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Full text of "Histoire Des Girondins Et Des Massacres de Septembre D'après Les Documents Officiels Et Inédits"

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) 




li 



- > >,. #,...^ 










HISTOIRE 



DES 



GIRONDINS 



ET DBS 



MASSACRES DE SEFTEMBRE 



I 



Paris. — linprim^ chez Bonaventure et Ducessois, 
55, quai des Augustins. 



,^4^ HISTOIRE 



DES 



GIRONDINS 

BT DBS 

MASSACRES DE SEPTEMBRB 

D'APRES LKS DOCUMENTS OFFIGIELS ET INEDITS 
AtKMWipun^ft d0 plnstoon ftio iliwllo 

M. A. QRANIER DE CASSA6NAC 

A. 

DBPDTE AU OOan LEOlSLATir. MBMBAK DU CUN9BIL GBNBKAL DO OBB8 



TOME PREMIER 



-^^^^^ 




PARIS 



E. DENTU, EDITEUR 

LIBHAIRB DB LA SOCI^TB DBS aSNS DB IBTTllBS 

Poltis-Roysl, 13, galerie d'0rl6ans. 

1860 ^ 

Toua droiti reserfet. 



I^A.H 



•\^-^ 



C^ 



.s^" 






Le titre de ce livre f era probablement naltre cette 
qaestion dans Tesprit du lecteur : 

€ Comment peut-il se faire que le nom des 
Girondins soit associe aux noms des assassins de 
Septembre, et que Thistoire d'un grand parti soit 
mfelee k I'histoire d'un grand crime ? > 

La lecture du livre repondra a cette question, 
et r^soudra ce probl&me. 

Pris comme homme, chaque membre du parti de 
la Gironde aurait recule d'horreur devant Tid^e 
de faire massacrer, a prix d' argent, par quelques 
bandits, environ cinq cents nobles, prStres, bour- 
geois, auxquels on n'avait rien a reprocher que 
leur opinion, et de courouner ce forfait par une 
boucherie g^nerale des voleurs, des pauvres, des 
alienes, des femmes et des enfants en correction, 
enferm^s dans les prisons de Paris : pris ensemble, 
et consid^res comme parti, les Girondins qui 



— II — 



etaient alors respectes, quoique sur le declin cle 
leur puissance, laissferent les massacres s'accomplir 
librement au milieu de Paris, parce qu'ils avaient 
rambition et Tespoir d'^lever leur domination sur 
les decombres sanglants de la monarchie. 

Les Girondins , sur lesquels un grand poete a 
repandu, de notre temps, les couleurs de sa palette 
et les illusions de son esprit, appartiennent a un 
type etemel des revolutions humaines : ils etaient 
de cette vari6t6 d'ambitieux qui vont chercher dans 
les forces exterieures et dereglees un belier dont 
ils frappent et renversent le gouvemement de leur 
pays, lorsqu'ils n'ont pas reussi a le vaincre par le 
jeu regulier des institutions. lis detruisent pres- 
que toujours les pouvoirs ^tablis et ils ne les 
remplacent presque jamais, supplant^s qu'ils sent 
habituellement par leurs auxiliaires, devenus ra- 
pidement leurs maitres. 

Aux epoques specialement militaires, les grands 
ambitieux de cette espece s'appellent Coriolan ou 
le connetablede Bourbon; sous le regime des assem- 
blies politiques, ils se nomment Caius Gracchus ou 
Mirabeau. 

Un exemple recent aurait dfi eclairer et arreter 



— Ill — 



les Girondins dans leiir oeuvre iosens^e, si, en poli- 
tique, lesfautes d'un parti profitaient jamais aiix 

# 

autres. 

Les Constituants, pressfe de dominer, s'^taient 
appliques a vaincre la monarchie, k Taide de forces 
ext^rieures, toujours plus ou moins d^sordonn^es ; 
ils avaient cr6^ tine garde nationale parisienne, 
' pour I'opposer aTarmee,- et des clubs pour les 
opposer aux ministres ; mais a peine avaient-ils 
detruit la puissance royale, qu'ils s'aper^urent 
que Tordre, la securite et les lois ^taient detruits 
avec elle. Les ambitieux de la Constituante etaient 
done arrives k ce resultat, en fait d'autorit^ poli- 
tique : ils avaient remplace Versailles par le club 
des Jacobins. 

Heri tiers des Constituants^les Girondins suivront 
lamSme voie et recommenceront les m&mes fautes. 
Seulement, comnie tout s'etait aggrav^, Tabime 
dans lequel ils tomberont sera plus profond; les 
Constituants n'avaient it& qu'exiles , les Girondins 
seront egorg^s. 

On pourrait, k cote de chaque page des fautes 
de la Constituante, placer une page exactement 
pareille des fautes de la Legislative. 



— IV — 

Comme elle, on la vit rompre sans cesse le 
cercle de ses attributions constitutionnelles, usur- 
per sur les pouvoirs <ie la royaute; et lorsque 
Louis XYI lui opposa son droit ou sa conscience, 
TAssemblee eut recours, pour le soumettre, aux 
violences de Temeute. 

Un roi plus habile, plus rompu aux affaires, 
ayant a la fois une douceur moins debonnaire et 
une fermet^ plus soutenue, aurait use et affaibli, 
en les mettant aux prises avec les difficultes du 
gouvemement, les principaux de ces ambitieiix, 
rSveurs pour la plupart, et dont la plus ardente 
passion etait de servir. 

' C'est en effet dans un dernier et violent effort 
pour s'imposer, comme ministres, au monarque 
vaincu, que les Girondins renversferent la monar- 
chic; et comme ils n'avaient pour principes que 
r esprit de domination, ils poursuivirent le pouvoir 
k travers le sang et les apostasies, sans r^ussir a 
atteindre autre chose que la proscription, la mort 
et la honte. 

Lies massacres de Septembre sont la plus 
haute expression de ce que des ambitieux peu- 
vent faire ou laisser faire d'horrible, en vue d'ar- 



— V — 

river, a tout prix, au gouvemement de leur pays. 

Ce livre est le premier, consacrd au r^cit de ce 
Ingubre ey^nement, oil la v^rite soit dite tout 
entiire, et appuy^e sur des preuves irrecu^bles. 

Jusqu'ici, les plus graves historiens de la E^vo- 
lution fran9aise, M, Thiers, M. Mignet, M. de 
Lamartine, M. Michelet, M. Louis Blanc, accep- 
tant, faute d'avoir pu la controler serieusement, 
une ancienne tradition sur les massacres de Sep- 
tembre, les avaient presentes comme le r^sultat 
regrettable d'une exasperation populaire, terrible, 
indomptable et impr^vue, produite par la nouvelle 
rcpandue k Paris, le dimanche 2 septembre 1792, 
de Ventr^ des Frussiens k Yerdun. 

D'apr^ cette tradition, les volontaires de Paris, 
appeles aiix armes, aundent resolu, avant de voler 
aux frontieres, d'exterminer les aristocrates enfer- 
m^s dans les prisons, ne voulant pas qu'ils pussent, 
en leur absence, egorger leurs femmes et leurs 
en&nts. 

L'examen mSme superficiel desfaits auraitpeut- 
etre Ah suffire pour discr^diter une fable aussi 
manifeste. 

D'un cote, en supposant, contre toute probabi- 



YI 



lite, que les volontalres parisiens euflsent voulu 
inaugurer leur carrifere militaire par un crime 
epouvantable, et que cette jeunesse, poussee a la 
frontifere par le plus noble enthousiasme, se fdt 
reduite aux cent dix ou douze assassins, employes 
a tuer, moyennant salaire, dans les neuf prisons de 
Paris, recevant huit francs par jour a TAbbaye, et 
seulement cinquante sous k la Force *; d'uu autre 
c6t^, qui done, parmi elle, eAt pu s^rieusement 
redouter, en son absence, de voir massacrer sa 
famille par les vieux pretres de Saint-Firmin ou 
des Carmes, par les pauvres de BicStre ou par les 
foUes de la Sal^fetrifere? 

Un pen de reflexion eAt done fait soupgonner 
la fausset^ d'une tradition acceptee jusqu'ici sans 
examen sur les massacres de Septembre ; ce livre 
la met pour la premifere fois et pour toujours en 
evidence. 

Les massacres de Septembre ne furent pas TelFet 
du hasard; le gouvernement de fait sorti de la 



i On verra, d&ns le cours du livre, que le prix de la journ^e 
des aasassins de I'Abbaje fut fix^ h vingt-qualre livres pour 
trois jourfl, par Billaud-Varennes. 

Quant au prix bien inf6rieur de 60 sous, pour les assassins 
de la Force, il r^suUe de I'acte dresse centre fiadot, dans le pro- 
ems qui lui fut fait le 23 flor^al an IV,— 12 mai 1796. 



— VII — 

revolution du 10 aoftt medita ce crime, le 
r&olut froidement, Torganisa, le dirigea, Texe- 
cuta, le r^la et le paya par voie administra- 
tive. 

Nous publions les deliberations, les arrStes, les 
ordonnances de Tadministration, et les quittances 
signees par les assassins. 

Toutes les pieces relatives k Tensemble et aux 
details de cette ^pouvantable trag^die existent 
encore aux Archives de la Prefecture de Police, 
aux Archives de THotel de ville, et k la section 
criminelle des greflfes des palais de justice de 
Paris et d'OrMans. 

C'est la que nous avons puise les elements officiels 
et jusqu'ici inconnus de la revelation historique 
contenue dans ce livre. 

On possedera pour la premiere fois une liste 
complete et authentique des victimes de Septembre, 
et, chose qu'aucun historien n'auraitcrue possible, 
ime liste exacte des assassins. 

Des faits si nouveaux et si graves exigeaient des 
preuves irrecusables ; nous avons reproduit tres- 
souvent les textes officiels, et toujours indique les 
sources. Ce livre ne contient done pas une seule 



— VIIl — 

assertion dont Texactitude ne puisse 6tre imm^ia- 
tement verifi^e. 

A la distance ou nous sommea de ces ^Tenements , 
nous avons pens6 que Thistoire pouvait remplir, 
dans toute sa severity, envers les personnes comme 
envers les choses, sa necessaire et redputable fonc- 
tion : pour elle, tout dire est un rigoureux devoir^ 
d^ qu'elle peut parler sans scandale inutile. 

Paris, 10 mars i860. 

A. Granier de Cassagnac. 



UVRE PREMIER 



SoMMAiRB. — Caract^re g^n^ral des hommes nomm^s Girondim, 
— lis n'ont ^yidemment aucun principe politique. — Ce sont 
de purs ambitieux, disposes k accepter tous lea regimes, 
poarvu qu'ils dominent. — lis ne soDt unis par aucun lien 
d'estime mutuelle.— ^La versatility de leur politique est ezpli- 
qu^e par les palinodies de leur mort. — lis s'accusent, s'ou- 
tragent et d^savouent leurs actes en presence de leurs juges. 



I 



Une tradition ancienne et des erreurs modernes, 
r^lat toujours plus ou moins vif que jettent les 
sciences et les lettres, Tint^r^t qui s^attache & la 
jennesse et an malheur, toutes ces causes , r^unies 
k la sinistre m^moire laiss^e par les Montagnards , 
ont rendu calibre le groupe d'hommes connus sous 
le nom de Girondins. lis n*en furent pas moins, de 
tous les partis engendr^s par la Revolution, le parti 
le plus funeste & la France ; car leur orgueil, leur 
l^g&ret^y leur ambition aveugle autant quMnsatiable, 
fayorisirent I'asservissement de Paris k la tyrannic 

des clubs, la souillure et la prise d^assaut de la de- 

1 



— 2 — 

meure royale ; la chute de la monarchie^ les mas- 
sacres de septembre, et le sanglant despotisme de 
la Gonyention. 

Les Girondins furent Pezpression la plus vraie de 
cette portion de la bourgeoisie & la fois sceptique et 
ardentCy pr^te k tous les regimes qui lui promettent 
la domination: pourvu qu'on la subisse, elle sou- 
tiendra T^tranger contre Henri IV, Conde contre 
Louis Xiy. D^ailleurs sans parti pris r^volution- 
naire^ elle sert avec ostentation les pouvoirs faibles, 
et elle ne biise les trdnes que lorsqu'ils refusent de 
plier. Les Girondins acceptaient, avec toute la sin- 
cint6 dont I'ambition est susceptible, Louis XYI 
et sa dynastic. lis ne se firent ses ennemis qu'apr&s 
avoir tout ^puis^ pour 6tre ses ministres. 

U faut ajouter un dernier trait k Fesquisse de cet 
6l^ment ^golste et turbulent des soci^t^s modernes. 
n disceme rarement le but dd Toeuvre oii il se jette, 
et il travaille k sa mine avec une ardeur et un succ^s 
que ne d^passeraient pas ses ennemis. En app6lant A 
Paris les F^d^r6s, en pr^parant les insurrections, en 
conduisant les ^meutes dans la salle du pouvoir le- 
gislatif et aux Tuileries, les Girondins pr^par^rent 
le triomphe des Montagnards et "dress^rent leur 
^chafiBiud ; et, de nos jours, leurs sucoesseurs^ itisa*- 
tiables poursuitants de portefeuilles, renouvelant lea 
scenes du 10 aoM 1792, ont fait chasser de sa de- 
meute une dynaslie de leurchoix, par une d^ma*- 



t> 



gogie qui lei i^ iromMiatement ohliti^s, en lea cha»f 
saBt eux-m^mes, 



II 



Gr&ce €tu besoin de flatter les plus mis^rables pr^- 
jug^s, gr&ce & des historiens qui ont r^v^ Thistoire 
avant de T^crire, les Girondins sont devenus les 
h^ros d'une eiorte de l^gende, dans laquelle le talent, 
la g^n^rosit^ et le courage des vaincus du 31 mai 
sont offerts ^ Thommage de la post^rit^. La peinture 
a m^me consacr^ le souvenir d'un banc|uet plus fu- 
n6bre , plus solennel , par le nombre des viptimes, 
par rhorreur du supplice et par Tinfamie des bour« 
reauz, que eelui qu'avait dress^ Platon pour Ta^onie 
de Socrate. Malbeureufiement, tout est imaginaire 
dans cette l^gende, comme dans la plapart des au- 
tres; et le banquet fun^bre est une fable. 

Les Girondins manqu^rent totalement des deux 
^l^ments sans Tun desquels au moins il ne saurait y 
avoir de parti politique : ils ptianqu^rent de prin- 
cipes et de oaraci^re. 

La premiere question qu'il est naturel de sV 
dresser, au sujet des Girondins , c'est la quesUou de 
savoir quelle ^tait leur doctripe politique. Its n'en 
avaient aucune. G'^taient de^ ambitieuj, moips unis 
que juxtapose, et pr^ts ^ tout pour la domination. 



lis d^fendirent la monaTchie, et ils proclamirent la 
r^publique ; ils'servirent Louis XYI, et ils le firent 
mourir. De tous les actes publics quails accomplirent 
ensemble, ou auzquels ils s'associ6reni ouvertement, 
on n'en citerait pas un seul quails n'aient, dans la 
suite, indiyidaellement r^pudi^. 

Ges honunes qu'on a confondus dans une appella- 
tion commune, qu'on a unis dans la m^me piti^ et 
couronn^s de la m^me gloire, n^avaient Tun pour 
Tautre que jalousie, haine'ou m^pris. Ils se d^nigrfe- 
rent, se d^nonc^rent, s'outrag6rent en presence de 
leurs yainqueiurs, qui les respectaient du moins avant 
de les inmioler. 

G^est pour cela que les mobiles , les desseins , les 
actes, la vie enfin des hommes du parti de la Gironde 
resteraient un myslire, sans le jour dont les ^clai- 
r^rentles faiblesses et les palinodies de leur mort. 



Ill 



Pendant les derniers moments de TAssembl^e le- 
gislative, aussi longtemps quMls ne form^rent qu'une 
esp&ce de secte pbilosophique et litt^raire, dirig^e 
par Condorcet, par Brissot et par Roland, les hom- 
mes que Ton d^signe sous le nom de Girondins ne 
s'appelaient encore que Brissotins ou Rolandins. Le 
nom de Girondins leur fut donn^ pendant les premiers 



— 5 - 

temps de la Convention , lorsqu'ils form^rent un 
parti considerable et puissant, maltre des affaires^ 
et plus sp^cialement dirigd par Gensonn^, Guadet 
et Yergniaud. 

Sur douze membres dont se composait la deputa- 
tion du d^parlement de la Gironde, huit seulement 
appartenaient au parti dit girondin. C'^taient : 
Pierre-Victorin Vergniaud, Armand Gensonn^, Jean- 
Frangois Diicos, Jean-Baptiste Boyer-Fonfrede, Jac- 
ques Lacaze, Francois Bergoeing, Marguerite -£ lie 
Guadet et Jacques-Antoine Grangeneuve. 

Les quatre autres, Jay de Sainte-Foy, Garreau, 
Duplantier et Deleyre, appartenaient au parli mon- 
tagnard. 

Environ cinquante autres deputes, repr^sentant 
une trentaine de departements, formaient, avec les 
huit deputes bordelaisy le noyau du parti girondin^ 
dont les auxiliaires appartenaient k la partie de la 
Convention nommee le MaraiSj et, que, pour cetle 
raison, les demagogues designaient par le terme 
meprisant de Maricageux ^ 

Les plus ceiebres de ces Girondins, etrangers au 
departement de la Gironde, etaient : Brissot et Pe- 
lion, deputes d'Eure-et-Loii*; Condorcet, depute de 
FAisne; Louvet, depute du Loire! ; Roland, ministre 



< Monileur du 23 Janvier 1794. Di$cowrs d'Aiidouin au club des 
Jacobint, 



— — 

de rinMrieor; Buiot, depute de TEui-e; Barbaioux, 
d^pot^ des Bouches-da-Rhtoe ; Salles, d^put^ de la 
MeurUie; knftrd, d^paUda Yar; Fanchet, d^pu!^ 
du Calvados; Carray d^put^ de Sa6ne-6UIjO]re ; La- 
source, d^puW du Tarn; Sillery, d^pnt^ de la 
Somme; Gorsas, ddpoM de Seine-et-Oise, et MeiUan, 
d^puM des Basses-Pyr^n^s. 

Deux jotumalisteSy strangers k la CcAvention, se 
faisaient remarqaer dans leurs rangs; c'^taient : 
Girey-Dupr6 et Marchena. 

Dix-hait auires Girondins m^ritent encore d'etre 
nomm^, parce qa'ils p^rirent sar T^chafaud ou se 
tu^rent de leur propre main, yictimes des principes 
revolutionnaires quHls avaient d^chaln^s. G^^taient : 
Lauie-Duperret, Duprat ei Mainvielle, deputes des 
Bouches-du-Bh6ne ; Gardien, d^pul^ dlndre-et- 
Loire ; Dufriche-Valaz^, d4put4 de TOme ; Lesterpt- 
Beauvais, d^put^ de la Haute- Vienne; Duch&tel, 
d^puU des Ueux-Sdvres; Lehardy, d^puUdtt Mor- 
bihan; Boileau, d^put^ de I'Yonne; Antiboul^ d^- 
put^ du Yar; Yig^e, d^puU de Maine-et-Lotre ; 
Gussy^ d^put^ du Calvados; Yalady, d^puM deTA- 
veyron ; Lidon et Ghambon, d^put^s de la Gorr^ze ; 
Biroteau, d^put^ des Pyrenees- Orientales; Rabaod 
Saiut-Etienne, depute de TAube, et enfin la belle et 
malheuieuse niadume Uoland. 






IV 



On ne saurait doDDer un spectacle plus triste^ plus 
honteux et plus savrant que celui qu'ils oSrirent k 
la France lorsque, vaincus par les Montagnards, ils 
eurent k exposer et k ddfendre leurs principes et leur 
conduite devant le tribunal r^volutionuairey durant 
leur c^l^bre proc&s> commence le 24 octobre 1793 et 
termini le 30. Tout passionu^ et violent qu^il Mt, 
Facte d^accusatiou^ dress^ par Amar, au nom du Co- 
mity de sdret^ g^n^rale^ les accabla moins qu'ils ne 
s'accabl6rent eux-mdmes. D^saveux, d^nonciations, * 
reproches, injures^ ils se prodigu^rent tout, avec 
violence et avec cynisme. 

L'acte d^accusation lu, et Pache, le premier te- 
moin k charge^ entendu, les vingt et un * Girondins, 
prints k Taudience^ commenc^rent par rejeter tous 
les faits graves sur leurs amis absents , Roland , 
Petion, BflurbarouXy Louvet. 

« Les accus&S| interpell^s de r^pondre, aucun des 



* Qaoiqae le procte des Girondins porte habituelletnent dans 
I'histoire le nom de Proces des Vingt-DeuXf il n'y avait que 
vingt et un iccus^u presents k I'audience, savoir : Briasot, Vor- 
gniaud, Gensonnd, Lauze-Dupcrret, Carra, Gardien, Dufriche- 
Valaz^, Duprat, Sillery, Fauchef, Duces, Boyer - Fonfrfede, 
Lasource, Lesterpt-Beauvaia, Duchfttel, Mainvielle, Lacazc^ 
Lehardy, Boileau, Antiboul et Vigce. [Bulletin dn Tribunal mc- 
hdionnairef 2« partie, n. 64.} 



- 8 — 

pr^venus ne nie que le parti ne soit coupable de ces 
faits ; mais plusieurs avancent quails n^y ont pas prfs 
part individuellement. Us s^accordent k rejeter les 
fantes les plus graves sur leurs complices contu* 
maceSy tels queGuadet, Barbarous, etc. '. » 

Interrog^ sur ses liaisons avec les Girondins, ses 
collogues 9 assis pris de lui au tribunal, Yig^e les 
renie et d^lare n'en connaltre aucun particulifere- 
ment *. 

Interrog^ sur ses doctrines^ qu'il a d^fendues en 
commun avec les Girondins, Boileau se declare 
fratic Montagnardi « Je ne sortais pas, dit-il, 
j'ignorais ce qui se passait ; j'^tais plac^ entre deux 
Pencils ; je voulais, comnie la Montagne, toute la 
liberty... j'avais, ainsi que la Montagne, vo(£ la 
mort du tyran, et si j*ai quelquefois it& oppose aux 
patriotes qui la composent, je suis maintenant disa-- 
busi sur son compte et & present franc Monta- 
gnard •. » 

Cette odieuse et inutile l&chet^ 6tait ^crite; Boileau 
la lut mot k mot , de crainle de ne pas s^abaisser 
assez en improvisant. Gependant Boileau ne con- 
naissait pas toutes ses ressources en ce genre ; car, 
k une audience suivante , Leonard Bourdon apporta 
une lettr^ dans laquelle Boileau, en le priant de le 



* Hulletin du Tribunal revolutionnaire, %• partie, u. 40, p. 161. 
» Ibid,, 2« partie, n. 41, p. 161. 
J Ibid. 



— 9 - 

defendre devant le tribunal , accusait ainsi ses col* 
l^^es : « J'ai ^t^ un moment dans Ferreur, mais k 
present que le bandeau est tombe de mes yeux et 
que je sais oil si^e la v^rit^, je declare que je suis 
Bfontagnard. 

<c n est clair k mes yeux qu'il a exists une con- 
spiration contre Tunit^ de la r^publique , comme il 
est dair que les Jacobins ont toujours ser vi la r^pu- 
blique. Pour finir, je reconnais que tant que le c6t^ 
droit aurait ^t^ en force, il aurait paralyse les me- 
sures les plus vigoureuses ' . » 

Apr6s la lecture de cette honteuse lettre , le pre- 
sident Herman dit k Boileau : a Nommez, Boileau, 
ceux d'entre les accus^ que vous avez entendu desi- 
gner dans votre lettre. -* Je n'ai entendu accuser 
personne, r^pondit Boileau, doming par un reste de 
pudeur bient6t ^vanouie ; j'ai cherch^ la v^rit^, je 
tai trouvie parmi les Jacobins et je suis mainte- 
nant Jacobin. » Et pour mettre le comble k cette 
faiblesse, qui ne pouvait mdme pas le sauver, ce 
Girondin avoua que le monstre qui avait tranche les 
jours de Marat avait ^t^ vomi par le c6ii droit , et 
que c'etait cet dv^nement qui I'avait eclairi *. 

Interrog^ sur ses relations avec Petion, son ancien 
coll^ue k TAssemblte constituante et son collogue 
actuel k la Convention, Sillery r^pond qu'il n'^tail 

1 Bull«itn du Tribunal reoolutioftnatre, 2* partie, ii. 60, p. 238. 
% llnd., p. 239. 



— 10 — 

pns intimement Ufiavec /eit jasqu^^ la fin de 1791 , et 
quilne fa pas vu depuis la fib de 1703. Et oomme 
Fouquier-Tinville lisait une lettre intinie de Petion, 
dans laqoelle il s'applaudissait du retour de madame 
de Genlis, qu'il avait accompagn^e en Aiigleterre, 
Sillery, pris au ^iige de sa dissimulation, r^pondait: 
<K II est TTai que le ciioyen Petion a ftceotnpagntf 
mon Spouse en Angleterre ; tnais k son afriY^ k 
Londres^ ils se sont s^par^ '. » 

InterrogA, sur ses relations avec Roland, dont il 
^tait Tin time ami, le commensal et le directeur, BHs* 
sot r^pond : n Je le tegarde comme un homme pur, 
mats qui peui avoir emf dans son opinion^, n 

Interrog^ sut ses relations avec Brissot et Gen- 
sonnA, avee lesquels il avait, le 10 aoAt, ajournii et 
combtittu la d^chiAanoe de Louis XYI, Yergniaud 
se d^fbnd d'avoir eu des intimites avec Brissot ei 
Gemanni. II r^pond ainsi au reproche de s'^tre 
obstin^ment oppos^ k la d^chtonce ^, quand on pou^ 
vait la d^cr^ter ^. 

1 BvXUtin du TrihunaX rwoXutionnaWe , 3' par tie, n. 63, p. 251. 

> Ihid., 8* partie, n. 46, p. 18i. 

> Vergniaud (§tait si bien oppose k la d^ch^ance, qu'il repou- 
dit en ces ferikies auz p^titionnaires qui la demaDdaient : « Les 
reprdsentants du peuple out fait tout ce que leur permettaient 
de faire Ics pouYoirs qui leur ont ^t^ d4I^gu6s, quand ils ont 
arr^t^ qu'il seraii nomm^ une Convention nationale pour pro- 
nuDcer sur la question de la d^cheance. En attendant, TAssem- 
bl^c vient de prononcer la suspension, et cctle mesurc doit 
suffirc au peuple pour le rassurer centre les trahisons du chef 
du pottvoir eaidcutif. % 'Ji<»/\iJttur du 19 aoOt 1792.) 

^ BuUeHn du Tribunal revoXuiionnaire, 2*partie, n. 4C, p. 184. 



- II — 



VoiUdoncjusqil'ici les Girondins qui se renienl 
mutuellement; les voici maintenailt qui se d^noncent. 

ChaumettBy Umoin & charge , rappelle qu'il avait 
para pn&c^demment un plaeard rouge, dans lequel 
on invitait le peuple k massacrer les Jacobiiis et les 
Cordeliers pour avoir du pain. II ajoute que I'auteur 
de oe placard, vesH longtemps inconnu, fut enfin 
reooonu pour 6tre Valaa^ ou Yal.ady. « Je r^pondis 
dans le temps, s'^crie Yalaz^, que je n'^^tais point 
Tauteur de Faffiche qu'on m'imputait. » // a 4t4 r^- 
connii depuis que Valady en etait tauteur ^ 

Leonard Bourdon, autre t^moin d. charge, ayant 
impute aux Girondins et notamroent k Brissot le 
projet hautement exprim^, d6s le 12 aoAt, de re- 
noaveler la Commune de Paris, formde dans la nuit 
du 10, par voie insurrectionelle, Brissot r^pondit vi- 
vement: u La proposition de renouveler la Commune 
de Paris fut laite k I'Assembl^e par Gensonn^*. » 

Gardien, Tun des accuses, r^pondant au t^moin 
Dobsen, au sujet des operations de la commission des 
Douze, pr^tendit Tavoir quitt^e, parce que Dobsen y 
avait ^te maltrait^, et qu'on n^avait pas voulu le 
mettre en liberty. L^^dessus Yigee prit la parole et 

< B%dUtin du Tribunal re'voluttonnaire, 2* partie, n. 49, p. 195. 
s Ihid., n. 59, p. tdS. 



^10 

dit : tt Je ne suis pas inculp6 dans cette affaire et je 
ne prendrais pas la parole si Gardien n'avait pas 
cherch^ k se d^fendre en inculpant ses coU^gues. 
Gardien fut celui qui interrogea le citoyen Dobsen. 
Je me plaignis de la mani&re dure dont ils s'aoquit- 
tirent de ee minist^re. Ils lui demand^rent quelle 
avait m son opinion dans s& section , sur plusieurs 
arr^Ms qu'elle avait pris. Le Unioin lui r^pondit en 
homme libre et qui ne doit compte k personne de sa 
mani^re de voir. Alors, je m'approchai de Gardien 
et je lui dis : Tu Finterroges d'une mani^re inde- 
cente. J'entrai ensuite au comity, oi!i je deroandai 
la liberie du citoyen Dobsen ^ » 



VI 



Ainsiy on le voit, les Girondins viennent de se re- 
nier et de s'accuser. Ce n'est pas tout encore, car ils 
vont se diffamer. 

lis avaient form6 dans la rue d'Argenteuil, oH 
demeurait Dufricbe-Yalaz^, une sorte de cercle, oH 
ils dlnaient et se concertaient. Brissot y invita 
Chabot, qui refusa de s^y rendre. 

c( Tu as bien fait, lui dit Grangeneuve, ce sont des 
intrigants. Je ne connais pas Gondorcet, j'ai de la 

1 BuUetin du Tributial revoluUonnairej %* par tie, p. 178. 



— 13 — 

veneration pour ses talents ; mais Brissot a une mau- 
vaise figure et une mauvaise reputation, et quant k 
mes trois collogues de la deputation de la Gironde, 
je les connais pour des ambitieux et des intrigants. 

« Gensonne est le plus hypocrite de tous. G'etait 
UD aristocrate qui n'a fait le patriote que pour avoir 
des places. II ne fut pas plus t6l procureur de la 
Commune & Bordeaux, que, pour faire la cour au 
ci-devant due de Duras, il fit tout son possible pour 
dissoudre le club national. 

« Yergniaud est encore Tami et le protecleur des 
aristocrates, comme il Tetait en 1789. 

« Guadet aspirait k une place de commissaire du 
roi ; son litre etait un grand devouement k la cour. 
II vint la solliciter k Paris ; le ministre la lui refusa, 
et, depuis cette epoque, il est devenu I'ennemi de la 
cour. Jugez quelle confiance meritent ces hommes 
parmi les patriotes ^ » 

Dacos n'avait pas de ses collogues une meilleure 
opinion que Grangeneuve ; car il les donnait tous, 
et Gensonne k leur 16 te, pour des sc^ierats. Yoici k 
quelle occasion et en quels termes Fabre-d'!^glantine 
rapporte Fopinion de Duces : 

« En sortant un jour de la Convention nationale, 
nous nous rassembl&mes sept patriotes pour aller 
diner ensemble. Duces nous aborda, et nous de- 

'Bti21«im du Tribunal revoluiionnairef 2« partie, p. 195. 



— 14 — 

manda s'il pouvait venir aveo nous. Nous li|i dhnes 
que oui. Pendant le diner, la conversation se passa, 
de notre part, en peinturcs du caract^re des membrefi 
de la faction et de leur marche, et de celle de Ducos 
en attenuations. A la fin du diner, Ducos noqs dit : 
«( Yous les jugez tr^s-bien ; ce que vous dites est 
vrai ; mais vous aves oubli6 de parler du plus 8o416rat 
d'entre eux, c'est Gensonn^. it> Honteux d'une telle 
revelation, faife en presence de ses amis qu^elle ou^ 
trageait, Ducos voulut en att^nuer la portee : « II 
est vrai, dit*il, que I'independance de mon caract^re 
et de mon opinion me permettait de frequenter les 
deputes des deux partis. » J'assistais au diner dont 
a parie Fabre, La conversation tomba sur les per- 
sonnes aveo lesquelles j'etais lie dans I'Assembiee 
legislative. La partialite n'entrait point dans le por- 
trait qu'on faisait d^eux. Alors je dis : « Yous jugei 
vos adversaires sans prevention ; mais il en est qui 
mettent de la baine dans leur jugement. Quaqt aux 
propos que le temoin me prete sur Gensonne, je d^ 
declare quil avail des opinions politiques qui ne me 
plaisaient pas, quHl avait des liaisons dont je vou^ 
lais iclaircir le motif; mais je n'ai jamais dit qu^il 
iti un sceierat. » 

Persistant dans sa declaration , Fabre ajouta : 
a Danton , Camille Desmoulins et Tallien pourront 
attester le fait. » — Et Ducos se tut *. 

^Bulleiin du Tribunal revohiiionnaire^ 2*^ partie, n. 58, p. 231. 



- 15 — 

Ainsi, les Girondins n'^taient uois entre eux nj 
par les relations^ ni par les affections, ni par Testime. 
On a vii Grangeneuve nier le patriotisme de Yer- 
gniaudy de Guadet^ de Gensonn4 et de Brissot, et 
donner la plus miserable ambition pour mobile k 
leur conduite ; on a vu Vig6e declarer qu'il connais- 
sait fort peu ses collogues ; on a vu Yergniaud se 
d^fendre de toute intimity avec Brissot et avec 
6ensonn6 ; on a vu Sillery renier Petion, auquel il 
avait pourtant confiii sa femme ; on ^ vu Ducos soup- 
conner la puret^ des liaisons de GensonniS, d^tester 
ses opinions politiques, et convaincu par t^moins 
d'avoir dit qu'il 6tait le plus sc^l^rat du parti ; on a 
vu les Girondins^ assis au tribunal, s'accorder pour 
rejteter loute la responsabilit^ sur les Girondins en 
ftiite; on a vu enfin Boileau abjurer les doctrines de 
la Gironde, se dticlarer Jacobin et Montagnard, k 
I'audience, et faire planer sur ses compagnons le 
soapcon d'avoir assassin^ Marat. 

Quelles vues politiques pouvaient avoir en commun 
des hommes s^par^s par des sentiments si bas y qu^ 
la conformity du malheur ne pouvait pas les unir, au 
moins en apparence, et tant qu'ils restaient sous les 
yeux de leurs bourreaux? Nous allons montrer qu'en 
effet ils n'en avaient pas ; et que ces cfaefs d'un des 
plus grands partis de la Revolution n'avaient auoune 
opinion politique arrftt^e, pas m^me celles dont on 
les accusaity et pour lesquelles ils allaient mourir. 



— 16 — 



VII 



Cinq griefs ou cinq pr^textes ^taient mis en avant 
par les Montagnards pour ^gorger les vaincus du 
31 mai 1793, ind^pendamment des conspirations 
banales, qui ^taient comme la ritoumelle obligee de 
tous les actes d'accusation k cette ^poque. 

On reprochait aux Girondins : d*avoir vot6 une 
force d^partementale pour opprimer la ville de Pa- 
ris ; — d'avoir dirig^ et exag^r^ les operations de la 
commission des Douze, charg^e de poursuivre les 
conspirateurs; — d'avoir fait un crime ^Pache, maire 
de Paris, de la fermeture des barri^res, le 2 juin; — 
enfin d'avoir attaqu^ la municipality insurrection* 
nelle du 31 mai, et de n'avoir pas aim^ Marat. — 
G'etaient Ik les crimes, et les plus grands, pour les- 
quels on montait k T^chafaud, sous le regime de la 
Terreur. 

Eh bien ! la plupart des Girondins vont s'inscrire 
en faux contre ces accusations, et declarer qu'ils ont 
repouss6 la garde d^partementale, bl&m^ la commis- 
sion des Douze, approuv^ Pache, vant6 la Gommune 
insurrectionnelle et d^fendu Marat ! 

G^est vers la fin de septembre 1792, lorsqu'ils eu- 
rent vu que les fruits du crime du 10 tkoiit ^taient 



— 17 — 

cueillis par d'autres; que la monarchie, dont ils 
n'avaient voulu qu^dtre les ministres, ^tait abatlue, 
et que les r^volutionnaires de Paris, dont ils avaient 
cherch^ k se faire -des auxiliaires, ^taient devenus 
lears mallres^ que les Girondins se virent claive' 
ment perdus, s'ils ne parvenaient pas & maltriser les 
forces insurrectionnelles des faubourgs, les Jacobins 
et la Commune. Une garde de vingt-quatre mille 
hommes, foumie par les quatre-vingMrois d^parte- 
ments, leur panit 4tre un moyen sAr de maintenir 
Paris. Lanjuinais la proposa Ic 3 octobre, et, le prin* 
cipe une fois vote, Buzot pr^senta le rapport sur son 
organisation cinq jours apris ^ 

Ck>mme on le' pense bien, les r^volutionnaires de 
Paris voyaient aussi clair que les Girondins dans 
cette question; les petitions des clubs et des fau- 
bourgs y mirent bon ordre ; et la garde d^partemen* 
tale fut dissoute le 12 aoiit 1793, avant d'avoir ^<e 
completement organis^e *. 

de fut done Ik le premier grief ^lev^ contre les Gi- 
rondins. Or, voici , sur la deposition de Pacbe^ les 
reponses de trois des principaux accuses : 

— Yergniaud : m Le t^moin dit que la faction 
avait vote pour I'^lablissement de la force d^parte- 
mentale, et il en a tir^ la consequence qu'elle voulait 
federaliser la r^publique. Ceci s'adresse A tons les 

« MoniUur du 7 et du 9 oclobre 179?. 
< Moniteur du U aoAt 1793. 

'2 



— 18- 

Aoctts^. Les uns ont vot^ pour oette force, les autres 
coutre, et j'Atais de ce nombre. Ainsi oe fait ne peut 
m'6tre impute ^ » 

— Garra : « . . . Quant k la force d^partementale, 
mon opinion 6tait contraire 4 cette proposition ; on 
peut s^en assurer en visitant les journaux. Ainsi ce 
<}ue dit le t^moin ne me regarde nullement '. » 

-^ FonfrMe : « Quant k la deposition du t^moin, 
je r^pondrai que je n^ai point Hi d'avis de la garde 
d^partementale. An contraire, c'est moi qui ai voti 
pour que deux bataillons, qui venaient sur Paris, 
fussent tonus de retourner vers les c6tes mari times '.» 

Ainsi, au sujet de la mesure capitale imaging par 
les Girondins pour resistor k la tyrannic des clubs , 
de la Conmiune et des faubourgs de Paris, voil& trois 
d'entre eux, et des plus influents, qui la r^pudient 
et qui la bUment. 

VIII 

Les grands philosophes qui s'empardrent, en 1789, 
du gouvemement de la France crurent faire mer- 
veille en subslituant k Taction du pouvoir central et 
moteur une broussaille de comit^s et de commissions 
de tout genre. La commission extraordinaire des 

« Bulletin du Tribunal revolutiofmaire, 2« partie, n. 40, p. 16?. 

»Ihid. 

s IM., n. 40, p. 163. 



fiouM £tait UH effet de ce morcellemeht An pduroir, 
et elk avait pour objet de surveiller et de poursui vre 
les conspirateurs. Avertie, k ne pouvoir pas s^y 
tromper, qu'H^bert, Dobsen et Yarlet ^taieiit h la 
t6te d'ane vaste conspiration organis^e k I'Arcbe- 
vMiif qui se proposait de changer la Ommune du 
10 aodt, pourtant fort d^mocratique^ et de d^cimer 
la Convention/ la commission des Douze les fit ar- 
rMer et conduire k TAbbaye, dans la nuit du 24 au 
SS mai i793. On sait qu'H^bert, Dobsen et Yarlet 
furent d^livr^s et port^ en triomphe k la Commune, 
dans la nuit du 27 au 98 ; et une ^meute formidable^ 
organis^e par Danton, fit supprimer, le 31 mai, la 
eommission des Douce> dont les operations furent le 
deuxidme grief 6le\6 contre les Girondins, qui en 
formaientla majority* 

Sur la deposition de Pache, disant que la comtnis* 
sion des Douse, cre^e sur la proposition de Ouadet, 
oontrairement k tops les prineipes, etait Toeuvre de 
la faction girondine^ voici les explications de Fon* 
Irdde, de Yig^e et de Boileau : 

-^ Fonfrfede : « Mon opinion sur les arrestations 
n'etait pas conforme k celle de mes coll6gues, et la 
Gonrention nationale m'en a su gr^ dans le temps, 
puisquV/Ze m'exempta du dictet darre$tation pro- 
wmci contre eux K n 

9 

> Bvllfh'n du Trihtmal ri^olutionnaire, -2« partie, n. il, p. 103. 



~ ?0 - 

— Vig^e : (( Si r^tablissement de la commissioQ 
des Douze est le rhultat dune intrigiiey elle m^^tait 
absolument ^irang^re ^ » 

— Boileau : « Si i'<itablissement de la commission 
des Douze est la suite dun camplot, il paralt que les 
meneurs ne m'en out nomm^ membre que pour 
iospirer de la confiance \ » 

La fermelure des barri^res de Paris ^tait Taccom" 
pagnement oblige de toutes les grandes mesures r^- 
volutionnaires. Ou les ferma le 10 aoAt, le 2 septem- 
bre et le 31 mai. G'^tait un moyen d'arr^ter plus 
silrement les gens dont on voulait la bourse ou la 
vie, et il est k noter que cette mesure fut toujours 
TcBuvre de la Commune. G'est sp^cialement contre 
les Girondins qu^elle fut prise, le 31 mai ; et, & ce 
titre, Guadet et Gensonn^ la bl&m^rent vivement| au 
sein du Comity de silret^ g^n^rale ; mais on va voir 
que, sur ce point comme sur les autres, il n^y avait 
aucnne sorte d^unit^ dans les id^es de la Gironde. 

— Gensonn^ : « J'ai appart^nu au Comity de sti- 
ret^ g^n^rale, et je m'y trouvai le jour oil la Com- 
mune avait fait fermer les barri^res de Paris. Je dis 
au maire, qui y vint : Cette mesure est contraire aux 
lois, et je vous conseille de faire ouvrir les barri^res 
le plus t6t possible. Je fus present k la sortie violente 
de Guadet ; mais Pache ayant observe que ce n'^tait 

* Bulletin du Tribunal rn'olutionnairf, n. 41, p. 168. 

• 26td.,n. 41, p. 1«4. 



qu'uDe fermeture momentan^ey on fut sur-le-champ 
d accord, et tout le monde qui se trouvait \k bl&ma 
la sortie de Guadet. » 

— Yei^niaud : « Je ne sais pas si le t^moin est 
venu deux fois au comity pour le m^me objet; je m'y 
trouvai une fois, et je le prie de d6clarer si je n'ap- 
puyai pas la mesure de fermer les barri^res, lorsquMl 
eut declare que ce n'^tait qu'une garde de sAret^ 
qu'on voulait y ^tablir K » 



IX 



La revolution du 31 mai 1793, qui dura jusquau 
2 juin, fut Facte m^me par lequel les Giroiidins fu- 
rent arrM^s sur lenrs bancs, declares traltres k la 
patrie ou mis bors la loi. Une insurrection dont Pa- 
che, Hubert et Danton ^taient les cbefs, envahit la 
Convention, Tentoura de canons, emp6cba les de- 
pute de sortir, et imposa par la force la suppression 
de la commission des Douze, r^tablissement de I'ar- 
mee r^volutionnaire, d quarante soils par soldat et 
par jour, payispar les riches, et I'arresiation imm^ 
diate de vingt-deux representants. 

Certes, si jamais il y eut un acte odieux, atroce, 
infjtme, ce fut cette revolution du 31 mai, accomplie 
par la Commune insurrectionnelle et pai* Hanriot, an- 

#* BuUeiin du Tribunal re'volutionnaire. 2* partie, p. 1G4-165. 



- 22 - 

cien voleur, ancien anasBiiiy sorti marque de 
pour commander la garde nationale \ dans laqnelle 
deux fils du bourreau ^laient offieiers * ; et il temble 
qu^au moins sur ce point, les Girondins auraient dA 
Mre d'accord entre eux, afin d'envelopper dans ane 
haine et dans un m6pris oommuns et bien legitimes, 
les r^volutionnaires qui avaient si effronMment vioM 
la repr^ntation nationale, et qui les tralnaient eoz- 
m^mes k I'^chafaud ! Eh bien t il se trouva des 
Girondins pour se faire gloire d'avoir honors la 
Commune, qui avait fait la revolution du 31 mai. 
Ecoutez-les ! 

— Fonfr^de : « ...J*ai plaids plusieurs fois en fa- 
veur de la municipality de Paris '. » 

— Duprat : c< ...JTapprouve maintenant la r^vo** 
lution du 31 mai^. » 



> Yoici I'histoire de cei strange giniral da U garde BationaU 
de Paris : « Hanriot (FraDQois), chass^ pour vol par le procureur 
Formej, dont il ^tait domestique; puis destita^ pour vol de 
Temploi de commis auz barri^res; pais pour vol de reaploi 
d'espion de police; puis enferm^ ii Bic^re ; puis fouettS e( 
marqu^ ; puis matiocreur, tant k Saint-Firmin qu'k la Force, ou 
il but du sang de la princesse de Lkmballe ; puis aoinmd g^n^ral 
de la garde nationale le 3 juin 1793; puis supplici^ k Paris, le 
36juillet 1794. > (Mathon de laVarenne, Hittoirt partieulUre dn 
evenemenU qui oni eu lieu en France pendant let mois dejuin, d$ 
juillet, d*aout et de teptemhre 1792 ; p. 471-4Y2.) 

* Henri Samson et Pierre-Charles Samson, fils du bourreau 
de Paris, ^taient, le premier capitaine des canonniers de la sao- 
tion du faubourg du Nord, tt U second touhUouUnant des eenon- 
niers de la section duNord. — Vojez leur proems apr^s le 9 ther- 
mi dor. (BuUeHn du Tribunal r^olutionnaire, 6* partie, a. 10, p. SS.) 

s BuUetin du Tribunal r^oJuttonnaire, 2« partie, n. 47, p. 188. 

^ I6td..n. 62, p. 246 



— 23 — 

— Vergniaud : <c ...Je fis rendre, dans la stance 
du 31 mai, un dtoret pour instruire leg arm<ies de ce 
qui s'^tait paM^ & Paris. P4nSirS (f admiration de la 
e&nduite quavaient tenue dans cettejournie les habi- 
tants de cette ville , je fis DfecRftxER qd^ls avaient 

BIEN m£rIT£ de la PATRIE S » 

Tout cela Atait vwd I Vergniaud fut pinitr4 d ad- 
miration pour une Commune qui cema la Convention 
avee des troupes et des canons, et il fit d^cr^ter que 
eeux-lA. avaient bien mirit4 de lapatrie^ qui arr^- 
tirent ou qui proscrivirent plus de cent membres de 
FAssembl^e. 

Quant k Tadresse aux armies, ce fut, si c^est 
possible, un acte plus l&cbe encore. Barr^re , r^dac^ 
tear de celte abominable pi6ce , 6crivit ceci : « Les 
ennemis de la ripublique vont se h&ter de vous 
dire... que des milliers d'bommes se sont pr^cipi- 
t^ autour de la Convention et lui ont dict4 leurs 
volontes pour loisde la republique. Fran^ais, vos 
repr^sentants sont persuades que le bonheur des 
empires ne pent 6tre fond^ que stir la vMte, et ils 
vont vous la dire... Si le tocsin et le canon 
d'alarme ont retenti , du moins aucun trouble y au- 
cune terreur n'ont eti rSpandus. Toutes les sections, 
couvertes de leurs armes, ont marcbi^, mais pour 
se d^ployer dans le plus grand ordre ^t avec 

< BnXUiin du Trihwial revolutiounaire^ n. 43, (i. 191. 



-. -24 - 

RESPECT autour des i*epr^sentants du peuple *. i» 
Or, ces paroles ^taient autant d^odieux mensonges ; 
la Convention 6tait prisonni&re aux Tuileries ; Yer- 
gniaud lui*m6nie, qui essaya de sortir, fut oblige de 
rentrer au milieu des hu^s des tribunes ' ! 

Deux'ans plus tard^ le 8 juillet 1795 , le de- 
pute Portiez (de I'Oise) proposa k la Convention 
de rectifier solennellement par un d^cret le pro- 
c<^s- verbal notoirement faux du 31 mai et dn 
l"*' juin', et loDgtemps apr^s, Barr^re, auteur de 
Tadresse destin^e k tromper la France, a lui-m6me 
r^v^l^ dans ses M^moires Todieux mensonge dont 
tous les joumaux furent forces de partager la com- 
plicite \ 

£nfin c^^tait un crime, A cette horrible ^poque, de 



i JIfonileur dud juin 1793. 

* t Vergnxaud : La Convention no peui pas ddliberer dans 
I'^tat oil elle est. Je demande qu'elle aille se joindre k la force 
arm^e qui est sur la place, et se mette sous sa protection. » — 
Vergniaud sort; ptusieurs membres le suivent... Vergniaud 
rentre dans I'Assemblde. (II s'^lfeve quelques rumours.) [lioni- 
ieuT du 3 juin 1793.) 

s Yoici la motion de Portiez : « Les proc^s-verbaux des 31 
mai et 2 juin contiennent des faits notoirement faux. lis portent 
que la Convention s'est rendue, dans cette derni^re journ^e, 
sur la place du Carrousel, et il n'cst aucun de nous qui ne sacbe 
qu*Hanriot et ses aides de camp fondirent sur nous le sabre k 
la main, et nous empdch^rent de parvenir jusque-Ia. Que cette 
feuille de nos proc^s-verbaux soit done arrach^e; qu'un dis- 
cours historique, r^dige par une commission nomm^e a cet 
cffet, tienne lieu de ce proces-verbal mcnsongcr. » {Monitcur 
da 11 juillet 1795.) 

* Barrerc, Memoires. 1. II, p. 91 k 94. 



— 25 — 

ne pas aiinei* Marat. Antiboal et Yergniaud s'abais* 
s^rent jusqu^& s^en justifier. 

Herman ayant demande a Anliboul quelle avait 
m son opinion dans le ddcret d'accusation contre 
Marat, il r^pondit : a J'ai vot^ contre K » 

Yergniaud, qui avait publiquement t^moignd k la 
Convention de son profond m^pris pour Marat ', eut 
peur de son ancien courage et balbutia cette excuse : 
« On me reproche d'avoir vocif^r^ contre Marat; je 
n^ai parl4 qu^une seule fois contre lui. Lors du 
pillage des ^piciers, on demanda le d^cret d'accu* 
sation contre Marat, je m'y opposai '. » 



X 



Aprte de si eclatantes apostasies, il serait superflu 
dMnsisler sur les petites et ridicules l&chet^s des Gi- 
rondins, commises en presence de leurs bourreaux, 
c^est-i-dire bien inutilement ; car, k moins d'etre 
insens^ , ils ne pouvaient pas se promeilre la cl^- 
mence de la Montague. Le parti qui avait voulu les 

' BvUetin du Tribunal revolxUionnaire, 3* partie, n. 63, p. 349. 

* Voici comment Vergniaud s'^tait exprim^ sur Marat : «c S'il 
est UQ malhear pour un repr^sentant du peuple, c'est celui de 
remplacer k cette tribune un bomme cbarg^ de d^crets de ptise 
de corps qu'il n*a pas purges; un homme contre lequel il a 6i6 
rendu un d^cret d'accusation, et qui a dlev^sa tdte audacieuse 
au-deisus des lois; un homme enfin tout d^gotitant de calom- 
nics, de fiel et de sang. > {Moniteur du 37 septembre 1792.) 

* BulUtin da Tribunal revolutionnaire, 3" parlie, n. 48, p. 171. 



- ii) — 

faire niassacrer dans la nuit da 9 au iO mars n^tatt 
si\rement pas dispose & les Uieher an mois d*octobre. 

Alors A quoi bon s^abaisser daos leur propre 
astime et s'humilier aux yeux de Thistoire? Quel 
profit pensait tirer Antiboul de son triste meniODge, 
lorsqu'il 86 justifiait d^avoir ddsert^ la Montagne 
pour la MaraiSy en disant quMl s'^tait rapprochA 
afin de mieux entendre ' ? A qui Yig^e esp^rait- 
il faire croire que sUl si^geait A droite, c^6tait 
uniquement parce quMl itait sourd de tareille 
gauche * ? La France est, avant tout, un pays de 
loyaut^ et de courage. Le public dn tribunal r^vo- 
lutionnaire levait les ^paules en ^coutant ces paroles 
honteuseSy et Fouquier-Tinville s'enhardissait dans 
la resolution de tuer d'un seul coup tout un parti, 
par Tid^e de le trouver si menteur et si Itohe. 

Chose strange ! ces mftmes Girondins, tremblants 
en face de la mort^ avaient affich^ dans les Assem- 
bl<ies une bravoure pouss^e jusqu'&la fanfaronnade ; 
on ne compterait pas les serments individuels et 
spontan^s qu'ils firent de mourir & leur poste, et ils 
renouvelirent tous ensemble et avec solennit^ ce 
sermenty sur la motion de Yergniaud, le 31 mai 
i793 '. Isnardy le plus bruyant de tous, n*avait pas 
trouv^ que ce fAt assez de mourir sur son banc; dans 



■ BvXUtin du Tfibundi rrvoIu^niMurf, d. 63, p. 349. 

9 IhiA.^ n, hi, p. 89S. 

* U^mitwr du 1«' juin 1703. 



un disoours^prononc^ le 9 aoi&t i TAssembUe l^gig- 
tive , il s'itait ^cri^ : « 5t un d4cr$t me eondamnait 
d mort et que personne ne vouMt me conduire an 
supplice, firais moi^mime ^ » Naturellement , 
Isnard se sauva le premier de tous, et n^eut m^me 
pat le courage dialler jusqu'au bout, daos la lutte. 

Au moment oil, ie 2 juin, la Convention 4tait 
repoottde dans son enceinte par le sabre d'Hanript, 
et que la populace, maltresse de T Assemble, de* 
mandait Tarrestation des Girondins, Barrdre proposa 
cmnme moyen terme, au nom du Comity du g&lut 
public, que lee d^puMs proscriU sortissent volontai- 
rement de F Assemble par une d^miMion. Quatre 
d'eatra eux eaisirent avac empressement ce moyen 
de lalttt, et le premier qui parla, ce fut Isnard, Lei 
treis antrea qui auivirent son eiemple furent Lan- 
thtoae, Fauchet et Dussaulx ; et nul ne pent dire ce 
que seraient devenus tone ces fiers courages, si Marat, 
le maitre ce jour-l&, n'avait bKim^ bautement la 
proposition du Comity de salut public et arrAt^ les 
demissions en disant : ct qu^tV fallait Sire pur pour 
offrir des sacrifices d la patrie*. » Proscrit et mis 
hors la loi, Isnard se sauva prudemment, et ne re- 
parut qu'apr^s le 9 tbermidor. 

Pliisieurs des Girondins mis en arrestation cbez 



I Monittur du 11 to6t 1792. 

* J] f«Dt lire la stance du 2 juin 1793 dans Prudhorome, Rwo- 
lutions de Paru.i. XVI, p. 473 et suiv. 



— 28 — 

eux par un d^et du 2 juin ne crurent pas k, un 
danger imminent et se laiss^rent arrftter sans cher- 
cher k fuir. Yergniaud fut de ce nombre^ et il se mit 
volontairement sous la garde de son gendarme, Ber- 
goeing el Barbaroox s'^happ^rent, apr^s leur ai> 
restation ' ; le plus grand nombre n'atlendit pas le 
dernier moment et prit la faite. Parmi ceux qui 
se dispers&rent dans les departements 6taient : 
Louvety Petion, Barbaroux, Salles, Buzot, Cussy, 
Lesage, Giroust, Meillan, Languinais, Guadet, Va- 
lady, Larividre, DuchJttel, Kerv^l^gan, Mollevault, 
Gorsas * / Lidon, Babaut-Saint-^tienne^ Brissot, 
Chambon, Grangeneuve, Yig^e et Daeos ^. 

Tant de d^coosu^ de mobility et d^antipathies 
r^ciproques est incompatible avec Tid^e d'un parti 
politique. Les Girondins ne m^ritaient pas ce nom ^ 
et deux causes seules ont pu le leur faire attribuer : 
la juste borreur attach ^e k la m^moire des Mon- 
tagnards qui les immolirent^ et la toumure roma* 
nesqne donn^e de nos jours au r^cit de leurs maU 
hours. 



1 Prudhomme, R^oltttioru deParis^ U XVI, p. 5S0. 

s Lou vet, MemoireSf p. 66-67. 

' Prudhomme, R^olutiorut dePaiv, t. XVI, p. 560. 



LIVRE DEUXIfiME 

FABLE DU DERNIER BANQUET DES 6IR0NDINS. 



SoMifAiRE. — Inscriptionfl de la prison des Carmes attributes aux 
Girondins. — lis ne sont jamais entr^s dans cette prison. — 
Fondemeni de la I^gende du dernier banquet.-*Imagin^e'par 
M. Thiers, elle est amplifi^e parM. Ch. Nodier.— Details don- 
nas par M. de Lamartine. — Toutes ces circonstancdl sont 
controuv^es. — Preuves qui ^tablissent que le banquet n'a 
jamais eu lieu.— Sillery et Lasource, que M. de Lamartine fait 
parler, n*eiaient paa k la' Conciergerie.— T^moignage de 
Riouffe. 



I 



Vim des plus graves et des plus justes reproches 
qu'aura m^rit^s la liit^rature de ooire temps, ce sera 
d'avoir manqu4 i. la dignity de Thisloire^ eD mftlant 
k ses r^cits, de propos d^lib^r^, des fables ridicules, 
dans le seul but de plaire aux partis, ou d'ajouter, 
par des inventioDs romanesques, k ragr^ment et au 
succte d'un ouvrage. Si de iels ^.carts ^talent tol^r^^ 
dans le r^it des ^v^nements contemporains, qui sont 
toujours d'un facile contr6le , quelle pourrait ^tre 
Tautoritd g^n^rale de la tradition, appliqu^e aux 
faits dej& lointains par le temps et par Pespace ? 

Deux Wgendes , toules deux egalement gratuite^ , 



— 30 - 

onl ^t^ imagin^eS^ orn^es et r^pandues, en vue de 
po^iiser et de glorifier les Girondins. L'une est le 
r^cit de lear s^jour dans la ptisofl des Carmes ; 
Tautre est le r^cit de leur dernier banquet, apr^s 
lent condatniiation. 

Les anciennes prisons de Paris s^^tant trouv^es 
insuffisanies, lorsque les prisonniers destines au sup- 
plice s'^lev^rent & une moyenne Apeu pr^s constante 
d« cinq millei il fallut y suppler A Taide d'anoiens 
b6tels d'^migr6s ou d'anciennes maisons religieuses. 
Du nombre de ces derniftres se trouva la prison des 
Carmes de la rue de Yaugirard, portant aujourd^hui 
le n"" 70. On montre encore, dans les combles de cette 
maison, une cbambrette dont une tradition comply 
tement erron^e fait la prison des Girondins. Les 
murs sont converts d'inscriptions latines, fran^aises 
et allemandes , exprimant en gto6ral des pms^es 
tristes on exalt^es. M. de Lamartine ne s^est pas 
bornA k oonsacrer la fausse tradition relative au 
«4jour des Grirondins dans cette cbambrette; il a 
pris ftur lui de faire, entre eux, le partage des 
inscriptions, en attribuant sans doute k chacun d'eux 
eelle qui semblait se rapporter le plus directemeot 
k son earactire. 

a Qnand leur ptoohs fat d4cid^, dit^il, on resserra 
encotto ieuf captivity. On les enferma pour quelques 
jours dans Timmense maison des Carmes de la rue 
de Vaugirard, monast^re convert! en prison et rendu 



-31 - 

ttaigfapi par les souvenirs et par les traces du sang das 
massacres de septembre* Les stages iDf^rieurs de 
oette prison, d^jA remplis da detenus ^ ne laissaiant 
am Girondins qu*un ^troit espace sous les toils de 
I'ancien ooavent, compost d'uu corridor obscur et 
de Irois cellules basses, ouvrant les unes sur les 
antres el semblables aux plombs de Yenise. (in 
escalier d^rob^ dans un angle du btttiment montait 
de la cour dans ses combles. On avait pratiqu^ sur 
ces escaliers plosieurs guicbets. Une seule porte 
massive et fermte donnait accis dans ces oaohots. 
Ferm^e depuis 1793, cette porte qui s'est rouverte 
pour nous, nous a exhum^ ces cellules et rendu 
rimage et les pens^es des captifs aiissi intactes 
que le jour oil ils les quitt^rent pour marcber k la 
mort. Aucun pas, aucune main, aucune insulte du 
temps n'y a efface leurs vestiges. Les traces ^crites 
des proscrits de tous les autres partis de la i^^pu- 
blique s'y trouvent confondues avec celles des 
Girondins. Les noms des amis et des ennemis, des 
bourreaux et des victimes y sont accol^s sur le m^me 
pan de mur. 

a ...Les murailles et le plafond de ces cfaambres, 
recouverts d'un ciment grossier, offraient aux dete- 
nus, au lieu du papier dont on venait de les priver 
depuis leur translation , des pages lapidairas sur 
lesquelles ils pouvaient graver leurs demiftres pen* 
s^ k la pointe de leurs couteaux ou les ^crire avec 



-« *4o 

le pinceau. Ces pensees, g^'n^ralement exprim^es en 
maximes braves et proverbiales ou en vers latins , 
langue immortelle ^ oouvrent encore aujourd'hui 
M cimenty et font de ces miirailles le dernier en- 
tretien et la supreme confidence des Girondins. 
Presque toutes icrites avec du mng^ elles en con- 
servent encore la couleur... Aucune n^atteste un 
regret ou une faiblesse... Presque toutes sont un 
bymne k laconstance, un d^fi & la mort, un appel 
& Fimmortalit^. Quelques noms de leurs pers^cu- 
teurs s'y trouvent m61^s aux noms des Girondins. 
a Ici on lit : 

« Quand il n'a pu sauver la liberie de Home, 

a Caton est libre encore et sait moiirir en homme. » 

« Ailleurs : 

« Jusium el tenacem propositi virum 
« Non cii)ium ardor prava jubenihimy 
a Aon vtilttis inslantis tyranni 
« Merde qfiatit ftoHda. » 

u Plus haul : 

a Cut virtus non deest 

a lUe 
a Nunquam omnino miser, d . 

cc Plus bas : 

« La vraie liberlt^ est celie de Tdme. d 



— 33 - 

« A c6tc, une iuscription religieuse oil Ton croit 
reconnaltre la main de Fauchet : 

a Souvenez-vous que vous ^les appeMs non pour causer 
et pour ^trc oisifs^ mais pour souflrir et pour travaillcr. » 

(Tmitation de J,^C.) 

« Sur UD autre pan de mur, iin souvenir k un uom 
chiri, qu'on ne veut pas r^v^ler m^me & la mort : 

a Je meurs pour o 

^ Sur la pouire : 

• ^gnum certe Deo spectaculutn , virum coHuctantem am 
^^mmtaie. » 

*^ Au-dessus : 

^ Quels solides appuis dans le malheur supreme! 
^ J'ai pour moi ma vertu, T^quit^, Dieu lui-m^me. » 

a Au'dessous : 
a Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur. d 

« En grosses lettres^ avec du sang, de la main 
de Yergniaud : 

« Potius mori quam ffpdari * . » 

' De Umartine, les Gftrondmt, t. YII, I. 47, p. 13, 14, 15, 16, 17. 

3 



- 34 - 



11 



Rien assur^ment de plus precis et au fond de 
plus digne d'int^r^t que ces details ; mais rhistoire 
ne peui pas, comme le roman^ se contenter d'int^rM 
et de formes^ elle exige encore Tezacte yivili. Or, la 
v^rit^ est que les Girondius n'ont pas trac^ une 
seule de ces inscriptions, par la raison quUls ne 
furent jamais enferm^s dans la prison des Carmes. 

Nous n'argumenterons pour ^tablir ce fait, ni de 
ce que la chambrette dont il s'agit ne saurait conte- 
nir les lits de cinq ou six personnes, ni de ce que le 
nom d'aucun Girondin n'esl ^crit sur les murs, ni de 
ce que rien au monde ne saurait faire altribuer k 
Vergniaud ou k Fauchet telle ou telle inscription, 
ni de ce que les neuf dixi&mes de ces inscriptions 
sont ^videmment de la m^me ^criture. Nous mon- 
trerons que les Girondins ne furent jamais en&rm^s 
k la prison dcs Carmes, en tra^ant, k Taide de docu- 
ments authentiques, leur marche dans les prisons 
de Paris, depuis leur arrestation jusqu'A leur 
mort. 

G'est done apr^s avoir fail, avec le soin le plus 
scrupuleux, I'examen et le depouillement des re- 
gisires d'^cron des prisons de Paris, en 1793, que 
nous opposons u la l^gende consaer^e [Hir M. de 



- 35- 

Lamartine, le tableau exact du s^jour des Girondins 
dans les prisons. 

Brissoty arrdt^ k Moiilins, fut ^crou^ k I'Abbaye le 
23 juin et transf^r^ k la Conciergerie le 6 octobre, 
en vertu d*un jugement du 4. 

Vepgniaud, arrAti k Paris, fut icrou^ au Luxem- 
bourg le 26 juillet, transKri k la Grande-Force 
le 3i , et transf^r^ enfin k la Conciergerie le 6 octobre. 

Gensonn^, arrfit^ k Paris, fut icrou^ au Luxem- 
bourg le 26 juillet, transf^r^ k T Abbaye le 31 , et 
transf^ri enfin k la Conciergerie le 6 octobre. 

Lauze-Duperret , arrAt^ k Paris , fut dcrou^ k 
1' Abbaye le 1 i juillet et transf^r^ k la Conciergerie 
le 6 octobre. 

Carra, arrAt^ k Paris, fut ^croui k T Abbaye le 
2 aodt, et transf^ri k la Conciergerie le 6 octobre. 

Gardien, arr^t^ k Paris, fut ^crou^ au Luxem- 
bourg le 26 juillet, transf^r^ 4 PAbbaye le 31, et 
transf^r^ enfin k la Conciergerie le 6 octobre, en 
vertu d'un jugement du 4. 

Dufricbe-Yalaz^ , arrftt^ k Paris, fat ^croui au 
Luxembourg le 26 juillet, transf^r^ k la Grande- 
Force le 31 et transf^r^ enfin k la Conciergerie 
le 6 octobre. 

Daprat, arrM^ k Paris, fut 6crou^ au Luxembourg 
le 30 juillet, et Iransf^r^ k la Conciergerie le 6 oc- 
tobre. 

Bruslard-Sillery, arrAt^ k Paris , fut ^croud k 



— 36 — 

TAbbaye le 3 aoAt et transf^rii au Luxembourg 
le 17. S'^tant trouv^ inalade le 6 octobre y il ne 
fut point transf^r^ k la Conciergerie. II ^taitcon- 
duity durant le proems, du Luxembourg au tribunal 
r^volutionnaire^ et e'est du Luxembourg qu*il fut 
directement conduit k T^chafaud, ainsi que le con- 
state, en marge de F^crou, I'huissier qui le livra & 
Tex^cuteur. 

Fauchety arr^t^ k Paris ^ fut ^crou^ k TAbbaye le 
14 juillet et transf^r<^. k la Conciergerie le 6 octobre. 

DucoSy arr6td k Paris, fut ^crou^ direclement k 
la Conciergerie le 6 octobre, sur un mandat d^livr^ 
par la mairie. 

Boyer-Fonfrftde, arr6t^ 4 Paris, fut 6crou^ direc- 
tement k la Conciergerie le 6 octobre. 

Lasource, arr^t^ k Paris , fut ^croue au Luxem- 
bourg le 19 aoM. II resta comme Sillery et pour la 
m^me cause au Luxembourg, et fut conduit de cetle 
prison k IMcbafaud, ainsi que le constate la declara- 
tion ^crite en marge de T^crou, par Thuissier qui 
donna d^charge de sa personne au concierge. 

Lesterpt-Beauvais, arr^l^ k Paris, fut ^crou^ k 
PAbbaye le 12 octobre, et transfer^ k la Conciergerie 
le22. 

Ducb&tel, arr^te k Bordeaux le A octobre^ fut con- 
duit k Paris, et ^crou^ & la Conciergerie le 16 no- 
vembre. 

Mainvielle, arr^t^ k Paris, fut ^crou^ au Luxem- 



— 37 -^ 

bourg le 30 juillet, et transf^r^ k la Conciergerie le 
6octobre. 

Lacaze, arr&l^ d Paris, fut ^crou6 directement k la 
Conciergerie, le 6 oclobre, sur un mandat d^livrd 
par la mairie. 

Lehardy, arrAti 4 Paris, fut ^crou^ au Lilxem^ 
bourg le 26 juillet, et transf^r^ k la Conciergerie le 
6 ocfobre. 

Boileau, arrM^ k Paris, fut ^crou^ directement k 
la Conciergerie le6octobre, en vertu d*un jugement 
du4. 

Antiboul, arrdt^ k Paris, fut ^crou6 k la Grande* 
Force le 30 septembre, et transf^r^ k la Conciergerie 
le 6 octobre. 

Vig^e, arr^t^ k Paris, fut ^crou^ directement a la 
Conciergerie le 6 octobre, en vertu d'un jugement 
du 4, sur un mandat delivre par la mairie '. 

On aura remarqu^ que le transf^rement g^n^ral 
des Girondins fut op^r^ le 6 octobre, k la Concier- 
gerie, qui ^tait une maison de justice. II avait ^t^ 
ordonn^ par un jagement rendu le 4, qui renvoyait 
les accuses devant le tribunal r^volutionnaire. 

On voit par ces faits et par ces actes, fidilement 



I C'est un plaisir auUnt qa'un devoir pour nous de f^Iiciter 
publiquement M. Labat, archiviste de la Prefecture de police, 
de I'ordre qu'il a au meltre dans I'admirable d^pdt qui lui eat 
confix, et de le remercier de la bienveillance ^clair^e et in- 
^puisable avec laquelle il a bien voulu nous guider dans nos 
recberchea. 



— 38 — 

extraite des registres d^^crou et du d£p6t des man- 
dats d'arr^t, que les Girondins furent enferm^s dans 
les quatre prisons du Luxembourg, de T Abbaye, de 
la Grande-Force et de la Conciergerie. Du resie, pas 
un de ces Serous ou transf^rements ne slgnale leur 
passage k la prison des Cannes, et le registre m^me 
de cette prison est muet k leur ^gard. 

II faui done restitner k leurs vrais auteurs les in* 
scripiions de la mansarde de la rue de Vaugirard ; et 
le plus grand nombre d'entre elles revient au ci- 
toyen Destournelle, dilivr^ apr^s le 9 thermidor, et 
qui d'ailleurs a pris la peine de les signer de son nom. 

U est regrettable et strange qu'un historien, apr^s 
avoir accepts, sans conlr6le, une fable aussi ^vi- 
dente que le s^jour des Girondins dans une prison 
od il est certain qu'ils ne sont jamais entr^s, ait pris 
sur lui de I'amplifier par des details romanesques ; 
mais il est bien plus f^heux encore qu'il ait imag'in^ 
k plaisir un grand et solennel banquet, et qu^apr^s 
y avoir plac^ les convives avec une precision afifec- 
t^e, il leur ait pr^t^ des sentiments qu'ils u'ont pas 
eus, et des discours qu'ils n'ont pas tenus. M'est-ce 
pas avoir sciemment trorap6 Topinion sur le carac- 
t^re d'hommes qui ont jou6 un r6le plus ou moins 
important dans notre pays, mais auxquels Thistoire* 
ne doit, comme k tout le monde, que Texacte v^rit^? 

II n'est pas d'ailleurs sans int^r^t de rappeler par 
quelle accumulation d'inventions successives s'est 



- 39 - 

form^ la l^gende relative ao dernier banquet des 
Girondins. 



Ill 



M. Thiers est le premier qai ait parld d'un ban* 
qaet solennel que les Girondins auraient fait aprto 
leur eondamnation, et des discours qu'ils y auraient 
tenus. 

a Les Girondins, dit-il, firenten oommun un der- 
nier repas, oik ils furent tour k tour gais, s^rieux, 
iloquents. Brissot, Gensonn^, ^laient graves et r^ll^- 
chis ; Yergniaud parla de la liberty expirante aveo 
les plus nobles regrets, et de la destin^e humaine 
avec une Eloquence entralnante. Duces r^peta des 
vers qu'il avait faits en prison, et tous ensemble 
chant^rent des hymnes k la France et k la liberty ^x> 

Ainsi voi]& un r^it precis et circonstanci^ ; les 
Girondins parlent, discutent, s'exaltent; et le lee- 
teur est inform^ avec exactitude de la nature des 
sentiments des principaux d'entre eux. Malheureuse- 
ment, Thistorien ^chappe k tout contr6le, car il ^vile 
d^indiquer les sources ot il a puis6 ces details. 

M. Charles Nodier, homme d'imagination et d'es- 
prit, k qui cette po^tique donn^e des Girondins dis- 

* Thiers, Histoire de laRA^olution /ranfaue, 4t ^dit., t, V| p. 406. 



— 40 - 

cutant avec Eloquence, im peu avant leur mort, ne 
pouvait manquer de sourire, s'empara de la sc^ne 
de M. Thiers^ et en fit la base d'un dialogue philo- 
sophique k la mani^re de Platon, intitule : le Der- 
nier Banquet des Girondins, Afin que le lecteur vlt 
bien qu'il y avait un fait r^el sous le r^it imaginaire, 
M. Charles Nodier mit k son livre le passage de 
M. Thiers pour ^pigraphe, et, prenant sur lai de 
d^velopper les sentiments que M. Thiers s^^tait 
born^ k indiquer^ il fit parler les Girondins de la 
maui^re suivante : 

« Qui nous emp6cherait plus longtemps, s^^crta 
enfin Mainvielle^ de prendre place k un repas d^lec-* 
table^ k un repas digne, s*il en fut jamais, des vo- 
luptueuses soirees d'H^rauIt de S^chelles, de Qui- 
nette et de Danton, avec la brune Gabrielle et Illyrina 
r^vapor^e ? 

« — fy reconnais les soins de Bailleul, ajouta Du- 
cos, et je conviens qu'il a pr£sid6 en conscience k 
Tordonnance du festin. II manque seul au nombre 
de nos convives ordinaires, et C^est la premiere fois 
que notre amiti^ trouve k se consoler de sod absence. 
Nous lui voterons des remerciipents, le verre k la 
main. 

« — Cela vaudra mieux pour lui , reprit Main- 
vielle, que le baiser fraternel dans le punier de 
Samson . 

« EtMainvielle rit. 



- il — 

« La s&Dce est Qaverte, dit Vergniaud. Je vous 
coDvoque au repas libre des aDciens Chretiens. Lais* 
sons riigir jusqu*& demain les tigres qui nous atten* 
dent^ B 

La donn^ primitive du banquet des Girondins, 
telle que M. Thiers Tavait exprim^e, s'est, comme 
on voit, fort accrue. D'abord, le r<6cit simple a pris 
la forme du dialogue; ensuite^ nous voyons poindre 
Bailleuly qui aurait ^t^ Fordonnateur de ce festin. 

Quel ^tait ce Bailleul? oil ^tait-il? pourquoi man- 
quait-il k un banquet dtl k ses soins? — Charles No- 
dier ne le dit pas dans Fexpos^ du banquet; mais il 
le dit ailleurSy dans les termes que voici : 

« Bailleul, avocat, d^put^ de la Seine-Inf^rieure, 
alors tgi de trente et un ans. II avait ^t^ le compa- 
gnon de captivity des Girondins, aprfts son arresta- 
tion k Provins ; et sa conduite ^nergique et pure k la 
Convention nationale lui meritait bien celte distinc- 
tion. On se contenta cependant de le coUoquer 
parmi les soixante-treize dont il partagea la rigou- 
reuse destin^e, jusqu^4 leur rappel solennel et expia* 
loire dans le sein de TAssembl^e. 

« Solon la tradition des vieux amis des Girondins, 
ils ^taient convenus entre eux que les absous pour- 
voiraient au festin fun^bre des condamn^s; et 



» CbarleH Nodier, (Euvres coinpleteSf U VII; le Dernier Banquet 
ties Girondiiiit, p. 39 et 40. 



— 42 — 

M. Bailleuly 8eul tehappe k la moi-t, n'oublia pas, 
dil-ODy cet engagement. 

« Je ne pouvais pas me dispenser de faire allusion 
k une anecdote si glorieuse pour lui, et qu^il n'ap- 
partient qu^^ lui de d^mentir. M. Bailleul est encore 
vivant*. » 

II ne manque plus rien maintenant am ^Uments 
essentiels de la l^gende. D'abord, nous savons que 
les Girondins se sont assis k un dernier et solenoel 
repas ; ensuite, nous connaissons les matidres diverse- 
ment ^lev^es quUls y traitirent, dans des discours 
tioquents dont les auteurs sont nomm^; enfin, 
M. Charles Nodier, r^parant un oubli de M. Thiers^ 
et voulant donner k son r^cit une garantie d'exac- 
titude, nous apprend Foriginey la cause et Tordon- 
nateur du banquet. 



IV 



C'est Bailleul, Tun des soixante-treize d^put^s 
bannis apr^s la revolution du 31 mai, dVbord pri- 
sonnier comme les Girondins, ensuite ^chappd k la 
prison et & la mort, qui fit servir ce memorable 
festin k ses amis condamn^s. Bailleul, dont le t^moi- 
gnage ^tait invoqu^, et qui dut lire ces lignes, est 

' Charles Nodier, OSuvres cofnpUtUf t. X(; Not9i kittoriquet, 
p. 182 et 183. 



— i3 — 

moi't sans avoir dementi sa glorieuse participation k 
cei ^v^nement memorable ; et d6s lors, la conscience 
du public a pu raisonnablement se croire k Fabri de 
tout reprocbe de cr^dulit^. 

n semble done que le dernier banquet des Giron- 
dins aurait dtl s'arr^ter \k dans ses d^ veloppements ; 
mais, en imagination surtout, le detail appelle le d^ 
tail, Gomme Fabime appelle I'abime; et comme le 
r^cit ^tait k la rigueur susceptible de supporter en* 
core qnelques festons et quelques astragales, voici la 
derni^re forme qu'il a recue : 

« Le d^put^ Bailleul, dit M. de Lamartine^ leur 
collogue de TAssembl^e, leur complice d'opinion/ 
proscrit comme eux, mais ^chappe k la proscription, 
et cach^ dans Paris, leur avait promis de leur faire 
apporter du dehors, le jour de leur jugement, un 
dernier repas, triompbal ou fundbre, selon Parrot, 
en rijouissance de leur liberty, ou en commemora- 
tion de leur mort, Bailleul, quoique invisible, avail 
tenu sa promesse, par rinterm^diaire d'un ami. 

« Le souper fun^raire ^tait dress^ dans le cachot. 
Les mets recherch^s, les vins rares, les fleurs chores, 
les flambeaux nombreux couvraient la table de ch6ne 
des prisons. Luxe de Tadieu supreme, prodigality 
des mourantSy qui n'ont rien k ^pargner pour le 
jour suivant. 

« Les condamn^s s'assirent k ce dernier banquet, 
d'abord pour restaurer en silence leurs forces ^pui- 



— 14 — 

sees ; puis il» y resUirenl pour attendre avec patieooe 
et avec distraction le jour ; ce n'^tait pas la peine de 
dormir. 

« Un pr6tre, jeune alors, destine A leur survivre 
plus d'un demi-si^cle , Tabb^ Lambert, ami de Bris- 
sot et d'autres Girondins, introduit k la Concierge- 
rie pour consoler les mourants ou pour les b^nir, 
attendait dans le corridor la Gn du souper. Les 
portes 6taient ouvertes. II assistait de U in cetle sc^ne 
et notait dans son kme les gestes, les soupirs et les 
paroles des convives. C'est de lui que la post£rit6 
tient la plus grande partie de ces details, v^ridiques 
comme la conscience et fiddles comme la m^moire 
d'un dernier ami. 

« Le repas fut prolong^ jusqu'au premier or^pus- 
cule du jour. Yergniaud, plac^ au milieu de la table, 
la pr^sidait avec la m^me dignity calme qu'il avait 
gard^e la nuit du 10 aoiU en pr^sidant la Conven- 
tion ^ Vergniaud ^tait de tous celui qui avait k 



^ C'est assur^ment par unc distraction, excusable en raison 
de son ^normit^ m^me, que M. de Lamartine a fait pr^sider la 
Convention par Vergniaud, pendant la nuit du 10 aoi^t. M. de 
Lamartine sait, sans nul doute, que le 10 a^otii 1792 la Conven- 
tion n'existait pas encore. 

Mais Vergi^iaud n'a rien pr^siii^ la nuit du 10 aodt, pas mdme 
VAtsemhUe legislative, C'est M. de Pastoret qui prit le fautouil , 
k la reunion des d^put^s, vers minuit, en Tabsence du presi- 
dent, qui etait M. Merlet, d^put^ de Maioe-et-Loire. M. Merlet 
c^da ensuite le fauteuil a M. Tardiveau, d^put^ d'lUe-et-Vilaine; 
et M. Tardiveau ne le c^da k Vergniaud qu'k sept heures. Ver- 
gniaud ne presida qu'une heurc environ, etil c^da le fauteuil k 



— 45 — 

regretter le moins en quittant la vie, car il avail 
accompli sa gloire el ne laissait ni p^re, ni m^re, ni 
^pouse^ ni enfants derri^re lui. Les auires se pla- 
Cerent par groupes, rapproch^s par le hasard ou par 
raffection. Brissot seul ^tait k un bout de la table, 
mangeant peu et ne parlant pas. 

a Rien nMndiqua pendant longtemps , dans les 
physionomies et dans les propos, que ce repas fut 
le prelude d'un supplice. On eilt dit une rencontre 
fortuite de voyageurs dans une b6tellerie sur la 
route, se Mlant de saisir k table les d^lices fugitives 
d^un repas que le depart va interrompre. 

« lis mangerent et burent avec app^tit, mais so- 
brement. On entendait de la porte le bruit du service 
et le tinlement des verres , entrecoup^s de peu de 
conversation : silence de convives qui satisfont la 
premiere faim. Quant on eut emport^ les mets et 
laiss^ seulement sur la table les fruits, les flacons et 
les fleurs^ Tentretien devint tour & tour anim^, 
bruyant et grave comme Tentretien d'bommes insou- 
ciants dont la chaleur du vin d^lie la langue et les 
pens^es. 

(( Mainvielle, Antiboul, Duch&tel^ Fonfr^de, Du- 



Guadet, pour se retirer au sein de la commission eztraordi^ 
naire. 

Dana la suit du 10 aoAt, I'Assembl^e fut pr^sid^e par M. Mer- 
let et par Af . Fran9ai8 (de Nantes). Vojez le Proch-verbal de 
VAtsemhle'e nalionale, imprime par son ordr; t. II, p. 481, 484; 
(. XII, p. I, 120. 



^46- 

cos, toute cette jeunesse ^ qui ne pouvait se croire 
assez vieillie en une heure pour mourir demaio^ 
s'^vapora en paroles l^g^res ei en saillies joyeuses. 
Ges paroles contrastaieni avec la mort si voisine, 
profanaieni la saintet^ de la demi^re heure ei gla- 
9aient de froid le faux sourire que ces jeunes gens 
s'effor^aient de r^pandre autour d*eux. Cette afPec- 
tation de gaiety devant Dieu et devant la derni^re 
heure ^tait ^galement irrespectueuse pour la vie ou 
pour Timmortalit^. lis ne pouvaient quitter Tune ou 
aborder Tautre si l^g^xement. . . 

(( Brissot, Fauchet^ Sillery, Lasource, Lehardy, 
Carra, essayaient quelquefois de r^pondre k ces pro- 
vocations bruyantes d'une gaiety feinte et d'une 
lausse indifference... Vergniaud, plus grave et plus 
r^ellement intr^pide dans sa gravity, regardait Du- 
cos et Fonfr^de avec un sourire oh Tindulgence se 
mMait k la compassion. 

a ...L'entretien prit vers la matin un tour plus 
sArieux et un accent plus solennel. Brissot parla en 
pfophftte des malheurs de la r^publique... 

a Yergniaud fit un petit discours. Ducos demanda : 
Que ferons-nous domain k pareille heure ? Cha- 
cun r^pondit, selon sa nature : Nous dormirons aprfts 
la joum^e. Fonfrdde, Gensonnd, Garra^ Fauchet, 



' Antiboul, aiicien procureur k Sainl-Tropesj, avail quarante 
ans. 



Brissot tinrent des discours. Vergniaud r^suma le 
dibat. 

<K Le jour descendant de la lucarne ^ dans le 
grand cachot commengait k faire p^lir les bougies... 
lis se lev^rent de table^ se s^par&rent pour rentrer 
dans leurs chambres et se jet^rent presque tous sur 
leurs matelas. Les uns se parlaient k voix basse, 
les auires dtouffaient des sanglots y quelques-uns 
dormaient. A buit heures, on les laissa se r^pandre 
dans les corridors *. » 

n serait impossible de rien ajouter k ce r^cit en 
foil de details. 

Bailleuly qui est toujours I'ordonnateur du festin, 
n^est pas seulement sorti de prison. II est cach^ dans 
Paris, d*oii il nargue^ pour tenir la parole qu'il 
avait donn^e aux Girondins, la police de Pache et 
la guillotine. 

Nous conuaissons la place pccup^e k table par les 
convives, nous voyons leurs attitudes, nous enten- 
dons le choc de leurs verres , nous ne perdons pas 
un mot de leurs discours. Rien ne nous ^cbappe, pas 
mftme leurs sourires ou leurs sanglots. 

Nous savons, ce que M. Thiers et M. Charles No- 
dier n'avaient pas dit, que Bailleul avait envoys du 

1 Nouf ezpliquerons plus loin comment ce grand cachot 4UiX 
la chapelle acluelle de laConciergerieyOu les prisonniers asRis- 
(eo<, le dimanehe, k I'office divin. II n'j avtit pas une lucarnf, 
m«i8 deux grandee bales Titr^es, qui j sent encore. 
« De Lamartine, Us Girondint, t. VII, p. 47 h 54. 



fond de sa myst^rieuse retraite des vins rares, des 
fleurs chores, des bougies nombreuses. 

EnfiDy un Douveau personnage est iotroduit daas 
le drame, c'esl Tabb^ Lambert^ qui voit et qui eo- 
tend toutes ces choses, et qui est leur cuution aupris 
de la post^rit^. 

N'avions-Dous pas raison de le dire? il serait 
impossible de rien ajouter k ce r^cit, rien ; — si 
ce n'est la v^rit^. 

H^las ! oui^ ce banquet, ce Bailleul cacb^ dans 
Paris, ces vins, ces fleurs, ces bougies, ces discours 
et jusqu'^ cet abb^ Lambert, tout cela n'est pure- 
ment et simplement qu'une fable. 

Enfin , il n'y a pas eu de dernier banquet des 
Girondins , et Lasource et Siller y , quoiqu'ils y 
aient ^le fort ^loquents, n^^taient ni6me pas k la 
Conciergerie. 



D'abord, le pivot sur lequel roule toute celte his- 
toire, c'est la promesse faite par Bailleul d'envoyer 
aux Girondins, absous ou condamu^s^ un dernier 
repas, triomphal ou funebre ; promesse que Bail- 
leul, ichappi a la proscription et cachi dans Paris, 
aurait religieusement tenue par t intermMiaire 
d'un ami. 



-- 49 — 

Voild, sauf les vins rareSy les fleurs c hires et les 
bougies nombreuses, surlesquelles nous reviendronsy 
le fond m6me de rhistoii*e du Dernier Banquet des 
Girondins. 

Or, cette donn^e fondamentale du r^cit sur 
laquelle tout repose est une premifere fable, car 
Bailleuly au lieu d'etre sorti de prison et de se tenir 
cach^ dans Paris , ^tait, comme les Girondins, et 
en m^me temps qu'eux, prisonnier d. la Conciergerie^ 
d'ou il ne sortit que cinq mois apr^s la mort des 
Girondins. 

En effet^ Bailleul, arrftt^ k Provins, fut ^crou^ -X 
la Conciergerie le 9 octobre 1793, trois jours apr^s 
les Girondins. Yoici le texte de son ^crou : 

a Dudit jour, neuf octobre 1793, 2* de la Repu- 
blique fran^aise, une et indivisible. 

a Le citoyen Jacques-Charles Bailleul, ex-d^pute 
& la Convention nationale, a ^t^, k la requite de I'ac- 
cusateur public du tribunal revolutionnaire, en vertu 
d\in mandai d'arrM d^cern^ aujonrd'hui, comme 
prevenu de conspiration cohtre l'unit6 et I'indivisi- 
bilit^ de la R^publique, et liaisons criminelles avcc 
les ennemis de la R^publique, traduit au tribunal, 
etenvoy^&Iamaison de c^ans, pararr^tc^du Comity 
de sdrel^ g^n^rale et de surveillance de la Conven- 
tion^ a ^t^ ^crou^ en la maison de c^ans, pour y veh> 
ler comme en maison d'arr^t, jusqu^& ce qu^il en ait 
ele nutrement ordonn^, par moi, huissiersoussigne; 

4 



- 50 - 

et lui ai) en parlant k sa personne, laiss^ copie tant 
dudit mandatque du present. 

« Signi : Fa vernier '.» 

Le registre d'^crou de la Conciergerie ne porte pas 
en marge, comme il le devrait, la mention de la 
sortie de Bailleul; mais nous avons cberch^ dans les 
registres des autres prisons de Paris, et nous avons 
trouv^ quMl avait ^t^ transf^r^ de la Gonciergerie au 
Juuxembourg, le 3 vent6se an II — 21 ttvrier 1794.— 
Voici encore le texte de T^crou : 

• 

c 3 ventdse. 

« Le nomm6 Bailleul, membre de la Convention 
nationale, a ^t^ re9u dans cette maison^ en execution 
de Tarr^t^ du Comity de sAret^ g^n^rale, sur mandat 
de I'administration de police. 

cc Signe : Cord as et Mass£. n 

En marge de cet ^crou est ^crite la mention sui- 
vante ;— o(21 thermidor, mis en liberty*. » 

Ainsi, Bailleul , entr^ k la Conciergerie le 9 oc- 
tobre 1793, n'en partit, le 21 fivrier suivant, que 
pour entrer k la prison du Luxembourg, d'oii il ne 

1 Regifltie d'^crou de la Conciergerie, T. R. (tribunal r^volu- 
tionuaire), duSnovembre 1792 au 13 prairial an II; feuillet 83. 
[Archivet de \a Prefecture de police.) 

> Registre d'^crou de la prison du Luxembourg, du 36 juillet 
17C3 au SO mai 1794, p. 13i. {Archive* de U Prefecture de police.) 



- 51 - 

sorlit que once jours apr^s la mort de Robespierre, 
le 8 aoilt 1794y et dix mois apr^s la mort des 
Girondins. 

On le Yoity ces deux &irous d^molisseot de fond 
en comble toute la l^gende du dernier banquet des 
Girondjns. 

BaiUeuly sorti de prison, Bailleul ^chapp^ 4 la 
morty Bailleul cacfa^ dans Paris, Bailleul tenant, au 
p^ril de sa liberty et de sa vie, la promesse faite aux 
Girondins; enfin le Bailleul de la tradition, le Bail* 
leul de Charles Nodier, de Vtxhhh Lambert et de 
M. de Lanuurtine, a disparu ; et, 4 sa place, nous 
avons un Bailleul vulgaire, impuissant, ^crou^ k la 
Conciergerie, d'od il ne sort, cinq mois aprte la mort 
des Girondins, que pour aUer passer six autres mois 
4 la prison du Luxembourg. 

Que si, par aventure, on voulait imaginer, en un 
tel disarroi, une nouvelle tradition sur le banquet, 
et dire que si Bailleul libre n^a pas ordonn^ le fesiin 
du dehors, Bailleul captif a pu I'envoyer chercher 
de son cachot, il convient d'observer que ceite sup* 
position est impossible 4 admettre. 

En effet, nul, pas m^me les Girondins, n^avait pu 
pr^voir le jour et Theure de la condamnation. EUc 
fut pr^cipit^e, 4 Faudience du 9 brumaire — 30 oc* 
tobre— en vertu d'un d^cret de la Convention rendu 
le matin m6me ; et, au moment oil Tarrit fut rendu, 
les plaidoiries n'a vaient pas encore commence • 



— 52 — 

Bail]eul, prisonnier lui-m^me, dc put done ap- 
prendre la condanuiation de ses collogues qu*4 onze 
heures et demie du soir^ et dc la bouche des Giron« 
dinsy descendus du tribunal r^volutionnaire ; par 
consequent, il ne put pas avoir tenu pr6t k leur arri- 
v^e un banquet de vingt personnes au moins ; k sup^ 
poser qu'un tel banquet avec des vins rares, des 
fleurs chires et des bougies nomhreaseSy f ilt possiblei 
mftme en plein jour, pour un prisonnier de la Con* 
eiergerie, attendant sa mise en jugement, dans une 
ville livr^e k la terreur et k la famine. 

Ainsiy la base fondamentale du banquet est rui- 
n^Cy et le banquet avec elle. En bonne logique, la 
discussion pourrait s^arr^ter Ik; mais nous aliens 
montrer que, fabuleux dans sa donn^e principale, le 
banquet est encore fabuleux dans ses details; car 
Sillery et Lasource, qui r^pondent aux provoca- 
lions bruy antes, d la gaieti feinte et a la fatisse in- 
difference de Mainvielle, d'AntibouI, de Ducos, de 
FonfrMe et de Duch&tel, n'etaient pas k la Concier* 
gerie, mais au Luxembourg. 



VI 



Nous Favons dit en tra^ant le tableau du s^jour 
des Girondins dans les prisons de Paris, seuls, Sil- 
lery et Lasource ne purent pas, en raison de leur ^iat 



— 53 -- 

de maiadiey ^tre transf^r^s k la Conciergerie, le 
6 octobre, avec leurs compagnons ; ils rest^rent Tun 
et Vautre au Luxembourg. 
Voici d^abord Tentr^e de Sillery dans celte prison : 

< Du 17 aoiit 1793, %• de la R^publique. 

« Le citoyen Sillery, d^put4, a .^t^ transf^r^ des 
prisons de TAbbaye en celle du Luxembourg pour 
y itre tenu en arrestation, tel quMl ^tait d. TAbbaye, 
par ordre du Comity de sdret^ g^n^rale, pour sAret6 
g^n^rale de police, et ordre de lui laisser voir toutes 
les personnes qui le demanderaieni, n'^tant point 
au secret. L'ordre du transf^rement, envoys le 11 
du present, n'a pu £tre mis en execution, attendu 
que le malade n^^tait point en ^tat de soutenir le 
transf Bremen t. 

« Signe : Delavaquerie, 

. « Greffier concierge *. * 

Voici ensuite I'entr^e et F^crou de Lasource : 

« Du 19 aoi!^t 1793, 2*de la Republique. 

« Le citoyen Lasource, d^put^ k la Convention 
nationale, a ^t^ ^crou^ en prison d'arrSt, en vertu 
d'un d^cret de la Convention nationale du 24 juin 



■ Hi!gi8tre d'ecrou du Luxembourg, du 26 juillet 1793 au 30 
mai 1794, p. 3. {Archives de la Prefecture de police,) 



- 54 - 

1793, et transf^r^ par ordre de Tad ministration de 
police^ par le citoyen Deffaut, offlcier de paix. 

« Signi : Froidure et Jobert '. » 

Combien de temps Sillery et Lasource rest^rent- 
ils au Luxembourg? II n'est pas douteux que Sillery 
et Lasource rest^rent au Luxembourg jusqu'au 
10 brumairey — 31 octobre, — jour de leur execution. 

Premi^rement^ voici la preuve que Sillery ne fut 
pas transf^r^ k la Conciergerie pendant le proc6s : 
c'est son ^crou r^gulier sur le registre du Luxem* 
bourgy & la date du 7 octobre : 

« Le citoyen Sillery, pr^venu de conspiration 
centre Fuoit^ et I'indivisibilit^ de la R^publique, 
a 4ti icroui et recommandi provisoirement sur le 
present registre, k la requite du citoyen accusateur 
public du tribunal r^volutionnaire, lequel fait Elec- 
tion de domicile en son parquet, sis audit tribunal 
au Palais, en vertu dun jugement dudit tribunal, 
en date du 4 du present mois, dilment en forme, 
pour par ledit Sillery r ester en cette maisony comme 
en maison de justice, jusqu'd ce quil en ait M au- 
trement ordonne par ledit tribunal. Le present icrou 
faitf attendu I'itat de maladie oil se trouve ledit ci* 
toy en Sillery, qui ne lui permet pas ditre transferi 



1 Registre J'ecrou du Luxembourg, du 36 juillet 1793 au 30 
mai 179i, p. 2. [Archives d$ la Prefecture de police,) 



- 55 — 

a la Conciergerie, ainsi que le porte ledit jugement, 
et avoDS laissd ledit citoyen Sillery k ]a garde du 
citoyen Benoist, conoierge de ladite maison, pour 
le repr^senter quand il en sera requis comme d6po- 
sitaire judiciaire ; et avons audit Sillery, en parlant 
k sa personne, trouv^e dans une chambre de ladite 
maison donnant sur le jardin, oil nous avons ^t^ in- 
troduit par ledit citoyen Benoist, laiss^ copie du 
d6cret d'accusation, dudit jugement et du present. 
« Faii par nous, huissier dudit tribunal r^volu- 
tionnaire, soussign^, ce sept octobre 1793, Tan 2* de 
la R^publique une et indivisible. 

« Siffn^ : Happier * . » 

Enfin le 10 brumaire, — 31 octobre, — sur quel 
registre d'ecrou voit-on Thuissier du tribunal r^vo- 
lulionnaire iranscrire le proems- verbal d'ex^cution, 
pour servir au concierge de d^charge de la personne 
des deux condamn^s ? C'est encore sur le regisire 
d'ecrou du Luxembourg, non ailleurs, que T^crou 
de Sillery et de Lasource est lev^, ainsi que le con- 
state la declaration suivanie, relative k Sillery, qui 
se trouve egalement et dans les m6mes termes en 
marge de T^crou de Lasource. 

a Du 10*jour du 2* mois de Tan second de la R^pu- 
blique une et indivisible. 

^ Registre d'ecrou du I^uxembourg, du 36 juillet 1793 au 30 
mai 1794, p. 3. {Archives d$ la Prefecture de police.] 



— j() — 

. a Le Domm^ Bruslard , ci-devant Sillery, ei^trait 

le jour d'hier de celte maison d'arrftt en vertu d\m 

mandat sign^ Herman , pr^ident, a ^t^' conduit ce 

jourd'bui sur la place de la Revolution, en vertu d'un 

jugement rendu par le tribunal r^volutionnaire, en 

date du jourd'hui, dAment sigu^, qui le condamne 

k la peine de mort , k la requite du citoyen accnsa- 

teur public dudit tribunal , oil il a subi ladite peine 

en notre presence. Fait par nous, buissier-audiencier 

dudit tribunal , soussign^, lesdits jour et an que 

dessus. 

a Signe : Happier*. » 

Quant au mandat signe Herman, en dale du 
9 brumaire, qui extrait Sillery el Lasource^ ce ne 
pouvait Mre que Tordre donn^ k la suite de la con- 
damnation pour extraire et non Texlraction elle- 
mftme; car on voit, parle proc^s-verbal d'exdcution, 
que la d^cbarge est donn^e au concierge le 10 bru- 
maire, jour de Tex^cution , tandis qu'elle eAl ^l^ 
^videmment donn^e le 9 , au moment m^me dc 
Textraction , si Lasource et Sillery avaient quilte la 
prison ce jour-14. 

Ajoutons d'ailleurs que Lasource et Sillery, s'ils 
avaient quitt^ la prison du Luxembourg le 9 bru- 
maire, n'auraient pu ^Ire conduits qu'& la Concier- 

* Regisire d'^crou du Luxembourg, du ^ juillut 1793 au 30 
mai 1794, p. 3. {Archives de la Prefecture de police. 



— 0/ — 



gerie, ou ils auraient et^ ecroues : or, ni le re- 
gistre des edtr^es provisoires, ni le registre d'^crou 
de la Conciergerie, nc portent, comme on peul aise- 
ments'en convaincre, aucuue trace de Tentrto de 
Siilery et de Lasource dans cette prison. 



VII 



Ainsiy on voit clairemeot, par Texamen des re- 
gistres d'terou des prisons, que la base snr laquelle 
repose la tradition du Dernier Banquet des Giron- 
dins s^^croule tout enti^re. 

D'abord, Tinvisible et le romanesque Bailleul, 
ordonnant un festin et y pr^sidant du fond de son 
asile et de sa proscription, se r^duit en r^alit^ au mal- 
beureux Bailleul, ecrou6 ii la Conciergerie, accuse 
de conspiration, attendant I'appelde Fouquier-Tin- 
ville, sans relations au dehors, sans credit, sans 
argent, car le ge6lier <ilait le d^positaire de toutes 
les valeurs des detenus. 

Ensuite, Siilery et Lasource, deux des orateurs 
dont la l^gende raconte les prouesses durant le ban- 
quet, ne sont pas sortis de la prison du Luxembourg, 
et, en tout cas, ne sont pas entr^s k la prison de la 
Conciergerie. 

Des fails authcntiques el irrecusablcs etablissent 



— 58 — 

done a priori y cotnme on dit dans T^cole, que le 
banquet n^a pas pu avoir lieu. 

Nous allons montrer maintenant par des fails 
d'une autre nature, mais non moins authentiques, 
qu'en effet le banquet n'a pas eu lieu. Gette demon- 
stration nouvelle sortira du r^cit des derniers mo- 
ments des GirondinSy depuis Theure de leur condam- 
nation jusqu'^ Theure de leur mort. 

Deux aulorit^s irr^cusables vont nous fournir les 
dl^ments de ce r^cit : d'un cAt^, le Bulletin du Tri- 
bunal rivolutionnaire y etde Tautre Riotiffe, oom- 
pagnon et ami des Girondins^ prisonnier oomme eux 
k la Gonciergerie et plao^ dans la m6me salle. 

Henri Riouffe, fils d^un chirurgien de Rotten , 
etait un lettr^ fort instruit, kf^i d'environ vingt- 
neuf ans et m^l^ un peu k T^tourdie aux projets 
des Girondins. II quitta Paris avec les deputes 
fugitifSy aprfts le 31 mai. « G'^tait, dit Louvet, un 
brave jeune homme, qui ^tait venu nous trouver k 
Gaen ^ » Arrftt^ 4 Bordeaux le A octobre, il fut con- 
duit k Paris avec DuchMel, ^croud k la Gonciergerie 
le 16 et mis avec des voleurs dans un cacliot, d'oill il 
fut transfer^ le 27 dans la grande salle des Giron- 
dins. 

D^livr^ apr^s le 9 thermidor, il devint en 1799 
membre du Tribunat, et mourut le 30 novembre 

' Louvet, M6moires, p. 66. ' 



- 59 — 

18i3 & Nancy, pr^fet de la Meurlhe. Riouffe publia 
en 1794 les Mimoires (Twi detenu pour servir a 
rhistoire de la tyrannic de Robespierre, et Ton 
irouve dans ce ciirieux ouvrage, avec le t^moignage 
de Fenthousiasme le plus exalte en faveur des 
GirondinSy des details tr&s-circonstanci6s sur letir 
s^joiir et snr lours derniers moments & la Concier* 
geric. 

Le proems des Girondins commenca au tribunal 
r^volutionnaire, dans la salle oil si^ge aujourd'hui 
la Cour de cassation , k Vaudience du 3 du second 
mots de Fan 2* de la Ripublique, comme on disait 
d'aprts le premier calendrier r^publicain de Gabriel 
Romme, c*est-^-dire le 24 octobre 1793. 11 dura sept 
jours pleios. L^acte d^accusation ^ r^dige et lu par 
Amar, au nora du Comity de silret^ g^n^rale, fut 
suivi de Taudition des t^moins et de Finterrogatoire 
des pr^venus. Cbauvau de Lagarde ^tait au nombrc 
des difenscurs officieux. 

A la septi^me andience, le 30 octobre, en vertu 
d'un d^cret sur Facc^l^ration des jugements, vot^ le 
mafin m^me, sur la demande dllerman et de Fou- 
quier-Tinville *, Herman demanda k Antonelle, chef 
du jury, si la religion des jur^s n^^tait pas suffisam- 

1 Voioi la lettre infAme adress^e k ce sujet aa Comity de salut 
public par Herman et par Fouquier-Tinville : 

« La lenleur avec laquelle marchent les procedures insiruites 
au tribunal criminel extraordinaire nous force de tous presen- 
ter qoelquea reflexions. Nous avons donnd assez de preuves de 



— GO — 

ment ^clair^e. Sur la r^ponse negative dii jury, 
IMnterrogatoire des pr^venus continua. 

A deux heures de Tapr^s-midi ^ Taudience fut 
suspendiie jusqu^^ cinq. 

A sept heures, Antonelle ayant d^clar^ que la 
conscience du jury ^tait suffisamment icl&ir^ey les 
jui^s se retir&rent dans la salle de leurs delibera- 
tions, sans que les accuses eussent 616 cntendus 
dans leur defense. 

A dix heures, les jures rentr^rent en stance, et 
portal eat, k I'unanimite, un verdict affirmatif sur 
tous les points et contre tons les accuses. 

<c Les accuses, dit le Bulletin du Tribunal revolu^ 
tionnaire, sont ramen^s Al'audience. 



noire z^le pour n'avoir pas k craindre d'etre accuses de n^gU« 
gcuce; DOUB sommes arrdt^s par les formes que present la loi. 

c Depuis cinq jours, le proc^x des d^putds que vous avez 
accuses est commence, et neuf t^moins seulement ont 6t^ en> 
tendus. Chacun, en faisant sa deposition, veut faire rhistorique 
de la Revolution. Les accuses repondent ensuite aux t^nioins, 
qui r^pliquent k leur tour. Ainsi, il s'^tablitune discussion que 
la loquacity des pr^venus rend tr^s-longue, et, apr^s ces debats 
particuliers, cbaque accus^ ne voudrait-il pas faire une plaidoi- 
rie g^n^rale? Ce proems sera done interminable. 

c D'ailleurs, on se demande : pourquoides t(5moins?La Con- 
vention, la France enti^re accusent ceux dont le proems s'in- 
struit, Les preuves de leurs crimes sont ^videntes. Cbacun a 
dans son Arae la conviction qu'ils sont coupables. Le tribunal 
ne pent rien faire par lui-meme, il est oblig6 de suivre la loi. 
C'est k la Convention k faire disparaitre toutes les forroalitds qui 
entravent sa marche. » [Moniteur du 30 octobre 1793.)— A la suite 
de cetic lettre, la Convention d^crdia la loi sur Tacc^l^ration 
des proems, et le tribunal extraordinaire prit, par ddcret, et sur 
la motion de Billaud-Varenucs, Ic nom de Trihunal revolution- 
naire. 



^Gi- 
ft Herman, president, leur fait lecture de la decla- 
ration du jury, et leur annonce qu'ib vont entendre 
Taccusateur public dans son r^quisitoire. » 

Fouquier-Tinville, ayant conclu k la peine de 
mort contre les accuses, termina ainsi : « Je requiers 
en outre que le jugement k intervenir soit, k ma 
requite et diligence, execute sur la place de la R^* 
volution. » 

a Un grand mouvement, continue le Bulletin, se 
fait parmi les accuses. Les citoyens. presents k Van* 
dience conservent un calme majestueux. 

a Le president aux acais&.—La. loi vous permet 
de parler, ou de vous faire d^fendre sur Tapplica- 
tion de la loi, invoqu^e contre vous par I'accusateur 
public. 

a Gensonni.'^iQ demande la parole sur Tappli* 
cation de la loi . 

tt Le mot ye me meurs se fait entendre. 

<& Le tumulte redouble parmi les accuses. Plu<> 
sieurs crient par ironic : Vive la Ripubliquel Le 
president ordonne aux gendarmes de faire leur de- 
voir, et de faire sortir les accuses. 

« Geux-ci sortent, jettent des assignats au peuple, 
en disant : A nous, nos amis I Une indignation uni- 
verselle se manifeste dans Tauditoire. Le peuple 
foule aux pieds les assignats, les met en pieces, au 
milieu des cris de : Vive la R^publiqueM 

< Le Bulletin du Tribunal revolutionnaire ^^tait pourtant, malf?r»' 



-. 62 - 

« Les gendarmes emminent hors Taudience les 
accuses. Un d'eux est gisant sur Testrade ^ » C^tait 
Dufriche-Yalaz^yqui s'^tait iu6 d^un coup de couteau. 

« Les condamoisy ajoule le Bulletin, au momeDt 
qu^on les faisait redesceqdre A. la GoDciergerie ^ se 
permirent de cbaater en chceur les quatre premiers 
vers de la premi&re strophe de Thymne des Marseil- 
lais, quMls croyaient pouvoir adapter k la positioa 
oji lis se trouvaient. II ^tait ooze heures et quelques 
minutes du soir, le 9 brumaire,-— 30 octobre '. » 



VIII 

Le ricit du Bulletin du Tribunal revolutionnaire 
conduit done les Girondins condamn^s jusqu^& Ten- 
tr6e de Tescalier int^rieur qui menait du tribunal k 
la prison. C'est ici que les prend le r^cit de Riouffe, 
plac^ dans la salle des prisonniers. 

D'abord, quelle ^tait done cette variante de la pre- 
miere stropbe de Thymne des Marseillais, cbant^e 
par les Girondins que les gendarmes entralnaient, 
et quMls croyaient, dit le Bulletin, pouvoir adapter 
k la position oil ils se trouvaient? 

ce langage, un journal d^you^ aux Girondins, car il fut, pour 
cela, d€nonc6 au club des Jacobins par Hubert, le 97 octobre. 
(Afoniteur du 30 octobre 1793.) 

I BxiXUUn du Trihuna] rA'ohitionnaire, 2» parlie, n. 64, p. 255. 

s Ibid. 



-63 ^ 

La iroici, telle que Riouffe I'entendit et la rap-* 
porte. Ill chantaient : 

Allons, enfaiiU de la patrie^ 
Le jour de gloire est arrivt^. 
Contre nous, de la tyrannie 
Le coiUeau sanglant est leviE *. 

C'est k cela que se r^duiseni les hymnes d la 
France et a la Liberti que la l^gende fait chanter 
par les Girondins. 

En g^n^ral, il faut bien se garder de prendre A la 
lettre le langage ampoule des i*^volutionnaires. 
Chanter des hymnes ^tait pour eux une phrase so- 
nore et figur^e, quails employaient sou vent et k tout 
propos, sans aucune consequence pratique. 

R^l, d^fenseur de Goulin, I'un des membres du 
comity r^volutionnaire de Nantes^ lui disait, dans 
une apostrophe de son plaidoyer : « Goulin^ 
quand ta passeras sur les ponts de C^, n^oublie pas 
dentonner Phymne de la Reconnaissance ! » 

Le bon et vieux Dussaulx, le m^me qui fit la mo- 
tion de planter des pommes de terre dans le jardin 
des Tuileries, avait, dans un r^cit de la prise de la 
Bastille, fait chanter des hymnes aux Parisiens, le 
14 juillet 1789: « Les citoyens, dit-il, entonnant 
(Tun air prophitique fhymne de la Liberty, se pro- 

1 RioTiflTei Af^motfM d*un detenu, p. 65, 



— 64 — 

mettaient d'en consacrer la f&te, se promettaient 
d'allep, au point du jour, saltier le soleil d son iever^ 
et lui apprendre quMl ^clairait un peuple libre*. » 

Tout cela nl^tait, comme on voit, que du galima- 
tias imit^ de Rousseau et de Diderot. 11 n'y avait 
aucun hymne chants, m^me quand les ^crivains le 
disaient; k plus forte raison, quand lis ne le disent 
pas. 

Les Girondins descendirent k la Conciergerie par 
un escalier conduisant au tribunal r^volutionnaire, 
qui est aujourd'hui, comme nous avons dit, la salle 
de la Cour de cassation, et qui etait, avant 1790, la 
Grand'Gbambre .du Parlement. Get escalier existe 
encore, mais condamn^ et encombr^. G'est celui 
dont la porte close se voit, k droite, de Tint^rieur de 
la Gonciergerie, avant d^arriver & la communication 
actuelle qui va de la Gonciergerie k la Cour d'assiscs. 

Au bas de cet escalier, dans la Gonciergerie et en 
hce, se trouvait la. porte de la chapelle, porte au- 
jourd'hui condamn^e et masquee k Tint^rieur par 
un confessionnal. 

Cette cbapelle d^aujourd'hui, qui T^tait ^galement 
avant la Revolution, servait de prison aux Girondins. 
G^est une construction du xvii* si^cle, spacieuse, 
eiev^e, ^clair^e par deux larges bales, donnant sur 
une cour int^rieure du Palais, et pouvant ais^nient 

* D u s s a u 1 X , (Kv r rex i\ or ,Troi^ J"ot/r« . p . 368 . 



- 65 — 

contenir au moins cent persoDnes^ C'est Ik que 
Riouffe avail 6ti plac^, le 27 octobre ; c'est de \k 
qu'il entendit le premier couplet de la Marseillaise^ 
chants en choeur par les Girondins, en descendant 
dn tribunal r^volutionnaire ; c'est 1& quMl passa la 
nuit avec eux; — et Ton va voir, par son r^it, qu'il 
n'y eut ni festin, ni harangues philosophiques '« 

c( Us furent condamn^s k mort, dit Riouffe, dans 
la nuit du 29 octobre *, vers onze heures. lis le 
furent lous ; on avait en vain esp^r^ pour Ducos et 

* 11 ne faut pas confondre la chapelle de la Conciergerie avec 
Voraioire que Ton a 4rig^ sous la Restauration dans le cachot 
de Marie-Antoinette, h'oratoire n'a que quelques pieds canr^s , 
mais la chapeUe est fort grande. D'ailleurs, Voratoire est s^par^ 
de la ehapeUe par une petite pi^ce rectangulaire, serrant de 
sacristie. 

* Yoici qui 4tablit clairement que Riouffe ^tait dans la m^rne 
salle que les Girondins : « On me mit dans une autre partie de 
la Conciergerie. Je quittai I'antre du crime justement en- 
chain^, j'entrai dans le temple de la vertu persdcut^e. Yer- 
gniaud, Gensonn^^Brissot, Ducos, Fonfr^de, Yalaz^, DuchAtel 
et lears collogues, furent leg hdtes que je trouvai instaXUs dafu ma 
nowotflle demewre. Depuis une ann^e que je I'habite^ je ne cesse 
d'j voir Tombre de ces grands hommes planant sur ma t^te, et 
ranimant mon courage... J 'appris que c'^tait aux soUicitations 
de Ducos que je devais d'etre sorti du cachot... I/aimable et 
int^ressaot jeune homme! il m'avait tu une seule fois, dans le 
monde, et il me fit I'accueil d'un fr^re. 

< La curiosity se reveille k ces noms fameux; mais j'ai peu 
de mojens de la satisfaire. yarrioai deux jou/rs avant leur cori' 
damnation, et comme pour itre temoin de leur mort. » (Riouffe, 
Memoires d'un detenu, p. 58, 59.) — C'est d'ailleurs une erreur de 
If. de Lamartine d'sToir era qu'ind^pendamment de la salle 
de la chapelle, les Girondins avaient encore des chamhres. lis 
^taient dix-neuf dans cette chapelle, od ils avaient leurs lits ; 
sans compter Bailleul, Riouffe et d'autres compagnons. 

^ C'est une erreur de dale. Les Girondins furent condamn^s 
le 9 brumaire, c'est-^-dire le 30 octobre. 

5 



- 66 — 

pour Fonfr^de, qui peut*6tre eux-^mdmcs ne s*i- 
taient pas d^fendus de quelque esp^rance. 

« Le signal quits nous avaient promis nous fut 
donnSy ce furent des chants patriotiques, qui delate- 
rent simultan^ment ; et toutes leurs voix se mftl^rent 
pour adresser les demiers hymnes k la Libert^. lis 
parodiaient la chanson des Marseillais de cette 
sorte: 



Centre nous de la tyrannie 

l^e couteau sanglant est levd, etc. 



a Toute cette nuit affreuse retentit de leurs 
chants^ et sits les interrompaient , c'^tait pour s'en- 
tretenir de leur patrie, et quelquefois aussi pour une 
saillie de Ducos. 

« C'estla premiere foisqu'on a massacre en masse 
tant d^hommes extraordinaires. Jeunesse, beaut^^ 
g^nie, vertuSy talents, tout ce quMl y a dMnt^ressant 
parmi les hommes fut englouti d'un seul coup. Si 
les cannibales avaient des repr^sentants, ils ne com- 
mettraient pas un pareil attentat. 

« Nous ^tions tellement exalt^s par leur oourage, 
que nous ne ressentlmes le coup que longtemps 
apr^s quMl fut port^. 

« Nous marchions k grands pas, T&me triom- 
phante, de voir qu'une belle mort ne manquait pas 
k de si belles vies, et qu'ils remplissaient d'une ma* 



• 67 — 

ni^re digue d^eux la seule t&che qu'il leur t'est&t k 
remplir, celle de bien mourir. 

ic Mai8 quand oe courage^ emprunti du leur^ se 
fiit reiroidi , alors nous sentimes quelle perte nous 
venions de faire ^ Le d^sespoir devint notre par- 
tage. On se montrait en pleuiaDt le miserable grabat 
que le grand Yergniand avait quitt6 pour aller, les 
mains li^es, porter sa tdte sur T^chafaud. Yalaz^, 
Daoos et FonfrMe ^taient sans cesse devant mes 
yeni. Les places quUls ocoupaient devinrent I'objet 
d'une vto^ration religieuse ; et Taristocratie mime 
se faisait montrer, avec empressement et respect, les 
lits ou avaient coucb^ ces grands hommes *. » 

Certes voil& bien des d^tails^ et des details pr^is; 
— mais oft est done le banquet? 



IX 



Nona ayons pris les Oirondins dans la salle du 
tribanal r^volutionnaire ; nous les avons suivis 
dans Tescalier qui mtoe k la Conoiergerie ; nous 
avons entendu leurs chants, signe eonvenu avec 
leurs ccmipagnons, pour leur annonoer de loin la 

* II r^sulte ^videmment de ce r^citque, ind^pendamment dee 
diz-neuf Girondins et de Riouffe, d'autres prisonniers 4taient 
^galement renferm^s dans la chapelle. Rien n'emp4che de pen- 
ser que Bailleul se Irouvait parmi eux. 

• RioafTe, Memoiren d'un ditenu , p. 64, 65, 66. 



— 68 — 

falale sentence ; nous ne les avons pas quitt^s d'un 
instant pendant leur derniftre et tumullueuse nuit, 
et nous avons vu Yergniaud partir les mains li^es 
poor monter sur la charretle. Qu'avons-nous trouv^? 
Des chants, des cris, de Fagitation y de rexaltation, 
quelques retours vers la France, quelques saillies de 
Ducos; — la seule chose dont nous n'ayons pas 
trouv^ la moindre trace, c^est le c^l^bre et fantas- 
tique banquet. Et c'est bien simple : d'un c6t6, Bail- 
leul, celui qui, cach^ dans Paris, dit-on, Pavaitr^l^ 
et ordonn^ du fond de sa retraite, ^tait sous les ver- 
rdus de la Gonciergerie, probablement dans la salle 
m^me des Girondins ; de Fautre, Sillery et Lasource, 
deux des orateurs du banquet, n'^taient m&me pas k 
la Gonciergerie. 

La tradition relative au banquet des Girondins est 
tout k fait moderne. Nous n'avons rien trouv^ qui 
ttii ant^rieur au r^oit de M. Thiers. Les journaux ou 
les m^moires contemporains n^y font pas la moindre 
allusion. Les Revolutions de Paris ^ par Prudhomme, 
celui de lous les journaux qui donne le plus de de- 
tails 9ur les derniers moments des Girondins, ne 
disent pas un mot du banquet ^ 

Qu'on songe au beau texte qu'un luxe pareil, d^ 
*ploy^ au fond d'une prison, aurait donn^ aux decla- 
mations du Pire DuchSne, et aux rapprochements 

t RevoluHont de Paris, t. XVII, p. 146. 147. 148, 149, 150. 



- 69 — 

qui seraient sortis de la mis^re alors effroyable du 
peuple et du raffinement des Girondins condamn^s ! 

D'ailleurSy on ne sait pas assez k quel point la 
donn^e d'un tel banquet est insens^e, plac^ en 
un tel moment. 

La famine ^tait g^n^rale en France; elle ^tait 
affreuse k Paris. Le maximum avaii iii vot^ en 
principe le 10 octobre * et organist le 26 *. 

Le bl^ valait 200 francs le sac dans la Beauce ^; le 
poisson y 18 francs la livre ^ ; les pommes de terre k 
peine connues, puisqu'elles n'avaient ^t^ import6es 
en France qu'en 1785 ^ s^elev^rent successivement 
jusqu'& 80 francs le boisseau *. 

Et saves-vous quelles formality il fallait remplir 
afin d^avoir dans chaque famille strictement de quoi 
ne pas mourir de faim ? 

Les voici officiellement r^gl^es par un arr^t^ du 
Gonseil g^n^ral de la Commune , en date du 8 bru- 
maire, la veille m6me de la condamuation des Gi- 
rondins : 

« Article V', Dans le d^lai de Irois jours, k dater 
du present rdglement, chaque chef de famille, chaque 



1 MofUteur du 14 octobre 1793, stance <le U Convention du 10 > 

* MorUteur du 38 octobre 1793, stance de la Convention du 26 . 

* Maniteur du 6 mai 1793, stance de la Convention du 2; dis- 
cours de Chasles. 

* Monileur da 12 mars 1794. 

> FeuOle ViUageoise , 29 mare 1792. 

' Monileur du 24 octobre 1795, stance de la Convention du 18, 
discours de Louchet. 



— 70 — 

citoyen domicilii sera tenu d'aller faire au ComiU 
de bienfaisanoe de sa section la d^laration : 

a 1° Du nombre de personnes qui composent sa 
famiUe ou sa maison, en distinguant les femmes et 
les enfants ; 

<c 2^ De la quantity de pain n^cessaire k lear con- 
sommation ; 

c( 3"" Des noms et demeure de son boulanger habi- 
tuel. 

« Art. XL U sera fait un relevi du nombre de 
citoyens qiii auront d6clar^ se fournir ches chaque 
boulanger et de la quantity de livres portdes en 
chaque declaration. 

« Art. III. Ces relev^ (aits et la conaommation de 
chaque boulanger dtabUe, il sera remis par le Comity 
k chaque citoyen une carte ou tableau y au bas du- 
quel sera Tautorisation, signde de deux membres 
du Gomitdy au boulanger, de fournir chaque jour du 
mois la quantity de livres de pain indiqu^e dans la 
declaration. 

K En tete seront imprimis en oolonnes les treate 
jours du mois, avec un espace ou un trait horiiontal 
entre chaque jour, dont le cadre formera un cou- 
pon. 

« A droite de chacun des jours sen la quantity de 
pain k deiivrer ; k gauche, la signature ou le nom 
du citoyen. 

« Art. IV. Tons les jours, chaque citoyen ira ou 



— 71 — 

enverra chez son boulanger recevoir la quantity de 
pain d^termin^e, et y laissera le coupon indicatif de 
cette quantit^y da jour ou elle lui aura 616 d6\\\r6e 
et de son nom. 

« Art. Y. Cfaaque boulanger aura sur son comp- 
toir une bolte fenn^e et en forme de tronc y dont le 
oommissaire de la section aura seal la clef, et dans 
laquelle les coupons re^us seront successivement 
ins^r^s. 

« Art. VI. Le boulanger qui aura d^livrd du pain 
sans retenir ni r^rver les coupons sera puni pour 
la premiere fois de 50 livres d'amende, et en cas 
de r6cidive, riputimspect et traits comme tel. 

« Art. IX. Les marc hands de virty traiteurSy au-- 
bergisteSy ItmonadierSy etc., feront la declaration ap- 
proximative de leur consommation' journali6re. Le 
Comite ^tablira & leur ^gard un terme moyen, afin 
que les jours oik ils en d^bitent le moins leur en 
laissent une reserve pour les autres ^ » 



Et encore, quelle quantity de pain et de viande 
obtenait-on au prix de toutes ces fornialit^s ? 



» Prudhomme, Revolutions dc Paris, i. XVII, p. IGH, 1C9. 
Proc^ft-rerbauz du Conseil g4n6ral de laCommuQe. 



-. 7-^ ^ 

Du pain ? — le plus souvent i>bux oncbs par jour. 

De la viandc? — une livre poor oix jours. 

Et voici DOS autorit^s : 

Sur ce que nous avions dit, dans notre Histoire 
du Directoirej que les Parisiens reeevaient sous le 
regime du maximum trois quarterons de pain par 
jour , un respectable t^moin des faits de cette 
ipoque, M. Audot, ancien libraire-^diteur, nous 
adressa la lettre suivante : 

« Yous nourrissez trop bien les Parisiens, en repe- 
tant qu'ils n'^taieni nourris qu'avec trots quarterons 
de pain par jour. 

(( n y avait sans doute des jours heureuz k trois 
quarts; mais il y en a eu & deux quart Sy k un quart 
et beaucoupddeuxonceSy ce qui fait un demi-quart. 

c( Ges deux on'ces, j'allais, enfant de douze ans, 
les attendre d^s qnatre heures du matin k la queue, 
devant les maisons de la rue de I'Ancienne-Coin^diey 
pour les recevoir de la main de M. Loquin, l)oulan- 
ger, dont la boutique existe encore , mais pleine 
d'excellent pain. En arrivant plus tard k la queue, la 
provision de M. Loquin pouvait dtre ^puis^e. 

« On 6tait r^compens^ de tant de peines par la 
bonne quality du son, qui pesait un quart sur le 
quart d'once de pain trfts-tendre et trte-mou du 
maximum; done, encore un quart d'eau surabon- 
dante. Je rapportais, pour quatre personnes que 
nous ^tions, huitonces de pain pour la jour nee. » 



— 73 — 

Ce r^cit de M. Audot est parfaitemenl exact , et 
Dous en avons trouv^ la confirmation bien doulou- 
rense dans un document de I'epoque. 
' La Biblioth^que de TArsenal posside un recueil 
manuscrit de chansons et de poesies r^volution- 
naires. Ge volume^ reli^ en basane^ n^est rempli de 
vers que jusqu'4 la page 57. Aux pages 58, 59 et 60 
se tronvent deux brouillons de lettres, Sorites par 
une fille k son p^re. Nous allons les reproduire dans 
leur d^solante naivete. 

a Mon cher p^re, 

<x Je suis bien inquidte de savoir de vos nouvelles. 
Je souhaite de tout mon coeur que ma lettre ne vous 
trouve pas dans une aussi grande mis^re comme 
Dous. Nous avons qtmtre onces de pain pour nous 
deux. Vous devez bien sentir que nous ne sommes 
pas k notre aise. Les marchandises sont hors de 
prix: si vous avez quelque occasion, et que vous 
puissiez nous envoyer un peu de farine, vous me 
feriez bien plaisir. Je voudrais bien que ma tante 
soitavecvous; peut-6tre qu'eile ne p&tirait pas au- 
tant quUciy faute de nourriture et de moyens. » 

La seconde lettre est plus navrante encore; la 
voici : 

a Mon cher p^re, 

« Je suis bien inquiMe de savoir de vos nouvelles. 
Je souhaite de tout mon ccpur que ma lettre ne vous 



— 7-i ~ 

trou ve pas daos une aussi grande mistoe comma qous. 

a Le pain vaut buit francs la livre, ies haricots 
six francs'. 

a Nous ne sommes plus dans le cas de pouvoir y 
suffire. Je voudrais bien que vous puissiez nous en- 
voy er un peu de farine. Ma tante demande toujours 
du pain ; mais nous ne pouvons pas en avoir, au prix 
que je vous marque. Elle ne pourra jamais se sou- 
tenir longtemps. 

a Une femme aussi infirme qu'elle, la voir A la fin 
de ses jours mourir de faim ! cela me domie bien du 
cbagrin. » 

Tous ces details affreux, qu'une main tremblante 
et pieuse a consign^, faute d'auire papier, k la suite 
d'un recneil manuscrit de chansons atroces ou im- 
pies, y sont comme T^pilogue et la morality du 
regime rSvolutionnaire. 

C'est k une pi&ce de vers de ce mdme recueil, in- 
titul^e : Satire sur le temps present^ occupant les 
pages 55, 56 et 57, que nous empruntons les details 
suivants sur la viande et sur la chandelle : 

Plus cher qu'au maximum^ si I'on veut de la viande, 
On eb trouve partont autant qu'on en demande*; 

1 II faut entendre ces prix de ceux qui n'^taient pas obliga- 
toires pour les marchands. Ainsi, les boulangers de Paris ^taient 
obliges de d^livrer, k raison de troU $ou» la livre, 2a raHon offi- 
cieUe port^e sur les bons des sections; mais, en dehors de cette 
ration, sur laquelle le gouvernement payait je supplement 
entre le prix artificiel de trois toiu et le prix veritable, les 
particuliers payaient les denr^es selon leur valeur v^naJe. 

* Ceci est un peu exag^r^ par la mauYaise humeur du po^te 



— 75 — 

Mais au piix de la loi , faut atlendre son tour, 
El pour en avoir pcu passer un tiers du jour. 
Pour dix jourSy une livre on donne a chaque bouche. 
Pour moi , dans tout ceci , j'apergois bien du louche. 
Le riche met chez lui chaque jour pot*au-feu ; 
Et le pauvre est toujours celui qui perd au jeu. 

Que font-ils de leur suif^ que font-ils de leurs monies? 
Faut-il aller coucher, Thiyer, avec les poules? 
L'oayrier a des bras qu'il voudrait employer, 
Mais quand on n'y voit goutte, on ne peut travailler 1 

II a fallu, comma on voit, un goid strange du mer- 
veilleux, pour aller placer, en un tel temps et en de 
telles circonstanceS) au fond d'une prison, & minuit, 
an banquet improvise de vingt et un couverts, avec 
des vins ckerSy des fleurs rares et des bougies nom- 
breuses ! 

centre les riches; car le Comity do salut public, sur les instan- 
ces du boucher Legendre, proposa, le 21 Janvier 1794, dV.tablir 
un carime civique, pour ne pas d^truire la race des brebis et des 
boeufs. {MonitetMr du 23 Janvier 1794.) Ceite id^e appartenait d'ail- 
leurs aux Girondins, car Vergniaud avait propose , le 17 avril 
1793, d'6tablir un carAne.cvoiqite sur les veauz. {Mcniteur du 30 
avril 1793.) 



LIVRE TROISlfiME 



LA YiRITfi SUR LES DERNIERS MOMEHTS DBS 6IR0NDINS 



SoMMAiRS. — Les Girondins montrent en g^n^ral peu de fer> 
met^. — Prisonniers qui font preuye d'un grand courage. — 
Gonnay. — Biron. — Baillj.^Lamourette. — Le chien Ravage. — 
L*6picier Cortej et le marquis de Pons. — La princeaae de 
Monaco. — Madame de Lavergne. — Mademoiselle Costard. — 
Les pontes Dacournau et Roacher. — Dacos et son pot-pourri. 
— Les Girondins fugitifs. — Forfanterie de Louvet. — Mort 
de Petion, de Buzot et de Barbaroux. — Suicide de Condorcet 
et de Rolland. — Supplice des vingt et un, k Paris. — Courage 
de Girej-Dupr^.— Principes irr^ligieux communs aux Giron< 
dins. 



Quoiqae bien des causes, physiques ou morales, 
puissent influer sur le courage qu'un homme fiait 
parattre, k Theure tou jours redoutable de la mort, 
nous sommes loin de penser, avec La Rochefou- 
cauld, que tout d^pende de la dernifere maladie. Les 
hommes qui, aux ^poques de revolution violente, 
se jettent b^n^volement dans les luttes, nous sem- 
blent tenus k plus de fermet^ que d^autres, parce 
qiiMls affronient les dangers de plein gr^, et quails 
savent par experience que lenr tete est habituelle- 
ment Teujeu de ces sortes de parties. 

Bien que places en evidence, sur.iin grand theAtre, 



^ 78 - .. 

et, comme dit )e po^te, bniyants dans leurs fails et 
vains dans leurs paroles, les Girondins, il faut bien le 
reconnaltre, monrurent en g^n^ral avecune medio- 
cre fermete d'&me. Beaucoup de prisonniers incon- 
naSy ou que rien ne donnait en spectacle, montr^- 
rent plus de calme, plus de liberty dVsprit on plus 
de dignity. 

Un ancien grenadier an regiment d^Artois, nomm^ 
Gonnay, ^crou^ k la Conciergerie comme pr^venu 
d^migration, se montra un module rare d'insou- 
ciance et de gaiety. Le jour oik on lui remit son acte 
d'accusationy il le roula froidement dans ses mains, 
et en allumasa pipe. Le lendemain, assis sur les re- 
doutables gradins du tribunal r^volutionnaire, il 
convint volontiers de tout ce dont il plut k I'accusa- 
teur public de le charger ; et comme son avocat fai- 
sait observer quMl n'avait pas sa t^te k lui, Gonnay 
lui r^pondit : « Jamais ma t^te n'a ^t^ plus k moi 
que dans ce moment, quoique je sois k la veille de 
la perdre. D^fenseur officieux^, je te defends de me 
dtfendre ; et qu*on me mine k la guillotine *. >> 

Le general Biron, ce brillant et romanesque due 
de LauKun de la cour de Versailles, le vieux Bailly 

* C'est le nom que portaieat les ci-deyant aTocata, charges 
d« d^fendre lea accuses devant le tribunal rdvoluttonnaire. Ila 
<§taient g^n^ralemeut fort ariatocrates, et se montraient, s'il faut 
en croire la Commune de Paris, fort int^ressds. La commission 
des certiBoais de oiTttme lear fit lubir Qn« ^puration, le 16 
avrii 1794. {Moniteur du 19 germinal 1794.} 

• Mercier, Almanach despri^nnft, p. 63, 64. 



--79 - 

et r^vAque constitationnel de Lyon, Lamoiirttte, 
inonMrent ^galement la plas grande fenneU. 

Bifon, descendant du tribunal, et conduit au 
greffe pour subir la toilette^ salua les prisonniers 
avec la dignity ]a plus chevaleresque^ et leur dit : 
a Ma foi, mes amis, c'est fini; je m'en vais. » 

Bailly, remis k une autre s^nce pour son juge- 
ment, arriva au secr^lariat au milieu de ses compa- 
gnons inquiets et silencieux, et leur dit, en se frot- 
tant les mains : a Petit bonhomme vit encore. r» 

Lamourette, condamn6, consolait ses amis de la 
Conciergerie. a Qu'est-ce done que la mort? leur 
disaii-il. Un accident, auquel il faut se preparer. 
Qu'est«-ee que la guillotine? Une chiquenaude sur le 



oou*. » 



Ce courage des prisonniers vou^s k la mort allait 
souvent josqu'ji la provocation et k la raillerie. 

On forcait les prisonniers, non-seulement k payer 
leur nourriture et leur logement, mais encore leur 
garde. Cette garde s'exer^ait, la nuit, au moyen de 
chiens ^normes, l^h^s dans les cours et dans les 
pr^ux. Les prisonniers de la Bourbe avaient paye 
leur chien deux cents francs *. 

Le cbien le plus redou table de la Conciergerie se 
nommait Ravage; il gardait la grande cour. Des 

* Mercier, Almanack des prisons, ^ p. 66, 67. 

* « Tout s'achetait et se faisait aux d^pena des riches. On 
leur fit mdme acheter un chien pour les garder, qu'ib pnyerent 
deux cents livres. t Tahjfau des prisons, p. 68. 



— 80 — 

prifionnierSy qui avaient Cait on trou poar s'^vader, 
n'^taient arr^t^ que par la vig^ilance et par la f^ro- 
cit^ de Ravage. lis le dompt^rent n^umoinSy et dod 
contents de s'enfuir, ils voulurent encore se moquer 
des ge6liers. « Le lendemainy dit Mercier, on s'a- 
percut qu'on avait attach^ k la queue de Ravage un 
assignat de cent sous^ avec un petit billet oili ^talent 
Merits ces mots : « Onpeut corrompre Ravage avec 
un assignat de cent sous, et un paquet de pieds de 
mouton. » Ravage, promenant et publiant ainsi son 
infamie, fut un peu d^contenanc^ par les attroupe- 
ments qui se form^rent autour de lui, et les Eclats de 
rire qui partaient de tons c6t^s K » 

Un prisonnier qui attendait son jugementy s^^tait 
fait une chanson pour son usage personnel, et il la 
fredonnait constamment. II lui avait donn^ ces deux 
vers pour refrain : 

Quand ils m'auront guillotine, 
Je n'aurai plus besoin de nez*. 

A la prison de Sainte-Pilagie, un Spicier, nomm^ 
Cortey, emprisonn^ avec M. de Sombreuil, M. de 
Laval-Montmorency et le marquis de Pons, faisait 
des signes, k travers les barreaux de son corridor, k 
madame de Ghoiseul-Stainville, princesse de Mo- 

* Mercier, AUnanach des prison»f p. 37. 
« Ihid., p. 43. 



— 81 — 

nacOy et lui envoyait des baisers. Le marquis de Pons 
lui dit avec le plus grand s^rieux : « II faut que vous 
soyez bien mal ^lev^, monsieur Gortey, pour vous 
familiariser ainsi avec une personne de ce rang-14. 
U n'est pas ^tonnant qu'on veuille vous guilloiiner 
avec nouSy puisque vous nous traitez en ^gal ^ » 



II 



Ceite princesse de Monaco mourut avec une in- 
comparable dignity. EUe avait vlngt-cinq ans. Gon- 
damn^e le 7 thermidor, deux jours avant la chute 
de Robespierre, dans une foumee de cinquante-deux 
viclimes^ avec le lieutenant g^n^ral de Glermont- 
Tonnerre, la veuve du mar^chal d'Armentiires, la 
princesse de Ghimay, madame de Narbonne-Pelet, 
&g^ de soixante et onze am , mademoiselle Leroy, 
kgie de vingt et un ans, actrice de Feydeau, des pr6- 
tres, des moines, des ermites, des aubergistes, des 
^picierSy des femmes de chambre ; elle se d^clara 
enceinte, et fut ramen^e k la Gonciergerie. 

Rentr^e dans sa chambre, elle coupa elle-m^me 
ses cheveux, et ^crivit le billet suivant k Taccusateur 
public : 

« Je serais obligee au citoyen Fouquet ' de Tin- 

* If ercier. Almanack des prisons , p. 162. 

* Quoique ce fOlt \k une faQon vicieuse d'^crire le nom de 

6 



— 82 — 

vilie, sMl voulaitbien venir un instant ici, pour m^ac- 
corder un moment d'audience. Je lui demande in- 
stamment dd ne pas me refuser ma demande. » 

Fouquiei^-Tinville n'^tant pas venu, la princesse 
de Monaco lui ^crivit de nouveau : 

a Je vous priviens, citoyen, que je ne suis pas 
grosse. Je voulais vous le dire; n^esp6rant pas que 
vous venieZ) je vous le mande. Je n^ai point sali ma 
bouche de ce mensonge dans la crainte de la morl, 
ni pour T^viter, mais pour me donner un jour de 
plus, afin de couper moi-m6me mes cheveux, et de 
ne pas les donner coupes de la main du bourreau. 
C'est le seul legs que je puisse laisser & mes enfants ; 
au mbins faut-il qu'il soit pur. 

« Sign^ : Choiseul'Staiiiville-Joseph-Grimaldi" 
Monaco, princesse etrangere^ mourant 
de r injustice desjuges francais\ » 

Madame de Grimaldi- Monaco mourut le jour 
mftme, o'^tait le 8 thermidor. Eile fui de Tavant- 
demidre charret^e. Sa lettre k Fouquier, cachets 
de noir, portait sur I'adresse : tres-pressSe, Deux 
jours plus tard, elle edt ^t^ sauv^e, comme madame 
de Maill^y qui dut la vie k un ^vanouissement dont 
elle fut saisie le lendemain» 9 tbermidory sur les 

P ouquier 'Tiny iUe f on le trouve aiosi orthographic dans des 
publications contemporaines, notamment dans le Glaive vengeur 
de laU^puhliquef an II, p. 16. 
> RM , Journal d» l*oppo$iHon, n. 3, p. I. 



- 83 — 

gradilis du tribunal r^volutionnaire*. Les juges la 
renvoy^rent k Faudience da 10; mais ce furent eux 
qui, le lOthermidop, montftrent sur F^chafaud avec 
Robespierre. 

Deux femmes porlferent le courage encore plus 
loin que la princesse de Monaco : ce fureut madame 
de Lavergne et mademoiselle Costard. 

Madame de Lavergne assistait, de la grande salle 
du Palais, au proems de son mari, ancien comman- 
dant de Longwy ; et quand elle vit bien clairement 
qu'il n'y avait rien 4 esp^rer des juges, elle cria de 
toutes ses forces, et i plusieurs reprises : Vive le 
roil Arr6tee imm^diatement , et conduite sur les 
gradins du tribunal, k c6t^ de son mari, elle fut con- 
damn^e avec lui, et conduite & T^chafaud sur la 
m^me charrette *. 

Avoye Laville-Costard* travaillait, avec Boyer- 
Bmn, k la redaction du Journal des Spectacles. La 
condamnation de Boyer lui inspira la resolution de 
le suivre, et ce fut le d^vouement de madame de 



^ Tableau des prisons, p. 15> 

* Buchez et Koux, Histoire parlementairs de la Revolution f 
t. XXXIV, Proems de Fouquier-Tinville, p. 868. 

' Le Moniteur du 26 mai 1794 la nomme « Avoye Pavie Cos- 
tard, femme de Costard, bijoutier. > Mais la Liste des guillotinds^ 
plus efxacte et plus digne de foi en ces matiires, la designe 
ainsi,: c Avoje Laville-Costard, fille majeure, dg^e de vingt- 
cioq ana, travaillant au Journal des SpectacleSj native de Paris, j 
demeurant, rue des Foes^s-Montmartrc, n. 7. {Liste gen^ale et 
trks-exaete des notns , dge et qualites de tous les conspirateurs qui 
ont ete eondamnes dmorty etc., n. 5, p. 16.) 



— 84 — 

Lavergne qui Tinspira. Emprisonn^e, et ne pouvant 
pas aller au Palais^ elle ^crivit k Fouquier-Tinville 
une lettre qui se terminait ainsi : « Depuis quatre 
ans que Boyer a fait la Defense des catholiques de 
Nimes, VHistoire des Caricatures et le Journal du 
Peuplcy sachez que j'ai ^t^ associ^e avec lui dans 
tout ce qu'il a fait; qu'il ^tait mon ami^ que je pense 
comme lui^ et que je ne puis pas vivre sans lui. II 
m^est impossible de vivre sous un regime comme le 
vdtre, oili Ton ne veut que des massacres et des pil- 
lages. Avant la mort de mon ami, je souffrais pa- 
tiemment les maux que j'endurais, parce qu'il me 
consolaity et que j^esp^rais que nous aurions bient6t 
un roi, et que nous nous vengerions de tous les maux 
que vous nous avez fait souffrir ; mais k present que 
je n'ai plus rien dans le monde, puisque j'ai perdu 
mon ami, frappez, terminez une vie qui m'est odieuse^ 
et que je ne puis supporter sans horreur. Vive le 
roi 1 Vive le roi ! Vive le roi ! 

« Signe: Costard ^ » 

Mademoiselle Costard ^crivait cette lettre le 
aO mai 1794; elle mourait sur T^chafaud le 23. 



i Bucbez et Rouz, Hiatoire parlemwUtMre de la R^oluHon, 
t. XXXIV, Proems de Fouquier-Tinville, p. 369. 



- 85 — 



III 



Le jeu et surtout les chansons ^taient la ressource 
des prisonniers qui avaient quelque culture d'es- 
prii. On ferait de longs recueils avec les odes, les 
^pltresy les ^pigrammes et les bouts-rimes^ composes 
dans les prisons de Paris, sous la Terreur. G'est \k 
que flenrirent les plus belles et les plus nobles inspi- 
rations d'Andr^ Ch^nier, I'ode & la Jeune Captive, 
et I'lambe c^l^bre : 



Mourir sans vider mon carquoisi 
Sans tuer^ sans fouler^ sans p^trJr dans leur fange, 
Ces bourreaux , barbouilleurs de lois I 



La Conciergerie ^tait le lieu oii il y eut le plus de 
m^rite k faire des vers, parce que ce n'^tait pas una 
prison, mais une maison de justice, servant d'anti- 
chambre au tribunal r^volutionnaire. Parmi les 
pontes de la Conciergerie, Tun de ceux qui laiss^- 
rent le souvenir le plus touchant et le plus durable, 
fut Pierre Ducoumeau, jeune Bordelais accuse de 
fid^ralisme. Ilrefut son acte d'accusation le 14 mars 
1794, au soir; et pendant que ses amis soupaient 
avec lui, il fit, au crayon, des couplets dans lesquels 
il recommandait ainsi sa m^moire et celle de son 
compagnon Theillard : 



- 86 — 

Trinquez, retrinquez encore^ 
Et les verres bien unis^ 
Chantez d'une voix sonore 
Le destin de vos amis. 
Nos rcconnaissantcs ombres 
Planant au-dessus de vous, 
Rempliront ces vodles sombres 
De fremissements bien doux ^ 

Le 16 mars, les amis de Ducoumeau pouvaient 
chanter son destin, car il n^^tait plus. 

Roucher, Tauteur des Mois et Tami d'Andr6 Ch6- 
nier, ^tait k Saint-Lazare. « 11 passait sen temps, dit 
Mercier, k former la jeunesse d'un de ses enfants, 
nomm6 Emile, et cette occupation charmait les 
ennuis de sa captivity. Le jour qu^il re^ut son acte 
d accusation (le 6 thermidor), il pr^vit bien le triste 
sort, qui Tattendait. II renvoya son fils, k qui il 
donna son portrait pour le remettre k son Spouse. 
Get envoi ^tait accompagn^ du quatrain suivant, 
adress^ k sa femme et k ses enfants : 

Ne vous dtonnez pas, objcts charmants et doux, 
Si quelque air de tristesse obscurcit mon visage. 
Lorsqu'un savant cra^fon dessinait cette image, 
Oq dressait T^chafaud, et je pensais a vous '. 

Roucher mourut le lendemain, 7 thermidor, hytt 
Andr6 Chdnier. 

■ * Mercier, Almanach det pritonSj p. 48. 
« Ibid., p. 174. 



- 87 — 

G'est ^galement k Saint-Lozare que furent fitU 
ces vers proph^tiques sur la mort de DaQton et de 
sesamis : 



Lorsque arrives au bord du fleuve Phl^g^thon, 
Camille Desmoulins, d'^glantine et Danton 
Pajerent pour passer cet endroit redoutable, 
Le nautonnier Garon, citoyen Suitable, 
A DOS trois passagers voulut remettre en mains 
L'excedant de la taxe impos^e aux humains. 
Garde, lui dil Danton, la somme lout enliere, 
Je paye pour Gouthon, Saint-Just et Robespierre K 



IV 



Ducos fut, de tous les Girondins, celui qui montra 
le plus de fermet^ et d'insouciance. II avait vingt- 
huit ans et 6tait beau-frire de Boyer-Fonfr^de, qui 
avait enlev^ sa sceur et ^tait all6 I'^pouser en Hol- 
lande. Fonfride n'avait que vingt-sept ans; une 
viye amiti^ les unissait comme jeunes gens et 
comme fr^res. 

II n'y avait, dans I'esprit de Ducos, aucune id^e 
politique. Nous Tavons vu se vanter devant le tri- 
bunal r6volutionnaire de Tind^pendanee de son 
caracttre, qui lui permettait de vivre avec les 
bommes de tous les partis, ce qui Aait une fa- 

1 Mercier, Almanack des prisons, p. 17C. 



— 88 — 

9on de dire qu'il n^avait ni parti, ni caract^re. 
Quoique confondu & la fin dans la commune desti- 
n^e des hommes de la Gironde, il s'^tait constam- 
ment tenu en dehors d'eux, et les avait combattus 
souvent. Quand ils furent mis en ^tat d'arrestation 
chez euxy le2juin 1793, Ducos fut excepts surla 
demande de Marat. « Je demande, avait dit Marat, 
le d^cret d'arrestation pur et simple, en ajoutant k 
la liste Fermont et Valaz^, qui n'y sont pas, et en 
rayant Ducos, Lanth^nas et Dussaulx, qui ne doivent 
pas y HreK » Cependant, aprds la mort de Marat, 
Hubert et ses amis de la Commune ressaisirent leur 
proie ; Ducos fut arr^t^ avec Boyer-Fonfr^de et 
conduit k la Gonciergerie, le 6 octobre, en vertu 
d'un jugement du tribunal r^volutionnaire du 4, 
et sur un mandat decerne par les bureaux de la 
Mairie *. 

Ducos et FonfrMe, qui avaient combattu les Gi- 
rondins k la Convention et qui avaient 616 except^s 
de la proscription du 31 mai, esp^raient ^chapper k 
une condamnation. a On avait en vain esp^r^ pour 
Ducos et Fonfr^de, dit Riouffe , et peut-^tre eux- 



I Le MonUeur a rendu tr^a-inexactement cette sdance ; il faui 
la lire dans Prudhomme, Revolutions de Paris, t. XVI, p. 481. 

* Nous avons lu et tenu dans nos mains les deux mandats 
d'arrdt qui sont aux Archives de la Prefecture de police. 

C'est done sans fondement que Hiouffe a fait un m^rite k 
Ducos de son d^vouement a Fonfr^dc, en disant : « Ducos s'^tait 
sacrifie pour son fr^re, et s'^taii rendu en prison pour partager 
son sort. > {M^moires d'un detenu, p. 63.) 



— 89 — 

indmes ne s'^taient pas defend us de quel que esp^- 
ranee *. » Ducos laissait done ^clater volon tiers la 
gaiety de son ^e, quelle qu'en Mt d^ailleurs la 
cause. Fonfr&de , plus r6fl^chi ou moins ferme, ne 
savait pas toujours ^touffer son d^sespoir. a line 
seule foiSy dit Riouffe, Fonfr^de me prit k part, et, 
comme en cachette de son fr&re, laissa couler un 
torrent de larmes aux noms qui brisent les coeurs les 
plus stolquesy aux noms de sa femme et de ses enfants. 
Son frfere Taper^oit : Qiias-tu done? lui dit-il... 
Fonfr^e, honteux de pleurer et rentrant ses larmes, 
ce nest rien, c*est lui qui me park... II rejetait 
ainsi sur moi ce qu'il croyait la honte d'unefaiblesse. 
lis s^embrass&rent et s'entrelacant ils devinrent plus 
forts. Fonfride arr^ta ses larmes qui coulaient ; son 
fr&re arrdta les siennes prates k couler et tous deux 
redevinrent vraiment Romains. Gette sc&ne se passa 
vingt-quatre heures avant leur execution '. » 

C*^tait Taventure de Bailleul, arr6t6 & Provins et 
conduit k la Conciergerie le 9 octobre, trois jours 
apr&s le transf^rement des Girondins, que Ducos 
avait mise en vers^ ce'qui fait supposer que Bailleul 
la lui avait racont^e et qu'il avait ^t^ enferm^ avec 
les djx-neuf captifs dans la salle de la chapelle. 
Voici quelques fragments de ce pot-pourri , qui 



' Riouffe, Mimovrn d'vm ditenu^ p. 64. 
• Ihid., p. 63, 64. 



— 90 - 

offre plus d'iDteatioD de gaiety que d'esprit et de 
po^sie ; 

UE VOYAGE DE PROVINS. 
AiE : Un jour d$ e$t aut9wm$. 

Un soir de cet aiilomne, 
De Provins revenant... 
Quo/ 1 sur Fair de la Nonne, 
Chanter mon accident! 
Non, raon honneur m'ordonne 
D'etre grave et touchant. 

Air : Det folm d'Espagne. 

Peuple frangais, 6coulez-moi sans rire, 
Je vais narrer un grand ^v^nement : 
Gomme je fus toujours de mal en pire, 
De point en point , de Pro\ins revenant. 

Air : Des guillotines, ci-devant, Des pendiu. 

Un comild de section 

Fit mcttre en arrestation 

Ma personne, sans dire : Gare! 

Pour me sauver de la bagarra^ 

Je r^solus; fort & proposj 

De prendre mon sac sur le dos. 

Air : Du haut en bai. 

Glopin-clopan, 
Je cheminais dans la Ghampagne, 

Glopin-clopan 
D'horreur et d'effroi palpitant; 



— 91 — 

Gravjssant rochers et montagnes, 
Je m'enfon^ai dans la Cbann|)agne, 
Clopin-clopan. 

Am : MMroug s'en va-t-sn gu§rr$. 

Enfin, sans p^rdre haleipe, 
Mironton, mironton, mirontaine, 
La fortune inhumaine 
Me conduit k Provins (bis). 

honte, affreux destin! 
Cest la que, dans Tauberge, 
Portant roon sac el ma flamberge, 
En paix je me goberge ; 
Vient un municipal, 
Lequel d'un ton brutal , 

Air : De la Carmagnole, 

Dit : Ciloyen, vous avez tort (6w), 
De voyager sans p^se-port (bis) ; 
Pour punir cet oubli , 
II Tous faul aujourd'hui 
Coucher dans notre gedle, 

Comme un larron (bis) , 
Coucher dans noire gedle 

Comme un larron 
Bien fripon. 

Air : Des MarsnUais, 

Malgrtf votre habit sans culotte, 
Vous ^tes, dil-il, un suspect. 
Vous irez siffler la lino lie 
Dans le violon, sauf vo^re respect. 



- 92 - 

Entendes-vou8 dans la cuisine 
Le bruit qu'j fait mainl citojen, 
Griant haro sur ce vaurien : 
On vous a jug^ sur la mine; 
Aux armes, citoyens, saisissez ce grimaud, 
Marchez (6m), les fers aux mains, 
Qu'on le mene au cachot. 

Air : Que ne iuis-je la fougere. 

H^las! Toudrait-on le croire? 
II le fit comroc il le dit ; 
Je voulus faire une histoire, 
Mais jc fus tout interdit. 
V De frayeur perdant la tMc^ 

Durant cc couplet soudain^ 
Je passai pour une b^te^ 
Et c'est mon plus vif chagrin. 

Air : On doit soixante mille francg, 

Dans un mauvais cabriolet 
On me jette comme un paquet; 
Sans pitid pour mes larmcs (hU)^ 
Vers les licux d'oii je suis venu 
On me ram^ne confondu 
Entre mei deux gendarmes [his] V 



VoiU toute la gaiety et tout Tesprit de la Gironde, 
en face du danger supreme. Ducos r^suma en lui ce 

1 Mercier, AlmanacK des prisonti, p. 50 k 63. 



- 93 — 

qa^elle avait de ferme, d'insouciant et de viril. 

Parmi les autres Girondins^ les meilleurs ne 
parent s^^lever qu'au courage vulgaire du suicide. 

PetioD et Buzoty traqu^s de retraite en retraite 
par les Gomit^s r^volutionnaires de Bordeaux, 
prirent du poisoD et furent trouv^ dans un champ, 
i moiti^ putr^fi^s. 

BarbarouXy surpris dans sa retraite, se tira deux 
coups de pistolet et fut porl6 mourant sur T^chafaud. 

Yergniaud, qui s'6tait muni de poison, le jeta, 
n'ayant pas voulu ou n'ayant pas os^ le prendre *. 

Yalaz^, qui avait remis une paire de ciseaux d 
Riouffe avant de monter au tribunal r^volution- 
Daire, avait conserve un couteau avec lequel il se 
tua k la demiire audience, ce qui n^emp^cha pas 
Fouquier-Tinville de requ^rir que le corps mort Mt 
conduit sur une charrette k la place de la R^vo- 
lution*. 

Louvet, dans le r^cit fort curieux qu'il publia sur 
sa fuite et sur ses tribulations, se repr^sente comme 
perp^tuellement arme d^une formidable espingole, 
dent la gueule ^tait appliqu^e sur son front k tout 
danger s^rieux, et il avait pris la precaution de 
composer son bymne de mort sur Tair de : Veillons 
au salut de P Empire I 

' c Vergniaud jeta du poison qu'il avait consery^, et pr^f^ra 
c de mourir avec aes collogues. > (Riouffe, Mimovrn d*wi Mmu, 

p.fl2J 
' BtUUHn du Trihundl r^oluHonnaire, 5t^ partie, n. 64, p. 36S. 



- 94 — 

Des vils oppresseurs de la France 

J'ai d^nonc^ les allentata. 

lis sont vairiqueurs, et leur vengeance 

Ordonnc aussitdt mon trdpas. 
Liberty] liberUI rc^uis done mon dernier hommage! 
TyranS) frappez ! rhomme libre enviera mon destin; 

Piul6t la mort que Vesclavage, 

C'est le voeu d'un republicain ^ 



« Je Youlais, dit Louvet^ si je tombais aux mains 
de mes ennemis, le chanter en allant k I'^chafaud. i> 
Gependant la pr^f^rence qu'il donnaii k la mort sur 
I'esclavage ne Temp^cha pas de se tenir soigoeuse- 
ment tapi dans line cachette ou son amante Lodolska 
I'avait ma9onn^ de ses mains *. 

Lidon, trahi k Brives, sa patrie, par un ami auquel 
il avait secr&tement demand^ un cheval, et qui, au 
lieu d'un cheval, lui envoya deux brigades de gen- 
darmerie, se d^fendit en d^sesp^re et tua trois gen- 
darmesy avant de se tuer lui-mime ^. 



^ Louvet, Recit di mes perils ^ p. 91. 

* « Les jolies mains de ma Lodoiska, ses d^licates mains, 
a'ftTaient jamais^ comme tous le penscz bien, mani4 le rabol, 
ni les clous, ni le plAtre: pourtant, en cinq jours, elle acheva 
feule, sans mon secours, car mon myopisme me rendait absu- 
lument inhabile k cet apprentissage; elle acheva un ouvrage en 
menuiserie maQonn(^e, d'un plan si parfaitement codqu et si 
artistement imaging, qu'un tel coup d'essai eOt pass^ pour ie 
chef-d'oeuvre d'un maltre. A moins qu'on ne fOt sOr qu'il y avait 
quelqu'uo dans cette boUe, qui paraissait un mur, je d^fiais le 
plus habile de me trouver U. » (LouTet, Recii de met pSriU, 
p. 167.) 

s Louvet, Recii de mes peiiU, p. 153. 



-«5- 



VI 



Condorcet ^tait depuis longtemps pourvu d^une 
dose de poison * que lui avait donn^e Garat ; car ces 

* Notts deyons h un xnagisirat, attach^ k la cour de Bordeaux, 
lea details suiTants relatifa aux Girondins uorts aux enyirons 
de Bordeaux. 

Ces details soni le r^sultat d'informattons precises et ininu- 
tieusesy recueillies sur les lieux mdmes, et dignes de toule con- 
fiaDce. 

« Aprfes aToir quitt^ les d^partemenis dn Calvados et dtt 
Finist^re, qu'ils ayaient essaj6 de soulever, quelquesOifondihs 
▼inrent chercher un refuge dans le d^partement de laOironde. 
Ouadet eo avait cach6 le plus grand nombre k Saint-^]inilion, 
niais leur presence dans cette viile ayanl 6l6 bient6t connue, 
Peticm, Buzot, Barbaroux et Valady, ancien aide de camp de 
LaFajette, se dirig^rent vers Castillon. Les trois premiers trou- 
▼drent une g^n^reuse hospitality dans cette ville, et s'ils ne 
dorent pas la vie k M. Coste, k M. Pothier et k quelques autrea 
citoyens dont les noms ne nous sont pas connus, la g^n^reuse 
abnegation de cesderniers m^ritait d'etre couronn^e d'un plein 
sacc^s. 

c Valadj, d&8 le premier jour, se dirigea sur P^rigueux ; 
plasieuTS personnes lui donn6rent Thospiialite sur sa route. 
ilea notes qu'il prenait, afin peut-dtre de leur t^moigner plus 
iard sa reconnaissance, faillirent leur ^tre funestes, et quel- 
ques jours apr^s que sa t^te futtomb4e k P^rigueux , quelques- 
ones d'entre elles pajferent de leur liberty le d^vouement dont 
elles araient fait preuve. Nous pouvons citer parmi les families 
qui le re^urent MM. Borie, Oueyssard, Paquer^e et Riffaud. 

c Bnzot, Petion et Barbaroux, apr&s avoir demeur^ plusieurs 
joors chez M. Coste, kCastillon, furent forces de s'^loignef de 
cette maison, que le soupgon commengait d(^jk k signaler. Pen- 
dant trois jours, ils restferent caches sous un pont placid BUr un 
fuisseau qui travefse la ville, et Ik, une partie du corps plongd 
daos J'eau, ils paes^rent de longues heures k m^diter, peut-6tre, 
Je projet qui mit fin kleur vie. Quelques jours aprfes, 6n e^et, 
Petion 6t Butot ibirent k execution ce sinistre pfojet, dans line 
pi^ce dtf bM situ4e dans la commune de Saint-Magne, Ou ils 



— 96 - 

grands philosophes de la Revolution avaient pre- 
pare et inaugur6 un regime sous lequel la prudence 
voulait qu'un homme politique Mt pr6t ^tout instant 
k iviter, par la mort furtive du suicide, la mort pu- 

avaient cherch^ an refuge. Leurs corps furent trouv^s, non en 
partie d^vor^s par les b^les, mais putr^fi^s. lU furent inhumes 
sur placer, k cause de cet ^tat de decomposition. 

« On pense g^n^ralement qu'une troupe de jeunes gens 
ayant pass^ sur la grande route, avec un tambour, quinze jours 
environ avant celui oil Ton trouva ces cadavres, le bruit qu'ils 
entendirent leur fit supposer qu'un corps de troupes ^tatt k leur 
recherche, ce qui hAta la determination qu'ils avaient prise 
d'attenter k leurs jours. Cette circonstance est racont^e par 
Guadet, neveu du Girondin, danss on ouvrage sur lesiintt^ut- 
t^s de Saint'Emilion. Elle paralt d'ailleurs certaine. Oependant 
I'acte de d^c^s ne fait aucune mention de la cause de la mort 
de Petion et Buzot. On ignore si des pistolets furent trouv^s 
pr6s des cadavres. On n'a pu retrouver ni le proces-verbal qui 
fut dresse par le juge de paix, ni le rapport de I'officier de 
sante. Mais la version du suicide est trds-accr^ditee dans la 
conlr^e^ etn'a peut-dtre ete jamais r^voqu^e en doute. 

c Barbaroux, plus jeune qu'eux, ne suivit point leur exemple, 
et plusieurs jours encore il erra dans les environs de Castillon, se 
cachant le jour dans Us bl^s et les bois taillis. M. Coste lui 
envoyaitdes vivres le plus souvent qu'il le pouvait, sans ^veil- 
ler les soupgons; il en avait fait, du reste, autant k regard .de 
Buzot et de Petion. Un jour enfin, Barbaroux s'^tait assis sous 
un arbre, et mangeait les provisions qu'il venait de recevoir. 
La faim I'avait empdchd de prendre toutes les precautions que 
sa position exigeait; il n'avait pas acheve son repas, qu'un 
bruit qu'il entendit lui fit lever la tete, et il vit un homme 
monte sur I'arbre qui le dominait; cet homme ramassatt des 
feuilles pour le betail. Barbaroux se crut decouvert, et aus- 
sitdt il se tira un coup de pistolet, qui lui fit une l^g^re bles- 
sure k la tdte, derri^re I'oreille. Le t^moin de cette sc^ne, qui 
se passait dans la m^me commune, et pr^s de I'endroit oil Ton 
trouva plus tard les cadavres de Petion et de Buzot, cet 
homme, disons-nous, attira par ses oris un grand nombre de 
personnes, et Ton transporta II Castillon Barbaroux, que la dou- 
leur avait fait evanouir. 

« On le deposa dans le local qui est aujourd'hui encore 
I'hdtel de ville, dans I'appartement occup^ actuellement par le 



— 97 — 

blique de T^chafaud \ Mis hors la loi le 28 juil- 
let 1793y pour s'^tre soustrait au d^cret d'arresla- 
lion , Condorcet sortit de Paris d6guis6 eo ouvrier 
et se retira k Sceaux, oil il esp^rait trouver un asile 
chez un ami. N'ayant pas rencontr^ cet ami chez lui, 
il erra plusieurs jours et plusieurs nuits dans les 

concierge Guitard.PeDdant les premiers jours, il ne voulut point 
r^pondre aux questions qui lui ^taient faites, et comme Ton 
ignorait que Barbaroux fiit dans la Gironde, son linge de corps, 
marqu^ R. B., fit supposer que c'^tait Buzot. Son silence, 
n^anmoins, eut un terme, et il d^clina ses noms. 

c Le maire d'alors, M. Lavvaich, homme d'une haute intelli- 
gence, allait le visiter souvent, et Barbaroux paraissait se plaire 
beaucoup k sa conversation. Douze jours s'^coul^rent ainsi , 
enfin Tordre de I'envoyer k Bordeaux arriva; il fut embarqu^ k 
bord d'un bateau appartenant au sieur Francois Bordes. M. de 
Lamartine le fait voyager sur une charrette, sans doute pour 
avoir I'occasion de dire qu'une trainee de sang marqua sa route 
vers r^chafaud. 

^ Pendant les quelques jours qu'il demeuraaCastillon, il par- 
lait souvent de sa mort prochaine, et ses apprehensions, qui 
avaient pour lui le caractere de la certitude, ne parurent pas lui 
inspirer le moindre sentiment de crainte. J'ai caus^ avec un 
vieillard deCastillon qui se souvientd'avoir vu transporter Bar- 
baroux sanglant dans I'hdtel de la mairie. II me parlait avcc 
admiration de la beauts de ses traits et de sa haute stature. 

« Le peuple de Saint-Magne appelle le' champ uu furent 
Crouvi'8 les cadavres de Buzot et dc Petion, et ou leurs restes 
sont encore enfouis, le Champ des Emigres, Comment se fuit-il 
que personne n'ait song^ k faire exhumer ces restes, et k don- 
ner une sepulture k I'ancien maire de Paris, qui repose dans 
une vigne, sans ^pitaphe, et dont les cendres sont fouleesjour- 
nellement par les possesseurs insouciants de cette terre consa- 
cr^e par Tinforlune et par la mort? » 

1 < O toi qui arr^tas la main avec laquelle tu tragais le tableau 
des progr^s de I'esprit humain,pour porter sur tes l^vres le 
brauvage mortel, d'autres pens^es et d'autres sentiments ont 
incline ta volenti vers le tombeau, dans ta derni^re delibera- 
tion ; tu as rendu k la liberte ton 4me republicaine, par ce poison 
qui avait 6i6 partage entre nous comme le pain ehtre des freres ! » 
(rarat, Memoires, p. 38.; 



^98- 

earri^resy d^oii la faim le fit sortir pour entrer dans 
un cabaret de Clam art. 

La voraciti^ avec laquelle il mangeait, son air in- 
quiet, sa longue barbe, le firent remarqner. On le 
conduisit au comity r^volutionnaire de Clamart, oil 
il se donna pour un domestique, du nom de Simon. 
Fouill6 aussii6ty un Horace, annot^ de sa main, 
donna des soupcons assea naturels, et il fut conduit 
k Bourg-la-Reine, oik on Uemprisonna, en attendant 
qu'il fid transf^rd k Paris. Le lenderoain matin, 
eonune on lui apportait un morceau de pain et une 
cruche d'eau, on le trouva mort ^ 

DansTadresse auz Franfais, vot^e par VAssembl^e 
legislative le 13 aoAt, sur la proposition de Con- 
dorcet, le philosophe girondin terminait par ces 
mots son apologie de la revolution du 10 aoilt : 
«c Quelque jugement que nos contemporains puissent 
porter de nous, nous n'aurons pas & craindre celui de 
notre conscience, et nous ^chapperons du moins aux 
remords*. d Dieu seul, t^moin du d^sespoir de Con- 
dorcet k son heure fatale, Dieu seul peut savoir si, 
au moment od il porta le poison k sa bouche, il ne 
sentit pas naltre au fond de son kme ^perdue aucun 
regret de ce qu'il avait fait ; ni de la politique r6vo-> 
lutionnaire qull avait conseilUe et pratiqu^e, m de 



> Mathon de la Vareniie,fiittotrf paritctili^ de* ^tfnemftite, •te., 
p. S15. 

t Moniteur du 16 aoi!it 1799. 



- 99 -- 

la monarchie, sa bienfaitrice, qu*il avait retlvers^e, 
ni de ]a mort de Louis XVI, qu'il avait voulu faire 
marqtter et envoyer aux galires perpetuelles^l 

Roland mourut aussi par le suicide, comme Petion, 
oomme Buzot, comme Condorcet, comme Valaz^ ; 
mais ses mantes le privftrent de la piti^ qui s'attache 
toujonrs an malheup, car il mourut ridicule. 

La manie principale de Roland, c'^tait de passer 
ponr ce qu'il appelait vertueux et honnSte, chose 
qui, dans ses id^es, signifiait orgueilleux, brutal et 
malpropre. S'6tre pr6sent^ chez le roi en souliers 
lac^s, tandis que tout Paris y allait en souliers & 
boucles; avoir pr^iendu forcer Louis XVI A changer 
de confesseur, et I'avoir d^nonc^ k VAssembl^e, le 
jour de sa sortie du ministdre, par une lettre dont la 
l^het^ p&sera ^ternellement sur la m^moire de ma- 
dame Roland, son veritable auteur, c'^taient Ik des 
traits fondamentaux par oil Roland pr^tendait 6ta- 
blir son honniteti et sa vertti, Louvet avait ^t^ 
charge d'en reproduire T^clat dans le journal-affiche 
ta Sentinelle, r6dig6 avec les fonds secrets du mi- 
nist^re de Tinterieur; et Roland m^ritait encore 
mieux que Petion cette raillerie de Robespierre : 
« Voas ai-je jamais contests, moi, le ridicule de faire 

* On sait que le vote de Condorcet, tur la peine ^ iufliger k 
Louis XVI, avait ^t^ ainsi formule : Ad omnia, extra mortem, 

C'etait la formule consacr^e, par laquelle les chambres des 
Pr^sidiaux et des Tournelles condamnaient k la marque et aux 
fer* k perp6tuit^. 



— 100 - 

imprimer tous les jours, de faire placarder mfime 
vos vertus, lorsque personne ne les discutait ^? » 

Quoiqu'il eAt cent fois jur6, comme tous les au- 
treSy de mourir & son poste, Roland s'^tait fort judi- 
cieusement sauv^, apr^s la revolution du 31 mai, 
avec cette circonstance d'une honn^teti et d^une 
vertu n^anmoins fort discutables, qu'il laissait der- 
ri^re lui sa femme et sa fiUe unique en prison. Ar- 
rive & Rouen, il s'y tint cach^ jusqu'au 8 novem- 
bre 1793. Ce jour-U, madame Roland mourait, k » 
Paris, sur r^chafaud. Ce coup alia droit au coeur de 
Roland. II sortit le 15 au soir, k six heures, de la 
retraite oii il s'^tait confine, et il prit le chemin de 
Paris. Arrive au bourg de Baudouin, il s^appuya 
contre un arbre et se poignarda. 

Eh bien ! Torgueil et la pretention au genre de 
vertu dont il etait fier furent la derni^re pensee de 
Roland; et il mit sur lui, afin de parader encore 
apr^s sa mort, la pancarte suivante, quMl avait r^- 
dig^e k tout evenement : 

c< Qui que tu sois qui me trouves gisant, respects 
mes restes; ce sont ceux d'un homme qui consacra 
toute sa vie k 6tre utile, et qui est mort comme il a 
v^cu, vertueux et honn^te, 

a Puissent mes concitoyens prendre des senti- 
ments plus doux et plus humains ! Le sang qui coule 

* Robespierre, Lettres a »es commettanti, n. 7, p. 323. 



— 101 — 

par torrents dans ma patrie me dicte cet avis. Non la 
crainte, mais Tindignation, m'a fait quitter ma re- 
traite, an moment oil j'ai appris qu'on avait egorg^ 
ma femme. Je n'ai pas voulu rester plus longtemps 
surime terre souill4e de crimes ^ » 

Les prisonniers de Paris avaient iii massacres, 
Roland 6tant ministre d^ I'int^rieur, le % le 3, le 4, 
le «^ et le 6 septembre 1792; les clubs avaient fait 
egorger Louis XVI le 21 jainvier 1793; la reine, le 
16 octobre ; les vingt et un Girondins, le 31 octobre ; 
le bourreau ne d^semparait pas depuis le mois de 
mars; — et Roland s'apereevait settlement le 15 no- 
vembre, par la mort de sa femme, que la terre ^tait 
souill^e de crimes ! tant le mot c^l^bre de Bias : Je 
parte tout avec moiy est la devise naturelle de For- 
gueil humain revolte contre la Providence ! 



VII 



\ 



Les vingt et un Girondins condamnes moururent 
iTulgairementy sans peur, mais sans ^clat. Custines, 
entour^y au sortir de la Conciergerie, d'une foule 
hurlante , qui lui criait : A la guillotine ! se re- 
tourna avec didain, et lui ripondit : On y va, ca- 



• Mathon dc la Varenne , Hiitoire pariicuUere des evene^ 
menlt. etc., p. 14. 



- 102 — 

naillel Hubert, aussi l^che qua f^roce, ^tait fort 
abattu sur la falale charrette ; et comme le cortege 
passait dans la rue Saint-Honor^y en face du club des 
Girondins, Vincent, assis k c6le d'Hibert, lui dit en 
le poussant du coude : Dis donCy Pere DucMne, si tu 
descendais un instant poup aller faire une motion ! 

Les Girondins ne montr&rent ni ce d6dain du sol- 
dat, ni cette ironie du dubiste. D^ailleurs, le temps 
lui-m^me ^tait centre eux ; il pleuvait & seaux * ; les 
rues ^taient encombr^es d'une foule innombrable et 
hostile; et la vue ^tait douloureusement frapp^e de 
la petite charrette qui portait, couchd sur le dos et la 
figure ddcouverte, le cadavre de Yalaz^ *. 

« Depuis 1766 k I'ex^cution de Lally, dit le Bui- 
letin du Tribunal rivolutionnaire^ et 1777, jiTex^- 
cution de Desrues, on n^avait vu une foule si immense 
de spectateurs. Les ponts, lesquais, les places etles 
rues ^taient remplis d'un peuple nombreux. Les 
fen^tres regorgeaient de citoyens des deux sexes. Le 
long de leur route, ils ont entendu des milliers de 
voix crier : Vive la Ripublique 1 A has les traitres ! 

(( Aucun d^eux ne marquait d'inqui^tude, sinon 
Brissot et Fauchet (ils etaient dans deux voitures s^- 
par^es), sur le visage desquels on remarquait un air 



1 Prudhoznme, Revolutions de Paris, t. XVII, p. 148. 

* Cette sc^ne est 6delement representee dans une gravure 
des Revolutions de Parts, qui parut quatre jours apr^s I'^F^ne- 
ment, n. 212, t. XVIT, p. 148, 149. 



— 103 — 

morne et pensif. Plusieurs des autres, nQlammeBt 
Mainvielle et Duprat/ foat plusieurs fois choruSy le 
long de la route, avec les spectateurs. 

a Yers une heure, les condamn^s arriv^rent k la 
place de la Revolution \ Au moment de descendre 
de la charrette, Boyer-Fonfr6de et Ducos s'embras- 
s^rent. Cela fut r^p^t^ par les autres condamn^s, 
qui se trouvaient d^ji au pied de F^chafaud. Sillery 
futceluiqaiy marchale premier. II salua d'un air 
grave, k droite et d gauche, les spectateurs. Ceux 
qui lui succ^d^rent k Top^ration fatale adressaient 
des phrases entrecoup^es, que Ton ne pouvait saisir, 
Lehardy , ayant cri6 : Vive la Ripublique ! fut g^n^- 
ralement entendu, gr&ce aux vigoureux poumons 
dont Tavait pourvu la nature. Les autres, en atten- 
dant leur tour chantaient le refrain : 

Plutot la mort que Tesclavagc, 
Cest la devise des Francis. 

Vig^e fut exiicute le dernier, 
a Apr^s Tex^cution, qui dura trente-huit minutes, 
on agita les chapeaux en Tair, et les oris mille fois 



i Les charreties du bourreau, au sortir de la Conciergerie, 
prenaienl le quai jusqu'au Poni-Neuf , la rue de la Moonaie, la 
rae Saiot-Bonor6 jusqu'k I'entr^e du faubourg, et Ik elles tour- 
naient k gauche, par la belle rue NaUonaJe^ qui n'^tait pas 
encore bdtie k cette ^poque. 

La guillotine ^tait dress^e entre le pi^destal de la statue de 
Loaif XV et le Garderlfeuble, k pea pr^a k la place oii est 
aajourd'hui la fontaine situee du cdt^ du nord. 



— 104 — 

r^p^t^s de : Vive la R4pttbliquel se firent entendre 
pendant plus de dix minutes ': » 



VIII 

Le parti de la Gironde n'eut i\\\\\xi hoinme verita- 
blement hoDO^te, loyal et brave; c'itait le jour- 
nalisie Girey-Dupr^. 

Girey-Dupr^, sous-garde des maimscrits 4 la Bi- 
bliothdque nationale, n'ayant pas encore vingi- 
quatre ans, ^tait entr^ avec le d^sint^ressement, la 
candeur et renthousiasme de son &ge, dans la presse 
organis^e par les Girondins, et il r^digeait la partie 
v^h^mente et agressive du Patriate francais, de 
Brissot. Tandis que les coryphees du parti boulever- 
saient la France, pour emporter d'assaut des porte- 
feuilles^ Girey-Dupr6 faisait une guerre d'avant- 
garde k la Montague; et les num^ros du Patriate 
francais du H, du 12 et du 13 mars 1793, d(ivoil6- 
rent, avec la plus noble hardiesse et le plus grand 
courage, le projet du massacre du 10, organist aux 
Jacobins par Dubois-Cranc^, Gamier de Saintes et 
Bentabole*. Dis ce moment, Girey-Dupr^ fut porti 
sur la liste des victimes. 



1 Bulletin du Tribunal revolutionnaire, '2* parti e, n.b'l, p. "ibi^. 
* Brissot, A ses commeitants, p. 30. 



— lO.") - 

Arrtte d.Bordeaiix» en m^me temps que Duchftlel, 
Riouffe et March^na,par les soins de Tallien et d'Y- 
sabeau, Girey-Dupp^ ful conduit k Paris et ^cPou4 k 
la Conciergerie le i9 novembre*. Rien ne futplus 
noble et plus fier que ce jeune homme h^rolque, en 
attendant son proems qui conimen9a le 21 , et qui finit 
le 22 par une condamnation k mort. 

« Je ne parlerai pas, dit Riouffe, son compagnon, 
du courage de Girey-Dupr^, ce mot suppose un 
effort; je dirai seulement quMl est mort sans y faire 
attention. Ses fers n'avaient rien change k sa gaiete 
ouverte et Tranche : il avait la m^me fleur de sant^ 
que je lui avais toujours connue ; il s^abandonnait 
sans reserve aux moindres ev^nements. 

« II n'alla point k la mort^ ii y vola. II avait ou- 
vert le col de sa chemise, et parut ainsi k I'audience. 

1 Noai« lisoiis ce qui suit dans une leitre inedite de Tallien a 
Pache, dai^e de la Reole, le 9 octobre 1793 : 

c • L'ex-d4pui6 Duchdtelf le revenant du 16 Janvier, Tun 

des chefs des brigands et de Tarmue Buzotine, vient d'etre 
arr^t^ au milieu de cetle ville, non par les soins de la nouvelle 
muntcipalite, quifeignait d'ignorer la residence de ce sc^l^rat, 
mais bien par les ndtres et ceux de quelques braves sans- 
culottes. 

€ Ce n'est pas tout : nous venons ^galement de faire arr^ter 
unEspagnol, nomm^ Mar chena, secretaire intime deBnssot,et 
Tun des r^dacteurs du Patriate fran^ais, un nomm6 Toussaint 
Riouffe, entrepreneur ambulant de contre-rdvoluiion, un aide 
de camp de Wimpfen , et la femme du g^n^ral Puyssaie. 

« Nous avons la certitude que Guadet, Petion, Buzot, Gran- 
^'cneuve, Girey-Dupr^, et plusieurs autres, sont, soit k Bor- 
deaux, soit aux environs; et la municipality et les autorit^s ne 
font rien pour parvenir k les arr^ter. » {Bihliothkque imperiale, 
supplement fran<:ai*, 3^4.) 



— 106 — 

Sa, raison (erme et io^branlable aux lieges siduc' 
tiens de Tesp^rapoe lui avait d^montr^ quHl n'y 
avail plus qu^& pr<isenter sa t^te \ » 

On pe le vit pas, celui-U, repier ses amis el faire 
amende honorable, en balbqiiant, de sop ni^pris 
pour les r^volutiopnaires quMl avait combattus. Ses 
r^ponses au president Herman furent superbes de 
d^dain ou de noblesse. 

— a Quels sont les motifs qui vous ont engage k 
quitter Paris? » 

— a J'ai quitt^ Paris parce que j'^tais menae^ 
d'un mandat d'arr^t. » 

— a Pourquoi vous 6tes-vous embarqu6 pour 
Bordeaux ? » 

— a C'est que j'esp^rais y Atce tranquille. » 

— « Queries 6taient les causes de vos voyages ba-^ 
bituels ? » 

— « J*6tais n^ avee I'inclination de voyager. » 

— « Friquentiez-vous les soci^tAs populaires ? » 

— a Tr6s-peu *. » 

m 

— « Etiez-vous li^ avec Brissot? » 

— « J'ai connu Brissot , j'atteste qu'il a y^cu 
comme Arislide et qu'il est mort comme Sidney, 
martyr de la liberty*. » 



A Riouffe, Uemoires d'un ddt§nu, p. 74, 75. 
* BulUtiu du Tribunal r4volutiomiair$f 9* partis, o. 98, p. 396, 
381. 
s Le Bulletin du Tribunal revolutionnain n'offt p&« reproduir* 



~ 107 - 

Girey*Dupr(S fut condamn^ & mort le 22 novembre 
k midi, et conduit au supplice i trois heures. De 
mftme quHl avail ouvert le col de sa cbemise, il avait 
compost d^avance son hymne funibre, et il le chanta 
loat le long du trajet, de la voix la plus ferme et la 
plus accentu^e : 

Pour nous, quel triomphedclatanll 
Martyrs de la liberie sainte, 
I/immortalild nous attend. . 
Dignes d'un destin si brillant, 
A rdchafaud marchons sans crainte; 
L'Jmmortalit^ nous attend. 
Mourons pour la patrie, 
C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie^ 

Lorsque la charrette fut arriv^e dans la rue Saint- 
Honor^y au coin de la rue Saint-Florentin , et en 
face de la maison qui porte aujourd'bui le n^ 308 , 
6irey-Dupr6 interrompit son bymne, et regarda 
fizement deux femmes plac^es & la fen6tre d'un pavil- 
ion situ^ au fond de la cour, pavilion masqu^ maint- 
tenant par le corps de logis b&ti sur la rue. Ces 
deux femmes 6taient Henriette et Yictoire Duplay, 

cette fidre r^ponse, faite par un ami de Bnssot aa pr^sideDt de 
sea assasaina. Elle courut imm^diatement Paris et la France ; 
et on la trouve dans vingt monuments contemporaina , notam- 
ment dans Riouffe, M^oiret d'un detenu, p. 74. 
' Riouffe, Memoir es d*un detenu, p. 76. 

On volt que le chant de Girey-Dupr^ a servi de pr^tezte et 
de iyp^ ^ un hymne faussement aitribu^, dans ces derniera 
tempB, auz Girouding. 



— 108 — 

qui furent depuis, la pi-emi^re, femme de Lebas, la 
seconde, femme de Robespierre ', toutes deux filles 
du menuisier Duplay, propri^taire de la maison et 
jur^ au tribunal revolutionnaire. « Abas les dicta- 
teurs ! A bas les tyrans ! » leur cria Git^^y-Dupr^ de 
toutes ses forces, jusqu'jt ce qu'il eM perdu de vue 
les deux femmes ', et puis il reprit son hymne, dont 
le couperet du bourreau arr^ta seul le refrain. 

Girey - Dnpre avait vingt-quatre ans et douze 
jours. 



IX 



Avec leurs principes bien connus et ayant v^cu 
comme ils Tavaient fait, les Girondins ne pouvaient 
pas mourir autrement qu'ils ne moururent. C'^tait 
avoir une strange idee de ces principes, de cette vie, 
que d'avoir mis , comme I'a fait un historien , un 
pr6tre aupr6s d'eux apr^s leur condamnation. Ce 
furent les Girondins qui proscrivirent les prdtres et 
qui firent voter leur deportation. 

Au point de vue religieux et pbilosopbique, les 
Girondins ^taient les successeurs directs des doctrines 



1 Le residu des papiers de Robespierre, qui est aux Archives 
de la Prefecture de police, contient une lettre d'un sieur Cerveau, 
ferxnier it Roissy, et cousin de Duplay, dans laquelle il f^licite 
Robespierre de son heiireuse alliance avec le citoyen Duplay. Elle 
est dat^e du 8 messidor an II (26 juin 1794). 

* Ce detail est rapportc' par Louvet, Recti de mes perils, p. 172. 



— 109 — 

ency eloped iques, et c'est k ce litre que Riouffe ne se 
consolait pas de leur mort. « La g^n^ration v^rita- 
blemeni disciple de Jean-Jacques, de Voltaire et de 
Diderot, dit-il^ a pu 6treaD^antie et Ta^t^ en grande 
partie sous Fhorrible pr^iexte de f^d^ralisme ^ » 

L^une des chosesdont s'honoraitBrissot, au milieu 
de sa carri6re politique, c'^tait de s'6tre vou6 k la 
destruction du christianisme. « La tyrannie reli- 
gieuse et politique, dit-il, ni'avait r6volt6 depuis 
le moment oil j'avais commence k r^fl^chir. J'avais 
d&s lot's jur^ de consacrer ma vie & leur destruction. 
La premiere succombait sous les efforts redoubles 
-des Rousseau, des Voltaire, des Diderot, des d'Alem- 
bert *. » 

D6s le 24 mai 1792, Guadet renouvelant, au nom 
de la philosophic, Tesprit de persecution qui r^vo- 
qua r^dit de Nantes , fit voter par 1' Assembl^e le- 
gislative la peine de la deportation centre les prStres 
qui refusaient de prater serment k la nouvelle et 
absurde organisation de T^glise catholique, oeuvre 
des protestants, des jansen isles et des ath^es, connue 
sous le nom de constitution civile du clerge. 

Le minist^re girondin etait.alle plus loin : il avait 
pretendu, lui qui certes ne se confessait pas, donner 
de sa main un confesseur k Louis XVL Voici en 



1 Riouflfe, Memovret d'un detenu j p. 10. 

* Brissot , R^orue a tons les UbeUislef qui ont aitaqu^ et qui a/M- 
quent ma vie pa»»ie, p. 8. 



-- 110 - 

quels termes DumourieZy membre de ce minist^re, 
raconte cette singuliire persecution : « Guadet lut 
une grande letlre fort insolente et fort dure, que les 
SIX ministres ^taient census ^crire k Louis XVI, pour 
le forcer 4 renvoyer son confesseur... Dumouriez dil 
qu'il ne permettrait pas qu'on ^crivlt au nom du 
conseil au roi sur les affaires de sa conscience ; qu'il 
pouvait prendre un iman, un rabbin, un papisteou 
un calviniste pour la diriger, sans que personne eAt 
le droit de s'en m^ler '. » 

Quant k leur m^pris pour la religion et pour le 
culte, les Girondins ne manquaient aucune occasion 
de Tafficher. 

Barbaroux avait eu un fils d'une jeune amiey 
comme on disait alors, et il a grand soin de s^excu- 
ser d'avoir porle 4 1'iglise Tenfant d'Annette. 

« A mon depart, dit-il, Annette dtait enceinte ; 
ma m^re soigna mon amie, et, depuis dix jours, 
j'avais un fils... Je fus avec ma mfere, avec 
quelques amis presenter mon fils A I'^glise, car 
les officiers publics rCitaient pas encore etablis, 
Le baptime riest rien aux yeux des philosophes; 
mais la c^remonie quelle qu'elle soit ^ par la- 
quelle on (ransmet son nom k son fils, est bien 
int^ressante pour un p^re. Le mien fut appel^ Og£ 
Barbaroux, Og^ ^tait un homme de couleur de 

* Dumouriez, M^woire*, t. II, p. 256, 257i 



- Ill - 

Saint-Domingue... J'ai voulu que mon fils port^t 
SOD nom avec le mien, parce que c^est celui d'un 
brave homme ^ » 

Quoiqu'il ne Mt pas Girondin, Gamille Desmou- 
lins 6taii philosophe aussi, et, lorsqu'un ills lui fut 
n6 de Lucile Duplessis, sa femme, il alia, dans les 
singuliers termes que voici, le faire inscrire le 8 juil- 
let 1792, sous le nom d'Horace, sur les registres de 
sa municipality : 

« Louis-Simplice-Camille Desmo\}lins a d^- 

clar£ que la liberty des cultes ^tant decr^t^e 

par la Constitution , et que , par un d^cret de l*As- 
sembl^e legislative, relatif au mode de constater 
retat civil des citoyens, autrement que par des cer4- 
monies religieuses, il doit 6lre ^lev^ dans chaque 
municipality de chef-lieu un auiel sur lequel les 
pereSj assist^s de deux t^moins, prhenteront a la 
patrie leurs enfants *, — le comparant voulant user 
des dispositions de la loi constitutionnelle et voulant 
s'^pargner un jour, de la part de son fils, le reproche 
de C avoir Hi par serment d des opinions religieuses 
qui ne pouvaient pas encore Hre les siennes^ et de 
V avoir fait debuter dans le monde par un choix in- 
consiquent^ entre les neuf cents et tant de religions 



* Barbaroux , Memoires, p. 85, 86. 

* C'est Ik un trait qui peint les soi-disant pbilosophes du 
x?iii« siecle ; ils ne crojaient pas k I'autel de Dieu , mais ils 
crojaient d Vautel de la patrie. 



— 112 — 

qui partagent les hommeSy dans un temps oii il ne 
pouvait seuIemeDt pas distinguer sa m^re ; en conse- 
quence il nous requiert, etc., etc ^ » 

* 

G'^tait bien Ik^ comme on voit, le langage des ills 
legitimes de la philosophic. Aquoi bon des pr^tres 
pour de pareils hommes ? Us auraient volontiers dit 
k I'abbe Lambert, comme Yolt^ure k d'Alembert : 
(( Les cordonniers et les servantes sont le partage des 
ap6tres ' ; » on comme Voltaire k d'Argental : « Les 
prAlres ne doivent avoir d'empire que sur la ca- 
naille •. » 

Quels etaient d'ailleurs les principes moraux de 
ces hommes, et quels chefs s^^taient-ils donnas? 

1 Archives de I'Hdtel de ville de Paris. 

* Leitre de Voltaire k d'Alembert » 2 septembre 1768. 

* Lettre de Voltaire kd'Argental, 27 avril 1765. 



LrvRE quatriI;me 

LES CHEFS DU PARTI DE LA 6IR0NDE. 



Soioiairb.-Pbtion.— Sa faiblesse.^a vanity.— II esp^re 6tre 
roi de France.— Railleries de Robespierre.— Jugement de 
Bertrand de MoUeville. — Condorcet.— Son mariage.— Son 

ingratitude envers M. de La Rochefoucauld Bbissot So» 

Education.— Son s^jour en Angleterre.— II est mis k la Bas- 
tille.— II entre au service de la maison d'Orl^ans.— Madame 
de Genlis marie Brissot.— Voyage aux Etats-Unis et retour. 
— Fondation du Patriate Franfais.— Brissot est membre du 
comity des recherches de la Commune.— Ses opinions roya- 
1 is tea. 



PBTION. 



C'est mal parler peul-^tre de dire que Pelion fut 
le chef dn parti de la Gironde ; il en fut lout ce qu'il 
en pouvait ^tre : le mannequin. L'homme qui le 
connut le mieux, Robespierre, le peignit tout entier 
d'un mot fort spiriluel et fort juste, en I'appelant le 
Crillon de la revolution du 10 aoiit *. 

En effet, la revolution du 10 aoilt se fit au nom de 
Petion, et il n'y eiait pas. 

J^rdme Petion* de Villeneuve, n^ k Charlres en 

1 c Vous flutes le Crillon de la derni^re revolution. » (Robes- 
pierre, Lettres a ses commettantSj n. 7, p. 308.). 
• Ropiierer, dans sa Chroniqve de cinquante jours, et M. de 

8 



-^ 114 - 

l7o9, et avocat au bailliage de cette ville, fiit le roi 
de ces G^rontes politiques, dont lea partis se servent 
pour masquer leurs menses, pour moraliser leui's 
intrigues, et pour populariser leurs seditions. II fut, 
pour les r^volutionnaires de 1792, ce que Necker 
avait 616 pour les r^volutionnaires de 1787, ce que 
Bailly avait ^t^ pour les r^volutionnaires de 1789, — 
une vanity naive et facile, enchant^e de tout, en- 
chant^e surtout d'elle - ra6me, riant de bonheur, 
pleurant par convenance; enfln, le drapeau le plus 
l^ger et le plus commode k porter, depuis la botte 
de foin classique donn^e par Romulus aux premiers 
soldats du Latium. 

Les partis ont toujours int^r&t k ce que leur chef 
se recommande par une quality quelconque, res- 
pectee de tons : ne pouvant lui donner ni Tesprit, ni 
le courage, les amis dePetion lui donn^rent la vertu: 
et Petion s'appela le vertueux, conime Robespierre 
rincorruptible. 

Ce mot d'ordre une fois donn^, la vertu de Petion 
brilla d^m ^clat incomparable; lui-m6me en fut 
^bloui ; et comme tout le monde en parlait, il finit 
par y croire. II payait, avec Fargent de sa police, des 
journaux en forme d'affiches, oil Lou vet exaltait 



Lamartine, dans ses Girondins, ^crirent le nom de Petion avec 
un h : Pethion. C'est une erreur. Les signatures de Petion ne 
sonl pas rares; et tons les collectionneurs d'autographes sarent 
qu'il signait: — Petion. 



- H5- 

cetie Vertu t 6t Petion ^ au dire de Aobespieri*^, la 
iaisait placarder lui-mSme . 

Quoique Robespierre ne Paim^t pointy et que son 
temoignage doive 6tre pes6 pour cette raison, on est 
forc^ de reconnaltre qu'il I'a connu mieux que per- 
sonne, et quUl I'a peint d'aprds nature. C^^tait bien, 
oomcne il dit^ « xin visage ^panoui par un rire 6ter- 
nel ' ; B c'^tait Thomme du monde « dont le sang 
circule le plus douoement^ dont le cceur est le moins 
agit^ par le spectacle des perfidies humaines, dont 
la philosophie supporte le plus patiemment la mis^re 
d'aairui*. » 

Petion se d^feudait d'une fafon fort grotesque de 
cette bonhomie ridicule, et il disait^ comme Teus- 
sent iait Necker, Bailly ou Roland, dans son Compte 
rendu a la commune de Paris : <c Jamais homme en 
place ne pensa et n'agit par lui-mdme autant que 
moi. )) A quoi Robespierre r^pondait, au sujet de 
la formation du premier minist^re girondin : 

a Yous vous calomniez vous-mime, quand vous 
pr^tendez que vous n'Ates men^ par personne. Peut- 
6tre m^me 6tes-vous persuade de bonne foi ; mais il 
n^en est rien, je vous jure. Le sait-on quand on est 
men^? Yoyez encore ce qui se passe sur nos th^4tres. 
Lorsqu'une adroite soubrette, ou un valet intrigant, 
conduit an G6ronte ou un Orgon comme par la li- 

' Robespierre, Leitrett a ses commettants, n. 7, p. 3l6. 
• Ibid., p. 326. 



— no — 

siire, ne voyez-vous pas avec quel art les fripons 
s^extasient sur la rare sagesse et sur Tincroyable fer- 
met6 du bonhomme, et comme celui-ci s'^crie, dans 
les eclats de sa joie bruyante : Oh ! je sais bien qu'on 
ne me m^ne pas, moi ; et s'il y a une forte t^te en 
France, je vous garantis que c'est celle-ci ! 

tt Par exemple, au mois de mars dernier, quand 
les ministres furent renouvel^s^ je vous ai vu dans la 
ferme croyance que c'etait vous qui les aviez choisis. 
Comme je vous demandais si cette demande de la 
cour ne vous etait pas suspecte, vous me r^pondiles, 
avec un air de contentement trfes-remarqnable : 
« Oh ! si vous saviez ce que je sais ! si vous saviez 
qui les a d^sign^sl » Je vous devinai, et je vous 
dis, en riant de votre bonne foi : « C*est vous, peut- 
6tre? » Et alors^ vous frottant les mains : « Hem! 
hem ! » me r6pondlles-vous. Je vais vous dire com- 
ment voiis vous itiez persuade k vous-m6me que 
vous aviez cr^6 les ministres. 

tt Quand Brissot et quelques patriotes de m^me 
trempe, de concert avec Narbonne, du consentement 
de Lafayette, et par I'entremise de quelques femmes, 
telles que la baronne de Sta^l, la marquise de Con- 
dorcet, eurent tout arrange, et que les clauses de la 
transaction furent arr^t^es, Brissot vint vous dire : 
« Qui nommerons-nous ministres? Roland? Cla- 
viftre? ils sont bons; les voulez-vous? » — a Parbleu, 
oui... Roland, Clavifere... Oh! mais savez-vous que 



— 117 — 

ca* serait d^licieux, qu'on les nomine ! » — Et vous 
avez cru que le minist&rc etait voire ouvrage *. » 

Tel fut en effet Petion; plastron des projets d'au- 
trui, tant qu'il v^cut ; commencant par ob^ir k La- 
fayetle, finissant par obiir 4 Maillard; Irouvant, 
dans son in^puisable faiblesse^ des raisons pour jus- 
tifier tout ce qu'il n'osait emp^cher; et prenant k la 
fin son parti de tout, m6me du crime. 

Petion n'avait pas voulu la revolution du 10 aoAt, 
et il s^en arrangea; Petion avait eu horreur des mas- 
sacres de septembre^ et il fit, du vin de sa table, 
verser k boire aux massacreurs *, 

Nous avons en ce moment sous les yeux un curieux 
et singulier document, oil Petion a pris soin de tra- 
cer de sa propre main son caract^re politique. C est 
une lettre anonyme^ adress^e k Petion, au mois d'a- 
vril 1792, k Toccasion de la f^te decern^e aux Suisses 
du regiment de Cb&teauvieux, retires des gal6res 
par un d^cret dePAssembl^e legislative. L^opinion 
publique s^inqui^tait profond^ment de cette f6te. 

1 Robespierre, Lettres a ses commettants, n. 7, p. 331, 382, 333.« 

' Ce fait horrible, dont ii y a cent preuves, est racont^ 
ainsi par Dubem, t^moin oculaire : 

< Le 5 septembre 1792, j'^tais a diner chez Petion; Briseot, 
Gensonne et plusieurs autres d^put^s s'y trouvferent aussi. 
Vers la fin du diner, les deux battants s'ouvrirent, et je fus 
6tonn^ de voir entrer quinze coupe-tdtes, les mains dugout-' 
tantes de sang. 

« Us venaient deroander les ordres du maire, sur quatre-vingts 
prisonniers qui restaient encore k la Force; Petion les fit hoire, et 
les congedia en leur disant de faWe lout pour le mieux, » {Bulletin du 
Tribunal revoluiionnaire^ 2* partie, n. 61. Ddposition de Duhem.) 



- 118 — 

G'^tait d'abord un outrage inique k la justice^ dont 
les legitimes arrets ^taient foul^s aux pieds ; c^^tait 
ensuite un encouragement public et solennel k la 
r6 volte. Qui voudrait d^sormais d^fendre Tordre, 
apr^s de telles ovations d^cem^es, par le corps 1^- 
gislatif lui-m^me, k ceux qui avaient ensanglant^ les 
rues de nos.vilIes? 

Sous la pression de ces sentiments , qui ^taient 
ceux de la soci^t^ calme et bonnSte, un ami de 
Pelion lui ^crivit le billet que voici : 

(( P^thion*, es-tu las d'etre vertueux?... Songe 
aux devoirs que ton caract^re t'impose ; songe aux 
consequences terribles de la fftte qu'on projette; 
songe aux sollicitudes des vrais amis de la patrie... 
et d^shonore-loi, si tu I'oses. 

(( Ton meilleur ami, tant que tu seras digne de 
r^tre. » 

Aprfes avoir m^dit^ sur ce billet, Petion prit la 
plume et il ^crivit de sa main^ au haut du papier, les 
lignes suivantes, qui sont la fiddle peinture de cet 
esprit vain et irr^solu : 

« A serrer, avec cette observation qu'il est inique 
et d^courageant que Ton mMmpute, k I'occasion de 
la f^te de la liberty, ce qui n'est que la volont^ 



^ Apr&s avoir lu ce billet, Petion a barr^ de deux traits de 
plume Vh et Vacceiit atgu, ce qui fixe Torthograpbe et la pronon- 
cintion de son nozn, I<e nom de Petion est, dans son origine, 
une vari<5td et un equivalent des noms de Petit et de Petitot. 



- 119 - 

der^gl^e d^un parti m^chanty ce que je n^ai pas le 
droit de d^fendre, ce qui attirerait des dangers plus 
evidentSy si cela 6tait d^fendu k des citoyens libres 
d*assister ou de n'assister pas k cette f6te pro- 
chaine, oil le peuple sera paisiblement et sans ar- 
mcs*. 1) 

Tout Petion est Ik. D'abord, il voit le mal; ensuite 
il Texcuse; enfin, il le nie. II avoue que la ftle est 
la manoeuvre d'un parti m^chant; il trouve inique 
et d^courageant qu^on la lui impute ; mais il faudrait 
braver la multitude pour remp6cher, et il ne se sent 
pas ce courage. Alors, et pour faire la paix avee 
lni-m6me^ il se dit quMl n'a pas le droit d'interdire 
cette ftte, et c'est en faveur de la paix publique qu'il 
s'accommode d'un disordre hideux. 

C'est ainsi que, le 23 juillet 1789, Bailly et La- 
fayette, ces Petions de la Constituante, apr6s avoir 
essay^ d'emp6cher Tassassinat de Berthier, detour-' 
nereni la vue pour ne pas voir le coeur saignant de 
la victime qu'on leur apportait : « Un dragon est 
entr6, dit Bailly lui-m6me, portant un morceau de 
chair ensanglant^, et a dit : VoilA le coeur de Ber- 
thier. Nous avons detouryii la vue, Ensuite la nou- 
velle nous est venue qu'on apportait sa t6te. Nous 
avons envoys dire qu*on n'entrAt pas, jyarce que 
I'Assemblee etait occupie d'une deliberation. Alors, 

' Bibliolheque impdriale, Manuscrils, s(ip})lcment frangaiSf 3274« 



— 120 — 

il fallait prendre des pretextes pour se refuser a ces 
atrocit^s^ » 

VoilA ce qu'il en codte d'etre populaire; il faut, 
bon gr^ mal gr^, metlre la main k toutcs les folies 
et k tous les crimes des multitiides, sans que d^ail- 
leurs la bonte d'avoir ^t^ leur complice dispense 
jamais d'etre leur victime* 

On devine ce qu'un bomme lei que Petion, ddcore 
d'un certain vernis de vertu, auquel se prend tou- 
jours le vulgaire; elernel instrument des faciieux, 
qui avaient un acc&s assure dans son ^me par la 
porte b^ante de la vanity, on devine ce qu'un tel 
bomme dut apporter de perils dans une ^poque 
soumise, plus qu'aucune autre, auK intrigues et au 
cbarlalanisme. 



11 



Petion fut d'abord un royaliste ardent, si I'on est 
s6rieusement quelque cbose quand on porte en soi 
une nature rdvolutionnaire. Le Moniteur analyse en 
ces terraes une r^ponse qu'il fit k Camus, le 27 aodt 
1789, k I'Assembl^e constituante : « M. Camus de- 
mande qu'on passe k la discussion des articles rela- 
tifs a la monarcbie, qui sont le resultat presque una- 

I Bailly, il/emofVes, t. II, p. 303. 



— 121 — 

Dime de tous les cahiers... M. Petion de Yilleneuve 
s'oppose k ce que les articles soient d^lib^r^s avec 
precipitation. U dit que parmi les articles, il en est 
d*uDe utility evidente pour le peuple francais^ pour 
sa tranquillitiy comme le maintien de-lamonarchie, 
la succession au trdne de mdle en mdle et F exclusion 
des femmes '. » 

Du reste^ Petion ne faisait alors aucune reserve en 
faveur du d^sordre, et il condamnait d'une mani^re 
absolue le principe revolutionnaire du droit d'insur- 
rection : « Tous les raoyens que Ton nous a indiques, 
disait-il le 5 sepiembre 1789 , n^auraient que des 
inconvenientSy puisque ce n'est que Finsurrection 
que Ton voudrait opposer au prince, et Ton ne 
songe pas qu^elle n'est que pour le m^chant, et 
qu'elle punit Thomme de bien *. » Le 30 d^cembre, 
il ajoutait : « Le peuple ne peut se r^server aucun 
pouvoir, quoiqu'il possMe tous les pouvoirs, et je 
conviens qu'il faut qu^il les d^ligue tous ^. » 

Petion croyait encore k la necessity de la monar- 
cbie la veille de sa cbute, et au moment m6me oil, 
sans le savoir, iltravaillait A son renversement. Seu- 
lement il avail quitte son ancien terrain de 1789, le 
terrain de I'b^r^dit^ monarcbique de m^le en m^le, 
et il travaillait, en 1792, a I'^l^vation du due d'Or- 



t Moniimr du 26 au 28 aoAt 178U. 
* Moniteur du 4 au 7 aeptembre 1789. 
' Moniteur du 30 d^cembre 1789. 



leans , avec les Girondins et avec la Commune de 
Paris, dans Ic eas oh quelque obstacle impr^vu em- 
pftcberait le parti de'trouverson compte, soit dans la 
d^ch^ance de Louis XVI, soit dans la composition 
d*un conseil de r^gence dirigeant le jeune dauphin. 

Ce projetrelatif Al'^yvation du ducd'Orl^ans fut 
bautement ^nonc^ par les Girondins dans Tadresse 
de la Commune A I'AssembWe nationale, lue par Pe- 
tion le 3 aodt : « Par un reste d'indulgence, dit-il, 
nous aurions voulu vous demander la suspension de 
Louis XVI, tant qu'existera le danger de la pairie, 
mais la Constitution s'y oppose. 

« Louis XVI invoque sans cesse la Constitution, 
nous rinvoquons & notre tour et nous demandons sa 
dech^ance. Cette grande mesure une fois portde, 
comme H est tres-doutetix que la nation puisse avoir 
confiance en la dynastie actuelle^ nous demandons 
que des ministres, solidairement responsables, nom- 
m6s par I'Assembl^e nationale, exercent provisoire- 
ment le pouvoir ex^cutif '. » 

N^ sans aucune fixity dans Tesprit, sans aucune 
noblesse dans le caract^re , simple ambitieux que la 
vanity aveugle et que le courant r^volutionnaire en- 
tralne, Petion, esclave de son parti, avait faitservir 
contre Louis XVI jusqu'A Tautorite qu'il devait k sa 
confiance. Ainsi, lorsquMl Tut n^cessaire, au moisde 

I Monitew du 5 aout 1792. 



— 123 — 

novembre 1791 et k Fexpiration des pouvoirs de 
Bailly, de nommer un noiiveau maire de Paris, I'ap- 
pui ostensible de la cour fit r^ussir sa candidature 
eontre celle de Lafayette. 

« ...Petion venait d'Mre nomm6 maire" de Paris, 
dit Bertrand de MoUeville, en parlant de cette 
^poque. II fut invito k diner (chez M. Cahier de Ger- 
ville), avec quelques membres de la municipality. 
L'intention du nouveau ministre ^tait de nous asso- 
cier k sa popularity. 

a Je fixai sp^cialement mon attention sur Petion ; 
le roi et la peine ^taient alors pr^venus en sa faveur. 
Us avaient d^sir^ quHl ltd pr^f^r^, pour la mairie, k 
M. de Lafayette , son concurrent. Petion et moi 
^tioos les deux plus forts au billard. Nous jou^mes 
plnsieurs parties ensemble et je restai assez long- 
temps en t6ie-&,-t^te avec lui. Sa pbysionomie, qui, 
au premier coup d'oeil^paraissaitouverte etagr^able, 
£tait fade et sans expression. Son d^faut d^instruc- 
tion, sa pesante Elocution , tour k tour triviale ou 
ampoult^e, me le fit regarder comme un homme pen 
daogereuz. J^imaginai m^me qu'en flattant sa vanit6 
ou son ambition, on pourrait le rendre utile au roi. 
Sa conduite n'aque trop prouY^ combien je me trom- 
pais, et encore aujourd^hui je ne puis, sans un sen- 
timent p^nible, songer que je m'en suis laiss^ impo- 
ser par un coquin aussi niais K » 

* Bertrand de Molleville, Memoires, t. I, p. 330-232. 



— 124 — 

QuelqUc violent qu^il fiit dans ses termes, ce 
jugement de Bertrand de Molleville sur Petioa ^tait 
pourtant vrai , mais avec cet amendement que si, 
dans la revolution du 10 ao(!^t, Petion tint reellement, 
comme on le verra, la conduite d^un coquin, il fut 
amen^ k la tenir parce qu'il ^tait un niais. II fut la 
dupe des intrigues de son parti, quMl servit jui^qu'au 
bout sans les comprendre, dispensant m6me ceux 
qui Temployaient d'aucune dissimulation, tant il se 
pr^tait de bonne foi k Timportance facticequ^on lui 
avait faite. 

Petion pouvait bien s'imaginer qu41 conduisait la 
politique du parti de la Gironde, puisqu'il ^tait per- 
suade qu'il avait d^pendu de lui d^itre roi de 
France. 



Ill 



Ge fut pendant la federation de 1792 que cet 
eclair de vanite incommensurable traversa la cer- 
velle de Petion, et deux mois plus tard, il en faisait 
lui-meme la confidence au public dans sa reponse k 
Robespierre : a Robespierre, disait-il, vous avez ete 
temoin de I'enthousiasme qui s^est manifeste k cette 
epoque du 14 juillet, de ces acclamations, de ces 
banni^res, de ces chapeaux marques k la craie, mais 
vous avez i.ffnore des particularites que j*ai tues et 



— 125 - 

que je tairai encore. Jamais homme, vous poiivez 
m'en croire, n'a ^t^ plus k portie que moi de souiller 
sa vie par une ambition criminelle et insens^e ; mais 
rid^e seule qu'on pM me croire assez ennemi de la 
liberie de mon pays pour songer a cette atrocity me 
faisait'horreup, et mes concitoyens ont lu dans mon 
coeur ce que vous pr^tendrez que C^sar etlt lu sur 
mon visage *. » 

Ces aveux de Petion, & peine croyables, ^taient 
adress^ k Robespierre. 

Nul ne savait mieux que ce dernier, r^cemment 
encore Tallin des Girondins, ce quUI y avait eu de 
factice , de factieux et de r^volutionnaire dans les 
sentiments apport^s d Paris par les f^d^r^s, au mois 
de juillet 1792, et k quel point la France elle-m^me 
^tait rest^e ^trang^re k cette manifestation organis^e 
par le comity directeur des Jacobins ; aussi per- 
sonne n'^tait^il mieux plac6 que Robespierre pour 
arracher k Petion ce bourrelet d' enfant, qu'il avait 
pris pour une couronne. 

(( Je vous entends, lui r^pondit Robespierre, vous 
expliquez assez clairement c^s particularity mystS- 
rieuses que vous annonciez; mais, comme PbMre, 
vous vouliez que nous soulagions voire pudeur en 
prononcant nous-m^me le mot fatal. 

c( Oui, Petion, je vous ai compris ; dans ces mo- 

1 Peti'on, Com^pte rendu a sek commettanlSf cit4 par Robespierre, 
Lettret a nes commeUanli, n. 10, p. 478. 



- 126 - 

tnents d^enthousiasme et d'ivresse, ati sein de ce 
triomphe immortel, on vous parla de la magistra- 
ture supreme... Mais vous^ non pas avecla fausse 
modestie de C^sar, mais avec une borreur sincire, 
vous repouss&tes le diadSme offert k voire front... 
La post^rit^ ne voudra jamais le croii^e ; mab c^est 
un fait connu de beaucoup de monde, que je pourrai 
moi-m^me prouver de plus d'une inani&rei ind^pen- 
damment de la confidence que vous nous faites lei. 

« Vous vous ^tiez mis dans la t6te que la France 
avait la fantaisie de vous faire roi, ou tout au moins 
regent ; que vous auriez un combat s^rieux k soute- 
nir contre elle pour vous en defend re, et vous trem- 
bliez que les f^d^r^s ne fussent venus tout exprfts 
pour vous introniser. • 

c< Bon Dieu I nous aurions done eu un roi nomm^ 
J£r6me P'? Quelle f^licit^ I Mais peut-dtre... qui 
sail si la France ne sera pas obligee de revenir k vos 
genoux vous prier de lui dieter des lois ?. . . Je sup- 
plie humblement Yotre Majesty, Sire, de vouloir bien 
prendre en consideration une partie des v^ril^ que 
j'ai eu rhonneur de lui adresser et des conseils que 
j'ai pris la liberty de lui donner, pour le bonheur 
du pen pie et pour la prosperity de son r^gne '• » 

Tel avait Hiy tel sera Peiion, vaniteux, credule, 
faiblcy drapeau docile et dupe r^sign^e d'un parti 

* Robespierre, Lettrexa se^ covnuettants, n. 10, p. 470-484, 



ftourri d'intrigues. fin 1792, il avait mi que les bri- 
gands mandis d, Paris par les Girondins, sous le nom 
de FidiriSf avaient eu la pens6e de le faire roi; en 
1793, il ne pr^vit pas que les Jacobins, assez puis- 
sants pour le proscrire de Paris, le seraienl assez pour 
le traquer en province comme une b*te fauve; et 
peut-^tre m^me avait-il perdu le souvenir de ces 
innomhrables et atroces soci^tds populaires, orga- 
nis^es par ses propres amis, et auxquelles Roland 
avait donn^, par plus de vingt circulaires insens6es, 
une veritable constitution. 



IV 



CONDORCET. 



De m^rae que Petion avait sp^cialement pour mis- 
sion, dans le paiti de la Gironde, d'y repr^senter la 
vertu, Condorcet avait pour emploi d'y repr^senter 
la philosophie. C^^tait, & cette ^poque, un.emploi 
considerable et respects. 

Condorcet resumait en sa personne les trois 
grands engouements du xviii' sifecle, la philosophie, 
la philanthropie et T^conomisme ; et il les avait pui- 
s^ & la source m^me, dans le giron de Voltaire, du 
due de La Rochefoucauld et de Turgot. Il avait 
ajoutf^ & ces trois passions Tabus de la g^ometrie et 



— 128 — 

de I'alg^bre, transport^es dans le domaine de la po- 
litique, ce qui faisait de lui nn liomme particuli^re- 
inent pr^destin^ aux illusions et aux exc^s r^volu- 
iionnaires. 

(( Marie-Jean-Antoine Garitat, marquis de Con- 
dorcety ^tait n^^ dit Mathon de la Yarenne, le 
17 septembre 1743, k Ribaumont en Pieardie, ou 
son pfere, le chevalier de Condorcet, avail ^pous^ la 
fille du subd^l^gu^ de Fintendance d'Amicns. II le 
perdit de bonne heure, et son oncle paternel, alors 
^v^que de Gap, en Dauphin^, se chargea de son Edu- 
cation. On le destinait k Pordre ecclEsiastique ; mais 
la con)tesse de Gruel-d'Ussays, sa cousine germaine, 
lui croyant des dispositions pour la carri^re mili- 
tiiire, engagea le pr^lat k I'y faire entrer. Gelui-ci 
fut transf^re au si^ge d*Auxerrc, et le jeune Gon- 
dorcet, nommE sous-lieutenant d'un regiment de 
dragons, quM ne rejoignit jamais, parce quMl eut 
un(vdispute avec un chevalier d* Abort, qui lui donna 
publiquement un soufflet dont il ne tira pas ven- 
geance.* Alors, r^vftque etla famille lui conseill^rent 
de se livrer aux lettres, pour lesquelles il t^moignait 
un goi!kt d^cidE. 

« Aprfes cette aventure, il manifesta le d^sir d'etre 
chancelier de I'ordre de Saint -Lazare du Mont- 
Garmel. Le g^n^alogisle Gherin pire, quMl alia con- 
suiter, lui conseilla de ne pas faire de demande, 
parce qu'il ne pourrait r^ussir k faire les preuves 



— 129 — 

exigiies par Monsieur, fr^re du roi, chef de cet 
ordre*. » 

Peut-6lre est-ce le lieu de faire observer, avant 
d'aller plus loin, que ce m6me Condorcet, qui avait 
voulu ^tre chancelier d^un ordre de cbevalerie, (it 
d^r^ter, le 19 juin 1792, la destruction de tous les 
d6p6ts de litres de noblesse dans les provinces'. U 
avait d'aiileurs d'illustres exemples k suivre en ce 
genre de palinodie ; et Mathieu de Montmorency ne 
lui avait laiss^ qu'^ glaner dans ce champ. Roland et 
sa femme avaient ^gaiement fort recherche les par- 
chemius, quand iis rapportaient de la consideration 
et des privileges; et Cherin le fils devint, par un 
etrange revirement, Tun des plus ardents sans- 
culottes de la Terreur. 

Ce fut par des iravaux d^alg^bre et de g^ometrie 
que Condorcet se fit connaitre dans le monde, et y 
acquit uu grand nom. Un m^moire sur le calcul 
integral, public en 1765, et un essai d^analyse, pu- 
blic en 17G8, lui ouvrirent les portes de F Academic 
des sciences. Tout recommandables quails fussent, 
ces travaux auraient rel^gu^ Condorcet dans les 
rangs des savants sp^culatifs et d^laiss^s, et ce n'eilt 
pas ete son compte. 

Une edition des Pensees de Pascal, piibli6e en 



1 Mathon de la Varenne, Histoire particuUere des vceiiemfntfi 
qui ont eu lieu, etc., p. 312. 
« Moniteur du 20 juin 17^2. 



— 130 — 

i776y aveo une preface, classa Condorcet parmi les 
philosopheSy ei lui ouvrit le sanctuaire oil ils pr^pa- 
raienten secret la ruine du christian isme*. II n'y 
avait pas d^endroit par oii Condorcet pdt arriver plus 
sArement au coeur de Voltaire. Pascal ^tait^ et pour 
causei une de ses plus ardentes antipathies, ce qui le 
faisait s'ecrier, en 1734 : « Ya, va, Pascal, laisse- 
moi £aire ! Tu as un chapitre sur les proph^ties oh il 
n'y a pas Tombre du bon sens. Attends, attends * ! » 
Pascal laissa faire Voltaire, qui r^ussit k mettre, 
quarante ans, la haute raison et le vrai savoir au ban 
de la France; et dont le succis put faire croire k 
Faccomplissement de cette menace, 4crite en 1 758 : 
c< Dans vingt ans, Dieu aura beau jeu'. » 

C'est aux g^om^tres k dire quelle fut la valeur de 
Condorcet comme alg^briste. Nous osons affirmer 
que sa valeur, comme philosophe et comme ^crivain, 
fut des plus minces. Toute sa donn^e philosophique 
reside dans un aper9u de Locke sur la perfectibility 
ind^finie de Tesprit humain ; et Thistoire, comme le 
bon sens, a largement fait justice de cette id^e. Elle 
est pourtant oe qu'il y a de plus clair dans VEsquisse 
d'un tableau historique des progrSs de Pesprit hu- 
main, oii des declamations contre les rois et contre 



1 Voir, sar cette Edition de Pascal, la Correipondance XUtiraWt 
de La Harpe, t. I, p. 415. 
* Voltaire, LeiiT9 a d'ArgtntaXt mai 1734. 
» Voltaire, Lettre a d'Alembertf 25 f^vrier 1758. 



- 131 - 

les prAtres ne sent pas pour rehausser la pauVreU 
du principe et du style. Condorcet en ^taitd'ailleurs 
venu k cette haine ridicule des rois, qu'il dut son 
d^cret dWrestation, rendu le 8 juillet 1793, 4 un 
^crit intitule : Aux citoyens frangais, dans leqiiel il 
attaquaii la Constitution de 1793, comme con tenant 
des germes de royaut6 ^ 

Malheureasement pour Condorcet, il ne fut pas 
priservd par Fdl^vation du caractdre contre les en* 
tratnements de I'esprit, et il n'y eut rien dans sa 
ehute, oomme homme, qui ptfct I'absoudre de ses 
exods oomme r^voluiionnaire. 



II avait £pous^, & la fin du r&gne de Louis XV, 
une demoiselle de Grouchy, fort spirituelle et fort 
belle, et il reijut, k cette occasion, de M. le due de 
La Rochefoucauld, une dot, tr^s-b^n^volement don- 
D^e, de cent mille francs. II ne sut honorer ni sa 
femme ni son bienfaiteur. 

Madame de Condorcet n'aimait pas son mari, qui 
n'avait pas de passion pour elle ; mais il y avait des 
degris entre cette situation domestique, et des efforts 
tent^ en oommun, pour que la jeune marine devlnt 

< Moniteur du 10 juillet 1793, Discours de Chabot. 



— 132 - 

la favorite du vieuxroi. Les contemporains racontent 
cette odieuse aventure avec des details si precis, 
qu'il serait bien difficile de les rejeter entidremeDt\ 

Gertes nous ne voudrions pas croire, sans preuves 
positives, k la participation, si indirecte que ce fAt, 
de Coudorcet k la mort tragique du malheureux due 
de La Rochefoucauld * ; mais, apr^s s'fttre fait fer- 
mer, par ses principes et par sa conduite, la maison 
de madame la duchesse d'Anville, k laquelle il de- 
vait ses succ&s dans^e monde et ses pensions, il mit 
k retirer des mains de M. de La Rochefoucauld le 
don de cent mille livres, qu'il en avait re^u, une bas- 
sesse d'&me k dishonorer de plus compromis que lui'. 

En g^n^ral, la revolution tacha de boue, quand 
ce ne fut pas de sang, la gloire des philosophes. 
Ch^nier pr^sidait, le 2 septembre 1792, la section 
des Filles*Saint-Thomas ; et il n'est pas d'efforts 
qu'il ne fit pour faire ramener k la Force, oii Ton 

* Voir notammeni Mathon de la Varenne, Histoire particuliere 
des tenements qui ont eu Zteu, etc., p. 313. 

* Mathon de la Varenne, Histoire paritculihre des evenements 
fui ont eu Ueu, etc., p. 213. 

* « M. de La Rochefoucauld , tres-content de ne plus avoir 
de relations avec un homme qui I'avait forc4 de le m^priser, se 
rendit chez M. de Condorcet. II lui porta les 60,000 fr. (le solde}; 
il voulait les lui remettre lui-mdme par ezcds de d^licatesse, 
d'abord pour ne pas publier son bienfait, et ensuite pour ne 
pas mettre ses gens d'affaires dans la confidence de I'ingrati- 
tude du philosophe. M. de Condorcet nombra et reQut les 60,000 
livres sans prof^rer une parole, remit la quittance au ddc, et 
prit cong6 de son bienfaiteur en lui adressant ces trois mots : 
Motmewr, c'est him I (Peltier, Histoire de la R^voluHon du 10 
aotU 1793, t. II, p. 411.) 



— 133 — 

massacraii, Weber, fr^re de lait de la reine, qui 
avail ^chappe k la mort par miracle'. Roland, le 
vertttetix Roland, approuva les massacres*. Con- 
dorcet se tut sur les assassinats de septembre ; il avait 
justifi^ ceux du 10 aoAt. 



VI 



BRISSOT. 

3rissot de Warville, n6 k Chartres le !•' Jan- 
vier 1754, ^tait fils d'un p&tissier*traiteur. Attaqu^ 
avec quelque irreverence par Th^veneau de Mo- 
vande sur ce point de g^n^alogie, il r^pondit, avec 
plus de vanite que d'^-propos, et non sans une mau- 
vaise humeur peu deguis^e, que Socrate n^etait 
point patricien, que le philosophe Cl^ante s'^tait 
loue pour puiser de Teau, que Platon n'etait point 
gentilhomme, que D^mosthene etait fils d*un forge- 

1 Weber ayant 6i6 ramen^ sain et sauf de la Force k sa sec- 
tion , Ch^nier refusa longtempfl de sanctionner la decision des 
tueurs : < Le citoyen Weber, dit-il.est accuse de crimes de 
l^se-natjon, »Z est inccncevahle qu*\\ ait. ^t^ acquitt^ et d^clar^ 
iDDOceni par le jugement da tribunal popvlaire ; ce tribunal a Hi 
cert€unement-su,Tpr\s. Je ne prendrai jamais sur moi de me m^ler 
de son ^largissement. > (Weber, Mimoires, i. II, p. 274.) 

f Yoici les paroles de Roland : c J'ai admir^ le 10 aoiit; j'ai 
fr^^mi sur les suites du 2 septembre ; j'ai hienjuge ce que la patience 
longue et trotnpie du peuple et ce que sa justice avaient dd produire; 
je nai point immidiatement blame un terrible et premier mouvc' 
menl; y&i cru qu'il fallait ieiter sa continuit<5. » {Adresse de Ho' 
land aux ParvdenSf Moniteur du 13 septembre 1792.) 



— 134 — 

ron; Diderot, fils d'un coutelier, Massillon, filft d'un 
tanneur; Amyot et Jean-Baptiste Rousseau, filsde 
co^doDniers^ Brissot ne consid6rait pas que ressem* 
bier par la naissance k ces hommes diversement 
illustres ^tait peu de chose, si on ne leur ressernblait 
point par la gloire. 

Semblable k la plupart des p&res de condition 
humble et laborieuse, le ptitissier Brissot r^va pour 
son fils le chaperon d^avocat. Apr6s une Education 
61^mentaire aussi soignee que possible, il mit son fils 
chez un procureur. « J'y travaillai cinq ans, dit Bris- 
sot, tant en province qu'4 Paris. En avan9ant dans 
r^tude de la chicane, mon d^gotlt pour elle aug- 
menta. A Fennui se joignit I'indignation qu'excite 
naturellement dans Vdme sensible et neuve des 
jeunes ^ens le spectacle des friponneries qui s'y 
commettent. Pour dissiper mon ennui, je me livrai 
k la culture des letires et des sciences. Le hasard 
amena deux Anglais dans ma patrie ; j^appris Van* 
glais, et cette circonstance a d<§cid^ de mon sort *. » 

\o\lk done avec quel bagage Brissot entra dans le 
monde. Quelques etudes de latinit<^^ sans grade uni- 
versitaire ; cinq ans d'exploits et de grosses chez un 
procureur, et ce qu'on peut apprendre de litt^rature 
anglaise dans la soci^t^ de deux voyageurs britan- 
niques, qui sejournent quelques mois k Chartres. 

* Repojise da Jacques^Pierre Briswt a lotis les libelliUes, p. 3. 
« Ibid. 



- 135 — 

l^n ce temps-lA^ le nom ^tait un peti & la personne 
ce que TeDseigne est au oommerce. Brlssot trotivait 
son nom un pen court. Son p^re avail quelques 
terres au village d'Ouarville, dans la Beauce, et sous 
pr^texte qu* Arotiet^ pour ^chapper k un mauvais 
calembour, avait metamorphose son nom en celui 
de M. de Voltaire, Brissot allongea le sien du nom 
du village d'Ouarville. « Ne le treizidme enfant de 
ma (amilley dit-il, le second de mes fr^res^ je portals, 
pour etre distingue d*eux, selon Fusage de la Beauce, 
le nom d'un village oii mon pire poss^dait quelques 
terres. Ce village s'appelait Ouarville. 11 me prit 
fantaisie de donner k mon nom un air anglais, et je 
substituai k la diphthongue fran^ise ou le W 
des Anglais, qui a le mftme son. Depuis, ayant pu- 
blie des ouvrages et signe des actes avec cette alte- 
ration dans mon nom, j'ai cru devoir I'y conser- 
ver '. » 

Muni du savoir et du nom qu'on sait, Brissot partit 
en 1778 pour Boulogne-sur-Mer, oil il fut employe 
comma prote et oomme precepteur, par I'editeur du 
journal fran^ais et anglais intitule : Courrier de 
r Europe y redige k Londres par Serres de la Tour, 
Mae-Mahon et Theveneau de Morande. a Lorsqu'il 
se rendit de son etude k Boulogne en 1778, dit The- 
veneau de Morande, il ne fut que le prote de la 

' Reponse d« J. -P. Britsot a ious les libeUisles. p. 5. 



- 136 — 

riimpressioD, qui alors se faisait dans cette ville^ et 
oomme la lecture de deux ^preuves par semaine lui 
laissait du loisir, il enseignait k lire et ce qu'il sa- 
vait de latin aux enfants du propri^taire du Cour- 
rier, II lui servait aussi de copiste *. » En t783, 

• 

Brissot s'^leva jusqu'aux fonctions de r^dacteur du 
Courrier de PEurope^ pour des traductions qui lui 
^talent payees k raison d'une guin^e par semaine. 

Cependant Timpatienced^^crire avaitgagn^ Bris- 
sot, et il publiait en 1780 deux volumes intitules : 
Thdorie des lots crimineUes. Qu'on juge de ce que 
devait fttre une pareille production, faite k vingt-six 
ans par un homme qui savait, des lois en g6n^i'al, ce 
qu^on en peut apprendre dans une etude de procu- 
reur, o{i Ton enchalne pendant cinq ans Tennui 
d^une dme setisihle ! . 

La Hollande et la Suisse ^taient alors peupl^es 
d'imprimeurs que favorisait le regime s^v^re de la 
presse francaise, et qui faisaient accueil k tons les 
barbouillages qu'on leur envoyait. Brissot frouva 
aupres d'eux le placement de dix nouveaux volumes, 
intitules : Bibliotheque philosophique des lois crimi" 
miles, C'^tait une traduction et une compilation des 
divers trait^s qui avaient paru en Europe sur celle 
mati^re, avec toutes les exag^rations et toutes les di- 
vagations de ce qu'on appelait k cette ^poque I'esprit 

' Replique de Charles Theveneau de Morande a /.-P. Brissot, 
p. 49. 



— 137 -^ 

philosaphique. G'est dans le sixi^me volume de cette 
Bibliotheqtie philosophique que se trouve en ces 
termes la defense de I'anthropophagie : 

« Les homines peuvent-ils se nourrir de leurs 
semblables? 

<c tin seul mot r^sout cette question, et ce mot est 
dict^ par la nature m6me. Les ^tres out le droit 
de se nourrir de toute mati&re propre k satisfaire 
leurs besoins. 

a Si le mouton a le droit d'avaler des milliers d^in- 
sectes qui peuplent les herbes des prairies, si le loup 
pent d^vorer le mouton^ si I'homme a la faculty de 
se nourrir d^autres animaux, pourquoi le mouton, le 
loupet I'homme n'auraient-ils pas le droit de faire 
servir leurs semblables k leur app^tit ? 

« Les anthropophages, qui ne sont point guides 
par les institutions sociales, ne font que suivre Pim- 
pulsion de la nature K » 

Par cette id^e du droit des montons et du droit des 
loups, propose pour base au droit des hommes, on 
pent voir qu'on ^tait philosophe k bon marcbe 
en 1780. 

La mobility d'esprit de Brissot, son d^faut de but, 
une certaine humeur inquire et vagabonde, I'incer- 
titude de I'avenir, le besoin d'etre n'importe qnoi, k 
n'importe quel prix, le jet^rent k Londres au com- 

' Brissot de Warville. Bihlioth^que phiJosophiqve des lots crimi" 
nelles. t. VI, p. 313. 



— 138 — 

mencement de 1783. II y resta vingt-deux tnois el 
il porta toiite sa vie le poids de ce s^jour. 

D^abord , il mit tr6s*directement la main k une 
fabrique dMmmondes libelles, dirig^s contra la cour 
de France, surtout contre la reine, et exploits asses 
fructueusement par deux mis^rables, nomm^ Mac- 
Mahon et Pelleport ^ Cette participation eut pour 
suite deux mois de Bastille, inflig^s k Brissot k son 
retour en France, le 12 juillet 1784 *. 

Enfin, et sous le pr^texte de fonder k Londres un 
de oes Lycies fort k la mode k Paris, Brissot emprunta 
le 1 6 septembre 1 783, d'un nomm^ Desforges, une 
somme de quinie mille francs, que ses besoins per- 
sonnels absorb^rent promptement. Les circonstances 
de cet emprunt, consid^r^es au point de vue de la loi 
commerciale, laissaient fort jireprendre'; n^anmoins 
en les examinant au fond et dans les intentions de 
Brissot, il y eut ^videmment 6lourderie coupable , 
absence de striote d^licatesse, mais non pas voL 

Cependant cette malheureuse afiPaire du Lyc6e, 
habilement exploit^e par des ennemis litt^raires et 
pardes adversaires politiques, pesa^ternellementsur 
la probitd de Brissot* Camille Desmoulins donna 
cours dans le public de cette ^poque au verbe bris- 

* Voir dans laRepZt^us de Charles Theveneau de Morande, pieces 
justificatives, p. 104. 

< Reponse deJ.-P. Brissot a lous les Hhellisies, p. 19. 

s 11 faui lire ces details avec les pieces k I'appui dans la 
Rdplique de Charles Theveneau de Morande, p. 63 et suivantes. 



— i:iD — 

soter^ el le grave Robespierre lui-in6me , si sobre 
dMnjures dans ses pol^miques, ne craignit pas de 
ramasser ce mot dans les rues : « Pour voire pauvre 
Brissot, dit-il k Petion, puisque vous voulez y reve- 
nir, de ce que son nom est devenu la racine d'une 
nouvelle conjugaisoUy s'en suit-il que le public le 
regarde comme un chef de parti *? » 

Lie malheur de Brissot ce fut de n'avoir jamais su 
^(re franchement ni un homme de lettres, ni un 
homme politique^ et d'avoir toujours abaissi le jour- 
nalisme et le gouvernement aux pratiques de ce 
qu'on nomme un faiseur. II resta jusqu^i sa mort 
strictement pauvre, avec les id^es, rambition, les 
projets et les tentatives d^un sp<^culateur million* 
naire. 

Une sirie d'ouvrages nouveaux, aujourd^hui aussi 
compl^tement inconnus que les premiers, le condui- 
sirent jusqu'^ Tannic 1786. Madame de Genlis ^tait 
scEur de M. Ducrest, qui ^tait alors cbancelier du due 
d^Orl^ans. G'^tait k sa recommandation aupr^s du 
prince que Brissot avait dd de sortir sit6t de la Bas- 
tille, et ce fut encore par son credit qu^il fut attache 
au service du due d'Orl^ans. 

< Robespierre, Lettm a ses commetiantSt n. 7, p. 339. 



— 140 — 



VII 



C'^tait une ancieone tradition de la maison d^Or* 
l^DS de pensionner et d^attirer k elle les homines 
de lettres, mais avec une pr^f^rence marquee pour ce 
qu'on nommait les philosophes. C^^taituneposition, 
ouy si Ton veuty une opposition de famille de tout 
temps prise et conservee, et faisant contraste avec le 
gotit des titres de noblesse plus de mise k Versailles, 
au moins depuis la mort de Louis XV. Ainsi La- 
mothe-Levayer avait ^te secretaire de Philippe de 
France; Fontenelle, du Regent; Mairan, de Louis- 
d'Orl^ans ; Moncrif et Carmontelle, de Louis-Phi- 
lippe. Ch^teaubrun et Foncemagne furent les sous- 
gouverneurs de Louis - Philippe - Joseph ; Colli , 
^ Grimm, Sigur jeune et Choderlos de Laclos furent 
secretaires de ses commandements ; Palissot et La 
Gondamine, ses lecteurs ^ En outre, La Harpe, 
Marmontel, Gaillard et Bemardin de Saint-Pierre 
etaient pensionnaires du prince. Brissot avait eu 
Fidie d'ofFrir au due d'Orlians sa TMorie des lots 
criminelleSy et le prince, suivant le torrent d'idies 
ddsordonnies etrivolutionnaires qui entralnait alors 
Taristocratie , crut devoir r^compenser, en Fatla- 



* Tournois, Hisloire de LouU -Philippe- Joseph d' Orleans, UU, 
p. 139, 140. 



— 141 - 

cbant k sa maison^ Tauteur d'un livre condamn^ 

par les lois du royaume. 

Quoiqn'il did se declarer plus tard Vitemel 
ennemi des rois et m^me des dues, Brissot ne se 
roontra pas alors tr^s-sauvage envers les princes du 
sang ; et voici dans quelles circonstance& il fut atta- 
che k la chancellerie de la maison d'Orl^ans, apr6s 
avoir sollicit^ et obtenu la main d'une femme de 
chambre de ^lademoiselle d'Orl^ans, sceur du der- 
nier roi, Louis-Philippe. 

« Brissoty dit madame de Genlis, s'appelait dans 
ce temps M. de Warville. II m'^crivit de la Bastille; 
sa lettre et son malbeur mMnt^ress^rent. Tengageai 
M. le due d'Orl^ans, qui n'^tait alors que due de 
Chartres, k faire des d-marches pour cet infortun^. 
M. le due d'Orl^ans mit k cette affaire beaucoup de 
z^le et d'activit^, et, au bout de quinze jours, Brissot 
recouvra sa liberty. 

« II vint me voir pour me remercier; et, quel- 
ques jours apris, une nouvelle lettre de lui m'apprit 
qu'il ^tait amoureux d^une femme de chambre de 
Mademoiselle d'Orl^ans, nomm^e mademoiselle Du- 
pont. J'aimais cette jeune personne, et je lui repr^- 
sentai qu^elle ferait une folie.d'^pouser un homme 
sans talent, c^^tait mon opinion, et qui n'avait nulle 
esp^ce de fortune. Mes conseils ne produisirent au- 
cune impression, et jc me chargeai, k la pridre de 
mademoiselle Dupont, d^^crire k sa m&re, qui vivait 



— 142 — 

k fioulo^De^ pour lui demander son consentement 
au mariage de sa fille. Je promettais de solliciter un 
petit emploi pour M. de Warville. 

« Le consentement fut donn^ sar-le-champ ; et 
madame de Warville, quittant Belle-Chasse \ pariit 
aussit6t avec son niari pourl'Ang-leterre. EUe y resta 
jusqu'au moment ou M. le due de Ghartres, par la 
mort du prince son pire, devint due d'Orl^ans. J'ob- 
tins alors un emploi de mille ^cus, avec un logjement 
k la chancellerie d'Orl^ans, pour M. de Warville ; il 
vint me voir avec sa femme, pour me remercier d'un 
sort qui d^passait son attente. Cette visite fut la 
demiftre. 

(( Brissoty malgr^ les id^es quUl a d^velopp^es 
depuis sur la parfaite ^galit^ qui doit r^gner entre 
les hommeSy u'aimait peut-6tre pas k ramener sa 
femme dans une maison oft elle avait ^t^ femme de 
chambre, et oil elle avait mang^ k I'ofiicey avec les 
mftmes domestiques qui s'y trouvaient encore. YoiU 
du moins ce que T^tonnante ingratitude de Brissot 
envers mot m'a fait imaginer; car, depuis ce mo- 
raenty je n'ai jamais eu de lui, ou de sa femme, la 
plus l^gire preuve de souvenir et encore moins d'in- 
t4r6t« Aureste, ce n^est point madame Brissot que 
j'en accuse; cette personne infortun^e est aussi int^- 



1 On sait que madame de Genlis se ref ira au couvent de 
Belle-Chasse, loraqu'ellc fut charg^*e de I'^ducalion des enfanU 
du due d'OrUans. 



- 143 -. 

reflsante pur ses vertus et aou caractdre que par ses 
malheuTS^ b 

CompUtemeDt d^pourvu d*esprit de suite, et do- 
ming par son bumeur vagabonde, Brissot parti t 
pour les Etats-Unis d'Am^rique en 1788, a La revo- 
lution , dit-ily me paraissait encore tr^s-^loign^. Je 
r^solus de quitter la France, et d'aller planter mes 
tabernacles en Am^rique. 

« Men projet plut k des hornmes de bien qui 
avaient les m6mes sentiments que moi ; mais comme 
il etA 616 imprudent de transporter subitement des 
families nombreuses dans un pays eloign^, sans le 
connaitre, je fus charge d'y faire un voyage, d'exa- 
miner les lieux, d'observer les hommes, de voir oi!^ 
et comment notre ^tablissement commun pouvait se 
faire avec avantage... Mon voyage ne fut pas aussi 
long que je Tavais esp^r^, la nouvelle de la revolu- 
tion fran^aise me rappela au commencement de 
1789. EUe devait cbanger mes projets et ceux de 
mes amis*. » 

Yoili done Brissot arrive au seuil de la vie poli- 
tique; il a publie un grand nombre d'ouvrages ; il a 
habite FAngleterre; il a visits les £tats-Unis; il est 
aiosi Fun des plus instruits et des plus experiment's 
de sa generation ; et cependani, on se prend & trem- 
bler malgre soi, en songeant que la France, ses 

1 Madame de Genlia, M^oir$8, t. IV, p. 107, 108, 109. 
' R^anse de Brissot a totts l0s libeUistes, p. 35. 



— Ii4 - 

institutions, ses lois, sa force, sa gloire, son present, 
son avenir, vont ^tre la proie de tant de fausse 
science, de tant de pr^jug^s, de tant de preventions, 
de tant de versatility, de tant d'orgueil. 

Lorsque, au mois de juillet 1789, les anciennes 
lois sur la presse furent compl^tenient et d^finitive- 
ment abandonn^es, Brissot se donna carri^re, comme 
tant d'autres, et proposa un plan d^organisation 
pour la nouvelle municipality de Paris. C'^tait alors 
la mode des plans et de F^talage de ce qu'on nom- 
mait les grands principes. Ce travail valut ^ Brissot 
rhonneur de faire partie d'une sorte de pouvoir ad- 
ministratif, judiciaire et politique, usurps par la 
Commune, d I'imitation de la Constituante, et qui 
se nommait Comity des recherches^ Ce comite, 
qui etait un gouvemement complet, comprenait 
MM. Agier, mort tout r^cemment, Perron, Oudart, 
Garran de Coulon et Brissot de Warville. Ces fonc- 
tions donn^reut k Brissot la premiere importance 
politique dont il eilt joui, et elle ^tait alors assez 
considerable. 

Quelles etaient & cette epoque les opinions politi- 
ques de Brissot? Mon Dieu ! il avait celles de tout le 
monde ; il etait publiquement royaliste; mais il avait 
un fond de nature r^volutionnaire. 

II avait fonde le Patriate franfais le 28 juin 1789; 

* Moniteur du !•' d^cembre 1789. 



— 145 - 

eiy dis le 8 aoAt, il sigaalait son opinion par un 
trait qui nous a paru curieux d. noter. Le roi venait 
de donner k Bailly^ president de F Assembl^e consti- 
toante, Ventr^e familiSre*j faveur insigne que Bailly, 
trois fois acad^micien ^ n'avait jamais pu obtenir. 
Brissot se h4ta de faire ressortir cette bont^ du roi, 
et ild^clara, dans le Patriate, que cette distinction 
acGord^e au president ^tait une faveur. infiniment 
precieuse pour les repr^sentants de la nation'* 
Apr&s Tabominabie attentat du 5 et du 6 octobre, le 
Comity des recherches de la Commune ordonna au 
procureur-syndic de commencer cette memorable 
enqu6te, suivie de la procedure du Chditelet, arr6t^e 
plus tard par une decision de la Constituante. La de* 
liberation du Gomite^ oeuvre de Brissot^ et sign^e 
de luiy est remarquable par la vigoureuse indigna- 
tion avec laquelle sont fldtris les bandits, les bri-^ 
gands dont le for fait execrable imprimait une tache 
ineffacable au nom francais; paroles remarquables 



* Pour comprendre rentbousiasme de Brissoti il faut savoir 
qu'il y avait, dans Tancien c^r^moDial r^gl6 par Louis XIV, 
quatre entries, savoir : I'entr^Q famili^re, — la grande entree, 
— la premiere entree, — et I'entr^e de la chambre. 

L'entr^e famili^ie 4taii la premiere; elle avait lieu aus.sitdt 
que le premier valet de chambre avait ^veill6 le roi, en lui 
disant: c Sire, voilk Theure! > 

Cette entree comprenait les enfants de France, les princes et 
les princesses du sang, le premier m^decin, le premier chirur- 
gien, et le (r^s-petit nombre de personnes k qui le roi avait 
accords cette distinction. Les personnes ayani Tentr^e fami- 
li^re entraient, sans 6tre annoncdes, dans la chambre du roi. 

* Brissot, le Patriate Franqais, n* 11. 

10 



— 146 — 

ti Ton songe qu'elles s^adressaient k Dan ton, le 
principal moteur de Tinsurrection et des crimes da 
B et du 6 ootobre 1789, ainsi qu'il s'en vanta plus 
tardy dans sa defense devant le tribunal r^volution- 
naire S 

II serait done impossible de conserver le moindre 
doute sur les opinions monarchiques de Brissot, k 
son d^but dans la carriire politique ; et le lecteur 
sera pleinement ^difi^ sur ses protestations ult^- 
rieures, lorsqu^il affectera de pr^tendre qu'il arait 
^t^ r^publicain pendant toute sa vie. 



VIII 

Au mois de juillet 1791 , tout Paris discutait, 
aprfts le retour de Yarennes, la question de savoir si 
le roi pouvait Atre jugd. Brissot pronon^a le 10, aux 
Jacobins, un discours sur ce sujet; et il en prit occa- 
sion pour r^duire ses voeux les plus extremes k la 
formation d^un conseil de ministres ^lectif, soit que 
Louis XYI fAt conserve, soit qu^il Mt remplac6 par 
le Dauphin. 

<c Que veulent de leur c6l^, s'^cria-t-il, ceux qu'on 
appelle r^publicains ? lis craignent, ils rejettent 



i Notes inSditea lur la defense de Danton, r4dig4es pendant 
son proems par Topino-Lebrnn, Tun des jur^s. {Archives de la 
Prefecture de police.) 



— 147 — 

^igalement les d^mocraties tumuUueuses d^Athftnes 
et de Rome; ils redoutent dgalement les quatre- 
yJDgt-trois r^publiques f^d^r^es ; ils ne vealent que 
la Constitution representative , homog^ne, de la 
France enti^re... Nous sommesdonc tous d'accord^ 
nous Toulons tons la Constitution francaise. 

« La seule question qui nous divise en apparence 
se r^duit k ceci : le chef du pouvoir ex^cutif a trahi 
ses serments^ a perdu la confiance de la nation. Ne 
doii-^n pas, si on le r^tablit, si on le remplace par 
un enfant J les investir dun conseil ilectif qui in^ 
spire la confiance, si nicessaire dans ces moments de 
troubles? 

a Les patriotes disent oui. Ceux qui veulent dis* 
poser, ou d^an roi m^pris^, ou de son faible succes* 
seur, disent non et crient au ripublicanismCy afin 
qu^on ne crie pas centre eux k la liste civile. Yoilft, 
messieurs, tout le mystftre ; voili la clef de cette ac- 
cusation ridicule de r^ublicanisme * . y> 

Camille Desmoulins se joignit alors k Brissot, 
pour protester contre la r^pablique, et il ^tendait 
jasqu'aux Jacobins eux-m^mes le benefice de sa 
protestation. II s^agissait de la c^lftbre petition sign^e 
&QX Jacobins, pour demander la dc^ch^ance et le 
remplacement de Louis XYI : « La petition des Ja^^ 

1 Cainillc Desmoulins, R^oluHons de PrancB €t d€ ^rahanit 
I. VII, n. 86, p'. 301, Piflcours de Brissot, prononc^ ^ux Jacobins, 
lelOjiiillet 1791. 



— 148 — 

cobius ^tait irr6pr^hensibley dit-il ; on fabrique uner 
petition incendiaire, A laquelle on accolle une vi* 
poDse du president, Charles Lameth, pour faire 
croire que c'est la veritable petition des Jacobins ; 
et on la fait crier par les colporteurs sous ce tilre : 
la grande Petition des Jacobins , et la Riponse du 
president.., Les janissaires, les crieurs juris et ces 
quarante mille presses ambulantes vomissent sans 
cesse la calomnie contre les Jacobins. Cetix qui 
ont demand^ que le Dauphin (At proclami roi^ 
aux termes, vu rabdication faite par Louis XYI, 
le 21 juin; ce sont des ripublicains qui veulent 
Fanarchie; les Jacobins sont des factieuX; des per* 
turbateurs qu^on parle d'exterminer, afin de mieux 
tromper le peuple ^ » 

Vers la fin de Fannie 1791, Brissot n'itait pas en- 
core fort ripublicain, car il itait aux ordres de M. de 
Narbonne, ministre de la guerre. « La grande in- 
fluence des journaux sur Topinion publique, dit 
Bertrand de Molleville, qui itait alors minislre de 
la marine, fit juger au ministre qu'il itait important 
d'assurer au moins leur silence, si on ne pouvait pas 
obtenir leur approbation. Cette question fut discutie 
k fond, dans un comiti tenu chez M. de Gerville. 
M. de Narbonne se chargea de nigocier avec Brissot, 
ridacteur du Patriote francais^ et avec Condorcet, 

* Camille Desmoulins, RevohiHo^xs de France et de lirahant, 
t. VII, n. 85, p. 330. 



— 149 — 

auteur de la Chronique de Paris. 11 en resulta que 
ces deux journalistes chant^rent les louanges de 
M. de Narbonney et attaqu^rent M. de Lessart et 
moi avec une violence nouvelle. Nous en flmcs I'ob- 
servation k M. de Narbonne, qui nous r^pondit qu'il 
leur en avait d^ji fait des reprocheSy et qu'ils lui 
promettaient tous les jours de changer de style. II 
nous assura qu'il leur parlerait encore. II le fit sans 
doute, mais avec si peu de succ^s que Brissot, peu 
content de d^chirer les ministres dans lesquels le roi 
semblait placer particuli^rem^nt sa confiance, poussa 
Taudace jusqu'A publier, dans sa feuille du 28 jan- 
vier, contre le roi personnellement, les plus inf&mes 
calomnies\ «> 

Condorcet et Brissot ^taient alors membres de 
TAssembUe legislative ; et les subsides qu'ils rece- 
vaient de M. de Narbonne, repr^sentant semi-r^vo- 
Intionnaire du cabinet, ne les emp^cbaient pas de 
poursuivrCy en la personne de MM. .de Lessart et 
Bertrand de MoUeville, la dislocation du minist^re. 
lis atteignirent en effet ce r^sultat apr&s deux mois 
de gueiTe acharn^e :'^M. de Lessart fut renvoy6 de- 
vant la haute cour d'Orltens, c'est-A-dire devant les 
^ assassins de septembre; et les Girondins envahirent 
le cabinet au mois de mars 1792. 

Au mois de juillet 1792, la veillc m^me du 

' Bertrand de Molleville, M^moireSf i, II, p. SO. 



— 150 — 

10 aoilt et de la chute de la monarchies Brissot d*^- 
tait encore rien de ce qu'il sera plus tard, rdpubli- 
cain et regicide ; car il protestait, en ces termes, 
contre une faction d^nonc^e conune voulant fonder 
une r^publique sur le meurtre de Louis XYI : 

a On nous parle, disaii-il le 25 juillet, d^une troi- 
siftme fiaction, d'une faction de regicides, qui veut 
cr6er un dictateur^ 4tablir la R^publique. 

a Gette id^e paraltra sans doute un paradoxe^ 
mais c'est une v6rit6 ; il n'est pas de meilleur moyen 
que le regicide pour ^terniser la royaut^. Non, ce 
n'est point avec le massacre r^voltant d'un individu 
qu'on Tabolira jamais. La resurrection delaroyaute 
en Aogleterre fut due au supplice de Charles I^. II 
r^volta le peuple et Famena aux genoux de son fils. 
Si doDC ces r^publicains existent, il faut avouer qae 
ce sont des r^publicains bien stupides, et tels que les 
rois devraient les payer pour rendre le r^publica- 
nisme k jamais ex6orable* {On applaudit.) 

« Quoi qu'il en soit, si ce pacte de regicides existei 
^'i7 exkte des homme^ qui travaillent d itablir d 
prisent la Ripublique sur les ddbris de la Constitu- 
tion, le glaive de la loi doit frapper sur euXy comme 
sur les amis actifs des deux Ghambres, et sur les 
contre- r^volutionnaires de Goblentz ^ » 
Ces derniers mots font allusion k la s^nce de 

1 Mordtmr du 27 juillet 3792, Discours de Brissot k la stance 
de TAssembl^e l^gislalive du 35. 



— J5l — 

I'AssemblAe du 7 juillet, et prouvent que Brissot 
persistait dans le serment de haine a la R4puhlique 
et aux deux Chambres^ prononc^ ananimement par 
les d^put^y sur ]a motion de l'4v6que Lamourette '. 

Brissot vouluty plus tard, A la fin d^octobre 1792, 
eipliquer ce discours et Tajuster, ainsi qn^un autre 
qu'il pronon^a le S6 juillet, dans la discussion sur la 
dteh^nce de Louis XYI, et dans lequel il d^fendit 
vigoureusement la Constitution ', avee le r^publica- 
nisme fervent que lui inspirdrent les massacres de 
septembre. 

« Les GirondinSy dit-^il, pr^paraient les esprits k 
prononoer la suspension du roi. Ges esprits en dtaient 
loin encore, et voil& pourquoi je hasardai le fameux 
discoura sur la d^cb^ance, qui parut aux yeux ordi- 
naires un cfaangement d'opinion, et qui, pour les 
hommes ^clair^, n'^tait qu^une manoeuvre prudente 
et n^cessaire. 

« Je savais que le c6td droii ne d^sirait rien tant que 
d^aborder la question de la ddch^ance, paroe qu'il 
se croyait sAr du suocds, parce qu'on avait reoens^ 
les voix, qui se montaient k plus de quatre cents, 
paroe que Topinion n'^tait pas mt!lre dans les ddparte*- 
ments, parce qu'elle y avait 6ti travailWe aveo suco^s 



t Moniteur du 8 jaillet 1792, Stance de TAssembl^e legislative 

du7. 
2 Moniteur du 31 juillel 1792, Discours dc Brissot h la stance 

de lAasembl^c K-gir^Utive du 26. 



— 152 ^ 

par le Feuillantisme ; la d^faite des patriotcs ^tait 
inevitable. 

« II fallait done louvoyer, pour se donner le temps 
ou d'^clairer ^opinion publique, ou demurir Finsur- 
rection ; car la suspension ne pouvait r^ussir que par 
Tun ou I'autre moyen ^ » 

En admettant comme vraie, & Tencontre de toutes 
les probabilit^s et de toutes les apparences, cette 
explication tardive de Brissot, au sujet de ses opi- 
nions monarchiques , on arriverait sans doute k 
prouvcr qu'il ^tait un r^publicain d^s le mois de 
juillet 1792 ; mais on prouverait bien plus pdremp- 
toirement encore qu'il ^tait un vil menteur et un 
miserable intrigant. Nous croyons d'ailleurs qu'il a 
tu la veritable explication de ses deux discours , et 
nous la donnerons bientdt pieces en mains. Brissot 
n^gociait avec le minist^re une remise de douze 
millions pour sauver le roi. 

Ce fut le 3 septembre , pendant qu'on massacrait 
dans neuf prisons de Paris, que Brissot, d^nonc^ 
comme royaliste & la Commune, fit profession pu- 
blique de r^publicanisme, par une lettre adress^e 
aux journaux de Paris. Ge jour-l& il avait au moins 
une excuse, c'^tait la peur. 

(( Hier dimanche, dit-il, on m'a d^nonc^ k la 
Commune de Paris, ainsi que partie des d^putcis de 

1 Brissot, A ious les repuhUcains de France, p. 15. 



— 153 — 

la Gironde et d'auires hommes amsi vertueux. On 
nous accusait de vouloir livrer la France au due de 
Brunswick^ d'en avoir ref u des millions et de nous 
Atre concerts pour nous sauver en Angleterre. Moi, 
ritemel ennemi des rots y et qui n'ai pas attendu 
1789 pour manifester ma hained leurigard; mot, le 
partisan d*un due ! plut6t p^rir mille fois que de 
reconnaltre jamais un despote ^ » 

Le lecteur a eu sous les yeux les diverses opinions 
politiques de Brissot, depuis 1789. II jugera sMl est 
vrai que sa haine pour les rois Mt aussi ardente et 
aussi invdt^r^e qu^il le pr^tendait. 

1 MonUeuir da 7 septembre 1792. 



LIVRE CINQUIfiME 

MADAME ROLAND. 

SoMMAiRS. — Portrait de madame Roland , trac^ par elle-m^me. 
— Sa faxnille. — Son Education. — Ses lectures. — Sonorgueil. — 
Son r^pnblicaQisme. — Son boucher la demande en mariage. 
— Elle fait la connaissance de Roland.— Portrait de Roland. 
—Manage.— Pr6c6dents de Roland. — Travaux lilt^raires du 
nonage. — Ecrita de madame Roland.— Authenticity de ses 
Memoires, — Madame Roland sup^rieure k Roland. — Son 
caract^re. — II veut faire cuire les morts et lei juger. — Ma- 
dame Roland sollicite des titres de noblesse. — Elle devient 
demagogue. — Roland et sa femme viennent 2i Paris. — Por- 
traits de Brissot, de Petion, de Buzot, de Barbaroux, de 
Condorcet, de Robespierre. ^Comment Roland devient mi- 
nistre. — H^tel du minist^re de I'int^rieur. — Madame Roland 



le dirige. — Ses travaux, ses inventions. — Fondation du Bureau 
de VEsprit puMtc.— Fonds seorets donnas k Marat. — La pas- 
sion de madame Roland. — Chute du minist^re girondin. — 
Second minist^re. — Les Girondins ensevelis sous leur triom- 
phe.— Arrestatton , captivity et mort de madame Roland. 



Emprisonn^e k 8ainte*P41agie ^ au mois d'aoAt 
1793, Madame Roland faisait ainsi, k trente-neuf 
anSy le portrait de ce qu'elle avait 6i6 k quatorze. 

« A quatorze ans, comme aujourd'hui, j'avais 
environ cinq pieds ; ma taille avait acquis ioute su 
croittBDce ; la janibe bien failc, le pied bien pos4, 



— 156 — 

les hanches tr^s-relev^es, la poitrine large et snper- 
bement meubl^e, les ^paules efiPac^es^ Fattitude 
ferine et gracieuse, la marche rapide et 16g^re, 
voild. pour le premier coap d'oeil. 

c< Ma figure n'avait rien de jDrappant, qu^une 
grande fralcheur, beaucoup de douceur et d'expres- 
sion. A detainer chacun des traits^ on peut se de- 
mander oil done est la beauts? Aucun n'est r^gulier, 
tous plaisent. 

« La bouche est un peu grande ; on en voit mille 
de plus jolieSy pas une n^a le sourire plus tendre et 
plus s^ducteur. Uoeil, au contraire , n'est pas fort 
grand, son iris est d'un gris chA^tain, mais plac6 k 
fleur de t^te, le regard ouvert, franc, vif et doux, 
couronn6 d'un sourcil brun comme les cheveux et 
bien dessin^ , il varie dans son expression comme 
r&me aifectueuse dont il peint les mouvements. S^- 
rieux et fier, il ^tonne quelquefois, mais il caresse 
bien davantage et reveille toujours. 

c< Le nez me fait quelque peine , je le trou ve un 
peu gros par le bout ; cependant consid^r^ dans 
Tensemble, et surtout de profil, il ne g&tait rien au 
reste. Le front large, nu, peu convert & cet &ge, sou- 
tenu par I'orbite tr^s-^lev^e de ToBil et sur le 
milieu duquel des veines en Y s'^panouissaient k 
r^motion la plus l^g^re, ^tait loin de I'insignifiance 
qu'on lui trouve sur tant de visages. 

a Quant au nez assez retrouss^, il a pr^cis^ment 



-- 157 — 

les caract^res que les physionomistes indiquent pour 
ceaz de la volupt^. Lorsque je les rapproche de tout 
ce qui m'est particulier, je doute que jamais per- 
sonue Mt plus faite pour elle et Fait moins gotMe. 
Le teint vif plut6t que tr^s-blanc, des couleurs ^cla- 
tantes, fr^quemment renforc^es de la subite rougeur 
d'uQ sang bouillant, excite par les nerfs les plus 
seusibles ; la peau douce, les bras arrondis, la main 
agr^able, sans 6tre petite, parceque ses doigts allon- 
ge et minces annoncent Tadresse et conservent de 
la gr&ce ; des dents fraiches et bien rang^es ; Tern- 
bonpoint d'une'sant^ par faite; tels sont les tr^sors 
que la nature m'avait donnas. 

« Ten ai perdu beaucoup, surtout de ceux qui 
appartiennent k Tembonpoint et k la fralcheur. Ceux 
qui me sont rest^s cacbent encore, sans que j'y em- 
ploie aucun art, cinq k six de mes ann^es, et les 
personnes m^me qui me voient tous les jours ont 
besoin que je leur apprenne mon %e pour me 
croire plus de trente-deux ou de trente-trois ans. Ce 
n'est que depuis mes pertes que je connais tout ce 
que j'avais ; je ne savais pas son prix, lorsque je le 
poss^dais, et peut-^tre cette ignorance en augmentait- 
elle lu valeur ; je ne le regrette point aujourd'hui, 
parce queje n'en ai pas abus^ ; mais si le devoir 
pouvait s'accorder avec mon goiit pour laisser moins 
inutile ce qui me reste, je n^en serais pas f^ch^e. 

« Mon portrait a ^t^ dessine plusieurs fois^ peint 



— 158 - 

et grayi : aucune de ses imitations ne donne I'id^ 
de ma personne. EUe est difficile k saisir, parce que 
j'ai plus d'kme que de figure^ plus d'expression que 
de traits. Un artiste ordinaire ne peut la rendre ; il 
est m6me probable qu'il ne la Toit pas. 

« Ma physionomie s'anime en raison de Tintirdt 
qu*on m^nspire, de m6me que mon esprit se ddve- 
loppe en proportion de celui qu'on emploie aveo 
moi. Je me trouve si bftte avec tant de gens^ que^ 
m'apercevant de mes ressources avec les personnes 
spirituelleSi j'ai cru longtemps^ dans ma bonhomie, 
que c'6tait k leur habilet^ que j'en ^tais redevable. 
Je plais g^n^ralement, parce que je oraindrais d'of- 
fenser qui que ce Mt ; mais il n'appartient pas A tous 
de me trouver jolie et de sentir ce que je raux. 

(( Ce gotit de plaire qui soul^ve un sein naissant^ 
qui fait ^prouver une douce Amotion aux regards 
flatteurs dont on s'aper^oit Mre I'objet, combing sin-, 
gulidrement avec la timidity de la pudeur et I'aust^- 
rit6 de mes principes, r^pandait sur ma personne, 
oomme il prdtait k ma toilette, un charme tout par- 
ticulier. Rien de plus decent que ma parure, de plus 
modeste que mon maintien. J'aimais qu'ils annon- 
^assent la retenue; je n'y voulais que la gr&ce et Ton 
en vantait Tagr^ment. 

« Gependant ce renoncemeni au monde, ce miptis 
de ses pompes et de ses oeuvres^ continifellemenl 
recommand^ par la morale rhr(^liennc, s'accordait 



— 159 — 

mal aveo les inspirations de la nature. Leur contra* 
diction me tourmentait d'abord ; mais le raisonne- 
ment s^itesdit n^cessairefflent sur les regies de con- 
duiie eomme sur les myst^res de la foi . Je m'appliquai 
avec une ^gale attention A rechercber ce que je de- 
vais faire et k examiner ce que je pouvais croire. 
L'^tude de la philosopbie, consid^r^e comme la 
science des moeurs et la base de la f^lieit<i^ devint 
mon unique ^tude ; je lui rapportais mes lectures et 
mes observations. 

«( II m^arriva en m^tapbysique, en sysl^mes, ce 
que j^^prouvais en lisant les po^mes ; j'adoptais les 
opinions dont la nouveaut^ ou Tdolat m'avait frap- 
pte... Lorsque je suivis les anoiennes sectes de 
pbilosopbeSy je donnai la palme aux stoloiens. Je 
m^essayai, comme eux, k soutenir que la douleur 
D*dtait point un ma), et cette folie ne pouvant durer, 
je m'obslinai du moins k ne jamais me laisser 
vaincre par elle. Mes petites experiences me persua- 
d&rent que je pourrais endurer les plus grandes 
soafirances sans crier. Une premiere nuit de mariage 
renversa mes pretentions, que j'avais gard(^es jusque- 
Ik. II est vrai que la surprise y fut pour quelque 
chose, et qu'une novice stolcienne doit 6tre plus 
forte centre le mal pr^vu que centre celui qui frappe 
k rimprovifite, lorsqu^elle attend tout le contraire ^ » 

I Madame Roland, M^oire», 9* partie, p. 59, 00, 61, (S3. 



- 160 — 

Nous avons laiss^ madame Roland s^analyser elle« 
m6me jusque dans ses details, ses souvenirs et ses 
sentimeDts les plus ^tranges, parce que nul n'auratt 
pu faire counaitre avec la m^me auiorit^ ses qua- 
lit6s et ses d^fauts. Eussions-nous observe, d^cou- 
vert et produit tout ce qu'elle expose auz regards de 
I'impartiale post^rit^ ^, nous n'eussions pas os^ 
mettre dans notre r6cit ce calme et naif contente- 
ment de sa personne et de son esprit^ qui est le 
trait principal de son caract^re. 

Cette donn^e g^n^rale, environn^e de toute Tau- 
thenticit^ desirable, guidera le lecteur k travers les 
details & Taide desquels nous allons faire connaltre 
cette femme calibre, qu'on pourrait peindre en 
disant qu'elle fut belle sans distinction , Erudite 
sans vrai savoir et sage sans chastet^. Nature vigou- 
reuse mais commune^ esprit ardent mais vulgaire, 
on confoit qu'elle ait pu exciter I'enthousiasme d*im 
parti politique et qu'elle ait Hi demands en ma- 
nage par son boucher. 



II 



Manon-Jeanne Phlipon naquit k Paris vers le 



^ Le livre de madame Roland est intitule, dans son ^*dition 
originale: Appel a VimpartiaU posteriU t P&r la citojenne Roland, 
femme du ministre de rintdrieur. Paris, chez Lou^et, libraire, 
Maison EgaUte, galerie Neuve, n. 24. 



— 161 — 

7 mars i7o4^ Sa mdre se nommait Marguerite Bi- 
mont; et son p^re, Gatien Phlipon, ^tail graveur, 
etabli sur le quai des Lunettes. Elle ^tait le second 
de sept enfants, mais ils moururent tous en bas kge^ 
et elle resta fille unique. 

Le trait fondamental et le vice de son esprit, ce 
fttt une activity fi^vreuse et insatiable, qui lui fit 
entreprendre et poursuivre sans cesse des lectures 
et des travaux sans rapport avec son &ge, avec son 
sexe, avec sa situation. A quatre ans, elle savait lire 
assez pour se jeter avec ardeur dans T^tude ; et ses 
parents, bonnes gens, tout k leur maison ou & leur 
n^goce, lui laisserent d^vorer Tun apr^s I'autre, 
sans suite, sans gradation, sans m^thode, les livres 
les plus disparates et les plus ^tranges, que le hasard 
sembla prendre soin d'entasser confus^ment sous sa 
main. A huit ans, elle avait lu la Bible y le Roman 
comiqtie de Scarron, un traits des Guerres civiles 
d^Appien, les Mimoires de Pontis et de mademoi- 
selle de Montpensier, un ti*ait6 sur VArt hiraldiquCy 
et un pr^tre, fr^re de sa in^re, lui apprenait le latin. 

On devine ce que de tels travaux, poursuivis sans 
guide, dans I'exaltation de la solitude, d^velopp^- 
rent de forces pr^coces dans cet esprit infatigable, 
et ce qu'ils lui sugger^rent de t^m^rit^s. a La Bible^ 
dit-elle, m'attachait, et je revenais souvent k elle. ' 

< Madame Roland dit, dans ses Memoires^ 3« partie^ p. 33, 
'ju'elle avait onze ans et deux mois le 7 mai 1765. 

11 



— 162 — 

Dans DOS vieilles traductions, elle s'exprime aussi 
crdment que les m^decins. Tai ^t^ f rappee de cer- 
taines touroures ualves qui ne me sont jamais sorties 
de Tesprit. Gela me mettait sur la voie d'instructions 
que Ton ne donne gu^re aux petites filles ; mais elles 
se pr^sentaient sous un jour qui n'avait rien de s^* 
duisant ; et j'avais trop & penser pour m^arr&ter k 
uae chose toute mat^rielle, qui ne me semblait pas 
aimable. Seulement je me prenais k rire, quand 
ma grand'maman me parlait de petits enfants trou- 
y6s sous des feuilles de chou ; et je disais que mon 
Ave Maria m'apprenait qu'ils sortaient d^ailleurs, 
sans m^inqui^ter comment ils y ^taient venus ^ » 

Madame Roland avait trente-neuf ans lorsqu'elle 
^crivait ces souvenirs de son enfance. Elle ^tait alors 
fortconfite en philosophic; et elle, qui ne trouvait 
rien d^etrange & ses anciens commentaires sur le 
texte de la Salutation angelique^ elle croyait devoir 
excuser sa m^re sur ce qu'elle Tenvoyait au cat£- 
chisme. cc Quelques personnes se diront peut-dtre, 
observe-t-elle, qu'avec les soins de ma mftre et son 
boa sensy il est surprenant qu^elle m'envoy&t au ca- 
t^chisme; mais chaque chose a sa raison. Ma mdre 
avait unjeune fr&re eccl^siastique sur sa paroisse*. » 
Cette raison n'dtait certainement pas la vraie ; et 
c'est encore un des fruits de* la philosophic d'avoir 

t Madame Roland, U^moires^ IJ" pnrtie, p. 14. 
• Ihid,^ 3* partle, p. 8. 



— 163 — 

iteint, dans le oceor de madame Roland, le respect 
dA k la pi^M de sa m6re. Marguerite Bimont ne sur* 
veilla pas sans doute avec la s^v6rit4 n^cessaire les 
lectures de sa fiUe ; mais ce n'^tait ni par le respect 
du monde^ ni par les convenances de famille qu'elle 
r^glait les pratiques de sa foi. Les ath^es eux^m6- 
mes, quand ils out quelque chose de grand dans 
Tesprit et de noble dans le coeur, h^sitent & cor* 
rompre dans sa fleur I'&me innocente de leurs en- 
Hants ; et c'^tait un des grands chagrins de Voltaire, 
de voir Diderot Clever sa fiUe chr^tiennement ^ 
quoique lui«m6me envoyM ses domestiques & F^- 
glise, et entretlnt un ^col&tre pour enseigner le ca^ 
t^chisme aux enfants de Ferney ^. 

On se sent pris malgrd soi de tristesse, en voyant 
jt quel exchs de lectures et de travaux absurdes se 
livrait Tesprit insatiable et ddr^gld de Manon, parce 
qu^on pressent bien qu^elle laissera le meilleur de 



1 « J'4i 4te bien aise, ecrit Voltaire kDamilavilie, de rendre un 
t^moignage public kXonpla (anagrarame dePlaton, et sobriquet 
de Diderot dans la correspondance de Voltaire). Ce n'est pas 

2oe je sois content de lui. On dit qu'il laisse ^Ipversa fille dans 
es principes qu'il d^teste. C'est Orosmane qui livre ses enfants 
k Arimane, Le p^ch6 centre nature eat horrible. Je me flatte 
qu'il s^Trera enfin un enfant qu'il a laiss^ nourrir du lait des 
Furies. » (Voltairei Correspondance gMraU^ n. 3,018, Lettre k 
OamilaTille, 30 Janvier 1767.) 

* < J'envoie mes domestiques catholiques r^guli^rement k 
r^glise, et roes domestiques protestants reguli^rement au 
temple; je pensionne un maltre d'ccole pour enseigner le cat^- 
chismeaux enfants. > (Voltaire, Corrfftpon*1<ince gen^ale, n. 348G, 
Lettre a d'Argontal» W mai 1709.; 



_ 164 — 

son kme dans ces luttes insens^es. A neuf ans, elle 
avail lu la Jerusalem dilivrie, le TiUmaque^ le 
Traits de Locke sur r<iducation; les Hommes illus- 
tres de Plutarque, et, proh ptidor ! le roman de 
Candide, de Voltaire ! Le plus strange de tout ceci, 
c'est qu'apr^s avoir raconte le charme qu'elle avail 
trouvf k la lecture de Candide^ madame Roland 
ajoute : u Au reste, jamais livre contre les moeurs 
ne s^esl trouv4 sous ma main ^ » 

Le souvenir de Plutarque itail surlout resl^, plus 
cher el plus caress^ que les autres, dans Fespril de 
madame Roland. (cG'^lail, dit-elle, le Plutarque de 
Dacier. Je goiltai ce dernier ouvrage plus qu'aucune 
autre chose que j'eusse encore vue, m6me d'hisloires 
tendres, qui me louchaienl pourlant beaucoup; 
mais Plutarque semblait Mre la veritable p^ture qui 
me convlnt. Je n'oublierai jamais le car^me de 1763 
(j'avais alors neuf ans), oil je I'emporlais k 1'^- 
glise en guise de S'emaine-Sainte, C'est de ce mo- 
ment que datent les impressions et les idees qui me 
rendaient r^publicaine, sans que je songeasse k le 
devenir*. » Reprenanl ailleurs ce m^me sujet, elle 
ajoute : x Dans les premiers ^lans de mon jeune 
cceur, je pleurais k douze ans de n'^tre pas n6e Spar- 
liate ou Romaine ; j'ai cru voir dans la revolution 
Irancaise Tapplicalion inesp^ree des principes dont 

1 Madame Roland, Mffmoires, 3* partie, p. 16. 
' Ihid., •^'' poriift, p. l.'i. 



— 165 — 

je m'^tais nourrie. La liberty, me disais-je, a deux 
sources : les bonnes moeurs, qui font les sages lois^ 
et les lumidreSy qui nous ram^nent aux unes et aux 
autres, par la connaissance de nos droits. Mon kme 
ne sera plus navr^e du spectacle de I'humanit^ 
avilie, Tesp^ce va s'am^liorer ; et la f^iicit^ de tous 
sera la base et le gage de celle de chacun. Brillanies 
chimires, seductions qui m'aviez charm^e, Tef- 
frayante corruption d'une immense cit^ vous fait 
evanouir. Je d^daignais la vie ; votre perte me la 
faitbair; et je soubaile les demiers exc^s des for- 
cenis. Qu'attendez - vous , anarcbistes^ brigands? 
Vous proscrivez la vertu; versez le sang de ceux 
qui la professent : r^pandu sur cette terre, il 
la rendra d^vorante, et la fera s'ouvrir sous vos 
pas*. )> 

II fallut k madame Roland les atroces exc^s de la 
multitude^ ^gar^e et d^cbaln^e par ses amis les phi- 
losopbes; il lui fallut les stupides supp6ts des sec- 
tions de Paris, les brigands de la Commune du 
iO aoM et du 31 mai, et les assassins du Comity de 
salut public, pour comprendre, quand il ^tait trop 
tard, les suites naturelles du d^r^glement d'id^es 
auquel elle avait ob^i, et k quel point sa pr^lendue 
science morale et politique, si p^niblement acquise, 
(^fait sterile, insens^e et fatale. 

1 Madame Roland, Memoircs, V partie, p. 39. 



— 166 — 



III 



G'est aussi le Plutarque de Dacier que nous lisions 
k neuf aus, comme madame Roland. La noble langue 
du xvii* siftcle, quoique un peu poidie par le tour 
d'esprit pedant du traducteup; les notes si nom- 
breuses et si varices plac^es au bas des pages ; les 
admirables r^cils de I'historien de Ch^ron^e, oili 
revivent la sociit^ grecque et romaine, avec les 
moeurs domestiques, les costumes, la religion, la 
litupgie, les spectacles, les lettres, les arts, les mo- 
numents^ les sciences, Fagriculture, la guerre, la 
politique ; toutes ces choses sont restees et resteront 
vivantes dans notre esprit, mais avec le souvenir des 
luttes violentes qu'il a fallu soutenir plus tard, pour 
^chapper aux 6treintes de la philosophic et du com- 
munisme des soci6t6s palennes, jusqu^d. ce qu*enfin 
Plutarque, si grand et si beau quMl soit, ait ^t^ vamcu 
et terrass^ dans notre &me par le plus grand et le plus 
beau des livres, le Catichisme des petits enfants. 

On le voit, tons les genres de sentiments et d'id^es 
furent si pr6coces chez madame Roland, qu*apr£s 
avoir vu od en ^tait, k neuf ans, son esprit, on pent, 
sans indiscretion, chercher k savoir oii en ^tait son 
coeur. Elle pourvoit d^ailleurs k toutes les curiosit^s 
ext^rieures avec une complaisance ini^puisable; et 



— I()7 — 

void les informations precises qu'elle nous livre k 
ce sujet. 

c( Le tendre F^nelon ^mut mon coeur, et le Tasse 
alluma mon imagination. Quelquefois je lisais haut, 
k la demande de ma m^re, ce que je u'aimais pas. 
Cela sortait du recueillement qui faisait mes d^lices, 
et m'obligeait k ne pas aller si vite; mais j'aurais plu- 
t6t aval^ ma langue que de lire ainsi T^pisode de Tile 
de Calypso, et nombre de passages du Tasse. Ma res- 
piration s^^levait, je sentais un feu subit couvrir mon 
visage, et ma voix alti$r6e etA trahi mes agitations. 

a J^^coutais Eucharis pour T61^maque, et Her- 
minie pour TancrMe. Cependant, toute transform ee 
en elles, je ne songeais pas encore k 6tre moi-m^me 
quelque cbose pour personne. Je ne faisais point de 
retour sur moi, je ne cherchais rien autour de moi ; 
j'^tais elles; c'itait un r^ve sans r^veil. 

a Gependant, je me rappelle d'avoir vu avec 
beaucoup d'^motion un jeune peintre nomm^ Tabo- 
ral, qui venait parfois chez mon p^re. II avait peut- 
*tre vingt ans, une voix douce, une figure tendre, 
rongissant comme une jeune fille. Lorsque je I'en- 
tendais dans Tatelier, j^avais toujours un crayon ou 
autre chose k y aller chercher ; mais comme sa pre- 
sence m'embarpassait autant qu'elle m'^tait agrteble, 
je ressortais plus vite que je n'^tais entree, avec un 
battement de coeur et un tremblement que j^allais 
cacher dans mon petit cabinet. Je crois bien aujour- 



— 168 — 

d'bui qu'avec une pareille disposition, du descBuvre- 
ment ou certaines compagnies, rimagination et la 
personne pouvaient faire beaucoup de chemin*. » 

Ge sujet plaisait ^ininemment k madame Roland ; 
et void quelles ^taient ses id^es a cet ^gard, k Vkge 
de onze ans deux mois, au moment m^me oO, retiree 
chezles dames de la Congregation, rue Neuve-Saint- 
Ktienne, faubourg Saint-Marcel, elle venait de faire 
sa premiere communion : 

(( II me semble voir ceux qui liront ceci deman* 
der si ce coeur si tendre, cette sensibility si affec* 
tueuse, n'ont pas enfin ete exerc^s par des objets plus 
reels; et si, apr6s avoir si t6t r6v6 le bonheur, je ne 
Tai pas realis<i dans une passion utile k quelque autre. 

a N'anticipons sur rien, leur dirai-je; arr^tez-vous 
avec moi sur ces temps paisibles de saintes illusions, 
auxquelles j'aime encore k me reporter. Croyez-vous 
que, dans un si^cle aussi corrompu, et dans un ordre 
social aussi mauvais, il soit possible de gotiter le 
bonheur de la nature et de Tinnocence ? Les &mes 
vulgaires y trouvent le plaisir ; mais les autres, pour 
lesquelles le plaisir seul serait trop peu de chose, 
atteintes par les passions qui promettent davan- 
tage, contraintes par les devoirs bizarres ou cruels, 
que pourtant elles honorent, ne connaisscnt gu^re 
que la gloire, chereraent payee, de les remplir *. » 

* Madame Roland, Memoires, 3« partie, p. 15, 16. 
» Ibid,. 3e partie, p. 27, 28. 



— 169 — 

Peu de femmes pouvaient, comme on voit, Stre 
mieux dispos^es que madame Roland k sVcconi- 
moder du bouleversement complet de la France, ou 
Vetat social ^tait si mauvaisy que le manage libre- 
ment contracte n'y offrait que des devoirs bizarres 
ou crueis. On comprend ^galement qu'un tel oura- 
gan de chair et de sang en revolte ne pilt gu^re se 
laisser dompterparle chrlstianisme, dont les prin- 
cipes, en accord avec une raison ilev6e et sereine, 
doivent fort d^ranger les imaginations et les esprits 
qui s^enflamment, a neuf ans, k la vue d'un jeune 
peintrCy et qui font, k huit, des commentaires libres 
sur le texte de VAve Maria. G'est done sans nul 
^tonnement, quoique avec une profonde tristesse, 
qu'on lit les paroles suivantes, oil madame Roland 
resume les impressions qui lui 6taient rest^es de 
renseignement religieux : 

({ La philosophic a dissip^ les illusions d^une 
vaine croyance; mais elle n^a point an^anti Teffet 
de certains objets sur mes sens, et leur rapport avec 
les id^es ou les dispositions qu'ils avaient coutume 
defaire naltre. Je puis encore assister avec int^r^t 
k la celebration de Toffice diviu, quand elle se fait 
avec gravity. J'oublie le charlatanisme des prMres, 
le ridicule de leurs histoires ou Fabsurdite de leurs 
mystftres ; je ne vois que la reunion d'hommes fai- 
bles, implorant le secours d'un £tre supreme. Les 
mis^res de rhumanite, Tespoir consolant d'un puis- 



— 170 — 

sant r^mun^rateur, occupent ma pens^e ; les images 
^trang^res s'^vanouissent ; les passions se calment, 
le goAi de mes devoirs s'avive ; si la musique fait 
partie de ces c^r^monies, je me trouve transports 
dans un autre monde ; et je sors meilleure du liea 
oA le peuple imbecile est venu sans reflexion saluer 
un morceau de pain*. )> 

H ne faut pas oublier^ en lisant ces paroles bien 
pauvrement impies, que ce peuple n'^tait pas n^an- 
moins assez imbecile pour trouver du g^nie dans 
plusieurs ouvrages philosophiques que madame Ro- 
land admirait: et son bon sens disait & ce peuple 
qu'aprfts tout , autorit^ pour autorit^ , celle des 
P6res et des conciles valait bien celle de VEncyclo- 
p^die, 

D'ailleurs, parmi les phases diverses que traversa 
Tesprit de madame Roland, la religion eut son tour, 
m^me la religion pouss^e jusqu'i l*asc^tisme; k douze 
ans et demi, elle r^solut de se faire religieuse, 
« Saint Francois de Sales , dil-elle , Tun des plus 
aimables saints du Paradis, avait fait ma conqu^te ; 
eties dames de la Visitation, dont il ^tait Tinstitu- 
teur, ^taient d^jA mes soeurs d^adoption. . . LajPAi- 
lotMe de saint Francois de Sales et le Manuel de 
saint Augustin devinrent les sources de mes medi- 
tations favorites : quelle doctrine d'amour, et quel 

.1 Madame Roland, Memoireifj 3* partie, p. 26. 



- 171 - 

d^licieux aliment pour rinnocence d'une ^me ar* 
dente, livr^e aux celestes illusions M » 

La pauvre Manon, toujours perdue dans ses livres, 
quels qu*ils fussent, outra done ses etudes reli- 
gieuses comme toutes leg autres ; sa foi sMbranla : 
elle lut I'abb^ Ganchat, Tabb^ Bergier, Abbadie, 
Holland, Clarke, et puis, p6le-m6le, le Dictionnaire 
philosophique de Voltaire, le Bon Sens du marquis 
d'Argens, V Esprit d*Helv^tius, Diderot, d'Alem- 
bert et Raynal. £lle fut successivement, dit-elle, 
jans^niste, cart^sienne, stolcienne et d^iste * ; mais 
outre que de pareilles qualifications sont ridicules k 
douze ans et demi, la v^rit^ est que madame Roland 
ne fut, ni alors ni plus tard, qu^un esprit plus gorg6 
que nourri de choses hM^rogftnes et confuses ; entas- 
sant la religion sur les romans, la g^om^trie sur la 
musique, la milaphysique sur I'algfebre ; et n'arri- 
vant, apr^s d'immenses efforts, qu'A ces deux su- 
prSmes r6sultats : les t^nfebres dans Tesprit et Tor- 
gueil dans le caractftre. 



IV 



Uorgueil de madame Roland se manifesta d^une 
tacon aussi pr^coce et aussi vive que toutes ses au- 
tres passions; et sa vie entifere fut une r^volte pleine 

1 Madame Roland^ "Mimoirei, 3* partie, p. 41, 56, 57. 
* lh%d.» 3« partie, p. 41. 



— 17;> ~ 

de colore ou d'amertume contre les conditions g6n6- 
rales d'une soci6ie oil il ne lui avait pas ^t^ donn£ 
de choisir sa place. C'est mftme cette haine d^un 
monde oil les raugs lui semblaient distribu^s d^ane 
mani^re injuste, qui la plongea perp^tuellement 
dans la solitude. Lk^ aucune comparaison, aucune 
lutte, ne venaient humilier sa fiert^ ; elle prenait, 
suivant le roman, le r6le d^h^rolne qui flattait le plus 
les sentiments actuels de son kme ; et elle se faisait 
princesse, nymphe ou d^esse, dans son cabinet, pour 
se consoler de n'^tre, dans la rue et dans la soci^te, 
que la iille d'un artisan inconnu. 

Ges petites cruaut^s de la fortune cominenc&renl 
pour Manon & huit ou neuf ans. « J'allais, dit-elle, 
en petit fourreau de toile au march^ avec ma mdre, 
je descendais m^me seule pour acheter, h quelques 
pas de la maison, du persil et de la salade, que la 
m^nag^re avait oubli^s. II faut convenir que cela ne 
me plaisait pas beaucoup ; mais je n'en t^moignais 
rien, et j'avais Tart de m'acquitter de ma commis* 
sion de mani^re k y trouver de Tagr^ment. » 

PuiSy et c^est Ik un trait qui la peint tout enti^re, 
elle ajoute : « Get enfant, qui lisait des ouvrages se- 
rieux, expliquait fort bien les cercles de la sphere 
celeste, maniait le crayon et le burin, et se trouvait, 
k huit ans, la meilleure danseuse d^une assembl^e de 
jeunes personnes au-dessus de son %e, reunies pour 
une petite f^te de famille ; cet enfant etait souvent 



— 173 — 

appel^ ik la cuisine pour y faire une omelette, ^plu- 
chep des herbes ou 6cuiner le pot... Je ne suis d^- 
placee nulle part; je saurais faire ma soupe aussi 
lestement que Philopcemen coupait da bois; mais 
personne n'imaginait, en me voyant, que ce iid un . 
soin dont il convlnt de me charger ^ » 

\oilk toute Vhme de madame Roland en quelques 
lignes. Sa position lui ^tait odieuse ; et, ne pouvant 
se faire noble selon la cour et le monde, elle acqu^- 
rait avec un enthousiasme d^sordonne la science, la 
seule noblesse qu'elle etlt sous la main, considerant 
cbaque livre nouveau comme un quartier qu'elle 
ajoutait k la tradition de son esprit. Malheureuse- 
ment, elle regardait peu k la quality des aleux qu^elle 
se donnait, ajoutant Scarron a Malebranche, et le 
cur^ Meslier k Bossuet ; malheureusement encore, 
elle tirait de ce qu'elle croyait 6ire son savoir plus 
de vanity que les autres n'en tiraient de leur no- 
blesse. Voyez avec quelle affectation elle place une 
gloire litt<^raire A c6t^ des humbles d^^lails de ma- 
nage, par lesquels eHe se croit abaiss^e et compro- 
mise ! Elle allait quelquefois acheter la salade ; mais 
elle lisait les livres s^rieux ; elle ^cumait le pot et 
faisait une omelette ; mais elle expliquait les cercles 
de la sphere celeste ; et si, plus tard, ^tant chef d'un 
parti politique et femme d'un ministre, elle s'avoue 
encore en £tat de faire sa soupe, elle veut qu'on 

* Madame Roland, Memoirex, o" partie,p. 19. 



— 174 — 

sache que nul ne trouverait en elle rext^rieur d'une 
cuisiai^re, etqu'elle ^tait cordon-bleu oomme Philo- 
poemen 41ait bAcheron. 

Quoi de plus naturel pourtant que la fiUe d'un 
artisan vivant du travail de ses mains MA en ^tat de 
vaquer aux travaux humbles^ mais n^cessaires et 
dignes du manage ; et que deviendrait un pays dans 
lequel toutes les jeunes filles pr^tendraient savoir 
Talg^bre, la m^tapbysique, la th^ologie et le droit 
des genSy et faire leur occupation habituelle des 
livres de Clarke , de saint Augustin, de Montes- 
quieu et de Burlamaqui? Mais madame Roland avait 
trop d'orgueil pour comprendre les devoirs d'au- 
trui ou les siens. Son p6re voulut I'initier k son 
propre ^tat, qu'elle aurait dii honorer. « On me fit 
commencer k graver, dit-elle; lout m'dtait bon; 
j'appris k tenir le burin^et je vainquis bient6t les pre- 
mieres difficult^s... Mon p^re me fixa dans un petit 
genre, auquel il crut m'int^resser en y attachant du 
profit. II me donnait k faire de petits ouvrages dont 
il partageait les profits avec moi. Cola m'ennuya, je 
ne trouvais rien de si insipide que de graver les 
bords d'une bolte de montre ou de friser un ^tui. 
J^aimai mieux lire un bon livre que de m'acheter un 
ruban. Je fermai les burins, les onglettes, et je ne les 
ai jamais toucht^s depuis ^ » 

J Mnil.imc Uoland, Mf'mo'n'f^, >V pnrllc, p. 18^48i 



- 175 — 

Qaelques circonstances fortaites nourrirent la 
haine de madame Roland centre une soci^t^ oil son 
orgueil n'avait pas son compte, et lui donn^rent des 
sentiments de r^publicaine beaiicoup plus encore que 
la lecture de Plutarque. 

Un jour, sa grand' mfere Phlipon, qui etait fort 
kgie, la mena faire, rue Saint-Louis au Marais, une 
visite k Thdtel de Boismorel. La vue de grands 
laquais commen9a par irriter ses nerfs; mais son pe- 
tit coeur bouifi n'y tint plus, en entrant dans le salon 
oil madame de Boismorel ^tait assise sur un canap^, 
etelle se mitd Taccommoder en elle-m^mede toutes 
pieces. 

<c Madame de Boismorel, dit-elle, ^tait de r%e, 
de la taille et de la corpulence de ma bonne maman ; 
mais son costume tenait moins du goilt que de la 
pretention d'annoncer Topulence et de marquer la 
quality, et sa physionomie, loin d'exprimer le d^sir de 
plaire, annon^ait la volont^ d'etre consider^e et Tas- 
sorance de m^riter qu'il en fdt ainsi. Une riche den- 
telle cbiffonn^e en petit bonnet k papillons , pointus 
comme des oreilles de li^vre, plac^e sur le sommet de 
la t&te, laissait voir des cheveux/^eti^-^/re emprunt^s, 
ranges avec cette feinte discretion qu'il fallait bien 
rev^tir apr^s soixante ans; et du rouge d double 
couche donnait k des yeux fort insignifiants beau^^ 
coup plus de durete qu'il n'etait n^cessaire pour me 
faire baisser les miens. » 



— 176 — 

■ 

Mais la petite philosophe n'y tint plus dMndigna- 
tion, lorsque madame de Boismorel s'avisa d'appeler 
sa bonne maman Phlipon de son vrai nom de made- 
moiselle R6tisset. 

<& Eh ! bonjour, mademoiselle R6tisset , s'^crie 
d^une voix haute et fioide madame de Boismorel, en 
se levant k notre approche. (Mademoiselle? quoi, 
ma bonne maman est ici mademoiselle ?) Mais, vrai- 
ment, je suis bien aise de vous voir! et ce bel en- 
fant... c'est votre petite-fiUe?... EUesera fort bien. 
Venez ici, mon coeur; asseyez-vous A c6t^ de moi. 
EUe est timide, quel kge a-t-elle, votre petite- 
iille, mademoiselle R6tisset? » La conversation s'^- 
tablit sur la famille et la soci^l6 de la maltresse de la 
maison... On parlait et de Tabb^ Langlois, et de la 
marquise de Livy, et du conseiller Brion... et de 
madame Rond^ qui, malgr^ son ^ge, aimait encore 
k faire belle gorge et portait toujours la sienne k 
d^couvert, excepts lorsqu'elle montait en voiture ou 
qu'elle en descendait, car elle la cachait alors d'un 
grand mouchoir qu'elle tenait dans sa poche k cette 
intention, parce que, disait-elle, cela n^est pas fait 
pour montrer k des laquais... a Et vous, mon petit 
coeur, ne baissez pas tant les yeux, ils sont fort bons 
k voir ces yeux-lA, et un confesseur ne defend pas de 
les ouvrir. Ah ! mademoiselle R6tisset, vous aurez 
des coups de chapeau, je vous le promets^et de bonne 
heure. Bonjour, mesdames... » et madame de Bois- 



— 177 — 

morel tire sa Sonne tte, fait taire son chien, et elle 
^tait d6j4 replac^e sur son canap^ avant que nous 
eussions gagn^ Panticliambre ^ » 

Une autre fois, c'^tait un petit s^jour fiait & Yer^^ 
saiUes avec sa grand' maman y en compagnie d'une 
vieille demoiselle d'Hamaches^tr^-hautperch^e sur 
les fleurons de sa couronne h^raldique. « Les con- 
naissances de madame Le Grand, femme de la Dau* 
phine , dit-elle , nous procuraient. des facility : 
Mademoiselle d'Hamaches p^n^trait partout fidre* 
ment, pr^te & jeter son nom pai* la figure de qui- 
conque lui aurait oppos^ de la resistance, et croyant 
que Ton devait lire sur son grotesque visage les six 
cents ans de sa noblesse prouv^e... La belle figure 
d'un petit-collet, tel que Fabb^ Bimont, rimb^cile 
fierte de la laide d'Hamacbes , n'^taient pas trop 
d^plac^es dans ces lieux ; mais le visage sans rouge 
de ma respectable maman et la d^cence de ma parure 
annonfaient des bourgeois. J'aimais mieux voir les 
statues du jardin que les personnes du chateau, et 
ma mftre me demandant si j'^tais contente de mon 
voyage : « Oui, lui rdpondis-je, pourvu quMl finisse 
bient6t ; encore quelques jours, et je d^testerai si 
bien les gens que je vois que je ne saurai que faire 
de ma baine. 

« — Quel mal te font-ils done?— Sentir Tinjustice 



I Madame Roland, Memotres,3* partie, p. 49,44. 

13 



— 178 — 

%t contempler k tout moment rabnirditi. y> — Se sou- 
pirais en songeant k Ath^nes^ oil j'aurais ^gale- 
ment admir^ les beaux-arts , sans 6tre bless^e par 
le spectacle du despotisme; je me promenais en 
esprit dans la Gr&ce, j'assistais aux Jeux olympi- 
quesy et je me d^pitais de me trouver Frangaise ^ » 

H^las I madame Roland se trompait bien quand 
elle se eroyait r^publicaine ; elle n'^tait qu'envieuse. 
Dieu Pedt trop.punie de son orgueil en la faisant 
naltre k Ath^nes. Rel^gu^e au fond d'un gyn^c^^ 
sans livres , sans reputation , sans influence ext^- 
rieure, elle n^aurait eu qu'une chance de ne pas 
Tivre au rang des eselaves ; c'eAt ^t^ d'en avoir. 

La plus cruelle des humiliations que pdlt subir 
cette nature r^volt^e et vaniteuse vint la frapper k 
vingt ans. Elle ^tait belle de la beauts qu^on sait et 
qu^elle a d^crite elle-m^me. Plusieurs pr^tendants 
s'etaient dispute sa main . Nuls, sans rang dans le 
monde^ sans fortune , ils forent tous ^cart^s. Maaon 
avait remarqu^y avec le flair de son &ge et de sa 
condition, les attentions de son boucher, sans toute- 
fois s'en avouer le but. « On a vu, dit-elle, que ma 
sage maman voulait que je ne fusse pas plus embar- 
rassde k la cuisine qu'au salon^ et au march^ qu'ji la 
promenade. Le boucher qui avait sa pratique perdit 
una seconde femme, et se trouva, jeane encore, avec 

i Madamd Roland, Mimoiren, S* pard'e, p. 63, 64. 



^ 179^ 

une fortune de cinquante mille ^cus, qu'il se propo* 
sait d'augmenter. JMgnorais ces particularit^s ; je 
n^apercevais que I'avantage d^Mre bien servie^ avec 
force honn^tet^Sy et je m'^tpnnais beaucoup de voir 
ce personnage se presenter fr^quemment, le di- 
manche,& la promenade oil nous ^tions, en bel habit 
noir et fines dentelles, devant ma m^re^ k (jui 11 fai- 
sait une profonde r^v^rence sans Taborder. Ge ma- 
nage dura tout un ^t^. Je fus indispos^e ; chaqu^ 
matin le boucher envoyait s'informer de ce qu'on 
pouvait d^sirer, et faisait offrir les objets de sa com^^ 
p^tence. Ce soin tr^s-direct commenca k faire sou- 
rire mon p^re, qui, voulant s'amujser, fit passer pr^s 
de moi une demoiselle Michon, personne grave et 
devote, le jour qu'elle vint c^rSmonieusement faire 
la demande au nom du boucher *. » 

Le lecteur devine tout ce que laissa ^clater de su- 
perbe d^dain et de fureur concentric T^lSve de Plu«- 
tarque^ de F^nelon et du Tasse, qui s'citait endormie 
TAspasie de P^ricl^s, TEuchaf is de T^l^maque ou 
FHerminie de Tancr^de, pour se r^veiller la femme 
en troisi&mes noces de son boucher. 

C'est dans cette disposition d'esprit que Manon fit 
la connaissance de 'Roland. 

< Madame Roland, Mdmoiretf 9* partie, p. 96, 97. 



— 180 — 



Roland n^^tait pas fait pour remplir dMUusions 
bien gracieuses les r^ves de Manon ; aussi mit-elle 
cinq ans k se laisser gagner le cceur. LVmie de cou- 
vent qui le lui pr^sentait, s'exprimait en ces termes : 
« Cette lettre te sera remise par le philosophe 
dont je Vsl\ fait quelquefois mention, M. Roland de 
la Pl&ti6re , homme ^clair^ , de mceurs pures, k qui 
Ton ne pent reprocher que sa grande admiration 
pour les ancienSy aux d^pens des modemes qu'il d^- 
prise, et le faible de trop aimer k parler de lui. » 
Du reste, voici Vimpression qu'il produisit : 
c( Je vis un homme de quarante et quelques an- 
n^es, haut de stature, n^glig^ dans son attitude, 
avec cette esp^ce de roideur que donne Fhabitude 
du cabinet ; mais ses mani^res ^taient simples et 
faciles, et, sans avoir le fleuri du monde, elles 
alliaient la politesse de Thomme bien n^ k la gravity 
du philosophe. De la maigreur, le teint accidentel- 
lement jaune, le front d^j^ pen garni de cheveux, 
n^alt^raient point des traits r^guliers, mais les ren- 
daient plus respectables que s^duisants. Sa voix ^tait 
m&le, son parler bref, comme celui d'un homme qui 
n^aurait pas la respiration tr&s-longue ^ r> 

i Madame Roland, M^oires, 4* partie, p. 26, 37. 



— 181 ^ 

Tout cela ^tait, comme on voit, fort loin de Tili^ 
maqae^ d'Alcibiade et de Tancr&de. 

La situation de Manon n^^tait pas alors tr&s-bril- 
lante. Sa mftre dtait morte ; son p^re avait fort com* 
promis la fortune du manage, et il ne lui resiait que 
cinq cents livres de rente^ avec lesquelles elle se 
retira au convent de la Congregation, a Des pommes 
de terre, dit^elle, du riz, des haricots cuits dans un 
pot, avec quelques grains de sel et un pen de beurre, 
variaient mes aliments et faisaient ma cuisine^ sans 
me prendre beaucoup de temps ^ » 

Roland y & qui cette nouvelle position fut loyale- 
ment exposde, ne se montra que plus empress^. Ma- 
non rdsistait tocgours. a Je ne me 'dissimulais pas, 
dit-elle, qu'un homme qui aurait eu moins de qua- 
rante-cinq ans n^aurait pas attendu plusieurs mois 
pour me determiner & changer de resolution, et 
j'avoue bien que cela m^me avait reduit mes senti- 
ments & une mesure qui ne tenait rien de Tillusion. d 
Enfin , Manon se d^cida en 1780. Elle avait vingt- 
six ans, et Roland en avait, non past quarante- 
cinq, mais quarante-huit, etant ne en 1732*. 

Madame Roland ne s'etait, comme elle dit, fait 
aucune illusion, et elle n^en conserva en effet au- 



1 Madame Roland, Afemotrex, 4« partie, p. 26, 89. 

> Le contrat dc mariage de madame Roland , pass^ chez 
Durand, notaire, place Dauphine , est du mois de f^vrier 1780. 
MemokeSj 2« partie, p. 79.) 



- 182 - 

cuue. « Je D^ai pas oess^ ud seul instant , dit-elle, de 
voir dans mon mari Tun des hommes les plus esti- 
mables qui existent; mais j'ai senti souvent qa'il man- 
quait entre nous de parity. Si nous yivions dans la 
solitude, j'avais des heures quelquefois p^nibles & 
passer ; si nous allions dans le monde, j^y £tais aim^ 
de gens dont je m^apercevais que quelques-uns 
pourreLient trop me toucher. Je me plongeais dans 
le travail avec mon mari , autre excds qui eut son 
inconvenient , je Thabituai k ne savoir se passer de 
moi pour rien au monde, ni dans aucun instant *; » 
parples graves, et qui expliquent comment, parmi 
les plaisirs de la premiere ann^e de son mariage, 
madame Roland eut k r6diger YArt du tourbier. 

Jean-Marie Roland de la Plftti^re ^lait n^, en 
1732, ^Yillefranche, en Beaujolais.il ^tait le dernier 
de cinq fr^res, qui furent tous mis dans TEglise, 
excepts lui. La famille poss^dait, k deux lieues de 
Yillerranche, dans la paroisse de Th^s^e, le clos de 
la PlAti6re, dont il avait allongd son nom, quoique 
le clos Mt la propriety de son fr6re aln6 '. II dissipa, 
encore tr^s-jeune, la portion la plus considerable 
de sa fortune, et se rendit -k Nantes en 1752, avec la 
pens^e d'aller aux Indes orientales. Un parent qu'il 
avait k Rouen , et qu^ etait dans les inspections des 
manufactures, lui inspira le gotlt de ce genre d'ad- 

1 Madame Roland, fUmoires, 4* parlie, p. dO, 41. 
• Ibid., V partie, p. 43. 



— 183 — 

ministration ; il acheta une yacance , et il ^talt 4 
Amiens, inspecteur des • manufactures de la giu6* 
ralit^, en i 780^ a vec environ six mille livres de trai* 
tementy lorsquMl se maria^ 

Fatigu^9 digotiiiy malade, il sougeait k prendre 
sa retraite en 1784, pour se retirer k Villefranche, 
lorsqne madame Roland, qui se trouvait d, Paris, fit, 
dit-elle, cetle reflexion, « qu'il serait meiUeur d'al- 
ler chez soi avec une place qu'autrement*; » et, sans 
prevenir Roland , elle obtint I'^change de Tinspec- 
tion d' Amiens centre celle de Lyon , ce qui lui per- 
mit en effet de se reiirer, avec huit mille livres de 
traitement, & Yillefranche, otSi, k partir de ce mo- 
ment, ¥ Almanack royal marque sa residence, 
josqu'^ la suppression des iuspecteurs, prononc^e 
par TAssembl^e constituante, en 1791. 

Cast k Villefranche, dans la maison du fr^re 
aln^, chanoine-chantre de la coU^giale de cette 
ville, que le couple philosophe passa plusieurs 
ann^es, occup^ de travaux m^diocrement litt^raires, 
auxquels madame Roland mettait la demi6re main. 

Madame Roland avait commence k ^crire en 1775. 
Sans faire pr6cis^ment ses Mimoires, elle r^digeait 
C6 qu'elle avait intitule : GEuvres de loisir et Ri^ 
flexions diverses •. II n'en est rien resti. II ne paralt 

t Almanack royal de 1784, p. 273. 

* Madame Roland, Me'moireSt 4o par tie, p. 16. 

' Ibid,, 4« partie, p. 4. 



— 184 — 

pais qu'on doive regretter cette perte, par les vers 
suivantSy qu'elle adressait^ en 1775^ & M. de Bois- 
morel : Les Dieux, disait-^Ue y 

Aux homines ouvrant la carri6rc 
Des grands et des nobles lalens^ 
lis n'ont mis aucune barriere 
k leurs plus sublimes ^lans. 
De mon sexe faible el sensible 
lis ne veulent que des vertus; 
Nous pouvons i miter Titus, 
Mais dans un senlier moins p^nible. 
Jouisscz du bien d'etre admis 
A toutes ces series de gloire ! 
Pour nous le temple de M^moire 
Est dans le coeur de nos amis ^ 

Les Mimoires de madame Roland sont son vrai 
litre, un titre considerable, k la gloire litt^raire. lis 
sont 6videmment, avec ceux de Oumouriez, I'oeuvre 
la plus curieusc et la plus originale, en ce genre, 
qu'ait produit la fin du dernier si^cle ; aucun aatre 
livre ne pr^sente autant de fails, racont^s avec au- 
lant de verve et d^esprit. 

Les auteurs d^une compilation r^cente, entreprise 
pour servir d^apologie k la Terreur, ont cru devoir 
contester rauthenticit^ des Mimoires de madame 
Roland. II est certain qu'il y aurait un int^r^t puis- 
sant pour la m^moire de Robespierre, de Marat 

1 Madame Roland, Memoires, V partie, p. 102. 



— 185 — 

et de DantoDy k pouvoir faire passer pour apo- 
cryphes les foudroyanles revelations de madame 
Roland y qui fut, sous le nom de son mari, le vrai 
ministre de rinterieur, avant et apr^s le 10 aoAt 
1792. Le lecteur va d'ailleurs 6tre juge de la ques- 
tion; voici comment s'expriment les auieurs de 
V Histoire parlementaire de la Revolution franqaise. 

<c Les Mimoires de madame Roland parurent ui 
pen aprte ceux de Riouffe (avril 1794^). Netif mois 
s'etaient ^coul^s depuis la reaction thermidorienne, 
et chacan avait ea le temps de preparer les oeuvres 
posthumes des siens. Gelles de madame Roland 
fnrent edit^es par un de ses amis. Nous lisons dans le 
Moniteur, num^ro du 27 avril (8 flor^al) 1795, un 
article de Trottv^, qui commence ainsi : 

a Nous avons annonc^, 11 y a quelques jours, un 
« ouvrage intitule lAppeld I* impartiale poster it4, 
a par la citoyenne Roland, femme du ministre de 
« tint^ieur, L'editeur, le citoyen Rose, a^nnonce, 
<c dans un avertissement , que ce recaeil formera 
« qiiatre parties, et que c'est la seule propriety 
<( d'Eudora, fiUe de Roland, fiUe unique et cherie, 
a dont la figure touchante possdde dej4 toutes les 



1 D'abord, ceite date d'avriZ 1794 est inezacte quant auz Me- 
vioire$ de Riouffe, qui parurent en effet en 1794, mais apr^s la 
mort de Robespierre, c'est-k-dire du mois d'aoi!it au mois de 
d^cembre. Ensuite, les Memoires de madame Roland parurent 
non paa un peu apres, mais du 15 avril au 8 mai 1795, c'est-a-dire 
at* movM quatrc mois plus iard. 



— 186 ^ 

« graces de sa m^re^ et doDt le coeur en promet 
a toutes les vertus. i> 

« L^aulhenticite fort douteuse de cette premiere 
partie n'a d'autre fondement que la mention faite, 
par le Bulletin du Tribunal rivolutionnaire ^ d'un 
memoire justilicatif dont madame Roland entreprit 
la lecture devant ses juges. II est possible que ce 
manusci'it ait ^t^ conserve, et c^est sur cette possibi- 
lity , fort pr^caire^ que repose, en oe cas, toute la 
cr^ance que Ton devrait & Tediteur. 

« Quant aux trois autres parties, les deux der* 
nitres surtout, ou madame Roland raconte son 
enfance, sa pubert<i, etc., elles sont plus que sus* 
pectes d'6lre apocryphes. 

(( Ge livre est trop bien calculi pour les gotits 
connus de la societe thermidorienne, ou, si Ton veut, 
dcrit par quelqu^m trop nalvement inspire par les 
sentiments de cetle soci^t^, pour que Ton puisse en 
douter un instant. Tons les ouvrages de la mdme 
6poque pr^sentent une telle uniformity, qu'on les 
croirait sortis de la m^me plume. 

« Le cachet qui les distingue, et qui elait, en effet, 
la condition de la vogue au sein d^une depravation 
aussi effrenee que celle dont le Directoire donna 
Texemple, c'est robsc^nitd. 

« Les hommes qui prennent la plume pour r^ha- 
biliter ou pour venger les victimes de la Terreur 
cherchent presque toujours k rendre leurs heros 



— 187 — 

int^i^essanis^ en les montrant abides de plaisirs et de 
jouiflsancesy et enclinii k toas les vices aimables. Et 
comment ne pas ex^crer les hommes f^roces qui , 
sous le ohim^rique et vain pr^texte du salut pablio^ 
ont tronbl^, ou tortur^, ou brise des existences 
vou^es au bonheur et & la volupt6? 

c( Les Mimoires de madame Roland sont tin livre 
de oette esp^ce ; ils sont un mauvais livre dans toute 
1ft rigueur dtt mot. Ils ne lui seraient done ittipu- 
tables que si elle les avait publics elle-m6me ^ » 

Le leoteur remarquera qu'il s'agit de savoir, non 
pas si les Mdmoires de madame Roland sont un livre 
moral ^ mais sMls sont un livre authentique. Or^ que 
r^sulte-t-il an premier abord du jugemedt port6 sur 
ces MAnoires "peLV les auteurs de Y Histoire parlemen- 
taire? — II en r6sidte oette v^rit^ manifesto^ fondle 
sur quatre faits mat^riels^ que ces deux ^crivains^ 
qui out ni6 Fauthenticit^ des Mimoires de madame 
Rolandi ne l^s ont jamais lus, ni I'un ni Tautre. 



VI 



Les Memoires de madame Roland comprennent 
quatre parties : les deux premi^res^ relatives & la vie 
politique de Roland et de sa femme ; les deux der- 

* Bucbez el Roux, Histoire parlementaire de la Revolution fran- 
;ais^t. XXXI, p. 98,09. 



— 188 — 

hi&reSy relatives & leur vie priv^. Ces MimoireSy k 
Texception de quelques lettres qui les terminent, 
furent Merits en prison par madame Roland; la 
premiere partie, 4 FAbbaye; les trois autres, & 
Sainte-P^lagie. 

Sortie de FAbbaye le 23 juin 4793, madame 
Roland fut arr^t^e le m^me jour et conduite k 
Sainte-P^lagie. Dans la confusion de sa sortie et de 
son transf^rement, elle perdit, ou crut avoir perdu 
la portion de sesM^moires d6jk r^dig^e qui compre- 
nait les portraits des personnages politiques ; ellc 
reprit son travail k Sainte-P^lagie, et refit , souvent 
dans les mdmes termes, le travail qu'elle avait dijk 
compost. La premiere et la deuxidme partie des 
Mimoires de madame Roland sont done absolument 
le m£me sujet^ traits deux fois de suite, k quelques 
jours d'intervalle K 

Gela ^tant^ si les auteurs de VHistoire parlemen^ 
taire avaient lu les MSmoires, ils n'auraient pas, 
eomme ils Font fait, accords k demi Fauthenticit^ de 
la premiere partie, et ni^ radicalement Fauthenticit^ 
des trois derni^res ; car la premiere et la deuxi^me 
^tant le m^me ouvrage, il faut , de toute n^cessit^, 
qu'elles soient ou ^galementauthentiques, ou ^gale- 
ment apocryphes. 

D'ailleurs, quelle preuve plus ^vidente pourrait-on 
demander de Fauthenticit^ des M4moireSy que cette 

< Voir la-dessus ]e8A/^oire«, 2* partie, p. 34. 



— 189 — 

partie politique, la plus importante de toutes, com- 
pos^e deux fois, avec les indmes faits, les m^mes 
idies, les m^mes details, souvent les m^mes mots, 
mais oil la premiere version a plus de verve, plus de 
liberty, plus d'esprit, plus d'^tendue ; tandis que la 
seconde, compos^e de nouveau, recherchant des 
apercus, des traits, des souvenirs disparus, se traine 
avec fatigue, avec regret, avec embarras, dans une 
voie oii I'imagination 6puis^e est suppl^^e par la 
m^moire? Coufoit-on qu'un faussaire, ayant d^j& 
racont6 avec eclat la vie politique de Roland et de 
sa femme, la racont&t une seconde fois d'une ma- 
niftre terne et d^cousue ? 

D'un autre c6t^, VHistoire par lement aire fait re- 
poser V authenticity fort douteuse de la premiere 
partie des M4moires uniquement sur la conservation 
possible, mais peu probable, du manuscrit d'un 
m^moire justificatif , mentionn^ par le Bulletin du 
Tribunal r^volutionnaire, et que madame Roland 
avait essay ^ de lire devant ses juges *. 

^ On lit^ en effet, dans le Bulletin du Tribunal r^voluHonnaire, 
n. 76, 2« partie : 

c L'accus^e fait lecture d'un aper^u sommaire de sa conduite 
politique depuis le commencement de la revolution. Comme 
cet 6crit respirait le f^d^ralisme d'un bout k Tautre, le presi- 
dent en a interrompu la lec(ure, en observant k Taccus^e 
qu'elle ne pouvait abuser de la parole pour faire I'^loge du 
crime, c'est-k-dire de Brissot et consorts. 

« L'accus^e s'est emport^e en invectives centre les membres 
du tribunal. Se tournant vers I'auditoire, elle a dit : c Je vous 
c demande acte de la violence que Ton me fait! » A quoi le 
peuple a r^pondu : Vive la R^nlUque ! A has les traUres! » 



— 190 — 

Si les aateurs de VHittoire parlemeniaire dvaieat 

lu les Mitnoires^ d'abord ils n'auraient pas pa avoir 

Id moindre doute sur la conservation da manuserit 

du projet de defense de madame Roltwd, paisque oe 

projet de defense est imprimi^ sons ee titre : Projei 

de defense au tribunaly duis la secoode partie des 

Mimoires ^ ; ensuite, ils n^aaraient pas pa dono^r le 

manuserit de ce projet de defense, petit plaidoyer 

de cinq pages ^ pour I'original de la premiftra partie 

des Mimoires, r^cit de cent-mngt^huit pages^ con* 

tenant Tbistoire des deux minist^res de Roland^ les 

portraits des Girondins, les massacres de septembre, 

la proscription du 31 mai, I'arrestation de ma* 

dame Roland, ses travaux k TAbbaye^ et les plus 

ourieuses' revelations sur Robespierre, sur Danton, 

surMaraty sur Pacbe, sur Robert, sur Iiazouski , et 

sur la Commune du 1 aoilt I 

Troisi^mement , VHistoire par lement aire declare 
les trois derni^res parties des Mdmoires plus que 

suspectes d^itre apocryphes, sur ce que ce livre, ca/- 

cuU pour les goAts connus de la sociite thermido* 

rienne, porte le cachet de la dipravatimi effrinie 

dont le Directoire donna texemple. 

Si les auteurs de VHistoire parlemeniaire avaient 

lu les Mimoires, ils auraient vu que la premii&re 

partie parut k la librairie de Louvet, le 26 germinal 

i Pag. 91, Oi, 03, 01, O:.. 



^ 191 — 

an III|*^i5avril 1798; qoe la seconde parut le 4 
flor^al suivant,— -SS avril; et que la quatriime et 
derni^re parut le 20 prairial, — 8 juin *. Les 3f^- 
moirei avaient done paru en entier cinq mois avant 
la nomination du Directoire^ qui eut lieu le 4 novem- 
bre, et trois mois avant la discussion de la Constitu- 
tion qui r^tablit $ par oil Ton voit qu'il est difficile 
de conoevoir comment Tauteur des Mimoires avait 
snbi I'influenee de la diipravation effr^n^e dont le 
Directoire donna Fexemple. 

Enfin , VHistoire par lement aire, aprfes avoir dd- 
dait les ralsons qui lui font consid^rer les Mimoires 
de madame Roland eomme un livre apocryphe, 
ajoute que ces Mimoires ne lui seraient imputables 
que si eile les avait publics elle-mime. 

D^abord, c*est k la guillotine, non k madame Ro- 
land qu^il faut s*en prendre, si un autre qu'elle fut 
r^diteur de ses M^moires, Ensutte Barr6re n'a pas 
lai-nk6me public ses Mimoires, ni S^nart, ni Barba- 

* 

roux y ni M^da, ni M. de Barentin, ni Saint-Simon, 
nlDangeau; ce qui n'a jamais fait mettre en doute 
Fanthenticit^ de ces ouvrages. 

D'un autre c6t^, si les auteurs de VHistoire par le- 
mentaire avaient lu les Mimoires de madame Ro- 
land,ils auraient vu que leur authenticity a pour 



^ Nous indiquons la distribution des Mhxoires de madame 
Roland d'apr^s T^dition originale, qui a 416 modifi^e tr^s- 
arbitrairement dans des Editions uH^rieurcs. 



— 192 — 

garant le d^p6t m^me du manuscrity 6crit tout entier 
de la main de Pauteur, d^p6t fait et annonc^ au pu- 
blic, le 4 flor^al an III,— 23 avril 1795, par T^diteur 
BosCj et non Bose, ami intime de madame Roland. 

Les revelations de madame Roland sur Robes- 
pierre, sur Marat , sur Danton , sur Pache , sur Fou- 
quier-Tinville sont d autant plus formidables, qu'elle 
avait vu et connu de tr^s-prds le personnel et les 
mobiles r^ volution naires, pendant les deux minis- 
t^res de son mari. La premiere partie des Mdmoires, 
oil ces revelations sont contenues, produisit en effet 
une vive sensation. « Que de soins adroits, dit Trouve, 
dans le Moniteur du 27 avril 4795, que de petites 
intrigues on emploiera pour attenuer, detruire 
meme, si Ton pent, les verites aust^res qui eclatent 
k chaque page ! Comme on va chercher k deprecier 
le merite de Tauteur, a fin ddter pen d pen, d'une 
mani^re insensible, tout credit d rouvrage !\B\nes 
tentatives ! I'histoire a dej^ recueilli dUmmenses ma- 
teriaux ; malheur aux noms qu'elle gravera sur la 
colonne de labonte et de I'execration des siedes'! d 

Ce que Trouve avait prevu ne tarda pas & se rea- 
liser. Les ennemis desGirondins en general, et les 
terroristes, comme les plus interesses, nierent I'au- 
tbenticite des revelations de madame Roland. Cest 
ce qui determina Rose, Tami devoue de la famille, 

* Moniteur du 27 avril 1795, article Varietes, signd : Trouve. 



— 193 — 

celui qui avail ^t^ prendre k TAbbaye la fille de la 
malheureuse Manon, k faire imm^diatement le d^pdt 
du manuscrity et k Tannoncer au public, le 23 avril 
1795, par cet Avertissement , plac^ en t^te de la 
deuxiime partie des Mimoires : 

a Le Royalisme ^ et le Terrorisme cherchent k 
r^pandre des doutes sur rauthenticit^ de ces Merits. 
Tons deux veulent en suspendre le d^bit ; les uns, 
dans Fintention de favoriser la contre-r^volution, en 
d^ignant un ministre qui a prouv6, par une admi- 
nistration sage et ferme, que la France pourrait 6tre 
heureuse sous un gouvernement r^publicain; les 
autres, pour n'6tre point signal^s aux yeux du peuple 
conime les v^ritables auteurs de notre situation 
actuelle^ et dans Tesp^rance de pouvoir aifaiblir 
Phorrcur que leurs forfaits doivent inspirer k tons 
ceux qui lisent Thistoire. 

<c JMnvite les bons citoyens, que les insinuations 
auraient pu ^branler, de consid^rer, premi^rement^ 
que personne n'a pu 6tre k port^e de supplier la ci- 
toyenne Roland dans Texpos^ d'une infinite de de- 
tails qu^elle seule a pu connaltre; deuxi^mement, 
que chaque ^crivain a son style propre, et que celui 
de la citoyenne Roland est assez original pour n'6tre 
pas facilement contondu avec celui d'un autre ; troi- 
si^mement, que je Tai certifi^ par ma signature, et 

1 Le Royalisroe ^tait, en ce temps-Ik, le bouc ^missaire 
charg^ de toutes les iniqnit^s des partis. 

13 



— 194 — 

qu on pent venir s assurer chez mot que ie manuscrit 
est entiirement 4crit de la main de ma malheureuse 
amie. 

« Paris, 4 flor^al, an III de la R^ublique. » 

Tout cela proiive suraboudamment , comme on 
Toit, non-seulement Tincontestable authenticity des 
MAnoires de madame Roland ; mais encore que si les 
auteurs de VHistoire parlementaire avaient la ces 
MdmoireSy ils n'auraient pas dit que VauthentitU4 
fort douteuse de la premifere partie n'a pour fonde- 
ment que la mention faite par le Bulletin du Tribunal 
rivolutionnaire d'un m^moire justificatif dent ma- 
dame Roland entreprit la lecture devant ses juges. 

Ind^pendamment des circonstances mat^rielles et 
positives qui donnent aux Mimoires de madame Ro- 
land toute Fauthenticit^ desirable, on n'en trouverait 
pas qui fussent, 4 un plus haut degr6 que ceux-lft, 
marques k cbaque page du sceau de leur auteur. On 
pourrait y prendre y au hasard , cent faits ou circon- 
stances, connus de madame Roland seule et de quel- 
ques personnages qui les ont pleinement conflrm^s 
piustard de lear c6t^, sansaucune connivence pos- 
sible. De ce nombre, qui pourrait fttre considerable, 
nous citerons : 

La vie domestique de madame Roland , dans son 
manage k Yillefranche, en Beaujolais^, confirmee 

i Mftdame Roland, Afmotrtff, 4r partie, p. 32. 



— 195 — 

pur r&bb^ GailloD , dans $ei^ Mimoires sur Id si^g^ 
de Lyoo , publics en 1797 * ; 

L'effet tr^s-comique produit aux Tuileries par le 
costume de Roland, le jour de sa presentation comme 
ministre * ; detail rapports , en des termes presque 
identiqneSy par Dumouriez, dans la partie de s^s 
Mimoires publi^e en 1795'; 

L^entrevue secrete de Barbaroux et de Roland 
ehez ce dernier, rue de la Harpe , et les projets de 
ripoblique federative k etablir dans le midi de la 
Franee^; conversation iideiement conserv^e dans les 
Memoir es de Barbaroux, publics en 1822 *; 

La p^ur efifroyable de Robespierre, le 17 juillet 
1791, apris ce qu^on nomma le massacre du Gbamp 
de Mars; sa fuite, op^r^e le soir m^me, du logement 
qu'il occupait au Marais, rae de Saintonge, n"" 8, et 
Tasile quMl re^ut cbez Duplay, rue Saint-Honore*$ 
circonstances intimes, pleinement confirmees par 
Freron , dans une note restee longtemps inedite et 
publiee pour la premiere fois en 1828 \ 

L'allocation de trente mille francs de fonds secrets, 
Caite & Petion, maire de Paris, par Dumouriez , sur 

1 L*abbd Guillon, Mimoirei sw le siege de Lyon, t. I, p. 66. 

* Madame Roland, Memoires, 1" partie, p. 46. 
' Dumouriez , Mimoirei, t. II, p. 145. 

^ Madame Roland, Memoiret, V' partie, p. 09. 
> Barbarous, Me'tnoires, p. 37. 

* Madame Roland, MSmoires, V'' partie, p. 43. 

' Papiert in^ditn trouvh chez Rohe.spierre. Sainf-Just, Payan, etc., 
p. 154. 



— 196 - 

les fonds du minist^re des affaires ^trang^res, avec 
le consentement un peu forc£ du roi , et I'emploi de 
cet argent^ par Petion, en pamphlets et ea journaux 
dirig^ contre Louis XYI, ainsi que ce dernier I'avait 
pr^vu et pr^dit h Dumouriez \ affaire essentiellement 
secrete de sa nature et trfes-exactement confirm6e par 
les Mimoires de Dumouriez, publies k Hambourg 
en 1798 «; 

La fondation du journal-affiche la Sentinelle, vi- 
dig6 par Louvet, avec les fonds secrets de Roland^, 
circonstance tr^s-franchement confess^e par Louvet 
dans ses Mimoires, publics en 1797 * ; 

Enfin les details les plus ignores relatifs aux der- 

niires s^nces du conseil du premier minist^re gi- 

« 

rondin'y details litt^ralement rapport^s plus tard, 
dans les Mimoires de Bertrand de MoUeville, qui ne 
parurent qu'en 1797 •. 

D'cuUeurs, ce serait peu de chose d'avoir dit, 
m^me avec plus ou moins de vraisemblance, que les 
Mimoires de madame Roland sont apocryphes; il 
resterait un probl^me litt^raire assez important et 
fort difficile k r^soudre, c'estd'en trouver le veri- 
table auteur. 



1 Madame Roland, If emotre«, P*partie, p. 55. 
t Dumouriez , If Moires, t. II, p. 152. 

> Madame Roland, MSmoires. K* partie, p. 55. 
^ LouTet , M^oires^ p. 12. 

> Madame Roland, MemoireSf I'* partie, p. 50. 

• Bertrand de Molleville, Af<»'trioirc*. i. II, p. 232. 



— 197 — 

Si ces M4moires n^^taient pas de madame Roland, 
de qui done seraient-ils? II faudrait une bien me- 
diocre intelligence des styles de cette ^poque pour 
confondre ce livre avec aucun autre, et un goAt plus 
que douteux pour n'en pas sentir la s^ve, la souplesse 
et roriginalite. Meillan, Garat, Louvet, Barr^resont 
bien au-dessous de madame Roland pour la vivacity 
du mot et pour le relief de la pbrase ; et il y a, dans 
ce travail £ait k la b&te, le coeur gonfl^, dans la cel- 
lule d'une prison , des parties charmantes qu*aucun 
^crivain de cette 6poque, excepts Andr^ Gb^nier, 
n'aurait certainement ^gal^es. 

Quant aux peintures un peu lascives qui s'y trou- 
vent, c*est un cacbet de plus qu'y ont mis les moeurs 
de la fin du r^gne de Louis XY, et il faut la baine 
roaniaque des terroristes contre la society tbermido- 
rienne pour la cbarger des iniquit^s d'une autre 
^poque. Madame Roland a pris soin d'ailleurs d'in- 
diquer la source de ces idees , et Voccasion de ces 
peintures. « Ma bonne maman, dit-elle , me parlait ^ 
quelquefois de madame de Boismorel et de ses sin- 
gularit^s^ de son 6goIsme qui lui faisait dire que les 
enfants n^^taient que des causes secondes, de sa 
mani^re libre, mais ordinaire parmi les femmes de 
la bonne compagnie, qui lui' faisait recevoir son 
confesseur et d'autres k sa toilette, et passer sa 
cbemise en leur presence. Ge ton , ces moeurs, 
me paraissaient ^tranges ; je &isais causer ma 



- 198 — 

bonne maman sur tout cela avec curiosity *. d 
Les M4mo%res de Marmontel, Merits dans sa vieil- 
lesse, et dont personne assur^ment n*a jamais song^ 
k contester rauthenticiU , seraient encore bien plus 
apocryphes que ceux de madame Roland ^ et mar- 
queraient bien plus siirement un pastiche du Direc- 
toire^ si Ton en jugeait. par les details de moeurs. 
L^auteur dit express^ment qu'il les entreprend & la 
demande de sa femme , et le titre porte qu'ils doivent 
servir k T^ducation de ses enfants ; et cependant il 
y a, sur les relations de Marmontel avec mademoi- 
selle Navarre, avec mademoiselle Glairon et avec 
mademoiselle Yerri&re^ des choses v^ritablement 
honteuses ; et il faut que les usages du temps les 
aient bien autoris^es^ pour qu'un si honn^te homme 
et un si bon p^re de famille que Marmontel ne les 
ait pas senties. 

VII 

Roland ^tait, pour le talent comme pour le carac- 
t^re^ fort au-dessous de sa femme , et tons deux r4- 
sumaient au plus hautdegr^ Torgueil^ le faux savoir 
et I'ambition immense de ces philosophes de (ebut, 
de ces r^volutionnaires ^crivassiers et bavards, qui 
form^rent le parti de la Gironde. 

La pretention de Roland ^tait de diriger et d'e- 

1 Madftma Roland, Mtmuvre*, 3* par tie, p. 45. 



— 199 — 

clairer ce qu^i appelait les arts utiles, comme si un 
art inutile 6tait un art. II avait^norm^ment ^crit sur 
rart da fabricant d'^toffi&s de laine, sur Fart du 
fabficant de velours, sur Part du tourbier ; et tous 
ces ^rits avaient servi Tindustrie, k peu pris autant 
que les livres si c^l^bres de Raynal avaient servi le 
commerce. Roland ^tait industriel comme Voltaire 
avait M6 chimiste. 

Rien n^^galait, dans ces esprits empbatiques , ce 
qn'il y avait de cbim^res, si ce n'est ce qu'il y avait 
de vanity. Roland r^unissait et exagerait en sa per- 
Sonne tous les d^fauts du genre, ql C'^tait, dit Mathon 
de la Yarenney un vieillard ent^t^, irascible , p^tri 
d'amonr-propre, imitant gauchement Caton le Gen- 
seur, dont il avait pris Text^rieur sec et repoussant 
sans en avoir le g6nie * , p Dumouriez, dont il fut le 
collogue au minist^re, ne le jugeaitgu^re autrement. 
cc Roland, dit-il, ressemblait & Plutarque ou k un 
quaker endimanch^. Des cbeveux plats et blancs, 
avec peu de poudre, un babit noir, des souliers avec 
des cordons au lieu de boucles, le firent regarder 
comme le rhinoceros. II avait cependant une figure 
d^nte et agr^able *. » 

Deux id^es, que Roland essaya de faire pr^valoir 



i Mathon de la Varenne, Histoire parHculiere des evenements qn 
f>fit eu Ueu en France pendant les mots de juin, de juiJlet, d'aoui et 
de septemhre 1792, p. 11. 

* Dumouriez, MemoireSf \, II, p. 145. 



— 200 — 

k Lyon et A Yillefranche, feront connaltre cet esprit, 
qui devait gouverner la France. 

«< En 1787, dit Tabb^ Guillon, k la suite d'une 
stance de TAcad^mie de lijon, dont il ^tait mem- 
bre, Roland me dit^ avec une sorte de vanity, qu'il 
y avait lu un m^moire sur I'utilit^ dont pouvaient 
fttre les corps des humains que la mort frappait 
chaque jour. Par 14, il pr^tendait terminer une longue 
discussion qui existait k Lyon, sur T^dit par lequel 
6taient d^fendues les inhumations dans les villes^ 
et k plus forte raison dans les ^glises. Les cur6s 
r^sistaient, et Padministration ne savait oii placer 
les cimeti&res hors des murs. M. Roland proposa de 
faire profiter aux vivants ces corps morts, dont il 
croyait qu'on 6tait embarrass^ ; il voulait qu'on en 
fit de rhuile, avec le proc^d^ usit^ k Paris pour les 
debris des animaux. Le m^moire avait H6 mal ac- 
cueilli paries acad^miciens,et moi-m6me,cherchant 
k croire que Tauteur ne m^en parlait pas s^rieuse- 
ment, je ris de son projet. II s'en offensa... Comme 
je lui repr^sentais qu^avec sa manie de rendre tout 
utile, il ne savait pourtant que faire de nos ossements, 
sa r^partie brusque fut qu'on en retirerait de Tacide 
phosphorique. Madame Roland, qui ^tait pr^sente, 
avait Fair d'approuver son mari ; mais I'instant dV 
pr^s, en son absence, elle ritavec moi dela bizar- 
reriedu projet*. » 

1 L'abb^ Guillon, M^moires fur le siege deLyon, t. I, p. 58. 



— 201 — 

C'^taient Ml, pour les philosophes du. parti 
de la Gironde , des id^es famili^res y dont ils 
^taient trte*fiers , et par oil ils se consid6raient 
comme trte-sup^rieurs an reste des faibles humains. 
Roland voiilait qu'on fit cuire les hommes morts , 
Brissot voulait qu^on les inanged.tyafin de rester dans 
la stride observation de la nature. On ne saurait as- 
sur6ment chercher ailleursque dans les abominables 
syst^mes de ces philosophes sans entrailles, sans 
cceur et sans Dieu, la depravation horrible du peu- 
ple de Paris pendant la revolution. Ceux qui r6tirent 
des Suisses le 10 aoilt^ ceux qui mang^rent de la 
chair humaine crue le 2 septembre, etaient des en- 
cyclop^distes de troisiftme main, et des ei^ves de 
Roland et de Brissot. 

«En 1788y continue Vahhi Guillon, F Academic 
de Villefranche ayant ^ choisir entre plusieurs sujets 
litl^raires, pour le prix qu'elle devait donner I'an- 
n^e suivante, M. Roland insistait pour qu'on adop- 
t4t le sujet quHl proposait : c'etait de savoir s'tV ne 
conviendrait pas au bien public detablir des tribu- 
naux pour juger les morts. U&pre perseverance de 
M. Roland avait fait qu^on etaitarrive, sans rien de- 
cider, jusqu'au jour de Saint-Louis, oik, dans la 
seance publique, le sujet du prix devait etre annonce. 
II y eut pour cet objet, apr^s la messe du panegy- 
rique, une seance particuli^re, & laquelle plusieurs 
academiciens et meme M. Roland me pressdrent 



— 202 — 

d'assister, quoique je n'eusse pas le droit d^ voter. 
Je m'y trouvai assis pr^ de lui... La proposition fut 
rejet^e ; M. Roland en eut beaucoup d'humeur et 
ne reparut plas & rAcad^mie de YiUefraDcbe ^ » 

Assur^ment, une lubie telle que T^tablissement 
d'un tribunal pour juger les morts ne saurait sortir 
naturellement que d'une maison de fous. Les gens 
qui en avaient de pareilles s'appelaient pourtant des 
pbilosophesy et la Providence permit que le sort de 
la France idi dans leurs mains, pour en faire, b^las ! 
ce que Tbistoire nous enseigne. 

Au milieu des premieres r^formes que la Revolu- 
tion amena fut le renouvellement des municipality. 
Roland visa h la mairie de Lyon, a II allait degais^ 
dans les tavernes, et, sans se laisser connaltre, il in- 
diquait son propre nom aux ouvriers, en se m^lant 
4 leurs orgies. II distribua m^me parmi le peuple un 
libelle contre les ^cbevins, les nobles, les n^gociants. 
Une subalterne place de notable fut tout le fruit que 
Roland recueillit de ses manoeuvres *. » 

G'est vers cette ^poque que comment Tinterven- 
tion de madame Roland dans la politique. On verra 
qu'elle y fit irruption en f urie, et comme Tedt pu faire 
Tb^roigne de M6ricourt ; mais ses principes r^volu- 
tionnaires veulent, pour 6tre pleinement appr^ci^s, 
un re tour pr^lable vers un fait notable de sa vie. 

• 

1 L*abb^ Guillon, Memoires $ur Unege de Lyon, 1. I, p. 59. 
? Jhid., t. I, p. 59, 62. 



- 203 — 

Une fois mariee, m^re de famille, et honorable- 
mentplac^e daos la soci^l^, madame Roland com- 
meDfa i ne plus troaver le monde si absurde. II lui 
parot mime que, loin de dMamer contre les dis- 
tinctions socialesy il 6tait plus sage de les briguer 
et de les obtenir; et il lui prit une envie ardente, 
comme toutes celles qu^elle avait, d'avoir des titres 
de noblesse. Mais ]aissons-la parler elle-m^mey car 
elle met assez de bonne gr^ce di convenir du fait. 

« On a reproch^ k Roland, dit-elle, d'avoir soUi- 
cit^ des lettres de noblesse ; voici la v^rit^ : 

« Sa famille en avait les privileges depuis plu* 
aeurs si^cles, par charges, mais qui ne les trans- 
mettaient point, et par ropulence qui en soutient 
toutes les marques, armoiries, chapelle, livr^e, 
fief, etc. L'opulence disparut; elle fut suivie d'une 
mUdocriii honnftte, et Roland avait la perspective 
de finir ses jours dans un domaine, le seul qui resttit 
k sa famille, et qui appartient encore k son aln^ '. II 
crut avoir droit, par son travail, k assurer k ses 
descendants un avantage dont ses auteurs avaient 
joui,etqu'il aurait dMaign6 d'acheter. II pr^senta 
ses titres en consequence, pour obtenir des lettres 
de reconnaissance de noblesse, ou d'anoblissement. 

« Cetaitau commencement de 8i. Je ne sais quel 

1 II ne lui appArtenaii plus a r6poqne ou parurent les Me- 
moires, car le chanoinc Roland fut guillotine k Lyon le 1*2 dd- 
'•embre 1793, trente-trois jours apros la morl de madainc Holand. 



— 204 — 

est rhomme qui , k Cette ^poque et dans sa situation, 
eAt cru contraire k sa sagesse d'en faire autant. 

« Je vins k Paris. Je vis bient6t que les nouveaux 
intendants du commerce, jaloux de son anciennet^ 
dans une partie d'administraiion oil il en savait plus 
qu^eux, en contradiction avec ses opinions sur la 
liberty du commerce, qu'il d6fendait avec vigueur, 
en lui donnant les attestations requises de ses grands 
travaux, qu'ils ne pouvaient refuser, n'y mettaient 
pas I'accent qui fait r^ussir . Je jugeai que c'^tait une 
id^e k laisser dormir, et je ne poussai point les ten- 
tatives... Patriotes du jour, qui avez eu besoin de la 
revolution pour devenir quelque chose, apportez 
vos (Buvres et osez comparer ^ » 

On le voit, madame Roland trouvait fort sage et 
fort juste que Roland chercMt k transmettre k ses 
descendants les privileges dont safamille avait joui, 
privileges au nombre desquels se trouvait Texemp- 
tion d'une partie notable de rimp6t; et ce n'est 
qu'apr^s avoir echoue dans ses tentatives, qu*elle 
se prit k insulter les aristocrates, dans les rangs des- 
quels elle n'avait pas pu entrer. 

Ce fut la prise de la Bastille qui d^cida de la car- 
riftre politique de madame Roland , et qui la jeta, 
du premier bond^ k la tete des plus fougueux r^volu- 
tionnaires. Elle ecrivait, le 26 juillet, k son ami Bosc : 

' Madame Roland, Memoires, 4* partie, p. 45, 46. 



-- 205 - 

cc Non, vous n*6tes pas libres : personne ne Pest 
encore. La confiance publique est trahie, les letlres 
sont intercept^es. Yoiis vous plaignez de mon si- 
lence, je vous ^cris tous les courriers. II est vrai que 
je ne vous entretiens plus gufere de nos affaires per- 
sonnelles : quel est le traltre qui en a d^autres au- 
jourd'hui que celles de la nation? II est vrai que je 
vous ai ^crit des choses plus vigoureuses que vous 
n'en avez faites, et cependant, si vous n'y prenez 
garde, vous n^aurez fait qu'une lev^e de boucliers. 
Je n'ai pas re^u non plus la lettre de vous, que notrc 
ami Lanth^nas m'annonce. Yous ne me dites point 
de nouvelles, et elles doivent fourmiller. 

a Yous vous occupez d'une municipality, et vous . 
laissez ichapper des tHes qui vont conjurer de nou** 
velles horreurs. 

cc Yous n'^tes que des enfants ; votre enthousiasme 
n*estqu'un feu de paille; et si I'Assembl^e natio- 
nale ne fait pas en r&gle le proc6s de detix tStes 
illustres, ou que de g4nireiLx D^cius ne les abattenty 
vous 6tes tous f ! 

u Si cette lettre ne vous parvient pas, que les 
l&cbes qui la liront rougissent en apprenant que 
c'est d'une femme, et tremblent en songeant qu'elle 
peut faire cent enlbousiastes, qui en feront des mil- 
lions dWtres^ » 

* Madame Roland, M^otren, 4' partie, p. 130. 



~ 206 — 

Ainsiy du premier coup, madame Roland conseil- 
lait Tassassinat du roi et de la reine, et atteignait le 
style du Pere DucMne ! 

Le 4 septembre, elle apprend que le roi s^est do- 
blement confix d PAssembl^e^ et que la reine lui a 
pr^sent^ son fils. Un nouvel accfes de fureur la saisiti 
et elle ^crit & Bosc : 

« Je prtehe tout ce que je puis. Un chirurgien et 
un cure de village se sont abounds pour le journal 
de Brissot, que nous leur avons iiait goAter. YiUe- 
franche regorge d^aristocrateSy gens sortis de la 
pottssi^re, qu'ils sMmaginent secouer en a£fectant les 
prcijug^s d^un autre ordre. 

« J'apprendSy dans Finstant, la d^marcbe du roi, 
de ses fr^res et de la reine aupr^ de I'Assembl^e. 
lis ont eu diablement peur ! YoiU tout ce que prouve 
cette d-marche ; mais pour qu'on pi!it croire k la sin- 
c^rit^ de la promesse de s'en rapporter k ce que fai* 
sait rAssembl^e, il faudrait n^avoir pas Texp^rienee 
de tout ce qui a prec^d^. 11 faudrait que le roi eAt 
commence par ren voyer toutes les troupes ^trang^res. 

(( Nous sommes plus pr^ que jamais du plus af- 
freux esclavage^ si on se laisse aveugler par une 
fausse coniiance. 

(K Les Fran9ais soul aises ill gagner par les belles 
apparences de leurs maitres ; et je suis persuade 
que la moiti6 de I'Assembl^e a ete assez Mte pour 
sattendrir a lavue (TAnfoitietie, lui recommandaiit 



— 207 — 

son fils ! morbleu I e'est bien cPnn enfant doni it 
sagit * / » 

Le 27 septembre 1790^ elle s^impatiente, et de- 
mande Pinsurrection k grands cris : 

« Brissot parait dormir; Loustalol est mort^ et nous 
aTons pleur^ sa perte arec amertume ; Desmoulins 
aurait sujet de reprendre sa charge de procureur 
g^n^ral de la lanterne; mais oil est done T^oergie 
da peuple ? Pourquoi ne r^clamez-vous pas contre 
la l&chet^ de ce comity vendu, qui ose d^fendre le6 
dettes de d'Artois? L^orage gronde, les fripons se 
d^c^lent^ le mauvais parti triomphe, et I'on oublie 
qae rinsurrection est le plus saint des devoirs lors- 
que la patrie est en danger'. » 

Le 20 ddcembre^ elle demande que les Parisiens 
lassent marcher I'Assembl^e: ocFaites done d^er^ter 
le mode de responsabilit^ des ministres ; faites done 
brider voire pouvoirex^cutif... Tudieu! tout Pari- 
siens que vous Mes, vous n^y voyez pas plus loin que 
votre neZy on vous manquez de vigueur pour fairs 
marcher votre Assemble. Ce ne sont pas nos repri- 
sentants qui out fait la revolution ; k part une 
quinzaine, le reste est au-dessous d^eile ; e'est to- 
pinion publiqucy c^est le peuple, qui va toujours 
bien, quand cette opinion le dirige avec justesse ; 



* Madame Roland, Memoires, 4' partie, p. 1S3, 134. 

* Ibid., 4« parlie, p. 136. 



- 208 — 

c'est k Paris qu'est le si^ge de cette opioion *. n 
Cette passion perp^tuelle des 6meutes, qui faisait 
de TAssembl^e une machine k d^crets, ne paraissait 
jamais assez ^nergique k roadame Roland ; et elle 
^crivaitle 29 Janvier 1791 : fi Paris n'a point encore 
assez influence P Assemble pour Fobliger de faire 
tout ce qu^elle doit '. » 

On ne pourrait pas 6crire et r^sumer en moins de 
mots la politique qui allait devenir celle du parti de 
la Gironde. 



VIII 



Madame Roland et son mari vinrent k Paris au 
commencement de 179i ; ilsy arriv^rent le 20 f^- 
vrier. Roland ^tait charge, aupr^s du gouverne- 
menty d'une n^gociation ayant pour objet de faciliter 
k la nouvelle municipality de Lyon lesmoyens de 
liquider ses anciennes dettes. lis se log^rent rue de 
la Harpe^ au troisi^me ^tage d^une maison situ^e en 
face de Saint-C6me. 

Le premier soin de madame Roland fut de courir 
A I'Assembl^e constituante , pour y contempler les 
h^ros de la Revolution. « Je courus aux stances, dit- 
elle, je vis le puissant Mirabeau, I'^tonnant Gazalte, 

* Madame Roland, MemoWeR, A* partie, p. J 87. 
« J6td., 4* partie, p. 138. 



— 209 — 

Taudacieux Maury, les astucieux Lameth, le froid 
Barnave. Je remarquai avec d^pit, du cdt6 des 
Noirs \ ce genre de superiority que donnent, dans 
les Assemblies, I'habitude de la representation, la 
purete du langage, les mani^res distingu^es ; mais la 
force de la raison, le courage de la probity, les lu- 
mitres de la philosophies le savoir du cabinet et la 
facility dubarreauy devaient assurer le triomphe aux 
patriotes du c6ti gauche, s'ils etaient tons purs, et 
pouvaient rester unis*. » 

Apr^s Stre all^e visiter la Revolution, madame 
Roland la re^ut. On a vu qu'elle avait servi de cour- 
tier d'abonnementau journal de Brissot, etqu^elle 
s'etaitmise avecardeur au service de lapropagande 
des philosophes. La fervente adepte devait done 6tre 
trois fois recherchee : pour ses principes, pour son 
esprit et pour sa beaute ! 

a n fut arrange, dit-elle , que Ton viendrait chez 
iDoi quatre fois la semaine, dans la soiree, parce que 
j'etais sedentaire, bien logee, et que mon apparie-- 
ment se trouvait place de maniere k n^etre fort eioi- 
gne d'aucun de ceux qui composaient ces petits co« 
mites '. » 



1 On d^signa d'abord les d^put^B de la Constituante par les 
noms de Notrs, de Rouges et de Chris, parce que, apr^s les ^v^- 
nemenU d'octobre 1789, TAssembl^e se r^unit k Paris, dans le 
Manege des Tuileries. LesNotrs^taient les d^put^s du c6i6 droit. 

< Madame Roland, Memoiris, V partie, p. 35, 36. 

* Ibid., 1" partie, p. 37, 

14 



- 210 — 

Tous les notables philosophes et r^volutionnaires 
96 preftsferent successivement dans le salon de ma« 
dame Roland : —Brissot, Petion, Buzot^ Barbaroux, 
Gondorcet, Robespierre; etchacun d'eux est resU 
dans ses M^moires avec les traits qui la frapp^rent 
dans Tabandon de ces intimes causeries. 

«Les mani^res simples de Brissot, dit^elle, sa 
franchise, sa negligence naturelle, me parurent en 
parfaite harmonie avec Taust^rite de ses principes ; 
mais je lui trouvais une sorte de UgAret6 d'esprit et 
de caract^re qui ne oonvenait pas ^galement bien k 
la gravity de la philosophic ; elle m'a toujours iait 
peine, et ses ennemis en ont toujours tiri& parti. Ses 
^icrits sont plus propres que sa personne k op^rer le 
bien, parce qu'ils ont toute Fautorit^ que donnent k 
des ouvrages la raison, la justice et les lumi^res, 
tandis que sa personne n'en pent prendre aucune, 
faute de dignity... II ne pent pas hair; on diraitque 
son &me, toute sensible, n'a point assez de consi- 
stance pour un sentiment aussi vigoureux. Avec beau- 
coup de connaissanc^es, il a le travail extr^mement 
facile^ et il compose un traits comme un autre copie 
une chanson ^ )) 

On voit avec quelle bienveillance madame Roland 
jugeait ceuz qui devaient conduire avec elle le parti 
de la Gironde ; c*dtaient des hommes k ta taille ) elle 
se voyait et s'admirait en eux. 

i Madame Roland, MMoWei, l'« partic, p. 86, 37. 



— 211 — 

« Petion, ajoute-t-elle, veritable homme de bien 
et homme bon ; il est incapable de faire la moindre 
chose qui blesse la probity, le plus 14ger tort ou le 
pins petit chagrin k personne. La s^r^nit^ d'une 
bonne conscience, la douceur d'un caract^re facile, 
la franchise et la gaiety distinguent sa physionomie. 
n fut maire prudent, repr^sentant fidMe ; mais il est 
trop confiant et trop paisible pour pr6 voir les orages 
et les conjurer. II est froid orateur, et l&ehe dans son 
style, comme ^crivain. Administrateur Suitable et 
bon citoyen, il est fait pour pratiquer les vertus dans 
une r^publique, et non pour fonder un tel gouver- 
nement chezun peuple corrompu^ i» 

Le portrait de Buzot, dessin6 avec des traits d'une 
admiration plus affectuense, ou, comme on disait 
alors, plus sensible, nous aidera peuUfttre k risoudre 
un problftme ^trange^ que le temps oik vivait ma- 
dame Roland pouvait seul faire poser. 

« Busot, d'un caract^re ^iev^, d'un esprit fier et 
d'un bouillant courage, sensible, ardent, mdlanco* 
lique et paresseuz, doit quelquefois se porter aux 
extrtenes. Passionnd contemplateur de la nature, 
nourrissant son imagination de tons les charmes 
qu^elle pent offrir, son lime des principes de la plus 
touchante pbilosophie, il paralt fait pour gotllter et 
procurer le bonheur domestique ; il oublierait Tuni- 

I Madame Roland, ^femo{r^^ 1** parlie, p. 86 « 



— 212 — 

vers dans ta douceur des vertus privies, avec un 
cceur digne du sien. Mais, jet^ dans la vie publique, 
il ne connalt que les regies de Taust^re ^quit^. Ami 
de rhumanit^y susceptible des plus tendres affec- 
tionsy capable d^^lans sublimes et des resolutions les 
plus g^n^reuses, il ch^rit son esp^ce et sait se d^- 
Youer en r^publicain ; mais, juge s^v^re des indivi- 
dns, difficile dans les objets de son estime, il ne 
Taccorde qu*& fort peu de gens. Cette reserve, jointe 
k r^nergique fiertd avec laquelle il s'exprime, 
I'a fait accuser de bauteur et lui a donn^ des 
ennemis. 

((Avec une figure noble, une taille ^Ugante, il 
faisait r^gner dans son costume ce soin^ cette pro- 
pretty cette d^cence qui annoncent respritd'ordre, 
le gotit et le sentiment des convenances , le respect 
de I'honn^te homme pour le public et pour lui- 
m6me.... Ainsi, lorsque la lie de la nation portait 
au timon des affaires des bommes qui faisaient con- 
sister le patriotisme & flatter le peuple pour le con- 
duire, k m^dire des lois pour gouverner, k prot^ger 
la licence pour s^assurer Fimpunit^, k igorger pour 
affermir leur pouvoir, k jurer, k boire, k se v6tir en 
portefaiXy pour fraterniser avec leurs pareils, Buzot. 
professait la morale de Socrate, et conservait la po- 
litesse de Scipion ; le sc^lerat ! Aussi^ Vintigre La- 
croix, le sage Cbabot, le doux Lindet, le riserve 
Tburiot, le savant Duroy, Yhumain Danton et leurs 



— 213 — 

fiddles imitateurs, Pont d^clar^ traltre k la patrie ; 
ils ont fait raser sa maison et confisquer ses biens , 
comme autrefois on bannit Aristide et condamna 
Phocion *. » 

A c6t6 de Buzot, mais plus loin de Vinae et du 
coeur de madame Roland , vint se placer Barbaroux. 
a Barbaroux, dit-elle, dont les peintres ne d^daigne- 
raient pas de prendre les traits pour une t6te d* An- 
tinoQs, actif, laborieux, franc et brave, avec toute la 
vivacity d'un jeune Marseillois ', ^tait destine k de- 
venir un homme de m^rite, et un citoyen aussi utile 
qu^^claird. Amoureux de Tind^pendance, fier de la 
revolution, d^j^ nourri de connaissances, sensible d. 
la gloire, c^est un de ces sujets qu'un grand politique 
voudrait s'attacher. Mais qui oserait pr^voir jusqu'4 
quel point Tin] ustice pr^matur^e, la proscription, le 
malheur peuvent comprimer une telle ^me et fl^trir 
ses belles qualites? Les succds mod^r^s auraient sou- 
tenu Barbaroux dans sa carriire, parce qu'il aime la 
reputation , et qu'il a toutes les facult^s n^cessaires 
pour s'en faire une tr^s-grande; mais I'amour du 
plaisir est k c6te. S'il prend une fois la place de la 
gloire, k la suite du d^pit des obstacles ou du d^gotlt 
des revers, il affaissera une trempe excellente et lui 
fera trahir sa noble destination. 

« Barbaroux , affectueux et vif , s^^tait attache k 

* Madame Roland, MemoireSf V* partie, p. 84, 85. 

* On prononQait alors MarseilloU comme Brestois, 



- 214 — 

Buzot J sensible et d^licai ; je les appelais Nisns et 
Euryale. Puissent-ils avoir ud meilleur sort que ces 
deux amis M» 

Soil d^faut d'agr^meuts personnels, soit s^che- 
resse d^^me, soit rivalit6 de syst6me philosophique, 
soit m^diocrit^ r^elle dans les affaires , Condorcet 
faisait tache dans le salon comme dans Topinion de 
madame Roland. 

<c II fauty dit-elle, un petit mot sur Condoroet, 
dont I'esprit sera toujours au niveau des plus grandes 
v^rit^s, mais dont le caractftre ne le sera jamais qu'jt 
celui de la peur. On pent dire de son intelligence, en 
rapport avec sa personne , que c'est une liqueur fine 
imbib^e dans du coton. On ne lui appliquera pas le 
mot que, dans un faible corps, il montre un grand 
courage; il est aussi faible de coeur que de sant^. La 
timidity qui le caract^rise, et qu'il porte mdme dans 
la soci^t^ sur le visage et dans son attitude, n^est pas 
seulement un vice de temperament ; elle aemble 
inh^rente k son Jime, et ses lumi6res ne lui four- 
nissent aucun moyen de la vaincre. Aussi, aprte avoir 
bien d^duit tel principe, d^montr^ telle v^rit^, il 
opinait k TAssembl^e dans le sens contraire, quand 
il s'agissait de se lever en presence des tribunes ful- 
minantes, armies dMnjures et prodigues de menaces. 
II etait k sa place au secretariat de TAcademie. II 

i Madame Roland, MSmoires, 1^ partie, p. 98, 99. 



^. 215 -^ 

ftvt laisser ^crire de tela bommes, et ne jamais les 
employer*.)) 

Enfin y la sombre et grimafante figure de Robes- 
pierre paraissait aussi dans le salon de madame Ro« 
land et y gla^ait, par ce qu'elle avait de froid et de 
loucbe, Fabandon et la gaiety des ^panobements in<» 
times. 

« Robespierre, dit madame Roland, me paraissait 
alors un honnMe bomme. Je lui pardonnais , en {ia« 
vear des principes, son mauvais langage et son en- 
nuyenx d^bit. J'avais cependant remarqu6 qu'il ^tait 
toujoiirs eoncentri dans oes comit&i. 11 ^coutait tons 
les avis, donnait rarement le sien, ou ne prenait pas 
la peine de le motivers et j^ai oul dire que, le leu- 
demain, le premier k la tribune, il faisait valoir les 
raisons qu'il avait entendu exposer la veiUe par ses 
amis ; cela nuisait un peu k la confiance ; car, s'il s'ar 
gissait de proposer quelque cbose, et de convenir des 
ftits, on n'^tait jamais stir que Robespierre ne vien- 
drait pas se jeter k la traverse, ou pr^venir inconsi- 
d^r^ment les tentaiives, par Fenvie de s'en attribuer 
rhonneur et faire ainsi tout manquer. Jamais le 
sourire de la confiance ne s'est repos^ sur les l^vres 
de Robespierre, tandis qu'elles sont presque toujours 
contract des par le rire amer de Tenvie, qui veut pa- 
raitre dddaigner. Son talent, comme orateur, dtait 
au-dessous du mediocre ; sa voix triviale, de mau- 

i Madame Hoi and, Memoir es, 3* par tie, p. 80. 31. 



— 216 — 

vaises expressions, sa manidre vicieuse de prononcer, 
rendaient son d^bit fort ennuyeux. 

« J'avais ^t^ frapp^e de la terreur dont il parut 
f6n6tt6 le jour de la fuite du roi k Yarennes ; je le 
trouvai I'apr^s-midi chez Petion , oil il disait avec 
inquietude que la famille royale n'avait pas pris ce 
parti sans avoir dans Paris une coalition qui ordon- 
nerait la Saint-Barth61emy des patriotes, et qu'il 
s'attendait k ne pas vivre dans les vin^t-quatre 
heures. Petion et Brissot disaient au oontraire que 
cette fuite da roi ^tait sa perte , et qu^il fallait en 
profiter ; quUl ^tait Evident pour chacun, par ce seul 
taiiy que le roi ne voulait pas de la Constitution qu^il 
avait jur^e, que c^^tait le moment de s'en assurer 
une plus homogfene, et quMl fallait preparer les es- 
prits k la R^publique. Robespierre, ricanant k son 
ordinaire et se mangeant les ongles, demandait oe 
que c'^tait qu^une r^publique * ! » 

Tel etait le salon de madame Roland; il devint 
pour elle , comme on va voir, la cause premiere de 
sa fortune politique. 



IX 

Apr6s sept mois de s^jour k Paris, Roland re- 
tourna k Lyon, ayant obienu les mesures que la 

i Madame Roland, Memoires, 1" partie, p. 39, 40. 



— 217 — 

municipality sollicitait pour la liquidation de ses 
dettes. C'^tait au mois de septembre 1791. Vers la 
fin du mois, dans une de ses demi^res stances, T As- 
sembl^e consiituante supprima les inspectenrs des 
manufactures y et 6ta ainsi & Roland la meilleure et 
la plus nette portion de ses revenus. Le d^sir d'obte- 
nir une pension de retraite, le besoin de r^ussir vite^ 
ramenferent Roland et sa femme k Paris ; ils y arri- 
vdrent le 15 d^cembre, ety reprirent leur apparte- 
ment de la rue de la Harpe, en face de Saint-G6me. 

La situation ^tait un pen cbang^e, et les amis se 
trouvaient disperses ou occup^s. Petion etait devenu 
maire de Paris^ et il habitait rb6tel de la Mairie, rue 
Neuve-des-CapucineSy c'est-&-dire l'h6tel du minis- 
t^re des affaires ^trang^res, d^moli en 1851. Bris- 
sot et Condorcet, devenus d^put^s k TAssembl^e 
l^gislatiTC) demeuraienty le premier, rue Gr^try, 
n'^ 5; le second rue de Varennes. Robespierre s^^tait 
fait journaliste, r^digeait le Difenseur de la Consti-- 
tutiofij et logeait chez le menuisier Duplay, rue 
Saint-Honor^, dans la maison qui porte aujourd'hni 
le n' 398. 

Pour se distraire, Roland suivait les sauces du 
club des Jacobins. « II ne parla jamais k la tribune, 
dit madame Roland, mais il ^tait connu^ d Gette 
formidable soci^t^ avait convert la France de soci^- 

I Madame Roland, Memoirex, 2' partie^ p. 2. 



— 2ia- 

t^s affluxes, et entretenait avec elles une correspon- 
dance active. C'^tait par cette voie que se {aisaieni 
les Elections et que se d^ceroaient les emplois, Ro* 
land, fort ^crivassier comme on salt, se laissa nom* 
mer au Comite de correspondance du club^ et eut un 
certain nombre de d^partements & dinger. Pour 
mieux faire, il emporta le travail chez lui ; dhs lors, 
Manon n^y tint pas, elle prit aussi la plume; et la 
voili pr^cbant les jacobini^res des d^partements. 

a Je voyais ces lettres, dit-elle \ je prenais souvent 
pour moi le soin de faire les r^ponses, le genre ^pis- 
tolaire m'ayant toujours paru singuli^rement Caoile 
et agr^able, parce qu'il se pr6te ^galement & touH 
les sujets, ^ tous les tons, quUl offre k la discussion 
des formes doucesetd laraison toutle d^veloppe- 
ment qu'on veut lui donner. Je remarquais dans la 
plupart des lettres des d^partements de Texaltation 
et de Tempbase^ des sentiments boursoufl^ et dte 
lors factices, g^n^ralement Fenvie du bien g^n6ral ou 
Tambition de se montrer passionn^ pour lui. Je trou- 
vais que la soci^t^-ih^re pouvait exercer une grande 
influence en r^pandant de sages principes, rappor- 
tant toujours son institution & I'instruclion du peuple. 

a Touch^e du bien qu^il ^tait possible de faire, 
en s'emparant des imaginations pour les diriger et 
les enflammer au profit de la vertu , je m*occupais 
de cette correspondance avec plaisir, et le comite 
trouvait Roland travailleur. II n'^tait pas non plus 



— 219 — 

sans rien faire ; mais Touvrage de deux personnes 
tr^s-^xp^ditives devait dtre considerable aux yeux de 
ceux k qui Touvrage d'une d^elles aurait d^j^ paru 
rare*. » 

Ces oocupations conduisirent madame Roland jus- 
qu^au moid de mars 1792. Brissot vint la trouver un 
soir, et lui dit qu'on songeait k Roland pour le mi- 
nist&re de rint^rieur. « Cette id^e^ dii-elle, me pamt 
creuse et ne fit gu6re d'impression sur mon esprit*.)! 
Revenant sur ce sujet dans la seconde redaction, elle 
dit : « Brissot vint ches moi uu soir ; j'y ^tais seule. 
II m'apprit qu'on songeait k Roland. Je souris, en 
lui demandant la raison de cette plaisanterie ; il 
m'assura que ce n'en (fttait point une, et ajouta qu'il 
etait venu pour savoir si Roland consentirait k se 
charger de ce fardeau. Je promis de I'en entreienir 
et de faire savoir sa r&solution le lendemain. L'acti- 
\H6 de Roland, aussi ^tonn^ que moi de r^v^nementy 
ne r^pugnait point k la multiplicity des afiTaires... 
D'ailleurs, un homme ziUy qui devait avoir la con- 
science de ses moyenS| ne pouvait 6tre insensible k 
Tespoir de servir utilement son pays. Roland se d^- 
cida done pour Taffirmative eten instruisit Brissot ^.)> 
C'^tait le 22 mars. Le lendemain , Roland ^tait mi*- 
nistre de rint^rieur. 



A Madame Roland, MemoireSy 2' partie^ p. 3, 3. 
s Ibid., If partie, p. 45. 
* Ibid., 2« par tie, p. 4, 5. 



— 2*20 - 

Comment put-il se I'aire que le vieux Roland ^ in- 
connu du public, gauche, morose, stranger aux af- 
faires politiques, devlni ainsi ministre, sans y avoir 
m6me song^? Madame Roland avoue nalvement 
qu^elle ne I'a jamais su. c Comment cela se traita* 
t-il? dit-elle, je ne I'ai jamais su, et je ne m'en 
suis pas inform^e, parce qu'il m^a paru quMl en avait 
^t^ de cela comme de toutes les affaires imaginables. 
Je ne sais pas qui le premier nomma Roland, comme 
un de ceux k qui Ton pourrait penser ^ i» 

Un ^crivain royaliste, fort instruit des choses in- 
times de la cour de Louis XYI k cette ^poque, fait 
connaitre la raison g^n^rale k laquelle fut due la 
formation du minist^re girondin. 

a ^accusation de M. de Lessart, dit Peltier, en- 
tralna la dissolution totale du ministfere. La faction 
de Condorcet, de Brissot et de la deputation de la 
Gironde, impatiente de r^gner, pr^parait, k la suite 
du d^cret contre M. de Lessart, la scandaleuse accu- 
sation de la reine. Le roi sentait qu'il ^tait sans force 
contre la calomnie et la vengeance ; il abandonna le 
ministtoe k la faction *. » 

Dumouriez , ministre avec le chevalier de Grave 
depuis le IS mars, nous apprend de son c6te com- 
ment et par Tinfluence de qui Roland fut nomm^. 
« Petion etRcederer, dit-il, etaientd.la t6te, Fun 

' Madame Roland, Memoiret, 2* partie, p. 3> 4. 

s Peltier, Hiatoire de la R^oUUion du 10 aoiU 1792, t. I, p. 60. 



— 221 — 

de la municipality, Tautre du d^partement de Paris; 
ces deux hommes , Brissot , Condorcet et quelques 
autres membres parisiens parurent les plus propres k 
^clairer les deux ministres sur leur choix. lis les cod- 
sultirent ^ y» Dumouriez ajoute que Claviire et Ro- 
landfurent d^ign^s par Petion, Roederer, Condorcet, 
Brissoty et Duranthon par les d^put^s de la Gironde. 

Ce dut 6tre un beau jour pour madame Roland ^ 
solliciiant la pension de retraite de son mari y que 
celai oil elle descendit de son troisi^me 4tage de la 
rue de la Harpe^ pour aller s*6tablir au minist6re de 
Tint^rieur. 

Les pistons qui remontent la rue Neuve-des-Petits- 
Champs ont pu remarquer autrefois un vieil b6tel 
situ^ k peu prfts k I'endroit oil se trouve aujourd'hui 
Fentr^e du passage de Choiseul. Cet Edifice ^tait, 
au mois de mars 1792 , le minist^re de Tint^rieur. 

Jusqu'alorSy et depuis longtemps, cet b6tel avait 
et^ celui du contr6le g^n^ral ou des finances ; et il 
avait success! vement servi de th^&tre aux operations 
de Tabbe Terray, de Turgot, de Necker, de M. de 
Calonneetde M. de Brienne ; mais des dispositions 
rentes Pavaient d^volu au ministre de Tint^rieur. 
Le ministre des finances avait transports ses pSnates 
rae Neuve-des-CapucineS) k la mairie, et le maire de 
Paris allait occuper, rue de Jerusalem y I'h^tel des 

^ Dumouriez, M^oireSf t. IT, p. 143, 144. 



— 222 - 

premiers pr^dents du Parlement y qui est devenu 
la Prefecture de police. Enfin Roederer, president de 
radminist ration du d^partement de Paris , quittait 
la rue de Jerusalem pour venir place VendAme, oc- 
cuper rh6tel de rintendance^ oik le malheureux 
Foulon avait laiss^ de si lugubres souvenirs. 

Deux choses frapp^rent madame Roland en en- 
trant k rh6tel de Tint^rieur : Tid^e de diner dans la 
salle & manger d^cor^e par M. de Galonne, et de 
pr^ider son cercle dans le salon jadis occupy par 
madame Necker. « Quel jeu de la fortune 1 s*6criait- 
elle, apr^s son second minist^re ; j'occupe ees appar- 
tements pour la seconde fois y et ils ne m'attestent 
que mieux Tinstabilit^ des choses humaines * ! )i 

Soit esprit de domination exclusive, soit d^aut de 
relations brillantes, madame Roland s'imposa la loi 
de nUnviter jamais k diner aucune femme *. D^ail- 
leurS) les femmes de ses amis auraient fait peut-6tre 
une strange figure dans les anciens salons de ma- 
dame Necker, parce qu'ji cetie ^poque T^ducation 
n'avait pas, comme aujourd^hui , niveli la soci^ti, 
et que les petites bourgeoises avaient conserve la 
tenue et les habitudes de leur ancien Atat. Madame 
Roland elle-m^me ne le remarquait pas sans une 
oertaine malignity. « La femme de Brissot, dit-elle, 
adonnte aux vertus domestiques , absorb^ par les 

i Madame Ruland, Itimoirts, 8' partie, p. 67« 
• Ihid., l^ partie, p. 53. 



— 223 — 

soins du m^nBge^ repassait elle-m6me les chemises 
de son mari , regardait k travers le trou de sa ser- 
rurCy pour savoir si elle devait ouvrir k ceux qui firap- 
paient *. d II est certain que cette honorable m^na- 
g^re, ancienne femme de chambre de mademoiselle 
Adelaide d*0rl6ans, ne pouvait pas tenir beaucoup 
k figurer dans le salon d^un minist^re, et madame 
Petion avait bien assez d'embarras k tenir convena- 
blemenl le salon de la mairie. 



Quoiqu'elle se soit toujours, d^fendue d'avoir 6t^, 
sous le nom de son mari, le veritable ministre de 
Tint^rieur, madame Roland a soin de faire que le 
lecteur ne soit jamais la dupe de sa reserve et de sa 
modestie. Elle assure qu'elle ne se m6la de rien, 
mais elle prouve qu'elle se m6Ia de tout. 

(( On causait d^afEaires devant moi, dit-elle, parce 
que je nWais ni la manie de m'en m^ler, ni d^en- 
tourage qui inspir&t la defiance. De toutes les pieces 
dW vaste appartement, j^avais choisi pour Thabiter 
journellement Ic plus petit salon formant cabinet, oil 
j'avais mes livres et un bureau. II arrivait sou vent 
que desamis ou des collogues, ayant besoin de parler 

> Madame Roland, Mtfrnoirett, 3* parlie, p. i1* 



— 224 — 

confidentiellement au miDistre, au lieu d'aller cb^z 
lui, oil ses commis et le public I'enyironnaienty se 
rendaient cbez moiy et me priaient de Ty faire ap- 
peler. Je me suis ainsi trouv6e dans le courant des 
cboseSy sans intrigues ni vaine curiosity. Roland y 
avait I'agr^ment de m'en entretenir ensuite dans le 
particulieFy avec cette confiance qui a toujours r^gn^ 
entre nous^ et qui y a mis en communaut^ nos con- 
naissances et nos opinions. U arrivait aussi que les 
amis qui n'avaient qu^un avis ft communiquer, un 
mot jL dire, s'adressaient k moi, pour me cbarger de 
le lui rendre au premier moment ^ » 

YoilJL donCy de son propre aveu, madaroe Roland 
plac^e au foyer de la politique. Retiree dans son 
cabinet, assise devant son bureau, entour^e de ses 
livres, c'est en sa presence que se posent et que se 
d^battent les questions; c'est pr^s d'elle que les mi- 
nistres et les bommes politiques se rendent; c'est 
par elle que les communications s'^tablissent avec 
son mari. Elle ne meltait k cela aucune intrigue, sans 
doute ; mais Tintrigue lui ^tait inutile pour p^n^irer 
des secrets qui venaient s'ouvrir & elle naturelleinent 
et d'eux-m6mes ; elle ne se m61ait pas aux discus- 
sions publiquement, mais elle avait la meilleure part 
des decisions, la part intime, secrete, libre, confiden- 
tielle, la part de tous les instants, la part du jour et 

1 Madame Roland, Memoires, I'* partie, p. 54. 



— 225 - 

de la aait. NWait-eUe pas mis en cammunaui^SLvec 
Roland ses connaissances et ses opinions? Ne I'avait- 
elle pas habitu^ d ne savoir $e passer delle pour rien 
au monde, ni dans aucun instant? 

Dans la seconde redaction de son histoire poli- 
tique^ c'est toujonrs la m^me attention i, declarer 
que son mari marchait seal dans ses travaux, el le 
mftme soin k prouver qu'elle tint constamment les 
lisiires, fort heureusement ponr lui etpour sa gloire. 

« L'habitude et le goiit de la vie studieuse, dit- 
elle^ m'ont fait partager les travaux de men mari, 
tant qu'il a ^t^ simple particulier. J'6crivais avec lui 
comme j'y mangeais^ parce que I'un m'^tait presqne 
aussi naturel que Tautre. 11 d^crivait des arts, j'en 
d^crivais aussi (/'4rf du tourbier)y quoiqu'ils m*en- 
Duyassent; il aimait 1' Erudition, je faisais des r^ 
cherches ; il se d^lassait A envoyer quelque morceau 
litt^raire & une Acad^mie, nous le travaillions de 
concert, ou s^par^ment, pour compieurer ensuite, et 
pr^f6rer le meilleur, ou refondre les deux ; il aurait 
fait des homilies que j'en aurais compost. 

« U devint ministre ; je ne me mMai point d'admi* 
nistration ; mais s'agli-il d'une circulaire, d'une in- 
straction, d'un ^rit public et important, nous en 
conf^rions, suivant la confiance dont nous avions 
Tusage; et, p^n^tr^e de ses id^es, nourrie des 
miennes, je prenais la plume, que j'avais plus que 
lui le temps de conduire. Ayant tous deux les m^mes 

15 



- 226 — 

prinoipeg ^t un mime Qsprit, nous fiQiflsiona par nous 
aooorder sur le mode, et mon mari n^avait rien i 
fev^re en paisant pa? mes mains. Je peignais mieui 
qu'il n^aurait dit ce cfu'il avait ei^^out^y ou pouvait 
promeUre de fMfe. Jloland, sans moi, n'eiA paa &\^ 
9noinsbon adwnistrateur; aveo moi^ il a p^oduit 
plas de sensation, parce que je mettais dana sea ^orito 
ee melange de (oroe et de douceuPy d'autorit^ de la 
raison et de charme du sentiment, qui n'appartien- 
qent peutT^re qu' jt une femme aensiUa, dou^e d'une 
t6te saine. Je faisais aveo d^Uoe^ oaa morteauzi 
que je jugeais devoir 6ti?e utiles, et j'y trouvais 
plus de plaisir que si j'en eusae 6\A ooqnue pour 
Fauteur K )» 

On voit que si elle oonsentit ji perdre, pendant sa 
\\ej la gloire de ses travaux politiques, madame Ho* 
land la revendiqua tp&srnettement pour son nom dans 
la postdrit^. Elle ne se boma m^me pas k dipouiller 
son mari du lustre d^emprunt domt elle I'avait revMu, 
ear apr^i^ lui avoir 6U le renoip, elle lui infligeait 
le ridicule. Yoioi, en effet, par quellea rivelations 
eUe punissait la naive vanity de Roland, qui s'itait 
appropri^ plua d'une fois les travaux et ks sooete de 
sa ieame : 

a Durant treiae ann^es de ma vie, j V travaill^ 
aveo mon mari. Si I'on citait un morceau de sft ou« 

i Madame ]toland» UMokHt %* p»f tiei p* 13. 



— 2?7 — 

vrages oil Ton trouv&t plus de gr^ce Ae style Jejouis- 
sais de sa satisfaction^ sans remarquer plus particu- 
liiremenl si c'^tait ce que j'avais fait; et il finissait 
soavent par se persuader que y^ritablement il avait 
iU dans une bonne veine, lorsqu'il avait ^crit tel 
passage qui sortait de ma plume ^ 7> 

Peut-6tre trouvera-t-on que madame Roland ven- 
dit un peu cher & son mari le concours de sa plume ^ 
paiflqu'il a dtl payer un succ&s, d'ailleurs fort dis- 
eut£ et fort ^ph^m^re, du prix de sa d6consid^ration 
dans rhistoire. 

Ge furent pr^cis^ment ces travaux de madame Ro- 
land et la part tr^s-peu dissimuMe qu'elle s'attribua 
dans eenx de son man, qui constituftrent le premier 
ferment de discorde jet^ dans le minist^re girondin. 
DamoorieK) de Grave et Lacoste, qui ayaientcon- 
senti k troaver dans Roland un collogue , ne voulu- 
rent pas y en admettre deux. 

« Leg ministres ^taient convenus de diner entre 
eUy seoby dit Dnmouriez, les trois jours de conseil 
de ehaqne flemaine, tour & tour cbes Tun d^entre eux. 
lAy ehaeun apportait son portefeuille ; on convenait 
des affaires qu'on prdsenterait au roi ; on les discutait 
h fond J pour n*6tre pas dans le cas de disputer de-- 
vant lui et pour se former une opinion commune. 
Ceh dura t peu pris un mois, au bout duquel temps 

* Miidtue Roland) ^emoirtf, i* partie, p. 6. 



— 228- 

Roland voulutque, chez lui, sa femme et ses amis 
f assent admis. 

(( Lacoste et Damouriez convinrent entre eux de 
ne plus porter lears portefeuilles A ces diners , aprte 
s'£tre vainement opposes icette ridicule innovation. 
G'^tait un moyen que les Girondins venaient d'in- 
venter pour s'immiscer dans les affaires, et ponr 
conduire le gouvernement ^ » 

On ne saurait en effet s'imaginer, sans la voir de 
pr6s y la part r^elle qu'eut madame Roland dans le 
d^sordre des affaires publiques en 1792, etlemal que 
son humeur ^crivassi^re fit au pays. On a vu qu'elle 
s'^tait r^serv^ la partie des rapports et des circu- 
laires; mais cette partie fut ^norme, et elle encombre 
le Moniteur. Ge fut d'abord la circulaire sur les 
troubles religieux, puis le rapport sur les troubles 
de I'int^rieur, puis la circulaire sur les moyens de 
les faire cesser, puis la circulaire sur les pr6tres as- 
ser mentis , puis la lettre sur les pr£tres r^fractaires , 
puis la lettre aux citoyens qui se r^unissent en soci^- 
ies patriotiques, puis la circulaire contre les enne- 
mis int^rieurs. Gette ^crivaillerie ne cessa pas un 
instant, et Ton ne saurait rien imaginer de plus 
d^clamatoire, de plus r^volutionnaire et de plus 
insens^. 

Ce n'^tait pas lout que de r^diger et de publier 

1 Diimouriez, fUmoiret, t. II, p. 174. 



— 229 — 

des circulaireSy il fallait encore les r^pandre et leur 
trouver des lecteurs. C'est ponr avoir cette satisfac- 
tion d'auteurs applaudis y que Roland et sa femme 
coavrirent la France de soci6t^s populaires, et Ian- 
c&rent dans les campagnes une nu^ d'agents pr6- 
chant rinsiirrection et la demagogic. 

Apr^s la revolution du 10 aotlt, la Commune de 
Paris l^ha de tous c6tes un essaim de commissaireSy 
charges dialler dans les d^partements instruire leurs 
frires de la signification des ^v^nements de Paris. 
Madame Roland nMgnorait pas la perversity de ces 
horames. « G'^tait, dit-elle, un essaim d^hommes peu 
conuusy intrigants de sections ou braillards de clubs, 
patriotes par exaltation et plus encore par int^r^t, 
sans existence, pour la plupart, que celle quHls pre- 
naient ou esp4raient acqu^rir dans les agitations po- 
pulaires, mais tr^s-d^vou^s k Danton , leur protec- 
teur ^ D Eh bien I madame Roland ne d^daigna pas 
de r^ger des instructions pour ces commissaires , 
et elles ^taient pires que leurs propres sentiments^ 

a Ces conmiissaires, disaient les instructions, visi- 
teront les soci^t^s politiques, leur remettant des im- 
prim^ et les invitant 4 les r^pandre. lis parcourront, 
autant quUl leur sera possible, les petites villes et 
les campagnes ^loign^es des routes. lis t^cheront d'y 
d^couvrir des patriotes z^l^s: cur6s, recteurs d^^coles, 

1 Madame Roland, UimoiTe$, I'* par tie, p. 64. 



— 230 — 

juges de paix, notaires oa aatres^ qui se chargent de 
recevoir les papiers y d'en Aire les ddpositaires et de 
les lire exactement aux citoyens assemble. lis exci- 
teront T^nergie du peuple par ioutes lea raisoim 
puissantes qui doivent en effet T^lever et la soateoir 
au plus haul degr6 d'ardeur et de fermet6... lis in- 
viteront de proche en proche les diverses communes 
k faire avancer leurs d^tachements de dix lieues en 
dix lieues y sur les routes de Paris ou des d^parte- 
ments menaces. • . lis engageront les citoyens k trans-- 
former en armes toutes les matidres m^talliqnes 
dont ils pourront se passer, telies que leurs pelles, 
pincettes, eheneU et autres ustensrles^ » 

G'est ainsi que fut ourdi cet immense r^sean de 
clubs et de soci^t^s populaires, dont les demagogues 
firent ensuite Tinstrument le plus redoutable de leur 
domination ; et lorsque plus tard les Girondins, cha»- 
s^ de Paris par Tinsurrection du 31 mai 1793^ se 
retirferent dans les provinces, avec Tespoir de les in^ 
surger, ils y furent d^yor^s par cette armte d'as^ 
sassins et de pillards, qu'ils avaient si impmdem- 
ment organist eux-m^mes. 

On a vu qu'en fait de lettres , de circnlaires et de 
rapports , madame Roland ne s'^tait pas bomte an 
genre insurrectionnel. Elle avait k pea prfts touchA 
k tout; mais elle aimait sp^ialement k rire d'one 
d^p^che qu^elle avait adress^e au pape. 

* Moniteur du 13 geptenbre 1792. 



~ 231 — 

« LMmportance dti stijet, dit-dlle, me (i^iigtrait si 
bien que je ne fiiisaid aucun retour sur moi-m6ihe. 
Une fois seulement je m'ailiusal de la singularity des 
rapprochements * c'^tait en ^crivant an pape, pout 
l^lamer les artistes fraii^is eciiprisonn^s A Rome. 
Doe lettre au pape , au nom du Gonseil exiduiif de 
Fmnce, trac^e secrMemfent par une femnie, dans 
Taust^re cabinet qu'il plaisait & Marat d'appeler un 
boudoir, me parut cbose si plaisante que je ris beau- 
coup apr^ Tfevoir feite *. » 

Comme on le petise bien , les circulaires ne suffi- 
tBn\ pas, et madatne Roland voulut avoir des jotir- 
naui. Les fonds seci*ets n'appartenaient alors qu'aux 
ministres des affaires ^trangSres et de la guerre ; 
apr^le iO aodt, Danton, iHinistre de la jiistice, eti 
demteda et en obtint. Le premier minist^re dont 
Roland fit partie avait six millions de fonds secrets, 
totfe par les Girondins, malgr^ I'opposition du c6t^ 
droit deTAssemblte*. II fallut done imaginer un 
exp^ient pour obtenir, sur ces fonds secrets, la por- 
tioii ir^cessaire k la subvention d'un jourtial minis- 
t^riel dirig^ par Roland. Voici celui auquel on s'ar- 
r6ta et qui r^ssit pleinement : 

«0n avait senti, dit madame Roland, le besoin 
de balancer Vinfluence de la cour, de Taristocratie, 
de la Uste civile et de leurs papiers, par Acs inst^ue* 

' Madame Roland, M^oires, i* partie, p. 5. 
2 Dumouriez, Mimoires, t. IT, p. 152. 



- 232 — 

tions populaires d'nne grande publicity. Un joamal 
placard^ en alfiche parat propre h. cette fin. U fallait 
irouver an homme sage et €c\a\v6y capable de suivre 
les dv^nemeots et de les presenter sons leur vrai jour, 
pour £tre le r^dacteur. Louvet, d^j4 connu comme 
^crivain, homme de lettres et politique, fot indiqu^, 
choisiy et accepta ce soin. II fallait aussi des fonds : 
c'^tait une autreaffaire. 

« Petion lui-m£me n'en avait point p#ar la police ; 
et cependant , dans une ville comme Paris et dans 
un tel ^tat de choses, oil il importe d'avoir du monde 
pour 6tre inform^ k temps de ce qui arriye ou de oe 
qui se prepare, c'^tait absolument n^cessaire. II eAt 

« 

^t^ difficile de Tobtenir de TAssembl^e ; la demande 
n'eiit pas manqu^ de donner T^veil aux partisans de 
la cour et de rencontrer des obstacles. On imagina 
que Dumonriez y qui avait aux affaires dtrangdres 
des fonds pour d^penses secretes, pourrait remettre 
une somme par mois au maire de Paris pour la po- 
lice^ et que sur cette somme seraient pr^lev^s les 
frais du journal en affiche que surveillerait le mi- 
niiftre de Tint^rieur. L'exp^dient ^tait simple, il fut 
arrdt^. Telle a 6t6 I'origine de la Sentinelled i> 

L'exp^dient etait simple, en effet; mais il aurait 
pu ^tre plus honn^te. Tout vertueux qu'il se cri!^t, 
Roland ne sentit pas ce qu'il y avait de d^loyaut^, 

1 Madame Roland, Memoires, V partie, p. 54, 55. 



— 233 — 

pour un ministre, k faire servir I'argent du Tr^or 
public k calomnier la royaut^. 

Louis XYI) que madame Roland prenait en 
grande piti^, parce quMl avaitpeur de Fenfer et de 
r excommunication ^, se montra beaucoup plus noble 
et beaucoup plus digne. Inform^ de la demande du 
maire de Paris, il r^pondit & Dumouriez : ((Petion 
est mon ennemi ; vous verrez qu'il emploiera cet ar- 
gent h faire des Merits con ire moi ; mais, si vous le 
croyez utile, accordez4e.». Le ministre fit porter la 
somme (30,000 francs) k Petion ; et, ayant reconnu 
que le roi avait eu raison, il n'a pay6 qu'une fois *. >» 

Pendant son second minist^re, Roland, ayant re^u 
cent mille francs de fonds secrets, fonda ce qui fut 
appel^ dhs ce moment le Bureau d esprit public. 
C'^tait un syst^me de publications politiques, compo- 
st de circulaires et d'abonnements pris 4 quelques 
joumaux : a II profita, dit madame Roland, des pa- 
piers publics alors en credit, et les fit exp^dier gratis 
aux soci^t^s populaires, aux ciur6s et aux particuliers 
z^l^y qui s'annon^aient pour d^sirer de concourir au 
blende r]^tat'.)» 

Marat, qui avait demand^ & Roland quinze mille 
francsy sur ces bienheureux fonds secrets, et qui s'4- 
tait vu refuser *, prit fort mal la fondation de son 

1 Madame Roland, Mcinovre$, 2* par tie,- p. 7. 
t Dumouriez, Af^otrM, t* II, p. 153. 
'Madame Roland, Memoires, V pariie, j). 31, 33. 
* Ihid,, P'partie, p. 76. 



— 234 — 

Bureau dt esprit public^ ei II lai demandait avec fra<* 
cas, au mois de novembfe 1792, cd que lui codtaienl 
les jdttrflaux de Lotivety de GorMs et de Dulaur e * ; 
A quoi Roladd aurait pu r^pondre, en demandant k 
Marat ee que lui rapportait ion Journal de la Ripu- 
blique frangaisey dont le tr^iorier de la Commune 
prenait et payait dix mille jexemplaires pat jour*. 

Jeune encH^re, belle, ardente, spirituelle, enri- 
ronn^e de F^clat da pouvoir, madame Roland ^ 
femme d'un sexag<$naire, dut natntellenietit exciter 
Fattention, la convoltise, peut^^tre Famoitr de pins 
d'un de den hommes politiques dont elle ne plaisait k 
fl'entourer ; et c'est ici le lieu de traiter une question 
strange, qn'on r^solrait arec cynisfiie en 1799, et 
quMl etft difficile m^me de poser aujourd'hul ; car il 
y a dans nos mosurs dent choses qn^il est tonjotirs 
d^licat de discuter publiquement , le courage d'un 
bomme et la pudenr d'nne femme. 

Quefaut-il penser de ce que la tradtiiofi contempo- 
raineaffirme sur les infortnnes conjtigales de Roland? 
Quelle opinion faut-il avoir d'une certaine pension 
myst^rieuse, que madame Roland elle-m^fneaTOue? 
Nous allons r^nir les faits; le lectenr conclura. 

Les contemporains en g^n^ral, et les Gitondhis, 

^ Marat, Journal de la B.ipuhliti'ae frangaise, no 37, 2 novem- 
bre 1792. 

> Ce fait est constats par Hubert, datfs le n* 9B(f 4ti Pke 
Duchine, et coftfirte^ par Prudhomtne, Hi9t(fki impafHale des 
r^oluHons,. t. IV, p. 32. 



- 235 — 

amis de Roland^ en particulier, n'avaietit pas le plus 
l^er doute sup sa situation conjugale ; et ils s'en 
exprimaieni avec une liberty et une crudity pour les-' 
quelles noua demanderons pardon au lecteur. Si Ton 
nous permet ud example, entre cent, nous eiterons 
oe passage de Camilla Desmoulins au sujet des soel- 
l^s mis, le 2 avril 1793, sur les papiers de Roland. 
« J^rdme Petion disait confidentiellement k Danton, 
au sujet de cette apposition de scell^s : Ge qui atfariste 
oe pauvre Roland, c'est qu'on y verra ses chagrins 
domestiques, et combien le calice semblait amer au 
Tieillard^ et alt^r&it la s^rdnit^ de cette grande 
kmeK'n 

D^un autre cAt6, madame Roland confesse ing^- 
nmnent Vatteinte d'nne passion; et Tateu est fort 
grave, oar elle j revient trois fois. 

« U me semble, dit^Ue d'abord, roir ceux qui li^ 
ront ceei demander si ce coeur si tendre, cette sensi* 
bilit^ ai aifectueuse, n^ont pas Hi enfin exerc^ par 
des objets plus r^ls ; et si, aprfts atdr sit6t r6v6 le 
bonbenf, je ne Tai p&s r^alis^ dans une passion 
utile k quelque autre* 7 )» 

« Je D6 vois le plaisir, dit-elle ailleurti, comme le 
bonbeur, que dans la reunion de ce qui peut cbarmef 
le Goeor comme les sens^ et ne point cot!^ter de re« 



i Camille Desmoulins, Ffa$mmU0 i'tm^ hiit^tte iscrHU it la 
Revolution^ p. 54. 
'Madame Roland, Mimokts, 3*^ partie, p, 77. 



— 236 — 

gretfi. Avec une telle mani&re d'^tre^ il est difficile 
de s'oublier et impossible de s^avilir ; mais cela ne 
met point k Tabri de ce qu'on peut appeler une 
passion, et peut*Mre m6me reste-t-il plus d^^toffe 
pour Pentretenir. Je pourrais ajouter ici, en gtomd- 
tre, G. G. Q. F. D. Patience ! nous avons le temps 
d'arriver A la ppeuve*. » 

« RousseaUy dit-elle enfin, me montra le bonbeur 
domestique auquel je pouvais pr^tendre, et les inef- 
fables d^lices que j'^tais capable de gotlter. Ah I s'il 
acheva de me garantir de ce qu'on appelle des f&i* 
blesses, pouvait-il me pr^munir contre une />a^- 
sion^?y> 

Quant k la passion^ il ne saurait, comme on voit, 
y avoir rien de plus cat^gorique ! Pour ce qui est de 
I'objet de cette passion , c'est beaucoup moins clair. 
Soit que la mort ait abr^g^ les r^cits de madame 
Roland, soit qu'au moment de s'ouvrir, son coBur ait 
retenu son secret, soit que Tediteur Bosc n'ait pas 
tout public, Isipreuve annonc^ manque dans les 
MimoireSy et Ton se trouve rdduit aux conjectures. 

Dumouriez, avec le langage fort leste]de son temps 
et de ses moBurs, nomme positivement, et par deux 
fois, Servan ', ministre de la guerre et coll&gue de 
Roland. Gette designation nous parait plus que ha- 



1 Madame Roland, UtmoWet, 3* partie, p. 59. 

* Ibid.t 4l* partie, p. 3. 

* Oumouriei, M^oireSf t. II, p. 345, 255. 



— 237 — 

sard^e. Madame Roland fait le portrait de Servan, 
parle de son honnitetiy de ses mceurs pures^ de son 
autoritey et va^ si Ton veut, jasqu'& dire qu'il 6tait 
ami sensible * ; mais ce n^est Ik ni le myslicisme, ni 
Tenthousiasme d'une passion. 

La tradition nomme g^n^ralement Barbaroux. 
Gette tradition n'a rien de s^rieux^ pas plus en ce 
qui touche madame Roland, qu'en ce qui touche 
Charlotte Gorday*. EUe est, d'aiileurs, uniquement 
fond^ sur ce passage de madame Roland que nous 
avons dijk rapports , oii elle dit qu'un peintre n'au- 
rait pas d^daign^ de prendre les traits de Barbaroux 
pour une t^te d'Antinotks. 

D'abardy Barbaroux n^^tait pas beau; ce n^etait 
qu'une fa^on de bell&tre, commun, bouffii et essouf^ 
fl^. YoLci I'id^e qu'en donne un contemporain : 

a Sdit dit sans vouloir contrister I'ombre de ma- 
dame Roland, i4n/inoti25-Barbaroux avait la face ul- 
tra-rubiconde et passablement bourgeonn^e. Sa sta- 
ture ne d6passait que de fort peu la moyenne ; sa 
taille 6tait commune et ses jambes gr^les *. d 

Louvet, ami de Barbaroux et compagnon de sa 
fuite aprte le 31 mai, lui donne une forte corpu" 



i Mftdame Roland, Memoires, 1^ partie, p. 4S. 

* Charlotte Corday ne vit Barbaroux k Caen que dans un salon 
onvert, accompagn^e d'un domestique, et en presence de plu- 
sieurs personnes. On pent lire, sur cette enlrevue, Louvet , 
t^moin oculaire. (R^cit de mes periUj p. 40.) 

* Lautard, Marneille depuit 1789 jutquen 1815, t. IT, p. 41 . 



— 238 - 

tentfK « BarbaroQx, k vingt-huit ang, gn^ et gras 
oomme un homme de q[nar&nte, et, pour comble de 
maly ayant attrap^ ane entorse, so tralnait^ ajoate* 
t*il 9 aveo effort, appuyi tantftt mxt mon brai, tanU^t 
sur celui de Petion ou de Salles, igalement in£ati- 
gablei *. « 

D'ailleura, tout en estimant k son veritable prix la 
beauts dans un homme , ce n'^tait point par oe c6t^ 
que le ooeur de madame Roland se serait laissA 
prendre. EUe avait ref u chez elle, sans en Atre imue^ 
Bonnecarrdre, directeur g^n^ral aa minist&re des 
affaires dtrang^res, et fort k la mode dans la soci^t^ 
galante ; elle avait re9u H^rault de S^chelles, qui 
passait pour Fhomme le plus beau de son temps : 
les beaux gardens, dit^elle, ne la sSduisirent guire; 
ils a\aient trop Fair de s'aimer eu3(*m6mes '. 

Madame Roland dtait trop fi&re de son savoir ; elle 
avait rimagination trop Tive, le cceur trop chaud, 
la t6te trop romanesque, ou, oomme elle diiaH, trop 
romantique^^ pour ne pas chercber, dans Tobjet de 
son affection y les qualit^s ardentes, idteles, Alev^es, 
itranges mftme, un pen de gloire, beauooup d'intel- 
ligenoe, de la noblesse d'ttme, de Fobstination dans 
Tamouri de la patience dans la douleur, de la cheva- 



t Lottvet, H^ctl Ae me« ^4nist p» 74. 
•IW<i„ p. 79. 

> Madame Roland^ Mimoifts, 3* pariie, p. ]5. 
^ « Ma t^te fomanii(iu9 s'attacbe a I'unique id^^ de? conve* 
nances personnelles. » (.Wmotr^^. 3* partie.p. 102.* 



-239^ 

lerie dws le d^vouement. Barbaroiu, proviaoi«tl i 
peine 4quani| saps usage du moade, ne taohant pi 
pepser, ni parler, pi ^crirei perdi) d'««prit et d^ 
sant^ dans des plaisirs sans diytipptiop et saps d^i- 
catess^y et se soutepanl boupgQpisement, k Taide d'un 
commerce de bas qu'il avait ^tabli h Th^tel dQ Tou- 
louse, rue GlV-le-*C(purS pe pouvait pas ^tre, comme 
on Yoit, le fait de la r^yeuiso et enthousiaste Manoii. 
S'il faut en croire madame Roland, qui peut-r^tre 
se faisait illusiopi comma b^ucopp de ceux qui out 
perdu leur t^te apr^ l^ur ccpur, I'ayocat Buvot poi* 
s^it cea qualit^s d^licataS) poblos et sipguU^re^. 
£Ue parle de P^tion^ de Brissot, de Guadet, de Yar<- 
gpiaud, comme on parle quand op admire ; ^lle parle 
dQ Buzot coopne on parle quapd on aime. 



XI 



Apr^s son premier voyage k Paris, qui eut lieu au 
commencement de 1791, madame Roland, rentr^e k 
Yillefranche, resta en correspondance avec Buzot et 
a vec Robespierre. « Elle fbt, dit-elle, plus suivie avec 
le premier; il r^gnait entre nous plus d'analogie^ une 
plus grande base k Pamitid, et un fonds autrement 
riche pour Pentretenir. Elle est devenue intime^ inal* 

^ Peltier, Hisioirt de la Revolution du 10 ao4t 1799^ 1. 1» p» 131. 



- 240 — 

t^rable ; je dirai ailleurs comment eette liaison s^est 
resserrte ^ » — Ces details promis ne se trouvent pas 
dans les M^moires; nous croyons que, tr&s-probable- 
menty le secret perdu est Ik. 

En e£Fety madame Roland ^puise les ressources de 
son style k peindre Buzot. « II est d'un caract^re 
ileviy d'un esprit fier et d'un bouillant courage ;— 
il est sensible y ardent, m^lancolique, capable de se 
porter quelquefois aux extremes; — il est passionn6 
contemplateur de la nature ; — il paralt fait pour god- 
ter et procurer le bonheur domestique;— il oublierait 
I'univers dans la douceur des vertus privies, avec 
un coeur digne du sien; — il avait une figure noble 
et une tailie 6l6gante; — il faisait r^gner dans son 
costume le soin , la propret^ , I'^Mgance qui annon- 
cent le gotit et le sentiment des convenances;— il 
professait la morale de Socrate et conservait la poli- 
tesse de Scipion; — il ^crivait avec precision et avec 
justesse, avec gr^u^ et avec chaleur ; — et enfin, quel- 
ques lutteurs de sa force auraient donn^ et conserve 
k la Convention une impulsion salutaire'. » 

Ou la passion de madame Roland est dans ces 
lignes, ou elle resta toujoiirs un r^ve de sa pens^e 
et de son coeur. 

Nous avons d6]k racont^ comment finit le premier 
minist^re de Roland. Louis XVI, arm^ de sa pr^ro- 

1 Madame Roland, Memoires, l^ partie, p. 44. 
« Thid., V^ partie, p. H4. 



— 241 — 

m 

gative constitutionnelle, refusa de sanctionner le d^- ' 
cret iDique et odieux qui d^portait les pr^tres catho- 
Jiques rest^s fidMes k la doctrine du Ufiglise, et le 
dtoret qui appeiait sous les murs de Paris vingt 
mille F6d6r£s destines &y former un camp. Le d^<vet 
centre les pr^tres ^tait une persecution atroce, exer- 
ck% au nom de la philosophic contre la liberty de 
conscience ; le d^cret sur les F^d^rds metiait aux or- 
dres des Jacobins une arm^e de r^volutionnaires, 
toujours pr6te k faire pr^valoir leurs violences. L'in- 
tol^rable tyrannie avec laquelle Roland , Servan et 
Glavi&re pressaient le roi de sanctionner ces deux 
d^crets amena leur renvoi du minist^re. 

Madame Roland marqua cette sortie par un acte 
honteux pour son nom. Elle ^crivit et fit signer par 
son mari une lettre k TAssembl^e, dict^e par la vio- 
lence la plus atroce, et qui 6tait un acte d'accusation 
capable, en T^tat oil 4taient les esprits, de faire assas- 
siner le roi et la reine. Cette lettre fut pour beau- 
coup dans les indignit^s du 20 juin. 

Roland, sa femme et ses amis, d^pourvus de tout 
esprit politique, et fort neufs en revolution, n'a- 
vaient pas la moindre id^e des consequences neces- 
saires de leur conduite. Us ne se doutaient pas 
qu^en travaillant aveugl^ment k la ruine du pouvoir, 
ils demantelaient la society elle-m6me, et creu- 
saient leur propre tombeau; et celui-U les aurait 
bien surpris , qui leur aurait dit que la chose pour 

16 



— 242 — 

eux la plus redoutable^ ce devait 6tre leur suoote. 

Nous verroDs en effet qu^une heu^e apr^ leur 
triomphe, les rdsultats de la r^volation du 10 aodt, 
faite par les Girondins, ^taient acquis aux Mon- 
tagnards. 

Cette chute des Girondins eut la rapidiU et ViohX 
de la foudre. Le 2 septembre, vingt-trois jours aprte 
la d^ch^an(ie do Louis XYI, la Commune de Paris, 
maitresse de la France, d^cernait un mandat contre 
Roland, pour le faire assassiner dans les prisons^ tout 
ministre qu'il ^tait, et madame Roland, malgrd les 
fonctions et le pouvoir de son mari, en ^tait r6duite 
k n^oser pas coucher au minist^re. Ses yeux s'ouvri- 
rent alors sur toutes ses fautes pass^es , et rien ne 
saurait ^galer le d^sespoir qui vint la navrer. 

« Brutus 1 s'^criait-^Ue le coBur noy^ d'amer'- 
tume, 6 Brutus ! dont la main bardie affranchit vai- 
nement les Romains corrompus, nous avons err^ 
comme toi ! Ces hommes purs , dont I'&me ardente 
aspirait la liberty, que la philosophic avait pr^parte 
pour elle dans le calme de F^tude et I'aust^rit^ de 
la retraite, se sont flatty, comme toi, que le renver- 
sement de la tyranoie allait ouvrir le rdgne de la 
justice et de la paix ; il n'a ^t^ que le signal des pas- 
sions haineuses et des vices les plus hideux I 

a Quelle Babylone pr^senta jamais le spectacle de 
ce Paris, souill^ de sang et de debauches, gouvern^ 
par des magistrats qui font profession de debiter le 



— 243 — 

meiMoiigey de vendre k caloiDoiei de pr^niser 
TasflassinAt ? Quel people a jamais corrompu sa mo- 
rale et son instinct au point de contracter le besoin 
de Yoir les Bnpplices, de fr^mir de rage qnand ils 
sont retard^Sy et d'etre toujours prdt k exercer sa 
Mrociti sur qniconqne entreprend de Tadoacir ou de 
la calmer? 

<K Ce qu'on appelle, dans la Convention, la Mon- 
tagne, ne pr^sente que des brigands, vdtos et jurant 
comme les gens du port, pr^chant le meurtre et don- 
nant Fezemple du pillage. Un peuple nombrenx en* 
vironne le palais de la justice, et sa fureur ^late 
coDtre les juges qui ne prononcent pas assez vita la 
condamnation de Tinnocence. Les prisons regorgent 
d'hommes en place, de g^n^raux, de fonctionnaires 
publics et dUndividus k caractire, qui bonoraient 
rhumanit6. La delation est re^ue comme preuve de 
civisme, et le soin de recbercber ou de d^tenir les 
gens de bien on ks personnes riebes fait Funique 
foDction d'administrateurs ignares et vils^ )» 

Apr^s avoir aiasi trois tois quitt^ I'bdtel du nrinis^ 
tire, pour demander, la nuit, asile k des amis, ma- 
dame Aoland rdunit tout son courage et toute sa 
dignity, et se rdstgna k Mre assassin^e cbei elle. Ce 
jour-l&, elie trouva dans son coeur de belles et de 
nobles paroles. c< Celui-lA, dit-elle, qui compte sa 

I Madame Roland, \femoireii. 3e par tie, p. 36, 37* 



— 244 — 

vie pour quelque chose en revolution ne comptera 
jamais pour rien vertu, honneur et patrie. Je ne 
voulus plus quitter l'h6tel en Janvier ; le lit de Bo- 
land etait dans ma chambre, pour que nous courus- 
sions le m^me sort, et j'avais un pistolet sous mon 
chevety non pour tuer ceux qui viendraient nous 
assassiner, mais pour me soustraire k leurs indigni- 
t^s, s^ils voulaient mettre la maiD sur moi^ » 

Madame Roland fut arr^t^e le 31 mai, et ^crou^e 
^FAbbaye le !•' juin 1793*. Le lenderoain, dit-elle, 
a lev^e&midi, j'examinai comment je m^^tablirais 
dans mon nouveau logis ; je couvrisd'un lingeblanc 
une petite vilaine table^ que je pla^ai pr&s de la fe- 
nMre, et que je destinai k me servir de bureau. Deux 
grosses ^pingles de t^te, fich^es dans les planches, 
me servirent de porte-manteau^. » G'est sur cette 
table que madame Roland ^crivit, en vingt jours, la 
premiere partie de ses Mimoires. 

A peine etablie k I'Abbaye, madame Roland y 
^prouva les effets d'une singuli^re r^forme de sod 
mari. « On mVpprit, dit-elle, que Roland, au mi- 
nist^re, avait trouv^ excessive la quotit6 de 5 li- 
vres, allonges par t^te de prisonnier, pour la d6pense 
de chaque jour, et qu'il I'avait r^duite k 2 livres; 



* Madame Roland, MSmoires, !'• partie, p. II. 

« Registre d'^crous de I'Abbaye. {Archivea de la Prefecture de 
police.) 

* Madame Roland, Memoires, 1" partie, p. 20. 



— 245 — 

niais Textr^me augmentation des denr^es, tripl^es 
de valear depuis quelqaes mois, rend ce traitement 
mediocre; car la nation ne donnant que les qnatre 
murs et la paille, on pr^l&ve d'abord vingt sotis pour 
indemnity au concierge de ses frais de chambre, 
cW-&-dire du lit et des meubles quelconques. II 
faut, sur les vingt sous qui restent^ s^6clairer, payer 
son feu, s'il est besoin d'en faire, et se nourrir^ » 
Sortie de TAbbaye le 23 juin/ elle fut, le mdme 
jour, arrM^e de nouveau, et ^crou^e k Sainte-P^la- 
gie. Elle y trouva madame Petion, et y demeura 
jusqu'JL la fin d'octobre. 



XII 



Vers le 18 octobre, le d^sespoir s'empara de ma- 
dame Roland, et elle se r^solut au suicide. Elle fit 
des essais^y sans dire lesquels ; r^digea son testament, 
sous le litre de : Mes Demidres Pensies, ^crivit 4 sa 
fille Eudora et & sa fiddle bonne Fleury. 

« Je ne sais, ma petite amie, disait-elle k sa fille, 
s'il me sera donnd de te voir ou de f ^crire encore. 
Souviens-toi de ia mdre. Ce peu de mots renferme 
tout ce que je puis te dire de meilleur. Tu m'as vue 
heureuse par le soin de remplir mes devoirs et d'etre 

* Madame Roland, Memoiret, 1'* partie, p. 35. 
» IKd., 2« partie, p. 84. 



- 2i6 — 

utile k ceux qui sou&ent. II n^y a que eettemaniire 
da rare. 

« Tu iB'as vue paisible dans rinfortune et la cap- 
tivity, paree que je n^avais pas de remords, et que 
j'avais le souvenir et la joie que laissent apris elles 
de bonnes actions. II n'y a que ce moyen non plus de 
supporter les maux de la vie et les vicissitudes du sort. 

a Peut^tre, et je Tesp^re, tu n^es pas r^serv^e k 
des ^preuves semblables aux miennes, mais il en est 
d'autres dont tu n'auras pas moins 4 te d^fendre. 
Una vie s^v^re et ocoup^ est le premier prteervatif 
de tous les perils, et la n^cessit^, autant que la sa- 
gesse^ I'impose la loi de travailler s^rieusement. 

a Sois digne detes parents, ils te laissent de grands 
exemples ; et si tu sais en profiter, tu n'auras pas une 
inutile existence. 

tt Adieu I enfant cb^rie, toi que j'ai nourrie de raon 
lait et que je voudrais pto^trer de mes sentiments. 
Un temps viendra oil tu pourras juger de tout Tef- 
finrt que je me fais en cet instant^ pour ne pas m'at- 
tendrir k ta douce image. Je te presse sur mon sein. 

« Adieu ! mon Eudora ^ » 

Cette lettre r^sume^ comme on voit, madame Ro- 
land tout enti^re. On y trouve une douleur raison* 
neuse et dieente , un orgueil immense et pas un mot 

I Madame Roland, M^oires, 2*partie, p. 81, 82. 



— 247 — 

At Dieu. Son testament contenait, & cet <igarcl, sous 
forme d^invooation ou de pri&re, une faeon de gali- 
matias philosophique et panth^iste , oil elle disait : 
« Divinity, ^tre supreme, &me du monde, principe 
de ce que je sens de grand, de bon et d'heureux, tot 
dont je crois Fexistence , parce quHl faut bien que 
j^^mane de qiielque chose de meilleur que ce que je 
Yois, je vais me r^unir h ton essence ^ d 

n ne faut pas que la resolution qui avait d^cid^ 
madame Roland au suicide Mt bien 6nergique y car 
elle Pajouma le 94 oetobre, sur un motif dont elle 
s'exag^ra ^videmment Vimportance. Le procte des 
Girondins commencait ce jour-rU, et elle fut pr^ve- 
nue qu^elle serait appel^e en t^moignage. LHd^e de 
parler en public, de faire avec solennit^ de la poli- 
tique et de la philosophte , devait naturellement la 
sMuirQ ; et elle se d^cida k se laisser conduire k 
I'audiencei avec du poison sur elle, pour Tavaler 
aprte avoir parl^*. Elle fut, en effet, conduite le 85 
au gre£Fe du tribunal r^volutionnaire^ mais son tour 
pour 6tre interrog^e ne vint pas , et depuis lors on 
ne songea plus k elle. Elle regretta beaucoup I'effet 
qo'elle s^^tait promis. if J'ai peur, ecrivait<»elle k Bosc 
le SB, que ces drAles n'aient aper^u que je pourrais 
faire un Episode int^ressant'. » Elle persistait encore, 

1 Madame Roland, Memotres. 2* parlie, p. 79. 
» Ihid., 2* partie, p. 85. 
» Ihid., V partie, p. 85. 



— 248 — 

mais fiaiblement, dans son id^ de suicide, car elle 
consultait Bosc et loi promettait de s^en rapporter k 
son avis. 

« Yoyez ma fermet^, lui disait-elle, pesez mes 
raisons, calculez froidementy et sentez le peu que 
vaut la canaille qui se nonrrit du spectacle ^ » 

Dans le fond de sa pens^e, madame Roland esp^* 
rait sauver sa vie. Elle fut transf^r^e & la Goncier- 
gerie le 10 brumaire, — 31 octobre,— le jour m^me 
de Tex^oution des Girondins, et interrog^e le lende- 
main par le juge David, assists de Fouquier-Tin- 
ville. EUe batailla comme un procureur. Le 3 no- 
vembre, on Tinterrogea de nouveau. Comme elle se 
d^fendait avec t^nacit^, Fouquier s^^cria, furieux , 
qu'avec une telle bavarde on n^en finirait jamais; et 
il fit clore Tinterrogatoire. 

Le 18 brumaire an II,— 8 novembre 1793, ma- 
dame Roland fut conduite au tribunal r^volution- 
naire, avec Simon-Francois Lamarcbe, directeur de 
la fabrication des assignats, accuse de s'&tre rendu 
aux Tuileries, auprds du roi , le 9 aoAt. Leur proems 
ft eux deux ne dura pas trois heures. Madame Roland 
fut interrompue dans la lecture de sa defense par 
le president, et, comme Lamarcbe, condamn^e k 
mort. 

« Le jour oil elle fut condamn^e, dit Riouffe, elle 

^ Madame Roland, Memoires, 2* partie, p. 86. 



-. 240 - 

s'^tait habill^e en blanc et avec soin. Ses longs che- 

veux noirs tombaient ^pais jusqu^^ sa ceinture 

Elle avail choisi cet habit comme symbole de la 
puret^ de son ^me. 

« Apr^s sa condamnation, elle repassa sous le 
guichet avec une vitesse qui tenait de la joie. Elle 
indiqua, par un signe d^monstratif, quVlle 6tait 
condamn^e k mort. Associ^e k un homme que le 
m^me sort attendait, mais dont le courage n'^galait 
pasle sienycUe parvinlAlui en donner^avec une 
gaiety si douce et si vraie, qu'elle fit naltre le rire 
sar ses l^vres k plusieurs reprises. 

a A la place du supplice, elle s'inclina devant la 
statue de la Liberty, et pronon9a Ces paroles m^mo- 
rablesl O Liberti I ^pie de crimes on commei en ton 
nom ' / D C'^tait le 9 novembre, vers trois heures. 

Cette statue de la Libert^ ^tait plac^e au centre 
de la place, sur le pi^destal mutil6 de la statue de 
Louis XV, bris^e le 10 aoiit 1792, ^Tendroit oil 
s'il&ve aujourd'hui Tob^lisque. 

Le Bulletin du Tribunal revolutiotmaire raconte 
ainsi la condamnation et la mort de madame Ro- 
land : 

« Apr^s le prononc^, Taccus^e a remerci^ le tri- 
bunal du jugement qu'il venait de rendre centre 
elle. 

^ Rioaffe, Mimoir0s d'un detenu^ p. 7^i 73. 



— 250 — 

« Uex^cution a eu lieu le lendemain , vers trois 
heures derelev^e. Lelong de la route, elles^entre* 
tenait et semblait plaisanter avec Lamarche, son 
camarade de voyage , qui paraissait beaucoup plus 
d^fait qu'elleV x> 

Le jour oil elle trouva madame Petion k Sainte- 
P^lagie, madame Roland lui avait adress^ ces mots : 
<( Je ne croyais gu^re, lorsque je fus A la mairie, le 
10 aoilt 1792 y partager vos inquietudes, que nous 
ferions Fanniversaire 4 Sainte-Pilagie, et que la 
chute du tr6ne pr^parait notre disgrace*. » 

Ces paroles sont le r^sum^ le plus precis el le plus 
fiddle de la politique et de la vie des Girondins. 

> BuXUHn du Tribunal ri99luHonnair9, %• pariie, n* 70, p. SOI. 
* Madame Roland, Memowes^ V partie, p. 64. 



UVRE SIXifiME 



PRfiPARATIFS DE LA RfVOLUTION DU 10 AOUT. 



L'opinion k Paris et en province. — EUe est rest^e saine. — 
Freolamatioit du roi.— Adreeses des d^partements. — Petition 
monarcbique des habitants de Paris.— Craintea des Qirondins. 
— lis chercbent des complices au faubourg Saint-Antoinc. — 
Lutte de Peiion eontre le roi.—L'orateur populaire Goaohon. 
— II est soadoje par les GirondiDS. — Les Jacobins provo- 
queot des adresses d^magogiques dans les d^partements. — 
La Fayett^ 6crit k TAsscznl^l^e et se pr^sente a 8« b»rre, 



Le leoteur ooDnalt maintenant les Girondins ; il les 
a vus d^pouill^s de la po^sie dent les avait oni^s la 
l^ende, dans la triste et vulgaire r^alit^ de leur 
philosophie, de leur politique et de leurs passions. 
IMsonnaiSy ^clair^ par les faits y pr^muni eontre les 
fantaisiee, il pourra les suivre avec fruit dans les 
pf^paratifs et dans raceomplissement de la rdvolu- 
timdn lOaoM. 

La population de Paris ^tait rest^e ^trang^re h 



— 252 - 

renvahissement du chateau des Tuileries, ainsi 
qu'aus grossi^res insulies prodigudes au roi et k la 
reine, pendant Todieuse joum^e du 20 juin 1792 ; 
et la ville ^tait reellement humili^e et indign^e de 
cet attentat y dirig^ par les Girondins et ex^cut^ par 
des mis^rables, la lie des faubourgs et des barri^reSy 
quelques-uns pay^s, les autres entraln^s, sans savoir 
oil ils allaient. 

(( Rien n'etait plus ordinaire que cette esp^ce de 
fraude, dit Meillan : on faisait parler les sections, 
les faubourgs ; on les mettait en mouvement, m6me 
k leur insu. Nous vlmes arriver un jour le faubourg 
Saint -Antoine, au nombre de huit k neuf mille 
hommes. Eh bien ! ce faubourg Saint-Antoine dtait 
compost d'environ cinquante bandits , k peine con- 
nus dans le quartier, qui avaient ramass^ sur la route 
tout ce qu'ils avaient aperf u dans les ateliers et les 
boutiques, pour former une masse imposante. Ges 
bonnes gens ^taient sur la place Yend6me, fort en- 
nuyds, ne sachant pourquoi ils ^taient venus, et at- 
tendant avec impatience que les meneurs leur per- 
missent de se retirer. 

« On fit plus : de pr^tendus deputes des quarante- 
buit sections se pr^sent^rent un jour k TAssembl^e. 
Leur visite inattendue inspira des soup^ons ; on en 
vint k verifier leurs pouvoirs; treize ou quatorze seu- 
lement en avaient refu de leurs sections, ou plut6t 
des factieux qui s'arrogeaient le droit de les repr^- 



— 253 - 

senter. Et cela s appelait P opinion publique, le cri 
de la nation M » 

La disposition gdn^rale des esprits k plaindre un 
roi, une reine et leurs enfants, accabl^s d'ignobles 
outrages dans leur palais, ouvert k coups de hache, 
tut merveilleusement excit^e par une proclamation 
du roi y r^dig^e par M. Terrier de Montciel , mi- 
nistre de Tint^rieur, et dans laquelle se trouvaient 
exposes, avec simplicity et avec dignity , les senti*- 
Dients les plus ^lev^s et les plus nobles. 

c( Les Fran^aiSy disaitla proclamation, n'auront 
pas appris sans douleur qu'une multitude 6gar^e par 
quelques factieux est venue 4 main arm^e dans Tha- 
bitation du roi, a train^ du canon jusque dans la 
salle des Gardes, a enfonc^ les portes de son appar- 
tement k coups de hache, et 14, abusant odieusement 
du nom de la nation , elle a tent^ d'obtenir par la 
force la sanction que Sa Majesty a constitutionnelle- 
ment refus^e k deux d^crets *. 

a Le roi n'a oppos6 aux menaces et aux insultes 
des factieux que sa conscience et son amour pour le 
bien public. 
« « Le roi ignore quel sera le terme^oA ils voudront 

i Meillan, Miemoires, p. 112. 

* Le d^cret qui pronongait la deportation des pr^tres dits 
refractaireSf c'est-k-dire rest^s fiddles k I'Eglise caiholique, et le 
d('cret qui ordonnaii r^tablissemeDt d'un camp de vingt niille 
F^d^r^d sous Paris. 

c Ces deax d^crets, dit mad^me Roland, ^talent ni'cessaire& 
pour itoumeUre In C(»ir. j> 



- 254 — 

s^arrftter ; maii il a beioin de dire k la nation frtii* 
caise que la violence^ & quelque exois qa'on vanille 
la porter, ue lui arrachera jamais on consentenlent 
k lout ce qu*il croira contraire k rint^rdt public. 

« li expose sans regret sa tranquilliU, sa sAret4 ; 
il sacrifie m^me sans peine les droits qui appartien- 
nent k tous les hommes, et que la loi davrait faire 
respecter chez lui comme chex tons les citoyens ; mais, 
comme repr^sentanth^rMitaire de la nation fran- 
(aise, il a des devoirs sd vires k remplir ; et, s'il peat 
faire le sacrifice de son repos, il ne fera pas le sacri- 
fice de ses devoirs. 

<c Si ceux qui veulent renverser la monarchte oat 
besoin d'un crime de plus, ils peuventlecomniettre. 
Dans r^tat de crise ott elle se tronve, le roi donnera, 
josqu'au dernier moment^ k toates les autoritis coa- 
stituteSy Fexemple du courage et de la fermet^. En 
consequence, il ordonne k tous les corpd admini- 
^tratifs et municipalit^s de veitler k la sAret^ des 
persoanes et des propri^bto* 

« Fait k Paris, le 22 juin 1792 ^ » 

I) n'y avait d'ailleurs rien de jou^ ou dVxag^p^ 
dans ceite admirable ser^nitd de Louis XYI. a II 
avait| dit I'un de ses minislres de cette Apoqne, le 
caractire tris-faible, et cepeodant une grande fer- 

i ^fonifcnrd\^ 24 juin 179?. 



— 255 — 

meiiy qu^oii poomtit plut^t appeler une gratide r^si- 
{pation. D^s lots, il a parl6 plusieurs fois k Dumou- 
riez de sa mort, comme d'un ^v^nement qu'il 
pr^Yoyaity et il en parlait avec le plus grand sang^ 
froid*. » 

Paris n'^tait pas MCGte sous la tdrreur oti les mas- 
Mares impunis de seplembre et la farouche tyranuie 
des comit6s r^volutionoaires plongftrent la popula- 
tion ; le Toi 6tait encore aim^, et mftme populaire, 
dans le bon et vrai sens du mot; et ses paroles trou- 
virent de I'^cho dans tons les esprits dignes et flers, 
etdans toutes les 4mes honn^tes. « Un grand mou- 
vement, ditRcederer^s'op^rait en faveur du roi, dans 
I'opinion de la majority des habitants de Paris, et 
dans celle de I'opinion elle^m^me. L'indignation 
g^n^rale s'exaltait contra les factieux par la com'* 
munication dea impressions que chacun avait recues 
des ^vdnements du 20 '. » 

Ce mouYement de Topinion publique ^latait k la 
fois en province etJi Paris. Les directoires des d6par^ 
tements eiivoyaient au roi des adresses Anergiques ; 
et parmi ies premieres arriv^es se signalftrent cellea 
de rindre et de la Somme. 

« Le roiy disait radminisUNition Elective du d^par- 
tement de la Somme, le roi sera remerci^ d« la fer- 
met^ qa'il a montr^e lors de rattroopement sMitieni 

t Dumoui4«z, Afirfioif<«, t. It, p. 189» 

* Roederer, Chronique de cinqu ante jour i^ pi 79* 



— 256 — 

du 20 du present mouy d^avoir soutenu la dignity de 
la nation, en refusant, au p^ril de sa vie, de c^der 
aux menaces d'une foule de gens sans aveu, armfe 
contrelaloi, etd'avoir us^ avec courage du droit que 
lui donne la Constitution, dont la garde lui est sp^cia- 
lement confine. A Teffet de quoi, deux d<iput&s du di- 
rectoire du d^partement seront envoy^s sur-le-champ 
k Paris, pour presenter k Sa Majesty son hommage, 
son attachement, et le t^moignage de la reconnais- 
sance piiblique. 

a Ces d^put^s seront charges de rendre compte 
journellement au directoire des manoeuvres et des 
projets des factieux, de veiller k la conservation de 
la personne du roi et de sa famille, et de p^rir, sMl le 
faut, aupr&s d^ lui, pour sa defense et le salut de 
ri^tat; seront, lesdits dtiput^s, charges d'offrir le 
secours des gardes nationaux des deux cents batail- 
Ions de ce d^partement, dans le cas oik la garde na- 
tionale de Paris se trouverait iusuffisanle pour 
assurer la vie du roi et la liberty du Corps l^gislatif ; 
declare que les citoyens gardes nationaux de ce d^- 
partement sont, d^s k present, constitu^s en ^tat de 
requisition permanente*. if> 

Chose digne de remarque, et qui montre bien k 
quel point les factions disposaient d6}k du pays 1 on 
ne saurait trouver nuUe part plus de sentiments et 

* Prudhomme, Jievohninvg de Paris, t. XII, p. 585, du *23 aa 
SOjuin 1792. 



- 257 — 

de volonWs moiiarchiques que dans cette adresse du 
d^partement de la Somme. Le langage de rimmense 
majority des administrations d^partementales, alors 
toutes ^lueSy comme on sait, fut exactement le m6me, 
au point que le journal le plus franchement r^volu- 
tionnaire de cette ^poque, celui de Prudhomme, 
declare que ces adresses ^taient trop unanimes pour 
n'avoirpas iti concert^es. 

a La conformity de mots et de principes, dit-il, 
que Ton remarque dans les adresses de ces d^parte- 
ments et la pr6tendue proclamation du roi, fait voir 
qa'on emploie en cet instant les manoeuvres qu'on 
employa jadis dans TAssembl^e constituante^ pour 
faire caooniser Taffii^use boucherie du Gbamp-de- 
Mars.... Mais quand toutes les administrations en- 
semble se pr^senteraient pour plaider la cause du 
veto et calomnier les salutaires mouvements du 
peuple^ quel eifet pourrait-on attendre de cette in- 
tervention administrative? Les administrateurs ne 
sont pas le peuple ; le peuple seul est souverain ^ » 

Pendant que ces adresses^ dict^es par I'esprit le 
plus ^nergique de la monarchic, de I'ordre et du res- 
pect des lois, arrivaient 4 Paris, une petition; d^po- 
s^e le 25 juin, chez seize notaires de la capitale, 
recevait les signatures de seize mille habitants nota- 



^ Prudhomme, Revolutions de Paris, t. XII, p. 585, 566, du 23 
au 30 juin 1793. 

17 



— 258 — 

bles, et exprimait k F Assembl^e l(igislative les m6- 
mes sentiments. 

((Les c] toy ens soussign^s, disait^elle, viennent 
partager votre douleur sur ]es ^v^nements qui se 
sont passes mercredi dernier^ dans la demeure du 
repr^sentant h6reditaire de la nation, et qu^il au- 
raient voulu pr^venir au prix de leur sang. 

Qc La garde nationale, tant celle qui ^tait au chli- 
teau, que celle qui formait la reserve de chaque 
quartier, a eu la douleur, qui approche du d^sespoir, 
d*6tre d4nu6e de tout ordre du commandant, et de 
ne pouvoir y supplier d'elle-m6me sans violer tou- 
tes les lois de la discipline, dont elle doit et a tou- 
jours donn^ Fexemple. 

« Nous vous demandons de d^ployer toute T^ner- 
gie de votre zMe pour laver la nation de la honte qui 
lui serait imprim^e par les attentats de plusieurs ci* 
toyens, dont quelques-uns sont profonddment cou- 
pables, et dont le plus grand nombre a 6\A tromp^, 
s^duit, ^gar^. Nous vous demandons de porter Tceil 
le plus s^v^re sur la conduite des moteurs, instiga- 
teurs et chefs du rassemblement, sur celle du maire 
et des officiers municipaux, qui out ordonn^ d'ouvrir 
les avenues du ch&teau et le chateau mSme. 

« Songez, Messieurs, en combien de manidres laloi 
et la Constitution ont ^t^ viol6es ; songez au spectacle 
que Paris, que le lieu de votre residence et de celle 
du roi, ont donn6 mercredi aux quatre-vingt-trois 



— 259 — 

d^partements et k TEurope ; voyez k quoi vous obli- 
gent voire quality de repr^sentants de la nation et le 
devoir de l^islateurs, k la fid^lit^ desquels le d^p6t 
de la Constitution a 4t^ confix ^ )» 

Lies parties saines et honn6tes de la soci^t^, satis- 
laites des cfaangemenls immenses op^r^s depuis 
1789, d^Tou^ an maintien de cette premiere con- 
stitution, 61abor6e avec tant de pompe, ^tablie avec 
tant de promesses, lasses et honteuses du joug igno- 
minieux des clubs , lesquels ne comprenaient pas 
quails ^taient un instrument de domination, dont 
toutes les couches d'ambitieux , jusqu'^ oelle .du 
ruisseau, voudraient se servir Fune apr^s Tautre; 
ces parties saines, bounties et paisibles annon^aient, 
comme on voit, la ferme resolution de contenir et 
de punir les agitateurs. 



II 



L^intervention des Girondins dans T^meute du 
20 juin, la coupable connivence du maire, Petion, et 
celle du procureur de la commune, Manuel, ^taient 
si evidentes, qu'un gouvemement, m6me k demi 
r^lu, soutenu qu^il 6tait ouvertement par Topinion 
publique, pouvait frapper et dishonorer tout le parti 

> MonUeur du 2 juillet 1793. 



— 260 — 

dans la personnede ses chefs. «Petion^ ditRcederer, 
qui jusque-14 avait ^t^ partisan sans passion et con- 
fident sans complicity de la faction, parce qu'il esp^ 
rait toujours le retour de ses amis au ministire, 
devint an ennemi d^clar4 da roi, da moment quMl 
put pr^ voir que la faction allait 6tre attaqn^e, qu'il 
serait le plus maltrait^ de lafactioUy et qu'il payerait 
pour elle * . » 

Ge qui faisait alors la force des r^volutionnaires, 
c'^tait Torganisation formidable que les clubs avaient 
re^ue sous la Constituante , et raffaiblissement du 
genre de pouvoir ex^utif que Tid^logie avait intro- 
duit dans la Constitution. En outre, ceux qui d^fen- 
daient Louis XYI, en 1792, ^taient les m^mes qui 
I'avaient outrage en 1789; et les signataires des peti- 
tions dirig^es contre les ^meu tiers du 20 juin ^taient 
les anciens ^meutiers du 14 juillet et du 6 octobre. 
Les ambitieux et les brouillons de la premiere heure, 
qui n'avaient pas song^ que la voie ouverte par eux 
servirait k d'autres, demandaient hautement le ch&- 
timent des brouillons et des ambitieux du second or- 
dre, qui venaient les chasser & leur tour, et qui em- 
ployaient k cette oeuvre les m^mes moyens dont les 
premiers s'^taient servis contre la monarchic. 

Le lecteur ne pourrait done qu'applaudir 4 ce re- 
tour, de la Providence, punissant les conspirateurs 

^ Rosderer, Chronique de cinquatUe jou/rs, p. 78, 79. 



— 261 — 

de la Constituante par les coospirateurs de la Legis- 
lative, les vainquenrs de la Bastille par les vainqueurs 
da 20 juin et du 10 aotlt, Bailly par Petion, La 
Fayette par Santerre, si la France, victime r^sign^e 
de ces menses iB&mes , subissant la d^magogie de 
CoUot d^Herbois comme elle avait subi le philoso- 
pbisme de Siey6s, n^avait pas 6i6 condamn^e a 6tre 
le prix du dernier vainqueur, quel quMl fdt, dans 
cette lutte incessante et atroce, oil T^p^e avait ^t^ 
remplac^e par la guillotine. 

Petion, le plus menac^, commenca la resistance 
contre le dechatnement de Topinion publique, en 
attaquant le roi par le mensonge, c'est-&-dire sur un 
terrain oil Ton est presque toujours sdr d'amener les 
passions populaires. 

Le lendemain de Temeute du 20 juin, on fut averti 
qu'un nouveau rassemblement se portait, par la rue 
Saint-Honore, vers le chateau. «Le roi m'avait 
mande au ch&teau, dit Roederer, par un billet de sa 
main ; je m'y itais rendu ; je Tavais trouv^, ainsi que 
la reine, dans une grande agitation. On venaitde 
leur annoncer qu^un attroupement semblable k celui 
delayeille s'avancait vers le chateau. Le roi me de- 
manda s'il ne serait pas bon que je roe rendisse k la 
barre de I'Assembiee, pour obtenir d'elle une de- 
putation ^ » 

* RoBderer» Chronique de cinquante jours, p. 73. 



— 262 - 

A cette ^poque y le roi ^tait compl^tement d^sar- 
m^. Les Girondins avaieot fait prononcer, le 29 mai 
pr^oMenty la dissolution de sa garde constihition- 
nelle^ et envoyer son v^n^rable commandant, le 
vienx mar^chal de Coss^-BrissaCy devant la Haute- 
Cour nationale d'0rl6ans, d^oii il sera ramen^ aux 
assassins de septembre. Paris ^tait perp^tuellement 
siUonn^ de bandes immenses, pr6c^d^es de drapeaux 
et d'orateurs; et les Assembl^es^ depuis trois ans as- 
servies aux clubs , avaient & tel point perverti Topi* 
nion et oblit^r^ le sens commun y qu'on nUmaginait 
rien de mieux A, opposer A, ces 6meutes ambulantes, 
que des deputations de rAssembl^e, qui allaient 
prier ces bandes de vouloir bien se disperser. 

Cette mode de traiter Pinsurrection de puissance k 
puissance datait de 1789. Le 22 juillet, La Fayette, 
& la t^te de deux mille grenadiers, adressa une pom- 
peuse harangue^ dans laquelle il parlait de ses exploits 
en Am^rique, aux bandits qui pendaient Foulon & la 
fameuse lanterne de la Gr^ve; il eut le temps de la 
faire longue, car la corde cassa deux fois, et un bour- 
reau amateur dut aller acheter une corde neuve *. Le 
23 juillet, La Fayette ne trouva pas que ce fut assez 
de haranguer les assassins de Berthier ; il se mit k 
genoux devant euxl ((M. de La Fayette accourt, dit 
le Moniteur, il se met a genoux, et, PROSTERNft de- 

* Bailly, Memoires, t. II, p. 290.— Monifciir du 29 juillet 1789, 
^dit. de Plon, p. 234. 



— 263 — 

VANT LE PEUPLE, IL IMPLORE SA MIS^RTCORDE K » 

La Fayette commandait bien aux soixante mille 
hommes de la garde nationale, mais il ob^issait aux 
dottze cents membres du club des Jacobins. 



Ill 



C'^tait done pour haranguer le rassemblement de 
la rue Saint-Honor^ que Louis XYI songeait k de* 
mander une deputation t T Assembl^e ; et Ton pent 
se fiaire nne id^e de Fefficacit^ habituelle de cette 
intervention oratoire, en songeant que la totality des 
deputes dtaient membres des clubs, que la moiti^ 
itait dans la conspiration des Girondins, et que 1' As* 
semblte n^aurait pas os^ indisposer la populace, qui 
lui servait d'instrument d'oppression contre le tr6ne, 
en attendant qu'elle servlt d'instmment de proscrip- 
tion contre elle-*mdme» Gependant I'^meute, mieux 
dispofi^e ce jour-l&, s'^tait volontairement dispers^e 
k la hauteur de la rue de T Arbre-Sec^ devant un dis- 
cours de Petion ; et le maire, mand^ par T Assembl^e, 
s'itait rendu k sa barre, oil il lui dit : a Je me rends 
anx ordres de TAssembl^e; une lettre qu^on lui a 
icrite a pu lui causer quelques inquietudes ; beureu- 

» Moniteur du 29 juillet 1789, 6dit. de Plon, p. 235. 



— 264 — 

sement les alannes De sont pas fond^s ; les magis- 
trals ont fait leur devoir, ils Font toujoursCait; et un 
jour viendra oil on leur rendra quelque justice*. >» 

II per^ait di]k dans les paroles de Petion quelque 
amertume. Se sentant accuse par I'opinion publique, 
il cherchait k abriter sous son facile succfes du jour 
son ^norme faute de la veille. 

Vers huit heures, Petion se rendit aux Tuileries, 
pr^s du roi qui ^tait dans son cabinet, ainsi que la 
reine et quelques personnes. a Le roi se tourna vers 
lui, dit Roederer, present & cette sc^ne, et Petion 
^ s'approcha. II adressa la parole au roi^ dans ces 
termes, que j'ai bien retenus : 

«( Sire, nous avons appris que vous aviez 6i6 pr^- 
« venu d'un rassemblement qui se portait vers le 
« ch&teau. Nous venons vous informer que ce ras- 
« semblement est compost de citoyens sans armes, 
<c qui veulent planter un mai. Je sais. Sire, que la 
a conduite de la municipality a 6t6 calomni^e ; mais 
« sa conduite sera connue de vous. 

(C — Elle doit T^tre de la France enti^re, r^pondit 
(c le roi. Je n'accuse personne en particulier ; j*ai 
« tout vu, » 

<K M. Petion r^pliqua : a £lle le sera, et sans les 
«c mesures prudentes que la municipality a prises, il 
« aurait pu arriver des ^v^nements beaucoup plus 
c( f^heux. » 

i Monitewr du 33 juin 1792. 



— 265 - 

« Ici, le roi reprit la parole; mais M. Petion, sans 

r^coiiter, continua sa phrase, de sorte que le roi et 

lui parl^rent quelques instants tous deux ensemble. 

Je n'ai pas distingu^ les paroles qu'ils se sont dites, 

si ce n'est ces demiftres de Petion : « Non pas pour 

a votre personne, parce que vous pouvez bien savoir 

a qu^elle sera toujours respects, mais.. . . » Ici, le roi 

perdit patience, et lui dit d'un ton absolu et d'une 

voix tr&s-forte : a Taisez-vous I » Aprte un moment 

de silence , le roi reprit : k Est-ce la respecter que 

<K d'entrer chez moi, arm^, de briser mes portes et 

« de forcer ma garde? Ce qui s^est pass4 bier est un 

« vrai scandale pour tout le monde ! » 

a Petion reprit : <c Sire , je connais F^tendue de 
«( mes devoirs et ma responsabilit^. 

a — Faites votre devoir, dit tr^s-imp^rieusement 
<( le roi ; vous r^pondez de la tranquillity de Paris. 
€ Adieu! » Le roi tourna le dos, et il se retira ^ >> 

Certes, personne , apr^s avoir lu le r^cit des indi- 
gnit^s que Louis XYI eut k soufiPrir le 20 juin, dans 
sa demeure, viol^e en presence des autorit^s muni- 
cipales, t^moins impassibles de ces l&ches injures, 
personne ne troqvera que le roi ait 616 trop loin dans 
ses reprocbes. C^^tait en effet une strange fa9on de 
respecter sa personne que d^envabir son domicile 
avec du canon et de briser ses portes k coups de 

< Roederer» ChrorUque de cinquante jon/rs, p. 76. 



— 266 — 

hache ; et c'^tait, pour le maire, une plus strange 
facon de comprendre ses devoirs que d'avoir to- 
liri cette violation des droits constitutionnels de 
Louis XYI^ comme roi, et de ses droits domestiques, 
comme citoyen et oomme homme. La vanity de 
Petion fut plus grande que sa loyaut^; et ayant eu 
^videmment le d^savantoge avec le roi , aux Tuile- 
rieSy il prit ses mesures pour avoir Tavantage sur 
luiy dans le public. 

En consequence, il arrangea la sc^ne k sa mani^re ; 
et les joumaux r^volutionnaires publi^rent A peu 
pr^s dans les m^mes termes la conversation falsifi^e. 
Voici la version du Moniteur : Entretien de M, le 
maire de Paris avec le roiy le jeudi 21 juiriy huit 
heures du soivj en presence de deux officiers muni-^ 
cipaux et d* environ soixante personnes. 

(( Le roi : Eh bien ! monsieur le maire, le calme 
est-il r^tabli dans la capitale? » 

« Le maire : Sire, le peuple vous a fait des repre- 
sentations; il est tranquille et satisfait. » 

« Le roi : Avouez , monsieur, que la journ^e 
d'hier a m d*un bien grand scandale , et que la 
municipality n'a pas fait , pour le pouvoir, tout ce 
qu'elle aurait dtl faire. )) 

c( Le maire : Sire , la municipality a fait tout ce 
qu^elle a pu et dti faire. Elle mettra sa conduite au 
grand jour, et Topinion publique la jugera. » 

<( Le roi : Dites la nation enti^re. )> 



- 267 — 

a Le haihe : EUe ne craint pas plus le jugement 
de la nation enti^re. » 

Qc Le roi : Dans quelle situation se trouve aujour- 
d'hui la capitale? » ^ 

<c Le haire : Sire, tout est calme. » 

<( Le roi : Cela n'est pas vrai. » 

(c Le maire : Sire.... » 

« Le roi : Taisez-vous ! » 

c< Le haire : Le magistrat du peuple n'a pas k se 
taire quand il fait son devoir, et quMl a dit la v^rit^.)) 

« Le roi : La tranquillity de Paris repose sur votre 
responsabilit6. » 

a Le haire : Sire, la municipality.... » 

<c Le roi : C'est bon ! relirez-vous. » 

(( Le haire : Le municipality connalt ses devoirs, 
et n^attend pas, pour les remplir, qu'on les lui rap- 
pelle*. » 

La version du journal de Prudhomme, un pen 
plus courte, est peut-^tre un pen moins violente *'. 
Toutes pr^tent au roi des paroles injurieuses et ab- 
surdes, et donnent au maire un r6le de tribun de 
th^&tre propre k flatter et d. enbardir les faubourgs. 

« G*est unfailpositif, ditRoederer, que le roi n'a 
dit : TatseZ'VOus ! au maire, que parce que celui-ci 
lui avait coup^ la parole et parlait sans V^couter. 



* yoniiew du 27 juin 1792. 

* prudhomme, HevoluHona rfe Parifi,i. XTI, p. 570. 



— 268 — 

M. Petion n*a pas voulu que sa relation indiqu&t son 
impolitesse, et au contraire a trouv^ quelque int^r^t 
h faire parler le roi en maltre qui condamne sans 
Acouter. 

« M. Petion s'^tant retire, le*roi fut entour^ des 
personnes qui ^talent pr^sentes. La reine s'en d^ta- 
cha, vint k moi, qui me trou vais en arci^re du groupe, 
et s^avan^ant vers la porte d'entr^e du cabinet, elle 
me dit d'un air trfes-inquiet : <c Monsieur Rcederer, ne 
« trouvez-vous pas que le roi a iii bien vif ? )> Je r^- 
pondis que personne n'avait entendu sans soufPrir le 
maire de Paris s'obstiner k couper la parole au roi. 
— « Croyez-vouSy reprit la reine , que cela ne nuise 
a pas au roi ? — Je crois , madame j que personne ne 
<c doutera que le roi ne puisse se permettre de dire : 
« TaiseZ'-vous / d. un bomme qui parle sansl'^couter ^)) 



IV 



Petion avail deux motifs qui le guidaient dans la 
guerre sourde et haineuse quMl commen^ait contre 
Louis XYI : Tespoir de ramener ses amis triomphants 
au minist^re, et le d^sir d'^chapper au retour de 
Topinion publique, g^n^ralement r6volt6e des vio- 

• Rmderep, Chroniqt^ de cinquante jours, p. 78. 



— 269 — 

lences et des outrages commis contre la famille 
royale. 

Dans cette OBuvre d'iniquit^ , entreprise en com- 
man avee son parti , Petion avait pour auxiliaire 
cette boh^me pillarde et f^roce que les clubs avaient 
organis^Cy et qui traverse toute la Revolution y fai- 
santy avec le m^me z61e et pour les m^mes motifs, les 
afhires de tous les ambitieux et de tons les conspi- 
rateursy depuis Mirabeau jusqu^4 Babeuf. 

Les clubs et les soci^t^s populaires, dont le mot 
d'ordre variaii A. cbaque faction nouvelle, ccmsti- 
tuaient comme une administration officieuse plac^e 
& c6t4 de Tadministration officielle, la surveillant , 
la contr6lanty Tintimidanty en attendant de la rem^ 
placer, et montrant cent fois plus de nerf et de z61e, 
anim^ qu'elle ^tait par ces deux passions basses y 
qui ne s'^teignent jamais dans les coeurs oil elles 
s'allument : la jalousie et la convoitise. Petion et les 
Girondins avaient done A. leur disposition le moyen* 
de combattre et d'^touffer sous le nombre les mani- 
festations des directoires des d^partements favora- 
bles k Louis XYI : c^^tait dUnonder la tribune de 
TAssembl^e legislative d'adresses et de petitions in- 
cendiaires^ obtenues de tous c^t^s k I'aide de I'affi- 
liation des clubs. 

Jusqu'alorSy et pendant quelques ann^es encore , 
jusqu^i ce que Tartillerie de Bonaparte fit raison , 
au 13 vendemiaire, des janissaires de Paris , la cu- 



— 270 — 

pitale avait impost et imposera encore ses id^es, ses 
pr6jug6s, ses passions , 4 la France. II importait 
done au maintien des traditions r^volutionnaires de 
dooner, 4 Paris m^me, le signal du soul^vement de 
Fopinion contre Louis XYI : c'est pour cela que, le 
23 juin^ les Girondins r^pondirent d. la belle et noble 
proclamation de Louis XYI par Tadresse inf^me que 
voici 9 colport^e 4 la h^te et sign6e dans la nuit au 
faubourg Saint-Antoine : 

((Les hommes du 14 juillet, disaient les signa- 
taires de cette adresse, destin^e k T Assembl^e natio- 
nale, se Invent pour la seconde fois et viennent vous 
d^noncer un roi faussaire ^ indigne d'occuper plus 
longtemps le tr6ne. Nous demandons que le glaive 
frappe sa tSte I Si vous vous refusez H nos vceux, nas 
bras sont levis, et nous frapperons les traitres par- 
tout oil nous les trouverons, m^me parmi vous*. » 

G'^taient d^ailleurs les Girondins qui ^taient k la 
^6te de ce mouvement des faubourgs , ainsi que 
Roederer, procureur^syndic du d^partement de Pa- 
ris, en acquit la preuve et en fait, en ces termes, la 
declaration formelle : 

« Nous rectlmes en conseil g^n^ral , dit-il , Tavis 
certain et par 6crit que la faction se proposait de 
presenter, le dimanche suivant , k T Assemble, une 



* Le mot fauMoire se trouve dans la version de cette adresse 
conserv6e par Rcsderer. {Chromque de cinquante jours ^ p. 81.) 
s Moniteur du 24 juin 1792. 



— 271 — 

petition par laquelle on lui demanderait de retirer 
au roi le droit d'opposition ou le veto sur les d^crets 
de circonstance ; et, si la petition n'^tait pas accueil- 
lie, de se porter le lundi auz Tuileries. Le projet de 
petition ^tait joint & Tavis K » 

Ge qui montre combien le mal ^tait d^jk profond, 
et i quel point la nouvelle revolution qui se pr^pa- 
rait avait des complices dans 1' Assembl^e, c'est Tac- 
ctteil qui fut fait & ces graves communications du 
ministre de Fint^rieur. 

Un membre demande Pordre du jour. 

Bazire dit : a Ge qui a provoqu^ les troubles^ c'est 
la proclamation du roi, et je la d^nonce. » 

Saladin ajoute : a Les faits n'ont rien de pressant. 
Je ne serais pas dtonn^ qu^on vlnt k d^couvrir que 
le placard du faubourg Saint- An toine est Touvrage 
des factieuz. J^appelle factieux ceuz qui calomnient 
le penple. d 

Et Ton voit dans le Moniteur que ces paroles men-« 
tenses et mis^rablement r^volationnaires ^taient vive- 
ment applaudies parle c6td gauche de TAssembl^e *. 

Sans oser pr^cis^ment passer k Tordre du jour^ 
FAssembl^e renvoya ces communications k la com- 
mission des Douze ; mais le r^sultat fut k pen prds le 
m^me, car Muraire, son rapporteur^ d^clara que 
« les lois avaient remis aux autorit^s constitutes tous 

• 

i Rodderer, Chnmiqm d9 cinqttante jourSf p. 82. 
« Moniteur du 24 juin 1792. 



— ?72 — 

les moyens n^cessaires pour assurer Tordre et la 
tranquillity publique, et qu'il n*y avait pas lieu de 
prendre de nouvelles mesures legislatives'. » 

Chaque jour rendit plus ^vidente cette complicity 
de r Assembl^e dans les projets patents et hautement 
annonc^s des Girondins. 

A la stance du 23 , M. Terrier de Monciel^ mi- 
nistre de I'intirieur rendait compte k TAssembl^ 
de r^tat inqui^tant des esprits^ et des manoeuvres 
qui pr^paraient une nouvelle insurrection. Delfau, 
depute de la Dordogne j lut une leitre de Petion, 
qui se terminait ainsi : 

c( Les troubles ne pourraient 6tre excites que par 
Texag^ration des mesures de precaution qu'on afPecte 
de prendre. EUes ne sont, pour ainsi dire^ qu'un 
tocsin d^alarme. Annoncer ainsi le p^ril^ lorsqu'il 
n'existe pas, c'est le faire naitre, c^est agiter inutile- 
ment les esprits^ fatiguer la garde nationale et faire 
croire que Paris est dans un etat de crise. Ces alertes 
sans objet me paraissent tr^s-dangereuses'. » 

Paroles honteuses d^un magistrat qui faisaitservir 
Tautorite attach^e k son caract^re k tromper la con- 
fiance du pays^ et qui etait lui-meme^ dans les fau- 
bourgs, Tartisan des ^meutes dont il se moquait au 
sein de I'Assembiee. Petion ne d^mentit, en effet, 



•1 Moniteur du 25 juin 1792. 

* Moniteur du 27 juin 1792. — Le Moniteur nomine k tort Dufaulx 
le depute qui lut la lettre de Petion. 



- 273 - 

jamais cette r^v^lation de Robespierre : a Je con- 
seillai k Ghabot de se rendre au faubourg Saint- Au- 
toine, pour ^clairer les p^titionnaires. U harangua 
le peuple assemble dans T^glise des Quinze-Vingts ; 
il ^tait trop tard ; et son pr6ne civique ^choua contre 
ces motSy qui furent prononc^s en presence de trois 
mille individus : Nous sommes sArs de Petion, Petion 
le veut , Petion est pour nous. . . . Quoique I'insur- 
rection Mt hautement annonc^e depuis huit jours, 
quoique les ^missaires des intrigues qui vous entou- 
raient courussent publiquement les faubourgs, vous 
ne fltes rien pour la pr^venir ^ » ' 

D'ailleurSy il n'y avait qu^une Assembl^e profon- 
diment conspiratricey sAre de la complicity du maire 
et de la municipality de Paris, qui ptit faire accueil 
aux discours afEreux et aux adresses abominables des 
dubistes. 



L'adresse officielle et en forme du faubourg Saint- 
Antoine se produisit h la stance du 24. Elle ^tait 
apportte par une deputation nombreuse, et elle fut 
lae par une c^l^brit^ r^volutionnaire du faubourg, 
connue sous le nom du Brave Goncbon. 

Le Brave Goncbon ^tait une esp^ce de bel esprit 

* Robespierre, Lettret a se$ commetiarUs, n. 7, p. 314, 315. 

18 



— 274 — 

de taveme^ & la grosse voix, grand chanteur de 
chansons patriotiques, et qui s'^tait fiait Torateur du 
faubourg Saint- Antoine^ comme Palloi s'en ^tait fiait 
rarchitecte, et Santerre le g^n^ral. Les Girondins 
s'^taient empar^s de Gonchon, et c'^tait par lui 
qu'ils avaient Thabitude de faire lire les adresses 
populaires k la barre de T Assembl^e. Le parti avait 
pour ce Stentor orateur les plus grands ^gards ; et 
Condorcet lui adressa, le 19 d^cembre 1792, une 
longue lettre philosophique, sur Fart de rendre les 
peuples heureux^. 

La lev^e desscelUs mis, le 2 avril 1793, sur les 
papiers de Roland, compromit fort le patriotisme et 
la vertu du Brave Gonchon, car les commissaires de 
la Convention trouv6rent, dans ces papiers, le tarif 
de son Eloquence. 

a Nous avons vu, disait Camille Desmoulins, an 
mois de mai, combien les comptes de Roland sont 
infid^les, puisqu'il ne portait que 1,200 livres k Tar- 
ticle des d^penses secretes, ce qui lui valut alors tant 
de battements de mains ; et la note seule de ce qu'il 
en a ooilt^ pour circonscrire Gonchon, et lui faire lire 
une des deux petitions du faubourg Saint-Antoine, 
cette note seule excdde deux mille francs*. i> 

Cette d^couverte fut grave, car le Brave Gonchon 



1 MonUew du 21 d^cembre 792. 

s Camille Desmoulins, Fragments d'une hisMre seoretB dslaRr- 
volutiont p. 55. 



— 275 — 

fiit arr^t^ apr^s le 31 mai, comme compromis dans 
la conspiration des Girondins. Toutefois, sa position 
au faubourg Saint-Antoine lui avait valu des m^na- 
gementSy car il avait obtenu de sortir sur parole, et 
de rester chez lui sous la garde d'un gendarme ; et 
ce gendarme portait m^me la condescendance jus- 
qu'& Taccompagner en ville pour ses afTaires. C'est 
du moins ce qui r^sulte d'une d^nonciation faite 
centre lui, en ces termes, au club des Jacobins, le 
21 septembre suivant : 

« Yous connaissez tons, dit un orateur, le ci-de- 
vant patriote Gonchon, orateur Rolandis^ et payd 
par le parti Brissotin pour d^lirer en sa faveur. II a 
itA arr^t^ et mis en prison, mais rel&^h^ ensuite sur 
sa parole, et, dans ce moment, Gonchon se prom^ne, 
jouissant comme un Monsieur, de tons les privileges 
qa'on avait coutume de leur prodiguer, suivi d'un 
gendarme qui, pour ne pas dishonorer M. Gonchon, 
est en habit bourgeois. » 

Le Brave Gonchon en ^tait d'ailleurs arrive k avoir 
de lui la plus strange id^, k en juger par la suite 
du rdcit de Forateur des Jacobins. «. 

a Un de mes fr^res, ajoute-t-il, soldat au 102* re- 
giment, disait k Gonchon, que nous avions rencon- 
tre ensemble : « Comment se fait-il que vous soyez 
arrete ? — Pitt et Gobourg , r^pondit-il , ont mis ma 
tete k prix, et quelque patriote egar^ pourrait bien 
les servir, en assassinant Torateur des patriotes. — 



- 276 — 

Mais, coDtinua mon fr^re, comment^ Gonchon, vous 
qui connaissez. les lois, souffrez-vous qu'un gen- 
darme y v^tu en bourgeois , vous accompagne , car 
vous savezque la loi s'y oppose formellement? — 
Chesty r^pondit-il y qu'il faut que ceci demeure ea- 
ch^ ; car si le peuple voyait son orateur arr^ti , il 
pourrait se porter k des extr^mit^s qu*il £aui ^viter 
avecsoin^» 

£chapp^ heureusement au sort de ses anciens pa- 
trons , gr^Lce k une assez bonne dose de jacobinisme, 
qu'il 6ta]ait etexploitait avec soin, le Brave Gon- 
chon devint plus tard un thermidorien furieux ; et 
on le retrouve k la stance de la Convention du 20 
frimaire an III, — 10 d^cembre 1794^ — d^clamant 
avec sa chaleur ordinaire un discours d'emprunt 
dans lequel y avec force imprecations contre les ty^ 
rans de Tancien Comity de Salut public, il demande 
une pension pour les enfants de son fr&re, mort de 
peur h Nantes, sous la domination de Carrier *. 

Tel etait le personnage qui vint, le 25 juin, lire 
Fadresse du faubourg Saint-Antoine, dict^e par les 
Girondins. 

« L^gislateurs^ dit Gonchon, Ton menace de pour- 
suivre les auteurs du rassemblement qui a eu lieu 
mercredi. Nous venous les d<^.noncer et les offrir & la 



^ MonU$w du 27 septembre 1793, Stance du club des Jaco- 
bins. 
* MonUewr du 13 decembre 1794. 



— 277 — 

vengeance des malveillants ^ C'estnous, c*est nous, 
pdres de famille^ citoyens^ soldats, vainqueurs de la 
Bastille ; c^est nous qui, fatigues de tant de complots, 
des outrages faits.& la nation et au Corps l^gislatif, 
de la division que les hommes perjBdes semaient en- 
tre les deux pouvoirs ; c'est nous qui, voyant Tinci- 
visme lever depuis quelques jours un front auda- 
cieuXy avons rassembl6 tous les hommes du 14 juil- 
let pour renouveler un pacte d'alliance ; c'est nous 
qui avons d^sir^ Tbonneur de d^filer devant vous, 
comme tant d'autres bataillons , pour vous rendre 
t^moins de Tharmonie qui r^gnait entre les amis de 
r^galit^ ; c'est nous qui, indign^s du renvoi des mi- 
nistres patriotes, des bassesses et des perfidies de la 
cour, des entraves mises aux travaux des Corps 1^ 
gislatifs y avons voulu presenter au roi le spectacle 
de vingt mille bras arm^s pour la defense de I'As- 
sembl^e nationale ; c'est nous qu'on a outrages, ca- 
lomni^Sy insult^s ; c'est nous que les valets de la cour 
ont voulu porter aux derniers exc^s, en nous traitant 
de brigands et de s^ditieux... 

<c Nos crimes envers la tyrannic sont nombreux. 
Lorsque les janissaires de YersaiUes oblig^rent vos 
pr6d6cesseurs k se r^fugier dans un jeu de paume , 
nous encouragions T Assembl^e nationale y nous lui 



< Ces deux phrases manquent au discours de Gonchon, dans 
]e MonUetiTj qui le commence k la phrase suWante, et lui 6ie 
ainsi toute esp^ce de sens.— Vojez le Moniteur d\x 26 juin 1792. 



— 278 — 

faisioDs un rempart de notre corps;... lorsque le d6- 
mon de la cour ^tendait un cr^pe funibre sur la ca- 
pitale, nous forgions des piques , nous rappelions 
les soldats k leurs devoirs de citoyenSy nous renver- 
sions la Bastille, . . . et alors aussi , l^gislateurs , nous 
violions les lois ! et alors aussi, nous r^sistions k la 
volont^ d'un roi I Yoil^ nos crimes. 

a Caches dans les antichambres de Versailles , 
lorsque la hache populaire brisait en Eclats le tr6ne 
du despotisme, les ennemis de la liberty (les Consti- 
tuants) ne sortirent de leur repaire que lorsquMls 
virent leur idole renvers^e ; lis formdrent le projet 
de partager les d^pouilles de Faristocratie. Notre 
insurrection f ut alors le plus saint des devoirs , le 
supplice des valets du despotisme un tyrannicide 
digne d'^loges , le peuple des faubourgs une famille 
deh^rosS » 

Ge d^jB adress^ k Tautorit^ royale, agissant dans 
sa sphere constitutionnelle , ces outrages prodigu^ 
au roi, cette apologie audacieuse de la r^volte et de 
Tassassinat, ce texte d'une adresse de cabaret, oil les 
partisans de la Constitution sont trait^s de vils sci^ 
IdratSy oil Louis XYI est pr^sent^ comme la cause 
unique de tons les maux de la France ; — on com- 
prendrait encore tout cela, ces insultes, ces menaces, 
dans Texaltation fi^vreuse d'un club ; mais ce qui 

^ 1 Prudhomme, RivoluHom dePans, t. XII, p. 573, 674. 



- 279 — 

passe la raison , c'est que de telles choses aient ^t^ 
dites au sein d*une Assembl^e riguli^re , c'est que 
oette Assembl^e les ait non-seulement 6coat6es et ap- 
plaadiesy mais envoy ^es solennellement, officielle- 
ment, en son nom, aux qoatre-vingt-trois d^parte- 
ments ^ ! 

Apr&s de tels exemples, donnas & Paris , par Tun 
des pouvoirs publics^ qui pouvait arr^ter d^sormais 
les r^volutionnaires des provinces? Quelle jacobi- 
ni^re de village pouvait craindre d'aller plus loin 
que Gonchon? 



VI 



G^est vers le 26 juin que commenc^rent d'arriver 
les adresses des demagogues des d^partements, sol- 
licit^ et transmisea^par rinterm^diaire des soci^t^s 
affili^es des Jacobins. EUes ^talent toutes odieuses ; 
quelques-tmes ^talent atroces. 

« Louis XYI, disait une adresse de Grenoble, 
Louis XYI a renvoy^ trois ministres patriotes. L6- 
gislateurs, le peuple est souverain. Si Louis XVI ne 
?eut pas Mre un avec la nation, la nation va se lever 
tout enti&re ; et, la Constitution k la main, eUe s'^ - 

« MonUe%ir da 26 jain 1793. 



— 280 — 

er iera : Louis XYI, roi des Fran^ais, est d^cbu de 
la couronne (les tribunes et une partie de T Assem- 
bl^e applaudissent] ^ i> 

« La Constitution est en danger, disaient des ci- 
toyens de Lyon. Les factieux entourent le tr6ne, et 
celui que la nation y a plac^ s^abandonne & leurs 
criminelles suggestions. Pr^venez, par une grande 
mesure, une insurrection que votre indifference ren- 
drait legitime. Ne vous jBez pas aux paroles d'un roi 
qui vous trompe. 

a Louis XYI ne veut pas la Constitution, puisquMl 
protege les monstres qui Tattaquent, puisqii'il ren- 
voie les ministres qui la font marcher, puisquMl 
frappe de nullity les d^crets qui la servent. Cet 
hommey pour qui la nation a iant fait, qui engloutit 
dans de vaines dissipations le fruit des sueurs de 
quatre ou cinq d^partements; cet homme qui a iui 
lA<)hement son poste, a-t-il sit6t oubli^ lag^n^rosit^ 
de la nation, peut-il diriger encore les mouvements 
de nos armies ? Encore quelques jours dUndulgenoe, 
et la liberty n*est plus*. » 

Enfin, une adresse des citoyens de Laval, d^par- 
tement de la Mayenne, demandait un d^cret d'accn- 
sation contre la reine '. 

Que ces adresses fussent I'oBuvre du comity central 



» MorUteur du !28 jain 1792. 
« MonUeur du 29 juin 1792. 
s Ihid. 



— 281 — 

des Jacobins de Paris, qui les faisait voter k Paide 
des soci^t^s affili^es des provinces, c^est ce qui ne 
pouvait faire pour personne Tobjet d'aucun doute. 
Sur ce que des d^put^s de la droite en avaient fait 
I'observation, & la s^nce du 27, Lamarque se con- 
tenta de r^pondre : <c Tentends ces Messieurs dire 
que ces adresses sont faites sur un moule fabriqu^ 
aux Jacobins ; eh bien ! je r^ponds & ces Messieurs 
quails n'ont qu'& faire un moule aussi ; il sera d^chir^ 
et brills dans tons les d^partements ^ » 

Uadresse de Grenoble bUmait, en termes trfts- 
amers/ le refus de Louis XYI de sanctionner le d^- 
cret sur les pr6tres inserment^s et le d^cret sur le 
camp de* vingt mille hommes, ainsi que le renvoi 
des ministres patrioteSy et cette adresse portait la 
date du 19 juin. Or, le renvoi des ministres ^tait 
du 13, et le refus officiel de la sanction du 18; sur 
quoi Tronchon, d^put^de POise, fit c^tte observation 
fort sens^e : <c II est bien ^tonnant qu'on se plaigne 
k Grenoble, le 19, d'un refus de sanction, dont la 
date n'estque dul8*. x> L'Assembl^e, qui connais- 
sait la source de ces adresses, refusa d'etre ^clair^e. 



1 Monitewr du 99 jum 1792. 

• Monitewr du 28 juin 1792. — On pent appr^cier le temps n^- 
cessaire h I'administration des posies pour faire, en 1792,1a route 
de Grenoble, et op^rer le retour, en consid^rant que le S9rv%9e 
g^niral de$ mesaageries royalea mettait six jours pour faire la route 
de Paris k Bordeaux, et cinq jours pour faire la route de Paris 
k Ljon, en ^t^; et qu*il mettait six jours pour faire la route de 
Paris k Tours, en hiyer. {Almanack royal de 1789, p. 696.) 



— 282 — 

et elle passa k Tordre du jour^ sur la motion de 
Garnot-Feuillens . 

Les joumaux royalistes d^voilaieDt d'ailleurs les 
moyens employes par les Jacobins pour soulever et 
pour exploiter Topinion des provinces. <c La secte 
des Jacobins, disait le Journal des Feuillants^ quel- 
que temps avant le 10 aoM, distribue son or, ses li- 
belles et ses poignards, pour exciter une insurrec^ 
tion g^n^rale. Elle vient d'envoyer dans les d^par- 
tements m^ridionaux des courriers pour annoncer 
que Paris 4tait livr^ aux borreurs de la guerre ci- 
vile, etque le sang despatriotes coulait sous le glaive 
des bourreaux. Ces sc^l^rats veulent faire venir 
dans la capitale tons les brigands qui infestent le 
royaume^ » C'est ainsi, en effet, que fut pr6par^ 
Torganisation des F^^r^s, qui arrivdrent ^ Paris 
de toutes parts , vers la fin de juillet, et qui ex6cu- 
t^rent le coup de main sanglant du lOaoAt. 

La lutte ^tait engag^e, comme on voit, non-seule- 
ment entre les Girondins et le roi, mais encore entre 
les Girondins et les anciens r^volutionnaires, qui 
avaient fait la revolution de 1789, etqui se trou- 
vaient devenus les aristocrates de 1792. II ^tait Evi- 
dent, pour les moins clairvoyants, que le p^ril de la 
Constitution ^tait commun k tons les bommes qui^ 
ifiepuis trois anuses, sMtaient partag6 le pouvoir et 

* Momiewr du %i avril 1793, Disc, de Gonchon, qui cite le 
JoumaX des FemHants, 



— 283 - 

les inflaenceSy et qu'elle De pouvait pas tomber, sans 
entralner dans sa ruine le parti des ambitieux et 
des impnidents qui Pavaient faite et ezploit^e. 

De tous ces bommes, qu'une nouvelle revolution 
venait mettre, k lent tour^ en question et en p^ril, 
aucun ne se trouvait aussi profond^ment engage 
dans le d^bat que La Fayette ; aussi Fopinion publi- 
que fuVelle jet^e dans I'attente d'une lutte ^clatante 
et d^sesper^e^ lorsque M. de Girardin, president de 
FAssembl^e legislative, fit inopinement I'annonce 
suivante, k la stance du 28 juin : 

a II vient de m'^tre remis une lettre ainsi con^ue : 

a Monsieur le president, j*ai I'honneur de vous 

« prier de demander k F Assembl^e la permission de 

« paraltre k sa barre pour lui offrir Tbommage de 

<K mon respect. 

<( SignS : La Fayette. » 

a L'Assembiee, ajoute le MoniteuTy decide qne 
M. La Fayette sera admis. 

« M. La Fayette parait k la barre. — Une partie de 
FAssembiee et des tribunes applaudissent ^ » 

lyoii venait La Fayette, et quel dessein Famenait 
subitement k la barre de FAssembl^e? 

1 Moniteu/r du 29 jain 1793 . 



LIVRE SEPTIEME 



INTERVENTION ET FUITE DE LA FATETTE. 



Siiuation , prdc^dents et caract^re de La Fajette.^ Sa vanity 
et sa faiblesse. — Motifs de son arriv^e k Paris. — Plan pour 
sauver le roi.— Lettre de La Fayette k I'Assembl^e, ^crite du 
camp de Maubeuge. — Contraste de set actes et de son Ian- 
gage. — Son discours k la barre. — Situation ou il trouvaittles 
esprits. — ' Adresses des d^partements. — Les Girondins atta- 
quent La Fajette. — Sortie violente de GuadeU — Hesitation 
du roi. — Ses motifs. — R^sultat funeste de la d-marche de 
La Fajette. — £Ue groupe tous les ennemis du roi et hAte la 
chute du tr6ne. — La Fayette quitte Paris. 



G'^tait un ^traoge spectacle de voir La Fayette 
arriver de son camp de Maubeuge, F^p^e k la maiD^ 
pour combattre le parti de la Gironde. Si quelque 
coup de la fortune avait voulu que La Fayette n'ar- 
riv&t des ^tats-Unis qu^en 1792, il eM certainement 
^t^ Girondin. 

Jamais, en effet, personne ne repr^senta mieux et 
ne r^uma plus compUtement que La Fayette la po- 
litique & deux faces et Tambition i deux fins, aidant 
la revolution qui les aide, combattant la revolution 



— M6 - 

qui les combat^ applaudissant h la prise de la Bas- 
tille qui les porte au pouvoir, maudissant la prise 
des Tuileries qui les en chasse, toujours prates 4 
sontenir, selon leurs int^r^ts, la monarchie ou la 
r^pnhlique, trouvant criminel que d'autres fassent 
le 20 juiu, apr^s avoir fait elles-m^mes le 6 octobre, 
n'ayant pas assez de colore et assez d'horreur pour 
Maillard et pour les massacres ex^cut^ dans les pri- 
sons de Paris y en septembre 1792^ apr^ avoir vot£ 
Tamnistie de Jourdan-Coupe-T^te, et des massacres 
ex^cut^s dans les prisons d'Avignon^en octobre 1791 . 

Apr^s deux ann^es d'une position toute-puissante, 
acquise par la d^loyaut^ et par r^meute, conserv^e 
au prix de vingt capitulations honteuses accord^es ^ 
la basse popularity et ^ la peur. La Fayette s'^tait 
retir^ dans ses terres^ k Saint-Pour^ain, en Auvergne^ 
au mois d'octobre 1791 ^ abandoni^ de la favour pu- 
blique ^ dont il avait ^t^ Tidole , bal et m^pris^ des 
r^volutionnaireSy dont il avait ^t^ le chef. 

II s^^tait rendu, le 8 octobre, k Tassemblde g^n^- 
rale de la Commune de Paris, dont il avait ^t^ trois 
ans le maltre, et il y avait donn^ lecture d'un dis- 
cours d^adieu, qui ^tait, comme tout ce qu^il faisait, 
une apologie de sa personne et de sa vie. cc Dans la 
crainte, dit Prudhomme, d'etre d^figur6 par les ta- 
chygraphes attaches k ses pas, il a pris soin d'en d^- 
livrer lui-m6me bon nombre de copies ; et en effet ce 
morceau est trop curieux, pour n'6tre point transmis 



— 287 — 

aux races futures, dans toute son int^grit^ ^ » On a 
Yu Petion placarder ses verius ; La Fayette impri- 
mait les siennes. Ge discours ^tait signi La Fayette; 
sur quoi les journalistes demagogues lui reprochaient 
de ne pas ex^cuter le d^cret contre les noms de sei- 
gneurie, qu'il avait contribu^ k faire rendre, et de 
ne point s'appeler Motier^ comme Mathieu de Mont- 
morency s'appelait Bouchard*. 

La Fayette partit de Paris le 9 octobre 1791, 
combie par la Commune de Paris, qui lui d^cerna 
line ^p^e d^or et une m^daille , sans compter son 
buste, dont elle avait depuis longtemps orn^ le lieu 
de ses s^nces '• . 

Les ^p^es honorifiques i^taient une mode de ce 
temps ; et 1' Assembl^e legislative en avait d^j^ d^- 
ceme une, avec trente mille francs, au maitre de 
poste Drouet, qui arr^ta Louis XYI k Yarennes *. II 
n'y eut pas jusqu'd. Robespierre que Tid^e d'un sabre 
de parade ne tent&t, et il se le d^cerna lui-m^me, 
pour n'en devoir la faveur k personne. II etait om^ 
de nacre et d'or, et c'etait le peintre David qui en 
avait fait les dessins ". 

1 Pnidhomme, Revolutions de Paris, t. X, p. 50. 

« Idid., t. X, p. 59. 

»iWd., t-X, p. 60. 

* Monitewr du 19 aodt 1791. 

» Le Monitew du 14 thermidor an III,— 1" aodt 1795,— s'ex- 
prime ainsi sur le sabre de Robespierre : 

« Lemoine pr^sente le sabre qae Robespierre avait fait faire 
pour lui, sur les dessins de David. Ce roi des sans-culottes, qui 
pr^chait sans cesse la simplicity, aimait cependant le faste au- 



— 288 — 

Les moDuments consacr^s par la G>Qiinune de 
Paris k la gloire de La Fayette furent de bien courte 
dur^e. Sod buste fut bris^, au milieu des impreca- 
tions populaireSy le 10 aodt 1792^ avec ceux de Bailly, 
de Necker et de Louis XYI, comme si la Providence 
avait voulu donner au malheureux roi la consolation 
de voir tomber avec lui les intrigants qui avaient 
mine son tr6ne ; et sa m6daille fut, par arrets de la 
Commune, bris^e sur le plancher de la guillotine par 
la main du bourreau ^ Le d61ire de la haine conlre 
La Fayette inspira m^me k la Commune du 10 aoiii 
un acte digne des empereurs les plus extravagants 
de la dynastie syrienne. Tous ceux qui avaient pr^t^ 
serment k Tancien commandant de la garde natio- 
nale de Paris furent declares incapables doccuper 
des fonctions publiques '. 



II 



Deux raisonSy Tune qu'il disait, I'autre qu'on devi- 
naity avaient determine La Fayette k se retirer dans 
ses terresy au mois d'octobre 1791. 

D^abord , il 6tait bien aise de ressembler k 

taut que personne. Ce sabre est tout brillant d'or et de Dacre; 
on lit Bur la ceinture : Liberte, egaliU. » 

1 Procbs-verbauz de la Commune de Paris, du 10 et du 17 
aoAt 1792. 

* Proces-verbal do la Commune de Paris, du 17 aoiil 1792. 



— 289 — 

Washington en qnelque chose ; et il y aurait eu, en 
effety une certaine grandeur d rentrer dans la vie pri- 
yiey aprfts trois ann^es d'une magistrature immense^ 
si, en prenant la route des champs, La Fayette avait 
pa se dire qu'il avait accompli une oeuvre politique, 
et si, au lieu d^^tre close et accomplie, la Revolution 
n^avait pas, en ce moment m6me, repris sa course, 
plus violente et plus ^cbevel^e que jamais. 

Mais, ind^pendamment de la demagogic qui le 
d^bordait, La Fayette s'en allait dans ses terres, 
parce que son s^jour k Paris n'^tait plus possible, en 
butte qu'il y eid 6i6 aux attaques inces^ntes d'une 
presse d^chaln^e. Ce n'^tait pas lui qui quittait le 
pouvoir, c'^tait le pouvoir qui le quittait; car la 
nouvelle organisation de la garde nationale de Paris 
supprimait la place de commandant g^n^ral, et attri- 
buait le commandement tour d tour, et pendant un 
mois, aux chefs des quatre legions. D^s que La Fayette 
ne pouvait plus Mre le maitre, sa situation et son or- 
gueii lui imposaient I'obligation de n*6tre plus rien. 

II y parut bien au mois de novembre suivant. On 
fit, conform^ment d la Constitution, T^lection du 
nouveau maire de Paris. Les amis de La Fayette le 
porter eut comme candidat k la mairie, et il accourut 
k Paris, incognito^ pour le jour solennel, qui <itait 
le 17 novembre; mais sa d^con venue fut immense, 
car il n'obtint que trois mille voix. Petion, son vain- 
queur, n'en eut lui-m^me que neuf mille; car, mal- 

19 



— 290 — 

gri les excitations des clubs et de la presse, la popu- 
lation de Paris tenait si peu & exercer les droits 
^lectoraux qu^on lui avait donnas, que, sur detcx 
cent mille ^lecteurs inscrits, il ne s'en pr^nta que 
d(mze mille au scrutin ^ 

Ge fut \k n^anmoins T^lection la plus nombreuse 
de toute la Revolution : car, & partir de ce moment, 
les autorit^s de Paris furent toujours nomm^s par 
une poign^e d^intrigants, lorsqu^elles ne prirent pas, 
comme le 10 aotit et le 31 mai, le parti beaucoup 
plus simple de se nommer elles-m6mes. 

Les pr^paratifis de guerre offensive, pour le prin- 
temps de 1792, firent sortir La Fayette de saretraite. 
Sur les trois armies destinies k agir dans le nord, le 
roi lui donna, au mois de d^cembre, le commande- 
ment de celle du centre ; et il vint, le 24 d^cembre, 
k la barre de T Assemblde, pour la remercier d'avoir 
sanctionn^ le choix de Louis XYL 

II y avait encore k cette ^poque, dans le coeur des 
anciens gardes nationaux de Paris, un reste du vieil 
enthousiasme de 1789 pour le h^ros de la premiere 
f^^ration. Les nouveaux Jacobins, contre lesquels 
cet enthousiasme pouvait 6tre tournd, s'en mon- 
traient profond^ment inquiets, tout en affectant de 
le trouver surann^ et ridicule. 

c( Pourquoi, dimanche, dte les six heuresdu matin, 

< Pnidhomme, R4volation$ dePtms^ t. X» p. 39] , 292. 



— 291 — 

battre un triple rappel dans tous les quartiers de la 
yille? demandait Prudhomme; pourquoi r^veiller 
en sursaut tous les citoyens, et les faire courir k leurs 
anneSy comme si rennemi etit 6i6 aux barri&res? 
pourquoi cette file de balonnettes, depuis le faubourg 
Saint-Germain j usque bien par del4 les demidres 
maisons du faubourg Saint-Martin? On ^tait instruit 
la veille, par les papiers du soir, de I'apparition mo- 
mentante de M. de La Fayette et de Taccueil qu'il 
avait.re9Uy tant 4 TAssembl^e nationale qu'4 la mai- 
son de ville.... Le bruit inattendu du tambour ar- 
rache chacun de son lit. U n^y eut que les idolA^tres 
qui ne murmurirent pas de ce brusque r^veil, quand 
on apprit qu'il ne s'agissait que de se trouver en 
armes sur le passage de M. de La Fayette^ qui ne 
partait plus qu'au grand jour. Quels seront done les 
honneurs qu'on lui rendra, si, dans six mois^ il re- 
vient vainqueur, tralnant & sa suite son cousin 
Bouill6*?» 



III 



L'arm^e dont La Fayette allait prendre le com* 
mandement n'^tait point, par elle-m^me, tr^s-consi- 
d^rable. « La Fayette, dit Dumouriez, commandant 

^ Prudhommei Revolutions de Paris, t. X, p. 587. 



— 292 — 

de Farm^e du cenlrey ne pouvait guire disposer de 
plusde vingt k vingt-cinq mille booames, parce qu'il 
^tait oblige de s'^loigner davantage de ses places, ei 
que, par cons^quenty il devait y laisser des garnisons 
plus fortes ^ » 

Cependanty soit caractere, soit calcul, soik prestige 
ancien, La Fayette s'^tait fiait, au printemps, une po- 
sition considerable y avec cette petite arm^e; et lui, 
qui avait eu, trois ann^es durant, la France dans sa 
main, sans avoir su faire autre chose que la d^sorga- 
niser et la ruiner, il se prit k r^ver de nouveau le 
pouvoir et les combinaisons politiques. 

a La Fayette, dit Dumouriez, plus jeune, plus am- 
bitieux que Rochambeau, s'^tait fait aimer de son 
arm^e, qui 6tait mieux tenue. II cachait alors I'opi- 
nion qu'ila prononc^e depuis contre la declaration 
de guerre ; il y voyait une grande carri^re, et un 
r6ie brillant k jouer, qui le conduisait naturellement 
k la dictature. Ses nombreux partisans et les Feuil- 
lants qui le portaient en avant, ne cachaient pas ses 
vues ambitieuses. De leur execution seraient r^sult^s 
le renvoi de TAssembiee, le retour des constitution- 
nels et le nouveau syst^me des deux Chambres, mais 
ce changement ne pouvait pas s'executer sans le se- 
cours de I'armee, et ces grands projets etaient con- 
traries par la guerre exterieure *. » 

1 Dumouriez, Memoirts, t. II, p. 228. 
« Ibid., t. II, p. 235. 



— 293 — 

II serait superflu d'examiner en eux-m^mes des 
projets qui n'eurent pas la force et le temps d'^clore ; 
de rechercher jusqu'^ quel point les r^volutionnaires 
du jeu de paume, les allies des ^meutiers et des 
clubs^ qui avaient beaucoup moins r^form^ le pays 
qu'ils ne Favaient boulevers^, auraient 616 en 1 792, 
des hommes d'Etat plus pratiques et plus senses 
qu'en 1789, et si les auteurs d^clamatoires et athdes 
de la Declaration des Droits de rhomme et de la 
Constitution civile du clerg^, auraient eu le pouvoir, 
on seulement la volont^, de d^truire les doctrines 
subversives et insens^es qu'ils avaient r^pandues : le 
caract^re bien connu de La Fayette ne pouvait 
laisser & aucun homme s^rieux Pespoir fond^ d'un 
succte. 

a La Fayette, disait Dumouriez dans la premiere 
edition de ses MAnoireSy publics en 1797, s'est tou- 
jours montre ind^cis, versatile et plus fin que fort, 
lorsqu'il avait jou^ le premier r6le dans les trois pre- 
mieres ann^es de la Revolution ; il avait de Pesprit 
et des connaissances, mais il manquait de ce genie 
qui entralne les hommes ; et quelle que iiit son 
ambition , la nature Tavait condamne A. la medio- 
crity *. » 

Cependant les anciens meneurs de TAssembiee 
constituante, les premiers revolutionnaires^ les plus 

t Dumouriez, Memoires, i. II, p. 226. 



— 294 - 

coupables, ceux qui, au m^pris du voeu unanime des 
^lecteurs de 1 789^ ecrit et sign^ dans des cahiers so- 
leDnellement r^dig^s, avaient non pas am^lior^, 
niais brutalement aboli les institutions tradition- 
nelles et nationales de la France , non pas aid^ et 
conseill^ , mais d^pouill^ et d^consid^r^ la monar- 
chies et qui, aprfes avoir d^daigneusement ^cartd les 
instructions de leurs commettants, avaient appel4 la 
populace de Paris k leur aide pour Taccomplissement 
de leur oeuvre, ces ambitieux d^^us dans leurs plans 
et chassis par Fanarchie quails avaient dtehaln^e , 
complotaient s^rieusement avec La Fayette de r^ta- 
blir la plupart des principes quHls avaient d^truits, 
et de relever la royaut^ qu'ils avaient opprim^e et 
avilie. 

« Depuis la fin de mars 1792, dit Bertrand de 
MoUeville, les yeux de M. de La Fayette sembl^rent 
s'ouvrir et reconnaltre ses erreurs. Sa pr^sente situa- 
tion et les malheurs de sa famille ne me permettent 
pas d'employer une expression plus s^v^re. Les af- 
freux progrfts de la Revolution Talarmdrent, et il 
parut sinc^rement determine & tout tenter pour sau- 
ver le roi et sa famille. 

« Quoiqu'il Mt loin de poss^der la fermet^ n^ces- 
saire au succ^s d'une pareille entreprise , il aurait 
peut-6tre r^ussi sans Fextr^me aversion de Leurs 
Majest^s pour les mesures vigoureuses et leur repu- 
gnance k contracter une obligation si importante 



— 295 — 

V1S-&-V1S d'un homme qu'elles avaient si longtemps 
consid^rd comme leur ennemi ^ » 

Chose strange, cessoi-disantphilosophesde 1789, 
qui avaient mis tant d'achamement k d^truire Tau- 
torit4 du pouvoir central, r^gulateur et h^r^ditaire 
de la monarchie, et qui Tavaient remplacd par des 
billeves^es m^taphysiques et ampoul^es, avaient fini 
par s^apercevoir, k leurs d^pens , qu'en supprimaht 
I'autoritd royale, ils avaient 6t^ k la soci^t^ et s^6- 
talent 6t^ k eux-m^mes toutes les garanties d'ordre, 
de s^curit^ et de propri^t^, si bien quMls revenaient 
maintenant k Louis XYI, dans leur int^r^t bien plus 
que dans le sien, convaincus par Texp^rienee qu*ils 
seraient d^sormais sauv^s ou perdus avec le tr6ne. 



IV 



G'^tait par M. de Lally-Tolendal , revenu d'An- 
gleterre, par M. de Clermont-Tonnerre et par Ma- 
louety que ces projets s'6laboraient ; et ce fut Ber- 
trand de MoUeville, fort avant dans la confiance de 
Louis XVI, qui en recut la confidence officielle, et 
qui se chargea d'en transmeitre Texposition au roi. 

a Vers le commencement de juin, dit Bertrand de 

* Bertrand de Molleville, Mimoires, t. II, p. 3S6, 987. 



— 296 — 

Molleville, je rencontrai un jour, chez M. de Moat- 
morin, M. de Lally-Tolendal, r^cemment arrive 
d^Angleterre. 11 m'invita k faire un tour de jardin, 
et nous eilmes ensemble la conversation suivante : 

a Monsieur, quoique la France ne soit plus ma 
patrie, et que j'appartienne aujourd'hui & I'Angle- 
terre, je conserverai jusqu'au dernier soupir mon vif 
attachement pour la personne de Louis XVI, mon 
respect pour ses vertus, et ma reconnaissance des 
bont^s dont il m'a combl^. 

« Je consid^rerai le jour od je pourrai contribuer 
k sa sdret^ comme le plus heureux de ma vie. Tel 
est le motif qui m'a conduit en France. Mon voyage 
n'a point d'autre but, et nous ne d^sesp^rons pas d'y 
r^ussir. Je dis nous, parce que je me suis r6uni k 
M. de Clermont-Tonnerre et 4quelques autres amis 
sinc^rement d^vou^s au roi, k la royaut^ et & la li- 
berty. 

a Un plan pour sa restauration complete sur ces 
principes a ^t^ le r^sultat de nos deliberations. 
Nous avons communique notre plan k M. Malouet. 
II nous a dit que vous poss^diez la confiance du roi, 
et qu'il nous conseillait de vous donner la n6tre. 
G'est ce qui m'a fait d^sirer d'avoir avec vous cette 
conference. » 

« Apres cette explication, M. de Lally m'assura 
que la base du plan fornue par lui et ses associes con- 
sislait k rendre au roi compietement sa liberie, A 



- 297 - 

Eraser les Jacobins, k faire de Sa Majesty le m^dia- 
teur entre la France et TEurope, et entre les Fran* 
(ais des diff^rents partis ; k proc^der ensuite k la 
r^forme de la Constitution, k faire borner le pouvoir 
populaire par le peuple lui-mdme, et k assurer k 
Louis XYI la consolation si d^sir^e de son coeur, 
c'est-ft-dire celle de r^unir, comme Trajan, la li- 
berty du peuple aux prerogatives du souverain. 

<c Tout ceci, lui dis-je, est sans doute trfes-beau ; 
mais, pour rez^cution du premier article, pour la 
delivrance du roi, quels sont vos moyens ! » 

« La Fayette, avec sa garde nationale, me r^pon- 
dit-il, ou avec son arm^e, ou avec Tune et I'autre. » 

« La Fayette, La Fayette ! m'6criai-je, comment 
cet homme a-t-il pu obtenir votre confiance, aprdg 
la conduite que nous lui avons vu tenir ? » 

<c II ne Skagit plus, reprit-il , de ce que M. de La 
Fayette a fait il y a trois ans, mais de ce qu'il pent et 
veut faire aujourd'bui. N'est-il pas possible que le 
m6me homme, apr^s avoir 616 enflamm^ et ^gar^ 
par Tamour de la liberty, desire ardemmentaujour- 
d'hui de comprimer une licence criminelle, qu'il 
reconnalt contraire k la veritable liberty ? 

« Dans ce moment. La Fayette contiilue son ro- 
man. II commence k croire aux droits de la royaut^, 
parce qu'il les voit adopt^s, r^gl^s et consotid^s par 
le voeu et les serments du peuple. Mais si les titres 
nouveaux de la royau,te sont aussi sacr^s pour lui que 



- 298 — 

les anciens le sont pour nous, s'il est aussi sincere* 
ment attach^ & la monarchie, parce qu^elle est dans 
la Constitution y que nous parce qu'elle est dans 
notre ooeur, que nous importe cette diffS^rence^ s'il 
marche avec nous vers le m6me but ? G'est de ses 
actions que nous avons besoin et non de ses motifs. » 

« Quoique ces raJsonnements fussent loin de me 
convaincre, je ne pus pas refuser de faire passer an 
roi le long m^moire que M. Malouet me donna de 
la part de M. de Lally^ » 

II arrivait done k La Fayette, dans ses projets de 
restauration monarchique, ce qui, un an plus t6t, 
6tait arri vi& k Mirabeau : la premiere puissance qu'il 
avait k combattre et k vaincre, c'itait la puissance 
des Jacobins, c'est-&-dire la puissance qu'il avait lui- 
m^me 61ev6e, et k I'aide de laquelle il avait abatiu 
la monarcbie. 

Dans la chaleur d'une premidre resolution , La 
Fayette ne s^^pargna pas. A la nouvelle de la dislo- 
cation du minist^re girondin, il adressa, de son 
camp de Maubeuge, le 16 juin, k TAssembl^e l^gis* 
lative, une lettre admirable de bon sens, de pabrio- 
tisme et de fermet^. 

« Messieui*s, dis&it-il, au moment trop diff^r^ 
peut-6tre oi\ j'allais appeler votre attention sur de 
grands int6r6ts publics, et designer, parmi nos dan- 

^ Bertrand de Mollevilie, Mimowes, t. II, p. 987, 8S8, 888, 290. 



— 299 — 

gerSy la conduite d'un ministdre que ma correspon- 
dance accusait depuis longtemps, j^apprends que, 
d^masqu6 par ses divisions, 11 a succomb^ sous ses 
propres intrigues; car sans doute ce n'est pas en sa- 
crifiant trois collogues asservis par leur insignifiance 
A son pouvoir que le moins excusable , le plus notS 
daces ministres^ aura ciment^, dans le conseil du 
roiy son Equivoque et scandaleuse existence. 

« Ce n'est pas assez n^anmoins que cette brancbe 
du gouvemement soit d^livr^e d'une funeste in- 
fluence. La chose publique est en p^ril, le sort de la 
France repose principalement sur ses repr^sentants ; 
la nation attend d'eux son salut ; mais, en se don- 
nant une Constitution, elle leur a prescrit Tunique 
route par laquelle ils peuvent la sauver. 

« Persuade, Messieurs, qu'ainsi que les droits de 
Fhomme sont la loi de toute Assembl6e constituante, 
une Constitution devient la loi desl^gislateurs qu'elle 
a ^tablis, c^est k vous-m6mes que je dois d^noncer 
les efforts trop pulssants que Ton fait pour vous 6car- 
ter de cette r^gle que vous avez promis de suivre *. 

< Dumouriez. 

*La Fayette, en raisonnant ainsi, oubliait que, revolution- 
naire de 1789, il parlait aux r^voIutioDnaireB de 179S; en rappe- 
lant k rAssembl^e legislative le serment fait k la Constitution 
de 1791, il oubliait le serment prdt6 par rAsaembiee constituante 
k ses eiecteursi de maintenir la monarchie et les institutions 
nationales. 

La Fajette ne pouvaifc done malheureusement avoir aucune 
autorite morale, en condamnant chez les autres des principes et 
une conduite dont il avait donn^ I'exemple. 



— 300 — 

a Rien ne m'emp^chera d'exercer ce droit d'un 
homme libre, de remplir ce devoir d'un citoyen, ni 
les ^garements momentan^s de lopinion, car que 
sont les opinions qui s'^carient des principes ? ni 
mon respect pour les repr^sentants du peuple, car 
je respecte encore plus le peuple dont la Constitu- 
tion est la volenti supreme ; ni la bienveillance que 
vous m'avez constamment t^moign^e, car je veux la 
conserver comme je Tai obtenue, par un inflexible 
amour de la liberty. 

« Pouvez-vous vous dissimulerqu'une faction, et, 
pour ^viter les denominations vagues^ que la faction 
jacobine a caus^ tous les d^sordres? C'est elle que 
j'en accuse hautement. Organis^e comme un empire 
k party dans sa m^tropole et ses affiliations ; aveugl^- 
ment dirig^e par quelques chefs ambitieux, cette 
secte forme une corporation distincte au milieu du 
peuple fran^aiSy dont elle usurpe les pouvoirs, en 
subjuguant ses repr^sentants et ses mandataires. 

« C'est Ik que, dans des stances publiques, Tamour 
des lois se nomme aristocratic, et leur infraction pa- 
triotisme ; 1&, les assassins de D^silles re^oivent des 
triomphes, les crimes de Jourdan trouvent des pa- 
n^gyristes; U, le r^cit de Tassassinat qui a souilI6 la 
ville de Metz vient encore d' exciter d^infernales ac- 
clamations. 

« Groira-t-on 6chapper k ces reproches, en se 
targuant d'un manifeste autrichien, oil ces seciaires 



— 301 — 

(les Jacobins) sont nomm^s? Sont-ils deveniis sacr^s, 
parce que Leopold a pronoDc6 leur nom? Et parce 
que nous devons combattre les strangers qui sMm- 
miscent dans nos querelles^ sommes-nous dispenses 
de d^livrer noire patrie d'une tyrannie domes- 
tique? 

« Qu'importe k ce devoir et les projets des stran- 
gers, et leur connivence avec des rSvolutionnaires, 
et leur influence sur des amis tiMes de la liberty ? 
G'est moi qui vous dSnonce cette secte , moi qui , 
sans parler de ma vie pass6e, puis rSpondre k ceux 
qui feindraient de me suspecter : approchez, dans 
ce moment de crise oii le caract^re de chacun va 6tre 
connuy el voyons qui de nous, plus inflexible dans 
ses principes, plus opiniMre dans sa resistance, bra- 
vera mieux ces obstacles et ces dangers, que des 
traltres dissimulent k leur patrie, et que les vrais ci- 
toyens savent calculer et aifronter pour elle. 

a Et comment tarderais-je plus longtemps k rem- 
plir ce devoir, lorsque chaque jour affaiblit les au- 
toritSs constitutes, substitue Tesprit d'un parti k la 
volontS du peuple ; lorsque Taudace des agitateurs 
impose silence aux citoyens paisibles, Scarte les bom- 
0ies utiles , et lorsque le dSvouement sectaire tient 
lieu des vertus privies et publiques? 

a Ce n'est pas sans doute au milieu de ma brave 
arm^e que les sentiments timides sont permis : pa« 
triotisme, Anergic, discipline, patience, confiance 



— 302 — 

mutuelloy toutes les vertus civiques et militaires , je 
les trouve ici. 

dc Ici, les principes de liberty et d'^galit^ sont 
chilis y les lois respect^es, la propri^t^ sacr^ ; ici , 
Ton ne connait ni les calomnies , ni les iaciions ; et 
lorsque je songe que la France a plusieurs millions 
d'hommes qui peuvent devenir de pareils soldats, 
je me demande : A quel degr^ d'avilissement serait 
done r^duit un peuple immense , pour que la l&che 
id^e de sacrifier sa souverainet^, de transiger sur sa 
liberty, de mettre en n^gociation la declaration de 
ses droits, ait pu paraltre une des possibilit^s de 
Tavenir qui s'avance avec rapidity sur nous ? 

<x Que le pouvoir royal soit intact, car il est ga- 
ranti par la Constitution; qu'il soit ind^pendant, car 
cette ind^pendance est un des ressorts de notre li- 
berty ; que le roi soit riyiri^ car il est investi de la 
majesty nationale ; qu'il puisse choisir un minist&re 
qui ne porte les chalnes d'aucune faction ; et que, s'il 
existe des conspirateurs , ils ne p^rilsent que sous le 
glaive de la loi. 

« Enfin, que le r&gne des clubs, andanti par vous, 
fasse place au r&gne de la loi , leurs usurpations k 
I'exercice ferme et ind^pendant des autorit^ consti* 
tu^es, leur mazimes d6sorg€Lnisatrices aux vrais prin- 
cipes de la liberty, leurs fureurs d^lirantes au cou- 
rage calme et constant d'une nation qui connait ses 
droits et les defend ; enfin leurs combinaisons sec^- 



- 303 — 

taires aux v^ritables inUrftts de la patrie, qui , dans 
ce moment de danger, doit r^unir tons ceux pour 
qui son asservissement et sa ruine ne sont pas les 
objets d'une atroce jouissance et d'une inf&me sp^- 
calation*.)) 

C'^tait Ik un beau et noble langage y et le tableau 
que La Fayette faisait de la France n'^tait que trop 
vrai. 



Qui, une secte de r^volutionnaires avait usurp^ la 
souverainet^ nationale et confisqu6 les libert^s pu- 
bliques. Quatre miUe clubs , diss^min^s sur la sur- 
ikce du pays, affili^s aux Jacobins de Paris et dirig6s 
par eux , disposaient d'une nation entifere, habitude 
& travailler et & vivre paisiblement; et, dans chaque 
ville du royaume, une quarantaine de vauriens, 
n'ayant ni sou, ni maille, ni principes, faisaient 
trembler les habitants. La nation la plus brave de la 
terre sur les champs de bataille, se laissait fouler aux 
pieds et se laissera ^gorger par quelques milliers de 
mis^rableSy aux gages de trois ou quatre factions 
successives : oui, tout cela ^tait vrai ; mais qui done 
avait organist ces clubs? qui done s'en ^tait fait un 

i Prudhomme, Revolutiom de Pom, t. XII, p. 538, 529, 530, 531» 
533. 



— :m — 

appui pour imposer ses plans et sa vanity aux popu- 
lations d^sarm^es ? qui done avait montr^ aux autres 
k emporter d'assaut les institutions s^culaires, sans 
tenir compte de Topinion de la France? qui avait 
suivi le premier la voie de T^meute, pour arriver 
aux grandes situations politiques?qui avait fait de 
I'insurrection le premier ft ie plus saint des devoirs? 
qui avait pris la Bastille? qui avait laiss6 prendre 
Versailles et envahir par les assassins la chambre et 
le lit de la reine? qui avait laisse forger Flesselles^ 
Delaunay, le major Salbray, Foulon , Berthier, des 
Hutes et de Varicourt? qui avait traln^ son roi pri- 
sonnier, de Versailles 4 Paris, au milieu du plus 
infiime cortege de m^g^res et de bandits qu^aient 
jamais vomi les cabarets et les bouges d'un fau- 
bourg ? 

Gertes, La Fayette, cbass^ du pouvoir, devait na- 
turellement, en 1 792, avoir trop de la Revolution ; 
mais les Girondins, ses ^i&ves et ses 6muleSy devaient 
aussi naturellement n^en avoir pas assez. 

Quant aux Jacobins, d^nonces comme les tyrans 
de la France, et attaqu^s avec la plus grande dignity 
et le plus grand courage, ils pouvaient opposer k 
La Fayette le petit discours qu'il ^tait venu pronon- 
cer dans leur salle, il n'y avait pas un an encore, le 
21 juin 1791, et dans lequel il leur disait: aJe viens 
me reunir a vouSy parce quid, je crois, sont les 
vrais patriotes. Messieurs , je suis patriote aussi ; 



— 305 — 

c'est moi qui ai dit le premier : pour qu'un peuple 
soil libre, il suffil qu'il veuille T^tre *. » 

La lettre du 16 juin k FAssembl^e legislative ^tait 
done en elle-m^me un module de raison politique et 
de courage ; M. de Beaumetz, dont il paralt qu'elle 
etait I'oeuvre*, pouvait avoir eu le droit de r^crire ; 
mais La Fayette n'avait pas le droit de la signer. 

L'abominable attentat du 20 juin suivit de quatre 
jours cette lettre. De la part des Jacobins et des Gi- 
rondins, qui y ^talent si hautement attaqu^s et mena- 
ces, c'^tait un d^fi sanglant et une insulte solennelle. 
Cette secte odieuse, dont La Fayette avait signals 
& la France la honteuse usurpation, lui r^pondait en 
prenant d'assaut les Tuileries^ en outrageant le roi^ 
et en souillant de I'^cume des barri&res les pr^roga^ 
tives et la majesty constitutionnelles du tr6ne. 

C^etait done un acte bien grave, en de telles cir- 
constances , que I'arriv^e impr^vue d'un bomme po* 
litique et d'un g^n^ral , considerable k la fois par le 
r6le qu^il avait jou^ et par le commandement mili- 
taire quUl exer^ait ; et s'il ne s^etait pas appeie La 



^ Camille Desmoulins, R^oluttona de France et de Brahani, 

t. Vll. p. 178. 

Camille Desmoulina ajoute : « La Fayette ne dit que ces deux 
phrases, mais il les retournAi les retourna encore comme une 
omelette ; si bien qu'avec ces deux phrases, il sut tenir la po^le 
pendant Tespace d'un quart d'heure. » 

* « On dit que Beanmetz dicta cette lettre ; elle fut trois 
jours k Paris avant de paraltre ». iDumouriez, Memoires, t. II, 
p. 940.) 

■20 



- 306 — 

Fayette^ personne n'eftt pu douter qu'il venait poar 
sauver la monarchie ou pour mourir. 

« Je dois d'abord vous assurer, dit La Fayette 4 
la barre de TAssembi^e, que^ d'apr^s les dispositions 
ooncert^es entre M. le marshal Lucker et moi, ma 
presence ici ne compromet aucunement ni le sucete 
de nos armes , ni la s Aret^ de Parm^e que je oom- 
mande. 

« Yoici maintenant les motifs qui m'amdnent : On 
a dit que ma lettre du 16, & I'Assembl^e nationale, 
n'^tait pas de moi ; on m'a reproch^ de Favoir icrite 
au milieu du camp ; je devais pettt«>£tre, pour I'a- 
vouer^ me printer seul, et sortir de c^t honorable 
rempart que I'afEection des troupes formait autoor 
de moi. 

a Une raison plus puissante m'a forc^. Messieurs, 
& me rendre aupr^s de vous. Les violences com- 
mises aux Tuileries out excite I'indignation et les 
alarmes de tons les bons citoyens, et particulidrement 
de I'arm^e. Dans celle que je commande, oi!^ les of- 
ficiers, sous-officiers et soldats ne font qu'un, j'ai 
re9U des diff^rents corps des adresses pleines de leur 
amour pour la Constitution, de leur respect pour les 
autorit^s qu'elle a 6tablies et de leur patriotique 
haine contre les factieux de tous les partis. J^ai cm 
devoir arr6ter sur-le-champ les adresses par I'ordre 
que je depose sur le bureau. Vous y verrez que j'ai 
pris, avec mes braves compagnons d'armes, Tenga* 



— 307 — 

gpement d'ezprimer seul nos sentiments communs ; 
et le second ordre, que je joins ^galement ici , les a 
confinntedans cette attente. En arrfttant Texpression 
de leur voBn, je ne puis qu'approuver les motifs qui 
les animent. Plusiears d^entre eux se demandent si 
c'est vraiment la cause de la liberty et de la Consti- 
tation qu'ils difendent. 

a Messieurs y c'est comme ciioyen que j'ai I'hon- 
neur de vous parler ; mais I'opinion que j^exprime 
est oelle de tous les Fran9ais qui aiment leur pays , 
sa liberty y son repos, les lois quil s'est donn^es, et 
je ne crains pas d'etre d^savou^ par aucun d^eux. U 
est temps de garantir la Constitution des atteintes 
qu'on s^efiforce de lui porter^ d'assurer la liberty de 
TAssembl^e nationale, celle du roi, son ind^pen- 
dance, sa dignity ; il est temps enfin de tromper les 
esp^rances des mauvais citoyens^ qui n'attendent 
que des strangers le ritablissement de ce qu'ils ap« 
peUeat la tranquillity publique , et qui ne serait , 
pour des hommes libres, qu'un honteux et intole- 
rable esclavage. 

flc Je supplie TABsembl^e nationale : 

« l^'D^ordonner que les instigateurs et les chefs 
des violences commises le 20 juin, aux Tuileries, 
soient poursuivis et punis comme criminels de l^se-* 
nation ; 

a 2^ De d^truire une secte qui envahit la souve- 
rainete nationale^ tyrannise les citoyens, et dont les 



- 308 — 

d^bats publics ne laissent aucun doute sur l^atrocit^ 
de ceux qui la dihgent; 

«i 3® J'ose enfin vous supplier, en mon nom et aa 
Dom de tous les honn^tes gens du royaume, de 
prendre des mesures efficaces pour faire respecter 
toutes les autorit^s constitutes, particuli^rement la 
v6tre et celle du roi, et de donner k Tarm^e Tassu- 
ranee que la Constitution ne recevra aucune atteinte 
dans rint^rieur, tandis que les braves Fran^ais pro- 
diguent leur sang pour la d^fendre aux firoo- 
ti^res^ » 



VI 



La Fayette avait eu beau declarer 4 PAssembl^e 
qu^il parlait comme citoyen ; son discours, admirable 
6clair de bon sens, de dignity, de patriotisme et de 
courage, ^tait un acte politique immense, accompli 
au nom de I'arm^e, et il faisait supposer un plan g^- 
n^ral ayant pour but une mesure vigoureuse, r^su- 
m^e dans les trois points indiqu^s par La Fayette, le 
ch&timent des auteurs du 20 juin, la destruction 
des clubs et le maintien loyal de la Constitution 
del791. 

* MonUeur du 39 jum 1792. 



— 309 — 

Avoir soi-m^me demands aussi nettement et 
aussi r^solAment ces trois cboses, c^^tait declarer 
qu'on les prendrait en cas de refus. 

Examinons, avant de raconter les suites de la d-- 
marche de La Fayette, en quel 6tat elle trouvait les 
espritSy et quel appui elle pouvait raisonnablement 
se promettre de Popinion publique. 

A part les clubs, qui ne pouvaient vivre que de 

d^ordre, h, part les factions politiques organis-es 

dans TAssembl-e et dans les journaux, et auxquelles 

il fallait des changements et des aventures pour 

conqu-rir le pouvoir et les inQuences, la France en- 

ti&re voulait le repos. Elle avait prescrit, en 1789, 

aux d-put-s de la Gonstituante, Tam-lioration de 

Tancien gouvemement, non sa ruine; elle n'avait 

pas demand- la R-volution, mais elle Tavait accep- 

t-e, et elle attendait un peu d'ordre et de calme, 

apr^s tant et de si vigoureuses secousses, pour jouir 

avec s-curit- de sa nouvelle situation. 

L'industrie n^avait rien fabriqu- depuis trois ans; 
le commerce n'avait rien vendu, la t6x^he des op-ra- 
tions k entreprendre avec fruit -tait done immense. 
Quatre milliards de biens nationaux k vendre ten- 
taient I'ambition des agriculteurs ; mais il fallait 
travailler, produire et vendre pour les payer : la 
paix et Tordre -taient done le vceu et la n-cessit- de 
toutes les populations ; seuls, les clubs et les Giron- 
dins avaient int-r-t, au dehors, k la guerre univer- 



— 310 — 

selle ; au dedaDS, & Uagitatioo et au r^ime de la 
guillotine. 

C^^tait done malgr^ elle, k son corps defendant, 
et avec une profonde horreur, que la Franoe, k 
peine remise du bouleversement d'une premiere re- 
volution qui avait dur^ trois anntes y se sentait 
pouss^e par de nouvelles factions, par de nouveaux 
ambitieuXy appuy^s sur les clubs et sur les faubourgs 
de Paris, vers une revolution nouvelle, pleine de t^- 
n^bres et d'abimes, et dont Dieu seul pouvait con^ 
naltre la nature, la dur^e et le but. 

C'est pour cela que le cri de resistance aux clubs 
et de respect k la monarchic pousse par La Fayette, 
dans sa lettre, r^veilla dans toutes les populations 
bonn^tes une profonde et ardente sympatbie. Les 
adresses accoururent k I'instant meme, avec la rapi- 
dity de la foudre ; voici celle des citoyens acti£s de 
Rouen et celle des administrateurs du departement 
de r Aisne : 

a La patrie est en danger, disaient les citoyens 
actifs de Rouen : des sc^l^rats trament sa perte ; c'est 
centre ,eux que nous elevens la voix. 

« Les vrais conspirateurs sont ceux qui, par leurs 
actions, par leurs ecrits, par leurs discours, s'efiFor- 
cent d'affaiblir le respect et la confiance qu'on doit 
au roi et aux autorites constituees. 

« Les vrais conspirateurs sont ceux qui pr6chent 
aux troupes Tindiscipline, la revolte, la mefianoe 



-- 311 - 

contre nos gto^raux ; qui couvrent nos colonies de 
sang et de mines ; qui ont aiguisd le poignard des 
bourreaox d' Avignon et qui les poussent encore au 
meurtre, en les soustrayant au glaive dont^ la loi 
devait iiapper lours t6tes sc^l^rates. 

« Les vrais conspirateurs sont ces ministres fac- 
tieuz qai» pour accil^rer leur plan de d^sorganisa^ 
tion, proposent inoonstitutionnellement de former 
un camp sous les murs de la capitale, afin de d^cou- 
rager ou de porter k quelque mesure violente Tin^ 
branlable garde nationaleparisienne. 

c( Les vrais conspirateurs sont les fonctionnaires 
publics qui negligent de faire ex^uter les lois ; ce 
sont les officiers municipaux. qui prot^gent la t6^ 
volte y donnent des f6tes k des soldats qui , apr6s 
avoir vol^ leurs caisses^ se sont ann^s contre les Ai^ 
fenseurs de la loi, enchalnent par leur silence ou par 
leurs requisitions le courage et la force arm^^ 
et iivrent aux insultes des factieux les d^pdts 
sacr^ confi^s par la France entidre & leur soUici- 
tude. 

« Les vrais conspirateurs, enfin, sont oeux qui, fei- 
gnant d'oublier ou de m^connaltre les services ren- 
dus & la cause de la liberty par M. de La Fayette , 
ont I'inlamie de proposer un d^cret d'accusation et 
peut-^tre de diriger contre lui le fer des assassins , 
parce que ce g^n^ral a eu le courage de dire la v^- 
rite, de d^masquer une faction puissante, et de la 



— 312 — 

poursui vre jusque dans Tantre oii elle trame la ruine 
de la patrie.... 

« L^gislateurSy ne souffrez plus I'insolence de ces 
tribunes qui, par des applaudissements ou des mur- 
mures soudoy^s, influencent et dominent Fopinion 
des repr^entants du peuple. Imposes un silence 
itemel k ces agitateurs qui, dans le sanctuaire m^me 
de la legislation y osent d^ifier la r^ volte et le meurtre, 
Yous proposent alternativement de vous declarer As- 
semble constituante^ de supprimer le veto royal.... 

a Punissez les auteurs des for£BLiis commis le ^ de 
ce moiSy aux Tuileries ; c'est un d^lit public, c'est un 
attentat aux droits du peuple francais, qui ne pent re- 
cevoir de lois de quelques brigands de la capitale^» 

Ce sentiment de la dignite et de la liberty natio* 
naleSy offenses et opprim^es par les clubs de Paris, 
par les faubourgs et par les tribunes, respire ^gale- 
ment dans Tadresse des administrateurs du d^parte- 
ment de FAisne : 

<i Depuis quand, s'^crient-ils, les factieux de Paris 
s'imaginent-ils former k eux seulsle peuple fraucais? 
QuMls montrent les mandats par lesquels les quatre- 
vingt-trois d^partements leur ont d^l^gu^ leurs pou- 
voirs. La ville de Paris sera responsable du dep6tde 
I'acte constitutionnel, de la siiret^ des repr^entants 
eius et du repr^sentant h^r^ditaire de la nation. Si 

1 Moniteivr du 1*' juillet 1792, Stance extraordinaire du 29 join. 



— 313 — 

leiir sang venaii k couler, la France enti^re appelle** 
rait les armtos pour les venger. 

a Proscrivez les corporations des clubs et leurs 
correspondances entre eux ; faites cesser le scandale 
de Tos divisions^ marqu^ par la distinction de vos 
places ; taites cesser I'intol^rable obsession, la tyran- 
nie r^voltante des tribunes. Les factieux de la capi- 
tale n'ont pas le droit de fixer Topinion publique. 
Le voeu de Paris n'est que le vobu de la quatre-vingt^ 
troisi^me partie de Tempire. Nous demandons ven- 
geance do Tex^crable journ^e du 20 juin, jour de 
honte imp6rissable pour Paris et de deuil pour la 
France enti^re ^ » 

Quoique sourdement travaill^e et artificieusement 
conduite par les Girondins, TAssembl^e legislative 
n'^tait pas encore leur instrument servile. Son abais- 
sement sera rapide et complete et nous la verrons, 
avantun mois, k genoux devant les factieux, courb^e 
sous la menace des clubs et sous le b&ton des F^d^- 
r^s; mais elle partageait encore, k la fin de juin, les 
sentiments g^n^reux du pays, et elle votait, le 30, 
I'envoi aux quatre-vingt-trois ddpartements d'un 
rapport de M. de Pastoret sur T^tat de la France, 
dans lequel Tattentat du 20 juin ^tait jug6 et fl^tri en 
ces termes : 

a Vous parlerons-nous de la petition du 20 juin? 

* Monitew du 1^' juillet 1799, Stance extraordinaire du 39 juin. 



— 314 — 

Quelle cause, quelle voiz pourrait la justifier? La li- 
berty de la sanction royale n'est-elle done plus essen* 
tiellement li^e k la Constitution fiancaise? Nous ai- 
moDs sans doute k rappeler ce mot dn roi : a II n'est 
« point de danger pour moi au milieu du peuple ; » 
mais loin de nous Tid^e de voiiloir dissimuler et af- 
faiblir des exc^s que la justice doit poursuivre, et 
que la loi doit punir • J)6jk vous avez t^moignd contre 
eux cette indignation que la France a partag^e ; ce 
sentiment sera celui de I'Europe enti6re et de la 
post^rit^ ^ » 

On le voity les populations honnfttes et F Assemblie 
elle-mSme demandaient k ^tre arrach^s au joug des 
clubs et des factions, et k 6tre pr^servdes, par un peu 
de resolution et d'^nergie, des approches visibles 
d'une revolution nouvelle. La loi, la paix, la secu- 
rity, l*ordre public, la civilisation, tendaient la main 
k La Fayette; et il d^pendait de lui, ce jour-l&, de 
conqu^rir dans I'bistoire le r6le glorieux d*un homoie 
d'£tat, au lieu d'y avoir celui d'un conspirateur va- 
niteux, impuissant et ridicule. 



VII 



Le discours de La Fayette avait amasse dans F As- 
sembiee un orage, annonce par quelques applaudis- 

1 Moniteur du l«r juiUet 1792, Stance du 80 juin. 



-315 — 

sements et par de sourds murmures. En demandant 
la recherche et le chd.tiinent des auteurs de Tatten- 
tat du 20 juin , le g^n^ral avait parl^ , disait-il , au 
nom des hannites gens. Cette parole tombait comme 
une fl^trissare sur la t6te des Girondins : Guadet la 
releva. 

L'attaque de Guadet fut v^h^mente et presque in- 
jurieuse dans les termes ; elle ^tait puerile au fond. 
n reprocha^ ainsi que Vergniaud, k La Fayette 
d^avoir parl^ au nom des honndtes gens , sans mis- 
sion^ et de s'^tre pr^sent^ & la barre en violation des 
loiSy en quittant Tarm^e sans cong4, et en apportant 
une adresse que les soldats n'avaient pas pu r^gu* 
liirement mettre en deliberation et approuver. 

Que La Fayette ei!kt ou non quitte Tarm^e sans 
conge, c^etait un point qui regardait le roi et le mi* 
nistre de la guerre, non I'Assembiee. D'ailleurs La 
Fayette avait loyalement depose sur le bureau la 
preuve des arrangements prealablement ooncertes 
avec le marechal Luckner, pour la regularity du ser- 
vice et pour la sdrete de Tarmee en son absence. 

Pour ce qui etait des adresses des soldats , la loi 
interdisait sans doute jila force armee de deiiberer ; 
mais le decret de T Assembiee constituante du 29 avril 
1791 autorisait les soldats k assister aux clubs, et 
c'etait probablement pour qu'ils pussent y discuter 
et y signer des adresses. 

Guadet etson parti, en tenant un pareil langage, 



- 316 — 

jouaient d^ailleurs un r6le sans v^rii^, sans loyaut^^ 
sans honneur. 

lis parlaient de soldats qui n'avaient pas le droit 
de d^libirer et de gin^raux qui se pr^sentaient k la 
barre sans cong^ ; mais 1' Assemble avait d^jA teqa 
k sa barre et ^cout^ des diserteurs ^ ! 

lis parlaient de lois violas par des adresses irr6- 
guli^res, irr^gulidrement pr^nt^s ; mais les dix 
mille clubistes arm^s du 20 juin n'avaient-ils pas iAi 
re9as par TAssembl^e au mipris des lois? 

Roederer, procurenr g^n^ral syndic du D^parte- 
ment, avait eu beau dire : « La loi defend tout ras- 
semblement arm^ pour des petitions , et mftme tout 
rassemblement non arm^, au delft de vingt personnes, 
sans une permission de la municipality. La loi mu- 
nicipale de Paris est plus precise encore sur ce 
point *. » 

Thorillon, d^put^ de Paris , avait eu beau dire : 
<c Le rassemblement a refuse d'ob^ir k la sommation 
d'un commissaire de police et il s'est m6me empar6 
de plusieurs pieces de canon '. )> 

Dumolard, d^put^ de Tls^re, avait eu beau dire : 
(c Un article de votre r^glement porte que vous ne 
recevrez pas plus de dix p^titionnaires ftlafois*. » — 
Que r^pondirent Yergniaud et Guadet ? 

1 Moniteur du 29 juin 1793, si'ance du 38. 
s Monitewr du 31 juin 1792. 
> MomleuT du 22 juin 1792. 
♦ Ihid, 



— 317 — 

Yergniaod r^pondit : <x Comment nous ^tonnerde 

ce qu'un rassemblement d'hommes arm^s demande 

4 difQer dans cette salle , puisque nous avons d6]k 

admis plusieurs sections^ et que pas plus tard qu'hier 

nous Tavons encore permis & un bataillon ? Yous 

vous trouvez aujourd'hui dans une position extr6« 

mement critique... Ce serait faireune injure aux ci- 

toyens qui demandent en ce moment k vous pr4* 

senter leurs hommages ^ que de leur supposer de 

mauvaises intentions ; il serait inconvenant et tm- 

prudent de leur refuser la faveur qu'ils sollicitent. . . 

Si vousadoptez la proposition de M. Dumoiard^ qui 

enjoint au d^partement de Paris de prendre des me* 

snres de rigueur pour Fextoution de la loi , vous 

renouvelez infailliblement la sc^ne sanglante du 

Ghamp-de-Mars ; I'Assembl^e aurait alors k sMmpu-- 

ler k elle-m^me ce malheur, et il serait dans Tbis- 

toire une tache ine&9abl6 *. x> 

Guadet r6pondit : « Quatre sections de Paris se sont 
pr^nt^es a la barre de f Assembl^e * ; elles lui ont 



* Ces citojens, qui venaient, d'apr^s Vergniaud, pi^^senter 
leurs hommagtSt aTaientpour ^lendards une vietZZe cvXoUe noire 
et un ccpur de veau saignanty au bout de deux piques ; et ils dcfi- 
Idreni et dans^ent dans rAsaembl^e, au son d'une musique 
militaife^ depuis une heure jusqu'k trois heures et demie. 

> Momteur du 22 juin 1792. 

s Pour com prendre comment les p^titionnaires se pr^sen* 
taient a la harrey il faut se rappeler que la salle de I'AssembMe 
etait rectangulaire, avec une porte k chaque bout. 

Le fauteuil du president et la tribune ^laient sur un des 
cdt^s; et I'enceinte ^tait close, comme aux anciens tribunaux, 



— 318 — 

demand^ Fhonneur de d^filer dans la salle ; cet hon- 
neur leur a 6X6 chaque fois accord^. Anjourd'hui^ les 
citoyens du faubourg Saint^Antoine se pr^nteut 
pour faire une petition ; ih soot arm^s, dit-ou, et ils 
demandent que TAssembl^e leur accorde rhonneor 
de d^filer dans la salle. Mais lout k coup I'on se sou- 
vientque cette demande est une violation de la loi , 
les citoyens no penvent ni se rassembler, ni se pre- 
senter en armes au Corps l^gislatif ; et Ton demande 
que ce rassemblement s^ditieuz soit disperse avec 
toute la rigueur de la loi... On ne pent plus parler 
de d&ob^issance k la loi, puisque TAssembl^ elle- 
mteoe a d^rog^ k celle qu'on all^gue ici. II y aurait 
done une injustice r^voltante k refuser k ces citoyens 
la favour qu'on a accords k ceux qui se sont pr6* 
sent^s avant eux ^ » 

Lasource, conspirateur niais k la suite , ajouta : 
ft L'orateur des p^titionnaires (Santerre) vient de me 
faire appeler dans Tun de vos bureaux. II m'a charge 
de vous dire que ces citoyens demandaient unique-* 
ment k ^tre admis k la barre, pour vous presenter 
leur petition et d^filer ensuito dans la salle ; qu'4 la 



par une b<wr0, qui 6tait le lieu d'o& parlaieni les p^titionnaires 
et les membres centre lesquels ^tait demand^ un d^oret d'ac- 
cusation. 

Cette disposition fut conserv^e k la Convention, dans la salle 
de spectacle des Tuileries; et, le 9 thermidor, Robespierre, 
Saint-Just et Lebas durent descendre k la barre pour presenter 
leur defense. 

t MorUuur du 39 juin 1792. 



— 319 — 

v^rit^ ils diairent presenter one adresse au roi, mais 
que lour intenlion n'est pas de la presenter au loi en 
personne ; qu'ik veiUent , au coniraire , la diposer 
sur le bureau de 1' Assemble nationale, pour qu'elle 
en fiasse I'usage qu'elle croira convenable. Ilspren^ 
nent F engagement farmei de ne pas mime appro^ 
cher du domicile du roiK » — On sait comment, 
deux heures apr^s/ eet engagement fut observe. 

Tel avait 6t6 le langage tenu, le 20 juin, par les 
coryphees du parti de la Gironde , en faveur des dix 
mille bandits ann6s qui, en sortant de VAssembl^e, 
forc^rent 1' entree des Tuileries & coups de bacbe, et 
montdrent dans les appartements du roi avec du 
canon. On voit par \k ce quails devaient penser eux- 
m^mes des mis^rables cbicanes ji I'aide desquelles 
ils contestaient la l^alit^ de la demande de La 
Fayette. 

Toutefois les Girondins s'obstin^rent , craignant 
que La Fayette n^^crasitt les Jacobins et ne romplt 
leurs propres desseins. Guadet demanda que lacon^ 
mission des Douase filt cbarg6e d'un rapport sur la 
Gonduite du g6n6ral. L' Assemble y qui n'^tait pas 
encore tout k fait subjugude, donna la priority k une 
motion de Ramond, d^putd de Paris , qui proposait 
qu'il Mt donn^ suite au discours de La Fayette. Alors 
les Girondins et leurs amis soulevdrent uneffroyable 

« Momimw du2ijuin 1792. 



— ;]20 — 

tumulte , Bazire et Delmas demand^rent que le pre- 
sident fdt envoys k TAbbaye ; Isnard, Guyton de 
Morveau et Ducos le traitferent de scilirat, et Le- 
josne, depute du Nord, le traita d^escamoteur. UAs- 
sembl^e se d^jugea ; la motion de Guadet fut mise 
aux voix ; mais 339 suffrages contre 234 la repous- 
s^renty et la demande de La Fayette fut ainsi ren- 
voy6e & la commission des Douze ^ 



VIII 

La guerre etait comme on voit, vigoureusement 
eogagde. Quels ^taient les plans de La Fayette? et 
qu'allait-il faire, apr^s un vote de TAfsembl^e aussi 
favorable en definitive qu'il avait pa raisonnable- 
mentl'esperer? 

« Lorsque le roi fut inform^^dans la matinee du 28^ 
de Tarriv^e de M. de La Fayette et de la demande 
qu'il devait faire 4 la barre de T Assembl^e, dit Ber- 
trand de MoUeville, il en congut les plus belles e&- 
p^rances ; mais elles ne dur^rent pas longtemps; car 
quoique le discours que le general pronon^a eilt 
toute renergie convenable aux circonstances, quoi-- 
qu'il etit obtenu des applaudissements et les hon- 
neurs de la seance, k peine fut-il assis, que plusieurs 

1 Moniteur du 39 juin 1793« 



— 321 — 

d^put^Sy entre autres Yerguiaad et Guadet^ attaqu^- 
reDt sa conduite avec violence. 

« Durant ces reclamations, qui furent aussi ap- 
plaudies des tribunes , M. de La Fayette garda un 
morne silence, au moyen de quoi le favorable effet 
qu'avait produit sa d-marche disparut si compl^te- 
ment, qu'il crut ne pouvoir rien faire de mieux que 
de sortir pendant la nuit de la capitale, et de re- 
joindre promptemenl son BsnaiieK » 

Toutefois, ce n'est pas le 28 au soir, mais le 30 au 
soir que partit La Fayette. Les journ^es du 29 et 
du 30 furent employees k la realisation des mesures 
qu'il avait imagin^es, et qui ne manqu^rent ^videm- 
ment leur effet que par Firr^solution d'esprit et la 
moUesse de coeur qu'il y apporta. 

C'etait le plan concerts avec M. de Lally-Tolen- 
dal et avec M. de Clermont -Tonner re , que La 
Fayette voulait r^aliser, c^est- ji-dire il venait fermer 
le club des Jacobins et, aprfes lui, tons les autres, 
nettoyer Paris des bandes qui Finfestaient, 6ter le 
pouvoir legislatif k une Assembl^e unique, qui s'en 
servait pour opprimer le roi , et le donner k deux 
Assemblies, qui s'en serviraient pour Faider. 

Cetait alors le rd ve de ceux qui voulaient importer 
en France les deux Cbambres anglaises toutes-puis- 
santesy sans songer qu'en Angleterre les Cbambres 



1 Bertrand de Molieville, Memotrfa, t. II, p. -291. 

21 



— 322 — 

soDt guid^es et contenues par de vieilles institutions 
nationaleSy tandis qu'en France les ChambreSy 
n^ayant de contre-poids ni dans une aristocratie h6- 
r^ditaire, ni dans an syst^me municipal ^troitement 
li^ 4 la noblesse et au clerg^, furent toujours livr^es 
aux ambitions privies , et devinrent, malgri elles, 
Finstrument des tribuns et des ambitieux. 

Yoici comment le plan de La Fayette est expose 
par M. de Toulongeon, son partisan et son ami : 

« Acloque avait commands la premiere division 
de la garde nationale pour une revue du lendemain, 
k la pointe du jour ; le roi devait la passer ; ensuite, 
le g^n^ral La Fayette devait haranguer la troupe. La 
reine, qui ne craignait pas moins les services de La 
Fayette que les offenses des Jacobins^ et qui esp^rait 
Mre d^livr^e des uns et des autres par les armes 
^trang^reSy fit informer, sous main, Petion du projet 
de la revue. Petion donna aussitAt un ordre coo- 
traire. 

« La Fayette r^unit alors chez lui * tout ce qu'il put 
de citoyens de la garde nationale. On promit de se 
r^unir J le soir, aux Ghamps-l^lys^s ; & peine cent 
hommes s'y trouvirent. On s'ajouma au lendemain, 
pour marcher sur le lieu des stances des Jacobins, si 
Ton ^tait trois cents. On ne s'y trouva pas trente. Ces 
mesures ne servirent qu^4 emp6cher Farrestation de 

* L'h(5iel de M. de La Fayette (§tait rue de Bourgogae. 



— 323 — 

La Fayette. II vit le roi qui le remercia froidement de 
sa d-marche, ne profita pas de ses offres de service, 
et le laissa partir ^ » 

Que le roi ait, en cette occasion, d^clin^ les ser- 
vices de La Fayette, c'est parfaitement certain; que la 
reine ait fait pr^venir Petion, c'est plus que douteux. 
Petion ^tait, depuis le 20 juin, I'ennemi d^clar^ du 
roi et de la reine, et il s'6tait publiquement r^joui, k 
la t^te des bandes de Santerre, des ignobles outrages 
prodigals k la famille royale. La Fayette n'aimait pas 
la reine, et il put la croire de connivence avec le 
maire de Psiris; mais Marie- Antoinette avait trop de 
fiert^ et de dignity pour informer, m6me indirecte- 
ment, Petion, qu*elle m^prisait justement, d'un des- 
sein con^u, en definitive, en vue de sauver la royaut6 
etle roi. 



IX 



Le roi n'avait que trop de motifs de ne montrer 
qu^une confiance mediocre dans les desseins de La 
Fayette. Outre que La Fayette ^tait Tauteur prin- 
cipal de la disorganisation complete du pays et des 
plus grands outrages qui, avant le 20 juin, eussent 

*Toolongeon, Histoire de France depuis la Revolution^ t. I, 
p. 280* 281. 



— 324 — 

^t^ commis envers la monarchie, il eiit fallu ignorer 
compl^tement son caract&re pour compter sur deux 
jours de fermet^ de sa part. Le g^n^ral en chef 
qui s'^tait mis d ffenouXy sur la place de Grfeve, de- 
vant les assassins de Berthier^ et qui s'^tait laiss^ 
trainer k Tinfft^me expedition du 5 et du 6 octobre, 
avait besoin d'une forte caution pour son courage; et 
le silence qu'il venait de garder devant les ridicules 
attaques de Guadet etde Yergniaud, ne pouvait pas 
en tenir lieu. 

Nous croyons done que les v^ritables motifs de la 
conduite du roi se trouvent dans ces lignes de 
Weber : 

<c Le lendemain de rarriv^e de La Fayette, on avait 
annonc^ une revue de toute la garde nationale pari- 
sienne, aux Champs-Elys^eSy par ce g^n^ral des 
constitutionnels ; mais il ne s'y rassembla qu'un pe- 
tit nombre de bataillons. La cabale qui avait ima- 
ging d'appeler M. de La Fayette k Paris d^sirait que 
la cour par At A cette revue, mais le roi m^prisait les 
petits moyens de cette cabale ; et, voyant que rien 
n'etait ni assez pr6t, ni assez fortement combing 
pour un mouvement v^ritablement grand et utile , 
il refusa de se prMer k une demonstration dange- 
reuse. 

« La Fayette se sauva le surlendemain k son arm^e. 
un jour de plus k Paris, sa personne n'y edt pas ete 
en silrete, tant les Jacobins et la faction d'Orl&uis 



— 325 - 

mirent d'activit^ et d'audace dans leurs manoeuvres^ 
soit dans TAssembl^e, soit dans les clubs, soit dans 
les faubourgs. Son effigiefutbrill6eau Palais-Royal, 
le lendemain de son depart ^ » 

Toutefois, et comme s^il n'etlt pas ^t^ dans le se- 
cret de son impuissance, La Fayette proposa au roi 
un nouveau plan, de son camp de Maubeuge. 

<c Le 10 juillet, dit Bertrand de MoUeville, M. de 
Lally vint encore me trouver d'un air triomphant, 
et me dit, en me pr^sentant un papier : « Lisez ce 
que je suis charge de remettreau roi, et conservez 
encore, si vous le pouvez, vos doutes ! » G'^tait une 
longue lettre que M. de La Fayette avait ^crite de son 
arm6e,et dans la quelle il exposait un plan dont Pex^- 
cution ^tait, disait-il, toute pr^par^e, pour ouvrir 
un passage au roi, k travers ses ennemis, et le con- 
duire stlrement k Compi^gne, ou dans le nord de la 
France, environne de sa garde constitutionnelle et 
de safidMe arm^e. Tout ceci devait se faire constitu- 
tionnellement. 

a Je transmis cette lettre au roi ; mais quoique la 
m^fiance de Sa Majesty pour M. de La Fayette ftlt 
dissip^e engrande partie, elle ne put jamais se per- 
suader qu'il flit capable d'accomplir, comme le g^- 
n^ral Monck, la restauration de la monarchic ; et le 
plan qu'on lui proposait ne lui parut que tris-im- 

* Weber, Memoirety t. II, p. 196. 



X 



— 326 — 

parfaitement propre & en assurer le succfts. En con- 
sequence , le roi m'envoya une r^ponse obligeante, 
mais negative, que je remis & M. de Lally^ pour la 
transmettre k M. de La Fayette ; elle ^tait coD^ue 
dans les termes suivants : 

« Dites-lui que je suis sensible & la preuve d'atta- 
(( chement qu'il me donne, en se proposant de courir 
<c pour moi de si grands dangers ; mais il serait im- 
(( prudent de faire mouvoir en m6me temps un si 
« grand nombre de ressorts. Le plus stir moyen de 
« r^ussir est de continuer k 6tre la terreur des fac- 
te tieux y en remplissant habilement ses devoirs de 
« giniral*. » 

Les dangers que La Fayette avait courus ^taient 
s^rieux. Les Jacobins et les Girondins n'ayant pas 
pu et dd croire qu'un g^n^ral vlnt solennellement 
les meuacer, au nom de son arm^e , sans avoir pris 
aucune des mesures n^cessaires pour r^aliser ses 
menaces, avaient soulev^ contre lui les faubourgs de 
Paris. Les Jacobins, supposant que Dumouriez, 
alors sorti du ministfere, devait 6tre. ulc^r^ contre 
La Fayette, k cause de sa lettre du 16 juin, all&rent 
secr^tement lui proposer de Tassassiner. 

a Les Jacobins, dit Dumouriez, furent effray^s de 
son triomphe : ils voulurent lui opposer un cbef ; et, 
malgr^ leur animosity contre Dumouriez, jugeant 

^ BeKrand de Molleville, Memoires, 1. 11, p. 293, 294. 



- 327 — 

alors par sa retraite volontaire quMl avail ^t^ de 
bonne foi, ils d6terr&rent sa demeure, et lui en- 
voy^rent deux d^put^s qui vinrent le soUiciter de se 
rendre aux Jacobins : a Si vous voulez y paraltre ce 
<x soir, lui dirent^ils , cette nuit vous serez veng^. 
« Nous sommes pr^ts ; ce dictateur a une garde de 
« cent bommes autour de sa maison ; nous y mar- 
cc cberons cette nuit, nous sommes sArs du peuple ; 
((il p^rira... » Dumouriez se d^barrassa d'eux, et 
^vita le massacre qui en serait r^sult^, car les 
deux partis ^taient alors tr^s-consid^rables et tr^s- 
agit^s S » 

La d^marcbe de La Fayette, loin de servir la mo- 
narcbie, assura et bA,ta sa perte. D'un c6i6y elle 
exalta les partis r^volutionnaires, qui se crurent un 
instant sous le coup d'un grand danger ; de Tautre, 
elle leur apprit qu'il n'y avait rien k craindre ni des 
mod^r^s constitutionnels, ni de leur cbef, toujours 
mous, ind^cis et tremblants en face de I'^nergie des 
sectaires d^magogiques. Cette constatation publique 
de la mollesse, de Tind^cision et de la peur des par- 
tis mod^r^s ^clata d^s lors aux yeux de tons, et elle 



^ Dumouriez , Afemotref , t. II, p. 309.— Quoique Dumouriez, 
par une confusion de souvenirs et de dates, faciles k rectifier k 
I'alde de 9es propres Memoires, paraisse confondre la lettre de 
La Fayette du 16 juin avec son discours du 28, et place le depart 
du g^n^ral avant le 20 juin , on ne saurait rien all^guer de 
s^rieux pour mettre en doute, comme I'ont fait ses ^diteurs, la 
T^rit^ de ce qu'il rapporle, quant k la d-marche des Jacobins 
aupr^s de lui. 



— 328 — 

fut la principale source des sneers des revolution- 
naires. Ceux-ci purent tout ce qn'ils os^rent, et ils 
os^rent tout, d^s quMls virent qu'ils n'avaient rien k 
craindre d'une bourgeoisie vaniteuse, criarde et 
l^he, se laissant piller et ^gorger par une poign^ 
de mis^rableSy plut6t que de se r6soudre k d^fendre 
son patrimoine et sa vie. 

Gette situation respective des hommes mod^r^s et 
des ambitieux ^tait d'ailleurs, ainsi que la cause de 
Tinsucc^s de La Fayette, tr^s-clairement appr^ci^e 
et trte*sainement jug^e par la presse con tempo- 
raine. 

« Tous les ambitieux, dit Prudhomme, dans son 

num^ro des Revolutions de Paris du 7 juillet, tous 

les ambitieux qui ont aspird k la tyrannie^ ont d'a- 

bord cherche k se cr^er des partis. Catilina avait 

choisi les siens parmi les debauches, les gens perdus 

de dettes et de crimes ; Mahomet s'^tait attache les 

fanatiques et les superstitieux ; Pisistrate avait caress^ 

Tambition d'une certaine noblesse, toujours avide 

d'honneurs; La Fayette a voulu suivre une autre 

route. D^nu^ de cet ascendant du g^nie qui impose 

aux hommes passionn^s, il choisit son parti dans tous 

les partis : royalistes mod^r^s, r^publicains mod^- 

r^s, aristocrates mod^r^s, bourgeois niod^r^s, 

peuple mod^r^, voil^ les hommes dont La Fayette 

avait compost sa clientele; mais il fit un mauvais 

calcul. Dans tel parti que ce soit, les mod^r^s sont 



— 329 — 

^olstes, tous les egolstes sont l&ches; et d^s qu'il a 
fallu d^ployer de Faudace, Tambitieux s'est trouv^ 
abandonn^ de tous ses supp6ts ^ » 



De la resolution , de T^nergie , de la rapidit^^ un 
coup de foudre, in6me t^m^rairemeDt lauc^, auraient 
alors sauv^ Louis XYI , la mouarchie , la France, et 
conjur6 la seconde revolution qui s^appr^tait. Le roi 
etait encore, et restera toujours, on le verra, r^elle- 
ment populaire ; les clubs inspiraient plus de terreur 
que de sympathie ; et TAssembiee n^etait pas aimee. 
Les lettr^s, les pbilosophes, les avocats, les medecins, 
enfin les classes dont la vanity avait souffert dans 
Pancienne organisation de la France, etaient r^volu- 
tionnaires, ou plut6t remuantes et indisciplin^es, 
car elles ne voulaient ni la Republique, ni la Ter- 
reur, ni le regime horrible qu'on leur imposa, et 
sous lequel elles p^rirent; mais Pindustrie, le com- 
merce, Tagriculture, mais I'immense majority du 
pays voulait jouir en paix des nouvelles institu- 
tions, et r^clamait bautement contre Tagitation 
bruyante et sterile de TAssembl^e, qui fomentait et 

* Prudhomme, R^olutiona de PariSji. XIII, p. 19, 30. 



— 330 — 

perp^tuait le d^sordre^ au lieu d'aider et de faciliter 
Taction du gouvernement. 

« II y a bien longtemps, disait Carnot k la stance 
du 2 juillet, que la nation est fatigu^e de nos dissen* 
sions. n n'y a pas un de nous qui ne refoive journel- 
lement des lettres & cet ^gard. Nos stances sont Fi- 
mage fidMe de ce qui se passe dans le royaume ; les 
baines et les dissensions se communiquent rapide- 
ment ; et le jour que nous serons r^unis, le royaume 
sera en paix^ » 

Quelques centaines d'hommes courageux auraient 
r^ussi k fermer les clubs et mis en fuite les instiga- 
teurs du d^sordre. La Fayette le savait bien, lui qui, 
le 17 juillet 1791, avec deux heures d'toergie, avait 
vu Robespierre changer de quartier, Brissot et Ca- 
mille Desmoulins se cacher, et Danton se sauver 
d'un trait jusqu^& Londres. line heure apr^s la vie- 
toire y tons les mod^r^s se seraient trouv^s des 
Achilles, et la France enti^re aurait battu des mains. 

La Fayette parti, les Girondins voulurent assurer 
leur victoire, en faisant, suivant leur tactique, inter- 
venir les faubourgs pour r^clamer son ch&timent. 
Comme il sortait de Paris , les patriotes de La Yil- 
lette Tavaient poursui vi de maledictions et de bu^es '. 
Le 1""' juillet, des deputations de la Croix-Rouge et 



i MonUeur du 5 juillet 1793. 

* Prudhomme, Revolutions de Paris, t. XIII, p. 25. 



— 331 — 

de Crenelle vinrent demander avec force la punition 
du nouveau Cromwell *. 

Le mftme jour, une deputation de la section de 
Bonne-Nouvelle, et une autre du faubourg Saint- 
Antoine^ vinrent demander la dissolution de T^tat- 
major de la garde nationale de Paris, qui avait en- 
tour^ La Fayette pendant son s6jour. Thuriot de la 
Rosi6re convertit cette demande en motion ; Mailhe 
Tappuya, et le>licenciement fat prononc6 le 2 juillet*. 
Ces Assemblies uniques 6taient un instrument r^vo- 
lutionnaire formidable ; la passion et le erime y de- 
venaient loi en un instant. 

Enfin y des petitions nombreuses des soci^t^s po- 
pulaires et des clubs demand^rent un d^cret d'accu- 
sation contre La Fayette. La proposition fut rapport^e 
et discut6e solennellement le 8 aotLt; et TAssembl^e 
eut le courage de rejeter le d^cret, k la majority de 
424 voix contre 206 ' ; mais ce courage lui cotitacher, 
car plus de vingt d^put^s furent, au sortir de la 
s^nce et & la porte m^me de la salle , hu^s et b&- 
tonn^s par les clubistes. 

Les deputes M^zi&reSy Regnault-Beaucaron, Frou- 
diftres, Lacretelie, Calvet, Quatrem^re, Ghapron, 



t MonUeur du 3 juillet 1792. 

* Prudhomme, RivoluHoM de Paris, t. XIII, p. 43. 

s C'est le chiffre donn^ par le MonUeur da 9 ao6t 1793. Roade- 
rer dit, nous ne savons sur quelle autorit^^ qu'il j eat 406 voix 
contre 324. [Chronique de cinquantejovrSf p. 333.) 



— 332 - 

Densy, Desbois, ^crivirent, sur ces ignobles et horri- 
bles violences, des lettres d^taill^es et curieuses, qui 
sont au Moniteur du H aoAt 4792. M. de Girardin 
porta ses legitimes plaintes & la tribune ; et comme 
ii disait : « J'ai 6t6 frapp^y . . . » un plaisant de Fex- 
trftme gauche demanda : <( En quel endroit?... d — 
« C'est par derri^re , r^pondit avec dignity M. de 
Girardin ; les assassins ne font jamais autrement ^ i> 

M. Yayron, pr^tre, d^put^ du Gantal, et M. de 
Yaublanc, d^put^ de Seine-et-Mame, demand^rent 
que TAssembl^e sortlt de Paris, oil elle n'^tait pas 
libre. Deux Girondins, Kersaint et Guadet^ s'y oppo- 
s&rent; Kersaint, en disant que ceux qui avaient 
frapp^ les d^put^s ^taient des agents provocateurs d 
la solde des princes de Condi et dArtois; Guadet, en 
disant qu^il n^itait pas vrai quune faction domi-- 
ndt les reprisentants du peuple souverain*^ 

La Providence ne fera pas attendre bien longtemps 
k ces rh^teurs de la Gironde le chA^timent que 
subissait d^j& La Fayette. Le dernier jour d'avril 
prochain, Guadet, hu^, menao^, bA^tonn^^ & son tour, 
par ces m^mes clubistes, quMl avait d^fendus, de- 
mandera, lui aussi, que T Assembl^e sorte de Paris * ; 
mais il n'obtiendra pas la liberty qu'il avait refus^e 
& H. de Yaublanc; il n'obtiendra que ce que les 

1 Moniteur du 11 aoiit 1793, S^aDce du 9. 

iJWd. 

* Moniteur du 3 mai 1793. 



— 333 — 

factions s^accordent toujours entre elles : la proscrip- 
tion et r^chafaud. 

On sait que La Fayette , sous le coup d^un d^cret 
d'arrestation lanc6 apr^s la chute du tr6ney passa la 
fronti&re dans la nuit du 19 au 20 aodt. G'^tait^ de- 
puis quatre ans, la pratique des r^volutionnaires d^- 
(us ou d^pass^s. lis bouleversaient les institutions, 
ils plongeaient la patrie dans Tabime, et.... ils se 
sauvaient ! 

Ainsi avait fait Mounier, en 1789; ainsi faisait 
La Fayette, en 1792; ainsi fera Dumouriez, en 
1793. 



LIVRE HUITIEME 

GOMPLIGITfi DE PETION ET DES 6IR0NDINS DANS 

LES TROUBLES. 



Petion favorise les attroupemeDts. — Pouvoirs du maire de 
Paris. — Son inertie enyers les conspirateurs. — Mesures 
atroces imagin^es contre le roi. — Assassin embauch^ par 
Santerre. — Grangeneave yeufc se faire assassiner, pour que 
le roi 8oit accuse de sa mort. — LAchet^ de I'ex-capucin 
Chabot.— Le roi se r^sout k se d^fendre. — Poursuites ordon- 
n^es et commenc'^es contre Petion et Manuel. — Roederer, 
son caract^re. — Petion et Manuel sont suspendus de leurs 
fonctions. — Effroi des Girondins, complices du maire* — lis 
font rapporter I'arr^t^ de suspension. 



Parmi les lettres des d^put^s menac^, hu^s et 
battus par les Jacobins, pour avoir vot6 en faveur 
de La Fayette, il s'en trouvait une de M. de Lacre- 
telle, nagu^re encore plein de vie, qui disait : 

<c N'ayant <{u'une part commune dans les outrages 
faits A. mes collogues, je ne dois porter aucune plainte 
personnelle. Mais ay ant 6t& t^moin des insultes et des 
violences commises envers M. Dumolard, je dois les 
d^noncer et en demander vengeance. La ville de 
Paris est menac^e du sort d' Avignon, si un maire et 



- :m — 

une municipalUe ne s^occupent qtid legaliser des at- 
troupements^.Kf 

II ^tait en effet visible et publiquement av^r^ que 
tous les mouvements insurrectionnels ^taient alors 
provoqu^s et dirig^s par les Girondins, par Tinter- 
m^diaire du comity directear des Jacobins, et avec 
la connivence de Petion et du conseil g^n^ral de 
la Commune. 

Le maire de Paris 6tait investi & cette ^poque 
de pouvoirs immenses ; les ministres et Tadmi- 
nistration du d^partement ^taient absolument d6- 
sarm^s, et, d'apr^s Torganisation particuli^re de la 
municipality de Paris, la force publicpie ^tait sous 
les ordres imm^diats du maire *. Le r6le de Petion 
^tait done fort simple ; pour bouleverser Paris et la 
France^ il n^avait qu^& laisser iiaire, & ne pas sortir de 
chez lui, et k dire de temps en temps, dans ses pro- 
clamations, que tout allait pour le mieux. Quand le 
moment sera venu de frapper le grand coup et d'a- 
battre la monarchic, le 10 aoAt, il se fera consigner 
& la mairie par un poste de quatre cents hommes, 
jusqu'ft ce que tout soit fini. Jamais, en effet, fono- 
tionnaire public ne porta plus loin que Petion la 
duplicity et la trahison dans la bonhomie. 

Nous avons aujourd'hui toutes les peines du monde 
k admettre, et m6me k comprendre, la sc^l^ratesse 

I MoniteurdvL U aof\t 1793. 

• Ibid., Observation de Lagrevol, d<5pul^ de la Haute-Loire. 



- 337 - 

que les partis politiques de la Revolution plafaient 
au nombre de leurs moyens ; I'assassinat ^tait parini 
les plus vulgaireSy et tout ce mois de juillet fut em- 
ploy^ k imaginer un moyen d^assassiner le roi et la 
reine. Santerre en essaya un, Grangeneuve un 
autre. 

Santerre prit le grand cheoiin des tribuns et des 
sicaires ; il embaucha un garde national du faubourg 
Saint-Antoine, et lui donna un prix d^battu pour 
tuer la reine. Toute cette abominable affaire est con- 
t^e par le menu dans les MSmoires de Bertrand de 
Molleville, qui prit une part directe et personnelle 
aux mesures concert^es avee la justice pour arr6ter 
Tassassin. II fut arr^t^ en effet le 14 juillet. 

Les plumes de son bonnet, qui ^taient d^une cou- 
leur diff^rente de celles du bataillon alors de ser- 
vice, dit Bertrand de MoUeville, le firent remarquer, 
et on le reconnut k la cicatrice de sa joue. Apr^s 
Favoir conduit au corps de garde, on le fouilla, et 
on trouva un grand coutelas cacb^ dans la doublure 
de son habit. Le lendemain matin, tandis qu'on le 
conduisait chez le juge de paix, il fut d^livr^ par une 
bande de scderats qui Fattendaient k la porte du 
ch&teau. 

a Je fus inform^ de cet ^y^nement par M. Gram- 
mont, que je d^terminai k faire sa declaration des faits 
ci-dessus k M. Maingeot, juge de paix de la section 
des Tuileries, el k les faire certifier par les officiers 

'22 



— 338 — 

de garde aux appartements de la reine. On dressa 
du tout un procfes-verbal. 

(c Get acte de noiori^t^ fut fatal & M. Maingeot. II 
fut du nombre des honn^ies gens qui p^rirent dans 
la journ^e du 10 aoi!lt. Santerre, inform^ qu'il avait 
dress^ le proc6s-verbal relatif au grenadier, envoya 
chez lui une bande d'assassins qui le massacr^rent^ 
saisirent ses papiers et les port^rent en triomphe k 
leur digne chef*. » 

Le moyen d^assassinat propose par le Girondin 
Grangeneuve est sans exernple dans Fhistoire, et d^- 
passe toutes les proportions connues du fanatisme 
dans la f6rocit^. Laissons-le raconter par madame 
Roland, qui en a eu la connaissance personnelle, le 
fait s^^tant pass^ dans sa soci^t^ : 

a Grangeneuve, dit-elle, est bien le meilleur hu- 
main qu'on puisse trouver, sous une figure de la 
moindre apparence; il a I'esprit ordinaire, mais 
VhxdQ vraiment grande, et il fait de belles choses avec 
simplicity, sans soup9onner tout ce qu'elles coilte- 
raient k d'autres que lui. 

a Dans le courant de juillet 1792, la conduite et 
les dispositions de la cour annon^ant aes vues hos- 
tiles, chacun raisonnait sur les moyens de les pr^ve- 
nir ou de les d^jouer. 

« Chabot disait, k ce sujet, avec I'ardeur cpii vient 

' fiertrand deMoUeville, Memoires, 1. 11, p. 301, 302, 303. 



— 339 - 

de rexaltation et non de la force, quMl serait k sou- 
baiter que la cour fit attenter aux jours de quelques 
d^put^s patriotes; que ce serait la cause infaillible 
d'une insurrection du peuple, le seul moyen de le 
mettre en mouvement et de produire une crise salu- 
taire. II s^^chauffe sur ce texte, et le commente assez 
longtemps. 

« Grangeueuve, qui T'avait 6cout^ sans mot dire, 
dans la petite soci^t^ oil s'^tait tenu ce discours, sai- 
sit le premier instant de parler en secret k Ghabot. 

a J'ai il&y lui dit-ily frapp^ de vos raisons, elles 
sont excellentes ; mais la cour est trop babile pour 
nous fournir jamais un tel expedient. II faut y sup- 
plier. Trouvez des hommes qui puissent faire le 
coup, je me divoue pour la victime.— Quoi! vous 
voulez?... — Sans doute ; qu'y a-t-il k cela de si dif- 
ficile ? Bla vie n'est pas fort utile, mon individu n'a 
rien d'important; je serai trop beureux d'en faire le 
sacrifice k mon pays. 

<& Ab ! mon ami, vous ne serez pas seul, s'^crie 
Gbabot d'un air inspire ; je veux partager cette gloire 
avec vous. — Gomme vous voudrez; un est assez; 
deux peuvent mieux faire encore ; mais il n'y a pas 
de gloire k cela ; il faut que personne n'en sacbe 
rien. Avisons done aux moyeus. >> 

a Gbabot se cbarge de les manager. Peu de jours 
apr&s, il annonce k Grangeneuve qu'il a son monde 
et que tout est pr^t. — « Eb bien ! fixons Finstant; 



- 340 — 

nous nous rendrons au comite demain au soir ; j'en 
sortirai k dix heures et demie ; il faudra passer dans 
telle rue, peu fr^quent^e, oil il faut aposter les gens; 
mais qu'il sachent s'y prendre ; il s'agit de bien nous 
tirer, et non pas de nous estropier. » 

« On arr^te les beures ; on convient des DaitSy Gran- 
geneuve va fiaire son testament, ordonne quelques 
affaires domestiques sans affectation , et ne manque 
pas au rendez-vous donn^. Chabot n'y paraissait 
point encore; Tbeure arriv^e, il n'^tait pas venu. 
Grangeneuve en conclut qu'il a abandonn6 Tid^e du 
partage ; mais, croyant k Tex^cution pour lui, il part. 

(( II prend le cbemin convenu, le parcourt k petits 
paSy ne rencontre personne au monde ; repasse une 
seconde fois, crainte d'erreur sur Tinstant; etil est 
oblige de rentrer chez lui sain et sauf, m^content de 
Tinutilit^ de sa preparation. 

<c Chabot se sauva des reproches par de mis^rables 
d^faites, et ne d^mentit point la poltronnerie d'un 
pr^tre* ni I'hypocrisie d'un capucin*. » 

^ Chabot n'^tait pas un pr^tre, mais un apoatat, ce qui est 
tout I'oppos^. 

En outre, les prdtres, en g^n^ral, qui aim^rent mieux 4tre 
d^pouill^s, pers^cut^B el mis k mort plutdt que de faire un ser« 
ment contraire k leur conscience, montr^rent un courage dont 
certes les Girondins n'approcb^rent pas. 

Enfin, les Missions ^trang^res ont, tousles ans, des pr^tres 
qui partent pour le Tonquin, avec la presque certitude dy souf- 
frir la morl pour leur foi. On peut ais^ment douter que la phi- 
losophie fournlt, pour une pareille destination, un ^gal nom- 
bre de missionnaires. 

» Madame Roland, Mcmoires, I" partie, p. 96, 97. 



— 341 — 

N'avions-nous pas raison de dire qu^un tel moyen 
de faire assassiner la faraille royale <^lait sans exemple 
dans les annales du fanatisme et de la ferocity? 

Les Jacobins avaient d^j^ imaging, en 1791, de 
faire tuer des oisifs, des curieux, des passants, par la 
force arm^e, afin d'avoir des cadavres i trainer dans 
les rues, pour crier qu'on assassinait le peuple, et 
pour soulever la ville. C'est ainsi que fut amen^., le 
17 juillet, ce qu'on nomma le massacre du Champ- 
de-Mars. « Des orlianistes, dit M. de Ferriferes, dans 
le dessein d'engager une querelle, s'approch^rent de 
la garde nationale, en vomissant les plus grossi^res 
injures, et tir^rent sur elle quelques coups de pisto- 
let. La Fayette fit faire une seconde d^cbarge, mais 
r^elle. L'efifet en fut terrible ; plus de quatre cents 

personnes furent tu^es ou gri^vement bless^es 

Puis, quelques orl^anistes courent les rues, criant 
qu'on assassine le peuple; d'autres prennent le ca- 
davre sanglant d^un des malheureux qui venaient 
d'etre tu^s, Poffrent aux yeux de la multitude, Tin- 
vitent k la vengeance, et s^acheminent vers le Palais- 
Royal *. » 

Mais ce qui ^tait inoul jusqu'alors, c'^tait le moyen 
imaging par le Girondin Grangeneuve, c^est-^-dire 
la preparation d'un assassinat accompli sur soi- 

* Feiri^res, Memoites, t. II, p. 472, 473.— Prudhomme dit 
pareillement que les coups de pistolet furent tir^s pour obliger 
la garde nationale k riposter. [Revolutions de Pann^ t. IX, p. 67.) 



— 342 — 

m^me, afin que des innocents, accuses de ce crime, 
fussent massacres en expiation. Rien ne doit ^ton- 
ner d^une ^poque et d'un parti pour lesquels de tels 
forfaits caract6risaient le meilleur humairij pas- 
saient pour venir d^une dme grander et s'appelaient 
une belle chose. 



II 



A moins d'etre r^solu k se laisser massacrer aux 
Tuileries sans defense, Louis XVI ne pouvait pas 
fermer les yeux k I'^vidence de Paltentat ^bauchi 
le 20 juin. On avait eu positivement Tintention de 
Passassiner. <( Je dois dire, ^crit Roederer, que, pen- 
dant la Convention, le boucher Legendre d^clara 4 
Boissy-d'Anglas, de qui je le tiens, que le projet 
avait ite de tuer le roi^, II fallait done, ou se rc^si- 
gner k cet assassinat, ou frapper Petion et Manuel, 
Tun maire, Tautre procureur-syndic de la Com- 
mune, qui, ne pouvant pas ignorer les desseins des 
factieux, n'avaient rien fait pour s'y opposer*. Le 



* Roederer, Chronique de cinquante jours, p. 65. 

* La participation de Petioir k T^meute du 30 juin 4tant mise 
aors de doute par le t^moignage de Robespierre, non contredit 
par Petion, il serailbien difficile que le maire n'eAtpas eu con- 
naissance du fait signals k TAssembl^e, le 25 juin, par trois 
citoyenB du faubourg Saint-Antoine, nomm^s Lenoir^ Duhreml 
et Verniquetj dans une lektre ainsi congue : 

« Nous d^nongons kTAssemblf^e nationale M. Chabot , I'un de 



— 343 — 

directoire du D^partement de Paris, d^vou^ 4 la 
Constitution et au roi, se r^solut k des poursuites. 

En cons^uence, le 6 juillet, le Gonseil g^n^ral 
du d^partement, reuni sous la pr^sidence deM.de 
La Rochefoucauld, d^cida qu'il serait proc^d6 au 
jugement des officiers municipaux. II entendit d'a- 
bord le rapport des commissaires pr^c^demment 
charges d'examiner les circonstances des troubles 
du 20 juin , et puis le rapport de son procureur g^- 
n^ral syndic, qui ^tait Rcederer. 

Avec une grande loyaut^ dans le caractire, de la 
droiture dans le jugement et de la noblesse dans le 
coeur, Roederer montra une fois de plus k quel point 
Tesprit politique est une chose rare, m^me dans les 
hommes d^ailleurs 6minents et distingu^s. Barrdre, 
les deux Merlin, Fouch^, Tallien, Garnot lui-mdme, 
et beaucoup d^autres encore, suivirent la Revolution 
dans ses erreurs et dans ses crimes, parce que ces 
hommes ^talent tons sans principes et sans courage, 
et quelques-uns sans honneur. Nous croyons que 
Roederer, lui etlt-il Hi donn^ de rester k la Conven- 
tion, edt iti preserve par sa morality et par son in- 



868 membres, comme ayant, dans la nuit du mardi au mercredi 
90 du present mois, assemble le peuple dans une des ^glises du 
faubourg Saint-Autoine, et de Vj avoir provoqu^ au rassemble- 
ment arxn6 qui a eu lieu, et d Vassasainat du roi. Nous soulignons 
ces deux demiferes expressions. Les t^rooins de cefait se multi- 
plient, nous vous prions de communiquer cette lettre k I'Asseni- 
blc*e nationale. » (3fofU>iir du 27 juin 1792.) 



— 344 — 

lelligence ; mais sMl n'y eOt pas fait le mal , il est 
difficile de penser qu'il y eOt fait le bien, faute 
d'avoir ce sentiment des hommes, des passions et 
des questions politiques, sans lequel on ne saurait 
Mre un bomme d^£tat. 

Roederer, ancien conseiller au Parlement de Metz, 
^tait de cette ^cole d^bommes pr^tendus impartiaaX| 
qui se jettent au milieu des partis pour les concilier, 
oubliant qu'en general les partis politiques sont in- 
coneiliablesy et qu^avee la pretention de vivre avec 
touSy il faut se r^signer k n'avoir la confiance et la 
direction d'aucun. 

Plac^ entre les anciens constituants, qui voulaient 
le maintien de la Constitution, et les nouveaux r£vo- 
lutionnaires, qui voulaient p^n^trer dans le gouver- 
nement k tout prix, m^me au risque de le briser, 
Roederer, natui*e bonn^t^ et naive, s'effor^ait de 
calmer ces lutteurs, n'osant, ou ne voulant se placer 
francbement ni avec les uns, ni avec les autres. II fit 
done des prodiges d'^quilibre, entre Petion et le roi, 
et il r^suma son rapport dans ce cbef-d'oeuvre d'in- 
certitude> qui leur donnait k la fois tort et raison & 
tons deux : 

<c Avant de conclure. Messieurs , sur cette affaire, 
je declare que, personnellement, je regarde comme 
le comble de la d^mence ou de la sc^l^ratesse tout 
acte tendant k la disorganisation des autorit^s, ou & 
leur division, ou k celle des esprits, dans la circon- 



_ 345 — 

■ 

stance deplorable oik nous nous trouvons, en pre- 
sence des strangers qui nous menacent. 

« Je pense que toute attaque livree k I'autorite 
constitutionnelle du roi est un principe de division, 
peut-6tre de disorganisation ; je crois ces deux pre- 
tentions egalement coupables, de vouloir gouverner 
le pouvoir executif avec le canon du faubourg Saint- 
Antoine, et le pouvoir legislatif avec rep^e des 
g^niraux d'armee; je pense que la Constitution qui, 
suivant tant de gens, va perdre la Constitution (sic), 
peut aa contraire la sauver. 

« n importe sans doute k la nation que le domi- 
cile du roi y qui n'a pu etre preserve , soit du moins 
venge par la loi ; mais c'est aux tribunaux 4 cbercher 
les coupables et k les punir. lis sont ailleurs que 
dans la municipalite. L'inter^t public soUicite, k 
Fapproche d^une epoque qui pourrait amener la 
reconciliation de tous les partis, le 14 juillet, que 
rien ne separe les autorites les unes des autres. d 

En consequence, Roederer conclut en disant qu'il 
n'y avait lieu k suspendre de leurs fonctions, ni le 
maire de Paris, ni les administrateurs de police, ni 
le procureur de la Commune ^ 

On comprend ce qu'une pareille impartialite avait 
de profondement partial, car ces vaines declama- 
tions sur Funion des esprits servaient k dissimuler 

^ Roderer, Chronique de einquante jours, p. 135, 136. 



— 346 — 

la conspiration des Girondins contre Louis XYI, et 
les esp^rances fondles sur la reunion du 14 juillet 
aveuglaient les hommes timides sur le but du voyage 
des F^d^r^Sy qui avaient ^t^ appel^s, et qui arri- 
vaient pour faire le coup de main du 10 aoiit et ren- 
verser la monarchic. Ge qu^il y a d'^trange, et 
m^me de f^heux , dans ces exhortations paternes de 
RoBderer^ c^est quMl nMgnorait nuUement le dessein 
des r^volutionnaires. II rapporte lui-m6me qu'd la 
date du 1" juillet, « les administrateurs de police 
n'^taient pas sans inquietude, et quails firent une 
proclamation contre les hommes affreux qui pro- 
mettaient dans les faubourgs, pour une 6poque tr6s- 
rapproch^e, la chute des murs des TuilerieSy a 
Pexemple de ceux de la Bastille *. » 

La suite prouva que Roederer n^^tait pas de con- 
nivence avec les factieux, puisqu'il n^^chappa qu^en 
se cachant au sort des victimes d'aotlt et de septem- 
bre; mais son exemple dut lui montrer ce que Ton 
gagne avec les factions, en tenant vis-d.-vis d'elles 
un langage timord et une conduite pusillanime. 
M. de La Rochefoucauld, qui cut une conduite diff6- 
rente, fut sans doute assassin^ ; mais outre que Roe- 
derer I'etlt ^t^ comme lui , sMl ne s^^tait pas sauv^, 
la vie ne vaut que le prix de Tusage qu'on en fait ; 
et c'est toujours une gloire et un bonheur pour 

* Roederer, Clvronique de cinquante jours ^ p. 115. 



— 347 — 

rhomotie de bien de donner la sienne, quand il le 
faut, en t^moignage de sa foi et de ses principes. 

Le Gonseil g^n^ral du d^partement , compost 
d^hommes pins fermes et plus pratiques \ ne fut pas 
de Favis de Roederer, et le lecteurne saura que Tap- 
prouver, en apprenant que de Texamen des pieces il 
r^soltait : 

« Que le maire de Paris n^avait donn^ au direc- 
toire du d^partement aucune connaissance du ras- 
semblement qui se projetait; 

« Que le Corps municipal s^^tant rassembl^ le 18, 
le maire de Paris ne lui avait non plus donn^ au- 
cune connaissance du projet de rassemblement '. 

a Que le 19, le directoire avait pris un arr^t^ 
portant que le maire, la municipality et le comman- 
dant g^n^ral seraient pr^venus de prendre sans 
d^lai toutes les dispositions n^cessaires pour r^pri- 
mer les perturbateurs du repos public; 

a Que le maire de Paris^ instruit de la resolution 
du directoire, n'avait point donn6 d'ordre an com- 
mandant g^n^ral ; 



' Yoici les noms de ces hommes honorables : MM. Anson , 
d'Ormesson , de Vergennes, d'Ailly, de Faucompr^, Gounioux, 
Gerdret, Thouin, Desfaucherets , Charton, Davous, Trudon, 
Domont, Andelle, Thion, ArnouU, Gamier, de Mautort, Le 
Vieillard, de Jussieu, Desmeuniers et Barr^. 

' Petion en ^tait pourtant officiellement inform^; car le Con- 
seiJ general de la Commune, qui n'6tait pas la m6me chose que 
le Corps municipal^ avait, le 16, refus^ d'autoriser le rassemble- 
ment. 



— 348 — 

« Qu'4 minuity le maire de Paris et les adminis- 
trateurs de police avaient adress^ une lettre au 
directoire, par laquelle, au lieu d'ex^cuter la loi et 
de se conformer k TarrAt^, ils proposaient de legali- 
ser Fattroupement^; 

in Que le directoire, r^uni aussil6t pour statuer 
sur cette proposition, I'avait repouss^e en declarant 
qu'il nepouvait composer avec la loi; 

a Que, n^anmoins, le commandant g^n^ral avait 
recu Tordre de rassembler sous les drapeaux de la 
garde nationale les citoyens de totes uni formes et de 
toutes armes; 

a Que le maire avait si peu connu le veritable 6iai 
de Tattroupement, que, suivant son rapport im- 
prim6 et distribu^, on venait lui annoncer k la mai* 
son commune, oil il est rest^ jusqu'^ deux beures 
et demie, que le spectacle 6tait beau, que les pro- 
pri£t£s £taient respect^es ; qu'en consequence, il se 
rendit k la mairie plbin de calme et de s£curit£ ; et 
cependant, k ce moment, les portes du jardin des 
Tuileries 6taient d6jk forc^es; 

« Que le maire de Paris n'avait paru au cb&teau 
des Tuileries que plus de deux heures apr&s le mo- 

* Roaderer fait, k ce sujet, une reflexion qui le peint tout en- 
tier : 

« II est vrai, dit-il, que les bommes sans aveu de I'attrou- 
pement s'arm^rent sans requisition, malgre la Zof , au mepris de$ 
defenses des magistrats ; mais ils avaient.l'approhaUon de VAssem^ 
hUe nationale , ou du mains ils ^taient fondes a Je pr^sumer. » 
{Chronique de cinquante jours ^ p. 139.) 



— 349 ^ 

men I oA la porte royale a 4te forces ^ et ou I'attrou- 
pemeoi s^est r^pandu dans les cours et dans les 
appartements ; 

« Que le procureur de la Commune avait, de m6me 
que le maire, gard^ le silence, et n'avait rien requis 
pour remplir les vues de I'arr^i^ du Conseil g^u^ral 
dul9. D 

Par ces motifs, plus que suffisants, comme on 
voit, le Conseil g^n^ral du d^partement suspendit de 
leurs fonctions Petion et Manuel , les renvoya aux 
tribunaux , et chargea son procureur g^n^ral syndic 
de d^noncer les faits k la charge de Santerre. Cet 
acte de courage et d'honneur est du 6 juillet. 

Cepeodant Roederer ne r^sistait pas au besoin im- 
p^rieux de faire ce qu'il appelait de la conciliation, 
et qui n^^tait au fond que le d^sarmement du pou- 
voir, que les factions acceptent toujours sans aucune 
reciprocity. Uabb^ Lamourette, ^vftque constitu- 
tionnel de Lyon, venait, par un discours qui ^tait au 
moins dans son caract^re, de determiner, dans la 
stance du 7 juillet au matin, une com^die c^lfebre. 
Tons les deputes s^^taient embrass^s en pleurant, et 
avaieot jur^ solennellement qu'ils ex^craient la 
RtPUBLiQiiE, trente-trois jours avant de prononcer la 
dech^ance du Roi , et soixante-quinze jours avant 
d'abolir la royaute, par assis et lev^, et sans dis- 
cussion. Rcederer, transports de joie, Scrivit k 
Louis XVI, et, au lieu de poursuivre Petion, Manuel 



— 350 — 

et Santerre, comme il en ^tait charge, il lui proposa 
de tout concilier. 

<( Sire, lui disait-il^ les ^v^nements du 20juin tie 
se reproduiront pluSj la cause d^oA ils proviennent 
n'exisiant plus. 

« Sire, ce n'est que d'aujourd'hui que la Revolu- 
tion est rMlement consomm^e^ puisque c'est aujour- 
d'hui seulement que toutes les sections du parti 
r^volutionnaire s'embrassent et se coufoDdent avec 
laroyaut^ constitutionnelle. Etcependant, il existe 
une plainte du roi sur une faute grave, sans doute, 
mais commise par une multitude 6gar^e, au nom de 
la liberty. Cette plainte, Sire, est la mati^re d'un 
proc&s entre deux partis; ce proc^ en aminera 
d'autres, qui seront tris-propres & ^chauffer les 
esprits des deux c6\&s. Les proems entre les partis 
sont la guerre. 

(( La royaut^ constitutionnelle , ddsormais en 
pleine s4curiti, sera-t-elle moins indulgente au der- 
nier ^cart de la liberty naissante, que cette liberie 
elle-m^me, ^tant encore mal assur^e, ne Ta ^t^ aux 
vieilles erreurs de Pancienne domination et de I'an- 
cienne servitude? » 

« Ma lettre, ajoute tristement Roederer, n^obtint 
ni succ^s, ni r^ponse ^ » — EUe avait certes obtenu 
tout ce qu'elle m^ritait. 

• Koederer, Chromque de cinqwmie joxi/r$, p. 172, 173. 



^ 351 — 

Louis XVI faisait r^soMment, quoique froide- 
menty son devoir. Ayant, aux termes de la Consti- 
tution, A sanctionner la decision du Gonseil g6n6ral 
du d^partementy il en saisit ses ministres. 

Cette fermet^ d^concerta et eJBfraya les Girondins. 

A la stance du 11 au soir, Rouyer affirma, sur 
Pautorit^ des officiers municipaux, que deux juges 
de paix avaient d^cern^ un mandat d'amener eontre 
Petion et Manuel ^ Cette nouvelle souleva un grand 
tumulte et force injures. Mazuyer d^clama eontre le 
tribunal de sang constitu^ par ces deux juges de 
paix y et Bazire g^mit sur la suspension de ce magis- 
trat vertueuXj qui 6tait le genie tutilaire de Paris. 
Cambon, rench^rissant sur tout le monde, declara 
qu'on venait de lui apprendre que trente mandats 
dWr^t ^taient pr^ts d 6tre d^cem^s eontre des d6- 
put^s.. . « C'est le cas, ajouta-t-il, de declarer la 
stance permanente. Nous devons rester k notre 
poste; iciy nous sommes inattaquables *. » Roederer 
affirme que cette declaration ^tait goncert^e avec les 
tribunes'. Celles-ci firent un tapage affreux; et 
TAssembMe declara qu'elle resterait en stance toute 
la noit. 

Que faisait , en ces graves circonsta^dces , le ver- 
tueux maire de Paris? — II dormait. En effet, vers 



1 Monxteur du 14 juillet 1793. 

« Ihid. 

' Roederer, Chrom<iue de cinquante jours, p. ld'2. 



_ \\C) 

minuity dit le Moniteur, a vingt citoyens da fau- 
bourg Saint-Marcel paraissent 4 la barre, et annon- 
cent qu'ils se sont transport's k la mairie, oik un 
officier municipal leur a dit que M. Petion itaii 
dans son lit,paisible et tranquil le, lis d'clarent que 
les faubourgs Saint-Antoine, Saint-Marcel, et tous 
les bons patriotes seront toujours 'veill's, quand il 
8^agira de la conservation de leur vertueux maire ^d 
C^est au milieu de ces circonstances, le 12 juillet, 
qu'une lettre du roi vint apprendre & TAssembl^ 
qu^il sanctionnait la suspension de Petion et de 
Manuel. 



Ill 



Deux raisons considerables devaient determiner 
I'Assembiee k soutenir Petion dans sa lutte contre 
le roi. 

D'abord, nul ne pouvait savoir jusqu'oii pen6tre- 
raient les investigations de la justice , si Petion et 
Manuel etaient soumis aux rigueurs d^une instruc- 
tion criminelle ; et la terreur visible qui avait saisi 
les deputes & Tannonce, m^me denuee de preuves, 
de trente mandats d'arret, pres d'etre decemes, 
faisait assez connaltre la complicite reelle du pouvoir 

1 Uoniieurdu Ujuillet 179*2. 



y 



~ 353 — 

l^islatif avec I'^meute. On pouvait done se trouver, 
par rapport 4 Pattentat du 20 juio, dans le cas oil 
FAssembl^e constituante s'^tait trouv^e par rapport 
k Tattentat des 5 et 6 octobre ; et il n^^tait pas cer- 
tain qii'on dAt r^ussir^ cette fois, 4 sauver les con- 
jure, en faisant casser la procedure. 

D'un autre c6t^, le coup de main du 10 aotlt ^tait 
arr^t^; il ^tait m^me, & ce moment, fix^ au 26 juil- 
let; beaucoup de ces F^d^r^s, qui de vaient I'ex^cuter, 
^taient d^j4 arriv^, et, en attendant, ils remplissaient 
la ville de scandale, de tumulte et de meurtres. Op 
touchait k la seconde F^d^ration, qui devait per- 
mettre aux conjures de r^unir et de compter leurs 
forces ; il importait au dernier point d^avoir, pour le 
moment d^cisif, un maire sur lequel on \AK compter 
pour endormir et pour annuler la force publique. 

La section II du chapitre IV de la Constitution 
de 1791, qui traite de I'administration int^rieure, 
donnait au D^partement le droit de suspendre la 
Commune , k la charge d'en instruire le roi , qui 
maintenait ou levait la suspension ; ma is, par suite 
de I'esprit d'envalussement qui caract^risa TAssem- 
bl£e constituante, le roi ^tait, k son tour, oblig^ 
d^instruire de sa decision le Corps l^gislatif , qui la 
confirmait ou qui I'annulait. Le pouvoir dit l^gisla- 
tif ^tait done en r^alit^ universe! et omnipotent. 

Le premier acte de TAssembl^e fut d'appeler 
Petion & sa barre, pour 6tre admis k donner des 

•23 



— 354 — 

explications, scandale public que la loi n'autorisait 
aucunementy etd'annuler le reuvoi aux tribunaux, 
en ce qui concernait le maire, le procureur de la 
Commune et les administrateurs de police. C'6taii 
Ik le grand point pour les conspirateurs, qui se ca- 
chaient alors^ mais qui avou^rent leur complicity 
avec fracas, apr^s la chute de la monarchic. 

Petion se prfeenta k la barre, le 12 juillet, avec 
un long discours, plein d^eloges pour T^meute, et 
plein d'injures pour le D^partement et pour la cour. 

L'arr^t^ du D^partement avait dit qu^il y avait, 
dans les rangs de T^meute, des hommes inconnus, 
des brigands et des assassins. 

(( Cette infd.me assertion crie vengeance, s^^criait 
Petion ; en a-t-il cotlt^ la vie & un seul individu ? 
£st-ce avec cette l^g^ret^, avec cette audace qu'on 
calomniera, qu'on d^shonorera toujours les citoyens? 
G'est en les couvrant perp^tuellement d'opprobres, 
en les abreuvant de m^pris qu'on parvient k les d^ 
praver, et qu'on met la soci^t^ dans un ^tat de 
guerre ^temelle. 

« L'entr^e du peuple aux Tuileries ^tait ^videm- 
ment I'effet d'un de ces ^v^nements impr^vus qui 
n'appartiennent ni k la reflexion, ni k aucun projet. 

(( Les municipalit^s veulent la liberty avec ^aergie; 
les D^partements y mettent sans cesse des entraves. 
Le regime municipal a quelque chose de doux, de 
patemel ; c'est le premier et le plus salutaire de 



— 355 — 

tous ; le regime d^partementaire a quelque chose de 
duFy de despotique ; il s'adapte moins aux localit^s 
et aux circonstaDces; les muDicipalit^s sont particu- 
li^rement influenc^es par I'esprit de cit^ ; les D^par- 
tements sont influences par I'esprit de la cour. Le 
propre des corps sup^rieurs est de dominer, et I'ha- 
bitude de la domination corrompt insensiblement les 
hommes et les rend imp^rieux. 

a Je ne parle pas de la decision du roi. Le D^par- 
tement lui avait rendu un bon office en me suspen- 
dant ; le roi en rend un k ^n tour en venant k son 
appui. Le D^partement, dans toutes ses d-marches, 
a toujours montr^ un accord si parfait avec les vues 
de la cour, que ce concert de volont^s, dans la cir- 
constance, n'a rien qui doive surprendre, et je ne 
puis que m'honorer de cette decision '. » 

Pour un ^v^nement aussi d^cisif , les Girondins 
avaient bien compost les tribunes, qui (itaient, de- 
puis quatre ans, une partie considerable du pouvoir 
legislatif ; aussi , Petion, invite aux honneurs de la 
stance, fut-il accueilli avec enthousiasme. a Des 
acclamations reitertes de : Vive Petion t vive noire 
ami Petion ! s'ei6vent, dit le Moniteur^ de toutes 
les tribunes *. » 

Qu'allait faire TAssembiee? En temps ordinaire, 



i MonUeur du 15 juillet 1793. 
* Ibid. 



• _ 356 — 

et avec des homines senses, Petion aurait rendu la 
Uche du Corps l^gislatif fort difficile, car son dis- 
cours ^tait une attaque violente contre Fexistence 
constitutionnelle des administrations de d^parte- 
mentSy et une difTamation audacieuse contre le Con- 
seil g^n^ral du d^partement de Paris et contre le roi. 
Admettre et sanctionner, par une decision favora- 
ble, les termes de cette diatribe scandaleuse, c'6tait 
declarer avec son auteur, que les administrations 
de d^partements devaient Mre supprim^s comme 
ennemies du peuple, et que Tadministration de 
Paris et le roi s'^taient rendu un mutuel office, dans 
I'int^r^t de leur vengeance priv^e; c^^tait dire 
enfin, comme Petion et avec lui, que la mesure siyhre 
dont il venait d'etre atteint ^tait honorable pour lui. 
Cependant, quelque t^m^raire et coupable que 
f At ce parti , parce quUl souillait Tautorit^ royale, 
TAssembl^e, avec ses passions et sa complicity dans 
r^meute, ne pouvait pas h^siter & le prendre. Mu- 
raire fut charge, pour la forme, de faire un rapport 
au nom de la commission des Douze, k la stance du 
lendemain; et, en attendant ce rapport, P Assemble, 
lanc6e dans I'absurde, fulmina Finterdiction des 
fonctions d^cem6es par le pouvoir e:^^cutif, conti*e 
les ci toy ens port^s aux administrations de d^parte- 
ments. Roederer lui-m^me, qui ne s'y itait pas at- 
tendu, fournit des armes aux factieux; et Brissot vint 
lire sou rapport pour ^tablir Finnocence de Petion. 



— 357 — 

Toutes ces precautions ^taient du luxe ; le parti de 
TAssembl^e ^tait parfaitement pris. 

D*ailleurSy le temps pressait; le lendemain ^tait 
la tete de la Federation, et Petion etait indispensable 
& la ceremonie du Champ-de-Mars. 

Apr&s une discussion abr^gee par- les hu^es des 
tribunes, FAssembiee leva, le 13 juillet, la suspen- 
sion du maire et du prpcureur de la Commune de 
Paris*. 

I Jfcmttfur du 17 juillet 1792. 



LIVRE NEUVIfiME 



ARRIVfiE> DES FfiDfiR£S. 



Origine des F^d^r^s. — Lef^d^ralisme des Girondins. — Plans de 
Roland et de Barbaroux. — Les F^d^r^s marseillais. — Ce 
qu'ils ^taient. — Leur arriv6e k Paris, leura excfes. — Fournier 
rAm^ricain. — Hymnes r^volutionnaires. — Le fatVa. — Lettre 
in^dite de Ladr^, auteur du fa ira. — Le Veillons au salut de 
VEmjnre, de Boy. — La MarsetUaise. — Comment ce chant, fait k 
Strasbourg, arriva k Paris par Marseille. — La Carmctgnole. — 
Le R^eil du peupU. 



On sait quelle fut Torigine des F^d^r^s de 1792^ 

m 

qui devinrent rinstrument & Taide duquel les Giron- 
dins d^truisirent la monarchie. 

Le 4 juin 1792, le ministre de la guerre Servan, 
Fami intime et le confident de Roland, prit sur lui, 
sans avoir consults ni le roi, ni ses collogues, de 
proposer & TAssembl^e legislative de former sous 
Paris un camp d^h peu pr^s 20,000 hommes, k I'aide 
d'environ cinq gardes nationaux ^quip^s aux frais de 
chaque canton ; et de les r^unir pour f6ter la Fdd^- 



— 360 - 

ration du 14 juillet\ Les graves ^v^nements qui 
avaient suivi la fuite du roi y et la suspension de ses 
pouvoirs par T Assembl^e constituante n^avaient pas 
permis de c^l^brer la F^d^ration, le 14 juillet 1791 *. 

a Servan, homme tr&s-noir et tr^ennemi du roi, 
imagina, dit Dumouriez, sans consulter ses coU^ 
gueSy sans pr^venir le conseil ni le roi, d'^crire au 
president de TAssembl^e. C'^tait k T^poque oil la 
faction de la Gironde ^tait dans toute sa force, ayant 
k ses ordres les Jacobins, maitresse de Paris par 
Petion, influenfant I'Assembl^e, et ayant la majo- 
rity dans le Conseil. Gette factioa voulait d^truire, 
peut-^tre k coups de sabre, les Feuillants, abattre la 
cour, et probablement commencer Tex^cution de 
son projet r^publicain. 

a Ainsi , c'est cette faction qui a amen^, la pre- 
miere , k Paris, ces conf6d^r^s qui ont fini par la 
faire p^rir tout entiire sur T^chafaud, apr^ y avoir 
fait monter Tinfortun^ Louis*. » 

Nous avons dijk racont^ comment le refus de 
Louis XYI de sanctionner le d^cret de T Assemble, 
qui ^tablissait ce camp de 20,000 hommes, amena 
la dislocation du premier minist^re girondin, et 
rattentatdu20juin. 

G'est pour remplacer ces 20,000 hommes que les 

* Monitew du 5 juin 1792. 

« Weber, Memoiret, t. II, p. 199. 

8 Dumouriez, M^moires, t. II, p. 367,368. 



— 361 — 

GirondinSy k Paide des affiliations des clubs, orga- 
nis&rent Tenvoi k Paris des F6d6ris volontaires. II 
en arriva de tons les d^partements et presque de 
toutes les villes ; mais les plus c^l&bres de tous, ce 
forent les Marseillais. 

Ce furent bien r6ellement les Girondins qui orga- 
nis&rent les Fdd6r6s de 1792, dans le but de subju- 
guer le gouvernement et de s'en emparer par la 
force brutale. 

« C'est dans le courant de juillet, dit madame 
Roland, que, voyant les affaires empirer par la per- 
fidie de la cour, bous chercbions oil pourrait se 
r^fugier la liberty menac^e. Nous causions sou vent, 
avec Barbaroux et Servan, de I'excellent esprit du 
Midi , et des facilit^s que pr^senterait ce local pour y 
fonder une r^publique, si la cour triomphante venait 
k subjuguer le Nord et Paris. Nous prenions des 
cartes g^ograpbiques , nous tracions la ligne de 
demarcation. 

a — Ce sera notre ressource, disait Barbaroux, si 
les Marseillais que j'ai accompagn6s ici ne sont pas 
assez bien second^s par les Parisiens pour riduire 
la cour. J'esp&re cependant qu'ils en viendront k 
bout, et que nous aurons une Convention qui don- 
nera la r^publique pour toute la France, d 

a Nous juge&mes bien, sans qu'il s'expliqu&t da- 
vantage, qu'il se pr^parait une insurrection ; elle 
paraissait inevitable, puisque la cour faisait des pr^- 



— 362 — 

paratifs qui annon^aient le dessein de subjuguer ^ » 

Ou madame Roland dtait trahie par sa m^moire, 
ou elle dissimulait une partie notable de sa pens^, 
car elle avait 616 parfaitement instruite de Finsur- 
rection, de ses moyens et de son but. 

<K Roland, dit Barbarouz, logeait dans une maison 
de la rue Sain t- Jacques , au troisi^me. Sa femme 
fut pr^sente k la conversation. Roland me demanda 
ce que je pensais de la France et des moyens de la 
sauver. Je lui ouvris mon coeur, et ne lui dissimu- 
lai rien de nos premieres tentatives dans le Midi. 
Pr^cis^ment Servan et lui s'^taient occup^s du 
m6me plan. Mes confidences amen^rent les siennes; 
il me dit que la liberty ^tait perdue, si ton ne d^^ 
jouait sans retard les complots de la cour. 

<c — Armons Paris et les d^partements du Nord, 
ajouta-t-il, oUy s'ils succombent, portons dans le 
Midi la statue de la Libert^, et fondons quelque 
part une colonic d^hommes ind^pendants. » II me 
disait ces mots et des larmes roulaient dans ses 
yeux ; le m6me sentiment faisait couler celles de son 
Spouse et les miennes. Roland me serra la main , et 
fut chercber une carte g^ograpbique de la France. 

(c Roland pensait qu'il fallait former, au centre 
du Midi, des magasins de subsistances, s*assurer de 
la manufacture d'armes de Saint-j^tienne et occuper 

1 Madame Roland, Memoires, I'* partie, p. 55. 



— 363 — 

Tarsenal de Toulon. Je d^sirais de mon c6t^ qu'on 
n'abandonn&t pas la Bretagne. La marine de Toulon 
ne suffira jamais pour donner k un j^tat un rang 
parmi les puissances maritimes. Brest nous ^tait 
done n^cessaire '. 

a Le plus stir, c'^tait d'ex^cuier le d^cret sur le 
camp de Paris, malgr6 le veto du roi , la petition de 
r^tat-major de Paris et les oppositions de Robes- 
pierre, qui , sans doute, n^esperait pas trouver dans 
les d^partements des sicaires pour ses conspirations. 
Je promis de demander k Marseille un bataillon et 
deux pieces de canon. Nous ne perdlmes pas un 
instant; nous ^crivlmes k Marseille d'envoyer k 
Paris six cents hommes qui sussent mourir, et Mar- 
seille les envoya*. » 

On le voit, ce furent bien les meneurs de la Gi- 
ronde qui , tout en d^clamant contre les perfidies et 
les trahisons de la cour, organisirent la r^volte et 
la guerre civile ; ainsi que Dumouriez le confirme 
de son c6t^, ils firent venir k Paris des F<^d^r^s qui, 
promptement gagn6s par les clubs, tinrent Paris, 
pendant trois ann6es, sous la pression de la terreur 
et du meurtre. 



* n est assez curieux de voir qu& les Girondins avaient youlu 
faire, dans rint^rdi de leur sjst^me, ce que les royalistes de 
Toulon furent contraints de faire dans I'int^r^t de leur sCiret^ 
personnelle. 

< Barbaroux, UimoWes, p. 37, 38, 39, 40. 



- 364 — 



II 



n y avait eu^ au commencement de 1792, un pre- 
mier envoi de Marseillais k Paris. C^^taient ceux 
que Barbaronx, parti le 4 f^vrier 1792, avait aocom- 
pagn^s, et dont il avait entretenu madame Roland. 
On les voit courir les rues de Paris, arm^s de b&tons, 
vers le milieu de juin, et apporter k la barre de 
TAssembl^ des adresses atroces. Les Marseillais 
rest^s tristement c^l^bres dans Thistoire, ce sont sur- 
tout les deuxi^mes, ceux qui formaient le bataillon 
demand^ par Barbaroux. 

C'^tait le maire Mouraille, ami de Barbaroux, qui 
avait compost ce bataillon. « Anim^ d'un beau zMe, 
etbien aise, peut^fttre aussi, dit un contemporain, 
de soulager le pavi^., il r^unit, dans Pespace de quel- 
ques jours, cinq cents hommes sous le drapeau : 
Savoyards, Italiens, Espagnols chassis de leur pays; 
spadassins, supp6ts de mauvais lieux, tout fut trouv^ 
bon. La physionomie de cette troupe repondait de 
son esprit. 

<x Les v^ritables Marseillais y ^taient en petit 
nombre; mais il y en avait, et j'en pourrais 
citer, qui ne sortaient pas absolument de la classe 
prol^iaire; ceux-lA furent accueillis, k leur retoiir. 



— 365 — 

par la reprobation des honnfttes gens. La tache resta 
snr leurs fronts en caractires inefTa^ables. 

c( Les hommes du 10 aoiU, commandos par un 
ancien niilitaire nomm^ Moisson, se mirent en route 
dans la soiree da 2 juillet, avec deux pieces de 
campagne, malgr6 la defense du ministftre. On les 
avait, au pr^lable, solennellement ranges autour 
de Tarbre de la Libert^ du march^ aux fruits, pour 
y recevoir les adieux et les exhortations du club '. » 

Le lecteur voit d^j^ quel genre d^auxiliaires les 
Girondins donnaient k leur politique; toutefois, 
I'id^e qu'il convient de se former des Marseillais ne 
serait pas complete, si nous n\ ajoutions ce qu'en 
^crivaity k ce moment m^me, Blanc-Gilli, depute 
des Bouches-du-Rbdne : 

c( Des gardes nationales de Marseille^ Toulon, 
Nlmes, Montpellier, Avignon, et quelques autres 
villes des d^partements m^ridionaux sont en mar- 
che depuis plusieurs joui's (5 juillet) pour la capitale. 
II est permis de croire que les individus qui les com- 
posent se sont r^unis sous T^tendard de Thonneur ; 
il est toutefois important de ne vous rien cacher. 

« La ville de Marseille, assise sur la M^diterran^e, 
an voisinage de cent nations, doit 6tre consid^r^e, k 
cause de son port ', comme la sentine d'une grande 

* Laurent Lautard, Mar&eHU depuis 1789 jusqua 1815, t. !•', 

p. 134, 135. 

* Le port de Marseille dtait librc avant la Revolution. 



- 366 — 

portion du globe, oA vont se rendre toutes impure^ 
t^s da genre humain. C'est 14 que nous voyons 
constamment, dispos^e & fermenter, ticume des 
crimes vomis des prisons de GSnes, du Piemont, de 
la Sicile, de toute CItalie enfin, de FEspagne, de 
FArchipel, de laBarbarie; deplorable fatalit<i de 
notre position g^ograpbique et de nos relations 
commerciales. 

(( Yoild. le fl^au de Marseille et la cause des pre- 
mieres fureurs qu'on attribue k la totality de ses 
citoyens... Toutes les fois que la garde nationale de 
Marseille s^est mise en marcbe au debors de ses 
murSy la horde des brigands sans patrie n'a jamais 
manqu6 de se jeter k la suite, et de porter la divas- 
tation dans tons les lieux de son passage.' 

« Plusieurs milliers de ces brigands se rendent , 
depuis plus d'un mois, k Paris ; j'en rencontre tous 
les jours sur mes pas; un tr^s-grand nombre est 
encore en route; j'ai communique des avis nom- 
breux k I'administration sup^rieure ^ y> 

Yoil4 les troupes des Girondins. 

Les Marseillais arrivirent k Paris le 30 juiUet. 
c( Le lundi 30 juillet, dit Prudbomme, les braves 
Marseillais, cilibres par leurs expeditions patriotic 
ques dans un d^partement du Midi, arriv^rent k 



I Blanc-Gilli , Reveil d*alarme d'un depute de Marseille aux hons 
citoyens de Paris; cite dans les Mimoires de Barbaroux, p. 40| 41. 



— 367 — 

Paris, oil ils ^taient attendus et d^sir^s. lis entr^rent 
par le faubourg Saint-Antoine, oil ils furent re9us 
comme des l]b^rateurs^ » Ils furent re^us &Cha- 
renton par Barbaroux, Fournier rAm^ricainy Re- 
becquiy Pierre Bayle, Bourdon (de I'Oise) et Hiron*. 
<c Santerre n'y parut pas, dit un contemporain ; il 
n^ vint que deux cents individus environ, strangers 
^ Paris, et vingt-quatre Parisiens bien compt^s'. » 
Barbaroux n'avait alors k Paris aucune position 
officielle. Fort jeune et avocat tr^s-inexp^riment^, 
il faisait, en 1791, de la petite et innocente litt^ra- 
ture avec Esm^nard^ dans VObservateur marseil- 
lats*. « Le mouvement imprim^ & la Revolution, 
dit-il lui-m6me, tend & faire disparaitre les bommes 
de bien, et k porter de la fange au timon des affaires 
les bommes les plus gangrenes d'ignorance et de 
vices'. D Ce mouvement le prit comme les autres, et 
le porta k la place de greffier-adjoint de la Commune 
de Marseille. C'est ainsi que Tallien avait d^but^ k 
Paris. Nous Tavons vu partir pourTarisle 4 fi- 
vrier 1792; il allait, avec un officier municipal, 
nomm6 Loys, ancien gendarme, puis avocat, puis 
fou,puis rivolutionnaire^, d^noncer le directoire 



* Prudhomme, Ri%)olui\on$ de Paris, t. XIII, p. 194. 
1 Barbaroux, MemoireSf p. 48. 

> Laurent Lautard, Marseille depuis 1789 jusgu'd 1815, 1. 1'^ p. 156. 
^ Barbaroux, MemoireSj p. 6, 14, 15. 
» Ihid., p. 12. 

• Ibid., p. 19. 



— 368 — 

du d^partement des Bouches-da-RhAne k 1' Assem- 
ble legislative. II joignit k sa mission, on Fa dijk 
YUy im petit commerce de bas \ et s'^tablit rue Git- 
le-Ccemr, 4 ThAtel de Toulouse, oil se rendaielit, de 
temps immemorial, les voiturins du Midi. C'est la 
part qu'il prit, avec lesMarseillais, k la revolution 
du 10 aotlit, qui lui valut d'etre nomme depute k la 
Convention. 

Foumier T Americain ', ceiebrite sanglante d'aoAt 
et de septembre, n'etait pas un Marseillais, comme 
I'a era Texact cbroniqueur de Marseille que nous 
avons dej& cite *. Meillan et Peltier donnent , sur oe 
personnage, les informations les plus precises ; il 
etait Limousin, ayant amasse et perdu un petit pa- 
trimoine k Saint-Domingue. 

« Ge Fournier, dit Meillan, etait un Limousin, 
sans profession , sans talent; un aventurier subal- 
terne, revenu de T Amerique avec une tr^s-mauvaise 
reputation. II s'etait mis k Paris aux ordres des bri- 
gands qui voulaient bien Femployer. II etait de si 
bonne foi dans sa sceieratesse , qu'il parlait ingenu- 
ment d'une recompense k lui due, par la municipa- 
lite, pour une mission qu'il avait remplie par son 
ordre k Versailles, k I'epoque du massacre ' ; et cette 

1 Peltier, Hiatoire de la R^oluHon du 10 aout 1792, 1. 1^, p. ISJ. 

* « Fournier rAm^ricain ^tait bien, si j'ai bonne m^moire, 
un veritable descendant des Phoc^ens. > (Laurent Laatard, 
ManeilU depuis ViSd jusqWd 1815, t. I«% p. 104.) 

> Fournier avait pourtant reyu, avant de partir pour sa mit- 



— 369 — 

mission, connue de tout le monde, n'6tait autre que 
d^avoir conduit les victimes & la rencontre des bour- 
reaux ^ » 

Peltier, qui avait connu Foumier k Saint-Domin* 
gue, complete le portrait ^bauch6 par Meillan. 

a Le chef de ces Marseillais, le nomm6 Foumier, 
dit-il y ^tait un homme de pr6s de soixante ans, qui 
avait longtemps habits T Am^rique, et son caract^re, 
dijk ardent, avait encore 6i& aigri par de pr^ten- 
dues injustices, dont il s'^tait plaint inutilement 
pendant plusieurs anndes. 

<i II ^tait propri^taire d^une guildivej ou manu- 
facture de tafia, paroisse des Yerrettes, k Saint-Do- 
mingue ; cette manufacture avait ^t6 incendide , soit 
par accident , soit par ses ordres, ainsi que je Tai 
entendu dire moi-m6me sur les lieuz par des gens 
qui connaissaient son caract^re atrabilaire et per- 
fide. II avait accusi de cet incendie les habitants 
voisins les plus riches, et il en avait fait T^chafau- 
dage d'un proems qu'il perdit successivement k tons 
les tribunaux de la colonic. II ne se rebuta point ; il 
vint en France plaider en d6ni de justice, et prendre 



tion, une petitu recompense-, car on lit dans \ei compies de la 
Commune du 10 aoAt, pour les frais des massacres : 

« Arr6i<3 du Conseil g^n^ral de la Commune, qui ordonne 
d'avancer six mille livres pour les troupes qui se rendent k Or- 
leans , ladite somme payee a Foumier^ ci : 6,000 liv* » [Comptes 
des frais de la Commune du 10 aoi\t, p. 308.) 

* Meillao, MemovreSj p. 25. 

34 



- 370 — 

A partie tous les administrateurs successifs de Saint- 
Domingue. Ses poursuites 6taient aussi vaines, lors- 
que la Revolution vint ranimer son espoir et ^chauf- 
fer sa vengeance ^ » 

Des renseignements precis, dus h un ancien ami 
de Fournier, nous permettent d'ajouter qu'il ^tait 
en effet Auvergnat, n6 pr^s d^Issoire, en 1745. 
£nr6l4 dans les dragons blancs, k Saint-Domingue, 
en i 772 y il vint k Paris / comme le dit Peltier, au 
commencement de la Revolution. Gompris, avec 
d'autres assassins de septembre, dans les deporta- 
tions du 3 niv6se an IX , il s'^chappa de Mahe y 
Tune des S^chelles; se rendit k la Guyane, sous 
le gouvemement de Victor Hugues ; participa k la 
guerre des corsaires; fut de nouveau d^porte k 
Gayenne; rentra en France en 1815 , se r^fugia 
bientdt en Belgique, et enfin revint k Paris en 
1819 1 et y mourut en 1823, rue Perdue, place 
Maubert. 

On sail, d'ailleurs, que Petion, Brissot, Condor- 
cet, Yergniaud furent activement m^l^s, d^s le 
commencement de la Revolution , aux affaires des 
colonies; et c^est par Ik que Fournier se trouva natu- 
rellement place sous leurmain. II leur fut enleve 
par les Jacobins, comme tous les Federes ; et c'est 
pour cela que Barbarous, ecrivant pendant sa pro- 

t Peltier, HistoWt de la Revolution du 10 aout 1702, 1. 1«, p. 204. 



— 371 — 

scriptioD, le d^signe ainsi : c( Foumier, dit VAm^ri- 
Cain, dont nous croyions rhonn^tet^ sAre^ comme la 
bravoure*. » 

L'arriy^ des Marseillais k Paris fit bien voir ce 
qu'on devait attendre de ces janissaires de la 
Gironde;^ la suite d'un repas que Santerre leur 
donna aux Ghamps-!l£lys^es, le jour m6me de leur 
entr^e^ ils bless^rent gri^vement, k coups de sabre, 
une vingtaine de gardes nationaux du bataillon des 
Petits-P^res, et tu^rent un agent de change nomm^ 
Duhamel *. lis furent places h Tancienne caserne des 
gardes-francaiseSy dite caserne de la Nouvelle- 
France, rue de la P^pini^re. La terreur qu'inspira 
leur d^but les rendit maltres de Paris. 

« On venait d'avoir, dit Peltier, un heureux 
^chantillon de I'audace des Marseillais et de la fai- 
blesse de Paris. Cette persuasion devint une certi- 
tude, quand on vit que les deux cents Marseillais 
avaient men^ en triomphe leurs prisonniers dans 
leur caserne, en passant impun^ment devant ce 
mftme district od la d^faite de leurs camarades avait 
fait mettre quatramille hommes sous les armes, avec 
du canon. Et quatre mille hommes se contentdrent 
de faire, toute la soiree, une vaiue parade devant la 
Com6die-Itahenne , et n'os^rent pas bouger pour 
aller d^livrer leurs compagnons des mains des fr^res 

* Barbarouz, Memoires, p. 48. 

* Prudhomme^ Revolutions de Paris, t. XIII, p. 196. 



— 372 — 

et amis de Marseille. D^ ce moment , Paris fut con-^ 
quis sans ressource et sans espoir \ » 

Le 11 juillet^ une deputation de la mairie obtint 
pour les F^d^r^s , de TAssembl^ legislative, une 
haute paye de trente sous par jour '. L^^meute se 
trouvadonc Ugalisie, selon Fheureuse expression de 
Petion ; et les rues de Paris commencerent k reten- 
tir d'un nouveau chant r^volutionnaire , mis k la 
mode par le bataillon de Marseille, et qu'en raison 
de cette origine on nomma VBymne des Marseil- 
lais. 



Ill 



Les chansons et les hymnes eurent une part trop 
r^elle dans les ev^nements de la Revolution, pour 
que rhistorien puisse leur refuser, dans ses recits, 
la place que leur importance reclame. Parmi ces 
chansons et ces hymnes, cinq aiTiv^rent k une popu- 
larite immense : le Qa ira^ le Veillons au salut de 
t Empire, la Marseillaise ^ la Carmagnole et le 
Riveil du Peuple. 

Trois choses sont hors de doute : quant au (7a ira, 
la premiere, que cette chanson fut composee sur ce 



« Peltier, BistoUre de la Revolution du 10 aout 1792, t. I", 
p. 30,31. 
< Monitewr du 13 juillet 1792. 



— 373 — 

mot de Franklin au sujet de la Revolution , mot qui 
eut un succ^s immense : Qa ira, ca tiendra; la 
seconde, qu'elle fut faite vers la fin de juilleti789, 
aprte les pendaisons ex^cut^s par la populace, k la 
lanteme de la place de Gr^ve*; la troisi^me, qu'elle 
eut pour auteur un chansonnier ambulant y nomm^ 
Ladr£. 

La date du Qa ira et le nom de son auteur sont 
tr^nettement ^lablis par une lettre autographe et 
in^dite de Ladr^, que nous avons trouv^e dans le 
r^du des papiers de Robespierre. Le lecteur nous 
pardonnera de reproduire cette page du premier 
rapsode r^volutionnaire. 



c Paris, ce 13 messidor, I'an deuxi^me de la R^publique 
frangaise, une et indivisible. — I*' juillet 1794. 



cc Gitoyen repr^sentant y mon fr^re, 

• 
a L'arbitraire s'exerce dans Paris, au m^pris des 

lois qui le d^fendent. J'^crivis, il y a quelques jours, 

par la poste de Paris, comme je fais, ne sachant 

pas Tadresse des membres du Salut Public (sic), qui 

seront le salut des patriotes frari^ais; j'^crivis, dis- 

* Cette lanteme trop fameuse ^tait attach^e, sur la place de 
Gr^ve, k la maison de T^picicr La Noue, en face de I'Hdtel de 
ville, an coin de la place etdu quai Pelletier. 

L*dpicier La Noue avait pour enseigne une t^te peinte de 
Louis XIV, avec cet ^criteau : i4ii coin du roi, (Prudhomme, 
HevoluHons de Paris^ 1. 1, p. 24.) 



— 374 — 

je, au citoyen Yadier, an snjet de huit couplets de 
chanson que j'ai faits, sur le rapport qu'il a fait k la 
Convention nationale, au sujet de Faventure de Ca- 
therine Th^oSy oii je n'ai saisi que Tesprit du rapport. 

<K Des commissaires des sections emp6chent mes 
confreres de les chanter ; ils ne m'ont encore rien 
dit k moi^ qui les chante aussi, et qui en suis I'au- 
teur. Hier, un commissaire du c6t6 de la Halle 
acheta un livre k un de mes confreres, et Famena 
amicalement k la mairie, oily apr^s Pavoir tenu assez 
longtemps , ils lui ont d^chir^ dans tons ses livres 
cette chanson, en lui defendant de la chanter, et 
d^avertir ses camarades de la rue, sous peine d'in- 
carc^ration. 

« Moi, qui la chante toujours, je suis applaudi 
du peuple, qui est ennemi du fanatisme. Le citoyen 
Yadier ne m'a pas rdpondu, quoique je lui aie en- 
voy^ la chanson et mon adresse, pour qu'il la montre 
au Comity de Salut Public, parce que je ne puis 
penser autrement que le fanatisme 6cras6 voudrait 
encore relever le nez. 

c( J'ai lu ton discours aux Jacobins sur le journal 
de ce matin ; et ce que tu y prononces est bien la 
v^rit^. C'est pourquoi , n'ayant pas de r^ponse du 
citoyen Vadier, et que je ne laisse rien ^chapper sur 
tout ce qui se passe pour instruire le peuple en chan- 
tant, puisant toujours Tesprit de la loi et des boos 
principes, ^tant , quoique chanteur, auteur de plus 



— 375 — 

de qaatre cents chansons depuis la Revolution , je 
crains que rarbitraire ne vienne jusqu' jt moi, comme 
auteur de ces couplets qui d^plaisent aux fanatiques. 

« Que de chansons n^ai-je pas faites contre le fana- 
tisme, ce monstre, la seule esp^rance qui reste A. nos 
ennemis int^neurs, voyant que nos braves guer- 
riers confondent nos ennemis ext^rieurs, voulant 
profiler de Fignorance d'une partie du peuple, 
comme on a fait & la Yendde, oil plusieurs de mes 
confreres, que, quand ils venaient dans les villes de 
ce pays, on brtl^Iait leurs chansons, en les faisant 
chasser honteusement, et cela pendant les deux pre- 
mieres legislatures , pendant que le tyran existait 
encore, lui que j'ai tant m^pris^ dans mes chansons 1 

<c Je Venvoie une copie pour te prier de Texami- 
ner, et de me nKarquer par un mot de r^ponse si je 
risque en la chantant, ou si je ne risque rien. Je n'ai 
pas d'autre motif que de propager les bons prin- 
cipes, et de pouvoir gagner ma subsistance, car, 
pour 6tre vrai patriote, je suis toujours pauvre. 

<c Salut et fratemite. Vive la Ripublique et 

vive la Montague! qui sauvera la France 

de ses ennemis int^rieurs comme ext^- 

rieurs. 

« Ladr]6, 

<( auteur du Qa ira de 1789, vieux style '. « 

* Papiert de Robespierre. {Archives de la "Prefecture de police,] 



— 376 — 

En d^signant sp^cialement le Qa ira de 4789, 
Ladr^ fait supposer qu'il y en avait d'autres. II y 
avaity en effet, le Qa ira de 1790, imprim^ dans le 
recaeil de Dumersan y avec cette mention en sous^ 
titre: <c Couplets faits le matin dui4 juillet 1790, 
au Champ-de-Mars, pendant une averse ^ » 

Yoici maintement en qiioi consiste le probl&me 
litt^raire que souldve le Qa ira. 

n fut fait, au moins un couplet, 4 la fin de juil- 
let 1789, sur les assassinats commis k la Gr^ve, k 
Taide de la fameuse lanteme ; tout le monde se sou- 
vient de ce couplet, que voici : 

Ah I ga ira, ^ ira, 9a ira^ 
IjCs aristocrates & la lanteme; 
Ahl Qa ira, ^ ira, ^a ira, 
Les aristocrates od les pendra. 



Le Qa ira de Ladr6, que nous allons reproduire, 
ne contient pas ce couplet. Faisait-il partie d'un autre 
Qa ira plus ancien, et quMl nous a ^t^ impossible de 
retrouver malgrd d'opini&tres recherches ? ou bien 
ce couplet existait-il primitivement dans le Qa ira 
de Ladr^, dont il aurait ^t^ d^tach6 plus tard? C'est 



1 Damersan, Chansons naiionaXes ei repMicaines^ p. 89.— 
M. Dumersan, d'ailleurs si exact, a cru que le Qa ira de Ladn^ 
^tait de la mdme ^poque (p. 76, 77); et il le donne comme un 
chant compost k Toccasion de la F(^d^ration de 1790. On vient 
de voir qu'il etait dans I'erreur. 



— 377 — 

ce que nous ignorons. Void le (!a ira de Ladr^, sur 
Fair du Carillon national, musique de B^court ; ce 
chant nous paralt justifier m^diocrement Timmense 
popularity dont il jouit jusqu'au Directoire. 



9A IRA. 

Ah ! (8 ira, ^ ira, (a ira^ 
Le peuple en ce jour sans cesse ri^pete^ 
Ah! ga ira, ^ ira, ga ira, 
Malgrd les mutins tout r^ussira. 
Nos ennemis confus en restent-l^t, 
Et nous aliens chanter I'alleluia. 
Ah! 9a ira, 9a ira^ ga ira ! 
En chantant une chansonnette, 

Atcc plaisir on dira : 
Ah 1 9a ira, 9a ira^ 9a ira, etc. 

Quand Boileau jadis du clerg^ paria, 
Comme un proph^te il predit ccla. 
Ah! (a ira, (a ira, $a ira ! 
Suivant les maximes de T^vangile, 
Ah ! (a ira, ga ira, ga ira ! 
Du l^gislateur, tout s'accomplira: 
Celui qui s^^leve, on I'ahaisscra, 
Et qui s'ahaisse, on T^levera. 
Ahl ^ ira, ^ ira, ga ira, etc. 

Le vrai catcSchisme nous instruira, 
Et I'affreux fanatisme s'^teindra; 

Pour dire h. la loi docile 

Tout Frangais s'exercera. 
Ah ! (a ira, ga ira, ^ ira, etc. 



— 378 — 

Ah ! ^ ira, ^ ira^ qa ira! 

Pierre et Margot chantent k la guinguette, 

Ab I ^a ira, qsL ira, ga ira ! 

R^jouis8ons*nous, le bon temps reviendra. 

Le peiiple fran^ais jadis h quia, 

L'aristocrate dit med culpd. 

Ah ! (a ira, ga ira, 9a ira 1 

Le clerge regrette le bien qu'il a; 

Par justice la nation Taura ^ 

Par le prudent La Fayette 

Tout trouble s'apaisera. 
Ah I ^ ira, (a ira, (a ira, etc. 



Ah ! (a ira, ga ira, qa. ira, 

Par les flambeaux de Tauguste AsseroUde; 

Ah I 9a ira, ^ ira, ^ ira, 

Le peuple arm^ toujours, se gardera. 

Le vrai d'avec le faux Ton connaitra ; 

Le citoyen pour le bien soutiendra. 

Ah ! ^ ira, qa. ira, 9a ira! 

Quand Taristocrate protestera 

Le bon citoyen au nez lui rira, 

Sans avoir T^me troublde 

Toujours le plus fort sera. 
Ah ! (a ira, ga ira, ga ira, etc. 



Ah! qa, ira, qa, ira, ^ ira! 

Petits comme grands, tous sont soldats dans Vkme 

Ah ! ga ira, ga ira, 9a ira ! 

Pendant la guerre aucun ne trahira. 

1 Ceci donne h peu pr^s la date du (Ja ira de Ladr6. 

Le 8 ao<!lt 1789, le marquis de Lacoste proposa de s'emparer 
des biens du clerg^. (Bailly, MemoireSf t. Ill, p. 46.) 

Le 2 novembre suivaDt, un ddcret de TAssembl^e consti- 
tuante d^cida, en principe, qu'il serait pris, sur ces biens, jus- 
qu'k concurrence de 400 millions. 



— 379 — 

Avec cceur tout bon FraD^ais combattra. 

S'il voit du louche hardiment parlera. 

Ah! ^ ira, ^ ira, qa. ira ! 

La liberty dit : Vienne qui voudra^ 

Le p'atriotisme luir^pondra; 
Sans craindre ni feu^ ni flamme^ 
Le Frangais loujours vaincra! 

Ah ! qa. ira, ^ ira, ^a ira, etc. 



Le succ^s et rinfluence du (7a ira furent immen- 
ses; on voit qu'il serait difficile d'en chercher I'ex- 
plication ailleurs que dans la nouveautd et Texplo- 
sion des id^es r^volutionnaires, auxquelles il don- 
nait une forme populaire et triviale. 

Le Veillons au salut de F Empire y de Boy, fut 
un chant d'un caract^re plus ^lev^ ; et tandis que le 
Qa ira r^gnait dans les carrefours et dans les taver- 
nes, le Veillons au salut de P Empire se maintint sor 
les th^tres et dans les c^r^monies publiques. 11 fut 
compost dans les derniers mois de 1791, pendant 
que les Jacobins agitaient la question de la guerre 
et que Brissot parlait de municipaliser FEurope. 
L'air appartenait k Top^ra de Renaud dAst, de 
Dalayrac, jou^ k la Gom^die-Italienne le i9 juil- 
let 1787. 

n est d'ailleurs trfes-ais^ de reconnaitre que le 
caract^re rivolutionnaire du Veillons au salut de 
r Empire d^passait de beaucoup celui du Qa ira, 
et laissait fort en arri^re les flambeaux de Faugmte 



— 380 — 

Assemble constituante, et la politique du prudent 
La Fayette *. 

LE SALUT DE LA FRANCE. 

Veillons au salut de TEmpire, 

Veillons au maintien de nos droits ; 

Si le despotisme conspire^ 

Conspirons la perte des rois. 
Libert^; liberty, que tout mortel te rende hommage : 
Tyrans, trembles, vous alles expier vos forfails. 

Plutdt la mort que Tesclavage, 

C'est la devise des Francis. 

Du destin de notre patrie 
Depend celui de Tunivers; 
Si jamais elle est asservie 
Tous les peuples sont dans les fers. 
Liberty, liberty, etc. 

Ennemis de la tyrannie^ 
Paraissez tous^ armez vos bras; 
Du fond de TEurope avilie 
Marchez avec nous aux combats. 
Libert^, liberty, etc. 

Jurons union ^ternelle 
Avec tous les peuples divers ; 
Jurons une guerre mortelle 
A tous les rois de Tunivers. 
Libertd, liberie, etc. 

* M. Dumersan a plac^ k tort le VeHlons au taXut de VEmfirt 
en 1789, m^me avant la prise de la Bastille; il est post^rieur ao 
gaWa de plus de deux ann^es. (Dumersan, ChaiMons naHo- 
naUs et r^puhlicainegf p. 17.) 



— 381 — 



IV 

La Marseillaise^ le seul des chants de la Revolu- 
tion qui ait vu renaltre sa popularity morte, s'appela 
d'abord V/Iymne des Marseillois. A cette ^poque, et 
longtemps encore, Marseillois se pronon^ait comme 
Lillois, ou comme Brestois, ainsi que le prouvent ces 
deux vers de la Carmagnole : 

Vivent les Marseillois, 
Les Bretons et nos lois ' / 

On sait que la Marseillaise fut compos^e, paroles 
et musique, apr^s la declaration de guerre du 20 
avril i792y par un officier du g^nie, nomm6 Rouget 
de risle, alors en garnison k Strasbourg. Get officier 
etait encore si inconnu en i793, que V Almanack des 
Muses de cette ann^e le nomme le citoyen Rouge z. 
Le titre primitif de ce chant est reste ignor6, car 
son auteur n^avait nuUement song^, en composant 
cet hymne k Sti^asbourg, qu'il devrait sa vogue et 
son nom aux F^der^s de Marseille. 



f Cette proDonciation 6tait chang^e en 1814; ud contempa- 
rain rapporte que M.le comte d'Artois ayant visits Marseille k 
cette 6poque, et ajant assistd, au th^Atre, k une repr^sentatioD 
solennelle, ^tonna fort les assistants, en commenQant un petit 
discours par cette appellation, ainsi prononc6e : Ma^neiMois, 
(Laurent Lautard, UarzeilU dej^uxs 1789 juiqua 1815, t. IT, 
p. 388.) 



— 382 — 

Des correspondaDces et des hasards de garoison 
firent parvenir I'hymDe de Rouget de Tlsle d. Mont- 
pellier, oil les choeurs des ouvriers m^ridionaux le 
chant^rent. De Montpellier il arriva 4 Marseille, ot. 
il eut le m^me succ^s. C^est 1^ que cet hymne eut 
I'honneur d'etre imprim^, pour la premiftre fois, 
dans un journal que r^digeaient Alexandre Ricord 
et Micoulin. 

« Ricord y dit un Marseillais contemporain, pu- 
bliait alors un nouveau journal. Le marchand 
d'huile Micoulin, 6crivain de la m6me force et detes- 
table parleur, donnait des articles. G'^tait, pour 
ainsi dire, le borgne parmi les aveugles du pro- 
verbe; car Micoulin passait pour un aigle dansle 
parti. La Marseillaise^ dont le nom est une usurpa- 
tion, puisque, n^e & Strasbourg, elle est venue & 
Marseille par Montpellier, parut alors pour la pre- 
miere fois dans le susdit journal ^ x» 

Tout le monde aujourd^hui connail la Marseil- 
laise, et sait ce que vaut ce chef-d'oBUvre boursou- 
fl6 d'un Tyrtte de gamison. Nous croyons n^an- 
moins devoir la reproduire, com me document 
historique; et nous aliens donner la version con* 
temporaine d'apr^s VA Imanach des Muses : 

' Laurent Lautard, MarsetUe depuis 1780 jusqu'd 1815, t* I*', 
p« 133. 



— 383 — 



HYMNE DES MARSEILLOIS. 

Allons^ enfants de la patrie, 

Le jour de gloire est arriv^; 

Contre nous de la tyrannie, 

L'^tendard sanglant est leve. 

Entendez-vous dans les campagnes 

Mugir ces f^roces soldals ! 

lis \iennent, jusque dans vos bras, 

£gorger vos fils et vos femmes!... 
Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons; 
Mai'chez... qu'un sang impur abreuve vos sillons! 



Que veut celte horde d'esclaves^ 
De traUres,*de roisconjurds? 
Pour qui ces ignobles entraves, 
Ces fers des longtemps pr^par^s? « 
Frangais^ pour vous^ ah ! quel outrage ! 
Quels transports il doit exciter! 
Cest vous qu'on ose m^diter 
De rendre k Tan ti que esclavage!... 

Aux armes, citoyensi formez vos bataillons ; 

Marches... qu'un sang impur abreuve vos sillons! 



Quoi I des cohortes ^trangeres 
Feraient la loi dans nos foyers! 
Quoi ! ces phalanges mercenaires , 
Terrasseraient nos fiers guen*iers ! 
Grand Dieu !... par des mains enchalnees, 
Nos fronts sous le joug se ploieraient ! 
De vils despotes deviendraient 
Les maitres de nos destinies! 

Aux armes^ citoyens ! formez vos bataillons; 

Maixhez... qu'un sang impur abreuve vos sillons I 



- 384 — 

Tremblez^ tyrans^ et vous perfides, 
L'opprobre de tous les partis^ 
Tremblez !... tos projeU parricides 
Vont enGn recevoir leur prix. 
Tout est soldat pour vous combattre : 
S'ils tombent, nos jeunes heros^ 
La France en produit de nouveaux 
Contre vous toul prdts a se battre. 
Aux armes, citoyens! forinez vos bataillons : 
Marchez... qu'un sang impur abreuve vos silloos! 

Fran^ais, en guerriers magnanimes^ 

Portez ou retenez vos coups ; 

£pargnez ces tristes victimes 

A regret s'armant contre vous. 

Mais le despote sanguinaire, 

Mais les complices de Bouilffi^ 

Tous ces tigres qui^ sans piti^^ 

Ddchirent le sein de leur mere ! 
Aux armes , citoyens ! formez vos bataillons ; 
Marchez... qu'un sang impur abreuve vos sillons ! 

Amour sacr^ de la patrie, 

Gonduis, souticns nos bras vengeurs ! 

Libert^, libertd ch^rie^ 

Combats avec tes defenseurs ! 

Sous nos drapeaux que la victoire 

Accoure a tes mftles accents; 

Que tes ennemis expirants 

Yoient (on triomphe et notre gloire ! 
Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons ; 
Marcbez... qu^un sang impur abreuve vos sillons! 

Un septi^me couplet fut ajout^ k la Marseillaise, 
le 14octobre 1792. On c^l6bra ce jour-14, & Paris, 



— 385 — 

la f^te de la Libert^ , et la statue de la D^sse fut 
plac^e sur le pi6destal de la statue de Louis XY, au 
milieu de la place de la Revolution. Pendant le pre- 
mier enthousiasme qu'avait amen^, en 1789, la cr^- 
tion de la garde nationale. La Fayette, exag^rant 
encore les folies parisiennes, se pr&ta & Torganisa- 
tion de trois bataillons nouveaux, de cinq cents 
gardes chacun; le premier ^tait un Bataillon de 
VieillardSy les deux autres ^taient deux Bataillons 
dEnfants. Le peuple goguenard avait ^urnommd le 
premier Royal-Pituite y et les autres Royal-Bon- 
bon^. Ces bataillons faisaient d^ailleurs leur service 
conmie la garde nationale '. G^est en Fhonneur du 
bataillon d'enfants, present k la f6te, que la Mar- 
seillaise re^ut I'addition du couplet suivant : 

Nous entrerons dans la carri^re, 

Quand nos atn^s n'y seront plus ; 

Nous y irouverons leur poussiere, 

Et la trace de leurs vertus. 

Bien moins jaloux de leur survivre 

Que de partager leur cercueil , 

Nous auroDs le sublime orgueil 

De les venger, ou de les suivre. 
Aux armes, citoyens 1 formez vos bataillons; 
Marcbez... qu'un sang impur abreuve yos sillonsl 

La Carmagnole^ compos^e apr^s le lOaotlt 1792, 
estle plus brutal et le plus f^roce des chants r6volu- 

* Actes de$Ap6tre8, t. VI, n. 179. 

• Almanach royal de 179i, p. 550, 563. 

35 



— 386 — 

tionnaires^ Nous n'avons pa d^oouvrir le nom de 
•on auteur. 

LA CARMAGNOLE. 

Madame V^(o avail promis 
De faire dgorger tout Paris; 

Mais son coup a manqu^, 

GrAce aux bons canouniers. 

Dansons la carmagnole^ 
Vive le son! vive le son! 
. DansoDs la carmagnole^ 
Vive le son du canon I 



Monsieur V^to avait promis 
D'etre fidele k sa patrie ; 

Mais il 7 a manqud... 

Ne faisons plus quartier ! 

Dansons^ etc. 

Antoinette avait r^solu 

De nous faire tomber sur c. . ; 

Mais son coup a manqu^^ 

Elle a le nez cass^. 

Dansons^ etc. 

Son mari se croyant vainqueur 
Connaissait peu notre valeur. 

Va^ Louis, gros paour, 

Du Temple dans la Tour. 

Dansons, etc. 

t M. Dumersan a era k tort que laCarrMignoU avail ^t6coin- 
pOB^e en juiliet 1792; il 7 est fait mention du massacre des 



— 387 — 

Les Suisses avaient tous promis 
Qa'ils feraient feu sur nos amis ; 
Mais comme ils ont saat^, 
G)inine ils ont tous dans^ ! 
DaDSons, etc. 



Quand Antoinette rit la Tour^ 
EUe voulut faire demi-tour. 

Elle avait mal au coeor 

De se voir sans honneur. 

Dansons^ etc. 

Lorsque Louis vit fossoyer *, 
A ceux qu'ii voyait trayailler 

n disait que pour peu 

II dtait dans ce lieu. 

Dansons, etc. 

Le patriote a pour amis 
Tous les bonnes gens du pays; 

Mais ils se soutiendront 

Tous au son du canon. 

Dansons^etc. 

L'aristocrate a pour amis 
Tous les royalistes k Paris; 

lis vous le soutiendront 

Comme de vrais poltrons ! 

Dan sons, etc. 

Saisses, et de TempriiiODnement de lafamille royaleau Temple; 
elle est done post^rieure au 10 aoAt. (Dumersan, Chansom natio^ 
nales et r^puhlicaineSf p. 167.) 

i Allusion aux travaux ex^cut^s au Temple, pour en rendre la 
garde plus siire. 



- 388 — 

La gendarmerie avait promis 
Qu'elle toutieiidrait la patrie; 

Mais lis n'oDt pa« manqu^ 

Au son du canonnier. 

Dansons^ etc. 

AmiSy restons toujours unis , 
Ne craignons pasnos ennemis; 

S'ils viennent attaquer % 

Nous les ferons sauter. 

Dansons^ etc. 

Oui, je suis sans-culotte, moi. 
En d^pit des amis du roi. 

Viyent les Marseillois, 

Les Bretons et nos lois! 

Dansons^ etc. 

Oui^ nous nous souviendrons toujours^ 
Des sans-culottes des faubourgs ; 

A leur sant^^ buYons^ 

Viyent ces bons lurons ! 

Dansons la carmagnole, 

ViTe le son ! vive ie son ! 

Dansons la carmagnole, 

Vive le son du canon ! 

Pendant six ans, depuis 1789 jusqu'en 1795, tous 
les excfes de la Revolution furent commis au chant 
du Qa ira^ du Veillons au salut de I' Empire y de la 
Marseillaise et de la Carmagnole. 

i Ce detail prouve que la CarmaqnoU est ant^rieure k Ten- 
tr^e des troupes alli^es en France, qui eut lieu le 18 aoil^t 



— 389- 

Au mois de mars iTOS, au miliea de la reaction 
thennidorienney quand ce futle tour des bourreaux 
de trembler, la Jeunesse dorie eut aussi sod hymne, 
qu'elle chanta dans les th^&tres, dans les caf^s, dans 
les rues, en Caisant la chasse anx Jacobins : cet 
hyrane fut le Riveil du Peuple, par Sourigu^res 
de Saint-Marc, musique de Gaveaux ; le voici : 

LE R£VEIL du PEUPLE. 

Peuple frangais^ peuple de fr&res^ 
Peux-tu voir, sans fr^mir d'horreur^ 
Le crime arborer les banni^res 
Da carnage et de la Terreur! 
Tu soufires qa'ime horde atroce 
Et d'assassins et de brigands 
Souille de son souffle fdroce 
Le terriloire des vivants ! 



Quelle est cette lenteur barbarc ? 
H&te-toi^ peuple souverain, 
De rendre aux monstres du T^nare 
Tous ces buveurs de sang humain ! 
Guerre k tous les agents du crime I 
Poursuivons-les jusqu'au tr^pas ; 
Partagez Thorreur qui m'anime ; 
Us ne nous ^chapperont pas ! 



Ah! qu'ils p^rissent^ ces infdines 
Et ces ^gorgeurs d^vorants 
Qui portent au fond de leurs ime^ 
Ije. crime et Tamour des tyrans ! 



— 390 — 

Mines pitintib de rinnocence, 
Apaisez-Yous dans yos tombeaux ; 
Le jour tardif de la Yengeance 
Fait enfia pAlir yos bourreaux. 



Voyei ii}h. comme ils fremissentl 
lis n'osent fair^ les sc^l^ratsl 
Les traces du sang qu'ils Yomissent 
Bientdt d^celeraient leurs pas. 
Oui^ nous jiirons sur voire tombe. 
Par notre pays mallieureux, 
De ne faire qu*une hdcatombe 
De ces cannibales affreux. 



Reprdsentants d'un peuple juste, 
Yous ! Idgislateurs humains^ 
De qui la contenance augnste 
Fait trembler nos vils assassins^ 
Suivez ie cours de votre gloire ! 
Vos noms, cfaen k I'humanit^^ 
Volent au temple de mdmoire , 
Au sein de Timmortalit^ I 



LIVRE DIXIfiME 

PRtPARATIFS DE LA R£V0LUTI0N BU 10 AOUT. 



Mesures prises par les Girondins apr&s I'arriv^e des F^der^s. — 
Declaration de la patrie en danger. — EUe an^antit la force le- 
gale. — Enrdlement des volontaires. — Permanence des corps 
d^lib^rants, clubs et soci^t^s populaires. — Excitations de la 
presse au renyersement du roi.— Petitions pour la d^ch^ance. 
— Petition de Paris, port^e et lue par le maire.— Les sections 
de Paris, leur organisation, leur travail sourd et revolution- 
naire. — Jea double des Girondins. — lis menacent le roi, pour 
I'amener k composition. — T^moignages de RoBderer et de 
Bertrand de Molleville. — Lettre secrete des Girondins adres- 
s6e au roi, par Tinterm^diaire du peintre Boze. — Refus du 
roi d'accepter lours conditions. — Les sections d^bordent les 
Girondins.— Petitions incendiaires. — Les Girondins cherchent 
k mod^rer le mouvement.— lis envoient Petion k Robespierre. 
— Refus de ce dernier.— Revue des forces militaires des r^vo- 
lutionnaires. — Les gardes suisses. — La garde nationale de 
Paris. — Les bonnets k poil. — Pr^paratifs du coup de main du 
10 aoiit. — Comit6 secret des F^d^r^s.— RiMes de Robespierre, 
de Danton et de Marat. — lis se cachent et laissent faire.— 
Heneurs du 10 aoiit.— Plans divers. — Reunions nocturnes.—- 
Demi&res dispositions. 



Depuis que les F^d^r^s etaient arrives k leur poste, 
et s^^iAient empar^s de la capitale en vainqueurs, il 
ne restait plus aux Girondins que deux mesures A 
prendre, pour 6tre les maltres de la France : d^or- 
ganiser les services publics , et disperser la force 



— 392 — 

arm^ qui gardait le trdne. Le premier de oes deux 
r^ultats allait 6tre obtenu par le d^cret qui d^clara 
la patrie en danger. 

Les conjur^ avaient imaging cette nouveaut^ 
pendant le mois de juin. Le 30, Jean de Bry, rappor- 
teur de la commission des Douze, fut d'avis qu^il 
^tait ndcessaire de cr^er , par un d^cret, une nou- 
velle situation legale, qui serait plac^e k ctA& de la 
Constitution, et qui donnerait aux pouvoirs publics 
une existence et une action exceptionnelles. Get ^tat 
nouveau de la soci^t^ serait formula par la declara- 
tion suivante, que le Corps l^gislatif ferait par un 
acte : Citoyens, la patrie est en danger! 

Ce supplement k la Constitution fut vote le i 
juillet ; et ses effets l^gaux se trouvferent principale- 
ment contenus dans les articles II et III du d^cret 
que voici : 

cc Article 11. Aussit6t apr&s la declaration publiee, 
les Conseils de departement et de district se rassem- 
bleront, et seront, ainsi que les municipalites et les 
Conseils generaux, en surveillance permanente. Tous 
les fonctionnaires publics, civils et militaires, se 
rendront k leur poste. 

a Article III. Tous les citoyens en etat de porter 
les armes, et ayant dijk fait le service des gardes 
nationales, seront aussi en etat d'activite perma- 
nente*. » 

i Monitewr du 6 juillet 1792. 



— 393 — 

Le dteret du 4 juillet n^avait fait que crier et 
mettre & la disposition de rAssemblie un moyen 
nouveau d'agiter le pays, et de porter au comble 
Feffervescence des Aliments rivolutionnaires ; il 
restait &attendre et k saisir le moment oil ce moyen 
pourrait Atre utilement employ^ ; les Girondins cm- 
rent que ce moment itait arrive le 10 juillet. La dis- 
cussion commenca ce jour-ld, et le lendemain, 11, le 
dicret suivant fut rendu : 

ACTE DU CORPS L£GISLATIF : 

m 

cc Des troupes nombreuses s'avancent vers nos 
frontiires. Tous ceux qui ont horreur de la liberty 
s'arment contre notre Constitution. 

<C GITOTENS, LAPATRIEEST EN DANGER. 

« Que ceux qui vont obtenir Phonneur de marcher 
les premiers pour difendre ce qu'ils ont de plus cher 
se souviennent toujours quails sont Francais et libres; 
que leurs concitoyens maintiennent dans leurs foyers 
la sAreiA des personnes et des propriitis ; que les 
magistrats du peuple veillent attentivement ; que 
tous, dans un courage calme, attribut de la veritable 
force, attendent, pour agir, le signal de la loi, et la 
patrie est sauvie^ » 

s Moniieur do IS juillet 1703. 



— 394 — 

La lecture de oes textes et des discours offidels ne 
donnerait aucune id<^e vraie de Timportance (jae les 
partis attachaient k la declaration de la patrie en 
danger^ et de Tusage quUls se proposaient d'en faire. 
Aucun d'eux, en cette occasion , n^^tait sincere dans 
son langage ; et alors, comme en beaucoup de cas, 
le mensonge 6tait dans les discours, et la v6rite dans 
les reticences. 

Yoici comment .un contemporain, fort m&le k ces 
evenementSy s^exprime sur les vues diverses des 
pai*tis en cette circonstance : 

« La proclamation de la patrie en danger n*etait 
pas une vaine formality, une simple et sterile ex- 
pression d*un fait douloureux. Cette formule devait 
6lre suivie d'eifets I^gaux et d^effets magiques bien 
autrement considerables. EUe etait accompagn^e de 
sous-entendus fort differents, suivant les personnes 
qui la pronon^aient y ou pour qui elle etait pro* 
noncee. 

a Les royalistes constitutionnels entendaient, ou 
t^chaient de se persuader que le pire effet de cette 
proclamation serait de substituer k Tautorite des 
ministres et du roi celle des corps administratifs de 
departement, et ils esp^raient au moins le maintien 
d^un peu d'ordre sous une autorite qui, eu general, 
s'etait montr^e indign^e des attentats du 20 juin. 

(( Les Jacobins, et avec eux la multitude, enten- 
daient d'abord Taneantissement 4u pouvoir royal, 



— 395 — 



* « 



ensoite un grand mouv^ent dans la jeunesse, d^oii 
r^sulterait un enrdlement spontand tr^s-nombreux ; 
et de cet enrdlement, on esp(^rait deux armies. Tune 
pour rint^rieur contre les aristocrates et les prStreSy 
Pautre contre T^tranger, et Ton pr^voyait qu'un 
mouvement spontan^ qui aurait produit deux ar- 
m^eSy aurait en m^me temps fa^onn^ les corps admi- 
Distratifs aux volont^s de la multitude, ou les aurait 
remplac^s par de plus dociles. 

a II ^tait assez clair que le parti populaire de T As- 
sembl^e fprait pr^valoir, dans Paris, son interpreta- 
tion sur celle du parti constitutionnel. Les clubs, les 
meneurs du Conseil g^D^ral de la Commune et des 
sections, n'eurent pas de peine & faire entendre aux 
proietaires que la proclamation de la patrie en danger 
serait un appel k leur courage, k leur patriotisme, h, 
leur z^le et k tout ce que leur zile leur sugg^rerait 
pour le salut public * . .» 

Pour tousles partis, la declaration de la patrie en 
danger etait, on le voit, une arme de guerre. Pour les 
Jacobins, alors soumis k la politique et k la direction 
de la Gironde, c'etaitun moyen de succ&s infaillible^ 
parce que la permanence des corps deiib^rants 
exalterait au dernier degr^ les passions populaires, 
et servirait k CQvivrir les projets de sedition. D*ail- 
leurs, la permanence du Conseil g^n^ral de la Com- 

< Rai^i^er^ ChromfixM de cinqtumU jour$ ,' f> . 181, 182. 



— 396 ^ 

mune de Paris ne tarderait pas k entralner, comme 
consequence logique et naturelle, la permanence des 
sections, et alors Paris tout entier ne serait qu^un 
club immense, brillant et grondant nuit et jour, 
comme les entrailles d'un volcan . 

Le dimanche 22 juiUet eut lieu la proclamation 
de lapatrie en danger ^ avec I'antique c^r^monial de 
rH6tel de ville. 

<c Le bruit du canon, dit Prudhomme, Tannonca 
d^ le matin, et les d^charges d'artillerie conti- 
nuferent d'heure en heure pendant tout le jour. 

a. Les officiers municipaux, months k cheval, et 
divis^s en deux bandes, sortirent k dix heures de la 
maison commune, £aisant porter au milieu d'eux, 
par un garde national, une grande banni^re trico- 
lore, oti etait 6crit : Citoyens, la patrie est en 
danger I Devant et derri^re marchaient plusieurs 
canons. De nombreux d^tachements de garde natio- 
nale les accompagnaient ; nous aurions d^sir^ y voir 
des piques en plus grande quantity. 

« La banni^re indicative du danger de la patrie 
etait flanqu^e de quatre autres guidons, sur chacun 
desquels ^tait^crit Pun deces mots: Liber t^^ egalitiy 
publicitiy responsabilitS. 

« Une musique, adapt^e k la circonstance, se fai- 
sait entendre devant le corps municipal , mais elle 
etait trop savante pour la multitude. Les spectateurs 
nombreux ne saisirent pas parCaitement le motif de 



— 397 — 

cette c^rdmoDie, et la garde nationale du cortege 
donnait.la premiere Fexemple de la distraction et 
m6me de I'enDui. 

« EUe est peut*6lre excusable. Depuis quatre ans, 
presque t^s les jours sur pied, elle doit 6tre ras- 
sasi^e de c^r^monies ; on auraitddpeut-^trelui ^par- 
gner d^tte nouvelle corvee ; m^nageons-la pour des 
moments plus pressants. 

a D'apr^s cette disposition des esprils, il ne faut 
pas 6tre ^tonn^ du pen d'effet qu'a produit sur nous 
Fappareil de la declaration de la patrie en danger ^ » 

Pradhomme ne saurait ^tre suspect de modera- 
tion ; son journal etait alors, et restera jusqu*& la fin, 
k la t^e des id^es et des ezc6s revolutionnaires. On 
voii done, par son temoignage, combien la veritable 
population de Paris etait calme, indifferente, rassa- 
si^e du spectacle de ces oripeaux d^magogiques , 
stales depuis quatre ans devant ses yeux. Elle et!it 
voulUy comme le pays' Im-meme, rentrer dans la 
sphere du calme, de la security, du travail, d'oii la 
Constituante Pavait arrach^e ; mais les partis lui ref u- 
saient le xepos, parce que Fagitation etait necessaire 
& leurs vues. L^amour de Tordre etait dans le coeur 
de toutesles populations honnetes ; Pesprit de brigue 
et d'anarchie n'etait que dans I'Assembiee et dans 
les clubs. 

1 Prudhon^e, RmoolMHons de Pari$, t. XIII, p. 137, 138. 



— 398 — 

Le m^me jour, 22 juillet, furent construitsj sur 
les principales places de Paris, de grands amphi- 
thdfttresy destines k recevoir renr^lement volontaire 
de la jeunesse. C'^taient des estrades ^lev^, aux- 
quelles on montait par des escaliers laUraux. Le fond 
en ^tait occupy par une tente militaivd; et le bureau 
de Tofficier municipal, plac^ au milieu^ avaii, k droite 
et k gauche, des faisceaux d'armes et de drapeaux. 
L'amphith6&tre tout entier £tait environn^ par un 
cordon circulaire de grenadiers et de chasseurs de la 
garde nationale, Tar me au bras *. 

« L'idte en 6tait heureuse, dit Prudhomme, et 
Y^ritablement dans le godt antique. Gette tente du 
fond, couverte de guirlandes de feuilles de cb^ne, 
charg^e de couronnes civiques, et flanqu^e de-^eux 
piques, avec le bonnet de la liberty ; le drapeau de 
la section plants sur le devant, et flottant au-dessus 
d^une table pos^ sur deux tambours ; le magistrat 
du peuple, avec son ^charpe, pouvant k peine suffire 
k Tenregistrement des noms qui se pressent en foule 
sous sa plume ; les balustrades, les deux escaliers, 
le devant de ramphith4&tre, d^fendus par deux ca- 
nons, et toute la place inond^e d'une multitude jeune, 
ardente et g6n6rense, voulant se faire inscrire toute 
k la fois ; ce tableau, neuf et plein de mouvement, est 

i Voir une gravure repr^sentant I'amphith^dtre de la place 
des Victoires, dans ^Tudhomme, R4volutioni de Paris, t. XIII i 
p. 138. 



— 399 — 

un des plus curieux et des plus touchants qu'ait offerts 
la R^YolutioD. 

a Les enr6lements furent nombreux, surtout parmi 
les sans-culottes ; mais il s'en fit dans toutes les classes 
des citoyens; on vit m6me, ji la ci-devant place Royale, 
trois jeunes lazaristes prendre parti; des hommes ma- 
ri^s^ des fils uniques voulurent en ^tre. Le soir du 
dimanche, 22, et les jours survants, ce fut un doux 
spectacle de voir le magistrat du peuple quittant en- 
fin la place publique, s^en retourner & la maison 
commune, son registre sous le bras, et suivi d'une 
longue file d'enfants de la patric de tout kgey depuis 
Tadolescence jusqu'4 la virility, tous gais, I'oeil p^til- 
lant de courage et d^audace, se tenant par la main, 
cbantant, dansant au milieu de la foule de citoyens 
qui i^oulurent les accompagner jusqu*4 la place de 
Gr^ve. « Yoili ma moisson d'hommes d^aujour- 
d'hui y D disait Tofficier municipal au Conseil as- 
semble. 

« De vieux racoleurs ne savaient que penser, k la 
vue d'un spectacle aussi nou veau, aussi strange pour 
eux; les enr6lements du quai de la Ferraille n'y res- 
semblaient gu^re ^ »> 

Malheureusement, tout n'^tait pas enthousiasme, 
courage, patriotisme, dans cette arm^e nouvelle, 
levte par un proc^d^ jusqu'alors inconnu. II s^y m61a 

1 Prudhomme, AevoluttoTM de Paris, t. XIII, p. 139, 140i 



— 400 — 

beaocoup dHnsubordinatioD, de d^magogie, de pil- 
lage et de crime. Dumouriez s^en aper^ut bien le 17 
septembre, dans le d^ordre momentand qui mit son 
arm^e en d^route aux di&Us de TArgonne, et qui 
lui fit ^crire au president de TAssembl^ : cc Dix 
mille hommes ont fui devant quinze cents hussards 
prussiens. » 

(( II s'y trouvaity dit^il, huit ou dix bataillons de 
Yolontaires ou de F^d^r^s , qui , & rarriv^e des 
fuyards, au lieu de les arr^ter, avaient pilld les ma- 
gasinSy et avaient repris le cbemin de Paris, en com- 
mettant les plus grands exc^s, et publiant que Du- 
mouriez ^tait un traltre qui avait vendu I'arm^e. 
lis avaient coup^ la t^te k quelques officiers , qui 
avaient voulu leur faire entendre raison. lis arra- 
cbaient aux officiers des troupes de ligneleurs Epau- 
lettes et leur croix de Saint-Louis, et ils assassini- 
rent le lieutenant-colonel du regiment de Yexin, 
qui avait voulu r^sister & une pareille insulte. 
L'arm6e les avait pris en borreur *. » 

On n'aurait pas une idte exacte de la force d'agi- 
tation que contenaient la declaration de lapatrie en 
danger et la permanence des corps delib^rants, qui 
en etait la suite legale, si Ton ne se reportait pas 
aux excitations de lapresse et des clubs, qui faisaient 
connaltre les projets et les espErances des partis. En 

^ Dumouriez , Af emotr m» t. Ill, p. 58, 59. 



-• 401 — 

presence d'un Irdne ouvertement attaqu^ et insulW 
par une Assembl^e factieuse, en presence d*un pou- 
voir ligislatif, complice public de I'^meute, au mi- 
lieu d'une ville livp^e aux soci^Ws populaires, et pla- 
c^e sous la sauvegarde d'un maire compagnon et flat- 
ieur de la populace des faubourgs, il n*y avail aucun 
danger, pour les journaux initios aux secrets des Gi- 
rondins, de provoquer hardiment, effronWment, 
une revolution nouvelle. Aussi ne s'en faisaient-ils 
point faute. 

« Tant que Louis XVI rigneray disait, le 7 juillet, 
le journal de Prudhomme, nous n'aurons ni paix, ni 
bonheur; nos armies ne seront commandoes que par 
des membres de la ci-devant noblesse ; et tant qu'il y 
aura un seul noble & la t^te de la force militaire ou 
des administrations civiles, il est impossible que la 
France 6vite Tanarchie ou le despotisme. Le voeu de 
quatre-vingt-trois dOpartements est manifesto ; et 
lorsque deux cent mille FOdOrOs entoureront le 
Corps lOgislatif, ce sera k lui qu'il appartiendra de 
dOcrOter les grandes mesures qui peuvent seules 
opOrer le salut de la patrie. 

(( Nous en sorames au point de ne pouvoir plus 
nous dissimuler quune seconde revolution est deve- 
nue indispensable, le sort de cette revolution depend 
du 14 juillet; 52 e//e n^ est pas entiere^ la France est 
subjuguie. 

a GenOreux FedOrOs, que nous allons bient6t serrer 

26 



— 402 — 

dans DOS bras, c^est & vous de voir si vous voulez 
6tre libres. Votis ne pouvez le devenir que par une 
revolution J une revolution tout entierel Si votre in- 
tention n'est pas de Topdrer, retournez dans vos 
foyers ; les fers et Tignominie vous y attendant ^ » 

On voit que les ardents et les impatients voulaient 
profiter de la f^te de la F^d^ration, c41^br^ le 14 
juillet, pour ex^cuter, par un coup de main des 
F^d^r^s, la revolution tout entiere que di verses 
circonstances recul6rent successivement, d'abord au 
26 juillety puis au 29^ puis enfin au 10 aotit. 

La declaration de ia patrie en danger souleva, 
non point la vraie et paisible population de Paris, 
nous Favons vu, mais tout ce qu'elle contenait d'4- 
l^ments remnants et r^volutionnaires. Ce fut un 
bouillonnement perp^tuel d'insultes et de menaces, 
adress^es k la monarchic et au roi, apport^es au 
milieu de I'Assembl^e par une fourmili^re criarde 
et infatigable de p^titionnaires sans autorit^, sans 
dignity, sans mesure, quelquefois sans vdtement. 
L' Assembl^e accueillait ces criminelles et immondes 
folies, et laissait fouler auK pieds de la multitude une 
Constitution qu'elle accusera ensuite le roi d'avoir 
violde. 

Le 1 1 juillet au soir, une longue file d'hommes 
portant des pelles & la main et des hottes sur le dos, 

* Prudhomme, Revol%ktion$ de Pom, t. XIII, p. 29. 



— 403 — 

Iraversent TAssembl^e, et la remercient de la deci- 
sion favorable k leur vertueux maire^. 

Le 12, une deputation de Bergerac invite TAjs- 
semblie a frapper une cour per fide de la foudre dont 
elleest arm^e*. 

A la m^me stance, une adresse de la commune de 
Marseille est lue k la tribune et contient ces paroles : 

c< Comment nos Gonstituants, vos pr^d^cesseurs, 
ont-ils pu etablir que la royaut^ soitdil^gu^e h^r^- 
ditairement k la race r^gnante, de md.le en md^le^ 
par ordre de primogeniture? Quelle peut 6tre cette 
race rdgnante, dans un temps oil tout doit etre r^- 
g^n^re? QuVt-elle fait, cette race rignante, pour 
^tre prererie k toute autre ? N'est-ce pas un privilege 
subversif de tout principe ? 

« Tout citoyen doit 6tre sous le glaive des lois : le 
roi seul ne pourrait en Mre frapp6.... Nos Consti- 
tuants n'ont rien constitu^; et, si vous voulez r6- 
pondre au vceu de la nation, abrogez une loi qui la 
rend nuUe avec vous... Que le pouvoir ex^cutif soit 
nomme et destitu^ par le peuple, comme les au- 
tres fonctionnaires, et qu'on n'accredite plus ces 
coupables maximes, qui tendraient k faire croire 
qu'un roi h^reditaire peut representer la nation*, » 

Un depute do Marseille , nomme Martin le juste^ 

1 MonitetAT du 13 juillet 1792. 
« Momtewr du 14 juillet 1702. 



— 404 — 

monta k la tribune poor declarer que cette adresse, 
dti^ang^re k la vraie population de Marseille^ ^tait 
Touvrage de quelques factieux ^ qui s'^taient empa- 
r^s des places ; mais les F6d^r^s avaient ^t^ mis, par 
un d^cret du 10, en possession exclusive des tribunes; 
ils forc^rent Martin, par leurs cris, par leurs hu^es 
et par leurs menaces k descendre de la tribune ; et 
quelques membres ayant voulu r^clamer contre cette 
tyrannic ext^rieure, Lacroix les apostropha en leur 
disant : « II est bien ^tonnant que des membres de 
TAssembl^e bravent les F^d^r^s qui assistent k la 
stance ^ » 

Les questions les plus ordinaires qui se d^battaient 
publiqueraent, au milieu de Tincendie g^n^ral al- 
lum^ par PAssembl^e, c^^taient la suspension et la 
d6ch6ance du roi. Le 23 juillet, une deputation de 
F^d^r^s vint dla barre, et demanda la suspension de 
Louis XYI, et la formation d'une Convention. 

<c L^gislateurs, disaient les p^titionnaires, le p^ril 
est imminent ; il faut que le r^gne de la v^rit^ com- 
mence ; nous somroes assez courageux pour vous le 
dire, soyez assez courageux pour Tentendre. 

nDilihivex, stance tenante, Tunique moyen de 
rem^dier k nos maux ; suspendez le pouvoir ex^cutif. 
La Constitution vous autorise k le juger ; or, vous ne 
pouvez le faire sans avoir le droit de le suspendre. 

i MonU9wr du 14 juillet 1792. 



— 405 — 

Convoquez les assemblies primaires , afin de con- 
naltre d'une mani^re immediate et certaine les voeux 
du peuple. Faites nominer une Convention natio- 
nale, pour prononcer sur certains articles pr^tendus 
constitutionnels. 

c( n n'y a pas un instant k perdre : si vous donniez 
k la nation une preuve d'impuissance, il ne resterait 
k la nation qu'une ressource : ce serait de d^ployer 
tout« saforce, et dVcra^er elle-mSme ses ennemis^. » 

Ces p^titionnaires, qui demandaient la suspension 
du roi, furent admis aux honneurs de la s^nce. 

Aprte les petitions qui demandaient la suspension 
de Louis XYI, vinrent celles qui demandaient sa 
d^ch^ance. La plus grave et la plus solennelle de 
toutes fut celle que Petion lui-m6me vint lire , le 3 
aoAt, k la barre^ au nom de la Commune de Paris. 

a La Commune de Paris, dit Petion, nous envoie 
vers vous : nous venons apporter dans le sanctuaire * 
des lois le voeu d'une ville immense. P^n^tr^e de 
respect pour les repr^sentants de la nation, pleine 
de confiance en leur courageux patriotisme, elle n^a 
point d^sesp^r^ du salut public, mais elle croit que, 
pour gu^rir les maux de la France, il faut les attaquer 
dans leur source, et ne pas perdre un moment. C'est 
avec douleur qu'elle vous dinonce, par notre organe, 
le chef du pouvoir ex^cutif . Le peuple a, sans doute, 

" Monitewr du 24 juillet 1792. 



— 406 — 

le droit d'etre indign^ contre lui ; mais le langage 
de la colore ne convient point aux hoounes forts. 

<c Contraints par Louis XYI k Taccuser de vant vous 
et devant la France enti^re, nous Faccuserons sans 
amertume comme sans managements pusillanimes. 
II n'est plus temps d'^couter cette longue indulgence, 
qui sied bien aux peuples g^n^reux , mais qui encou- 
rage les rois au parjure ; et les passions les plus res- 
pectables doivent se taire, quand il s'agit de sauver 

r^tat. » 

Apr^s cette declaration , oil la haine et Tinsulte 
^clataient au milieu des protestations de calme et 
d'impartialite, Petion d^bita iTd long fatras r^volu- 
tionnaire et d^clamatoire contre la politique int^ 
rieure et ext^rieure de Louis XYI, lui imputant k 
crime tout ce qu'il avait refuse, au nom de sa prero- 
gative constitutionnelle , aux exigences imp^rieuses 
des factions ; puis, il continua ainsi : 

« Le chef du pouvoir exicutif est le premier an- 
neau de la chalne contre-revolutionnaire. Son nom 
lutte chaque jour contre celui de la nation ; son nom 
est un signal de discorde entre le peuple et ses ma- 
gistrats, entre les soldats et les g^n^raux. II a s^par^ 
ses int^r^ts de ceux de la nation ; nous les s^parons 
comme lui. 

c< Tant que nous aurons un roi semblable, la liberty 
ne pent s'afTermir ; et nous voulons demeurer libres. 
Par un reste d'indulgence, nous aurions d^sir^ pou- 



_ 407 — 

voir vous demander la suspension de Louis XYI, 
tant qu'existera le danger de la patrie ; mais la Con- 
stitntion s'y oppose. Louis XYI invoque sans cesse la 
Constitution, nous Tinvoquons k notre tour, et nous 
demandons sa dichiance. 

<c Gette grande mesure une fois port^e, comme il 
est tres'douteux que la nation puisse avoir confiance 
EN LA DTNASTiE ACTUELLE, uous demaudons que des 
ministres solidairement responsables , nomm^s par 
TAssembl^e, mais hors de son sein, exercent provi- 
soirement le pouvoir ex^cutif , en attendant que la 
voIont4 du penple, notre souverain etle v6tre, se soit 
l^galement prononc^e dans une Convention natio- 
nale, aussitdt que la sArete de Fitatpourra le per^ 
mettre *. » 

Ce discours annon^ait , de la part des Girondins, 
le dessein fermement arr^t^ de d^tr6ner Louis XYI, 
la disposition 6ventuelle de porter le due d^Orl^ns 
an tr6ne, et enfin le d^sir encore un peu d^guis^ 
d'^tablir k leur profit, jusqu'ji la paix, une dictature 
qu'il nous reste k faire connaltre , et dont Roland, 
Servan et Petion eussent ^t^ les d^positaires. 



II 

L'exaltatioa fi6vrewse que U permaAence 4e tons 
les corps d61ib6rants et Tappel fait k la jeunesse 

t M<mitewr du 5 aoil^t 1792. 



— 408 — 

communiqu&rent anx esprits, entralna promptement 
et n^cessairement nne consequence sur laquelle per- 
Sonne n'avait peut-6tre compt^, la permanence des 
sections dans toute la France. EUe fut vot^e sans 
discussion, et comme par accident, le 25 juillet, sur 
la motion de Thuriot de la Rosi^re ^ Le lendemain, 
la France eut au moins, k deux sections par com- 
mune, quatre-vingt miUe clubs de plus, et quatre- 
vingt mille clubs permanents, tenant stance tons les 
jours, et un bon nombre toutes les nuits. 

Ce fait, pass^ k peu pr^ inaper^u dans les r^dts 
des historiens, d^cida irr^missiblement du sort de 
la monarchic et de la marche de la Revolution, car 
il donna le pouvoir k tout ce qu'il y avait de plus 
exalte dans les bas-fonds de la population parisienne, 
et rendit possible, — contre les Constituants la for- 
mation de la Gonmiune du 10 aoM i792, — contre les 
Girondins la formation de la Commune du 31 mai 
1793, — enfin contre les Montagnards la formation 
de la Conmiune du 10 thermidor an II. 

Paris avait quarante-huit sections ; chacune 
d'elles constituait une assembl^e complete, avec 
president, vice-president et secretaires ; et la plupart 
etaient sous la direction des notabilites revolution- 
naires. La section de la Biblioth^que etait dirigee 
par Marie-Josepb Chenier ; celle des Cordeliers par 

1 Monitewr du 98 juillet 1792. 



- 409 — 

Marat: celle des Arcis, par Fournier rAm^ricain; 
celle de la place Yend6me, par le marquis de Sade 
et par Robespierre. 

A partir du jour oil la permanence fut d^cr^t^e, 
les z^l^s s'empardrent des salles des stances. Toutes 
les sections se mirent en relation , par Tenvoi de com- 
missaires et de deputations ; et la passion politique, 
la gloriole de quartier, I'envie d'occuper de soi, Tam- 
bition des places, port^rent jusqu'au d^lire les deli- 
berations de ces quarante-huit nouveaux corps le- 
gislatiiis, qui, sous pr^texte que la patrie etait en 
danger^ deiiberaient, prenaient et ex^cutaient les 
mesures les plus extravagantes. C'est ainsi qu'& 
Fannonce de I'entree des troupes alli^es en France, 
des sections d^cid^rent que des courriers seraient 
expedies d'heure en heure, pour leur apporter des 
nouvelles desPrussiens. Ces courriers patriotes firent 
deteler, dans les rues, les premieres voitures de bonne 
mine quMls rencontr^rent, s'empar^rent des che- 
vaux, et partirent au galop, & la rencontre du roi de 
Prusse.La plupart ne depass^rent pas, comme bien on 
le pense. La Yillette ou le Bourget^ et les chevaux 
furent manges et bus dans les cabarets des barrieres. 

II y a aux archives de la Prefecture de police une 
collection presque complete des registres des deli- 
berations des quarante-huit sections de Paris. Quel- 
ques volumes, distraits peut-etre pour la grande en- 
quete qui fut faite en i 795, sur les affaires de septem- 



— 410 — 

bre, sous la pr^sidence de Ghauveau-Lagardey man- 
quent & la collection. Dans qoelques sections, par 
exemple dans celle du Faubourg-Poissonni^re, une 
main compromise sans doute, a enlev^ les deux pa- 
ges oii se lisait, avec les noms et les signatures, Tabo- 
minable deliberation relative aux massacres de sep- 
tembre, qui se trouve conserv^e ailleurs; mais, teb 
qu'ils sont, les deux cents registres environ des sec- 
tions de Paris qui existent encore jettent une vive 
clarte sur les operations ten^breuses de Talchimie 
revolutionnaire, et d^voilent aux plus incr^dules 
Fart etrange et facile de preparer et de fabriquer les 

revolutions. 

On voit, dans ces registres , qui sont le proc^ 
verbal des deliberations des sections, redige par les 
secretaires et signe par les presidents, ^mment se 
font les adresses et les emeutes. Un motionnaire, 
confident du directoire supreme des clubs, fait une 
proposition ; trois ou quatre aboyeurs prevenus Tap- 
puient ; la section la vote, et charge des commissaires 
d'aller la porter aux sections voisines ; celles-ci re- 
nouvellent la m^me manoeuvre ; la motion gagne 
ainsi du terrain et s'etend de proche en proche ; 
parties huit heures du soir des Jacobins, elle a fait, 
4 minuit, le tour de Paris; le lendemain, on voit 
arriver Petion, Goncbon, Santerre, ou tout autre 
orateur; et TAssembiee accueille, comme venant 
des quarante-huit sections de la capitale, une mesure 



— 411 — 

dont la population r^elle ne salt pas seulement le 
premier mot, et qu^une centaine d'agents inconnus 
a colport^e nuitamment, dans toutes les sentines de 
la d^magogie. 

La permanence des sections fut donc^ r^p^tons-le, 
le pas le plus d^cisif fait dans la voie r^volutionnaire, 
et par Texaltation dans laquelle elle maintint les es- 
prits, et par la facility que des corps perp^tuellement 
assembles et d^lib^rants donn^rent auxfactieux, de 
dissimuler et d'activer leurs menses. Aussi le mou- 
yement d^magogique se trouva-t-il promptement 
acc^l^r^ d^une mani^re formidable; et les premiers 
quUl d^passa et quMl ^pouvanta, furent lesGirondins. 

Que se proposait alors le parti de la Gironde? 

La monarchic y abandonn^e aux attaques d'une 
faction r^solue k s'en partager les d^pouilles^ ne 
trouvait aucun appui dans les classes honn^tes, qui 
Taimaient pourtant, mais qui n^avaient pas ^t^ dres- 
s^es encore, par Texp^rience des revolutions, ^ de- 
fendre le gouvernement de leur got!lt, de leurs int^- 
r^ts et de leurs convenances. Semblable k un arbre 
s^culaire, attaqu^ par la bache de tous c6tesy le 
yieux tr6ne des trois races royales allait ^videmment 
tomber ; mais on ne savait de quel c6i6 ; et les Giron- 
dins faisaient des plans pour toutes les hypotheses. 

On a vu que Petion avail laiss^ entrevoir deux 
combinaisons possibles : la d6ch6ance de Louis XYI, 
avec des ministres charges du pouvoir ex6cutif jus* 



— 412 — 

qu^A la pais, et la d^ch^nce de la dynastie, avec 
r^l^vation k la cooroDne du due d'Orl^ans. Un essai 
dans ce sens ^tait fait, en ce moment m^me, sur I'o- 
pinion publique, et la faction glissait son programme 
de goovemement dans le Journal giniral de PEu-- 
rope du 24 juillet. Le voici : 

« l"" Attendu qu'il est notoire que des malveil- 
lants veulent enlever le roi, et joindre 4nos mauzle 
fl^u d'une guerre civile , TAssembl^e nationale 
nomme au plus t6t un commandant g6n^ral de la 
garde parisienne, qui r^pondra sur sa t^te de la per- 
Sonne du roi et de celles de la famille royale. 

a 2"^ L'Assembl^e nationale, pour tout le temps 
de la guerre avec les ennemis ext^rieurs, nomme 
dictateurs MM. Roland, Servan et Petion, ces vrais 
et incorruptibles amis du peuple. Elle les investit de 
tous les pouvoirs donnas par la Constitution au pou- 
voir ex^cutif. Quant k ceux du Corps l^gislatif, ils 
sont suspeudus jusqu^& la paix avec les puissances 
ennemies. 

« Pou^ tout ce qui tient 4 I'ordre judiciaire, les 
dictateurs feront ex^cuter les lois existantes; sur tout 
le reste, ils n'en reconnaltront point d'autres que le 
salut de la patrie. 

« 3"* L'Assembl^e nationale s'ajourne, et renonce 
au pouvoir de s^assembler jusqu'jilapaix. Les pro- 
positions lui en seront pr^sent^es par les dictateurs, 
et devront 6tre accept^s par elle. 



— 413 — 

« 4'' L'Assembl^e nationale retire au roi Texercice 
da pouvoir ex^culif pour tout le temps quedurerala 
guerre ext^rieure, faite sousle pr^texte de le r6tablir 
dans son ancienne et injuste autorit^. 

c< Pendant cet interr^gne, le roi jouira d'une pen- 
sion de six millions, et les dictateurs, chacun d'un 
traitement de cent mille livres par an. 

<c 5"" La paix sign^e, et ses principales conditions 
ex^cut^es, les dictateurs seront tenus d'assembler 
une Convention nationale, k laquelle ils rendront 
compte de leur conduite ^ » 

Ce n'^tait pas !&, comme on va le voir, le dernier 
mot des Girondins; mais c'^tait un de leurs projets du 
moment. Le lendemain, 25 juillet, la Gazette unu 
verse I ley de Cerisier, signala ce plan de dictature 
et de d^ch^ance * ; et Brissot se Mta, ce m£me jour 
de d^savouer et de condamner publiquement ces 
id^es k la tribune. 

<c On nous parle, dit-il, d'une faction de r^icides, 
qui veut cr^er un dictateur, ^tablir la R^publique... 
Si ce pacte de regicides existe, s'ilexistedeshommes 
qui travaillent k 6tablir a present la R6publique sur 



« Journal general deVEurope du 24 juillet 1793.— C'est k tort, 
comme on peut le Toir par cette date, que M. Deschiens fait 
finir le Journal gineral de VEurope aa 30 juin 1792. 

J/eztrait qae nous en donnons se troave textuellement rap- 
porte par Prudhomme, Revolutions de Parity n. du 31 au 38 juil- 
let, t. XIII, p. 143. 

* Prudhomme> RivoUUioni de Parte, t. XIII, p . 144. 



— 414 — 

les debris de la Constitutionf le glaive de la loi doit 
frapper sur eux *. » 

Trois mois plus tard, le 29 octobre, ce pauvre rh^- 
teur expliquait ainsi son disconrs du 2o juillet 
et celui qu'il pronon^a le lendemain 26, dans la 
discussion sur la d^ch^ance de Louis XYI : a Ges 
factietix de la Gironde^ qu'ilsoutragent, pr^paraient 
les esprits k prononcer la suspension du roi. Ges 
esprits en 6taient loin encore ; et voil^ pourquoi je 
hasardai le fanieux discours sur la d^ch^ance, du 26 
juillet, discours qui parut aux yeux ordinaires un 
changement d'opinion, et qui, pour les hommes 
^claires, n'^taitqu'une manoeuvre prudente et n^ces* 
saire.... Uopinion n'6tait pas mtire dans les departe* 
mens.... II fallait done louvoyer, pour se donner le 
temps, ou d'iclairer I'opinion publique, ou de mt!lrir 
I'insurrection , car la suspension ne pouvait r^ussir 
que par Tun ou Tautre moyen. Tels ^taient les mo- 
tifs qui me dict6rent ce discours du 26 juillet, qui 
m^a valu tant dUnjures et me fit ranger parmi les 
royalistes; tandis qu^^ la m^me ^poque, je soutenais 
k la commission la n^cessit^ de la suspension du roi 
et de la convocation de la Convention, tandis que 
le Patriate francais (journal de Brissot) ne cessait 
de preparer les esprits dans les d^partements k ces 
mesures extraordinaires *. » 

i Mofxiimr du 27 juillet 1792. 

* Brissot , A tout le9 fipuhMeains de France, p. 15. 



— 415 — 

Brissot disait vrai ; ses discours du 25 et du 
26 juillet avaient ^t^ uoe com^die de royalisme; 
mais ce qu'il n'ajoutait pas , c'est que cette com^die 
Mt devenue une s^rieiise r^alit^, si Louis XYI avait 
voulu en payer les frais en argent ou en places. 

La politique des Girondins ^tait en effet calcul^e k 
ce double point de vue : de pouvoir renverser ou 
conserver Louis XYI, selon le profit quMls y au- 
raient. Roederer, Tami enthousiaste des Girondins^ 
ne le dissimule pas. 

a Temporiser, dit-il, gagner du tempS| esp^rer 
quelque chose de la d^tresse de la cour et de sa gra- 
titude, en la soutenant et en la mena9ant tout k la 
fois, la serrer dans Talternative de succomber sous 
les coups des Jacobins fougueux, ou de se rendre k 
ceux qui, comme eux, avaient de la retenue, de 
Tesprit, du talent, et savaient se passer de iirocM 
pour faire pr^valoir la Constitution; menacer la cour 
et Tattirer k eux, tel ^tait leur syst^me, qui ^tait, en 
ce dernier point, conforme k celui de M. de La 
Fayette, avec moins de pretentions. 

a Le projet d'une adresse menacante au roi con- 
venait k ce syst^me ; sa v^h^mence, et les injures 
qu'elle renfermerait ^taient propres k entretenir en- 
core le credit des d^put^s de la Gironde parmi les 
Jacobins, sans leur livrer leur proie *• » 

1 Koederer, Chronique de cinquante jours, p. 295. 



— 416 - 

Cette situation complexe et bonteuse des Giron- 
dins se continuera jusqu'au dernier moment. La 
veille mftme de Tinsurrection du 10 aodt, ils auraient 
tout arr6t^, si le roi eAt voulu leur livrer le gouver- 
nement. 

a Les chefs de la Giroude, qui avaient tram^ le 
comploty n'avaient point alors, dit Bertrand de Mol- 
leville, le projet de renverser la monarchie. lis 
voulaient d^tr6ner le roi , couronner son ills, et 
nommer un conseil de r^gence, pour y disposer 4 
leur gr^ et des finances et des emplois. 

« Mais comme ils savaient bien qu^on excite une 
insurrection violente plus ais^ment qu'on ne la mo- 
d&reouqu'on ne lui prescrit des bornes, ils auraient 
abandonn^ ce plan si le roi etA rappel^ trois minis* 
tres de leur parti , et eHi iti pr^t k leur tout accor- 
der. Ce fut le motif qui leur dicta la leltre au roi, et 
la proposition que re^ut M. de Malesherbes ^ i» 

Qu'^taient done et cette lettre au roi, et cette pro- 
position faite & M. de Malesherbes? Yoici comment 
M. de Malesherbes s^expliqua lui-m6me au sujet de 
la proposition : 

« Deux personneSy que j'ai promis, sur mon hon- 
neur, de ne pas nommer, vinrent me trouver hier 
matin. Apr^s un pr^ambule fort long, elles m^ont 
dit que les chefs principaux du parti preponderant 

1 Bertrand de Molleville, Memoires, t. Ill, p. 29. 



— 417 — 

les avaientcharg^es de m'avertir qu'une insurrection 
mena^ait; que le peuple de Paris, commaud^ par les 
MarseillaiSy soutenu par la garde nationale, marche- 
rait en corps aux Tuileries ; que la vie m6me du roi 
6tait dans le plus imminent danger; que si elle 4chap- 
pait au fer des assassins, il serait impossible k T As- 
sembl^e de la lui conserver et d^apaiser la populace 
autrement qu^en le d^tr6nant; que I'unique moyen, 
pour pr^venir cet horrible complot, ^tait de rap- 
peler Roland, Clavi^re et Servan au minist^re, et 
que tons les amis du roi devaient lui donner ce con- 
seil. . . II y a, je n'en doute pas, quelque belle opera- 
tion de fiuance sous ce myst^re ; Clavi^re aura pro- 
mis de I'argent *. » 

La lettre au roi ^tait quelque chose de plus grave 
encore. Elle avait ^t^ ^crite du 20 au 26 juillet, par 
Guadet, Yergniaud et Gensonn^, non pas pr^cis^- 
ment au roi, mais au peintre Boze, et celui-ci la fit 
tenir 4 Louis XVI, par Thierry , valet de chambre 
de Sa Majesty. Cette lettre resta longtemps un mys- 
t^re ; une r^v^lation de Gasparin sonleva, le 3 Jan- 
vier i 793, une vive discussion k ce sujet, au sein de 
la Convention ; mais la lettre ne fut pas trouv^e, et 
ses auteurs se sauv^rent par de vagucs et d'inexactes 
explications. 

Trois id^es principales servaient de base k la lettre 

* Berirand de MoHeviile, M^oir$$, t. Ill, 82, 88. 

87 



— 418 — 

des chefs de la Gironde : le danger Evident d'one 
insurrection prochaine ; roffire des Girondins de 
s^associer aux destines du roi ; la demande du rappel 
de leurs amis an minist^re. 

ccAussi sinc^rement qu'invariablement attach^ 
aux int^r^ts de la nation , dont notts ne siparerons 
jamais ceux du roi quautant qu^il les siparera lui^ 
mime, nous pensons que les seals moyens de pr6- 
venir les maux dont Fempire est menace serait que 
le roi 9 par sa conduite^ (It cesser tous les sujets de 
m^fiance, et s'entour&t enfin de la confiance du peu- 
ple, qui fait seule sa force et pent £aire son bonheur. 

a Pourquoi le roi ne cboisit-il pas ses ministres 
parmi les hommes les plus prononc^s pour la Revo- 
lution?... Le choix du minist^re a ^t^, dans tous les 
temps. Tune des fonctions les plus importantes du 
pouvoir dont le roi est rev6tu ; c'est le thermom^tre 
d'apr6s lequel Topinion publique a tovgours jug^ les 
dispositions de la cour; et on con^it quel peut ^tre 
aujourd'bui Teffet de ces choix, qui, dans tout autre 
temps, auraient excite les plus violents murmures. 

« Un miuist&re bien patriote serait done un des 
grands moyens que le roi peut employer pour rap- 
peler la confiance ^ i» 

On sent, en lisant le texte cauteleux de cette lon- 



* Voir le texte de la lettre dans les M^moir$s de Doinouriez , 
t. II, p. 429, 433, 434, 435, 426. (Edition de Baudouin frdres, 
Paris, 1832.) 



— 419 — 

gue lettre, que ses auteurs craignaient d'y mettre 
toate leur pens^e y et que le principal ^tait dans les 
commentaires et dans les explications dont elle ^tait 
accompagn^e, et dont elle pouvait 6tre suivie. Elle 
^taitFoeuvre de Gensonn^;GuadetetYergniaudra- 
vaient seulement sign^e ^ Louis XYI gronda s^vftre- 
ment Thierry d^avoir re^u une telle communication. 
II lui dicta n^anmoins une r^ponse k Boze^ qui ^tait 
un refus formel. Le 29 juillet, le roi 6crivit k Bertrand 
de MoUeville : « Je ne changerai jamais d'avis sur la 
proposition des chefs de la Gironde'. d On verra plus 
loin que lesGirondins ne se d^courag^rent pas, et 
qvHk rheure m^me oil Tinsurrection ^clatait, Brissot 
n^gociait pour sauver la monarchic , moyennant la 
remise de douze millions, que Louis XYI eiit pro- 
bablement donnas, mais qu'il n'avait pas. 

En une telle situation, la politique des Girondins 
devait done 6tre, comme Fa si bien dit Rcederer, ck 
temporiser, de gagner du temps, d^espdrer quelque 
chose de la ddtresse de la cour et desa gratitude, en 
la soutenant et en la menacant tout a la fois. 

Gependant, tout n'allait pas au gr6 de la faction ; 
Fincendie , allum6 par elle, devenait immense , et 
mena^ait de tout engloutir. « Les choses, dit Roede- 
rer, marchaient plus vite et allaient plus loin que ne 
voulaient les d^put^s de la Gironde. lis ^taient 

< Monileuir du 5 janTier 1793 » Declaration de Guadet. 
s Bertrand d^ MoUeville» liimoifresAn HI, P' 29i, 995. 



— 420 — 

effray^sde la rapidity du moavement populaire. Leur 
position ^tait en effet p^rilleuse, entre la cour, 
M. de La Fayette et ses adherents d*an c6t6, et les 
Jacobins, qui composaient rextr^me gauche de TAs- 
sembl^e, de Pautre ^ 

Les sections, les F^der^ et les clubs, qui n'^taient 
pas dans le secret de Tintrigue, faisaient de la r^vo* 
lution et du d^sordre avec P^nergie la plus sincere. 
Les {iaubourgs ne comprenaient pas, dans leur lo- 
gique, qu'on pilt faire de beaux discours et de chaudes 
adresses pour la d^ch^ance du roi, et ne la point 
prononcer ; et puisque, au dire de Petion et des Gi- 
rondins, tons les malbeurs de la nation venaient de 
Louis XYI et de la cour, les demagogues trouvaient 
qu'il etait parfaitement simple de d^trdner Tun et 
d'an^antir Tautre. 

En consequence, la section de Mauconseil d^clara 
nettement, le 4 aoiit, par arritiy qu'elle ne recon- 
naissait plus Louis XVI ; et elle en voya cet arr6te k 
rAssembl6e, oil il en fut fait lecture k la tribune. 

« L'an lY' de la liberty, disait cet arr6te, Passem^ 
biee, r^unie au nombre de plus de six cents citoyens, 
deiib^rant sur les dangers de la pa trie ; 

c( Gonsid^rant que la nation ne pent sortir de la 
crise dangereuse oil elle est, que par un grand 
effort ; 

> R(Bderer» ChromqyA de cwiquanU jovn, p. S90* 



- 421 — 

a Gonsid^rant qu'on ne peut reconnaltre la Con- 
stitution comme Texpression dela volont^g^n^rale; 

« Gonsid^rant que Louis XYI a perdu la confiance 
de la nation ; que les pouvoirs constitu^s n'ont de 
force que par Topinion^ et qu'alors la manifestation 
de cette opinion est un devoir rigoureuz et sacr^ pour 
tons les citoyens ; 

cc Declare en consequence, de la mani^re la plus 

authentique et la plus solennelle, k tons ses fr^res, 
qu'elle ne REGONNAIT PLUS louis xvi pour roi 

DES FRAN9AIS ; 

oc Declare qu'en renouvelant le serment si cher k 
son coeuTy de vivre et de mourir libre, et d'Mre fiddle 
k la nation^ elle abjure le surplus de ses serments^ 
comme surpris k la foi publique. 

« ARKftTE en consequence que, dimanche prochain 
5 aoilt, elle se portera, tout entidre, dans le sein du 
Gorps legislatif y pour lui notifier laprisente dicla- 
ration^ et lui demander sil veut enfin sauver la pa- 
trie; se r^servant, sur la r^ponse qui lui sera faite, 
de prendre telle determination ulterieure quMl ap- 
partiendra; promettant d'avance qu'elle s^ensevelira 
plut6t sous les mines de la liberte^ que de souscrire 
*au despotisme des rois. » 

Une adresse aux sections de Paris, jointe k cet 
arr^te, contenait ceci : 

a Unissons-nous tons pour prononcer la decheance 
de ce roi crueL 



— 422 — 

« La section Mauconseil d^lare k toates les parties 
du souverain^ qu^en pr^sentant le voeu g^n^ral, elle 
ne reconnait plus Louis XVI pour rot des Franfais, 
qu^elle abjure le voeu qu'elle a fiedt de lui 6tre fiddle, 
conune surpris & sa foi. 

« Le parjure est Tertu quand on promit un crime. 

a Le rendez-vous giniral est boulevard de la Ma- 
deleine Saint'Honori^ . » 

li ne manquait plus, comme on voit^ k I'insurrec- 
tion, que de sonner le tocsin, eide courir auxarmes. 
Le Girondin Rouyer prit la parole pour bl^mer Tar- 
v^ii de la section de Mauconseil; et Yergniaud, au 
nom de la commission extraordinaire, fit, stance 
tenante, un rapport, aux termes duquel )'arr6t^ fut 
annul^^ comme inconstitutionncL 

Ainsi, nous ne sommes encore qn^au 4 aoilt, et les 
Girondins sont d^jjt d^bord^s par Finsurrection 
quMls ont organis^e. 



Ill 



Le moment supreme de Tantique monarchie ar- 
rive; le roi est depuis longtemps d^sarm^, bumili^, 
insults ; mais il reste encore k le d^tr6ner, k I'em- 

* Monitewr du 5 aoAt 17^. 



- 423 — 

prisonner et k Vigorger; et la main tremble aux 
plus grands coupables, quand le moment est venu 
de consommer de tels attentats. D6j& les Marseillais 
et les autresF^d^r^ emplissent la ville, qui les nour- 
rit, de chants f^roces et de scandales; dijky les 
quarante-huit sections d^chaln^es hurlent les mo- 
tions les plus sanguinaires , dans le d^lire de 
leur fi^vreuse permanence. D^j^t, du baut de tons 
les faubourgs ^gar^s, roulent nuit et jour, vers I'As- 
sembl^e, des deputations rauques, d^guenill^es et 
immondeSy comme ces ruisseaux fangeux qui, dans 
les jours d'orage^ courent des hauteurs environ- 
nantes vers le centre de Paris. G'est un concert stu- 
pide et sauvage d'injures payees et d'impr^cations 
apprises dans les cabarets et dans les bouges : la 
d^ch^nce ! la d6ch^nce ! 

En vain quelques sections courageuses, la section 
de la Biblioth^ue, la section de FArsenal , la sec- 
tion des Thermes de Julien et la section d^Henri lY^ 
viennenty le 5 aoM, protester avec indignation, k la 
barre de PAssembl^e, contre Tadresse odieuse que 
Petion avait os^^ le 3, apporter en leur nom ^, et dans 
laquelle Marie-Joseph Ch^nier, le poCte royaliste 
de 1790, avait d^pos^ les pr^mices de son jacobi- 
nisme * ; rien n'arrAtait plus l'61an de la demagogic; 

i Procia-verhaux de VAssemhUe UgisliUivef t. XI, p. 413^ 414- 
474. 
• Peltier, Hittoire de la r^oltUion du 10 aotit 1792. 1. 1*', p- 35. 



— 424 — 

de nouveaux r^volationnaires, plus ardents et plus 
ambitieux queles Girondins^ et destines & les an^an- 
tify prenaient le d^rdre au point ot ces demiers 
I'avaient conduit, pour le mener plus loin encore % 
et ils entrainaient vers le d^notlment £atal <i oes 
sections qui m^ritdrent la reconnaissance , non du 
peuple frangaiSy mais de rhunianit^, par la profonde 
sagesse avec laquelle elles pr^par6rent, pendant plus 
de quinze jours, la demi^re revolution ; par le cou- 
rage sublime avec lequel elles donn^rent solennel- 
lement k toute la France le signal de la sainte insur- 
rection qui sauva la patrie *. i» 

Aiors, les Girondins eurent honte de leur poli- 
tique, m6me avant qu'elle fdt accomplie; ils 
voulaient la peur de Pinsurrection, non Tinsurrec- 
tion elle-m^me ; et leurs desseins ne d^passaient pas 
Tenvahissement du pouvoir. <i On ne voyait dans 
leur conduite, dit Robespierre, que le projet d^ef- 
frayer la cour par la crainte d'une insurrection, pour 
la forcer & reprendre des ministres de leur choix '. » 
Maltres des Jacobins, des joumaux et de FAssem- 



^ C'eit ce que Bertrand de Molleviile ezplique en ces ter- 
mes : 

c Au 10 aoiit 1793, les GiroDdins ne se proposaient que Tex^- 
cution du plan dont j'ai parl6; mais Danton , Robespierre et 
CoUot-d'Herbois pr^cipit^rentl'^tablissement de la R^publique, 
que les Girondios consid^raient encore comme trop pr^ma- 
iurd. > (Bertrand de Molleviile, MSmoires, t. II, p. 255.) 

s Robespierre, Let(res d tes cofMngtUmts, n. 3, p. 118. 

»IWd.,n. 7, p. 310, 



— 425 — 

b\6ey habiles k ourdir des trames de commissiojQ^ de 
scratin et de tribune^ ils voulaient, autant que possi- 
ble^ ^viter le tb^tre de la place publique^ oil les 
meneurs des faubourgs et la force brutale ^taient de 
dangereuz rivaux. 

D'abord , la demande de d^ch^ance, prise k leur 
gri trop au s^rieux, les avail jet^s dans une per- 
plexity profonde. Ils aimaient bien mieux coufisquer 
le pouvoir de Louis XYI que le d^truire. Aussi les 
t6tes pbilosopbiques de la commission extraordi- 
naire, Gondorcet, Guyton deMorveau et Yergniaud, 
avaient-elles m^dit^une combinaison qui leur livrait 
le roiy en le sauvant, et qui ne perdait que les mi- 
nistres. <xGe moyen leur paraissait 6tre, ditRcederer^ 
d'^tablir la responsabilit^ solidaire de tous les mi- 
nistres pour tous les actes de leur administration qui 
int^ressaient la sdret^ de r£tat, tant que subsisterait 
la declaration de son danger. Yergniaud avait pro- 
pose ce moyen. Sa proposition fut d^velopp^e et 
appuy^e par Guyton de Morveau^ rapporteur de la 
commission y k la stance du 23 juillet ^ » 

C'^tait Ikj on le comprend^ de la politique de pro- 
cureurs et de sophistes, comme d'Epr^mesnil et 
Adrien Duport avaient pu la pratiquer avec succ^s 
contre Louis XYI, avant la reunion des ^tats-G^n^- 
raux ; mais depuis que les clubs y les sections et les 

^ Roederer, Chrofdque de einquante jowra, p. S73. 



— 426 — 

faubourgs ^taient devenus les auxiliaires des tribuns^ 
I'arm^e entralnait les g^n^raux, et les questions pro- 
poshes par les avocats fioissaient invariablement, 
comme au 14 juillet, au 6 octobre ei au 20 juin, par 
tomber dans le domaine de r^meute. 

Aussi y pendant que Yergniaud cherchait , le 
23 juillety k ^luder la question de d^ch6ance ; pen- 
dant que, battu sur ce point par la d-marche solen- 
nelle de Petion, il faisait ajourner le rapport de la 
commission jusqu'au 10 aotlt, le directoire r^volu- 
tionnaire des F^d^r^s, s^nt au comity des Jacobins, 
fixait k la nuit du 9 au iO aodt le signal de I'insur- 
reclion, ct la derni^re heure de la monarchie ^ 

Alors r^pouvante s'empara s^rieusement des Gi- 
rondins; ils eurent le pressentiment que d'autres, 
plus bardis et plus cyniques, allaient usurper les r^ 
sultats d^une longue s^rie de trahisons dont, eux, ils 
ne garderaient que la honte; etquoiquMis n'eussent 
que de la baine et du m^pris pour I'influence nais- 
sante de Robespierre, ils lui envoy^rent Petion, son 
ancien ami de la Gonstituante, pour le conjurer 
d*arr£ter une insurrection dont ils le savaient T^ime. 

^coutons Robespierre , racontant cette curieuse 
entrevue, dans laquelle s^agitaient, entre deux ob- 
scurs avocats de bailliage, les destinies de la noble 
et antique nation fran9aise. 

^ Robespierre^ Lettres d «e< cofhrnettants, n. 7, p. 909. 



— 427 — 

« Le 7 aotity ^crit-il k Petion, je vis entrer chez 
moi le maire de Paris. G^^tait la premiere fois que je 
recevais cet honneur, quoique j'eusse ^t^ dtroitement 
li^ avee yous. Je conclus qu'un grand motif vous 
am^ne ; vous m^entretenez, pendant une heure en* 
tifere^ des dangers de I'insurreetion. Je n^avais au- 
cune influence particuliire surces ^v^nements; mais 
comme je fr^quentais assez souvent la Soci^t^ des 
Amis de la Constitution, oti se rendaient habituelle- 
ment les membres du directoire des F^d^r6Sy vous 
me press&tes vivement de pr6cher votre doctrine 
dans cette Soci^t^. Yous me disiez quMI fallait diff^- 
rer la resistance & Toppression, jusqu^d ce que I'As- 
sembl^e nationale eiit prononc^ la d^ch^ance du roi, 
mais qu'il fallait en m^me temps lui laisser le loisir 
de discuter cette grande question avec toute la len- 
tenr possible. Brissot et ses amis avaient prononc^, 
sur cette question, de longs discours, dont I'unique 
objet etait de prouver quMl fallait reculer, reculer 
sans cesse la decision. 

a Telle ^tait encore ma confiance en vous , que je 
vous eras jusqu'A un certain point ; mais le peuple et 
les F^d^r^s ne vous crurent point, et tout se pr^parait 
k Tinsurrection . 

a Yos conseils continu&rent de vous lancer dans 
le mftme sens; et, dans la nuit mftme du 9 au 10 
aotit, au moment oti les sections ^taient prates h mar- 
cher, elles re^urent de votre part une lettre circu- 



- 428 — 

laire et pressante, oik vous les coDJuriez de demearer 
tranquilles ^ 

« La section du Th^&tre-FranfaiSy oik r^sidait le 
bataillon de Marseille, avail acquis un grand ascen- 
danty par I'^nergie qu'elle avait toujours d6ploy^e. 
Danton, qui la pr^sidait, repoussa votre missive avec 
I'^nergie qu'il a toujours montr6e dans les grands 
dangers de la patrie ; le tocsin sonna de toutes parts. 

« Mais tons les hommes qui allaient se d^vouer 
pour la cause de la liberty avaient dijk senti que 
leurs efforts seraient inutiles, si M. le maire venait, 
selon son usage, se jeter k la traverse, pour ralentir 
et diviser la force populaire. Citoyens de Paris et 
YidiTiSy tons s^^taient accord^s sur la n^cessit^ d'une 
mesure pr^liminaire, infiniment sage , dont vous ne 
parlez pas, qui avait pour objet de vous mettre daus 
Timpuissance de recomoiencer vos courses et vos 
predications pacifiques ; et vous f Ates consign^, par 
ordre du peuple, dans votre maison, sous le pr^texte 
honorable de veiller & la conservation de vos jours *.)» 

Ainsi, la Revolution marchait, tralnant k sa suite, 
confus et tremblants, les ambitieux qui Tavaient de- 
chaln^e, et qu'elle allait soumettre k de plus ambi- 



1 Camille Oeflmoalins confirme la resistance de Petion en cea 
'termes : « J^r^me Petion ne voulait point de la Journ4e da 
10 aoilit, ct r^calcitrait de toute aa force, y^ {Fragments d^une 
histoire t$erhte de la R^oluHon, p. 78.) 

* Robespierre, Lettret a set commetianU, n. 7, p. 309, 310, 311, 
313. 



— 429 — 

tieux encore ; et le moment est venu de passer en 
revue les forces militaires dont elle disposait pour 
Tassaut des Tuileries. 

Les forces militaires des r^volutionnaires du iO 
aotit se composaient autant de celles qu'ils enlevaient 
k la monarchies que de celles dont ils disposaient en 
leur propre nom. 

Le d^sarmement de la monarchic avait commence 
4 Tentr^e des Girondins aux affaires. On sait que le 
licenciement des dix-huit cents hommes formant la 
garde constitutionnelle du roi avait imm^diatement 
pr^c^d^ la formation du premier minist&re de Ro- 
land. II reslait k Paris trois regiments de ligne et le 
regiment des gardes-suisses, dont la presence inqui^ 
tait avec raison les anarchistes. lis furent ^loign^s 
k quinze lieues de Paris^ le 15 juillet, par un d^cret 
de TAssembl^e, rendu sur la motion de Fauchet^ 

Le 25 juillet, ce m6me abb^ Fauchet^ ^v^que con- 
stitutionnel^ pr^tre r^volutionnaire et dissolu, sous le 
pr^texte ^galement faux et ridicule qu^il se faisait 
des amas (Tarmes aux Tuileries, et quMl ne fallait 
pas qu'un arsenal f At si voisin du Corps ligislatif, 
fit mettre la terrasse des Feuillants sous la police im- 
diate de I'Assembl^e", c'est-A-dire ouvrit par avance 
I'enceinte des Tuileries aux assassins. C'est ainsi 

1 Prudhomme, K^oliiHonM de Painty t. XIII, p. 129.— Peltier, 
Htttotre de la rivoXuHon du 10 aoiU 1792^ 1. 1, p. 22. 
* Prudhomme, A^oluttotu de Paris, t XIII^ p. 179. 



— 430 — 

que les r^volutionnaires eux-m^mes comprirent et 
expliqu^rent cette mesure ; car , le 10 novembre 
i792, GamboD en faisait honneur & TAssembl^e le- 
gislative en ces termes : <c L' Assembl^e, revolution' 
naire cUs ses premiers instants, disorganisa elle- 
mhne la force armie de Parts, anna tons les citoyens 
de piques, leur ouvrit la porte des Tuileries, ou le 
tyran itait enferme, et la Revolution se fit ^ » 

Les troupes de ligne et les Suisses ^loign^s, voici 
k quo! se r^duisaient les forces de la 17* division 
militaire : 

Par suite de la demission de M. de Wittinkoff, 
lieutenant g^n^rali le commandemenl de la 17* di- 
vision militaire appartenait & M. de Boissieu, mar^ 
chal-de-camp, ayant sous ses ordres M. de Menou, 
^galement mar^chal-de-camp, et M. de Leleu, ad- 
judant g^n^ral *. Toutes les forces dont ils dis- 
posaient se rMuisaient k environ douze cents hom- 
mesy tant de gendarmes k pied que de gendarmes k 
cheval ; et encore cette troupe, si faibie par le nom- 
bre, se trouvait-elle vici^e par son origine. 

Cette gendarmerie, r^organis^e par un d^ret du 
16 juillet, s'etait form^e avec les anciens soldats des 
gardes-francaises et des cent-suisses, corps d^^lite, 
mais f ran^ais, et n'ayant de Suisse que le nom • C'^ 
taient les m6mes soldats qui s'^taient d^clar^ contre 

< Momtewr da 12 novembre 1792. 

* Peltier, Hittovre de XarivoXuiion du 10 ao4i 1793, t. !«, p. 100. 



— 431 — 

le roi le 13 et le 14 juillet 1789, et qui avaient forc6 
La Fayette de les conduire A Versailles, le 5 octo- 
bre *, Ces forces ^talent done le plus ferme espoirde 
r^meute, et elles ne le tromp^rent pas. Aussi la 
gendarmerie m^rita-t-elle , aprfes le 10 aoAt, cette 
mention dans la Carmagnole: 



La gendarmerie avait promis 
Qu'elle soutiendrait la patrie; 
Mais lis n'ont pas manqu^ 
Au 8oa du canonnier. 



Restait done la garde nationale ; et Ton ne saurait 
assez admirer le pr^texte adroit dont se servirent les 
rivolutionnaires pour la d^sorganiser. 

L^immense et redoutable influence que le com- 
mandement g^n^ral de la garde nationale avait don- 
D6e pendant trois ans & La Fayette, avait fitit cr6er 
une organisation qui produisit un ezcds contraire. 

L^Assembl6e constituante imagina de d^cerner 
alternativement le commandement aux chefs de le- 
gion, qui Texerceraient chacun pendant deux mois. 
De cette fa^n, tout esprit d^unit^, tout prestige 
d^autorit^ disparurent ; et^ pour avoir voulu faire que 
la garde nationale ne s'engou&t pas trop d'un honmie, 
on fit qu'elle n^ob^it chaleureusement k personne. 
Les r6volutionnaireSy une fois maitres du pouvoir, 

1 Roederer, Ch/roniqiit de cinquantejou^s, p. 257* 



— 432 — 

se h&t&rent de ritablir le commandement g^n^ral ; 
seulementy ils eurent soin de le mettre dans des mains 
sAres. 

Six commandants, dont trois militaires, Romain- 
villers, Mandat etLaChesnaye, et trois civils, le pre- 
sident Pinon, M. de Belair et le bourgeois Acloq[uey 
commandirentsuccessivement jusqu'au 10 aoilt. Les 
irois premiers p^rirent massacres ; M. de Belair et 
le president Pinon f urent ruin6s ; Acloque, comman- 
dant du bataillon du faubourg Saint-Marceau, mou- 
rut paisible et honord & cinquante-quatre ans, le 5 
aoAt 1803 '. 

Le plus grand vice de la nouvelle organisation de 
la garde nationale fut dans les compagnies d^artil- 
lerie qu'on y ajouta, et dans la composition de ces 
compagnies. « Les soizante bataillons de Paris , dit 
Peltier, re^urent cbacun les deux canons que Porga- 
nisation de la force publique leur donnait ; peu des 
bourgeois eurent le courage de se ddvouer au service 
p^nible de canonniers. Le tablier, la bricole o£Pen- 
saient leur vanity et blessaient leurs membres d^li- 
cats. L'artillerie de Paris devint ainsi la proie des 
ouvriers, forgerons, serruriers et autres bommes de 
peine; et, d^s ce moment, la garde nationale fut 
annul^e. Les canons firent la police sur les fusils '. » 

' MathoD de la Varenne, Histoire particuUire des dv^nemenU 
qui ont eu lieu en France enjuin, juiXlei, aout et tepiemhre 1793, 
p. d5. 

* Peltier, Hiiioire de la r^oluUon du lOaotU 1792, p. 19, 90. 



— 433 — 

La demagogic et les clubs n'eurent pas grande 
peine k s'emparer de ces ouvriers, d6pourvus de 
toute experience politique; aussi ne tard&rent-ils 
pas k porter Toubli de leur dignity jusqu'&sedonner 
pour officiers deux fils du bourreau. 

Henri Samson 6tait capitaine des canonniers de la 
section du faubourg du Nord; et Pierre-Charles 
Samson ^tait sous-lieutenant des canonniers de la 
section du Nord ^ 

Depuis cette ^poque jusqu'au d^sarmement qui 
suivit le 4 prairial an III, tous les grands coups de 
main s^ex^cut^rent k Faide de Tartillerie parisienne ; 
et elle obtint, d6s le 10 aotlt, Thonneur de figurer 
dans le premier couplet de la Carmagnole : 

Madame V^to avail prdmis 
De faire ^gorger tout Paris; 

Mais le coup a manqud, 

Grftce aux bona canonniers. 

Toute vicite et affaiblie qu'elle ftlt, cette garde 
nationale parut encore dangereuse aux revolution- 
naires. Elle comprenait, depuis sa formation, d^s 
compagnies de grenadiers, de chasseurs et de fusi- 
liers. Les compagnies d' elite, en raison des irais 
de Tuniforme, etaient principalement form^es avec 
la bourgeoisie. II s^agissait de trouver une raison 

1 BitlUtin du Tribunal revolutionnairef 6« partie, n. 10, p. 38. 

S8 



— 434 — 

plattsibld pour dissoudre ces compagnies d^Mite; et 
les clubs imagiB^rent d^attaquer^ au nom de F^liM, 
Taristocratie de T^paulelte et des bonnets & poil. 
Les grenadiers portaient en effet des epaulettes de 
laine rouge et un bonnet d'ours ; les chasseurs por- 
taient le tricome et une ceintnre. 

La guerre au bonnet k poil se fit, comme toutes 
les autres, k Paide de deputations. Ce fut la section 
des GravillierSy la plus nombreuse de Paris, qui 
commen9a. EUe se pr^senta & la barre le i aotlt, et 
d^posa sur Fautel de la Patrie des bonnets et des 
Epaulettes de grenadiers et des ceintures de chas- 
seurs. Elle fut suivie de la section de Mauconseil, qui 
vint faire la m^me offrande, en declarant que ses 
membres ne voulaient plus servir dans la garde na- 
tionale qu'en quality de fusiliers *. 

Une fois TEIan donnE, la plupart des sections le 
suivirent. Le grand coup fut port6 le 5 aotlt. Le ba- 
taillon des Carmelites vint declarer « quMl approu- 
vait pleinement les moti& et la d-marche de ceux 
de ses camarades qui Etaient venus d^poser leurs 
bonnets et leurs Epaulettes sur Tautel de la Patrie, 
pour servir k ceux des volontaires qui Etaient en 
marche sur les fronti^res. » 

La section du Palais-Royal aborda.la question de 
principe ; elle vint declarer qu'elle renonfait & une 

1 Proeii-^wrhaua! 6$ YAst^mhUe Ugiilatw; t XI, p. fm, S73. 



— 435 — 

distinction dangerease, en abdiquant le titre de 
grenadiers de la garde nationale, et en se d^pouil- 
lant de tons ses insignes, pour n^^tre que des 
citoyens soldats. Ses membres d^posaient leurs 
bonnets et leurs Epaulettes , du moment qu'ils 
reconnaissaient que les Epaulettes et les bonnets 
Etaient devenus^ dans Paris, un signe de division. lis 
demandaient que ce9 bonnets fussent envoyEs k leurs 
frferes, sur les frontidres, protestant qu^on trouverait 
toujours leurs chapeaux sur le chemin de Thon- 
neur. 

a Puisse notre exemple, ajoutaient-ils, Hve suivi 
par tous les bons citoyens qui restent encore dans 
ces compagnies distinguEes, afin que le reste soit 
vou6 k TexEcration de tous ceux qui, comme vous, 
quiy comme nous, sauront mourir pour la liberty ^ y> 

Convertissant cette proposition en motion, un 
membre demanda que les compagnies d^Elite de la 
garde nationale fussent supprimEes, et 1' AssemblEe 
renvoya la motion iTexamen du comitemilitaire. 

A partir de ce moment, et quoique le dEcret qui 
pronon^ait la suppression de ces compagnies fdt 
retard^ jusqu'au 12", elles se trouvftrent rEellemenl 
dissoutes de fait. Les piquiers^ crEEs par dEcret du 
1*' aodt, sur la motion de Carnot, se mEl^rent k 



A Proehs-verhaux de VAssemhUe Ugislative, t. XI, p. 435, 436, 
455. 
* MoniUwr du 33 septembre 1793, Discours de Sergent. 



— 436 — 

toutes les compagnies d'^lite , dont ils disloquferent 
rorganisation et an^antireni Fesprit conservateur. 
Des nudes dMnconnus et de gens sans aveii dtendi- 
rent ddmesurdment les anciens cadres des compa- 
gnies ^, et la garde naiionale se trouva d^rmais 
perdue pour I'ordre, car personne ne connaissait 
plus son camarade de droite ou de gauche, et la md* 
fiance glafa tout dpanchemenl, entre gens qui s'ob- 
servaient froidement et qui se savaient ennemis. 

Ainsiy toutes les troupes de ligne envoydes aux 
fronti^res, et la 17* division militaire rdduite k 
douze cents gendarmes ddvouds aux clubs ; uue 
garde nationale sans chef connu et autorisd, para- 
lysde d^abord par une artillerie ouvertemeut jaco- 
bine, et dissoute de fait par Timmixtion d'une im- 
mense nude dMnconnus : voili le tableau des forces 
qui restaient k la monarchic aux abois, pour repous* 
ser une dmeute prdparde par TAssemblde et par les 
clubs. 

Le regiment des gardes-suisses , sous le prdtexte 
d^ailleurs plausible de ses capitulations, s^dtait en 
partie dispense d^obdir au ddcret du 13 juillet. II 
avait pourtantenvoyd un ddtachement de trois cents 
hommesd. Evreux. 

« Le rdgiment, dit Peltier, 6tait composd original* 
rement de 2,200 hommes, mais il 6tait rdduit k 

• Ferriferes, M^otrw, t. Ill, p. 151. 



— 437 — 

1,600. Ce deficit provenait de plusieurs causes. D'a- 
bord, il s'attendait k 6tre incessamment licenci^, et 
11 ne recrutait plus depuis trois ans ; en second lieu, 
on avait accord^ k chaque capitaine une diminution 
de 25 hommes par compagnie, pour les indemniser 
de la desertion qu'ils avaient ^prouv^e en 1789. Sur 
lyOOO hommes restants^ il en ^tait parti, le 7 aoilt, 
300 pour£vreux, aux ordresdu capitaine Karrer; 
100 ^taient restds pour garder les casernes de Gour- 
bevoie et de Rueil; environ 200 6taient habituelle- 
ment r^partis dans Paris, comme ouvriers ou comme 
gardlens ; que Ton ajoute k cela les malades, et Ton 
verra que le nombre des combattants se r^duisait k 
900 hommes, y compris 45 officiers ^ » 

Enfin, environ deux cents gentilshommes , les 
debris des gardes-du-corps, s^^taient organises , et 
formaienl deux sortes de compagnies, mal armies de 
piques et d'^p^es, sous les ordres du mar^chal de 
Mailly. La premiere , command^e par M. de Pont- 
TAbb^ etpar M. de Puys^ur, ^tait destin^e k d^- 
fendre rantichambre du roi ; la seconde, command^e 
par le baron de Yiomesnil, lieutenant g^n^ral, et 
par le mar6chal-de-camp d'Hervilly, 6tait destin^e 
k garder la porte de la reine *. 



« Peltier, Hittoire de la r^oluHon du 10 aout 1792, t. P', p. 43. 

• Mathon de laVarenne, Hufotreparticuliere des tenements, etc., 
p. 102. 



— 438 — 



IV 



On a vUy par la declaration de Robespierre, que 
rinsurrection du 10 aoAt avait ^t^ fix^e, dte le 7, 
par le directoire r^volutionnaire des Fdd^r^s. La 
reputation que les Marseillais s'etaient acquise faisait 
de leur bataillon la principale esp^rance de r^meute. 
Aussi le directoire avait-il obtenu du maire et du 
Conseil municipal, on ne salt sur quel motif, que ce 
bataillon Mt transfer^, dans la nuit du 7 au 8, de sa 
caserne, k T^glise des Cordeliers sur la place de 
rficole de Mddecine. Ce fait est grave et veut etre 
etabli d^une mani^re autheniique, car il concourt k 
etablir TinfAme com^die jou^e par Petion, ayant I'air 
de combattre T^meute, comme magistrat, et la fa- 
vorisant, comme bomme de parti. 

(( Le m^me jour, 8, dit Roederer, le commandant 
general avait declare au D^partement que M. le 
maire et son Conseil municipal, db leur seule auto- 
rite, avaient fait transferer, la nuit, sans le prevenir, 
les Marseillais de leur caserne de la rue Rlancbe, 
aux Cordeliers, oil ils etaient sous la main du club 
de ce nom, avec leurs armes, leurs canons et leur 
drapeau *. » 

D^ailleurs, la trabison de Petion est avouee par 

1 Rcederer, Chronique de cinquante jours, p. 351. 



— 439 — 

lui-mAme, dans sa tiponse k Robespierre. II raconte, 
avec une incroyable naivete de cynisme, les pr^cau- 
tiolis qu^il avait prises pour t&cher d'etre en r^gle 
avec le vainqueur^ quel qu'il Mt, et il declare que 
c'est lui-m6me qui a soUicit^ d^6ire tenu chez liii en 
chartre priv^e, afin de n'6tre point re^ponsable des 
faits d'une ^meute qu^il serait cens^ n'avoir pas pu 
empicher. 

a Je disirais Finsurrection, dit-il, mais je trem-* 
blais quelle ne riusstt pas. Ma position 6tait criti- 
que ; il fallait faire mon devoir de citoyen sans man- 
quer & celui de magistral. II fallait conserver tous 

les dehors et ne pas m^ ^carter des formes. II y avait 
un combat k mort entre la cour et la liberty, et oil 
Tune ou Fautre devait n^essairement succom- 
ber. 

Ik Quoiqu^on eHit projet^ de me consigner chez 
moi, on oubliaity on tardait de le faire. Qui croyez- 
vous qui envoya, parplusieurs fois, presses* texicu- 
lion de cette mesure ? c*est moi, oui, c'est moi ' ! » 

Seulement, ce que Petioi) n^avait pas pr^vu^ c'est 
qu'on legarderait chezlui pluss^rieusementqu'ilne 
Favflit pens6, car on ne le laissa pas sortir de trois 
jours. 

Le club des Cordeliers ^tait, pour les MarseiUais, 
une position strat^gique trfes-habilement choisie. 

1 Petion, CompterenSu a $et commettants fC\i6 par Robespierre, 
Ltttre$ a «m cofMneHanU, n. 10, p. 439. 



— 440 — 

a Le faubourg Saint- Antoine k droite, le faubourg 
Saint-Marceau & gaucbe. Tun marchant par le Car- 
rousel, et attaquant eu face; Tautre se portant par 
le Pont-Royal et attaquant par le pavilion des angles 
et le jardin. L'armiedu centre, compos^e des Mar- 
seillaiSy pr^c^d^e du canon d'alarme, appuy^e sur la 
mairie, qui donnait les ordres qu'ils lui dictaient, 
suivie de cette troupe immonde d'^coliers, d'6tu- 
diants en chirurgie, d'ouvriers et de pr^ceptenrs, 
jeunesse turbulente, h^riss^e de grec et de latin, 
dont le quartier a m6me gard6 le nom ; tels 6taient 
les avantages des assaiUants^ x> 

Aussi ne n^gligea-t-on rien pour tirer du bataillon 
des Marseillais tout le parti possible. II re^ut, le 9, 
cent cartoucbes par homme. 

« Le jeudi 9, dit Roederer, un membre du Con- 
seil g^n^ral nous apprend en stance que les admi- 
nistrateurs de police ont fait distribuer aux Marseil- 
lais, par un ordre dat^ du 4, cinq mille cartouches k 
balle, nonobstant un arr^t^ du directoire du D^par- 
tement, qui avait d^fendu toute d^livrance depou- 
dre sans sa participation*. )» 

Ge fut Panis, membre de Tadministration de po- 
lice, et Torganisateur en chef des massacres de sep- 
tembre, qui fit d^livrer les cartouches aux Marseil- 



1 Peltier, Histoire de la rwoliiiion du 10 aout 1793^ t. I^', p. 39. 
* Rcederer, Chronique de cifkquante jowr9, p. 851. 



— 441 — 

lais, ainsi qu'il s'en vanta lui-m6me plus tard k la 
tribune de la Convention. 

<c Nous nous r^unlmeSy dii-il, un certain nombre 
de bans citoyens, pour tramer patriotiquement le 
siige des Tuileries ^ 

a Les Marseillais vinrent nous demander des car- 
touches; nous ne pouvions leur en d^livrer sans 
votre signature^ president (Petion pr^sidait] ; mais 
nous craignions de vous en parler, parce que vous 
n'^tiez pas assez defiant. Un jeune Marseillais^ brA- 
lant de patriotisme, se mettant le pistolet sur la 
gorge, s^^cria : a Je me tue, si vous ne me donnez 
pas les moyens de d^fendre ma patrie ! » II nous 
arracha des larmes, et enfin nous sign&mes seuls 
I'ordre de d^livrer des cartouches *. » 

Yoili quelles ^taient les forces militaires de r6« 
meute; faisons connaltre maintenant son oi^anisa- 
tion, ses plans et ses chefs ; et montrons en quelles 
mains allait tomber la France ! 



^ La mairie de Petion ^tait remplie de traltres comma lui. Ce 
m^me Panis, qui avait tram^ patriotiquement le si^ge des Tuile- 
ries, avait sign^, comme administrateur de police, le 1*' juillet, 
une proclamation, oil il disait : 

« Citoyens, on veut, k quelque prix que ce soit , allumer le 
flambeau de la guerre civile. Nous sommes instruits qu'on 
vous pr^che de faire tomber lea mivrs du cHdteaUf comme vous 
avez fait tomber ceux de la Bastille. Des hommes affreux pr^pa^ 
rent cette petition incendiaire. 

« Vous avez horreur de pareils exc^s! d^noncez les eoupahUi 
autewrs de cet ionglantee manonivres I » {Moniteur du 1*' juillet 1793.) 

s Moniieur du S7 septembre 1793, Stance de la Convention 
du86. 



— 442 - 

Dfuis la r^volntton du 4 aoAt, comme dans toutes 
les autres, il faut distinguer cenx qui la dirig^rent 
et qui Texploit^renty de ceux qui la firent. 

Robespierre, Danton ei Marat, qui renley^rent 
aux Girondins, au moment supreme, n'y parurent 
mftme pas ; ils ne sortirent de leurs caves qu'aprte 
la victoire, pour dipouiller les morts et pour achever 
les vaincus. 

Robespierre est Fexemple le plus f rappant qu'ofi&re 
rhistoire de ce qu'on peut accomplir, en politique, 
rien qu'avec de la reserve et de la tenue. Ce furent 
ses deux dminentes qualit^s. M6l^ k tout, il ne pa- 
raissait en rien. II faisait faire, il ne faisait pas. Quoi- 
que avocat et joumaliste, il ne parlait et n'terivait 
que dans la mesure du plus strict n^cessaire. Pas de 
lettres, encore moins de signatures. Les registres de 
la section des Piques, qu^il dirigeait, en offrent un 
curieux exemple. Robespierre la pr^idait au mois 
d'aotlt 1792. Le marquis de Sade fut secretaire le 
mois suivant. Le proc^s-verbal ^tait r^guli&rement 
fait et transcrit sur le registre : tout le monde si- 
gnait, excepts Robespierre. A la fin du mois, le se- 
cretaire, faisant remise du registre, y pla9a un 
signet , qui y est encore , avec ces mots : M. Robes- 
pierre doit signer; mais il ne signa pas ^ 

Gr&ce & cette reserve, les bistoriens out g^n^rale- 

t Registres de la section des Piqaea. {Archiv$s de la PrefschMre 
de police.) 



- 443 — 

ment pa declarer que rien ne prouvait jusquHci 
rintervention de Robespierre dans les massacres de 
septembre, et lui-m6me nia formellement^ comme 
on verra, toute participation de sa part. II y mit la 
main, pourtant ; mais il a fallu la conservation hasar* 
dense du texte officiel de deux proc^s-verbaux, pour 
qu'il soit possible aujourd'hui de constater sa pre- 
sence k ces deliberations abominables. 

Durant toute la p^ripetie de la revolution du 10 
aodty Robespierre se tint cache. Yergniaud le lui 
reprocha en face, le 10 avril 1793, en pleine Conven- 
tion * ; et Tallien, le 9 thermidor *. II ne put et n'osa 
nier, ni la premiere fois ni la seconde. 

Danton, qui avait une grande audace de paroles, 
n^etait pas plus brave que Robespierre. G'estmalgre 
lui quMl se trouva meie, et fort moderement, k la 
revolution du 10 aoAt, ainsi que Saint- Just le lui 
reprocha plus tard. aPresse par la honte, dit Saint- 
Just, tu revins k Paris le 9 aotlt ; tu voulus te coucher 
dans cette nuit sinistre, tu fus tralne par quelques 
amis ardents de la liberte dans la section oii lesMar- 
seillais etaient rassembies ; tu y parlas, mais tout etait 
fini, et Pinsurrection etait dejd. en mouvement '. » 

Tant que dura la bataille, Danton ne parut pas. 



« Moniieur du 14 avril 1793. 
s MonUeur da 29 juillet 1794. 

> Uomteur du I*' ayril 1794, Eapport de Saint-Juat , au nom du 
comity de Salut Public. 



a Danton, dit Louvet, qui s'^taii cach^ pendant le 
combat, parut, apr^s la victoire, arm^ d^un grand 
sabre, et marchant k la tdte du bataillon marseil- 
lais, comme 8*11 eilt ^t^ le h^ros du jour ^ » 

Pendant son proems, Danton nia avec ^nergie sa 
ti^deur ji I'^gard de la revolution du 10 aodt; et on 
lit les paroles suivantes dans des notes inidites, 
recueillies, pendant les d^bats, par Topino-Lebrun, 
Pun des jur^: 

<c Danton : — J^avais pr^pari le 10 aoilt, et je fus 
& Arcis, parce que Danton est bon fits, passer trois 
jours, faire mes adieux & ma mdre, et r%ler mes af- 
faires; il y a des t^moins. — On m*a revu solide- 
ment. — Je ne me suis point couch6. J'^tais aux Cor- 
deliers, quoique substitut de la Commune. Je dis au 
ministre Clavi^re, qui venait de la part de la Com- 
mune, que nous allions sonner Tinsurrection. Aprte 
avoir r^gl^ toutes les operations et le moment de 
Tattaque, je me suis mis sur le lit, comme un sol- 
dat, avec ordre de m'avertir. Je sortis k une heure, 
et je fus k la Commune, devenue r^volutionnaire, et 
je fis I'arret de mort de Mandat, qui avait I'ordre de 
tirersur le peuple. On mit le maire en arrestation ; 
et j^y restai, suivant Tavis des patriotes *. » 

Yoil& ce que dit Danton, pour r^pondre k Taccu- 



^ LouTOt, Reeit de me$ pMU, p. 13. 

* Notes manuscrites sur le proems de Danton. {Archives de la 
PrifeUwre depoUce.) 



— 445 — 

sationde Saint- Jast; mais il faut noter que Robes- 
pierre avait d6jk revendiqu^ pour Manuel et pour 
Rafiron du Trouillet, Phonneur d^avoir fait assassi- 
ner Mandat * ; et la vie enti^re de Danton confirme 
le nom de turbot farci^ que Vadier lui avait don- 
n6«. 

En mdme temps que Marat etait I'homme le plus 
f^roce de la Revolution, il en ^tait le plus couard, et 
la peur atteignait, dans son esprit, la limite supreme 
qui touche au d^lire de la folie. L'approcbe du 10 
aotitle mit naturellement hors de lui ; et il conjura 
Barbaroux de le conduire, d^guis^ en jockey, & Mar- 
seille, oil il avait d^jd, eu pr^e^demment la pens^e 
d'aller se cacber. 

<x Marat m^^crivit le 1*' aotit, dit Barbaroux, pour 
me presser de I'emmener d Marseille ; il m'envoya, 
le 3, son affid^, pour me determiner & ce voyage. 
Le 7, il m^cri vit de nouveau k ce sujet ; le 9 au soir, 
il me marquait que rien n'^tait plus urgent, et me 
proposait encore de se d^guiser en jockey. Gertes, il 
ne pensait pas alors h, une revolution. EUe se fit le 
lendemain; et depuis, Marat s^est glorifie d^en avoir 
ete le moteur. Ges lettres ont ete vues par dix per- 
sonnes; il peut en rester une ou deux dans mes pa- 



1 Robespierre, Lettret a ses commettarUs, n. 10, p. 458, 459. 

* Vadier avait dit de Danton : « Nous viderotis hienUt ce turboi 
farei. » (Note in^dite de Camille Desmoulins, sur le Rapport de 
Saint-Just, troav^e dans les papiers de Robespierre.) 



— 446 - 

piers ; et puis, Marat, en publiant line de mes r6- 
ponses dans son journal, a lui-m&me attests cette 
correspondance ^ » 

Du reste, Marat ^tait encore royaliste k la fin de 
juillet. II offrail, k cette 4poqae, 4 Barbaroux et k 
Granet, d^put^ des Bouches-du-Rhdne, un ^crit des- 
tine aux Marseillais. <( L'ouvrage, dit Barbaroux, 
nous parut abominable ; c'^tait une provocation aux 
Marseillais de tomber sur le Corps Idgislatif . II fallait, 
disait-il, sauvegarder la famille royale, mais exter- 
miner une Assembl^e ^videmment contre-r^volu- 
tionnaire *. » 

L'insurrection du 10 aoilt fut pr^par^e, dirig^e, 
ex^cut^e par quelques hommes inconnus, composant 
le directoire secret des F6d^r6s. Ces F^d^r^s, r6imis 
aux Jacobins, avaient uncoiiiit6 central de quarante- 
trois membres, parmi lesquels cinq furent cboisis 
pour former le comity secret. C^^taient : Y augeois , 
grand-vicaire de Tabb^ Gr^goire, 6v6que de Blois ; 
Debess6, du d^partement de la Dr6me ; Guillaume, 
professeur 4 Caen ; Simon, journaliste de Strasbourg; 
et Galissot, de Langres. A ces cinq membres primi- 
tifs furent adjoints successivement : Garra, jour- 
naliste ; Fournier I'Am^ricain, dijk connu de nos 
lecteurs ; Westermann ; Kienlin, de Strasbourg ; San- 
terre, Alexandre, commandants de la garde natio- 

' Barbarous , itfrmotrM, p. 61, 63* 
t Ihid,, p. 60, OK 



— 447 -- 

nale du fatibourg Saint-Mareeau ; le Polonais La- 
zousky y capitaine des canonniers du m6me faubourg; 
ABtoine^ de Metz, ancien royaliste de la Gonsti- 
tuante ^ ; Lagrey et Garin, ^lecteurs de 1789 *. 

Yoil4 quinze noms, dont les plus fameux ii'ont pas 
d^pass^ la notori^t6 du m^pris, et dont le plus 
grand nombre n^a pu ^cfaapper ^ Foubli de This- 
toire. Ce sont pourtant les noms des hommes qui 
bris^rent le tr6ne de Louis XIY et d'Henri IV, etqui 
Uvr&rent la France k une s^rie de revolutions, 
vieilles d^j^ de plus d'un demi-sidcle. 

Ce directoire secret des F^^r^s fixa d'abord I'in- 
surrection au 26 juillet; et il se r^unit, dans ce but, 
la nuit du jeudi au vendredi 26, dans un petit ca- 
baret du faubourg Saint-Antoine, ayant pour en- 
seigne : Au Soleil (TOr '. 

« Ce fut dans ce cabaret du Soleil (TOr, dit Carra, 
que Fournier rAm^ricain nous apporta le drapeau 
rougey dont j^avais propose I'invention, et sur lequel 



^ Le 25 sepiembre 1789^ Antoine ^crivait au Jotinuil d0 Paris: 

« Voire assertion accuse directement rAssembl^e nationale 
de n'avoir ni amour pour la personne du roi, ni les plus simples 
notions en politique. 

« Les ennemis de la nation ont os^ dire que Ton mettait en 
question la si!iret^ de la personne du roi , et que Ton voulait pri- 
ver M. le Dauphin de la succession au tr^ne. Apprenez sans 
retard k la France que la saine partie de VAssemblee est aussi dis- 
fosie a soutenxr l9s droiU du Pr6n$ que la liberty nationale. » 
(Prudhomme, RevoltUions de PariSt t. I*% p. 36 et 37.) 

t Carra, Annales patriotiques, n. 335, 30 novembre 1792. 

• Ibid, 



— 448 — 

j'avaisfiait ^crird oes mots : Lot tnartiale du peupU 
souveraifif contre la rebellion du pauvair exicutif. 
Ce fut aussi dans ce inline cabaret que j'apportai 
cinq cents exemplaires d'une affiche oii ^taient ces 
mots : Cetix qui tireront sur les colonnes du petiple 
seront mis d mort sur^le^hamp. Cette affiche^ im- 
prim^e chez le libraire Buisson, avait H6 apport^ 
chez Santerre, oii j'allai la chercher k minuit. Notre 
projet manqua cette fois par la prudence du maire, 
qui sentit vraisemblablement que nous n'6tions pas 
assez en mesure dans ce moment ^ >» 

Cette invention du drapeau rouge par le Girondin 
Carra 6tait une sorte de parodie de la loi martiale 
vot^e, sur la proposition de M. de Gustines et de Bar- 
nave, le 30 octobre 1789. Gette loi itait destin6e k 
dompter les insun^ctions foment^es, k cette ^poque, 
& Paris et dans les d^partements, par les clubs 4)ais- 
sants et par les agitateurs du Palais-Royal. Les ar- 
ticles 2 et 3 de cette loi portaient : 

« Art. 2. La declaration de la loi martiale se fera 
en exposant k la principale fenfttre de la maison de 
ville, et dans toutes les rues, un drapeau rouge^ et 
en m6me temps les officiers municipaux requerront 
les chefs des gardes nationales, des troupes r^gl^es 
et des mar^chaussees, de prater main-forte. 

« Art. 3. Au signal seul du drapeau, tousattrou- 

* Carra, AnnaUs patriotiques, n. 335, 30 noTembre 1792. 



— 449 — 

pements, avec ou sans annes, deviennent crilninels 
et doivent dtre dissip^s par la force ^ » 

Le drapeau rouge ne fut d^ploy^, et la loi mar- 
tiale ne fut ex^cut^e qu'une seule fois pendant la 
Revolution ; ce fut le 17 juillet 4791 y au milieu de la 
reunion factieuse op^r^e au Champ-de-Mars pour 
signer une petition r^dig^e par Danton, Brissot et 
Laclos. Le drapeau rouge, alors d^ploy^, et dont 
plus tard la populace souffleta Bailly durant la 
longue agonie qui pr^c^da son execution, le 10 
novembre 1793, ^tait done le drapeau de la loi, de 
Tordre et de la soci^t^; et c'^tait, comme nous le 
disionsy par une sorte de parodie, que les Giroudins 
en firent le drapeau de Tinsurreclion. 

Ce fut, en effet, Petion qui fit manquer I'insur- 
rection du 26 juillet. 11 en donna lui-m6me les mo- 
tifs, au mois *d*octobre suivant, dans sa pol^mique 
avec Robespierre : 

(c Je confesse, dit-il, que le 26 juillet j'ai empftch^ 
un mouvement, et je crois que j'ai rendu alors le 
plus important service. Les mosures ^taient si mal 
prises, que le succ^s ^tait, on pent dire, impossible. 

« Le rendez-vous 6tait sur le terrain de la Bastille : 
on devait partir de \k k minuit, sur trois colonnes, 
pour se rendre au chftteau, s'emparer du roi et le 
constituer prisonnier k Yincennes. On comptait sur 

1 Uomiewr du SO au 2) octobre 1789. 

99 



— 450 — 

la garde nationale de Versailles ; et, k onze heores, 
les officiers municipaux de cette ville Yinrent me 
dire qn^un citoyen se disant d^put^ par les F^d^r^, 
avait sollicit6 la veille Tappui de cette garde, mais 
qa^elle ne se mettrait pas en marcbe sans savoir 
pburquoi et sans mon agrdment. On comptait sur le 
faabourg Saint-Marceau ; les habitants de ce fau- 
bourg n'^taient pas encore pr^paris. 

a Un des chefs qui devait conduire une colonne 
se rendit ft la mairie, dans le moment oil les officiers 
municipaux de Versailles y 4taient; il me dit qu^on 
ne s^entendait pas, et qu'il croyait apercevoir quelque 
trahison. Les Marseillais n^^taient pas encore arri-- 
v^s ; de sorte que si le projet eiit iii entrepris, et 
qu^il eilt manqu^, comme tout semblait Tannoncer, 
il est impossible de calculer les malheurs qui seraient 
r^sult^s de cet ^chec^ >» 

Apr^s cet ajoumement, le comity secret des F^- 
d^r^s renvoya sa prochaine assembl^e au 4 aoM sui- 
vant ; mais il y eut, dans Tintervalle, un autre plan 
d^nsurrection pour le 31 juillet. Ge plan, arrftt^ le 
30 juillet, dans un cabaret de Charenton, par Bar- 
barous, Rebecqui, Pierre Bayle, H^ron et Foumier 
r Am^ricain , manqua ^galement ; il convient nton- 
moins de Texposer, pour Finstruction des peuples 
et pour la honte ^ternelle des factieux. 

1 Petion, Ohservations sur la lettre de Rohupierrt ; cii6 daoi les 
Jdimoires de Barbaroux , p. 52. 



— 451 - 

Patit rex^ctitiOn de ce projet, les (aubotirgd dd- 
vaient tiller, le lendemain 3l juillety au-devant des 
HarseillaiSy au nombre de quarante mille hommed. 

« Gette marche , dit Barbaroux y ne devait rien 
presenter d'insurrectionnel. Son seul caract^re ati- 
rait ^t^ celui d'uDe Uie ftaternelley ou d'un honneur 
rendu, sans r^quisitioii, et par iin mouvement spon- 
tan^y aux descendants des Phocdens. Gette arm^e 
devait placer les Marseillais & son centre, et d^filer 
des faubourgs sur les quais. On aurait dispose un 
train considerable d^artillerie , de mani^re qu'en 
passant elle TeAt enlev^. 

ft A rH6tel de ville, on eAi jet^ mille bommes 
jnotir Tehtourer et attendre les commissaires des sec- 
tions, qui devaient former un nouveau Gorps muni- 
cipal. Quatre cents bonmies auraient occup^ la 
fnairie^, pour y retenir Petion, et quatre cents autres 
auraient occup^ le directoire du D^partement. On 
devait occUper aussi les postes de TArsenal, de la 
Halle au bl4, des Invalides, les b6tels des ministres, 
et tons les ponts sur la Seine *. » 

Dans ce projet, on n'avait en vue, assure fiarba- 
rouz, ni le pillage des Tuileries, ni le massacre de ses 



^ On rem&rquer& qde ^arbarouz distingue dlint son rScit Z'Hd- 
Ul d9 vtlU de la mavrie. La mairit, ou logeait Petion et ou 6taient 
le bureau des administrateurs de police, se trouvait, depuis le 
inois d'arril 170%, k Thdtel du premier president du Parlement, 
qui est aajourd'hui la Prefecture de police. 

t l^arbaroux, iif^oire«, p. 49, 60. 



- 452 — 

habitants. On voulait se bomer d bloqtier les deux 
poavoin^ et h^ leur imposer T^tablissement de la R^- 
publique. Soit que les meneurs des Jacobins ne vou- 
lussent pas sc mettre & la merci des Marseillais, soit 
quMls doutassent dii succ&s, soit quHls ne fussent pas 
dtoid^s encore h, renverser la monarchic ^ les qua- 
rante mille faubouriens ne parurent pas ; et les Mar- 
seillais durent faire leur entrie^ pric^d^s d^envir<m 
deux cents FM^res des d^partements, et de deux 
douzaines de Parisiens armds de piques et de coutelas. 
La seconde reunion du directoire secret des F^d^- 
vis eut lieu au Cadran bleu, sur le boulevard du 
Temple. Gamille Desmoulins s'y trouva. A huit 
heureSy la reunion se transporta rue Saint-Honor^, 
chez Antoine, Tancien Gonstituant, dans la maison 
de Duplay, oik logeait d6j4 Robespierre, maison qui 
portait alors le n® 366, et qui porte aujourd^hui le 
n<* 398. cc L'h6tesse de Robespierre fut tellement 
effray^e de ce conciliabule, dit Carra, qu^elle vint, 
sur les onze heures du soir, demander k Antoine sMl 
voulait faire 6gorger Robespierre. Si quelqu'un doit 
6tre igorg^, dit Antoine, ce sera nous, sans doute. 11 
ne s^agit pas de Robespierre, il n^a qu^& se cacher '. » 



1 Carra, AnnaU* faiHoHqykn, n. 335, 30 novembre 1793. 

Ce fait est aiDsi confirm^ par Brissot : 

« La Yoille du 10 aodt, dit-il, Marat implorait Barbaroux pour 
le condaire k Marseille; Robespierre voulait ^carter de la maison 
qtt'il habitait les conseils d'insurrection qui s'y tenaieat chez 
un ami.* (Brissot, A iouM le$ ref^hMcaiM de France,]^, 14.) 



— 453 - 

Gette rdanion du 4 aoilt fut d^cisive^ non pas pr^- 
cisiment par ses r^ultats imm^diats, mais parce que 
les plans de Tattaque du 10 y furent arr6t^s. « J'^cri- 
vis de ma main, dit Garra^ tout le plan d'insurrec- 
tion, la marche des colonnes et Tattaque du chd^teau. 
Simon fit une copie de ce plan, et nous Tenvoyftmes 
& Santerre et k Alexandre, vers minuit ; mais, une 
seconde fois, notre projet manqua, parce que Alexan- 
dre et Santerre n^6taient pas encore assez en mesure^ 
et que plusieurs voulaient attendre la discussion, 
renvoy^e au 9 aoi!it, sur la suspension du roi ^ )» 

Tant d*ajournements successifs ne d^courageaient 
personne, parce qu'ils s'op^raient sous la protection 
de la police, et avec le concours d^un maire & jamais 
m^prisable , qui abusait de son autorit^ municipale 
pour livrer Paris et la France 4 son parti. 

£nfin, la troisi^me reunion du directoire secret des 
F^d^r^s eut lieu au moment supreme, dans lanuit du 
9 au 10 aoi!it, vers une heure du matin, lorsque le 
tocsin commen^ait 4 sonner dans les ^glises, enva- 
hies par les conjures. Gomme tout ^lait pr6t , les 
chefs se distribu^rent la besogne. 

Foumier 1' Am^ricain se rendit au faubourg Saint- 
Marceau ; Westermann, au faubourg Saint- Antoine; 
Garin, journaliste de Strasbourg, et Garra, k la 
caserne des Marseillais, au club des Gordeliers. 

f Carra, AnndU$ pairioiiqugSf n. 335^ 30 novembre 1792. 



— 454 - 

|a lutte va s*en£pag9r dans qaelqoeg heuras ; F Ac- 
sembl^ est d'accord avec les clubs. Louis XVl coa- 
naissait, comme tout Paris, ces priparatils et cep 
projetSt « Le 8 aot^t, aprtele souper du roi, dit Pel- 
tier, Leurs Majesty et la famille royale re^tteent 
dans la pi&ce appelte le cabiuet du conseil ; les mi- 
nistres et les gentilshommes qui avaient leurs eiitr^ 
y paas&rent la nuitS » 

Quelles mesures avait*0D prises pour le salut de 
la monarchie ? 



« P«lti9r, HUtoire d4 la Rivoluiion du 10 aoiU Vtn, 1. 1", p. 109. 
108. 



UVRE ONZIEME 



HESITATION DE LOUIS XVL 



Vertus privees du roi. — Elles sont un d^faut gur le trAne. — 
Paroles de Malesherbes. — Le roi pour ait saaver le tr6ne par 
de la resolution.— Temoignage de Bertrand de Molleville et 
de Barbaroux.-s— Dispositions des troupes. — Opinion de Tern- 
pereur Napoleon sar le 10 aoi)it.*-Cons^quences de la faiblesse 
de Louis XVL — II etLi mieux Talu qu'il mouri!^t assassin^. — 
D^sordre moral caus6 par son proems. — Divers projets de 
fuite. — Louis XYI les rejette. — II n^gocie, au dernier moment, 
avec les Girondins. — Offres de ces derniers. — Pr^paratifs du 
10 aoi!it. — Le tocsin. 



Louis XYI disait un jour k Bertrand de Molleville, 
son intelligent et fiddle ministre, au sujet des transes 
mortelles dans lesquelles Paris ^tait entretenja par 
les pr^paratifs manifestes du iO aatt : ((H y a bien 
des chances contre moi, et je ne suis pas faeurenx. Si 
j'j^tais seuly je risquerais encore une tentative. Oh. ! 
si ma femme et mes enfants n'^taient pas avec moi, 
on verrait bien vite que je ne suis pas aussi faible 
qu^on se Timagine. Mais quel serait leur sort, si les 



— 456 — 

mesares que vous mUndiquez n^^taient point saivies 
du succ^s ^ ! » 

Ces paroles sont & la fois le plus grand ^loge et le 
plus grand blftme qu^on puisse adresser k la m^moire 
de Louis XYI. Comme p^re de famiUe, il ne pouvait 
rien faire de plus touchant et de plus noble que de^ 
sacrifier sa vie, non pas mftme k la certitude, mais & 
la possibility de sauver sa femme et ses enfants; 
comme roi, il n'avait le droit de songer 4 lui et auz 
sienSy qu'apr&s avoir song^ k la France. 

Hom^re avait admirablement nomm6 les rois, les 
pasteurs des peuples. Leurs devoirs sont grands et 
redoutableSy comme leurs droits. 

Le v6n^rable M. de Malesherbes disait de 
Louis XYIy avec raison : « Dans certaines circonstan- 
ces, les vertus d^une vie priv6e, pouss^es jusqu'& un 
certain point, deviennent des vices sur le tr6ne *. k 
Louis XYI se perdit, il fit bien pis, il perdit la France 
par trop d^afiEection domestique pour les siens, et par 
trop de bien veillance et de douceur pour les hommes. 
II ne voulut jamais dtre d^fendu jusqu^& effusion de 
samg, pas mftme contre les plus abominables fac- 
tions : le 5 octobre 1789, il ddsarma ses gardes-dn- 
corps qui voulaient reponsser les bandes de Mail- 
lard; le lOaotit 1792, il d^sarma les Suisses qui 
voulaient repousser et qui repoussaient dijk les 

> Uerirand de Molleville, Memotres^ t. II, p. 362. 
* Ihid., t. Ill, p. 34. 



— 457 — 

bandes de Santerre. Le malheureux prince oe con- 
sid^rait pas qu'en agissant ainsi, il livrait la vie de 
ses braves soldats aux l&ches assassins qui ne te- 
naient aucun compie de sa cl^mence ; que, de plus, 
il livrait encore Tautorit^, les lois et la soci6t6 tout 
entiire, dont la Providence lui avait confix la garde. 

Les princes ne sauraient assez m^diter sur les 
fautes graves que commit Louis XYI, comme souve- 
rain, en ne consid^rant pas que le pouvoir royal ^tait 
la clef de voi!ite de la soci^t^ francaise, et que les de- 
voirs attaches A la couronne lui imposaient I'obli- 
gation de risquer mille fois sa vie pour preserver ses 
peuples de leur propre entrainement et de leurs pro- 
pres folies. Le peu de sang qu'il eAt pu en coilter edt 
coul^ pour I'ordre et les lois; tandis que le bourreau 
en fit couler des torrents pour le triomphe et pour la 
glorification du crime. 

Un prince, dans la situation de Louis XVI, defen- 
dant le pouvoir, la religion, la famille, n'a le droit 
de songer ni & ses enfants, ni 4 sa femme ; la patrie 
et le devoir r^clament son A.me tout entidre ; et, d^ta- 
che de tout ce qui n^est pas le triomphe des lois et le 
salut de la soci^t^, il n^a besoin que de deux choses : 
d^me dp^e pour combattre, et de six pieds de terre 
pour y attendre les regrets de son peuple et les accla- 
mations de la posterity. 



- 458 — 



II 



D'abordy pour un roi^ plus encore que pour tout 
autre^ la premiere et la meilleure de toutes les pru- 
dences, c'est la resolution; et Ton ne fabricjuera 
jamais un bouclier qui vaille une poitrine nue. Tons 
les contemporains s^accordent 4 le dire : si Louis XYI 
Mt monte & cheval , il eilt vaincu I'^meute, disperse 
les Jacobins, et sauv^ la France. 

a M6me le 10 aoilt, dit Bertrand de MoUeville, si 
le roi Mt rest6 au ch&teau, sHl eilt attendu Tarriv^ 
des Suisses de Gourbevoie, que son depart devan^a 
d^un moment, il eilt repouss6 Tinsurrectiop de ce fa- 
tal jour */» 

Barbaroux, qui ne saurait 6tre suspect^ tient le 
mdme langage. 

<c Toutes les fautes de Santerre, dit-il, la ma^i'che 
lente du faubourg, les mauvaises dispositions deTat- 
taque, la terreur des uns , Tinsouciance des autres, 
les forces du chft^teau, tout assurait la victoire & la 
cour, si le roi n^ei\t pas qu^ttd son poste. II parait 
qu^il eut d^abord Tintention de se battre, puisque, 
le matin , il avait pass^ en revue les Suisses et les 
cbevaliers d^guis^s sous leur uniforme. S'il se filt 
montr6, sMl filt mont^ & cheval, la tr&s-grande majo- 

i Be<trand de MoUeTiUe, M^oir9$, t. Ill, p. 48. 



— 459 — 

rit^ de« butaiUons de Paris f# f&t d^d^^ pow lui. , 
Mais U aima mieax s^ rendre 4 F Asseipbl^e qationale. 

a Oa dit que ce coDseil lui fut dopn^ pai* Ric^der^i 
et p^ui-fttre est-ce un coup de politique dpiit ce^ 
excellent admfi^trateur peut 8'honoreir. IjSl reiiM? 
n'^tait pas de cet avis S » 

line pi&ce o^ielle et in^dite y le rapport circom* 
stancii sijr les 6\6nemenis dn 10 aQilty adres^^ 4 
PetioQ, d^aprfts ses ordres, par Le Roux, offi<;ier muT 
nidpali ne laisse aucuo doute sur les dispositions de 
la g^rde nationale. Passito en revue, le matiUi dan^i la 
grande cour des Tuileries^ par Louis XYI^ j^lji^ Tac* 
caei)lit| d'aprte ce rapport, avec les oris sqivants : 

Vive le rot I Vive Louis XVJ I Vive fe rpi de Iq 
Comtitutuml C'est luiguifist noire roit NomtC^ 
vaulompasifaufre I Now le vouhnsl A bos lesfap^ 
tieuxl 4 ba$ les Jacobins! Nous ledifendronsjusqu^^ 
la mortl Quil se mette d notre tite I Vive la nation^ 
la loiy la Constitution I Tout cela ne fait qtCun I 

€ Ces oris, et d^autres semblables, ajoute )e jrapport, 
furent r^pifcte dans toutie le cour par cheque p^loton, 
de troupes. J^d^erverai mftme qu'ils i^ partireni 
qne des gardes nationales; le^ Suisses ne dirent pap 
un Dy>t ; les canonniers ne dirent rien non pl]as *. j^ 



t Barbaroux, Ifemotret^ p. 69, 70. 

* Kaippori de /.-J. L$roux, offieier municipal, au mair« de PaiHt, 
fur 2m ^^MmenU du 10 aoilt, — C^tte pi^ce officielle et in^dite 
fait partie des papieri de Petion, d^pos^s k la Biblioth^que 
impMale* WMmucriUf — /bnd# finm^m* n. d»S74, Uq$99 n. $• 



— 160 — 

EnfiDyle juge suprftmeTde la rteistanoe au difiordie, 
rEmpereur, s^exprimait ainsi sur la lulte da 10 aoti : 

« Je me trouvais & ceite hideuse 6poque k Parif^ 
log^ rue du Mail, place des Yictoires. Au bruit du 
tocsin et de la nouvelle qu'oa dounait Fassaut aux 
TuilerieSy je courus au Carrousel, chez Fauvelet, 
fr&re de Bourienne, qui y tenait un magasia de 
meubles. II avait ^t^ mon camarade & T^cole mili- 
taire de Brienne. G*est de cette maison, que par pa- 
reath&se je n'ai jamais pu retrouver depuis, par les 
grands changemeuts qui se sont op^r^, que je pus 
voir k mon aise tous les details de la joum^. 

<K Avant d'arriver au Carrousel^ j^avais ii6 ren- 
contre dans la rue des Petits-Champs, par un groupe 
d^hommes hideux, promenant une t6te au bout d'une 
pique. Me voyant passablement vfttu, et me trouvant 
Fair d'un Monsieur, ils ^taient venus k moi pour me 
faire crier Vive la nation 1 ce que je fis sans peine, 
comme on peutbien le croire. 

a Le chd^teau ^tait attaqu^ par la plus vile ca- 
naille. Le roi avait au moins, pour sa defense, autant 
de troupes qu'en eut depuis la Convention au 13 
vend^miaire ; et les ennemis de celle-ci 6taient bien 
autrement disciplines et redoutables. Laplus grande 
partie de la garde nationale se montra pour le roi; 
on lui doit cette justice ^ )> 

On le voit, Louis XYI, d'apr^s le t^moignage 

^ Lat-Cftses, UimoriaX de Samt^H^lenef samedi 3 aoiit 1616. 



— 461 — 

unanime des amis, des ennemis et des bommes d^s- 
int^ress^s, avait sous la main les ^l^ments d'une 
grande victoire ; la monarchie pouvait Mre sauv^e^ 
la France pouvait 6tre pr^serv^e par un effort gini-- 
reux et ^nergique ; 11 d^serta leur cause et fiaillit A 
son devoir. II mourut en martyr ; il devait savoir 
mourir en roi. Dieu lui aura pardonn^ dans sa mis6- 
ricorde les malheurs qu'il pouvait emp6cher en 
montrant de F^nergie ; Thistoire doit le plaindre, 
et lui appliquer le mot de Tacite sur Galba : Dignus 
imperio, nisi imperasset ; digne du tr6ne y s'il n ^ 
itait pas mont^ I 



III 



Les consequences de la conduiie de Louis XVI 
ont H6y plus qu^on ne saurait rexprimer, immenses 
et fatales. 

a Le roi est perdu^ mon ami^ nous le sommes 
touSy disait au mois d'aoi^t M. de Montmorin k Ber- 
trand de Molleville. Yous riiez, il y a six mois, quand 
je vous annoncai la r^publique ; vous verrez si je me 
suis trompd ! J'en crois I'^poque bien pr^s de nous; 
peut-Mre sa dur^e sera courte : tout d^pendra du 
sort du roi. S'il est assassin^, la r^publique ne du- 
rera qu^un moment ; mais sMl est jug^ selon les 
formes, et par consequent condamn^, vous n'aurez 



— 462 — 

de ]ofl^temp9 une monarchie ; moi, je ne la verrai 
jamaisMn 

M: de Montmdrin^ quand il disait ceis paroleily 
lisait dans ravenir, arec cette strange intnition de 
r&iue adx ap^fodies de la mort : il fat massacre 4 
TAbbaye le 3 septembre. 

D'abordy ponr condamner Louis XYI, la Gooveo- 
tlon fut obligee d'tfxaltet le sentiinent r^volation- 
naire, et dfe &6pra,tet la multitude, aM de lui faire 
aeoepter la mort d'un innocent. Galomnies; otr- 
trageSy iJu^het^s contit Louis XTI et colttre la tdne 
en particulier; declamations, theories, anathfemes 
contre les rois en g^n^ral ; la Convention eut besoin 
de toutes ces ressources, appuy^es de la guillotine, 
pour donner une apparence de l^gitimit^ & son for- 
fait ; et moins elle avait de droit et de raison, plus 
elle avait besoin d^audace et de cyni^me. 

Qui pourrait calculer T^tendue des ravages caus& 
dans I'esprit des generations par ces ezecrables doc- 
trines I 

D'un autre c6te, les honunes qui, par entraine- 
ment, par pear, par interdt, eurent le malbeur de 
participer , soit k la chate, soil &. la mort de Louis i. VI, 
fareiit, d^s ce jour, It^s, euz et les leiirs, aux prin- 
cipes revolutionnaires. £poavanies de leur Haute, 
n^osant pas la confesser, ne voulant pas la perp^- 

i Berirand de Holleville, U^oiret, t. Ill, p. 97 



— 463 — 

taer, ils inveDtirent cette politiqae bAtarde qui a 
port^ dans notre histoire le nom A^Orl^anisme; 
syst&me dans iequel rautorit^ ne saorait 6tre solide, 
respect^e^ sacr^e^ parce qu'elle y est fille du dte- 
ordre ; syst^me qui peut 6tre une ressonrce, i(ael- 
quefois ; un principe, jamais ! 

Une resolution ^nergique dans Louis XVl aurait 
preserve la France de la confusion et de Fanarcbie, 
Seion tdutes les probabilit^s, elle aurait rdussi k 
sauver la monarchie ; dans tons les cas, Louis XYI^ 
mort de la pique d'un assassin, n'etit pas 616 Toc- 
casion et Tobjet de I'ezaltation r^volutionnaire que 
n^cessita son jugement; et aucun parti politique 
n'aurait voulu se fonder sur un pareil meurtre. Hal- 
beureusement, Louis XYI et Marie- Antoinette elle- 
mdme resteront ^ternellement sous le coup de cette 
parole de Gouverneur Morris, leur ami, ^crite le H 
juillet 17d2, dans wnMimorial : a Ddcid^ment, le 
courage leur manque ; c'est ce qui les emp^cbera 
d'etre vraiment rois * ! to 

L'issue fatale de la fuite de Yarennes, qui eid 
r^ussi sans coup f^rir avec un pen plus d'^nergie, 
avait laiss^ de profondes impressions dans Vkme de 
Louis XVL « Je n'entreprendrai pas de fuir une se- 
conde fois, disait-il k Bertrand de Molleyille; j'ar eu 
trop k souffrir dans la premiere*. » 

* Ooayerneur Morris, M^^orial, 1. 1*', p. 340. 

* Bertrand de Molleyille, M^oH-es, t. II, p. 903, 



— 464 — 

Cependanty il fallait on combattre ou fair; ces 
deux partis dtaient ^galement possibles. 

La garde nationale de Paris, surtout dans les com- 
pagnies d'^lite, formdes de bons bourgeois, ^iait 
profooddment monarchique ; et le roi, ma]gr6 ce 
qu'en out pu dire quelques historiens, ^tait encore 
tr&s-populaire. II fallut plusieurs ann^es de dubs, et 
la presence k Paris de tous les bandits du monde pour 
alt^rer la tradition de Fantique royalisme des Fran- 
9ais. M^me pendant le proems de Louis XYI, le fond 
de Fopinion de Paris 6tait monarchique. « Dans vos 
gttinguetteSi disait alors le f^rooe rddacteur des 
Rivolutions de Paris^ des chansonniers glapissaient 
des complaintes niaises, mais attendrissantes, sur le 
sort du tyran. Tax vu, oui, j'ai vu le buveur laisser 
tomber dans son vin une larme en faveur de Louis 
Capet. Cette complainte, sur Fair du Pauvre Jacques^ 
commence ainsi : 

mon peuple ! que t*ai-jc fait? 

a On en vend par milliers, elle a fait oublier 
rhymne des Marseillais ' . » 

Un roi, aimi ainsi jusque dans les cabarets, pou- 
vait monter jt cheval en toute confiance. D'ailleurs, 
le personnel des revolutions n'^tait encore, k cette 

1 Prudhomme, R^olutions dtParis, i. XV, p. 59. 



— 465 — 

^poque^ ni si nombreux, ni si experiments, ni si 
aguerri qu'il I'est devenu par la suite, et Paris pou- 
vait 6tre aisSment purgS des brigands qu'y avaient 
attirSi^ les deux Assemblies, et que soudoyait la 
Commune pour le compte des Girondins. 



IV 



La fuite etait plus aisSe encore, protSgSe qu^elle 
eAt pu 6tre par les debris des anciens gardes consti- 
tutionnels et par le regiment des gardes- suisses. 
Paris seul offrait de grandes masses mises en mou- 
vement par la dSmagogie ; les villes de province 
n'avaient que des braillards de clubs; et rien n'eiU 
pu rSsister en rase campagne ii deux ou trois mille 
hommes de vieilles et bonnes troupes , comme 
Lonis XVI etit pu les rSunir. AuFsi la fuite fut-elle 
le moyen de salut auquel les amis du roi s^altach^- 
rent spScialement ; malbeureusement les projets se 
croisferent, et TirrSsolution de Leurs Majest<5s fit 
toat Schouer. 

II y cut jusqu'i sept projets de fuite; le premier, 
propose par Gouverneur Morris, chargS d'affaires 
des Etats-Unis; les quatre suivants, proposes par 
Bertrand de Molleville; le sixifeme, par La Fayette; 
le septifeme, par madame de Slael. 

Lc plan de La Fayette, qui consistait i enlever le 

30 



— 466 — 

roi de Paris et & le placer, i, Compi^gne, au milieu 
de rarm^e, indign^e contre Tattentat du 20 juin, fut 
rejetd sur le peu de confiance qu'inspiraient le d^- 
vouement et la fermet^ de son auleur ^ 

Le plan de Madame de Sta^l etait ridicule : il con- 
sistait k faire partir Louis XVI et Marie-Antoinette, 
sous le d^guisement d'un homme dWaires et d'une 
femme de chambre d elle, allant visiter une terre 
qu^elle ferait semblant de vouloir acheter, aux bords 
de la mer. M. de Montmorin, & qui ce plan fut remis, 
refusa d*en parler au roi *. 

Le plan de Gouverneur Morris, mieux concerts, 
consistait dans une sortie furtive de Paris, pla^ant 
immidiatement le roi sous la protection des gardes- 
suisses; Louis XVI, qui avait iprouv6, depuis 1789,le 
bon sens, laloyaut^ et Taffection de Morris, lui avait 
fait remettre environ huit cent mille francs en or, 
pour Tex^cution de ce depart. « Le projet fut si bien 
concerts, dit Gouverneur Morris, et les mesures si 
bien prises, qu'il ^tait impossible qu^il ne r^usf^lt 
pas. Pr^cis^ment , dans cette conjoncture, le roi y 
renonca le matin m^me du jour oil son depart devait 
avoir lieu, et lorsque les Suisses ^taient d^j^ ^cbe- 
lonn^s en avant, pour proteger sa fuite '. a 

Le Memorial ^Q Morris fait m6me connaltre cette 



J Berlrond de Molleville, Memoire^, t. IE, p. 293, 294 

« Ihid,, t. Ill, p. 44. 

* Gouverneur Morris, ^dhnorial , t. I''', p. 345. 



— 467 — 

circonstance curieusey que le gouvernement anglais 
fit, en avril 1792, des ouvertures i la famille royale, 
pour la sauver. On y lit en effet, sous la rubrique de 
« Franc forty 8 juin 1798 : — M. Crawford me dit qu'il 
^tait all^i Paris en dicembre 1791 et qu'il y 6tait 
rest6 jusqu'en 1792. II avail entrepris de persua- 
der & la reine de quitter la France avec le Dauphin , 
chose que le gouvernement anglais d^sirait, dit-il, 
comme un moyen de sauver le roi, et m6me la mo- 
narchic. Crawford aurait vu le couple royal deux ou 
trois fois par semaine, et un plan pour la fuite aurait 
^l^ arrange ; mais la reine changea d'avis, comme 
d^habitude, et d^clara quelle ne s^parerait jamais 
sa fortune de celle du roi. Cette determination, si 
souvent reprise, ou plut6t, comme je le pense, insi- 
nu^e, causa leur ruine ^ » 

Nous ne savons, en effet, rien de navrant comme 
cesr^cits de I'irr^solution de Louis XYI. 

En marge du premier projet de Bertrand de Mol- 
leville, le roi ^crivit de sa main : (( Un depart si pr^- 
cipite, sans pr^paratifs, et avant d'en avoir pr^venu 
TAssembl^e, a trop Fair d^une fuite *. » 

En marge du second, le roi a ^crit : c( II est incon- 
testablement n^cessaire de s'occuper de la silret6 ; 
mais encore faut-il le faire avec dignity ; et je n'en 



* Oouverneur Morrli, MimorxaX.. t. I«', p. 350. 

« Bertrand de MoUeville, Memoxres. t. II, p. 267, 268. 



— 468 — 

trouve point dans le plan que vous me proposez \ n 
Enfin, Louis XYI et la reine parurent fermement 
d^cid^s y da 2 au 5 aoidy k donner les mains k un 
projet de depart qui consistait k sortir nuitamment 
de Paris, par la barri^re Blanche, et^ prendre, sous 
la protection des Suisses, ^cbelonn^s de village en 
village, la route de Gaillon. Un mar^chal de camp, 
M. Lefort, envoys & Gaillon, et deretonr le 5 aout, 
fitle rapport le plus favorable. Trois millions en or 
furent imm^diatement r^unis, avecle concours de 
quelquesamis d^vou^s da roi. Bertrand de MoUe- 
v ille procurait 600,000 fr. ; M . de La Rocbefoacanld- 
Liancourt assurait 2,200,000 fr. ; le roi avait 500 
louis d'or. Le 7 aoM, k six beures, le roi et la reine 
firent suspendre tons les pr^paratifs ; le 9, Louis XYI 
adressait & Bertrand de Molleville le billet suivant: 
(( Je sals (Ic bonne part que Finsurrection est moins 
prochaine que vous ne Pimaginez. II est encore po5?- 
sible de Temp^cher, ou du moins de la retarder. Je 
prends des mesures a cet effet; il ne s'agit que de ga- 
gner du temps. J'ai des raisons pour croire quMl y a 
moins de danger k demeurer qu^^ fuir ; continuez de 
veiller avec exactitude, et de m'icrire avec r^gula- 

Deux raisons arr^t^rent Tex^cution de ce projet, 
le dernier de tons ceux que le temps permit de for- 

* Bertrand de Molleville, Memoires. t. Ill, p. 38. 
« Ibid., p. 39. 



— 469 — 

mer; d'uu cdU, la reine d^tourna le roi de s'y livrer, 
par suite des preventions que M. de Liancourt, con- 
stitutionnel etphilosophe, et commandant k Rouen, 
lui avait inspiries; d'un autre c6ti, Louis XVI traitait 
avec les Girondins, par Tintermediaire de Brissot. 

« Le jour,rheure,le plande I'insurrection, ^taient 
&\iSy dit Bertrand de Molleville; le roi le savait, et 
pourtant se flaltait encore, ou de tout emp^cher, ou 
de fuir. Tai su depuis que, le 9 m6me, on traitait 
avec Pierre Brissot; qu'un agent secret, autorisd du 
roi, bataillait sur les conditions ; que, pour arrdter 
le complot, cet inf&me demandait 12 millions en es- 
pfeces ou en lettres de change, et un passe-port pour 
quitter le royaume. On eilt probablement consent!, 
si la liste civile avait eu cette somme ; mais il est 
vraisemblable qu'on n'edt achet^ qu'un d^lai ^ » 

Cette revelation infamante cadre si bien avec 
toutes les tergiversations des Girondins, depuis le 
1*' Bjoid ; elle se rapporte si exactement & tons leurs 
efforts pourarreterTemeute, apr^sTavoir prepar^e; 
enfin, elle est appuy^e d^ailleurs de tant de preuves, 
que rhistoire ne saurait serieusement la r^voquer 
en doute. 

D'abord, Gou verneur Morris declare que, « sur les 
sommes qu'il avait revues en dep6t de Louis XYI, 
mille louts etaient destines k payer la correspond 

< Bertrand de Molleville, Memoiret, t. HI, p. 47. 



— i70 — 
dance sccrfele des Jacobins , qu'on devait livrer au 



roi *. » 



Ensuite, dans le rapport fait, au nom du comity 
de Salut Public^ contre les Dantonistes, Saint- Just 
d^clara, d'apr^sle t^moignage de Danton lui-m^mey 
que, le 9 aoi!lt, Fabre d'l^glantine n^gociait avec le 



roi', 



Enfin, le 8 juin 1793, A la tribune de la Conven- 
tion, Chabot, qui avait 6li mis dans le secret de la 
n^gociation par Camboulas, d^put^ de TAveyron, 
la d^nonca & la tribune ; et Camboulas, somme de 
s'expliquer, repondit: a D'abord, Chabot est un 
lAche d'abuser d'une chose que j'aurais pu dire con- 
fidentiellement ; au reste, ce que j'aidit, ceque j'ai 
^crit, est la v^ril^ '. » 

C'est au milieu de cet abandon de ses devoirs, au 
milieu de cet oubli de Louis XIV, d'Henri IV et de 
tous les chevaliers de sa race, que Louis XVI fut sur- 
pris, le 10 aoilt, k une heure du matin, par le tocsin 
qui sonnait dans les faubourgs de Paris. 



Une piece de canonetablie Ademeure sur le Ponl- 
Neuf, par I'Assembl^e constituante, et nommee le 

1 Gouverneur Morris^ Memorial, t. I^^ p. 342. 

• Monxteur du 1" avril 1794, Rapport de Saint-Just. 

' Voir le Moniteur du 12 juin 1793, Seance de la Convention 



— 171 — 

t 

canon (Tdlarmeydonneiy k minuit Irois quarts, le ven- 
dredi 10 aoiU, le signal du tocsin. Toutes les cloches 
des faubourgs se mirent aussitdt k tinter d^une ma- 
niftre lugubre ; et la ville entiftre fut remplie k Tin- 
stant m6me d'^pouvante et de rumeurs *. 

Louis X'VI, Marie- Antoinette, Madame Elisabeth, 
les ministres, Roedcrer, procureur g^niral syndic 
du D^partement, Le Roux et Bories, officiers muni- 
cipaux, se r^unirent un instant apr^s dans la Salle 
du Conseil, dans cette m^me salle maudite ofi, de nos 
jours, un autre roi assi^g^ par I'^meute, a ^galement 
d^pos^, sans combattre, sa couronne, son sceptre et 
sa main de justice. 

« Les fenfttres du ch&teau ^taient ouvertes, dit 
Roederer , chacun s'y porta pour ^couter ; chacun 
nommait I'^glise dont il croyait reconnaltre la clo- 
che •. » 

Cette insun*ection du 1 aotlt, malgr^ tout ce qtfon 
en pourrait croire, fut lente, endormie, dure k arra- 
cher du lit. Le conjur^ avait, ce soir-U, le sommeil 
pesant, comme Danton. 

La revolution ^tait tellement concentric dans les 

du 8; et completer sa version par celle des Rev ohttioris de Paris, 
i. XYI, p. 667, 568, 569. 

1 II fut 6tabli , apr^s le 10 aoMy un sonneur de tocsin en titre 
par section. Ces nouveaux fonctionnaires figurent au budget 
de la ville de Paris. [Compte rendu a la municlpalite par les 
ritoyens Guinot et LesguiUier ^ de V administration des domaines , 
finances et contributions pubUques de la ville de Paris, depuis le 
8 mars 1792 jusqu'au 25 aotit 1793 inclusivemcnt, p. 1 Jl ) 

* Roedcrer, Chroniquc de cinquante jours, p. 355. 



— 472 — 

cabarets, les clubs et les bouges, que la population 
laborieuse du faubourg Saint-Autoine lui-m^me ne 
comprit pas tout d^abord le motif etle but de ce tu- 
multe ^ Saaterre ne voulait pas partir; il disait que 
le chdrteau ^tait en force. II fallut que Westermann 
lui mlt r^p^e sur la poitrine ; encore s'anr^ta-t-il k 
rH6tel de ville, oii sa grandeur I'attacha toute la 
matinee, car il y fut nomme commandant g^n^ral de 
la garde nationale vers cinq heures, apr^s le meurtre 
de Mandat *. 

Petion, fort avant dans le secret du coup de main, 
aifectait une grande s^curit^. « J'esp^re qu'il n'y aura 
rien, disait-il k Boederer. Des commissaires sont alles 
au lieu des rassemblements : Thomas m'a dit qu'il 
n'y aurait rien •. » 

Gette lenteur de T^meute^ cette assurance du 
maire, calmaient un peu les angoisses des Tuileries ; 
et Ton ri^p^tait en souriant ce mot d'un assistant, qui 
avait r^ussi : Le tocsin ne rend pas * / 

Cependant, itrois heures, Manuel, procureur syn- 
dic de la Commune, fit enlever les canons places sur 
le Pont-Neuf par ordre du commandant g^n^ral, afin 
d^emp6cher la jonction du faubourg Saint-Marceau 
et du faubourg Saint-Antoine "; et le bataillon de 

* Proch-verhatix de V Assemhlee nationale ^ t. XI, p, 484. 

* Barbaroux, MemoireSj p. 69. 

' Uosderer, Chronique de cinquanle jours ^ p. 354; 

* Ibid., p. 358. 
5 Ibid. 



— 473 — 

Henri lY, poste aa Pont-Neuf^ laissa ex^cater Ten* 
lavement de ces canons sans resistance. C'^tait un 
bataillon sp^cialementform^ de joailliers et d^argen* 
tiers, la plupart fort riches, et tremblant pour leurs 
boutiques. On venait de parodier, k leur intention, 
la declaration de la patrie en danger; et des jour- 
naux avaient public, avec de grandes plaisanteries, 
la Declaration du quai des Orfivres en danger *. 

Des avis arrives de toutes parts faisaient connaltre 
le mouvement immense qui agitait les faubourgs ; 
quoique lourde et dilficile k organiser, I'insurrection 
prenait une forme, et I'on ne pouvait pas raisonna- 
blement conserver un doute sur la suite tr^s-pro- 
cbaine de ce tumulte. U fallait done prendre un 
parti, pour ne pas se trouver cem^ sans issue ; les 
masses, qui grossissaient toujours, ne pouvaient pas 
tarder k s'^branler; et, en effet, les colonnes se 
mirent en mouvement k six heures *. 

i Peltier, Htftotr« d* laRevoluHon du 10 aotit 1792, t. !•% p. 123. 
« Ibid., p. 122. 



LIVRE DOUZlfiME 

AGONIE DE LA ROTAUTf. 



Defense du ch&teau. — Dissimulation de Petion.— Le comman- 
dant Mandat est assassin^. — Santerre est nomm^ g^n^ral de 
la garde nationale. — Personnes pr^sentes au chdteau.— Appa- 
rition de Petion. — Description des Tuileries en 1792, — 
Louis XVI se confesse. — La reine ne se couche pas. — ^Trahi- 
son de Petion.— Matinee du 10 aoilt. — On reveille les Enfants 
de France. — Bevue pass^e par le roi.— La cour veut combat- 
tre. — Les magistrats veulent concilier. — lis d^courageni les 
troupes.— La famille royale cfede et se retire k TAssembl^e. — 
Marche du cortege. — Le roi arrive k TAssembl^e. — La loge 
du Logographe. — Premier coup de canon des Marseillais. 



I 



L'insurrection du 10 aoiit etait si ouverlement 
pripar^e et si fermement r^solue, qu'on avait dti, 
dfes la veille, prendre des precautions pour la con- 
jurer ou pour la conlenir. Ces precautions n'avaient 
pas pa ^tre soUicit^es par la mairie, Talliee publique 
de remeute, mais par Tadministration du D^parte- 
menty formee d'hommes trfes-honorables, sinontr^s- 
inergiqueau D6s le 9, en effet, RcBderer s'etait 
adresse i Petion; et celui-ci, outre Pordre de ren- 
forcer les posies, r^pondit que le commandant g^- 



— 476 — 

n^ral avail eie auloris^ k faire baltre le rappel. Telle 
^taity en effet, IMtraDge organisation donn^ par 
TAssembl^e constituante k la municipality de Paris, 
que les ministres et le roi, compl^tement d^sarm&y 
y ^taient places sous la sauvegarde du maire. Le 
lecteur sait ce que valait une telle sauvegarde dans 
le moment present. 

11 

Nous avons dijk dit que la garde nationale de 
Paris, divis6e en soixante batai lions, formant six 
legions, n'avait plus, depuis la fin de 1791, de com- 
mandant g^n^ral. Chaque chef de legion la com- 
mandait, k son tour, pendant deux mois. EUe itait 
alors sous le commandement de Mandat, chef de la 
quatri^me legion*. 

Jean-Antoine Galiot, marquis de Mandat, demeu- 
rant rue Ghapon, n^ 3, 6tait capitaine aux gardes- 
&ancaises, lorsqu^elles se s^par^rent du roi, par suite 
de Tembauchage de La Fayette, au mois de juil- 
let 1789. G'^tait un homme risolu, un brave mili- 
taire, dipass^ comme tant d'autres par le mouve- 
ment r^volutionnaire auquel il avait eu le malbeur 
de c^der ; il travaillait honorablement k r^parer sa 
I'aute ; et sa mort lui sera, aux yeux de Phistoire, une 
suffisante expiation. 

i Almanack royal de 1792^ p. 556. 



— 477 — 

Comme p^irole de Girondin n^^ait pointy ainsi 
qu'on Fa dit, parole d^^vangile^Rcederer demanda & 
Mandat s'il ^tait vrai que Petion Veiit autoris^ k faire 
battre le rappel. Mandat repondit qu'il n^avait re^u 
aucuoe autorisation semblable ^. Petion avait menti, 
au dernier moment, afin que le roi se trouv&t com- 
pl^tement sans defense. 

Petion avait r^ellement menti, et non pas simple- 
ment oubli4 ; car, appel^, le 9 au soir, k TAssem- 
bl^e, 11 dit que « la force publique se trouvant, 
comme tons les citoyens, divis^e d^opinions, la re- 
qudrir, ce serait armer une partie des citoyens conlre 
Tautre ; et qu'il allait se bomer, comme par le pass^, 
aux moyens de la raison et de la confiance^. i» II 
mentait encore i TAssembl^e, aprfes avoir menli au 
D^partenient ; car, nous I'avons d^jft vu, il ^tait de 
connivence avec I'insurrection, et il va se faire en- 
fermer et garder chez lui par quatre cents hommes, 
afin de d^cliner toute responsabilit^ dans raccom- 
plissement d'un attentat dont il voulait profiler, sans 
avoir le courage de le commeltre. 

Ce fut le D^partement qui, sur la requisition de Rce- 
derer y d^livra i\ Mandat une ampliation en forme de 
la letire de Petion ; et c'est sur cet ordre indirect que 
le rappel fulbattu '. Mandat appela seize bataillons^. 

1 RoBderer, ChrorUque de cinquante jours, p. 350. 

> Monitewr du 11 ao6t 1792. 

> RcBderer, Chronique de cinqnante jours^ p. 851. 

* Peltier, Hhtoirede la Revolution du 10 aout 1792, (. I«', p. 28. 



— 478 — 

Si Petion n^avait pas donnd rautorisation debattre 
le rappely ce qui edt ^t^ envoyer des d^fenseurs au 
roi, 4I avait n^anmoins donn6 k Mandat Pordre ^crit 
et sign^ de repotisser la force par la force; ordre 
compl^tement d^risoire, d^s que la force de Mandat 
se r^duisait k rien ^ 

Tant de t^moignages se r^unissent pour constater 
TexisteDce de cet ordre donn6 par PetioD, qu'il ne 
serait pas possible de le r^voquer en doute. D'abord, 
Mandat en d^livra ampliation au baron d^Erlac]), 
capitaine aux gardes-suisses*^ ainsi qu^4 divers com- 
mandants de bataillon ; ensuite, cet ordre, cet ori- 
ginal, fut lu par M. d'Aubier, gentilhomme ordi- 
naire de la cbambre, qui offrit plusieurs fois d'en 
attester la rdalit^ '. 

C'est g^ndralement k la connaissance qu^on aurait 
eue, k la Commune, de Texistence de cet ordre, que 
les historiens ont attribue Passassinat de Mandat; 
nous montrerons bient6t que cet assassinat eut une 



< La Biograjihie des contemporains de Rabbe, d'ailleurs fautive 
en bien des points , dit k tort que Mandat avait re^u cet ordre 
de Potion et de M. Carle, son chef de division. 

Outre qu'il n'y avait pas de division dans la garde natio- 
nale, et que Mandat ^tait son commandant g^ndral, Af. Car2«, 
r^cemment commandant da 0* bataillon de la 6* l^gioo, venait 
de passer comme premier lieutenant-colonel dans la gendarme- 
rie k pied.— Voyez A]manach royal de 1792, p. 561, 565; et Pel- 
tier, Histoire de la Rwoluiion du 10 aoui 1792, t. I", p. 123. 

* Peltier, Histoire de la R^olution du 10 aoutj 1. 1**", p. 99. 

• Mathon de \iL\eiTenne,nistoire particuUh'e des tenements, etc, 
p. 127. 



— 479 — 

autre cause ; et Texistence de I'ordre sign^ de Petion 
ne paralt avoir iti positivement counue des chefs 
de rinsurrectioD que beaucoup plus tard. Mandat 
n'avait pas d^ordre sur lui quand il fut assassin^ ; il 
£tait d^j& pass^y ou il passa alors en d'autres mainSy 
maisCamille Desmoulins declare tenir de tr&s-bonne 
source que la meuace de le publier d^cida Petion k 
sauver la vie & M. Philippe de Noailles, prince de 
PoiXy fait prisonnier le 10 aoAt. 

<c Au moment de Tarrestation de Mandate dit-il, 
ilfut accusS, k la maison commune, lorsque ce com- 
mandant g^n^ral trouvait sur le perron le chMiment 
de son crime, de lui avoir signS I'ordre de faire feu 
sur le peuple, le cas d'insurrection ^ch^nt ; et je 
tiens de bon lieu que c'est k cet ordre, sign^ Petion, 
que Philippe de Noailles a dd son salut. 

a On pretend que, soit que cet ordre leur eAt ^t^ 
remis par Mandat, ou qu'elles se fussent fait livrer, 
n'importe comment, cet ^crit precieux, des personnes 
qui touchaient de fort pr^s le ci-devant prince de 
Poix, avaient cet ordre dans leurs mains^ lorsqu^elles 
vinrent soUiciter Petion de le mettre en liberty ; et 
comme le maire faisait difficult^ de prendre sur lui 
r^largissement p^rilleux du capitaine des gardes, 
elles le d^termin^rent, par un p^ril plus grand, k 
sauter le foss^ ; et, lui montrant ce papier, le mena- 
c&rent, sMl ne sauvait son prisonnier de la guillo- 
tine, de le conduire lui-m6me sous le fatal rasoir par 



— 480 — 

le moyen de cet ^crit ; et on a pr^tendu qu^alors 
J^rdme Petion ne se le fit pas dire deux fois et 
trouva uDe porte de derri^re par laquelle il fit sortir 
le capitaine des gardes, qui court encored » 

ToutefoiSy le texte de cet ordre est rest6 jusqu'ici 
un probl^me historique, quoique Peltier eAt dit 
qu'il en donrierait la tenetir*. L'acte d'accusation 
des GirondinSi dress6 par Amar, mentionne cet 
ordre, mais De le reproduit pas'. 



Ill 



Si Petion avait rendu inutile, entre les mains de 
Mandat, Tordre de repousser la force par la force, 
en ne lui donnant pas Tappui de la garde nationale, 
sa partiality pour T^meute ^claia bien plus encore 
en refusant des munitions (\ la garde nationale , 
quaud elle fut r^unie. 

« Nous nous entreienions ensemble (Roederer et 
Petion] de choses indiffdrentes, dit Roederer, lorsque 
arrivent Mandat, commandant g^n^ral, et Rouble, 
secretaire g^n^ral de Tetat-major, qui se groupent 
avec nous. Le commandant g^n^ral se plaint ft M. le 



* Camille Desmoulins, Fragments d'unehistoire secrHe de la liv' 
volution f p. 78, 79. 

« Peltior, Histoire de la Revolution dn 10 aout 1792, t. I*', p. 19. 

• Bulletin du Tribunal revolntionnairCf 2* partie, n. .'^4, p. 136. 



— 481 - 

maire de ce que les administrateurs de police de la 
municipality lui ont refmi de la poudre. Le maire 
rdpoud : a Yous n'dtiez pas en r^gle pour en avoir. » 
D^bat k ce sujet. Le maire demande k Mandat s'il 
n'^tait pas pourvu de la poudre r^serv6e des pr^c^ 
dentes fournitures. M. Mandat r^pond : « Je n^ai 
c que trois coups k tirer ; et encore un grand nombre 
« de mes hommes n'en ont pas un seul ; ils murmu- 
« rent. » Ce colloque finit Ik. M. le maire dit : a II fait 
c< ^touffant iciy je vais descendr^pour prendre Pair.D 
Moi, j'attendais des nouvelles du D^partement : je 
restaiy et m'assis dans un coin ^ » 

Jamais, comme on voit, trabison ne iut plus clai- 
rement ^tablie; mais Panis et les autres administra- 
teurs de police, qui avaient d61ivr£, k Finsu du 
maire, cent cartouches par bomme au bataillon des 
Marseillais, devaient naturellement en refuser k la 
garde nationale, surtout si sa demande ^tait irr6- 
guli^re. 

IV 

Les seize bataillons de Mandat, r^veill^s par le 
rappel dans leurs quartiers respectifs, arriv^rent 
toute la nuit. Ils furent places success! vement dans 
les cours des TuiU\4es, du c6t^ du Carrousel, et sur 

1 Roederer, Chramque de cinquanie joursy p. 353, 353. 

31 



— 482 — 

les terrasseSy du c6t^ du jardin, savoir : sur la ter- 
rasse qui bordait le ch&teau, et que Louis-Philippe 
a r^tablie, sur la terrasse qui longe le quai, sur la 
terrasse des Feuillants, et enfin au Pont-Toumant, 
c^est-&-dire k la grille ouvrant aujourd^hui sur la 
place de la Concorde. Ges seize bataillons formaient 
un effectif de deux mille quatre cents hommes, avec 
onze pieces de canon , savoir : trois dans la cour 
royale , & la grille du Carrousel ; une dans la cour 
des Suisses ; une dans la cour Marsan ; deux dans la 
cour des Princes ; une au Pont-Royal ; une k la porte 
du Man^ge^ et deux au Ponl-Tournant *. 

Neuf cent cinquante Suisses, sous les ordres de 
M. de Maillardoz, lieutenant-colonel, comniandant 
en Tabsence de M. d'Affry, malade, et de MM. Bach- 
xnann et Zimmermann, majors, occupaient les rez- 
de-cbauss^e et gamissaient les escaliers. La gen- 
darmerie k cheval occupait la place du Louvre ; et 
environ deux cents gentilsbommes arm^s de pistolets 
et d^^p^es, ^taient r^unis dans les galeries du ch&- 
teau*. Le plancher de la galerie du Louvre avait ^t^ 
coup<^. k environ soixante pas du pavilion de Flore ; 
et un poste de trente Suisses, solidement barricade, 
d^fendait ce passage, dans le cas oii le Louvre eOt 
^t^ pris et la galerie forc^e *. 



1 Peltier, Hiatoire de la Revolution dulO aout 1793, t. I^, p. HI. 
*Ihid., p. 98, 99 J 00, 101. 
Bi6td., p. 105. 



— 483- 

Le rappel, battu par ordre de Mandat, avait natu- 
rellement d^rang^ les plans de rinsurrection et 
e£Erayd ses oheb. Us voulaient, comme au 20 juin, 
envahir le ch&teau sans combattre. G'est pour cela 
que Petion avait leurr^ jusqu'au dernier moment le 
D^partement et les ministres, en leur faisant croire 
k Texistence d'un ordre qu'il ne voulait pas donner^ 
et sans lequel la garde nationale ne pouvait pas 6tre 
r^unie. On a vu comment ce mensonge avait tourn^ 
contre lui, et comment la lettre oil il annon9ait faus- 
sement Tordre donn^, avait remplac^ I'ordre lui- 
m^me. 

Le bruit des tambours appelant les gardes natio- 
nanx dans les rues^ ce bruit redoutable et sinistre, 
connu des temps de revolution et de guerre civile^ 
avait done fort effrayd les conjures. lis essay^rent, 
au faubourg Saint-Antoine, d^emp6cher le rappel 
de battre;et9 comme de tons odt^s, les bataillons 
etaient Aijk en marche vers les Tuileries, ils se por- 
t^rent k I'Hdtel de ville, pour aviser k une mesure 
qui romplt les dispositions prises en vue de d^fendre 
le cbiiteau. G'est^ comme on va voir, pour que la 
garde nationale restftt sans direction, sans ordi-es et 
sans commandant, que Mandat, vers quatre heures 
du matin, (ut appel^ & rH6tel de ville, oil les vain- 
queurs du 10 aodt inaugur^rent leurs exploits en 
I'assassinant. 

C'est oe qui r&sulte tr^s*clairement des explica- 



— 484 — 

tions apporUes k rAssemblSe Ugislative par one 
deputation de la municipality, explications omises 
par le Mantteur, et consign^ dans le procte-verbal 
officiel de TAssemblto elle-mAme. 

« Mes colligaes et moi , dit Toratenr, noos aviona 
di}k parcouru tons les quartiers de Paris, et nous 
sortions du faubourg Saint-Antoine ; nous 4tions 
autoris^ k croire que les craintes qu*on avait eues 
s'^vanouiraient, et que le calme renaltrait bient6t : 
quel a ^t^ notre ^tonnement d entendre, en ren* 
trant, battre la g^n^rale et sonner le tocsin I Nous 
avons vu en ce moment tine grande fermentation. 
Nous avons couru k un tambour, k qui nous avons 
demand^ par Tordre de qui il battait la g^nirale ; 
nous avons demand^ k 6tre menis au commandant 
du premier poste ; \k, nous avons appris que c'^tait 
le commandant Mandat qui, des Tuileries, avail 
donn^ Tordre de battre la g^n^rale. 

« Nous avons ^te effrayte des suites terribles et 
funestes que pourrait entralner un ordre pareil. 
Nous nous sommes promptement rendus k la maison 
commune, oii, sur notre rapport, le Gonseil g^n^ral 
a, par un arr^t , cass^ et annuls les ordres donn^ 
par le commandant Mandat. Nous I'avons mand^ au 
Gonseil; et Ik il a H6 justement reprimand^ et ver- 
tement sermonn^ ^ it 

* procki-verhaux de VAttemhUe nationaJe, t. XI , p. 489, 490. 



— 485 — 

Mandat n'avait pas '6ii seulement riprimand^ et 
sermonn^ ; il avait ^t^ assassin^, mais la deputation 
Tignoraity par suite d'une revolution survenue & 
rHdtel de ville, depuis qu'elle en etait partie pour 
venir k PAssembiee. 

S'ils avaient H6 un peu plus intelligents ou un 
peu moins aveugles, les Girondins n'auraient pas eu 
de peine k discerner, parmi les agents revolution- 
naires quUls agitaient, ceux qui etaient destines k les 
remplacer, k les absorber et k les ^gorger. Vers une 
heure environ du matin ^ cent quatre-vingt-douze 
soi-disant d^l^gu^s des sections se present^rent A. 
THdtel de ville, au nam du peuple, en chass^rent 
les cent quatre-vingt-douze membres de Tancienne 
municipality et s^empar^rent de leurs pouvoirs. A 
quel point ces nouveaux magistrats repr^sentai^nt 
la ville de Paris, tout le monde le devine. lis avaient 
6i6 nommes, vers minuit, dansle tumulte, par sur- 
prise, apr^s le depart des membres des sections en 
armes dans la ville ou autour du ch&teau. « A la 
section des Lombards, dit Peltier, il ne se trouva que 
huii individus pour nonmier cinq commissaires. Au 
total, il y en a eu cent quatre-vingt-douze dei^gu^s, 
nomm^s par quatre cents r^volt^s, et voil& le voeu 
du peuple ^ ! » 

On pouvait s'^tonner de ces coups de main 

i Peltier, Uistoire de laRevoliUion du 10 aoiU 179i» i. I*S p. 103. 



— 486 — 

en 1792; la France a appris depuis lors que loutes 
les revolutions se font ainsi. 



Petion, maire, et Manuel , procureur de la Com- 
mune, furent les deux seuls membres de rancienne 
municipality conserves dans leurs fonctions. Le nou- 
veau Conseil g^n^ral se donna pour president Syl- 
vestre Hugmenin, a ancien d^serteurdes carabiniers, 
ancien commis aux barri^res, ancien supp6t de mau- 
vais lieu ; » et pour secretaire greffier, un ancien 
typograpbe, Tallien, qui r^digeait alors, avec une 
subvention du club des Jacobins, le journal VAmi 
des Citoyens ' . 

'ti'est vers quatre heures que cette nouvelle muni- 
cipality fut instance ; mais I'avis de son instal- 
lation ne fut officiellement apporte k TAssembiee 
qu'4 sept heures '. 

Mandat, appeie k deux reprises par Tancien Con- 
seil general de la Commune, h^sita et refusa long- 
temps de se rendre k ses ordres. U avait cet instinct 
myst^rieux de la mort prochaine, qui semble donn^ 
k certaines natures. 

« Dans le m^me temps (vers quatre heures), dit 

1 Peltier, Hisioire de la Revolution du 10 aout 1792, t. I", 
•p. 115, 116. 

s Proc^-verbaux deVAssemhles naiionale, t. XIT, p. 1. 



— 487 - 

noBderer, ies contrevents ^taient ouv^rts daps Tap- 
partement da roi, M. Maodat vint dire que la 
Commune le faisait appelep pom* la seconde fois. 
II n^^tait pas d'avis d'y aller. M. de Jfoly le croyait 
n^cessaire au ch&leai). Je pensai que le coqiiiuaQdant 
g^n^ral ^tait esseatiellemeut aux ordres du maire ; 
qu'il ^tait possible que le maire vouMt aller au*- 
devaut des rassemblemeptSy et crtit avoir ))esoiQ du 
commandant de la force publique. Sur mon avis, 
Mandat partit^ q^oique avec peine ^^ » 

Nous Savons d^j^, par le discours de la d4putar 
tion municipale, que Pancien Gonseil general 6tait 
encore jt son poste lorsque Mandat arriva & rH6tel de 
vilify et qu*il fut vettemept ^ermonnd par lui pour 
avoir ordonn^ de baitre le rappel, sans I'ordre direct 
de Petion; ipais 1ft nouveUa municipality , qui s'^ta- 
blit en oa moment mdme, fit arrAter Mandat, 

La nottv^au Conseil g^n^ral de la CgmrnqQa re- 
prit Finterrogatoire de Mandat, et Tficcnsa d'avoir 
requis la force arm^e sans autorisation legale, Man* 
dat r^pondit : « Si j'en avais 6ii pr^venu, j^aurais 
apport6 Tordre de M. le maire que j'ai laissd dans 
mes papiers. » Interrogd quel jour il avait re^u 
Vordre du maire, il r^pondit encore : « II y a trois 
jours; il est au ch&teau, je le rapporterai '. 



' Roederer, Chronique dt dnqtutntejowB, p. 860. 
> Proch-verbaux de la Commune de Paris j S^tiice du 10 tout 
1792. 



— 488 — 

Par une premiere dteision, Mandat dut Atre con- 
duit k la prison de THAtel de ville ; mais le Gonseil, 
86 ravisant presque aussitdt, ordonna qn'il serait 
condait k I'Abbaye, pour sa plus grande sAreti^. 

Huguenin, qui donna cet ordre, fit un geste hori- 
zontaly en disant : Quon Fentraine^ ! U fut entrain^ 
JQsqu'au perron de rH6tel de ville, oil on le mas- 
sacra. « Un coup de pistolet le ren verse, des piques 
et des sabres Fach^veiit. Le cadavre est jet^ dans la 
Seine, malgr^ les cris de son malheipreux fils qui r4- 
clama inutilemeut le corps de son p&re, pour lui 
rendre les devoirs fun^bres '. » 

Ce fut \k le premier sang vers^ le 10 aodt ; les 
autres massacres ne commenceront qu'& huit heures. 

Le iecteur sait d^ji que Danton, pendant son pro- 
c^, se vaniad'avoir fait farrit de mort de Mandat. 
Robespierre pretend que d'autres en attribuaient 
fhanneur k Manuel. Quant k lui, il Tattribue entii- 
rement k Raffron du Trouillet ^. 

L'Assembl^e legislative, qui se croyait encore 
quelque chose, dans les premiers d^sordres de cette 
revolution, se donna un instant des airs de dictature. 
D'abord, elle investit son president, qui etait alors 
Guadet, des pouvoirs militaires, vacants par la mort 

1 Procka^erhaux de la Commune de Paris j Stance du 10 ao6t 
1702. 
s Peltier, Histoire de la Revolution du 10 aotU 1792, t. !«', p. 119. 
» Ibid. 
^ Robespierre^ Lettres a tes commeitantt, n. 10, p. 458, 4.*^. 



— 489 — 

de Mandat ; el puis, un membre proposa de nom- 
mer commandant g^n^ral, M. Baudinde LaChenaye, 
chef de la sixi^me legion, qui 6ta\i present k la barre. 
L'Assembl^e se ravisa, et passa k I'ordre du jour^ 
en declarant que le commandant 6tait probablement 
nomm^ par la Commune, et qu'il devait tenir imm^- 
diatement ses pouvoirs de la confiance du pen pie ^ 

Santerrcy simple commandant du premier bataillon 
de la premiere legion, sous4es ordres de M. Bouil- 
lard de Belair, venait d'etre en eftet nomm^ com- 
mandant g^n^ral provisoire, d'une voix unanimey 
par la Commune insurrectionnelle *. 

Ainsi, les forces charg6es de d^fendre les Tuile- 
ries passaienty vers cinq heures du matin, sous les 
ordres de ce brasseur stupide et l&che qui devait con- 
duire Louis XYI & I'dchafaud ! 



VI 



L'^pouvante^tait d^j^ telle, depuis quelques jours, 
aux Tuiteries, et les victimes ^taient dejd si claire- 
ment d^sign^es, quMl n'y avait plus de cour. Le 
vide s^^tait fait autour de ce roi et de cette reine, d£* 
couronn^spar avance, etThistoire doittenir compte 
des rares et nobles d^vouements que rien n'abattit. 



1 Proch-^erhaux de VAssemhle'e nationale, i. XII, p. 5 et6. 
* Procis-verhaiia: de la Commune de Ptfrw, Sdance du 10 aout. 



- 490 — 

Quatre dames, quatre amies devouies ne quitU- 
rent pas un instant Marie-Antoinette, pendant I^ 
terrible nuit du 1 aoOt : Madame la princesse d^ 
Lamballe, madame la princesse de Tarente et ma- 
dame la marquise de la Roche-Aymon, dames da 
palais, et madame de Ginesious, dame attanb^e k 
madame de Lamballe. 

Cinq autres rest^rent prte des Enfants de France : 
Madame de Tourzel , qui ^tait leur gouvemante de- 
pais r^migration de madame de Polignac, et la 
jeune Pauline de Tour^el, sa fille ; madame de Mac- 
kau, madame de Fitte de Soucy et madame de Yille- 
fort, sous-gouvernantes. 

Madame la duchesse de Maill6, dame du palaia, 
vint de chez elle, k pied, k travers F^meute furieuse, 
cria bien haut qu^elle ^tait Vamie de la reine, at fit 
tout au monde pour forcer la garde qui d^fendait la 
porte des Tuileries; quelques personnes la reconnu- 
rent dans le tumulte, et Tarrach^rent de force au 
danger qu'elle meprisait trop pour le voir ^ 

Ge jour-l&, la science eut aussi ses h^ros, eomme 
le d^vouement. Le vieux Le Monnier, m6decin du 
roi, resta in^branlable k son poste. 

c( Pendant I'attaque du ch&teau, dit Weber, il 
n'^tait pas sorti du cabinet, et n'avait pas change de 
costume. Des hommes, les bras teints de sang, henr- 

i Peliier, UUtoin de la RtvoluUon dulQ aoul 1798, 1. 1* p. 131. 



— 491 — 

tirent rudement & la porte ; il ouvrit. «c Que £ais-tu 
al&? dirent-ils; tu es bien tranquille!— Je suis & 
« mon poste, rdpondit le vieillard. — Qui es-tu dans 
« ce ch4teau? — Je suis le m^decin du roi. — Et tu 
« n'as pas peur ! — £t de quoi? Je suis sans armes ; 
a fait-on du mal & qui n'en peut faire?— Tu es un 

« bon b ; mais tu n'es pas bien ici ; d'autres^ 

a moins raisonnables^ pourraient te confondre avec 
<c le resle. Oil veux-tu aller ? — Au Luxembourg* — 
« Yiens, suis-moi^ et ne crains rien. » 

« On lui fit traverser des bales de balonnettes et de 
piques. «i Camarades, criait-on devant lui, laissez 
« passer cet homme ; c'est le m^decin du roi ; mais il 

cc n'a pas peur ; c^est un bon b ; )> et il arriva aiosi 

sain et sauf au faubourg Saint-Germain *• » 

Environ deux cents geiiiilsbommes, arm^s de pis- 
tolets et d'^p^es, 6taient aussi venus pour d^fendre 
le roi. Cetait Ih tout ce qui restait de Trianon et de 
Versailles^ et de ces brillants carrousels oik de l&cbes 
et d'avides courtisans, maintenant caches, venaieqt 
mendier, sous Tor de leurs habits, un regard du 
meilleur des rois et de la plus belle des reines. 

Comme d^j4 le rappel battait dans les rues, le roi 
fit appeler pr^s de lui Roederer, procureur g^n^ral 
syndic du D6partement ; il arriva k onze heures, et 
se rendit & la salle du Conseil, ou cabinet du roi. 

1 W6ber, MemoiT€8, 1. 11^ p. 347. 



^ 492 — 

Louis XVI s'y trouvaity ainsi que la reine^ Madame 
Elisabeth et ies six ministres ^y M. de Joly^ garde 
des sceaux; M, Bigot de Sainte-Croiz^ ministre des 
affaires ^trangires; M. Dubouchage, ministre de la 
marine; M. d'Abancourt, ministre de la guerre; 
M. Champion, ministre de I'interieur; et M. Leroux 
de La Yille , ministre des contributions publiques *. 

Petion, arriv^ quelques minutes apris Roederer, 
rendit au roi un compte sommaire de I'lStat de Paris ; 
et apr^s Ies quelques mots dits k Mandat, arriv6 
aussi en ce moment, mots relatifs aux cartouches re- 
clam^es par la garde nationale, et que nous avons 
rapport us, le maire descendit dans le jardin. 

M. Le Roux et M. Bories, administrateurs de la 
municipality, pass^rent aussi une partie de la nuit 
aux Tuileries ; mais ils n'arrivirent qu'& une heure 
api*6s minuit. 

Quelques instants aprds la sortie du maire, le roi 
et la reine se retirftrent dans leur int6rieur. La reine 
ne se coucha pas , et revint dans la salle du Gonseil 
A une heure du matin'; le roi ne reparut dans le ca- 

i Roederer, Chronique de cinquante jours, p. 352. 

> Peltier, Histoire de laRevoluHondulOaout 1792, 1. 1*', p. 66, 67. 

* Nous cherchons h dtre minutteusement exact dans tous ces 
details, et nous le serons, grdce aux docuineuts de tout geore 
que nous avons r^unis, compares et contrdl^s Tun par I'autre. 

C'est la reine elle-m^me qui dit, dans I'interrogatoire de son 
proems, qu'elle resta dans son appartement, avec Madame Eli- 
sabeth, jusqu'k uue heure du matin, et qu'elle ne se coucha 
pas de la nuit. {Bulletin du Tribunal r^'volii^ionnatre, 2* partie, 
n. 24.) 



— 493 — 

binet qu'& cinq heures ; mais les details de ce drame 
int^rieur exigent une id^e g^n^rale de F^tat des 
Tuileries-et des environs, k cette ^poque; et nous 
allons en esquisser rapidement les traits princi- 
paux. 

Le chateau des Tuileries est form^, comme on 
salt, de cinq pavilions, li^s entre eux par des gale- 
ries. 

Le pavilion du quai, qui touche au pont Royal, 
se nomme le pavilion de Flore. Madame Elisabeth y 
avait son apparlement. On entre dans ce pavilion 
par un grand et magnifique escalier dit I'escalier 
des Princes. Un embranchement de cet escalier, di- 
ng^ sor le jardin, conduit, k gauche, vers une ga- 
lerie souterraine qui aboutit k la terrasse du bord 
de Teau ; k droite, k une grille qui existe encore, et 
nomm^elagrille de la Reine. Par cette grille s'^chap- 
pirent, pendant le massacre, les gentilshommes ac- 
courus k la defense du roi. 

Une longue et belle galerie, dite la galerie des 
Carraches, et situ^e au premier ^tage, lie le pavilion 
de Flore aux trois pavilions du centre, dont le plus 
^lev^, surmont^ d'un ddme ^l^gant, a pris le nom 
de pavilion de THorloge, depuis que Sergent, mem- 
bre de la Convention et du comity des arts et monu- 
ments, y fit placer, en 1794, une horloge de Lepaute. 
Sous la galerie des Carraches, et k peu d'el^valion 
au-dessus du sol de la cour, ^taient les grands appar- 



- 494 — 

tements de la reine. Ses petits appartements 6taient 
aa-des8U8 de la galerie. 

Le premier ^tage des trois pavilions da centre 
formait les appartements da roi, composes de la 
salle du Billard, du salon du Grand-Couvert , de la 
chambre du Conseil y dVne magnifiqae salle, dite 
alors salle da Lit et depuis salle du Trdne, de FCEil- 
de-Bceafy aujourd'hui salle des Mar^chaux, et de 
diverses salles des gardes. Les appartements de Pin- 
t^rieur du roi, composes seulement de deux pieces, 
donnaient sur le jardin. Ges deux pieces itaient la- 
t^rales k la chambre du Conseil et & la salle du Lit. 
Les deux appartements du roi aboutissaient au grand 
escalier des Tuileries, situ6 dans le pavilion de THor- 
loge; escalier & deux rampes, d^truit depuis 1830| 
et remplac^ par Tescalier droit, construit par le roi 
Louis- Philippe. 

, Au rez-de-chauss^e et au deuxi^me 6tage des trois 
pavilions du centre, c'est-&-dire au-dessous et au- 
dessus des appartements du roi, dtaient d'abord les 
appartements des Enfants de France, ensuite ceux de 
madame de Lamballe et des diverses personnes atta- 
chdes k la cour. 

Tout le reste des Tuileries, depuis Tescalier jus- 
qu'au pavilion Marsan, comprenait la chapelle, le 
th^&tre de Servandoni, et les appartements quV 
vaient occup^s, avant leur depart pour Rome, Mes- 
dames, tantes du roi. La chapelle est encore ce 



— 495 — 

qu^elle ^tait alors. Le th^&tre, coQstruit par Servan- 
doniy ctqui servit quelque temps de Th^&tre-Fran- 
9aiSy avant la coostruction de TOd^on, devint, au 
mois deseptembre 1792^ lasalle de la Convention. 

« 

Cette portion des Tuileries a subi de grandes modi- 
fications, depuis que Bonaparte, premier consul, s'^- 
tablit dans le palais. 

Du c&t& de la place du Carrousel, fort restreinte 
alors, puisqu'elle ne d^passait pas Talignement de 
la rue Saint-Nicaise, pouss^e jusqu'au milieu de la 
place, les Tuileries dtaient bord^es et closes par cinq 
cours. 

Du pavilion de Flore au premier pavilion du 
centre, inclusivement, ^tait la cour dite des Princes. 
Du premier au troisi^me pavilion du centre, exclu- 
sivement, ^tait la grande cour, dite Royale. Du 
troisi&me pavilion du centre au pavilion Marsan, 
inclusivement, 4tait la cour dite des Suisses ; enfin, 
k la suite du pavilion Marsan, et sur le terrain de la 
rue de Rivoli, ^tait la cour des ^curies. Ce nom lui 
venait des ^curies du roi, qui occupaient alors le 
terrain sur lequel s'dl&vent aujourd'hui le passage 
Delorme et les constructions comprises entre la rue 
de Rivoli et la rue Saint-Honor6. 

A Pouest du ch&teau des Tuileries, cinq terrasses 
bordaient le jardin. Celle qui r^gnait le long du 
chft.teau, et qui ^tait, comme aujourd'hui, orn^e de 
vases et de statues, se nommait la terrasse du Palais. 



— 496 - 

Celle qui courait du pavilion Marsan k la place 
Louis XVy se nomrnait terrasse des Feuillants, k 
cause du couvent de Tordre des Feuillanls, du dio* 
c^se de Rieuz^ dont le jardin occupait uue grande 
partie des terrains converts aujourd'bui par les mai- 
sons de la rue de Rivoli, entre la rue de Castiglione 
et la rue d' Alger. Cette terrasse ^tait couple k cette 
4poque par les deux m^mes escaliers qui s'y voient 
encore k present. Celui qui bit face k pen prfes k la 
rue du Vingt-Neuf Juillet^ conduisait alors k un 
caf^, situ6 hors de laTerrasse^ nomm^ le caf^ Hottoi, 
rendez-vous ordinaire des motionnaires et des fac- 
tieux^ qui allaient applaudir ou huer des tribunes ; 
celui qui fait face k la rue de Castiglione conduisait 
k TAssembl^e nationale, si^geant an Man^e, dont 
nous parlerons tout iTbeure. 

La terrasse parallMe k celle des Feuillants, et qui 
ailait du pavilion de Flore k la place Louis XY, se 
nommait terrasse du bord de Teau. 

Enfin, la cinqui^me terrasse, qui bordait la place 
Louis XWy ^tait, comme aujourd^hui, couple en 
deux; la portion comprise entre la grille actuelleet 
le quaiy se nommait esplanade du Daupbin, et la 
portion comprise entre la grille et le Garde-Meuble 
se nommait esplanade de FOraogerie. Le foss^ qui 
entourait toute la place fermait aussi le jardin, k Tex- 
tr^mit^cle la grande all^e; et ce fosse ^tait couvert. 



— 497 — 

ill rendroit ot est la grille , par un pont tournant 
que Ton ramenait chaque soir. 

II ne Dous resle plus qu'4 indiquer au lecteur 
remplacement et les abords de TAssembl^e nalio- 
nale, dans laquelle va se d^nouer le drame du 
lOaoAt. 

La portion de la rue de Rivoli comprise entre la 
rue de Gastiglione et le pavilion Marsan ^tait alors 
une cour, dite la cour du Manage. Elle ^taitferm^e, 
d^un c6t^, par le mur qui la s^parait des Tuileiies; 
de Fautre, par la cl6ture des jardins du couvent des 
Feuillants et des h6tels de Noailles et de Breteuil. 
Un ^troit passage^ m^nag<^ le long du pavilion Mar- 
san^ donnait entree dans la cour des Ecuries, ct de 
1^ sur la place du l^etit-Carrousel^ situ^e juste au 
bout de la rue de I'^cbelle. 

A Tautre extr^mit^ de la cour du Manage, sur le 
terrain de la rue de Rivoli, et juste devant les mai- 
sons portant les num^ros 230 et 232, se trouvait 
I'ancien Manage des Tuileries, oil avait si^g^ FAs- 
sembl^e constituante, et oil siegeait TAssembl^e 
legislative *. Un passage, situ^ & rextrimit^ occi- 
dental, dans le sens des arcades qui m^nent & la 
rue Saint-Honor^, donnait entree & FAssembl^e : et 
c'est par ce passage et par Fescsilier ouvrant sur les 

< Lorsque TAssemblee consiituaDte se trassporta de Versail- 
les a Paris, le 12 octobre 1789, elle si^gea d'abord, et pendant 
quelques jours, k I'Archev^ch^, jusqu'aprN rach^^vement des 
travaux fails au Man<^gc. 

32 



— 498 — 

TuilerieSy en face de la rue de Castiglione, que ve- 
nait Louis XVI, quand il se rendait au milieu des 
repr^sentants. Lesd^put^s entraient habituellement 
& FAssembl^e par deux ou trois cours du couvent 
des FeuillantSy ouvrant sur la rue Saint-Honor^, en 
face de la place Yend6me. 

Revenons maintenant & Louis XYI et k Marie- 
Antoinette, rentr^ dans leurs appartements un peu 
avant minuit. 

Louis XYI s^atlendait ^videmment k p^rir. II 
pariait souvent de sa mort prochaine, dit Dumouriez, 
et toujours avec le plus grand calme. Plus chr^tien 
que roiy il s'occupa du salut de son kme^ ayant peut- 
£tre d^sesp^r^ du salut de son peuple. II avait pour 
confesseur le p^re Francois-Louis Hubert, g^n^ral 
de la congregation des Eudistes, massacre le mois 
suivant aux Carmes. Le martyr du 2 septembre 
^couta el consola le martyr du 21 Janvier. 

(( Retir6 dans son int^rieur, dit Peltier, il s'occu- 
pait des devoirs que ses vertus religieuses lui inspi- 
raient. II vit son confesseur, Pabb^ Hubert; et, 
comme une victime d^vou^e, il se pr^parait k tous 
les ^v^nements, avec la resignation la plus calme et 
la plus modeste K » 

Apr^s Taccomplissement de ses devoirs religieux, 
Louis XYI se jeta, tout babilie, sur un meuble, et 
dormit jusqu'jt quatrc heures et demie. 

1 Peltier, Histoirede la Revolution du 10 aoiit 179J, t. !•', p. 1J5. 



— 499 — 

A la plaoe de Louis XVI, ses noblas aXaux, 
Louis Xl\f Henri lY, Fran9ois P% saint Louis lui- 
Di£me ne se seraient peut-^tre pas confesses, et si!U*e- 
mcnt ne se seraient pas couches; et, dans tons les 
cas, les droits du chapelet n'eussent rien usurp^, 
chez eux, sur les droits de T^p^e. Le dieu des armies 
doit accueillir ceux qui tombent en combattant pour 
la loi. MaiSy abstraction faite des grandes vertus mi- 
litaires et royales qui manqu^rent 4 Louis XYI, on 
ne saurait refuser son admiration et son respect k 
cette resignation sublime qui sommeille au bruit du 
tocsin et dans Taltente de la mort. Parmi ces milliers 
de mis^rablesy ivres de demagogic et de vin, que 
des factieux allaient lancer i. I'assaut de la monar- 
chies du pouvoir et des places, il n^y en avait certai- 
nement pas un seul qui approcb&t de ce noble aban- 
don et de ce courage. 

Marie- Antoinette ne dormit pas. A une heure et 
demie, elle rentra dans la salle du Gonseil, et ques- 
tionna les deux officiers municipaux, Le Roux et Bo- 
ries, qui venaient d'arriver. 

(( Nous mont&mes, dit Tun d^eux, dans les appar- 
tements ; nous all^mes dans la salle du Conseil. Nous 
y trouv&mes la reine, Madame, fiUe du roi, et Ma- 
dame lillisabeth ; deux dames que je sus depuis 6tre 
madame de Lamballe et madame de Tourzel; les six 
ministres, dont je ne connaissais que nos trois an- 
ciens collogues; M. Mandat, commandant g^n^ral de 



— 500 — 

la garde nationale, M. de la Chenaye, chef de l^on, 
quelques autres oificiers et environ une vingtaine de 
personnes sansuniforme. Le reste des appartements 
poavait contenir cent cinquante k deux cents per- 
sonnes, sans parler des gardes nationaux et des 
Saisses. On nous dit que M. Roederer ^tait k reposer 
dans une piftce k cdt^ ' ; il pouvait dtre alors une 
heure ou une beure et demie aprte minuit. 

<x Apr&s avoir r^pondu pendant quelqne temps aux 
questions que nous faisaient la reine, Madame Eli- 
sabeth et quelques autres personnes, on nous an- 
nonca que M. le maire avait iiA mand^ & TAssem- 
hlie nationale, qu'il s'y ^tait rendu; et, vers deux 
beures et demie, nous apprimes qu*il 4tait retourn^ 
k la maison commune *. » 

Ces demiers mots de Le Roux, rapproch^ d^un 
passage tr^s-pr^cis de Roederer, font connaltre que 
c^est entre onze heures et demie et deux heures et 
demie, que Pelion accomplit sa trahison inf&me, sur 
laquelle jusquMci Fhisioire n'a pas voulu £tro ^clai- 
r^e, ou n^a pas os4 £tre sincere. 

Ge n'est pas k la maison commune ou k rH61el de 
ville que Petion s'^tait retire, k deux heures et demie; 



1 Rcederer, qui parle un peu l^g^rement, dans sa Chronique, 
du sommeil du roi , a eu soio de ne pas mentionner le 
sien. 

* Rapport de J. -J. Le Roux, officier mumcipal, au matre de Paris, 
aur let ev^nements du 10 aout. (Papiers de Pelion, Biblioth^que 
iznp^riale, manutcritit;^fonds fran^ai*. n. 3,974, liosie n. 2.) 



— 501 — 

c'^tait k la mairie^ & Th^lel actuel du pr^fet de po- 
lice, c'est-i-dire chez lui, oil Pattendaient quatre 
cents hommes pour le consigner, sur sa propre de- 
maDde, afin de livrer les Tuileries et la monarchic & 
r^meute, sans que son honneu^ de maire iiii entach^ 
de la honte d'un tel crime. 

Pr^cisoDs bien, pour la lecon de tous les magis- 
trals k venir, les details de cetle ignoble com^die. 

Petion avait promis son concours k T^meute. Ce 
coDCOurs devait consister k la laisser faire, k ne lui 
opposer aucun ordre, aucune force, Pourcela, Petion 
avait besoin de paraltre opprimd et retenu lui- 
m^me dans son hdtel par Finsurrection victorieuse. 
Et pour qu^on ne mette en doute aucune circonstance 
de ce plan, voici comment Petion le raconta, deux 
mois apris, dans une r^ponse k Robespierre : 

aCarra m'avait aussi pr^venu;il m'avait ajout6 
de plus : Nous vous mettrons en rigle; on votis em- 
pichera de sortir... Eh bien! apprenez maintenant 
que, quoique Ton etlt projet^ de me consigner, on 
oubliait, on tardait de le (aire. Qui croyez-vous qui 
envoy a, par plusieurs fois, presser Fex^cution de 
cette mesure? C'est moi, oui, c'est moi! parce 
qu'aussit6t que je sus que le mouvement 4tait g^- 
n^ral, loin de penser a rarrSter, fitais risolxi a le 
favoriser * / » 

1 OhstrvaHons de Petion sur la leitre de Rof^etpierre ; cil^ dans 
les Memoim de BarharouXf p. 4*2. 



- 502 — 

Cette f^lonie prim^ditie fut, en effet, ex^cut^c 
ponctuellement. 

Quoique d^cid^ & livrer Louis XVI ei la mooarchie 
A r^meute, Petion^ comme maire et seul antoris^ 4 
disposer de la force publique, ^tait oblige k observer 
de certains debors. line pouvait pas se dispenser de 
paraitre au cb^teau^ pour donner des renseigne- 
ments sur T^tat de Paris, d'autant plus quMI ne pou- 
vait pas manquer d^en 6tre requis par le D^parte- 
ment. En effet, 4 onze beures du soir, RoBderer 
arrive aux Tuileries. c< Je demande k un ministre, 
dit-il, si M. le maire est venu. — Non. Je prends sur 
le bureau du Conseil du papier, et j'^cris au maire 
de venir. Comme je cachetais ma lettre, le maire 
entre *. » Apr^s environ vingt minutes de conversa- 
tion avec le roi et avec Roederer, Petion se d^robe 
aux explications de Mandat, reqii^rant de la poudre, 
en disant : « II fait ^touffant ici, je vais descendre 
pour prendre Fair •. » A ces mots, Petion descendit 
dans le jardin et ne reparutplus au cb^teau. 

Cependant, Petion ne pouvait pas s'en aller sans 
une apparence de force majeure ; il eAt ^t^ inexcu- 
sable de refuser son concours au roi, et il pouvait 
^tre requis de nouveau. Un d^cret de PAssembl^ 
pouvait done seul Tarracher au cb&teau et le rcn- 
voyer k la mairie, selon qu'il en itait convenu avec 

* Rrederer, Chronique de cinqu ante jours, p. 352. 
^Ihid., p. 353. 



— 503 — 

Carra. C'est dans le jardin qu'il alia attendre cc d^- 
cret, et c'est de Ik qu'il envoya, pa7* plusietirs fois, 
presser Fexicution de cette mesiire. 

En effet^ vers une heure du matin^ tine soi-disant 
deputation de la municipality se pr^senta k la 
barre de TAssembl^e, pour timoigner de rinquie- 
tudequon avaitsur le maire, qui navait pas paru 
depuis deux heures *. Le pi^ge ^tait si grossier, que 
plusieurs diput^s, qui avaient vu Petion se prome- 
ner, depuis deux heures, dans le jardin, et qui n'^- 
talent pas dans le secret, prirent la parole, et assu- 
rSrent que, depuis deux heures, ils avaient vu 
plusieurs fois M. le maire autour de la salle de fAs- 
sembl^e nationale *. C'est de \k que le maire faisait 
partirses deputations. 

Quelques instants aprfes, arrive unelettre, sign4e 
des administrateurs de police. L'Assembiee en or- 
donne la lecture. « Les administrateurs annoncent, 
ditle proc^s-verbal officicl de la stance, qu'4 cbaque 
instant on vient k la Commune pour leur demander 
le maire de Paris , qui est all4 au chdteauy oil il est 
environni d hommes qui paraissent avoir des vues 
perfides contre lui; ils disent que TAssembiee peut 
seule le tirer du danger •. » 

A la lecture de cette lettre, TAssemblee rend un 

ft 

i Pro CM- verb a lur de VAstemhUt tifitionale. Stance du l&aoi^t, 
t. XI, p. 482. 
« Ibid., p. 483. 
» Ibid. 



— 504 — 

dteret qui ordonne au maire de comparaitre , k Tin- 
stant m^me, t sa barre, pour rendre compte de cequi 
se passe. Le d^cret est exp^di6 sur-le-champ ; et un 
huissier de 1' Assembl^e, pr^c^d^ de deux gendarmes 
nationauxy portant des torcbes^ vaIeremetti*e^Petion. 

Petion arriva au bout de quelques instants, et dit, 
avec rhypocrisie la plus proFonde, « qu^occup^ tout 
entier de la chose publique, il oublie facilement ce 
qui lui est personnel; qu'il est vrai que lorsquMi a 
^t^ au chMeau, on Pa assez mal accueilli; qu*il a 
entendu tenir contre lui les propos les plus forts, des 
propos qui auraient ^t^ propres k d^concerter un 
homme qui aurait cru ne pas avoir d'ennemis ; mais 
que lui, qui sait bien qu'il en a un grand nombre, 
que son amour pour le bien public lui a m^rit^s, rCeti 
a point iteeffrayi. II ajoute qu^on a pris toutes les 
precautions que les circonstances pouvaient permet- 
tre, pour assurer la tranquillity publique, et qu^au- 
tant qu^onpouvait leprivoir^ I'ordre pourrait itre 
maintemi ^ » 

Le president invite Petion aux bonneurs de la 
stance, si fexercice de ses fonctions pent le lui per- 
mettre; mais il traverse seulement une partie dela 
salle; et, sentinelle vigilante, il retoume d son 
paste *. 

t Proces-v«rbaux de I'AssembUe naiionale. Seance du 10 AOi!^t, 
t. XI, p. 484. 
« Ibid. 



— 505 — 

II n^y avait pas un seul mot de vrai dans ce dis- 
cours de Petion. D'abord, cette sentinelle vigilante 
s'eD allaitchez elle, dans sa chanibre^ se cacher ct se 
faire garder, afin d'etre dispens^e de rien voir. En- 
suite y loin que toutes les precautions eussent ^t^ 
priseSy et que Tordre dtii 6lre maintenu, Petion s'en 
allait precis^ment pour assurer le triomphe de T^- 
meute, puisque, d'apr^s ses propres paroles, loin 
de penser a Farriter , il etait resolu d la favoriser. 
Enfin, il n'avait couru aucun danger d^aucune sorte 
aux Tuileries , puisquMl n'y ^tait pas rest^ plus de 
vingt minutes, employees & causer avec Roederer de 
choses indiffirentes ^ 

Voici, en effet, I'emploi trfes-d^taill6 du temps de 
Petion dans le jardin, depuis onze heures et demie, 
quand il y descend, jusqu^^ deux beures et demie, 
quand il se rend k la mairie. 

Petion descendit par le grand escalier, et resta 
longtemps assis, au frais, sur les marches de la ter- 
rasse, k la sortie du pavilion de THorloge. « Descendu 
du ch&teau dans le jardin, dit Peltier, il fut eutour^ 
d'un groupe de vingt grenadiers nationaux. II resta 
longtemps assis sur les marches de I'escalier de la 
lerrasse, avec un officier municipal, M. Sergent, qui 
Taccompagnait *. » 

De 1&, Petion alia se promener sur la terrasse des 

I KcBderer, Chromque de cinquanie jours, p. 352. 

• Peltier, Hisioire At Xa Revolution du 10 aout 1792. t. !•', 117. 



Feuillants, oii plusieurs d^put^s le rencontr^rent, 
autour de la salle de FAssembl^e nationale; et il 
descendit enfin dans la grande allee des Tuileries, 
oA Roederer le rencontra pour ne plus le quitter d'un 
instant. 

« Je descendis seul, dit Roederer, pour prendre 
Fair aussi... Je me dirigeai vers la grande all^e, dans 
rintention d'aller jusqu'au Pont-Tonrnant. Alors 
un groupe venait du cdti de PAssemb/de nationale. 
C^tait Petion avcc des officiers municipaux et des 
menibres de la Commune, accompagn^s de jeunes 
gardes nationaux sans armes, quichantaient et fold- 
traient autour des magistrats et du maire. Pefion 
me propose de faire un tour ensemble : — Volontiers. 

a Nous prenonsla terrasse le long du quai, tou- 
jours suivis de quinze ou vingt jeunes gens de la 
garde nationah;, qui se tenaient par le bras et cau- 
saient gaiement entre etix... M. le maire me parut 
plus tranquille que moi... 

« Nous remoniions au chateau ; nous ^tions au bas 
du grand escalier, lorsqu'on vint dire k Petion que 
TAssemblee le mandait. II y alia. Moi, je remontai 
>dans les appartements ^ » 

VoiW le r^cit fiddle des propos qu*avait entendus, 
et des dangers qu'avait courus Petion au ch&teau 
des Tuileries. 

^ Roederer, Chroniqu9 de cinquante jours, p. 853, 351, 355. 



— 507 — 

<c It ne passa point par Ic jardin, dit Peltier, mais 
il traversa le passage et la cour des Feuillants, et 
s^en alia cbez lui, oil il fut gard^ et consign^ par le 
peuple *. » 

La voiture de Petion ^tait rest^e, avee les ordon-* 
nances qui raccompagnaient, dans la grande cour 
des Tuileries. L'officier municipal Le Roux la ren- 
voya & trois heures *. 

Ainsi tout conspirait k la chute de la monarchic ; 
le commandant g^n^ral Mandat ^tait assassin^, et le 
maire de Paris, d^accord avec les factieux^ allait s'en- 
fermer chez lui pour leur abandonner leur proie '. 



i Peltier, HUtoWe de la H^oluh'on dulO aotU 1703, i.I«, p. 184. 

* Rapport d$ J, -J. Le Roux, offieier fnunicipal, au moire de Paris, 
»ur les ev^nements du 10 aotit, 

* Afin que le lecteur aii une id^e de I'exactitude avec la- 
quelle a 6t^ ^crite rhiBioire dela R<^voIutioD, noua mettoossous 
see yeux le r^cit de deux historiens c^l^bres, au aujet de la 
conduite de Petion , pendant la nuit du 10 aodit. 

— < Le roi avait fait appeler Rcederer, procureur-iyndic du 
D^partement de Paris, dit M. de Lamartine; P^thion n'^tait paa 
au ohAteau; il arrive, rend compte au roi de I'^tat de Paris, 
refuse de la poudre au commandant g^n^ral Mandat, qui le 
plaint k lui de n'avoir que trois coups a tirer par bomme. Sous 
pr^texte de Teitr^me chaleur qui rincommode dana le cabinet 
du roi, P^thion tort, entralne Roederer : ils descendent enaem- 
ble dana le jardin. P^thion eat entour^ d'officiers municipauz 
affid^a et de jeunea gardea nationaux qui chantent et folAtrent 
autour de lui. Ce groupe de magiatrata et de gardea nationaux 
se promt^ne tranquilleraent aux clart^s de la lune, aur la ter- 
raaae du bord de I'eau, en a'entretenant de choses l^gerca, 
comme dana une 'soiree de I6te. A I'cxtr^mit^ de la terrasse, ils 
eDtendent battre le rappel au chAteau. Ila reviennent. Le ciel 
^ait pur, I'air immobile. On entendait diatinctement le tocsin 
det iaubeurga. P^tbion, qui affectait une impaaaibilit^ atei'qne 
at qui disaimulait le danger, laissa Roederer remonter aeul au- 



— O08 — 

L'hisloire ne fl^trira jamais assez de telles trahi- 
soos commises sous les insignes sacr^s de I'autorit^ 

prfet du roi. II resta debors, sur la terrasse, prfes du ^and esca- 
lier. II craigoait pour set jours. 

« Quoique la nuit ne f6t pas obscure, le chAteau projetait son 
ombre tr^s-loin sur le jardin. On avail allum^ des lampions 
pos^s sur les dalles de pierre qui bordenl la terrasse. Quelques 
grenadiers des Filles-Saini-Tbomas, dont le bataillon station- 
nait sur cette terrasse, et qui abhorraient dans P^thion Tinsti* 
gateur secret de Tinsurrection, ^teignirent du pied les lam- 
pions ei se press^rent autour du maire, comme pour faire de 
lui un otage. P^tbion comprit le mouvement. II entendit des 
mots, il entrevit des gesles sinistres. « Sa t6te r^pondra des 
« ^v^nements de la nuit, » dit un grenadier k ses camarades. 
Masquant ses craintes sous une attitude rassur^e, P^thion s'as- 
sit sur le rebord de la terrasse, au milieu de quelques oflBciers 
municipaux , k quelque distance des grenadiers. I? cattsa tran- 
quHlement une partie de la nuit avec ceux qui Tentouraient. On 
murmurait tout baut au cbAteau et dans les rangs des d^fenseurs 
du trdne , que , puisque P^tbion avsit eu I'audace de venir 
affronter la vengeance des royalistes , il fallait le retenir et 
I'exposer lui-m^me aux coups qu'il pr^parait k la monarcbie. 
Un officier municipal, nomm^ Moucbet, vojant P^tbion dans le 
pi6ge et averti par un signe d'intelligence du maire, courut k 
I'AssembMe nationale et parla k plusieurs membres : « Si vous 
« ne mandez pas sur-le-cbarop le maire de Paris k votre barre, 
< il va dtre assas8in<^! » dit-il. 

« Louis XVI, agenouill^ devant Dieu, et le cceur plus plein 
de pardon que de vengeance, ne songeait point k un assassinat. 
L'Assembl^e feignit de croire k une pens^e criminelle de la 
cour. Elle manda le maire. Deux buissiers, pr^c^d^s de gardes 
et de flambeaux, vinrent avec appareil signifier le d^cretlibe- 
rateur k P^tbion. Au mdme instant, leministre dela justice Ten- 
voyait prier de monter cbez le roi. c Si je monte, dit-il , je ne 
« redescendrai jamais. » P^tbion se rendit k I'Assembl^e, et de Ik 
k I'Hdtel de ville. Il y^fut retenu par ses complices de Cbaren- 
ton et ne reparut plus au cbAteau. » (Lamartine , les Girondmg, 
liv. XXI, p. 141 et suivantes.} 

— c Tons les membres du directoire s'^taient rendus au cha- 
teau, dit M. Tbiera. Le verlueux due de La Rocbefoucauld s'7 
trouvait; Rcederer, le procureur-syndie, y ^tait aussi;on avail 
mand^ Potion, qui y arriva svec deux officiers municipaux. On 
obligea Potion k signer I'ordre de repousser la force .par la force, 



— 509 — 

publique ; et le nom de Petion restera encore plus 
hideux dans le souvenir des bommes que son corps 
d^vor^ par les chiens dans les landes de la Gironde. 

Tous ces ^venements avaient amen6 le jour. 
« Au moment qu'on entendit la voiture de M. le 
maire sortir de la cour, dit Roederer, on ouvrit un 
contreventdu cabinet du roi pour voir ce que c^^tait. 
Le jour commen^ait & luire. Madame Elisabeth alia k 
la crois^e ; elle regarda le ciel, qui ^tait fort rouge, 
et elle dit &la reine, qui ^tait rest^e au fond du ca- 
binet : Ma sceufy venez done voir le lever de faU" 
rore; et la reine y alia. Ce jour, elle vit le soleil pour 
la derni^re fois^ » 

Les colonnes des insurg^ n'^taient pas encore 
en mouvement; mais de sombres et de lointaines 
rumeurs troublaient le silence habituel de la ville & 
cette beure. On ^veilla les Enfants de France, et la 
reine les fit venir pr^s d^elle, pour ne plus s'en s^parer 
que dans la tour du Temple, quelques jours avant sa 
morl *. Louis-Charles , dauphin de France, avait 
sept ans et demi, 6tant n6 le 27 mars i785; et Marie- 



et il signa, pour ne pas paraitre le complice dea inaurg^s. On 
a'^tait rdjoui de le poss^der au chAteau, et de tenir en aa per- 
aonne un otage cher au peuple. L'Assemblde , avertie de ce 
dessein, Tappela k sa barre par un decret; le roi, auquel on 
conseillait de le retenir, ne le voulut pas, et il sortit ainsi ^es 
Tuileries sans aucun obstacle. > (Thiers, Histoire d§ la R^oluiion 
fran^aue, t. II, p. 263.) 

* Kcederer, Chroniqu9 de cinquante jours ^ p. 350. 

s Peltier, Histoire de la Revolution du 10 aout 1792, t. I'', p. 125. 



^ 510 — 

Tb^rtee-Cbarlotte, Madame, fiUe du roi, avail treixe 
ans et huit mois, 6taDt n^e le i9 d^cembre 1778. 
C'^tait commencer de bien bonne heure la carhftre 
de douleurs qu'elle a terminie le Soctobre 185i. 

U ^tait quatre beures, selon Roederer, lorsque le 
roi, retir^ dans son int^rieur depuis minuit environ, 
repanit dans son cabinet, all s'^tait probablement 
coucb^y dii-il ; car en rentrant il ^taii tout d^poudr^, 
et avait sa frisure aplatie d'un c6i6, ce qui contra- 
stait 6trangeinent avec la poudre et les cheveox 
boucl^ de Fautre \ x> 

Le RouXy plus minutieusement precis, fixe k eioq 
heures cette renlr^e du roi. « Je m'assoupis, dit-il, 
le coude appuy^ sur la table du Conseil, et je fus 
r^veill^ par I'arriv^e du roi : 11 ^taii environ cinq 
heures*. » 

Ces indications font connaitre Theure praise k 
laquelle le roi descendit dans les cours pour passer 
la revue des troupes ; car il descendit environ uoe 
demi-heure apr^s sa rentr^e dansle cabinet. 

L'officier municipal Le Roux accompagna le roi 
dans sa revue; son t^moignage a done sur tous les 
autres r6cits le iii^rile d^dtre direct , personnel et 
tr6s-circonstanci^. 

Le lecteur sait dejA, par le t^moignage de 



> Roederer» Chronique de cinquante jours, p. 359, 360. « 
* Rapport de J.- J, Le Roux, officier municipal, au maire de 
Pari%j svr les evenementx du 10 a'oiit. 



- 511 — 

Le Roux, Taccueil qui fut fait au roi dans les cours 
du ch&teau. La garde nationale cria sur son passage : 
Vive le roi ! Vive Louis XVI ! Vive le roi de la Con- 
stitution ! Nous le voulons ! Nous n'en voulons pas 
d'autre ! A bas les Jacobins ! A bas les factieux ! Qu'il 
se mette k notre t^te ! nous le d^fendrons jusqu'd 
la mort * I 

L'accueil fait au roi, dans le jardin, par les gardes 
nationaux places sur les terrasses et au Pont-Tour- 
nanty pour n'avoir pas Hi aussi chaleureuXy n'eut 
pas cependant le caract^re que les historiens lui ont 
donn^. Les abomiuables injures qui le poursuivirent 
ne partirent pas de la garde nationale elle-m6me, 
ainsi que le declare Le Roux, t^moin oculaire. 
(( Peu de oris de : Vive le roi I dit-il ; beaucoup de 
oris de : Vive la nation ! Vivent les sans-culottes I k 
bas le roi ! & bas le veto 1 k bas le gros cocbon I Mais 
je puis aitester que toutes ces injures ne furent r^- 
p^l^es y depuis le Pont-Tournant jusqu^au parterre, 
que par une douzaine dhommes, parmi lesquels 
etaient cinq ou six canonniers, qui suivirent le roi 
absolument comme les moucbes I'animal qu^elles se 
sont acharn^es & tourmenter *. » N^anmoins , ces 
horribles paroles, arriv^es jusqu'aux appartements, 
navr^rent la coeur de la reine. Elie se mit k pleurer. 

t Xuks ef exfilicaHom de /.-/. Le Romx^ ajoutees d son rapport, 
note n. 6. 
> Jbid. t note n. 7. 



— 51? - 

« Les ministres mi rent la IMe k la fen^tre, dit Rcb- 
derer; M. Dubouchage, trts-^mii, s'^cria : « Grand 
« Dieu ! c'est le roi qu'on hue ! Que diable va-t-il 
c( faire l&-bas?allons bien vite le chercher.D Aussit6ty 
lui et M. de Sainle-Croix descendirent au jardin. La 
reine alors versa des larmes sans dire un seul mot. 
Elle s^essuya les yeux k plusieurs reprises. Elle passa 
dans la chambre k coucher du roi pour atiendre son 
retour. Elle avait les yeux rouges jusqu'au milieu 
des joues \ » 

Ind^pendamment de Tofficier municipal Le Roux, 
le roi avait ^t£ accompagn^ dans cette revile par 
MM. de Boissieu etde Menou, mar^chaux de camp; 
par MM. de Maillardoz et de Bachmann , officiers 
suisses; par M. do Lajeard, ancien ministre de la 
guerre ; par M. de Sainte-Croix, par M. de Briges et 
par M. le prince de Poix, qui vinrent I'y rejoindre •. 

L'acfe d'accusation dress^ contre Marie -Antoi- 
nette, par Fouquier-Tinville, impute k la reine un 
acte qui se serait accompli au moment oil le roi reve- 
nait de la revue. Elle lui aurait pr^sent^ un pistolet 
en lui disant : « Yoici, Monsieur, le moment de vous 
montrer. » Quoique ce fait ait ^t^ cru et racont^ par 
des hommes de sentiments irr^prochables/^notam- 
ment par le marquis de Ferriftres*, il est complete- 

* Roederer, Chroniq'ne de cinquante jows, p. 362, 303. 

« Peltier, Histoire de la Revolution da 10 aout 1792, t. I»S p. 127. 

8 Ferriferes, Memoires, I. Ill, p. 187. 



— 513 -* 

ment inexact. Roederer le nie formellement *; et Ma* 
thon de la Yarenne affirme que la reine elle-m^me 
le d^savoua dans I'interrogatoire de son proc&s *. Le 
d^saveu de ce fait, qui eM^t^ en dehors de Taffec- 
tion et du respect inalt^rables que Marie-Antoinette 
montra tonjours k Louis XY I, ne fait pas, comme on 
va voir, que le courage du roi et de la reine, en ce 
moment supreme, n'ait d^pass^ de beaucoup celui 
des fonctionnaires charges de d^fendre la loi et la 
monarchic. 

Le roiy la reine, les gentilshommes r^unis dans 
les galeries, les ministres m^mes, n'avaient qu'une 
pens^ : r^sister, se d^fendre, mourir, s'il he fallait. 
Gette resolution ne faisait le compte, ni du municipal 
Le RouXy ni du procureur syndic Roederer, en qu^te 
d'nn moyen de tout concilier et de conserver leurs 
places. 

A la premiere ouverture qui fut faite au ministre 
de la marine, d'amener le roi & rAssembl^Cy M. Du- 
bouchage r^pondit k Roederer : cc Yous proposez de 
mener le roi & son ennemi . . . Non, il ne faut pas qu'il 
aille k TAssembl^e ; il n'y a pas de siireti pour lui 
k y aller ; il faut quMl reste ici '. » 

^ Roederer, Chronique de cinquante jours, p. 962. 

^MaUion de U Yarenne, Hittoire particuliire dea ei7ehemen(«,etc., 
p. 106.— 1/interrogatoire, tel qu'il est au Moniteur ei dans le 
BulUtin du Tribunal revolutionnaire, ne contient rien k ce sujet; 
mais ces comptes rendus sent incomplets, et ne prouvent pas 
absolument centre Tassertion de Mathon de la Yarenne. 

* Ropdorer, Chronique de rinquante jours, p. 361-304. 

33 



— 5U — 

La r^ponse de la reine fut encore plus nette : 
« Monsieur, il y a ici des forces ; il est temps enfin 
de savoir qui remportera, du roi et de la Gonstita- 
tion, ou de laDaction ^ » 

Les gentilshommes ^taient d^id^s & tout; car le 
commandant de la ChenayCi & qui Mandat avait 
laissi ses pouvoirs, s^^tant plaint de ce quails emp^ 
chaient la garde nationale d'arriver au roi et la re- 
butaient| la reine r^pondit avec fermet^: «G^est mal & 
propos, je Yous r^ponds de tous les hommes qui sont 
ici. Us marchei'ont devant, derridre, dans les rangs, 
comme vous voudrea : ils sont prits & tout ce qui 
pourra 6tre n^cessaire : ce sont des hommes silrs *. » 

Louis XYI ne fut pas le moins long & persuader, 
car, lorsque abandonn^ de ceux qui disposaient de 
la force publique, il se fut enfin r^ign^, jetant du 
vestibule un dernier regard sur la place, il dit en 
soupirant k Roederer : « Mais il n^ a pourtant pas 
grand monde au Carrousel ' I » H^las ! le roi avait 
bien raison, et un des gardes nationaux qui ^taient 
alors dans les cours, et qui a racontd depuis ce dou- 
loureux spectacle, disait en 1822 : « II n'est que trop 
prouv^ maintenant qu'4 cette ^poque le gouverne* 
menl succomba, faute (T avoir connu sa force *. » 



* Roederer, Vhronique de cinqnanie jours , p. 861. 

* Ibid, 

» Ibid., p. 370. 

* Details particuUer 9 snr lajoum^e du 10 aodt 1792, par un bour- 
^oois de Paris, temoin ociilaire, Pariu, 1822, p. 12. 



— 515 — 

Ce fut pr^cis^mdnt cette disposition du roi^ de la 
reine, des gentilshommes, des Suisses, d'une partie 
notable de la garde nationale, k d^fendre par les 
annes, les lois, I'ordre, la Constitution at la monar- 
chies qui effraya Rcederer. 

c( Les discours de la reine dans cette circonstance, 
dii-il| me firent penser qu'il y avait au ch&teau une 
forte r^lution de combatlre, et des gens qui pro- 
mettaient k la reine une victoire. J'entrevis qu^on 
Youlait cette victoire, au moins pour imposer A, TAs*^ 
semblte nationale. Ges circonstances faisaient naltre 
en moi des craintes confuses d'une resistance tout & 
la fois inutile et sanglante, et d une entreprise sur 
le Corps l^gislatif, apr^s la retraite ou la d^faite de 
Pattroupement; et ce^ apprehensions ajoutaient un 
poids insupportable k maresponsabilite ^ » 

Ma respoMabiliti I Tout etait dans ce mot, pour 
cette race de fonctionnaires constitutionnels, cr^^s 
par la Revolution ; hommes egolstes^ sans reconnais- 
sance, sans chef vivant, aime, respects, obei; se 
disant bien haut les serviteurs de la loi, pour Mre 
autorises k se perpetuer sous tons les gou vemements, 
sans 6tre devours k aucun. 

Ce serait m6me etre injuste envers Roederer el 
envers I'administrateur Le Rouz, de ne pas tenir 
compte des id^es que le temps leur avait donn^es, et 

Roederer, Chronifiue de cinquante jours, p. 361, 363. 



de la situation que les 6v^nements lenr avaient faite. 

lis devaient tout ce qu'ils ^taient, tout ce qu'ils 
esp^raient devenir, k une revolution op^r^ oontre 
le pouvoir de Louis XYI. II ^tait done assesE naturel 
que, sMls aimaient un pen le roi, ils aimassent bien 
plus eneote la Revolution. 

D*un autre c^t^, e^^taient deux petits bourgeois, 
n^ayant jamais v^cu pr&s de la royaut^, k rombre de 
sa force et de sa gloire, et n'ayant pas appris de leurs 
anedtres k Thonorer et k la servir. 

Le Roux, docteur regent de la Faculty de Paris, a 
grand soin de faire une note , dans son rapport an 
maire de Paris, pour dire k Petion : a C'^tait la pre- 
miere fois de ma vie que je parlais k la reine * I n 

Roederer, ancien conseiller au Parlementde Hetz, 
^crit, dans son r^cit de cette nuit lugubre du 
10 aoiit : « L'^tiquette ^tait lev^ : j'allai m'asseoir 
sur un tabouret, pris de la porte de la chambre du 
Lit, sur la m^me ligne que la reine* ! » 

Les derniers prev6ts des marchands, les Lef^vre 
de Caumartin, les Pt^ lie tier de Morfoniaine, les de 
Flesselles, tons conseillers d'etat, tons chevaliers, 
commandcurs ou grands-croix du Saini-Esprit, ne 
se seraient pas vant^s de n^avoir jamais parl^ k une 
reine! 



^ Notes ei explicationt de J.-J, Le Roux, ajotUees a $on rapport, 
note n. 3. 

* Ropdorcr, Chronique de cirtquante joura, p. 357. 



-- 517 - 

Les presidents du Parlement, dont Roederer avait 
occupy rhdtel*, et dont il faisait un peu les fonctionSy 
les d'Aligre, les d'Ormesson , les de (rourguey les 
Joly de Fleary, les Francois Mol^, n'auraient pas 
^crit : « Je me suis assis devant la reine ! » Et sur- 
tout^devant la reine malheareuse^ insult^e, en lar- 
ines, attendant la roort I 

II faut done prendre Le Roux et Roederer pour ce 
qu'ils se donnaient et pour ce quMls 4taient« Us se 
trouvaieut trop bien. Tun k la inunicipalite, Pautre 
au D^partementy pour se risquer dans la defense 
d'un roi qui ne les aimait pas plus quMls ne Tai- 
maienty et pour se brouiller avec de nouveaux r^vo- 
ItttionnaireSy sous lesquels ils esp^raient bien con* 
server leur ^charpe, leur plumet et leur carrosse. 

Seulementy sMls avaient eu autant d'esprit que 
d'ambition, ils auraient vu clair au moins vingt* 
quatre heures devant eux, el ils auraient devinci que 
le seul moyen de conserver ieurs places, c^^tait de 
garder le roi. II fallait en eifet une grande naivete, 
pour ne pas comprendre que si les insurgds ris- 
quaient les galores, la potence et la milraille, c'^tait 
naturellement pour chasser, le lendemain, du pou- 
voir, ceux qui etaient assez insens^s pour leur faire^ 

A Le D^partement de Paris si^gea d'abord k I'hdtel des pre- 
miers presidents, qui est aujourd'hui la Prefecture de police ; 
il fut transfer^ k I'hdtel de I'lntendance. piicc Vonddmc, au 
mois d'avril 1792, lorsque la mairie fut elle-mdine transferee de 
la rue Neuve-des-Capucint^s a la nm dc Jt'-rusalem. 



- 518 — 



comine on dit, lacourte ^chelle. Cela ne manqua 
pasy en effet, d'arriTer ; Le Boux et Roaderer se ca- 
chdrenty dds le lendemain du 10 aoAt, pour ne pas 
Mre massacres comme de vrais royalistes. 

Ce fut radministrateur Le Roux qui eut le pre- 
mier, k ce qu^il assure, Tid^e de conduire la famille 
royale & T AsscmbMe, pour mettre, oomme Roederer, 
sa responsabilit^ A Tabri '. Que 1&, le roi Mt ensuite 
abandonn^, d^tr6n^, ou pis encore, c'^tait pour eux 
une affaire secondaire; I'affaire principale, c'^tait 
d'avoir d Charge bonne et valable de Louis XVI, de 
la reine, de leurs enfants et de la monarchie. 

En gens qui estimaient surtout la forme, ils alii- 
rent d'abord dans les cours, donner k la garde na- 
tionale Tordre de repousser la force par la force \ 
mais ils eurent grand soin d^ajouter qu'ils agissaient 
ainsi pour ob^ir 4 la loi , et qu'A leur a\is, loute 
resistance dtait inutile et insens^e. Qu'on juge de la 
resolution qu^un tel langage, dans la boucbe des 
magistrats, devait inspirer aux troupes I 

« Nous etions au repos, dit le garde national que 
nous avons d^jA cite, lorsque Roederer arrive, ceint 
de son echarpe et tenant un papier k la main. II se 
place devant le centre de la compagnie; et, d'une 
voix alteree et peu propre k encourager ses audl- 
teurs, il nous lit une proclamation con^ue en ces 

* Le Roux ^tablit cette priority dans la note n. 14 de son Ra^ 
fori au moire d« Parit. 



- 510 — 

termes : a Citoyens, soldats francais et suisses, an 
« grasd rassemblement se pr^senie, il menace la per- 
« Sonne du chef da pouvoir ex^cutif. Au nom de la 
« loi y il V0U8 est d^fendu d^attaquer, mais voas 6tes 
« autoris^s k repousser la force par la force *. » 

Le langage de Le Roux fut plus calamiteux en- 
core : (( Plusieurs citoyens, dit-il, criaient qu'ils n^^- 
taient pas en assez grand nombre pour r^sister. J*en 
convins avec eux ; je me permis mdme de dire tout 
haul, que ce serai t une folie de vouloir s'opposer k 
un rassemblement aussi considerable et aussi bien 
arm^y et que ce serait un bien grand malheur que 
de le tenter. Je me plaignis de la malbeureuse obli- 
gation od ma soumission k la loi m*avait forc^, 
en proclamant un ordre dont je pr^voyais tout le 
danger*, n 

RoBderer et Le Roux^ les deux seuls magistrals 
ayant le droit de requ^rir la force publique, presents 
aux Tuileries, pass^rent une heure et demie dans 
les cours, ocoup^s k haranguer les troupes de ce 
style. lis eurent naturellement tout le succfts quails 
avaient pu esp^rer; et les seuls soldats qu'ils n'eus- 
sent pas convaincus ou ^branl^s ^talent les Suisses^ 
qui n'avaient pas entendu un mot de leurs ha- 
rangues. 

1 Details parHculiers sur la nuU du 10 aoui 1793, par un hour 
geoia de Paris, p. 12. 

* Rapport de J.- J, Le Roux^ officier municipal ^ au maire de 
Paris, sur let dvenemente du 10 aout. 



- 520 — 

Hevenus au chateau, les deux magbtrats propo* 
s^rent hautement de conduire la famille royale k 
VAssewhUe. Lu discussion et la r^stance furent 
longues. Nous avons fait connaltre les raisons de la 
reine, du roi et des ministres. Les raisons de Le 
Roux et de Roederer furent celles de tous ceux qui, 
^lev^s par les revolutions, les redoutent et leur 
obdissent. La resistance, disaieni-ils, irriterait V^ 
meute * ; comme si le devoir et la destination des 
magistrats n'etaient pas de braver Tirritation des 
mechantsl La resistance, ajoutaient-ils, am&nerait 
une effusion de sang ^; conune si la vie de quelques 
factieux, en r^volte ouverte contre la society, devait 
etre de plus de prix que Texistenoe des families hon- 
netes et de la society elle-meme ! 

Abandonn^s, nous I'avons dit, abandonn^s de 
toutes les autorites ayant la mission de les defendre 
k tout prix, car la loi, I'ordre, la security gen^rale, 
la societe sont d'uue valeur qui depasse tout; Mandat 
mort, Petion passe k Temeute, Le Roux et Rcederer 
ayant desorganise les troupes, — le roi et la reine se 
rendirent k toutes ces faiblesses,jL toutes cesl4cheies, 
k toutes ces trahisons accumuiees, et partirent pour 
TAssembiee. 

II etait buit heures. La reine fixa, depuis, oe 



* Rapport de J,-J. Le Rotuv, officier municipah au moire de Pari«. 
sur les e'venements du 10 aodl. 

* K<iQ(ierer, Chronique de cinquante jours, p. 352. 



— 521 — 

moment elle-mdme, dans rinterrogatoire de son 
procte ^ 

Le cortege fun^bre^ car le roi, la reine^ le dauphiUy 
Madame Elisabeth, madame de Lamballe, mar- 
cbaient 4 la mort^ fut grave et solennel. Quoique 
dijk I'insurrection hurl&t sur la place du Carrousel^ 
et que la grille de la cour royale itd attaqu^e \ la 
marche ne fut ni b&t^e ni d^tourn^e. On prit le 
grand escalier du pavilion da D6mey et Ton descen- 
dit les marches de la terrasse du palais ^. 

01 Les membres du D^partement, dit Maihon de la 
Varenne, form^rent un cercle, au milieu duquel se 
plac^rent le roi, la famille royale et madame de 
Tourzely gouvernante des Enfants de France. Le 
premier, seul, ^tait en avant, et h, ses c6t^s ^tait 
M. Bigot de Sainte^Croix , ministre des affaires 
^trang^res. La reine venait ensuite, donnant le bras 
droit & M. DubouchagCy ministre de la marine. Elle 
tenait de la miun gauche le Dauphin y alors affubl6 
du nom de prince royal , et depuis mort, on sait 
comment. Madame de Tourzel lui tenait Tautre. 

« Le ministre de la justice ^tait placd derri&re la 
reine, et tenait en groupe Mesdames Royale et Eli- 
sabeth; venait ensuite M. Franqueville d'Abancourt, 



t BuUetin du Tribunal rivoluHonnaire, 3* partie, n. 27, p. 106. 
* Rapport de J, 'J. Le Roiuc, 

s Mathon de la Varenue , Histoke particuUere det ^eru- 
inenti, etc., p. 110. 



minittre de la guerre, coDduisant la prinoeiie de 
Lamballe, qui fut massacr^e vingt-quatre joun 
aprte, dans la prison de la Force. Enfin, la raarche 
4tait ferm^e par le miniitre de TinMrieor, M. Cham* 
pion 9 et par oelui des oontributions , M. Lerouz 
de La Ville. 

« Avaat de partir, le roi pria Glaude^bristopbe 
Lorimier de Chamilly, son premier valet de cham- 
bre, de continuer son service ao chiteauy jusgu^a^ 
prSs son retour de P Assembler nationaU. C'eat un 
fait que nous tenons de ee fiddle sujet qui a p^ri sur 
r^cbafaud, le83 juin 4704, et dont nous partagions 
les.fers k rb6tel da la Force, Ion des journies san- 
glantes du mois de septembre *. » 

Suivant Peltier, le cortege comprenait encore 
M. de Montmorin, gouvemeur de Fontainebleau, 
M. de Noailles, prince de Poiz ; M. d*Hef villy, M. de 
Tourzel, M. de Briges et Toffider municipal Le 
Roux*. Le rapport de Le Roux oonfirme ce dernier 
diUail. 

On prit la graode allee des Tuileriea jusqu'A Texo 
tr^mit^ da parterre ; 1 jt , on tourna k droite vers la 
belle all^e des Tilleuls , que Ton sui vit jiisqu^4 la 
bauteur de Pescalier qui ouvre sur la roe de Rivoli, 
en face de la rue Castiglione '. 



1 Mathdo de la Vareune, BiMio¥r€ fmrtMUkre de$ ivm t m mt t, etc., 
p. 108, 109. 
* Peltier, Hiiloire de la K^oUUion dm 16 €oiU 1799, i. I*', p. 145. 
' Rapport deJ,-J. Le Roux, 



— 52;] — 

« Arrives sous les arbres des Tuileries, dit Roede- 
rer, nous marchions sur des feuilles qui ^taient torn- 
b^es dans la nuit, et que les jardiniers venaient de 
rassembler en diff^rents tas. On y enfoncait jusqu^aux 
jambes. « Voild biendesfetiilles, AHlevoi; ellestom- 
« bent de bonne heure cette ann^e, » Quclques jours 
auparavant^ Manuel avait ^crit dans un journal que 
le roi n'irait pas jusqu'& la chute des feuilles ^ » 

n Callut s^arr^ter au bas de Tescalier par Teffet d*un 
strange c^r^monial. Le lecteur n'a pas oubli^ ]e 
d^cret rendu sur la motion de I'abb^ Fauchet, par 
lequel I'Assembl^e avait pris la terrasse des Feuil- 
lants sous sa juridiction. / 

Rcederer et Le Rouz, tou jours pr^occup^s de leur 
responsabiliW, firent observer que le roi ne pouvait 
monter sur la terrasse, parce que la commencait le 
territoire de F Assemble nationale •. II falhit aller 
demander Pautorisation de I'Assembl^e, qui envoya 
des commissaires pour rece voir le roi. 

Louis XYI ne monta pas sur la terrasse sans diffi- 
cult^. Un groupe d'assassins occupait le perron et 
mena^ait sa vie. « Non, s*^criaient-ils, ils n'entreront 
pas k r Assembl6e nationale ! its sont la cause de tons 
nos malheursl il faut que cela finisse! A bas! k 
bas'l » Roederer fit k ces assassins^ k la mode de ce 



1 Roederer^ ChronUiue de cinqiMnU jours, p. 371. 
s Ce sont les propres paroles de RcBderer. {Ihid,) 
* Ibid.y p. 373. 



— 32i — 

tempSy un discours qu'il r^porte ; Tidee ne lai 
serait pas venue d'envoyer des geDdarmes poor les 
arriter. 

II iiaii environ huit heures et demie lorsque le 
Toiy la reine et leur famille eutr&rent & TAssembl^. 
Loiiis XYIy parvenu au 8i6ge des ministres, dit & 
PAssembl^e : 

« Je suis venu ici pour ^viter un grand crime ; et 
je pense que jc ne saurais dtre plus en sAret^ qu'au 
milieu de vous, Messieurs *. » 

Yergniaud, qui occupait le fauteuil depuis sept 
heureSy r^pondit : 

«Vous pouvez, S^re, compter sur la fermet^ de 
TAssembl^e nationale ; ses raembres ont jur^ de 
mourir en soutcnant les droits du peuple et les auto* 
rit^ constitutes '. » 

L'Assembl^e si^geait depuis minuit. EUe fut jus- 
qu'& huit heures hors d'etat de rien d£cr6ter valable- 
menty fautc de membres en nombre suffisant pour 
d^lib^rer. La terreur la r^duisit, toute la journ^, k 
moins de trois cents membres presents. En Tabsence 
du president Merlet, M. de Pastoret occupa quelque 
temps le fauteuil. 

OnnMmaginerait rien au monde de plus pu^ril, de 
plus triste et de plus honteux que le parlage de cette 



I Momteur du 12 aoiit 1792. 
« Ibid. 



— 525 - 

Assembl^e, pendant que trente mille ^meutiers bri- 
saient les lois, la Constitution et la monarchie. On 
discuta toute la journ^e au milieu de ces effroyables 
mines, d^gr^vement, ^change d^enclavesyclassement 
de districts. On eiit dit que ce pou voir l^islatif ^tait 
sonrd et aveugle, ou quMl si^geait dans les espaces. 
Les esprits syst^matiques apport^rent encore leurs 
preoccupations. L'un demandaFabolition de la prime 
pay^e par le gouvernement pour encourager la traite 
des n^gres^; Fautre demanda et obtint Tabolition de 
la loterie royak. U y eut place, dans cette discus- 
sioUy pour toutes lespetites choses ; nul ne parut son- 
ger aux grandes. 

A deux heures du matin, le ministre de rint^rieur 
6tait Venn informer FAssembl^e des dangers que cou- 
rait le roi. On avait pass^ A Fordre du jour, motiv^ 
sur ce que cetait aicx magistrats du peuple et an 
pouvoir exicutifd veiller d la sHreti publique *. 

A trois heures, les ministres de Tint^rieur et.de la 
justice etaient venus prier 1' Assembl^e d'en voyer une 
deputation aux Tuileries pour conjurer les dangers 
qui menafaient le roi. Passd encore h, Tordre du 
jour motive sur ce que le roi avait la faculti de se 
rendre d FAssemblee quand il le jugerait conve^ 
nable '. 

Procet-verhaux d« VAstemhle'e nationaU, Stance du 10 SLodi, 
t. XI, p. 484. 
« Ibid., p. 488. 
« Ihid., UXllrV- 2. 



— 526 — 

Cette Assembl^e voulait tenir le roi dans ses 
mains; elle I'eut k buit heures et demie^ne compre- 
nant pas que rinsurrection le lui arracherait le len- 
d^main. 

Le roiy apr^s les paroles qu'il avait prononc^y 
s'^tait assis k c6t^ du pr<^ident. Un membre fit ob- 
server que la Constitution s^opposait k ce que le pou- 
voir ex^cutif Mt present aux deliberations du pou- 
voir l^gislatif. Les factieux se servirent ainsl de la 
Constitution contre la monarcbie, jusqu^au moment 
oil il leur convint de la d^chirer. II y avait derriire 
le fauteuil du president, et & sa droite, une loge ser- 
vant au redacteur du Logographcj c^etait un r^duit 
de dix pieds de large sur six de baut, et pouvant k 
peine contenir six personnes assises ^ Toute la fa- 
mille royale fut entass^e dans cette espdce de cacbot, 
qui etait le digne vestibule de la tour du Temple. 

A quelques instants de Ik^ et comme Yergniaud 
cedait le fauteuil k Guadet, feignant d'aller r^diger, 
au comite extraordinaire^ les d^crets sur la decbeance 
qu'il avait en pocbe depuis un mois, un ooup de 
canon ebranla les vitres du Manage. 

C^etait Tattaque du cbjiteau des Tuileries par les 
Mai*seillais ! 

Si cette Assembl^e factieuse n'avait pas ete aveu- 
glee par ses passions, elle aurait compris que ce coup 

1 Mathon de la Varenne , HitioWe particuliire dt» ivine- 
menis, etc., p. 115. 



— 527 — 

de canon inaugurait le rigne de la d^magogie^ fon- 
dait le tribunal r^volutionnaire, proclamait le Maxi- 
mum et laTerreur; et qu'il abattait la puissance 
limit^e de la monarchies pour Clever la puissance 
illimit^e du bourreau ! 



LIVRE TREIZIEME 



SAG DBS TUILERIES.-GHUTE DBS GIRONDINS. 

Hassftcres. — Pillage du chAteau. — Details. — On tue juaqu'aux 
chiens. — Suisses rdtis. — Coeur saignant mang^ k I'eau-dc-vie. 
--Retraite des gentilshommes et de quelques Suisses. — Lea 
femmes de la reine aont sauv^es. — Les Girondins se parlagent 
les minist^res pendant ces massacres. — Tarif des revolutions. 
•^Ce que voulaient lea Girondins. — lis voulaient la monarcbie 
avec leur (utelle. — D^crets qu'ils font rendre. — L'emeule leur 
ravit leur proie. — Toua lea d^crets des Girondins sont annu- 
1^8. — La Commune de Paria a'empare de Louis XVL — La 
famille royale est conduite au Temple. — Chute des Girondins. 



I 



Ce furent Iqs Marseillais qui entrirent les pre- 
miers aux TuilerieSy apr^s la retraite des Suisses, 
au eri de : la Victoire est a nous ! lis la prenaient ; 
le lecteur sait qu*ils ne Vavaient pas gagn^e. line 
foule innombrable, attir^e, comme Barbaroux, par 
les premiers succis, s^y precipita apr^s eux, et ce ne 
futy au bout de quelques instantSy qu'une fourmiliire 
d^guenill^e^ burlante, saDglante, marchant , se 
poussanty se portant, se tordant, des caves jusqu^au 
falte. On suffoquait, on sc p4mait dans celte four- 

4 



- :):]0 — 

naise ardente et immonde : en bas, on respiraii le 
vin ; en haut, on respirait le sang. 

La premiere pensee fut de tuer; on tua tout^ les 
soldats, les huissiers^ les domestiques, les frotteurs, 
les cuisiniers, les marmitons ; quand il n^y eut plus 
de creatures humaines, on tua les chiens. 

La seconde pensee 'fut de voler; on vola le linge, 
rargenterie^ les bijoux, les assignats, Targent; 
Tavocat Daubigny, rh6te de Marat, vola cent mille 
francs, que sa femme rapporta le lendemain, devant 
les menaces d'une poursuite. 

La troisi^me pensee fut de salir, de briser et de 
d^lruire; des portefaix mirent les habits du sacre; 
des meg^res mirent les robes de la reine ; une 
^chapp^e des bouges se coucha dans son lit : on brisa 
les glaces, on jeta les meubles par les fenMres, et 
Ton y mi tie feu. 

Quand on eut tu^, vol^ et bris^, les plus raffing 
de ces vainqueurs voulurent reculer ]fts limites con- 
pues de la l&chet^ et de la f6rocit^ bumaines : on fit 
cuire dix-sept Suisses au feu des vastes chemin^es, 
remplies de debris de chaises et de tables; on mit le 
Goeuc de Tun d^entre eux k Teau-de-vie, et on le 
mangea I 

Ces abominations, que Thistoire doit raoonter 
avec calme, parce qu'elles d^passent les forces de 
I'indignation et du m^pris, sont constat^es par tous 
les t^moins oculaires. 



- 531 — 

a On massacraity dit Barbaroux, qui venait d'arri- 
vePi on massacrait dans les appartements , sur les 
toits, dans les caves, les Suisses arm^s ou d^sarm^s, 
les chevalierSy les valets, ious ceiix qui peuplaient le 
chateau. Notre devouemeut n'y putrien; nous par- 
lions k des gens qui ne nous connaissaient plus. 
Apr^s les premiers succ6s, la foule ^tait devenue 
immense, et ses exc&s ont ^t^ imputes depuis aux 
seuls enfants de Marseille ^ r> 

« Le peuple, dit Prudhomme, ne fit gr^u^ k 
aucun des habitues du chA,teau. Les Suisses et 
autres, caches dans les combles, furent pr^cipit^s 
en bas; d'autres furent atteints dans les latrines, 
d'autres dans les cuisines, oh. Ton frappa de mort, 
depuis les cbefs d^office jusqu'au dernier marmiton, 
tous complices de leur maitre et devenus strangers 
k la nation. On cbercha jusque dans les caves, oik 
Ton trouva plusieurs milliers de torches, apparem- 
ment ddpos^es U pour incendier Paris, au signal du 
moderne Niron. On ne se borna point au chateau ; 
les fuyards habill^s de rouge furent poursuivis dans 
tout le jardin, et jusque dans les Champs-Iillysi^es, 
sur la terrasse du palais, sur celle du c6t^ de Teau, 
dans le bois, dans les bassins, dans le jardin du petit 
prince ; on en tua partout. On porta la fureur jusqu'& 
^gorger les Suisses de portes dans leurs loges : ils 

* Barbaroux , If e'moirc.«, p. 73. 



— 532 — 

devaient partager le sort de leurs camarades^ puis- 
quUls^laient d'intelligence avec euz... Beaucoup de 
meubles farent brisks ; presque toutes les glaces vo- 
l&rent en Eclats. M^icis- Antoinette y avait 4ladi6 
trop longtemps Fair hypocrite qu'elle montre au 
public ; le vin trouv^ chez les Suisses ne fut point 
ipargn^^ » 

Nous avons commence par le t^moignage de Bar- 
baroux et par celui de Prudhomme^ parce qu'ils 
itaient ardents r^volutionnaires^ chauds partisans 
de la revolution du 10 aoilt, et qu^on ne pent pas 
leur supposer la pens^e d'en avoir calomni^ les au- 
teurs. Nous mettrons^ apr^s ce t^moignage, celui de 
TEmpereur, empreint, pour d^autres causes, de la 
plus haute et de la plus exacte impartiality. 

a Le palais forc^, dit rEmpereur, et le roi rendu 
dans le sein de rAssembl^e, je me basardai k pen6- 
trer dans le jardin. Jamais, depuis, aucun de mes 
champs de bataille ne me donna Fid^e d'autant de 
cadavres que m^en pr^sent^rent les masses de Suisses, 
soit que la petitesse du local en fit ressortir le nom- 
bre, soit que ce Mt le r^sultat de la premiere impres- 
sion que j'^prouvais en ce genre. J'ai vu des femmes 
bien mises se porter aux derniires ind^cences sur les 
cadavres des Suisses. Je paroourus tous les caf^sdu 
voisinage de I'Assemblee ; partout Tirritation ^tait 

* Prudhommp, RevoJu<ion.< dePafU. (. XIII. p. 23<5, 537. 



— 533 — 

extreme, la rage dtait dans tous les coeurs ; die se 
mon trait sur toutesles figures, bien que ce ne fussent 
pas du tout des gens de la classe du peuple, et il fal- 
lait que ces lieux fussent joumellement remplis des 
m&mcs habitues, car bien que je n'eusse rien de 
pariiculier dans ma toilette , ou pent-Mre encore 
parce que mon visage 6tait plus calme, il m'^laitais^ 
de voir que j'excitais maints regards hostiles et d6- 
fiantSy comme quelqu'un dMnconnu et de suspect ^i» 

« Tous les officiers suisses blesses, et laiss^s au cha- 
teau, ^tendus sur les sacs des soldats morts, furent 
mis en pieces. M. Bekin, chirurgien-major du regi- 
ment, et son aide, M. Richter, qui refusirent d'a- 
bandonner les blesses, m^me apr^s la retraite de 
M. de Durler, furent massacres au milieu du travail 
du pansement*. » 

Terminons ce hideux tableau par le r^cit de Ma- 
thon de la Yarenne , Pun des historiens les plus 
exacts de cette ^poque de la Revolution. 

a La bande de Fournier se di vise, dit-il ; quelques- 
uns se pr^cipitent dans les caves, s'y enivrent de vins 
et de liqueurs, et y p^rissent en blasph^mant. D^au- 
tres, qui n^ont pas qiritte les appartements, allument 
de grands feux dans les cheminees, y jettent indis- 
tinctement, ou empalent aux broches des cuisines 



* Las-CaseSy Memorial de Sainte-HeUne, saincdi 3 aoAt 1816. 

* Recit de la conduite dei gardes-suisses a la joumee du 10 aout 
1792. 



— 534 — 

dix-sept Suisses trouves cach^ dans la sacrisUe de 
la chapelloy ct un autre qui avait cru ^viter la inort 
en se couvrant des matelas du lit de la reine. 

a Une poissarde, voulaot savoir comment Antoi- 
nette est couch^e, l&ve la couverture et se met dacs 
le lit; la hauteur que produit le duvet n^emp^che pas 
cette furie de s'apercevoir qu'il y a quelque chose 
dessous. Aidee de ses compagnes, elle renverse les 
matelasy et Tinfortun^ qu'ils cachent est ^gorg^. 

a Les huissiers, commissionnaires» frotteurs, cui- 
siniers, m^me les animaux domestiques^ ont le m^me 
sort ; et les furieux poussent leur faim de chair hu- 
maine jusqu'^ en d^vorer des lambeaux encore pal* 
pitanis. Grammont^, un de ces cannibales, com^dien 
de profession et jouant habilement le r6le de tyran^ 
boit publiquement un verre de saDg qui ruisselle. 
Blanc, qui est bien digne de figurer & ses c6t6s, en- 
ch^rit 8ur lui; il mange encore le foie d'une des vie- 
times, et dit, en renouvelant le festin d^Atr^e.-iS.. ., 
nom de DieUy ce m.... Id est plus dur que celui 
dhier. Nous tenons ce fait d'une personne qui en a 
ete temoin et qui connaissait son execrable auteur. 

« Un autre, nomm6 Arthur, fabricant de papier 
et membre de la Commune, plonge un cceur sauglant 
dans de Teau-de-vie brAUe ct en fait un scmblable 
repas. 

1 Nous reirouverons ce Grammoiit, qui s'appelait de son vrai 
nom Nourry, au nombre des iueurs de septembre. 



— 535 — 

« Les meubles et les bijoux les plus pr^cieux^ I'ar- 
gent duroi et de safamille, leurs v^tements, linge, 
portefeuilles et papiers sont la proie de la plus ef- 
frayante devastation. Yillain-Daubigny vole cent 
mille livreSy que sa femtne rapporte ensuite k la 
Commune^ pour le soustraire aux poursuiles dont il 
est menace. Glaces, crois^cs, pendules, arn)6ires^ 
matelas, tout est jete par les fenMres. Le p^rruquier, 
le savetier, le portefaix, couverts de sang, de sueur 
et de poussi^re, s'affublent des plus riches habits, de 
oeux m^me du sacre. Les furies qui sont venued 
pour mettre k bas ceux qu'elles nomment V^to et sa 
femmey se d^pouillent de leurs haillons pour endos* 
ser les robes de la reine. 

a L'incendie, qui gagne pnrtout, qui a dej4 con- 
sume deux ^curies superbes, bMies pour le service 
de la garde k cheval, les b&timents des cours et plu- 
sieurs logements, dont celui du gouverneur etaitun 
des principaux, fait craindre que le ch&teau soit en- 
ti^rement r^duit en cendres. On va chercher deft 
pompiers pour Teteindre, mats une gi^^le de coups 
pleut sur eux et les met en fuite'. » 

* Mathon de laVarenne, Histoire particuUh'9 des e'v^nements,etc,, 
p. 142, 143, 144, 145. 



— 536 — 



11 



II faut aojourd'hui un veritable effort de Tesprit 
et dix preuves poor une afin d'ajouter foi k d'aussi 
horribles exc^s et k une telle depravation de la na- 
ture humaine : mais nous ne sommes pas au boiit et 
nous n'en avons pas fini avec la chair humaine, 
mangle crue et saignante par les foroen^s au service 
des factions. Que sera-ce quand nous arriverons aux 
massacres des prisons, sur lesquels madame Roland 
donnait, le 9 septembre, k un ami, les indications 
suivantes : 

c( Si vous connaissiez les affreux details des expe- 
ditions ! Les femmes brutalement viol^es avant d'etre 
dichities par ces tigres ; les boyaux coupes, port^s 
en rubans, des chairs humaines mangles sanglan- 
tes!... Vous connaissez raon enthousiasme pour la 
Revolution ? Eh bien ! j'en ai honte ! elle est devenue 
hideuse! Dans huit jours... que sais-je? 11 estavilis- 
sant de rester en place, et il n'est pas permis de sortir 
de Paris. On nous enferme, pour nous egorger k 
I'instant propice ^ )» 

Et pourtant madame Roland et ses amis avaient 
ce qu'ils avaient convoite : ils etaient ministres. L'As- 

i Madame Roland . Lettres aato^aphss adressees a Bancal dei 
Isnarts, Paris, Eug. Renduel, 1835, p. 348, 349. 



— 537 - 

sembl^e avait vaiticu et d^pouill^ Louis XVI; mais 
les Girondins n'avaient pas encore tout k faitappris 
k leurs d^pens que lorsqu'une Assemblde 6te le pou- 
Yoir an chef d'un £tat, c^est toujours pour le trans- 
mettre, malgr^ elle, aux factions ext^rieures. 

Quelques personnes, en petit nombre, ^cbapp^rent 
au massacre des Tuileries, pour aller p^rir, les unes 
dans la rue, les autres dans les prisons, plusieurs sur 
IMcbafaud. 

Les deux cents gentilshommes environ qui ^taient 
dans le cb&teau , arm^s d'^p^es seulement, sous le 
commandement du mar^cbal de Mailly, ralli6rent ft 
eux ce qui restait de Suisses dans cette partie des 
appartements, ainsi que des gardes nationaux. lis 
formftrent environ cinq cents bommes, sans but, sans 
armes efficaces. La pens^e k laquelle ils se r^unirent 
fut de se rendre k TAssembl^e, pr^s du roi. 

Cette petite troupe fit retraite par la grille de la 
Reine, qu'il fallut briser ; mais cet ^troit passage ne 
permettait gu^re la sortie qu'un & un ; et il fallait 
subir, en mettant le pied sur la terrasse, le feu de 
mousqueterie et de mitraille du poste plac^ k la grille 
du pont Royal, c*est-ft-dire k trente pas. Au nombre 
des morts sur lesquels les demiers sortis durent 
marcher, furent M. de Cast^ja et M. de Clermont 
d'Amboise. De cette grille A Tescalier du Manage, 
la route fut sem^e k chaque pas de cadavres et de 
blesses. 



— XIH — 

^riv^ mi pied de l^escalier^ ces hommes ^perdus, 
point de mire du fen de toutes les tcrrasses, furent 
rallies une derni^re fois par M. de Cboiseul. Se 
croyant suivi, M. de Cboiseul se dirigea, T^p^e 4 la 
main , vers Tenceinte legislative ; mais la troupe 
oontinua de remonter le jardin et descendit, par une 
issue de Tesplanade de rOrangerie, sur la place 
Louis XV ; M. de Cboiseul, se voy&ni abandonne^ se 
rendit seul dans la loge oi!i ^tait le roi. 

Le peu qui restait de ce bataillon d^sarm^y ac- 
cueilli sur la place par le feu d'un poste de deux 
mille bommes , se replia sur la rue Saint-Florentin 
et fut accueilliy au p^ril de sa vie^ par M* Pisani, 
ambassadeur de Yenise^ dans le bel b6tel b4ti pr^* 
c^demment pour le due de Tlnfantado, babite depuis 
par Danton et par M. de Talleyrand^ et qui porte 
aujourd^hui le numero 2, au coin de la rue de Uivoli. 
Ces malbeureux ^.bapp^rent A plusieurs recberches 
faites dans la journc^e, au m^pris du droit des gens, 
et r^ussirent, sous divers deguisements, k tromper 
leurs bourreaux ^ 

Le sort du principal d^tacbement de Suisses qui 
ne put pas faire retraite sur TAssemblee^ sur Tordre 
qu'avait donne le conite d'Hervilly, lut le sort de 
tout le monde. Apres avoir traverse le jardin sous 
une pluie de balles, faisant retraite sur les Cbamps- 

« Peltier, Hixtoir; dc la Revohilion du 10 aoUt 1792, t. !•', p. 180. 
181, 182. 



- 539 — 

Elysees, par le petit escalier de I'esplanade du Dau- 
phin, il tomba au milieu de la fusillade et de la 
canonnade de la place Louis XY. L& ces hommes, 
rompus et reform^ dix fois, firent des charges h^rol- 
ques ii la balonneite sur les masses profondes de la 
garde nationale, qu'ils enfonc^rent trois fois, com- 
mandos par M. Foresiier de Saint- Venant ; ils p6- 
rirent U, un k un, et leur chef fut tuO d'un coup de 
pistolet par un gendarme k cheval *. 

Les autres Suisses, sortis duchMeau en moindres 
dOtachements, pOrirent presque jusqu'au dernier. 
Quatre-vingts lombferent rue de I'^chelle*, et k peu 
prfes un pareil nombre de ceux que 1' AssemblOe avait 
mis, par un dOcret, sous la sauvegarde de la loi, 
conduits sur la parole des vainqueurs k TH^tel de 
ville, furent massacres sur la place de Gr^ve *. Le 
peu qui en resta, une vingtaine environ, fut lu& par 
Maillard, 4 TAbbaye, le 3 septembre. 

Ainsi pOrit, en quelques heures, ce brave et loyal 
regiment. Sa caisse fut pillOe*. Le monument 6le\6 
& Lucerne constate qu'il perdit, le 10 aoAt, vingt-six 
officiers et sept cent soixante soldats. 

1 Recit de la conduite des §arde$'Sui'^ses a la jour nee du 10 ao^it. 

« Peltier, Histoire de la Revolution du 10 aout 1792, t. I", p. 180. 

s Mathon de la Yarenne, Histoire parliculibre des evenemerUSf etc., 
p. 150; — Prudhomme, Revolutions de Paris, i. XIII, p. 336. 

* Recit de la conduite des gardes-suisses a la joumie du \0 aout, 
— Prudhomme constate ^galeroent le fait. iRevolutions de Paris, 
t. XIII, p. 237.) 



— 540 — 



III 



Les dames de la reine et du service des Eafants de 
France, rest^es au chateau , fureat toutes sauv^es. 

« La jeune comtesse Pauline de Tourzel, dit W^- 
ber, la comtesse de Soucy, Mesdames Thibaut, Ter- 
rasse, Lemoine, Bazire, de Saint-Brice et mademoi- 
selle Ernestine Lambriquet ont H6 ^pargn^es et 
sauv^esy le 10 aoAt, par la presence d^esprit de Tune 
des quatre premieres femmes de la reine, qui, 
s^avan9ant sur les marches de leur porte, k la ren- 
contre des assassins, dit k voix haute : « Mes braves 
« gens, n'aurez-vous pas piti^ des pauvres ser- 
« vantes?i> Les tueurs se regard^rent et dirent k la 
fois : elle a raison, cette femiiie ; il £aut les sauver ; 
nous vous jurons de vous ramener chez vous saines 
et sauves; et ils tinrent parole ^ » 

Ce f ut madame la princesse de Tarente qui montra 
ce calme et cette presence d'esprit. II y avait avcc 
elle, ind^pendamment des dames que nomme We- 
ber, madame de la Roche-Aymon et madame de 
Ginestous. N^anmoins, ces dames ne furent pas re- 
conduites chez elles, comme le dit Weber; apr6s 
avoir obtenu un piquet de gardes nationauz, k la 
porte de Tasile od elles s'^taient refugi^es, elles ne 

• W^ber, MemoireSf t. II, p. 347. 



— 541 — 

parent sortir du chateau que vers la nuit. Rdunies 
au bas du pont Royal, sur la berge de la Seine, elles 
suivirent furtivement le bord de Veau, jusqu'au pont 
Louis XYIy pour n'^tre pas vues, et arriv^rent ainsi 
au faubourg Saint-(Jermain^ 

Madame Gampan raconte ainsi comment elle 
6chappa miraculeusement k la mort : 

« Je montaiy dit-elle, dans un entre-sol oil je eras 
que ma sceur s^^tait r^fugi^e, je n'y vis que nos deux 
femmes de chambre, et I'un des beiduques de la 
reine, homme d'une tris-haute taille, et d^une phy- 
sionomie tout k iait martiale. Je le vis p&le et assis 

sur un lit un groupe d'hommes monte pr^cipi- 

tamment Tescaiier ; ils se jettent sur lui ; je le vois 
assassiner. Je cours vers Tescalier, suivie de nos 
femmes ; les assassins quittent I'beiduque pour venir 
k moi. Ges femmes se jettent k leurs pieds et saisis- 
sent leurs sabres. Le peu de largeur de I'escalier 
g^nait les meurtriers ; mais j'avais d^j& senti une 
main terrible s'enfoncer dans mon dos, pour me 
saisir par mes v^tements, lorsqu^on cria du bas de 
Fescalier : Que faites-votis Id haut? L^borrible Mar- 
seillais qui allait me massacrer, r^pondit un heim ? 
dont le son ne sortira jamais de ma m^moire. 
L'autre voix r^pondit ce seul mot : On ne tuepas les 
femmes I 



* Peltier, Hhtoire de hi Revolution dn 10 aotlt 179?, t. I*', p. 203, 
204. 



— 542 — 

a J'Mais k genoax ; noon bourreau me lAcha et me 
dit : Live^toi eoquine, la nation te fait grdce. La 
grossi^ret^ de oes paroles ne m^empteba pas d'e- 
prouver soudain un sentiment inexprimable, qui 
tenait presque autant k I'amour de la vie, qu'A 
Tid^e que j'allais voir mon fils et tout oe qui m'^tait 
cher*. » 

II itait midi lorsque le feu de la mousquelerie et 
de Tartillerie avait ce8s4 tout k fait-; le pillage et les 
massacres dur^rent toute la journie et une pariie de 
la nuit. 

Qu'avait fait 1' Assembles, qu'avaient fait les 6i- 
rondin$ pendant toute la dur^e de ces ^pouvantables 
axc^s? «-> lis s'^taient partag6 paisiblement les mi* 
nist^res et toutes les d^pouilles du pouvoir royal, 
qu'ils venaient d'abatlre. Combien de temps garde- 
ront-ils leur conquMe? — Pas m^me un jour I 

A c6t^ de Tenceinte legislative s'organisait, k oe 
moment m^me, Tantre rival de la Commune de 
Paris, d'oii vont sortir les visites domiciliaireS; les 
arrestations en masse, le tribunal r^volutionnaire 
du 17 aotit et les massacres de septembre. Mais 
avant d'exposer cette chute solennelle et expiatoire 
de la Gironde victorieuse, que le lecteur nous per- 
mette de r<^8umer, en quelques mots, k Toccasion 
de la revolution du lU aoi!^t, les moyeus gendraux k 

' Madame Campan, Memoirefi, t. II, p. -250, 251. 



— 543 — 

Taide desquels toutes les revolutions se sont accom- 
plies. 

II y a des hommes nalfs, abuses par les r^cits 
po^tiques de nos troubles civils, qui croient A, I'en- 
tbousja^me r^volutionnaire, et qui s'im^ginent que 
Ton conspire et que Ton s^insurge, pour Tamour de 
la palrie. Ces hommes cr^dules n^ont pas lu le bud- 
get de la ville de Paris, odi se trouve le tarif de 
Fivresse patriotique^ depuis 1789. 

Les revolutions sont un metier pour ceux qui ne 
savent pas, ou qui ne vculent pas en faire d'autres ; 
et ce metier a toujours 616 assez lucratif. Les chefs, 
qui laillent en grand, s^emparent du gouvernement 
et des places ; la foule qui a 6i6 lA^ch^e dans les 
rues, ou ce qui en reste, arrive, apris Fexpedition, 
chez le caissier de rH6tel de ville, lequel, en raison 
de sa position de comptable, est oblige de passer 
ecritures des frais de chaque revolution. Beaucoup 
de ces comples ont ete brilies; mais il en reste assez 
pour faire apprecier ceux qui manquent. 

Les revolutions du i4juiilet 1789, du 10 aot!kt 1792 
et du 31 niai 1793 furent, quant aux moyens qu'elles 
employ ^rent,magnifiques de cynisme.Leurs comptes 
sont etales, sans la moindre vergogne, dans le bud- 
get de la ville de Paris, avec des titres comme 
ceux-ci : 

(( GUAPITRE III : — JL CAUSE DE LA RjfeVOLUTION 

DE 1789 ; 



— 544 — 
Ou bien : 

« DEFENSES BXTRAORDINAIRES OCCASIONNlfeES PAR LA 
Ri^OLUTION I>U 10 AOUT 17ft2; 

Ou bien : 

C( INDEMNIT^S AUX CITOYENS MIS EN R^QCISITION DANS 
LES JOURNfeES DES 31 MAI, 1" ET 2 JOIN 1793, » 

Les frais de la revolution du 14 juillet 1789, en y 
comprenant les joum^es du 5 et du <> octobre, s*6lc- 
vferent k un million cent cinq mille huit cent quatre- 
vingt-quatre francs, onze sotiSy huit deniers K Dans 
ce chiffrey ne sont pas cotnpris les frais de la demo- 
lition de la Bastille, qui s'eievdrent k un million 
deux cent mille francs *. 

Les frais de la revolution du 10 aodt 1792, large- 
ment completes par les pillages du chateau des 
Tuileries, par le vol du Garde-Meuble et par les de- 
tournements de septembre, ne s'eiev^rent qu'4 cent 
mille francs, accordes par TAssembiee legislative '. 
Les Girondins lesin^rent fort, comme on voit : aussi 
ne resterent-ils pas longtemps les nialtres. 

Les frais de la revolution du 31 mai 1793 s'eie- 
verent k deux cent dix mille huit cent soixante-seize 



t Compte genial de toutes les operations faites a VHdtel de ville 
de PariSf tant en recetles qu'en depenses, depws le 13 jutlUi 1789 
jusqu'au 21 Janvier 1790 inclusivement, p. 14. 

* Moniteur du 52 janvior J794, Seance du Conseil gen^'ral de la 
Commune du 20 nivdse an II (15 Janvier 1794). 

5 Compte rendu a la municipalite, par les citoyens Cuinot et Les- 
guillieTf de Vadministralion des domaines. finances et voutribulions 



— 545 — 

francSj ireize sotis ^; sans compter les secours ^ven- 
taels de cinquante mille francs, que le maire Pache 
faisait distribuer, de temps en temps^ atix citayens 
peu fortunes des comith rivolutionnaires^; sans 
compter les frais de bureau des sections ; sans comp- 
ter les douze millions imposes aux riches, pour la 
paye de Tarm^e r^volutionnaire de Paris, com- 
mand^e par Ronsin ; sans compter les soixante mil' 
lions passes de contributions r^volutionnaires, levies 
dans les districts , et distributes aux patriotes. 

Dans ces frais n'entrent pas non plus les sub- 
ventions payees k Marat et k Hubert par le minist^re 
de la guerre. 

Les revolutions ne se font pas, comme on voit, 
avec de Penthousiasme seulement. 



IV 



Nous avons vu, quelques instants apr&s Tarriv^e 
du roi & FAssembl^e, Yergniaud c^der & Guadet le 
fauteuil de la pr^sidence, et se retirer au comity 
extraordinaire. Ge comity extraordinaire ^tait comme 
le pouvoir ex^cutif de T Assembl^e, et formait Tdbau- 
che du comity de Salut Public. 

jpuhlique* de la ville de Paris , depuis le 8 mars 1792, jusqu au 25 
aout 1193 inclusivement, p. 136. 

« Ihid., p. 149. 

« Ihid,y p. 13.'). 



— 546 — 

Le moment ^tait enfin venu oii let Gir<H)diiis 
allaient rialiser leors vieux projets, dtaUir une mo- 
narchie faible et mineiire, dont ils seraient les 
tateurs ; et^ en attendant, replaeer sons leor main la 
direction de la guerre, la direction des finances et 
Fadininislration int^rieure, c'eat-dt-dire en r^it< 
tout le gouvernement. 

La situation dans laquelle ils se trouvaient itait 
depuis longtemps pr^vue par euz ; et leur prudente 
ambition ayait iii jusqu'A preparer les d^crets qui 
allaient 6tre proclam^. La relraite de Vergniaud 
au comity extraordinaire ^tait de pure forme; il 
aurait pu, k la rigueur, tirer les d^crets de sa poche, 
et les lire sans quitter son fauteuil. 

« Cette commission, dit Brissot, qui la prteidait, 
avait pr^par^, m^me longtemps avant le 10 aoAt, 
les d^crets, sauveurs de la France, de la suspension 
du roi, de la convocation de la Convention, de Tor- 
ganisation d'un ministire rSpublicain. Qu'on calom- 
nie tani qu'on voudra la joum^e du 10 aoi!kt; la 
valeur des F^d^rds et les d^crets r^fl^chis de FAs- 
sembUe nationale , pr^par^s par la commission im- 
moi'taliseront k jamais cette journ^e *. x> 

Barbaroux constate, comme Brissot, que les d^ 
crets proposes et vot6s le 10 aoiit, ^taient pr^par^ 
depuis longtemps par les Girondins. 

« Le salp^tre tonnait, diUil, les boulets passaient 

1 BriflBOt, Lettre a torn lex ripuhUcams de France, p. 19, 13. 



--- 547 — 

au^dessus de la salle, etGuadet, et Yergniaud ^ et 
GeQsonn^y pr^sidaient successivement aveo majestS 
TAssembl^e nationale. Yergniaud quitta le fauteuil 
pour proposer la suspension du roi et la reunion 
d'une Convention , dans un rapport pr^pari depuia 
plusieurs jours ; ce qui prouva bien qua le Comity de 
defense g^n^rale avait pr^vu les 6v6nements et 
trouv^ les moyens de sauver le peuple. Ces d^crets 
furent rendus k runanimit6 ^ )> 

La revolution du 10 aoti avait ^t^, comme on voit^ 
longuement pi^^par^e par les Girondins ; et lorsqu'ils 
parleront d^sormais h Louis XYI de ses trahisons, 
pour le faire mourir, on saura qu'ils s'y connaissaient, 

Seulement il faut observer que lorsque Brissot 
torivit sa Lettre d torn les ripublieains de Prance , 
pour se plaindre des Jacobins qui venaient de le chas- 
ser, la R^publique 6tait ^tablie. C'^tait le 29 octobre; 
Roland et lui avaient k peine ^chapp^ aux massacres 
de sepiembre, et il avait de bonnes raisons pour se 
donner de vieux titres en d^mocratie. C'est pour cela 
qu'il attribue k la commission extraordinaire da 
10 aotit la pens^e pr^cou^ue d^un ministire republic 
cain; on va voir, par les d^cretseux-m^mes, que, le 
10 aoAt, les Girondins ne voulaient qu'une monar- 
cbie, la monarcbie d'un enfant, plac^e sous leur tu- 
telle, ou tout au plus la monarcbie du due d'Orltens, 
plac^e sous leur domination. 

* Barbaroux, MemoireSf p. 76. 



— 548 — 

a Cinq oa six jours avant le 10 aoAt, dit Garat, les 
Girondins soupfonnaient k peine qu'il y avail quel* 
ques Yues de r^publique dans la legislature ; et, 4 ce 
soupcon, quHls venaient de concevoir pour la pre- 
miere foiSy ils Mmirent d'indignation et de colore, 
oomme des hommes de bien qu'on veut rendre com- 
plices d'un grand attentat ^ » 

Ce fut Danton, ligu^ k la Commune avec Robes* 
pierre, Manuel et Marat, qui pr^cipita les ^vdne- 
ments , brisa les projets des Girondins y et amena 
Pdtablissement de la R^publique. Aussi madame 
Roland n'avait*elle pas assez de regrets pour d^ 
plorer Famv^e au ministfere de ce Dantan 1 

« II est grand dommage , disait-elle apr^ le 
iO aoiity que le Gonseil soit g&t^ par ce Dariton, qui 
a une reputation si mauvaise ; placer Danton, c'est 
inonder le gouvernement de ces hommes qui le tour- 
mentent quand ils ne sont pas employes par lui , qui 
le det^riorent etqui Tavilissent d^^ quails participent 
Ason action. •• L& commencent les fautes des pa- 
ir iotes *• » 

Enfin, Robespierre retra^ait en ces termes k Po- 
tion les regrets que Tissue du 10 aotkt avant causes 
aux Girondins : 

((Yous devez vous rappeler, dit-il, que le lende- 
main, 11 ou 12 aoAt, quand la victoire fut rempor- 



* Garat, Mimoiru twr la ««« de Suard, t. II, p. 331. 

* Madame Roland, Memoires, 1^ partie, p. 57. 



- 549 — , 

t^e, Brissot et Guadet, d^sesp^r^s de la toumure que 
prenaient les affaires , exhal&rent hautement leur 
colore, k votre table , en prince de plusieurs t^« 
moins. lis vous r^primandtoent oavertement sur la 
facility avec laquelle vous aviez d^f^r^ au vceu popu- 
laire ; le premier poussa mdme la familiarity jusqu'A 
vous accuser de l&chet^ ; il vous somma d'enray er au 
moins le cbar de la Revolution que vous n^aviez pu 
retenir *. » 



Les Girondins ne songeaient done nuUement, le 
matin du 10 aoM, k renverser la monarchie; ils ai- 
maient bien mieux Texploiter ; et c'est ce que vont 
prouver jusqu'i I'^vidence les d^crets rapports par 
Yergniaud du Comity extraordinaire ou de sAret^ 
g^n^rale. 

Le premier d^cret d^cidait quatre points fort 
graves contre Tautorit^ de Louis XYt, mais qui n'al- 
laient pas n^anmoins jusqu'^ sa suppression for- 
melle. 

line Convention nationale ^tait convoqu^e ; 

IjC roi etait provisoirement suspendu, toutes reser- 
ves faites de la mesure que la Convention croirait 
devoir prendre ; 

< Robespierre, Letlres a sei comfMtkmU, n. 7, p. 313. 



— 550 — 

Un dteret^ pr^senM dans le jour, rftglerait le mode 
de nomination d'un gouverneur du prince royal ; 
" Le roi resterait dans Penceinte du Corps l^gislatif, 
jusqu'apris le r^tablissement de Pordre, et un loge- 
ment devait, dans le jour, lui ilre pr^par6 au palais 
du Luxembourg ^ 

II n^ avait U, comme on voit, rien de ripublleain. 
La monarchie ^tait maintenue; IMtat politique du 
Dauphin 6tait reconnu et r^gld; et Louis XYI, sus^ 
pendu de ses pouvoirs , il est vrai, allait attendre 
dans un palais digne d^un roi, dans le palais r^cem- 
ment habits par Monsieur, la decision d'une Conven- 
tion nationale. 

Petion, c'6tait alors au su de tout le monde, devait 
^tre nomm^ gouvemeur du prince royal ; et ce poste 
^taii assez ile\6 pour qu'il ne Mt pas pressd d'en 
descendre. Le plus grand ^cart que les Girondins 
fussent alors disposes k Caire , c'^tait d'arriver jus- 
qu'4 faire 61ire le due d^Orl^ans & la couronne, ainsi 
que Petion Tavait fait pressentir, en disant au nom 
de la Commune de Paris, quHl itait douteux que la 
7iation etit confiance en la dynastie actuelle. 

Le second d^cret, qui compl6tait les mesures de- 
puis longtemps pr6par^es par les Girondins, n^4tait 
pas plus r^publicain que le premier ; il pronon^ait 
sur trois points principaux : 

1 Procu^trhaux i€ I'AuembUe naUonaUt t. XII, p. 10 et 11. 



— 551 — 

Les ministres de Louis XYI itaient d^clar^ dachas 
de la oonfiance de la nation ; 

L' Assemble ^iait investie provisoirement da droit 
de nommer les ministres ; 

II y avait un mode commun de nominaticm pomr 
les ministres et pour le gouvemeur du prince 
royals 

II oonyient d'ajouter, comme oommentaire k oe 
texte d^jA fort dair, qu'un journal, dont les infor- 
mations sont exactes et precises, s'eiprime ainsi sur 
le dteret organique du ministdre : 

« On a passi k I'organisation du minist^re. II a Hi 
d^crit^ d'abord que la nomination des nouveaux 
ministres ne sera que provisoire, parce que le rot 
qui pourrait Stre nommi par la Convention natio- 
nale, aura le droit de les confirmer ou de les ren- 
voyer '. » 

Ce passage des Revolutions de Parisy ^crit k la 
s^nce m^me, en presence et au milieu des d^bats, 
Concorde parfaitement avec le texte et avec Tesprit 
du d^ret pr^c^dent, et montre que les Girondins, k 
la tftte d'un complot qui pouvait aller jusqu'4 chan- 
ger la dynastie, ne songeaient assur^ment pas k 
renverser la royauti. 

Enfin, un troisi^me d^cret, qui ^tait comme le 
couronnement de i'oduvre des Girondins, rappela, 

i Procet^erbatuc de VAssembUe nationdle, i. XII, p. 14, 15. 
< Pradhomme, RSvoUtHofu d§ Pom, t. XIII, p. 806. 



— 552 — 

8ur la motion dlsnard^ fies trois ^ternels ministares 
patrioteSy Roland, Servan et Claviire, causes mani- 
festes de Finsurrection du 20 juin et de la revolution 
du iO aotlt '. Ge n'^tait pas U non plus une mesuie 
r^publicaine, car on ne rappelait, aprfts tout, que 
trois anciens serviteurs de la monarchic. 

U est vrai que TAssemblee, aprfts avoir rappeU 
les trois. ministres girondins , leiir donna Danton 
pour coU^gue, au minist^re de la justice ; mais on a 
VU| par les paroles de madame Roland, quels re- 
grets cette nomination avait donnas 4 ses amis; et 
d'ailleurs, Tarriv^e de Danton aux affaires est pr^ci- 
B^ment le commencement de cette longue suite de 
diboires et d'6checs qui conduiront les Girondins du 
Capitole aux G^monies. 



VI 



Les Girondins avaient propose et fait voter tons 
ces d^crets, en presence du roi, de la reine, des En- 
fants de France et de leurs serviteurs fidMes ; au mi- 
lieu des horribles assassinats qui se commettaient 
par centaines, au chateau, dans le jardin des Tuile- 
riesy et jusque dans Tenceinte r^serv^e au pouvoir 
legislatif. Tout entiers 4 leurs projets, quMls riali- 

< ProeeS'Vtrbaux dt VAtsemhU't nationale, t. XII , p. 25« 



• — 553 — 

saienty k leur ambition , quails assouvissaient^ i\s 
avaient ^t^ sans piti^^ sans entrailles^ sans pudeur, 
pour les angoisses et pour les oris de taut de mal-^ 
heureux qu'on ^gorgeait ; et rien n'avait pu les dis^- 
traire un instant du triomphe de leur ^golsme et de 
leur orgueil, pas m6me la lugubre procession des 
t6tes coupes f dont Toeil terne et livide ^tait venu 
les regarder jusqu'i la porte de leur salle. 

On dirait que la Providence, r^volt^e de taut d'ini* 
quit^ et d'impi^t^, ne voulut pas permettre I'^tablis^ 
sement durable d'une puissance politique , ^lev^e sur 
des cadavres, et qui avait les pieds dans le sang. Les 
Girondins avaient dt^ la puissance'au roi, mais lis se 
la virent 6ter le jour mftme, par la Commune. 

G^est d^abord T^difice frauduleux d'une monar^ 
chie mineure on b&tarde, pr6par6e par les Giron- 
dinSy que I'^meute, victorieuse k rH6tel de ville, se 
pint k d^molir. 

L' Assemble s'^tait bom^ k suspendre provisoire- 
ment I'exercice des pouvoirs du roi. La Commune 
ne trouva pas que ce tHi assez; des deputations, 
accourues en son uom , demand&rent la d^ch^ance* 
D^abord, Yergni'aud r^ista; mais, avant la fin de la 
joarn^e, T Assembl^e ^tait vaincue ; car elle fut obli* 
g^e^ pour satis faire la juste colere du peuple, de 
declarer que le roi et sa famille sei^ient gardes 
comme otages ' . Ce n^^tait done plus seulement la 

1 Prock^-^erhaux deVAMemhUe naHonaXey t. XII, p. 18. 



— 554 — 

pensonne da roi, c^^taitla monarchie qui se troavait 
prisonni&re. 

L'Assembl^e avait ordonn^, parun d^cret, que le 
roi serait gard^ par la garde nationale K L'^meule 
ne trouva pas que ce tti assez ; et un arrftt^ de la 
Commune le mit sous la garde de trois cents Har- 
seillais *. 

L' Assembl^e y apr^s le d^ret qui donnait an roi 
le palais du Luxembourg, lui avait assign^ pour de- 
meure PhOtel du ministre de la justice *. L'^meute, 
qui ne Toulait plus de roi^ ne voulut plus ni palais, 
ni b6tel. 

D^abord, une deputation vint demander que le 
roi et sa famille fussent transftir^s, nou dans un pa- 
lais , mais dans un lieu de silret^ *. Ensuite, le Con- 
seil g^n^ral de la Commune s^empara de la ques- 
tion et la r^olut k sa guise ; il songea premi6rement 
k Tabbaye Saint- Antoine , puis k Tfivfecbi •. On 
s^arr^ta enfin k VMie du donjon du Temple , et la 
Commune formula ainsi sa dteision : « L*assembMe 
g^n^rale a arr6t4 que le roi serait tradnit sur-le- 
-cbamp au Temple , visite prfelablement faite par 
M. Palloi *. » Et afin qu'il n*y eAi aucun doute sur 



1 Prochi-verhaux de VAstemhUe nationale, t. XXI, p. 118. 

* Froci9-verhaux de la CommwM de Poric, Stance du 10 aoikt. 
9 Proces-verhaux de VAssemhle'e natioruile, t. XII, p. 143. 

* IM<i., p. 187. 

& Proces-verhaux de la Commune de Paris, Stance du 10 aoAt. 
> I6id., Stance du 1% ao6t. 



— 555 — 

le caractire de cetto captivity, le Gonseil g^n^rftl 
arr^ta : a Qu'il serait fait une adresse 4 rAssetnbl^e 
natioDale, pour lai demander que le roi Mt enferm^ 
oomoie coupable de forfaiture , et que FAssemblAe 
sanetionii&t ce t<bu de la Commune. » 

L' Assemble nationale subit ce vceu de la Com- 
mune de Paris, qui ^tait la d^ch^ance, non de 
Louis XYIy mais de la royaut^ * . 

Le d^cret qui pronon^ait la suspension provisoire, 
le d^cret qui donnait un gouverneur au prince royal, 
tout cela se^ allait en fum^e ; et^ au nombre des trois 
commissaires charge par la Commune de conduire 
le roi, la reine (dt la famille royale au Temple, 4tait 
le savetier Simon, ce gouverneur du prince royal sur 
lequel les Girondins n'avaient pas compt^. 

Ainsi, le 12 aotit, il ne nstait plus rien des plans 
de la Gironde;%et cette Assemble factieuse, qui avait 
fiait le roi oaptif , ^tait elle-m6me k la merci de Tin- 
surrection victorieuse. La Commune ordonnait, et 
die ob^issait. 

La fuite de Rcederer, la demission de Tadministra- 
tion d^partementale, rendaient urgente la reorgani- 
sation du D^rtement de Paris* II plut k la Com- 
mune de n'avoir pas d^autoriii rivale, et d'etre k la 
fois d^partement et municipality. En cons^uence, 
le Gonseil g^n^ral arr^ta : « Qu'il serait envoyi k 
rAssead)iee nationale une deputation pour lui 

^ ProcU^erhaiup de VAssemhUe naliondU, t. XII, p. 152. 



— 556 •— 

demander qu'il ne fdt pas proc6d^ k rorganisaiion 
d*ane nouvelle administration du D^partement ^ » 
L'ABsemblie nationale avail rendu, le matin mime, 
un d^cret qui ordonnait cette r^orgabisation ; mais la 
deputation ^tait k peine introduitei que T Assemblee 
vota oe que ses maltres lui demandaient '. 



VII 



Get asservissement de F Assembl^e devint ignoble. 
Une deputation vint lui demander, le i 1 , d'etre au- 
toris^e k d^truire toutes les statues. Eile rendit k 
Tinstant mime le d^cret suivant : 

« UAssembl^e nationale , consid^rant que les 
principes sacr^s de laliberte et de Figalite ne per- 
mettent point de laisser plus longtemps, sous les 
yeux du peuple fiuncais , les monuments eiev^s k 
Torgueil, au pr^jugi et k la tyrannie ; 

(( Consid^rant que le bronze de ces monuments, 
converti en canons, servira utilement k la defense de 
la patrie, d^cr^te qu^il y a urgence : 

<x Toutes les statues , bas-reliefs, inscriptions .et 
autres monuments en bronze ou en tonte autre ma- 
ti^re, eiev^s dans les places publiques, temples, jar- 
dins, pares et d^pendances, maisons nationales, 

1 Proces-verbatuv de la Commune de Paris, Stance du 12 aodt 
> Proch-verbaiLX de VAesemhJee nationaU, t. XII, p. 159. 



— 557 — 

m^me dans ^^elles qui ^taient r^serv^es k la jouissance 
du roiy seront enlev^s, k la diligence des repr^sen- 
tants des communes qui veilleront k leur conserva--^ 
tion provisoire* 

a Les repr^sentants de la Commune de Paris 
feronty sans d^lai, convertir en bouches k feu, ies 
objets ^nonc^s en I'article pr^c^dent, existant dans 
Fenceinte des murs de Paris ^ d 

Ainsiy la liberty ordonnait de d^tniire la statue 
d'Henri lY; F^galit^ ordonnait de briser les statues 
de Louis XIV, qui avait r^uni k la France le Rous'* 
sillon, r Alsace, la Flandre, le Hainault, la Franche* 
Gomt^, FArtois,' la principaut^ d'Orange, le Canada, 
laLouisiane, Saint-Domingue, et dix aulres colonies ; 
qui avait construit trente-trois places de guerre, 
Lille, Maubeuge, Longwy, Sarrelouis, Thionville, 
Bitcbe, Phalsbourg, B^fort, Lichtenberg, Hague'- 
nau, Schelestadt, Huningue, Landskroon, Landau ; 
qui avait fortifi^ Toulon , Marseilles, Antibes, Ai- 
gues-Mortes, Cette, Port-Vendres, Agde, CoUioures, 
Bayonne, Blaye, Rochefort, la Rochelle, le Brouage, 
Lorient, I'lle d'Aix, Belle-Isle, Port-Louis, Brest, 
SainUMalo, la Hougue, Honfleur, le Havre, Dieppe, 
le Tr^port, Ambleteuse, Boulogne, Calais , Dunker- 
que, Gravelines ; qui avait cr^^ les arsenaux de Tou- 
lon et de Brest; les fonderi^s de canon deDouai et de 
Strasbourg; les manufactures d^armes de Charle- 

1 Proch-verhaux de VAssemhlee nationaUf t. XIT, p. 2l9. 



— 558 — 

ville^ de Maabeuge et de Klingenthal ; lea iaoles 
d'artiUerie de YaleQce, de Douai, d'Aoxonne, de 
La F&re, de Mets , de Strasbourg , de Verdun ; qui 
avait creus^ les canaux militaires de liardick et de 
la Brucbe, les canaiu marchanda da Languedoc^ de 
la Bourgogoe) de la Sommei de Grocat et de Saint* 
Queutin ; qui avait fond^ les fabriques de Lyon, de 
TourSy de Nimes, des Vans , de Roubaiz^ de Sedan, 
de Louviersi d^Elbeuf , de Beauvais, de Saiut-Go- 
bain, des Gobelins, de la Saronnerie ; qui avait ^Ubli 
r Acad^mie fraufaise , TAcad^mie des inscriptions^ 
TAcad^mie des sciences, T Academic des beaux*arts, 
rObservatoire et le Jardin des Plantes; qui avait 
b&ti Versailles et le Louvre ; qui avait r^form^ les 
lois de procedure civile, par I'ordonnance de 1667, 
les lois de procedure criminelle, par rordonnanoe 
de 1670, les lois sur les obligations, par I'ordonnance 
de 1667, les lois sur les sociit^s, par Tordonnance 
de 1673; et qui avait £ait de la France, par ses arts, 
par ses lettres , par la civility de ses moeurs, par 
r^l^ance de sa soci^t^, le mod^e de TEurope ! 

Tons les bronzes reprisentant ce grand prince, 
oduvres de Micbel Slodtz, de Francois Girardon, 
tombent sous le marteau, couvrant de leurs debris 
le pav^ des places publiques ; la main droite de 
Louis XIV, arrach^e k la statue de la place Ven- 
d6me, est donn^ & Mazers de Latude, myst^neux 
charlatan, qui ne fut jamais enferm^ k la Bastille, 



- 559 - 

car les documents offioiels, conservdfl 4 la Prefecture 
de police, ne portent pas trace de son passage ; et la 
Commune de Paris remplacera ces glorieuses images 
par celles de Brutus, de Marat et de Chalier ! 

L'Assemblie dtait h ce point abattue et avUie 
qu'elle rendait, dhs le 10 aoiit, des dterets sur la de«^ 
mande du premier venu. 

c( Le sieur Roland, grenadier du bataillon des Mi* 
nimes, dit le proofs- verbal, 4crit k I'Assembl^e pour 
lui demander la suppression de la procession ordon- 
n^e par le vceu de Louis XIU. 

<c L'Assembl^e nationale d^cr^le que T^dit de 
Louis XIII, qui ordonne la procession du 15 aodt, est 
rivoqui *. » 

Le lundi 13 aoAt, 4 cinq heures et demie du spir, 
Petion se pr^senta & la barre, accompagn^ de Ma- 
nuel, de Simon et de Laignelot, pour recevoir 
Louis XYI et sa famille et pour conduireles prison- 
niers au Temple. II avait sa grande voiture d'apparat, 
dor^e, ouverte partout, cette m^me voiture qui ira 
prendre Louis XVI, le 21 Janvier, pour le conduire 
k r^chafaud. 

Petion et Manuel, plac^ sur le devant de la voi- 
ture, gard^rent leur chapeau sur la t6te, assis en 
face de la reine et de Madame Elisabeth. Com me le 
peuple ameute hurlait aux portieres, Petion dit k 

1 Proch-verhaux de l'A»9$mhlee nationahf t. XII , p. 213. 



— 560 - 

Marie-Antoinette : « Ne craignez point, Madamey le 
peuple est ban; malgri son m^contentement , il ne 
votis (era rien. — // ne fera que son devoir, repondit 
la reine^ et vous aussi^. » 

La voiture du'maire suivit les boulevards, au petit 
pas des cheyaux , s^acheminant vers le Temple ; elle 
emportait la monarchie, prisonnidre des Girondins ; 
et les Girondins prisonniers de la Commune ! 

* Mathon de la Varenne , Hittoire particuUert det stents 
ments, etc., p. 903. 



FIN DU PREMIBR VOLUME. 



TABLE DES MATlfcRES, 



livKe premier. 

Caract^re g^D^ral des homtaies nomm^s Oirondint, lis n'ont 
^Tidemment auciin principe politique. — Ce t ont de pun 
ambitieux, disposes 4 accepter tous lea regimes, pourTU 
qu*ilf dominent. — lU ne sont unis par aucun lien d'estime 
mutuelle. — La versatility de leur politique est expliqu^e par 
les palinodies de leur mori. — lis s'accusenti s'outragent et 
d^savouent leurs actes, en presence de leursjuges. ... 1 

LIVRE DEUXIEME. 

' FABLB DU DXRNIXR BAMQUBT.DBS OIRONDINS. <^ 

Inscriptions de la prison des Carmes attributes aux Girondins. 
— lis ne sont jamais entr^s dans cette prison'. — Fondement 
de la l^gende du dernier banquet. — Imagin^e par H. Thiers, 
elle est amplifi^e par M. Ch. Nodier. — Details donnas par 
H.ile Lamartine. — Toutes ces circonstances sonicontrouT^es. 
— Preuves qui ^tablissent que le banquet n'a jamais eu lieu. 
— Sillerj et Lasource, que M. de Lamartine fait parler, 
n'^taient pas k la Conciergerie.-^T^moignage de Riouffe. 99 

LIVRE TROISIEME. 

LA TSRiri 8VR LBS DXRNIBR8 ICOMBNTS DBS GIRONDINS. 

Les Girondins montrent en g^n^ral peu de fermet^. — Prison^ 
niers qui font preuTe d'un grand courage. — Gonnay. — 
Biron. — Bailly. — Lamourette. — Le chien Ravage. — L'^pi- 
cier Cortey et le marquis de Pons. — La princesse de Mo- 
naco. — Madame de Lavergne. — Mademoiselle Costard. — 
Les pontes Ducoumeau et Roucher. — Duces et son potpourri. 
— Les Girondins fugitifs. — Forfanterie de Louvet. — Mort 
de Petion, de Buzot et de Barbarous. — Suicide de Condorcet 
et de Rolland.— Supplice des vingt et un, 4 Paris.—Courage 
de Girej-Duprd.— Principes irr^ligieux communs aux Giron- 
dins 17 



LIVRE QUATRlfiME. 

LBS CHBFS DU PARTI DB LA GIRONDB. 

Pbtion. — Sa faiblesse. — Sa vanity. — II esp^re Atre roi de 
France. — Railleries de Robespierre. — Jugement de Ber- 
trand de Molleville. — Condorcbt. — Son manage. — Son 
ingratitude envers M. de La Rochefoucauld. — Brissot.— Son 
Education. — Son s^jour en Angleterre. — II est mis k la Bas- 
tille. — II entre au service de la maison d'Orl^ans. — Madame 

T. 1. '36 



— 562 - 

de Genlit marie Brttsot.^Vojrage aax Etiit8-Uni« et retour. 
— Fondation du Patriote Fran^aia. — Brissot est membre da 
comity des recberches de lftGk>mmane.— Ses opinions rojrt- 
littes . . 113 

LIVRB CINQUIEMB. 

HAOAMB EOLAMD. 

Portrait do nadaise Roland , trae^ par ello-n^me. *- 8a fa- 
millo. «— Son Education,— Sea lectures. — Son orgueil. — Son 
r^publicanisme. «- Son boucher la domande en mariage. — 
Ello fait la connaissance de Roland. — Portrait de Roland. 
— Ifariage.-^Pr^e^dents de Roland.— »TraTaaz liit^raires do 
manage. — Ecrits de madame Roland.— Autbenticit^ de ses 
Jf^motrsf. — Madame Roland sup^rienre k Roland. — Son 
caract^re. — II Teut faire cuire les raoHs et les juger. — Ma- 
dame Roland solHcito dec titres de noblesse.^EUe doTJent 
demagogue.— Roland et sa femme Tienoent 4 Paris.— Por- 
traits de Brissot, de Potion, de Butot, de Barbaroux, de 
Condoroet, de Robespierre. -^Comment Roland derient mi- 
nistre.— HAtel du miniature de Tint^rie or. •—Madame Roland 
le dirige.— 3es trsTaaz, ses ioTeotions.— -Fondation du Bttreau 
ds VStprit pufrlfc.^Fonds secrets donn^ k Marat.— La pa*> 
iion de madame Roland.— Cbute du miniature girondin. — 
Second minist&re. — Les Girondins ensevelis sous leur triom- 
pbe. — Arrestation, captivity et mort de madame Roland. 155 

LIVRB SIXIBME. 

PRBPAaATirS Dl !.▲ RBVOLUTION DU 10 AOUT. 

L*opinion k Paris et en province. — EUe est rest^e saine. — 
Proclamation du roi. - Adresses des d^partementa.-- Petition 
monarcbiqne des habitants de Paris. — Grain tea des Girondins. 
—lis chercbent des complices au faubourg Saint- An toine. — 
Lutte de Petion centre le roi.— L'orateur populaire Gonchon. 
— - II est sondoy^ par les Girondins. — Les Jacobina prove- 
queot des adresses d^magogiques dans les d^partements. — 
La Fayette 6crit k I'Assembl^e et se prteente k sa barre. 251 

LIVRE SEPTIEME. 

INTSRVBNTION ST FUITE DB LA FATBTTB. 

Situation, priSc^dents et caract^re de La Fayette.— Sa vanity 
et sa faiblesSe.— Motifs de son arriv^e k Paris. — Plan pour 
sauver le roi,— Lettre de La Fayette k I'A^emblee, 4crite du 
camp de Maubeuge. — Contraste de ses actes et de son Ian- 
gage. — Son discours k la barre. — Situation ou il trouvait les 
esprits. — Adresses des d^partements. — Les Girondins atta- 
quent La Fayette. — Sortie violente de GuadeU — Hesitation 



— 563 - 

da roi. — Ses motifs. — R^sultat funeste de ia d-marche de 
La Fayette. <— £lle groupe tous lea ennemis du roi et hAte la 
chute du trdne. — La Fajette quitte Paris 285 



LIVRE HUITliME. 

COMPLICITE DB PBTION ET DES QIR0NDIN8 DANS LE8 TROUBLES. 

Petion favorise les attroupements. — Pouvoirs du maire de 
Paris. — Son inertie envers les conspirateurs. — Mesures 
ati<oce9 imagin^es contre le roi. — Assassin embauch^ par 
Saoterre, -— Grangeneuve veut se faire assassiner, pour que 
le roi soit accusd de sa xnort. — LAchet^ de Tex-capucin 
Chabot.— Le roi se r^sout k se d^fendre. — Poursuites ordon- 
n^es et Qommenc^es contre Petion et Manuel. — • Rosderer, 
son qarf^ct^re. — Petion et Manuel sont suspendus de leurs 
fonctions. -* Effroi des Girondins, complices du maire. ^- Us 
font rapporter I'arrdt^ de suspension 835 

LIVRE NEUVlfeME. 

▲ RRXVEE DES FBDERES. 

Origine des F^dSr^s. — Le f^d^ralisme des Girondins. — Plans de 
Roland et de Barbarouz. *— Les F^d^r^s marseillais. — Ce 
quails ^taient. — Leur arriy^e k Paris, leurs ezc^s, — Fournier 
I'Am^ricain. — Hymnes r^volutionnaires. — Le Qa tra. — Lettre 
in<$dite de Ladrd, auteur du Qa tra. <— Le VnUon$ au salut de 
VEfnfir$, de Boy.-^La Aforfmllawf.— Comment ce chant, fait k 
Strasbourg, arriva k Paris par Marseille. ^ La Carmagnole. — . 
Ije BJveil du peupU 359 



LIVRE DIXIEME. 

PRBPARATIFS DE LA REVOLUTION DU 10 AOUT. 

Mesures prises p9.r les Girondins apr^s I'arriv^e des F^d^r^s. — 
Declaration de la patrie en danger. — Elle an^antit la force le- 
gale. — Enr61ement des volontaires. — Permanence des corps 
d^lib^rants, clubs et soci6t^s populaires. — Excitations de la 
presse au renversement du roi.— Petitions pour la ddch^ance. 
— Petition de Paris, port^e etlue par le maire.— Les sections 
de Paris, leur organisation, leur travail sOurd et revolution- 
naire.— Jeu double des Girondins. — lis menacentle roi, pour 
I'amener k composition. — T^moignages de Rosderer et de 
Bertrand de Molleville,— Lettre secrete des Girondins adres- 
s6e au roi, par Tin term ^di aire du peintre Boie. — Refus du 
roi d'accepter leurs conditions. — Les sections d^bordent les 
Girondins.— Petitions incendiaircs.— -Les Girondins cherchent 
k mod^rer le mouvement.— lis envoient Petion k Robespierre. 
— Refus de ce dernier. — Revue des forces militaires des r^vo- 
lutionnaires. — Les gardes suisscs. — La garde nalionalc.d 



- 564 — 

Paris. — Let bonnets k poil.— Pr^ariftifs du coup de main an 
10 aoAt. — Comity secret des F^d^r^s.— Rdles de Robespierre, 
de Danton et de Marat. — lis se cachent et laissent faire.^- 
Menears du 10 aoAt. — Plans divers. — Reunions nocturnes.'- 
Derniferes dispositions 391 

LIVRE ONZIEME. 

HESITATION DB L0DI8 ZVI. 

Vertns privies du roi. — Elles sont un ddfaut sur le tr^ne. — 
Paroles de Malesherbes.—Le roi pourait sauTer le trdne par 
de la resolution.— Temoignage de Bertrand de HoIleTille et 
de<Barbaroux.— Dispositions des troupes. — Opinion de Tern- 
pereur Napoleon sur le 10 aoC^t.— Consequences de la faiblesse 
de Louis XVI.~-I1 eAt mieux valu qu'il mourilt assassin^. — 
D^sordre moral caus^ par son proofs. — Divers projets de 
fuite. — Louis XVI les rejette. — II n^gocie, au dernier moment, 
avec les Girondins., — Offres de ces derniers. — Pr^paratifs do 
10 aoAt. — Le tocsin 455 

LIVRE DOUZltME. 

▲ OOMIS DB LA ROTAUTS. Pv 

Defense du chAteau. — Dissimulation de Petion.— Le comman-v\ 
dant Mandat est assassin^. — Santerre est nomm^ g^n^ral de^^ ' 
la garde nationale.^Personnes prdsentes auchAteau. — ^Appa-^ 
rition de Petion. — Description des Tuileries en 1799. — ^ 
Louis XVI se confesse. — La reine ne se couche pas. — Trahi-^^ 
son de Petion.— Matinee du 10 aoAt. — On reveille les Enfants^ | 
ie France. — Revue pass^e par le roi.—La cour veut combat-\ 
tre. — Les magistrals veulent concilier. — lis d^couragent les •*% 
troupes.— La famille royale c6de et se retire k TAssembl^e. — ^\3 
Marche du cortege. — Le roi arrive k TAssembl^e. — La logeV. 
du Logograph$. — Premier coup de canon des Marscillais. 475 

LIVRE TREIZIEME. 

SAC DBS TUILBRTBS. — CHUTB DBS OIROJIDiyS. 

Massacres. — Pillage du chAteau. — Details. — On tue jusqu'aux 
chiens. — Suisses rdtis. — Coeur saignant mang^ k I'eau-de-vie. 
— Retraite des gentilshommes et de quelques Suisses. — Les 
femmes de la reine sont sauv^es. — Les Girondins se partagent 
les miniatures pendant ces massacres. — Tarif des revolutions. 
— Ce que voulaient les Girondins. — lis voulaient la monarchie 
avec leur tutelle. — D^crets qu'ils font rendre. — L'^meute leur 
ravit leur proie. — Tous les d^crets des Girondins sont annul^s. 
— La Commune de Paris s'empare de Louis XVI. — La famille 
royal'e est conduite au Temple. — Chute des Girondins . . 529 



PIN PF LA TABI.K DU TOMF PRFMIKR. 



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