient par l'Escaut, à 
l'ouest par le pagus Mempisciis, au nord par le pagus 
Gandensis, au sud par le Mélanthais. La ville de Cour- 
trai était connue dès le temps des Romains ; parmi 
les autres localités du pagus, qui sont nommées 
dans les monuments anciens, on remarque Syn- 
ghem, Aspre, Caneghem, Audegem, cité par Egin- 
hard 2, etc. 

Le pagus Toniacensis est nommé dans un diplôme 
de l'an 837 ^, qui y place Cisoin, Cisonium, Confin, 
Confinimn, Summin, Summinmn. Un diplôme de 
l'an 870 désigne dans le môme pagus un endroit 
nommé Greffin, Gressonium ^. D'autres actes men- 
tionnent comme faisant partie de ce pagus, Blandain, 
Hollain, Espain, Wateiios, Warcoin ^, Espierre, Hel- 
chin, Dottignies, Bouvines, Brillon, etc. Selon Des 
Roches, il s'étendait jusqu'à Espain, vers le sud, la 
Marque vers l'ouest, Helchin vers le nord, et l'Escaut 
vers l'orient. On sait que Tournai est une ancienne 

' Mir Ope r dipl., t. 1, p 3iO. 

» Hist de la translat. des SS. Martyrt, édit. Teulet, p. 326. 
- Mir. Oper. dipl , 1. 1, p. 19-20. 
« Ibid., t. III, p. 289. 

* Warcoin {r«fretu«d{a) est nommé par Einhard, '.ians son Hi«loire dû 
la translation des SS. Martyrs, édit. Teulet, p. 325. 



DESCRIPTION DES PAGl. 131 

ville romaine ; l'auteur de la vie de saint Amand dit 
qu'elle fut la capitale du pays des Ménapiens. 

Plusieurs diplômes font mention d'un pagus Leticus, 
qui, suivant une charte de l'an 867, devait contenir 
Armentières, Estaires et Merville, Armentariœ, Sta- 
irœ, Broylus. Les limites de ce pogus sont fort diffi- 
ciles à déterminer, à cause de la diversité des lieux 
indiqués comme y étant compris. Une charte de 
l'an 877, de Charles le Chauve, mentionne tout à 
la fois, comme située inpago Lelico la villa d'Haisnes, 
villam Haignas, au sud de la Bassée, et la villa de 
Reiningen, lleninga au quartier de Furnes '. Raep- 
saet a supposé que le pagus Leticm n'était pas territo- 
rial, mais personnel, comprenant tous les lètes éta- 
blis dans divers pagi. C'est une- conjecture qui nous 
paraît peu fondée. M. de Bylandt pense que le pagm 
Leticus s'étendait depuis liaisnes jusqu'à Reningen et 
comprenait la forêt de Wastelau, sur la rive droite de 
la Lys, entre les villes d'Aires et de Merville 2. 

Il est parlé aussi d'un pagus Isereîicns dans un di- 
plôme de l'an 805, cité par Malbranq. Ce petit pagus, 
devait être situé sur les deux rives de l'Isère; suivant 
la chronique d'Iperius, à l'an 860, il comprenait le 
porius Iserœ, qui est probablem.ent l'endroit où fut 
bûtie plus tard la ville de Nieuport. C'est donc par 
erreur que Des Roches et Wastelain l'ont placé dans 



' Mir. Oper. dipL, t. I, p. lo8. 

* Voir la dissertalion précilce page 41. 



13! HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

le pays de Mempiscus ; il appartient plutôt à la 
Flandre. 

Le littoral saxon, qui composait le pagus Flandren- 
sis, est peu connu. Tout ce territoire était couvert de 
marais, de bois et de bruyères ; il était exposé aux 
irruptions fréquentes de la mer et de l'Escaut vers son 
embouchure. M. de Bylandt divise le pagus Flan- 
dreusis en quatre parties, savoir : 

i° Le pagus Flandrensis proprement dit, compre- 
nantBruges, Ghistelles, Rodenbourg (plus tard appelé 
Ardenbourg), Aldenbourg, Gravelines, la ville de saint 
Willibrord, Berg, Mardick ^, Petressem, Ostende, 
Scarphout, Maldegbem, Lapschure, Furnes , Dix- 
mude, Bambourg, Ooslbourg, etc. ; 

2" Le pagus Isereticus dont nous venons de parler ; 

3° La terre de Waes, comprenant Axel, Saeftingen, 
Tamise, Thesla, Hulst, Beveren, Boucbout, Waes- 
munster; 

4° L'île de Cadsand, primitivement habitée par les 
Cattes et que, suivant M. de Bylandt, les Hollandais 
ont tort de vouloir attribuer à la Zélande ^. 

Plusieurs endroits cités dans cette énumération 
nous paraissent douteux relativement h l'époque dont 
il s'agit; d'autres ont une existence constatée par des 
documents irrécusables. Une charte de Louis le 



' V. VHisioire de Mardick et de la Flandre marilime, par Raymond de 
Rertraiid, Dunkerque, 1802. 

Frederici comitis de Bylandt commentatio, etc., p. 35. 



DESCRIPTION DES PÂGI. 133 

Débonnaire, citée par Sanderus ^ lait mention de 
Saftingen, Axel et Tamise. Suivant Vredius, qui a 
puisé ses preuves dans les documents des dixième 
et onzième siècles, le pagiis Flandrensis comprenait 
Bruges - et ses environs, c'est-à-dire Ardenbourg, 
Oostbourg, Lapschure , Oostkerke , Houthave , Lisse- 
wege, Meetkerk, Uytkerk, Dudzeele, Labbeke, Sac- 
kinghem, Aldenbourg, Klarkem, Warrhem, Sarrem, 
Eessene, Keyem, Dicasmiitha probablement Dlxmude^. 
Les chroniques rangent dans les limites de ce pagns 
tout le pays de Waes, avec les quatre Métiers, Bou- 
ciiout, Assenede, Axel et Hulst. 

Éginhard , à roccasioa des miracles opérés à 
Gand, dans le monastère de Saint-Bavon, parle d'une 
fille venue du village de Fursenum ^. Il est très- 
probable qu'il s'agit de Furnes, appelée Furnœ dans 
les documents du douzième siècle; Eginhard nomme 
aussi le village de Machelen, Magie, qui existe encore, 
à trois quarts de lieue de Deynze ; celui de Baesrode, 
Baceroda, à une lieue de Termonde, sur l'Escaut; 
Mullen, i¥///J«/Mm, entre Gand et Audenarde; Eessene 



' Fland illmt., à Tariicle Aldenhur'jum. 

2 La ville de Bruges doit son orig;i;e a ri.uidouin l", comte de Flandre, 
qui y fit construire un château pour servir de défense contre les Normans 
V. la Chronique de Saint-Bertin, ann. 802 

' Des Roches, Mémoire sur les limites des contrées, etc., p. 55. Voyez 
aussi l'excellent essai de M. de Smet. sur les noms des villes et communes 
de la Flandre occidentale, dans le tome XXVI des Mémoires del'Académie 
royale de Belgique. 

* Hist. de la transi., édit. Teulet, p. 3ii!. 

11. 9 



134 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Accinium, dans le canton de Dixmude, et Wormliout, 
Vuermimum, dans la Flandre française près de Dun- 
kerque '. Plusieurs de ces localités appartenaient au 
pagus Flandrensis, les autres au Mempiscus. 

§ 2. LES VILLAS ROYALES. 

Les villas ou palais royaux, tels que Charlemagne 
les a décrits 2, étaient de vastes établissements où 
logeaient non-seulement le roi, les personnes de sa 
famille et les seigneurs de sa suite, mais encore tous 
les officiers ministériels et les employés attachés à la 
cour. Augustin Thierry, ens'aidant de son imagination, 
a tracé le tableau suivant de la villa de Braine : « C'é- 
tait, dit-il, une de ces immenses fermes, dont les chefs 
Francs préféraient le séjour à celui des plus belles 
villes de la Gaule, et dans lesquelles ils convoquaient 
les Mais nationaux et les synodes des évéques. Ces 
habitations des rois barbares ne ressemblaient en 
rien aux châteaux féodaux, dont les ruines impo- 
santes étonnent encore nos yeux. C'étaient de grands 
bâtiments non fortifiés, construits en bois plus ou 
moins élégamment travaillé, et entourés de portiques 

' Histoire de la iransl., édit. Teulet, p. 323 etsuiv. 

« Capitulare de Villis, ap. Baluz., t. I, p. 331 ; Pertz, leges, t. I, p. 181. 
Voir le célèbre commentaire de M. Guérard sur ce capitulaire, dans la 
Biblioihéque de l'école des chartes, série III, t. IV, p. 201,317, 546, de 1833 
publié k part la même année. Voyez aussi Waitz, VerfassuriQsgeschichie 
t. IV, p. 120 et s. 



LES VILLAS ROYALES 135 

d'un Style emprunté à l'architecture romaine. Autour 
de la demeure du prince étaient disposés les loge- 
ments des officiers de son palais, des leudes qui 
vivaient à la table royale et ne s'étaient pas fixés s ur 
leurs propres terres, et enfin des moindres per- 
sonnes, des lètes germains, des fiscalins ou servi- 
teurs du fisc, qui exerçaient au profit du roi toute 
espèce de métier, depuis l'orfèvrerie et la fabrique 
des armes jusqu'à la tisseranderie et la mégisserie ; 
depuis la fabrication des étoffes grossières destinées 
îiux petites gens, jusqu'à la broderie en soie et en 
or... Des bâtiments d'exploitation agricole, des 
haras, des étables, des bergeries, des granges, les 
masures des cultivateurs, coloni, et les cabanes des 
serfs du domaine complétaient le village royal ^ » 

Ce tableau manque d'exactitude, quand on veut en 
faire l'application aux palais carolingiens; il n'est 
exact que relativement aux dépendances du châtea u, 
qu'il ne faut pas confondre avec le château propre- 
ment dit. Celui-ci ne se composait pas de construc- 
tions en bois plus ou moins bien travaillé ; c'était un 
édifice solidement construit en pierre; mais il est 
vrai que l'établissement en général, avec ses dépen- 
dances, contenait une population d'hommes libres et 
de serfs, de fonctionnaires, de cultivateurs et d'arti- 
sans. Le capitulaire de villis parle des Franci établis 



' Les quatre fils Je Clilotaire /•■•, dans l'ouvrage intitulé Dix an» d'élulet 
hisloriquei. 



136 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

dans les fiscs royaux, pour dire qu'ils ne peuvent 
être jugés que suivant leurs lois ; il les distingue des 
gens de la familia, auxquels il permet d'administrer 
des corrections corporelles, familia vapuktur. La 
villa était ordinairement gouvernée par un intendant 
de l'empereur, portant le titre de jiidex, actor, ou vH- 
liciis. Le pouvoir de ce fonctionnaire supérieur sur les 
personnes non libres de la familia était ù peu près 
absolu; seulement le capitulaire lui défend de les 
employer à son service particulier, d'en exiger des 
corvées, ou de les forcer à quelque travail, et d'en 
recevoir des cadeaux. Lejiidex avait sous ses ordres 
un grand nombre d'officiers que le capitulaire ap- 
pelle majores, forestarii, poledrarii, venatores, falcona- 
rii, cellularii, decani, telonarii, et cœteri miimteiiales. 
Parmi ces agents se trouvaient des hommes libres, 
qui possédaient des bénéfices dans le fisc même du 
roi. Le capitulaire fait aussi mention de fiscalins, 
ftscaUni, qui vivaient du produit de leurs manses. 

Un grand nombre d'ouvriers étaient attachés aux 
fiscs royaux. Le capitulaire veut qu'il s'y trouve des 
orfèvres, des maréchaux-ferrants, des armuriers, des 
cordonniers, des tanneurs, des charpentiers, des 
menuisiers, des tailleurs, des oiseleurs, des savon- 
niers, des brasseurs, des boulangers, des faiseurs de 
filets, etc. Il y avait aussi des églises et des clercs, 
car le capitulaire prescrit formellement de payer la 
dîme aux églises qui sont dans les fiscs, et défend d'y 
admettre d'autres clercs que ceux du prince et de sa 



LES VILLAS ROYALES. 137 

familia. Enfin toute villa royale avait de vastes éten- 
dues de terres arables, de prés, de bois, et l'on y 
trouvait tout ce qui est nécessaire aux travaux de 
l'agriculture : des écuries, des étables, des bergeries, 
des porcheries, des pigeonniers, des poulaillers, etc. 
Le capitulaire contient de nombreuses dispositions 
concernant l'agriculture, le jardinage, l'élève et 
l'entretien des chevaux, du bétail, des animaux de 
basse-cour, l'exploitation et la conservation des 
forêts, la confection du vin, de la cervoise, du 
vinaigre, du beurre, du fromage, du pain. Il va jus- 
qu'à désigner les végétaux qui doivent être cultivés 
dans les jardins, en distinguant les plantes médici- 
nales, aromatiques, potagères, légumineuses. Les 
arbres à fruit sont également énumérés ; on désigne 
même les espèces de pommiers auxquelles il con- 
vient de donner la préférence. 

C'est sans doute à cause de ces détails qu'on a 
comparé les villas de Charlemagne à de grandes 
fermes, de grands établissements d'exploitation agri- 
cole. Cette appréciation nous paraît inexacte. Les 
villas proprement dites étaient de véritables châteaux 
parfaitement construits ; sur les fiscs ou domaines 
qui en dépendaient étaient établies des espèces de 
colonies, très-bien organisées et qui semblent avoir 
servi de type aux communes du moyen âge. C'est là 
que les métiers ont dû se former, que les arts indus- 
triels ont dû prendre naissance, et que les travaux de 
fagriculture trouvèrent des motifs d'encouragement 



138 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

dans les besoins des populations agglomérées. Les 
villas royales et les monastères furent les éléments 
du nouvel ordre social qui se préparait et qui devait 
aboutir à l'organisation des communes. 

La partie orientale de la Belgique était, pour ainsi 
dire, le chef-lieu de l'empire des Francs. On y trouve 
les -plus célèbres villas des Carolingiens, Jupille, 
Herstal, Chèvremont, Theux, Aix-la-Chapelle; les 
lieux de naissance et de séjour de Charles Martel, 
des Pépins, de Charlemagne et de Louis le Débon- 
naire. Jupille, sur la rive droite de la Meuse, paraît 
avoir été la plus ancienne de ces résidences. Pépin 
d'Herstal y mourut en 714. On voit encore à Jupille, 
vers l'endroit où l'on suppose qu'était le palais, un 
bain fort ancien, que M. de Villenfagne croit avoir 
servi au roi Pépin, Si l'on s'en rapporte aux tradi- 
tions, il devait y avoir à Jupille sept tours ou châ- 
teaux. On induit d'une sentence arbitrale de l'an 
14S2 \ qu'à cette époque une des tours existait en- 
core, et qu'on l'appelait ly thor del Weige (en flamand 
(1er wacht) ; ce qui permet de supposer qu'elle avait été 
construite avant l'introduction de la langue romane 
dans ces contrées. 

Herstal, sur la rive gauche de la Meuse, vis-à-vis 
de Jupille, a sans doute été fondé par Pépin II, qui en 
conserva le nom. Cependant M. Henaux rapporte, 
d'après une vieille chronique, que Pépin le Bref fit 

1 Delvaux, Diciionnaire giio'jr. de la prov. de Liéijt, part. 1", p. -4-2, 



LES VILLAS ROYALES. 13& 

bâtir une église et un palais l\ Herstal, avec les maté- 
riaux d'un ancien pont qui réunissait autrefois les 
deux rives de la Meuse vis-à-vis de Cheratte *. Tout 
ce qui reste aujourd'hui de cette villa si célèbre, c'est 
une place qu'on appelle li Cour. On y voit aussi un 
vieux bâtiment que Delvaux suppose être l'ancien pa- 
lais de Pépin -, mais qui appartient évidemment à 
une époque moins ancienne. Nous croyons pouvoir 
en dire autant de l'édifice appelé Refuge des chanoines 
d'Aix, qu'on montre au bord de la Meuse, près de 
l'église, comme une construction de Charlemagne. 

Si l'on en croit M. Henaux, il y avait déjà à Liége^ 
au huitième siècle, un palais appartenant aux Pépins; 
Carloman, frère de Pépin le Bref, y aurait Mt un séjour 
en 743 ■''. Mais il est prudent de se méfier des illu- 
sions patriotiques de M, Henaux. Les chroniqueurs 
rapportent qu'en 769 Charlemagne célébra la Pâque 
auprès de saint Lambert, à Liège, apud sanctinn Lant- 
bertum in vico Leodico ■*. Ainsi s'exprime notamment 
Éginhard. Dans les annales de Lorsch, de la première 
rédaction, on lit in Leodico vicoimblico; les mots apud 
sanctum Lantbertum n'y sont pas. Il est vrai qu'une 
variante indiquée par M. Pertz dit : ubi sanctus Lant- 



1 Siur lu naissance de Charlemagne à Liège, 4« éiiit., p. 40. 

* Dict. (jéogr. de laprov. de Liège, partie H, p. 115. 
' Sur la naissance de Charlemagne, p. 43. 

* Celebravitqiie natalem Domini in villa Duria et pascha apuJ sanctum 
Laiilhertum iii vico Leodico. (Einh , Annales, ad ann. 769, ap. Pertz, 
t. I,p. 149 ) 



143 UlSTOmK DES CAROLINGIENS. 

bertus martyr in corpore requiescit *. C'est la seule 
mention qu'on trouve d'un séjour de Charlemagne à 
Liège, et elle ne prouve aucunement qu'il y eût alors 
un palais royal en cette ville. La manière dont s'ex- 
prime Eginhard semble plutôt indiquer que Charle- 
magne descendit au monastère de Saint-Lambert, ce 
qui serait d'ailleurs conforme aux usages du temps. 

Nous pensons que, pour être dans le vrai, l'on doit 
se figurer le vallon de la Meuse comme parsemé de 
villas et habité par de grands propriétaires, seigneurs 
fonciers, par les serfs attachés h l'exploitation de leurs 
domaines, et par les ecclésiastiques et les sujets de 
l'Église de Saint-Lambert. Au milieu de ce vallon se 
trouvaient les résidences royales de Jupille et d'Her- 
stal. On peut se figurer, d'après ce que nous avons dit 
des villas en général, ce que devaient être Herstal et 
Jupille au temps des Pépins. Le développement de la 
ville de Liège s'opéra probablement lorsque ces deux 
résidences furent abandonnées ou commencèrent à 
déchoir. Les établissements ecclésiastiques étaient 
d'ailleurs organisés sur un pied analogue, et la familia 
de Saint-Lambert devait contenir les mêmes éléments 
dans de moindres proportions. 

A peu de distance de Liège, sur la Vesdre, était 
Chèvremont, désigné sous le nom de Kevermunt dans 
les diplômes de 947 et 972. C'était une forteresse 
inexpugnable. « L'accès en était si difllcile, dit la 

' Monumenta Germaniœ hislorica, t. I, p. 148. 



LKS VILLAS ROYALES. Ui 

légende, et ses fortes murailles la protégeaient si bien, 
qu'elle ne pouvait craindre absolument aucun assaut, 
aucun siège ^ » Ce château paraît avoir été habité, 
nous l'avons ûéyâ dit, par Ansgisil et Begghe, fille de 
Pépin de Landen.Il existe, en effet, une vie de sainte 
Begghe, écrite au neuvième siècle et imprimée à 
Louvain en 1631, dans laquelle on rapporte que Chè- 
vremont fut embelli et fortifié par Ansgisil et Begghe. 
Des recherches et des fouilles récentes ont fait décou- 
vrir sur la montagne qui porte ce nom les restes d'un 
mur d'enceinte d'une grande étendue, fianqué de 
tours, et les substructions de l'une des tours du 
château 2. 

Le district de Theux, districtum Tectis, dont il est 
fait mention dans le partage de 870, était un domaine 
de la couronne, ou de la famille carolingienne, admi- 
nistré par un économe impérial, ador, qui avait sa 
résidence au palais de ce nom. Une charte de Louis 
le Débonnaire et de Lothaire, son fils, nous apprend 
que ces princes firent un séjour à Theux, en 827 ^. Le 
palais fut donné à l'église de Liège, en 898, par Zwen- 
libold, et la vaste forêt qui en dépendait, en 91 o, par 
Charles le Simple. 

Le château de Franchimont, voisin de Theux, doit 
son nom, Francorum moiis, au séjour des Francs, 

' Chapeauville; Gâta pontificum Turv/rens., etc., t. I, c. iiO. 
^ V. le rapport de M d'Olreppe de Douvelte, dans le Bulletin de l'In- 
stitut archéologique liégeois, 1. 1, p. 43"?. 

' Actiim Teciis puUitio ;egio .Mjrtéiie, Ampli-i^. co''.-:cl , l 11, p. 21). 



U2 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

et Pcpinster, qui n'en est pas éloigné, rappelle évi- 
demment quelque circonstance relative aux Pépins. 

Un peu plus loin vers l'Est était leNomm Castelliim, 
où fut enfermé, en 741, Grifon, frère de Pépin et de 
Carloman. On voit encore aujourd'hui les ruines de 
ce château, construit ou reconstruit au huitième 
siècle, et qu'on désigne maintenant sous le nom de 
château d'Amblève. Il est certain qu'il porta longtemps 
son nom de Noviim Castellum *, et qu'on l'appelait 
encore Neuf-Chastel au seizième siècle, lorsqu'il était 
propriété de la puissante maison de la Marck 2. 

Nous avons déjh parlé d'Aix-la-Chapelle, qui se 
trouvait sur le territoire àwpagus de Liège. Cette ville 
devint, sous Charlemagne, la capitale de l'empire; 
elle fut proclamée solennellement locus regalis et 
caput Galliœ trans Alpes ^. Près de là étaient les rési- 
dences royales de Tolbiac ou Zulpich, de Duren, 
de Fouron, où Louis le Bègue et Louis de Saxe se 
réunirent, en 878, pour confirmer le partage de la 
Lotharingie fait par leurs pères ^. 

Mira?us rapporte que de son temps, c'est-h-dire au 
commencement du dix-septième siècle, il se voyait h 
Fouron-le-Comte des fossés et des terrasses avec les 

' Un diplôme de Lolhaiie, de l'an 862, jorte : Actum Novo Castro in. 
pago Leocliensi. (Martène, AmpIiss.coUect., t. H, p. 27.) 

* Bovy, Promenades liisloriques dans le pays de Liège, t. H, p. 107-108; 
Delvaux , Diitionnaire géographique de la province de Liège, 1" partie, 
p. 371 et s. ; Grandgagnagc, Chaud fontaine, icallonnade, p. 171 et 172. 

3 Caroli Max. imp serino, apud Mir. Oper. dipl., t. I, p. 14. 

■♦ In loco i]ui vocatur Furonis. ;D. Bouquet, t. VIU, p. 31.) 



LES VILLAS HOYALliS. 143 

restes de fondations d'un vieux château, sur une 
élévation nommée Op de Sale, et que dans la vallée un 
endroit, éloigné d'un quart de lieue environ, appelé 
Steenbosch, offrait les ruines de plusieurs anciens 
édifices ^. 

Beaucoup plus célèbre est le château de Mecrsen, 
appelé Marsna palatium dans les Annales de Saint- 
Bertin. Il n'existe plus d'autre vestige de ce palais que 
le nom du village de Meersen, sur la Gheuie, près de 
Maestricht. Le domaine paraît avoir été cédé par 
Charles le Simple îi Gislebert, duc de Lotharingie, qui 
le donna en dot avec d'autres biens à sa femme Ger- 
berge, sœur de l'empereur Othon I". Celle-ci en fit 
donation, en 968, h l'abbaye de Saint-Remi à Reims, 
et par suite on y érigea un monastère, appelé ahhatla 
Marsna dans un diplôme de l'empereur Othon III, de 
l'an 986. Ernst pense que le monastère, qui devint 
dans les temps postérieurs la maison prévôtale de 
Meersen, fut construit sur l'emplacement de l'ancien 
palais 2. 

Un peu plus bas, sur la rive droite de la Meuse, se 
trouvait îlaslou, aujourd'hui Elsloo, lieu fameux par 
le séjour des Normands. Là aussi il doit y avoir eu 
une villa royale, puisqu'un diplôme deLothaire, de l'an 
860, se termine par ces mots : Actu7n Asiao palatio 

' llerum beijiv. chron., uuu. 878, p. 19G. 

2 Ilintoire du Liinbourg, t. I, p. 327. Les dctes datés de Meersen, apuJ 
tillam Marsnam, sont nombreux ; nous en ferons mention dans le récit 
tJesé\enemeuti. 



14V HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

regio '. Ernst prétend qu'il faut prendre aussi pour 
Elsloo VElidione villa, où Charles le Chauve donna un 
diplôme le 23 octobre 876 2. 

M. Rahlenbeck, dans une de ses publications, 
signale encore un autre palais carolingien, sur 
remplacement duquel se trouve aujourd'hui le mou- 
lin de Mesch, en wallon Méhault, à une lieue de 
Maestricht. C'est dans cet endroit, connu successi- 
vement sous les noms de Merchault et de Manderveld, 
que s'arrêta l'empereur Lothaire se rendant de Liège 
;i Meersen en 854. Il est remarquable qu'une prairie 
du village de Mesch porte encore aujourd'hui le nom 
de Frankryk ^. 

Si du Masgau et du Luihgau nous nous trans- 
portons dans les Ardennes et dans les Vosges, nous 
y trouvons une autre série de palais carolingiens. C'est 
en premier lieu Longlare, Longlier, qui paraît avoir 
été habité par Chlotaire II et où Pépin le Bref séjourna 
en 759 et, 763. On a pensé que le château royal de 
Longlare était situé à l'endroit qui porte aujourd'hui, 
par abréviation, le nom de Glaire, à une demi-lieue de 
Sedan, sur la gauche de la Meuse *. C'est évidemment 
une erreur, Longlare ne peut être autre que Lon- 
glier, près de Neufchâteau en Ardenne. Une charte 



1 Codex Laurisham. diplom , t. I, p. Si. 

* Ernst, Histoire du Limbourg, t. 1, p. 331 ; Mahiilon, Ann'iks orJini 
sancti Bcnedicli, t. III, p. C81 ; Bouquet, t. VIII, p C55. 

' V. Caumartin, Promenades dans les environs de Visé, p. 10.', note. 
■* TeiAet, OEuvres d'Eginhard, p. 61. 



LES VILLAS ROYALES. 145 

d'Othon le Grand, de 947, dit en termes exprès : in 
villa Lonyliers; et dans une charte d'Othon II, de 
l'an 982, on trouve Ciirtem Longlar mmciipatum. Ces 
deux formes s'appliquent ensuite à une église, dans 
la charte de fondation du prieuré de Longlier, par 
Henri III, en 1055, où il est dit ecclesia de Longlier, 
et dans l'acte de confirmation de Frédéric de Luxem- 
bourg, en 1064, où l'on trouve ecclesia de Longlari '. 
Ici l'identité est manifeste; on voit clairement que 
Longlier et Longlare sont deux dénominations du 
même lieu. 

Les autres résidences royales sont hors des limites 
de la Belgique actuelle ; c'est principalement Thion- 
ville, Theodonis villa, sur la rive gauche de la Moselle, 
où se tint la célèbre assemblée qui réhabilita Louis le 
Débonnaire et condamna l'archevêque Ebbon avec ses 
complices ; Metz , capitale du royaume d'Austrasie 
sous les Mérovingiens ; Attigny, témoin de tant d'as- 
semblées, de tant d'événements mémorables, et qui 
n'est plus aujourd'hui qu'un petit village du départe- 
ment des Vosges ; à côté d' Attigny, Douzy, château 
de chasse situé au confluent de la Chiers et de la 
Meuse. Remiremont, Thin, Arches, Ercry, etc., 
étaient des villas de moindre importance. 

Il n'est pas sans intérêt de rechercher quelles sont 
celles de ces villas que les rois Carolingiens habi- 



1 Annales de la Société pour la conservation des monuments historiques 
dans la province de Luxembourg, 18i'j-l850 et 1850-1851, p. 1G2, 



146 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

tèrent le plus fréquemment et pour lesquelles ils 
avaient une préférence marquée. 

Pépin, depuis son avènement h la royauté, ne 
paraît pas avoir séjourné souvent en Belgique. Egin- 
hard rapporte qu'en 759 il célébra la nativité du 
Seigneur à Longîare, Longlier, et la Pàque h. Ju- 
pille ^ ; qu'en 763 il s'arrêta encore Ji Longlier 
pour y passer l'hiver, et qu'il y célébra les fêtes de 
Noël et de Pâques ; qu'en 76o il convoqua l'assemblée 
générale de son peuple dans sa terre d'Attigny, et 
qu'il passa l'hiver à Aix, où il célébra les solennités 
de Noël et de Pâques. 

Les Annales de Lorsch et de Metz ^ ne nous en 
apprennent pas davantage; mais il est impossible que 
ce soient là les seules stations que Pépin ait faites 
en Belgique. Ce pays était le point central et fonda- 
mental de la puissance des Carolingiens ; c'est là 
qu'ils venaient pour rallier sous leur drapeau les 
hommes de guerre qui devaient les suivre, chaque 
fois qu'ils avaient un ennemi à combattre ou une 
expédition à entreprendre. Ce fait n'a pas échappé à 
la perspicacité de M. Guizot : « C'est surtout d'Aus- 
trasie, dit-il, que partent les bandes de guerriers 
qu'on voit se répandre soit en Italie, soit dans le 
midi de la Gaule '. » Quand Pépin vint à Longlier 

' Annalei Lawissenses et Einhardi Annales, ann. 759. (PerU, Monu- 
menta Germ. hist., t. I, p. 1i2, et 14.5.) 
2 Annales Met., ad ann. 758, ap. Pertz, h c, p. 333. 
5 Cours d'histoire moderne, 19» leçon. 



LES VILLAS ROYALES. 147 

et h Jupille en 759, iî sortait du pays des Saxons, 
où il était allé faire la guerre avec une armée d'Aus- 
trasiens. Quand il revint h Longlier, en 763, il rame- 
nait l'armée qui était allée ravager l'Aquitaine, et 
■c'est après avoir congédié ses troupes que, suivant 
Éginhard, il s'arrêta au château de Longlier pour y 
passer l'hiver. Enfin, quand il célébra les fêtes de 
Noël et de Pâques h Aix-la-Chapelle, en 766, il se 
préparait à marcher de nouveau contre Waifre en 
Aquitaine. » 

La Belgique était donc le point de départ et de 
retour de toutes les expéditions guerrières; elle était 
en quelque sorte le quartier général des rois caro- 
lingiens. Les chroniqueurs ne font mention des 
séjours qu'ils y firent que relativement à la célébra- 
lion des fêtes de Noël et de Pâques, qui se faisait 
b. cette époque avec beaucoup de solennité, et h 
laquelle ils attachent une haute importance; mais 
il est sans doute d'autres occasions dont ils ne 
parlent point, et qui durent ramener plus souvent 
le roi Pépin dans la patrie de ses aïeux. 

S'il est possible de contester le lieu de naissance 
de Charlemagne, on doit reconnaître au moins qu'il 
était aussi Belge par les goûts, les mœurs et son atta- 
chement à la patrie des Francs que par son origine. Il 
habitait la vieille Austrasie de préférence à tout autre 
pays. Cette prédilection se manifeste dès le commen- 
cement de son règne. A peine a-t-il pris les insignes 
de la royauté h Noyons, en 768, qu'il vient célébrer 



148 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

la fête de Noël h Aix, où il ne devait y avoir alors 
qu'une habitation médiocre. L'année suivante il cé- 
lèbre la Noël à Duren et la Pàque à Liège *. 

Bien que la ville de Liège fût alors à son berceau, 
il n'y a pas d'endroit qui ait conservé de Chaiiemagne 
un souvenir plus populaire. Son nom est encore 
aujourd'hui dans la bouche du peuple, comme si son 
règne venait seulement de finir; il s'est conservé dans 
les proverbes locaux. M. Alphonse Le Roy, professeur 
à l'université de Liège et l'un des auteurs du Dic- 
tionnaire des mots et proverbes wallons, édité par la 
Société Liégeoise de littérature wallonne, a bien voulu 
nous communiquer, avant qu'elle vît le jour, une 
feuille d'épreuve de cet ouvrage, dans laquelle on 
trouve le proverbe suivant : Ifcit leiji rpire wiss qui Cliar- 
lemagne l'a planté ou Fa mettou. Litt. « Il faut laisser 
la pierre (la borne) où Charlemagnc l'a plantée ou l'a 
mise. » Les villageois des environs de Liège, surtout 
ceux du pays d'Outre-Meuse, se servent de ce dicton 
pour dire qu'il ne faut rien changer h l'état des 
choses; qu'il ne faut pas toujours innover. 

En 770, Charlemagne célébra la solennité de Noël 
à Mayence, et puis il vint célébrer la sainte Pàque 
dans son chcàteau d'Herstal ^. Éginhard rapporte qu'au 
mois de mai suivant (771) il convoqua l'assemblée 
générale à Yalenciennes sur l'Escaut, et qu'ensuite il 

' Einhardi Annales, ad ami. 7G0. 

- Ibid., ann. 77J. Annales Laurissenses, ibiJ., apiid Pertz, f. î, p. 148 
et 149. 



LES VILLAS ROYALES. 149 

partit pour aller passer l'hiver, sans indication de 
lieu ^ Il nous semble rationnel d'induire de cette 
manière de s'exprimer, que Charles retourna à 
Herstal, d'où il n'était sorti que pour aller tenir 
l'assemblée générale à Valenciennes. Ce fut dans le 
courant de cet hiver, au mois de décembre, que son 
frère Carloman vint à mourir. Charles, qui voulait 
s'emparer du royaume tout entier, se rendit h Cor- 
beny près de Laon, où il reçut l'évêque Wilharius, le 
prêtre Fulrad et plusieurs autres prélats, ainsi que 
les comtes et grands officiers de son frère, parmi 
lesquels on remarquait Warin et Adalhard, neveu de 
Pépin. Cette année, il célébra les fêtes de Noël à 
Attigny; mais il revint célébrer celles de Pâques à 
Herstal. 

L'année 772 fut marquée par la première expédition 
de Charlemagne contre les Saxons. Il ravagea leurs 
pays par le fer et le feu , s'empara du château 
d'Eresburg, renversa l'Irminsul, et puis il revint 
encore â Herstal, où il célébra les fêtes de Noël et de 
Pâques. 

Charlemagne passa l'hiver suivant à Thionville; 
c'est là qu'il reçut l'envoyé du pape, qui venait lui 
demander sa protection contre les Lombards; c'est 
aussi de là qu'il partit pour l'Italie, d'où il ramena ii 
Liège le roi des Lombards qu'il avait fait prison- 
nier (774). 



' Ad hieaaandum proficiscitur. (Einh. annales, anti. 771.) 

II. 10 



150 HISTOIIIE DES CAROLINGIENS. 

En 775, Charlemagne, se préparant à une nouvelle 
expédition contre les Saxons, tint une assemblée 
générale dans sa terre de Duren, située entre Aix-la- 
Chapelle et Cologne. La campagne terminée, il 
revient, dit Eginhard, passer l'hiver dans le pays des 
Francs, ce qui signifie très-probablement à Herstal ; 
cela est d'autant plus vraisemblable qu'il sortait de 
la Westphalie. En 776, Charlemagne fit une nouvelle 
expédition contre les Saxons, et cette fois Eginhard 
dit en termes exprès qu'il revint passer l'hiver à 
Herstal. 

Au printemps de l'an 777, il partit pour Nimègue, 
où il célébra les fêtes de Pâques, avant d'aller tenir 
une assemblée générale h Paderborn. A son retour en 
Belgique, il célébra les solennités de Noël dans son 
domaine de Douzy *, près de Sedan, en Ardenne. 

Après son expédition contre les Sarrasins d'Es- 
pagne, Charlemagne passa l'hiver de 778 à 779 à 
Herstal, où il célébra les fêtes de Noël et celles de 
Pâques. l\ tint, cette année, une assemblée générale 
b Duren, d'où il partit pour aller de nouveau com- 
battre les Saxons. 

Au commencement de l'été 782, nous voyons 
Charlemagne traverser le Rhin â Cologne ; il venait 
de son château de Quierzy, où il avait célébré les 
fêtes de Noël et celles de Pâques. Il fit alors contre 
Witikind et les Saxons insurgés cette fameuse cam- 

In Dutciaco villa. [Einh. annales, ann. 777. ) 



LES VILLAS ROYALES. <51 

pagne qui se termina par Texécution de Verden. 
Après avoir infligé ce terrible cliâtiment, il se retira 
à Thionville pour y passer l'hiver (782-783). Il y 
célébra, suivant l'usage, les fêtes de Noël et de 
Pâques. C'est là qu'il perdit sa femme, la reine Hilde- 
garde, qui mourut au mois de mai 783. Sa mère, la 
célèbre Bertlie, mourut la même année, le 1" des 
Ides de juillet. Charlemagne était alors dans le pays 
des Saxons, qu'il parcourut en vainqueur depuis le 
Rhin jusqu'à l'Elbe. 

Lorsqu'il fut rentré en Belgique, il épousa la fille 
du comte Rodolphe, qui était Franque de nation et 
se nommait Fastrade. Il passa l'hiver de 783 à 784 
dans son domaine d'Herstal, où il célébra, avec sa 
jeune femme, la naissance du Seigneur et la sainte 
Pâque. 

Ce fut la dernière fois que Charlemagne séjourna 
dans cette antique résidence. Nous le voyons, en 
788, donner la préférence à Aix-la-Chapelle; il y 
revient en 794, en 795, en 796, 798, 799, 800, 801, 
802, 803, 804. Les écrivains allemands, qui ne 
négligent aucune occasion de tirer à eux la gloire des 
Carolingiens, ont prétendu que des raisons politiques 
avaient déterminé Charlemagne à transférer sa rési- 
dence d'Herstal à Aix *, comme si, à cette époque, 
les deux localités ne faisaient pas partie du même 



1 C'est l'opinion soutenue par Eichhorn, Deutsche Slaals und Rechtsge- 
schichte, t. 1, p. 67o, 



162 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

pagus et du même diocèse ! Et d'ailleurs Cliarlemagne 
lui-même a fait connaître les motifs de sa prédilec- 
tion pour Aix-la-Chapelle. Dans le discours que nous 
avons déjà cité, il dit expressément que ce sont les 
eaux thermales, les sources d'eau chaude, décou- 
vertes dans les ruines du palais de Granus, qui lui ont 
inspiré l'idée d'y faire construire une église et une 
habitation. Eginhard également dit que les bains 
d'eaux naturellement chaudes lui plaisaient beaucoup; 
que passionné pour la natation, il y devint si habile 
que personne ne pouvait lui être comparé. C'est pour 
cela, ajoute Eginhard, qu'il fit bâtir un palais h Aix- 
la-Chapelle et qu'il y demeura constamment pendant 
les dernières années de sa vie '. 

Cliarlemagne qui n'était pas moins passionné pour 
la chasse que pour la natation, affectionnait aussi la 
forêt des Ardennes. Cette forêt n'était pas si éloignée 
d'Aix-la-Chapelle qu'il ne pût s'y rendre facilement. 
Aussi lisons-nous dans les Annales d'Eginhard, à la 
date de 804 : « Après avoir congédié son armée, il 
alla d'abord ii Aix-la-Chapelle, et de là dans les 
Ardennes pour y chasser ; puis il revint dans son 
palais d'Aix-la-Chapelle. » On trouve dans le poète 
Saxon (lib. Il) une description pittoresque de ces 
parties de chasse. « C'est dans les forêts, dit-il, que 
Charlemagne a coutume de se livrer aux délasse- 
ments agréables de la campagne ; là il lance ses 

1 Einhaid, Vita Karoli imjer., c. "H. 



LES VILLAS ROYALES. 153 

chiens h la poursuite des bêtes fauves, et sous 
l'ombrage de la forêt il abat les cerfs à coups de 
flèche. Dès le lever du soleil, les jeunes gens chéris 
du roi s'élancent vers le bois, et les nobles seigneurs 
sont déjà réunis devant la porte du palais. Les airs 
sont troublés par le grand bruit qui s'élève jusqu'à 
son faîte doré; le cri répond au cri, le cheval hennit 
au cheval, les serfs de pied s'appellent les uns les autres, 
et le serviteur attaché aux pas de son maître se range 
à sa suite. Couvert d'or et de métaux précieux, le 
cheval qui doit porter l'empereur semble tout joyeux, 
et remue vivement la tête, comme pour demander la 
liberté de courir h. son gré h travers les champs et 
les monts. Des jeunes gens portent des épieux garnis 
d'un fer pointu et les rets l^iits d'une quadruple toile 
de lin; d'autres conduisent, attachés par le cou, les 
chiens haletants et les dogues furieux. 

» Quand tout le monde est rassemblé, on lâche les 
chiens, les cavaliers entourent la forêt, le sanglier est 
lancé, les chasseurs entrent dans le bois; Charles se 
précipite sur le sanglier pressé par les chiens , 
et lui enfonce son glaive dans le ventre. Pen- 
dant ce temps, des enfants placés sur une haute 
colline regardent ce spectacle. Charles ordonne de 
se remettre en chasse, et l'on terrasse encore un grand 
nombre de sangliers. Enfin l'on gagne un endroit du 
bois où l'on a dressé des tentes et des fontaines 
improvisées ; et là Charles, rassemblant les vieillards, 
les hommes d'un âge mur, les jeunes gens et les 



15i HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

chastes jeunes vierges, les fait placer h table , en 
ordonnant qu'on leur verse le falerne à longs flots. 
Pendant ce temps, le soleil fuit, et la nuit couvre de 
son ombre le globe tout entier. » 

Le pays où ces chasses avaient lieu le plus fré- 
quemment a conservé de Charlemagne un souvenir 
dont les traces se rencontrent pour ainsi dire h. 
chaque pas. Ainsi l'on voit encore aujourd'hui sur la 
rive droite de l'Ourthe, près d'Esneux, les ruines 
du château de Montfort, qui fut, dit-on, la demeure 
des quatre fils Aymon, dont la légende se rattache à 
l'histoire de Charlemagne . Bien plus , on montre , 
vis-à-vis du château de Montfort, une tour de Charle- 
magne appelée aussi la tour de Renastein. Un peu 
plus loin, dans la bruyère au-dessus de Spa, on mon- 
trait, il n'y a pas encore bien longtemps, à droite de la 
route, un arbre isolé, que les paysans appelaient le 
hêtre de Charlemagne. 

La chasse était, comme nous venons de le dire, le 
délassement habituel de ce prince. Au mois de juillet 
de l'année SOS, il partit d'Aix-la-Chapelle pour aller 
chasser dans les Vosges, par Thionville et Metz, il 
séjourna ensuite quelque temps au château de Re- 
miremont, Eumerici castrum, sur la rive gauche de la 
Moselle ; et puis il se rendit au palais de Thionville, 
pour y passer l'hiver. 

Le séjour de Charlemagne à Thionville, pendant 
l'hiver de 805 h 806, fut marqué par un des grands 
actes de sa vie. Il y tint au mois de février une 



LES VILLAS ROYALES. 155 

assemblée générale des principaux de la nation, pour 
assurer la paix entre ses fils et diviser l'empire en 
trois parts, voulant que chacun d'eux sût d'avance 
quelles provinces il aurait à défendre et à gouverner, 
s'ils lui survivaient. On dressa un acte authentique de 
ce partage ; tous les grands le confirmèrent ; Eginhard 
fut chargé de le porter au pape Léon, pour qu'il y 
apposât sa signature. On sait que cet acte ne reçut 
point d'exécution, par suite de la mort de deux des 
fils de l'empereur *. 

De Thionville, Charlemagne descendît la Moselle et 
le Rhin jusqu'à Nimègue ; il revint ensuite à Aix-la- 
Chapelle, et vers l'automne de la même année (806) 
nous le retrouvons à Celles, sur la rive gauche de la 
Meuse, près deDinant. Delà il retourne à Aix-la-Cha- 
pelle, pour célébrer la fête de Noël. C'est encore à 
Aix-la-Chapelle qu'on le rencontre, vers la même 
époque de l'année, en 807, 808, 809, 810, 811, 812, 
813... Au mois d'août 813, il avait été chasser 
dans la forêt des Ardennes, pour la dernière fois ; il 
rentra malade à Aix-la-Chapelle, et depuis ce moment 
jusqu'à celui de sa mort (28 janvier 814), il ne s'oc- 
cupa plus que des dispositions à prendre pour que 
la couronne impériale passât sur la tête de son fils, 
pour que ses différends avec les peuples voisins 
fussent aplanis, et pour que l'empire des Francs 
fût maintenu et consolidé. 

' Le lex'.e se trouve dans Eckhard, M, 41. 



io6 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Sous Louis le Débonnaire, comme au temps de ses 
prédécesseurs, l'Auslrasie, tantripuaire que salienne, 
comprenant la Belgique, formait toujours le centre 
de l'empire. Aix-la-Chapelle en était devenu la capi- 
tale. Cette ville, comme sedes regni principalis et 
principalis ciiria, avait éclipsé les anciennes habi- 
tations patrimoniales des Pépins ; c'est là que Louis 
résidait habituellement. Herstal et Jupille semblent 
néanmoins lui avoir encore servi quelquefois de lieux 
de retraite et de repos. On sait, par exemple, qu'il 
était à Herstal le 15 octobre 823 et le 19 avril 
831 ^. Pour Jupille, on n'a pas la même certitude. 
Une phrase assez singulière, concernant cette loca- 
lité, se trouve dans une lettre d'Eginhard au comte 
Poppon : « Pour ce qui est de la terre de Jupille, 
quand nous en aurons parlé ensemble, vous me 
trouverez prêt à faire ce qui aura été convenu entre 
nous-. » Que signifie cette phrase énigmatique? Jupille 
appartenait-il à Eginhard ou à Poppon? Il semble que 
l'un ou l'autre en avait la libre disposition. Peut-on 
en conclure que ce domaine avait cessé d'être une 
résidence royale? L'affirmative paraît assez vraisem- 
blable. 

Il y avait en Belgique, nous l'avons déjà dit, 
d'autres palais où l'empereur venait de temps en 
temps faire un séjour, tels que Theux et Thionville. 



1 V. Bœhmer, Regesta Curolorum, p. 38 et 49. 

« OEwret d'Eginhard. iraduct. de M. Teulet. p. 187. 



LES VILLAS ROYALES. 157 

Nous trouvons Louis à Tlieux {in palatio rcgio TecVis), 
le 8 mai 820 et le 27 mai 827, Thionville, qui pendant 
des siècles fit partie de la Belgique, était un des 
endroits favoris de Louis le Débonnaire. Il y tint 
plusieurs assemblées nationales, notamment en 821, 
828, 831, 835, 837. Thionville était probablement 
une possession héréditaire de la famille de Pépin II 
provenant de saint Arnuphe. Le voisinage de la forêt 
des Ardennes, où Louis aimait h chasser, devait être 
une des causes de sa prédilection pour cette ré- 
sidence. 

On voit qu'il ne nous manque pas de témoignages 
pour attester le fréquent séjour en Belgique tant de 
Louis le Débonnaire que de Charlemagne et de Pépin 
le Bref. Le grand nombre de villas royales qu'on trouve 
dans ce pays suffirait d'ailleurs, h défaut d'autres 
preuves, pour qu'il ne fût pas permis de douter de la 
préférence donnée par les Carolingiens aux rives de 
l'Escaut, de la Meuse, de la Moselle et du Rhin sur 
celles de la Seine, de la Marne et de la Loire ^ 

Nous avons déjà cité un assez grand nombre d'actes 
signés par ces princes à Jupille, à Herstal, à Theux, 
à Thionville, à Aix-la-Chapelle. D'autres se rap- 
portent à la Belgique par leur objet, et peuvent aussi 



I Voyez, sur les villas royules de ce temps, Valesius, Nolitia Galliarum; 
Mijbillon, De re diplomalica ; Diicange, Glossnrium ad scriptores; D. Cal- 
rnet, Notice sur la Lorraine ; le P. Benoît, Histoire ecclés. et poUt. delà ville 
tt du diocèse de Toul ; Raepsaet, Œuvres complètes, t. IV, p. 205 et suiv. ; 
M. Lejeune, lierhercheii sur la résidence des ro's francs, etc., etc. 



158 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

être invoqués comme preuves des nombreux rapports 
des Carolingiens avec ce pays. Tels sont, par 
exemple, les capitulaires contenant des additions ou 
des modifications à la loi salique, puisque cette loi 
était alors, pour la majeure partie des habitants, celle 
du pays. Le capitulaire de Charlemagne de l'an 798 
contient la loi salique revisée *. Celui de l'an 803 a 
pour objet d'ajouter à cette loi des dispositions nou- 
velles 2 ; aussi ne fut-il mis en vigueur comme loi 
qu'après avoir obtenu l'assentiment de la population. 
Charlemagne donne pour instruction à ses missi, en 
803 : « que le peuple soit interrogé au sujet des 
articles qui ont été récemment ajoutés à la loi et 
après que tous auront consenti, qu'ils apposent aux 
susdits articles leur confirmation et leur signature '. » 
Le peuple dont il est ici question ne pouvait être que 
le peuple salien, lequel habitait particulièrement la 
Belgique. 

Louis le Débonnaire aussi fit des additions à la loi 
salique. Nous avons de lui deux capitulaires de l'an 
819, contenant, le premier vingt et un, le second neuf 
capitula addita ad legeni salicam ^, plus un capitulaire 
de la même année, contenant douze articles interpré- 
tatifs de cette loi ^. Ce dernier a été reproduit dans 



» Baluz., 1. 1, p. 281. 

2 Ibid., p. 387. 

5 Capit., ann. 80:î, c. 19, ap. Baluz., t. I, p. 39t. 

* Pertz, lerjes, t. I, p. 225 etsuiv. 

* BjIuz., t. I, p. 597 el suiv. ; Pertz, t. I, p. 229 et 230. 



LES VILLAS ROYALES. 1B9 

le quatrième livre d'Ansegise. Enfin le capitulaire 
de Thionville, de l'an 920, contient une disposition 
remarquable ; il y est dit que les articles qui ont été 
ajoutés l'année précédente à la loi salique par le 
consentement de tous, ne doivent pas être considérés 
comme capitulaires, mais comme faisant partie de 
la loi ^ 

Parmi les capitulaires de l'empereur Louis, il en 
est encore un qui, au point de vue de l'histoire de 
Belgique, mérite une attention particulière : c'est celui 
de Thionville, du mois d'octobre 821 2, reproduit dans 
le quatrième livre d'Ansegise, c. VII, rfe conjurationibus 
servorum ^. Ce capitulaire concerne particulièrement 
la Flandre ; il y est dit en termes exprès : « De con- 
jurationibus quae fiunt in Flandris et Mempisco et in 
cseteris maritimis locis volumus ut per misses 
nostros indicetur dominis servorum illorum, ut con- 
stringant eos ne ultra taies conspirationes facere 
présumant, etc. » On voit qu'il s'agit de conspirations 
qui s'étaient manifestées par des troubles, des 
émeutes, parmi les populations soumises aux sei- 
gneurs territoriaux de ces contrées. L'empereur veut 
que ces seigneurs soient responsables du maintien 
de l'ordre dans leurs domaines; ce sont eux qu'il 
menace de l'amende et du ban royal de soixante sous. 

Quel était le caractère de ces conspirations? 

1 Capitulare, ann. 820, c V. ap. Baluz , 1. 1, p. 622. 
î Pertz, leges, p. 230. 
3 Baluz., t. I, p. 775. 



160 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Étaient-elles semblables ou analogues h celles des 
villes h communes du douzième siècle? Comme il 
nous manque à cet égard toute espèce de données 
historiques, c'est un problème impossible à résoudre. 
Cependant Raepsaet et, après lui, M. Kervyn de 
Lettenhove ^ ont cru reconnaître ces fraternités ger- 
maniques qui remontent au temps du paganisme et 
qui sont connues sous le nom de Gildonia -, Gilden. 
Hincmar, dans une lettre h son neveu de Laon, les 
nomme coUectœ qitas Geldonias et confraternitates vulgo 
vacant. Il les juge moins sévèrement que ne l'avait fait 
Louis, si toutefois c'est bien de ces sortes d'associa- 
tions que notre article du capitulaire entend parler. 

En soi l'institution des Gilden, d'où est sortie celle 
des corps de métiers, n'avait rien de criminel. Les 
membres de la gilde tenaient des réunions régu- 
lières, qui finissaient ordinairement par des ban- 
quets, des orgies, des scènes tumultueuses, et sou- 
vent par des batailles ^. Nous devons à M. Wilda des 
renseignements fort curieux sur cette institution ^. 
Mais est-ce bien de cela qu'il s'agit dans le capitu- 
laire précité? Ne serait-ce pas plutôt de conspirations 
et de révoltes imputables aux Saxons queCharlemagne 
avait transportés dans cette partie de l'empire? Il est 
à remarquer en effet que Louis, dans son capitulaire, 

1 Histoire de Flandre, C"" édit., t. I, p. 60 et 6(5. 

* Voyez Ducange, niix mots Gildœ et Gihionia, nouv. édit ,t.ni, p. '680. 
s Zœpfl, Deutsche Bechisgeschicltle, 3" édit. p. 921, note 6S. 

* Gikierosen im MittelnUer, Halle, 1S3I. 



LES VILLAS ROYALES. 161 

ne parle que des populations établies dans les lieux 
maritimes (in îiiaritimis lom). Or, c'était l'époque où 
les Normands commençaient à descendre sur la côte. 
Les Saxons qui avaient tant d'affuiité avec ce peuple, 
auraient-ils voulu profiter de l'occasion pour se sou- 
lever? Cette conjecture ne semble pas dénuée de vrai- 
semblance. 

Il nous reste Ji faire mention d'une charte de Louis 
le Débonnaire, dont M. Polain a découvert l'original 
aux archives provinciales de Liège. L'objet de cet acte 
est une donation de la villa Promhem, faite à l'église 
de Saint-Lambert à Liège, sur la demande de l'évéque 
Fulcharicus ; sa date est l'an xn!*" du règne de Louis le 
Débonnaire; le lieu de l'expédition, Aix-la-Chapelle. 
Le texte du diplôme est connu ; Chapeauville l'avait 
publié, et il avait été réimprimé dans le Spicilegium 
eccles., t. II, p. 481. M. Polain a jugé qu'il était assez 
important pour en donner un fac simile ^, et pour 
discuter son authenticité. 

Cette discussion est loin d'être oiseuse; car l'acte dont 
il s'agit peut être suspecté , non-seulement à cause de 
l'inexactitude de Vlndictio dans la date, mais surtout 
par la raison qu'en 826, époque à laquelle il appar- 
tiendrait, si sa date était exacte, le siège épiscopal de 
Liège était occupé par Walcand, et non par Fulchari- 
cus, qui n'est mentionné h cette date dans aucune 
chronologie ou chronique des évoques de Liège. Pour 

• Bulletin de l'Acadùniieiople, t. XIX, p. 4o3, année 1852. 



16Î HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

sauver l'authenticité de son diplôme, M. Polain croit 
pouvoir lui assigner la date de 831, et placer h cette 
année cet évéque nouvellement découvert. Mais on 
connaît le successeur de Walcand : ce fut Pirard, et 
non Fulcharicus. 

S'il nous était permis d'émettre une opinion conjec- 
turale, nous dirions qu'il y avait peut-être h Tongres 
un clerc, un chorespicopus du nom de Fulchari- 
cus, et que c'est de lui qu'il est question dans le 
diplôme de 826. Cela paraît d'autant plus vraisem- 
hlable qu'il est qualifié Tungrensis episcopus, et qu'à 
l'époque dont il s'agit le siège effectif de l'évéché 
n'était plus à Tongres. 

On nous pardonnera sans doute ces discussions de 
détail, en faveur du but que nous nous sommes pro- 
posé. Il s'agissait d'exposer ce que fut la Belgique 
sous les premiers Carolingiens, et quels furent les 
rapports intimes de ces princes avec les habitants du 
pays. Nous nous sommes efforcés de réunir tous les 
renseignements, toutes les données propres h jeter 
quelque jour sur ce sujet. C'est l'ébauche d'un tableau 
qui doit trouver son complément dans la description 
des établissements ecclésiastiques, ainsi que dans 
les faits postérieurs, dans les événements dont nous 
aurons bientôt à rendre compte. 



LES ETABLISSEMENTS ECCLESIASTIQUES. 163 

§ 3. LES ÉTABLISSEMENTS ECCLÉSIASTIQUES. 

Le roi Pépin avait dit dans un capitulaire de l'an 
75S : Ut episcopi debeant per siugulas civitates esse *. 
L'exécution de ce décret était facile dans la Gaule 
romaine, où il y avait des cités anciennement recon- 
nues pour telles; mais en Belgique il ne restait de 
la domination romaine d'autres lieux qui en rappe- 
lassent le souvenir que Tournai et Tongres, et encore 
cette dernière ville était-elle en ruine. On rétablit le 
siège épiscopal de Tournai, et l'on en donna l'admi- 
nistration à l'évêque de Noyon, de même que le dio- 
cèse d'Arras avait été confié h l'évêque de Cambrai. 
On transféra l'évêchéde Tongres à Maestricht d'abord, 
à Liège ensuite, et un nouveau siège épiscopal fut 
établi II Utrecht. 

La circonscription des provinces ecclésiastiques fut 
réglée sur l'ancienne division de l'empire romain. Il y 
eut un métropolitain pour la première Belgique, un 
autre pour la seconde Belgique, un troisième pour la 
seconde Germanie. L'archevêque de Trêves étendit sa 
juridiction sur une partie du Luxembourg; l'arche- 
vêque de Cologne sur les diocèses de Tongres et 
d'Utrecht ; l'archevêque de Reims fut métropolitain 



i Capitula synotli Verncnsis, édita a Pippino rege, ann. 7oo, c. I, op. 
Baluz , 1. 1, p. 167. Perlz, leg., I, p. 24. 



16i HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

des ëvêchës de Cambrai, de Tournai, d'Arras et d& 
Térouanne. 

Nous avons déjà parlé de la division des diocèses 
en archidiaconés et en doyennes. Il est fort ditTicile de 
trouver des renseignements sur l'application de ce 
système h la Belgique pour l'époque qui nous occupe; 
il paraît même que les archidiaconés et les doyennés 
n'ont été complètement organisés dans notre pays 
qu'après le neuvième siècle. Bucherius, Des Ro- 
ches, Foppens, Sohct et beaucoup d'autres se sont 
chargés de nous faire connaître cette organisation 
qui est restée h peu près la même jusqu'au seizième 
siècle. 

On a cru saisir un rapport exact entre l'archidia- 
coné et le pagns, et l'on a pensé que la division ecclé- 
siastique ayant pris l'ancienne division politique pour 
base, on devait y trouver tous les éléments de la to- 
pographie administrative du pays. Si cette opinion 
était fondée, ce serait surtout relativement h la France, 
où les pagi étaient déjh, dans les périodes celtique et 
romaine, des subdivisions naturelles ou administra- 
tives de la cité; mais il a été démontré par des publi- 
cations récentes, notamment par celles de M. Des- 
noyers, concernant la topographie ecclésiastique de la 
France au moyen âge ', que cette concordance entre 
le pagus et l'archidiaconé était fort irrégulière. M. Ja- 

' Annuaires liialoriques pour les années ;85S et 1859, cités par M. Ja- 
cohs, Géographie de Grégoire de Tours et de Frédcgaire, p. 296, à la suite de 
Jd traduction de Grégoire de Tours par M. Guizot, édit. de 18G1. 



LES ÉTABLISSEMENTS ECGLÉSL4STIQUES. 165 

cobs également a recueilli dans un grand nombre de 
publications relatives au moyen âge, des renseigne- 
ments et des faits précis sur les arcliidiaconés et 
archiprêtrés qui répondaient à d'anciens pagi, et 
sur les pagi qui, au contraire, étaient morcelés 
entre des archidiaconés , des archiprêtrés et des 
doyennés. 

En appliquant la méthode de M. Jacobs à la Belgi- 
que, on arriverait bien certainement au même résul- 
tat. Il suffit de jeter un coup d'œil sur 1 enumération 
qu'on trouve dans Bucherius des archidiaconés et des 
doyennés pour voir qu'ils avaient des rapports très- 
douteux avec les pagi. Ainsi, par exemple, le Brabant, 
jjagus Bracbantum, s'y trouve scindé entre trois archi- 
diaconés, ne répondant à aucune subdivision de ce 
pagns : le premier a ses doyennés à Saint-Brice, près 
de Tournai, à Chièvres, h Hal et à Grammont; le 
deuxième à Bruxelles, à Alost et à Pamele; le troi- 
sième est dans le diocèse de Liège. 

Au reste, les archidiaconés, les archiprêtrés et les 
doyennés n'ont pu être institués qu'après les paroisses, 
puisque l'objet de leur institution était de réunir un 
certain nombre de paroisses sous l'autorité d'un chef 
commun. Or, les paroisses ne furent régulièrement 
organisées en Belgique que sousCharlemagne et Louis 
le Débonnaire. C'est ce dernier qui assura leur exis- 
tence par son capitulaire de l'an 816, en ordonnant 
que la dotation de chaque église paroissiale {dos eccle- 
siœ parochialis) fût d'un viansus integer, libre de toute 
II. 11 



166 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

charge ^. Avant cela, on leur avait donné une part 
dans les dîmes 2; mais toutes les dîmes d'un diocèse 
devaient être réunies dans les mains de l'évêque, qui 
en faisait la distribution, et il paraît que la part qui en 
revenait aux églises paroissiales était souvent insuffi- 
sante. 

Le principal évêché de la Belgique était celui de 
Liège. C'était l'ancien évêché de Tongres, dont le 
siège, transféré d'abord îi Maestricht, avait été rap- 
proché de Jupille et d'Herstal, où résidaient les 
princes de la famille des Pépins. On attribue h Saint- 
Hubert cette dernière mutation ^, qui donna nais- 
sance à la ville de Liège ; mais ce qu'on a dit d'une 
sorte de constitution que saint Hubert aurait donnée 
à cette localité ^ est évidemment fabuleux. Liège 
était un fisc royal ; la masse de ses habitants appar- 
tenait par conséquent à la classe des fiscalins, qui 
jouissaient d'une plus grande somme de liberté que 
les serfs ordinaires, mais qui n'étaient pas des hom- 
mes libres. Rien n'indique que ce fisc royal ait été 
donné à saint Hubert, qui continua à porter le titre 
d'évêque de Tongres, et qu'on lui ait conféré le 
pouvoir de changer la condition des habitants; 



> Capil. Aquisrjr. ann. 8l6, c. 10, ap. Baluz., t. I, p. û65. 

* Capit , ann. "79, c. 13, ap. Baluz., t. I, p. 197. 

' Rettberg, t. I, p. 560. Gestapontif. Leod., t. 1, p. 129. Hartzheim, Con- 
cilia Germaniœ, t. I, p 32. 

* Jura legalia civibus tradidit. (Gilles d'Orval, ap. Chapeauville, 1. 1, 
p. 137.) 



LES ÉTABLISSEMENTS ECCLÉSIASTIQUES. 167 

ce qui aurait été sans exemple à cette époque *, 
Saint Hubert mourut en 727 ; son fils saint Flore- 
bert occupa le siège épiscopal de 728 à 747; Fulca- 
rius, qui lui succéda, est probablement le même per- 
sonnage qui, sous le nom de Fulcrius, assista au 
synode d'Attignyen 765. Après lui Charlemagne donna 
l'évéché à Agilfred, son parent. On voit que l'empe- 
reur tenait peu compte de son propre capitulaire de 
l'an 803, par lequel il ordonne que désormais les 
évêques seront élus dans le diocèse même et selon 
les canons, par le clergé et le peuple, sans aucune 
considération de personnes ni de présents, et uni- 
quement en raison de la sagesse et des mérites des 
candidats ^. 

L'évêque Agilfred fut chargé de garder le roi 
Didier, que Charlemagne avait ramené captif d'Ita- 
lie ^. Il mourut en 784 ou 787 ; Didier fut alors 
transféré en Picardie *. Garibald, qui succéda à Agil- 
fred, occupa le siège épiscopal jusqu'en 810. C'est à 
lui que Charlemagne adressa, en 804, une lettre 
dans laquelle il ordonne que personne ne puisse tenir 



1 E^inharà, Amsson Histoire delà translation clesSamts .Var^yrs, raconte 
le miracle opéré sur nue jeune fille nommée Adaliiide, laquelle était serre 
du monastère de Saint-Lambert. La liberté n'avait donc pas été accordt'e 
aux serfs de l'Église; comment l'Église aurait-elle pu la donner aux serfs 
qui ne lui appartenaient pas? 

* Capitulare Aquisgranense anni 803, c. 2, ap. Baluz., t. I, p 779. 

' Annales Lobicnses, ap. Pertz, t. II, p. 128; Sigebert de Gembloux, à 
l'an 774. 

* Annales Sangalkuses, ap. Perlz, 1. 1, p. 75. 



168 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

un enfant sur les fonts du baptême, s'il ne connaîl 
l'oraison dominicale et le symbole des apôtres ^. 
Après la mort de Garibald, Cliarlemagne donna l'évè- 
ché à Walcand, qui l'occupa jusqu'en 831, et dont le 
nom se retrouve parmi ceux des personnes qui assis- 
tèrent comme témoins au testament de l'empereur. 

Les communautés religieuses prirent en Belgique 
un grand ascendant; Yabbas, c'est-à-dire le père du 
Cœnohium, occupait un haut rang parmi les grands de 
l'empire. Les papes poussaient à l'établissement des 
monastères en leur accordant des immunités ecclé- 
siastiques qui les exemptaient de la surveillance des 
évêques diocésains. Les princes et les grands enri- 
chissaient par des donations les églises en général, 
tant les évéchés et les églises paroissiales que les 
couvents et les chapitres. Un bon nombre de mai- 
sons religieuses avaient déjà été fondées en Belgique 
sous les Mérovingiens. Les princes de la seconde 
dynastie, qui, avant leur avènement à la royauté, 
avaient puissamment contribué à la fondation de ces 
établissements, ne manquèrent pas de favoriser leur 
développement lorsqu'ils furent montés sur le trône. 

Pour juger de la situation du pays, il faut néces- 
sairement connaître la place qu'y occupaient les com- 
munautés religieuses. Nous avons déjà parlé des 
fondations pieuses dues à la famille des Pépins ; nous 
avons cité, à l'occasion, un assez bon nombre de 

1 Dom Bouquet, Gall. hitt. collect., t. III, p. 128. 



LES ÉTABLISSEMENTS ECCLÉSIASTIQUES. 1G9 

monastères qui datent de cette époque ; mais ce n'est 
qu'en embrassant l'ensemble de ces établissements 
qu'on peut se faire une idée exacte du changement 
qui s'était opéré dans le pays des Francs, depuis 
l'introduction du christianisme. 

Dans le Brabant, nous trouvons d'abord Meerbeck, 
près de Ninove, monastère fondé par Odelard et 
None, parent de sainte Berlende ^ ; Dickelvenne , 
ThicHvhwimn, sur l'Escaut, fondé en 750 par Hilduard, 
évêque de Toul; Antoin, également sur l'Escaut, 
monastère dépendant de l'abbaye de Lobbes^ ; Condé, 
au confluent de l'Escaut et de la Haine, abbaye qu'on 
croit avoir été fondée par saint Amand, au septième 
siècle ■' ; Leuze, Lutosa, abbaye dont la fondation est 
également attribuée à saint Amand, et qui fut donnée 
en 802 par Charlemagne h saint Ludger, évêque de 
Munster '*. Tous ces noms figurent dans l'acte de 
partage de l'an 870, et c'est probablement pour dé- 
signer les monastères qu'ils y sont mentionnés. 

Citons encore, dans le Brabant, l'abbaye de Renaix^ 
Rotnasce, où furent transportées, sous le règne de 
Louis le Débonnaire, les reliques de saint Hermès ^ ; 
Petinghem , près d'Audenarde , communauté de 
clercs, où Charles le Chauve donna, en 864, un di- 



' Wastelain, Description de la Gaule Belgique, p. 453. 
'^ Dacher. Spicikfj., t II, p. 735. 
» Wuslelain, l. c. p. 4iS. 

* Miraeus, Opéra diplom., t. III, p. 8 

* Mit., Oper. dipl., t. 1, p. "247. 



170 mSTDlRE DKS CAROLINGIENS. 

plôme en faveur du monastère de Saint-Bavon. Nous 
avons dé'yà parlé des abbayes de Saint-Pierre et de 
Saint-Bavon : la fondation de ces deux monastères ne 
se constate pas, comme celle de la plupart des autres 
abbayes, par une charte de donation royale ou prin- 
cière ; mais les hagiographes rapportent que ces 
établissements furent dotés, au septième siècle, par 
un seigneur de la Hesbaie, cousin, consobrinns, de 
sainte Gertrude, qui leur donna tous ses biens pour 
s'y retirer lui-même sous le nom de Bavou *, Egin- 
hard, à qui ces deux monastères avaient été concédés 
l'un en 811, l'autre en 819, obtint de Louis le Débon- 
naire deux chartes en leur faveur. Les immunités les 
plus étendues leur étaient garanties par ces actes, tant 
pour leurs biens présents que pour leurs biens futurs, 
tant pour les hommes libres établis sur leurs terres, 
que pour leurs serfs des deux sexes -. C'est proba- 
blement h ces immunités qu'il faut attribuer l'agglo- 
mération d'habitants qui se forma autour des abbayes 
de Saint-Pierre, et qui donna naissance à la ville de 
Gand. 

Nous avons déjà également fait mention de l'abbaye 
de Nivelles, fondée par la veuve et la fille de Pépin de 
Landen, vers l'an Goû. Il y avait aussi un monastère 



1 Voir les biographies de Saint-Bdvon et les commentaires de Jean Pé- 
rier, dans les Acta sanctorum Belgii selecta, t. U, p 436 et suiv. 

» Miraeus, Oper. diplom., t. I, p. 18 et 13i. Si nous sommes bien in- 
formés, la charte originale concernant Blan,!inium, donnée le 2 juin 815, 
doit se trouver aux archivei de lu cathédrale de Saint-Bavon ii Gand. 



LES ÉTABLISSEMENTS ECCLÉSIASTIQUES. 171 

à Soigiiies, fondé vers l'an 665 par saint Vincent, dit 
Maldegaire, époux de sainte Waudru ^ Enfin Malines 
Maalinas ou MasUnas, sur la Dyle, mentionnée dans 
l'acte de partage de l'an 870, était une église, c'est- 
à-dire une maison religieuse, fondée par saint Ru- 
molde ou Rombaut au milieu du huitième siècle. 
Dans la Hesbaie, nous comptons six établissements 
ecclésiastiques : Orp, Orpium, sur la Jette, monastère 
qu'on croit avoir été fondé par Alpaïde, mère de 
Charles Martel; Meld^rt ou plus exactement Mal- 
daert, Maldaria, que nous avons signalé comme le 
plus ancien des monastères de Rclgique, ayant été 
fondé par Pépin de Landen - ; Calmont, près de Tir- 
lemont, mentionné dans l'acte de partage de l'an 870, 
et qui pourrait bien n'être autre que le monastère de 
Maldaert, situé sur le Calfberg ^; l'abbaye de Saint- 
ïrond, Sarcinium, fondée vers l'an 665, par un sei- 
gneur de la Hesbaie, nommé Trudon *; le monastère 
de Bilsen ou Munster-Bilsen, Belisia, fondé vers l'an 
669 par sainte Landrade, qui en fut la première 
abbesse, et enfin l'abbaye d'Ama ou Amai, Ama- 
nium, sur la Meuse, fondée par sainte Ode, tante do 
saint Arnou, évoque de Metz ^. 

' Wjstelaiii, l. c , p. 433. 

2 Voirie tome I", p. 102. 

5 Suivant M Irabert, il y avait deux monastères dans la commune de 
Melden. 

^ On trouve dans Miiœus un diplôme de donation de l'an 746 en faveur 
deTaldié de Sarrliinium (Mir , Oper. dipl., t. I, p. 493.) 

s Wastelain, /. c, p. -212. 



172 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Les communautés religieuses étaient plus rares 
dans le nord de la Belgique. Ainsi, dans le pays de 
Stryen, subdivision de la Toxandrie, qui touchait au 
Teisterbant, il n'y en avait pas d'autre que l'abbaye 
de Thorn, fondée en 992. Mais dans le lliensis 
pagus ou pays de Ryen, qui confinait au Brabant, 
Anvers avait une église dont il fut fait donation, avec 
le territoire qui en dépendait, à saint Willebrord * ; 
Deurne avait un monastère qu'on dit avoir été fondé 
par saint Amand ^, et Lierre, Ledi, possédait l'abbaye 
de Saint-Gomaire, mentionnée dans l'acte de partage 
de l'an 870. 

Sur les bords de la Meuse, les établissements 
ecclésiastiques étaient plus nombreux et plus consi- 
dérables. Dans le Masgau, nous trouvons d'abord 
l'église de Saint-Servais de Maestricht, qui au temps 
d'Eginhard était une abbaye ; elle figure comme telle 
dans le partage de l'an 870 ; en second lieu, Sus- 
teren, Suestra, monastère fondé par saint Willibrord, 
vers l'an 714 ' ; puis, l'abbaye de Berg ou de saint- 
Odile, à Berg sur la Roer, fondée par Pépin d'Herstal 
pour saint Viron ^, et enfin l'abbaye d'Eyck, près de 
Maseyck, fondée en 730 par les parents de deux 
saintes filles, Harlinde et Reinule ^. Il y avait aussi, 

1 Mir , Oper. diplom., l I, p. 419. 
' Wastelain, l. c, p. 231. 

» Mir., Oper. dip., t. III, p. 586 ; Bréquigiiy, édit. de Pardessus, t. II, 
p. 598. 

♦ Mir., Oper dipl ,1. I, p. i99. 

* Ibid., p. 258. 



LES ÉTABLISSEMENTS ECCLESIASTIQUES. 173 

près de Fauquemont sur la Gheule, une abbaye de 
Saint-Gerlac, où reposaient les reliques de ce per- 
sonnage. 

Dans le Lulhgau, pays de Liège, l'église de Saint- 
Lambert paraît avoir été primitivement une sorte de 
succursale de Saint-Servais. Elle grandit, comme 
toutes les autres, par les donations successives des 
princes, et surtout par la translation du siège épi- 
scopal de Tongres. Il y avait, sur la montagne de 
Chèvremont, derrière le palais qu'on appelait alors 
Novum castellum, une église dédiée h sainte Marie. 
Pépin d'Herstal lui avait fait plusieurs donations 
rappelées dans un diplôme de Charlemagne de 
l'an 779 *. L'église de Chèvremont, suivant un diplôme 
du roi Zwentibold, de l'an 897, était h cette époque 
une abbaye royale 2. Elle avait des propriétés dans la 
Hesbaie, la Toxandrie, le Brabant, le Hainaut, les 
pays de Liège et de Lomme ; ses biens furent trans- 
férés plus tard à l'église de Notre-Dame d'Aix-la- 
Chapelle ^. 

Le Condroz avait deux églises de Notre-Dame, 
l'une à Huy, l'autre à Dinant, cette dernière men- 
tionnée dans le partage de l'an 870 ; plus, un mona- 
stère sur la Lesse, appelé Celles, Cellœ qui devait 
son origine à des cellules construites par saint 

' Mir., Oper. diplom., t. I, p. 49*i. 
' Ernst, Histoire du Limbourfj, t. I, p. 333. 

^ Anselme, Gesla episcop. Leod., duns le t. IV de Y Amplissima coîlectio 
de Martène et Durand. 



17i HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Hadelin, disciple de saint Remacle, et qui fut doté par 
Pépin d'Herstal K 

C'est dans l'Ardenne que se trouvaient les établis- 
sements les plus considérables. Arrêtons-nous un 
moment aux abbayes de Stavelot et de Malmédy. 
Elles avaient été fondées par saint Remacle, évoque 
de Tongres, et dotées par le roi Sigbebert, en 6o0 ^. Ce 
prince leur avait assigné un territoire de douze milles 
d'étendue, tant en largeur qu'on longueur ^. Cette 
donation fut augmentée par Grimoald, maire du 
palais, qui leur concéda la villa de Germigny, Ger- 
miniacum, dans le pays rémois *. Childéric, succes- 
seur de Sigbebert, confirma la donation de Germigny, 
mais il réduisit de douze milles à six le territoire de 
la première fondation ^. Les villas d'Emblève, de 
Cherain, Charanco, et de Lierneux, Letliernaco, pa- 
raissent avoir été alors retrancbées de leurs posses- 
sions; toutefois cette perte ne tarda pas à être 
réparée; nous trouvons que déjà en 720 Cbarles 
Martel restitue les villx Tofino et SUvestrivilla *^, que 

• W.isieidiii, l. c, I). Wi. 

' In foresfo iiosira niiiicup:)t-i Ardiicnna comniisiraus ut ibi monnsteria 
cognonienlo Siabulae seu Malmurularium construatiir. (Mir Oper. dipL, 

t. IV, p. 17.;.) 

'' Dai'.s le ili[)lome de l'an GG i, où b dorj.ition se trouve rappelée, il est 
dit expiessémeiit : tam in longum quam in Irunsversam. 

^ Mil-., Op. -lipl., t m, p. 281 ; Amplissima coUect., t. IL p. 9; Brc- 
qu\'^i]\', Diplom. ctepist., t. II, p. 9-2. 

* Prœceptum de l'an liolj, dans Martène, Ampliss. collée , t. II, p. 10. 
Diplôme de l'an 672 dans Mirœus,op. dipl., t. III, p. ;S2. 

<• Ampliss. collect., t. II, p 15; lirequigny, t. H. p. 315. 



LES ÉTABLISSEMENTS ECCLÉ5L4ST1QUES 175 

M. Dénoue traduit par Tofin et Silvestrecourt ^ En 
746, Carloman restitue la villa de Lierneux ^ avec 
ses dépendances comprenant Bras, Brastis, Fairon, 
Feronio, et Odeigne , Aldanias ; il fait en outre 
donation aux abbayes, sous la môme date ^, d'un 
grand nombre de villas, parmi lesquelles on remarque 
Leignon, Lenione, dans le Condroz, Paliseul, Pala- 
tiolo, et Braibant, Brabanie. 

On peut juger de l'importance des abbayes de Sta- 
velot et de Malmédy par une charte de Sigheberl, qui 
leur accorde un droit de tonlieu dans les ports de 
l'Aquitaine, avec libre navigation dans la Loire, et 
par une autre charte de Louis le Débonnaire, qui 
exempte du péage appelé îonlicu les bateaux des 
deux monastères naviguant dans ic Rhin et la Meuse •*. 
Voilà donc une communauté religieuse, établie au 
fond des Ardennes, qui pereoit des péages dans les 
ports de l'Aquitaine et possède des navires dans les 
plus grands fleuves de l'Europe. 

Par un diplôme de l'an 814 ^, Louis le Débon- 
naire confirma les monastères de Stavelot et de 
Malmédy dans toutes leurs possessions; il reconnut 
également les droits qui leur avaient été précédem- 
ment concédés sur les églises et les dunes de Duren, 

' Etudes historiques sur l'ancien pays de Stavelot et de Malmédy ,. Liège, 
1848, p. 316. 

* Ampl. coll,l.U, p 10 ; Bréciuigny, t. U. p. 403. 

-' Ampliss. coll., t. H, p. 20. 

< Ibid., p. •21. Bertholet, Histoire du Luxembour-j, t I!. p. 42. 

'* Ampliss. coll., t. U, (). ii. 



176 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Clotten, Bossu, Sinzig, Andernach, Thommen, Glaiiis, 
Cherain, Theux, etc. Plusieurs autres diplômes de 
donation et de restitution , notamment ceux des 
années 862, 874, 882, 888, 895, 896, 902, 905, 907, 
911, 912, 924, 925, 953 \ attestent que, si les 
biens de ces abbayes furent parfois empruntés , 
pour les besoins de la guerre, leurs richesses et 
leur puissance ne cessèrent point de croître, jusqu'à 
ce que, la dissolution de l'empiro aidant, elles par- 
vinrent à se constituer en souveraineté indépen- 
dante. 

La célèbre abbaye de Pruim ou Prum, située dans 
le Cavoscoiv pagus, à l'est des abbayes de Stavelot et 
deMalmédy, fut fondée en 760 par le roi Pépin, qui 
venait d'expulser les Musulmans et de mettre fin h 
leur domination dans le midi de la Gaule. Nous 
voyons dans un diplôme de cette année '^, que Pépin 
et sa femme Bertrade font à l'abbaye de Prum une 
donation considérable de biens provenant de leurs 
patrimoines respectifs. Ils lui donnent, entre autres, 
tout ce qu'ils possèdent de terres dans le pagus Caros, 
plus deux villas sur la Moselle, une autre dans le 
pagus Bedensis, un bénéfice dans le Riboariensis; une 
propriété sur le Rhin dans ]e pagus de Spire; une 
autre sur la Meuse dans un lieu appelé Ruminio in 
pago Bomenci. Cette charte est signée par plusieurs 



' AmpUs». coUert., t. U, p 'ti et suiv. 
2 Mir. Oper dipL, I. MI, p. 4. 



LES ÉTABLISSEMENTS ECCLÉSL\STIQUES. 177 

évêques, notamment par Folcarius, évêque de Ton- 
gres, et par plusieurs comtes. La fortune de l'abbaye 
de Prum ne fut pas moins brillante que celle des 
abbayes de Stavelot et de Malmédy; elle aboutit au 
même résultat. 

On peut en dire à peu près autant de l'abbaye d'Ep- 
ternacb ou Ecliternacli, située dans le Bedagow, Be- 
densis pagus. Cette abbaye avait été érigée en 698 par 
saint Willebrord dans un domaine qui lui avait été 
donné à cet effet par sainte Irmine, fdle du roi 
Dagobert ^ Il lui fut fait une donation nouvelle par 
Pépin d'Herstal et sa femme Plectrude en 706 2. Une 
charte de la même année constate que Pépin prit 
l'abbaye d'Echternach sous sa protection spéciale ^. 
Nous avons encore une charte de l'an 717, par 
laquelle Charles Martel, fds de Pépin, concède à cette 
communauté tout ce qu'il possède h Baillonville *, et 
enfm une charte de Pépin le Bref, de l'an 7o2, con- 
tenant une donation de biens en faveur d'Ech- 
ternach, avec exemption de tonlieu dans tout le 
royaume ^. 

L'abbaye de Saint-Hubert, dans l'Ardenne belge, 
complète la série des grands établissements mona- 
stiques de cette contrée. Son origine remonte à une 
donation faite par Pépin d'Herstal et Plectrude à 

' Mir. Oper. dipL, t 1, p. 244. 

» Uréquigny, Diplom et epitt., Odit. Pardessus, t. H, p. 273. 

2 Ibidem, p. SH. 

* Ibidem, p. 310. 

s Mir. Oper.dipl., t. I, p. Gil. 



178 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Bérégise, en 687 *. Cependant l'évêque ^Ynlcand, 
Waltgaudtis, fut en quelque sorte le fondateur de l'ab- 
baye de Saint-Hubert. La solitude de saint Bérégise, 
ait \e Cantatorium, n'était habitée que par un petit 
nombre de clercs ; Walcand supprima leur com- 
munauté, y établit des moines en corps de re- 
ligion , etleur assura des possessions suffisantes 
pour subvenir à leurs besoins. Ce fut lui aussi qui 
fit transporter au monastère d'Andage le corps 
de saint Hubert, et qui lui donna le nom de ce 
saint 2. 

l\ y avait encore dans l'Ardenne quelques établis- 
sements de moindre importance. Tels étaient le 
monastère de Cugnon, fondé par Sigebert III en 
648, et l'église de Nassogne, érigée par le roi Pépin, 
en mémoire de l'assassinat de saint Monon. 

Il ne manquait pas de communautés religieuses 
dans le pagiis de Lomme ou de Namur. L'abbaye de 
Brogne ou de Saint-Gérard devait son origine à une 
chapelle bâtie, dit-on, par Pépin de Landen '. Mous- 
tier avait été fondé par l'intervention de saint Amand. 
Nous avons déjà parlé de l'abbaye de Fosses, qu'Egin- 
hard appelle monasterimn Scotormn ■*, parce que saint 
Foillan et saint Outain étaient Irlandais, et qu'à cette 

' V. Charta qua Pippinus et Plectrudisuxor ejiis castrum Ambra in Ar- 
denna Beregiso donant, ut ibi condantur cella etecclesia, anno 687. (Bre- 
qiiigny, édit. de Pardessus, t. II, p. 203.) 

* V. le Cantatorium, §§ 5 et 6. 

* Mir. Oper.dipl., t. II. p. 806. 

* Histoire d-e Inlrans'aUon des saints martyrs. 



LES ETABLISSEMENTS ECCLÉSL4STIQUES. 179 

époque on donnait encore à l'Irlande le nom de 
Scotia major. On sait qu'Andenne , entre Namur et 
Huy, avait été fondée par sainte Begghe, qui y fit 
construire sept églises {Andania ad septcm ecclesias), 
par imitation des sept églises de Rome qu'elle avait 
visitées. L'abbaye de Waussore, }Valciodonim, sur la 
rive gauche de la Meuse entre Givet et Dinant, ne fut 
fondée qu'en 944. Gembloux, monastère de Bénédic- 
tins, doit dater h peu près de la même époque. Lambert, 
comte de Louvain, en était avoué en 948 ^. N'ou- 
blions pas Malogne, Malonia, sur la Sambre. Cette 
abbaye passe pour avoir été fondée, en 685, par un 
évéque anglais nommé Bertuin -. Miro?us nous in- 
dique encore l'abbaye d'Hastière, Hasteria in comi- 
tatu Namiircensi, fondée en 654 ^. 

Si du pays de Namur nous passons dans le Hai- 
naut, nous trouvons d'abord sur la Sambre la célèbre 
abbaye de Lobbes, Laubacus ou Lobiœ, fondée par 
saint Landelin vers l'an 653. Pépin d'Herstal fit, en 
691, une donation considérable à ce monastère *. 
L'abbaye de Lobbes possédait cent cinquante-trois 
villages, lorsqu'elle fut donnée à Francon, évêque de 
Liège, en 888 ^. L'abbaye d'Aulne ou d'Aine, égale- 
ment située sur la Sambre, était une dépendance de 

' Mir. Oper.dipL, 1. 1, p. 4i. 

* Wasteluin, Descript. dt la Gaule Belgique, p. 527. 
5 Mir. Oper. diplom , t. Ul, p. 2. 

* Mir. Op. dipl., t. II, p. 1126; Bréquigny, Dipl. et epist., édit. de Par- 
dessus, t. II, p. 319. 

* Mir. Oper. diplom., t. I, p. 650. 



ISO HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Lobbes. Ce monastère avait été fondé, comme le pré- 
cédent, par saint Landelin, en 6^Q *. 

Les monastères de Sainte-Waudru, de Mons -, et 
de sainte Aldegonde, de Maubeuge ^, doivent leur 
origine aux libéralités de deux sœurs, dont les pa- 
rents, Walbert et Bertille, avaient établi une com- 
munauté de filles à Coursolre, Curtis Solra ■*. L'abbaye 
d'Haumont, Altiis inons, fut fondée par saint Vincent 
Maldegaire, époux de sainte Waudru, qui se retira 
dans une autre communauté, également fondée par 
lui à Soignies ^. Le monastère de Crepin, près de 
Condé, paraît avoir été fondé par saint Landelin ^ ; 
et l'on attribue à saint Guislain la fondation de l'ab- 
baye de ce nom dans un endroit qu'on appelait 
Ursidungus, sur la Haine '^. Tous ces établissements 
sont du milieu du septième siècle. 

En sortant des limites de la Belgique actuelle, sans 
trop s'en écarter, on peut citer encore un bon nombre 
de communautés religieuses ; et d'abord l'abbaye de 
Saint-Amand, sur la Scarpe, dans le pays de Pevele. 
On rapporte que saint Amand, ayant administré le 

1 Wasteljin, /. c, p. 440. Voyez aussi Histoire de iabbaye d'Aulne, par 
Lebrorquy, Bruxelles, 18(J2. 

s Waldetrudis elegit sibi locum in proprio allodio, qui Cartrilocus di- 
citur. ad habitandum. {Chron. Gisleberti, p. 15.) 

' Yiliam ipsam inqua monasterium situmest...QuaenuncupaturMalbo- 
dium sitaque est in pago Hainoensi. (Mir. Op dipl., t. III, p. 557.) 

* Wastelain, Descript. delà Gaule Belgique p. 438. 

s Vita sancti Ansterti, a^p-BoUànd., t. II febr., p. 354. 

• Mir. Op dip., t. II, p. 1129; Chron. Balderici, p. 108. 
' Wastelain. /. c. 



LES ÉTABLISSEMENTS EGCLÉSL4STI0UES. 181 

baptême à Sighebert, fils du roi Dagobert, obtint 
une donation considérable qui servit h fonder le 
monastère d'Elnone, appelé depuis l'abbaye de Saint- 
Amand. Par diplôme de l'an 639, le roi lui concéda 
tout le territoire situé entre l'Elnone et la Scarpe, 
avec des immunités étendues non-seulement pour le 
domaine concédé, mais pour tous ceux qui pourraient 
y être ajoutés par la dévotion des fidèles et la lar- 
gesse des princes ^ 

Une des plus célèbres abbayes de ce temps est 
celle de Saint-Bertin, primitivement appelée abbatia 
Sithiensis. Elle était située près de Saint-Omer, 
dans le pays de Terouanne et avait été fondée par 
le seigneur Adoalde vers l'an 6o4 2. Elle fut enrichie 
par une foule de donations ^. Charlemagne, par un 
diplôme de l'an 771, confirma les immunités que ses 
prédécesseurs lui avaient accordées : ut nidlus judex 
publiciis ibidem ad caussas audiendas, aut fréta exac- 
tanda, vel fidejussores tollendos, vel maiisiones aut pa- 
rafas faciendas, etc. *. Un autre diplôme de Charle- 
magne, de l'an 791, accorde à l'abbé et aux moines 



' Miraeiis, Opéra diplomatica, t. 1, p. 123. On trouve un diplôme sem- 
blable de l'an G'i7 dans le recueil de Dréquigny, édition de Pardessus, 
t. II, p. 46. L'authenticité du diplôme de Dagobert a été contestée. Voyez 
sur ce sujet une notice fort intéressante dans la Bévue des Opéra diploma- 
tica de Mirœus, par Le Glay, Bruxelles, 1856, p. 17. 

2 V. Mirœus, Oper. diplom., t. I", p. 7. 

3 Ibid., t. II, p. 9-26-931; t. IV, p. 171-345; Bréquigny, p. 203, î9o, 302, 
307, 3'>l, 369, 380, 418, 430, 434. 

< Mir. Op. dipl., t. I, p. 'i95. 

II. i2 



182 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

de saint Berlin le droit de chasser dans les forêts * ; 
ce qui était alors un grand privilège. On trouve la 
confirmation de ces privilèges et immunités dans 
deux chartes de Louis le Débonnaire, de 830 et 836 2. 

Dans l'Ostrevant, nous avons l'abbaye d'Arnon, sur 
la Scarpe, fondée vers la fin du septième siècle ^, 
et celle de Marchiennes, Marchianœ, fondée en 653 
par sainte Rictrude *. Breuil, Broijla, qui devait sa 
fondation h. un frère de sainte Richtrude, est dans le 
pagus lœticiis. Maroilles, Maricolœ, dont il est fait men- 
tion dans le partage de l'an 870, appartient au pays de 
Famars. Deux abbayes assez considérables se rencon- 
trent dans la Fagne : Wallare ou Waslare, fondée par 
saint Landelin, sur un domaine qui lui avait été donné 
par le roi Dagobert P' ^, Liessies, Lœtia, fondée par 
le comte Wibert, vers l'an 751 ^. Ce dernier mona- 
stère avait de vastes possessions dans la Thirache et 
le Hainaut, qui lui avaient été donnés par Pépin le 
Bref. 

Dans la Flandre, où le christianisme avait eu tant 
de peine h. pénétrer, les communautés religieuses 
étaient en petit nombre. Quelques chroniques rappor- 

' Mir Op. dipl, t. I, p. 497. 

» Ibid.,t. Il,p.930et931 ; D. Bouquet, t. VI, p. 368 et 603. 
' Charte de confirmation de Charles le Chauve, de l'an 877; MirsEus, 
Oper.dipl.,t I, p. 32. 

* Mir. Op. dipl., t. I, p 138. 

* V. deux diplômes de 610 et 612 dans Mirœus, Oper. dipl., t. I, p. 489 
eU90. 

* Wastelain, Detcript.de la Gaule Belgique, p. 446. 



LES ÉTABLISSEMENTS ECCLÉSIASTIQUES. 183 

tent que saint Trudo, riche seigneur de la Hesbaie, 
avait fondé, au septième siècle, sur l'emplacement oîi 
s'éleva plus tard la ville de Bruges, un monastère de 
quatre-vingts religieux, qui fut le berceau des abbayes 
d'Eeckhout et de Saiut-Trond * ; mais cette tradition 
est fort contestée. Le monastère d'Eeckhout n'appa- 
raît qu'à une époque beaucoup moins ancienne. La 
tradition rapporte aussi que saint Eloi fonda une 
église, et saint Amand un monastère à Ardenbourg. 
Il y avait réellement un monastère célèbre àTourhout, 
TurhoUum. Il avait, dit-on, été fondé par saint Amand; 
il fut donné, en 832, par Louis le Débonnaire à saint 
Anschaire, évêque de Hambourg 2. L'abbaye de Berg 
Saint- Winoch doit son origine à un monastère primi- 
tivement (au septième siècle) établi par saint Winoch 
à Wormhout, près de Saint-Omer. Enfin l'abbaye de 
Tronchienne, Truncimum, Dromjhen, dont la fonda- 
tion est attribuée, comme beaucoup d'autres, à saint 
Amand, existait bien certainement dans la première 
moitié du dixième siècle. 

Parmi les fondations pieuses que nous venons de 
citer, on a pu remarquer qu'il en est beaucoup qui 
émanent de la famille carolingienne. Le roi Pépin, 
indépendamment des donations faites par lui-même, 
confirma toutes celles de son prédécesseur. C'est 
ainsi que, par une charte de l'an 753, il confirma 

1 Acta SS. BeUj. sele<t., t. V, p. ^-14; Mir Oper dipL, t I, p. f.'. Gt 
t. 111, p. 57 ; Beaucourt, Descript. hisi.orique de l'abbaye d'Eeckhout^ p. 2'.t3. 
« Bolland.a. I. Febr., p. 396. 



^8i HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

toutes les donations faites à l'église de Saint-Martin 
d'Utrecht par Pépin d'Herstal, Charles Martel et Car- 
loman; il concéda en outre à cette église la dixième 
partie du produit des impôts payés au fisc pour les 
terres, les serfs, les tonlieux, les ventes, etc. *. 

L'église d'Utrecht n'eut pas une moins large part 
aux libéralités de Charlemagne. Par diplôme de 
l'an 780 '^, il lui fit donation de sa villa de Leusden, 
Lisiduna, sur l'Eem, près d'Amersfort, in pago Flehite 
super alvcum llcmi, avec toutes ses dépendances, 
terres, manses, habitations, édifices, serfs, bois, 
champs, prés, pâturages, pièces et cours d'eau, etc., 
plus avec quatre grands bois, situés des deux côtés de 
l'Eem. Ce diplôme contient également donation d'une 
église construite à Dorestadt et appelée Ubkirida, pro- 
bablement Uberkirch. Il se termine par une conces- 
sion d'immunités semblables à celles dont nous avons 
déjà fait mention. Cette concession fut confirmée , en 
814 , par une charte de Louis le Débonnaire ^. 

Il y a encore quelques autres donations pieuses de 
Ciiarlemagne et de Louis le Débonnaire, qui intéres- 
sent la Belgique, mais qui sont moins importantes. 
Par diplôme de l'an 802 *, Charlemagne donne h 
l'abbaye de Verden, Werdimensis, le fisc royal deLeuze, 
Luthosa, en Hainaut, où il y eut un chapitre de cha- 

1 Mir. 0;)er. i.'i';)iom., t. 1, p. iîOi 
- jl:r. Ibidem, p. ii'.. 
= Mir. IbiJem, p. 40S. 
< Mir. JbiJcn,, t. Ul, p. 8. 



LES ÉTABLISSEMENTS ECCLÉSIASTIQUES. 185- 

noines. En 817, Louis le Débonnaire confirme l'im- 
munité de l'église de Cambrai ^ En 818, il fait 
donation au chapitre de la cathédrale de Tournai d'un 
terrain pour agrandir les cloîtres '-*. Par diplôme du 
19 août 819, Louis fait donation de sa villa de Sas- 
signy, Sassiniaga, au monastère de Maroilles, Mari- 
colas, en Hainaut '. Il donne, le 29 juin 822, divers 
terrains au monastère de Saint-Amand,dans la Flan- 
dre d'alors ■*. 

Pouvons-nous passer sous silence un acte assez 
singulier de Louis le Débonnaire? Le 31 février 831, 
h la demande de Judith, sa dernière femme, il donne 
ù un de ses hommes, nommé Hildefrid, une partie 
des biens du monastère de'Rensiix, Rodenacum, notam- 
ment la villa d'Iserna et une autre villa appelée Tho- 
rensel ^. 

Enfin, nous citerons encore comme intéressant la 
Belgique, un diplôme donné h Theux, le 25 mai 827, 
par lequel Louis le Débonnaire décide un procès entre 
l'abbé de Stavelot et Vactor domanial de Theux s. 

Le contenu des actes que nous n'avons fait que citer 
montre assez bien quelles étaient la nature et l'im- 

1 Mir. Oper.d>pl.,t II, p. 9^0 ; V. Carpeiitier, Hist. Camer:D. Bou- 
qiiet, t. VI, p. 490. 

^ Mir. Oper. dipL, t. 1, p. 335. Ce diplôme se trouve plus complet .'u 
siij'plémeiit (le Foppens, Mir., t. II, |). MÎT; mais c'est le nièiue Voy. 1>. 
Koi;qiiet, t. VI, p. oi.'9. 

•"• Mir. Oper. dipL, t. I, p. ï46. 

♦ Mentionné pyr D. Bouquet, t. VI, p. r>'.'0. 

5 Mir. Oper. dipL, t. I, p. '.47. 

6 M.inène, Amplissiiim colU'.tin, t. Il, p. Î5. 



18G HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

portance des donations faites aux monastères et aux 
églises épiscopales. On leur donnait non-seulement 
de grandes propriétés territoriales, des mansi, des 
cuites, des villœ, des pagi entiers, mais encore des 
exemptions de tonlieux et autres charges publiques, 
des droits régaliens et des privilèges, tels que les 
droits de chasse et de pêche, le droit d'exploitation 
des mines, le droit de recevoir des tonlieux sur les 
rivières traversant leurs propriétés ; des moulins avec 
droit de banalité, des salines, des dîmes, des rentes 
en argent et en prestations quelconques '. 

Souvent aussi on leur donnait des serfs, des 
esclaves ; presque tous les affranchissements se fai- 
saient à leur profit, de telle sorte que les affranchis 
devenaient leurs tributaires. Le nombre des per- 
sonnes tributaires des abbayes et des églises épisco- 
pales était considérable. Dans quelques pacji, tels que 
le Hainaut et l'Ardenne, où les établissements reli- 
gieux s'étaient multipliés, une grande partie de la 
population se composait de leurs sujets et des per- 
sonnes placées sous leur protection; c'est ce qu'on 
appelait la famille de l'église ou du saint patron de 
l'église, familia sancti Pétri, familia saucti Lam- 
berti, etc. 

Nous avons indiqué plusieurs diplômes qui accor- 
dent des immunités très-étendues aux monastères 



• Wuriikcetiig, Histoire du Droit beljiiue, Bruxelles, 1S37, p. 1ÛS elsui- 
■vuiites. 



LES ÉTABLISSEMENTS ECCLÉSIASTIQUES. 187 

et aux églises. Les domaines auxquels s'appliquaient 
ces immunités cessaient d'être soumis à la juridiction 
du comte ; ils n'appartenaient plus au pagus. Les 
abbés et les évéques avaient la juridiction civile et 
pénale non-seulement sur leurs serfs, mais encore 
sur les personnes libres qui habitaient leur territoire. 
Toutefois comme, en leur qualité de prêtres, ils ne 
pouvaient pas exercer la juridiction criminelle, ils 
avaient à cet effet un fonctionnaire laïque appelé 
vice domimis, vidame. L'usage s'introduisit de con- 
fier ces fonctions à un seigneur du voisinage, qu'on 
appela advocatus; c'est l'origine des avoueries. 

Au reste, les possessions des abbayes et des 
églises étaient gouvernées à peu près comme les 
pagi; on y trouve l'institution des échevins et toutes 
les autres institutions nationales, celle des placita 
ordinaires, celle des tria placita généraux. Le Canta- 
torium de saint Hubert jette sur ce point tout le jour 
désirable. Il y est dit que l'abbé Reginard, « profita 
de l'entrevue de l'empereur Henri avec le roi des 
Français à Ivoix, en 1034, pour solliciter du pouvoir 
souverain de l'empereur la confirmation du privilège 
de tenir une foire sous son église, et du droit de cé- 
lébrer, comme par le passé, pendant sa vie, tous les 
jours de plaids, de lever des impôts, d'exiger des 
corvées, de rendre haute et basse justice, de per- 
cevoir les péages sur les foires et sur la tenue des 
plaids , enfin de connaître des actions et plaintes 
de toute nature. De son temps, selon le droit gêné- 



488 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

ralement en usage, aucun avoué n'assistait aux plaids 
de l'abbaye , si ce n'est aux plaids généraux , tenus 
trois fois par an. Lorsque, dans ceux-ci, les échevins 
jugeaient qu'une caution devrait être fournie, ils la 
déterminaient, non selon la volonté des seigneurs, 
mais suivant les ressources des personnes. L'avoué 
était traité h l'aide des prestations ordinaires; le mo- 
nastère y suppléait, si elles ne suffisaient pas. Enfin, 
si l'avoué amenait par la force un contumace, rebellem, 
devant la justice, il recevait la treizième partie de 
l'amende ^ » 

On voit que les institutions germaniques avaient 
pénétré jusque dans les monastères, qui étaient en 
quelque sorte des établissements romains. Il est vrai 
que les habitants de ces monastères, h très-peu 
d'exceptions près, appartenaient ii la Belgique par 
leur naissance et leur origine. L'Église n'était aucu- 
nement romaine quant à son personnel ; elle ne l'était 
que sous le rapport de son organisation hiérarchique, 
de ses dogmes et de sa discipline; elle existait dans 
la monarchie franque avec les droits et les privilèges 
qu'elle avait acquis sous le gouvernement romain et 
qui étaient la garantie de son indépendance. 

Malheureusement l'indépendance de l'Église n'était 
pas une garantie pour l'indépendance et la sécurité 
du pays. Cette observation nous ramène, à notre 



1 Contatonnm, § 9. Nuiis a\ons 3ui\i !a traduction de M. de Ro'.ai.lx. 
Bruxelles. 1847, p 35 



LES ÉTABLISSEMENTS ECCLESIASTIQUES. 189 

point de départ. Nous avons dit au commencement 
de ce chapitre, que la Gaule romaine avait puissam- 
ment réagi sur la patrie des Francs; nous pouvons 
maintenant mesurer les effets de cette réaction. L'es- 
pèce de statistique qui précède, quelque imparfaite 
qu'elle soit, donne une idée assez exacte de l'impor- 
tance relative des pogi, qui étaient l'élément ger- 
manique, et des communautés religieuses qui repré- 
sentaient l'élément romain. Dans plusieurs localités, 
ce dernier l'emportait de beaucoup sur l'autre; une 
grande partie du territoire et avec le territoire ses 
habitants étaient passés en sa possession. La classe 
des hommes libres, propriétaires du sol, en qui rési- 
dait autrefois la force de la nation, avait disparu dans 
ces localités, ou plutôt elle était entrée dans la 
famille de l'Église, pour jouir de ses immunités. Il y 
avait là toute une population qui, vivant sous le joug 
paisible des évéques et des abbés, perdait, avec sa 
rudesse naturelle, son énergie et l'habitude des com- 
bats. 

Dans les autres contrées, les fils des Francs de- 
vaient avoir conservé les mœurs de leurs pères ; mais 
aussi la civilisation avait fait peu de progrès parmi 
eux; ils étaient, par cela même, médiocrement atta- 
chés à un ordre social qui ne répondait pas à leurs 
instincts. Ces faits sont importants h constater; ils 
expliquent la facilité avec laquelle les barbares du 
Nord, les Normans, dont nous aurons à nous occuper 
bientôt, envahirent le pays, le peu de résistance qu'ils 



190 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

rencontrèrent de la part d'une partie de la population, 
et l'appui qui leur fut prêté par les habitants des 
côtes. 



CHAPITRE VII. 



DISSOLUTION DE L F.MPIRL. 



§ i. DES CAUSES DE LA DISSOLUTION DE l'eMI'IRE. 

Bien que chacun des trois royaumes formés par le 
traité de Verdun ait son histoire particulière, l'empire 
entier qu'ils composent a néanmoins encore pendant 
longtemps une histoire générale '. Un grand nombre 
de faits politiques, beaucoup d'événements, de cala- 
mités surtout se rapportent à l'une comme à l'autre 

■> Les sources se trouvent réunies dans le VU" volume du Recueil de 
Dom Bouquet. Les auteurs les plus récents qui ont traité l'histoire de cette 
époque sont : Luden, Gcschiciite des teulschen Volkes, t. VI, p. 134;Gfroerer, 
die KaroUnger, t. 1, p. lo9, et t. II, p. 1 et suiv. ; Wenck, Das frankische 
Btich nadi dem Verlrage von Verdun, Leipzig, 1851 ; Damberger, Synchra- 
nistische Gcschichte des Millelalters, t. III, p. 1 et suiy. L'ouvrage de Zim- 
mermann, iiber die polilischen Verhœllnisse des frankischen Heichs nach 
dem Verlrage von Verdun, Berlin, 18150, n'est guère qu'un ensemble de 
chroniques de chaque royaume, travail de peu de valeur. 

Les auteurs français sont : Sismondi, Histoire des Français, t. 111 ; Mi- 
chelet, Hisl. de France^ t. I, p. 377 et suiv.; Henri Martin, Histoire de 
France, t. II, p. 4il et suivantes; voyez aussi les Réflexions générales du 
t. V,deM. Laurent, Les Barbares et le catholicisme, p. 2jI. 



192 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

des trois fractions. Les historiens modernes se sont 
beaucoup occupés des causes du démembrement de 
l'empire. On reconnaît en général, que sa durée de- 
vait nécessairement être éphémère, comme celle de 
toutes les grandes monarchies créées par la force 
des armes et la fortune d'un conquérant : car il faut 
infiniment plus de puissance et de sagesse pour 
maintenir l'unité dans les États qui ont été fondés de 
cette manière, que pour les constituer. Ces conditions 
de sagesse et de force nous avons déjà dit comment 
elles firent défaut dès le commencement du règne 
de Louis le Débonnaire ; on voit clairement, à dater 
de cette époque, que la monarchie va périr. Mais les 
savants se sont efforcés de préciser les causes de sa 
décomposition. M. Guizot,entre autres, s'y est spécia- 
lement attaché, dans ses Essais sur ïhistoire de France 
et dans son Cours d'histoire moderne. 

Après avoir réfuté Augustin Thierry, qui attribue 
le démembrement de l'empire à l'antagonisme des 
nationalités *, M. Guizot tâche d'expliquer ce fait par 
l'absence de tendances unitaires chez les peuples que 
Charlemagne avait réunis. Il nous semble que cette 
idée implique une certaine confusion de temps. 
Certes les peuples que Charlemagne avait réunis 
devaient avoir des tendances plutôt divergentes qu'u- 
nitaires; mais leurs tendances pesaient fort peu dans 
la balance de la politique. Ce n'étaient pas les peuples 



DES CAUSES DE LA DISSOLUTION DE L'EMPIIiE. 193 

qui étaient appelés à décider du sort de l'empire ; 
c'étaient les princes et les grands. Or, parmi ceux-ci 
la plupart étaient d'origine commune, quoique établis 
dans des contrées différentes, et ils devaient avoir 
un but commun. Si cependant l'assertion de M, Guizot 
était vraie ; s'il était démontré qu'il y eût chez eux, 
comme dans les peuples soumis à leur domination, 
absence de tendances unitaires, il resterait à savoir 
par quelles causes ces tendances auraient été anéan- 
ties : car il est constant que l'idée d'unité dominait 
encore les esprits immédiatement après le traité de 
Verdun. Une foule de circonstances le prouvent : ce 
sont d'abord les assemblées tenues par les trois frères 
rois à Juts, Judiacimi, près de Thionville, et à Meer- 
sen près de Maestricht ; c'est, ensuite, le recours 
que prennent les Gallo-Francs à Louis le Germanique, 
lorsque Charles le Chauve ne peut plus les protéger. 
L'élévation de Charles le Gros sur le trône impérial 
démontre encore que les nations * autrefois réunies 
sous le sceptre de Charlemagne et de Louis le Débon- 
naire se considéraient comme un seul peuple gou- 
verné par plusieurs chefs. 

Les guerres des trois fils de Louis ne furent 
entreprises également que pour rétablir l'unité poli- 
tique. A cela tendait non-seulement la politique de 
Lotliaire, mais plus tard aussi celle de Charles le 



' Quand non:? nous servons des mois peuple ou nation, nous entendons 
parler des classes qui iiarlicipaiont aux idraires publiques. 



191 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Chauve. C'était, il est vrai, une politique d'égoïsme 
et de convoitise; mais son but était la restauration 
du grand empire de leur aïeul et de leur père. Les 
traités d'amitié et de fraternité que, de temps à autre, 
ils conclurent entre eux, par exemple à Meersen, en 
847, n'avaient pas non plus d'autre but que la con- 
servation de l'unité. Leurs tendances, au moins 
jusqu'à certain point, devaient être celles de leurs 
leiides, puisque ceux-ci les secondaient dans leurs 
entreprises et s'associaient à leurs serments d'al- 
liance. Il n'est donc pas exact de dire qu'il n'y avait 
plus de tendances unitaires ; mais l'ambition de 
Charles le Chauve, qui passait toutes les bornes, 
l'entraîna h se servir de moyens mal choisis ; et ses 
frères et neveux furent obligés de le suivre dans cette 
voie. Non-seulement on employa de part et d'autre, 
la fausseté, la corruption, la violence ; mais on fit 
jouer un ressort dangereux pour l'ordre monar- 
chique même. Nous voulons parler de la féodalité 
naissante, dont les rois croyaient pouvoir se faire 
un instrument, et qui devint pour eux une cause 
d'abaissement et de faiblesse : car ils finirent par dé- 
pendre du bon vouloir de leurs vassaux, et ceux-ci 
ne tardèrent pas à sentir que le pouvoir n'était plus 
à la royauté, mais dans leurs propres mains. Le 
commencement de la féodalité fut plutôt un effet qu'une 
cause de la décadence carolingienne ; mais les sei- 
gneurs féodaux achevèrent l'œuvre, lorsqu'ils se virent 
eux-mêmes consolidés. 



DES CAUSES DE LA DISSOLUTION DE L'EMPIRE 1P5 

M. Waitz, le plus récent des auteurs qui ont écrit 
sur ce sujet, énumère et discute les faits qui, suivant 
lui, ont occasionné la dissolution de l'empire ^ Il en 
trouve une première cause générale dans le caractère 
toujours persistant de la royauté franque primitive. 
Quoique fortifiée, cette royauté ne lui paraît pas avoir 
été sufiisante pour constituer et consolider un bon 
gouvernement et pour maintenir l'unité de la monar- 
chie carolingienne. Il indique comme deuxième cause 
le système de la vassalité et des bénéfices, système 
qui rendit le chef de l'État dépendant du bon vouloir, 
c'est-à-dire, de l'intérêt et de l'égoïsme des bénéfi- 
ciers et des vassaux. Il manquait, dit-il, au gouver- 
nement de Charlemagne ce qu'il y avait de bon dans 
le principe centralisateur et administratif des Ro- 
mains. L'élément politique romain était entièrement 
absorbé par l'élément germanique. L'unité et l'ordre 
ne reposaient que sur la force de volonté de l'empe- 
reur, laquelle était loin d'être despotique. 

Cette appréciation peut être exacte relativement 
aux pays conquis. La condition des Francs s'y était 
considérablement modifiée ; ces guerriers conqué- 
rants, mêlés à l'ancienne aristocratie gallo-romaine, 
ne formaient plus un peuple libre, divisé par grou- 
pes, délibérant sur les affaires publiques dans ses 
plaids locaux, et apportant au roi ses dons annuels. 
Chaque individualité était devenue une puissance ou 

' Deutsche VerfassutKjigeschichle, t. IV, p. 535 et 8uiv. 



1<^6 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

aspirait à l'élre. La royauté n'était plus uu objet de 
vénération, mais un sujet d'envie ou un instrument 
de fortune. Pour se maintenir dans ces conditions, 
nous sommes portés à croire avec M. Waitz que la 
royauté germanique était insulllsante, et que l'unité 
de l'empire exigeait un pouvoir plus fort; mais, rela- 
tivement à l'ancienne patrie des Francs, il serait peu 
juste de reprocher à Charlemagne de n'avoir pas 
fondé son gouvernement sur le principe centralisa- 
teur des Romains; les instincts politiques de ce 
pays, qui tendaient ù la fédération, ne furent que 
trop contrariés par l'établissement de l'empire. 

La fusion de l'Église et de l'État, dit ensuite 
M. Waitz, loin de fortitier le pouvoir séculier ne fit 
que l'aflaiblir. L'Église tendait à l'absorption de l'État, 
ce qui lui était d'autant plus facile qu'elle possédait 
une grande partie du territoire *. On oublie toujours 
ce que M. Guizot a si bien démontré que les évêques 
étaient les représentants des populations gallo-ro- 
maines. La séparation de l'Église et de l'État eût été, 
à celte époque, la rupture du lien qui unissait les 
deux grandes fractions de l'empire. Comment Char- 
lemagne parvint-il à former ce lien et à l'empêcher 
de se briser? Ce fut en associant l'Église au gouver- 
nement de l'État. Qu'après cela l'absorption de l'État 
par l'Église ait été tentée avec plus ou moins de suc- 
cès par l'aristocratie ecclésiastique, c'était la consé- 

* Verfassunr/shesch., t. IV, p. 5i2. 



DES CAUSES DE LA DISSOLUTION DE L'EMPIRE. I'j7 

quence d'un ordre de choses inévitable, conséquence 
dont Charlemagne, tant qu'il vécut, sut empêcher la 
réalisation. 

M. Waitz signale encore comme cause de la disso- 
lution de l'empire les pouvoirs trop étendus accordés 
aux fonctionnaires publics. Leur double qualité de 
possesseurs des terres qui leur étaient concédées et 
de dépositaires des pouvoirs administratif et exécu- 
tif, leur donnait un commandement absolu sur leurs 
administrés ; les populations dépendaient bien plus 
d'eux que du chef de l'État. Le lien entre celui-ci et 
le peuple, qui ne le voyait que fort rarement, tendait 
à se relâcher de plus en plus. Dans les pays d'immu- 
nité, on avait entièrement soustrait les habitants au 
pouvoir du chef de l'État, en aliénant la juridiction 
aux possesseurs du territoire : les habitants de ces 
pays n'étaient plus que les sujets de leurs seigneurs. 
L'institution des niissi dominici ne fut qu'un expé- 
dient, et ne suffît pas pour maintenir l'ordre et pour 
assurer l'exécution des lois. Enfin les assemblées 
nationales étaient mal organisées; leurs rapports avec 
le pouvoir royal ou impérial étaient trop vagues et 
mal définis ^. 

Malgré la suppression des duchés, il y avait tou- 
jours des seigneurs trop puissants, îi cause de la grande 
étendue des pays gouvernés par les comtes. Dans les 
moments de crise et de perturbation, ils se condui- 



' Vcrfiissunjsjcsclddde, t. IV, p. oii-3'i7, 

n. 



198 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

saient en souverains, visant à l'indépendance. Il ar- 
riva même, sous Louis le Débonnaire, par exemple, 
qu'ils firent la guerre avec succès au chef de l'em- 
pire *. Une autre cause de dissolution était l'antago- 
nisme des nationalités, qui se développa en consé- 
quence de la séparation des pays germaniques et 
gallo-romains, et de la formation des uns et des autres 
en États distincts. Les moyens employés pour main- 
tenir néanmoins l'unité de l'empire n'étaient pas 
aussi forts que les tendances à une séparation com- 
plète. Enfin les partages qui eurent lieu depuis 817, 
et les secousses que produisirent les changements 
essayés par Louis le Débonnaire, achevèrent l'œuvre 
de destruction, couronnée par le traité de Verdun ^. 
Tel est le résumé des opinions émises par M.Waitz 
sur les causes de la dissolution de l'empire. Suivant 
nous, la première de toutes les causes politiques de 
ce désastre fut la loi essentiellement défectueuse des 
successions. Cette loi fort ancienne, qui autorisait le 
partage de la monarchie, aurait dû s'entendre dans le 
sens d'une division gouvernementale et administra- 
tive, ne portant pas atteinte à l'unité ; mais elle fut 
appliquée de manière ii diviser la souveraineté même. 
Il y avait dans la société, depuis Louis le Débonnaire, 
deux forces qui se combattaient incessamment : l'une, 
centripète, tendant vers l'unité, partait d'un bon prin- 
cipe, mais elle était toujours exploitée par celui des 

1 VerfassunijS'jeschichte, t. IV, p. 5i9. 
* Ibid., p. 'àoi et suiv. 



DES CAUSES DE LA DISSOLUTION DE L'EMPIRE. 199 

rois qui croyait pouvoir réaliser l'unité à son profit ; 
l'autre, centrifuge, recevait son impulsion des autres 
rois, qui voulaient être indépendants de celui qui 
portait la couronne impériale. L'intérêt donnait h cha- 
cune de ces deux forces des partisans. Du côté de la 
première se trouva toujours l'Église ; l'unité était son 
grand principe; elle y était tellement attachée, qu'elle 
finit par rétablir l'unité de la société d'une autre ma- 
nière, par la théocratie dite spirituelle et la hié- 
rarchie. 

Après le traité de Verdun, le mouvement de désor- 
ganisation prit le grand essor que l'on sait; il amena 
la destruction non-seulement de l'un des royaumes 
que ce traité avait créés, mais de tous en même temps. 
Cette destruction fut ce qu'on appellerait aujourd'hui 
la logique des faits : car les progrès de la décadence 
de la monarchie étaient constants et irrésistibles; les 
essais de restauration, quand ils n'avortaient pas, ne 
pouvaient avoir que des résultats passagers. Il y avait 
une cause morale qui favorisait essentiellement la 
marche progressive de la dissolution : c'était la cupi- 
dité, commune à toutes les classes, cupidité qui elle- 
même n'était qu'un effet naturel de l'état social. 

Quand on considère l'état de la société et de la civi- 
lisation dans la monarchie franque, depuis son ori- 
gine, on conçoit facilement que l'empire de Charle- 
magne ait dû finir, comme l'histoire nous le montre, 
par une catastrophe. La population fut divisée dès le 
principe, et par le fait de la conquête, en deux grandes 



200 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

catégories. La première se composait des guerriers 
conquérants auxquels furent adjoints les Gallo-Ro- 
mains possesseurs de terres, Romani possessores, et 
le clergé. Cette catégorie tout entière ne produisait 
rien. Elle diffère- de la seconde en ce que celle-ci 
vivait de travail matériel et devait en môme temps 
pourvoir à la subsistance des seigneurs tant laïques 
qu'ecclésiastiques. Les hommes libres de l'un et de 
l'autre de ces ordres avaient besoin, pour jouir d'une 
existence réellement libre et confortable, du travail de 
leurs sujets, c'est-à-dire des serfs, des lètes et des 
tributaires de leurs domaines. Quant h l'ancienne 
classe des hommes libres cultivant leurs terres et 
travaillant pour faire subsister leurs familles, elle se 
maintint encore pendant quelque temps dans les con- 
trées germaniques, mais elle finit par disparaître par- 
tout. Il n'y avait donc plus que des seigneurs et des 
esclaves, des riches et des pauvres. 

La richesse, dans ce temps, consistait dans la pos- 
session des terres et des hommes qui y étaient atta- 
chés. Il n'y avait guère d'industrie ni de commerce un 
peu considérable. Les seigneurs propriétaires étaient 
des consommateurs improductifs, la plupart guerriers; 
d'autres ecclésiastiques, voués au service du culte et 
affranchis par les lois mêmes de travaux matériels. 
Pour devenir riche, il fallait donc acquérir des terres, 
mais par quels moyens ? D'abord par la guerre : c'est 
par elle, c'est-à-dire par la conquête, que les compa- 
gnons de Clovis et les guerriers faisant partie des 



DES CAUSES DE LA DISSOLUTION DE L'EMPIRE. 20» 

expéditions de ses fils acquirent leur fortune. Ils 
devinrent seigneurs fonciers, en recevant leurs lots 
au partage des pays conquis. Ceux d'entre eux qui 
avaient fait du butin en argent ou autres choses de 
valeur, s'en servaient pour acheter des terres, ne 
fïit-ce qu'un maiisus. Plus on avait de territoire, plus 
on était riche et considéré. Le désir d'avoir des pos- 
sessions étendues devait être un puissant stimulant 
pour les expéditions guerrières, car nous voyons que 
les vocations ne manquaient jamais à ces entreprises. 

Il y eut des familles, comme celles de saint Ar- 
nulphe et des Pépins, qui se trouvèrent ainsi posses- 
seurs de latifundia, c'est-îVdire d'un grand nombre de 
villœ, curîes, forestœ, etc., tout comme ces anciens 
Romains dont les latifumlia perdirent l'Italie. Ces 
riches seigneurs formaient la classe des grands, avec 
les comtes et autres fonctionnaires qui avaient la 
jouissance des domaines appartenant aux rois. Il y en 
avait qui étaient propriétaires de villes, et qui y 
vivaient des ressources que leur procuraient les re- 
devances des artisans, serfs ou demi-libres. On con- 
çoit du reste que cette classe d'hommes libres aspirait 
?i une vie aussi agréable et h une indépendance per- 
sonnelle aussi large que possible. 

Une deuxième source de richesse territoriale était 
celle des donations. Celle-ci parut d'abord réservée à 
l'usage exclusif du clergé : les évêchés, les abbayes 
devinrent par ce moyen de riches établissements fon- 
ciers, de véritables seigneuries. Mais les guerres de 



20î HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

famille entre les rois Mérovingiens eurent pour effet 
d'enrichir aussi les partisans de ces rois, leurs leudes, 
par des actes de libéralité. On a vu que les Mérovin- 
giens, à force de donner, finirent par être tout à fait 
pauvres ; ils se laissèrent supplanter par les Optimales 
qu'ils avaient enrichis, et perdirent ainsi jusqu'à leur 
couronne. Charles Martel et Pépin le Bref ne furent 
pas aussi imprudents ; ils trouvèrent plus convenable 
de donner à leurs guerriers la jouissance seulement, 
non de leurs propres domaines, mais de terres qui 
appartenaient à l'Église. Quant à Charlemagne, il fut 
toujours, par l'effet de ses conquêtes, dans le cas de 
pouvoir enrichir ses fidèles soit par des donations 
d'alleux, soit par des concessions de bénéfices. Ce 
genre de possession était presque aussi avantageux 
que la pleine propriété, car il donnait tous les droits 
seigneuriaux, au moins pendant la vie du gratifié. 

Les guerres que Louis le Débonnaire eut à soutenir 
contre ses fils, les guerres que ceux-ci se firent entre 
eux, devinrent des sources de richesses pour ceux qui 
combattaient dans les rangs du parti vainqueur, mais 
des causes de ruine pour les vaincus. Nous savons, 
par exemple, que Charles le Chauve, pour s'attacher 
des partisans, se dépouilla peu h peu de la majeure 
partie de ses domaines ; mais d'autre part nous savons 
aussi que le premier acte d'un roi victorieux était de 
priver les vaincus de leurs bénéfices, sinon de con- 
fisquer leurs alleux. Aussi voyons-nous que beaucoup 
d'hommes libres étaient peu fortunés, même pauvres. 



DES CAUSES DE LA DISSOLUTION DE LEMPIRE. 203 

Obligés de vivre sur les terres d'autrui, ils devenaient 
d'abord colons libres, mais bientôt on les traitait à 
l'instar des serfs. La plupart se faisaient sujets des 
monastères, en leur abandonnant leurs propriétés, 
qu'ils reprenaient à titre de précarie. 

La cupidité des chefs militaires était si insatiable 
que Charlemagne, Louis le Débonnaire, ses fils et 
petits-fils furent obligés de donner des abbayes en 
usufruit h leurs comtes et autres seigneurs pour les 
récompenser; ils les firent abbés-comtes, abhacomites, 
malgré les protestations et les récriminations de 
l'épiscopaf. Il est certain que déjà à l'époque du traité 
de Verdun, le territoire des trois royaumes était en 
majeure partie dans les mains de grands seigneurs 
laïques et militaires et dans celles des évéques et des 
abbés. Quant aux hommes simplement libres, ils 
avaient fait leur temps, dit avec raison M. Himly, le 
système des alleux avait de plus en plus fait place à 
celui des bénéfices. « Dans ce naufrage général de 
l'ordre de choses primitif de la société franque , il 
n'était resté debout, outre la royauté, que la double 
aristocratie du clergé et de la noblesse; qu'il voulût 
ou non, c'était sur ces deux éléments qu'il fallait que 
Charlemagne constituât son empire. Il le fit en effet, 
et toute son administration reposa sur l'emploi simul- 
tané des évêques et des comtes. Partout et toujours, 
pendant son règne, en administration, en justice, en 
ambassade, en guerre, ces deux immuables serviteurs 
de la volonté impériale marchent côte à côte et agis- 



Î04 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

sent de concert. Nous les trouvons comme missi , 
chargés d'examiner l'état des peuples, d'entendre 
leurs plaintes, de vérifier leurs réclamations. Nous 
les retrouvons comme membres des plaids, éclairant 
la décision de l'empereur de leurs lumières et de leurs 
connaissances locales ^ » 

Cette importance donnée à la double aristocratie 
militaire et ecclésiastique ne servit qu'à affermir le 
pouvoir des évoques et des leudes, et fit naître dans 
les esprits une tendance qui devint bientôt générale 
et irrésistible vers le morcellement et la décentralisa- 
tion. La classe vulgaire des hommes libres, abstrac- 
tion faite des grands, était trop exiguë pour pouvoir 
soutenir les rois. Ceux-ci se trouvaient par cela même 
dépendants des chefs militaires qui les suivaient lors- 
qu'il y avait espoir de s'enrichir par des concessions 
bénéficiaires ; mais cet espoir, sa réalisation même, 
leur parurent bientôt insuffisants, ils voulurent con- 
server ce qu'ils acquéraient ainsi, et le transmettre à 
leurs héritiers. 

L'hérédité des bénéfices s'introduisit peu h peu par 
la coutume, jusqu'à ce que Charles le Chauve (celui des 
rois qui fut le plus dépendant de ses leudes à cause 
de ses entreprises réitérées), se vit obligé de déclarer 
les comtés mêmes transmissibles aux héritiers des 
comtes. En 877, le système féodal fut fait et consolidé 
pour toujours dans le royaume occidental des Francs. 

1 W'ila et Louis le Dc',onnair(, p. ^2, 



DES CAUSES DE Li DISSOLUTION DE L'EMPIRE. 203 

Il s'acheva vers le même temps dans la Lombardie, 
et puis successivement dans tous les royaumes issus 
de l'empire carolingien. 

Le partage de cet empire fut lui-même, comme 
nous l'avons démontré, l'élément le plus actif de sa 
dissolution. Un poëte du neuvième siècle, Florus, l'a 
dit avec raison : Au lieu d'un vrai et grand roi, l'on 
n'eut plus que des roitelets *. Ces monarques, dont la 
puissance s'affaiblissait de plus en plus, devaient 
tomber comme avaient fait les Mérovingiens. 

Il est assez inutile de s'enquérir des autres causes 
qui ont pu contribuer à la décadence et h la chute 
des Carolingiens. La marche naturelle et dissolvante 
du développement social, telle que nous venons de 
la décrire, contient à elle seule la solution du pro- 
blème. Dans tous les cas, les autres causes n'ont pu 
être que secondaires. Telles furent d'abord les inva- 
sions des peuples barbares ; en second lieu les riva- 
lités des Carolingiens entre eux, et surtout l'ambition 
de Charles le Chauve, toujours enclin à annexer à 
son royaume l'une ou l'autre partie des États de ses 
frères. Cette dernière cause deviendra évidente par 
les récits des événements qui amenèrent la chute de 
la dynastie. Jetons d'abord un coup d'œil sur les inva- 
sions normandes. 

> Giiizot. Couru uhhloirt mo'.cvne, 2'.' leçon; extrait île I). Bouquet, 
J. VII, p. :\Qi et s:i:v. 



506 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 



§ 2. INVASIONS DES NORMANS. 

Le tableau que nous venons de tracer de la disso- 
lution de l'empire serait incomplet, si nous omettions 
d'y faire figurer les invasions des Normans *. De 
toutes les entreprises de cette nature tentées par les 
barbares, celles des hommes du Nord furent les plus 
fréquentes et les plus terribles. Sous la dénomination 
de Normans on désigne en général les Danois, les 
Suédois, les Norwégiens, tous les peuples Scandina- 
ves. C'est cette forte race d'hommes qui aujourd'hui 
encore fournit les marins les plus robustes et les plus 
intrépides. Depuis longtemps déjà l'on avait vu les 
pirates du Nord faire des excursions sur les côtes de 
la Gaule ; mais ces courses désordonnées commen- 
cèrent à prendre un caractère politique vers la fin du 
règne de Charlemagiie. 

Les peuples de ces contrées septentrionales 
avaient conçu une antipathie très-vive contre la reli- 
gion chrétienne que Charlemagne et Louis le Débon- 
naire avaient voulu leur faire adopter, et surtout 
contre les prêtres chrétiens, qui avaient essayé de 
s'introduire dans leur pays. Ce sentiment de haine, 



' Les sources principales sont les annales d'Eginhurd, et celles de Pi- 
theanus, de Sigebert de Gembloux, de Saint-Bertin, de FulJe, de Metz et 
de Sdint-Bavon. Nous avons consulté aussi Depping. Histoire des expédi- 
iions maritimes des Normans, et M. H. Martin, Histoire Je France. 



INVASIONS DES NORMANS. 207 

joint à la certitude de trouver des richesses dans les 
couvents et les églises, explique le pillage et la dévas- 
tation de tous les établissements religieux qu'ils ren- 
contrèrent sur leur passage. 

Il faut se rappeler aussi qu'un grand nombre de 
Saxons, poursuivis par les Francs, s'étaient enfuis 
vers le Nord ; Witikind lui-même, le chef illustre de 
cette nation, avait cherché un refuge chez les Nor- 
mans. Charlemagne, irrité par des insurrections 
continuelles, qui avaient leur foyer dans le Jutland, 
se laissa entraîner au delà de l'Elbe et porta la guerre 
jusque sur le territoire danois. A dater de cette 
époque, les princes du Nord semblent avoir pris la 
résolution de se venger de cet empire qui menaçait 
d'embrasser l'Europe entière dans ses limites. Ce qui 
n'était d'abord que piraterie, désir d'aventures et de 
lucre, se transforma en hostilités implacables. Les 
Normans ou Danois n'attendirent point que l'empire 
fût tombé en décomposition pour l'attaquer ; ils com- 
mencèrent à le battre en brèche lorsqu'il était en- 
core dans toute sa force et sa splendeur. 

Nous ne nous occuperons pas des premières expé- 
ditions que firent les pirates Normans sur les côtes 
de Flandre et même sur les côtes méridionales de 
France ; rien ne prouve que ces expéditions particu- 
lières eussent un rapport direct avec les desseins des 
princes danois. Cependant Charlemagne, dès l'an- 
née 800, y vit un symptôme de danger assez grand, 
pour se mettre en mesure d'y résister. « Il partit 



€08 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

d'Aix-la-Chapelle vers le milieu de mars,ditEginliard, 
})arcoiiriit les rivages de l'Océan gallique, établit une 
flotte dans ces parages que les Normans infestaient 
alors de leurs pirateries, et disposa des garnisons 
sur la côte K.. » 

La suite des événements prouva que ces précau- 
tions n'étaient pas inutiles. Godtrid, roi des Danois, 
ayant tenté vainement, en 808, d'envahir par la voie 
de terre le pays des Saxons, qui faisait partie de 
l'empire, prit le parti d'attaquer ce colosse par les 
voies maritimes. Charlemagne, qui était à Aix-la- 
Chapelle, se disposait à aller faire une campagne 
contre lui, lorsqu'il apprit que les Normans avaient 
abordé en Frise .avec une flotte de deux cents vais- 
seaux et ravagé toutes les îles du littoral ; que leur 
armée s'était même avancée sur le continent et qu'ils 
avaient livré aux Frisons trois combats; que, vain- 
queurs, ils avaient imposé un tribut aux vaincus, et 
(}ue déjà les Frisons avaient, comme tributaires, 
payé cent livres d'argent; que, quant au roi Godfrid, 
il était resté dans ses États -. 

Cette expédition est un événement extrêmement 
grave dans l'histoire des Francs ; les historiens n'y 
ont pas attaché assez d'importance, nous semble-t-il. 
C'était au cœur même de l'empire que les Normans 
venaient porter la guerre ; ils se disposaient à mar- 



' Eii.liard. An,f:les.:\un. 800. 

2 Iti,!rm. N.ius iiODS servons de la trr.ductio;! de M. Teulet. 



INVASIONS DES NORMANS. 2('9 

cher sur Aix-la-Chapelle. « Le roi Godfrid, dit Egin- 
hard, allait jusqu'à se promettre l'empire de toute la 
Germanie; il regardait la Frise et la Saxe comme des 
provinces qui lui appartenaient. Déjà, après avoir 
soumis les Abodriles ses voisins, il les avait rendus 
ses tributaires et il disait même hautement qu'Aix-la- 
Chapelle, où le roi tenait sa cour, le verrait bientôt 
arriver avec une année formidable. Quelque vaines 
que fussent ces menaces, ajoute le même auteur, ou 
n'était pas entièrement éloigné d'y croire, et l'on pen- 
sait même qu'il aurait tenté quelque chose de sem- 
blable s'il n'eût été prévenu par une mort préma- 
turée ^. » 

Ce qui prouve combien l'invasion de la Frise par 
les Normans était sérieuse, c'est que Charlemagne 
partit immédiatement d'Aix-la-Chapelle et passa de 
l'autre côté du Rhin, où il attendit que ses troupes 
fussent arrivées. Lorsque son armée se trouva réunie, 
il se porta à marches forcées sur l'Aller, dressa son 
camp au confluent de cette rivière avec le Weser, et 
attendit l'effet des menaces de Godfrid, qui se tar- 
guait de vouloir combattre l'empereur en bataille 
rangée ^. 

Cette affaire si grave se termina d'une manière 
bien simple et bien imprévue, si l'on en croit les 
chroniques. Godfrid fut assassiné par un des siens, 



' Eiiih., Vila Knroliimp., c. 14. 
2 Idenij Annales, aDn.S^i). 



210 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

et la flotte normande se retira des côtes de Frise. 
Mais il est évident que nous ne savons pas tout. Une 
pareille entreprise ne se dissipe pas ainsi comme un 
brouillard du matin. La mort violente du roi Godfrid 
indique seule l'existence d'une intrigue politique, 
dont on chercherait vainement aujourd'hui à ressaisir 
le fil. Ce qui se passa après la mort de Godfrid le 
prouve également. Ce fut un de ses neveux qui lui 
succéda au détriment de ses fils, qui furent exilés. 
Hemming, fils de son frère, dit Eginhard, le remplaça 
sur le trône et fit la paix avec l'empereur *. Remar- 
quons que la paix était arrêtée entre Charlemagne 
et Hemming, lorsque des conférences furent ouvertes 
sur les bords de l'Eyder, entre douze comtes de la 
nation des Francs et douze des principaux person- 
nages danois -. Parmi ces derniers se trouvaient les 
frères de Hemming, et pas un des fils de Godfrid. H 
s'agissait, dans cette réunion, de confirmer la paix 
suivant les formes usitées à cette époque, et d'en ré- 
gler définitivement les conditions. 

Charlemagne, qui veillait à la sécurité de l'empire 
avec autant d'intelligence que d'activité, continua les 
préparatifs de défense qu'il avait commencés dès 
avant l'expédition de Godfrid. H avait ordonné, l'an- 
née précédente, de construire une flotte; voulant 
l'inspecter lui-même, il se rendit à Boulogne, où les 



1 Annahs, ann. 810. 
« Ibid., ani). 811. 



INVASIONS DES NORMANS. 211 

vaisseaux étaient rassemblés. Il restaura le phare qui 
avait été autrefois établi dans ce port et fit allumer 
au sommet un fanal nocturne '. De là il se dirigea 
vers les bords de l'Escaut, et vint à Gand, où il in- 
specta également les navires construits pour la même 
flotte 2. Si l'on en croit les annales de Metz ^, Char- 
lemagne aurait vu de Gand les vaisseaux des Nor- 
mans, et l'on en a conclu que cette ville devait être 
à cette époque un port de mer. Bien certainement les 
eaux de l'Escaut étaient alors beaucoup plus con- 
sidérables qu'elles ne sont aujourd'hui, et l'effet de 
la marée montante devait être plus sensible. Il n'est 
donc pas invraisemblable que des pirates danois 
aient pu remonter le fleuve et se trouver en vue de 
Gand, lorsque Charlemagne visita ce port; mais 
Eginhard, qui raconte aussi cette visite de Charle- 
magne à Gand, n'en dit pas un mot; ce qui permet 
de penser que, si le fait est vrai, il était considéré 
comme étant sans importance. 

Au reste, la paix avec le nouveau roi des Danois 
était parfaitement établie et consolidée. Charlemagne, 
en rentrant à Aix-la-Chapelle, y trouva les députés 
d'Hemming, qui vinrent h sa rencontre, lui apporter 
les présents de leur maître *. Mais peu de temps 

' Ce sont les expressions (ri']ginh,Tr(). 

"■' litile ad Scdldim fluvium venieiis. iu loco qui Ganda vocalur, naves ad 
eandem classem œditicatas asiiexii, ei i.iica N'o\enibrium Aquas venit. 
<fc;inh., AnnaliS, ann. 81 1.) 

3 Pertz, t. I, p. 199. 

•• Einti., Anri'iUs, 81 1. 



21 2 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

après, le roi Hemming cessa d'exister. Il y eut alors 
en Daiiemarck une guerre intestine pour la succes- 
sion au trône, entre les neveux du roi Godirid et 
ceux du roi Heriold; ces derniers remportèrent. 
Heriold et Reginfrid, proclamés rois des Danois, en- 
voyèrent une ambassade à l'empereur, pour demander 
la paix et le prier de leur rendre leur frère Hem- 
ming. L'empereur accéda à leur désir; il envoya 
quelques personnages de distinction, choisis parmi 
les Francs et les Saxons, vers les limites du pays des 
Normans. Les Danois, de leur côté, envoyèrent au 
lieu désigné un nombre égal des principaux de leur 
nation; on prêta serment de part et d'autre; la paix 
lut confirmée et le frère des rois danois leur fut 
rendu par les Francs *. 

Heriold et Reginfrid ne régnèrent pas longtemps. 
L3S fds du roi Godfrid, de celui qui avait entrepris 
de faire la guerre à Charlemagne, s'étaient retirés en 
Suède. Ils profitèrent d'un moment où les nouveaux 
rois s'étaient rendus avec une armée dans le Wester- 
fulde - , la contrée la plus reculée de leurs États, 
pour rentrer dans le royaume. Les habitants de toutes 
les parties du Danemarck accoururent en foule sous 
leurs drapeaux; ils marchèrent contre les deux rois 
et n'eurent pas de peine h les chasser du pays. 
L'année suivante, Heriold et Reginfrid rassem- 

■• Kinh., Annales, zi\n.8\Z. 

■^ La Norwcge, suivant Eckhartj/cJMtîariii méridional, suivant 31. Pertz, 
t. II, p. 200, nule. 



INVASIONS DES NORMANS. îl ; 

blèrent de nouvelles forces pour aller reconquérir la 
couronne qu'ils avaient perdue. Reginfrid perdit la 
vie dans cette entreprise ; l'aîné des fils de Godfrid 
fut également tué. 

Hériold, resté seul prétendant, s'adressa à l'empe- 
reur pour lui demander des secours. Il se recom- 
manda entre ses mains, c'est-à-dire qu'il abdiqua son 
indépendance et devint le fidèle du maître *. Charle- 
magne n'existait plus alors; mais sa politique lui 
avait survécu, quoique avec des allures moins vives, 
moins décidées. Louis le Débonnaire reçut l'acte de 
soumission du prince danois, et l'année suivante il 
envoya une armée contre les Normans, pour le réta- 
blir sur le trône de Danemarck. Cette armée parvint 
jusqu'à l'extrémité du Jutland; mais elle ne put 
atteindre les fils de Godfrid, qui s'étaient retirés avec 
leurs troupes dans une des îles Scandinaves, sous la 
protection d'une flotte de deux cents navires. 

Cette guerre dura plusieurs années. En 817, les 
fils de Godfrid, fatigués de la lutte, envoyèrent une 
ambassade à l'empereur pour lui demander la paix, 
promettant de l'observer fidèlement. Leur proposition 
fut rejetée, et l'on envoya de nouveaux secours à 
Hériold. De leur côté, les Danois firent entrer leur 
flotte dans l'Elbe; elle remonta le fleuve jusqu'au 
château d'Essefeld, aujourd'hui Itzehoe, dans le Hol- 
stein, et ravagea toute la rive de la Stoer. Se voyant 



' Einh.. An7iales, •dnn.8\'i. 
II. 



214 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

dans l'impossibilité de l'emporter par la force, 
Hériold eut recours à l'intrigue. Il s'entendit avec 
deux des fils de Godfrid, pour partager l'autorité et 
expulser les deux autres, qui occupaient le trône. 
Eginhard, qui fait mention de cette intrigue, rapports 
que, sur l'ordre de l'empereur, Hériold fut reconduit 
jusqu'à ses vaisseaux, et qu'il se dirigea par mer vers 
son pays, dans l'espoir d'en reprendre le gouverne- 
ment *; mais il ne dit pas quel fut le résultat de 
l'expédition. 

Il est vraisemblable qu'Hériold commença par 
échouer dans son entreprise, car nous voyons, en 
820, treize vaisseaux de pirates, partis du pays du 
Nord, essayer de piller les côtes de Flandre. Ils 
furent repoussés, dit Eginhard, par ceux qui tenaient 
garnison dans le pays ; cependant la négligence des 
gardes fut cause qu'ils brûlèrent quelques chaumières 
et enlevèrent un peu de bétail. Ils firent les mêmes 
tentatives à l'embouchure de la Seine, et sur les côtes 
de l'Aquitaine, où ils ravagèrent entièrement le 
bourg de Bonin, dans l'île de ce nom. Ils retournèrent 
dans leur pays, chargés d'un butin considérable ^. 

Cependant un arrangement intervint entre Hériold 
et les fils de Godfrid ; il fut admis h partager l'autorité 
avec eux, c'est-à-dire qu'ils lui cédèrent une partie de 
Jutland ^. Eginhard attribue à cet arrangement la paix 

' Einh , Annales, ann. 819. 

* Ibid., ann. 8i0. 

5 H. Martin, Hist de France, t. II, p. 382, éJit. de 183). 



INVASIONS DES NORMANS. 215 

qui s'établit en 821 ; nous voyons en effet cfue, l'an- 
née suivante, des ambassadeurs normans viennent, au 
nom d'Heriold et des fils de Godfrid, se présenter à 
l'empereur, dans l'assemblée générale tenue i^i Franc- 
fort. Mais en 823, Hériold lui-même et seul se rend 
k l'assemblée de Compiègne pour solliciter des 
secours contre les fils de Godfrid, qui menaçaient de 
le chasser de ses États. La bonne harmonie était donc 
rompue, et il n'est pas difficile d'en pénétrer la cause, 
quand on voit revenir en même temps du Danemarck 
le célèbre archevêque Ebbo, frère de lait de l'empe- 
reur Louis. 

On s'était flatté d'introduire le christianisme en 
Danemarck, h la suite du .prince qui s'était soumis 
à la suzeraineté de l'empereur. Ebbo était allé à 
Rome, en 822, prendre une commission du pape pour 
prêcher l'évangile aux Normans ^ ; il s'était ensuite 
rendu dans le Jutland avec Hériold ; il avait converti 
et baptisé un certain nombre d'habitants de ce pays. 
Mais les espérances qu'on avait fondées sur ses pré- 
dications et sur la conversion de quelques-uns des 
Danois, ne tardèrent pas ii s'évanouir ; la haine du 
christianisme se réveilla plus forte que jamais dans 
la masse de la population; Ebbo fut chassé, et 
Hériold lui-même obligé de prendre la fuite. 

Cependant il ne paraît pas que la guerre fût immé- 
diatement reprise contre les fils de Godfrid. Leurs 

1 H. Martin, Hist. de France, t. H, p. 3G9. 



ÏI6 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

ambassadeurs figurent h l'assemblée générale d'Aix- 
la-Chapelle en 825; Eginharddit même que l'empereur 
leur donna audience, et qu'au mois d'octobre suivant 
il fit ratifier, sur la marche de leur territoire, la paix 
qu'ils avaient demandée. L'année suivante, 826, nous 
retrouvons encore les ambassadeurs des fils de God- 
frid à l'assemblée d'Ingelheim ; et cette fois Eginhard 
dit qu'ils venaient demander à l'empereur un traité 
de paix et d'alliance. La paix n'était donc pas défini- 
tivement conclue; mais il n'y avait pas non plus 
d'hostilités flagrantes ; on négociait. Il est remarqua- 
ble que pendant toute la durée de cette espèce d'am- 
nistie, les chroniques ne font mention d'aucun acte 
de piraterie exercé par les Normands sur les côtes de 
l'empire; ce qui prouve bien qu'à peu d'exceptions 
près, les expéditions qu'on a attribuées à des pirates 
normans, étaient, dans le principe, des actions de 
guerre. Les pillages, les incendies, les excès de toute 
espèce dont ces actions furent accompagnées n'en 
changent pas la nature. La guerre ne se faisait pas 
autrement ii cette époque ; c'est ainsi qu'avaient opéré 
Charlemagne et ses prédécesseurs, Charles Martel et 
autres. La seule différence qui distingue, sous ce 
rapport, les Normans des Francs, c'est que ceux-ci 
envahissaient par terre les pays voisins, tandis que 
les Normans y venaient par mer. 

Au mois d'octobre de cette année 826, Hériold qui 
n'avait plus guère de chance de rentrer en Dane- 
marck, se décida à embrasser le christianisme. Il se 



INVASIONS DES NORMANS. 217 

rendit à Mayence avec sa femme et une suite nom- 
breuse de Danois ; ils y furent tous baptisés en grande 
pompe dans l'église de Saint-Alban, comme nous 
l'avons déjà dit plus haut. A cette occasion Hériold 
fut comblé de présents par l'empereur, qui lui donna 
le comté de Rustringen, sur la rive gauche du Weser, 
dans la Frise orientale. C'était une retraite que 
Louis le Débonnaire voulait lui assurer, pour le cas 
où il ne' parviendrait plus à remonter sur le trône 
du Danemarck. Plus tard Hériold eut, en outre, le 
gouvernement de Dorestadt, Wyk-te-Duurstede; 
son frère Hemming eut celui de l'île de Walcheren, 
et son autre frère Roric, le gouvernement du pays 
de Kennemar *. Les trois frères devaient défendre 
les côtes de cette partie de l'empire. 

En 827, l'empereur alla tenir une assemblée géné- 
rale h Nimègue, tout exprès pour y recevoir Horik, 
l'un des fils de Godfrid, qui avait promis de s'y pré- 
senter. Il espérait sans doute en obtenir un consen- 
tement à la restauration d'Hériold ; mais le prince 
danois ne vint pas, et l'on apprit que les fils de God- 
frid persistaient dans leur résolution de ne plus 
admettre Hériold au partage "du royaume. Cependant 
les négociations ne furent pas encore rompues ; on 
se borna h les faire appuyer par des préparatifs me- 
naçants. Au printemps de l'an 828, les comtes de 
presque toute la Saxe se réunirent aux comtes des 

' Depjiiiig, Ilist. (Ici expédit. marit. -/c? Sor.nawh, t. I, p. !0S. 



218 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

marches sur la frontière du Danemarck ; un traité de 
paix fut conclu et même garanti par des otages ; mais 
Hériold, soit qu'il fût trop pressé d'agir, comme dit 
Eginhard *, soit qu'il fût mécontent des clauses du 
traité, porta le pillage et l'incendie dans quelques 
villages danois. A cette nouvelle, les fils de God- 
frid rassemblent des troupes h la hâte, s'avancent 
dans la marche, et traversant l'Eider, attaquent îi 
l'improviste les Francs et les Saxons, campés sur les 
rives de ce fleuve, les chassent de leurs retranche- 
ments et les mettent en fuite. 

Après cet exploit, qui avait été provoqué par lu 
conduite d'Hériold, les fils de Godfrid s'empressèrent 
d'envoyer une ambassade à l'empereur pour lui ex- 
poser les faits, et lui offrir les réparations qu'il croi- 
rait juste d'exiger d'eux, protestant de leur désir de 
conserver la paix avec les Francs 2. Aucune résolu- 
tion ne fut prise... On a déjà pu voir combien Louis 
le Débonnaire affectionnait la politique d'atermoie- 
ment; mais l'année suivante, 829, on apprit que les 
Normans s'apprêtaient à envahir les contrées de la 
Saxe situées au delh de l'Elbe, et que l'armée qu'ils 
avaient réunie dans ce but s'approchait des frontières. 
Alors l'alerte fut donnée ; l'empereur envoya des 
émissaires dans toutes les parties de ses États, et or- 
donna h toute la nation des Francs de lui fournir 
des hommes d'armes, annonçant qu'il traverserait le 

' Einh., Annnlfs, ami. 8iS. 
- Ibid., ann. S2f*. 



INVASIONS DES NORMANS. 219 

Rhin à Neuss, vers le milieu de juillet. Mais on sut 
bientôt que cette prétendue invasion des Normans 
n'était qu'un vain bruit, et la politique de Louis 
rentra dans son ornière. 

Ici se termine la série des renseignements donnés 
par Eginhard. Il est à regretter qu'elle n'aille pas plus 
loin, car ces renseignements jettent un grand jour 
sur l'origine et la nature des invasions normandes. 
On a trop généralisé, lorsqu'on a représenté ces 
invasions comme n'ayant d'autre but que la piraterie ; 
elles furent, en premier lieu, une suite naturelle de la 
guerre entreprise par le roi Godfrid et continuée 
par ses fils. Leur but était de jeter la terreur au sein 
de l'empire et de le rendre incapable de poursuivre son 
mouvement d'extension vers le nord. Que plus tard 
ces expéditions aient dégénéré en piraterie, on ne 
saurait guère le contester; ce fut une conséquence 
des succès obtenus par les Normans, de l'état de 
décomposition dans lequel tomba l'empire, et de 
cette circonstance particulière que les rois Danois 
n'avaient pas entendu faire une guerre de conquête, 
et qu'ils ne fondèrent point d'établissements dans la 
Gaule. 

Après les Annales d'Eginhard, nous n'avons plus 
pour nous guider que des chroniques d'abbayes, 
rapportant les faits locaux avec exactitude, mais 
pleines d'erreurs et de labiés sur les faits généraux 
et surtout sur les choses politiques. Nous n'essayerons 
pas de les suivre dans des détails dont l'importance 



2Î0 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

relative est minime et qui d'ailleurs ont été recueillis 
par Depping *. Nous nous bornerons à constater les 
principaux résultats des opérations de guerre pro- 
prement dites. C'est en 830 seulement, après la 
rupture de toutes les négociations de l'empereur 
avec les fils de Godfrid, que les hostilités com- 
mencent d'une manière sérieuse. Les Normans 
descendent alors sur la côte de Frise et dans l'île de 
Noirmoutier, vers l'embouchure de la Loire. En 841, 
ils entrent dans la Seine; en 844, dans la Garonne. 

Les premières expéditions des Normans furent di- 
rigées vers les pays gouvernés par Hériold et ses 
frères, ces anciens ennemis de la famille de Godfrid. 
Ils vinrent débarquer, en 83 7, dans fîle de Walcheren ; 
Eggihard, comte du pagus, et Hemming, frère 
d'Hériold, voulurent s'opposer à leur débarquement, 
mais l'un et l'autre furent tués dans le combat. Les 
Normans ravagèrent le pays d'Utrecht, Dorestadt, 
Anvers et Witla, La Brielle, à l'embouchure de la 
Meuse -. 

Ceux qui étaient descendus dans l'île de Noirmou- 
tier entrèrent dans la Loire; ils prirent d'assaut la 
ville de Nantes, et étendirent leurs ravages au loin, 
sans rencontrer d'obstacles. Mais les Normans qui 
pénétrèrent dans la Garonne eurent h combattre le duc 
de Gascogne, Tortile, qui marcha contre eux. La 



' Histoire des expéililions mé:rillmes des Xormands, Paris, IS'Hî, 2 vol. 
2 Annales Pitheani, ami. S37; Si;jeb. Gembl. ilid. ; An7iales Fu!d., etc. 



INVASIONS DES NORMANS. «22» 

victoire resta de leur côté, et Tortile fut mis en fuite. 
Ils parcoururent toute la Gascogne, et poussèrent 
leurs excursions jusqu'à Tarbes et Toulouse. La pre- 
mière de ces villes avait une forteresse, résidence 
des ducs de Bigorre ; la ville était d'ailleurs entourée 
de murs et de fossés ; cela ne l'empêcha point d'être 
prise et saccagée. Toulouse et Périgueux eurent le 
même sort. Les Normans remontèrent le cours de la 
Charente jusqu'à Limoges; puis revenant dans la 
Garonne, ils pillèrent Bordeaux de fond en comble et 
la livrèrent aux flammes. 

C'est dans la Seine que se passèrent les plus grands 
événements de cette époque. Déjà en 841 une flotte 
de Normans était entrée dans ce fleuve, avait surpris 
et saccagé Rouen et détruit tous les monastères éta- 
blis sur les deux rives depuis Rouen jusqu'à la mer. 
En 845, cent vingt navires Norwégiens, conduits par 
le célèbre Ragner-Lodbrog, remontent le cours de la 
Seine d'abord jusqu'à Charlevanne, et puis jusqu'à 
Paris. Les troupes du roi viennent les attaquer dans 
le premier de ces lieux; elles sont battues •, et s'en 
vont couvrir l'abbaye de Saint-Denis, où Charles le 
Chauve est fort heureux de trouver un refuge. Si l'on 
en croit Depping, cette abbaye était la place la plus 
forte du royaume, et les fluts viennent à l'appui de 
son assertion : car les Normans prirent Paris, pil- 
lèrent la cité, ainsi que les monastères de Sainte- 

I Depping, 1. 1, p. 136. 



222 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Geneviève et de Saint-Germain, et ils ne firent aucune 
tentative contre Saint-Denis. Il est vrai que le péril 
fut conjuré à prix d'argent. Le roi Charles entra en 
négociation avec le chef des Normans, qui vint à 
Saint-Denis, accompagné de ses lieutenants. Il fut 
convenu qu'on lui payerait une somme de sept mille 
livres pesant d'argent, moyennant quoi il consentait ci 
se retirer *. 

Quand Lodbrog rentra dans son pays, rapportant 
les dépouilles de la Neustrie, étalant des débris du 
toit de Saint-Germain et jusqu'aux serrures des portes 
de Paris, il y eut fête h la cour du roi Horik -, ce qui 
prouve une fois de plus qu'il y avait dans ces expédi- 
tions autre chose que de la piraterie; que c'était, comme 
nous l'avons déjà dit, une guerre de puissance à puis- 
sance. Les pirates ne prennent pas des villes d'as- 
saut, ne livrent pas des batailles, ne défont pas des 
armées. Cette lutte est d'ailleurs caractérisée par un 
acte solennel, le conventus apud Marsnam : les rois 
Francs réunis à Meersen, en 847, y décident qu'ils 
enverront des députés au roi Horik, pour lui deman- 
der la paix ^. On voit que depuis Charlemagne les 
temps étaient bien changés. Horik ne répondit à la 
proposition des petits-fils de ce grand homme, qu'en 



1 Annales de Saint-Bavon. 
- II. Martin, t I, p. 431. 

2 Sciatij quia similiter niissos nostros ail Norimaiinos pro pace acci- 
pienda miltimus. [Conventus apud Marsna-K, t VII, des Historiens de 

France.) 



INVASIONS DES NORMANS. îî:{ 

envoyant une flotte dans l'Elbe pour déraciner le 
cliristianisme, brûler les églises bâties par saint 
Anschaire et expulser les missionnaires chrétiens ^. 

Les Normans qui participèrent à la dévastation de 
la Gaule n'étaient pas tous sujets du roiHorik. Plu- 
sieurs expéditions eurent lieu sous le commandement 
d'Hériold et des princes de sa famille, qui avaient été 
expulsés du Danemarck. Ces expéditions étaient par- 
ties des contrées maritimes que l'on confond habi- 
tuellement sous le nom de Frise. Cependant la Frise 
elle-même paraît avoir été pillée et ravagée plusieurs 
fois pendant la période normande. C'est une partie de 
l'histoire sur laquelle il règne une obscurité que 
Depping n'a pas réussi à dissiper ; mais de l'ensemble 
des données historiques qu'il a recueillies on peut, 
nous semble-t-il, déduire les faits suivants : 

Hériold et son frère Roric, à qui Louis le Débon- 
naire avait cédé une partie de la Frise, voulurent 
profiter du désordre général de l'empire, pour éten- 
dre leur domination sur les contrées voisines, notam- 
ment sur le littoral de la Flandre. Dès l'an 846, les 
abbayes de Saint-Pierre et de Saint-Bavon à Gand 
furent menacées de leurs incursions, et les religieux 
durent chercher un refuge h Saint-Omer, qui était 
une place fortifiée. Le monastère de Saint-Bavon fut 
détruit et brûlé en 851 2. Ce sont probablement ces 

' Annales de Metz, citées par Depping, t. I, p. 1 Mi. 

- V. les Anniles de Sainl-Bavon, dans Pevlz, Svript., t. Il, p. 18oet 

suiv. 



Sr, HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

expéditions qui indisposèrent contre la famille d'Hé- 
riold le roi Lothaire. Il la fit chasser du pays et rem- 
placer par des comtes francs. Hériold fut tué ; mais 
Roric et un fils d'Hériold, nommé Godfrid , parvin- 
rent à armer quelques navires et h rassembler des 
forces suffisantes pour rentrer dans leurs posses- 
sions. Cette espèce de guerre civile fut nécessaire- 
ment funeste aux habitants; Dorestadt, qui était la 
localité principale, fut prise et reprise plusieurs fois; 
le pays entier fut ravagé. 

Mais là ne se bornèrent point les exploits des suc- 
cesseurs d'Hériold. Roric entre dans la Loire, en 851 : 
Nantes est reprise et saccagée pour la seconde fois ; 
Angers succombe ensuite. Il va assiéger le Mans et 
envoie un gros détachement contre Tours ; cette ville 
n'est sauvée que par l'effet d'un débordement subit de 
la Loire et du Cher. L'année suivante Godfrid entre 
dans la Seine ; Lothaire et Charles réunissent leurs 
forces pour le chasser, mais vainement ; il y reste 
jusqu'au mois de juin 853 ^, et il n'en sort que pour 
aller rejoindre Roric dans la Loire. La dévastation 
s'étendit alors dans la haute Rretagne, l'Anjou, le 
Maine, le Poitou, la Touraine. Nantes, Angers et 
Tours furent livrées aux flammes. 

Après la mort de Lothaire, son fils Lothaire II, cé- 
dant à la nécessité, renonça, en faveur de Roric et de 
Godfrid, à la partie de la Frise qu'ils occupaient, y 

1 II. Martin, t. 1, p. liJ. 



INVASIONS DES NORMANS. 225 

compris sans doute les annexions qu'ils y avaient 
faites ''. Mais alors revinrent les Normans, qui étaient 
toujours les ennemis de la famille d'Hériold. Ils enva- 
hirent la Frise à leur tour ; Dorestadt fut encore une 
fois saccagée; Utrecht et la province de Hollande 
eurent également h souffrir de cette incursion. Ils 
allèrent ensuite porter la terreur dans d'autres pays, 
sur les rives de la Seine ou de la Loire. 

Cette concurrence entre les Normans du Nord et 
les Normans de la Frise, qui se combattaient mutuelle- 
ment, jette une confusion étrange dans les récits des 
chroniqueurs. La confusion augmente encore après la 
mort du roi Horik, qui fut détrôné et tué, à ce qu'il 
paraît, par une faction ennemie. On ne distingue plus, 
à dater de cette époque, le but politique de la guerre; 
les chefs des diverses expéditions paraissent agir 
pour leur propre compte, abstraction faite des inté- 
rêts de leur pays, et ne chercher qu'à acquérir des 
richesses ; en un mot la qualification de pirates, que 
l'histoire leur a donnée, devient une vérité. 

Nous ne pousserons pas plus loin, pour le moment, 
le récit des expéditions normandes, le cadre de ce 
mémoire ne nous permettant pas de nous étendre lon- 
guement sur ce qui est étranger à l'histoire de la Bel- 
gique. Toutefois, nous aurons occasion de revenir à 
ce sujet, lorsque nous parlerons de la grande invasion 
de l'an 879, de l'occupation de notre pays, pendant 

• Annales de Sainl-Bertin, ann. 855. 



22G HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

plusieurs années, par les hommes du Nord, et enfin 
de leur expulsion et de la bataille de Louvain de 891. 

§ 3. GUERRES INTESTINES. 

Nous avons indiqué comme causes secondaires de 
la décadence de l'empire, outre les invasions des 
Normans, les rivalités des fils de Louis le Débon- 
naire et surtout l'ambition de Charles le Chauve. Il 
nous suffira d'exposer brièvement les faits pour faire 
voir combien leur coïncidence avec les invasions nor- 
mandes dût contribuer h la catastrophe. 

On se rappellera sans doute qu'en 839, Louis le 
Débonnaire avait donné l'Aquitaine h son fils Charles, 
et que la majorité des seigneurs du pays prêta ser- 
ment au jeune roi *. Mais les fils de Pépin F'' (Pépin II 
et Charles) y avaient toujours leurs partisans. A la 
mort de Louis, avant la bataille de Fontenai, Pépin 
avait essayé de s'emparer de l'Aquitaine. Bien qu'il ne 
réussît pas tout h fait, il demeura néanmoins en pos- 

1 L'Histoire du Languedoc par Dom Vuissette, 5 vol. in-f», dont on a pu- 
lilié une nouvelle édition enrichie de notes et d'additions. e.>tle principal 
ouvrage qui traite de l'histoire d' .Aquitaine. Il a servi de base h l'excellent 
abrégé publié par M. Fauriel d;ins son Histoire de InGaule méridionaJe. On 
trouve dans le i" volume, p. 2G3 et suiv., la narration raisonnée des évé- 
nements dont ce pays fut le théâtre depuis la mort de Louis le Débon- 
Jiaire. L'Art de vérifier les dates contient aussi un bon aperçu de l'histoire 
de cette époque (t. IX, p. 22-2). Les sources spéciales pour l'histoire des 
guerres de Churles en Aquitaine sont les Annaks de Fulde et de Saint- 
Berlin. 



GUERRES INTESTINES. 227 

session d'une partie du pays. Vainqueur de Charles 
le Chauve au siège de Toulouse, en 844, il obtint de 
celui-ci, l'année suivante, qu'il lui abandonnât le 
royaume d'Aquitaine, ii l'exception du Poitou, de la 
Saintonge et de l'Angoumois, que Charles fit gouver- 
ner par un duc * . 

Pépin s'étant rendu odieux aux Aquitains, Charles 
est rappelé en 848, mais abandonné deux ans après. 
Pépin rétabli s'associe aux Normans et même aux Sar- 
rasins d'Espagne. Cela ne l'aide guère h se consolider, 
car déjà en 8o2, les Aquitains retournent sous la do- 
mination de Charles le Chauve. Pépin se réfugie alors 
auprès de Sanche, duc de Gascogne; mais il est livré 
à son ennemi, qui le fait enfermer au couvent de 
Saint-Médard, h Soissons 2. Son frère Charles avait 
subi le même sort dès l'an 848 : retenu d'abord h la 
cour de Lothaire d'où il s'était évadé, il avait été ton- 
suré et enfermé à Corbie. 

En 8S3, les Aquitains sont déjà fatigués de Charles 
le Chauve ; ils appellent Louis, fils du Germanique, 
qu'ils abandonnent aussitôt. Les deux fils de Pépin I", 
échappés de leur prison, reparaissent dans le pays, 
et y sont reçus favorablement; c'est en vain que 
Charles veut les chasser. Cependant, en 855, les 
Aquitains reviennent à lui, et reconnaissent pour roi 
son fils Charles; mais dans l'année même ils rappel- 



' Faiiriel, l. c, p. 577-582. 
^ Ibidem, p. 284-290. 



2Si HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

lent Pépin, l'abandonnent de nouveau, recherclient 
encore une fois la protection de Louis le Germanique, 
et voyant celle-ci leur faire défaut, ils redemandent le 
fils de Charles qui, à peine restauré est supplanté par 
Pépin, 

Après sept années de guerre, en 865, Pépin est 
fait prisonnier et enfermé définitivement ; il meurt en 
prison peu de temps après. Le jeune Charles étant 
mort aussi, en 866, son père reprit la couronne 
d'Aquitaine et la conserva ; il eut le bonheur de trans- 
mettre le royaume à son successeur naturel. Tous ces 
changements avaient fait naître dans le pays un esprit 
d'anarchie qui en rendait le gouvernement fort diffi- 
cile. Il fut, dans la suite, administré par des comtes 
dits de Toulouse ^. 

Outre ces luttes avec les fils de son frère Pépin, 
Charles le Chauve eut encore des contestations et des 
brouilles avec ses propres fils 2. D'abord, en 862, 
Louis et Charles, qui s'étaient mariés sans son con- 
sentement, furent excités à la révolte par les comtes 
d'Auvergne et de Bourges, parents de leurs femmes. 
Louis alla rejoindre Salomon, roi de Bretagne et en- 
nemi de son père; attaqué et battu par Robert le Fort, 
il fit sa soumission dans l'année même. Charles im- 
plora et obtint son pardon en 863 ^. Une dissension 



• L'An Je vérifier les dates, t. IX, p. i^66. 

s Nous suivons Sismonii (i. 111, p. IGl, 188, 197), qui indique, dans les 
notes, les sources dont il a fait usage. 
" Annales Bcrtiani, aJ ann. 852 et 863. 



GUERRES INTESTINES. Î29 

plus grave éclata entre Charles le Chauve et son fils 
Carloman, qu'il avait voué depuis son enfance à l'état 
ecclésiastique et qui plus tard fut fait diacre malgré 
lui. Carloman, ordonné prêtre en 8o4 dans la riche 
abbaye deSaint-Médard, devint abbé de ce monastère; 
mais son père le chargea, en 868, de conduire une 
troupe de gens de guerre contre les Normans ; l'abbé 
prit goût II la vie militaire, il paraît même qu'il mena 
une vie assez licencieuse. 

Accusé, en 870, d'avoir conspiré contre son père, 
il fut arrêté, destitué de ses bénéfices et enfermé à 
Senlis. Mis en liberté, il s'enfuit et alla vivre de bri- 
gandage, tantôt, paraît-il, en Belgique, tantôt en Lor- 
raine. Lui et ses compagnons furent excommuniés 
par les évoques de la province de Senlis, qui l'avaient 
ordonné prêtre. Revenu auprès du roi, en 871, il 
fut de nouveau mis en prison h Senlis. Alors le pape 
Adrien II intervint en sa faveur et écrivit au roi, 
pour l'engager h le réintégrer dans ses charges et 
bétîéfices jusqu'à ce qu'il eût été jugé par le saint- 
siége * ; il défendit aux évêques de l'excommu- 



1 La lettre du pape est fort curieuse; on en trouve, dans Sismondi, His- 
toire des Françiis, t. II, p. 154 à 15o,ur)e traduction ainsi conçue: a Adiien, 
évoque, serviteur des serviteurs de Dieu, h Charles, roi. En mémo temps 
que tu crois l'être approprié les Liens d'autrui que tu usurpes, on range 
aussi au nombre de tes excès, que surpassant la cruauté des brutes elles- 
niômes, tu ne rc.ioules point de sévir contre tes propres entrailles, contre 
ton fils Carloman : tu imites donc l'autruche, ainsi que nous l'apprenons du 
saint livre de Job; tu endurciscomme elle ton cœur contre ton fils, comme 
s'il n'était point à toi. Non-seulement tu l'as privé C.q la faveur paternelle 
II. 13 



230 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

nier. Mais ni le roi ni les évêques ne tinrent aucun 
compte de cette intervention : dans un synode réuni 
en 873, Carloman fut dégradé de la prêtrise, et dans 
un second synode il fut condamné h la peine de mort. 
Cette condamnation ne reçut pas d'exécution ; mais le 
roi, lui ayant fait arracher les yeux, le fit détenir dans 
un couvent h Corbie *. Délivré de prison par ses par- 
tisans en 874, il s'enfuit chez son oncle Louis le Ger- 
manique -, qui lui donna l'abbaye d'Epternach^, dans 
le diocèse de Trêves, aux frontières de la Belgique. 
Il y mourut peu de temps après. 

et de ses bénéfices, mais tu l'as chassé des limites de ton royaume, et tu 
as recherché, ce qui est plus impie encore, de le faire soumettre à l'ex- 
communion. Mais Carloman a recouru au siège apostolique par ses dé- 
putés; il nous a inferpellé, par les lettres qu'il nous a adressées ; aussi, en 
vertu de l'autorité apostolique, nous mettons un frein a tes entreprises; 
nous t'exhortons ensuite, pour ton propre salut, à ne pas provoquer la co- 
lère de ton fils contre l'apôtre lui-même. Rends-lui plutôt ta faveur, comme 
il convient à un père ; reçois-le avec une affection paternelle, comme ton 
propre fils; remets-le en possession des bénéfices et honneurs dont il 
jouissait, du moins jusqu'à ce que les messagers de notre siège apostolique 
se soient rendus auprès de toi, et qu'ils aient ordonné et disposé, sauf 
votre honneur à tous deux, ce qui paraîtra plus salutaire à cet égard. 
Garde-toi d'ajouter péché sur péché ; amende-toi de tes précédentes usur- 
pations et de ton avarice ; efforce-toi, de toute ta puissance, d'obtenir le 
pardon apostolique, en faisant voir que tu te perfectionnes sous la cor- 
rection; combats enfin jusqu'au bout, pour ne pas périr tout entier. Alors 
le terme de tes forfaits sera aussi le terme de mes reproches ; et avec 
l'aide de Dieu , tu atteindras en même temps la fin de la coulpe et celle de 
la peine. » (Labbe, Concil. gêner., t. VIII, p. 929.) 

' Annales Bertini ad ann. 873 ; Essai sur l'histoire de la civilisalion en 
Italie, par Auguste Boullier, Paris, 1861, t. II, p. 240. 

» V. la Chronique de Reginon, ann. 870 (Pertz, t. II, p. 583), et les An- 
nalesdeMetz (D. Bouquet, t. VII, p. 198). 

^ M. Pertz, l. c, dit Efternach; Dom Bouquet, Ecternach, 



GUERRES INTESTiiNES. 231 

Les dissensions des rois Carolingiens entre eux, 
depuis l'an 843, furent en grande partie les effets de 
la politique à la fois déloyale et insensée de Charles 
le Chauve. Insatiable de conquêtes , évidemment 
poussé par le désir de réunir tout l'empire carolingien 
sous son sceptre, il fit ce qu'avait fait longtemps son 
frère Lothaire. Cependant plusieurs assemblées des 
trois frères eurent lieu dans le but de conserver et de 
fortifier l'union entre eux, ainsi que l'unité de l'empire. 
La première se tint à Juts près de Thionville en 844 * ; 
il y en eut deux autres à Meersen, en 847 et 851. 
Lothaire et Charles tinrent des réunions à Coblence, 
en 848, et se jurèrent amitié, en 849, à Péronne. Lo- 
thaire fut parrain d'une fille de Charles, en 853, et 
eut à Liège, en 854, une conférence avec ce dernier, 
qui s'était méfié des intentions de leur frère Louis le 
Germanique. Enfin l'on connaît l'assemblée de Co- 
blence où les trois frères se réunirent en 860. 

Ces démonstrations de bienveillance mutuelle n'em- 
pêchèrent pas que Charles, au grand mécontentement 
de Lothaire, ne donnât asile en 846 au comte Gisle- 
bert ou "Gisalbert 2, qui avait enlevé la fille de ce der- 
nier, et plus tard à Teutberge, épouse répudiée de 

* Cette assemblée est connue sous le titre de Conventus ad Theodonis 
villam. Ses actes sont insérés dans le recueil de Baluze et dans celui de 
Pertz, leges, t. I, p. 380. 

* Nithard l'appelle Cornes Mansuariorum. (Pertz, Monumenta, t. II, 
p 003.) M. Gfrœrer pense qu'il était comte du Masgau, et qu'ainsi il ré- 
sidait dans le voisinage d'Aix-la-Chapelle. Dans la description des pa^i^ 
nous avons dit ce qu'était la Mansuarie. 



532 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Lothairell. Baudouin Bras de Fer, fuyant avec Judith, 
chercha également un refuge en Lotharingie ; Carlo- 
man, fils de Charles le Chauve, en trouva un près de 
Louis le Germanique (874). Il y eut des réconcilia- 
tions entre Lothaire II et Charles le Chauve ; mais à 
peine le premier avait-il fermé les yeux, que Charles 
occupa son royaume, qui revenait de droit à l'empe- 
reur Louis II, et se fit couronner roi de Lotharingie 
(9 septembre 869). Il parvint ensuite à annexer à ses 
États la partie du royaume de Provence qui avait ap- 
partenu à Lothaire ^. Forcé de renoncer à la Lotha- 
ringie, il la partagea, le 8 août 870, avec Louis le 
Germanique ; mais six ans après il tenta de reprendre 
la part de ce dernier à Louis de Saxe, fils du Germa- 
nique qui venait de décéder. Cette entreprise lui de- 
vint funeste : son armée fut détruite par les Alle- 
mands près d'Andernach; lui-même n'échappa à la 
mort ou h la captivité qu'en s'enfuyant à Liège et de 
là à Antenai, dans le diocèse de Reims. La reine Ri- 
childe, sa seconde femme, était restée au palais 
d'Herstai, en attendant ses couches ; mais, obligée de 
fuir également, elle s'accoucha dans un bois et rejoi- 
gnit son mari à Antenai ^. 

Ce même esprit de cupidité qui entraînait Charles 
le Chauve dans des guerres continuelles avec ses 
frères et ses neveux, régnait parmi les grands du 



1 L'Ari de vérifier la dates, t. li, p. 470. 

^ Ann.'.Ua Derltn. et F'M.. adann. 876; SismoiiJi, IIl, 50S. 



GUERRES INTESTINES. 23;ï 

royaume, tant ecclésiastiques que laïques. On com- 
prend facilement qu'il devait y avoir une grande riva- 
lité entre les évoques et abbés, d'une part, et les 
vassaux militaires, de l'autre. Une masse de biens 
ecclésiastiques se trouvait toujours en la possession 
de ces derniers, malgré la sanction si solennelle et si 
souvent répétée de l'inviolabilité du patrimoine de 
l'Église. Dans les plaids généraux il y avait sans 
doute un parti clérical et un parti laïque ou féodal, 
et ce devait être pour les rois une grande difficulté 
que de concilier les prétentions réciproques de ces 
deux partis. Louis le Germanique semble avoir assez 
bien réussi à Mayence en 851 ; ce que prouvent, sui- 
vant nous, les actes émanés de ce prince. Mais 
l'entreprise était plus difficile dans le royaume de 
Charles le Chauve, où en général le parti du clergé 
était plus influent que le parti militaire. 

La politique de Charles ne fut pas toujours la 
même. En 844 et 846, il protégea l'Église, comme le 
prouvent ses nombreuses donations, faites pendant 
ce laps de temps; cependant la restitution des biens 
ecclésiastiques, si instamment demandée et si sou- 
vent promise, ne devait pas être de son goût ni de 
celui des vassaux. Il embrassa donc, au plaid d'Éper- 
nai, tenu en juin 846 ', le parti de ces derniers, et 
les évêques virent rejeter la plupart de leurs de- 
mandes '^. Mais il revint certainement, en 853, au 

' V. les actes de ce plnid (ians Perlz, leQfx, t. 1, p. 3f?P. et VIO. 

" M. Gfrœrer u Lien eii oso ce chaiigemeui lie la [loluuiue 'js Chiirle.^.. 



?34 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

premier parti ^. Le clergé était plus riche que les 
vassaux, plus intelligent, et avait plus d'influence sur 
le peuple. C'est là sans doute ce qui détermina le roi à 
passer du côté de l'Église. Les vassaux furent peu sa- 
tisfaits de ce changement; en Aquitaine, une fraction 
de leur parti eut recours à Louis le Germanique, qui 
leur envoya son fils, comme nous l'avons déjà dit 
plus haut. 

Si l'on s'en rapporte à M. Luden, l'historien du 
peuple allemand, ce fut contre son gré que Louis 
intervint dans les affaires des Aquitains, en 853. Son 
fds se hâta d'ailleurs de terminer cette campagne et 
de ramener ses troupes dans leurs foyers -. M. Gfrœ- 
rer est d'une opinion diamétralement opposée : sui- 
vant lui, Louis excita les Aquitains, parmi lesquels il 
avait un parti, contre son frère Charles, et ce fut de 
connivence avec lui qu'ils lui envoyèrent, en 853, la 
députation aux vœux de laquelle il eut l'air de céder. 
Louis était le plus perfide des trois frères, toujours 
d'après cet auteur ; c'était un roi aristocratique, chef 
d'une conspiration de nobles, dont le but était de 
renverser ses deux frères et d'anéantir le traité de 
Verdun ^. M. Wenck a fait justice de ces accusations, 
en rappelant que Louis le Germanique manifesta à 

t. I, p. 1Î7 et suivant; toutefois, a la p.ige 145, son jugement nous paraît 
un peu outré. M NVenck est en général du même sentiment fp. 141), et 
M. Damherger partage aussi cetavis (l. HI, p. 259). 

' Damberger, t. HI, p. 286. 

* Luden, Geschichle des teutschen Yolkes, t. vj, p 39. 

^ Gfrœrer. die Carolinger, 1. 1, p. 159 et suiv 



GUERRES INTESTINES. 235 

l'égard de ses frères les meilleurs sentiments, aux 
réunions de Juts et de Meersen, en 847 et 851 ; qu'il 
avait tenté, en 846 de réconcilier Charles avec 
Lotliaire, qui était irrité contre lui à cause de l'asile 
donné à Gisalbert, ravisseur de sa fille ^. L'opinion 
de M. Wenck est conforme au témoignage de l'anna- 
liste de Fulde 2. 

L'appel fait à Louis le Germanique par les Aqui- 
tains, en 8S3, et renouvelé par les Neustriens, 
en 858, paraît avoir été une manifestation de cet 
antagonisme des deux aristocraties que nous venons 
de signaler. Suivant les Annales de Fulde ^, les 
députés des Neustriens demandèrent à Louis « de 
secourir par sa présence un peuple en danger et qui 
était dans un état d'angoisse. S'ils ne le voyaient pas 
arriver promptement, et s'ils devaient renoncer à l'es- 
poir qu'ils avaient mis en lui pour leur délivrance, ils 
seraient forcés de demander aux païens, au péril de 
toute la chrétienté, ces secours qu'ils n'auraient pu 
obtenir de leurs seigneurs légitimes et orthodoxes. 
Ils attestaient qu'ils ne pouvaient supporter plus long- 
temps la tyrannie de Charles. Personne ne s'oppo- 
sant aux païens du dehors, ou ne les couvrant de son 
bouclier, ceux-ci pillaient, tuaient , brûlaient, ven- 

1 Wenek, p. oô-riO. 

s Annales Fuldenses, p. 1117. 

5 Ruilolphi Annales Fuldenes, ad ann. SSS, op. Bouquet, t. VUI, 
p. 166; Pertz, t. I, p. 371 ; Sismondi, fiisloire des Français, t. Il, p. 1-i8; 
Henri Martin, Histoire de France, t. U, p. 599 ; Fauriel, //(?/oir? de la Gaule 
méridionale^ t. IV; Gfrœrer, die Carolincjer, 1. 1, p. 265. 



235 fîISTOIKE DES CAROLINGIENS. 

daient toutes les propriétés; et le peu qu'ils avaient 
laissé aux Francs, Charles le détruisait avec un mé- 
lange de ruse et de cruauté. Dans tout son peuple il 
ne restait plus personne qui ajoutât la moindre foi à 
ses promesses ou à ses serments, personne qui se 
flattât encore de trouver aucune bonté en lui. » 

Louis céda aux instances des Neustriens qui 
l'avaient appelé à leur secours. Il partit après une 
conférence tenue h Worms avec ses leudes en 808. 
Arrivé à Ponthion,il reçut l'hommage de la plupart des 
grands du royaume, qui étaient venus à sa ren- 
contre. Il fut également reconnu h Orléans, puis à 
Attigny, même par une partie du clergé à la tête de 
laquelle se tenait Wenilon , archevêque de Sens. Il 
exerça momentanément la souveraineté, car on a de 
lui un diplôme daté du 7 décembre 8S8, première 
année de son règne dans la France occidentale *. 
Mais h peine se fut-il emparé des rênes du gouverne- 
ment, qu'on se mit h. crier contre lui : ses troupes, 
disait-on, pillaient elles-mêmes le pays, au lieu de le 
protéger. L'épiscopat surtout se montra fort mécon- 
tent de cette invasion de Germains sous la conduite 
de Louis; il s'efforça d'exciter l'antipathie du peuple 
contre l'étranger. 

Louis le Germanique, abreuvéde dégoûts, abandonna 
le pays à son triste sort ; il se retira au mois de jan- 
vier ou de février 859. Cette entreprise avortée lui 

' Boelin;er, ï!egcst:i Carolorum, p. SI. 



GUERRES INTESTINES. 2;-7 

valut les reproches de l'empereur Louis II, et du 
nnpe. Les prélats du parti de Charles allèrent jusqu'à 
le citer devant le jugement de l'Église à Metz. Un 
synode fut tenu dans cette ville, les 28 mai et V juin 
859 ; on y résolut, d'accord avec Charles et Lothaire, 
d'envoyer une députation à Louis pour le blâmer. Les 
actes de ce synode, imprimés en dernier lieu dans la 
collection de Pertz (t. I, p. 4o8), sont écrits dans un 
langage fort sévère, même irritant. Louis reçut la 
députation à Worms , et dut souffrir que Hincmar, 
archevêque de Reims, lui adressât une réprimande 
extrêmement violente. 

La réconciliation des trois frères eut lieu à Coblence 
en juin 860 K Le clergé devint de nouveau tout-puis- 
sant; le célèbre Hincmar, archevêque de Reims, 
l'homme le plus éminent de son siècle, acquit une 
telle prépondérance que M. Michelet ne craint pas de 
l'appeler le vrai roi de France ^. Un plaid général eut 
lieu à Piste en 862 ; Hincmar le dirigea entièrement ^. 
Les synodes se succédèrent ; Hincmar déploya une 
grande activité, au nom de l'Église et au grand dé- 
plaisir du pape Nicolas F'''*. Dans la plupart des plaids 
généraux, on peut dire des synodes, qui furent tenus 
depuis celui de Piste, on s'occupa, sinon exclusive- 
ment, au moins de préférence, d'affaires ecclésias- 

' D;iniherger, Z. c, p. 353. V. les ncies d.ins Pcrtz, lejes, t. I, p. l(J^. 
- Jilnhclej, Histoire Je France, t. 1. p. 3Si et 510. 
' V. les actes dans Pertz, /. c, p. i78. 
* D.i.'nl.erg'T, l c, p. i00-i:2. 



'238 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

tiques. C'est ce qui eut lieu notamment à Soissons, en 
862; à Verberie, en 863; à Piste, en 864; à Soissons, 
en 866; h Piste, en 869; à Attigny, en 874. Les ten- 
dances de l'aristocratie des abbés et des évêques 
devaient conduire l'Europe, si elles n'avaient été con- 
trariées par l'aristocratie militaire, à un régime théo- 
cratique semblable à celui que les Francs avaient 
trouvé établi dans la Gaule romaine. Sous ce rapport, 
les invasions des Normans eurent des conséquences 
considérables, car elles aidèrent au développement 
de la féodalité, et donnèrent un contre-poids à la 
théocratie, en entretenant la concurrence de l'élément 
militaire. 

On ne peut pas se dissimuler, d'autre part, que 
c'est à l'esprit d'indépendance de l'aristocratie , plus 
qu'à toute autre cause, qu'il faut attribuer la facilité 
avec laquelle les Normans firent leurs trop nombreuses 
invasions dans le royaume occidental. Il est vrai que 
la fleur des hommes de guerre avait été moissonnée 
dans les champs de Fontenai ; mais la génération 
nouvelle n'était pas dépourvue de valeur militaire. 
Elle avait suivi Charles le Chauve dans ses expédi- 
tions contre les Aquitains et contre ses frères et ses 
neveux. Ce qui empêchait les seigneurs francs de se 
rallier autour du roi pour marcher contre les Nor- 
mans, c'étaient l'absence d'intérêt commun, le mépris 
de la royauté déchue et peut-être aussi la crainte de 
la relever de sa déchéance. Ils savaient bien, à l'oc- 
casion, se défendre isolément dans leurs châteaux, tout 



GUERRES INTESTINES. 239 

en laissant les Normans dévaster les abbayes voisines 
et expulser les moines des domaines qu'ils espéraient 
s'approprier. Si Charles le Chauve, au lieu de com- 
battre les Normans fut obligé de recourir h des offres 
d'argent pour les éloigner, c'est qu'il s'agissait parti- 
culièrement de sauver les églises et les monastères, 
et que l'aristocratie guerrière , loin de protéger ces 
établissements, enviait leurs richesses. 

En Belgique spécialement, les invasions des 
hommes du Nord réagirent d'une manière directe 
et permanente sur les destinées d'une partie du pays. 
Pour protéger la frontière septentrionale de son 
royaume, Charles en donna la garde, en 863, au 
guerrier Baudouin, bientôt surnommé Bras de Fer, 
qui avait enlevé sa fille Judith. Baudouin, s'étant ré- 
concilié avec Charles le Chauve, par l'intervention du 
pape Nicolas P% fut établi en 870 comte ou marchio 
des pays situés entre la Somme, l'Escaut et la mer. 
Il devint le fondateur de la dynastie si célèbre de nos 
comtes de Flandre ^ Sa nomination par Charles est 
donc un des actes de ce Carolingien qui intéressent 
au plus haut point la Belgique. Nous ne pouvons en- 
trer ici dans les détails de cet événement, dont on 
trouve le récit dans toutes les histoires de Flandre. 
Nous nous bornerons à faire remarquer que si le pape 
intervint en faveur de Baudouin, ce l'ut principalement 



1 Voyez, entre mitres, rour l'histoire de n.nulonin 1", VHistoire de 
Flandre, de M. Kcrvyn de Lettcnhove, 2* édit., t. 1, p. 75 et suiv. 



?''0 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

parce qu'on craignait qu'il ne se liguât avec les Nor- 
mans * ; ce qui prouve tout h la fois combien les in- 
vasions normandes contribuèrent à l'élévation de 
l'aristocratie guerrière, et combien peu celle-ci se 
croyait solidaire des intérêts de l'Église. L'esprit de 
dissension régnait dans toutes les classes de la so- 
ciété; il semble que ce soit le trait caractéristique de 
l'époque. 

La controverse agitée entre Dewez et Raepsaet ^, 
sur la question de savoir si Baudouin fut le premier 
comte héréditaire de la Flandre, nous paraît oiseuse : 
les fiefs des comtés et marquisats, comme on appelait 
les comtés de frontières, étant devenus héréditaires 
en 877, celui de la Flandre dut le devenir également. 
Au reste nous examinerons cette question dans le 
paragraphe suivant. 



§ 4. GOUVERNEMENT ET LÉGISLATION. 

Il est impossible que la législation et les formes 
gouvernementales aient été étrangères au mouve- 
ment qui entraînait l'empire des Francs vers sa ruine. 
Si l'on ne peut pas les ranger au nombre des causés 

1 Flodonrdi Hist eccks. Hem., o. î'i>8 et ;S2, édit de liJl ' , Paris Voyez 
aussi la lettre tl'Hincmar au pape Nicolas, dans Miiœiis, Opcr. diplom., 
t. I,p. *.'o. 

' Nouveaux Mémoires de l'Académie de Bruxelles, t. Il ; Raeiisyet,* Droit 
o'e-î Belges, part. 1", sect. 3 et bo; Dewez, Histoire générale delà Belgique^ 
î" fdit., t. Il,p. i3l, Do:e. 



GOUVERNEMENT ET LÉGISLATION. 2 VI 

de la dissolution, elles n'en sont pas moins intéres- 
santes h étudier comme symptômes ou comme effets. 

Les documents relatifs au gouvernement et à la lé- 
gislation de l'empire, depuis 843, appartiennent pres- 
que tous au royaume de Charles le Chauve. Ceux-ci 
sont assez nombreux; on en trouve les textes fidèles 
dans l'édition des capitulaires publiée par M. Pertz ^. 
Les actes de Lothaire sont au nombre de trois seule- 
ment : ce sont les synodes d'Aix-la-Chapelle , de 
janvier et février 860, contenant le procès de Teut- 
berge, sa condamnation, et un synode de l'an 865, 
relatif h la réhabilitation de cette princesse '^ De 
Louis le Germanique nous n'avons qu'un seul capitu- 
laire en vingt-cinq articles, qui fut publié h. la suite 
d'un plaid ou plutôt d'un synode, tenu à Mayence le 
3 octobre Bol ^. Outre ces documents propres à 
chaque royaume en particulier, nous possédons un 
assez bon nombre d'actes communs soit aux trois 
royaumes, soit à deux de ces États : ces documents 
sont ceux qu'on appelle des actes de congrès. 

L'objet leplus important des capitulaires de Charles 
le Chauve, c'est le maintien de la paix intérieure, la 
répression des actes de violence de toute espèce, tels 
que le rapt, le meurtre, le brigandage, l'incendie, etc. 
Ses lois tendent, sous ce rapport, au même but que 



' Monumenta Germaniœ hisiorù-a, t. I ces le:;es. 
* Pertz, /. c, p. 43.") et 5G3. 
Pertz, /. c, p. ilO, 



2i2 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

les trêves de Dieu du onzième siècle, \espaix des rois, 
ducs et comtes des douzième et treizième siècles, et 
les statuts des villes et comtés, par exemple, les 
leuren de la Flandre. Cette analogie semble prouver 
que l'état social était au neuvième siècle aussi misé- 
rable qu'il fut dans les siècles suivants. Les capitu- 
lairesquijettent quelque jour sur ce sujet sont: \eCon- 
ventiis Silvarensis, del'anSSS *,et les instructions don- 
nées en même temps aux missi ^ ; les Capitula onitiibus 
observanda de l'an 860 ^, ceux du congrès de Coblence, 
a Confluentibus ^; le grand édit de Piste de l'an 864 ^; 
l'instruction des missi de l'an 860 ^, et le capitulaire 
de Kiersy, de l'an 873 7. 

A propos des capitulaires de l'an 860, nous devons 
relever une assertion de M. Kervyn de Lettenliove, 
qui ne nous paraît pas fondée. Cet auteur semble dire 
que les Gildes de la Flandre furent condamnées par 
Charles le Chauve, qui aurait renouvelé l'arrêt de 
proscription porté par Louis le Débonnaire contre les 
conjurationes servorum in Mempisco et in Flandris. II 
cite dans une note, mais pas textuellement, l'ar- 
ticle 6 d'un capitulaire de l'an 860, inséré dans le 



' Perti. leges, t. 1, p. 423. 

i Ibid., p. 424. 

^ Ibid., p. 470. 

^ Ibid., p. 473. 

s Ibid., p, 488. 

e Ibid., p. 501. 

' Ibid , p. 5!8. 



GOUVERNEMENT ET LÉGISLATION. 243 

recueil de Baluze et de Pertz ^ Cette disposition nous 
paraît avoir une tout autre portée et s'adresser 
plutôt aux grands et aux hommes puissants, qui se 
livraient à toutes sortes d'excès et de déprédations, 
qu'à des associations de serfs. Il ne s'agit pas d'ail- 
leurs de la Flandre dans cet acte, mais de tout l'em- 
pire des Francs. On peut s'en convaincre en lisant 
avec attention l'article 4 du capitulaire, dans Pertz, 
et en le comparant avec les autres articles des capi- 
tulaires de cette année, qui ne font que dire et répéter 
ce qui avait été convenu au congrès de Coblence. 

M. Kervyn dit aussi que les Gildes saxonnes 
furent proscrites par Carloman, et il cite en note une 
ligne de l'article 14 du capitulaire de Verneuil de l'an 
884. S'il a cru y trouver quelque rapport avec le ca- 
pitulaire de Louis le Pieux qui défend les conjurations 
des serfs dans la Flandre et le Mempiscus, il nous 
paraît être encore tombé dans l'erreur. La disposition 
a eu sans doute son application dans la Flandre, ce 
que semble démontrer l'emploi du mot gelda pour 
expliquer le mot collectœ; mais quand on lit le texte 
entier de l'article 14, on reconnaît sans peine qu'il a 



1 Voici le texte de cet article, tel que Pertz l'a publié : « Sed et de rapi- 
nis et depraedationibus et de conjuratioiiiljus et de conspirationibus, et de 
raptis feminarum, tam viduaruni quam puellarum atque nonnarum, fir- 
miter banniverunt ut amodô et deinceps nullus praesumat : et qui prae- 
sumpserit, secundum leges divinas et humanas, et secundum capitula 
imperatorum ac praedecessorura suorum, hoc emendare cogatur. (Pertz, 
leges, t I, p. 47o ; Baluze, t. H, p. 148.) 



S4i HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

un sens tout différent ^ Les Gildes qu'il défend de 
former sont des associations ayant pour but de pour- 
suivre les voleurs et les brigands, et peut-être de 
leur appliquer une sorte de loi de Lynch, comme en 
Amérique. Ce genre de poursuite est défendu ; il est 
ordonné que toutes les causes seront portées devant 
les ministres des comtes et des évêques, lesquels au- 
ront à prendre contre le brigandage les mesures 
qu'ils jugeront prudentes et raisonnables. 

Quoique le système des lois personnelles subsiste 
encore en France, sous le règne, de Charles le 
Chauve -, nous trouvons néanmoins que celui des 
lois territoriales commence à se produire; car il est 
dit, dans l'édit de Piste, article 20 : in ilUs regionilnis 
in qidbus secundum legem romanam judicanlar judicia. 
Le même édit contient aussi, h l'article 6, une défini- 
tion rigoureusement exprimée de la loi : Lex consensu 
popuU fit et constitutione régis ^. Les dispositions de 
droit pénal, civil et de procédure, qu'on trouve dans 
les quelques capitulaires qui ne s'occupent pas exclu- 
sivement d'affaires ecclésiastiques ou politiques, nous 



' Voici le texte de cet article : » Voluinus ut presbiiCi-l et niinistri co- 
milis viUanis prœcipiant ne coUectam faciant. quam viilgo geldam vocant 
contra illos qui aliquid rapuerint, sed causam suam ad iiluni pieshiteruoi 
référant qui episcopi niissus est et ad illos qui in illis locis ministri co- 
mltis super hoc existunt, utomiiia prudenter et rationabiliter corrigatur. 
(Bciluz., t II, col. -290 et Pertz, p. 553.) 

* Le fait est indique par Agobard, archevêque de Lyon. ;D. Bouquet, 
t. VI, p. 356.) 

s ?éT',z, legcs, t. I,p 490. 



GOUVERNEMENT ET LÉGISLATION. 243 

font voir que Charles le Chauve voulut maintenir et 
faire observer la législation de son père et de son 
aïeul, telle qu'elle se trouve dans la collection d'Anse- 
gise. Il s'y rapporte fort souvent, et confirme tantôt 
un article, tantôt un autre de ce code qu'il semble 
considérer comme la loi générale de l'empire. 

La partie principale de la législation est celle qui 
concerne les affaires ecclésiastiques. Il résulte des 
capitulaires de Charles le Chauve, que le régime 
établi du temps de son père fut continué sous son 
gouvernement. La sphère d'action du pouvoir spiri- 
tuel fut respectée; les comtes devaient exécuter les 
décisions des juges ecclésiastiques, lorsqu'il y avait 
lieu ; la législation canonique sur le mariage ne subit 
point d'altération ; le principe de l'élection libre des 
évêques et des abbés resta également en vigueur, 
mais plutôt en théorie qu'en pratique, de même que 
celui de l'inviolabilité des biens ecclésiastiques. De 
fait, le roi Charles, autant que ses frères et ses ne- 
veux, continua à donner des abbayes et même des 
évêchés à ses partisans, mais rarement à des laïques; 
ceux-ci étaient, dans ce cas, soumis à l'obligation de 
se faire ordonner prêtres. Bien des possessions de 
l'Église durent être conférées, à titre de précarie, aux 
guerriers qu'on voulait récompenser; mais, d'autre 
part, les hommes puissants qu'on avait vaincus, 
fussent-ils même fils de rois, étaient tonsurés et con- 
finés dans des monastères. 

Les rois se croyaient toujours obligés d'exercer ou 

II. 16 



246 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

de faire exercer une surveillance sur les mœurs du 
clergé et la discipline ecclésiastique ; ils chargeaient 
de ce soin les missi, dont un au moins était évêque ou 
abbé. En un mot, l'ordre politico-ecclésiastique, tel 
qu'il avait été réglé sous Charlemagne, n'était pas 
changé. Les papes mêmes avaient besoin du consen- 
tement de l'empereur, sinon pour être élus, au moins 
pour être intronisés. Souvent les conciles étaient en 
même temps des plaids nationaux; les capitulaires 
servaient de sanction à leurs décrets. Les rois avaient 
donc toujours le droit de jdacet. Les rapports entre 
l'Église et l'État n'avaient pas cessé d'être fondés sur 
ce principe que l'Église est dans l'État, et non l'État 
dans l'Église : ce qui n'empêche pas qu'on regardait 
les préceptes de la religion et de l'Église comme sa- 
crés, et le pouvoir spirituel en lui-même comme in- 
dépendant. 

Mais un grand mouvement, qui avait déjà com- 
mencé vers la fin du règne de Louis le Débonnaire, 
se manifesta dans le sein de l'Église, par plusieurs 
tendances. Il s'agissait d'abord d'affranchir l'Église, 
autant que possible, du pouvoir politique, et à cet 
effet de réaliser le principe de l'inviolabilité des biens 
ecclésiastiques, afin qu'il fût une vérité. Les hommes 
d'État qui dirigeaient les affaires de l'Église voyaient 
bien que, malgré tous leurs efforts, l'empire carolin- 
gien, qui déjh n'existait plus que de nom, allait se 
démembrer définitivement. L'unité de l'Église ne 
pouvant plus s'appuyer sur l'unité de l'empire, ils 



GOUVERNEMENT ET LÉGISLATION. S47 

songeaient aux moyens de sauver la première en la 
rendant indépendante de la seconde. Il fallait pour 
cela donner à l'organisation hiérarchique plus de 
solidité et au centre de l'Église plus de puissance; il 
fallait aussi fortifier les dogmes contre les tentatives 
des novateurs ^ 

Les évéques, pour sauvegarder leur indépendance, 
voulaient empêcher les synodes nationaux ou pro- 
vinciaux de prononcer leur déposition, et les ar- 
chevêques, de les suspendre. Pendant la lutte 
entre Louis le Débonnaire et ses fils (833-835), un 
certain nombre d'évêques, et même d'archevêques, 
comme Ebbo et Agobard, avaient été condamnés à 
perdre leurs bénéfices ; il y en eut même qui furent 
incarcérés. Dorénavant, le pape seul devait être 
considéré comme le grand protecteur des évêques et 
des abbés, que les archevêques suspendaient volon- 
tiers. En diminuant le pouvoir archiépiscopal, c'est- 
à-dire la juridiction métropolitaine, on l'empêchait de 
se rendre indépendante, ce qui n'eût pas été sans 
danger pour l'unité. Au reste, depuis des siècles 
toutes les grandes affaires devaient être jugées par le 
pape. La loi du concile de Sardique de l'an 347, qui 
attribuait à la juridiction du souverain pontife les 
causes majeures {caiisœ majores), existait toujours ; il 

1 Guizot, Histoire de la civilisation moderne, l. 11, p. 3o6 etsuiv. Lu pins 
grande controverse dogmatico-théologique était relative à la doclriiie (!o 
la prédestinjtion émise par la moine Gotschalk. Elle a été de nou\eij 
longuement exposée dans VHisloire des conciles, par M. Hefele. t. IV. 



ns HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

ne s'agissait que de la faire remettre en vigueur. 

Le pouvoir des évêques, dans leur administration 
diocésaine, était souvent contrarié par celui des 
chorévêques, qui au fond étaient de simples curés, 
ayant cependant le droit de conférer les ordres. Cette 
dignité ne s'accordant pas avec l'organisation hiérar- 
chique, telle qu'on se proposait de la régler, il y avait 
lieu de l'abolir ^. On voulait rendre aussi difficile que 
possible les condamnations des clercs, et ne pas 
admettre contre eux le témoignage des laïques. Il 
fallait aussi une norme de procédure qui protégeât 
les évêques et les abbés contre les actes de spolia- 
tion, de manière à empêcher la reconnaissance du fait 
accompli. On formula h. cet effet la règle spollatus 
mite omnia restitiiendus, et l'on menaça les spoliateurs 
de l'arme alors terrible de l'anathème. 

Les germes de tous ces principes canoniques 
existaient depuis longtemps, soit dans les décrets des 
conciles, soit dans les lettres décrélales, si multi- 
pliées depuis le pape Siricius (384 à 397), auteur des 
plus anciennes lettres de cette espèce que l'on con- 
naisse. Depuis longtemps le droit canonique était 
codifié dans diverses collections, notamment dans 
celle de Denys le Petit, de la fin du cinquième 
siècle, augmentée et transcrite dans le célèbre Codex 



' Voyez, pour ce qui se rapporte à leur suppression, Benoît Lévite, 
liv. 11. c. 1-21, etliv. III, c. 260. Hincmar avait écrit un mémoire contre 
eux. V. ses lettres, E/v'st., 4o, c. IC. Mansi, Concil., XVI, 



GOUVERNEMENT ET LÉGISLATION. 94l> 

Iladriamis, que le pape Adrien avait donné à Charle- 
magne en 774, et que celui-ci paraît avoir adopté, en 
789, à Aix-la-Chapelle, comme code ecclésiastique de 
l'empire ^. Un très-grand nombre d'articles des capi- 
tulaires, ceux, par exemple, du capitulare ecclesias- 
ticum de 789, ne sont que des ordonnances d'exécu- 
tion de ce droit. Il suffisait d'en assurer l'observalion 
rigoureuse, pour que l'indépendance de l'Église fût 
garantie. Si l'on parvenait à donner force de loi à une 
collection canonique dans laquelle tous ces principes 
seraient clairement et catégoriquement exprimés, on 
était sûr d'arriver au grand but qui était dans les 
vœux de la majeure partie de l'épiscopat, sinon de la 
généralité. 

Cette collection fut faite et publiée : c'est celle des 
fausses décrétales, plus connue sous le titre de Collec- 
tion pseuclo-Isidorieiine. Bei^msplus de trois siècles, la 
science de l'histoire et du droit ecclésiastiques s'est 
occupée de ce célèbre monument de droit canon. Les 
fausses pièces qu'il contient ont fait, pendant mille 
ans, partie de la législation reconnue de l'Église; au- 
jourd'hui encore elles se trouvent dans le Corpus juris 
canonici. Il y a longtemps cependant que les savants 
théologiens les plus catholiques reconnaissent que 
cette collection renferme près de trois cents décré- 

^ Nous croyons en voir la preu\e(!cUis le gisiid ciipil.iiluire ec-clésijs- 
tique de Tun 7^9 (Pertz, I, !i3.) Au comniencemeiit du neuvième siècle, le 
l'oilex Hadriauus lut cunsultTe coiun.c leuluiis reinpiie. V Annales Lmi- 
riss. cl clirou. Moisiar., dans Feiiz, Jllunumenln, I, p. :!9 o.l :iU). 



îôO niSTOîRE DES CAROLINGIENS. 

taies ou autres articles fiibriqués; on ne nie plus 
l'existence de ces fausses lois, c'est-à-dire la fausseté 
des articles altérés ou interposés; mais on a élevé h 
leur égard diverses questions de la plus haute impor- 
tance, sur lesquelles on nous permettra de nous 
arrêter un moment. 

On s'est demandé quand, où et par qui les fausses 
décrétales avaient été rédigées ; quel était le but de 
leur fabrication, et quelle fut leur influence sur le dé- 
veloppement du pouvoir hiérarchique et sur la forme 
finale de la constitution de l'Église. Ces questions font, 
depuis la fin du dernier siècle, le sujet d'un si grand 
nombre d'écrits, qu'il ne nous est pas possible de 
rapporter ici les noms de tous les auteurs qui s'en 
sont occupés ^. Nous ne citerons que les plus célè- 
bres jurisconsultes, tels qu'Eichhorn, Philipps, Wal- 
ter, Richter; les historiens Luden et Gfrœrer; les 
théologiens Mœhler, Theiner et Hefele. Très-récem- 
ment, en 1860, un jeune historien, M. Waitzssecker, 



' Les écrits les plus récents qu'on ait publiés sur la collec'.ion pseudn- 
îsidorienne, sont : Wdsserschlelien, Beitraege zur Geschichle der falschen 
Dccretalen. Breslau. tSJ4 ; Hefele, Uberden gitgenwaerligcn Sland der pseu- 
do-iiidorischen Fraje, dans le Theologitche Quar/a/sc/in/t, Tubingen, 18'i7, 
p.5;i:3et suiv.; Gfrœrer, Unlersuchunjen ueber Aller, Urspruntj,und Zwcck 
ifer falschen Decretalen, Fieihurg. IS'tC; U Deiizinger, les prolégomènes 
lie son édition de /sit'/on'i Mercatoris decreialium collectio Paris, 18o.i; 
J. Wailzsaecker. Die pseuio-isidorische Frage in ihrem gegenivaertigcn 
Stnnde, dans V. Syliel, Bistorische Zeitschrift, t. IIl, p. ii-OG. En France les 
auteurs qui se sont récemment occupés des fausses décrotales sont 
MM Liferrière, Ilist. du droit français, t. III, p. 4i5 ; Ozunam dans ses 
Etu:'.fs germaniijWi, t II, et H. Martin, Hist. de France, t. II, p. 305-305. 



GOUVERNEMENT ET LÉGISLATION. 251 

a publié dans la Revue historique de M. de Sybel à 
Munich ', une notice historique et littéraire de l'état 
actuel de la question pseudo-Isidorienne. Il résulte de 
ses recherches, basées sur celles de ses prédéces- 
seurs, que les fausses décrétales n'ont pas été rédi- 
gées h Rome 2, et que les papes n'ont eu connaissance 
du recueil qui les contient que vers l'an 860 ; qu'elles 
ont été faites dans l'empire franc; que l'époque pro- 
bable de leur rédaction est de 840 à 8S0, et que 
l'achèvement de la collection doit avoir eu lieu entre 
845 et 853 s. 

Quant à l'auteur du recueil et probablement des 
fausses pièces elles-mêmes, on l'avait cherché jus- 
qu'en dernier lieu à Mayence. On soupçonnait Benoît, 
le diacre ou le lévite, qui est l'auteur de la continua- 
tion du Recueil des capitulaires, publié par Ansegise ^ : 
car dans cette collection se trouvent quelques-unes des 
fausses décrétales du pseudo-Isidore. Et comme Benoît 
dit dans sa préface qu'il s'est servi de documents ex- 
traits des archives archiépiscopales que l'archevêque 
Otgar, si compromis en 833, lui avait communiqués, 
on en concluait que Benoît avait composé ou réuni les 



1 I!isiori$che Zeilschrift, t. III, p. 42-06. 

» Celte opinion était généralement admise au dernier siècle. Elle a é;é 
défendue plus récemment par M. Eichhorn. 

' Il nous s.îmble que le recueil existait déjà vers Tan 847, Benoît le 
diacre, de Mayence, doit l'avoir connu. 

* Ce soupçon parult avoir été partagé par M. Gui7,ot,Cour« d'histoire mo- 
derne, t. II, p. 32o. M. II. Martin attribue encore la rédaction des fausses 
décrétales à Benoît le Diacre à Mayence. 



î;;; HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

fausses décrétales par ordre d'Otgar, qui paraissait 
ainsi être le grand coupable ^ Mais déjà M. Philipps 
avait émis quelques arguments pour prouver que l'au- 
teur de l'œuvre frauduleuse devait appartenir, non au 
royaume oriental, mais l\ celui de l'occident de l'em- 
pire, et probablement i'i la province métropolitaine 
de Reims. Cette opinion vient maintenant d'être ex- 
posée et appuyée sur des preuves assez concluantes 
par M. Waitzsa^cker , qui, ainsi que M. Philipps, 
pense que l'évùque Piothad, de Soissons, est proba- 
blement l'auteur des fausses décrétales et de la collec- 
tion pseudo-Isidorienne. M. Gfrœrer lui associe l'ar- 
chevêque Wenilon, de Sens, condamné sur l'accusation 
de Charles le Chauve. 

Il est certain que l'ouvrage fut conçu et exécuté 
dans l'intérêt des évêques condamnés en 83S, et spé- 
cialement de l'archevêque Ebbo, de Reims, qui, res- 
tauré en 840, avait été de nouveau démis de sa di- 
gnité. Nous ne pouvons pas reproduire tous les 
arguments accumulés par M. Waiîzsœcker en faveur 
de son opinion; mais jusqu'ici elle nous semble pré- 
férable à toutes celles qu'on a émises sur la question. 
L'auteur de la fraude voulait, par ce moyen, non- 
seulement faire réintégrer dans leur dignité les évê- 
ques destitués, mais encore prévenir à jamais 
le renouvellement de pareilles procédures. Le pape 



' C'est l'opinion qiii fat soutenue et lioveloppee en 18io, duns un lirrit 
publié par M. le profcsieur '\V>,sse:SLhle'.je:i. 



GOUVERNEMENT ET LÉGISLATION 25'! 

seul, d'après lui, aurait pu faire ce que les archevê- 
ques avaient fait, sur l'ordre du roi. 

Le moyen employé est certainement blâmable : 
car on attribue, dans cette collection, à des papes 
même du premier siècle, des décisions qui ne sont 
pas émanées d'eux, et qui n'ont pu l'être, attendu que 
la papauté n'avait pas ;i cette époque la haute posi- 
tion qu'elle obtint seulement depuis le concile de Sar- 
dique, de l'an 347. On y trouve soixante et une lettres 
décrétales attribuées aux papes, depuis Clément ^^ 
deuxième successeur de saint Pierre jusqu'à Melchi- 
sédec, c'est-à-dire depuis l'an 77 jusqu'à 314, et 
trente-cinq fausses décrétales des temps postérieurs. 
Il y a, en outre, dans ce recueil des décrets de 
conciles contenant des passages falsifiés. Dans plu- 
sieurs on parle, comme de choses existantes au pre- 
mier siècle, de ce qui n'a commencé que deux ou 
trois siècles plus tard. 

On comprend très-bien le but de la collection 
pseudo-Isidorienne et les motifs de son auteur, qui 
sans doute n'agissait pas isolément, mais de conni- 
vence avec d'autres plus intéressés que lui. De tous 
les pouvoirs ecclésiastiques, sauf la puissance papale, 
un seul est traité favorablement dans le recueil : c'est 
celui des prifnates et par conséquent le pouvoir des 
archevêques de Reims et de Mayence : ce qui prouve 
bien qu'Ebbo et Otgar étaient de connivence avec 
l'auteur, el ce qui semble indiquer en même temps 
que si la collection pseudo-Isidorienne servit à con- 



251 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

solider le pouvoir du pape, ce n'est pas précisément 
dans ce but qu'elle avait été composée. 

On explique facilement aussi la raison pour laquelle 
l'auteur aima mieux insérer les fausses pièces dans 
un recueil nouveau que dans la collection de Denys 
le Petit, qui était le code canonique en vigueur dans 
l'empire. Le plus célèbre recueil de droit canon, h 
côté de celui-ci, était la vraie collection Isidorienne, 
composée par l'évoque Isidore de Séville ', au milieu 
du septième siècle, et augmentée postérieurement. 
Peu connue au commencement, elle avait pénétré 
dans l'empire franc au neuvième siècle; mais on n'en 
avait encore qu'un petit nombre d'exemplaires. En 
remaniant le code d'Isidore, et en y plaçant les 
fausses pièces, on pouvait facilement faire croire à 
leur authenticité ; car la collection pseudo-Isidorienne 
devait se confondre avec la collection vraie d'Isidore 
de Séville. C'est ce qui arriva effectivement ; des ex- 
traits du pseudo-Isidore furent déjà produits en 857, 
au plaid de Kiersy. Cependant le pape Nicolas I", 
à qui l'on avait cité, vers l'an 865, des passages faux, 
n'eut garde de les reconnaître pour vrais -. C'est plus 
tard qu'on s'est appuyé, h Rome, sur cette collection, 
et ce sont les auteurs des recueils postérieurs qui, en 
y plaçant les fausses pièces, alors réputées authen- 

' II y 3 des auteurs qui ne considèrent pas Isidore de Séville comme 
l'ou'.eurde ceMe colleciion, bien qu'elle ait une préface de lui. '.Ricliter, 
Kirchenrecht, o* édition, de 1So8, [>. 71.) 

'■> \<'aher,Kirchenrecht, IS-- édition, de I^jG, p 176. 



GOUVERNEMENT ET LÉGISLATION. 25J 

tiques, leur ont procuré la force de loi qu'elles ont 
encore dans le Corpus juris canonici. 

La connaissance exacte de la vraie collection Isido- 
rienne ne date que de notre siècle ; on la doit à un 
savant de notre pays, à Laserna Santander, conserva- 
teur de la bibliothèque de Bruxelles*. Il possédait plu- 
sieurs manuscrits decerecueil, lesquels malheureuse- 
ment, à sa mort, ont disparu ^ ; mais le gouvernement 
espagnol a fait faire, en 1808 et 1821, une belle 
édition du recueil d'Isidore, de sorte que tout le 
monde peut aujourd'hui le comparer avec la compi- 
lation pseudo-Isidorienne. Celle-ci a été récemment 
(en 18b3) publiée de nouveau par M. Denzinger fils, 
professeur de théologie h l'université de Wurzbourg, 
dans la collection patrologique de l'abbé Migne, 
vol. 130. 

La dernière question à laquelle la controverse sur 
les fausses décrétales a donné lieu est celle de savoir 
si le pouvoir théocratique du saint-siége, et toute la 
constitution hiérarchique de l'Église, telle qu'elle 
existait au moyen âge, fut l'œuvre du pseudo-Isidore. 
On trouve encore un bon- nombre d'auteurs qui sont 
de cet avis, et suivant lesquels on pourrait mettre en 
question la légitimité de l'organisation de l'Égiise 

' Voyez sou écrit inUlulé : Prœfatio hislorica-crilica i7i veram et ge- 
nuinam coUeclionem veterum canonum ecclesiœ hispaniensis. Bruxelles, 
an. VIII 

3 On nous a assuré que des ecclésiastiques, poussés par un zX-le rali- 
gieux malentendu, avaient déterminé la veuve de Laserna bleur remettre 
oes manuscrits, qu'ils ont sinon détruits, du moins cachés jusqu'à ce jour. 



Î5>) HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

catholique. D'autre part, M. Walter et les partisans 
des doctrines dites ultramontaines soutiennent que 
la collection pseudo-Isidorienne n'a en rien contribué 
à fonder ou à consolider le principe monarchique de 
l'Église ; de sorte que la théocratie papale du moyen 
âge se serait établie lors même que les fausses dé- 
crétales n'auraient jamais existé. 

Les deux opinions nous semblent erronées. Ce 
que nous croyons fondé en vérité, c'est que les fausses 
décrétales ont aidé à la consolidation de l'ordre hié- 
rarchique du moyen âge, ordre dont les fondements 
existaient longtemps avant la composition du recueil 
pseudo-Isidorien. Telle est aussi l'opinion de M. Lau- 
rent : « Il n'y aurait pas eu de fausses décré- 
tales, dit-il, que la papauté n'en eût pas moins 
dominé le moyen âge. Les décrétales hâtèrent seu- 
lement et consolidèrent une révolution dont les 
germes existaient et se seraient développés sans 
elles '. » 

Nous avons trouvé dans l'histoire des Carolingiens 
de Gfrœrer -, une singulière assertion relative l\ 
l'histoire des fausses décrétales. Cet auteur expose 
longuement, mais sans l'appuyer de preuves déci- 
sives, que le clergé de l'empire franc fut scindé en 
deux grandes fractions, l'une pseudo-Isidorienne, 
l'autre d'opinion contraire. Il suppose de la paît de 



' Eludes sur l'histoire de l'humanité, t. V, p. il 1. 

» Die Carolinger, t. I, p. 71, t. H, p. 75, t. UI, p. 2.'4 et 'iSi. 



GOUVERNEMENT ET LÉGISLATION. 257 

la première un complot contre l'ordre établi, tant 
ecclésiastique que politique ; il y rattache le célèbre 
procès intenté au moine Godeschalck, à cause de sa 
théorie sur la prédestination, condamnée par plusieurs 
conciles. II fait même remonter l'origine de la scis- 
sion aux dernières années du huitième siècle. Ce 
système a été victorieusement réfuté par M. Wenck, 
dans son ouvrage sur l'empire franc depuis le traité 
de Verdun. 

L'hérédité des fiefs, qui date de la même époque, est 
encore un sujet qui a donné lieu à de vives contesta- 
tions. La question nous paraît cependant facile à ré- 
soudre, quand on se rend compte des faits historiques 
et de la situation du moment. 

Le dernier des fils de Lothaire, l'empereur Louis II, 
étant mort sans enfant mâle, le 13 août 87o, sa suc- 
cession revenait de droit h son oncle, Louis le Ger- 
manique, qui était le frère puîné de Lothaire. Mais 
Charles le Chauve partit immédiatement pour l'Italie, 
et se fit couronner empereur par le pape Jean VIII, le 
jour de Noël 875. Il revint ensuite dans la Gaule et lit 
connaître son élection h l'empire par les évêques et 
seigneurs réunis à Ponthion au mois de juin 876. 
Louis le Germanique, qui avait envoyé deux de ses 
fils en Italie pour lui disputer la couronne impériale, 
mourut la même année, le 28 août; mais son fils aîné, 
Carloman, h. qui il avait cédé ses droits, envahit bien- 
tôt les domaines italiens de l'empereur. Ce fut alors 
qu'eut lieu la célèbre assemblée de Kierzy, où fut 



258 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

sanctionnée, le 18 des calendes de juillet 877, l'héré- 
dité des honneurs et des offices. 

Avant d'entreprendre une campagne au delà des 
Alpes, Charles le Chauve voulut assurer, en son 
absence, le maintien de son pouvoir et le repos de 
ses États. Il n'imagina rien de mieux que de donner 
une entière satisfaction aux exigences des deux aris- 
tocraties, militaire et ecclésiastique. Les premiers 
articles du capitulaire de Kierzy * sont rédigés sous 
forme de propositions faites par le roi à ses leudes et 
auxquelles ceux-ci ont répondu. Ainsi l'article 8 est 
conçu en ces termes : « Si avant notre retour quel- 
ques honneurs viennent à vaquer, comment en sera- 
t-il disposé? » La réponse des leudes ecclésiastiques, 
qui suit immédiatement, est celle-ci : « Si pendant 
votre absence, un archevêque vient à mourir, l'évê- 
que voisin, d'accord avec le comte, administrera 
le diocèse, jusqu'à ce que sa mort ait été portée b. 
votre connaissance. Si un évéque vient h mourir, 
l'archevêque déléguera un visiteur qui, d'accord avec 
le comte, veillera à l'administration de l'Église, jus- 
qu'à ce que la mort de cet évêque parvienne à votre 
connaissance. Si un abbé ou une abbesse vientà mou- 
rir, l'évêque dans la paroisse duquel se trouve le mo- 
nastère surveillera cet établissement avec le comte, 
jusqu'à ce que vous en ayez disposé autrement. » 

1 Baluze, t. II, p. '.îlO ; D. Bocquet, t. YI, p. 690; Pertz, Ierjes,t.l, 
p. 533. 



GODVERNEMENT ET LÉGISLATION. 259 

La réponse des leudes laïques se trouve dans l'ar- 
ticle suivant. Le roi, qui sans doute l'avait reçue, 
écrit lui-même, en parlant à la première personne : 
« S'il vient à mourir un comte dont le fils soit avec 
nous, que notre fils, conjointement avec nos autres 
fidèles, choisisse parmi les amis et les proches du 
décédé quelqu'un qui, de concert avec les officiers du 
comté et l'évêque, administre le comté, jusqu'à ce que 
le fait nous soit annoncé. Si ce comte décédé a un fils 
encore petit, que ce fils, conjointement avec les offi- 
ciers du comté et l'évêque dans le diocèse duquel il 
demeure, gouverne le comté jusqu'à ce que nous 
soyons informés. Si le comte décédé n'a point de fils, 
que notre fils à nous, avec nos leudes, désigne quel- 
qu'un qui, conjointement avec les officiers du comté, 
gouverne ce comté jusqu'à ce que nous en ordon- 
nions. Et que personne ne se fâche s'il nous plaît de 
donner ce même comté à quelque autre que celui qui 
l'aura jusque-là administré. Il sera fait de même 
pour nos vassaux. » 

On a contesté la portée de ces dispositions. Quel- 
ques interprètes soutiennent qu'elles n'ont rendu hé- 
réditaires que les fiefs des seigneurs qui devaient faire 
partie de l'expédition ^. M. Fauriel pense qu'elles ne 
contiennent rien qui puisse être pris pour une con- 
cession de f hérédité des offices, des dignités politi- 
ques. « Il y a plus, dit-il, le contraire y est clai- 

1 L'Art de vtrifter tco dates, t V, p. 47! ; Laurent, t- V. p. 'i'i\, v.oïe 3. 



2oû HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

rement énoncé : dans tous les cas prévus comme exi- 
geant ou comportant le remplacement provisoire d'un 
comte décédé, le roi se réserve expressément la no- 
mination définitive; et pour prévenir toute surprise, 
toute incertitude à cet égard, il déclare et justifie 
d'avance la liberté qu'il se réserve de nommer défini- 
tivement aux comtés vacants d'autres hommes que 
ceux qui y auraient été nommés provisoirement '. » 

Ces objections ne sont pas tout à fait exactes. Si le 
roi se réserve la nomination définitive du comte 
décédé, lorsque le fils de ce comte se trouve avec lui 
dnns son expédition, ou que ce fils est trop jeune 
pour gouverner lui-même le comté, c'est parce qu'il 
ne veut pas qu'on profite de l'absence ou de la mino- 
rité de ce fils pour l'en déposséder; et quand il se 
réserve de nommer définitivement aux comtés va- 
cants d'autres hommes que ceux qui y auraient été 
nommés provisoirement, cette disposition ne s'appli- 
que qu'au cas où le comte décédé n'a point laissé de 
fils. 

Mais il est un autre document qui nous semble ne 
laisser aucun doute sur la question. Les trente-trois 
articles du capitulairc de Kierzy sont suivis, dans 
Baluze, d'un appendice en quatre articles, dans les- 
quels Charles le Chauve lui-même a fait insérer les 
dispositions les plus importantes en termes clairs et 

' Histoire de la Gaule méridionale, t. IV. p. 374. 



GOUVERNEMENT ET LÉGISLATION. 56» 

précis. Voici comment les articles précités sont ren- 
dus dans ce texte : « S'il vient à mourir un comte de 
ce royaume, dont le fils soit avec nous, que notre fils, 
conjointement avec nos fidèles, choisisse parmi les 
plus amis et les plus proches du comte, quelque 
personne qui , de concert avec les officiers du 
comté et avec l'évêque dans le diocèse duquel se trou- 
vera le comté vacant, administrera ce comté, jusqu'à 
ce que nous soyons informé du fait, afin que nous 
fassions Jwnneur au fils du comte décédé, qui se trouvera 
avec nous, des lionneurs de son père ^ . 

» Si le comte défunt a un fils encore petit, que ce 
fils, conjointement avec les officiers du comté et 
l'évêque du diocèse dans lequel est situé le comté, 
administre le comté, jusqu'à ce que la nouvelle de la 
mort du comte nous parvienne, et qu'en vertu de 
notre concession son fils soit honoré de ses hon- 
neurs ' Il en sera de môme de nos vassaux. » 

Ce second texte ne laisse aucun doute sur le sens 
de la disposition; on sait d'ailleurs que tous les fiefs 
furent héréditaires à dater de cette époque. Il est 
donc certain que Charles le Chauve, dans son capitu- 
îhire de Kierzy, donna à la féodalité une base consti- 
tutionnelle qui demeura inébranlable pendant plus de 
dix siècles ; mais il laissa le trône sans autorité et 

1 Ut filium illius qui nobiscum erit, de honoribus ilîius honoremus. 
(Baluze, t H, p. 270.) 

* Etipse filius ejus per Dostram concessionem de illius honoribus lio- 
noretur. (Baluze, l. c.) 

II. 17 



262 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

sans force. Lorsqu'il mourut, le 6 octobre 877, la 
royauté n'était plus qu'un vain titre, servant à donner 
date aux actes publics, comme dit M. Borgnet. 



CHAPITRE VIII. 



LE ROYAUME DE LOTHARINGIE. 



§ 1 . LES DEUX LOTHAIRES. 

L'histoire de la Lotharingie, comme État distinct, 
ne commence qu'à l'avènement de Lothaire II ; mais 
parmi les faits généraux du règne de Lothaire P% il 
en est qui servirent à préparer la fondation de ce 
royaume. Tels sont les congrès de Meersen et l'entre- 
vue de Lothaire avec Louis le Germanique à Liège, 
en 854. Jusqu'ici nous n'avons parlé qu'incidemment 
de ces faits ; nous croyons devoir y revenir et en faire 
l'objet d'une attention particulière. 

Pour les réunions de Meersen, nous nous trouvons 
en présence d'une controverse assez aigre, qui s'éleva 
récemment entre deux écrivains de mérite dont nous 
avons déjà eu l'occasion de parler. Tandis que tous 
les historiens distinguent deux congrès tenus à Meer- 
sen, l'un en 847, l'autre en 8ol, M. Gftxerer soutient 



26i HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

dans le premier volume de son histoire des Carolin- 
giens, qu'il n'y en eut qu'un seul, tenu en 851. Il at- 
tribue au capitulaire de l'an 847 une date fausse, et 
ne le considère que comme un extrait de celui de 851, 
malgré l'autorité de Baluze et de Pertz, qui ont publié 
les deux textes sous les dates qu'ils portent dans les 
manuscrits *. Toutes les raisons que M. Gfrœrer allè- 
gue pour justifier son opinion sont tirées du silence 
de plusieurs passages des chroniques, dans lesquels 
il aurait dû être fait mention, suivant lui, de l'assem- 
blée de 847, si réellement cette assemblée avait eu 
lieu. Il n'a donc h produire que des preuves négatives. 
Du reste, il ne tient aucun compte des différences qui 
se remarquent au contenu de l'un et de l'autre capi- 
tulaire, ni de ce que l'idée d'envoyer des ambassa- 
deurs aux Bretons et aux Normans n'a pu être conçue 
et adoptée que par le congrès de 847, alors que Nor- 
mans et Bretons venaient de ravager les possessions 
des Francs. M. Wenck a victorieusement réfuté l'opi- 
nion de M. Gfrœrer, qui a la manie de vouloir com- 
prendre mieux que tout autre l'histoire des Carolin- 
giens depuis l'an 840 2. Nous croyons pouvoir nous 
borner à l'indication de ces auteurs et à la mention du 
différend qui les sépare. 

Les actes des deux congrès sont assez remarqua- 
bles : on y trouve le désir énergiquement exprimé 

î Baluze, t H, p. ^2 ot tO ; Pertz, leges, t. I, p. 393 et 407. 
- M. Djiuberger, t. 111, p. 265: partage entièrement la manière de voir 
de M. Wenck. 



LES DEUX LOTHAIRES. 265 

par chacun des trois souverains de maintenir l'union 
entre eux, et d'assurer l'unité de l'empire par un par- 
fait accord et, au besoin, par des secours mutuels. 
Ils promettent de conserver la législation tant ecclé- 
siastique que civile de Charlemagne, de renoncer h 
toute intrigue dans les États l'un de l'autre, et de punir 
ceux de leurs sujets qui ne se conformeraient pas à 
cette résolution; de respecter la dignité et l'honneur 
de l'Église, et de lui faire restituer tous les biens 
qu'elle possédait légitimement du temps de l'empereur 
Louis. Les déprédations qui jusqu'alors s'étaient exer- 
cées quasi légitimement ne doivent plus être tolérées 
dans l'empire. Il est statué que des missi seront en- 
voyés dans toutes les provinces, pour entendre les 
plaintes des pauvres et des opprimés, et pour juger 
les coupables, qui ne resteront plus impunis en pas- 
sant d'un royaume dans l'autre. Tels sont les sept 
premiers articles du capitulaire de 847. Une disposi- 
tion spéciale de l'article 8 prévoit le rapt, et garantit 
la punition des ravisseurs de femmes dans les trois 
royaumes. Les territoires départis h chacun des rois 
par le dernier partage, celui de Verdun, doivent leur 
être conservés intacts, et si l'un d'eux vient à mourir, 
sa part doit revenir à ses descendants, sous la con- 
dition que les neveux garderont l'obéissance due à 
leurs oncles. Il est enfin résolu que des ambassadeurs 
seront envoyés aux Bretons et aux Normans, pour les 
exhorter, au nom des trois souverains, à demeurer en 
paix avec l'empire. 



266 IIlSTOIRi' DcS CAROLINGIENS. 

Cette dernière résolution ne fut point sans résul- 
tats. Nous voyons en effet que vers cette époque, ou 
peu de temps après, Lothaire accorde à Roric, l'un 
des chefs normans, l'investiture du comté de Dore- 
stadt, et Charles concède à un autre chef de Normans, 
Godefrid, un comté sur les rives de la Seine. Nomenoë 
étant mort, Charles le Chauve reconnaît comme roi 
des Bretons son fds Erispoë, qui vient le trouver h 
Angers et lui rendre hommage comme vassal. Il est 
bien évident, d'après cela, que la résolution d'en- 
voyer des ambassadeurs aux Normans et aux Bretons 
fut prise au Congrès de l'an 847 : car on ne voit rien 
de semblable se produire après le congrès de 851. 

Quant au reste, les circonstances n'étaient pas 
changées lorsque les trois frères se réunirent pour 
la seconde fois à Meersen. Aussi est-il vrai que la 
majeure partie du contenu des onze articles du capi- 
tulaire de 847 se trouve répétée dans les huit articles 
de l'acte de 851, sous une forme différente. Les rois, 
de commun accord avec les grands de leurs royaumes, 
se promettent d'oublier leurs anciennes discordes, de 
ne rien entreprendre l'un contre l'autre; ils s'engagent 
h refuser un asile dans leurs États h ceux qui seraient 
poursuivis, soit par la puissance royale d'un de leurs 
frères, soit par l'autorité ecclésiastique des évêques; 
à étendre leur alliance aux enfants l'un de l'autre 
et à garantir aux fds de celui des trois qui viendrait à 
mourir l'héritage de leur père. Ils prennent aussi l'en- 
gagement de respecter les droits de leurs vassaux. 



LES DEUX LOTHAIRES. 267 

L'entrevue de Lothaire avec Louis le Germanique h 
Liège est passée sous silence par Sismondi et par 
M. H. Martin ^, malgré les proclamations publiées 
par Lothaire et Charles à cette occasion ^. Louis avait 
été convié h se joindre h eux; le capitulaire dit 
expressément que les deux rois l'ont invité à plusieurs 
reprises, mais vainement, à avoir une conférence 
avec eux et leurs fidèles. Ce qui donna lieu à cette 
réunion, c'est probablement la démarche faite par 
les Aquitains auprès de Louis le Germanique, lors- 
qu'ils offrirent la couronne b. son fils pour qu'il vînt 
l\ leur secours. 

Les Annales de Saint-Bertin s'expriment ainsi à ce 
sujet : « Charles, suspectant la bonne foi de son frère 
Louis, vint trouver Lothaire à Liège, où ils traitèrent 
ensemble de la paix commune ; ils la confirmèrent en- 
suite devant tous les assistants par un serment so- 
lennel, en se recommandant l'un à l'autre leurs fils, 
leurs fidèles et leurs royaumes ^. « Le capitulaire se 
termine en effet par un serment, dont l'objet princi- 
pal est la garantie mutuelle des possessions des deux 

' MM. Gfiœrer(I, 130) et Wenck (p. 249) en font mention. 

* Le capitulaire a pour titre : Hœ sunl adnunliationcs quas Hlotarius 
et Kurolus apud Lcudicam adnunliavei-iint, anno 854. D. Bouquet, VU, 
p. GIS ; Baluze, t. II, p. 71 ; Pertz, leges, t. 1, p. 4-27. 

" Caroius super fratis Illudovici fiJem suspectus ad Lolhariiim invico 
Leiidico \enit, ubi duo de communi ainicitia tractantes, tandem corani 
omnibus qui aderant, identidem super sancta jurande, vicissiin firmnve- 
runt commendalis alternatim filiis, proceribus et regnis. (Dom Boutiuet, 
t. VIT, p. 70.) Les Annales de Fulde ne font pas mention de la réunion des 
deux frères à Liège. 



2i;S HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

rois, pour eux et leurs héritiers, contre les entre- 
prises éventuelles de Louis le Germanique et de ses 
fils 1. 

Si l'on en croit les Annales de Saint-Bertin, une 
réconciliation se tit peu de temps après, et les trois 
frères s'unirent par les liens de la paix 2. Mais ces 
annales ajoutent cependant que Charles, revenu 
d'Aquitaine, invita son frère Lothaire h son palais 
d'Attigny, et qu'ils y confirmèrent la convention qu'ils 
avaient faite précédemment ^. Un capitulaire d'Atti- 
gny, du mois de juin 8o4, contient en effet le renou- 
vellement des promesses et des serments de Liège '*. 
C'est après ce nouveau traité que Charles le Chauve 
força le hls de Louis le Germanique à abandonner 
les Aquitains et 11 retourner chez son père. 

Au commencement de l'année 855, l'empereur 
Lothaire fit le partage de ses États entre ses trois 
fils, et se retira malade à l'abbaye de Prum; il y 
mourut le 28 septembre de la môme année. L'aîné de 
ses fils, Louis II, eut f Italie avec le titre d'empereur; 
le second, Lothaire, eut la partie de l'Austrasie qui 

' Ab hodiernu die et deinceps, si Hludovicus frater nosler illud sacra- 
mentum quod coiUra nos juratum habet, infiegerit vel infringit, aut filii 
ejus ad talem partemregtii quam tu contra eum acceptam habes, in quan- 
tum dominus posse dederit, et contra ipsum et contra fllios ejus, ac omnes 
qui eam tibi auferre volaerint absque justa et rationabili occasione, 
si tu expetieris, adjutoriuin libi defeuslonis praestabo. (Baluz., t. II, p. 74. 

' Tandem ad concordiam redeunt, pacisque nomine fœderantur. 

3 Quo convenientes q\]od dudum pepingerant firmaverunt. 

■* Ce capitulaire se trouve dans la collection de Dom Bouquet, ainsi que 
dans Baluze, t. II, p GO-TS, et Pertz, leges, t. I, p. 128-129. 



LES DEUX LOTIIAIRES. iGi> 

depuis lors prit le nom de Lotharingie ; le troisième 
appelé Charles entra en possession du royaume de 
Provence, contenant les pays situés entre le Rhône 
et les Alpes. 

Bien que Charles le Chauve saisît toujours avec 
empressement les occasions d'envahir les États de 
ses frères ou de ses neveux, il ne paraît pas que les 
fds de Lothaire aient rencontré le moindre obstacle 
îi la prise de possession de leur héritage. C'est que 
leur oncle lui-même se trouvait dans une position des 
plus critiques. Son royaume était envahi par les 
Normans et les Sarrasins, et il n'avait pas la force de 
les repousser. Les grands de Neustrie et d'Aquitaine, 
indignés de son inaction, voulaient le déposer. Ce 
fut alors qu'ils appelèrent à leur secours Louis le 
Germanique, qui semblait avoir conservé assez de 
puissance pour défendre l'empire des Francs. On con- 
çoit donc que Charles le Chauve n'ait pu songer dans 
ce moment à inquiéter les héritiers de son frère; il 
avait plutôt besoin de leur assistance. 

Pour ce qui concerne particulièrement la Belgique, 
le capitulaire de Saint-Quentin nous apprend que 
jusqu'au mois de mars 837, Charles le Chauve n'avait 
eu aucun rapport avec le roi de Lotharingie, et qu'h 
cette époque seulement il y eut un rapprochement 
entre le roi Lothaire II et son oncle ■•. Il est dit dans 
ce traité, que depuis la mort de l'empereur Lothaire, 

' Aifnunt. Knr. cl nep. Hlotli., ap. Baluz., t. II, p. 9S. 



2:0 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

avec qui Charles le Chauve avait des relations de 
bonne amitié, son fils Lothaire II n'avait pas encore 
pu faire connaître quelles étaient ses intentions au 
sujet de cette alliance ; mais que les deux rois s'étant 
réunis, il a déclaré vouloir maintenir et confirmer 
tous les engagements de son père. En conséquence, 
les deux rois promettent mutuellement de se soutenir 
et assister contre tous leurs ennemis, tant de l'inté- 
rieur que du dehors ; et les fidèles de l'un et de l'au- 
tre, présents à la réunion, déclarent qu'ils sont prêts 
à aider, dans la mesure de leur force, à l'exécution de 
ce traité. 

Le grand événement du règne de Lothaire II, c'est 
son divorce et le procès qu'il fit h la reine Theutberge. 
Il avait épousé, en 806, cette princesse, qui était fille 
du comte Boson de Bourgogne. Il la répudia dès 
l'année suivante, en l'accusant d'avoir commis un in- 
ceste avec son frère Humbert, abbé de Saint-Maurice 
en Valais. Le véritable motif paraît avoir été l'amour 
de Lothaire pour Waldrade, qui était nièce de Gau- 
thier, archevêque de Cologne, et parente de l'arche- 
vêque de Trêves. La reine se purgea de l'accusation 
portée contre elle par l'épreuve de l'eau bouillante, 
qu'un champion subit pour elle sans éprouver au- 
cun mal. 

M. Laurent raconte avec beaucoup de détails toutes 
les péripéties de ce drame ^ Dans les premiers jours 

' Ilifloirf du droit des gem, t. V, p 361 et suiv. 



LES DEUX LOTIIAIRES. 271 

de l'an 860, dit-il, se réunirent à Aix-la-Chapelle, 
Gauthier, archevêque de Cologne, Teutbaud, archevê- 
que de Trêves, les évêques de Metz et de Tongres, 
des abbés et des seigneurs. Lothaire leur dit que le 
bruit public accusait la reine Theutberge d'un crime 
qui ne lui permettait pas de la garder pour femme; il 
ordonna aux évêques et aux abbés d'aller trouver 
Theutberge et de lui demander la vérité. A leur retour 
ils dirent au roi : « La reine a confessé à Dieu et à 
nous qu'elle a commis, bien qu'en souffrant violence, 
un crime honteux à dire, et pour lequel elle se juge 
indigne d'être votre épouse; elle demande la liberté 
de se retirer dans un monastère pour faire péni- 
tence. » Au mois de février suivant, tous les seigneurs 
de la Lotharingie s'assemblèrent à Aix-la-Chapelle. 
Outre les archevêques, évêques et abbés qui avaient 
assisté à la première réunion, il s'y trouvait les évê- 
ques de Verdun, de Rouen, de Meaux et d'Avignon. 
Theutberge avoua publiquement son crime dans cette 
assemblée ; et, pour plus de garantie, elle remit au 
roi, en présence des évêques, un papier contenant sa 
confession écrite. 

La reine fut soumise à une pénitence publique, et 
puis enfermée dans un monastère. Mais elle parvint à 
s'échapper et s'enfuit auprès de son frère Humbert, 
qui était marié, quoique prêtre et abbé. De là, elle 
protesta contre le jugement qui la condamnait, et 
adressa ses réclamations au pape. Cliarles le Chauve 
reçut Theutberge et son frère sous sa protection ; il 



272 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

donna au dernier l'abbaye de Saint-Martin de Tours. 
Hincmar, archevêque de Reims, se chargea de prou- 
ver que, quand même Theutberge se serait rendue 
coupable d'inceste avant son mariage, ce n'était pas 
une raison suffisante pour prononcer le divorce ^ 

Au mois d'avril 862, les évêques du royaume de 
Lothaire étant réunis en concile h. Aix-la-Chapelle, le 
roi demanda le divorce. Il déclara que, suivant la dé- 
cision des évêques, il s'était séparé de Theutberge; 
qu'il était prêt h expier comme ils le lui prescriraient 
les péchés qu'il avait commis depuis par fragilité; mais 
qu'il ne pouvait se passer de femme, et que c'était aux 
évêques à le secourir en ce péril extrême. Le concile 
autorisa le divorce ^, et, par conséquent le mariage 
de Lothaire avec Waldrade. Dewez attribue à Adven- 
tius, évêque de Metz, l'invention d'une sorte de roman, 
suivant lequel Waldrade, dès sa tendre jeunesse, 
aurait été mariée à Lothaire par le père du roi ; mais 
après la mort de l'empereur, Lothaire aurait été forcé 
d'épouser Theutberge ^. 

Le pape Nicolas P% que l'histoire représente 
comme un esprit altier, un caractère inflexible, nour- 
rissant des idées de domination universelle, saisit 
avec empressement cette occasion si favorable à ses 
vues. Intervenant d'une manière directe, comme le 

' Sismondi, Histoire des Français, ï" parue, ch 9. 
- Mansi, t. XV, p. 611; Annales Berliniani; Annales ilelenses; Hinr- 
miiTi opéra, t. I, p. b68. 

^ Ilisloire Qcn. de Belgique, t. II, p. 23'k 



LES DEUX LOTHAIRES. 273 

défenseur de la morale publique, il fit convoquer 
un concile h Melz, et y envoya deux légats, Haganon 
et Rodoald, pour l'y représenter. Si l'on en croit les 
Annales de Metz, les légats du pape se laissèrent cir- 
convenir et gagner à prix d'argent par les partisans 
de Lothaire ; ils approuvèrent tout ce qui avait été fait. 
Le concile de Metz se prononça en faveur du mariage 
de Waldrade; les archevêques de Cologne et de 
Trêves allèrent eux-mêmes à Rome porter cette 
décision. Mais le pape, sans concile, sans examen 
canonique, sans témoins et sans aveu des métropo- 
litains, les déposa tous deux, et cassa la décision du 
synode de Metz; il excommunia Waldrade, et alla 
jusqu'il menacer Lothaire de lui ôter son royaume. Il 
écrivit des lettres h Louis le Germanique et h Charles 
le Chauve, qui eurent à cette occasion une entrevue 
h Douzy, en 860 ; c'est là probablement que naquit 
la première idée du partage des États de Lothaire. 

L'évêque de Liège, Francon, qui était suffragant 
de Gauthier et avait voté avec lui au concile de Metz, 
fut interdit par le pape. Il ne parvint à se faire réhabi- 
liter qu'en demandant pardon de sa faute. Fisen tâche 
de démontrer que Francon n'assista point au concile 
de Metz, en 863; mais Foullon prouve qu'il y fut; 
que le pape Nicolas P"" le condamna à raison de ce fait, 
et qu'il le gracia ensuite, en 860 *. 

Lothaire n'essaya point de lutter contre le pape ; 

* IlisC. episc. Leod.j t.I, p. 1bO. 



Ï7i HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

il se soumit et reprit sa femme légitime ; mais elle- 
même finit par demander son divorce au souve- 
rain pontife, alléguant que Lotliaire, avant de l'épou- 
ser, avait été marié à Waldrade. Ce procès scandaleux 
occupa le monde chrétien pendant près de quinze ans. 
Le pape Nicolas P'' n'en vit point la fin. C'étaient des 
affaires de ce genre qui absorbaient l'attention des 
hommes d'État, pendant que le pays était ravagé par 
les i^ormans. L'enlèvement de la fille de Charles le 
Chauve par le comte Baudouin est de la même époque : 
c'est encore une des grandes affaires politiques de ce 
temps. 

La mort de Lothaire II fut précédée de circon- 
stances qui, si elles sont telles que les chroniqueurs 
les rapportent, peuvent donner lieu à d'étranges sup- 
positions. Lothaire était entré en Italie avec une ar- 
mée, pour seconder l'empereur Louis dans la guerre 
qu'il faisait aux Sarrasins du duché de Bénévent. Il 
avait rendu de grands services au saint-siége, me- 
nacé par les musulmans jusqu'aux portes mêmes de 
Eome. Adrien, qui avait succédé à Nicolas, lui per- 
mit de venir à Rome, pour se purger des accusations 
qui pesaient contre lui, ou, s'il était coupable, pour 
s'en laver par la pénitence. Lothaire rentra en Italie 
au mois de juin 869. Adrien l'invita avec toute sa 
cour à une communion solennelle, qui dût avoir lieu 
vers la fin de juillet. Ce qui se passa alors est si 
exorbitant, que nous laisserons parler les Annales de 
Metz : 



LES DEL'X LOTHAlRES. 27o 

« Après la messe finie, le souverain pontife, pre- 
nant en ses mains le corps et le sang du Seigneur, 
appela le roi à la table du Christ, et lui parla ainsi : 
a Si tu te reconnais pour innocent du crime d'adul- 
« tère, pour lequel tu fus interdit par l'empereur Ni- 
)) colas, et si tu as bien arrêté dans ton cœur de ne 
» jamais plus, dans tous les jours de ta vie, avoir un 
» commerce coupable avec Waldrade ta maîtresse, 
« approche-toi avec confiance et reçois ce sacrement 
)) de salut, qui sera pour toi le gage de la rémission 
)) de tes péchés et de tout salut éternel. Mais si dans 
« ton àme tu t'es proposé de céder de nouveau aux 
)) séductions de ta maîtresse, garde-toi de prendre 
)) ce sacrement, de peur que ce que le Seigneur a 
)) préparé pour remède à ses fidèles ne se change 
» pour toi en châtiment. » Lothaire, avec l'esprit 
égaré, reçut, sans se rétracter, la communion des 
mains du pontife. Après quoi Adrien, se tournant 
vers les compagnons du roi, leur offrit à chacun la 
communion en ces termes : « Si tu n'as point prêté 
)) ton consentement aux fautes de ton roi Lothaire, et 
)) si tu n'as point communié avec Waldrade, ou avec 
)) les autres que le saint- siège a excommuniés, 
» puisse le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus- 
» Christ te servir pour la vie éternelle! » Chacun 
d'eux, se sentant compromis, prit la communion 
avec une audace téméraire; chacun mourut par un 
jugement divin, avant le premier jour de l'année sui- 
vante. Il y en eut un très-petit nombre qui évitèrent 



Î7G HISTOIRE DES CAROLINGIENS, 

de prendre la communion, et qui réussirent ainsi ci 
se soustraire ii la mort. Lothaire lui-même, en sor- 
tant de Rome, fut atteint de la maladie, et en arrivant 
à Plaisance il y mourut le 8 août ^. » 

Si cette histoire est vraie, c'est une des plus af- 
freuses tragédies politiques du moyen âge. On ne 
.pourrait l'attribuer qu'au désir de faire passer les 
États de Lothaire aux mains de Charles le Chauve, et 
de reconstituer autant que possible l'unité de l'em- 
pire. Mais nous aimons mieux croire que ce récit n'a 
de fondement que dans l'imagination de son auteur, 
qui probablement était un moine. L'attente d'un mi- 
racle rendait sans doute indifférent pour sa con- 
science , comme dit Sismondi ^, que la chose pré- 
sentée fût salubre ou mortelle. Dans sa conviction, 
l'aliment le plus sain devait se changer en poison 
pour le coupable, comme le poison devait devenir un 
aliment salutaire pour l'innocent. S'il n'avait pas cru 
que le résultat dépendît uniquement du jugement de 
Dieu, il n'aurait pas consigné de pareilles horreurs 
dans ses annales. Ce qui est vrai, c'est que Lothaire 
fut atteint de la fièvre en arrivant à Lucques ; qu'il 
poursuivit sa route jusqu'à Plaisance, où il arriva le 
6 août; qu'y ayant passé la journée du lendemain, 
qui était un dimanche, il perdit tout à coup con- 
naissance vers l'heure de none, et qu'enfin il 



' Annales Mctenses, ad ann. SG9. 

- Histoire des Français, î« partie, ch. 9. 



LES DEUX LOTHAIRES. 277 

mourut de bonne heure le lendemain malin ^ 
Il paraît que les deux Lothaires, l'empereur et le 
roi, ont habité l'un et l'autre le château de Chèvre- 
mont : car nous avons de Lothaire P' une charte 
donnée le 9 juillet 855 in Novo CasteUo, et de 
Lothaire II une autre charte, datée du 13 avril 862, 
actwn Novo Castro in page Leschensi. La première est 
une donation faite par l'empereur Lothaire, sur la 
prière de sa bien-aimée Dodona , à son fidèle vassal 
Ebroïn ^. Dans la seconde, Lothaire II déclare 
qu'obligé par le peu d'étendue de son royaume de 
donner une partie des possessions de l'abbaye de 
Stavelot h ses fidèles, il confirme à ce monastère la 
propriété du reste de ses possessions, ordonne aux 
bénéficiaires de payer à l'abbaye la dîme des terrains 
concédés, et lui fait donation, pour qu'elle puisse se 
fournir de vin, de la chapelle du domaine fiscal de 
Croeve ^, Un troisième diplôme de la même date, 
13 avril 862, porte également dans sa souscription 
les mots in Novo Castro ^. 



1 Anmles Berliniani, ad ann. 869. 

* Le diplôme se trouve dans la collection de Martène, ainsi que dans 
l'ouvrage de Boeiimer, Regcsia Carolorum, p. 60. 

3 Ce diplôme, rapporté par IJoehmer est inséré dans la collection do 
Martène, t. H, p. î6, et dans l'Histoire du Luxembourg, de Eerlholet, 1. 11, 
p. (52. Voyez Liste chronologique des édiis et ordonnances de Stavelot, p. 6. 

< Liste chronolofjiqw des éJits et ordonnances de la principauté de Sta- 
velot et de MalmeJrj, p. 5. 



IS 



278 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 



§ 2. PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. 

Lothaire étant mort sans laisser d'enfants légitimes, 
c'était son frère aîné, l'empereur Louis, qui devait lui 
succéder. Mais Charles le Chauve se fit couronner roi 
de Lotharingie le 5 des ides de septembre 869, par 
les évéques réunis dans l'église de saint Etienne h 
Metz ' . L'archevêque Hincmar ne fut pas étranger à 
cet acte d'usurpation. Dans le capitulaire qu'il publia 
à cette occasion ^, il explique sa conduite, disant que 
les églises de Belgique sont sœurs de celles de Reims 
et de Trêves, et qu'il a pu s'immiscer dans leurs 
affaires sans violer les canons. L'évêque de Liège 
Francon assista également à l'assemblée de Metz et 
au couronnement de Charles le Chauve ^, Celui-ci 
alla ensuite s'installer à Aix-la-Chapelle , mais il n'y 
resta pas longtemps; les envoyés de Louis vinrent 
bientôt le sommer de se retirer. Ce fut alors que 
Charles proposa de partager le royaume de Lothaire ; 
Louis le Germanique y consentit, et les deux rois 
convinrent de se réunir pour procéder à ce partage. 

> Rahize, t. II, p. 215 et suiv. Pertz, leg. I, p. b\'i. 

* Ibidem, p. 217 et suiv. Pertz, p. 513. 

s Nous trouvons dans une note de l'Histoire du pays de Liège, de 
M. Ilenaux, la citation suivante, qui prouve que l'évêque Francon fut reçu 
dans la commenrfa/to de Ctiarles le Chauve : « Indeque Mettis nonas de- 
cembris veniens .. Franconem Tungrensem episcopum in sua commeuJu- 
tione suscepit. » (Eincmar, ap. Pertz, Mon. Germ. hist., t. I, p. 483.) 



PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. 279 

Charles vint h Herstal et Louis à Meersen. La confé- 
rence devait avoir lieu sur les bords de la Meuse, 
dans un endroit qui s'avançait un peu dans cette 
rivière, à une égale distance d'Herstal et de Meersen ^. 
Cet endroit est appelé, dans la charte de l'an 870, 
Procaspide super fluvium Mosam; c'est probablement 
le promontoire de Navagne qui se trouve exactement 
il mi-chemin d'Herstal h Meersen 2. Les deux rois s'y 
rendirent accompagnés chacun de quatre évêques, de 
leurs conseillers et de leurs vassaux. 

Nous possédons le texte de cette division du royaume 
de Lothaire, tiré de diverses sources et coordonné par 
les éditeurs. On le trouve dans l'ouvrage de Dom 
Bouquet et dans la collection de Mira3us (t. I, p. 28). 
M. Pertz l'a réimprimé dans le t. F' de ses Leges 
(p. ^IQ); il l'avait déjà donné dans le t.P'des Monu- 
menta historica (p. 488-489), comme faisant partie des 
annales de Reims par Hincmar. 

L'acte du 9 août 870 contient l'énumération détail- 
lée de tous les territoires, évèchés et abbayes attri- 
bués à chacun des copartageants. C'est une nomen- 
clature qui présente un certain intérêt pour l'histoire 
de la Belgique ; nous avons déjà eu l'occasion de la 
citer plusieurs fois, lorsque nous avons fait la descrip- 
tion des pagi. Le mode de partage adopté est bien 
simple : l'Ourthe et la Meuse forment la ligne princi- 



J Annales Berllniani, a^vin. 870. 

* Caumartin, Promenades dans les environs de Visé, p. 13. 



•280 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

pale de démarcation entre les deux parts. Charles a 
tout ce qui se trouve h l'occident de cette ligne : un 
tiers de la Frise, la partie du Masau inférieur, du 
Masau supérieur et du pays de Liège, qui est située sur 
la rive gauche de la Meuse; Tongres, Calmont, Eyck, 
près de Maseyck; le Condrozet la partie des Ardennes 
située sur la rive gauche de l'Ourthe ; Arlon, le pays 
de Voivre, Dinant, Ardenne ; le pays de Lomme ou 
de Namur, Fosses; le Hainaut, Saint-Ghislain, Mau- 
beuge, Waslare; Lobbes, Saint-Sauve, Crespin, Ma- 
roilles, Honnecourt, Soignies, Antoing, Condé, Leuze, 
Haumont; Cambrai et le Cambrésis; le Brabant, 
Nivelles, Malines, Lierre, Meerbeek, Dickelvenne; 
la Hesbaie, la Toxandrie ou la Campine, etc. Dans la 
part de Louis sont compris les deux tiers de la Frise, 
la Betuwe, le Teisterbant, le pays des Hattuaires, 
c'est-à-dire la Gueldre; Utrecht, Susteren, Berch; 
tout ce qui du Masau inférieur, du Masau supérieur et 
du pays de Liège, se trouve sur la rive droite du 
fleuve; les districts d'Aix-la-Chapelle et de Theux; 
les abbayes de Stavelot, de Prum, d'Echternach ; le 
pays de Bittbourg et la partie de l'Ardenne située à 
l'orient de l'Ourthe, sauf ce qui appartient au Con- 
droz. 

Ce traité avait été préparé à Aix-la-Chapelle, au 
mois de mars 870, par Ingelram et Théodoric, pour 
Charles le Chauve, par Leutfride et Rodulfe, pour 
Louis le Germanique. Les délégués des deux rois 
avaient solennellement juré, au nom de leurs maîtres. 



PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. 2SI 

que ceux-ci se contenteraient de la part du royaume 
qui leur serait adjugée et que jamais ils ne cherche- 
raient, par violence ou par ruse, à s'emparer des 
possessions l'un de l'autre. L'acte constatant cet en- 
gagement réciproque avait été signé par l'archevêque 
Leutbert, par les évêques Altfride et Ode, par les 
comtes Adelelme,lngelram, Liutfride et Théodoric ^. 
Mais toutes ces formalités ne changèrent en rien les 
appétences de Charles le Chauve, qui pensait tou- 
jours h. étendre les bornes de ses États, bien qu'il 
fût incapable de les défendre contre les incursions 
des Normans. A la mort de Louis le Germanique, le 
8 août 876, il crut l'occasion venue de s'approprier 
la partie de la Lotharingie qu'il avait dû céder à son 
frère, et dont il lui avait garanti la possession. Le 
second fils de Louis le Germanique, Louis, roi de 
Saxe, eut beau chercher h l'en détourner, en lui rap- 
pelant ses engagements, Charles resta sourd à ses 
remontrances. Il fallut, pour le faire renoncer h ses 
desseins, que ce jeune prince marchât contre lui et 
lui livrât bataille à l'endroit dit Heyenfeld, près d'An- 
dernach, le 8 octobre 876 ^. Charles fut vaincu, et 
cette tentative d'usurpation fut la dernière dont il se 
rendit coupable. Il termina sa calamiteuse carrière 
le 6 octobre de l'année suivante. 
Les temps écoulés depuis la mort de Charles le 



' Parlio Arjuisyraiiensis, :i\n)d BjIuz., l. H, p. 521 et i'.i 
=î Annales IJcrtini'uii ; Eriist., Hiit. du Limbourfj, t. I, p. l^oO. 



282 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Chauve jusqu'à l'extinction des Carolingiens orientaux 
forment une période de troubles et d'anarchie dont 
l'histoire est fort difficile à éclaircir. Les sources 
manquent le plus souvent, et les événements se com- 
pliquent de telle façon qu'il n'est pas toujours pos- 
sible d'en saisir le fd. Il y a anarchie dans la vie 
privée comme dans la vie politique : le vol, le meur- 
tre, le brigandage et le rapt sont à l'ordre du jour; 
on en trouve la preuve dans les capitulaires mêmes. 
Après la consolidation de la féodalité en France (877) 
et ses progrès en Allemagne, le pouvoir se trouva 
déplacé; il était aux mains des grands vassaux et 
du clergé. Celui-ci, qui souvent recevait l'impulsion 
du pape, comme il arriva sous Jean VIII, eut une 
grande influence sur la marche des affaires poli- 
tiques. Il soutenait le principe de la légitimité, con- 
sidérant toujours le royaume des Francs comme 
appartenant à la lignée masculine de Charlemagne. 
Ce fut une source de troubles sans profit, car on 
créa bientôt des rois par élection, soit dans la famille 
carolingienne, soit hors de cette famille. Arnulphe 
succédant h Charles le Gros, Boson, roi d'Arles, 
et Ode ou Eudes, roi de Neustrie, en sont des exem- 
ples. 

La Belgique lotharingienne demeura partagée entre 
les rois de Germanie et ceux du royaume occidental, 
comme en 870. Le traité de cette année fut renouvelé 
par Louis le Bègue, fils de Charles le Chauve, et Louis 
de Saxe, fils de Louis le Germanique, dans un con- 



PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. 283 

grès tenu h Fouron '^, in loco qui vocatiir Fiironis, le 
l'^' novembre 878, Nous possédons le capitulaire con- 
tenant la nouvelle convention -, semblable sous bien 
des rapports aux conventions de Meersen de 847, 851 
et 870. Les deux rois commencent par déclarer 
qu'ils entendent maintenir la division du royaume de 
Lothaire, telle qu'elle a été faite par leurs pères 
Charles et Louis; viennent ensuite les stipulations du 
traité. L'article 1" contient un engagement d'amitié 
mutuelle ; les contractants promettent de ne pas at- 
tenter à la vie l'un de l'autre, de ne rien entreprendre 
soit pour usurper le royaume de leur allié, soit pour 
attirer ou séduire ses fidèles. L'article 2 est une pro- 
messe d'assistance mutuelle contre les insurrections 
des pa'iens et des pseudo-chrétiens. Par farticle 3, les 
deux rois s'engagent réciproquement à aider les fils 
de celui qui mourra le premier h. monter sur le trône 
de leur père. L'article 4 contient l'engagement réci- 
proque de résister aux mauvais conseils et d'éloigner 
les brouillons qui pourraient tenter de semer la dis- 
corde entre les deux rois. Ceux-ci s'obligent égale- 



■• Suivant les Annales de Saint-Berlin, Furonfâ était situé non loin de 
Meersen. Mirœus et de Valois pensent que c'est Fouron-le-Cornte, village 
du coni'é de Daelhem, où l'on voyait encore, au commencement du dix- 
septième siècle, les fondations d'un vieux château sur une élévation ap- 
pelée Op de Sale. Le curé Ernst est plutôt porté à placer la villa de Furonis 
à Fouron-saint-Martin, qui n'est éloigné de l'autre que d'une lu» ;(>. (}hs- 
toire du Limbourg, t. I, p. S30.) 

- Voyez le texte dans Pertz, Icjes, t. ï, p. 5i5, et dans B..luzc, t. lî, 
p. 278. 



£8i IllSTOIRE DES CAROLINGIENS. 

ment, par une disposition de l'article 8, îi ne pas 
accueillir ni recevoir dans leurs États les malfaiteurs 
et ceux qui viendraient y chercher un asile, après avoir 
troublé l'ordre et la paix dans le royaume voisin. 
Enfin, comme tous les traités précédents, celui de 
Fouron garantit aux églises la conservation et la res- 
titution de leurs biens ; il promet aussi de faire ren- 
trer dans leurs propriétés toutes les personnes qui en 
ont été évincées. 

Le capitulaire se termine par une annotation por- 
tant qu'après la conclusion du traité, Louis, fils de 
Louis, retourna dans son royaume, et Louis, fils de 
Charles, s'en alla par les Ardennes à Longlier, où il 
célébra la nativité du Seigneur. 

A la mort de Louis le Bègue, qui eut lieu le iO avril 
879, une partie des grands de son royaume, à la tête 
desquels se trouvait Gozlin, chancelier de France, 
offrit la couronne à Louis de Saxe, à cause du trop 
jeune âge des fils de Louis le Bègue, peut-être aussi 
à cause de leur naissance illégitime. Louis III et Car- 
loman étaient nés d'Ansgarde, que leur père avait été 
forcé de répudier, pour épouser Adélaïde. Celle-ci 
était enceinte de Charles le Simple lorsqu'il mourut. 
Mais Louis de Saxe aima mieux se faire céder la partie 
de la Lotharingie que Louis le Bègue avait occupée, 
et renonça à la couronne de France. Par cet arrange- 
ment toute la Belgique, à l'exception de la Flandre, 
se trouva annexée au royaume de Germanie; elle resta 
dans cette situation jusqu'à la mort de Louis IV, dit 



PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. î85 

l'Enfant, en 911 : car la réunion de l'empire entier 
sous le sceptre de Charles le Gros (entre 884 et 887) 
ne changea point cet ordre de choses. 

C'est vers l'époque de la mort de Louis le Bègue 
que les Normans firent leur grande expédition dans 
l'Escaut; ils débarquèrent sur la côte de Flandre, au 
mois de juillet 879, et brûlèrent la ville de Thérouanne. 
Ils vinrent ensuite s'établir à Gand, où ils restèrent 
pendant plusieurs années. La Belgique tout entière 
semble avoir été occupée, à cette époque, par les Nor- 
mans. De Gand ils poussèrent leurs excursions jus- 
qu'à la Somme ; ils entrèrent à Arras, dévastèrent la 
célèbre abbaye de Saint-Vaast, et détruisirent tous les 
couvents établis le long de l'Escaut, de la Lys, de la 
Scarpe, de la Somme. L'abbé Gozlin marcha contre 
eux, et fut battu; mais Louis III, fils de Louis le 
Bègue, remporta sur eux un avantage signalé à Sau- 
court, à trois lieues d'Abbeville. 

La victoire de Saucourt a été célébrée en langue 
tudesque dans un poëme très-connu. Nous croyons 
devoir reproduire ici ce monument de l'histoire des 
Carolingiens, tel qu'il fut publié en 1845, par Wil- 
lems ', avec une traduction textuelle en flamand mo- 
derne et une traduction française. 



' Elnonensia, Monumcms de la lamjue romane ei de !'i IniQur tudesque du 
neuvième siècle. Gand, 1845. 



2Sr. HISTOIUE DES CAROLINGIENS. 

Einan kuning weiz ih. 
Eenen koning weet ik. 
Je connais un roi, 

Heizsit lier Hluduig. 
Hect hy Lodewyk. 

7 se nomme Louis, 

Ther gerno Gode thionot. 

Die gecrne Gode dient. 
Qui sert Dieu volontiers; 

Ih weiz lier imo-s lonot. 
Ik -wccl hy henides loont. 
Je sais que Dieu l'en récompense. 

Kind wartli lier faterlos. 
Kind werd hy vaderloos. 
Enfant, il perdit son père. 

Thes wartli imo sar buoz. 
Dit ^verd hem aldra hoet. 
Cette perte fut bientôt réparée. 

Holoda inau truhtin. 
Haeldc hem de Heer. 
Le Seigneur Vappela, 



PARTAGE DE LA LOTHAUINGIE. 287 

Magaczogo wartli lier sin. 
Jongelingsopleider werd hy van hem. 
Et le prit sous sa tutelle; 

Gab lier imo dugidi. 

Gaf hy hem deiigdelykheid. 

Liii donna de la valeur, 

Fronisc githigini. 

Heerlyk dienstgezin. 

De joyeux compagnoîis d\:rmes, 

Stual hier in Vrankon. 

Den rykstoel hier in Frankenland. 
Un trône ici en France; 

So bruche her es lango. 
Zoo gebruikc hy dit lange. 
Qu'il les garde longtemps! 

Thaz gideild' er thanne. 
Dat dcelde hy dan. 
Ces biens il les partagea 

Sar mil Karlemanne. 

Weldra met Karleman. 
Bientôt avec Carloman, 



-2,SS HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Bruoder sinemo. 

Broeder zynen. 

Son frère. * 

Thia czala Avunniono. 
Dit aenlal van vreugden. 
Telle fut la somme de ses félkïtés. 

So tliaz warth al gendiot. 
Zoo als dat was al geëindigd. 
Quand cela fut terminé, 

Koron wolda siii God. 
Dekoren wilde hem God. 
Dieu voulut éprouver 

01) lier arbeidi. 

Of by arbeid. 

S'il supporterait le travail, 

So jung tliolon mahti. 
Zoo jong duldeu niochte. 
Étant eneore si jeune. 

Lietz lier lieidiue man. 
Liel by beidcn- manncii. 
// laissa les païens 



PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. 289 

Obar seo lidaii. 
Over zee leiden. 
Arriver par mer, 

Thiot Vrancono. 
't Volk dcr Franken. 
Le peuple des Francs 

Manon sundiono. 

Manen des zondigen levens. 

Penser à ses péchés. 

Sume sar verlorane. 
Som zeer verloren. 
Quelques-uns furent perdus, 

Wurdun sum erkorane. 
Werden, som verkoren. 
D'autres sauvés. 

Haranskara tliolota. 
Straf dulden. 

Us subirent leurs peines, 

Tlier er misselebela. 
Die cr misselyk leefdcn. 
Ceux qui avaient mal vécu. 



290 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Ther tlier thanne thiob was. 
Zulk die dan dief was. 

Celui qui avait été voleur, 

In der thanana ginas. 
En die daervan gênas. 
Et qui s'en était guéri, 

Nam sina vaston. 
Nam zyne vasten. 
Eut recours aux jeûnes, 

Sidh warth lier guot man. 
Sinds werd hy een goed man. 
Et devint honnête homme. 

Sum was luginari. 
Som was logenaer. 
Tel qui avait été menteur, 

Sum skachari. 
Som scliaker. 
Ou ravisseur, 

Sum fol loses. 

Som vol van loosheid. 

Ou plein de fourberie. 



PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. 

Ind er gibuozta sili thés. 
En hy boette zich des. 

Se soumit à la pénitence. 

Kuning was ervirrit. 
De koning was verre. 
Le roi était éloigné. 

Thaz ricin al girrit. 
Dat Ryk al verward. 
Le royaume était troublé. 

Was erbolgan Krist. 
Was verbolgen Chrislus. 
Christ était irrité. 

Leidhor thés ingald iz. 
Leider dit ontgold het. 
Le pays en souffrait. 

Tholi erbarmed' es Got. 
Doch erbarmde dit God. 
Mais Dieu eut pitié. 

Wuiss' er alla thia not. 
Wist hy al dieu nood. 
Sachant tontes ces calamités. 



Î92 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Hiez lier Hludvigan. 
Hiet hy Lodewyk, 
Il appela Lords , 

Tharot sar ritan. 
Daerheen terslond te ryden. 
Pour qu'il partit à cheval. 

Hludvig kuning min. 
Lodewyk koning myn. 
Louis, mon roi, 

Hilpli minan liutan. 
Help mynen lieden. 
Secourez mon peuple. 

Heigun sa Nortliman. 
Hebben ze de Noordmannen. 
Les hommes du Nord 

Harto bidwuiigan. 
Hard bedwongen. 
Lont duremeîît opprimé. 

Thanne sprah Hludvig. 
Dan sprak Lodewyk. 

Alors Louis parla : 



PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. 293 

Herro so duon ih. 
Heer, zoo doe ik. 
Seigneur, je ferai, 

Dot ni rette mir iz. 
Dedood nieL onti-ukt niy dit. 
Si la mort ne m'arrête, 

Al thaz thu gibiudist. 
Al dat gy gebiedt. 
Tout ce que vous demandez. 

Tho nam lier Godes uiiub. 
Toen nain hy Gods oorlof. 
Quand il prit conrjé de Dieu, 

Huob lier gundfanoii uf. 
IJief hy de strydvaen op. 
// éleva le (jonfanon; 

Reit lier thara ia Vrankoii. 
Recdt hy daerheeii ia Frankenland. 
// chevaucha en France 

Ingagaii Northmaiinon. 
Tegeii de Noordmanncn. 

Contre les Normands. 



II. 



5594 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Gode tliancodun. 

Gode dankten. 
Ils remercièrent Dieu, 

The sin beidodun. 
Die zyner verbeidden. 
Ceux qui l'attendaient, 

Quadhun al fro min. 

Ricpen aile Heer rayn. 

Ils criaient : Monseigneur, 

So lango beidon wir thin. 
Zoo lang beiden wy 'u= 
Nous vous attendons depuis longtemps. 

Tlianiie sprah luto. 

Dan sprak (tôt de) lieden. 

Alors il parla aux leudes, 

Hludvig ther guoto. 
Lodewyk de goede. 
Le bon Louis : 

Trostet hiu gisellion. 
Troost u, gezellen. 
Consolez-vous, compagnons, 



PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. 395 

Mine notstallon. 
Myne noodhelpers. 
Mes défenseurs : 

Hera santa mih God. 
Herwaerts zoncl my God. 
Dieu m'a envoyé ici. 

Joli mir selbo gibod. 
En my zelven gebood. 
Et m'a donné ses ordres. 

Ob hiu rat thuhti. 

Oft 11 raedzaem dochte. 
Si vous êtes d'avis 

Thaz ih hier gevuhti. 
Dat ik hier vochte. 
Que je combatte ici, 

Mih selbon ni sparoti. 
My- zelven niet spaerde. 
Je ne m'épargnerai pas, 

Une ih hiu generiti. 
Tôt ik u redde. 
Jusqu'à ce que je vous délivre. 



m HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Nu will ih thaz mir volgon. 
Nu wil ik dat my volgen. 
Je veux qu'ils me suivent, 

Aile Godes holdon. 
Aile Gods vrienden. 
Tous les amis de Dieu. 

Giskerit ist thiu liier-wist. 
Beschoren is het hier-beslaen. 
Notre existence ici-bas est fixée, 

So lango so wili Krist. 
Zoo lang als wil Chrislus. 
Aussi longtemps que le veut Christ. 

Wili lier unsa hina-vartli. 
Wil hy onze heen-vacrt. 
S'il veut notre trépas, 

Thero liabet lier giwalt. 
Daerover heeft hy geweld. 
// en a le pouvoir. 

So wer so hier in ellian 
Zoo wie dat hier met krachlyvcr. 
Quicoîique viendra ici avec vigueur 



PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. 297 

Giduot Godes willion. 
Doet Gods wille. 

Exécuter les ordres de Dieu, 

Quimit he gisund uz. 
Komt hy gezond iiit. 
S'il en échappe vivant, 

Ih gilonon imo — z. 
Ik loone hem des. 

Je Ven récompenserai; 

Bilibit lier thar inné. 
Blyft hy daer in. 
S'il reste parmi les morts, 

Sinemo kunnie. 
Zyn geslacht. 

Je récompenserai sa famille. 

Tho nam her skild indi sper. 
Toen nam hy schild en speer. 
Alors il prit son bouclier et sa lance, 

Ellianliclîo reit her. 

Heldhaftig reed hy. 

Et lança son cheval avec courage, 



i98 HISTOIRE DES CAROLINGIENS, 

Wuold er war eiTahchon. 
Wilde hy de waerheid beluigen, 
Prêt à dire la vérité 

Sina[n] widarsahchon. 
Zynen wederzakeren. 
A ses adversaires. 

Tlio ni was iz buro lang. 
Toen en was het uiet zeer lange. 
// ne fut pas longtemps 

Fand lier tliia northman. 
Hy vond de Noordraannen. 

Sans trouver les Normans. 

Gode lob sageda. 
Gode lof zeide hy. 
Dieu soit loué! dit-il 

Her siliit thés her gereda. 
Hy ziet ^Yat hy begeerde. 
En voyant ce qu'il cherchait. 

Ther kuning reit kuono. 
De koning reedt koen. 

Le roi s'avança vaillamment. 



PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. 

Sang liotli frano. 
Zong [een] lied heilig. 
Entonna un cantique saint. 

Joli aile saman sungun. 
En aile samen zongen. 
Et tous chantaient ensemble. 
Kyrie leison. 

Sang was gisungan. 
De zang was gezongen. 
Le chant étant fini, 

Wig was bigunnan. 
De stryd was begonnen . 
Le combat cor.unença. 

Bluot skein iu wangou. 
Bloed scheeii op de wangen. 
Le sang monta au visage, 

Spilodun ther Vrankon. 

Speelden daei- de Fraiiken. 
Les Francs commencèrent le jeu, 

Thar vaht thegeno gelili. 
Daer vocht held iegelyk 

Chacun combattait en héros, 



300 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

îsich ein so so Hludvig. 
Niet een zoo als Lodewyk. 
Mais pas un comme Louis. 

Snel indi kuoni. 
Snel ea koen. 
Prompt et intrépide, 

Thaz was imo gekunni. 
Dat was hem aengeboren. 
Cela était inné chez lui, 

Suman Ihuruli skluog lier. 
Sommigen door- sioeg hy. 
// renversait les mws, 

Suman thuruli stah lier. 
Sommigen door- slak hy. 
// perçait les autres. 

Her skancta ce lianton. 
Hy schonk l' hans. 
Il versait dans ce moment 

Sinaii fian[ton]. , 

Zynen vyanden. 
A ses ennemis 



PARTAGE DE LA LOTHARINGIE 305 

Bitteres lides. 
Bitteren drank. 
Une boisson nmève. 

So \ve liiii hio thés libes. 
Wee hun immer des levens. 

Malheur à eux fVavoiv existé! 

Gelobot si thiu Godes kraft. 
Geloofd zy de Gods kracht. 
La puissance de Dieu soit louée, 

Hludvig warth sigihaft. 
Lodewyk ^vas zeeghaftig. 
Louis fut victorieux. 

Jali allen heiligon tlianc. 
Sprak allen heiligen dank. 
// rendit fjrâces à tous les saints, 

Sin warth ther sigikampf. 
Zyn was de zegekamp. 
La victoire fut à lui! 

[Fu]ar abur Hludvig. 
Hy voer weder, Lodewyk. 
Louis s'en retourna 



30J HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Kuning \v[ig]salig. 
De koning strydzalig. 
En roi triomphant. 

[Joh] garo so ser liio was. 
En gaer zoo als hy immer was. 
Il fut toujours tel, 

So war so ses thurft was. 
Alwaer des noods was. 

Quand c était nécessaire. 

Gehalde inan truhtin. 
Behoude hem de Heei\ 
Que le Seigneur le conserve 

Bi sinan ergrelitin, 
By zyne genade. 
Par sa miséricorde ! 

Il paraît qu'après la bataille de Saulcourt, les Nor- 
mans se replièrent sur Gand, qui était toujours leur 
quartier général. M. le chanoine De Smet, qui a pu- 
blié une excellente notice sur la Renaissance de la ville 
de Garni après la retraite des pirates du Nord *, s'ex- 
prime ainsi : « La situation de Gand, au confluent de 

' Bulletin de rAcadémie royale de Belgique, 2= série, t. IX, p. 287 et suiv. 



PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. 303 

deux rivières et près d'autres courants d'eau, avait 
engagé les pirates à faire de cette ville leur place 
d'armes et leur résidence la plus ordinaire '•. Ils s'y 
réfugièrent plus d'une fois, et en particulier après un 
échec que Baudouin le Chauve leur fit essuyer dans 
la forêt de Mormal, et après leur défaite beaucoup plus 
sanglante à Saulcourt, en Vimeu. Leur séjour dans 
nos contrées se prolongea pendant plus de douze 
ans, marqué par les dévastations et les cruautés les 
plus affreuses : ils quittèrent le pays, quand ils l'eu- 
rent transformé en désert. La ville de Gand surtout, 
dont les deux abbayes ne présentaient plus que des 
amas de ruines noircies par le feu, avait perdu sa 
population presque entière. » 

Ce doit être à cette époque et dans un des combats 
livrés aux Normans qui se répandaient de Gand vers 
l'intérieur du pays, que le célèbre Régnier, comte de 
Hainaut, fut fait prisonnier. On connaît l'épisode ra- 
conté par tous les historiens du Hainaut, de la com- 
tesse Aldrade, allant trouver le chef des Normans 
pour lui demander la liberté de son mari. « Je veux 
bien, lui dit-elle, vous donner tout ce que vous de- 
manderez, si mon époux le veut aussi. J'aime mieux 
être pauvre et le voir libre, que d'être comblée de 
richesses, d'honneurs, et même de posséder le monde 
entier, tandis qu'il est en captivité. S'il le désire, je 
suis prête, soit à me livrer en otage pour lui, soit à 

' Contra Nortmannos in Ganto résidentes {Annal. Bert., ad anu. S80.) 



304 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

partager ses fers *. » L'homme du Nord, touché du 
dévouement de la comtesse, réduisit de moitié la 
rançon qu'il avait demandée, et ayant mis Régnier en 
liberté, il le fit conduire jusqu'à Mons 2. 

Un autre parti de Normans, à la tête duquel se 
trouvaient Godfrid et Sigefrid, entra dans la Meuse 
{en 881) et vint établir un camp retranché à Elsloo, 
village situé sur la rive droite de la Meuse à deux 
lieues au-dessous de Maestricht, dans le pays de 
Fauquemont ^. Maestricht, Tongres et Liège furent 
mis à feu et à sang. Les Normans étendirent ensuite 
leurs déprédations dans le pays des Ripuaires, entre 
la Meuse et le Rhin ; les villes de Cologne et de Bonn, 
ainsi que les châteaux de Zulpich, de Juliers et de 
Nuis, et même le palais d'Aix-la-Chapelle, devinrent 
la proie des fiammes. Les abbayes de Stavelot, de 
Malmedy et de Prum ne furent pas plus épargnées *. 

' Ex fommuni liisl. secunJœ deslruclioms eccles. Atreb., ap J. de Guise, 
édit. Forlia, t. IX, p îOi. 

' Histoire des comtes de Flandre, par Le Giay, t. 1", p. 49. 

3 Dans les anciens monuments, il est appelé Hasloc, Haslo, llaslou, 
Aschlo, Ascalohe, Ascaloha. C'est à cet endroit qu'était probablement le 
palais royal d'Aslao, mentionné dans les traditions de Lorsch. Un diplôme 
de Lothaire, de l'an 860, le désigne en ces termes : Actum Aslao palatio 
regio. {Codex Laurishain. diplom.) V. E\n%i^ Histoire du Limbourg, t.l^ 
p. 331. 

* Et primo quidem impetu linitima loca depopulantes, Leodium civita- 
tem, Traiectum castrum, Tungrensem urbem incendio cramant. Secunda 
incursione Ribuariorum finibus effusi, caedibus, rapinis ac incendiis 
omnia dévastant; Goloniam Agrippinam,Bonnam civitates cum a diacen- 
tibus casieliis, scilicet Tulpiacum. Vilipiacum et Nuis igné coraburunt, 
post heec Aquis palatium. Idem Amalimundarias et Stabilius monasteria 
in favillam redigunt. [Re'jinonis chron., lib. II, ann. 881.) 



PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. 305 

Louis II, roi de Germanie et de Lotharingie, ne 
pouvait pas venir défendre cette partie de ses 
États ; il était atteint d'une maladie grave, dont il 
mourut h Francfort, au mois de septembre 882. 
Les troupes qu'il avait envoyées contre les Nor- 
mans se débandèrent, et ceux-ci les poursuivirent 
jusqu'à Coblence. Ils allèrent ensuite porter la 
désolation dans le territoire de Trêves; l'antique 
cité romaine fut saccagée et brûlée. Metz subit 
le même sort; son évêque mourut les armes à la 
main. 

Charles le Gros, qui était en Italie et que de nom- 
breuses députations invitaient à se mettre à la tête de 
l'empire, vint à Worms, où, dans une diète tenue au 
mois de mai, l'on résolut de marcher contre les Nor- 
mans.Une armée considérable fut levée h cet effet; elle 
était composée de gens tirés de toutes les nations de 
l'empire. Lombards, Bavarois, Allemans, Thuringiens, 
Saxons, Frisons. Charles, à la tête de cette armée, 
arriva devant Elsloo, au mois de juillet. Godfrid et 
Sigefrid s'y étaient retranchés. Après douze jours de 
siège, on se décida, de part et d'autre, à traiter de la 
paix. Godfrid vint lui-même la négocier dans le camp 
de l'empereur. Les chefs normans promettaient d'em- 
brasser le christianisme et de se retirer, pourvu qu'on 
leur abandonnât la partie de la Frise autrefois possé- 
dée par Hériold et Roric. Ils demandaient en outre 
pour Godfrid la main de Gisla, fille de Lothaire II et 
de Waldrade. Ces propositions furent acceptées; 



303 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Godfrid, après avoir reçu le baptême, épousa Gisla S 
et l'on compta à Sigefrid et à ses compagnons quarante 
mille sous d'argent, pour les engager à se retirer. 
Cette alliance de Godfrid avec la famille naturelle de 
Lotliaire eut des conséquences désastreuses ; elle fit 
naître chez Hugues, frère de Gisla, l'espoir de rentrer 
en possession du royaume de son père, sauf à le par- 
tager avec le mari de sa sœur. Il paraît, en effet, s'être 
entendu avec Godfrid pour s'emparer de la Lotha- 
ringie ^. Reginon rapporte que tout ce qui dans le 
pays détestait la justice et la paix accourut h lui; 
qu'en peu de jours il se trouva entouré d'une multi- 
tude innombrable de brigands (parmi lesquels il ne 
manquait pas de personnages considérables, tels que 
les comtes Etienne, Robert, Wibert, Thiebault, Al- 
beric et son frère) ; que ces hommes se livrèrent à 
tant de rapines et de violences qu'ils ne différaient 
en rien des Normans ^. 

Pour prévenir les effets de cette levée de boucliers, 
Charles le Gros, monarque peu capable, irrésolu, 



» Après la mort de son mari, tué en 880, Gisla devint abbesse de Ni- 
\'elles, comme le prouve un diplôme publié par Miraeus. [Oper. diplom., 
t. I, p. 305.) Un autre diplôme, publié par Ernst dans le Codex diploma- 
iicus de son histoire du Limbourg, nous apprend que Zwentibold donna à 
Gisla, en 897, la terre de Seffentprès d'Aix-la-Chapelle. 

- Hugo, filius Lotharii régis ex Waltrada pellice pulcherrimn Lotharii 
regnum invadit, et Godefridum regem Normonnorum sibi associât, medie- 
tate regni poUicita ; sed jussu imperaloris et Godefridus perimitur et Hugo 
cxrœeatus Prumiae monasterio in mcnachum est altonsus. (D. Bouquet, 
IX, p. 47, extrait de la chronique de Tours.) 

^ Chron. Regin., ad ann. 8a3. 



PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. 307 

même faible d'esprit dans les derniers temps, par 
suite de maladie, céda à de mauvais conseils ; il fît 
assassiner Godfrid par un ennemi personnel, le 
comte Eberhard. Quant à Hugues ^ il se contenta 
de lui faire arracher les yeux et de le reléguer 
aveugle au monastère de Saint-Gall, d'où il fut ramené 
plus tard à l'abbaye de Prum ^. Cette double exécu- 
tion, loin d'avoir pour effet de délivrer la Belgique 
de la présence des Normans, ne fit que consolider 
leur établissement dans ce pays. Sigefrid établit à 
Louvain le siège principal de ses opérations ; la plus 
grande expédition que les Normans eussent jamais 
lancée contre la Gaule s'organisa dans le Brabant ^ ; 
leur armée se dirigea par terre et par mer sur Rouen 
et alla ensuite faire le siège de Paris ^. Charles le Gros 
ne put sauver cette ville qu'en payant sa rançon, et 
en livrant aux Normans la Bourgogne, qui n'obéissait 
pas à l'empereur ^. 
Après ce nouvel acte de faiblesse, Charles se retira 



1 Les chroniqueurs n'ont que du mal à dire de ce prince. Voici ce que 
l'un d'eux rapporte : Uugo, filins Lolharii Wabertum conaitem sibi fide- 
lissimum dolo trncidari fecit, pulchriludine uxoris ejus captus, quam 
absque mora in matrimonium recepit, oui nomen Friderata fuit. (D. Bou- 
quet, IX, p. 36.) 

2 Chron. Eegin., l. c, Annales MetenspS: ann. 885. 

3 H. Martin, t. H, p. 478, 4<= édit. 

* Ce siège a été décrit par le poëte Abbon, suivant lequel les Normaris 
étaient au nombre de quarante mille, et avaient sept cents navires dans b 
Seine, sans compter d'innombrables petites barques. 

s Aimai. Nelens. ; S. Wedast. ; FuliL; Abbonis Carmen de bellis Pari- 
s'.acis 



-308 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

malade vers le Rhin. Dans une diète qui eut lieu 
à Tribur, en 887, il se vit abandonné de tout le 
monde et tomba, comme dit un historien belge ^ 
du faite des grandeurs dans l'abîme du mépris et de 
ia misère. 

On ne connaît de ce prince que trois diplômes 
concernant la Belgique. Le premier est une donation 
du fisc de Bodeux et de la chapelle de Bra, faite ii 
l'abbaye de Stavelot le 13 novembre 882 '^. Le 
deuxième est un acte expédié de Francfort, le 6 sep- 
tembre, par lequel l'empereur donne à son fidèle 
Trudo un domaine situé dans le pagus de Courtrai ~\ 
Le troisième, expédié de Ratisbonne en 887, est 
également un acte de donation : l'empereur concède 
aux moines de Sainte-Marie d'Aix-la-Chapelle la villa 
de Bastogne en Ardenne '% avec toutes ses dépen- 
dances. 

Par suite de la déposition de Charles le Gros, 
Arnulphe, fils naturel du feu roi de Bavière Car- 
îoman, fut proclamé roi par les grands de Germanie 

■• Ernst, Histoire du Limbourg, t. I, p. 3G0. 

- Martcne, Amplissima collectio, t. Il, p. 30; Bertholet, Histoire du 
Luxembourij, t. II, p. 66; Boelimer, Eegesta Carolingorum, p. 97; Liste 
chronologique des édits et ordonnances de la principauté de Stavelot et 
Malméd;/, p. 6. 

3 Martène, l.c, p. 32 ; Boehmer, p. KO 

* In pago IlarJuneiisi ^illam quae dicitur Bastonica. Ce diplôme a éic 
publié par Ledebur, Arcliiv., IX, 77, et dans les appendices de Philippe 
Mouskes, édit de Reiffenberg, p. 550 Ernst en a donné un lexte exact 
dans son Codex diplomaticus, p. 86. d'après le cartulaire royal de l'église 
d'Aix-la Chapelle. 



PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. 309 

et de Lotharingie ^ Les auteurs qui se sont occupés 
récemment de l'iiistoire d'Arnulplie, MM. Wenck ^ et 
Duemler ^, ont parfaitement éclairci les intrigues 
qu'il employa pour arriver à ce but. C'est un sujet 
que nous n'avons pas à traiter ici; seulement nous 
ferons remarquer qu'il résulte des faits dont nous 
rendrons compte dans le chapitre suivant que les 
sympathies des Lotharingiens étaient plutôt pour 
Charles dit le Simple que pour Arnulphe. Toutefois 
il ne serait pas juste de méconnaître les services que 
le roi de Germanie rendit à la Belgique. Les Normans 
étaient, comme nous l'avons dit, campés à Louvain; 
peut-être la ville de ce nom leur doit-elle son ori- 
gine. Arnulphe aurait voulu marcher contre eux; 
mais il était retenu aux extrémités de la Bavière, 
par les peuples slaves qui commençaient à s'insur- 
ger. Il ordonna néanmoins de former une armée 
sur la Meuse •^. C'était aux environs de Maes- 
tricht qu'elle devait se rassembler. Mais avant que 
toutes les troupes fussent réunies, les Normans 
traversèrent la Meuse près de Liège, et, laissant 
l'armée royale sur leurs flancs, ils allèrent se poster 



1 La source principale de l'histoire d'Arnulphe est la clironique de l'abbé 
Reginon de l'rum, dans Pertz, Scriptores, t II, p. b98. 

- Die Erhcbunij Arnulfs und der Verfull des karoUngischen Reiclis. 
Leipzig. 

^ De Arnulfo rege commcntatio historica. Berlin, 1852. 

* Ernst a recueilli sur cette expédition, qui eut lieu dans le Limbourg 
en 891, tout ce qu'il a pu trouver dans les auteurs du temps. Voyez son 
Histoire du Limbourg, t. I, p. 361 et suiv. 

II. 20 



310 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

dans les bois et marais voisins d'Aix-la-Chapelle. 
Leur but était probablement de tourner l'armée d'Ar- 
nulphe et de se placer entre elle et les troupes de 
renfort qui devaient lui arriver du côté du Rhin. 
Celle-là descendit le long de la Meuse, et après avoir 
traversé la Gheule elle s'arrêta aux environs de 
Fauquemont. Une bataille fut livrée dans cet endroit, 
et la victoire resta aux Normans. L'armée royale fut 
mise en fuite et perdit beaucoup de monde. 

La nouvelle de cette défaite détermina Arnulphe 
à aller lui-môme attaquer lesNormans. Il se transporta 
avec une armée formidable aux bords de la Meuse, 
et après avoir accordé à ses troupes quelques jours 
de repos, il les mena vers Louvain, où se trouvaient 
les forces principales de l'ennemi. 

La bataille de Louvain est de tous les faits que 
l'histoire attribue aux Carolingiens, et qui se rap- 
portent il la Belgique, un des plus mémorables. 
Depuis lors les Normans ne pénétrèrent plus dans 
l'intérieur du pays. La description de cette bataille 
nous semble devoir trouver sa place ici; on nous 
permettra de l'emprunter à Sismondi, dont le récit 
est conforme aux sources historiques : 

« Arnulphe arriva près de Louvain, où les Nor- 
mans ne l'attendaient pas. Mais lorsqu'il examina 
leur camp, il éprouva une grande inquiétude. Les 
marais, la Dyle et les abatis d'arbres qui couvraient 
ce camp, le rendaient inattaquable à la cavalerie ; et 
les Francs n'étaient pas dans l'usage de combattr e i\ 



PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. 311 

pied. Arnulphe hésita quelque temps avec anxiété 
sur ce qu'il devait faire ; enfin, appelant à lui les 
plus considérables des Francs, il leur dit : « Hom- 
» mes qui honorez le Seigneur et qui, par la grâce 
» de Dieu, fûtes toujours invincibles en défendant 
)) votre patrie, considérez dans vos âmes si vous 
» voulez venger le sang de vos parents, que ces 
» païens, vos ennemis furieux, ont versé; si vous 
« voulez venger les temples de votre Créateur, élevés 
» en l'honneur des saints et que vous avez vus ren- 
» versés dans votre patrie, avec leurs saints minis- 
» très massacrés. Soldats, vous avez devant vous les 
3) auteurs de tous ces crimes ; voulez-vous me suivre, 
« si le premier je descends de cheval, en portant vos 
j) étendards à la main? Attaquons-les, ces ennemis, 
» au nom de notre Dieu; car ce n'est pas notre injure 
->•> que nous allons venger, c'est celle de celui qui 
)) peut toute chose *. » 

« Ce discours enflamma tellement les Francs, que 
jeunes et vieux descendirent également de cheval, et 
se déclarèrent prêts h combattre à pied. Ils deman- 
dèrent seulement que le roi tînt en réserve un corps 
de cavalerie, pour les couvrir par derrière et empê- 
cher toute surprise; puis ils marchèrent au combat. 
Les deux armées se rencontrèrent en poussant à 
l'envi l'une de l'autre des cris furieux. Les combat- 
tants s'étaient joints avec leurs épées. Comme les 

' Ce discours est textuellement traduit des annales de Fulde. 



312 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Normans, qui jusqu'alors n'avaient point été vaincus, 
avaient chargé les plus braves d'entre eux de la dé- 
fense de l'enceinte, le combat fût âpre et sanglant, 
mais de courte durée. Les Francs forcèrent enfin le 
retranchement; alors les Normans trouvèrent leur 
mort dans la rivière qu'ils avaient regardée comme 
leur défense : précipités par centaines dans les flots, 
ils s'y faisaient obstacle les uns aux autres pour na- 
ger, et, se saisissant par les bras ou les jambes, ils 
s'y noyaient ensemble. Deux rois des Normans furent 
tués dans cette déroute, et seize de leurs drapeaux 
présentés h Arnulphe '. « 

Arnulphe se signala par d'autres exploits encore, 
dont nous n'avons pas h nous occuper; bornons- 
nous à enregistrer les expéditions qu'il fit en Italie 
en 894, 893 et 896. C'est ii la suite de cette dernière 
campagne, et après la prise de Rome, que le pape le 
couronna empereur. 

Le souvenir des rapports qu'Arnulphe eut avec la 
Belgique et des pouvoirs qu'il y exerça nous a été 
conservé par quelques diplômes dans lesquels on 
trouve le reflet de ses tendances politiques et reli- 
gieuses. Ces actes sont au nombre de cinq ; en voici 
le résumé succinct : 

1° Une charte de confirmation expédiée de Franc- 
fort en juin 888, en faveur de l'église de Sainte-Marie 



* Sismondi, Histoire des Français^ t. II, p. 224-255, édit. de Bruxelles, 
1836. 



PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. 313 

d'Aix-la-Chapelle *. Il s'agit de la donation de Basto- 
gne faite à cette église par Charles le Gros et d'un 
acte par lequel le roi Lothaire lui permit de prélever 
la none sur quarante-trois villas royales, énumérées 
dans la charte d'Arnulphe. Parmi ces villas on remar- 
que Gemenich, Meersen, Elsloo, Rechem, Theux, 
Sprimont, Herstal, Jupille, Neuville, Amblève, Man- 
derveld, Duren, Monsdorf, Paliseul, Chassepierre, 
Longlier, Amberloux, Bastogne, Orto; 

2° Un autre diplôme de la même année, également 
signé à Francfort, par lequel l'empereur Arnulphe, 
roi de Lotharingie, donne l'abbaye de Lobbes, avec 
toutes ses dépendances mobilières et immobilières, 
ses familles et serfs des deux sexes, à Francon, évo- 
que de Tongres et de Liège ^. Il est à remarquer 
que cette donation eut lieu presque immédiatement 
après la mort de l'empereur Charles le Gros, auquel 
Arnulphe succéda ; 

3"' Un troisième diplôme de Francfort du mois de 
juillet 889, par lequel Arnulphe donne à Rathbod, 
archevêque de Trêves, l'abbaye de Saint-Servais à 
Maestricht, avec ses églises, ses fermes, édifices, 
familles et serfs des deux sexes, dîmes, etc. ^; 

4° Un diplôme de la même année et daté également 
de Francfort, par lequel Arnulphe fiiit donation de 

1 Appendice de la clironique de Mouskes, p. 551 ; Eriist, Codex diplom. 
Limburg., p. 87. 

2 Mir. Oper. dipL, 1. 1, p. 05). 
2 Mir Oj^er. dipL, t. I, p. 250. 



314 IliSTOlRE DES CAROLINGIENS. 

plusieurs domaines à Gerolfe, que Reginon qualifie 
comte des Frisons, et qui fut le père de Théodo- 
ric P", comte de Hollande ; 

5° Un autre diplôme du même roi Arnulplie, du 
30 octobre 890, approuvant l'échange de quelques 
fonds de terre fait entre le monastère de Stavelot et 
un certain Richaris ^ 

Tous ces actes paraissent avoir la même significa- 
tion : Arnulplie voulait se faire des partisans dans la 
Lotharingie et même se ménager l'appui des Frisons. 



§ 3. RÈGNES DE ZWENTIBOLD ET DE LOUIS. 

Arnulphe avait placé son fils naturel Zwentibold, 
ou Zwendibald -, sur le trône de Lotharingie, en 895, 
avec le consentement des grands de ce royaume, sans 
cependant qu'il y eût unanimité incontestable. On 
peut en juger par les termes dans lesquels le fait est 
rapporté dans la chronique de Reginon : 

Ann. 894. « Arnulphe vint à Worms et y tint un 
plaid général, voulant placer son fils Zwentibold sur 
le trône de Lothaire ; mais les grands de ce royaume 
n'y consentirent aucunement ^. » 

1 llarténe et Durand, Ampliss. coll., t. Il, p. 3;i ; Liste chronologique des 
édits el ordonnances de la principauté de Stavelot et Malmedy, p. 7. 

- Le duc des Moraves s'appelait aussi Zwentibold. 11 avait été parrain 
de ce fils naturel d'Arnulphe et d'une noble hongroise, et lui avait donne 
son nom. 

* Citron. Heyinonis, apu.l Pertz, Monuin. Germ. Iiist., t 11, p. GOG. 



RÈGNES DE ZAVENTIBOLD ET DE LOUIS. 315 

Ann. 895. « Arnulphe vint à Worms; les grands de 

tous ses royaumes s'y étant réunis, il célébra une as- 

semblée générale {conventumimhlicum), dans laquelle, 

avec l'assentiment et l'approbation de tous, il éleva 

son fil s Zwentibold à la royauté en Lotharingie *. » 

Le but du roi de Germanie, en conférant la cou- 
ronne de Lolhaire à son fils, malgré l'opposition qui 
s'était manifestée dans la première assemblée, était 
d'élever une forte barrière du côté de la France occi- 
dentale. Son plan échoua à cause principalement du 
caractère fougueux ettyrannique de ce prince plus 
Hongrois que Franc. Le premier de ses actes suffit 
pour le caractériser. A peine est-il monté sur le trône 
de Lotharingie, qu'il entreprend de conquérir la 
Neustrie. Désirant agrandir son royaume, ditReginon, 
il rassembla une immense armée, et, sous prétexte de 
prêter secours à Charles contre Eudes, il alla investir 
la ville de Laon, dont il ne put s'emparer. Il se retira 
lorsqu'il apprit qu'Eudes, qui était en Aquitaine, mar- 
chait contre lui. 

En 897, nous le voyons guerroyer contre les sei- 
gneurs du pays ; il prive de leurs honneurs et dignités 
les comtes Etienne, Odoacre, Gérard et Matfried. Il 
marche contre eux avec une armée; arrivé à Trêves, 
il distribue à ses compagnons d'armes les domaines 
des vaincus et se réserve pour lui-même les mo- 
nastères d'Horrée et de Saint-Pierre de Metz. Son 

' Chron. Rerjin., Pertz, l. c. 



316 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

père, l'empereur Arnulphe, s'efforce de réparer ses 
torts ; il l'engage à se marier et obtient pour lui la 
main d'Oda, fille du comte Otton de Saxe et sœur du 
roi Henri l'Oiseleur. Il le convoque ensuite au plaid 
tenu h Worms et saisit cette occasion pour le récon- 
cilier avec Etienne, Gérard et Matfried. 

L'année 898 fut marquée par un événement con- 
sidérable; le roi Eudes mourut le 3 janvier. Selon 
M. Le Glay, il fut chassé du trône, et ne mourut 
que l'année suivante, à la Fère en Picardie ^ Charles 
fut alors proclamé roi de France ou de Neustrie par 
tous les grands de ce royaume, y compris les vassaux 
de son rival décédé ou dépossédé. Presque seul le 
comte de Flandre, Baudouin II, se dispensa d'aller lui 
rendre hommage. Cependant il avait d'abord pris ou- 
vertement parti pour le Carolingien ; mais h la ques- 
tion de dynastie vinrent se mêler pour lui des ques- 
tions d'intérêt et de rivalité. Parmi les grands qui 
entouraient le roi Charles, Baudouin croyait voir des 
rivaux, même des ennemis. Foulques l'archevêque de 
Reims, lui fit en effet concurrence pour la possession 
des abbayes de Saint-Vaast et de Saint-Bertin. Her- 
bert, comte de Vermandois soutint contre le comte de 
Flandre une guerre dans laquelle le frère de celui-ci, 
Raoul, fut tué. Baudouin se débarrassa de ses ennemis 
en faisant assassinersuccessivement Herbert et Foul- 
ques. Dans ces luttes particulières, les intérêts dynas- 

1 Histoire des comtes de Flandre, 1. 1, p. 57. 



RÈGNES DE ZWENTIBOLD ET DE LOUIS. 317 

tiques de Charles furent souvent perdus de vue. Le 
roi, pour s'assurer l'appui de Baudouin, fut obligé de 
lui confirmer la possession d'Arras dont il s'était em- 
paré, et de lui céder l'abbaye de Saint-Bertin, dé- 
pouille du vénérable archevêque Foulques. 

Dans le moment même où Charles ne négligeait 
rien pour se concilier les feudataires, le roi de Lotha- 
ringie Zwentibold avait la maladresse de se brouiller 
avec Régnier, comte de Hainaut, son fidèle et unique 
conseiller. Il le priva de ses honneurs et de ses biens 
et lui ordonna de sortir du royaume dans un bref 
délai. Un diplôme du mois de mai 898 nous apprend 
qu'au plaid général tenu h Aix-la-Chapelle, Zwentibold 
fit solennellement restitution à Rathbod, archevêque 
de Trêves, de fabbaye de Saint-Servais de Maestricht, 
qu'il avait précédemment donnée en précarie au comte 
Régnier ^. Au lieu d'obéir l\ l'arrêt de proscription 
qui venait de le frapper, le comte se retira avec les 
autres mécontents dans un endroit que la chronique 
appelle Durfoz, et qui probablement était situé sur la 
Meuse près de Dordrecht. Reginon rapporte que 
Zwentibold voulut les poursuivre ; mais qu'il dut y 
renoncer à cause des marais et des eaux de la Meuse 
qui rendaient cet endroit inaccessible. Quand il vit 
que ses efforts étaient impuissants, il ordonna aux 
évêques qui étaient avec lui d'excommunier Odoacre, 
Régnier et leurs compagnons. Sur leur refus, il les 

J Miraci Opéra diplom , t. I, p. îoî. 



ai8 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

accabla d'injures et déchargea un coup de bâton sur la 
tête de Rathbod, évêque de Trêves, son chancelier. 
Cet acte de violence acheva de lui aliéner les esprits. 

Les révoltés appelèrent h leur secours Charles le 
Simple, roi de France, qui ne se lit pas attendre. Il 
marcha directement sur Aix-la-Chapelle, et de là se 
rendit à Nimêgue. Zwentibold qui s'était réfugié 
d'abord auprès de l'évêque Francon à Liège, traversa 
la Meuse avec tout ce qui lui était resté fidèle, et 
se rendit à Ylaardingen, où il fut rejoint par les 
vassaux du royaume qui habitaient ces contrées. Se 
trouvant ainsi h la tête d'une force sur laquelle il 
n'avait pas osé compter, il partit pour aller combattre 
son compétiteur. Charles abandonna Nimègue et se 
rendit i\ Prum, où il organisa une petite armée. Mais 
quand les deux rivaux se trouvèrent en présence, au 
lieu de combattre, des négociations s'ouvrirent pour 
traiter de la paix, et les deux rois finirent par se 
donner la main. Charles retourna paisiblement dans 
son royaume de Neustrios. 

En 899, comme on commençait à prévoir la fin 
prochaine de l'empereur Arnulphe, dont le lils Louis, 
dit l'Enfant, n'était âgé que de sept ans, les opthnates 
d'Arnulphe et de Charles se réunirent à Saint-Goar, 
sur le Rhin, pour en délibérer. Zwentibold se rendit 
à cette conférence ; il espérait, mais en vain, d'être 
nommé régent. Arnulphe étant mort le 28 novembre 
suivant, Louis, son 111s légitime, succéda à la cou- 
ronne de Germanie ; et comme Zwentibold continuait 



RÈGNES DE ZWENTIBOLD ET DE LOUIS. 319 

de se rendre odieux par ses violences, ses exactions 
et ses rapines, les grands de la Lotharingie portèrent 
également leur vue sur ce jeune prince. Louis se 
transporta à Tliionville, où il reçut leurs serments et 
fut couronné roi de leur pays. Zwentibold, furieux, 
se mit à ravager par le fer et le feu les propriétés de 
ceux qui lui faisaient défection. Mais des secours 
arrivèrent d'Allemagne, où Louis était retourné. Une 
bataille fut livrée le 30 août 900, sur la rive droite de 
la Meuse, dans le voisinage de Susteren ; les insurgés 
y prirent part, et Zwentibold fut tué, dit Reginon, 
par les comtes Etienne, Gérard et Matfried. On l'en- 
terra dans l'abbaye de Susteren. Sa veuve Oda, fille 
d'Othon, roi de Saxe, épousa Gérard peu de temps 
après. Les insurgés furent rétablis dans leurs hon- 
neurs et dignités, notamment Régnier, auquel les 
chroniqueurs donnent le titre de duc de Hesbaie et 
de Hainaut *. 

Nous avons conservé, comme souvenirs du règne de 
Zwentibold en Belgique, l°un diplôme du 30 mai 895, 
par lequel il donne à l'abbaye de Stavelot, avec l'as- 
sentiment du comte Liutfrid qui le tenait en fief, le 
domaine de Bislanc, en Ardenne ^ ; 2° un diplôme de 

1 Chion. neoinonis, ad ann. 899 et 900, ap. i'eilz, p. (ii'Set 609. Dans les 
annales de S. Maximin à Trêves, il est dit simplement : » Arnulfus lex 
obiit, Zwentiboldus a suis interficitur. " (Pertz, t. II, p. 2)3.) 

- Marlène, Ainpliss. coltect., t. II, p. 3i. Liste chron. desédils et ordonn. 
delà principauté de Stavelot et Malmedy, p. 7. Hishinc est nommé dans 
l'acte de partage de l'an 870; c'est Biliain, prcs dlloufTalise, ou Bellaiii 
suivant M. Grandgagnage. 



320 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

la même année, par lequel il soumet le monastère de 
Susteren à l'autorité de l'abbé de Prum ^ ; 3° un di- 
plôme du il novembre 896, portant donation à l'ab- 
baye de Stavelot d'un terrain avoisinant le village de 
Lierneux, à la condition de célébrer chaque jour une 
messe et de chanter des psaumes ^ ; 4° un diplôme 
daté de Nivelles, 26 juillet 897, par lequel sont con- 
cédés à l'abbaye de ce nom, sur la demande de 
l'abbesse Gisla, fille du roi Lothaire, de nombreux 
domaines, parmi lesquels on remarque le village de 
Goyck, près de Halle, Lennick, Wambeke, Tubise,. 
Ittre, Rebecque, Hennuyères, Baulers, Vorst près de 
Meerhout, etc. ^ ; 5° un autre diplôme daté d'Aix-la- 
Chapelle, 31 juillet même année, par lequel Zwenti- 
bold donne h l'abbesse Gisla son domaine de Seffent, 
près d'Aix-la-Chapelle ^ ; 6° un diplôme du 8 octo- 
bre 898, par lequel il est fait donation de la villa de 
Theux à l'église de Saint-Lambert de Liège, repré- 
sentée par l'évêque Francon ^ ; 1° un diplôme, de la 
même année, par lequel Zwentibold reprend au comte 
Régnier, à qui il l'avait donnée en précarie, l'abbaye 
de Saint-Servais de Maestricht, et la restitue à l'ar- 
chevêque de Trêves «. Ce diplôme est suivi d'un 

1 Mir. Opéra cliplom., t. HI, p. 290 

i Martène, l. c, p. 3o ; Beriholet, t. H, p.'î2; Bœhmer, ?. c; Liste 
chronologique, p. 7. 

3 Mir. Oper. diplom., 1. 1, p 503; Bœhmer, p. 1 13. 

* Ernst, Codex diplom., p. 88. 

5 Mir. Opéra diplom., t. I, p. 233; Ctiapeauville, t. I, p. 192; Bœhmer, 
p. 113. 

« Mir. Oper. dipL, t. 1, p. 253. 



REGNES DE ZWENTIBOLD ET DE LOUIS. 3M 

-autre de même date, où il est dit que c'est dans une 
assemblée générale {in gênerait placito nostro) que 
l'archevêque Rathbod a obtenu cette restitution. 

Immédiatement après la mort d'Arnulphe, son fils 
Louis avait été, comme nous l'avons déjà dit, élu roi 
de Germanie, dans une diète tenue à Forchheim en 
Bavière. Comme Louis n'était âgé que de sept ans, on 
lui donna un tuteur, qui fut régent du royaume : c'était 
l'archevêque Hatton, primat de l'Église d'Allemagne et 
l'un des prélats les plus éminents de son époque. 
Hatton annonça aussitôt l'élection au pape et s'efforça 
de la justifier; ce qui prouve la puissance toujours 
croissante du saint-siége *. 

L'événement le plus mémorable du règne de Louis, 
qui fut très-court, est une guerre intestine entre deux 
familles puissantes. D'un côté se trouvaient les 
comtes Adalbert, Adalard et Henri, appelés les Bahen- 
bergiens, du nom de leur château de Babenberg (au- 
jourd'hui Bamberg); de l'autre était Févêque Rudolphe 
de Wurzbourg avec ses trois frères, dont fun, du 
nom de Conrad, fut père du roi Conrad I". On appe- 
lait ceux-ci les Conradiens. Les comtes Lotharingiens 
Oerard et Matfried sont mêlés à cette querelle. Alliés 
d'Adalbert, nous voyons dans la chronique de Regi- 
non qu'ils avaient envahi les possessions de l'église 
de Saint-Maximin de Trêves et de f abbaye d'Horrée, 

1 La suscription de cette lettre est assez remarquable; en voici les 
termes : Universali Papœ non unius urhissed lotius orbis. (Labbe, Concil. 
IX, aiin. 911 ; Zimmerman, p. 308, note.) 



322 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

dans le même pays. Ils furent attaqués par le fils de 
Conrad, et se défendirent vaillamment dans un lieu 
fortifié; mais le roi Louis arriva lui-même dans le 
pays avec un corps d'armée. Trop faibles pour pou- 
voir lui résister, ils furent mis en jugement dans une 
assemblée générale à Metz, et condamnés au bannisse- 
ment. Conrad perdit la vie dans un combat le 27 fé- 
vrier 90o. Adalbert fut livré au roi par une sorte de 
trahison d'Hatton, et eut la tête tranchée ^. 

Le roi Louis mourut en 912, Malgré la rapidité de 
son passage sur le trône de Lotharingie, nous en re- 
trouvons les traces dans quelques diplômes qui sont 
parvenus jusqu'à nous. Tels sont : 1° un diplôme daté 
de Metz, 10 septembre 902, qui approuve un échange 
de terre fait entre le comte Régnier et l'abbaye de 
Stavelot 2 ; 2" un diplôme du 9 octobre de la même 
année, portant donation à l'église d'Aix-la-Chapelle de 
certains biens situés à Wandre ^ ; 3" un diplôme daté 
de Francfort, 26 octobre 907, par lequel le roi Louis 
accorde à l'église de Liège l'abbaye de Fosses, que 
Gisla, sa cousine, avait cédée à l'église de Liège en 
s'en réservant l'usufruit ^; 4" un diplôme du 28 jan- 
vier 908, confirmant ii l'église épiscopale de Liège des 
donations antérieures, notamment celles des abbayes 



^ V. la chronique de Reginon,ann. 802-SOG. Pertz, /. c, p. 611. 
- Slarténe et Durand, l. c, p. 3G ; Bertholet, p. 7o ; Lisle chronologique-, 
p. 7. 

^ Ernst, Codex diplom., p. 80. 
* Ibidem, p . 90. 



RÈGNES DE ZWENTIBOLD ET DE LOUIS. 323 

(le Lobbes et de Fosses *; 5° un diplôme du 9 novem- 
bre 909, confirmant une donation faite aux moines de 
Chèvremont du domaine de Mortier près de Liège, ou 
de Mortroux, Mortarium locum ^. 

A l'extinction de la famille des Carolingiens orien- 
taux, les nations qui, en Allemagne, étaient réunies 
sous leur sceptre, les Bavarois, les Souabes, les 
Saxons, les Thuringiens et les Francs d'outre-Rhin, 
se trouvèrent dans la nécessité d'élire un roi, si 
elles voulaient rester unies et ne former qu'un seul 
royaume. Leur tendance vers l'unité était si forte 
qu'elles ne songèrent pas à démembrer la monarchie 
en autant d'Etats qu'il y avait de peuples différents. 
La grande question était de savoir dans quelle natio- 
nalité il fallait prendre le roi. D'après le principe de 
la légitimité, sanctionné en 752, renouvelé et confirmé 
à chaque changement de personne sur le trône, l'Alle- 
magne aurait dû chercher son roi dans le royaume 
occidental, et conférer la couronne à Charles dit le 
Simple. C'était l'avis des Lotharingiens, qui considé- 
raient leur pays comme un royaume distinct de la 
monarchie allemande proprement dite, bien qu'an- 
nexé à cette monarchie. 

Leur attachement au principe de la légitimité 



1 Mir. Oper. diplom., t. I,p. 3i; Chapeauville, t. 1, p. 167; ftohmer, 
p. 117. 

•^ .Mir. Oper. dipl.,U I, p. 253 ; D. Bouquet, IX, p. 274 ; Bœhmer, p. 1 i7. 
Suivant Ernst, Mortarium est Mortroux ; mais M. Grandgagnage soutient 
l'ue c'est Mortier. Voii' son mémoire sur les noms de lieux, p. G2. 



.324 HISTOIRE DES CAROLINGIENS, 

explique lui seul la résolution des Lotharingiens 
d'offrir le pouvoir suprême au roi Charles, mais cet 
acte paraît avoir aussi une autre cause que nous 
appellerons une raison de fait. Leur nationalité n'était 
pas en opposition avec celle des Francs de Charles le 
Simple; de même que ceux-ci, ils provenaient de la 
souche salienne. Quel antagonisme pouvait-il y avoir, 
par exemple, entre les habitants des deux rives de 
l'Escaut? Ils appartenaient à d^s États différents, 
mais n'étaient-ils pas de la même nation, de la même 
famille? Les Francs de la Lotharingie et ceux du nord 
de la Neustrie avaient non-seulement une origine 
commune, mais des intérêts communs, tout comme 
aujourd'hui la Belgique et le nord de la France. 

Mais bien différent était l'état des choses ou plutôt 
des esprits dans le royaume de Germanie. Il y avait 
antipathie nationale entre les Germains et les Fran- 
çais, quelle que fût l'origine de ceux-ci, franque ou 
gauloise. Cette antipathie, qui datait de la guerre des 
Saxons, n'avait fait que se développer; on l'avait vue 
se manifester en France, lorsqu'une fraction de Gallo- 
Francs avait offert la couronne h Louis de Saxe, et 
que celui-ci avait mieux aimé se faire céder la Lotha- 
ringie occidentale que de succéder à son cousin. C'est 
à cet antagonisme national que nous attribuons le 
parti pris par les Bavarois, Souabes, Saxons, Thu- 
ringiens et Francs ripuaires, de se choisir un roi de 
nationalité germanique. Il n'y eut de divergence 
d'opinion que sur un point secondaire : devait-on 



RÈGNES DE ZWENTIBOLD ET DE LOUIS. n25 

prendre dans un royaume d'origine franque un roi 
franc de naissance, ou était-il indifférent de prendre 
un Saxon, un Souabe, un Bavarois? Dans quelle tribu 
se trouvait l'homme le plus convenable et le plus 
capable? On tint une diète à Forchbeim, en Bavière, 
où Arnulplie et Louis avaient été élevés sur le trône. 
Tarnii les quatre nations qui y figurèrent, celles des 
Francs (ripuaires) et des Saxons y étaient venues en 
grande masse; chacune avait à sa tête un prince 
éminent : les Francs, Conrad; les Saxons, Othon. 
Tous deux étaient des ducs distingués par leur valeur 
et leurs talents politiques. Un premier scrutin fut 
favorable au dernier; mais, avancé en âge, Othon 
sentit que la couronne royale était un fardeau trop 
lourd pour lui; il refusa, et recommanda Conrad, qui 
fut alors élu avec d'autant plus de satisfaction qu'il 
était franc, et qu'on nourrissait encore l'idée que le 
royaume, étant d'origine franque, devait avoir aussi 
longtemps que possible un Franc pour souverain. 

Quant à l'aptitude requise pour bien gouverner 
l'Etat, elle ne paraissait pas douteuse. Cependant le 
gouvernement de Conrad ne répondit pas à ce qu'on 
en attendait. Influencé ou môme dirigé par les 
évêques et jaloux de la puissance toujours croissante 
des ducs, il essaya de les abaisser. Soutenus par les 
nations qu'ils représentaient, ceux-ci se défendirent 
les armes à la main. Ainsi firent Henri, fils d'Othon, 
duc de Saxe; Arnulphe de Bavière, son propre 
gendre, et même les deux moicii camerœ Erchanger et 
n. 21 



3-26 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Bertholde, gouverneurs feudataires de la Souabe. 
Conrad ne put maintenir la paix au milieu de ces 
éléments de dissension. Il mourut à la fin de l'année 
918, après six ans d'un règne rempli de chagrin et 
d'amertume. Il était cependant si éclairé sur les inté- 
rêts du royaume et si soucieux de son avenir, que sur 
son lit de mort il recommanda au choix de la nation 
son plus redoutable adversaire, le duc Henri de 
Saxe ^ 

Henri fut élu roi à Fritslar, le 41 avril 920. Bien 
qu'il fût forcé de se soutenir par la force des armes 
contre Burchard, duc des Souabes, et Arnulphe, duc 
des Bavarois, il réussit cependant h maintenir l'unité 
du royaume, à l'agrandir et même h le défendre contre 
des ennemis étrangers très-dangereux, notamment 
contre les Hongrois. C'est sous lui que la Belgique 
fut de nouveau réunie à l'Allemagne, mais toujours 
sans la Flandre. 

' Le procédé de Conrad est dramatiquement raconte dans la chronique 
de De Dynter, t. 1, p. -29?. 



CHAPITRE IX. 



LES nERNIERS CAROLINGIENS. 



§ 1. CHARLES LE SIMPLE. 

Après la mort de Charles le Gros, 12 janvier 888 
le royaume d'Occident revenait de droit à Charles dit 
le Simple, fils posthume de Louis le Bègue. Mais ce 
prince était encore enfant : né le 17 septembre 879, 
il avait huit ans et quelques mois; Foulques, arche- 
vêque de Reims, prenait soin de son éducation et lui 
servait, pour ainsi dire, de père. Le pays était trop 
agité pour permettre à un roi aussi jeune de monter 
paisiblement sur le trône. « Les princes du royaume, 
dit Richer, poussés par la cupidité, se disputèrent le 
pouvoir. Chacun cherchait par tous les moyens h 
augmenter sa fortune; personne ne songeait à proté- 
ger le roi ou h défendre l'empire. Acquérir le bien des 
autres était pour tous la grande affaire, et celui qui 
n'ajoutait rien à son patrimoine, aux dépens d'autrui, 



328 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

semblait n'avoir rien fait pour ses intérêts. C'est 
ainsi que le bon accord dégénéra en une implacable 
discorde, qui amena l'incendie, le pillage, la dévasta- 
tion ^. » 

Les Normans profitèrent de ces divisions entre les 
grands pour envahir la Neustrie ; ils s'y livrèrent 
aux plus horribles ravages, jusqu'à ce que les sei- 
gneurs francs, ayant reconnu la nécessité de se réu- 
nir autour d'un chef, élevèrent au trône le duc Ode 
ou Eudes, fds de Robert le Fort; celui-ci était, selon 
Richer, fils d'un Saxon nommé Witichin, et selon 
YArt de vérifier les dates, arrière-petit-fils de Childe- 
brand, frère de Charles Martel. Robert avait été 
nommé duc de France en 861 ; et Eudes, qui lui avait 
succédé en 866, fut élu roi des Francs le 15 fé- 
vrier 888. 

Cependant Charles le Simple n'entendait pas renon- 
cer au trône de ses pères. A peine approchait-il de 
l'adolescence que déjà il exprimait amèrement à ses 
amis et aux gens de sa maison ses regrets d'avoir 
perdu la couronne. Foulques attendait l'occasion de 
tenter une restauration en sa faveur; il en préparait 
les moyens avec les partisans de la dynastie carolin- 
gienne qui étaient presque tous en Belgique. « Tous 
les princes de Belgique et quelques-uns de la Cel- 
tique, dit Richer en parlant de Charles, lui étaient 
entièrement favorables : leur adhésion fut déposée, 

1 likheri Hislor., lib. I. c. 4. 



CHARLES LE SIMPLE. 319 

SOUS serment, entre les mains de l'archevêque de 
Reims K » 

L'occasion que Foulques attendait se présenta en- 
fin. Eudes s'était rendu en Aquitaine, pour réduire 
les seigneurs de ce pays qui lui refusaient obéissance. 
A un jour donné, la basilique de Saint-Remi de 
Reims vit se réunir sous ses voûtes, pour la Bel- 
gique, les métropolitains de Cologne, de Trêves et de 
Mayence, avec leurs évoques suffragants ; pour la 
Celtique, l'archevêque de Reims et quelques-uns 
seulement de ses suffragants, savoir : les évêques de 
Laon, de Chûlons et de Thérouanne. Introduit dans 
cette auguste assemblée, Charles y fut sacré et cou- 
ronné roi des Francs le 28 janvier 893. Les Annales 
de Metz désignent, comme ayant contribué à cet acte, 
Herbert comte de Vermandois et Pépin comte de 
Senlis, qui l'un et l'autre étaient issus du sang de 
Charlemagne. Il paraît que le comte de Flandre aussi 
n'y fut pas étranger; mais nous ne voyons point que 
ces partisans de Charles aient rien fait pour le mettre 
en possession de son royaume. 

Ce jeune roi fut bientôt obligé de prendre la fuite ; 
il chercha un refuge dans la Lotharingie d'abord, et 
puis dans la Bourgogne. Arnulphe, dont il avait es- 
péré d'obtenir du secours, intervint, mais ce fut pour 
assurer à son fils Zwentibold la couronne de Lotha- 
ringie. Il convoqua Eudes et Charles à une assemblée 

' Birher., !ib. I, c. 12. 



: •. ' HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

générale à Worms, comme s'il voulait les réconcilier. 
Charles, qui était un jeune homme de seize ans, s'y 
fit représenter par des députés ; Eudes y vint en per- 
sonne et fut reçu avec beaucoup d'honneurs. Il ob- 
tint, disent les chroniques, tout ce qu'il souhaitait, 
c'est-à-dire sa reconnaissance comme roi deNeustrie ; 
mais on le fit assister à l'élévation de Zwenlibold au 
trône de Lotharingie. 

rs'ous avons déjà dit quelques mots de la folle ex- 
pédition du nouveau roi des Lotharingiens, pour 
s'emparer de la ville de Laon, et du reste de la France 
si le succès avait couronné ses armes. Le prétexte 
de cette expédition était de rétablir Charles le Simple 
sur le trône de ses pères. Mais les partisans de celui- 
ci, qui ne se méprenaient pas sur le but réel de 
Zwentibold, saisirent assez habilement cette occasion 
d'obtenir en faveur de Charles une sorte de transac- 
tion : ils envoyèrent des députés à Eudes pour lui 
demander la cession d'une partie quelconque du 
royaume. Eudes y consentit, et dans un plaid tenu 
au printemps de l'an 896, une fraction de territoire 
(probablement le comté de Laon et le pays Rémois) 
fut adjugée à Charles le Simple. Le roi Eudes mourut 
le 3 janvier 898 ; alors Charles entra en possession 
du royaume entier. Robert, frère du feu roi, fit sa 
soumission au roi légitime, et celui-ci le créa duc de 
la Neustrie, c'est-à-dire du pays compris entre la 
Seine et la Loire. 

Charles le Simple régnait donc sur la France de- 



CHARLES LE SIMPLE. 331 

puis quatorze ans, lorsque, à la mort de Louis l'Enfant, 
en 912, il fut appelé h recueillir la couronne de Lo- 
tharingie. A quelle influence faut-il attribuer cette 
nouvelle réunion de deux pays qui s'étaient séparés à 
la satisfaction de l'un et de l'autre? Est-ce i\ celle des 
évêques ou à celle des vassaux les plus puissants, 
tels que Régnier, comte de Hainaut? Ou bien sont-ce 
les intrigues de Charles le Simple qui produisirent ce 
résultat? On ne trouve pas de réponse précise à ces 
questions dans les sources historiques. Un passage des 
Annales de Lobbes, reproduit dans plusieurs autres 
chroniques, dit simplement : Karolus jam tandem Oc- 
cidental ium rex, regnum etiam Lothariense recepit *. 
Nous avons vu plus haut la part que les évêques de 
Belgique prirent au sacre de Charles en 893, et ce 
que dit Richer des partisans de ce prince. Dewez 
pense que Régnier, comte de Hainaut, contribua puis- 
samment à donner cette belle couronne à Charles : 
ce fut, dit-il, pour le récompenser de son zèle et de 
son attachement que celui-ci le créa duc de Lotharin- 
gie, et qu'après sa mort il conféra la même dignité à 
son fils Gislebert ^. M. Borgnet nous semble appro- 
cher beaucoup de la vérité, lorsqu'il s'exprime ainsi : 
« On doit croire que l'avènement de Charles fut 
populaire ; sans nul doute, l'attachement ii la famille 
de Charlemagne contribua à la réussite du mouve- 



1 Pertz, Monum. German. histor,, t. n, p. 210. 
- Hisloire générale de la Belgique, t. H, p. 'ii'i. 



332 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

ment. Il ne faut pas cependant exagérer l'influence de 
ce sentiment. A cette époque, le peuple était dé- 
pouillé de toute participation aux affaires publiques; 
les possesseurs de fiefs, qui s'étaient attribué, avec 
l'autorité, le monopole de l'opinion publique, et qui 
dirigèrent cette insurrection en faveur de la légitimité, 
n'étaient guère susceptibles d'autre passion que de 
celle d'augmenter leurs possessions et leur influence. 
Il faut donc chercher encore ailleurs un motif qui 
nous explique leur conduite... Le successeur de Louis 
l'Enfant, Conrad, avait eu pour adversaire, dans la 
guerre de Bamberg, plusieurs vassaux de Lotharingie 
et surtout deux comtes, Gerhard et Mattfried, puis- 
sants entre la Meuse et la Moselle. Gerhard et Matt- 
fried étaient liés d'amitié avec Ragenaire [Régnier), 
qui déjà avait pris leur parti dans leur lutte avec 
Zwentibold. Il n'est donc pas impossible qu'un sen- 
timent de rancune personnelle ait contribué à la réus- 
site du mouvement qui donna la Lotharingie à 
Charles ^. « 

Un autre sentiment encore que celui de la rancune 
nous semble avoir dû exercer son influence sur l'esprit 
des Lotharingiens et particulièrement sur celui du 
comte Régnier. Conrad, roi de Germanie, était fils 
de ce Conrad qui avait été tué dans la guerre de Bam- 
berg. Régnier et tous les seigneurs qui avaient pris 



' Élude sur le règne Je Charles le Shnple, p. 30, t. XVll des nouveaux 
mémoires de l'Académie royale de Belgique. 



CHARLES LE SIMPLE. 33» 

part à cette guerre étaient perdus, s'il parvenait à 
rétablir sur les vassaux de la Lotharingie les droits 
de suzeraineté que lui avaient transmis ses prédéces- 
seurs. C'est là probablement le grand motif qui les 
détermina à se tourner du côté de la France et à se 
jeter dans les bras de Charles le Simple, qui n'était 
pas un étranger pour leur pays. 

Avant d'entrer plus profondément dans l'examen 
des faits qui concernent Charles dit le Simple, nous 
nous permettrons d'emprunter au travail si remar- 
quable et trop peu connu de M. Borgnet ses recher- 
ches sur l'origine de celle épithèle avilissante : 

« Il importe de faire remarquer que les dénomina- 
tions de simplex, hebes, iusipiens, ,'ituUus, sottus, follus, 
car il y a vraiment luxe d'expressions pour avilir le 
malheureux roi, n'appartiennent qu'au onzième siècle, 
à l'époque où la dynastie capétienne, solidement 
établie, commençait h avoir ses flatteurs, où l'on 
voulait dissimuler leur usurpation, relever le mérite 
des fondateurs de cette nouvelle race royale au détri- 
ment de leurs adversaires. Le point nous a paru 
valoir quelques recherches, et nous l'avons soigneu- 
sement vérifié. Nous ne citerons pas les Annales de 
Saint-Berlin, qui s'arrêtent à 882, peu d'années après 
la naissance de Charles, et dont on s'explique le 
silence ; mais les Annales de Saint- Vaast et de Fulde, 
qui vont jusqu'au commencement du dixième siècle et 
fournissent la plupart des faits que nous connaissons 
sur la première partie de ce règne , ne renferment 



334 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

également aucune trace d'un de ces avilissants sobri- 
quets. Le moine Abbon a composé, sur le siège de 
Paris par les Normands, un poëme qui peut pas- 
ser pour un panégyrique d'Ode, le premier roi de 
la famille des Capet; il célèbre avec emphase le 
triomphe de son héros sur Charles, dont le nom 
revient à plusieurs reprises sous sa plume sans 
accompagnement d'épithète. Ce n'est pas, chez le 
moine neustrien, reste de ménagement pour la race 
déchue, car il rappelle avec une intention évidem- 
ment malveillante le surnom de Louis, le père de 
Charles. 

» Nous avons encore trois chroniqueurs contempo- 
rains : Réginon, Flodoard et Richer. Sous ce rapport, 
tous trois sont également inoffensifs ; parfois même 
leurs expressions sont bienveillantes, loin de favori- 
ser la réprobation qui s'est si injustement, croyons- 
nous, attachée à l'infortuné monarque. Thietmar est 
le premier chroniqueur où apparaisse, jointe au nom 
de Charles, une qualification outrageante; on y lit : 
Fuit in occidiiis partibus quidam rex, ab incolis Karl 
sot, id est stolidus, ironice dictus *. Mais Thietmar est 
mort en 1018, et ses paroles nous attestent qu'alors, 
dans cette partie de l'empire franc à laquelle on peut 
déjà donner le" nom de France, commençaient à pré- 
valoir les expressions désobligeantes pour les Caiio- 
vingiens. Ace propos, les avant éditeur des Monumenia 

' Thielmari clironicon, I, I3, dans Periz, srripl., III. 



CHAULES LE SIMPLE. 335 

€ermaniœ historica signale une circonstance assez 
curieuse : deux manuscrits appartenant l'un à lu 
bibliothèque royale de Dresde, l'autre à celle de 
Bruxelles, furent à sa disposition pour la publication 
de cette chronique; de la phrase que nous venons de 
citer, les mots : ab incolis Karl sot, id est stolidus^ 
ironice dictus, ne se trouvent que dans le second 
manuscrit, dont l'écriture est du quinzième siècle; 
dans le premier, qui est réputé autographe, ces mots 
ont été raturés, sans nul doute par un partisan des 
Carlovingiens dont nous ne pouvons que présumer 
l'intention bienveillante. 

» La dénomination de simplex, ou quelque autre 
expression équivalente, se rencontre accolée au nom 
de Charles, chez la plupart des chroniqueurs du 
onzième siècle, surtout chez ceux qui appartiennent 
il la partie méridionale et occidentale de l'empire 
franc, à la Bourgogne, à l'Aquitaine, à la Neustrie, 
provinces où la dynastie carlovingienne fut constam- 
ment impopulaire, en sa qualité de dynastie imposée h 
la suite d'une violente réaction. A peine en avons-nous 
trouvé un qui appartienne à l'Austrasie, la patrie des 
Pippins. Et même parmi les chroniqueurs occiden- 
taux, il .en est qui cherchent à expliquer d'une 
manière favorable ces dénominations injurieuses : 
simplex dictus, lisons-nous dans la chronique de 
Saint-Bénigne de Dijon, oh henignitatem animi; sanc- 
tus nunc recte potest vocari , quoniam injuste ab 
infidelibus suis et perjuris longa custodia carceris 



33Ô HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

afflictus est ^. » On sent qu'au onzième siècle le 
clergé neustrien n'a pas encore perdu le souvenir de 
ce qu'avait fait pour lui, aux temps de sa splendeur, 
la famille de Charlemagne ; plus tard tout ménage- 
ment disparaît, l'Église française a mis en oubli les 
libéralités passées, et les chroniques de Saint-Denis 
traitent impitoyablement en vaincus les derniers 
descendants de cette illustre race -. » 

Les premières années qui suivirent l'avènement de 
Charles au trône de Lotharingie ne furent marquées 
<]ue par les tentatives de Conrad pour s'emparer de 
ce pays. Charles le Simple, résidant en Neustrie, 
avait confié le gouvernement bénéficiaire de son 
nouveau royaume, avec le titre de duc, à Régnier, 
comte de Hainaut. Celui-ci se montra digne de la 
haute confiance de son souverain, et repoussa les 
attaques du roi de Germanie, en 912 et 913 ^. Quel- 
ques chroniqueurs rapportent que Conrad conquit 
l'Alsace, mais c'est avec raison que ce fait est révoqué 
en doute par M. Borgnet; on est même autorisé à le 
nier absolument, lorsqu'on passe en revue les actes 
gouvernementaux du roi Charles en Alsace, posté- 
rieurs à l'année 913 ^ 

1 Dom Bouquet, VIII, p. iiS. 

2 Etude sur le rêrjne de Charles le Simple, pp. 1-7, 

5 Cunradus eo ipso anno Francos qui diciiutur Loiharingi hostiliter iii- 
vasit.. Item, Cunradus cum exercitu regnum Lotharii ingressus esi. 
{Annales SancjalL, ad ann. 912 et 013 ; D. Bouquet, VIII, pp. 101 et 224.) 

* M Strobel lésa rapportés dans son excellente Histoire d'Alsace, eu 
indiquant les sources et en reproduisant autant que possible les textes 



CHARLES LE SIMPLE. 3:.7 

Régnier mourut en 916, au palais de Meersen, près 
de Maestricht. Charles, qui assista à ses obsèques, en 
fut tellement affligé qu'il versa des larmes abon- 
dantes. Richer rapporte qu'en présence des grands 
du royaume, qui s'étaient réunis, il investit le fils de 
Régnier des fiefs et dignités de son père ''. L'assem- 
blée dans laquelle cet acte solennel fut accompli est 
probablement celle dont il est fait mention dans le 
diplôme du 19 janvier 916 -, et qui eut lieu dans 
l'antique palais des Carolingiens à Herstal. 

Il paraît que Gislebert, en succédant au duc 
Régnier, n'avait pas hérité des vertus de son père : 
car peu de temps après, cédant h l'esprit de l'époque, 

mêmes. [Vaderlœndische Geschichle des Elsasses. Strasbourg, 1841. t. I. 
p. 111.) Voyez aussi VHùtoire du Limbourg, par Ernst, t. I, p. 369 note, où 
se trouve cité un passage de certaine chronique insérée dans le titre ^^ 
de Germaniœ sacrœ prodromus, Userman, 1790. 

' Peraclisque exsequiis, Gisleberto ejus filio, jam facto juveni, pater- 
num honorera, coram principibus qui confluxerant, liberalissime accom- 
modât. (Richer , Hislor., L I, c.34.) 

- Ce document est remarquable par les noms des personnages qui assis- 
tèrent au plaid général dont il fait mention. Il y est dit :« Unde post multas 
et [lenè iiinumeras reolamationes sine efTectu, nos cupienles eandem defî- 
nire rationem, habilo-generali placito apud Haristallium, in conventu totius 
regni tara episcoporum quam comitum et procerum ac judicum diver- 
sarum [)Olestatum, omniumque conventu nobilium, cunctorum fidelium 
nostrorum. quorum nomina hœc sunt : Rotgarius, archiepiscopus {de 
Trêves), Heriniunmis, archiepiscopus {de Cologne], Dado, episcopus {de 
Verdun], Siephaiius, episcopus (de Liège), Widricus, cornes palatii, Ri- 
chuinus cornes. Gislebertus, Matfridus, Berengarius comes {de Namur), 
Erlebodus comes, Rodolfus comes, Otto comes, Cunradus comes, Wal- 
cherus comes, Sigardus comes, Letardus comes (et 17 seigneurs ou échevins 
désignés par leurs noms) generali judicio decretum et determinaîum 
est, etc. (D. Bouquet, t. IX, p. ù2'5.) 



338 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

il voulut se rendre indépendant de celui à qui il devait 
sa haute position. Il chercha à se créer un parti, en 
faisant une large distribution de bénéfices. Charles 
était en Neustrie, lorsqu'il fut informé de ces sym- 
ptômes de trahison. La position de ce roi couronné 
de deux couronnes était vraiment singulière. Tous 
ses États se trouvaient partagés entre ses grands 
vassaux; il n'avait de souveraineté immédiate et 
directe que sur la ville et le comté de Laon en Ver- 
mandois, qui lui avait été rendu par Eudes. Hors du 
territoire de ce i>etit comté, son autorité ne pouvait 
s'exercer que par l'intermédiaire de ses vassaux, 
quand ils voulaient bien s'y prêter. La Lotharingie, 
la Neustrie, la Bretagne, la Bourgogne et l'Aquitaine 
avaient leurs ducs particuliers ; la Flandre et le Ver- 
mandois avaient leurs comtes. Tous ces feudataires 
visaient à une indépendance absolue, et le roi n'avait 
d'autre moyen de les réduire qu'en les faisant mar- 
cher les uns contre les autres, ou en soulevant contre 
eux leurs arrière-vassaux. 

Aussi longtemps que Régnier avait vécu, Charles 
avait trouvé dans la Lotharingie un point d'appui, qui 
lui faisait défaut sous Gislebert. La Neustrie lui 
échappait également, le duc Robert ayant des pré- 
tentions à la couronne de feu son frère Eudes. En 
Bourgogne, le duc Richard avait toujours loyalement 
défendu la cause du suzerain ; mais son fils Ro- 
dolphe, qui lui succéda, prit parti pour Robert et 
devint son gendre ; bien plus, après la mort de son 



CHARLES LE SIMPLE. 33& 

beau-père, il fut choisi pour roi et sacré dans l'Église 
de Saint-Médard à Soissons. En Flandre, le comte 
Baudouin, dont la politique, dit M.Borgnet, consistait 
à passer sans cesse d'un camp à l'autre, selon que ses 
intérêts le lui conseillaient, figura d'abord au nombre- 
des partisans déclarés de la dynastie Carolingienne^ 
mais il finit par prêter serment de fidélité au roi 
Eudes. Quant au comte de Vermandois, il n'est que 
trop célèbre par sa félonie. 

Richer attribue des conséquences très-graves h un 
fait qui, au point de vue des idées modernes, paraît 
assez insignifiant. Il rapporte que Charles avait voué 
une affection particulière à un homme de naissance 
obscure nommé Haganon; que cet homme avilissait 
la dignité royale en se posant en conseiller du prince, 
comme s'il y avait faute de noblesse ; que les grands 
indignés s'en plaignirent au roi, menaçant, s'il ne 
renonçait pas à une telle familiarité, de se retirer 
entièrement de son conseil. Charles, dit-il, ne tint 
compte de ces remontrances et n'éloigna point son 
favori 1. Richer et Flodoard ^ attribuent à ces cir- 
constances une conspiration qui nous semble avoir 
des causes beaucoup plus profondes. 

Henri l'Oiseleur, qui avait succédé, comme nous 
l'avons déjà dit, à Conrad, roi de Germanie, en avril 
920, paraît avoir repris, dès son avènement, le projet 



• Richer, 1. I, c. 15. 

2 Flodoardi Hisl. ecclis. Remens,, 1. IV, c. 15. 



340 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

de son prédécesseur de réunir de nouveau la Bel- 
gique à l'Allemagne. C'est ce qui le détermina sans 
doute à accueillir les propositions .de Robert, et à 
entrer dans une conspiration qui avait pour but de 
détrôner le roi de France et de Lotharingie. Une 
entrevue que Charles avait eue avec lui àWorms avait 
fini par une mêlée sanglante. On ne connaît pas les 
détails de cette affaire, mais on trouve dans Richer 
des renseignements précieux sur le parti que les 
ennemis de la dynastie carolingienne surent en 
tirer. « Robert, dit-il, avait appris que Henri s'était 
trouvé forcé de fuir, poursuivi par les gardes 
du roi, et il l'avait aussitôt assuré de son dé- 
vouement. Fort de l'adhésion de Henri, le tyran 
(le duc) se mit sans retard en devoir de s'emparer du 
royaume; il fit dans ce but de nombreuses largesses et 
des promesses infinies. Enfin il sollicita ouvertement 
les princes déjà portés à la trahison; il leur repré- 
senta le roi vivant h Soissons en homme privé, et les 
Belges, un très-petit nombre excepté, déjà rentrés 
dans leurs foyers. L'occasion était favorable, leur 
disait-il; il leur assurait de plus que le roi pouvait 
être pris facilement, et cela avec justice, s'ils se ren- 
daient tous au palais pour se concerter avec lui. Il 
fallait le saisir au milieu même de la délibération et 
le retenir dans sa chambre. Presque tous les grands 
de la Celtique approuvent ce projet et jurent entre 
les mains du tyran de consommer le crime. Hs ar- 
rivent donc au palais, entourent le roi comme pour 



CHARLES LE SIMPLE. 341 

délibérer avec lui, l'emmènent dans sa chambre, 
ainsi qu'ils l'ont raconté à quelques personnes, s'em- 
parent de lui et le retiennent prisonnier. 

(c Ils se disposaient déjà à emmener le roi, quand 
l'archevêque Hervé '• entre tout à coup dans Soissons 
avec des troupes. Il veillait en effet sur le roi, et il 
avait pressenti les projets des transfuges. Il s'était 
introduit dans la place avec un petit nombre 
d'hommes, que d'autres suivirent bientôt, grâce 
aux soins de Ricuf, évêque de la ville. Ainsi en- 
touré d'hommes armés, Hervé se présenta devant 
les transfuges, qui tous restèrent confondus et frap- 
pés de terreur : « Où est le roi mon seigneur? » 
leur dit-il d'une voix terrible. De tant d'hommes 
présents, très-peu eurent la force de répondre, car 
ils virent qu'ils étaient vendus; cependant ils re- 
prirent courage et ils répondirent : « Il tient conseil 
Ih dedans. » Le métropolitain brise les serrures, 
enfonce la porte, et trouve le roi assis avec quelques 
personnes seulement, car après s'être emparé de lui, 
on le tenait prisonnier et on lui avait donné des 
gardes. Le métropolitain lui prit la main, en lui 
disant : « Viens, mon roi, sers-toi plutôt de tes 
serviteurs, » et il l'entraîna ainsi du milieu des 
transfuges. Le roi monta h cheval, sortit de la ville 
avec quinze cents hommes d'armes et se rendit à 



^ llervii avait succédé à Foulques, assassiné en 900 par les gens du 
comte de Flandre. 

II. 22 



3i2 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Reims. Après son départ, les transfuges, couverts 
de honte, se montrèrent furieux d'avoir été joués ; 
ils retournèrent confus vers Robert et racontèrent 
au traître le mauvais succès de leur entreprise. Pour 
le roi Charles, il regagna l'intérieur de la Relgique 
avec l'archevêque et un petit nombre d'hommes, 
qui d'abord l'avaient abandonné, mais que de sages 
conseils avaient ramenés à lui, et il se retira dans la 
ville de Tongres ^ » 

Quand on se représente la situation du roi Charles, 
si injustement am^elé le Simple, on ne comprend pas que 
l'histoire ait pu lui faire un reproche d'avoir reçu au 
nombre de ses vassaux le chef norman Hrolff, et 
de lui avoir concédé le duché de Normandie qu'il 
possédait déjà, et dont le roi était tout à fait inca- 
pable de l'expulser. Hrolff nous paraît être un feu- 
dataire tout aussi estimable, plus estimable peut-être 
que Robert et Gislebert, qui, au mépris de leurs 
serments, ne cessaient de conspirer contre leur su- 
zerain. Les historiens qui blâment la conduite de 
Charles ne se sont pas rendu un compte bien exact 
de son isolement ; ils n'ont pas assez remarqué cette 
scène de Soissons, où le roi, surpris par les partisans 
de Robert qui se disposait à le détrôner, est sauvé par 
un prêtre, par Hervé, archevêque de Reims. H n'y 
a pas un de ses vassaux qui vole à son secours ou 



' Nous avoiu. emprunté ce passage à l'excellente traduction de M. Gua- 
det, Richer, Histoire de son temps, elc. Paris, ISio, 1. I, c. 21 et '22. 



CHARLES LE SIMPLE. 3i3 

qui prenne son parti; au contraire, le duc Gisîebert 
paraît être associé au complot, non dans l'intérêt du 
frère d'Eudes, mais pour se faire à lui-même une 
souveraineté indépendante dans la Lotharingie. Il 
faut que ce soit un prêtre qui délivre le roi des 
mains de ses ennemis ; et lorsqu'il est délivré, c'est 
encore chez ce prêtre seul qu'il peut trouver un asile. 
En effet, Charles séjourna à Reims pendant plusieurs 
mois ; il ne passa en Belgique que lorsqu'il eut 
réuni assez de forces pour aller châtier Gisîebert et 
les autres insurgés de ce pays. 

Ce Gisîebert a une physionomie assez originale 
dans ie portrait qui nous en a été laissé par Richer : 
« Il se livrait étourdiment, dit-il, à une insolente 
témérité ; à la guerre, son audace était telle qu'il ne 
craignait pas d'entreprendre l'impossible. Il était de 
taille médiocre, mais gros ; ses membres étaient 
très-forts; il avait le cou roide, les yeux méchants, 
hagards, et tellement mobiles que nul n'en con- 
naissait bien la couleur. Ses pieds remuaient sans 
cesse; son esprit était léger, son langage obscur, 
ses questions fallacieuses, ses réponses équivoques; 
il y avait rarement de la suite et de la clarté dans ce 
qu'il disait. Excessivement prodigue de son bien, il 
convoitait avidement celui des autres *. » 

Ce dernier trait explique la conduite de Gisîebert. 
Il avait distribué aux seigneurs presque tous ses 

' Rifhcr, 1 I, c. :lo. 



34i HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

biens : aux plus considérables il avait donné des 
terres, des bénéfices; les petits, il les avait gagnés 
par de fortes sommes d'or et d'argent. Lorsque 
Charles entra dans le pays avec une armée, les con- 
jurés n'osèrent pas lui résister en pleine campagne, 
mais ils se retranchèrent dans leurs châteaux et dans 
leurs villes. Le roi fit dire h chacun d'eux par des 
messagers qu'il leur conférerait par un acte royal et 
solennel tout ce qui leur avait été donné par Gislebert 
en terres et en maisons, et qu'il prendrait leur défense 
contre Gislebert même, si celui-ci voulait leur re- 
prendre les bénéfices qu'il leur avait concédés. Ce 
moyen réussit merveilleusement. Tous abandon- 
nèrent le parti de Gislebert, se rallièrent fermement 
au roi et marchèrent avec lui contre le duc. Gislebert 
s'était retranché avec un petit nombre d'hommes dans 
un endroit appelé Harburc, au confluent de la Gheule 
et de la Meuse ^ Il s'enfuit quand les troupes du roi 
s'approchèrent, et alla chercher un refuge au delà 
du Rhin. 

Parmi les Lotharingiens qui avaient déserté le parti 
du roi figure l'abbé de Lobbes, Hilduin. La conduite 
de ce prélat est exposée dans un document qui jette 
beaucoup de jour sur la moralité des révolutionnaires 
de ce temps. Le capitulaire de Charles III ou le Simple, 

■• Suivant M. Pertz, c'est l'endroit où se trouve aujOMrd'liui le village de 
Glieulc, entre Meersen et Maestricht. Mais la situation de ce village permet 
d'en douter. L'auteur d'un mémoire couronné par l'Académie de Bruxelles 
place TIarburg h Hardestein, [Mémoires couronnés, t. I, p. 41.) 



CHARLES LE SIMPLE. 345 

intitulé Timgrensis episcopatus controversia , de l'an 
921 ', est une espèce de circulaire adressée à tous 
les archevêques et évéques du royaume, pour leur 
annoncer la déposition de ce prélat et l'élection de 
Riclier, abbé de Prum, au siège épiscopal de Liège. 
On y voit que la conduite d'Hilduin a fait l'objet d'une 
enquête à laquelle ont assisté seize archevêques et 
plusieurs vassaux, proceres, marquis, comtes et grands, 
optimates, du royaume. Les faits constatés par cette 
enquête sont des plus curieux. Le roi raconte d'abord, 
en termes généraux, que plusieurs de ses leudes ont 
trahi leurs serments de fidélité à son égard, qu'ils ont 
conspiré contre sa vie et sa couronne ; qu'ils ont pac- 
tisé avec ses ennemis, et qu'ils sont allés leur deman- 
der les bénéfices et les évêchés de son royaume. 
Hilduin en particulier est allé trouver les ennemis du 
roi au delà du Rhin ; oubliant tous ses serments et 
foulant aux pieds toutes ses promesses, il a sollicité 
du roi Henri, inmico nostro, l'épiscopat de l'église de 
Tongres, et pour l'obtenir, il a donné à Henri et à ses 
leudes, proceres, plusieurs livres d'or et d'argent qu'il 
avait volées à l'église de Tongres. Il s'est rendu égale- 
ment auprès de l'archevêque de Cologne Herman; lui 
a juré faussement que le roi lui avait donné l'évôché 
de Tongres et a fait prêter le même serment par 
(juelques clercs et laïques. Il a employé les menaces 



1 Ce capitulairese trouve dans Baluze, t. U, p. iOo, et dans Pertz, leyes, 
t. I, p otJ3. 



3,(i lllSTOIIlt; DES CAUOLINGIENS. 

et la violence à l'égard d'Herman, pour le forcer par- 
la peur à le sacrer évoque. Celui-ci a déclaré que, s'il 
n'y avait pas consenti, Hilduiii l'aurait privé de la vie 
et des biens ecclésiastiques, et qu'il aurait massacré 
toute sa familia. Après avoir obtenu son ordination 
par kl terreur, Hilduin est allé prendre possession des 
biens de l'église de Tongres; il a ravi les trésors de 
cette église et ceux de l'église d'Aix-la-Chapelle, qui 
étaient cachés auprès du corps de saint Lambert, et 
il les a distribués aux évéques et aux comtes, ses 
complices. 

Ce document confirme, dans sa partie principale, 
le récit de Richer. Le roi Henri y est nominativement 
signalé comme un des ennemis de Charles le Simple, 
et l'on voit clairement que les conjurés comptaient 
sur son appui. Cependant les deux rois finirent par 
comprendre qu'entourés d'aussi malhonnêtes gens, 
ce qu'ils avaient de mieux à faire était de s'entendre 
et de se réconcilier. Le traité de Bonn, qui nous a été 
conservé et dont on peut lire le texte dans Mirseus '', 
nous apprend qu'étant campés sur les deux rives du 
Rhin, ils se réunirent dans un bateau amarré au 
milieu du fleuve, le 7 novembre 821, et qu'ils y sanc- 
tionnèrent par un serment réciproque les conventions 
arrêtées entre leurs ambassadeurs. Charles, roi des 



1 Opéra diplomatica, t 1. p. 37. l\ a été également publié datis la col- 
ler: ion de D. Bo.uiiuet, t. IX, p. ;J2.], dans Portz, /eje^, t. I. p.5J7, etdjui 
Balize, t. U, p. '29J. 



CHARLES LE SIMPLE. 347 

Francs occidentaux, jure d'être l'ami de Henri, roi des 
Francs orientaux, à condition que celui-ci lui fasse 
le même serment et qu'il tienne sa promesse. Henri 
jure, dans les mêmes termes, d'être l'ami de Charles. 
Les évêques et les comtes, de part et d'autre, ajoutent 
à ce traité la garantie de leurs serments et de leurs 
signatures. On remarque que parmi eux ne se trouve 
pas l'évêque de Liège. 

C'est probablement à l'occasion de ce traité que le 
roi Henri obtint de Charles la grâce et la réintégration 
de Gislebert. On trouve à ce sujet quelques détails 
assez intéressants dans Richer. « Rappelé de son 
exil, dit ce chroniqueur, Gislebert obtint grâce au- 
près du roi par la médiation de Henri, mais h la con- 
dition cependant qu'il laisserait aux possesseurs 
actuels, tant qu'ils vivraient, les bénéfices qu'il avait 
aliénés contre toute raison, et que le roi lui rendrait 
seulement ceux dont les possesseurs étaient morts 
pendant ces années. H reçut donc tout ce que la mort 
des possesseurs avait laissé vacant, c'est-à-dire la 
plus grande partie de ses biens : Maestricht, Jupille, 
Herstal, Meersen, Littoy, Chèvremont "". » 

Richer ajoute qu'à peine rentré en possession de 
son duché, Gislebert se mit à tourmenter par ses 
gens et à maltraiter à outrance ceux qui avaient ob- 
tenu du roi la possession de ses bénéfices. H faisait 
tuer les uns secrètement, il violentait les autres sans 

' Richer, 1. I, c. 30. tr.uliiftion de M. Guadet. 



3i8 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

relâche pour leur faire abandonner ce qu'ils possé- 
daient. « Il réussit à la fin, dit Riclier, et rentra dans 
tous ses biens; mais ce ne fut que pour comploter 
contre le roi plus furieusement que jamais. Il alla 
donc trouver son beau-père ^, et s'efforça de l'éloi- 
gner de Charles. La Celtique, lui disait-il, doit suffire 
au roi ; la Belgique et la Germanie ont absolument 
besoin d'un autre chef; il l'excitait enfin par de fré- 
quentes instances à ne pas repousser la couronne. 
Mais Henri, fermant l'oreille à ces criminelles sugges- 
tions, résista h tout ce que put dire Gislebert, et lui 
fit entendre à son tour tout ce qu'il jugea propre à le 
détourner de ses coupables projets '^. « 

Ce qui suit est extrêmement obscur. Richer rap- 
porte que le roi Charles, après avoir réintégré Gisle- 
bert dans la plus grande partie de ses bénéfices, ce 
qui implique sans doute le gouvernement bénéficiaire 
de la Lotharingie, s'en retourna dans la Neustrie pour 
repousser les incursions des Normans, et qu'ensuite 
il vint résider à Tongres. Mais, d'autre part, M. Bor- 
gnet allègue, d'après Flodoard, que Charles passa tout 
l'hiver de 921 à 922 à combattre pour le maintien de 
son pouvoir en Lotharingie; qu'il revint ensuite à 
Laon, où il se vit assiégé par le fils de Robert, Hugues 
plus tard surnommé le Grand ; que, trop faible pour 
lutter, Charles ne voulut pas tomber au pouvoir de 

' Ceci est évidemment une erreur : Gislebert n'épousa GerLerge, fille 
du roi Henri, que vers Tan 90S ou 929. 
^ Richer, I.I, c. 39. 



CHARLES LE SIMPLE 3V9 

ses ennemis, et abandonna Laon; que Hugues le pour- 
suivit jusqu'à la Meuse; que là il fit la rencontre de 
Gislebert qui l'accompagna à une conférence où fut 
arrêté le couronnement de Robert '. 

Suivant le môme auteur, Charles parvint à rallier 
une petite armée, à la tête de laquelle il rentra en 
Neustrie. Flodoard donne un récit plus ou moins 
circonstancié des faits de cette campagne; il repré- 
sente le malheureux roi luttant avec résolution et 
déployant une activité qui contraste avec les re- 
proches dont il a été l'objet. Cependant le nombre de 
ses ennemis ne cessant de croître, Charles fut obligé 
de rentrer dans la Lotharingie, pour y disputer à Gis- 
lebert les restes de son autorité dans ce pays. Quoi- 
([u'il en soit de cette campagne, dont Richer ne parle 
pas, les chroniqueurs sont d'accord en ce point, que 
Charles se trouvait dans la Lotharingie au mois de 
juin 92:2. Robert, enhardi par son absence, convoqua 
à Soissons les grands de la Celtique, pour s'entendre 
avec lui sur les moyens de détrôner le roi. Gislebert 
ne manqua pas d'y venir, dit Richer, et sans attendre la 
délibération, il allait criant de tous côtés que Robert 
devait être mis sur le trône. Par la volonté unanime 
de tous les seigneurs présents, Robert fut donc élu 
et, au grand triomphe de son ambition, conduit à 
Reims, où il reçut le titre de roi dans la basilique de 
Saint-Remi, le 29 du mois de juin. Il paraît que la 

' Etw'e çwr le rè'jiw de Charles le Simple, par M. Borgnet, /. c, pp. 39-10. 



3oO HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

théorie des faits accomplis était déjà connue à cette 
époque : car peu de temps après, le roi Henri eut 
une entrevue avec Robert sur la Roer, et malgré la 
convention de Bonn, il lui promit son amitié, ou tout 
au moins il se prêta à un accommodement ''. 

Cependant Charles, qui résidait à Tongres -, avait 
toujours ses partisans dans la Lotharingie. Tous les 
seigneurs de ce pays ne devaient pas désirer le 
retour de Gislebert, qui agissait en roi absolu, 
disposant des bénéfices, des évêchés, des abbayes ^. 
Le roi fit un appel à ceux de ses vassaux dont les 
intrigues de Gislebert n'avaient pas ébranlé la fidé- 
lité. « Bientôt, dit Richer, sur l'ordre du roi, arri- 
vèrent tous ceux d'entre les Belges qui n'avaient pas 
déserté la cause royale. On évaluait leur nombre 
total à dix mille hommes tout au plus; mais, autant 
qu'on l'avait pu, on n'avait admis que des individus 
propres à la guerre, des hommes robustes, résolus au 
combat, et tous également animés contre le tyran 
(Robert). Entouré de son armée, le roi marcha à l'en- 
nemi par le Condroz et la Hesbaie ; il pénétra dans le 
royaume qu'on lui avait enlevé et fit son entrée dans 
son ancienne résidence d'Attignv *. » 



1 Borgnet, Élude sur le régne de Charles le Simple, p. 4t ; Bœhmer. /V- 
(jesta Carolinorum, p. 187; Waitz, Jahruuch, p. bl. 

^ Cuni rex Tungros redisset. (Richer, 1. 1, c. 41 .) 

5 Gesia abb. Lobiens., ap. Bouquet, t. VUI, p. 22; Giesebrecht, Ge- 
schichte der deutschen Kaiserzeit, t. I, p. 2KÎ ) 

s Richer, 1. I, c. 44. 



CHAULES LE SIMI-LE. 351 

Après avoir pris quelques jours de repos, l'armée se 
dirigea sur Soissons, où elle devait rencontrer les 
Neustriens. Charles disposa ses troupes pour le com- 
bat : il les divisa en deux corps ; il donna six mille 
hommes des plus vigoureux h Fulbert, qui devait 
marcher en avant, et se réserva le commandement des 
quatre mille autres, formant la réserve. Il parcourut 
ensuite les diverses légions, et fit tout ce qu'il put 
pour les exciter à combattre vaillamment. Quand 
l'armée eut traversé l'Aisne, elle se trouva en pré- 
sence de l'ennemi. La bataille de Soissons est un des 
grands événements de l'époque. Nous avons déjà 
dit que Charles n'avait que dix mille combattants; 
l'armée neustrienne était forte de vingt mille hom- 
mes '•; néanmoins Charles disposait tout pour l'at- 
taque, lorsque les évêques qui l'accompagnaient 
demandèrent qu'il ne prît pas lui-même part au 
combat, de crainte que la race royale ne vînt à 
s'éteindre avec lui. Sollicité de tous côtés, le roi mit 
h la tête des quatre mille hommes qu'il conduisait 
le comte Hagrald ; puis après avoir adressé une allo- 
cution à ses défenseurs, après les avoir engagés à 
mettre toute leur confiance en Dieu, l'ennemi du 
parjure et de l'usurpation, il se retira avec son clergé 
sur une montagne voisine, où s'élevait une église 
dédiée h sainte Geneviève, et y attendit le résultat du 
combat. 

1 Riclier, lib. î, r. 45. 



3o2 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

L'armée belge marcha résolument à la rencontre de 
Robert, qui s'avançait avec un égal courage. Lorsque 
les deux armées ennemies se virent rapprochées, elles 
s'élancèrent l'une sur l'autre; la bataille s'engagea au 
milieu d'horribles clameurs, et de nombreuses victimes 
ne tardèrent pas à tomber des deux côtés. Les par- 
tisans de Charles avaient choisi cinquante d'entre eux 
pour former une sorte de conjuration contre Robert: 
ils devaient le chercher dans la mêlée, le saisir et le 
tuer. On ne savait où il combattait; mais les conjurés 
voyant un guerrier qui parcourait le champ de ba- 
taille, et distribuait de terribles coups, lui deman- 
dèrent s'il était bien Robert. Sans hésiter, il se fit 
connaître en découvrant sa longue barbe, et frappant 
en même temps le comte Fulbert. Celui-ci, quoique 
mortellement blessé, eut encore la force de porter ti 
l'usurpateur un coup de lance qui lui traversa la poi- 
trine. Entouré par les conjurés, Robert tomba aus- 
.sitôt, blessé de sept autres coups de lance, à côté de 
Fulbert qui combattit jusqu'au moment où la vie l'a- 
bandonna. Après la mort de Robert, les deux armées 
luttèrent avec un tel acharnement que, de son côté, 
au rapport de Flodoard, périrent onze mille hommes, 
et plus de sept mille du côté de Charles. 

Les chroniqueurs parlent de l'intervention du jeune 
Hugues , qui serait arrivé avec du renfort au se- 
cours des Neustriens ; mais ils ne disent pas que 
le combat ait recommencé. Toutefois on rapporte 
(ju'il resta maître sans opposition du champ de ba- 



CIIAr.LES LE SIMPLE. 353 

taille, et qu'il s'y arrêta quelques intants comme pour 
s'emparer des dépouilles de l'ennemi ; en sorte qu'il 
semble s'être attribué la victoire. Mais Charles se 
regarda aussi comme vainqueur à cause de la mort 
de Robert *. Nous ne voyons pas cependant qu'il ait 
après cela fait un pas en avant ; au contraire, il 
reprit bientôt le chemin de la Belgique. 

Après la bataille de Soissons, le roi Charles essaya 
vainement de former une nouvelle armée et de rallier 
autour de lui quelques vassaux. Il s'adressa à Her- 
bert, comte de Vermandois, au nouvel archevêque de 
Reims, Séulfe, qui était une créature de Robert, à 
Rollon, duc des Normans. Celui-ci fut le seul qui se 
montrât disposé à prendre les armes pour son suze- 
rain; les autres aimaient mieux donner la couronne à 
un des leurs, avec qui ils pussent partager les avan- 
tages de la royauté. D'autre part, Rodolphe, fils de 
Richard, duc de Bourgogne, et beau-frère d'Hugues 
accourut au secours des Neustriens et les aida à 
empêcher les Normans de traverser l'Oise. Ce fut sur 
Rodolphe que se portèrent les vues des ennemis de 
Charles : il fut choisi pour roi et sacré dans l'église 
de Saint-Médard à Soissons, le 13 juillet 923. 

Rodolphe, plus connu sous le nom de Raoul, paya 
les services d'Herbert en lui abandonnant Péronne ; 
il donna le Mans comme indemnité à Hugues, et puis 
il s'en retourna en Bourgogne, s'occupant à peine du 

' Richer, lib.Lc. 46. 



3o4 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

gouvernement du royaume. Les comtes Hugues et 
Herbert en administraient la plus grande partie. Du 
reste, la Gaule n'était plus qu'une fédération de prin- 
ces indépendants, dont plusieurs n'entendaient pas se 
soumettre au nouveau roi. Les comtes de Toulouse, 
de Rouergue, d'Auvergne, et le duc d'Aquitaine 
n'avaient pas reconnu l'autorité de Robert; ils ne 
voulurent pas davantage reconnaître celle de Raoul. 

Cependant l'œuvre de la félonie n'était pas com- 
plète. Charles avait perdu une de ses couronnes, mais 
l'autre lui restait. H s'était retiré dans son royaume 
de Lotharingie, et là, malgré le triste état de l'ordre 
social, ses ennemis n'étaient pas assez forts pour 
aller le chercher. Hs n'imaginèrent rien de mieux 
que de l'attirer dans un guet-apens. Ce fut le comte 
Herbert qui se chargea de la tâche odieuse de le faire 
tomber dans le piège. Malgré la réputation de simpli- 
cité qu'on a voulu faire à Charles, il n'était pas si 
facile h surprendre; mais la trame s'ourdit avec une 
adresse à tromper le caractère le plus méfiant. 
M. Rorgnet, à qui nous empruntons cette obser- 
vation, a parfaitement éclairci les faits, en comparant 
le récit de Flodoard avec ceux de Richer et de Gla- 
bert Rodolf. Voici comment il les expose : 

« Herbert feignit (dans un message envoyé au roi) 
d'être mécontent du gouvernement de Rodolf; il avait 
paru y consentir, opprimé qu'il était par le grand 
nombre des ennemis de Charles. Maintenant une 
occasion se présentait de remédier au mal, et il 



CHARLES LE SIMPLE. 3oo 

invitait le roi à se rendre à une conférence sur la 
Somme; l'entrevue devait avoir lieu en présence d'un 
petit nombre de témoins, atin de ne pas s'exposer à 
une rixe entre leurs hommes ou donner l'éveil à 
Rodolf. Une conversion aussi subite excitait la mé- 
fiance, et on engagea Charles à se tenir sur ses gar- 
des ; mais sa détresse ne lui donnait pas le droit de 
se montrer exigeant, et comme il ne s'agissait encore 
que des préliminaires, il se contenta d'un serment 
que lui prêtèrent les émissaires du comte de Ver- 
mandois. Herbert vint au lieu du rendez-vous avec 
une suite peu nombreuse, ainsi qu'il l'avait promis, 
et quand il parut devant son souverain, il se pro- 
sterna pour recevoir le baiser royal. Son fils, peu 
façonné h la dissimulation , tenait une contenance 
moins respectueuse, et le comte, s'en étant aperçu, 
frappa violemment le jeune homme à la nuque : 
Apprends! lui dit-il, à ne pas recevoir debout le baiser 
du roi ion seigneur. Cette colère dissimulée trompa 
même les fidèles de Charles; les protestations d'amitié 
que le traître ne ménagea point, achevèrent de dissi- 
per la méfiance, et le monarque consentit à suivre 
son vassal dans son château de Saint-Quentin. Tout 
alla bien le premier jour; mais le lendemain survin- 
rent des hommes' apostés, et l'escorte de Charles, 
écrasée sous le nombre, fut obligée de prendre la 
fuite, laissant plusieurs des siens morts ou captifs. 
Le Carlovingien fut de là transporté à Château- 
Thierry, une des forteresses du comte de Verman- 



3aJ HlSTOllŒ DES CAROLINGIENS. 

dois, et ce dernier se rendit aussitôt auprès de 
Rodolf, pour recevoir la récompense due à sa trahi- 
son '. « 

De Cliàteau-Thierry, Cliarles III fut transporté à 
Péronne, où il mourut de chagrin le 7 octohre 9^29. 
Ce prince, qu'on a sottement qualitlé de simple, et qui, 
suivant l'expression d'Ernst, supporta des revers ca- 
pables d'ébranler un héros, avait alors accompli sa 
cinquantième année. Richer nous en a laissé un por- 
trait qui doit être tidèle, car il se concilie assez bien 
avec les actes connus de sa vie : « Il était, dit-il, d'une 
extrême bienveillance, d'un cœur aimant et ouvert, 
beau de corps, peu fait aux exercices guerriers, assez 
versé dans les lettres, donnant volontiers, parfois avec 
prodigalité, et joignant à ces qualités deux défauts : 
trop de facilité à céder à l'attrait du plaisir, un peu 
d'indolence h exécuter ses projets '^. » Ceux des écri- 
vains français qui applaudissent à la chute du roi 
Charles, lui reprochent surtout d'avoir été assez 
faible, assez simple pour céder une partie de territoire 
aux Normans ; mais ils ne remarquent pas qu'au mo- 
ment même où ce prince était victime de la perfidie 
de ses vassaux, des bandes de Normans envahissaient 
l'Artois, et que Raoul, de l'usurpation duquel ils se 
glorifient, incapable de les repousser, battu et blessé 
par eux, au mois de janvier 926, était réduit à ache- 

* Horgnet, Étude sur le règne de Charles le Simple, pp. 48 el i9. 
- Cette traduction est celle de M. Borgnet 



CHARLES LE SIMPLE. 357 

ter la paix, au prix d'un tribut levé sur la France et sur 
la Bourgogne *. C'est à cette époque aussi qu'un chef 
norman, appelé Sigefrid s'empara d'une partie du 
littoral de la Flandre. Arnoul I'"', comte de Flandre, 
qui n'a jamais passé pour simple, fit alors exactement 
ce qu'avait fait Charles III : il donna aux Normans la 
main de sa fille Elstrude, et lui céda le comté de Gui- 
nes, à charge d'hommage, pour assurer la tranquillité 
du reste de ses États 2. 

Charles III, surnommé le Simple, avait régné sans 
opposition sur la France pendant vingt-deux ans; per- 
sonne alors ne songeait à mettre en doute son aptitude 
et son intelligence. Les difficultés ne commencèrent 
i^i naître sous ses pas que lorsqu'il eut réuni à la cou- 
ronne de Neustrie celle de Lotharingie. Cette réunion, 
qui aujourd'hui serait pour les Français un sujet de 
gloire, n'était pas envisagée de la même manière ^i 
cette époque. Les grands vassaux de la Neustrie ne 
visaient qu'îi se rendre indépendants et n'avaient au- 
cune prétention sur les États de leurs voisins du 
Nord. Au contraire, ils craignaient que ceux-ci ne 
prêtassent au pouvoir royal l'appui dont il avait besoin 
pour les soumettre . D'autre part , Gislebert poursui- 
vait le même but que Fiobert : il voulait se rendre 



1 A'oir le tome IX des Historiens des Gaules, p. 561, et H. Martin, ifis- 
toire de France, t. 11, p. i)l i. 

^ Histoire de Mardick et de la Flaiiire maritime^ p. 73, par Raymond 
de Bertraiii.l; D^jnkerque, 1832. Voyez aussi Chronique de Gaines et d'Ardre. 
par Lainlert. ciré d'Ardre. Paris. )S5b. 

II. 23 



358 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

maître et souverain de son duché. Sa connivence avec 
Robert et Rodolphe n'avait pas pour objet de changer 
de suzerain, mais de supprimer la suzeraineté même. 
C'est ce qui explique toutes les tribulations de 
Charles III, et les intrigues dont il fut victime, à 
partir du jour où il rentra en possession de la Lo- 
tharingie. 

La Belgique a conservé du règne de Charles le 
Simple un assez bon nombre de diplômes. Voici l'é- 
numération de ceux qui sont parvenus à no tre con- 
naissance : 

1° Diplôme donné à Attigny en octobre 894, par 
lequel Charles fait restituer à Francon, évoque de 
Liège, un domaine dont il avait été violemment dé- 
pouillé *. Ce diplôme, dont la date est singulièrement 
rapprochée de l'époque du sacre, paraît être un de ces 
actes auxquels Richer fait allusion comme destinés à 
constater la royauté de Charles : Carolum quindennem 
regem créant ac in iirbe purpnmtum, more regio, edicta 
dure constituluit ^. 

2" Diplôme de l'an 910, par lequel Charles le Simple 
donne h l'évêque de Liège, Etienne, l'abbaye d'Has- 
tière, Hasteriensem ad Mosam, dans le comté de Cou- 
vin, et celle de Saint- Rombaut à Matines ^. 

3° Diplôme du 20 décembre 911, dans lequel 
Charles le Simple confirme aux chanoines de Cam brai 

' Mir. Op. dipL, t. 1. p. Do). 
* Richer. histor., llb. I, c. 12. 
" Mir. Op. dipL, t. n, p. 805. 



CHARLES LE SIMPLE. :î59 

«les possessions dont la charte, émanée de Zwenlibold, 
a été détruite lors de l'incendie de cette ville '. 

4° Charte du 12 avril 912, donnée au palais de 
Nimègue, par laquelle Charles le Simple cède à Fui- 
rade, prêtre etmoine (de Stavelot?), sur la demande des 
comtes Réginaire et Berenger, certains biens pour en 
jouir sa vie durant, h la condition qu'après sa mort ces 
biens passent en propriété à l'abbaye de Stavelot -. 

5° Diplôme du mois de juillet 913, daté de Bladel,. 
dans la Campine brabançonne (Pladella villa) conte- 
nant donation de plusieurs biens et de l'église d'Eg- 
mont, àThéodoric, comte de Hollande^. 

6° Diplôme de l'an 914, par lequel Charles le Sim- 
ple confirme la fondation de l'abbaye de Brogne^ 
dans le comté de Namur, faite par le vénérable abbé 
Gérard *. 

7° Diplôme du2S août 915 par lequel le roi Charles 
donne à la cathédrale de Saint-Lambert de Liège la 
forêt appartenant au fisc royal de Theux, que Zwen- 
libold s'était réservée lorsqu'il fit donation de ce 
fisc ^. Cette forêt s'étendait jusqu'au delh de la fron- 
tière actuelle de Prusse. 

* Jlir. Op. dipl., t. H, p. 937; D. Bouquet, t. IX, p. £13; Bœhmer, Re- 
fjesta, p. 182. 

■^ Martène et Durand, p. 39; Bertholet, p. 75, Liste chronoJ., p. 8. 
3 Mir. Op. dipl., t. I, p. 3.5. 

* Mir. Op dipl., t. U, p. 806. W existe aussi une oiiarte de Henri l'Oi- 
seleur, donnée à Aix-la-Chapelle en avril 932, qui confirme la fondation et 
l'immunité de l'abbaye de Brogne. (Mir. Op. dipl., t. I, p. 38 ) 

5 Chapeauville, t. I, p. 169; Mir. Op. dipl., t. I, p. 254; D. Bouquet, 
t. IX, p. 0-23. 



360 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

S° Charte de restitution de l'abbaye de Susteren 
(donnée par Zwentibold à l'abbaye de Prum), en vertu 
d'une décision du plaid tenu à Herstal, le 19 fé- 
vrier 916, dont nous avons fait mention plus haut *. 

9° Diplôme daté d'Herstaî 9 avril 916, par lequel 
Charles le Simple confirme l'immunité et les posses- 
sions du couvent de Bannioles dans le pagus Bisuldi- 
nensis 2, 

10" Autre diplôme daté d'Herstaî, le 13 juin 919, qui 
ordonne, en vertu d'un jugement des grands de la 
cour, la restitution h l'église de Saint-Pierre à Trêves, 
de l'abbaye de Saint-Servais de Maestricht, enlevée h 
ladite église de Trêves par la violence du comte 
Régnier et de son flls Gislebert ^. 

11° Diplôme daté d'Herstaî, 8 septembre 920, par 
lequel Charles le Simple fait donation de l'abbaye 
de Maroilles, en Hainaut, à l'évêchéde Cambrai^. 

12" Deux diplômes du mois de janvier 921, por- 
tant donation et confirmation de biens à l'abbaye d^ 
Maroilles ^. 

13" Diplôme portant donation de la jouissance d'une 
villa située à Saint-Amand<^. 

1 Martène, CoUecL, t. I, p. Î70 ; Hontheim, Hist. Trevir., I, '268; Ber- 
Iholet, II, 70; D. Rouquet, IX. 5I*k 

•■' Bahiz., Cupilul., t. Il, p. 1oi8; D. Bouquet, IX, 5-27. 

s D. Bouquet, IX, 5il ; Mir. Op. dipL, I, 255; Gallia christ., t. XIII. 
p.:! 17. 

< Mir. Op. dipl., t. IV, p. 17b ; D. Bouquet, IX, p. 5i9. Voir aussi le 
Chron. de Baldcric. 

s Mir. Op. dipl., t. I, p. :i6; Bouquet, IX, oo0-35'. 

'^ Murtène, t. I, p. '•27S; D. Bouquet, t. IX, p. oo2. 



LOUIS DOUTREMER. 3(51 



§ 2. LOUIS d'ol'tuemer. 



Entre le moment où Charles III fut détrôné et 
l'avènement de Louis IV, dit d'Outremer, il y eut un 
intervalle de plusieurs années, pendant lequel les 
Carolingiens disparurent entièrement de la scène 
politique. Dès que la reine Ethgive, qui était sœur 
d'Atlielstan, roi d'Angleterre, fut informée de l'arres- 
tation de Charles, elle s'enfuit avec son fils encore 
enfant, et chercha un refuge h la cour de son frère. 
La Lotharingie se trouva alors dans une position 
assez difficile à définir. Le moment semblait être venu 
pour Gislebert de s'approprier ce royaume ; mais il 
lui aurait fallu pour cela l'appui de Rodolphe ou 
Raoul, devenu roi de France. Or la bonne harmonie 
n'avait pas régné longtemps entre ces deux anciens 
conjurés ; elle avait été rompue par Gislebert, h la 
suite de l'assassinat de son oncle Ricuin par Roson, 
frère de Raoul, et bientôt après l'on trouve Gislebert 
il la cour du roi de Germanie. 

Plusieurs chroniques contiennent à ce sujet une 
histoire peu vraisemblable. Il y est dit qu'un guet- 
apens avait été tendu à Gislebert par un de ses amis 
nommé Chrétien ; que cet ami, l'ayant attiré seul dans 
son château, l'avait livré h Henri l'Oiseleur comme 
rebelle '. Mais comprend-on qu'il ait pu être consi- 

1 Ce récit a été donné même dans Wirl de vérifier les dates, XUI, p. 383,. 



362 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

déré comme rebelle vis-à-vis du roi de Germanie 
dont il n'était pas le vassal? Et d'ailleurs Henri aurait- 
il reçu en ami et comblé d'honneurs un homme qui 
se serait rendu coupable de trahison à son égard? 
Nous sommes plutôt portés à croire qu'il y avait en 
Belgique un fort parti pour le roi de Germanie, et 
que Gislebert fut en quelque sorte contraint d'aller 
offrir à ce prince la couronne de Lotharingie. Suivant 
Flodoard, Henri I-'' avait été reconnu roi par les 
grands du pays de Trêves dès l'année 923 ; il le fut 
par les autres Lolharingiens en 925, à l'époque même 
où les chroniques nous montrent Gislebert parmi les 
seigneurs de sa cour ^ On sait du reste que le duc 
bénéficiaire de Lotharingie fut maintenu dans sa 
position par le nouveau roi, qui peu de temps après 
lui donna un témoignage éclatant de sa bienveillance, 
en lui accordant la main de sa fille Gerberge. 

Le roi Raoul étant mort le lo janvier 936, les 
grands du royaume se réunirent sous la présidence 
du duc Hugues, pour procéder à l'élection d'un roi de 
Neustrie. Les vœux se portèrent de divers côtés ; il y 
avait partage d'opinions et conflit d'ambitions. Après 
en avoir délibéré longuement, l'assemblée finit par 
adopter le parti le plus sage, celui qui seul pouvait 



ainsi (jue par Dewez, t. li. p. ihi], et par M. Waitz. 11 esl traité de faille 
par M. Giesebrecht, GescliiclUe der deulschcn Kaiserzeit. 

' On trouve dans Miraeus un diplôme donné à Aix-la-Cliapelle en '.i3'2 
par Hetiri l'Oiseleur, et portant confirmation de l'abbaye de Brogne, dans 
le romtéde Namur, et de son immunité. [Oper. ilipl.,. t. l- p. 38. j 



LOUIS D'OUTREMER. 363 

imposer silence aux ambitions déréglées : c'était 
d'offrir la couronne à Louis, dit d'Outremer, fils de 
Charles le Simple. On résolut donc d'envoyer une 
députation en Angleterre pour engager le jeune 
prince, au nom du duc des Gaules et des autres 
grands, à revenir parmi eux; elle devait se porter ga- 
rante de sa sûreté pendant le voyage et lui annoncer 
que les grands viendraient au-devant de lui jusqu'au 
bord de la mer. Les envoyés s'embarquèrent h Bou- 
logne et furent reçus parle roi Athelstanau milieu des 
siens, dans la petite ville d'Evervich (York). Il paraît 
que la reine Ethgive ne consentit à envoyer son fils 
en France que sous la condition que les grands du 
royaume s'engageraient par serment à respecter sa li- 
berté et sa vie, et qu'ils fourniraient des otages pour la 
garantie de cet engagement. Ces conditions ayant été 
acceptées, les envoyés partirent chargés de présents, 
se remirent en mer et revinrent dans la Gaule, ap- 
portant au duc les remercîments d'Atlxelstan et l'as- 
surance d'une vive amitié de la part de ce roi, pour 
avoir rappelé Louis au trône. Ici nous laisserons 
parler Richer, car il y a dans son récit des détails 
trop intéressants pour être omis ou abrégés. 

« Le duc et les princes des Gaules, dit-il, vinrent 
donc à Boulogne pour y attendre le roi, leur seigneur. 
Il se réunirent sur le bord de la mer et mirent le feu 
à des cabanons, pour annoncer leur présence h ceux 
qui étaient sur le rivage opposé. Le roi Athelstan s'y 
trouvait avec sa cavalerie royale, disposé à envoyer 



30i HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

son neveu aux Gaulois qui l'attendaient; quelques 
maisons incendiées par son ordre montrèrent aux 
nôtres qu'il était arrivé... Athelstan envoya donc en 
ambassade aux Gaulois placés à l'opposite l'évêque 
Odon, qui fut plus tard archevêque de Cantorbéry, 
homme juste et éloquent; il leur faisait dire qu'il 
leur accorderait Louis volontiers, si l'on devait lui 
rendre dans les Gaules autant d'honneurs que lui-môme 
en avait reçu chez lui, les Gaulois ne pouvant moins 
faire en effet; et il demandait qu'on s'y engageât par 
serment; que si l'on s'y refusait, Louis recevrait de 
lui une partie de ses royaumes, où il vivrait content 
au milieu de ses sujets, sans être importuné de sol- 
licitations étrangères. Le duc promit, ainsi que les 
autres seigneurs des Gaules, qu'il ferait ce qu'on 
demandait, si Louis, devenu roi, consentait à suivre 
ses conseils; en conséquence, il ne refusa point le 
serment. L'envoyé s'en retourna vers le roi, qui 
l'attendait, et lui rapporta tout cela. Athelstan rassuré 
fit embarquer, avec un grand déploiement de pompe, 
son neveu Louis, accompagné des hommes les plus 
puissants du pays. Ils se mirent en mer par un vent 
propice qui entla les voiles, et les rames écumeuses 
les conduisirent paisiblement à terre. Les vaisseaux 
étant bien attachés au rivage, Louis en sortit, et, 
faisant accueil au duc et aux autres personnes venues 
au-devant de lui, il se les attacha par les liens du 
serment. 
» Le duc s'empressa de lui amener un cheval cou- 



LOUIS D'OUTREMKR. 305 

vert des insignes royaux; mais lorsqu'il voulut le 
disposer à se laisser monter, le cheval impatient 
commença îi se jeter de côté et d'autre ; alors Louis 
s'élance avec agilité et, sans employer l'étrier, se 
place d'un seul bond sur le coursier hennissant, ce 
qui lui valut des applaudissements et des éloges de 
la part de tous. Le duc, prenant alors les armes du 
roi, lui servit d'écuyer jusqu'au moment où il reçut 
ordre de transmettre ces mêmes armes aux grands 
des Gaules. C'est ainsi que Louis fut conduit à Laon, 
entouré de guerriers se disputant l'honneur de le 
servir. Là, quinze seigneurs l'investirent de l'autorité 
royale; et, à la satisfaction générale, il fut créé 
roi par le métropolitain Artold, assisté de vingt 
évêques •. Il fut ensuite conduit dans les villes voi- 
sines, où il reçut un favorable accueil; tout le monde 
s'applaudissait, tout le monde se montrait joyeux, 
tous les cœurs étaient unanimes '■^. » 

Ces faits prouvent évidemment combien est ima- 
ginaire riniîuence qu'Augustin Thierry attribue à une 
prétendue réaction de la race indigène. Les grands 
feudataires qui rétablirent Louis IV sur le trône de 
ses ancêtres n'appartenaient pas, il est vrai, à cette 
race indigène; mais seuls ils étaient maîtres des 



' M. Gîiadet fait, remarquer que cetle assertion n'est pas tout à fait 
exacte. Louis fui sacré à Laon, le 19 juin 936, à l'âge ilo 10 ans, par Guil- 
laume, archevêque de Sens, puis une 'seconde fois h Reims par l'arche- 
vèiiue Artold. (Richer, Histoire de son temps, t. I, p. 129, note.) 

* Rinheri histor., 1. H, c. i, traduction de M. Guadet. 



366 IliSTOIRE DES CAROLINGIENS. 

destinées du pays, et leur politique avait l'approbation 
des évêques qui représentaient le peuple gaulois. 

Hugues, comte de Paris, était le plus puissant des 
seigneurs de France; il gouvernait tout le pays situé 
entre la Loire et la Seine, jusqu'aux frontières de la 
Normandie et de la Bretagne ; de plus, il était abbé 
laïque de Saint-Martin de Tours, de Saint-Denis et de 
Saint-Germain-des-Prés. On l'appelait Hugues l'Abbé 
ou Hugues le Grand, à cause de l'étendue de ses pos- 
sessions et de son pouvoir; mais il était loin de mé- 
riter le titre de grand par ses actions et son caractère. 
Fils du roi Robert, neveu du roi Eudes et beau-frère 
du roi Rodolphe, il aspirait à ceindre le diadème h 
son tour, et il semblait assez puissant pour réussir ; 
mais il n'avait pas le courage de s'emparer de la cou- 
ronne. H aida à faire remonter le tils de Charles le 
Simple sur le trône, tout en nourrissant l'espoir de le 
renverser par ses intrigues et de prendre sa place. H 
voulait provisoirement jouer le rôle des anciens 
maires du palais, s'emparer du pouvoir et l'exercer 
sous le nom du roi. Mais Louis n'était pas un Méro- 
vingien ; il avait été élevé virilement par sa mère, qui 
était elle-même une femme énergique. 

Hugues emmène d'abord le jeune prince en Bour- 
gogne, pour visiter le pays. Hs y sont reçus avec 
honneur ; les commandants des villes s'empressent de 
venir à la rencontre du roi, et, à sa demande, lui 
prêtent serment de fidélité. Un seul, appelé Hugues, 
frère du feu roi Raoul, se montre peu disposé à se 



LOUIS DOUTREMER. 3G7 

soumettre. Il tenait la ville de Laiigres, et en refusa 
l'entrée au roi. Indigné de cette rébellion, Louis fit 
avancer des troupes contre la ville, qu'il attaqua vi- 
goureusement. La garnison sortit pendant la nuit et 
prit la fuite ; dès lors il n'y eut plus qu'à ouvrir les 
portes, ce qui fut fait par les habitants. Le roi, maître 
de Langres, reçut des otages de l'évêque et des autres 
seigneurs, et prit avec le duc son chemin vers Paris. 
Cette tournée décida de l'attitude réciproque du 
roi et du duc pendant le reste du règne. Soit que 
Louis se fût aperçu du désir de dominer qui animait 
Hugues, soit qu'il se crût capable de gouverner sans 
le concours d'un mentor, il s'éloigna incontinent du 
duc. Il vint à Laon et confia la garde de la ville à sa 
mère Ethgive. Tous les historiens représentent le 
jeune roi Louis comme supérieur à ses prédécesseurs. 
Il avait une grande activité d'esprit, une intelligence 
peu commune, beaucoup de bravoure, tout ce qu'il 
fallait enfin pour relever la puissance royale de l'abais- 
sement où elle était tombée. Mais cette entreprise 
était devenue de plus en plus difficile ; les conditions 
de la royauté ne s'étaient pas améliorées depuis la 
captivité et la mort de Charles le Simple; elles étaient, 
au contraire, devenues plus mauvaises que jamais. 
Même le comté de Laon n'était plus intact; un comte 
du nom de Roger en avait été investi sous le règne 
de Raoul, et Herbert de Vermandois avait élevé 
une citadelle sur les remparts mêmes de la 
ville. 



86S HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Dès que le duc s'aperçut que le roi l'écartait des 
affaires, il se rapprocha du comte Herbert, dont il 
connaissait les mauvais instincts, et se concerta avec 
lui pour travailler h. la ruine de leur suzerain. Her- 
bert commença par s'emparer de Château-Thierry, en 
corrompant l'officier qui avait le commandement de 
cette place. Une invasion de Hongrois qui eut lieu 
dans ce moment fut sans doute ce qui empêcha le 
roi de réprimer cette usurpation. Après le départ des 
Hongrois, Louis fit marcher une cohorte contre Mon- 
tigny, dans le Soissonnais. Cette place servait de re- 
traite à une sorte de brigand nommé Seiius : elle fut 
prise et rasée. Le roi se rendit ensuite dans les con- 
trées maritimes de la Belgique ; il y fut reçu par Ar- 
noul, comte de Flandre, et s'occupa avec lui des 
moyens de reconstruire la forteresse de Wissant. 
Pendant qu'il était en Flandre, Herbert envahit et 
prit par trahison le château de Caiisoste, ou de La 
Chaussée, qui appartenait à féglise de Reims. Il ran- 
çonna les habitants, ravas;ea les champs d'alentour, 
mit une garnison dans la place, et se porta lui-même 
sur un autre point. Quand Louis revint, un danger 
plus pressant appelait son attention : sa ville même 
de Laon était menacée. H fallut faire le siège de la 
citadelle qu'Herbert y avait élevée et que ses gens 
occupaient. Ce ne fut qu'après un siège assez long et 
pénible que le roi parvint â s'en rendre maître. 
Pendant ce temps le comte de Flandre faisait la 
guerre à Erluin, comte de Ponthieu, qui appelait ci 



LOUIS DOUTREMER. 369 

son secours le duc de Normandie, et qui à l'aide 
des troupes de Guillaume, reprenait le château de 
Montreuil, 

Est-il étonnant que, dans cette situation, Louis 
d'Outremer ait accueilli l'offre de rentrer en posses- 
sion de la Lotharingie, où il espérait trouver des 
auxiliaires dévoués à sa famille? Après la mort du 
roi Henri (S juillet 936), ce royaume était échu à son 
fils et successeur Othon P'', mais toujours sous le 
gouvernement bénéficiaire du duc Gislebert. Celui-ci 
n'avait pas renoncé à ses vues ambitieuses ; il n'at- 
tendait que l'occasion de les réaliser. Othon avait un 
frère plus jeune que lui, nommé Henri, qui préten- 
dait que la couronne lui était due parce qu'il était né 
quand son père était roi de Germanie, tandis que la 
naissance d'Othon remontait à l'époque où son père 
n'était que duc de Saxe. Cette prétention fut encoura- 
gée par Eberhard, duc de Franconie, qui amena le 
jeune Henri à Gislebert. C'était l'occasion que le duc 
de Lotharingie attendait. La conspiration fut bientôt 
organisée. Les ti-ois conjurés, ayant pris les armes, 
unirent leurs forces et se disposèrent à marcher con- 
tre le roi. Mais Othon ne les attendit point; il se 
porta rapidement avec une armée sur le Rhin. Une 
bataille sanglante eut lieu à Rurick, dans le pays de 
Clèves. Vainement les insurgés voulurent-ils empêcher 
l'armée du roi de traverser le Rhin, ils furent vaincus 
et mis en fuite. Othon les poursuivit; il entra en 
vainqueur dans la Lotharingie, et vint mettre le 



370 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

siège devant le château de Chèvremont sur la Vesdre, 
où Gislebert s'était réfugié *. 

Ce fut alors que les partisans de Gislebert vinrent 
offrir à Louis d'Outremer la couronne de Lotharingie. 
Louis céda trop facilement peut-être à leurs sugges- 
tions, et consentit à unir ses armes aux leurs. Cepen- 
dant, comme il ne possédait pas de forces suffisantes 
pour aller attaquer l'armée d'Othon, il se borna à ten- 
ter une diversion en envahissant l'Alsace. Othon, 
dès qu'il en fut informé, leva le siège de Chèvremont 
et se mit à la poursuite de ce nouvel ennemi ; mais 
Gislebert délivré se hâta de rejoindre le duc Eber- 
hard pour marcher avec lui au secours du roi. Il 
paraît que l'archevêque de Mayence, l'évêque de 
Strasbourg et l'évêque de Metz s'étaient associés h 
l'entreprise de Louis' d'Outremer ; leurs gens occu- 
paient le château de Brisach qui appartenait à Eber- 
hard ^. Othon n'eut pas beaucoup de peine à expul- 
ser Louis de l'Alsace : les armées de la Germanie 
étaient à cette époque beaucoup supérieures à celles 
delà Gaule. Gislebert et Eberhard, qui s'avançaient 
avec des forces assez considérables le long du Rhin, 
furent surpris dans leur camp près d'Andernach, par 
les généraux d'Othon. Le duc de Franconie fut tué 
en se défendant ; Gislebert se jeta avec son cheval 

' Reginonis chronic, 1. II, ad ann. 939. 

* Rex erat pugnans contra Briseg et alias urbes, qiiœ erant Evurhardi 
«iitionis. (Widiikind, Bes gest. saxon., lib. II, c. 24, ap. Peitz. Mon. Gdrm. 
hht., t. II, p. 444.) 



LOUIS D OUTREMER. 37t 

dans le Rhin qu'il espérait traverser, mais il y pé- 
rit ^ 

Loin d'abuser de sa victoire, Othon P"" se montra 
plein de clémence et de modération. L'archevêque 
de Mayence, Frédéric, fut envoyé temporairement h. 
l'abbaye deFulde, et Rudhard,évêque de Strasbourg, 
au monastère de Corbie. On ne dit pas ce que devint 
l'évêque de Metz, qui avait persisté le plus longtemps 
dans sa rébellion^. Othon ne rentra dans la Lotharin- 
gie que pour y rétablir la paix et la concorde; tous les 
seigneurs lotharingiens se soumirent ; et pour que 
rien ne manquât à la réconciliation, le roi Louis 
épousa Gerberge, veuve de Gislebert et sœur 
d'Othon. Peut-être espérait-il par ce moyen remonter 
sur le trône de ses ancêtres ; mais il paraît qu'Othon 
réservait la dignité de duc de Lotharingie à son ne- 
veu Henri, fils mineur de Gerberge et de Gislebert. Il 
entendait bien en conserver la suzeraineté, car le 
jeune Henri étant mort en 944, il nomma successive- 
ment d'autres ducs, qui ne purent se maintenir dans 
le pays, et finit par confier le gouvernement à son 
frère Bruno, archevêque de Cologne. 

Force fut donc h. Louis d'Outremer de se conten- 



■• Dewez, Hisl. génér. de Belgique, t. U, p. 285; Giesebrecht, Geschichte 
(1er deutschen Kaiserzeit, t. I, p. 265. Les auteurs ne sont pas d'accord sur 
la date de la mort de Gislebert. C'est en 9:39 selon Flodoard et le continua- 
teur deReginon ;en 938d'après Lambert de Schafnaburg, en 9i2 si l'on en 
croit Luitprand et l'annaliste Saxon. 

2 Chron.Rerjin.,\. II, ann. 939. 



372 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

ter du royaume de France, quelles que fussent les 
difficultés de sa position vis-à-vis des grands vassaux. 
Les prétentions d'Herbert sur le territoire rémois et 
sur le siège épiscopal de Reims, où il voulait placer 
un de ses fils appelé Hugues, furent la première cause 
de ses embarras. L'archevêque Artold voulut repren- 
dre le fort de La Chaussée,' qui lui avait été enlevé 
par Herbert, en 938. Celui-ci, de concert avec Hu- 
gues, le duc, marcha contre l'archevêque et s'empara 
de la ville de Reims. L'évêque de Soissons conféra la 
prêtrise au jeune Hugues, qui fut proclamé archevêque 
en remplacement d'Artold. 

Enhardis par le succès, Herbert et Hugues le Grand 
portèrent leurs vues sur la place même de Laon, qui 
était la résidence du roi. Louis d'Outremer n'avait pas 
assez de forces pour leur résister. H prit le parti 
d'aller en Bourgogne lever une armée. On le vit bientôt 
reparaître dans les plaines de la Champagne, avec 
tout ce qu'il avait pu recruter de combattants. Quoi- 
qu'il eût peu de monde avec lui, il se disposait à mar- 
clier à l'ennemi; mais bientôt les conjurés quittent le 
siège de Laon, se portent au-devant du roi, tombent 
à l'improviste sur son armée et la mettent en déroute. 
Louis, entrahié par les siens, put à peine échapper à 
une mort imminente, en se sauvant avec deux de ses 
comtes dans la place de Hautmont. 

La situation du roi était des plus critiques : il se 
retira, semble-t-il, par la Bourgogne au midi de la 
Loire, où il avait quelques partisans. Cependant le pape 



LOUIS D'OUTREMER. 373 

Etienne VIII prit parti pour la royauté ; il envoya dans 
la Gaule un légat chargé de lettres apostoliques qui 
menaçaient d'excommunication les vassaux infidèles. 
Le roi, de son côté, fit faire des démarches auprès de 
Guillaume, duc des Normans, qui consentit à entrer 
dans son parti. L'exemple de Guillaume entraîna les 
ducs des Aquitains et des Bretons : ils vinrent trou- 
ver le roi et s'engagèrent à combattre pour sa cause. 
Louis, les ayant ainsi ralliés, s'avança vers Herbert et 
Hugues, qui étaient campés de l'autre côté de l'Oise. 
Des pourparlers s'établirent d'une rive à l'autre; ils 
aboutirent à une trêve; des otages furent donnés, 
et l'on se sépara '. 

Il paraît que le roi Othon ne fut pas étranger à cet 
essai de conciliation ; Flodoard en parle comme s'il 
se fut trouvé sur l'Oise avec Hugues, son beau-frère -. 
Richer dit aussi qu'Othon fit tous ses efforts pour ré- 
concilier Hugues avec Louis. Une assemblée fut tenue 
à Attigny, mais elle n'eut d'autre résultat que de 
brouiller le duc des Normans avec Hugues et Arnoul, 
comte de Flandre. Ceux-ci, peu de temps après, se 
débarrassèrent de leur ennemi en le faisant assas- 
siner. 

Hugues et Arnoul espéraient sans doute pouvoir 
s'emparer du duché de Normandie; mais Louis ne 



1 Richer, 1. n,c. -28. 

2 Chron., ann. 942. On sait que Hugues avait épousé Iledwigue, sœur 
du roi Oïl'.on et de Gerberye. 

1!. 24 



374 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

laissa pas échapper cette occasion naturelle et fort 
légitime, quoi qu'on en ait dit, de faire revivre ses 
droits de suzeraineté sur cette partie du royaume. Il 
investit Richard, fils de Guillaume, de la terre des 
Normans, et reçut des grands qui l'accompagnaient le 
serment de fidélité. Richard P'', surnommé sans peur, 
n'avait alors que dix ans. Sa soumission au roi excita 
le mécontentement des hommes du Nord de la der- 
nière émigration. Leur chef, Setrich, était entré dans 
la Seine avec une flotte considérable; il y avait été 
rejoint par Thurmod, qui déjà était établi en Nor- 
mandie, mais qui, revenu au culte des païens, voulait 
forcer le fils de Guillaume à l'imiter. Louis d'Outre- 
mer rassembla des troupes pour les combattre, et 
marcha contre eux avec huit cents hommes... Ici 
nous devons laisser parler Richer, dont le récit est 
extrêmement intéressant. 

« Comme le roi avait peu de monde, il ne put 
étendre son armée sur plusieurs points, de manière à 
envelopper l'ennemi; mais, entouré des siens, il les 
fit marcher, enseignes hautes, en colonne serrée. 
Les gentils, de leur côté, s'avancèrent à pied, en 
ordre de bataille; dès le premier engagement, ils je- 
tèrent leurs épées en avant, selon leur usage national, 
et pensant que les pointes serrées allaient effrayer 
et percer la cavalerie du roi, ils se précipitèrent sur 
elle avec leurs boucliers et leurs lances. Mais ce 
nuage d'épées dissipé, la cavalerie royale, couverte 
de fer, entame et traverse leurs rangs, fond sur les 



LOUIS D'OUTREMER. 37& 

fantassins unis en corps épais, les traverse et les 
laisse sur place ; puis, revenant sur ses pas, les en- 
fonce de nouveau et les disperse. Le roi Setrich, qui 
avait été forcé de fuir au fort de la mêlée, fut bientôt 
découvert dans les broussailles et percé de trois 
coups de lance. Pour Thurmod, il combattait encore 
de toutes ses forces, lorsque le cheval du roi Louis, 
lancé à la charge, le frappa de son poitrail et le ren- 
versa. Le roi, continuant sa course, passa outre sans 
le reconnaître ; mais bientôt, assailli par l'ennemi, il 
s'arrêta pour combattre; alors Thurmod, appuyé des 
siens, l'attaque par derrière, et lui enfonce sa lance 
sous l'épaule droite, par le défaut de la cuirasse, 
presque jusqu'à l'hypocondre gauche. Cette blessure 
força le roi à s'arrêter un moment au milieu du car- 
nage; il regarde celui qui l'a frappé, et, d'un coup 
porté obliquement sur le côté droit, il coupe à 
l'agresseur la tête et l'épaule gauche. Il y eut un tel 
carnage de gentils, qu'il périt là neuf mille d'entre 
eux, à ce qu'on rapporte ^ » 

Après cette victoire, le roi confia la ville de Rouen 
à Erluin, qui avait été l'ami du duc Guillaume, et en 
faveur duquel celui-ci s'était attiré la haine du comte 
de Flandre. Louis était revenu à Compiègne, lorsqu'il 
apprit un événement qui n'était pas moins heureux 
pour sa cause : Herbert, comte de Vermandois, 
venait de mourir, frappé d'apoplexie foudroyante. Ses 

î Kicher, I. II. c. 35. 



37(3 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

fils s'empressèrent d'aller faire hommage au roi, qu 
les accueillit avec bonté, oubliant les injures de leur 
père. Tout semblait être favorable, dans ce moment, 
à la restauration du pouvoir royal. Louis d'Outremer 
aurait pu profiter de la circonstance, pour reprendre 
à Hugues, fils d'Herbert, le siège épiscopal de Reims 
qu'il n'avait acquis que par la violence : il aima mieux 
employer les moyens de conciliation. Une sorte 
d'arrangement fut conclue entre les prélats con- 
currents ; on concéda à Artold quelques domaines 
situés dans le pays rémois, et le jeune Hugues de- 
meura en possession de son évêché. La môme poli- 
tique prévalut h f égard du comte de Paris : le roi, 
voulant s'attacher Hugues le Grand par ses bienfaits, 
le pria d'être le parrain d'un de ses enfants et le 
nomma, à cette occasion, duc de toutes les Gaules, 
n partit ensuite, avec la reine Gerberge, pour l'Aqui- 
taine ; il reçut à Nevers le duc des Goths, Raymond, 
et les principaux des Aquitains, qui étaient venus au- 
devant de lui. H s'occupa avec eux du gouvernement 
des provinces, et se les fit remettre, dit Richer, afin 
qu'ils parussent bien tenir de lui toute leur autorité. 
Mais il ne refusa point de leur en conférer de nouveau 
l'administration. H les constitua donc et les établit 
gouverneurs en son nom *. 

Dès son retour à Laon, il voulut, afin de compléter 
son œuvre de pacification, réconcilier Arnoul, comte 

J Rirher, 1. II, c. : .'. 



LOUIS D'OUTRKMER. 377 

de Flandre, avec Eiiuin. Comme Arnoiil aurait été 
exposé à faire de trop grandes restitutions, parce 
que Erluin, par son lait, avait subi de très -grandes 
pertes, le roi donna à celui-ci, h la décharge d'Ar- 
noul, la ville d'Amiens, pour l'indemniser de ses 
pertes. Tous deux furent ainsi réconciliés, de sorte 
que l'ordre et la paix semblaient devoir se rétablir 
dans tout le royaume. 

Mais des événements imprévus eurent bientôt 
rallumé le feu de la discorde. Un fort parti de Nor- 
mans vint fondre sur la Bretagne; la ville de Nantes 
fut prise et saccagée. Les Bretons essayèrent de se 
défendre, mais ils furent vaincus par les Normans, qui 
en tuèrent un grand nombre et réduisirent le reste en 
servitude. Dès que le roi fut informé de cette agres- 
sion, il convoqua les comtes Arnoul et Erluin, et lit 
un appel à quelques évoques de la Bourgogne; lui- 
même se mit en campagne avec les troupes qu'il put 
réunir sous ses drapeaux. Arrivé h Rouen, il y fut reçu 
par ceux qui étaient restés fidèles à leurs serments; 
mais il vit bientôt que les forces des insurgés étaient 
plus considérables que les siennes. Il envoya de- 
mander du renfort à Hugues, et pour le décider à 
venir lui-même avec des troupes suifisantes, il lui 
donna la ville de Bayeux, à condition qu'il s'en em- 
parerait avec le surplus de ses forces. Le duc accepta 
le don, et [iromit de venir au secours du roi. En effet, 
il traversa la Seine avec ses troupes, et arriva devant 
Bayeux; mais là il s'arrêta pour attaquer la ville et la 



-^7:1 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

presser par de nombreux assauts. Pendant ce temps, 
les Normans avaient fait leur soumission au roi. 
Celui-ci en informa le duc et lui ordonna de lever un 
siège qui n'avait plus de raison d'être. Cet ordre, au 
lieu d'être exécuté, ne fit qu'enflammer l'ardeur de 
l'assiégeant. Le roi fut obligé de lui faire dire que, s'il 
ne se retirait pas, il allait marcher contre lui avec ses 
troupes. Hugues céda enfin, mais il conserva de cette 
humiliation un ressentiment qui eut les plus funestes 
conséquences. 

La guerre civile éclata peu de temps après. Insti- 
gués par Hugues, Bernard de Senlis et Teutbold de 
Tours envahirent et saccagèrent la ville de Montigny, 
qui appartenait au roi. Hs pénétrèrent dans la rési- 
dence royale de Compiègne, y enlevèrent les insignes 
de la royauté et s'y livrèrent à toutes sortes de dépré- 
dations. Louis d'Outremer, qui était encore à Rouen, 
se mit à la tête d'une armée normande, et se transporta 
d'abord dans le Yermandois, qui était le foyer de 
toutes les insurrections. R ravagea entièrement le 
comté, et puis ayant mandé les comtes Arnulphe, Er- 
luin, Bernard le Danois et Théoderic, il voulut se 
rendre h Reims ; mais l'archevêque Hugues, qui occu- 
pait cette ville, lui en fit fermer les portes. Le roi 
irrité voulut faire le siège de Reims. Alors Hugues, le 
duc, intervint non par la force, mais par l'intrigue, 
n ouvrit des négociations interminables ; tous les 
moyens furent mis en œuvre pour les prolonger 
jusqu'à ce qu'une occasion se présentât de faire 
tomber le roi dans le piège. 



LOUIS D OUTREMER. 379 

Un armistice ayant été conclu, Louis d'Outremer, 
qui était sans méfiance, retourna à Rouen avec Erluin 
et un petit nombre des siens, ne craignant pas d'y sé- 
journer avec peu de monde, comme il avait l'habitude 
de le faire. Ce fut le moment opportun pour ses en- 
nemis. Hagrold, comte de Bayeux, l'engagea à visiter 
cette ville. Le roi ne fit aucune difficulté de s'y rendre 
avec peu de monde, croyant aller chez un de ses 
fidèles dont il n'avait pas h suspecter la loyauté ; mais 
cl peine y était-il, qu'il se vit assaillir par une troupe 
d'hommes armés. Il ne dut son salut qu'à la vigueur 
de son bras et à la rapidité de son cheval. Il rentra 
seul à Rouen. Là de nouvelles trahisons l'atten- 
daient : les habitants s'emparèrent de sa personne et 
le jetèrent dans une prison (945). 

Nous allons voir maintenant se déployer le carac- 
tère d'Hugues le Grand, que le célèbre Augustin 
Thierry n'a pas craint de glorifier comme le chef 
du parti national en France "•. Dès que le duc 
eut appris que le roi, son suzerain, et à qui il avait 
prêté serment de fidélité, était prisonnier des Nor- 
mans, il songea aux moyens non de le délivrer, mais 
de se le faire livrer, afin d'en obtenir sans combat et 
sans danger la place de Laon, qui le gênait dans ses 
projets ambitieux. Il se rendit à cet effet à Bayeux, 
auprès de cet honnête comte Hagrold, qui, à son in- 
stigation, avait dressé le premier guet-apens. Là, 

' Lettres sur l'histoire de France^ XIV. 



380 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

feignant d'agir dans l'intérêt du roi, il demanda sa 
mise en liberté aux Rouennais, dont la réponse lui 
était probablement connue d'avance. Ceux-ci ne re- 
fusaient pas ce qu'on leur demandait, mais ils y met- 
taient pour condition que tous les enfants de Louis 
d'Outremer leur fussent livrés comme otages. Hugues, 
se posant en intermédiaire officieux, fit connaître à la 
reine Gerberge les exigences des Normans. Cette 
princesse, qui avait deux enfants, ne consentit à livrer 
que le plus jeune de ses fils ; elle refusa formelle- 
ment de se séparer de l'aîné. Les Normans finirent 
par transiger : ils acceptèrent comme otage le plus 
jeune des tils de Louis, h condition qu'il fût accom- 
pagné de l'évêque de Soissons, qui était un des 
personnages les plus considérables du parti roya- 
liste K 

Mis en liberté, le roi s'attendait à être reconduit à 
son palais; mais alors Hugues jeta le masque. Ce 
fut lui qui s'empara du prisonnier, et il le confia à la 
garde de Teutbold, comte de Tours ^. Les bistoriens 
français n'ont pas un mot pour flétrir cette infamie ; 
Augustin Thierry se borne à dire que le roi ne sortit 
de la tour de Rouen que pour être livré aux chefs du 

' Wiilonem ergo Suessorum episcopum.qnem inter oranes potissimum 
videbant, ex|>eiuiit, ac pro obsidé, cmn régis tilio recipiunt (Richer. 
Jib. Il, c. 48.) 

- Ce Teutbold, que les Français appellent Thibault, était Norman de 
naissance. 11 avait épousé une fille de Robert le Fort, et s'était fait donner 
le comté iie Tours par les rois Louis etCarioman. (Voiries JS'oles et disser- 
l'ttions de M. Guadet dans son édi'ion de Richer, t. II, p. 3.'6.) 



LOUIS DOUTREMER. 381 

parti national qui l'emprisonnèrent à Laon '. Nous 
savons bien que la morale des partis politiques ne 
s'élève pas ordinairement plus haut; mais celle de 
l'histoire au moins devrait avoir d'autres proportions. 
Et d'ailleurs le parti national que rêve Augustin 
Thierry est excessivement problématique ; on ne le 
voit apparaître nulle part. Hugues le Grand figure 
seul sur le théâtre de l'intrigue, et son ambition per- 
sonnelle domine toute la scène. Un parti vraiment 
national ne s'efface pas derrière des intérêts aussi 
peu avouables. 

Quand la reine Gerberge fut informée de la trahison 
du duc, elle implora l'assistance de son frère Othon 
et celle d'Edmond, roi d'Angleterre. Othon envoya 
une députation à Hugues pour l'engager fortement h 
mettre le roi en liberté. Edmond lui fit témoigner 
son indignation, et le menaça de l'attaquer par mer 
et par terre. C'eût été le moment pour un parti na- 
tional de se révéler par une démonstration énergique ; 
mais que voyons-nous? Hugues repousse avec énergie 
les menaces du roi d'Angleterre, mais il s'efforce de 
fléchir Othon ; il lui Aiit demander une entrevue et ne 
peut fobtenir. H s'en va ensuite trouver Louis d'Outre- 
mer dans sa prison, lui reproche d'avoir dédaigné 
ses services, les lui offre de nouveau; il consent h 
ce que Louis remonte sur le trône; il promet d'être 
son soutien, son défenseur, de lui garder fidèlement 

' Lettres sur l'hiiloire de Franre, XIV. 



382 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

sa foi... pourvu qu'à titre de récompense, le roi lui 
concède la ville de Laon ^ ! 

Louis fut obligé de consentir. Après avoir ainsi 
payé sa liberté, il se retira à Compiègne, où il fut 
bientôt rejoint par la reine Gerberge, quelques 
évéques de Belgique et plusieurs grands de ce pays. 
La situation qui lui était faite avait beaucoup d'ana- 
logie avec celle des derniers Mérovingiens. Hugties 
voulait jouer le rôle des maires du palais de la famille 
des Pépins ; mais il était loin de pouvoir leur être 
comparé sous quelque rapport que ce fût; et Louis 
d'Outremer n'était pas un roi de l'espèce de celui qui 
en 732 avait été jugé par tout le monde, par les 
Francs, par les évêques gallo-romains et par le pape 
lui-même, indigne de porter la couronne. Le Méro- 
vingien serait entré dans un cloître, et dépouillé de 
sa longue chevelure, il se serait résigné. Louis n'était 
pas d'humeur aussi bénévole ; son premier soin fut 
de chercher les moyens de se venger et de récupérer 
tout ce qu'on lui avait pris. Il fit exposer sa situation 
à son beau-frère, le roi Othon, et à Conrad, roi de 
Bourgogne ; l'un et l'autre promirent de lui venir en 
aide. 

Cette promesse ne tarda point à être suivie d'exé- 

' Jum memiiieris te virum esse. Considères quoque, quiJ tuae ralioni 
commocium sifc. Sicque virtus redeat, ut in benivoienliam nos revocet, te 
imperantem et me militantem, per me etiam reliquos militatum tibi re- 
ducat. Et quia rex a me creatus, nihil mihi largttus es, Laudanum saltem 
militaturo liberaliter accommoda. Quod eliam causa erit fidei servundas. 
{Rich., 1. II, col.) 



LOUIS D'OUTREMEK. 383 

cution. En 946 Otlion, ayant franchi le Rhin avec une 
armée, traversa la Belgique et marcha au-devant de 
Conrad qui, parti des Alpes, accourait au secours du 
roi Louis. Celui-ci se joignît bientôt à ses auxiliaires, 
et les trois rois se dirigèrent ensemble d'abord sur 
Laon, ensuite vers Reims. L'archevêque Hugues, 
qui occupait toujours cette dernière ville , fut si 
effrayé qu'il l'abandonna et s'enfuit avec les siens. On 
vit alors Artold remonter sur le siège épiscopal de 
Reims, d'où il avait été expulsé quelques années 
auparavant. Après avoir pris Reims, les rois lais- 
sèrent cette ville à la garde de la reine Gerberge 
assistée de quelques fidèles, et se mirent à la pour- 
suite du duc Hugues, qui s'enfuit à Orléans; ils 
traversèrent la Seine et dévastèrent tout le pays 
jusqu'à la Loire ; ils passèrent ensuite sur les terres 
des Normans, où les mêmes ravages furent exercés. 
Bien que le duc de France n'eût, pas été person- 
nellement atteint dans cette campagne , il paraît 
cependant qu'elle eut pour effet d'affaiblir considéra- 
blement sa puissance et de relever l'autorité du roi. 
Nous en trouvons la preuve dans un fait assez signi- 
ficatif qui eut lieu l'année suivante (947). Louis étant 
venu en Belgique, Othon se porta à sa rencontre, et 
les deux souverains se rendirent à Aix-la-Chapelle 
où fut célébrée la fête de Pâques. C'était pour Hugues 
une occasion de se montrer; du moins il le pensait, 
car il profita de f absence du roi pour tâcher de 
reprendre la ville de Reims. Déjà le siège de cette 



38i HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

place était commencé ; un camp, entouré de fossés 
et de palissades, avait été formé devant la ville, lors- 
qu'on apprit que le roi revenait furieux. Les assié- 
geants se hâtèrent de disparaître, et le roi entra 
dans la place sans même les avoir rencontrés ^ 

Cependant Louis d'Outremer et beaucoup de 
grands, tant ecclésiastiques que laïques, désiraient 
de voir mettre un terme aux maux résultant de cette 
guerre civile. Plusieurs synodes se succédèrent dans 
les années 947 et 948. Le plus important est celui qui 
fut tenu à Ingellieim, au mois d'août 948, et auquel 
assistèrent les rois Louis et Othon. On y délibéra sur 
les périls de la chose publique, sur les mauvais trai- 
tements que le roi avait eu h subir et sur la nécessité 
de rétablir la puissance royale. Louis prononça un 
discours qui résume admirablement la longue histoire 
des intrigues et des indignités du duc. 

« A quel point, dit-il, je suis forcé de me plaindre 
des mauvaises dispositions et de la conduite de 
Hugues, il le sait celui par la grâce duquel, ainsi 
qu'on vient de le dire, vous êtes ici rassemblés. Le 
père de Hugues, pour remonter au commencement, 
le père de Hugues, convoitant le trône du roi mon 
père, qu'il aurait dû servir et au palais et à la guerre, 
priva cruellement le roi de ce trône, et demanda que 
jusqu'à la lin de ses jours il fût renfermé dans une 

' Jaiîijue in diebus numéro novem agitabaiit. ccm regem ;uieo iiidi- 
i-Miatum regredi ab observatoribus minlialur. Et mox ohsidione soltita, 
liuodecima die ab iirl^e disceddnt. (Riclier, 1. II, c. GJ.) 



LOUIS DOUTREMLR. :?8i 

prison. Pour moi, jeune enfant, je fus caclié par les 
miens dans une botte de foin, et il me força de me 
réfugier au delà des mers, et jusqu'auprès des monts 
Ripliées ^; après la mort de mon père et durant mon 
exil, ce même Hugues, se rappelant l'exemple de son 
père, dont la présomption avait causé la mort, crai- 
gnit de se charger du royaume; mais par haine pour 
nous, il donna le trône h. Raoul. Entin la Divinité, 
disposant de celui-ci comme des autres, mit fin h son 
règne quand il lui plut. Le trône devenant donc 
vacant, il me rappela de la terre d'exil, par le conseil 
des gens de bien, et, du consentement de tous, 
m'éleva sur le trône, ne me laissant rien autre chose 
que la ville de Laon. Lorsque ensuite j'ai cherché à 
rentrer en possession des droits qui me paraissaient 
appartenir au roi, il en conçut une profonde envie. II 
devint alors mon ennemi secret : si j'avais quelques 
amis, il les séduisait par de l'argent ; de mes ennemis 
il réchauffait la haine. Enfin, poussé par l'envie, il 
engagea les pirates (les Normans) à me prendre par 
trahison, pensant que si la chose avait lieu, il pourrait 
faire passer la couronne sur sa tête. L'effet répondit h 
l'artifice; je fus pris et confié aux murs d'une prison. 
Hugues alors, feignant de m'arracher de leurs mains, 
demanda que mes fils leur fussent donnés en otages. 
Mais ceux qui m'étaient restés fidèles s'opposèrent à 
ce que tous mes enfants leur fussent livrés ; ils eu 

' l'roliableraeiit les moiiUigtios (l']:;r:os>e. 



386 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

reçurent un seulement et me remirent entre les mains 
du duc. Comptant déjà sur la liberté, je voulais aller 
partout où il me conviendrait, mais on sait qu'il en fut 
autrement : car bientôt Hugues me jeta dans les fers 
et me garda en prison l'espace d'un an. Enfin, lors- 
qu'il vit qu'il allait être attaqué par mes parents et 
mes amis indignés, il m'offrit la liberté en échange de 
Laon. Cette place était mon seul rempart, c'était mon 
seul asile, celui de ma femme et de mes enfants. Que 
faire? Je préférai la vie à une forteresse; pour une 
forteresse j'acquis la liberté. Et voilii que privé de 
tout, j'implore le secours de tous. Si le duc ose 
démentir ces faits, il ne nous reste plus que le 
combat singulier ^. » 

Hugues le Grand se garda bien de relever cette pro- 
vocation : (c H ne se présenta , comme on pouvait le 
croire, dit Augustin Thierry, ni avocat ni champion 
de la partie adverse pour soumettre un différend 
national au jugement du roi de Germanie ^... » Cette 
manière de présenter les choses est évidemment 
fausse; il ne s'agissait ni de différend national ni d'un 
jugement à prononcer par le roi de Germanie. Le 
différend entre Louis et Hugues était essentiellement 
personnel ; il pouvait fort bien se vider par un duel ; 
cela était conforme aux usages du temps. Le même 

' His si dux contraire audeut, nobis tanlum singulariter congrediendum 
sit. [Richer., hb. lî, c. 73 ) Nous nous sommes servis de !a traduction de 
M. Guadet. 

^ Lettres sur l'histoire de France, XIV. 



LOUIS D'OUTREMER. 38T 

auteur n'est pas plus exact, quand il dit que l'assem- 
blée se composait des évêques de la Germanie. Riclier 
cite parmi les assistants le métropolitain de Reims, 
les évêques de Toul, de Metz, de Verdun, de Cambrai, 
de Laon, de Tongres, de Strasbourg et de Baie. L'as- 
semblée était présidée non par le roi de Germanie, 
mais par un légat du saint-siége ; elle n'avait aucun 
caractère national ; elle n'était ni germaine ni gauloise, 
mais chrétienne et cosmopolite comme l'Église. 

Les délibérations de cette assemblée ont un cachet 
de sagesse fort remarquable. On y constate d'abord 
que le duc s'étant emparé de presque tous les droits 
du trône, le synode se trouve impuissant pour lui ré- 
sister à force ouverte ; on reconnaît ensuite qu'il vaut 
mieux essayer de moyens plus doux et tâcher , avec 
l'aide de Dieu, de ramener à la règle, par la raison et 
par des considérations puisées dans les choses mêmes, 
celui qui n'a ni crainte de la Divinité, ni respect 
humain. On décide enfin que si, après un avertisse- 
ment amiable, le duc refuse de venir à résipiscence, 
il sera frappé d'un anathème général. « Voilà, dit le 
légat du saint-siége, tout l'appui que nous pouvons lui 
prêter (au roi Louis). Maintenant n'en a-t-il pas à rece- 
voir d'ailleurs? En terminant sa plainte, il demande 
le secours de tout le monde : nous sommes venus à 
son aide ; que recevra-t-il à présent du seigneur et 
roi Othon? » 

A cette interpellation Othon répondit : « Il y a, mes 
pères, des avantages que vous pouvez procurer au 



388 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

seigneur et sérénissime roi Louis; car, si vous atta- 
quez ses ennemis par les armes divines, ou ils suc- 
comberont promptement dans ce combat, ou s'il reste 
quelque chose à faire, nos armes l'effectueront plus 
facilement. Ainsi donc, comme le veut le légat du 
seigneur pape, employez les armes qui vous sont 
propres, et percez du glaive de l'anathème les enne- 
mis d'un si grand roi. S'ils osent ensuite relever la 
tête, et ne craignent pas de résister à l'excommunica- 
tion, alors ce sera h nous d'agir '... » 

Le synode écrivit effectivement au duc Hugues, 
pour l'exhorter à donner satisfaction au roi : « Nous 
t'avertissons, disait-il, de revenir à d'autres senti- 
ments, nous t'exhortons à rentrer au plus vite dans 
une humble soumission envers ton seigneur. Que si 
tu méprises nos admonitions, sans aucun doute, avant 
de nous séparer, nous te frapperons d'anathème, 
jusqu'à ce que tu aies donné satisfaction, ou que tu 
sois allé h Rome pour t'expliquer devant notre sei- 
gneur le pape ^. » 

Il ne paraît pas que le duc ait tenu grand compte 
de cette menace : car l'anathème fut récilement 
prononcé à Trêves, où le synode s'était transporté. 
Le roi Louis reçut alors du roi Othon quelques 
troupes, avec lesquelles il prit successivement la 
place de Mouzon et le fort de Montaigu ; il fit une 



1 Richer, t. H, c. 

2 Ibid., c. 77. 



LOUIS D'OUTREMER. 389 

vaine tentative pour rentrer dans sa ville de Laon, 
et puis il se retira à Reims. Il y vivait assez paisible- 
ment, lorsque le duc, bravant l'anathème, vint 
avec une armée de Normans attaquer Soissons, 
qu'il ne put prendre, et marcha ensuite sur Reims. 
Alors le roi envoya Gerberge vers Othon, son frère, 
pour l'engager à lui envoyer au plus vite des troupes 
en nombre suffisant. Othon ordonna à Conrad, duc 
de Lotharingie, de lever une armée en Belgique. Mais 
dans l'intervalle, le roi Louis s'empara par surprise 
de la ville de Laon, sauf la citadelle qu'il ne put em- 
porter, quelque effort qu'il fît. 

Au mois de juillet suivant (949), nous voyons le 
duc Conrad arriver de Belgique avec son armée. Le 
roi se met ii la tête des Belges, entre sur les terres 
du duc Hugues, incendie le faubourg de Sentis, assiège 
la ville et ravage sans pitié tout ce qu'il rencontre 
appartenant au duc, jusqu'à la Seine ^. Les évoques 
interviennent et négocient une trêve ; le pape, de son 
côté, approuve les actes du concile tenu l'année 
précédente à Ingelheim, et excommunie de nouveau 
le duc. Les évêques gaulois, encouragés par cet 
acte du pape, font au duc de sévères remontrances 
et finissent par le décider à la soumission. Hugues 
demande h. se réconcilier avec le roi, et promet 
de lui donner entière satisfaction. Une conférence 

1 Adest ergo Chonradus dux cum exercitu ex totaBelgica... etusqueaJ 
fluvium Sequanam, quidquid ducis visum est per iO miliaria immanisf ima 
insectati sunt. [Richer, 1. II, c. 92 et 93.) 

II. 25 



390 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

eut lieu entre eux près de la Marne. Le duc se re- 
connut par les mains et par le serment l'homme du 
roi, lui rendit la citadelle de Laon, qu'il fit évacuer, 
et promit de lui garder dorénavant une parfaite 
fidélité ^ 

Ces faits sont de la fin de l'année 949 et du com- 
mencement de 950. Louis d'Outremer régna paisible- 
ment depuis cette époque. Nous avons de lui un di- 
plôme donné à Reims, le 20 août 950, par lequel il 
confirme une donation faite à l'abbaye de Saint-Pierre 
de Gand 2. Mais en 954 il fit une chute de cheval en 
poursuivant un loup dans une partie de chasse. Cet 
accident occasionna sa mort, qui eut lieu le 9 septem- 
bre de la même année. Il fut enseveli dans le mo- 
nastère de Saint-Remi près de Reims. 



§ 3. LOTHAIRE ET LOUIS V. 

Deux fils étaient nés du mariage de Louis d'Outre- 
mer avec Gerberge. L'aîné, du nom de Lothaire, était 
âgé de douze ans au moment de la mort de son père. 
Il fut élevé sur le trône dans une assemblée composée 
d'un grand nombre de seigneurs et d'évêque's de Bel- 
gique, de Germanie, de Bourgogne, d'Aquitaine, de 

' Hugo itaqiie dux per manus et sacramentum régis efficitur, ac turrim 
Laudunicam suis evacuatam régi reddit ; multam ab inde fidem se serva- 
turum pollicens. [Richer, 1. II, c. 77.) 

- Mir. Oper. dipî./U I, p. SGO ; D. Bouquet, t. IX, p. 607. 



LOTHAIRE ET LOUIS V. 391 

Gothie, et à laquelle assistait avec Hugues, duc de 
France, l'archevêque Brunon, nommé duc de Lotha- 
ringie par son frère Othon depuis l'année précédente. 
Le jeune Lothaire fut sacré roi, du consentement de 
tous, par àrtold, archevêque de Reims, dans la basi- 
lique de Saint-Remi, le 12 novembre 9o4. Dès lors 
Hugues chercha à l'envelopper de sa tutelle, comme il 
avait fait à l'égard de Louis ; mais le véritable tuteur 
de Lothaire fut Brunon, son oncle, frère d'Othon 
et de Gerberge. Au reste, Hugues ne vécut plus long- 
temps; après une campagne assez heureuse en Aqui- 
taine contre Guillaume, il tomba malade et mourut à 
Paris, le IQ juin 956. H laissait trois fils en bas âge; 
celui qui fut connu sous le nom d'Hugues Capet n'avait 
alors que dix ans. Leur mère, Hed\vige, qui était 
sœur de Gerberge, se plaça comme celle-ci, avec ses 
enfants, sous la protection de leur frère commun, 
l'archevêque duc Brunon; de sorte que les fils 
d'Hugues le Grand ou l'Abbé furent, pour ainsi dire, 
élevés avec les fils du roi Louis, dont ils étaient cou- 
sins germains. 

Brunon se trouva ainsi h la tête du gouvernement 
des deux royaumes. S'il y avait eu en France, comme 
le suppose Augustin Thierry, un parti national et anti- 
germain, c'eût été le moment pour ce parti de se 
lever, lorsque les rênes du char de l'Etat étaient 
tenues par un évêque allemand. Or, la seule opposi- 
tion sérieuse que Brunon ait eue à combattre fut celle 
de Régnier II, comte de Hainaut, qui prétendait à la 



302 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

succession de son parent Gislebert, et qui s'était mis 
en possession des biens donnés en dot par Gislebert ti 
Gerberge. Régnier fut vaincu, et obligé non-seulement 
à restituer les domaines qu'il avait envahis, mais 
encore à quitter la Belgique. Son comté de Hainaut 
fut donné à un nommé Ricaire, qui le transmit à ses 
deux fds Garnier et Rainolde. 

Une autre tentative de rébellion fut celle de Robert 
de Trêves, fils d'Herbert de Vermandois et frère de 
l'évêque déposé, Hugues. H convoitait la forteresse de 
Dijon ; ne pouvant s'en emparer par force, il tâcha de 
corrompre l'officier qui la commandait, et se fit 
livrer la place par trahison. Brunon, avec deux mille 
soldats belges, s'empara des terres de Robert et mit 
le siège devant la ville de Troyes. De leur côté, le roi 
et sa mère conduisent des forces contre la place de 
Dijon; Robert se soumet, implore l'indulgence du roi, 
lui donne des otages et se lie à lui par serment. On 
l'oblige à livrer le traître, qui est décapité. 

La destruction du château de Chèvremont, qu'une 
légende liégeoise attribue à l'évêque Notker "*, doit 
être de la même époque. Cette forteresse était, dit- 
on, habitée par un guerrier farouche nommé Immon, 
qui répandait la terreur et la désolation dans le pays. 
L'évêque appelé au château pour administrer le bap- 
tême à un enfant nouveau-né, y introduisit, sous 
l'habit religieux, des hommes d'armes qui, b. un signai 

1 Chapeauville, Gesta pontif. Tuivjr.; Trajecl. et Leocl., t. I, c. 50. 



LOTHAIRE ET LOUIS V, 393 

donné, égorgèrent le châtelain et ses gens. Cette 
histoire est peu vraisemblable ; mais le personnage 
d'Immon n'est pas fabuleux; il figure dans la chro- 
nique de Widukind, comme ancien compagnon 
d'armes de Gislebert. On y rapporte qu'il trahit son 
seigneur, et qu'il s'empara par surprise du château de 
Chèvremont ^. Peu de temps après il y fut attaqué par 
Brunon, et il est très-probable, quoique la chronique 
ne le dise pas 2, que c'est dans cette guerre que le 
château fut démoli et rasé. 

On voit qu'il ne s'agit dans toutes ces affaires que 
d'intérêts privés. Les voleurs, latrones, comme dit 
Widukind, doivent être réprimés; la nation indomp- 
table des Lotharingiens a besoin d'être mise à la rai- 
son; mais de Gaulois, de mouvement national gaulois, 
il n'y a pas d'apparence. Évidemment M. Michelet est 
dans le vrai, lorsqu'il dit : « Gouvernée, défendue 
par des étrangers, la Neustrie n'avait depuis long- 
temps de force et dévie que dans son clergé... Il 
semble qu'elle ne présentait guère que des esclaves 
épars sur les terres immenses et à moitié incultes 
des grands du pays ^. » Quant à ceux-ci, aux grands, 



1 "Widukindi Ees yestœ Saxonicœ, lib. H, c. 23 et 28, ap. Pertz, Monu- 
menta Germ. hisl., t. H, p. 444. 

2 Widukind se borne ii dire que Brunon purgea le pays des voleurs ou des 
brigands qui l'infestaient : « Quem cum rex prœfecisset genti indomitœ Lo- 
thariorum, regionem a latronibus purgavit, et in fantum disciplina legali 
instruxit, ut sumina ratio, summaque pax illis in partibus locum tene- 
rent.»(Lib. II, c. 36.) 

' Histoire de France^ liv. II, ch. 3. 



39i HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

nous les voyons accourir de toutes parts à Laon, dès 
qu'ils sont informés du retour du roi dans cette ville. 
« Deux des fils du feu duc, Hugues et Othon, s'y ren- 
dent aussi, dit Richer, et, en présence de tous, 
jurent au roi de le servir fidèlement. Lotliaire, vou- 
lant reconnaître leur dévoûment, donna h Hugues le 
titre de duc qu'avait porté son père et ajouta h sa 
principauté le pays de Poitiers ; il donna à Othon la 
Bourgogne ^. » 

L'archevêque Brunon présida pendant près de 
douze ans aux destinées des deux royaumes. H 
s'efforça de maintenir la paix et la concorde, dans la 
Neustrie, entre ses neveux, le roi Lothaire et les fils 
d'Hugues -. Afin d'assurer la défense de la Lotharin- 
gie, il forma de ce pays deux duchés, et confia h 
Frédéric, comte de Bar, le duché de haute Lotharin- 
gie, correspondant au pays qui depuis fut appelé 
Lorraine, à Godefroid, duc de Verdun ou d'Ardenne, 
la basse Lotharingie, qui est la Belgique actuelle. 
Brunon mourut en 965 ^. Aucun événement grave ne 
vint troubler l'ordre qu'il avait établi, jusqu'à la 
mort de l'empereur Othon '*, qui eut lieu en 973. 

1 liicher, lib. IIL c. 13. 

- Praeterea Lotharium, sororis suae filium. de antiqua regum prosapia 
ortum, cum a sobrinis suis vehementer esset oppressus, mirifice eruit et 
exaltavit; nec cessavit, doriec in locum patris su! regem constituit, ac ma- 
jores ipso potentioresque Hugonis filios omnesque ililus regni principes 
sub jugum ejus stravit. (Ruotgeri Vita Brunonis, c. 39.) 

5 Ruotgeri Vila Brunonis, c. 45. 

* Othon I"^f avait été sacré empereur par le pape Jean Xll, le 2 fé vrier 
9G2. 



LOTHAIRE ET LOUIS V. 39b 

Mais à peine Othon II eut-il succédé à son père, 
que la discorde reprit son empire. Lothaire n'avait 
pas oublié que la Lotharingie était la patrie de ses 
aïeux ; il voyait sans doute à regret que ce royaume 
fût sorti de la succession des Carolingiens; mais la 
pensée de le reprendre ne lui serait pas venue, si elle 
ne lui avait été suggérée par les événements. Il y avait 
à la cour de Lothaire deux jeunes princes dont nous 
avons déjà parlé, Régnier et Lambert, qui étaient fils 
de Régnier, comte deHainaut, et qui aspiraient à ren- 
trer en possession de leur comté. Ce sont ces jeunes 
guerriers qui commencèrent les hostilités. Godefroid, 
duc de basse Lotharingie, venait de mourir de la peste 
en Italie (en 964) ; ils crurent que l'occasion était 
favorable , et en effet ils parvinrent à expulser du 
Hainaut les comtes Garnier et Rainold, qui avaient 
succédé à Ricaire. Il y eut entre eux un combat san- 
glant à Péronne, près de Rinche; la victoire resta 
aux fils de Régnier; leurs rivaux furent vaincus et 
tués *. Mais peu de temps après ^ Othon II marcha 
contre les vainqueurs ; il vint les attaquer dans le 
château de Roussoit ^, sur la Haine, et les força à 
repasser en France. Le comté de Hainaut fut alors 

1 Chron. Balder.j lib. I, c. 9i ; Sùjeherli, ann. 973. 

'- En 97i, d'après Sigebertde Gembloux. 

'' Les chroniqueurs appellent ce château Bussud, Biixudis, Buxus. Plu- 
sieurs écrivains ont pensé que c'était Boussu près de Saint-Ghislaïu. Mais 
Dewez fait remarquer que le château de Boussu n'a été bâti qu'en 1340; 
tandis que celui de Boussoit, voisin du champ de bataille de Péronne, ejt 
très-ancien. (Dewez, Histoire générale de la Belgique, t. U, p. 298.) 



396 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

donné à Arnoul ^, qui se fixa ii Valenciennes, et à 
Godefroid, qui établit sa résidence h Mons. 

Chassés de leur pays pour la seconde fois, privés 
de leur patrimoine, dépouillés de leurs dignités, 
Régnier et Lambert firent éclater des plaintes légi- 
times et cherchèrent à se créer des partisans en 
France. Leurs efforts ne furent pas infructueux ; ils 
trouvèrent de l'appui dans Othon, fils du comte de 
Vermandois, dans Hugues Capet, et dans Charles, frère 
du roi Lothaire, qui, ne possédant que son épée, re- 
cherchait toutes les occasions de guerroyer. Une expé- 
dition fut résolue et tentée en 976 ; l'attaque fut diri- 
gée sur Mons; on n'en connaît pas les détails ; tout 
ce qu'on sait, d'après les chroniques, c'est que Gode- 
froid fut blessé. Arnoul prit la fuite, et nonobstant, 
la place de Mons qu'ils défendaient résista aux efforts 
des assiégeants 2. Cette expédition n'en eut pas moins 
des résultats considérables. Pour mettre un terme 
aux hostilités, Othon II se prêta à un arrangement 
qui semblait concilier tous les intérêts. Charles de 
France fut créé duc de basse Lotharingie, sous la su- 
zeraineté du roi de Germanie, auquel il prêta serment 



• M. Henri Martin prend cet Arnoul pour le comte de Flandre : celait 
le fils d'Isaac, comte de Cambrai et de Valenciennes. (H. Mar tin, Histoire de 
France, 1. 11, p. 536.) 

2 Sigebert. chron., ad ann. 976; Contin. Frodoardi, ap. Bouquet, t. VHI, 
p. 214; Dewez, t. II, p. 299; H Mirtin, t. 11, p. 722; Jahrbuecher des 
deulschen Reichs unter dem saechsischen Slamme, conlinué par Giesebrecht, 
t. II, part. 1", p. 29. 



LOTHAIRE ET LOUIS V. 39T, 

de fidélité* ; on rendit à Régnier le comté de Hainaut^ 
et Lambert eut le comté de Louvain 2. 

Il paraît que ces concessions ne répondaient pas à 
tous les vœux, à toutes les espérances. Autour du roi 
Lothaire s'agitaient des passions, des ambitions pour 
qui l'état de paix n'était qu'un obstacle. Hugues Capet 
et d'autres grands de la cour entraînèrent le roi Lo- 
thaire dans une expédition sans but et sans raison 
contre Aix-la-Chapelle, où se trouvait le roi Othon 
avec sa femme Théophanie ^. Cette équipée n'eut 
d'autre résultat que de brouiller les deux souveraine 
et d'engager Othon à faire, l'année suivante, une ex- 
pédition semblable contre Paris *. Quand Lothaire 
ouvrit enfin les yeux, il comprit que ses véritables 
ennemis étaient ceux qui le poussaient à la guerre 
contre le roi de Germanie, afin de l'isoler complète- 
ment et d'avoir meilleur marché de l'autorité royale. 
Il envoya h. Othon des députés, dont le discours est 
précieux à recueillir, car il éclaire parfaitement la 
situation : « Jusqu'ici, dirent-ils, les fauteurs de dis- 

1 D'après la chronique de Balderic de Cambrai, Charles ne fut nommé 
duc par othon H que sous la condition expresse de lui rendre hommage 
comme vassal, et de s'opposer aux tentatives que pourrait faire son frère 
pour s'emparer du duché. 

- Suivant Albéric, ce ne fut qu'en 998 que Régnier et Lambert furent 
mis en possession de leurs comtés. (D. Bouquet, t. IX, p. 287.) Une charte 
lie l'an 1003 constate que Lambert était comte de Louvain à cette époque, 
Comité Lovaniœ Lantherto. (Miraîus, Opéra dipL, t. 1, p. 348.) 

3 VArt de vérifier les dates, t. XIII, p. 356. 

< Jahrhuecher des deiitschen Reichs, l. c, p. 48-55 ; Hugues de Fleury, 
dans D. Bouquet, t. VIII, p. 323 ; le continuateur de Frodoard, dans Bou- 
quet, t. IX, p. 81. 



•398 HISTOIRE DES CAROLINGIENS, 

corde, de haine, de guerre, ont triomphé ; ceux, en 
effet, qui se complaisaient dans la discorde, parce 
qu'ils pensaient que près de rois en désaccord il y 
avait pour eux à gagner, ont tenu une place élevée 
entre deux nobles princes. Ils désiraient le malheur 
commun, afin d'acquérir près de rois brouillés entre 
eux plus de gloire et plus d'honneur... ^ » 

Les deux rois eurent donc une entrevue, et la paix 
fut rétablie entre eux en 980 -. Quand Hugues en fut 
informé, son dépit éclata de manière h ne point laisser 
de doute sur ses desseins. Il courut à Rome, où le roi 
Othon s'était rendu à la demande du pape Benoît VII. 
Il espérait le détacher de Lothaire, ou tout au moins 
s'assurer son amitié pour l'empêcher de soutenir Lo- 
thaire contre ses puissants vassaux. Le résultat de 
cette négociation fut bien différent. Soit par l'effet de 
la volonté d'Othon, soit par l'intervention des hommes 
raisonnables des deux partis, une réconciliation gé- 
nérale eut lieu, pour quelque temps du moins; Hu- 
' gués lui-même se rapprocha de Lothaire et les deux 
princes s'unirent par les liens d'une apparente amitié. 



» Richer, lib. III, c. 79. 

■^ Les historiens ne sont pas d'accord sur les stipulations de la paix de 
980. Les auteurs de VArt de vérifier les dates, t. V, p. 4S8, disent, mais en 
termes dubitatifs, qu'Othon ne conserva la Lorraine que comme fief de la 
couronne de France. Dewez démontre par les chroniques l'inexactitude de 
cette assertion. Sismondi (t. II, p. 482) traite de fable cette prétendue in- 
féodation de la Lotharingie. On peut voir aussi la note A de D. Bouquet, 
t. X, p. 122. Selon l'opinion commune, le traité fut conclu sur les bords du 
Cher dans l'Ardenne ; d'après VArt de vérifier les dates, ce serait à Reims. 



LOTHAIRE ET LOUIS V. 399 

Cette amitié fut scellée par le couronnement du fils 
de Lotliaire, Louis, proclamé roi par le duc et les 
autres grands du royaume, dans une assemblée tenue 
à Compiègne, en 981, 

La situation du roi Lotliaire se trouvait notable- 
mentaméliorée par ces arrangements; mais la royauté 
en elle-même n'y avait gagné aucune garantie nou- 
velle. Ce qui lui manquait, c'était un territoire à elle 
propre et non inféodé h quelque duc ou comte assez 
puissant pour se rendre indépendant. L'occasion parut 
se présenter d'atteindre ce but si désirable, à la mort 
de Raimond, duc des Goths. En faisant épouser sa 
veuve par Louis, on espérait faire passer sous l'auto- 
rité directe du roi toute l'Aquitaine et la Gothie. Ce ma- 
riage fut négocié ; les deux rois partirent pour l'Aqui- 
taine avec une suite nombreuse ; ils furent reçus par 
Adélaïde, dite aussi Blanche, au château de Vieux- 
Brioude sur l'Allier, dans la basse Auvergne. Après 
quelques conférences, Louis épousa solennellement 
la veuve de Raimond, la fit couronner, conjointement 
avec lui, par les évêques et l'éleva sur le trône. Mais 
cette union ne dura pas longtemps. Louis était trop 
jeune et Blanche trop âgée, pour que des habitudes et 
des goûts différents ne les missent bientôt en désac- 
cord. Leurs caractères étaient d'ailleurs si opposés 
qu'au bout de deux ans de mariage un divorce devint 
nécessaire. Blanche se maria ensuite à Guillaume 
d'Arles *. 

1 Riche r, lib. Ul, c. 94 et 95. 



400 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

Vers la même époque, le 7 décembre 983, Othon II 
mourut, n'étant âgé que de vingt-huit ans. Il laissait 
un fils né en 980 et qui par conséquent n'avait que 
trois ans d'âge. Cet événement eut pour résultat de 
rompre de nouveau le lien qui unissait la dynastie ca- 
rolingienne à la maison de Saxe, et de rapprocher de 
celle-ci la dynastie future des Capets. La veuve 
d'Othon II, Théophanie, qui était une princesse 
grecque, se vit disputer la tutelle de son fils Othon III 
par Henri le Querelleur, parent de l'empereur décédé ; 
et non-seulement Charles, duc de la basse Lotha- 
ringie, s'engagea dans le parti de cet Henri, mais le 
roi Lothaire saisit cette occasion d'envahir la haute 
Lotharingie. Il fit le siège de Verdun, et finit par se 
rendre maître de cette place. A dater de cette époque, 
la perte de la dynastie carolingienne paraît avoir été 
résolue dans les conseils de l'impératrice Théophanie. 
L'archevêque de Reims, Adalbéron, aidé de quelques 
vassaux dévoués à la maison de Saxe, parvint h lui 
faire rendre la tutelle de son fils ; on calma les appé- 
tences d'Henri le Querelleur, en lui donnant le duché 
de Bavière, et le roi Lothaire abandonna bénévole- 
ment la ville de Verdun. 

La paix semblait donc être rétablie ; mais peu de 
temps après, le 2 mars 986, Lothaire mourut à Laon 
avec tous les symptômes d'un empoisonnement *. Ri- 

^ On a de Lothaire quatre diplômes, savoir : ]■> Charte de confirmation 
donnée au palais de Laon, le 10 décembre 950, en faveur du monastère de 
S. Bavon de Gand ", 2» Diplôme qui confirme diverses possessions à la 



LOTIIAIRE ET LOUIS V. 401 

cher ne le dit pas, mais il décrit la maladie à laquelle 
le roi succomba en termes qui ne laissent guère de 
place au doute : « Attaqué de ce mal que les médecins 
appellent colique, dit-il, il éprouvait au côté droit, 
au-dessus des parties naturelles, une douleur intolé- 
rable. Il ressentait aussi des douleurs atroces depuis 
le nombril jusqu'à la rate, et de là jusqu'à l'aine 
gauche, et de même à l'anus. Les reins et les intes- 
tins étaient aussi quelque peu attaqués. Il avait un 
ténesme continuel et une évacuation sanguine; la 
voix était parfois voilée, quelquefois il était glacé par 
le froid de la fièvre; ses intestins faisaient entendre 
des rugissements. Il éprouvait un dégoût continuel. Il 
faisait pour vomir des efforts sans effet, son ventre 
était tendu, son estomac brûlant ^. » 

Des soupçons planèrent sur la reine Emma , qui 
était fille de l'impératrice Adélaïde, veuve d'Othon P"", 
et par conséquent alliée à Théophanie. On l'accusait 
de complicité avec Adalbéron, jeune prélat que 
Lothaire avait élevé au siège épiscopal de Laon. Le 
fils de Lothaire, Louis V, paraît avoir partagé l'opinion 
publique sur les relations coupables d'Adalbéron avec 
sa mère. Cela résulte d'une lettre d'Emma à l'impéra- 
trice Adélaïde : « Mes douleurs se sont encore aggra- 



même abbaye, donné à Arras en 067; ?.<> Diplôme donné au château de 
Douai en 976, par lequel il est fait restitution de la villa d'Aisne à Judith, 
abbesse de Marchienne sur la Scarpe ; i" Restitution de divers l)iens à l'ab- 
baye de Maroilles, en ',)77. (Mir. Uper. dipl., t. 1, pp. 42, 46, 1 13 et 144.) 
1 Richer, lib. Ill, c. 1U9. 



402 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

vées, dit-elle, depuis que j'ai perdu mon mari. Mon 
espérance était dans mon fils; ce fils est devenu mon 
ennemi. Mes amis les plus cliers se sont éloignés de 
moi, pour me plonger dans l'ignominie avec toute ma 
race. On a inventé d'atroces calomnies contre l'évéque 
de Laon : ils le persécutent et ils veulent le priver de 
ses honneurs, pour me couvrir d'une honte éternelle. 
ma mère! venez h mon secours ^. » 

Le roi Louis n'en voulait pas moins à l'autre Adal- 
béron, l'archevêque de Reims, le conseil et l'appui de 
la reine Théophanie. A peine monté sur le trône, il 
réunit les grands du royaume, et leur tint un discours 
fort significatif, dans lequel il exprime franchement sa 
pensée : « Adalbéron , dit-il , archevêque de Reims , 
l'homme le plus scélérat de tous ceux que la terre 
supporte, méprisant l'autorité de mon père, favorisa 
en toutes choses Othon, l'ennemi des Français; il 
l'aida h conduire une armée contre nous; il l'aida ii 
ravager les Gaules, et, en lui fournissant des guides, 
il lui donna les moyens de rentrer chez lui sain et sauf, 
ainsi que son armée. Il me paraît juste et utile d'ar- 
rêter ce misérable, pour lui infliger la peine d'un si 
grand crime, et pour porter en même temps la crainte 
au cœur des méchants qui voudraient suivre ses 
traces '^. •) 

Le premier mouvement du roi fut de marcher sur 

' Gerberli epist. in persona Hemmœ reg. S7, traciuct. de Sismondi, Hist. 
des Français, t. II, p. 34i, édit. de BruNelles, ISi'o. 
2 Richer, lih. IV, c. î. 



LOTHAIRE ET LOUIS V. 403 

Reims et d'enlever de force la métropole ; mais cédant 
aux conseils de son entourage, il envoya des députés 
à l'archevêque, pour lui demander s'il entendait résis- 
ter h son roi ou se purger, en temps convenu, des 
charges portées contre lui. Adalbéron répondit qu'il 
ne refusait pas de se soumettre aux ordres du roi et 
de lui donner les otages qu'il demandait, ne redoutant 
nullement les charges qu'on lui opposait. Des confé- 
rences s'ouvrirent, et le roi s'éloigna avec son armée. 
Il était à Senlis, lorsqu'au mois de mai de l'année sui- 
vante, 987, on apprit sa mort. Plusieurs chroniques 
disent qu'il fut empoisonné comme son père. Si l'on 
en croit Richer, il mourut d'une chute de cheval, 
étant h la chasse ^. Il avait à peine vingt ans. C'est ce 
prince dont on a cherché h flétrir la mémoire en lui 
donnant le surnom de Fainéant. 

Le procès d'Adalbéron se trouva terminé par cet 
événement. Dans une assemblée qui eut lieu après les 
obsèques du roi, on fit pour la forme une sorte 
d'appel à toute personne qui voudrait soutenir l'accu- 
sation à la place du défunt; mais personne ne s'étant 
présenté, le duc Hugues, qui était d'accord avec 
Adalbéron, prit la parole et dit : « Si le procès 
est fini parce qu'il n'y a personne pour le soute- 
nir, il faut reconnaître dans le métropolitain un 
homme noble et doué d'une haute sagesse. Écartez 
donc de lui tout soupçon et rendez honneur au grand 

1 Richer, lib. IV, c. b. 



404 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

évêque; révérez-le comme tel, el proclamez hautement 
quelle est sa vertu, sa prudence et sa noblesse K » 
Nous verrons bientôt qu'en s'exprimant ainsi, Hugues 
n'était pas désintéressé, et qu'il attendait d'Adalbéron 
des services pour lesquels la réhabilitation de celui-ci 
était indispensable. 



§ 4. CHARLES ET OTHON. 

Nous approchons du dénoûment de ce grand drame 
qui doit finir par la chute de la dynastie carolingienne 
et par l'avènement de celle des Capets. Pour appré- 
cier le véritable caractère de cette révolution, il faut 
commencer par se rendre compte de la situation des 
deux compétiteurs- qui se trouvèrent en présence. 
Louis étant mort sans enfant, il n'y avait pas d'héritier 
direct de la couronne. Le prince qui, en ligne collaté- 
rale, y était appelé par sa naissance, Charles, frère 
de Lothaire et oncle du dernier roi, se trouvait à 
l'étranger, étant duc de la basse Lotharingie. Il 
n'avait guère d'autres partisans dans laNeustrie qu'Her- 
bert III, comte de Vermandois, Arnoul II, comte de 
Flandre, et quelques vassaux du Midi qui se bor- 
naient h. faire des vœux pour les Carolingiens ; tandis 
que tous les personnages les plus puissants étaient 
ses ennemis. Sans parler d'Hugues Gapet, son com- 

ï Richer, lib. IV, c. 7. 



CHARLES ET OTHON. 40.j 

pétiteur, il avait contre lui la veuve de Lotbaire, 
Emma, et tout le parti des Othon, y compris le mé- 
tropolitain de Reims, Adalbéron, qui avait défendu les 
intérêts de Théophanie h la mort d'Otlion II, plus le 
fameux Gerbert, qui fut élevé sur le siège apostolique 
par Othon III K Hugues Capet, au contraire, avait 
resserré les liens qui l'attachaient à ses cousins 
de Germanie, en allant trouver Othon II h Rome 
en 980 ; il s'y était concilié les bonnes grâces de 
l'impératrice Théophanie, qui paraît avoir dès lors 
promis de seconder son ambition ^. Nous venons de 
voir aussi comment il avait acquis des droits à la 
reconnaissance du métropolitain de Reims, dont 
l'influence était considérable. 

Hugues Capet s'appuyait donc sur le parti germa- 
nique, qui était opposé à l'élection de Charles. C'est 
précisément le contraire de ce qu'a supposé Augustin 
Thierry pour fonder son système. 

Hugues se hâta de profiter des avantages de sa 
position. Avant que Charles eût fait valoir ses droits, 
il se fit proclamer roi par les grands réunis à Sentis 
sous la présidence d'Adalbéron, et dès le 1" juin ^, il 
était couronné à Noyons par cet archevêque qu'il 
venait de sauver d'une accusation grave. De son côté, 
Charles réunit quelques troupes, entra en Neustrie et 



' Vita Maurilii Burdini, c. XVII, ap. Baluz., Miscellan., lib. III, 
p. 492. 
* Epist. Hujonis régis ad Theoph. AujusL, ap. Bouquet, t. X, p. 293. 
2 Suivant Richer, liv. IV, ch. 12, Louis V était mort le 52 mai. 
II. lù 



iOG HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

parvint à s'emparer de la ville de Laon. Il y trouva la 
reine Emma et son protégé, l'évêque Adalbéron, 
qu'il ne faut pas confondre avec le métropolitain de 
Reims. 

M. Henri Martin raconte, d'après Richer, que 
Charles, avant de tenter cette entreprise, était venu 
trouver l'archevêque Adalbéron à Reims, le priant de 
l'aider i\ faire valoir son droit héréditaire ; qu' Adal- 
béron lui reprocha de n'être entouré que de parjures, 
de sacrilèges, de gens sans aveu, etc. C'est une fable 
évidente, Charles n'alla point trouver Adalbéron h 
Reims ; il se borna à lui écrire, non pas avant de 
s'être emparé de la place de Laon, mais après y avoir 
fait prisonniers la reine et l'évêque. Cela est constaté 
par la réponse d'Adalbéron, dont on trouve une tra- 
duction dans Sismondi ^. Voici ce document, qui 
donne un démenti à la chronique de Richer : 

« Comment arrive-t-il que vous me demandiez 
conseil, vous qui m'avez rangé parmi vos pires enne- 
mis? Comment m'appelez-vous votre père, vous qui 
avez voulu m'arracher la vie? Je ne l'avais point 
mérité, il est vrai ; mais j'ai toujours fui et je fuirai 
encore les conseils trompeurs des hommes pervers. 
Ce n'est pas pour vous que je le dis. Vous qui me 
demandez d'avoir de la mémoire, souvenez-vous des 
conférences que nous avons eues ensemble sur votre 
sort, du conseil que je vous ai donné de rechercher les 

' Histoire des Français, t. 11, p. 346, édit. de Bruxelles, 1836. 



CHARLES ET OTHON. iÛ7 

grands du royaume (primates); car qui étais-je pour 
donner h moi seul un roi aux Français? ce sont \h des 
déterminations publiques et non privées. Vous me 
supposez de la haine pour la race royale , mais 
j'atteste mon Rédempteur que je ne nourris point de 
haine. Vous me demandez ce que vous devez faire ; la 
chose est difficile à dire ; je ne le sais point, et si je le 
savais je n'oserais point le dire. Vous me demandez 
mon amitié ; plaise cl Dieu que le jour arrive où je 
puisse avec honneur vous servir ! car, quoique vous 
ayez envahi le sanctuaire du Seigneur, que vous ayez 
arrêté la reine après les serments que nous savons 
que vous lui aviez faits, que vous ayez jeté en prison 
l'évêque de Laon, que vous ayez méprisé les anathè- 
mes des évéques, sans parler de mon seigneur 
(Hugues Capet), contre lequel vous avez formé une 
entreprise qui dépasse vos forces , je n'ai cependant 
point oublié votre bienfait, quand vous m'avez sous- 
trait au fer de mes ennemis. Je vous en dirais davan- 
tage ; je vous dirais surtout que vos partisans vous 
trompent, et que vous éprouverez bientôt que, sous 
votre nom, ils ne s'occupent que de leurs seuls inté- 
rêts ; mais le moment n'est pas venu ; cette crainte 
même m'a empêché de répondre i\ vos précédentes 
lettres. Nous avons lieu de nous défier de tous. Mais 
si (un nom en chiffres) peut venir jusqu'à nous, et 
donner des otages tels que nous puissions lui accor- 
der confiance, nous pourrons traiter de toutes ces 
choses et les examiner à fond; autrement nous ne 



408 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

pouvons et ne devons rien faire de semblable ''. » 
Il y a loin du ton de cette lettre h celui de la 
réponse que Richer prête à Adalbéron. On y cherche- 
rait vainement d'ailleurs la moindre allusion au fa- 
meux grief, également inventé par Richer et répété 
par tous les écrivains français, de s'être fait le vassal 
d'un souverain étranger. Cette imputation ne peut 
pas avoir été sérieusement articulée à l'époque dont 
il s'agit. Othon I" auquel on décerna le titre de 
Grand, avait en quelque sorte restauré l'empire de 
Charlemagne. Ses deux sœurs gouvernaient la Neu- 
strie; son frère Rrunon, la Lotharingie; son beau- 
frère Conrad le Pacifique, la Bourgogne. L'Occident 
était redevenu une seule monarchie ; tous les princes 
reconnaissaient la suprématie de l'empereur. Othon II, 
qui lui succéda, n'était donc pas un souverain étran- 
ger pour les fils de Gerberge et d'Hedwige. Hugues 
Capet et Conrad l'avaient suivi dans sa campagne 
d'Italie, à peu près comme des vassaux suivent leur 
suzerain. Qu'y avait -il d'extraordinaire à ce que 
Charles, qui ne possédait que son épée, acceptât de 
sa main le duché de basse Lotharingie? Personne 
n'avait songé à lui en faire un crime, et s'il est vrai 
que plus tard on lui reprocha cette acceptation, 
comme un acte indigne de celui qui voulait occuper 
le trône de Neustrie, ce ne put être qu'un prétexte 
allégué par ceux qui voulaient l'en écarter. 

^ Carolo duci Adalbero archiepisc. Ren^ens. in Gesbcrti Epist., 122, ap. 
Bouquet, t. X, p. 394. 



CHARLES ET OTHON. 409 

Le caractère de Charles est peint sous les plus 
fâcheuses couleurs dans les chroniques favorables 
aux Capets, et surtout dans les lettres du célèbre 
Gerbert, qui sont les principales sources de l'histoire 
de ce temps. On lui reproche sa perfidie, son ingrati- 
tude, etc. Dewez fait cependant remarquer qu'on lui 
donne aussi quelquefois des éloges. Son grand crime 
est d'avoir conspiré contre un enfant, Othon III, fils 
de son bienfaiteur. Mais le témoignage de Gerbert 
n'est pas h l'abri de suspicion quand il s'agit des 
Carolingiens ; les faits que nous allons rapporter 
nous semblent autoriser certaine méfiance à son 
égard. 

Le roi Lothaire avait laissé un fils naturel, du nom 
d'Arnulphe, qui fut ordonné clerc. Il était protégé par 
Hugues Capet, son cousin; selon quelques chro- 
niques, celui-ci l'aurait même adopté pour son fils. 
A la mort d'Adalbéron, en 988, Arnulphe, sur la re- 
commandation d'Hugues, fut nommé archevêque de 
Reims, bien qu'il eût contribué à mettre Charles en 
possession de la ville de Laon. Mais en 990 il aban- 
donne le parti d'Hugues, livre Reims à Charles, ou le 
lui fait livrer. Il est ensuite obligé de fuir et se rend 
à Laon, où en 991 il est fait prisonnier avec son 
oncle. Un synode tenu à Reims, en 992, le condamne 
et le force, comme jadis Ebbo, à se démettre de sa 
dignité. Gerbert, qui avait été secrétaire d'Adalbéron, 
est élu à sa place. 

Le pape Jean XVI regarda la condamnation d'Ar- 



410 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

nulplie comme contraire aux canons, et ordonna la 
révision du jugement *. Dans un concile auquel n'as- 
sistaient que des évêques d'Allemagne et de Lotha- 
ringie, entre autres Notlvcr, évêque de Liège, Ar- 
nulplie fut déclaré innocent. On le rétablit sur le 
siège de Reims, que Gerbert fut obligé d'abandon- 
ner '^. Le pape Grégoire V, allemand de naissance, 
confirma cette décision; il déclara la destitution 
d'Arnulplie absolument contraire au droit et partant 
nulle. Gerbert se réfugia, en 995, à la cour d'OthonlII; 
il fut nommé archevêque de Ravenne, en 998, par le 
pape Grégoire, qui mourut le 18 février 999. Alors 
Gerbert, protégé par l'empereur, fut élu pape sous le 
nom de Sylvestre IL 

On doit comprendre, d'après cela , combien il est 
difficile que le témoignage de Gerbert à l'égard de 
Charles soit tout à fait exempt de partialité. Il avait à 
se plaindre du Carolingien Arnulphe, par qui il avait 
été supplanté sur le siège de Reims ; il avait vécu à la 
cour d'Othon III, qu'il reprochait à Charles d'avoir 
trahi, et puis enfin il devait ii l'empereur Othon son 
élévation au trône pontifical. 

Les chroniqueurs ont voulu justifier l'usurpation 
d'Hugues Capet en assimilant la descendance des 



^ L'histoire de la condamnation et de la réhabilitation d'Arnulphe, dont 
los principales sources se trouvent dans le tonne X de Dom Bouquet, est 
fort bien racontée dans Thisloire des conciles de M. Hefele, et en abrégé 
dans l'ouvrage de M. Giesebrecht, 1. 1, p. 650. 

- Dynlerus parle de ce synode, t. I, p. 319. 



CHARLES ET OTHON. 41 1 

Carolingiens à celle des Mérovingiens, et en repré- 
sentant Charles comme dépourvu des qualités qui 
font l'homme de cœur, Richer lui-même dit, en par- 
lant de ce prince : quem fuies non régit, torpor enevvaf^. 
Cependant nous l'avons déjà vu décidé à faire valoir 
ses droits par les armes; nous l'avons vu s'emparer 
de la place de Laon. La manière dont il défendit cette 
place et l'énergie avec laquelle il sut se maintenir dans 
le royaume de Neustrie, malgré tous les efforts d'Hu- 
gues Capet pour l'en chasser, prouvent combien sont 
injustes les chroniqueurs qui représentent les der- 
niers Carolingiens comme une race dégénérée. 

Dès qu'il fut maître de Laon, il s'occupa de fortifier 
cette place et de la rendre inexpugnable. Il surmonta 
de hauts créneaux la tour qui était peu élevée, et l'en- 
toura de tous côtés de larges fossés. Il eut soin de 
procurer des vivres à ses troupes ; à cet effet, il fit 
apporter du blé de tout le Vermandois. Il arrêta que 
cinq cents hommes armés feraient chaque nuit des 
patrouilles par la ville et garderaient les remparts. Il 
construisit aussi des machines contre l'ennemi, et 
fit apporter des bois propres à la construction d'autres 
machines. On aiguisa des pieux et l'on forma des 
barricades ; on fit venir des forgerons pour fabriquer 
des projectiles et pour garnir de fer tout ce qui en 
avait besoin. Si nous en croyons Richer, il se trouvait 
là des hommes qui maniaient les balisles avec tant 

1 Richer, lib. IV, cil. 



412 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

d'adresse qu'ils atteignaient les oiseaux au vol -. 

Le roi nouvellement élu envoya des députés dans 
toutes les directions ; il fit un appel aux Gaulois qui 
habitaient de la Marne à la Garonne. Quand leurs 
forces furent réunies et formèrent une armée, on 
marcha sur Laon , pour en faire le siège. Un camp 
fut établi sous les murs de Laon ; on l'entoura de fos- 
sés et de chaussées. Il paraît que l'armée d'Hugues 
Capet passa l'été dans cette position ; et quand l'hiver 
s'approcha, quand les nuits devenues longues fati- 
guaient les sentinelles par leur durée ^, le roi tint 
conseil avec ses lieutenants, les principaux chefs 
de l'armée; tous décidèrent qu'il fallait se retirer, 
sauf à revenir au printemps prochain. Cette ré- 
solution fut exécutée sans délai. Après leur départ, 
Charles ne resta point inactif; il parcourut tous 
les dehors de la ville, examina les lieux, les posi- 
tions stratégiques, augmenta ses moyens de défense, 
fit restaurer les murs, agrandir et fortifier la tour 
par des constructions plus solides en dedans et en 
dehors. 

Dès que l'hiver fut passé, et que la belle saison per- 
mit de se remettre en campagne sans trop d'inconvé- 
nients, le roi rassembla une nouvelle armée et vint 
camper avec huit mille hommes devant la place de 
Laon. Il fit entourer son camp de fossés et de chaus- 



' Richer, lih. iV, c. 17. 
â Ibid., c. 19. 



CHARLES ET OTHON. 413 

sées, comme il l'avait fait l'année précédente. 11 sem- 
blait craindre l'ennemi plutôt que de vouloir l'atta- 
quer. Cette précaution ne le préserva point d'une 
défaite : par une belle nuit du mois d'août, les assié- 
gés firent une sortie de la place et tombèrent à l'im- 
proviste sur les assiégeants endormis ; ils portèrent 
l'incendie et la mort dans leur camp ; la confusion 
fut telle que le roi épouvanté s'enfuit avec les grands 
qui l'entouraient; son armée n'avait pas attendu ce 
signal pour se mettre en déroute. 

L'année suivante, 990, fut marquée par des événe- 
ments des plus favorables à la cause du Carolin- 
gien. L'archevêque Adalbéron étant mort au mois de 
janvier, Arnulphe, fils naturel de Lothaire, fut élevé 
sur le siège archiépiscopal de Reims, et peu de temps 
après, Charles, son oncle, se rendit maître de la mé- 
tropole. Hugues Capet furieux marcha contre lui avec 
une armée de six mille hommes. Charles n'en avait 
que quatre mille; mais quand Hugues les vit rangés 
en bataille, il jugea prudent de retourner sur ses pas. 
Richer attribue cette retraite honteuse h une sorte de 
remords de conscience : « Le roi, dit-il, ne se dissi- 
mulait pas qu'il avait agi criminellement et contre 
tout droit, en dépouillant Charles du trône de ses 
pères pour s'en emparer lui-même *. » Mais la ma- 
nière dont Hugues se conduisit par la suite à l'égard 
de Charles prouve bien qu'il était aussi inaccessible à 

1 Richer, lib. iV,c. 33. 



414 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

de pareils scrupules qu'incapable d'un sentiment gé- 
néreux 

Depuis près de quatre ans que le Carolingien avait 
mis le pied sur le sol de la Neustrie, il n'avait pas 
essuyé une seule défaite, et il venait de faire des pro- 
grès menaçants pour la dynastie nouvelle. Déjà il se 
trouvait en possession des villes de Laon, de Reims 
et de Soissons. Il était temps qu'Hugues Capet avisât 
au moyen de défendre sa couronne. Ce n'était point 
par les armes qu'il pouvait espérer de vaincre son en- 
nemi; il eut recours à la ruse, à la trahison. L'évêque 
Adalbéron, de Laon, le même homme que la voix pu- 
blique accusait naguère d'avoir empoisonné Lothaire, 
de complicité avec la reine Emma, semblait avoir à 
cœur de prouver qu'il était capable d'une mauvaise 
action. Ce fut lui qui se chargea de s'emparer de la 
personne de Charles et de le livrer à son rival, sans 
que celui-ci fût obligé de tirer l'épée. 

Pendant la nuit, lorsque Charles et son neveu 
Arnulphe dormaient profondément dans la même 
chambre, Adalbéron y introduisit quelques hommes 
vigoureux, qui sejetèrent sur les deux princes dés- 
armés et les firent prisonniers. « Les cris des 
femmes et des enfants, dit Richer, les gémissements 
des serviteurs, frappent le ciel, épouvantent et ré- 
veillent les citoyens dans toute la ville. Les partisans 
de Charles se hâtent de s'enfuir, ce qu'à peine ils 
peuvent exécuter ; car tout au plus étaient-ils sortis 
lorsque Adalbéron ordonna de s'assurer à l'instant 



CHARLES ET OTHOX. 415 

de toute la ville, afin de saisir tous ceux qu'il re- 
gardait comme upposéb k bun parti *. » Bientôt \t 
roi entra dans la ville de Laon et en prit possession. 
Il fit conduire les prisonniers à Senlis, oii lui-même 
alla tenir conseil avec les siens. Il fut résolu que 
Charles, sa femme, son fils, ses deux filles et son 
neveu Arnulphe seraient confinés dans une prison. 
Tels sont les exploits par lesquels la dynastie des 
Capets se substitua aux descendants de Charlemagne. 
Et l'on ose dire aux Français que cette révolution 
fut le produit d'un mouvement national; que leur 
histoire ne commence qu'à partir de l'époque glo- 
rieuse où la race gauloise triompha, avec Hugues 
Capet, de la race des Francs! C'est à un peuple 
essentiellement brave qu'on représente le plus lâche 
des attentats comme un fait héroïque, et le plus 
ignoble des usurpateurs comme le chef de la première 
dynastie nationale. Il faut que la connaissance de 
l'histoire vraie soit bien peu répandue, pour qu'un 
cri d'indignation ne se soit pas fait entendre d'un 
bout de la France à l'autre. Nous croyons inutile, 
après avoir exposé les faits qui précèdent, d'insister 
davantage sur ce que nous avons déjà dit de l'erreur 
dans laquelle est tombé, de bonne foi sans doute, 
Augustin Thierry. Pour attribuer à la nation gauloise 
ce qui ne fut qu'une lutte d'intérêts dynastiques, une 
révolution exclusive de toute idée de nationalité, il 

' Richer, lib. IV, c. 47. 



41fi HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

faut que le célèbre historien ait perdu de vue les 
personnages de la scène. Il doit avoir oublié que les 
Capets étaient proches parents des derniers Carolin- 
giens et au moins aussi Germains que ceux-ci ; qu'ils 
étaient non-seulement parents, mais amis et pro- 
tégés des Othons de Saxe, et qu'enfin, si l'influence 
germanique se fit sentir dans les événements dont il 
s'agit, ce fut plutôt en haine des Carolingiens et pour 
les faire tomber du trône, qu'en leur faveur. Quant à 
une prétendue influence de l'esprit gaulois, tout ce 
que nous pouvons dire c'est qu'il n'y en a point de 
trace dans l'histoire de cette époque. 

Charles, d'abord détenu h Senlis, fut transféré dans 
la tour d'Orléans, où, d'après la plupart des chroni- 
queurs, il serait mort peu de temps après. Aujour- 
d'hui encore presque tous les historiens répètent qu'il 
est mort en prison dans la première année de sa cap- 
tivité, c'est-b-dire en 991. Un monument découvert h 
Maestricht en 1666 ne s'accorde pas avec cette tra- 
dition : c'est une pierre sépulchrale trouvée dans un 
souterrain de l'église de Saint-Servais,et qui porte une 
inscription en caractères du onzième siècle^. Quelques 
lettres étaient effacées ; mais le savant Paquot les a 
l'établies de la manière suivante : 



' Voir le dessin de celte pierre dans le tome I" des Acta SS. Belg. se- 
Iccla, p. 216, et dans la chronique de Flandre d'Oudegherst, publiée par 
Lesbroussart, 1. 1, p. 449. MM. Henri Martin et Giesebrecht semblent avoir 
ignoré l'existence de ce monument. 



CHARLES ET OTHON. 417 

KAROLI COMITIS GENEROSiE STIRPIS 

FILII LOTHWICI FRATRIS LOTHARII FRANCORUM REGUM 

ANNO DOMINI MI. 

On n'a pas contesté l'authenticité de ce monument, 
bien que l'inscription donne à Charles, non la qualité 
de duc, mais celle de comte : car les ducs sont sou- 
vent désignés sous la qualification de comtes. Le titre 
de duc se rapportait h une dignité militaire et n'empê- 
chait pas d'être comte en même temps. Mais comment 
expliquer la sépulture de Charles à Maestricht, et la 
date de mil un? Aurait-il été mis en liberté avant de 
mourir? Lesbroussart et Dewez sont de cet avis *. Ils 
supposent la possibilité d'une renonciation par Charles 
au trône de France, comme condition de sa sortie de 
prison; mais toutes les chroniques disent le contraire. 
La conjecture qui paraît la plus vraisemblable, c'est 
que le corps de Charles aura été transféré à Maestricht 
en 1001, à la demande de son fils Othon, alors son 
successeur dans le duché de Lotharingie. Cette trans- 
lation aurait été faite secrètement et serait demeurée 
inconnue des chroniqueurs. 

Il est assez probable d'ailleurs que Charles n'est 
pas décédé en 991, mais plus tard, comme il est dit 
dans la chronique du moine Richard de Cluni : Gemiit 
autem Karolus in custodia de uxore sua duos filios, Lu- 

1 C'est aussi l'opinion de Dynterus, t. I, p. 317-313. 



418 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

dovicimi et Carolum, et ipse in carcere post plura tem- 
pora mortuus est ^. Le fait de la naissance de deux fils 
de Charles dans sa prison à Orléans , rapporté par 
presque tous les chroniqueurs, ne peut être mis en 
doute. Or, s'il était mort en 991, il faudrait nécessai- 
rement que ces fils fussent nés jumeaux. Quelques 
chroniques le disent; mais la plupart ne font pas 
mention de cette particularité, et Louis est appelé 
l'aîné dans quelques-unes. Suivant VArt de vérifier les 
dates, Charles serait mort le 21 mai 992; Ernst dit 
avoir eu communication du nécrologe de la cathé- 
drale de Liège, où sa commémoration était fixée au 
22 juin 2. 

Charles laissa une postérité assez nombreuse : car 
outre les deux enfants nés pendant sa captivité à 
Orléans, il en avait trois autres nommés Othon, 
Gerberge et Hermangarde. Ceux-ci, suivant quelques 
auteurs ^, étaient nés d'un premier mariage avec 
Bonne, fille de Godefroid d'Ardenne *, tandis que les 
deux autres eurent pour mère Agnès de Vermandois, 
fille d'Héribert III, comte de Champagne ^, ou, 
suivant Ernst, fille d'Herbert II, comte de Troyes 6. 

' Apud Bouquet, t. X, p. 5G3. 

- X cal julii coinmemoratio ducis, Histoire du Limbourg^ t. I, p. 407, 
note. 

= Anselme, t. I, p. 39 ; Dom Calmet, t. II, p. 39 ; De Marne, p. 112 des 
dissertations. 

* Chifllet dit, contre toute vraisemblance, que Bonne était sœur de Go- 
defroid d'Ardenne, dit le Vieux. {Vindicice Hispanicœ, c. IV.) 

5 L'A rt de vérifier les dates. 

*> Histoire du Limbourg, t. I, p. 408. 



CHARLES ET OTÎION. 419 

Othon succéda à son père dans le duché de basse 
Lotharingie. Si l'on en croit De Vadder, il établit sa 
résidence à Bruxelles, et habita le château que 
Charles avait fait construire dans l'île de Saint-Géry. 
On ignore s'il a été marié ' ; dans tous les cas, il 
mourut sans postérité en 1005, suivant la plupart 
des chroniqueurs 2, en 1006 ou 1007, (yapTèsY Art de vé- 
rifier les dates. Lipsius dit que son corps fut déposé 
dans l'église de l'abbaye d'Echternach ; Molanus affirme 
qu'il fut inhumé dans l'église de Sainte-Gertrude h 
Nivelles ^. Les anciennes chroniques ne rapportent 
aucune des actions de ce prince ^*. Après lui le gou- 
vernement du duché fut donné à Godefroid IL 

Gerberge, qui hérita du comté de Bruxelles ^, après 
la mort de son frère Othon, épousa Lambert, comte de 
Louvain *^, Cette princesse mourut à un âge avancé. 
Son corps fut inhumé dans l'église de Sainte-Ger- 
trude h Nivelles. On lisait sur son tombeau l'in- 
scription suivante, qui y était encore au temps de 



' Leroy, Grand Théâtre sacré du Brabant, p. 5, dit qu'il mourut dans le 
célibat. Wassenbourg, p. 215, dit qu'il épousa Blanche, fille de Guillaume 
comte d'Arles. 

- Sigebert. Gemblac, ad ann. lûOo ; Albericus triuni font.^ ibiJ. 

^ Militia sacra Brabant., p. C9. 

* De hoc historiœ nihil recitant, nisi quod patri successerif, unde et 
creditur liberos non habuisse quos historiée non tacuissent. [ilagn. Chron. 
belg.) 

^ W serait peut-être plus exact de dire qu'elle hérita d'une partie des 
domaines de son frère, c'est-à-dire de Bruxelles et de ses environs, de 
Vilvorde, de Tervueren, et d'une partie tle la forêt de Soignes. 

« D. Calmet, t. II, p. 39 ; De Vadder, p. 106. 



420 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

De Klerk, et qui nous a été conservée par a Thymo : 

InclyLa Gerberga Bruxellensis comitissa, 
Ex Caroli stirpe magni tune sola remansil : 
Gui conjunclus erat sacro nexu maritali 
Belliger egregius Lambertus Lovaniensis. 
Proli dolor ! his regno spoliatis atque ducatu, 
Lovaniura tanlum necnon Bruxella remansit K 

C'est une question fort controversée que de savoir 
si du mariage de Gerberge et de Lambert il naquit un 
ou plusieurs enfants. Butkens ^, s'appuyant sur la 
généalogie de saint Arnoul, écrite à la fin du trei- 
zième siècle, et sur Jacques de Guise, mort en 
■1398 3, leur donne pour enfants Henri, Lambert et 
Matliilde ; mais d'après Baudouin d'Avesnes, la généa- 
logie de Charlemagne publiée par d'Acbery ^, et celle 
de Cbarles, écrite au douzième siècle et publiée par 
]Mira}us ^, Lambert et Gerberge n'eurent qu'un fils, 
appelé Henri , lequel fut père de trois enfants : 
Lambert, Henri et Matbilde. Quoiqu'il en puisse être, 

1 Ernst fait remarquer que cette épitaphe n'a pas l'air d'ôtrede l'époque 
où Gerberge fut inhumée. {Mémoire sur les comtes de Louvain, p. 24.) 

* Trophées de Brabanl, liv. III, eh. 1", p. 74 et suiv. 

^ V. la préface de VHisloire du Hainaut par Jacques de Guise, publiée 
p;ir le marquis de Forlia d'Urhan. 

'' D'Acbery, Spicilegium , t. II, p. 493. 

5 MiriEus, Opéra dipL, 1. 1, p. 363. Ernst cite ce passage décisif : « Ger- 
berga genuit Ilenricum seuiorem comitem de Brussella. Henricus senior 
^enuit Lambertum et Henricum fratrem ejus et Mathildem sororem 
ejus, etc. » [Mémoire sur les comtes de Louvain, publié par M. Lavalleye, 
p. 25.) 



CHARLES ET OTHON. 421 

Mathilde, fille ou petite-fille de Gerberge et de Lam- 
bert, épousa Eustache, comte de Boulogne, et fut 
l'aïeule du célèbre Godefroid de Bouillon, roi de 
Jérusalem. 

Hermangarde, la seconde fille de Charles, épousa 
Albert, premier comte de Namur. Elle gouverna ce 
comté pendant la minorité de son fils et celle de son 
petit-fils. Elle était parvenue à une extrême vieillesse 
lorsqu'elle s'éteignit, on ne sait en quelle année. 
Son corps fut inhumé dans l'église de Notre-Dame à 
Namur ^ 

Quant aux deux fils de Charles, nés pendant sa 
captivité, on ne sait trop ce qu'ils sont devenus. Les 
chroniqueurs rapportent qu'ils trouvèrent un refuge 
à la cour de l'empereur. Ils avaient été chassés du 
royaume occidental, si l'on en croit Adhémar de 
Chabannes 2; ils s'étaient évadés de prison suivant 
d'autres auteurs. On attribue à Louis, l'aîné, une 
longue postérité, qui ne se serait éteinte qu'en 1248 
dans la Thuringe ~\ Il résulte des recherches récem- 
ment faites par M. Boettiger sur ce sujet que, vers 
l'année 1030, il y eut dans la Thuringe proprement 



1 Gramaye, Namurcum, p. 84; Gaillot, Histoire de Namur, t. I, p. 93. 
* Carolus iu carcere usque ad morlem retenlus est Aurelianis, ubi ge- 

nuit Carolum et Ludovicum, et expulsi sunt filii ejus a Francis, profec- 
tique ad imperatorem Romanorum habitaverunt cum eo, (D. Bouquet, 
t.X, p. 145.) 

2 Duravit illa stirps Carolina adannuniMCCXLVUI in posteris Ludovici, 
qui Ollonis ex alia matre fraler fuit et Thoringiœ Landgravium parens. 
(D. Bouquet, l. c, note a.) 

II. 27 



i-22 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

dite (Weimar, Gotha, Eisenach, etc.) un comte Louis, 
appelé le Barbu, qui fonda la dynastie des Landgraves 
de Thuringe, laquelle finit en 1247 par l'élection de 
Henri à l'empire, sur la demande du pape, en oppo- 
sition à l'illustre Frédéric II de Hohenstaufen. On 
ignore l'origine de ce comte Louis, qui était venu de 
la cour de l'archevêque de Mayence. Jusqu'au siècle 
dernier, plusieurs auteurs se sont prononcés pour sa 
descendance du duc Charles * ; mais cette opinion n'a 
plus aujourd'hui de défenseur en Allemagne. M. Dam- 
berger notamment la considère comme une conjec- 
ture émané^ de quelque hardi généalogiste. 

Cependant les rapports intimes des Landgraves de 
Thuringe avec la maison de Louvain semblent don- 
jier îi cette conjecture une certaine apparence de 
fondement. Adèle, fille de Lambert, comte de Lou- 
vain, et petite-fille de Lambert et de Gerberge dont 
nous avons parlé ci-dessus, épousa, vers l'an 1062, 
Othon d'Orlamond {Otho de Orlagemund) , margrave de 
Misnie et de Thuringe '^. De ce mariage naquirent plu- 
sieurs enfants, entre autres Adélaïde qui épousa 
Adalbert, comte de Ballenstedt, et fut mère d'Othon 



1 Ernst, dans une note de son Hiitoire du Limbourg, t. 1, p. i09, dit : 
C'est le sentiment de plusieurs écrivains français et même du P. Pagi, 
adnnn. 990, m 7, et de l'abbé Longuerue, OpuscuL, t. II, p. 213, mais qui 
a été victorieusement réfuté par plusieurs savants français et allemands 
nommément par M. Senckenberg, au ch, 2 de ses Flores ad histor. german. 
vt rjaUic. sparsi, dans les Selccta juris et histor., qu'il a publiés en l73o, 
t.lll, p. 16-48. 
^ Ernst, Mémoire sur les comtes de Louvain, p. 32. 



CHARLES ET OTHON. 423 

de Ballenstedt et de Sigefrid, comte palatin du 
Rhin '. On voit, par une charte du ^1 septem- 
bre 1062, que le margrave de Thuringe, Othon, et 
sa femme Adèle firent donation à l'église de Saint- 
Servais de Maestricht des biens qu'ils possédaient ti 
Weert et h Thile en Brabant - ; et, par une autre 
charte sans date, mais qu'on suppose être de l'an 
1112, que Sigefrid, comte palatin du Rhin, parlant 
des abbayes d'Afflighem, près d'Alost, et de Laach, 
près d'Andernach, dit de l'une et de l'autre qu'elles 
font partie de son alleu ^, ainsi que Hoverhoffen et 
Meilen en Brabant *. Le domaine de Laach lui était 
échu par succession d'Henri de Laach, comte palatin 
du Rhin, qui avait épousé en secondes noces Adé- 
laïde, sa mère; mais l'alleu d'Aflligliem et les terres 
d'Hoverhoffen et Meilen en Brabant ne pouvaient 
provenir, comme Weert et Thile donnés à l'église de 

1 Habiiit (Otto de Orlagemunde, marchio Thuringiae) uxorem noniine 
Adelam, de Brabantia, ex castello quod Lovene dicitur, quae pcperit ei 
très filias, Odam, Cunigundam, Adelheidem .. Adeleidis vero conjuncta 
fuit Adhalberto comiri de Ballenstide, quem Egeno junior de Conraiiesbiirh 
interfecit ; qui Adalbertus geniiit ex ea Ottoriem coiuitem etSigefridnm pa- 
latinum comitem. [Annal. Sax., ap. Eccard, Corp. hUtor. medii aevi, t. I, 
p. 493.) 

* Charte du 21 septembre 1062, rapportée par Butkens, Trophées de Bra- 
bant, t. 1, p. 27, aux preuves. 

' Uterque locus in allodio mec situs erat. (Hoiitheim, Historia Trevi- 
rensis diplomatica, t. I, p. 492.) 

* Ego vero.... Hoverhoffe et Meylen de Brabant addidi. {Ibid., p. i04. 
On lit encore dans une charte de confirmation donnée par Henri V en 
1112: « De patrimonio suo Meylen scilicet in Biabant, Oveiiioven et 
Geneheiden. » 'Acta acadetn. Paint., n° 30, p. 126.) 



4îi HISTOIRE DES CAROLINGIENS, 

Saint-Servais par Adèle, que des comtes de Louvain 
et peut-être des princes carolingiens, par Gerberge, 
fille du duc Charles. 

Il n'est pas sans intérêt de remarquer que le mar- 
graviat de Misnie et le landgraviat de Thuringe, dont 
riiisloire est si intimement liée à celle des derniers 
Carolingiens, sont passés dans la maison de Saxe et 
dans la brandie Ernestine, dont un membre occupe 
aujourd'hui le trône de Belgique. Conrad le Pieux, 
comte de Wettin, que la tradition fait descendre de 
Wittikind, reçut, en 1126, aux droits de sa mère, 
l'investiture du margraviat de Misnie, que sa posté- 
rité possède encore ; et quant au landgraviat de Thu- 
ringe, il fut recueilli par Henri l'Illustre, de la même 
maison, dont la mère était sœur de Henri Raspon, 
dernier landgrave de Thuringe, élu empereur en 1247 
et tué en 1248. 



CHAPITRE X. 



CONSIDÉRATIONS FINALES. 



Nous terminerons ce travail par quelques considé- 
rations générales sur l'ensemble des faits et des évé- 
nements dont nous avons eu à nous occuper. Une 
étude approfondie de l'histoire des Carolingiens nous 
a fait reconnaître que cette illustre famille eut la 
gloire de fonder l'ordre social et politique des trois 
grandes parties du continent européen, l'Allemagne, 
la France et l'Italie, sans parler de la Belgique et des 
autres États détachés. En effet, les Carolingiens, à 
partir de Charles Martel, ont jeté les bases de toute 
l'organisation sociale qui s'y est développée et qui 
subsista jusqu'à ce qu'elle fut renversée par la révolu- 
tion française et les guerres subséquentes. Quelque 
paradoxale que puisse paraître cette opinion, elle se 
fonde sur un ensemble de faits historiques incontes- 
tables. 

Les exploits guerriers de Charles Martel, de Pépin 
le Bref et de Charlemagne eurent pour effet de créer 



4î6 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

l'empire des Fj-aiics. Cette grande monarchie devait 
nécessairement se scinder en trois parties principales 
et- demeurer ainsi divisée, tant à cause des nationalités 
différentes qu'à cause de la situation géographique 
des divers pays. C'est du travail de décomposition de 
l'empire carolingien qu'on vit naître une France, une 
Allemagne, une Italie. Les partages faits par les 
rois eux-mêmes, depuis 817 jusqu'à 923, conduisi- 
rent à l'établissement de ces trois grandes divisions. 
Il est vrai qu'il y eut des décliirements politiques el 
des guerres, jusqu'à ce que le système fût définitive- 
ment consolidé; mais rien de grand dans l'histoire 
ne se fait sans elTorts. 

L'ordre intérieur de ces pays fut également créé 
par les Carolingiens, notamment par le plus illustre 
d'entre eux, Charlemagne. Les éléments de l'organi- 
sation qu'il donna à l'empire existaient ; il ne put en 
changer ni la nature, ni les caractères essentiels; 
mais l'organisation même, avec ses mérites et ses 
défauts, avec les avantages et les inconvénients résul- 
tant d'une fusion laborieuse, fut l'œuvre de son génie. 
Ces éléments étaient le germanisme (qu'on nous per- 
mette l'expression) et le christianisme. Sur le pre- 
mier reposait l'ordre civil et politique; sur le second, 
la hiérarchie qui n'avait besoin que d'être reconnue 
et mise sous la tutelle du pouvoir politique, pour 
entrer dans la composition de l'édifice social. Nous 
avons eu l'occasion de voir comment Pépin le Bref 
unit l'Église à l'État, et comment il consolida le pou- 



CONSlDÉRATIOiNS FINALES. 427 

voir papal non-seulement par les larges donations 
qui aidèrent à constituer ce qu'on appelle le patri- 
moine de Saint-Pierre, mais encore et surtout par la 
subordination de l'Église dans tous ses États, à la 
puissance suprême du vicaire de Jésus-Christ. 

A l'aide des bienfaits, tant de Pépin que de ses 
prédécesseurs et successeurs, le haut clergé, c'est-à- 
dire les évêques et les abbés, devint la première des 
classes dominantes de la société; l'autre se composait 
des chefs militaires dont les plus riches et les plus 
puissants étaient ces optimales et proceres que les 
sources historiques du septième siècle au dixième 
mentionnent, pour ainsi dire, à chaque page. La 
haute position de ces deux classes leur donna le 
caractère de caste, quoiqu'on ne les désigne point 
par ce nom. Elles ressemblent, sous bien des rap- 
ports, aux castes des Bramines et des Kschatrijas de 
l'Inde ancienne, à la différence que la première ne se 
recomplète pas par la naissance, mais par l'ordina- 
tion. Le reste de la population comprenait les subor- 
donnés, les sujets, à divers degrés de dépendance, 
qu'on peut comparer aux Sudras des Indiens ; la caste 
des Vaisyas ou manquait d'abord totalement ou n'exis- 
tait qu'à un faible degré, car il n'y avait pas de com- 
merçants libres assez marquants pour constituer une 
caste. 

Les placita generalia donnèrent aux deux classes 
supérieures une position politique qui devait grandir 
à mesure que le pouvoir royal ou impérial déclinait, 



428 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

et qui devint si éminente, après la dissolution défini- 
tive de la monarchie, que ces classes se virent maî- 
tresses du sort de toute la population et même de 
l'Etat dans les trois grandes divisions de l'empire. La 
féodalité, institution également carolingienne, mais 
entraînée dans une voie destructive de la monarchie 
par les longues dissensions qui déchirèrent la famille 
royale depuis 830, fut l'organisation finale de la sei- 
gneurie laïque et militaire, comme la hiérarchie, dans 
son dernier développement, fut celle de la seigneurie 
ecclésiastique. Cette hiérarchie du pouvoir dit spiri- 
tuel, ou, pour le dire en un mot, la constitution de 
l'Église, depuis l'avènement des Carolingiens au 
trône, fut tellement leur ouvrage, que toutes les 
réformes ecclésiastiques, dans l'empire, furent faites 
par eux, notamment par Charlemagne et Louis le 
Débonnaire. Les sièges épiscopaux et les dignités 
d'abbés étaient également conférés par eux, même 
lorsqu'on observait, pour la forme, le principe de la 
libre collation par les communautés; car celte colla- 
tion n'était libre que de nom ; on choisissait celui que 
l'empereur ou le roi voulait. 

Ce n'est pas sans raison que nous avons dit plus 
haut que Louis le Débonnaire exerçait le droit de 
placet dans les affaires ecclésiastiques ; comme les 
lois ecclésiastiques étaient en même temps lois de 
l'État, le consentement du chef de l'État était une con- 
dition nécessaire de leur force obligatoire. Les Caro- 
lingiens qui vinrent après Louis le Débonnaire n'agi- 



CONSIDÉRATIONS FINALES. 45'J 

rent pas autrement que lui-même, aussi longtemps 
qu'il leur fut possible de le faire. Il y avait, vers la 
fin de leur existence, trois puissances politiques dans 
tous les pays formant jadis la grande monarchie caro- 
lingienne : celle des rois, celle des barons (comme on 
les appela bientôt), et celle de l'Église; cette dernière 
s'exerçait sous la double forme du pouvoir spirituel 
dont le pape était le suprême dépositaire, et du pou- 
voir seigneurial exercé par les évêques et les abbés 
dans les possessions de leurs évêchés et abbayes. 
Deux principes politiques étaient donc en présence : 
l'un monarchique, l'autre aristocratique, et celui-ci 
scindé en deux fractions entre lesquelles il existait un 
antagonisme dont le pouvoir monarchique essaya 
quelquefois de tirer avantage. Le principe démocra- 
tique, qui, sous le roi Pépin et Charlemagne, était 
représenté par les hommes libres ne faisant pas partie 
des (irands, était sinon anéanti, du moins tellement 
affaibli, à la fin du dixième siècle, qu'on n'en aperçoit 
plus de traces que dans les cités qui peuvent s'appeler 
villes. Les hommes libres des campagnes étaient 
devenus ou tributaires demi-libres, Hoerige, ou colons 
libres de naissance, mais écrasés de charges et atta- 
chés à la glèbe comme cultivateurs à corvées. Plus 
tard ils furent tous confondus dans la classe des 
roturiers et des vilains. 

Au commencement du onzième siècle, où finit notre 
tableau historique, le droit public des trois grandes 
parties de l'ancien empire carolingien était consolidé 



4;]0 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

sur ces bases. Chose qui nous étonne aujourd'hui, 
tout droit, tout pouvoir légal était alors de l'essence 
du droil privé. Le célèbre Louis de Haller avait bien 
compris ce caractère du droit public au moyen âge. 
Les rois (ou l'empereur) étaient propriétaires du sol; 
ils le regardaient quelquefois, par exemple en France, 
comme un grand fief conféré par la grâce de Dieu ; 
mais ils n'avaient sur ce fief que ce qu'on appela 
bientôt le domaine direct ; tandis que le domaine utile, 
qui seul donnait des droits effectifs, appartenait aux 
feudataires (à la réserve des biens ecclésiastiques 
allodiaux et de ceux d'un petit nombre de posses- 
seurs laïques). Les feudataires étaient tout à fait in- 
dépendants; ils avaient seulement quelques charges, 
telles que celles du Ileerban, qui ne fut plus guère exi- 
gée, de la sustention des rois en voyage, etc. Après la 
sanction de l'hérédité des bénéfices, le domaine direct 
ne fut plus qu'un droit nominal ; la plénitude des 
droits effectifs se trouva dans les mains des seigneurs, 
qui, à la vérité, étaient tenus par le contrat féodal à 
l'obéissance et à certains services ; mais de fait tout 
dépendait de leur bon vouloir. Leurs obligations ré- 
sultant de jura quœsita, de droit privé, comme le do- 
maine direct du roi, ils pouvaient refuser à celui-ci 
les demandes de secours auxquels ils ne se croyaient 
pas tenus. Mais, d'autre part, ces seigneurs se trou- 
vaient eux-mêmes bornés dans leurs droits ; car leurs 
terres étaient ou données en fief à des arrière-vassaux, 
ou laissées en censive h des fermiers héréditaires, 



CONSIDÉRATIONS FINALES. «I 

sauf celles qu'ils faisaient cultiver par leurs ministe- 
riales et leurs hommes propres. Ils étaient néanmoins 
beaucoup plus forts vis-à-vis de leurs hommes et 
sujets que les rois vis-à-vis d'eux-mêmes, puisqu'ils 
avaient le commandement direct et les moyens de 
faire exécuter leurs ordres. 

Les rois, en leur qualité de seigneurs suprêmes, 
avaient bien, outre le domaine direct, une somme de 
droits politiques connus plus tard sous la dénomina- 
tion de droits régaliens , et qui leur appartenaient 
comme inhérents à la royauté ; mais même une partie 
de ces droits, qu'on pourrait appeler droits de sou- 
veraineté, étaient aliénés. Lorsque les rois donnèrent 
aux évéchés et abbayes le privilège de l'immunité 
(nous entendons parler de l'immunité germanique), 
ils constituèrent implicitement les évêques et les 
abbés souverains de leur territoire; et lorsque les 
dignités de comtes, étant devenues héréditaires, 
se transformèrent de fonctions publiques en pro- 
priétés privées, les comtes, désormais propriétaires 
des domaines attachés à leur charge, exercèrent à 
leur profit les pouvoirs militaire, judiciaire, financier 
et de police, et les rois se trouvèrent dépouillés de 
leur puissance dans la même proportion que celle des 
seigneurs territoriaux était augmentée. 

Ce système était tout à fait établi en France à la 
mort du dernier Carolingien, La royauté était même 
devenue élective ; elle dut nécessairement être très- 
faible, et demeurer telle pendant plus d'un siècle. La 



432 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

France n'était pas alors un État unitaire, mais une ag- 
glomération de différents États, plus ou moins grands, 
unis par le très-faible lien du pouvoir royal. La même 
chose avait eu lieu à l'extinction des Carolingiens en 
Allemagne ; mais le pouvoir royal, en devenant pou- 
voir impérial en 961, s'y était fortement retrempé ; il 
lutta pendant quelque temps avec avantage contre le 
pouvoir aristocratique des cinq ou six fractions de la 
nationalité germanique. On pourrait dire, pour em- 
ployer une expression moderne, que le pouvoir cen- 
tral sut se défendre contre les entreprises du particu- 
larisme. 

Il n'existait nulle part de souveraineté nationale. 
Il n'y avait pas même d'esprit national partout où 
la fusion de l'élément romain et de l'élément germa- 
nique s'était opérée complètement. Sismondi, en par- 
lant de la France, dit avec beaucoup de vérité : « A 
dater de la seconde moitié du dixième siècle, les dif- 
férences de race semblèrent disparaître, les fils des 
barbares et des Romains, des étrangers et des natifs 
des Gaules, des vainqueurs et des vaincus, ne se 
montrèrent plus en opposition les uns aux autres ; ils 
se réunirent et composèrent une population uniforme, 
qui oubliait son origine pour ne se distinguer plus 
que par la province où elle avait fixé son habitation, 
par le gouvernement auquel elle était soumise. On 
avait cessé de voir dans un même village des Francs, 
des Visigoths, des Celtes et des Romains ; tous les 
habitants de l'Aquitaine étaient Aquitains, tous ceux 



CONSIDÉRATIONS FINALES. 43Î 

de la Bourgogne étaient Bourguignons, tous ceux de 
la Flandre étaient Flamands ; et la seule distinction 
admise entre eux tenait à leur liberté, à leur escla- 
vage, ou aux différents degrés de dignité et de pou- 
voir qu'ils occupaient dans l'échelle sociale. L'oppres- 
sion et la misère déracinent bientôt tous les souvenirs 
du passé ; les esclaves mettent peu d'empressement à 
conserver les traces de leur origine, et dans un temps 
où la nation tout entière ne gardait point la mémoire 
des plus grands événements publics, on ne pouvait 
s'attendre à ce que des serfs conservassent plus 
précieusement les fastes de leur propre famille ^ » 

Ce tableau des misères du peuple est aussi vrai 
pour la Belgique que pour la France. Partout les tra- 
vailleurs, les producteurs étaient pressurés par les 
castes dominantes qui se composaient de consomma- 
teurs improductifs. Cette oppression, jointe aux pilla- 
ges des Normans, des Sarrasins, des Mag>'ars, con- 
duisit à l'appauvrissement qui, comme on sait, devint 
extrême. Le travail n'étant pas libre et ne produisant 
que peu de bien à ceux qui s'y livraient, il se réduisit 
à son minimum. Heureusement pour l'humanité, il y 
avait encore dans les grands centres de population un 
nombre plus ou moins considérable de producteurs 
indépendants : ce reste d'hommes libres se compo- 
sait de ceux qui préféraient à la vie des camps une 



* Sismondi, Histoire des Francriis, t. II, p. 317, édit. de Bruxelles, 
1836. 



4:]i HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

7ictivité industrielle ou mercantile. Ils parvinrent h 
obtenir une juridiction séparée de celle du pagiis, ju- 
ridiction exercée par des échevins choisis dans le 
cercle de leurs familles, et à former ainsi une admi- 
nistration municipale. C'est dans cette classe d'hommes 
libres, devenue bourgeoisie et qui sauva l'antique li- 
berté germanique, qu'il faut chercher le berceau du 
liers état. Sa concurrence avec l'immense majorité 
des travailleurs non libres ou à demi-libres des villes 
Ht naître ce qu'on appelle les communes, même dans 
des endroits qui n'étaient d'abord habités que par des 
serfs de corps ou par des tributaires. 

Ce grand changement dans la société n'appartient 
pas è'i l'époque historique dont nous avons à nous 
occuper; il fut cependant un effet, indirect sans 
doute, de l'ordre social fondé par les Carolingiens, 
une conséquence inévitable du côté défectueux de 
l'émancipation hiérarchique et féodale. Puisque après 
le démembrement de l'empire carolingien, il dut 
nécessairement y avoir lutte perpétuelle entre le 
principe monarchique et les deux éléments aristo- 
cratiques, la naissance d'un troisième élément ne 
pouvait manquer de réagir sur cette situation. Il en 
résulta des effets très-différents, suivant les pays. En 
France, la royauté s'allia avec l'élément démocratique 
des communes et parvint h reconstituer la monarchie, 
c'est-à-dire un État unitaire, sauf à écraser, après la 
victoire, la liberté générale. En Allemagne, les 
43mpereurs dédaignèrent cette alliance, et toujours 



CONSIDÉRATIONS FINALES. 435 

obligés de s'occuper de l'Italie, ils laissèrent déchoir 
leur puissance. L'empire finit par n'être plus qu'une 
confédération d'innombrables petits États, gouvernée 
par la diète, dans laquelle prédominaient les princes 
ecclésiastiques et laïques. En Italie, l'aristocratie 
féodale, même le clergé, fit cause commune avec 
l'élément démocratique; de \h naquirent les répu- 
bliques italiennes, qui finalement devinrent la proie 
de quelques familles puissantes. 

Tous ces résultats, bien que différents, doivent être 
attribués à l'ordre établi et organisé par les Carolin- 
giens : car cet ordre, cette organisation en fut la 
cause première, et les transformations sociales des 
pays précités ne furent que des effets différents de 
leur œuvre. 

Si, en développant ces considérations générales, 
nous avons paru nous éloigner de notre sujet , 
l'application qu'on peut en faire à la Belgique prouve 
cependant que nous n'avons pas perdu de vue les 
faits des Carolingiens qui se rattachent à ce pays. Le 
plus important de ces faits est l'état social que les 
Carolingiens avaient créé dans nos provinces, et qui 
y subit moins d'altérations que partout ailleurs; qui y 
subsista même jusqu'au moment où la Belgique fut 
envahie par la république française. 

Lors de l'extinction complète de la dynastie caro- 
lingienne, le travail de transformation politique de 
notre pays était achevé. La Belgique était un composé 
d'États particuliers, indépendants les uns des autres. 



4:^6 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

mais relevant du roi de Germanie (devenu empereur 
depuis 961) pour les territoires lotharingiens, et du 
roi de France pour les contrées situées au delà de 
l'Escaut. La Lotharingie, quoiqu'elle fût considérée 
comme pays distinct de l'Allemagne, en vertu de son 
érection en royaume sous l'empereur Arnulphe, for- 
mait une partie intégrante de l'empire, et votait avec 
les autres États au grand jour de l'élection d'un nou- 
veau roi. La Flandre même participait h ce vote, à 
cause du territoire seigneurial dit de l'empire, situé 
sur la rive droite de l'Escaut et du fossé Ottonien *. 

La formation des États particuliers de la Belgique 
appartient en majeure partie îi l'époque carolin- 
gienne, surtout au neuvième siècle. 11 y avait des 
États ecclésiastiques et des États laïques. Les pre- 
miers, qui étaient des évécliés et abbayes, s'étaient 
formés par des donations et des annexions succes- 
sives, en acquérant d'abord des villages, des sei- 
gneuries laïques, et puis des abbayes avec toutes 
leurs dépendances et même des comtés entiers. Les 
seconds devaient leur formation à d'anciens comtés 
devenus héréditaires depuis longtemps, comme la 
Flandre, ou ayant acquis plus récemment cette qua- 
lité. Le possesseur de l'un d'eux avait la dignité de 
duc ou chef militaire du Lothier. 

Il n'est point de pays qui ait conservé autant de 
vestiges des institutions franques et carolingiennes. 

' V. sur ce fossé les recherches profondes de M. De Smet, dans les Bul- 
letins de l'Académie royale, •> série, t. IX, p. 3ûi, année 18(J0. 



CONSIDÉRATIONS FINALES. 437 

L'organisation des pagi, par exemple, ne disparut 
entièrement du sol belge que par l'annexion des 
Pays-Bas autrichiens îi la république française. Nous 
avons déjà dit ce qu'était primitivement le payus : 
une fraction de territoire dont les habitants libres, 
possesseurs d'alleux, formaient une association tant 
politique que judiciaire et militaire. Le caractère par- 
ticulier de cette association était la garantie mutuelle, 
le conhiberiiium des Romains, ce que les Allemands 
ont appelé Gesamnitbiirgscliaft. En Allemagne les au- 
teurs les plus récents contestent la réalité de la 
Cesammtburgschaft; mais en Belgique on en trouve 
des traces évidentes dans nos anciennes Jieitres. La 
heure de Furnes notamment contient dans son arti- 
cle 11 une disposition qui rend tous les habitants 
responsables des incendies dont les auteurs ne sont 
pas connus : In quacumque villa combustio fada fiierit 
occulte, tota villa statim solvat damnum per illos qui 
eligunt curalores, quod si malefactor sciri poterit, ban- 
nietur perpétua et soldatur damnum de bonis ejus, 
residuum vero ejus cedat comiti ^. Il n'est guère possi- 
ble de méconnaître dans ce texte la solidarité de la 
Gesamnilburgschaft. 

A la tête de cbaque pagus il y avait, nous l'avons 
déjii dit, un comte, représentant du roi ou de l'em- 
pereur, et qui avait des pouvoirs limités. Plusieurs 
obligations étaient imposées aux pagenses, qui, d'au- 

' Wariikœnig, FtanJrische Staals- und Rechltgcsdiicltte, t. II, part. II, 
Cliaites, II» 74. 

11. 28 



438 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

tre part, exerçaient les droits et prérogatives néces- 
saires à la garantie de leur liberté. Raepsaet nous a 
montré les vestiges de cet ancien ordre de choses, 
notamment dans les plaids du pagus et dans les 
fonctions d'éclievin *. Réduits au nombre de trois 
par Charlemagne, ci cause des exactions des comtes, 
les tria placita n'ont pas cessé, pendant des siècles, 
d'être en usage en Belgique. On doit se rappeler ce 
que nous avons dit plus haut des plaids qui, au 
onzième siècle, se tenaient trois fois par an h l'abbaye 
de Saint-Hubert. Il est encore fait mention des tria 
placita dans une charte de Frédéric Barberousse, de 
l'an 1152, relative à l'église de Meersen, au pays de 
Fauquemont ^; dans une convention de l'an 1203, 
faite entre le duc de Brabant Henri I" et le comte de 
Gueldre Othon II ^; dans un diplôme de Henri II, duc 
de Brabant ^; dans une autre charte de l'an 1223, 
concernant des biens de l'abbaye de Saint-Bavon ^, et 
dans une multitude d'autres documents. 

Raepsaet nous apprend que la coutume de la salle 
et chàtellenie d'Ypres soumettait au service des tria 

» Analyse historique et critique de Vorigine et du progrès des droits des 
Belges, liv. 111, ch. 4, et liv. VI, ch. 3. C'est une des gloires de Raepsaet 
d'avoir expliqué les origines de l'ordre social de la Belgique et de ses in- 
stitutions nationales. Il n'y a qu'un reproche à lui faire, c'est qu'il aeflleuré 
des matières que ses études sur les antiquités germaniques lui permet- 
taient d'approfondir. 

* Mir. Opéra diplom., t. I, p. 537. 
3 Ibid., p. 401. 

* Mir. t. III, p. 73. 
» Ibid., p. 83. 



CONSIDÉIÎATIONS FINALES. 439- 

placila tous les hommes âgés de 16 h. 60 ans, et qu'il 
en était de même dans le pays d'Alost '. La keure de 
la cliàtellenie de Bruges, de l'an 1190, statue qu'il y 
aura chaque année un gouding et deux iveddinga '•^, ce 
qui correspond aux tria placita de Cliarlemagne. 
M. Henaux cite plusieurs documents qui prouvent 
qu'au pays de Liège les plaids généraux ont été tenus 
trois fois par année jusque vers la fin du siècle der- 
nier, et que tous les propriétaires qui habitaient dans 
la circonscription du plaid étaient obligés de s'y 
rendre, sous peine d'amende ^. Cette dernière dispo- 
sition, qui se trouve aussi dans les lois et cou- 
tumes précitées, était conforme à l'ancien droit des 
Francs ■*. 

L'échevinage passa du pagus primitif dans les dis- 
tricts et communes de l'ordre de choses qui suivit. 
C'est dans les institutions de la Flandre qu'on peut le 
mieux observer cette transition. La fameuse heure du 
Franc de Bruges, de l'an 1190, et surtout celles du 
pays de Waes et des quatre Métiers nous montrent 
l'ancien pagus h. peine modifié par une organisation 
appropriée aux besoins de l'époque. Depuis lors l'in- 

■> OEuvres complètes, t. HI, p. 354. 

* Warnkœnig, Histoire de Flandre, traduite et éditée par M. Gheldorf, 
t. IV, p. 4(53. 

•• Histoire du pays de Liège, p. 53, note. 

'• Episcopi in suis parochiis, comités in eorum comitalibus pariter pla- 
cita teneant quo omnes reipublicaî ministri et vassi dominici, omnesque 
«piicunque vel quoriimcumque iiomines in eisdem parochiis vel comita- 
libus commanent, sine ulla personarum exceptione, conveniant. (Capit. 
Car. calv., ann, 857, Pertz, lefjes, t. I, p. 4o-2.) 



4i0 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

stitution des échevins a traversé des siècles, en se 
développant et en se généralisant de plus en plus, 
pour arriver jusqu'à nous. Les moindres communes 
ont aujourd'hui leur échevinage. A la vérité, le ca- 
ractère de cette institution n'est plus tout à fait le 
même, depuis qu'on a ôté aux échevins l'exercice du 
pouvoir judiciaire; mais il n'y a pas si longtemps 
que ce changement s'est opéré. Les échevins ren- 
daient encore la justice à Bruxelles en 1794. La ju- 
ridiction des échevins de Bruxelles s'étendait alors 
sur tout un pagus composé de cinq districts ayant 
chacun leur chef-mayeur. C'étaient les districts de 
Rhode, d'Assche, de Merchtem, de Capelle-op-den- 
Bosch et de Campenhout. Un officier du roi, appelé 
amman, représentait le comte, et présidait le tri- 
bunal des échevins ^. Il en était h. peu près de 
même dans toutes les provinces. A Liège, comme à 
Bruxelles, les échevins jugeaient souverainement et 
sans appel en matière criminelle; ils étaient juges 
de première instance en matière civile pour les 
causes de leur ressort, et juges d'appel pour les 
causes du ressort des cours basses. On appelait ainsi 
les tribunaux établis dans chaque communauté, et 
qui se composaient également d'échevins -. 

L'institution des missi n'eut pas une longue exis- 
tence; elle disparut bientôt dans toutes les parties 
de l'empire, malgré l'organisation que Charles le 

1 Rapediiis de Berg, t. I, p. 70 et suiv. 

* Henaux, Histoire Ju pays de Liège ^ p. 33G el 340. 



CONSIDÉRATIONS FINALES. 441 

Chauve lui avait donnée, en divisant son royaume en 
douze missatica ; néanmoins la Belgique conserva 
longtemps les traces de son passage. Le missaticum, 
composé d'évéques et de comtes, s'était scindé et avait 
donné lieu à deux institutions, l'une ecclésiastique, 
l'autre laïque. Nous voulons parler des enquêtes 
synodales * et des doorgaende waerheden ou coies 
vérités. L'origine carolingienne des enquêtes syno- 
dales est constatée par l'instruction de Louis le Dé- 
bonnaire aux missi, de l'an 828 2, ainsi que par la 
pièce qui précède, sous le titre Constitutio de conven- 
tibus archiepiscopalibus ïiabendis. Cette espèce d'en- 
quête, qui allait de pair avec celle du comte de la 
mission, fit naître la juridiction synodale, comme 
l'autre donna naissance aux coies vérités. La juridic- 
tion synodale existait encore en Belgique au treizième 
siècle; elle avait surtout pour objet de rechercher 
les délits charnels et les hérésies. On l'exerça avec 
une extrême rigueur dans les villes de Flandre ^ ; 
c'est de là que sortit l'inquisition des évêques, si 
redoutable au temps de la réforme. 

Il paraît que les cotes vérités ou doorgaende waer- 
heden ne plaisaient pas davantage aux bourgeois de 

' Pertz, leges, I, 328 L'origine et les développements de cette institu- 
tion ont elé parfaitement expliqués par M. Dove de Berlin dans le Zeit- 
schrift fur (las deutiche Recht, luhin^en, 1859, t. XIX, p. 3-21,394. V. aussi 
Eichhorn, Deutsche Slaats-und Rechtsgeschicitte, t. I, § 182; Wolter, R'ir- 
chenrecht, § 187-188. 

' Baluz., t 1, p. tJo3 et suiv. 

s Warnkœnig, Histoire de Flandre, t. II, p. 371. Edition française. 



442 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

la Flandre. C'était une espèce d'enquête secrète qui 
se foisait après la chevauchée, à l'eflet de rechercher 
les bannis et les personnes qui leur donnaient asile. 
Ce genre d'enquête fut connu en Allemagne sous le 
nom de reisende Gerichte. M. Warnkœnig en a donné 
un exposé dans son histoire de Flandre S l'appuyant 
en grande partie sur des documents publiés pour la 
première fois par lui-môme. L'ordonnance de Phi- 
lippe d'Alsace, de l'an 1178 -, attribuait au comte et 
à son bailli le droit de faire de pareilles enquêtes à 
charge de ceux qui avaient recelé des bannis. Mais 
déjà l'on voit, dans le préambule de la sentence 
arbitrale rendue par les échevins de Saint-Omer, 
en 1290, les échevins de Gand protester que « la 
coie veritei sour les bourgois de Gant est encontre 
le droit de frankise de le vile de Gant, encontre Dieu 
et encontre droit commun et encontre les usaiges de 
le vile 5. « Par la keure de Gand, de l'an 1296, il 
est formellement défendu de tenir coie vérité ii 
charge des bourgeois de cette ville. Le bailli par- 
ticulier et les membres du tribunal qui ne respecte- 
ront pas cette défense seront passibles chacun d'une 
amende de soixante livres, b prononcer par les éche- 
vins. Le bailli du comte était seul exempt de cette 
pénalité '^ La keure de 1190 contenait une rubrique 

1 Warnkœnig, ///sf. de Flan Ire, t III, p. 3.i2, édit. alleniaiide V. aussi 
4es documents, n» 1, IV, p. 93 de ce \oliime. 

- Warnkœnig, Histoire de Flandre, édit. IVançiise, t. H, p. 123. 

- Mesm^er des sciences, ann. 183,1, p. 105; Warnkœnig, t. III, p. 83. 
* Wainkœnig, t. III, p. 83. 



CONSIDÉRATIONS FINALES. 443 

intitulée de Veritate quœ dicitur durginga, et autorisait 
le comte à tenir cette enquête une fois par an, pourvu 
qu'il eût fait préalablement la chevauchée des ban- 
nis ''. Mais une ordonnance de la comtesse Jeanne, 
de l'an 1235, conféra exclusivement aux échevins le 
droit de tenir les enquêtes appelées durginga 2. 

On comprendra sans doute que si nous rappelons 
ici ce double mode d'inquisition ecclésiastique et 
laïque, ce n'est pas pour en faire honneur aux Caro- 
lingiens, qui sont fort innocents de cette dérivation 
vicieuse des missatica; mais c'est pour montrer com- 
bien les institutions carolingiennes, tout en s'altérant 
et se corrompant, ont laissé de vestiges en Belgique. 

Une question historique fort intéressante est celle 
de savoir si l'ancien droit pénal du pays de Liège 
doit être attribué à Charlemagne, comme semblent le 
dire les monuments du droit liégeois du moyen âge. 
Voici les faits qui ont donné ouverture à cette 
question. Le droit criminel liégeois fut réformé pour 
la première fois, en 1287, par le prince évêque Jean 
de Flandre. La nouvelle loi pénale est un statut qui a 
pour titre, dans les anciennes collections du droit 
liégeois : Ordonnances et status délie loij muée, con- 
tenant des meffaits, des amendes et des plaintes. D'après 
une Note publiée par M. Borgnet dans le compte- 
rendu de la Commission royale d'histoire (t. II, N" 3, 
S** série), il y eut deux lois muées de la même année. 

■• Wurnkœiiig, t. IV, pièces jusliflcativcs, p. 4Go. 
- Idem, l. c, p. i!9. 



4V4 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

L'une qui était applicable aux maisniers des cha- 
noines, l'autre qui ne l'était pas, et ne concernait que 
les bourgeois soumis à la juridiction de l'échevinage. 
La première contient vingt-cinq articles, rappelant 
les statuts des villes de Flandre; elle a été publiée 
par M. Warnkœnig à Fribourg, en 1838, dans un 
livre intitulé Beitrœge zur Geschichte iiud Qiœllenluiule 
des Luetticher Geivohnheitsrechts '. L'autre, qui n'a pas 
été imprimée jusqu'ici, est beaucoup plus étendue, 
elle contient quarante-trois articles, au lieu de 
vingt-cinq. 

Une deuxième loi de réforme du droit pénal de 
Liège, comprenant 78 articles, fut promulguée en 
1328, sous révoque Adolphe de la Marck, et con- 
firmée à la fin de 1415. En tête de ce deuxième 
statut, imprimé également dans fouvrage précité de 
M. Warnkœnig, p. 69, se trouve la phrase suivante : 
« Partant que li loy anchiene que on appelle // loy 
Charkmagne, que sages homes et pourveux li esquie- 
vins de notre citeit salvent et wardent, est si large que 
les malfeteyrs en la dite citeit ne poevent plus par la 
diste loy être corrigiés de leurs meffails suffisam- 
ment,.... Nous avons eu sur ce conseil, etc. » Dans 
(juelques manuscrits du Pawillart où la loi muée se 
trouve transcrite, ce préambule est placé en tête du 
statut de 1287, qui en effet renferme les anciennes 
dispositions du droit pénal liégeois. Mais la loi muée 

1 Voyezaussi l'Histoire de Liéje, de M. Ilenaux, p. 110. 



CONSIDÉRATIONS FINALES. 445 

ayant été remplacée par le stalut de 1328, on la re- 
garde souvent comme non existante, et l'on place en 
tête de celui-ci l'introduction indiquant les motifs de 
la réforme. 

Est-ce vraiment la législation de Charlemagne, 
c'est-à-dire le droit des capitulaires ou une loi spé- 
ciale donnée h Liège, qui fut changée en 1287 ou 
1328? Ou bien était-il d'usage de donner ii l'ancien 
droit franc, toujours en vigueur dans le pays, le nom 
de Loi Charlemagne? G est \d. question à résoudre. On 
a attribué à Charlemagne, par exemple, dans un mé- 
moire publié en 1682, sous le titre les Éburons 
liégeois, les privilèges des bourgeois de Liège, qui 
auraient tous été proclamés seigneurs. De plus on a 
appelé quelquefois tout l'ancien droit liégeois la loi 
(le Charlemagne ou Caroline ; il y a des manuscrits du 
Pawiliart dans lesquels ce recueil si singulier est 
appelé la loi Caroline. On était donc peu sobre de 
cette qualification pour tout ce qui était ancien dans 
le droit en usage à Liège, ce qui n'autorise pas à 
attribuer ce droit à Charlemagne. 

Comme il est certain que Charlemagne n'a pas fait 
rédiger de loi spéciale pour le pays de Liège, et que 
même il n'y eut jamais de législation pénale générale 
émanée de lui, on doit chercher ailleurs l'origine de 
la dénomination de loi Charlemagne. Elle ne nous 
jiaraît pas bien difficile à trouver. Le souvenir du 
grand monarque, compatriote des Liégeois, n'a jamais 
dû se perdre dans le pays ; on lui attribuait toutes les- 



416 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

choses glorieuses dont les habitants de Liège étaient 
fiers * : la liberté politique et tout l'ancien droit, qui 
n'était et ne pouvait être que le droit des Francs, 
Saliens ou Ripuaires. Ce droit, qui continuait h être 
en usage comme droit coutumier, pouvait d'ailleurs 
être d'autant plus facilement attribué à Chaiiemagne, 
que ce prince, loin de l'abroger, l'avait indirecte- 
ment confirmé, soit par des additions faites à la loi 
salique {capitula legi salicœ addila), soit par la révi- 
sion qu'il fit faire de cette loi {Lex Salica emendata). 
L'ancien droit pénal de Liège était donc réellement 
le droit existant sous Charlemagne et pouvait être 
appelé, non sans raison, la loi Charlemagne. 

Le préambule précité des stattits de 1287 ou 1328 
déclare que la loi Chaiiemagne a dû être réformée, 
parce qu'elle était trop large pour corriger les mal- 
faiteurs. On s'est demandé pourquoi ou en quoi cette 
loi était trop large. Dewez, dans son histoire de 
Liège (t. I, p. 203), dit qu'il y avait eu, de 1287 à 
1328, une loi bizarre qu'on appelait la loi Caroline et 
suivant laquelle « un homme accusé d'homicide, s'il 
n'avait pas été arrêté en flagrant délit, devait être 
absous dès qu'il affirmait, par serment prêté sur les 

' Ce n'est pas Liège seulement qni s'est glorifié d'avoir reçu son droit 
de Charleungne, mais encora plusieurs contrées de l'Allemagne, par 
exemple, la Westphalie, qui lui attribue l'institution des tribunaux veh- 
miques, Rrême et d'autres villes du nord, qui croient lui devoir l'érection 
des st Uues de Roland, ou liu'and, sur les places publiques où l'on rendait 
lajiistice criminelle. 'Zœpfl, RechlsaUerlhiimer , tom III, page 17, publié 
en 1851.1 



CONSIDÉRATIONS FINALES. 417 

évangiles, qu'il n'avait pas pris part au crime, ni direc- 
tement ni indirectement. » A l'appui de cette asser- 
tion, Dewez cite les capitulaires de Baluze, t. II, 
p. 217 et 380, et les Libri feudorum, II, 27. Le cha- 
noine Hocsem, dans Chapeauville, 1. 1, p. 310, parle 
aussi de cet usage, et l'appelle lex per abusum longh 
temporihm observata. C'est l'opinion que reproduit 
Bouille, Histoire de Liège, t. I, p. 339. 

Nous avons fait quelques recherches sur cet usage, 
qui n'existait pas seulement à Liège, mais encore dans 
un grand nombre de pays appartenant anciennement 
h la monarchie franque, et même en Saxe, au temps 
de la rédaction du Miroir des Saœons. Voici ce que 
nous avons trouvé : Tout prévenu de crime, non 
saisi en flagrant délit, pouvait, d'après le plus ancien 
droit germanique, se mettre à l'abri de l'accusation 
soit par un jugement de Dieu, tel que le duel judi- 
ciaire, soit par lapurgatio canoiiica, qui fut introduite 
déjà sous les Mérovingiens pour aboutir à la sup- 
pression des Ordalies. Cette purgatio consistait dans 
un serment prêté par l'accusé, qui affirmait son in- 
nocence, et confirmé par des conjuratores ou consacra- 
mentales, dont le nombre était fixé par la loi. Les 
consacr amentale s, qui ont donné naissance au grand 
jury en Angleterre, juraient qu'ils croyaient l'accusé 
incapable de faire un faux serment ; celui-ci pouvait 
donc, en jurant lui-même, être cru sur parole, et 
l'institution des conjuratores était ainsi une garantie 
de vérité. Mais par la suite on cessa de requérir cette 



iiS HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

condition essentielle, et l'on se contenta du serment 
personnel de l'accusé ; de sorte que ce nouveau droit 
était réellement trop large pour corriger les mal- 
faiteurs. Ainsi s'explique le préambule des statuts 
dont il s'agit et la nécessité de réformer la loi pénale 
dite de Charlemagne K 

Le luelmjeld, ou la composition pécuniaire, qui est 
un ancien usage germanique consacré par les plus 
anciennes lois, s'est conservé fort longtemps en Bel- 
gique. Le zoeugeld, payement de réconciliation, dans 
les keures de la Flandre, n'était autre chose que l'an- 
cienne composition pour meurtre, blessures, etc. 2. 
On retrouve également dans ces keures d'anciennes 
règles de procédure qui remontent aux mêmes sour- 
ces; telle est, par exemple, la formalité des tradi- 
tions solennelles et légales, qui rappelle Yeœfestucatio, 
la werpitio de la loi salique. 

Dans le pays de Liège, le wehrgehl était admis 
pour le meurtre, lorsque les parents de la victime y 
consentaient. M. Polain fait remarquer qu'on peut lire 
dans Hemricourt plusieurs passages qui prouvent que 
l'usage du ivchrgdd existait encore de son temps. 
D'après les records des échevins, conservés, dit-il, 
aux archives de la province de Liège, la composition 
pécuniaire pour le meurtre aurait subsisté bien plus 
tard au pays de Liège, et même jusqu'au seizième 

' On peut sur l'ancienue procédure franque, consulter Waller, Deutsche 
JiechUgeschichte, t II, § 6.i(J-562. 
^ Wariikœnig, Histoire de Flandre, t. II, p. 309. 



CONSIDÉRATIONS FINALES. ' 449 

siècle ^ M. Henauxcite l'article 15 du chapitre XIV 
des Coutumes du pays de Liège, où il est dit en ternies 
exprès : « Pour liomicidage d'homme marié, le droit 
d'épée, qui est de poursuivre la vengeance ou de 
faire composition, appartient à son fils aîné, et, à dé- 
faut d'enfant mâle, au plus proche aîné mâle ascen- 
dant; quand il n'y a ni descendant ni ascendant mâle, 
au plus vieux frère de l'occis, et, à défaut de frère, aux 
oncles paternels, et de là conséquemment au plus 
proche mâle... Et si composition en parvient, soit 
en héritage ou en argent, elle appartient â tous les 
enfants de l'occis... ou au plus proche de l'occis ^. » 
Le pouvoir d'ardoir, attribué h l'évèque de Liège 
par l'article 3 de la paix de Fexhe, dérivait du même 
principe. Si, en cas de meurtre, l'évèque avait la 
prérogative de faire brûler la maison du meurtrier, 
ce n'était que par une sorte de délégation tacite du 
droit de vengeance appartenant à la famille de l'occis, 
et pour forcer le malfaiteur à indemniser la partie 
plaignante. Dans une déclaration de l'an 1016, citée 
par M. Henaux •", Adolphe de la Marck, évêque de 
Liège, dit en termes exprès : « Nous et noz succes- 
seurs avons et arons le povoir d'ardoir, et avec ce ly 
malfaiteur demeurât en la chasse de nous et de noz 
successeurs jusques à tant qu'il arat amendeit le 
mefeit à la partie blechie et à nous, liqucl povoir ly 

1 Histoire de l'ancien pays de Lie je, l. I, p. 330, note. 

2 Ibid , p. .^0, note. 

' Ibid., p. 1 15, note. 



450 HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

oomun pays nous at ottroyeit. » Dans la célèbre guerre 
des Awans et des Waroux, le droit à'arsin fut exercé 
par le sire d'Awans au mépris des prérogatives de 
révêque, ce qui fut considéré comme un attentat 
énorme contre l'autorité du suzerain *. 

Cependant cette coutume, connue sous le nom de 
droit d'arsin ou droit des arsins, a existé dans d'autres 
parties de la Belgique sous des conditions bien diffé- 
rentes. Lorsqu'un seigneur refusait de donner sa- 
tisfaction pour des injures ou actes de violence, on 
pouvait, après avoir fait les sommations légales, 
marcher à main armée contre son château et l'incen- 
dier, s'il persistait dans son refus. A Lille, par exem- 
ple, où ce droit était parfaitement organisé, la 
commune pouvait l'exercer contre les seigneurs ré- 
calcitrants domiciliés hors de ses murs. Cette cou- 
tume, qui dérivait du droit carolingien ^, subsista 
jusque sous Louis XIV. M. Warnkoenig a publié 
dans son Histoire de Flandre, édition allemande, par- 
tie II, p. 169, des documents relatifs i!i ce droit, qui 
existait également îi Courtrai et à Valenciennes. Nous 

' Polain, Histoire de l'ancien pays de Liège, t. U, p. SS. * 

- L"oi igiiie carolingienne du droit d'arsiu est prouvée par le chapitre VUI 
du Capitulare Saxon., de l'an 797, ainsi conçu : » De incendio convenit, 
quod nullus infra patriam prœsumat facere propter iram aiit inimicitiam 
aut qualibet malevolâ cupiditate ; excepta si lalis fuerit rebellis qui justi- 
ciam fdcere noluerit, et aliter districtus esse non poterit, et ad nos, ut in 
prœsentia nostra justiciani reddut, venire despexerit, condicto comnnune 
placito simul ipsi pagenses veniant; et si unaiiimiter consensenut pro 
districtione illius casa incendatur. » ( Perlz, Urjes, 1. 1, p. 76 ; Baluz., t. I, 
p. -278.) 



CONSIDÉRATIONS FINALES. 451 

avons trouvé aussi dans V Inventaire analytique et 
chronologique des chartes et documents appartenant aux 
archives de la ville d'Ypres, publié en 1853 par M. Diege- 
rick, l'analyse d'uQ document fort curieux concernant le 
droit d'arsin. Ce sont des lettres patentes de Jean 
comte de Namur, scellées à Lille au mois de novem- 
bre 1302. Il y est dit que si un forain frappe, blesse 
ou tue un bourgeois d'Ypres, et qu'il refuse de se 
présenter h l'appel fait trois fois par le bailli, on met- 
tra le feu h sa demeure. En l'absence du bailli, le 
châtelain fera mettre le feu, et celui-ci étant égale- 
ment absent, l'ordre de mettre le feu sera donné par 
l'avoué. Si le coupable ne possède pas de maison 
dans la ville ou dans la chàtellenie, on mettra le feu 
ù la maison de celui qui lui aura donné asile. Si le 
coupable se présente h l'appel fait par le bailli, on se 
séparera, après l'avoir arrêté, sans faire Yarsin. 

On pourrait multiplier les preuves de la persistance 
des institutions franques et carolingiennes en Bel- 
gique. Il est évident que l'état social de ce pays, 
jusque vers la fin du siècle dernier, fut l'œuvre des 
Carolingiens. Bien que cet état soit loin de pouvoir 
être cité comme parfait, on doit reconnaître cepen- 
dant qu'il a permis aux instincts nationaux de se 
développer ; que l'esprit de liberté qui animait les 
anciennes populations franques s'est conservé intact, 
et que le principe même du self-government, en passant 
du pagiis à la commune, des placita generalia aux 
États généraux, n'a jamais cessé d'avoir une existence 



'.bî HISTOIRE DES CAROLINGIENS. 

légale. Notre constitution politique actuelle n'est pas 
neuve, comme on le croit vulgairement; elle a pris 
sa source dans les vieilles institutions des Francs, 
qui, tout en subissant bien des transformations, ne 
se sont jamais éteintes dans notre pays. La royauté 
constitutionnelle, que le roi Léopold a su rendre si 
populaire en Belgique, diflere très-peu de la royauté 
germanique primitive. Nos Chambres législatives rap- 
pellent assez exactement les anciennes assemblées 
du Champ de Mars transformées en planta generalia. 
^'os états provinciaux correspondent aux tria placita; 
il n'est pas jusqu'aux placita pagorum, auxquels ont 
succédé les plaids des échevins, qui ne se soient 
perpétués dans les délibérations de nos Conseils 
communaux. Si toutes ces institutions s'étaient dé- 
veloppées librement, si elles n'avaient pas eu à lutter 
contre des ambitions stimulées par la conquête des 
Gaules, elles ne seraient point parvenues plus pures 
jusqu'à nous. 



FIN. 



TABLE 



DU SECOND VOLUME. 



Chapitre V. Louis le Débonnaire et ses fils ... . 5 

§ 1. Avènement de Louis le Débonnaire. . - . Ibid. 

§ 2. Relations extérieures 12 

§ 3. Gouvernement et législation 49 

§ 4. Des partages de la monarchie 30 

§ 5. Traité de Verdun 70 

Chapitre VL La Belgique sous les Carolingiens . . 91 

§ 1. Description des pagi Ibid. 

§ 2. Les villas royales 134 

§ 3. Les établissements ecclésiastiques .... 163 

Chapitre VIL Dissolution de l'empire 191 

§ 1. Des causes de la dissolution de l'empire . . Ibid. 

§ 2. Invasions des Normans 206 

§ 3. Guerres intestines 226 

§ 4. Gouvernement et législation 240 

Chapitre VIII. Le royaume de Lotharingie .... 263 

§ 1. Les deux Lothaires Ibid. 

§ 2. Partage de la Lotharingie 278 

§ 3. Règnes de Zwentibold et de Louis .... 314 

II. 29 



454 TABLE DES MATIÈRES 

Thapitre IX. Les derniers Carolingiens 327 

§ 1. Charles le Simple Ibid. 

§ 2. Louis d'Outremer 361 

§ 3. Lothaire et Louis V 390 

§ 4. Charles et Othon 404 

Chapitre X. Considérations finales 42S 



FIN DE LA TABLE DU SECOND VOLi:ML 



HÎRRAT^. 



Ine faute d'inattention s'est glissée clans la pcél'ace, t. I"', 
p. XV, ligne 33. 
Au lieu de douzième, lisez : neuvième. 



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DC Warnkonig, Leopold August 

'^^ Histoire des Carolingiens 

W28 

t. 2