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Full text of "Histoire des comtes de Poitou, 778-1204"

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'7 K'fU^..' 




HISTOIRE 



DES 



COMTES DE POITOU 



778-1204 



HISTOIRE 



DES 



COMTES DE POITOU 



778-1204 



PAU 



ALFRED RICHARD 



ARCHIVISTE D'E LA VIENNE 
MEMBIIE NON nbSinANT DU COMITÉ DES TRAVAUX lIISTOniQUES 



TOME PREMIEH 

778-1126 



>^f 



PAIUS 

ALPHONSE l'HlAUl) <& FILS, ÉDITEURS 

82, nUE BONAPARTE, 82 

1903 



i/.i 



AVANT-PROPOS 



Lorsqu'au mois de dt'combrc 1887 j'inauçurai à la Faculté des 
lettres de Poitiers les conférences d'histoire du Poitou que j'y ai pour- 
suivies pendant neuf années, il n'entrait nullement dans mes intentions 
d'en faire le point de départ d'une étude générale sur quelqu'une des 
périodes de cette histoire. 

, Ce n'était tout d'abord qu'un essai, dans lequel ceux qui l'avaient 
inspiré et moi-même n'avions vu que l'occasion de faire participer les 
personnes que ces questions pouvaient intéresser aux connaissances 
spéciales que j'avais pu acquérir par une longue pratique , mais les 
faits sont venus, comme il arrive souvent, donner un démenti aux 
prévisions. 

Quand, après avoir passé en revue l'histoire de la province, depuis 
les temps les plus reculés jusqu'à la fin de l'ancien régime, il a fallu 
reprendre avec plus de détails chacune des parties de cette vaste 
esquisse, c'est alors (jue les lacunes qui pouvaient se dissimuler dans 
un ensemble apparurent sans voiles. 

Lors de ma première conférence, j'avais dit aux auditeurs qu'atti- 
rait la nouveauté de cet enseignement que je passerais légèrement sur 
ce (pie tout le monde devait savoir, mais que je m'étendrais aussi lon- 
guement qu'il me serait possible sur ce que l'on ignorait généralement. 

C'était de l'inédit que je promettais, et, sur ce point, j'ai tenu ma 
parole; mais ce qu'il ne fut pas toujours facile de faire, c'était de sou- 
der ensemble tous les faits ainsi exposés, et d'assurer que ceux-ci étaient 



VI LES COMTES DE POITOU 

bien mis à l'endroit qui leur convenait. A côlé de l'historien, ou plutùl 
du narrateur, il y eut donc lieu d'assurer une large place au critique, 
mais, des preuves ou des témoignages amassés par celui-ci, bien sou- 
vent il n'est rien resté, du moment qu'ils n'avaient d'autre assise que 
la parole lancée du haut de la chaire professorale. Pour convaincre, il 
faut des textes. 

Aussi n'eus-je pas trop lieu dem*étonner([uand, rendu à mes études 
ordinaires, je vis attaquer certaines théories que j'avais exposées de 
mon mieux, mais qui n'avaient pu amener à elles tous ceux devant qui 
elles avaient été produites : la bataille de Vonillé, la question des Tai- 
faleSj r atelier monétaire de Melle, les armoiries du comté de Poitou ^ 
m'amenèrent successivement à prendre la plume. D'autres polémiques 
auraient pu se produire, ce que voyant, de bienveillants amis, que je 
remercie de leur sollicitude et de leur sympathie, quelque fatigue qu'elles 
m'aient imposée, me pressèrent de mettre au jour le résultat de mes 
recherches sur l'histoire de notre province. 

Je ne pouvais évidemment entreprendre ime histoire générale du 
Poitou sur le plan tracé par D. Vaissele pour le Languedoc et si large- 
ment retouché par ses nouveaux éditeurs; des œuvres semblables ne 
peuvent être le fait d'un seul homme : au promoteur de l'entreprise il 
est indispensable d'adjoindre le concours de plusieurs bonnes volontés. 
J'étais seul, un sujet limité s'imposait donc; enfin, après avoir bien 
hésité, je me suis décidé pour l'histoire des Comtes de Poitou. 

Je dois pourtant dire (jue deux autres travaux m'avaient vivement 
tenté : l'un était de faire la géographie historique du Poitou, l'autre 
d'étudier la condition des personnes et des terres dans ce pays pendant 
le gouvernement de ses Comtes. En m'arrêtant à ce dernier sujet, je ne 
faisais que reprendre sur un plan plus étendu la thèse que j'avais soute- 
nue à l'Ecole des Chartes et dont j'avais seulement tiré (quelques années 
après un mémoire sur les CoUiberts, mais, en y réfléchissant bien, il 
appîiraissait nettement qu'avant de traiter un point spécial de l'histoire 
du Poitou au temps de son autonomie féodale, il fallait être très docu- 
menté sur celle-ci dans son ensemble. Or, et j'avais été maintes fois à 
même de le constater, le manque de notions certaines sur les Comtes 



AVANT.PROPOS VII 

était une occasion continue d'erreurs chez les écrivains qui ^e hasar- 
daient à traiter un point d'histoire dans lequel leurs personnes ou leurs 
actes devaient être rappelés. 

Cette période de quatre siècles et plus, qui s'étend de la création 
du comté de Poitou en 773 à sa disparition en tant que fief indépen- 
dant par sa réunion à la couronne de Frai>ce en 1 2o4, est sans contre- 
dit la plus obscure de nos annales, comme l'est du reste celle qui lui 
correspond dans l'histoire de France. Les textes pourtant ne manquent 
pas, et bien qu'ils présentent des lacunes dont la plupart ne seront 
jamais comblées, leur ensemble permet toutefois d'établir une suite 
de faits que l'on peut sans crainte qualifier d'histoire ; seulement leur 
mise en œuvre offre des difficultés telles que, même avec la recherche 
la plus minutieuse, le travail le plus patient, on n'est pas toujours 
assuré de les surmonter. 

Le plus grand écueil auquel se heurte le travailleur qui se livre à 
l'étude de ces temps reculés, c'est le défaut de dates, d'où les erreurs 
sans nombre sur la chronologie générale, sur la succession des faits ou 
l'identité des personnes. Non seulement cette omission se rencontre 
chez les historiens les plus accrédités, comme Adémar de Chabannes, 
dont la chronique, qui s'étend du ix« au xi« siècle ne contient presque 
pas de dates, ou comme Suger, qui n'en a mis aucune dans la vie de 
Louis YI, mais elle existe aussi dans des documents dont la date devrait 
être le principal élément, c'est-à-dire dans les actes authentiques. Et 
encore arrive-t-il parfois que l'on est très embarrassé pour mettre à leur 
place exacte les actes pourvus de l'indication de l'année, selon que leur 
rédacteur a fait partir celle-ci de Noël, du i»' janvier, du 25 mars ou 
de Pâques. 

Si, à défaut de l'énoncé de l'année, on veut s'appuyer sur des syn- 
chronismes, sur les années du règne d'un pape ou d'un roi, ce qui est 
assez fréquent, on rencontre des cas où l'on reste fort perplexe, comme 
par exemple celui du roi Charles le Simple, à qui on peut attribuer six 
époques différentes pour le commencement de son règne. 

En témoignage de cette pénurie de dates, on peut présenter le car- 
lulairc de Saint-Cypricn de Poitiers, un des plus précieux recueils de 



VIII LES COMTES DE POITOU 

chartes qui nous ait été conservé, lequel, sur les SgS actes qu'il con- 
tient, s'ëtcndanl de l'an 888 à 1 1 49> "'en compte que 43 qui portent 
une indication précise d'année . 

En réalité, pendant les xi" et xii« siècles, mettre une date à un récit, 
à une charte, à une lettre surtout, était un fait exceptionnel. La règle 
la plus suivie était qu'il n'y en eût pas; et de cela il n'y a pas trop lieu 
de s'étonner. Aujourd'hui, combien n'est-il pas de personnes qui se 
refusent volontairement à mettre en tète de leurs lettres toute autre 
indication que celle du jour où elles les écrivent, si bien que celles de 
ces missives qui surnageront présenteront aux historiens de l'avenir 
des obscurités identiques à celles que l'on rencontre chez leurs devan- 
cières. 

Ces quelques remarques ont simplement pour objet de faire sentir 
au lecteur une partie des difficultés de la lâche entreprise et de lui don- 
ner l'explication de lacunes ou d'erreurs qu'il sera à même de relever. 
Je ne parle pas du déchiffrement des actes originaux ou autres, ceci 
est affaire de métier. 

Ce qui rend particulièrement délicate l'histoire des Comtes de Poi- 
tou, c'est qu'ils ne se sont pas exclusivement cantonnés dans leur 
domaine primordial. De très bonne heure, ils sont devenus ducs 
d'Aquitaine, puis de Gascogne, et enfin pendant un moment ils ont 
été comtes de Toulouse. Le cadre à remplir était déjà vaste; il s'est 
encore élargi avec Aliénor. La comtesse de Poitou, étant devenue 
d'abord reine de France, puis reine d'Angleterre, il a fallu la suivre, 
tout en ne tenant véritablement compte que des actes émanés d'elle 
ou de ses maris, qui avaient rapport à ses états patrimoniaux ou qui 
étaient nécessaires pour établir une suite régulière dans le récit de son 
existence. Puis sont venus successivement son fils Richard, son petit- 
fils Othon, et môme Jean-sans-Terrc qui, bien qu'ayant abandonné le 
Poitou à sa mère, ne laissa pas de se mêler de son gouvernement. 

Je ne saurais don:; dire que cette œuvre est complète ; dans les 
questions d'histoire on ne peut jamais être sûr d'arriver à ce résultat ; 
il en est pareillement de l'exactitude au sujet des dates ou des faits 
rapportés, mais si je n'ai pas toujours rencontré la vérité, je puis du 



AVANTPROPOS ix 

inoins affirmer que je l'ai passionnément cherchée. Être vrai, être utile, 
tel est le but vers lequel tendaient les auteurs de VArl de vérifier les 
dates ; je nie suis proposé pour objet d'appliquer au Poitou les princi- 
pes qui les avaient guidés dans leur conception de l'histoire générale, 
l'avenir dira si j'ai réussi. 

Outre les notes que l'on rencontrera au bas des pages et que certains 
trouveront peut-être trop minutieuses, il a été joint au second volume 
de cet ouvrage quelques appendices consacrés j\ l'étude de diverses 
questions qui demandaient à être spécialement détaillées. Ce volume 
sera terminé par la liste, non pas des ouvrages ou fonds d'archives 
consultés, celle-ci aurait été infinie, mais seulement de ceux qui, cités 
en abn'gé dans les notes, ont besoin d'être exactement connus, afin 
que l'on puisse en toute sûreté recourir aux références indiquées. On 
y trouvera aussi une table générale des noms de personnes et de lieux, 
s'a{)pli(piant aux deux volumes de l'Histoire. 

Comme il a été dit plus haut, cette œuvre est absolument person- 
nelle, et je ne puis mieux faire que de la placer sous le patronage 
de l'enseignement que j'ai reçu à l'Ecole des Chartes, il y a quarante 
ans, enseignement dont je me suis toujours efforcé, dans mes divers 
travaux, de mettre en pratique la sévère méthode. 

Il me reste enfin à remercier le Conseil général de la Vienne, qui 
a bien voulu, en m'accordant une précieuse subvention, reconnaître 
les services qu'il m'a été donné de rendre au département depuis 1868, 
année où j'ai été appelé i\ la direction de ses Archives. 

Poitiers, 5 juin igo3. 



LES 



COMTES DE POITOU 



La mort violente du duc Waïfre en 768, la défaite de son père 
liunald en 771 avaient amené la soumission de l'Aquitaine entre 
les mains des fils de Pépin le Bref. Charles, resté seul maître du 
royaume franc par la mort de son frère Carloman, advenue le 
4 décembre 771, dut se préoccuper de donner h la vaste région, 
dont la conquête avait coûté aux siens tant d'etforts, une orga- 
nisation qui y ramènerait le calme et la relèverait des ruines que 
plusieurs années de ravages y avaient accumulées. Mais les luttes 
qu'il eut à soutenir contre les Lombards et les Saxons, et quel- 
ques autres entreprises qui réclamaient toute son activité, lui 
firent pendant un temps négliger ses nouveaux domaines de 
l'Ouest, où du reste la pacification s'opérait peu à peu. Il n'y 
reparut qu'en 778, alors qu'il dirigeait une puissante expédition 
contre les Sarrasins d'Espagne. Sa femme Hildegarde, qui l'ac- 
compagnait, s'arrêta dans la villa royale de Chasseneuil, où le 
roi avait célébré les fêtes de Pâques, et, dans le courant de l'été, 
y mit au monde un fils qui fut appelé Louis. A son retour d'Es- 
pagne, vers la fin de l'automne, Charles décora cet enfant du titre 
de roi d'Aquitaine; le 15 avril 781, il confirma cet acte en faisant 
donner au jeune prince l'onction sacrée; plus tard, en 796, il lui 



3 LES COMTES DE POITOU 

constitua une cour et lui assigna comme résidences d'hiver quatre 
palais ou villas royales qu'il devait habiter tour àluur; deux 
d'entre elles, Doué et Cliassoneuil, étaient situées en Poitou (1). 
La création d'un état vassal, fortement organisé, qui couvrirait 
ses frontières du côté des ennemis héréditaires du nom chrétien, 
telle est la combinaison que le futur empereur des Francs avait 
conçue et qu'il appliqua sans retard avec toute la précision qui 
était l'essence de son génie. Or donc, à la fin de 778, il partagea 
l'Aquitaine, devenue un royaume, entre neuf comtes qui furent 
investis non seulement du pouvoir civil et judiciaire dont jouis- 
saient les comtes mérovingiens, mais à qui il donna en outre l'au- 
torité militaire, précédemment réservée aux ducs, avec la charge 
spéciale d'assurer cette protection des frontières, objet dos pré- 
occupations constantes dos rois francs; de plus, afin qu'ils se sen- 
tissent plus portés h s'occuper avec /.èle de la mission qui leur 
était confiée, la durée n'en fut pas limitée. C'étaient des hommes 
de race franque, dévoués personnellement au roi et en qui, sur 
toutes choses, il pouvait absolument compter. Pour le moment, 
Charles ne toucha pas aux évoques, que leur caractère sacré dé- 
fendait contre ses entreprises, mais il se réservait bien de leur 
choisir, quand l'occasion s'en présenterait, des successeurs à son 
gré; il se montra moins scrupuleux à l'égard des administrateurs 
des abbayes, encore peu nombreuses, il est vrai, mais toutes rela- 
tivement puissantes par l'étendue de leurs domaines. Il mit à leur 
tête de nouveaux abbés, pris aussi parmi ses fidèles francs et qui, 
dans la société religieuse, devaient contrebalancer l'influence 
contraire que pouvaient exercer les évêques. C'est encore à des 
hommes de sa race, que l'on appelait les vassaux du roi, qu'il 
confia les situations les plus importantes du pays et l'administra- 
tion des villas du fisc royal. Grâce à ces habiles mesures, toute 
résistance efficace se trouva annihilée; les énergiques dévoue- 
ments auxquels il était fait appel constituaient en effet les mailles 
d'une sorte de puissant réseau qui recouvrait tout le pays, et le 
jeune prince, sous la direction d'un habile tuteur, put, sans faire 



(i) Les deux autres résidences royales officielles étaient Ângoac en Angoumois 
et Ebreuil en Auvergne. 



ABBON 



appel aux armes de son père et durant toute la vie de celui-ci, 
gouverner en paix son royaume d'Aquilaine (1). 



I. -ABBON 

(778-814?) 



Le premier comte de Poitou s'appelait Abbon. Il avait pour 
voisins Humbert à Bourges, Roger à Limoges, Wuilbod à Péri- 
gueux et Seguin à Bordeaux ; son pouvoir s'étendait sur la cité de 
Poitierset sur celle d'AngouIême qui, dans la nouvelle organisation, 
ne fut pas pourvue d'un comte non plus que celle de Saintes, alors 
que l'une et l'autre en avaient possédé sous les Mérovingiens: 
Saintes fut raltaché à Bordeaux. L'importance et la multiplicité 
des attributions qui furent conférées aux comtes aquitains ne 
devaient pas leur permettre de fréquenter assidûment la cour 
impériale et de prendre part aux grandes expéditions militaires 
qui marquèrent le règne de Charlemagne. Aussi ne saurait-on 
affirmer que le comte Abbon, qui peut-être resta à la tête du Poi- 
tou pendant trente-cinq ans, soit le môme que le personnage de 
ce nom qui, avec onze autres chefs francs, fut garant du traité que 
l'empereur passa, en 811, avec le prince danois Hemming (2). 
Abbon dut prendre assurément part aux nombreux faits de guerre 
qui signalèrent la lutte presque continuelle entre les Francs et 
les Sarrasins, mais il n'en est pas resté de trace. De ce silence 
des textes il résulte que l'existence du premier comte carlovin- 
gien du Poitou ne nous est guère connue que par sa nomination 
et par quelques rares actes de son administration qui ont été 
conservés. 

En 780, il présida à Poitiers deux plaids où furent portées des 



(i) Recueil des hi'st. de France, VI, p. 88, Vita Hludowici piiimp.; Pertz, Mon. 
Germ., SS., Il, p. 608; Besly, Hist. des comtes de Poiclov, preuves, p. i48. 

(2) Rec. des hist. de France, V, p. 60, Annales Francorum ; Besly, Hist. des 
comtes, preuves, p. i48; PerU, Afon. Germ,, SS., I, p. 198, tinhardi annales. • 



4 LES COMTES DE POITOU 

affaires intéressant l'abbaye de Noaillé. Dans le premier, qui eut 
lieu le dimanche 18 novembre, il fut reconnu que le domaine pré- 
tendu par l'abbaye de Saint-liilaire à Lussac appartenait à Noail- 
lé (1); au second, qui se tint entre deux églises le samedi l"décem- 
bre, fut présenté un litige déjà ancien entre un certain Gratien qui 
avait, au temps de Waïfre , usurpé Noailié et ses dépendances 
sur l'abbaye de Saint-Hilaire et qui prétendait vouloir conserver 
l'une d'elles, le domaine de Jassay; la cause ne paraissant pas 
encore assez instruite aux prud'hommes, probi homines, appelés 
à la juger, elle fut renvoyée à une assemblée ultérieure, soit de- 
vant le comte, soit devant l'abbé de Saint-Hilaire, Jepron, lequel 
siégea à côté du comte dans ces deux affaires (2). 

Le nom d'Abbon se trouve encore au bas d'une sentence ren- 
due à Saint-Hilaire de Poitiers par les missi dominici du roi Louis, 
le 28 avril 791, dans une contestation advenue entre des parti- 
culiers au sujet de la possession de l'alleu du Pin en Aunis (3), 
et d'un diplôme de sauvegarde et d'immunité accordé au monas- 
tère de Noaillé par le même roi, qui se tenait alors en Limousin, 
dans son palais de Jogundiagu^ (Le Palais), du 3 août 794 (4). 

Ces faits sont bien peu importants, mais il était néanmoins 
nécessaire de les relever, car ils constituent tout ce que l'on sait 
des actes du comte Abbon. On ignore même totalement quand 
il cessa d'occuper ses hautes fonctions. Ce qu'il y a de certain, 
c'est que, dès les premiers temps du règne de Louis le Débonnaire 
comme empereur, on lui trouve un successeur (5). 



(i) Mabille, Le royaume d'Aquitaine et ses marches, p. Sg ; D. Fontencau, 
XXI, p. 3i. 

(2) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 149; Mabille, Le royaume d'Aquitaine, 
p. 39 ; D. FoDteneau, XXI, p. 35. 

(3) Mabille, Le royaume d'Aquitaine, p. 39 ; D. Fonteneau, XXI, p.4'- 

(4) Arch. de la Vienne, orig., Noailié, n° 2 ; Gallia christ., II, iostr., col. 346, où 
cette pièce n été datée à tort de l'aDoée 793. 

(5) Les auteurs de VArl de vérifier les dates, p. 710, égarés par Besly (Hist. des 
comtes, p. 6), placent après Abbon un comte du nom de Ricuin. M. Mabille, dans 
sa remarquable élude critique sur le royaume d'Aquitaine et ses marches, p. ^o, a 
relevé celte erreur à juste titre. Il fait aussi justice d'un autre comte du nom de 
Reuaul, placé par Besly après Ilicuin (Hisl. des comtes, p. 7, et preuves, p. 167). 
Voy. Api'endice I. 



BERNARD 



II. - BERNARD 

(8i5 82O?) 



Lf^cnnilf» Bfirnarti pslcitéavec la qiinlino.alionfrhnmmt^illuslr»', 
vif iflusler, dans la iTolîce d'un plaid Icnii à Poili»?r?î [o mevc.voûï 
20 juin 8t5 par Godil, son rmsxu'i (i). au sujet de deux serfs 
de Tabbayc de Noaillé qui furent convaincus d'avoir fail fabri- 
quer de fausses cliarles d'affrancliissoment. (2). En ce monienl 
ce n'était dt^j^i plus Louis le Débonnaire qui régnait en Aqui- 
taine. Devenu empereur des Francs par la mort de son père, 
en 811, il avait f^uivi los erremenls de ce dernier et l'Aquitaine, 
maintenue dans sa semi-indi-pendance, reçut pour roi t^'^pin, le 
second fils de Louis, Ce prince, élevé dans les sentiments d'une 
piété exirôme, se montra pendant t(Uit son r^gne, quoiqu'avec 
quelques défaillances, favorable aux én;lises, soil en leur accor- 
dant des privilèges d'immunité, soit en leur restituant les domaines 
dont, suivant les nécessités df> la jinlilique, elles avait^nl pu être 
dépouillées pour être données en j^ralilictilion aux fidèles du 
roi (3). C'est ainsi que le comte Bernard possédait l'imporlaut 
domaine de Tizay, ancienne dépendance de t'abbaje de Saint- 
Maixent; se disani poussé par des mol ifs pieux, le comle renonça 
nn jour à la possession de ce bénéfice el^ s'adressant au roi, lui 
demanda de faire aussi de son c<Mé l'abandon de tous ses droits 

(1) La qualité de missfis paraissant îdeutifjue nvec celle ilc rirecomes (R. de Lns- 
leyric, /."/«(V «•««/• Ira comtes cl les l'icomles de Limoges, p, 47'» Godil est le premier 
vicomte de I*oilou dont le nom serait parvenu jusqu'à nous. Il n'est pas à croire quf 
le misiitis Tnl tout d^abord chargé d'administrer un territoire particulier ; ce n'était 
encore que le fondé de pouvoir du comle. 

(a) Mjtbillc, Le roijtiume il'Afjiiilititie, p. /jo; Bcsly, ///.«/. des comfes, preuves, 
p. 17C). 

(3) Voy. le diplôme de ce prince du «er avril 82.') pour l'abbaye de Saiitle-Croix de 
Poitiers, délivré en la foi et de M<nilirre (Ursl^*, fiot/n de Ginjrnney p. 21), ceux du 
24 juin 827 et Hu a4 novembre 83/|, accordés A Saiot-llilaire-le-Cirtind (nédel. Docu- 
ments pour l'histoire de Saint- //ildire, I, pp. 3 et 7I, celui du 11 janvier 8i'7 pour 
SaintAlaixcnt, délivic dans le palais de Chas.^cntniil {\. Ricliard, Chartes de Saint- 
Mni.rent, I, p. 5), celui du 18 mai 8a6, pour t'abbnye de Niùrmoutier {^Recueil 
fies fiitt. de France, VI, p, 664). 



6 LES COMTES DE POITOU 

sur ce domaine ; Pépin accueillit favorablemenl celte demande 
cl délivra, le 22 décembre 825, un diplôme qui rendait h Tabbaye 
la pleine et incommutable possession de Tizay(l). 

On ne connaît pas Torigine de Bernard (2). C'était assurément 
un chef franc, mais on ne saurait, pas plus qu'on ne l'a fait pour 
Abbon, l'identifier avec un des signataires du traité de 811 avec 
Hemming, portant ce nom de Bernard et le litre de comte (3). 
On ignore pareillement quand il cessa d'occuper ses fonctions, 
soit par cas de mort, soit pour toute autre cause, mais l'évé- 
nement se produisit sûrement de 826 à 828 et fut le point de 
départ d'un nouvel état de choses danslacilé de Poitiers. 

11 ne semblait pas que le comte, placé à la tête de celte région, 
dût avoir jamais à lutter contre l'ennemi extérieur, cl, pourtant, 
le cas se présenta sous l'administration de Bernard et se perpé- 
tua sous ses successeurs. Les Normands, ces hardis marins que 
bien des motifs poussaient à quitter leurs froides résidences pour 
aller chercher au loin les aventures, avaient depuis plusieurs 
années paru dans les eaux de la France, mais ils s'étaient jus- 
qu'alors contentés d'écumer les mers. La mort de Charlemagne, 
qui avait su préserver les côtes de son vaste empire par de sages 
mesures, négligées sans nul doute par son successeur, les rendit 
plus hardis; ils prirent l'habitude de relâcher dans l'île d'Her 
(Noirmoutier), où ils se livraient à des actes de violence, particu- 
lièrement à l'égard des colons du monastère de Sainl-Filbert,de 
qui l'île dépendait. 

Les religieux de Saint-Filbert, atîn de se mettre personnelle- 
ment à l'abri de ces incursions pendant l'époque où elles se pro- 
duisaient, c'est-à-dire pendant l'été, obtinrent de Louis le Débon- 
naire l'autorisation de construire un nouveau monastère à Deas, 
sur les bords du lac de Grand-Lieu ; le 16 mars 819, l'empereur 
compléta sa concession en leur délivrant un diplôme qui leur 
permettait de couper la roule royale pour amener l'eau de la 



(i) A. Richard, Cliarles de Saint-Maixenl, I, p. 3. 
'aj Voy. Apfendick I. 

(3 Rec. des hist. de France, V, p. Oo, Aaaaics Fraocorum; Pertz, Mon. Gerin, 
SS.^ I, p. i<)tt., ËÏDhardi aauales. 'm 



BERNARD 

rivière de la Boulogne à leur nouvelle résidence {\). Le choix de 
celle-ci, silut-e seuli.'ineiîl à six lieues de la mer, porle en lui la 
preuve qu'à celle époque on ne considérait pas les Normands 
comuic un ennemi redoulable pour les territoires eu lerro Icruie ; 
on ne voyait en eux que des pirates qui s'aballaienl sur les côLes, 
el, semblables à Toiseau de proie, s'enfuyaient aussitôt qu'ils 
s'étaient emparés del'objetde leur eonvoitise.Otuie s'explique pas 
toutefois oomuienl le comte Bernard, dûment averti par les ap- 
préhensions des moines de l'ili.' d'iler, n'ait pris aucune mesure 
eCticace pour protéger le littoral du E^oitou, quidans cette région 
est d'un abord si facile, contre le retour de ces redoutables 
visiteurs. 

En effet, en 820, deux filsdu vieux Piudrod, evpulsés de la Scan- 
dinavie par leurs frères, s'étant dirigés vers l'Ouest avec treize 
barques.conlournèreni les cMe^ de France sans pouvoir [irendre 
terre, et enfin ari-ivèreut dans la Imiedc Boiirgneuf, qu'ils trou- 
vèrent sans défense ; ils y abordèrent, e-nvahireul l'île do Bouin, 
pillèrent le bourg et le détruisirent de fund f u comble {2), Bernard 
était assurément occupé par ailleurs, iiétitiiuoitis le souverain 
dut tirer de ces faits cat enseignement, que le territoire confié au 
comte de Poitiers était trop vasie pour qu'il en pût surveiller 
efficacement toutes les parlics. L>u vivant de BtM-nard, la situation 
ne fut sans doute pas modifiée, mais à sa mort, croyons-nous, 
la cité fut démembrée et on en détacha toule la portion occi- 
dentale, qui d'ancienneté était désignée sous le nom de pays 
d'Herbauge el forma un comté particulier (3) à la tète duquel fut 
mis un personnage du nom de Rainaud (4). (ietle première atteinte 



(i) Lex, Documents oriyinaaa: antérifitrt ù l'an mil, p. i ; Recueil ilfs hisl. //c 
Fronei", VI, p. 5iO, 

(i) Peilz, Afnn. Oer/ji., SS., F, p. 307, Eînhardi anaatt's; Mabille, Lfs invntions 
nurmundes duiis la Loire, p. 20. 

(3) Au leinp.s de Gr^sTuitc de Tours, le litloritl de l'Océau, de l'emboucLurc de lu 
Loire à celle du Loy, était counu sous le iiûni àl'Arbatilirum, le pays d'Ilerbauge 
(L.oo^noa, Géufjraiihie de lu Gaule au VJ" siècU-, p. Îi0/|). Il cstl possible que, dès 
l'érection du couilë d'Ilcrbsiuec, u» <iit ctinipri;' Suus relie dciiouilnuliuu le (lays du ce 
DOm el ceux de Tilîauge et de Maut»e ijui onl eu pendant deux sircles «u moius une 
e.visleui'e coiuniune. (Voy. ma noiice ijititulée: Les 'J'aljnlts, in J'/ieifulie et le jniys 
de Tiffanfft, parue acconipii^înce d'une Ciule d.ms le Dnlletin delà Soc. des Antif/. 
t/e /'Ouf«/, 4* U 'nieslre de jHytii. 

(4) Les chroDÎr{ues donnent à ce comlc lu nom de Haiiialdtis: il est loulefuia à 
Vkicr qu'il est appelé Hainoldus daDs celle d'Adéniar de Gbabunucs, HetjiniilJuf 



LES COMTES DE POITOl' 



portée à l'œuvre de Chariemagne, bien qu'elle soit le fait de 
Charles le Chauve, nous paraît avoir été conçue par Louis le Dé- 
bonnaire s'iramisçant en sa qualité d'empereur et au nom de l'in- 
térêt général dans les atTaires de l'Aquitaine (1). 



III. — EMENON 

(828-839) 

Le mardi 9 juin 828 le roi Pépin se tenait dans son palais do 
Chasseneuil, situé sur les bords du Clain, pour juger les causes 
qui seraient portées devant lui. Il était assisté de vingt-quatre de 
ses fidèles et de Jean, comte de son palais ; la notice de ce plaid 
rapporte qu'en tête de ces fidèles se trouvait le comte llimmon, 
présidant en quelque sorte la cour du roi dans le jugement d'un 
litige, sous la haute direction de ce prince (2i. On ne sauraitdou- 
ter, étant données les circonstances où nous le rencontrons, que 

dans celle de Fontenellc (Perlz, Afon. Oerm.,SS., II, p. 3oa), et Reginardas dans la 
vie de Louis le Débonnaire (Periz, Mon. Germ., SS., II, p. 645). La chronique de 
Fontenclle et c«Ue de Saint-Serge (Marchegay, Chron. des égf. dWnjoa, p. 129) le 
qualifient de daœ, aussi nous ranij^eons-nous à l'opinion des crudits qui voient en lui 
le duc place à Ançoulêmc par Louis le Débonnaire en 8/40 lorsque ce prince divisa 
l'Aquitaine en trois commandements militaires (Loup de Ferrières, lettre 28, Ree. 
des hisl. de Fnnce, VII, p. 4^0. Levillain, dans la Bih!. de T fic^tle dea Chartes, 
LXI, p. 508, établit que cette lettre est du 1 1 août 840). Enfin la chronique de Saint- 
Serge nous rapporte que le conte d'II-îrbauge était de race Aquitanique, génère 
Aquitanns, ce qui permettrait de le ratiacher à quelqu'une des grandes familles qui 
se partageaient alors le pouvoir dans celte région. 

(1) Les actes de Louis le Débonnaire en Aquitaine et particulièrement en Poitou se 
manifestèrent surtout t\ l'égard des établissements religieux ; on connaît ceux qui 
concernrnt les abbayes de Saint-lIilaire-Ic-Grand, de mai 8o8(Uédel, Documents pour 
Saifit-Ifilaire, I, p. 3). de Charroux, flu i3 février 8i5 et du i3 août 83o (Hesly, 
Ilist. des comtes, p. i64; Rec. des /list. de France, VI. pp. 474 et 566), de Saint- 
Marxcnt,dn 18 juin 8i5 et du 10 octobre 827 (A. Richard, Charles de Saint-}/ai.renl, 
I, pp. 1 et 6), de Sainte-Croix, de 822 et sans date précise (Baluze, Capital, reg . 
Franc, I, col. 629, et Rec. des hist.de France, VI, p. 634), de Noirmoutier, du 3août 
83o et (lu 27 novembre 83 ) {flec. des hisl. de France, VI, pp. 363 01628). 

(2) Guér.ird, Poli/ptiqne d'irminnn, II, p.34'i. Cette pièce importante, qui n'a pas 
été utilisée par nos devanciers, a un double intérêt, car, outre qu'elle signale à une 
date certaine la présence k Poitiers du roi Pépin et de sa cour, elle précise en Poitou 
l'emplacement de sa villa de Cisanngiliim. Il est possible que les rois Carlovingiens 
aient possédé une autre résidence du même nom.aujnurJ'iniiCasseuil sur la Garonne. 
(Voy. C. Jullian, Le pnhtis carolingien de Cassinogilnm, p. 89.) ^ 



EMENON 9 

ce personnage ne soille successeur de Bernard, appelé par les 
chroniques Emenon ou Iminon. Homme de race franqiie (1), ainsi 
que l'indique la forme de son nom, il avait deux frères, Turpion 
et Bernard, mais nous ne pouvons dire, malgré le nom porté par 
ce dernier, que quelque lien les rattachait au comte précédent (2). 
Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'Emenon était tout dévoué à Pépin et 
hostile h Louis le Débonnaire et il ne serait pas impossible que 
le point de départ de cette hostilité remontât au démembre- 
ment du comté de Poitiers, dont le nouveau comte se trouvait en 
partie privé de par la volonté impériale; il ne larda pas, du reste, 
à manifester hautement ses sentiments. 

Louisle Débonnaire, après la mort de sa femme Hermingarde, 
s'était remarié avec Judith de Bavière. Le 15 juin 823, l'impc- 
ralrice mit au monde un fils qui fut nommé Charles ; or, comme 
l'empereur avaitdopuispliisieurs années partagé ses états entre ses 
enfants du premier lit, le dernier venu se trouvait sans patrimoine. 
Judith, femme intelligente et ambitieuse, se préoccupa prompte- 
mènt de celte situation; elle voulait que son fils fût aussi roi, 
et, pour arriver à son but, elle ne cessa d'exciter l'empereur contre 
ses autres enfants, afin de faire attribuer à Charles la dépouille 
de l'un d'eux. 

Dès 829, à la diète de Worms, Louis enleva à son fils aine 
Lothaire quelques provinces de la Germanie avec lesquelles il 
constitua h Charles un royaume sous le nom d'Allemagne, mais 
Lothaire et ses deux autres frères. Pépin d'Aquitaine et Louis 
de Bavière, menacés comme lui^ se soulevèrent l'année suivante 
contre leur père et le mirent dans l'impuissance de leur résister. 
Judith, faite prisonnière à Laon, fut confiée à Pépin, qui l'em- 



i) Les chroniques donnent en afénéral an comte de Poilou les noms d'E/nenus ou 
Eini'no; onlroiive encore l/ninn dans la chroniqac d'Adon(/{ec. des hist. de France^ 
VII, p. 5')) cl dans celle de Flenry (A/., VII, p. 27^. enfin il est appelé Iinmo dans le 
livre des nuracics de sainte Foy qui en fait postérieurement un comte de Périgord 
(lier, des hisl. de France, VI, p. GôC)). L'identification, pour nous certaine, du comte 
llirnmo avec Knienon nous a permis de faire remonter de deux ans avant la date gé- 
néralement admise la prise de possession du comté de Poitou par ce pcrsonnaçe. 

(2) Los historiens ont hasardé diverses suppositions sur l'orii^'inc du comte Emenon 
M. Mabillc môme est porté à admettre qu'il pou^-rait être fils de Bernard [Le rot/anme 
d'Ar/uitdine, p. /|i); mais toutes ces hypothèses sont «rratuiteset ne reposent sur au- 
cun fondiMnent sérieux. Voy. Aphendick I. 



lo LES COMTES DE POITOU 

mena dans le monastère de Sainte-Croix, où on la contraignit de 
prendre le voile (1). 

Mais le calme ne fut pas de longue durée. L'empereur, ayant, 
grâce à son fils Lolhaire, repris tout son pouvoir, tint à Aix-ia- 
Chapelle, au mois de février 831, une diète où Judith, tirée de 
Sainte-Croix, vint se disculper de l'accusation d'adultère portée 
contre elle par ses beaux-fils; l'impératrice ressaisit toute son 
influence et, à son tour, se vengea de ses ennemis. Tous ceux qui 
avaient pris part à la conspiration contre l'empereur furent frap- 
pés; les évoques, les abbés, les comtes et autres grands person- 
nages furent dépouillés de leurs dignités, privés de leurs biens 
et envoyés en exil dans les monastères. Mais Louis, par faiblesse 
ou par bonté, ne donna pas suite aux décisions de la diète et par- 
donna à presque tous les coupables, sauf toutefois à son cousin, 
Wala, abbé de Corbie, qui fut envoyé à Her (2). L'internement 
de ce personnage dans un coin du pays d'Herbauge témoigne que 
la division du Poitou était déjà opérée, car l'empereur ne pou- 
vait penser à confier au geôlier de Judith la surveillance du plus 
violent adversaire de l'impératrice. Il est même possible que l'é- 
rection du pays d'Herbauge en comté, sur laquelle nous ne som- 
mes pas fixé, n'ait eu lieu qu'à cette époque et ait été la punition 
infligée à Kmenon. 

La lutte reprit ensuite avec des péripéties diverses entre Louis 
le Débonnaire et ses fils; aussi les Normands, que leurs premiers 
succès avaient enhardis, eurent-ils beau jeu pour renouveler leurs 
incursions. Ils s'attaquaient particulièrement à l'île d'Her, dont 
la situation forte, à proximité des côtes, leur offrait un solide 
refuge. Dès 830, les religieux de Saint-Filbert avaient obtenu 
des empereurs Louis le Débonnaire et Lolhaire (3) la permission 
de fortifier leur demeure et le motif qu'ils exposèrent n'était que 
trop valable, car, en 83i, les pirates reparurent, firent le siège 
du monastère cl ne se retirèrent que devant la vigoureuse résis- 
tance des religieux. Ils étaient arrivés dans l'île sur neuf gros 
vaisseaux et avaient débarqué en toute sécurité sur une couche; 

(i) Annales de Sainl-Bertin et de Sainl-Vausl, éd. Debaisues, p. 2 ; Pcrlz, Mon. 
Germ., SS., p. 303, Vila llluduvvici inip. 
(a) GuUiu Christ., X, col. 12G8. 
{^) Recueil des hist. de J'rance, VI, p. 303. 



EMENON 1 1 

c'élail le 20 août, jour de la fête de saint Filbert; la lutte, enga- 
gée à trois heures de l'après-midi, dura jusqu'à la nuit; elle se 
termina par le départ des envahisseurs qui perdirent beaucoup 
d'hommes et de chevaux (1). Toutefois, malgré ce succès, le péril 
était grand et l'on devait s'attendre à un prompt retour offensif 
car les Normands, ne pouvant tenir la mer pendant les gros 
temps de l'hiver avec leurs bateaux légers, faisaient toujours leurs 
expéditions au printemps et retournaient ensuite à l'automne 
dans leur pays pour jouir du fruit de leurs rapines. En effet, l'an- 
née suivante, ils reparurent pour tirer vengeance de leur précé- 
dente défaite. Cette fois ils se heurtèrent au comte d'Herbauge, 
Rainaud, qui engagea une lutte dont le résultat fut sans doute 
indécis (2). Celte sanglante rencontre, qui eut lieu au mois de sep- 
tembre 835, mit toutefois un temps d'arrêt dans le retour des 
pirates qui, comme on le voit par la présence des chevaux signa- 
lés dans l'affaire de 834, étaient dans l'intention d'étendre leurs 
ravages dans l'intérieur des terres. C'est alors que l'abbé d'Her, 
Hilbod, sentant qu'à un moment donné son monastère deviendrait 
la proie de ses ennemis acharnés, résolut de profiter du répit qu'ils 
ui laissaient pour mettre à exécution une grave détermination. 
Au printemps de l'année 836, il se rendit à la diète que Pépin 
tenait alors en Aquitaine. 11 exposa au roi que les Normands abor- 
daient à tout moment dans l'île, et même qu'il leur était arrivé 
d'y séjourner une partie de l'année; que, malgré les efforts des 
religieux, le monastère était exposé à succomber quelque jour, 



(ij Acla suncl. ord. saucti Denedicti, IV, p. 558, Emieutariiis, Histurin Iraiisla- 
lionis sancti Filiberli. 

(2) Les chroniqueurs sont loin d'être d'accord sur ces cvéneineDls. Adémar de Cha- 
hauncs dans su chrouique, Ennentaire dans soq histoire de la trauslation de saiut 
Filbert nous ont paru être les auteurs les plus dijs^aes de foi. Adémar (éd. Chavuoou, 
p. i3i) raconte que Rninaud l'ut battu par ses adversaires ; M. Mabille, d'après deux 
textes (Chronicon Aquitan., Fcrtz, Mon. Gerin., SS., 11, p. 202; Erinentarius, Acla 
sancl. ord. sancti B<:ned.,\V, p. 558), avaacd que les Xormands furent mis en fuite 
et dureut se rembarquer, mais que le comte Rainaud périt dans la mêlée {Les inva- 
sions normandes, p. 21). Or ce dernier fait est absolument controuvé, Rainaud ayant 
été tué à Blaiu eu 843, comme nous l'établissons plus loin; il y a plutôt lieu de croire 
à un couibut sauglaiii, sans résultat efficace pour le moment, ce qui semble être con- 
tirnië par l'abseuce des Noriiiauds l'auuée ;>uivaule. La clironi<iue d'Aquitaine publiée 
par Pertz doit avoir coufuudu les deux expéditions oonuauJes, car elle assidue au 
combat de RaiiiauJ avec les pirates la date du 20 août qui, d'après Ermealaire,est 
celle Je la résisiaucj valeureuse des moines de Noirmoulier l'unoée précédente. 



la LES COMTES DE POITOU 

car, lorsque la mer était houleuse, il était impossible de recevoir 
des secours du continent ; que pour ces motifs, il demandait qu'à 
l'exemple de la plupart des habitants de l'île, qui Tavaient 
déjà abandonnée, il lui fût permis de transporter les reliques de 
saint Filbert, patron du monastère, à Deas, où, pour se mettre 
en sûreté, ses religieux résidaient déjà une partie de Tété. Sa 
requête fut favorablement accueillie ; le 7 juin, les relijîieux pro- 
cédèrent à l'exhumation dos restes du saint et c'est ainsi que 
commença cet exode auquel, pendant tant d'années, durent se 
résigner la plupart des communautés du Poitou (1). 

Mais si la tranquillité reparut quelque peu sur les côtes, elle 
disparaissait au contraire dans l'intérieur du pays. 

Pépin était venu mourir à Poitiers le 13 décembre 838 et avait 
été enterré dans l'église de Sainle-Hadegonde. Ses dernières an- 
nées s'étaient terminées dans le calme et il passait surtout sa vie 
dans ses villas du Poitou, qu'il affectionnait particulièrement ; il 
s'était mis en bons termes avec l'Église en restituant aux établis- 
sements religieux les biens qu'il leur avait enlevés pour soutenir 
la lutte contre son père et en construisant des monastères, tels 
que Sainl-Cyprien aux portes de Poitiers et Saint-Jean-d'Angély, 
dans sa villa royale de ce nom, sur la Boulonne (2). 

Le roi d'Aquitaine étant au moment de sa mort totalement ré- 
concilié avec l'empereur, il pouvait croire que son fils, nommé 
comme lui Pépin, lui succéderait sans obstacle. Il n'en fut rien. 
Judith n'avait nullement renoncé à l'espoir de trouver dans les 
dépendances de l'Empire franc un royaume pour son fils Charles, 
et elle avait rencontré en Poitou un agent habile, jouissant d'as- 
sez d'autorité pour pouvoir faire prévaloir ses idées. La situation 
de ce pays était en ce moment particulièrement tendue; comme 
conséquence de la lutte interminable engagée entre Louis le Dé- 
bonnaire et ses fils, deux partis s'y étaient formés: l'un, que 
l'on pourrait appeler le parti aquitain, se composait de Poitevins 
de vieille race, groupés autour du comte Emenon et qui, toujours 



(i) Actasnnct. ord. sancti Bened., IV, p. 54o, Ermentnrius ; Periz, Mon. Germ., 
SS., M, p. 102, Chronicon AquitaDicum. 

(a) Ann, de Sainl-Iiertin, p. 28 ; Chron. d'Adémar, p. i32. 



EMENON i3 

hostiles auxFrancs duNord,seresserraientautour du jeune Pépin, 
lequel symbolisait pour eux une dynastie nationale; l'autre, formé 
surtout des leudes francs et des hommes ambitieux ralliés à la 
politique impériale, avait pour chef Ébroïn, évêque de Poitiers (t ) . 

Ce dernier était un homme de haute naissance; cousin de Ror- 
gon, comte du iMaine, il aspirait à jouer un rôle politique. Con- 
naissant les idées secrètes de Louis et surtout celles de Judith, 
il se rendit auprès de l'empereur et il eut l'art de lui présenter 
l'installation du jeune Charles sur le tr6ne d'Aquitaine comme 
étant l'expression du désir populaire ; puis, pour faire taire la 
conscience de Louis, qui ne pouvait empêcher qu'elle lui reprochât 
la spoliation de son petit-fils Pépin, il soutint et fit admettre cette 
thèse que la couronne d'Aquitaine n'était pas héréditaire et que 
l'e mpereur avait pleinement le droit d'en disposer . Les deux gen- 
dres de Pépin I",Gérard, comte d'Auvergne, et Ralliier,qui devint 
peu après comte de Limoges, par hosliUlé contre leur beau-frère, 
se prononcèrent même en faveur des subtilités d'Ebroïn, qui 
avait su pareillement amener à lui le comte d'Herbauge. 

Sûr du résultat qui devait combler ses désirs, Louis convoqua 
le 1" septembre 839, à Chalon-sur-Saône, une diète où furent 
appelés tous les grands d'Aquitaine. Gagnés en grande majorité 
à la cause du prince connu plus tard sous le nom de Charles le 
Chauve, ils le proclamèrent leur roi. Pour appuyer ce vote, 
l'empereur pénétra en Aquitaine avec son armée et se dirigea sur 
le Poitou, qui était le centre de la résistance à ses desseins ; 
Emenon, qui avait proclamé roi Pépin II, et de concert avec son 
frère Bernard avait essayé d'organiser la résistance, se trouva in- 
capable de soutenir la lutte, il fut même abandonné par son frère 
Turpion. Aussi l'empereur, après avoir soumis quelques rébel- 
lions isolées, put-il arriver à Poitiers au mois de novembre, et 
y faire couronner Charles en qualité de roi d'Aquitaine. Puis, 
afin d'assurer dans l'avenir l'autorité de son fils, il remplaça les 
comtes qui lui étaient hostiles par des hommes dévoués à sa 
cause. Il plaça Rathier à Limoges, Seguin à Bordeaux, Renoul à 
Poitiers,Turpion à Angoulême, Landri à Saintes. Emenon et son 
frère Bernard furent chassés de Poitiers ; Emenon se retira à 

(») Feitz, Mon. Germ., 56'., II, p. 64», Vila Hludowici inij). 



i4 LES COMTES DE POITOU 

Angoulêrae auprès de Turpion, qui avait vu généreusement 
récompenser sa fidélité, et Bernard fut rejoindre le comte 
d'Herbauge (i). 

Le démembrement des comtés de Bordeaux et de Poitiers par 
rinstallation de comtes à Saintes et à Angoulème est un des faits 
caractéristiques de la politique de Louis le Débonnaire; ce prince 
se rendit parfaitement compte qu'il y avait plus d'avantage pour 
le pouvoir royal à amoindrir celui des comtes, en augmentant 
leur nombre, que de concentrer en quelques mains toutes les 
forces du pays et, par ces actes capitaux qui consacraient la dis- 
location de la grande circonscription confiée au comte Abbon par 
Charlemagne, circonscription déjà entamée par la création du 
comté d'Herbauge, il porta un coup sensible à la conception du 
grand empereur. Les temps, il est vrai, étaient changés ; les com- 
tes n'étaient plus de simples agents soumis aux volontés du chef 
de l'Étal; ils essayaient déjà, au milieu de troubles sans cesse 
renaissants, de manifester leur indépendance à l'égard du pouvoir 
central et de faire reconnaître leurs droits à une succession hé- 
réditaire de leurs bénéfices ou tout au moins de leurs charges. 
Pour mieux marquer l'autonomie des cités de Saintes etd'Angou- 
lême et affirmer leur séparation des comtés dont elles faisaient 
partie depuis plus de soixante ans, l'empereur ordonna de frap- 
per monnaie à son nom dans ces deux villes (2). 



IV. — RENOUL I 

(839-806) 

Benoul.àquil'empereur avait donné le comlé de Poitiers, était 
fils de Gérard, comte d'Auvergne, l'un de ses plus solides parli- 

(i) Ann. de Saint-Berlin, p. 38 ; Chron. cCAdémar, p. i32, add. 

(2) Chron. d'Adémar, p. i32, add. La mort de Louis le Débonnaire, advenue pen- 
dant la soumission de l'Aquitaine, arrêta sans doute Pexécution des mesures qu'il 
venait de prendre, car l'on ne connaît pas de pièces carlovinf^iennes sorties d'ateliers 
ouverts à Saintes ou à Angoulémc. 




sans; il ne paraît pas toutefois être issu de l'iinioa de Gérard avec 
la filli' de Pf'piti 1" d'Aquilaine, ce qui le ferait entrer dans la 
descendance de Charlemagne; on croit seulement qu'il est sorti 
d'tm premier mariage du comte d'Auvergne (1). La suite prouva 
l'excellence de ce choix; le nouveau coQile se montra toujours 
le représentant attitré de la politique carlovingienne et son dt'»- 
vouement à CliarN^s le Chauve, pendant la lutte di' ce prince contre 
lY'pin II, ne se rlénientit jamais (2j. L'empereur passa l'hiver à 
Poitiers, s'occupanl de pacifier le pays, et il n'en partit qu'au 
printemps de 840 pour se rendre sur les frontières de Flilst et 
cliAlierla r<>volte de son fils Louis; afin d'enlever aux factieux 
tonte enseigne de ralliement il em:ii<"nail avec lui le jeune Pépin. 
L'impératrice Judilh et son fils Charles restèrent à Poitiers, qui 
prenait de plus en plus le caractère de capitale de l'Aquitaine et 
où la sécurité de la famille impériale était garantie par la fidélité 
du comte Renoul et de l'évêque Étiroïn. Ils s'y trouvaient encore 
quand ils reçurent l'annonce de la mort de l'empereur, advenue 
le 2rt juin dans une lie du Uhin (3). ConformémenI au jiarlage 
fait par Louis à Worms, en 839, Charles fut pourvu de la cou- 
ronne de France. Quant à Lothaire, devenu empereur, il cherclia 
d'abord à ménager les droits de son neveu Pépin, mais celui-ci, 
sans attendre les négociations qui allaient s'engager et profitant 
du départ de Charles, vint mettre le siège devant Poitiers où ré- 
sidait Judith (4). Le retour du roi le roniraignit à s'éloigner, 



(t) Mabille, Lr rot/aitme (TAqatlaine, pp. 17, 19 el 43. 

(2) Le nom de ce comte esl écrit en latin Uia^ôi Jiumn/il/ris (Adémar, p. t32 ;Rédel, 
Documents pour Suinl'ffilairf, p. g), tantôt Rnnnnlfiis (Chronique de Saint- 
Maijcent, orig',), Rannlfns (.\dt'tnar, p. i4a) ou lianiilphus ((^hrou. d'Adon, Perlz, 
Mon. Gfr/n., .S.V. , II, p. Sa/i) et mt-me fitiijniif/nx (Chron. Norm.Tn., Perlz, Afon. 
Germ., I, p. 534). ^'lanl à In forme française que les historiens lui ont donnée jus- 
qu'ici, elle n'est que la reproduction textuelle, sauf ta finale, du mot latin ; .linsi 
Ûoucbet {Annalea d''A<{ttilnine)i:cT'\\. Ranl'lfiib, Besty (Hixt. des comfpx de Poictou) 
Ranul>e, Rcdet {Documrnts pour Soinl-//il<iire, I, p. fj) RAijrui-FE. Cette façon de 
s'exprimer noua parait clinquante, et de même que les aoms à'Arnnlfas et de Hadiil- 
fus^ si communs à l'époque où vivait lr comte /Vi/nnitljns, soal fort justement traduits 
chez nos historiens par ceux d'Arnoul et de Raoul, bous croyons devoir, par analoa^ie, 
attribuer au comte de Poitou relui de Renoul, lequel existe du rcst»': dans l'onomasti- 
que française du Moyen-Age, el parliculièremenl en Poitou. En Limousin ftniinnlfiu 
a donné Hannols et Radalfa*, Raols (Duplès-Agicr, Chron. de Saint- Atari inl de 
Limoqes). 

Aun. de Saint- Berlin, 



13) 



PP- 



(4) Perlz, Aiuu. Gerin., SS,, II, p. 65G, Nitltardi bist. 



i6 LES COMTES DE POITOU 

mais pour continuer dans tous les coins de l'Aquitaine cette lutte 
interminable qui ne devait finir qu'à sa mort et qui, au fond, 
puisait sa force dansThoslilité de race existant entre hommes du 
Nord et hommes du Midi; le Poitou, pays frontière, devenait for- 
cément l'objet des premières convoitises des antagonistes. 

Les intrigues de Lothaire ne tardèrent pas à amener une situa- 
tion excessivement grave. S'appuyant sur Pépin, il engagea con- 
tre ses deux frères, Louis et Charles, une lutte d'abord sourde, 
qui finit par une prise d'armes formidable. Judith ayant amené à 
son fils les contingents de l'Aquitaine du Nord, Pépin ayant avec 
ses Méridionaux rejoint Lolhaire, les deux armées se rencontrè- 
rent à Fontenoy [Fontanelum]^ le 2b juillet 841 ; ce fut la bataille 
la plus meurtrière de ces luttes fratricides. La noblesse franque 
y fut décimée, et parmi les chefs qui succombèrent se trouva 
Ricuin, comte de Nantes. 11 y eut deux prétendants à sa succes- 
sion : Hainaud, comte d'Herbauge, et Lambert, comte des Mar- 
ches de Bretagne, qui, l'un et l'autre, avaient vaillamment com- 
battu à Fontenoy. Charles donna la préférence à Rainaud ; 
Lambert en conçut un profond ressentiment et se relira auprès 
de Nominoé, le prince de Bretagne. C'était un acte de félonie, 
car Nominoé était en lutte avec le roi de France. Celui-ci, débar- 
rassé momentanément de Pépin, envoya contre les Bretons une 
armée qu'il plaça sous les ordres du comte d'Herbauge. Rainaud 
atteignit ses adversaires au passage de la Vilaine, à iVlissac, et 
les mit en déroute. Il se reposait de son succès à Blain, lorsqu'à 
son tour il fut surpris par son ennemi Lambert, le 23 juin 843, 
et fut tué dans l'action (1). 

Toutefois Lambert ne s'était pas borné à se mettre au service 
de Nominoé ; il n'avait pas, en outre, hésité à recourir, pour 
satisfaire son ambition, à l'aide d'auxiliaires que son devoir était 
de combattre, et à leur livrer en proie le pays dont il n'avait pu 
jusqu'alors être le maître. A la suite de leur défaite d'IIer, les 
Normands étaient restés huit ans sans revenir dans ces régions, 
mais, à l'appel de Lambert, une flotte de 67 navires, commandés 
par Bjœrn Côlo-de-fer, apparut au mois de juin sur les côtes de 

(i) Chron. de Nantes, éd. Merlet, p. 8; Marcbegay, Chrun. des églises d'Anjou 
p. 1^9, Saim-Seige. 



RENOUL I 17 

Bretagne. Elle s'arrêta quelques jours au bourg de Batz, puis, 
franchissant l'embouchure de la Loire, elle remonta jusqu'à 
Nantes où elle parvint le 24 juin. La ville était complëlement 
dégarnie de troupes; la veille, le comte Rainaud avait succombé; 
les émissaires de Lambert favorisèrent la surprise des Normands, 
qui pénétrèrent dans la cité à l'heure 'où l'évoque Gohard célé- 
brait la messe en l'honneur de la fête de saint Jean-Baptiste. 
L'évêque fut tué à l'autel; la foule qui se pressait dans la cathé- 
drale fut en partie massacrée ; la ville fut atrocement pillée et sur 
beaucoup de points incendiée. Dès la nuit suivante, les pirates 
remontèrent sur leurs navires et redescendirent le fleuve, pour 
aller s'installer dans l'île d'Her, qui devenait leur quartier géné- 
ral. Outre le butin considérable qu'ils avaient recueilli, ils em- 
menaient avec eux la plupart des hommes marquants afin de les 
rançonner; mais, quand il fut question de procéder au partage, 
l'accord cessa de régner entre les vainqueurs ; des luttes éclatè- 
rent et enfin, un beau jour, le parti le plus faible, sans s'attarder 
plus longtemps, remonta sur ses navires et s'en fut, pendant que 
la saison était encore favorable, ravager les côtes de l'Aquitaine 
du Sud; profitant de ces dissensions, une partie des prisonniers 
faits à Nantes put s'évader et rentra dans cette ville le 30 septem- 
bre (1). 

Au mois d'août, Charles le Chauve avait fait avec ses frères un 
nouveau partage de la monarchie franque ; l'Aquitaine et les 
pays du Midi étant maintenus dans son lot, il reprit sans tarder 
sa lutte contre Pépin. Au printemps de 844, il se dirigea sur Tou- 
louse, où le fils du comte Bernard, qu'il avait récemment fait met- 
tre à mort, s'était dôclaré pour son adversaire ; mais le siège traîna 
en longueur et Charles, voyant qu'il ne pouvait venir, avec ses 
seules forces, à bout de la résistance de la ville, donna l'ordre à 
l'archi-chapelain de son palais, l'évêque de Poitiers Ébroïn, de 
venir le rejoindre avec de puissants renforts. Pépin, avec cette 
rapidité de décision dont il fit preuve dans beaucoup de circon- 
stances, se porta devant l'armée de secours et la surprit aux envi- 

(t) La chronique d'Adëmar doane à cette troupe de Normands le nom de c Wefal- 
diDji;!». Chron. <rAdémar, p. i33; Marcbegay, Chrori. des égl. d^ Anjou, p. i3o, 
Saint-Serge; Chron, de Nantes, p. i5. 



i8 LES COMTES DE POITOU 

rons d'Angoulême, le 7 juin. Un grand nombre depersonnagea de 
marque périrent dans l'aclion, beaucoup furent faits prisonniers, 
et entre autres Ébroïn (i). 

La défaite de ses auxiliaires contraignit le roi de France à lever 
le siège de Toulouse, mais ce fut pour se retourner contre son 
autre ennemi, Nominoé.Leducde Bretagne avait toujours pour 
allié Lambert, qui, grâce à son odieuse trahison, était en possession 
du comté de Nantes. Ce dernier, poursuivant ses avantages, avait 
tourne ses armes contre le fils de son prédécesseur, Hervé, qui 
avait à tout le moins pu conserver jusque-là le comté d'Herbauge; 
avec l'aide de Bernard, le frère de l'ancien comte de Poitiers (2), 
qui n'avait cessé de résider dans ce pays, Hervé lutta vaillam- 
ment, mais leurs troupes furent défaites et tous deux succom- 
bèrent dans un combat, en cette année 844 (3). 

(i) Ann. de Saint-Bertin, p. 58; Pertz, Mon. Germ., SS., II, p. 364, Fulden- 
sea annales. 

(a) La chronique d'Adémar (p. i33) l'appelle Cornes Piclavinns, mais cette der- 
nière qualification doit s'cnlendre en ce sens qu'il était orig-inaire du Poitou ou appar- 
tenait à la famille des précédents comtes de ce pays, et nullement signifier qu'il tenait 
alors le comté de Poitou, lequel était entre les mains de Renoul 1. 

(3) Chron. d'Adémar, p. i33 ; De Certain, Les miracles de saint Benoit, p. 71. 
La chronique de Nantes passe ces faits sous silence et tout au contraire rapporte qu'a- 
près la mort de Hainaud, qu'elle qualifie de duc d'Aquitaine, Charles le Chauve 
confia la défense du pays à un autre duc nommé Bégun. Celui-ci aurait aussitôt 
essayé de reprendre les anciennes possessions de Uuinaud sur des fidèles de I^ambert 
entre qui ce dernier les aurait paitagées, à savoir le pays d'IIerLauge, qu'il aurait 
attribué à Gunfroy, son neveu, celui de Mauge donné à Uainier et celui de TifFauge 
à Girard. Bégun aurait été tué au moment où, après une expédition fructueuse, il 
repassait les gués du Blaison et inhumé à Saint-Georges do Monluigu (iJtirenam). 
L'éditeur decettc chronique, M.MerIct, place ces faits dans les derniers mois de l'année 
843{C/jrort. de Nantes, p. 24), par suite, peu après la mort de Hainaud. Ce récit 
du chroniqueur nous parait suspect et doit rapporter des faits postérieurs ou conlrou- 
vés. Nulle part ailleurs il n'est question des quatre personnages qui y jouent un râlo 
si important : Jîégon, Gunfroy, Hainier et Girard; de plus, si on acceptait ces dires, 
ni Hervé ni Rainon, désignés comme comtes d'Herbauge en 844 et en 85:i par des 
auteurs dignes de foi, n'auraient pu posséder ce comté. Nous croyons, pour notre 
part, à une erreur occasionnée par un récit légendaire, recueilli sur place par l'auteur 
de la chronique. La désignation du Blaison, ruisseau de huit kilomètres de parcours, 
est bien précise pour avoir été imaginée par lui ; or, tout nous porte & croire que c'est 
sur les bords de ce petit cours d'eau qu'Hervé et Bernard ont perdu la vie. En effet, 
si nous rapprochons ce texte de celui des annales de Saint-Berlin, on voit que celles-ci 
disent qu'en 844 Lambert, ami des Bretons, surprit certains marquis de Charles le 
Chauve au pont de la Maine (Meduanœ) et que ces derniers périrent dans l'affaire 
{Ann.de 5ain/-i5er/i7i, p. 58). On a toujours considéré que ce nom de .IM/«a/ia 
s'appliquait à la Mayenne et l'on a cru que les adversaires de Lambert étaient des 
marquis commandant les marches de Bretagne et d'Anjou. Or, le Blaison est un 
allluent de la Maine (Mei/nuna), rivière du Bas- Poitou, autrement dit, du pays d'Her- 
bauge el, près du confluent des deux cours d'eau, à un peu plus d'un kilomètre 



RENOUL 



»9 



Ne pouvant venir par les arnifis à bout de Pépin, qui trouvait 
loujours de nouvelles ressources dans les populations du Midi, 
Charles se résolut à Iraiter avec lui aux meilleures conditions 
possibles. Il avail d'aljord essayé de le faire comparaître à la 
diète de Tliionville, où les trois fils de Louis le Débonnaire au- 
raient pu régler les questions pendantes entre eux, mais Pépin s'y 
rel'usa ; le roi de France se décida alors à s'aboucher directement 
avec lui et lui assigna en 8i5un rendez-vous sur les limites de la 
France et de TAquilaine, dans Tabbaye de Fleury, autrement 
Saint- Hcnoît-sur-Loire. Comme ni Tun ni l'autre des contractants 
n'avait la ferme intention de remplir ses engagements, ils se mon- 
trèrent assez faciles sur les conditions de l'accorda élablirenlre 
eux. Pùfiin senribla le plus favorisé, car Charles le reconnaissait 
comme roi d'Aquitaine, mais, en retour, il se plaçait dans la 
vassalité de son oncle, lui prèlail serment de fidélité et renonçait 
en sa faveur à toutes prétentions sur les comtés de Poitou, de 
Sainlonge et d'Angoumois(l]. Par le fait de celle réserve, Charles 
le Chauve témoignait une fois de plus de sa prédilection justifiée 
pour les contrées où ii avait vécu enfant et où il comptait de nom- 
breux lidèles, prêts à lui donner tout leur appui en cas de nouvelles 
guerres faciles à prévoir. 11 tenait aussi à ne pas se priver d'une 
source considérable de ses revenus. 

En Poitou se trouvait alors le principal atelier monétaire du 
royaume, atelier qui s'alimentait sur place par le produit de la 
seule mine d'argent qui fût peut-être ouverte en France. Les rois 
mérovingiens et sans doute les Gallo-Komains avaient exploité les 
(lions de plomb qui se rencontraient sur le territoire de Melle î 



l'un de l'autre, udc ancieDoe voie traversait la Maine aur uo pont et le Blaison 
à gué (jUDDd il avait de l'eau, car pendant l'été il est k sec. L'affaire où ont péri 
les deux comtes peut donc infiiffcreniment porter le nom de la Moine ou du Ulaison, 
mais le récit de.s annales de Saint-Berlin appartient h l'hintuire tandis que, dans la 
chronique de Nantes, ce n'est qu'une légende. 

(i) Ann. de Suint-Bertiii, p. 62. Rcginon, dans sa chronique [V^cr\z, Mon, Germ . , 
5.9. |I, p. 578), donne n Renoul, au niomcntde sa mort, Li qualité de duc d'Aquitaine, 
dux Affuitamœ . Doni Vaissclc et les auteurs de Y Art de vérijîer les Ja/ei, partant 
de ce dire, ont prétendu qu'un des effets du traité de Fleury-Hur-Loire avait été de 
partager r.Xquitainc en deux duchés, celui de Toulouse et celui de Poitiers; M. Mabille 
(Le royaume d'Aquitaine, p. /|2) déclare que rette opinion est erronée et que Renoul 
n'a jamais exercé aucune autorité sur les cités de Saintes et d'An^ulême, qui avaient 
pareillemeut, à cette époque, chacune uo comte à leur tète. 



*o 



LES «OJMTES DE POITOU 



toutefois il ne semble pas que l'argent conlonu dans ce minerai 
en ail été extrait avaiil Cliurlemagne. Les procédés nécessaires 
pour arriver à ce résullal furent mis en œuvre par des ouvriers 
habiles, amenés par l'empereur de l'ilalie oïl les Iradilions de 
la science romaine avaient le mieux survécu (i). 

Les pièces de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve 
frappées à Melle porlaienl à leur revers le nom de leur lieu de 
fabricalion, Metali.vm, nom qui devinl rupidi-ment célèbre, car, 
par l'effet d*un jeu de mot bien naturel, il emportait avec lui une 
signification précise, celle d'être la ville du métal, la ville de 
Targent (2). 

Pépin, qui, dans l'adversité, témoignait de qualités çuerrièrea 
exceptionnelles, se montrait dans la prosprrilé d'une indolence 
extrèmeel, livré aux plaisirs, négligeait complètement les alfaires 
publiques. Il tenait du reste assez pende compte de la convention 
passée avec Charles; il venait fréquemmenl jouir en IViitou don 
agréments de la chasse et au mois de mars 8i8, se trouvant non 
loin de Saint-Maixenl, il ne trouva rien mieux que d'aller passer 
les fêtes de Pâques dans ce monastère où il fut traité en roi ; 
aussi en retour confirma-t-il les immunités de rélahlissemeat (3). 

Pour le commun de ses anciens sujets il était toujours le roi 
légal; il circulait des pièces de monnaies frappées h Poitiers et à 
Melle au nom de Pépin, roi des Aquitains, et les populations ne 
voyaieut pas encore très bien ci>mmenl il pouvait avoir cessé 
d'être leur chef. Elles restaient dans le doule et leur irrésolution 
a été on ne peut mieux établie par un scribe de l'abbaye de Noaillé 
qui, ayant h dater une charte du mois de décembre 848, s'expri- 
mait ainsi: « Fait l'an neuf« après ta mort de l'empereur Louis n .De 
Charles le Chauve et de Pépin, il n'est pas question (4). Charles, 
de son côté, usait de la suprémaliequi lui avait été reconnue pour 
agir en roi dans les états de son neveu. C'est ainsi que de Poitiers, 



|i) Lecoinirc-Duponi, Essai snr les monnaies frapfièes en Poitou, pp. ïy^ et fi6 ; 
A. HichanJ, Ohservaltont sur les mines iVanjent el l'alelier monélaire de Melle. 

(2) Les textes primitifs delà chrooique de Saiot-Dcrlin donnentn celle locfllilè laalôl 
le nom de MetuUtimy lanlût ccfui de Metollttm; ccuc dernière forme csl cell*; que l'on 
rcDContre sur les bt:au.x deniers de Louis le Débonnaire el de Charles le Chauve. 

(3) A. Richard, Chartes de Snint-Maijceid, I, (>. 8. 

(4) « Dalfl iu anno viin in nieuse decèbr. poat obiluni doaiui Hiiidowici impr. » 
Archive» de la Vienne, origin., NoailJè, no 6. 



RENOUL I il 

OÙ il résidait le 1^ mars 848, il s'était rendu à Limoges oti, dans 
le courant du mois, il tint un plaid solennel durant lequelles cha- 
noines de Saint-Martial obtinrent de lui l'autorisation de prendre 
l'habit monacal (1). 

D'autre part les Normands ne restaient pas inactifs et leurs 
attaques soudaines ne cessaient d'entretenir la terreur dans le 
pays. Cette môme année 848 une de leurs bandes remonta la 
Sèvre Niortaise aussi loin que la rivière put porter leurs bateaux, 
se lança à travers les terres sur Melle, dont le renom devait 
hanter depuis longtemps leur imagination de pillards, et détruisit 
son atelier (2). Le succès les enhardit et ils revinrent en 852 ; 
le comle de Poitiers et Rainon, le nouveau comte d'Herbauge,qui 
n'avaient pu empêcher leur débarquement, se mirent à leur pour- 
suite et les atteignirent le 4 novembre au moment où ils arrivaient 
à Brillac, lieu de stationnement de leurs bateaux. La lutte fut 
très vive, mais il est à croire qu'elle resta indécise, les chroni- 
queurs qui ont rapporté ce fait variant sur son issue (3). Ce qui in- 
cite à penser que le combat de Brillac n'avait pas été trop défa- 
vorable aux gens du Nord, c'est qu'au mois de mai 853 ils brû- 
lèrent LuQon (4) et qu'en 855 ils tentèrent une nouvelle expédi- 
tion qui les éloignait encore plus que la pointe sur Melle de 
leur lieu de débarquement. Une marche rapide les ameua à Poi- 
tiers qu'ils comptaient enlever par surprise, mais ils se heurtèrent 
à une résistance inattendue ; ils y rencontrèrent Charles, fils de 
Charles le Chauve, qui venait de se faire sacrer roi d'Aquitaine 
à Limoges ; l'armée du prince arrêta les pirates à un mille de la 
ville et leur infligea une défaite complète ; trois cents seulement 
échappèrent au désastre (5). 

Malheureusement pour eux la situation était pour le moment 
changée en Aquitaine. La lutte entre Pépin et Charles le Chauve 
avait recommencé promptement^ ainsi qu'il fallait s'y attendre, 



(i) Chron. éCAdémar, p. 34. 
(a) Ann. de Saint-Bertin,^. 68. 

(3) Chron. d'Adémar, p. i35 ; Pertz, Mon. Germ., SS., II, p. a53, Cbron. Aquit.; 
Chronicon Engolismense, éd. Castaigne, p. 6. La villa Briliacas doit être ideotifiép 
soit avec Brillac sur la Vendée, soit avec le port de Breuillac sur la Sèvre, 

(4) Perlz, Mon. Germ., SS., II, p. 253, Cbron. Aquit. 

(5) Ann, de Saint-Bertin, p. 88. 



u LES œMTES DE POITOU 

dès 849 (1), et s'était continuée pendant quelques années avec des 
péripéties diverses jusqu'au jour où l'épin, arrêté par son allié 
le duc de Gascogne, Sanche, qu'il avait gravement ofîensé, fut 
par lui livré au roi de France, en septembre 852, et renfermé 
dans Tabbaye de Saint-Médard de Soissons (2). 

Pendant les années qui précédèrent on constate fréquemment 
la présence de Charles en Poitou, où il hivernait même généra- 
lement pendant qu'il soutenait contre les Bretons une lutte qui 
se termina à l'avantage de ces derniers. En 851, Erispoé, fils de 
Nominoé, était venu à Angers où il avait reconnu la suzeraineté 
du roi de France, mais en retour il s'était fait attribuer les pays 
de Rennes, de Nantes et de Raiz, avec le droit de porter des in- 
signes royaux. L'abandon du pays de Raiz est le premier dé- 
membrement que le Poitou ait eu à subir. 

Devenu maître de l'Aquitaine toute entière, Charles le Chauve 
se montra très dur dans la répression, aussi les partisansde Pépin 
aux abois se tournèrent-ils vers le roi de Bavière et lui demandè- 
rent-ils pour roi son fils Louis. Celui-ci arriva de Germanie avec 
des troupes qui se comportèrent plutôt en conquérantes qu'en 
alliées. Charles le Chauve profita du peu de sympathie que ren- 
contrait son neveu, pour obtenir du roi de Bavière qu'il rappelât 
son fils, mais au même moment, en 85 i, Pépin s'échappait de sa 
prison et retrouvait ses anciens partisans (3). Pour parer à cette 
nouvelle difficulté et donner, au moins en apparence, satisfaction 
aux sentiments d'indépendance des Aquitains qui, depuis qu'il 
était devenu roi de France, semblaient n'être plus que des sujets de 
ce royaume, il renonça au titre de roi d'Aquitaine, qu'il n'avait 
cessé de porter jusqu'à ce jour et, dans une .diète spéciale, tenue 
à Limoges au milieu d'octobre 855, il fit élire roi son fils Charles; 
en outre, il reconstitua en sa faveur l'ancien royaume d'Aqui- 

(i) Pertz, Mon, Germ., SS., II, p. 190, Annales Lobicases. 

(2) Pertz,^o/i. Ge/'m.,55.,II,p. 253, Cbron. Aquit. ; Ann. de Sainl-nert(n,p. 79. 
D'après un diplôme, dunt raulhenticiié est aujourd'hui contestée, Charles IcCliauvesc 
serait trouvé, le 8 juin 849, au Vieux -Poitiers, où il aurait donné à l'abbaye de Sainl- 
FIorent-le>Vieil les privilèges excessifs qui faisaient une sorte de petit diocèse du 
territoire soumis à ce monastère. (Voy. Port, Dictionnaire de hfaine -et- Loire, Saint- 
Florent-le-Vieïl, III, p. 366; Giry, Elude critique de quelques docuincnls anjevins 
de l'époque carolingienne, dans Mém. de l'Acad. dex Inicript. el lielles-Lettres ^ 
XXXVI, a« part., pp. 232-243. 

(3) Ann. de Saint-Berlin, pp. 84 et 85. 



rtENOUL I 



a3 



laîno en lui rendanl les comlt's de Poiliers, d'AngoiilêiiK? el de 
Saintes, qu'il en avait jadis détachés (I). C'fst en revenant de 
Limoges, où il avait élé sacré roi, que le jeune prince, passant à 
Poiliers, se trouva au moment propice pour infiltrer aux Nor- 
mands la dure leçon à laquelle ils étaient loin de s'attendre. 

Ceppndanl l'armée de Charles n'agissait pas autrement que cello 
de Louis de Bavière : « Elle marquait son séjour par les dévas- 
talions, les incendies, l'enlèvement de captifs; les églises, les 
autels sacrés n'étaient même pas h l'abri de la cupidité el de l'au- 
dace de celle tourbe (2). » Les années qui suivirent furent le 
comhie du désarroi, les Aquitains se montrant dans toute leur 
inconstance, appelant ou rejetant suivant leur fantaisie Charles 
on l'épin, en unmotjComméledit énergiquement le chroniqueur, 
les méprisant tour à lour(3). Des luttes intestines locales se pro- 
duisirent en outre pendant ces temps si troublés et il est à croire 
que c'est h l'occasion de Tune d'elles que, le 18 avi'il 858, Ébroïn, 
l'évoque de Poitiers, fut lue dans sa ville épiscopale (i). L'année 
précédente, celle-ci avait été dévastée par les pirates danois qui, 
associés avec Pépin, avaient ravagé beaucoup de lieux en Aqui- 
taine, lin 858, le jeune Charles el Pépin s'étant réconciliés, sans 
doule par crainte de Louis le Germanique, furent au mois de 
juillet trouver Cbarles le Chauve qui se tenait dans l'Ile d'Oissel, 
à Tembouchure de la Seine ; le roi fil uno sorte de partage entre 
son fils et son neveu et donna à ce dernier des comtés el des mo- 
nastères en Aquitaine, mais ce don éventuel ne fut pas lenu, car, 
en 859, Pépin, abandonné par les Aquitains, se relira auprès du 
comte d'Anjou et des Bretons hostiles au roi de Prancc. Ce fut 
pour pou de temps. Hobert le Fort et Salomon ayant successive- 
ment fait leur paix avec Charles^ l'ex-roi d'Aquitaine rentra dans 

(0 Ann.fie. Satnl- Berlin, p. 87; Perlz, Mon, Germ., SS., Il, p. aSi. Aonalea 
Leraoviceoaes. Adémar do Chabannes(p. i36) dit à tort que c'esl Charles le Chauve 
qui fut sacré roi à Limuges ea Hbît: ce fait se rapporte à son His nommé aussi Cbarles. 

(j) Ann. de Suint-Bfitin, p. 8^. 

(3).'l/m. de Saint-Berlin,^. 88. 

(4) L'iascriplion tuinuloirc du puissant prclal, qui clait en rtityme lemps alibc de 
Saiot-liiliiire de l'oiliers et de Saiot-Gerniain de Paris, dit expresscnienl 'qu'il! fui 
victime des babilaols de Poiliers : 

Triste vix unqiiam polerit dciKniope crimïn 
Piftavic mngni prcsutis iotrntii. 

(Moachci, l,e$ Annales d' Aqtiilaine,Vo\\\ers,\î)0'j , fol. 59 v»; ï\t&\y,Fve.iiiit(sde Poic- 
^>rjr,pp.9l elss.La date de 858 est fournie par le continuateur d'AJmoiu i;l.v,cliap. 30), 



a4 LES COMTES DE POITOU 

ce pays pour y fomenter une guerre de partisans. Il alla même 
plus loin : prenant exemple sur ce qu'avait fait Lambert de Nantes, 
vingt ans auparavant, il s'adressa à des bandes normandes que le 
duc de Bretagne avait prises pour auxiliaires et qui se trouvaient 
alors sans emploi ; à leur tête ils'allaqua aux pays soumis à Charles, 
et particulièrement au Poitou, où il n'avait jamais pu faire une 
installation durable (1). 

Au commencement d'octobre 863, les Normands se trouvaient 
dans l'Angoumois. Le comte Turpion, qui voulut les arrêter, fut 
blessé dans un sanglant combat le 4 de ce mois et mourut peu 
après; il ne laissait pas d'enfants et son comté passa à son frère 
Emenon^ l'ancien comte de Poitou dépossédé par Louis le Débon- 
naire (2). Il importe d'insister sur ce fait qui témoigne que l'idée 
de la perpétuité des charges et par suite de leur hérédité au sein 
de quelques grandes familles entrait tout à fait dans les mœurs ; 
les cas en deviendront par la suite de plus en plus fréquents. 

De l'Angoumois, une petite armée se porta sur Poitiers ; les 
faubourgs de la ville furent brûlés, les églises de Saint-Hilaire et 
de Sainte-Radegonde furent réduites en cendres. Les défenseurs 
de la cité, craignant de ne pouvoir longtemps résister, offrirent 
de se racheter, ce qui fut accepté. Les Normands s'éloignèrent 
pour continuer ailleurs leurs ravages et poussèrent même jus- 
qu'en Auvergne où ils tuèrent le comte Etienne (3). 

Les pirates avaient trouvé tant de facilité pourleurs expéditions 
les années précédentes que leur retour ne pouvait se faire atten" 
dre. En effet, ils reparurent en Poitou en 865. Ils venaient de rava- 
ger lesbords de la Loire jusqu'à Orléans; prenant la voie de terre, 
ils marchèrent sur Poitiers, surprirent la ville et l'incendièrent. 

C'était alors la cité la plus opulente de l'Aquitaine (4) que ni 
ses épais murs romains, ni les profonds fossés de son enceinte 
ne purent sauver du désastre (5). Ce fut le dernier coup. Le pays 

(i) Ann. de Saint-Berlin, pp. 90, gS, 99, 128, 

{2)Chron. d'Adémar^ p. i36; Chron. Engolismense, p. 6. 

(3) Ann. de Saint-Bertin, p. 127; Marcbegay, Chron, des éffl. d'Anjou, p. 867, 
Saint-Màixent. 

(4) Ann. de Saint-Berlin, p. 149; Pertz, Mon. Germ., SS., 1, 534, Chron. Normaan. 

(5) « Pictavîs fœcuadissima quondam urbs Aquitaniie » (De Certain, Afiracles de 
saint Benoit, p. 78); « Piclavis popalosa civilas » (Ermeatarius, Acta sanct, ord, 
S. Bened., IV, p. 548). 



RENOUL I 25 

était totalement dévasté ; toutes les abbayes étaient en ruines ; 
une seule subsistait, Saint-Savin, qui servait alors de refuge aux 
religieux de plusieurs monastères, échappés de leurs demeures 
avec les restes de leurs saints patrons et qui attendaient, sous 
la protection de solides fortifîcations, le moment propice pour 
se diriger vers des lieux où ils pourraient vivre en sécurité (1). 

Pépin guidait dès lors les pirates normands et c'est assuré- 
ment dans sa présence et dans celle des Aquitains qui suivaient 
encore sa destinée, qu'ils trouvèrent la confiance nécessaire pour 
se hasarder aussi loin de leurs navires, leurs vraies bases d'opé- 
ration . 

Le confite Renoul, voyant que par la force il ne pouvait venir 
à bout d'un ennemi si persévérant^ eut recours à la ruse. Il pro- 
posa à Pépin une entrevue ; celui-ci s'y étant rendu insuffisam- 
ment accompagné, le comte s'empara de sa personne et s'em- 
pressa de le remettre entre les mains do Charles le Chauve. Le 
malheureux prince, amené au plaid de Pislres, qui se tint le 
1" juillet 864, fut tonsuré et enfermé dans l'abbaye de SenUs, d'où 
il ne devait plus sortir. Sa mort, arrivée le 29 septembre 866, dé- 
livra bientôt le roi de France de son implacable adversaire (2). 

Lors de la prise de Poitiers, Renoul ne se trouvait pas dans 
celte ville. Les incursions des Normands étaient si soudaines que 
lorsque les comtes, n'ayant pas de-milice permanente à leur dis- 
position, avaient fini de rassembler leurs troupes pour aller à la 
rencontre des envahisseurs, ceux-ci avaient déjà disparu. Le comte 
de Poitiers ne redoutait pas de lutter contre eux, aussi, l'année 
suivante, accueillit-il avec empressement la demande que lui 
adressa Robert le Fort, comte d'Anjou et de Touraino, d'unir leurs 
forces contre les pirates qui avaient formé le projet de ravager 
à nouveau la région de la Loire. 

Les deux corales étaient liés d'amitié. Deux ans auparavant ils 
avaient échappé ensemble à un danger commun. Bernard, fils de 
Dodane, comte d'Auvergne, avait assisté comme eux à la diète de 



(i) Marchcgay, C/irort. des égl. d'Anjou, p. SyiiSaint-Maixent. 

(2) Ann. de Saint- Berlin, p. iSy ; Perlz, Afon. Germ., SS., II, p. 82^, Chron. 
Adonis coatiaualio ; Biluze, Capitularia, II, col. 8ao, Coosilium Iliacmari archU 
ppiscopi de pqenitentia Pippini junioris. 



36 LES COMTES DE POITOU 

Pistres, ot bien qu'il eiM été récemment, de la part de Charles le 
Chauve, l'objet de grandes faveurs, il ne songeait qu'à tirer ven- 
geance de la mort de son père et de son frère, jadis ordonnées par 
le roi; son but était, selon les uns, de tuer Charles, selon les 
autres, de massacrer Hobert et Renouljes principaux conseillers 
du prince et ennemis de sa famille. 11 s'était embusqué dans 
une forêt sur leur passage, mais le roi, averti à temps, envoya 
des troupes pour s'emparer du traître ef c'est seulement par 
une fuite rapide que Bernard échappa à la peine qu'il avait en- 
courue (1). 

La troupe de Normands que les deux comtes avaient en vue 
d'atteindre était peu nombreuse ; elle ne comptait que quatre cents 
hommes, mais tous cavaliers, et elle avait à sa tôle Hastings, le 
plus redoutable de leurs chefs. Il avait pénétré en Anjou, envahi 
et pillé le Maine; il revenait en suivant les bords de la Sarthe, 
quand il apprit que la retraite lui était coupée; incapable de résis- 
ter en rase campagne à l'armée des confédérés, il s'enferma dans 
l'église de Brissarthe qui, construite en pierre, faisait pour lui 
l'office d'une véritable forteresse. La famine l'aurait sûrement 
contraint de se rendre, une imprudence de Robert le sauva. Sur 
le soir, les Normands ayant tenté une sortie, le comte d* Anjou 
se laissa entraîner à les poursuivre, sans armes défensives, jus- 
qu'au seuil de l'édifice qui leur servait d'asile. Il y fut tué et même 
ils s'emparèrent de son corps. Kenoul,qui assistait de loin à l'af^ 
faire, fut presque au même instant frappé d'une flèche partie 
d'une des fenêtres de l'église (2 juillet 866). Ces catastrophes suc- 
cessives jetèrent un grand trouble dans les rangs des assiégeants 
qui se retirèrent aussitôt; de leur côté, les Normands, se voyant 
délivrés, se dirigèrent en loule hâle vers leurs bateaux ; Renoiil 
succomba à sa blessure trois jours après (2). 

En récompense des grands services qu'il avait rendus au roi 
de France, spécialement en lui livrant Pépin, le comte de Poitou 
s'était fait concéder de nombreux bénéfices cl particulièrement 



(i) Ann.de Sainl-Bertin, p. i38, 

(2) Ann. de Saint-Berlin, p. iSg; Periz, Mon. Germ., SS., I, p. 678, Reg^no- 
pia chroD. 



RENOUL 37 

l'abbaye de Saint-Hilaire de Poitiers (1). Lorsqu'il succomba ^ 
Brissarihe, il était donc, comme disent les chroniqueurs, pourvu 
de richesses et d'honneurs ; tel était pareillement le cas de 
Robert ; aussi certains esprits, mus par des considérations parti- 
culières, s'obstinèrent-ils à voir dans la mort si dramatique des 
deux comtes un jugement de Dieu qui les punissait de s'être 
approprié des biens d'église (2). 

Renoul avait en outre accru sa puissance territoriale en ralta- 
chantau Poitou le comté d'Herbauge qui en était distrait depuis 
vingt-cinq ans environ. Après le combat de 852, le comte d'Her- 
bauge, Rainon, qui devait avoir certains liens de parenté avec son 
prédécesseur Hervé, mais qui était sûrement parent de Renoul, 
disparaît de la scène politique ; son comté passa au comte de 
Poitou, qui lui succéda en vertu de ce droit héréditaire à la pos- 
session des bénéfices dont on a vu précédemment l'application 
en Angoumois (3). Toutefois, il ne semble pas que le pays de 
Raiz, que les Bretons avaient certainement occupé et que Charles 
le Chauve leur avait abandonné par le traité d'Angers, ait fait 
en même temps retour au Poitou dont il cessa désormais de faire 
partie. 

Renoul avait épousé vers 845 une fille de Rorgon, comte du 
Maine (4). On peut croire que l'évêque de Poitiers, Ébroïn, qui 
partageait avec Renoul la confiance du roi de France, ne fut pas 

(i) M. Mabille a aUribué aussi à Renoul la possession de l'abbaye de Saint-Sau- 
veur de Charroux et rapporte qu'après sa mort elle passa à Frolier, archevêque de 
Bordeaux. Ma'çrc nos recherches nous n'avons pu découvrir le texte dans lequel cet 
crudit a pris celle information, mais comme nous le savons très bien renseigné nous 
croyons devoir citer son dire, bien qu'il ne nous ait pas élé possible de le contrôler , 

(2) Ann. de Saint-Berlin, p. iSg. Renoul dut être pourvu de Saint llilaire après 
la mort de révé<|ue Ëbroîn, en HôS.En Ions cas, il en était possesseur en SOa.Le g mai 
de cette année, Charles le Chauve confirma par un diplôme un échangede domaines 
situés dans la vigueric de Civaux, passé entre Renoul, qualifié d'honmic illustre et 
vénérable, « vir venerabilis RaninulFus comes, illuster cornes Ramnulfus » agissant 
en qualité d'abbé de Saint-Hilaire, et Garnier, prêtre de l'église cathédrale de Poitiers 
(Rédet, Doc. pour Sainl-IFilnire, I, p. g). 

(3) Adémar, dans sa chronique (p. i3j), présente Rainon comme le cousin de 
Renoul « coosanguincus suus » ; la chronique d'Aquitaine (Periz, Mon. Gerin., 
SS , II, 253) le désigne seulement comme son parent « propinquus ejus ». On ne sait 
par suite de quelles circonstances il avait succédé à Hervé, ce dernier étant l'aîné de 
plusieurs frères qui auraient dû posséder après lui le comté d'Herbauge (De Certain, 
,\fir(icles de saint Benoit, p. 71 j. 

(/|) Celle alliance ne peut guère être présentée que sous uqe forme dubitative. Elle 
a pour elle un texte d'Abbon (Hec. des hist, de France, Vlll, p. 5, vers 68), où i| 



28 LES COMTES DE POITOU 

étranger à ce mariage; parent du comte du Maine, dont un des 
fils, Gozlin, vint recevoir à Poitiers, en 845, l'ordre de prêtrise, 
il devait avoir le désir naturel de resserrer les liens qu'avait fait 
naître entre lui et le comte de Poitou la mission dont ils étaient 
chargés (1). De celte union étaient issus trois fils : Renoul II, qui 
fut comte de Poitou après son père, Gauzbert et Eble. 



V— RENOUL n 

(866-8go) 

Au moment de la mort de Renoul 1 ses enfants étaient encore 
jeunes, aussi Charles le Chauve, appliquant à leur égard les erre- 
ments de sa politique habituelle, s'orapressa-t-il de mettre la main 
sur les bénéfices dont jouissait leur père et d'en disposer en faveur 
d'autres fidèles qui attendaient impatiemment que leur tour arri- 
vât d'avoir part aux largesses royales. Dans cette distribution de 
« bienfaits », le Poitou fui toutefois excepté et mis en quelque 
sorte sous séquestre, soit que le prince s'en soil réservé les reve- 
nus, soit qu'il les ait affectés k l'entretien du nouveau roi qu'il 
venait de donner à l'Aquitaine. 

Charles, le fils aîné du roi de France, qui portait cette qualifi- 
cation royale lors de la mort de Hcnoul, ayant succombé peu 
après à Buzançais, le 29 septembre 806, fui promptement rem- 
placé, car il entrait dans les conceptions administratives de 
Charles le Chauve d'avoir un roi à la tôle de l'Aquitaine, ne fût- 
ce qu'à litre nominal. Dans ce but, il donna rendez-vous aux 

est dit qu'EbIc, abbé de Saint-Denis, ctiiit le neveu de Gozlin, archevêque de Paris . 
Or Gozlin était fils du comte du Maine et de sa seconde femme Bilechildc, dont les 
enfants sont connus. La femme de RcnouI, dont le nom ne nous est pas parveau, 
pourrait être une fille de Rotrudc, la première femme de Rorgon, à laquelle jusqu'a- 
lors onn*a donné qu'un filsj I^ouis, abbé de Saint-Denis et chancelier de France, mort 
en 867. (Voy. Appendice I, § 2). 

(i) La parente de Rorgon et d'Ébroïo est formellement indiquée dans une charte 
du i«rmars 83g du monastère de Glanfcuil, dont était abbé Gausbert, frère du comte 
du Maine, et où ce dernier avait offert à Dieu son fils Gozlin (Marchegay, i4rcA. 
d'Anjou,^. 379, cart. de Saint-Maur) . 



RENOUL II ag 

grands du royaume Aquitain sur les bords de la Loire, sans doute 
à Pouilly, pour la mi-carême de Tannée 867 et là il leur présenta 
son fils Louis pour régner sur eux; en outre, il constitua à ce 
prince une cour, composée de familiers de son palais, wzmw^e- 
riales^ lesquels devaient assurer dans tout le pays l'exécution de 
ses volontés (1). C'est à ces agents que dut être confiée l'adminis- 
tration du Poitou, dont les comtes ne sont mentionnés nulle part 
pendant une période de douze années pour le moins. Il n'est pas 
hors de propos à ce sujet de remarquer la similitude de la situa- 
tion des enfants de Robert le Fort et de Renoul. Charles le Chauve 
dépouilla les uns et les autres successivement de leurs domaines, 
leur enlevant toute autorité sur ceux qu'il avait bien voulu leur 
conserver ; par suite le silence se fait pendant toute la vie du roi 
sur les comtés dont les héritiers des victimes de Brissarthe étaient 
détenteurs et dont aucun acte ne nous révèle le sort, à savoir 
sur ceux de Blois et de Nevers,qui faisaient partie de l'hérédité 
de Robert, et sur celui de Poitou, patrimoine de Renoul (2;. 

Les enfants de Renoul furent placés à la cour du roi d'Aqui- 
taine où ils devaient être retenus dans une demi-captivité, ana- 
logue à celle que Louis le Débonnaire avait voulu appliquer en 
839 à son petit-fils, Pépin II, qu'il disait vouloir élever près de 
Iui,«adnutriendum », écrit le chroniqueur (3); là ils partageaient 
le sort de fils de personnages d'un rang élevé qui remplissaient 
diverses fonctions dans le palais du roi. Parmi ces derniers se 
trouvait Gailon, fils d'un comte du même nom, alors décédé. Du 
consentement de sa mère Ililtrude, ce jeune homme entra dans 
la communauté des moines de Saint-Filbert et leur fit don de 
nombreux domaines en Poitou, particulièrement du monastère 
de Saint-Fraigne, où les religieux, qui n'avaient pas alors de rési- 
dence stable, auraient pu s'installer définitivement si la crainte 
des Normands n'avait pas mis obstacle à ces projets. L'acte 
consacrant la donation de Gailon fut dressé le 25 août 868 et il 
le fit signer par ses compagnons, qualifiés, grâce à leur haute si- 



(i) Atm. de Saint-Bertin, pp. iSg et i65. 

(a) Voy. PerU, Mon. Germ., I, p. 678, Reginonis chron., an. 867; Favre, Eudes, 
comte de Paris, pp. 6, 12, i3. 
(3) Chron. d^Adémar, p. iSa, add. 



3o LES COMTES DE POITOU 

tuation, d'hommes vénérables, « viri vencrabiles » ; Ténumération 
de ces témoins comprend quatre comtes : Hcnoul, Josbert, Hildrad 
et Hainaud et un certain nombre de particuliers parmipesquels, 
au premier rang, on en relève un du nom d'B'.ble. Les comtes 
Renaud et Josbert et peut-être Eble sont assurément les enfants 
de Henoul, attachés comme Gailon, qui bien que (ils de comte ne 
portait pas ce titre, à la cour du roi d'Aquitaine (i). 

La présence de ces jeunes gens auprès du roi explique com- 
ment, à défaut d'autre cause. ils ne pouvaient participera l'admi- 
nistration du comté de Poitou non plus qu'à sa défense, quand sa 
sécurité était menacée. C'est ainsi qu'à la fin de celte année 
868, les Normands ayant de nouveau pénétré en Poitou, les habi- 
tants du pays les attaquèrent, en tuèrent un grand nombre et 
mirent le reste en fuite; les vainqueurs firent à celte occasion don 
à saint Hilaire, sous la protection de qui ils s'étaient placés, de 
la dîme du butin dont ils s'étaient emparés (2). 

Parmi les honneurs possédés par Renoul I et dont ses enfants 
furent dépouillés, il s'en trouvait un dont on connaît parfaitement 
le sort, c'est l'abbaye de Saint-Hilaire. Charles le Chauve en fit 
cadeau à Acfred, ancien comte de Toulouse, qui lui avait prêté 
un puissant concours dans sa lutte contre Pépin. Mais Acfred 
était ambitieux; il obtint encore du roi le comté de Bourges, dont 
était alors détenteur le comte Gérard, lequel ne voulut naturel- 
lement pas se laisser dépouiller. Un lutte, promptement termi- 
née, s'engagea entre les deux comtes; Acfred, ayant été presque 
aussitôt le début des hostilités cerné par les hommes de Gérard, 
s'enferma dans la ferté ou maison forte d'une villa où il s'était 
retiré ; sur son refus d'en sortir, le feu fut mis à la maison ; 
chassé par les flammes, le comte chercha à s'évader, mais il fut 
saisi par ses ennemis qui lui tranchèrent la lôle et rejetèrent son 
corps dans le brasier (3). C'est ainsi que, dans des actions sans 
intérôl et restées pour la plupart du temps ignorées, périrent 
tant d'hommes notables de cette époque que l'on voit tout à coup 

(i) Maître, Cunauld, son prieuré et ses archives, p. 28. 

(2) Ann. de Saint-Berlin, p. i83. L'omission du nom du chef des Poitenns, con- 
trairement à l'habitude des chroniqueurs, indique clairement qu'ils n'avaient pas de 
comte à leur tète, mais seulement des officiers d'un rang secondaire. 

(3) Ann. de Saint-Berlin, p. 171. 



RENOUL II 3i 

disparaître sans laisser de traces ; leur cupidité, qui ne connais- 
sait aucun frein, les entraînait souvent dans des entreprises insi- 
gnifiantes où ils succombaient misérablement. 

Pour venger la mort d'Acfred, arrivée au commencement de 
l'année 868, Charles le Chauve ravagea le Berry, mais sans résul- 
tais pratiques et en fîn décompte il se décida à rentrer en France. 
Il se trouvait à Saint-Denis pour le début du carême (1), mais 
pendant qu'il résidait sur les bords de la Loire, il avait eu le 
temps de donner l'abbaye de Sainl-Hilaire, une seconde fois va- 
vante en si peu de temps, à Frotier, archevêque de Bordeaux (2). 

Ce n'est pas seulement du silence des textes au sujet des com- 
tes du Poitou pendant une période de dix années que l'on peut 
induire la main-mise de Charles le Chauve sur le comté, main- 
mise qui rentrait parfaitement dans ses façons d'agir^ mais on 
peut .encore tirer quelque enseignement de certains actes du 
roi (3). C'est ainsi que le 18 mars 868 il restitua à l'église épisco- 
pale do Paris la villa de Naintré sur le Clain, dont elle avait été 
jadis dépouillée (4). Dans son diplôme il n'indique pas quels étaient 
en ce moment les détenteurs du domaine de Naintré, mais on ne 
saurait douter que c'étaient les comtes de Poitou aux droits de 
qui Charles s'était suppléé et en vertu desquels il disposait régu- 
lièrement de leurs bénéfices. 

Quelque temps après, vers 872, on le voit régler, par l'inter- 
médiaire de ses agents directs, lesmissi, les difficultés qu'avait 
un monastère avec les hommes puissants qui l'avoisinaient. L'ab- 
baye de Charroux se plaignait des empiétements qui étaient 
commis sur ses biens; pour y mettre ordre^ le roi envoya un 

(i) La fête de Pâqaes étant tombée le 18 avril co celle année 868, le carême com- 
mença le 3 mars, 
(a) Ann. de Saint- Berlin, p. 172. 

(3) Besl; (Hist. des comtes, p. 21), après avoir constaté qu'en aucun livre qui 
soit digne de fui il n'est fait mention des comtes de Poitou durant vinçt années (le 
temps de celte obscurité ne dépasse pas réellement dix ou douze années), écrit que «par 
avanture » Bernard d'Auvergne prit la tutelle des enfants de Renoul I, ses neveux. 
Or, il est démontré que ce Bernard, confondu par Thistorien de nos comtes avec le 
oeveude l'ancien comte de Poitou, Emenon, portant ce même nom de Bernard et dé- 
signé communément sous l'appellation de Bernard fils de Bilcchildc, était le cousin 
et non le frère de Renoul I cl qu'aucun texte ne permet de lui attribuer quelque in- 
gérence dans les affaires du comté de Poitou (Voy. Appendice I). 

(4) Baluze, Capital, reç/um Franc, II, append.,col. i485. 



32 LES COMTES DE POITOU 

comle de son palais, Emenon, assisté d'un subdélégué nommé 
Hier, qui devaient juger les instances introduites par les moines 
et empêcher les usurpations. Dans le même diplôme le roi dé- 
clara que des avoués seraient chargés après le départ des missi 
de défendre au nom de l'autorité royale les droits et les privilè- 
ges de l'abbaye (1). 

Enfin vers 875 il intervient directement dans les affaires de 
l'abbaye de Sainte-Croix. Sa fille Rotrude avait pris le voile dans 
ce monastère; or, l'abbesse étant venue à mourir, le choix de la 
phipart des religieuses se porta sur la fille du roi, tandis que 
quelques-unes se prononçaient en faveur de l'une d'entre elles, 
Odile; le roi écrività Frotier, archevêque de Bordeaux, à Enge- 
noul, évêque de Poitiers, et àl'évêque Erard, d'avoir à se rendre 
dans l'abbaye, afin d'y présider à une élection régulière. L'arche- 
vêque de Reims, Hincmar, adressa en même temps de sages 
conseils aux religieuses. Le roi disait aux évêques que si toute 
la communauté ou même seulement une partie, fût-ce même la 
moindre, était d'accord pour choisir Rotrude, ils devraient l'ins- 
taller en qualité d'abbesse ; si au contraire les religieuses por- 
taient leur voix sur une autre, cello-ci prendrait la direction de 
la maison jusqu'à ce que le roi eût statué sur le cas; enfin que si 
Rotrude était élue, Odile retournerait dans le monastère d'où 
elle était venue. Il est à croire que l'influence de la fille du roi 
prévalut, car elle fut maintenue comme abbesse (2). 

Ces quelques faits, auxquels on ne peut opposer de contre-par- 
tie, paraissent bien fournir la preuve que jusqu'à sa mon Charles 
le Chauve ne cessa de posséder le Poitou et de l'administrer 
comme les autres dépendances du domaine royal proprement 
dit. Il avait une politique centralisatrice et il s'efforça de l'appli- 
quer le plus qu'il put, surtout en Aquitaine ; elle était en opposi- 
tion avec les tendances indépendantes des grands seigneurs, aussi 
quand il lui fallut recourir à eux fut-il fort embarrassé pour justi- 
fier ses actes et les leur faire approuver. C'est pourquoi, à l'as- 
semblée de Kiersy-sur-Oise de 877, où tant de questions avaient 

(i)D. Fonteneau, rv, pp. 3i et 35. 

(2) Mabillon, Annales ord. S. Benedicti,lU, p. 199; Pertz, Mon. Gerin.^ 1^.9., XIII, 

p. "j48. 



RENOUL II 33 

élé posées par lui aux membres de la diète, ne fit-il qu'indiquer 
qu'il y avait lieu de s'occuper de l'Aquitaine, sans proposer de 
solution à intervenir (1). 

Charles le Chauve mourut le 6 octobre 877 ; or, six mois étaient 
à peine écoulés que l'on voit les enfants de Renoul I établis en 
Poitou et y occuper la position k laquelle leur naissance aurait 
dû, depuis longtemps, leur donner droit. Au mois d'avril 878 le 
comte Josbert fait abandon à l'église de Saint-Hilaire de Poi- 
tiers d'un mansc seigneurial situé près de Saintes, dans la villa 
de Dorodonno, avec les serfs qui y demeuraient. Pour assurer 
à cet acte toute sa valeur il y apposa sa signature et le fit 
confirmer par les assistants ; en tôle de ceux-ci est le comte Re- 
noul (2). 

Uien qu'aucune qualification, selon le général usage de ce temps, 
n'accompagne le nom des deux comtes, on peut dire que Renoul 
signa l'acte en qualité de comte de Poitiers, titre qu'à partir de 
cette époque lui donnent les historiens. Quant à Josbert, qui n'é- 
tait pas plus que son frère un simple comte palatin, on peut se 
demander s'il n'administrait pas spécialement la Sainlonge où, 
depuis la mort du comte Landri, advenue eu 866, on ne signale 
l'existence d'aucun comte, et qui, depuis ce jour, a constamment 
suivi les destinées du Poitou. 

L'avènement de Louis le Bègue marque donc un important 
changement dans la destinée des enfants de Renoul I, dont la 
situation, grâce à leur habileté, ne fit désormais que grandir ; ils 
avaient su profiler des largesses que ce roi avait été contraint de 
faire pour se recruter des partisans et réduire à néant les deux 

(i) L'article 24 du capitulaire est ainsi codçu : De regno Aquitanico, et ces trois 
mots, qui ont toute l'apparence d'un titre, ne sont suivis d'aucun texte. La situation 
en Aquitaine était si tendue qu'au moment de partir pour Pexpédition dont il ne de- 
vait pas revenir, le roi préféra laisser les choses en l'état plutôt que de risquer de 
porter à son comble, par une solution hâtive, le mauvais vouloir de gens à qui il lui 
bllait avoir en ce moment recours. 

(3) Rédet, Doc. pour Saint-ffilaire, I, p. ii . Dans cet acte, le comte Josbert es 
désigné par le mot latin Gauzbertus tandis que les annales de Saint- Vaast (p. 345) 
l'appellent tantôt Gotbertas, tantôt Gozberlas; ces formes lalines ont été interprétées 
généralement en français par celle de Gauzbert, mais la charte de Cunauld (Maître, 
loc, cit., p. a8),en désignant le frère de Renoul sous le nom de Josbertus cornes, in- 
dique que la lettre G, initiale du nom de Gauzbert, devait être prononcée dans une 
tonalité adoucie qui donne Josbert eu français ; Besly {ffisl. des comtes, p. ao) l'ap- 
pelle encore Gobert. 



34 



LES COMTES DE POITOU 



parlis qui lui opposaient des concurrents au trône de France. 
Du reste, on ne voit pas les lits de Roiioul I, préoccupés d'as- 
surer leur auturilt^ dans leur comté, prendre pari aux mouve- 
menls qui marquèrent le court règne de Louis le Bègue. Ce 
prince paraît même ne s'être mêlé aux affaires du Poitou que 
dans une seule circonstance, c'est pour reconnaître l'élection 
d'une nouvelle ab!)esse de Sainlé-Croix, Ava, qui avait succédé 
à Hoirude, et confirmer les immunités de ce monastère que la 
présence des princesses de sang royal seml>lai( raUacher plus 
inlimement à la couronne; le diplôme de Louis le Bègue est du 
4 juillet H78(t). 

La mort de ce prince, arrivée le 10 avril 879, ne nuisit en rien 
au comte de Poitiers, et un esprit aussi avisé que le sien ne pou- 
vait que tirer bon parti des difficultés qui se présentaient pour le 
règlement de la succession à la couronne de France. Louis avait 
contracté deux unions successives qui toutes deux se réclamaient 
de la légalité. Vers 862, alors qu'il était en révolte contre son 
père, il avait épousé Ansgarde, fille du comte llardouin; mais, 
quand en SG7 Charles le Chauve pardonna à son fils et lui donna 
le royaume d'Aquitaine, il y mil pour condition qu'il répudierait 
Ansgarde et prendrait pour femme Adélaïde d'Angleterre; or, le 
pape Jean VIll ne voulut jamais reconnaître la validité de ce se- 
cond mariage, le premier n'ayant pas été dissous conformément 
aux règles de l'Eglise. D' Ansgarde, Louis le Bègue avait eu deux 
fils, Louis el Carlo.man,et il laissait /Vdélaïde enceinte; aussi, de 
crainte d'un conflit qu'il prévoyait, au moment de sa mort, le 
roi désigna-t-il pour son successeur son fds aîné Louis, el lui 
envoya les ornements royaux. Mais un troisième parti se forma, 
qui jugea qu'un enfant de quinze ans, tel qu'était Louis !II, n'é- 
tait pas de laîlle à défendre le royaume contre ses ennemis inté- 
ricurset extérieurs et appelaau trône Louis de Germanie. Devnnt 
ce péril, les partisans du roi défunt se mirent d'accord, ils écar- 
tèrent le nouveau compétiteur en lui abandonnant la Lorraine et 
pour donner plus de force à la royauté légitime et faire disparaî- 
tre tout ferment de discorde, ils décidèrent que les deux enfants 



[i) GaH. Chrisl.f II» ioslr., col. 35S; D. Fuoleneau, V, p. Say. 



RENOUL II 35 

d'Ansgarde jouiraient à lilre égal de la royauté. Les jeunes prin- 
ces furent sacrés par Anségisc, archevêque de Sens, au mois de 
septembre 879 (i). L'aclion commune des deux jeunes rois se 
porta donc sur toutes les parties du royaume et les Normands 
ravageant en ce moment les contrées de la Loire, ils marchèrent 
contre eux ; le 30 novembre ils les atteignirent sur les rives de la 
Vienne, les taillèrent en pièces et beaucoup d'enlre eux en s'en- 
fuyant périrent dans les eaux de la rivière (2). 

Cette victoire délivrait pour quelque temps le Poitou de ces 
éternels pillards et permettait à Henoul d'asseoir plus solidement 
son autorité. On ne saurait dire auquel des deux jeunes rois il 
s'était plus particulièrement attaché, mais le hasard le plaça 
bientôt dans la dépendance immédiate de Carloman. En e(Tet, les 
grands seigneurs trouvant sans doute des inconvénients personnels 
dans cette possession ind ivise de la royauté partagèrent le royaume 
entre les deux princes (3); l'Aquitaine tomba dans le lot de Car- 
loman, dont la présence en Poitou n'a pas été constatée, mais 
qui, dans ses déplacements fréquents^ apparaît plusieurs fois sur les 
confins de ce pays, dont il fut à diverses reprises sollicité de s'oc- 
cuper; ainsi, étant pour lors en Berry, on le voit délivrer le 
5 juin 881 un diplôme en faveur des moines de Saint-Florent alors 
chassés de leur monastère par les ^'ormands et dans lequel il est 
dit « que leur pays, dont la vue était autrefois si belle, ne ressemble 
<i plus qu'à une solitude; que ses anciens colons, aussi bien que 
« les habitants des bords de la Loire qui ont été contraints d'aban- 
« donner leurs demeures^ ont perdu tout espoir de retour sur 
« cette terre, jadis si heureuse » (4). Le 14 juin 882, se trouvant 
à Z,i/jciacw* en Anjou, il prend sous sa sauvegarde le monastère de 
Beaulieu en Limousin (5), et enfm le 22 avril 884, étant au palais 
de Ver, il confirme les immunités de l'abbaye de Sainte-Croix (6). 

Non seulement Renoul s'empressa de reconnaître l'autorité du 

(i) Ann. de Saint-Berlin, p. aSa. 
(a) Ann. de Saint-Bertin, p. a83. 

(3) ^nn. de Saint-Berlin, p. 284. 

(4) Rec. des hist. de France, IX, p. 422. 

(.î) Deloche, Cari, de Beaulieu, p. 20. C. Port, dans son Dictionnaire de Maine- 
et-Loire, II, p. 5a3, propose d'identifier la localité de Lipciacus avec Lczc, commune 
de Choazé, Indre-et-Loire. 

(6) Besly, Rois de Guyenne, p. 4»; D. Fonteneau, V, p. 535, 



36 LES COMTES DE POITOU 

nouveau roi, mais encore il témoigna manifestement de ses sen- 
timents en faisant frapper monnaie à son nom. Le monnayage du 
Poitou, c'esl-à-dire l'atelier de Melle, se trouvait, en effet, en ce 
moment entre les mains du comte; c'était un de ces bénéfices qu'il 
avait su se faire octroyer, et non le moindre, en faisant appliquer à 
son profil les usages qui prédominaientà la courdu roi de France 
el qui marquent d'un cachet si particulier la fin du régime carlo- 
vingien. Quelques années après, le roi Eudes disait encore dans le 
préambule de l'un de ses diplômes : « Il appartient au roi et à sa 
« toute puissance de favoriser ses fidèles et de les élever en dignités 
K en leur donnant de grands biens; par ce moyen, ils sont plus 
« portés à garder leur fidélité envers Dieu et envers le roi (1). » 
Telle était en effet la règle. Charles le Chauve avait si bien 
mis celte doctrine en pratique que les biens du domaine royal 
étaient en beaucoup de lieux presque tous passés dans des mains 
étrangères; ses successeurs continuèrent à agir de même, de 
sorte qu'il arriva un jour où le roi, n'ayant plus suffisamment de 
biens pour se consei'ver un revenu régulier ou pour faire des 
largesses à ses fidèles, se trouva à la merci de ses grands vassaux 
enrichis de ses dépouilles. 

Pour s'assurer les services de Henoul II, Louis le Bègue ne . 
manqua pas de lui donner quelques portions du fisc royal, et l'une 
de ces grâces fut assurément l'abandon en faveur du comte de 
Poitiers du monnayage royal établi à Melle. Cet acte dut suivre de 
bien près l'élévation de Louis au trône, car il n'existe pas de 
monnaies frappées à Melle au nom du roi Louis. On voit se con- 
tinuer dans cet ateher le monnayage au type de Charles le Chauve 
avec celte modification, toutefois, que les monnaies qui en 
sortaient furent pourvues d'un signe caractéristique manifes- 
tant aux yeux de tous qu'il n'était plus la propriété du roi, mais 
qu'il était passé dans celle du comte (2). Ce signe est une petite 
croix + qu' t^st intercalée dans la légende du revers des pièces au 
nom du roi Carlonian et que l'on retrouve aussi sur celles posté- 
rieures qui portent le nom de Charles. 

(i) Rédel, Doc. pour Saint- ffilaire, p. i6. 

(2) Voy. mes Observations sur les mines d'argent et l'atelier monétaire de Melle^ 
pp. 17 et ss. 



RENOUL II 



37 



La reconnaissance du nouveau roi ainsi publiquement faite 
avait d'autant plus de prix que Renoul Ha\l en quelque sorte le 
dt^fenseur atlilrt'' des droits du fils d'Adélaïde d'Angleterre venu 
au monde le Î7 septemiire 879, au moment même où ses deux 
frères étaient mis conjointement en possession du royaume. Cet 
enfant, nommé. Charles, et qui plus tard devint le roi Charles le 
Simple, dut être confié dès son plus j<îune âge au comte de Poi- 
tiers qui aurait été à la fois son défenseur et son geôlier (1). La 
présence entre les mains de Renoul de ce jeune prince, avec ses 
droits éventuels à la eouronne de France^ droits qui ne tardèrent 
pas à devenir une réalité par la mort successive di» Louis I H et de 
Carloman, en 882 et 884, ne put que grandir le rôle que le comte 
de Poitiers se trouvait appelé à jouer. Après la mort de Carloman 
des intrigues se nouèrent pour faire monter Charles sur le trône 
cl Renoul n'y demeura vraisemblablement pas étranger, mais 
elles échouèrent devanl les visées des Francs du Nord, parmi 
lesquels il convient de citer l'oncle du comte de Poitiers. Gn/.liu, 
qui, en 884, avait été pourvu de l'évêché de Paris, et son ancien 
compagnon, Geilon (2), qui, devenu successivement abbé de Noir- 
mootier, puis de Tournus» et enfin évoque de Langres, fut l'un 
des premiers qui se rendirent auprès de Charles 111 dit le Gros, 
empereur d'Allemagne, quand leschofs francs appelcreni celui-ci 
à régner sur la France (3). 

Renoul reconnut donc l'élection de Charles le Gros et pendant 
toute la durée du règne de ce prince, dont Paulorité se fit si peu 
sentir, il resta tranquille (4). Mais à la mort de l'empereur, 
advenue h la fin de l'année 887, la question de la royauté s'élanl 
présentée à nouveau, tout porte a croire que le comte de Poitit'rs 
entrevit l'occasion déjouer un rôle actif et eut la velléité, sinon de 



(i) Ann. deSai'nt'Vaast, pp. 3oi et 335. 

(2) Celle orlho^mplip, qui psl cpIIc âcs hisloriena du lemps, témoigne que ].i leUrc 
G, initiale du nom de (lailon, avait le son du J. 

(3) Pour tous les faits lourhant 11 l'iiisioirc pcnérale de celle époque, nous ren- 
ToyoDS à la remarquable élude de M. Edouard Fa^TC, Eudes, comte <le Paris. 

(4) Ce fait est constate par deux chartes poitevines dont les indicnlions chronolo^i- 
qucs sont ainsi con(;ues : Donoé au mois d'avril la seconde année du ri's:^p de Charles 
empereur après la ninrt du roi Cartouian (Arch. de la Vieune, oritr-. N<»îiiliê, n° eo), 
et : Donné au mois de septembre l'an second du rè^e de Charles empereur (Ar- 
cbivea de la Vienne, oriç. , Noaillé, n' ti). 



38 LES COMTES DE POITOU 

se faire élire roi de France, du moins de restaurer à son profil 
le tilre de roi d'Âquilaine (1). Il pouvait arguer que de sa part 
ce n'était pas une usurpation, mais qu'il faisait tout simplement 
valoir les droits qu'il tenait de sa mère, la petite-fille de Cliarle- 
magne. Du reste, aussitôt après la déposition ou la mort de 
Charles III, il témoigna publiquement de ses sentiments à l'égard 
de la vacance du trône de France, en faisant frapper dans son 
atelier de Mclle une monnaie sur laquelle le nom de la cité de 
Poitiers remplace celui du roi. Il ne pouvait être question de 
présenter aux chefs francs son pupille, le fils de Louis le Bègue, 
pour prendre le pouvoir, le motif qui avait fait précédemment 
écarter ce prince, sa jeunesse, subsistant toujours. Aussi dût- il, 
sinon se prononcer pour l'un des deux grandspartis qui portaienldes 
candidats au trône, du moins attendre que la majorité se fût dessinée 
en faveur de l'un d'eux. Eudes, le fils de Robert le Fort, qui venait 
de se signaler dans la défense de Paris contre les Normands et que 
Charles avait fait duc des Francs, était mis en avant par un parti 
puissanlquisongeaitavant tout à la sécurité du royaume; un autre, 
qui reprochait à Eudes de s'être approprié, comme son père, des 
biens ecclésiastiques, fixa son choix sur Guy de Spolète, le petit-fils 
de Lambert, comte de Nantes, devenu un puissantprince italien, et 
qui, croyant au triomphe de sa cause, vint en France et se fil même 
sacrer roi à Langres par Geilon. Mais Eudes, non plus, ne per- 
dait pas de temps ; il se fit couronner roi à Compiègne par l'ar- 
chevêque de Sens, le 29 février 888, et Guy, sentant la lutte 
insoutenable, se retira incontinent en Italie. Débarrassé de ce 
côté, Eudes se retourna contre le roi de Germanie, Arnoul, que de 
puissants adversaires lui opposaient, et reconnut sa suzeraineté 
impériale. Cet acte de politique habile le laissa libre de s'occu- 
per des affaires intérieures du royaume : il pacifia le nord de ses 
états, et, enfin, mailrede ses actions, il se tourna vers l'Aquitaine. 
Pendant que se passaient tous ces événements, c'est-à-dire pen- 
dant l'année 888, Renoul était resté dans l'expectative ; sasitua- 



(i) La chronique d'IIermana {Rec. des hist. de France, VllI, p. 247) cite parmi 
les grands personnages qui usurpèrent le titre de roi en 888, Eudes, fils de Robert, 
dans la Gaule jusqu'à la Loire, et Renoul, au delà, en Aquitaine; les annales de Fulde 
disent aussi que Renoul se posa comme roi (Pertz, Mon. Germ., SS. I, p. 4u5). 



RENOUL II 



39 



tion était grande et c'est ce qui ressort, de toute évidence, des 
litres de conite et de duc de la plus grande partie de l'Aqui- 
taine qui lui sont donnés par les chroniqueurs (1). Eudes avait 
eu soin de se garantir, autant que possible, contre toute entreprise 
hostile de sa pari en couvrant do bienfaits son propre frère Eble. 
Dès sa prise de possession du pouvoir, ii lui avait donné l'impor- 
tante charge de chancelier et il le tenait en même temps par 
les importants bénéfices dont ii jouissail dans le nord du 
royaume; en effet, Eble, déjà pourvu, en 881, de l'abbaye de 
Sainl-Germain-des-Prés, que lui avait abandonnée son oncle 
Gozlin, avait succédé à cehji-ci en 88G (2) dans la possession des 
abbayes de Jumièges et de Saint-Denis, et c'est en celte dernière 
qualité qu'à la tête de ses religieux il avait pris une part glorieuse 
à la défense de Paris contre les Normands et que, parfois, il 
suppléa le comte Eudes dans celle lutte périlleuse (3). 

Celle confralernilé militaire, le propre soin de ses intérêts 
assuraient au roi dr France la ndélité d'Eble el, pur suite, de- 
vait-il l'espérer, celle de Renoul; aussi songea-t-il, quand le calme 
fui rétabli dans le nord de ses états, h se faire reconnaître véri- 
tablement roi par les Aquitains. Dans ce but, sans paraître se 
soucier qu'en ce faisant il put courir quelque danger, il se 
dirigea vers leur pays à la fin de l'année 888, accompagné seule- 
ment d'une simple escorte. Il partit de l'abbaye de Saint-Vaasl 
après les fêtes de Noél, mais il ne dut pas pénétrer bien loin en 
Aquitaine; llenoul se porta au devant de lui avec ses principaux 
adhérents et se lit particulièrement accompagner du jeune 
Charles, dont la présence, dans ces circonstances spéciales, avait 
bien sa signification ; il promit toutefois à Eudes qu'il ne cher- 



(i) Afin, de Sainl-Vaast, p. 335; Mabille, La pancarte noire de Saint-Martin de 
Tours, p. 1 tO. 

(a) Gozlin mourut Je i6 avriJ 886. 

(3) IjO rôle i|ue nous atlribuoas au frère de Renoul H est absoluiueiit eu désaccord 
avec TopinioD de Mabille {Le royaume d'Ai/ailainc, p, i8), reprise postéricuremenl 
par M. Kavre {Eudes, comfe de Paris, p. 33, note lo). Suivant ces érudils, il y 
aurait lieu d'établir une dislioclion entre Eble, abbé de Suinl-Denis, et Eble, frère du 
citnilc de Poilou, qui seraient deux personnages diffcrenis. Nuus faisons valoir par 
ailleurs (Appendick I) les arguments tjui nous ont (jorté à accepter les dires de Rcgi- 
non, admis comme e.\ac(s par les auteurs du Gallia Cltristiana, et remis en lumière 
par M. Poupardirt dans sa k Note sur Ebles, abbé de Saint-Denis au letnps du roi 
Eudes « {Bibl. de la Faculté des lettres de Paris, III, p. «j3). 



4o 



LES COMTES DE POITOU 



cherait pas à se servir du jeune prince pour lui nuire et enfin il 
lui prGla un serment de fid«^lilr'', peut-Mre un peu vague, mais 
dont le roi du[ se contenter ; Eudes, niellant ensuite en avant 
une nouvelle apparition des Normands, ne poussa pas plus loin 
son voyage et rentra en France (1). 

Celle rapide chevauchée n'avait mis le roi en rapport qu'avec 
quelques chefs de l'Aquitaine ; maisc'i'^lail un premier pas dont il 
ne voulut pas perdre les avantages et dès le mois de juin de 
l'année 889 il était de retour à Orléans. Pendant le séjour qu'il fit 
dans celte vilie, il chercha de nouveau à se concilier le comte do 
Poitiers en lui accordant quoiqu'une de ces faveurs que celui-ci 
semble avoir si fort prisées. L'aUbaye de Sainl-Martin de Tours 
avait jadis reçu en don des rois de France l'alleu de Doussais en 
Poitou (2), qui avait, à diverses reprises, élé usurpé par des parti- 
culiers. Eudes contraignit le dernier délenlcur dece bien aie res- 
tituer aux chanoines, mais en même leuips il leur imposal'obli- 
gation de l'aliéner de nouveau en faveur de HenouLqui le recul 
en précaire,ainsi quples alleusde Celliers et de Layré(3) dont ce- 
lui-ci avait fait précédemment don au monaslcre ; grâce à celle 
concession, le comte de Poitiers s'enrichissait d'un important 
domaine el trouvait en même temps le moyen de revenir sur un 
acte qu'il regrettait sansdoule (4J. Vers ce même temps, Frotier, 
qui, de l'archevêché de Bordeaux, était passé à celui de Bourges, 
vint à mourir, et Eudes, toujours préoccupé de s'attacher Henoul, 
donna h son frère Eble la puissante abbaye de Saint-Hilaire{5) 



(i) Ann. ilr Snint-Vans/, p. 335. 

(a) On cor>n.îîl »n (rien<( mémvtni^^îen porlant ceUe léçende : DVFCIiVCO CV'RTE 
SC[ MARTINI et le nom du mouétnire AVL1GISILVS, qui nllcsle que dps uno épo- 
que reculée Doussni»» élait dans )» dépendance de Sainl-Marlin (A. Ilichard, A'ole 
8111' denx monni^iies mérnuinfiif-nnrs, Poîljers, 1881). 

(3) Rcnoul déclnre dans l'acle iju'il avait ncqnis le domaine de Cellier» d'an, de .<»e« 
cousins porlani Ifl mèniR nom que lui ni l'on voit d-ins la reconnnisaancede la prèc-sire 
obicnue par son fiU Kbie en 890 qu'il tenait Lsyrc d'.\llarJ, Ail'dnnlux^iW'i d'Kdon, 
Ef/edo, Jeur parmi, 

(4> Maliille, Ptirtntrfe noire, p. 68, n" xvii. el p. iiO.ni xcvu ; Bcsly, //ist. des 
comtes, preuves, pp. iSo, 201 el 203; l'-ivre, K-ide.s, crjmte de Paria, pp. ijO et 127. 

(j) Frolier mourut en SStj.poslérieuremenl au mois de juin {Gnllin fJÀri'ï/. jll.eol. 
?3); d'après le diplùrne d'Euiles, du 3o dêecmhrr: de cette année, dool il viH <*lre parlé, 
EMe, frérR de Henoul, étant abbé à celte date, il n'est pas possible, comme l'nnl fait 
les auteurs du Gallin (II, col. 122JI, d'intercaler Ketioul entre Frotier et Eble; ils 
ont mal inlfirprété un pîtssa^e de 3eslv {IJist. des comtes^ p. itj}, icfjuel se rapporte 
êvHemment A Renoul I et non k Rennul II. 



RENOUL II 4i 

que possédait le prélat défunt ; peu après, le 30 décembre, de 
Chartres, où il se trouvait alors, il confirma un portage des 
terres de l'abbaye fait entre Eble et ses chanoines (1). 

Tous ces actes témoignent du désir d'Eudes de vivre en bonne 
intelligence avec le comte de Poitiers, mais ses contemporains 
n'en jugeaient pas tous ainsi, et celle phrase d'un chroniqueur à 
propos de Renoul laisse fort à penser : « Comme c'élait un guerrier 
redoutable, il était entres grand honneur auprès du roi (2).» Le 
mot est dit, Eudes le craignait; aussi, quand, dans le courant de 
890,1e comte de Poitiers mourut inopinément à la cour du roi de 
France où il s'était rendu sur sa pressante invitation, le bruit cou- 
rut qu'il avait été empoisonné (3). 

Ce n'était pas sans raison qu'Eudes redoutait Henonl qui pou- 
vait toujours lever contre lui l'étendard de la révolte au nom de 
Charles, le seul descendant direct des rois carlovingiens, mais 
d'autre part le comte de Poitiers était tenu à des ménagements 
envers le roi de France, car celui-ci s'était assuré le concours 
d'un adversaire naturel de Renoul, d'un compétiteur à la posses- 
sion de son comté, en un mol, d'Aymar, fils du comte Emenon, 
dépossédé par Louis le Débonnaire en 839 ; on peut donc dire 
que le roi et le comte étaient à deux doigts de jeu. 

On se rappelle que, partisans dévoués des droits de Pépin 11 h 
la couronne d'Aquitaine, Emenon el son frère Bernard avaient 
été chassés de Poitiers, et tandis que Bernard, retiré auprès de 
Rainaud, comte d'Herbauge, succombait avec lui en 844, Eme- 
non avait été prendre asile auprès do son autre frère, Turpion, 
qui, ne l'ayant pas suivi dans sa lutte contre le roi, en avait été 
récompensé par le don du comté d'AngouIême. Pendfint plusieurs 
années, il seconda Turpion dans l'administration el surtout dans 
la défense de son comlé, mais celui-ci ayant perdu la vie le 4 oc- 
tobre 863 dans une rencontre avec des Normands auprès de Saintes 
où Turpion et Maur, le chef des pirates, s'eniretuèrent, Eme- 
non lui succéda, sans opposition, semble-t-il, de Charles le Chauve. 



(i) Rédet, Doc. pour Saml-I/ilairo, I, p. 12. 

(2) Chron. d'Adémnr, pp. iSg et i^o. La chronique de Richard de Poitiers {/ier. 
des hist. de France, IX, p. 22) rapporte les mêmes faits ({u'Adcmar. 
" (3) Chron. d'Adémar.p. i4o. 



4a LES COMTES DE POITOU 

Mais l'ancien comte de Poilicrs, emporlô par son caractère aven- 
tureux, ne se coiilenfa pas de lutter contre l'ennemi extérieur 
qui ravageait le pays. Il eut, deux ans après, de vifs dt!m<*[6s 
avec son voisin Landri, comte de Saintes, au sujet du château 
de Bouleville. Le 14 juin 86G, les deux comtes en vinrent aux 
mains, et Landri péril dans la lutte ; Emenon, blessé, succomba 
huit jours après, le 22juin, à Hancogne, où il avait été transporté, 
et fut inliumfi dans la basilique de Saint-Cybard, à Angoulôme. 
11 laissait deux jeunes fils, Aymar et Alleaume, encore forl 
jeunes; le roi, s'autorisanl du prétexte par lui invoqué dans plu- 
sieurs cas identiques, déclara que l'âge de ces enfants ne leur per- 
mettait pas de présider clTicacement à la défense du pays, mit la 
main sur le comté et en fit don à Wulgrin, son parent, frère 
d'Audouin^abbé de Sainl-Oenis, qu'il créa en mfime temps comte 
de Périgueux (1). 

Ce personnage était sans doute ce comte du palaiç qui avait 
été à plusieurs reprises chargé de missions en Aquitaine pour y 
rendre la justice avec les rachimbourgs (2). 11 aurait épousé, vers 
860 (3), une sœur de Guillaume, comie de Toulouse, et, par suite 
de ce mariage, serait devenu, h celte date, possesseur de la ville 
d'Agen(4). Loin de prendre ombrage de la présence des enfants 
d'Emenon,le nouveau comte, qui élait déjà âgé, les traita à Tégal 



(i) Ckron, d'Adéinar, p. iSy ; Chron. Engolism., pp. 6 et 7 i Ifist. pont, et corn. 
Engolism.^ p, 18. 

(a) L'iaterpolateur d'Adémar commel uoe erreur manifeste quand il dit [Chron., 
i'à-]) que c'élaient Cnrluman cl Charlemagne t[uî avuionl chargé W'ulgria de ces 
iiiissiuns ; Carloman êlaut mon ca 73i, Wulgrin, lars de sa nominaliou, eu 86G, 
n'aurait pas cnni|>tc moins de cëqL aas. 

{'i) Bealy donne à celle dnme le nom de Hos^elindc el la fail, par un 1agi>î.u3 de 
rêdacllon, tille de (juilUumeet sœurde Uernard, tomte de Toulouse (///ïf. des comtes, 
p. 3aj. M. Maliille {Le royaume tl'Aqiiilniite, p. 'M, note 3) ne veut pas admettre 
que W'ulgrin ait conlraclé ultiaricc dans la faiiiille des comtes de Toulouse ; il con- 
teste que le personnage dèsîi^né par Adéniar, qu'il identifie arec Guillaume, fils de 
Dodane, ail jamais élê comte de Toulouse et il émel Tupinioa qu'Adctiiar cl son inter- 
poîaleuT ont voulu probablemcol parler de Guillaume, corale de Bordeaux. Nous 
rc[irûduisoDs l'opinion de M. ^îabiJle sans la discuter, les docuinenis faisant défaut 
pnur constater l'existence aussi bien du comte de Toulouse que du comte de nordcaux 
porttmt le nom de Guillaume. 

14) La date de Stio, que nous mettons ea avaol pour le mariitijc de Wulgria et par 
suite pour son entrée eu possession de l'Agcnais, nous et>l fournie par uti passag'e de 
la clirouique d'AJctnar (aJd. p. i^o), où il est dît que Wulgrin posséda Agcn pen- 
dant vingt-six ans, or, comme il est inorl en 886, celle date noua reporte forcément 
à l'année 8lJo cnritgn pour cclk- rie son mariage. 



RENOUL 43 

des siens et des liens d'amilié 1res étroits se nouèrent entre les 
deux jeunes gens et les fils de Wulgrin, Audouin, qui fut après 
son père comte d'Angoulême, et Guillaume, qui devint comte de 
Périgord. Ces liens se resserrèrent encore parle mariage d'Aymar 
avecSanche, la fille de Guillaume (1). Le fils d'Emcnon, bien qu'il 
fût ainsi richement établi, ne resta pas dans l'inaction et, comme 
tous les enfants de grande famille de l'époque, il chercha dans 
les aventures le moyen de se créer une position stable. Parent 
d'Eudes, on ne sait à quel litre (2), il s'attacha pendant quelque 
temps à sa fortune; en avril 886, il assista à la restitution solen- 
nelle que le roi de France fit aux chanoines de Saint-Martin de 
Tours de domaines que son père Robert le Fort leur avait enle- 
vés (3); puis il vint au secours de Paris, assiégé de nouveau par 
les Normands et, au mois de juillet 889, à la tête d'une troupe 
peu nombreuse, mais aguerrie, il livra aux assaillants un combat 
heureux (4). 

Tel était l'adversaire jaloux que, dans les derniers temps de sa 
vie, Kenoul eut à redouter et dont l'ambition non dissimulée dut 
restreindre ses velléités d'indépendance et annihiler en partie la 
force que lui donnait la possession de l'héritier légitime delà cou- 
ronne de France (5). Henoul ne laissait qu'un fils naturel, Ëble, 
né assurément (6) avant le mariage de son père et qui, élevé à 
la courde celui-ci, se trouva, par suite du hasard des événements, 
appelé à recueillir sa succession. 



(i) Hi$t. pontif. el com. Engolism., p. 20 ; Chron. d'Adémar, p. iSy. 
(a) Taraone, Le siège de Paris par les Normands, d'Abboa, 1. Il, vers SSy, 538, 
541 ; Favre, Eudes, comte de Paris, p. 201 . 

(3) Mabille, Pancarte noire, n» CIV, p. 120; Les inoasions normandes dans la 
Loire, preuves, p . 53 . 

(4) Taraone, Le siège de Paris par les Normands, d'Abboa, 1. II, vers 474» SSy, 
538, 541 . 

(5) Chron. d'Adémar, p. iSg. 

(6) Un document que M. Léopold Delisle suppose élre un manuscrit origi- 
nal d'Adémar de Chabannes {Notice sur les manuscrits originaux d'Adémar de 
Chabannes, p. ga) et publié par M. ChavaDon en appendice de la chronique d'A- 
démar, dit (p. ig8) que Henoul épousa Adeli/ia, fille de RoUon, duc de Norman- 
die, et n'eut pas d'enrants. Or cette assertion est absolument erronée ; Renoul II n'a 
jamais eu aucun rapport avec RoUnn dont l'apparition en France comme chef 
de Normands ne date que de 885. x\dcmar, du reste, se donne à lui-même un démenti 
en insérant dans sa chronii{ue (p. i/|3) qu'Ëble, le fils de Renoul, épousa Adèle, fille 
de Rollon, duc de Normandie. Tout ce qu'Adémir a raconté dans le livre III de sa 
chronique, au sujet des ^rapports de Renoul avec Rollon est de pure fantaisie. Il y 



44 LES COMTES DE POITOU 



VI. - EBLE MANZER 

(890-892) 

En laissant insérer dans l'acte de précaire de 889 que les do- 
maines abandonnés par l'abbaye de Saint-Martin de Tours au 
comie Renoul passeraient après son décès à son fils Eble et aux 
héritiers de celui-ci, Eudes et son frère Robert, qu'il venait 
de pourvoir de l'abbaye de Sainl-Martin, reconnaissaient virtuel-^ 
lemcnt le droit d'Eble à l'héritage de son père; aussi, lors de la 
mort inopinée de Renoul, qu'elle eût été ou non le résultat d'un 
crime, son fils lui succéda-t-il sans difficulté (1). Sa naissance 
illégitime n'y apporta aucun obstacle et pourtant elle était tout-à- 
fait basse, vu qu'il était issu de la liaison du comte avec une 
courtisane, d'où le surnom de Manzer sous lequel il est connu 
dans l'histoire (2). Bien que l'Ancien Testament, rappelé dans les 
capitulaires des empereurs, ait voué celte naissance à l'opprobre 
en disant que le Manzer n'entrerait pas dans la maison de Dieu (3), 
que Louis le Bègue, dans un capitulaire de l'an 867, eut placé le 
Manzer au rang des personnes viles et infâmes qui ne pouvaient 
être reçues en témoignage ou même se montrer dans le palais (4), 



a peut-être lieu de reconnaiire la femme de Renoul II dans la personne d'Ermengarde, 
qui apposa sa signature dans la charte de Josbert de l'an 878, immédiatement après 
celle des deux comtes et qui est assurément la femme de l'un d'eux (Rédet, Doc. 
pour Saint-Hilatre,!, p. 12). Nous ajouterons que rien n'autorise à reconnaître en 
la personne d'Adda, épouse de Renoul, conjanx Ramnalji, dont la plaque tumulaire 
a été retrouvée à Saint-Hilaire de Poitiers, la femme d'un comte de Poitou, que ce 
soit Renoul 1er ou Henoul II, plutôt que celle d'un particulier du temps portant le 
même nom que ces comtes. (Voy. Ledain, Musée de la Société des Antiquaires de 
l'Ouest, catalogue de la galerie lapidaire, 1884, n» 482, p. 4i . ) 

(1) La forme latine usuelle du nom du comte de Poitou est Ebolus, mais on ren- 
contre aussi quelquefois Ebblo (Chartes orig. de Noaillé), Eblus (Adémar de Cha- 
bannes). Ebahis (Dudon de Saint-Quentin) et enfin Enbalns (Husrues de Flavif^ny). 

(2) Chron. d* Adémar, p. i43. A la même époque, on trouve le surnom de Manzer 
appliqué h Jourdain, frère du seigneur de Chabannais, et il fut encore porté, au siècle 
suivant, par Arnaud, fils adultérin de Guillaume Taillefer, comte d'Angoulème, et 
son successeur. 

(3) Deutéronome, XXIII, a; Baluze, Capitularia, l^co\. 981. 

(4) Baluze, Capiïa/aria, II, col. 362. 



EBLE MANZER 



45 



celle indignité d'Eble ne lui fui pas opposée. Il entrait dans les 
mœurs du temps, mœurs contre lesquelles les inspirateurs des 
capilulaires cherchaient à réagir» de donner h l'enfant naturel la 
place et tous les droits de l'enfant légitime quand celui-ci taisait 
défaut (1), et c'est ce qui fit qu'l:i^bie fui accueilli sans difficulté 
d'autant plus que sa reconnaissance publique par son père sem- 
blait faire de lui son héritier légal. 

Quoiqu'il en soit, Ebleselrouvailjle 10 octobre 890, à Poitiers, 
au milieu d'une nombreuse assistance, dans laqui-lle on distin- 
guait le comleAiraud(2)ellevicomle Gamaufroy. Acetle réunion, 
tenue peut-être peu de temps après la mort de Renoul, le jeune 
comte, mû, semble-l-il, par des sentiments de piété qui le 
faisaient se placer sous l'égide de saint Martin et lui demander 
son intercession pour le salut de son âme, pour celle de son père 
Renoul, pour celles de ses oncles Josbert el Eble et do tous ses 
parents, fit un nouvel arrangement avec les chanoines de Sainl- 
Martin de Tours; aussi soucieux que son père de ménager ses 
intérêts particuliers, il imita son exempK; en donnant à l'abbaye le 
domaine de Coorcome, mais en se te faisant aussilùl rétrocéder 
en précaire, elen se faisant confirmer dans la possession de ceux 
de Doussais, de Celliers et de Layré,dont son père lui avait assuré 
la survivance. En outre, il eut la précaution de faire insérer 
dans l'acte non seulement la réserve de ses droits, mais encore 
de ceux des enfants qu'il pourrait avoir d'Arembiirge, avec qui il 
était alors fiancé [3]. 



(i) Le eau le plus remarquable de Tapiilicalion de ca principes que l'on puisse cilcr 
& l'époque qui nous occupe est celui d'Aruoul, filti iialurct de Cailomao, roi de Ba- 
vière, qui, après avoir succédé à sou pore sans rfticoiilrer d'obstacles, fut élu roi de 
Ucruiauie eu 888, eu su qualité de descendunl des ein)>i:reurs carlovlui^iens ; puis, 
l'année suivaule, il préseula ses deux bAlards aux grands de son royaume el obliat 
d'eux qu'ils les rccouuallraicnt cotnitie sa successeurs s'il uc lui naissait pas J'Iié- 
ritier Ic^itiuie {Favre, Eudes, comte de Paris, p loï, noie /j), La sociclé rcUtçicuse 
aenioulraplus sévère à l'égard descufauta illéiç^îlinics el c'est ainsi qu'au comiiieuce- 
nienl du %\* siècle on voil les njoines do Fleury-sur-Loirc se rcl'user à acce[iler pour 
abbé Goziiu, tîls naturel d'Hugues Cnpet : « Nuleutcs sibî priecsse tilium scorli. Eral 
eaitn oobilissimi Francoruin ]*rincipis fiiiua munzcr » {Chron. d'Adéinar, p. i(h), 

(a) Ce personnage, dèsit^ué dans la charte sous le aonx d'Ailruldus, el que nous ne 
pouvons aulrcmcot rattacher au Poituu, pourrait bien être le mémo que le comte 
Hildradag, qui, eu 868, élail le compagnou de Geilun et des comtes Hcuoul et Jos- 
berU 

(3) Mabille, Pancarte noire, u" xvu, p. tiS ; liesly, Ilist. de» comtes, preuves, 
p. aog. 



46 



LES COMTES DE POITOU 



Cependant un oraf^e menaçant se formait contre le nouveau 
comte de Poitiers; il étail jeune, et l'occasion pour le di'pouillcr 
de son bel héritage était par (rop tentante. Celui-ci était envié par 
doux compélileurs à la fois, par Robert, le frère d'Eudes, et par 
Aymar, le filsd'Kmenon. Du vivant de Renoiil, ce dernier n'avait 
pas dissimulé ses appétits, mais il avait affaire à trop forte partie 
et avait dû se résignera attendre, peut-èlremême fut-il retenu par 
Eudes, qui ne voulait pas se brouiller ouvertement avec le comte 
de Poitiers. Mais les circonstancesétaîent tout autres; le gardien 
disparu, la cage s'élait ouverte, l'oiseau avait pris sa volée, Charles 
s'était enfui du Poitou et avait été se réfugier auprès de 
Foulques, archevêque de Heims, qui n^avait cessé d'ôlre hostile 
au roi de France, considéré par lui comme un usurpateur. Ce der- 
nier n'avait plus dès lors à garder déménagements, aussi laissa-t- 
il faire. Pour le même motif, il dut se brouiller avec son chance- 
lier, Eble, le frère de Renoul, dont la haute situation excitait 
assurément bien des envies, Celui-ci, dontlaiidéîilé, comme celle 
de beaucoup de grands dignitaires à Tégard d'Eudes, était toujours 
précaire (1), se fit le champion des droits de son neveu, et, d'accord 
avec son frère Josberl, il entama la lutte conlre Aymar à la fin 
de l'année 891 ou au commencement de l'année 892. On en ignore 
les péripéties, mais son caractère changea de face par l'entrée 
d'Eudes en scène (2). Celui-ci, quiltant la Flandre, où il venait 
d'échouer conlre le comle Baudouin, se trouvait à Tours le 13 juin 
892 (3). Il entrait dans son caraclère d'employer les négociations 
avant d'avoir recours aux armes, et il dut faire tous ses efforts 
pour amener l'abbé Eble et son frère à abandonner la cause de 
leur neveu. Sur leur refus, incité par Hobert, qui ambitionnait 
secrètement le comté de Poitou, il marcha de l'avant et s'empara 



(i) Voici le jugement que porte sur lui Abbon datiB sa relalion du siège de Paris: 
c'élait un fameux guerrier, distinçué par ses conDaissancesdans les lellres et propre 
à loul s'il n'eût élc Irop af^idc de richesses el tropabandotirii' iiux plaisirs de In volup- 
té. » {Guixot, Coltecl. de Mémoires, Vl, p. 08; Recueil fies hist. de France, VIII, 
p. a3.) 

{2) Pcrlz, Mon. German., SS. T, p. 6oi^, chron. de Rrc;tnon. Cet auteur, ignoranl 
la mort de Renoul, joint son nom h celui de Josljcrl el d'Eble lorsqu'il dit qu'en 832 
Eudes se rendit en Aquitiurie pour réprimer le mauvais vouloir, insolenlium, de cer- 
lains personnages qui refusaient d'oblenipérer à ses ordres. 

(3) Gidlia christ., XIV, instr. , col. 53 ; Favre, Eudes, comte de Paris, pièces us- 
lif.j, Qo V, p, 242. 



EBLE MANZER 47 

de Poitiers, après avoir privé Eble de sa dignité de chancelier, 
dont il fit don à Anskerick, évêque de Paris (1). 

Le jeune comte Eble ne semble pas avoir pris une part active 
àtoutesces affaires du Poitou. Dèsqu'Aymar eut engagé les hos- 
tilités, il s'était retiré auprès de Géraud, seigneur d'Aurillac, per- 
sonnage qui jouissait alors d'une haute notoriété et qui, plus tard, 
ayant abandonné le monde, fonda un monastère dans sa résidence 
et fut enfin béatifié (2). Il se trouvait à la cour d'Eudes lors de 
la mort du comte de Poitiers, dont il était l'ami; Renoul lui recom- 
manda vivement son fils, qui ne pouvait trouver un plus sûr pro- 
tecteur. Aymar, dont les capacités militaires sont hors de doute, 
voulant s'assurer la possession définitive du Poitou par la cap- 
ture de son compétiteur, poursuivit Eble dans sa retraite et, 
après diverses tentatives, fit le siège d'Aurillac ; il y échoua. Son 
frère Alleaume, Adaieimus, ayant réussi à pénétrer dans la ville 
pendant que Géraud assistait à la messe, fut à son tour surpris 
par les hommes du seigneur qui fermèrent derrière lui les portes 
de la cité ; fait prisonnier, Alleaume mourut quatorze jours 
après (3). Malgré son succès, Géraud, redoutant de ne pouvoir 
résister aux attaques combinées d'Eudes cl d'Aymar, confia Eble 
à son puissant voisin, Guillaume le Pieux, comte d'Auvergne, 
qui avait avec le jeune comte de Poitiers des liens do parenté (4). 
Guillaume était assez fort pour ne pas craindre d'entrer en lutte 
avec le roi de France. Comte d'Auvergne et de Velay, marquis de 
Gothie, il prenait aussi le litre de duc d'Aquitaine depuis la mort 
de Renoul. 11 rassembla une armée et, quand Eudes se présenta 
pour se faire livrer Eble, le roi trouva devant lui les troupes de 

(i) Anskerick figure comme chancelier dans un diplôme d'Eudes du 3o septembre 
8ga {Recaeil des hitt. de France, IX, p. 459). I^es hésitations d'Eudes ont été con- 
si^ées par les annales de Saint- Vaast (p. 345), qui rapportent que le roi se de- 
manda s'il se remettrait en bons termes avec les deux frères, s'il les chasserait du 
royaume ou les.ferait mettre à mort. C'est à cette dernière alternative qu'il semble s'être 
résolu. 

(a) Chron. d'Adémar, p. i4o. Les Bollandistes ont relaté tous les faits relatifs 
à Eble dans leur introduction à la vie de saint Géraud {Acta Sanct., oclobr., VI, 
pp. 284 à 288), mais induits en erreur par D. Vaissète, ils donnent sur ces événe- 
ments des détails inexacts. 

(3) Bolland., Acla Sanctoram, octobr., VI, p. 3i2. 

(4) D'après le tableau généalogique de la descendance de Gérard,comte d'Auvergne, 
établi par M. Mabille (Le royaume et Aquitaine, p. 19), Eble aurait été parent de 
Guillaume d'Auvergne au ix« degré. 



48 



LES COMTES DE POITOU 



(iuillaiime. Un cours d'eau seul les séparait, mais au inomenl de 
livrer bataille, les deux adversaires, se voyant à peu près d'égale 
force et étant incertains du résultat, se contentèrent de s'obser- 
ver (1). Ces faits devaient se passer vers le mois de septembre ou 
d'octobre, avunt ou après le séjour d'Eudes à Cosne-sur-Loire, où 
il se IrouvaiL le 30 septembre 892 {'2). Le seul acte d'aulorilé que 
put accomplir Eudes fui de déclarer Guillaume dépourvu de tous 
ses bénéfices et de les donner à Hugues, comte de Bourges, mais, 
après le dépari du roi, Guillaume se jela sur ce nouvel adversaire 
qu'il vainquit et tua de sa main (3j. 

Pendant qu'Eudes était ainsi occupé en Auvergne, les hostilités 
avaient continué en Poitou ; l'abbé Eble, s'étaul arrêté à faire le 
siège d'un château établi dans une position dilTicile, y fut tué d'un 
coup de pierre, le 2 octobre (4); quant à Josberl, qui attendit 
l'arrivée des troupes royales, il fut assiégé dans un de ses châ- 
teaux et péril dans l'attaque (5). Le roi n'avait pas dès lors quitté 
le Berry où, sur ta demande des évêques et des grands seigneurs 
du nord de la France, qui chaque année avaient eu à pourvoira 
l'entretien de sa cour et de son armée, ilavuil tout d'abord résolu de 
prendre ses quartiers d'hiver (6). C'est au milieu de ce repos qu'il 
fut surpris par la nouvelle que Charles le Simple avait été cou- 
ronné roi de France le 28 janvier 803 par Foulques, archevêque 
de Reims, dans la basilique de Saitil-Hemi (7). Ce prélat, l'âme 
de cette entreprise, s'était assuré des adhérents en Aquitaine, k 



(i) Rec. des hist. Je tmnce, VIII, p. a5, Abboo. 

(2) liée, des hisl, de France, IX, p. /JSy; dîplilme di'liudcs en fiiveur du iiioûas- 
lére de MonlicrMiuey. 

(ij Hec. des hisl. de France, VIII, p. u5, Abbuu. 

(4) D'après Besly [I/isi. des comtes, p. 3i), le cbùleau devant hquel aurait auo- 
coiiibc lible sérail ctlui de Brillai; en Poilou. Ili-jT»uoa fixe tl raDnée S<j3 la niorl de 
l'abbc de Sainl-Dciiis {l'ccli. Mon. Germ., SS,, 1, [>. 0o5), mais 1» date précise du 
3 oclobrc (le vi des nuacs d'ocLobre), inscrite dans le uccrc»Iuge de Tabbayc de Suiiit- 
Geruiaiu dch-l'rés (Bcsiy, f/ist. des comtes, prcuvtjs, p. aui), rappniciiéedca circons- 
lauccâ de la vie d'Eudes (jue nous avons relatées, ne penttet pus de s'tiirêler à cetle 
dalf , et doit faire adupler celle de 892 fournie par les annales de S;*inl-V'aa8l. Les 
IlollaudiMes, dans leur iulrodnction à lu vie Je bamt Géruud (Acta Stmct.f octobr. 
VI, p, iiSO), supposent, sans plus de raison que 13esly, que le château devanl le<juel 
périt l'abbi Kblc est Loudun, Luudnnense custrum. {Voy. aussi l'êlojje d'Eble dan» 
ll/istoire des ministres d'État, par Charles d'Auleuil, Paris, iG4ï.) 

(â) Ann. de Saint-V^aasi, p. 345; Pertz, Mon. Germ., SS., 1, pp. Co4 el 6o5, 
cbron. de Koiyfinou. 

(G) Ann. de Saint-Vaasl, p. 344- 

(7) Hec. des hist. de France, IX, p. ^ùi. 



EBLE MANZER 4g 

savoir Guillaume d'Auvergne, Richard d'Autun et enfin Aymar, 
qui, après Pâques, étaienl venus avec une armée considérable 
rejoindre l'archevêque de Reims et le comte de Vermandois, le 
tuteur de Charles (1). 

Aymar avait été frustré dans ses espérances. Il avait pu croire, 
lors de la prise de Poitiers par les troupes du roi, que celte 
ville lui serait remise; il n'enfui rien. Eudes, sans tenir compte 
des services que le fils d'Emenon lui avait précédemment rendus, 
oubliant que c'était à sa sollicitation qu'il était venu en Poitou, 
uniquement pour lui porter aide, jugea que ce qui avait été bon à 
prendre était bon à garder et donna le comté à son frère Robert. 
Mais Aymar n'était pas homme à se laisser ainsi dépouiller. Pen- 
dant que l'attention d'Eudes était attirée sur ce qui se passait au 
nord de ses états, il tenta une attaque de nuit contre les troupes 
royales préposées à la défense de Poitiers, les surprit, en massa- 
cra une partie et s'empara de la ville, oîiil s'installa en maître (2). 
Ces événements durent surprendre Eudes et lui donner à réfléchir, 
et il ne faut pas chercher ailleurs les motifs de son peu d'em- 
pressement à répondre à la levée de boucliers de Charles le 
Simple et de ses adhérents, et comment il se fit qu'il n'entreprit 
une campagne contre lui que dans le milieu de l'été de 893, 
c'est-à-dire six mois après son couronnement. Il ne pouvait laisser 
derrière lui une Aquitaine hostile et, pour chasser ce péril immi- 
nent, il fit appel à tous ses talents de négociateur : ils réussirent, 
et, sans effusion de sang, il amena les confédérés aquitains à 
retourner chez eux. La paix étant faite avec Aymar, il put ensuite 
poursuivre sans inquiétude ses pérégrinations dans les contrées 
qui étaient plus ou moins soumises à l'influence de ce comte. Il 
se rendit d'abord en Limousin, puis dans l'Angoumois, qui était 
en la possession d'Audouin, fils de Wulgrin, où il mit toutes choses 
en ordre; enfin il gagna le Périgord, que tenait Guillaume, frère 
d'Audouin et père de Sanche, la femme d'Aymar, et où, s'occu- 
pant avec zèle des intérêts communs des nobles de la région, il 



(i) Ann. de Saint- Vaasl, p. 346. En 898, la fête de Pâques tomba le 8 avril. 

(2) Hec. des hîst. de France, VIII, pp. 24 et 25. Abboa, qui rapporte ce fait, dit 
que la surprise de Poitiers eut lieu pendant le sommeil d'Eudes, mais on peut prendre 
cette iadicatîoQ d'un poète au »ens figure. 

4 



t.o LES COMTES DE POITOU 

régla avec équité les différends qui existaient entre eux(l). Eudes 
quitta ensuite les pays d'Aquitaine; le 28 mai 893, il se trouvait 
à Chalon-sur-Saône, où il avait dû se rendre pour ramener à 
lui le comte d'Autun et d'où, à la requête de son frère Kobert, 
qualifié de comte et de marquis, il donna à l'abbaye de Cormery, 
enTouraine,laterre de Nueil-sous-Faye qui faisait partie de son 
propre domaine (2). 



VII.— AYMAR 

(892-902) 

Il ne semble pas qu'il soit possible de refuser à Aymar le titre de 
comte de Poitou bien que l'on ne possède aucun acte qui lui attribue 
cette qualité (3) ; il était de fait possesseur du comté ou, du moins, de 
Poitiers et cela suflisait sans doute à son ambition. La lutte d'Eudes 
contre Charles le Simple, commencée en 893, duratoutel'année 894, 
elle roi ne put pendant ce temps s'occuper des affaires de l'Aqui- 
taine ; enfin, dans le courant de l'été de 895, désireux de prendre 
quelque repos, il se rendit à Tours, où il se trouvait le 17 juillet, 
sans doute à la sollicitation de son frère Robert (4). C'est alors que 
durent se régler définitivement les droits prétendus par ce der- 
nier et par Aymar à la possession du comté de Poitou. Aymar 
garda le comté, mais il lui fallut abandonner à son concurrent 
d'importants domaines, précédemment possédés par le jeune Eble 

( 1 ) Richer, Histoire, I, 1 2. 

(2) Curtul. de Cormery, p. 67. Le dipli^nie d'Eudes est inexactement daté par l'é- 
diteur de celte publication <}ui le place en 892 ; or, la date inscrite sur cet acte est 
celte du 5 des calendes de juin de la sixième année du règne d'Eudes, ce qui répond 
au 28 mai 898. Les renscigaemenls fournis par les chroniqueurs sur le séjour 
d'Eudes en Aquitaine sont lelicmcnt confus qu'il est à peu près impossible d'en établir 
la chronologie exacte. Toutefois, on peut assurer que les faits rapportés se sont passés 
outre le 3o septembre 892 et le 28 mai 8j3,datcsccrta>ncs de la présence d'Eudes dans 
ces régions, fournies par des diplômes royaux (/{ce. des hist. de France, IX, p. 46i)- 

(3) Dans les textes anciens, il est désigné sous les noms A'Adamaras (Rcdcl, Doc. 
pour Sairil-Hilaire, I, p. 16), d'//adumiirus {A/m. de Sainl-Vaasf, p. 34t3), d'Ade- 
marus {Chron. d'Adémar, p. i4o); Besly l'appelle Aymar (//isl. des comtes, p. 3i). 

(4) /iec. des Jtist. de France, IX, p. 464 ; diplôme d'Eudes. 



AYMAR 5i 

et particuiièremenl la lerre de Doussais, que Robert restitua 
solennellement aux chanoines de Sainl-Martin de Tours, le 
27 mars 897, jour de Pâques(l).Quantà l'abbaye deSaint-IIilaire, 
le puissant bénéfice qui avait servi aux rois de France à diverses 
reprises pour rémunérer de précieux services, elle se trouvait 
sans titulaire depuis la mort de l'abbé Eble en 892 ; les deux 
compétiteurs ie mirent d'accord pour proposer au roi de l'attri- 
buer à Egfroijévêque de Poitiers, dont les bons offices avaient dû 
amener le rapprochement qui s'était fait entre eux ; mais Eudes, 
tout en acquiesçant à leur demande, laissa indécise la question 
de possession du comté ; dans son diplôme, il ne donna à aucun 
d'eux le titre de comte, il les appelle seulement ses fidèles et 
des marquis dévoués (2). 11 est possible qu'Eudes ait, en outre, 
laissé à Aymar la jouissance du comté de Limoges, soit qu'il ait 
été enlevé par celui-ci aux comtes de Toulouse, qui le possédaient 
encore en 887 (3), soit qu'Aymar l'ait échangé avec Eudes de 
Toulouse contre l'Agenais qui, après la mort de Wulgrin, en 886, 
était tombé dans le lot de Guillaume, beau-père d'Aymar (4). Quoi 
qu'il en soit, ce dernier était reconnu dès 898 comme comte de 
Limoges. Au mois de novembre de cette année, il se trouvait dans 
l'abbaye de Beaulieu en Limousin, oîi il assista à la donation de 
l'église de Condat, en Quercy, faite par un particuher à cette 
abbaye ; le donateur, Godefroy, et sa femme Godilane imposèrent 
dans l'acte, au bas duquel le comte Aymar apposa sa signature, 
l'obligation pour les moines de prier pour eux et pour le comte (5). 
Toutefois il est bien possible que ce dernier ne soit véritablement 



(i) Mabille, Pancarte noire, a? lv, p. 94; Martène, Thés. nov. anecd., I, col. 56. 

(3) Hédet, Doc. poar Sainl-Hilaire, l, p. 16; Arch. de la Vienne, orig., Saint- 
Hilaire, n* g. La partie inférieure de ce diplôme ayant été mutilée, la date a disparu, 
mais elle peut être établie approximativement par la meotion du chancelier Gautier, 
archevêque de Sens, qui succéda à Anskerick, au commencement de l'année 894. 

(3) La domination des comtes de Toulouse sur le Limousin est bien constatée de- 
puis le milieu du ix* siècle jusqu'à l'annce 887 ; à partir de cette date, les chroniques 
aussi bien que les cartulaires de la région ne font plus mention d'eux en celte qualité 
de comtes de Limoges ; le dernier acte où leur nom apparaisse est la vente de la villa 
du Saillant faite par le comte Eudes et sa femme Garsinde a Froticr, archevêque de 
Bourges, lequel en fit cadeau à l'abbaye de Beaulieu, au mois d'août 887, en présence 
d'Egfroî, évéque de Poitiers {Cari, de Beaulieu, éd. Deloche, p. 24). 

(4) La possession de l'Agenais par Guillaume, comte de Périgurd, fils de Wulgrin, 
est indiquée à diverses reprises par Adémar {fihron,, pp. 137, i38, 198). 

(5) Cart, de Beaulieu, p. 61. 



52 LES COMTES DE POITOU 

entré en jouissance du pays qu'après la mort d^Eudes, qui avait pu 
avoir l'intention de réunir le Limousin à ses domaines. Il est un fait 
qui témoigne de cette mainmise absolue du roi sur le pays, bien 
plus complète que sur le Poitou, c'est que l'atelier de Limoges, sur 
l'ordre du roi de France, frappa monnaie en son nom, tandis qu'il 
n'ya pas trace de ce nom d'Eudes sur les monnaies du Poitou (1 ). 
En ce moment, Charles le Simple était monté sur le trône : 
Aymar avait reconnu son autorité et il pouvait dès lors se consi- 
dérer comme possesseur incontesté du Poitou ; mais flble n'avait 
pas renoncé à l'héritage paternel. A l'exemple de ce qu'avait 
fait son compétiteur, il agit par surprise : une nuit de l'année 
902, profitant, sans nul doute, de l'absence d'Aymar, il pénétra 
dans Poiliers et se rendit maître de la ville ; cet acte fut le prin- 
cipal épisode de la lutte qui reprenait enlre eux. Vaincu, Aymar 
dut se résignera rentrer dans la vie privée et se fixa en Périgord. 
Bien que les chroniqueurs ne s'occupent plus de lui jusqu'au mo- 
ment de sa mort, il est peu présumable qu'il soit resté étranger 
aux événements qui se sont déroulés pendant cette époque si 
troublée et dont les faits principaux sont seuls parvenus jusqu'à 
nous. On doit même admettre qu'après la mort de son oncle 
Audouin, le comte d'Angoulême, arrivée le 27 mars 916, lequel 
ne laissait qu'un jeune enfant, Guillaume, surnommé plus tard 
Taillefer, il a pris de gré ou de force l'administration de ce 
comté (2). Ce qui pourrait faire croire que ce fut par violence, 
c'est que, peu après, Lambert, vicomte de Marcillac, et son frère 
Arnaud, vassaux du comte d'Angoulême, tentèrent d'assassiner 
Sanche, la femme d'Aymar. Celle-ci échappa à leurs coups ; Ber- 
nard, son frère, qui fut plus tard comte de Périgord, se chargea 
de venger cette injure. Il poursuivit les coupables et, s'étant emparé 
d'eux, il les fit mettre à mort, le 10 avril 91 S (3). Or, ceux-ci lais- 
saient un autre frère, Odolric ou Horric à qui Guillaume Taillefer 

(i) Eag^el el Serrure, Numismatique da moyen-âge, I, pp. 248 et a^O- 
(2} Od peut tirer un indice de rimporlance du rôle joué par Aymar daas les affaires 
de l'Angoumois de ce fuit que la date de sa mort a été notée par la chronique d'An- 
goulême qui, en dehors des évêques, ne cite que les comtes de ce pays, et elle le fait 
dans la même forme concise : « DCCCCXXX. Quarto nonas apriiis Adcmarus cornes 
oblil » {Chron. Enr/olism., p. 8). 

(3) Chron, Engrolism,, p. 8, et I/ist. pontif. et com. Engolism., p. ai; Chron. 
d'Adémar, pp. i38, i45, 198 et 200. 



AYMAR 53 

rendit plus lard la vicomte de Marcillac. On peut se demander 
si, en agissant ainsi, le comte d'Angoulême cédait à un sentiment 
de pitié ou bien s'il prenait le contre-pied des actes d'Aymar et 
de Sanche. 

Aymar mourut le 2 avril 926 et fut enterré à Saint-IIilaire de 
Poitiers, ce qui témoigne qu'à celte époque il était totalement 
réconcilié avec Eble (1). Il ne laissa pas d'enfants. Sa femme, 
qui mourut à Angoulême et fut inhumée dans l'église de Saint- 
Cybard (2), était, comme lui, d'une piété extrême ; aussi les deux 
époux purent-ils, sans craindre de voir contester leurs dernières 
volontés, se montrer très généreux envers l'Église. Cinq grandes 
abbayes reçurent d'eux d'importants domaines, tous situés sur 
les confîns du Poitou, de la Saintonge et de l'Angoumois; ils 
donnèrent Vouharte à Cliarroux, Mouton à Saint-Martial de 
Limoges, Gourville à Saint-Cybard d'Angoulême, Néré à 
Saint-Jean d'Angély et Courcôme à Saint -Hilaire de Poi- 
tiers (3). La présence de ce dernier domaine entre les mains 
d'Aymar vient à point pour attester, à défaut de tout autre témoi- 
gnage, l'existence des bons rapports qui se sont établis, à un 
moment donné, entre lui et Eble. On se rappelle que ce dernier 
avait concédé en 890 l'alleu de Courcôme à Saint-Martin de 
Tours, mais qu'il s'en était réservé la jouissance par un acte de 
précaire; quand il fut évincé du Poitou, en 893, toutes ses posses- 
sions passèrent naturellement entre les mains d'Aymar, qui les 
perdit à son tour en 902 et qui, par suite, ne pouvait détenir Cour- 
côme à sa mort que par un don particulier d'Eble (4). 



(i) Chron. (TAdémar, pp. i45 et 201. Lîi chronique d'ADjjouIême fixe à l'année 
gSo la mort d'Aymar, mais il paraît plus sur de s'en rapporter à la chronique d'Adé- 
mar qui,- à deux reprises différentes, le fait succomber dix ans après le comte d'An- 
goulême, Audouin, lequel mourut certainement en g 16. 

(2) La chronique d'Adémar (p. i45),qui relate la mort de Sanche, dit qu'elle eut lieu 
le 2 des nones d'avril (4 avril), sans indiquer l'année. 

(3) Bien que le texte de la chroniqucd'Adén)ar qui rapporte ces donations dise qu'elles 
furent le fait d'Aymar, et provenaient de son domaine privé, de jure proprio (pp. 
i4i et igg), il nous parait rationnel d'y faire participer Sanche, ù qui Aymar avait dû 
constituer un douaire sur ses propres biens. 

(4) L'abbaye de Saint-Martin de Tours ne rentra jamais en possession de Courcôme ; 
il n'est même pas sûr que l'abbaye de Saint-Iiilaire ait été appelée à jouir de la dona- 
tion d'Aymar, car, au milieu du xe siècle, les comtes de Poitou étaient encore en pos- 
session de cet alleu qui fut donné à Saint-Hilaire par Guillaume Fier-à-Bras (Rédet, 
Doc. pour Saint-Hilaire, I, p. 44). 



54 LES COMTES DE POITOU 

Avec Aymar s'éleignil la descendance d'Emenon qui, pondant 
quatre-vingts ans, fut une menace perpc'^luelle pour la dynastie 
fondée par Renoul 1 et dont la disparition assurait à celle-ci la 
possession incontestée du Poitou. 



VI bis. — EBLE ponr la seconde fois 
(902-935) 

Le coup de main d'Eble ne devait pas lui susciter de difficultés 
du côté du roi de France. Aymar avait perdu son plus fort appui 
dans Eudes, décédé quatre ans auparavant, et Charles le Simple 
ne pouvait voir qu'avec satisfaction un membre de cette famille 
d'Auvergne, qui lui était si dévouée, administrer l'important 
comté de Poitou. Reconnu par le roi, soutenu par son parent 
Guillaume le Pieux, Eble porta tous ses soins à consolider son 
autorité. 

11 avait d'abord à récompenser les dévouements personnels 
grâce auxquels il avait pu rentrer dans son héritage. Les béné- 
fices laïques ou ecclésiastiques à sa disposition furent par lui dis- 
tribués à SOS fidèles ; toutefois, comme, parmi ces derniers, il s'en 
trouvait ci qui l'octroi de domaines ou de sommes d'argent ne 
pouvait suffire, à ceux-là il conféra des dignités. Jusqu'alors le 
Poitou n'avait compté qu'un seul vicomte, qui résidait h Thouars, 
et dont la charge avait fini par devenir héréditaire (1). Eble 
en créa doux autres : l'un, Maingaud, qui fut placé à Aunay ; 
l'autre, Alton, à Molle (2). La situation d'Aunay était très impor- 



(i) Le premier vicomte que Ton puisse aUribuer à Thouars est Geoffroy, qui assiotc 
en ceUe qualité à une donation de biens faite en août 876 h l'abbaye de Saînt-Jouio- 
de-Marnes (Grand maison, Carlnl. rie Sainf-Joiiin, p. 12); toutefois, on ne saurait af- 
firmer qu'il se rattache directement à ses successeurs. On trouve après lui Savari, qui 
est présent en juillet 90^ à une vente de biens faite près de Saint-Maixent (A. Richard, 
Chartes de Saint -Muixent. I, p. 18), et qui, jusqu'ici, paraît ôlrc la tige de dépari 
des vicomtes héréditaires de Thouars. 

(2) Ces d"ax vicomtes assistent, le i4 mai 904, à un plaid* tenu par Eble, dans la 
ville de Poitiers (De Lasleyrie, Etude sar les comtes de Limngex, p. 106) ; le nom 
d'Alton est accompairac de la qualification de vicomte de Melie dans un autre plaid 



EBLE >[ANZER ôfi 

lante. Celle ancienne localilé romaine, posée sur la grande voie 
de Poiliers à Saintes, à quelques pas de la frontière de la Sain- 
longe, étail tout indiquée pour devenir un poste de surveillance. 
Quant à Melle, c'était encore le centre monétaire du Poitou ; 
les produits de seâ mines et de son atelier entraient pour une 
large part dans les revenus du comte de Poiliers. à qui celte 
ressource spéciale permettait de se livrer à ces dépenses pour 
lesquelles l'argent immédiatement disponible est une nécessité. 
Eble ne crut pas trop faire pour celui de ses (idMes qui avait la 
garde et peut-être la gérance de ce précieux domaine. C'est dans 
les siens queSavari, le vicomte de Thouars, fui principalement 
récompensé ; son frère Aymar reçut l'abbaye de Sainl-Maixent 
et son autre frère Aimeri l'avouerie de la même abbaye (1) ; 
une seule famille possédait, par ce moyen, la plus grande partie 
des revenus de ce puissant établissement. Undes fidèlps du comte, 
Ebbon, fut pourvu de l'abbaye de Saint-Paul de Poiliers (2) et 
d'autres largesses furent répandnessur tous ces grands du Poitou, 
sur ces autres fidèles que l'on voit se presser autour du comte 
lors de la tenue de ses plaids (3). Ses générosités furent sûrement 
nombreuses, car ce n'élaient pas seulement des dévouements 
d'un jour qu'il convenait de s'assurer. Jusqu'à ce qu'il fût bien 
établi qu'Aymar n'était plus àredouter, on pouvait toujours crain- 
dre de sa part un retour offensif. 11 ne semble pas s'être produit, 
et pourtant le pécule qu'il avait abandonné était beau. En dehors 
du Poitou, son domaine patrimonial, qu'Eble avait enlevé à son 
adversaire, il l'avait encore dépouillé du Limousin, dont il est 



d'Eble, d'avril 907 (Arch. de la Vienne, ori!r.,NoaiIlc, n* 20 : Hcslv. Ifist. des comtes, 
preuves, p. 224) . 

(i) A. J\ichard, Chartes ile Sainl-.Vni.renI, introd., I, p. lxiv. Aymar anrait, selon 
la chronique de Saint-Maixent {p. '6-j'M, possédé l'abbaye dès «)o3. 

(2) Voy . l'acle d'échansfc de biens passé au mois de m.irs y23 entre Ilolliard, abbé 
de Noaillé, el Eble, comte de Poitou, ce dernier agissant pour le compte de l'abbaye de 
Saint-Paul que possédait en bénéfice son vassal Ebbon (Arch. de la Vienne, orisc., 
Noaillé, n" 3o; llesly, Ilist. des vomies, preuves, p. 221). 

(3) On connail l'existence de quatre plaids tenus par le comte Eble: en go/j, \!\ mai 
[De L»sieyTte, Etude sur les comfes (if /^imo(/es, p. loG); en 907, avril (Arch. delà 
Vienne, oritf., Noaillé, no 20; Hesly, Jiist. des co//i/ra,j)reuves, p. 22'|) : en f(25, 28 avril 
(A. Richard, Chartes de Saint-Mai.retit. I.p.sS) ; en f)2G, 21 mai (l>rsly, Ilist. des 
comtes, preuves, p. 218). On y constate la préseure, parmi les très nobles hommes, 
vassaux du comte, des vicomtes de Thouars, de Melle, d'Aunay et de Limoges, de 
jages, aaditores et arnannenses, et de vicaires ou vie^uiers. 



56 



LES COMTKS DE POITOU 



reconnu comte dès 904, c'esl-à-dire deux ans seulemenl. après 
la reprise du Poitou. Le 14 mai, Eble, enlouré des grands du 
pays, parmi lesquels on remarquait les vicomtes Maingaud el 
Alton, i'audileur Bi'gon, l'amuian ïîomaire, tenait un plaid à Poi- 
tiers. Devant lui se pn^senta Galon, avocat du monastèro de 
Nouaiilé, qui demanda justice contre Audebert, vicomte de 
Limoj;es, lequel, par cupidité, avait enlevé aux moines la forèl 
de Notre-Dame de Bouresse. Audeberl, qui élait présent, après 
avoir entendu les dépositions des témoins, reconnut son tort et 
rendit à l'abbaye son bien usurpé (1). 

Pendant ie temps qu'Aymar avait possédé le Poitou, sa bra- 
voure bien connue le rendant redoutable à ses adversaires, le 
pays si fatigué avait pu respirer. L'occupation inopinée de Poiliers 
par Eble ne changeait rien à la siluation. Néanmoins, le calme 
n'existait pas dans le sens absolu du mot, les Normands restant 
loujouis pour les populalions à l'étal de menace permanente. Kn 
897, ils avaient encore commis de noiiibreuï^es déprédations dans 
la région (2), mais en 90!1 leur ex|H'Mlition prîl presque le carac- 
tère d'une invasion. Ilsremontèrenl la Loire els'empai'L'rcntencore 
une fois des villes de Nantes el d'Angers ; puis ils se porlèrenl 
sur Tours, où ils brûlèrent l'église et le monastère de Saint- 
Martin; mais ne purent emporter la ville (3). La rive gauche du 
llouve ne resia certainement pas indemne. Toulelbis, cet élat do 
trouble n'existait qu'au nord du Poitou, la Iranquillité régnait 
au centre. On en a la preuve par la détermination que prirent 



{i)De Lasteyrie {Elude sur les comtes de Li/n'M/Px.p. loù). Dans ce savant ii)éinoire, 
M. de Lasli-yrie déclari- (pp. 4o et 4i) qu'il rL-unucii à expliquer coinuieal il se fait 
que le LiniDusici, possession cerlaioe des conilcs de Tmilouse 60887, se trouve, au 
conmu'nceiiieiit du x^ siècle, aux tnaîiis d'un conite de l'oilou. Il hasarde toutefois 
cette .supposition (|ue ce chao^^cmcal a pu se [moduire après l.t mort d'Eudes, comte 
de Toulouse en g 18, et que le roi de Fran<:eaura dè(iu->i3édé le;» héritiers d'Eudes pour 
donner le Lirnoasin à son fidèle le comte de Poitou. Cette sup[iosition est absolument 
f^raluite el u'a pour elle que ce que Ton sait des façotis d'agir des rois de cette épo- 
que. Nous ne s.ivonsi pour quel motif .M. de Lasteyrie ne nicntiooao pas la charte de 
Beaulieu de 8y8 qui nous appreuil qu'à celle date Aymar était comte de Limog'cs; si 
n ce fait l'on joial le plaid de 4joj, teau seulement six ans après, duquel il résulte 
4ju'.\udebcrt, en venant se présealer devant le conile de l'oiliers comme son juslicca- 
hlc, recoiioiill par ce fait sa suzeraitielc, il nous sernlil*; i[irii défaut de tout argumcnl 
contraire on peut l'aire remonter aux dernières aunécs da j.x« siècle la prise de pos- 
session du Limousin par les comtes de Poitou. 

(2) Ann. de Saint-Berlin, p, 355, Saiut-V'aasl. 

i'i) Chron, de Touruine, éd. Saliiiuu, pp. 107 et loS. 



EBLE MANZER 



5? 



en 908 los moines de Chanoux de rapporter dans leur monas- 
tère le bois de la Vraie Croix et les ornements précieux de leur 
église, qu'à la fui du siècle précôdenl, par crainte des Normands, 
ils avaient mis en sûreté à Angoiilème. Mais le comte Audouin 
ne voulait pus se dessaisir du trésor dont il était détenteur ; il 
lui avait inôuie assij^né une église de sa capitale pour lieu de 
dépôt, celle de Saint-Sauveur. Cependant, une maladie de lan- 
gueur étant venue Tatleindre et la famine ravageant ses états, 
il crut voir dans ces faits une inlervenlion divine et, en 91 o, il 
chargea son fils Guillaume de reslitu*M- aux moines de Charroux 
le bois précieux qu'il avait fait placer dans une châsse dorée 
enrichie de pierres [jrécieuses (1). 

D'un autre côlé, en !)1 f (2), les moines de Saint-Maixent proje- 
tèrent de faire revenir de Bretagne le corps de leur saint patron, 
mais, quand lecorlègealleignitla Loire, ils apprirent (pie lesjiaïens 
dévastaient le Poitou. La Bretagne, d'où ils venaient, était aussi 
menacée ; dans celte alternative, il ne leur restait d'autre res- 
source que de s'éloigur'r au plus vite. Us remontèrent le fleuve, cl 
achetèrent l'église de Candé-sur-Beuvron, mais, le danger élanl 
loujaurs imminent, ils ne purent se fixer en ce lieu, et, conlrainls 
d'aller toujours de l'avant, ils gagnèrent l'Auxerrois, où le comte 
de Bourgogne, Uichard, leur donna l'hospitalité (3) 

C'était devant Hollon que s'enfuyaient ainsi les porteurs des 
précieuses rfliqucÀ. Le grand chef des Normands dirigeait en ce 
moment une des phis imporlanles entreprises qu'il uil tentées. 
Après avoir ravagé le centre de ta France, il s'était replié sur 
Chartres. L'évêque de cette ville, Gualeaume, s'adressa, pour 
avoir des secours, aux d^'ux plus vaillants et plus puissants guer- 



(i) Chron. d'Ailèmar, p. i41. l^e morceau du bois de la Vriiic Croix, dont la pns 
session donna t:inl rie rolief <« l'abhaye de Charroii.v, avjiil été donné h Cliiirlcriiai^nu 
par le palriarclio de Jérusulcni et déposé par ce prince dans l'étflise de Clj.irroux. que 
til construire son fidèle, le cjnilc de Litiiaye<, Roçer. Celte Jibl);iye dut à coltc cir- 
Cunsluncc la sarictiHc^lion de son nom, Sanctus Ctifrufits, ainsi <|uc nous l'apprcod 
Adémar {C/iron., p. i6j.. add.), Icipicl dési^jnc çcocralcmenl celle locidîté avec ccUe 
qualiScatiou pieuse. 

(a) Ciirtiil. de lltilnn, éd. de Courson, pp. aaS-aSo, 

(3) Le domaine où le roaile da Ri:>urs^Q<>;ao installa tes reli<riciiY de Hi'don. silii(i 
sur les bords de l'Arniançon, s'appelail Ancy. C'est une commune du diîpartcment de 
l'Yonne, pendant lon-^lcmps désitçaée sous le nom d'Ancy-le-Scrveux cl qui porte 
aujourd'hui celui d'Aacy-te-Libre; son église a toujours saint Mnixenl pour patron. 



58 I^ES COMTES DE POITOU 

riers du royaume, Richard le Jusiicier, comte de Bourgogne, el 
EbleManzer, comte de Poitou. A diverses reprises, ces deux comtes 
avaient essayé de secouer Tapalhie des Francsqui conslil uaient l'en- 
lourage de Charles le Simple, et s'étaient offerts, en cas de guerre 
avec les païens, devenir directement en aide au roi. Ils répondirent 
donc favorablement à la supplique de Guateaume, et, rassemblant 
leurs troupes, ils se dirigèrent vers Chartres, où Robert, duc de 
France, devait venir les rejoindre avec les contingents du Nord. 
Rollon,qui assiégeait la ville, se vit h son tour menacé. La bataille 
s'engagea le samedi 20 juillet 911. Afin de paralyser la tactique 
habituelle des Normands, qui se déployaient en arc de cercle et, 
par leurs pointes, cherchaient à pénétrer dans le gros de l'armée ad- 
verse ou même h la prendre à dos, Richard divisa ses troupes en 
trois corps : le premier comprenant les Aquitains, c'est-à-dire les 
contingents d'Auvergne el de Berry commandés par l'auvergnat 
nalmace(l), assistés d'une troupe de Neustricns d'élite ; le second 
corps était composé de gens du Nord, et le troisième du gros des 
Neustriens. Le centre de RoUon, qu'il avait dégarni pour ren- 
forcer ses ailes, fut enfoncé, et quand celles-ci eurent fait leur 
mouvement convergent elles se heurtèrent au second corps, à qui 
le troisième vint en aide. A ce moment, les habitants de Chartres 
firent une sortie sous la conduite de leur évêque ; Rollon, se 
voyant cerné, culbuta les troupes qu'il avait en face et opéra sa 
retraite. Les Aquitains firent alors volte-face et achevèrent de 
décider la victoire. Mais si une partie des Normands put rejoindre 
son chef, qui n'était pas inquiété dans sa marche, ceux qui com- 
posaient l'aile séparée de lui par l'armée des comtes ne purent 
le rejoindre et, combattant pas à pas, finirent par gagner la colline 
de Lèves où, la nuit survenant, on cessa de les poursuivre. A cet 
instant, Eble, qui avait été retardé dans sa marche, arriva avec 
ses Poitevins. Il reprocha amèrement aux Francs el aux Bour- 
guignons de ne pas l'avoir attendu, leur disant : « J'aimerais mieux 
mourir avec tous mes compagnons plutôt que de ne pas me battre. » 
Les confédérés lui montrèrent le parti qui occupait la colline de 

(i) T^ vicomte Oalmacc fut témoin d'une donation faite au monaatèrc de Sauxillan- 
ges, le II octobre gaô, par Acfrcd, comte d'Auvergne el duc d'Aquitaine {Cariai, de 
Sauxillanges, kà. Doniol, p. 5o). 



EBLE MANZER 59 

Lèves et lui dirent de Texterminer afin de vensrerle san^ des leurs 
qui avait été répandu dans cette tuile formidable. Eble monta à 
l'assaut de la colline, mais les Normands, combattant avec le 
courage du désespoir, réussirent à le repousser. Les Poitevins 
apportèrent alors les fascines et aulrt^s objets dont les troupes de 
RoUon s'étaient munies pour donner Tassaul h la ville ; ils comp- 
taient s'en servir pour entourer la position des assiégés, mais 
ceux-ci s'en emparèrent el formèrent une enceinle dans laquelle 
ils se trouvaient à l'abri. Pendant celemps, les Francs restaient 
paisibles spectateurs de la lulle. Eble, voyant qu'il ne pouvait 
aboutir el que le succès élail incertain, fit demander aide à 
Kicbard, qui avait installé son camp sur le champ de bataille ; avec 
son secours on entoura la colline de façon qu'aucun Normand 
ne pûl s'échapper (i). La situation de ces derniers devenait des 
plus critiques; ils tinrent conseil, cl l'un d'eux, Frison de nation, 
leur donna cet avis : « Pendant le silence delà nuit, qu'un certain 
nombre d'entre nous descendent de la colline et se glissent sans 
bruit, aussi loin que possible, au milieu des tentes; ils sonneront 
alorsde la trompette. En entendant ce bruit, nos ennemis croiront 
queRollon est revenu lesatlaquer et, remplis d'effroi, ils s'enfui- 
ront de tous côtés. C'est alors que, profilant de leur désarroi, le 
restant de notre troupe se précipitera sur le camp, et là, com- 
battant avec acharnement, nous arriverons aie traverser. » Ce plan 
s'exécuta. Les troupes de Richard, surprises dans leur premier 
sommeil, se dispersèrent de toutes parts el livrèrent passage aux 
assaillants qui se hâtèrent de gagner les bords de l'Eure, où ils se 
retranchèrent sur une motte, dans un marais. Puis, pour arrêter 
la poursuite des cavaliers qui composaient l'armée des comtes, ils 
employèrent le procédé barbare de se former une enceinte avec 
les cadavres dépecés el les chairs sanguinolentes d'animaux do- 
mestiques. Quand, au matin, l'armée, revenue de sa panique, cons- 
tata la fuite des assiégés, la poursuite recommença, mais les che- 



(1) Le corps de saint Maixent s? trouvait encore, le 27novemltrc 910, dans sa rési- 
dence bretonne de Maxcnt {Cnrlal. de iiednn, p. 22O"), où il avait été transporté vers 
8G0; or, comme le comte Richard est mort en 921, et qu'il n"v a pas trace d'une im- 
portante invasion normande dans ces réarious entre celle de Rolloa en 91 1 et celle de 
RaçhcnoU en 928, il en résulte que l'exixle des moines de Saint-Maixent ne peut se 
rapporter qu'à l'invasion de 911. 



fto 



LES COMTES DE POITOU 



vaux reculèrenl devant robslaclerépufînanl qui leur était opposé, 
et les Normands, laissés en paix, purent s'embarquer tranquille- 
ment et rejoindre leur chef (1). L'émotion causée par leur attaque 
soudaine pendant la nuit avait élé telle qu'Eble s'était enfui cotnme 
lesaulresetrestacaché jusqu'au jour dans lamaison d'un foulun(2). 

Si les bandes normandes n'avaient pas été anéanties, néanmoini* 
un grand résultat avait été atteint. KoUon sentit que, désormais, 
il ne lui stillirait plus de se précipiter sur une contrée pour voir 
la population se dérober devant lui; il comprit que l'idée de la 
résistance h outrance était néeel le fait que sa tactique ordinaire 
avait été déjouée lui inspira des craintes pour l'avenir. Aussi 
accepla-t~il peu après les avances que Charles le Simple lui fît 
faire et, Tannée suivante, le traité de Saint-Clair-sur-Eple, en lui 
donnant la Neuslrie occidentale et la tille du roi, hl-elle de lui 
undéfenseur de celte société dontjjusqu'à ce jour, il n'avait cessé 
d'être l'ennemi. Du reste, la frayeur inslincliveque les .\ormands 
inspiraient de(»uis [dus d'un demi-siècle se dissipait peu à peu par 
reifel do leur IVéquentatiun ; les connaissant mieux, on ne redouta 
plus d'entrer en lutte avec eux, si bien que lorsque Hac;benold se 
lança, en 923, sur la haule^Loire avec tous les aventuriers qu'il 
put rassembler, il trouva devant lui les Aquitains, commandés 
par Haymondj coiiile de Toulouse, et Guillaume, comte d'Auver- 
gne, qui rarrèlérent cl lui tuèrent douze mille hommes f3). 

Elile ne paraît pas avoir pris part à celle dernière allaire, d'au- 
tant plus qu'il semble qu'à celle époque il n'avait rien à redouter 
des pirates danois. Ceux-ci, depuis leur apparition sur les côtes 
de Franco, n'avaient pour ainsi dire pas quitté l'embouchure de 
la Loire qui fut le théAtre de leurs premières expéditions^ mais 



(i) DudoQ de Sainl-Quenlîn, f)e ruoribiis lYormanniœ iiiitcnm, I. II, zl{ (éd. Lair, 
p. 165); RicluT, flisloire, lîv. I, aS-Jo. Voy. aussi Lair : Lr. siè^e de Cliarlies p.ip 
les NoriiLiiids, Cuiifjrés archèol. de France, L.WH* session, pp. lytielss. 

(a) tieUe avenlurf. nipporlcc p.ir DudûJi cl iiiuplilk-c p;ir (îyill.'miiie de Jumicge!« 
{ftr.c . (les hisi . de Fromc, VIII, p. îM}, fut pendant Jon;i^leiii(>s nialièrc à plais:iii- 
leric pour les Normands. Elit' Hl iiii^iiie Tubjel d'une clioiison saliriijuc <ju'un trouvère, 
parlant « d'Ebalus *|ucns d*.' l'ciliers >•, ruppcJJiit cnrorc au xii'' »ièfle cJaus le» vers 
Buivauls: 

Vers en Ureul e cslniboz (chaDsou) 
Il ont assez de vitains nio/. 

fBcnoît, C.hron. des ducs île Normandie, I, pp. afi*') et 288.) 
(3) Rfc. des liist. de France, VIJI, pp, 17g ut 180, Fludoard. 



EBLE MANZER 



6i 



aussi ils n'avaioni guère louché à la Bretagne proprement dite, 
où dos chefs résolus avaient toujours su les tenir à distance. En 
9!l,ils finirent par se jeter sur elle et enfin en 91 9, après plusieurs 
années de luttes sangliinles. ils en avaient fait l'invasion métho- 
dique. Ils s'étaient d'abord atlaqués à Nantis, qui tomba à nou- 
veau en leur pouvoir el où ils s'ôtablirenl à demeure, à la suilc 
de U cession du comté nantais que leur fit, en 921, Robert, frère 
dEudes, qui, chargé de la défense des Marches, n'avail pas trouvé 
d'aulre moyen de se débarrasser d'eux. Vis-à-vis de Nantes, de 
l'autre côté de la Loire. s<^ trouvait le pays de Raiz, que Charles 
le Chauve avait jadis cédé à Erispoé ; les chefs normands, étant 
aux droits dos comtes do Nantes, s'y installèrent et, parlnntde là, 
poussèrenttous lesjours plus loin leurs déprédations dans la partie 
du Poitou qui confinait à leurs possessions; bientôt cette région ne 
fut plus qu'une ruine. Désireux d'arrêter ce mouvement qui mena- 
çait de gagner le centre de ses possessions, Eble, se conforinanl à 
la polili(|ue de l'épotjiie, arrêta les pirates à prix d'argent; il olïrit 
d'abord de leur abandonner les territoires dévastés et presque 
déserts de l'ancien comté d'ilerbauge et de plus il s'engageait h 
leur payer un tribut aimuel, moyennant quoi ils s'éloigneraient pour 
toujours du Poitou. C'est ce qui eut lieu : les barques normandes 
en cours d'expédition dans la Loire respectèrent désormais le 
littoral poitevin el on ne voit pas que les bandes qu'elles portaient 
aient, pendant les vingt annéesqu'elles occupèrenlle pays nantais, 
manqué à leur parole. Telle nous paraît devoir être l'explication 
d'un l'ail que certains hisloriens poitevinsonl nié par patriotisme 
elqui, mieux compris, est lout à l'honneur d'Eble. 

Ilnesemldepasquelecomb'dePoilousesoit lancé dans de gran- 
des expéditions militaires et qu'il l'ùl un de ces hauts barons dont 
l'état de guerre était la vie ordinaire ; il est hors de doute qu'il 
eut des difficultés avec des voisins entreprenants, mais son carac- 
tère conciliant dut amener proroptemenl la fin de ces contes- 
tations, dont le souvenir n'a pas été conservé (t). Ce qui élait de 



(») M. Desnoyera (Ann, de lu Soc. de r/iiifl. de France pour i855, p. i83) dit, 
à l'arlide de Guillaume I*'', comte de Périçord, qu'EbIc, comte de Poiiiers, lui enleva 
l'AgeDaîs ; nous ne nous arrêterons pas à discuter cette opinioa qui ne repose sur au- 
cun rondement et qui a élé reproduite dans les mêmes termes par M. de Mas-Latrie 
dans son Trésor de Chronologie, col. lôôg. 



6s 



LES COMTES DE POITOU 



la prudence, voire môme do l'habilclé, devait passer aux yeux de 
beaucoup pouf d(î la couardise, particulièreiuenl chez les Nor- 
mands, dont les historiens ne larissenl pas sur les démérites des 
Poitevins, identifiés par eux avec leurs chefs. 

Poursuivant la politique de lîenuui, l^ble fut, en Aquitaine, i'uu 
des principaux tenants de la dynastie carlovingienne, mais sa 
déférence envers Charlf's le Simple, qui avait été le pupille de son 
père et dont il avait été le compagnon pendant son enfance, ne 
fut pas poussée jusqu'au point de faire de lui l'iiomnic du roi. 
Bien au contraire, il se portait presque son égal, s'intitulant 
K comte par la grâce de Dieu » aussitôt qu'il eut reconquis son 
comté et témoignant par 1;\ que, s'il soutenait les intérêts de 
Charles, c'était avec la toute plénitude de son indépendance (1). 
Il avait du reste de nombreux motifs pour se montrer hostile à 
Itobert, son ancien adversaire, quand celui-ci, qui avait succédé 
à son frère Eudes comme duc de France, voulut, à son exemple, 
monter sur le trône. 11 se GL élire roi le 22 juin 922, mais Eblc ne 
reconnut jamais cet acte (2). Robert n'eut pas le temps do cher- 
cher à réduire le Poitou; le 16 juin 913, il fut tué à la bataille de 
Soissons; toutefois Charles le Simple ne jouit pas longtemps de ce 
succès, car, en 924, Herbert, comtede Vermandois, l'ayant attiré 
dans un piège, se saisit de lui et l'enferma dans le chiiteau de 
Péronne (3). Herbert prit parti pour un nouvel adversaire du 



( j ) Dc3 l'année 907, il se qualifiait ainsi : n Prevcnicnlc gratia Dci comileni » (Arch. 
de la Vienne, orijj.» Noailié, ni^ au) ; en gS/j, ou relève aussi celte formule : a Ebolus, 
nùsericordia OuJ^Picluvui'Uni umilis cornes » (Arcb.dc la Vtenue^ orig'.,Saint-Cyprien, 
QO i). 

(2} On trouve la preuve ccriaine de ce fait dans le eonlexle de la date apposée par 
Adalberl, scribe du ch.ipiire de Saiut-llilaire de Poitiers, «u bus del'aclc qu'il venait 
de dresser en avril 92^ pour des particuliers et qui porte la mention qu'it fut passé la 
vingt-sixiôtiie année du règne de tlliarles le Simple ^Hédet, Doc. pour Sai/it-//ilaire, 
l, p. 19). 

(3) D'après rialerpol&teur d'Adémar de Chabamiea (cd, Cbavaiiou, p. i/p), Charles 
sérail venu en Limousin chcrcbcr des secours et rarniée uvec ta(]ucllc il combattit à 
SoissoQS aurait clé formée partie d'Ai|uilaius el partie d^\Ilemauds. Puis, après la vic- 
toire, le roi aurait envoyé à Saint-Martial des li\Tes cl des orucmcuts jtrccieux, dé- 
pouilles de la cbapelle doincsLi(|ue du roi Hubert. iM. Eckel, auteur d'un travail criti- 
que sur Charles le Simple (i//i/. de VEtole des //aitles-Khidrs', jï/j" fascicule), ne 
Bi|j;oale inèiiie pas ces faits qu'il a dû considérer comme de la pure Jéi^eiide, d'aulaul 
plus ijue !e narrateur y fait intervcDir Othon, empereur d'AII''UKi|çne, qui u'est monté 
sur le trône i]ue treize ans après la bataille de; Soissous. Il n'y a pas lieu d'accorder 
plus d'autorité nu texte reproduit par le Gallia Chrisliaius, II, col. G56, à l'article 
d'Elieune, al/bé de Saint- Martial, lequel rapporte que, sur l'ordre de Charles le 



■ 



4 




EBLE MANZER 



G3 



pauvre cari«r^'ingien,ci savoir.dc Raoul, duc de Bourgogne, qui, un 
mois après la tnortde Hoberl.le 13 juillet 923, s'élait fait élire roi. 
Taul que Charles avait pu lutter contre l'usurpateur, le comte 
de Poitou lui avait gardé sa foi, et on en a la preuve par les for- 
mules qu'il faisait insérer dans les actes émanés de lui ou dans 
ceux que des particuliers de ses étals passaient entre eux. Mais 
quand ce prince fut enfermé dans un lieu d'où il ne semblait plus 
devoir sortir, qu'il ne possédait même plus l'ombre du pouvoir, 
il fallut bien accepter les faits accomplis, toutefois, en y mettant 
une restriction signiiicative : les actes poitevins furent donc datés 
de l'année du règne de llauul, à laquelle on ajoutait cette men- 
tion caractéristique que ces cboses se passaient pendant le temps 
que Charles était détenu en prison (1). Kaoul ne sembla pas 
d'abord prêter attention à ces indices de mauvais vouloir et il 
chercha à se rapprocher d'Eble. Comme il était toujours en 
compétition avec le comte d'Auvergne au sujet de la possession 
du 13erry, il avait intérêt à se ménager le comte de Poitou, 
dont on connaît les liens étroits avec les comtes d'Auvergne, à 
qui il pouvait prêter, en cas de lutte, un puissant secours. Accor- 
der des faveurs c'était se créer des amis et, parmi ces témoigna- 
ges d'amitié que le roi de France prodigua à Ebie, on peut citer 
l'acte par lequel il mil, à la fîu de 9â3, la puissante abbaye de 
Tulle, en bas Limuusiii, sous la sujétion de celle de Saint-Savin en 
Poitou. Bien qu'Eble fùldepuis vingt ans en possession du titre de 
comte de Limoges, son autorité n'était pas aussi solidement éta- 
blie dans ce pays que dans son domaine héréditaire, et le fait 
d'avoir dans la partie la plus éloignée du comté un poste impor- 
tant, occupé par un liotnme à sa dévotion, c'était une garantie de 



Simple, Karolo J/Z/iorf, cet abbé aurail fortifié Lîmoçes pour s'opposer aux entrepri- 
ses de Guilluume, cooile dcF'oilou; or, le roi de Fraticc mourul eu 92g, tandis que le 
premier des comtes de Poitou du aoni de Guillaume n'arriva au pouvoir qu'en 935 
{Voy. Duplès-Apier, Chron. du Suinl-A/i-trlial, y». 3, Coinmeuioratio abbaium). 

(1) « Ouando Kurolus in cuslodia leiiebalur » (Rédel, Duc. pour Saùtt^I/iluire, 
I, p, ao, doaalion datée de lu deuxième année du rc!;ne de Uaouï.aoûl 924). La même 
formule se retrouve au bas de chartes de l'abbaye de Noaillé, avec quelques variau~ 
les: l'anno m r«giii RoduUi quatuto Karolus in custodia teaebatur», décembre925; 
H auno un re<^iji Uodulfi rct^i Karolo iu custodia lenentcm •>» juin 9^7 (Arch. de la 
Vienne, orig., Noaillc, n"» 3i et 32).Cepcada(i(, ù Saint•^faixeQt,au njois de marsga/j, 
Raoul est désigné cuiuiuo roi sans aucune autre uicutiuu (A, Richard, Chartes Je 
Saint Maijcetit, I, p, 22), 



64 LES COMTES DE POITOU 

plus pour l'exercice de. ses droits de suzeraineté sur les turbulents 
seigneurs de celte r<^gion(l). 

Satisfait, Eble se tint tranquille. Il reconnaît Raoul comme 
roi de France, et à mesure que le temps s'avance il s'éloigne de 
Charles dont il finit par approuver l'emprisonnement. Ainsi, le 
8 avril 925, ayant tenu à Poitiers un plaid solennel auquel assis- 
tèrent les personnages les plus importants de ses états, il se con- 
tenta de faire constater par Adalhert, le notaire de Saint-llilairc 
et peut-être le sien, que Charles était retenu en prison avec ses 
infidèles, c'est-à-dire avecles gensqui suivaient sa cause etétaient 
hostiles au roi de France, autrement dit à Raoul, bien que le nom 
de ce dernier fût omis dans la formule de la date et que celle-ci 
fût exprimée par le nombre des années du règne de Charles, la 
Irenfième (2); mais Tannée suivante, au mois de janvier 926, ayant 
assisté à une donation faite à l'église de Sainte- Radegonde, il 
laissa Rainard écrire que l'acte était passé la troisième année du 
règne du roi Raoul, « alors que Châties élait à bon droit retenu 
en prison avec ses infidèles (3) » . 

Ayant donc réussi à détacher le comte de Poitou du groupe de 
ses ennemis et étant à tout le moins sûr de sa neutralité, Raoul 



(i) De Lasteyrie, Etude sur les comtes de Limoges, p. 4'» d'après Baluze, Ilist. 
Tiitet., app., col. SaS. 

(2) « Anno XXX, quando fuit Karolus deteatus cum suis infidelibus i> (A. Ri- 
chard, Charles de Saint-Maixent, I, p. 24, d'après l'oris^inal). Ce dernier acte est 
daté du jeudi 4 des calendes de mai (28 avril) de la trcnticnic année du règne de 
Charles le Simple. D. Fonlencau (t. XV, p. 98) a rapporté cette indication à l'année 
928, D. Col et M. de Lasteyrie à l'année 927 (De Lasteyrie, Etude sur les comtes 
de Limoges, p. 1 14), mais il appartient réellement à l'année gzf), où le 28 avril tombe 
un jeudi. Il semble toutefois A première vue qu'il y a contradiction entre cette année 
925 et la trentième annécdu rè^ne de Charles leSimpicqui, selon le comput ordinaire, 
lequel fait partir le règne de ce prince du i<t janvier 898, date de la mort du roi 
Eudes, correspondrait à l'année 928; mais ce mode de compter comportait des excep- 
tions et certains dataient le commencement du rcgpc de Charles le Simple du jour 
où Eudes lui attribua officiellemeat une partie du royaume de France, c'est-à-dire 
du 4 avril 896, ce qui fait correspondre la trentième année du règne de Charles à 
l'année 926. Tel est le système qui a clé suivi,dans le cas présent, par le notaire Adai- 
bert. Il n'est pas hors de propos, à ce sujet, de faire remarquer que nous avons suivi 
la règle commune pour fixer la date des actes de celte époque lorsqu'elle est sim« 
plement fournie par l'énoncé des années du règne de Charles le Simple, et en consé- 
quence il pourrait arriver, si le notaire rédacteur d'un acte s'est conformé au système 
d'Adalbert, qu'il y ait lieu de vieillir ce document de deux ou trois ans. 

(3) Anno III regni Kodulfi régi, Karolo cum suis infidelibus mérite captus (Bîbl. 
Nat., ull'-s acq., latin, no 2806, fo 2, orig.; Besly, Hist. des comtes, preuvcs,p. 2a5). 



EBLE M.VNZEK 



r.r> 



se tourna vers TAuvergnc, oh toutes sos tentatives avalent éclioiiô. 
Dans le courant de l'année 924, il s'attaqua au comlo (îuillaumc 
le Jennej qui se refusait ouverlemonl à le reconnaîlre pour roi. 
Au cours de sa marche, il se trouvait arrêté sur les bords de la 
Loire, dans TAulunois, lorque le comte riuillaiinie parul de l'autre 
cùté du lleuve. Avant d'en venir aux mains, des pourparlers s'en- 
gagèrent entre les deux parties; enfin, presse par les siens, le 
comte se décida ti passer le fleuve el à venir faire sa soumission 
au roi qui l'attend ail h cheval ; malgré l'accolade qu'ils éclian- 
gèrenl, l'accord ne se fil pas de suite et c'est seulement aprt'stiu il 
jours de négociations que Raoul, trouvanl sans douLe son intérêt à 
céder aux demandes du comte d'Auvergne Jui reslilua le Berry(l). 
Comme on peut le croire, celte réconciliation n'était pas bien 
sincère, et, en 926, les hostilités recommencèrent ; le roi, repre- 
nant sa primitive entreprise, attaqua Nevers, qui était défendu 
par Acfred, frère de Guillaume, et se fit livrer par lui des otages en 
garantie de sa soumission, puis il poursuivit le comte jusque dans 
l'Auvergne et allait sans nul doute l'atteindre, quand une inva- 
sion des Hongrois le contraignit à se retirer. Guillaume survécut 
peu à ces revers successifs et mourut le 16 décembre 92G (2). 
Il eut pour successeur Acfred, qui professait les mûmes senti- 
ments que lui à l'égard du roi de France el qui les a exprimés de 
la façon la plus énergique dans l'acte defondalion du monastère 
de Sauxillanges que, par son ordre, le prêtre Raginbert data ainsi : 
M Fait le 5 des ides d'octobre (It octobre 027), la cinquième 
année à parlir du jour où les Francs, manquant à leur serment 
de fidélité, «in/ideJes.n envers leur roi Charles, le dégradèrent, 
« inAonestaverunt », el se clioisirent Raoul pour chef (3). » Acfred 
mourut peu après, à la fin de celte même année i>27, ne laissant 
pas d'enfants et sa succession, comprenant tes comtés d'Auvergne 
el de Velay el le titre ducal d'Aquitaine, passa àFble, son parent 



(i) Rec. des hiti. de France, \'\U, p. i8r, Flodoard; RJcher, Hlsloire, I. I, 48; 
Ckron. de Touraine, p. iio. 

(a) Rec. des hisL de France, VMI, p. i8/|, Flodoard. 

(3) Cariai, de Sauxillanges, a" xiii, p. 5i. Dans le cariulaire de Suint-Julieo de 
I3rioude,oa relève remploi de formutes aussi énergiques lant du vivant de Guillaume 
le Jeune que de son successeur dans des acles des i(i février, 1 1 octobre el 8 décem- 
bre 926 cl 1 1 octobre 927, (Voy. Brucl, Essai sur lu chronologie da carlul, dc 
Brioude.) 



Ofi 



LES COMTf;S DE POITOU 



ùloigrir, qu'il avait pu du reslo désigner commo son successeur, 
el qui 6Lail, à celle époque, le seul descendant direct de leur 
ancêtre commun (1). 

Comme Charles le Simple jouîssaitalors de quelque liberté, son 
geôlier, le comlcdeVermandoiSirayanl momonlanémenl lire de 
sa prison, El)U; ol>linl de lui d'i^lre coiillrmé dans la possession de 
l'important liérilagc qui venait de lui échoir (2). Mais la restau- 
ration de Charles n*eul qu'une durée éphémère; le malheureuv 
prince fut enfermé de nouveau dans la lour de Péronne, où il 
ne larda pas à succomber, le Toctobre 929, el sa mort remit bien 
des choses en suspens. 

Eble, malgré quelques défiiitlances, ne s'était pas contenté de 
lémoîgner liaulement de sa fidélité fi la racccarlovingienjie, dette 
do reconnaissance que son père lui avait léguée et dont son édu- 
cation s'était ressentie; il airiinia un jour ces sentiments par un 
lénioignage palpable qui est parvenu jusqu'à nous. Bien qu'Eudes 
eut. par l'expulsion du fils de Uenoul II el par la reconnaissance 
d'Aymar, mis fin aux volléilés d'indépendance des comtes de 
l'oilou, il ne paraît pas toutefois avoir exercé sur le pays une 
aulorité assez directe pour y faire prévaloir le monnayage à 
son nom qu'il avait imposé à Bourges, à Limoges et à Toulouse. 



{i) Voici, d'après les ruchcrches de M. Mabillc (Lr royaume d'Aquildirte, p. 19), le 
Inlilfjiu de la (ilialiou des camlcs d'Auvergne et de Poitou, établissanlqii'Eblc cl Acfred 
èlaicnl pnrcats au dixiùmc degré: 



Gérard, comlc d"x\uvergQe 
I _ 

RcuolJ Ilt, cûmle de Puiloa 
I 



Guillaume, frëre deGérard, qui Fui comte 
d'Auvergne après lui. 



Bernard I, comte d'Auvcry;De. 



RcDouI II, comte de Ptiilou 



Eble, comte de Poitou 



Bernard 11 Plantcvcluc, comte d'Auver- 
guo. 



Guillaume le Adaliude, mariée à Acfred, 
Pieux, ct« comte de Carcassonnc. 
d'Auver- 
gne. 



Guillaume le Jeuuc, AcTred, comte du 
comLcd'Auvcr^ne Géviiudan , puis 
d'Auveriçne. 

(2) Chron. d'Adè/nar, p. i^'i. AJéuiar commet une erreur en disant qu'Eblc suc- 
céda dircclemcnl à Guillaume le Jeune. H n*a pas eu coonaLsanoce d'Acfred, qui no 
fui, il est vrai, ijiie pendanl quflttiu's mois en possession de rbérilaye de son frère. 



EBLE MANZKR 



67 



Aymar conliiitia à émeUi'o ou Poitou des aïonnaios au nom cl au 
monogramme de Charles io Chauve, accompagnas do la croiseltc 
comlale, ainsi que l'avaicnl fait ses prédiicesstHirs. Eblo s'affran- 
chit de celle routine, el fil preuve dans celle malièrc d'un espril 
d'initiative que l'on relrouve dans beaucoup de ses actes. Les 
monnaies poilcvines frappL'Os jusqu'à ce jour porlaicnl d'un côlô 
une pelite croi.v avec le nom du roi, carlvs ou c.vrlem.vnvs 
REX, et de l'aulrc celui de Talelicr de xMelte, metvllo, encadrant 
le monogramme royal II ne loucha point h la marque essenlielto, 
celle qui s'appliquait au roi, mais, sur le revers, reprenanl un 
lype des monnaies de Charles le Chauve, il plaça le nom de Melio 
sur deux lignes, seulement on lui appliqua l'orlhographcdu Icmps 
et MRTALLVM deviut MKTALO. Du coup, lo monogrammc du roi 
disparut, el comme ces pièces n'avaient pas leurs similaires dans 
le monnayage royal, Eble supprima la croisctte qui permellail 
jusqu'alors de distinguer la iahricalion du comte de Poitou de 
celle du roi de France (1). 

La drsparilion de son compélileur ayant enlevé à Haoul loulc 
crainte au sujet de la fidélité des grands seigneurs du royaume, 
il reprit ses projets de domination directe sur l'Aquitaine. La 
maison d'Auvergne disparue, ce fut à celle de Poitou qui la rem- 
plaçait qu'il s'attaqua, et il le fil sans larder. Bien qu'Ehle, quand 
il lui fut acquis que la restauration de l'ht^ritier des Carlovingiens 
élait impossible, eut l'cconnu à tout lo moins dans les protocoles 
de ses actes la royauté de Raoul que, pendant deux ou trois an?, 
il avait feint d'ignorer, co dernier ne fut pas dupe de celle 
manifoslalion platonique, attestée par ce qui se passa dans les 
élahlisscmonls i-eligîeux de la région où l'on voil, de 92-ï à 927, 
certains d'entre eux, tels que Saint-Hiluire, Sainle-Hadegonde, 
Saint-Maixenl, inscrire dans leurs formulaires le nom de llaoul, 
tandis que d'aulres, tels que Saint-Cyprien, ne connaissaient que 
Charles le Simple (2). 

Tout d'abord, dès 030, sous prétexte d'aller comballre un parti 
de Normands qui avaient fait irruption dans l'Aquitaine, il péné- 
tra dans ce pays et rencontra les envahisseurs dans le Limousin, 

(1) Voy. Appendice VMI. 

(a) Cart. de Saint-Cyprien, pp. iSi'i, i55 et iSS, 



68 



Li:S COMTKS DE PDITOL' 



OÙ il les di^fil coniplèlcinoiil ( t ). Ce sl1cc^s lui accjuiL hoaunmp do 
r^iMilalioii auprès dos Aquilairis oA les disposa en sa ravpur; mais, 
rappelé en France par lagiieirc que se faisaient Hugues le Gi-and 
elle comte de Vermandois, il ne poussa pas plus loin son enlro- 
prise; toutefois, eL ce fui un premier acle de méfiance à l'égard 
d'Eble, ildétivia l'abbaye de Tulle de la sujétion envers l'abbaye de 
Sainl-Savin qui lui avait été imposée sepl ans auparavant el alTai- 
blil d'autant l'autorité dti comte de Poitou dans cette partie reculée 
desesélals. Il esl possible que celle mesure de Raoul ail concordé 
avec la mort d'Adémar, seigneur des Echelles, abbé laïque de 
Tulle. Ce dernier, qui n'avait pas d'enfants légitimes, (il vers celle 
époque son lestamonL en présence du comte de Poitou, de son fils 
Guillaume, des comtes Odolric et Cauzberl, Il abandonnait aux 
moines de Tulle les grands biens qu'il possédait dans les comtés 
de Limoges el de Cahors el ne demandait en relour que des 
prières pour le salut de son âme, pour sa femme Gauzla, pour 
le roi Haoul et pour son seigneur le comte Eblc, qui avail donné 
son consenlemenl à cette générosité {'!). C'esl à la même époque 
que, pour couper courl à loutes les prélenlions qu'Eble pouvait 
faire valoir sur le Berry en sa qualité d'hérilier des comles 
d'Auvergne, Raoul déclara que ce pays ferait désormais parlie 
inlégranle du domaine royal el no posséderait plus do comle(3). 
Durant Tannée !)JI, le roi vint de nouveau en Aquitaine sous 
ombre de réconcilier certains scigiieui's du pays qui se faisaieul 
la guerre (i), mais des dissensions ayanl éclaté dans le nord 
de la France, il dut encore repartir el, pi^r là, fut cuipcché de 
donner suile h des projets qu'il poursuivit résotumenl l'année 
suivante (932). Toutefois, avant d'agir, Raoul prit soin de s'assu- 
rer la neutralité el peut-Être l'aide des grands seigneurs du 
Midi. Il leur donna rendez-vous h la limile de ses possessions, 
sur les bords de la Loire; là on vil se rendre Raimond-Pons, 
comle de Toulouse, el Ermcngaud, comte de Rodez, qui placèrent 
leurs mains dans celles du roi et lui jurèrent fidélité suivant la 

(i) Rîcher, Histoire, 1. I, 07; Hec.des hisl. de France, VIII, p. i80^ Flodoard. 

(a) Gtttlia Christ., Il, instr., col, aoS. 

(â) De Lastcyrie, Elude sur les vomies de Limoges, p. 40/ d'après Baluze, Hist. 
Talel., app., col. Ï25. 

(4) Flodoard dil ausi<i 4]ue Raoul fut visiter le tombeau de saîol Martin (/{ec. des 
hist. de Fratu'.e, VIII, pp. 186 et 187). 



EBLE iMANZEK 69 

formule que celui-ci leur imposa. Quant à Loup Acinaire, comle 
des (lascons, il fui encore plus loin ; il remit son bi^néfice à 
liaoul qui le lui rendit et lui concéda do le tenir désormais dii'ec- 
lemenl du roi de Fiance (I). 

Cesacles tHaicnl évidemment dirigés contre l'Ible, à qui on en- 
levait les droits de suzeraineté qui lui appartenaient en sa qualité 
de duc d'Aquitaine, mais Raoul ne s'en tint pas là. Quand il eut 
ainsi délaclié du coml»^ de Poitou ceux-là qui pouvaient lui parler 
secours, il i^'atlaqua direclement à lui. Il ne semble pas qu'lible 
ait voulu tenter le sort des armes ; il préféra se soumettre aux 
dures conditions que lui posa son adversaire. Afin de rattacher à 
sa cause le comte de Toulouse, Raoul avait dû lui faire des pro- 
messes dont la dépouille d'Eble était le gage; en sa qualité d'hé- 
ritier pour partie du Guillaume le Pieux, dans la succession de 
qui il avait recueilli le marquisat de Golhie, Raimond-Pons re- 
vendiquait le lilre de duc d'Aquitaine et, par surcroît, le comté 
d'Auvergne : Raoul lui donna l'un et l'autre (2). 

Bien qu'à première vue le sacrifice consenli par Eble paraisse 
considérable, il diminue d'importance quand on l'examine de 
près, et l'on en arrive à constater que sa soumission spontanée 
aux volontés de son ennemi fui un acte d'babiteté politique. Isolé 
comme il l'était, il se sentail incapable de résister aux forces dont 
le roi de France pouvait disposer ; vaincu, il était menacé de 
perdre ses étals el peut-être la vie; il préféra transiger et s'assu- 
rer la possession tranquille de son patrimoine en abandonnant 
ce qui faisait l'objet do la convoitise de ses adversaires, d'autant 
plus que, n'élanl pourvu que depuis peu de temps de Thériiage 



(1) Richer, Histoire, I. I, 64; Rec. des hi$t. de France, VJII, p. tSS, F'iadoard. 

(2) D.Vaisselc, //<»/. </(?Z.anyrtf*/ot\n"* éd., III, p. 1 1 1. LcabaoûlgStiiftaiiuond-Pons, 
prcDADlle lilre de duc des Aquilaius, assiste daus l'é^'lisi- de Saiul* Julien de Brioude, 
en compagnie de Godciscac, ëvcque du Puy, des vicomtes Dalniace el Robert, à uoe 
donation faite en faveur de ce innuuslcrc (Doûiûl, Curlul . de Jiriuiide, JUèiii. de l'A- 
cadémie de Clcraiool-l'errand, XWIV, p. i*)"]). Les (luclualions diverses auxquelles 
a élé soumise l'Aquilaine cl particulicrcmcnl l'Auvergne à cette épO(|uc sont aellemeut 
indiquées parles iudiculions ihronologiques des cliarlcs du cartulaire de UrÎDudc; on 
y voit que jus(ju'au mois d'octobre (j'iO celles-ci sonl fourniespar le nombre des années 
da règne de Raoul, roi des Fiiakcs ; puis, de novembre 92IJ à bùùI lyjfjf c'est R&oul, 
roi des AotitAiNs; de celte date ù novembre yay on voit reparaître le roi des Kmanos 
sans autre dcsi^ialion et enfin, h [)nrlir de décembreij^g jusqu'au 2 octobre fj33, Raoul 
esl pourvu de la double qualité de roi des Fhancs el des A^uitAt.-<â (Voy. Urucl; 
Ktsai sur la chrouulotjie du carlulaire de Briuude). 



70 



Les co.MTns i>e poitou 



d'Acfied, il ne lui avait pas encore él6 possible de bien asseoir sa 
doniinalion en Auvergne ou Je faire valoir loul ce que pouvait 
comporler le lilrc de duc d'Aquilaine. 

Nous sommes loin de connaître tous les actes accomplis par 
Haoul à celle époque el qui avaient pour objet d'amoindrir la 
puissance du comte de Poitou. L'un d'eux dut être la reconnais- 
sance efTcctive d'une situation ambiguë douties premières mani- 
festations remontaient sans doute fort loin. Il existait entre le 
Poitou et le Limousin une bande de territoire fort étendue, em- 
pruntée presque en entier au diocl'se de Limoges el qui portait 
le nom de Marche ; sa possession, comme celle de toutes les mar- 
ches réparties sur plusieurs poiuts du royaume, avait dû rester 
contestée entre les comtes des pays limilroplies à la suite des 
t^ucrrcs privées advenues entre eux; l'éloignement des comtes de 
Toulouse, possesseurs du Limousin, n'avait pu que favoriser les 
empiétements des comtes de Poitou, mais quand ceux-ci eurent 
réuni li leur domaine le comté de Limoj^cs, la .Marche aurait dû 
di^parallre.U n'en fut rien ; il y avait des situations acquises à 
ménager cl il semble que ce territoire, en tout ou en partie, avait 
été inféodé aux seigneurs de Charroux. Raoul fit de ces sei- 
gneurs^ toujours prêts à guerroyer, le pivol de sa politique à 
l'égard d'Eble, et, sous le nom de marquis ou de comtes, leur 
donna un rang égal à celui des comtes de Poitou (1). 

Celle grosse question de la suzeraineté effective du roi de 
Trance sur le Poitou étant définitivement réglée, Eble put con- 
sacrer les derniers jours de sa vie à l'administration paisible des 
importants domaines qu'il avait conservés. C'était un bon justi- 
cier, et ce que nous savons de lui, en dehors des faits militaires, 
nous a été surtout conservé par les notices dos plaids qu'il a tenus 
cl où on le voit exercer avec zcle celle attribution, la plus im- 
portante dont aient joui les comtes, celle de rendi-c la justice. 
Ce n'esl pas seulement à Poitiers, dans sou palais, qu'il tenait ses 



(i) Le premier comte de la Marche esl Bosoq le Vieux, qui cal dL-sÎL,»né diinsun acte 
du mois (I'uoi"il t)5i> avec la qualilicfllion de marquis, floso mnnfu'o, et ailleurs sans 
mnniue de dignité, Duso Vclattts de Murcu {Galiia Christ., H, inslr., col. lO'j; de 
Lasieyrie, Kfiitle sur les comtes de Limoges, p. 08 ; L'/imn. dWdémar, p. i5ij). Il 
êtall lils de Sulpice et pelil-GIs de Geoffroy, cumte de Charroux (NfiircUej;ay, Chrun. 
deségl. d^ Anjou, p. âytl, Saint-Maixenlj. 




r 



KBLE MANZlcn 



assises judiciaires ; il n'hésiUil pas à se Iransporler sur les divers 
points du comlé où son devoir l'appelait. C'esl ainsi que, dans 
une même aiïaire» une poursuite intentée par les chanoines de 
Sainl-.Marlin de Tuurs eunlre Savari, vicomle de Thotiars, qui 
leur avait enlevé les domaines de Curi;ay el d'Antoigné et les dé- 
lenail depuis six ans, il recul leurs plaintes à son plaid de Poitiers, 
en avril ou mai 92(5, puis il les accueillit de nouveau àCoulombiers 
el enfin à Avrigny, où, le 29 mai, il ratifia l'accord intervenu à 
Thouars entre les parties le 22 du m<'^me mois el le fil attester 
par ses fidèles (I). Dans une autre atfaire, où un diacre appelé 
Launon élail poursuivi pai- un nommé Vsarn en restitution de 
son bien qu'il avait injustement usurpé, on voil Ysarn, après une 
première sentence rendue par Eble et les très nobles personnes 
ses vassaux, poursuivre sa réclamation pendant deux ans à tous 
les plaids publics, et comme personne ne s'y présenta pour con- 
tredire ii la première sentence, lible ordonna enfin l'exécution de 
celle-ci à un plaid tenu au mois d'aviil 907, auquel assisluieut 
trois vicomtes, un auditeur ou homme de loi, deux viguiers et 
quinze particuliers désignés spécialement comme témoins (2). 

Toutefois, si, comme justicier, il se montra disposé à défendre 
les droits des établissements religieux, toujours menacés par des 
voisins trop avides, il ne paraît pas avoir fait preuve à leur égard 
de la générosité à laquelle les rois de France ou d'Aquitaine 
avaient été si enclins. Ainsi, lorsqu'en 924 les moines de Redon 
vinrent négocier devant lui, avec les religieux de Saini-Maixent, 
le retour de Bourgogne des reliques de leur saint patron, qu'il 
accepla que les engagements pris de Tune et de l'autre part 
fussent placés sous sa sauvegarde el présida à la réception de 
leur serment relij^ioux dans l'église de Notre-Dame de Poitiers, 
enfin que, le lendeuiaiti, il regut d'eux un nouveau serment dans 
son palais, il se contenta, pour tout témoignage do sympathie, 
de défrayer les parties de leurs dépenses pendant qu'i.dles séjour- 
nèrent à Poitiers (3). A vrai dire, on ne connaît de lui, en dehors 



(i) Mabille, Pancarte noire, n« cxvi, p. taS; Bcsly, Hîsl. des comtes, preuves, 
p. si8. 

(a) Arcb. de la Vienne, orig., Nooillé, n« ao. 
(;^) Cariai, de /iaion, p. 238, 



72 LES COMTES DE POITOU 

des aulorisalioiis qu'il donna à quelques-uns de ses vassaux de 
disposer do portions de leurs b6n6llces, aucune donation faite 
par lui h des (['[ablisseraenls religieux; on ne peut, on effet, con- 
sidt-rer réellement comme lelle Tuljandon qu'il Hl à l'ubbaye de 
Noftillu.cn U32,d'un droil du rivage situé dans le pays de Thouars, 
dépundauL de son bénéfice particulier, et sur lequel il retint deux 
deniers que les religieux devaient lui payer annuellement {!). 
Comme les abbayes étaient pour la plupart en la possession de 
SCS fidèles, el c'était le cas pour Tabbayc de Sainl-Maixenl, qui 
appartenait aux vicomtes de Thouars, il préféra sans nul doute 
faire dircclemenl à ceux-ci des largesses qui les allachaienl plus 
élroilemenl à sa personne plu loi que de les leur faire arriver par 
une voie détournée qui ne pouvait alteindre le but qu'il se pro- 
posait. Cette allitude réservée, il la garda aussi à l'égard du pou- 
voir épiscopal et môme, vers la fin de sa vie, s'étanl brouillé, on 
ne sait pourquoi, avec Frolier II, évoque de Poitiers, il le dé- 
pouilla de ?ou évéclié (2). 

Quand Eblc mourut, dans le courant de l'année 93o (3), àTâge 
d'environ soixanle-cinq ans, son pouvoir (4) était bien quelque 
peu amoindri ; néanmoins, il était encore un des plus puissants 
soigneurs de France. Il possédait le Poitou el sans doute le pays 
d'Aunis à litre héréditaire, le Limousin par conquête, el élevait 

(i) Arch, delà Vienne, oriç^., Noaillé, do ag. 

fa] Cart. de Saint-Cijpt'ien, p. go. Au mois dedéccrnbre f)34, Frolier remplissait 
encore les fonctions cpiscopales, car on le voil se désister en faveur tics religieux de 
Noaillé ilu droit de e;îie qu'il réclniunil d'eux A cause de l'église de Moalvinard (Arclu 
de la Vienne, oriy., Noaillé, n° ï/| ; Gtttl. Christ., Il, col. i iGo). 

(3J Besly (fJ/st . des comtes, p, 3(j) adopte pour la mort d'ChIe ta date de 5)35 in- 
dii|iiée par llouchct dans les Anuales d'A(|uit;iinc (éd. de iC/i/j» p. 117), mais M. Des- 
ijujers el M. Kfdcl, qui ï:i suivi, se rallaelieulù lu date de f)3i!, au plus lard, fournie 
par lu charte du cailulaire de ISainl-f yprien [j>. yo). citée plus liaul. Nous noua ran- 
geons à l'opinion de nesly, qui nous parail jusliHcc par une charle originale des 
archives de la Vicuuc (Sainl-Cyprico, n<* i), datée du mois de janvier, l'an xi du 
rè^ne de Raoul, c'est-à-dire du mois de janvier <j34, el par laquelle Eltlt concède 
aux moines de Sainl-Cypricn une aire de marais salants situes prés d'Ançoulioa. 
Il nous parail naturel d'accorder bieu plus de confiance à une pièce aulbenlit[ue qu'à 
une IrauscriptioD du carlulaîre, lelle c[ue su prcseule celle dcg3a, el bien que nous ne 
connaissions pas d'autre aclc émané d'Eble pendaal les années r)32 à ^33, ipie celui de 
janvier ^S.J, nous inclinons à le faire vivre jus<pi'en y^fj, d'aulanl plus que le premier 
acte certain que l'on puisse attribuer ù son successeur n'est que du mois de décem- 
bre de celle année ij3j, 

(4] Eble élant iiaacé en %o alors que, d'après les textes, il était encore jeune, il est 
nalurel de lui aUribucr ù cetle date environ ving:t an?, ce qui placerait sa Daissaocc 
vers l'année 870. 



EBLE MiVNZEIl 



73 



des prélenlions sur la Saintonge proprement dile, que se dispii- 
Itiîenl les comtes d'Angoulêmc, de Périgueux et de Bordeaux, 
et où les évoques de Saintes, à l'exemple de nombreux prùlals 
de celle époque, cherchaient à se constituer un grand domaine 
féodal (1) ; enfin, il laissait cà se.s héritiers des droits k faire 
valoir sur le comté d'Auvergne et le duché.d'Aquilaine, dont il 
avait joui pendant quelques années et qui faisaient vérilablemenl 
partie de son héritage. 

Tel élaiL le résultat auquel était arrivé ce personnage qui, 
parti d'une situation équivoque, réduit pendant plusieurs années 
à ses propres ressources, avait su, au milieu des difflcullés de 
l'époque si troublée où il avait vécu, créer d'abord sa position, 
la mainlenir, puis l'accroître et lui donner le j,'rand développe- 
ment que nous constatons. Ce n'était assurément pas un homme 
de mince valeur ; il possédailloulesles qualités qui fonlun chef de 
dynastie, et il avait eu plus de trente ansdevant lui pour en établir 
solidement les bases ; prâce à sa ténacité, la race du duc Gérard 
d'Auvergne, le noble et fidèle compagnon de l'empereur Louis le 
Débonnaire, présida pendant près de trois siècles aux destinées 
du comté de Poitou. 

Eblo s'était marié deux fois: sa première femme fui Aremburge, 
avec qui il était fiancé h l'époque de la mort de son père {2} ; 
la seconde, EMii.LAWE.qui, de concert avec lui, acheta en 91 1 l'alleu 
de Baidon (3). 11 est à présumer que c'est de sa seconde femme 
qu'il eut les deux enfants qui héritèrent de lui : Guillaume, qui 
fut comte de Poitou, clEble, qui entra dans l'Eglise (4). 



(1) La suprêrnalie du Poîfou ssur !a Saiiilong-o s'était établie dans le cours du ixe 
siècle, après la mort dti comte I^aaJri. M»is tiiridis ijuc la cégioQ siluéc au sud de la 
Charente était deveaue un champ de compétitiuu entre les comtes voisins de tlordeaux, 
de Pcrijîueux cl d'AnifOuléinc, deslicas très étroits avaieot directciiicnl ratlaclié l'Au- 
ais au Poitou, cl raulorilé d'EbIc daos ce pays est incontestée ; elle est en particulier 
constatée par la coucesaion qu'il fit, ea janvier 984 > aux luoiues de Saiat-l'.ypricn, à la 
demande »ie son vassal ftoger, de portion du bénétice que celui-ci possédait eu Aunis, 
pour y établir des salines (Cnrtiit. de Stiint-Cypriert , pp. 3i8 el3i(j). 

[■2) Mubillc, l'une irle noire, n" xvid, p. G8 ; licily, fliit, des comtes, pretives, 
P- 309. 

(3) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p. 19. 

(^1) Adéuiar, i|ui dans sa chpooiijue (p. r/iti, Joanc les noms des deux enfanta d'Eble, 
leur attribue pour mère Adèle, fille de Hjllan, duc de Normandie; Uesly {llist. des 
comtes, p. 3»;)) combat celte opinion, mais fait de celte princesse, par inlerprélatioa 
d'un lexte de Guillaume de Mahacsbary, la lillc d'EJouard, roi d'Angleterre, Nous 



74 



LES COMTES DE POITOU 



VIII. — GUILLAUME TÊTE D'ÈTOUPE 

I*' Comte — III» Duc 

Le fils olné d'Eble Manzcr portail le nom de Gnillauino, Il fui 
le premier de celle brillante lignée de comtes, d(''signés tous par 
celleappellalionde(iiiil!aume/iui se succédèrent àlati^ledu Poitou 
pendant deux sièiio?. Selon Titsa^e du temps, il fui pourvu d'un 
sobriquet qui servait à le dislinp;uer d'autres comtes, ses bomo- 
nymos, et qui fut emprunté à la nature et à la couleur de ses 
cbevcux, celui de Tête d'Eloupe, eapul stupe (1). Ce surnom fui 
aussi donné postérieurement à Uaimond Bérenger,comle de IJar- 
celone, au xi* siècle, « à cause de sa perruque espoisse, blonde et 
déliée qui ne sert pas de petit ornement à un prince », dit Besly, 
mais cet historien, qui admet bien celte interprétation rationnelle 
pour le comte de Barcelone, la rejette quand il s'agit du comte 
de l^oilou et ne veul y voir qu'une allusion à une qualité morale; 
pour lui, le sobriquet de caput slnpp. est l'équivalent du raol 
umpicns, a c'est-à-dire bébélé, et qui n'a pas plus de sentiment 
que do l'estouppe, imprudent et malavisé », qu'il applique aussi 
bien à Charles le Simple qu'au comte de Poitou (2). Celte 



établissons dans uae étude apéciale (appendice II), qu'il y a eu chez les bîsloricna 
confusion entre la femme d'Eble el cclJc de sou tils Guillaume Tèle d'Ediupe. Ce i]ui 
nous porte surloul à atlrihuer ù KniilLuie les deux fds d'Ivble Manzcr, ccsl t^iie l'on 
voit eu janvier iiG") ou t)6G te frère de Guillaume Tète d'Eloupe, Kble, alors aljbê de 
Saiiit-Mnixcnl, donner à ce monaslcre Tulleu de Baidonj qu'il déclare lui ap|>îirlenir à 
tilre lièrcJilJnre, ce qui ne peut être exact que s'il est le tils dEmiltaue, <jui avait 
acquis ce domaine en »jî i et dans la succcsbiou de i[ui il l'aurait trouvé (A. Hicliard, 
Chartes de Saiiit-Muij'eni^ I, p- 4^)- I^uliu Guy Allard, hislorit-D du Diiupbïnc, ailrl- 
bue à Eble un fds nommé Gcilon, qui serait devenu la tifçe des comtes de Valcn- 
linois du nom de Poitiers ', c'est uq de cea ooiubreux systèmes imag'inés pour expliquer 
ie nom de Poitiers porté par ces couilcs (\'oy. J. Clievalier, Mémoires pour servir à 
t histoire des comtés de Valenlinois el de Diois, I, p, 137, note 1). 

[t)Chron. d'Adérnar, p. if\f\; A. Richard, Chorli-s de Siiirtt-Mai.venl, l, pp. 3-j 
cl 73. La chronique de Nantes (éd. Meilel, p. «jD) l'appelle Cnpitt desttipia, 

(2) L'opinion de Besly a fait son chemin el est passée dans l'histoire avec toutes ses 
conséquences ; clic n'est pourtant fondée, comme uuus le disons, que sur une erreur 




GUILLALME TETE D'ÉTOLFE ,5 

apprôcialion de l'homrae, fondée sur une erreur malérielle de 
lecture que l'on a essayé de corroborer par la mise en vedelle de 
deux fails raal inlerprélés, doit êlre rejelée sans liésilalion. 
Guillaume Tèle d'Éloupc no fut pas inférieur au rôle qu'il élail 
appelé àjouer; il succéda îi son père dans des circonslances diffi- 
ciles et, lanl par sou habilelé que par son énergie, il arriva non 
seulement à réparer les revers de fortune qui avaient marquetés 
dernières années de la vie d'Eble, mais encore à grandir consi- 
dérablement sa silualion devenue fort brillance quand il aban- 
donna volonlair^mcnl le pouvoir. 

Au momenl do sa prise de possession du comté de Poitou, 
Guillaume devait avoir une vingtaine d'années [\); aussi son pre- 
mier soin fut-il de chercher à conlracler une union qui lui fût 
profitable. Dans ce bul, il se rendit à la cour du roi de France, 
où du reste l'appelait son devoir de vassal, désireux de se faire 
maintenir dans la possession de ses bénéfices. Là, il trouva 
Hugues le Grand, duc de France, qui, dit un historien, avait été 
le gran<l ami de son père et reporta cette afleclion sur le fils (2). 
Mais cette amitié, comme on le verra par la suite, a bien des 
rapports avec celle que professe le rapace pour Toiselel qu'il 
se prépare à enserrer. Sur les conseils d'Hugues, qui complail 
retirer quelques avantages de l'afTaire si elle tournait à bien, 
Guillaume rechercha Adèle, sœur de Guillaume Longue-Epée, 
duc de Normandie. Celte princesse, que lïoUon avait eue de son 
union avec Poppa, la fille du comte de Bayeux, épousée par lui 



tnatcriello Je cet vcrivaio. Ayant trouve ilaaa une cbronii]ue manuscrite, qu'il dé- 
8i:;ne par \c nom de 30q possesseur, M. Pctau, la phrase suivante: « LuJovious 
ille, hlius Karoli Insipienlis, dédit Wuillclmo Caput Stupn? civitatem Arvcrtiis c( 
Valesiœus (Ilisloire des comtes, preuves, p, 2/|4), il appliqua, sans y prendre carde, 
au comte de Poitou {/Itst. des comtes, pp. 4' et^l^i). " surnom d'insîpiens qui avait 
été donné au roi de France par l'intcrpoiateur d'Adémar de Chabannes (p. i38), au 
lieu de celui de simplejc, employé par Riclicr {f/ist., 1. I, i4). Dans le mémoire de 
AI. Eckel sur Charles Ik Simple, on rencontre un appendice, pa^e 1/40, ainsi intitule : 
Dusumom 'Me Simple" attribué à Charles III ;le texte recueilli par Besly, qui est sans 
doute postérieur à Adémar, n'y est pas cite. Geoffroy du N'içeois ^Labbe, A'ova bibl, 
man., I, p. 3o4) dit que Rnlmond, vicomte de Cariai, portail le surnom de Télé 
d'Eluupe pour cause des multiples cicatrices dont son crâne était couvert. 

(1) Guillaume Tète dTloupc, ayant contracté mariai^e en gJj, ne pouvait a voir à cette 
date moins de ving;t ans, par suite sa naissance doit èlre reportée à l'année gi5 au 
|)lus lard. 

(1] « Suum specîalcm amicum. p Mabille, Pancarte noire, ao cxvr, p. 128, charte 
du ai mai 920 ; Bcsiy, ///*/. des comtes, preuves, p. iig. 



76 



LES COMTES DE POITOU 



à la mode danoise, du Icmps qu'il n'était encore qu'un chef de 
bandes, avait primitivement porté le nom de Gerioc et n'avait 
reçu celui d'Adèîe que lors de son baptême (1). Hugues cl Iléri- 
bcrl, comte de Verniandois, qui étaient momenlan^-menl alliés, 
se rendirent avec Guillaume atiprfcs du duc de Normandie sous le 
prétexte d'assister à de brilianles chasses au cerf qu'il préparait 
dans la forêt de Lions- La réception du duc fui splcndide. Or, un 
jour, le comte de Poitou l'aborda en lui disant : u Seigneur duc, 
savez-vous pourquoi mes compagnons et moi nous sommes ici ? 
— Jel'ignore, répondit le duc. — Eli bien, luidit le comle, voici 
le motif de notre venue. J'ai le désir que vous nie donniez voire 
sœur en mariage, et, ne trouvant pas assez digne devons défaire 
faire cette demande par de simples envoyés, je me suis résolu à 
venir vous l'adresser moi-même; cesera le gage indissoluble d'une 
alliance que nous conlracterons ensemble. » Le duc, feignant de 
ne pas prendre la chose au sérieux, lui répondit : « Les Poitevins 
ont de tout temps été timides et froids souslesarmcs; de plus, ils 
sont avares ; il ne convient pas qu'ils aient une jeune fille douée 
des qualités que possède ma soeur, » Le comle de Poitiers, qui 
ne paraît pas avoir entendu fiieilement la plaisanterie, se montra 
1res irrité de ces paroles, mais le duc de Normandie, continuant 
sa phrase, le calma en lui disant : « Ne vous emportez pas; de- 
main je vous rendrai réponse sur l'une et l'autre de vos demandes 
après avoir pris conseil de mes fidèles. » En effet, le lendemain, 
lïugues et lléribert, continuant toujours leurs bons offices en 
faveur de Guillaume elles fidèles du duc s'élant prononcés dans 
le môme sens, le mariage du comte de Poitou cl de la princesse 
normande fut arrêté et promptemenl célébré, car il eut lieu 
avant la On de celle année 93a (2). Guillaume Longue Epée se 

(r) Guillaume de Jumièges (Rec. tles hi.it, ite France, VIII, p.aCo) lui donne le 
nom de Gcrioc ; quaat à celui d'Klborc, que Ton rcncoalre dans le Hamnn de Rou, 
vers 233 1 (éd. Pluquet, I, p. 1 17), il est éviderimieut le produit d'une déformation lin- 
guistique, tnadia <]uc celui de Gerbot, lQdi<[ué dans une note de l'éditeur du Roman de 
Kou (p. 117, note yl, ti'est que le résultat d'une mauvaise lecture. Tous les chroni- 
(jueurs de France aussi bien que les chartes désignent la femme de Tèle d'Etoupr sous 
le nom J'Adcle, .1 (te/a, dont fa forme gc-aitive était Adivlane (Arch. de la Vienne, 
orig., Noaillc, u" /|o).On trouve encore la forme Alftina (Cart. dcSaint-fJi/pn'en, 
p. 28). 

(2) La date du niaria^e du comle de Poitou est précisée par un acte du caitulaire 
de Saint Cyprico, passé uu temps du roi Haoul (Icqurl moutul le i4 janvier (jZi')), 



* 




r.lIILLAI'.MK TJvTK D'I^TuUPE 



77 



monira généreux à Téganl de sa sœur : il lui fil de 1res riches 
prést^nis, qui consislaienl principalemeiil en cavales aux harnais 
ornés de phalères, en nombreux esclaves de l'un el de l'aulre 
sexe, en bijoux d'or et d'argenl finemenl Iravaillés, en une grande 
quantité de coiïres remplis de vêlements de soie, lissés d'or el 
chargés d'ornements (I). Ilériberl de Vermandois, non content 
d'avoir favorisé l'union du comle de Poitou avec la sœur du duc 
de Normandie, donna à ce dernier sa tille Leudegarde en ma- 
riage (2). 

Des liens du sang s'établissaient ainsi entre les premières 
familles féodales de France, et Guillaume, grâce à l'alliance qu'il 
venait de contracter, se trouvait entrer dans le concert des grands 
seigneurs qui réglaient alors les destinées du pays. Mais si la con- 
duite d'Iléribert ne fut inspirée dans la circonstance que par le 
désir de se mettre en bons termes avec le duc de Normandie et 
Je comte de Poitou, il en fut autrement de la part d'Hugues le 
Grand. Ce personnage était d'une avidité extrême, et il entrait 
certainement dans ses calculs de tirer quelque profit de son rôle 
d'cnlremelteur. Il dut en demander le prix au comte de Poitou, 
qui se monira peu disposé à accueillir de semblables ouvertures; 
aussi Hugues, déçu de ce côté, chercha-l-il un autre moyen d'arri- 
ver à ses lins. 

Le roi de France, llaoul, était mort le 14 ou le 15 janvier 936 
et le trône resta quelque temps vacant. Le fds de Charles le 
Simple, Louis, vivait retiré auprès du roi Athelstan, frère de sa 
mère Edgive. A la soUicitalion de ce prince, Hugues fil revenir 
le jeune Louis en France et le fitsacrer roi à Laon le 19 juin 936. 
Ce service méritait récompense, et Hugues la trouva enjetantson 
dévolu sur le Poitou. H est possible que Tête d'Étoupe ait eu le 
pressentiment des événements qui allaient se produire, etqu'ilait 
cherché à y parer par une mesure qu'on lui voit prendre dans 
le courant de cette même année 930. Son père, Kble, avait ins- 
tallé deux vicomtes au sud du Poitou, à une époque où le danger 



<iù Toa voit la femme d« Guillaume assister à une donation de biens faite à co mo- 
nastère {Cart. de SainlCi/prien, p. a8), 

(0 Oudnn de Sainl-(Jiientin, f/ist. Normann.) éd. Lair, pp. tga-ig3. 

{•à) fifr. »/<?« /n'tt. de France, VIII, p. aGu, Guillaume de Jumii^i^cs. 



78 



LES COMTliS DK POITOI 



venait de ce côl6, mais au moment aii lo nouveau comte avait 
pris le pouvoir^ la sitiialiuii nV'lait plus la mômei c'était au Nnrd 
et h. l'iîst qu'il fallait rej^arder, vers la Touraiiie et le Berry, où le 
duc de France était lout-puissanl. Pour prolégcr ses frontières 
et assurer d'une fa^oa permanente la SL'curil(5 de sa capitale, 
(luiilaume cri-a deux nouveaux vicomtes: ceux de ClullellerauU cl 
de Brosse; le donjon du premier vicomte, Airaud, commandait 
le passage de la Vienne, sur la voie de Tours à Poitiers (1) ; celui 
du second, Raoul, surveillait les voies venant de Bourges et de 
Clermonl (2), mais ces prudentes mesures n'arrêtèrent pas les 
projets de Hugues, et on le trouve^, un beau jour, partageant 
avec Guillaume Tùte d'Élotipe l'autorilô sur le coml6 de Poitou. 
Quels procéd(5s erapIoya-t.-il pour arrivera ses fins ? On l'ignore; 
peul-ôlre fit-il valoir auprès du jeune roi que ce comté avait él6 
autrefois donné par le roi Eudes à son frère Hubert, et, en celle 
qualité, en revendiquait-il sinon la possession absolue, tout au 
moins la copropriété, lin elVet, on le voit, à la Un de 936 ou dans 
les premiers mois de D37, assister en celte qualité de comte, avec 
son fils nommé aussi Hugues, à une importante donation faite 
par Sénégonde, vicomtesse d'Aunay, à l'abbaye de Saint-Cyprien 
de Poitiers, Son seing vient immédiatement après celui de Tôle 



(i) Le personnage du nom d'Airaud, qui fui élevé par Tétc d'Ëtoupe à ta dignité tic 
viconile, iloit être sùrenicn( iiienlific avec celui qui assislc, au mois de janvier 93O, en 
qualité de témoin, aux côtés du comte, à la consccratiuo de la nouvelle éçliâc de Sainl- 
Cyprieu [Cai't. de Sutitt-Ci/priai^ p. G). Comme à celte date il uo portait pas encore le 
titre de vicomte et qu'il en était pourvu à la fia de lu itiKine année, il csL par suite 
bien établi que lu crcytion de la vicûaitc de HliAtetlerautt se produisit daus le courant 
de celle année yïtj, Nous avoQS dcmontir, dans uotrc étude sur les armoiries du comté 
de l'oilou {Mé/ii. de la Soc. des Antiq. de i'Ouesl, a' série, l, XVII. pp. /|13 etauiv.), 
que l'un ne doit attacher aucune créance à l'as.scrlion d'un FeuJiste du xv siècle qui 
faisait sortir la vicuuité de CliàtclierauU d'un partii!»^e IVêral du comté de Poitou. 

(3) Brosse, la réaidcace de Raoul, aujourd'hui cluitcaii en ruines, siscumniuac de 
Chaillac (ludrej, iiUih situé eu iJerry, sur les conlius du l'uituu cl du Liaiousîn (pays 
dans lesquels te nouveau vicomle devait posséder d'importants domaiucs). L'annexion 
du cliàlcau de Urosse au Poitou, dont il ne cessa depuis celte époque de faire partie, 
doit cire attribuée à Eblc ou peut-ûtiô sculemeut à Tétc d'Elotipe, el clic s'explique 
racilemeut par ce fait que l'anarchie réçnait eu quclijue sorte en lierry où le tilre de 
comte avait clé supprimé par le roi Raoul en yHo. Les hlslorieus, à défaut de texte 
certain, out évité de se prononcer sur la date de l'érectian de cette vicomte {voy , de 
Lasieyric, Elude sur les comtes de Limofjei, p. «17); toutefois il est établi que Géraud, 
qui fut vicomte de Limoges vers ^70, avait épousé Rolliildc, dllc et unique héritière 
d'un vicomte de Brosse, dont le oora est resté inconnu, el que l'un des enfants issus 
de celte union devînt la (ige d'une nouvelle maison de Brosse. Or, tout porte à croire, 
en faiîiûut un simple rap[irocheirient de dates, que Kothilde est la fille du preaiicr 
vicomte de Brosse, sans doute de Riioul. 




nUILLAl'MIÎ Tl'Tt: D'ÉTOfin-: 79 

d'Éloupe qui, entouré de ses vicomtes, au llienliqua par sa pié- 
sence la généreuse concession do la vicomtesse (i). Puis encore 
l'année suivante, au mois d'avril 938, Hugues prend le titre de 
comte de Poitou dans le procès-verbal de consécration do l'é- 
glise de la l^ésurrociion de Poitiers, faite par l'ôvêque Auboin (2). 
Toutefois, la silualion qui est révélée par ces actes ne tarda 
pas à se modifier. En ramenant Louis d'Angleterre, Hugues 
avait compté profiler de la jeunesse et, par suite, deFinexpéricnce 
du roi (il n'avait que seize ans), pour agir à son égard en véri- 
table maire du [>alnis, faisant servir sa haute situation à la satis- 
faction de ses intérêts personnels. Mais ses calculs furent di^joiiés 
par rintetligence de Louis, qui voulut gouvornor lui-même, En 
tout cas, si, au début de son règne, le roi avait gratifié le duc de 
France du comté de Poitou, il sut, à un moment donné, lui 
reprendre ce don, Guillaume, qui devait supporter avec peine le 
partage d'aulorité et sans doute de revenu qui lui avait élé imposé, 
et que ses traditions de famille portaient à s'allacher à la race de 

(i) Cari, de Sainl-Cijprti'n, p. JaS. Quatre vicomlcs assislent à celle donalion ; 
on reconnaît facilcnjcnt trois d'entre eux, Ctiâlon, Airaad, Savari, vicomtes d'Au- 
nay, de CliàlcllcrajiU et de Tbouars ; quant au (]u.itrièmc, qui porte le nom de Raoul, 
ce ne peut iilre qu'un vicorulc (■trjin^cr uu Poitou ou celui de L5ru5se,opîniiui à laijuelle 
oous nous rangeons. U ne saurait, en ciTel, être quesliftn dans ce personnage d'un 
vicomte de Melle, cet office ajaat àCi être stippriiiic après la mort d'Alton, dont il 
n'est plus question après 930 et comme, d'autre pnrt, on a la certitude ifc l*cxislenc« 
d'un vicomte de lîrosse en 97(», il y a toute probabilité pour que le vicomte Raoul de 
937 soit Je premier seigneur pourvu de cette dignité. 

(a) C'arl. de Sainl-C.ijjtrien, p. Gi, Les deux textes que Dous venons de citeront, 
quelque concises que soient les indications qu'ils fournissent, une valeur de premier 
ordre ; eu nous apprenant qu^IIuçues le Grand fut pendant quel([uc temps eu posses- 
sion du Poitou, conjoinlcmoiitavcc Guillaume, ils nous donnent ta clé de In lutte qui 
s'est poursuivie entre le comte de l'oilou'et le duc de France pendant toute leur exis- 
tence. Or, plusieurs historiens, s'inspiranl de Uouchcl, dans ses Aunales d'Aquitaine 
(éd. de 16^^, p. 117), se sont refusés à recouaaitrc les causes de cet anUi^unisœe et 
rcjeltent l'immixtion d'Huçucs le Grand dans les nifnircs du f'oitou. Pour eux, les 
noms de Guillaume et d'Hug^ues, apposés au bas des chartes de 937 et de gltS, s^ap- 
pliquenl à un seul personnag^e qui se serait appelé Giiillaume-Hugues. £n particu- 
lier, MM. de la Fontenelle et Uufour, dans leur Histoire des rois et des ducs d'A' 
qnitdine, \, pp. 4^i et 470, ont prétendu que Guillaume Télc d'I^loupc ovatt d'abord 
porté le nom d'Huçues, que celui de Guillaume .ivait ensuite été pris par lui en mé- 
moire de son parent, le comte d'Auvergne, et aussi pour complaire (!) à son beau- frère 
Guillaume de \ormandie. M. Rédel, dans une note du Carlulairc de Saint-Cyprien, a 
fait justice de ces allégations ; il fait ressortir à juste titre que si la st^ature d Hugues, 
Hugo cornes Pictavomin, se trouve seule énoncée dans l'acte de ç)38, par contre, le 
comte Guillaume, le comte Hugues et un autre Hugues qui est évidemment le fils de 
ce dernier, depuis Hugues Capct signent ensemble l'acte de 987, u S. Willelmi l'onti- 
lis. Ilnfjuni comitis./dem Ifiiffoni », c« qui Irancbe complélemcul la queslioa {Carf. 
de Sainl-Ci/prien, pp 61 et3a5). 



8o 



LES COMTES DE POITOr 



Charlemagne, se tourna du côLé du roi ; lorsque ce dernier etilrc- 
pril, en 930, d'enlever la Lorraine à Ollion le Grand, le pacte 
conclu lors du mariage de Tôle d'Eloupe 6lail rompu ; dans 
renloiiragc du puissant duc de France, allié d'Oliion, on voit 
bien le duc de Normandie, les comles de Flandre et de Verman- 
dois, mais celui de Poitou n'y ligure pas. 

Guillaume ne se contenta pas de se retirer de celle ligue; bien 
plus, il mit ses actes d'accord avec ses sentiments. Au mois de 
juin 9i0, Hugues le Grand, Héribert cl Guillaume Longue Epéo, 
toujours unis, s'élaieni emparés do Heims,que défendait l'arche- 
vêque Artaud, partisan du roi, puis ils avaient marché sur Laon, 
dont ils firent le siège. Louis d'OuIrcmer était alors en Bourgogne: 
il accourut au secours de sa capitale, accompagné de Guillaume 
Tète d'Éloupe cl de Hugues le Noir, duc de Bourgogne. Les assié- 
geants ne l'attendirent pas, et le roi, après avoir ravitaillé la ville, 
retourna dans son séjour favori {!). 

Cette vigoureuse intervonlion de Tête d'Éloupe en faveur du 
roi de France estle premier acte qui révèle son antagonisme avec 
Hugues le Grand. Celui-ci, du reste, n'a pas dû jouir pondanl 
plus de deux ans des droits qu'il s'était lait attribuer sur le Poitou, 
car du momenl où il fut retenu dans le Nord par les intrigues que 
lui et ses alliés ourdissaient contre Louis d'Outremer, c'est-à- 
dire à partir de 939, Guillaume, assuré de l'appui de ce prince, 
n'eut pas de peine h se débarrasser de toute immixtion étrangère 
dans ses affaires (2). Toute la vie du comte sera employée à assu- 
rer à sa race la possession du Poitou, qu'Hugues et ses enfants 
ne cessèrent de lui disputer. 

H est il croire que c'est pendant la période de calme qui sui- 
vit l'évincenient du duc de France que Tête d'Éloupe régla la 
question de ses frontières de l'Ouest avec Alain Barbe Torle, 
comte de Nantes. Lorsque ce personnage reconquit, en 937, sa 
capitale sur les Normands, qui la détenaient depuis seize années, 



* 



(i) Hec. clesbisf. de France, Vlil, pp. i(j3 el 194. FloJoard. 

(2) LapossessioD efTective par Hugues d'iiue|>arl d'aulorilédanslo Poîlou est forcé- 
ment comprise entre le ig juin gSti, date du cnuronnenicDl du Louis d'Outremer, et 
l'aonée qSçj, durant laquelle le duc de France ne put (|uittcr la région du Nord,cVsl- 
à-dire pendant les années ij'S-j et i)o8, ce i]ui s'accurdc pnrfaiteineni avec les textes 
poitevins que nous avons cités prccédcmincut. 




fJLILLAUMl-: TÈTt: IVliTOirE 



8i 



il occupa na{urt?llemcnl les teniloircs qui se h'oiivaienl sons 
leur domiiialion- Ceux-ci l'avaicnl ôlendiic sur les pays d'fler- 
haugo, (le Maugc el de TilTaiigc, alors à peu près déserls h la 
suite des dévaslalions que, depuiâ un sifcclo, les piralcs du Nord 
n'avaient cessé d'y commellre. Essayer de reprendre ces régions 
au comle do Nantes viclorieux, c'était s'engager dans une guerre 
assurément longue et qui pouvait devenir désastreuse, eu égard h 
rinimilié d'IIogues le Grand qui, en s'alliant avec Alain, aurait 
pu assaillir le comte de I^îlou do deux côtés h la foià ; celui-ci 
crut plus expédient de traiter avec le comte breton, el, tout en 
lui faisant reconnaître te principe de sa souveraineté sur ces 
territoires, il lui en abandonna la jouissance sa vie durant. D*iin 
commun accord, des limites furent tracées pour délimiter les pays 
qui passaient ainsi sous Taulorilé du comte de Nanle^, dont, par 
cet acte d'habileté politique cl véritablement peu onéreux pour 
lui, Guillaume achetait ta neutralité et pcut-ôtre l'alliance (t). 
En tout cas, l'accord était conclu avant l'année 942, où l'on vit 
les Bretons se joindre aux Poitevins pour porter secours à Louis 
d'Outremer (2). 

Le roi, pendant ce temps, continuait avec succès la lutte enga- 
gée contre Hugues, Iléribert et Olhon, et il déployait la plus 
grande activité pour se créer des amitiés. Celle du comle de 
Poitou lui avait été assurée dès le premier jour, aussi ne pouvait- 
il manquer de renrécompenscrlargemenl. Ala fiuderannée 941, 
il entreprit une grande tournée dans ses états el particulièrement 
en Bourgogne, où ilrésidait commea son ordinaire; ilserenditd'a- 
bord au mois de novembre àïournus, où il délivra un diplôme con- 
firmant les biens et les privilèges de celle abbaye (3). De là, il 
fut à Vienne, où un grand nombre de seigneurs d'Aquitaine vinrent 
lui prêter leurs serments de fidélité ou les lui renouveler (i) ; 



(i) C/tron. (le A'unlcs, p. 9G. La ligne de démarc.ilion parluil Je la Loire, à l'em- 
bouchure du LnyoD, suivait, ea le remonlant, le cours Je ceUe rivîV're jusqu'à son con- 
fluent avec rilirômc, prennit ensuite celle-ci jusfju'à sa source, passail à Pierrelilc, 
à Ciriaciis, et enfin gag^aait le Lay pour JcsecnJrt: avec lui jusqu'à iOcéan {Voy. la 
carie qui occompaçnc ma public^ilion portanl pour litre : Les Taifules, la TheiJ'alic 
et le pays de Tilfauges) . 

(2) Rec. des /tisl- de France, VllI, p. irjO, KloJoarJ. 

(3) /tec. des liist. de France, [X, p. 5y3, Dipluraala. 

(4) Rec. des hisi, de France, Vllj, p. iq5, FioJoard. 



S2 



LES COMTliS DU POITOr 



enfin il gagna lo Poilon. Lo 5 janvier 042 îi se Imiivait à Pniliers 
où, à la rt'qiièle de Guillanmo, de son frère l*Jjlt> pA d\\n ccr- 
lain comle Roger, à qui le roi venait de donner le comlé de Laon 
el qui se IrouvaiL (.Ujk dans sa compagnie à Tournus, il confirma 
le diplôme du 30 décembre 889, par lequel le roi Eudes avait fait 
le parlage des biens du monastère de Sainl-IIilaire entre Tabbô 
ol les chanoines (1). Cet ado é\a.\i le conipléraenl d'une autre 
faveur que le roi venail d'accorder au camlo de Poitou. Depuis 
la mort de révèque Egfroi, advenye en l'an 000, la charge d'abbà 
de Sainl-llilairo clait resiée vacaulo, et l'établissement religieux 
était dirigé par le Irésoricr, Ce dernier étail en ce moment Eble, 
le propre frère du comle, qui avait succédé en celle qualité à 
Auboin, devenu en 937 évèque de Poiliers (2). Le roi fit don de 
l'abbaye an comte de Poitou; aussi à partir de ce mois de janvier 
942, voit-on (luillaumc joindre à son litre de comte celui d'abbé 
de Saiiit-llilaire, avoir la haute direction des affaires du monas- 
tère, concéder à des particuliers par des litres précaires de natu- 
res diverses des biens faisant partie du domaine de Tabbaye (3). 
Le surlendemain, 7 janvier, se trouvant encore à Poitiers, à la 
sollicitation de ce même Eble el du comle Roger, le roi mil 
Marlin, le serviteur de Dieu, h la lète de Tabbaye de Sainl-Jean- 
d'Angély,pour y faire revivre la vie monastique sous la règle de 



(i) I\é(l(*t, D')!'. pour Safnt-f/ilairc, 1, p, 33, 

(3) On trouve Eble en possession ilc celle cliarçc âc trésorier de Sninl-IIilairc dès le 
mois d'avril i)'|0 cl dini^^cnut en celte r[u,ilité les délibéralioas des chanaincs (Rcdet, 
IJor. pour Sdint-Hilaire, p, ail. 

[3) RcJct, Dùc. p<jur Suinl-Ilituire, pp. 25, 27, 2j) el 3û. La possession de ToU- 
Ijnyc de Sainl-IIilaire par le coinicdc l'oitou ne fut pas Hmilcc à Tclc d'Kioupc ; après 
sa morl, Jes comlcs ses successeurs couliuuctrnl à jouir, tout au nioius, du litre 
d'ablji", cl celte pcrpéluiii dans In délenlion par des Uiï pics d'un béncficc ccclcsios- 
liijiie esl un des laiis les plus curieux de notre fii^toire féodale. La diifoilé d'abbé do 
Sainl-IIilaire lit di-sorniais pai-iie du piilriaioinc des comtes de Poitou, cl elle passa par 
la suile aux rois de France, leurs licriliers par droit de cnnfjuiîle. Il clail d'usag'c que, 
rorsi]u'un roi venait pour la première fois à Poitiers, il se rendît à Saint-llilairc, cl 
lA, rcvèlant des vêlemenls ecclcsinsliqucs, il prononçait un sermenl dool le texte nous 
n élé conservé. Il est niiisi coniju : « Juriitucnltim qiiod facerc cL prcstare lenelur 
Uex, abbas ccclc.vîe bcatissimi llilarlt niaîoris Ptcia/'e/iif's quamprîmu/n personaîiter 
aA ea/ndem acccsseril. Rs^o N. abbas ccclcsic bcalissimi llilarii juro et promitlo 
fiilelilatcrti ecclcsie prediclc cl pcrsotiis ciusdein me ol)-;crvaiurum. Item observabo 
el dcfcndii//! i*jra et lil)er!ale<» ccolesie. Ilcin non occupabo pcr nie ncc per aSiu/» bona 
ccdesie prcdicte aucloritatc propria {Arcb. de la Vienne, orig., parcb. du xv« siècle, 
G2>}. Le dernier rolquiac suit astreint fi cette rormalitc est Lotiia XIII, en i6r4- 



Gi;iLLAr.vii': tkii-: Dicrori^i': 



83 



sainl Benoît (1). Louis d'Oulromer ne s en linl pas à cgs simples 
marques de bienveillance à IV^^^ird de son précieux- allié ; il lui 
conféra aussi le lilre de comte palatin ou du palais, conies jmktlii. 
D'ordinaire, ce litre élait porlé par un personnage de la cour 
du roi, à qui celui-ci déléguait ses attributions judiciaires; aussi 
ne sail-on au jusle quelle autorité plus grande il pouvait appor- 
ter au comlo de Poitou ; mais en lout cas il fui favorablement 
accueilli par celui-ci^ qui s'en'para aussitôt (2). 

Après s'être ainsi assuré TAquilaino, Louis rentra dans sa 
résidence ordinaire, puis, dans le courant de l'été, il se rendit 
auprès de Guillaume de Normandie, beau-frère de Télé d'Éloupc, 
afin dû l'altacher aussi à sa cause. Le duc, selon ses habitudes, 
reçut le rui h. IJouen avec un grand faste. Pendant son séjour 
arrivèrent le comte de Poitou et celui de Bretagne, dont les con- 
lingonts grossirent considérablement l'armée royale. Celle-ci fut 
camper sur les bords de TOisc ; Hugues le Grand et les siens 
avaient délruit les ponls, enlevé les bateaux et fait lellement le 
vide que le passage de la rivière par leurs adversaires devint 
impossible. Pcndanl que les deux armées se lenaient ainsi en 
face l'une de Pautre, des négociations s'engagèrent cl on finit 
par conclure une trêve de deux mois, allant de la mi-scptcmbrc 
à la mi-novembre (3). 

Le but que poursuivait Guillaume en venant porter aide au roi 
de France n'en était pas moins atlcinl : il contraignait Hugues à 
réserver toutes ses forces pour la lulte qui se soutenait dans le 
nord de la France^ et, par là, il éloignait du Poitou le Iléau de la 
guerre qui depuis six ans le menaçait. Dès sa prise do possession 
du pouvoir, il y avait ramené le calme intérieur, troublé par Tex- 
pulsion de Frotierll ; soit qu'il ail sacrifié à cette tendance qu'ont 
les nouveaux délenleurs de Pautorité à prendre le conlrepied de 
leurs prédécesseurs, soit pour toute autre cause, il avait rétabli 



(i) GnUla ChrîsL, TI, iaslr,, col. 4^4; Musset, Cai't. de Saint -Jean d'Angély, I, 
p. 10, 

(?) Rëdcl, Doc. poiw Snint-lliluîre, I, p. 25, cliartc de janvier r)'|2 ; il csl encore 
à nutcr que, (tuns le diplôme royal du â de ce nidtiic mois, (iuillauiiit; est dc&igné sous 
le lilrc de comlc cl de marquis, tiLiis celte dernière appcllalion ne nous paraît être 
qu'ua litre de chaoccllcric que TcHc d'Kloupc ne pril dans uucuu des actes émanes 
de lui. 

(3) Rcc. des hist. de France, VIlI, p. iq6, FloJoard ; Rîcbcp, ffistoîre, 1. Il, p. aS. 



85 



LI-:S COMTES DR l'OlTOr 



l'évêriiie fie Poitiers dans tous les honneurs <Iont son père l'avail 
privé (1). Il est du rcsic possible que Frolieruit acliel6 son par- 
don par un acle de ^[(Vntrosili'! oxceplionnclle. Guillaume se mon- 
Ira loule sa vie on ne peul mieux disposé pour l'abbaye de Saint- 
Cyprien, qui 6tail alors dirigée par un homme de grande science 
et d'une grande piélé, l'abbé Martin ; il est possible que ce person- 
nage ou quelqu'un des rclrpieux du monaslôre ail él6 réducalcur 
du jeune comlo, toujours est-il que l'un vil révèquc de Poitiers 
faire don h l'abbaye de Saint-Cyprien de tous ses biens hérédi- 
laires, du consentement du roi Haoul, du comle (iuillaume, de 
ses parents, des clercs de son église, de l'archidiacre du diocèse et 
des principaux seigneurs du pays (2). La déclaration en fut faile 
publiqucmenljdans le courant du mois de janvier de Tannée 936, 
par Tarchcvèque de Tours, Téotelon, qui, prenant la place de Fro- 
tier, vint procéder àla dédicace de lanouvelle église du monastère 
en présence du comle do Poitiers, du vicomte Savariel d'une nom- 
breuse assislance (3). On est en droit de se demander si, vu Vûb- 
sence bien constatée de l'évêque, la donation fut bien spontanée. 
Le nouveau sanctuaire, jusqu'alors mis sous l'invocation do Notre 
Dame et qui fut placé désormais sous celle de saint Cyprien, 
dont les reliques y avaient été déposées par Frolier, reçut îi celte 
occasion, dans le courant de cette année 936, les libérables de plu- 
sieurs particuliers (4), Guillaume autorisa spécialemonl le vicomte 
de Tliouars, Savari, cl le clerc Ftoborl h altandonnor au monas- 
lêre quelques porlionsdclûursbénéncGs(5), elenlln lui-môme céda 
à l'enlraînemenl général en donnant aux religieux Fimportanl 
domaine de Colombiers, avec soncrtv/rw/n et son église, mais loule- 
fois avec une certaine réserve, car il en retenait l'usufruit on 
payant cinq sous de cens annuel et môme avec la faculté de rache- 
ter son don, s'il lui convenait (6). 

Quoi qu'il en soit, il ne saurait y avoir de doute sur les senti- 



(i) Cari, de Saînt-Ci/prie/h p. go. 

la) Cart. de Saint-Cyprien, pp. l\, 87, 117. 

(3) Citrt. de Sainl-Cyprie/t, p, 6. Cet acle portant la date de gSC el, d'ualre pari, 
l'iiidiailion que Raoul était encore n'gnanl, il ne saurait èlre placé que dans les pre- 
miers jours de janvier, le roi tHant mort le i/j ou le 1 5 janvier gSC. 

(4) Ciirt. (le Sciinl-V.ijprien, pp. 28, i5o, 190, 195, aSi, 234, *77> ^25, 33a, !\\!\. 

(5) Cart. de Saint-Cijprien, p. 323. 
(<i; Cart. de Saint-Cyprien, p. 7G. 



^lau.me tête U'ÉTOUPÏ 



85 



racnls religieux de Têle d'Eloupe,senlimenls qui, par la suite, 
furent stimulés par sa femme Adèle. La fille du duc de Nor- 
mandie, vraisemblablement païenne au début de sa vie, dé- 
ploya, comme tous l**s néophytes, un zèle ardent, et dans ces 
matières son influence s'exerça aussi bien sur son frère que sur 
son mari. En Normandie, elle ne futpas étrangère aux projets de 
reconstruction de l'abbaye de Jumièges par Guillaume Longue- 
Epée, et elle le seconda vivement en lui envoyant, pour procéder 
à la réforme religieuse du monastère, un abbé poitevin qui 
jouissait alors d'une liaule réputation. Celait .Marlio qui, dè.s933, 
était à la tète du monastère de Saint- Cyprien de Poitiers, et, 
vers 936, avait été contraint de se donner un coadjuleur pour se 
consacrer à la réforme d'élablissements religieux où par suite des 
maux occasionnés par les guerres et les désastres du siècle pré- 
cédent, la discipline s'étail fort relâcbée. C'est ainsi qu'il avait 
été appelé à Sainl-Auguslin de Limoges, d'où Adèle semble 
l'avoir tiré pour l'envoyer en Normandie ; le désir de la com- 
tesse était presque un ordre et, en 940, Martin se rendit à Ju- 
mièges accompagné de douze religieux enlevés de Sainl-Cyprien 
avec lesquels il constitua le noyau du nouvel établissement (1). 
Maïs raclivilé de Louis d'Outremer ne se démentait pas. Con- 
linttanl la politique, qui lui avait si bien réussi, de s'appuyer sur 
l'Aquitaine pour contrebalancer l'intluence d'Hugues et de ses 
adhérents, on le voit presque chaque année se montrer aux 
peuples de ce pays avec un certain apparat mililairej se faire 
prêter par les grands soigneurs aquitains de nouveaux serments 
de fidélité et régler les dilîércnds qui surgissaient enlrc eux; il 
usait même souvent à leur égard de certains droits de préroga- 
tive suprême, privilège de l'autorité royale dont il aurait été sans 
doule fort embarrassé de faire exécuter les décisions si elles 
n'avaient pas été d'accord avec les sentiments de ceux qui venaient 
s'y soumettre. Ainsi, en 04i, se trouvant à Nevers avec la reine 
Gerberge, il y reçut lîaimond-Pons , comte do Toulouse, qui 



^l) Martin mourut .ablié de Juih'k'ïîcs en 9^3 ; les hisloricas normands placenl son 
arrivée dans cette .ibbuye en (j4o (Voy, Du<lon de Sainl-Quenlin, cd. Lair, p. tou, 
note), sans loutcfois que ses liens avec Je l'oiiou aicnl clé brisés, car on a vu qu'oo 
g4» Louis d*Uu(renicr le commit Ain direction de l'^bbayc de Saint-Jean d'Ançcly. 



R6 



LES COMTKS DL; l'OlTOU 



ôlail loujoiirs pourvu du litro tlo duc d'Aqiiilaino qu'Eudos lui 
avail ocLroyô après l'avoir enlevé à Eble Manzer (1). La défôrcnce 
de ce puissant personnage iniptiquail la reconnaissance par le roi 
de la dignité dont il élail pourvu, quelque désir que pùl avoir le 
comle do Poilou de la voir rentrer dans sa maison, mais il ne 
larda pas à se produire un événemenl nouveau qui devait per- 
mettre au roi de France de donner satisfaction aux aspirations 
de son vassal. liaîmond mourut en £).>0 ou au comraencemenl de 
Uai, et Louis^ qui n'avait pas de ménagements k garder avec 
Guillaume ïaittefer, son jeune successeur, lui enleva l'Auvergne 
qu'il rendit à Tôte d'Eloupo. En agissant ainsi, il restait dans les 
traditions de la royauté carlovingienne, qui manifesta toujours la 
prétention de ne voir dans les possessions des grands feudalaires 
que des bénéfices dont elle pouvait disposer à la mort du titu- 
laire (2). La preuve du relief que Louis d'Outremer sut donner 
à sa personne royale dans l'Aquitaine est attestée par les 
monnaies portant son nom qui furent frappées à Angouléme, 
h Périgueux et à Saintes (3). 

Pour l'aire exécuter ses volontés, Louis rassembla une armée 
on Bourgogne. L'évéquc de Clermont, Etienne II, vint aussitôt 
le trouver à Miicon pour l'assurer de sa soumission et môme se 
fit accompagner do riches présents en témoignage do son bon 
vouloir. Le roi se préparait néanmoins à entrer en Auvergne en 
compagnie du comle de Poilou, qui était venu au devant de lui, 
quand il tomba malade ; aprl's sa gnérison il ne poussa pas plus 



(i) Le lilrc de prince ou de duc des Aquitains a clé pris par Raimùnd-Pons ou 
Juin élé donné dans plusieurs actes dates dti rcyne de Louis d'Oulrciner, tels qucl.i 
rmiJation du rnonaslt'rc de Cliamleu^'e, du 28 a'iiil g3t> (D. Vaiissclc, f/iat, de Lan- 
ijiivdtjt\ nouv. éd., III, p. 117), cl lu coiifirmalian de cet acte par le roî de France, 
du mois de novembre 941 (/f/., III3 p. 1^7)1 ï' posscdnil ca môme temps l'Auverg'nc 
el le Vclay (/J., IV, uule XV'L pp. 73 cl 8j). 

(2) Les Uisluricns qui ont pris nu sérieux les assenions d'Adémar de Chabannca 
{Chron.f p. i^O) el de Tauleur de la chronique de S.iinl-Mai.venl (p. 37O), disant 
qu'après Lt nioft d'Kble son fils Ciuillaume Télé d'Etoupe Fui pourvu des comtés 
d'Auvergne, de Velay, de Liinousîn et de Poilou et prit le lilre Je dtic d'Aquilaioe, 
onl commis una grosse erreur. Adém,nr, donl la clironiqac de Saint-.Mnixcnt est la 
copie Icxluelle, ne fournil sur Tépoque «]ui nous occupe que dos indications Ires som- 
maires, souvent même erronées, t-l il ne Taul voir dans la phrase quelque peu ambiçuë 
de sa chrouiquc autre chose qtt'une indication i^éncrale des litres portés par Tétc 
d'Klnirpc, sans précision aucune de l'époque où il a pu les prendre. 

(S) N'oy. Killon, Çottsii/èralio/ix sur [es monnitits de France, p. ita, et Monnaies 
féodnhs françaises^ coll. Je.Tn Hotisseau, pp. ilr. Ha. 



GUILLAUME TI-TE D'ÉTOUPF. 



»7 



loin ses projets cl retourna en France (1). Quî^nl à Ciuillaume, 
afin de maintenir le pays, il y plaça de fartes garnisons i^i). Du 
reste, l'évoque de Clermont, que l'on a vu prendre les devants el 
se mettre à la disposition du roi, était manirestemcnl un zélé 
partisan du comte de Poitou. Il se remua beaucoup pour lui con- 
cilier les seigneurs auvergnats opposants, el le succès couronna 
ses efforts, car l'année suivante, au mois de juin 952, Guillaume 
tenant un plaid à l-^nizincua avec l'évèque, un grand nombre 
d'entre eux vinrent le trouver et se recommandèrent à lui. Parmi 
lesassistantsjon remarquait deux vicomtes :nobert,Yicomle d'Au- 
vergne, cl Dalmace, vicomte de nrioude(3). Une ()araîl pas du resle 
qu'il y ait eu quelque teiUative de résistance à la décision royale 
de la part du nouveau comte de Toulouse, mais on verra par la 
suite que si dans ce moment il ne se senlil pas en état de lutter 
contre les forces combinées du roi el du comte de Poitou, il no 
renonça pas à ses droits sur un pays où sa race s'élait acquis de 
vives sympathies. 

Les historiens s'accordent pour dire qu'au môme temps où 
Guillaume prit possession de l'Auvergne il fut pourvu du lilre 
de duc d'Aquitaine ; le fait est possible, mais rien ne vient abso- 
lument le conlirmer. Il est seulement établi que le roi étendit à 
toute l'Aquitaine la délégation qu'il avait déjà donnée au comte 
pour le Poitou en lui conférant le litre de comte palatin ; celui- 
ci suppléait au titre de duc que Guillaume ne parait pas avoir 
jamais porté car, en juillet •j:i9, il se qiialilie simplement de 
comte de loul le duché d'Aquitaine, el, dans unaulre, qui (lutte 
entre 9ol et 9îi3, de comte palatin d'Aquitaine (4). 

Jusqu'à la mort de Louis d'Outremer, la silualion si favorisée 
du comle de Poitou ne se modifia pas ; mais quand ce prince suc- 
comba inopinément, le 10 septembre 9b i, sa veuve Gerberge dut 
se préoccuper d'assurer le trône à son jeune fils Lolhaire. A 



(i) Rec. des hist. de France, VHI, p. 207, Flodoord ; Richcr, //istoirc, 1. II, 98, 93 ; 
D. Vaisscle, I/isl. de Lan j ne. toc, nouv. 6J., III, pp. il\i à i^4- 
(2)lUcher, Histoire, 1. 111,4, 

(3) Brucl, Charles de Cltinij, I, p. 781. 

(4) A. Richard, Chartes de Sainl-Maixenl, I, pp. 32, 4*- CcUe CODSlntatloo ÎDfirmc 
ralléguliati de D, Vaisscle (Hist. de LanyieJac, nouv. cdiliuo, III, p. 2;)8), qui dit 
qu'il De paniU pas que les comlcsde P'.iitiuri, ducs d'Aquiluiue, se buiuiitjiiiuais dunné 
eax-mtïnics. ce titre Je comte palalin dans leurs nc'.cs, 



HES COMTES DE POT 

dt'faiil d'appui qu'elle ne Irouvail pas dans safamille, elle fui con- 
lraiii[cde s'adresser h lîii^ucâle Grand, que le roi défunt avail 
su mainlonir à l'écarl, clqui, par suile de ces circonslances spé- 
ciales, se trouvaiL devenir pour la (roisième fois l'arbitre des 
destinées de !a dynaslie carlovingiennc.li se mil à la disposition 
de la reine, maïs celle fois encore bien résolu à se faire payer 
ses services. Il commença par faire sacrer à Iteims, le 12 novem- 
bre 954, le jeune roi qui n'avail que treize ans, et cnrelourilse 
(il pourvoir par lui do la suzeraineté sur les deux grands fiefsuîi 
Louis d'Oulrenier avail trouvé ses plus fermes appuis, la Bour- 
gogntîcl le Poitou (1). Une fois m&îlre de ces deux pays, la royauté, 
devenue absolument sans force, ne pouvait plus être qu'un jouet 
cnlre ses mains. Un des premiers actes par lesquels se manifes- 
tûrenl les sentiments d'Hugues à l'égard du comte de Poitou fut 
la délivrance faite par le roi à Laon, le 8 mars 955, d'un di- 
plôme ayant pour oljjet de confirmer les privilèges de l'église du 
Puy en Velay. Lolliairc disait en substance dans le préambule 
qu'il agissait ainsi sur la demande qui lui avait été faite par 
l'évêquc Golescalc cl par HaUiide, la femme de Hugues j or 
comme le Velay faisait partie des territoires soumis au comte de 
Poitou, cet acte était une véritable déclaration de guerre à l'égard 
de Tcled'Eloupe dont les droits étaient absolument méconnus (2), 
Mais ce n'étaient que les préliminaires de la hille qui allait 
s'engager. Sans manifester ouvertement ses sentiments hostiles, 
Hugues rassembla une armée, el, accompagné du jeune roi el desa 
ûièrc, il partit au mois de juin pour l'Aquitaine. Tout d'abord il 
les promena dans ses domaines de la Neuslrie et dans ceux deses 



(i) Rec. des lu'st. de France, VIII, p. 209, Flodoard. Rlcher [Histoire, 1. III, i) 
prétend que les princes dcBourgog'nc, d'Aijuilalue cl de Golhlc concoururcnL à l'élec- 
tiot» lie Lothaire cl assistcrcnl à son couronnement, (jui eut lieu le 12 novembre gS:]. 
M. Lot {Les derniers Carolirtf/iens, p. 9, noie) Jil, à propus de la présence dea 
^randâ de Lurraiae It celle CLTcmonic, (juc « c'est là une de ses ex.iu^érations habi* 
tuelles fde Richerl, el donl il use pour rehausser le prestige des Caroliujjiens ». Celte 
observiilion peut iHrc étendue, ce nous semble, aux ducs de Bourgogne et de Poitou, 
donl ks possessions èlaienl le gage donné par la reine Gerberge à Hugues le Grand 
«fin d'oLtenir son appui pour le jeune roi, et qui ne priuvaienl venir ac jeter ainsi dans 
la gueule du loup. IHi reste, Flodoard se conicule de dire que le sacre de Lothaire à 
Ileiins se lit avec rassenlitncaC d'èvSqucs et de ^^rands personna^^cs de l'Vancc, de 
Bùurgofïnc et d'Aquitaine ; il n'emploie pas le mot princi/jes, qui avail ua sens déter- 
miné et reslreinl. 

(2) liée, des hist. de France, IX, p, O18. 



ClILLAUME TÊTE DÉTOLTE 



89 



alliés, allant successivemenl à Pari?, à Orléans, à Chartres, h 
Blois el enfin à Tours. De celle ville, il ftil envoyé des messagers à 
Guillaume pour l'inviler ;i venir Irouver le roi, mais celui-ci re- 
fusa. Hugues, qui s'allendail h celle réponse, se dirigea aussitôt 
sur Poitiers, 011 il pensait que le comte s'était renfermé et dont il 
espérait venir promploraent à bout. On était au mois d'août; l'ar- 
mée royale essaya de s'emparer d'emblée de la ville, mais elle 
fut arrêtée par les hautes el solides murailles delà vieille enceinte 
romaine qu'elle ne put forcer. Bien que son armée fûl surtout 
composée de cntvaliers et qu'il fiU dépourvu d'un matériel de 
siège, Hugues s'acharna contre la cité, mais la garnison se défen- 
dit vaillamment el résista à toutes les attaques. Renaud, comle do 
Roucy, beau-frère du roi, réussit seulement fi s'emparer du bourg 
fortifié de Sainte- Radegonde, accolé aux murailles de la ville, et 
l'incendia. C'est à ce moment seulement que le duc apprit que 
Guillaume ne se trouvait pas dans Poitiers. L'attaque qu'il pour- 
suivait furieiisemenl n'ayant plus sa raison d'être, il se résolut à 
lever le sii'ge. Son départ fui du reste hâté par un événemcnl 
fortuit el dont il sut tirer parti. Un jour, pendant un grand orage, 
il s'éleva un violent tourbillon de vent qui renversa sa tente sens 
des^îus dessous. Ce fait frappa vivement l'imagination de ses 
troupes, déjà fatiguées par deux mois de siège etquiétaienl forte- 
ment éprouvées par le manque de vivres ; on eut soin d'y faire voir 
un signe manifeste de l'intervention desainlllilaire, le protecteur 
el le défenseur de la cité, el comme, d'autre pari. Hugues pouvait 
craindre de se voir pris entre l'armée que Guillaume rassemblait 
el les défenseurs de Poitiers, il n'y avait donc qu'à partir (1). 
Ce que le duc de France redoutait se serait en effet réalisé. Le 
comte de Poitou, aussitôt qu'il eut eu connaissance de la marche 
en avant de ses ennemis, s'était rendu en Auvergne y chercher 
de l'aide (2). Il ramassa les garnisons des places fortes et, ayant 



{t]Rec.des hist, de France, WU, f>. 210, Flodoard; /rf.,p. 323, Aon. NiverneDscs 
/rf. ,Vin, p. SaS, Musqués de Fleuri ; Pevu, Montimentaf SS., I, p.i02,Aaa. Saacta; 
Colambae ScDODeasis ; Richer, Histoire, I. 111, 3. 

(a) Hiolier, //isloire, I. III, 4- Guillaume se trouvaît en Auverçnc dès !e mois de 
juin (Voy. Baluze, f/isl. jénéal. de lu maison d'Attoerr/ne, H, p. 2). Ayant publié co 
188C l'analyse informe d'une charte de l'abbaye de Saint-Maixcnt, datée d'avril g!î5, 
noua avions cru, d'après son texte (Chartes de Saint-Mniocenl, I, p. 3i), qu'IIutjaca 
était venu faire le siège de Poitiers à cette dr«t«j erreur <iuc la découverte Je la pièce 



LES CO.MTl'S DK POITOU 

réiiiiî une arraée îniporlanlc, il m^ircha au secours de sa cftpilale. 
L'armtic royale élail di'jà parlie, il n'y «vail donc plus qu'à la 
laisser conlitiuer sa relraile, mais Guillaume, au lieu de mellre 
on pratique le proverbe populaire, cité par Besly (1), que l'on 
doit faire un pont d'or à son ennemi fuyant, se confiant dans le 
nombre de ses soldats et désireux de tirer vengeance du mal qui 
lui avail 616 causé, se lança à la poursuite de ses ennemis. Hugues 
se retourna contre lui et, après une lullc acharnt';e dans laquelle 
sa cavalerie jotia un grand rôle, il rôussil à metlre l'armée poi- 
tevine en déroule. Elle perdit un grand nombre d'Iiommes ; beau- 
coup furent fails prisonniers, le comle môme, à peine entouré de 
quelques fidèles, put se sauver difficilement. 

Hugues, salisfail d'avoir assuré sa relraile, ne poussa pas plus 
loin SCS avantages et, dans le courant d'oclobre, il avait rejoint la 
France (2). Le roi relourna à Laon (3), le duc rentra à Paris 11 
n'enlrail sûrement pas dans ses desseins de s'arrêter sur le demi- 
succès qu'il venait de remporter, el il projetail de revenir en 
Poitou l'année suivante, mais il tomba malade el mourut au mois 
dejuin cette année DiiC (4j. 



oriijiDate, disparue il y a ua demi-siùcle, expliquera peut-tîlre. Il csl tout simple- 
ment pussibLc i|ue le rédacteur de l'acte ait écrit «. aprilis n au Ueud' « au|^usti ». 

(i) Besly, l/isl. des rornlcs, p. ^li. 

(a) La version de Uiclicr sur les suilesdc la victoire de l'armée royale s'ccarlant no- 
tablcmcDt de celle de Flodoard, il nous paraît boa de les mettre l'une et l'autre en pré- 
sence. Uiclicr prélcad qu'IIuqucs, cnliardi [»ar son succès, fit marcher do nouveau son 
armée sur Poitiers ; que les IiaLîtaDls, tcrrîtiès par la déPailc de Guillaume, se sou- 
mirent à lui, dcmandatil pour seule grùce que l'on qinrj^oàt leur cilc, dont les soldais 
réclamaient le pillni^^e pour s'indemniser des peines qu'ils avaient éprouvées. Hugues 
les aurait ajiaisés t:l se si'rail cuntcrilé d'e.viçer des habitants un j^rand nombre d'o- 
lajçtfs [/Jistuire, Hv. lit, S). Ce récit nous parait suspccl ; si, comme le dit Riclier Uii- 
niémo, le comte de Poitou n'avait pti s'cc!i:<ppur a]nis I:i bataille que s^nlcc au vtnsi- 
nage des montagnes, ec tiiti placerait le chatnp de la lutte sur les fronlicres du Lî- 
moustn oa miîmc de la Iluurg^ognc, car il ne faut pas oublier (pi*un fort coatiot^col de 
Bourguignons faisait partie de l'armée royale (Voy. Loi, Les derniers Carûfingiens, 
p. i5, Qole 1, cl SCS références), ccitc armcc élall âc]h forl loin de Poitiers et il n'est 
pas à présumer qu'à la saison déjà avancée oi"i l'on se trouvait Hugues soit revenu sur 
ses pas. Kn oulre, si les habitants de Poitiers s'élaicat mis à sa disposition, il ne se 
serait ccrlainement pas contenté, pour lou( bénélice, de se faire livrer des otatfes, et 
il aurait obleaudu roi la dêpossession de Gtiillaume, ce ipiî était le but certain qu'il 
poursuivait. Pour ces motifs, nous nous en tenons au récit de Flodoard, moins enclin 
que llichcr n disïiimulcr ce qui pouvait nuire au relief de la maison de France. 

(3) Lh roi était de retour à Laon le nj ou le 20 octobre q55 (Bruel, Churles de 
aiimj, II, p. 77), 

{!\] Voy. Loi, Les derniers Caro!inr/ieni,p. iC, noie (J, pour la délcrmination pré- 
cise de la mort d'Huacues le (îr^md. 



GUILLAUMt: TÈTE D'CTOUPK 



9» 



La disparilton de son irréconciliabln ennemi donna quelque 
répil à Guillaume^ niais ce ne fut pas pour longtemps. Les lils du 
duc de France poursuivirent la poliLique de leur père el clier- 
chèrenl à enlrainer Lolhaire à seconder leurs visées. A la fin de 
l'année 958^ le roi partit pour la Bourgogne, où la situation élail 
troublée par suite de la morl du duc Gilbert, avec sa mîjre Ger- 
berge, et le 1 1 novembre, à l'insligalion d'Hugues Capel, qui sY.- 
tail fait accompagner par sa mère llatuide, sœur de Gerberge, il 
lintà Marzy, près de îNevers, un plaid où Tul décidée une nouvelle 
campagne contrôle couite^de Poitiers. Mais cette démonslralion, 
peul-èlre préparée par les deux princesses, resta sans effet ; des 
seigneurs bourguignons qui ne voulaient pas reconnaître l'auto- 
rité d'Othon, lequel, comme gendre de Gilbert, prétendait à la 
possession absolue du ducbé, vinrent se placer dans la suzerai- 
neté directe du roi de France ; Lolhiiire accepta, ce qui le 
brouilla avec ses cousins (I). 

Celle nouvelle alfairc détourna complètement Hugues de ses 
projets ; comme conséquence de riiostililé déclarée de Lolbaîre, 
sa situation militaire avait notablement diminué, et, ne pouvant 
compter sur l'aide de son frère, dont toute rallenlion se portait du 
côté de la Bourgogne, il ne se trouva pas assez fort pour entre- 
prendre seul une nouvelle marche sur Poitiers. Kn ÎJ.'>9, les parties 
belligérantes se contentèrent de guerroyer sur les limites de leurs 
possessions, et le Borryfiil le théâtre principal de ces luttes ; 
deux épisodes nous en sont connus. Des seigneurs du Poilou 
avaient construit un château fort près du monastère de Saint- 
Cyran et menaçaient le pays. Le possesseur d'un t^hiVlcau situé 
h l'est de Saint-Genou d'l']strée, redoulanl l'attaque des Poi- 
tevins, fut demander secours non pas au roi, son seigneur 



(i) Rec. des hiHt. (le France^ VIII, p. an» Flodoard, M. Lot {Les dfrnt'ers CarO' 
li/ifjiens, p. 2.'')) prétend, eu inlcrprélant ta dalo d'uac charle de Cluny, que douze 
jours scuIcmcHl après le plaid de Marzy Lolliairiî su serait emparé de Dijon, ce qui 
nurait été le véritable molif de sa mcsinlclli|^cacc nvcc ses cousiaa. Or, cet ode, qui 
est du 23 novcmlire (lïrucl, Chartes de Clunij, II, p. 162), porte deux dates qui ne 
sont pas d'necord ; l'une est cctle de la cinquictnc année du règ'Qe de Lolhaire, ce qui 
correspond à tannée f)5ij, l'autre de la sixième indiclion qui tontbo en y'îo. M. Loi 
déoionlre que la priae de Dijon ne peut avoir eu lieu en rjîji>, nuis qu'elle est possi- 
ble en fjOo (/f7.,p. 3i, note 1); toulcfois, comme la date de <j58 se rallachc mieux à 
la suite de son récit il s'arrête à elle sans autre motif ; nous ne le suivons pas dans 
ceUe voie el tenons pour bonne l'année gOo, qui du reste cadre bien avec les faits. 



^ 



LliS COMTES DE POITOU 



direct, mais au duc Je France. IlLigucs accourut avec plusieurs 
milliers d'hommes et vint me lire le siège devant le château enne- 
mi qui résista. Tout d'abord, ses troupes s'abstinrent de piller le 
pays qu'elles traversaient, afin d'cmpÈcher les babilanls de s'enfuir 
avec leurs biens. Mais, dès le lendemain de leur arrivée devant 
la petite forteresse, ils les rançonneront sous le prétexte de s'ap- 
provisionner pour le siège qu'ils allaient entreprendre. Les reli- 
gieux de Saint-Genou ainsi que le seigneur berrichon qui avaient 
appelé Tarraée neustrienne ne purent que se repentir de leur con- 
Oance et ils se hâtèrent de recourir à l'intervention de leur sainl 
palron, qui ne leur fit pas défaut, dit la légende (l).Un autre éta- 
blissement religieux, l'abbaye de Massay, eut aussi à souITrir de 
ces luîtes, el elle fut emportée de nuil par les Poitevins (2). Le 
pays était du reste hérissé de ces forteresses qui offraient un 
obstacle conlinuet à la marche en avant de petites troupes; une 
armée seule pouvait en venir k boni, et encore on verra bien sou- 
vent celle-ci s'épuiser dans des luttes acharnées conlre des 
repaires qui, défendus par une troupe d'hommes déterminés, 
étaient, grâce à leur situation, presque imprenables avec les 
moyens d'attaque de l'époque. 

L'année 960 ne vint apporter aucune amélioralion à cette 
situation; au contraire, elle s'aggrava. Brunon, l'archovôque de 
Cologne, oncle commun du roi et des ducs de France et qui rem- 
plissait en quelque sorte les fondions de régent du royaume, 
amena ses neveux à une réconciliation, mais le Poitou el la Bour- 
gogne en furent encore le gage. Hugues Capet et Olhon vinrent, 
dans le courant de novembre ou de décembre, trouver Lolhaire 
à Dijon et lui prêtèrent serment de fidélité ; en retour, le roi con- 
firma Hugues dans son litre de duc de France et lui concéda en 
outre le Poilou; Olhon recul pareillement la Bourgogne. Mais 
autre chose était de recevoir le don d'un comté que d'en avoir 
la possession. Hugues en fit l'expérience, car Tôle d'Eloupe n'é- 
tant rien moins que disposé à subir cette spoliation, il fut con- 
traint d'altendre des temps plus propices pour profiter delà géné- 



(j) MalnIlon,yl c/a Sanctortim, IV, pari. H, [>. a3o, Translatio sancli Genuiti; Tîrc. 
des ht si. de France, IX, p. 144- 

(2) Pertz, Afonamenta, SS. 111, p. iGg, Annales iMasciacenses. 



GIJILI-AL'ME TKTE D'ETOITE 



î»3 



rosilé du princo. Lollmire avai(,pîir son aclivilé_, par son (Snergio, 
relevé la puissance royale el rejelf^ au second ran^ celle des 
dues de France, aussi de plusieurs poinis du royaume lui arri- 
vaicnlde nombreuses adhésions. Il devint v^3rilahleraenl l'arbitre 
de ses vassaux, ainsi que le comporlail sa qualité de roi. Aussi, 
le comte de Poilou, suivant l'impulsion commune, prit-il le parti 
de s'adresser direclement à lui pour régler son ditTérend avec 
Hugues Capel. Au mois d'octoljre 961, des évêques el de grands 
personnages d'Aquilaine se rendirent auprès du roi qui venait 
prendre ses quartiers d'hiver en Bourgogne ; parmi eux se trou- 
vaient certainement des émissaires chargés de négocier la récon- 
ciliation de Ti^te d'Ktoupc avec Lolhaire. Ce dernier n'avait 
pas de molils particuliers pour en vouloir k son puissant vassal ; 
tout enfant, il n'avait tait que suivre les inspirations d'Hugues 
le Grand el depuis, en prenant parti pour ses cousins, il s'était 
conformé aux volontés de son oncle Brunon, qui avait toujours 
considéré comme plus profitable au roi le maintien de ses bons 
rapports avec la maison des ducs de France plutùt qu'avec le 
comte de Poitou {!.). 

Les négocialions furent sans doute assez, longues, mais elles 
finirent néanmoins par aboutir ; du reste de nouveaux désaccords 
avaient éclaté entre Hugues Capet et Lolhaire, et celui-ci fat 
heureux de pouvoir opposer comme contrepoids h Thostitité de 
son cousin la fidélité de Tête d'I^loupe. Le comte de l'oitou vint 
même, en 962, lrou\er le nÀ h sa villa de Vitry en Pertliois et se 
mettre à sa disposition. Comme témoignage de bon vouloir à son 
égard, le roi fit délivrer par son chancelier Adalric, à la date du 
14 octobre de celle année 9G2, un diplôme autorisantia comtesse 
Adèle à disposer comme il lui conviendrait d'un vaste domaine 
sis aux environs de Poitiers, la Cour do Faye,que Robert, fils du 
comte Maingaud, lui avait donné en bien propre (2), 



(i) Rec. tics hisl, de France, Vltl, pp. 210 el 2J2, Flodoord. 

(2) Besly, f/ist. iles comtes^ preuves, p. 258; Gallia Christ. ^ W, iastr., col. 3Co. 
C'esl dans le recueil de D. FoDlcncau, XXVII, p. ^'\, que I'od trouve la meilleure 
tmoscripltOQ de ce texte faile d'après l'original aujourd'hui perdu. Uq autre diplôme 
de même d.ite se rapportant à la fondation de fabliityc de la Trinité, publié dans le 
Rmieit des historiens de l'rnnce, IX, p. 05r, el dans ]eG'd(in,\\. instr., col. 36i, 
est d'une insigne fausseté (Voy. Appendigr II). 



<A 



LlvS i:(>.MTIi:S DIÎ POITOI 



En mellanl par son adhûsion sincère In roi do France dans ses 
inlrrèls, le comlc de Poilou avait lroiiv<; le vérilablo obslacloà 
opposer aux tenlalivos de ses ennemis. 11 [iiit d&s lors se croire 
à l'abri des inlrigues do la famille d'IIuiJ^ues le Grand et de la 
haine que, depuis vingt-cinq ans, celle-ci luiavait vouée. Aussi le 
momenl lui somblu-1-il propice pour mellre iicxécuUon unprojcl 
qui semble avoir été longuemcnl prémédilé chez hii. Il élait, 
avons-nous dil, profondément religieux et, par surcroll, il subis- 
sail en ces matières l'ascendant de sa femme. L'acquisition de 
Faye par la comtesse de Poitou n'avait pas eu réellement pour 
objet d'augmenter sa fortune personnelle ; elle destinait ce do- 
maine à devenir la principale dotation d'un tdablissemenl reli- 
gieux qu'elle avait le desseinde fonder. Les règles qui régissaient 
rabbîiyc de SainLc-Croix ne satisfaisaient sans doute pas ses 
aspiralions religieuses; de plus.clle ressentait celte attraction du 
pouvoir qui porte les personnes ayant exercé quelque aulorilé à 
vouloir transporter cette ingérence dans les œuvres auxquelles 
elles se trouvent mêlées ; elle voulait fonder un monoslère dont 
elle dirigerait les destinées. Celle résolution^ qui devait recevoir 
son exécution peu après l'acquisition de Fayc, inllua sur la con- 
duite de TClo d'Eloupe ; à l'exemple de sa femme, il se décida à 
abandonner le monde et san.-^ plus tarder il entra dans le monastère 
de Saint-Cyprien de Poitiers, pour lequel il avait toujours témoi- 
gné un attachement particulier cl où il mourut, le 3 avril963, après 
y avoir fait seulement un court séjour (t). 

(i) Adcmar de Cbabannes et la clironiquc de Saliil-Maixcnl sonl en désaccord sur 
le lieu où serait morl Télc d'Etoujie. AJéiiiar (p. i5o} rapporte que le comte rc4;til 
la sêpallurc dans l'iibbaye de SaÎDt-Cyprica, landia que l'auleur de In elironiquc lui 
fait au contraire abandonner celle abbaye et terminer ses jours dans celle de Saint- 
MaixenI (i)p,38o-38i). Nous n'hésitons pasik rejeter celle dernière iiitlicalion qui nous 
puraîl t>lre le résultat d'une erreur de l'annaliste. Il n confuntlu fc |ièic et le lils, 
ISuilIaumc Tête d'F4oupc cl Guillnume Ficr-à-lir.ia. Ce dernier s'est en cITet relire, 
sur la lin de sa vie, à SainlMaixent, oii il niourul. (Chron.d'AJihnir, p. ijO). Or, la 
cliroûiquc de Sainl-Maixcnt passe complètement soua silence la mort de Fier-à-Dras, 
et ceci se conçoit, l'auteur ayant aniatj^ann- les deux faits qu'il a eihpruulûs à Adémar 
cl les ayant condensés en un scid qu'il applique à Tète d'Etoupe.Ou peul de plus, 
pour 8'éclaircr,lirer une indication prcciscd'un te\le des archives de l'abbayedcSaint- 
Maixenl, ainsi couru : » Les dévolions que l'on doit faire le saint temps de car«yme-.. 
Pour le mois d'avril, le trois, la déposilioa du comte (juillaume, lequel ne gial (Mis 
céans » (A. Richard, Churfes de Saini-Moixe/il, 11, p. 3i.^(). On connaît cxaclcnient 
la date de la mori des divers comtes de Poitou du nom de CiuiUaumc, sauf de celle 
des deux premiers, Télc d'Eloupe et Fier-à-Bras, et comme ce dernier fut enterre à 



4 




t.UILLAI MK TKTE D'ÉTOLPi: gS 

Nous ne sfidrions allribiicr à la seule influence d'Adèle la viva- 
cil6 des sonlimcnls religieux de Tète d'Eloupe, vivacilé qui vint 
aboulir à celle î:,'rande déleruiination de se retirer du monde, 
alors qu'il élall encore dans la force de l'âge ; pour le maintenir 
dans cette voie, il possédait encore dans son entourage un 
modèle et peul-ôlre un conseiller, son frère Kble. Ce second fils 
du Manzer, qui avait 616 destiné à l'ii^glise, avait élé gt^néreuso- 
mcnl pourvu par le comte do Poitou de riches Ijénéfices ecclé- 
siastiques, mais sa conduile trancha avec celle de ces chefs de 
diocèses ou d'abbayes qui ne vivaient guère aulremcnl que comme 
des seigneurs séculiers, et il mérita cet éloge que font de lui les 
chroniqueurs, qu'il fut un bon pasteur, bomis pastor erdesie. Dès 
936, il recul l'investiture delà puissante abbaye de Sainl-Maixcnl 
à qui, à diverses reprises, il fit dos dons imporlants, prélevés 
sur les domaines qu'il avait reçus pour sa part dans l'héri- 
lagc paternel (1). En 937, xVuboin, trésorier de Sainl-Hilaire, ce 
qui élail la principale di^'uilé après celle d'abbé qui n'élait pas 
alors occupée mais que Tête d'Eloupe complaît bien se faire 
octroyer quelque jour, passa évêque de Poitiers. Eble, déjà 
doyen, pril sa place comme trésorier et organisa le régime de 
vie des chanoines qui avaient remplacé les moines ii la suile 
des désordres survenus dans l'abbaye par TelTel dos invasions nor- 
mandes ; il fit confirmer les règles de cet établissement le 5 jan- 
vier 942 par le roi Louis d'Outremer (2) ; en 944, il devint 
évèquc de Limoges, et enfin il fui aussi pourvu de l'abbaye de 
Sainl-Michel en Lherm (3). Comme il ne pouvait sulfire seul à 



Saînt-MaixcDt, la mcntinD ci-dessus ne pcul donc s'appliquer qu'à Trtc d'Cinupc. 
Noua ferons cnlîo remarquer que ccUc date du .3 avril qG3, si rapprochée de celle du 
i/| oclobregGa.où I'od constate la présence du comte à Vilry.esl encore un arj^'umciit 
h fournir à l'appui de notre manière de voir, car il serait bien cloûDant qtic, dans Ee 
court espace de six mois de temps, compris cotre ces deux dates, le comte de Poitou 
ait pu prendre In résolution de se retirer du monde, d'entrer dans un monastère, de 
Tabandonncr, cl enfin de passer dans un autre où il serait venu mourir, 
(i) A. Richard, Chartes de Sainl-Mai.TenI, l, pp. 3-j et /[S. 

(2) Uédct, Doc. pour Sainl-llilaire, I, p. 23. 

(3) La chronique d'Adémar (pp. \!\(i cl 201) et celle de Saint-Maixcnt, qui, dans ce 
passaiçc, comme dans beaucoup d'autres, en est la copie (extucllc, semblent dire qu'Eble 
fut pourvu des bénéfices qu*il a possédée, dès la mort de son père. Il y a lieu de ftire 
ù ce sujet la même réserve <|ue pour Tête d'iiloupc cl de reconnaître quc,coiimi£* lui.il 
ne les a eus que successivement; ainsi, il ne put devenir cvèquedc Limoge» qu'après la 
mort de Turpion.dont le décès est rapporté au aâ juillel qVi (Ca//.C/ir/»/.,n,col,5o9). 



\fi 



LES CO.MTI'^S UE POITUlI 



remplir son rôle èpiscopal et h veiller à la direction des monas- 
tères qui lui (l'iuient suumis, il se reposa de ce soin sur des per- 
sonnes éprouvées, particulit'rcmenl k Sainl-Maixent où, dès9i2, 
on lui voit uneoadjuleur portant comme lui le litre d'abbé (1); à 
Limoges, il eut un cliorévêque(2). 11 lit, disent encore les chroni- 
queurs, beaucoup de choses dignes de louanges ; c'est ainsi que, 
profitant du séjour de Louis d'Oulrmier ti Poitiers et du désir 
qu'avait ce prince de s'attacher élroitemenl le comte de Poitou, 
il obtint de lui cet autre diplôme du 7 janvier 042, par lequel 
le roi, à sa requête, réforma l'abhaye de Saint-Jean d'Angély et 
la contia à Martin, l'abbé de Saint-Cyprien (;i). Mais ce qui 
signale particulièrement Eble à notre allcntion, c'est sa préoccu- 
pai ion de fortifier le siège de chacune de ses possessions, soit 
que par ces mesures il voulût opposer un ûhslacle h de nouvelles 
invasions normandes dont la mémoire était toujours vivace, soit 
qu'à l'imitation de ce qui se passait par tout le pays dont le sol se 
couvrait de forteresses^ il ait cru prudent de mettre les édifices 
sacrés h l'abri des tentatives de pillage de voisins peu scrupuleux; 
k Limoges, il termina renceinte commencée par son prédéces- 
seur Turpion, qui renfermait la calhédrale de Saint-Elicnne, 
et il créa ainsi la ville épiscopale, la cité, en face de celle, dite le 
chAleaii, que commençaient à constituer les abbés de Saint-Mar- 
tial (i), à Saint-llilaire, où l'abbaye primitive ne fut pas recons- 
truite, les chanoines habitant des demeures particulières, il 
fit entourer le bourg do murailles qui étaient terminées en 
942 (5); à^Saint-Maixenl, il agit de même sorte, mais il se con- 
tenta do faire de l'abbaye, qu'il avait relevée de ses ruines, un 
chàLeau-fort placé au milieu do l'aggloméralion qui s'était for- 
mée autour d'elle (6) ; à Saint-Michel, qui était un poste fortilié 
avancé, placé enire l'enibouchure de la Sèvre et celle du Lay 
dans l'Océan, et qui surveillait on même temps les Bretons du 



(i) A. Bichard, Chartes de Saini-Maixent, io(rod.,p. lxvii. 

(2) C/irnn. (l'A(lémfir.p.}/i-j\Da[i\L'&'A!r\eT,Chron.<ieSaint-Afariîal,Commemoriii\o. 

(ï) Gallia Christ. , II, iostrun)., col. /(04. 

(^) Chron. ifAdémar, p. 201. 

[F») Chron. d'AUérnar, p. 201 ; le châlcau, caafnim, de Saial-Hilaire csl mentionne 
pour la première fois dans une charte de Guillaume Tète d'Kloupc, de juin 9^1 ou g^i 
(lléJet, iJoc. pour Sitiiit-Ililaire, 1, p. 2 a). 

(6) Chron. d'Adémar, p. 202. 



GUILLAUME TÊTE D'ÉTOUPE 



97 



comli' d'Iïerbauge, il releva Fabbaye qui avail été ruinée (1) ; 
enfin, en 961 , il créa un aulre poste défensif, au point où la Sèvre 
cesse d'ôlre praticable à la navigation, en Iransformaniréglise de 
Noire- Dame du Porl-Dieu, que l'abbaye de Sainl-Maixent avait 
reçue rOeemmenL en don des vicomtes deThouars, en une nouvelle 
abbaye à laquelle il donna le nom de Saint-Ligaire et qu'il plaça 
du resle dans la dépendance de Saint-Maixent (2). De Limoges à 
la mer,Eble avait donc établi une série de forteresses qui, outre 
la sécurité qu'elles apportaient h ses possessions territoriales, 
servaient à assurer Tautorilé du comte de Poitou et garantissaient 
la tranquillité du pays. Cette tranquillité relative nous paraît 
indéniable au temps de la dominaliou de T^te d'Étoupe; elle est 
surtout attestée par les concessions nombreuses, faites par te 
comte, par son Frère ou par d'autres personnes, de terrains si- 
tués sur les côtes de i'Aunis afin d'y établir des salines (3). Le sel, 
ce condiment si précieux pour la santé de l'homme, devait faire 
souvent défaut aiix'malhcureuses populations de ces temps trou- 
blés ; grâce à l'inlelligente impulsion du comte de Poitou, secon- 
dée par les tendances des établissements monastiques à mettre 
en rapport leurs nombreuses possessions, une révolution dut se 
produire à celle époque dans les conditions de l'existence, et c'est 
ainsi que l'on doit s'expliquer l'importance du mouvemenl que 
tant d'actes nous signalent en faveur de l'extension de cette 
industrie de la fabrication du sel ; celle-ci du resle ne tarda pas 
à transformer un pays jusqu'alors presque désert et à y amener 
la richesse. 
Le nom de Tête d'Étoupe se trouve donc accolé à celui d'Eble 



(i ) C/iron. d'Adémnr, p. t^y. La charte de reslauralion de l'abbaye de SainUMichel 
par l'abbé Kbl<?, qui a été publiée parle Gallia Christ., II, inslr.,cnl./|o8, est de toute 
fnusselc; ellfi sorl de Tofficme nionlée an xvi' siècle pour la ^loritlcnlioD de la ramilleij 
de Sanzar et à laifuellu ou doit entre autres les Mémoires de la Gaulle Acqai/aniqntl 
de Jean de lallayc (Voy.ma A'o/« sur quatre abbés poilerins du nom deliilly, 1886), 

(2) A. Richard, Chartes deSainl-A/aixcnt,l,p. 72; Marcheyay, Chron.des éyliset 
d'Anjou y p. 38o, Sainl-Maixcot. 

(3) Voy., dans lu collection de D, FoDleneau^ les chnrles de Noaîllc : I. XXI, pp. 
260 el 285, et t. XXVII tef\ p. 33, de Sainl-Cyprica : t. VI, pp. gS, 109, i3i, 149, 
173 et iBfj, el t. XXVn his, pp. 73, 75, 77, 79, 81, 83, 85, 87, 89 et 91, de Saint- 
Maixcnt : L XV, pp. 101 cl io5, et I. XXVII ôi's, pp. fiQi cl 5g3. Ces cbarles, outre 
l'intérêt qu'offre leur objet s[ ccini, permettent encore d'affirmer que rA«Qi.s litnit dans 
la [lossession directe de^ comtes de Poitou, possessioa déjà établie,com[ue nous l'avoQS 
vu, au temps du cunile VMv. 

7 



98 



LES COMTES Dli POITOU 



dons CCS acles comme dans bien d'aiilrcs qui lémoignenl de la 
persislaiice da rapporls inltmes qui exislaieiil eiitro les deux 
frèresj aussi est-ce sans surprise que Ton voit Kble, au momenl où 
Têted'Etoupe se relire du monde, abandonner lui aussi un de ses 
principaux bénéfices, l'abbaye de Saint-Maixenl, préludant par ce 
renoncement à celui plus complet qui marquera la fin de sa vie(l). 
L'ère des fondations religieuses, celle qui, selon l'expression 
d'un chroniqueur, vil recouvrir de blanches toisons le sol de la 
France, n'était pas encore arrivée; on était trop près des ravages 
des Normands et il fallait de longues périodes de calme pour que 
la fortune publique s'accroissant permît de faire face aux dépenses 
considérables qu'entraînaient ces constructions d'églises et de 
monastères. Malgré la piété dont il a donné des preuves, on n'a 
donc aucun témoignage établissant que Guillaume Tôled'Ktoupe 
ait, en dehors de ses acles comme abbé de Saint-Hilaire, consis- 
tant surtout en mainfermes, c'est-à-dire en concessions tempo- 
raires à cens, personnelles ou avec faculté de transmission, de terres 
faisant partie du domaine canonial (2), fondé quelque établisse- 
ment religieux ; ses générosités à Tégard de ceux qui existaient 
furent même très bornées et Ton ne trouve véritablement 
à citer que la donation qu'il fil, en 936 ou 937, à l'abbaye de 
Saint-Cyprien de Poitiers, récemment restaurée par l'évoque 
Frolier, du domaine de Colombiers (3). On le voit aussi mêlé 
aux affaires de l'abbaye de Saint-Maixenl, que possédait son frère 
Kble, mais c'est surtout pour donner en niainfermc des domaines 
qui en dépendaient; une fois même, ayant concédé en bénéfice 
l'église de Saint-Geimier 'i un de ses fidèles nommé Bégon, el 
contraint par la suite de l'enlever à ce dernier qui abusait de la 
situation de celte église au milieu des bois de l'abbaye qui l'en- 
touraient de toutes parts pour causer à ceux-ci de graves dom- 
mages, il ne la donna aux moines de Saint-Maixenl qu'à la charge 
de payera Bégon un cens annuel de cinq sous. Le comte prit 
celte décision, qu'on ne saurait qualifier de don, dans un plaid où 
se trouvaient les trois vicomtes de Thouars, de Châtelleraull 
el d'Aunay el le viguier lUinaud. La faveur accordée à Saint- 



(i) A, Richard, Charles de Siiini-Afai\i:ent, inirod., p. lxvi. 
(a) Hcdel, Doc. pour Sainl-IIi taire, I, p]). aa, a/i» '-tlt ag, 3o. 
(3) Cariai, de Saint-Cyprien, p. 76; voj. plus haut p, 84. 



GUÎLI.AUME FIER-A-BRAS 



99 



Maixenl était assez minime el ne dut être prise qu'à la sollici- 
talion de i'abb6 Kble, qui assista à la décision du comte (i). 
C'est à ces seuls actes que se réduit ce que nous savons sur les 
rapports de Guillaume Tête d'Étoupe avec les établissements reli- 
gieux de son comté; c'est peu de chose (2). 

De son mariage avec Adèle de Normandie, fluillaume Tête 
d'Étoupe laissa deux enfants: un fils nommé aussi Guillaume, qui 
lui succéda, et une fille, Adélaïde, qui devint la femme d'Hugues 
Cape t. 



IX. - GUILLAUME FIEHA-BRAS 

II" COMTE — IV* DUC 
(963-993) 

Le successeur de Guillaume Tête d'Étoupe est connu sous le 
nom de Kier-à-Bras, Fera Brac/iia{2)y qui lui fut donné à raison 



(i) A. Richard, Charles de Saint-Maiœent, I, pp. 39, 82, ^2. 

(2) Nous omettons à deasein, parmi tes actes émanés de Guillaume Têle d'Etoupe, 
celui que les Bénédictins ont inséré dans le Gallia Chrittiana, II, instr. , col. 4o8, et 
griicc auii|uel Ils ont intercalé un personnage, Dommé DioQ.dans la série desabbdsde 
Saint -Michcl-ea-Lherm. D. Fonteneau, qui a eu connaissaocc du prétendu origioat, 
une simple feuille de pareliemin d'une écriture du xv" siècle (il aurail dû dire du xvi* 
siècle) qui se trouvait dans les archives du chapitre de Saint-llitaire-Je-Grand de Poi- 
tiers et qui malheureusement ne nous est pas parvenue, en n Taltia critique minutieuse 
au point de vue diplomntique el a conclu à sa fausseté; quant h nous, la présence d'ua 
seigneur de Sanzay parmi les lénnoins nous édifie sur la provenance de la pièce qui 
rentre dntts la série des nombreux documents Fabriqués par cette ramillc de Sanzay 
et fourrés par elle dons les papiers des monastères ou éq'lises de la région afin de 
servir de preuves aux Mémoires et recherches de France et de Iti Gaulle AcquHani- 
qne du sietir Jean de In Haije (Voy, mon introduction aux Chartes de l'abbaye de 
Suint-Mnixent, I, p. lxxi). 

Il y a lieu de faire \a même observatioD au sujet d'un acte du cartuleirc de Satol- 
Jean d' Anc^ély, relatant de nombreux dons faits à celte abbaye par des comtes de Poi- 
tou du nom de Guillaume, dans lesquels D. Foolencau (XlIIt p. ^7) voil Tète d'Etoupe 
et son fils Ficr-à-Bras; la pcrsunnalilc de Tête d'Etoupe doit être complètement écar* 
léo (Voy. Musset, Cart, de Saint-Jean d\lnfféli/, p. 12, note a.) 

(3) Marchegay, Cbron. des églises d' An j on, p.38t , Sainl-Maixent. Beslj a, par inad* 
vertance, commis une erreur fj^ravedans son ffisloire descomtes f/<"/*oiWoH,ch.xv,pp« 
46 et ss., au sujet du tils de Tête d'Etoupe; il ne lui donne pas de surnom et réserve 
celui de Fier-à-Bras pour le successeur de ce dernier, qui est au contraire connu sous 
le nom de Guillaume le Grand. Cependant, ou doit noter que cette erreur de notre 



lOO 



LES COMTES DE POITOU 



de sa force peu commune et peut-èLre aussi parce qu'à cet avan- 
tage physique se joii,'nail uno qualit»!^ guerrière, car c'est à ce 
dernier titre que le normand (iiiillau me, frère de Robert Tiuiscard, 
fut décoré du surnom k peu près idenlique de Ferrebrachia {\}. 
Il nous apparaît comme un liomme violent, mais de peu de ju- 
gement, qui peut être rangé dans la catégorie de ces gens chez 
qui le développement de l'intelligence n'a pas suivi celui de la 
vigueur corporelle. Quant à la forme française de ce sobriquet de 
Fier-à-Bras, elle se retrouve dans les anciens textes, et même 
elle était appliquée au diable (2). 

En donnant i\ son fils aîné le nom de Guillaume, Tôle d'Étoupe 
avait certainement eu rarrière-pensée d'en faire une qualification 
dynastique. S'étant vu disputer le titre de duc d'Aquitaine porté 
par son père, il ne négligea rien pour affirmer les droits que sa 
race avait à s'en parer et le fait de la transmission d'un nom 
prédispose à accepter favorablement celui d'un litre. Lors- 
qu'Eble appela son fiisfîuîllaume, ilne pouvait assurément avoir 
eu la pensée qui germa dans l'esprit de ce dernier; il agissait 
ainsi en mémoire do ses parents, les comles d'Auvergne de ce 
nom, et en particulier de celui qui avait été le prolecleur de sa 
jeunesse, mais il ne pouvait prévoir, lors de la naissance de cet 
enfant jque les trois derniers possesseurs de ce pays d'Auvergne 
décéderaient sans hoirs et que leur héritage, spécialement le 
duché d'Aquitaine, lui reviendrait; il en était autrement de 
Tête d'Étoupe. Le hasard des événements avait voulu qu'à un 
moment donné il recouvrât ce duché d'Aquitaine, dont il avait 
été momentanément dépouillé, et dont le litre avait été succes- 
sivement porté si brillamment par deux ducs du nom de lluiU 



1 



historien se trouve corrigée dans le lableau çéacalogique intitulé : Comles de Poiciiers 
et ducs de GuyentiCj placé en tôle du volume et auquel il y a toujours lieu de se tenir 
de préférence. 

(i) Du Caoçe, Glossarium, au mol Ferrebrachia, d'a|>rês Guillaume de Fouille, 
De gestis Norman . : 

Is quia fortis erat, et Fcrrea diclus linbere 
Brachia, nam validas vires animumque gercbat. 
(a) Du (iaoge, Giossariti/ity d'après les Miracles de Notre-Dame : 

Ficrabras 

Ccsl anemis qui maint mal brace. 
M. Lot (Les derniers Ciirotiftifietts, p. 210) désigne le comte de Poitou sotia le 
Bumom de Fierebrace ; douk ne saurions dire à quel ancien texte il a euiprunté cetle 
traduclioa du mot Ferabrachia. 




GUILLAUME FIER-A-BRAS 



lOI 



laume. Il élail le Iroisième Guillaume qui en fût pourvu et il eut 
alors celle inspiration géniale que ce nom et celle qualité demeu- 
rassent inséparables l'un de l'aulre, c'est-à-dire que les comtes 
de Poitou fussent ù toujours des Guillaume d'Aquitaine; celle 
idée fut si bien comprise par les intéressés que désormais le nom 
de Guillaume fut toujours attribué par les comtes de Poitou à 
leur premier né jusqu'à rexlinclion de leur race; môme si, par 
un cas fortuit, il arrivait qu'un putné passât au premier rang, 
celui-ci s'empressait d'abandonner le nom qu'il avait reçu au 
baptême et de prendre la dénomination patronymique sous 
laquelle avaient été désignés ses prédécesseurs, tel fut le cas pour 
Pierre et pour (iuy-Geoffroi, les fils de Guillaume le Grand (1). 

Deux faits d'ordre général attirent tout d'abord l'altention 
dans l'histoire de Fier-à-Rras : l'un, c'est que dans tous ses actes 
il s'intitule duc d'Aquitaine, puis, que, dés son avènement, les 
hostilités cessent entre les comtes de Poitou et la maison ducale 
de France, faits qui peuvent avoir entre eux une certaine corré- 
lation. 

Ce titre de duc, que son père n'a pas osé prendre, Fier-à-Bras 
s'en pare aussitôt et dans le préambule d'une charte datée du mois 
de mars 967, par laquelle il concède à un particulier, en qualité 
d'abbé deSaint-Hilairc. la possession censuelledecertainesterres, 
il se qualifie de duc des Aquitains par la grâce divi(ie(2). Ce protocole 
était de régie dans les actes importants, mais quand il agissait 
simplement comme abbé de Suint-Hilaire, dignité qui, avons- 
nous dit, ne cessa, depuis Tête d'Etoupe, d'être unie à celle de 
comte de Poitou, il n'était en général désigné que sous le titre 



(i) Olte uniformilé de nom, allant du père au fils et à leurs desceDdants, avait des 
iDconvénienls ; il était ioévitabte qu'il devait se produire des confusions, tant dans la 
litpiée des comtes (jue dans les faits attribués à chacun d'eux, surtout à une époque 
où la mémoire des événements n'était guère conservée que parla tradition orale. Cet 
embarras a clé en partie évité par suite dQ l'habitude de distîn^uer les s;;rns par un 
sobriquet, coutume remontant à la plus haute antiquité et qui fut très appliquée 
â l'époque dont nous nous occupons ; nous nous en sommes tenu à cet usage, et si 
nous avons soin de donner eo tète des chapitres consacrés à chacun de nos comtes 
leur numéro d'ordre dans la série des comtes de Poitou et ceux qui leur reviennent 
dans la suite des (îcillaume, considérés tant comme comtes de Poitou que comme 
ducs d'Aquitaine ; nous ne faisons pas étal de ces numéros dans notre récit et nooa 
les désiirnons uniquement par leurs surnoms. 

(a) « Guillelmus, divina ordioante cterocntia, AquitaDcostom dux > (Rédet, Dçc. 
oour Saînt-f/i'laire, I, p. 36). 



loa 



LES COMTES DE POITOU 



de comte et abbé (i). Dans d'autres circonstances, il se fait appe- 
ler comte et duc. mais, à l'opposé de son pÎTe, il ne joint pas à 
celle qualification de comte la dtisignalion des divers comtés sur 
lesquels il dominait ; cet(o dénomination de duc d^Aquitaine, qu'il 
portait seule, est insuflisante pour nous permetlre desavoir sur 
quelles portions du duché il exerçait son autorité imniédiale cl 
elle dissimule sûrement à nos yeux un amoindrissement, qui fut 
la perle de l'Auvergne et du Velay (2). 

Guillaume, qui avait environ vingt-six ans lors de la mort de 
son père,n'étail pas alors marié; il ne semble pas, du reste, avoir 
été pressé de changer sa situation, car c'est seulement dans le cou- 
rant de l'année 9G8 qu'il épousa l']mma ou Emmeline, fille de Thi- 
bault le Tricheur, comte de Chartres, de Blois et de Tours, le plus 
puissant vassal du duc de France (3). Il constitua à sa femme un 
douaire importani, désigné un jour par lui sous le nom de main- 
ferme, principalemenl dans celteporliondu Bas-Poitou qui s'étend 
entre les marais de la Sèvrc et le Lay, tandis que le comte de Blois 
donnait en dot à sa fille le château de Chinon et son territoire (4). 
Celle alliance, préparée par l'évêque de Limoges, qui nous appa- 
raît comme le continuateur de la politique de Tête d'Étotipe 
et l'administrateur du Poitou sous le nom de son neveu, avait 



(i) nédct, Doc. pour Siiint-Ifilaire, charios de (^67 à 991, pp. 37 à 63, 
(2)D. \'aisséle, dans sod Hisloire de Languedoc, el ses nouveaux éditeurs n'ont pu 
percer le voile quicacho ravêiieinent de la dynastie des comtes nationaux de l'Auver- 
ffoc ; oa conalale seulement que Guy, fils de Roberl, vicomte de Clcrmont, qui, dans le 
cartulaire de Sauxîllaiia;es (pp. toO, a84 et 278} est d'abord qualifié, au lemps do 
Lothairc, de vicomte, puis do comle, titre dans lequel il semble succéder à Guillaume 
Taillcfcr, comle de TotiInu<ïe, Ce dernier avait dû faire un accord au aujel de l'Au- 
verjijnc avec rbértticr de Tcte d'Eloupc qui lui aurait abandonné ce pays eu écbanjje 
de ce titre de duc d'Aquitaine, por>c précédemmenl par Taillefer, et demi ni celui-ci ni 
ses successeurs ne se sont parés à partir de l'avènemenL de Fier-à-Bras {V'oy. /h'st. 
de Umtjuedoc, nli« éd., UI, p, 180 ; IV, p. 88, notes xvj et xviii). Le conmle de 
Toulouse, après avoir essaye vainement d'asseoir sa domination sur ce pays d'Au- 
vergne, dut y renoncer de j^rè ou de Force lorsque Lolbairc vint installer son tils 
Louis à Brioude en qualité de roi d'Aquitaine ; il est même possible que le litre de 
comte fut octroyé par le roi au vicomte Guy pour l'attacher plus étroitement au jeune 
prince. 

(3) Ladate précisede ce mariag-e estinconnue, mais elle esta peu prèa fixée par l'il^e 
qu'avait Guillaume le Grand, fils de Fier-à-Bras et d'Emma, lors de son décès advenu 
le 3o janvier io3o ; il avait alors 61 ans, ce qui porte sa naissance à l'année loBij 
environ. La nouvelle comtesse aurait été forl jeune, car» si l'on s'en rapporte à Pierre 
de Maillezais (Labbe, AVjya 6/6/, /«««., II, p. 228), elle aurait eu quarante et un ans en 
QQJi, ce qui lui donnerait quinze ans lors de son mariage. 

(4) Besly, Hîst. des comtes, preuves, pp. 280 el 288. 



GUILLAUME FIER-A-BRAS 



lo3 



assurément un caraclère politique ; grâce à elle, la frontière du 
nord du Potlou se lrouvaitd<?sormais prol<5gée parle châlcau-fort 
de (lliinon. el, d'autre pari, elle devait forcL'nienl amener une 
détente dans les rapports entre le comte de Poitou et le duc de 
Franoe, suzerain du père de la nouvelle comtesse. La situation 
d'HuguesCapelétaUIoin d'être aussi brillante que celle desonpère 
ïlugues le tîrand. 11 n'avait pas trouvé dans Lolhaire le prince 
facile à mener qu'avaient été ses prédécesseurs ; celui-ci s'était 
aiïranclii du rôle secondaire que leur faisaient jouer les ducs de 
France : il avait voulu être roi, et il Fêtait. La vie dllugues se 
passait à se brouiller et à se réconcilier avec le roi son cousin, et 
l'avenir ne lui paraissait peul-être pas absolument sûr. 8a poli- 
tique, dont l'babileté devait le faire arriver un jour au pouvoir 
suprême, lui conseillait d'abandonner contre le duc d'Aquitaine 
une lutte dont, avec ses seules forces, il paraissait peu probable 
qu'il piH venir à bout, et, d'autre part, celle-ci se trouvait être 
d'accord avec les sentiments qui régnaient à Poitiers. De là un 
rapprochement qui finit par une alliance dont le gage fut le 
mariage dllugues avec Adélaïde, sœur de Fier-ii-Bras(l). De ce 
jour une paix que rien ne paraît avoir troublé régna entre les 
ducs de France et d'Aquitaine. 

La première manifestation qui nous soil parvenue delà person- 
nalité de Fier-à-Bras comme comte de Poitou ne remonte qu'au 
mois de janvier 965 ou 9C6 ; il assistait alors à une importante 
donation que fil son oncle Eble à Fabbaye de Sainl-Maixonl et 
dans laquelle il est expressément mentionné, car l'évêque de 
Limoges, au moment où il faisait à ses moines ce riche abandon 
de son domaine privé, avait déclaré qu'en agissant ainsi il avait 



(0 On n'est pas plus renseigné sor la dal« du œariaj^ da duc de France avec 
Adélaïde que sur celle de l'union du comte de Poitou avec Emma ; bien plus, on a'esl 
demandé lone^temps quelle élail la maison à laquelle appartenait celle princesse. 
M. Lot {Les derniers Carolingiens, appendice IX, pp. 358 à 36i) la rattache à la 
maison d'Aquitaine et établit très judicieusement que la parenté qui existait entre les 
comtes de Poitou cl les rois de France de la race capétienne provenait de ce mariat^e. 
Telle était aussi ropinioo de .Mabillon (.Inn. Jiened., III, pp. 655 et 650), que nous 
adoptons pleinement. M. Ptister, qui s'est consacréspécialemenlaurè^^ne du roi Robert, 
augure (t'tudes sur le règne de Robert le Piea,T, p. a) que la naissance de ce prince 
eut lieu vers 970,dale qui permettrait de placer le manage d'Hugues Clapet dans l'année 
96Q au plus lard, c'csl-i-dire très préa de l'époque où Tcte d'Etoupe dul contracter 
le sien. 



LES COMTES DE POITOU 

en vue le salut de son âme, le pardon de l'âme de son frère le 
comlc Guillaume et la consalation de son neveu, qui portail le 
le même nom. Le comte de Poitou ôtail accompagné des trois 
vicomtes d'Aunay, de tUiâlelleraull el de. Thouars, dont la pré- 
sence avait pour objet de donner toute garantie à l'exécution de 
l'acte, car, bien qu'Eble déclarât disposer de sou bien hérédi- 
taire, il n'était rien moins que sûr que ses volontés fussent un 
jour exécutées, l'abbaye ne devant entrer en possession des biens 
qui lui étaient ainsi attribués qu'après la mort du donateur {!). 

Vers la même époque, un événement^ qui aux yeux de tous ses 
contemporains avait une importance capitale, se produisit à Poi- 
tiers- Aussitôt après que ïôle d'Ètoupe se fut retiré du monde, 
Adèle de Normandie mil à exécution son projet de se consacrer 
à Dieu. Elle avait acheté im vaste emplacement contigu aux mu- 
railles de la ville, touchant à la poterne de Saint-lïilaire de la 
Celle, et situé non loin de l'abbaye de Sainte-Croix dont il semblait 
être la continuation, afin d'y construire un monastère en l'honneur 
de la Sainte Trinité, Mais l'autorisation royale était nécessaire 
pour amener la réalisation de ce dessein et assurer la perpétuité 
de l'élablisseraent. Guillaume, sollicité par sa mère, s'adressa à 
Lolbatre ; conformément à leur désir, le roi autorisa rétablisse- 
ment qu'Adèle avait en vue et lui concéda la faculté de jouir en 
toute franchise des biens qui lui étaient donnés dans le présent 
et de ceux qu'il pourrait acquérir à l'avenir; dans son diplùme il 
mentionnait môme ceux qui devaient constituer la première dota- 
lion de l'abbaye, à savoir, celle cour de Faye, acquise antérieu- 
rement par Adèle du comte Koborl, dans laquelle se trouvaient les 
églises de Saint-Julien l'Ars et de Sainl-Gcrvaisde Nieuil-l'Espoir 
et, de pluSj la cour de Secondigné, près Cbizé, avec son église de 
Saint-Pierre et les alleux du Vert et de Sari (2). 

Il ne parait pas que Fier-à-Bras ait contribué personnellement 
à la fondation de sa mère, et même ses générosités à l'égard des 



(i) A. Richard, Chartfs de Sninl-Maîxenl, I, p. 48- 

(a)[lealy, llist. ifei comtes, prsuves, p. 3j(j ; D. Foalenenu, XXVII, p. 27, d'a- 
près l'oritîinal aujntirtî'liui perdu, Cet acle n'est pas dalé, mais comme il a été 
dressé par le uolnire Gpiiorj h la requi^le de l'archevêque de Reims, Odolric, çrand- 
chancelier, il doit être compris cnlro les années f>63 et^fj!];, dales de ta mort de Téle- 
d'Etoupo et de ceîlo d'OJoIric '^Voy. Appenuicb II). 



GUILLAUME FIER-A-BRAS 



to5 



établiàseaienls rcîligieux nous paraissent dans ces premiers temps 
assez reslrei nies. Diri^çé parEble, il nedissipail pas son domaine 
personnel, et c'est évidemment uniquement pour être agréable 
à son oncle qu'il donna à SainL-Marlial de Limoges le domaine 
d'Asnais en Sainlonge(l) et qu'il restitua C.aui'cnme à Saint- 
llilaire de l'oiliers.Ce dernier alleu avait été d'ancienneté lt')gué 
à celle abbaye par le coiiile Aymar, mais, après la mort de ce 
dernier, le comte Eble avait jugé bon de le réunir h son domaine. 
Pier-à-Bras mil toutefois une restriction à son acte d'abandon; 
il déclara que les chanoines de S:unl-llilaire auraient, à partir 
de ce jour, la jouissance del'j^glise de Notre-Dame de r.ourcôme, 
mais qu'ils n'entreraient en possession du domaine qu'après son 
décès, et enfin, pour bien marquer leur droit de propriêlé, il 
s'engageait à leur payer chaque année, le 1*' novembre, jour de la 
fêle de sainl Hilaire, une redevance de o sous (2). 

On le voit encore assister, en 966 ou 967, avec le docteur de la 
loi Amel, à la donation que le vicomte d'Aunay Chaton, sa femme 
Arsende et son frère Eblc firent à l'abbaye de Siini-Cyprien de 
l'alleu et de l'église de Homazîères,dans le pays de Uriou {'A). 

C'est à ces quelques faits isolés que se réduit ta connaissance 
que l'on a des premières années du gouvernement de Fier-ù-Bras. 
Assurément il n'était pas marié lors de la fondation de la Trinité, 
car son nom Hgure seul dans les actes qui accompagnèrent l'exé- 
cution dt'S désirs d'Adèle, aussi bien que dans tous ceux émanant 
de son autorité souveraine^ soit comme comte, soit comme abbé 
de Saint-llilaire qui précédèrent l'année 968; mais à partir de 
son mariage la situation se modifia. Le comte, Ger de sa jeune 



(i) Duplcs-Agier, Chron. de Saint-Martial de Limoges, p. /|"). 

(a) Hcdrl, Doc. pour Saint-Hilaire, I, p. 44* CeUe pièce, comme il arrive sou- 
veol à ceUc époque, n'csl p.is datée. Besl^' {Ilist. de<t co/ntes 'preuves^ p. aO."») l'at- 
tribue à l'année gyô ; D. FoiUeneau(X, p. 171) el Rédel la rajeunissent el la placent en 
çyo. II nous parait que celle date n'csl pas encore assez reculceet quelle doit être anté- 
rieure au niarjaije deFicr-à-tiras,pour ce motif qu'après cet événement le comteasso- 
cia constamment sj f^mme et son fils h ses actes; dans le cas présent, les cîianoines 
n'auraient pas manqué de faire inlcrveuir la femme et le iî\s du comte de Poitou pour 
se garantir contre toute revendication ultérieure. D'autre part, Guillaume impose 
aux chanoines l'obliçpalion de faire dans l'avenir mémoire de lui etde te rappeler dans 
leurs prières, ufin d'oblcuir le pardon de ses fautes cl ne parle nullement de sa fa- 
mille. Ce sont autant de prêsnmptions (ju'il n'était pas encore marié et par suite que la 
charte doit être placée entre les années cfùZ et gCâ. 

(3) Cart. de Suint-Cyprien, p. a8G. 



LES COMTES DE POITOU 



femme, la fait assister aux grandes réunions plénières où il la 
pri'senle à ses vassaux ; c est ainsi qu'en îHjO on la voil à ses cùt<^s 
dans une assemblée où se Irouvaient les vicomtes d'Aunay, de 
ChAlellerault et de Thouars, ce dernier accompagin'' de sa 
femme Audéurde, et dans laquelle toute authcnlicilù fui donnée 
à l'acte de fondation du prieuré de tUiâleau-Larcher, faite par 
Ebbon, par sa femme Ode el teur filsAchard(l). Puis, celte môme 
année, un enfant lui étant né, il agit pareillement i\ son égard et 
fait porter au nombre des témoins d'une concession de marais 
faite à l'abbaye deSaint-Cyprien, non seulement sa femme Emma, 
mais encore son fils (juillaume (i). 

La présence de la vicomtesse Audéardeà Poiliersavail eu une 
conséquence pratique qu'il n'est pas bors de propos de signaler. 
Elle avait pu s'entretenir avec la veuve de Tête d'Éloupe dans la 
retraite que celle-ci s'élail préparée el voirie fonctionnement de 
son œuvre. Pénétrée de l'idée qui avait présidé à la fondation du 
monastère de la Trinité, elle résolut d'installer sans tarder, mais 
dans de moins grandes proportions que la comtesse de Poitiers, 
une maison qui servirait, sous la forme monaslique, de refuge 
aux jeunes filles de ses vastes domaines. Elle l'établit dans une 
vallée, aux portes du chilteau de Tbouars, el la plaça sous l'invo- 
caLion de la Sainte Vierge^ de sainl André el de saint Jean-Bap- 
tiste (3). Puis, pour assurer la perpéluilé de sa création, elle 
s'adressa au comte d'Anjou, son voisin, et obtint de lui qu'il lui 
abandonnât, pour toute la durée de sa vie aussi bien que de celle 
do son mari, le vicomte Arberl, la jouissance des églises de Saint- 
Ililaire de Faye, de Saint-Pierre de Misse et de Saint-Saturnin 
de Chavagné avec leur territoire que ce comte avait précédem- 
ment donnés en bénéfice au vicomte Aimeri, l'oncle et le prédé- 
cesseur d'Arberl : c'était en un mot la transmission d'une main- 
ferme. Ces domaines devaient, après la mort des bénéficiaires, 
passer à la nouvelle abbaye, qui, sans nul doute, dut jouir de 
leur revenu dès son établissement. Le duc d'Aquitaine, en sa 

(i) Caj'l. de Saint-Ci/prieftj p. 25/|. 

(aj Cart. de Saint-Ctjprien, p. 3 16. Cel acte est compris entre le 12 novembre gtiS el 
le la novembre yO^. 

(3) Ce nioaastère, qui resla dnns l'absolue dé|)endance des vicomics de Thouars, 
fut par la sulle conuu sous le aoai de Saint-Jean de Bonnevul. 




GUILLAUME FFER-A-BRAS 



toy 



qualité de suzeraîn, donna son consenlement à cette aliénation et 
mônioil s'enlremit poiirohlenir du roi son autorisation suprême ; 
Lotliaire se rendit à t'oitiers, où le comte d'Anjou vint lui pré- 
senter sa requête, le fO janvier 973, et là le roi fiL délivrer un 
diplôme par lequel il donnait gracieusement son assentiment à 
toutes les conventions conclues entre les parties (t). 

Il semble que Fier-à-Bras ail été destiné à subir toute sa vie 
la pressante influence de son entourage. Jeune homme, c'était 
son oncle J->l>le qui gouvernait en son lieu; plus Lard, ce fut sa 
femme qui faisait exécuter par lui les décisions qu'elle avait pri- 
ses. Les premiers actes auxquels il ait attaché son nom sont des 
témoignages de bon vouloir k l'égard de particuliers ou des géné- 
rosités envers des élablissemenls religieux ; ils consistent en gé- 
néral dans des concessions en main ferme, faites h des personnes 
qui lui sont spécialement recommandées^ de domaines dépendants 
de quelqu'une des abbayes de la région à charge de leur payer, 
en signe de sujétion, quelques sous de cens, généralement cinq ; 
de 967 a 975, on en relève presque chaque année dans les cartu- 
laires(2). 

De toulcsces libéralités la plusimportante est celle par laquelle 
Guillaume^ prenant dans l'acte le titre de duc de toute la monar- 
chie des Aquitains, fit don à son fidèle Bérnerroi, à la femme de 
celui-ci et à deux de leurs successeurs, après leur décès, de la 
chapelle de Saint-Denis de Jaunay avec toutes ses dépendances, 
à charge de lui payer une redevance annuelle de cinq sous h la 
Toussaint, Non seulement le duc ordonna à Boson, chef des scri- 
bes du chapitre calhédral de Saint-I'ierre, de rédiger celte main- 
ferme, mais encore il apposa lui-même sa croix au bas de l'acte 



(i) Gallia Christ., II, cot. 306, iM. Lot, qui coafoad l'abbaye de Saint-Jeaa de 
lk>OQeval avec celle de Bunncvaux, près Poiliers, dil que l'aclc de fondalion de Bon- 
pcva! est bien su?pcct {Lfs tlettn'ers Carolingiens, p. 7O). Peut-élre a-t-il élé quel- 
que peu retouché, mats on n'ea doit pas moius considérer les clauses comme exactes 
el il contient des iadic.tttûns diplomuttques qu'ua faussaire postérieur n'aurait pu 
iiuagincr, telles que la meûtion de la présence de (jibouin, évéque de Ghâlons-sur- 
Marne, qui accompagnait ordloaircrnenl Lolhaire dans ses voyag^es (Voy. Lot, pp. 36, 
59 el 9a.) 

\2) Voy. Rédel, Doc. pour Saint-llilaire, I, pp. 30, 4o, 4a. 4i». 46 et 48 (actes de 
967, qOij, 970, 974. v-ers 974 et 97a); A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p, 
53 (acte de 968); D. Funlencau, XIH, p. 92 {acte de janvier 97/1 pour Snint-Jeaa 
d'Angcly). 



LES COMTES DE POITOU 

et le fit reconnaître par la nombreuse assistance qui l'entourait; 
à la suite du seing du comte soûl en eiïet mentionnés C(?iix de la 
comtesse Emma, de leui- liis Guillaume, encore tout enfant, de 
Gilbert, évèquo de Poitiers, de Savari, trésorier do Sainl-liilaire, 
de Frogier, abb6 de Saifit-Michel en Lherm, de I5oson et de Main- 
gaud, archidiacres, de Seguin, abbé de Notre-Dame-la-Grande, 
de Constantin, abbé de Saint-Lîgaire,d'Isembert de Gliâlelaillon et 
de son fils du même nom, de Manassé, son frère, dWrnoul, abbé 
de Saint-Jouin-de-Marnes, d'Airaud, vicomte de Châlellerault, 
d'Aimeri, vicomte de Thouars, d'un autre Aimeri, peut-être son 
fils, dont le nom vient immédiatement après celui du jeune («uil- 
laume et qui élait vraisemblablement son compagnon de jeux, 
de (Jhâlon, vicomte d'Aunay, de Heuaud, le viguier, et de Gerore, 
le veneur. Cet acte, qui donne une idée de raffiaence de person- 
nages importants qui se rendaient auprî^s du comte de Poitou 
lors de la tenue de ses plaids, est du mois de juin 974 ou 975 (1). 
Eble, le pieux et sage conseiller de Fier-à-Bras, n'assistait pas 
(1 celte assemblée, un grave événement venant à ce moment même 
de troubler sa vie. Possesseur des abbayes de Saint-Maixenl et 
de Saint-Michel en Uierm en Poitou, de celle de Soligiiac en Li- 
mousin, de l'évèché de Limogeseldela trésorerie de Sainl-llilaire 
de Poitiers, il aurait pu, comme tant de hauts dignitaires ecclé- 
siastiques de l'époque, vivre en grand seigneur terrien, plus 
occ;^pé des choses mondaines que de celles du ciel, ainsi que s'ex- 



(i) Uesty, ItfsL des comfe.s, preuves, p. 2()0 ; Ciirl. de Bourg'ucil, p. ^3. Les ren- 
vois fails au cartulaire Je Bourifueil se rapportenl au vnlumc appelé par Salmrm le 
carluJairc Je D. Fouquct el <)tïi ea ]8(J8 était en possession de M. l'ablié Goupil Je 
Boinllé à Uouryueil. Ccl acte est ainsi daté dans lo carlulairc: nnna XL régnante 
rege Lolharùi. Il y « une erreur manileslc Jniis le nombre ci-dessus indiqué des 
années du rèi^ac de Loihaire ; ce prince jjayant succédé à son père le lo septembre i)54 
et é(aul mon le 2 mars 98C, n'eut «pic IreiHc-deuv ans de règue. Bcsly, supposant 
ipic le second cliiiïrc de îa date de la cliiirtcdc lîouri^ucil devait être uo X, transfor- 
mée en L ywr le copiste du cartulaire, pliti;a ccl nclc en 97') ; en le faisant il cunmiet- 
lait une léiyëre erreur, car le mois de juin de t'aunée y7!> correspond à la xxi* année 
du règne de Lolliaire. C'tst puurlant cette (î:ile <|uc nous adoplonH et nous ne noua 
charg-eoDS pas d'explî([uer coriuneol le sciibe du cartulaire a pu écrire XL au lieu de 
XXI, mais le fait ne nous en paraît pas moins rcrtain. Tous les synchronisnics que 
fournissent les nombreux témoins de l'acte conviennent à celte année, et particuliè- 
rement celui tiré de In présence de l'évi^qiie Gilbert qui, selon la chronique de Sainl- 
Maixeul (p. 38iK succéda à Pierre, évéque de Poilicrs, dans celte année 975; nous 
rejetons donc sans hésiler les années r)8u,r)83 clmi^me (jt^j.tjue l'on a succcssiv^ement 
attribuées à cel acte, el contre chacune desquelles il y a lieu de présenter de graves 
objectioos. 




GnLLAUME FIER-A-BRAS 



log 



prîmaienl ces mômes personnages, alors qu'ils élaienl touchés de 
la grâce ou qu'ils succombaient sous le poids des remords causés 
par les trop nombreux actes de violence ou de rapine qu'ils étaient 
sujets à commetlre, mais il était pourvu de sentiments véritable- 
ment chrétiens, et il mil sa conduite en rapport avec eux; dès 
lors, commonçail à se produire ce mouvement religieux qui se 
dessina plus vivement par la suite et qui tendait à la réforme des 
établissements où la discipline s'était relâchée par TefTel des 
invasions normandes et d'un état de guerre permanent. Eble 
sentit qu'il ne lui était pas possible de remplir avec exactitude 
les devoirs qui lui incombaient h l'égard des diverses charges 
dont il était pourvu ; il abandonna la plupart de ses dignités et ne 
conserva véritablement que l'administration de Saint-llilaire, 
dont l'exercice lui était facilité par suite de l'obligation où il se 
trouvait de faire de fréquents séjours à Poitiers pour assister 
aux conseils du comte; ailleurs, il s'était ctioisi des coadjuleurs; 
on en connaît un pour Saint-Maixent dès 942, on en trouve à 
Saint-Michel en 97i et enfin, à Limoges, il avait fait nommer, 
assurément par le duc d'Aquitaine, un chorévêque du nom de 
Benoit, élevé par lui dès Tenfance, et qui, par TefTelde ce choix, 
devenait, ainsi qu'il le désirait, son successeur désigné (1). Au 
mois de juin 974, Benoît se trouvait aux côtés d'Kbte à Saint- 
Hilaire de Poitiers en compagnie des deux abbés sulTraganls de 
celui-ci, Guiberl et Frogier. Or, il advint qu'une guerre éclata 
entre Géraud, vicomte de Limoges, el Boson dit le Vieux, comte 
de la iMarche. Ce dernier se préparant à faire le siège du chfkteau 
de Brosse, une des principales forteresses du vicomte de Limoges, 
qui lui était advenue par son mariage avec Holhilde, héritière 
du vicomte de Brosse, envoya son fils Hélie, comte de Périgueux, 
auprès du duc Guiilaume pour le décidera faire campagne avec 
lui, mais malgré les présents dont il avait accompagné sa requête, 
llélie échoua dans sa négociation. On peut croire qu'Eble ne fut 
pas étranger à cette détermination et qu'il prit parti pour son 
suppléant au siège de Limoges, le chorévêque Benoît, qui favorisait 



(i) A. Richard, Charte* de Sainl-Mai.cent, iolrod., I, p. ucvl; Chron. d'Adémar, 
p. 147; Chron. de Saint-Martial de Limoges, p. i45) Rédel, Doc. poar Sainl- 
JJiluire, I, p. ^Q. 



LES COMTES DE POITOU 



le vicamlc. Les Iroupes de Géraud commandées par son fiis Guy, 
secondées par les gens d'Argenton, cnlrèrent en lulle avec les 
Marcliois,qiii ravageaient le pays de Saint-lienoîl-du-SauU,el les 
repoussèrent (I). Ilélie, furieux de son insuccès, s'en vengea sur 
l'évêque ïîenoît; celui-ci se trouvait à Poitiers au mois de mars 
97() et y avait assisté à l'acte solennel de raiïranchissement d'un 
serf du domaine d'Hl)le, fait par ce dernier sur la requête des 
chanoines de Saint-Milaire (2). Il s'en retournait, sans doute ù 
Limofîes, quand il fui pris par llétie, qui lui fil crever les yeux; 
Benoît ne put résister à ce cruel supplice et succomba a ses souf- 
frances (3). Eble, profondément affligé de ce malheur auquel il 
avait peut-être inconsciemment contribué en détournant son ne- 
veu de s'allier avec le comte de la Marche, tomba dans une mala- 
die de langueur dont il iiiouruL le 26 février 977 dans t'abbaye 
de Saint-Michel eu Lherra où il s'était retiré (4). 

Le chûtiment des coupables ne s'était pas fait attendre jusque- 
là. Fier à-Bras, justement indigné de leur conduite atroce, unit 
ses forces à celles du vicomte de Limoges qu'il chargea spéciale- 
ment de tirer vengeance de l'atleulat commis sur l'ami et l'auxi- 
liaire de son oncle. Dans un premier engagement Ilélie fut vain- 
queur, mais lors d'une seconde rencontre Guy, le fils du vicomte 
de Limoges, triompha de lui et le fit prisonnier avec son frtre 
Audebert. Ilélie fut enfermé dans le châleau de Monlignac el 
devail',en punition de son crime, avoir les yeux crevés; il réussit 
à s'échapper, mais, s'élant rendu en pèlerinage à Home pour 

(i) De Certain, Miracles de saint Benoit, p. i nj. 

(2) Hédel, Doc. pour Sainl-l/ii(tire, I, p. fit. 

(3) Chroit. tl'Adéinar, p. 147. l-.e citrouiqueur ne dit pas quel fui le motif qui 
poussa le comlc de IVrigueux à faire subir A Bcnoîl ce cruel supplice. M. de Las(ey- 
vm [Etude sttr les vomies de Limoges, p. Si) émet la supposilioD qu'IIéJie voulait 
pcut-élrc réserver !e sièjçe de Limo^-es, après la dispnrilioo d'Eble, h. son jeune frère 
Maclin, qui fut plus lard évi' [ue de r*ériiîueu.v; ce calcul est possible, maïs aussi 
bieu, il n'y a pcut-élre pas lieu d'en chercher si loniç et ne doit-on voir dans l'acte 
d'Fléltc que ta Pcroce manifestation d'uu caractère barbare, 

{'1) Chron, iVAdi'iiiar, pp. i/|7-i;)0. J/obituûirc de l'abbaye de Sainl-Maixent (A, 
flichard, C/iarli's 'de Saiui-Maixeiif, II, p. 3i5) indique au 2G février la déposition 
(la mort) de l'évêque Eble; la date de J'aniice est inconnue, mais noua établissons plus 
loin (page ni, noie 2) qu'elle répond A l'année 577 au plus tôt. N'ayant pas eu à * 
noire disposition, en 188O, les élémcnls d'information que nous possédons aujoor. 
d'bui, nous avions alors commis une lè«;èrc erreur {Charles de Sainl-Mnixeuf^ 
iutrod., j), i.xvi) en assig-nanl la mort d'Eble j» l'année 976, d'après un documeal dont 
nous leuoQs aujourd'hui l'ÏDdication pour inexacte. 



* 



4 



GUILLAUME FIER-A-BRAS 



soUiciler son pardon auprès du pape, il mouruL en roulft, Quanl 
à Audebert. il fui lon^lemps retenu dans la lour do la cilé de 
Limoges, dont il ne sorlil que pour épouser Auinodi^ la sccur 
du vicomte fiuv. Il restait encore un troisième IVère, Josherl, 
sans doute le plus criminel, (auteur direct de la mort de lîenoll ; 
H s'était réfugié auprès de Renoiil, frère de Guillaume Taittefer, 



ilèi 



alors 



comte d'An^uuieme, qui coniesiaii alors a son neveu Arnau* 
Manzer, fils naturel de Taillel'er, la possession du coraLé. Josbert 
fut fait prisonnier par Arnaud, qui, te considérant comme l'etmc- 
mi personnel du comte de Poitou, le lui livra. .losbert fut donc 
transféré à Poitiers et Fier-ù-Bras, par application de la loi du 
talion, lui fil crever les yeux (1), Ces actes de barbarie semblent 
tout naturels aux gens de l'époque; il n'y a pas dans les chroni- 
queurs de cris d'indignation contre de semblables procédés qui 
témoignent de la sauvagerie dont faisaient preuve dans leurs 
guerres privées tous les seigneurs que la passion du lucre ou les 
motifs les plus futiles jetaient à chaque instant les uns contre les 
autres ; nous ne pouvons dire qu'une chose pour excuser le 
comte de F'oitou (2), c'est qu'il était de son temps. 

11 ne prit pas personnellement part à la guerre avec les comtes 
de la Marche ; il était plus occupé de ses plaisirs,, laissant à son 

(i) Chron. (TAJéitiar, pp. 1-^8, i5o. 

^2) Aucun des évriiemciils ipic nous veuona de rapporter n'est daté, sauf toutefois 
ht mort du comle Hcnoul, sur tni)uellc ou va revenir. Pour plao«r les fnils dans 
leur ardre vi-rilatilc, il n l'allii recourir à des syachroiiisines. L'cvèi]ue ISenoîl 
était vivant la \ingt-deuxièiue année du rèi^.je de LoUiaire (entre le loseplcn^bre 
975 et le 10 seplembre 9761, ce qui est ctalili par une charte du carlulaire de Sainl- 
Cyprien, où 00 le voit vendre à celte abbaye, pour la somme de 200 sous, l'alleu 
de Moolpalais, sis dans le pays de Thouars (Hédcl, Cait. dr S<iinl-Cijprifn, p. lu). 
A cet acte assistent te^ vicomtes Arberl, Chàlun et Ralnaud, donL la présence 
implique à Poiiiers une rcuuion qui ne peut être qu'un plaid du comte; or, au mois de 
mars, sous le rès;ne de Lolhaire, llcnoil se trouve dans cette ville et est présent à 
l'afTraachissenirnt Fait par Ehie du serf Duraud, auquel assiste aussi Gilbert, évèquc de 
Poitiers iRcdel, Dec. pour Sainl-Hilatre, I, p. 50 ; comme Gilbert uc fut élcvêau pon- 
tificat qu'en 975 (Çhron.ite Saint-A/iiijcent,p. 38 1), il en résulte que cetlccbnrlcd'afï'raQ- 
cbissement doit être placée au mois de mars 976, époque où l'on a la cerlîtude de 
l'existence de Benoit. Le supplice et la mort de celui-ci sont donc postérieurs ù ce mois 
de mars 976, mais ne scmbleul pas pouvoir dépasser le mois de juillet de celte année 
si l'on s'en rapporte à la chronique d'AngouIcmc.Ce document apprenti, en cfTcr, 
que Renoul, comte d'Anijoutéme, l'un des complices derallental connais sur lieaoit, 
fut tué le G des calendes d'août (27 juillet) 973 [Citron. Engolixmense, p. 9). Evi- 
demment, cette date, rappruchéc des faits énumérés plus haut, est inexacte, mais Ter- 
reur qu'elle renferme peut être Fuicilcinenl corrigée cl doit simplement consister dans 
l'omiasion d'un chiffre à la lia de la aunaéralion, ce i]ui fait qu'un doit lire dccccuucvi 
au lieu de dccccucxt. 



lia LES COMTES DE POITOU 

oncle le soin d'adminislrer son comié de Poitou eises possessions 
direoles. La chasse avait pour lui aulremeiil d'allraits, et, ne se 
contentant pas des vastes forêts qui envîromiaienl Poitiers et qui 
lui fonl encore une ceinture allrayante, il avait été chercher un 
autre théâtre pour se livrer à son divertissennenl favori. Son 
choix, qui atteste la tranquillité dont jouissait alors le Poitou, 
s'était particulièrement fixk sur un point éloigné de sa résidence 
ordinaire, l'Ile de Maillezais, perdue dans les marais de la Sèvre 
et de l'Aulise. Celle île, couverle de bois, était, de par sa silualion, 
ahondanimenl pourvue de toutes sortes de gibiers; il y avait été 
construit unchâteau-fort, qui protégeait celle région isolée contre 
les incursions de pirates ou de bandils, mais qui fut surtout uti- 
lisé par (Guillaume comme rendez-vous de chasse. IJn jour, pen- 
dant une partie qu'y faisait te comte avec ses fidèles, l'un d'eux, 
(iaucelme, poursuivant une laie, la trouva réfugiée dans les ruines 
d'une église, sans doute détruite par les Normands qui avaient à 
diverses reprises établi leurs repaires dans ces lieux sauvages et 
presque inhabités. Ou n'y voyait alors qu'une peuplade compo- 
sée de gens II moitié libres, des colliberts, anciens colons romains 
établis dans cette région, et qui, par suite de leur isolement et 
des maux qu'ils avaient soufterls, étaient retombés dans la bar- 
barie ; en particulier, leur dévotion envers la pluie, la bienfai- 
trice de leur pays, attestait la disparition de toutes croyanceschré- 
liennes et peut-être un retour vers celles qui auraient été prati- 
quées par leurs ancêtres. Cette situation e\|iliquait l'abaiulou 
de l'édifice religieux rencontré par Caucelme ; la comtesse, qui 
accompagnait son mari dans ses déplacements, fut vivement frap- 
pée des circonstances qui avaient amené cette découverte et elle 
décida Fier-à-Bras non seulement ;i relever les murailles de l'é- 
glise, mais encore à établir en ce lieu un monastère dont les 
hôtes célébreraient le service divin pendant le séjour des comtes 
dans ces parages. Les travaux commencèrent bientôt, mais alors 
qu'ilsétaient eu train il survint un grave événement qui en arrêta 
pour quelque temps l'exécution (0. 



(j) Lahhc, Noua bibLman., II, p. 224« Ces faitselceux qui vont suivre aonlrapporléa 
dans un ialércssuul liistorlquc de l'abbaye de Maïllezais, ijuc rédigea l'un des reli- 



GUILLAUME FIER-A-BR\S 



ii3 



La mort d'Rhte auieiia un {j^rand changement dans les liabilu- 
des du comte; it lui faltut gouverner ses étais, les parcourir en 
tous sens pour y maintenir la tranquillité et prendre part lui- 
même à des expéditions guerrières donl jusque-là il avait pu lais- 
ser la direclion h son oncle, comme le l'ut la campagne contre les 
comtes de la Marche. Après la mort d'Alain Barbe-Torle les rap- 
ports s'étaient lendusenlre les comtes de Poitou et ceux de Xanles 
et Fier-à-Bras avait à veiller sur ses frontières de Bretagne ; or, 
un jour qu'il revenait d'une expédition dans ces régions, il accepla 
l'hospitalité du vicomle de Thouars, qui le reçut grandement; 
durant les fêtes, le comte s'éprit d'une jeune femme de la famille 
vicomtale et noua avec elle des relations adultères (1). Emma n'a- 
vait point, en ces matières, la lolérance que l'on constate maintes 
fois à celte époque et (pic l'on pourrait même dire avoir été dans les 
mœurs courantes; elle reprocha vivement à son mari la conduite 
qu'il tenait; celui-ci nen lînl compic et continua sa liaison avec 
la vicomtesse, qu'il garda môme auprès de lui. Emma jura de se 
venger. Un soir qu'elle voyageait dans le pays de Talmond, elle 
rencontra sa rivale sur la roule ; se précipitant sur elle avec rage, 
elle la renversa de cheval et l'abreuva d'outrages, puis elle l'a- 
bandonna aux gens de sa suite qui, pendani toute la nuit, abusè- 
rent d'elle. Mais quand le calme fut revenu dans ses esprits, la 
comtesse envisagea les conséquences de son acte de folie et elle 
comprit qu'elle avait tout à redouter de la colère de son mari 
qu'elle connaissait bien. Profitant de la nuit, elle partit avec une 
pelite escorte de gens dévoués et finit par gagner son cliclleau de 
Chinon, où elle savait trouver un abri sur. Fier-à-Dras, furieux, 



gteo3c de ce monîisière, nommé Pierre, vers to6o,el qui a élé public par Liibl>e (tYonu 
hibl. mun.. Il, pp. 222 h a.lS). Bcsiy, i|tii nvnil Recouvert le manuscril oriçriiial dr CH 
écrit dans la bibliolbèiiuc de Mnillczais, en tîl de lari^es extraits qu'il itisém dann les 
preuves de son Histoire de» eofiites de Poitou, mnis il n'utilisa pas, dans le cours de 
»on œuvre, ce qui .^c rapportait à Fier-à-Uras, le trouvant sans doute peu honorable 
pour 1.1 lurmoirc de ce comte; nous ne part^srcons pas son scrupule et, comme le récit 
de Pierre de .Mailleziiis se trouve géncralentcol d'accord avec la chroooloijie fournie 
parles textes authentiques que nous poisédons, noua lui avons emprunté, après avoir 
collatîonaé avec soin son texte sur rorig'inal(Bibl. Nat., niss. latin, a" 4^0-)« tout ee 
qui peut écbirer l'histoire de nos comtes en nous tenant touteFois en gnrdc contre 
les c5cagératioas ou les ijuclques erreurs que l'auteur a pu commettre dans la relation 
de r^tilK remonl.int .1 prôs d'un si»-cle. 
(1) Voj. ArrE."«i>ioj III. 

8 



n4 



LES COMTKS DE POITOU 



ne pouvant se venger sur sa femme qui lui échappait par sa fuite 
et par l'assistance qu'elle recevait de son frère, le comte de Blois, 
s'en prit à l'objet de ses afieetions : il ordonna d'anôanlir tous les 
travaux entrepris à Maillezais, tant sur son ordre que sur celui 
delà comtesse; un chevalier de grand renom, Foulques, frère 
d'Hugues, comte du Mans, se chargea de cette besogne et en fut 
richement récompensé. 11 reçut entre autres la vaste terre, située 
h six milles de Fontenay, comprenant trois églises, celles de 
Saint-Pierre de Marsay, de Sainle-Hadegonde-la-Vineuse et de 
Saint-Martin de Fontaines avec quinze villas, qui provenait du 
douaire constitué h Emma(l), puis d'autres domaines, sis aux 
portes de Poitiers, que Fier-à-Bras enleva aux chanoines deSainl- 
llîlaire, et en parliciilier la moitié de la cour de Vouzaille. 

11 estasse/, difficile de préciser l'époque où se produisit la sépa- 
ration violente entre le comte de Poitou et sa femme; toutefois, 
elle paraît avoir suivi de près la mort d'Eble. A l'appui de cette 
opinion on peut tirer un indice de ce fait que, de 975 à 985, on 
ne trouve dans les chartes poitevines, et particulièrement dans 
celles de Sainl-Ililaire, ofi jusqu'alors le nom de Fier-à-Bras se 
retrouve presque tous les ans, aucune trace du comte qui devait 
se tenir éloigné de Poitiers. Sa présence au don de marais salants 
qu'un diacre du nom deBoson fil en avril 081 à l'abbaye de Sainl- 
Jean-d'Angély, où il apparaît entouré du comte d'Anjou, des 
vicomtes d'Aunay et de ChâLelleraull, ne peut que corroborer 
celte manière de voir (2). 

Ce n'est pas en qualité de simple visiteur que Gooiïroi Grise- 
gonelle, comle d'Anjou, se trouvait k cette époque auprès du 
comlede Poitiers. Il était venu faire son service de plaid, service 
qui devait avoir lieu à des intervalles réguliers et auquel étaient 
tenus les grands vassaux du comte. Les chroniqueurs ne nous ont 
pas appris à quelle époque s'étaient établis ces liens étroits de 
dépendance; toutefois on peut assurer qu'ils sont antérieurs àl'an- 



(i) Labbe, A'ona hihl . inan., U, p. 225. Pierre de Maillezais ne donne pas le nom 
de l'exécuteur de la vengeance de Fier-à-Bras, muis celui-ci ressort de toute évi- 
dence de deux actes qui moiitrenl Fouti]ucs en possession do partie du douaire 
d'Emma (A. Uîcliard, Charles de Saint- Mauvent, 1, p. 77 ; Besly, IIisl. des comtes, 
preuves, p. 27^^ 

(u')D, Fouleneiiu, XI]I, p. 92. 




GUILLAUME FIER-A-imAS 



ttS 



née 975 (1). Les possesseurs du coinlé d'Anjou ne s'étaient pas 
conlenlés de jouir du mince lorriloire qui, d'ancienneté, faisait 
partie de leur domaine sur la rive gauche de la Loire, ils avaient 
de bonne heure cherché à étendre de ce calé leur aulorilé au 
détriment du Poitou ou de la Bretagne qui, depuis Barhe-Torle, 
dominait dans les Mauges. Foulques le Bon, père de Grisegonelle, 
y était déjà possessionné, car il avait enlevé aux moines de Saint- 
Aubin d'Angers le domaine ou cour de Méron, situé en Poitou, 
qui leur avait été donné par Pépin le Bref ; pour pouvoir agir 
ainsi, il fallait que la région où se trouvait Méron fût sous son 
absolue domination et il en était pareillement au temps de son 
successeur, qui, en 966, restitua ce domaine aux moines de 
Saint-Aubin (2). Mais, soit que Grisegonelle ne se soit pas con- 
tenté de jouir des usurpations commises par son père, soit que 
Fier-k-Bras, poussé par son oncle, ait essayé de rentrer en pos- 
session des territoires qui lui avaient été enlevés, une guerre avait 
éclaté entre les deux comtes. Selon les chroniques angevines, Grise- 
gonelle aurait envahi le Poitou, pris le château de Loudun, défait 
les troupes du comte au lieu dit les Roches, et les aurait poursui- 
vies jusqu'à Mirebeau (3), tandis que les chroniqueurs poitevins, 
au contraire, rapporlent que Fier-à-Bras vint promptement à 
bout de son adversaire (4). Les deux récits ont la môme conclu- 
sion, îi savoir : que le comte de Poilou donna en bénéfice à celui 
d'Anjou, Loudun et plusieurs autres localités dont Mirebeau fut 
sans doute une des principales, mais si pourles Angevins cet acte 
apparaît comme la conséquence de la défaite du comte de Poitou, 
il a pour les Poitevins le caractère d'un acte dépure bienveillance. 
Quoi qu'il en semble au premier abord, cette dernière version 
est la plus vraisemblable. Si le comte d'Anjou avait acquis par 
droit de conquête des territoires aussi rapprochés de Poitiers 
que l'est le Mirebalais, leur possession aurait été l'occasion de 



(i) l^ fnil de la détenlion par le comte d'Anjou des ég'Iises de Foye, de Misse et 
de Chava^né en Poilou, doot il s'était dessaisi en faveur du vicomte de Thouars 
avant 973, en est un téraoiçnaçc certain. (Voy. plus haut, pa^c iu6.) 

(3) Mibille. Inlrod. aiu: rhron. d' Anjou, p, lxvui, note i, 

(3 iMarchegay, Chron. (VAnjoUy p. 376, hist, de Foulque Ucchin. 

(4j Marcliegay, Chron. des églises d^ Anjou, p. 384, Sainl-Maixcnl ; Chron. d'A- 
dimar, p. iSa. 



LES COMTRS DE POITOU 

lulles conlinuclles outre In Poiloii el r.Vnjotj, landis qu'à parlir 
de ce moment, et pi*nd.inl d»* longues années, la paix ré^ma entre 
les deux pays; d'ai(tr<' pari, l'acle volonlairc de Fier-ii-Bras élail 
loulà fait dans les pratiques de l'époque, pratiques si détestables 
au point de vue politique, qui semblent établir que l'iniportance 
d'un grand seigneur f»^.odaldevail sejuger à la puissance deses vas- 
saux. Assurément, si ceux-ci avaient toujours rempli h l'égard de 
leur suzerain les obligations auxquelles les astreignait leur vassa- 
lité, la situation déco dernier n'aurait pu que grandir, mais quand 
le seigneur n'était pas personnellement assez puissant pour con- 
traindre ses lioaimcs liges à s'acquitter de leurs devoirs envers 
lui, ils les n6gligeai''nt ou s'en airranchissaienl ; telle élait la 
situation du roi de France par rapport à ses grands vassaux, telle 
devint celte du duc d'Aquitaine vis-fi-vis des siens. Mais tout d'a- 
bord ces graves inconvf'inients ne sautaient pas aux yeux, les con- 
séquences néfastes de ces inféodalions m sr; pro luisaient qu'à la 
suite des temps, el pour le moment le comte de Poilou, en faisant 
enirer dans saligenco directe le comte d'Anjou, n'envisagea itqu o 
l'éclat qu'allait donner à ses plaids la comparution obligée de re 
puissant personnage el le secours qu'il pourrait en attendre pour 
ses expéditions miiilatres. 

La présence de Grisegonelle est constatée à Poitiers à une 
époque où Pierre, qui mourut en l'année 975, élait encore évêque 
de celle ville. Très liabile à profiter des occasions qui pouvaient 
servir ses intérêts, le comte se rendit auprès de l'abbesse de 
f^ainte-Croix, Hermengarde, et demanda qu'on lui confiât le soin 
de défendre devant lescours de justice les possessions de l'abbaye 
sises dans le territoire soumis à son autorité, autrement dit 
d'être son avoué ; mats cette mission n'était pas gratuite, cl pour 
en désintéresser le comte d'Anjou l'abbesse lui offrit de lui aban- 
donner les cours de Prouilly et des Arcis en Loudunais. De plus, 
elle lui concédait pour la garde spéciale des domaines de Sainte- 
Croix dans celte dernière région, un droit sur les fourrages, une 
redevance sur les porcs cl un bian de quinze jours établis sur ces 
domaines, qu'il tiendrait d'elle en fief. Le comte acceptn ces con- 
ditions et, se rendant à l'abbaye, il baisa, en présence de Févôque 
Pierre, le bois delà Vraie Croix, puis, posant la main sur cet insi- 



GUILLAUME FIER-A-BRAS 



»'7 



gno trésor du monaslère, il jura deromplir fidèlement sescngage- 
oienls (1 1. Nous lu reliouvonsencorcà l'oiliers au mois d'avril 970 
en nombreuse compagnie; ii avait parlieulièn'nienl au|in>s de lui 
son Gis Geoffroi, l'évoque d'Angers Hainaud, le vicomte de Thouars 
Aimeri, un autre vicomte du nom de Hainaud et divers person- 
nages de marque; en leur présence il reslilua à TablH^ Arnoul 
et au\ moines de Sainl-Jouin-de-Marnes, qui étaient venus lui 
adresser leurs instantes réclamations. ré.i,'lise de «^ Lusedus « en 
Anjou, que son aïeul et que son père, profitanl de ce que les Nor- 
mands a\aient détruit cotte église, la leur avait^nt autrefois enle- 
vée (2). Ces divers actes, s'échelonnant sur plu*ieurs années, éta- 
blissent^ à n'en pas douter, que Grisegonelle, pénéreusemcnl 
pourvu par le comte de Poitou d'importants l)énélices, venait 
auprès de lui en vassal fidèle et non en conquérant; cette der- 
nière situation aurait été pour lui trop pleine de périls. 

Si la haute situation faite dans le l'oitou aux comtes d'Anjou 
fut un danger pour l'avenir, elle eut, il faut l'avouer, quelques 
conséquences heureuses lorsque fut conclu l'accord qui l'avait 
établie; Fier-à-Bras l'utilisa particulièrement contre les comtes 
de Nantes. Le traité de Ïl4i avait, suivant ce que nous en savons, 
investi Alain Barbe-Tortc du pays d'llcrbau.;;e. sa vie durant, 
mais il est aussi possible que la concession qui lui était faite ne 
s'arrêtait pas là et qu'elle eiU le caractère des actes si pratiqués 
h celle époque, celui des mainferraes, comportant un droit de 
jouissance pour un ou deux héritiers désignés; or, Barbe-Torle 
mourut en 952 cl ont pour successeurs, d'abord, son fils légitime 
Drogon. qui décéda l'année suivante, puis successivement ses deux 
nis naturels, lloël, tué vers l'an 981, et (^luérech. Il dit possible, 
dans l'hypothèse d'une mainferme, que Fier-à-Bras se soit con- 
sidéré comme dégagé des conditions imposées à son père, par 
suite du caractère illégal de la possession du comté de Nantes par 
les deux derniers comtes, tandis que ceux-ci, n'admettant pas 
que leur droit fût contesté, entendaient revendiquer à leur profit 
toute la valeur des clauses du traité de 942. Toujours est-il que le 



>i) Malitllon, Afin, Bened.^ III, p. OôC; Arch. de la Vicane, orig-., Suiole-Croix, 
copie du xi« siècle, n" i . 

(a] Cauvia. Qéoq. ane. tlu diocèse da Afftns, iaslr., p. 67 



ii8 



LES COMTES DE POITOU 



comle de Poilou eiivuliiL de lri!s bonne heure les territoires contestés 
et mit la main, entre autres, sur le pays de Talmond, ce qu'atleste 
ravenlure d'I^mma et la rencontre qu'elle lit de sa rivale dans 
cette région. Les comtes de Nantes restaient d'autre part les maî- 
tres du pays d'au delà la Loire qui les avoisinail; mais entre eux 
et le comte de Poitou l'étal de guerre resta permanent, A la suite 
de luîtes obscures, et auxquelles se rallachenl peut-être celles 
que Grisegonelle soutint, comme Ton sait, contre les Bretons, un 
traité de paix Fut conclu entre (luérecliet Fier-à-Uras. Ce traité 
semble avoir été établi en application du principe de ïiiti possi- 
ifeih\ chacun des comtes restant en possession du terri loire qu'il 
détenait réellement, Guillaume repoussant parsuite la frontière de 
ses états vers le Nord et laissant sans doute indécise la question 
d'en fixer les points précis; c'est censément à celle é}>oque et 
aux conséquences de cet accord qu'il faut faire remonter la créa- 
lion des marches séparantes de Bretagne et de Poilou (1). 

On ne saurait dire quelle part prit Fier-à-Bras à une avenlure 
advenue pendant son isolement et a laquelle il ne dut pas rester 
totalement étranger. Le royaume d'Aquitaine existait toujours 
nominalement et les rois de France prédécesseurs de Lolhairc, 
aussi bien que lui-même, s'intitulaient rois des Francs et des 
Aquitains. Mais, en somme, l'action du pouvoir royal ne se mani- 
festait dans ces contrées qu'à de rares intervalles et l'indépen- 
dance du payss'accenluait dejour en jour. Lolhaire,qui déployait 
une activité extrême pour reconslituer l'empire Carlovingien, 
crut pouvoir mettre un terme ù cette situation en plaçant un roi 



(i) Chron. de Nantes, p. 120. Si l'on s'en rapportait au texte de la chronique four- 
ni par l'éflilion de M. Mcriet, on pourrait croire qu'il n'y eut rien de chanjçé dans la 
situation crct'c par le Irnilé ttc 94^» mais il n'eu fut pas tiiosi. On en trouve la preuve 
dans la chronique elle-même; son aulcur^après avoir annoncé r(ueGuérech fit sa paix 
avec Kicr-jt- liras et lrai;a d'accord avec lui les limites du pays nnntais d'outre-Loire, 
déeiare qu'il n'y a pas Jieu de s'élendre à ce sujet, mitiime est sile/itlnm. Ces mois 
laissent percer le mccotilealcinent d'un arrau^enienl dont !e narrateur connaissait les 
termes, mais qu'il ne ju4,^eait pas bon de révéler. Même en cet endroit s'arrêtait son 
texte, comme nous l'apprend une note de M. Merict, édileur Je la chronique (p. 120). 
Cet érudit a cru devoir ajoutera ce récit un passage explicatif tiré d'une autre source 
et le fondre par suite avec lui.maisilcn csl réellement dislincl et est évidcmmenl l'œuvre 
d'un interpolateur, lequel n'était pas mieux renseigné que nous sur les clause^ du 
"traité et qui, pour éclairer le texte de son devancier, jugea bon de reproduire sim- 
plement celles du traité de «j^a, auxijuelles celui passé entre Guérech cl Ficr-à-Bras 
avait dil apporter une profonde inodificatioD . 



^ 




GUfLLAU.HE FIER A BRAS 



i'9 



eiïeclif à la 161e de 1' Vqnilaine. ïïdnA ce bul, il pourvut son fils 
Louis de ce titre royal et le maria avec Adélaïde, veuve du comle 
de (jévaudan et sœur du comte (icollVoi dWrijou. Mais le rôvo 
du roi de France s'évanouit bientôt devanl l'incapacité de son fils; 
il dut, deux ans aprivs l'avènement de celui-ci, aller lui-même le 
chercher en Auvergne où il l'avait inslallé. A son retour, en 982 
ou 9H3. il passa sur des territoires placés sous la suzeraineté de 
Fier-à-Brasel s'arrêta particulièrement à Limoges, où il permît à 
Guigues, abbé de Saint-Martial, de compléter l'enceinte du clu'i- 
leau vis-à-vis la cité épi^copale (1). 

Mais les années se passaient; le comte vieillissait, sa conduite 
depuis le départ d'Emma avait été celle d'un homme abandonné 
à lui-même et se laissant aller au gré de ses passions, aussi cette 
vie de désordre avait contribué plus que loute autre cause à afTai- 
blir sa sanlé. Il s'était mis entre les mains des médecins et il 
avait particulièrement accordé sa confiance à un Italien du 
nom de Madelme, qui s'était largement fait récompenser do ses 
soins (2). Guillaume lui avait donné un grand domaine, situé 
auprès de Fonlenay,qui avait été précédemment l'objet de ses lar- 
gesses et dont il avait gratifié Foulques du Mans, l'instrument de 
sa vengeance à l'égard d'Emma, mais Foulques était mort, puis 
Madelme et, sans doute aussi, bien d'autres compagnons de plai- 
sirs du comte; quant à lui, il était malade, et, dansson isolement, 
ses pensées prirent un autre cours. On le pressent du reste en 
bulle à des sollicitalions auxquelles il ne savait pas résister, et 
l'on ne s'étonne pas de le voir disposer, en faveur de gens attentifs 
à profiter de la situation, de biens distraits, soit de son domaine 
particulier, soit d'établissemenls religieux. C'est ainsi que, vers la 
fin de Tannée 980 ou au commencement de 987,Airaud, fidèledu 
comte, et sa femme Emma se font donner en mainferme, sous la 



(i)Lol, Lfs derniers Carolingiens, pp. 127-139, d'après la chronique de Saiat- 
Maixent, la comméinoralion dc3 abbcs de Saint-Martial d'Adémar de Chal»aoaes, 
l'Histoire de Ricbcr, etc. 

(a) Pierre de Maillezais s'étend loo^uemeot {Labbe, Nooa bibl. man., II, p. 226) 
sur le* mérites du médecin it.ilirn qui soi^^Dail Fier-à-Bras, et à qui ou dut lu fonda- 
lion de réfi:lise de Lié dans les murais de Muillczais; aussi parall-il nalurct de l'iden- 
lifier avec Je médecin Mndclmc, qui fut l'objet de si grandes liliéralitéB de la part du 
comle dans celle même n'-uion. (Voy. A. Richard, C/uirlus île Saînl-.\fiii.ient, I, 
p. 7«)- 



130 



LRS COMTKS DE POlTcH' 



modique redevance d'un sou, le domaine d'Ansoulesse, que le 
comte enleva, pour le Icnr donner, k l'abbaye de Satnl-Denis; 
auprès de lui se Irouvatenl le vicomle de CliâlellerauU Kgfroi 
el son frère Boson, le vicomte d'Aunay Châlon, le viguier Hai- 
naud. mais pas un membre nolable du clergé (1). Celle cons- 
lalalion n'a pas lieu de nous surprendre, elle est le dernier ter 
moignîif;e d'une silualion qui a dû se perpéUier pendant les 
dix années duruiiL Icsfjnclii's ou ne renconlre, dans les cliar- 
triers religieux, aucun acte de Kier-à-Bras, ol donl la cause doit 
provenir de son existence irrégulière. Mais quand le comte fut 
fermement résolu à modifier son genre de vie, son enlourage 
changea; le 6 mars 987, il assista, mais celle lois sans l'accom- 
paj^nemenl do ses liiimiliers ordinaires, à l'abandon en main-forme 
du moulin de Comporté que Bernard, abbé de Sainl-Maixenl,fjt à 
un clerc de Sainl-llilaire, lequel avait sans nul doute secondé les 
efforts que lui-même el d'autres hommes dereligion faisaient pour 
amener Ficr-à-Bras à résipiscence (2); il en fut pareillement 
lorsque le chanoine de la cathédrale Aubouin donna aux moines 
de tSainl-Cyprien son alleu de Surin, le vicomte d'Aunay celui de 
Saleigiies, le prêtre Constant sa villa de Vintrui, Arsendeson alleu 
de iNachamps (3). Les nouveaux conseillers du comte sentirent 
que pour éviter un retour vers le passé il fallait ramener la paix 
dans celte union depuis si longtemps troublée el ils employèrent 
tous leurs efforts à préparer un rapprochement entre Guillaume 
el sa femme, mais Inut d'abord ils rencontrèrent de laparlde cette 
dernière une vive résistance. Emma ne voulait pas reprendre la 
vie commune, et tes négociations, qui (inalemenl devaient aboutir, 
furent très longues (4). 

Pendant ce temps, un fait d'une importance capitale s'était 
produit en France, La race carlovingienne avait élé définilive- 



(i) Cart. de Satnl-Cyprien, p. 192. Parnti les siîrnataires de l'acle od rencontre 
un personnage du nom de Giroire (jui peut rtrc ulcntifié hvcc l'un dv ceux du tuùine 
noni qui furent léiaoins en uiai 985 tl'uuc concessiou eu ni»iii-rernie fuite par Fier-à- 
Bras à Uadfroi.rlfirc dfl Saiiil-llilaire, qufl l'on peut supposer uvoir été l'un des fami- 
liers du ccvmle (Uédel. Dnc. pour Saint- ftihttre, 1, p. 53). 

(2) A. Ricliard, Chartes de Saint -Muixent^ I, p. 71. 

(3) Cart. df. Saint-Ctjprien, p(K. -j'S, 28G, 297 et 3i2. 

(4j Labbe, Noifa hibl. mun.. Il, ji. 225^ Pierre de .^faillezais. 



GLILLAUirE FIER-A-BR.VS 

menl écark^e du Irdne après la morl de Louis le Fainéant. Le 
du<: de France Hugues, élu le 1" juin 987, sacré le 3 juillet 
suivant^ le remplaçait et nianifeslait son intention de devenir le 
chef d'une nouvelle dynastie en associant à son pouvoir son lils 
Robert, dont le couronnement devait avoir lieu le jour de No6l de 
la même année. Bien que (îuillaume ne semble pas avoir pris une 
part directe à l'élection d'Hugues et aux événements qui l'onl 
suivie, on ne saurait douter toutefois qu'il les accueillit avec une 
grande satisfaction; l'élévalion de son beau-frère au Ironc de 
France lui faisait justement prévoir que la paix avec ses voisins, 
qu'il ne semble pas avoir jamais ckerclié lui-même à troubler, 
serait encore plus solidement assurée par ce fait que ceux-ci étaient 
les vassaux directs d'Hugues, dont Tautorilé setrouvaitnalurelle- 
monlaccrue par sa nouvelle situation et, d'autre part, que ce der- 
nier se sentait très fortifié par son alliance personnelle avec leduc 
d'Aquitaine, qui lui garantissait la sécurité de ses frontières du 
Sud cl lui laissait par suite la libre disposition de ses forces pour 
lutter contre les derniers partisans du régime déchu. Aussi n'y 
a-l-il pas lieudes'étonner devoir le nouveau roi de France, après 
avoir assuré la tranquillité dans le nord de ses étals, les aban- 
donner pour aller rendre visite à Fier-à-Bras et s'entendre avec 
lui pour régler d'un commun accord leurs rapports futurs. Au 
mois d'août 987 il quitta l'aris; le 25, il se trouvait à Orléans, où 
il délivrait un diplôme en faveur de l'abbaye de Saint-Mesmin(l), 
et de là il pénétrait en Aquitaine accompagné de l'archevêque de 
Bourges et des évôqups d'Orléans et d'Angers. 

Son séjour auprès de Guillaume qui, pour faire honneur à son 
hôte, le roi des Francs et des Aquitains, avait sans nul doute 
convoqué ses principaux feudalaires, fut marqué par un de ces 
faits de la vie religieuse qui ont tant contribué au développe- 
ment social des populations arriérées de l'époque. Boson, comte 
de la Marche, se présenta un jour devant ceséminonts personna- 
ges et leur demanda de vouloir bien donner, par rallestalion de 
leur présence, plus d'autorité au projet qu'il leur soumit d'établir 
un chapitre de chanoines dans sa ville du Dorât. L'évêque dePoi- 

(i) Loi, Let derniers Caroljngien*, preuves, p. 4o5. 



"^ 



LES COMTES l>E PÛITOI] 






liers, qui <'4endail son aulorid' fcclésinstiqn** sur ce leniloire 
bien qu'il fùl en pays Limousin, y (Jonnail son ronsenleiiienl; 
aussi le roi, lu duc cl les noaibreux prélats qui les enlouraienl 
s'empressèrenl-ils, ainsi qu'ils en avaienlété priés, de confirmer 
toutes les disposilions prises par le fondateur du nouvel élablis- 
seraent(l). Ces faits sulliraienl pour fournir la preuve des bons 
rapports qui existaient enlre le roi de France elle duc d'Aquilaine, 
mais ils sonl de plus corroborés [tar un témoignage qui ne sau- 
rait ôtre suspect, à savoir les indications chronologiques qui se 
lisent au bas des actes passés en Poitou à partir de 987 el qui 
toutes se réfèrent aux années du règne des rois ttugues et Ro- 
bert(2). Du reste, Hugues ne paraît pas avoir cherché à s'ingérer 
dans les affaires du l'oitou ; son avrnemenl irrégulieràla couronne 
encourageait les grandsi vassaux à suivre son exemple el à s'ap- 
proprier des droits régaliens, usurpation contre laquelle il aurait 
été mal venu à prolester. t*our le moment, il se préoccupait surtout 
de consolider sa situation nouvelle par l'adhésion éclatante de 
l'Aquitaine, cl, de plus, on peut le croire, il agit en particulier 
pour amener le rapprochement tant désiré entre l''ier-i'i-Bras et 
sa femme, dont la famille comptait parmi les plus dévouées au 



(i) Aubugeois delà Ville du Bost, J/ist, du Dorai, preuves, p. igg; D. Fooleneau, 

XXIV, p. 359. 

(2) Les actes daléa des preraicres années du rcijnc des roîs Hugues el Roberl sont 
nonibreti.K dans les charlrîers poilevtns et il est superflu d'en faire ]'éuu(iicr;tlioa; 
leur accord unauirac lémoigne que la recon naissance de ces princes avail élé imnié- 
diiil&, aussi convient-il de rejeter sans hésilatiun, ainsi i[ug l'a déjit fait M. Loi (Ars 
(trrniers Canilini/ieits, p. 210, n" a), ud passade de lu chronique d'Adcmar de 
Cliabanncs (]ui jusqu'ici avait clé accepté sans conlnMe par tous les bisluricns. 
Adémar rapporte (p. i5i) et à sa suite la Iranslalinn de saiut Genou (Rec. des 
fitul. de France, X, p. 36i) el la chroni(|ue de Sainl-Maixent (p. 281), que, 
Guillaume ayant reFusé de reconnaître lltisçues Capcl pour roi. co prince serait venu 
assiéi^er Poitiers, mais en vain; que, l'orcé de lever le siège, il aurait clé rcjoinl sur 
les bords de la Loire par le comte de Poitou; que ce dernier aurait élé complètement 
défait dans une grande bataille et que les troupes royales seraient ensuite rentrées en 
France. Ce récit n'est autre que celui de la caiiipasçne d'Huii^ues le Grand contre Tétc- 
d'Etoupe, dont Adcmar uc parle pas en son lien, et ([ui a été transpusc dans son récit, 
comme la plupart des événemeuls de la fia du x* siècle. On doit cependant admettre 
(|u'il y avait en Aquitaine des partisans de la dynastie carluviui^ientie qui lui con> 
aervèreut leur foi tant qu'elle compta un représentant attitré : Boluze en cite un 
exemple {Hist. de Ttille, p. 1^84), et nous-nièiiic avons relevé dans les cliartricrs du 
Poîlou deux cas où les rédacleura des actes ont fait partir le reçue de Robert, soit 
de rcmprisiinacment de Charles de Lorraine, du 3o mars ijgi, soit de sa mort, au 

\ 23 juin oga (Rédct, Doc. pour iui/d-Bilaire, l, p. 52 ; Cart. de Sainf-Ci/prien, 

' p. 3jo). 




GUILLAUME FfER-A-BRAS 

nouveau régime. Qne ce soit grâce à TacUon personnelle du roi 
ou par l'effel d'autres influences, Emma finil par se laisser con- 
vaincre et, pour débuter, elle envoya à son mari le jeune Guil- 
laume qu'elle avait jusque-là gardé près d'elle ; à la fin du mois 
de mai de l'année 988,1e jeune comte élait à Poitiers et il assista 
aux côtés de Fier-à-Bras, au don qu'une dame, du nom d'OlhoI- 
garde, faisait à l'abbaye deSainl-Cyprien; ce jour-là, en outre des 
personnages laïques, assistants ordinaires des plaids. u savoir : le 
vicomte d'Aunay, le vicomte de Thouars, le vicomte de Ctiâtelle- 
raull et son frère, on constate la présence de l'élément religieux 
représenté par l'évêque de Poitiers, le doyen et l'archidiacre de 
la cathédrale, et l'abbé Frogier(l). 

Emma se décida enfin à suivre son fils; toutefois, en femme 
de tête qu'elle était, elle posa ses conditions ; elles furent toutes 
acceptées ctlacomtesse rentra en Poitou dans le courant de cette 
année 988. Fier-à-Bras en témoigna une joie exubérante; il 
oubliait le passé, ou, du moins, il voulait se le faire pardonner; 
aussi, quand dans un acte il lui arrive de parler d'Emma, c'est 
sa femme bien aimée^dileclissima^ei quand il lui fait un don, il ne 
manque pas d'ajouter que c'est en témoignage du grand amour 
qu'il a pour elle (2). Son affection pour son fils est aussi très 
vive (3), et l'effet de leur retour est tel qu'il voit disparaître la 
maladie dont il était atteint (4). 

En un mol tout est à la joie à la cour du comte du Poitou et le 
comte de Blois, le frère d'Emma, vient lui-même à Poitiers pour 
sceller par saprésence la réconciliation des deux époux. 11 assiste en 
cette qualité à la donation que Fier-à-Bras fit à labbaye de Saint- 
Cyprien.sous les réserves ordinaires en vue d'une aliénation tem- 
poraire, de l'égUse de Saint-Pierre de Vouneuil, avec tous les 
domaines qui en dépendaient; outre le comte de Blois se trou- 



(i) Cari, de Saint-Cyprien, p. a83. Cel acte fui passé la première aonée du rèîçne 
d'Hugues Capel, c'est-à-dire entre le i*' juia 987 et le i^r juin 988, mais sa dale doit 
être rapportée au mois de mai 988, Aimeri, vicomte de Thouars, signalaire de l'aclei 
D'ayaal succédé à soa père Arbert qu'au commeucemcot de ce mois. 

(2) Eicsly, flitt. des comtes, preuves, pp. 278 cl 27.^; Cari, de Bourgucil, pp. 33 
el 4i. 

(3) Besly. liiat. dex conitfs, preuves, p. a68; Cart, de Bourg^ucil, p. 33. 

(4) Labbe, Mouu tiU, man., II, p. -au-], l'ierre de Maillezais. 



LKS COMTES DE POITOU 



vuiiHil présents h cet acio Fier-îi-Uras el sa femmojeiir fils Guil- 
laume, révoque do Poitiers, le ilojen Uerriuii, le vicomle Kj^frui, 
Tabbé Seguin el autres (!). Vers la luèmc époque, le couite, sa 
femme et son (Ils aulhenliquèrenl .par leur présence d'autres 
dons imporlanls faits à l'abbaye de Saint-Cyprien (2). 

Les senlimonls de la duchesse étant d'accord avec ceux des 
personnages qui avaient facilité sou relour à Poitiers, il est très 
naturel qu'elle ait Inut d'abord usé de l'inlluence qu'elle avait 
ressaisie pour amener Fier-à-Uras à réparer les actes de violence 
ou d'injustice qu'il avait pu commettre à l'égard des établisse- 
ments roligiotix dont les biens excitaient toujours la convoitise 
des détenteurs du pouvoir. Comme de juste, sa sollicitude se porta 
sur Maillemis; le comte n'avait sans doute pas allendu les exlior- 
lations de sa femme pour reprendre les travaux interrompus, 
sachant bien qu'il ne pouvail rien faire qui lui l'iU plus agréable; 
aussi dans le courant de l'année *J8i)^les liAlimenls se trouvèrent- 
ils en élal de recevoir des hôtes. Kmma y plaça son cousin Jos- 
liert, qui vint s'y établir avec treize religieux; pour subvenir à 
l'existence de celle communauté, elle lui fit don du domaine do 
Puy-Lctard qui faisait [larlie de son douaire ci ntiquclello ajoula 
les serfs qu'elle-même avait amenés de son pays pour le culti- 
ver (3). 

Selon les ri!igles juridiques alors en vigueur, la comtesse n'au- 
rait dil pouvoir disposer que temporairement d'un domaine fai- 
sant parlie de sa dotation, de sa mainferme, comme disent les 
textes (4), mais, dans le cas présent, en procédant à une aliénation 
sans réserve, elle agissait dans la plénitude do ses droits, Kn 
eiïet en reprenant son rang, elle était rentrée en possession des 
biens qui lui avaient été attribués lors de son mariage elque,à la 
suite de leur séparation, Fier-ii-lîraslui avait enlevés, faisant pas- 
ser les uns dans son domaine privé et disposant des autres en fa- 
veurde particuliers. Ceux-ci durent, lorsdu retour de la comtesse, 

(i) Cart. lie Sainl-Cyprien, p. 5i, 

(■•) Cnrt . de Saint-'^'tjprien, pp, i i!i, aïo. 

(3) Labbe, Novn htiit. man.. Il, p. aaO, F^ierre de Maillezais. Josbert venail d'élre 
pourvu de l'abbaye de Saint-Juîiea de Tours après la mort d'Ebrard (Galti'a Christ., 
XIV, col. a4') 

(4) Bealy, Hisl , des comtes^ preuves, p. a8o. 



^ 




GUILLAUME FiER-A-BR.\$ 

renoncer plus ou moins volonliers aux concessions qui leur 
avaient élt» fiiles-, néanmoins il fallut que le comle, par un acte 
public, noiiliài h tous celle nouvelle mutation. En cons^'iquence 
on le voit, dans les premiers mois de l'année 989, faire dres^ 
ser un acte par lequel il donne en une seule fois à sa femme 
la moitié de la cour el de Téglise de Chasseignes. l'église de 
Vouzaille el la moitié de sa cour, l'église de Notre-Dame de 
M Jazeneas >», les domaines deSigon surl'Auzance, de Vayres sur 
le Clain,el de Valençay sur la Vienne, tous biensqui avaienl fait 
partie du bénéflce de Foulques du Mans, les églises de Mignéelde 
Marsay près Poitiers, l'église de Sainl-Clémenl dans le pays de 
Niort el celle de Coulon sur la Sèvre, les villas d'Oulmes. de 
Nanleuil. d'Auriac el de Drenon, celles de Toorlron, de Traie 
sur l'Aulise el de Pdy-Lelard, les églises de Chassenon el de 
Sainl-Maurice des Loges, el enfin celle de Monlreuil. Celle longue 
liste de domaines, el en particulier de biens ecclésiastiques, est 
intéressante à relever, tout d'abord parce qu'elle nous fixe sur 
l'importance du douaire que le comle avait primitivement cons- 
titué à sa femme el dont ces biens faisaient assurément partie, et 
d'autre part parce qu'elle renseigne sur la nature el la position du 
domaine privé des comtes de F*oiiou ; on voit que leurs posses- 
sions directes s'élendaicnl plus particulièrement en Bas-Poitou, 
dans le pays compris entre la Sèvre et la Vendée, qu'elles ne 
dépassaient pas sur ce point, et comoae ni dans cette importante 
énuméralion^ ni dans lei concessions diverses émanées de Fier- 
à-Bras il n'est question de domaines situés au delà du Lay supé- 
rieur, on doit en conclure que celte région était encore au pou- 
voir des comtes de Nantes. 

Le comle ne se contentait pas d'assigner ces biens à sa femme , 
sa vie durant, il l'autorisiit, en outre, à en disposer selon sa 
convenance, soit en fnveur d'établissements religieux, soit de 
particuliers, en un mot, il en abandonnait complètement la pro- 
priété. Au roomenl oîi il allait remellre k Emmi la charte qui 
monumenlait ces dispositions, Fier-à-Bras ajouta à ses libéralités 
l'églis»? de Cezais, dont il se réservait toutefois la jouissance 



(i) Ucâlj, /fisi. des eoinlet, preuves, p. 173; Arcb. d'ioiire-el -Luire, orig., 11, :t4 > 



izG 



LES COMTES DE POITOU 



pendant sa vie. On voit encore la comtesse se faire donner^ au mois 
de janvier 9i)0, Té^lise de Saint-Denis de Jaunay,que quinze ans 
auparavant Berncfroi avait reçue du comte en mainferme {!). 

Les travaux de Maillezais étaient assurément encore en train 
quand Emma profila d'une occasion qui se présentait pour 
assurer l'existence du nouvel élablissemenl et le garantir autant 
que possible contre de nouvelles violences de son mari. Elle en 
ffl faire la consécration solennelle par l'archevêque de Bordeaux 
et les évoques qui venaient d'assister au concile de Charroux. 

Une réunion, ayant un caractère tout à fait régional, c'est-à- 
dire aquitain, s'était en elîel tenue, le l"" juin 989, dans l'abbaye 
de Charroux, sous la présidence de Gombaud, archevêque de Bor- 
deaux, assisté des évoques de Poitiers, de Périgucux, de Saintes 
et d'Angoulême, ses sutïraganis, et de Limoges, suffragant de 
l'archevêque de Bourges. On ne connaît pas les décisions qui furent 
prises dans cette assemblée à l'égard des personnes ou des éta- 
blissements, mais on a conservé les trois canons qui y furent 
édictés portant anathème contre les ravisseurs des églises, les 
dissipateurs des biens des pauvres et les persécuteurs des clercs. 
Fier-à-Bras ne fut certainement pas indifférent à la tenue du con- 
cile, si mémo il n'y assista pas ; ce qui le prouve, c'est que, pour 
se conformer à l'usage qui voulait que, pour donner plus d'auto- 
rité aux décisions qui y seraient prises, rassemblée se plaçât sous 
le patronage d'un saint vénéré dont les précieux restes étaient 
apportés en grande pompe au lieu de la réunion, on y délibéra 
sous l'égide de saint Junieu, le fondateur de l'abbaye de Noaillé, 
établissement qui, nous le savons, était alors sous la dépendance 
absolue du comte de Poitou dont le consentement dut être néces- 
saire pour faire le déplacement de ces reliques (2). 



(1) Cari, de Bourçueil, p. 4'- Cet acte a'est pas daté, mais il est évidemraenl pos- 
téneur bu précédeot i[iii se place dans le couraol de l'anaéc {)Sg et ae peut, comme 
on le verra plua loin, dépasser l'année 990. 

(2) Labbe, Concilia, IX, coL 733. Les historiens ecclésiastiques ne sont pas d'accord 
sur la date qu'il con\nentd'altribuerau coDclle de Charroux ; les uns le placent en 989, 
les autres eu 990. La première de ces dates est seule admissible. Kn elTel, Audi^ier, 
cvèquo (le Limoges, assista sûrement nu concile; or, celui-ci «"étant ouvert le i^f juin, 
le prélat ne pouvait ètreeuierré le to du même mois à Saint-Denîs, près Paris. Les 
deux événements s'éclairent l'un par l'autre et ne peuvent, appartenir à la même 
année *, le concile eut lieu en 989 et Audigier est mort en 990. 



1 
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GUILLAUME FIER-A-BRAS 



ia7 



Or donc, les prélatss^élanl rendusàf*oiliers,àlacour du comle, 
celui ci, sur la soUicilalion expresse de sa femme, leur demanda de 
vouloir bien faire la dédicace du monastère de Matlloïiais. Us y 
consentirent voionliers el, quelques jours après, ils consacrèrent 
solennellemenl féglise de la nouvelle abbaye qui venait à peine 
de recevoir ses hôtes. Après la c6rémonie,Ie comte repartit pour 
Poitiers ainsi que rarchevôq^ue el les évoques qui ravaient accom- 
pagné, à l'exception de l'évoque de Poitiers, qui demeura à 
Maîllezaîs avec la comtesse pour donner par sa présence plus 
de poids aux dispositions qu'elle avait encore envie de prendre. 
C'est ainsi qu'elle fit placer dans le côté gauche de l'église des 
reliques de saints qu'elle avait recueiUies en divers lieux et 
abandonna solennellemenl aux moines le domaine de Puy-Le- 
lard dont il a été parlé plus haut. <Juanl à Guillaume, rentré à 
Poitiers, il fil procéder par les prélats à la dédicace de l'église 
de Sainl-Hilaire (1). 

Les idées du comte de Poitou avaient en effet totalement changé 
de direction et Emma ne s'était pas contentée d'en profiter pour 
la satisfaction de ses intérêts ou de ses affections personnelles ; 
elle avait, sous l'impulsion de ceux qui l'inspiraient ou la secon- 
daient, attiré la sollicitude du comte sur tous les établissements 
religieux de la région ; Noaillé fut l'un des premiers à s'en 
ressentir. Celte abbaye, violemment détachée de Saint-Hilaire, 
administrée par les agents du comte, était menacée de deve- 
nir, comme l'abbaye de Saint-Paul de Poitiers, un simple béné- 
fice, destiné à récompenser les services de quelque fidèle, Emma 
saisit l'occasion d'un grand plaid qui se tint au mois de jan- 
vier 989 (2) pour donner une plus grande publicité au courant 
nouveau qui se manifeslait dans les jagissemenls de son mari ; à 
cette assemblée, où se trouvaient les vicomtes de Thouars,d*Aunay 



(i) Labbe, Xora hihL mm.. Il, p. 226. Le Icxle de Pierre de Maitlezaia porte que 
l'caflisc de Sairvl-Hilaire, dont il e*i ici ((uestioti, était constralle devant le palais du 
comte, « corara îpsius nuhi principis conslilulani ». Il D^exiale pas Irace qu'une église 
de Saint-Hilaire fut placée eu ce lieu, el il semble que ce passade doive s'appliquera 
la basili(]ue de Saint-lIilaire-le-Grand, doul, selon [es consiaiations archéologiques 
les plus sûres, le clocher à tout te moins appartient au x» siède. 

(a) L'acte est daté de l'an II du rôgue du roi Robert, le point de départ étant le 
couroaaementde ce prince eftectué le 3o décembre 987 ou le i^' janvier 9Ô8. 



LES COMTKS DE POITOU 

et de ChAtfllpraiill, Boson, le fn-re de ce dernif^r, un aulre vî- 
coinlodii nom de Main ard et son filsCombaiid, i'évèqtjedei'oiliers 
cl son (ri'Vi^ Manassé, Tabbé Frogier, K^ trésorier el le doyen de 
Saint-Hilaire, le comle, sa femme el son (îls firent don à Fabbaye 
de Noaillô de l'alleu seigneurial de Ligoure en Aunis, avec son 
église de Saint-Sauveur, Tôglise de Hioux el des moulins (1), 

Soit à Tune des séances de ce plaid, soit à celui qui put se 
tenir dans le même mois l'année suivante (990) (2) e( dont l'assis- 
tance était des plusbrillanles.car on y voyait Guillaume Taillefcr, 
comte d'Angoulême, Guy, vicomte de Limoges, el son fils Aymar, 
Egfroi, vicomte de Châtelleraull, Gilbert, évêque de Poitiers, 
Audigier, évêque de Limoges, et eniin Savari, trésorier de Sainl- 
Hilaire, la comtesse amena son mari h consentir à l'acte qui fait 
peut-être le plus d'honneur û sa mémoire, car c'osl une œuvre de 
charité qui se détache avec une auréole particulière de la sombre 
nuit de cette fin du x' siècle. Devant celle assistance inaccoulu- 
mée le comte, assisté de sa femme el de son fils, déclara qu'il 
avait décidé de fonder, près deféglise de Saint-llilaire de Poi- 
tiers, un hôpital ou refuge pour les pauvres ; il dotait celle mai- 
son de plusieurs terres situées à Chilvert, à Vouneuil et aulres 
lieux, et plaçait à sa tôle, pour sa vie durant,un nommé SieborL 
avec défense à ce gardien et h ceux qui lui succéderaient par 
la suite défaire d'autre service que celui des pauvres, auquel îls 
devraient absolument se consacrer (3). Bien que ce soit le comte 
qui parle seul dans cet acle, on sent dans les dispositions qu'il 
renferme la main délicate d'une femme qui, faisan t/|)reuve d'un 



(i) Arch. de la Vienne, orig., Noaillé, n»5g. 

(a) D. Fnnleitnnu {X, p. 323} place judicieusement ce plaîd, qui ne porte pas d'in- 
diciitlon d^Tonéi", en rjKg on en 090. En cflet> si l'on ne retrouve pns dans l'nrte de 
Noailk' cl dajis celui de Salut-Hilairc les inArncs «ssisUialg, ce i|i]i pourrait faire 
supposer l'existence de deux plnirlu lenus h ua an d'intervalle, il y a lieu de Icnir 
compte que Pun et l'autre aunl du mois de janvier cl que loua les lîeux porleul la 
mention insolite du rè^ne du mi Rolicrt, ce qui lendrail ji faire croire (ju'ils son! 
l'œuvre du même scribe qui aurait omis le chiffre des anoéca du règne dans Factc de 
SaiDl-llilaire. Hédet {Doc. //oar Saînt-Hiluirc, I, p. 54) a adoplê la dalc de gSg 
sans en indiquer les molifs. 

(3)Ccl établissement hospilalier disparul de boane lieurc, à moins (ju'il ne se soit 
fondu avec celui qui cxislail eu yOy cl pcul-^lre dra le temps d'Alcuin.dans le bourg 
de Suint-Hilaire sou3 le nom de Sanrfns Petrus e.r I/itspilafe (Snitil-Pierre l'Hous- 
teau). V'oy. Largeaull, Inscripliuai mélriqtios composées par Alcuin Mém, île la 
Soc. iles .ititiif . ilf l'Oavitf ac série, 1. VII, p. 2/1^). 



1 




f.ClLLAUME FIER -A-BRAS 



lao 



sonlimenl assez rare à l'i-poqu*^ et mellanl en action le prt^ceplr» 
ilii Christ rappelé dans le prf'iambiile âo la fondation : Date ele^ 
mosinmn et erce omn'm tnitnda xiint co/y/.v, croyait devoir associer 
les d6sh6rif6s de la terre à iévi'Miement heureux qui la ramenait 
après une si longue absence à la place qui lui était due. 

Mais ces salisfacJions d'un ordre gtfincral ne suffisaient pas 
à Emma ; elle voulait en obtenir de plus personnelles et ce ne 
fut assurément pas sans difllcultés qu'elle put amener Fier-à- 
Bras à se montrer généreux pour une œuvre qui avait tout le 
caractère d'une protestation contre ses actions. Empêchée, par 
sa brusque séparation d'avec le comte, de poursuivre la cons- 
truction de Maillcxais, elle avait essayé, pendant sa retraite h 
Chinon, de donner suite à ses aspirations et elle avait onlr-epris 
de fonder un monastère sur ses domaines. Mais ses ressources 
étaient insuflisanles et l'établissement édifié sur sa cour de 
Bourgucil ne pouvait être que fort modeste, aussi voulut-elle 
profiler de sa réconciliation avec son mari pour donner à ses 
projets loule l'extension possible. Elle appela Josberl à Bour- 
gueil; celui-ci dut quitter Maillerais, où il élail à peine installé 
et où, selon toute apparence, il eut un suppléant, portant le litre 
de prieur, car il conserva la haute direction du monastère. Puis, 
sans tenir compte de la permission expresse que Fier-à-Bras lui 
avait donnée quand il reconstitua son douaire, elle commença, 
pour plus de sûreté, par lui faire abandonner directement à la 
nouvelle abliayo les églises de Scillé, de <( Jazenas « et de Vou- 
zaille en partie, tandis que, de son côté, elle renonçail à la pro- 
priété de ces domaines et ajoulait au don de son mari Mij^Mie, 
Sigon et rnlleu de Charruyau. Cnfin, non contente de l'assen- 
linient de Fier-à-Bras, de son lits, et de tous les intéressés, et 
voulant assurer d'une manière immuable la perpétuité de sa fon- 
dation, elle s'adressa au pape Jean V, qui y donna son approba- 
tion et attesta la léj^'ilimilé des dons qui avaient été faits par la 
comtesse, provenant tant de son domaine particulier de Bour- 
gueil que de tous ceux qui lui étaient advenus en Poitou (I). 



(i) Cari. d(' lîûurmjcil, p. 17: Arch. (i'Irjdrc-cl-Loirr, oriii^., H. a'i. l.e ftulliii 
CJtritil., l. Xl\', col. 050, cousidêrf ccl aci^i comme le tilrc fie limJali'm de Pabbaye* 
lie Buui'g'ucil, iiui «li's lors ne dalcrail rjucdeVaD 990, mais celle apprccialion ne peut 

9 



]3o 



LES COAfTES DE POITOU 



D'autre part, comme le domaine de Vouzaille avait primilive- 
menl fait partie des possessions du chapitre de Saint-Hilaire de 
I*oiliers et que ses détenteurs temporaires, car il avait *^Lé aliéné 
en mainferme, étaient tenus, en signe de sujétion, de payer aux 
clianoines, lors de la fêle de saint Hilaire du 1" novembre, un 
cens annuel de cinq sous, ceux-ci ne cessèrent de réclamer contre 
l'usurpation commise par les moines de Bourgueil; la contes- 
tation dura plus d'un siècle, et ne fut terminée que par deux 
jugements rendus au concile d'Issoudun de 1181 et à celui de 
Saintes de H83, qui déclarèrent que la Cour de Vouzaille serait 
divisée par moitié entre les deux parties (i). 

Malgré qu'elle eût obtenu beaucoup de son mari pour son 
œuvre de prédilection, la satisfaction de la comtesse n'était pas 
complète; elle voulait plus encore. Comme Fier-à-Bras était 
reniré en possession, on ne sait comment^ de la cour seigneu- 
riale de Poussais et de son église de Saint-Hilaire, qu'un nommé 
Augier, Otyenus, avait tenue de lui en bénéfice, elle le porta à 
on faire la session directe à l'abbaye de Bourgueil, moyennant le 
prix de IbOO sous d'argent (2). Cette dernière clause ne fut sans 
doute pas exécutée, et comme la somme convenue entre les par- 
ties était sîirement destinée à désintéresser le possesseur béné- 
ficiaire du domaine, celui-ci dut un jour réclamer l'exécution 
du contrat; toujours est-il que l'on voit postérieurement le comte 
faire aux moines de Bourgueil la vente de six jougs de vigne, dont 
cinq situés dans la villa de Lorberie et le sixième dans celle de 
Fonlenay, contigus^ dit-il, à la mainferme dont il avait doté sa 
femme; en retour l'abbé Josbert lui versa 1200 sous d'argent, 
non pas seulement comme paiement de ces vignes, dit ingénue- 
ment le lexte de l'acte, mais pour la cour de Poussais et son 
église de Saint-llilaire. Cette somme de 1200 sous venait-elle en 
supplémentde celle de 1 500 sous à laquelle avait été primitivement 



être prise dans un sens absolu, car le monasière cxiâtaLl déjà artial qu'il résulle des 
paroles mômes d'Emma : « nolum fierî cupio mcum quocldam monaslcrium in mea 
curte Burfïolio cotrslruxissc in honore vidclicet Sancle Trinitatis n el il ne faul voir 
dans l'flcle de géoerosilc de la comtesse de Poitou et de son mari qu'une dotation des- 
liiu-e ;> assurer la vilalîtë cl rindépcndaace dti nouvel êtablissemenl. 

(r) Kcdet, Une. pinir Sainl-f/ilaire, 1, p. 1 13. 

(2) Cari, de Uuurgucil, p. 33. 




GUILLAUME FIFR-A-BrUS 



i.lt 



ixé le prix de vente de Foussais, ou étail-elle une réduction du 
prix convenu? nous ne saurions le dire (!). Le comte Audeberl 
de la Marche et l'évèque de Poitiers assistèrent à la rédaction de 
l'acle, qui se fil le 9 du mois de mars 091, peu après la donation 
de Jaunay, à laquelle Tun et l'autre étaient aussi présents (2). 
Tous ces actes sont compris entre l'année 987, où l'on voit le 
fils de Fier-à-Bras revenir prendre sa place aux côtés de son 
père, et Tannée 99U, où celui-ci se montra si disposé à subir les 
volontés de sa femme; mais, soit que les exigences d'Emma 
fussent devenues de plus en plus pressantes et qu'elle ait froissé, 
en les faisanl dépouiller de leurs bénéfices, les gens de l'entou- 
rage immédiat de son mari qui, pour ce motif, l'auraient à nouveau 
excité contre elle, soit pour toute autre cause, le tempérament 
irascible du duc reprît le dessus et sa femme eut encore à souffrir 
de sévices qu'il exerça contre elle. Elle s'y déroba par la fuite, 
mais elle ne partit pas seule: elle entraîna son fils ou même le fit 
enlever par des gens dévoués (3), en tout cas, leur présence auprès 
du comte n'est pas constatée pendant l'année 991. Toutefois, 
le départ des siens n'apporta aucun changement dans la façon 
d'agir de Fier-ci-Bras et il persévéra dans la voie qu'il suivait 
depuis quelques années : Maillerais seul eut à souffrir de son res- 
sentiment; l'édifice consacré ne fut pas détruit, mais la commu- 
nauté perdit son indépendance et fut soumise a Saint-Cyprien, qui 
avait toujours eu les préférences du comte. 

Dans sa jeunesse, celui-ci avait été associé par son père et sa 
mère à la restauration, voire même à la reconstruction de Tab- 
baye de Saint-Jean-d'Angély et à diverses reprises il lui avait 
donné des marques de sa bienveillance, particulièrement au 
moment où la sollicitude d'Emma et des directeurs de ses actes 



(i) B«!ily, Hist. diin comtes, preuves, p. a8o ; C.nrl. dn Bourg-ueil, p. 3/(. Cette 
pièce porte dans Besly la datp de l'an X du rêçae de llui^ues Capel, et dans le cartu- 
lalre de Bour^ueil celle de t'ao IX, ce qui correapoad aux années 997 ou 996; or, 
ni Tuae ni l'autre de ces années ne peut élre admise, l'une puur ce niotir qu'Hu- 
gties Capet était mort avant le mois dentars 997, date de l'acte, scloa Besly, cl l'nutre, 
parce que, comme on le verra plus loin, Audebert de la Marche, un de aca «ignntairefl, 
était en révolte contre le cornlc de Poitou en 99O. Kn I.-1 plaidant à la fin de l'année tjfjo, 
ainsi qu'il semble résulter de son conleou, nous croyons être dans le vrai. 

(2) Voy. plus haut, paçe i25. 

(3) Labbe, Nova bibl. mon . , U, p. 337. 



LKS ):OMTi:S Mv l'OITOU 



s'étendait sur tous les iHahlissomenls religieux de la région;' au 
mois d'aoùl, en 990, semble-l-il, il avait donné à SainlJean les 
églises de Saint-Pierre et de Saint- Itévérend de Benon, des pêclu:- 
ries et plusieurs domaines, en particulier l'important alleu de 
Muron en Aunis f^l, en retour, il avait imposé aux moines l'obli- 
gation de célébrer chaque jour le saint sacrifice delà messe, non 
seulement afin d'obtenirdu Seigneurie pardon desesfanles, mais 
encore pour le saint de son Ame et de celles de son ancêtre Eble, 
de son père (luillaume, de sa mère Adèle, de sa femme Emma, 
de son fils Guillaume et des autres enfants, fils et filles, issus de 
son mariage (1). Au mois de janvier 091, il compléta ces libéralités 
en donnant à Sainl-.lean la forél d'Essouvert en Aunis, mais celle 
fois il n'imposait aux religieux, en fait de charge pieuse, que des 
prières pour son âme et pour celles de son père et de sa mère (2). 
L'omission de sa femme et de son fils est significative, surtout 
quand on conrûdère combien cet acte et le précédent sont rap- 
prochés. L'impression qui se dégage de ce texte est accentuée 
par celle que produit la lecture d'un autre document, encore plus 
important, et qui est daté du 20 avril, lors de la tenue du plaid où 
assistaient le comte d'AngouIémc Guillaume Taillefer, le comte 
Audeberl de la Marche, le vicomte Guy de Limoges, celui de 
CliAtellerault et son IVère lioson, le vicomte Géraud de Brosse et 
l'abbé de Sainl-MaixonI, Bernard. Dans celle assemblée, Fier-à- 
Bras, complétant lesdisposilioris généreuses dont il avait fait preuve 

(i) Bcaly, flisl.dea comtes^ preuves^ p. 26^; Cari. de Snint-Jean-ttWngéUj, p. 26. 

(2] (larl. de Sninf-Jfand' Anfjélij,\y p. 27; Uesly, ifhf. des rflw/t's, preuves, p. 27g. 
CeUn ilonalinn a élc IrHD'^crile par ÏK l*"onlcnpati> XIII, p. 111, sur l'orij^inal dont 
l'aullienticilé cUU ÏDiliâCulable.auâsi csl-il parti de là pour arg-uer de faux, avec rai- 
son, un Jiplijme d'Hugues Capel, de juillet (jSij {firctu'il dex fii'xt. de Fnince, X, 
p. BfjO ; Uesly, Ifist. lies la'/ife.i, preuves, p. 37K; Cart. de Sfiint-Je<tn-irAn(/éli/,l, 
p. 2ï), eu vertu duquel le roi accordait, sur Ja demande du duc dl'A«[ui(aine, à un 
rrlit^ipax nomme Audoiiin, la direction de l'abbaye de Saint-Jcon-d'Angély, où 
reposait le chef de aainl Jean, el rnuinlcnail les moines dons la possession de h forêt 
d'iissuuvert-, or celte confirnialitin serait antérieure de deux années A la donniion, ce 
qui est inadmissible. Du reste, pour établir la fausseté de ce diplôme, on peut encore 
faire ressortir que le chef de samt Jean-Bnpliste ne fut découvt*rt qu'en loio par cet 
abbé Aiirlitiiîn ipii, selon toute vriiisemblance, ne fut nommé abbé rjue vers celle 
époqtje, Robert et Aimeri ayant si^retnenl piiiivemc l'abbaye nti temps d'Iiuii^ues 
Ciipct. Par tous ers molifs, ce document, déjA suspei;té par les Bunédictins au pi.>inl 
de vui; diplomn tique, doi( élrc rcjelé sans hésiter et ne peut en aucune l'nçoii l'ire 
invoqué, comme l'ont fait M. Lucliairc [llisi, dex ifts!ifations sous les premiert 
<:ript'ttens, 11, p. aor) et M. Lot (Les derniers Ciirolinijtens, p. 210, note 2), pour 
afiirmcr les bons rapports d'Hugues Capel et de Fier-à-Ura». 




GUILT^l^E RER-A-BRAS 



i33 



h l'égard de Fabbaye de Noaillé, lui reslitua la libre disposition 
d'elie-même dont elle avait élé privée par ses prédécesseurs el, 
faisant revivre les stipulations des dipl<^ines de Louis le Débon- 
naire, de mai 808, el de Pépin I d'Aquitaine, du 24 juin 827 (I), 
il déclara qu'à Taveair la sujétion des religieux de Noaillé à 
l'égard du chapilre de Saint-Hilaire se réduirait au paiement 
d'un cens annuel de 20 sous^ el qu'ils pourraient choisir libre- 
ment leurs abbés à la seule condition de faire approuver 
celte élection par les chanoines; enfin il exemplail l'abbaye de 
toutes charges et de tous services temporels s'appliquant tant à 
sa personne qu'à celles de ses successeurs el de leurs agents (2). 
Dans cet acte, d'une si réelle importance pour la société reli- 
gieuse de l'époque et auquel Fier-à-Bras avait voulu donner la 
plus grande solennité, il n'est nullement question de la comtesse 
ou de son fils, enfin leur absence de Poitiers esl encore constatée 
par un acte de décembre 991, alors que le comte, atin de bien 
marquer son intérêt pour Noaillé, assista seul en qualité de 
témoin à la donation d'une saline dans le marais de Voutron, que 
cet abbaye reçut d'un nommé (.londen (3). 

.Mais Guillaume, dans un sentiment de justice bien naturel, 
n'entendait pas que les faveurs qu'il accordait à Noaillé portas- 
sent préjudice à Saint-Hilaire, dont il était l'abbé el dont, par 
suite, il devait sauvegarder les intérêts. Alors qu'il avait encore 
auprès de lui sa femme et son fils, il avait donné à l'abbaye sa 
terre seigneuriale de Rox dans le pays d'Aunis el la villa d'« Eco- 
lonii» dans le pays de Mervenl(4);mai3 quelle que fiU l'importance 
de ces domaines, ils ne pouvaient entrer en ligne de compte avec 
ceux dont il l'avait dépouillée par le passé ou qu'il lui enlevait 
dans le présent. Cédant donc, ainsi qu'il le dit, aux angoisses 
qui l'étreigoaienl dans la pensée de la vie future, et surtout aux 
sollicitations des chanoines, il déclara un jour qu'il leur donnait 
en toute propriété la cour de Courcôme et son église, que, bien 



(i) Rédet, Doc. pour Saint' Hilnire, I, pp. 3 el 5. 
(a) Rcdcl, Doc. pour Sainl-tlilaire, I, p. O2. 

(3) Arch. de la Vienne, orig., Noaillé, n" 6ï, 

(4) Be«ly, Uist. des comtet, preuves, pp. aG6 el 292; Rédet, Doc. pour Saint- 
fiilaire, I, p. Sy. 



i34 



LES COMTES DE POITOU 



des années auparavanl, il avait annoncé devoir lour abandon- 
ner, mais dont il s'était réservé la jouissance sa vie durant, 
et l'église de Saint-Hilaire-sur-rAulise, puis il leur fit la remise 
d'un cellier dont il s'était aussi emparé et qu'il avait ap|>ro- 
prié à son usage; connaissant par expérience les prévarications 
qui se commettaient dans l'exercice de ce droit de ccllerage, il 
leur imposa l'obligalion de surveiller avec soin les agissements 
du préposé qu'ils y placeraient, et particulièrement d'empêcher 
qu'il ne prélevât à son profit le produit du balayage du cellier, 
qu'il ne se servît de fausses mesures ou ne délivrât un blé pour 
un autre; enfui il rappelait dans sa charte toutes les dispositions 
de celle du 20 avril 91H, relatives à Noaillé {!). 

Vers le même temps, il usa, peut-être pour la première fois, 
de ce droit régalien si important, dont l'exercice par les grands 
seigneurs féodaux fut une des conséquences de l'usurpation 
d'Hugues Capet et en vertu duquel ils s'attribuèrent une part 
importante dans le choix des évoques et des abbés des grands 
monastères, au sujet de qui on violait constamment les règles 
canoniques. L'évêque de Limoges, Audigier, s'était rendu en 
France au printemps de 990, peut-être dans le but d'assister, au 
nom du duc d'Aquitaine, au concile de Senlis, où Hugues Capel 
avait assigné Arnout, archevêque de Reims, pour régler avec lui 
les questions qui les divisaient et particulièrement le détacher de 
son alliance avec Charles de Lorraine, son compétiteur. Audi- 
gier avait emporté, afin de paraître avec plus d'éclat à cette 
assemblée, les ornements les plus précieux de l'abbaye de Saint- 
iMartial, mais il tomba malade et mourut le 10 juin, Il demanda 
à recevoir sa sépulture dans l'église de Saint-Denis, à laquelle 
il légua pour cet objet, tout comme s'ils lui appartenaient, les 
ornements de Saint-Martial (2). Aussitôt que Fier-à-Bras fut avisé 

(i) Rcdel, Doc. pour Sainf-IIilaire, I, p. Sg. Cet acte n'est pas daté, mais it a dû 
suivre de près celui de raETranchiB^ienieut de IS'uaillé, si rnémc il na. pas été rédigé 
en môme temps, aussi convient-il de l'attribuer, comme ce dernier, h l'année tffjii. 

(3) La date de la morld'Audig^ier est fouraic parl'obituairc deSatut-Martiul (Leroux, 
£k>c. hist. concernant ta Marche el le Litnuusin, \, p, 73) ; quant îï Audouin, il 
était en possession de révèché de Limoges dès ie a3 août 990 {De, Lasleyrie, Eludes 
ttir tes comtes de LimQfjes\ p, 84), d'après lecartulaire de Saint-Elienne de Limoges. 
Voy. aussi la cliron. de Richard de Poitiers, dans D. Marlène, Ampl, cmlleciio, V, 
co!. 11G8, el la cliroa. d'Adémar, p. ib-j. 



Gl [LLAUMF-: FIER-A-BKAS 



i3!i 



de ce décès, usant de ses nouvellns prérogalivf's, il poiirvul <]<i\ 
t'évêché de Limoges, Audouin, frère de Tévèque dériinl el du 
vicomte Guy; c'rlait une récompense de la fidélité que les uns 
et les autres, enfants du vicomte Géraud, n'avaient cessé de 
garder au comte de Poitou. Audouin fui sacré à Angoulême 
par Gombaud, archevêque de Bordeaux, assisté des évoques 
d'Angoulême, de Péripueux et de Saintes, c'est-à-dire unique- 
ment de prélats appai tenant à sa province ecclésiastique (1). H 
semble que l'on doive rapprocher ce fait de la présence d'Audi- 
gier au concile provincial de Charroux, l'année précédente, el 
reconnaître, dans ces cas simultanés, une propension bien avérée 
vers la séparation de l'évéclié de Limof,'es de sa métropole, qui 
était Bourges, pour le rattacher à celle de Bordeaux, la véritable 
capitale religieuse des étals du duc d'Aquitaine, 

Le nouvel isolement de Fier-h-Bras parait avoir duré deux 
années et il dul trouver bien lourd le fardeau de l'administration 
de ses étals dont il avait compté se décharpier sur son (ils (2). 
Aussi, à un moment donné, ses sentiments se trouvant d'accord 
avec les suggestions instantes auxquelles il était en butte, il fut 
pris par des idées de retraite. Comme, malgré toutes les preuves 
de bonne volonté qu'il avait données à sa femme, celle-ci ne lui 
avait pas pardonné le passé et que sur certains points elle n'avait 
pas transigé et avait continué de lui rester étrangère, il sentil 
qu'une reprise de la vie commune était impossible. Malade, il ne 
songea qu'au repos, et celui-ci il ne pouvait le trouver sûrement 
que dans un cloître. Il se retira donc à Sainl-Cyprien, d'où avail 
dû partir l'inspiration à laquelle il obéissait et, y prenant l'IinbJI 
monacal (3), laissa la place à son fils. Emma s'installa prés du 



(i) Chron. iTAdémarf p. 157. 

(2) Il ne OOU9 parait pas hors de propos de Taîre remarquer en cet endroit en quoi 
notre récit diffère de celui de Pierre de Maillezats. Selon lui. un rapprochement 
serait intervenu entre les deux époux après une sép.iration de deux ans, puix serait 
survenue une aouvetle brouille, qui aurait duré cinq ans, à la suite de quoi Ficr-à- 
Bris aurait rappelé sa femme et sou fils et leur aurait abandonné le pouvoir. De 
notre côté» en nous appuyant sur les textes authentiques, nous croyons pouvoir dire 
que la première séparation entre les deux époux aurait été la plus longue et aurait 
duré dix ans et non cinq aus,et, d'autre part, que la plus courte aurait été de deux ans, 
comme l'a écrit l'anoaliste qui aurait simplement ialerverli Tordre des faits au sujet 
des rapporta d'Emma et de sou mari . 

(3) Labbe, Nopa ùtfit. rnan.. Il, p. 227, Pierre de Maillczais, 



i36 



LES COMTES DE POITOIT 



jeune comte, prêle h le seconder dans les fliJlîculli'îs qui ne pou- 
vaient manquer de surgir lors de celle niodificalion dans Texer- 
cice du pouvoir. 

Le séjour de Fier-à-Bras à Saint-Cyprien fut de courte durée, 
soit qu'il n'ail pu s'entendre avec le nouvel abbé, Girau, soil, et 
ceci est plus probable, qu'il ait trouvé que sa femme et lui étaient 
trop près l'un de l'autre ; il se chercha donc une aulre rési- 
dence el c'est sur Sainl-Maixent qu'il s'arrêta, l'abbé de ce mo- 
nastère, Uernard, dont on constate fréqueraraont la présence 
dans les conseils du comte, n'ayanl sans doute pas été étranger à 
ce choix. Mais, pour recevoir dans l'abbaye l'accueil qu'il désirait, 
il lui fallait bien disposer- les moines en sa faveur et par suite leur 
faire des lar^'esses. C'est ce qu'il fil dans une grande assemblée 
qui se tint à Sainl-Hilaire au mois de décembre 0D2. On y remar- 
quait, outre Guillaumej sa femme el son fils, Gilbert, évêque de 
Poitiers, el Audouin, évoque de Limoges, Audeberl, comte de la 
Marche, les vicomtes Egfroi, Chcllon el Aimeri el de nombreux 
personnages lanl de l'entourage du comte que du clergé. En leur 
présence, Guillaume vendit d'abord aux religieux de Sainl- 
Maixent l'important bénéfice qu'avaient successivement possédé, 
aux environs de Fontenay, Foulques du Mans et le médecin 
Madeime, puis il ajouta à cette cession, qui n'était aulre qu'une 
donation déguisée, mais à laquelle on donnait ce caraclère afin 
d'éviter à l'avenir toute revendication, l'abandon des églises de 
Saint-Martin de Fraigneau et de Saint-Élienne de Brillouel, 
bénéfices qui étaient conligus au lerritoire qui faisait l'objel de 
la vente el enfin la villa d*Arty (1). 

De ce jour, c'est-à-dire du commencemenl de l'année 993, 
Guillaume le Jeune commença à régner sur le Poitou (2}, tandis 
que Fier-à-Bras restait confiné dans le monastère de Sainl-Mai- 
xent, d'où il sortait parfois pour comparaître dans quelque acle 
où sa présence était requise afin de lui donner plus de garantie; 
c'est ainsi qu'en aoùl 99i il réunit à l'abbaye de Saint-Florent 



(i) A. Richard, Chartes de Saint~Maixent,l, p. 77. 

(ai Ûd ne saiirail affirmer que Fier-îl-Uras, lors de sa retraite, renouça à loutcs aeii 
préroçiitivea «iucales, l'acte de f}vp, dont il va être parlé, lui dounanl cxpi-essérneot 
le tiire de duc, taudis qu'Hiiuna pjclc sitnpleaieul celai de comtesse. 



GITTIX-\UMK FIF.R-A-BRAS |S^ 

deSaurour. la celle ou pelil cotivenl «Je Saiiil-tMichcl en FHorm, 
qu'il avail anlérieuremenl donné en bénéfice à Aimeri, vicomte do 
ThouarSjCt que ce dernier consentail à abandonner à Robert, abbé 
de Sainl-Florcnt, à la charge d'y envoyer des religieux pour l'ha- 
biter; le ressentiment du comle à l'égard de sa femme éclate 
encore dans cet acte, car il ne demande de prières aux religieux 
que pour son père et sa mère, pour lui-même et son fils, pour le 
vicomte Aimeri et safemmeElvis, et, de plus, il ne fait confirmer 
l'acte que par son filsel par ses fidèles (l). Enfin, au mois de mai 
995, il se hoiivail à Poilii'rs, où il fut témoin en même temps que 
son fils Guillaume, Tévèque de Poitiers, les Irois vicomtes d'Aunay, 
de Thouars et de Chàk Hérault et même Emma, à la donation 
qu'un nommé Achard fil de quelques salines à l'abbaye de Sainl- 
l'yprien (2). L'acte qui a conservé trace de ce fait semble en 
même lemps porter un nouveau témoignage de l'aversion que la 
comlesse professait pour son mari, car son nom, au lieu de se 
trouver, comme il est d'usage, en tôle des signatures, a été ins- 
crit le dernier et comme par surcroît. Toujours malade de l'aban- 

(i) Gallia c/irisL, I!, inslr., col. 4'o; Marchegay, Car/, du BaS'Pitihnt, p. 35i. 

(a) Cart. de Saint-Ojpi'ien, p. 3t5. Ccl acte scnihte devoir (inncher la qiicslion, 
restée toujours indécise, de rrpo<{iie où l'on doit placer la murt de Fier-à-Bras. Sa 
date (mai de ta buitiètnc anuéc du l'èguc du roi lAoLcrl) currc^{)aad, suivant la nié- 
tiiode de coniput ordiiiairi", à l'aDuôc <.>!,>.'>, c'esl-A-dire qu'elle csl [lustiVricure de deux 
uutlc:ià celle «fue l'on allribue ordiiialrcnicnt uu décès du Conile de Poitou, llesïly, qui 
a clé universellement suivi, la tixc au 'i février iji^S ; il se l'oiidait sur un texte Je 
Raoul Glaber portant que le comte décéda en <)i)3 {liuonl (llnher, éd, F^rnu, p. ^i/, 
et (|ui était corroboré par le passade de la chronique de i'icrre de Mailteziiis où 
il est dit (Labbc> .\<>ua bibl. tnan,, II, p. 2^57) que Guillaume le Cirand mourut en 
io3o après trente-sept ans de rèijfrie, ce qui ic()orte nalHrflleuierit son jnêneuveot à 
l'unnce «jrjî. Or la charte de Saint-t'yprieo, dt»nl l'ori^înal existe aux Archives de la 
V'icnue (Saial-CyprJeo uo ti> et qui est d'une aullicnticilù indiscutable, nous apprend 
que Cniillaunie existait au mois de mai (jigri ; de plus, d'après ta chronique de Pierre 
de Maillezais, Fïcr-à-fJraa vivait encore lors des enlrcprises du comte de la Marche 
sur Poitiers; or connue ces faits ne se soûl ])assés tpi'aprcs In mort d'Eudes de lilois, 
advenue en gyS, il eu résulte que celle du comte de Poitou est forcément postérieure 
à cette date. Ou comprend l'crreiu- de Kuoul Gluber qui, ijçnorunt que le comle 
de Poitou aurait vécu [«eudanl quelques années enseveli dons un cloilre, crut it sa 
mort lorsqu'il lui c-onnulun successeur et ou s'explique Texacliludc de l'iudicaltutï du 
chroniqueur de Maille/ais du moment qu'elle peut se rapporter à l'abdication de Fier- 
à Liras et non à son décès. Nous no saurions dire quel est le lexle sur lequel Besly 
s'est appuyé {Hist. des comtes, p. 4ll) pour fixer au 3 février le jour de la mort du 
comte de Poitou, mais cette indication est inexacte, et ce qui le prouve, c'est que 
le livre des anniversaires de l'abbaye de Saint-Maixent, consacré aux mois de février, 
mars el avril, ne porte aucune mculioa à ctUe date du 3 février cl qu'il ne si^uule 
d'autre décès de comte do Poitou que celui do Tète d'Eloupe, adveuu le 3 avril 
A. Richard, Chartes de Satat-MuiJce.tl, II, p. 3iO). 



■ 38 



LES COMTES DE POITOU 



don dans laquelle laissait sa ^mmr (I), le comie finit par suc- 
comber à la fin de Tannée 99b ou dans le courant de l'anncSe 990 
et mourut dans l'abbaye deSainl-Maixenl, où le lendemain de son 
décès son corps titl mis en sépulture dans le latéral fjauche do 
l'église (2). 

FicT-à-Bras élail-il lettré? Nous ne saurions ralïirmer à défaut 
de loute indication précise à ce sujet ; il n'est même pas sûr qu'il 
sût écrire, car on ne peut lui attribuer aucune des signalures que 
l'on renconlre dans les nombreux actes où il apparaît soit comme 
auteur principal, soit en qualité de témoin, ïl y a lieu cependant 
de signaler certains signes caractéristiques, tous autographes, qui 
accompagnent sa signature sur certaines piî*ces et qui lémoignenl 
d'im goûl pour le dessin ou à loul le moins pour l'écriture qui se 
rencontre rarement cliez les contemporains du comte, lesquels 
laissaient généralementaux scribes officiels le soin d'inscrire leur 
nom au bas des actes. Celui du comte de Poitou se présente, à 
diverses époques, précédé de signes qui afTeclent quatre formes 
différentes : en 970, c'est une rose à huit pétales s'étalanl autour 
d'un point central; en 974 et 975, c^est une croix» soit simple, soit 
redoublée, placée dans une rose formée de quatre demi-cercles 
alternant avec quatre pointes; en 985, les huit bras de la croix 
redoublée se terminent par des points, chacun d'eux étant sur- 
monté d'un demi-cercle; enfin, en 991, c'est unu' croix simple 
dont les quatre extrémités sont barrées et entre chacun des qua- 
tre bras se trouve un signe en forme de fiamme (3). 

De tous les enfants, tant fils que filles, dont Fier-à-Bras a parlé 
dans une charte de l'abbaye de Sainl-Jean-d'Angély, toutefois 
sans désignation expresse, on n'en connaît que deux, l'aîné appelé 
comme lui (îuillaume, qui lui succéda, et un second fils, désigné 
sous le nom d'Eble, qui n'apparaît qu^une fois dans un acte du 
temps du roi Hoberl (4). 



(i) o Ob facious amÎBsa: uxoris. » 

(a) Labbe, NovabibL man., II, p, 327, Pierre de Maillezais; Chron. (TAdémar, 
p. «■^»0. 

(3) Arch. d« la Vieime, où^., Sainl-Hilairc, n"» ii, 33, 37, /|i. Un de ces signes 
se remarque d<>vuDl Ih siKD.iliire du Iréaorier Savari dans une charte de SainuHiJaire 
(Arch. de lu \'ienDe, orig. , n*^ 4'î). '!"' *e place entre 988 cl 996. 

(/l^lesly, Hisl, des comtes, preuves, p. 2O4; Carl. de Sainl-Jean-d'Ancjélyy 
p. a3a; €arL de Sainl-Cyprien, p. a56. 




TLLAUME LE GRAND 



r39 



X. — GUILLAUME LE GRAND 

III" Comte — V*; Duc 

Le fils de Guillaume Fior-ci-Bras a reçu de la poslérili'j le sur- 
nom de Grand (1 1. Ce n'est pas à des vicinires si;^nal«''e8, à des 
conquêtes qu'il est redevable de celle brillante qualificalion, il la 
doit à ses niérites d'homme privé et public, à ses qualités d'ad- 
minislraleur et d'homme politique, au rôle important que sa 
sagesse et sa modéi-ation lui onl fait jouer au milieu d'une société 
extrêmement troublée, où la salisfaclion immédiate et irréHérliie 
des appélils de chacun tenait trop souvent lieu de règle de con- 
duite. 

Bien que nous fassions partir de l'année 993 la domination de 
Guillaume le Grand sur le F'oitou, il est possible qu'il n'ait été 
considéré par son père que comme pourvu d'une délégation spé- 
ciale et qu'il ne fi'il en quebjue sorte que son lieul<'nant-t,'énérul, 
le régent du comté pendant la retraite volontaire de Fii;r-à-Bras 
à Sainl-Maixcnt ; le seul document à date ccriaine, racle de mai 
995 (2), où on les rencontre ensemble, tendrait à faire croire 
que telle pourrait avoir été la situation; en outre, In distinction 
absolument anormale que font les rédacteurs des chartes entre 
le père et le fiis, en donnant à Fier-fi-Bras la qualification de 
vieux, senior, témoignent que le Poitou avait alors à sa tôle deux 
personnes portant ce même nom de Guillaume, le jeune et le 
vieux (3). En réalité, c'est Guillaume le jeune qui gouvernait et 
c'est à lui que doivent élre attribués les actes qui correspondent 



(i) Desly, dans son Histoire des comtes, p. 5i, donne à Guillaume III le surnom 
de Fier-à-Bras, mais cette erreur est corrigé* dans son tableau chronolopiiiue dea 
comtes, où il est appelé à juste litre Guillaume le Grand. Cette qualification ressort 
de» termes mêmes du portrait qu'Adémara tracé de ce comte (p. iWj, où il le qualifie 
de très t^loricux et très puissant, gloriosissimut et poientistimut, 

(a) Voy. plus baut, page iSy. 

(3) Gall. Christ. f II, iost., col. 4ii. 



i4o 



LES COMTES DE POITitU 



h l'i^poqijo rlf sa prise do possession du pouvoir. Il n'ôlait du rpsle 
pas seul à l'exercer, sa mère Emma, femme de 161e el d'énergie 
comme il s'en est beaucoup rencontré h cette époque, le secon- 
dait, el mellait à sa disposition la connaissance des affaires qu'elle 
avait acquise pendant son long; séjour à Chinon. 

Bien qu'elle eût, tant avec ses propres ressources que grâce 
aux générosités de son mari, largement doté son monastère de 
Bourgueii, elle ne se tenait pas pour satisfaite; conmie son do- 
maine de Cliinon devait après sa mort faire retour à la Touraine, 
elle pouvait craindre que les possesseurs de ce comté, arguant du 
dôfaiil d'autorisalion de leur part, ne voulussent reprendre les 
biens détachés du bénéfice comlal qui constituaient la dotation 
principale du monastère. Klle se tourna donc vers son frère, el, 
accompagnée de son cousin Josberl, Tabbé de Sainl-Julien de 
Tours, elle se rendit, le 12 février 99o, auprès d'Kudes. qui assié- 
geait alors le cbàleau de Langeais, possession du comte d'Anjou. 
Le puissant frère de la comtesse de Poitou accueillit favorable- 
ment leur demande et déclara, par un acte solennel dans lequel 
comparurent les comtes el principaux personnages de son armée» 
reconnaître la validité de la fondation de l'abbaye de lîourgueil 
etdesdonations qui avaieul été faites aux religieuxqui habitaienl 
le monastère (I). Mais Emma ne s'en tint pas là; Eudes étant 
nnu'l peu après (2), elle s'adressa à sa belle-sœur IJertlie pour 
que celle-ci, en qualité de douairière et au nom de ses enfants 
mineurs, obtint des rois de France la confirmation de l'acte du 
comie de Touraine. L'abbé Josbert servit encore d'intermédiaire 
dans la circonstance, et il obtint sans peine le diplôme solli- 
cité qui fut délivré à Paris dans le palais des rois, par les soins 
du chancelier Roger, après le 4 juillet 995 (3); puis ce fut au tour 
de Rerllie elle-même qui, sur la demande précise d'Emma, 
inquiète de donnera son œuvre toutes les garanties possibles, 
reconnut l'année suivante, se trouvant à Blois avec ses fils, l'a- 



{i} Cari, de Bourpueil, p. 2r ; Besly, //isl. des comtes, preuves, p. 288. Cet 
hislnrien critique à ton la date de 99L1 consigoée dans cet acte qui est exacie. 

(2) Eiilre te 12 lévrier et le 4 juillet rj<j5 i^Pfisler, Etniies sur ie rè'jnt de Robert^ 
p. 48, noie a). 

(;j) IJcsIy, Ifisl. des comtes, preuves, p. 277; Cart. de Hourgueil, p. 2/1 ; Arch, 
d'Indrc-el-Loire, oritf., "• ^h- 



GUILLAUME LE GRAND 



t4t 



handon que son mari avait fail du domaine do Bourgueil pour éta> 
1*1 il- un monaslèrc (1). 

La mort d'Kudes s'était produite dans des circonstances assez 
pénibles. Depuis plusieurs années, il était en lutte avec son voisin 
Foulques Ncrra,qui avait succédé à Grisegonelte dans le comté 
d'Anjou; leurs domaines étaient absolument enchevêtrés, et tan- 
dis que Foulques possédait en Touraine d'importants territoires, 
entre autres Loches, Eudes dominait à Sauraur par un de ses 
vassaux. Le comte d'Anjou, qui est resté le type le plus accentué 
de ces féroces batailleurs du haut moyen-àge, avait pour objec- 
tif de souder l'une à l'autre ses possessions el, pour ce faire, il 
profilait des tUnicultés que l'auibition suscitait à Eudes; celui-ci, 
après avoir eflicacement soutenu les rois Capétiens, se les était 
aliénés en embrassant le parti de l'empereur (Itlon lll, tellement 
que, dans la dernière cauipngne, Hugues Capet s'était avancé en 
armes jusqu'à la Loire, pour favoriser les prétentions du comte 
d'Anjou. Il ne s'était retiré que sur les instantes protestations de 
fidélité du comte de Touraine, dont la situation restait toujours 
très précaire (2). 

Elle le fut bien plus après sa mort, advenue presque subite- 
ment à Châteaudun; profilant du désarroi dans lequel se trouvait 
la comtesse Berthe, restée veuve avec deux jeunes garçons. 
Foulques résolut de frapper un grand coup. Toutefois, craignant 
de ne pouvoir avec ses seules forces triompher des obstacles qu'il 
prévoyait, il s'adressa à un turbulent seigneur, Audebert, comte 
du Périgord et d'une partie de la Marche. Ce personnage était 
fils de Boson le Vieux, comte de la .Marche; il avait été fait pri- 
sonnier avec son frère llèlie à la suite de rallenlat de ce dernier 
contre l'évéque Benoll, Bemis en liberté après son mariage avec 
la fille de (iéraud^ vicomte de Limoges, son geôlier, il avait sans 
doute, grâce à l'influence que ce dernier possédait auprès du duc 
d'Aquitaine, olilenu de celui-ci le don du comté de Périgord, 
resté sans maître depuis la mort d'Ilélie. En cette qualité, 
il lit plusieurs fois le service de plaid auprès de Fier-à-Bras 



(i) CNr(. lie Bourtnic)'. P- 33. 

(a) Hicbcr, Histoire, I. IV, S 9^ " v4> 



i4a 



LES COMTES DE POITOU' 



particulièremenl en 9î>i (1). Mais il 6tatt pourvu d'une ambition 
extrême et celle-ci était aiguillonnée par une visée toute [>arti- 
ciilière. Après la mort de la fille du comte de Limoges, il s'était 
remarié avec Aumode, Adaimod'ts^ fille d'Adélaïde, comtesse de 
Provence; cette jeune princesse qui, selon les dires d'un chroni- 
queur, s'occupait d'œuvres de magie» avait prédit qu'elle serait 
un jour comtesse de Poitiers; or, Audeberl, qui ne pensait pas 
que sa femme put occuper cette situation autrement que si lui- 
même était pourvu de celle de comte, était décidé à saisir avec 
empressement toute occasion pouvant amener la réalisation de 
ses rêves qui se présenterait à lui (2). 11 prôta donc facilement 
l'oreille aux avances du comte d'Anjou dont il était du reste 
le cousin-germain par alliance, Adélaïde, ta mère d'Aumode, 
étant sœur de GeolTroi Grisegonellc, père de Foulques. Il ras- 
sembla donc une troupe considérable et, sans se préoccuper de 
son suzerain, le comte de Poitou, dont il devait traverser le terri- 
toire pour rejoindre le comte d'Anjou, il se dirigea vers la Tou- 
raine. Assurément, dans sa marche, il aurait pu éviter Poitiers, 
mais les mobiles secrels qui dirigeaient ses actes le poussèrent 
à tenter une entreprise qui, si elle eût réussi, aurait pu ouvrir à 
son ambition les horizons les plus étendus. Arrivé à deux milles 
de la capitale du Poitou, il s'arrêta pour attendre les contingenls 
que lui amenait un de ses vassaux, Hugues de Gargilesse. Les 
habitants de Poitiers, peu rassurés sur ses intentions et dédai- 
gnant d'attendre les secours qui devaient leur être fournis, 
attaquèrent son camp à l'improviste, mais ils furent repoussés 
avec perte d'un grand nombre d'entre eux; de son côté, Audeberl 
fil de nuit une lentativepour s'emparer delà ville, maisil ne réussit 
pas (3). Il sentit que ses projets étaient éventés et il ne lui res- 



(<) Voy. plus haut, page i3a. La BiluatioQ du comte de la Marchf par rapport au 
comte de Poitou est nettement caractérisée par Pierre de Maillezais, qui dit expres- 
sément que c'est grâce au doa et aux secours eu arg^eut et en hommes de ce 
dernier prince qu'il avait été pourvu de soa comté : « Cujus dono, ope cl auxilio ad 
comilalum provectus erat » {Labbe, Nova fnbl. mon,, II, p. 217). Toutefois, nous 
devons faire remarquer que, dans ce texte, il est qtieslioa de Boson, qui, comme nous 
ie diflODS plus loin, a été coofoodu par le moine de iMaillezaiii avec sou frère Audeberl. 

(a) Labbe, A'ot'a bibt. man.. Il, p, 238, Pierre de Mailleiais. 

flî) Chron. (T Adémar, p. j56; De Certain, ,\firacles de saint Benott, p, if^'j', 
Labbe, Nova hibi. man., Il, p. ua8, Pierre de Maillezais. 



GUILLAUME LE GRAND 



•43 



tail qu'à poursuivre sa roule, ce qu'il fil. Sans attendre Foulques, 
qui devail aussi venir le rejoindre sous les murs de Poitiers, il 
pénétra en Touraine et s'empara de Tours par surprise. La veuve 
d'Eudes, la comtesse Berllie, ne se trouvait pas dans cette ville ; 
peut-être élail-elle déjà à Paris, car ce moment concorde 
avec celui où elle se mit, elle et ses fils Thibaud et Eudes, sous 
la protection spéciale de Robert, le fils du roi de France ; tou- 
jours est-il qu'Hugues Capet, prenant fait et cause pour les jeunes 
comtes de Touraine. intima au comte de Péri^ord l'ordre d'avoir 
à cesser ses entreprises sur leurs domaines ; c'est à cette occa- 
sion qu'il lui fit poser cette question célèbre: «Qui l'a fait comte? » 
à quoi Audeberl répondit hardiment : « Qui l'a fait roi? u (t). 

Toutefois, le roi de France, occupé par ailleurs, ne prit pas 
dès ce moment l'olTensive contre le comte de Périgord qui, après 
avoir remis sa conquête entre les mains du comte d'Anjou, re> 
tourna dans ses états, mais le fruit de sa victoire ne tarda pas à 
être perdu, car Foul<{ues n'ayant pas tardé, par ses actes de 
violence, à indisposer les habitants de Tours, ceux-ci, sous la 
direction de leur vicomte, surent, par une ruse habile, se débar- 
rasser des Angevins et remirent leur ville entre les mai ns de Berthe 
et de son fils Eudes (2). 

Sur ces entrefaites, Fier-à-Bras vint à mourir. Aussitôt après 
ses obsèques^ son fils convoqua à Poitiers les hommes nobles et 
puissants du comté afin d'aviser aux moyens de tirer vengeance 
de l'affront que les vassaux du duc défunt lui avaient fait su- 
bir, et de ramener la concorde parmi les éléments divisés du 
pays ; l'assemblée se montra favorable aux idées exprimées 
par le nouveau comte et affirma par serment sa fidélité envers 
lui (3). Désormais rassuré surlasolidité de son pouvoir, Guillaume 
n'hésita pas à engager la lutte contre les comtes de la Marche ; 
Audebert n'était pas, en effet, son seul adversaire. Si celui-ci, 



(i) Chron. d'Adémar, p. i56. M. Pfister {Eludes sar le règne de fiobert, p. a85, 
aole 4) révo({ue en doute la phrase célèbre que l'interpolateur dWdëmnr a cuasii^èe 
en cpl endroic. Rico n'autorise à faire celle supposition; les propos prèles au cc»nite 
aussi bien qu'au roi étaient absolument dnns l'esprit du temps et ce que l'on connaît 
du caractère d'Audcbert rend cette arrogance de sa pari parroitement adiuissible. 

(a) Chron. d'Adémar, p. i56; Salmoo, Chrnn. de Toaraine, p. ai6. 

(3) Labbe, Nova bibl. mon., II, p. 227, Pierre de Maillezais. 



i44 



LES COMTES DE POITOU 



oublianl qu'il ne possédait son comté de Périgord.que grâce au don 
el à Tassislance mililaire du comte de Poitou, avait levé publi- 
quement i'élendard de la révolte et dévoilé par là ses visées 
ambitieuses, Boson, son frère, qui possédai! l'autre parlie de la 
Marche, avait par de sourdes menées cherché à détacher du comte 
ses principaux vassaux et prêtait à Aiideberl nn vigoureux appui. 
Ce dernier s'était tout d'abord emparé du château de fiençais, 
un des importants domaines du comte de Poitou, la citadelle 
avec taquelle il menaçait Charroux, la capitale do la Marche, 
située seulement à six lieues de distance et qu'il avait démantelé. 
Guillaume commença sa campagnepar remettre la main sur Gen- 
cais et, après l'avoir de nouveau forlifié, il y plaça une forte gar- 
nison. Audebert, sentant toute l'importance de celle place, revint 
l'attaquer aussitôt que le comte de Poitou se fut éloigné et en 
peu de lemps mit ses défenseurs aux abois. Ils étaient sur le 
point de se rendre quand une imprudence d'Audeberl les sauva : 
un jour que le comte de la iMarche, se considérant déjà comme 
matlrc du château, en faisait le lour sans être recouvert par son 
armure, une flèche, lancée par les assiégés, vinl l'atteindre el le 
blessa morlellemenL Transporté à Charroux, il y succomba quel- 
ques jours après et fut enterré dans le monastère (1). 

Sa femme Aumode t'avait accompagné el se tenait dans le 
château de Rochemeaux, la citadelle de Charroux (2). Le comte 
de Poitou, qui avait élé chercher de l'aide auprès du comte 
d'Angouléme, s'avançait en ce moment avec lui au secours de 
Gençais ; profilant delà circonstance heureuse qui l'avait délivré 
d*Audebert, il mil aussilùt le siège devanl le château de Roche- 
meaux, que la veuve du comte de Périgord n'avait encore pu 
quitter ; Boson tenta avec une troupe d'élite de l'aire une trouée 
parmi les assaillants, mais ilfutrepoussé (3). Rochemeaux fut pris 



(i) Chron. (TAdémar, p. t56. 

(2) Le c!iâteau-fort tfe Rochemeaux, qui fut délruit pcoilanl tes guerres des An- 
g^laisj élail situé A mille métrés switemenl de l'enceiule de Charroux. 

(3) L'appeudicc à la clironiquc d'Adémar (éd. tlliavanon, p, aoS) rapporte «juc 
BfiBoti fut fait prisonnier duos sa tenlalive [lonr faire U'vpr le sii'ije de Hnchcme-aux, 
el emuienc à Poiliers; ce rdcil nous paraîi controuvé, ainsi qu'il rcssnrl des fait» de 
guerre qui suivent et où l'on voit Gtiillanme contraint de faire appel au roi de France 
jHxir venir h lioitl rie son vassal révolté. Du reste, ret appendice, ainsi que l'a njni,'is- 
lialeiucul démontré M, Lcupold L>elisle [iVottce sur les ;nanascrits originntijc d'Acié- 



GUILLAUME LE GRAND 



i45 



de vive force et Aumode louibaenlrelesmainsdes vainqueurs {!}. 
tîurllaume prolégva la veuve de son ennemi contre les entreprises 
de ses gens el se la fil livrer ; celle dernière, peu soucieuse de con- 
server la fidélilé qu'elle devait à la mémoire de son mari, essaya 
de séduire le jeune comle, mais celui-ci résista à ses avances et, 
la confiant à des chevaliers dévoués, il la renvoya à sa mère (2). 
Malgré ces événements heureux pour la cause de Guillaume, 
la guerre n'était pas terminée. Boson étail, aussi bien que son 
frère, un guerrier redoulable et pour le dompter le comle de 
Poitou fil appel au roi de France, à Robert qui, aussilôl aprîjs 
la mort d'ilujïuos Capet, avait épousé r>erlhe, la veuve du comle 
Eudes, et par ce fait se trouvait amené à prendre une part di- 
recte dans les affaires de l'Aquitaine (3). Robert vinl rejoindre 
Guillaume à la lôle d'une brillante Iroupe el de concert ils furent 
attaquer DeiUic, forleresse que Boson le Vieux, père d'Audeberl et 
de Boson le jeune, avait édifiée dans une position formidable et 
dont ilavail fait la capitale de son petit étal à la place de Cliurroux 
qui élail par trop exposé. L'entreprise des confédérés fut vaine; 
Bellac, vaillamment défendu par un guerrier nommé Albert de 
Droux, résista à tousles assauts (4). Bobert, rappelé en France, dut 
se retirer ; resléseul, Guillaume, voyant l'inutilité de ses efforts, 
jugea plus opportun de s'entendre avec Boson plutôt que de con- 
tinuer une lulle désastreuse pour l'un el pour l'aulre et mil en 
œuvre pour la première fois cette diplomatie^ que certain de ses 
contemporains, plus guerrier que politique, a qualifiée de ruse, 
el qui lui assura par la suite de nombreux succès. Audebert avait 

mar de Chabannes, pp. ga et ss.) est une ppcmièrc rédaclioD d'Adémar de Chabao- 
ncs, qu'il a corrigée dans les rcmonicmcnls poslcrieurs de sa citronique. C'est ainsi 
quc.daus le luéiiic paragraphe, il allribue la fonJalioa du Bourgueil à Adèle de Nor- 
mandie, dont il fait la nièrc de Guillaume le Grand, 
(i) Chron. d'Adémar, p. i65. 

(2) Labbc, Nova bibl. man., \\, p. 228, Pierre de Maillozais. 

(3) Non seulcmeDl Robert était, de par sa mère, cousia du comle de Poiilcrs, mais 
par son mariage avec la veuve de l'oncle de ce dernier, il était considéré comme ayant 
la même qualité que celui-ci, ninsi qu'il est constaté par le passo^çc de Aiclier (noies 
de la tin de son Hisluire) où il l'ait allusion au 8ic<;e de Kochcmcaux. 

('\) Chrun. d'Adémar, pp. i50 el 167. Ucsiy, frappé par le surnom que portiit le 
défenseur de Bellac, .4 660 Drulun, s'injtçcnia à en découvrir la signification ; il trouva 
qu'en allemand, eu lau^ag;c Thiuis, comme il dit, le mot Drul avait le sens d'ami 
fidèle el loyal (//(£/. (/cf comtes, [\. (yo); nans cLcrchcr aussi loin nous raltacbona 
simplement ce nom à celui d'une localité du pays, Droux, voisine de Bellac, dont 
AbboQ étitit ou devint le possesseur. 



LKS COMTKS HK l'OlTOi: 



laissé, de son premier marinj^c avcr la fille (îu comle de Limcj^es, 



dâ 



un Iiis nomme uernaru el c esl a ce jeune homme qu aurait 
revenir Fun des comlés de la Marche eL celui de Périgord ; mais 
Boson 6lail ambitieux el nYMail pas ftèné par les scrupules. 11 mil 
m main sur les deux comtés, soit de sa propre initiative, soil à 
la suggestion de Guillaume, et ce dernîerj agissant en quali(6 de 
suzerain, confirma l'usurpation. Au surplus, la paix était faite à la 
fin de cette année 997, car Ton voit à cette date Doson s'intituler 
seul comte de la Marche dans l'acte par lequel il mit l'abbaye 
d'Abun dans la dépendance do celle d'Uzerche (I), el faire depuis 
ce jour son service régulier de plaid auprès du duc d'Aqui- 
taine (2). 

Guillaume avait du reste en ce momenl des motifs particuliers 
pour se tenir en paix avec ses voisins ou ses vassaux ; il songeait 
à se marier. Les charmes de la comtesse de Périgord avaient, 
si peu qu'avait durésacaplivité, fîiil impression surlcjeunc comte 
el, quand il eut assuré la tranquillité de ses étals, il lit demander 
Aumode en mariage. Celle-ci s'élait alors retirée auprès de sa 
mère, la comtesse de Provence, qui n'eut garde de refuser un si 
brillant parti, et c'est ainsi que l'horoscope que la femme d'Au- 
deberl avait tiré pour ellc-môme s'accomplit point par point, 
mais avec un antre mari que celui qui s'élait cru un instant des- 
tiné à le réaliser. On ne saurait dire si l'exemple de Hoberl, qui 
avait épousé l'année précédente Berlhe, la veuve du comle de 
Touraine, la tante par alliance de Guillaume, iullua sur les déci- 
sions de ce dernier, mais n'est-il pas intéressant de signaler ce 
fait, que les deux [trinces les plus puissants de la France, jeunes 
encore, de mœurs austères, d'une grande piélé, s'allièrent l'un 
et l'autre à des veuves plus âgées qu'eux. L'union qu'allait con- 
tracter Guillaume pouvait avoir des conséquences politiques 
importantes, aussi l'on conçoit que la comtesse Emma, qui paraît 
avoir conservé toute sa vie sur son fils une grande autorité, ail 



(j) Gdllia C/ifisl., II, iastr ,coI. 190. Ccl .iclc cou lient aussi la preuve qu'Aude- 
berl clnîl rnorl à celle dote, car, parmi les uWi^^.ilions (jue liosou imposa aux rt'lif;;icux 
d'U/.erclie ca écliang'e de la fuveur «ju'il k'uraccorJail, on relève celle de prier pour 
Tâme de son ffêre Audd>crl, fldi-berti fvalris. 

(2) Oo retrouve Boson à la cour du comle vn ioo3 {Cari, de Saint-Cypricn, 
pp. 3io-3j 1). 



GUILLAUME LK GRAND 



1^7 



\§fii e]lo-nii>mc les démarches pour mener celle enlrcprise à 
bonne fin. Lorsque lesi^ensde ('«uillaiimo ramenèrent Anmode à 
sa mère, celle-ci, «[iii passail, comme sn lltle, pour nécronifin- 
cienne, avail prédil quVn reconnaissance du service que le comle 
de Poilou venail de lui rendre elle ferait étendre ses élals jus- 
qu'au Rhône ; Emma lui fil rappeler celle promesse en chargeant 
ses envoyés de nombreux présents (I], L'accord fut conclu : Au- 
mode devint comtesse de Poilou el duchesse d'Aquitaine (2), et, 
quelqu'incroyablc que la chose paraisse de prime abord, la 
comtesse de Provence tint sa parole ; quelques mots sur sa per- 
sonne permellronl d'éclaircir ce myslère. 

Adélaïde, plus connue sous le surnom de lilanciic, Candula^ 
élail fille de Foulques le Bon, comte d'Anjou. Elle épousa en 
premières noces Etienne, coralc de Gévaudan, dont elle eut plu- 
sieurs fils, enlre autres Pons, qui succéda à son p^re, et une fille, 
Aumode (:}). ir^on mari étant morl^ elle fui recherchée en mariage 
par le jeune Louis, fils du roi Lolhairc. Leur union fut célébrée 
au Vieux-Iirioude en 980 et Adélaïde y fut couronnée reine d'A- 
quilaîne ; mais l'accord cnlrc les deux époux fut de peu de durée, 
et, moins de deux ans après, Lolhairc venait chercher son fils. 
Adélaïde, « qui ne pouvait se résoudre à rester veuve, » se ren- 
dit aussitôt auprès de Guillaume d'Arles, comte de Provence, el, 
ayant lait rompre plus ou moins canoniquemonl son union avec le 
mari qui venail do la quitter, épousa son protecteur (i). Il esl 
probable que, lors du mariage d'Aumodc avec Audebert de la 
Marche, la jeune comtesse ne reçut en dut que de riches vêle- 
ments el des bijoux, selon l'usage général du temps, mais son 
union avec (juillaume avait un caractère politique qui comporlaît 
d'autres erremctils ; Emma ne se serait pas contentée de donner 



(i) Lalibe, Nova bihl. mun., If, p. 228, Pierre Je Maillezais. 

(a) Chron. iTAdérnar, p. i5G. L'union d'AunioJc el de Guillaume fut sans doule 
coulractéc à la fin do l'aonéc ggy ou au commencement de 998. Le duc n'était pas 
encore marié au mois d'octobre 997, car on le trouve srs^nanl seul à cette date uue 
cborlc de Saint*IIiIaire de Poitiers (Rédct, Doc. pour Saint-Hilnire, I, p. 70). 

[31 Pierre de Maillezais est le seul bistoricn ancien qui dise qu'Aiimode est la Hlle 
de Candida (Labbc, Xooa bibl. man., 11, p. 228), mais il n'y a pas lieu de douter que 
celte princesse ne soit la même personne qu'Adélaïde, la femme d'iviienne Je Gévau- 
dan, qui, selon l'usage du temps, était connue aussi bien par son nom que par son 
sarooni . 

14) Richcr, //(■«/., I. Ilf, 95. 



i48 



LES COMTES DE POITOU 



une fcmmo k son fils, cUp voulait accroître sa siluation. C'osl le 
même raolif qui avait, dans le temps poussé Lotliairc à faire con- 
tracter le mariage de son fils Louis avec AdtHaïdc, malgré la dif- 
férence d'humeur cl de goûts entre lesdcux époux. 11 n'avait eu en 
vue que de rattacher à la couronne les importantes possessions 
du comte de Gôvaudan qui lui ouvraient une porte sur le midi. 
En ciïet, celles-ci comprenaient, outre le comté de Gévaudan 
propromenl dit, une parlic de l'Auvergne avec Brioude comme 
capitale et le pays de Forez; de plus, ce comte étendait sa domi- 
nalion sur une parlie du Velay (1), dont le surplus avait accepté 
la suzeraineté de l'évoque du i*uy. Le comte Etienne, n'ayant 
laissé que des enfants mineurs, le mari de sa veuve devenait jus- 
qu'à leur majorilù le véritahie maître de ces vastes domaines. 
Tel était le calcul qu'avait lait Lolhaire el que l'incapacité de son 
fils ne permit pas de réaliser. Le roi de France avait déjà un pied 
dans le pays, car lorsqu'il avait rendu à Tôle d'Eloupe le litre de 
duc d'Aquitaine avec la suprématie qui s'attacha il à cette dignité 
sur l'Auvergne el le Velay, il avait eu soin de maintenir son droit 
dans le choix des évoques de Puy, mais Adélaïde avait su faire 
tourner cette prérogative à l'avantage des siens en faisant pour- 
voir de l'évêché du Puy successivement son frère Guy d'Anjou, 
ancien abbé de Cormery et de Saint- Aubin d'Angers, puis Dreux 
d'Anjou el enfin Etienne, de la maison même des comtes de 
Gôvaudan (2). L'inlluencc d'Adélaïde se fil enfin sentir sur son 
fils Pons, el elle l'amena, lors du mariage d'Aumode, à reconnaî- 
tre la suzeraineté du duc d'Aquitaine sur toutes ses possessions, 
en étendant à celles-ci en général ce qui n'était réellement spécial 
qu'au Velay; par la suite, on voit en elTel le comte de Gévaudan 
se soumettre aux exigences que comportait sa vassalité el faire le 
service de plaid à la cour du duc d'Aquitaine (3). Or, bien que le 
Forez, possession de Pons, fût réellement dans la mouvance du 
duc de Bourgogne, on pouvait dire, sans exagération aucune, que 
le pays soumis à la domination du duc d'Aquitaine s'étendait de 



(i) Voy. Pfisler, Etudes sur le rèffne Je Robert^ pp. 280-281. 
(2) GiiUia Christ., II, col. G^jS-Ogy. 

(iJ) La présence de Pons aux plaids ducomlc Je Poitou e3t aîgnalcc en ioo3 et vers 
lui a (C'ff. lie S'iint-Cijprierifpp. 3io-3ii cl i()5). 



GUlLLiVUMG LK GIlAND 



"iu 



l'Océan au iUiône, conforméuienL ù la prùdicUoii de la comlesse 
de Provence. 

L'union de Guillaume avec Aumode lui gagna aussi ramilié de 
Foulques Narra, le comte d'Anjou. Celui-ci, lors de ravènemenl 
du comLo de l'oilou, lui avait lômoignô de riiosliliié en s'alliant 
avec le comle de Périgord, mais après que sa cousine fut deve- 
nue duchesse d'Aquitaine, ses sentimenls changèrent. Du reste, 
Guillaume ne négligea rien pour allirer ti lui son redoutable voi- 
sin. II lui confirma la possession de Loudun et de Mirebeau, que 
Fier-ù-Bras avait précédemment donnés en bénélice à GeollVoy 
Grisegonelle el où le comle d'Anjou fit élever d'importantes for- 
teresses (1), puis plus tard il lui abandonna au même litre 
Saintes el plusieurs châteaux en Saiiilonge (2). 

Ses générosités no s'arrêtèrent sans doute pas là ; d'autres faits 
permettent de soupçonner qu'elles furent bien plus étendues, aussi 
Foulques ne trahil-iljamais la foi qu'il avait donnée à son suzerain, 
le comle de I*oitou. Il faisait régulièrement auprès de lui le ser- 
vice de plaid (3) et on le voit même se charger pour lui de négo- 
ciations délicates, agissant^ disait-il lui-même, au nom de son maî- 
tre (4). Il est vrai qu'en retour Guillaume garda la neutralité la 
plusabsoluedatis les querelles qui surgissaient constamment entre 
Foulques et Eudes de Champagne, comle de Tours et de lîlois, 
son autre cousin, le fils de Oerlhe, Néanmoins il ne cessa de vivre 



(i) La coDslruetioii du chûlenu de Mirebrau se place eolre 1002 el lOuG, ainsi qu'il 
rêsuUc d'un acle du roi Robcrl de celle dalc, qui coatinnait la promesse faiîe [jar 
Foulques Nerra aux religieux de Cormery que les cbi\le<iu\ de MonJbazon el de Mire- 
beau, cdiliéa par lui, no porleiuicol aucuu préjudice aux biens de l'abbaye (Cart. de 
Connenj, p. 62; Plistcr, Etudes sur le rr<jue île Habert, p. lxviii). 

(a) C/iro/i. d Aflèinar, p. i(>4. Le texle du chroniqueur esl formel el 8*ac«ordc avec 
les cuscigneuieuls fuuruis par les cliurlca. Fouliiuc^, pas plus que ses bériticrs, ne 
fut |)ourvu du cuinté de Saiuloujçe ; la ville de Saiutcs et *iuflqucs places furies, 
Saittanas cum qnibiisdatn casttillis, lui furcal concédées par iîuilitiurne le (irand, 
ainsi que l'a 1res bien reconau iM. Faye dans son élude iniilulcc : De la d<i/ftî/iatioit 
des comtes d'Anjou sur la Sainion(je, où il fail juslicc des erreurs accumulées par 
les aacienshisloricQsde l'Anjou pour rehausser rimportaacc de leurs comtes. .\ux lénioi- 
goages que cet écrîvuiu a fournis nous eu ajouterous uu nouveau qu'il n'a pas connu 
el qui apporte la preuve que les couiles de Poitou avaient non seulement conservé 
leurs droits de suzeraineté sur la Saintoa^c, mais aussi des domaines considérables 
dans cti pays : c'est la concession faite en io/|0 à la Trinité de VcadOnic par h co;ulc 
Uuillaumo le Gros dont il sera parlé en son lieu. 

(;j) Voy. cbarlcs de 1002, ioo3, 1019, ioa3(Bruel, Cartiil. deClnny, 111, pp. 789- 
74»; Ucsiy, Ilist. des comtes, preuves, pp. 807 et 354). 

(4) Mignc, Pati'oloijie lai,, CXLI, col. gSU, ilobcrli régis epislolee. 



i.io LES œMTES DE POITOU 

en bonslermes avec ce dernier, môme son fimilié pour lui ne paraît 
pas sY'lre jamais démenlie ; ainsi, en i027, lorsque le roi Hobeii 
fit flssocier son fi[s ii la couronne, liuillaiime écrivit àFulberl de 
Charlres : « Pour le choix d'un roi, je suis de l'avis de mon frAre 
le comte Eudes. Soyez persuadé que celui qu'il élira, moi je le 
choisirai aussi (1) » , Pour aider à rinlelligenco de ces paroles, 
il ne faut pas oublier que (iuillaume fut élevé en Touraine, en 
pariie par les soins de son oncle Eudes P',et qu'outre les lions 
d 'alTeclion que celle vie commune avait fait naîlrc il considérait 
comme un devoir de reporter sur le fils la reconnaissance qu'il 
devait au père . 

AyanI ainsi assuré par d'habiles concessions cl par une recli- 
tude de conduite absolue la tranquillité de sa frontière du nord, 
Guillaume se préoccupa de proléger la fronliére du sud de ses 
étals palrimoniauv conlre louto agression, 11 ne pouvait guère 
compter sur les lurbulenls comtes de la Marctie ou vicomtes de 
Limoges, mais plus à l'ouest il rencontra dans Guillaume Taillc- 
fcr 11, comte d'Angouléme, l'allié fidèle qu'il désirait. Guillaume 
Taillefor avait succédé à son père Arnaud iMan/er, lequel s'était 
relire dans l'abbaye de Sainl-.Viiiand de Boixe pour y finir ses 
jours et ce à peu près au temps où le comte de Poitou remplaçait 
son père Fier-à-Bras. Presque aussitôt il était venu en aide à 
son suzerain dans sa lutte conlre Audcberl cl Boson, et de ce 
moment les deux comtes se lièrent d'une étroite amitié qui per- 
sista louto leur vie. Dans tous les actes importants du gouver- 
iicraent du duc d'Aquilainc, on voit apparaître un homme de 
bon conseil, le comte d'Angouléme, aussi Adémar de Chabannes 
a-l-il pu dire que ces deux a personnages avaient l'un pour l'au- 
tre une telle affection qu'ils ne possédaient pour ainsi dire qu'une 
seule ûme »> (2). 

Un accroissement considérable de puissance fut pour le comte 
d'Angouléme le bénéfice immédiat de celle situation particulière. 
Guillaume ne se déparlil pas à son égard de cette prodigalité dont 
profilaient largement tous ceux qui lui rendaient service, bien au 
contraire. Il lui fit don successivement des vicomtes de Mette, d'Au- 



(i) Mi^^iie, Patrolojie lai., CXL!, col. 83i, Guillclmi duels cpistolœ. 
(a) Chron, d' Adémar, p. i6j. 



GL1LU\L'MK LS GRAND 191 

nayeldeRocbecliouarlfdes seigneuries de Chabanais, de Coofulon^ 

el de liurTec, de la tiilc de Blaye,de domaines en Aunis el d'autres 
biens encore (1). En outre, afin de rapprocher l'un de l'aulre ses 
deux plus puissants obligés el de s\issurer un moyen d'aclion de 
plus sur le comte d'Anjou dont la fidélité ne lui était pas autant 
assurée que celle du comte d'Angouléme,il amena Foulques N'erra 
ù donner sa sccur Girberge en mariage ;\ Guillaume Taillefer il. 
Le comte de Poitou mit aussi à couvert sa rronliëre de l'est par 
de semblables pratiques; là dominait Eudes de Déols, personnage 
très batailleur, qui avait notablement arrondi ses domaines au 
détriment de ses voisins, el possédait la partie du Uerry s'étendanl 
du Cher à la Garlempe et à l'Anglin. Il avait enlevé CiiÂteauneuf 
au vicomte de Bourges et Argenlon au vicomte Guy de Limoges, 
elne redoutait pas non plus des'ullaquer au roi de France ; bien 
que celui-ci eût sous sa protection directe l'abbaye de Massai en 
Berry, Eudes, afin de pouvoir mellre la main sur le monastère el 
diriger ses destinées, avait conslruil,en 102G,un cbâteau-rorl en 
ce lieu, lloberl, appelé par les moines, accourut avec une armée, 
mais c'est en vain qu'il fil le siège du cliAleau el il dul se roli- 
rer (3). Tel esl l'homme que le comte serallacba par ses bienfaits 
et par la concession de certains domaines qui le mellaienl en quel- 
que sorte dans sa vassalité. Aussi Eudi^s se monlra-l-il désormais 
très dévoué à sa personne, tellement qu'lléribert, engageant Ful- 
bert de Chartres, l'ami do Guillaume, à passer par le Berry pour 
venir en Poitou, put lui dire que la fidélité d'Eudes envers son 
seigneur serait pour lui le gage d'une sauvegarde absolue (i). 



(i) Bien qu'à l'époque qui nou3 occupe Adémar de Cliohann» ail cic conlemporaia 
des rvénemcDis qu'il raconte dans sa cltroniquc^ on oc saurait accorder à ses dires la 
rigueur absolue )|u'ila dcvraieol coiiiporlcr au sujet des accroisscmenls territoriaux 
qu'aurait reçus le comte d Aogoulérne. La vicomié d'Aunay, par exemple, n'entra 
jamais dans son domaine particulier. ChAloo III, vicomte d'Aur.ay, succéda à son 
père Châlon II vers l'an looj et était encore en possession de la vicomte en io3o; dans 
ce long intervalle de temps, il n'y a aucune place pour riuillnume Taillefer. Pour con- 
cilier CCS faits certains avec le récit d'Adcmar, on peut admet! re que Guillaume le 
Grand ait dclaciic, à un moment donné, Aunay de sa mouvance directe et Tait placé 
sous la suzeraineté du comte d'Angouléme, Tnit qui aurait aussi pu se produire pour 
certains autres (grands ficfs compris dans réaumcrotiun d Adcmar. 

(a) Chron. JAtlèmiir, p. i03. 

(3) LhIiIm;, Nova bilA. mm.. M, 787, Chron. de Vierzon; Chron, d'Adémar, 

p. «37- 

(4) Atipoe, Patrologie lai., CXLI, col. 27a, S. Fulberli cpiscopî episloJtt?. 



i5a 



LES COMTES DE POITOU 



Ayant ainsi assuré la sécurité de son domaine palrimonial, le 
Poilou, base de sa puissance, et s'étanl munagô par ce fait loute 
liberté d'action, Guillaume put uiellre k exécution les projets 
qii*il méditait. Sa grande ambition, le but qu'il a toujours pour- 
suivi, fut d'être véritablement duc d'Aquitaine, de jouir de toutes 
les prérogatives que ce titre pouvait comporter, de lui donner on 
un mot le corps qui lui manquait alors. Les limites de l'Aqui- 
taine étaient indécises, aussi bien que la nature du territoire qui 
portait ce nom; tout d'abord c'avait élé un royaume habité par un 
peuple distinct des Francs qui l'avaient conquis, puis il avait été mis 
au rang de simple duché, c'est-à-dire réduit à n'être phis qu'une 
simple division de lamonarcliie lranqae;de là un double caractî?re 
qui prenait, suivant les cas, plus ou moins d'importance selon la va- 
leur personnelle ou les tendances des liommes qui se trouvaient à 
la tèle de ce pouvoir ; en général, ils se considéraient plus comme 
les chefs d'unpeuple que comme les dominateurs d'une région dé- 
terminée, et il y avait au sud du royaume les ducs des Aquitains, 
tout comme au nord les ducs des Francs. Cette ambiguïté entre- 
tenait l'orgueil et l'ambition de tous ceux qui poilaienl ce titre, 
mais, malgré lous leurs efforts, ils ne parvenaient pas à elTacer 
le stigmate du primitif caractère des ducs vis-à-vis de la royauté. 
Les ducs avaient été tout d'abord des chefs militaires qui grou- 
paient, en cas de nécessité, sous leur autorité, les contingents qui 
leur étaient fournis par plusieurs comtes. De temporaires, ces 
fonctions étaient devenues peu h peu permanentes, mais les rois 
carlovingiens n'avaient cessé déconsidérer leurs titulaires comme 
des agents à leur discrétion et l'histoire du duché d'Aquitaine 
pendant un sii-clo, passantsuccessivcmeni de la maison d'Auvergne 
à celles de Poilou et de Toulouse, pour revenir enfin à la famille 
des comtes de Poilou, fournit la preuve des efforts conslantsdes 
rois de Franco pour faire prévaloir cette doctrine. Il leur 'était 
en effet bien plus facile de disposer d'un duché que d'un comté ; 
le duché ne répondait pas d'abord à une division IcrriLoriale, 
devenue, par la suite des temps, patrimoniale, il n'était qu'une 
réunion de coralés mis sous l'aulorilé d'un chef, sans qu'il y eût 
un territoire spécial sur lequt.d ce chef, le duc, put exercer un 
pouvoir direct, administratif ou judiciaire. Le duc était en môme 



GUILLAUME LL GRAND 



i53 



temps un comie, possesseur parfois de plusieurs comlés dans 
lesquels il élail arrivé à joitir de tous les droits régaliens ; il 
sembla naturel à un esprit ouvert comme Guillaume le Grand, 
que dans son duché il no pouvait posséder une moindre aulorilé 
que dans son comté et, h défaut de territoire, ce fut sur les per- 
sonnes qu'il chercha à l'exercer, c'est-à-dire sur les comtes et 
les grands dignitaires ecclésiastiques à l'égard desquels il su- 
brogea complèlcmonl sa personne à celle du roi. 

Donc, à un momentj considérant l'Aquitaine comme une cir- 
conscription géographique telle qu'elle avait été dans les temps 
anciens^ il lui arriva de laisser de ctMé la formule qui se trouvait 
en lôtc de ses actes et de ceux de ses prédécesseurs, de « duc 
des Aquitains » et de la remplacer parcelle autrement expressive 
de « duc d'Aquitaine » (i). 

Si, à rencontre de ses devanciers, il avait succédé sans difïi- 
cullé aux honneurs de son père, c'est qu'une grande révolution 
s'était accomplie. Les ducs de France, qui avaient été les pre- 
miers champions de l'hérédité des bénéfices, ne pouvaient, en 
montant sur le trône, faire prévaloir une autre doctrine que celle 
qu'ils avaient toujours pratiquée cl à laquelle ils devaient d'être 
arrivés au sommet de la hiérarchie sociale; ils ne l'essayèrent 
môme pas, ou du moins, s'ils le tcnlèrent,'le mol d'Audeberl, si 
vrai que l'on doit croire qu'il a été prononcé, les rappela brus- 
quement à la réalité. Comme ducs de France, ils pouvaient agir 
suivant des règles que l'usage ancien consacrait; comme rois on 
ne leur reconnaissait que le droit de succéder au titre, mais non 
aux prérogatives autoritaires des Carlovingicns, qui semblaient 
enfouies dans la tombe avec eux. 

Guillaume était donc duc d'Aquitaine, c'est-à-dire qu'il jouis- 
sait d'un droit de suzeraineté sur tous les territoires formant la 
partie centrale du royaume de France et comprenant le Poitou, 
la Saintodge, rAngoumois, le Périgord, le Limousin, le Bas- 
Uerry, la Haute et Dasse Auvergne, le Velay et le Gévaudau (2). 



(i) M Cornes Piclavensium et dux Aequiianiae » (Arch. de la Vienne, ori g., chap. 
cathedra!, a* i, vers losô); « Piclavurutn eûmes et dux Aquitauife » (A. Richard ^ 
Chartes de Sainl-Maixent, I, p. 99, cnlrc 1011 et Jûa3) 

(a) Voy. Appbnoice IV. 



i54 



LES COMTES DB POItOU 



11 y a liou da remarquer que. dans les actes iiilérossaiil le l^oi- 
loti, Guillaume se fuil plus parliculièremcnl inliluler comle des 
Poilevins, cornes Pktavonim, mais dans ceux émanés de chan- 
celleries sises en dehors du lerriloii-e soumis direclcmenl à son 
aulorilô, il esl le duc et le prince dos Aquitains (I); ce lîlre se 
renconlre aussi dans les charles poilevines et même l'une d'elles, 
en 1010, indique par la qualiftcalion qu'elle donne au comte de 
(1 dominateur de tuule rAquila(ne»>,/o/i;/.¥ /m«c Ipm/torlv A'/ttiffinias 
fuonarr/it/.f, que le but poursuivi par fluillaume était atteint sans 
conteste, qu'il était en quelque sorte un roi auquel il ne manquait 
que le litre (2). La prééminence du comle de Poitou sur TAqni- 
laine était telle que l'on voit les moines de Cluny donner par 
analogie à Tévêque de Poilicrs, Iscmljcrl, le litre d'évêque des 
Aquitains 3). 

11 esl toutefois un point qui distingua plus particulièrement Guil- 
laume des princes vérilablcnicnl souverains, c'est qu'il ne fil jamais 
frapper de monnaie à son nom. 11 tenait de ses ancêtres le droit 
de monnayage, il en usait, mais il ne s'aiïranchit pas de celle 
tradition qu'ils lui avaient aussi léguée, qui consislail à employer 
un type uniforme, cara«-lérislique de la monnaie poitevine, laquelle 
portait d'un cùté le nom du roi Chartes et de l'autre celui de 
râtelier de Melle. Lues comles de Poitou se sont si peu préoccu- 
pés de particulariser leur monnayage qu'il est à peu près impos- 
sible de déterminer à quel personnage appartiennent ces pièces 
si nombreuses, que Ton rencontre avec les légendes plus ou moins 
déformées de carlvs rex fr au droit cl de Metalo au revers (4). 
Dans les pi'olocoles des actes les formules de sublimité ont dis- 
paru avec l'élolgnement du régime carlovingien, mais, comme 
son père, Guillaume s'inlilule comle par la clémence divine ou 
par la grûce de Kieu. « Il assujeltit toute l'Aquitaine à son pou- 
voir, dit Adémar de Cliabannes, de lelle sorleque personne n'o- 
sait lever la main contre lui, et les grands seigneurs Aquitains, 



(i) lirucl, Charles Je Clnntj, III, pp. 782, 739, 766; IV, p. 21. 

(2) A. Richard» Chartes tic Sainl-Maixent, I, p. 91; Cart. de Saint-Cypnen, 
p. 'iii. 

(3) Bruel. Charles de Clumj, IV, p. 20. 

(4) \'oy. Lecoltilre-DupoQl, Essai sur les monnaits frappées en Poitou, pp. ji et 
suiv.; Eug^fl el Serrure, fruité de nnmismatique dn Moyen-Age, II, p. ^i%. 



GUILLAUME LE GRAND 



t55 



qoi essayèrent de secouer lejoug de son autorité, furent tous 
domptés ou renversés » (f). Les divers éléments qui cnlraienl 
dans la composition du duché manquaient de cohésion ; cer- 
taines parties s*en étaient plus ou moins détachées, les ras- 
sembler et en former un tout, une unité qui donnerait à son 
possesseur, non seulement dans le royaume mais encore hors 
des frontières de France, la grandeur morale à laquelle Télen- 
due des territoires qui lui seraient soumis lui permettrait de 
prétendre, telle est la mission que se donna (Juitiaume (â). Il 
voulut être m^tllre chez lui, voire même maître absolu, tantôt en 
faisant emploi de la force, tantôt en agissant avec une grande 
habileté politique laquelle, selon les dires de son vassal Hugues 
de Lusignan, ne fut pas toujours très loyale, mais qui était bien 
appropriée aux mœurs du temps et aux instincts brutaux, aux 
convoitises toujours en éveil, aux actes souvent irraisonnés 
et de première impulsion des gens à qui elle s'adressait (3). 

Maintenir la paix dans son duché fut un de ses principaux soucis 
et afin de pouvoir remplir fructueusement ce rôle de policier, il 
a>ait soin, lorsqu'éclatail quelque guerre privée, de joindre ses 
forces à celles des belligérants dont il croyaitavoir le plus h espé- 
rer pour le rétablissement de tordre. Toutefois, ses débuts ne 
furent pas trî;s heureux. On a vu que, malgré le secours que le 
roi de France lui apporta contre Boson, il échoua devant Oellac; 
quelque temps ap^s, bien que soutenu par ce même Boson, 
avec qui il avait, comme nous l'avons dit, jugé plus expédient 
de traiter, iléprouva un nouvel insuccès. Guy, vicomte de Limo- 



(0 Ckron. d'Adémar, p. 166. 

(a) Les prèt^Diioas de Guillaume le Graod k une domioaiion absoloAthas le ducbo 
d'Aquitaine ue le portèrent [»as ccpcodanl jusqu'à singer le roi de France en 8c faisant 
cauronoer ftolcnuellemeal, ainsi que l'a avancé M. Pfislor {£"/«</« ««r le r^gne ite 
Robert, p. 2S21. Aucun hislorien du Icmps, aucun annalislc ne relate un fait aussi 
important ci qui assuréaicnl n'aurait pu passer inaperçu. Bcstjr {/fisl. des comtes, 
preuves, p. i83) a bien publié un curieux document inlilulc : Ordo ad benedicendum 
ducem Aqaitant'œ , loulcfois ce n'est pas à Gaillaum: le Grand qu'il l'applique tout 
d'abord, mais bien à Rcnoul I, qui, s'il cul quelques veiléilés ambilieuses de ce gear«, 
ne les mit assarêment pas » exécution. Nous nous rani^ns pleinement à l'opinion de 
M. de Lasleyrie qui, dans son Etade tnr les comtes de Limoijes,^. 36, établit que cet 
écrit, dû à Ilélie, prècbantre de Limos^cs en iai8, relate le^ cérémonies observées 
lors du couronnement de Kicbard Cœur de Lion dans celte ville en 1 1G7. 

(3) Labbe, \oua Liblioth. msn.. Il, pp. i33 et suiv., Coavcntio iulcr Guiilelmum 
ducem Aquitaniac et tlugonem Chiiiarchum. 



i56 



LES COMTES DE POITOU 



ges, avail de nombrGux enfatils. L'un d'eux, Adèoiar, voulant 
se tailler un patrimoine, mit la main sur le château de Brosse, 
dont sa mère, Uothilde, possédait une moitié, tandis que Tautre 
appartenait à Hugues de Gargitcsse. Le duc, sans doute appelé 
par ce dernier, vint avec Boson, qui était déjà en possession du 
Périgord, mettre le siège devant le châleau en discussion. Pen- 
dant quinze jours Adéraar résista à toutes leurs attaques et les 
assaillants furent contraints de se retirer (1). 

C'est le moment où Guillaume, dans sa sollicitude inquiète 
d'asseoir et de faire adopter sans conteste son autorité, se mêla le 
plus activement aux atTaires de ses vassaux. Ainsi le comte d'An- 
goulôme, celui qui devait être son fidèle ami, ayant entrepris le 
siège de Blaye, il lui vient en aide, et, s'élant emparé de la ville 
de vive force, il la lui donne en bénéfice. Puis, il va prêter 
assistance à Audouin, évêque de Limoges, pour la construction 
du château de Beaujeu, sur la route de Saint-Junien à Brigueil, 
atin d'arrêter les attaques de Jourdain, seigneur de Chabanais, 
mais, ne poussant pas l'afTaire à fond, il laisse ensuite les deux 
parties continuer entre elles une lutte sanglante (2). Enfin il s'en- 
gage dans les démêlés que Gcottroy, abbé de Sainl-xMarlial de 
Limoges, a avec certains seigneurs do la Marche. Ceux-ci s'étaient 
emparés du monastère de Sainl-Vaury, dépendance de l'abbaye; 
pour les punir, l'abbé Geoffroy, secondé par une forte troupe 
armée que le comte Boson 11 avait mis à sa disposition procéda à 
Tenlèvement du corps de saint Vaury, qui fut tiré de l'église où il 
reposait et qui lui devait son nom, et apporté à Saint-Martial. 11 
y fut gardé jusqu'à ce que les seigneurs pillards qui avaient usurpé 
les domaines de l'abbaye les eussent restitués. Ce que voyant 



(i) Chron. d'Adêrnar, p. i56. Ces faits sont aussi rapportés avec force détails par 
Aimoici [Afiracks de satrtl lîenoil, publ. par de Ccriain, p. i3tï), dotil le récit permet 
de rectifier un passage de rintcrpoluleur d'Addniar de Cbabanacs (CVi/'on., p. i56), 
qui coofond le premier sicje de Ùrûssc fait par Boson le Vieux et sou fils Hclie au 
temps de Fier-â-Bras, avec It* second, culrepria par le duc Guillaume le G rond el 
BûsûD II. Cet écrit, reproduisant l'erreur cooienue dans le texte primitif d'Adémar 
(p. aoâ), dit que celte forlercsao fui victorieusement défendue par Guy, vicomte de 
Lïinog-es, coulre les cin*! comicsqui rossicg-cnicnt, à savoir: le duc (juilluume, Arnaud 
(comte d'Aag:ou!6aie), lléïie (comte de Périyord), Audebcrt cl Boson (Jes deux comtes 
de la iMarclic) ; or, deux de ces personnoges, llélie et Audcbert, ue vivaient plus à 
l'époque où ce récit place le second siège de Brosse, 
(a) Chron. d'Adémar f p. iGû. 



Gî'ILLAlNfE LE GRAND 

l'abhé ramena en grande pompe les reliques du saint dans son 
premier séjour, où, en présence de Guillaume, il rétabli! la disci- 
pline monastique (1). Kn 1021, le comle de Poilou se joint à celui 
dWngoulème poui- punir iîuillaume, vicomte de Marcillac, el son 
frère Odolric qui, ayant eu un grave différend avec leur frère 
Audouin au sujet de la propriété du cbàleau de Ruffec, lui avaient 
coupé la langue et crevé les yeux. Marcillac fut pris el'brûlé, les 
coupables curent grâce de la vie, et Ruffec fut donné à Audouin 
qui avait survécu à ses blessures (2). 

Ces faits isolés suffiraient presque à témoigner des dilTicultés 
que rencontra Guillaume dans le gouvernement de ses états, mais 
il y a mieux. Pour bien se pénétrer du rôle qu*il dut jouer pour 
mener à bonne fin la tâche qu'il s'était imposée, rien n'est plus 
instructif que de le suivre dans ses rapports avec Hugues le Brun, 
seigneur de Lustgnan (3). Ce personnage était fils d'Hugues le 
Blanc, et pelit-flls d'Hugues le Bien-Aimé, qui construisit le cbà- 
leau de Lusignaii el paraît avoir élé le véritable fondateur de 
cette dynastie glorieuse (4). Toujours prêt à se battre, le Drun ne 
négligeait aucune occasion pour s'approprier un domaine à sa 
convenance, mais, en homme politique, il savait aussi se retirer à 
temps quand l'entreprise devenait trop périlleuse pour lui. Ar- 
guant de sa fidélité envers le comle de Poilou, il se faisait payer 
clièrement ses services, demandant constamment, ne se rebu- 
tant pas des refus, et finissant toujours, aprfes être revenu plu- 



(i) Chron, cTAdémar, p. i66. 

(a) Chron. d'Adèinar, |>p. i8G el 207. 

(3) C'est la cliruuiquc de .SaiDt-M»ixcnt qui donne à Ilaj^cs de Lusignan, le fila 
(l'IIu^ucs le Blaoc, le surnom d'IIuirucs le Brun. La convention Joui on va lire le 
résumé rap])elie flui^iiea le Chiliarque. Le sens précis de ce mot correspond à celui 
de chef de 1000 liùiiimes, loulefoîs nous ne pensons pas «ju'il faille y voir un iodice 
de la puissance territoriale d'Hu«^uesde Lusii^oan ; t! nous paraît simplctncnl rnppelcr 
le rôle, assez peu déHoi dans les acles où il e^t question de lui, que le sire de Luai- 
gnan était appelé à jouer auprès du comle de Poitou, duc d'Aquiluiue. Il suit ce der- 
nier dans ses expéditions, il raccompagne k Blaye, nial|;ré que d'imporlautes afluircs 
personnelles auraient dû le rcleair ta Poitou» co un tnol il apparaît, à l'éf^ard du 
comte, dans une certaine sujétion qui nous porterait b voir en lui le comriiaiidaiil 
supérieur de ses troupes, ce qui correspondrait parfaitcmeol h. ce surnom de 
Chiliarque. 

(4) Cette filiation desLusi^nanest donnée parla chronique de Saint-Maixeot (CAron. 
des égl. d'Anjou, p. 38(i,), ijui dit en outre (jue le chef de celte famille eut neuf fils. 
Le tableau jïénéalo^(|ue inliiulc Lezignem, placé 4 la suite de l'Histoire des comtes 
du Poitou, indique uq dcg^rc de plus; il débute par Hugues te Veaeur, qui, seloû 



iS8 



LES COMTES DE POITOU 



gieurs fois à la charge, par ohlt.'iiir sinon l'objtît principal'de ses 
di'sirs, mais à tout k' nioins il'iinpnrlanles compensalions. Kn 
voyant ses agissemoiils,on ne pcul s'onipèclior d'élablir un rap- 
prochemenl avec ce qui dut se passer dans l'entourage des rois 
carlovingiens ; ces princes étaient ti cliaque instant contraints de 
lâcher quelques lambeaux de leurs domaines et ils finirent par se 
trouver entièrement dépouillés, n'élanL plus en possession que 
d'un titre nu sans avoir les moyens de le faire respecter. Or, 
(iuillauaie, qui fit de ses concessions bénéficiaires, ou plutôt 
féodales, une sorte de règle de gouvernement, entama si large- 
ment le patrimoine des comtes de Poitou que ses successeurs 
immédiats ne purent trouver dans leurs propres domaines des 
ressources sufïisanles pour résister aux tentatives de vassaux de- 
venus réellcmi^nl plus puissants qu'eux. 

Or donc Savari, vicomte de Thouars, avait enlevé h Hugues de 
Ijusignan une terre que celui-ci tenait en fiefdu comte (juillaume. 
Savari étant mort (vers 1010) (t), le comte promit à Hugues, 
dans une assemblée puitlique, de ne faire ni traité ni paix avec 
Itaoul, frère de Savari et son successeur, tant que la terre dont 
il avait été dépouillé ne lui serait pas rendue^ mais poslérietii'c- 
ment il donna secj'èlement ii llaoul la terre dont il était ques- 
tion. Le sire de Lusignan, outré du procédé, se rapprocha alors 
du vicomte de Thouars et lui dit que s'il voulait lui donner sa 
fille on mariage il lui laisserait cette terre et môme une autre 
encoi'c plus importante. Quand le comte fui infoi'mé de ces pour- 
parlers, il en fut evtrèmement irrité ; it se rendit en toute hille 



Besly, aurait éli l'un des quatre çraads veneurs înslilu<S3 par Cbarlcmagne en 758, 
Nous ne saunons dire où l'bistorica a relevé ta nieulion de ce iiersonoage abso- 
lument hypolhéliquc, du moins à ccKc date en ce qui louche les Lusignan, mais il 
est de toute impossibilité (]u'il ait pu étie, comme il le dit, le père d'Hugues 
le Cher ou le Hien-Aimé, qui a dû naître vrrs l'-in f|no. Nous ne rclîendrons 
de rcxpos« de Uesly que le surnom de ^'cncu^ donné p.ir lui au premier des Lusi- 
goao; celte quaSiBcalioa peut avoir pour oritfiuc une tradition pcrsistoutc, très 
vraisemblable, auquel cas ce personihage aurait clé un veneur des conatcs de Poitou 
voire même le prand vcoeur, lequel aurait, ainsi que le fait s'est si aouveat produit nu 
x" siècle, transforme son ofticc eu seigneurie et son domaioe béucHciairc en propriété 
héréditaire. 

(1) M. Iniberl {Notice sur les otcomles de Thouars, p. r5) fixe à l'année ioo4 la 
mort du vicomte Savari; cette date, ainsi qu'il résulte du texte que nous analysons, 
doit tïtrc reportée à raiirtèe luio au plus tôt, et suivre Je près celle du décès d'Hugues 
le Ulaac qui succomba de 1010 à 101 a. 



GLILLALWΠLE GRAND 



1S9 



auprès de Hugues el lui dit 1res fainilièreinenl: « Abslieiis-toi d'é- 
pouser la fille de Raoul ; je le donnerai loul ce que lu me de- 
manderas el je l'aui-ai en alTeclion plus que loule autre personne 
après mon fils. » [fugues ût ce que le comle lui ordonna. 

Mais il arriva, sur ces ealreraites (vers 1012), que Jousselin, 
seigneur de Parlhenay, vinl à mourir, Hugues prétend qu'il n'a- 
dressa au sujet de cel événement aucune sollicilalion au comte, 
tant pour lui que pour quelque aulre personne et que ce fut le 
comle lui-même qui, spontanément, lui proposa le fief de Jousse- 
lin et sa veuve. On ne saurait assurer que les choses se passèrent 
bien ainsi; quoi qu'il en soil,lIugues,après avoir mûrement réfié- 
clii,dit au corale :<« .le ferai loul ce que vous me demanderez.» Guil- 
laume se mit alors d'accûrdsurcotle atTaircavec Foulques, comte 
d'Anjou, qui avait des droits de su/orainelé sur les fiefs possédés 
par le seigneur de Parlhenay, el lui promit de lui donner sur ses 
propres bénéfices l'équivalent de ce que celui-ci abandonnerai! à 
Hugues. Puis il (il appeler le vicomte Raoul el lui dit : « Hugues 
ne tiendra pas les engagements qu'il a pris avec loi, parce que je le 
lui défends, mais nous sommes convenus. Foulques et moi. de lui 
donner les biens et la femme de .lousselin, voulant que cela serve 
à ta confusion el le punisse de tes infidélités ù mon égard. » Raoul 
fut très conlrislé de ce discours el répondit au comte : « Pour 
Dieu, je vous en conjure, ne faites pas cela. » Alors le comte lui 
répliqua : «Promets-moi de ne point donner la fille à Hugues et 
de ne point observer le traité que tu as lait avec lui, en revanche 
je ferai en sorte qu'il n'ait ni le lief ni la femme de Jousselin. » 
C'esî ce qui eut lieu, mais Raoul, qui avait feint, uniquement par 
politique, de consentir ù la proposition du corale, se rendit quel- 
que temps après au château de Montreuil-Bonnin. situé non loin 
de Lusignan, et où résidait alors Guillaume, afin de pouvoir s'a- 
boucher avec Hugues sans éveiller des soupçons. Dans celle entre- 
vue, il chercha à entraîner ce dernier dans une action commune 
contre le comte ; pour amener Hugues à lui il s'engageait à tenir 
fidèlement lous les engagements précédemment conclus entre eux , 
el à lui prêter secours en toute circonstance. Hugues déclare que, 
par attachement pour Guillaume, il repoussa toutes les avances 
qui lui furent faites, ce dont il eut parliculièrcmenl à souffrir à 



LES COMTES DE POITOU 

l'occasion des déprédations que le vicomlc de Tliouars commil 
alors sur Iti (erre du comle, 

llaûul iHaiil venu à mourir en iOl i ou HH5, Hugues revint à 
la charge auprès de Guillaume pour se Taire rendre la terre que 
le vicomte lui avait enlevée. Guillaume lui fil encore de belles 
promesses, s'engageanl à ne pas faire la paix avec les Thouarsais 
avanl que satisfaction lui filt donnée. Mais il ne se préoccupa 
guère de tenir sa parole, car Geoffroy, neveu et successeur de 
Raoul, pour se venj^er du mal qu'Hugues lui avait fait alors qu'il 
bataillait pour le corate, incendia son château de Mouzouil, prit 
ses cavaliers el, chose atroce, leur fîtcouper les mains. Du coup, 
Hugues se trouvait perdre une des terres qu'il tenait du comte, 
mais, la guerre continuant, il eut à son tour sa revanche el s'em- 
para de quarante-trois des meilleurs cavaliers du vicomte de 
Thouars. H aurait pu, pour leur rendre la liberté, se faire donner 
au moins 40.000 sous (le chitTrenous paraît un peu exagéré), et 
obtenir la reslilulion de sa lerre, mais à ce moment le comte 
intervint et demanda à Hugues de lui livrer ses prisonniers. 
Celui-ci voulut résister, mais Guillaume réitéra son exigence en 
lui disant: «Ce que j'en fais ce n'est pas pour te causer du tort, 
mais tu es mon vassal et, comme tel, obligé de te souraetlre h 
mes volontés, llemels-moi ces hommes ; je le les rendrai si lu 
ne rentres pas en possession de ta terre el si lu n'es pas indem- 
nisé pour les maux qui t'ont élé fails «*. Hugues s'exécuta cette 
fois encore, mais les otages ne lui furent pas remis el il ne recou- 
vra pas sa terre. Toutefois, l'auteur du faclum qui relate ces 
fails a soin d'omettre que peu apriîs, Hugues épousa Audéarde, 
fille de son ancien adversaire Raoul, elque celte union mit fin 
aux hoslililés entre Thouarset Lusignan (I). 

L'ardeur inquiète d'Hugues, après avoir altiré le comte à sa 
suite au nord du Poitou, l'amena à intervenir dans de nouveaux 
débats au sud du pays. Un puissant seigneur, triàumis^ nommé 
Aimeri (i), s'était emparé de Civray au préjudice de Bernard, 



{i)M. Poule de Puybautîel, (|iii a souleoti f.p iSrjG h l'Ecule des Chartes uDe ihèse 
sur les sires de Lusignau, rcatt-e jusqu'à ce jour inétjile, incl eu doute dans ses posi- 
lioDs (jue ta femme d'Hujjfues le Brun ail élé la lillc de Uauul de Tdouars ou du moin» 
déclare que rien ne l'inditjuc; uous suivons ropiniiin de BcsSy. 

(2) M. de Puybaudel assituite ce pcrsoanas^c à Aimeri I de Rançon. 



r.UrLLAUME LE GRAND 



lOi 



comle de la Marche, son suzerain. Or, Hugues disail tenir de 
son père des droils sur cette localité. Mil par des rcssenlimenls 
parliculiers qu'il enlretenail contre Aimeri, Guillaume engagea 
Hugues à (aire hommage à Bernard pour la porlion de Civray qui 
avait appartenu à son père afin que de celte sorte ils fussent 
deux à avoir débat avec Aimeri, Mais il répugnait au seigneur 
de Lusignan de se reconnaître vassal du cooilo do la Marche, et 
pendant une année il résista aux sollicitations de Guillaume, pji- 
fin, celui-ci, irrité de ne pouvoir vaincre sa résistance, vint le 
trouver et lui dit : « Pourquoi ne Irailes-tu pas avec Bernard? Tu 
n'es quelque chose que par moi et si je te disais de faire d'un 
vilain un homme noble tu devrais m'obéir. » Hugues finit par se 
laisser convaincre et se constitua vassal de Bernard pour le quart 
de Civray. En retour, celui-ci donna le comte de Poitou à Hugues 
pour garant et remit entre les mains de Guillaume quatre otages 
qui devaient être livrés à Hugues si Bernard no remplissait pas 
exactement ses engagements à son égard. Dès lors Lusignan ne 
fut pas longtemps en paix avec Aimeri. 11 eut avec ce dernier, au 
sujet de son droit de co-propriété, des contestations dont, comme 
d'ordinaire, les vassaux des belligérants eurent h souffrir. Pour 
tenir tète à Aimeri, le comte entreprit avec Hugues la conslruc- 
Lion d'un château à Couhé, mais il ne l'acheva pas, même il finit 
par s'aboucher avec Aimeri, et lui abandonna le château sans 
qu'Hugues ait reçu de lui aucune compensation. 

Mais l'adversaire du sire de Lusignan, qui paraît avoir eu un 
caractère aussi entreprenant que le sien, mécontenta de nouveau 
le comte de Poitou en s'emparant du château de Chîzé. Guillaume 
et Hugues unirent leurs forces et furent ensemble assiéger le 
château de Malval, propriété d'Aimerî, qu'ils prirent et détrui- 
sirent. Avant de s'en retourner, le comle promit à Hugues, ainsi 
que devait le faire tout suzerain à l'égard de son vassal, do ne 
point conclure de traité de paix ou d'association avec leur ennemi 
sans qu'il fût appelé à y participer. Néanmoins il fit un traité avec 
Aimeri et lui permit de réédifier son château sans le consen- 
tement d'Hugues. Tant qu'Aimeri vécut, les choses restèrent en 
cet état, mais, après sa mort, de violentes discussions éclatèrent 
entre son fils Aimeri 11 el Hugues au sujet du droit de propriété 




jOz 



LES COMTES DE POITOU 



de ce dernier sur le quari deCivray et dosa préLenliond'y vouloir 
édifier un chûleaii. Sur le conseil de Bernard et malgré. l'oppo- 
silion du comte, il en acheva la conslruction,mais les hommes de 
Civray, pour qui il se montrait un maîlre fort dur, se soulevèrent 
el livrèrent la place à Bernard. Celui-ci la garda el, pour plus de 
sécurilô, s'allia avec Aimeri II conlre llugues.i'e dernier, selon son 
habitude, s'en fui porler ses doléances à Guillaume qui, au lieu 
d'en tenir compte, rendit à Bernard les otages que ce dernier lui 
avait précédemment livrés. Voyant alors qu'il ne pouvait espérer 
aucun secours de son seigneur, Hugues se tourna vers l'évoque de 
Limoges, Géraud. Celui-ci accueillit ses avances, et d'un commun 
accord ils envahirent la Marclie, où ils construisirenl une forte- 
resse (t). Mais le comte, qui soutenait Bernard, son beau-fils, 
enleva le château de vive force et le livra aux flammes ; de plus, 
de concert avec son fils aîné, qui, dès lors, semble avoir part 
au gouvernement, il défendit à tous ses vassaux, sous peine de 
raorl, de prêter aide à Hugues. La lutte entre les deux compéti- 
teurs :i la possession de Civray devenait chaude ; toutefois, par 
la médiation du comte, ils convinrent entre eux d'une trêve de 
quinze jours. Afin d'ôler ù lluf^ues la tentation de recommen- 
cer aussitôt les hostilités, le comte l'emmena faire un ost contre 
le château d'Aspremont qui fut promptement réduit, el de là à 
Blaye, où il devait avoir une conférence avec le comte Sanche. 
Mais pendant la tenue de cctleconférence Bernard était entré en 
campagne. Il se dirigea sur Confolensj s'empara du bourg et de 
ses faubourgs qu'il brûla, fit de nombreux prisonniers et enfin 
mit le siège devant le vieux château où se tenait alors la femme 
d'Hugues. Ce derniervenait de rentrera Lusignan quand un mes- 
sager lui apporta ces nouvelles; il se rendit aussitôt auprès du 
comte, mais ne put décider celui-ci à lui venir en aide. Néan- 
moins Bernard ne l'allendit pas; à son approche il leva le siège 
de Confolens après avoir causé au domaine de Lusignan plus de 
50.000 sous de dommage. 
Toutefois la lutte n'était pas terminée. Peu de temps après, 



(i) Ces faits ae passèrent ea to23 au plus tard, Tévéque Géraud ëlani mort le 
Il novembre de celle anaée (Voy.Duplès-Ajrier, C'/ii-on. de Limoijes, p, 40; B, Itier, 
Bull, (le lu Soc. des Antif/. fie ffJiies/, |f« série, VI, p. ii3}. 



GIJILLAL'.ME LE GRAND 



■ 63 



Hugues alla nicllrc le fini au cliiltcau de Geiiçay, possession do 
son ennemi Aimcri 11^ fil prisonniers des hommes cl des femmes 
el enleva luut ce qu'il Irouva h sa convenance. Puis il s'en fui 
Irouver le comte cl lui demanda la permission de reconstruire 
le châleau ; (luillaurae lui fil celle objeclion qu'éLanl pour ce 
domaine dans la \assalil6 de Foulques, comle d'Anjou, il ne 
pourrail se dispenser de le lui remellre si celui-ci le lui deman- 
dail. A quoi Hugues répondil que lorsqu'il Oia'd devenu le vassal 
de Foulques il lui avait dil que si ses hommes lui faisaienl des 
dommages 11 se réservait la faculté de leur enlever une portion 
de leurs biens, el que s'il ne lui reconnaissait pas le droit d'agir 
ainsi il ne se soumellrail pas à sa fidélité; ce à quoi Foulques 
aurait répondu : « Prends aux aulres ce que lu voudras, mais 
ne touche pas à ce qui m'appartient. » Après avoir enlendu ces 
paroles, le comle laissa Hugues libre d'agir, el lui dit : « Si je 
puis acheter la part de Foulques, nous posséderons chacun, toi 
el moi, une part du château >).Hitand il fut construit, Foulques, 
comme on pouvait s'y attendre, réclama ses droits. Hugues lui 
répondit que, suivant leurs conventions anciennes, il i|;îardait pour 
lui le chàloau qu'il avait pris sur ses ennemis, el qu'il consentait 
seulement à le tenir de lui en vassalité, ajoutant qu'autrefois il 
avait appartenu à ses parents el qu'il y avait plus de droits de pro- 
priété que ceux qui le détenaient. 

Foulques lui posa alors celte question spécieuse : «Comment 
pourrais-tu tenij- de moi contre mon gré, ce que je ne l'aurais 
pas donné ? » Hugues se retourna alors vers le comle de Poitou 
el lui demanda conseil. « Si le comle d'Anjou, lui répondit Guil- 
laume, veut le donner la garantie que tes ennemis ne rentreront 
pas en possession du château, tu ne peux le garder ; autrement, 
ne l'en dessaisis pas, on n'aura aucun reproche à l'adresser. » 
Huguess'informa alors des otages que pourrail lui donner le comle 
d'Anjou ; mais celui-ci refusa absolument de s'engager de celle 
sorte el lui dit : « Je m*entendrai avec le comte de Poilou, je 
lui fournirai des otages, il t'en donnera à son tour et c'est ainsi 
que se fera l'accord. » Foulques réclama alors au comte le châ- 
teau d'Hugues. «Je ne te te rendrai jamais, dit celui-ci, sans avoir 
des gages. » Ft il dit à son tour à Hugues : « Je suis disposé à 



iH 



LES COMTKS DE POITOU 



t'en donner, lesquels ^feux-lu ? •> A quoi ccluî-ci répondit : « Ac- 
cepte ce que lu voudras du comte Foulques et donne-moi ce 
que je requiers. Je demande l'homme qui garde la tour de Mette, 
de sorte que si Aimeri a la forteresse sans mon gré et qu'il pût 
de cela ra'advenir du dommage, le gardien de la tour la remettra 
entre mes mains.» — «Cela je ne puis le faire, dit le comte (^). » 
Alors ïlugues voulut Chîzé ; le comte refusa encore, prélexlant 
qu'il n'ulait pas en son pouvoir d'en disposer ainsi. Ce que voyant, 
Hugues, irrité, se relira à Gençay qu'il fortifia) et munît de tout 
ce qui était nécessaire pour soutenir un long siège s'il fallait en 
arriver à une guerre ouverte. 

Le comte revint à la rescousse el, pour attirer la confiance 
d'Hugues, lui donna rendez-vous hors de la cilé, lui faisant dire 
par le comte d'Angoulême de venir se meltre à sa merci, car il 
ne pouvait se faire qu'il ne prôlûl pas aide au comte d'Anjou et 
d'autre part il ne voulait pas se risquera perdre l'amitié et d'flu- 
gués et de Foulques. Le sire de Lusignan se rendit à l'invitation du 
comte, el lui dit : «Je mets toute maconfîance en loi, maisprends 
bien garde de ne pas la fausser, car alors je cesserai d'être Ion 
fidèle ; pour plus de garantie, si lu neveux pas me donner d'autres 
cautionsje te demanderai de prendre rengagement que mon fief 
soit considéré comme un otage que tu m'aurais donné, de sorte que 
si lu ne tenais pas les promesses donl il serait le garant, je ne res- 
terais plus jamais à Ion service cl je serais délié de tous les ser- 
raentsquejct'auraisfaits.» — «Qu'il en soit ainsi,répondil le comte.» 
Hugues remit alors le châteati de Gençay à Guillaume, malgré 
l'opposition de ses hommes ; toutefois, avec celte clause restrictive 



(i) Oa remarquera que le comte de Poitou déclare ne poarolr disposer de la tour 
de Melte, c'est-à-Jire de la forteresse nui prolêgcait celte localilé. Il esl h croire qu'il 
en avait déjn fuit dun à GuiURumcd'Aii^oulcme,ctdccerail semble découler une con- 
séquence qui n'avait pas échappé ù la saijacilê de M. Lecoiulrc-Duponl {Essai sur 
les monnaies frappées en Poitou, i84o, p. 82). Ce savant avait conclu de rnbandoo 
de Mellc par le comte de Poitou que les mines de plomb argentifère de cette région 
étatcnl épuisées et que l'atelier monétaire de Mellc était fermé. On ne comprendrait 
pas que le comte aurait, par un acte de géncrusité excessive, abandonné la source 
d'un de ses plus importaats revenus ; aussi, n'ayant b utiliser, comme matière pre- 
mière, que du mêlai déjà employé qui était refondu ù nouveau, il transféra ailleurs 
lo centre de sa fabrication monétaire, sans toutefois apporter de modification au type 
si caoDu de ses monnaies : on coulinuadonc de frapper des <c mailJiîS » dans de nou- 
veaux ateliers qui furent Poitiers, Niort et Sainl-Jcan d'ADgély. 



GUIIXAUVIK LE <;ilAND 



t65 



qu'il ne serait pas rendu à Aimeri sans sonconsentemenl et qu'il 
ne lui en ad viendrait aucun dommage. Mais,peu après, le comle, 
sans se soucier d'Hugues, ci5da le château à Aimeri et recul en 
retour une terre seigneuriale et de l'argent. Comme Hugues ne 
tarda pas *i 6 Ire moloslô lanl dans ses biens que dans ceux de 
ses vassaux, par reiïelde celte opéralionjl reclama une compcn- 
salion.Le comte lui Ht réponse que, quand bien même le monde 
entier lui apparlicndrail, il ne lui en abandonnerait pas de la 
grandeur d'un doigt. Furieux, Hugues se rendit h la cour du 
comle et renia la foi qu'il lui devait pour toutes choses, excepta 
pour sa personne et son domaine de Lusignan. Puis il se mil en 
campagne et alla assiéger Chizé, dont il s'empara et en chassa 
Pétrone, qui avait le commandement de la tour. Pour excuser son 
action, il mettait en avant que ce domaine avait appartenu à son 
père ou à quelque autre de ses parents. Guillaume, tenant à ren- 
trer] en possession de la lour de Chi/é et voyant qu'il ne pouvait 
venir à bout des incessantes réclamations d'Huguos au sujet de 
ses droits successoraux plus ou moins réels sur une foule de 
domaines, se décida à lui donner satisfaction sur un point. Il lui 
fit offrir de lui abandonner le fief de Jousselin, l'oncle d'Hugues, 
avec le château, la tour et toutes ses dépendances, moyennant 
quoi, de son côté, celui-ci déclarerait renoncer à toutes les 
prétentions qu'il avait émises ou pourrait vouloir produire au 
nom de son père ou de ses autres parents. Des pourparlers 
s'engagèrent, on lutta de finesse de côté et d'autre, et, en 
somme, Hugues arriva à ses fins, car cet héritage de son oncle 
Jousselin n'élail autre que la terre de Vivonne, voisine du châ- 
teau de Lusignan et dont la possession augmentait considéra- 
blemenU'élendue de son domaine patrimonial. Guillaume le fil 
revenir à sa merci, lui fit jurer fidélité, à lui et à son fils, se fil 
rendre Cliizé et lui livra enfin le fief de Jousselin. Par \h furent 
assoupies toutes contestations entre le comte et Hugues, qui 
mourut un an après (1). 



(i) Hugues dut mourir dans le coiiranl de l'année loaS ou 1026, peu après qu'il 
eut obtenu du pape Jean X!X, par l'eulrcriiisc de révèque do l'oitlers, uoe butio 
d'exeniplioQ el le privilén;e unissant son prieuré de Noire-Dame à l'abbaye de Noaillé 
(Arcbiv. de la Vienne, orig., Nooillé, no 83). 



iOt> 



LES COMTES DE POITOU 



11 aurait 616 difficile, à défaut de dates précises, de scinder en 
plusieurs parties ce récit imagé des rapports qui ont existé 
entre Guillaume le Tirand et Hugues de Liisignan, el dont l'ins- 
pirateur n'est autre que ce dernier ; il aurait perdu de son in- 
lérêl et nous n'aurions pu en tirer l'enseignement qui ressort 
-de ce spectacle donné par un ambitieux avide qui élale sans 
voiles ses grossiers appétits, et qui nous apprend combien le lien 
do vassalité, si élroJt enlre l'homme et son seigneur dans le 
monde féodal, élait alors imparfaitement établi. L*altache 
n'était encore que personnelle et, par suite, pouvait se modi- 
fier suivant les circonstances; il lui faudra devenir réelle pour 
rester immuable (f). 

La satisfaction qu'Hugues de Lusignan obtint du comte de 
Poitou par l'abandon du Oefde Vivonne doit remonter à l'année 
102i, et précéder de peu rechange de terres qu'il lit avec le cha- 
pitre de Sainl-Hilaire de Poitiers pour la fondation du prieuré 
de ivoire-Dame de Lusignan, échange qui ne pouvait se faire que 
du consentement exprès ducomle, en sa qualité d'abbé de Saint- 
llilairo. L'acte qui permit h Hugues de donner suite h ses projets 
est du G mars 1025, et il fut passé en présence du comte et do 
toute sa cour. Parmi les assistants, on remarque Egfroi, vicomte 
de Chàtellerault, et l'on doit conclure de ce fait qu'Hugues avait, 
en recevant \1vonne, renoncé à se prévaloir des promesses qu'il 
prétendait lui avoir été faites. Il avait en effet soutenu que le 
jour oii Uohon, évoque d'Angoulème, avait baisé le bras de 
Guillaume, c'est-à-dire s'était reconnu son fidèle vassal, le comte 
s'était engagé, devant Févêque, à lui donner, après la mort 
du vicomte Boson, la jouissance Lénéficiaire de la vicomte de 



(i) Le texte de cette relation, écrite dans uq lalia barbare, fait partie d'uo manus- 
crit de la lîibliolhèque Nnlionalo {n* Sçjay du fonds lalio}. Il a été publié par Ucsly, 
dans les preuves de son Histoire d«acomlcsdu Poitou (pp. a88 ùis el suivantes) et par 
Labbe, dans hi A'ùi'a bihliolktca maniiscripfofiim, II, pp. i85 Cl BS. Commi; la plu- 
part des documents de cette époque, il ac porte pas de dnlc, d'où nombre d'erreurs 
dont il a été bi cause. Il est sûrement postérieur à l'élévalion de Rolion à révôchc 
d'Angoulcnic, <|ui cul lieu vers 1020, et anlcrieur à la fondation du prieure de Notre- 
Dame de Lusignan, c'est-à-dire au mars joiS. Nous ne serions pas éloiyaé de croire 
que c'est lors des pourparlers qu'llutjues enjfapeait avec le duc Guillaume pour obte- 
nir la cession Je territoires qu'il ambiliouniiit auprès de son cîiAleau que, de» conces- 
sions ayant été faites de part el d'autre, le sire de Lusignan présenta au duc le méniO'irc 
de ses revendicaiions qui nous est bcureusemcot parvenu. 



(il.'lLLAUMF: LE GRAND 



167 



ChAlelierault. Lttsignan n'en fui pas pourvu, la présence d'Eg- 
froi, fils de Boson à l'acle de 925, suflil pour l'allesler (1). 

Celle saisine ou main-mise sur les biens, voire môme sur la 
femme de son vassal décédé que nous avons vu le comte de Poitou 
meltre en pratique après la niorl des seigneurs de Parlhenay el 
de Vivonne, eu verlu de ses droils de suzeraineté, il l'appliqua 
aussi sur une plusgrande écbelle onsaqualilô de ducd'Aquilaine. 
Boson, le comte de la Marche el de Périgord, qui semble, depuis 
son accord avec le duc, avoir toujours vécu en bonne intelligence 
avec lui, mourut à Périgueux en 1006, empoisonné par sa femme, 
disent les liisloriens (2). Guillaume, à cette nouvelle, se hâta de 
mettre la main sur ses états, el s'adjugea la tutelle de ses enfants 
mineurs et de son neveu, le fils d'Audel>erl. Pendant plusieurs 
années les deux comtés furent administrés parle duc d'Aquitaine, 
qui, lorsque ses pupilles furent arrivés à leur majorité, leur parta- 
gea l'héritage de leur grand-piire Boson !, que le défunt avait, 
comme nous l'avons dit, entièrement usurpé. 11 donna Périgueux 
il Hélie, le fils de Boson 11, el rendit la Marche a Bernard, le fils 
d'Audebert, auprès de qui il plaça comme conseils etpoul-ctre 
comme surveillants deux hommes dévoués, Pierre, abbé du Dorai, 
et llumbcrt de Droux, fils d'Abbon, l'ancien défenseur de Bellac. 
-Mais après la mort de ce dernier, Pierre, resté seul au pouvoir, 
en abusa el le duc, forcé de défendre le comte de la Marche 
contre les menées 'de son tuteur, dut chasser celui-ci de vive 
force (3). 

Vers ce temps, Guillaume perdit sa mère. Depuis Tavènement 
de son fils, Emma n'avait cessé de prendre part au gouvernement 
du comté de Poitou et, par son habileté, en lui faisant épouser 
Aumode, elle avait beaucoup contribué à assurer sa domination 

(1) Le récit de l'entfagemeal pris par le comte au sujet de la vicomte de QjiUcl- 
Jerautt se trouvant ea tète du mémoire d'IIug'ucs de Lusig'D.in et prccédual des évé- 
nements <|ui se sotit passés vers iui2, les historieDS ont cru de\t)ir placer à celle épo- 
que Ja mort du vicomte Boson, mais ils ont fait erreur, car Rohonj appelé en témoi- 
gnage par Hugtj;es,no fut nommé évéque qu'en 1120; la mort de Uoson est donc pos- 
térieure à celte date, ce qui cal d'accord avec ce que l'on sait de son successeur Egfroi 
qui n'est désigné pour la preiniiTe fois en tiualilé de vicomte que vers t'an lo/'i ou 
1024 dans une donalion *juc fit le comte de Poitou aux chanoines de sa calhcdrnle 
(Arch. de la Vienne, orii;., chapitre calhédral de l'uiliers, u" 1). 

(a) Chrun, tlAtlàiidr, p. 1G7. 

(3) Chrun, d'Adétiiur, p. 1O8. 



i6S 



LES COMTES DE POITOU 



comme duc d'Aquilaine. il lui avait du resle laissé une part im- 
porlanle d'aylorilé(l); elle disposait î\ son gré de son douaire et 
c'est ainsi qu'elle donna à Tôvôque de Poîliers le domaine de 
Sainl-Paul-en-G;\line et qu'elle établit sur les habitants de la ville 
de Saint-Maixent, pour tenir lieu du service militaire auquel ils 
auraient pu être astreints, le lourd iuipùl connu sous le nom 
d'ariban (2)» Elle possédait, on ne sait h quel litre, les domaines 
de Coudres el de Longueville, dans le diocèse d'Évreux; elle en 
fit don à Tabbaye de Bourgueil et, au mois de septembre 1001, 
elle se rendit à Blois, où se tenait la reine Berllie qui, sur sa 
demande, confirma celte donation (3). D'autre part, elle obtint de 
son fils de nombreuses faveurs tant pour le monastère de Bour- 
gueil que pour celui de Maillezais, ses deux [œuvres de prédilec- 
tion; mais elle ne fut pas exclusive et il esl facile de constater, 
quand on la voit assister à de nombreux contrats passés au profit 
d'abbayes poitevines et leur donner plus d*aulorité par sa présence, 
qu'elte s'intéressait à toutes les œuvres pies, méritant par là la 
qualification de chérie de Dieu, ama/ji!is Deo^ qui lui est donnée 
par ses contemporains (4). Le dernier acte à date certaine auquel 
elle assiste est la donation de Bretignotle faite par son fils à l'ab- 
baye de Bourgueil, du 27 décembre 1003, mais ctlc étail en- 
core de ce monde lors de la naissance de son petit-fils Guillaume, 
événement qui esl forcément postérieur de quelques mois à cette 
date (5). Avant de mourir, elle disposa par testament des domai- 



(i) Eq 996, elle est même qunliHîe de comtesse des Poilevlas (Cart.de Rourg-ueil, 
p. 23). 
(a) Bruel, Charles de Cliintj^ III, p. 789; A. Richard, Charles de Sainl^Matxent, 

p. lO/j. 

(3) Cari, de Dourg-ueil, p. 4g< 

(/|) Cart. de Bourg-ueil, p. aS, On la vnil faire planter en vigne, pour l'usage des 
religieux de Saint- Cypricn, le domaine des Hordes, (jui venait de leur cire donne 
{Cttrl. de Saini-('yprtetif pas^c 127, note i), 

(5) Besly, f/isi. des comtes^ preuves, p. 353; Cart. de Bourg'ueil, p. aï, Pierre 
de Maillczais (Labbe, IVoim bihLmun., H, p. 228) rapporte, sans loulcfois s'en porter 
garant, 1 ut aiunl, b dit-il, qu'Emma serait morte à r;\ije de f|uarante cl un an, la 
deuxième année du règne de son fils; or l'erreur du chroniqueur est manifeste, car 
Emma assista avec le comte Guillaume, sa femme Aumodc cl leur fils Guillaume à la 
donation de l'église de Saint-.Maxire h Pabbayo de Sainl-Cyprien [Cari, de Saint- 
Cypn'en, p, 33o). Comme le jeuoe comte n'était pas né le 27 décembre*iot)3, aiusi 
qu'il résulte de» termes de la cbaric de lli>urgiietl,sa naissance n'a pu avoir lieu qu'eu 
ioo4 au plus lût, et précéda la mon de sa j^ranj'-raère. Cî!le-ci, lors de son décès, 
ne pouvait avoir moins de c5iii|iiantr-qualre ans. 



GUILLAUME LE GR.\ND ifty 

nés qui lui restaient après les nombreuses générosités qu'elle 
avait faites, et, en particulier, elle partagea en trois parties sa 
terre de Frouzille dont elle attribua un tiers <à Sainl-Hilaire-le- 
Grand, un tiers à Sainle-Croix et l'autre tiers à son parent Eble 
de Châlelaillon (I). 

Après Emma, Aumode succomba à son tour. Elle était restée 
plusieurs années sans donner d'enfants i\ son mari; c'est ce que 
le comte nous apprend lui-même dans Tacle précité où, après 
l'énoncé de ses générosités aux moines de Rourgueil, il leur 
demande des prières, pour lui, pour sa mère, pour sa femme, et 
pour ses fils, s'il plaît h Dieu do lui en donner. Ces paroles d'es- 
poir furent exaucées, car il lui vint un fils, sans doute l'année 
suivante, et peu après Aumode disparut de ce monde ou du moins 
il n'est plus fait nulle part mention de sa personne (2). 

Guillaume, devenu veur,songea à se remarier et toujours poli- 
tique il chercha à contracter une alliance qui lui fût encore pro- 
fitable. 11 fixa son choix sur Brisqiie, sœur de Sanche-Guillaume, 
duc de Gascogne, son puissant voisin (3). Cette union, outre ses 
conséquences immédiates, en produisit dans l'avenir que le comte 
de Poitou lui-même ne pouvait prévoir: il arriva en effet que, la 
descendance masculine de Sanche-Guilhiunie étant venue à dis- 
paraître, le fils de Brisque devint de droit duc de Gascogne et 
réunit ce litre à celui de duc d'Aquitaine (4). 

(Quelque temps après, en Tannée 1014, il se produisit dans les 



(i) Arch.hiat, da Poitou^ i, p. 3o. Cart. de Saicit-Nîcolas de Poilîers. 

(2) La (laie précise de la mort d'Aumode n'est pas coDoue ; son Dom se relrouve 
dans les chartes poiteviocs de Wu looo à ioo5(Voy. Car/, de Saint-fltjprien, pp. 33o, 
3io-3ii ; Besly, Hisl. des comtes, preuves, p. 354); Chron, d'Adémar, p. 167; 
Marchegay, Chron. des égl. cC Anjou, p. 388, SaÎDl-Maixenl. 

(3) La chronique de Saint-Maixenl, après avoir annoaeé (p. 387) le mariage de 
Guillaume le Grand avec Brisque de Gascog'nc, /?r<>ca, mentionne bien plus loin la 
mort de celte comtesse (p. 3S8), mais alors elle lui donne le [nom de Sancie, Sanci'a^ 

(4) L'union de Brisque avec Guillaume le Grand se fit au commencement de l'année 
ion, son frcrc Sancbe, qui la maria, n'étant devenu duc de Gascos;Tie quo par la 
mort de son père, Dernard Guillaume, advenue le jour de Noiii loio. En outre, ce 
mariage est antérieur au 10 mars de l'année 101 1, car, dans une charte de l'abbaye 
de Saiul-Maixcnt portant cette date, il est question de la femme et du fils du comte 
(A. (licbard, 6Viar/e9 r/e Saint Maixent,\, p. 91), Ce fils était Guillaume, rcnfant 
d'Aumode, Eudes, le fils aine de Brisque n'étant pas encore né, autrement son pcre 
n'aurait pas manqué de le faire nommer dans l'acte. Il est question de Brisque dans 
quelques chartes poitevines comprises entre celte date de ion et 1018 (Voy. Cari, 
de Saint-Ci/prien, pp. 5o, 194 et Î28), 



I70 LES COMTES DE POITOU 

étals de Guillaume un évfnenienl qui oui i 
menl(l). Audouin, abb6 de Sainl-Jean d'Angtiy, m loul â coup 
répandre le broit qiio, dans les ruines de l'ancienne église du 
monaslcrc, on avait rclrouvé la lôle de saint Jean-Baplisie, encluls- 
s6e dans une boîte de pierre ayant la forme d'une pyramide. Celte 
précieuse relique était disparue depuis les invasions normandes 
et c'est avec des transports d'enthousiasme que le montle cliré- 
lien devait apprendre sa réapparition. Guillaume, qui était allé 
en pèlerinage à Home où il avait passé les fêtes de Pâques, ordonna 
aussitôt son retour de montrer aux populations cet insigne trésor 
religieux qu'il lit placer dans un reliquaire en argent massif sur 
lequel on grava ces mois : Hïc reqmescU capul precursorls Domi- 
ni. Là repose la tête du précurseur. Cette ostension fut le signal 
de grandes fêtes religieuses auxquelles prit part une multitude 
de peuple venue d'Aquitaine, de France, d'Espagne et d'Ilalie, 
et parliculièrement de grands personnages, tels que le roi de 
France Robert et sa femme Constance, le roi de Navarre Sanclie, 
le duc de Gascogne Sanche-Guillaume, Eudes comte de Cham- 
pagne, Isembert de Cliâlelaiiloti ; des comtes, des évêqucs^ des 
abbés, une foule immense, aflluèrent dans le monastère. Parmi 
ces visilcurs, nous cilerons Géraud,évéque de Limoges, qui, au 
mois d'octobre, se mit en route avec l'abbé de Sainl-Martial et son 
clergé en emportant les reliques de saint Martial et celles de sa 
cathédrale dans un coiïrel recouvert d'or el de pierres précieuses. 
Les Limousins passèrent parCbarroux et arrivèrent à Saint-Jean 
où Géraud, après avoir célébré sa messe d'arrivée, bénit les 
pèlerins qui l'accompagnaient avec la tôte du Précurseur. Ils en 
repartirent cinq jours avant la fôte de la Toussaint (2). 

Malgré la foi profonde dans le merveilleux qui caractérise par- 
ticulièrement cette époque, les circonstances de la découverte du 
chef de saint Jean-Baptiste furent si extraordinaires qu'elles sou- 
levèrent quelques doutes (3). Aussi le comte de Poitou, soucieux 



I 



(i) Voy. Appendice V. 

(a) (Ihron.d'Aihknar, p. l'^çy, 

(3j Aciémar se fait quelque peu l'écho Je ces bruits quaad il dit ; oq rapporte que le 
criine découvert à Stiinl-Jean d'Aoçély émit le propre chef du Prccurseur : « quod 
saDctum caput dicunt esse propriuni Uaplislii; Johannis u {Chron., p, 170), mais ils 
8onl clairement cAprisnés dans une vie de saint Léonard, que Besly rcnconlra dans 



GUÎTXAUME LE GRAND 



»7« 



de s*éclairer, ordonna-t-îl aux évêques de la province de Bor- 
deaux el à ceux qui y élaienl étrangers, mais qui se Irouvaienl 
sous sa domination, de se rassembler à Sainl-Jean d'Angély, afin 
d'examiner si le chef que l'on présentait au peuple était bien 
celui du Précurseur. L'opinion des prélats fut favorable et les 
oslcnsions se renouvelèrent sans cesse (1). 

Dans le nombre des personnages qui y prirent part se Irouvail 
Théodelin, abbé de Maillezais, qui, par une pieuse tromperie, 
chercha à dérober une des dents du chef sacré ; selon l'auteur du 
récit il en fui miraculeusement puni, ce qui ne put que contribuer 
à accroître la confiance populaire dans la vénérable relique (2^. 

Aussi les offrandes de toutes sortes alTluaient-elles au monas- 
tère de Saint-Jean. Le roi Robert, entre autres, lui donna une 
conque en or pur, pesant 30 livres, ainsi que de précieuses étoffes 
pour faire des ornements d'église. Celle abondance de biens et 
le désordre que produisait forcément dans l'abbaye l'inlroduction 
constante d'éléments étrangers y amena un profond relâchement 
et Guillaume, imitant à moins d'un siècle de distance ce qu'avait 
fait son aïeul Tète d'Éloupe, fut contraint d'intervenir afin de 
rétablir la discipline régulière. Il chargea de ce soin Odilon, le 
célèbre abbé de Cluny, qui plaça successivement à la tète de 
l'abbaye deux de ses disciples, llaymond el Aimeri. 

xMais cette réforme ne fut pas du goùL de tout le monde, et par- 
ticulièrement de ceux qui profilaient de l'existence luxueuse que 
leur procurait la générosité des fidèles. Un jour, les hommes des 
religieux se soulevèrent contre les agents que le comte entretenait 
à Saint-Jean, blessèrent morlellemenl son prévôt et mirent à bas 
sa résidence, celle dans laquelle il avait si faslueusement reçu 
les pèlerins de haute marque. On était dans le temps de carême. 



lea archives du clupitre de Saiol-IIilaîre-le-Grand de Poilicrs, où il est dit qu'il parut 
douteux A un grand nomlirc de personnes que la lète du Précurseur se trouvûl à 
Soinl-Jcan d'Anq^ély : u ut plurimis vtderetur dubium ulrum S. Johannis capul liabc* 
retur apud Ang^cliacum » ^Bcsly, ///*/. des comtes, preuves, p.SaS). OuCan;^ éloLlil, 
dans son Traité hislorif/ue du chej de S. Jenn-Daptisle (Paris, i605, 10-4", chap. V 
et VI). que si celle relique avait été conservée elle devail se lrouv«r à .Amiens el que 
le crûne possédé par le mouaatère de Saial-Jean oe pouvait élre que celui de saint 
Jean d'Edesse. 

(i) Hesly, Hi$t. <ieg comtes, preuves, p. 3x5: Boll., Acla Sanctoram, t. IVjunii, 
p. 755. 

(a) Labbe, Xoim biOl. man., II, p. 284, Pierre de Maillezais. 



17s 



ÎS COMTES DE POITOU 



L'entourage de Guillaume, et partieulièremonl Foulques Nerra, 
qui faisait alors à Poiliers son service de plaid el qui élail 
toujours partisan des résolutions extrêmes, lui conseilla de 
détruire le bourg de Saint-Jean, de chasser les moines de l'ab- 
baye et de les remplacer par des chanoines. Bien que le comle 
fût profondément outré de l'injure qui lui avait été faite, il ne 
se laissa pas entraîner par des conseils intéressés, et, avec la 
sagesse el la prudence qu'il mellait en toutes choses, il préféra 
calmer la sédition plutôt que de recourir à l'emploi de la 
force (1). Puis, voyant avec justesse quelle était la cause initiale 
de tous ces désordres, il ordonna de cesser les oslensions du 
chef du Précurseur, le fit replacer dans la pyramide qui le 
contenait primitivement et au devant de laquelle un encensoir 
d'argenl fut suspendu par de petites chaînes (2). 

Vers celte époque» on put craindre un retour offensif des enne^ 
mis du nom chrélien. Malgré rétablissement de Rollon en Neus- 
Irie et la conversion au christianisme des populations du nord, 
il y avait toujours chez elles des hommes d'aventures que tour- 
mentait le souvenir des fructueuses expéditions du passé. De 
temps en temps une bande quittait les fîords du Danemark el de 
la Norwège et se lançait sur l'Océan à la recherche de l'im- 
prévu. Le littoral du Poitou, d'un accès si facile, avait pour eux une 
attirance particulière. Uujour, une troupe de Normands aborda 
non loin de l'abbaye de Saint-Michel-en-Lherm, cherchanl l'oc- 
casion de faire un bon coup. Or Emma, femme de Guy, vicomte 
de Limoges, se rendait en ce moment à l'abbaye en pèlerinage. 
Elle voyageait de nuit en loute sécurité, lorsque, le 30 juin, jour 
de la fêle de saint Martial, elle fut prise par les forbans qui rem- 
menèrent en captivité et la retinrent pendant trois ans au delà 
de la mer. Des propositions de rachat leur furent faites, mais ils 
mirent longtemps à les accepter ; enfin, on sortit du trésor de 
Saint-Martial une grande quantité de matières précieuses et en 
particulier une statue de saint Michel, en or, ainsi que de nom- 
breux ornements qui leur furent remis. Mais les Normands n'é- 
taient plus des guerriers, comme par le passé; c'étaient des 



(1) Chron. d'Adémar, p. i8i. 

(2) Chron. d'Adémar, p. i84. 



GUILLAITME LE GRiVND 



.73 



pirates pour qui la foi jurée ne cotnptail pas; ils reçurent la 
rançon, mais ne rendirent pas la vicomlcsse, qui ne dut sa déli- 
vrancequ'aux bonsonicesde Uicbard, duc de Normandie, lequtil, 
grâce aux attaches que les siens avaient toujours conservées avec 
leur pays d'origine, finit par obtenir qu'Emma fùl rendue à la 
liberté (1). 

Le succès de ce coup de main devait forcément amener de 
nouvelles tentatives de déprédations. Aussi, un jour, une véri- 
table armée d'invasion se dirigea vers l'Aquitaine et, au mois 
d'août, aborda sur les frontières du Poitou. A cette nouvelle, 
Guillaume, se conformant à la pratique qu'il suivait toujours dans 
les circonstances solennelles^ ordonna aux évêqucsde recomman- 
der aux peuples de lui attirer le secours divin en observant ie 
jeûne et en chantant les litanies, puis, à la tête d'une troupe d'6- 
lile, il marcha contre les envahisseurs. Le comte, arrivé le soir 
auprès d'eux, attendit jusqu'au lendemain pour commencer l'at- 
taque, mais les Normands, qui étaient inférieurs en nombre, 
appelèrent celle fois encore à leur aide les ressources de leur 
génie rusé. Pendant la nuit ils creusèrent autour de leur camp do 
nombreuses petites fosses qu'ils recouvrirent de gazon. Ce qu'ils 
espéraient ne manqua pas d'arriver. Dès le malin, les Aquitains, 
avec l'imprévoyance dont ils donnèrent si souvent des preuves, 
ayant Guillaume àleurlête, se lancèrent àtoute bride contre leurs 
ennemis, mais leur course fut arrêtée par l'obstacle caché : les 
chevaux, tombant dans les trous, se renversaient, et les Normands 
se précipitant sur les cavaliers pesamment armés et qui avaient 
peine à se relever, les faisaient prisonniers. A la vue de ce dé- 
sastre, ceux qui suivaient s'écartèrent prudemment des obstacles 
dont ils pouvaient redouter en tout lieu Texistence, et renon- 
cèrent à poursuivre leur attaque; le comte lui-même faillit être 
pris, mais, ne perdant pas son sang-froid, il réussit, grûco h 
son habileté de cavalier et à un elFort violent de son cheval, à 
franchir la fosse contre laquelle celui-ci avait butté et il put, sain 
et sauf rejoindre les siens. Toutefois, de crainte de voir les Nor- 



(1] Chron. d'Atfémar, p. iGG. A défaul de doIps cbronolo^iqucs fourutes par le 
chroniqueur, oa peu( supposer, d'apréij la place que ce fatl occupe daas la suite de soo 
tt, qu'il se passa vers l'année loio. 



'7'^ 



LES COMTES DE POITOU 



mands mellre leurs prisonniers à morl, il ne recommença pas 
combat; les deux parlis passèrent la journi'Oà s'observer, cl enfin 
ia nuil suivanlo, an momcnl de la pleine mer, les pirates remon- 
tèrenl surleurs navires avecleurs prisonniers cl gagnèronlle large. 
Tous les capliTs étant des personnagi^s de marque el de Tenlou- 
raj;c du comlej celui-ci ne pouvait les abandonner ; pour les ra- 
cheter il futconlrainl de faire de grands sacrifices et ne put arri- 
vera ses fins qu'au poids de ror.Toutefois les envahisseurs s'étaient 
vus si près de leur perle qu'ils sentirent que l'époque des vicloires 
faciles étail passée et ils ne reparurent plus sur les côtes de 
TAquitaine (I). 

Les deux incursions successives des Normands, les actes de 
piraterie qu'ils avaient pu commettre impunément, cl qui avaient 
été sur le point d'avoir une terminaison si néfaste, donnèrent à 
réllécliir à Guillaume. Le sens gouvernemental du duc était trop 
ouvert pour qu'il ne se soit pas dès lors aperçu du danger per- 
manent qui résultait pour ses états de la facilité d'une descente 
sur les côtes désertes du Bas-Poilou. Depuis un siècle, rien n'a- 
vait été tenté pour remédier à Tétat désolé de cette région, 
absoluraient dépeuplée par les invasions. Les forêts s'étaient 
développées, le pays s'était recouvert de bruyères et il était 
devenu pour les comtes, ses possesseurs directs, un de leurs 
plus beaux domaines de chasse. Un viguicr, dominant les molles 
de Brera et de Talmont, des agents forestiers étaient les repré- 
sentants de leur autorité; au nord, au sud, les vicomtes de 
Tliouars etsous eux les seigneurs de Farlhenay possédaient bien 
de vastes territoires, mais ces puissants seigneurs se contentaient 
d'en tirer les maigres revenus qu'ils pouvaient donner (2). 

Ce n'est pas à eux que le comte s'adressa. Il conçut l'idée de 

(ij Chron. d'Adémur, p. ijC. Comme daoa le paragraplie précédent le clironî- 
queur a parlé du pape lienoîl VI II, qui rétjna de 1012 à 1024, el de Geoffroy, qui fut 
abbé de Saint-Martial de Limoges de 1008 ù 1020, il ne semble p.'is que révénement 
dont il est ici questioa puisse être mis après l'année 1020; nous inclinerions ptul^it 
à placer l'épisode de ta vicomtesse de Linioi^cs cl celui du comte de Poitiers sous le 
régne de Suénou I, roi de Danemark, qui, de lOoS à roi3, ne cessa de faire des expc- 
dilioas marilirues contre l'Any^letcrre, auxquelles celles dirigées coatre l'Aquitaine 
peuvent bien se rattacher. 

(a) Curl. de Suitit-Ctjprten, pp. SSS-SSg. Les possessions des seigneurs de Par- 
ihenay et de Thouars le long des côtes de rOcéao, cl qui rcmonlaienl au moins jus* 
qu'à la rivière de Vie, proveuaicnl sans util doute de concessions qui leur avaient clé 
faites par Guillaume Fier-à -Bras après soa accord avec le comte de Nantes. 



I 




GLILLAOIE LE GRAND 



«75 



redonner la vie au pays en y appelant une populalion nombreuse 
qui, groupée autour de ses chefs naturels, sudirait pour arrêter 
toute entreprise hostile venant de la mer. Mais il ne pouvait 
entrer dans ses vues de donner à ces contrées renouvelées une 
organisation autre que celle qui régissait alors la société» c'est-à- 
dire une organisation féodale ; il ne pensa peul-élre même pas 
à faire administrer ce territoire par ses agents, il était trop certain 
que, vu la tendance à inféoder toute_charge personnelle, à créer ces 
liens rallachanl l'homme l'un à l'autre à tous les degrés de l'échelle 
sociale, et qui seuls semblaient conslituer une force dans une 
société si troublée, il chercha dans son entourage un personnage 
doué des qualités qui lui permellraienl de réaliser le projet qu'il 
avait en vue. Son choix se fixa sur un guerrier du nom de Guillau- 
me, que le surnom de Chauve dislingue de ses successeurs. Il 
devait être de haute race, afin de n'avoir pas à rencontrer 
dans les compagnons qu'il était appelé à dominer des émules 
ou des rivaux, et nous ne serions pas surpris que ce fût un des 
enfants que Guillaume Fier-à-Bras laissa de ses nombreuses 
liaisons. Le comlelui donnale pays de Talmond, comprenant loule 
la région sise cuire la Jaunay, TYon, le Lay et l'Océan, avec 
l'île d'Yeu,et lui fil épouser AmeHne,sœur de Guillaume de Par- 
thenay, qui lui abandonna une partie de ce qu'il possédait dans 
celle région (l),le tout formant une grande seigneurie. Guillaume 
le Chauve s'intitula dès lors prince et seigneur du château de 
Talmond (2), amena aveclui du Ilaut-Poilou des guerriers nobles 
ou non nobles qui devinrent ses barons, à qui il donna des terri- 
toires en fief, avec l'obligation d'y construire des églises, cl il fut 
suivi d'une masse de population qu'enlralnail l'appcU de ce bien 
qui a toujours été le plus envié, la liberté. En vertu de contrats 



(i) Marchftgay, Cart, da Bas-Poîtoa, pp. 82,92, 98, prieuré de FonUioes. 

(3) Cart. de Talmond, p. 6.5. La qualificatioa insolite de prince, pr inceps, prise par 
Guillauniele Chauve est une attestation certaine de la haute situation que le comte de 
Poitou lui avait faite ; il n'est, pour son chilleBu de Taltnond, dans la dépendance d'au- 
cua autre seijÇ^eur que le comte, cl se considère comme l'ég'Bl des vicomtes, jouissant 
des mêmes droits qu'eux et dcsignanl comme eux ses vassaux par le titre de barons, 
baroncs. On pourrait peut-être aussi voir dans ce titre de prince lindice , d'un rôle 
militaire el tout spécial qui aurait été conhé au seigneur de Talmond, la qualitica- 
tion de prince s'accolant à celle de seigneur et étant absolument indépendante d'elle 
• Talemonlis castri princcps et dominus «. 



}'}i) 



LES COMTES DE POITOU 



librement consentis, les vilains, possesseurs de terres où ils édi- 
fièrent leurs demeures, furent absolument libres de leurs per- 
sonnes, et n'étaient obligés envers leurs seigneurs qu'aux charges 
et redevances imposées sur leurs tenues, suivantl'usage féodal (I). 
Serfs ou coUiberts ne se rencontrent pas dans le ïalmondais et 
l'effet de cette situation privilégiée, dont nous faisons honneur 
à Guillaume le Grand, se fit sentir dans les régions avoisinanles; 
elle y amena la disparition de l'clatde servage qui, pour des motifs 
à peu près semblables, ne s'implanta pas dans ce centre impor- 
tant qui s'éleva bientôt de l'autre côté du golfe delà Sèvre, à la 
ilochelle. 

En ce temps, à une époque indécise qui se place enlre lOlO et 
1020, un grand désastre vint alïliger la capitale du Poitou. Un 
immense incendie la ravagea et réduisit en cendres la calhédrale, 
plusieurs églises et le palais du comte. Guillaume sut pourvoir à 
la tâche considérable qui lui incombait : il reconstruisit son palais 
et vint en aide aux établissements religieux dont les ressources 
s'épuisaient à relever les édifices ruinés; ceux-ci furent rétablis 
avec plus de splendeur qu'ils n'en avaient auparavant, et Ton 
doit croire que les églises, enlre autres améliorations, virent 
remplacer par des voûtes en pierres, dont l'usage se généralisait, 
les plafonds de bois qui prôlaient à Tincendic des aliments si 
dangereux (2). La calhédrale de Saint-Pierre fut l'objet des 
soins particuliers du comte, el les travaux marchèrent assez, rapi- 
dement pour qu'en 1024 on fût en état d'en faire la dédicace. 
Guillaume fit de nombreuses invitations pour cette cérémonie qui 
devait avoir lieu le 17 octobre ; parmi les prélats dont il comptait 



(t) La Boulelicre, Cari, de Taîmond, introd,, p. /\à; Mnrchegay, Cari, dit Bat- 
Poitoti, p. y7, prieuré de Fonlaines. 

(2) Chron. ifAdémar, p. i8is. Le chroniqueur place ccl événemenl ù la suite des 
faits se rapporlaut à la découverte du chef de saial Jean-Uapfistc. Il y a peut-élre lieu 
de le rapprocher d'ua autre fait que le retcotisscmeul donaé à cet évëaemeat 
mémorable a fuit laisser dans l'ombre, mais dont le souvenir noiisa été conservé par 
une inscription. Dans les derniers jours du mois di? février de rannt'C ioi2j. v. s., 
c'esl-ii-dire en ioi3, l'abbesse de Saiote-Croix de Poiiiers, Hcliardc, en faisant faire 
dca travaux dans t'cglise de Salnte-Hadeg'ondc, découvrit le tombeau de la saiatc qui 
était, depuis les invasions normandes, resté caché à tous les regards. 11 est possible, 
voire même probable, que cette recherche se ratlachait à la reslauralioa de l'église, 
consumée à une époque dont l'inscriptioD relalaot cette découverte nous aurait à peu 
près conserve la date (Voy.deux oolîccs de M.rahbn Auber et le fac-similé dcsinscrip' 
lions dans les Bulletins de la Soc, des Anliq. de rOnesl, 1847-18/(9, pp. 36i el 537). 



GUILLAUME LE GRAND 



'77 



faire ses hôtes, se Irouvaienl son ami Fulbert, Tévêque de Char- 
tres, el l'archevêque de Bordeaux, qui, pour des motifs divers, 
ne se rendirent pas à Poitiers (1). 

Atin déviter « un plus grand mal»», selon tes termes qu'emploie 
Richer à propos du mariage du roi Robert avec Bcrthe, il ne 
put se résoudre à rester veuf après la mort de Brisque et il 
épousa, en 10i9, Agnès, fille d'Otto-Guillaume, le puissant comte 
de Bourgogne (2). Celle union était disproportionnée, Guillaume 
ayant atteint la cinquantaine, et sa femme étant toute jeune ; 
mais cette fois encore il sut mettre la politique d'accord avec ses 



(i) Les hUloriens ne sont pas d'nrcord au sujet de la date qu'il coovîeat de dooDcrâ 
la dédicace de la calhédrale de i'uilierj» que l'abbé Auber (//ist.de la catkédruU de 
Poitiert, I, p. 36) el Lcdain [Hist. sommaire de Poiliert, p. Sa) placeat, sans motifs 
plaasiblcs, au i!> octobre ioai.G;lte date oous semble devoir èlre rapprochée de queU 
ques anités, el il nous paraît qu'il y a seulemeol lieu d'hésiter entre les «oDées ioa4 
el loaS. La première de ces dates « pour elle les inductions que l'on peut lirer d'une 
lettre de Fulbert h Guillaume le Graad dans laquelle i'évéque de Chartres lui marque 
toute sa bonne volonté pour amener un rapprochement entre le roi et l'archevêque 
de Bourges d'uD côté el le comte de l'autre (Mii^ne, Pii/ro/o^^ie lai., CXLI.col. 236); 
or rel accord s'opéra dans le courant de l'année ioa4, après le coocticde Faris,qui se 
tint lorsdes fêtes de la Pentecôte decettc année,et comme Fulbert déclar*; ilans la même 
lettre que, pressé de terminer avant l'hiver les grands travaux de sa propre cathédrale 
Cl d'en couvrir les crypies, il ne pourra se rendre à l'inviiatioa que le comle lui « 
envoyée pour assister à la dédicace de la cathédrale de Poitiers, il s'en suivrait que 
cette dernière cérémonie eut lieu postérieuremenl au aa mai ioa4i juur de la Penie- 
cole cl anlcrieuremeat â l'hiver de celte même année. Comme corollaire de la lettre 
de Fulbert on rencontre une lettre d'Iaemberl, évéque de Poitiers, à l'archevêque de 
Bordeaux, lequel aj'ant réclamé une escorte pour se rendre à Poitiers, I'évéque lui 
répondit (iAif^ae, Putroloyie /u/.,CXLI, col. 37i)qu'il était empêché de le faire par suite 
de l'absence du duc, parti en expédition et qui ue devait rentrer que le 17 des calendes 
de novembre (16 octobre), veille de la fêle de la dédicace >< cum sequenti die simus 
dedicaiuri ecclesiam nostram ». Celle-ci aurail donc eu lieu le 17 octobre loa^. Mais 
ici surfait une difficulté : les canons des conciles ordonnaient que les consécrations 
des églises ne se Gsscnt qu'un dimanche ; or, en ioa4. le 17 octobre tombant un 
samedi, il y aurait lieu par suite d^admettre que I'évéque de Poitiers ait déféré à une 
invitation pressante de Guillaume, fixant la fête au lendemain de son retour ou mieux 
encore que les cérémonies de la consécratiou d'une éiz^lise comportaient un vigile et 
duraient deux jours. Toutefois, nous devons faire remarquer que les anciens bréviai- 
res de Poitiers indiquent au 17 octobre la fêle de la dédicace de la calhédrale, et 
qu'eu ioa5 ce jour tomba un dimanche. 

(a) La chronique de Saiot-.Mai.vcol (p. 38^) rapporte le mariag'e de Guillaume 
et d'Agnès à l'année loaS, mais cette date est contredite par une charte du carlulaire 
de Cluny (III, p. 789, éd. Bruel), qui est datée du mois de mars 1018, v. s. . et dans 
laquelle on voit A|(rnc.s assister à ladonalion que son mari fait à l'abbaye de Cluny de 
l'église de Saiat-Paul-en-Gâline. Cet acte étant le seul de ceux, assez nombreux, du 
chartrier de Cluny où parait Agnès, qui porte uue date, nous ne pouvons faire autre- 
loent que d'adopter l'indicalioa chronologique qu'il fournit en mettant l'erreur de la 
chronique de Saini-Maixcnl sur l" compte d'une faute de lecture assez compréhen- 
sible, le chiffre V de la date MWlll ayant pu être pris pour un \ cl donuer par 
suite .\L\X111. 



17» 



LKS COMTES DE POITOU 



senlimenls : Agnès élaiL de raco illuslre, son père élanl fils d'A- 
ilalberl, qui. pendatil quelque temps, avait porlé le titre de roi 
d'Ualie, el sa mère, Ermeiilrude, élanl petile-lille du roi Louis 
d'Oulremer (1). 

Pendant les années qui suivirent, Guillaume semble ^"ètre 
exclusivemeiil, consacré à sa nouvelle épouse el à la recons- 
Iruclion des édifices publics de sa capitale, mais en 1022 il se 
lança dans une alTaire qui ne lui pas sans lui causer d'assez vifs 
ennuis. 

Il avait toujours pris une part prépondérante dans la nomina- 
tion des évêques des cités qui étaient dans sa sujétion directe en 
lanl que comte, à savoir : Poitiers, Limoges el Saintes, el avait 
lail élire à ces sièges des prêtais à sa dévotion. A Limoges, les 
vicomtes avaient bien cherché à usurper ce précieux privilège de 
choisir l'évêque, mais Guillaume se montra toujours très ferme 
dans le maintien de ses droits. C'est ainsi que, l'évêque Audouiti 
élanl venu à mourir le 23 juin 1014, son neveu Géraud, fils de 
Guy, vicomte de Limoges, fui aussitôt choisi pour lui succé- 
der (2). Comme l'évêché de Limoges dépendait de la province 
ecclésiastique de Bourges el quu Gauzlin, qui avait été nommé 
archevêque par le l'oi liobert, n'avait |jas encore pu prendre posses- 
sion de son siège par suite de l'opposition du vicomte el doshabi- 
lauls de Bourges qui ne voulaient pas d'un bûlard pour archevê- 
que, fût-il de sang royal (Gauzlin était fils naturel d'Hugues Capel), 
Guillaume décida que le sacre de Géraud serait fait à Poitiers 
par Parchevêque de Bordeaux, Seguin. Ce prélat el ses suffra- 
gants, Arnaud, évèquedePérigueux, islon, évèquede Sainles, Gri- 
moard, évêque d'Angoulême, el Gislebert,évêque de Poitiers, se 
réunirent donc pour accomplir la formalité dePéleclion de Pévè- 
que par ses pairs, mais plutôt en somme pour ratifier le choix 
du comte. Ils ne se montrèrent rélVactaires qu'à l'occasion de la 
cérémonie religieuse. Quand Guillaume porta son choix sur lui, 
Géraud était encore laïque ; les évèqucs déclarèrent unanime- 
ment que, d'après l'autorité des Pères de TÉglise et les règles 
canoniques, on ne pouvait conférer simullanémenltous les ordres 



(n Voy. Plister, Etudes sur le règne dt Jioùeri, pp. ^52 et 260. 
(a) Arbellol^ Chron, de Aluleu, p. '61. 



GLTILLAUME LE GRAND 



'7',» 



ecclésiastiques depuis le grade de portier jusqu'à la prêtrise, 
que pendant les quatre-teoips de Tannée et cerlains jours du 
temps de carême (I) jusqu'aux Hameaux ; durant quinze jours ils 
refusèrent de faire la cérémonie du sacre, mais Guillaume ne 
tint aucun compte de leurs scrupules et, sur son ordre, Gisleberl 
conféra le même jour à Géraud tous les grades ecclésiastiques, 
après quoi Seguin consacra le nouvel évêque dans l'église de 
Saint-Hilaire (2). 

Bien que Gauzlin se filt fait représenter au sacre de Géraud par 
deux moines de son abbaye de Saint-Benoil-sur-Loire, le duc 
d'Aquitaine et les évèques de la province de Bordeaux, s'aulori- 
sant de ce précédent, voulurent, lors de la nomination d'un nou- 
vel évéque de Limoges, le soustraire encore à la juridiction de son 
ordinaire. Géraud, que le duc Guillaume parait avoir afreclionné 
particulièrement età qui il avait donné, outre sonévêché, la charge 
importante de trésorier de Saint-Hilaire de Poitiers, mourut pré- 
maturémeut à Charrou\,le 1 i novembre 1022, après quinze jours 
de maladie, en se rendant à Poitiers pour assister aux fêtes de la 
Toussaint (3). 

C'était le troisième personnage de la famille des vicomtes de 
Limoges qui occupait le siège épiscopal de cette ville; aussi les 
compétitions parmi ses parents furent-elles nombreuses, et c'est 
à prix d'argent que ceux qui aspiraient à cette dignité cherchèrent 
à l'obtenir. Le comte était vivement sollicité dans ce sens, mais 
des influences religieuses, auxquelles se joignit celle particulière' 
ment puissante de Guillaume, comte d'Angoulême, agirent sur lui 
et à la fin de janvier 1023, pour se dégager, il tint un plaid ù 
Saint-Junien, où il convoqua le vicomte Guy et les principaux per- 
sonnages du Limousin. Dans cette assemblée, on procéda à une 



(i) 11 oe Dûus « pas été possible de spécifier «{uel^ élaicDl les jours du lempd de 
carême où il était permis de faire des ordioalioas; le sens de Texpressiou « dies alba* 
torum II, empluyée par Adémar, n'a été déterminé par aucun glossaire de dates. 

(s) Chron. d' Adémar, p. 173, et add., p. 173. La prise de possession de rérècbé 
de Limoges ou iotroaisatiua de l'evèque eut lieu le mardi 9 novembre ioi4,jourde la 
fêle de saint Tbéodure. 

^3) Citron, d' Adémar, p. 174. V07. le récit, par M. Faye, de la découverte de la 
sépulture de Géraud daus les ruines de l'église abbatiale de Cbarruos eo i85o {Dnll. 
de lu Soc. des Antiq. (/e TOrief/,!'* série, VI,pp. 109 elss.,el Didroo,Anruil.<trchéol., 

\?' m)' 



LES COMTES DE POITOU 

élection d'où sortit le nom de Jourdain de Laron, prévôt de l'ab- 
baye de Saiiit-Junien, homme d'une grande nobles&e d'âme el 
d'une grande simplicité d'allures, mais qui loiilefois élail laïque 
et comptailsans nul doute parmi les fidèles du comte, car ou Ire Té vê- 
ché dont Guillaume disposa en sa faveur, illuidonnaà tenir en alleu 
le fief de Courlfages (1); le lendemain malin, le comte, accompagné 
des évoques Islon et Isembertel d'un grand nombre des assistants 
au plaid, se rendit à Limoges où il fut reçu en grande pompe par 
les moines de Saint-Martial. Le jour suivant, il fit tondre la barbe 
du nouvel évoque, l'emmena dans la cathédrale de Saint-Etienne 
où il le Hi ass^^oir sur le trône épiscopal et Finveslit de sa di- 
gnité par la remue du bâton pastoral. Puis, s'en allant à Kome 
pour y passer, suivant son habitude, le temps du carême, il ordonna à 
son fils (juillaume de faire procéder avanl son relouràl'ordinalion 
de l'évoque. Le jeune comte convoqua l'assemblée des prélats à 
Saint-Jean d'Anj^ély ; le samedi de la mi-carôme, 24 mars 1023, 
Jourdain reçut 1r diaconat ella prêtrise et le lendemain diman- 
che, il fut consacré devant le chef du Précurseur par l'évêque de 
SainieSj Islon, qui remplissait alors la charge d'archevêque de 
Bordeaux, et qu'assistèrent Rohon, évêque d'Angoulôme, Arnaud, 
évêque de Périgueux, et Isembert, évêque de Poitiers, qui 
venait récemment de remplacer son oncle Gisleberl ; le comte 
d'Angoulême et l'évoque de Périgueux accompagnèrent Jourdain 
à Limoges et concoururent à son installation. Mais l'archevêque 
df Bourges ne voulut pas reconnaître la consécration du prélat 
faite en dehors de sa parlicipatiou el au mépris de ses droits tant 
spirituels que temporels, car l'archevêque recevait une importiinte 
rétribution pour la cérémonie de Timposition des mains.il frappa 
tout le diocèsede Limogesd'excommunication àTexception del'ab- 
bayedeSainl-Martial,qui était dansiadépendance directe du Saint- 
."5iège,et interdit à l'évêque d'exercer toute fonction épiscopale. 
Guillaume, qui avait tant contribué à l'éleclion de Jourdain, dont 
la consécration n'avait eu lieu que par ses ordres, prit nalurelle- 



(j ) Besly, ffist. des comtes, preuves, p. 3o4 6is, d'après une charte de Sainl-Elienoe 
de Limogea; cet acte ne porle p«9 de date ni de désig'nation expresse de conite de 
Puitou, mais oous (l'hêsitons pas à recotinaUro dans cette donHtion la main de Guil- 
Inume le Hrand. 



GUILLAUME LE GRAND 



i8i 



menl failel cause pourltii, tandis que le roi de France soutint Gaiiz- 
lin ; delà grande querelle entre les deux princes, aussi Roljerl, 
pourymettrefin, convoquii-t-ilà Paris, pour !a Pentecôte de 1024, 
un grand concile auquel assistèrent une foule de personnages de 
marque. La sentence d'excommunication fut conGrmée ; Jour- 
dain, soutenu par Guillaume, essaya bien de résister ; il eut même 
la velléité de porter l'affaire à Rome, mais, en fin de compte, sur 
le conseil d'hommes sages, et particulièrement de Fulbert de 
Chartres, qui s'entremit pour lui, il se décida à se soumettre. En 
conséquence il se rendit en procession à Bourges, nu-pieds, 
accompagné de cent clercs ou moines,égalemenl nii-pieds,et vint 
en cet état implorer le pardon de son supérieur ; celui-ci. satisfait 
de cet acte d'humilité, fut au-devant de son sufTragant et le reçut 
avec tous les honneurs ordinaires en le relevant par ce fait de la 
peine portée contre lui. peine qui frappait en même temps son 
diocèse (1). 

Des motifs particuliers empêchèrent peut-être Guillaume de 
poursuivre sa résistance contre Tomnipotence que le roi s'attri- 
buait en la circonstance, car, en somme, c'était lui qui se trouvait 
derrière Gauzlin, qu'il avait imposé à l'archevêché de Bourges. 
de même que Jourdain ne s'était soustrait ù la juridiction de son 
ordinaire que sur l'ordre de Guillaume. II pouvait avoir à souf- 
frir de la brouille qui, depuis deux ans, existait entre le roi et 
lui^ et il préféra sacrifier une satisfaction d'amour-propre (car 
en somme il était dans son tort) à des intérêts autrement graves. 

Henri II, l'empereur d'Allemagne, venait de mourir en Saxe, 
le 13 juillet 102-i.Ilne laissait pas d'enfants. Les grands seigneurs 
d'Italie crurent l'occasion favorable pour secouer le joug de 
l'Empire germanique et ils se cherchèrent un roi. Ils offrirent 
d'abord la couronne fiu roi do France ou, à son défaut, à son fils 
atné ïïugues; Robert déclina leurs avances. Les envoyés italiens 
se lournèrenl alors vers le duc d'Aquitaine, qu'ils connaissaient 
de longue date, ses fréquents voyages à Rome l'ayant mis en 
rapport non seulement avec les papes, mais encore avec toute la 
haute noblesse italienne. L'habileté et la sagosfe dont il avait fait 



(i) Chrtin. ifAtiémar. pp. i8» et ss. 



i8a 



LES COMTES DE POlTOr 



preuve dans le gouvernoment de son duché en ni«^ine lemps que 
la puissance dont il jouissait le mellalcnl au premier rang des 
princes de son temps. Sa générosité élait l}ien connue el,de plus, 
sa femme Agnès était la pelile-fille d'Adalbert, le dernier n/i de 
race nationale qu'eût possédé lltalie. C'eût été à tous les points 
de vue un concurrent redoutable pour le nouvel empereur d'Al- 
lemagne. 

Guillaume refusa la couronne pour lui-même, mais ceux qui la 
lui ofTraient ne s'élanl pas rebutés et lui ayant demandé son fils, 
il sollicita quelque délai avant de faire connaître sa décision. Jl 
se méfiait des Italiens dont il connaissait la duplicité; aussi, avant 
de pousser raffaire à boul, rt'clama-l-il aux envoyés un engage- 
ment qui serailpris par tous les marquis, les évèques el les grands 
du royaume conslalanl [ju'ilsélaienl d'accord pour conférer h son 
fils le royaume d'Italie el l'empire Romain. Les envoyés firent 
sermenl qu'il aurait IouIp satisfaction, autant, dirent-ils, qu'il 
serait en leur pouvoir (1), 

Guillaume senlif toute l'imporlance de cette reslriction;aussi, 
sans se liàler, avec sa prudence habituelle, chercha-t-il, avant 
d'agir, à s'assurer tous les éléments du succès. D'abord il se pré- 
occupa de se ménager l'appui du roi de France el lui fil deman- 
der par Foulques Nerra d'empêcher les seigneurs de la Lorraine 
de se joindre au nouvel empereur d'Allemagne, Conrad II; ilpro- 
mellail au roi, pour ce bon olFice, une somme de 1000 livres et 
cent vêlements précieux; la reine Constance devait en outre rece- 
voir un don particulier de 500 livres. De plus, il s'entendit avec 
son cousin Eudes de lilois, qui aspirait à la possession du royaume 
de Bourgogne sur lequel les empereurs d'Allemagne cherchaient 
aussi à mettre la main (2). Les promessesetlesdons cfTeclifs ne fu_ 
rent assurément pas ménagés aux personnages lesplus marquants 
(]ui pouvaient contribuer au succès de l'alTaire et Tévùque de 
Turin reçutenlre autres, poursacalhédrale, la mâchoire de saint 
Jean,délachée du chef conservé à Sainl-.Iean dWngély (3). 



(i) Cfiron. d'Adèmir, p. i88; Mig^ne, Patrologie lai., CXLI, col. 272, lellrc d"IIé- 
ribtTl n Fulbert, évoque de Charlres. 
(a) jMignic, Patrohjjie lat., UXLI, col. qSS, leUrc de Fouhjues au roi Ituberl. 
(3) IJu Cauçe, Traité his(. ilu c'ief tle saint Jenn-Uapliste, p, i5a. 



GUILLALTME LE GRAND ^^ ,g3 

D'un autre côté, atîn de s'assurer les ressources nécessaires 
pour pousser l'affaire à bout, Guillaume tin! à Poiliers,le G mars 
1025, un plaid solennel où assisl^^enl sa femme Agnès, ses fils 
Gaillaume et Eudes, Guillaume, comte d'Angoulème, et son fils 
Audouin.révêque de Saintes, coadjuteur de l'archevêque de Bor- 
deaux, les évêquesde Poitiers, d'Angoulême, de Périgueux et de 
Limoges, les abbés des monastères du diocèse de Poiliers, les 
chanoines de Sainl-llilaire. et de .çrands personnages du Poi- 
tou (I i.fsembert,évêque de Poitiers, Islon.évêque de Saintes, et 
Hohon.évêque d'Angoulême, furent chargés par le comte de s'oc- 
cuper des préparatifs de toutes sortes que comportait une pareille 
entreprise, et sans doute aussi de veiller à l'adminislralion du 
duché pondant une absence qui pouvait beaucoup se prolonger (2). 
Puis Guillaume se rendit à Tours, où Eudes lui avait ménagé 
une entrevue avec le roi de France, et où furent réglées les con- 
ditions d'une action commune ainsi que la part qui devait revenir 
à chacun d'eux en prévision d'un succès futur (3). 

L'hiver ayant été ainsi employé à toutes ces négociations, 
le comie attendit la réponse que les Ilaliens devaient faire aux' 
conditions qu'il avait posées pour son acceptation. Celle-ci ne 
venant pas, il jugea prudent de s'assurer par lui-même de la 
situation et accompagné de son fidèle conseiller, le comte d'An- 
goulème, il se rendit en Lombardie afin de se mettre en rapport 
avec les grands seigneurs du pays. Il ne tarda pas à s'apercevoir 
du sort qui était ménagéau futur roi d'Italie. La pluparl des évè- 
ques devaient leurs sièges au dernier empereur d'Allemagne, 
l'archevêque de Ravenne,Arnoul, était même son frère; ils étaient 



(i) A cette assemblée,Hui;ues de LusisToan fit approuver l'acte d'échange iotervena 
CDtre loi et le cbapilm de Saint-Hilaire-le-Grand qui lui cêJfiil «ne pièce de terre sise 
eu face de son cliAteau où il projetait de construire une l'çlise en l'honneur de Notre 
Dame (Arcb. de la Vienne, oriç., Noaillé. n» 79 ; Mém. litf la Soc. des Antiq. de 
rOaett, I" série, XI, p. 337). 

(a) Mi^e, Palroloyie int,, CXLI, col, 270; lettre d'Isembert.ivéque de Poiliers, à 
révéque d'ADc»ers, par laquelle il a'exeuse de ne pouvoir aller assialer à la dédicace 
de sa cathédrale. 

(3j Hugues de Lusi^an avait accompagné Guillaume à Tours où, sur son instance:, 
le roi délivra un diplt^mir conKrmaat la foodatiou du prieuré de Nolre-Uame et assu- 
rant aux rrlif^ieux qui le desserviraient la propriété f>erpéturlle des biens qui leur au- 
raient été donnés nu de ceux qu'ils pourraient acquérir dans l'avenir (Arcb. de la 
Vienne, orig.. Noatllé, n« 81 ; .W/n. de In Soc. des Antiq. de rOaest^ x^* série, XI, 
p. 398 ; Migne, Palrotogie lai., Icllre de Fulbert au roi Itolierl ). 



LES COMTES DE POITOU 

donc partisans de la domination de l'Empire. Les grands sei- 
gnoiirs, désireux de s'assurer la possession de ces riches évèchés, 
voulaient que le nouveau roi en chassât les lilulaires et les rem- 
plaçât par des hommes à leur dévotion. C'était mettre entre leurs 
mains tout le pouvoir spirituel et temporel du pays, dans lequel 
le roi, ne possédant aucun bien et sans autorité personnelle, se 
serait trouvé absolument isolé, et aurait été en quelque sorte le 
prisonnier des barons, qui, sous l'ombre de son nom, auraient fait 
toutes leurs volontés. 

Celle situation était Irop en opposition avec les sentiments de 
Guillaume pour qu'elle pûl lui agréer. Il avait toujours été le 
maître dans ses étals, et il n'entendait pas que son fifs abdiquât 
ainsi son autorité. De plus, 11 lui répugnait prufondémenl d'user 
de violence àFégard de cesévéques, de ces memhres de Tépisco- 
pat pour qui il avait toujours témoigné le plus grand respect et 
de rompre ainsi avec son passé et ses traditions de famille ii). 
Enfin il sentait qu'il n'existait pas chez les Italiens celle utiaiiimité 
de sentiments (jui devait faire la plus grande force du roi qu'ils 
auraient élu, et qui aurait été un grand facteur dans la lutte 
qu'il ne pouvait tarder ri entreprendre contre l'empereur d'Alle- 
magne. 

Il chercha bien à constituer et à rattacher plus spécialement à 
son fils un parti dans leeiuel seraient entrés lesév^ques qu'il aurait 
détachés de rattache impériale et les barons qui n'auraient pas 
été les adversaires de l'épiscopat. Il s'ouvrit dans ce sens h l'un 
de ses chauds partisans, Mainfroi, marquis de Suze : u 11 ne me 
paraît pas, hii disait-it, que l'entreprise commencée au sujet de 
mon (ils puisse aboutir utilement et honnêtement. Comme votre 
nation ne garde pas les serments qu'elle a donnés, de grandes 
embûches seront dressées contre nous. Si nous ne pouvons ni y 
écha[)per ni les surmonter, le sceptre qui nous est oU'ert ne sera 
qu'un vain hochet, et nous aurons perdu toute la bonne renom- 
mée que nous pouvons avoir. »> Il le priait ensuite de s'entendre 
secrètement avec l'archevêque de M ilan et l'évoque de Verceil, pour 



(i) Miçne, Pfttrologie lai., CXIJ, col. Sag, leUre du duc Guillaume i^ Léoo, 
évèquc de Vcrceil. 



GUlLLAinVfE LE GRAND 



i85 



voir si celle façon d'agir avait quelque chance de réussite (1). 
Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que ses efforts seraient vains, 
et il prit le parti de s'en aller sans bruit, abandonnant les Maliens 
à eux-mêmes; moinsde deux ans après ils étaient retombés sous 
le joug de l'Allemagne. 

Un de ses confidenls.Léon, évêque de Verceil, lui écrivit, alors 
qu'il était déjà en roule pour revenir en Poitou, une lettre énig- 
raalique où semble dominer, avec des sentiments d'amitié qui 
paraissent réels si l'on en juge d'après les lettres de Guillaume, 
un ton de persiflage qui devait être alors, et qui a été longtemps 
depuis, la caractéristique des Italiens à l'égard des gens d'au delà 
les monts. «Ne t'ai triste pas. mon cher ami, lui écrivail-il,si tu as 
élé trompé par les Lombards. Si tu veux m'en croire.je te don- 
nerai ù ce propos un bon conseil. Ne le laisse pas abattre; n'aie 
cure du passé, et prends garde à l'avenir. Si lu veux me mander 
par un homme très sûr ce que tu coçnples faire, je te donnerai un 
trbs bon conseil. En attendant, envoie-moi la mule merveilleuse, 
le frein précieux et le nuignirupic lapis que je l'ai demandés 
depuis six ans. Je t'en remercie d'avance ; ton bienfait ne sera 
pas perdu et je t'accorderai lout ce que tu désireras (2). » 
Dans ces derniers mots Léon faisait allusion à des promesses que 
Guillaume lui avail faites au début des négociations en cas de 
réussite; le comte se lira avec habileté de l impasse où on l'accu- 
lait et répondit sur le même Ion qu'il n'avait pu trouver en Poi- 
tou de mule merveilleuse ayant des cornes, trois queues el cinq 
paltes, mais qu'il lui en choisirait une très bonne parmi les 
meilleures, avec un frein comme il le demandait. Que, pour ce 
qui était du lapis,il avait oublié quelle largeur et quelle longueur 
il devait avoir, et lo priait de le lui ronr.émorer, ra.>suiaiit qu'au 
cas où il ne pourrait en trouver de tout fiit il lui en ferait tisser 
un suivant la finjon du pays, li^nfin il dit à l'évèquc qu'il le lient 
quille de son offre généreuse, car il sait qu'il ne peu! lui |>ro- 
curer ce qu'il désire, et pour toute récompense il lui réclame 



(i) Mierne, Patrologie /a^,G.\LT, col. 827, lettre du dac Guillaume au marquis 
Mainfroi et à sa femme B. 

(a) Miffne. Palrologie lat:, CXLI, col. 82g, lettre de Léon, évéque de Verceil, au 
duc Guillaume. 



■ 86 



LES COMTES DR POITOU 



seulpmenl un souvenir dans sos [U'ie'Tcs. Mais Guillaume, aprts 
avoir ainsi répondu à son corrospondant sur le Ion que celui-ci 
avail omployé, profila de l'occasion pour lui exposer ses senti- 
ments h l'égard de ses compatriotes :« J'aurais <^lé roi d'Halie.lui 
dit-il, si j'avais voulu souscrire à des exigences honteuses et cri- 
minelles; mon fils et moi nous avons préféré noiiR relirer (i). « 
L'échec que venait de subir le duc d'A(iuilaine n'avait en 
somme rien que d'honorable, aussi sa situation n'en fut-elle pas 
amoindrie. Dès son retour d'Italie, lequel s'eiïectua au milieu de 
Tannée 1025 (2), il ne manqua pas une occasion qui se présentait 
pour afTirmor ses droits de suzeraineté. Guy, vicomte de Limoges, 
élait mi.irl, ftM'l ûjié, pendant son absence ; Guillaume avait eu 
souvent h se plaindre de ce vassal turbulent, qui, père d'une nom- 
breuse famille, avait réussi à donner à tous ses enfants des situa- 
tions importantes. Adémar, l'aîné, s'était surtout signalé par des 
aclesde violence qui avaient assurément indisposéle comte contre 
lui, car il ne semble pas avoir succédé à son père sans diilicullé; 
le comte d'Angoulôme, ce saf^e conseiller de (juillaume, intervint 
encore dans la'circonstance, et, à sa prière, Adémar fui pourvu de 
la vicomte de Limoges (3). (.In voitencore le comte, continuanlsnn 
rôle d(| grand-prévôt, venir se joindre à tiuillaume d'Angoulême 
pour punir Guillaume, vicomte de Marcillac,et son frère Odotric 
qui, pour s'assurer de la possession de l{utrec,que leur dispulait 
]f»ur frère Audouin, sVMaienl emparés de celui-ci par trahison et 
lui avaient fait couper^la langue et crever les yeux. Le duc, après 
la prise du cliAteau de Marcillac, n'appliqua pas aux coupables 
la peine du talion, mais les priva do tous leurs biens, qui furent 



(i) Mipne, Palrologie. Int., CXLI, col. 829 et 83o, IcUiea <Ju duc Guillaume à 
l't'v<\([ue de Vercpil. 

(2) Diin» la seconde lellre de l'évéque de Verccil, Guillaume lui dil qu'il espère 
rccc'Noir de se» nouvelles pour la fêle de Noirc-Darne proehainc; or, ét.iiU donné que 
le duc se rendil en Jinlic au printemps, celte fêle de NoIre-iJanje ne peut »'trc aulre 
que celle de l'Assomption [jït iioùij ou de la Naiivilé (8 septembre), ce qui pcimcl de 
placer le retour du duc aux mois de juia ou de juillel , 

(3) Chron. d'Atlé/iiar, p. i8î<. Ce fail, qui est d'une imporlnnce majeure pour éta- 
blir les rapport» des vicomtes de Limou;es avec les comtes de l-'oiîou, a êlé traveatî 
par M. Marvaud dans son //inloire des lucomle.s de Li/noyes, ainsi que tous ceux qui 
clablisseDi la sujétion de cen vicomtes à t'éii^ard des comtes de l'nitnii ; aussi ne tien- 
drons-Dous aucuD compte des dire» de c«t écrivain, qu'il faudrait relever à chaque 
infitaol. 



GUILLAUME LE GRAND 187 

attribués à Aiidouin, lequel avait survécu k sa mutilation (1). 
Malgré l'habitude qu'avait (luillaume de s'ingérer dans los 
aaires de ses vassaux, il ne semble pas qu'il ait gêné Foulques, 
comte d'Anjou, dans l'accomplissement d'un de ces coups de per- 
fidie qui lui étaient assez familiers (2). Ce dernier, rêvant tou- 
jours d'augmenter ses étals, tenla vers ces temps de meltre la 
main sur le Maine. Profilant, on peut le dire, de la simplicité du 
comte Hubert Eveille-Chien, il l'attira à Sainles, sous le prétexte 
fallacieux de lui sous-inféoder colle ville et les domaines de Sain- 
tonge qu'il tenait de la générosilé du comte de Poitou. Le comte 
Herbert, qui ne vit dans celle offre que le bénéfice qu'il pouvait en 
retirer, et qui d'ailleurs avait rendu à Foulques assez de services 
pour ne pas avoir à s'inquiéler de sa duplicité bien connue, se 
rendit à son invitation. L'entrevue avait élé fixée au deuxième 
jour de la première semaine de carême(3),dansle capitole, autre- 
ment dit le château de la ville. A peine Herbert y eut-il péné- 
tré qu'il fut immédiatement fait prisonnier. Afin de s'emparer 
plus facilement de ses possessions, Foulques avait résolu de le 
faire mettre à mort, mais le plan qu'il avail conçu ne réussit 
qu'en partie. Sa femme Audéarde, sa digne compagne, qui, 
dans la circonstance, juslifinil|sarépulalion de peu aimable, ;«a^« 
Manda, devait, le jour oti s'accomplirait le guet-apens de Sainles, 
mcllre la main sur la comtesse du Maine, mais le trop d'em- 
pressement qu'elle y mil fil échouer sa tentative. La comtesse et 
les grands seigneurs manceaux, mis sur leur garde, résistèrent à 
toutes les attaques de Foulques qui, craignant de terribles repré- 
sailles, n'osa meltre son prisonnier à mort. 11 le garda deux ans 

{\)Chron. (VAdémnr, p. 186. 

(2) Les fa(;oDs d'af^ir de Foulques élaieol si noioircs que nul, nmi ou ennemi, ne 
voulait s'exposer à se trouver en sa puissance. Ainsi llildcj^aire, l'écoL^lre de Poitiers, 
ayant demandé h son maître et ami, Fulbert de Chartres, de venir le trouver pendant 
le séjour de Guillaume en Italie, il commença par le rassurer au sujet du comte 
d'Anjou : « Notre comte Guillaume, lui écril-il, a fait venir Foulques et a obtenu de 
lui l en^-açement formel qu'il ne vous tendrait aucune embûche pendant votre voyage 
et non seulement celui-ci lui en a fait le serment, mais encore il a manifesté le désir 
d'être informé de votre passaçe dans ses états afin de vous couvrir lui-même de sa 
protection » (Migne, Patroloyic lut,, CXLI, col. 272). 

(3j Cet attentat dut avoir lieu le 7 mars 1020; Foulques paraît avoir choisi inten- 
tionnellement ce moment pour le perpétrer, car l'évêque de Saintes, qui aurait pu 
le gêner, de/ait se trouver ce jo jr-l<\ à Poitiers, à la grande asseinblce ù laquelle il 
se dispensa lui-même d'assister. (Voy. plus haut page i83.) 



i88 



LES COMTES DE POITOU 



et ne le relâcha que sons de bonnes cautions (1). Mnh celle 
affaire devait lourner mal pour Foulques, car Alain, duc de Breta- 
gne, allié d'Herbert, s'étant empan'^ du Lude dans le courant 
de l'année 1027, le comte d'Anjou Tut contraint de relâcher toutes 
les cautions qu'Herbert lui avait données (2). 

Comme on Fa vu, Guillaume ne manquait aucune occasion pour 
cherchiT à faire prévaloir sa pers(Minalité ducale. Celle tendance 
se manifesta particulièrement vers celle année 1027, lors de l'élec- 
tion d'un archevêque de Bordeaux. Les évoques du duché d'A- 
quitaine dépendaient, avons-nous dit, de deux métropolitains: les 
arclievêquesde Bourges et de Bordeaux: mais, par un fait anor" 
mal, les deux métropoles n'étaient pas sous raulorité du duc 
d'Aquitaine : Bourges dépendait du roi, Bordeaux appartenait au 
duc de Gascogne, riuillaume n'avait pas cherché à s'immiscer dans 
l'élection des archevêques de Bourges, et même on a vu que ses 
elTorts pourenleverl'évêché de Limoges à leur suprématie avaient 
eu un assez piteux résultat,maisiln'en était pas ainsi de Bordeaux. 
L'histoire de cet archevêché est pour celte période assez obscure ; 
après Seguin, dont on n'a plus trace au delà de 101*>,on trouve 
un Arnaud ou Acius,qui aurait siégé vers 1022, puis, en 1025, 
on rencontre le nom d'Islon^évêque de Maintes, qui administrait 
Tarclievêché du vivant d'Arnaud, atteint de paralysie, et qui par 
suite se qualifiait d'archevêque de Bordeaux (3). Après la mort 



C^' 



f 



\i>^ 



{t) Chron. (fAdémar, p. 189. 

|a) Marcbeçay, Chron. des éf/l. d'Anjou, p. 166, l'Evicre. 

(3) Chron. d'Adémar, p. ig^'. Gallin Christ., II, col. 800. Islon prend le litre 
d'archevêque rie Uordciiuv daDS l'iiclc (|iie l'on considère Iiabiltiellcmenl comme celui 
de la fondation du prieure de Notcp-LKime d« Lnsiijjnan, lequel es( du 9 innrs iiiafi, 
bien qu'il porte la da<e de to24,à Irtijutlle lu jilupurl dfs hïslorieus s« sont tenus dpn» 
ri^aorancc où ils étaient <jue, des lors, l'année en Poitou fouiinençnit au 2") mars. 
Certains lufme de ce» écrivains, non scuIcmeuL conimellenl cette erreur de date, mois 
ils se trompent jtussi sur la localilé qui fait l'objcl de l'acte, et le considèrent 
ainsi que l'a fait Du Temps [Le clergé de France, II. p. irjfi), comme se rapportaot 
à l'abbaye de Noire-Dame de Celles. Il y a \h une double erreur que nous avon» 
jugé â propos de relever. Adcmar de CbabanneH, dans la succession des archevêques 
de Bordeaux, ne menlionnopas Islon, à juste tilro, celui-ci n'ayant jamais été que le 
coadjuteur d'Acius, ainsi qu'il est expressémeni itinrquc dans une variante de sa 
chronique où il est dil (ju'lslon, après avoir administré rarchevèché de Bordeaux du 
vivant d'Acius et sur la deoiande expresse de ce prélat, renonça spontanêmenl, après 
«a morl, coaformément aux réj^les canoniques, à la mission qu'il tenait de lui(CAron. 
dCAdémar, p. ig^). 



ILLAUME LE GRAND iSg 

d'Arnaud, Islon se relira el il fui procédé à l'élection d'un nou- 
veau prêtai. Or, Guillaume pril une pari ituportante à ce choix 
qui se fil d'un commuu accord eulre lui el Sunche, duc de Gas- 
cogne, son beau-frère- Ils se réunirenl à Blaye, ville en quelque 
sorle neutre, car, quoique fkisunt parlie de ta Gascogne, elle 
élail possédée depuis de longues années par le comle d'Angoti- 
tême, tidèle vassal du duc d'Aquilaine. Celui-ci fui l'hôte des 
deux ducs qui fixèrent leur choix sur un ecclésiaslique de 
mœurs irréprochables, nommé GeolTroy, lequel fui aussitôt con- 
sacré, à savoir le 8 septembre 1028, dans Téglise de Sainl-Komain 
de Blaye, par les évoques, ses suflraganls, convoqués à cet effet : 
Isembert de Poitiers^Arnaud de Périgueux et Islon de Saintes (I). 
Ce Geoffroy était de nation française, ce qui semble indiquer 
que, dans la circonstance, Guillaume avait réussi à imposer son 
candidat. Du reste, son inlhience paraît avoir prédominé dans les 
élections précédenies, et si on n'ose l'aîrirmer pour Tarclievéque 
Arnaud, le fait est absolument certain pour fslon, qu'il chargea, 
lors de son départ pour ritalie, de veiller conjointement avec 
deux aulres évèquesau maintien du bon ordre dans le duché (2). 

Durant toute sa vie, Guillaume s'était toujours, par caraclère, 
beaucoup préoccupé des questions religieuses, et en ce moment 
il en était deux qui attiraient particulièrement son attention, 
l'une, l'extension de l'hérésie des .Manichéens dans ses états, 
l'autre, la reconnaissance de l'apostolat de saint .Marlial, question 
qui partageait en deux camps le clergé du Limousin et même ce- 
lui d'une parlie de la France et était arrivée à un état aigu. 

Comme il arrive généralement aux époques de foi vive, certains 
esprits, surexcités par l'étude des questions ardues que compor- 
tent les mystères de la religion chrétienne, ne se contentaient 
pas des solutions approuvées par l'Église, et allaient chercher 
au delà ce qu'ils pensaient être la vérité. C'est ainsi qu'au com- 
mencement du XI'' siècle naquit l'hérésie des Manichéens. Ktle 
apparut d'abord dans les écoles, puis, malgré la répression vio- 



(i) L, Detisle, Notice tur les mnnascriis orij. J'Adèinnr, p. 77. 

(a) Oa[>eul rapprocher de ce récil ce fait que, vers loaa, Guillaume cul encore une 
ImporlaDle eotrcvue & Blaye avec le duc de Gascog'ne et que celle-ci pouvait bien ne 
pasèlre étrangère à la situation faite à l'archevêché de Bordeaux par la maladie d'Ar- 
naud (Voy. plus haut, page t6o, et Labbe, Nooa bibl, mon., U, p. 174). 



igo 



LES COMTES DE POITOU 



lente dont elle fut Tobjel, elle se propagea rapidement. D'Or- 
léans, son centre, elle gaj^na l'Aquitaine el trouva divus le Limou- 
sin, dont les peuples ont toujours témoigné des Icndauces dévo- 
lieuses, voire même superstitieuses, un terrain prupiee pour faire 
fructifier sa semence. Les Manicliéens n'uUai|uaienl pas seulement 
les dogmes de rÉ^iise catholique par la croyance à deux princi- 
pes opposés, Dieu, principe du bien, le diable, principe du mal, 
ils rejt'taienl le baplôme, la présence réelle, le culte de lu Vierge 
Marie el des Saints, et ne condamnaient pas seulement la hiérar- 
chie ecclésiastique, les temples religieux el les cérémonies de 
rÉglise, mais encore ils sapaient la société elle-même dans sa 
base, en se prononçant contre l'union de l'homme el de la femme ' 
qu'ils toléraient seulement. 

A l'abri de ces doctrines professées par des hommes instruits 
etd'uu cai'actère jflus particulièremenlspéculalif,desabus s'intro- 
duisirent dansia pratique populaire, et Adémar de Chabannes, qui 
vit de près les Manichéens à Limoges, déclare qu'ils adoraient le 
diable d'abord sous la figure d'un nègre, puis sous celle de l'ange 
de la lumière qui devait leur apporter chaque jour beaucoup 
d'argent, enfhi que si, en public, ils praliquaieul l'abstinence 
comme les moines et prêchaient la chasteté, dans des réunions 
mystérieuses ils commellaienl toutes les abominations de la 
luxure. Ils attirèrent beaucoup de peuple à leurs croyances sub- 
versives, aussi Guillaume fut-il amené à sévir contre eux. A. Limo- 
ges, ils apparurent du temps de l'évêque Géraud, mais il ne sem- 
ble pas que Ton ail recouru contre eux au supplice du feu, inau- 
guré par le roi Ilobcrt à Orléans; seulement, vers 10ii7, le duc 
fit tenir àCharroux un concile, où se trouvèrent presque lous les 
grands seigneurs de l'Aquitaine et oh furent arrêtées des mesu- 
res pour obvier à la propagation de l'hérésie (1). 

Bien qu'Adémar ait écrit que les Manichéens étaient les véri- 
tables fliessagers de rAntc-Christ,il ne semble pas qu'il ait donné 
à ces mots leur sens litléral et qu'il ait cru que leur apparition 
présageait la fin du monde. Les prédictions de l'Apocalypse ont 
de tu ut temps frappé des intelligences maladives qui ont vu dans 



(i) Chron. <f Adémar, pp. 173, 184, i^< 



GUILLAUME LE GRAND 



191 



les grandes calasLrophes qui se reproduisent périodiquement les 
averlisseuienls d'un prochain cataclysme. Cette préoccupation u 
pu se faire jour dans certains milieux auK approches de celle 
date de l'an mil à laquelle on pouvait attribuer un caractère lali- 
dique, mais elle ne se fait iiultemenl sentir dans les actes de nos 
ducs d'Aquitaine. Guillaume Fier-à-lîras a agi sans plus de façon 
que ses prédécesseurs el, quant àson fils, sous qui a sonné Theure 
prétendue lalale, sa conduite est celle d'un homme qui songe à 
préparer l'avenir en vue de sa propre salisfaclion. S'il assure son 
pouvoir, c'est pour en jouir; s'il se montre généreux à l'égard 
des élabli&sèuients religieux, c'est parce qu'il esl un homme 
pieux, et même il n'esl pas aussi large à leur égard que cer- 
tains de ses devanciers ou de ses successeurs, car son esprit 
sage et pondéré l'éloigné de ces entraînements qui ont poussé 
les uns et h;s autres, tour à tour, dans des voies exlrêmes. Il est 
certain que dans le siècle qui a précédé l'an mit et môme d'assez 
bonne heure on trouve fréquemment, dans les préambules de char- 
tes du Poitou contenant des donations de biens aux églises^ 
celle formule k peu près invariable : <i La fin du monde étant 
proche, sa ruine s'accroît de jour en jour, ainsi qu'en témoignent 
des présages certains (t)." Elle élatl consignée dans le célèbre re- 
cueil de formules rédigé par Marculfe dans la seconde moitié du 
va* siècle, el quijusqu'à l'apparition des légistes^a été usité dans 
les chancelleries et fut le guide des notaires (2). Ceux-ci possédaient 
des extraits de ce recueil, de peliles cûmpihilions dans lesquelles 
les parties choisissaient les textes qui étaient le plus en rapport 
avec les sentiments qui les guidaient dans leurs actes et c'est 
ainsi que s'explique la dissemblance que Ton constate dans la 
pratique quand on veut étudier la chose de près. Ainsi, il semble 
qu'il a existé en Poitou deux écoles ou plutôt deux formulaires, 
employés chacun dans une portion du pays. A Poitiers, où sié- 
geait la chancellerie du comte de Poitou, où l'enseignement le 
plus élevé se donnait dans les écoles de Saint-llilaire et de la 



(i) u Mundi leriuiuo appropiuiiuanle ruiaisque cjua crebreacisutibuâ jam cerla sigaa 
inaDifestHndir. w 

(a) De Huzière, Recueil général des formules usitées dans l'e/npire des Francs 
du V* au xe siècle, l, p. 224 i BaJuze, Capilularia, II, col. 4o3. 



iga 



LES COMTES DE POrTOU 



Calhédrale, les formulai res n'ont jamais donné place à la croyance 
de la lin du monde prochaine, qui pouvait sembler une hérésie; 
dans les charles de Sainl-Hilaire-le-Grand et de Saint-Cyprien, 
on n'en rencontre aucune trace tandis qu'elle apparuH dans la 
plupart des autres char tri ers du Poitou : à SaiuL-Maixent, de 
«73 à la fui du siècle; à Noaillé, de 971 h 1020 (1) ; à Saint- 
.louin-de-Marnes, où, de 9(»4 fi 1038, on emploie celte formule 
précise : « à mesure que ce siècle s'écoule la fin du monde appro- 
che (2); » enfin à Sainl-Jean d'Angély.où l'on trouve non seule- 
ment l'emploi de la formule ordinaire vers 971, mais encore celui 
d'une autre fort alambiquée où il est l'ail allusion aux iniquités des 
nations (3). 

Il ne semble pas que riuillaume ait pris des mesures spéciales 
contre les Juifs qui étaient à celle époque répandus un peu par- 
tout, mais dos inanift^sliitions pnrliriilières d'un zèle excossif se 
produisaient de temps en temps. Ainsi, en 1010, l'évêque de 
Limoges, Audouin, ayant résolu de faire disparaître tous les Juifs 
de son diocèse, leur donna un mois pour se faire baptiser ou quit- 
ter lepays.ll ne voulut pas employer la force, mais agir par la per- 
suasion et des docteurs chrétiens furent chargés de les évangé- 
liser et de discourir avec eux, mais ci' fut en pure perle, car trois 
ou quatre seulement consentirmt à se faire baptiser, les autres, 
avec femmes et enfanls, préférèrent s'exiler et se répandirent 
dans les villes voisines (4). Il ne faut pas oublier que, vers le 
même temps, un acte qui causa un grand bruit fat encore le 
fait d'un Limousin. A Toulouse, pour les fêles de Pâques, il 
était d'usage que, dans la cathédrale, un Juif vînt recevoir un 
soulUeten représailles de celui donné au Christ dans sa passion. 



(i) A. Richard, Charles de Sainl-Afttixent, I, pp. 03, 67, 7^, 86, 88, ya, 9/1, 98; 
Arcb.de la Vienne, orig^., Noaîllé, no» 8, ai, /|0, Tjj, 61,62, O7, 68, 70, 70, 87. 

(2) Cart, de Saint'Joain-tie-A/arnes, pjK 1, ii, «7; « L)um seculum transit Hnia 
muodi tippropiu4]uat. u 

(3) Cari, de Saint'Jean d'Angély, de 971 à 102O, 1, pp. 74, 75, a>7, a3o, aSi : 
u Jam muodi Icrmino appropiaquantc cl ecclcsk Dli *juo in divcrsitatem ç^cntium a 
Domino disposilc longue laleque a Jîdelitjus cjusconblructe fuerant fessf jaccbanl quod 
ut Domiuua dicît îniquitascotûdiaDa malitic incrcnipatasumït,preserlim ciim sit |H)sita 
inter scorpiones et serpentes more liominurn viventcs. » 

(4) Chron. irAilénmr, p. 163. Il y a lieu cfe rn(iprDcher de ce faîl le trailé com- 
posé par Fulbert de CLarlres contre les Juifs (Aligne, Patroloyie {ut,, GXLI, 
col.3o5). 



r.UILLAUMlî LE GRAND 



193 



Or le viconilo Aimeri de Uochechotiarl so Irauvail au lonips des 
fêles à Toulouse, et, par déférence pour lui, on chargea son cha- 
pelain d'infliger au Juif la flélrissure habituelle- Mais celui-ci, 
subissant encore la vive impression des scènes de la Passion qu'il 
venait d'entendre rappeler^ frappa si violemmenl le malheureux 
que, faisant jaillir de sa tête la cervelle cl les yeux, il le tua du 
coup, ce qui, croyons-nous, dul forlement surprendre les assis- 
tants habitués à des pratiques plus douces (IJ. 

Ce fait de brutalité était sùremenl dû à une vivo surexcitation 
du sentiment religieux, surexcitation qui était dans les tendances 
de l'époque el qui se manifestait à tout propos, ne fût-ce que par 
des actes de pénitence cxccssive^succédanl à des actes do violence 
inouïs et souvent en précédant de nouveaux. Guillaume parait 
à ce sujet presque une exception dans la société du temps, mais 
si son caractère répugnait aux excès, il le portait à se mêler aux 
discussions religieuses, dans lesquelles il soutint avec âpreté sa 
manière de voir. Tel fut-il entre autres dans la question de l'apos- 
lolal de saint Martial, qui, pendant quelques années, agita profon- 
dément ses ôlats. 

Il ne s'agissait pas, comme do nos jours Font cherché les his- 
toriens, de savoir si saint Martial vint dès le premier siècle évan- 
géliser l'Aquitaine, ce fait n'était pas alors révoqué en doute. 
On admettait que saint Martial était l'un des soixante-douze apô- 
tres du Christ et qu'il avait été envoyé do Itome dans les Gaules 
par saint Pierre lui-même ; mais les moines de Saint-Martial do 
Limoges avaient été plus loin : ils revendiquaient pour leur patron 
la qualité d'apùire. Jourdain, l'évéque de Limoges, dont la cathé- 
drale était placée sous rinvocution de saint Etienne, proto-mar- 
tyr, vit dans cette prétention des moines une menace pour la 
suprématie de son église el même pour l'autorité épiscopale dont 
ils tendaient à s'all'ranchir en se faisant rattacher directement 
au Saint-Siège. L'utl'uiie fut portée à un concile qui se tint à 
Poitiers le 13 janvier 1024. Il n'y fut pris aucune décision (2), 



(1) Chron. d'Atléma?', p. 175. 

(a) L'Art île oéi-ijier les dates, p. 202, ïndi<(ae, d'après Pogi.lttlcnue de ce coocilo 
en 1023. Mais, clanl doonée sa dale du i3 janvier, il se pourrait, aetoa le mide de 
comput quia pu élrc employé, que ceUo assemblée n'ai( eu lieu qu'eu 1024*, cq tout cas, 
elle eât .lutérieureù celle de Paris de celle même auuce io-'/|, coalmlremeot h l'opinioa 

i3 



^^ 



LBS COMTi:s rtE POÎTOT' 



Kllfi vint ensuite au concile ile l^iiis du 24 mai de la mGme 
année, où se jugeait l*"? dilléreiid on Ire Jourdain et son mélropoli- 
lilain^ Oauziin, oLoù l'ivêquc fui excommunif^i malf;ré les eiïorts 
du duc d'AtiuUaine; Hoberl el Gauzlin se montrèr-onl favorables 
aux prélenlions dos religieux de Sainl-Marlial el firenl reconnaî- 
tre leur palron comme apôlrc. Jourdain s'inclina devant la déci- 
sion du concile en ce qui le Louchait personnellement, mais il avait 
h sauvegarder des inlorèts et il dut pousser l'afTaire de l'aposlolal 
de saint Martial dans ses dernières 11 miles. S'étanl réconcilié avrc 
l'arclieviique de tioui-gcs, il (onil)a d'accord avec lui clses autres 
contradicteurs pour soiimetlre la question au pape Benoît VIH. 
Sur ces cnlrefallcs, celui-ci mourut (le i\ juin 102i), et ce fut 
son successeur Jean XIX qui rc-pondil à l'évoque de Limoges, hc 
pape tourna habilemonL ladînTicullé en donnant une grande exten- 
sion au mol d'apùlre, dont le sens lui identifié avec celui d'envoyé 
de Dieu. Jourdain se conLenla de celte demi-satisfaction, el dans 
les premiers jours du mois d'août 1029 se tint à Limoges un con- 
cile où assistèrent rarchevèque de Bourges avec ses suffragants 
d'Albi, de Caliors el de Limoges et les évoques d'Angoulèmc» de 
Périgueux et de Poitiersqtii dépendaientde rarchevôché de Bor- 
deaux. A celle assemblée solennelle il fut arrêté qu'îl l'avenir 
l'odice de saint Martial serait célébré comme celui d'un apùlre el 
on déclara que ceux qui enfreindraient celle décision seraient 
excommuniés. Guillaume prit une part importante h cette résolu- 
tion el entraîna les assislanls en leur présenlanL un livre fort an- 
cii^n, écrit en lettres d'or, dont Canul, roi d'Angleterre, lui avait 
fait présent avec bien d'autres objets précieux, et dans lequel on 
lisait quesainL Martial était un apùlre au môme litre que Paul et 
Barnabe, qui ne furent pas au nombre des douze disciples du 
Chrisl (1). Mais les controverses avaient été si vives qu'elles se 
continuèrent encore quelque temps el elles ne furent closes qu'a- 
près que les deux conciles de Bourges et de Limoges, tenus coup 
sur coupon novembre 103t, eurcnlmaintenu, contre lousceux qui 

émise par M. Pfislcr {Etudes sur te rèffne de Rohert, p. 3^3), qui nUribuc aussi à 
tort à celte dernière réunion un fait tjui se passa à Limoijes. 

(i) Mignc, Palrologie /a/.,G.\LI, col. 87-1 12, Adcin.ari epislola de aposlolalu sancli 
Mnrtiaiia j //f«i, col. iri-112, Fragmenlum Bermonia Ademarî; //«•/«, coi, ii5-ia4, 
Sermoncs 1res Adcmari ; Item, coi. iij8, Epistola JorJani. 




GUILL.VUME LK GRAND 



iy5 



s'obslincraienl à regarder saint Martial comine un simple confes- 
seur, la peino de l'excûmmunicalton (I). 

La parlicipalion du comte de Poitou à cette grande querelle 
religieuse osl le dernier acte de sa vie publique que nous con- 
naissions. Peu après, ?l l'ioailationde son père et de son aïeut, il 
prit la détermination de se retirer dans un monastère. 11 ne nous 
paraît pas qu'en agissant ainsi il ait simplement obéi à l'impul- 
sion de ses sentiments religieux; nous inclinons plutôt à croire 
que des raisons politiques le poussèrent à prendre celte grave 
décision. Guillaume était beaucoup plus dgé que sa femme Agnès 
et celle-ci se trouvait maldecellc union disproportionnée ;d'aulrc 
part, elle était ambitieuse. Elle voyait avec inquiétude arriver le 
moment oii, par suite de la mort de son époux, elle perdrait le 
haut rang dont elle jouissait et serait contrainte de s'incliner 
devant une nouvelle ducbes.se. La succession ducale devait enelîel 
revenir h Guillaume, le fils d'Aumodc, quij, déj;\ âgé, ne man- 
querait pas de se marier aiissitôl qu'il serait arrivé au pouvoir. 
Aussi, se modelant sur Conslance, la reine de France, qui avait 
fait tousses efforts pour enlever le trône aux enfants du premier 
mariage du roi, elle entreprit une lutte sourde contrôle lils de la 
première femme de son mari et cbercha h attirer ses préférences 
sur l'aîné de ceux qui étaient issus de leur union et à qui elle 
faisait porterdèsce moment le nom dynastique de <iuillaume(2). 
Mais le cûmle,avec celte fermeté dont il donna tant de preuves, ne 
se prétapas àces manœuvres; son fiisaîné,donl il n'avait pu faire 
un roi, devait lui succéder dans son ducbé. Toutefois, craignant 
h juslc titre qu'Agnès, dont il connaissait le caractère violent, ne 
vînt à profiler du moment de [rouble qui suivrait sa mort pour 
usurper le pouvoir, il ne trouva d'autre moyen pour empêcher 
ses machinations d'aboulir que de mettre, lui vivant, son fils 

(i) LaLbc, Conriliii, IX, p. 803; Art de vêrijtcr les tîntes, p. ao2. 

(2) La chronique de Saiol-Maixcnl ropporle (pp. 388 et 3y'i) que le fila otoé d'A- 
gnès porluil le iiotu de Pierre ; par la sui(e, il fut appelé (iutlbumc, ainsi que ses 
prédécesseurs, mais il esl avéré que sa mèro lui faisait prcnJre tout cnfanl ce nom 
de GuiHauoie, réservé aux nlués des comtes de Poitou ; il él.iit bien l'ainé des enfants 
d'Agnès, oiais, dans l;i série des entants de Guillaume, il n'avait que le troisiétno 
rang. Ce fait est coustnlc par une charte de Noaillé (Arch. de la Vienne, oritf., u»> 80), 
postérieure au mois d'aoùl 1029 cl dans laquelle se trouvent les souscriptions du duc 
el de sa famille dans l'oi-drc suivant; S. Willehni cornitia. S. Atjnetis sutpujcoris, 
S. WilletmiJiUi sut, S. Udoni Jilii sui. S. Iterum Willelmi Jilii sut. 



.96 



LES CONfTES DE POITOU 



aîné pn possession de l'aiiLorilé. Il ne put ou ne voulut, comme 
l'avail l'ail le roi, associer son fils à soniilre ainsi qu'àson pouvoir, 
et, pour arriver à ses fins, il renonça à l'un el à l'aulre. 11 se 
retira dans la splendide abbaye de Maillezais, où il mourut peu de 
temps après, le 31 janvier 1030, âgé de soixante et un ans, el fut 
inhumé dans le cloître de l'abbaye (i). 

La vie de Guillaume le Grand serait imparfaitement connue si 
l'on s'en tenait aux faits principaux de son histoire que nous venons 
de rai)peler ; on peut heureusement, î^ràce h son contemporain, 
voire môme son panégyriste, Adémar de Chabannes, avoir une 
idée plus complète du rùlequ'il joua dans la société de son époque. 

Le tj'ès glorieux étirés puissant comte de Poitou, duc des Aqui- 
tains, se montra, dit-il, au-dessus des princes de son temps par 
son alTabililé exlrôme ; ses conceptions étaient aussi élevées que 
sa sagesse élail grande, salibéraliléélail excessive, et s'il était vé- 
ritablemenl le défenseur des pauvres, on pouvait encore Tappeler 
le père des moines, le constructeur el le défenseur des églises, 
enfin toute sa vie il ht preuve du plus grand dévouement envers 
le Saint-Siège; dès sa jeunesse, il prit l'habilude d'aller tous les 
ans à Rome, généralement à l'époque du carême, et si, pour un 
motif quelconque, il ne faisait pas ce voyage, il le remplaçait par 
un pieux pèlerinage à Saint-Jacques-de-Composlelle (2). 

Les dates de ces visites au célèbre sanctuaire galicien ne nous 
sontpasconnuos, mais on peut croire que l'une d'elles se fil pendant 
la rcconslruction de la cathédrale de Poitiers, el que le comte 
dut à la générosité d'Alphonse V, roi de Léon, son ami, quelque 
portion des reliques de sainl Aciscleel de saint Némèse qui furent 



(r) Celte date de loîo esl fournie par k chronique de Saint-Meixenl (p.^ijo) cl par 
Pierre (le Mattlczaîs (Labbc, A'opa bibl. inan,, II, p. 257), mais ces deux textes ne 
sont pas d'accord sur Idtfc qu'avait Guillaume le tirand nu moment de sa mort; 
tandis que la clironiquu do Sainl-.Maixent indique soixante et onze ans, Pierre de 
Maillcziiis ne parle que de soixante et un aus. Besly, dont nous avons du reste adopté 
la manière de voir, l'ail reinanjucr à juste tïtrc [llist, des fom/as, preuves, p- 278 ùis) 
ijiie ai l'on cuucédaJt au cumte l":|sjc de soîxanlc et onze ans lors de son décès, il fau- 
drait faire remoaler sa naissance à l'anoêe 'jjy, ce qui ue peut se concilier avec Vi\ge 
que devait alors avoirs» mère: le mariage de celte dernière^ ainsi «pie nous l'avons dit 
plus haut (pai^c loa, note 3), n'a pu avoir lieu ({u'en ç^^S. 

(a) Chro/t. <l'A(lém'-ir,p. itiS.Le comte sclrouvaîl ii Home en ioi2,avec Audouin, 
évèquedcLinioîjes(C'Aro«, (/\-lt/émar, p. 171), elen 101 3, lors de ia découverte du chef 
de sainl Jean-Baptiste (//ewi, p. 17'J); le 2 mai 1017, il était à Pavic, revenant de 
Ituiuc avec ses deux fils (Brucl, Charles de Clnnij, III, p. 73î). 



GITILI.AUME LE GRAND 



'y? 



enlermôed avec des parcelles de celles de saint lîasyplie dans une 
ampoule ou reliqnaire en plomb, que l'on plaça dans le massif 
de Taulel de la cliapelle de Sainl-Xisle h la calhédrale{l). 

ïûulefois, malgré sa piélé, ritiillaurae ne se rondil jamais aux 
Lieux SaiiUs. Le voyage t'Iait trop long, on'pourrail mùmc dire 
trop périlleux, pour un chef d'étal, et il dut se contenter d'encou- 
rager de ses conseils, et sans doute aussi de ses deniers» les gens 
de son entourage qu'un zèle ardent ou parfois un sentiment de 
vaine gloriole poussaient à celle entreprise. L'Aquitaine fournit 
à cette époque un fort contingent de pèlerins appartenant à toutes 
les classes de la société, tant pauvres que riclies, au nombre des- 
([uels on remarque les deux plus fidèles vassaux du duc d'Aqui- 
taine, (juillaume Taillefer, comte d'Angoulème, el Foulques 
Narra. Ce .dernier, qui avait tant de méfaits sur la conscience, 
fit même trois fois le voyage de Jérusalem (il succomba dans le 
cours du dernier, en lOiO); quant à (îuillaume Taillefer, il fil 
partie d'une troupe de près de sept cents personnes, venues de 
tous les points de la France, qui gagna la Palestine, par terre, au 
prix des plus grandes fatigues. Lecomted'Angoulêrae parait avoir 
été le personnage le plus signalé de ce pèlerinage, dans lequel 
il fut accompagné par l'abbé de Sainl-Cybard, qui mourut 
en roule, el où l'on remarquait aussi Eudes, comte de Cliâleau- 
roux, qui avait pour principal compagnon lliicliard, abbé de 
Déols (2). Parmi les autres pèlerins notables de l'Aquitaine à celle 
époque, on trouve Guy, vicomte deLimoges,el son frère Audouin, 
évoque de cette ville (3), Jourdain de Laron, successeur de ce 

(i) Otte ampoule a été découverte en 1891, lors des rcpuralions faile!» à la chapelle 
de Sainl-Xiate et remise en place le 25 iiuvembic 189/1. Elle portallsur son couvercle 
une inscription curieuse en quatre lignes ainsi con<;uc : a Scputcrum Khuscpi, No- 
œenstii, Aciscii (ou AciscLii). )> 

-{■ SEPVLC II RUESEPIV || NOMEMSTtI || ACISGLl. 

Aciscle elNcnicsc sont des marlyrs de Cordouc dont les reliques furent transférées 
h Saint-Jacques de Couipustclle au xi« siècle et Hasyphe fut niarlyrisé à I\omc, d'où 
Guillaume le Grand put rapporter quelques parcelles de ses os. Voy, notre article : 
L'/ftscri/ition du reltqtiaire deSar/tt-AisU à lu cathédrale de Poitiers [Courrier de 
la \ tenue, no du 5 décembre i8^)/|; Lu Semaine reliffietise du diocèse de PnilirrSf 
no» des i el ij décembre i8<j/|); Bolland., Acta sancl. jnnit, VU, pp. aj5 el 238 b; 
Item, juin, V, p. 387. 

(a) C/irun. dWdt'niary pp. r08, 17 ij 189; PÛster, Etudes sur le règne de Robert, 
pp. 345-350. 

(3) Chron^d'Adémnr,p, i(i8. 



igg 



I.ES COMTES m: POITOTT 



dernier (1), Raymond, seigneur du Limousin, oncle du chroni- 
quourAdi''mar de Clialjanncs{2), llaoul, t'vêqiie dePérigueux (3), 
Isemlierl, L'vôque dePoiliers (4), Josbcrl, seigneur de Malemorl, 
qui, fail prisonnier par le"vicomle de Comborn, fui délivré par les 
habilanls de ses domaines el uiourul en odeur de sainlclé en 
allant à Jérusalem (5). 

Un voyage pénililc el forcômcnt accompagné de privations ne 
pouvait aussi entrer dans les goùls de Guillaume, qui mettait du 
fivsie on (ouïes choses. Dans les localités qu'il traversait, dans les 
assemblées publiques auxquelles il assislail, il élail, dil encore 
Adémar, considéré plut<M comme un roi que comme un duc, tanl 
sa personne abondait en noblesse el on grandeur. Aussi il s'alla- 
cha tellement Alfonse, roi de Léon, Sanche, roi de Navarrei Ca- 
nut, roi de Danemark cl d'Angleterre, que, chaque année^ ces 
princes lui faisaient porter de riclies présents par des envoyés 
spéciaux, qui, à leur retour, en emportaient de plus précieux 
encore. 11 se lia aussi d'une grande amitié avec l'empereur Henri 
et l'un et Fautre se faisaient un honneur d'échanger réciproque- 
ment des cadeaux ; parmi ceux si nombreux que fit Guillaume 
à l'empereur, on remarqua surtout une magnillque épée, toute 
en or, sur laquelle étaient gravés ces mois : Ihft/inrm fm/teralor 
Ce.yrt;-A*///*w/^/A'.l']nlin les pontifes romains l'accueillaient à chacun 
de ses voyages avec autant de déférence que s'il eiH été le 
chef du Saint-Empire el le Sénat de nome l'acclamail du nom 
de père (6). 

AdiVmar dit aussi qu'il possédait toute l'affection du roi de 
France. Sur ce point il y a une certaine" réserve à faire, et on 
I)Ourrait peut-être appliquer aux sentiments de Ruberl à l'égard 
de Guillaume ce qu\\(Iéniar dit de ceux que témoignait Eudes à 



{i) Cfiron. iVAilémar, p. \ç)f\. 
(a) Cfiron. d' Adémar, p. i6.S. 

(3) Chrtm . d'Ailémar, p. jji. Il n'y a pas lieu d'accorder la moindre crénace aa 
récit âr (ifolTroy du Nigeois (\A\hhe, Xor>/i lu'/jl , inan., ll,p.297},qui fail mourir Raoul 
en l'alcsliric, au cours d'une cxpddilJon militaire avec le comte de Poitou ; il a 
pareiilenienl ronfoadu Guillaume \c drand avec Guiilaume lo Jeune; quant à Baoul, 
il esl mnrl ù Péripjueu.t.d'oprca Adcmar. 

(4) Cfiron. d'Adrrnnr, p. 171. 
(f}) Cfiron. d'Adânar, p. ifj'j. 
(C) Cfiron. d' Adémar, p. i03. 



GriLT.AUMR LE GRAND 



»1>0 



Renoul II : « Il l'ainiuil parcu qu'il le redoiitail. » Toiil d'abord 
los rapports des deux princes durent être inlimes. Pur suite du 



dlli 



Ad<''laïd( 



de F 



k-Ui 



h 



mariage a iiugues (..apei avec Adéiaiac, sœu 
élaieiil cousins goruiatiiis (I); puis Itoliert ayant L'prtusé, malgré tous 
les obstacles, Berlhe de Blois, la tanle de iiuillaunie, it reporta 
sur la famille de celle-ci tous les sentiments d'atTeclion qu'il pou- 
vait avoir pour elle, môme ilen fitlamanifeslation éclatante cpmnd 
il porta aide au duc d'Aquitaine pour venir h bout des comtes 
de la iMarche et de Périgord, Mais ledivorcc de Borlliediiljeler 
un IVoid sur ces relations; du plus, bien que OuilUuimc fût devenu 
pour un temps le beau-friM-e du roi de France par le mariage de 
ce dernier avec Constance, sœur d'Auraodc» les luîtes conlinuel- 
les de Robert avec Eudes de Bluis, le cousin de Guillaume et 
que celui-ci regardait comme un frère, obligèrent ce dernier h 
une grande réserve afin de n'ôtre pas obligé de prendre parti 
pour l'un ou l'autre des bolJigéranls : on peut même se demander 
si le comle de Poitou, à l'imilalion de son ancêtre Itenoul, ne se 
ménagea pas un otage contre les entreprises que le roi de France 
aurait pu méditer contre lui. 11 eut en elTel pendant quelque temps 
parmi ses lauiiliers le jeune Louis, l'un des fds de Charles de 
Lorraine, le compélileur malheureux des Capétiens, pelil-fils par 
suite de Louis d'Outremer et dont il reconnaissait publiquement 
laqualitéprincière(2). On voit bien Robert etsa femme Constance 
se rendre à Saint-Jean d'Angély pour prendre part aux fêtes de 
la découverte du chef du Précurseur, puis (îuillaume assister, le 
Ûjuin 1017, à Compiègne, au sacre de Hugues, le fils aîné du roi, 

(i) Une charle de Bourgueil (Besly, //isl. des romles, preuves, p. 305) dcraa 1028 
ou I03Q se Icrniicic ainsi : « reg^Duale rege Rolbcrto iu Fraacia cl cjua consobrîno 
Guillelmo iu Aquilauia ». 

(2) Ce fait, qui n'a pas encore clé relevé, ressort en toute évidence d'une cliailc du 
cartulaire de Bour^ucii (p. 80), par ln<|uclle le comte de Poitou, à la prière de l'abbé 
BernoD, donnait à ce inonaslére des s.-iliDes dnns les marais de Charron. Elle 11c porle 
pas de date, néanmoins elle doil être circouscrite culi'c le» aiinccs lOùî» et iai2,tcrnic!i 
extrêmes de l'abbatial do Bcrnon, cl placée à une cpoque où Emma, mère du comle 
Guillaume, devait encore exister, car ce dernier sip^nc en effet l'acle, avec celle dési- 
gnalion expresse de tils d'Flmma; on y relève aussi la signature de son (ils Guillauiiio 
et enfin celle de Louis, fils du roi Charles, a S. Lodotci tilii Ivaroli régis, » tjui suit 
imiucdiaiemcnl en place bonorable celle du comle. Celte mention est à rapprocher de 
celle fournie par .Mabillon [Ann. Benedict.,lV, p. 43), qui cale uue charte de l'abbaye 
d'Uzercbe en Limousin^ ainsi datée : u Addo ab Tncarnalionc M IX rcj^naule Uolbrrlo 
et Ludvico et Karlonio i>. Il est avéré, par ce dernier acte, qu'eu looy lu Icgitiniilé du 
pouvoir de Robert n'était pas admise par tous dans les étals de Guillaume le Grand. 




LES COMTES DE POITOU 

en lê(e des seigneurs laïques (1), mais ces rapports assez peu ?r^ 
quents n'avaieiil pas le môme caraclère qiïe ceux qui avaient mar- 
qué les débuis du règne des deux princes. Guillaume voulait, 
comme tout rétablit, êlre maître chez lui et était peu disposé à 
souiïrir l'ingérence du roi ; il le monlra bien lors du vif dissenli- 
menl qui éclata entre eux lors de rélectton de Jourdain au siège 
épiscopal de Limoges et qui dura deux ans au moins, Robert 
étant dissimulé derrière Farchevêque de Bourges, riuillaume 
derrière l'évéque deLimoji^os. Finalomenl le conflit s'était terminé 
par la défaite du duc d'Aquitaine à la suite de la décision du con- 
cile solennel que le roi de France avait convoqué à Paris en 1021. 
Si, peu après, Guillaume réclama l'appui du roi pour la réali- 
sation de ses projets sur l'Italie, il n'a^'il pas directement et 
dut recourir ii l'eivlremise de Foulques Nerra, l'allié naturel du 
roi de France contre Eudes de Blois, et ce fui le comte d'Anjou 
qui régla les conditions de l'accord. 

Il s'abstint aussi en 1026 d'assister à la réunion provoquée par 
Robert pour le jour de la renlccôtcarin de désigner le futur héri- 
tier de la couronne, et chercha même à détourner Fulbert de 
Chartres de s'y trouver. « Quanta moi,liii écrivait-il,je ne me ren- 
drai pas à la cour du roi, sachant bien que l'on m'en voudra moins 
de mon absence que si, présent, je me prononçais pour le roi ou 
pour lareine ; duresteje ne feraisrionpour le choix d'un roi sans 
m'ôlremisd'accordavecmon frère Eudcs,et soyez assuré que celui 
qu'il choisira, je le prendrai aussi (2). » Guillaume partageait 
sans doute la jalousie et la méfiauce des grands seigneurs contre 
les agissements de Robert, et particulièrement contre les précau- 
tions que prenait le roi de France pour assurer la couronne dans 
sa famille; aussi quand Hildogaire écrit (de Poitiers) à Fulbert de 
Chartres que, tant que le père est vivant, il ne doit pas être créé 
d'autre roi à côté de lui, Fécùltltre de Saint-llilaire n'est à n'en 
pas douter que le porte-parole du duc d'Aquitaine (3). Fulbert n'i- 
mita pas la réserve de Guillaume ; il n'osa résister à l'invitation 
de RoberljCt môme il contribua beaucoup à faire désigncrle jeune 



(i) Rec. (les ht'sL </e France, X, p. 599, 

(2) Miçne, Pairolujie lai., CXLl, col. 83o, S. Guillclnn ducis cpiatolo:. 

(3) Mijçne, Palroloffie lai. y C.VLI, col. aSS, S, Fufberli epislolœ. 



GL'JLLAl'ME LK GRAND 



SOT 



Henri pour lui succéder. Une lois i'afTaire décidée, Guillaume 
ne bouda plus el, en f 027, il se trouvait à Reims, le jour de la 
Pentecôte, parmi les témoins du sacre du nouveau roi (1). Du 
reste, le duc d'Aquitaine, qui, dans ses états, tenait ferracmcinl la 
main h ce que ses vassaux s'ncquiltassenl envers lui des obtif:;ations 
auxquelles ils étaient tenus, ne pouvait s'atTrancbir de celles qui lu i 
incombaient envers le roi de France, du moment qu'il n'était 
pas en lutte ouverte avec lui ; aussi, au début de Tannée 1028, le 
voil-on encore se rendre à Paris et assister au mariage d'Adèle, 
iille de Robert, avec Baudouin, llls du comte de Flandre (2). 

Ces actes de déférence publique de la part de Guillaume main- 
tenaient son bon accord avec le roi et lui permettaient en même 
temps d'exiger des comtes et autres grands seigneurs dépendant 
du duché d'Aquitaine la m(:me soumission à son égard. C'est ce 
que l'on peut induire du texte d'Adémar,qui lait remarquer qu'il 
avait assujelti tout le pays à son pouvoir, de telle sorte que per- 
sonne n'osait se mesurer avec lui (3). Comme le fut plus tard 
Louis XIV, il avait été élevé à une rude école, et les misères de 
la lin du règne de son père el du commencement du sien l'avaient 
instruit ; avec la ferme volonté d'Être le maître le jour où la 
chose lui serait possible, il se Irara le plan de conduite dont on 
peut suivre facilement l'exécution. Une Ibis que l'ordre, troublé 
par l'ambition des comles de la M arche et des vicomtes de Limo- 
ges, fut rétabli, il se préoccupa de prévenir les soulèvements 
qui pourraient se produire contre son autorité el en conséquence 
il s'appliqua à mettre en pratique le planque nous avons dévoilé, 
plan qui consistait h s'attacher ces turbulents personnages par un 
lien plus étroit de vassalité el par des bienfaits donl il était libre 
de leur retirer les témoignages, plutôt que d'employer la force des 
armes, qui n'avait souvent d'autre conséquence que de laisser der- 
rière soi, même en cas de succès, un ennemi ulcéré, toujours sou- 
cieux de prendre sa revanche. Il ne redouta pas d'augmenter la 
puissance de certains de ses vassaux, assuré qu'il était de leur 
fidélité par la concession d'imporlanlsbénéliccs, et aussi, il faut 



(i) liée, des hist. de France, X, p. 61 4. 
(3) Rec, des hist. de France, X, p. ùi-, 
(3) Chron. d'Adémar, p. i03, 



LES CO.MTKS DE l'OFTOU 

bien Tajouler, par ses qualilés personiK^les qui lui allirèrenl de 
nomlireuses amiUés. Ciràccàscs générosités à l'égard de Guillaume 
d'Angoulôme, de Foulques Nerra, uil'uhi de Doson, sou ancien 
adversaire, qu'il laissa sans dilïicullé s'emparer du Périgord ou 
qu'il en pourvut directement, il les louait dans sa main et se ser- 
vait d'eux pour maintenir dans robéissance ses vassaux de moin- 
dre importance. 

Fur son habile politique, par la menace de sa toute-puissance, 
il arrêta donc tout soulèvemenL contre son autorité, mais ce 
résultat ne lui parut pas suffisant; il était dans son caractère de 
vouloir que l'ordre régnât partout, et rien n'y était plus contraire 
que ces guerres privées, de seigneur à seigneur, qui souvent dégé- 
néraient en atrocités (1), cl qui parfois étaient les débuts d'un 
incendie souvent dillicile à éteindre. En oppdsjtiun avec les usa- 
ges barbares de l'époque où les barons, toujours en campagne 
tes uns contrôles autres, n'avaient trouvé de meitleurmoyenpour 
all'aiblir leurs adversaires que de mettre à mort ou de mutiler 
grièvement les prisonniers qu'iis faisaient, Guillaume inaugura 
des façons d'agir plus douces; il fit toujours grâce de la vie aux 
captifs, et quand il y avait lien de leur rendre la liberté^il les 
rolcUdiail sains et saufs (2). Mais ces procédés, malgré la contagion 
de l'exemple qui pouvait en sortir, n'avaient qu'une action assez 
limitée, et la magnanimité du duc d'Aquitaine avait surtout pour 
clTt't d'augmenter son prestige et d'accroître le dévouement dont 
il était l'objet. Aussi seconda-l-il de tous ses efforts les tentatives 
que fit le clergé pour arrêter ces luttes barbares et cii restrein- 
dre les clfets. C'est an concile de Cliarroux, en 988 ou 989, que 
se dessina pour la première fois ce mouvement contre les acles 
de violence des seigneurs, qui ne respectaiu'nl ni les prêtres ni 
les faibles (3). Peu après, vers 990, il se tint au Puy une réunion 
d'évêqucs du Midi, qui proclama la paix de Dieu et dont les 
décisions nous font connaîtie le mal profond dont souffrait alors 
la société. 



(]} U sulfil Je rappeler les mcfuits des vicomtes dcThounrs etdca sîrea de Ltisî^ç^nan 
i|Liv Duus avuns racoutcii [ilus tiaul; ces crimes abondent du realc duna Icscbrouiijues 
du ICTiips. 

(2) C/iron. d'Adéinar, p. 208. 

(3J Labbe, Concilia, IX, col. 733. 




comin 
ardents causait à Limoges de grands ravagipis, le duc conseilla à 
l'abhé de Sainl-Marlial el à l'évoque Audouin d'invîler le peuple 
à lu uiorlilicalion,el les prélals.se conronnanlà celle invilation, 
ordonnërcnl un triiluum de jeune. Puis, tous les évèques de l'Aqui- 
taine se réunirent dans celle ville de Limoges où de toules parts 
on apporta des reliques de saints, particutièrement celles de saint 
Benoît, qui furent extraites du monastère de Saint-Benott-du- 
Sau]l(2), et le corps de saint Marlial qui fut lire de son tombeau el 
exposé à la vénération des lidùles au Monl-Jovy. A celle assemblée 
à laquelle assistaient les archevêques de Bourj^es el de Bordeaux, 
les évéques de Clermonl, du Puy, de Limoges^ de Saintes, de 
Périgueux et d'Angoubime, fut proclamée la paix de Dieu h la- 
quelle adhérèrent le duc d'Aquitaine el successivement tous les 
grands personnages du duché. 

Les décrois dn concib:^ qui frappaîenl de peines ecclésiastiques 
ceux qui les violeraient lurent approuvés par le pape (3). Mais, 
malgré cette pression de l'esprit public, le but poursuivi élait 
loin d'êlre alteint ; aussi, afin d'arriver à ce résultat tant souhaité, 
de nouvelles assemblées se linrenl en Aquitaine. Vers l'an 1000, 
le 13 janvier, jour de la fête de saint llilaire, rarchevêque de 
Bordeaux présida, à Poitiers, une réunion oîi se trouvèrent, outre 
sessulfragants de Poitiers, d'AngouIôme et de Saintes, l'évêque 
de Limoges et douze abbés ; il y fut décidé entre autres que toute 
querelle survenue au sujet de biens usurpés ne devrait pas se 
régler par les armes, mais être portée devant la justice (i). 

Un autre concile se tint dons la môme ville, le 10 mars 1011, 
mais on nen connaît ni l'objet ni les assistants ; toutefois on doit 
présumer qu'il y fui encore question de celte paix de Dieu qui 
rencontrait toujours des esprits récalcitrants ; on sait seulement 
que Févéque de Poitiers, Gilbert, avait ordonné aux moines de 
Saint-Maixenl d'y apporter le corps de leur saint patron qui 



(i) D. Vaissete, ffisl.de Lanrfutfdoc, nouv. éd., V, p. i5. 
(a) De Cerlain, Miracles de suint Henoil, p. 1 16. 

(3) C/iroit. d'Adémar, p, :58 ; M'ts^uc, Palrolofjie /a/ ,CXLI, col. 117-iao, Sermo- 
Qes 1res Ademari. 
(.'1) fiec. des hitt . de France, X, p. 536; Labbe, Concilia, IX, col. ^80. 



204 



LES COMTES ÙE POITOU 



reçut la visili? du duc, d'abord ti Samt-llilaire^ puis à Saint- 
Grégoire (1), 

Le nord de la France, le véritable royaume, ne suivit que tar- 
divement le mouvement du sud, car c'est vers l'année JOIO-IOH 
seulement que le roi Robert fil tenir pour la première fois une 
assemblée dans le dessein d'y proclamer la paix de Dieu ; Ton 
pourrait croire que riuillaume n'y fut pas étranger, car Fulbert 
de Chartres, son ami, joua un rôle marqué dans celle réunion 
dont il célébra les résultats par un chant lyrique enlhou- 
siasle (2). 

Guillaume avait, aulanl que possible, fait observer dans ses 
étals les prescriptions des conciles, mais il ne négligea pas à 1*00- 
casion de les faire renouveler. Dans les derniers lemps de sa vie, 
à rassemblée de Charroux, qu'il avait fait tenir en 1028 ou 1029 
dans le but déterminé de faire condamner Fhérésie des Mani- 
chéens, il fut ordonné, à son instigation , à tous les grands de 
l'Aquitaine qu'il y avait convoqués, de garder la paix de Dieu et 
de vénérer l'Église catholique (3). 

Le rôle joué par Guillaume le Grand dans cette magnifique 
inslilulion de la paix de Dieu est des plus important, sinon même 
prépondérant, caries nombreux conciles tenus en Aquitaine, où 
celle paix fut proclamée, furent convoqués par ses ordres ; les 
textes sont formels sur ce point. 11 voulait dominer dans les 
clioses religieuses comme il chercha à le faire dans la société 
civile ; heureusement qu'il avait un esprit sage et politique et qu'il 
tourna vers le bien les qualités de volonlô et d'esprit de suite dans 
lesalTiiircs dont il ôlait doué. Ce fut un grand prince ; il aurait 
pu être un tyran. 



(i) Marclieffny, C/iron. ries éfjh (T Anjou, p. 387, Saînl-Maiscnl. La date de loio, 
inditjuëe pnr ce dociiiiieal, doit dire leporléc à l'auuée 101 1, ainsi qu'il rêsullc J'une 
cbartft du cfiriulaire de Saint-Mnixecl (A. Richard, Charles de Soint-MnixeiU, f, 
p. 01), où il est dit que le concile s'ouvrit le 10 mars; or, la présence k cet acte de la 
comlessc Bris(|ue,qui épousn Guillnumc dans les deux premiers mois de l'arjuéc ion, 
place forcement à cette époijue la Icuue de ceUe assemblée, ce qui eVsI nullement 
eu conlradiclion avec le texte Je la clironiquc, dont Tautcur, suivant l'usag-e com- 
mun en Poitou, commcDeail raaaée au 35 mars. 

(2) Rec. des hist.de France, X, p. ^54; Mi^e, Patrologie lat., CXL[, col. 3/|f), 
S. Fulberli hymni. 

(3) Chron. d'Adémar, p. 19^. 



raiiXAiME u: (irand 

ies évêques, membres de ces conciles, étaienl pour la plupart 
les obligés du duc d'Aquilaine; on a vu la part imporlanle qu'il 
prit à l'élection do l'arclievèque de Bordeaux, Goolïroi II, des évê- 
ques de LimoiJios (léraud cl Jourdain ; les évoques de Poitiers, 
Isember l, el de Saintes, Islon, lui dovaionl aussi leurs sièges ( 1 1^ et 
le fait qu'Arnaud de Villebois, successeur de Itaoul, évoque de Péri- 
gueux, fut sacré en 1010 à Xaiiteuil-eii- Vallée, abbaye poitevine, 
par Seguin, archevêque de Bordeaux, semble bien témoigner de 
l'ingérence du duc d'Aquitaine dans celte nominolion (i) ; pour ce 
qui esl des évoques d' A ngouléme, étant donnés ses rapports inli mes 
avec le comle Guillaume Taillefer,on peut croire que les prélals 
furent choisisd'un commun accord enlre le duc et son vassal. En 
tout cas, Hohon,run d'eux, qui devint évoque vers 1020, était un 
Pûilevin, originaire de Monlaigu , cl sans doute membre de la famille 
qui possédait ce lief; de plus, on le voil faire acte de vassalité à 
l'égard de Guillaume, assurémenL pour des domaines qu'il tenait 
de sa générosité (3). Quanl h lui, dit Adémar, il élail rare qu'on le 
rencontrât sans qu'il fût dans la compagnie de quelque évoque, et 
d'autre pari il tenail en grand honneur les moines et les abbés 
canoniquemenl élus, dont il prenait volonliers les conseils. Aussi 
veillait- il avec soin h la régularilé de la vie monasUque, et quand 
il s'apercevait que le bon ordre étail troublé dans un couveni, il 
employait toute son autorité pour le rétablir; sa vigilance s'ap- 
pliqua à presque toutes les abbayes du Poitou. 

Saint-Cyprien de Poitiers, qui avail élé pendant si longtemps 
un modèle de vie religieuse, avait dégénéré et les moines s'élaienl 
alTranchis de presque toutes leurs obligations monastiques. Pour 
remédier à cet élat le comte s'adre3sa:iAbbon,abbéde Reury, qui 
mainlenaildans son monastère une ferme discipline el, tant par ses 



(i) Quand Ciuillaujtic le Grawd arriva âa (vouvi>ir,Gislebert, le cunlUenldesa mère, 
occupait rcv<^c!ié Je l*ailtcra depuis viaçl aua cnviroa; il mourut à la fin de l'année 
loaa et fut enterre :V Maillczais, où il s*élait saas doute retiré depuis dôj:\ *]ucli|ue 
temps; le diocèse était adjninislré, en qualité d'archidiacre, par son neveu li^i^nditirl, 
qui lui succéda sans dirticuUé. Islim était frère de (rrlmoarJ, évéquc d'Atij^foutèniu 
et parviul à I cvèché de Saitile» à la Bu du x* siècle ; il fut u«i des j>lus fidèles conijta- 
gDons du duc Guillaume, qui le fit charger d'admipislrer peadant uo cerlaiu temps 
l'archevèchc de Bordeaux. 

(2| Chron. cf Adémar, p. 170. 

(3) Historin poniijic. et comiUi/n Engolism., p. 27; Bosly, iJisl, des comletf 
preuves, p. 288 Ois. 



LES COMTDS DE POITOU 

conseils que par ses reraonlraticcs, exerçait une grande influence 
sur les centres religieux où le di^sordrc, quand ils tombaietil sous 
i'aulorilô de chefs laïques, ne lardait guère à pénétrer. En iÛOi, 
le savanl abbé Ht coup sur coup deux voyages en Gascogne pour 
établirla paix dansle prieuré de la Réole, que Guillaume Sanciie, 
duc de Gascogne, avait jadis donné à l'abbaye do Fleury. Au der- 
nier de ces voyages, il se rendit aupri^^s du comte de Poilou, à qui il 
avait fait demander audience, et implora son appui au sujel d'une 
possession de son monastère nommée Salx. Au même lemps, se 
termina heureuseraenl une affaire concernant son cousin Gilbert, 
abbé de Saint-Cyprien, contre qui avail été portée une fausse accti- 
salion criminelle. Il écrivit de Poitiers à ce sujet à Odilon, abbé de 
Cluny, snus l'aulorilé de qui le comte avait placé Sainl-Cyprien, 
en lui disant qu'il s'était mis en son lieu en vcrUi de cet adage 
qui porte que nous devons considérer les biens de nos amis 
comme nos propres biens et par suite les favoriser de notre mieux, 
puis, après avoir célébré les fêtes de la Toussaint, il traversa 
Charroux, Nanlcuil, Angoulème et arriva à la Réole, où il trouva 
la mort dans une rixe, le 13 novembre (t). 

A Saint-Maixent, postérieurement à 1010, Guillaume envoya 
comme abbé, après la mort de Bernard, un moine nommé lîainaud 
que sa science avail fait surnommer le IMaton do son époque (2)* 

11 chassa ensuite de l'abbaye de Charroux, vers 1014, un per- 
sonnage puissant nommé Pierre, qui s'élait fait nommer par des 
manœuvres simoniaqucs et administrait l'abbaye comme un bien 
séculier. Celle dernière et son église de Saint-Sauveur venaient 
d'ôlre délruiles par un incendie que les contemporains rappro- 
chèrent de l'apparition d'une comète qui se montra sous la forme 
d'une épée au septentrion pendant plusieurs nuits d'été. Le comte 
recourut à Ariberl, abbé de Saint-Savin, qui avait maintenu le 
bon ordre dans celte abbaye, et lui demanda de lui procu- 
rer dix religieux qui fussent do fervents observateurs de la règle 
de saint Benoît. Sous la direction de Gombaiid, l'un d'entre eux, 



(i) Mi'ïnc?, Patrologie iat.f CXXXIX, col. 887; /îcc. des fitxt. de Frann\ X, 
p. !\fn\ Mabillon, Acta sanct. ord. S. Beiiedicli, vj* s., I, pp. 5k et ^S; l'hhoa, 
Codex canonam, |), 4 '5. 

{2) Chi'on, d'Adémar, p. iC4; A, llîcharJ, Chartes de Sm'nl'Maixenl, I, 

p. LXXItt. 



GurLLAi ^f 



aù'j 



que Gtiillaumc leur donna pour chcf.ils vinrent s'installer h Char- 
rotix qni rocoinuiença bientùl h jnslifier la qnalillcalion do sainl 
qui rlnil communômenl donnée h co rnonaslèrOi^l qu'il devait pri- 
milivcmonl à la possession, alors bien jalous(''Oj d'un important 
morceau du bois de la Vraie Croix (I). 

Le comlc do Poitou fil aussi appel au zi^le du grand abbé do 
Cluny, Odilon,pour ramener dansje devoir les hôtesde plusieurs 
monastères ctiez qui le relâchement, à peine inlroduil, prenait 
rapidement les plusgrandes proportions. Le 2 mai 1017, se trou- 
vant ïi l'avie avec ses deux lils aînés, Guillaume el lùides, lors du 
retour d'un de ses voyages à Rome, il donna à Labbaye de Cluny 
la moitié du cens des poissons dû par les pêcheurs de File de Ré. 
Les rapports du comte avec Odilon dataient de loin el l'abbô de 
Cluny vint à diverses reprises en Poitou, pour visiler les mo- 
naslères qni furent plarés sous sa haute direction, comme ce fut 
le cas pour Saint-Cyprien de Poitiers; c'est lors d'un de ces 
voyages qu'il ôlablil à Saint-Jean d'Angély une réforme qui ne 
fut pas afçréée par tous ceux qui devaient y être soumis (2). 

Les choix faits par Guillaume témoignaient non seulement de 
ses sentiments de piété el de son désir de voir fleurir dansles éta- 
blissements religieux les principes élevés qui formenl Tessonce 
des règles monasliques, mais ils étaient encore inspirés par une 
juste appréciation failo par lui-momc do la valeur intellectuelle 
des hommes qu'il appelait à occuper ces hautes positions d'abbés. 

Emma avait profilé de sa retraite à Chinon pour faire donner 
h son fils une instruclion aussi développée qu'il était possible 
à l'époque, et c'est sans doute parmi les chanoines do Saint- 
Martin de Tours ou les moines de Marraoulier qu'il faut cher- 
cher les éducateurs du jeune comte. Leur enseignement tomba 
sur un terrain propice; aussi, pendant loule sa vie, Guillaume 
montra-lil une grande déférence pour les hommes de science. 
« S'il apprenail, dit Adémar, qu'un clerc était pourvu de savoir, 



(i) Cfiron. (fWdétiutr, pp. lO?. el iS^; Mitrnc, Pnlrologie lai., CXLI, col. 83i, 
Guîlleltni ilucis l'jiîsIoI.t; GulUn Christ., Il, coL i^iSo et 1287. Adcrnar désigne 
toujours Cli.irrauv sous Je nom de Sanclns Carroftis, 

(a) Ciirou. (f'Afté/itar, p. tG^i ; Brucl, Charles f/«> Clumj, p, ySs {yo^. pliis liaut, 
p. 171). 



ao8 



LKS COMTES m'. POITOU 



il rhonorait grandement (1).» H avait parlîcuIièremeDl la plus 
{grande estime pour Fiilbcrl, lo savant évêque de Cliartres^ qu'il 
chercha vainement à attirer en Poitou, el à qui il conféra, en 
1022, ne pouvant l'aire plus^ l'importante dignité de trésorier du 
chapitre de Saint-llilaire-lc-Grand, après la mort de Gérand, 
évêquc de Limoges (2). 

Toutefois Fulbert, absorbé par l'administration de son impor- 
tant diocèse et se trouvant par suite dans rimposâibilité de rem- 
plir les devoirs de sa charge de trésorier, ne tarda pas à vouloir 
renoncer à celle-ci. Le comte se donna beaucoup do peine pour 
triompher de ces scrupules et entre autres il fit valoir celle con- 
sidération, qui lui vint beaucoup en aide, que l'évèque de Chartres 
trouverait dans les importants revenus de sa charge des ressour- 
ces précieuses pour la réédification de sa cathédrale, ressources 
accrues notablement par les dons fréquents qu'il tenait de lagônéro- 
si té de Guillaume lui-même. Fulbert se laissa convaincre, cl jusqu'à 
sa morl, arrivée le l0avriHO28 (3),it resta trésorier de Sainl-lli- 
taire. Ses séjours à Poitiers furent cependant très rares, comme il 
le prévoyait, mais, ne voulant pas priver la ville du bien que le comte 
espérait de sa présence, il y laissa son disciple le plus cher, IHlde- 
gaireou llildier, qui géra en son nom la trésorerie de Sainl-llilaire 
eldirigea en outre l'école du chapitre tant au spirituel qu'au tem- 
porel(4.). Sous la directiond'un telmaître,etavecrappui du comte, 
Pécule de Sainl-llilaire acquit un grand renom ; c'était un des très 
rares établissements de ce genre qui eussent été créés au sud delà 
Loire, tandis que les écoles monastiques elépiscopales abondaient 
alors dans le nord de la France. Mais aussi à chaque difliculté la 
main ferme el prudente de Fulbert apparaissail ; Hildegaire le 



(i) Cfiron. d'Adémar, p. 1G4. , 

(2) Ciiron. d'Afléniar, p, 16.^. Les mérites, de Fulbert sont rappelés dans une 
înscripliuQ ([ui acconiput^ue &on porlrait en pied peint à Trcsque au xui* aiùcle dans 
l'une des arcades inférieures du clocher de Sainl-llilaire [Bnil. de la Soc. des Antiq. 
de rOitcsly !''« séiie, XllI, p. ii^y, note de M. de Looguemar). 

(3) Plistcr, Etudes sur le rèr/iic de /iul/crt, p. xvi.v. 

(4) Uildcg^aire est tjduéralcnieat désigné avec la qualilè d'écoliUre de !a catiiédralc 
de Poitiers; il nous pai'ajl plutùl, d'après sa cotTcapondance avec Fulbert, qu'il était 
ccolîltre du chapitre de Siiint-llilaire. Douze lettres de ce pcraonnag-e se sont rcncoQ- 
Irées dons la correspondance de Falherl[M\i!;ne, Pulrûlorji'e Int., CXLI.cot. 2(jti-277, 
tcUrca tiG-iig, 125-128, 1 32, i34, r35, l'Srj). \'oy. /lisl. lill.de Iti France, V[\, 
pp. îût el ss. 



GUILLAUME LE GRAND 109 

consultait sur toutes choses, ol les sages conseils du maître no se fai- 
saient pas attendre ; un jour même il dit à son disciple : <» Veille 
à ce que les élèves ne souffrent ni de la faim ni du manque de 
vêtements, »> paroles qui nous éclairent sur la qualité sociale de 
la plupart des jeunes gens qui suivaient l'enseignemenl élevé de 
l'écolàtre de Chartres; enfin, arrivaient souvent des Uvres qui 
grossissaient la bibliolhèque de l'abbaye (I). 

Guillaume, considérant Fulbert comme son matlreel un guide 
sûr, recourait à ses lumières dans toutes les circonstances déli- 
cates de son existence, et lui posait aussi des questions qui devaient 
éclairer son jugement. Ainsi un Jour il lui demanda en quoi con- 
sistait le devoir de fidélité qu'un vassal devait à son seigneui', et 
Fulbert, avec une concision toute laline, lui indiqua, en yajoulant 
un léger commentaire, les six caracléres que devait comporter 
cet engagement (2). 

Le comte de Poitou entretenait une nombreuse correspondance 
tant avec ses amis qu'avec des hommes de science, mais de toutes 
ces lettres il n'en a survécu que sept qui furent comprises dans 
les recueils que l'on fil de bonne heure des lettres de Fulbert; 
elles sont adressées à MainIVoi, marquis de Su/e,el à sa reiiunc 
lierthe, à Léon, évéque de Verceil, à Fulbert, à Aribert, abbô do 
Saint-Savin, et à Hildegaire (3). On a aussi connaissance d'une 
lettre où il faisait au roi Robert la description d'une pluie de sang 
tombée en Aquitaine el d'une autre adressée à Azelin, archevê- 
que de Paris, au sujet de la politique royale (i).Ces lettres, très 
remarquables de pensées, sont écrites dans un style élégant, qui 
confirme pleinement les éloges qui ont été décernés h (îuillaume 
de son vivant sur l'étendue de son savoir. Le désir de s'instruire 
s'alliait chez lui au goût pour les livres. Il cul une bibliothèque 
dans son palais, et, pour l'acroltre, il se livra lui-mômo à la trans- 
cription des manuscrits. Il avait l'habitude de se mcltre h la 



(i) Migne, Patrologie tal.y CXLl, col. 232, leUre 23; l'fialer, Etudes sar te régna 
de Robert, p. i4,note i. 

(2} Migne, Patrologie lat., CXLl, col. aSi-sCo, IcUres de Fulbert A Ilildegnirc, 
no» 60, 63-06, III el 1 i3;//e/n, col. 229 237, leUrea do Fulbert tiu duc Guillaume, 
no» 58, 5g, 71-73. 

(3) M'igae, Patrologie Int., CXLl, col, 827-832, Guillclmi ducis cpistolœ ; llist, 
littéraire de la France, VII, pp. 284 el ss. 

(4) L, Delisle, Vie de Gaaslin, p. 60, lettre de Robert à Gauzlin, Mk Jo l'icury. 



SIO 



LKS C0MT1':S DE POITOU 



loclure aussil<Vl qu'il se Imuvail seul, ou Inon encore il passait une 
longue imrlio de sos iiuils ii lire jusqu'à ce qu'il fiU vaiiiru par le 
sommeil (1), aussi esl-ce avec une grande joie qu'il recul du roi 
Canul le livre sacré, si riclieinonl d6cor6, qu'il présentaau concile 
de Limoges (2); de son côl6, il envoyait aussi en don à ses cor- 
respondanls des ouvrages qu'il avait fait Iranscrire ('J). 

Au XI" siècle, la grande inslruclion s'alliait généralement avec 
une grande piétù, el celle-ci se oianifestail plus particulièrement 
par des actes de générosité en faveur des couvents. Guillaume 
était de son temps, el la liste de ses bienfaits que l'on connaît est 
longue, mais s'il enrichit plusieurs abbayes_, il n'en établit 
aucune elen cela il se distingua non seulement de ses ancêlres ou 
de ses successeurs, mais encore des grands personnages de son 
époque. Kn général, presque toujours môme, ces fondations 
furent la conséquence d'une exaltation religieuse souvent momen- 
tanée qui avait pour point de départ un sentiment de crainte dans 
l'avenir causé par les excfcs de la vie présente : Foulques Nerra, 
le terrible comte d'Anjou, fonda les abbayes de Beaulieu el de 
Saint-Nicolas d'Augerselfut trois fois en pèlerinage à .lôrusalem. 
Guillaume n'a à son acquit ni voyages sensationnels ni brillantes 
fondations religieuses; ayant toujours évité de fairelemal, il n'a- 
vait pas à rechercher de grands pardons. 

Ou a pu constater par ses actes la profonde alTection qu'il avait 
pour sa mère, savér-ilable éducalrice; aussi, dans celte voie de 
la bienfaisance à l'égard d-\s élablissemeuls religieux, suivit-il 
tout d'abord celle que sa mère lui avait tracée, el les principales 
œuvres qu'il ail accomplies en ce sens furent le complément de 
cellesqu'Emmaavail ébauchées, h. savoir: Bourgueilet Maillezais. 

A Bourgueil, cette œuvre de l'exil, à iaquollc il avait pris une 
part Icllemenl signalée que souvent elle l'ut considérée comme lui 
élatit personnelle, il fil en l'an 1000, fila sollicitation desa mère, 
deux dons importants : le 28 avril, ce fut Talleu de Colombiers 
avec son église de Nolre-Lïame, et, le 7 octobre, Auzay et Longè- 
ves, avec leurs églises, sept autres villas situées non loin de Fon- 



(i) Chron, iTAdémar, p. 176. 

(2) Labbe, Concilia, IX, col. 882 (Voy, plus liaul, p. igj^i), 

(3) Mignc, Pidrulogie taf., C.XLI, cul. fii, S. Fulbcrii epîstolse. 



GUILLAUMfc: LE liRAND 

lonaVi eti en oiilrtî, les églises fie Sainl-Nazairo ol d'Angoiilins en 
Aiinis (1). Puis endn, le 27 décembre 1003, subissant toujours la 
même pression, il abanilonnail aii\ religieux de Bourgueil les 
localilés (le CrolignoUe cl de Faymoreau avec leurs églises (2). 
Les abbés du monastère ne se montrèrent pas moins soucieux 
d'obtenir directement des faveurs du comte; c'est ainsi que Bcrnon 
se fit donner des salines dans le marais de Charron (3), puis 
reçut le conscntemoni du môme pour un échange qu'il fil avec 
Hoberl, abbé de Jumièges, du domaine de Longueville en Norman- 
die, cadeau de la comtesse Emma, contre celui do Tourlenay, 
près Thouars, que la comtesse Adèle, femme de Tête-d'Ktoupo, 
avait autrefois donné à l'abbaye normande (i); d'autre part, il 
semble que la donation de l'église de Sainl-Nazairo d'Angoulins, 
malgré les termes précis de la charte qui la contient, n'avait pas 
été complète, car un chevalier du nom de ioscelin, vraisembla- 
blement le seigneur de Parlhenay, demanda un jour au comte, 
qui y consentit, de concéder celle église aux moines de Bour- 
gneil, et, pour plus de silrelé, Tabbé Toudon, qui continuait les 
Iradilions de ses prédécesseurs, donna h Joscelin vingt-cinq livres 
d'argenl, somme considérable qui témoigne que Ton est plulùten 
présence d'une vente que d'une donalion (5). 

Emma avait d'abord usé de son inlluence sur son fils pour 
allirer ses grâces sur le monastère qui était son œuvre favorite, 
celui qu'elle avait établi dans son domaine particulier et à qui 
elle n'avait cessé d'apporter des embellissements. Mais quand il 
fut pourvu, elle se retourna vers celle création des premiers 
jours forcément abandonnée par elle ctqui demandait d'autre se- 
cours que Bourgueil déjà parvenutisonplcinépanouîssement. C'é- 
taient ces lieux où son fils avait passé sa promit^re jeunesse, cette 
île de Maillezais, placée au centre de ces contrées du Bas-Poitou cl 
de l'Aunis, dans lesquelles les comlespratiqii aient incessamment de 



{i)htslj, Hitt. des co/n/w, preuves, pp. 355, 3ô0; Cari, de Dourgucîl, pp. 3Ii, 
45 et 46. 

(a) Besly, ffisl. des comtes, preuves, p. 353 ; Cart do Uourgpcil, p. 55. 

(3) Cart. de Bourgneîl, p. 8G. Beraoa fuC abbé entre ioo5 et loia. 

(4) Cart. de Rourgucil, p. 73. 

{5) Cart. de Bourgueil, p. 85. La présence, à cet acte, de Boson, vicomte de Cli.4- 
tcllcraull. f|UL inuiirut en 1012, iailii|uâ (ju'tl lioU cire placé celle même auuéc <jui iul 
celte du début de l'abbatial de Teudun. 



212 LRS COMTES DK POITOU 

larges (rouées pour salisfaire ies appL'lils personnels de leur 
entourage el les besoins conslamment renaissants des élablisse- 
menls religieux. 

Le chtlleau de Maillezais élail toujours le rendez-vous de 
chasse aimé du comte, el h côté subsistait paisiblement le monas- 
ière décliu, devenu un simple prieuré, avec son église de Saint- 
Pierre réunie à rabbayc de Saint-Gyprien. Dans le courant de 
Tannée 1003, sur la sollicitation de sa mère et en présence de 
personnages émiuents tels que sa femme, les comtes de k Marche 
el du Gôvaudan, les vicomtes d'Aunay el de Thouars, Tévôque de 
Poitiers, le trésorier de Saiut-Hilaire, l'abbé de Saiul-Cyprlen et 
aulreSj il délacha Maille/ais de Saïnt-Cyprien et le remit dans sa 
primitive autonomie (t). Mais il ne sutllsait pas de décréter que 
le titre et le rang d'abbaye étaient rendus au monastère, il était 
urgent do le doler sufïisanimenl pour qu'il pût porter le fardeau 
que ces qualités lui imposaient; or donc, au mois de juillet de la 
même année, le duc lui fit abandon de biens considérables, parmi 
lesquels nous citerons loute l'île de Maillezais, l'église de rilcr- 
menauU et de nombreuses villas en Poitou, des péages et une tle 
avec son église en Aunis (2) ; la charte monumentanl celle royale 
concession fut passée à Poitiers en présence de la comtesse Au- 
mode, de l'archevêque de Bordeaux, des évêques de Poiliers, de 
Limoges et de Saintes, des comtes d'Angoulême et de la Marche, 
des vicomtes de Limoges, d'Aunay et de Thouars, qui en garan- 
tissaient l'exécution. Le duc ne tarda pas à vouloir se rendre 
compte par lui-même de la situation nouvelle faite aux moines de 
Maillezais, el au mois de décembre de la même année il vint pren- 
dre gîte dans l'abbaye avec une brillante suite qui comprenait 
encoresa femme el sa mère, avec les comtes d'Anjou et de la Mar- 
che, les vicomtes de Thouars, de Châtellerauïtcl d'Aunay, l'évo- 
que de Saintes et bien d'autres grands personnages; c'est de cette 
résidenceque, le 27, il fit à Bourgueil la donation de Fayraoreau. 



(i) Cari, (le Saint-Cyprien, p. 3io. 

{a} Arcèrc, llis(. de la liucheUe, II, p, 663. Le Gallia, II, inslr., col. 879, public un 
dîpUlme du comte 'îuillaunicconlcnnn lies principales disposilîoDB de celui édité par Arcère 
cl qu'il pluce.à lorl sejable-l-il, vers l'au 1000; il doit èlre reporté à l'aonèe tûo3, après 
lu inorldc la coiiiicsse Etiuua qui n'est tncntionnéeni daas l'titic ni dans l'autre pièce. 



GUILLAUME LE CiRA.ND 

En 1004,1a charte de dolalioii de l'abbaye l'uL confirmée par le 
pape, et lors d'un voyaE^c à Homo, an lomps du pape Serge IV, 
l'abbéThéodclin, qui, selon ses conlemporams,élai[ d'une habileté 
consommée, réussit, avec l'appui du comté, h faire distraire son 
abbaye du pouvoir épiscopal et à la placer dans la dépendance im- 
médiate de la Cour pontincolc. Théodelin abandonna Fancienno 
résidence monachale, qui prit dès lors le nom de Saint-Pierre-lc- 
Vieux, et sur remplacement du château des comtes de Poitou, 
que Guillaume lui abandonna, il fit édifier un superbe monastère 
dont la construclion dura quatre ans; il fut inauguré en iÛlO (1). 
Mais les plaisirs de la chasse attiraient toujours le comte dans ces 
parages, aussi, désormais privé de sa résidence ordinaire, en fit-il 
construire une aulre, le chAloau deVouvent,sur les bords de la 
forêt, dans une forte position. Ce fut pour lui Toccasion de faire de 
nouvelles générosités à Maillezais, qui s'était du reste beaucoup 
cnriclii depuis sa reconstruction et, vers 1023, à la soUicilalion 
de l'abbé Théodelin, qui semble avoir toujours joui d'une grande 
influence auprès deGuillaume, celui-ci, dans uneassemblée oùTon 
remarque son cnlourage ordinaire decomtes et de vicomtes, donna 
à Tabbayc l'important bénéfice do Bernard Tallupesà Fontenay ; 
ce personnage, n'ayant pasd*enfantSj faisait volontairement l'aban- 
don de son bien, et le comte ajoutait à celle libéralité plusieurs 
églises sises aux environs et en parlicuher colle de Mcrvenl, 
l'ancienne métropole du pays, ainsi qu'un terrain distrait de la 
forôt de Vouvcnl sur lequel les moines devaient construire une 
église h côté du nouveau chAleau (2). 

Guillaume ne pouvait oublier Sainl-Cy|n-ion où, du vivant de son 
père, ilavait assisté à tant d'actes iuiportanls; quand il fut arrivé 
au pouvoir ilmaintint cette tradition et il se rendait fréquemment 
au monastère sur l'invitation des religieux pour y assister comme 
témoin aux nombreuses donations que recevait l'abbaye; toute- 
fois, dans tous ces actes, lors même qu'ils semblent émanés 
de lui, on ne voit guère de concessions qu'il ail faites direc- 



(i) Labbe, Novabibt. man., II, pp. aSi et 233, Pierre de Maillezais; Marchcgay, 
Chron. des égl. il'AnJou, p, 387, Saint-Maixcnl. 

(a) Bcsiy, Hist. des comtes, preuves, p. 307; Arcère, llisl. de la JiocheUef H, 
p. 665. 



2tfi 



LES COMTES (»E POITOU 



Icment. C'est ainsi que, lorsqu'il délacha Rolennellp.ment Mait- 
Iczais de Saint- Cyprien, il sentit bien qu'il devait une com- 
pensalion à celle dernière abbaye, mais, en somme, l'acte qu'il 
accomplit à celle occasion aplulùt le caraclère d'une reslilulion 
ou d'une confirmation de liljéralilt'S antérieures ; il lui donna les 
coiilumes imposées sur la lerro de Deuil en Sainlonge, avec le 
terri loire allant de cel alleu à la forêt, lui concéda la terre de 
(îermond pour y conslruirc une liabilalion de moines, la fran- 
chise du Iransporl du sel lanl pour les besoins des religieux de 
l'abbaye que ceux des prieurs de Deuil, el enfin l'alleu de Na- 
cbaraps. Or, ce dernier alleu avait 6lé donné antérieurement aux 
moines par Arsende el son fils (îuillaurae avec d'autres domaines, 
en présence du comlo, de l'évêque de Poitiers el de deux 
vicomtes ; quant à Fallcn de Deuil, les moines l'avaient reçu 
d'Acbard, fils d'Ebbon, au temps de Pier-à-Bras. 

Parmi les actes intéressant Saint-Gyprien, auxquels Guiflaumc 
prit plus ou moins pari, on peulciter celui par lequel, à la requête 
de Gisleberl, évêque de Poitiers, il confirma les priviR'gos de 
franchise dont jouissait le bourg formé autour du monastère de 
Saint-Cyprien ; il abolit aussi en sa faveur les péages imposés sur 
les unes tant à Poitiers qu'à Pont-Ueau et à Masscuil ; il assista, 
avec sa mère, sa femme Aumodcel son fils Guillaume, au don, 
fait aux moines par Raoul el sa femme Bélucie, de l'église de 
Saint-Maxire el, plus fard, avec sa seconde femme Brisque, ses 
fils Guillaume et Eudes et de nombreux personnages, parmi les- 
quels on remarque le comte Pons de Gévaudan, la vicomtesse 
Audéarde accompagnée du « vir clarissimus » Hubert» peut- 
élre son petit-fils, TévCque de Poitiers, Béliarde, abbesse de 
Sainte-Croix, à la donation d'Ansoulesse par Thebaull el sa 
femme Gisla, enfin il approuva les concessions faites à la 
même abbaye d'un domaine en Aunis par Egfroi, vicomle de 
GhcUeîleraull, de terres à Périgné par le chevalier Aymar, 
d'une forêt à Mezeaux par Hugues de Lusignan (l). 



(i) Cnrfitl, fie Saînt-Ci/prien, pp. 3io, 3ii, 2ï, 23, 829, 19'i, 3i3, 283 el /jg. 
Aucun de CCS acles n'est dalé dîius le carlulaire clj Je plus, leur analyse y est sou- 
vent déFeclueuse, aussi^ à dt-faul de synclirooisnica précis, y a-t-ii lieu d'être trèa 
réservé quant à l'épot^ue où ils oal élé passés. 



r.UILLAUMK LK CHAND 

Une autre abbaye du PoKoii, Sainl-Maixenf, eut aussi grando- 
meiil à se louer de Guillaume ; il lui donna lY'glise de Damvix, 
dans le Bas-l'oilou, avec la forêt qui l'cnlourait, et ce, semble-l- 
il, en reconnaissance de ce que les religieux avaient laissé Irans- 
porler à Poitiers le corps de leur saint patron, le iOmars lOH, 
h roccasion de la tenue d'un concile dans IV'glise de Saint- 11 i- 
laire. Quand il eut placé lïainaud à la tète de la communaulé, 
afin de bien disposer les moines en faveur de cet àtrangei', il leur 
abandonna le droit de vinage qu'il percevait sur les vignes du lieu 
de Sainl-Maixcnl; puis, à la requête du môme abbé, il déchargea 
la ville à tout jamais du paiement de l'impôt de l'ariban, c'est- 
à-dire de la corvée spéciale qui y avait été établie par sa mère 
Emma el dont celle-ci avait fait don à un chevalier, nommé 
Hugues, à qui fut en retour assurée une rente annuelle de cin- 
quante sous; enfin, en mai 1029, il ratifia, de concert avec 
GeoITroy, vicomte de Thouars, des dons de colliberts faits à la 
même abbaye par Rainaud, chevalier du vicomte (1). 

Avant même que la découverte de la tête du Précurseur eiU 
attiré sa générosité sur Saint-Jean d'Angély, il avait fait cadeau 
à celle abbaye du bois d'Argenson, près de Saint-Féli\ en Aunis, 
cl par la suite il assista avec ses fils à de nombreuses donations 
faites à cet élablissenTcnl (2). 

Lorsque l'évêque de Poitiers el les chanoines de ta cathédrale 
eurent à faire de grands sacrifices pour la reconstruction de cet 
édifice, il leur abandonna, pour les indemniser, un domaine con- 
tenant cent cinquante arpenls de superlicie, sis à Biard, auprès de 
Poitiers, conligu 'aux terres ^des ^'chanoines de Saint-Ititaire, 
el dont l'évêque Isembert devait jouir sa vie duranl(3). lldonna 
aussi au chapitre, comme on Ta vu, des reliques insignes el fit 
faire un coflVet d'or, recouvert de pierres précieuses el orné au 
sommet d*un saphir de la grpsseur d'une noix, dans lequel il Ht 



(i) A. RicbarcJ, Chartes de Saini-Maixent, I, pp. 91, go, 10/4, loO,. 

(2) D. Fonlencau, XIIl, p. i2t ; Item^ pp. 5i(), J25, 537, 5/|i. 

(3) Arch. de la Vienne, orîç., clsnpitrcde la calhédrnlc, n»i; H.Fonleneau,!!, p. 11. 
Cet acte doit avoir suiii de près l'élcvalioa d'Isemberl à l'L'piscopat.car Guillaume n'y 
appareil qu'avec ses deux fils Guillaume el Eudes, sa femme Apm's et les vicomtes 
GcofTroy, Egfroi et Cbdloo. SI Ag-nès avait, avaut ce moincul, donné un nouveau filiï 
À soD inarij ccl enfant eût été sûrement mcatioaQé dans cet acte important. 



aïO 



LKS Co.M liiS DE POITOU 



nietlre des poils de la barbe de sainl Pierre, relique qui, selon 
la iradilion, avait ulù donnée à saiiil Uilaiie lorsqu'il passa à 
lïomo, en relournanl de son exil,el sur laquelle devaient jurer 
l'évoque et les clianoines lors de leur prise de possession (1). 

Nous ne rappellerons que pour mémoire la g6n6rosil6 de (Guil- 
laume envers Fulbert et les sommes considérables qu'il lui adres- 
sa pour la reconstruction de Notre-Dame de Chartres, mais sa 
bonne volonlô était iittîriio à l'égard des personnes éminenlcs qu'il 
avait pu approcher. Ayant recouru au zèle d'Odilon, le célèbre 
abbé de Cluny^pour amener les religieux de plusieurs monaslères 
de ses étals à mener une exislence plus régulière, il lui en 
témoigna sa reconnaissance par des acles de munifirence que 
nous ne connaissons assurémenl pas tous. Dès 1017, il lui 
concéda la moitié du cens des pêcheries de l'île de Hé, puis, au 
mois de mars 1018, v. s», il lut donna Féglise de Saint-Paul en 
(lAtine, dans la viguerie de Mervent, que la comtesse Emmaavail 
autrefois possédée en douaire, dont elle avait gratifié Gislebert, 
évêquc de Poiliers,el auquel celui-ci renonçait en faveur de Pab- 
baye (2). Quelque temps après, vers 1023, le comte ratifia gracicu- 
semeiil le don do l'église de Mougon avec ses dépendances, que 
ni à Odilon Guillaume, vicomte d'.'\unay, et sa mère Amélie ; l'abbé 
de Cluny fit le voyage de Poitou pour assurer définilivemeni h 
son monastère celle importante possession, aussi bien que le 
domaine de Triou,que Cliâlon, père du vicomte Guillaume, et 
sa femme avaient antérieurement donné à Mougon; il obtint en 
outre de l'évèque Isembert que désormais celle église serait 
pour toujours àl'avcnir affrancliie de loule domination laïque et 
dépendrait uniquement de Pévéquo de i^oiliers et des moines de 
Cluny, qui vinrent y élablir un florissant prieuré (3). H y a 
encore lieu d'ajouter aux revenus considérables que les moines 
tiraient de ces fondations, celui de la monnaie de Niort, dont le 
comte leur (il un jour cadeau (4). 



{t) D, Fontenciu, LIV, p. 62. Ce reliquaire disparut lors du pillage de i562. 

(2) Bruet, l.hai'tcs ilv Cinni/, III, pp. 782 et ySg, 

(3) llruel, C/ifii-tcs dt; Clnnij. Ill, p. 7O7 ; Kein, IV, p, iq. La présence de l'évèque 
Isembert !Ï l'ai'le d'uniou de iMouifon à Cluny ne permet pas de placer celui-ci avant 
1023, conlraircmcDt à l'opinian de son savant cijilcur, qui le date de laao environ. 

(4) BrucI, Charles de Clrmi/, III, p. 761 ; Mêm.dela Suc. tles A/tltr/. de l'Ouest, 



GUILLAUMt: LK GRAND 



»»T 



L'abbaye de Saint-Hilaire tHait assea riche pour n'avoir pas à 
réclamer sa pari daos les largesses du comte, mais elle ne se res- 
senlil pas moins de sa sollicitude. En sa qualité d'abbé, il se môla 
des alTaires intérieures de rétablissement, et on le voit détermi- 
ner, d'accord avec le doyen du chapitre, l'emploi d'une somme de 
35 livres qu'Hildegaire avait rcmiscsà ce dernier avanl son départ 
pour Chartres (1). 11 concéda h dos particuliers en mainferme, 
suivant les usages du temps, des domaines qui, après la mort du 
bénéficiaire ou môme après celle d'un ou deux de ses héritiers 
désignés par lui, devaient faire retour à la mense commune (2). 
Toutefois, il ne se dissimula pas le vice de ces actes qui ne lendailâ 
rien moins qu'à diminuer peu à peu le domaine lerrilorial de l'ab- 
baye; d'un autre côté, les chanoines, se considérant comme pos- 
sesseurs privés du palrimoine commun, ne se faisaient pas faule 
soil de l'aliéner, soit d'en détourner certaines portions dont ils 
allribuaienl la propriété lant à eux-mêmes qu'à leurs familles. Le 
comte-abbé prit des mesures pour obvier à celle dilapidation, 
mais ce fut sans grand succès, l'usage contre lequel il voulait 
réagir étant trop ancré dans les mœurs et ne devant céder que 
plus larda d'autres influences. Ltii-môme avait du reste sacrifié 
à la coutume, car il se fit abandonner par les chanoines de 
Saint-llilaire des terres à la Vacherie, près de Poitiers, alla d'y 
faire planter des vignes {3}. 

Conlentons-nous enfin de signaler la curieuse lenlalive qu'il fit 
pour arrcler l'absorption des terres rurales par des personnes qui, 
par leur condition sociale, y étaient étrangères; nous imposons, 
dil-ilun jour, auvraans des paysans et des suburbains celte obli- 
gation étroite que, lorsque leur détenteur viendra à succomber, 
seul le paysan puisse succéder à une terre de paysan et le bour- 
geois à une terre de bourgeois. Il y a là une de ces conception 
qui ont vu lejour dans tous les temps, aussi bien anciens que moder- 
nes, et donlla réalisation s'est toujours montrée impossible, tant 



ir« série, XII, p. fij, Cet acte csl lotalement dépourvu d'indications cbrouologiques ; 
laulefuis, à cause de ta présence d'Aiçni-s, ilne pcul étfe placé avanl l'année loiçy, clne 
doit â(rc çuèrc poslérieurà ceUcda(c,carf(nti*ymcnlionnc piisd'enfaatsde la comicssc. 

(i) Miçne, Pntrologie lat ., CXLI, col. 2/4. '^» l'ulberli epistula:, 

(a) Arch. hist.itn Poitou, l, p, a5,Cart. de Sainl-Nicolas, 

(3) Rèdel, Duc. pour Saint-Hiiuirs, I, pp. 08, 70-72,75. 



2l8 



LES COMTES DE POITOU 



elle eslonopposilionavec lesfigissemenls delà nalureluiraaine(l). 

11 rrnmivela à Sainl-Marlifil de Limoges le don de l'église 
d'Anais en Saiiilonge que son père avait fail préciidemmenl à celle 
abbaye (2), enfin il fit cadeau à piasieurs autres monastères, tant 
de Bourgogne que d'Aquitaine, dont les noms ne nous sont pas 
parvenus^ tle domaines siltiés plus parliculi»>remenl en Aunis, 
sur les bords de lu mer, dont les revenus spéciaux devaient être 
atTectés h ralinionlation des religieux {3). Sa main large ne s'ou- 
vrait pas seulement pour les élablisseraents de ses états ou du 
royaume de France, il se montra tout aussi généreux à l'égard des 
étrangers. C'est ainsi que, dans le cours de ses voyages en llalie, 
il eut occasion de passer par le monastère de Saint-Michel de 
FEcluse, en Piénionl, et peut-être d'y recevoir l'hospitalité ; 
celle-c fut payée par l'abandon d'une terre en Bas-i*oitou où 
les religieux de l'Ecluse élevèrent l'imporlant prieuré de Mou- 
liers-les-iVl aux faits (4). 

Du reste rien de ce qui touchait aux choses religieuses ne lui 
était indinV'rent ; ainsi un pèlerin du Limousin, fait prisonnier en 
allantti Sainte-Foi, avait été, disait-on. délivré par l'inlercession 
de la sainte. Guillaume, averti do ce fait, manda ce pèlerin à sa 
cour et celui-ci y porta témoignage de sa libération miraculeuse 
en présence de Béalrico^sœur de itichard, duc de Normandie, et 
femme d'Eble, vicomte de Turenne, qui était sans doute venu 
faire son service de plaid auprès du comte (5). 

Très bienveillant, mais en même temps très autoritaire, il n'ad- 
mettait pas que l'on manquât, ;i son égard, aux procédés dont 
il usait dans ses relations habituelles; l'abbaye de Saint-Florent 
de Saumur en fit l'expérience à son détriment. Depuis une quin- 



(i) Rcdel, Doc, ponr Saint- Hilaire, I, pp. 78-80. 

(2) Chron. (TAilémar, p. 1O4. 

(3) Ln ripntnlion de çénërosîlé <îe tîaillaumc ie Grnnd élail si bien t'tablic rfue les 
chauoincs de Sainte-Croix de Bordeaux fahriquiTcnt une charte, i]u'iis datèrent de 
rnnnce 1027, el par laquelle le duc leur concéd.iii la villa de Sainl-Macaire avec plu- 
sieurs autres domaÏDCs. Ce qu*il y a de sinj^ulicr, c'est qu'Henri III," roi d'Anglelcrre, 
lûcn qu'ayant reconnu laTaussctc de ce document, crut devoir le confirmer et maintenir 
les dispositions qu'il contenait par acte du 28 août 12/12 {Gallia Christ., Il, înstr., 
col. aûS; Mitrnc, Ptitrologie lat., CXLl, col. 83i-83/j). 

(4) Cfiron. d'Afièniar, p. i64.L*alibayc de Saint-Miclicl de l'Ecluse fil abnûdon de 
ce prieure à rcvôchc de Lu<;on en i(*|jt (IV. Fonlencau, XIV, p. 3ïfj). 

(">} JJouillct, Liher mirtiftil. snnrhr Fii/is, |>. 111. 



GUILLAUME LE GRAND 



«19 



zaïne d'années ello Ll6tenait,par la grâce du vicomle de Thouars 
cl de Guillaunie Fier-à-Bras^ ranciennc abliaye de Saiiil-Michol 
en Lherm, qu'elle avail réduite au rang d'une simple prévoie ; un 
jour, le comte, passanl à proximité de ce lieu, envoya demander 
au prévôl-moiiie une assiettée de mulels, sorle de poisson qui 
abondait dans ces parages. Le prévôl,craignanlsansdouLede nuire 
aux intérêts de son monastère eL de créer un précédent qui pour- 
rail devenir undroil par la suite, refusa ; Guillaume, oulré decellc 
laron d'agir, fit supporter le poids de sa eoièro aux religieux de 
Sainl-Florenl, et leur enleva Sainl-Mictiel, à qui il rendit son 
autonomie et qui reprit son rang d'abhaye (1). 

Tels sont les principaux faits que présente riiislolro de rjuillau- 
me le Grand dans ses rapports avec la société religieuse, et leur 
cnnnaissance donne une éclatante eonfirmalion aux paroles du 
chroniqueur disant qu'il fui un grand ami de l'Eglise. Il est loulo- 
fois un acle qui parait être en conlradiclion avec les liabiludes de 
toute sa vie : il se rapporte à Noaillé. 11 semble que celle abbaye, 
malgré les actes solennels qui avaient reconnu son indépendance 
absolue, sauf une sujétion, pliilut honorifique, envers l'abbaye de 
Sainl-llilaire, n'ait cessé d'être considérée par les comtes comme 
une dépendance de leur (ief seigneurial, Guillaume l'aflribua à 
son fils aîné, qui la posséda on ne sait en quelle qualité, mais 
qui, à tout le moins, en percevait les revenus pour sa subsis- 
tance. Le jeune comle, louché par les sollicitations des moines, 
qui ne cessaient de lui représenter l'élat de pauvreté auquel ils 
étaient réduits, leur rendit la jouissance absolue de l'abbaye dont 
ils devraient êlre considérés à l'avenir comme les seuls proprié- 
taires; puis, le 30 septembre 1028, leur délivra une cUarle, dans 
laquelle il s'adressait son père, h son frère Eudes et aux autres 
grands personnages du comlé, pour qu'ils eussent à ratirier les 
dispositions qu'il avait prises, et que, do concert avec lui, ils fis- 
sent disparaître loutes les mauvaises coutumes, « semblables, 
disait-il, à une plante mortifère (2)». 



(1) Marchegay, Chrun. des ègl. d' An/on, p. aGg, Saint-Florent de Saumur. Ces 
faits arrivèrcnl dans les derniers tc;n|i3 île la vie de l'abbé llobert, qui mourut ea 

JOl I. 

(3) Arch, de la Vienne, oi-iç., Noaillé, o» 86. 



230 LES COMTES DE POITOU 

Mais ce fiùl cl celui d'avoir dc^laoliti Sainl-Micliel en rilerm de 
l'nbbaye de Sainl-Florentne sauraicnlcn rien modifier le carac- 
lèrc général de la conduile du comlc de Poiloiij si dévoué aux 
œuvres pies, elle témoignage le plus éclalanl de ses senlimerils 
futpeul-etresa relraile volonlaîre dans un monaslèrc, alors qu'il 
élail à Tapogéc de sa puissance. Du rcsie on peut croire que l'inac- 
lion dans laquelle il se confina, si opposée à l'exislcnce active 
qu'il avait menée jusqu'à ce jour, amena sa fin prématurée (1). 

Des trois femmes qu'il availsuccessivemcnt épousées, Guillaume 
eut au moins six enfants: d'Aumode, rriiillaume; de Brisque, 
Eudes et Tliibault, ce dernier niorl jeune; d'Agnès, Pierre, Guy 
et Ala. Les quatre garçons qu'il laissa à son décès se sont, le 
fait mérite d'être signalé, succédé l'un après l'autre à la lête du 
comté de Poitou (2). 



XI. - GUILLAUME LE GROS 

IVo Comte — VI* Duc 
( in3u-io38) 

La sagesse, l'habileté politique de Guillaume le Grand avaient 
fait du duc d'Aquitaine le plus puissant feudataire du royaume 

(i) Bien que b chronique de Saint-Mnîxcnt l'aFfirnip, ît n'est pas probable que Guil- 
laume se sait faîl nmiuc : cet acte serait en conlradiclion avec celle Fa(;on d'a«;ir qui 
Fui )a rt-^lc de sa vie : il c'Lait le puissaat duc, et il le resta dan» «a retraite. S'il 
avait rcvùtu l'habit rclij^ieux, Pieire de Maîllczaîa n'aurait pas manqué de relever 
un fait <{ui aurait tant liODorc sa communauté; or, il n'y fait aucune allusion cl se 
coDlcntc de dire que le duc, en se retirant daus l'iibbayc de Maillezuis, laissa le 
pouvoir ses tils. Il ne Faut donc voir dans le récit de la chronique i|u'uac de ces 
ampltBca lions du texte de Pierre de Maillezais dont nous avon» relevé par ailleurs 
d'autres témoignages; on rencontre du renie dans le manuscril original de cet auteur 
une interpolation faite au xv^ siècle, qui reproduit les énonciations erronées de la 
chronique tant au sujet de l'âge de Guillaume que de son entrée parmi les religieux 
de l'abliaye, et qui eoBn place sa sépulture dans le chœur de l'église et non dans le 
cloître, ainsi quo le porte le texte original. 

[i) Marchegny, Vhron. des éf/L d'Anjou, pp, 387 ei 388, Saînl-Maixcnl. En 
dehors de la chronique, le seul texte qui mentionne Thibault est une chuile de l'abLaye 
de Saint'Maixcnt, qui doit être placée après la mort de Urisquc et avaat le nouveau 
mariage de Guillaume avec Agnès, le comte seul, avec ses (rois fils, étant désigné à 
deux reprises dans l'acte (.\. Richard, CftaHes de Sfiint-Mai.xenl, 1, p. gg). 



r.lKLLAIIME LE flKOS 

de France. Celle silualion, si lïrniljlomeiU acquise, fui compro- 
mise presque aussilùl après la niorl de (jiiillaumc par les intri- 
gues de sa veuve Agnès qui, pendant de nonabreuses années, devait 
jouer un rôle néfaslo dans les affaires du Poiloii. 

Guillaume le Gros (l), le nouveaa duc, élailfilsde Guillaume 
le Grand et de sa première femme, Aumode de Gévaudan ; il 
avait environ vingt-six ans lorsqu'il succéda k son père (2). Ce- 
lui-ci ne s'était pas contenté de le faire assister, ainsi que son 
frère Eudes, à de nombreux plaids oîi ils se trouvaient avec les prin- 
cipaux vassaux du comte pour traiter d'affaires aussi bien publi- 
ques que privées, il l'avait, en plus, réellement associé à divers 
actes de son administration. Lorsque Guillaume eut renoncé pour 
lui-môme à l'offre que les Lombards lui faisaient de la couronne 
d'Italie, ceux-ci s'élaienl rejetéssurson fils ; les chefs du parti qui 
appelait les princes Aquitains au delà des monts espéraient bien 
régner sous le nom du jeune GuillaumCj mais le duc, dont la 
clairvoyance, cette fois encore, ne se trouva pas en défaut,dôjoua, 
on l'a vu, toutes ces combinaisons en refusanf, en 10:25, pour son 
fils, un trône où, suivant ses propres paroles, celui-ci ne pouvait 
trouver que le déshonneur et la honte (3) . 

11 no nous paraît pas que Guillaume le Gros ait cherché à 
contrecarrer les idées de son père; sa situation était assez 
belle pour qu'il n'en ambilionnAt pas une autre. 11 jouissait, au 
point de vue pécuniaire, d'une indépendance réelle, car le comte 
lui avait constitué des revenus personnels, représenlant peut- 
être les droits réservés d'Aumode et, en particulier, il lui avait 
donné l'abbaye de Noaillé. Nous avons vu que, le 30 septem- 
bre 1028, le jeune Guillaume se dessaisit de cet établissement 



(i) Beàly donne ijiJilTcrciiiniciil ù Ciiillaumo IV les surnoms de Guillaume le Gros 
ou Guillaume le Gra^. Ces ternies souL la Iraduclion de l'expression pin(/uis par la- 
ijuclle la chrooique de SaÏDl-Muixcnt (CAron, des étjt . d'Anjou^ p. Sgi) caractérise 
le ftla. de Guillaume le Grand. 

(2) La naissance de Guillaume IV a dtl avoir lieu en l'année ino/).On a vu quc,daBS 
la donation de Krelignolle que El Guillaume le Grand à l'abbaye do Uaurgueit, le 37 
décembre ioo3, il cxprimail ses regrets de n'avoir pas encore de fils ; on peut croire 
que SCS soubails fureut exaucés dès l'année suivante, bien <]uc nous ne possédions pas 
d'actes à date cerlnlnc où il soit question du jeune Guillaume du vivant de sa mère. 

(3 1 Ouod Cfcpturu est de filto mco non videlur mibi rnlum fore, oec utile, nec 
<( bonesluui, Si eas (iosidias) cjiverc vel auperarc non posaumus, . . .fama uoslra péri- 
« clitabitur » (Miyne. Putrohijie lat., CXLI,col. 827). 




2»t 



LES COMTES DE POITOU 



en faveur de l'abbé el des religieux qui on reprenaient la pro- 
priété absofue; il esl possible qu'ilail cédéiiiMie cerlainepressiûn 
exercée par son père, mais celui-ci ne manqua assurément pas 
de lui donner des compensations el, en particulier, de l'associer 
plus intimement à son gouvernement, association qui finit 
par se résoudre dans l'abdication de Guillaume le Grand. Cette 
qualité d'héritier désigné apparaît du reste d'assez bonne heure, 
car nous savons que le jeune comte prit une pari efl'ective aux 
pourparlers qui eurent lieu entre son père et Hugues de Liisignan 
et qui se terminèrent, vers 1025, par l'abandon «du fief de Jous- 
selin de Vivonne à ce dernier. Guillaume aurait, en effet, dit à 
Hugues: H Jure-moi fidélité à moi et à mon fils et je le don- 
nerai lo fief de ton oncle ou son équivalent, » ce à quoi te sire 
de Lusignan avait répondu, la main sur le crucifix, qu'il le ferait 
si le comte et son fils ne devaient pas garder de mauvaises 
pensées à son égard, et ceux-ci ayant protesté do leurs bonnes 
intentions, tant pour le présent que pour l'avenir, il se rendit à 
eux, leur fil hommage et leur jura fidélité (1). 

L'acte d'affranchissement de Noaillé a cela de remarquable 
qu'il n'y est fait aucune mention de la comtesse Agnès el de ses 
enfants qui, par l'effet de la renonciation expresse de Guillaume 
à la possession de l'abbaye, pouvaient^ selon la jurisprudence du 
temps, se considérer comme lésés, leur frère faisant le total 
abandon d*un bénéfice qui aurait diï être compris dans l'héritage 
paternel. La comtesse vivait peut-être déjà éloignée de son mari 
ou ÙL tout le moins ne dissimulait pas son hostilité à l'égard de 
ses beaux-fds qui, du reste, devaient le lui rendre. 

La mort de Guillaume le Grand ne fit qu'aggraver une situation 
déjà si tendue. A peine le nouveau comte fut-il libre de ses actions 
qu'il songea au mariage. Son union avec Euslachie est sûrement 
antérieure à la mort du roi ilobort et doit appartenir à l'année 
1030 ou aux premiers mois de 1031, car on voit le comte el sa 
femme assister, Robert étant encore roi, h un plaid important oii 
Retrouvaient Bernard, comte de la Marche, Adalbcrt,comle de 
Périgord, et son frère, Tévêque de Poitiers et son frère et autres 



[i) Bealy, f/isl. des comtes, preuves, p. ag/j. 



GUILLAUME LE IIROS 

grands personnages (!). On ne sail aa juslo dans quelle maison 
Guillaunio le Gros pril sa femme; il ne sérail pas impossible 
qu^ellc fùl d'un rang secondaire par rapport à lui, ce qui ne pou- 
vait que contribuer h blesser la comtesse douairière qui, non seu- 
lement perdail, par celle union, loul espoir de réussir dans ses 
desseins, dont le moindre ôlail assurément le partage du duché 
enlre les enfants issus des trois unions que Guillaume le Grand 
avait successivement contractées, mais encore était contrainte 
d'abandonner à la cour ducale ce premier rang, celte immixtion 
dans le gouvernement, que son caractère allier et ambitieux ne 
cessa de rechercher (2). 

Pen^lant tout son règne, Guillaume le Gros lU de fréquents 
séjours à Saint-Jean d'Angély, qu'il semblait afTectionner loul 
parliculièrement; il y résidait au mois de juin 1031 et il y tint 
un plaid dont nous ne, connaissons malheureusement pas l'objet, 
mais où il dut se traiter des affaires d'une haute gravilé si Ton 
en juge par les noms des personnages éminents que l'on y voit 
rassemblés : Eudes, le frère du comte, les évoques de Saintes, 
de Poitiers et de Périgueux, le comte d'Angoulème cl le vicomte 
d'Aunay (3). 

Dans la môme année il se produisit dans les esprits un grand 
apaisement auquel Guillaume ne fut sans doule pas étranger. Les 
questions religieuses passionnaient, nous l'avons vu, aussi bien 
les laïques que le clergé et le comle n'avait pu resler indifférent 
h celle grande polémiquede l'apostolat de saint Martial à laquelle 



(i) L'acte n'eiit pas daté, maia comme on indique qu'il fut paasc sous le reçue du 
roi Robert, il scplace entre te 3i jam'ier iu3n,clatc de la mort de Guillaume [c Grand, 
et le v-O juillet loit, date de la murt de lluLierl [Cn/i. île Saiiit-Ci/piien, p. 171^'. 

(a Ueslj' {Uist. des comtes, p. 81) avance;, sous liiutcs réserves, ear îl ne ciie pas 
de textes à l'apjiui de son dire, que queli[Ufs auteur», dont il tait aussi les nomâ, oat 
fait d'Euslacbte iaiille de Ucriai, seii^neur de Mualreuil, et de sa femme Grécic, niaia 
cetlc asacrlioa, admise comme assurée par certaius historiens, tombe d'elle-même par 
ce fait que Grécic, devenue veuve, se remaria, jeune encore, avec Geoffroy Martel, 
vers io\i\; elle ne saurait donc titre la mère d'iiustacliie, mariée vers io3o. 

^3) La plupnrl des reuaeigneiucnts certains cjue l'un possède sur Guillaume te Gros 
sont fournis par le cartulaire de Saint-Jean d'Ançcly, qui noua a conservé le souve- 
nir de trois plaids Icuua par le comte dans cette localité aux dates suivuules ; io3i, 
juin (I). Fuateneau, Xlll, p. i^j); loSy, mxraj après le ^5 \//., Xlll, pp. 141 et 
i/jg); io38, seplciubrc \[t., XIII, p. i53j. Les carlulaires du llaut-l^ultou sont pur 
contre fort peu ducumcnléa pour la période qui s'étend entre to3o et luao, el aotta 
cilcrons parliculièrement le riclio charlrier de Saint- Ililaire, qui ne contient aucun 
acte où l'uu voie intervenir te cumlc Guillaume et son frère Eudes, 



LES COMTES DE I^OITOU 

son père avait é\6. mêlé ;si nous n'avons pas irace de sa présence 
au conrilo de lloiirges, il assistait loulerols h cclni do Limugos, 
tenu, comme le précédent, au mois de novuml>re 1U3I, et où la 
question reçut enfin une solution quijlesarguuienls étant épuisés 
de part et d'autre, devint enfin définitive (1), 

Parmi les autres affaires qui furent traitées à celle assem- 
blée de Limoges, il en est une à laquelle on voit Guillaume lo Gros 
prendre pari personnellement. 

Les comtes de Toulouse s'étaient, au siècle précédent, mis 
en possession du monastère de Beaulieu, el, sans doute, ne pou- 
vant le f:;arder en leur pouvoir, l'avaient concédé en bénéfice au 
comte de Périgord. Celui-ci l'avait donné en arriére-fief au 
vicomte de Comborn, qui s'élail attribué la qualité d'abbé sous le 
prétexte que son oncle Bernard, qui fut ensuite évéque de Cahors, 
avait possédé cette dignité. Les religieux avaient eu grandement 
à se plaindre de se trouver sous une pareille domination et ils 
avaientporlé leurs doléances au concile de Limoges. A la séance 
du 18 novembre 1031, le duc d'Aquitaine et les membres du con- 
cile donnèrent mission h Jourdain, évequo de Limoges, de placer 
avant Noël un abbé régulier à la lélo du monastère de lleaulieu 
souspeine d'excommunication à l'égard des opposants ou des con- 
tradicteurs. Ce même Jourdain prononça devant l'assemblée un 
éloquent discours en faveur de la paix de Dieu, à la suite duquel 
une solennelle malédiction fut prononcée contre les grands 
seigneurs et autres assistants qui refuseraient d'accéder aux 
décisions pacifiques du concile (2). 

On trouve ensuite le comte à Saint-Maixenl, le 5 décembre 
suivant, en compagnie de sa femme Eustachie, de sa sœur Ala, 
de Tévêque de Poitiers, Isembert, el du vicomte de Çhâlellerault, 
de qui les moines obtinrent l'affranchissement de deux serfs qui 
passèrent au service de l'abbaye (3). 
Peu après, au milieu de la tranquillité qui semblait devoir 



(i) Pfislcr, Etudes sur le rênnt de Robert, p. 3^4; ArbcUoI, Dissertation sur 
fapostolat de saint Marital, p. 55 j Labbe, Concilia, IX, col, gG5. 

(2] Labbe, Concilia, JX, col. 8q8; Migne, Patroloyie lat., CXLII, col. 1378. 

(3) A. Richard, Chartes de Sainl-Muixent, I, p. 112. Les faits cuiinus de la vie 
de Guillaume te Gros pcrmcUenl de préciser la dalc de cet acle,quc dous avions placé 
du leslc, dans rouvTaj»'e précilc, entre io3i et io33. 



GITILLAUME LE GROS 



..s5 



marquer le gnuvernemeni <lii (Ils de Guillaume le drand éclata 
commiMin coup de foudre l'annonce du mariage d'Agnes, la veuve 
du vieux dur, avec (icolTroy Marlcl, Ois de Foulques Nerra, 
comlc d'Anjou, Bien que lu duchesse fîïL encore jeune par rap- 
port au mari qu'elle venait de perdre, elle élail plus âgée que 
rieoiïroy, qui n'avait que vingt-six ans. Violent, ambitieux, d'une 
bravoure extrême, peu gêné par les scrupules, le comte angevin 
avait déjà fait ses preuves; aussi est-ce sur lui qu'Agnès jeta 
les yeux pour reconquérir sa situation perdue. L'opinion publi- 
que se prononça contre elle; on voyait avec peine la veuve du 
puissant duc d'Aquitaine oublier l'union qui lui avait fait tant 
d'honneur, ne tenir aucun compte des trois enlanls qu'elle 
avait eus de lui el qui semblaient être un reproche vivant de 
Taclo qu'elle commellail, et enfin prendre pour mari un jeune 
homme, qui était assui'émcnl destiné à devenir comte d'Anjou, 
mais qui pour le monifnl n'avail d'autre bien que le Saumurois, 
que son père lui avait donné pour sa subsistance et auquel, l'an- 
née précédente, il avait frauduleusement joint le Vendômois. 
D'autre part Agnès violait ouvertement les lois religieuses; 
des liens de parenté la rattachaient à Geoffroy el son mariage 
fut par l'église qualifié d'incestueux (1). Mais chez celle femme 

(i) I^ canon XVII des aclea du concile de Bourges, qui veaail de se (cnir ca 
novembre iû3t, avait fnrmclienienl intwnilt le niariaçc entre parents jusqu'au sixième 
degré. A notre point de vue îicluel, la |iatcnl!' tiVxistail pas entre Gcoflrojr et Agnes, 
mais l'Eglise rccunnaîssoit nlurs la parenté par allianct; etduillaume le GrHnd, suivant 
la méthode de compter alors en u.9a;^c, était cousin de Geoffroy au (jualriènic dcyré. 
flesly [Hist. (les coml^s^p. Hi) expose plusieurs sysièmes pour établir cette parcnttî ; 
nous nous ratlaclions au dernier, aiu sujet duquel ii dit : « Si nous ne touchons ù lu 
vérité, nous n'en sommes p.ia trop cstoiguez. » Eq voici l'ccoaomic : 
Ilerberl, comte de Vcrmandois. 

I , 

Lefgjirdc, malice i Thibault le Tricheur, Albert I, conile de VermaQdoig, mariée 

comte de Bluis, en ij42. Gerbcrge. 



Emma, femme de Guillaume Ftcr-à-Bras, Adèle, mariée h Gcolfroy Grisegonelle, 
comte de l'uitou. comte d'Anjou, vers 970- 

I I 

Guillaume le Grand, comte de Porlou, Foulques Nerra, comte d'Anjou, marié h 
marié â Agnès de Rour^njrnc. llildegarde. 



Geoffroy Martel. 
Voy. Arl (le vérifier lus dates, \>. OJ! ; Mabille, Introdaclion aav chroniques 



i5 



S26 



LES COMTES DE POITOU 



prôvalail un impérieux besoin de domination. Si, forl jeune, elle 
avait accepté une alliance avec Guillaume, déjà Agé, c'était afin 
de devenir duchesse d'Aquitaine; devenue mère, elle espéra 
amener son vieil époux à lui assurer le pouvoir en dépouillant les 
cnfanls des premiers lits au profil des siens ; mais, comme on l'a 
vu, elle échoua el son ambition déçue la jeta dans la résolution 
extrême d'arriver par d'autres voies au bul qu'elle poursuivait 
désespérément. 

Son mariage fui célébré le premier janvier 1032, pendant l'ab- 
sence de Foulques Nerra, dont on pouvait redouter l'opposition 
cerlaine, mais le comte d'Anjou prenait alors part, aux environs 
de Paris, à la lutte engagée entre la reine Constance el le roi 
Henri; du moment qu'Eudes de Champagne, son irréconciliable 
ennemi, s'était rangé sous la bannière delà reine, il ne pouvait 
faire autrement que de venir apporter son appui au roi. Devant 
le fait accompli il ne put que s'incliner, mais ses sentiments in- 
times furent vivement froissés et ce ne fut assurément pas l'un 
des moindres griefs qu'il amassa contre son fils el qui amenèrent 
les lutles des années qui suivirent, luttes que le caractère vio- 
lent des deux adversaires rendait sans merci. Il ne pouvait ou- 
blier tous les bienfaits dont Guillaume le Grand l'avail comblé, 
Tamilié que ce prince lui avait constamment témoignée et il lui 
semblait que l'action commise par GeoHVoy était une sorte de 
manquement à la foi jurée par le vassal à son seigneur; puis, 
quoique par ses actes de violence il s'attirât souvent les foudres 
de l'Eglise, il ne se mettait pas de gaieté de cœur en opposition 
avec elle. G'élail pour lui un cas de conscience que de voir son 
IjIs commeltre un acte qu'elle qualiliait de crime {!}. 

Quoi qu'il en soit, l'année 1032 s'écoula sans qu'il se fût produit 
de graves événements. Le duc d'Aquitaine n'avait alors d'aulre 
préoccupation que l'administration de ses élats et même, à la fin 



■ 



des comtes d^ Anjou, p. lxx. Noua ne pouvons adrueure, oomnie cet auteur, que Lel- 
gorde et Adèle auraient été sœurs; le rapprochera en t des dalca indique 8i\remenl 
qu'il saute un detçré cl Adèle ne peut être autre qu'une de ces filles d'Albert 1, 
dont l'Art de rérijter les dates ue donue pas les uoma. L'abbé Mêlais, Cartul . 
saint, ile la Trinité de Vendôme, iutrod., p. 0, suit sans ta discuter l'upiniou de 
M. Mabille. 

(i) Voy. Marcfiepav, Chron.des ègl. d'Anjou, {i. l'S, Suint-Aubiu d'Angers; Item, 
p. 1 35, Saint-Serge d'Augcrs. 




GUILLAUME LE GIIOS ^27 

de celle année, il assiblaà un imporlanl concile, lenu à Poitiers, 
auquel se Irouvèrenl Irois évêques, Isemberl de Poiliors, Jour- 
dain de Limoges et Arnaud d'i Périgueux, ainsi qu'un grand 
nombre d'abbd'-s, de moines el de laïques, luitie autres décisions 
qui furent prises dans celle assemblée, il y fut dilque si quel- 
que parliculier possédait des biens de l'Église par fraude ou par 
violence, ou avail mis la main sur eux sans y avoir droit, il élail 
lenu de les resliluer immédiatemenl (1). 

Quelque temps après, le comle, se rendant sans doule à Saint- 
Jean d'Angély, passa par iMelle, les religieux de Sainl-.VIaixenl 
vinrent l'y Irouver et lui exposèrent les nombreux griefs qu'ils 
avaient contre ses agents. Guillaume, entouré de ses juges, de ses 
prévtMa et d'un grand nombre de nobles, présida le plaid ; il 
interrogea lui-même les lémoins et, s'élant rendu compte de la 
justesse des réclamations des moines de Sainl-Maixent, il rendit 
le 10 décembre 1032 une sentence forl intéressante, réglant le 
partage des droits de justice dans leurs possessions respecti- 
ves (2). 

Une autre Ibis, se trouvant sans doule dans le pays de Gbâlel- 
lerault, il assista à la donation qu'une dame nommé Gerbcrge fit 
à l'abbaye de Noaillé de l'église de Sainl-Maurice de Puymille- 
roux; l'évoque de Poitiers, l'abbé de Noaillé el le vicomte de 
Chàlellerault sont seuls cilés comme se Irouvanl auprès de lui (3). 

Mais c'est de SainL-Jean d'Angély qu'il s'occupait surtout et, 
vers la même époque, il donna un éclatant témoignage de Finlé- 
rél qu'il portait à celte abbaye, tl s'adressa au pape Jean XIX, 
qu'il avail connu personnellemeni lorsqu'il accompagnait son 
père en Ilalie, et obtint de lui qu'il mil l'abbaye sous la protec- 
lion spéciale du Saint-Siège; le pape souscrivit de grand cœur à 
la demande du comle; le i" mai 1033 il notifia sa décision aux 
grands seigneurs de l'Aquitaine qui avaient des rapports avec l'ab- 



(0 A. Richard, Charles tle Saiiti-Maixent, \, p. 109; Marclic^ay, ('hruriAies éyt. 
d'Anjou, p. 3gi , Saiol-Maivent ; M. PHstcr, Eludes sur le rèijne de Itoherl, place à 
lort ce concile dans l'année 1026, la charle de S;iint-Maixcin établissant irune faroa 
irrérutnbliMjiie le comte Ciuillaumu t]iii y prit part éutil tiuillaunie le Grus. 

(2) A. Hichanl, Charles de Sfiint-Maixent, 1, p. 110, 

(3) Arch. (le la Vienne, ori^., Noaillé, u« 88. Cet acte, nui t'st siftiplemeul iliilé du 
régna du roi Henri, ne peut se placer qu'entre le ai juillel iwJi, avènement d'tteuri, 
el le 2Q septembre io33, diile de la captivité du cumie de E'uitou. 



aafi 



LES COMTES tIE POITOU 



hîiye (le SaiiU-Jean et 1ns cliar^ea de vcilliT ;"i ce qu'il n'y fi'il 
apport»'' aucun trouble; c'étaionl lo 1res rolif^MOux Guillaume duc 
des Aquitains, rjeoiïroy» enraie d" A ni,'nu!»>me, Ilélie^ comte doPéri- 
gord, les fds d 'Hugues de Lusignan, (luillaunie de Partlienfiy, 
Guillaume de Talmond, Guillaume fils de Cbàlon,vicomle d'Aunay, 
Aimeri de Taillebourg, Guillaume de Surgères et Aubouin (1). 

Mais celte tranquillilé ne faisait pas le comple d'Agnès. Lors- 
que, du vivant de son mari, elle poursuivait le but vers lequel elle 
tendait encore, elle avait eu soin de s'assurer des parlisans, chose 
facile à une époque où pour les raisons les plus futiles des jalou- 
sies violentes ou même des haines éclalaienl journeilemenL et il 
n'esl pas impossible qu'elle en ait en outre recruté quelques-uns 
parmi certains grands vassaux qui, par suile du mariage de Guil- 
laume avec Euslachie et de la faveur qui en découla surla fimille ou 
les amis de la jeune comlosse. avaient cessé de tenir la première 
place dans les conseils du comte; on remarquera en effet que, 
parmi les personnages assistant aux plaids tenus par Guillaume 
le Gros, on trouve bien les vicomtes d'Aunay et de ChâtellerauU, 
mais on ne rencontre jamais les vicomles de Tliouars non plus 
que les seigneurs du Bas-Poitou qui gravitaient dans leur orbite. 
Knfin le jour arriva où Geoffroy Martel, entrant hanliment dans 
les vues de sa femme, entama la lutte contre le comie de l^oilou. 

On ne sait quel mntif il mit en avant pour déclarer la guerre 
à son suxerain; son peu d'imporlaucc ne l'a pas fait relever par 
les historiens; peut-être n'en donna-1-il pas, peut-être encore 
Agnès réclama-l-elle sa filte Alaà son bcau-fils qui aurait refusé 
de la lui rendre, La jeune comtesse Ala se trouvait en effet entre 
les mains de Guillaume le Gros; on la voit suivre la comtesse 



(i) Le ftallia chri.it., II, col, .'\CfCt, place la lettre du papo Jfan XIX vers io3o; 
Besly, flisl. des comten, preuves, \\. ayt) bis, \a met en io3oou iû3t; Miiftic, Patro- 
togie fat,, CXLI, col. ii'i/i, ne lui assig^nc niicune dote précise entre ifn/| cl io33. 
D'après nos calculs elle ne pi!ul appartenir qu'aux années m'Ai ou io33 cl plus vrai- 
8cml>!ablcmenl: à cette dernière. ICncfFel, on trau%'c, parmi les grands seig-neurs aqui- 
tains nnramés par le pape, tîeofTroy, comle d'Ani^oul^nic, qui stiecéda à son frère Au- 
douin dans le courant de l'année loix^ffirit . pontif. ci co/n. EnrfHlisin., p. 35). Comme 
il est avéïé qu'Audouia gouverna l'Antçoiiraftis pendant quatre ans après la mort de 
8on père Guillaume advenue le fi ou le S avril 1028, el,d'a«(rc]i<irl,<iue lîpoiïrriY dut 
mettre quelque (eraps pour s'emparer du pouvoir et en dépouiller son neveu Guillaume 
Clianssard,fil9 d'Audouin, tout concorde pour faire reporter au i""" mai to33 la lettre 
de Jean XIX, r|ui décéda lui-iuciiie vers la fin de ce mots. 



GflLLAUMK LE GROS 



aafj 



Euslaebie dans ses déplacemeiils el au bas des actes où leur pr6- 
seucG e^t iiK'ntioiiiiL'c, leurs deux uoinssoul bnijours placés l'un 
hcàl'i de raulre(1)-0uoi qu'il ensuit, loul le monde esl d'accord 
pour dire que lieoflVuy fut t'insUgaleur de la guerre. Quand il 
fut prùl, il partit en liAle du Saumuroisel se dirigea sur Huiliers; 
Guillaume, bien que surpris» marcha rapideliieut à sa rencontre 
et put même iVauchir avant lui les marais de la Dive, ce passage 
dangL'fcux qui a tant marqué dans lUiistoire de la province. 

La troupe du comte de Poitou avait à peine débouché sur le 
plateau de Sainl-Jouin-de-iMarnes qu'elle se heurta contre les 
Angevins; la rencontre eut lieu, le 20 septembre 1033, au pied 
d'une éminonce, isolée dans la plaine, comme la configuration du 
sol en présente assez souvcjit dans cette région, et connue sous 
le nom de Mont-Coucr. La lulle fut acharnée, mais ta trahison 
préparée par Agnès fit son œuvre elle duc ftil fait prisonnier (2). 

H tie semble pas que, satisfait de ccl immense succès, Geofi'roy 
eût pousse sa marche jusqu'à Poitiers. Il dut se lu\ter de mettre 



(r) A. IlicharJ, C/mrha ^/t- Stiinl-.if<ii,ri>nt,]. j^p. ii3-n^. Nous avions dans cfl 
ouvra:£î<; assitfiic les diilcs cxtrr'inos du loLl i «t du (lûd'inbre tù'H à lu cliaric cliinslatjuclle 
oo voJl Guillîiuiiie le tîros, Kusiachic et Alii assisler ù l;« d<iiialtiiii faite par Eoi^elbert 
à l'abbnyc de Sairil-Miii\enl. mais il nuiia paraît rtsutter d'une étude plus altcnlïvc de 
cet acte i|ue sa date véritable dtiii iMrc partëoau 5 déccml>re lo'-U. Il doit, en effet, être 
aulrricur au ni<iri.i|u^c d'Atones, qui eut lieu au mois de janvier io32, cl surtout à la 
bataillf de MuiU-CIoucr, du 20 scptPiiibre lo'.VS. 

(■j) Les cliiuiùipies di> Saiut-Aubin d'Aoïjers cl de Sainl-Finrcnl Je Saumur dt'si- 
pnent e.vpri'sst'meiil l'aiitiêc io33 coniinc ètanl celle de la braille; la clir<>i)ii|iie do 
Snint-ScriTi" d'Anjuer» la pLu-.c on 11128, mais cclLc indication provient assiircmcat 
d'une faute de Iculure, MX.VVIH nu lieu dc'^ MXXXIII, la lettre X aj-aat êlé prise 
pour la lettre V ; quant a la cl)rnni(|uc de !::aint-Maixent, clic fournil deux Jules: 
l'une, de MXXXV, qui se Iruuve dans uu passai^e du mnnusrril oriifinal omis par 
MM. Marchrrjay el Maliillc dans leur cdilinii, et celle de Ja fjualriènio année après la 
niurl de (îuillaumc le tiraiid, « quarlo anno posl murtein patris D.Cecuiiiteélanl décé- 
dé le 01 janvier kkÎu, les ijuali-eans rêvuhis après sa mort répondent au 3(i janvier 
lo'Sft, niais ou reiicontrc twnt d'erreurs de dates dans cet etnIroil de la chronique que 
noua n'Iiésiloiis pas à acreplcr celle ipii est fournie (larlcs clirouiques d'Anjou, beau- 
coup plus sûres. L. l'aluslrCj dans sou i/t'sloire de (iniltauftie IX, p. /fi, 11. 3, a 
cru devoir ndopicr celle aiuiêc (r»34, mais il commet une erreur certaine en fixant le 
jour de In balaille au () septrrnbre, rjui ne réfionii eu aucune farou au vu des ciilen- 
des d'octobre, fourni par tous les textes (Marchcjjay, Chronii/nes des éijL d'An- 
iWM, pp. 23, i3j, 188, 3iji I. La cbroniipue de Saint-Maixent seule désigne cxpressé- 
mcnl le lieu de la rcotonlrc : <i juxla inonasleriuiii snncti Jin'ini ad nionlrai Coe- 
rium (p. 3i)L!). » La célébrité acijuisc dc|mis \mv celle lucalité de Mnncuntour et sa 
proximité de l'abbave de Saint-Jouiu l'ont pendant lunî^lcmps fait rcîçarder comme 
clanl le lieu de la i-cnconlre de iii33, mais M, H. Irnbcrt, dans son Ifixlnirf de 
Thfniuf'.'i, p. /)2, :t jnslemcnl reconnu le Afuiis ('tnviiis clans le Muut-tloucr, lieu-dit de 
[a coiiimuuu de Taii!,é (Deux-Scvrcs), sis à 8 kilumèlres de Saiul-Jouiii. 



a3o 



LES COMTES DE POITOU 



sa riclio proie on sûrfrl<'\ Ksl-ce Sanmiir, osl-ro VemiAmo, qui 
devinl le lieu de capliviti'! de Guillaume le Gros? On nn lo sait 
el il ne serait pns «donnant que GenfTroy, pour éviter loule lenla- 
tivc de délivrance de son prisonnier, 'ait laissé ignorer la forte- 
resse dans laquelle il l'avail renfermé. Tout d'abord il avail à se 
prémunir contre les Toilevins, qui^ en réunissant loules les 
forces du duché d'Aquilaine, auraient pu lui arracher sa prise 
el d'aulre part il fallait qu'il se tint en garde contre son père qui, 
possédanl encore les bénéfices don! Guillaume le Grand l'avait 
j^ralillé, élail vassal du duc, et ne pouvait, sans commellre un 
acte de félonie, s'associer à ta conduite de son fils. Foulques Nerra 
ne savait ^Mière résister ;"i sos passions, ji ses emporlements, mais 
il entendait l'honneur i^ sa façon et son premier mouvement fut 
de lenler quelque entreprise contre Geoiïroy ; mais il s'arrêta 
liienlôt et mênne au commencement de Tannée 1035 il parlit une 
Iroisième fois pour la Terre Sainle; il est h présumer que sa 
conscience était troublée par ce fail d'avoir toléré depuis plus 
d'un an que son (ils restât le {geôlier de son seigneur. Mais si h ce 
sujet il put avoir certains accommodements de conscience il agit 
tout autrement quand ses intérêts directs se trouvèrent en jeu ; 
lorsqu'il revint d'Orient, dans le courant de cette même année 
103o,il conslala que Geoffroy s'était emparé de quelque portion 
de ses domaines et alors éclata entre eux celle guerre qur les his- 
toriens du temps ont qualifiée d'exécrable et qui couvrit l'Anjou 
de misères et de ruines. 

Cette lutte acharnée se prolongea avec des fortunes diverses, 
mais elle eut toutefois pour conséquence d'amener la délivrance 
de Guillaumele Gros. Soit, comme l'ont écrit certains historiens, 
que Foulques ait réussi h dompler son fils, soit que ce dernier 
ait fini par manquer d'argent pour continuer la lutte contre son 
père, il accepta un jour la rançon que lui offrait la duchesse 
d'Aquitaine. 

Après la capture de Guillaume h la bataille de Mont-Couer, 
l'évoque d^ Poilicrs, Isemberl. qui, comme archidiacre au lemps 
de son oncletJisleberl et depuis comme évéque en titre, avail pris 
sous Guillaume le Grand une part importante à l'administration 
du comté de Poitou, en devinl en quelque sorte le régent. On 



GUILLAUME LC GROS ^.i, 

floit croire qu'il pourvut d'abord à la défense des éliits du mal- 
heureux prince et comme les ressources qu'offrait le duchi'î n'a- 
vaient pu être épuisées par une Iiitle de si peu de durée, il dut 
se trouver proraplement en état d'opposer une barrière sérieuse 
aux nouvelles entreprises de Geoffroy Martel. Au fond, cetui-ci 
devait être assez embarrassé desa capture dont la gardeevigeait 
une surveillance rainulieitse,et sur ce point ses intérêts, qui pri- 
rent toujours le premier ranp;dansses décisions, ne s'alliaientque 
difficilement avec les calculs de sa femme. Du moment que pour 
conquérir le Poitou il fallait s'engaf^er dans une guerre longue et 
dispendieuse, sans avantage cerlain pour lui-même, il n'hésita pas 
et jugea qu'il valait mieux tirer le plus grand profit possible de 
l'olagequ'unechnncc inespérée avait mis entre sesmains.Du reste, 
l'évèque Isembert était partisan de la paix, et dans une grande 
assemblée qu'il fit teniràPoitiers el où assistèrent les feudalaires 
du duc il fit décider qu'au lieu de poursuivre par les armes une 
vengeance contre le mari d'Agnès on Irailerail avec lui. Celui-ci, 
forcé de se. contenter d'une rançon, finit par aulorîser son pri- 
sonnier à s'entendre avec ceux (pii s'occupaient de sa délivrance. 
i*ar les ordres du duc, la duchesse Eustachie et l'évèque Isem- 
bert, qui gouvernaient simultanément le duché, se mirent en 
mesure de ramasser la grosse somme exigée par Geoffroy, et s'a- 
dressèrent aux monastères, qui, do gré ou deforcejeur livrèrent 
une partie de leurs richesses en or el en argent (l). Tout en cédant, 
(luelques-uns eurent rhabitcté de se faire donner une compensa- 
lion et tel fiil le cas pour l'abbaye de Sainl-Maixent, qui se fit 
abandonner par Eustachie une partie de la forêt d'Argenson (2). 
Enfin, après trois années de caplivité, le jour de la délivrance 



(i) Marchea^ay, Chron. dcsvgl. d'Anjon, p. ;<«)2, Saînl-Maîxenl. 

(2) A. Richard, Chartes de Saift(-Mai.vnt, p. i j3. La sit'ur du comir, AJii, dési- 
\rnct elle-mi*me avec la rjualilicalion de; cornlesse, assista à la «liinalion et y dlonoa sou 
consenliMTipnt en (ant que cela pouvait lui toucher. Ce fait csl parlirulièrcmenlà signa- 
ler, car lE donne la preuve, en le rapprochant de l'indicatlou fournie par l."J charic du 
5 décembre mit tnenlionncc pln.s haut (V'oy. page aaçf, noie i), que la fille d'A^^nè? ne 
cessa de vivre aux ciUcs de la comtesse Euslochie, e( d'autre pari que. jus«prà ce que 
Goiliatimc fût sorti de prison, les succès de GeolFroy se bornèrent à la capture de ce 
coniliî. Il est possible que la remise de la jeuac comtesse Ala à sa niëre ail été une 
des clausfs de la convcniion intervenue entre le comle de Poitou et son gctMier lors 
de la coDclusioD de la paix. 



23:1 



LES COMTES DE POITOU 



arriva (1) ; à la lin de l'année 1036, riuilhiume le Gros, moyen- 
nanl une ran<;on énarme, peul-ôire bien d'un million (2), fut 
mis en liberté sans avoir eu loulefois à l'aire à son geôlior aucune 
cession de territoire (3). 

Dans le courant du mois de mars 1037, il lin! ii Saint-Jean 
(J'Aniîély, qui était décidément sa demeure favorite, un grand 
plaid où assistèrent son frère Hudes, alors en possession du 
comlé de Gascogne, l'archevêque de lîordeaux Geofl'roy, les 
évèques Iscmbert de Poitiers, Girard d'Angoulôme, Arnaud de 
Villebois de Pérîgueux, Jourdain de Limoges^ les comtes 
Bernard de la Marche et GeolTroy d'Angoulûuie et le vicomte 
Guillaume d'Aunay (4), Sauf ce fait on ne sait rien de la vie 

(i) I\aoul Cilatjcr {/It'sloires, éd. Prou, p. ii3). rVicliard de Cluny {Hec, des hist. 
(le FrniicffW, [i. aSû) avance que Guillaume resta cinq années eu caplivilc; sur ce 
point il f^iil erreur, car il esl prouvé par les Icxlcs nuthcnliqucs que nous citons que 
celle-ci ne dura que trois ans et quehities mois. Le miîme chroniqueur, asscs ioexac- 
leinenl loaseij^ué sur les niïatrcs du Paitou, dit aussi que Gutlluunu- mourut le qua- 
Irième jour après sa mise en liberté; dus textes prouvcDt encore que celte assertion 
esl inexacte. 

{a) Tous les liistoricns sout iraccord [lour dire que le montant delà raoron de tluil- 
iauuic (ut 1res élevé; flichard de Cduny seul a fixé un chitFre; il rapporte que <icof- 
froy Martel ne relâcha le duc d'Aquit;iiiiie que moycûoaQl. une rançon «ie aùo.ooo sous 
[Itec, /les hist. île France, XI, p. aSô). Hîen ne prouve IVxiictitud»! de celle indi- 
cation, mais elle n'a pas lieu de nous surpreiKÎre. Hicu qu'il soit assez difficile 
d'évaluer la valeur de Tarifent à celte époque, il nous parait cependant que, par com- 
paraison, on peut arriver à un ri'sulUit a|)proxim.itil'. En ell'et, daus uua charte de l'ah- 
baye de Saint-Jean d'AuijfcIj de la lin du xj^ siècle, il est parlé d'uac mute a laquelle 
est doaaée une cstimatiou de loo sous; or, en portant à Tioo francs le prix uiojcn de 
la mule, noua arrivons (^ attribuer au sou la valeur de 5 francs, ce qui, pour aoo.ooo 
sQuSj correspond au chilïrc d'un million (Voy. Lccointrc-Duponl, Essai sur les mon- 
naifsfntpfièet en Poitou, pp. 78 et iSa). 

(3) Nous nous trouvons sur ce (loint en désaccord avec les vieux historiens ange- 
vins (|ui prélendent que, pour ohtctiir sn liberté, (îuillauuie dut cùder la Saintonf^c à 
son heureux rival . Ils avaucent juème que le molif de la çoerre dcclarcc p;ir ticofVroy 
au comte do Poitou fut la revendication de ce utème pays de Saintonu^e qui aurait 
apparletiu dans le passé à un ancélrc des comtes d'Anjou. Tout ce qu'ils disciil n'est 
que fables et particulièremcnl leur créiitinn d'un Aimeri, comte de Saintes, qui n'a 
jamais existé et dont ils fout l'aïeul de licofFroy Martel. Ce dernier n'avait ù adresser 
au comte de Poitou aticunc rcclamalioii sur Saintes, (|ue possédait son [lère, Foulques 
Ncrra.eti vertu de hi concession i>cnéiiciairâ tjui lui en avait clé faite par (ïuillaumclc 
Grand et dont il avait toute chance d'hériter après la mort de celui-ci. M. Kaye a fait 
)uatlcede ces taia>^iualioas dans son intcrcssautc élude intitulée : De la il ont i nation 
des comtes d' Anjou sur la i'^iVi/o^^e, sur laquelle nous aurons à revenir parla suite. 

(^1) Lors de la tenue de ce plaid, l'ahhaye de Saint-Jean d'Ang;ély reçut deux dons 
inqiortants. Foucaud de V'alans lui al)andonna l'éi5;!ise de Sainl-Uévércnd de Ooix- 
Comlesse et le ilii-valier Itaiuaud l'église de Bemencui! (Ti. Fonleneau, XIII, pp. i/)i 
et i/|'j). Ces deux actes sont fort importants pour l'hi^-loire de <iuillaume; ils fixent 
d'abord sur la date de sa sortie de prisiiti et d'autre part, ils donnent les noms 
des personnaj^f-; qui lui étaient restés lidéles. Hesly {//isi. des com(i;s, preuves, 
p. 3u2 bis) n'a lait que citer la douattou deRenicncuil et lui allrihuc ^aus raison la date 



(îUILLAIJMIv LK tlKOS 



233 



publique (Iti comle tlo Poitou après sa sortie de prison; il ne 
semble pas avoir pris part n la lutte qui ?e poursiiivail futre Foul- 
ques Nerra cl son lit!?, dans laquelle au resle il n'avait rien à gagiun* 
elses efforts durenl plutôt se porter vers le sud du duché alin de 
consolider lu silualion de son frère en Gascogne {\), Il mourut 
sans laisser d'enfanls, le 15 décembre 1038, et fut enterré aupri-s 
de son père dans Tabbaye de Maillezais (2). Quant à sa femme 



de loSg; mais D. Foalcncau.qui a r« produit hilêgralpoicnt lea deux lexlcs,les met 
avec justesse en to'17. Nous njmiler<»rïs que Iticn (iti'un seul, celui île Uetneneuil, 
porte la nieiitioti du mois de mars, ils furenl l'un cl t'aulre passés (icndanl la Icnuir 
du iin^iiie plaid, \u f[iu', l'on y rcncoiilrc les m<^(<u:s nssislaiits, cilos comme lemuiua 
des actes, De plus, ils (>orlenl l'uti et l'autre la mention qu'ils l'uieiU faits la dixième 
année du ri^nc du roi Henri. Or, comme on est d'accord pour reeoun;iilre nue ce 
prince commeoija à régner le i4 mai 1027, le mois de mais de lu dixième antieii 
de son rèjaroc représente le mois de mars loSy, Ce qui lémuii^nc que l'ou ne saurait 
reporter ces aeles à une date postérieure, c'est (|ue, parmi leurs sii?tinlaircs, on 
rencoQlrc le nom d'Arnaud, évèqnc de Pcrigucux, lequel décédu le i/| juillet (2 des ides) 
de l'année 10J7 {Gitllia clirisliuttat II, col. i/p;)), Nous tirerons encore un autre 
cnscisînciiicnl de ces Icxles, c'est ((ue Je nioilc de CDmput nsilc à cette époque a 
Saiol-Jean d'Anijéiv ne faisait pas conimcticer l'année au 25 mars, suivant l'usage 
poitevin, ni h Pj\qucs. suivant le» liahiludis du rtord de ïa l"'rance, 

(j) D'îi|jrcs les liisluricas du midi et /M/7 de vên/ier Icx Untes fp. 729), Sancbe- 
Giiillnuioe, tiiic de Ga.sfo<;ne, mourut le 4 ocloln-e to3y, sans postérité miMe. Le duclié 
aurait alors clé orcnpé par Uércniîcr, que l'un cruil (ils d'Audouin, comle d'Ant^oulème, 
et d'Alatisic, Hlle da Sanclic-Cinillaiinie. Te dernier sérail à son tour décédé sans 
cofanls vers l'an jo3G et il auiaiteu pour successeur lludos, le cousîii i^crmain de sa 
mère. Les cvéoemoiils ipii se passèrent en (iascot^-iH- après Ut inorl irEudcs laissent 
supposer (jue Ceîui-ci ne rectieîllil pas sans diincciUës l'Iiérilaiçc de lîércutçer. D'après 
une cbarle de Sainl-Seuriti de Bordeaux, ou peut aussi croire que l'autorité de Bércni;cr 
n'avait pas élc parloul rccoimue, cl (pie, s'il avail occupe la (u-iscoçiic, Kudea, de miii 
ctJlé, aurait pria directement possessiou de Uordeaux dés la mort de sou oncle 
Sanche (Cari, de Saiiil-Sciirin, |i. lo). 

(i) La chronique de Saiot-Maixcit semble assii^ricr les années loIiS ou 10^7 à la 
mort de fiuillaume le tiros (|i. '.\\yî), mais cette indécision allcslc combien son auteui* 
était peu renseiiijné sur re puiul <le cbronolo^'tc ; prireiUenicnl les éditeurs de IWrl t/e 
vèri/lerles </(//<.'.v,chcrcbant à concilicrces vagues indications. ont placé, à loulltasard, 
cet événement au conjnicncemcnl de l'année 10^7 (p. 7JÔ). Quant à Haoul lilafysr, 
i/Iistoires, éd. l'rou. p, ii.'î), il fi.vc le décès du conil* en itt.Uy, car il rapporic que 
l'année où mourut Conrad, roi des Horiiains (événement qui eul lieu le /( juin ro!{()). le 
comle des l'utievins, liuillaurnc, fut délivré, ifn'tce à beaucoup d'arjjeul, de la prison 
où Geollroy Martel l'avait dclenu trois ans, et iju^it mourut la niémeatmée; en disant 
ceci l'bislorien a fait assiirémeiit utie coiifusinn cnlre la mort de (.«uillaunie et celle de 
son frère luidcs, advenue en celte année toSij. Comme preuve que le comte n'est pas 
mort ausailtît sa sortie de prison ou peu de jours après, comme tous les historiens le 
répèlent à la suite de la chronique de Saint-.Nfai.veut, on peut produire : 1" les deux 
chartes de mars 1037 ([ue notts avons citées [dus haut [Voy. pajce aSa); zf l'acte de 
vente consentie le li seplembre io38 par le prêtre Uainioud et stm tils à l'abba^-e de 
Saint-Jean d'AIl^:ély de terrains sis dans la clianoinie de Siiinl-l'ierrcle-Hoellier à 
Poi(iers et à laquelle assistèrent tiuillaiime, sa femme lîuslaclïic, révéquc de Poitiers 
Isemberl, et Ermenifurdc, abiicssc delà Trinité, qui reçut 100 so»s pour l'amortisse- 
ment des droits que .son abbaye avait sur ces Iciraina {D. Fonleiieau, XIII, p. iri3; 
iSt'^ly, //i$l, des comles, preuves, p. ;{ui bisj. .Nous nous trouvons du reste d'accord 



î31 



LES CO\tTES DE POITOU 



Eiistarhic, qui lui nvail donnô lanl de liVmoignap^os de son aiïec- 
lion, eWv ne lui survt^ciil (\\io peu do lemps el elle recul la s<''pul- 
lurc dans rt'-glise de IVo Ire- Dame de Poiliers (1). 



XII. - EUDES 

( io38. to3()) 



Les Poitevins se trouvèreni en j^rand d(''sarroi nprès la morl 
inopinée de Guillaume le (iros. Le conile ne laissait pas d'en- 
fanls el. selon les règles du droil féodal, sa stiecession devait 
revenir à son frère cadel, Eudes (2), le fils de Gnillaume le Grand 
et de Brisque de Gascogne; mais chacun sonïail que la Irans- 
mission régulière du pouvoir ne se ferail pas sans difflcullé. 11 
semblait à lous bien difficile qti'Aj;iiés eût renoncé pour toujours 
à la salisfacLion de ses désirs et qu'elle ne proHlrll pas de la chance 
qui s'olTrail pour faire adjuger à ses enfants à tout le moins une 
portion du comié de Poilou, Toulefois, le sentiment du devoir 
l'emporta sur l'hésilation des intérêts el Eudes fut appelé par ses 
princii>aux vassaux à venir prendre possession du comté. 

nvec l'Itislorîen des comles du l'oilou |iniir (i.\cr à to3S la dnlc de la morl de Giiil- 
latimf le (îros (//f>/. , jiûk(? ^'j) '• i">iishv<hi9 lie pliia^pour délcrmîner I*' jour précis du 
drcns, une indîcaliori Irturnic pNr rnliitiiaire de Hiblmyedc laTrinilc de Poiliprs[Bib!. 
de Poiliers, ninn. ti" ^^o.f'ifiy) où il est marque que le xvrinlesfalcndes de janvier : 
« Ohiit Guillermus rouies ».Couimc nn esl renseiRué sur le jour du drrès de (nus les 
comtes de l'oiiou du noiu de iiuillaume, sauf pour (juillaume le Gros, nous D'hésilons 
pfts à altrihuer reite menlirm de IVibiluairoi"! la personne de ce comle. Ce dernier devait 
avoir des altaclies parUculiiVes avec l'abbnvc de la Trinité, car le manuscrit en qucs- 
iJon indique aussi la date de lu morl d'Eudes, le fri^rc de Guillaume, cl peul-^tre aussi 
celle de sa feumie lîuslacfiie. 

(i) Marchcu^ay, Chrun. des èfj! . ffAnJoti, p. Sq^, Sainl-Maixeni. Il est possible 
qu'ICuHlacliir, resiée suris !i(>pui après ht mort de sou beau-frère liudes, se soil retirée 
à l'nldj.i yc de la Trinité, dnnl l'ahliessc, ErmeDejai'de, venait de recevoir des lémoi- 
^ns\f!;v» de la bienveillance du duc. Sur ce calendrier delà Trinité, où. en fait de com- 
tes de l'tiilou, on ne relève (]ue les noms de Guillnunielc (îrns el de sou frère EudV>s, 
on rencontre celle mention ,tiix ides dv septembre (i3 srplenibre) : « Ohiil Euslacliia 
tnonaclia. » 

(a) fîesly appelle ce comte indilTéremmcnt Olton ou Eudes, C'est ce dernier nom 
qui >pul lui convient conuue éiant Ifi traduction frarirnisc de \n forme latine Odo que 
l'on rencontre dans les textes (\'oy. Chrrm. des égl.d'AiiJoti, p.^ya, Sainl-MaixenlJ. 



EUDES 



235 



Lo noiivt^aii comle i!'lail en nom fort jeune ; il ne flcvtiit pris 
avoir plus de vinji;l-six ans et avait passé on Poitou la plus fjrande 
partie de su vie. ((n le voit assisler, du vivant de son père (iuil- 
laume le (Iraiid, auv ri'innions où celtii-ci se présenlail entouré 
de ses deux fils aînés qu'il semtdait par ce fait associer h ses 
actes d'adminisiralion ; d'aulre part, jusqu'en 1032, Hudes avait 
résidé ronstamment à la cour de son frère, ainsi que nous rap- 
prennent les actes auxquels il prit part et où leurs noms sont tou- 
jours associés. A celte époque, il se rendit dans le midi pour 
essayer de recueillir la succession de son oncle Sanclie, comte de 
Gascogne et de Bordeaux, qui venait de mourir; aussi est-il pro- 
batjle qu'il n'assisla pas à la liataille de Monl-Couer, la soudaineté 
de Fatlaque ne lui ayant pas permis d'arriver à lempspour pren- 
dre part à la lulle. Mais après que Guillaume fui sorti de prison, 
Eudes reparaît i\ côté de lui en Poitou avec son litre d)^ comle 
des dascons (i). Le pays où il avait passé sa jeunesse rallirail 
beaucoup plus que celui dont il vcnail d'hériter, aussi s'empres- 
sa-l-il de répondre à l'appel des Poilevins ; mnis quelque lulle 
qu'il y apporlàl la trahison l'avait devancé. 

La soumission des seigneurs qui avaient favorisé les projets am- 
bllieux d'Agnès et amené le désastre de Monl-Couerne fui jamais 
bien sincère, aussi la comtesse n'eul-elle pas beaucoup de peine 
?i les décider fi prendre les armes conireleur nouveau suzerain ; 
on pourrait même induire d'une simple menlion relevée au bas 
d'une charte qu'elle donna à ses partisans le semblant de pré- 
texte dont ils avaient besoin pour juslilicr leur félonie eu faisant 
prendre à son fils aîné le lilre de comle do Poilou aussilol la 
mort de Guillaume le Gros (2). La rançon payée par ce dernier 



(i) Chartes de Sainl-Jcnn d'Aûgély de l'année lo^-j (D. l'Vinlcneau, XIH, pp. i/ji et 

(a) Au moîs âe janvier. Van sppl ffu résine du roi Iltori, le vicomlti de Tbnunra 
approuva le don du [n-icuré fie Snint-ildcqijp.s de Munlaubc-iii fnilpjir son vassal Dodelin 
à l'abbaye dr SRinl-Jouin-de-Miiriies ; eu dehors de liiidicnliou chronoloiftque priu- 
cipalc il esl dit dans In eliiirlc i|iren ce leni|)s la comlesse Agaês lenait avec son HIs 
Guillaume le comté de l'oilou, « (Joniiits'ia At{ne cum \\'illclmo lîlio comiluluni Pic- 
lavenscm leuenlc •). Or, biea que D, Fonleupau (t. Xlll, p. 27<ji ait donné à ceu« 
pièce la dnto de ioI{7-io3><, que M. de CirandniaisoD, qui Ta publiée dans les ;l/^- 
moii'et de la Soc. de Slalis/ique des lJeuj:-Sévres, t. X\'U, i" série, i854, p. i 
[Chartalurinm Sancii Joiûni), l'ail daice de janvier lo.îS, nous n'Iiésilnns [i«s fï la 
reportera TaQuéc 10^9. Eu elTel, celle formule «. Dalaîu uieutic januanuanuo sepliaio 



936 



LES COMTES DE l'OITOU 



devait du resic singulièromcnl l'iicililer les négocialions, Une 
Ujjue s'éluil donc formce cuutre Eudes ; avi'C une décision (j»fi 
t'iiil honneur ;i son caraclèrCj celui-ci chercha iinmédialeuient 
à la rompre. Maigre quo l'on fût au coiur de Thiver, il parlil 
de Gascogne avec une pelile armée, el, sans passer par Poitiers, 
il se dirigea vers le centre de la révollo; malheureusement il 
se heurta presque aiissilùt à un obslacle dont il no soupçonnait 
pas rexislence. A rcxtrémitô sud de la Gâtine, sur le bord même 
de Tancien ciieiniu qui de Tiiouars descendait aux gués de la 
Sèvre el niotiail au pays des salines, se trouvait un ancien oppidum 
gaulois. Il occupait l'extrémité d'un étroit promontoire, au point 
do jonction de deux vdllées fortement cnraissées ; aussi Guillaume 
do l'arlhenay, prévoyant t'attaque d'Iiiidcs, l'avail-il, avec l'aide 
dos AngevinSj rajiidemetit fortilié. On l'appelait le château de 
Germoiid, du nom du bourg qui s'élevait en face(l). Tous les 
elîorts d'Eudes pour s'emparer do cette colline escarpée furent 
infructueux ; d'autre part, le froid danscelle région sauvage devait 
être vivement senti par les hommes du midi qui composaient sa 
troupe, aussi fut il contraint de se relirei'. Il revint donc sur ses 
pas, mais là encore il rencontra un antagoniste. Soit que son 
premier insuccès ait encouraj:;é les défections, soit qu'à son ré- 
cent passage il ail négligé cet adversaire, Guillaume le lîùlard, 
seigneur de Mauzé, lui ferma les portes de son château. Celait 
un nouvel allront que le comte de Poitou ne pouvait supporter 
sans tomber dans une déconsidération extrême. Il attaqua donc 
vigoureusement Mauzé, qui, situé au milieu des marais, en pays 



« 



rcj^nanlc Hrnrico rci^e r> peut parfaitement se coraprcndie aiosi : Donai'e au moi» de 
janvier, le roi Henri rcifUiint depui.s 7 aas; or, le roi Uoberl cl.iul mort le 20 juillet 
m'.ii, à ceUe date de l';trjnce iujS lleuri repliait depuis 7 ans, et îl n'eut huil ans de 
ri-^uc tju'au 20 juillet inlli). Il nous partît (loue nii[ur<'l <le [>lacc'r au mois de j.'iuvier 
dt; ccltt' auut't; m'.Uj la doiiation de IJijdevIiu, d'autant [dus iju'en iu3S Guilliiuiue le 
Gnis ctait cncnrc coiule de Poitou, cl qu'Agnès, .aussi bien que son (ils, ne pouvait, 
aprt'3 la paix si^^née entre le comte d'Anjou et celui de Poitou, avoir aucune prélen- 
lion sur ce dernier coinlt^, 

(1) Marclic;jay, C/iroit, dtts é<jt, d'Anjou, p. 3ij2, Sainl-Maixent. Le château dcsi- 
(çnè sous le uoin de Cicrmond par la chronique a porte jusqu'à nos jours celui de 
château dcH Mottes. Cette appellalion lui venait do deuv molles en Icne, élevées à 
chacune des exIrJiuités du l'cnceinto forlifirjc; celle-ci était pluliM un camp reclao- 
g(j|,iirc qij'un cIi.'ilejiH, avec la sfçnification que nous lui donuous aujourd'liui, car il 
ne sr;iuhL' pits que sers retranchements uiçnl étr* jamais couverts de murailles, pcul- 
élre proteij;caicul-il3 siuipicmeat un donjon de boia. 



=3? 

découvorl, élîiit d'une approcha plus ("acilo que (Jormond ; il 
«'•lait sur lo poinl d'emporler la place, quand il succomba dans la 
lultn, le 10 mars 103U(1). Le corps d'Eudes fui Iransporlt^à Mail- 
lezais et inhumé i\ cùlé de ceux de sou père el de son frère (2), 
11 ne paraît pas avoir éié mariù ; en loul cas. il ne laissa pas de 
poslérilé. LochampsG trouvait donc déj^agéel Agnts, ne trouvant 
plus d'obstacle devant elle, put revenir triomphalement dans te 
Pûilou doul elle allait ôtre maîtresse sous le nom de ses fils. 



XIII. - GUILLAUME AIGRET 

V'-' Comte — VJI-' Du: 

( io3f)-[o58) 

Par suite delà fin lamentable du comte Eudes, sou fi'ère lûé- 
rin, Pierre, le fils atm'i d'Agnes, se trouva nahirellemenl appelé 
à lui succéder à la tèle du comté de Foilou et du duché d'Aqui- 
taine. Toutes les loyaulés qui s'étaient adirniées pour soutenir les 
droits de ses prédécesseurs s'étalent en vain produites ; elles tom- 
baient îi néant devant ce fait brutal que les deux jeunes princes, 
issus des premiers uiaria;;es de tuiillaume le (îrand, ne laissaient 
pa? de |)Oslérilé dtrecle. Le nouveau comte avait droit à loute 
soumission de la part des fidèles vassaux de ses frères, elle ne lui 
fit pis défaut, mais si les anciens griefs parurent oubliés, on vil 
une modification profonde se produire dans Tentouraj^e du comle 
oii prédominèrent désormais les vicomlcs deThouars el les sires 
de Lusignan el surtout les barons batailleurs qui s'étalent atta- 
chés à la forlune d'Agnès, tels que Guillaume de î*arlhenay, \i- 
meri <le Hancon, Gilberl Bcrlais, ainsi que quelques clievaliers 
moins haut cotés, comme Constantin de Mette, Guillaune Cha- 



(i) Cette dale csl rnrirnle jiar le précieux calendrier de la Triiiilc de Poilicrs qui, 
au Tj dcsûles de jnnrs ( ir} mars), l'oiHieiil CfUc Kienlîon ; « (ïliitus Odoiiis coruiiis m 
(liibl. de Poiliers, maii. n" ^.'io, fol. '.A-j). 

(a) MarclieiÇiiy, f'.hmn. tins é'jl . d'AnJim, (>. iiyiî, Siiinl-Muixeal. 



x38 



LKS COMTES DK POITOU 



bal, Henoiil Haiole, Simon de Verruye, Adémar Mnle Capse, Hilde- 
berl de Hocheiïieaux (1 1. 

Du reslt', le pouvoir n'éiail pas à proprcmcnl parler dans les 
mains du jeune comte, mais bien dans celles de sa mère. Pierre 
élait minaur ; il devait avoir enviruii seize ans en HJ^U et jusqu'à 
sa majoril6 ce fui Agnès qui gouverna rùellemenl le Poitou, Ce 
fait ressort de tous les actes de l'époque, du témoignante de tous 
ses contemporains. En 1041, l'un d'eux écrit que le comte Guil- 
laume et son frère Geoffroy possùdaienl le Poitou, mais que leur 
mère Agnès adminislrail avec une grande sagesse le pays des Gau- 
les (2). Ce dernier mol doit èlre interprété dans le sens de ducbe 
d'Aquitaine, mais ii n'en est pas moins typique pour allirmer la 
grande autorité de la comtesse. Il ne semble pas non plus qu'elle 
ait tenu à faire partager son pouvoir à son mari ; Geoiïroy Mar- 
tel n'apparaît guère aux côtés de sa femme, sauf dans des actes 
mémorables, tels que des fondations religieuses, et il paraît hors 
de doute que lui aussi, à tout le moins pendant les premières an- 
nées de son mariage, subit l'ascendant de cette femme supérieure. 
Dans plusieurs des actes oii ils comparaissent ensemble, passés en 
Anjou et où parsuite Geoffroy parle le premier, il ladésigne comme 
sa très chère, 1res noble et très sage épouse (3). Il n'agissait pas 
autrement que les rédacteurs des chartes des abbayes, qui, 
rompant ;tvec leurs habitudes de ne donner aucuns qualilicatifs 
aux comles ou aux grands seigneurs donl ils avaient à ciler les 
noms, n'épargnent rien pour témoigner leurs senlimenlsà l'é- 
gard d'Agnès : c'est la très vénérable et très sage comlessc, qui 
en toutes circonstances témoigne de ses sentiments pieuv en 
vérilable amante du Seigneur ; c'est la comtesse que Dieu a dotée 
de nombreux dons et pourvue par lui de ses bienfaits autant que 
ses mérites peuvent l'en rendre digne {4). Ces louanges exces- 
sives sont plutôt un elîel de la crainte que de l'alTeclion; il valait 
mieux être de ses amis que de ses ennemis. Certains même la 



{i) Voy. les chartes des obbayes Je Sainl-Maixeut, de Saiut-Jcan d'Aopély, de 
Saiule-Croix de Talmond, et Bcsiy, ///*/. des comtes, preuves, pp. 3 1 4-328 bis. 

(2) A. Richard, Charles de Saittt-Maixent^ 1, p. 1 15. 

(3) MiirchejrBy, Archives irAfiJon, p 377, Cnrl. de SaiQl-Maiir. 

[!i) A. ilicliiirJ, Chiirli-s f/f Sainl-Miii.rent, 1, p. ii>j; Alurc[iei;iiy , Chaiifs poil, 
de Sairil-Floreat, Arch. hist. du Puitoa, 11, p. 8;^. 



GUILLAUME AIGRKT 



a 39 



mellaîent sur le mêmie pied que son mari, tel que ce moine de 
Sainl-Florenl,qui écrivait, vers 1040, que le comte GeolTroy et la 
comtesse A^^nès gotiveriiaienL les comlùs de Poitou, d'Anjou et de 
Touraine(l), 

Il semble que,peiidanl loule la minorité de son tils aîné, Agnès 
ail évité de se prononcer sur la part qui reviendrait à celui-ci 
dans la succession de ses frères. Dans les préambules des actes 
il est bien désigné le premier, mais le nom de son frère Guy 
suit immédialemenl el ces premières lignes d'une charte de l'ab- 
baye de Sairit-Maixent, du 21 août lÛ4i, nous paraissent indiquer 
d'une fa<;.un précise quelle était en ce momenl, c'est-à-»iire de- 
puis 1039, ta vérilaLle situation politique du Poilou. «< En ce temps, 
est-il dit, Guillaume, (Ils du duc (iuillaume, et son frère nommé 
Guy, ainsi que leur mère la comtesse Agnès possédaient le pays 
de Poitou, et avec l'aide de GcutTroy, beau-père des jeunes comtes, 
le gouvernaient avec une vigueur et un zèle extrêmes (2) >. ; il 
arrive même IVéqtiemmenL que le comte d'Anjou n'est pas indiqué 
et qu'Agnès apparaît seule en possession du pouvoir, comme dans 
ce cas où Ton voit le rédacteur d'un acte dire que ces choses se 
sont passées : « Au temps où la comtesse Agnès était à la tèle du 
pays de Poilou avec ses fils (juillaurae et GeolTroy et administrait 
vigoureusement le duché, autant qu'il était en son pouvoir (3) h, 
ou bien encore plus simplement : « Alors que régnaient en Poi- 
tou le comte Guillaume, son frère Guy et la vénérable comtesse 
Agnès, leur mère (4) ». 

Il est probable qu'en laissant dans le doute la part qui reviendrait 
a chacun de ses enfants, .Agnès voulait éviter toute déperdition des 
forces du pouvoir sou%'erain, bien plus puissant si elles convergeaient 
vers une seule main, c'est-à-dire vers la sienne. Celte habitude 
survécut au partage qui se lit en 1044 et l'on voit, vers 1040, 
Geoffroy Martel désigner les deux enfants de sa femme sous laqua- 
lilicalion commune de comtes de Poilou, comités Pidaoenses (5). 

(1) Arch. hist. du Poitoiiy II, p. 44, Chartes poil- de Saint-Flûrenl. 

(2) A IlicharJ, Chartes de Saint' Maixent, I, p. iSa. 

(îi) A, Richard, Charte» de Saint-Maixent, I, p. laS, et encore pp. ia6, 149, 

(4) A, Kichard, Charles de Saint-Mai.vent, I, [). 12O. 

{ il Arch. h1.1t. du Poitou, I, p. ii, Cart. de Sainl-Njculas. 

Ou puul eucure citer ce pasisu^c de lu cUurte de daiiuiiuu Je Fiiuire du mois de 



Il y a loulefois lion ili' remarquer (ju'tîlle fil prendre à son (ils 
fMc'rrc, dans les actes officiels, le nom de Gtiillaume. Ce nom 
<''lail devenu en quelque sorlo palronymique ol s'appliqii.iil à la 
flynaslie des comtes de l'oilou, dont il indiquait la st-rie ininler- 
rompiie. Eudesne le porla pas et sembla par suite devoir être lenu 
en dehors de la suite directe dos comtes, c'esl-à-dire ôlre con- 
sidéré comme un usurpateur, justifiant par là la lutte engagée 
contre lui par Agnès. Il n'est pas impossible du reste que bien 
avant rette époque elle n'ait eu rinlcnlion do désigner son fiîsaîné 
comme le successeur évenluol de Guillaume le Grand et n'ait 
clierclié h lui faire porterie nom de Guillaume, de préférence à 
cetui de Pierre, sous lequel le jeune prince ne cessa pas, du resle, 
d'être communémenl désigné (I). 

Néanmoins ses contemporains lui donn^rent un surnom que 
lliisloire a conservé, celui d'Aigrct, qui doit cire prison bonne 
part, emportant la signification de vif, de t^rave et dont la forme 
latine était Acer (2). 

Le premier actedanslequelonvoiejntervenirle nouveau comleesl 
du maisde juillet 1039, quatre mois seulement aju'èsla mort d'Eu- 



juitlel io3r}, où Guîll.iunic àe Parthenay parle de la coinlesse Agnès et de sesdctis 
lils, «nos deux coiiilcs, n dil-il (lîesly^ //ist. des comtes, preuves, p. 3i6 bis). 

(i) C'est ce (lui paraît ressorlir du relevé des sûuscri[>li(}ns qui se trouvent au l>a9 
iîe In donnlion de l\t)leu de Hrêjcuille, Brfiijeli<if sur la Dive, t'aite vers loa'i, par 
Adelinc et son Gla Uuri^on à Hugues de Lusignan, dont il a et»'- parle plus haut, 
]i. ![)(>, nule 2 

(2) La cliruniijuc de SaiuL-Mnixenl (paç. 388) désii-nc aîusi le comte de Poilou : 
u Fclrum cotînomine Acerrimum », cl ailleurs (page 4<'o} : « Willclcnus qui et Pelrus 
ciii^^nomenlo Acer »; d'aulie part, uue charte du rarlulairc de Sainl-CvpricQ de l'oi- 
ti»Ts, que Ion peut dater de l'aun/c io/|0, porte ceUc souscription :« S. Willelmi Ai- 
çret cûniitis » {Aicli. iiisl. tiii /'uiV'yw, II, p. 2()t). On ne saiiraît douter que de son 
viviinl l'ierre-tiuillaumc n'ait porte ce surnom ; il lut est oFficicItemetit donné daus 
la cliarlc par laquelle Açaès concède vers io5o à l'abbaye de Saint-Jean d'Ans^cly les 
coulumes dudil lieu eldaushiquclle elle indique cxpresséraent qu'elle est venue àSaiul- 
Jcan avec le coin te de Poilou, (luilLtume, qui csl surnnmmc Aigrel, « qui cof^ominalus 
C8l Ali^rcl » I llcsly, f/isf . des comtes, preuves, p. ^28 bis';. Agnès, abbesse de N.-D. 
de Saintes, ayant vers rt.îo à rappeler les dons faits par des comtes de Poitou à son 
monastère. cite Icauoms des fils d'Açuès, Guillaume Aigret et Guy {Cart.de N. -D.de 
Sni/ifes, p. l'i'Sj. Dans Vlh'stoirr des comtes de /*o/c/oh, Pïcrrc-Guillaumc est appelé 
le Hardy (p, fj/j ; celte dénonuuation est moderne, elle futetnpruutée par Besly à Viuct 
qui crut devoir interprt^ter de celte Façou le mol Ai^^rel, dont le sens ne lui piiraissaîl 
pas très clair. Ce surnom d'.\!çret n'est pas particulier à Guillaume V; on le ren- 
contre à diverses dates dans les toxt<'s poitevins et nous cilcrniis en partirufier, au 
xw siècle, (I Grtulcrius Aigrct, » arciiiprclre de Parcds [Arch. hist. du Puituii, I, 
p. 62). 



GUILLAUME AlGRET 



»4' 



dos. C'esl le début do la politique d'Agnès, qui, pour as^surer la 
(ranqiiillilédu pays où elle venait de revenir en souveraine, chetcha 
promplemenlà s'allirerde nouveaux adhérents. Dansce but, elle 
s'allacha à gagner les élablissemenls religieux que Guilhiuuie le 
Gros avait particulièrement favorisés et spécialement Sfiinl-Joan 
d'Angély,qui avait été >ori séjour de prédilection. Nott seulement 
L'Ile fit faire parle comte une doualion iuiporlanle à celle abbaye, 
mais encore elle obliiil d'un de ses fidèles, Guillaume de Par- 
Ihenay, que celui-ci lui abandonnai des droits qu'il possédait dans 
la localité de Priaire, et qu'il tenait de la comtesse Adèle (1). Il 
est à remarquer que, dans cet acte, rédigé sous l'inspiration 
d'Agnès, elle fil donner à son fils la qualification de Guillaume le 
Jeune, par opposition à celle de Vieux, portée par Guillaume le 
Grand, dont elle tenait à le présenter comme l'héritier direct et 
immédiat (2). 

Elle rail aussi la main sur l'abbaye de Saint-Mai\eut, en y 
faisant élire abbé le fils d'un de ces seigneurs de Gàtine qui lui 
avaient prèle une aide si efficace, Archembaud, dont elle ÉH quel- 
ques années après un archevêque de Bordeaux, et qui fut toute 
sa vie un de ses conseillers préférés (3). En retour, celui-ci 
lui abandonna quelques portions des domaines de l'abbaye 
qui lui servirent à récompenser ses partisans. C'est ainsi qu'un 
chevalier, nommé Hainaud Berclio, assurément encore un fiâti- 
neau (4), obltnt d'elle l'alleu de Thorignô ; c'était uu domaine 
fertileet dont ledonatairelinlîi s'assurer la possession. Dans ce but 
Bercho, qui nous apparaît comme un habile homme, afin de se 



pj D. Foatencau, Xdl, p. lOi ; Ucsiy, iiislnirc dfs comtes, preuves, p. Si') Lis. 

|ï) Le même suraoïn de Jeuue usL donné au comte de Poitou dans une cbarte Je 
l'abbnye de Boursfueil (Cari, mun., p. .iti) publiée par Besly {//ist.des com/M, preu" 
▼es, p. 3/ji 1ns), 

(3/ Plusieurs historiens ont avaacé qu'Archembaud appartenait à la famille de 
Paribeany et que c'est ù la suite de son élévation à rarchcvéché de Bordeaux que les 
seigneurs de l'arlhenay ont pris le surooni, ttevetm par la suite bcrédilaire chez eux, 
de Larchev(^que. fila cela ils se trompent: l'ai>bc de SaiDi-Maixent cliiit le HIs de Hai- 
naud, et le Frère de Uernard Tircuil, de Tbeliuiit et de Kulnnud, jiussessionnés eu 
Gillinc el qui ont assurément douné leur nom au bouru; de la Cbapclle-Tireuil (Voy, 
A. Richard, Charles de Saint-Mai.venl, !, pp. lxxiv, lxxvJ. L'archevêque de Bor- 
deaux, à qui les seigneurs de Partbeuay out eniprualé leur suraoui, est Joscelia, 
successeur d Archembaud. 

(4) Il nous semble présuniablc que le domaioe de la Bercholière, commune do lu 
Boissicre-en-GAline, a tiré son nom de celui de la familte Bercho ou Bercboz. 

i6 



a^a 



LES COMTES DE POITOU 



DicUreen fcarde coiilre uniMeveiidicalian possible, le coniraire de 
ce qui venait de se passer pouvant bien se présenter dans l'avenir, 
vint déclarer aux moines qu'il ne se considôrail que comme un 
possesseur viager de Thoriû[né et par le moyen de celte condes- 
cendance il oblinl d'eux la confirmation du don d'Agnès, auquel 
acquiesça aussi le frère d'AelVed de Bri/ay,qui avait précédem- 
ment donné ce domaine à l'abbaye et pouvait le revendiquerai ). 
Ce fait n'est pas isolé, car on sait par l'histoire de sa vie qu'Agnès 
était généreuse envers ceux qui la servaient bien, mais aussi que 
souvent ses largesses se produisaient au détriment d'autres per- 
sonnes ; c'est ainsi que l'abbaye de Saint-Maixeni lui dut encore 
la perle de ses droits do coutume à Monlamisé (2). 

Elle aimait aussi à faire des libératîlés aux établissements reli- 
gieux, car, dit le chroniqueur, elle avait beaucoup à se faire par- 
donner (cl), mais, tout en y contribuant grandement de ses de- 
niers, elle savait amener, de gré ou de force, ses proches ou des 
gens de son entourage à Fimiler. C'est ce qui apparaît lorsque, 
peu après son mariagn avec (îeolTroy Martel, afin d'obtenir que 
TKglise oubliât ce que les chroniqueurs appellent son inceslejclle 
fonda, à Vendôme, une abbaye sous le vocable de la Trinité. 

La dédicace de ce monastère se fil avec la plus grande pompe le 
31 mai 1040, en présence du roi de F'rance, du duc d'Aquitaine, 
et d'une nombreuse assistance dans laquelle on remarquait encore 
jiius declievalierspoitcvinsqued'ant;(!vins; aux côlés de Guillaume 
Aigrel se tenaient Guillaume-Audouin, le comle dépossédé d'An- 
goulôme, Guillaume de Parlhcnay avec ses (Jàlineaux, Manassès, 
lefrèrederévéque de Poitiers, en un mot, lousceuxque la comtesse 
avait attachés élroilement à sa forlune. Aj^ni^s et son mari cons- 
tituèrent à rélaldi-^sement qu'ilscréaient une dotation importante, 
composée de domaines situés non seulement dans l'Anjou, mais 
encore en Poitou et surtout en Saintonge, Parmi ces derniers 
il devait s'en trouver qui faisaient partie du douaire qu'Agnès 
n'avait pu manquer de se faire reconnaître par GeonVoy Martel 



(i) A. Uicliard, Chartes de Soi'nl-Mni.rfni, 1, p. ia8. 
(a) A. Ilicliard, Chartes de Saini-Maijcenl, I, p, i^o. 

(3) <> Ouc domlaa, si ia multis Dnmioum oiFeodil, itcrum ia niultis eum plaça- 
vil u (Marche^ay, Chron. des éji. d'Anjou, p. 3r)7, Soinl-Mni.xeul). 



GUILLAUME AIGRFT 



a43 



dès qu'il ftil en possession de ce dernier pays.OiiIre ces donations 
communes aux deux époux, il en élait de parliculières k chacun 
d'eux; lel ôkiil le cas de r<?glise et du domaine de Puyravault 
et de ce qui pouvait appartenir h la comtesse dans l'écluse du 
pont de Saintes, pour lesquels il fallut que le comte de Poitou 
donnât son aulorisalion spéciale (t). 

Le clergé ne fit pas défaut à cotte solennilé, mais on constate 
que l'action d'Afjnès s'était liien plus énergiquemeni exercée à 
l'égard des dignitaires ecclésiastiques du Poitou qui se rendirent 
en foule ù la convocation, que sur les Angevins, bien moins 
nombreux qu'eux. On y trouve en effet les évoques de Poitiers, 
de Sainles, d'Angouléme et d'Albi, les principaux membres des 
chapitres calhédraux de Poitiers, dWngoutème et de Saintes, 
le clmntre de Suinl-liilaire-le-Grand de Foiliers et les abbés de 
Charroux, de Saint-Jean d'Angély, de Nanteuil-cn-Vallée, de 
Saint-Savin, de Saint-Michel-cn-Lherm, do Saint-Maixent, de 
Luçon, de Quinçay et de Saint-Martial de I^imoges, qui tous 
furent témoins des concessions de privilèges faites à la nouvelle 
abbaye par l'archevêque de Tours et l'évêque de flharlres (2). 

Du reste, peu aprës la délivrance de ces actes, Agnès fit de 
nouvelles démarches auprès de son fils pour obtenir de lui qu'il 
confirmât Pensemble de la donation des biens sur lesquels il 
avait droit de su/erainelé.Ils consistaient dans l'église de Saint- 
Georges d'Ole ron, les boîs de Sainl-Aignan el de Coulorobiers, 
la moitié des lorrains mis en culture dans la Ibrôl de Marennes 
et les églises construites dans celle furet, la moitié des cens de 
sèches en Saintonge et l'église de Puyravault avec ses dépen- 
dances, tous domaines compris dans Pacte primitif- Guillaume 
y ajouta l'église de Notre-Dame de Surgères el le bois de Fié. 
Tous ces biens étaient situés en Saitïtonge; quant à ceux du Poi- 
tou faisant partie des donations de sa mère, h savoir l'église 
d'Availlesprès(-hi£é el la moitié de l'église d'Olonne avec ses dîmes 
et ses salines, il en confirma en même temps l'ahandon. Il n'est 
toutefois pas question dans ce! acte du domaine de la Peyre de 
Jaunay, de deux maisons sur le marché de Poitiers et d'une autre 

(i) Teulet, Lni/ettes dn Trésor des Chartes, I, p. i8. 
(2) Mêlais, Cort. de la Trinité de Vendômf, I, pp. 8.'»-f)o. 



LKS COMTES DE POITOL' 



maison dans le fauboiiriî dft la ville. ('Minncés daur^la charle de fon- 
dation de laTrinilii el qui dans l'inlervalio avaient sans doule été 
échangés pour d'autres domaines. Kn cemomrnt Guillaume Aigret 
était assurément de retour à Poitiers; sa mère n'était pas à côté 
de lui, mais on y trouve deux vicomtes du Poitou, Egfroi de Chà- 
telleraull el Guillaume d'Aunay, ainsi que la plupart des assis- 
tanlsdes fêles de Vendnme, tels que le comte Guillaume-Audouin 
Manassï'S, Aimeride Uancon. Guillaume de Partlienayet aulres(i). 

Puis ce fut au tour de l'ubliuve deSainl-Rorent de Saumur de 
se ressentir des générosilés d'Agnès. En 104-3, elle lui donna le 
domaine des Fosses, primitivement nommé Beltron, situé entre 
Niorl el Chixé, et que de gré ou de force elle s'élait fait aban- 
donner par les religieuses de Sainte-Croix. Dans ce but, elle 
s'éluil rendue au mois do juin à Poitiers pour y lenir sa cour, 
accompagnée de son mari, du vicomte de ChAfelIeraull el de tous 
les seigneurs de son entourage ordinaire ; li's évoques de Poitiers 
et d'Angoulôme, lesabhés de Maillezais, de SainI Cyprien el de 
Noaillé, consacrèrenl par l'aulorité de leur présence le renonce- 
ment de Pélrnnille, abbesse de Sainte-Croix, el de ses religieuses; 
celles-ci du reste ne tViisaienl que ratifier une usurpation ancienne, 
car la comtesse jouissait de ce domaine depuis longlemps par 
suite de l'abandon que lui en avaient fail les abbesses précé- 
dentes. Elle obtint en mémo lemps que le vigiiier de Melle renon- 
çât aux droits inbéi-ents h ses fonctions qu'il possédait sur ce 
domaine des I"'osses (2). 

Agnès ulilidl encore le couîsentement de l'abbessc Pélmnille 
pour faire don, à la même altbaye de Sainl-Florenl, de l'église de 
Sainte- Hadegonde de Villeneuve d'Argenson, qui avail été usurpée 
sur Sainte-Croix par quelques seigneurs el qu'elle leur enleva à 
son tour (3). Enfin il est à croire que c'est pour lui ôlre agréable 

(i) Mctais, Carliil, saint, de. la Trinité de VendAme, p. 43. Cet écrivnin pince 
ccUe chnric entre les nnnécs io/|2 et io58, mais elle ne peut être postérieure k 
l'onoéc io4ti, tliilc de In mort d'E'jjfroi, vicomte de Cliàlclleraiilt, el elle est probable- 
ment de l'nnnt'e io/(o, comme In clinrle primilivc « laquelle elle venait donner loule 
consfcrtilion iN'oy. niisii, pour le relevé des domaiuesdc Saîoloo'îft donnés par Ag^nès 
)'i la Trinité, les pièces reproduites nux paçes 33, 34, 3'), 4/| cl 4^ du même recueil, 
dont nous avons corriçc (juclqucs atlributfons çéoçrapbiques. ) 

(a) Arcli. hiit. dn Poilni?, il, pp. S.'i, 87, 89, 90, Charles poil, de Sainl-Florcnt. 

(3j Arch. hisl. du Hoihiti, II, p. 84, Cliart. poit. de Saiut^Floreal. 



GUILLAUMR AIGRRT 



245 



qiio Guinaume voulut bien, en ce qui le concernait, reconnallre 
à l'iibijayc de Saint-Maur-sur-Loirc la possession de l'é^lis** de 
Coiicourson,que lenaiLdolui en bénéfice le vicomte de Thouarsel 
que celui-ci avait inféodée à un particulier qui en avait fait don 
au monastère (1). 

Deux faits importants dans la vie d'Agnès signalèrent Tannée 
suivante : le mariage de son fils Guillaume Aigret et la procla- 
mation do sa majarilé. Comme il était h su|)]>oser que par ce der- 
nier acte il écliapperail quelque peu à l'influence que sa mère 
exerçait sur lui, celle-ci lui cljcrclia une femme et nous pouvons 
être assuré qu'en politique avisée elle fixa son choix sur une per- 
sonne qui ne pouvait, soit par elle, soit par les siens, lui inspirer 
aucune crainte; la jeune comlesse s'appelait llermensende, el 
n'estconnue que par l'affcclion profonde qu'elle voua à son mari; 
d'autre part elle devait appartenir à une famille qui élait alors 
assez peu en évidence pour qu'aucun texte ne nous ail fourni la 
moindre indication sur son origine (2). Guillaume devait donc 
atteindre ses vingt et un ans en lOil, et la comtesse sentait 
que la situation qu'elle avait établie et qu'elle maintenait depuis 
cinq ans ne pouvait se perpétuer. Son rùle de régenle allait ces- 
ser el il élait bien délicat de laisser le pouvoir indivis entre ses 
deux fils; c'est alors que, continuant les traditions de toute sa 
vie, elle songea, sans avoir à démembrer le duché d'Aquitaine, à 
donner satisfaction à chacun d'eux. Elle fit tenir k Poitiers un 
grand plaid où furent appelés tous les vassaux du duché, et là, 
assistée do son mari, elle fil reconnaître Guillaume en qualité de 
comte de Poitou el de duc d'Aquitaine, tandis que l'on attribua 
le comté de Gascogne à GeolVroy qui, Jrgalcmenl, n'y avait aucun 
droit. Dans son ambition excessive, elle ne craignit pas de poser 



(i) Marchegay. Archives d'Anjou, p. 3Cf), Cart. de Sainl-Maur. 

(2) Lu cbrouique Je i'Dviérc, suivie ea ccl» parcellecle SaiQl-Maixenl,qui l'a copiée, 
place cet événcmeal en io5i (Marchegay, Chron. des égt. d'Anjou, pp. 1O7 cl 398), 
mais creUe aUés^ation tombe devant Je texte formel de la charte de SaiiU'Maixcnt,doDt 
l'original nous a été conservé (A. Richard, Chartes de Saint-Mai jrent, I, pp. i34- 
i36), qui dit iorrnelleincDl que GuiliiMime était marié en io/|j. Cette charte donne à la 
comtesse les uouts d' n Hernicnsemlia «et d' " Ermcosendis »; on relève aussi celui 
d' « Ërmcnfteidiis i> dans In Chmii. de Suint-Afaixent, p. 898, d' « lieriiiisindis » 
dans Besly, Comtes de Poitou, preuves^ p. 333 bis, d'après Pierre Uaniieu, cl d' c Er- 
mesendis » dans le cartulaire de Taimond, p. 77. 



r.ES COMTES DE POITOU 

son fils comme liériUcr du malheureux Eudes, s'emparanl ainsi 
sans vergo^'ne des dépouilles de sa viclime (ï). 

lin des premiers acles d'Ai^'ni's qui suivirenl ce grand événe- 
ment fui sans doule ladonalion qu'elle fil à laTriniléde Vendôme 
de la moilié de l'église de Villerable, dans laquelle, outre elle et 
son luari, on voil apparaître Guillaume, duc des Aquitains, Guy- 
Geoffroy, pourvu du litre de comte, et Robert le bourguignon, 
neveu d'Agnès, fils de sa sœur Maliaull et de Landri, comte de 
Nevers{2). 

Bien que de droit il fiU émancipé, (îuillaume resta de fait de 
sous la tutelle de sa mère ; c'est ce que nous apprend naïvement 
un simple rédacteur de chartes. Vers celte époque, en 1044 ou 
1045, un chevalier, Hélie de Vouvarit, queTon voil en juin 10t3aux 
cùlésdu comte lors des donationstiu'iifit à l'ahbaye de Vendôme, 
eul des diflicultés avec son suzerain. Or, dans Tacle qui rapporte 
ce fait, il est dit que ce fui Agnès qui lit marcher contre lui ses 
troupes, et, « selon son habitude », s'empara de Vouvcnl (3); 
elle en chassa llélie et confia la garde du château au fils d'un 
chevalier nommé Uaimond,qui en avait été autrefois le détenteur. 
Celui-ci abusa de sa situation pour vouloir imposer certains droits 
sur les domaines que l'abbaye de Saiiit-Maiveat possédait dans 
celle région; l'abbé Archembaud s'adressa au comte el, profi- 
tant de ce qu'il se trouvait à Sainl-Maixent cinq jours avant Noël 
avec sa femme el sa mère, il lui fil consentir l'ahandon de tous 
ses droits en faveur de l'abbaye et obtint même le cadeau d'autres 
domaines importants. Il est intéressant de remarquer que l'abbé, 
pour assurer plus etficacemeal la perpétuité de ce don, chercha 
à lui allribuer le caractère d'une venle en faisant à son tour cadeau 
au comte d'une somme de 300 sous en argent el d'un cheval valant 
500 sous, et, d'autre part, que le scribe, qui se conlenlede signaler 
la présence d'Hermensende aux côtés de son mari, rapporte que le 
duc Guillaume et sa mère Agnès gouvernaient alorsrAquilaine(l). 

(i) Marche^ay, Chron, des tgl. d'Anjou, p. 3y'i, SainlMaixcnt. Le chroniqueur, 
en relatant ces (ails, ajoute que les deux princes tirenl )*uii et l'autre Jci^ranJes choses. 

(a) Metals, Curtiil. de ta Trinité de Vendôme, I, p. 127. 

(3i Bruel, Charles de Clunij, IV, p. 54. 

(4) A. Richard, Chartes //<■ Sinnt~Muij:enti I, p. i3G. Si l'oa rccoimnil au sou 
d'arji^eDl à cette éporpie la valeur de cinq francs de uulrc iiiounaie actuelle, un vijili|uc 
le cheval douiiè par les moines de Saiat-Maixcat au comte élail apprécié 2.5oo fraDCii. 



GUILLAUME AIGRET 



24? 



Cetaccord ne fui pas ratifié par Gtiy-GeofTroy, pour lors abseiil, et, 
malgré la précaulion prise par Archeuibaud, ce dernier comle ne 
se gêna pas plus Lard pour donner à l'acle le caraclère d'une 
concession gracieuse et pour enlever aux moines de Sainl-Maixcnt 
les domaines el les prérogatives qui en faisaient l'objet (!). 

La plupart des documents de celte époque ne portant pas de 
signes chronologiques, il est bien difïicile d'assigner une date 
précise à des faits relativement importants s'ils n'ont pas été 
relevés par les chroniqueurs. Ceux-ci nous apprennent bien qu'en 
1042 régna une grande famine ; qu'il en surgit une nouvelle en 
10 44, qui fut encore plus terrible, et nous savons par un acte au- 
thenlique que la pénurie du blé dut ûtre bien grande puisque l'on 
voit des meuniers, poussés par la faim, se trouver dans la néces- 
sité de se défaire de leurs moulins. Nous apprenons déplus par ce 
dernier documenl que le roi de Krance, Henri I.se trouvait alors en 
Poitou elque la cessiund'un de ces moulins se fil en sa présence, ci 
Sainl-Ma«xenl,où il se trouvait avec le comte de Poitou, sa mère 
et son frère (2). C'est tout ce que l'on sait du voyage d'Ilenri- 
nous ignorons pareillement à quel moment Agnès, pour défendre 
Poitiers, qui du côté du plateau avait depuis longtemps débordé 
en dehors de Tenceinle romaine, fit établir un élang au-dessous 
de celui de Saint-Ililaire, transformant ainsi en une vaste nappe 
d'eau le vallon de Ja Boivre (3). 

C'est encore vers celte époque que, pour libérer le comte de 
Poitou de l'obligalion de fournir des sèches aux moines de Cluny, 
la comtesse Ot abandonner par ses enfants h celte abbaye leur 
droit de monnayage à Saint-Jean d'Angély cl les coutumes qu'ils 
percevaient à Mougon (4), 



(i) A. Richard, C/iarlesde Saint-MaLvenI, I. p. 153. 

(al A. Richard, Charles de Sainl-Muij^cnt^ 1, p. t38. D'après les iodications coD- 
Icnucs dans la charte, on voit que ccllocî doîl iMrc placée après la prise de possession 
de Tarchevéché de Bordeuux par ralitiê ArchemLaiid, « qui nuûc est urclùepiscopus 
efTectus », laquelle eut lieu en \»!\h ou io/)0. 

(3) Ccl élauj^ fut donné plus tard par Guy-Geoffroy à Monlierueuf, tors de la fon- 
dalion de celle althaye, doul îJ prit le nom. I>a gare de Poitiers el ses dépendances en 
occupcnl aujuurd hui l'eriiplncciiienL [V'oy. Arch. Itist . du Poitou, XXIX. p. 83.) 

,/|i Bruel, Chartes de Ctanij, IV, p. 5/j; Lecointre-Duponi, NnUce sur deux dé- 
niera de Saoari/ deMaiiléun et sur râtelier monétaire de Aiorl ati.r XJ'fl A'//«*ie- 
cles, L'acle par lequel Agnès et ses deux fils Guillaume et Geoffroy doonèreut à Cluny 
la monnaie de Sninl'Jcan d'Angély el au bas duquel se trouve la prccicusc aanolatioa 



24H 



LES COMTES DE POITOU 



A peine Agnè.'î avail-elle remis le pouvoir à son fils que celui- 
ci fui appelé à se prononcer dans une question où son autorité 
souveraine était en jeu. La part qne prenaient les comtes dans 
le choix des évèques de TAquitaine élail grande ; cIIl: n'était 
môme pas conlcslée, étant donné le double caractère de ces 
prélats, qui n'étaient pas seulement des pasteurs religieux, mais 
aussi et surtout de grands seigneurs terriens qui, en vertu des 
principes du droit féodal, devaient tenir du comte, le chef su- 
prême du pouvoir dans le diocèse, l'investilure de leurs domaines. 
En cela les comtes avaient succédé aux droils régaliens des 
empereurs francs, et, comme eux, ils opéraient une confusion 
entre l'autorité religieuse et la puissance féodale dont les évoques 
étaient pourvus. De plus, la simonie régnait en maîtresse dans 
ces questions et on la comprend chez des hommes qui, souvent, 
étaient des clercs de fraîche date, quand ramliilion leur élait 
venue d'aspirer h l'épiscopat. A Limoges, l'évêque n'avait pas 
afïaire h un comte dunt le pouvoir se sérail plus ou moins étendu 
sur tout le territoire du diocèse ; il n'avait en face de lui qu'un 
vicomle, puissant parce qu'il possédait une partie de la ville siège 
de l'évêché, mais qui devait reconnaître plusieurs égaux en di- 
gnité dans l'ancien comté de Limoges. Au-dessus d'eux se Irouviul 
le comte de Poitou, duc d'Aquitaine ; c'est lui qui, ayant depuis 
un siècle pris la place des comtes de Limoges, choisissait les évo- 
ques en se mettant d'accord avec le clergé et le peuple du diocèse, 
et qui, coDime suzerain, donnait l'investiture aux vicomtes (1). 

Jourdain de Laron avait été élu évoque en 10:23 à Saint-Ju- 



relataotla prise de Vouvanl par At^cs, a ut Fecit »ua consucludo n, a été mise par 
D. Botiqucl [fieriun Gallicurnm scriplorex, X, p. 2(jC>) en ioo5, par M. de la Fiuilenelle 
de X'aiidnré (ftenae Anijlo'Française, 1, p. at5, noie i) en io2ri,par ftf. Rruel en 
io3i, el par M. Lecoinlre-Diiponl entre les années io3o el loSg; or, la présciicc d*A- 
llfut'î* el de SCS (kuix fîls, ji^issnnt cniimie possesseurs siniullanés du cuinté de Poitou, 
doil forcémeni faire reporter leur donatiou à une «nnée postérieure à loSg, date de 
la niorL de Cîiiilliiuuic le Gros, de plus le rapprociienienl decel acte avec celui du car- 
tulnire de Solol-Maixeut, cilé plus haut (page a4&i ^o^^ >)i '''* ^ssigDe la dnle ap> 
proxiinatîvc (te iol\l\ ou iO(45. 

(i) Pjrmi les olilifçalians ausquelles le vicomle de Limoijes élait tenu à l'ég-ard du 
comte de Poitou se trouvait le druît lie^Jte; qunnd le vicotnlc Adéniar livra eu 1062 
Saint-Martial aux CUmistes, il leur iniipûsa la cbarçe de recevoir une fois seufernenl 
ea son lieu, et quand i! les en requerrait, le comte de Poitou lorsqu'il viendrait k 
Limoges el de le défrayer de paia et de vin. [Oallta Christ,, II, iRslr.,col. 180 , 



GUILLAUME AIGRET 

nien par l'influence du duc Guillaume le Grand, mais après un 
long exercice du pouvoir t^piscopal, voyanl autour de lui les scan- 
dales qui se commoLliiienl dans rélection des évoques, scandales 
que seule la main aulorilaire de Grégoire Vil el de ses légats 
devait parvenir à refréner, lise montra hoslile aux abus dont il 
avait profilé ; il chercha à y mettre un terme, à tout le moins en 
ce qui concernait Limoges, el dans ce but il essaya de lier les 
mains du comte de Poitou. 

En 10i5, ïe 3 des nones d'août (3 aoill), il amena Guillaume 
Aigret à Limoges et là, en présence des nobles, du clergé et du 
peuple de la ville, il lui lit conclure un accord avec le chapitre 
catliédral; il fut convenu que, lorsque le siège épiscopal devien- 
drait vacanl, le comie de Poitou no ferait pas de nomination 
sans qu'il lïïl procédé;» une élection et sans l'assentiment des cha- 
noines de la cathédrale el des [)Ossesseurs des tours de Nieuil 
et de Noblat. De pkis, pour empêcher que, pendant la vacance 
du siège, les comtes ne vinssent à disposer à leur gré des biens 
de l'évêclié, il fut décidé que ni Guillaume ni ses successeurs n'u- 
seraient de celle prérogative, et qu'enfin, en tout étal de cause, 
ils prendraient les membres du chapitre sous leur protection 
spéciale. Pour assurer l'exécution de ces clauses, les chanoines 
prirent des précautions minutieuses; par exemple, pour garantir 
leur sécurité, le comte leur donna deux cautions : Aimeri de 
Hancon el Auberl de Chauibon, el 11 s'engageait à en nommer 
deux autres aussitôt après la raorl de ceux-ci, quand le cas se 
présenterait; de plus, le comte désigna six chevaliers qui se- 
raient garants des conventions établies pour l'élection de l'évo- 
que, à savoir : Guillaume de la Hoche, Guillaume des Cartes, Hu- 
gues de la Celle, Géraud de Vouvant, le fils de Uaimond de lîri- 
diers et Pierre de Niort, à chacun desquels, en cas de mort, il 
devrait donner un remplaçant dans les quinzejours ; de leur côté, 
les chanoines désignèrent cinq d'entre eux qui se portèrent cau- 
tions de l'exécution des engagements que la communauté avait 
pris envers le comte (i). 

C'est sans doute à cette occasion que le comte de Poitou fit don 



(i) Gattia Chrixt.t ÎI, iuatr., col. 172. 



LRS rOMTKS DE POITOU 

à Jourdain de Laron, mais en spécifiant que c'était le parlicu 
lier eL non l'évèque e|u'il en f^raliliait, dos cours de Carsates, 
que Jourdain litindrail en fief'de lui. Jourdain donna plus lard ce 
domaine aux chanoines de sa calbédrale qui de ce fait se Irouvèrent 
sous la suzeraineté directe du comle (l). 

L*nml>ition d'Agnès ne s'étail pas resfreinle à ses fils ; loul en 
gouvernant l'Aquitaine sons leur nom vl en se faisant la r<^pula- 
lion d'une femme supérieure, << inclila «jOlle cherchait poursalille 
Ala une brillante alliance. Quand celle-ci fut en û^^i^e d'être ma- 
riée, elle fixa son choix sur le prince le plus en vue de la chré- 
tienté, et cette fois encore elle réussit dans son entreprise. Henri 
le Noir, empereur d'Allemagne, élait, depuis le 18 juillet HI38, 
veuf de Marjïuerite, fille de Canut, roi d'Angleterre, dont il n'a- 
vait pas d'enfants raàles. Selon les liabiludos de l'époque une nou- 
velle union s'imposait presque; aussi Agnès mit-elle tout en œu- 
vre pour amener l'empereur à la réaliser. Ala, dont l'éducation 
avait été très soignée, était belle et intelligente et faite pour 
plaire ; comme on ne la voit pas intervenir dans les actes passés 
par sa mère et ses frères de lOiO à 1043, on peiil croire qu'Agnès 
l'envoya en liourgogne, auprès de son oncle, le comle Henaud, 
que là, l'empereur la vit et s'en éprit. Le mariage fut célébré à 
Besuni,^onle21 octobre 1043 (à). 

C'est à son retour qu'Agnès régla ta situation de ses deux fils, et 
qu'elle acheva de pacifier le Poitou. De son côté, son mari Geof- 
froy Marlel avait en Anjou triomphé de tous ses adversaires et 
même, te 21 août lOii, il avait fait prisonnier le principal d'entre 
eux, Thibault III, comte de Tours et de Blois. lîien ne pouvait 
faire obstacle aux projets que mûrissait alors Agnès. L'Allema- 
gne l'attirait ; elle y voyait un vaste champ où elle pourrait déve- 



[i) Gallid (Jhrisl. , II, iimlr., co\. 171. 

(2) Marcliciîoy, Chrnn. dff é<j! . d' Anjoa : Saint-Aubiu d'Aaçers, p. 24; Saiol- 
Scrgetl'Aniîcrs, p. i30. \yA cIironu[ue de Saiiil-Maixeot (p. StjSj semble assii^uer ;m 
niariajîe d'Alji la dalc de loijy, mais si l'on y regarde di* pré* on voit qii'tiilc jndii]ue 
H l'iituiée suiviitilelu Jute cxade tic lii naissance de sou fîU Henri; i»r, comme le chro- 
niqueur n'nvail pas riKirqui; à fa djie le inariiii^e d'Alu cl de l'empereur d'AlIimia;;ne, 
il se lira d'à flaire l-o employant pour le mp[ielcr rexpresàion vajjue, « i)er hec leuipora ». 
(|uo l\>n n eu torl d'.ipjilir[ucr â l'annéu in/Jy. Raoul Ciliiber [flistoints, p. 1271 noie le 
mariage en in/i."*, mais la concordance des dalcs Iburuies par ks cln'unii[Lieiiri nni^e- 
viu» avec celles des liiatoncns allemand.i (Voy. Be->!y. llisi. lifs vninlts, preuves, 
p. 336 biai, ne pertuclpas d'élever uu doulc sur L'exactiludc de la dalc de io/|3. 



GUILLAUME AlGRliT 



aSi 



lopper les talenls dont elle était douée et elle songea à jouer près 
de l'empereur le rôle de la belle-mère qui, pfir les mains de sa 
fille, dirige les aiïaires de son gendre. 

l'allé se dt^sintéressa loul d'abord du gouverncaienl du Poitou, 
ainsi que le spécifie le chroniqueur (1), et se relira on Anjou, inaia 
pour peu de iemps,carentratnant avec elle Geoffroy Marlelj à qui 
rinaetion devait peser, elle [)arlit pour rAlloraagne avec une 
nombreuse suite de Poitevins et d'Angevins. Elle était h Gozlarle 
25 décembre 10 'i5, et l'on peut croire qu'elle ne fut pas étrangère 
à la décision que pril l'empereur, l'année suivante, d'aller rétablir 
Tordre en Italie. Le 20 décembre iOiO, elle assistait au concile de 
Sutri qui condamna les prétentions de Grégoire VI et donna laliare 
à Clément ll.Le jourde Noël, le nouveau pape déposa la couronne 
impériale sur la tèle de l'empereur el de sa femme. Agnès dut 
amplement jouir du triomphe de sa (Ttle qui était aussi le sien, 
car, dans les fêles qui furent célébrées à celte occasion, la mère 
de r impératrice se trouvait mise au premier rang. Mais ne pou- 
vant rester dans une oisiveté contraire à son caraclère,elle se fit, 
h défaut d'Ala, la compagne des entreprises de l'empereur. 
Elle se rendit avec lui au monl Gargan où, sans doute sur se 
conseils, il t ru i la avec les chefs .Normands qui détenaient la Pouille, 
mais son ingérence dans les affaires du pays ne fut pas goiitéo 
par tous, aussi quand elle revint à Bénévenl, la population l'insulla 
et, en tin de compte, se souleva. L'empereur, pressé de revenir en 
Allemagne, ne jugea pas à propos de réduire la ville et rentra 
à Kome où il avait laissé sa femme; dans le cours du voyage, l'im- 
péralrice mit une lille au monde sur le territoire de Kavenne, el 
enfin Tons'arrèlaà Mantoue pour célébrer les fêles de Pâques (2). 

Nous ne saurions dire si Agnès suivit plus longtemps le couple 
impérial el si de ce point d'arrêt elle revint directement en Anjou; 
entoutcas soti séjour en Allemagne fut très limité, car celte même 
année elle accomplissait un des actes les plus notables de son exis- 
tence. Les seiitimeuls religieux qui souvenlsommeillaient en elle, 
mais qui parfois se réveillaient avec éclul, s'étaient développés 
durant ses promenades en Italie» elello en donna la manifestalion 



\t) Mjtcli.r^iy, f.Urott. tle^ éjl. il'A/ijoi, p. 3^5, S,ùul->rji\ciil. 
(:<) Ucttij , ftiit. lies comtes, preuves, pp 31'4 ^'l ^33. 



LKS COMTES DF POITOU 

presque aussllôl son retour. Le comLu d'Anjou possédait une grande 
partie de la Saintonge et en parliculier Saintes, qui, en dehors de 
sonévêché,n'avail réellement pas d'élablissemenls religieux. Elle 
résolut de combler celle lacune el elle amena son maria fonder dans 
cette ville, conjoinlemenl avec elle, un couvent de religieuses. La 
préoccupation d'Agnès d'assurer une retraite aux jeunes filles 
nobles, laissées sans soutien dans une société aussi troublée, se 
manifeste ouvertement dans cet acte qui mérite une sérieuse atten- 
tion, car, accompli sous la même inspiration que celle à qui l'on 
devait Sainte-Croix et la Trinité de Poitiers el Saint- Jean de Bon- 
neval, il est en désaccord avecles façons de penser el de faire de 
l'époque où l'on ne voyait généralement que riiomme se con- 
sacrer à la vie religieuse, landis que la femme, maintenue dans 
une situation subalterne et à demi servante, ne semblait avoir 
guère d'autre rôle que celui que la nalureluî a départi, de four- 
nir des citoyens a l'Elat. La dédicace de l'abbaye de Notre-Dame 
de Saintes se fil avec la plus grande pompe, le 2 novembre 1047. 
Agnès tint à y paraître entourée d'un cortège de hauts dignitai- 
res de l'Eglise ; on y comptait Irois archevêques, ceux de Bor- 
deaux, de Besançon el de Bourges, six évoques, ceux de Sainles, 
de Nevers, d'Angoulème,de l*érigueux, de Nantes el de Limoges, 
huit abbés, l'évèque désigné de Poitiers el un nombreux clergé. 
D'autre pari on voyait dans l'assistance le comte d'Anjou, le duc 
d'Aquitaine, lecomle Geoffroy, son frère, le comte Geoffroy d'An- 
goulème el une foule de chevaliers rangés autour de leurs suze- 
rains. Pour faire vivre son institut, Agnès le dota richement el lui 
fil abandonner par le comte d'Anjou une partie de ses posses- 
sions directes delà Sainionge, déjà ébréchécs par la dotation de 
la Trinité de Vendôme; en outre, elle le fil pourvoir de privilèges 
spéciaux par l'imposante assemblée du clergé qui se trouvait réu- 
nie à Sainles, el enlîn,en 1049, elle obtint du pape Léon L\ un 
privilège apostolique qui mit l'abbaye sous la protection directe 
du Saint-Siège (1). 

Comme il était dans ses traditions de s'emparer sans scrupule 
des domaines à sa convenance qu'elle attribuait à ses nouvelles 



(i) Cari, de Notre-Dame de Saintes, pp. i, 6, 8. 



GUILLAUME AIGRET 



a53 



(puvres nu mèrno de dt'^pouiUfr pour cet objcl d'atilres i^la- 
blisst^meiils religieux, elle Uni à faire conslaler que la fondalioti 
(le i\olro-I)arae de Saintes avait été exemple de toutes manœu- 
vres dolosives; elle déclara formellement et h diverses reprises 
que l'abbaye avait été construite à ses frais el à ceux de son 
mari el qu'elle avait payé de son argent les domaines dont elle 
lui avait fait don. ("est ainsi qu'elle acliela de Guillaume de 
Parthenay l'île de Vix, dans les marais de la Sevré, moyennant 
une somme de 1500 sous, et comme celle-ci pouvait paraître peu 
élevée, elle précisa que ce prix d'achat élail un complément des 
services qu'elle avait autrefois rendus à son vendeur (I). On la voit 
même, redoutant qu'un domaine donné par son mari ne fût venu 
à celui-ci par l'eiïel d'une spoliation, s'adresser à l'ancien pos- 
sesseur de ce domaine pour que celui-ci on fil un abandon 
personnel à l'abbaye (2). 

. Les soucis que pouvait causer à Agnès sa nouvelle création ne 
lui faisaient pas négliger les anciennes. Au mois de mars lOiS, peu 
après la mort d'Hubert de Vendôme, évèque d'Angers, on la re- 
trouve dans cellevilleoù elle assiste avec son mari à un acte passé 
en faveur de l'abbaye du Ronceray (3), puis celle mèmeannéeelle 
fait beaucoup d'acliats de biens destinés à l'abbaye de la Trinité ; 
elle mît le comble à ces acles de générosité en donnant à ce" 
monastère, de concert avec son mari, l'église de la Toussaint 
d'Angers. L'acte fut passé le 6 janvier i0i9; Agnès avait 
encore auprès d'elle en ce moment ses deux fils, Guillaume el 
GeolTroy, el sa suite habituelle, Aimei'i de Rochechouarl, Aimeri 
de Haucon, Gautier Tizon, (iuillaijuie de l^arthenay et son fils du 
môme nom (4). Du reste, vers celte époque et peut-être un peu 
antérieurement, elle fit de véritables sacrifices pour accroître ses 
fondations précédentes ; ainsi elle acheta de Pierre de Didonne, 



(t) Cari, (le JVotre-Darne de Sninles^ p. i4''. On pourrait encore se demiDder 
SI la donation de l'abbaye de SuiaC-l'al^ns, Faite au même établisscmenl iors de sa 
fondation par Guillaume, vicomte d'Aunay, qui pour ce faire l'enleva à sou vassal 
Constantin de Mellc, fut bien un arte spontané, et si une certaine pression ne fut 
pns en ce sens exercée sur le vicomte par la comtesse et par son mari (Item, p. 55). 

(a) Ctirl. de Notre-Dame de Sninlrs, p. 91. 

(3) Mctais, Cart. de la Trinité de Vendôme, I, p. i3i, noie 1. 

(4) Mêlais, Cart. de la Trinité de Vendôme ,1, p. 1O7. 



354 



LES COMTES DIS POITOU 



jiJoyonnanL GOOO sous eL quelques autres ("ddeaiix, la moïlié de la 
forôl de Maronnes pour en gralifior la Trinité de Vendôme à qui 
elle avait prôcéderaraont fait don de l'aulre moitié; elle acheta 
aussi de Dodon de Brou, pour le môme objet, l'église de Saint- 
Jusl dans la même forêt, et enfin elle se lit céder par Geoffroy 
Martel, pour IHO livres, les églises de Chevtré et de .Menelil en 
Anjouafm que Nolre-Damc de Saintes pût échanger ces domaines 
avec la Trinité, contre celui de Marennes, ce qui était à la con- 
vcnancedes deux abbayes (1). 

Le mouvement religieux, qui est une des caraclérisliques du 
xi« siècle, était alors dunslo.ulc son intensité ; une architecture 
nouvelle^ plus ri(!he, |)lus solide que la précédente, venait de 
naître et on démolissait des édifices à peine élevés pour en 
édilier de neufs suivant lesnouvelles méthodes de construction et 
les nouveaux styles de décoration ; aussi à chaque page les chro- 
niques remémorenl-elles des dédicaces d'églises auxquelles les 
principaux personnages du pays ne manquaient pas d'assister. 
On a vu Guillaume Aigrel se rendre, en lon, à Saintes pour par- 
ticiper à l'inauguration du monastère de Notre-Dame; la même 
année, le 16 juin 1047, il n'avait pas dû manquer de se Irouver 
à Charroux où se fil la dédicace de Fabbayo; l'aiTluence de monde 
à cette dernière cérémonie fut telle que, quarante ans après, les 
vieux barons la cilaienl encore comme élant celle où ils avaient 
vu l'assislance lapins considérable (2). Knfin, toujours à la même 
époqur,eul lieu la consécration du monastère de Sainl-.Micliel-en- 
Lherm, mais on ne sait si nos comtes y assistèrent (3). 

En 1049, c'est à Poitiers qu'on relève une semblable solennité. 
Le i" novembre se fit la dédicace de la nouvelle église de Sainl- 
llilaire. Depuis plusieurs années celle construction était en clian- 
lier. Elle avait été entreprise par Emma, reine d'Angleterre, 
femme de Canut le Grand. Celle princesse avait avec Agnès plu- 
sieurs points de ressemblance : comme elle, dévote sans scru- 
pules, douée aussi d'une intelligence supérieure, elle avait, 



(i; Mêlais, Curt. saint, de la Trinité de Vendime, p, Sg. 

(2) Marchegay, Cliron. des ê'jl. d'Anjou: Sainl-Adbia, p. a/J ; Saiot-Serge, p. i36; 
La Cliaise-Ie-Vicomic, p. 3/|o; Saint^Maixeot, p. 3j)0. 
{A) Marchegay, Cfiron. de* érjl. d'Anjou, pp. lU/t el 397. Sainl-Mftixeal. 



GUILLAUME AIGRET 



9&5 



sous le nom de ses deux fils, gouverné vérilablemenl leurs /-lais ; 
les deux princesses élaienl du reste proches parentes, Emma 
6lanl fille de Richard I*' de Normandie, oncle de Guillaume le 
Grand. Il esl à croire que la reine d'Angleterre fil à un momenl 
donné un voyage en Poitou et qu'elle en rapporta une dévotion 
spéciale pour saint Hilaire ; toujours esl-il qu'elle chargea un 
arcliilecle de sa nation, Gautier Coorland, de dresser les 
plans d'une nouvelle église de Saint-llilaire et qu'elle pourvut 
il loules les dépenses de la construction. iMais en 1044 elle fui 
privée du pouvoir, et, dépouillée de ses richesses, elle ne put 
conlinuer l'entreprise. Celle-ci allait être suspendue el peut-être 
abandonnée quand elle fut reprise par Agnès, qui poussa le comte 
de Poitou, à qui incombait véritablement ce soin en sa qualité 
d'abbé de Sainl-llilaire, à terminer rédirice(t). Le jour môme 
de la cérémonie, Guillaume reslilua aux chanoines l'église de 
Saint-Sauveur et de Notre-Dame (sans doute l'église de Noire- 
Dame de la Chandelière),qui leuravail été enlevée parles comtes, 
ses prédécesseurs. Sa mère Agnès parait seule à c(Mé de lui dans 
l'acte dressé à cet eiïet, où il esl en outre relaté que c'est lui 
el sa mère qui ont élevé la basilique avec une grande magnifi- 
cence. Mais l'opinion publique ne s'y trompa pas et le chroni- 
queur de Saint-Maixcnt a pu dire en toute justice que celle 
reconstruction fut l'œuvre d'Acnés, qui aurail elle-même ordonné 
que Ton procédât à la dédicace de l'église (2). 

Vers la même époque elle donna un nouveau témoignage de sa 



(i) Ces faits, du moins tels {]uf nous venons de les raconler, sont restés inconnus 
des hîslorlens qui aims oui 'précédés, lesquels, iiilerpréliiul dans uu sens erroné le 
(pxtcdo la cIironii|uc de Suinl-Maixpnt, faisaient vivre dautier Coorland nu corntncn- 
cotnenl du x* siècle, et rcconnaissaîenl on lui l'arcliiteclc d'une Adèle d'Ausfletcrrc, 
di^nl 11 a Ole démonlré jilus haut la non-cxislencc. Pour plus de détails, on peut se re- 
purler à la lettre adressée par nous à M. de la llouralière,le sa juin iSyt.el qu'il a in- 
scrcc sous celle rubrique: <t A quelle époi]ue vivait Gaulier Coorlaud? », à la suite do 
la seconde édition de sa Notice Itisturiqat el arcMologiqnii xiir l tUjlise de Saint" 
flilaire-le-(irantl de /'o/N'rrï.pp. 3i-Sii. Il n'y n pas aussi lieu de s'élonner des géné- 
rosités d'Emma h l'ci^-ard d'ua édifice relisjieux situé en dcliors de ses étals, la reine 
d'AnsfIeterre ne faisait que suivre en cela les traditions de son mari qui envoya à Ful- 
bert de Chartres une somme d'artfenl considérabte pour aider à la reconstruction de 
sa cathédrale incendiée en 1020 (Mig-ne, Patroloffie lat., CXLI, col. 233). 

(2) iNfarchegaj. Chron. des égl d'Anjou,^. 3{)7, Saint-Maixent ; Rédet, Documenta 
pour Sainl-J/ilaire,lr p. 86; Marléoe, Thésaurus, III, col. ma, Cliron. de Mon- 
licrncuf. 



256 



LES COMTES DE POITOU 



ferveur religieuse en élablissanl à Poiliiiis une collégiale, com- 
posée do treize chanoines vivant sous la règle <le saint Augustin, 
à qui incombait le devoir de prier pour leurs fondateurs et en 
particulier pour le comlc Guil!aume. son premier mari. L'église 
delà collégiale, placée sous l'invocation de saint Nicolas, fut cons- 
truite en dehors des murs de la ville, près du Grand Marché, 
sans doute par la main des mêmes ouvriers qui venaient de réé- 
difier Sainl-Hilaire, LtiQ large doLalion fut assurée aux chanoines 
pour leur subsistance, et comme certains des domaines qui leur 
furent atlribués étaient situés dans la féodalité du comte d'Anjou, 
celui-ci, à la sollicitation de sa femme, les prit sous sa prolec- 
lion (1). Dans l'acle «le fondation Agnès, comme à son ordinaire, 
fait intervenir ses deux (lis ; elle les associa aussi k une œuvre 
charitable, qu'il serait injuste de ne pas mettre en relief, celle 
de rétablissement d'une aumônerie, qui fut placée surledrand 
Marché, non loin de Sainl-Nicolas; la piété d'Agnès ne doit pas 
être seule mise en cause en celte occurrence, elle s'inspira aussi de 
la verlu decharilé, qui ne trouvait sans doute plus suffisamment son 
compte dans les obligations imposées aux églises ou aux monas- 
tères, lesquels ne voulaient ou ne pouvaient sans doute y satisfaire. 

Ce n'est pas seulement en sa qualité de comte de Poitou que 
Guillaume Aigrel intervint dans la dotation de Saint-Nicolas ; il 
y coopéra personnellement en attribuant aux chanoines, après 
sa mort, deux péages que sa femme possédait en Aunis, l'un à 
Angoulins, l'autre à Voulron (2). 

L'année suivante, en lOoO, les évêques de Saintes, d'Angou- 
lême et d'Angers procédèrent à la bénédiction de l'église de 
Saint-Jean d'Angély dont le chevet venait d'être achevé. Agnès 
y tint la première place avec ses deux fils ; placés devant l'autel 



(i) Arck. hisl. du PoUnu, I, pp. i, i5, aS, 32, Cari. He S»int-Nîc<il»s; .Marchc- 
gay, Chron, des égl. d'Anjou, p. 3y8, Saint-Mai.xenl. L'abside de SaÎDl-NicoIas el 
sa crypte subsistiiieut encore à peu près intacts en iKgi. A rcUe dalc, ce qui en res- 
tait fut dénaturé et englobe dans des maisons qui en cacliaient désormais la vue. De- 
puis ce jour, l'édilice a élé peu à peu démoli cl il a clé dé6nitivcinenl rasé en 190a; 
quelques chapiteaux et autres niorreaux de sculpture ont été transportés au Musée 
de la Société des Aotiquairca do l'Ouest (Voy, B. Ledain, L'église de Saint-Nicolas 
de Poitiers). 

{2) Arch. hist, du Foilou-, I. pp, 7 et 11, Cari, de Saint-Nicolas. Les péages en 
question faisaient sans nul doute partie du douaire d'Hcrmeaseode. 



ÎRRT 



a57 



dé saint .lean sur leqiiol ils Crenl brûler chacun un grain d'en- 
cens» en guise d'oiïrande au Seigneur» la comtesse el ses fils firent 
abandon au monasU'Tc de toulle bour,:^' avec les églises qu'il ren- 
fermait el les dépendances territoriales que les rois de France 
elles ducs d'Aquitaine avaient autrefois données aux religieux, 
mais qui leur avaienlété ravies, particulièremont par Agnèselle- 
mêuie ; en guise d'indemnité elle ajouta de nombreux privilèges h 
ceux qu'elle venait de reconnaUre el y joignit des francliises pour 
les habitants du bourg (1). Le comte d'Anjou ne prit aucune part 
effective à cet acte, mais son nom se rencontre parmi ceux des 
assistants avec le comte d'AngoulAme et le vicomt^de Thouars{2). 

Cette même ann^e, Agnès, en compagnie des jeunes comtes 
se rendit dans ses domaines du Talmondais. et là, sans doute 
sous sa pression, Guillaume le Jeune. seigneur de Talmond, fit don 
à l'abbaye de IVÎarmoutior des domaines de Fontaines et d'An- 
gles, dont il avait liérité de sa mère et oîi l'abbé Auberl et ses 
religieux établirent aussitôt un prieuré. Celle fondation était faite 
en violation des intentions formelles de Guillaume le Vieux, 
fondateur de la dynastie des seigneurs de Talmond, qui, voulant 
assurer une véritable dotation spirituelle à l'abbaye de Sainte- 
Croix, qu'il venait d'établir sur son domaine, avait défendu h ses 
successeurs de disposer de terres du Taîmondais en faveur d'autres 
établissements religieux. Pour donner à l'acte toute sa valeur, 
la comtesse et ses fils y apposèrent leur signature, c'est-à-dire 
tracèrent leur croix sur le parchemin (3). 

La sauvegarde accordée par le comte d'Anjou aux domaines 
de Saint-Nicolas el son assistance à la bénédiction de Saint-Jean 



(i) Agnès devait jouir â Sainl-Jean de droits élendus. car elle y possédait un prévûl 
qui jcxcrçait ses ntiributioDS lant pour son complique pour celui du comle de Poitou 
(D. [•"onleneau, XII!, p. 169). 

(a) Bealy ou ses éditeurs {flist. des comtes, preuves, pp. 3aS-33i bi») donnent à 
celle chorlc la date Je iii4'^; la chronique de Saint-Maixeol (p. 898) place b dédi- 
cace de Saint-Jean en io5o el y fiiil assister I»etnl>erl, évi^que de Poitiers, Lien (|u'il 
ne soit pas désiçoé daas l'acte. Celui-ci étant dépourvu d'indtcalions chronoloçi- 
ques, on peut rester dama le doute, loulefois il semble plus expêdicot d'adopter ta date 
fournie par la chronique de Saiol-Maixent. 

(3) .Marclieçny, Cnr(. du Bas-Poitou, p. 87, prieuré de Fontaines. Cet acte ne peut 
être placé qu'entre les années lo/ig-ioôy, pendant lesquelles riuillaunie le Jeune pos- 
séda la seigneurie de Talmond, aussi la date de loJocQviroDquc lui a attribue M. Âlar- 
chegay paratl devoir être conservëc. 

'7 



s5S 



LES COMTBS DK POITOU 



furent sans doule une des dernières faveurs qu'Agnès oblint 
de son mari. GoofTroy Marlcl avait semblé pendant longtemps 



la fei 



ilail 



vivre en bonne inlelligence avec ia lemme qui seiaii en quel- 
que sorte donnée à lui, mais, parvenu au comble de son ambi- 
tion, jouissant d'une autorité et d'un prestige inconlost{»s, il 
sentit qu'il lui manquait quelque chose. Son union avec la 
veuve de Guillaume le firand ùtait restée siérile; il n'avait pas 
d'enfants, de descendants issus de sa chair, à qui il pùl laisser ses 
magnifiques domaines. Des regrets qu'il en ressenltt à l'idée d'un 
divorce il n'y avait qu'un pas ; il le franchit, et un beau jour il 
répudia sa femme. A celte époque les prétextes ne manquaient 
pas pour rompre une union ; on invoquait la raison de parenté et 
dans les grandes familles qui conLraclaienl ensemble de fréquentes 
alliances, les cas de dissolution d'un mariage n'étaient pas difTi- 
ciles H trouver. Du reste, l'union d'Agnrs avait, comme on l'a 
vu, été qualifiée d'illégitime d<''s qu'elle s'était produite cl Geof- 
froy ne l'ignorait pas. Il pril pour femme Grécie, veuve de Reriais, 
son vassal, seigneur de Monlreuil, puissant baron cité dans de 
nombreux actes de l'époque ; ce mariage eut lieu entre les années 
lOoOet 1052 (1). 

Agnès ainsi délaissée ne manquait pas de lieux de refuge: elle 
avait d'abord les domaines qu'elle avait reçus en douaire, puis son 
abbaye de Notre-Dame de b'aintes, mats Poitiers raltirail princi- 
palement ; là elle était sûre de pouvoir continuer à jouer un rôle 



(i) C. Porl dans son Dictionnaire historique ffe Maine-chljiire, I. II, p. 298, 
HTarticlc de <jrcc!r, plate le nouveau mariag^c deG<?uffpoj Marlel vcra jû55 ou lOJy; 
mais il esl établi par le charlricr de Jb Trînilc de Vendôme que le 6 janvier lo/jç) 
A^ès élail encore femme de (JeoJTroy Muriel qui déclare, dans le préambule de Tacle 
de dnnaiion de la Toiissaint d'Anîfers à l'obbayo de la Trinilé, qu'Ag'ncs est son 
épouse hicn-aimée, l'objet de son unique amour (Mélais.Car/. de ta Trinité de Ven- 
di'ime, I, p. i(>5), rt qu'à cet acte, qui se passa à Angers, la comtesse était présente, 
ayant dans aa coinpajjnie ses deux fils, et ses cLevaliers poilevins Aimeri de iloche- 
cliouart, Aimeri de Hancon, Gautier Tison, Adémar Malti Cnpsf^ Guillaume de Par- 
llienay et son fila. La participation de Geoffroy Martel aux faveurs accordées par sa 
femme à Saint-Ntcolas de Poitiers cl » Salnl-Jcan d'Angély pendant Tannée lo^f». ne 
permet pas de placer la séparation des deux époux avant l'année toDo, mais elle 
était effecluée dans le cours de celte année, ce que semble prouver le don du comté 
de Vendôme fait par le comte d'Anjou. sans la participalion de sa Femme, à son neveu 
Foulques; à cet acte imporlanl on ne voit paraître aucun chevalier poitevin {Cart . 
de la Trinité de l'emlume, I, p. 171)- ^^^ resle Grécie esl désii^née avec son litre 
de comtesse dans une cliarlc du 26 mars io53 [Hem^ p. 176), et parait encore comme 
femme du comte d'Aujou dans une cbarto non datée du cariuluirc de Sainl-Maur-sur» 
Loire (Marchegay, Archives d'Anjon, p. 38i). 



GUILLAUME-: AIGEIET 



259 



impotiaiil, Guillaume reslani toujours soumis aux volonlés de sa 
mère(l). Du reste, malgré le partage de l'hùrilage d'Eudes interve- 
nu en lOii entre les deux fils d'Agnès,it ne semble pas qu'aux yeux 
de leurs contemporains la dislinclion entre les domaines qui leur 
avaient éié dévolus ait 616 nellcmeni établie, et quand Agnos fut 
revenue dominer àla cour du comte, on put croire que rien n'était 
changé dans la situation constatée dix ans auparavant; tel était le 
sentiment du rédacteur d'une charte de l'abbaye deSaint-Muixent 
qui dit en 1051 que le duc Guillaume» son frère Geoll'roy et leur 
mère la comtesse Agnùs continuaient â gouverner le Fuilou (2). 

Nous ne savons rien des actes de Guillaume Aigret pendant cette 
année i051, mais dans le courant de l'année lOo^l'ùvèque de Limo- 
ges, Jourdain de Laron, étant venu à mourir le chapitre calhédral 
de Saint-Iitienne lui écrivit aussitôt pour lui demander qu en vertu 
de Faccord de 1 Û4o il ne donnai pasi evôcLé à prix d'argent. Aprbs 
lui avoir dépeint le triste état dans lequel se trouvait le diocèse 
et le clergé, les chanoines ajoutaient : « Qu'est-ce qui te manque ? 
L'Aquitaine tout entière l'appartient... nous réclamons de loi un 
évoque et non un loup rapace, un homme qui soit le directeur des 
âmes el non un professeur de déprédation, qui viendrait prêcher 
que le bien est la chose mauvaise et que c'est le mal qui est le 
bien. . . qu'il devienne le maître de tout ce qu'a possédé son pré- 
décesseur. . . tout ce que nous avons est à toi ; tu es le gardien 
de notre bien, envoie- nous un berger pour prendre soin du 
troupeau, et non un homme qui eu lasse sa proie,. . Adieu, sois 
le défenseur de saint Etienne ['^). » 

Guillaume semble avoir déféré à l'appel instant des chanoines. 
Il se tint à Limoges une grande assemblée d'évêquesdont le choix 
se porta sur Hier Chabot, un liouinie de race noble, qui veuf ne 
s'était pas remarié et que ses mérites signalèrent à leur attention. 
Dans l'acte dressé pour constater la décision de l'assemblée il fut 



{1) On peut, grâce à 1 énoncé des donations faites par Agnès, se rendre compte de 
rimport.iace des biens qui lui avaient été donnés en douaire et de leur situation; ils 
ne Igrmaicnt pas un cn.Henible compact» mais ila cLaieut dissi^minés sur plusieurs 
points du Poitou, à Poitiers et aux environs, à Saint-Maixcnt, à Maillezais, à Talmond 
el aussi en Sainlonge. 

(2) A. Richard, Charles de Saint-Maixent, I, p. i4i. 

(3) Gallia Christ., JI, instr., col. 173. 



>6o 




LRS COMTES HE POITOU 



expressément porié que réieclion s'élail faite de la volonlé el du 
consentement du comte de Poitou, du vicomte Adi'imar, des 
barons, des nobles, du clergé et du cliapîire cathédral (1 ), 

Versie mômelemps Iccomle, de concerlavec sauirre etson Frère, 
confirma les dons qui avaient éléfaîlsà l'église Notre-Dame du Piiy 
en Yelay alors qu'il était en bas-âge, par son père Guillaume, sa 
mère Agnès et ses frères Guillaume et I^ludes, lesquels consislaient 
en la moitié de l'île de Hé, des étangs, des écluses, deux villages 
elle bois de Sainl-Ouen, vulgairement appelé le Breuil (2). 

l'ar suite de la répudiation d'Agnès, la situation était extrême- 
ment tendue entre Geoffroy Martel et ses beuux-fils, à tout le moins 
avec Guillaume, qui subissait toujours l'ascendant de sa mère. 
Excités par elle, ils se préparèrent à tirer vengeance de l'alTronl 
qui lui avait été fait, mais le comte d'Anjou, avec la rapidité de 
décision qui était un des trails saillants de son caractère, les 
devanra : il leva en 1053 une armée considérable et marcba sur 
Poitiers. Le comte de Poitou n'était pas prêt j son frère ne l'avait 
sans doute pas encore rejoint avec les forces qu'il pouvait lui 
amener de son comté de Gascogne, et devant l'impossibilité où il 
se trouvait de lutter conire son beau-père, il s'empressa de faire sa 
paix avec lui (3j. r*eut-être est-ce à cette époque qu'il convient 
de placer un voyage que til Agnès, accompagnée de son conseiller 
l'archevêque Arctiembaud, nbbé de Sainl-Maixent, auprès de 



(i) Kabbe, Conciita,\X,co\. 1060. Bifri qu'il n'y ail à rclenir, au sujet de ccl évêque, 
que le nom qu'il portail, il semble loutcfoi» qu'il (hmiI <Hre raUaché à la famille de 
GuillauNie Chabot, i'iiiidea familiers du coinle de l'oilou. 

(a) En attribuant cet acte à (liiillaurne Aiijrcl, nous nous raog'CODS à l'opinion do 
Bcsly qui a démontré (///*/. f/w cowi/es, preuve», pp. ad i-2(J3) que bien que i'/fisinire 
tic A'otre-D<tnie tlu Pny, c. nj, I. 2, p. 28^, lui donne la date de l'an 1000, il ne 
jHuI êlre placé qu'enirc les années 1047 el io58. (Voy. aussi D. Yaissele, fiitt, de 
LarigiieildC, n. éd., IV, p. 8f)). 

(i) Dom Houssoau, Livre noir de Saint-Floreut de Snumur, t. Il, n» S^o. Besljr 
(//isl. tles conttc.1, preuves» p. .'^27 bis) a piililié les formules finnles de cet nele qui, 
dans 800 icxlc, porte la date de io43. H y a b'i une erreur luanifcsle, rcsuhnt d'uua 
foule d'impression, que n'a pas reproduite Mnrcheçay, lequel dans ses Arr/i. d'An- 
jou. p. 371, donne à la pièce sa date véritable de iojJ. Mais Tindication inexacte de 
y/Zisl. des comtes de Poitou n'en a pas moins clé adoptée par certains bi.Htoricris, 
(|ui n'ont pas réllcchi qu'en 10:^3 (àoolîfoy ^Martel clait, de par sa femme Açucs, le 
véritable (lussosseur du comte de Poitou cl ne pouvaiten toute justice partir eu guerre 
contre îui-inèfoe. Nous ne croyons [)asnon plus qu'il faille prendre à la lettre le texie 
de la rbarlc de Saint-Florent, que Mnrcliescny [dace par erreur avant 1054 cl qui dit 
que tienlTroy déclara la guerre uu comte de Poitou; le contraire nous (varalt bien plus 
vraisemblable. 



iult, comle de Champagne. Enlrait-il dans ses inlenlions 
d'amener ce comle à reprendre ses lutles anciennes contre Geof- 
froy Martel qui lui avait enlevé la Touraine, nous ne saurions le 
dire, le molif de ce voyage ne nous ayant pas élé révélé (1). 

Le 12 mai I0j4,jourde l'Ascension, Guillaume se trouvait à 
Poitiers. Les religieux de Saint-Florent de Saumur n'avaient pu 
jouir paisiblement du domaine des Fosses qu'Agnt'-sleuravail donné 
en 1043, Les agents du comle exigeaient d'eux certains droits cou- 
tumiers qui les lésaient grandement; sur leur requôle Guillaume 
les exempta de tous ces devoirs, défendit de les molester à l'ïivenir 
et pour le surplus confirma les disposilions do la charte primitive 
de donation. Uien qu'il déclare agir en la circonstance du ctin.sen- 
temenl de son frère Geolfroyel de sa mère Agnès, ni l'un iiiTaulre 
ne comparaissent parmi les témoins de l'acte oii l'on rencontre 
l'archevêque de Bordeaux, les évêques d'AngouIéme et de Limoges, 
le comte de la Marche Audebert, le vicomte Savarî de Thouars, 
Guillaume de Parlhenay et autres compagnons ordinaires du 
comle (2). 

Agnès n'assista donc pas li la libération de la terre des Fosses, 
et même après celte date on ne la rencontre plus opérant en per- 
sonne aux côtés de son lils. II est possible que Geoffroy Martel 
ail imposé au comte de Poitou l'éloignement de sa mi-rc el que cel- 
le-ci ait été chercher un refuge auprès de son fils Guy dont l'auto- 
rité s'affirmait alors en Gascogne ; elle a encore |)u, dès cette épo- 
que, aller demander au monastère de Notre-Dame de Saintes l'asile 
où nous la retrouverons plus tard. Nous ne serions pas étonné 
qu'il faille placer à cette date un fait que nous apprend une charte 



(i) A. KicharJ, Charles de Saint-Maixenî, I, p. i/(o. Peodanl ce voyaf^e, l'Abbé 
d<: SaÎMi-Maixeiiit cuiiseniil à ce que l;i corutesse dihpoïsAl du Jomaiue de Sivrcc, au- 
tremeot dit le Puy Sainl-Maixenl tlaos la paroisse de Moulaïuîsé, <jui apparteiiuit à 
Bon abbtiyc. 

(2) Arc/i. fiist. (lu Poitou, II, p. gS, Charles poil, de Saîiil-Florcnt. Le cbarlrier 
de Saiul-Florcnl cuulenait ua autre acte de conHrziiation delà possejisiaa dea Fosses 
par celle abbaye (/i!e/«,p.fjoi. Mais cet acte, idenliquoau précédcnlel dépourvu de date, 
n'eal qu'un proj,et relrouvé duus le chartritT de l'abbaye t't auquel le rédaclcur du car- 
lulairc en rincurpuraiit dans stni recueil, a nialadroile^nunl «]uulc des uoxns de Icinuins 
empruuléa à l'acle df iDÛ/t, sauf qu'où y trouve tu plua Guillaume, èvèque de Pcii- 
gueiix, el GetifFroy Martel. Or, c'est en loCo seulement qu'un cvê(|UP du uom de 
Guillaume moula sur îe siège de Përigcux et nous savons qu'en «oii/j Je conile 
d'Anjou êiuit tolalement séparé de sa fcmine el ne pouvait venir à cûlë d'elle couipn- 
raltre dans ua aclc à Poitiers. 



a02 



LES COMTKS DE POITOU 



de Bourgueil. Celle abbaye possédait depuis la fin du siècle 
précédent des domaines en Bas-Poilou; le comle, croyanl sans 
doute avoir des droits sur ces territoires et n'étant plus retenu 
par les scrupules de sa mère, ne se gêna pas pour imposer aux re- 
ligieux de Bourgueil la charge de recevoir chaque année dans 
leurs pacages du Busseau,de ï'oussais el d'Auzais et sur chacun 
de ces Irois domaines deux hommes et trois chevaux qui y séjour- 
neraient le lemps qu'il lui plairait. Ce procédé était ingénieux el 
en le généralisant le comité aurait pu faire élever et entretenir 
à peu de frais les chevaux nécessaires au service de sa maison. 

Celle façon d'agir, allant à l'cncontre de l'œuvre privilégiée 
d'Agnès, vienl déjà témoigner que la comtesse ne jouissait plus 
auprès de son fils de celle influence sans limites dont on a tant de 
preuves. Son amoindrissement^esl encore alleslé par ce qui se 
passa dans le Taluiondaîs. 

Pour récompenser Guillaume le Chauve, le fondateur de la dy- 
nastie des sires de Talmond, de l'aide qu'il hji avait priMée contre 
les fils aînés de son mari, la comtesse lui avait concédé cerlains 
droils et en parliculier la moitié du produit des églises d'OIonne. 
Après la morl de Guillaume, advenue vers 1049, Agnès reprit 
ce qu'elle avait donné, mais comme le sire de Talmond avait dis- 
posé de ces biens en faveur de l'abbaye de Sainte-Croix qu'il avait 
fondée, ce furent en fin de comple les moines qui se trouvèrent 
lésés. Tant qu'Agnès dominaen Poitou, ceux-ci ne purent faire que 
de timides réclamations, mais quand la silualion de la coinlesse 
se trouva diminuée, en ce moment leur voix s'éleva. Guillaume 
le Jeune, fils et successeur de Guillaume le Chauve, s'était résolu 
en 1056 à partir en pèlerinage pour Borne, mais avant d'enlre- 
prendrece voyage,sachant,disail-îl,qu'ily a danger pour ceux qui 
le font et qu'il ignore les accidents du cliemin, il régla ses alTaires 
el en parliculier reconnut le droit des moines de Sainte-Croix sur 
les églises d'OIonne. Il ne revint pas et eut pour successeur son 
frère Pépin qui, à son tour, ne larda pas h succomber, ne laissant 
pour héritières que sa sœur Asceline et sa mère Ameline. Mais 
le comlc de Poitou, soit en vertu du droit de rachat à merci, 
droit féodal ([ui était peut-être déjà eu vigueur et qui le rendait 
usufruitier de la seigneurie jusqu'à ce que son possesseur eût 



GUILLAUME AIGKET 



adi 



acquitté des droits considérables pour rentrer enjouissancedc son 
Lien, soit que l'acte de la concession l'aile par Guillaume le Grand 
au premier sire de Talmond eût spécifié que celte importanle 
seigneurie reviendrait au domaine comlal dans le cas où la des- 
cendance mâle de ses possesseurs serait interrompue, toujours 
est-il que GuillaumeAigret mit la main sur le domaine de Talmond 
et qu'il vint s'y installer avec une nombreuse suite, au commence- 
ment de l'anni'e 1058, pour se livrer aux plaisirs de la chasse. 

Dans sa compagnie se trouvaient sa femme llermensende, Guil- 
laume, évêqued'Angoulème, Savari, vicomte deTliûuars et autres 
grands personnages. L'abbé de Sainte-Croix, Vital, profita de 
l'occasion et vint directement se plaindre ù lui du lorl que lui avait 
causé A{^'iil's en s'empuranlde la moitié de la dîmeeldes oiïertes 
d'Olonne. Le comte fil porter l'aiïaire à un plaid qu'il tint à Tal- 
mond et où assistèrent les gens de sa suite et les principaux per- 
sonnages du pays. Dans celle assemblée, où les droits d'Agnès 
furent sans doute défendus par Renoul de Saint-Michel, le prévôt 
qui administrait ses domaines du Tulmonduis, il fut déclaré que 
la comtesse avait injuslemenl mis la main sur les possessions de 
Sainte-Croix, et Guillaume, ratilianl celte décision, ordonna que 
l'abbaye rentrerait pour toujours en possession de ce qui lui avait 
été enlevé; de plus, soit pour raison de dévotion, soit pour indem- 
niser les moines du tort qui leur avait été causé depuis plusieurs 
années, il leur fit don du droit de pânage pour tes porcs de l'at>- 
baye dans la forêt deJard qui faisait partie du domaine comlal (1), 

A la fin de cette même année, les comtes de Poilou et d'Anjou 
élaienl en guerre. Geoffroy Martel, aprèsja répudiation d'Agnès, 



(i) fjart. de Tulmorid, pp. 76-77. I-^ seigneurie de Tnimonri était eocote entre les 
maÎD» du conilc de Ptiitou quand arrive la mort de Guillaume Aiiçrel; c'est ce quff 
l'ou doii inférer de deux ucics du cartuiaire de Sainte-Croix, non datés il est vrai, 
mais (fans l'un desquels il est dit qu'aussili^l après le décès du comte Guillnume son 
frère GeolTroy-tjuy, confirma aux rnûines de Talmoud lu eoncessioti que sou prédé- 
cesseur venait de leur faire {^.^«r/. iie Tftl/nond, pp. 77 et i»7). La constataiion de 
ce fait doit faire renvoyer ù 1 anuée loSS la prise de possession de la sciarneuri» de 
Talmond par Cliàlon, mari d'Asceline, que les historiens plii<;aient en l'anui-c loây en- 
viron (//., p.^ Gi). Une autre preuve que Geoffroy déliol pendunl quelque temps la aei- 
gaeurie de Tulmond est fournie par le carhtlnire de Sainlc-CroiTc i|ui noua uppreud 
{II., p. I iq) que BosoQ ^ de Davio n exenjpla les navires de l'abbaye du droit que lui 
payaieni ceux qui faisaieni le ininsit avec la Ittclagne, el ceci du conseolement 
d'abord de Geoffroy et ensuite de Châlon, ses seigneurs. 



a64 



LES COMTES DR POITOU 



n'avait pas rencontré lasafisfaction qu'il chi.'t'clmil ; il remplaça 
bienlùl Grécie par Adèle, la fille du comte Kudes, puis il revint à 
Grécie el enfin, après un nouveau renvoi, il s'allachaà Adélaïde la 
Teutonne (i). Celle dernière mil promplemenl à proiit l'ascen- 
dant qu'elle prit sur le vieux comte, et se Ut aUribuer par lui 
un mag;nifique douaire qui comprenait le Sauuiurois el d'autres 
domaines que les héritiers de Geoffroy durent plustard racheter. 
En agissant ainsi, le comie d'Anjou brisail les derniers liens qui 
pouvaient le rai tacher encore à Agnès ; il disposait du douaire 
qu'il lui avait constitué bien des années auparavant et l'on peut 
croire que la comtesse n'élait pas d'humeur à se laisser impuné- 
nienl dépouiller de ses revenus. Elle sortit de sa retraite el eut 
encore assez d'au loi- ilé sur son fils pour le décider a faire valoir 
Ses droits les armes à la main. Cette fois le comte de Poitou prit 
ses précautions el ce fut son adversaire qui, hors de doute, fut 
surpris. Geoffroy essaya bien de résister h colle attaque inopinée, 
mais les premières rencontres ne lui furent pas favorables et il 
se laissa enfermer dans le château de Saumur dont Guillaume 
vint faire le siège en règle. La situation du comte d'Anjou était 
des plus critiques, quand il fut sauvé par un de ces coups de 
chance dont son histoire abonde. Le comte de Poitou tomba 
malade de la dysenterie el fut contraint de se retirer; peu 
après il succomba à la maladie, âgé seulement de trente-cinq 
ans (2). Ses entrailles furent portées dans l'église do Saint-Nico- 
las de Poitiers (3). 



(i) Celle iiiiunvéralioti Jcs femmes de GeolTroy Martel «c rencontre, dans une cbarle 
de l'abbiiye du Hooccray i[ui les qualitie toutes, saua disliiictîon, du iJlre de eoncu- 
liinea OJarchetç-iy. Citron, des é<jl, d'Anjoit^^, 293, Dole i). M.l'abbd Mêlais, s^ap- 
puyaiit sur la cliarte n" CV de la Triaiiê de V^eadiiiue et la ctiartc de la fondai ion du 
[irieuré du Flessis, dépendant de l'abbaye de Bourg'ueil, avance qu'Agnès fut reprise 
par SUD mari en io56 pour être répudiée à nauveau biealilt après [Cari, saint, de la 
Trinité, p. fi, noie t). Mais celte a^serlian ne repose que sur un acte dalé de io56 
(C'iri. de ia Trinité de Vendt^me, I, p. 78) où ou ra[ip«lle les fondations de la Tri- 
nité cl de rt-vière, faites la première avant la iiiurl de Foulque» Nerra advenue 
le ar juin 10^0, l'aulre peu après son décès; cet ade n'est <|u'une iiolîce rappelant des 
faila anténeurs à sa rédaction et no piNil en aucune laron élrc appliqué à A;;'nés, 
Le prieuré de l'Evière, selon C. Port {Dict. de Mai ne-el- Loire, Ij p. .%) a été fondé 
à deux fois, en io4o et en 1047, 

(21 Marcfiei^ay, Chron. des ér/i, d'Anjou, p. /|,oo. Sainl-Maix<*nl ; IJcsIy, //'*/. des 
comtes, preuves, p. 327 bis; Mêlais, Curt. de lu Trinité de Vendôme, I, pp. 120 
et lai. 

(3} Arch, hisl. du Poilou,]l, p. i3. Cari, de Saial-Nicolaa. 



GUILLAUME AIGRET 



365 



r 



k 



Il ne laissait pas d'enfanlset son frère Guy-GeofTroy fut appelé 
ri lui succéder lant comme duc d'Aquitaine que comme comte de 
Poitou. Sa femme, tlermensende, donl il éluj't lendremenl aimé, 
se relira du monde el, dit le chroniqueur, se voua à un veuvage 
sévère. Kllefil même plus, elle embrassa la vie religieuse et fina- 
lement se relira à Home auprès de sa belle-sœur Ala, qui, après 
avoir gouverné l'empire d'Allemagne en qualité de régente de 
1056 à 1061, el renversée du pouvoir, s'en fut chercher au loin 
ie repos du cloître (1). 

Les chroniques fournissent relativement peu de détails sur 
la vie de Guillaume V, mais son surnom d'Aigrel, Arerrimus, 
et le passage de la chronique de Saint-Maixent, où il est dit que 
pareillement à son frère Geoffroy il réalisa de grandes entreprises 
« ulrique magna el forli agesserunt », nous laissent à penser qu'il 
gouverna vigoureusement le duché d'Aquitaine el qu'il sut répa- 
rer les maux causés par la captivité de Guillaume le Gros el par 
son arrivée au pouvoir à la suite d'une guerre civile. 

Il est le premier de nos comtes dont on connaisse un sceau. 
11 en usait rarement el il ne parait pas qu'il ail eu un chancelier ; 
il est possible qu'il ail recouru lï celui du chapitre de Sainl-liilaire 
donl il pouvait requérir les services en sa qualité d'abbé de cet 
établissement. Une empreinte de ce sceau, aujourd'hui perdue, 
élail apposée à la charte de confirmation des dons faits par Agnès 
à la Trinité de Vendôme de l'année 1040 environ; elle élait sur 
cire blanche et était suspendue au parchemin par un double lacs 
de cuir; on y voyait un guerrier à cheval, armé, tenant une épée 
d'une main et un bouclier de l'aulre. Une légende entourait celte 
figure et devait porter l'indication de Guillaume, comte des Poi- 
tevins et duc des Aquitains (2). 



(i) Resly, //tsi. des contins, preuves, p. 333 bis, d'après deux lettres du cardinal 
d'Osiie, Pierre Darnien, à l'impcralrice A;fnc«; voy. aussi aux pages iJa^» 3^7 el 
3;<8 bis. 

(2) Mêlais, Cart. saint, de la Trinité de Vend/'ime, p.45. La descriplioa de ce sceau, 
qui appartient au type que l'on est convenu d'appeler le type équestre, se trouve dans 
un oifiimiis, daté de 1527.de la cbarte de Guillaume Ai)jrel : la lét^ende avait presque 
tolnleineat disparu el l'on n'y lisait plus alors ([ue la iia du dernier mol : anoiwm 
{.[i/uilanoru/rtf. 



9«6 



LES COMTES DE POITUU 



XIV - GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 

VI" Comte. — Vil h Dlc. 
(io58-to86) 



Le successeur de (juillaume Aif^rel porte trois noms dans 
rhisloire : Guy, Geoffroy et Guillaume. Lors de son baplême il 
recul celui de Guy, Wido (1). Mais de 1res bonne heure et con- 
ctirrenmienl avec lui ap|>araît celui de Geoirroy,G*7;///w/w^- (2). Il 
n'y a pas lieu d'hésiter à reconnaître dans ce fait l'œuvre d'Agnès 
qui, de même qu'elle faisait prendre à Pierre, son fils aîné, le 
nom de Guillaume, bien avant qu'il fùl monté sur te trône ducal, 
avait aussi pu rêver de faire passer le comté d'Anjou sur la tête 
de son lits cadet. Elant femme à savoir ce qu'il fallait espérer de 
l'issue de son mariage avec Geoffroy Martel et calculant les clian- 
ces d'une union stérile, il avait dû entrer dans ses plans ambi- 
tieux de substituer son fils aux deux neveux de Geoffroy, Lors du 
mariage de sa mère, Guy avait environ six ans, et, comme il 
arrive souvent, Geoffroy, n'ayant pas d'enfants, reporla toute son 
alTeclionsurle dernier-né de sa femme. Celui-ci, du reste, conserva 
toute sa vie un souvenir ému des soins dont le comte d'Anjou 
avait entouré sa jeunesse et c'est à lui-même que l'on en doit le 
témoignage quand on le voit, dix-sept ans après la mort de Geof- 
froy Martel, l'appeler publiquement son seijçneur et quasi son 

(i) « Guido d'ictus ia l/a^jtisino, GulHeimus cagnomiae » (Ctrol tle lu Ville, //ist. 
de la Grantle-Sautre, preuve», I, p. 49^)- 

(2) Lu charte de Saint-Hiîuire dalcc de novembre io58. où l'on trouve pour la prc- 
nùcrc fois le nom de Guy dans un litre nullienlifpie, indit|ut; ex[)ressènieat que celui 
de Geoffroy est un surnom ; « S. ^Viilnnis, quem GausFridum cognomiaBbamus, 
alibnlift «lustri » {ÏKédcl, Duc. pour Saiiit-/Iiiaire,l,p. 89). Ce uoni de Geoffroy est du 
ri'ste donné ù notre rorntc liicn anlcrieurenicnl à sa prise de possession du conilé de 
Hoitou. Ainsi, en \o/\\, on lit dans uue ehutie de l'aLbaye de Sainl-Maixenl *A. Ri- 
chard, Charles de Sairit'Mni\r<'nf, I, p. nf)) celle menlion spéciale : a Willelnio 
comité cum tuo gerin.-tno Goslredo »; de noiubrcu-x exemples de cette appellation 
se renconlrcDl dès celte époque dans les litres des ctablisscmenls religieux de la 
ré^ioa. Enfin la clirouique de Saint-Maixent lorsqu'elle cnreifîstrcla naissance du comte 
s'exprime ainsi : « G:uifrednm qui cl Wido vocalus est r> el lors de sa mort elledil: 
« Obiil Guido qui cl GoB'redus ». (Marcbegay, Chron. des égt. d'Anjvu, pp. i588 
et 4o3). 



GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 



«67 



père (l).De celle habitude prise de bonne heure il est résulté que 
c'est sous ce nom de Geoffroy que notre conile de Poitou est le 
plus fréquemment désigné et que lui-même aimait à s'entendre 
appeler. On ne connaît qu'un seul de ses trois noms reproduit 
sous une forme monogrammatique et c'est celui de Geoffroy (2). 
C'est seulement après sa prise de possession du couilé de Poitou 
qu'il se fil donner dans les actes le nom dynastique de Guil- 
laume (3). [*ûur plus de précision certains documents ont désigné 
ce comte sous deux de ses noms (4) : à leur exemple nous l'appel- 
lerons Guy-Geoffroy, comme le fait la chronique de Sainl-Maixent 
quand elle relate son décès et qui est le nom le plus particulière- 
ment consacré par rhistoire(5).Ilavailpour habitude de s'intituler 
dans les actes authentiques, tout à la fois comte des Poitevins, 
t:omesPiclavenutim,iil duc des Aquitains, é/wj- A(/uitanon/m, iipàr 
la grâce de Dieu «, mais il prenait aussi ces titres isolément sui- 



(1)11 DomiDUi^ et taaquam paler meus Gosl'ridus cornes >, â3 mai 1078 (Mêlais, 
Cm/7, saint, de la Trinité de Venddme^ p. 6a), 

(2) Les chartes ori-jinales du cliapilredeS»inl-Hil»lrc de Poiticra nous oDl conservé 
deux représenlatious de ce mono;jrannne, TuDri de l'aDDée 1067, l'autre du ^ fé- 
vrier io83 (Arcli. de la Vienne, ori?.^ Saiut-Hilairc, do« 65 el 7a) ; on irourrra ces 
rnoDOi^rammes sur uue planche spéciale ainsi que les croix aulograpLes ijue le comte 
Irarail souvenl au bas (îes actes à la suite de son nom, 

(3) Nous n'avons rencontré dans le niiitutieux dêpouillenn^nl des pièces oïli ii est 
fait rncnlion du cotnlc de Poitou, nui|uel nous nous sommes livre, aucune indicatioD 
précise soil sur le temps suit sur les lieux où l'un des triais noms sous lequel il était 
connu fui spécialentcnt employé. Pendant assez lonsflemps, dans les chartes de Poi- 
tou, il est |>lus particuiicreincnt appelé Guy, mais à partir de 107') euviron le nom de 
Geoirroy,tjui se trouve surlouL dausiesilocumentsde la Sainton«îc ou de la région An- 
li;cviuc, leitd k prédominer; quant à celui de Gtiillauine, il lui est surtout donné dans 
le Bordelais, la Gascogne, le Limousin et dans les documents cmanë.<« de pcrsonnai^es 
éfranefcrsau Poitou, tels que le roi, le pape, les chrooïqueurs. Le premier emploi de 
ce nom de Guillaume que nous ayons relevé jusquMci se trouve dans une charte de 
la collégiale de Sainl-.Scurin de Bordeaux de l'an io6o(Besly, Hist.des comtes, preu- 
ves, p, 345 bis; Bruiails. Cnrt. de Saint-Seurin, p. i3). 

(.'1) Outre les exemples tirés de la chrunîque de Sainl-Maixcnl et du cliarlrier de 
Saiot-Ililaire cités à la pa^e précédente, on relève cucore quelques variantes du nom 
du comte dans les cartulaires, tels que u Gofridus Guydo (Talmond, infjS}, \\'ido 
coçnûmioalus Gofrcdus [Sainl-Jean d'Anjçély, 107G), NVido conjes arj;nomeoto Jof- 
ridus (Sainl-Maixent, loG/j), Guido qui el aiio nominc Goiïredus vocabatur (Saiul- 
Mnixent, 1078) », Le nom de Geoffroy n'a été accolé que fort rarement k celui de 
Guillaume ; on le trouve seulement dans son inscription tumuluirc: 1 Gulltelmus qui 
Gaufridus », et dans une chronique de la cathédrale d'Ang-outème, <t Willclmus Geo- 
fredus «, ce qui ne peut infirmer les lémoignaiçes fournis par des documents authen- 
tiques appartenant aux diverses anuées de la vie du comte. 

(5) Bcsiy, //ist. des comifs, p. 96: Guy-GKormoY-GuiLLAUME VII; le P. Anselme, 
Hiitt.gènénl. de ta maison de France, 11, p. 5i8: Go-Geoffroy dit Glillaumc VIII; 
L'Art de oérijter les dates, 1770, p, 710: Gut-GËornor, Guillaume VL 



sft8 



Li:s COMTES DE POITOU 



vaut les circonslances et, lorsqu'il s'agissait d'actes intéressanl 
seulement le Poitou, il est jj'énéralemetil désigné dans les sous- 
criptions avec la simple qualité de comte des Poitevins ; cepen- 
dant, à la fin de sa carrière, son titre de duc seml>la préva- 
loir (1). 

Lorsque Guy-GeofTroy devint, par la mort de son frîîre, comle 
de Poitou et duc d'Aquitaine, il était déjà depuis plusieurs années 
en possession du liordelais et de l'Amenais. Eudes, sonderai-frère, 
avait hérité, vers 1036, du chef de sa mère, Brisque,du duché de 
Gascogne, mais il n'en avait joui que peu d'années, ayant été lue 
en 1039 au siège de Mauzé, A sa mort, Agnès put mettre sans 
dilliculté la main sur le Poitou, qui revenait du reste naturellement 
à ses enfants, mais on ne saurait dire au juste si elle réussit à 
garder Bordeaux. Il semble que Tarcbevôque de celte ville, 
Geoffroy, profitant des circonslances, ail visé, comme le tentèrent 
d'autres prélats à cette époque, à s'octroyer une semi-indépen- 
dance. Bien qu'il eût été nommé par le comle Sancho en 1027, 
ce n'était pas un homme du Midi ; il appartenait h la race franque, 
et Guillaume le Grand, avons-nous dit, ne fut pas étranger à 
son choix. Quel rôle joua-l-il pendant les cinq années qui sépa- 
rent la morl d'Eudes dujouroù Agnès, dans la grande assemblée 
des barons poitevins, fit reconnaître son fils comme comte de 
Gascogne? Les textes sont muets à ce sujet. Il est seulement un 
lait certain c'est que les comtes de Périgord avaient pris pied dans 
le pays, soit pour leur propre comple, c'esl-à-dire en faisant va- 
loir certains droits à Fhérilaged'Eudes, soitque l'archevêque, in- 
capable de lutter avec SOS propres forces contre les puissants com- 
pélileurs à la possession de sa ville archiépiscopale, ait fait avec 
eux un partage du pouvoir. Toujours est-il qu'en 1043 une cer- 
taine comtesse Aina,en donnant à l'abbaye do Notre-Dame de Sou- 



^t) Voici le relevé de ces diverses sppclEa lions : Duc des Aquitains a dnx Aquita- 
norum», « ou Aquitanis »; vvc u'Ai^vitaive « dus Aquilauia; », ou encore « dux in 
Aquitaaia », ou ot dux Ai|uiliinicus » {Curt. de N.-D. de Stiinles, io58); piu.><:b uks 
AQUITAINS tt princeps AquitaDorum » (C/iarl . de ;V<j/7/crtf/.ï, 1060) ; comte uk Poitou 
« conies Pictaveasis « ou « Picluvia u, comte des Poitevins u conie» Piclavorum », duc 
DUS Gascons a dux .-Vquîtauoruni scu Guasconum >* {Char(. de Cliini/, 1070); i'hincb 
DK Gascogne « priticeps Vasconie » (Churt.de la /iêoie, jo8/(); coûte Dts BonDU^Ais 
X cornes liurdei^aleasiuni o {Cart.de Vaujc^vers 1074), <:t euiiu utc osa Gaulois «dux 
Gallorum » (Chart. de Suint- Mai jcent, loCo ou io(ii). 



GUY-GEO FFROY-GL'!LLALMK 



36g 



lac des domaines situés sur In Dordoçne, s'inlitulail à la fois com- 
tesse de Bordeaux et de Périgueiix (I). Qu'était celle comtesse 
Aïna? Simplomenl la veuve d'Aiideberl H, comte de Périgord, 
qui dut décéder à peu près h celte époque, laissant plusieurs 
jeunes enfanls : Hélie, Audeberl, et une fille dont on ignore 
le nom (2). 

Agnès, après la mort d'Eudes, n'avait pas renoncé à faire valoir 
les droits que pouvaient avoir ses enfants à une pari dans l'héri- 
lage de leur frère consanguin, mais elle avait dû se résigner à 
alLendre que celui â qui elle la destinail fut en élal de pouvoir 
soutenir on personne sesprétentions. l^Ln lOii.Ciuy-GeolTroy avait 
près de vingl ans ; c'est alors qu'Agnès, en femme avisée, entra 
en pourparlers avec la comtesse Ama, qui devait avoir fort à faire 
pour soulenir la lulle contre les prétendants au duché de Gas- 
cogne ; elle lui demanda pour son fils la main de la fille d'Aude- 
berl, à qui fiirenl abandonnés en dol tous les droits et toutes les 
prétentions des comtes de Périgord sur le Bordelais (3). 



(1] « Aona coniilissa Burdc(^1ensis seu Peitafçoticœ patriae » [Gallia Christ,, II, 
inslr. , col. a6«j}. Le icxterlu Galliu porle <t Aoua », mais le nom réel de la comlesse, 
d'après le r;irlulairr de Nolrc-Diitnc de Suinles, paraît l'Ire a Aîoa i>. 

(2) L'//i.t(, cfironolti^it/iie de la Maison de France, VA ri de vérifier les dates, 
la lisle chronoiotfiiiue des granda FeuJalaires de Y Atirtttnire de lu Société de l'Ilis- 
tiiire lie France^ pour ne citer que ceux-là onl accumulé erreurs sur erreurs dans la 
chriinolûçic des comtea d'AnjçouIcme, les confoadnotavec Irjj comles de (a Marche et 
dénalurant leur Hliation. M. de Mas-Lalrie, dans son Trésor de Clironnloyie,» ajouté 
de nouveauTi élénienls de confusion â ceux de ses devanciers, et L. l'aluslre, brochanl 
sur le loul, ne fail qu'un seul personnajçc des Irois comles du nom d'AudcberL donl 
deux du Péfii^ord cl l'un delà Mnrche,(]ui vivaieut au temps de Guy-GcolFroy. L'élude 
alleotive des textes publiés par le Galliu el [larle carlulaire de Notre-Dame de Saintes 
nous a permis de redresser res multiples contradiclious. Ilélie, comte de Pérîfçord 
par la jjrâce de Guillnume le Grand(\'(>y. plus haul p. 167), eut pour successeur vers 
loiii Audeberl a Cadeneranus » ; celui-ci épousa Aïoa, sans doute fille de Girard de 
Montagnac, tjui possédait par droit licrédilaire les domaines situés sur les bords de 
la Dordog^nc qu'elle donna à l'abbaye de SouIpc. Audeberl ne g-ouvcrna le comlô que 
peu de Itinpa {Gai L iJhrist, II, col. l'i^çj), et mourut assurémcnl avant io4-^, date à 
laquelle sa femme fit la donation préciiée ù Notrc-Dauic de Soulac. Il laissa plusieurs 
enfants : Hélie, qui lui succéda, Audebert el une fille, à tout le moins. Hélte et Au- 
deberl, aiçissaal sous l'aulorîté de leur mère Aïna, doDuèrcul Aidrulel au prieuré de 
Sninl-Silviiin {Cart. de JVotre- Daine de SninleSj y. 1 i«j), puis Hélie seul Ht don, 
vers lo'io, de ce même prieuré de Sainl-Silvain à l'abbaye de Saintes {Ctirt.de Noire- 
Dame de Saintes, p. 28). il cul pour successeur son frère Audeberl 111, qui mourut 
vers 1107 ou 1117, seliin les historiens susnommés. 

(3) Marchegay, Cltrûn. des égl, d'Anjou, pp. Sgîi, ^00, Sainl-Maixcnt. Voici com- 
naeut s'exprime la chronique au auj^t de l'accession de Guy-Geoffroy au conilé de 
Gascojrae : « Allerum in Gasconîa transroissum cl comilem facium .... habuilque 
Gaufridus itluc uxorem suam AuJeberti comilia Pctrai^orica: fitiam ». Dans ctiie. 



870 



LES COMTES DE POITOU 



fldt'vfiit y avoir cnlre les doux ^'poux une grande dispropor- 
tion d'âge, mais l'essenliel (''lail, pour une femme ambitieuse 
comme Agnès, d'avoir assuré h son fils des droits à revendiquer 
et des ressources pour les faire valoir. Socimdi; par les contin- 
gents angevins ot poitevins que sa m^'-remil à sa disposition, Guy- 
GeoITroy entama la lullc contre les deux grands seigneurs du 
midi : Centule III, vicomte de Béarn, et Bernard 11 Tumapalcr, 
comte d'Armagnac, qui prétendaient l'un et l'autre à l'héritage 
des ducs de Gascogne. 

11 ne larda pas à trouver un puissant auxiliaire dans la personne 
d'un nouvel archevêque de Bordeaux. Geoffroy étant mort le 
10 juillet de cette année 1044 ou de l'année t045, Agnès fit élire à 
sa place une de ses créatures qui fut toute sa vie un de ses plus 
actifs agents. Arcliembaud, abbé de Saint-Maixent, qui, sorti 
d'une petite famille de la Gâtine du Poitou, arriva rapidement 
à ces hautes dignités (t). 

Aussi habile négociateur que guerrier redoutable, Guy- 
Geoffroy arriva à conclure avec ses adversaires un accord du- 
rable : ils lui reconnurent la possession du Bordelais et l'Agenais, 
mais il ne prit que le titre de comie de ces régions, abandonnant 
aux deux compélileurscelui de duc de Gascogne qui emportait 
la suprématie sur toutes les seigneuries s'étendant de la Garonne 
aux Pyrénées (2), Ceux-ci s,e disputèrent longtemps ce gros mor- 



phra<ie qui rapporte si brièvement ce qu'il DOua a t'allu dètnillcr co plusieurs lîgoes, 
l'emploi du mol " illuc » est siguitjcalif; il veut cvidemmenl dire que c'est eu vue de 
la possessi<>ii du comté de (îaHCOsjne qu'eut lieu le mariage de Geoffroy tivec In title 
d'Audeiitert. Nous ajouterons que la tîliatioii que nous avons précédeniment dounée 
permet de délcrnûuer la valeur exacte de deux nasertions qui, au premier abord, 
fienaLlcQt contradictoires. La clirunique de Saiot-Maixcril, p. 'Sij'i, dît que Guv-Gcof- 
froy épousa In lille d'Atidelicrl, comte de Périçord, taudis qui" IScsIy. dans son His- 
toire des comleSf p. y^, rapporte au cootraire, seuible-t-il, que la fcaime du comte de 
Poitou était sœtir d'Audebert. En se reportant au tableau qui suit, on peut se coa- 
vniucre que les deux, écrivains oat l'un et l'autre raison, leurs textes se rapportant à 
des pcraonaagcs différeuta: 

Hélie II, Gis de Oosoo, comte de la Marche 

. I 

Audcl>erl II, marié à Aîna 

_. J ____^ 

llélie III, Audeberl III, la femme de Guy. 

morl sans postérité qui continue la Hlintion Geoffroy. 

(i) A, nichard, Chartes de Saint-Maixenl, I, p. uxxiv. 

(a) Marchegay, C/iron, des égl. d'Anjou, pp. SgS, 4oo, Saint-Maixenl. « Qui 



nUY-GEOFFROY-GlJTLLAUME 



%^l 



ceau, et ce n'os[ que tardivement qu'ils fiiiirenl par s'entendre à 
son sujet : le litre ducal fut altribué à Tumapaler, mais sa sœur 
Adélaïs, sans doute richement dotée, épousa Gaston, fils aînr^ du 
vicomte de B<'*ani. 

Quant à Ciuy-Geoiïroy, bien que devenu possesseur incontesté 
des deux comtés qui constituaient son lot, il ne semble pas s'être 
contenté de cette situation. Ses ressources devaient êlre assez 
bornées ; l'aide qu'il avait reçue n'avait pns été gratuite, et pour 
désintéresser ses auxiliairea il dut fortement entamer le domaine 
privé qui avait pu lui être dévolu avec son litre de comte. 

Ce domaine privé avait réellement peu d'importance, ayant été 
gaspillé par les précédents possesseurs du Bordelais, toutefois 
le nouveau comte ne négligea pas d'aflirmer ses droits souverains 
et fit frapper monnaie en son nom. En agissant ainsi, il se 
posait en héritier direct des anciens comtes nationaux du pays 
dont le dernier, Sanchc-Guillaume, avait émis des deniers portant 
ces doublesdésignalions de Guillaume, /'ï«?//e//«i'/A\ et de Bordeaux, 
Durdefialn. Mais il ne continua pas le type de ces monnaies qui 
portaient le monogramme carolin et il le remplaça par celui qui 
avait été adopté depuis quelques années par les comtes de Pé- 
rigord, lequel dérivait du type d'Angoulôme, que Geoffroy 
Martel avait à peu près à la même époque introduit à Sain- 
tes. Ce type était caractérisé par le nom d'un roi carlovingien, 
Loi>oiGvs, mis au droit de la pièce et au revers par (rois croisel- 
les. Guy-Geoffroy remplaça le nom du roi par le sien et fit modi- 
fier quelque peu les détails du revers du denier (1), 

Du reste, pendant les dernières années de la vie de Guillaume 
Aigrel, il parut peu â la cour de son frère, fi qui sa récente union 
pouvait faire espérer des héritiers, et comme il avait toute quié- 
tude du côté de la Gascogne il put donner carrière à ses goûts 
guerriers ou même chercher les occasions de satisfaire à ses be- 
soins d'argent. U s'attacha donc à la fortune du comte d'Anjou 
et à ce litre se mêla aux querelles dans lesquelles l'ambilioii et 



(Wido) jam Gasconiam acquisicrat armis et induslria i>\ Besly, ///*/, des comtes, 
preuves, p. 342 bis, d'après Ilichard de Poitiers: « Hii duo fraires sibi V'asconiam 
Bubju^aruDt ». 

(i) Voy, Appkndick t. 




rOMTES DE POITOU 



le caractère boiiiilanl de ce dernier l'engageaient conslammenl. 

Le roi de Franer llpnri I avait pris parti dans la tulle engagée 
enlre fîuillaunie le ItAlard, duc de Normandie, el le comte d'Ar- 
qués. Geotîroy Marlel, qui venait de mellre la main sur le Maine, 
objet constant de la convoitise des comtes d'Anjou el des ducs de 
Normandie, envoya des contingents au roi de Franco et ce fut 
Guy-Geoffroy qui les commanda. Le roi lui confia la garde du 
cliâleau de Moulins et îl s'y défendit viclorieusemenl jusqu'au 
jour où k reddition d'Arqués par la famine le conlraignil, en 
iOo3,à remettre sa forteresse au duc de Normandie (l). Malgré 
l'échec qu'il éprouva dans cette circonstance, son allachement 
pour le comle d'Anjou le porta quelques années plus tard à 
s'armer en sa faveur pour une noiiveilo lulLe contre l^uillaume le 
BAtard. Le 1" mars 1058, le roi de France élail venu h Angers, 
pour lancer encore une fois Gooiïroy Marlel contre son élernel 
rival. Celui-ci se laissa faire et alli assi<''ger le cliïlleau d'Ambriè- 
res que le duc de Normandie avait édifié dans une forte position 
sur les frontières du Maine.Guy-Geoffroy se Irouvail dans l'armée 
angevine qui dut se retirer après avoir vu repousser toutes ses 
aliaques (2). 

C'est pendant cette campagne, qui éloignait les troupes du 
comle d'Anjou des frontières du Poitou, que Guillaume Aigret 
envahil le Saumurois. Sa mort rapide mit fin à la lutte et Guy- 
Geoffroy passa ainsi subitement du rôle secondaire d'auxiliaire 
du comle d'Anjou k la haute situation de duc d'Aquitaine. Il 
était de taille à bien remplir celle-ci el à venir h bout des dilfi- 
cuJlés qui ne pouvaient manquer de surgir. Une poliliqiie nouvelle 
s'imposait en eiïel ; le nouveau duc ne pouvait s'associer à celle 
qui avait depuis plusieurs années dirigé les aclions de son prédé- 
cesseur el forcément le rôle d'Agnès allait finir. 

Un de ses premiers acles fut de rompre le mariage que'danssa 
jeunesse sa mère lui avait fait contracter. Celle union était restée 
slérile, aussi quand il se fut fait reconnaître comme possesseur 



(i) Besly, ///*/. (les comtes, preuves, pp. 3/|0 bis et 34 1 bis; Afig^ne, Palrolofjie 
lai., CIAXIX, p. laiO; fiec. des hisl. de France, XI, p. 82, Guiliaurne de 
Poitiers. 

(a) Besly, ffist. des comtes, preuves, p. 37O; Mabille, Chron. des comtes d'An- 
jou, iDtrod.,p.Lxxxiii. 



GUY-GEO FFRÛY-(;LILL AU ME 



273 



légal du duché d'Aquilainc et que d'aulreparl iU'lail évidenl que 



le 



)tifs 



iL 



i' 



la fille (Il 



mène sa mer< 
conile de [-"cu-igord n avaient plus l'intérêt puissantqu ils présen- 
taient quatorze ans auparavant, il invoqua des raisons de consan- 
guinité pour répudier sa femme. Quels étaient les degrés de pa- 
renté qui existaient entre eux? Nous l'ignorons au juste; peut-être 
mil-on tout simplement en avant l'alliance contractée par IJuil- 
laume le Grand, père de Guy-Geoffroy avec Aumode, veuve d'Au- 
debert, comte de la Marclie, apparenléaux comtes deFérigord(1 ). 
Cet événement dut se produire à la ïm de cette même année 
1038. Nous avons connaissance à cette date d'une grande réunion, 
tant religieuse que civile, qui se tint à Foiliers. L'acte qui la fait 
connaître est d'une importance minime. Il s'agissait de la conces- 
sion, faite par les chanoines de Saint-Iïilaire de Poitiers à un de 
leurs confrères, de rusufruit d'un moulin situé sur lalioivre; les 
dignitaires de la collégiale, et en particulier le comte GuilJaume 
Ajgret, en sa qualité d'abbé de Sainl-Hilaire, s'étaient montrés 
favorables à cet arrangement, mais évidemment il n'avait pu Être 
minuté avant la mort de Guillaume, aussi lé premier soin des 
parties dut-il ôtre, quand ce fut chose possible, de faire rédiger 
un acte, qu'elles apportèrent dans la salle du chapitre oii se 
trouvait leur comte, entouré de ses grands^ « oblimatibus ». 
Ceux-ci furent les témoins de la convention et apposèrent leur 
croix au bas de la charte ; c'étaient, outre le comte Guy, que les 
chanoines déclarenlconnaltre sous son surnom de Geoffroy, Agnès, 
éamère, lsembcrt,évéquo de Poitiers, Guillaume, évoque d'Angou- 
léme, Audebert, comte du la Marche, Uarthélemy, archevêque 
de Tours, Archembaud, archevêque de Bordeaux^ Arnoul,évêque 
de Saintes, Hugues, vicomte de ChAlellerauU, Adémar l'avocat, 
Haymond, abbé de Bourgueil, Pétrone, abbé deNoaillé,Joscclin, 
trésorier de Saint-lïilaire, assisté de tous les membres du cliapi- 



(1) Marclicgay, Chron. deségl. d'Anjou, p, 4oo, Saînt-Moixenl. Les cliroaîqueurs, 
pas plus du reste qu'aucun acte aulheatique.ne dous oqI coaiicrvé le nom do lu pre- 
mière femme du comte de Poitou. Il oc serait peut-èlre pas impossible qu'il fciill« 
l'idcntitier avec une certaiue relij^ieusc de Notre-Dame de Saintes, nommée Garsende, 
et déooûimée dans uu acte de iiû4 « Garseoda de Feireguis » (Cari, de JYotre- 
Dame de Sai/iteSf p. io3); sa présence parmi les religieuses de Saintes donnerait la 
clé deâ douatioas imporlaalcs que la comlesso de Périgord cl ses lits tirent à co uio« 
oastère. 

18 



«74 



LES COMTES DE POITOU 



Ire. Il n'esl fail, dans les lexles, aucune allusion à la cause qui avait 
pu moliver la réunion à Sainl-Iiilaire d'un si grand nombre de 
hauts dignitaires eccli'^siasliques. Mais la présence de l'avocat 
Adémar, noté immédiateraenl après le vicomte de Châlelleraull, 
semble indiquer qu'une aiïaire litigieuse importante était portée 
devant cet aréopage. Nous pensons qu'on y débattit celle de la 
rupture du mariage du comte, le clergé étant forcément appelé 
à se prononcer sur les questions de parenté invoquées par les 
parties en pareille circonstance (1). 

Cet acle est du mois de novembre iOîiS et le mariage de Guy- 
Geoffroy dut le suivre de près. Sa nouvelle épouse s'appelait 
Mathilde, ou autrement, selon le parler poitevin, Mathéode, 
Mateoda (2). L'histoire, qui n'a pas conservé le nom de la pre- 
mière femme de Guy-GeoITroy,nous apareillement laissé ignorer 
à quelle famille appartenait la seconde (3). 

A la réunion de Poitiers furent aussi sans doute articulés des 
griefs conlre Archembaud, l'archevêque de Bordeaux. C'était, 
nous l'avons vu, un homme politique, le confident de la comtesse 
Agnès ; il ne pouvait manquer d'avoir sur la conscience, comme 
tant de prélats du temps, bien des actes répréhcnsibles, que l'on 
ne manquait pas de relever quand lesdélenteurs du pouvoir sou- 
verain les abandonnaient, pour les faire descendre de leur trône 
épiscopaU Tel fut le cas pour Archembaud. Le duc d'Aquitaine 
devait tenir à ce qu'à la tète de l'archevôcliéde Bordeaux, la senti- 
nelle avancée et puissante de ses élats héréditaires vis-à-vis les 
turbulents seigneurs du Midi, se trouvât un homme qui fut entiè- 



(i) Rédet, Doc. pour Saint- Hilaire^ I^ p. 88. 

(2) Marcbcg-ay, Chron. des égt. d'AnJoa, p. ^oo, Saint-Maixeot, On rencontre 
encore ce nom aous d'aulres formes laliues : « Maleldis» (Car/, de N.-D.de Saintes, 
p. 2G) el« Malbilda » (Rédet, Doc. pour Saint-/Iilaire,l, p, 91, et Besly, Hitt. des 
comtes, p. 341 bis, d'après k' cari, de Bourgueil), 

(3) DieQ qu'il soil luujours un peu périlleux de se laisser guider par de simples 
indices il semble que, durant le Icaips de l'uuioa du cûuile avec Matbéode, ou rencon- 
tre frcqucrimicnl dans son entourage les vicomtes de Thouars et les acigneurs de 
cette région qui disparaissent ensuite. Y a-l-il plus qu'une coïncidence dans celte 
conslBlaliou? Uesly [f/ist. des comtes, p. 99) dit que Matbéode était fille d'Aude- 
bert I ou 11, comte de la Marche, sans toutefois iudiqucr la source où il a pris ce ren- 
seignement; noua ne pouvons doue que mentionner son dire sans le contrôler, mais 
d'orea et déjà il nous parait avoir fiiit une confusion entre Matliëodo et la première 
femme tanommée de Guy-Geoffroy qui, selon la chronique de Saiol-XTaixent (p. SqS), 
était iillc d'Audcbcrt, comte de l\'rigard. 



r.UV-r.EOFFftOY-GUlLLAUME 376 

remenl à lui; il le rencontra dans la personne de Joscoliti, le tré- 
sorier de Saint-lIilaire-Ie-Grand (1). Ce chef du puissanl chapitre 
était le (ils de Guillaume de Parlhenay, rentreprenaiil allié du 
comte d'Anjou ; dès 10i7, Agnès l'avait fait pourvoir de la trésorerie 
de Saint-Hilaire, et de plus, depuis quatre ans, iJ avait hérité de 
son père de la seigneurie de ParUienay. Ace double litre, il comp- 
tait parmi les plus importants personnages du Poitou; de plus il était 
ambitieux et, pour arriveràses fins, il jugea bon de se tourner vers 
le nouveau comte et de lui donner tout son appui pour amener la 
rupture de son union avec la fille du comte de Périgord, Guy-Geof- 
froy le récompensa de ses services aussitôt qu'il lui fut possible 
en faisant déposer Arcbembaud el en lui donnant sa place (2). 
La présence avérée de Parchevôque de Tours à Poitiers au 
mois de novembre IO08 invite h placer à peu près à la mémo 
date le premier acte d'administration de Guy-GeoiTroy dont nous 
ayons connaissance. Dés sa prise de possession du Poitou, il 
avait eu à récompenser des services intéressés et, comme il 
arrivait généralement, ces largesses se faisaient au détriment 
des établissements religieux, un comte leur reprenant ce que son 
prédécesseur leur avait donné. Le nouveau comte avait donc 
gratiûé un de ses chevaliers, nommé IJaoul, de Pile de Vix que 



(i) Nuus employons à desscia la furme Joscelia pour rendre ca Français le nom de 
l'archevêque de Uordeaux. Leâ textes laltos t'appelleul gènèratenienl « Goscelious 9, 
mais OH trouve aussi 1. Joacelinua » (Bruel, Charles de Citinr/, IV, p. Oio; U. Foaie- 
oeau, XIX, p. 4^)> d'où l'on peut iuduire ()ue la lettre g dotitiait devant la voyelle o 
une prononcialion adoucie, rcprêsculco en t'rai>i;ai.s pur la syllabe ge, comme duus le 
nom de GeoflVuy, écrit eu latlu u. Gosfredus ou GuQ'ridus u el i[ue!i|ucfuis « JoitTredua ». 
La forme " Gauijrredus » doit être particulurc aux. st-ribt'6 de ccrtaiucs régions où le 
parler était plus dur. Il eu est pareillciucnl du ouaj 1 Guusberlus u qui, dans les textes, 
est t'réquemment écrit u Josbcrlus u. 

(i) Le Gallîa C/tristiuiKi, II, col. Boa, marque que Josccliu fut clu archevêtiue de 
Bordeaux dés loSg, mais il place un archevêque du nom d'Audron entre Arcbembaud 
el Josceliii; or, ce persouuni^e, qui e^l auïi:>i uieutiouué daus uue cliurte du c»r- 
lulaire de Safnt-Scuria (p. i<.j), n'a pu occuper le biègc arcbicpJscupai <|uc durant quel- 
ques mois seulement, car, selon Je tnéinc Gulliu, il mourut le i"" novembre d'une année 
iudélermioce.qui ne peut étreévideuimeal que io5i). La coiislatation de ce fait n'enlève 
rien à nos coujecturea sur le rôle de Guy-Geollioy dans l'élecliou de Joscelin,qui a du 
avoir lieu à la tiu de tannée lojg, Archembaud, d'après une charte du c-arlulaire 
de Saint-Maixent dont il va être parlé, ne portant déjà plus au niuis d'avril lojy que 
le litre d'arcbevéque sans spéciHcalion de siétje. Joscelin, selon une charte do Saim- 
Seurio, citée plus loin, qui parall appartenir à la fin de l'année loOu, était archevêque 
à celte date; les termes qu'elle emploie, tt Josceliuu arcbiepiscopo pupulutu aibi 
commiaaum calbolice doccolCi « semblent bien indiquer que la prise de pusscssiua de 
l'arcbevècbé par Joscelia était alors toute récente. 



376 



LES COMTES DE POITOU 



Guillaume de Parlhenày avait, à la sollicilalion d'Agnès el peul- 
êlre pour facililer ravènciiicnl do son fils à la Irt^sorerie de Saint- 
lïilatre, donné, en 1047, à l'abbaye de Nolrc-Dame de Sainles. 
Joscelin, gardien des volontés de son père, adressa iminùdiale- 
menldes réclamations au comlc cl oblinl que Vix fùl reslilué aux 
nonnains de Sainles (1). Peul-êire aussi est-ce à celte assemblée 
que Guy-GeofTi'oy confirma le don que son frère avait fail k l'ab- 
baye de Talmond quelques mois plustùt pour indemniser celle-ci 
du lorl qu'Agnès lui avait précédemment causé (2). 

Iln'enlrait pas dans la règle de gouvernement que s'imposa le 
nouveau duc d'Aquitaine de mener une vie sédentaire. Nous 
devons la connaissance de la plupart des faits de son existence 
aux déplacements incessants qu'il était contraint de faire soit 
pour se livrer aux plaisirs de la chasse, soi! pour s'occuper de 
l'administration de ses domaines, exercer la souveraine justice ou 
surveiller les agissements de ses vassaux. 

Au mois d'avril 1059, Guy-Geoffroy se trouvait à Sainl-Maixent 
oîi peut-être était-il venu célébrer les fêles de Pâques qui tombè- 
renl celte année le 4 avril ; il n'était accompagné que del'évêque 
de Poitiers, de Foulques, comte d'Angoulême,et de quelques-uns 
de ses chevaliers. Archembaudy qui résidait en ce moment 
dans son abbaye, profila de la présence du duc pour obtenir de 
lui une petite portion de la forêl deVouvant,arm qu'il pûl y faire 
construire une église. Le cas était assez curieux. Un trembleraenl 
déterre s'était fait violemment ressenlirquelque temps auparavant 
dans la localité de Sainle-l{a{logondc, dépendance du monastère; 
leshabilanls^elTrayés, s'étaient réfugiés dans la forêt de Vouvant 
et ne voulaient pas relourner dans leurs anciennes demeures; 
ils étaient absolument dénués de tous secours spirituels, et c'est 
afin de pouvoir y subvenir que l'abbé de Sainl-Maixent sollicitait la 

(1) Cart. de Noire-Dame de Saintes^ p. i^S. Cel accord est postérieur à l'avèoe- 
menl de Guy-GeofTi'oy au comté de Poitou dans le coups de l'clé de 1060 el.d'aulre part, 
ntiléricur ft I eléviilion de Josceliri â l'archevêché de Bordeaux ea lojy, puisque ce 
dernier y est simplement désigné avec sa qualité de trésorier de Sainl-IIilaîre. Outre 
le nom de l'nrclicvèquc de Tours nous relevons daus cel ticle ceux d'iluçjcs, vicomle 
de Cltfllellerau1l,(le Jean de Cliiaon, de Guy do Preuilly, de Gtiiliiiufne Uisljrd et de 
Bouchnrd de MorU£;ne, qui avaieat assisté en io:i7 à la primitive doaatiou dû Vix à 
Noire-Dame de Saintes. 

(a) Cart. de Talmond, pp. 77 el 1 27. Cel acte non daté ne peul s'écarter dea années 
lo5y ou io5g. 



GUY-GEOFFROY-fiflI.LAUME 



«77 



générosilô de Giiy-Geoiïroy. Celui-ci ne seoiblapas s*ôlre fail trop 
prier et posa lui-même sur l'aulelabbalial lacharle qui consacrait 
le don qui ôlait réclamé de lui (1). Après la conslructïon de Vé- 
glise, un centre dépopulation se forma autour d'elle et reçut le 
nom de Bourneau, Burgm noviu. 

Peu de lemps après, considérant son pouvoir comme parfaite- 
ment assura, il put quitter ses états pour répondre à Tappel du 
roi Henri qui, fidèle aux traditions des premiers Capétiens, allait 
de son vivant faire sacrer roi de France par l'archevêque de 
Reims» son fils Philippe. La cérémonie eut lieu le 29 mai 
10;j9, jour de la Pentecôte. Le duc d'Aquitaine y tint le pre- 
mier rang, marchant en tôle des vassaux laïques de la couronne, 
immédiatement après les légats du pape et les membres du haut 
clergé. Son brillant entourage dépassait de beaucoup ceux des 
autres vassaux du roi et venait adirmer sa puisance à tous 
les yeux; on y comptait trois comtes el un vicomte qui allait 
de pair avec eux, Guillaume, comte d'Auvergne, Audebert, 
comte de la Marche, Foulques, comte d'AngouIème, Adémar, 
vicomte de Limoges, et en outre trois évoques : Arnoul, évêque 
de Saintes, Guillaume, évoque d'Angoulème, et Hier, évoque de 
Limoges (2). 

L'avènement de Guy-GeoITroy au duché d'Aquitaine, inaugu- 
rant une politiqucnouvelle, ne s'était assurément pas accompli sans 
causerde froissements; les familiers du duc précédent se trouvaient 
éloignés de la cour tandis que de nouveaux venus prenaient leur 
place. 11 n*y a donc pas lieu de s'étonner de voir éclater des 
mouvements parmi les seigneurs du pays que la rude main d'A- 
gnès avait matés et qui n'étaient pas fâchés de prendre leur re- 
vanche. Ils trouvèrent un auxiliaire précieux dans un adversaire- 
né du duc d'Aquitaine, qui, dans l'enivrement du premier exer- 
cice du pouvoir souverain, accueillit leurs ouvertures avec faveur 
el se jeta tôle baissée dans une entreprise aventureuse. 

C'était Guillaume IV, comte de Toulouse, qui venait à l'âge de 
vingt ans, de succéder à son père Pons. Sans que rien ail pu don- 



(i) A. Richard, Chartfit de Saint-Afatj:ent, I, p, i44- 

(2) Rec. des hist. de France, XI, p. 3a, aOrdo qualiter Philippus I in regem con- 
secratus «st * ; Coll. Guizol, VTI, pp. go-91 . 



378 



LES COMTES DE POITOU 



ner l'éveil sur ses inlenlions, ce que le chroniqueur qualifie 
d'acte de Irahison, il se jela sur l'Aquilaine el surprit aux portes 
de Bordeaux lin corps de Iroupes qui y élail rassemblé ; une 
cenliiine environ des clieviiliers qui en faisaienl parlîe fui mas- 
sacrée. Il ne semble pas que Taii^resseur ail poussé plus loin ses 
avanlages ou du moins Guy-Geo(Troy ne lui laissa pas le lemps 
d'en profiler. Ayanl fail appel à ses barons, il marcha direcle- 
menl sur Toulouse. Inaugurant une tactique dont nous le verrons 
user constamment parla suite, il commença par ravager impi- 
toyablement les abords delà ville elj'ayant parce moyen réduite ?i 
la dernière extrémité, il s'en empara et l'incendia (1). En môme 
lemps une autre lovée de boucliers se produisait en Poitou. Hu- 
gues dit le Pieux, seigneur de Lusignan, prit aussi les armes 
contre son seigneur, mais le comte ayant dévasté tout le pays, le 
força h se renfermer dans sa forteresse. iManquant d'approvi- 
sionnements, Hugues se trouva coniraint défaire des sorties pour 
se nivilailler; dans Tune d'elles il fut surpris par les chevaliers du 
comte el tué à la porte mûoae de son chûtcau, le 8 octobre (8 des 
ides) de l'année 1060 (2). 

Il est impossible de ne pas établir un rapprochement entre 
ces deux faits qui, malgré l'absence de date pour le premier, 
nous semblent s'ôlre passés simulLanément, et témoignent ainsi 
d'une entente contre l'autorité de Guy-GeolTroy (3). Un lien unis- 



(i) Marchegay, Chron. des égl. d" Anjou, p. .^oi, Sainl-Mnixenl. 

{2) Marchctçay, Chron. des égl. d'Anjou, p. /joi» Saint-Maixenl. Bien que les sei- 
fjoeiirs de Lusijçûan fussent très lurbulcois, nous ne croyons paatju'il faille prendre à 
la IcUre le texte d'un nccord intervenu entre Hugues le Diable, le fils d'Husfues le 
Pieux, el l'ijbbayc de Sainl-,Mnixen( du lo mars lol'ir) (A. Hicbnrd, Chartes de Sainl- 
Mdi.ifnt, 1, p. iM, el dans lequel Muv^ues déclare restituer à cette abbaye les éjflitc» 
qu'il lui avait enlevées au temps où il clail en f^ucrrc avec le comte de Poitou ; îj 
nous paraît probable que le sire de Lusignan fail allusion aux cvénemeals de lo&u 
auxquels il était en l'ige de prendre part sou3 la dircclion Je son père. 

(3j L'auteur de la chrf»aiquc de Snint-Maixenl, le seul qui fournisse quelques détails 
sur l'açression dont se rendit cmipabk* lecomle de Toulouse, ne nous dil pas au juste! 
h quelle époijuc clic eut lieu, mais celle-ci csl cerlaiiietneni antérieure à rannêe 10C7, 
Haie n laquelle une charle du cartulairc de Nolre-namc de Saintes, doai il sera parlé 
plus loin, rapporte cet évéucmcnt. Cette attaque inopiocc ducnuitc de Toulouse parait 
être l'aclc de présomption vaniteuse d'un jeune homme {il n'avoil que vinfçt ans) et le 
dé»;*' de se signaler au début de sa prise de possession du pouvoir. On ne connaît pas 
la date précise de la mort du comte Pons, mais il est ecrluin que (îuillaume lui suc- 
cêdii la fin de ranoci loOo, car Pons clailencore vivant Itjra Je ravèncment de Phîlip- 
pcl'Tà la couronne de Kraoccle 29 août loGn, d'après une charte du carlulaire de l'ab- 
baye de Lc/iil, publiée par D. Vaissetc [Uisl. de Languedoc, nouv. éd., V, col. Soa). 



GUY-r,EOFFROY.GUILL.\UME 



*7Ô 



sait le sîrc de Lusignan et le comte de Totilouse, c'i^lait la 
célèbre Almodts, dont la siluation hkarre d'avoir complô trois 
maris vivants en même temps, a vivemenl frappé rimaginalîoii des 
clironiqueurs. Fille de Bernard V\ comte de la Marche, elle fut 
d'abord mnriée au sire de Luaignan dont il est ici question (1). 
Hugues en eut deux fils, puis il la répudia pour cause de parenté 
et lapassaàPons V, comle de Toulouse, qu'cllfi épousa entre lOiO 
et 10io(2). Elle eutde ce dernier quatre otifants, entre autres fiuil- 
lauine, l'adversaire de Guy-Geoirroy,et lîaymondde Saint-riilk'S, 
qui furent successivement comles de Toulouse, mais dans le cou- 
ranldel'année 1053 Pousse sépara à son tour desa femme etelle 
conclutaussitôt une nouvelle union avec Haymond-Béranger, comte 
de Barcelone (3). Il ne semble pas que les deux époux se soient 
quittés en mauvais termes, car Almodts continua à jouir de l'évô- 
chéd'Albi et de l'abbaye de Saint-Gilles que son mari luiavail don- 
nés en douaire, tandis que le comte de Barcelone la gratifiait 
pour môme cause de l'évêclié de Girone (4). Femme astucieuse 
et très habile, elle exerça toute sa vie une grande influence sur 



On peut admeUre que le souléveraenl fomeuté par Hugues de Lusi^aa ayant eu 
lieu eu octobre loOo, la divcrsioa opérée par Guillaume de Toulouse fui absolumcat 
inallendue, ce qui donnerait l'explication des muts n per traditioneni », employée 
par le chroniqueur h t'occasîou du massacre des chcvalici-s du duc d'Aquttaioe, qui 
aurait eu lieu vers la niêine épuquci c'est-à-dire à la tin de celte auDée lotio. 

(i) Marche^'ay, Chroii. des éf/l. d'Anjon, p. l\ni, Saint-Maixcnl. Audcbert û'élani 
devenu comte de la Marche qu'eu 1047, on ne saurait, admettre, comme l'a écrit D. 
Vaisselc (III, p. 299), par une fausse interprétation de ce te\le, que ce fut lui qui 
maria sa sœur à lluji^ues de Lusignan par qui cite avait été répudiée avanl io44 
{Voy. aussi D. Vaissele, IV, note xxxiij. 

(2) La chronique de Saint-Maixent.en employant la phrase c dedil in uxorem x, 
pour marquer le passa|c;e successif d'Almodis des hras d'Hugues de Lusignan dans 
ceux de l*ojis de Toulouse, puis de Ka\ra<>od-Béran^er de BarceJoue, témoijjne bien 
qu'il y eut entre Almodis et ses maris des sëparolioas amiables. 

(3) Marcbeçay, Chron. des égl. d' An/ou, p. 4ot, Saiut-Maixent. 

(4) Comme le fit plus lard Guy-Geoffroy, Almodis se montra généreuse envers l'ab- 
baye de Gluny. Sur ses instances, l'ons transféra le ay juin loîi'S l'abbaye de Moissac 
à celle de Cluny (D. Vaissetc, /It'st. de Lanijnedoc, nouv. éd., V, col. 544). Le 1 5 dé- 
cembre lotJO, se trouvant à Nimes, elle unit, d'accord avec son fils Raymond de Saiut- 
Gillc8,pour les<iulaj^*nient lie l'Ame du L'uiiile Pons,«pro domui Pooiii comitisremcdio », 
l'abbaye de .Saiul-Gillcs au miunistère bourçuignou (U. Vaissele, V, col. 5/(2; lîruci, 
Chartes de Cluny, IV, p. Siy), enfin peu de temps après elle donna à Moissac Talleu 
de Saiol-Pierrc de Cuisines (L). Vaissele, V, col. 544)* t^es deux abbayes de .Moissac 
et de Saint-Gilles avaient fait partie du dounire do .Majore, première femme de Pons, 
et étaient ensuite passées pour la même cause daus les mains d'Almodis (D. Vaisscte, 
III, pp. 387, 33^). Ces faits suffisent pour fournir In preuve de 1 întluence d'Aimo- 
dis et de son maintien dans la possession de son douaire après qu'elle se fut sépa- 
rée du comte Pous, 



aSo 



LES COMTES DE POITOU 



son enlourage. Or nous ne serions pas surpris que ce soil à ses 
ïnlrigiies que fui dû ce soulevemenl contre Faolorilé du comle, 
dont lous les adhérenls ne sont certainement pas connus/mais 
dont les deux principaux lui ioucliaienl de si près {\). It est en 
elTel à remarquer qu'au mois de juin 1053, c'esl-h-dire quelques 
mois seulement avant qu'elle se séparai d'avec Pons, celui-ci ma- 
nifesta pour la prcmitTC fois, dans un acte authentique, certaine 
tendance à revenir vers un passé déjà lointain. Lorsqu'il réunit 
le monastère de Moissac à l'abbaye de Cluny.il déclara qu'il agis- 
sait en conséquence du conseil avisé et unanime de sa femme, 
la comtesse Adalmodis et des grands de TAquilaine qui lui étaient 
soumis (2). Or, de tous ces grands, un seul est énoncé dans t'acle, 
à savoir Bernard, évêque de Cahors, dans la sujétion ecclésiasti- 
que de qui se trouvait Moissac et qui, selon les usages du temps, 



(i) D. Vaissclc (///«<. de Langaedûc, nouv* éd., III, p. 4i8) iocliDe h placer ce« 
évéïicmenls vers l'aDDec 1079. A celle époque, comme nous le verrons en leur lieu, 
Guillaume IV, comte de Toulouse, maoifesla des prclenlions au lilre de duc d'Aqui- 
taine el D. Vaissete en inféra que ce comlc ne s'en était pas tenu à des protocoles, 
qu'il les avait appuyés par des acles. Lce raisons alléguées par le savant bcucdictin 
sont ioa;cnicu8cs et ont pour elles toutes les apparences de la >Tnisemblance, mais 
elles ûfi sauroietit tenir contre un texte fonnel ipii ne permet pas de placer la cara* 
pa<;ne de Toulouse après l'annce 1067. A cette date, Joscclin, archidiacre de Saintes, 
rcdiî^ea la charte fiar lafjiicUc f^uy-Geoffroy confirma les dons faits par Geoffroy 
Martel el A^nés à l'abbaye de Notre-Dame de Satnles. Or, Joscelin, admirateur 
enthousiaste du comte de Poitou, ne put s'empècber de rappeler les hauts 
faits qui avaient illustré son nom et dont le souvenir était encore tout récent, (^ savoir 
riacendie de Toulnuso cl la prise de Barbaslro : a présente Açnele, maire comitis 
Piclavensium Willelmi, qui Tolosain inceadit el Barhastram Sarracenis abstulit », 
{Cari, lie Xulre-Damc du Suintes, pp. 22-a3). Ce texte formel, que D. Vaissete n'a 
pas connu, arrête toute discussion au sujet de celle date de 1079 ou loSo qu'il pré- 
conise, et de plus il a l'avantaiçe de nous permettre de mettre en valeur un passade 
d'une charte de l'année loOo auquel oa n'avait jusqu'ici prôtc nulle attention. .\ cette 
d.ilc llier, scii^neur de Barbezieux, restitua aux chanoines de Saint-Seurin de iJor- 
deaux une ë{|flisc, que son pil're Audouin avait fondée sur son domaine el qu'il avait 
pritnitivcmcol duuûéeà l'éifliseJe Bordeaux, muis qu'il lui avait ensuite enlevée pour 
en gratifier Cluny en se faisant moine dans ce monastère. Or, celle pièce est ainsi 
dalée: « Hec aulem carlula composita fuit ab lucarnatione Domini anno nnllesimo 
sexapesimoj Philippo regc rcgnaotc, cl Guillelmo, Aquitania* duce, rebelles triuni- 
phanlc et Goscelino nrchiepiscopo populum sibi coinmissum calbolice doceole > 
(lîrutails, Car/, de SainlSedrin, p. i3; Bcs\y,//ist.des comtes, preuves, p. 3^4 bis). 
Le mol « rebelles «, employé par le rédacleur de lu charte bordelaise, se rapporte évi- 
demmcnl n des faits qui s étaient passés dans cette région, et sous cette dcnominalion 
t;éuérale nous inclinons i\ voir le comte de Toulouse qui n*aurait pas tardé à recevoir 
la punition de sa Ira lire use agression. La charte de Sainl-Scuria doit titre de la fia 
de l'année 1060. 

(3) a Commun) et snlubri coosilio uxoris meœ Adalmodis comilissœ ac principum 
Aquitanorum mihi subditoruni ». (D. Vaissete, //('.</. de Lftngitedoc, nouv, éd., V, 
col 470: Bruel, Charte» de Cluny, IV, p. 8:20). 



GUY-GKOFFROY-r.l ILLAUME 



2S1 



venail par sa présence donner (i PacLc civil du comle la confir- 
mation spirituelle qui y semblait nécessaire. Dans ce! appel aux 
seigneurs d'Aquitaine que rien ne vienl justifier, car le Quercy 
n'avait cessé d'appartenir aux comtes de Toulouse depuis le jour 
où ils s'étaient constitués en possesseurs héréditaires de leurs 
bénéfices, il semble que l'on voit poindre des prétentions à la su- 
prématie de TAquilaine dontnoiisn'hésitons pasà faire remonter 
l'inspiration à Almodis ; son fils, avec la fougue irréHâchie de la 
jeunesse, n'aurait fait qu'essayer de rendre efTectifs les rêves dont 
sa jeunesse aurait été bercée. 

Mais avant que ces événements se fussent déroulés, une sorte 
de révolution de palais s'était produite h la cour du comle de 
Poitou. Sa mère Agnès s'était retirée dans l'al>baye de Notre- 
Dame de Saintes où elle prit assurément le voile, mais sans pro- 
noncer les vœux qui auraient fait d'elle une véritable roligieusp, 
soumise à une discipline et à une règle que son tempérament aurait 
dilTicilemenl pu supporter. C'est ainsi, nous paratl-il,que l'on doit 
entendre l'expression de sandimomalis employée en {OQi à l'é- 
gard de la comtesse par le rédacleur d'une charte de l'abbaye 
de Saint-Maixent (1). Cette retraite concorde du reste avec le sort 
fait à Archembaud, qui perdait en ce moment à la fois l'arche- 
vêché de Bordeaux et Tabbaye de Saint-Maîxent (2). Le dernier 
acte de la procédure suivie contre le confident d'Agnès se passa-t-il k 
l'assemblée deMaille/.aisàlaquelle assistèrent,avec Guy-Georfroy, 
l'évêquede Poitiers Isembert, Arnoul, évêque de Saintes, Guil- 
laume, évêque d'Angoulémo, ainsi que les abbés de Saint-Jean 
d'Angélyelde Luçon et 011, sous la présidence d'Hugues, abbé de 
Cluny, Goderan, un pieux religieux de ce monastère, fut élu abbé 
de Maillezais (3) ? Nous ne saurions hasarder à ce sujet que des 
conjectures, bien que cette réunion aît dû avoir lieu au commen- 
cement de l'année 1060, 

Celle élection de Goderan est particulièrement à noter. Le 
^ comte de Poitou d'un cùté, les grands dignitaires ecclésiastiques 

^^H (i) « s, AjB^nelia comilisse et snDetimoQialiSfgenitricia ejusdcm dacîs » (A.Richard, 

^^^ Chartes de Sainf-iWat.i'enl, I, p. i^O). 

^ (2) Voy. A. Richard, Chartes de Sainl-Maij'ent, I, p. cxxv. 

^^^ (3) Lacurie, Hist. de .Ifailtetait, preuves, p. 20g. 



98a 



LES COMTES DE POITOU 



de l'autre, donnèrent, en y prenant part, un essor actif aux len 
dances qu'avaient les réfornialeurs de Cltiny à amener les cou- 
vents de rAqyitaine à s'aflllier à leur règle. La nomination de 
l'abbé Eudes à Saint-Jean d'AngV'ly cette même anni-e, celle d'A- 
démar à Saint-Martial de Limoges en 1064, celle de Benoît h 
Saint-Maixent en 1069, semblent donner raison à l'assertion du 
pani^gyrislc de Guy-GeofTroy quand il déclare que le duc rétablit 
la discipline ecclésiastique dans les monastères où elle était par 
trop relâchée (1). 

Dans le courant de celte même année lOGO, Agnès reçut dans 
son monastère la visite de sa belle-fille Mathéode. Celle-ci est 
citée en tête des témoins de l'acte contenant la donation d'un fief 
de vigne que l'abbé de Saint-Jean d'Angély abandonna aux reli- 
gieuses de Saintes sur la prière d'Agnès, en reconnaissance des 
bienfaits dont elle avait comblé son abbaye {2}. 

Mais avant do prendre sa retraite la vieille comtesse avait eu 
soin d'obtenir de son fils des faveurs pour une de ses œuvres de 
prédilection. Il s'agit d'une redevance bizarre et par le fait 'assez 
dilTicile à percevoir par ceux qui en étaient gratifiés. Sur sa requête, 
le comte ordonna que la dîme du pain et duvinaffeclés à son usage 
et conservés dans tous ses celliers du Poitou serait prélevée tous 
les ans le jour de la fcle de saint Michel, qu'on lèverait aussi la 
dîme delà chair le jour de la saint André, et que le produit de 
ces dîmes serait réparti par tiers entre les églises de Saint-Nico- 
las et de Sainle-Radegonde de Poitiers et les pauvres; déplus 
il donnait à ces deux églises de Poitiers, quatre laies, à savoir, 



(i) Arch. de la VieDoe, chron. du moiae Martin : a Quoi monasleria rcgalarï 
ordioe deiilituU reroruiavil d. Le nioiati .Martiu, religieux de Mûolieroeuf, a écrit 
celte chrojii([ue en Fao i lofi et !a dédia :'■ ua autre religieux du nom de Robert. Elle 
débute aiusi dîirjs le seul maouscril (]ue l'on connaisse: n lucipil pruloi^us de coqsUu» 
cioDe Monasterii Novi l'ictavis ». Ce muDuscril ne date i|u<: du coininrncemeal du 
xiye siècle et le texte de la cbrooiqueu été transcrit à la suite du carlulaire de Saint- 
IStctilaa de l'tii iers, autre copie de même date cùascrvée aux archives départementa- 
les de Ici Viirim, fdnds de Moolicrncuf, liasse 71. Celle chronique a clé publiée en 
majeure partie par D.D. Martcne el Durand dans le Thésaurus noviit anecdotnrmn, 
111, col. 1209-1220, et le surplus par M. de Cberçé à la suite de son mémoire sur 
Moniierncuf (.Vé/n. de la Soc. dus Anliq. de l'Ouest, 1" série, XI, pp. a58-a6i). 
M. l'abbé Auber se trojn[»e étranjemenl {Etude sur tes historiens du Puitoa, p. 70) 
quand il li.xc la. date de celle chronique à l'année iiyGet qu'il intercale h celte époque 
le persunnage du nom de Hubert, à ijui elle est dédiée, parmi les abbés de Mûolicr» 
neuf. 

{2) Cart. de Notre-Dame de Sainte», p. a6. 



GUT.GE0FTR0T.CUILLAU3klE ilî 

deux lors delà fête de leurs saînls patrons, une à NoêlelTaulre à 
Piques (I). La comtesse, de son côté, ajoutait aux dons spéciaux 
quVUe arail faits à 5aint-NicoIas,celuidu droit de rente du sel sur 
le marché de Poitiers, droit qui devait faire partie de son douaire, 
mais il ne semble pas que Guy-Geoffroy, bien qu*il ait donné à ce 
legs son assentiment formel.en ait laissé l'objet à la disposition des 
chanoines, car quelques années plus tard nous le IrouTons en pos- 
session d'un seigneur nommé Auberl de Chambon ii). 

Peu après éclala une véritable guerre entre le Poitou et l'An- 
jou. GeoOroY Martel était mort le 14 novembre 1060, laissant 
ses états à ses deux neveux, issus de sa sœur Ermengarde et de 
Ferréol, comte de Gâlinais ; à l'ainé, Geoffroy le Barbu, étaient 
échus les comtés d'Anjou et de Touraine, et Foulques le Réchin, 
le plus jeune, avait eu les domaines deSaintonge avec le Gâtinais 
et quelques fiefs du Poitou . Guy-Geolîroy n'avait pas beaucoup de 
sympathie pour les héritiers de Geoffroy Martel que, croyons-nous, 
il avait pu croire un instant devoir supplanter. Aussi, étant donnée 
la jeunesse des deux jeunes comtes, cnil-il l'occasion favorable 
pour satisfaire une ambition légitime de sa part, à savoir de 
remettre la main sur la Saintonge dont son père s'était impru- 
demment dépouillé ; la présence de sa mère dans Tabhaye de 
Notre-Dame de Saintes, la certitude qu'il pouvait avoir du con- 
cours zélé de Tévëque Arnoul,qui, unissant à celte qualité celle de 
doyen du chapitre de Saint-Pierre de Poitiers, était encore 
plus dans sa dépendance, tout le poussa à marcher de Tavant . 

La mort de Geoffroy Martel l'avait surpris dans le cours de 
ses opérations contre le comte de Toulouse et il est à présumer 
qu'il passa l'hiver à Bordeaux pour achever la pacification du 
pays où son adversaire n'avait pas été sans se ménager des intel- 
ligences. Mais au printemps, dégagé de ces préoccupations, il 
crut l'occasion bonne, en revenant, à la tête de ses chevaliers.à 
sa résidence ordinaire, de tenter un coup de main sur Saintes. 
Celui-ci ne réussit pas, la ville lui offrit une résistance inattendue 
et fil demander des secours k son seigneur. Foulques le Béchio, 



(i) Arch. hùt. da Pvitoa, I, p. az, cart. de Sainl-Nicolas de Poilier». 

(aj Arth. Mit. da Poitoa, I, pp. 7 cl 4», cari, de Saiul-Nicolas d« Poîtiera. 



s84 LKS COMTES DE POITOU 

qui n'avait encore que dix-huit ans, réclama l'aide de son frère 
Geoffroy et tous les deux, à la tête d'une armée rapidement ras- 
semblée, envahirent le Poitou. Fuy-Geofrroy,arrôlé dans son entre- 
prise, se hâta de revenir à Poitiers, mais il ne put éviter la rencon- 
tre de ses adversaires. Le choc eul lieu dans une plaine, près des 
sources de la Boulonne, le2ll mars 1061 (1). Les Poitevins, sans 
doute inférieursen nombre à leurs adversaires, lurent mis en pleine 
déroule. Le triomphe des Angevins fui dû à une habile tactique: 
les deux comtes el les autres porteurs de bannières, se groupant 
en forme de coin, se lancèrenl au milieu des Poitevins et enfon- 
cèrent leurs rangs. Ceux-ci, se voyant ainsi tronçonnés, cédèrent, 
et, renonçant au combat, prirent la fuite; le nomttre des tués et 
des blessés et surtout des prisonniers fui considérable, mais Guy- 
Geoiïroy put s'échapper, évitant ainsi le désastre qui, vingt-cinq 
ans auparavant, avail si cruellement frappé le Poitou (2). Les 

(r) Marcheg'oy, Chron, des égl . W Anjou, p. /io2, Saint-Maixcnl. L'emplaccmeat 
de la balallle est déleraiiné par le nom ([ue porle encore aujourd'hui un pelU chef- 
lieu de commune, La Ualaille, situe à /[ kilomètres au sud-ouetil de la source de la, 
Boulonno. 

(2) Les chroniques ecclcsiasliques dWnjou ne relaient pas cet événemeal cl les chro- 
niques laïques !e confandeiit avec la halailie dcMont-Coucr à laquelle elles douncnl le 
nom de baiaillc de Clief-Boulonne (Marchcgay et Salmon, C/iront'q/ies d\4njoa, I, 
pp. i/7-i3o, Chroriica de gcslis cousulum Andegavoruni ; Ifcm, I, pp. 3!Ja-333, His- 
Iciiia ahbreviala consulum Andegavorum). La chroniiiue de Saiol-Maixcnt seule con- 
sacre qucifjues détails h cet évéacmecil; dans (]ualre vers elle endooue le résume ainsi 
(juc la date. Celle-ci prêle h certaines difficultés qu'il coavieDl d'élucider. Elle dit que 
la bolnillc eut lieu en io(>i, un mardi.jour de la fêle de sainl Bcnnlt,« îuquedïe uiar- 
tis fuît el sancti Bencdicli v. Deux fèlea de saiut Benoit étaieul alors célébrées : 
celle de sa mort le 21 mars, celle de sa iranslntion le tt juillet; à laquelle des deux 
se rapporte te texte de la chronique? En général les historiens ont adopte la date du 
21 mars pour celle de la bataille ; néanmoins M. Port, dans son Dtclionrtaire hiito- 
riqne de Maine-et-Loire, ne se proaonce pas, car, à l'arlicle de Foulques le Récliin 
(II, p. t <j'.e),il place la Lulaille leao niiiira,et dans celui de GeofFroy le Barbu (11, p- 353), 
il assigne A ce iiiAmc fait ta date du [i juillet. Le inèine auteur est parcillcmeut indé- 
cis sur le jour du combat ; ta chronique dil un mardi ; or, en lotîi, les deux fêtes d*- 
saiut Benoit lombeol ua iDcrcredi et non un mardi. Ou peut expliquer ce fait par une 
erreur de comput de la part du chronjqueur,erretirque nous retrouverons en d'autres 
circonstances, mais, quoi qu'il en soit, la difficulté reste entière ; est-ce le jour de In 
saint Benoit d'hiver ou de la saint Benoît d'été qu'eut lieu la bataille?Bicn que l'usage 
se fût introduit de donner uae plus grande solennité à la sainl Benoit d'été, vu que la 
fêle du saiut ea hiver lombail toujours en carême, nous inclinons néanmoins k croire 
que la rencontre des deux troupes eut lieu le 21 mars. Geoffroy Martel étant mon, 
nous l'avoosdit.te i4 novembre ioQo,Guy-GL'oflrroy dut donner carrière leplustôt pos- 
sible à SCS appétits el entreprendre uae chevauchée pour meUrc,eo quelque sorte par 
surprise, la main sur l'objet de sa convoitise. En outre, bien que les faits généraux 
du récit de la bataille de Mont-Couer,dilc de Chef-Boutonnc dans l'histoire des comtes 
d'Anjou, se rapportent au premier de ces événcmeolB, il est certains d'entre eux qu'il 
conTienl de retenir dans te mélange qui a élé fait par l'historien. Il y eal dit en effet 



GUY.GEOFFK0Y-GU1LLAUME 



a85 



comtes angevins ne poursuivirent pas leur succès; leur corps de 
troupe, rassemblé il la hûle, devail ùlre peu considérable ot ils 
n'avaient eu aiïaire en quelque sorte qu'à l'entourage du duc; 
aussi, craignant un retour ofTensif auquel ils n'auraient pu opposer 
une résistance efficace et voulant d'autre part mettre en silreté leurs 
prisonniers, le fruit le plus sérieux de leur victoire, ils rentrèrent 
dan» leur pays, où le partage du butin fut sans doute entre les 
deux frères le point de départ de ditricullés qui, par la suite, 
devinrent si graves (t ), 

U est dona hors de doute qu'ils se retirèrent précipitamment et 
que Guy-Geoffroy put préparer sa revanche en toute sécurité. 
Il ne tarda guère. Le 13 mai suivant, c'est-à-dire deux mois 
apn^s, il se trouvait à Saint-Maixent, où il se rencontra avec sa 
mère Agnès et Isembert.évêque de i'oiticrs; l'on peut croire que 
dans cette entrevue fut étudiée la possibilité de reprendre l'afTaire 
qui venait de si mal tourner (2). Ce n'était plus par surprise que 
le comte pouvait agir, il fallait faire la véritable conquête du 
pays. 

Dans ce but, au commencement de Tannée suivante, il rassem- 
bla une puissante armée avec laquelle il se dirigea sur Saintes. 
Arrivé devant la ville, il fit Iracer autour d'elle une ligne de cir- 
convallation formée par de petits cliàlolels qui, se prêtant 



que les Aogerin.s, pour se mettre à Tabri du froid piquant qui refait ta ce moment, 
s'instaltèreut dans les tentes des vainqueurs cl firent avec les corps des vaincus une 
barrière contre Je vent du nord. Or, si ce fait se comprend pour un cvénenicnt arrivé 
lest mars, il ne peut en aucune fai,on êlrc admis pt>ur te i [ juillcl, pas plus que pour 
le 20 septembre, jour où se livra la bataille de Moul-Coucr: ce dclad trat^lque appar- 
tient donc à la bataille de Clief- Bouton ne et ea place la date ù la tin de l'hiver. 

(i)A défaut du silence des chroniqueurs ang-evlns, nous croyons avoir retrouvé un 
souvenir de cet évéïiemeul dans le cartulaire de ta Trinilê de Vendùiue (liesly, fiist. 
des comles, preuves. p ^'i^fj bis). Il est dit dans une charte du mois d'août 1074 que le 
comte Foulques s'é'aut trouvé contraint d'engager une tulle avec le comte de Poitou, 
celui-ci l'avait mis en position ou deconibatlrc corps â corps ou de fuir avec lionie.Dans 
cet inimincQl péril» se souvenant des torts doulil s était rendu coupable envers la Trinité, 
Foulques avait fait un vœu et eu présence de plusieurs de ses chevaliers s'était écrié 
tout haut que si le Seigneur lui accordiiit celle fois la victoire sur ses ennemis il res- 
tituerait aux moines de Vendôme ce qu'il leur avait injustemeul ravi. Aprèi avoir pro- 
noncé ces paroles il fut au combat et,vaiuqueur,fit prisonniers plusieurs lo!>Ic3 guer- 
riers; puis il retourna avec allégresse dans ses domaines. Pas plus que nous M. Port 
{^Dictionnaire de Maine-et-Loire, 11, v Foulques le Réchiu) n'a été tenté de ratta- 
cher ce récit à une guerre entre les comtes d'Anjou et de Poitou en 1074» Jo"l 'l 
n'existerait d'autre trace que ce texte, et il nous paraît juste de le rapporter à la cam- 
pagne de loGi. 

(a) A. Richard, Chartes de Saint- Maixenl, 1, p. 14^*' 



i80 



LES COMTES DE POITOU 



muluallemenl assislance, empôchaieul la garnison de sortir de 
ses murs ; en sûreté de ce côté, il put ravager impunément le 
pays, ce qui eut pour résultai d'affamer les habitants, Les secours 
n'arrivant pas, la garnison angevine fut contrainte de capituler, 
et les bourgeois, à son exemple, durent se livrer, corps et biens, 
au vainqueur (I). H y a tout lieu de croire que Guy-GeolTroy 
n'abusa pas de sa victoire; la présence d'Agnès et de l'évêque 
Arnoul devait protéger leur résidence et si la prise de Saintes 
avait été signalée par les atrocités qui signalèrent plus tard celles 
de Saumur et de Luçon, le chroniqueur, qui s'est étendu com- 
plaisammenl sur celles-ci, n'aurait pas manqué de les relater (2). 

Lorsqu'il reprit possession du domaine comtal que son père avait 
jadis aliéné en faveur de Foulques Ncrra, Guy-Geoffroy ne rati- 
fia certainement pas toutes les aliénations que les comtes d'An- 
jou avaient pu faire depuis un demi-siècle environ; plus d'un éta- 
blissement religieux fut contraint de se dessaisir de quelques 
droits ou privilèges spéciaux et en particulier l'abbaye de Noire- 
Dame de Saintes dut renoncer à ce privilège exclusif d'émettre 
des monnaies en Saintonge, qui faisait partie de la magnifique 
dotation qui lui avait été constituée par Agnès et Geoffroy 
Martel en 1047 {3). 

Les comtes de Poitou possédaient d'ancienneté nn atelier mo- 
nétaire à Saintes ; il avait été aliéné, sans doute par Guillaume le 
Grand dans un de ses accès de générosité, et en 1034 il était tenu 
indivisément en fief par deux chevaliers, l'rancon, possesseur du 
capi tôle de Sain tes, et Mascelin de ïonnay. Après la conquête delà 



(i) Eq voyant Guy-GeoITroy, six scinaioea après sa dcfailc, veair à Sainl-Maixent 
apposer sa yi^nalure au bas d'un simple acle de donitlion faile à celle abbaye, nous 
«rions d^aburd pensé que featrcvue certaine du comlc et de sa mère avait eu pour 
objet de préparer J'iovasion de la Saintonge et que celle-ci avail eu lieu au mois de 
juin ou au commeucement de juillet, mais nous venons de donner pJusbaut les raisons 
qui aùu<> ont tait pencher pour une autre suEulioii. D'autre part, on voit par la liste 
des témoins que le comte était là sans l'cntuaragc laïque de ses grands vassaux ou 
de ses lidètes; on y comptaîl sculeuieut son prévOl, Celle coirevue entre lanière cl 
le fi\s, venus l'une de Saiiiles et l'autre de Poitiers, a donc toul le caractère d'un con- 
cdiabule secret, tenu dans un lieu uù les indiscrélioas ue pouvaient être commises. 

(a) Marchegay, Lhron. des éjt. d'Anjoti, p. 4o3, Saml-Maixenl. 

(3) Désonnais on voit en ellét Guy-GeolTroy disposer de douiaines en Saintonge, et 
en gratifier ses tidèles; ainsi it donna en lie}, » tiscaliter », à Pierre de llridier, son 
8énécbal,dcs métayers dans l'Ile d'ÛJérun, dont celui-ci ae dépouilla plus lard en faveur 
du niunaslèrc de Saint-Nicolas de F'oiticrs {Arck. hisl, du Poitou, l, p. 43, cari, de 
hiatnt-Nicolas}. 



GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 



•87 



Saintongepar Geoffroy Martel, l'atelier resta pendanl dix ans sans 



telle 



la 



04- 



l1 



d'Aï 



fonctionner 

jou,se trouvant à Saintes, voulut y remédier et ordonna aux che- 
valiers de reprendre la frappe do la monnaie, leur déclaranl que 
s'ils ne se conformaient pas à son invitation il leur enlèverait 
ce fief et le raltaclierail à son domaine. Il leur assigna, pour ce 
faire, un délai de trois ans, mats pour des raisons que nous 
ignorons, peut-être une première mise de frais dans laquelle les 
co-possesseurs de la monnaie ne voulaient pas s'engager, celle-ci 
resta dans le môme abandon. Lors d'un voyage à Saintes, que le 
comte fit vers 1047, il s'aperçut que ses ordres n'avaient pas été 
exécutés ; mettant alors sa menace à exécution, il reprit le fief, 
ainsi qu'il l'avait dit, et envoya demander des monnayeurs à An- 
goulême. Ceux-ci rouvrirent l'atelier et fabriquèrent des pièces 
sur le type de celles de leur lieu d'origine {I}. 

C'est peu après que le comte d'Anjou fil don à l'abbaye de 
Notre-Dame, qu'il fondait d'accord avec sa femme Agnès, de la 
monnaie, du monnayage et du change de tout l'évéchôde Saintes. 
Il avait obtenu de Francon que celui-ci renonçât bénévolement 
aux droits qu'il pouvait avoir sur l'objet de cette donation, et 
Agnès, plus scrupuleuse, acquit de Mascelin sa part dans ces 
droits moyennant une somme de 3000 sous et deux chevaux de 
prix (2). Les deux époux tirent venir les monnayeurs qui tra- 
vaillaient sur divers points du territoire de l'évècbé et leur firent 
prêter serment à Constance, la première abbesse du monastère ; 
comme complément de leur don, ils y ajoutèrent une maison 
contiguë à l'arche du ponl de Saintes, à droite en sortant de la 
ville, où sérail installé ratehor de la frappe de la monnaie (3). 



(i) Voy. Benj. Fillon, Considérations sur les monnaies de France, p. iia, et Col- 
lection Jean /ioussean, pp. Sa et 34- 

(a) Gallia Christ., II, instr., col. /(So- Lelexle donné par l'abbë Grasilier {Cari, de 
Notre-Dame de Sat/tfes,p. 3) porte que le prix d'achal de la porlion de iMiiscelîn fut 
de 1000 sous < mîUiuni solidorum •'. Le lexle de D, Fonlcncaiu (XXV\ p. 33[>) étant 
en concordance avec celui du (Jallia, nous adoptons de préférence la leçon daunéc 
par ces deux recueils. 

(3) Cart. de Notre-Dame de Saintes, pp. 3 et 70. L'expression « cpiscopatus Xan^ 
lonensÎ!) n employée par Geoffroy Martel ne saurait s'appliquer à SaiiU-Jeau d'Augély, 
dont la monnaie appartenait à Cluny depuis dix ans au moins et qui ne cessa d'èlre 
la propriété de ce monastère. I^ sens du mot « episcopatus » doit dire restreint aux 
possessions du comte d'Anjou dans l'éviicljé de Saintes, 



988 



LES COMTES DE POITOU 



L'abbesse Conslance, incapable d'user par elle-mônie du privi- 
lège qui lui élail concédé, donna en fief à Guiîiauuie Aubert le 
change, la brisure de la monnaie qui avait lieu lors du retrait des 
anciennes pi^ces et qu'en retour il en était donné de nouvelles, le 
sol conligu au pont, la levée de 4 deniers à percevoir sur chaque 
lot de 20 sousde monnaie fabriquée etenfinla faculté d'avoir une 
place dans la maison de la monnaie lors delà fabrication de celle- 
ci afin d'en faciliterla surveillance. Telle était lasitualion lorsque 
Guy-Geoiïroy rentra en possession de Saintes. Il fil reconnaître 
son droit souverain dans l'émission de la monnaie et les ateliers 
de Saintongo rentrèrent dans le rang des autres établissements 
situés sur le territoire du comté de Poitou ; ils frappèrent des piè- 
ces au type immobilisé du carlvs hk\ fr portant au revers me- 
TALO,qui était universellement connu sous le nom de monnaiepoi- 
levine,si bien que nulle part, même dans les chartes locales de la 
Sain longe, il n'est parlé de deniers au nom de ce pays, mais seu- 
lement de deniers poitevins (I). La seule difficulté que le comte 
de Poitou semble avoir rencontrée dans la reprise deses droits, dont 
la surveillance était spécialement confiée à son prévôt, lequel pour 
cet objet percevait quelques redevances spéciales, provint de Fran- 
con; celui-ci n'avait peut-être pas renoncé aussi gracieusement que 
le disait Geoffroy d'Anjou à ses droits de change el de monnaie, 
ou du moins il ne l'avait pas laissé paraître, et s'était unjour em- 
paré des matières d'or, d'argent, do bronze et de plomb qu'un pau- 
vre diable avait recueillies en tamisant le sable el les vases de la 
Charente avec t'assenliment du prévôt du comte, Seniorel de Saint- 
Jean ; Guy-Geoffroy contraignit Francon à restituer au prévôt et 
au passeur de sable ce dont ils'élail indûment emparé (2). 

Il y aurait lieu de s'étonner de l'inertie du comte d*Anjou qui 
ne tenta aucun eiïorl pour essayer de disputer au comte de Poitou 
ce riche domaine de Saintonge, surtout après le succès qui avait 



(i) Les BtipulRtions de paiemeots ou de redevances dansTévéché de Sainles, même 
de la pari des religieuses de Notre-Dame, sont loujoura énoncées en monnaie poite- 
vine {Cart. de Noire-Dame de Saintes, p. Gg; D. Fonteucau, LXIil, p. Sug). L'é- 
mission des deniers poitevins fui toujours très abondante, si bien que, lors delà conquéle 
de Jérusalem, c'était la monnaie dont les Croises êlaient pourvus en la plus grande 
quantité (//i'.t/. occ. des Cmisades, JII, p. Ï78, Raimond d'Aifuilcrs). 

(a) Cari, de iXolre-Dame de Saintes, p, 52. 



GUY-GEOFFaOV-GL'IIJ.AUMK 



iH 



marqué son inlervcnlion l'année précédente, si l'on ne connaissail 
l'anlipalhic qui exislail entre les deux neveux deOeolTroy Marlcl, 
la lutte sourde qui avait dès lors éclaté entre eux. La Sainlonge 
rormail une part importante du lot attribué h Foulques le Uéchin, 
loL qu'il tenait en vassalité de son frère : en 1001 , au début de la 
prise de possession de leurs héritages, Geoffroy le Barbu, r-oyale- 
ment pourvu des conilés d'Anjou et de Touraiuc, n'avait pas 
hésité à prendre parti pour son fVère et c'étaient ses Iroupos 
qui avaient été véritablement victorieuses, mais, en 1062, il 
resta neutre, et le Héchin, réduit à ses seules forces, ne ténia 
même pas d'opposer quelque résistance à l'armée du duc d'Aqui- 
taine. 

(7étail en elTi'l une véritable armée que Guy-GeofVroy avait 
rassemblée a(iu de s'assurer une réussite certaine; elle ne conte- 
nait pas seulement des conlingenls fournis par les nombreux vas- 
saux de son duché, il avait encore soudoyé des troupes étrangères 
et lointaines, et surtout des gens venus du nord de la France, du 
Vermandois, En ce moment, la sage adminisiration du royaume 
de France par Baudouin, comte de Flandre, oncle et tuteur 
du roi Philippe, laissait inoccupés les chevaliers qui avaient pris 
part aux nombreuses luttes des années précédentes (1). Ils vin- 
rent avec ardeur se ranger sous la bannière du comte de Poi^ 
lou,mais, après la prise de Saintes, Guy-Geoffroy se trouva em- 
barrassé do ces auxiliaires et alors il se lança dans une de ces 
aventureuses expéditions qui furent pendant deux siècles le pro- 
pre de la chevalerie : les inlidèles devinrent à un moment donné 
l'objectif des guerriers chrétiens désireux de batailler et k qui 
les luttes de voisinage, les actes de rapine et de brigandage ne 
savaient plus suffire. 

Le comte de Barcelone, Raymand-Béronger, enquête d'assis- 



(i) Marcheg'ay, Chron. des égl. d'Anjou^ p. 4o3, Saint-Maixenl. Plusieurs histo- 
riens el eu parliculier Tabbc Delarc {Saint Gréfjuire VU, II, p. 3ijo), adoplciitJa cor- 
reclioa iailc »u Icxlc de la chronique de Sainl-Maixcot pur les cdilcura du Recueil 
des hist. de France qui rtiiiiplacèreut par le mol « Nurmaauia a celui de « Verman- 
nis i> cpii ne leur disait rien. M. Dclnix admet même une faute de copie de la pari 
de .MM. .Marchcfjay el Mabille, éditeurs du tachrjni<|ue. En cela iJ se trompe, car noua 
avons pu constater sur le uianuscril oriçinal qu'il porte bien <t Vermanni» », aussi 
conserverons Qous ce mot dont aotn avons donné la sii^uilkaliou, aussi biea que la 
date ûxée par ce document à la prise de liarbastro, 

19 



ago 



LES COMTFS DK fOilOU 



lance contre les Maures, fil dpmander an duc d'Aqiiilaine de 
vouloir bien venir à son aide. Dans celle avance il iaul encore 
rcconnîiîlre la main d'Almodis de la Marche, qui, grâce h son 
inlelligence, jouait un rôle prépondéranl dans les conseils de son 
Iroisicme mari. Lalssanl de côlé ses prévenlions, elle ne voyait 
de son œil de femme politique que le succès continu qui accom- 
pajznail les cnlrepriscs de Guy-tieoiïroy ; il était puissant, la for- 
tune le favorisait_, aussi n'hésila-t-elle pas à s'adresser à lui. Tou- 
tefois on doit se demander si le duc d'Aquitaine fit d'emblée 
celle grande chevauchée du Poitou en Espagne et s'il ne se 
trouvait point à proximité de ce dernier pays lorsque les sei- 
gneurs des Pyr<''n6e3 lui deniandèreiil de venir à leur aide pour 
r<;duire l'imporlante forteresse de ilarbastrot 

Nous savons que, du duché de Gascogne qui lui avait été attri- 
bué en 1044, Guy-(îeo(Troy ne possédait réellement que le Borde- 
lais et peut-être rAgcnais. Un accord lacile ou même une con- 
voniion écrite avaient été passés cnlre lui et Bernard Tumapalor, 
comlc d'Armagnac, qui s'était h la suite arrogé le litre de duc de 
Gascogne. Mais les raisons pour rompre de telles conventions 
n'étaient pas dilficilesi'i rencontrer quand l'une des parties croyait 
y trouver son intérêt, et tel était le cas pour Ouy-GoolTroy. 

Pour joindre les cols du Bigorre ou du Comminges qui lui per- 
mettaient de descendre de l'autre côté des monts et de se join- 
dre aux confédérés chrétiens, il lui fallait traverser la Gascogne 
et mf'me les possessions directes de Bernard Tumapaler, c'esl-à- 
dirc rArmagnac. Le comte voulut-il arrêter le duc d'Aquitaine, 
ou des diflicultés s'élcvùrcnt-elles entre eux à l'occasion de ce 
passage, on no saurait le dire, mais il est un fait certain, c'est 
que le 7 mai Î063 une bataille s'engagea non loin de l'abbaye de 
Saint-Jean de la Caslelle, située entre l'Adour et le Midou (1). 
Les Gascons n'étaient pas en étal de résistera leurs adversaires, 
aussi Bernard vaincu s'empressa-1-il de solliciter la paix; moyen- 
nant une somme de lîi.OOO sous, il renonça en faveur de son 
vainqueur h. toutes ses prétentions sur le duché de Gascogne (2). 



(i) Crue localité n'est plus oujourd'hui connue qoe sous le nom de Saiol-Jean et 
fall parue du cnrilna de Grenade, département des Landes. 

(2) Fragmenldii carlulaire de Sainl-Sever, publié par de Marca, ///'«/. île Béarn, 



ÎIJY^EOFFROY-GUILLAUME 



»9« 



Aucun obslacle ne devait plus arrêter le duc d'Aquitaine. Il 
put Iraversor sans dinicullé les Pyréni'es et descendre dans la 
plaine de Harbaslro (I). La garnison maure résista vaillamment 
el succomba tout entière, en sorte que la ville, peut-on dire, 
fut prise faute de défenseurs. Les chevaliers français qui étaient 
venus se mettre sous les ordres de (aiy-GeolTroy, lo plus puissant 
des chefs qui prirent part à celte campagne, eu tircrenl, un 
grand profil. Barbaslro était une ville opulente et aprôs sa prise 
ils ravagèrent par le fer el le feu la plus grande partie de la 
région, se chargèrent de riches dépouilles et emmenèrent de 
nombreux esclaves. Les chefs Sarrazins ne trouvèrent d'autre 
lacliqun pour arrêter les vainqueurs que do dévaster, le pays 
devant eux, si bien que l'armée, réduite à des privations tant par 



p. 279, el par le GalUa Chrittiana, I, col. 1181. Dans ces deux oavrai^sja dale ia> 
diqucc pour la bitt^itlc est l'année 10/3, mois il nous p.nraU de loule <5vidcocc que l'on 
ne saurait s'arrèlrr à ceUe énonci.ilion,qui es( uac faute du cartul.iirc ou de la copie de 
de Mnrca, et qu'il faut lire lOtiS.fcln effet, (c dernier acte public qui fasse mention du 
duc Bernard Tumapalcr esl le procè^-verlial de la dédicace de l'cgltie de Nngaro on 
1063, et l'on sait qu'il se retira dans no monastère avant ^ou^°crlu^o du concile de 
J.icca en io63. I/enlrécen religion du duc de (îascogiie suivit donc de près sa défaite. 
Ceci est dans l'ordre naturel et nous sommes sur ce point absolu nical d'accord avec 
Palustre (///«/. de Guillfinme IX, p. 64tnoto i). En 1073, l'autoritc du duc d'Aqui- 
taine sur la Gascoi^ne était, d'après tous les textes, depuis long'temps établie, fait qui 
a échappé aux auteurs do l'Art de vérijîerles dates, p. 729, et de Vllixtoire yénéu- 
logi'fiic de la maison de France, III, p. ^ii * de plu3, ils assig^ncnt à celte bataille 
la dale de 1070, en renvoyant pour l'étiiblir A Vllistoire de Béorn de Marca. Mais, 
nous venons de dire comment il parali prcsomobic que cet historien a cora- 
rais dans la circonstance une erreur do date, cl nous ferons en outre retnarquer 
que ce n'est pas l'aiinco 1070 qu'il indique, d'a[/rcs le cartuLiire de Sainl-Sevcr, mais 
bien 1073. 

L'abbé Manlczun(^ts/.r/e/a Gascogne,\\^ p. 87) place le fait d'amies ea io6a saos 
donner les motifs qui lui font rejeter celles de 1070 ou de 1073, fournies par les au- 
teurs qui viennent d'être cités et qui sont les seuls auxquels il se réfère. Ou doit croire 
({u'il a admis, comme nous le faisons, que la soumissiou de la Gascogne a été lice à la 
campagne de Uarbasiroel qu'il a simplement emprunte cette date de 10C2 aux extraits 
de la cbrooiquc de Saiot-.Maixeol publiés par Desly {llist. des comtes, preuves, 
p,344 bis).On peut encore citer, tant il a été émis d'opinions différentes sur ta bataille 
de la Casiclle, celle de l'aulcur de la Chronologie des ducs de Gascogne, parue dans 
Y Annuaire de ia Société de l'Uist. de France, i855, p. 89, qui dit que Bernard ven- 
dit en loOa la Gascogne à Guy-Geoffroy. U ne nous a pas éié possible de retrouver 
le point de départ de cette nouvelle indication et nous en sommes réduit â penser 
qu'elle n'est qu'une faute d'impression et qu'il faut lire 1062. 

(i) Nous ne suivrons pas l'alttstre [llist. de Guillaume /X, p. 74) dans les évolu- 
tions qu'il fait faire au duc d'Aquitaine, lui faisant traverser avec son armée, sans 
aucun motif, les comtés de Toulouse, de Carcassonnc, de Uoussillon, pour arriver à 
Géronc en Catalogne, dont il fait le rendez-vous des confédérés, tandis que, comme 
il esl naturel et comme il a dû se passer, le duc pouvait, en sortant de la Gascogne 
par les cols des Pyrér.ée8,enlrer directemcol dans la vallée de la Cinça, à la sortie de 
laquelle se trouve Barbastro. 



aga 



LES COMTES DK POITOU 



ses propres excès que par l'habilelô de ses adversaires, se vil, 
sans doute aux approches de l'hiver qui vienl silôl dans ces 
régions monlajT^neuses, conlrainie de se relirer, sans que la 
prise de Barbaslro ail amenft les résulLals elDcaces que pou- 
vaient en attendre les chrétiens (i). 

Mais Guy-Geoffroy en avail assez. La conquête de celle ville, où 
ses troupes se couvrirent de gloire et dont la prise lui fut unani - 
memenl allribiiée, lui suffisait. Il vil que dans celle lutte conti- 
nue entre les rois espagnols et les princes maures il ne saurait y 



(i) Marcheçay, Chron, îles églistts tTAi 



/|o3, Saint-MaixcDl; Besly, ///«/. 



laixeot 

France 

Ruberl h la mort du roi Fhilippe; Rec. des hist. de France, XII, p. -jtfi, Hugues de 
Flcury, La dale de la prise de Barbaslro n'est pas unilormémenl rapportée par les 
hïsloricns. Noua avons admis celle de loù'i pour deux motifs: d'abord parce qu'elle 
nous puratt se lier iatimcmcnl à l'aiFaire de ta Casicllc, placée au 7 mai, c'csl-à-dire 
au nioitienl où Tarmce du duc d'Aquitaioe devait nonnalemeiil se diriger vers les 
Pyrénées pour les traverser après la fonte des netges; puis, d'autre part, parce que le 
chroniqueur de Saiut-Maixcut ni.^ met aucune iulerruption dans son récit entre la 
prise de Saintes et celle de Barbaslro . II relie ces deux événements qu'ît marque tous 
les deux à l'année 10O2, par le mol c indé ». De là, dit-il, c'est-à-dire de Saintes, le 
duc se rendit en Espagne. Or, la campatf ne qui se termina par îa prise de Saintes fut 
assez longue, si Ton en juge par les détails que fournil li* cbronique sur la 
construction de chàteau.\,!e ravage du pays, etc., cl il est peu probaLIc que ces faits 
se soicut passés assez tût pour avoir pu permettre à Gtiy-Geoflroy de se trouver 
à la Castelle le 7 mai loCi^. Il est du reste certain, d'après la charte de Satnl-Maixcnt 
préGédemiiieul citée, que, le i3 niai mûi, il se Icnail en Poitou. L'expédition de 
Guy-Geoffroy dans le Midi se trouve par suite forcément reportée à Tannée suivante, 
et c'est ce que l'on doit naturullenienl déduire du mol « indè » employé par le chro- 
niqueur de Snint-MnLxent, qui ne mentionne aucun lait sous la date de Tannée ioC3, 
ce mol « indè h lui nyanl sans doule parusuflisammenl explicite. Du reste, il serait 
bien difrïcilc d'admettre i|uc quelque assuré qu'il fût de la non-iulervcnlion des An- 
gevins, Guy Gfoffroy aurait précipitamment quitté le territoire (ju'il venait de con- 
quérir cl couru de nouvelles aventures sans avoir solidement assis son autorité sur 
les lieux dont il venait de s'em|)arcr. 

Un historien espagnol, Zurita {Anales de Aragon, I, p, a4, éd. dc^iôio), cité par 
Palustre [Ifist. de Gfiiilamne /A', p. 74. noie 1} donne à la prise de Barbaslro la 
dule de loOii. Palustre se rangea la manière devoir de Thistorien espagnol; nous ne 
saurions le suivre dans la voie où il s'est engagé, nous contenlaal de renvoyer à 
l'argumentation à laquelle nous venons de nous livrer et disant avec Besly: a Qui vou- 
« droit s'amuser aux cottes et calcul des historiens Espagnole se jclleroil dans un 
« labirinlhe d"où tous les filets d'Ariadne ne le sçauroicnt tirer {ilisL des comtes, 
p. loâ). DeJarc {llisi . de saint Grégoire V//, p. 388 et ss.) qui donne d'iiiléressiints 
dclails sur la prise de Barbaslro empruntés h VVsfoiredç IJ Nomiant et aux écrivains 
arabes ado[ile aussi la dale de iolJ3,maîs nouspar.iît amoindrir par trop le riilcduduc 
d'.\quil:iine. Un argument plus sérieux pourrait ôlrc tiré d'une iudicationchronologique 
fournie par une charte du carlulaire de Notre-Dame de Saintes du it\ août ioG5,où 
il est dit qu'elle fut p.Tsséc au temps du comte Guillaume qui enleva la ville de Bar- 
baslro aux Sarrazins, a tempore Willelmi comilis qui Barhastam civiutem Sarracenia 
abstulil > (p. i5o). .Mais nous ne voyons dans cette énonciation, dont on rencontre du 
reste d'uulres exemples, que le rappel du fait le plus éclatant de la vicmihtaire du duc. 




guy-geoffroy-gi;illai;mk "^^ 293 

avoir pour lui aucun avaiilage, el en homme avisé qu'il élail, il 
songea à se relirer. Il avail mis la main sur la Tiascognc, ce qui 
élait resseiilit'l, il n'avait plus qu'à rentrer en Poitou (1). 

La soumission de ces régions au duc d'Aquitaine fil du reste 
si peu de bruit que les chroniques n'y font aucune allusion ; elles 
furent autrement frappées de la prise de Barbastro, qu'elles célé- 
brèrent il l'envi (2). Les historiens du midi, qui, sous rinlluence 
d'un patriotisme local exagéré, ont déploré ce qu'ils ont appelé 
l'asscrvissemenl de leur pays, ne se sont pas rendu un comple 
exactde la situation. En devenant duc de Gascogne, Guy-Geoffroy 
entrait simplement en possession d'un titre nu; aucune dépen- 
dance territoriale ne l'accompagnait, et le lien féodal était si 
relâché dans ces régions que la vassalité de ces comtes gascons 
envers leur supérieur était h peu prt'.'S illusoire; en somoie, ils 
étaienlparfaitement indépendants el, comme nous l'apprend This- 
to ire, leur sujétion se réduisit à bien peu de chose, 

Un témoignage de ce fait est fourni par les annales ecclé- 
siastiques. Afin d'assurer le maintien de leurs privilèges ou des 
donations qui leur étaient faites^ les établissements religieux 
avaient grand soin de faire reconnaître ces actes par tous les 
personnages qui, à un titre quelconque, pouvaient revendiquer 

(1) Bcsly a publié (I/isl, des comtes, preuves, p>38i) ua passage tiré d'un ren^islre 
de la c.itbéctrale d'Anc;oul^me, où il esl dit que le frère du comte d'AngoutOtnc, Adé- 
mar, qui élait sans doulc laïque ù ccUc époque et qui, devenu clerc, succéda en 1076 
i son autre frère Guillaume dons révêché de cette ville, accompagna en 1080 Guy- 
Gcoiïroy dans son cxpcdilioo contre les Sarraziiis; mnlgré ce texte, il oe nous en 
coule pas d'afUrmerque Guj-Gcoffroyue Gtpasd'autre campaiftie eu Espasfne que celle 
de io63, el noua n'hésitoos pas à rcfçardcr cette date de 1080 cfimiuc une adjonclion 
erronée, d'autant plus qu'elle ne se retrouve pns dans \'l/înloria pontijlcam. et coini- 
titm Engotismensium, qui {p. Sc)) mentionne le fait, mais sans lui nllribuer aucune 
date précise. 

{2) Ce silence deschroniques,an)èrcmeal relevé par l'abbc iMonlezun {llisl. de la Gas- 
coyneJl,p. 37), est un lémoignaq'e de plus en faveur de notre opinion que la bataille de 
la Caslcllc ne fut qu'un épisode de îa. campagne de Barbaslro devant laquelle il s'efTaçait. 
Cettebatatllc ne fut du reste peul-être qu'un cugag^ement de peu d'importance et qui ne 
devint i^rand que par les conséciuencca qui en découlL-rcnt. Une charte du cartulaira 
de Saint-Cyprien est ainsi datée: <t Acia sunl hec temporc quo cornes l'ictavîensiscepit 
Barbasiam y>{Carl. de Sainl'Cijprien,^. 333). Nous avons déjà cité plus haut celledu 
cartulairedc Notre-Dame de Saintesdu i4 aoùl loGii p. iôo);enfin (c mémo carlulaire 
fournit un autre témoignage de l'importance que prit cet événement aux yeux du 
vulgaire: Joscelin, archidiacre de Saintes, qui dicta, en 1067, les termes de la charte 
de donation de Saint-Julien de l'Escap à t'abbayc de Notre-Dame, dit que ce fut fait 
en présence d'Agnès, mère du comte de Poitou, «jui brûla Toulouse et enleva Barbas- 
lro aux Sarrazins, a qui Tolosam incendit et Bnrbasinm Snrracenis abstulit » (p. 23). 



«9'« 



LES COMTES DE POITOU 



sur lacliose on qupsiion quelque parcelle d'autorité; or, on peut 
tirer cette conclusion de l'examen des chartes des abbayes de la 
Gascogne, que c'est un fait exceptionnel de voir l'une d'elles 
s'adresser à l'auloriiô suprême du duc, donl le nom n'est même 
pas rappelé parmi les ôlémenls de date de ces actes. Un dos 
rares exemples que nous en ayons recueilli est conlemporain 
de la campagne de liarbaslro. Soi! avanl son départ pour ri")spa- 
}Tne, soil après sou retour, tfuy-(!eofFroy reçut la jdainle de 
Raymond, l'ancien évêque de Lescar, sur ce que la veuve et le 
lits de Garsie-Guillem de Salies ne lui restituaient pas l'église 
de Caresse, que Cenlulle, vicomie de Itéarn, avait jadis donnée 
sans droit à ce dernier. Le duc chargea Garste-Arnaud, vicomte 
de Dax, de tenir on son nom le plaid où le diiïérend serait appelé. 
L'aiïaire ne fut qu'assoupie par le jugement de l'assemblée et 
reprit quelques années après par le fait de Bernard de Bas, le 
nouvel évoque de Lescar, qui s'adressa encore au duc, mais celui-ci 
délégua de nouveau ses pouvoirs aux seigneurs qui devaient tenir 
les plaids de Gascogne (1). 

De retour dans ses états patrimoniaux Guy-Geotîroy se préoc- 
cupa surtout de consolider son autorité et de faire sentira ses 
vassaux qu'ils avaient un maître contre lequel toute tentative 
de révolte serait un acte de félonie promptement et sévèrement 
réprimé. D'autre part, il se montra généreux envers ceux'h\ qui 
l'avaient bien servi dans ses entrepises et leur fit de nombreuses 
largesses. Il est vrai que souvent l'objet de celles-ci était fourni 
par des établissements religieux auxquels le duc venait ainsi ravir 
les possessions qu'ils tenaient de la générosité de ses prédéces- 
seurs. Pour mettre sa conscience à couvert il faisait valoir qu'il 
n*avait pas donné son consentement aux actes de ces derniers 
ou qu'en prenant le pouvoir il ne les avait pas garantis. Mais ce 
n'étaitqu'un prétexte spécieux et au fond sa façon d'agir était bel 
et bien une spoliation. L'abbaye de Saint- .Maixent eut particuliè- 
rement à se plaindre de lui; non seulement il lui relira des biens 
dont elle était redevable à son frère et à sa mère, mais encore il fit 
dans le monastère de nombreux séjours, imposant par là aux roli- 



(i) Callia Christ. ,1, col. 1288; MonlezuD, ///*/. de la Gascogne, H, pp. 37-89 . 



GUy.GEOFFnOY-Gl'ILL.VUME 

gieuxd'iiicessanlesd6[)enses dunlilnolcs désinlôressait pas.lllciir 
enleva entre autres la moitié du péage do la ville do Sainl-Maixcnl, 
les lorrains mis en ciilliirc provenant des défricliemoots do la 
forèl de la Sèvre, le gros bois de celte forùt nécessaire à leurs 
besoins ot les coutumes de la FonL-de-Lay, toutes possessions 
dont ils s'éluienL enrichis pondant le gouvorncmenl de Talibô 
Arcliembaud. Aimeri, le successeur d'Arclieniband, vinl trouver 
Guy-Geollroy vers colle époque, cl oblinl de lui. on lui faisant 
cadeau de 300 sous, une charte qui mainh^nail l'abliaye dans la 
possession des redevances de la Font-de-Lay ; quant au surplus, 
il vit toules ses réclamalions rejelées (1). 

Dien qu'ayant pris l'habit monaslique dans l'abbaye de Notre- 
Dame de Saintes, Agnès n'y vivait pas en recluse et elle en sortait 
souvent, soit dans un but politique, comme nous a paru tïvc son 
entrevue avec son fds à Saiiil-Maixent ea 1001, soit pour obtenir 
de lui des concessions en faveur de ses fondations religiousos. 
Elle aimait aussi ù s'adresser à la cour de BoniR, dont elle avait 
apprécié la puissance et auprès de laquelle elle avait pour inter- 
médiaire sa fille, lancienne impératrice d'Allemagne, qui, à son 
exemple, joua pendant toute sa vie un rôle dans les affaires 
publiques. C'est ainsi que pour assureràson abbaye delà Trinité 
de Vendôme les riches possessions dont elle l'avait fail doter, 
elle recourut successivement aux papes Nicolas 11 et Alexan- 
dre Il et oblinl d'eux des bulles spéciales de confirmation 
en date du 27 avril 1001 et du 8 mai 1063 (2) ; de plus, Nicolas 11 
lui accorda la même faveur pour Noire-Dame de Saintes, par 
une bulle datée du mémejour que celle qui privilégiait la Trinité 
de Vendôme (3). Il est probable que c'est aussi dans la journée 
où il délivrait la bulle en faveur de Vendôme qu'Alexandre H con- 
céda ù Agnès une faveur particulière pour sa fondation de Saint- 
Nicolas de Poitiers qu'elle sentait peut-être menacée. 11 mit celle 
église avec toules ses dépendances sous la proleclion du Saint- 
Siège, en imposant aux chanoines l'obligation de vivre conven- 
luellement dans leur collégiale. Si Fon envisage la grandeaulurité 



(i) A. Richard, Charles de Sainl-Mai,Tent, I, pp. i53 el 19G. 
(a) Mêlais, Cart. saint, df lu Trinité de Vend'hne, pp. /|(j et r»o, 
(3) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. 8. 



998 



LES COMTES DE POFfOU 



dontjûuîrenl à celle époque certaines princesses, on ne sera pas 
étonné de voir dans cet acte le pape ajouter, dans les anallièmes 
lanc<5s par lui contre les puissants qui violeraienl sa constitu- 
tion apostolique, la personne des comtesses à celle des rois, des 
ducs et des comtes, que l'on y rencontre liabituellemenl. En 
outre, il paraît évident que la cour de Rome avait acceplô sans 
difllcullô la répudiation d'Agnès que GeolTroy Martel avail fait 
admettre en se rtf'cl amant des règles canoniques, car dans l'acte 
de Saint-Nicolas il n'esl pas parlé de l'union de la comtesse avec 
le comle d'Anjou, le pape la désignant simplement comme la veuve 
du très noble duc d'Aquitaine (I). 

Guy-Geofîroy se montra dans la circonslance le fidèle exécu- 
teur des volontés de sa mt'Te. D'après sondire,ce sérail lui-môme 
qui aurait demandé au Saint-Siège de prendre le monastère de 
Sainl-IS'icolas sous sa sauvegarde ; mais même en a^^issant ainsi 
il prenait ses précaulions pour que la cour romaine ne vînt pas 
s'immiscer dans la direction intérieure de rétablissement ou en 
disposât à son gré, et il élablit que les chanoines de Saint-Pierre 
de Home ne pourraient exiger d'autre marque de sujétion de la 
pari de ceux de Saint-Nicolas de Poitiers que le paiement d'un 
cens annuel de 10 sous. Kn confirmant aux chanoines de Saint- 
Nicolas la possession des biens qui leur avaient été donnés, tant 
par sa mère que par son frère, et en leur conférant certains pri- 
vilèges, il avait aussi eu soin de se réserver le bénéfice des ser- 
vices religieux et en particulier il leur imposait de chanter pour 
lui une messe desauvegarde^ <« satus populi^ » le second dimanche 
de chaque mois; en même lemps il leur enjoignait charitable- 
ment d'avoir à nourrir un pauvre cliaquejour.Lepape,dans sa bulle 
de privilège, n'attribue pas au comle de Poitou un rôle aussi im- 



^ 



(i) a QuoDdam Artjtiilanorum ducis usori nobilissime » {Arch. hist, tla Potloa, 
I, pp. 10 cl 12). Ces dc'u.x [)ioces ne sutii jtas dalûos, mais Tiisaife de la cour de Rome 
étant de délivrer lo iiicinp jour les actes inlcrcssanl une mi?me rètpoa ou une même 
personue, aiusi que nous l'avons constaté plusieurs fois dans le cours de nos recher- 
ches, nous u'hésilons pas à placer la bulle d'A!c,\andrc H au 8 mai ioG3, Jalede l'acle 
obtenu par Ajçncs en faveur de la Trinité de VendAme. Les Ana/ecta Jriris pnrtlijicii 
qui oui publié ccdc bulle en i8r>8, 87' tt^■r.^ison, Itii attribuent \a date de io03 environ; 
Q0U9 nccroignons pas d'clrc plus prceia. Pareillcmenl, celte précieuse publication, qui a 
reproduit la charte de Guy-^ivoiïroy dans la même livrajsou, ta place en loùi envi- 
ron, mais DOua pensons qu'elle n'a pas précédé aussi longtemps ta bulle puQlitîcale 
et que, l'une et l'autre, doivent appartenir à l'année iot>3. 



îirV'-GEOFFROY-GUrLLAUME 



'9J 



porlani que celui qu'il pe donne ; il se conlente de signaler les 
dons qu'il fit au nouvel élablissement, el déclare express<5ment 
que la faveur qu'il vient d'accorder lui a 616 demand6e par la 
ducliessed'Aquitaineelsurloulparrinip6ralrice de Rome, Agnès, 
fille charnelle de la duchesse, el que lui-même considère comme 
sa fille spirituelle. 

Dans le courant de l'année 1064, nous retrouvons le duc par- 
courant encore ses 6lals. Il est d'abord à Sainl-Maixent, où il 
appose sa sij2;naturc au bas d'une charte avec sa mère Agfnès et 
l'évèque Isembert (l);de là il passe sans nul doute en Bas-Poitou, 
on ildélivre certains domaines dépendants de l'abbaye de Bourgueil 
des charges que leur avait imposées son frère GuiIlaumeAigret.il 
les convertit en des obligations charitables ou de dévotion, parti- 
culièrement celles de nourrir et de vôlir chaque jour sept pauvres et 
de faire pareillement chaque jour la commémoralion de sa personne 
dans le sacrifice de la messe. Il était là en compagnie de sa mère, 
de sa femme Alalhéodc, de Tévôque de Poitiers, de l'archevêque 
de Bordeaux et de son frère Simon de Parthenay, des abbés de 
Maillezais et de Saint-Maixent, du vicomlc de Thouars accompa- 
gné de ses trois frères et d'autres grands personnages (2). La 
même année, ayant dans sa compagnie l'éveque d'Angoulème,ii fit 
don de divers biens sis dans la villa de Bouzet au monastère de 
Satnt-Lomer de Mainsal en Auvergne (3). 

Les chroniques, les chartes, sont à peu près muettes sur Tan- 
née 1065, mais plusieurs faits sur lesquels nous sommes incom- 
plètement renseignés signalent l'année 1066. Un motif, que rien 



(i) A. Richard, Chrirfcs de Saint-. yai.rent, I, p. iT)!. 

(2) lieslvi nui a publié celle charte {f/ist. des comtes, preuves, p. Zf\ï Ims), ne lui 
donne pas de dale.Réikt, dans sa table manuscrite du cari, de Bourg'ueil, Uii assigne 
celle de io63 environ. Pouf nous, qui savons que Guy-Geoffroy faisait, en io63, son 
e.xpédilioa de Gascotjne el de Barbaslro, et qu'en loG/j il se trouvait uvec Agnès à 
Saint-Maixeot, noua inclinons à placer cette charte à celle même date. Eu effet, 
Açaês est présente h t'acte avec un j^rand nombre de hauts persoonanftg:cs, jinrmi 
lesquels on remarque Aiiiieri, vicomte de Thouars, (|ue l'on sait cire sorti de prison 
en 106O, C'est donc en loC^ ou io65 au plus lard que doit être placée la charte de 
Bourgueil. 

(3) LeGallia Christtana, qui nous apprend ce fait (II, col. 993), ne nous indique 
pasàquellc source il l'a cm[iruulé, Peut-être, dans ccdon, faut-il reconnuîtreractiondu 
comte de La Marche, Audcl>erl,qui, dés celle époque, fréquenloil assidùnicnl la cour 
éw comte de Poitou. 



îqS 



LES COMTES DE POITOU 



ne nous a révélé entraîna celle année Guy-Geoffroy à Rome. Sa 
sœur Agnès, qui jouail un rôle iniportant dans les afl'aires de la 
pfipaulé, l'appela-l-eile auprfis d'elle pour la réalisation de quel- 
que dessein inconnu qui flallail rambiliondu duc d'Aquitaine, le 
fail est possible, car nous ne voyons rien dans la vie inlime de 
Guy-Geoffroy qui puisse nioliver de sa part un semblable voyage. 
Il devuil en ce momont se sentir bien assuré de la tranquillité 
de ses é(a(s et pourtant une brtîve mention au bas d'une charle 
nous apprend que celle uiôme anuro le puissant vicomte de 
Thouars, Aimeri IV, sorlil de sa prison (1). La situation des do- 
maines de ce vicomte le metlant en rapports aussi fréquents avec 
son voisin le comte dWnjou qu'avec son suzerain le comte de 
Poilou, il est diflicile de savoir quel esL celui des deux com- 
tes qui. dans une lutte heureuse avec le vicomte de Thouars, 
avait réussi à mettre la main sur lui. Ou peut être sur que, sui- 
vant les habitudes de l'époque, le prisonnier dut, pour sortir de 
caplivilé, verser une grosse somme de deniers et que sasilualion 
pécuniaire s'en trouva fort embarrassée, aussi, pour se remettre 
à Ilot, Aimeri s'engagea dans une entreprise qui, étant donnés son 
caractère entreprenant et ses qualités militaires, devait lui rap- 
porter honneur et prolit. 

11 répondit à l'uppel de (Juillaume le Bâtard, duc de Norman- 
die, et, accompagné d'un grand nombre de ses vassaux, il vint, au 
mois de septembre I06G, le rejoindre à Saint-Pierre-sur-Dive, pour 
de lu marcher à la conquête de l'Aniçlelerro. Mis à la tôle d'un 
des trois corps qui composaient Tarmée d'invasion, il contribua 
puissamment au succès de la bataille d'Ilaslinj^ïs et au couronne- 
ment de Guillaume, comme roi d'Angleterre ; parmi les seigneurs 
poitevins qui l'accompagnèrent, il faut citer particulièremenl 



(i) A. Rîcbnrd, Charles de Sainl-Afai.ienl, I, p. i5o. Ce documcnl a échappé â 
Palustre tjui, duns son Histoire île (jinllanme IX, ne fail nucunc allusïoa aux failfl 
qu'il rapporle. 

(2) A. Rkliiird, Chartes tle Saint- M<iix(fnl, I, p. ifjo. L'original de c«Uc charle 
existe à la Libliothètjue de Niorl cl rauUicniicité des fuila qu'elle signale ne saurait 
être suspectée. M. Imberl, dans sa notice sur les vicomtes de Tliouars [Miin. de la 
Soc, des Antiq. de COttest, iro série, XXIX, p. 348j, sentbie révoquer en doute la 
caplivilé d'Ainieri en loGG ; il n'avnil eu du reste connaissance de ce fait que par une 
aotcdcD. Fonleaeau (X\'UI,p. 33),où le savant bénédictia se réfère au texte de la 
charte précitée. 



Si 



«UY-GEnFFROY-GUILLAUMR 

onay, qui revint, comme lui, coiu 



do Par tu 



mon, vidame no l'arinonay, qui revini, comme lui, comblé de 
riches di^poiiilles (I i. 

\,e duc d'At}uilaine s'élall co m plein ment désintéressé de celte 
entreprise, aussi bien que ses voisins les comtes d'Anjou, entre 
qui la lutte avait pris un caractère de plus en plus violent. La 
division entre Geoflroy le Barbu el Foulques le Réchin,qui avait 
permis à Guy-Geoffroy de prendre si rapidement sa revanche de 
rL'chee de Chef-Bou tonne, n'avait fait que s'accentuer. Geoffroy 
le Barbu s'était aliéné le clergé de ses élals el, d'aulre part, des 
molifs dedissentimenl,donl le mobile ne nous apparaît pas, avaient 
éloigné de lui plusieurs de ses plus puissants feudalaires; depuis 
10621a guerre n'avait pas cessé entre les deux frères. Au commen- 
cement de l'année 1067, Foulques prit Saumur et marcha sur An- 
gers. Du môme coup il s'empara de la ville elde son frère que la 
trahison de ses serviteurs lui livra, Geoffroy fui jeté en prison. Il 
en sortit peu de temps après à lasollicilalion dulégal, le cardinal 
Etienne, mais ce fut pour reprendre la lulle tant contre son frère 
que contre le clergé. Le légal, mal récompensé de son entremise, 
excommunia Geoffroy ellui enleva par la même sentence le comté 
d'Anjou qu'il allribuaà Foulques.Celui-ci accourut au secours de 
la place de Brissac,que Geoffroy était venu assiéger, le battit, lui 
lua un millier d'hommes et enlln mit à nouveau lamatnsur lui. Le 
comle, enferme dans un solide cachot, y resta jusqu'à sa mort, 
advenue seulement trente ans après (2). 

On ne connaît pas la date exaclc de la bataille de Brissac, mais 
celle-ci parait s'élre livrée dans le courant de l'année 106H,à peu 
pr^s au moment où le comte de Poitou marchait avec toutes ses 
forces au secours de Geoflroy le Barbu. Pendant que celui-ci se 
portait sur Brissac, Guy-Geoffroy entreprenait le siège de Sau- 
mur, une des plus importantes forteresses du Réchin et qui, en 



(i) La Fontenclle de VauJoré, dans un article de ta Revue A ng h- Française, I, 
pp. 30-.'>o, a résumé tout ce que les tiîstorieas nous oa( appris sur la coopération des 
Poilevius à la comiut^le de IWnglelerre (Voy. aussi Inibert, //istoire de Thoaars, 
daus les .\/ém. de la Soc. de Statislitjue des Deux Sèvres, a* série, X, pp. 4^48 ; 
Palustre, flist. de Guillaume I.\\ pp. 80-81 ; Ledatn, la Gàline, ï« éd., p. 44)- 

(2) Porl, Dictionnaire de Maine -el-Loire^ tome II, dans les articles consacrés à 
Geoffroy le Rarbu et à Foulques Héchio renvoie h tous les textes qui se rapportent 
à la vie des deux comtes. Voy. aussi Delarc, Saint Grégoire VII, 11, pp. 817 cl ss. 



3oo 



LES COMTES DE POITOU 



cas de guerre avec les Poitevins, futtoujours l'objectif de l'entrée 
en campagne de ces derniers. 

La marche de Geoffroy dut ôlre exlrêmemenlrapide. Cettefa- 
çon d'agir semble avoir été un de ses principaux moyens de succès ; 
pour opérer ainsi, il ne pouvait évidemment mettre en mouvement 
que des forces médiocres, les cbevaliers de son entourage immé- 
diat, maïs si la réussite couronfiaiL sa première entreprise il 
démoralisait par là-ûiôrae le vaincu, etc'est seulement dans des cas 
bien rares que les événements se tournèrent contre lui, comme 
il advint de sa première campagne de Sainlonge. Il se trouvait 
en effet à ï*oiliers dans le courant de mai 1068, quand il apprit 
la prise d'armes de Geoffroy le Barbu ; on le voit à celte date 
assister à la donation du monastère de Sainl-Porcliaire de Poitiers, 
faite par rarchevèqtie Joscelin, toujours en sa qualité de trésorier 
de Saint-Hilaire, à l'abbaye de ïiourgueil. Aux côtés du comlc, 
on ne voit que sa femme Maihéode, l^ludes, frère du comte de la 
Marche, Savari et Raoul, frères d'Aimeri, vicomte de Thouars, 
et Isembert, évfique de Poitiers (1). Aucun autre de ses grands 
vassaux ne dut évidemment raccompagner dans sa campagne de 
Saumur ; autrement nous les retrouverions près de lui à Poitiers. 

La résistance des assiégés fut énergique, mais ils ne purent 
résister à l'impétuosité del^allaque des troupes de Guy, Le ci des 
calendes de juin (28 mai) î 068, il s'empara de la forteresse, qui fut 
livrée aux flammes; il n'en subsista rien; les habitations situées 
dans son enceinte ainsi que celles du dehors el l'église de Saint- 
Florent furent incendiées (2). 

Cet acte de sauvage vigueur devait se renouveler bientôt. Le 
succès du Réchinà Bnssac, la prise de Geoffroy, qui mettait fin 
à la guerre à laquelle le comte de Poitou ne venait de prendre 
part qu'en qualité d'auxiliaire, durent arrêter celui-ci dans son 
entreprise. Les deux comtes étaient tous les deux de fins politi- 
ques et, n'jiyant aucun motif personnel pour continuer la lutte 
entre eux, ils ne devaient pas tarder k s'entendre. On ne sait 
moyennant quelles conditions Guy-Geoffroy remit Saumur au 



4 



(t) Rédel, Doc. poar Saint-ffilaire^ I, p. 91 ; Besly, f/isf. des comtes, preares, 
p. 35 1 bis, 
(al Mfircheiçay, Chron. desêffl. d'Anjou, p. /)o4, SninUMaixcnt. 



GUY-GEOFFIIOY-CUILLAUME 



Sol 



comte d* Anjou, mais il semble n'avoir rîen gardé de sa conquête; 
des raisons particulières durent aussi le pousser à ne pas se mon- 
trer trop exigeant à l'égard de son adversaire. 

Une prise d'armes s'était en effet produite à l'autre extrémité de 
ses domaines. Par qui fut-elle fomentée, on l'ignore, mais étant 
donné le Heu qui fut le centre de ce mouvement, on doit croire que 
laiamitte deTliouarsn'yfutpasélrangère.Lesvicomlesde Thouars 
étendaient leur suzeraineté ou leurs domaines particuliers jus- 
qu'à l'Océan, et tes cadets, en attendant leur venue possible à 
la possession de la vicomte par l'efTet du droit de viage, étaient 
pourvus par leurs aînés de sortes d'apanages qui leur permettaient 
de vivre. Un des frères du vicomte Aimeri IV aurait-il écouté les 
avances du Réchin pour créer des embarras au comte de Poitou 
sur ses derrières, serait-ce Aimeri lui-même qui aurait trempé 
dans l'entreprise, toujours est-il que Guy-Geo!Troy, s'étanl mis 
d'accord avec le comte d'Anjou, se porta en toute hâte sur Luçon 
où la révolte avait éclaté. Les troupes, qui avaient été implaca- 
bles à Sauraiir,continurrent à se montrer telles ; le château, c'est- 
à-dire la ville alors fortifiée, fut pris et livré aux llammes, le 
monastère de Noire-Dame fut anéanti élit périt dans le désastre 
un grand nombre d'habitants, tant hommes que femmes (1). 

H est possible que celte môme année le comte de Poitou ait fait 
sentir le poids de son autorité au vicomte de Limoges, Adémar, 
qui était conslamment en conflit avec ses voisins et avec le clergé 
du diocèse. Il avait, en i007, incendié une partie de la ville épis- 
copale, massacré de nombreux habitants et commis bien d'autres 



(i) MarcLe^ay, C/iro/i. des égt. d'Anjou, p, 4o4» Salnl-MaixcDt. Nous ne saurions 
suivre Palustre dans les conséquences qu'il donne n l'ullairc de Lu^on. I] dit [Hist. 
de Guillaume IX, p, ag} que Guy-Geoffroy prit easuile possession du chàleau de 
Fonienny, possédé par le vicomte de Thouars, cl !e réunit au domaine dtical. Nous 
n'avons trouvé nulle part menliou de ce fait qui serait aussi resté isçnoré de Fîllon, 
lequel n'aurait pas mani^uë de le signaler tant dans ses Recherches hislorit/ues sur 
Foniena y- Vendée que dans Poitou et Vendée. Du reste, ce n'est pas Aimeri qui dé- 
tenait alors Foatenay, mais bien soo frère Savari , lequel en était eucorc possesseur en 
io83, aiusj qu'il résulte d'uue charte de Saint-Florent de Saumur, citée par Filloa 
[Recherches historiqnes, I,p. \(>, noies i cl 2) et publiée par Marchegny (/l''c/«. hist, 
de la Sainiotuje et de l'Annis, IV, p. Jq), C'est aussi ce même Savari, qui, dans les 
listes de chevaliers poitevins qui coopérèrent à la conquéle de l'Angleterre, esl dési- 
gné simplement aoua la qualité de sire de F'ontenay, que La Fonlenelle Je Vaudoré, 
convaincu que Fontcnay était alors la propriété du comte Je Poitou, inlerpréla à tort 
par sire de Frontenay i^Revue anglo-française^ I, p. 3g). 



3oi 



LES COMTES DE POITOU 



méfails, En guise de i-t'-paralion lecomle le corjlrai<;nil à abandon- 
ner Tabbaye de Sainl-Aiidré au chapitre calhrdral de Sainl- 
Etienne ; de plus, el en cela nous reconnaissons lo caractère pru- 
dent el avisé de Guy-GeofTroy, il le força û faire rédiger un acte 
qui conserverait la mémoire de cette donation (1). 

Mais avant de parler des deux grands événements qui, cette 
même année 1068, marquî-rent dans la vie de Guy-Gooffroy, la 
mort de sa mère et son troisième mariage, il nous faut revenir 
un peu en arrière et jeter un coup d'œil sur les derniers temps de 
l'existence d'Agnès. Bien qu'elle se fût retirée au monastère de 
Notre-Dame de Saintes, la comtesse n'y faisait pas une résidence 
continue. Ainsi, en tOG^j, elle se trouvait â Poitiers où, le jour de 
saint Clément (4 décembre), elle versa à Michel le Monnayer le 
prix d'un moulin qu'elle lui avait jadis acheté et dont elle avait fait 
don à Vendôme lors de son divorce avec Geoffroy (2). En outre elle 
n'avait pas cessé, comme nous l'avons vu, d'avoir avec son fils des 
rapports fréquents. Alors que dans le courant de 1067 le comte 
se trouvait à Saintes^ sa mère vint le trouver dans sa demeure et 
lui demanda de confirmer tous les dons qw'elle et le i-omle Geof- 
froy d'Anfj^ers avaient faits à l'abbaye de Notre-Dame et de s'en 
porter le défenseur; par amour filial, le comte accéda h cette 
prière, el non seuiemenl il apposa sa croix sur la charte qui 
devait conserver le souvenir de ce fait, mais encore il la fit 
approuver par ses barons (3). 

A la même époque l'un de ces derniers, Ostence, seigneur de 
Taillebourg, fil don à l'abbaye de Noire-Dame de Saintes de l'église 
de SainL-Julien de l'Escap, avec toutes ses dépendances. Mais 
cette église était en la puissance de deux chevaliersqui la tenaient 
en fief: Guy de Limoges, neveu du vicomte d'Aunay, et Hélie, 
fils d'Achard de Dorn. Oslence s'entendit avec lo premier pour 
qu'il fit à Notre-Dame la concession Cju'il désirait et à laquelle 
assistèrent le comlcde Poitou, l'archevêque de lîordeaux, le comte 



(i) Gallia Christ., lî, insir., cul. 173. Bien que l'iiclc qui énonce ce faîl et qui 
est daté de lO-jZ ne dise pas que la donolion de Snint-.Aadré, Imposée par Je comia 
au vicomle Adémar, ail eu Heu à la suite des évêneiiieals de 10Û7, il nous paratlre»- 
sortir des dispasilions qu'il renferme qu'elle en fui la conséquence nalurelle, 

(a) Mêlais, Cart. de la Trinité de VendAine, \, p. Soy. 

(3j Cari, de Noire-Darne de Saintes, p. ar, 



GlJY-GEOFFrvOY.GUILLAUME 

Audebert delà Marche, Si "fion de Pari 



3o3 



Parlhenay cl la comlesse Agnès. 
La ni?gocialiûn avec lléliedo Rorn se fil ensiiKe el elle eul pour 
principaux témoins l'évêque d'Angoulôme, Guillaume de Mares- 
lais el le vicomte d'Aunay; Joscelin, archidiacre de Saintes, pe 
chargea de dicler la charle qui fut rédigée avec siraplicilé afin 
qu'elle fût comprise de tous. Enfin celle-ci recul Tapprobalion 
de Joscetin, archevôque de Bordeaux, d'Isembert, évèque de 
Poiliers, de Guillaume, évoque d'Angoulôme, cl d'Arnoul, évoque 
de Saintes (1). 

Un grave motif avait amené ces grands dignitaires ccclésiasli- 
ques dans celle ville de Saintes, en même temps que le comte de 
Poitou. Le pape Alexandre II avait ordonné la déposition de l'é- 
vêque Arnoul, convaincu de simonie, et il fallait procéder à Vè- 
leclion d'un nouveau prélat. Arnoul conserva son titre jusqu'à la 
nomination de son successeur qui fut Goderan, abbé de Maille/ais, 
et ancien moine de l'abbaye de Cluny, dont la prépondérance 
monacale s'alFirmait de plus en plus dans les étals du duc d'Aqui- 
taine (2). 

Après la réunion du synode el sans doule après le départ de la 
plupart des assistants, Goderan fut à son tour invité à donner son 
approbation à l'aclequi authentiquait la donation du seigneur de 
Taillebourg. f'c fui le troisième jour après son ordination que le 
nouvel évCque y apposa sa croix. Le premier jour, c'était l'évoque 
d'Angoulêmcqui S'était acquitté de celle formalité ; lesecond jour 
ce fut Arnaud, frère de cel évoque, accompagné de nombreux che- 
valiers delà région. Quand Goderan signa h son lour il avait h côté 
de lui Eudes, abbé de Saint-Jean d'Angély. Agnès, la mère du 
comte, était aussi présente et elle avait autour d'elle les gens de 
sa compagnie ordinaire : maître Alon, chanoine de Saint-Nicolas 
de Poitiers, Geoffroy dit Léger, chanoine de Sainl-llilaire, le 
médecin Astopapio, le chevalier Lisois, Isembert, prévôt de la 
Trinité, el d'autres servi leurs moins notables. On voit par ce relevé 
que la comlesse ne vivait pas en recluse à ^olre-Dame de Saintes 



(i) Curt. Je Notre-Dame de Saintes, p. aa. 

(a) Gailia Christ., II, col. lo'jo, note a, d'après les leUres d'Alexandre II, publiées 
dans les Concilia de Labbe, II, col. iiSa. 



3o4 



LES COMTKS DE POITOU 



et qu'elle avait auprès d'elle un entourage mondain, voire môme 
une petite cour (1). 

Au sortir de Saintes, Geoiïroy s'était rendu au château de Pons 
où on le retrouve avec l'évoque (îoderan, l'6vôque et le comte 
d'Angoulème; le vicomte d'Aunay, à qui ce château appartenait, 
donna en pr<:?senee du comte ù l'abbaye de Saint-Floront de Sau- 
mur l'égliae de Saint-Martin de t^ons et la chapelle dcNolre-Dame 
hors des murs du château avec toutes leurs dépendances (5i). 

Soit en allant ù Saintes, soit à son retour, le comte fut entraîné 
à lîle d'Aix par l'abhé de Cluny, qui allait y recevoir pour son 
abbaye une importante donation. En eiïet, Isembert, le puissant 
seigneur de Châtelaillon, se dépouillait en sa faveur et, motivant 
sa générosité par son désir de participer aux bénéfices spirituels 
de l'abbaye de Cluny, « dont l'éclat brillait au-dessus de tous les 
autres monastères)), il lui abandonnait l'île d'Aix en toute propriété, 
ainsi que d'autres domaines en l'îled'Oléron et surla terre-ferme. 
C'est Guy-Geoffroy lui-même qui, en donnant son approbation 
à l'aclc, fit la remise de ces biens entre les mains de l'abbé 
Hugues, concéda ce qui pouvait lui compéter, et enfin confirma 
spécialement tout ce qui avait pu être fait à celte occasion (3). 

Nous ne pensons pas que le comte ait assisté l'année suivante 
au synode que le légal Etienne avait convoqué à Bordeaux et qui 
s'y ouvrit le T' avril 1068. Guy-Geofîroy devait être absorbé 
par les affaires d'Anjou, que le légat avait déchaînées et aux- 
quelles il s'était dérobé en se rendant à Bordeaux, où l'on cons- 
tate la présence, outre l'archevêque, de sept évêques des archi- 
diocfeses de Tours et de Bordeaux (4). 



(i) Cart. de Notre-Dame de Saintes, pp. 22-23. 

(2) Arch. hist. de la Satnlonge^ IV, p. 35, cliarles saint. tic Saml-Florent de Sau- 
mur, La charte de Saial-Florenl, dalëe de rannée 1067, permet de fixer d'une façua 
ccrlaiiie rclection do Goderan à J'êvôcbé de Saintes, au sujet de laquelle le Gui lia 
reste perplexe et qu'il place dubilativemeot à l'aonée 1068 (II, col. 1062), et de pré- 
ciser CQ même temps la date des deux chartes du cartulaire de >folre-Dame de Saintes 
que noua venons de citer, qui dc porlfticnt pas diodicationa chronologiques et que Too 
ne pouvait plarer qu'approximaliveiucnt dans l'année 10G7. 

(3) Arcère, //isi . de la RochvUe, II, p.C3ti. Bien que cet acte porte la date de 1077, 
on ne saurait douter que le scribe qui t'a écrit a commia une erreur dc dix ans; le pape 
Alexandre, qu'il îndiquecommc occupant le triJnepputifical, étant mort le 2a avril loyS. 
Celle opinion est aussi celle do M. Bruel {Charles de Çlumj, IV, p. 622). 

(4) ^Iabillon, Ann. Beriedici.f \, p. 12. 



GUY-GEOI'FROY-GIJILLAUME 



3o5 



Le duc d'Aquilaiiio ôlail ù peiue de retour de son expédilioii 
que, le ^2 juin 106S, h la sollicitalion de sa mère el sur la 
demande de rarchevèiiue Joscelin, il consenlil au don. que firenl 
les clianoinea de Sainl-llilaire ù ceux de Satnl-Nicolas du do- 
maine de la Vacherie, sis aux portes de I*ûiliers(l); c'élait en 
quelque sorte la rt^gularisation d'allribulions plus ou moins 
légales que la comtesse avait faites à son œuvre préférée lors 
de sa fondation. Agnès, senlant venir la fin de ses jours, met- 
tait ordre aux acles que sa conscience pouvait avoir k lui repro- 
cher ; les apparences furent sauvées par rengagement que pri- 
rent les chanoines de Saint-Nicolas de payer à ceux de Saint- 
Hilarre un cens annuel de dix sous, puis, peu après, ils liront une 
convention identique avec les religieux de Maillezais, au sujet 
du domaine d'Agressay el qu'accepta au nom de ces derniers 
leur ahbé, Goderan, évoque de Saintes, le i'^ août 1008. 

Ce fut le dernier acte public de la vie d'Agnès dont nous ayons 
connaissance. Comme nous savons que dans les derniers temps 
de sa vie elle prit ThabiL religieux (2), il paraît nalurcl fpie pour 
peu qu'elle se soit conformée aux prescriptiuns de la rt*gle de 
l'établissement où elle s'élail retirée, elle dut y finir ses jouis. 

Cet événement serait donc arrivé à Notre-Dame de Saintes. On 
peut croire que, malade» elle appela son fils auprès d'elle pour 
lui faire ses dernières recommandations, car nous trouvons Ouy- 
Geoiïroy, le dimanche 2G octobre, au chûleau do Surgères. 11 avait 
auprès de lui le coiilident d'Aj^nès, Archembaud, l'ancien arche- 
vêque de Bordeaux, et un puissant seigneur du pays, GeoiVroy de 
Rochefort, qu'il chargea de satisfaire à la demande que lui lit 
Oderic, abbé de Vendôme, el ses moines de faire disparaître les 
mauvaises coutumes que le prévôt du comte avait imposées sur 



(i) Ai'ch. hi'st, du Poitou, I, p. a4, cartui. Je SaiuUNicoIas Je Puiliers. 

(a) « Aguete veru cumilist>a adhuc viveale sed jum ve&te luulala, a ioC8. Métaia 
{Cari, sain/, de ta Trinité de Vendàme, p. j3 ; Uesly, //iat. des comtes, preu- 
ves, p. 348 bis). L'enirce d'Agnès ea religion sembli; aussi résulter des Icrmcs em- 
ployés j>ar le caleudrier de Nolre-Uanic de Vendùiue i|uaDJ il inscrit sou obit : Aprèa 
avoir coulracté uq mariage séculier, dil-il,c]le seclioisil uu meilleur époux en prci-aDl 
ie Seii^neur pour uiari ; elle vivait dans le moude, mais elle était mûrie pour lui afîu 
de vivre avec une plus graude félicite après sa murt, a puïl sa^cularciu aiuriluia Deo 
marilo meliori copulata, viveus muaJo, morlua poat morlcm felicius victura «.(Besly, 
ffist. des comtes, preuves, p. 34y bis). 




3)q6 



LES COMTES DE POITOU 



leur terre de Sainl-Ai^nan (I). Quelques jours après, le 9 no- 
vembre 1068 (le cinquième jour des ides), mourut la comtesse, 
celle femme qui pendant Irente-huil années avail jou6 un rôle si 
important dans riiisloire du Poitou et de l'Anjou et dont les actes 
avaient contribué à placer au premier rang les ducs d'Aquitaine 
issus d'elle. Son corps fui transporté dans l'église de Saînt-Mico- 
las de Poitiers, qu'elle avait désignée elle-même pour être le lieu 
de sa sépulture (2). 

On ne saurait dire que la mort d'Agnès était attendue par son 
fils, mais h peine la comtesse était-elle disparue qu'il mit j'i exé- 
cution un projet auquel il avait d\\ s'arrêter depuis déjà quelque 
temps. De son premier mariage avec la fille du comte de Périgord 
il n'élait pas issu d'enfant; de son union avec xMalhéode il n'avait 
eu qu'une fille et l'on peut croire qu'avec le caractère froid et 
positif que ses actes nous dévoilent, il devait f>nvisager avec amer- 
tume lasituation dans laquelle il se trouvait el quin'élail pas sans 
rapport avec celle de l'homme qui avait été son guide, de celui qu'il 
appelait son second père, en un mot de Geoffroy .Martel, Après lui 
le pouvoir serait forcément passé aux mains d'une femme et celle 
perspective lui paraissait grosse de menaces pour l'œuvreù laquelle 
il consacrait ses facultés entières. Donner à son titre de duc d'A- 
quitaine sa valeur absolue et le perpétuer dans sa race, telle était 
son ambition ; mais, pour la réaliser, il lui fallait avoir une des- 
cendance masculine et aprL's dix années d'union avec Mathéode il 
lui sembla qu'il ne fallait plus caresser cette espérance. Contrac- 
ter un nouveau mariage lui parut le seul remède à la situation. 
Nul doute qu'il n'eût rencontré dans sa mère une vive opposition à 
ce dessein î dans sa jeunesse, à l'âge oh la passion et l'ambition 



(i) Mêlais, Cart. saint, de la Trinité de Vendi'me, p. 5o. 

(a) it V idus novenibris. Deposilio domine AgDclis comitissc Piclaveasis. Hee 
jacet apud Sanclum Nicbolaurn. i> (Arch. de la X'ienoe, reg. n» 2o5, fol. i80, obt- 
tuitjrc de MoDlierncuf.) Les obiluaircs vcndiïmols placcat la morl de la comtesse au 
10 novembre, le iv des ides, la veille de la fêle de saint Marlin. Celle date a clé ac- 
ceptée jusqu'à ce jour gr.1ce à la publicatioo faite par Besly de l'obituairedc Notre- 
Dame de Vendâme {llist , des comtes, p. 3^9 bis), mais il nous scn»l>1e plus sûr d'a- 
dopter celle qu'iiidifiue l'obiluairo de Moalîerneuf, documcat du jcv* siècle, il est 
vrai, niais t|ui n'esl <jue la reproduction d'un texte plus ancien et qui fournil seul le 
détail précis du lieu de rinhurrialioQ de la comtesse. Les extraits des obituaires ven- 
dômuis ont été publiés par M. l'abbé Mêlais (Cart. saint, de la Trinité de Ven- 
dôme, pp. /| el 5, noie i). 



GIJY-GEOFFROY-(il[IJ,ArMI-: 



307 



N 



du pouvoir cliri£;f^aicnt ses aciions, celle-ri avail pu ouvertement 
braver los foudres de l'Église, mais avec le temps elle s'élait assa- 
gie^eldo fond du cloîlreoîi elle s'était relirée elleaurait éléleplus 
redoutable adversaire que le comte aurait pu rencontrer, (^clui- 
C! ne s'exposa pas à cette lutte, mais quand il se sentit libre 
de toute entrave, il se hâta de se débarrasser de Malhéode, en 
invoquant pour cela nous no savons quel prétexte facile et il 
demanda en mariage Audéarde, fille de Robert le Vieux, duc de 
Bourgogne (1). 

La jeune princesse avait vingt ans, Guy-Geoffroy devait compter 
environ quarante-cinq années. Non seulement celte union était 
disproportionnée, mais de plus elle était réellement entachée 
d'illégalité. La plupart du temps, quand les grands personnages 
avaient le désir de faire rompre un mariage qui leur pesait, 
ils le faisaient dissoudre pour ce motif que les conjoints étaient 
parents à un degré prohibé. Or, comme à celte époque l'Église 
poussait la consanguinitéii l'infini et qu'elle faisait môme entrer cer- 
taines alliances dans ses calculs de parenté, il était rare qu'en cher- 
chant bien on ne trouvât quelque raison de nullité. Mais toi n'é- 
tait pas le cas. On pouvait assurer d'avance que l'union qui 
allait se contracter était précaire, car les deux conjoints étaient 
parents ; Audéarde descendait, au quatrième degré» de Guillaume 
Tête d'Étoupe, comte de Poitou, dont Guy-GeotTroy était Tarrière- 
petit-fils (2). 

Ces faits se passèrent en 1069 (3), et la même année, le roi de 

(1) Marciiegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 4o4» Saint-Maixenf. Celle clironique 
(lonoe à la femme de Guy-dcoiïroy le Dom d" « Aldcardis »; dans le carlulaire sain- 
lonifeais de la Triailé de Ventlùnie, pp. 5C et 70, on trouve les formes <( Hildiardis » 
cl « Ilildegardis «; on rencoulre encore « Aldiardis » (licsly, //tst, des cornles, 
preuves, p. 3çjï) et même «. Alderardiss {Arch. hist . du Poitou, XXIX, p. 84). 

(a) Guillaume Tèle d'Etoupe 



Adélaïde, mariée à Hugues Capel 



Robert, roi de France 




Robert, duc de Bourgogne 



Hildegarde, aliàs Audéarde. 
{Z) Chron. des égl. d'Anjou, p. 4o4, Saint-Maixcnt. Malhéode comparatl encore 
avec son titre de comicsse dans un acte de mai 1 ,CS (Rédct,^Jor./j'j.7/> Suint/Jil(ure,l, 



3f>8 LES COMTES DE POITOU 

L6on, Alforisc le Vaillanl, lit domandor en maringc In fillo que le 
comledcPoifou avnilcuo deMalliéodccI qui 6lail nomin^>e Agnès, 
comme son aïeule. Celle imion prémnlurôe, car la jeune reine ne 
pouvail avoir que neuf ans au [dus, se termina mal, comme la plu- 
jjarlde celles decclemps,raaisj enla conlraclant, le roi de Léon, 
ii'avail assurément d'aulre but que de se concilier Tamilié et 
l'aide en cas de besoin du puissant duc d'Aquilaine (1). C'est 
aussi à celle (époque qu'un annaliste place un des faits importants 
de la vie de Guy'<;eofTroy, celui qui a surtout contribué, par des 
souvenirs palpables, h conserver sa mémoire à travers les siècles. 
Kn 1009, dil-il, sur Tordre du comte Guillaume, Monlicrneuf fut 
commencé h Poitiers (2). Par Finiportance de sa dotation, par les 
largesses que le comte ne cessa de lui prodiguer, cet établisse- 
ment ne larda pas à prendre rang parmi les plus notables du 
Poitou. Or, quand on étudie Guy-Geoffroy dans ses actes» on ne 
trouve pas que son caractère ait pu le porter naturellement à de 
semblables générosités.llomme babi le, voire môme retors, prorapt 
h faire des promesses, mais aussi h les éluder quand il lui était 
possible de le fdire sans rien compromellre, il ne se démentit 
jamais à l'égard do Monlicrneuf. 

Malgré ces événements, qui marquèrent si grandement celle 
année !069dansla viedeGuy-GeofTroyJecomte n'interrompit pas 

p. gi). Nous ferons remarquer, sans aulremenl iosisler, qu'elle n'a jamais pris U 
qualité de ducliessc, tandis que son mari, particuli^cment dans cet acte où leursdeux 
signatures se suivent, est qualifié de duc des Aquitains. 

(i) C/irori. dcsèfjl. (l'AtiJoii, p. ^o^j Sainl-Maixent. Alfonse nyanl ajouté à sa 
couronne celle de Caslille, par suite de la mort de son Frère Sjnche adicnue le G oc- 
lolire 1071, c'est sous ce titre de reine de Castille e« de Léon ipie l'on relève la pre- 
mière menlioQ cJ'Aguês ; comme l'acle où elle coiiiparall en celte qualité est du 
16 juin 107.^,00 eut en droit de conclure que c'est seulement daoa le courant del'aDDée 
1073 ou eu celle nicnie année 107^ que la (îlle du comte de l'oitou, alors ûgîe de qua- 
torze ans envifOD, vint rcj">indre son époux. Ne lui ayanl pas donne d'cufanls, elle 
fut répudiée on ne sait pour quel molif, sous celui de parenté selon quelques-uns, 
et elle éiaJt rciuplaccc dès 107^1 par Cooslance de Uourgofïne, veuve du comlc Hiia^ucs 
de ChAlou et su^ur de la dernière femme de (juyGejfFroy ; Alfonse, après avoir clé 
le (jfcndre de ce dcruicr, devint ainsi son beau-frère. Quant ù Ag^ucs, rendue libre à 
l'à^e de vingt ans à peine, on ig^nore son sort postérieur (Roiney, llisl. d'Espagne, 
V, p. 3O9: Alt de vérijier tis dates, p. 801)). 

(2) Chron. des cjl. d'Anjou, p. /So4. Sainl-Maixent. Celle dale de ioG() a été reje- 
tée par M. de Chergé dans son Mémoire liis torique sur l'abbaye de Monlicrneuf de 
l'oiticrs {Afdm.de I2 Soc. des Aritiq. de l'O.iest, f série, XI, l^^, pp. i54-«6S), 
equel fait parùr la fondation de celle abbaye de raûDce 107J bculemcul. Nous com- 
battons plus loin celte opinion qui, depuis celle publicalioa, urait clé adoptée par loua 
nos bistoriens locaux. 



GUY-GEOFFROY-GUILLAUAfE 



3oO 



le spérôgrinalions qu'il élail dans ses habitudes de faire au Iravers 
de ses étais. Sa présence raiïcrmissail les dôvoiiemcnls et empo- 
chait les rébellions de se produire , devant lui venaient aussi so 
Irai ter les affaires importantes que ses délégués n'avaient pu 
résoudre. Aussi pour bien saisir le caractère de ses actions cl 
par suite pour bien faire son liistoire est-il indispensable de le 
suivre chaque année dans ces voyages, qui n'avaient pas pour 
objet de répondre à des besoins de locomotion, mais qui étaient 
œuvre de politique. 

Dans le courant de l'année, étant donc à Saint-Jean il'Angély 
en compagnie de l'évoque d*Angoulèmo,du prévôt et de l'archi- 
diacre de Saintes, et autres, il donna son consentement au don, 
que fil à l'abbaycOstende de Bezenac, do la moitié de ses droits 
dans les offrandes et les sépultures de l'église de Pérignac, 
qui, du fisc du comte, étaient passés aux ancêtres de sa femme 
Eufémie (1). 

Le ;i mai 1070, il se Irouvait en Gascogne, dans le monastère do 
ia Castelle,qui avait été le théâtre de l'un de ses premiers exploits; 
ce jour-là, il confirnia les donations faites à l'église de Sainl- 
Seurîn de Bordeaux par Guillaume-Sanclie et Bernard-Guillaume, 
ses prédécesseurs (i). 

L'année suivante ^071), se tenant à Saintes dans le dortoir du 
chapitre de Saint-l*ierreoù il avait sans doute pris son gtteen com- 
pagnie de Boson, comte de la Marche, Pons, le sacristain deCIuny, 
qui se trouvait en ce lieu, oblint de lui qu'il fit abandon de tout 
droit de coutume sur les choses qui pouvaient élre envoyées à 

(i) D. Fonleneau, XIII, p. 173, 

(2) La meotion de ce Foilcst fourme par un extrait du cartulairc do Sa'int-Scurin, 
donné par Besly {/Jisl.des cunites, preuves, p. 355 bis). Ce texte, qui ne so trouve pas 
dti reste dans Icdilion du Cartulairc de Saiat-Scurin donnée par M. Itrutaifs, a ouvert 
la porte à ecrlaines apprécialJoiia qui ntius paraissent erronées. Il dit en effet nue le 
comte avec une armée nombreuse, a iunumerabili, vreniporlail dnus ce lieu delà Cas- 
telle» eu 1070, une triomphante victoire sur aes coneinis, a triunipkabal insii^ni Vic- 
toria », Or ceUe indication est eo désaccord avec le passade d'une autre charic de 
Saint-Seurin, de celle même année 1070,011 il est rapporlC(]iie Guy-Geoffroy gouvernait 
alors en paix ses étals, « |>ace ac justicia cluentc v (BrulailSj Cart. de Sainl-Seurin, 
p. 1^; Ucsly, HtsI. des comtes, preuves, p. 3â4 l>ïs). Les cïironii<[aeura ne signalaal 
aucun fait de guerre pendant celle année 1070,1! noua parait hoTA de doute ijuc Dc^ly 
a d(i commettre une légère erreur delrunscription en écrivant a iriumpbabat d au lieu 
de 't iriumphaverat w, expression qui pouvait rappeler la victoire de io03. Nous reje- 
tons par suite touie intcrprélalioa de ce mot qui tendrait à repousser à l'année 1070 
U soumission de la Gascogae advenue sept ans auparavant . 



3ro 



LES COMTES DE POITOU 



Cluny, soit pour la nourriture, soil pour la vêlure des religieux; 
à son exeniple, et on peut ajouter sous sa conlrainle, le gouver- 
neur raililaire de Saintes, Francon, renonça à tous les profits 
qu'il aurait pu rclircr de celle redevance coutumière (1). 

Celle même année, le 22 octobre (xt des calendes de novembre 
1071), lui naquit un fils qu'il appela Guillaume, pour se confor- 
mer à la tradilion de famille qui alLribuaii ce nom aux fils aînés 
des comtes, présumés leurs héritiers direcls (2). A partir de ce 
jour on constate un changement significatif dans les façons d'agir 
de Guy-Geoffroy. Jusque-là, il n'a guère manifesté h. l'égard de 
l'Église que des sentiments assez lièdes ; du moment où il lui est 
né un fils, il devient tout autre. Pour consacrer la légitimité de son 
enfant il lui fallait faire reconnaître l'union contre laquelle la cour 
de Home, à défauld'un évèque trop soumis, s'était élevée dèsqu'elle 
fut contractée. Il cherche dès lors les occasions de faire des gé- 
nérosités aux églises et elles ne manquaient pas, car bien que 
nous en connaissions beaucoup elles ne sont assurément pas 
venues toutes jusqu'il nous. 11 s'humilie mème^ tout en restant le 
puissant duc : « GaufFredus peccalor quidem, sed gralia Dei 
dux Aquilanorum (3). » 

Nous ne savons au juste rien de ses actions pendant l'année 
1072, mais en 1073 l'abbé de Cluny, qui voyageait pour lors en 
Poitou, obtint de lui des dons importants en faveur de l'abbaye 
de Saint-Jean d'Angély que dirigeait Eudes, un des plus actifs 
agents de la réforme de Cluny dans la région et que nous verrons 
plus lard spécialement attaché à la direction spirituelle de Guy- 
GeolTroy. Le comte, se trou vaut avec eux dans ce monastère de Saint- 
Jean, abandonna aux religieux l'église et k villa de Loulai avec 
toutes leurs dépendances ainsi que les dîmes de la Jarrie (4). Ce 



{]) Bruel, Chnrtet de Cluny, IV, p. 555. 

(2} Mnrchesfay, Chran. des églises dTAnjoa, p. l\o!\, Salnl-Maixeat. Paluslre, dans 
son Histoire, de Guillatime IX, p. ii3, note 2, ajoute h ce fail cet autre que le jeune 
comte fut ba[itis«5 le jour de P;l<iu<is de l'anai'îB 1072; mais non n'est moins cerlain, 
car, s'il clail d'usiiçe qu'à celte époque on ne biiplisait ijue pour les fctesde Pâques el 
de Pcnlccôle, les grands seigneurs féodaux, sur ce point comme sur bien d'autres, 
savaient s'alTraucdir des rèçleraeals ecclésittslif|ues. 

(3) Arch, !ii.tt. de lu Girondn, III. p, f^\, d'aprci une tpanscription faite sur les 
reg^istrcs du Biire.*iu des finances. 

(/|) D. Fonteneau, XIII, p. i8r. 



GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 



3i 



fui vers celle époque, peut-êlre môme dans ce voyage qu'il donnu 
au môme monastère une mélairie en Aunispour le luminaire de 
l'autel de saini Jean. H lui concéda aussi touLes les coutumes 
qui avaient été mises sur le domaine de l'abbaye depuis la mort 
de son père et le pasquier quise trouvait dans le faubourg (1), Nous 
ne saurions dire si tous ces biensapparlenaienl régulièrement au 
comte, mais il est certain qu'un beau jour une réclamation s'éleva 
au sujet de la dîme de Loulai. Gautier Muschel ou Muscat la reven- 
diqua comme étant son bien propre el, pour obtenir son désiste- 
ment, l'abbaye dut consentir à inscrire dans son marlyrologo le 
nom d'Oda, femme de Gautier, et donna 100 sous à son lîls (1). 

Celle même année Guy-GeolTroy eul encore à s'occuper du Li- 
mousin, et ce fut assurément sous sa conlrainle qu'Adémar, qui 
n'avait pas rempli son engagement au sujet de l'abandon 
de Sainl-André au chapitre de Suint-Élienne pour l'indemniser 
des dévasialions qu'il avail commises sur les domaines de l'évè- 
ché, s'humilia et, pieds nus, en costume de pénitent, se rendît à la 
cathédrale où, assisté de ses deux (ils, il renouvela le don de 
Sainl-André el renonça en outre en faveur du chapitre à son alleu 
de Massiac (3). 

La puissance duduc était loutefois dès lors si bien reconnue de 
tous que l'on voit l'empereur d'Allemagne, Henri l\\ qui du reste 
élailson cousin germain, lui demander des secours en 1074 pour 
comballro les Saxons. Guy, pleinement édifié sur le peu de profil 
qu'il y avail à retirer pour lui d'expéditions lointaines, répondit à 
l'empereur qu'avant d'arriver jusqu'àlui il lui faudrait vaincre la 
résistance de tant de Francs, de Normands et même d'Aquitains, 
qui les séparaient, que l'exécution de ce projet était tout à fait 
impraticable (4). 

(i) D. Fonteneau, LXlI,4i. 587 ; Bcsij, fïisl. (tes comtes., preuves, p. 386. 

(2) D. Fonleaeau, LXIIl.p. 23, charte noa datée du cartulatre. de Saint-Jeao.Palus- 
Ire [Ifîst. de Guillaume IX, pp. i ir>-i 17) place en 1078 une expédition de <-!uy-Geof- 
frny contre Foulques, comte d'Angouléiiie, entreprise à fa sollicitation de Guillaume 
Taillefer, évéque d'Angoulêtoe et frère de Foulques. Ce dernier, après un premier 
échec, aurait lutté contre le comte de Poitou sous Cognac et aurait délivré MorUgne 
qui était près de capituler. C'est à ces faits que se serait boruc cette prise d'armes 
qui n'a pour g-araat que Yllisloria pontijîcum et coiniliim Enrjulismensiam et qui 
peut aussi bien se r^ipporter à Guillaume Aigret qu'à Guy-GcoiTroy. 

(3) Gullia Christ., II, iustr., col. 173. 

(4) Besly, //ts/. des cnmies, preuves, p. 336 bis, d'après Brunon, f/ist . Je bello 
Saxunico. 



I» 



LB! 



ÎMtES DE POITOU 



La grande préocciipalion de Guy-fifoffroy étail, nous l'avons 
dil, d'assurer sa siico.ession au fr!sd'Aiid6arde ; plie éclate dans 
un grand nombre de ses anles. Ne pouvant, comme le roi de 
France, faire sacrer son fils par aniicipalion, il prenait la pré- 
caulion de le faire comparaître à côté de lui dans des actes 
publics, afin qu'il fût bien reconnu par tous comme son liéritier 
et futur successeur. Le jeune riuillaume avait h peine deux ans 
quand le comte le fait intervenir, te 3 mars t074 (v des nones), 
dans la reslitulion qu'il fil à l'abbaye de Maillezais de la terre de 
Xanton dont sonfrère Guillaume Aigret l'avait dépouillée. Ce der- 
nier, bien qu'il eût été témoin avec (iuy-Geoffroy de la donation que, 
dans leur enfance, leur père Guillaume le Grand el Agnès avaient 
faite de cette terre ri l'abbaye, la lui avait enlevée pour en gratifier 
Tliibaut Cbabol, lequel, pour ce mol if, resta excommunié toute sa 
vie. Le comte se tenait dans une chambre de son chftteau de 
Mervenl quand il fit cotte largesse aux moines de Maillezais, et 
comme un certain Gaultier l^'uliil pouvait revendiquer quelques 
droits sur l'objet de la donation, il le désintéressa en lui donnant 
2000 sous en présence de témoins. Mais l'acte ne fut rédigé que 
quelques jours après ; le 7 avril (le vu des ides), se Irouvant 
encore dans le pays et ayant pris glle dans la maison d'Airaud 
de Forges, il chargea le moine Audebert d'écrire la charte, que 
souscrivirent à sa demande toutes les personnes de sa cour, « ses 
hommes et ses amis,); qui, outre son fils/'taicnllsembcrt, évoque 
de Poitiers, Boson, comle de la Marche, Hugues de Lusignan, 
Ebbon de Parlhenay et autres grands personnages (1). 

Le 17 octobre, il se rendit à Noaillé à la requête de Geoffroy, 
fils d'Hugues de Saint-Maixent,qui voulaitassurertoulesgaranties 
à l'abandon qu'il fil ce jour à cette abbaye de l'église de Fouras 
en Aonis et de ses dépendances qu'il tenait en fief du comle; 
celui-ci était accompagné des évèques de Poitiers et de Saintes 
qui reconnurent la validité de la donation (2). 

Audéarde n'a pas paru dans cet acte d'un intérêt relativement 
secondaire, mais lorsque Guy-GcoCfroy concéda gratuitement el 

(i) Lacurie, f/isl. Je MaiUt'^ais, preuves, p. 21O. Le jeuDC comle comparait ainsi : 
« E^i> -f- Guilldtnuii couceio lionum pulrîs iiici. » 

(2) I>. Konlencaii, XW, p. /[Sy; Fiiye, Noies sur quelques chartes de Foaras {Dali, 
de la Soc. des Anl. de l'Ouesl, i" série, V, p. 3 28). 



GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 



3r3 



sans aucune récompense le lieu de Sainle-Gemuiii ou Saiiiloiigc 
à Durand, abbé de la Chaise-Dieu, pour y établir trois religieux, 
la comtesse fui présente à cet acte ainsi que son fils el y donna 
son assentiment formel; deux grands seif^nours saintongeois, 
Arnaud de Montausier el Guillaume Frecland, se trouvaient sur les 
lieux ainsi que Foulques, comle d'Anjou, qui à ce moment était 
évidemment tolalemenl réconcilié avec le comte de Poitou (1). 

On constate encore la présence d'Audéarde à Saintes, l'an- 
née suivante (1075), pendant la tenue du synode général qu'y 
présida Tarchevôque de Bordeaux assisté des évèqucs d'Anfj;ou- 
lêmo, de Saintes et de Périgueux et de nombreux abbés. Aux 
côtés du comle de Poitou se trouvaient Audeberl, comle de la 
Marche, Hugues de Lusignan, Géraud de Rançon el plusieurs 
chevaliers de ce pays. 

Lors d'une des réunions du synode le comte et les prélats recon- 
nurent la fondation de l'abbaye de Sainl-Éticnne de Vaux par 
Arnaud, fils de Gamnion. Depuis ûéjh quelque temps celle œuvre 
était en chantier; l'idée première en était due à Pierre, frère 
d'Arnaud, mais il élail mort el ce dernier en avait poursuivi scru- 
puleusement l'accomplissement. Il avait oblenu tout d'abord l'as- 
sentiment du duc d'Aquitaine, de Tévôque de Saintes, Goderan, et 
des grands seigneurs de la Sainlonge ; puis il conslruisit les billi- 
menls claustraux dans lesquels vinrent s'installer des religieux 
que Goderan détacha de son abimye de Maillezais, sous la direc- 
tion de l'un d'eux, nommé Martin. Quoique celui-ci fût décoré 
du litre d'abbé, le nouveau monastère fui mis toutefois dans la 
dépendance de Maillezais (2). 



(i) Besly, Hiit.des comtes, preuves, p. 879 bis. 

la) Grasilier, Cart. inétUts de fn Saintunfji', p. /|i,Vaux. GoJerAQ mounil le viu 
des ides d'août (6 août) 1078 (Arnauld, Hist. de Maillerais, p. 8i), el eut Hos.iri 
pour successeur (Murchegay, Chron, des égt, d'Anjou, p. ^a^y, Saint-Maixcal ; Tau- 
leur de la chroaiquc a placé ce fait sous l'aiioée 1074» mais celle date doit être 
reclifîée par suilc du sjDchrooismc de ravèaement de Grégoire VII au Irôue pontifi- 
cal qu'il indique dans la même anuée et qui eut lieu eu 1073). Le Gallia et les hista- 
rieas qui ont dcrit d'après lui oui commis de nombreuses erreurs au sujet de révéquc 
Boaon; ils en font le compétiteur de Goderan cl suppoicQt qu'il aurait pu êlrc 1 clti du 
chapitre de Saintes. Pour élayer leurs dires, ils s'iippuyenl sur une charte du cap- 
lulaîre de Saint-Amaal de Uoixe de iol56 et sur uoe atilre du cartulaire de N.-l). de 
Saintes de 1071, qui ont été iacxacteineut dal^'ca. Il en est parciltcmi^nt de l'opinioa 
de certains écrivains qui, ayant rencontré une charte du cartulaire de Notre-lJame 
de SatQles de l'ao 1080 (p. 43)1 où il est queslioa de Goderan^ te font vivre jusqu'à 



3i4 



LES COMTES DE POITOU 



En prôsence du comte, l'abbesse de Notre-Dame de Sain les 
donna ÎÛO sous à H61ie de Born pour niellre fin aux récla- 
mations incessantes de ce dernier qui prétendait n'avoir con- 
senti à la donation de 1067 que contraint et forc<^ par Oslonce 
de Taillebourg (I). Enfin, continuant son voyage avec Audéarde 
et se trouvant avec elle k Monlierneuf, monastère que venaient 
d'ôdifier les religieux de la Trinité de Vendôme, il leur donna 
ce qui lui appaiionail dans lelireuil do Saini-Forlunalet posa lui- 
même la cliarle sur l'autel avecle livre des collectes en disant aux 
moines : « J'avoue que lecadeau queje vous (atsprésenlement est 
de peu de valeur, mais si Dieu prolonge ma vie, sachez que vous 
en recevrez de plus consid<5rables. » Il retourna en effet dans ce 
lieu quelque temps après et augmenta sa donation première (2). 

Comme on le voit, le comte de Poitou donnait de fréquentes 
preuves de son bon vouloir à l'égard des églises, mais quels que fus- 
sent ses elTorls ils restaient impuissants et ne pouvaient arriver à 
désarmer le pape, qui, plus grand était le coupable, se montrait 
d'autant plus sévère dans la répression. Ce pape était alors Hilde- 
brand, le rigide Grégoire VU, quivcnaild'èlrcôiu le 22 avril 1073. 
Le pontife étendait sur loulela cliréliontéson regard inquisiteur et 
s'enbr(;aitde réprimer les abus qui menaçaient de toutes parts l'É- 
glise et la Société. Il s'atlaquait aussi bien au clergé qu'aux grands 
seigneurs séculiers et sa main vigoureuse ne reculait devant rien. 
A Poitiers, la situation était depuis longtemps tendue. L'évéque 
Isemberl II appartenait à une grande famille féodale, qui, en fai- 
sant monter successivement quatre de ses membres sur le trône 
épiscopal qu'ils occupaient depuis un siècle, en était venue à con- 
sidérer l'évêché comme un tîef familial, fief puissant parPétendue 
de ses domaines lerriloriaux. 

D'autre part, la trésorerie de Saint-Hilaire, dignité qui faisait 
de son titulaire le chef de ce riche établissement, situé aux pories 
du Poitiers gallo-romain dans lequel il ne devait pas larder à être 



cette date; l'auteur du carlulaipe, qui a transcrit cet acte, atlù commettre une erreur 
de nom et inlerpréter sans nu! duulc la leitre îniliale du nom do rûvêquo de Saiotes 
qui devait être un B par la lettre <ï, tjui lui a fourni le nom de Goderau. 

(i) CffN, lie Noh'e-Otime de Saintes, p. a4. Cet acte n'est pas date, mais il se 
place forccmeat à celle tfpoquc , 

(a) Métais, Cari, saint, de la Trinité de Vendôme, p. 55. 



CLTY-GEOFFRO Y-GUILLAUME 



3i5 



compris, était occupée par Joscelin, à la fois seigneur deParlhe- 
nay el arcUevôquc do Bordeaux, qui, mêlé inliaiemenl, en vertu 
de sa qualité, aux aiïaircsde l'évèché de Poitiers, soutenait contre 
son chefunc lutte qui devenait de plus en plusilpre.Isemberl sym- 
palUisail ouvertement avec BérangerJ'archidiacre d'Angers, dont 
les doctrines hérétiques sur la présencoréelle soulevaient dans le 
clergé d'ardentes discussions. Joscelin, qui avait été Tami du ré- 
formateur et avait d'abord incliné vers lui, s'était retourné et était 
devenu le champion in(raital>le de la foi catholique romaine. 

Celte conversion s'était produite h la suite d'un voyage à Rome 
que Joscelin avait dû faire pour répondre à une invitation dti pape. 
Bien que l'archevêque de Bordeaux ne semble pas avoir adopté 
sur le fond les erreurs de Déranger, il n'en professait pas moins 
certaines opinions hétérodoxes. C'est ainsi qu'il avait voulu pros- 
crire dans son diocèse les croix et les crucifix ; Alexandre II lui 
écrivit h ce sujet en 1073 et lui inliraa,sous peine d'excommunica- 
tion, d'avoir à changer de sentiment el de venir se justifier devant 
lui(ij. 

Chacun des deux prélats avait ses partisans ; au premier rang 
se trouvaient les chapitres dont ils étaient les chefs et entre qui 
la lutte prit un caractère d'une vivacilé extrême. Afin de ratta- 
cher la cour de Homo à sa cause, Joscelin poussa les chanoines de 
Sainl-Hilaire à demander la protection du Sainl-vSiêge et le pape 
leur accorda cette faveur par une bulle du 22 avril 1074(2). Mais 



(i) Analecta juris ponltficii, X, p. 407. 

(3) CeUebuite porte riridicatioii du \ ij&<i calcudes de mai, indtcliun xr, c'est-à-dire 
du aaavrit, l*an premier du ponlitiral de fîréjjoire VII.D. FaiiteDcau {X, p. 35[)acru 
devoir interpréter ces nicotions numérales en attribuant h. cet acte la date de loyS ; 
coiiimo llildebrand fui élu pape lo 22 nvril 1073, il eonsidtirc que la bulle fut délivrée 
ce jour même, qui tombe bica dans In première unuêcdu ponliKcal du pope, et de plus 
qu'il répond à l'indiclion xi qui est le chiflre do cette année 1073. Rcdet, qui a publié 
cet acte dans ses Documents pour V histoire de l'é'jlist de Saint-Hilaire de Poitiers 
(î, p. 93), le met à l'année 1074, mais sans indiquer les motifs qui l'ont gruidé ; nous par- 
tageons sa manière de voir pour lc3 raisons suivante» : (jréi,niirc\'n,ëlu le 22 avril f073, 
ne fut sacré que le 3o juin suivanl et, jusqu'au jour de sa cousécratiun, la auscription 
de ses bulles est ainsi conçue: « Greiforîus in ilomanum poulificcmi electua, salutem 
in Domino J, -G. »; pûslérieureraenl,il reprend b formule ordinaire des papes : « Epis- 
copus servus scrvorum Dei. » Or comme njtre bulle porte cetledernicrcsuscriptionellc 
se place évidemment après le 3o juin 1073; d'autre part, cjmine tîrcçoirc VII faisait 
partir le cbiiTre de l'indiclion du i*' sepicmbre de chaque année, il résulte de ta coos- 
lalatioii L|uo nous venons de faire plus haut que, pour sa cbancellerie, l'indiclion xi 
parlait du !•«■ septembre in-j^ et ijuc, par suite, le 22 avril de l'indiclion xi et de la 
première année du pualiJical de Grégoire Vil lonibail le 2î avril de l'unuée 1074. 



3i6 LES COMTES DE POITOU 

cel acle n'arrêta pas les entreprises d'Iseinbert el d'autre pari 
lesclianoines des deux établissements rivaux continuèrenl à se 
porter de mutuels préjudices. Aussi au printemps de Tannée 
t07o Joscelin se rendil-il de nouveau à Rome et exposa la situa- 
tion au pape. Celui-ci envoya aux parties coup sur coup deux 
lettres qui nous font connaître certains épisodes de celte rivalité. 
Dans la première, en date du l.'i mars 107;j (1), adressée aux cha- 
noines de Sainl-Hiiairc, Grégoire VII leur ordonnait de laisser 
le chapitre de l'église calliédrale en possession des usages qu'il 
praliquail le jour de la double fête de saint llitairo et de la Tous- 
saint, alors qu'il se rendait en procession dans leur église; dans la 
seconde, datée du 12 avril 1075 (2), le pape enjoignait à Tévôque 
de Poiliers de se présenter devant son métropolitain au concile 
des év&ques de sa province et d'y répondre aux plaintes portées 
conlrc lui par les chanoines de Saint-Hilaire qui t'accusaient de 
détenir injuslemenl l'abbaye de iNoaillé, laquelle élait de leur dépen- 
dance, d'avoir commis des dévastations dans leur terre de Cliam- 
pagné-Saint-Uilaire, et d'avoirélé l'instigateur du refus qu'avaient 
fail les chanoines de Saint-Pierre de laisser entrer ceux deSainl- 
Hilaire dans la cathédrale le jour des Rogations. Enfin, prô- 

(i) Lablie, Concilia^ X, col. 4?; llardouin. Coll. concil.,\l, i'» parlie, col. ia38. 
Rédet, qiii,dnns ses Docii/itents pour Satnl-ffilnire, I, p. qS, ne publie pas cette pièce, 
mais renvoie aux auteurs précilcs elluî donne la date du i3 mars iofli^ a commis ea 
ce FaisaiU une erreur qui a é\é cause de la confusion 4]ue l'on rencoutre dans loua nos 
historiens au sujet de ces événements. Celle lettre doit être mise k l'anaée io;5. En 
efr<?t clic est ain»i datée: a Data Bomn^ in sjnodo, decimo octavo kalenda» aprili.s, 
indîctione duodecima. » Op, comme nous l'avoua établi dans la note précédente, l'in- 
diction xii, commençant au premier septembre loy/j, et se terminant à la même dalc 
de raauéc lojô, le .wui des calendes d'avril (t5 mars) de cette iudictioa tombe for- 
cément dans l'anaée 1075. 

(a) Cette lettre a été imprimce parle P. Labbe, Concilia, X, col. 58, par le P. 
HardouÎD, Coll. concii., VI, !»■« parlie, col. i25o, et par le Gallia Christ., Il, col. 
iiOÔ, qui la place en 1073 ou en 107/). Rcdet i Documents pour Saint-Hilaire, I, p. 
g3) adopte la d.ite de 107^}, mais pour les motifs que nous avons exposés dans les 
notes préccdcalestloou.'i parait que l'on doit mettre à l'Année 1075 celle lettre qui estainsî 
datée ; il Data Romaî secundo nixia aprilia (12 avril) indiclione duodecima. ■» Rédet 
nous parait avoir aussi commis une erreur dans l'analyse qu'il donne de cette pièce 
eu disant qu'Iacmbert devait se présenter devant son métropolitain, « au concile alors 
assemblé à Poitiers »; iln'c-st lîullemenl question dans la lettre du pape d'une réunion 
synodale se tenant en ce moment à Poitiers, celle-ci aurait du reste cessé depuis long- 
temps de fonctionner quand la lettre pontiCcalc serait arrivée dans cette ville. 11 y 
est simplement dit qu'lscmbert devra se rendre au synode des évêques, sans spécifi- 
cation de J.ite ni de lieu : « Prœcipimus ul te reprvpscntcs in concilio cpiscoporura 
provinciîe vestne metropolitano luo. ■ Ce synode devait èlrc celui de SaiD(-.Mai-\ent, 
({ui se tint au mois de juin suivant. 



GUY4".E0FFR0Y^UILLAUME 



3i7 



voyniîil le cas où il négligerait de se rendre au synode provincial, 
il l'ajournail à venir auprès de lui dans lafi^lode la Toussainl pro- 
chaine pour y dèballrecontradit^loirement avec quelques chanoines 
de t-'ainl-llilaire les questions restées lilii;ieuses entre eux. Isem- 
berlse garda bien de se présenter devant l'assemblée présidée par 
son adversaire. DéjJt, le i:{ janvier de celte année 1075 (le jour 
des ides), il s'était tenu dans sa ville épiscopale un concile présidé 
par le légal Giraud, dans lequel on discuta si vivement les opi- 
nions de Béranger qu'une lutte s'étanl engagée entre les deux 
partis l'hérésiarque manqua d'y être tué (1). 

L'assemblée devant laquelle aurait dû comparallro ïsemherl 
se réunilà Saint-Maixenl le M et le 25 juin de cette même année 
(viî et Viii des calendes de juillet). Celle-ci ne devait passe con- 
tenter de se prononcer sur le cas d'Isembert et des chapitres ; elle 
avait une mission aulremenl importante^ qui était d'exami- 
ner la situation maritale du comte de Poitou et de décider s'il y 
avait lieu de prononcer la nullité de son mariage avec Audéarde. 
Guy-GeolTroy devait s'attendre à celle extrémité et nous ne pen- 
sons pas beaucoup nous avancer en disant que ses générosités à 
l'égard des églises n'avaienl pas d'autre but que de la relarder ; 
mais il avait déplus fail des promesses au pape et il les avait élu- 
dées. En elTct, le 7 avril 1073 (vu des ides), Grégoire Vil lui 
écrivit pour savoir ce qui l'avait empôcliô de lui envoyer 
les chevaliers qu'il lui avait prorais pour soutenir les intérêts de 
Saint-Pierre en Sardaigne ; le temps propice pour agir étant pas- 
sé, il ne lui réclamait plus rien h ce sujet, mais il lui demandait 
de rester toujours inébranlable dans saUdélité au Saint-Siège [ij. 



(i) Marchcgnj, Chron. des égt. d'Anj'oittp. 4o6. Sainl-M.iîxenl. L'.-lr/ de vérijier 
tes dates, p. 206, place co concile en 107/^, disant que le P. Paçi s'est trompe en 
lui donaaal la date de 1070, vu que le légal Uiraud était revenu à Home en 1074- L.c 
P. Pagi élADt d'accord avec la chronique de Saial-Maixeat^ nous mainlennos la date 
que celle-ci noua fouruit et que la raisou doaaée p&rVArt de vérifier les dates n'in- 
firme DuUeuieat. En cfTet, on possède une lettre de Grcg'oire ^'II à l'arclievi^quc de 
Bordeaux, ea date du >5 novembre 1076, dans laquelle il lui dit qu'lsemberl a été 
interdit de ses fonctions ecclésiastiques par sou lé^at Giraud, évoque d'Ostie ; or, ce 
fait n'a pu se produire qu'après que le pape eut pris connaissance des difKcultés cuire 
Isembert et Joscelio, c'est-à-dire dans le.'courant de l'année 1073. A cette époque, le 
légat ue se trouvait donc pas à Rome, mais cerlaincmeut en France^ où il présidait 
quelque assemblée s^odalc. 

(î) Labbe, Concilia^ X, col. 58. 



3i8 



LES COMTES DE POITOU 



D'aulre pari, devant riiiaiiilé des engagements pris par le conile 
de Foilnu le pape jugea opporlnn d'agir, ei il le fil vigotireiise- 
menl, selon sûnhabiliide,en ordonnant à son légatde porter devanl 
une assemblée ecclésiastique la queslion de la légalité du ma- 
riage du comte. Le synode provincial se tint donc à Sainl-Maixenl 
au mois de juin 1075, sous la présidence de l'archevêque de Bor- 
deaux, assisté d'Ame, évèque d'OIoron, légal du pape, de Guil- 
laume, évêqued'Angoulôme, et de nombreux membres du clergé. 
Le métropolitain avait fait choix de Saint-Maixenlpourlatenuede 
l'assemblée afin que ses membres fussent moins exposés aux ten- 
tatives de suggestion des partisans du comte aussi bien qu'aux 
actes de violence qu'ils pourraient essayerde commettre. Maisleur 
éloignement de l'oiliers ne les en préserva pas. Isemberl envoya 
à Saint -.Maixent une troupe de ses chevaliers qui rompirent les 
portes du monastère, insultèrent gravement le légal el l'archevêque 
el accablèrent les autres membres du synode de menaces, d'injures 
et de sévices graves. A la suite de ce coup de force l'assemblée fut 
dissoute, mais toutefois elle ne se sépara pas avant d'avoir pronon- 
cé contre Isembert l'interdiction de ses Ibnclions épiscûpales(I). 
Au su de cesnouvelles, le pape, vivement irrité contre l^évôque 
de Poitiers, lui écrivit une longue lettre le 10 septembre ; après 
avoir relaté tous les actes réprébensibles dont il était le fauteur, 
il l'ajourna devant lui à la prochaine fêle de saint André (30 no- 
vembre). 11 lui annonçait en môme temps que s'il se dérobait 
à cette invitation, à moins que ce ne fût pour un motif irréfra- 



{i) Marcli<»!fay, Chron, des égl. d^Anj'oii, Saint-Maisçnl ; Gallia Chrtsl., II, col. 
iiC5-nût) ; lîesly, Hîst. des comtes, preuves,)). iiOô bis. La chroaiquc de Saial-Mai- 
xeol s'ctaal liûrnée à êouncer la date du sjuodc tenu Aaas ceUc ahbaye et à citer 
les noms de quelijues-uns des assistaola, on était indécis Rur la question de savoir 
quels étaient les objets qui y avaient été traités. Nous y plarons les çraves événe- 
meats que nous venons de rapporter. Palustre el les autres historiens de notre temps 
dooneoL l'éi^lise de Siiint-lliluiro de Poitiers pour iht'Atre des désordres qui se com- 
mirent. Cette attribution aous parait être déineulie par les termes de la lettre <]uc le 
pape écrivit à Isembert le lo septembre 1076 (Voy. plus bas), el dans laquelle il 
reprochait à révcque de Poitiers les troubles apportés par lui à la tenue d'ua concile 
prébidé par Josceliu el réuni dans un monastère, « mouaslerium ». Celte expression 
doit l'aire rejeter absolument l'attribution à Saint-IIilaire, qui était une collégiale et 
qui, dans les lettres du pape aussi bien que dans les textes du temps, est désigné par le 
mol <c ecelesia »; pour le même motif, il ne saurait être question de l'cj^flise cathédrale 
de Poitiers, et comme nous savons par la chronique qu'il se tiinl un concile à Saiat- 
MaJxcut au mois de juin, on est absolument fondé à placer dans Ce monaalére l'as- 
semblée rappelée dans la lettre du pape du 10 septembre suivant. 



GUY-GROFFROY-GiriLLAUME 



a m 



gable, il le privcrail dores cL df''jfi du droit d'exercer loul ofTine 
sacerdolal el de parlicipalioii à la sainte communion. Il frappail 
de la m6mo pénalilé lous ceux qui s'élaiont fails les exécuteurs 
de rallenlal que l'évêquc avait perp^'l ri' conire les membres du 
synode, jusqu'à ce qu'ayant donné satisfaction aux injonctions du 
pape^ celui-ci les relevât delà peine qu'ils avaient encourue (1). F^e 
même jour Grégoire écrivit au comte de Poitou. Celui-ci, tout en 
acquiesçant à ce que son cas fût porté devant une assemblée reli- 
gieuse, ainsi qu'il avait été fait, s'était servi de sa sœur Agnl»s, 
l'ancienne impératrice d'Allemagne, qui résidait à llomc, pour 
obtenir qu'il lui fût permis de garder sa femme auprès de lui jiis- 
qii';i ce que le synode qui devait spécialement en connaître se fiU 
prononcé. Le pape, bien qu'il déclarât avoir la plus grande défé- 
rence pour rimpéralrice, qu'il considérait comme sa mère, n'ac- 
ceptaitpasce compromis, llsemétiait, disail-il, desimpulsionsdia- 
boliques etenjoignait au contraire au comte d'éloigner Audéarde 
de lui afin que la réforme de sa conduite el sa déférence envers 
les préceptes divins servissent d'exemple à lous (12). 

On le voit, Grégoire Vil ne semblait pas rendre G uy-GeonVoy res- 
ponsable des actes de violence qui avaienlélé commis îlSaint-Mai- 
xent ; il est même possible qu'il y soit resté étranger en fait, mais 
de ce qu'il ne les prévint pas, on peut dire qu'il leur donna une 
approbation tacite. Du reste, pour Ûéchir le pontife, il lui avait 
otTert de se mettre au service de Saint-Pierre pour comfialtre les 
infidèles, mais le pape sentait sans doule que le moment n'était 
pas encore venu et il se contentait, tout en remerciant le comte 
de ses bonnes dispositions, de lui dire que le bruit courait que les 
chrétiens avaient repoussé les ennemis de la Croix et qu'il con- 

(i) I^bbe, Concilia, X, coL Orj; Besly, flist. des corn/nx, preuves, p. 3tîô Lis. 
Celle leitre porle celle date; « Data Til>uri, quarto idus seplembris, itidiclionc iiic!- 
piente dccimu tcrlia. i D'après les calcula auxquels nous nous sommes précédeniciicDl 
livré la dale ci-dessus correspond au lo septembre 1076 cl il ncsaumtty avoir désor- 
mais aucun duule sur la faron dunt la ctianceUcrie papale coinjttail tes indiclions» ces 
njols « indictione incipicnte décima lerlia jj, témoignant bien qu'il faul friirc partir 
celle iudiclion xin du premier septembre prccédenl. Besly place cette lellrc et les 
suivantes dans l'annce 1071»; Palustre [llixt. de Guillaume IX, p. 127) lui attribue 
celle de 1074; nous cspérous avoir démoDlré que la date de 1075 est la seule qui lui 
convietuie. 

(2) Labbe, Concilia, X, col. 70. Les auteurs du Gallia Christiana, qui reprodui- 
sent cet acte (II, col. 11 06), a'ont pas cherché à loi assigner une date exacte; dous 
reclifioos celte omissioo. 



3ao 



LES COMTKS DE POITOU 



venait d'allcndre les événemeDis avant de prendre à co sujcL une 
ferme décision. 

EnQn, le môme jour, il adressait aussi une lellreàrarchevèque 
de Bordeaux lui demandant de venir lui-même à Home ou d'en- 
voyer une personne auloriséo afin d'entendre ses dires sur les 
aHaires de Saint-Hilaireconlradictoirement avec ceux d'isembert, 
cité pour cet objet à la Toussaint. Toutefois, comme il n'avait 
qu'une minime confiance dans la déférence de l'évêque de Poi- 
tiers à ses injonctions, il chargeait Joscelin de l'excommunier(l), 
pour le cas où Isembert se dispenserait de s'y conformer. 

Le terme indiqué se passa en eiïcl sans que l'évoque de Poi- 
tiers se fût mis en mesure de répondre à l'invitation du pape, 
aussi, sans attendre le 30 novembre, date du second ajournement 
qu'il avait lancé contre lui, Grégoire écrivit le 16 de ce mois une 
lettre commune à l'archevêque de Bordeaux et au comte de Poi- 
tou ; il ordonnait à l'archevêque de mettre à exécution l'interdit 
prononcé contre Isembert par le légat Giraud, évoque d'Ostie; il 
lui confiait le soin des choses ecclésiasiiquesdu diocèse avec mis- 
sion d'avertir le peuple qu'il était délié de toute obéissance à 
l'égard de son évoque et il chargeait le comte de s'occuper des 
atTaires temporelles de Févôché ; enfin, il mettait entre leurs 
mains la défense des intérêts du chapitre de Sainl-Hilaire (2). Le 
môme jour, le pape notifiait sa décision à Isombertj en l'ajour- 
nant au synode pontifical qu'il devait tenir dans la première 
semainedu carême prochain. Illui annonçait en outre qu'il confir- 
mait l'interdit jeté sur lui par le légat et que s'il ne se rendait pas 
à sa convocation à la date prescrite, il serait déposé (3). 

Trois jours avant, le i3 novembre, jour des ides, le pape avait 
écrit spécialement à Guy-Gcofiroy pour le charger d'une mission 
déhcate. Le roi de France, Philippe 1"', se laissait aller, tant dans 
sa vie privée que dans sa conduite publique, k tous les excès aux- 
quels le portail sa fougue de jeunesse. Pour se procurer des 
ressources^ il n'avait pas craint de se faire en quelque sorte 



(0 Labbc; Concilia, X, col, 71. 

(2) Labbc, Concilia^ X, coL bO. La letlre porte pour date: a Djluin Ronw'.Jcci- 
nio acAlo kal, dccembris, iDdiclionc dccinia terlia. « D'après nos iudicaliotis précé- 
dcQtea CCS uotions répondent au 16 novembre 1075. 

(:i) Labbc, Concilia, X, col. 80; Besly, //isl. des comles, preuves, p. 30i bis. 



GUY.GEOFFROY (JUILLALMI:: 



3a 1 



détrousseur de grands chcmitis et en parliculier il avail dépouilli^ 
de leurs Ijiens des niarchands itulietis ({ui cHaienl venus traliquer 
en France. Ceux-ci avaient porl<^ leurs plaintes au pape qui char- 
gea le comle de l'oilou de faire h ce sujet des représentulions h 
Philippe, de l'inviter à changer de conduite à l'égard de l'É- 
glise, à amender ses mœurs et surtontà resliluer aux marchands 
italiens ce qu'il leur avait enlevé', le tout sous peine d'excommu- 
nication (1). ^ous croyons assez connaître (juy-Geoffroy pour 
pouvoir aflirmer que la commission lui fui peu agréable elqu'il la 
laissa traîner en longueur, dans l'espoir qu'ilen serait comme de 
sa séparation avec Audéarde au sujet de laquelle aucune décision 
formelle n*avait encore été réellement prise. Il avait déjîi donné 
une demi-satisfaclion aux scnlimenls de la cour de Home en con- 
sentant à laisser porter l'affaire devant un synode, mais il sentait 
bien que la situation emljarrassée dans laquelle il se trouvait ne 
pouvait durer et l'on peut croire que la décision énergique du 
pape à l'égard d'Isembert lui donna à rélléchir. Si l'évêque de 
F^oiliers venait à être déposé, son successeur s'inféoderait imman- 
quablement à la politique du Saint-Siège et il entrevoyait toutes 
les conséquences que pourrait avoir le déchaînement des foudres 
de l'Eglise sur lui et sur les siens. 

Il fallait à tout prix éviter cette dure extrémité et, pour y parer, 
il résolut, au commencement de Tannée 1076, de se rendre lui- 
môme à Oorae (2), Là, il fit, sans nul doute, valoir la raison d'état 
aux yeux du Pontife, pour établir un modus vivendi ijui donne- 
rait à la fuis salisfaction h ses désirs secrets et îi la vindicte pu- 
blique: la déclaration de la nullité de son mariage avec Audéarde 
entraînerait forcément pour les enfanta issus de leur union la 



(i) Labbe, Concilia, X, col. 83: FJcsIy, lli&L des comtes, preuves, p. 30 1 bis. 
Cette lettre est aiosi Jatce : k Data I\omii>,tiiibu8 Davcmbiis,iDdLCliaae deciraa Icrlia, » 
ce qui répond nu i3 novembre lojj. 

(a) Ch. de Chergé, dans son Mémoire fitslarir/us sur l'abhoye de Moniierneaf de 
Puttiers, p. i.^<j, a |)lacû le voyngc de Guy-Geoffroy ù Rome à la fia de l'année loyAï 
Palustre (ffisl. de Guillaume IX, p. 127, note a) lui aâsifj^ae les premiers mois de 
l'anDée 1075; Ledaia {Histoire sommaire de lu ville de Poitiers, p. 5G) accepte 
aussi cette date. Nous croyons avoir dèmoalré, en metlaul à leur vcrilablc place les 
événements qui se sont succédé pendant l'aDDcu loyâ et que nos devanciers ont pla- 
cés partie en 1074, parlie en loyj. ce qui a été pour eux une cause d'erreurs conti- 
nuelles, que le voyage de Guy-Geoffroy à Rome n'a pu se faire qu'au commencement 
de l'année 107O, 

21 



3aa LES T.OMTKS DR POITOU 

qualité d'illi^gilinie ; le jeune Guilliuimo, devenant un bâtard, pour- 
rait se voir disputer la possession du duché d'Aquitaine; en ce 
qui le regardait personnellement, il ne consentirait pas à contrac- 
ter une quatrième union; il n'avait pas de frères, et ne laissant 
pas d'héritiers directs, entre les mains de qui donc tomberait le 
duché? Que de compétitions viendraient à se produire et par suite 
de guerres qui pourraient causer à rÉglise dans ces régions des 
désastres incalculables ! 

Grégoire VU était un trop grand politique pour ne pas saisir la 
gravité de la situation et, dans celte occurrence, préférant le bien 
général au redressement d'une illégalité privée, il donna dans le 
fond salisfaction h la requête du duc, tout en y restant opposé 
dans la forme. Son union avec Audéarde prit le caractère de ce 
que nous appelons aujourd'hui un mariage morganatique; peut- 
être alla-l-il jusqu'à interdire aux deux époux la cohabitation 
permanenle sous un même loit. Toujours est-il qu'à partir de celle 
date et même avant, depuis le jour où l'union du duc fut oîTiciel- 
lement contestée, la duchesse disparaîl. Il n'est fait nulle men- 
tion d'elle dans les nombreux lexles qui nous sont parvenus jus- 
qu'à la mort de Guy-GeoITroy, son fils Guillaume comparaît soûl 
dans les acles auprès du duc ; on aurait par suite pu la croire 
morle, si, après Tavènemenl de ce fils, dont elle ne se sépara car- 
iai nemenl pas pendant les années de son enfance, elle ne repa- 
raissait dans les chartes à côté de lui. Il n'est pas besoin d'autre 
preuve pour établir la nature de l'accord înlervenu entre le pape 
et le duc d'Aquitaine, accord auquel Timpératrice Agnès dut 
prendre une part importante. 

Nous pensons donc que le voyage du duc eut lieu au comment 
cernent de l'année 1076 et que, parmi ses compagnons, se trouvait 
l'évêque Isemberl qui, cité par le pape au synode pontifical de la 
première semaine du carême (qui s'ouvrit celte année le 10 fé- 
vrier\ se décida enfin h répondre h cotte sommation. Son acte 
d'obéissance eut les meilleurs résultats ; Grégoire VII régla une 
fois pour toutes les difficultés pendantes entre les deux prélats, 
car à partir de ce jour on n'en trouve plus aucune mention dans 
les acles poitevins et d'autre part Isemberl dut faire toutes les 
soumissions que l'on exigea de lui ; le pape satisfait le releva de 



r.lJY-GEOFFnOY.Gl"ILI.A(;.VlE 



3i3 



loiiles les peines qu'il availencourues, el il rcnlra si Lien en p;râce 
que, trois ans après, le 13 avril 1079, Grégoire le chargea de 
prendre en raain les inlérêls d'Hugues de Couhé qu'Hugues de 
Lusignan voulait dépouiller de ses biens et l'autorisa à excom- 
munier ce dernier dans le cas où il se refuserait à donner la salis- 
faclion qui lui élait demandée (1). Toulefois, aux yeux de cer- 
lains esprils rigorisles, la soumission d'isemborl, ne parut que 
superficielle el l'on dut croire gént^ralement qu'il continuait à 
partager la doctrine de l'hérésiarque Bérenger. C'est ce qui res- 
sort d'un fait qui se passa lors de la consécration solennelle de 
Montierneuf par le pape Urbain II en i09G; t'autel des saints 
Apôtres, qu'lsemberl avait bénit en 1082, fut misa bas pour ce 
motif que le consécrateur, en ce temps-là, n'était pas calholi- 
quCj et l'on enédifia un nouveau qui fut bénit par Guillaume, arcli£- 
véque de Giesi. Aux yeux du pape Urbain II et de son entourage, 
Isembert avait évidemment versé dans l'hérésie (2). 

Le voyage de Guy-GeolTroy avait donc doublement réussi ; il 
avait assuré la transmission naturelle du pouvoir après sa mort 
en faisant reconnaître la légilimilé de la naissance de son fils 
aîné et d'autre pari il avait ramené la paix dans ses états on met- 
tant (in à la mésinlelligoncc entre TévÈque de ï'ailiers et l'ar- 
chevêque de Bordeaux. Mais ces résultais n'avaient pas été obte- 
nus sans de lourds sacrifices, ainsi que le comte se décida un jour 
à l'avouer {3). 

Parmi les « pénitences >) qui lui furent imposées par Grégoire VII, 
il en était une qui consistait spécialement dans la fondation 
d'un élablissemenl religieux à laquelle le pape s'associerait par 
la délivrance d'une bulle spéciale lui concédant les privilèges 
ecclésiastiques et que le comte doterait richement, tant à l'aide 
de ses propres biens qu'avec les fiefs que ses barons tenaient de 
lui el qu'ils abandonneraient gracieusement pour celte œuvre. 



(i) Labbe, Concilia, X, col. 219 ; Beslj, Hist. des comtes, p. 35? bis. I.a IcUre csl 
ainsi datée: <c Idibus aprltis, indict. lu. t> 

(2) « <Juia adeo noQ eral catiiolicus. u Arch. de la Vienne, cbroa. du moine Martin, 
<t- iJescriptio allariorum; » de Chcrs^é, Afém. sur Montiernenf, p. aCo. 

(3) Voy. dans D. Fonteneau, XlX, p, 77, la charte de launce 108O, donl il sera 
ci-aprés queslion; elle a élè publiée par M. de Cliergé, Mémoire sur Montierneuf', 
p. a49- 




Si4 



LES COMTES DE POITOU 



LecomlehésUa quelque temps sur le Hpu oii il lui serait loisible 
de salislaircà son cngageinoiil. Son choix se Hxa succe«.sivement 
sur un emplacomenl sis près du cliùteau de Niorl,sur le bourg 
de Benon el sur l'île d'Oléron. M lis aucune de ces localités ne lui 
convenailcl ii se rabattit alors sur une maison qui était déjà éta- 
blie, mais assurément dans des proportions autrement moindres 
que celles que réclamait le pape(l).En 1009, Guy-GeofTroy avait 
enlrepris dans sa capitale la construction do réalise de Sainl-Jean 
FÉvangélislc, mais selon loule apparence elle ne devait être dans 
sa pensée que le noyau d'un élablissemenl de second ordre, du 
genre du chapitre de Saint-Nicolas, h la fondation duquel la 
comtesse Agnès l'avait associé dans son enfance. Comme Saint- 
Nicolas, l'église nouvelle s'élevait en dehors de Fenceintede Poi- 
lijjrs; la première était placée au sud de la ville sur le plateau, la 
seconde fui édifiée au nord dans un lieu appelé les Chasseigncs, 
au pied de la colline que couvrait la cité, près du conihient de la 
BoivrG el du Clain et à proximité de la voie romaine de Tours à 
Poiliersqui, non loin de là, traversait d'ancienneté le Clain par 
tin gué pavé (2). Le premier soin du comte avait été de faire 
remplacer ce gué par un pont, qui, peut-être dès 1077, est appelé 
le Ponl-Neuf et en môme temps une population assez considé- 
rable, attirée parles travaux qui s'exécutaient sur ce point, vint 
se grouper autour des terrains que le comte avait délimités pour 
rédiPicalton de rétablissement qu'il avait en vue et y construisit 
assez d'habilalions pour qu'au conimenceiucnt de l'année 1077 
celle agglomération pût être considérée comme un bourg, le 
bourg de Monlierneuf(3}. 

Ce nom de Montierneuf est caractér'istique. Il ne s'agit plus 

(i) Arch. de la Vienne, chron. du moine Marlin : a Quoi inoûaslcria regulafi 
ordmc lieslitula rcforniavil ». 

(a) Ce gué a été recoonu en i8i)7 c( i8,)S lors de In rcconslruclion du pont da 
I\ochcrcuil; la base des piles de ce pont éluil appuyée contre les fondallons dti gué 
placées en aval, lcsi|uelles consislaient en d'énormes blocs de rochers surnaonlés d'un 
pavage en larpes dallea. 

(3) Dana l'acle de conErmalion des prlvîlèsi'es de l'abbaye de MonlicrneuT émané de 
Guillaume Vil on lit ces mois: « Concedo pedagium ponlis uovi (oluni, sicut lenipore 
palris mei habucrunl » {Arch. hist . du Poitou, XKIX, p.yS.Trésor des Charles), On 
pjul croire cjuc la conslruclion du pool concorda h lout le moins avec l'élablîssemeat 
du monastère, s'il ne lui csl pas aotéricur el si Guy-GeofTroj u'avail p.is eu l'iaten- 
lion première, en procédant à ccUe entreprise, de faciliter les accès de la ville de 
Poitiers. 



GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 



3î5 



de l'église de Stiint-Jcan rEvaii^éliste qui, selon loule vraisem- 
blance, ne devait ôlre qu'un eliajjilre, « ecclesia, » mais bien d'un 
monaslùre qui eut l'iniporlance de ceux donl l'origine se per Juit 
dans la nuil des temps, tels que Sainle-Croix ou Sainl-Maixenl,ou 
richeinentdol(^s comme Sainl-Cyprien, el qui rappelai la dernière 
création en ce genre des comtes de Poitou, celle do Maillezais, qui 
avait près d'un sircle d'existence. Le pape l'avait ainsi voulu et le 
comte s'exécuta. Aussi ne lut-il désigné que sous celte appellation 
générale de Moutier, « monaslerium, " î\ laquelle lut adjoint le 
qualificatif de nouveau, « novum, » pour lo distinguer de ceux 
qui existaient déjà à Poitiers; enfin, selon le parler poitevin, ce 
fut le iMûnlierneuf(l). 

Pendant que lesouvriers travaillaient avec activité, cl sans doute 
sur de nouveaux plans, à la construction du monastère dans lequel 
devait être englobée l'église de Saint-Jean rÉvangélisle, le comte 
reprit ses pérégrinations ordinaires. Dans le courant de l'année 
1076 il se trouvait à Vouvanl, entouré d'une nombreuse compa- 
gnie dans laquelle on remarquait Aimeri et Savari, vicomtes de 
Thouars, et là, dans la maison d'Airaud Gaissedenier, l'un de 
ses (idèbjs. il confirma la fondation de l'abbaye de Nieuil-sur- 
l'Aulise faite par ce dernier en I06U. Il crut même devoir ajouter 
quelque largesse ù la dotalion d'Airaud; il concéda aux moines 
un droit d'usage dans la forêt de Mervent et autorisa ses fidèles 
à leur abandonner cetfu'il leur conviendrait dans les fiefs qu*ils 
tenaient de lui (2). 



(i) Ce nom typique de Montierneuf, pris dans son seas absolu et oaomaslique, se 
rencontre pour la prcmicrB fois dans les souscriptions de la charte de io86 déjà citée 
(p. 323, uole i' : « Claufredo Novi Moaasierii fundatore, » 

(2) Arnauld, Hisl. de l'abbaye de Nieuil-sur-rAulisc [Mém, de tu Soc. de stnlîsti' 
que des Deii.r-SVvrex, a" série, II, p. 3G8) ; Uesly, //isi. des comtes^ preuves, p. SjS; 
Gallia Christ., Il, instr., col. 365. Lu rédaction quei(|uc peu ambij^ui' de la chrooi- 
que de Saial-Maixeut a porte certains historicas â attribuer à Guy-GeofTroy la fonda- 
tion des abbayes de Nicuit et de Saint-Séverio quVltc rapporte à l'année ioGq, ù la 
Huite de celle de Montierncur. MM. Marchegay et Mnbille, dans leur édilioo de ta 
Chronique (p, l\of\], ont donné corps à cette manière de voir en inlcrcalact arbitrat- 
rcmenl le mol <i quoque » daos son texte à la suite de l'indication de la foudalioa de 
Mouiierocuf. Nous croyous qu'ils se seraient èv^ilé cette erreur si, sans tenir compte 
des opinions erronées émises avant eux, ils avaient examiné atten ivemenl le texte 
qu'ils publiaient. Ils y auraient vu que l'auteur de la chronique rappelle dans ce pa- 
rai^raphe la foadalioii de quatre nionusléres: la Charité, Monlierueuf, Sainl-Scverin 
et^ieuil; que documenté seulement pour les deux premiers il nous fait connaître les 
noms de leurs fondateurs el que n'ayant rien à dire pour les deux derniers, il en 




SaC LKS COMTliS DE POITOU 

Avant ou après ce voyage, raaîs dans 1VH6, Guy-Geoffroy se 
rendil à Angoulême pour visiter son fidèle conseiller l'évêque 
tiuillaume, que la maladie relenail doué au lil dans sa ville épis- 
copale. L'évoque avait sans doute bien des peccadilles sur la 
conscience, aussi, l'un dos compagnons du duc, Eudes, abbé de 
Saint-Jean d'Angély, lui ayant rappelé que, pour avoir rémission 
de ses péchés, il n'était œuvre plus profitable que de l'aire des 
largesses aux éf?lises, obtint-il de lui qu'il fît don ;i son monastère 
de la portion qu'il prélevait sur les revenus de l'autel du Précur- 
seur à Sainl-Jean d'Angély, droits qui étaient d'un quart et dont 
les moines possédaient déjà la moitié. Comme l'évfique tenait ce 
revenu en bénéfice du comte de Poitou, celui-ci renonça séance 
tenante à tous ses droits de seigneurie el en lit Tabandon figu- 
ré à lùides par la remise d'un livre ; toutefois, il mit une condi- 
tion à sa générosité, c'est que l'abbé recevrait au nombre de ses 
moines un pauvre clerc, qui prierai! Dieu pour l'Ame du duc 
et celle de l'évêque ; celui-ci mourut peu après, le 20 septem- 
bre iû7« (1). 

Le duc était de retour à Poitiers quand, au commencement 
d'oclobre, le roi de France. Pbiliiipe P% arriva inopinément dans 
cette ville (2). H était accompagné de son frère Hugues le Grand, 
de Foulques, évéque non consacré d'Amiens, de Goderan de 
Sentis, son cbambrier, de Guy, comie de Nevers, el autres. Le 
roi venait demander secours au comte de Poitou contre Guillaume 
le Bâtard, roi d'Angleterre, qui, le mois précédent, avait mis lo 



donne aimplemenl le oom en sous-entcnJanl les mois « iaclioata » ou « incepta » 
qu'il a employés pour les deux premiers. Fuluslrc, qui savait comme dous le nom 
du fondateur de Nieitil, n'ii pa» su prcadre rrunchcmcot parti; il a cru devoir conci- 
lier le texte de la cliroiii^jue uvec uos aouveUes coaouissuaces bisloriques et rejeter ce 
qui concerunil Nieuii tout va coaservanl ce qui avait rapport A Soiol-Séverin dont il 
aUribue ]a foadatlou A Guy-GeofFroy (I/is(. de GiiilUiiime IX, p, loi). Rien ne 
Tautorisait à agir ainsi, bien au coatraire, car l'on peut assurer que si la foQdAlioo 
de Saint-Séveria eût été l'œuvre d'un comte de Poitou, ce n'est pas un seul acte de 
celui-ci que nous aurions à enregistrer, mais un grand nombre, comme dous pouvons 
le prouver pour toutes leurs autres foodaltons. Celle de Saiul-Séveria est due à un 
riche sciçneur de la repion où l'abbaye est située, peut-titre à un vicomte d'Aunay. 

(i) D. FoQieucau, LXII, p. Clii. Parmi les témoins de cet acte se trouvent Uoson, 
évèque de Saintes, et le comte Foulques d'Aogoulômc, frère de levèque, ce qui témoi- 
gne que les deux frères vivaient aiurs en bonne intelligence. (Voy. Hitt. pontif. et 
comit.Eiigolism,, p. 38.) 

(a) .Marchegay, Cfu^on. deségl. cC Anjou, p. 4oft» Saiol-Malxent. 




siège devant la ville de Uol en Urelagne (Ij . La présence du roi 
est conslulée h Poitiers le 9 et le M octobre. Le 9, il apposa sa 
croix au bas de la charte portant alTraiichissemcnt d'un coUibert 
fail par les chanoines do Saint-llilaire, après celles de *iuy-Geoffroy 
et de rarclievêque Joscelin (2), el, le !4 octobre^ il délivra un 
diplôme en vertu duquel il autorisait loule personne, homme ou 
femme, tenant quelque fief du domaine de la couronne, d'en 
faire don au nouveau monaslère, à Monlierneuf. Une réserve fui 
toutefois insérée dans celle concession ; ^elle concernait les 
domaines de la trésorerie de Saint-.Marlin deTours et fut évidem- 
ment prise à l'insligalion du trésorier de Saint-Martin, Kegnaud, 
qui faisait partie delà suite du roi (3). 



(i) Marclicgay, Chron. des étjl, (VAniou: chroo.de Raînoud, archidiacre d'Angers, 
p, 11 dp. i3, aole i ; chron. deSaint-Aubia d'Angers, p. aG; cliroD. de Saiut-Sergc 
d'Aogcrs, p. i38. 

(a) lU-del {Documents poar Saint'ffilairej l, p. 96) donne à cet acte la date de 
1077. Nous ne saurions en aucune façon acce(>ler celle atiribulion, qui esl démentie 
aussi bien par le texte de la chronique de Sainl-.Maixcnl, qui place en 1071) la venue 
du roi de France ili Poitiers, que par les divers lërnoijçnatç^es de l'histoire qui élublis- 
aenl qu'en 1076 cul lieu ht CHinpatçnc de Phihppe coulre les Normands, retalée dans 
la charle doni il est ici quesliun. Celle-ci, duut l'orig-inal existe aux Archives de la 
Vienne (Sainl-llilaire, orii;^., n" G81, csl fort cudonimai^éc par rhutuidiié; on y peut 
lire la mentiou du mois et de son (luanliême (le 7 des ides d'oclobrcl, mais celle de 
l'année a disparu. L'indication de réjiaclc a survécu el elle es! marquée par le chiFIVe 
xxm ; or, comme cette épaclo correspond à Tannée 1077, Rçdet en a conclu, sons 
s'occuper des synchronismes, ([ue celle date étail celle qii'd cimvcaaild'accepler; mais 
il y a lieu de faire remarquer que, selon le calcul dos épactes égyptiennes, employées 
quelqueroi!<, le chiffre de l'cpactc pour les quatre derniers mois de l'année 1076 serait 
xAin, nous prcfcrons nous rattacher à ce comput qui se trouve d'accord avec la date 
véritaiile de la charle plulôl que de croire à une erreur du scribe. 

(3) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 365 bis. La publication de celte pièce a 
été faite avec assez peu de soin, comme on peut s'en convaincre en comparant son 
texte avec celui de l'oriifinal (Arch. de la Vienne, Monlierneuf, l) : Besly a particu- 
lièrement omis dan» la date le mot <f pridie » avant « idarura >>,ce qui fiiit qued'aprcs lui 
oa a g-énéraleracnt daté ce diplôme du iS octobre, tandis qu'il csl réellement du iq. 
M. de Chert^é a consacré plusieurs paçes de son Mémoire sur l'aUjoye de Afontier- 
neaj (pp. 160 h 168) à une dëmonstralion contre lafiuclle nous nous inscrivons en 
faux, il a voulu établir que le dipUjmc de Philippe l« n*esl pas de Tannée I07t5, mais 
bien de 1073. Par suite, îl avance d'une auuée la venue do roi à Poitiers. 11 ne 
lient aucun compte ni de la date bien certaine inscrite sur l'acte orii^inal, ai des indi- 
cations positives fournies par les chroniques poileviDes, angevines ou ang-laises, dont 
l'une nous apprend que le sicçe de Dol dura quarante jours. La vérité se trouve pour 
lui dans deux liisloriens anglais qui, sans tenir compte des textes orij^înaux, placent 
en i07ri le retour de Guillaume en Normandie et ses tentatives sur la Hretaji^ne. Celle 
erreur, que l'on pourrait presque appeler x'oulue, s'est produite par suite de la uéces- 
sîté où se trouvait M. de Chcrçé de juslîHer ses théories premières qui pla(;aienl en 
1075 le second voyascede Guy-Geoffroy à Rome et, par suite, la construction de l'ab- 
baye. Palustre a cru devoir ac ranger à Topinion de M. de Chergé (p. iïq, note 1), 
mais son témoignage perd bien de sa valeur qaand ou constate qu'il s'est simplement 



Sit 



LliS COMTES DE l'OITOU 



Le dtic d*Ar|iiila[ne fui assurément surpri s par la venue de son 
suzerain (1) et nous iuî savons s'il [irolila de l'occasion pour lui 
faire les adnioneslalions dont le pape l'avait précédemment chargé. 
Il est fort possible qu'il n'en ail rien él*'! et qu'il ail cru plus oppor- 
tun de se laire alln d'obtenir du roi celte charte précieuse qui 
donnaitdesuite un grand relief fi sa nouvelle création, avant inôme 
qu'elle eiU reçu de lui sa consécration dernière. Le séjour de 
Pliilippe fut du reste très court; après avoir reçu du duc Faide 
qu'il atlendail de lu[, il repai'til aussitôt et, secondéaussi par les 
Angevins, il réussit à contraindre le roi d'Angleterre de lever le 
siège de Dot (2). Toujours est-il que Guy-GeotTroy, par la confir- 
mation anticipée qu'il avait obtenue pour la dotation du monastère 
qu'il conslruisail, donnai! pour la première fuis un corps certain 
aux engagements qu'il avait pris avec le pape. Le diplôme du roi de 
France fut lepoinldedépart de loulcuncséried'actesqui devaient 
concourir à la cunslilulion définitive du nouvel établissement. 



laissé égAV6r par les subiililés de aon devancier sans avoir pris la peine de conlrâler 
ses dires sur les actes eux-mêmes. Ainsi il écrit {/Jist. t!e Gaillartme IX, p. i33) que 
« le roi revclil de son sccini ruyal l'aclc de fond.ilion de la riche obbayc projelée Jc- 
« puis queUjues mois ». Or Pliilippe, dans l'acle précilt; ((]ui n'est uullcmcaL celui de 
la fondalion du monustèrc), dccl.ire expressément que, ne pouvant lairc apposer soQ 
sceau nu bas de l'acle aLlcnilu iju'il iie l'a pas apporta avec lui, it y trace sa croix de 
sa propre main, « crticc t'acta in iiircriuri mar^inc bujus carie propriia manibus Hr- 
maviinus ». Eu effet, au ba<i de Tactoet prccudant la date, se trouve ta croix autogra- 
phe du roi ainsi désignées llt'c crti.v y sifjniim Pfiifi/u régis. Celle curieuse indica- 
tion a lilé omise dans la copie de Besly, Nous ajouterons que cet acle e'inaae de In 
chuni;cllcrie du chapitre de Saiol-Hil.rire, ainsi que le léraoi^'nc l'idcutilé de son 
écrilurc avec celle de la charte dj eut établissement dont il a ixé. parlé plus haut et 
qui porte elle aussi la croix aulograpfie de Philippe. 

(i) C'est à bon estent que nous avons employé plus haut le root inopiaément pour 
exp imer le caractère de la venue de Philippe à Poitiers; il est la traduction lillérale 
de l'expression « forte >■ qui se trouve dans ta chronique de Saiol*Maixenl et qui peint 
parfailcnicnl la silualiou. Le roi de France arriva à Poitiers avec due troupe peu nom- 
breuse de compaynons; vcuaal simplement de Tours, eu solliciteur, auprès du comte 
de Poitou, il ne pensait pas qu'il aurait, pendniit le court séjour iju'il avait en vue, 
à délivrer un acte authentique et c'esl pourquoi il oe s'élail pas lait acconipas^ucr de 
son chancelier, porteur du sceau royal ; du reste lui-même dit dans Tacte, pour justi- 
fier celle incorrection, qu'il esl venu en toute h;lle vers le duc et sans cérémonie: 
a Cum mag^ua fcstinatione el minus privale. u 

(ï) Nous n'insisterons pas plus ([u'il ne laut sur celte assertion risquée de Palustre 
(p i!i3), que la première pierre du monastère fut peut-être posée à l'occasion de la 
délivrance du diplùma de Philippe. Nous nous contenterons de renvoyer au diplôme 
lui-miiQS où le roi dit que le duc lui u demande d'accorder la faveur qu'il précise au 
monastère qu'il faisait élever dans te faubjjrjj de Poitiers, » quod ipse iclilicarô 
fncil «. Du momeot que l'édifice était en construcUon, la première pierre était donc 
depuis longtemps pisée. 



d'Y-GEOFFIlOY-GUILLAUMI'] 



D'abord le duc commença par en faire don à Cliiny on lui 
octroyant en mêoîc temps tous les privilèges d'immunité, c'osl- 
à-dire des franchises dont il pouvait disposer, en se modelant 
pour ce faire sur ceux qu'accordaient aulrefois les rois car- 
lovingiens aux monastères qu'ils voulaient pourvoir de faveurs 
spéciales (i). Cet abandon pur et simple fait à la grande abbaye 
de Bourgogne était une des premières condilions imposées 
par le pape au duc; Cluny, depuis sa réforme, avait peu à peu 
établi sa prépondératico sur plusieurs monastères de l'Aquilaine 
el particulièrement du Poitou, qui se résignaient à vivre sous sa 
règle. !1 mettait à leur lêle des religieux pris dans son sein el 
d'aulre part se faisait attribuer, par les comtes ou de grands sei- 
gneurs, d'importants domaines où il établissait dos obédiences. 
iMonlicrneuf devait être la plus puissante do toutes el rumplir en 
quelque sorte dans ces régions le rôle <le succursale de la maison- 
mère. Tel est le but que poursuivait IIugues_, le célèbre abbé qui 
présidait avec une activité infatigable h ce grand mouvement. 

Il n'attendit pas que la consiruclion du monastère, trop lente 
sans doute à son gré, filt achevée pour se le faire abandonner. 
Il le reçut dans l'état où il se trouvait, avec les travaux en chan- 
"lier, travaux que le comte ne pouvait terminer sur l'Iieurc, mais 
qu'avec le temps il s'engageait à parfaire en se conformant au plan 
primitivement établi. Il avait voulu faire grand el avait chargé un 
moine, Ponce, sorti sans doule de Cluny, d'être l'interprète de 
ses aspirations ; mais ses ressources pécuniaires étaient assuré- 
ment insuffisantes pour subvenir aux frais de l'énorme chanlier 
qu'il avait entrepris, d'autant plus qu'il voulait y pourvoir avec 
ses revenus ordinaires et qu'il ne chercha pas a se procurer de 
l'argent par l'aliénation de q uelque portion de son domaine, 



(i) Le loxte de la longue formule J'immunîlc coasisçoéc daa3 cctacle a clé purement 
et simplement cmprunlé ù un recueil spécial, celui île Marculfc. Kllc csl la même 
que cells einploycie par Louis le DébooDairc dans le diplôme qu'il accorda ea 8i5 à 
l'abbaye de Saint-.Maixeul (Voy. A. Richard, Chartes de Vahbaije de Saint-Maixent, 
I, p. 3), et l'on n'a pas pris soin d'ealcver à celle-ci ce qui n'était plus ea rapport 
avec l'étal de la société, alors qu'elle faisuit une distinction entre les hommes libres 
«i inçenuus v el les serfs « servos )i. Le mol d'immunilc est du reste relaté dans 
l'acte quand le comte dit que l'abbé de Cluny possédera les biens du monastère en 
paix sous la garantie de l'immuntlé qu'il lui a accordée: <t sub cmunitatis nostro de- 
feosione quietu ordine possidere v(Bruel, Chartes de Clumj, IVtP> 611). 



33o 



LES COMTES DE POITOU 



domaine nolablemont diminua du reste par les gén4iosil6s de ses 
prùdécosseyrs, coiilre lesquelles nous l'avûiis vu, au contraire, 
souvent réagir. 

Lorsque les lieux seraientsuffisamnient raisenôtal.de (elle série 
qu'une comniunaulé piU y vivre en paix et y pratiquer sa règle, 
Hugues devait y envoyer une troupe de moines, dirigés par un 
abbé, pour les occuper et prier pour le salut de l'âine du fonda- 
four, de ses parents et de tous les fidèles chrétiens. Quand Guy- 
(IcofTroy fil rédiger la charte relatant toutes ces dispositions se 
trouvaient à ses côtés Tarchevôque de Bordeaux, les évêques de 
Saintes et de Poitiers, Aimeri et Savari, vicomtes de Thouars, 
ïsembert de Chàtelaillon el de nombreux seigneurs du Poitou (1). 

Pourvu de cet acte imporkml qui assurait sa suprématie surle 
nouveau monastère de Poitiers, l'abbé deCluny le transmît aus- 
sitôt au pape qui, par une bulle du décembre 107C,le confirma 
sans tarder(2)..Muiscen'ctail pas tout. Lediplùme du roi de France, 
la donation du comte à Cluny, la bulle du pape pouvaient rester 
presque sans elTet s'il plaisait à Guy-Geolïroy de ne pas donner 
suite h son entreprise ou s'il venait à mourir avant qu'il eût mo- 
nunienté les inlentionsqu'ilavail manifestées à plusieurs reprises. 
De fait le nouveau monastère n'existait pas. Celle façon d'agir, 
contraire â tout ce qui se passait d'ordinaire, nous dévoile l'état 
d'esprit du comte, llélail tiraillé entre la nécessité où il se trouvait 
de satisfaire aux engagements qu'il avait solennellement pris et 
le déchirement que lui causait l'abandon de tant de biens. Il lui 
fallut pourtant s'exécuter, et le 28 janvier 1077 fut délivrée la 
charte qui donnait véritablement la vie à Monlierneuf en lui assu- 
rant une dotation splendide. Le comte, renouvelant sa donation à 
Cluny el ptaçaul le monastère sous la direction d'Hugues et de 
ses successeurs, déclara qu'il l'avait construit sur son propre 
alleu el qu'en conséquence il serait à toujours franc et quitte de 



(i) Bruel, Chartes lie Cluny, IV, p. Cio, CcUc charte, dont l'ongioal se trouve è la 
liibliolbt'ijuc Nalionnle,ae porle pas d'ûutretiidicatiaQ dedalequeccllc de Tannée 1076. 
Elle esl postérieure au passaçc du roi de France à Poiliers puisque le diplôme de Hii- 
lippe ne tnenlionoe pas ceUe donation de Muntierneuf à Cluuy el d'aulre part qu'elle- 
niiWne était arrivée à lloaieJtvant le 9 décembre, date de sa coofcirmation par Grégoire VII. 
Ùa dait doue In placer à la liu d'octobre ou au commeocemciil de novembre 1076. 

(2) Druel, Charles de Clunij, IV, p. 612. L'original de celle bulle csl au Musée 
briuinniquc à Londres. 




lui donna en plus l'eaudu Clain et r^langqui lui étaient conligus 
avec tous droits de pêcheries ainsi que le moulin silué sur ces 
eaux, puis le bourg de Sainl-Salurnin de Poiliers avec ses tan- 
neurs, les villas d'Agressay el de Meulière el plusieurs autres 
domaines situés lant enPoilou qu'en Saintonge et en Bordelais. 
Depuis que le Bas- Poitou, ce réservoir où s'alimenlèrenl si long- 
temps tes comtes de Poitou pour faire leurs générosilés, était 
épuisé, c'est lu SainLonge qui leur tburnissait généralement les 
éléments de leurs largesses. Guy-GeolTroy autorisait enfin ses che- 
valiers et les hommes qui étaient placés dans sa sujétion à dispo- 
ser de leurs fiefs en faveur de sa nouvelle création. 

L'abbé de Cluny ne se trouvait pas en ce moment auprès du 
comte, il était remplacé par Eudes, abbé de Saint-Jean d*An- 
gély, l'actif représentant de son ordre en Aquitaine, qui reçut cet 
acte, auquel assistèrent seulement trois chevaliers, à savoir : 
Hugues de Lusignan, Boreau de Montrcuil et Girbert de Saint- 
Jean. La présence de ces trois témoins n'était pas fortuite; en 
effet, parmi les domaines dont le comte faisait l'abandon à Cluny, 
il en est qui ne lui appartenaient pas et étaient réellement la 
propriété de ces trois chevaliers. Ceux-ci en avaient été ingé- 
nieusement dépouillés. Voici ce qui s'était passé: dans un blanc, 
que le rédacteur de la charte d'octobre ou de novembre précé- 
dent avait laissé entre le corps de l'acte et les signatures, Guy- 
Geoffroy avait fait insérer un nouveau don de sa part, consistant 
dans ces domaines, sans que leurs détenteurs y eussent donné 
leur assentiment; c'est seulement dans cette journée du 28 jan- 
vier qu'ils vinrent le reconnaître crf comparaissant comme 
témoins. Comme dans l'acte précédent, un blanc fut laissé dans 
celui-ci à la suite de l'énuméralion des biens composant la dota- 
tion de Tabbaye pour y placer les témoignages de nouvelles géné- 
rosilés, mais la place est restée vide et ne sert qu'à nous édifier 
sur les procédés suivis par le comte deH^oilou pour amener ses 
sujets laïques ou religieuxà faire à son œuvre des libéralités qui, 
la plupart du temps, n'étaient rien moins que sponlanées (1). 

(i) Rruel, Chartes dt Cluny, Vf, p. 630, d'après l'orig^ioal. Cet érudit iadiqae eo 
note que celle pièce a été imprimée par Bealy, //ijr/. des comtes, p. 360 bis, el d'à- 



■iSt 



LES COMTES DE POITOU 



Quand l'abbé de Cliiny put se convaincre que loutes los condi- 
tions nécessaires pour assurer la vilalil6 de la nouvelle maison 
avaient été remplies, il lui donna la dernière consécralion en 
mellanl un abbé à sa tête. Son choix se fixa sur Guy, prieur de 
son abbaye de Cluny, mais comme, par suite du manque de bûli- 
menls claustraux, la communauté ne pouvait encore se constituer, 
Guy resta à (iluny et ne vint s'établir à iMontierneuf qu'en 1082 ; 
durant ce laps de temps on ne conslate sa présence en Poitou 
qu'une seule fois, au mois de janvier lOTlJ (t). 

Telle est véritablement Ihisloire des origines de Monlierneuf. 
mais ce n'eslpassur les pièces qui nous ont servi à l'établir qtiejus- 
qu'icielle aétéécrile. L'abbaye lésa toujours dissimulées et elle ne 
produisait aux yeux de ceux qui avaient droit ou intérêt à les voir que 
des actes qui, tout en conservant le caractère généra! de la fonda- 
tion, la modifiaient cependant dans ses détails. Celui dont elle 
revendiquait toutes les clauses porte lui aussi la date du 28 janvier 
1 077 . La d ilTérence qu'il présen te avec le texte conservé dans le tré- 
sor de Cluny, et celle-ci est majeure, c'est qu'il passe sous silence 
lasujétion de Montierneufà l'abbaye de Bourgogne ; les privilèges 
de liberléel de IVanchise attribués tant au monastère qu'à scjj dé- 
pendances ou à ses sujets y sont détaillés loul au leng et semblent 
même dépasser les intentions du fondateur, tel ce paragraphe où 
le comle, assimilant le bourg de Montierneufà une église, décla- 
rait que ce bourg jouirait du droit absolu d'asile en faveur de toute 
personne ayant commis un méfait ou passible de sa justice, jus- 
qu'à ce que son aflaire ait été jugée ou que l'inculpé l'iVt laissé en 
paix (2). Que Montierneufait jouiou tenté de jouir de touslesbiens 
et privilèges énumérés dans ce dernier acte, nous n'en doutons 

prés Jui par le (iallia Chrisitanu, II, itistr., col. 3r>2,toul en faisaot remanjuer que 
le texte qu'il publie est moins dcveloppô que le leur. Ce dernier a élc cniprunlé au 
carlulaire de Muiilicrneur et s'il purlc lu mciue date (|ue l'orig^iaal de Cluny, il eu 
diffère sur plusieurs points essenùcls. Nous nous expliquerons plus loin ù sou sujet, 

(i) Rcdei, Docnmeitls pour Saint-IIilnirCt I, p. «j8. 

(a) Bcsly. Util. îles coinles, preuves, p. 306 bis, chiffrée 35o; Gallia Christ., Il, 
instr., col.Soi ; l>. FuDlecicau, XIX, p. 33; Arch. de la Vieniie, copie nolarice du i8 dé- 
cembre i43t),.Moalienicuf, 1. 13, etcartuluirc de Mnnticrocuf, fo5; Tculcl, Lai/ettes du 
Trésor tles C'fiarleJt,l, p. 23, d'après un rouleau de la fùn du xin» siècle rjui fournil 
le texte le plus pur de cet acte. M. Gucriu, qui l'a aussi publié d'après les rcg^islrcs 
du Trésor des Charles (Arc/i. hisL ilu /-"vitoii, XXIX^ p, 7:^), a couimis une Icf^re 
erreur (p. 7O, note 2) en proposant de remplacer le nom du signataire « Oddo, abba» 
Sancti Johannis »> par celui de « Guïdo » ; il a cru que l'abbé désigné était celui de 



^ 




Gi:y-{ÎEOFFf\OY-Gi:iLLAUMR 



33.S 



nullement, maisnous nousrefiisons à adraetirc que le duc d'Aqni- 
laine,lo jour même or.ilanrail fail la remisoà Cluiiydcli'IaLlisso- 
menl qu'il venail de fi)iidor cl de lous les biens qu'il y avail al lâ- 
chés, ail été, par une duplicité dont le but même nous échappe, 
signer un autre acte qui, par son silence sur cet objet principal, 
aurait eu pour objet d'ôter au premier toute sa valeur. Pour 
nous ce second acte csl plus que suspect (1). 

Si, pour une cause quelconque, peul-Olre la rigueur de la lem- 
péralure, Tabbé deCIuny ne s'élail pas trouvée l'oJliers lorsque 
(iuy-Geofîroy se décida à assurer l'existence de Monlicrneuf, il ne 
tarda assurément pas à venir jouir de son triomphe. Mais son 
action ne s'arrêta pas là et il prolila des bonnes dispositions du 
comte pour les faire converger vers les maisons que son ordre 
possédait en Poitou. L'une d'elles, Maillczais, déjfi bien riche, tut 
[jUis particulièrement favorisée, Son alibé, Droon, était un fervent 
disciple de l'abbé Hugues, lellonienl qu'en 1082 il quitta son 
abbaye pour rentrer à Cluny sous sadircclion. Pour le moment, 
il éluit son porte-parole auprès de Guy-Geoffroy, mais celui-ci 
n'ayant pas à sadis|msition lesélémenlsderexlrémolibéralitéque 
Ton sollicitait de lui fut contraint de les aller chercher dans une 
autre partie desos états. S'élanl donc rendu à Bordeaux il y assura 
au monastère de Maillezais une situation dos plus enviable. 11 lui 
donna la basilique de Saint-Martin, sise dans la partie centrale de 
la ville, à qui fut attribuée la dîme du blé, du vin, de la chair et 
de toutes autres choses dues au duc d'Aqiiiluinc dans la ville de 
Bordeaux, la chapelle de son palais, le mont Judaïque, une l'orél 
près de la cité el d'autres biens, ainsi que le droit pour les moines 
de Maillezais d'envoyer chaque année un navire k Bordeaux en 
toute franchise. Le comte-duc authentiqua l'acte de donation en y 
apposant sa croix de sa propre main, en présence de l'archevé- 
que Joscelin,qui avait dû consentir àk spoliation cachée derrière 
ces générosités, du [)révôl Raoul, d'IIui^ues de Lusignan, el du 
vicomU' de Uax, qui était son principal agent dans le Midi (i). 



Saint-Jeaa Je Muntierncuf qui s'ap{j«tail Guy, tandis qu'il s'agissatt d'Eudua, ablii' do 
Saial-Jeaa d'Angcly. 

(i) Vu cbapilrc spécial (Appendice VMIjscra consttcrt* A l'examcu de» cliorlo» prîaiî- 
livea de Tabbaye de Moiiticrneur et des sia^ularltés qu'elles prcsciitcui. 

(a) Lacuric, Hist. de Maillesait, p, ai8 ; Archioet kist. de la Gironde, III, 



334 



LKS COMTES DE POnOU 



D'autre pari, soil à Falier, soil au retour, it passa par Saint- 
Jean d'AngtMy où il se roncantra avf^c Tabbé de Ciuny ; celui-ci 
lui présenta l'acte de la donation que faisait à Saint-Jean un sei- 
gneur, Bertrand de Varaise, qui se préparait à y entrer comme 
religieux ; elle consistait dans l'église de Varaise et les alleux du 
Breuil-Morin, d'Asnières et autres. Ilélie, l'oncle de Bernard, se 
rendit auprès du duc et, dans sa main» donna son consentement 
au don de son neveu (i). 

Giiy-GeuiTroy,s'occupant avec un zèle extrême de l'administra- 
tion de ses états et de la surveillance de ses vassaux, était tenu de 
voyager constamment, aussi était-il facile à ton te personne qui avai l 
des réclamations à lui adresser de pouvoir rapprocher. Au mois 
de mai 1078, il se trouva, pour cette cause, facilement en butte aux 
sullicitalioni des religieux de la Trinité de Vendôme auxquelles il 
tenta vainemeiil d'échapper. En vertu de son droit de gîte, il prenait 
son logement, quand il le pouvait, dans un établissement religieux. 
Étant donc venu en Saintonge il s'installa, avec son chapelain 
Déranger et plusieurs des barons qui composaient sa suite, dans 
le monastère de Montîerneur, dépendant de la Trinité. Quand il 
eut pris son repas, aûn de goûter quoique repos, il ordonna de lui 
dresser un lit qui fut préparé dans le cliauffoir. Après son som- 
meil, les moines se présentèrent devant lui et lui demandèrent de 
supprimer les mauvaises coutumes que ses agents percevaientl 
injustement dans leurs terres de Saintonge. Le duc leur répondit 
bénignement : «Ne m'importunez-pas en ce moment, j'ai de nom- 
breuses occupations et je m'en vais à l'ile d'Aix; je reviendrai 
aussitôt qu'il me sera possible et j'amènerai avec moi mon prévùl 
ainsi que tous ceux qui ont pu commettre quelque entreprise blâ- 
mable à votre égard. Puis après que vous m'en aurez fourni les preu- 
ves, je vous restituerai tout ce qui aura pu vous êlre enlevé des 



p. 44i d'après une copie du xvii« siècle, qui lui doDoe la dnlc de 1072. Il n'y a pas lieu 
de s'arrêter à cetlc date, évidernmeal erronée, el on doit s'en tenir 11 celle de 1077, 
que fournit la copie de D, Fonteneau (XXV, p. icj), faite sur l'original et qui offre 
toutes garaoties d'exaciitudc. 

{1) D. Fonteneau, XIII, p. iStj; Baaly, Hisl. des comleXf preuves, p. 870 (par 
extrait). Pcul-èire faulil placera la même date la concession faite par le comte d'un 
jardin à Saiul-Jean d'Angély (D, Fonteneau, LXIl, p. 59i)et surtout son assistance 
au don ([uc 3eaa Ammiial fit aux moines du moulin de l'Ile qu'il tenait d'eux en fief 
(D. Fonteneau, LXII, p. 601). 



GrY-r.nOFFUOY-GUlU.Al'MK 



3:î5 



hiens que possédait le comto Geoffroy d'Anjou rt qu'il vous aurait 
doniiéi!. H Le duc parlil, mais de l'île il'Aix il s'en fui à l'île d'Ole- 
ronelde là au châleau de Broue. Pendant deux jours, les moines 
allendirenlsa venue, enfin le troisième ils se décidèrent à alleràsa 
rencontre et dépèclièrenl deux d'entre eux qui furent le rejoindre 
à Broue et lui rappelèrent ses paroles de Montierneuf. Guy 
leur répondît en les invilanl h se rendre le lendemain, 23 mai, 
à Marennes, vu qu'il n'avail auprès de lui ni son prévôt ni les 
autres personnes à qui il avait donné rendez-vous pour le rensei- 
gner sur le fait des coutumes contestées. Les moines arrivèrent à 
Marennes avant qu'il fît jour. Ils altondirent longtemps. Enfin à 
six heures du malin le duc se leva de sa couche et ordonna que l'on 
préparât sa mule. Mais ceux qui le j;uetlaienl,elqui s'étaient tenus 
dissimulés jusqu'à ce moment, se présentèrent inopinément de- 
vant lui alors qu'il allait monter sur sa selle.A leur vue Guy-GeolTroy 
prit par la main son prévôt, qui devait l'emmener voir le bois d'En- 
cras, et se relira avec lui dans un lieu secret, puis dans l'église 
de Sainl-Sornin. Là, il assista à tous les offices, de prime à no- 
nes, et enfin il sortit de l'église, toujours accompagné du prévôt, 
avec un petit nombre de personnes, tant clercs que laïques. A cet 
instant les religieux de Montierneuf se représentèrent à nouveau 
en sollicitant une réponse à leur demande. Alors, le comte, con- 
traint de s'arrêter, leur avoua que c'était lui-même qui, pressé 
par la nécessité, au lieu de respecter la liberté des terres que sa 
mère Agnès et son second pèreGeoITi'oy leur avaient données, avait 
imposé sur elles de mauvaises coutumes. Bevenant sur sa faute, il 
déchargea de loules ces charges les domaines donnés à l'abbaye 
de la Trinité, puis, se penchant, il ramassa uo brin de jonc vert, 
caria maison avait été récemment jonchée, ainsi, dit le rédacteur 
de l'acte, qu'il était d'habitude de faire quand on recevait quelque 
personnage puissani, soit son seigneur, soit un ami. Il remit alors 
ce jonc aux deux moines, non comme un symbole de donation, 
mais comme la marque d'une rcslilution. Les religieux s'étaiit 
prosternés à ses pieds en témoignage de reconnaissance, il les 
releva avec bonté, lesassuranl que des faits semblables ne se renou- 
velleraient plus, elleur demanda do prier pour lui. Voyant dans 
quelles bonnes dispositions le duc se trouvait en ce moment, son 



336 LES COMTES DE POITOU 

prévôl Seniorel, qui l'avail suivi dans loules ses pén^grinalions, 
lui demanda les mêmes faveurs pour les religieuses do Sainles, 
ce qu'il lui concéda volontiers (1). 

Celle page de l'existence du ducd'Aquilaine, que nous avons tenu 
à reproduire en son enlier, est caraclérislique dans sa simplicilé . 
On y prend rhorame sur le vif et elle nous fait voir un Guy-Geoffroy 
lout aulroque celui que ses pan^-gyrisles ont à l'envi dépeint. 

A son retour de Saintonge, il se rendit dans le Talmondais, 
oii des difficultés sans cesse renaissantes attiraient sa vigilante 
atlenlion, A lu mort de Châlon, seigneur de Talmond, arrivée vers 
1074, une lutte ardente s'étail engagée entre les divers compôli- 
leurs à la possession de ce grand fief. ClKilon en avait Hé pourvu 
en vertu du droit de viage qui. après la mort de Guillaume le 
Jeune, advenue vers 1057, le lui avail fait éclioir on sa qualité de 
mari d'Asccîine, sœur de Guillaume. Jiien qu'à la raorl de Châlon 
sa femme fiVt encore vivante, Normand de Montrevault, époux 
d'Amoline, fille de Guillaume le Jeune, revendiqua Talmond du 
chef de sa femme, en invoquant ce même droit de viage (2). Ses 
prétentions, qui étaient fort problématiques du moment qu'Asce- 
line vivait encore, furent i-epoussées par les deux lits de celleci, 
Guillaume el Pépin. Les deux partis se firent une guerre achar- 



(i) Mêlais, Cart. saint, de la Trinité de Venddme.p. 60. l.e texte de Bcsiy {f/ist. 
des comtes, preuves, p. 377] porle, par nne erreur de copie, fa date de 1079. 

(a) La Boutclière s'csl Irompé quand, dans son éJilion du carlul.tirc de Talmond, il 
donne A ce persotmaqe le nom de Normand de Mourene!. I.a charte xlv du c«rtu- 
lairc {[pî'rï*^ i2ÎJ) porte liieu « Normannus de Mourcnel », mais il y a 1» une erreur de 
iranscriptioD, commise sans doute par le copiste du cavtulaire de liJ^a dont le volume 
imprimé est In reproduction. Il faut lire <t Normannus de Monrevel », ainsi qu'iJ 
résulte d'une cbarte du cartuiaire delà Trinitéde Vendôme où ce personnage csl appelé 
« Normandus de Monte ReLcllo ». Nous n'hésitons pas à reconnaître en lui un des 
Gis de Foulques Normand, sei|çneur de Montrevaull en Anjou, et de la veuve d'Horl, 
comicde Nantes; privé de l'héritajfc paternel en vertu du droit de viaçe qui fit passer 
Montrevault â Payen, l'un des frères de Foulqut's, it vint en Poitou et se maria avec 
la tille de riuillaumede Talinund. 11 semble, d'après ce que les textes nous apprennent 
fiurlui, qu'il aurait voulu invo<jiier à son proHl ce même drnil de viaf^e après la mort 
de Chûloo, oncle de sa femme. Son orig^tnc ani^fcvioe suffit |)our expliquer les préfé- 
rences de Guy-Geoffroy à son épard. Norniaud fut reconnu, sans nul doute avec l'ajv 
pur du comte, comme héritier de Châlon et eut la jouissance du Talmondais jusqu'à 
sa niorl; Pépin, iils de ChâloD, lui succéda. (Marclieg'ay, Cari, du Bas-Poitou, pp. 
91 el 93, prieuré de Fontaines ; Cart. de 7'a!//ii)/id, pp. 128, i3i! ) L'auteur récenl 
A'Essais historiques sur le Talmondais, M. Loquet, amplifiant sur l'erreur de La 
Bouletiére, désigne le seiçncur de Talmond sous le nom de Normand de Moureneau 
[Ann. de ia Soc. d'Emulation de la Vendée, iSqGj p. 144), 



GUY-GEOFFROY-GLlLLAbME 



337 



riée ; le pays, ravagé par rincenJie. fui lotaleaionl dévasté (I). Le 
comte, qui jouissait encore d'importantes possessions dans leTal- 
moiidais, semble avoir profité de ces compétitions pour garder 
entre ses mains le fief de Talmond après l'expiration de l'année 
pendant laquelle il en avait eu la jouissance en vertu du droit de 
radial, et il plaf^adeut chevaliers, Airautt des Forges et Pierre, 
fils de Mainard.à la têle du pays, comme gardiens, « cusiodes » (2). 

Dans ces contrées, cette situalionlroublée n'était pas restreinte 
à lasociété féodale, elle refînait aussi dans le monde religieux. Les 
moines de Sainte-Croix de Talmond disputaient à ceux de. la Tri- 
nilé de Vendôme la possession des revenusdes églises d'Orbestier et 
d'Olonne, arguant les uns et les autres qu'ils les tenaient di; la 
comtesse Agnès, qui les avail distraits de son douaire. Les deux 
gardiens, sur Tordre du comte, réglèrent une première difficulté 
au sujet de l'église de Saînt-Ililaire d'Orbestier. Celle-ci fut attri- 
buée en entier à Sainte-Croix de Talmond, mais les offrandes des 
marins entrant dans le port d'Olonne et celles des paroissiens de 
Noire-Dame d'Olonne furent partagées par moitié entre l'abbé de 
Talmond el Robert, moine do l'abbaye de Vendôme et gardien de 
ses domaines dans le Talmondais. Afin de faciliter la perceplion 
de ces droits, lîobert demanda ensuite à l'abbé de Talmond, 
Evrard, l'aulorisation de se construire une demeure dans le bourg; 
celui-ci refusa, lloburt en appela au comte, disant que l'abbé lui 
avait injustenienl enlevé la propriété de la moitié du bourg d'Olon- 
ne, Ciuy-GeofTroy se rendit dans le cliAteau-fort de Cur/.on el là, 
ayant pris sa demeure dans la maison de Thebaut Rede, il invita 
l'abbé de Talmond à venir le trouver et à se dessaisir de cette moi- 
tié du bourg. L'abbé, mis en cause, représenta que les moines de 
Vendôme invoquaient h tort, pour soutenir leur prétendu droit, 
une donation de la comtesse Agnès, celle-ci n'ayant jamais été en 
possession de coul unies ou autres droits dans le bourg d'Olonne. 
La cour du comte, composée de Pierre de Niort, de Josbert le 
Franc, d'Adémar Mala Capsa le Jeune el de Normand, lui donna 
raison . 

Mais le moine de Vendôme, battu sur ce point, se rejeta 

(1) Marchegay, Cart, du lias-Poitoa, p. gg, prîeurû de Fonlalnes. 
(a) Cari, de Talmond, p. laS. 

11 



338 LES COMTES DE POITOU 

sur un aiilre el demanda au comle de reconnaître les droits de 
son monastère à la possession do lu moitié du revenu des églises 
d'Olonne, qu'il avait reçu jadis en cadeau de la comtesse Agnès. 
Guy-GeofTroy y consentit volontiers, mais pour éviter toute diffi- 
culté dans l'avenir, il voulut que le fils de CliAlon, qui soutenait 
évidemment les prétentions de l'abbé de Talmond, joignit son 
apprubation ri la sienne el à celle qu'avait impliciteaient ou for- 
mellometit donnée Normaad de iMontrevault, qui vivait dans 
l'intimité du comte. Pour cet objet, il envoya donc vers lui Ai- 
rault Gaisscdenier , qui avait assisté au jugement de la cour ol 
Josbert le Franc (t).Maisra(îaire ne se termina pas si facilement. 
L'abbé Evrard prélendit qu'il tenait celte moitié des revenus des 
églises d'Olonne, de Guillaume le Chauve, fondateur de son mo- 
iiaslère. Un nouveau jugement s'imposait donc. 

Les parties furent citées h Poiliers,et, le 4 septembre 1078, il 
se tint une grande réunion dans la maison ronde de l'évoque. 
C'est le comte-duc lui-même qui dirigea les débals en pré- 
cisant leur objet el en demandant à l'abbé Evrard s'il pouvait 
produire des témoins ou une cbarte pour appuyer ses dires. 
L'abbé n'ayant pu fournir les preuves exigées, robjet du litige fut 
attribué 'i la Trinilé, mais Guy-Geoiïroy, pour éviter le retour de 
toute conlestation sur ce sujet, ordonna de rédiger immédiale- 
ment un acte relatant la décision de l'assemblée. Dans celle-ci 
siégeaient à côté de lui son fils Guillaume, l'archevêque de Bor- 
deaux, l'évêque de Poiliers, l'abbé de Noaillé, des clercs el des 
laïques en grand nombre (2). 

Ce n'est pas seulement entre eux que les établissements reli- 
gieux avaient à batailler pour s'assurer la possession de domai- 
nes dont les primitifs propriétaires disposaient souvent plusieurs 
fois, sans tenir compte de leurs premiers engagements el au gré 



(i) Cart. de Talmond, p. ia8; Méiaxs , Cari , saint . de la Trinité de Ven» 
dôme, p. 53, Dans ceUc dernière publicauon, la pièce que noua citons porte la date 
de vers ioû8;clle doit être rajeunie de dix ans; il q'^ a qu'A la rapproctier des autres 
lcx(câ (|uc nous arons cités pour se convaincre qu'elle est de mèmï' date, c'esl-à-djre 
de 1078. Kn outre t'cditeur de cette charte n'ea a pas compris lastgniiicalioa et il fait 
d'Airauh Guîssedenier le donateur de la moitié des églises d'Olonne, taudis qu'il s'agit 
d'une maintenue de possession par Guy-GeulTroy en faveur de la Trinité de Veudôiuc. 

(a) Mêlais, (^uH. saint, de la Trinité de Vendôme^ ?• 58; Besly, Hist. des com- 
tes, preuves, p. 3 59 bis. 



GUY-GEOFF!\OY-GUILLAUME 



339 



de leurs fantaisies ou de leurs passions du momenljls avaient sur- 
tout à lutter contre les em|ji<''Lenionts des seigneurs leurs voisins, 
et surtout contre les actes d'omnipotence des comtes reprenant 
d'une main ce qu'ils avaient donné de l'autre ou revenant pour sa- 
tisfaire leurs intérêts sur les actes de leurs prédécesseurs. Aussi, 
quand ils se croyaient lésés, et cela arrivait souvent, ne cessaient- 
t-ils de faire entendre leurs réclamations; du reste, il arrivait 
fréquemment que leur voix était entendue, grâce au concours de 
circonstances spéciales. C'est ainsi queFtmlquosle Normand tenait 
en fief du comte l'église de Saint-Pliilippe, et Saint-Jacques de Tal- 
lent, ancienne possession <^e l'abbaye de Saint-Maixent. Dans un 
de ses voyages, Guy-GeolTroy passa près de ce lieu où résidait en- 
core un moine du monastère dépossédé ; il était accompagné de 
Simon, qui futdepuis évèque d'Agen,de l'abbé de Saint-Gyprien et 
de son sénéchal Pierre de Bndier,et fut prendre son repasdansla 
maison du religieux à qui, sur son humble requête, il restitua le 
domaine usurpé en remettant symboliquement entre ses mains 
le couteau dont il se servait (I). 

Ceci se passait en 1078. Peut-être est-ce à la même époque qu'il 
rendit aux chanoines de Saiiit-llilaire Péglise de Ouinçay,dont 
les comtes ses prédécesseurs s'étaient injustement emparés et 
que possédaient en fief Giraud et Guillaume de la Trômoïlle ; 
pour donner plus d'authenticité à l'acte dans lequel il fit du 
reste comparaître son fils, il y traça lui-même sa croix (2), 

Peu après, le 15 janvier 1079, s'ouvrit à Poitiers une des plus 
importantes assemblées religieuses que l'on ait vu s'y réunir (3). 



(1) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p. 169. 

(a) lAédet, /Jociirnenls poar Saint' f/ilaire, I, p. gg, 

(3) Les historicas ne sont pas d'accord sur la daie qu'il convient de donner k ce 
coDcile. La chronique de Sainl-Aubind'AQger3(M3rchegay, (Jiron. des éjl. d'AaJuii, 
p. a6) le place en 1077, '*• fn^me année (|iie la chevauchée contre la Flèche. Maiâ 
d'autre part la petite chroaîi|ue de Saint-Florent de Sauinur (Marchesçay, Çhron. des 
éjl. d'Anjou, p. 18g) indique celle expédition cq 107b. Cette afl'airedela Flèthedura 
(jualrc aaa, de 1077 à 1081, et il n'y a donc pas lieu de tirer parti pour la dclcrmiua- 
lion de la date du concile des iudicalions Fouraies par les chroniques anircvines. La chro- 
nique de Saint-Maixent place le concile en loyij (Marcheway, Chron. des é'jl. d' An- 
fou, p. 4o6). Les auteurs du Gallia Christiana (II, col. iiljO) aupposeui qu'il s'est 
lenu deux conciles à Poiliers, l'un en 1078, l'autre en 1079. Telle câl aussi l'opinion 
de Rcdet, qui déduit d'une charle du carlulairc de Saini-Cyprien (.-l/v'i. hist. du 
Poitou, m, pp, 34a et 343, noie a) qu'une seconde réunion eut lieu à Poitiers après 
le concile de Bordeaux tenu au mois d'octobre loycj. De l'exitiuen attentif de ce docu- 



Uo 



LKS COMTKS DM l'OITOU 



Le léf^at du pape^ Hugues de Die, la présida. La leniie de ce con- 
cile emprunlail une imporlance parliculière à ce l'ail que le roi 
de France avail vivement cherché à y perler enlrave. Philippe 
avait écrîl au comte de Poitiers pour que celui-ci se prêtât h ses 
manœuvres el, d'autre pari il avail déclaré aux évêques du do- 
maine roya! qu'il les considérerait comme félons s'ils assistaient à 
des assemblées dans lesquelles les légats du pape auraient cher- 
ché à ternir son pouvoir el celui des grands du royaume, qu'il 
voulait habilement amener à faire cause commune avec lui. Mal- 
gré les efforts du roi, le concile eut lieu à la date indiquée, mais 
tous ses membres étaient loin d'être dans les mêmes senlimenls. 
Le légal arrivait avec des instructions précises ayant pour objet 
la réforme de quelques-uns dos nombreux abus dont souffrait 
l'Eglise, mais ces réformes atteignaient certains membres du con- 
cile qui se sentirent toucliés. Celaient entre autres l'archevêque 
de Tours el ses sulTraganls, les évêques de Uennes, du Mans et 
d'Angers qui cherchèrenl à s'opposer par la violence à l'accep- 
tcifion des [jroposilions que les évêques et autres membres du 
clergé du sud de la Loire, depuis longtemps travaillés par les 
légats et par les représentants autorisés de Cluny, accueillaient 
au contraire avec faveur. 

Le concile se réunit dans la cathédrale de Saint-Pierre. A un 
moment donné le désordre devint effrayant ; l'archevêque de 
Tours fil enfoncer à coups de haches par ses albdés les portes de 
l'église el la quitta avec ses partisans. I/agenl du pape, le frère 
Teuzo, avait été menacé d^» mort, aussi le légal, ne se sentant plus 
en sûreté, fixa une seconde réunion à Saint-llilaire sous la pro- 
lection immédiate du trésorier Joscelin, l'archevêque de Bordeaux, 



tnpnl noiia avons formi? noire conviclion qnf celte tilIéçBlîon ne repose que sur une 
erri'iir «Je jionctualion d;ins le le.Me du rarluliiire. Il s'agissait de dilficullés existant 
entre It-a refiyieiix de Mnrmoutier cl ceux de Saint-Hycrien au «ujel de la possession 
de l'île d'Ycu. Or, seton nous, voici ce que dit le pHssapc mal inicrprélc : Que l'nf- 
fairc de l île d'Yeu fui appelée devatil le cfmciJe de Bordeaux, qu'elle avait dtîjà été 
soumise à l'évèque de Poiliers, (mis au coucilelenu dans celle ville, et qu'à Bordeaux 
un archevêque, un évèquc el trois abbés s'occupèrent d'elle cl la renvoyèrent à l'évè» 
que de Poiliers; que devant celle juritliclion, cpii, 8cule,devaii en connaître, les lieux 
coolestés élont de stin obédience, il y eut encore des eniraves apportées par l'une des 
parlîfs cl qu'enliii 1 a (Fa ire fui juçée par le lëi^at Arné (jui ne voulut pas laisser vaine 
l\puvre de deux coaciles. Bien ponctué, le texte nous apparaît donc très clair cl ne 
laisse pas de place pour rcxislcncc d'un second concile de Poitiers à cette époque. 



GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 



3/i, 



qui faisait ainsi oublier les dissonlimLvnts qui avaient précédem- 
raenl exislé entrt^ eux (f). 

L'archevêque de Tours se ptV'senla ri*>remonl daus la nouvelle 
assemblée el insullalliigues deDiequi le suspendit immédialemont 
de ses fonctions sacerdotales et infligea le même eliâtiment à ses 
sufTrajj^anlselàunabhé qui s'étailjoinl âeuv.Nonobstautrabsencc 
de cesévÊqueselladéfeclionde quelques autres, parmilesquels on 
doit compter l'évêquedePoiliers, contre lesquels le légat demanda 
au pape de prononcer des peines disin'plinaires, la réunion put 
se terminer en paix el promulga dix imporlaiils canons de disci- 
pline ecclésiastique (2). Nous ne saurions dire si la situalion irré- 
giilière de i'hilif»pe fut l'objet des délibérations de l'assemblée, 
mais elle a'uccupa à tout le moins d'une affaire qui le touchait 
de près : le mariage de Foulques le Héchin, comte d'Anjou, 
avec sa parente, Ernu-nj^ai-de de lîourbon, dont la solution défi- 
nitive fut renvoyée au jugement du pape (3). 

(i) Le légat Huçucs lîe Die.sc conrormant servilement aux ms(ruclions prérises de 
Grétjûîre VII, mi>nlr<i une çrandc cnerçic duns la n-prcssion des nbus qui désolaieul 
r<"^-lisc de France. Mais, trop pi'ncln' des droits de rnutorilc souveraine qui lui »vail 
été départie, il lui arriva pnrfuis de dépasser Ui niesutc La convocation pur irnp fré- 
quenle des grands dif^niliiires eceIéAiiis(i>(ucs aux réunions ouverICH pnr le léi^.it sur 
Inus les poinls de la France dilt sj^énur plus d'un d'ealre eux; ainsi Joî>celin ne s'était 
pas rendu au concile de CU-rmont (enu le 7 aoi'it royi, el n'avait mt^me pas fait pré- 
senter ses excuses: Hui;^ues le suspendit de ses fonclious é[>iscopjdes ; le 10 septem- 
bre «077, s'ouvrit le concile d'Auliin : Joscelin ne s'y présenta pas, et le ié^^nt celte 
fois le suspendit de toutes fonctions sact'rtlntales, mais le pape ne ronfuina pas la 
décision de son représenlant, cl Joscdin, sans nvoir interrr(m|Jti son ministère, vint 
tran(]uilIciTienl en i07<) n^^isler au concile de Coiliersifter. </e,v historiftix île France^ 
WX , p.tii^; Miçnp, Pnlrtilnrjie lut., f-XLN'llI, col. 74'|). Le pape, au synode <le fé- 
vrier in78, av;iit pareitlemcnl levé l'interdit l.incé par le Ic^'al ati concile d'Aulini con- 
tre rnrchevcque de Tours, el nous croyotts ipic c'est cet acte de cooduscctidance Ac, la 
part du souverain poiilile qui rendit ce personnaiçe si arro^çnnl au concile de l'uitiera. 
Nous admettons, comme l'ont écrit certains l)i5toricDS,4ju*lluiï(jcs de Die se trouva au 
synode de 1078 où il défendit ses arles, mais, en 107*), il se coulcuta de cliarcjer le 
clerc Teuzci de la lettre où il tneltail le. pape au courant des faits jjraves qui s'étaient 
passés au concile; on se (is^ureraJt difticilemcnt que, sans autres inforniiilions, le 
pape eilt absous l'auteur de ces violences rpiarante jours seulement après les événe- 
ments (|ui viennent d'être rapportés. Nous ne saurions par suite jutopler Ira conclu- 
sions de l'abbé Delarc {S tint Gréfjoirc Y(l, III, p. 4o8) q«i plwce pour ce seul motif 
te roncifc de l'oiticrs en 107S, c'est, il nous semble, un ar^-ument conlraire. 

(2} Lnbbe, Concilia, X, col. 3O7 II est question de ce concile dans une lettre du pape 
du 25 novembre 1073, relative aux difliculiés pendantes entre les seififueurs de Saint- 
Paul el les clercs de Notre-Dame cl de Sainl-Oiner qui s'éinient récemment présentés 
au concile de Poitiers devant Hugues de Die, et dans une autre lettre du a8 juin 
1080, par laquelle te pape confirme l'exconimuDication prononcée contre (tosou, au 
concile de Poitiers, par Hugues de Die iLabbe, Concilia, X, col. 225). 

{%) Lnbhc, Cnnrilia, X. col. 3Gfi, 3(58, lettre du léf^at Ilujfues de Die au pape. 
D'uprès la chronique de Verdun, c*clflit le cinquième concile que prcsidail ce lè^at. 



LES COMTES DE POITOU 

Sans atlendre que les décisions diiconctlo fiisspnf promulguées 
par Grégoire VII, Juscelin sollicila If comte tlePoilou,en5aqijalil6 
d'abbé deSainl-IIilaire, d'appliquer son vin* canon k cet élablisse- 
meiil.Se rendanl à son désir, le comle-abbé défcndil d'admettre 
parmi les chanoines aucun fils de prêlre, de diacre, de sous-dia- 
cre ou de clerc, non plus qu'un bâtard, el fixa le nombre des 
chanoines à soixante. Il associa son fils Guillaume à cet acte qui 
tendait àréprimer un des grands abus deTéiioqne, alors que les 
membres du clerfîé réijulier clierchaient à ("aire de leurs dignités 
une possession personnelle qu'ils trouvaient souvent moyen de trans- 
mettre à leurs descendants (1). L'assemblée devait à ce moment 
être à peine dissoute; Hugjues de Die, qui l'avait présidée, ainsi 
que le dil expressément le comte, était sans doute parti avec la 
plupart des assistants, mais un certain nombre d'entre eux se 
trouvaient encore à l'oiliers elparmi eux on constate la présence, 
outre l'archevêque de Bordeaux et l'évéque de Poitiers, du légal 
Amé, assesseur d'Hugues de Die, du trésorier do Saint-Martin de 
Tours, des abbés de Monlierneuf, de Sainl-Martial de Limoges, 
de Saint-Jean d'Angély, de Sainl-Savin el de JNoaillé, du prieur de 
Saint-.^içolas et d'un grand nombre de seigneurs. 

Parmi les membres du concile nous croyons aussi pouvoir 
compter Richard, archevêque de Hourges, qui dut contribuer à 
faire conclure entre les chanoines de Sainl-Ursin de sa ville 
archiépiscopale el ceux de Sainl-llilaire un acte de confralernilé 
en vertu duquel ces derniers accordaient aux chanoines de Sainl- 
Ursin, qui leur avaient fait cadeau d'une croix d'or pour le grand 
aulel de leur église, une prébende dans leur chapitre à laquelle 
était allaché le revenu de deux églises du]diocèse de Bourges. Ces 
conventions furent passées à Poitiers le 13 janvier 1079, deux 
jours avanl l'ouverture du concile, et sont signées de Guy-Geof- 
froy el de son iils Guillaume (2)^ 



(i) Hédet {Doc. pour Saint-IIilaire, I, p, g8) a douné A ccl acte, (]ui ne porte pas 
de ciale, celle indécise de 1078 ou 1079. Le Gadia (II, instr., col. 271) penche pour 
l'année 1078 ; il en serait de mémo de Eicdel iiuî place le concile de Poitiers au 15 jan- 
vier 1078. D. Fonteneau (X, p. 363) ne se [ironunce pas entre les deux dates ; quant 
à nous, avant formellement adopte celle de 1073 pour la tenue du concile, nous som- 
mea furcémcnl amené à placer durant la même année le «liplAuic Je Guy-GeolTroy. 

(2) Rédet, Doc. pour Sainl-Hiluire, I, p. loo. Cet acte nous paniil .ipporler un 
nouvel ars;umeDl eu faveur de ratlribulion de la date de 1079 au cuttcile de Poitiers. 



Gin'-GKOFFROY-GLILLAUME 

Toutes les questions que le pape avait à cœur de voir régler 
n'avaient pas rcru leurs solutions h l'assemblée de Poitiers, aussi, 
pour les hàler,fîl-il convoquer celte même année 1079 un nouveau 
concile à Bordeaux. Celui-ci s'ouvrit dans cette ville le 14 octo- 
bre, sous la présidence d'Ame, évoque d'OIoron,qui avait rempli 
à Poitiers le rôle d'assesseur auprès d'Hugues de Die, lequel rclln 
fois passait au second rang ; au nombre des assistants, on trouve 
Aymar, le nouvel évêque d'Angoulème^ frère du précédent évo- 
que, Boson, évéque de Saintes, Uaymond, évèque de Bazas, 
Pierre, évêque d'Aire, et l'abbé de Saint-Jean d'Angély. Le duc 
se présenta devant l'assemblée, sollicitant de ses membres leur 
assistance dans ses défaillances et les priant de lui indiquer quel- 
que bonne œuvre à faire pour racbeler ses fautes. Boson saisit cette 
ouverture et lui demanda de vouloir bien établir des religieux ù 
Saint-Iiutrope, église de sa ville épiscopalequi était tombée entre 
des mainslaïques et se trouvait dans la féodalité de Cbàlon, vicomte 
d'Aunay. Ce dernier, qui avait accompagné Guy-Geoffroy, donna 
sans retard son assentiment à la fondation qui devait se faire aus- 
sitôt et le duc déclara que des moines, qui auraient charge de prier 
Dieu pour lui elles siens,viendraien( s'installera Sain t-Eutrope (1). 

Malgré la mission spéciale donnée aux membres du concile 
d'avoir à régler les dil'licullés pendantes entre les établissements 
religieux ou leurs rapports avec des particuliers, il y eut plusieurs 
aiïaires auxquelles l'assemblée ne donna pas de solution et qui 
lurent renvoyées ;i la décision du légat tVmé, en particulier celle 
relative à ta possession de l'île d'Yeu qui divisait les religieux de 
Marmoulier et ceux de Saint-Cyprien de Poitiers (2), et la con- 
testation entre Géraud de Corbie elles moines de Maillezais. 
Pour l'intelligence de celle dernière il nous faut revenir quelque 
peu en arrière. 

Un jour, Guy-Geoffroy rentrait dans la ville de Poitiers par 



(i) Bfsly, ///«/. (les comtes, preuves, p. 38o. Une (tharJe du cnrlulaire de Saint- 
Seurin (p. i4) HÏt^^nale deux conciles qui auraient été tcuus successivement à Poitiers 
et à Bordeaux, ce dcruier présidé par le léçal Amé. Cet acte porte la date de 1070, 
mais il y a lieu do suppléer Je cliifFre 9 omis parle fait d'une erreur inalérieile; Tan- 
néeioyt) est du reste indiquée par l'énoticc du chiffre II pour lindicliou, lequel est celui 
de l'iDdiction correspoDd."int à l'onuéc ii>79. 

(a) Cart. de Sainl-Cijprien, pp. 34* cl 343. 



m 



LES COMTES DE POITOU 



une porle lorsqu'y p(^nétraienl par une aulro neuf religieux con- 
duits par un d'enlre eux, alors âgé d'environ soixante ans. Les 
deux groupes se renconlrèrenl; le comte, à la vue de ces étran- 
gers, s'informa qui ils étaient. Leur chef, Géraud de Corbie, lui 
apprit qu'ils sortaient du monastère de Sainl-Méclard de Soissons 
dont il èlail at)l)é, et que, désireux de fuir le bruit du monde, ils 
cherchaicrU un endroit solilaire où ils pussent vivre en paix. Le 
comte leur demanda dese fixer dansses étais. Kn cet insjfint inter- 
vint le prévôt de Eîordeaux, Haoul, qui dit à Guy qu'il connais- 
sait un lieu propice pour cet objet; tieureux de voir son désir 
exaucé, le comte confia les voyageurs à son prévôt, déclarant 
qu'il leur concéderail le domaine indiqué si celui-ci élait à leur 
convenance. Le pri^vèt les emmena au lieu dit le llaul-Villiers,sis 
dans l'Enlre-deux-mers.elieur montra une pelileégliseconslruite, 
non en pierre mais en terre, autour de laquelle les ronces et le 
fouillis de bois s'élaienl tellement accrus qu'il était impossible 
d'en a[iprocher sans employer le fer. Le lieu philà l'abbé et à ses 
compagnons et ils résolurent do s'y fixer (1). 

Ceci se passait à la fin de l'année 1077. iMais le domaine 
n'était pas aussi abandonné qu'il y paraissait. Un certain Auger 
de Rions, qui s'en disait alors possesseur, le leur abandonna 
volontiers, mais cet acte souleva promplement une énergique 
proleslation. Auger ne jouissait que de la moilié de l'alleu de 
liaut-Villiers ; l'aulre moitié élait divisée enlre plusieurs person- 
n('s, parmi Icsqijellcs se trouvait une dame de (Juîlres, nommée 
Hermengarde. Crlle-ci avait concL'dé sa porlion à un religieux de 
At.'iillezais, qui voulait y vivre on solilaire et y avait construit la 
petite église qui existait encore sur les lieux, â'élant déplu dans 
sa résidence, il l'avait momentanément abandonnée, maïs quand 
il vil qu'Ilernit^ngarde, aussi bien que les autres possesseurs de 
lalleu, l'avaient donné sans réserve à Géraud, il s'en fui porter 
plainte à son abbé. Celui-ci, s'élanl rendu au concile de Bordeaux, 
revendiqua pour son monastère la concession d'Hermengardo. 
Le nouveau délenteur se tourna vers le légiil et surtout vers le 
duc d'Aquitaine qui l'avait amené en ce lieu, afin que ceux-ci 



(i) Butland., Acla sancL aprilis, 1, pp. 4i9 e^ ^^' 



Ginr-GEOFFROY-GUILLAUME 

obtinssent de l'abbé de Maillezais l'abandon des biens contestés. 
Ce dernier ne voulut pas prendre sur lui de décider de l'alTaire, 
et se retrancha derrière ses religieux dont il désirait avoir l'avis ; 
après le concile,, le légal dut se rendre à Maillezais, où, sur ses 
instances, les moines firent l'abandon de leurs droits. C'est sur ce 
domaine que Géraud éleva son monastère de la Grande-Sauve (1). 

Au rclour de Bordeaux, Guy-Geoffroy passa par Saintes avec une 
nombreuse suite dans laquelle se trouvaient Améleléf^atel Hugues 
le vicaire du pape,Joscelin, archevêque de Bordeaux, fîoson, évoque 
de Saillies, le viconilo Chàlon et autres. Aléard de Morlagne, qui 
était pour Tinslant délenteur de Sainl-Eulrope,en ft l'abandon au 
comte en présence de ses compagnons et de plusieurs nolabies 
habitants de la ville(2). 

L'abbesse de Notre-Dame de Saintes ne pouvait négliger de 
profiter de la présence du conile-duc et de ses bonnes dis- 
positions ; elle se fit accorder par tut plusieurs privilèges, con- 
cernant des colons ou des collibertsde sa dépendance et elle lui 
tu déclarer en particulier qu'il ne pourrait exiger de ces hommes 
aucun service militaire en dehors de la Saînlonge, à moins qu'il ne 
fill en danger de perdre quelques territoires (3). 1! se peut que; ce soit 
à la même époqueque Guy-Geoiïroy ail concédé àla même abbaye 
un certain terrain confinant à l'église de Saint Sulpice (4) et 



(r) l^carh, /fisl. de Maillesnis, preuves, p. 222; GaUia Christ., instr., col.3i4< 
Les nuleurs du Gnllia ne soiil pas fixés sur la Fondation de la Sauve qu'ils placent 
en 1077 ou en 1080; la prciiiicTc dala ust fonrain par la chronique de Siiinl-Maixcot 
\[t, /(iij) et nous la leuons pour cvacle. En effet la prcniièrc pierre tlu tiiûnîisltîrc ayaiil 
clé posée le M niRi 1080 cL Taulcur de la vicdesainl (léraud, (|uL riipporle ce fait, 
ayant dit qu'il eul lieu deux ans après l'arrivéD du saint et de ses conipaijiions à la 
Sauve, on ne saurait admetlie levaclilude d'un nuire passage de la nièrne vie où il 
est raconté que celle aiTivée eul lien le ay orloltre 1079 II y a «iarm cet énonce une con- 
fusion de date très nalurflle, cl il u'yannlfe léniérilé « aiimeUro «jiie les négociations 
quVniania saint Géraud pour se faire abandonner le territoire de llfiiit-Villiers et ses 
Cùnlealnlions arec les reliq'icux de Miiilleziiis aient duré deux années au bout des- 
quelles il fil construire son monastère. Nos conclusions au sujet de la Fnndalion de 
l'ablKiye de la Sauve sont rn «lésaccord avec les opinions de l'ulustrc {llisl,de Gnil- 
ianme IX, p. i5o) el de Tal/bc Ciiot de la Ville (flist. de la Grundu-Saiwe. 18^71 
I, pp. 242, 269) qui placent rcntrevue de Géraud avec !c comlc de Poitou et son arri- 
vée à la Sauve à la Hn de l'iitince (079; les documents dont nous avons fixe les dûtes 
nous paraissent établir que ces faits se sont passés deux anuces plus l()l. 

(a) Besly, /fisf. des rondes, preuves, p. 38i. 

(3) Ciirt . df. lYolre-Duine de Sainlea, p. 54- 

(4; Cart. de Notre-ÙMne de Saintes, p. 90 ; cet acte oe peut se placer qu'entre 1079 
el 108 t. 



S4« 



LES COMTES DE POITOU 



quVil ail ordonné à Guillaume de Fors, son prévôl de Saintes, de 
restiluer aux religieuses la dime dont elles jouissaient jadis sur 
le moulin du gué de Beis(l). 

Mais le comte n'était pas au bout de ses concessions. L'évêque 
de Saintes voulut en avoir sa part et s'ingénia pour faire rentrer 
dans le domaine religieux un bien qui en avait été autrefois 
détaché. Des chevaliers étaient en possession d'une église de sa 
ville épiscopale, Sainl-Serènc;il l'a leur fil enlever par Guy-Geof- 
froy, lequel en lit don au chapitre de Saint-Vivien de Saintes que 
Boson favorisait parliculièremenl. Le comle confirma tous les dons 
que l'évoque avait précédemment faits à ces chanoines, et yajoula 
la dîme de ses moulins établis auprès du ponl, avec un terrain 
pour en établir un, s'il le leur c-onvenail, ainsi que toutes les cou- 
tumes el ce qui pouvait dépendre de son droit seigneurial sur le 
monl de Saint-Vivien el de Saint-Serène (2). 

On retrouve lecomle-duc à Bordeaux le 20 juin 1080(3); les 
travaux de construction du monaslère de la Grande-Sauve venaient 
de commencer, et tout annonçait que la création de Oéraud de Cor- 
bio, définitivemenl consliluée, allait pouvoir prendre place parmi 
les établissements similaires derAquitaine ; Guy-Geoffroy nepou- 
vait rester indilTérenl à la croissance decelle œuvre ù la naissance 
de laquelle il avait présidé, aussi, dans ce jour du 20 juin, en 
présence del'archevêque Joscetin, de Cenlulle, vicomte de Béarn, 
du vicomte Aimeri, de son neveu Eudes, de Baudouin de Dun el 
aulres,afrranchil-il le monaslère de la Grande-Sauve de louto domi- 
nation temporelle qui pourrait être prétendue par qui que ce soit 
sur ses domaines, lui donna la cour de Brajac pour couvrir la dé- 
pense du luminaire de l'église, el de plus, sur aaprière, il décida 
Guiltaumede Blanqueforlel Guillaume Hélie,viguicr de Bordeaux, 
à lui faire des dons imporlanls. 

Il n'est pas probable que le duc ail résidé à Bordeaux jusqu'à 
l'ouverture d'un nouveau concile qui se linl comme l'année pré- 
cédente au mois d'octobre ; il est à croire qu'il rentra dans l'in- 
tervalle àPoiliers elque c'est alorsqu'ilsigna,ensa qualité d'abbé 



(t) Ciirl. lie iVolre-Dame de Saintes, p. 98. 
(a) Besly, Ilisl. des co/ntes, preuves, p. /167. 
(3) Galtia C/irial., II, instr.. col. 27^. 



GUY-GEOFFROY-GUILL AUME 



347 



de Sainl-IIilaire, la concession du domaine de Longrels en Bour- 
gogne, faite par le chapitre à des cbanoines réguliers (J). 

La rf^imion de Bordeaux fui extrêmement nombreuse et il n'est 
pasindifTérenl de relever les noms des principaux assistants: c'é- 
taient Am6 et Hugues, légats du Saint-Siùge, Joseelin,arrliGvAque 
de Bordeaux, Haoul, archevêque deTours, Guillaume, archevêque 
d'Auch, Boson, évêque de Saintes, Aymar, (5vêque d'Angoulômc, 
Guillaume, évêque de Périgueux, Raymond, évêque de Bazas, 
Huj^'ues, évêque de Higorre, Donald, évêque d'Agcn, Pierre, évo- 
que d'Aire et de nombreux abbés,entre autre ceux de Sainl-Jean 
d'Angély, de Maiilezais, de Saint-Cyprien de Poiliers, de Saint- 
Julien de Tours, de Nanleuil et de Charroux. Celle imposante réu- 
nion de dignitaires ecclésiastiques élait motivée par limporlance 
d'une question que les légats avaient portée devant elle; il devait 
y être pour la dernière fois parlé deBérenger,au suji^l de qui l'a- 
paisement se faisait peu à peu dans le duché d'Aquitaine. L'archi- 
diacre d*Angers, régulièrement cilé,se présenta devant le concile, 
reconnut publiquement ses erreurs et se réconcilia dérmilivemenl 
avec TEglise (2). 

A la même assemblée fui déposé Hugues, abbé de Sainl-Li- 
guaire(3), et enfin il y fut discuté quelques questions Iiligieusos,en 
particulier la réclamation faite par les moines de Charroux contre 
la donation de l'église de Varaise, qu'Arnaud, seigneur de ce lieu, 
avait précédemment transmise à l'abbaye de Saint-Jean d'Angély. 
L'abbé de Saint-Jean, confiant danssa bonne cause, se présentaseul, 
n'ayant que ses moines avec lui; Fulcrand, abbé de Chn.r- 
roux, étail accompagné de son frère l'archevêque de Tours, d'Eu- 
des, frère d'Audebert comte de la Marche, et autres ; malgré 
l'appui de ce brillant entourage, il perditson procès, et Varaise fui 
adjugé à Sainl-Jean (4). Quant à Guy-Geoffroy, il confirma solen- 
nellement le 6 octobre l'acle de franchise et de liberté qu'il avail 
accordé à la Grande-Sauve le 20 juin précédent et après y avoir 
apposé sa croix il réclama la môme faveur des membres du con- 



(i) Rédcl, Doc. poar Saint-Hilaire, I, p. loa. 

(2) Marclie^ay, C/tron. des èyl. d'Anjou, p. 407. Saîût-Maixcnl; Labbc, Conci- 
lia, X, col. 38 1. 

(3) Marcbegaj, (lliron. des égl. d'Anjou, p. t\o-j^ Saiol-Maixent. 

(4) D. Fonleueau, I.XII, p. G69. 



348 




LES COMTES DE POITOU 



c'\\e. (1). En reconnaissance de sos bienfaits, l'abbé el les moines 
dt'^cidèronl qu'à l'avenir il y aiirail loujours mémoire du duc dans 
leurs prières, que chaque semaine il sérail chanl»^ pour lui une 
messe spéciale, el qu'en souveîiir de sa cliarilt* une prébende 
monacale sérail quoli«liennemenl délivrée aux pauvres, le toul à 
porpéluilé. Pour donner loute garantie a leur décision les moines 
eti (îrenL Iranscrirole lexlo sur deux feuilles de parchemin dont 
Tune, destinée au duc, fui sansdoule remise à son cousin Hoberl 
le Bourguignon qui ussisla à la délibération des religieux de la 
Sauve (2). 

Le décembre, le duc élail à Saint-.Maixenl,soil qu'il rentrât 
» Poiliers, soil, au contraire, qu'nprùs avoir fail un courl séjour 
dans sa principale résidence il s'aiheminâlvers Saintes, où devait 
se Icnîr un nouveau concile. lluy-dcotTroy, nous l'avons vu, ne 
se gênail pas pour disposer de domaines qui ne lui appartenaient 
pas.loul aussi bien qu'il mellail volontiers la main sur ceux qu'il 
pouvait s'approprier sous des prélexles plus ou moins plausibles. 
Il semble qu'à une certaine époque il ait marqué de l'aigreur à 
l'égard de l'abbaye de Sainl-Maixeul. On ne saurait en effel dire 
s'il y a eu autre chose qu'une simple coïncidence entre son avène- 
ment en I0;)8 au comté de ï*uHou et le renoncement vers la même 
ilate par Archenibaud âsasilualion d'abbé ; nous inclinonsâ croire 
qu'il avait peu de sympathie pour le confident de sa mère et c*esl 
l'abbaye qu'il dirigeait qui dul porter la peine de sa rancune. 
Après la mort d'Agni-s it avait, entre nulres acles, enlevé aux 
moines la moitié du péage de la vîllo de Sainl-Maixeul qui leur 
avait été concédé vers 1045 par Giiiltaumi* Aigret cl Agnès, moyen- 
uanl le don d'un cheval valant oOOsous el d'une somme de 300 sous 



(i) Cirol de In ViUe, i/tsl. de la Grande-Sanve, I, pp. !\^'\, ^g5. 

(2) Gallia Christ., Il, in^lr., col. 274. Cel arlp ne pcrinel p.ia de douter de la le- 
nue d'un concile h Itonlcanx en 1080, dnie indicpicc du reste par Ia chroni(|(ie de 
Sainl-Miùxenl ; quant à l'assemblée de 1079, rejnlér par divers historiens que niellait 
iD défianre l'indicilioii dti tiiuis d'dclfjbre.jKnir l'une et l'aulre de ces réunions, elle 
rsl élnblie, non seulrinent |>ur les textes t|iie iiodh nvons publiés, niiÛH encore par ce 
fail ))u'un iicle édité diins le» Arch, liixl. tlf la (îirunde, XV', p. aS, iniiiqiie cx~ 
(Tesst'tnenl ipjc l'cvéïpH! »]e Uazas.Rrtyrnond II, <pii assisl.i avec ses clercs à la libéra- 
tion de Saiiit-Kutro[ie du joiitf laïque, se Irotivrtil im concile de lîordeniix île l'an 1079; 
lie plus poui' lyw: saint Ticraud ait ;>ii j'oscr au ut')is de mai loSo la première pierre 
de la firandc-Siiuvc, il fiillait h tonte force ipie la p )sscssioQ du terraiu où devait s'é- 
lever le monastère lui ait été reconnue, ce qui se fît en vertu de la décision du con- 
cile de 1079. 



GLnf'-GEOFFROY-GL'FLLAUME 



en argenl. Pour juslider sa brutale façon d'agir, il avait argué 
de ce qu'il n'avait pas donné son consenleinenL à ce âon ; puis, en 
1078, il fut chargé ou se cliargea lui-même de rélablir l'ordre 
dans le monaslère où Fabbé do Saini-Iiiguaire voulait faire pro- 
céder à l'élection frauduleuse d'un abbé. A cet elTet, il imposa 
au choix des religieux un moine de Marmoutier, Anségise, qui 
loutefuis ne fut ordonné abbé que le 21) septembre 1080. Pour 
amener les moines à condescendre à ses désirs, il leur promit de 
revenir sur sa spoliation et de leur restituer tout ce qui avait fait 
partie delà donation de son frère, mais quand arriva le momentde 
s'exécuter il s'y refusa absolument. Sur ces entrefaites, un nommé 
Foulques, qui tenait le péage de la ville, élant venu à mourir, le 
comte manifesta l'intention de disposer de celui-ci à nouveau sans 
tenir compte des droits des religieux. Dans celte extrémité, ceux- 
ci jugèrent plus expédient de s'imposer un sacrilice et, pour «éviter 
toute avanie à l'avenir, ils versèrent k Guy pour s'assurer ce |)éage 
2200 sous et plus. Toutefois, instruits par l'exemple du passé, 
ils pi'irent celle fois toutes leurs précautions ; Guy-Geoffj'oy 
apposa sa croix au bas de l'acte de restitution et le déposa lui- 
même sur l'autel de saint Maixenl d'oii deux religieux l'enlevèrent. 
Enfin le février suivant (I081\les moines se rendirent à Poitiers 
et firent confirmer la charte par le jeune Guillaume, fils du 
comte, lequel, lui aussi, y apposa sa croix (i). 

De Saint-Maixent, Guy avait poursuivi son voyage vers Saintes. 
Dès son arrivée les religieuses de Notre-Dame le sollicitèrent de 
donner son assentiment à la restitution que leur faisait Francon, 
ancien gardien du capitole de la ville, dont à ce titre il s'était 
dit le seigneur et avait voulu agir comme tel, de biens qui leur 
avaient été jadis concédés par le comte Geoffroy d'Anjou et que 
Francon s'était fait remettre, sous prétexte qu'ils avaient fait par- 
tie de son propre héritage. Son dôsintércssemenl avait pour cause 
l'enlrée de sa lille Abeline dans la communauté, aussi le comte en- 
Ira-L-il pleinement dans ses vues et, non content de lui donner son 
approbation, il lui permit, en outre, de disposer en faveur des re- 
ligieuses d'un moulin sur la Charente qu'il tenait de lui en fief (2). 

(i) A. Richard, Charles de Saint-Mai xent, I, p. 75. 

(3) Cari, de Notre-Dume de Saintes, p. ^2. Au bas Je la charte de doaalioa, aprèi 



35o 



LES COMTES DE POITOU 



Le concile de Saintes ne sembifi pas avoir pu au sujel des alTaires 
de ri''glise en général l'imporlancede celui de Poitiers et ne pro- 
mulgua pas de canons, mais ses membres eurent à s'occuper de 
f,'raves queslions de discipline ecclésiastique, inléressanl non seu- 
lement le pays aquitanique,mais encore des régions qui en étaient 
fort éloignées. Nous pouvons d'après des documents qui y ont trait 
y constater la présence des archevêques de Vienne, de Bourges, 
de Tours et de Bordeaux, des évêques de Langres, de Bazas et 
d'Angoulèrae, ainsi que de nombreux abbés. Il était présidé par le 
légal Amé, assisté d'Hugues de Die, ainsi que cela s'était passé à 
Bordeaux (I). 

(iuy-GeolTroy vint donc dans celle solennelle assemblée et à la 
sollicitation des légats il compléta l'œuvre qu'il avait ébauchée 
en 1079. 11 avait bien alors retiré des mains laïques l'église de 
Sainl-l^ulrope oh reposaient les reliques de l'apôtre des Santons, 
toutefois il ne semble pas que, malgré sa promesse d'en faire le 
centre d'un établissement religieux, la situation se fût au fond 
beaucoup modifiée : le détenteur précédent était bien dépossédé, 
mais l'église était restée entre les mains du comte. Or, en même 
temps que Guy-Geolfroy, se trouvait à Saintes Hugues, l'abbé de 
Cluny, qui avait déjà obtenu tant de faveurs de lui. Il en sollicita 
une nouvelle et se fil donner l'église de Sainl-Eutrope en toute 
propriété à la seule charge d'avoir à payer i\ l'église mère, c'est- 
à-dire àja cathédrale, un cens annuel de cinq sous pour bien 
marquer la sujétion de celte église envers l'évoque et les cha- 
noines de Saintes qui avaient donné leur assentiment k la donation. 
L'acte fut confirmé par les deux légals avec toute l'autorité qu'ils 
tenaient de leurcaractèreaposlolique; de sonc5téChâlon, le vicomte 
d'Aunay, vint à son tour renouveler son précédent abandon. Puis 



la croLx du comte Guy, se trouve celle d'un (ëmoia du Doiti de Richard, qui sembla 
être désigné comme 8on frère: « Sîg^num Ricardi -f- fralris ejus. ?> r.'csl ainsi que l'a 
compris l'nbhé Grasiiier {/l., p. 223J, mais cette nolioQ est absolunienl fausse, Guj- 
Geoiïroy étant le dernîei" vivant des cnfauls de Guillaume le Graad, dont aucun n'.i 
porté te nom de Richard. Dans celle menlioa insolile il n'y a lieu de voir que la fa- 
çon défectueuse dont l'auteur du cartulairc a transcrit les noms qui se trouvaient au 
bas de la charte originale ; il a placé le nom de Rîchiinl après celui du comte Guy, 
taudis qu'il aurait dû véritablement venir après celui du donateur Francoo, qui a été 
maieDCoatreuaeiDent mis le dernier. 

(i) Arch. hisl. de la Gironde, V, p. lot, d'après le cartul, de la Réulc, acte du 
8 iauvier io8i, 



GUY-GEOFFROY-GUI LI.AUME 



35 1 



• 



le H janvier Î081, pendant la lenue du concile, le comte se 
trouvant dans une chambre dépendant de l'église de Saint- 
Kulrope, remtl lui-même à l'abbé de Cluiiy la charte qui monu- 
menlait la donation (1). 

Il esl probable que de Saintes le duc se dirigea vers le midi. 
Il ne se trouvait assurément pas à Poitiers le 6 février, jour où 
le jeune Guillaume» son fils, apposa sa croix au bas de l'acte que 
lui présentèrent les moines de Saint-Maixent et où l'on ne voit 
guèresà côlé du jeune prince que deux fidèles de son père, Aude- 
berl, comte de la Marche, et Huguos,prévôt de Poitiers, qui étaient 
assurément préposés à sa garde (2). Mais on constate dans le cou- 
rant de l'année sa présenceà Bordeaux, on un grand seigneur gas- 
con, Olto de Montai, s'était rendu pour assister à une assemblée 
que le duc y avait convoquée et qui y mourut (3), Cet appel fait 
par le duc aux barons du midi n'avait pas seulement pour objet de 
régler les affaires qui pouvaient être portées devant eux, il voulait 
de plus s'assurer leur concours pour mener à bonne fin une entre- 
prise destinée à accroître encore son prestige. Sanche, roi d'Ara- 
gon, avait demandé en mariage pour son fils Pierre, Agnès, fitle 
de (luy-GoolTroy et d'Audéarde. La jeune princesse avait alors 
neuf ans et le mariage ne pouvait devenir effcclifquc plusieurs an- 
nées après sa conclusion (4) ; pour parer à toute éventualité et 
empêcher â'ilétait possible ce qui étaitadvenu de l'union delà fille 
de Malhéode avec Alfonse de Caslille qui avait répudié sa femme 
enl077jle duc voulut entourer celle-ci delà plus grande solennité; 
il fil, en conséquence, choix de douze barons pris dans l'assem- 
blée et les envoya en ambassade auprès du roi d'Aragon, avec 
l'inlenlion évidente de donner par leur présence plus d'autorité 

(i] Bruel, Chartes de Clnny^ IV, p. 715. L'acte ne porte pas de dale d'année, mais 
SCulcrueDt le chifTrc de l'iodiclioa qui esl marquée iv et qui se rapporte rêellerneot à 
l'anuée to8i. Labbe, dans ses Concilia (X, col. 397), dit (joe le syuode de Suiules fui 
célébré en luSu, luaiii cette aaserliuû esl déuiuutie tunt par cette indication spéciale 
de l'indlctioii qui se lilduns la charte de l^tiioy t|uc par liicle publié dans les Arch. 
Itist . delà Gironde, cilé à la paye prccétieate nule 1, qui est du 8 janvier 1081. 

(a) A. Hichard, Chartes de Saint-Maixent, I, p. lyS. 

(3) Brulail», Cari, de Sainl-Seurin, p. j8; Bcsiy, /Jist. des comtes, preuves, 
p. 385. 

(4) Guillaume, le Bis ataé de Guy-GeofFroy, étant ué le as octobre 1071, sa sœur ne 
put veuir au monde qu'à lu fin de l'année 107a; en 1081, elle devait donc avoir au plus 
neuf ans. 



LES COMTES DE POITOU 

au pacte qui allait être conclu ; h mariage dfi Pierre e( d'Ag:nès 
ayant eu lieu, nous devutis en conclure que la mission des barons 
eut un plein succès (1). 

Le s<''jour de Guy-Geoffroy dans le midi nous paratt avoir 
aussi eu pour résultai darrèler le cotnlo de Toulouse, Guillau- 
me IV, dans la voie dangereuse pourluioù il semblait vouloir s'en- 
gager de nouveau. Bien que son père Pons I" fût mort en 1000, 
c'eslseuleraent vers l'an 1079 qu'il fit avec son frère, Itaymood de 
Saint-Gilles, le partage définitif de leur magnifique succession. 
Jusqu'alors il n'avait porlé, comme ses prédécesseurs, que le litre 
decomle de Toulouse, ou encore celui de comle palatin que Pons 
s'altribua en I0o3 dans la charte qui confirmail l'union de l'ab- 
baye de Moissac à celle de Cluny (2). 

Uès qu'il se vit réellemenl à la lête de l'importante portion des 
domaines patrimoniaux qui lui avait élé dévolue, il manifesta 
d'aulres visées. Le 15 mai de l'année 107D ou 1080, il délivra 
à Tabbaye de Sainl-Pons de Thomières une charte qui avait pour 
objet de la mainlenir dans toutes ses possessions et il rappela à 
ce propos que ce monastère fut fondé par «l'ancien duc et comte 
des Aquitains nommé Pons (3) ». Dans cet acte, il s'inlitulail 
•comte et duc. par l