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Full text of "Histoire de Sienne : histoire politique et sociale de la République de Sienne"

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LES ETUDES D'ART 
-î- A L'ÉTRANGER 



HISTOIRE -è -è -$ 
•i -i DE SIENNE 

-î- ^- par LANGTON DOUGLAS ^ ^ 




1. HISTOIRE POLITIQUE ET SOCIALE 
DE LA RÉPUBLIQUE DE SIENNE -?• 




THE LIBRARY OF 

YORK 

U N IVEKSITY 



Fonds 
Germain Bazin 



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FROM 




HISTOIRE DE SIENNE 

HISTOIRE POLITIQUE ET SOCIALE 

DE 

LA RÉPUBLIQUE DE SIENNE 
I 



LES ETUDES D'ART A L'ETRANGER 

Collection de volumes in-8° raisin illustrés. 



Déjà parus : 

Saint François d'Assise et les origines de l'Art de la Renaissance 
en Italie, par Henry Thode. Traduit de l'allemand par Gaston Lefèvre. 
1 volumes illustrés de 64 planches hors texte. 

L'Art Chinois, par S. W. Bushell. Traduit de l'anglais par H. D'Arden.ne 
DE TizAc, conservateur du Musée Cemuschi. i vol. illustré de 208 planches 
hors texte. 

Constantinople, De Byzance à Stamboul, par Djelal Essad, Traduit du 
turc par l'auteur, i vol. illustré de 56 planches hors texte. 

L'Art Classique, par le professeur Wolfflin. Traduit de l'allemand par 
Conrad de Mandach, 1 vol. illustré de 126 gravures. 



LANGTON DOUGLAS 



HISTOIRE DE SIENNE 

HISTOIRE POLITIQUE ET SOCIALE 

DE 

LA RÉPUBLIQUE DE SIENNE 



Traduit de l'anglais par 

GEORGES FEUILLOY 

LICENCIÉ ES LETTRES 



VINGT-SIX PLANCHES HORS TEXTE 



PARIS 

LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, ÉDITEUR 

6, RUE DE TOURNON, 6 
19^4 



T::3!«*i2^^'>, 









AVANT-PROPOS 



Il ne nous paraît pas nécessaire de justifier la 
publication de ce livre. La république de Sienne a 
joué un rôle important en Italie au Moyen-Age, 
ainsi qu'aux xv* et xvi* siècles ; pourtant, alors que 
sa voisine, Florence, compte de nombreux histo- 
riens, l'histoire complète de Sienne n'existe en 
aucune langue. 

Notre dessein primitif était de donner d'abord 
aux lecteurs un abrégé de l'histoire de Sienne, et 
de rédiger plus tard un récit plus circonstancié de 
sa vie tourmentée et batailleuse ; mais, avec le temps, 
nous nous sommes rangé au parti d'écrire un livre 
utile à celui qui étudie Thistoire en détail et pré- 
sentant en même temps quelque intérêt pour le 
grand public. 

Nous nous sommes efforcé de tracer un tableau 
complet de la vie de Sienne, pendant la durée de son 
existence indépendante, en l'embrassant dans toutes 
ses manifestations. On remarque en effet une ten- 
dance, aussi bien chez les écrivains d'histoire poli- 



VIII AVANT-PROPOS 

tique ou sociale que chez les historiens d'art, à 
considérer dans le domaine de la vie une série de 
compartiments étanches, si l'on peut dire, soit aux 
idées, soit aux émotions. Profondément pénétré, 
pour notre part, de la solidarité de l'art et de la vie, 
nous nous sommes attaché, dans le présent ouvrage 
comme dans notre Fra Aîigelico^ à réagir contre 
cette tendance. Dans notre monographie du maître, 
nous croyons avoir démontré comment des idées 
erronées sur l'artiste et son œuvre étaient arrivées à 
prévaloir parce qu'historiens et critiques avaient 
négligé d'étudier l'histoire de l'architecture de la 
Renaissance en Italie et n'avaient pas saisi le véri- 
table caractère du mouvement religieux, au sein de 
l'Église catholique, dontle moine de saintDominique 
fut le plus grand représentant artistique. Dans le 
présent volume, nous avons voulu montrer que l'on 
ne saurait pleinement comprendre l'histoire poli- 
tique ou artistique de Sienne, si Ton concentre son 
attention sur l'une au détriment de l'autre. 

Il n'est pas possible, à notre sens, de se faire 
une juste idée de l'œuvre d'un peintre et de marquer 
sa place exacte dans l'histoire de son art, si l'on ne 
possède une connaissance approfondie de celle des 
autres arts à la même époque, ainsi que de la vie 
politique et sociale du peuple d'où ce peintre est 
sorti. Un artiste n'a rien d'un être exceptionnel : il 
est la résultante d'un milieu. Pas plus que le com- 



AVANT-PROPOS IX 

mun des mortels il ne saurait échapper aux influences 
de l'hérédité et de l'ambiance. Et puisque, même en 
politique, les hommes se laissent guider plus encore 
par leurs passions que par leurs idées, il est égale- 
ment impossible de comprendre l'histoire politique 
d'un peuple sans étudier cette expression harmo- 
nieuse de ses émotions à laquelle nous donnons le 
nom d'art. 

En ce qui concerne Sienne, aucune considération 
matérielle n'empêchait l'historien d'envisager sa 
vie dans son ensemble, tellement l'histoire de la 
petite république toscane est ramassée, complète 
par elle-même. Pour rassembler, passer au crible 
et mettre en ordre tout ce que l'on sait de son passé, 
quelques années de travail ont suffi. 

Au cours de notre tâche, nous avons reçu l'aide 
la plus obligeante de M. le chevalier Alessandro 
Lisini, Directeur des Archives siennoises, de M. le 
professeur Zdekauer et de feu le professeur Ce- 
sare Paoli, dont l'extrême bienveillance égalait la 
rare érudition. Dans la phase préparatoire de notre 
livre, des notes manuscrites de M. Heywood, tou- 
chant l'histoire politique de la Commune de Sienne 
avant la bataille de Montaperti, nous ont épargné 
beaucoup de besognes préliminaires. Cependant 
nous assumons la responsabilité de tout ce que 
contiennent ces pages, car nous n'avons jamais 
admis, sans les vérifier, les assertions d'aucune 



I AVANT-PROPOS 

autorité moderne, si éminente fût-elle, et nous avons 
exclusivement étayé nos conclusions sur le témoi- 
gnage des écrivains originaux et des documents de 
l'époque. 

L. Douglas. 

Septembre 1902. 



PRÉFACE DE L ÉDITION FRANÇAISE 



Cette nouvelle édition de notre Histoire de Sienne 
ne diffère que très légèrement de V édition originale 
publiée il y a douze ans. Nous avons seulement inter- 
calé deux ou trois passages nouveaux au chapitre III 
de la seconde partie et ajouté un appendice traitant 
d' Andréa di Bartolo^ artiste méconnu sur l'œuvre 
duquel nous avons été le premier à attirer V atten- 
tion^ en i904^. 

Le but que nous avons poursuivi en écrivant ce 
livre a été, principalement, de mettre en lumière 
cette vérité que les mouvements politiques et sociaux 
résultent en grande partie de conditions économiques 
et que celles-ci dépendent, à leur tour, en grande 
partie de la situation géographique des États, de la 
conformation de leur sol et de leurs produits naturels. 
Notre tâche s'est également inspirée de cette convic- 
tion que, pour comprendre une société d'autrefois, et 

i Je tiens à remercier ici M. Henry Cochin, M. Prophétie et M. Charles 
Mathon du concours qu'ils m'ont prêté dans la préparation de cette édition, 
et à remercier tout particulièrement M. Georges Feuilloy du soin qu'il a 
apporté à donner de mon livre une traduction fidèle et précise. 



XII PRÉFACE DE l'ÉDITION FRANÇAISE 

son histoire sociale et politique, il importe non seule- 
ment de compulser les documents manuscrits et les 
livres, mais encore de ne négliger aucune source sus- 
ceptible de fournir sur elles une information authen- 
tique : notamment cette expression harmonieuse de 
la sensibilité d'un peuple que nous appelons son art, 
les maisons à V intérieur desquelles il a vécu, ses 
meubles et les ustensiles dont il se servait, les por- 
traits de tous ceux, hommes ou femmes, qui ont tenu 
une place dans son histoire. 

Ces aspirations pourront sembler banales aujour- 
d'hui : dans le domaine de V histoire et de la géogra- 
phie, il est en effet survenu en ces dix dernières 
années de grands changements. Déjà en 1901 , la 
partie du public français qui s'adonne aux études 
historiques n'aurait sans doute pas eu l'impression 
de trouver à ces idées quelque chose de nouveau, car 
en histoire, comme à bien d'autres égards, les Fran- 
çais, tant au point de vue des travaux que de l'ensei- 
gnement, ont ouvert les voies. Mais, à cette Univer- 
sité d'Oxford dont nous avons reçu les leçons, tout le 
monde, historiens et professeurs d' histoire moderne, à 
part une brillante exception, considérait le document 
écrit ou imprimé comme seul digne de V étude sérieuse 
d' un sérieux étudiant d' histoire. Nous en voulions un 
peu à notre Université de ce que, au temps ou nous 
suivions ses cours, nos maîtres d'histoire étaient 
enclins à tenir, chez l'étudiant, le fait de visiter les 



PRÉFACE DE l'ÉDITION FRANÇAISE XIII 

musées et les galeries artistiques cV Oxford^ ainsi que 
les églises^ châteaux et champs de bataille du voisi- 
nage^ pour une marque de dilettantisme et de frivolité. 
Voilà certes longtemps déjà qu'Oxford possède une 
grande Faculté d'histoire moderne ; mais jamais, au 
cours de nos longues années de séjour dans la vieille 
ville universitaire, il ne nous est arrivé de voir un 
étudiant arrêter ses regards sur les portraits gravés 
de la Collection Hope, jeter un coup d'œil sur les 
tableaux et les dessins de la BibliotJihque de Christ 
Church, ni examiner les sculptures, les bronzes ou 
les terres cuites de la Collection Drurj-FortJium ; et 
nous ne sachons pas que jamais un professeur ait 
attiré V attention de ses auditeurs sur ces collections . 
Mais tout évolue, même à Oxford. Et peut-être 
tout cela a-t-il changé depuis. Certains professeurs 
d' histoire ont prêté, nous le savons, leur concours à 
V organisation d'une exposition de portraits histo- 
riques. Mais V Université compte encore dans son 
sein des historiens qui jugent indigne de la Muse 
de V Histoire de demander assistance à ses sœurs 
et qui ne regardent pas sans une nuance de dédain 
un ouvrage historique, s'il est illustré. Notre con- 
ception de la tâche de V historien s''oppose, à cet 
égard, diamétralement à la leur. Nous estimons en 
effet que tous les livres d'histoire devraient au con- 
traire être illustrés, non certes d'évocations imagi- 
naires des faits passés, mais de gravures possédant 



XIV PRÉFACE DE L'ÉDITION FRANÇAISE 

une réelle valeur documentaire. Nous considérons en 
outre que celui qui se livre aux études historiques , 
devrait tirer ses conclusions de tous les témoignages 
qu'il peut rencontrer et ne pas s'en tenir à ceux d'un 
seul ordre. Et nous souhaiterions vivement gagner 
à cette manière de voir certains de nos confrères assu- 
rément mieux partagés que nous tant au point de vue 
du talent que des facilités dont ils jouissent pour 
leurs recherches . 

Langton Douglas. 



HISTOIRE DE SIENNE 



PREMIÈRE PARTIE 
HISTOIRE POLITIQUE ET SOCIALE 

DE LA RÉPUBLIQUE DE SIENNE 



ciiAi'i'i Ki: (MU-: VI II: Il 

:i I N A V I. F U 8 

|)rH IIIIIIH ri «jrH («hiih <)l!l H<* M'ImI.'mI de lOMr vif .1 
ramorr, <l au Oxmt'htW cjll Holr^il, (lorniiiaiil iinr, tnrr 
tin iVairlH- v« r«liirr., lariwh*- «|r priM «l'argCitll ; llc CMCÎttr- 
jh'r^ HurgÎHMJiiil (liiii gcéan niouh.niM us , <I(M loitH roux 
OHtHlllHlunlCM gradiiiM \iirp;>\\is Ir, llaiu al.rii|.| (JcMJOlliwoM, 
(lUO <U)i||'(>firU' lllir Hvrllr, iNtrlir hlaiii lie, noiir r(. or; dcH 

riU'H «'îU'oilt'M çl, HinutjiiHtjM, bcjidt;t'H dt; [>alaiH (jin, Oanlc 
vil, |)<Mil-Mrti ; t\o,H \AnGm tpacvieuMCM dont l<; pavé de 

l»rii|ii( :., rrii|MHirj»i< du HftBtt t'ha iid «Ir;; Sal iiidxii j iît dCH 

InlnMioi, a vvnyoyiS l'écho des «arcasme^ et d< h aua- 

llirnuH <!<• Haiiil Pm ruai dlii «1. d€3H Val.i<'ina I kuih du '/ Ion 
du Cliiihl. 1», l'.i aiidaiM», «< Sa voMai'oIr, <ii liaill<»nH j drM 
r«nAlrcH g(»t,lii<|ii(s aux Itarjt'UUX Hr'llÔH, par \\u\ti dcH- 

«liirlicM Aiif.';rlMa Mniiiauini contemplu peut-^tre Hon 

aiiiaiil, riiiK UN li> r«'dilaiir «|r Hù raC© ; Qtlîïn dOM j.'iidiriH 

i\ terraHHeH, Hniddald. m à celui où, au soleil coucliani, 
venait »o Idoiin Ippcdiio Suracini, tatuiiH (pn* la belle 
(latif^'criova Hc |M-,ii«liail. à HfHi haK'ori, neH y^•l^^ IraliihKant 
un aiiH»ur (juc Ht'M lévrcM iravaicjit juinain avou*- V<»ilà 
SiriiiK», Senn Vetim 1 

Sena V<Tusl (IVsl le iioui <|iie, pOfuianl liuil («•iil.s ans 
au iiiMiiis, HCH IiIh lid<'ic.H nul. aiUM- à lui dniiuci. S<'.ria 
VrIiiH ! INoiiH l<- \oyons gravé sur HeS nionnaus «•!, sur s<'S 



\ 



HISTOIRE DE SIENNE 



sceaux, de même que sur les façades de ses églises et de 
ses palais ; et Sienne peut à bon droit revendiquer une 
antiquité respectable. Pourtant, il en est peu parmi les 
cités voisines qui n'aient de justes raisons de se dire plus 
Adeilles qu'elle ; on en compterait moins encore qui 
n'aient connu en Italie une plus grande importance pen- 
dant ou avant Tépoque romaine. En fait, Sienne est une 
ville médiévale : elle ne joua guère de rôle dans l'his- 
toire avant le xiii® siècle ; puis, pendant un peu plus de 
cent ans, elle atteignit la ATaie grandeur : le renom de 
ses prouesses guerrières retentissait par la chrétienté; 
ses princes du négoce possédaient des comptoirs dans 
toutes les grandes villes de l'Occident. 

Mais son heure d'énergie, de richesse et de gloire est 
brève. Une longue et lamentable période de décadence 
la suit, où elle se déchire au dedans en luttes honteuses, 
tandis que, sans honte, elle entretient la paix avec ses 
rivales du dehors; sauf un brillant épisode, lorsque, 
retrouvant un peu de son ancienne fierté, elle fait pleu- 
rer de rage et de frayeur un Empereur qui l'aurait voulu 
mettre dans les fers, elle s'efface dans l'histoire, jusqu'au 
moment de sa lutte suprême pour l'indépendance, où 
revivent une dernière fois son courage et son patriotisme 
de jadis, mais en vain. 

Sienne est située au cœur même de la Toscane ; la 
croupe qui la porte fait partie d'une chaîne d'éminences 
qui se détachent des monts du Chianti. Florence se 
trouve à une cinquantaine de kilomètres au nord; Arezzo, 
un peu plus près au nord-est ; à soixante-quatre kilo- 
mètres à l'ouest, la Méditerranée baigne les grèves 
mornes de la Maremme. 

vSur ses origines, nous ne possédons pas de données 
certaines ; il ne nous est parvenu que peu de matériaux 



SENA VETUS 



sur quoi édifier son histoire primitive : quelques vestiges 
étrusques, une assez pauvre collection d'inscriptions, 
deux ou trois allusions brèves, dans l'œuvre des histo- 
riens ou des géographes, voilà toutes les sources dont 
nous disposons sur l'enfance de la ville. 

Mais, où Fhistoire se tait ou presque, la légende 
parle d'abondance. Les brouillards qui enveloppent l'ori- 
gine de Sienne n'arrêtent pas les chroniqueurs : ceux-ci 
nous donnent de la fondation de la ville des relations 
détaillées, qui seraient amusantes si celui qui étudie l'his- 
toire n'avait déjà lu tant de fois pareil fatras. Ces récits 
dont la variété égale la précision se divisent forcément en 
deux groupes : d'un côté, ceux qui attribuent la fonda- 
tion de la ville aux Romains ; de l'autre, ceux qui la font 
remonter aux Gaulois envahisseurs. Les récits du second 
groupe remportent en ancienneté; mais, de ceux parve- 
nus jusqu'à nous, aucun, sous sa forme présente, 
n'appartient à une date plus reculée que le xii' siècle. Le 
plus vieux est celui de Jean de Salisbury\ qui donne à la 
ville une origine gauloise et, peut-on dire, britannique : 
il rapporte qu'elle fut fondée par Brennus, chef des 
Sénons, né en Grande-Bretagne, qui y laissa ses vétérans 
et ses invalides ; il ajoute que, de corps et de visage, les 
Siennois ressemblent beaucoup aux Bretons. Inutile de 
dire que, malgré Tancienneté que revendique l'écrivain 
pour cette légende, il n'existe pas l'ombre d'un témoi- 
gnage en sa faveur ; en outre, le caractère du récit donne 
du poids à la supposition, émise depuis, d'après laquelle 
elle aurait été inventée de toutes pièces à Florence ou 
dans une autre cité rivale de Sienne. 

Cette hypothèse n'en paraît que plus vraisemblable 

1 Jean de Salisbury, Policraticus, sive de nugis curialium et vestigiis 
philosophorum ; Patrologie de Migne, vol. CXCIX, lib. VI, cap. 17, c. 612, 
6i3. 



4 HISTOIRE DE SIENNE 

quand on se reporte au texte de Villani. Lui aussi se 
prononce pour l'origine transalpine de Sienne ; mais, 
désireux de dépouiller celle-ci autant que possible de sa 
erandeur, il assigne à sa fondation une date très tardive. 
La première fois qu'il la mentionne, il s'abandonne à 
cette haine et à ce parti pris enracinés communs à tous 
les Florentins qui ont écrit sur Sienne et les Siennois, 
depuis Dante jusqu'à Vasari ; au seul nom de la cité 
rivale, il oublie tout respect de la vérité historique : il 
s'ingénie à échafauder une version de ses origines qui, 
sans perdre toute apparence de vraisemblance, soit aussi 
blessante et désobligeante que possible pour un peuple 
fier de son ancienneté et de sa force. 

« La cité de Sienne, écrit-il, est une ville relativement 
nouvelle, qui fut fondée en l'an du Christ 670, lorsque 
Charles Martel, père du roi Pépin de France, se rendit 
avec les Francs dans le royaume d'Apulie, au service de 
la sainte Église... Et la dite armée de Francs et d'ultra- 
montains, se trouvant à l'endroit où s'élève aujourd'hui 
Sienne, y laissa tous les vieillards et les malades, et ceux 
qui ne pouvaient porter les armes... Et en ce lieu ces 
s:ens établirent leurs demeures... 

« Et plus tard, Sienne s'étant développée au cours des 
temps, il s'y trouva une hôtelière influente et riche, 
appelée Madonna Veglia. Et un certain grand cardinal- 
légat, qui revenait de France à la cour de Rome, séjour- 
nant dans son hôtellerie, elle lui fit grand honneur et ne 
souffrit pas qu'il lui payât rien pour l'avoir hébergé. Le 
légat, devant une telle marque de courtoisie, demanda à 
Madonna Veglia s'il pouvait lui rendre quelque service à 
la cour papale. Sur quoi, cette femme le supplia, s'il 
voulait lui être agréable, d'obtenir que Sienne possédât 
un évêclié en propre. Et il promit de l'obtenir si faire se 



SENA VETUS 5 

pouvait... Et c'est ainsi que Sienne reçut un évêché et 
fut élevée au rang de cité..., et pour honorer la dite Ma- 
donna Veglia... on Ta toujours appelée Siena la Veglia*. » 

Naturellement ce récit n'est pas entièrement l'inven- 
tion de Villani. Au contraire, l'histoire de Madonna 
Veglia circulait à Florence avant son époque ^ et, avant 
qu'il eût jamais écrit, ses compatriotes se délectaient à 
répéter la légende qui prêtait pour ancêtres aux Sien- 
nois des vieillards et des infirmes. Mais Villani est le 
premier historien qui ait appelé Sienne « une cité relati- 
vement nouvelle » et assigné à sa fondation une date 
aussi récente que 670 après J.-G. Il fut le premier aussi 
à revêtir d'une forme littéraire, en les condensant 
en un seul paragraphe, court et venimeux, tous les 
plus méchants racontars que ses ennemis eussent 
jamais répandus sur son compte. 

Les légendes relatives à l'origine romaine de la ville 
appartiennent, du moins sous leur forme actuelle, à une 
époque plus tardive, à l'époque de la Renaissance. Il 
devait exister cependant une tradition ancienne établis- 
sant la filiation de Sienne et de Rome, car, dès le 
XIII® siècle, la louve et les jumeaux constituaient déjà 
l'emblème de la Commune ^, emblème qu'au siècle sui- 
vant Ambrogio Lorenzetti popularisa davantage. 

La plus accréditée peut-être de ces légendes de la 
Renaissance est celle que Ton attribue maintenant à 
Agostino Patrizi, évêque de Pienza, qui vivait au 



1 Villani, Historié, Venise, iSSg, cap. Ivi, p. Sa. 

2 C. Paoli, Di un libro del Dott. O. Hartwig, estratto dalV Arch. Stor. 
Ital., Quarta Série, t. IX, 1882, pp. 8-9. Aussi Arch. Stor. Ital., ad. ann., 
p. 74. 

3 Ce n'est qu'en i344 que la louve et les jumeaux figurèrent pour la pre- 
mière fois sur le sceau communal. Cf. les Miscellanea Storica Senese, 
vol. III, 1895, p. 195. 



HISTOIRE DE SIENNE 



xv^ siècle : il rapporte que Senio et Aschio, fils de 
Rémus, fuyant la cruauté de leur oncle, emportèrent 
de Rome avec eux Timage de la louve et des jumeaux. 
Ils prirent, dit-il, la route de Toscane, et, se voyant 
serrés de près, firent vœu d'élever un temple à Apollon 
s'ils échappaient aux émissaires de Romulus. Sur quoi 
le dieu leur envoya deux coursiers, l'un noir comme la 
nuit, l'autre du blanc le plus pur, et ils réussirent à fuir. 

Arrivés sur les rives de la Tressa, ils se mêlèrent aux 
bergers du pays et, au lieu dit aujourd'hui Gastelvecchio, 
édifièrent un château-fort auquel ils donnèrent le nom de 
Gastel Senio. Ayant triomphé de l'opposition fomentée 
contre eux par leur oncle, ils ordonnèrent de grands 
sacrifices à Apollon et à Diane ; et de l'autel d'Apollon 
s'élevaient des tourbillons d'un noir intense, tandis 
qu'une fumée blanche s'échappait de l'holocauste offert 
à Diane. Sur ce, les deux frères prirent pour emblème la 
halzana *. 

Quelques auteurs modernes voudraient attribuer des 
origines médiévales à cette légende plutôt que de la 
dater de la Renaissance. Cette question n'a, au point de 
vue historique, qu'une importance minime. De même 
que les légendes que nous avons citées d'après Villani 
tiraient leur source de la haine de Florence pour Sienne, 
de même des récits comme celui de Patrizi s'ins- 
pirent du désir qu'éprouvaient les Siennois de donner 
à leur ville le prestige d'une seconde Rome, d'une fille 
aînée de la Ville Éternelle. Le fond de vérité sur lequel 
repose tout cet édifice fabuleux et fantaisiste, est le fait 
que Sienne fut en effet quelque temps une Rome en 

^ L. Banchi, Le origini favoLose di Siena, seconda una presunta cronaca 
di Tisho Colonncse, Sienne, 1882. Aussi G. Rondoni, Tradizioni popolari e 
leggende di un comune mediœvale e dclsuo contado, Florence, 1886, pp. i3- 
27. La halzana est un écusson dont la moitié supérieure est blanche et 
l'autre noire. 



SENA VETUS y 

miniature; et, de cela, les témoignages, quoique assez 
peu nombreux, sont probants. 

Abandonnons maintenant la légende pour l'histoire. 
Voyons ce que Ton peut raisonnablement déduire, tou- 
chant l'histoire primitive de la ville, des restes étrusques 
et romains, des inscriptions, enfin des assertions des 
historiens et géographes anciens. 

Les documents les plus reculés que nous possédions, 
nous les trouvons dans les urnes cinéraires, les cruches, 
les flacons à huile, les lampes et les lacrymatoires d'une 
nécropole étrusque. Il s'agit de la nécropole, assez peu 
importante d'ailleurs, découverte à Sienne, près de la 
porte Camollia, au milieu du siècle dernier et dont les 
restes ont été, pour une partie, recueillis dans l'im- 
meuble de l'Accademia dei Fisiocritici. Ces reliques 
prouvent l'existence, à une certaine date, d'une colonie 
étrusque sur cet emplacement, et leur témoignage se 
trouve confirmé par le fait que, dans les chroniques 
comme aux Archives de Sienne, nous notons l'indication 
de découvertes analogues effectuées, dans la ville et aux 
environs, à des époques anciennes. Toutefois, des ves- 
tiges conservés actuellement à Sienne, nous ne saurions 
déduire rien de décisif en ce qui concerne soit l'origine 
de cette colonie, soit son caractère d'antiquité. Nous 
devons donc nous en rapporter aux inscriptions romaines 
susceptibles de jeter de la lumière sur l'histoire primi- 
tive de la ville. 

Nous ne relevons dans le Corpus Inscriptionum Latina- 
rum que dix-neuf inscriptions relatives à Sienne * et. 



^ Il fut un temps où l'on discutait sur la question de savoir si certaines de 
ces inscriptions se rapportaient à Sienne ou à Senigallia (Sena Gallica) : il 
ne subsiste plus de doute à cet égard. L'antique dénomination de Senigallia 
diffère de celle de Sienne, tant au point de vue de l'orthographe que de la 
prononciation et de l'origine. Dans la Géographie de Ptolémée, la Sienne 
étrusque s'appelle Saova, et dans les inscriptions trouvées dans la ville 



HISTOIRE DE SIEîîNE 



parmi celles-ci, une seule subsiste dans la ville même. Mal- 
gré leur petit nombre, ces épigraphes suffisent à établir 
que, dans les premiers temps, Sienne possédait un terri- 
toire en propre et était indépendante de ses voisines plus 
puissantes : en effet, elles nous apprennent qu'ayant reçu 
de Rome la franchise, elle fut attribuée à la tribu oufen- 
tine\ à laquelle ne fut donnée aucune autre ville étrusque. 

C'est probablement en 90 avant J.-G. que ses habi- 
tants reçurent les droits de citoyens romains. C'est Tan- 
née, on le sait, où les Italiens, qui ne jouissaient pas 
de cette qualité, se soulevèrent pour obtenir la franchise 
et l'abolition d'injustices intolérables. Un nombre consi- 
dérable de bourgades d'Ombrie et d'Étrurie restèrent 
fidèles à Rome pendant toute la durée de la guerre : la 
métropole leur octroya à toutes, écrit Mommsen, les 
droits civiques, par une loi, dite Lex Julia. Il paraît pro- 
bable que Sienne en faisait partie. 

Mais, en dehors du fait qu'elle constituait déjà une com- 
munauté indépendante cent ans avant l'ère chrétienne, 
nous ne trouvons rien à glaner sur les inscriptions tou- 
chant son histoire primitive. Il est à présumer que, 
pendant plusieurs siècles, la colonie continua à exister 
sous forme de canton^ , c'est-à-dire une agglomération 

même, Saena. les inscriptions sur lesquelles le nom de Saena se trouve 
l'objet de mentions ou d'allusions se réfèrent à Sienne et non à Senigallia. Cf. 
P. Pvossi, Le origini di Siena, I ; dans les Conferenze délia Com. Sen. di 
stor. patria, Sienne, Lazzeri, iSgS, pp. 42-4? • enfin dans un article du 
même, dans le Bulletino Senese di storia patria, 2° année (iSgS), fasc. i, 11, 
Le iscrizioni romane del territorio senese, I. L'iscrizione dell'Augustale di 
Porta Romana, p. 74. 

Sur la carte d'Italie de l'exemplaire manuscrit de la Géographie de Ptolé- 
mée au Mont Athos, Saîva est au sud de F^csula; et à lest de Volterra. Cf. 
Géographie de Ptoléinée ; reproduction photolithographique du manuscrit 
grec... au Mont Athos, précédée d'une introduction historique sur le Mont 
Athos... par Victor Langlois, Paris, Didot, 1867, pl- LXXII. 

1 Corpus inscript. Lat., VII, i345 ; III, 5538 ; XI, 1804, i8o5, i8i5. 

^ Cf. l'article du Prof. U. Pedroli, dans la Rivista di Storia antica, Mes- 
sine, D'Amico, 1897, intitulé L'origine délia Colonia romana in Siena. 



SENA VETUS 9 

de petits villages patriarcaux groupes autour d'une posi- 
tion très fortifiée, servant à la fois de lieu d'assemblée 
et de refuge. Ces points de concentration étaient géné- 
ralement établis sur des sommets : avec le temps, des 
maisons s'étageaient entre les enceintes extérieures et la 
forteresse, et ainsi se formait un noyau de ville. En Etru- 
rie, à cause des instincts commerciaux de la race, des 
cités apparurent à une époque plus ancienne que dans 
d'autres régions de l'Italie ; mais pendant longtemps, là 
comme ailleurs, nombre de ces agglomérations en 
restèrent au stade cantonal, et, comme les premiers 
auteurs qui écrivirent sur l'Etrurie ne mentionnent pas 
Sienne, nous en concluons qu'elle ne différait pas d'elles 
à cet égard. Il ne paraît pas non plus sans fondement de 
supposer que le réduit fortifié de la communauté pasto- 
rale se trouvait sur la colline abrupte qui porte, de 
temps immémorial, le nom de Gastelvecchio et que la 
petite ville grandit progressivement autour de la forte- 
resse. Quoi qu'il en soit, aux derniers jours de la Répu- 
blique, et probablement, comme nous l'avons vu, par 
la Lex Jiilia^ les droits civiques romains furent octroyés 
au peuple de Sienne. 

Soixante ans environ plus tard, Sienne fut érigée en 
colonie romaine. Dans V Histoire Naturelle de Pline, nous 
la voyons mentionnée parmi d'autres colonies d'Etrurie 
datant de l'époque d'Auguste. Sous le nom de Saena 
Julia, elle figure sur la Table de Peutinger, document 
tenant, comme l'on sait, le milieu entre une carte et un 
itinéraire, et exécuté probablement au iv" siècle, peut- 
être d'après le modèle de cartes plus anciennes du temps 
d'Auguste ^et des Antonins. Il est maintenant prouvé 
que le titre de Colonise Julise s'appliquait spécialement 
aux colonies fondées par Octave en 29 avant J.-C, après 
la bataille d'Actium ; destinées à apaiser le méconten- 



10 HISTOIRE DE SIENNE 

tement des vétérans, elles furent pour la plupart établies 
dans des localités de quelque importance qui, avec cet 
accroissement de population, recevaient le Jus colo- 
niœ. 

Comme les autres colonies, Sienne devint, autant que le 
permettait la conformation de son sol et de la ville 
primitive, une Rome en miniature. Nous pouvons donc 
nous représenter la Saena romaine, avec ses temples, 
ses thermes, ses théâtres, ses arcs de triomphe, ses fon- 
taines et ses aqueducs \ Ces derniers font d'ailleurs l'ob- 
jet d'une allusion sur une inscription de l'an 894 après 
J.-C. qui se trouve maintenant à la villa Mattei à Rome-. 
Elle célèbre les vertus civiques d'un habitant de Sienne 
qui, de ses deniers, restaura les anciennes canalisations 
et embellit les fontaines. 

Ce fut sans doute le souvenir obscur et confus du 
grand aqueduc amenant l'eau à la vieille cité, qui 
donna naissance, au Moyen Age, à la légende siennoise 
d'après laquelle une rivière souterraine, abondante et 
pure, cours d'eau fabuleux appelé la Diana, aurait coulé 
sous la ville et son territoire vers la mer. Aux xiii" et 
xiv^ siècles, les Siennois dépensèrent maladroitement 
des sommes énormes à vouloir retrouver cette rivière 
perdue ; ils eussent été bien mieux avisés de se fier à de 
bons ingénieurs qu'à de nébuleuses traditions, en cher- 
chant à amener dans la ville, à la mode romaine, l'eau 
si nécessaire au développement régulier de ces industries 
dont dépendaient sa prospérité commerciale et son 
succès dans sa lutte contre ses rivales. La croyance 

' On trouvera un essai de reconstitution topographique de la Sienne 
romaine dans Rossi, Siena, Colonia liornann, II ; dans les Confercnzc délia 
Coin. sert, di Slor. patr.. Sienne, 1897. 

* Corpus inscript, lai., VI, N^ 1793. Cf. Rossi, Le iscrizioni romane del 
territorio sencse ; II. f.a iscrizione dell'acqucdotlo romano ; Ihillctino Sen. 
di Stor. patr., IV« année, 1897, fasc. i, pp. i36-i54. 



SENA VETUS II 

obstinée des Siennois en cette fable provoquait la déri- 
sion des Florentins et fit railler amèrement par Dante 
ce l'espoir » qu'entretenait Sienne « de retrouver la 
Diana ^ ». 

De même que par son aspect extérieur, la colonie, 
pour la forme de son gouvernement, rappelait Rome en 
miniature. Saena Julia possédait ses magistrats, son 
Sénat, ses prêtres, sa plebs. Des inscriptions nous ont 
conservé les noms de quelques dignitaires. Parmi les 
plaques découvertes il y a une trentaine d'années dans 
le vestibule du temple antique d'Ostie, s'en trouvait 
une en l'honneur de Q. Petronius, Curator Reipublicœ 
Saenensiuni et Prœtor Etrurise XV. populorum . A Sienne 
même, on voit maintenant, encastrée dans le mur de la 
porte Romaine, une tablette votive, offerte par un cer- 
tain G. Vitricius, qui était, nous dit-elle, l'un Aç.% sexviri 
Augustales^ fonction honorifique très recherchée par les 
riches parvenus des villes provinciales \ 

Il est impossible de déterminer à quel moment les 
Siennois se convertirent au christianisme. La légende 
attribue cette conversion à saint Ansanus, jeune Romain 
de noble famille dont les prédications et les miracles 
convainquirent si bien les habitants que beaucoup d'en- 
tre eux renversèrent leurs idoles et embrassèrent la 
foi chrétienne. Jeté par ordre du proconsul dans une 
chaudière d'huile bouillante, il en ressortit indemne ; il 
fut alors décapité en un lieu dit Dofana, tout près de 
l'endroit où devait se livrer un jour la bataille de Monta- 
perti . 

Au Castelvecchio, à Sienne, on montre la prison où, sui- 
vant la tradition, le jeune martyr fut incarcéré, et la 

1 Dante, Purg., XIII, i5i-3. 

- Tacite fait allusion à un incident de l'histoire primitive de Sienne. Hist., 
IV, 45. 



12 HISTOIRE DE SIENNE 

fenêtre d'où l'on raconte qu'il baptisa des convertis \ 
Nous ne trouvons aucun document relatif à saint 
Ansanus avant le xuf siècle, bien que YOrdo Officio- 
rum Ecclesiae Senensis de 1275 mentionne sa fête 
comme une antique institution. Mais, si vague et si 
fabuleuse que paraisse sa figure à l'historien et à l'étran- 
ger, les Siennois voient en lui un personnage très réel. 
Depuis leur enfance ils sont habitués à ce qu'on leur 
parle de saint Ansanus et leur enseigne à le considérer 
comme l'un des protecteurs de la cité ; et ce n'est pas 
seulement à la voir constamment aux murs des églises 
que son effigie leur est devenue familière : dans la grande 
rue de Sienne, au centre même de l'activité de la ville, 
au seuil àe\2i Loggia di Mercanzia^ se dresse la statue du 
saint, sculptée avec ce souci bien antique de la forme qui 
s'associe dans notre esprit à l'art d'Antonio Federi- 
ghi. 

Le dernier des vestiges de la Sienne romaine est cette 
inscription, actuellement à Rome, à la villa Mattei, à 
laquelle nous faisions plus haut allusion et qui appar- 
tient à la dernière décade du iv" siècle. Lorsque le 
Sénat siennois la fît graver, les hordes germaines se 
pressaient déjà aux frontières de l'Empire et les fils 
dégénérés de Rome se sentaient envahis par de vagues 
pressentiments de la ruine de leur ville. 

* On trouvera d'autres légendes sur saint Ansanus dans Rondoni, of. cit., 
pp. 79-81. Est-il besoin de faire remaz-quer que le bâtiment actuel est de 
beaucoup postérieur ? 



CHAPITRE II 
ORIGINES DE LA COMMUNE 

C'est en l^oS qu'Alaric, roi des Ostrogoths, envahit 
ritalie en proie à la corruption : les habitants de la pénin- 
sule, énervés par le luxe, furent incapables de lui offrir 
une résistance effective. Rome, elle-même, la superbe 
« Reine du monde », fut enlevée de vive force par le bar- 
bare ; la métropole de la civilisation, le sanctuaire des lois 
et de Tordre, profané et détruit. Beaucoup crurent à la 
disparition prochaine de la civilisation de FOccident et à la 
ruine du monde, prédite par les prophètes et les sibylles \ 

Si une capitale aussi grandiose et vénérable se trouva, 
pendant quelque temps du moins, ébranlée et submergée 
par la marée montante de la barbarie, faut-il s'étonner 
que maintes petites villes d'Italie aient été presque 
balayées par elle. Sous ce flot irrésistible, il semble que 
Sienne ait presque complètement sombré. En tout cas, 
aucun document contemporain sur son histoire, du iv^ au 
vii^ siècle, n'est parvenu jusqu'à nous ; nous savons seule- 
ment qu'avant cette époque elle avait déjà reçu son pre- 
mier évèque et était devenue le siège d'un diocèse indé- 
pendant '. Il est probable que sa constitution municipale 

^ Gi-egorovius, The History ofthe City of Borne in the Middle Ages. Tra- 
duit de l'allemand par Annie Hamilton. Londres, G. Bell and Sons, 1894, 
vol. I, p. i63. 

2 Pecci rapporte que Sienne reçut son premier évêque en 3o6, trois ant 
après la mort de saint Ansanus ; Malavolti écrit que le siège épiscopal fus 
fondé au temps de Tbéodoric, par le pape Jean P"", mais ni l'un ni l'autre 



l4 HISTOIRE DE SIENNE 

subsista intacte jusqu'à l'arrivée des Lombards, les plus 
néfastes des envahisseurs. Alors, non seulement son 
ancien gouvernement autonome, mais sa nouvelle juridic- 
tion ecclésiastique, tout disparut dans ce naufrage de 
l'ordre antique. Sienne fut incorporée aux Etats du roi des 
Lombards et gouvernée par un gastald, son représentant. 

Mais, lorsque Rome eut conquis ses conquérants et les 
eut soumis à son autorité spirituelle. Sienne vécut de 
meilleurs jours ; sous Rotharis, son évèché fut rétabli, et 
nous voyons l'administrateur du roi se concerter avec 
l'évêque et ses ouailles pour défendre ce qu'ils considé- 
raient comme les justes droits de Sienne et de son chef 
spirituel. 

Un grand dueP s'engagea alors, dont les protagonistes 
furent les évêques de Sienne et d'Arezzo. Ce dernier, à 
ce qu'affirmaient les Siennois, avait profité de la dispa- 
rition de leur épiscopat, pour étendre sa juridiction sur 
un certain nombre de paroisses ressortissant au diocèse 
de Sienne. Le siège une fois rétabli, l'évêque d'Arezzo 
refusa de les rendre : ce refus suscita naturellement le 
ressentiment de l'évêque de Sienne ainsi que de ses fidèles ; 
et cette usurpation leur paraissait d'autant plus pénible 
qu'elle repoussait les limites du diocèse d'Arezzo jusqu'à 
quelques kilomètres seulement des portes de leur ville. 

Les Arétins, ne se contentant pas de soutenir leurs 
prétentions en paroles, recoururent bientôt à la force : 
Gondibert, juge royal de Sienne, fut traîtreusement assas- 
siné par eux au cours de pourparlers à Pacina. 



ne fournit de preuves suffisantes à l'appui de son assertion. Nous inférons 
néanmoins des documents relatifs à la querelle entre les diocèses d'Arezzo et 
de Sienne que l'évêché de Sienne devait exister déjà au \i° siècle. Cf. Pecci, 
Storia del Vescovado di Siena, Lucqucs, 1748, p. i; et Malavolti, Ilistoria 
de' falti e guerre de' Senesi, etc. Venise^ 1^99, i^° partie, f. 16. 

1 Muratori, Ant. It. Med. Aevi, t. YI, Dissert. LXXIV, col. 367 et seq. 
Troya, Codlce diplom. Longobardo, vol. IV, p. 3, 1 53-238. 



ORIGINES DE LA COMMUNE l5 

Finalement, après de longues chicanes, l'affaire fut 
portée devant la cour royale de Pavie : Liutprand, siégeant 
en personne avec son évêque, et de nombreux juges 
pour assesseurs, rendit sa décision en faveur de Tévèque 
d'Arezzo. 

Mais les Siennois ne se tinrent pas pour battus : après 
de nombreuses tentatives plus ou moins légales pour 
recouvrer ce qu'ils avaient perdu, ils réussirent en 853 
à obtenir annulation du jugement royal : après deux 
siècles de controverses, le Pape, siégeant à Saint-Pierre, 
assisté de Tempereur Louis II et de nombreux archevê- 
ques, rendit la sentence que les paroisses en litige appar- 
tenaient par droit ancien au diocèse de Sienne et devaient 
lui être restituées. 

Cette querelle, d'une médiocre importance au point de 
vue historique, offre cependant un intérêt : en effet les 
documents qui s'y rattachent sont le seul témoignage 
que nous possédions sur la constitution du gouverne- 
ment de Sienne au cours des longs siècles d'obscurité 
qui suivirent la chute de l'Empire romain. Nous voyons 
dans ces archives conquérants et vaincus, gastald, 
évêque et peuple, travailler de concert dans un but 
commun, soutenir habilement et opiniâtrement leur cause 
devant les cours royale et papale. Ces circonstances 
exercèrent forcément une influence importante sur les 
citoyens, en leur donnant conscience de leur union, en 
tenant en éveil chez eux cet esprit de corps qui ne s'étei- 
gnit jamais complètement dans les municipalités ita- 
liennes, en y faisant naître enfin un esprit de jaloux 
patriotisme local. Mais, cinquante ans avant la fin de ce 
long différend, un événement était survenu, tel qu'on en 
a peu compté de plus considérables dans l'histoire de 
l'humanité. Le jour de Noël de l'an 800, Charles, roi des 
Francs, fut couronné empereur des Romains par Léon III, 



l6 HISTOIRE DE SIENNE 

au milieu de l'enthousiasme sans bornes de la multitude 
qui voyait de nouveau Rome reconnue comme la source 
légitime de Tempire, le centre de tout pouvoir politique. 

Le seul effet immédiat de cet événement fut, pour 
Sienne, la substitution de comtes impériaux aux gastalds 
royaux, en qualité de premiers magistrats de la ville et 
de son territoire. Mais, là comme sur toute l'étendue de 
la chrétienté, cette renaissance de l'Empire devait avoir 
une répercussion considérable. 

En premier lieu, elle fut la cause principale quoique 
non exclusive du développement notable que prit alors le 
pouvoir de l'épiscopat local. 

Ceci est du reste facile à comprendre. Dans le nouvel 
ordre de choses, l'Église, royaume de Dieu sur terre, 
apparaissait sans contestation comme l'élément supérieur, 
spirituel, l'âme de la chrétienté, dont l'Etat ne constituait 
que le corps. « On reconnaissait le Pape comme le 
vicaire du Christ pour toutes les choses divines et éter- 
nelles; l'Empereur, comme son vicaire, seulement pour les 
choses transitoires et terrestres. » Le premier était l'astre 
du jour, qui donne la vie, le second, semblable à l'astre 
des nuits, ne faisait que renvoyer l'éclat du soleil \ Rien 
de surprenant donc à ce que le développement de cette 
théorie de souveraineté universelle ait provoqué à Sienne 
comme ailleurs un accroissement graduel du prestige et 
de l'autorité de l'Église et, par suite, de l'évèque, son 
représentant local. 

Un autre changement, à peine moins important, qui 
dut son origine aux Francs, fut qu'ici, comme dans d'au- 
tres régions de l'Italie, le régime féodal commença len- 
tement et progressivement à se substituer au régime 
allodial. 

1 Grcgorovius, éd. cit., vol. II, pp. 5o6, 507. 



ORIGINES DE LA COMMUNE in 

D'après ce nouveau système, le possesseur d'une 
terre, petite ou grande, est le seigneur et maître de 
ceux qui y habitent. Son devoir est de les protéger 
en père ; par contre, ils lui doivent le service militaire 
et Tobéissance. Chaque vassal occupe à l'égard de son 
suzerain la même situation que ses propres vassaux 
par rapport à lui-môme; au sommet de cette hiérarchie 
sociale se trouve l'Empereur de qui, en leur qualité de 
grands vassaux, les grands seigneurs tiennent leurs terri- 
toires. 

Aux alentours de Sienne les idées féodales prirent 
vite une grande intluence : plusieurs fils et descendants 
de comtes impériaux réussirent à acquérir des fiefs impor- 
tants dans cette partie de la Toscane; graduellement le 
nombre des alleutiers décrut, et des châteaux féodaux 
s'y élevèrent dans toutes les directions. 

Ces donjons commandaient la route de Sienne à Rome 
et celles qui conduisaient à travers la Maremme toscane 
vers la mer ; et tous ceux qui circulaient sur ces routes 
devaient acquitter des droits draconiens. Et encore ces 
exactions ne contentaient-elles pas ces seigneurs : ils raz- 
ziaient fréquemment le bétail sur le territoire de Sienne 
et pillaient les convois de ses négociants. En outre, 
eurs continuelles escarmouches entretenaient un senti- 
ment général d'insécurité et entravaient les progrès de la 
jeune communauté marchande. 

Contre des nobles aussi puissants que les Aldobran- 
deschi de Santa Fiora, les Ardengheschi et les Pannoc- 
chieschi, les comtes de Sienne ne possédaient guère de 
moyens de défense. Le marquis de Toscane intervenait 
rarement dans les affaires du pays, et il s'écoulait parfois 
des années sans qu'on pût songer à demander justice à 
l'Empereur trop éloigné. Il n'existait ainsi qu'une puis- 
sance de qui les citoyens et la petite noblesse du contado 



HISTOIRE DE SIENNE 



pussent implorer le secours, c'était TÉglise, en la per- 
sonne de son chef local, Févêque. 

L'épiscopat siennois grandit donc en autorité et en 
prestige durant tout le ix^ et le x^ siècle. Au xi^, son 
pouvoir temporel fut reconnu et validé par TEmpereur 
lui-même, à qui il ne répugnait pas de voir à Sienne un 
gouvernement assez solide pour contrebalancer ses tur- 
bulents feudataires des alentours, pourvu que ce gouver- 
nement admît sans restriction sa souveraineté. 

De io53 à io56, Henri III, ne faisant en partie que 
confirmer d'anciennes donations, conféra officiellement 
à Tévéque, en même temps que des domaines, certains 
privilèges notables. 11 lui octroya Gastelvecchio, ancien 
siège de l'autorité civile, et lui attribua en outre juridic- 
tion sur toutes les personnes résidant sur son territoire 
épiscopal, avec faculté d'y élever des forteresses sans 
que nul, archevêque ou duc, marquis ou comte, pût inter- 
venir. C'est ainsi que l'évêque de Sienne devint un prince 
temporel puissant*. 

Les ouailles se tournèrent désormais vers leur pasteur 
lorsqu'elles virent leurs terres ravagées par les grands 
seigneurs. En sa qualité de grand feudataire, il disposait 
d'armes temporelles redoutables : lorsqu'à ses nombreux 
vassaux se joignirent les milices siennoises et les gens 
de la petite noblesse, les plus grands seigneurs féodaux 
du voisinage trouvèrent en lui un rival en mesure de 
leur tenir tête les armes à la main. Mais ce n'est pas sur 
ses forces matérielles qu'il comptait le plus : il dispo- 
sait d'autres armes terribles qu'il ne se fit pas scrupule 
d'employer pour défendre et accroître les droits et les 
privilèges des citoyens et de son siège ; et il arriva ainsi 



^ Pecci, op. cit., p. 120 et seq. Pecci reproduit le documcnl qui existait 
encore de son temps. 



ORIGINES DE LA COMMUNE I9 

à ses fins. Les grands feiidataires, ArdengheschietSoarzi, 
Manenti et Guglieschi, cédèrent « à la bienheureuse 
Vierge et à leur seigneur évoque » ce que la force bru- 
tale n'aurait pas réussi à leur arracher. 

Ainsi, en mai 1187, les Soarzi abandonnèrent certaines 
terres et une partie d'un château à Févèque de Sienne* ; 
et nous inférons d'autres actes, établis dans des cas ana- 
logues, que le prélat reçut ce don au nom de la ville. Cette 
cession fut d'ailleurs effectuée en présence du peuple 
de Sienne assemblé en parlement sur la place San Cris- 
toforo. 

Dix ans plus tard, une partie de Montepescoli fut 
donnée à l'église Santa Maria de Sienne, et les dona- 
teurs s'engagèrent, si jamais ils s'avisaient de vouloir 
reprendre une portion de ce domaine, à faire retour du 
double à l'église, à ses recteurs et à la Commune de la 
villes 

De même Ranuccio Soarzi de Staggia, ainsi que ses 
fils et frères, remit en gage le château de Strove « à 
Rainerio, évêque de Sienne, à l'église Santa Maria et à tout 
le peuple de l'État de Sienne », promettant de secourir et 
défendre les habitants en temps de guerre et surtout 
contre les Florentins. Par contre, il refusait de s'engager 
à les soutenir en cas de conflit avec l'Empereur, le mar- 
quis de Toscane, l'évèque de 'Volterra ou les abbés d'Isola 
et de Marturi. Enfin il s'obligeait à résider à Sienne deux 
mois par an en temps de paix, et six en temps de guerre. 
A ces conditions, il jura fidélité à ^évêque^ Les Guglies- 

1 Arch. di Stato, Sienne. Caleffo Vecchio, c. 4*. Les références indiquées 
par Rondoni sont inexactes ; mais nous n'avons pas eu de peine à les identi- 
fier dans les Caleffi, grâce à l'admirable Inventario de Lisini. 

2 Arch. di Stato, Sienne. Caleffo Vecchio, c. 17. Le principal donateur était 
Gualcherino di Tignoso. 

^ Arch. di Stato, Sienne. Caleffo Vecchio, 5, 5*, Qi Caleffo dell' Assiinia, 
c. 3o8, 3o8'. 



20 HISTOIRE DE SIENNE 

clîi, en 1139 s et les Soarzi, en iiGS^, effectuèrent des 
cessions analogues. 

Et ces actes de soumission ne constituaient pas sim- 
plement un aveu solennel de la souveraineté du Christ 
sur tous les membres de l'Église, le texte des documents 
officiels ne saurait autoriser cette interprétation : Tévôque 
n'exerçait pas seulement une suzeraineté spirituelle sur 
ces nobles, il occupait également le rang de comte d'Em- 
pire, et les formules usitées en pareil cas ressemblent à 
celles qui revenaient dans les actes de soumission à un 
seigneur laïque. On ne saurait en effet aboutir à une 
autre conclusion : l'évoque était considéré comme le 
représentant politique aussi bien que spirituel du peuple 
de Sienne ; c'était en qualité de chef temporel qu'il le 
convoquait en parlement sur la place San Cristoforo pour 
assister à ces professions de vassalité. 

Un régime mixte, mi-laïque mi-clérical, s'établit donc 
graduellement à Sienne. D'abord les comtes impériaux 
se partagèrent avec Tévèque le gouvernement de la ville 
et de son contado ; plus tard, des consuls remplacèrent 
dans l'enceinte de la cité les comtes qui ne continuaient 
à administrer que le territoire extérieur. C'est ainsi qu'au 
milieu du xif siècle nous voyons les consuls de la Com- 
mune naissante et les évêques figurer conjointement 
dans les actes publics en qualité de premiers magis- 
trats. 

Mais ce régime dualiste ne dura guère. Au point de 
vue temporel, l'évêqueeut en effet rapidement réalisé ses 
desseins : grâce à son intervention, la puissance malfai- 
sante des grands feudataires fut bientôt sinon détruite, 
du moins sérieusement entamée ; convaincus de l'inutilité 



1 Arch. di Stato, Sienne, Caleffo Vecchio, c. 23'. 
^ Arch. di Stato, Sienne, Caleffo Vecchio, c. 5*^, 6. 



ORIGINES DE LA COMMUNE 21 



de la résistance, beaucoup vinrent solliciter Tamitiéetla 
protection de la ville. Alors l'aristocratie de la cité, con- 
tinuellement renforcée par des arrivants du contado^ ne 
tarda pas à s'aviser qu'en se perpétuant, Tautorité tem- 
porelle de l'évoque pourrait nuire sérieusement au déve- 
loppement de Sienne. De même qu'auparavant elle s'était 
unie à son pasteur pour briser la puissance des grands sei- 
gneurs terriens, elle se ligua à présent avec le peuple 
contre l'autorité temporelle, maintenant surannée, de son 
chef spirituel. 

Pour cimenter cette alliance, les nobles consentirent 
à accorder au peuple une part dans le gouvernement 
communal, et, en ii47, il fut stipulé que, des trois con- 
suls, un serait choisi dans son sein. C'est ainsi que la 
Commune de Sienne remporta sa première et modeste 
victoire, en se faisant reconnaître comme un pouvoir 
politique dans l'Etat. 

Le parti ainsi constitué était, dans une certaine 
mesure, gibelin, sinon officiellement encore, du moins 
de tendance. Composé presque entièrement de mar- 
chands (les plus vieilles familles de la noblesse siennoise 
commençaient alors à s'adonner au négoce), il nourrissait 
pour deux raisons, l'une politique, l'autre économique, 
une hostilité particulière à l'égard de la cité rivale des 
bords de l'Arno, qui professait des sympathies guelfes 
et ne manquait jamais une occasion d'entraver l'expan- 
sion du commerce siennois. De ces deux motifs principaux 
de dissension, le second, comme nous le verrons bientôt, 
était de beaucoup le plus impérieux : c'est la jalousie à 
l'égard de Florence, beaucoup plus que son dévouement 
à la cause impériale, qui amena finalement, en 1167, le 
nouveau parti à se déclarer ouvertement contre son 

évèque. 

Jusque-là, Rainerio, le prélat vénérable qui avait rem- 



22 HISTOIRE DE SIENNE 



porté tant de victoires en défendant la ville et son diocèse 
contre les grands feudataires, avait réussi à conserver 
intacte sa situation puissante à Sienne. Le parti impérial 
aurait probablement pris plus tôt l'offensive si le trône 
papal n'avait été occupé par un Siennois, d'un courage et 
de capacités remarquables, envers qui ses concitoyens, 
malgré leur adhésion à la cause impériale, professaient 
une ardente admiration. A la longue cependant la haine 
des Siennois pour leurs concurrents commerciaux triom- 
pha du respect que leur inspirait personnellement le 
Pape : la trêve tacite entre l'évêque et le parti au pouvoir 
fut rompue. 

L'incident qui suscita le conflit fut le refus opposé par 
le Pontife à une requête, pourtant assez raisonnable, de 
ses concitoyens : ceux-ci lui demandaient de rattacher au 
monastère de Vallombreuse un établissement religieux 
important, situé sur le territoire siennois et jouissant de 
nombreuses immunités, qui dépendait d'un couvent de 
Florence et qu'ils semblent avoir considéré comme un 
foyer d'insubordination contre leur gouvernement. Le 
refus du Pontife irrita vivement les Siennois et contribua 
à fortifier le parti impérial à Sienne, tandis que Barbe- 
rousse cherchait à les attacher davantage à sa cause par 
l'octroi de nouveaux privilèges. 

En 1167, le chancelier impérial, à titre de concession 
aux Siennois, fit défense aux seigneurs d'Orgiale, forte- 
resse importante au sud de Sienne, de réparer ou bâtir 
tous châteaux forts dans un rayon de vingt kilomètres 
autour de la ville. En même temps l'Empereur ratifia 
officiellement en qualité de suzerain la plupart des soumis- 
sions et dons antérieurement effectués au profit de la 
Commune par l'intermédiaire de son évêque\ 

^ Boehmer, Acla linperii selecta, n° ii3o. 



ORIGINES DE LA COMMUNE 23 

Enhardis par ces faveurs, les consuls de Sienne se 
déclarèrent ouvertement pour l'Empereur et voulurent 
contraindre le clergé local à soutenir l'anti-pape. C'est 
en vain que Rainerio anathématisa les premiers magis- 
trats et leurs partisans, en vain qu'Alexandre mit sa 
ville natale en interdits la victoire resta aux impériaux: 
le vieil évèque, « expulsus a scismaticis », dut finir ses 
jours en exil. Et ce n'est qu'à la date mémorable du 
24 juillet 1177, où, sur la place Saint-Marc à Venise, Bar- 
berousse vaincu se prosterna aux pieds du successeur de 
saint Pierre, que Sienne se réconcilia complètement avec 
le Pape. 

Dix ans plus tard un orage vint troubler pour quelque 
temps l'amitié des Siennois et de l'Empereur. Frédéric, 
s'il faut en croire certains chroniqueurs, enleva aux 
communes toscanes tous les territoires qu'elles possé- 
daient hors de leurs murs ; Villari a mis en doute cette 
allégation, et il est certain qu'on ne trouve aux archives 
de Florence ou de Sienne nulle trace d'une telle confis- 
cation : ce qui se produisit probablement, c'est que l'Em- 
pereur, en qualité de suzerain, refusa de reconnaître 
toutes prises de possession ou cessions non encore 
agréées et de ce fait validées par lui. Cette décision 
menaçant les jeunes et ambitieuses communes de 
graves préjudices, quelques-unes, nous le savons, protes- 
tèrent, et même Sienne, malgré son habituel loyalisme, 
encourut les remontrances de son maître. En ii85, 
Frédéric s'y rendit pour y affirmer ses droits impériaux ; 
un an plus tard, comme les habitants résistaient à ses 

1 Arch. di Stato, Florence, Diplomatico, Provenienza di Passignano, 
copia sincrona. Classé par erreur au 20 févr. 1257. Daté de Bénéveut. Cf. 
R. Davidsohu, Sicna interdotta sotto un papa senese, Bull. Sen. di stor. 
pair., ann. Y, 1898, fasc. i, pp. 63-70. Rondoni, qui est généralement bien 
informé, ignorait ce document, ce qui l'empêche de bien saisir le sens des 
événements qui amenèrent l'exil de Rainerio. 



24 HISTOIRE DE SIENNE 

exigences, son fils Henri vint mettre le siège devant la 
ville \ Si, comme on Va conjecturé, les grands feuda- 
taires voisins de Sienne cherchèrent en sous-main à 
échauffer l'irritation de l'Empereur contre la Commune, 
pour l'amener à abattre son pouvoir, ils furent cruelle- 
ment désappointés dans leurs machinations, car Henri 
leva bientôt le siège, et le gouvernement conclut une 
paix stable et avantageuse avec l'Empereur. 

Cet accord stipulait notamment que les citoyens renon- 
çaient à tout ce qu'ils avaient pris ou usurpé au détri- 
ment de l'héritage légitime de la comtesse Mathilde et 
du margraviat de Toscane ; ils reconnaissaient sans res- 
triction toutes les prérogatives impériales, juraient fidélité 
à Henri, et promettaient de ne pas rassembler d'armée 
sans le consentement de leur seigneur. Restituant toutes 
les terres dont ils s'étaient illégitimement emparés, ils se 
soumettaient sur ce point à la décision de l'Empereur. 

En retour, Frédéric octroyait à la Commune le droit 
d'élire ses consuls, de battre monnaie et lui accordait 
la juridiction sur la ville et son coiitado^ ainsi que sur 
les vassaux de l'évêque. Sous certaines conditions, il lui 
reconnaissait aussi le droit de frapper d'impôt ses admi- 
nistrés, à charge de verser chaque année à Pâques un 
tribut fixe au trésor impérial de San Miniato al Tedesco. 
Enfin, il ordonnait aux Ardengheschi et aux Guglieschi 
de détruire leurs forteresses à Lucignano, sans pouvoir 
jamais les rétablir ^ 

On a comparé ce pacte à la Grande Charte : il régu- 
larisa et fortifia la situation de Sienne. D'ailleurs ses 



* Villani (lib. V, cap. xi) et Tizio (t. I, c. 56) relatent que Frédéric assié- 
gea la ville en personne, mais voir Annales Senenses dans Perlz, Mon. 
Germ., t. XIX, 226. 

- Muratori, Ant. It. Med. .^vi, t. lY, Dissert. L., col. 469-70, cf. Arch. di 
Stato, Sienne. Arch. Diplomat., Riformagioni, ann. 1186. 



ORIGINES DE LA COMMUNE 2$ 

habitants surent entretenir leurs bonnes relations avec 
TEmpereur : de môme qu'ils s'étaient servis de leurs 
évêques, lorsqu'ils luttaient pour l'existence même de 
leur gouvernement contre les grands nobles terriens, ils 
tenaient à se ménager maintenant la faveur du chef 
temporel de la chrétienté pour défendre et accroître les 
libertés acquises. Ils ne se firent pas scrupule de jurer 
tour à tour fidélité à des empereurs rivaux, changeant 
de parti selon qu'ils y trouvaient leur intérêt. En 1208 
nous les voyons prêter serment à l'empereur gibelin, 
Philippe de Souabe^; Tannée suivante, prendre parti 
pour son adversaire, Othon IV, et le prier de les con- 
firmer dans la possession des territoires et forteresses 
dont « l'empereur Henri de bien aimée mémoire » les 
avait dotés^ 

Le légat impérial les admonesta assez vertement, leur 
disant qu'ils n'honoraient leur maître que des lèvres, 
sans avoir aucun attachement réel pour lui, qu'ils ne 
songeaient qu'à leurs propres intérêts et non à la gloire 
et à l'honneur de l'Empereur. Toutefois, en octobre de 
la même année, Othon lui-même vint à Sienne et par- 
donna aux habitants toutes les offenses commises contre 
son autorité. Peu après son départ, il leur fit officielle- 
ment remise de toutes les sommes dues au trésor impé- 
rial et, quelques semaines plus tard, confirma tous les 
privilèges accordés à Sienne par Frédéric I®'' et Henri VI, 
avec le droit pour les citoyens d'élire leurs consuls, à 
condition de verser chaque année soixante-dix marcs 
d'argent au bailli impérial à San Miniato ^. 

Sienne constituait donc maintenant, sur des bases 

1 Arch. di Stato, Sienne, n^ 77. Daté du 3 juin 1208. 

2 Boehmer, Acta Imperii Selecta, n^^ ii36 et 87. 

^ Arch. di Stato, Sienne, ^rcA. diplomatico, Riformagioni — Balzana, ann. 
1209, et Caleffo delV Assunta, C. 610', 611'. 



20 HISTOIRE DE SIENNE 

solides, un fief important de l'Empire en plein cœur de 
la Toscane ; et, bien qu'elle eût encore mainte lutte à 
soutenir contre l'aristocratie territoriale et les communes 
rivales, ses bourgeois jouissaient désormais d'une liberté 
et d'une sécurité suffisantes pour développer leur com- 
merce et édifier une puissante république. 



CHAPITRE III 
UN PEUPLE DE MARCHANDS 

Nous atteignons maintenant la période la plus impor- 
tante de l'histoire de Sienne, une période de guerres 
presque continuelles : la jeune Commune lutte opiniâ- 
trement pour la suprématie en Toscane, l'obtient, puis la 
perd. 

On s'est gravement mépris sur la nature de ce conflit. 
Suivant l'opinion la plus répandue, on y a vu un duel 
entre deux cités rivales, l'une profondément démocra- 
tique et sincèrement convaincue de la justice de la cause 
papale ; l'autre , féodale et aristocratique , se dévouant 
tout entière à celle de l'Empereur : on ne saurait en 
réalité se faire conception plus erronée de la longue que- 
relle qui mit aux prises les Communes de Florence et de 
Sienne. Tout d'abord le gouvernement de Florence ne 
fut jamais démocratique au vrai sens du mot. Régie 
d'abord par une oligarchie de la naissance, elle tomba 
ensuite aux mains d'une oligarchie financière. Il est exact 
que, dans l'ardeur de la lutte contre l'ancienne aristo- 
cratie, les riches bourgeois, — comme le fait s'est si sou- 
vent répété dans l'histoire, en des circonstances ana- 
logues, — lancèrent les cris de guerre de la démocratie 
et réussirent à obtenir le concours des classes inférieures ; 
mais, une fois la bataille gagnée, le peuple leurré s'aper- 
cevait qu'il avait simplement changé de maîtres, — cons- 
tatation qu'en pareil cas il a eu maintes fois l'occasion de 



28 HISTOIRE DE SIENNE 

faire, avant et depuis, — et que ses nouveaux tyrans 
étaient encore plus avides et impitoyables que les anciens. 

D'autre part, à dater du début du xiii^ siècle, le gou- 
vernement de Sienne ne revêtait, en aucun point essen- 
tiel, un caractère plus aristocratique que celui de Flo- 
rence. Après avoir, dans les premiers temps, offert une 
analogie sensible avec ce dernier, en ce qui concerne la 
représentation des classes, il se démocratisa finalement 
bien davantage ; les artisans et les corporations infé- 
rieures acquirent plus de pouvoir politique qu'ils n'en 
conquirent jamais à Florence. 

On est également mal fondé à voir dans l'alliance de 
Florence avec le parti du Pape, et celle de Sienne avec 
l'Empereur, respectivement autre chose que de simples 
« mariages de convenance ». Les Siennois recherchaient 
l'appui de l'Empereur pour lutter contre les grands feu- 
dataires, d'une part, et contre les Florentins, de l'autre, 
les deux puissances qui faisaient alors surtout obstacle à 
leur expansion commerciale. Les Florentins tenaient au 
contraire à se ménager la faveur du Pape, parce qu'ils 
voyaient en lui le plus sérieux adversaire de l'Empereur 
avec qui ils s'étaient âprement querellés et dont ils 
avaient méconnu les droits. Il ne leur échappait pas non 
plus qu'au point de vue financier, comme au spirituel, 
Rome était la capitale du monde. 

De son côté, si le Pape s'allia avec Florence, ce n'est 
évidemment pas qu'il sympathisât vivement avec les 
communes, ou qu'il fût animé du désir désintéressé de 
voir un régime bourgeois établi dans la principale cité 
de Toscane : il cherchait simplement la coopération d'une 
jeune et vigoureuse commune, dans le but de maintenir 
et accroître son pouvoir temporel. De même, si l'Empe- 
reur comblait Sienne de privilèges, c'est dans la convic- 
tion que, par reconnaissance, elle soutiendrait sa cause 



UN PEUPLE DE MARCHANDS 29 

en Toscane, Taiderait généreusement en hommes et en 
subsides tant que durerait sa lutte contre les Guelfes. 

Au fond, la politique de Florence et, dans une plus 
grande mesure encore, celle de Sienne, s'inspira princi- 
palement de motifs commerciaux. On peut dire en parti- 
culier des Siennois, du moins au xiii* siècle, qu'ils étaient 
une nation de marchands; bien plus, de marchands 
adonnés au genre de négoce qui, dans les pays catho- 
liques, a toujours été le plus décrié, celui de l'argent. 
A Sienne, en effet, ce n'était pas seulement la classe 
moyenne, mais les chefs des plus fières maisons de la 
noblesse, les membres des familles allemandes histo- 
riques, et les petits-fils des grands feudataires du con- 
taclo, qui se livraient au commerce. Les Salimbeni et les 
Buonsignori, qui revendiquaient pour ancêtres des mi- 
nistres impériaux entraient en rivalité avec les Juifs 
honnis sur les Bourses de Londres et de Troyes. Les 
Cacciaconti et les Squarcialupi, nobles descendants du 
grand Winigis, débitaient le drap et les denrées de 
l'Orient. Les Tolomei, qui se donnèrent pendant un 
temps comme de la lignée des Ptolémées d'Egypte, et 
les Piccolomini, qui se vantaient de tirer leur origine de 
Porsenna s'ingéniaient à gagner leur cent pour cent sur 
les marchés de France et d'Angleterre. 

Dans leurs luttes contre les grands feudataires, dans 
leur alliance avec l'Empereur, dans leurs guerres contre 
Florence et lorsque finalement ils abandonnèrent la cause 
gibeline, les Siennois avaient toujours en vue un but 
commercial qu'ils poursuivaient avec toute la rouerie 
que développe le maniement de l'argent. 

Ce n'est pas seulement dans les temps modernes 
qu'on a vu se lancer dans des expéditions des compa- 
gnies financières, entre les mains d'une direction aris- 
tocratique. Le brave chevalier siennois qui chargeait^ 



3o HISTOIRE DE SIENNE 

la lance en arrêt, sur les champs de bataille sanglants 
de Montalto et de Montaperti, obéissait certainement à 
un patriotisme ardent; au temps de Manfred, il rêvait 
même d'une Italie unie sous un roi de sang italien et dont 
Sienne eûtétéFune des principales cités ; mais, ne perdant 
jamais de vue les intérêts de sa conipagnia^ il brûlait du 
désir d'asséner de rudes coups à ses concurrents d'affaires. 
Impossible par conséquent de pénétrer la politique de 
Sienne, si Ton ne possède son histoire commerciale. 
Aussi, avant de rapporter la lutte qu'elle soutint pour 
l'hégémonie, nous proposons-nous d'exposer succinc- 
tement son développement à cet égard. 

C'est dans les dernières années du xii^siècleque Sienne, 
dont la prospérité allait déjà croissant depuis quel- 
que temps, se lança dans le grand commerce interna- 
tional ; c'est également à cette époque que les nobles 
qui étaient venus s'établir dans ses murs, au lieu de 
continuer à vivre dans l'oisiveté, passant leur temps à 
batailler et à chasser, commencèrent à s'occuper de 
constituer et de développer de grandes sociétés commer- 
ciales ayant pour objet les opérations financières à 
l'étranger. 

Nous avons de bonnes raisons de penser que la com- 
pagnie Piccolomini des a milites et mercatores senenses» 
existait déjà en ii93\ La compagnia des Buonsignori, 
la fameuse Grande Tavola^ fut fondée, suivant Andréa 
Dei, en 1209 ; et sept ans plus tard des négociants de 
Sienne trafiquaient déjà sur les foires de Champagne. 

Les Siennois faisaient surtout commerce de draps et 
d'argent. Ils vendaient aussi la cire et le safran, de 
même que le poivre, le gingembre et d'autres denrées 



^ F.-B. Piccolomini, Carte mercanùli Piccolomini del secolo XIII, dans 
Mise. Stor. Sen., vol. V, 1898, p. 69. 



UN PEUPLE DE MARCHANDS 3l 

venues de l'Orient^; mais, chez eux, les affaires finan- 
cières étaient de beaucoup les plus importantes. On les 
connaissait surtout comme banquiers, changeurs et 
usuriers, possédant des maisons de banque dans les 
grandes villes de France et d'Angleterre, et probable- 
ment aussi en Flandre. 

En raison des idées prévalant alors dans la chrétienté 
à regard de l'usure, le fait de devenir les banquiers de 
a papauté fut pour les Siennois de la plus haute impor- 
tance. Dans leurs rapports avec les financiers, chrétiens 
ou juifs, tous, rois et seigneurs, évèques ou abbés, fai- 
saient preuve en effet d'une conscience très accommo- 
dante : quand il ne s'agissait que d'emprunter, on ne se 
faisait pas scrupule d'encourager le péché d'usure, on 
allait trouver les Lombardi canes et l'on souscrivait à 
tous les engagements ; mais, lorsqu'arrivait le moment 
de rembourser l'argent, l'emprunteur, pris soudain de 
remords, s'avisait que prêter contre intérêt est chose 
damnable : décidant incontinent de cesser tout rapport 
avec ses vils créanciers, juifs ou italiens, et de se puri- 
fier de toute complicité, il finissait par déclarer que, 
l'usure étant défendue par l'Eglise, sa conscience lui 
interdisait de rembourser un seul soldo de l'emprunt. 

En pareil cas le banquier siennois s'estimait heureux 
lorsque, soutenu par l'autorité papale, il réussissait à 
obtenir, moyennant espèces, une lettre menaçant son 
débiteur de redoutables sanctions ecclésiastiques s'il 
persistait à refuser de s'acquitter 2. 

Au cours de la troisième décade du xiii^ siècle, le com- 



1 Les Siennois achetaient le poivre et le gingembre à Venise, sur des 
bateaux qui les apportaient dAIexandrie et des ports de Syrie où des cara- 
vanes les amenaient de Damas. On trouvait du safran en différentes régions 
d'Italie. 

- Paoli et Piccolomini, Lettere volgari del sec. XIII, p. 17 et 124. Les 
archives de la famille ïolomei contiennent plusieurs lettres analogues. 



32 HISTOIRE DE SIENNE 

merce de Sienne se développa rapidement ; c'est précisé- 
ment à cette époque qu'un certain nombre de ses finan- 
ciers eurent la bonne chance de devenir banquiers de la 
Curie. Pendant près de trente ans, la majeure partie 
des affaires de banque de l'Eglise fut ainsi confiée aux 
Siennois. Plus que toute autre circonstance, c'est la 
clientèle du Saint-Siège qui assura à Sienne une situation 
prépondérante dans le monde de la finance. 

On peut voir encore dans la ville un souvenir de ces 
relations avec la papauté. Dans la sinueuse via del Re, 
en face d'un vieux palais des Tolomei, devenu l'Albergo 
Toscana, subsiste sur une maison une inscription du 
xiii^ siècle, mentionnant qu'elle fut bâtie en i234 par 
c( Angelieri », banquier de Grégoire IX^ Or nous savons, 
par d'autres sources, qu'Angiolieri, — le grand-père de 
Gecco Angiolieri, le poète, — exerça la charge de 
banquier et percepteur du pape, avant et après la date 
que porte cette inscription. 

Les négociants siennois n'étaient d'ailleurs pas 
seulement en bons termes avec la Curie ; ils se met- 
taient aussi en peine pour conserver l'amitié des citoyens 
de Rome. La Commune de Sienne ne tardait jamais à dé- 
dommager les marchands romains des pertes qu'il pouvait 
leur arriver de subir sur son territoire en temps de 
guerre ou du fait des maraudeurs. Bien plus, elle indem- 
nisa entièrement certains citoyens romains, directeurs 
de compagnies commerciales, dont les marchandises 
avaient été saisies en mer par le capitaine des galères 
de son seigneur l'Empereur', tant son gouvernement 



* Voici le texte de l'inscription : « Hanc domura cepit hedificare Angele- 
rius Solafiche quando erat campsor domini pp : Gregorii VIIII. in A. D. 
MCCXXXIIII. » 

2 Cf. Documenti dei secoli XI11 e XIV riguardanti il Coimine di Borna, 
conservati nel R. Arch. di Stato in Siena, reproduits dans les 3Iisc. Stor. 
Sen.,vol. III, 1895, pp. i46-i5i. 



UN PEUPLE DE MARCHANDS 33 

tenait à éviter toute affaire susceptible de froisser la 
Commune romaine. C'était d'ailleurs saorement ag-ir, 
car il contribuait ainsi à assurer à Rome sécurité 
complète aux importants comptoirs de ses nationaux. 

Après Rome, la Champagne était alors le marché 
financier le plus considérable de l'Europe occidentale. 
Les foires de Champagne sont, à vrai dire, un des phé- 
nomènes économiques les plus extraordinaires du 
Moyen Age. De tous les pays de la chrétienté, des mar- 
chands s'y donnaient rendez-vous et l'on y effectuait 
d'énormes opérations financières. Il se tenait six foires 
par an : une à Lagny, une à Bar, deux à Provins et deux 
à Troyes, et, comme chacune d'elles durait près de 
deux mois, leur succession remplissait pour ainsi dire 
l'année entière*. 

Les foires comprenaient trois phases bien distinctes. 
Pendant la première, les marchands installaient et expo- 
saient leurs denrées en bon ordre ; la seconde, la plus 
importante, était celle de la vente ; durant la troisième, 
les banquiers faisaient des affaires prospères; c'était 
en effet le moment où les commerçants venaient les 
trouver pour emprunter, placer ou changer de l'argent. 

Sur ces foires, les Italiens, et parmi eux les Siennois, 
se distinguaient par leur activité . Là se retrouvaient 
chaque année les grandi de Sienne, fiers descendants des 



i Sur les foires de Champagne, lire F. Bourquelot, Études sur les foires 
de Champagne, etc., dans les Mémoire-i présentés par divers savants à l'Aca- 
démie des Inscriptions, etc., 2" série, t. V, Paris, i865. Sur la participation 
des Siennois à ces foires, lire Paoli, Siena aile Fiere di Sciampagna, l'une 
des Conferenze délia Comm. Sen. di Stor. Patria, Sienne, 1898 ; Schaube, 
Ein italienischer Coursbericht von der Messe von Troyes, etc., dans la 
Zeitschrift fur Social- und Wirthschaftgeschichte, Weimar 1897, vol. V, 
fasc. 3 ; la brochure de Zdekauer, Documenti senesi riguardanti le Fiere 
di Champagne, etc., Sienne, 1896, Per nozze Sanesi-Crocini ; Sanesi, // tes- 
tamento di un prestatore senese nella Champagne (i238), Bull. Sen. di Stor. 
Pair., ann. IV, 1897, fasc. i, pp. ii5-i28; aussi Mengozzi, // monte dci 
Paschi di Siena, etc., Sienne, 1891, vol. I, eh. i. 



34 HISTOIRE DE SIENNE 

comtes impériaux, s'évertuant à triompher de leurs rivaux 
florentins sur le terrain des affaires et luttant contre eux 
avec toute Tâpreté qu'avive le voisinage continuel de 
concurrents ambitieux. Et là, comme partout ailleurs, 
le principal objet de leur négoce était l'argent. Gomme 
banquiers, ils réalisaient de grosses sommes, tant au 
moyen de lettres de change que par le trafic des espèces 
sonnantes. Malgré les sympathies qu'il peut professer à 
l'égard de Sienne, l'historien doit ajouter à regret, s'il 
tient à rester impartial, qu'une partie de leurs bénéfices, 
et non la moindre, provenait de la vente de monnaies 
altérées, c'est-à-dire qu'ils écoulaient des pièces de mau- 
vais aloi contre des bonnes. 

Les Siennois brassaient aussi de grosses affaires en 
Angleterre. Le professeur Patetta' a en effet démontré 
que les Caorsini^ ces percepteurs de la papauté ^ dont 
Mathieu de Paris dénonce les agissements avec tant 
d'amertume, étaient italiens et pour la plupart siennois. 
Le terme de Caorsino^ comme l'explique Boccace, avait 
fini par prendre la signification d'usurier : dérivé à l'ori- 
gine de la ville de Gaorsa, c'est-à-dire Cahors, dont les 
habitants pratiquaient communément l'usure, on finit 
par appliquer ce surnom à tous les usuriers chrétiens. 
Plus tard, ces derniers étant presque tous italiens, il 
devint synonyme de Lomhardus. Mathieu de Paris lui- 
même qualifie les Gaorsini àïlltramontani e\ de Transal- 
pini ; en certains passages, il emploie ces deux mots 



^ Patetta, Caorsini Senesi in Inghilterra nel sec. XIII, con documenti ine- 
Biti, Bull. Sen. di Stor. Patr., au. lY, 1897, fasc, II, III, pp. 3ii-344- Le 
professeur Patetta y passe en revue les arguments et théories de Huillard- 
Bréholles, Pitou, Blaize, Lacabanc, Bourquelot, et Goldschmidt. 

- Mathieu de Paris les dénomme « Caursini prajcipue scnonensibus ». 
Cf. l'édition Luard dans les Masier oftlie liolls' Séries, Londres, 1872, vol. IV, 
p. 8. Il est maintenant évident que Scnonensibus est une erreur de copiste 
pour Sencnsibus. 



UN PEUPLE DE MARCHANDS 35 

comme équivalents ^Italiani. D'ailleurs, chez lui, le 
verbe transalpinare signifie aller en Italie. 

C'est précisément aussi à cette époque que l'on trouve 
des échos de l'arrivée des Caorsini en Angleterre, et que 
l'on voit des banquiers siennois y opérer en qualité de 
percepteurs de la papauté. En même temps le vocable 
anglais sterlino fait alors sa première apparition dans des 
documents siennois *. 

D'après Mathieu de Paris, c'est en l'an 1229 que les 
Caorsini débarquèrent en Angleterre avec Maître Etienne, 
chapelain et nonce de Grégoire IX, chargé de lever la 
dîme papale à l'occasion de la guerre contre Frédéric II. 
Enfin un acquit de la papauté, daté de i233, nous apprend 
qu'antérieurement à cette année, Angiolieri Solafica de 
Sienne et sa société, opérant déjà en qualité de banquiers 
de Sa Sainteté, avaient perçu ses redevances en France 
et en Angleterre. 

Mais la preuve la plus concluante à l'appui de la 
théorie d'après laquelle le terme de Caorsini eng[oh2iït les 
Siennois, se trouve dans un document appartenant actuel- 
lement aux archives de Turin ^ : nous voulons parler 
d'une copie faite au xiii" siècle d'un modèle de contrat 
conclu entre un monastère du diocèse de Lincoln et 
Alexandre Salimbeni, banquier siennois, fils du célèbre 
Salimbene Salimbeni. Précédé de l'en-tète : « Obligacio 
cawarc (inorum) » , bien que présentant des lacunes, il 
s'identifie pour ce que nous en possédons avec la /b/v/^« 
Caursinoruin obligandi debitores que donne Mathieu de 
Paris, pacte tellement rigoureux, dit-il, qu'en y souscri- 
vant, le débiteur s'enchaînait en quelque sorte dans des 
fers dont il ne pouvait, quoi qu'il en eût, s'évader. Par 

1 Arch. di Slato, Sienne. Arch. générale, 1228, 26 juin et 3o octobre ; aussi 
6 mars 1229. 

2 Arch. di Slato, Turin. D. III, 21. Cf. n^ DCC XXXVII ducatalogue Pasini 



36 HISTOIRE DE SIENNE 

d'autres sources nous savons aussi que les sociétés des 
Tolomei, des Buonsignori et des Cacciaconti, aussi bien 
que celle des Salimbeni, possédaient des agents en 
Angleterre. 

C'est en vain que l'évêque de Londres tenta de main- 
tenir les Gaorsini hors de son diocèse ; ils étaient sou- 
tenus par la Curie : tous ses efforts, quoique bien inten- 
tionnés, échouèrent. Les banquiers italiens occupèrent 
d'importants palais dans la cité et prospérèrent puissam- 
ment. On conçoit qu'ils s'attiraient la haine cordiale de 
leurs rivaux, les juifs, naturellement jaloux de leurs pri- 
vilèges. Les nobles et le clergé les détestaient encore 
davantage parce que, chrétiens et de plus protégés par 
le Saint-Père, il n'était pas facile de les duper ou de les 
intimider. Abhorrés à la fois des juifs et des chrétiens, 
les Lomhardi cartes^ mandataires de la papauté, pouvaient 
sourire avec mépris de la rage de leurs ennemis : en fait, 
ces messieurs de Sienne, à ce que nous disent les con- 
temporains, ne se faisaient pas faute de prendre de 
grands airs^ 

En 1240, Henri III d'Angleterre, profitant de leur impo- 
pularité, promulgua un édit d'expulsion contre les Caor- 
sini. Comme d'autres souverains, avant lui et depuis, il 
s'efforça de mettre en avant que, s'étant subitement pris 
d'une grande horreur pour le péché d'usure, il avait 
décidé d'en purifier son royaume ; en réalité l'affaire fut 
arrangée par les plus riches banquiers de la manière 
habituelle : ils versèrent au roi de grosses sommes 
d'argent qui mirent un baume sur sa conscience endo- 
lorie. 

Les grandes maisons siennoises poursuivirent donc 
leurs affaires en Angleterre après 1240 : le taux de l'in- 

i Mathieu de Paris, éd. cit., vol III, p. 332. 



UN PEUPLE DE MARCHANDS 87 

térêt y étant plus élevé qu'en France, on la considérait 
comme un excellent terrain de spéculation. Ce ne fut en 
effet qu'après la bataille de Montaperti, lorsque l'excom- 
munication papale les laissa sans défense contre leurs 
ennemis, que les comptoirs siennois de Londres fermè- 
rent. 

Le courage, l'opiniâtreté et la prévoyance des négo- 
ciants de Sienne commandent notre respect. Ce respect 
se teinte d'admiration lorsque nous nous rendons un peu 
mieux compte des dangers et des difficultés qu'ils devaient 
affronter. Nous voyons les longs convois de leurs entre- 
prises commerciales, chargés des produits de l'Italie et 
de l'Orient, voyager par des chemins peu sûrs, franchir 
les hauts cols des Alpes, s'engager dans des vallées où 
s'embusquaient des bandits, passer près des forteresses 
où de grands seigneurs rapaces et impitoyables, comme 
les brigands, leur extorquaient de lourdes redevances, 
pour les laisser traverser leurs terres en sécurité. 

Nous voyons ces commerçants, tels que nous les évo- 
quent leurs lettres, adressées à leurs parents ou à leurs 
associés, offrir en présent des oranges à telle comtesse, 
une paire de souliers à tel fonctionnaire, dans le dessein 
de gagner leurs faveurs. Nous voyons ces mêmes nobles- 
marchands de la vieille Sienne, ces chevaliers hâlés qui 
conduisaient leur étendard à la victoire sur les bords 
ensanglantés de l'Arbia, nous les voyons débiter la cire 
et le poivre, négocier des lettres de change, vendre des 
monnaies de tout aloi sur les marchés de Troyes et de 
Provins, à Paris et à Londres. Puis nous les suivons du 
regard sur le chemin du retour, pliant sous le faix du 
bon argent et rapportant dans leurs convois les balles 
empilées de draps des Flandres. Enfin nous contemplons 
la lente cavalcade qui entre par la porte Camollia, s'en- 
gage dans les rues étroites et montantes de Sienne, pour 



38 HISTOIRE DE SIENNE 

s'arrêter devant la façade de quelque palais gothique ; là, 
maris, fils, fiancés, retrouvent les femmes qui les ont 
attendus dans les veilles durant de longs mois d'inquié- 
tude; qui, pendant les nuits solitaires, tandis que le vent 
faisait rage autour de la ville escarpée, ou, les jours 
d'abattement, alors que des rumeurs angoissantes, échos 
de tragédies lointaines, leur revenaient à l'esprit, ont 
tremblé à la pensée des périls dont leurs maîtres étaient 
assaillis, périls sur terre et sur mer', du fait des voleurs, 
du fait de leurs concitoyens eux-mêmes ! 

Qui contesterait que ces grandi^ milites et mercatores^ 
de Sienne, qui, au xiii^ siècle endurèrent tant d'épreuves 
pour leurs familles, leurs compagnies et leur ville, ne 
servirent pas plus utilement la société que ces barons de 
France ou d'Angleterre qui passaient leur temps à chasser 
au faucon ou à courre, ou à pourfendre leurs adversaires ? 
C'eût été pour Sienne un grand bien que ses nobles pour- 
suivissent leurs entreprises, accroissant sans cesse la 
richesse de leur cité, dotant ses institutions d'une partie 
du fruit de leur labeur et de leur activité, plutôt que de 
se prendre sur le tard d'un mépris ridicule pour le 
négoce et de laisser leur débordante énergie s'épuiser 
en vendettas et en interminables luttes de factions. 

^ On trouve aux archives de Venise la relation du meurtre, eu pleine mer, 
d'un négociant italien revenant d'Angleterre ; il s'embarqua à Boston pour 
la Flandre et fut assassiné par les matelots anglais qui lui volèrent ses mar- 
chandises. Cf. Calendar of State Papers, Venice, vol. I, lao'^-iSog ; Lon- 
dres, 1864, P- 3, 4- 



CHAPITRE IV 
LA LUTTE CONTRE LES NOBLES 

Les Siennois étant, comme nous l'avons vu, une nation 
de marchands, leur politique étrangère devait donc s'ins- 
pirer de raisons commerciales. D'une part, ils tenaient à 
mettre leurs négociants à l'abri des pillards le long des 
grandes routes conduisant, au nord et au sud, vers 
Rome, Pise et Grosseto ; de l'autre, ils aspiraient à libé- 
rer leur trafic du lourd fardeau des taxes écrasantes dont 
le frappaient les cités voisines et les grands seigneurs 
féodaux. 

Pour atteindre ce double but, la Commune se vit obli- 
gée de réduire la grande noblesse terrienne dont les 
châteaux encerclaient son contado^ et d'autre part de 
soumettre à sa suzeraineté les cités de Montepulciano, 
Montalcino et Grosseto. 

Les grands feudataires, ainsi que ces villes, oppo- 
sèrent, on le conçoit, une vive résistance à la politique de 
Sienne. Cependant, ni les uns ni les autres ne lui 
auraient tenu tète avec autant d'opiniâtreté, s'ils n'y 
avaient été incités, encouragés et aidés sans répit par sa 
jalouse rivale, Florence. Au cours de la longue lutte qui 
mit aux prises les deux républiques, Florence fut cons- 
tamment l'agresseur. 11 est certain que les Siennois 
n'aimaient pas les Florentins, mais l'hostilité contre 
Florence ne constituait pas le principe directeur de leur 
politique ; les Florentins au contraire eurent toujours en 



4o HISTOIRE DE SIENNE 

tête cette idée, d'entraver par tous les moyens le déve- 
loppement commercial de Sienne, de déloger ses négo- 
ciants de la position solide qu'ils occupaient sur les 
grands marchés de l'Europe et principalement à Rome. 
Pour arriver à ce résultat, ils cherchaient à commander 
directement ou indirectement la grande Via Francigena, 
au nord comme au sud du territoire siennois qu'elle tra- 
verse : ils s'efforcèrent de tenir la clé de la route qui va 
de Sienne à la vallée de la Ghiana ; un moment ils ten- 
tèrent même, avec l'aide des Aldobrandeschi, de s'assu- 
rer la maîtrise des ports de la Maremme toscane. Cette 
politique ne les empêchait pas, malgré les principes 
démocratiques qu'ils affichaient, de défendre jalouse- 
ment les privilèges de petits tyrans comme les Aldo- 
brandeschi, les Ardengeschi, et les Visconti de Campi- 
glia, et ils s'évertuaient sans cesse à frustrer les efforts 
faits par les Siennois pour rompre la chaîne féodale qui 
les enserrait. 

Ce sont précisément ces efforts des Siennois que nous 
nous proposons de retracer à grands traits, avant d'abor- 
der l'histoire des guerres des deux républiques rivales. 
Nous verrons comment Sienne finit par avoir raison de 
ces seigneurs, dont la puissance malfaisante, si hostile à 
ses intérêts commerciaux, avait été entamée mais non 
détruite au temps du régime épiscopal. 

Sienne souffrit plus que toutes ses voisines du bon 
plaisir tyrannique des nobles terriens, cela à cause de sa 
position géographique. Au sud de son territoire s'éten- 
dait une contrée montagneuse et sauvage, beaucoup plus 
boisée qu'elle ne l'est de nos jours. A l'ouest et au sud- 
ouest, c'était la Maremme, fiévreuse, inculte et déserte. 
Aucune de ces régions ne possédait de plaines larges et 
riches, susceptibles de recevoir une population d'artisans 
importante. Ainsi advint-il que la féodalité, bientôt dis- 



LA LUTTE CONTRE LES NOBLES 4* 

parue de la plaine lombarde et de Fample et fertile vallée 
de TArno, survécut longtemps sur les confins méridio- 
naux et occidentaux du contado siennois. Sur les pentes 
abruptes du mont Amiata, au fond des vallées étroites 
de la Merse et de TOmbrone, dans les bourgs désolés et 
en ruines du littoral toscan où sévissait la malaria, la féo- 
dalité trouva un refuge approprié. Là, pas de classe 
moyenne naissante qui pût tenir en échec les nobles ou les 
menacer; seule, une population rurale trop déprimée 
pour offrir une résistance aux brutales exigences féo- 
dales. On y pouvait chasser à cœur joie le daim et le san- 
glier. Et, dans ces vallées tortueuses, voleurs de chevaux 
et maraudeurs de noble naissance trouvaient un refuge 
sûr, au retour de leurs incursions dans les campagnes 
voisines. Enfin, c'était ce genre de pays si difficile à con- 
quérir, lorsqu'il est défendu par un ennemi courageux et 
mobile, habitué à vivre au grand air, connaissant chaque 
pouce du terrain et qui apporte dans la lutte l'agilité et 
l'œil exercé du chasseur de carrière. Si l'Eglise n'avait 
employé les armes dont elle disposait contre la tyrannie 
des grands feudataires, la jeune Commune aurait bien 
risqué périr au berceau ; et même, une fois leur pouvoir 
malfaisant entamé par l'évêque, qui sait si ces nobles 
n'auraient pas triomphé encore, s'ils avaient su s'en- 
tendre entre eux. 

Les Siennois envisageaient dans toute leur gravité les 
dangers et les difficultés de leur situation; tant que dura 
leur longue lutte contre la noblesse, ils agirent avec une 
opiniâtreté, une habileté et un sang-froid merveilleux. 
On ne saurait véritablement trop faire l'éloge de leur 
politique au xii^ et au xiif siècle jusqu'à la journée de 
Montaperti ; de même qu'on ne peut guère la condamner 
avec trop de sévérité au cours des siècles suivants. 
Quelle infinie patience dans leur lutte contre des ennemis 



42 HISTOIRE DK SIKNNK 

U)ii|oursoiiôvoil I Quelle infatigable application à guetter 
et à saisir toutes les occasions d'accroître leur puissance; 
satisfaits, un jour, d'ac(|ucrir une pia/./a dans telle ville 
seigneuriale, d'acheter, un autre jour, un land)cau de 
territoire à tel noble en mal d argent, ou encore d'arra- 
cher unallègenient de redevance à tel conUe en quête de 
leur aide militaire; ne poussant jamais trop loin leur 
avantage, endurant, le cas échéant, une injustice ou un 
dommage en silence, attendant l'occasion proi)icc pour 
châtier TolTenseur ; se servant ilabord de l'cvcquc comme 
instrument pour arriver à leurs tins, puis de TEmpereur; 
plus tard, quoique oflicicllcmcnt gibelins, s'alliant à une 
cité guelfe pour abattre la puissance de leurs plus ter- 
ribles voisins, les fiers comtes de Santa Fiora. Dans le 
Calc/jo Vccc/uo et le Cdlc/fo dcIFAssunta. ces inesti- 
mables archives de la politique siennoise qui ont survécu 
jusqu'à nos jours, on peut lire en détail le récit véri- 
dique des circonstances où la Commune déploya sa 
sagesse et sa patience. 

Au nombre des nobles dont la puissance constituait 
un (langer pour 1 expansion du commerce siennois, les 
Ardengeschi comptaient parmi les plus importants. Leur 
frontière s'avançait originairement à quelques kilomètres 
seulement de la ville; leurs turbulents partisans trou- 
blaient sans cesse de leurs incursions la sécurité des 
contins sud-occidentaux de son territoire. En outre, 
leurs forteresses commandant la route (jui conduisait 
par la vallée de la Merse à Grosseto et aux jioits de la 
Maremme, ils avaient accoutumé d'extorquer des mar- 
chands qui l'empruntaient d'onéreuses redevances. Au 
xii" siècle donc, la jeune Commune se mit à l'œuvre pour 
refréner l'arbitraire des Ardengeschi. Les bourgeois 
gagnèrent un premier et nu>deslc succès en iïjÔ, lors- 
qu'avec l'aide de leur seigneur-évèque, ils contraignirent 



I,A LLTTK CONTRK LES NOBLES 4^ 

cette famille à veiulrc la forteresse quasi inexpugnable 
d'Orgia. Deux ans plus tard, ils obtinrent que l'Empe- 
reur lit défense à tous seigneurs féodaux de réparer ou 
bâtir aucun château dans un rayon de 20 kilomètres 
autour de leur ville, interdiction qui visait spécialement 
les Ardengeschi, h^nlin, en 1 1'][), ils étaient devenus 
assez forts pour obliger ces puissants comtes à jurer fidé- 
lité à Sienne et à s'engager à ne construire aucun châ- 
teau ni aucune forteresse dans les vallées de la Merse et 
de rOmbrone sans le consentement de la Commune. 

Les xVrdengeschi , n'ayant pas tenu leur parole, se 
trouvèrent dès le début du siècle suivant en guerre ouverte 
avec Sienne ; mais ils furent vite réduits à demander la 
paix et à accepter des conditions plus dures que celles 
qu'ils avaient subies auparavant. Même après cette humi- 
liation ils lui causèrent encore des difficultés ; mais doré- 
navant ils ne furent guère mieux traités que des crimi- 
nels vulgaires par les magistrats civiques. Les sentences 
augmentèrent toujours de sévérité, jusqu'au jour où un 
podestat de Sienne, « le noble Messer Barone dei Man- 
giadri », déclara que, s'il s'emparait d'un de ceux qui se 
rendraient coupables d'un vol ou d'un délit, il lui inflige- 
rait une amende ruineuse, sinon il l'exposerait plusieurs 
heures, enchaîné comme un mâtin, sur la place publique, 
pour le faire ensuite chasser à coups de fouet à travers la 
ville et finalement bannir du territoire. La houssine du 
bouri>eois cinglait le dos du noble* ! 

o D 

Proches voisins des Ardengeschi, les Pannocchieschi 
empêchaient aussi le libre accès de la Commune à la 
côte toscane. C'était une race turbulente, jamais en repos; 
le moins célèbre d'entre eux n'était pas « le magnifique 
chevalier » Nello, voleur, maraudeur, assassin, le mari 

* llondoui, Scna Veius, Turiu, FratcUi Bocca, p. 3a. 



44 HISTOIRE DE SIENNE 

ridiculisé ^ de cette Pia que le grand Florentin rencontra, 
avec d'autres « morts par violence » sur la montée escar- 
pée du Purgatoire : 

« Ricorditi di me, che son la Pia : 

Siena mi fè, disfecemi Maremma : 
Saisi colui che inannellata, pria 

Disposata, m'avea con la sua gemma ^ » 

Les Pannocchieschi, comme les Ardengeschi, se virent 
contraints de jurer fidélité à Sienne ; et, bien que souvent 
coupables de violences dans ce pays sauvage que domi- 
naient leurs châteaux, ils nourrissaient une saine terreur 
de la Commune, dont ils étaient devenus obligatoirement 
citoyens, résidant à Sienne une partie de l'année. 

Mais les plus puissants de tous les feudataires étaient 
de beaucoup les Aldobrandeschi, seigneurs de Santa 
Fiora et de maint autre château, issus d'un certain llde- 
prando, qui fut comte de Roselle au x^ siècle \ Leurs 
vastes domaines qui englobaient le mont Amiata et ses 
alentours, et tout le district qui s'étend à l'ouest jusqu'à 
la côte, comprirent même, un temps, Grosseto et Orbe- 
tello, Sovana et Pitigliano. La multitude de leurs forte- 
resses faisait dire qu'ils en comptaient autant qu'il y a de 
jours dans l'année. Mais leur gîte habituel était Santa 
Fiora. Santa Fiora! ce nid de vautours perché sur l'altier 
Amiata, que Dante considérait comme le symbole même 
de l'oppression féodale. Dans ce passage pathétique du 
Purgatoire où il appelle César en Italie pour châtier les 

^ Cf. Aquarone, Dante in Siena. Città di Castello, 1889, pp. 71-84 ; de 
même uue lettre de feu M. Banchi dans VAcademy du 19 juin 1886. 

2 Dante, Purg., V, i33-i36. « Souviens-toi de moi, je suis Pia : Sienne me 
fit, la Maremme m'a détruite : il le sait, celui qui, en raépousant, avait passé 
à mon doigt l'anneau orné de pierreries. » 

' L'origine, lombarde ou salique, des Aldobrandeschi fait encore l'objet 
de discussions. On les trouve mentionnés pour la première fois avec la qualité 
de comtes palatins en ii63. 



LA. LUTTE CONTRE LES NOBLES 45 

tyrans et apporter la paix et la justice au pays opprimé, il 
lance cette adjuration passionnée : 

« Vien ! crudel, vieni,e vedi la pressura 
De' tuoi gentili, e cura lor magagne 
E vedrai Santa Fior, com'è sicura ' ». 

Terrible en effet, l'oppression de ces comtes palatins 
d'Empire. Leurs gens ravageaient impunément toute la 
campagne autour d'Amiata, la tenant dans un perpétuel 
état d'alarme. Les monastères mêmes n'étaient pas à 
Fabri. Et, bien que les comtes manifestassent parfois de 
la frayeur devant les anathèmes de l'Eglise, certains parmi 
leur suite ne craignaient ni Dieu ni homme. Tel, le ter- 
rible Giovagnolo qui, un jour, suivant Fra Filippo de 
Sienne, fit exécuter un par un cent prisonniers par un 
vieillard débile, se rassasiant les yeux pendant tout ce 
temps de leur terreur et de leur agonie. Giovagnolo 
mourut comme il avait vécu : se soulevant sur sa couche, 
le moribond cria au prêtre venu pour le confesser qu'il 
ne s'abaisserait jamais jusqu'à s'adresser à Dieu en sup- 
pliant. « Je me doute bien, disait-il, qu'il ne se mettrait 
pas à ma merci. Pourquoi me mettre à la sienne? » Et il 
trépassa en blasphémant ainsi le Tout-Puissant. Les 
comtes n'en ordonnèrent pas moins qu'on fît reposer le 
corps de leur fidèle faA^ori en terre sainte, dans l'église 
abbatiale de Santa Fiora. Mais son autre maître, le Prince 
des Tempêtes, qu'il avait toujours loyalement servi, con- 
tremanda — suivant le mot du moine de Lecceto — les 
ordres de celui qui n'avait été que son maître terrestre. 
En vain les religieux aspergèrent-ils la tombe d'eau bénite ; 
en vain y placèrent-ils le symbole sacré de la Passion 

^ Dante, Purg.^ VI, 109-111. « Viens, cruel, viens et vois l'oppression de 
tes concitoyens : venge leurs injures et tu sauras comme le séjour de Santa 
Fiora est tranquille. » 



46 HISTOIRE DE SIENNE 

pour écarter les esprits mauvais, à peine l'office des morts 
était-il achevé qu'un orage terrible éclata sur le sanc- 
tuaire profané. Pendant trois jours et trois nuits, on 
entendit, dominant le fracas du tonnerre et le gronde- 
ment de la rafale, les cris des âmes damnées et le rire 
horrible de leurs persécuteurs. L'église enténébrée sem- 
blait remplie de diables. Ce tumulte ne s'apaisa que 
lorsque le corps du blasphémateur eut été exhumé et 
rejeté hors de l'enceinte sacrée \ 

Voilà donc à quel despotisme cruel les Siennois allaient 
s'attaquer afin de rendre les grandes routes sûres et 
libres à leur commerce, de mettre un terme au brigan- 
dage des gens du comte, et de s'affranchir du pedagium 
et du taloneum que les Aldobrandeschi exigeaient des 
négociants traversant leur territoire. 

Les donjons de ces tyranneaux commandaient les deux 
grandes routes du sud. Avec le pays de Grosseto, ils 
tenaient les approches des ports de la Maremme ; avec la 
vallée de FOrcia, la Via Francigena, grande route de 
Rome. 

Dès l'année ii5i, les Siennois conclurent avec les 
Grossétans un traité qui leur donnait libre passage à tra- 
vers leur ville ; un demi-siècle plus tard, ils se liguèrent 
en outre avec Orvieto la guelfe, dans le but de forcer les 
Aldobrandeschi à céder à leurs revendications. La com- 
binaison réussit : le comte de Santa Fiora vit qu'il ne 
lui restait qu'à se soumettre d'aussi bonne grâce que 
possible. En i2o3 donc, domptant son orgueil, il se rendit 
à Orvieto où, en présence des habitants de la ville, il 
jura fidélité à leur Commune, s'engageant à ne plus 
frapper de taxes ses marchands. Deux consuls de Sienne 
assistaient à la cérémonie ; dans son serment, l'Aldobran- 

^ Fra Filippo daSiena, Gli Assempri, publ. parD. F. C. Carpellini, Sienne, 
Gali, 1864, ch. 34, pp. 114-119- 



LA LUTTE CONTRE LES NOBLES 47 

deschi reconnaissait expressément la dette d'honneur et 
de respect qu'il contractait envers leur cité. 

En 1216 le comte Aldobrandini Aldobrandeschi sévit 
obligé de souscrire à des conditions encore plus dures à 
l'égard des Orviétans. Il fut contraint de leur transférer 
tous ses domaines depuis le mont Amiata jusqu'à l'Al- 
benga, et d'instituer la Commune son héritière, au cas 
où il mourrait sans laisser de souche légitime. 

D'ailleurs les succès de son seigneur, l'Empereur, 
n'améliorèrent guère la situation du comte de Santa Fiora. 
Bien que confirmé dans sa dignité de comte palatin de 
Toscane, il ne put se dégager de la griffe des Communes. 
Il réussit bien, du temps de la prépondérance gibeline, à 
desserrer un peu les liens qui l'assujettissaient à Orvieto 
la guelfe, mais pour tomber de plus en plus sous le joug 
de Sienne l'impériale : le 2 octobre 1 221, il se vit con- 
traint de conclure avec Sienne un traité stipulant qu'il 
n'écraserait plus de taxes ses marchands, qu'il lui verse- 
rait un tribut annuel, qu'il lui prêterait secours en cas de 
guerre et qu'enfin il résiderait dans ses murs au moins 
un mois par an^ 

En même temps il crut habile de rendre aux Grossé- 
tans leur liberté ; c'était les livrer aux mains des Siennois 
qui n'attendaient depuis longtemps qu'une occasion favo- 
rable pour châtier leur mauvaise foi et leur insolence, et 
s'assurer d'une ville commandant une grande partie du 
littoral toscan. 

Les Siennois donc, résolus à poursuivre leur avantage, 
ne furent que plus fortifiés dans cette résolution, lorsqu'ils 
virent les gens de Grosseto répondre par des insultes et 
des menaces à leur mise en demeure. L'été de 1224, 
l'armée siennoise se mit en campagne, avec le podestat à 

i Arch. di Stato, Sienne. Capitoli, iSum. d'ord. i3-i4 ; aussi Caleffo Vecchio, 

C. 132*, 125. 



48 HISTOIRE DE SIENNE 

sa tête. c( Oncques, dit le chroniqueur \ ne vit plus belle 
armée. Leurs boucliers, cuirasses et pavillons faisaient 
resplendir tout le pays à l'entour, en sorte qu'il apparais- 
sait un autre Paradis. » 

Ils brûlaient d'une telle impatience de prendre la ville, 
qu'ils ne voulurent pas observer les règles qui présidaient 
habituellement à la conduite des sièges au Moyen Age. 
Sitôt arrivés devant Grosseto, ils essayèrent de l'emporter 
d'assaut incontinent ; et, malgré la défense héroïque de 
ses habitants, ils réussirent dans leur dessein. « Avec 
l'aide de Dieu, poursuit le chroniqueur, le podestat triom- 
pha grandement, entrant avec son armée dans la cité et 
emmenant à Sienne tous les hommes qui s'y trouvaient... 
A leur retour, pour célébrer cette victoire, on festoya 
abondamment, on alluma des feux de joie et les boutiques 
fermèrent autour du Gampo. » 

Les Siennois imposèrent aux vaincus des conditions 
fort dures. Notamment ils ne pourraient dorénavant 
réparer les murailles et douves de leur ville sans l'assen- 
timent formel des magistrats de Sienne ; aucun marché 
ne pourrait se tenir à Grosseto ni aux environs le samedi, 
jour de marché des Siennois ; seules, les mesures sien- 
noises y auraient cours pour le débit de l'huile, du vin et 
des draps ^ 

C'est ainsi que les Siennois réussirent à soumettre la 
Maremme et à y assurer leur libre commerce. Cependant, 
comme ils éprouvaient encore de temps à autre des dom- 
mages du fait de vassaux des Aldobrandeschi dont les 



' Arch. di Stato, Sienne. Cron. senesi d'autore ignoto ; Collection de manus- 
crits Bichi. Le ms. est une copie faite au xyiii*" siècle de la chronique du xiv*. 
Paoli, l'une des autorités les plus compétentes d'Italie en matière de paléo- 
graphie, ne mit jamais en doute leur authenticité qui, d'ailleurs, n'a jamais 
été discutée. 

^ Arch. di Stato, Sienne. Pergameno délie Riformagioni, 27, 28, 3o sep- 
tembre et i^"", 2, 5 octobre 1224. 



LA LUTTE CONTRE LES NOBLES 49 

châteaux-forts commandaient la grand'routc de Grosseto, 
ils dépêchèrent en i25o vers la Maremme une armée qui 
s'empara de tous ces nids de pillards. Ayant ainsi rendu 
sa sécurité à la route de la côte, ces troupes firent demi- 
tour, puis, remontant la vallée de l'Orcia, occupèrent 
Castiglione et Selvena, tenant ainsi la Via Francigena au 
point où elle coupait, au nord-est, les limites du terri- 
toire des Aldobrandeschi. Aldobrandino se vit contraint 
de solliciter la paix ; et sa maison, bien qu'elle continuât 
à causer parfois des difficultés, ne recouvra jamais son 
ancienne situation. 

Une seule fois elle tenta de regagner sa suprématie 
d'autrefois : voyant les Siennois paralysés par une guerre 
avec Florence, Umberto Aldobrandeschi S qui, contraire- 
ment aux traditions de sa famille, s'était fait guelfe par 
haine pour Sienne gibeline, crut loccasion bonne pour 
essayer de reconquérir quelques-uns de ses châteaux- 
forts de la Maremme. Son cousin Aldobrandino se sépara 
de lui et conclut pour son propre compte un pacte avec 
Sienne ; mais Umberto persista obstinément dans sa déter- 
mination de se venger d'elle. Jl fit saisir ses ambassa- 
deurs et menaça d'envahir les terres de son cousin, puis, 
organisant des embuscades pour dépouiller tous ceux qui 
suivaient la route de Grosseto, il établit un régime de 
terreur dans la portion de la Maremme qu'elle traverse. 
La Commune enfin décida de se débarrasser de lui à tout 
prix. Andréa Dei nous rapporte qu'elle soudoya deux 
moines pour l'étouffer au lit, dans son château de Cam- 
pagnatico ' ; mais Thistorien des Aldobrandeschi, Berlin- 
ghieri, refuse d'ajouter foi à ce récit. La version, d'ail- 
leurs plus vraisemblable, que donne de ce drame un 



1 Dante, Piirg., XI, 50-72. 

2 Andréa Dei, Cronica, dans Muratori, Reriim Ital. Script., T. XV, c. 28. 

1—4 



5o HISTOIRE DE SIENNE 

autre chroniqueur est corroborée par des témoignages 
dociimentaires ^ 

Il raconte que Gampagnatico, surpris par un parti 
siennois, fut emporté d'assaut et qu'Umberto refusa de 
se rendre. « Avant de mourir, il massacra beaucoup de 
gens ; car il revêtit son harnois et traversa à cheval la 
cour du château, comme un dragon. A ce moment un 
homme lui lança un épieu qui frappa le coursier à la tète : 
la bête tomba raide morte, le choc lui ayant fait jaillir la 
cervelle. » Cependant le comte continua à se battre jus- 
qu'au moment où ses assaillants « lui assénèrent sur le 
crâne un coup de masse d'armes, ce qui le fit quitter ce 
monde. » 

i Arch. di Stato, Sienne. Le document est exposé dans les vitrines des 
Archives, il fait partie de la Mosira Dantesca. Voir aussi Omaggio al IV. 
Congresso storico italiano délia B. Accademia dei Rozzi, Sienne, Imprime- 
rie des Sourds-Muets, 1889. 



CHAPITRE V 
LA LUTTE AVEC FLORENCE 

L'ennemie la plus puissante et la plus opiniâtre de 
Sienne ne fut pas cependant Taristocratie terrienne, sur 
ses confins méridionaux, mais sa rivale commerciale, la 
Commune de Florence. Les guerres nombreuses et san- 
glantes qui firent rage entre les deux cités aux xii® et 
xiii^ siècles, furent suscitées quelquefois par les diffé- 
rends qui ne peuvent manquer de surgir entre deux États 
voisins et ardents, nourrissant des ambitions bien défi- 
nies, mais dont les frontières le sont beaucoup moins ; 
d'autres fois aussi, mais beaucoup moins souvent, elles 
provinrent de ce que Florentins et Siennois avaient 
adopté sur des questions importantes de politique étran- 
gère des vues contradictoires. Mais, nous le répétons, 
la plupart du temps elles trouvèrent leur source dans la 
rivalité commerciale aiguë des deux jeunes républiques. 

Sienne commandait les grandes routes vers Rome. 
Très en faveur auprès de la Curie et bien vus des citoyens 
de la Ville Eternelle, ses financiers, dont leur titre de 
banquiers de la papauté affermissait le crédit, concur- 
rençaient avec succès les Florentins sur d'autres places. 
« Delenda est Sena » fut toujours le mot d'ordre popu- 
laire chez les négociants des bords de l'Arno. 

On est fort incertain sur l'époque où commença cette 
série de luttes. Tommasi rapporte que les premiers dé- 
saccords des deux Communes s'élevèrent à propos du 



D2 HISTOIRE DE SIENNE 

château de Staggia, position stratégique importante près 
de rentrée du Val d'Eisa, dont le voyageur entrevoit 
aujourd'hui les ruines pittoresques par la portière du 
train qui Femmène de Poggibonsi à Sienne. Quoi qu'il 
en soit, elles guerroyaient déjà en ii4i, date à laquelle 
les Florentins ravagèrent le pays jusqu'aux portes de 
leur rivale. Quatre ans plus tard, s'il faut en croire les 
chroniqueurs locaux, les Siennois prirent leur revanche, 
par la victoire de Montemaggio qui leur permit d'étendre 
leur territoire presque jusqu'à Poggibonsi. Enhardie par 
ce succès, Sienne poursuivit ses efforts en vue de reculer 
ses frontières jusqu'aux abords du Val d'Eisa ; et en ii56 
elle réussit enfin à prendre pied à Poggibonsi même : elle 
recevait du comte Guido Guerra le huitième du château- 
fort et concluait une alliance défensive avec les habitants. 
Les Florentins, désireux par contre de posséder tout 
le Val d'Eisa, convoitaient Semifonte', forteresse impor- 
tante près de Gertaldo et s'efforçaient de déloger les 
Siennois de la position qu'ils occupaient à Poggibonsi; 
mais, pour acharnés qu'ils fussent à vouloir commander 
la Via Francigena, au nord du territoire de Sienne, ils 
étaient encore plus impatients de la tenir là où elle sor- 
tait du conlado siennois vers le sud. Le principal objet 
de cette politique, comme nous l'avons déjà indiqué, 
était de tenir la clef de la grand' route de Rome de même 
que la chaussée moins importante du Val de Chiana. Ils 
cherchèrent en conséquence à s'allier avec Montalcino 
et Montepulciano, entretenant continuellement dans ces 
villes une agitation contre Sienne : leur appui fidèle per- 
mettait aux Florentins de frapper de lourdes taxes les 
marchandises siennoises et de faire passer les leurs en 
toute sécurité et franchise. 

^ Semiforile avait une grande importance stratégique : elle menaçait Flo- 
rence sur sa frontière sud-ouest. 



LA LUTTE AVEC FLORENCE 53 

Les Siennois regardaient naturellement la politique de 
Florence comme injustifiable et inique. Ils soutenaient 
que, depuis les temps anciens, Montepulciano apparte- 
tenait à leur territoire et cette revendication était consi- 
dérée comme bien fondée dans les cours impériales ; ils 
se tenaient en outre pour légitimes suzerains de Montal- 
cino. Les deux villes étant très éloignées des limites ter- 
ritoriales de Florence, ils estimaient que cette dernière 
ne pouvait se prévaloir d'aucun droit pour s'immiscer 
dans des différends surgissant entre eux et leurs sujettes 
rebelles. 

En II 74 Sienne tenta sans succès de s'emparer de 
Montepulciano : son armée défaite par les Florentins, 
elle fut contrainte après de longues négociations d'ac- 
cepter d'humiliantes conditions de paix. Non seulement 
les Siennois durent promettre de prêter aide à Florence 
dans toutes les guerres, sauf contre l'Empereur, mais 
encore leur fallut-il abandonner aux vainqueurs la moitié 
des possessions acquises à Poggibonsi*. 

Pendant tout le cours du dernier quart du siècle, la 
puissance et l'influence de Florence continuèrent de 
croître. Frédéric Barberousse et Henri VI firent subir, il 
est vrai, des arrêts temporaires à son ambitieuse poli- 
tique, mais sans qu'il en résultât d'effets durables : les 
Hohenstaufen ne parvinrent jamais à lui imposer leur 
suzeraineté avec quelque continuité. Néanmoins les 
efforts tentés par l'Empereur pour exercer sa juridiction 
sur le territoire florentin par l'intermédiaire d'un podestat 
dévoué à ses desseins , bien que toujours finalement 
déjoués, ne laissaient pas de causer constamment soucis 
et difficultés à l'ambitieuse jeune Commune. Aussi, à la 
mort d'Henri VI, le 28 septembre 1197, les Florentins se 

1 Arch. di Stato, Sienne. Caleffo Vecchio, c. 9*, 12. 



54 HISTOIRE DE SIENNE 

déterminèrent-ils à tenter un effort pour prévenir le 
retour de toute immixtion impériale. 

A cet effet ils constituèrent aussitôt une ligue des 
villes toscanes, dont le but avoué était d'assurer à chacune 
des alliées le droit de gouverner son propre territoire 
en vassale directe du Saint-Empire, sans Tintervention 
d'un podestat impérial, marquis ou comte palatine Pour 
une fois les villes toscanes se trouvèrent donc unies : 
Sienne et Arezzo, Lucques et Volterra, Poggibonsi et San 
Miniato acceptèrent les propositions de Florence; des 
délégués de toutes les parties contractantes se lièrent 
par serment à Castelfiorentino, le 4 décembre 1197 ; les 
comtes Guidi et Alberti eux-mêmes entrèrent dans 
l'alliance. Pise et Pistoie, il est vrai, se tenaient à l'écart, 
mais n'étaient pas hostiles. 

Il apparut bientôt que les Florentins ne se contente- 
raient pas simplement de garder ce qu'ils possédaient : 
aspirant depuis longtemps à s'emparer de Semifonte 
dans le Val d'Eisa, ils entreprirent de mettre ce projet à 
exécution. Redoutant surtout de l'opposition de la part 
de Sienne, qui naturellement ne pourrait voir d'un bon 
œil les progrès de Florence dans la direction de ses fron- 
tières septentrionales, ils offrirent aux Siennois, en 
échange de leur neutralité, de les laisser s'emparer 
librement de Montalcino. Satisfaits de ce dédommage- 
ment, leurs rivaux accédèrent à la proposition' : c'est 
ainsi que Florence acquit Semifonte et que Sienne prit 
possession de Montalcino qu'elle emporta d'assaut et 
dont elle rasa les murailles et les tours. 

Mais voilà que les Siennois, mis en goût par la prise 
de Montalcino, décidèrent de s'emparer également de 

'■ Ficker. Forschungen zur lieichs und- Rechtsgcschichle Italiens, Iiinsbruck, 

1868-7/1, vol. rv, pp. 242-246. 

- Arch. di Stato, Sienne. Caleffo Ve.cchio, c. 29', à la date du 29 mars 1201. 



LA LUTTE AVEC FLORENCE 55 

Montepulciano ; cela, les Florentins ne pouvaient le per- 
mettre. Ces derniers se mirent donc en quête d'un prétexte 
pour chercher querelle à leurs nouveaux alliés. Celui 
auquel finalement ils s'arrêtèrent ne valait pas cher, mais 
il était encore assez bon pour leurs fins : ils s'avisèrent 
de revendiquer Tornano, château-fort situé à treize kilo- 
mètres au nord-est de Sienne. En vain les Siennois pro- 
testèrent-ils qu'il ne leur appartenait pas de céder Tor- 
nano, propriété de seigneurs indépendants, simplement 
alliés à la Commune, les Florentins se préparèrent immé- 
diatement à envahir leur territoire. 

Les deux cités se décidèrent toutefois, en dernier 
recours, à soumettre leurs différends à un arbitrage et 
choisirent pour les départager le podestat de Poggibonsi. 
Ce dernier rendit sa sentence le 4 juin i2o3 : les Siennois 
devaient renoncera tous leurs droits sur Poggibonsi; 
la frontière de Florence était portée à moins de dix kilo- 
mètres de leur ville*. Malgré l'injustice notoire de cette 
décision, les Siennois décidèrent de s'y conformer, tout 
en pourvoyant à la défense de leurs frontières réduites 
en fortifiant Monteriggioni et Querciagrossa. 

Loin de se montrer satisfaite, l'insolence des Floren- 
tins s'accrut de cette soumission et, bien que professant 
toujours une entière fidélité au texte de leur traité, ils 
conclurent un pacte secret avec les gens de Montepul- 
ciano, persuadant à ceux-ci de renouveler avec eux leur 
alliance offensive et défensive contre Sienne^. La pa- 
tience des Siennois étant alors à bout, ils adressèrent une 
protestation indignée au Conseil de la ligue : cette assem- 
blée se réunit pour entendre leurs doléances et, après 
avoir recueilli les témoignages contradictoires, décida 

1 Arch. di Stato, Sienne, Caleffo Vecchio, c. SgS 4i- 

2 Yillari, The Two First Centuries of Florentine History, traduit par Linda 
Villari, Londres, Fisher Unwin, 1894, vol. I, pp. 166, 167. 



56 HISTOIRE DE SIENNE 

que Montepulciano appartenait de droit aux Siennois. 
Mais les Florentins, bien que promoteurs de l'alliance, ne 
tinrent pas le moindre compte de cette sentence : la ligue 
avait secondé leurs desseins ; en trompant ceux-là mêmes 
qu'ils y aA^aient fait entrer, ils les avaient fait servir à la 
réalisation de plusieurs de leurs projets les plus cliers; 
maintenant, avec une effronterie cynique, ils ne se don- 
naient même plus la peine de masquer leur véritable but 
à leurs dupes furieuses ^ Ils avaient acquis Semifonte et 
d'autres possessions; mais, s'ils pouvaient les en empê- 
cher, ils ne laisseraient pas les Siennois mettre la main 
sur Montepulciano et Montalcino. Peu leur importait que, 
de l'aveu des légats impériaux, Montepulciano eût tou- 
jours fait partie, de droit, du contado siennois, ou que 
les représentants des autres villes de Toscane se fussent 
prononcés en faveur de Sienne : Florence n'avait jamais, 
en réalité, perdu un instant de vue son ancienne poli- 
tique. 

Pour en finir, en l'année 1207, les Siennois résolurent 
de faire triompher leurs droits par la force des armes et 
d'emporter d'assaut Montepulciano. De leur côté, afin 
de créer une diversion, les Florentins s'avancèrent alors 
avec leur carroccio^ dans la Berardenga et mirent le siège 
devant Montalto, château-fort situé à quelque vingt kilo- 

^ Villari, op. cit., pp. iSg, 167. Le rccil de Villari est sur ce point aussi 
clair qu'impartial. 

^ Le carroccio, ou chariot de guerre, bas et lourd, monté sur des roues 
massives extrêmement fortes, était traîné par des bœufs et portait une cloche, 
L'évêque de la ville, à qui il appartenait, y dressait un autel au moment 
où les citoyens commençaient une bataille. Au centre du carroccio se dres- 
sait un mât élevé, appelé antenna, auquel flottait l'étendard de la ville: au 
sommet de Vantenna, on fixait une effigie du patron de la ville, ou bien un 
crucifix ou un Christ, les bras étendus comme pour bénir l'armée. Le chef 
j de la milice prenait place avec ses officiers auprès du carroccio autour duquel 
j prêtres et moines priaient pour le succès de leurs armes. Le carroccio joua 
j un rôle important dans la stratégie italienne : c'était le point de ralliement 
J des troupes bourgeoises. Cf. Lanzani, Storia dei Comiini Italiani dalle 
origini al i3i3, Milan, Vallardi, 1882, lib. 11, cap. 11, p. loi. 



LA LUTTE AVEC FLOKENCE D^ 



mètres à l'ouest de Sienne. Les Siennois marchèrent à leur 
rencontre : un combat extrêmement opiniâtre et sanglant 
s'ensuivit qui se termina par une victoire complète des 
envahisseurs. Il se fit un terrible massacre de Siennois : 
tentes et bannières, le carroccio lui-mcme, tout fut perdu. 
Quand la nouvelle du désastre arriva à Sienne, un grand 
nombre de femmes se mirent en route vers le champ de 
bataille pour rechercher qui le corps d'un mari, qui d'un 
fils ou d'un fiancé. La cité tout entière était plongée 
dans le deuil et la désolation. 

Le printemps suivant, l'armée florentine ravagea de 
nouveau le contado siennois; mais le 6 octobre, sur l'in- 
tervention des gens de Poggibonsi, on finit par arrêter 
des conditions de paix. Sienne dut s'engager à ne pas 
attaquer Montepulciano et à renoncer à ses possessions 
de Poggibonsi ; à ces conditions, les Florentins consen- 
tirent à rendre leurs prisonniers et les forteresses prises 
au cours de guerre. Pendant les quinze années qui suivi- 
rent ce traité, la paix régna entre les deux rivales ; durant 
cette période, Sienne fortifia sa situation à maints égards : 
elle s'assujettit plus complètement plusieurs grands feu- 
dataires et réussit à s'assurer des plus importantes places 
fortifiées commandant les routes du sud et du sud- 
ouest. 

En I2I2, les gens de Montalcino se virent contraints 
de jurer fidélité à la Commune et de s'engager à lui ver- 
ser un tribut annuel. L'année suivante, les Gacciaconti 
et les Scialenghi se trouvant réduits à l'obéissance, de 
nombreux châteaux passèrent ainsi sous la domination 
de Sienne. Finalement en 1216 les Orviétans et les Sien- 
nois réussirent, comme nous l'avons vu, à abattre le 
clan puissant des Aldobrandeschi. Toutes ces mesures 
tendaient à rendre plus sûre la route de Rome; la poli- 
tique de Sienne atteignit bien le but qu'elle visait : au 



58 HISTOIRE DE SIENNE 

cours de cette période, son commerce extérieur s'ac- 
crut énormément ; ses négociants réalisaient de gros 
bénéfices à Rome, en Angleterre et en Champagne ; 
chaque année, la cité devenait plus riche et plus pros- 
père. 

Peu de temps après son couronnement, Frédéric II 
confirma les privilèges de la Commune; et, hien qu'il 
dépouillât les Siennois de leurs droits sur Poggibonsi, 
pour faire de cette ville une place forte d'Empire, comme 
San Miniato al Tedesco, son intention n'était pas d'affai- 
blir Sienne, mais plutôt de dresser une barrière impé- 
riale contre de nouveaux progrès de Florence dans le Val 
d'Eisa. Dans le même but, encourageant les loyales cités 
de Toscane à se grouper, il fut l'instigateur d'une alliance 
entre Poggibonsi et Sienne. 

Au couronnement de Frédéric, en 1220, les ambassa- 
deurs pisans et florentins se prirent de querelle à propos 
d'un bichon. « Le diable, dit Villani, devait se cacher 
dans la peau de ce petit chien. » Et, en vérité, de son 
point de vue, cette opinion n'était pas si déraisonnable, 
car, suivant le chroniqueur florentin, c'est de cette misé- 
rable dispute que sortit une guerre qui devait traîner plu- 
sieurs années en longueur^ Sienne s'y trouva un moment 
impliquée, mais, après la première campagne sérieuse, il 
semble qu'elle rappela ses contingents : ses hommes d'État 
s'avisèrent en effet que, les armées de Florence se trouvant 
suffisamment occupées ailleurs, l'occasion était bonne pour 
réaliser des projets qu'ils caressaient depuis si longtemps : 
c'est dans ces conditions que les Siennois réussirent à 
s'emparer de Grosseto, et à assurer plus complètement 

^ Arias a montré que la véritable cause de la lutte était la lùvalité com- 
merciale des deux républiques. « L inimitié des cités rivales, dit Villani, fai- 
sait de n'importe quel incident un prétexte à l'effusion du sang. » Voir Arias, 
/ Trattati Commerciali deUa Repubblica Fiorentina, vol. I, Florence, 190 1, 
pp. 3i, 32 ; également Villari, up. cil. vol. I, 177. 



LA LUTTE AVEC FLORENCE og 

leur pouvoir sur les vallées de la xMerse et de TOmbrone'. 

Enhardis par ce succès, ils décidèrent au printemps 
de 1228 de soumettre aussi Montcpulciano; malheureu- 
sement les circonstances se prêtaient mal à leur tentative. 
Au plus pacifique des papes venait de succéder Gré- 
goire IX, pontife vieux d'années mais jeune d'énergie 
et d'ardeur, professant pour tout compromis un mépris 
surhumain et presque héroïque. Le nouveau pape resta 
d'abord en termes d'amitié avec l'Empereur; mais ce bon 
accord ne pouvait, quoi qu'il advînt, durer longtemps et, 
lorsqu'à l'automne 1227, Frédéric fit demi-tour sur le 
chemin de la croisade pour laquelle il venait de partir, 
le conflit inévitable éclata. De ce jour, la Papauté ne 
visa plus que la ruine totale de la puissance des Hohen- 
staufen, but qu'elle poursuivit avec une indomptable opi- 
niâtreté. 

L'objet secret de sa politique apparut quand, l'année 
suivante, Frédéric se mit en route, pour de bon cette 
fois, pour la croisade : anathématisé naguère à cause de 
son retour, il se vit couvrir de nouveaux anatlièmes à 
cause de son départ. Ce pape belliqueux prêcha la croi- 
sade contre un prince qui, arborant l'étendard delà croix, 
venait précisément de partir en guerre contre les infi- 
dèles. Les croisés de la papauté, rangés sous la bannière 
aux clefs de saint Pierre, engagèrent la lutte contre le 
vice-roi temporel de la chrétienté ; les vieux cris de partis 
retentirent de nouveau de tous côtés : l'Italie entière 
bouillonna bientôt une fois de plus. 

Pendant que ces événements s'accomplissaient, les 
Siennois poursuivaient la réalisation de leurs projets sur 
Montepulciano. Au printemps de 1228, ils conclurent 
une alliance avec les Gibelins exilés de cette ville et 

' Voir p. 47-48. 



6o HISTOIRE DE SIENNE 

trois mois plus tard, afin d'obtenir l'appui des Orvié- 
tans, ils leur déléguèrent une ambassade pour leur rap- 
peler la ligue qui les avait unis dès 122 1 '. Les Orviétans 
répondirent aux ambassadeurs par de bonnes paroles, 
se déclarant prêts à se conformer aux termes de leur 
ancien pacte ; en réalité, ils dissimulaient simplement 
pour gagner du temps : ils avaient déjà conclu une 
entente secrète avec Florence et Montepulciano, et, à 
peine les délégués de Sienne étaient-ils sortis de leurs 
murs, qu'ils signèrent un traité d'alliance avec les gens 
de Montepulciano. 

Les Siennoisleur déclarèrent immédiatement la guerre : 
pendant la campagne de 1228, le sort favorisa leurs 
armes, mais au cours de l'hiver des dissensions écla- 
tèrent entre les citoyens; en outre, la défection du 
comte Aldobrandino Aldobrandeschi vint leur porter un 
coup. Aussi au printemps suivant, ne purent-ils opposer 
qu'une faible résistance à l'invasion des Florentins. Ceux- 
ci leur démolirent plus de vingt forteresses et ravagèrent 
leur contado jusqu au pied de leurs murs'' ; et leur marche 
victorieuse ne s'arrêta pas là, car, forçant la porte 
GamoUia, ils pénétrèrent dans la ville jusqu'à San Pietro 
alla Magione. 

Dans cette extrémité, l'imminence du péril commun 
ramena la concorde parmi les Siennois. Les factieux, 
oubliant leurs querelles criminelles, s'unirent pour bou- 
ter dehors les assiégeants ; les femmes elles-mêmes 
prirent les armes, pour protéger leurs foyers et se 
défendre contre les outrages. Les Florentins furent 
refoulés. « Mais ils réussirent, dit le chroniqueur, à 
emmener à Florence beaucoup de belles femmes de con- 

^ Arch. di Stato, Sienne. Caleffo Vecchio, c. i45', 147. 

^ Cronica Fiorentina, chronique du xiii® siècle publiée par Villari dans 
The Tw'o First Centuries of Florentine History, vol. II, p. 5o. 



LA LUTTE AVEC FLORENCE 6l 

clition qu'ils forcèrent à devenir les maîtresses de leurs 
ravisseurs. » 

Cependant, tandis que Sienne essuyait ces graves 
revers, son seigneur l'Empereur voyait la fortune lui 
sourire dans l'Italie méridionale; à l'heure du succès, il 
n'oublia pas ses loyaux Toscans : il dépêcha son légat, 
Gérald d'Arnstein, pour enjoindre à Montepulciano de 
reconnaître les justes revendications des Siennois. Mais 
les gens de cette ville s'y refusèrent : encouragés par les 
Florentins, ils firent la sourde oreille aux ordres impé- 
riaux, même lorscju'ils se virent mis au ban de l'Empire. 
Peu après, Frédéric interdit aux Florentins d'attaquer 
les Siennois, injonction à laquelle ils passèrent égale- 
ment outre. En vain les condamna-t-il à payer de fortes 
amendes au trésor impérial et une indemnité importante 
à Sienne : il ne pouvait mettre ses menaces à exécution, 
et les rebelles le savaient. Finalement les Siennois com- 
prirent cju'ils ne devaient compter que sur eux-mêmes. 

Redevenus unis, ils firent en 1282 une heureuse cam- 
pagne. Le jour de la fête de saint Simon et saint Jude, 
ils atteignirent enfin le but de leurs efforts en s'emparant 
de Montepulciano et ils achevèrent leur victoire en 
dévastant le territoire d'Orvieto. Seule la venue de l'hi- 
ver mit un terme à leurs succès. 

Sienne était maintenant disposée à accepter des con- 
ditions de paix honorables. Le Pape et l'Empereur, 
réconciliés en 1280 à San Germano, unirent d'ailleurs 
leurs efforts pour rendre sa tranquillité à l'infortunée 
Toscane. Quoique les Florentins fussent guelfes, le Pape 
s'accorda avec Frédéric pour reconnaître que Montepul- 
ciano et Montalcino appartenaient de droit à Sienne et 
cjue l'attitude de Florence ne pouvait aucunement se jus- 
tifier. Il ne se contenta du reste pas de simples protesta- 
tions : lorsqu'Orvieto et Arezzo, incitées par Florence, 



62 HISTOIRE DE SIENNE 

refusèrent de suspendre les hostilités, Grégoire excom- 
munia les trois cités guelfes. Mais sesanathèmes, comme 
le ban impérial, restèrent sans effet : les Florentins 
s'étaient faits guelfes, non pour soutenir la cause papale, 
mais pour arriver à leurs propres fins. Ils s'étaient alliés 
avec le Vicaire du Christ parce qu'ils y voyaient leur 
intérêt; mais voilà qu'on ne leur permettait pas de tenir 
les cordons du sac, et Sienne gibeline se trouvait avoir 
encore une part plus importante dans la gestion des 
finances de la Curie. Ils poursuivraient donc la guerre 
tant qu'ils n'auraient pas humilié et amoindri leurs 
rivaux et forcé Sienne à accepter des conditions de paix 
qui mettraient dans leurs mains et dans celles de leurs 
alliés les clefs de la grande route romaine, ainsi que de 
celle conduisant à la vallée de la Chiana. 

Pour y arriver, Florence était prête à employer tous les 
moyens. Ses bourgeois, qui se disaient démocrates, ne 
se firent pas scrupule de s'allier aux plus tyranniques 
despotes féodaux, sur les frontières du territoire sien- 
nois, Umberto Aldobrandeschi et Pepone Visconti de 
Campiglia. Ils excitèrent en outre les gens de Montal- 
cino à se révolter contre Sienne, si bien que, vers la fin 
de 1233, ils les décidèrent à rompre le pacte solennel 
qu'ils venaient de conclure avec elle quelques mois seu- 
lement auparavant. Trois ans de suite, ils ravagèrent le 
contado ennemi ^, détruisant les récoltes, brûlant les 
maisons et massacrant les paysans ; ils transformèrent 
ainsi les belles campagnes environnant la ville en un 
désert affreux. 

Les Siennois remportèrent toutefois un brillant succès 
avant que la famine et la peste, fidèles alliées de Flo- 
rence, ne vinssent les décimer : en i234, ils prirent 

^ Cronica Fiorentina, éd. cit., p. 5i. 



LA LUTTE AVEC FLORENCE 63 

Campiglia qu'ils mirent à sac et brûlèrent i. Mais leur 
joie ne fut pas de longue durée : leur territoire fut encore 
une fois dévasté par les Florentins qui ruinèrent qua- 
rante bourgades et villages, coupant les blés et les 
vignes, pour retourner chez eux après deux mois d'escar- 
mouches, chargés de butin, à la tête d'un long convoi 
de captifs. 

Cet automne sans moisson fut suivi d'un hiver rigrou- 
reux. La famine et la peste enlevèrent des centaines de 
victimes. Des bandes de loups, descendues des mon- 
tagnes, venaient ravager les campagnes presque désertes. 
Les Siennois, malgré leur fond d'insouciante gaité, 
s'assombrirent de désespoir, en voyant la mort faucher 
tout autour d'eux. « Aux festins des noces, dit Tommasi, 
il leur fallait boire de l'eau, ce qui suffisait à leur enle- 
ver toute leur joyeuseté ! » 

Enlin les bourgeois en furent réduits à un tel degré de 
misère qu'ils ne souhaitaient plus que la paix à tout prix. 
D'abord par l'entremise d'un frère mineur, puis parcelle 
du cardinal de Préneste, on s'entendit sur les condi- 
tions^ Sienne renonçait à toute suzeraineté sur Monte- 
pulciano; elle restituait à Orvieto tout ce qu'elle lui avait 
pris au cours de la guerre. Chianciano, forteresse 
importante sur la route du Val di Ghiana, passait à la 
maison des Manenti ; enfin les Siennois devaient dénon- 
cer leur alliance avec Poggibonsi et abdiquer de nouveau 
tous droits sur cette ville ^ 

La fortune de Sienne était alors au plus bas, mais elle 
allait bientôt reprendre sa marche ascendante. La grande 
paix de i235 préluda, pour les citoyens, à une nouvelle 

^ Cf. Croniche Sencsi, chronique manuscrite du xiv* siècle, d'auteur 
inconnu, conservée à l'Archivio di Stato, à Sienne. 

■^ Arch. di Stato, Sienne. Caleffo Vecchio, c. 199, 200, 201, 201*. 
^ Arch. di Stato, Sienne, Caleffo Vecchio, c. 2o3, 2o3'. 



64 HISTOIRE DE SIENNE 

période d'essor commercial : c'est alors que bourgeois 
et artisans, dont la prospérité s'accroissait, voulurent 
avoir leur place dans le gouvernement. La lutte politique 
qui s'ensuivit ne semble avoir été ni longue ni sérieuse. 
Plusieurs membres de la vieille aristocratie, comme 
Aldobrandino di Guido Cacciaconti, firent cause com- 
mune avec le parti populaire qui ne tarda pas à triom- 
pher : une réforme de la constitution octroya au peuple 
des pouvoirs plus étendus dans l'administration de l'Etat. 
Entre i233 et 1240, un Conseil composé de vingt- 
quatre citoyens, moitié nobles, moitié popolani, s'érigea 
en magistrature suprême de la ville *. C'est sous ce gou- 
vernement que Sienne était destinée à atteindre l'apogée 
de sa grandeur : avec, à sa tète, des hommes comme 
Provenzano Salvani et Buonaguida Lucari, elle allait faire 
respecter et craindre son nom d'un bout à l'autre de 
l'Italie; et c'est la chute des Ventiquattro qui marquera 
le commencement de sa lente décadence. 

Deux ans après la conclusion de la Grande Paix, Fré- 
déric vainquit les cités guelfes du nord sur les champs 
sanglants deCortenuova. Il envoya le crt/voccw de Milan, 
qu'il avait capturé, en présent à son allié, le sénat 
romain. En route, ce trophée traversa Sienne : il 
apporta aux Gibelins de Toscane, telle la colombe de 
l'Arche, un présage de l'affranchissement prochain. Ils y 
virent le signe que le flot du « guelfisine », après avoir 
inondé les terres, allait bientôt se retirer. 

En janvier 1240, l'Empereur se rendit en personne à 
Sienne. Sa venue suscita un vif enthousiasme parmi sa 
population gibeline; cependant l'élan des habitants se 
refroidit un peu avec le temps, lorsqu'ils le virent 

^ Paoli, / « monti » o fazioni nella RepublAica di Siena, dans la Nuova 
Antologia, août 1891, fasc. XV, pp. 4o4-4o5. 



LA LUTTE AVEC FLORENCE 65 

accroître ses exigences en hommes et en subsides, et 
chercher en outre à réduire certains de leurs privilèges 
les plus chers. Une fois même, l'un des chefs de l'Etat, 
Provenzano Salvani, prononça des paroles qui touchèrent 
la fibre sensible chez tous ses concitoyens : il leur con- 
seilla de ne pas se ruiner pour l'Empereur, mais de 
veiller à tirer profit de leur alliance avec lui. Le « gibe- 
linisme » des Siennois était peut-être un peu moins à 
fleur de peau que le « guelfisme » des Florentins, mais 
les uns comme les autres mettaient toujours avant tout 
leurs intérêts commerciaux. 

Les Siennois étaient surtout jaloux de préserver de 
toute réserve et restriction leur juridiction sur leur con- 
tado : ils protestèrent donc énergiquement contre la ten- 
tative que fit Frédéric pour imposer à leur territoire un 
podestat de son choix ; de même, ils se refusèrent à lais- 
ser rétablir, au profit des comtes palatins, les Aldobran- 
deschi, le droit de frapper leurs marchands de rede- 
vances. 

La cause gibeline continuait donc à prospérer en 
Toscane, en dépit des anathèmes. Florence elle-même 
expulsa de chez elle la noblesse guelfe : nombre de 
fuorusciti tombèrent ainsi entre les mains de Frédéric 
qui en fit aveugler quelques-uns et jeter d'autres à leau 
dans des sacs. « Telle est, dit Marchionne di Coppo 
Stefani, la récompense que vous réservent les luttes de 
partis*. » 

Mais, le 19 décembre i25o, l'Empereur mourut, ce qui 
changea complètement l'état des affaires. Les exilés 
ffuelfes revinrent à Florence et se mirent aussitôt à 
l'œuvre pour faire obstacle au développement du com- 
merce siennois et favoriser l'expansion du leur. S'effor- 

1 Marchionne di Coppo Stefani, L. II, Rubr. 86. Cf. les Pelizie degli 
Toscani de Fr. Ildefonso, Florence, 1776, t. VII, pp. 96, 97. 

I — 5 



66 HISTOIRE DE SIENNE 

çant encore une fois d'obtenir pour leur république ce 
libre accès à la mer qui faisait depuis deux siècles Fun 
des principaux objets de la politique florentine, tout en 
cherchant à recouvrer indirectement la maîtrise du 
pays au sud de Sienne, ils finirent par s'aviser d'une com- 
binaison qui leur permettrait, pensaient-ils, d'atteindre 
du même coup ces deux fins : leur Commune conclut 
avec le comte Guglielmo, celui des Aldobrandeschi qui 
appartenait au parti guelfe, un traité accordant aux Flo- 
rentins libre passage à travers ses domaines vers Tala- 
mone et Portercole \ espérant ainsi libérer leur com- 
merce du lourd fardeau que leur imposait Pise par ses 
taxes excessives. 

Le comte Aldobrandino Aldobrandeschi, chef de la 
principale branche de la famille, désavouant la politique 
de son cousin, renouvela son serment de fidélité à 
Sienne. Cependant la situation était grave pour les Sien- 
nois : Orvieto étendait déjà sa suzeraineté sur l'Albenga; 
si Florence prenait possession de ces ports, Grosseto et 
toute la Maremme toscane seraient bientôt perdus pour 
eux. 

Heureusement la Commune menacée n'eut pas à cher- 
cher loin des alliés. Les Pisans, estimant qu'il serait 
contraire à leurs intérêts de laisser détourner le transit 
de la vallée supérieure de l'Arno, formèrent avec Sienne 
une ligue dans laquelle entrèrent Pistoie et Arezzo. 
Mais Florence de son côté ne restait pas non plus isolée ; 
la rivale maritime de Pise, Gênes, ainsi que Lucques et 
Orvieto, prirent parti pour elle. 

La guerre éclata à l'automme 1231 et fut particulière- 
ment désastreuse pour les cités gibelines. Les Siennois 
essuyèrent une série de défaites écrasantes et, après 

^ Cf. Fnmi, Tratlato fra il comune di Firenze e i Conti Aldobrandeschi, etc. 
dans Afcli . Stor. ItiiL, série III, vol. i3, pp. 218-222. 



LA. LUTTE AVEC FLORENCE 67 

plus de deux années d'une lutte presque sans trêve, se 
virent obligés d'implorer la paix; mais, par un singulier 
retour de fortune, il advint que Sienne, quoique battue, 
obtint après tout ce c[u'elle cberchait : la soumission de 
Pise ouvrant aux Florentins le chemin de la mer par la 
vallée de l'Arno, leur enthousiasme pour le projet d'uti- 
lisation des ports plus éloignés de la Maremme tomba et 
ils l'abandonnèrent même avec le temps. 

Un court répit précéda la reprise décisive de ce long 
duel entre les deux cités. Après un siècle de luttes fré- 
quentes dans lesquelles Sienne avait presque toujours eu 
le dessous, elle pouvait se féliciter de n'avoir pas man- 
qué, en somme, les principaux objets de sa politique. 
Elle n'avait pas réussi, au vrai, à faire triompher ses 
droits sur Montalcino et Montepulciano ; mais elle avait 
soumis Grosseto et considérablement entamé la puis- 
sance de la grande noblesse terrienne. Elle avait ouvert 
à son trafic la route de la Maremme toscane et assis plus 
solidement sa domination sur la Via Francigena. Elle 
avait développé par contre-coup son commerce extérieur 
de façon importante et, quoique gibelins, ses fils res- 
taient toujours banquiers de la Curie romaine. Sa propre 
liberté une fois conquise, le développement constitu- 
tionnel de la cité s'était dessiné jusqu'ici normalement. 
Elle allait bientôt atteindre l'apogée de sa destinée. 



CHAPITRE VI 
SIENNE GIBELINE 

C'est au mois de juin j 254 que la paix avait été conclue 
entre Florence et Sienne. Conrad, seul héritier légitime 
de Frédéric II, venait de mourir dans la fleur de sa jeu- 
nesse, victime du climat de l'Italie méridionale, laissant 
le Pape tuteur de son tout jeune fils, Conradin. La fortune 
semblait sourire au parti guelfe. On n'apercevait à Tho- 
rizon qu'un petit nuage gros comme le poing : il ne sem- 
blait pas possible qu'une tempête pût s'élever et mettre 
en danger la nef de samt Pierre. 

Pourtant, en quelques mois, tout changea. Manfred, 
fils naturel de Frédéric, qui en septembre avait juré 
vassalité à l'Eglise et ramené son nouveau suzerain, le 
Pape, ennemi mortel de sa race, dans ses domaines, se 
décida inopinément à briser ses chaînes dorées. 

Innocent venait à peine de s'installer à Naples, que 
lui parvint la nouvelle de la révolte du jeune prince. 
Quittant à l'improviste le château d'Acerra, Manfred 
chevaucha à travers les montagnes vers Lucera : à son 
arrivée, il réunit ses fidèles Sarrasins, avec qui il recon- 
quit la Pouille en une série de brillants succès. 

Dans cette conjoncture. Innocent, le mondain, l'astu- 
cieux sans scrupule, mourut ; son successeur, corpu- 
lent et pieux vieillard, aimant la plaisanterie, bonhomme 
mais sans aucune force de caractère, n'était pas de taille 
à diriger un grand parti dans une telle crise. 



SIENNE GIBELINE 69 

Avec leur perspicacité coutumière, les Florentins 
pesèrent la situation. Ils avaient obtenu en grande partie 
ce qu'ils désiraient ; leurs rivaux, humiliés, s'étaient vus 
contraints par deux traités successifs d'accepter des con- 
ditions très désavantageuses : se rendant compte qu'en 
accroissant leurs exigences, ils provoqueraient peut-être 
contre eux un réveil et une coalisation des forces gibe- 
lines et risqueraient ainsi de perdre ce qu'ils avaient 
acquis, ils jugèrent plus avisé, en l'occurrence, de s'en- 
tendre sans retard avec leurs adversaires, tant qu'ils se 
trouvaient en bons termes avec eux. Adoptant en con- 
séquence une attitude très conciliante à l'égard de 
Sienne, ils cherchèrent à conclure avec elle une alliance, 
convaincus qu'en aucun cas Florence ne pourrait perdre 
au traité : cette trêve leur laisserait du moins le temps 
de se préparer, contre le parti gibelin, à la grande lutte 
suprême qui devait, à leur sens, tôt ou tard éclater. 

Les Siennois accueillirent favorablement leurs propo- 
sitions : le 3i juillet i255, leurs ambassadeurs, Pro- 
venzano Salvani et Berlinghieri di Aldobrandino rencon- 
trèrent les légats florentins à San Donato in Poggio, et, 
dans l'église paroissiale de ce bourg, les représentants 
des deux Communes se jurèrent paix et amitié éternelles. 
Le traité stipulait que Sienne refuserait asile à tous ceux 
qui, pour raison de méfait, sédition ou conspiration, au- 
raient été bannis de Florence, de Montepulciano ou Mon- 
talcino, ainsi qu'à toute personne ennemie de ces cités. 
De leur côté, les Florentins s'interdisaient, pour leur 
propre compte et au nom des gens de Montalcino et Monte- 
pulciano, d'abriter quiconque se serait révolté contre 
la Commune de Sienne, ou lui serait hostile'. 

Mais, en prêtant ce serment solennel, les Siennois 

» Arch. di Stato, Sienne. Perg. délie Riformagioni, 3i juillet i355; et 
Caleffo Vecchio, c. 335, 336', 



rjo HISTOIRE DE SIENNE 

n'étaient pas plus sincères que les Florentins dans leurs 
protestations d'amitié. En fait, aucune des deux parties 
n'avait l'intention de tenir ses engagements. 

Quatre ans auparavant exactement, Sienne avait 
conclu un pacte avec les Gibelins de Florence, leur promet- 
tant son aide s'ils se soulevaient contre le parti au pou- 
voir dans leur ville ; elle devait également donner asile 
à tous ceux que le gouvernement exilerait \ Ce pacte 
secret resta en vigueur malgré le traité de juillet i255. 
11 arriva donc que, lorsque, trois ans plus tard, un grand 
nombre de Gibelins se trouvèrent exilés de Florence, ils 
vinrent immédiatement se réfugier à Sienne qui leur 
ouvrit ses portes. Les Florentins dépêchèrent des ambas- 
sadeurs pour protester contre cette infraction à leur 
traité et demander une explication : ils ne reçurent des 
Vingt-Quatre qu'une réponse évasive. Les deux Com- 
munes commencèrent aussitôt à liàter leurs préparatifs 
guerriers. 

La guerre faisait en effet maintenant l'objet des 
vœux de chacune d'elles. Rendus confiants par une 
série presque ininterrompue de victoires et se préparant 
depuis bientôt trois ans à une lutte qui leur paraissait 
inévitable, les Florentins brûlaient de réduire définitive- 
ment à la subordination leur seule rivale dangereuse de 
Toscane et de détruire, une fois pour toutes, ses espoirs 
de suprématie commerciale. 

Les Gibelins de Sienne ne rêvaient que de réaliser des 
aspirations plus hautes et plus vastes que celles qu'ils 
avaient jamais nourries. Manfred, qui venait d'être 
couronné roi de Sicile, Italien de race et d'éducation, 
possédait toutes les qualités susceptibles de le rendre 
cher à un peuple chevaleresque : beau, d'une intelli- 

^ Arch. di Stato, Sienne. Caleffo Vecchio, c. 3i3*, 3i4S 32i, 3'2i ^ 



SIENNE GIBELINE 



gence brillante, brave, magnanime, guerrier et straté- 
giste, poète et musicien, il semblait le souverain idéal 
pour des Italiens. Attirés par une personnalité si sym- 
pathique, les gens de Sienne formèrent des rêves plus pré- 
cis : sous son règne leur cité deviendrait la capitale 
d'une Toscane gibeline, en même temps que l'un des 
premiers centres commerciaux de la chrétienté. Qui 
sait même si Florence ne finirait pas par devenir leur 
vassale ? 

Au début de isSg, les Vingt-Quatre envoyèrent à 
Palerme des ambassadeurs solliciter l'aide de Manfred 
en vue de la lutte imminente. Cependant, tout en 
s'alliant à lui, ils désiraient éviter, autant que possible, 
de provoquer la colère du Pape, pour ne pas hasarder 
leur situation de banquiers de la Curie, ni enlever Tap- 
pui de la Papauté à leurs négociants, en France et en 
Angleterre : les délégués ne jurèrent donc fidélité à 
Manfred qu'à la condition expresse de ne pas être appe- 
lés à violer les libertés de l'Eglise. 

Manfred consentit à cette restriction et, promettant 
de soutenir Sienne contre ses ennemis, prit la ville sous 
sa protection ^ A quelque temps de là, les secours maté- 
riels n'arrivant pas, bien que la guerre semblât de jour 
en jour plus imminente, et leur inquiétude grandissant 
sans cesse, les habitants dépêchèrent à Palerme une 
nouvelle ambassade, adjurant Manfred d'envoyer des 
troupes avec un capitaine en Toscane ; en même temps 
ils l'exhortaient à ceindre la couronne impériale. 

Manfred répondit par une lettre affectueuse aux mes- 
sages des Siennois", les remerciant de leurs témoignages 
de loyalisme : leur dévouement à sa personne, qui ne 
lui avait pas échappé, lui faisait aimer Sienne mieux 

' Arch. di Stato, Sienne. Caleffo Vecchio, c. 35o ', mai 1239. 
2 Arch. di Stato, Sienne. Lettere al concistoro, Filza I. 



n2. HISTOIRE DE SIENNE 

qu'aucune autre cité toscane ; il leur enverrait bientôt 
un chef de son propre sang, à la tête de forces suffi- 
santes pour aplanir toutes les difficultés et ramener la 
paix par toute la province. 

Manfred tint du reste la parole donnée : vers la fin 
de décembre*, Giordano d'Anglano, capitaine brave et 
expérimenté, son cousin germain, entrait à Sienne avec 
une troupe respectable de chevaliers, rejoint bientôt 
après par un fort détachement de cavalerie allemande \ 

Entre temps, avant l'arrivée de Giordano, une ré- 
volte inexplicable, encouragée, sinon fomentée, par 
les Florentins avait éclaté dans la Maremme ; Grosseto, 
Monteano et Montemassi s'étaient soulevées contre 
Sienne : le Consiglio générale détacha aussitôt à l'atta- 
que de la première de ces villes les milices du terzo de 
Gamollia, bientôt suivies de Giordano avec ses reîtres : 
ils en vinrent à bout après un siège de moins d'une 
quinzaine ^ 

Pendant ce temps les Siennois renforçaient les for- 
tifications de leurs places frontières et les ravitaillaient. 
Avec l'assentiment de Giordano, ils dépêchèrent encore 
une fois des ambassadeurs à Manfred pour le presser 
de leur envoyer de nouveaux renforts. Ils adressèrent 
aussi des messages aux citoyens de Rome, de Viterbe 
et d'autres villes, pour les supplier de cesser tout 
commerce avec Florence. Après la prise de Grosseto, 
ils poursuivirent la guerre dans la Maremme avec l'aide 
des habitants de cette ville vassale revenue à de bons 
sentiments. 

C'est le 19 avril que les Florentins s'ébranlèrent, 

1 Gregorovius [éd. cit., vol. V, II" partie, p. SSg, n. i) se trompe touchant 
la date de l'arrivée de Giordano à Sienne. Cf. à l'Archivio di Stato de 
Sienne, Cons. délia Camp., ad ann. 9^ i3, i3', 14. 

^ Malavolti, éd. cit. Seconda Parte, f. 2'°. 

' Malavolti, éd. cit. Seconda Parte, f. 5. La ville se rendit le 5 Février ia6o. 



SIENNE GIBELINE 73 

au nombre de trente mille, précédés de leur carroccio^ 
au mât duquel flottait Toriflamme fleurdelisée. Ils se 
dirigèrent sur Colle dans le Val d'Eisa : puis, laissant 
Sienne sur leur gauche, ils s'avancèrent vers la Ma- 
remme, comme pour aller lever le siège de Montemassi, 
ville rebelle alors investie par les Siennois ; mais, après 
avoir poussé jusqu'à Mensano, ils firent demi-tour et 
marchèrent à petites journées sur San Martino, forte- 
resse située à quelques kilomètres au nord de Sienne. 
Cette feinte avait évidemment pour objet d'en sur- 
prendre les défenseurs, mais le mouvement fut effectué 
trop lentement : ce n'est qu'un mois après son départ de 
Florence que l'armée se trouva en vue de la cité des 
collines. Dans l'intervalle les Siennois s'étaient mis en 
mesure de résister à toutes les attaques. 

Le 17 mai, les Florentins établirent leur camp sur les 
hauteurs de San Martino et de Vico, et, dès cette pre- 
mière nuit, une escarmouche s'engagea entre eux et les 
cavaliers allemands. Le lendemain matin, ils s'avancèrent 
sur le monastère de Sainte-Pétronille, en avant de la 
porte Camollia : le comte Giordano et ses chevaliers, 
soutenus par quelques troupes des milices bourgeoises, 
firent alors une sortie inopinée qui mit en fuite les 
assaillants ; mais, les Florentins s'étant ralliés, un fort 
parti d'Allemands se trouva coupé et fut taillé en pièces : 
la bannière de Manfred tomba aux mains de l'ennemi 
qui la traîna insolemment dans la boue. 

Les historiens florentins relatent que, des Allemands 
qui prirent part à cette sortie, aucun ne réchappa ; ils 
racontent aussi que Farinata degli Uberti aurait secrète- 
ment persuadé aux Siennois de ne faire sortir qu'un déta- 
chement insuffisant de reîtres, insinuant aux Ventiquattro 
que, si les soldats de Manfred étaient taillés en pièces, 
le roi brûlerait d'un tel désir de vengeance qu'il dépê- 



74 HISTOIRE DE SIENNE 

cherait certainement des forces importantes au secours 
de ses alliés de Toscane. L'une au moins de ces alléga- 
tions est détruite par les documents : on trouve aux 
Archives siennoises ample témoignage que beaucoup 
d'Allemands qui prirent part à l'engagement revinrent à 
Sienne et furent soignés de leurs blessures à l'hôpital 
Santa Maria délia Scala. Quant à l'histoire du stratagème 
de Farinata degli Uberti, sans parler de son caractère 
fantaisiste et improbable, rien ne vient la corroborer. Le 
représentant du roi à Sienne, homme rompu aux affaires 
en même temps qu'habile capitaine, aurait certaine- 
ment éventé une supercherie aussi transparente, Teût-on 
jamais tramée, et aurait rapporté cette traîtrise de ses 
alliés à son maître absent. 

La réalité est que, pendant plusieurs siècles, les Floren- 
tins ne purent oublier les humiliations qu'ils avaient 
essuyées au cours de cette campagne. Dans l'impossibi- 
lité de nier que l'armée de la République avait subi une 
défaite désastreuse de la part de troupes très inférieures 
en nombre, leurs historiens, à partir de Villani, se sont 
ingéniés à démontrer que Florence avait été battue par 
les ruses et la vaillance de ses propres fils réfugiés à Sienne. 
Les légendes extraordinaires qui se sont formées autour du 
nom de Farinata degli Uberti ne sont donc que le fruit de 
la vanité blessée de ses compatriotes : malgré la destruc- 
tion de beaucoup de documents publics et d'archives rela- 
tives à ces événements, il reste encore à Sienne assez de 
témoignages officiels contemporains pour montrer quel 
rôle insignifiant jouèrent les proscrits florentins dans la 
préparation de la lutte. En leur qualité d'hôtes et d'alliés, 
on les traitait certes avec considération, mais les Sien- 
nois, ne perdant pas de vue que tous ces fuorusciti 
étaient après tout des étrangers et des Florentins, se 
réservèrent sagement la conduite des opérations, ne 



SIENNE GIBELINE jS 



prenant conseil que du brave Giordano d'Anglano'. 

Mais, de même que Ton accepte généralement sans 
contrôle les récits florentins retraçant les débuts de 
la peinture italienne, on accorde une créance illimitée 
aux annalistes florentins de cette période, et pour la 
même raison : grâce au génie littéraire de ses propres 
panégyristes, Florence a, pendant des siècles, accrédité 
touchant ses rivales les pires calomnies. 

Les envahisseurs se firent gloire de cette rencontre de 
Sainte-Pétronille comme d'une grande victoire pour leurs 
armes ; mais il devint bientôt évident que les phases du 
combat avaient plutôt révélé à leurs chefs le peu de fond 
qu'ils pouvaient faire sur leurs hommes; c'est tout juste 
en effet si, par pure lâcheté, ceux-ci n'avaient pas subi 
une défaite malgré leur supériorité numérique écrasante. 
Jugeant inutile de s'obstiner à assiéger la ville, les Flo- 
rentins rebroussèrent chemin deux jours plus tard vers 
leur capitale. 

Peu après leur départ, Provenzano Salvani revint de la 
cour de Manfred avec de gros renforts. Ainsi encouragés, 
les bourgeois de Sienne reprirent la lutte avec vigueur : 
ils attaquèrent et emportèrent de vive force Montemassi ; 
dévastant ensuite la région de Montepulciano, ils inves- 
tirent cette ville, puis jetèrent des garnisons dans Mon- 
teriggioni et d'autres places frontières. Finalement ils 
décidèrent de s'emparer de Montalcino, objectif plus 
important que tout autre pour cette nation commerçante, 
car la grand'route de Rome traversait le contado de 
cette ville. 

Cependant les Florentins préparaient activement une 
nouvelle expédition. Suivant Yillani, ils subissaient Ten- 

1 Tommasi (/sforia, vol. II, pp. 7-9) démontre nettement l'absence de toute 
union réelle entre les Siennois et leurs alliés. La haine de Farinata pour 
Provenzano Salvani, qui apparut à l'assemblée gibeline à Empoli, n'était pas 
née en un jour. 



^6 HISTOIRE DE SIENNE 

traînement des discours de deux moines, émissaires 
secrets de Farinata degli Uberti. Cet historien rapporte 
que le chef gibelin exilé fit savoir aux Florentins que, 
s'ils s'avançaient jusqu'à la vallée de l'Arbia avec un 
détachement important, la porte San Viene leur serait 
livrée*. Il ajoute que Farinata agissait de connivence 
avec les Siennois pour attirer les Florentins dans une 
embuscade ; mais dans aucun document, dans aucune 
chronique, publiée ou inédite, de Sienne, on ne trouve de 
témoignage à l'appui de cette histoire, peu vraisemblable 
d'ailleurs : comment supposer en effet que les Siennois 
auraient laissé ce transfuge inciter leurs ennemis à venir 
ravager le pays jusque sous leurs murs? Il faut donc voir 
là encore une légende inventée par l'amour-propre de 
Florence. 

Peut-être, comme le suggère Tommasi, les gros bour- 
geois de Florence à la tête des ghildes, pleins de haine 
pour leurs rivaux heureux, et par suite encore plus 
ardents à la guerre que les nobles ou le bas-peuple, ima- 
ginèrent-ils semblable fable pour gagner d'indécis parti- 
sans de la paix au parti militant : la question n'a au 
fond pas grande importance. Les hostilités étaient de 
toute façon inévitables. L'ambitieuse république commer- 
çante des rives de l'Arno ne pouvait rester inactive, tandis 
que Sienne voyait se développer sans obstacle sa prospérité 
grandissante. « A quoi bon, se récriaient sans doute les 
Florentins, avoir souffert pour la cause du Pape ? 11 con- 
tinue toujours à employer les services de ces Gibelins 
comme banquiers et percepteurs. Ne sont- ils pas en 
termes d'amitié aussi bien avec la Curie qu'avec la cité 
de Rome, avec le Souverain Pontife comme avec l'Empe- 
reur? Ils ont établi leur domination sur la Maremme et 

' Appelée aujourd'hui porte Pispini. 



SIENNE GIBELINE ^^ 

Poggibonsi. Montalcino et Montepulciano vont bientôt 
tomber entre leurs mains, et ils commanderont sans con- 
teste la Via Francigena. Et, si leur allié, ce Manfred, 
rejeton bâtard de Frédéric, étend sa suprématie politique 
sur l'Italie, Sienne deviendra la capitale de la Toscane, 
tandis que Florence descendra au rang de ville provinciale 
de troisième ordre. Il faut agir, et promptement, si nous 
ne voulons pas nous voir exclus des grands marchés du 
monde par les banquiers et les commerçants de cette 
cité de parvenus. » 

Les exhortations des gros négociants prévalurent. 
Montalcino se trouvait dans une situation critique : la 
crainte de voir cette place importante tomber aux mains 
des Siennois incita les Florentins à hâter leurs prépara- 
tifs militaires \ Vers la fin d'août la grande armée des 
Guelfes toscans se mit en route : sous sa bannière se 
rangeaient des contingents de Prato et de Bologne, de 
Volterra et de San Miniato al Tedesco, de Colle et de San 
Gemignano. A leurs côtés chevauchaient aussi quelques- 
uns des seigneurs féodaux voisins de Sienne, le comte 
Aldobrandino de Pitigliano, cousin du capitaine-général 
des Siennois, et Pepo Visconti de Campiglia. 

Cette fois les Guelfes ne firent pas un long détour ; ils 
passèrent par le Val di Pesa. Arrivés à Pieve Asciata, ils 
envoyèrent des ambassadeurs à Sienne, tandis que l'armée 
poursuivait sa route : laissant la ville sur sa droite, elle 
s'avança vers l'Arbia, puis, franchissant la rivière près de 
San Ansano in Dofana, dressa ses tentes dans la vallée 
appelée la Cortine et sur les premières pentes du Monte- 
selvoli, non loin du château de Montaperti. 

A leur arrivée à Sienne, les délégués florentins furent 
reçus par les Vingt-Quatre dans l'église San Cristoforo : 

^ Malavolti, éd. cit., Seconda Parte, Libro I, p. i3. 



r;8 HISTOIRE DE SIENNE 

« Notre volonté, déclarèrent-ils, est que votre cité soit 
démantelée incontinent et qu'en ses murs soient prati- 
quées plusieurs brèches pour nous permettre d'entrer 
dans la ville quand et par où il nous plaira. Nous nous 
proposons d'établir une Seigneurie dans chaque terzo^ si 
tel est notre plaisir. Nous voulons aussi bâtir une puis- 
sante forteresse à Gamporegio, afin d'y emmagasiner des 
approvisionnements et y tenir garnison pour notre 
magnifique et souveraine Commune de Florence. Mais, si 
vous refusez de vous soumettre aux conditions que nous 
venons de formuler, il faut vous attendre, n'en ayez nul 
doute, à être assiégés par notre puissante Commune de 
Florence. Et soyez assurés que, dans ce cas, nous nous 
montrerons impitoyables. Or donc, faites-nous savoir 
sur-le-champ quel est votre dessein. » 

Quelques membres du Conseil, se rappelant sans doute 
les défaites nombreuses de Sienne dans sa lutte avec lui, 
penchaient pour temporiser avec l'ennemi ; mais une 
majorité écrasante, à la tète de laquelle se trouvait Pro- 
venzano Salvani ne voulut entendre parler que de résis- 
tance immédiate. Aussi, après une brève délibération, 
les Ventiquattro rendirent cette digne et laconique réponse 
à l'ultimatum insolent des Florentins. « Nous avons 
entendu et compris vos exigences; nous vous ordonnons 
de retourner vers le capitaine-général et les membres de 
votre Commune, leur dire que nous leur répondrons face 
à face. » 

Les Vingt-Quatre hâtèrent alors leurs préparatifs. Ils 
décidèrent de donner double solde aux cavaliers alle- 
mands, et, comme on s'avisa que le trésor public ne suf- 
firait pas à payer ces dépenses et les frais de la guerre, 
le riche Salimbene de' Salimbeni, chevalier et marchand, 
mit une grosse somme à la disposition de la Commune : 
s'il faut en croire le chroniqueur, il l'apporta séance 



SIENNE GIBELINE 79 

tenante dans un chariot. Les membres du Conseil déci- 
dèrent en outre de nommer un syndic qui assumerait 
temporairement des pouvoirs dictatoriaux. « Et, comme 
inspirés par la Providence, rapporte le chroniqueur*, 
ils choisirent pour syndic de la Commune, Buonaguida 
Lucari, le plus noble caractère qu'on eût pu trouver à 
Sienne et, durant cette élection, notre père spirituel, 
Messire Tévêque, fit sonner la cloche pour convoquer son 
clergé. . . » Tous, prêtres et religieux, réunis dans la cathé- 
drale, implorèrent Dieu, la Vierge, et tous les Saints pour 
le peuple de la ville. Ensuite il ordonna une procession, 
pieds nus, à Tintérieur de la cathédrale. Pendant ce 
temps le syndic adjurait ses concitoyens de se vouer, eux 
et leurs biens, à la Vierge Marie et les invitait à Timiter : 
tête et pieds nus, en chemise, sa ceinture de cuir nouée 
autour du cou, il se mit en marche vers la cathédrale ; 
tous le suivirent dans le même appareil en implorant à 
haute voix leur protectrice : ce Vierge Marie ! secours-nous 



^ Tout ce récit est cité ou inspiré d'une chronique anonyme siennoise inti- 
tulée La sconfitta di Montaperti ou La battaglia di Montaperti. Les plus 
anciens manuscrits existants de cette chronique appartiennent à la première 
moitié du xv*^ siècle, mais d'Ancona et d'autres autorités récentes estiment 
que ces manuscrits ne sont que des copies, ou versions, d'un original du 
xiii'' siècle. Il est certain que la relation des plus anciennes versions est con- 
firmée parles documents contemporains des archives de Sienne et de Florence. 
Le manuscrit le plus important se trouve à l'Ambrosienne à Milan; d'autres 
sont conservés à la Bibliothèque Chigi et à la Bibliothèque publique de Sienne ; 
celui de Sienne date de 1442 et fut copié par un certain Niccolô di Ventura, 
peintre de troisième ordre, né vers i38o et mort en 1464. G- Porri qui a 
publié cette version en 1844 dans les vieux Miscellanea Storica Senese en a 
modernisé le texte et y a ajouté des passages d'autres manuscrits. Les histo- 
riens modernes de la bataille ont toujours recouru à la version facilement 
accessible, mais altérée, de Porri, en la citant sous le nom de son transcrip- 
teur du xv^ siècle, Niccolô di Ventura; aucun, semble-t-il, n'a eu connais- 
sance du manuscrit de l'Ambrosienne, mentionné par d'Ancona et Bacci 
{Manuale délia Letteraturaltaliana, Florence, Barhera, 1898, vol. i, p. 149), 
qui reproduit, comme le dit avec raison d'Ancona, avec le plus d'exactitude 
le texte original du xiii'^ siècle. Ce manuscrit (Bibl. Amb. Cod., F.S.V. 23) 
fut copié par un certain Jachomo di Marrano, en 1445. L'écriture en est 
bonne et il se trouve en parfait état. Le texte en a été reproduit par Ceruti 
dans le volume VI du Propugnatore. N'ayant pu nous procurer un exemplaire 



8o HISTOIRE DE SIENNE 

dans notre grande détresse et délivre-nous des griffes de 
ces lions ; sauve-nous de ces arrogants qui veulent nous 
dévorer. » Et tous répétaient à Tunisson : « Vierge 
très sainte, Reine du Ciel, aie pitié, nous t'en supplions, 
de misérables pécheurs! » En entendant leurs cris de 
« Misericordia ! », Tévèque, accompagné de son clergé, 
vint au-devant de la procession donner le baiser de paix 
au syndic, et tous les citoyens s'embrassèrent aussi. 

« Se prenant alors par la main, continue le chroni- 
queur, Messire l'évèque et Buonaguida s'avancèrent au 
pied de Notre Mère la Vierge Marie, et là s'agenouillèrent 
en répandant des larmes amères. Alors ce vénérable 
citoyen, Buonaguida, se prosterna sur les dalles, et tout 
le peuple l'imita, au milieu des pleurs et des soupirs, et 
ils restèrent ainsi pendant un quart d'heure. Alors Buo- 
naguida se releva et prononça maintes sages et prudentes 
paroles et il adressa à la Vierge cette adjuration : « 
Vierge, glorieuse Reine du Ciel, Mère des pécheurs! 
Moi, misérable pécheur, je te donne, te dédie et te voue 
cette ville et le contado de Sienne; et je te prie, très 
douce Mère, qu'il te plaise de l'accepter, malgré notre 
grande faiblesse et nos nombreux péchés. Ne considère 
pas nos offenses, mais garde-nous, défends-nous et dé- 
livre-nous, nous t'en supplions, des griffes de ces chiens 

de ce tome du Propugnatore, nous nous sommes rendus à Milan et nos 
références se rapportent au manuscrit de l'Ambrosienne. 

En i5o'i, Lanzilotto Politi publia un récit curieux de la bataille, basé prin- 
cipalement sur cette chronique. Ce livre, imprimé par o Symione di Nicholo, 
cartolaio » et dédié «Al Magnifico PandolFo Petrucci » est extrêmement rare. 
C'est l'œuvre, l'auteur nous le dit lui-même, d'un très jeune homme. Un grand 
nombre de canzoïii à la Divinité, à la Vierge et à Bacchus s'entremêlent au 
récit, ainsi que des panégyriques variés du despote. Ce livre original et amu- 
sant est orné d'un frontispice intéressant : une vue de Sienne prise devant la 
porte Camollia. 

La meilleure autorité moderne sur la bataille de Montaperti est Paoli. 
Son édition de // Lihro di Montaperti (Florence, Vieusseux, 1889) et ses 
articles de l'ancien Bulletino délia Società Senese di Storia Patria, 1869, 
constituent d'inappréciables contributions à la bibliographie de cette bataille. 



SIENNE GIBELINE 8l 

perfides de Florentins, et de quiconque voudra nous 
opprimer, nous tourmenter ou nous perdre. » Quand il 
eut terminé son invocation, Messire l'évêque monta en 
chaire et prêcha un magnifique sermon invitant le peuple 
à s'embrasser les uns les autres et à se pardonner leurs 
torts réciproques. » Et tous, précédés de l'évêque et de 
Buonaguida, nu-tête et pieds nus, se rendirent en pro- 
cession à San Gristofano et revinrent en passant par le 
Campo. 

Après avoir tenu conseil, les Ventiquattro envoyèrent 
le lendemain matin descrieurs, un dans chacun des trois 
quartiers, pour appeler les citoyens aux armes. Ceux-ci 
accoururent en toute hâte sous leurs bannières à la porte 
San Viene. Quand toutes les milices furent sorties, les 
vieillards commencèrent, avec l'évêque, le clergé et les 
religieux, une procession solennelle qui visita toutes les 
églises de Sienne en chantant des psaumes, des litanies 
et des prières. 



I. — 6 



CHAPITRE VII 
WIONTAPERTI 

Lorsque Ton quitte Sienne par la porte du sud-ouest, 
la porte Pispini, et que l'on suit la grand'route menant à 
Asciano, on commence, après moins d'une heure de 
marche, à gravir la pente douce du Mont Ropoli. En 
atteignant la crête, on aperçoit à ses pieds la large plaine, 
bien arrosée, de TArbia, avec le Monteselvoli, couronné 
de cyprès, dominant le bord opposé de la rivière, au 
milieu d'une chaîne de collines basses qui limitent au 
sud-est la vallée et la séparent de son voisin plus étroit, 
le Val di Biena. Au delà de ces pentes verdoyantes on 
découvre, plissées devant l'horizon, les hautes terres, 
arides et volcaniques, du pays d'Asciano. 

La vallée de l'Arbia court du nord-est au sud-ouest. 
Le mont Ropoli, le Monteacuto et d'autres collines, la 
bornent dans la direction de Sienne; de l'autre côté, au- 
dessus du Monteselvoli, s'élèvent comme une muraille les 
crêtes escarpées du Mencia et du Poggiarone, en avant 
de Montapertaccio'. Tout près du Monteselvoli, le ruis- 
seau de la Malena se déverse dans l'Arbia. En amont, la 
vallée est arrosée par ces deux cours d'eau, la Malena 
coulant sous un rempart à pic, au pied du Mencia et 
du Poggiarone ; mais, plus haut dans la vallée, l'émi- 
nence bastionnée de Montaperti se dresse soudain entre 

^ Repelli confond Moutaperlaccio avec Montaperti. Cf. Aquaronc, Dante 
in 6'iena, Ciltà di Castollo, 1889, p. 17. 



MONTAPERTI 83 

les versants peu inclinés de la Malcna et de TAibia. 

Près de Montaperti, le Val di Biena est relié à la vallée 
de l'Arbia par une gorge qui sépare le Poggiarone de 
Montapertaccio ; mais ce n'est pas par ce couloir que la 
Biena pénètre dans la vallée de TArbia; elle ne se jette 
pas non plus dans la Malena, comme l'ont répété, après 
Carpellini \ tous les récits modernes italiens de la 
bataille : elle coule droit vers le sud au delà du Poggia- 
rone et du Monteselvoli, pour rejoindre FArbia, seize 
kilomètres plus loin, à Lucignano d'Arbia, par une étroite 
coupée volcanique. 

Immédiatement au-dessous du Monteselvoli, vers le 
nord-est et voisine de la vallée supérieure de la Biena, 
s'étend la petite plaine de la Cortine, que séparent de 
la vallée de l'Arbia un terrain accidenté près du Monte- 
selvoli, puis les éperons du Mencia et du Poggiarone. 
C'est là que les Florentins dressèrent leurs tentes ; mais 
l'aile gauche de leur camp débordait sur le versant nord 
du Monteselvoli, de sorte qu'on la distinguait nettement 
de Sienne. 

C'est au matin du vendredi 4 septembre 1260 que l'ar- 
mée siennoise déboucha de la vieille porte San Viene, 
appelée maintenant porte Pispini, précédée du comte 
Giordano et de trois cents chevaliers allemands, arborant 
l'étendard de Manfred. Ils établirent leurs pavillons dans 
la vallée de l'Arbia, au pied du Ropoli, disposant leur 
camp de façon à faire paraître leurs effectifs plus consi- 
dérables qu'ils ne l'étaient en réalité. Pleins de foi et 

* Rapporta délia Commissione istituita délia Società Senese di Storia 
Patria Municipale per la ricerca di tutto che in Siena si riferisce a Dante 
Alighieri, ecc, vol. i, sér. i, pp. 44-48- Tous les écrivains modernes ont, à 
notre connaissance, suivi Carpellini ; cette erreurtopographique en a entraîné 
d'autres. Ce n'est qu'après avoir étudié les cartes militaires modernes de 
la région au sud de Sienne et avoir parcouru à pied le champ de bataille, 
que nous avons pu bien pénétrer le sens des relations des anciens chroni- 
queurs. 



84 HISTOIRE DE SIENNE 

confiants dans l'aide de leur céleste protectrice, qui les 
avait déjà si souvent secourus et à qui ils avaient solen- 
nellement remis leur salut et celui de leur ville, les Sien- 
nois mangèrent avec appétit le repas substantiel dont les 
avaient pourvus des chefs prévoyants qui estimaient « que 
la bonne chair rôtie fortifie un homme pour la lutte ». 

A mesure que la nuit s'avançait, en voyant le reflet de 
leurs feux éclairer les nuages blancs qui passaient lente- 
ment au-dessus de leur armée et de la ville, les Siennois 
ne doutèrent plus que leur protectrice n'eût elTective- 
ment entendu leurs prières et n'étendît son manteau 
immaculé sur ses enfants pour les protéger de tout mal. 
Aussi, tombant tous à genoux, ils l'implorèrent à grands 
cris : « Oh ! Vierge glorieuse ! Nous te prions de nous 
garder et de nous défendre ; délivre-nous, nous t'en sup- 
plions, de ces chiens de Florentins, » 

Mais les Siennois ne se contentaient pas de fortifier 
leurs corps par la nourriture et leurs âmes par la prière, 
ils veillaient et ils travaillaient aussi, se préparant avec 
soin à la lutte. De temps à autre des piquets de leurs 
cavaliers tombaient à l'improviste avec de grandes cla- 
meurs sur les Guelfes endormis et les remplissaient de 
terreur. 

Déjà, s'il faut en croire les chroniqueurs siennois, des 
craintes vagues de désastre avaient assailli les Floren- 
tins. Ils nous content la consternation qui s'empara 
d'eux, lorsqu'ils découvrirent de l'autre côté de la vallée 
les mille bons cavaliers, bien montés et bien armés, que 
Manfred avait envoyés au secours de ses alliés ; leur 
surprise, quand ils dénombrèrent l'imposante armée de 
Sienne. Des présages funestes les hantaient aussi, 
paraît-il : lorsqu'ils s'enquirent du nom des deux cours 
d'eau entre lesquels campait leur armée, on leur répondit 
que c'étaient la Malena et la Biena. Alors ils se souvinrent 



MONTAPERTI 85 

qu'une vision leur avait annoncé qu'ils mourraient « entre 
le mal et le bien » [frai maie el bene) . 

Quoi qu'il en soit, malgré quelques accès de décou- 
ragement et des alarmes , les Florentins comptaient tou- 
jours sur la victoire et se croyaient sur le point de porter 
un coup fatal au parti gibelin en Toscane, tout en rui- 
nant en même temps d'une manière définitive leur 
grande rivale commerciale. 

Aux approches du jour, les Siennois commencèrent à 
prendre leur ordre de bataille. Ils partagèrent leur armée 
en trois corps. A la tête du premier se trouvait le comte 
d'Arras, sénéchal d'Empire ; le comte Giordano en per- 
sonne, suivi d'un gros de chevaliers allemands, comman- 
dait le second ; avec lui marchaient aussi les Gibelins 
exilés de Florence et d'Arezzo. Le troisième, de beau- 
coup le plus considérable, se composait exclusivement 
des chevaliers et du peuple de Sienne, avec, à sa tête, le 
comte Aldobrandino Aldobrandeschi de Santa Fiora, 
capitaine-général des troupes de la Commune. Une 
importante fraction de ce corps, à qui était confiée la 
garde de l'étendard et du carroccio de la cité, se tenait 
aux ordres de Niccolô da Bigozzi, sénéchal siennois. 

Le chef de chaque corps adressa quelques paroles 
pleines de flamme à ses hommes. Puis chacun fit un 
solide repas, à son poste même, les sages Ventiquattro 
ayant veillé à ce qu'il fut accommodé avec soin et servi 
sur le terrain. De leur côté, les chevaliers allemands, 
mis en liesse par le bon vin de Toscane, entonnèrent 
leurs chants guerriers pour se donner du cœur, à eux et 
aux camarades. 

Lorsqu'enfin tout fut prêt, un conseil de guerre suprême 
se réunit, dans lequel les chefs siennois combinèrent 
habilement leur plan de bataille. Ils détachèrent, à l'insu 
de l'ennemi , le comte d'Arras avec sa cavalerie pour 



86 HISTOIRE DE SIENNE 

aller, par des chemins détournés, se poster en embus- 
cade*, et lui donnèrent pour signal le cri de ralliement 
« Saint-Georges ! » Masqué par les arbres qui revêtaient 
alors, au sud et à Touest, les premières pentes du 
Monteselvoli , il réussit à effectuer le mouvement, sans 
être vu, par un sentier parallèle à la route d'Asciano, à 
quelques centaines de mètres plus bas que celle-ci. Il 
traversa cette grand'route un peu plus loin et déboucha 
dans la vallée de la Biena de l'autre côté de la colline. 
Se glissant sous le couvert en haut du versant occidental 
de la colline, il trouva une position favorable à ses des- 
seins, sur les derrières des Florentins et tout près de 
leur flanc gauche : son objectif était de rabattre Tennemi 
vers la petite plaine de la Cortine. 

En même temps on convint que le comte Giordano 
et le comte Aldobrandino attaqueraient le Monteselvoli 
de front, tandis que Niccolô da Bigozzi, à la tête d'une 
fraction de la troisième division, resterait en arrière 
avec le carroccio et les gonfaloniers des terzi de la 
cité. Le mot d'ordre fut donné de ne faire ni prisonniers 
ni butin : les Siennois ne devaient avoir qu'une pensée 
« changer l'ennemi en chair froide » et ne pas faire quar- 
tier. 

Au signal donné, le gros de l'armée, comprenant le 
second corps et la plus grande partie du troisième, 
remonta la vallée de l'Arbia jusqu'à hauteur du Monte- 
selvoli ; là, il franchit la rivière, environ huit cents mètres 
au-dessous du confluent de la Malena et dans le plus 
grand silence commença à gravir la colline. En voyant 
approcher les Siennois, ceux des Florentins qui étaient 
encore dans la plaine de la Cortine et sur les contreforts 



' La hatlagUa di Moniaperti, chronique manuscrite, à la Bibliothèque 
Ainbrosienne, Cod. F. S. V. 23, f. 9*. 



MONTAPERTI 87 

du Monteselvoli, montèrent aussitôt plus haut, pour se 
donner Tavantage du terrain ^ 

Le premier Gibelin qui prit contact, — en vertu d'un 
privilège que TEmpereur lui-même avait conféré à sa 
maison — fut Walterd'Astenburg, jeune chevalier « beau 
de corps et de grande prouesse », « dont le coursier, dit 
le chroniqueur, semblait un véritable dragon, brûlant de 
dévorer Tennemi ». Rabattant sa visière, il se signa et, 
la lance en arrêt, poussant un cri terrible, fondit sur le 
capitaine des Lucquois qui conduisait Taile gauche flo- 
rentine : il précipita à terre Thomme et le cheval, s'atta- 
qua ensuite à un second, puis à un troisième « faisant 
rage de toutes parts, au milieu des gens de Lucques, 
comme un lion furieux ». Derrière lui venait son oncle, 
Henri, puis le comte Giordano avec ses chevaliers qui 
foncèrent sur les gens d'Arezzo, enfin le comte Aldobran- 
dino, à la tête des milices siennoises, criant d'une seule 
voix : (( Alla morte ! Alla morte ! » Taillant de son épée 
à deux mains, Santa Fiora accomplit ce jour-là de grands 
faits d'armes. « Qui recevait un coup de lui n'en avait 
pas besoin d'un second, et il n'avait pas besoin non 
plus de docteur pour le remettre sur pied. » « Puis ce 
fut une grande confusion de bris d'épieus et de chocs 
d'épées. Et le bruit en roulait de colline en colline. » 
On ne faisait et Ton ne demandait pas de quartier, ni 
d'un côté ni de l'autre. 

Cependant, à Sienne, Cerreto Geccolini, le tambour- 
veilleur, homme d'une vue remarquablement perçante ^ 

^ La battaglia di Montaperti, chron. manuscrite, Bibl. Ambr., Cod. F. S. 
V. 23, f. 10. 

2 La battaglia di Montaperti, chron. ms., Bibl. Ambr. Cod. F. S. Y. 23, 
f. II. Tous les manuscrits de la chronique de la bataille mentionnent le 
tambour-guetteur, mais celui de l'Ambrosienne ne donne pas son nom. De 
temps à autre, le chroniqueur a peut-être exagéré un peu le pouvoir visuel 
de Cerreto Ceccolini ; mais il ne faut pas oublier que la distance, à vol 
d'oiseau, de la tour au champ de bataille n'atteint pas cinq kilomètres et que 



55 HISTOIRE DE SIENNE 

était posté au haut du Palais Marescotti ', pour guetter 
les mouvements des armées et les annoncer à la foule 
anxieuse groupée au bas. Appelant l'attention par quel- 
ques roulements, il criait aux femmes éplorées qui 
priaient à genoux au pied de la tour : « Nos gens com- 
mencent à gravir la colline.. Les voilà qui engagent le 
corps à corps... Priez Dieu de donner force et appui à 
l'armée de Sienne ! » En même temps, dans la cathédrale, 
Tévêque et le clergé, les femmes, les enfants et les 
vieillards adressaient au Ciel leurs incessantes invoca- 
tions. 

« Et la bataille fut livrée avec une extrême fureur, dit 
le chroniqueur. Tantôt nos gens avaient l'avantage et 
tantôt les Florentins. Et cela continua ainsi longtemps 
après que l'heure de tierce fut écoulée, et celle de vêpres 
arrivait déjà. » 

Vers la fin de la journée, le soleil qu'ils avaient d'abord 
eu dans le dos commença à arriver en plein dans le 
visage des Florentins. N'hésitant plus alors à ne laisser 
au carroccio siennois qu'une garde peu importante, 
Niccolô da Bigozzi traversa la vallée avec sa compagnie 
et, aux cris de « Ahi caniglia ! Alla morte ! Alla morte ! », 
se joignit à la mêlée. La lance en arrêt, il se précipita 
sur le comte de Pitigliano, cousin guelfe du comman- 
dant des troupes de Sienne ; mais le rejeton des Aldo- 
brandeschi, quoique blessé au premier choc, réussit à 
tuer la monture de son assaillant. Niccolô pourtant réussit 
à se dégager ; enfourchant un coursier que l'on venait 

par un beau jour d'été italien la pureté de l'atmosphère permet bien de 
suivre à cette distance les évolutions de troupes compactes, surtout si chaque 
corps porte des couleurs distinctes. La tour du palais était aussi, naturel- 
lement, plus haute à cette époque. On employait déjà alors en Italie des 
longues-vues rudimcntaircs et il est très possible que le guetteur en avait 
reçu une des Ventiquattro. Voir Acquarone, Dante in Siena, i865, p. 24. 

* Le palais Marescotti fut rebâti quarante ou cinquante ans plus tard. Il 
passa ensuite en la possession de la famille Saracini. 



MONTAPERTI 89 

de maîtriser, il s'enfonça de nouveau dans la niôlée. 
Mais, même avec ces renforts, les Siennois auraient 
encore eu difficilement le dessus. 

« La lutte fait rage, clamait Gerreto... Voilà que nos 
gens fuient... Maintenant c'est l'ennemi qui fuit... Im- 
plorez Dieu de nous aider ! Ne cessez pas de l'invoquer ! » 

Vers riieure des vêpres, le comte d'Arras, resté jus- 
qu'alors caché presque à portée de flèche des Florentins 
dans l'attente d'un moment favorable, quitta soudain son 
embuscade. Ce fut l'heure décisive de la journée. Se pré- 
cipitant sur leurs adversaires, le comte et ses preux che- 
valiers en culbutèrent un grand nombre dans la plaine 
de la Cortine. « Et, comme une rivière débordée balaie 
tous les obstacles, de même le vaillant comte s'ouvrait 
un large chemin à travers les rangs ennemis. » 

A ce moment le comte Giordano conduisait une nou- 
velle charge contre le centre florentin ; et à l'instant 
même où, avec ses Allemands, il croisait l'épée avec les 
chevaliers guelfes, Bocca degli Abati, Gibelin de grande 
famille, obligé contre son gré de combattre dans les 
rangs florentins, fit sauter d'un seul coup la main de 
Jacopo de' Pazzi, qui portait Tétendard de la cavalerie 
guelfe, et jeta ainsi sa bannière sur le sol ; puis, se joi- 
gnant aux Gibelins, il se retourna avec furie contre ses 
anciens compagnons. Cette défection acheva la déroute 
de Florence. Maint chevalier, voyant la journée perdue 
et ne reconnaissant plus ennemis ni amis, enfonça ses 
éperons aux flancs de son cheval et piqua des deux loin 
du champ de bataille. Sur ce, les fantassins pris de 
panique à l'apparition soudaine du comte d'Arras et de 
ses reîtres, tout autant que devant la fuite éperdue de 
leurs propres chevaliers, ne songèrent plus qu'à échapper 
à leur ennemi sans pitié. « Ils sont rompus ! Ils sont en 
fuite! criaient les chefs siennois. En avant! Sus à eux, 



go HISTOIRE DE SIENNE 

braves compagnons ! N'en laissez pas réchapper un seul ! » 
Et les Gibelins victorieux ne furent pas longs à répondre 
à cet appel. Alors eut lieu 

« Lo strazio e'I grande scempio 
Che fece l'Arbia colorata in rosso. » 

Ce fut un massacre sans merci. 

« En vain, raconte le chroniqueur siennois, invo- 
quaient-ils San Zanobi à leur aide. Nous les égorgeâmes 
comme un boucher égorge le bétail le vendredi saint... 
C'était surprenant, ajoute-t-il, de voir quel carnage on 
faisait de ces chiens de Florentins. Ils avaient beau crier : 
je me rends ! et implorer grâce ; la fureur des vainqueurs 
était telle qu'ils auraient voulu les voir tous morts. » 

« Voilà donc comment vous prendrez notre ville ! 
criaient les gens de Sienne. Voilà comment vous raserez 
nos murs et construirez votre donjon à Camporegio ! 
Tenez... tenez... tenez, chiens et traîtres que vous 
êtes ! » Et les Siennois, sans pitié, continuaient à tailler 
en pièces les fuyards, tandis que, du haut de la tour, 
Gerreto battait joyeusement sur sa caisse et criait victoire 
à ses concitoyens. 

Les chevaliers guelfes s'étaient échappés de la petite 
plaine de la Gortine par l'extrémité opposée au Monte- 
sel voli. Remontant quelque temps la rive droite de la 
Biena, ils s'engagèrent alors dans la gorge qui relie les 
vallées de la Biena et de l'Arbia. Après avoir longé le 
pied du Poggiarone et atteint la Malena, ils franchirent 
celle-ci, puis traversèrent la plaine, passèrent à gué l'Ar- 
bia à quelques centaines de mètres en amont de San 
Ansano in Dofana et joignirent enfin la route de Florence. 

Les gonfaloniers florentins et les gardes du carroccio^ 
conduits par le vieux Giovanni Tornaquinci, tentèrent 
de les suivre, emmenant leur précieux dépôt : ils réussi- 



MONTAPERTI Qi 

rent à se faire jour jusque dans la plaine de TArbia et ils 
avaient déjà franchi la Malena, lorsqu'un parti écrasant 
d'Allemands et de Siennois les poursuivit et leur coupa 
la retraite. C'est là que les plus vaillants Guelfes oppo- 
sèrent la résistance suprême. Se ralliant autour du vieux 
carroccio qui les avait si souvent menés à la victoire, ils 
jurèrent de le défendre jusqu'à la mort. Une heure 
durant les chevaliers allemands qui brûlaient de traîner 
dans la poussière la bannière fleurdelisée pour venger 
l'insulte faite à Tétendard de leur maître après la ren- 
contre de Sainte-Pétronille, hachèrent et taillèrent en 
vain le mur vivant qui l'entourait : ils ne réussirent à la 
prendre que lorsque le dernier de ses gardes eut suc- 
combé ^ S'emparant alors à la fois du carroccio et de la 
martineUa' ^ la grosse cloche de guerre, de Florence, 
ils les emmenèrent en triomphe à Ropoli. 

Entre temps des débris de l'ennemi, gens de Lucques, 
d'Arezzo et d'Orvieto, et aussi du Val d'Eisa, de San 
Gemignano, de Prato et de Pistoie avaient trouvé refuge 
au château de Montaperti. Mais au pied du Poggiarone 
le carnage durait encore. « Et tant d'hommes et de che- 
vaux furent tués, dit le chroniqueur, que sur tous les 
chemins, dans tous les fossés et les sillons, découlait du 
sang.. . Et la Malena était gonflée du sang des Florentins, 
si nombreux étaient leurs morts et ceux de leurs alliés. » 

Enfin, le farouche Aldobrandeschi, capitaine-général 
des Siennois, fut lui-même pris de pitié ; chevauchant à 
la rencontre du comte Giordano, il lui demanda s'il ne 
vaudrait pas mieux maintenant rapporter l'ordre donné 
et annoncer que l'on accorderait grâce à tous ceux qui se 



^ Leoaardo Aretino, Istoria Fiorentina, Lib. II. 

■ On faisait retentir la Martinella pour donner les commandements mili- 
taires. Elle suivait le carroccio de Florence, sur un chariot plus petit. Cf. 
Yillari, op. cit., vol. I, pp. 177, 178. 



ga HISTOIRE DE SIENNE 

rendraient de leur plein gré. Le lieutenant de Manfred 
ayant accédé à cette proposition, il fut fait comme le 
comte de Santa Fiora le souhaitait. 

Alors les gens de Lucques et d'Orvieto, et tous ceux 
encore qui s'étaient réfugiés au château de Montaperti, 
sortirent et, se jetant aux pieds du comte Aldobrandeschi, 
le supplièrent de leur laisser la vie sauve. De même, les 
Florentins restés dans la vallée se rendirent aux vain- 
queurs. « Et ils étaient si impatients d'échapper à la mort, 
nous raconte-t-on , qu'ils estimaient heureux celui qui 
était pris et ligotté. Bien plus, beaucoup d'entre eux 
s'aidèrent les uns les autres à attacher leurs liens. 
Quelques-uns même se laissèrent, dans leur panique et 
leur épuisement, lier par une femme ' : une marchande de 
la halle, Usiglia, en ficela trente-six, se servant, dit le 
chroniqueur, même de ses jarretières. « Et ils la suivaient 
tous à travers le camp, ajoute-t-il, comme des poussins 
suivent la poule. » 

Les morts gisaient si nombreux sur les rives de l'Arbia 
et de la Malena, qu'il n'était pas possible de les enterrer; 
et, sous l'action du brûlant soleil d'été, le champ de 
bataille offrit bientôt un spectacle horrible. Personne 
n'osait plus passer par là, les paysans fuyaient leurs 
demeures. La vallée fut bientôt un désert que hantaient 
seulement les bêtes sauvages. Bien que le pays soit de 
nouveau cultivé et habité depuis de nombreuses généra- 
tions, les villageois de Taverne d'Arbia et de Presciano 
se transmettent toujours les légendes du carnage qui 
désola ce coin de terre il y a sept siècles. Le sifflet de la 
locomotive lui-même n'a pas pu chasser les apparitions 



1 La battagUa di Montaperti, cliron. uian., Bibl. Ambr. (Cod. F.S.V. 23). 
f. l'x. Usiglia appartenait à la contracta de S. Maria dclle Grazie, dans le 
terzo de CaraoUia. Politi rapporte cet épisode. Cf. Politi, op. cit., 89', 43^ 
461. 



MONTAPERTI g3 

qui le hantent. Maintenant encore, par les soirs d'hiver, 
le contadino qui traverse la vallée pour regagner son 
logis, après sa journée de travail, voit les fantômes des 
combattants massacrés en ces lieux, sous la forme de 
chiens blancs, errer sur les bords de ces rivières jadis 
rougies de leur sang. 

La bataille n'ayant pris fin que très avant dans la 
journée, l'armée victorieuse ne rentra pas à Sienne, mais 
campa au pied du Ropoli. Levée à l'aurore le lendemain, 
elle fit son entrée dans la cité, chargée de dépouilles et 
conduisant une longue fde de prisonniers, au milieu de 
grandes manifestations de joie. 

En tête du cortège, les Siennois placèrent l'un des 
ambassadeurs florentins qui, deux jours auparavant, leur 
avaient transmis l'insultant message de leur Seigneurie. 
Il défda, les mains liées au dos, assis à rebours sur un 
âne. Attaché au baudet, l'antique étendard de Florence 
traînait derrière dans la poussière des chemins. Et, lorsque 
le malheureux franchit la porte San Viene et s'engagea 
le long des rues étroites, les enfants, redisant ses paroles 
de défi, le poursuivirent de leurs sarcasmes et de leurs 
cris de dérision. 

Derrière venaient, précédés de trompettes, Giordano 
et le comte d'Arras, sous les plis de l'étendard de Man- 
fred; puis les gros cavaliers allemands, « couronnés de 
rameaux d'oliviers et chantant dans leur langue de beaux 
chants de victoire ». Ensuite roulait le lourd carroccio de 
Sienne, son oriflamme blanche flottant au mât élevé, pré- 
cédant un long cortège de prisonniers et la grosse cloche 
des vaincus, \2imartinella, et nombre de bêtes de somme, 
chargées de dépouilles. Derrière tous les captifs marchait 
Usiglia, la femme de la halle, en tête de son détache- 
ment; puis, suivi des milices des terzi, avec leurs éten- 



94 HISTOIRE DE SIENNE 

dards, le capitaine-général de Sienne, le comte Aldo- 
brandino de Santa Fiora. Des chevaliers, derrière le 
jeune héros Walter d'Astenburg, son oncle Henri et 
Niccolô da Bigozzi, fermaient le cortège triomphal. 

Les vainqueurs arrivèrent ainsi à la cathédrale, tout en 
chantant, et y rendirent grâces à Dieu et à la Vierge. 

Les réjouissances durèrent trois jours, pendant lesquels 
des processions circulèrent constamment dans les rues, 
tandis que Ton chantait des Te Deum dans toutes les 
églises. Les antennes du carroccio siennois furent dres- 
sées dans la cathédrale ^ On ordonna la construction 
d'une église à Pantaneto en l'honneur du saint patron des 
chevaliers allemands, le grand saint Georges. Enfin Ton 
frappa une nouvelle monnaie d'argent, sur laquelle on 
ajouta à l'ancienne légende, « Sena Vêtus », les mots 
« Givitas Virginis ». 

^ La tradition populaire veut que les mâts, au Dôme, soient ceux du 
carroccio florentin; cette supposition est erronée. Cf. Paoli, // Lihrodi Monta- 
perti, p. XLTII, et Lisini, Le Antenne del Carroccio dei Senesi dans Atti e 
Memorie délia R. Accademia dei Rozzi, Sezione di Storia Patria municipale, 
Nuova Série, vol. III, pp. 177-180. 



CHAPITRE VIII 
LA VIE A SIENNE AU Xllh SIÈCLE 

L'histoire du progrès humain est celle de rémancipa- 
tion graduelle des individus. L'évolution des sociétés part 
d'un pouvoir tyrannique pour aboutir à la liberté des 
citoyens ; mais, comme toutes choses ici-bas, la marche 
du monde est irrégulière : le flot monte, puis se retire ; 
de nouvelles tyrannies apparaissent, à peine moins écra- 
santes et moins absolues que celles qui les ont précédées. 
Cependant celui qui place son idéal dans la liberté de 
l'individu et sait embrasser l'ensemble de l'histoire de 
l'humanité, ne se désespère pas dans les périodes de 
régression : il sait que le flot reviendra, dépassant le 
niveau qu'il avait atteint précédemment, et que telle 
antique barrière dressée contre lui se trouvera finalement 
balayée. 

De toutes les périodes de progrès, aucune n'a jamais 
revêtu importance plus grande que celle de la Renais- 
sance. C'est au cours du xuf siècle que cette immense 
marée de progrès humain commença à monter. Le 
xiii'' siècle forme en effet la frontière entre le Moyen Age 
et le monde moderne. Il réunit leurs caractères. C'est le 
siècle où les semences de la culture antique, apportées 
de l'Orient, germèrent en Espagne et dans le midi de la 
France. C'est aussi le siècle de la prérenaissance sici- 
lienne, ce tressaillement précurseur du grand essor de la 
Renaissance. C'est sous les orangers de Palerme que les 



g6 HISTOIRE DE SIENNE 

premiers poètes italiens écrivant en langue vulgaire firent 
retentir leurs chants. C'est à la cour brillante de Fré- 
déric que Michel Scot, son vieux précepteur, rapporta le 
fruit de son séjour de dix années en Espagne, ses tra- 
ductions des commentateurs arabes d'Aristote, ses con- 
naissances en histoire naturelle, en astronomie, en 
chimie et en médecine. 

Le XIII* siècle vit aussi le réveil de l'esprit civique. 
Sous l'action de causes économiques, les habitants des 
cités italiennes eurent bientôt un objectif autre que 
celui des gens du Moyen Age, un idéal différent de ceux 
du moine et du chevalier. A l'intérieur des villes ita- 
liennes régna de nouveau celui, plus sain et plus humain, 
dont s'étaient nourries les cités antiques. 

Mais, même dans les communes, dans les cités où pre- 
nait naissance ce mouvement, les deux grands pouvoirs 
du Moyen Age, et l'idéal qu'ils reflétaient en partie, exer- 
çaient encore une puissante influence sur la pensée et 
rimasrination des hommes : dans les villes comme dans 
les campagnes, l'existence semblait encore se dérouler 
dans un camp et sous la discipline d'un couvent ; tous 
portaient des armes ; les grands palais qui projetaient 
leur ombre sur les rues étroites ressemblaient plutôt à 
des forteresses qu'à des demeures. Comme dans certaines 
communautés religieuses, les actes intimes et personnels 
des individus étaient assujettis à des lois et des règles. 
La couleur et l'étoffe du vêtement des citoyens, la parure 
et la coiffure de leurs femmes, la longueur de leurs robes, 
la grosseur et le prix des boutons qui les ornaient, les 
heures auxquelles on pouvait rentrer chez soi ou sortir, 
tout cela était fixé par la loi. L'individu se trouvait pris 
dans un réseau de toutes sortes de réglementations, dans 
la rue, à l'atelier, dans sa maison. Aussi, pour bien con- 
naître la vie publique et privée des citoyens dans n'im- 



LA VIE A SIENNE AU XIIl" SIÈCLE C)y 

porte quel état italien de cette époque, il ne suffit pas de 
dépouiller les chroniques et correspondances contempo- 
raines, de s'initier à l'art et à la littérature de l'époque, 
et de se mettre au courant des travaux des archéologues, 
il faut encore scruter très attentivement l'ensemble des 
lois de la commune que l'on étudie. Or les statuts sien- 
nois de 12621, publiés de façon excellente par le profes- 
seur Zdekauer, « renferment suffisamment de matériaux 
pour nous permettre de revivre à la fois la vie publique 
et la vie privée des citoyens, sinon dans son intégralité, 
du moins dans ses aspects les plus essentiels ». 

Voyons d'abord ce nous pouvons glaner dans ces sta- 
tuts de 1262, en ce qui concerne la vie publique du 
citoyen. 

On sait que les habitants de Sienne se divisaient en 
deux grands partis, les milites et le populus. D'un côté, 
les Chevaliers, le parti de l'aristocratie ; de l'autre, le 
Peuple, destiné à devenir plus tard le chef suprême de 
l'Etat, et dontjle pouvoir irait sans cesse s'accroissant, 
au point qu'un jour il créerait lui-même ses propres che- 
valiers et leur donnerait, en la personne de son repré- 
sentant, l'accolade sur la place publique. 

Il ne faudrait pas toutefois supposer que le parti des 
milites ne comprenait que des aristocrates, et celui du 
peuple que des plébéiens. On rencontrait dans les rangs 
des premiers, nombre de citoyens d'instincts conserva- 
teurs appartenant aux classes moyennes et inférieures, 
et particulièrement ces artisans des industries d'art qui 
produisaient les objets de luxe. Réciproquement, dans 
le parti du peuple, on comptait des membres des plus 

^ Zdekauer, // Constitiito del Comiine di Siena dell'anno 1262, pubblicato 
sotto gli auspici délia tacoltà giuridica di Siena da Lodovico Zdekauer, Milan, 
Hœpli 1897. L'édition du Constitiito siennois du Professeur Zdekauer est 
lune des contributions les plus importantes à l'histoire constitutionnelle des 
cités italiennes, qui aient vu le jour. 

1. — 7 



q8 histoire de sienne 

anciennes familles de Sienne, tels que Provenzano Sal- 
vani. Les milites et le populus^ point sur lequel insiste 
Zdekauer, étaient donc des groupements politiques, 
comprenant l'un et l'autre des citoyens appartenant à 
toutes les classes de la société. 

Une particularité de la constitution sociale de Sienne 
voulait que l'organisation du populus ne fût pas basée sur 
les corporations, mais sur celle de la milice. La ville était 
divisée en trois districts ou terzi : le terzo de la cité, 
celui de CamoUia et celui de San Martino. Chaque tei^zo 
se subdivisait lui-même en quartiers ou contrade^ au 
nombre de trente-cinq à l'origine : douze dans chacun 
des terzi de San Martino et de la cité, onze dans celui de 
Gamollia \ Ces divisions répondaient primitivement à des 
nécessités militaires, les hommes de chaque contrada 
formant une association guerrière. Chaque terzo avait son 
gonfalonier, et les troupes des trois terzi constituaient 
l'armée milicienne. Le symbole sacré de son unité 
civique était le carroccio ou chariot de guerre. Le peuple 
tout entier venait, homme par homme, prêter serment 
de fidélité devant le carroccio ; pour le défendre, le Sien- 
nois loyal était prêt à verser son sang jusqu'à la dernière 
goutte. 

L'organisation des chevaliers reposait sur la même 
base. Leurs terzi Qt leurs co/ï^râ;«?e correspondaient à ceux 
du peuple. Comme lui, les chevaliers avaient dans chaque 
terzo un porte-étendard, mais ils ne possédaient pas de 
carroccio. 

Nous avons vu comment, en ii47, le peuple avait rem- 
porté une première et modeste victoire, en obtenant le 
droit de nommer un des trois consuls de la Commune. 
Nous avons vu aussi, en 1240, le peuple réussir à s'attri- 

^ ZdcUauer, // Constiluto, etc., p. xxxv. 



LA VIE A SIENNE AU XIIl" SIÈCLE 99 

buer la moitié des sièges au nouveau conseil des Vingt- 
Quatre ' ; ceux-ci, assistés des consuls des ghildes mar- 
chandes, ainsi que du camerarius et des contrôleurs de 
la Biccherna, ou Trésor d'Etat, qui géraient souveraine- 
ment les questions de finances, assumèrent alors l'admi- 
nistration de la république. Vers le milieu du siècle, le 
populus devint un parti politique complètement organisé, 
sous les ordres d'un seul chef, appelé Capitaine du 
peuple, parti pleinement conscient de ses aspirations et 
des moyens de les réaliser. Déjà, en 1257, le peuple 
s'était agité avec succès pour réclamer le remplacement, 
par une taxe sur les biens mobiliers, de la vieille rede- 
vance par feu; par la constitution de 1262, il conquit le 
droit de nommer à la moitié des emplois publics. Il pos- 
sédait en outre un conseil particulier qui élaborait des 
statuts ; ces mesures n'obligeaient, à vrai dire, que les 
membres du populus^ mais, d'une façon générale, le 
parti réussit toujours à les faire inscrire parmi les 
statuts de l'Etat. 

Tels étaient donc les partis politiques : examinons 
maintenant sommairement la constitution de Sienne. 

Le centre de la vie politique de la cité était le Conseil 
de la Cloche. Dans le vieux temps, lorsque l'évêque était 
à la tète du gouvernement de Sienne, la population, con- 
voquée tout entière, se formait souvent en parlement. Au 
xiii^ siècle, de telles assemblées se firent de plus en plus 
rares, le Conseil de la Cloche devint le véritable pouvoir 
représentatif de la Commune. Il n'était toutefois pas élu 
par un vote populaire : ses membres étaient convoqués 



^ C. Paoli, / « Monti » o fazioni nella Repubhlica di Siena, dans laA^uova 
Antologia, i^^ août 1891, fasc. XV, p. 4o4- Zdekauer, // Constituto, pp. 
Lxxvii-Lxxix. La façon dont étaient constitués les Vingt-Quatre fait encore 
l'objet de discussions: les meilleures autorités ne s'accordent pas non plus 
sur la date exacte à laquelle le pouvoir suprême de l'Etat passa entre leurs 
mains. 



lOO HISTOIRE DE SIENNE 

par le podestat, le conseil des Vingt-Quatre, le camera- 
rius et les contrôleurs de la Bicchema^ ainsi que les con- 
suls des deux ghildes marchandes. Il se composait de 
trois cents conseillers, mais avec faculté d'en augmenter 
indéfiniment le nombre dans des cas exceptionnels. 

Le magistrat le plus important, élu au sein du Conci- 
lium Campane^ était le podestat. On ne saurait fixer 
exactement la date de création de cette charge; toutefois, 
c'est dans les vingt ou trente premières années du 
xiii^ siècle que le podestat, d'abord nommé par la volonté 
populaire pour surveiller la gestion des Consuls, com- 
mença à les supplanter. Le podestat était, en règle 
générale, un étranger; on lui allouait un traitement con- 
sidérable, avec la jouissance d'un beau palais. En théorie 
le principal dignitaire de la Commune, il ne détenait 
cependant pas un pouvoir effectif étendu : il pouvait 
bien influer indirectement sur la législation, en suggé- 
rant des dispositions nouvelles aux fonctionnaires con- 
nus sous le nom d' « Amendeurs » de la Constitution, 
qui les exposeraient ensuite au Conseil ; il pouvait pro- 
mulguer décrets et prohibitions ; mais, même dans la 
période de sa plus grande autorité, ces actes d'exécutif 
n'avaient force qu'autant qu'ils rentraient dans le cadre 
des lois existantes. Lorsque le populus eut conquis la 
suprématie, tout exercice indépendant de pouvoir fut 
interdit au podestat : sa charge devint une magistrature 
purement représentative ; ses fonctions législatives dis- 
parurent; ses attributions essentielles ne furent plus que 
juridiques : il restait la plus haute autorité judiciaire de 
l'Etat. La potesteria était à tous points de vue une insti- 
tution moins stable que le consulat : au bout de cin 
quante ans, elle donnait déjà des signes de décadence. 
Néanmoins, à Sienne comme dans d'autres communes 
italiennes, elle avait une très grande importance. La 



LA VIE A SIENNE AU XIIl" SIECLE lOI 

nomination de podestats étrangers amenait en effet un 
échange d'idées, principalement sur des questions légis- 
latives et juridiques, entre les grandes cités du centre 
et du nord de l'Italie, échange qui contribuait à créer un 
type uniforme de civilisation et une ébauche de senti- 
ment national. Surtout, la présence, dans des villes 
comme Sienne, de juristes distingués de la grande école 
de Bologne exerça une influence capitale sur l'histoire du 
droit en Italie. 

Avec quelle curiosité les Siennois ne devaient-ils pas 
dévisager leur nouveau podestat, arrivant de Bologne ou 
de Modène, lorsqu'il chevauchait, par quelque après-midi 
de décembre, dans les rues étroites de Gamollia, escorté 
de toute une suite de juges et de notaires, de chevaliers 
et de gens d'armes, dans le costume de leur pays, et con- 
versant entre eux dans leur dialecte plus rude du Nord. 
Nous voyons dans cette coutume, alors régnante, de la 
nomination d'un podestat étranger, un des premiers pas 
vers l'unification de l'Italie ^ 

La base de la constitution de Sienne était la halia \ 
Il faut rechercher l'origine de tous les grands emplois 
de l'État, de tous les conseils, y compris celui de la Cloche 
dans des balie, ou comités temporaires. Aux premiers 
temps de la Commune, des comités furent nommés à 
intervalles, d'abord par le parlamentum, plus tard par 
le Conseil de la Cloche, pour une durée déterminée et 
pour remplir certaines missions définies. Le retour des 
circonstances qui avaient occasionné la nomination d'un 
comité tendit, avec le temps, à faire de la halia, gratuite 
et temporaire, un emploi permanent comportant un trai- 
tement fixe. La première balia qui subit cette transfor- 

1 Zdekauer, La vita pubblica dei Senesi nel diigento , Sienne, 1897, 
p. 16. 

2 Zdekauer, // Constituto, etc., p. lvi. 



102 HISTOIRE DE SIENNE 



mation fut celle qui gérait les affaires financières de la 
Commune, la Biccherna. Simple comité du Conseil de 
la Cloche, à l'origine, ce corps important devint plus 
tard un des rouages permanents de la Constitution. En 
dehors de leurs autres attributions, ses membres sur- 
veillaient aussi la voirie, l'entretien des fontaines et des 
ponts ; ils dirigeaient la construction des édifices publics. 
Ils avaient également pour fonction d'inspecter périodi- 
quement les armements de l'Etat et de renouveler le 
matériel de guerre. Enfin ils nommaient à divers emplois 
publics. A la tête de la Biccherna se trouvait le cainera- 
rius, généralement un moine de San Galgano^ : on choi- 
sissait pour cette charge des membres d'ordres religieux 
parce que l'on pouvait recruter dans leurs rangs des 
hommes qui, rompus néanmoins aux affaires, parais- 
saient peu susceptibles de prévarications, n'ayant pas 
d'intérêts de famille à servir et leur règle leur interdi- 
sant d'amasser des biens personnels ; quatre provisores 
ou contrôleurs, choisis parmi les citoyens les plus sûrs, 
assistaient le camerarius ; enfin, bien que l'emploi fût 
permanent, ceux qui l'occupaient étaient remplacés tous 
les six mois. 

Le premier comité qui se transforma ensuite en une 
institution permanente fut celui des treize « Amendeurs » 
de la Constitution, dont la mission consistait à élaborer 
des projets de lois, soit sur leur propre initiative, soit à 
la suite d'une pétition, en vue de les soumettre au Con- 
seil. Ils devaient aussi coordonner les statuts et veiller 
à ce qu'il ne se glissât aucune incohérence dans les textes 
de la Constitution. Ils étaient élus annuellement par le 
Conseil de la Cloche. 

Le Conseil des Vingt-Quatre, à l'origine également une 

' On voit ce personnage représenté sur des Tavoletle (couvertures 
peintes) anciennes de la Biccherna^ aux Archives de Sienne. 



LA VIE A SIENNE AU XIII^ SIÈCLE Io3 

balia, évolua très tôt en une magistrature stable. 11 
revêtait un caractère spécialement politique, étant com- 
posé exclusivement de Gibelins, et l'on dénommait offi- 
ciellement ses membres : XXIIH'"^ partis GkibeUine po- 
puli civitatis et comitatus senarum. On les choisissait 
toutefois impartialement dans toutes les classes : c'était 
donc le plus représentatif de tous les gouvernements 
qui administrèrent Sienne. Redevable de son existence 
à un mouvement populaire, le parti démocratique vit 
en lui un instrument actif par lequel réaliser sa poli- 
tique. Le populus lutta donc continuellement pour accroî- 
tre les pouvoirs des Vingt-Quatre et en faire l'autorité 
souveraine dans l'Etat \ Et ses efforts ne restèrent pas 
infructueux : les Ventiquattro furent bientôt revêtus de 
pouvoirs tels que n'en avait jamais possédés, avant eux, 
aucune magistrature. Leurs Prieurs ne pouvaient pren- 
dre l'initiative directe des lois, mais nulle ne devait être 
promulguée sans leur intervention et agrément ; appar- 
tenant d'office au Conseil de la Cloche, ils faisaient par- 
tie du collège qui élisait ce conseil. A beaucoup d'é- 
gards, ils remplissaient les fonctions d'un ministère 
moderne. 

Les seuls représentants de ghildes qui eussent une im- 
portance politique à Sienne étaient les consuls des deux 
Mercanzie ou ghildes marchandes : l'une, celle des finan- 
ciers, des banquiers et des changeurs, l'autre, celle des 
marchands au détail, destinées d'ailleurs à fusionner au 
bout d'un certain temps. Presque à Forigine de l'histoire 
de la Commune, aux jours de la domination épiscopale, 
leurs consuls commencèrent à occuper dans le gouver- 
nement une situation influente. Comme les Prieurs des 



i Armstrong, The Sienese Statutes of 1262, dans l'English Hist. Review 
de janvier 1900, p. 10, article où se trouve admirablement résumé le Consti- 
tuto. Cf. aussi Zdekauer, // Constituto, p. lkv. 



Io4 HISTOIRE DE SIENNE 

Vingt-Quatre, ils appartenaient d'office au Conseil de la 
Cloche ; ils figuraient en outre au nombre des treize 
c( Amendeurs » de la Constitution et exerçaient leur con- 
trôle sur la Monnaie. 

Les financiers, jouissant de grands pouvoirs politiques 
et renforcés parleur union avec les petits commerçants, 
agirent à Sienne comme ils ont de tout temps accoutumé 
de le faire : ils spéculaient sur le poivre et la cire ; ils 
cherchaient à accaparer le bois et le froment, malgré 
l'interdiction des statuts; et, sans que les deux ghildes 
marchandes de Sienne atteignissent jamais l'importance 
politique des « arts majeurs » à Florence, leurs membres 
détenaient plus de pouvoir qu'il n'eût été souhaitable pour 
le bien de l'Etat. Leurs faillites, et notamment la déconfi- 
ture de la société Buonsignori, non seulement causèrent 
dans la ville de grandes infortunes mais influèrent sérieu- 
sement aussi sur les relations politiques de Sienne. 

Telle était, dans ses traits principaux, sa constitution 
au temps de sa période de gloire, tant quelle resta loya- 
lement gibeline, avant le triomphe de la bourgeoisie et 
son alliance néfaste avec le parti guelfe. 

En même temps qu'à la victoire du parti populaire, 
nous assistons à un développement de l'esprit civique 
dont les manifestations ne sont nulle part aussi impor- 
tantes qu'à Sienne. Aux meilleurs jours de l'histoire de 
leur cité, ses marchands ne poursuivaient pas unique- 
ment en effet des ambitions personnelles : rêvant de voir 
leur ville grande et prospère, ils se réunirent pour fon- 
der et gérer d'importantes institutions publiques qui 
devinrent parties intégrantes de l'édifice communal. Son 
vaste hôpital, son université, VOpera (Œuvre de la 
cathédrale), étaient des fondations ou organismes muni- 
cipaux alimentés des deniers de l'Etat, mais qu'enrichis- 
sait aussi la générosité privée. 



LA VIE A SIENNE AU Xlll SIECLE lOD 

Nous aurons plus loin l'occasion de parler de la cons- 
truction du Dôme*. L'édifice actuel fut commencé, selon 
Malavolti, en Tan i245 et les documents des Archives 
de Sienne semblent corroborer cette assertion -. Notons 
que le plus ancien manuscrit relatif au monument que 
nous possédions spécifie que certains paiements étaient 
faits aux entrepreneurs « au nom de la Commune de 
Sienne ». Et Sienne ne contribua pas seule, en tant que 
cité, à l'érection de la cathédrale, toutes les villes vas- 
sales et les seigneurs féodaux sur son territoire furent 
obligés d'y concourir aussi. 

A l'origine simple refuge de pèlerins fondé au ix' siècle 
par les chanoines de la cathédrale, l'Hôpital de Santa 
Maria délia Scala, était tenu par des oblats, confrérie 
d'hommes et de femmes, mariés ou célibataires, ayant voué 
leur vie au soulagement des malades et des malheureux. 
Après un long conflit avec le chapitre, ils réussirent, 
en 1194, à accaparer la direction exclusive de l'Hôpital 
qui devint dès lors un établissement laïque et communal, 
continuant, comme dans le principe, à donner asile aux 
pèlerins, et destiné en outre à recueillir les enfants 
trouvés et les orphelins, et, dans une certaine mesure, 
à abriter tous les déshérités. 

C'est sous le régime des Vingt-Quatre que lUniversité 
de Sienne apparaît pour la première fois en tant qu'ins- 
titution municipale complètement organisée. Dès 11 78 
Sienne avait possédé un lecteur public de droit, qui pro- 
fessait près de l'église San Vincenzo de Camollia \ Mais 
le plus ancien document nous révélant une université 
régulièrement constituée date de l'an 1240 : l'Université 

^ Au chapitre i, t. II. 

- Borghesi e Banchi, yuo^iDocutnenti per la Storia delV Arte senese, p. 5. 
Le premier document remonte à 1246. 

' Davidsohn, Documenti del 12i0 e del 1251 relati^i allô studio senese, 
dans le Bulletino Senese di Storia Patria, ann. VII, fasc. I, pp. 168, 169. 



I06 HISTOIRE DE SIENNE 

de Sienne y figure déjà comme ayant pris rang d'insti- 
tution communale, dotée de professeurs payés par l'Etat. 
Sept ans plus tard, la Commune voulut augmenter l'im- 
portance de sa petite mais florissante université en invi- 
tant des professeurs du dehors à venir y traiter des 
matières qui, jusqu'à ce jour, n'avaient pas encore été 
enseignées à Sienne \ 

Ce faisant, le gouvernement visait à attirer des spécia- 
listes de certaines brandies du droit, appartenant à 
l'Université de Bologne, mais qui avaient dû quitter cette 
ville par suite des dissensions qui divisaient sa fameuse 
école ; la faculté de médecine désirait aussi renforcer son 
personnel enseignant. Parmi les maîtres qui répondirent à 
cette invitation, se trouvait le grand Pietro Hispano, connu 
plus tard sous le nom de Jean XXP. Le futur pape, aliun- 
nus de l'Université de Paris, était originaire du Portugal ; 
instruit dans la science des médecins arabes et israé- 
lites, il connut certainement dans sa jeunesse les traduc- 
tions des commentateurs arabes d'Aristote, émanant de 
la grande école de Tolède ^ Pietro Hispano enseignait 
la thérapeutique, la chirurgie et, domaine dans lequel il 
était particulièrement versé, la diététique. C'est durant 
son séjour à Sienne qu'il rédigea ses premiers ouvrages, 
ainsi que ses Summulae Logicales. Il y resta quatorze ans, 
et le futur pontife se trouvait parmi les médecins qui 
soignèrent les blessés après la bataille de Montaperti. 



■ Zdekauer, Suile origini dello studio senese, Sienne, 1896, p. 16. Moriani, 
Notizie sulla Università di Siena, Sienne, 1873. 

^ Cf. Zdekauer, A proposito di una récente hiografia di Papa Giovanni 
XXI [Pietro Hispano), au Bulletino Senese di Stor. Pair., ann. V, fasc. II, 
pp. 283-287 ; aussi Petella, Siili identità di Pietro Hispano, medico in Siena 
e poi Papa, col filosofo Daniesco, dans le même Bulletin, ann. YI (1899) 
fasc. II, p. 277-329. 

^ Au sujet de 1" École de Tolède, cf. Jourdain, Recherches sur l'âge et Vori- 
gine des traductions latines d'Aristote, Paris, i843, ch. m; aussi Wood- 
Brown, Life of Michoel Scot, pp. 42-i36. 




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LA VIE A SIENNE AU XIII SIECLE 1 07 

Le gouvernement ne négligeait pas non plus Tinstruc- 
tion élémentaire. Les actes de la Curia del Placito et 
autres écrits contemporains témoignent d'un enseigne- 
ment de bonne qualité et largement répandu. 

La période du régime des Vingt-Quatre fut marquée 
par maint changement dans l'aspect extérieur de la cité. 
En 1245 et 1246, l'enceinte de Sienne fut élargie et beau- 
coup d'améliorations de voirie furent entreprises. Pendant 
la seconde moitié du siècle, la ville continua à grandir, 
au point de devenir l'une des plus importantes de TEurope 
occidentale, plus grande que Londres et que Paris. La 
richesse des habitants s'accroissait également avec rapi- 
dité, et, avec la richesse, leur venait le désir d'habiter 
de belles maisons et de posséder de belles choses. Leurs 
relations avec Rome et la France les mettaient en con- 
tact direct avec les principaux centres de la civilisation 
de ce temps ; ils étaient en outre alliés aux Pisans, dont 
les vaisseaux parcouraient les mers et ramenaient en 
Toscane des œuvres d'art de Grèce, de Syrie et d'Espagne. 
Il ne faut donc pas s'étonner que la nouvelle aristocratie 
de l'argent ait laissé son empreinte sur les rues de la 
ville ^ Côte à côte avec les palais de la vieille noblesse, 
sombres et crénelés comme des forteresses, commencè- 
rent à s'élever de splendides demeures de négociants 
opulents. Sienne revêtit peu à peu l'aspect qu'on lui voit 
dans la fresque d'Ambrogio Lorenzetti, Les Effets ci un 
bon gouvernement, dans la Salle de la Paix au Palais 
Public ; mais beaucoup de maisons de bois subsistaient 
encore, surtout dans les quartiers pauvres ; et le danger 
d'incendie était accru par les loggiati de bois qui sur- 
plombaient les voies sur un tiers de leur largeur. 

' Zdekauer, La vita pru'ata dei Senesi nel dugento. Sienne, 1876. p. 02. 



108 HISTOIRE DE SIENNE 

Un savant qui fait autorité sur son histoire sociale a 
décrit Sienne au temps du régime des Neuf comme « une 
agglomération de forteresses coupée par un lacis de cou- 
loirs tortueux et d'allées en labyrinthes » *. Cette défini- 
tion ne nous paraît pas tout à fait exacte. L'écrivain n'a 
pas tenu compte de Tinfluence qu'exerçait sur la ville 
l'importance croissante de la classe moyenne. L'étude 
des testaments et des lettres, la recherche minutieuse des 
maisons du xiii" siècle subsistantes, comme celle d'An- 
giolieri, et, plus que tout le reste, le témoignage de la 
fresque de Lorenzetti, nous révèlent le fait que les 
demeures de riches bourgeois se multipliaient à Sienne. 
L'idéal civil, contrastant avec l'idéal féodal et monastique, 
commençait à se manifester dans son architecture. Et, s'il 
est vrai que les Siennois de la haute classe nourrissaient 
a la détermination enracinée qu'aucune face de leur 
maison ne servît à un voisin de mur d'appui », cette 
règle, on peut encore le constater aujourd'hui, n'était 
nullement observée à la lettre, même par les riches 
citoyens. L'examen attentif des maisons siennoises nous 
a du reste convaincu que des portions considérables des 
anciennes rues n'ont subi aucune transformation struc- 
turale importante depuis l'époque de Cecco Angiolieri. 
Nombre de palais splendides remontent, il est vrai, aux 
XIV* et xv^ siècles ; mais une partie assez étendue de la 
Abeille Sienne nous est restée. Les habitations séculaires 
ont perdu leurs créneaux ; les tours ont été rasées ou 
ruinées ; leurs fenêtres modifiées. De place en place, on 
les a enduites de plâtre ; elles ont souffert du feu ou de 
la destruction lente du temps, mais, dans bien des mai- 
sons de Sienne, une portion importante date des vrais 
jours de sa gloire. Leurs murs à demi écroulés ont vu 

' Heywood, The Ensamples ofFra Filippo, Sienne, Torrini, 1901 . pp. 34-35. 



LA VIE A SIENNE AU XIIl" SIÈCLE 1 09 

déambuler fièrement Messer Provenzano Salvani ; Dante 
exilé s'est promené à leur ombre ; ils renvoyèrent l'écho 
des rudes chants bachiques et des cris de victoire des 
reîtres après Montaperti. 

Les rues de Sienne, à cette époque, étaient certaine- 
ment fort étroites. Beaucoup aussi étaient sales, à les 
juger d'après nos idées modernes : la pluie et les porcs 
se chargeaient surtout, sinon exclusivement, de les 
nettoyer. Mais celui qui connaît l'histoire et l'état des 
villes européennes au Moyen Age ne saurait douter que 
la Sienne médiévale, comparée aux grandes cités de 
France ou d'Angleterre à la même époque, ne fût une 
ville très propre, plus propre que ne le seront plus tard 
Paris ou Londres après trois siècles d'amélioration. A 
Sienne, les rues principales, ou strade, étaient toutes 
pavées de dalles de brique et les rues latérales, ou vie^ 
de pierre \ Ses paveurs jouissaient d'une telle renommée, 
qu'on les appelait dans d'autres villes : la grande place 
de Pérouse fut ainsi pavée par des Siennois ^ 

A Sienne, de même que dans le Paris du xviii® siècle 
ou l'Edimbourg du xix% c'était chose habituelle pour une 
ménagère que de jeter les eaux sales par la fenêtre, 
pratique qui devait sérieusement ennuyer certains élé- 
gants noctambules de la brigata spendereccia dont parle 
Dante. Toutefois cette habitude n'était tolérée à Sienne 
que la nuit et même complètement interdite dans certaines 
rues ^ En outre on frappait avec rigueur d'une amende 



^ Ce n'est qu'en i3i7 que les rues de Naples furent pavées convenable- 
ment: Archivio, Naples, Reg. i3i7-i3i8 : A. 214, 148'. Robert vit Sienne en 
iSio; à son retour à Naples, en i3i2, il se mit à l'œuvre pour nettoyer sa 
capitale. — Deliciosa... civitas Neapolis. corrupto aère per repleta lacu- 
naria, et cenositatem repletam, spurcitiis, mandatur purgare, et itinera 
refici, adequari, pavimcntari, et lineari. » 

2 Zdekauer, La vita privata, etc., p. 36, note 1. 

3 Zdekauer, Il Constituto, etc. Dist. III, CIII, CVII. 



110 HISTOIRE DE SIENNE 

toute personne qui lançait par la fenêtre un liquide sans 
avoir crié « Guarda ! » 

Mais, bien que Sienne se trouvât, au point de vue de 
la propreté, en avance sur d'autres villes, elle comptait, 
comme leurs noms l'indiquent, des ruelles obscures et 
mal famées où se perpétraient des actes noirs et crimi- 
nels. Tel, par exemple, ce passage de Valle Piatta, où 
habitait le boulanger Pennuccio. « Très sombre le soir, 
déclarait le statut qui en ordonnait la fermeture, on y 
commet maintes actions viles et déshonnêtes ; et des 
coupe-jarrets s'y embusquent pour assaillir et égorger 
les gens\ » 

La nuit, les rues étaient obscures et désertes. Après 
neuf heures personne ne devait plus y circuler. On igno- 
rait l'éclairage public. De loin en loin un lumignon jau- 
nâtre brillait devant quelque image de la Madone. Tout 
le reste était plongé dans les ténèbres et la solitude. 

Si des Siennois du Moyen Age pouvaient revoir main- 
tenant leur ville natale, de l'Observance ou de la Lizza, 
ce qui, dans sa physionomie, les frapperait le plus, au 
premier abord, ce serait le petit nombre de ses tours. Au 
xiii^ siècle chaque maison de quelque importance en pos- 
sédait plusieurs : il y en avait tant, dit Ugurgieri, que la 
ville ressemblait à une touffe de roseaux. C'est au xvi^ 
siècle que l'on commença à abattre cette forêt, et la des- 
truction n'a jamais cessé jusqu'à nos jours ". San Gemi- 
gnano, « San Gemignano aux belles tours » ne nous 
donne qu'une faible idée de la beauté de la Sienne médié- 



» Arch. di Slato, Sienne. Statuto dei Viari, R. CCLXVIIII, cité par Zde- 
kauer, La vita pubhlica dei Sencsi nel dugento, Sienne, 1897, p. 36. 

2 Les deux principales périodes de destruction furent les années i55i et 
1798. En i55i, Mendoza fit abattre un grand nombre de tours pour cons- 
truire la forteresse impériale. En 1798, après le terrible tremblement de 
terre, on démolit une grande partie de celles qui subsistaient. Cf. Mise. Stor. 
Sen., vol. II, 1894, Num. 2, pp. 17, 18, 19. 



l'I. 




LA VIA GAI.LUZZA, SIEXXE 



FI. 6. 




LA TOUn DU MANGIA VUE A TKAVEltS I-AKCIIE DE SAN <;IUSEIM> 



LA VIE A SIENNE AU XIIF SIECLE I I I 

vale, telle qu'on la découvrait des collines voisines ; car 
dix fois plus nombreuses étaient ses tours dans la seconde 
moitié du xiii" siècle. 

Les fontaines jouaient alors un rôle important dans la 
vie de la cité. Elles ne servaient pas seulement à appro- 
visionner d eau les habitants, elles comportaient cha- 
cune un lavoir et des bains publics : c'était le rendez- 
vous favori des Siennois. Là s'assemblaient chevaliers et 
muletiers, teinturiers et drapiers, tanneurs et tisserands ; 
là aussi fréquentaient toutes les femmes du voisinage, 
auprès de qui s'empressaient oisifs et galants. A l'ombre 
de leurs voûtes gothiques se tint maint débat politique; 
et dans la fraîcheur du soir les amoureux s'y rencon- 
traient. La plus ancienne des fontaines était la Fonte- 
branda ^ ; et si ce n'est plus maintenant la Fontebranda 
de Dante, c'est du moins celle que connut un de ses 
contemporains moins âgé et plus terre à terre : c'est là 
en effet que Gecco Angiolieri, Cecco le fol, venait 
rejoindre la jolie Becchina, la fille du cordonnier. 

Avant de terminer cette esquisse rapide de la vie exté- 
rieure des gens de Sienne, il nous faut dire un mot de 
leurs sports et de leurs jeux. Les Siennois ont toujours 
manifesté une ardeur toute juvénile pour les fêtes et les 
amusements : dans la seconde moitié du xiii" siècle, 
alors que la ville regorgeait de richesse et que ni les 
angoisses de la famine ni les dissensions intérieures 
n'assombrissaient ses habitants, Sienne était vraiment 
une joyeuse cité. Folgore di San Gemignano a décrit la 
vie de plaisir de la jeunesse dorée de ce temps. Les 
sonnets du poète montrent à quel point l'idéal féodal et 
monastique avait déjà perdu de terrain dans Tesprit des 

^ Rossi, Le iscrizioni romane del territorio senese, dans le Bidletino Sert, 
di Stor. Patr., ann. IV, fasc. I, pp. 148, 149. Petrucci, Le acque in Siena, 
Sienne, 1894. 



HISTOIRE DE SIENNE 



gens appartenant aux hautes classes de la société. Beau- 
coup considéraient le plaisir comme un but se suffisant : 
le jeune chevalier se contente de jouir le mieux possible 
de cette vie ; il n'use pas ses forces à tenter de s'en 
assurer une dans l'autre monde en pourchassant l'infidèle 
et l'hérétique sur l'ordre de sa Mère l'Église. Il ne part 
pas à l'aventure, poursuivant un rêve, dans des expédi- 
tions lointaines. 

A l'automne, on chasse à courre et au faucon. En 
hiver, on se bat avec des boules de neige dans les cours 
des palais. De brillants tournois ont lieu au mois de mai 
sur la grand'place. Les jours de fête, en été, les jeunes 
gens s'étendent au bord des fontaines, à l'ombre du 
feuillage touffu, et « de plaisantes dames » viennent 
« leur apporter des distractions ». 

Le peuple aussi avait ses jeux, sur la Piazza del 
Gampo. La caractéristique la plus frappante de ces 
amusements était leur brutalité. Le xiif siècle fut un 
siècle de violence et ses distractions aussi étaient vio- 
lentes. Alors que princes temporels et religieux faisaient 
également preuve de brutalité et de cruauté dans les 
châtiments horribles qu'ils infligeaient à ceux qui enfrei- 
gnaient leurs volontés, y a-t-il lieu de s'étonner que la 
vie entière du peuple fût empreinte de violence ? Au 
cours de jeux comme YElmora ou lutte au bâton*, et la 
Battaglia de Sassi ou lutte à coups de pierres, de nom- 
breux citoyens restaient chaque année sur le carreau. 

Les amusements des Siennois étaient de trois sortes : 
les combats simulés, les jeux de ballon et les courses. 
Les premiers comprenaient : le tournoi, pour les cheva- 
liers ; YElmora, la Battaglia de Sassi, et la Pugna ou 
lutte à coups de poings, pour toute la population mâle. 

1 On employait pour Y Elmora des épécs et des lances de bois. Interdite 
par le statut de 1262, on y joua encore pendant trente ans. 



L\ VIE A SIENNE AU XIII* SIÈCLE Il3 

Le plus important des jeux de ballon était le Pallone, 
ou gros ballon , ressemblant vaguement au football 
Rugby, et qui gagna en popularité lorsque les jeux plus 
violents comme YElmora eurent été interdits. La course 
de chevaux s'appelait le Palio ^, mot qui, par lui-même, 
signifie bannière : on remettait en effet comme prix une 
bannière au vainqueur des épreuves. Dès les premiers 
temps de l'histoire de la cité, un Palio fit partie des 
réjouissances en Thonneur de TAssomption, qui fut tou- 
jours à Sienne la fête la plus populaire. Mais, à l'origine, 
il ne se courait pas sur la Piazza del Gampo comme de 
nos jours : il avait probablement lieu sur la grand'route, 
en avant d'une des portes. C'est seulement à partir de 
i6o3 qu'il fut organisé sur la grandplace. 

Nous avons rapidement passé en revue la constitution 
de Sienne, ses principales institutions et l'existence exté- 
rieure de ses habitants ; décrivons maintenant l'intérieur 
de leurs maisons, leur mobilier, leur nourriture et leurs 
vêtements. 

Nous avons dit que les demeures des riches bourgeois 
se multipliaient dans les rues de Sienne. Bâties de pierre 
ou de brique, elles comportaient généralement une log- 
gia à l'étage supérieur. La décoration des murailles était 
géométrique et polychrome : criarde, barbare et d'une 
régularité obsédante, elle ne laissait guère de repos pour 
l'œil. Libre à ceux qui ne supportent pas la moindre cri- 
tique à l'art du xiii^ siècle, de professer du goût pour ce 
genre de décoration ; nous ne croyons pas, pour notre 
part, qu'ils prendraient plaisir à vivre dans ce cadre. Et 

' Le premier document faisant allusion au Palio d'août date de I238 ; 
c'était probablement alors une institution établie. Cf. Arch. di Stato, Sienne, 
Lib. dei Pretnri, i'i32-42, iSy. Pour l'histoire du Palio, cf. Heywood, Our 
Lad) of August and the Palio o( Siena, Sienne, Torrini, 1899: aussi Heywood, 
Palio and Ponte, Londres, Methuen, 1904. 



Il4 HISTOIRE DE SIENNE 

pour quelqu'un d'impartial, aux sens affinés, qui, vivant 
dans un siècle bruyant, demande surtout à une maison 
d'être un lieu de calme, invitant au repos, le genre d'or- 
nementation que l'on voit encore dans certaines salles 
du Palais Public de Sienne, ou à la Villa Bardini, près 
de Florence, est particulièrement irritant. 

Les poutres des plafonds étaient ornées à peu près 
dans le même style, mais leurs décorations, d'un modèle 
plus délicat et un peu atténué de teinte, en rendaient 
l'aspect plus agréable et plus satisfaisant que celui des 
murs. 

Chez les particuliers, les fenêtres n'étaient pas vitrées : 
elles consistaient en châssis de bois sur lesquels on ten- 
dait des pièces de vélin mince ou de toile, qu'on huilait 
pour les rendre à demi diaphanes. En toute saison, sauf 
en hiver, on les laissait ouvertes, en règle générale. 

En hiver, d'ailleurs, les maisons étaient mieux chauf- 
fées alors qu'aujourd'hui. De nos jours plus d'un Toscan 
craint comme la peste de faire du feu dans une pièce 
d'habitation. Il déclare que cela lui cause un malaise. Au 
xiii^ siècle, le Siennois se faisait une autre idée du con- 
fort. Folgore chante « les bûches entassées comme des 
montagnes et les tapis étalés » et autre part encore « de 
puissants feux dans les salles » \ Les voyageurs qui ont 
séjourné en hiver dans leur ville ont dû souvent regret- 
ter que les Siennois se soient départis des habitudes de 
leurs ancêtres. 

De l'ameublement de cette époque, en dehors des cas- 
soni et d'objets d'art tels que triptyques, tableaux, enlu- 
minures, il ne subsiste que peu de pièces originales. On 
ne peut s'en faire une idée que par l'étude attentive des 



i Heywood, The Ensamples of Fra Filippo, Sienne, Torrini, 1901, pp. 5i-53. 
Cette monographie savante olfre beaucoup d'intérêt pour ceux qui étudient 
l'histoire sociale au Moyen Age. 



LA VIE A SIENNE AU XIIl" SIECLE Il5 

peintures, ainsi que des testaments et des inventaires. 
Pendant tout le xiii* siècle, le niveau du confort s'éleva 
graduellement : le commerce de Sienne, particulièrement 
avec la France, accentua, comme nous Tavons vu, la ten- 
dance au luxe. On vendait communément dans la ville 
les riches soieries d'Orient, les draps d'or et autres 
étoffes coûteuses de France, les tapisseries des Flandres ; 
on fabriquait d'ailleurs à Sienne du bon drap en grande 
quantité. L'industrie de la céramique, qui allait bientôt 
prendre une extension considérable, était également déjà 
née\ On l'employait pour les assiettes, les tasses, les 
bols et les cruches, de même que pour nombre d'usten- 
siles de cuisine. D'une simplicité Spartiate, ces objets 
étaient pourtant d'une matière agréable et souvent d'une 
réelle beauté de forme. 

La chambre à coucher d'une maison de la classe moyenne 
contenait un grand lit flanqué de rideaux : un cassone ou 
coffre de mariage, peint ou sculpté, renfermant le plus 
beau linge de ménage ; un siège haut et large ; une table 
et une estrade ou predella, posée près du lit et de même 
longueur, qui parfois était aménagée pour servir de coffre. 

Les Siennois, à cette époque, se couchaient sans che- 
mises de nuit et toujours à deux ou trois dans le même 
lit. Pourtant, au point de vue de la propreté, leurs mo- 
dernes descendants ne pourraient guère leur en remon- 
trer : on n'omettait presque jamais de se laver les mains 
avant les repas ; et, même au xiif siècle, l'habitude du 
bain quotidien, importée par les Croisés, se répandait 
déjà parmi les gens des hautes classes". 

En ce qui concerne la cuisine, les renseignements dé- 
taillés et précis ne nous manquent pas. Deux livres de 

1 On a découvert à Sicune, à intervalles, des fragments de vieille faïence 
émaillcc. Plusieurs tableaux anciens en représentent. Cf. ch. iv, t. II. 
- Heywood, The Ensumples, etc., p. 4'^- 



Il6 HISTOIRE DE SIENNE 

cuisine italiens du Quattrocento^ contenant des recettes 
évidemment déjà en faveur au siècle précédent, sont 
venus jusqu'à nous. Rédigés tous deux en Toscane, l'un, 
en partie tout au moins, est d'origine siennoise : les re- 
cettes qu'il fournit, compliquées et difficiles, révèlent un 
art culinaire déjà très avancé. 

A cette époque, comme à présent, les légumes for- 
maient le fond de la nourriture en Toscane : on mangeait 
surtout, en fait de viande, du gibier, du porc et de 
l'agneau ; le bœuf paraissait rarement sur les tables sien- 
noises. La plupart des plats étaient fortement relevés, 
grâce à une profusion de poivre et de gingembre, de 
clous de girofle et de safran ; Tail également, rapporte 
Zdekauer, était considéré comme un légume recherché 
et aristocratique ^ 

Dès le xiii'' siècle. Sienne était renommée pour ses 
friandises ; elle avait déjà la spécialité des cavallucci^ 
que l'on appelait alors bericuocoli, et du panforte. 

Nulle part le luxe grandissant des Siennois ne se ma- 
nifestait davantage que dans le costume. Leurs relations 
avec la France qui, alors comme aujourd'hui, donnait le 
ton en matière de modes féminines, tendaient à dévelop- 
per chez les femmes le goût des toilettes opulentes. Dès 
1262, de respectables citoyens sollicitaient l'intervention 
de l'Etat pour modérer l'extravagance de leurs épouses. 
Il fut alors prescrit par statut combien une dame pouvait 
porter de boutons de perle à son corsage, ainsi que la 
longueur de sa traîne, la quantité de riche écarlate qu'elle 
pouvait employer pour une robe, le prix de ses ornements 
d'or et d'argent. 

Mais la passion de la parure qui s'était emparée des 
Siennoises ne fut pas refrénée pour cela ; elle ne cessa au 

' Zdclvauer, La vita privata, etc., p. ug. 



Tl. 8. 




AMISIîOGIO LORENZETII LA l'AlX 

Détail de la fresque du Bon (Gouvernement de Sienne, 
Palais Public. Sienne. 



LA VIE A SIENNE AU XIIl" SIÈCLE II7 

contraire de croître. Fra Filippo de Lecceto, l'auteur de 
Gli Assenipri^ qui écrivait un siècle et demi plus tard, se 
plaint avec une sévérité toute monastique de ce « qu'elles 
portaient toutes leurs pensées sur le maquillage et la 
parure de leurs corps maudits et corrompus ^ » Déjà au 
Trecento elles commençaient à cchancrer très bas leurs 
corsages, comme les Florentines censurées par Dante. 
Non contentes de rehausser l'attrait de leurs charmes, 
trop libéralement étalés, par la richesse et la splendeur 
de leurs robes, elles usaient de façon extravagante de 
fards et de poudres, de teintures et de lotions. Dans un 
sonnet acéré, Cecco, nous révélant les secrets de toilette 
de sa femme, énumère les cosmétiques grâce auxquels elle 
cherchait à plaire aux yeux des hommes. Ces pratiques 
féminines conservèrent leur vogue pendant tout le Tre- 
cento et le Quattrocento. Saint Bernardin ne se lassa ja- 
mais de dénoncer la futilité des Siennoises '. « Vous vous 
fardez, leur dit-il, plus qu'aucunes femmes que je con- 
naisse... Ne voyez-vous pas que vous vous flétrissez vous- 
mêmes et provoquez l'aversion des hommes. Il en est 
parmi vous dont la bouche empoisonne grâce à ces fards, 
d'autres qui empestent le soufre, d'autres qui se peignent 
le visage avec ceci ou avec cela ; et vous imposez toute 
cette fétidité à vos maris. Combien parmi vous ont vu 
leurs dents abîmées par les pâtes que vous y appliquez ! 
Songez bien que c'est là l'œuvre du démon qui veut vous 
entraîner à une fin misérable, vous et vos maris \ » 

L'abus des cosmétiques produisait des etïets désas- 
treux. Sacchetti nous rapporte que, sous leur action, la 



^ Cf. Fra Filippo, Gli Assempri, édit. Carpellini, Assempro III, pp. 20-23. 
Hcywood, The Ensamples, etc., p. 99. 

2 Saint Bernardin, Le Predicke volgari, etc., vol. III, pp. 2o5, 206. 

3 Saint Bernardin, Le prediche volgari, etc., vol. III, p. 206. Cité par 
Heywood, Op. cit., p. io3. 



Il8 HISTOIRE DE SIENNE 

plus belle femme se fanait en très peu de temps comme 
une fleur et vieillissait prématurément. Et les Sieanoises, 
il convient de le faire remarquer, enduraient tant de 
peine et d'incommodité non pas pour trouver des maris, 
car celles qui usaient de ces pratiques étaient mariées, 
mais par pure vanité personnelle ou pour courir à d'autres 
amours. 

Les jeunes filles siennoises des classes moyennes et 
supérieures menaient une vie recluse : il ne leur était 
pas permis de se mêler aux hommes, pas même à ceux 
de leur propre famille. Souvent elles épousaient en bonne 
forme et en toute légalité des maris qu'elles n'avaient 
jamais entrevus avant que tout fût réglé et le jour des 
noces prochain. Dans une société où les conventions 
extérieures du mariage étaient tout, et où l'on n'atta- 
chait guère d'importance à sa réalité profonde, faut-il 
s'étonner que le niveau de la moralité mondaine ait été 
bas ? 

Pourtant, malgré ces inflexibles règles sociales, les 
iiovellieri nous apprennent que de véritables mariages 
d'amour se faisaient parfois, même dans les hautes 
classes. Nous savons aussi qu'à tous les échelons de la 
société, des femmes réunissant la beauté morale et phy- 
sique — cette beauté qui est encore si souvent le partage 
des Siennoises — dédaignaient l'emploi des cosmétiques 
et se souciaient seulement de plaire à leurs maris. 

Au xin° siècle, la prérenaissance n'avait presque rien 
fait pour relever la situation de la femme. Les idées mo- 
nastiques et féodales s'opposaient encore à son émanci- 
pation. Même dans les villes libres, sa situation légale 
était très inférieure à celle de l'homme. On battait com- 
munément sa femme : l'Église l'enjoignait. Les prédica- 
teurs prônaient le châtiment corporel des épouses, le 
préconisant comme un devoir marital, tout comme le 



LA VIE A SIENNE AU XIIl'' SIÈCLE II9 

firent plus tard les pasteurs puritains \ Pendant dix-sept 
siècles, le christianisme dogmatique prescrivit les verges 
comme le remède le plus efficace contre rindocilité 
capricieuse du sexe faible. 

Mais, bien que le mouvement vers l'émancipation de 
la femme fût lent à se dessiner, à Sienne comme ailleurs, 
il finit néanmoins par y aboutir, sous Tinfluence de la 
Renaissance ^ Trois siècles plus tard, le savoir des Sien- 
noises excitait l'admiration d'un voyageur anglais distin- 
gué ^ Enfin, elles prirent une part active et qui leur fait 
honneur à la lutte suprême de leur ville pour l'indépen- 
dance. 

Arrêtons ici ce tableau trop court et incomplet de la 
vie des citoyens dans la Sienne du xiif siècle. Les grands 
systèmes du Moyen Age réglaient encore en partie leur 
existence ; mais le mouvement d'affranchissement était 
commencé : ce fut dans les villes libres d'Italie qu'il prit 
son essor, et Sienne y contribua largement dans sa pre- 
mière phase. 

' Cf. notre introduction à Certaine Tragicall Discourses, de Geoffrey Feu- 
ton (Tudor Translations Séries, London, D. Nutt, 1897) p. l-lii. 

* L'essai de Casanova : La donna senese del Quattrocento nella vita privata 
(dans le Bull. sen. di Stor. Pair., anno VIII, 1901, fasc. I, pp. S-gS) constitue 
une monographie érudite et intéressante de la vie privée des Siennoises à 
l'époque de la Renaissance. 

^ Hoby, A book ofthe Travaile and lief ofme, Thomas Hoby, with diverse 
things woorth the notinge, journal manuscrit au British Muséum, Manuscrits 
Egerton, 2148, fol. 24. 



CHAPITRE IX 
AVÈNEMENT ET CHUTE DES NEUF 

Le résultat immédiat de la victoire de Montaperti fut 
de faire triompher le parti gibelin par toute la Toscane. 
Les Guelfes de Florence s'enfuirent de leur patrie sans 
attendre l'arrivée du comte Giordano et des fuorusciti^ et 
se réfugièrent àLucques. Les Gibelins assumèrent le gou- 
vernement de la République. Le i3 novembre, un traité 
fut conclu entre Sienne et Florence par lequel celle-ci 
renonçait à ses prétentions sur Montalcino, Montepul- 
ciano, Campiglia, Staggia et Poggibonsi\ et en quelques 
mois les Siennois eurent pris possession de ces forte- 
resses. Sienne s'assurait ainsi de toutes les positions 
importantes au nord et au sud de son territoire, en même 
temps qu'elle commandait enfin la grand'route de Rome. 

Non contents d'humilier la reine des cités guelfes, les 
Gibelins voulurent positivement raser Florence': cette 
proposition aurait même réuni les suffrages, sans l'oppo- 
sition résolue de Farinata degli Uberti. Ils réussirent en 
tout cas à cimenter une ligue comprenant, outre Sienne 
et Florence, Pise, Prato, Pistoie, Colle, Poggibonsi, San 
Gemignano et San Miniato. Seule des villes Toscanes, 
Lucques offrait encore aux Guelfes un asile sûr. 

Durant que s'accomplissaient ces événements, les 
Siennois s'étaient vus excommunier par le pape Alexandre ; 

^ Arch. di Slalo, Sienne. Caleffo Vecchio, C. 067, 368, 368' cl 069^ 
2 Dante, Infenio, X, 88-93. 



AVENEMENT ET CHUTE DES NEUF 121 

mais, le pontife étant mort bientôt après, la sentence fut 
d'abord laissée en suspens par son successeur. De fait, 
une grande maison siennoise, celle des Buonsignori, 
continua à exercer Toffice de banquiers et percepteurs 
de la Curie, en France, en Angleterre et en Allemagne. 
En 1261 et 1262, ils furent encore désignés pour lever le 
denier de Saint-Pierre et autres redevances papales per- 
çues en Angleterre^ et, jusqu'en octobre i263, nous les 
y voyons opérer en qualité d'agents du Saint-Siège. Mais 
l'excommunication ne tarda pas à nuire au commerce de 
Sienne : les débiteurs malhonnêtes y trouvèrent un pré- 
texte pour décliner de s'acquitter envers ses négociants. 
Andréa Tolomei, qui écrit de Troyes le 4 septembre 1262, 
mentionne une certaine abbesse de Provins et d'autres 
qui avaient refusé de rendre une somme due à sa com- 
pagnie (( à cause de l'excommunication ». Impossible aux 
Tolomei d'acheter maintenant au Saint-Père des lettres 
menaçant leurs débiteurs en retard. Ce même personnage 
déclare par ailleurs que tous ses concitoyens avaient 
quitté l'Angleterre parce qu' « aucun n'osait plus y rester ». 
Assertion quelque peu exagérée, comme le prouvent 
les Lettres Papales"; néanmoins, à l'époque où écrivait 
Andréa, les marchands de Sienne avaient déjà beaucoup 
souffert à l'étranger de la politique gibeline de leurs con- 
citoyens. Ils n'arrivaient plus à se faire rembourser leurs 
prêts; on les menaçait delà confiscation de leurs biens. 
Faut-il s'étonner que les Tolomei et autres grands ma- 
nieurs d'argent passèrent alors avec ardeur au parti 
guelfe ? 

« Regesta. vol. XXVII, i Urbain IV, f, 3. f. lo et F. 33. Cf. Calendar of 
Papal Registers relating to Great Britain and Irelond, publ. par W. H. 
Bliss, D. C. L., sous la direction du « Masler of tlie Rolls », Papal Letters, 
vol. I, pp. 38o, 384-387. 

■^ Regesta, vol. XXVII, 3 Urbain IV, f. 41 à. Cf. Calendar of Papal Regis- 
ters. Papal Letters, vol. I, p. 386. 



122 HISTOIRE DE SIENNE 

Cependant le retrait partiel de la clientèle et de la 
protection papales ne fut pas la seule cause du déclin 
du commerce de Sienne. Les bénéfices réalisés au change 
par ses banquiers avaient déjà commencé à diminuer. 
Antérieurement ils en avaient récolté de considérables 
à changer contre bon argent une petite pièce commode 
détenant une forte proportion de métal commun ; les 
sociétés florentines avaient d'ailleurs aussi amassé de 
grosses sommes d'argent par des procédés de change 
peu scrupuleux. Mais, à la longue, les clients des ban- 
quiers toscans découvrirent, les uns après les autres, 
la fraude dont ils étaient victimes, et le profit que réa- 
lisaient les Italiens à écouler des monnaies de mauvais 
aloi décrut graduellement. Alors, en i252, tandis que 
les autres Etats ne frappaient encore que des pièces d'ar- 
gent, les Florentins commencèrent à faire circuler leur 
florin d'or. Cette pièce, d'un module commode et de 
valeur presque invariable, devint vite populaire. Voyant 
que l'honnêteté était la meilleure politique, les Floren- 
tins, désireux de réhabiliter leur réputation de mon- 
nayeurs, maintinrent le bon aloi de leur florin. Par 
contre, beaucoup de banquiers siennois persistant à 
vouloir changer des pièces altérées contre du bon argent, 
le prestige des banquiers florentins s'accrut de tout ce 
que perdait celui de leurs concurrents. 

Dans la seconde moitié du siècle, le commerce de la 
draperie avait aussi commencé à péricliter à Sienne à 
cause de la concurrence de Florence et par suite de la 
rareté de l'eau dans la ville. Les Florentins, avec l'aide 
des Umiliati, ordre religieux qui s'intéressait particuliè- 
rement au développement de l'industrie lainière de 
leur cité \ s'efforçaient continuellement d'améliorer la 

^ Villari, op. cit., vol. I, pp. jiS-Sig. 



AVÈNEMENT ET CHUTE DES NEUF 123 

qualité de leur drap, tant en important des laines plus 
fines des Flandres, d'Espagne et d'Afrique, qu'en intro- 
duisant des perfectionnements dans leurs procédés de 
fabrication. Les drapiers siennois éprouvèrent de plus 
en plus de difficulté à soutenir la lutte avec leurs 
rivaux. 

Une autre source de ralentissement pour le commerce 
de Sienne fut l'esprit de parti qui commençait à se 
manifester de façon aiguë chez ses banquiers et ses 
marchands. Ce mal finit aussi par miner le négoce de 
Florence, mais ce fut d'abord à Sienne qu'il porta grave- 
ment atteinte à la prospérité nationale \ 

Toutes ces causes concomitantes contribuèrent à 
amener une décadence générale des affaires. Or, dans 
un état démocratique, la décadence commerciale tend 
toujours à affaiblir le parti au pouvoir. 

Un incident regrettable vint encore accroître les diffi- 
cultés éprouvées par le gouvernement gibelin. Un jeune 
Siennois, nommé Baroccino, fds de Bencivenne Barocci, 
l'un des Vingt-Quatre et Gibelin de marque, fut tué dans 
une querelle par deux jeunes gens de nobles familles, 
Benuccio Salimbeni et Robba Renaldini. Désirant, autant 
que possible, inspirer à la turbulente jeunesse aristocra- 
tique une saine terreur de son autorité, le gouvernement 
prit soin qu'on leur infligeât une sentence très sévère. 
Les coupables furent condamnés au bannissement perpé- 
tuel; le palais Salimbeni fut démoli, une lourde amende 
fixée, et le père de Benuccio, maintenu dans les fers 
jusqu'à ce qu'elle fût payée. Par cet exemple les Vingt- 
Quatre espéraient mater l'esprit de discorde qui commen- 
çait à jeter le trouble dans la cité. 

^ Voir l'article du D'' Casanova sur / Trattaii Commerciali délia Repiih- 
blica Fiorentina d'Arias, dans le fasc. III du Bull. Sen. di Stor. Patria. de 
1901. 



124 HISTOIRE DE SIENNE 

Toutefois cette politique produisit l'effet opposé : les 
nobles supportèrent mal la sévérité de la sentence qui 
frappait dans leurs rangs ; plusieurs même firent alors 
cause commune avec les ennemis de la République : c'est 
ainsi que plusieurs des Tolomei et des Salimbeni allèrent 
grossir les rangs des proscrits. 

Les fiwruscùi gueUes vinrent alors occuper la bourgade 
élevée de Radicofani qui, malgré sa grande proximité 
de Sienne, appartenait aux Etats de l'Eglise. Il ne fallait 
pas s'attendre à ce que les Siennois tolérassent l'établis- 
sement d'une puissance hostile, dans une forte position, 
à si petite distance de leurs murs. Ils décidèrent donc, 
avec l'aide des chevaliers allemands qui se trouvaient 
encore chez eux, de déloger les proscrits de leur gîte ; et 
ils y réussirent après une lutte courte mais acharnée, au 
cours de laquelle vainqueurs et vaincus essuyèrent des 
pertes sanglantes. 

Cette incursion en territoire papal suscita de la part 
d'Urbain IV un geste décisif : enlevant sa protection 
aux banquiers siennois, il délia complètement leurs débi- 
teurs à leur égard. En même temps il frappait Sienne 
d'une amende de dix mille marcs d'argent. Gomme 
la Seigneurie refusait de payer, il tenta de recouvrer 
cette somme chez ceux qui se trouvaient devoir de 
l'argent aux marchands de Sienne, en France et en An- 
gleterre. En novembre 1260, il adressait à Messer 
Milo, nonce papal, mandat de réclamer quatre mille 
marcs à divers débiteurs de maisons siennoises dans 
ces deux pays, puis d'envoyer moitié de cette somme 
aux gens de Radicofani et moitié à lui-même. Quatre 
mois plus tard, il enjoignait au même nonce de remettre 
six mille marcs à un légat papal, pour le compte des 
gens de Lucques, à prélever sur l'amende totale de dix 
mille marcs qu'il lui avait prescrit de se faire verser 



AVENEMENT ET CHUTE DES NEUF I2D 

par les débiteurs des négociants de la cite impénitente'. 
Nonobstant ces pertes et des occasions de décourage- 
ment, le gouvernement poursuivit vaillamment la même 
politique. Pom* une fois, entraînée par un homme d'Etat 
plein de séduction et héroïque, la majorité des citoyens 
s'éleva au-dessus des considérations purement mercan- 
tiles ; pour une fois, ils défendirent avec une réelle 
ardeur la cause gibeline. Avec Provenzano Salvani à leur 
tête, ils se mirent bravement à Toeuvre et s'efforcèrent 
de fortifier leur situation en soumettant plus complète- 
ment les seigneurs féodaux voisins. Aldobrandino Aldo- 
brandeschi fut contraint de renouveler le traité signé par 
lui en i25i, d'achever le palais qu'il avait commencé de 
construire dans la ville, et de payer un tribut annuel, à 
la fête de l'Assomption. Ils arrachèrent les mêmes clauses 
auxPannochieschi, auxVisconti de Campigliaetà nombre 
de seigneurs de moindre importance. Il semblait vrai- 
ment que Sienne réussirait quand même à braver la tem- 
pête, malgré la censure papale. 

Mais, au commencement de 1266, un coup fatal brisa 
toutes ses espérances: le 28 février, Manfred, le « biaus 
chevalier, et preus et sage », fut tué sur le néfaste champ 
de bataille de Bénévent. Villani, ce détracteur par excel- 
lence de Sienne, rapporte qu'en apercevant les rangs 
serrés des Guelfes florentins, le roi demanda avec 
angoisse où étaient passés ses partisans de Toscane. 
Mais Villani et Collenuccio, l'historien napolitain qui 

1 Regesta, vol. XXVII, Curial Letters, f. 82, 84 et 89. Cf. Calendar of 
Papal Begisters, Papal Letters, vol. i, pp. 401, 402. 

Nous avons lu, depuis que nous avons écrit ce chapitre, les intéressants 
ouvrages du D"" Gino Arias, / trattati commerciali delta Repuhblica Fioren- 
tina, vol. I (Florence, Le Monnier, 1901) et Stiidi e documenti di Storia del 
Biritto (Florence, Le Monnier, 1901). Lauteur ne traite pas à fond les 
relations des banquiers florentins et siennois avec la France et l'Angleterre, 
mais les nouveaux documents qu'il publie confirment nos conclusions. 
L'article du D' Casanova sur le livre du D'' Arias, dans le Bull. Sen. di 
Stor. Patr., 1901 (fasc. III, pp. 461-481) mérite qu'on l'étudié. 



126 HISTOIRE DE SIENNE 

reprend cette anecdote, ont eux-mêmes fourni la réfuta- 
tion de leurs propres allégations. En dénombrant les forces 
en présence, ils mentionnent que la seconde aile de l'ar- 
mée de Manfred, commandée par le comte Giordano, se 
composait de Gibelins lombards et toscans, appuyés de 
quelques chevaliers allemands ^ 

Dans cette sanglante rencontre, les braves Toscans 
furent presque anéantis ; mais un sort plus pénible atten- 
dait leur chef : fait prisonnier sur le champ de bataille, 
on le mena deux jours plus tard reconnaître le cadavre 
de Manfred. En voyant le corps dépouillé du prince, sa 
beauté défigurée par la mort et les outrages, il s'écria 
avec douleur : « mon maître ! » et se couvrant le visage 
de ses mains, ce farouche soldat pleura amèrement ^ 

Maudit par les papes comme un païen et un infidèle, 
un dragon venimeux, un enfant de perdition, le plus 
grand poète catholique place pourtant Manfred au Pur- 
gatoire et non dans l'Enfer. C'est là qu'il apparaît à 
Dante, avec l'aspect qu'il avait revêtu au temps de sa 
prospérité terrestre, biotido, e bello^ e di gentil aspetto^ 
un sourire éclairant son gracieux visage. La malédiction 
papale, dit-il, n'avait pas suffi à en faire un réprouvé de 
l'Amour éternel^. 

La défaite des Gibelins à Bénévent stimula les espé- 
rances des exilés siennois : ils repartirent en guerre avec 
une nouvelle vigueur et bientôt Montepulciano et d'autres 
places importantes tombaient entre leurs mains. Déses- 
pérés, les Siennois adjurèrent le petit-fils de Frédéric, 
le jeune Gonradin, de quitter son royaume d'Allemagne 
pour venir à leur aide. Et voilà qu'au même moment, 
Don Arrigo, sénateur de Rome, se déclara en faveur des 

^ Villani, Historié, ed cit., Lib. VII, cap. 7, p. 167. 

- Malavolti, Istoria di Siena, Venise, 1699, Seconda Parle, f. 3i^°. 

=* Danle, Purg..^ III, i33, iS/,. 



A.VENEMENT ET CHUTE DES NEUF 1 27 

Gibelins ; le i" décembre 1267, une alliance offensive et 
défensive était conclue entre les Romains et les villes 
gibelines de Toscane. 

La venue de Gonradin avait précédé la signature de 
ce traité : en juin il arriva à Sienne dont il fut Thôte fêté 
pendant près d'un mois; quittant ensuite sa loyale alliée, 
il se dirigea directement sur Rome. Là, le peuple sortit 
à sa rencontre: en grande pompe, sous les bannières 
flottantes, au son des lyres et des cymbales, le jeune roi 
franchit le pont Saint-Ange et chevaucha le long des 
rues de la Ville Eternelle où se pressait unegrande foule. 
Mais son triomphe devait être de courte durée. Un mois 
plus tard, il perdait sur le champ de bataille de Taglia- 
cozzo tout l'enjeu de la lutte, et, le 29 octobre 1268, ce 
petit-fils du grand Frédéric, le dernier de sa race héroïque, 
montait sur l'échafaud à Naples. 

La cause gibeline semblait condamnée. Pourtant les 
Siennois persistaient à rester fidèles à leur politique tra- 
ditionnelle. Tout espoir fut cependant perdu, quand leur 
chef, Provenzano Salvani, fait prisonnier à la désastreuse 
journée de GoUe, le 11 juin 126g, eut été décapité. 

La chute des Vingt-Quatre fut la conséquence la plus 
importante de la défaite et de la mort des principaux 
Gibelins de Sienne : les exilés guelfes furent rappelés et 
le gouvernement transféré à un Gonseil de trente-six 
membres recrutés dans leur parti. 

Les grands négociants l'emportaient donc. Du jour où 
Sienne avait été excommuniée, ils s'étaient montrés de 
plus en plus tièdes pour la cause gibeline. G'étaient 
avant tout des commerçants et ensuite seulement des 
partisans de l'Empereur. Maintenant qu'ils savaient par 
l'expérience ce que leur coûtait la suppression de la 
clientèle et de la protection papales, il ne leur répugnait 



128 HISTOIRE DE SIENNE 

nullement de renier leur principes, si, par là, ils pou- 
vaient rétablir leur négoce avec la France et l'Angle- 
terre. 

Mais les riches bourgeois qui formaient la faction d'où 
sortit le Monte des Neuf ne se contentèrent pas de pos- 
séder une majorité suffisante pour diriger la politique de 
la république; pénétrés de l'esprit départi, ils voulurent 
dépouiller les autres classes de tout pouvoir et devenir 
les maîtres indiscutés de la cité. Le 28 mai 1277, ils réus- 
sirent à réaliser ce dessein : il fut décidé au Conseil de 
la Cloche, que, seuls, « les bons marchands du parti 
guelfe » seraient dorénavant éligibles au conseil des 
Trente-Six, et, pendant près de soixante-dix ans, les 
conseillers d'État furent recrutés exclusivement parmi 
les membres de la classe dominante*, les nobles et les 
ordres inférieurs étant tenus à l'écart de toute participa- 
tion au gouvernement. 

Mais la force appelle la force, la violence provoque la 
violence. Par sa passion effrénée du pouvoir, le Monte 
des Neuf fit éclore à Sienne cette maladie de la STao-iç, ou 
esprit factieux, qui, suivant Aristote, est le mal le plus 
pernicieux dont puisse être atteint un Etat démocratique : 
d'autres partis se formèrent en vue d'abattre la domina- 
tion de la ploutocratie. La noblesse, d'une part, les 
petits commerçants et artisans, de l'autre, s'unirent 
étroitement : leur but, comme celui des Noue, n'était pas 
seulement de prédominer, mais encore d'écraser leurs 
rivaux et de les dépouiller de leurs droits civiques essen- 
tiels. 

C'est ainsi que se constituèrent nettement les premiers 
de ces Monti ou Ordini, dont l'àpre esprit de parti fut 
la cause principale mais non pas unique, tant s'en faut, 

^ Le Conseil fut réduit à quinze membres en 1280 et à neuf en ii85. 



AVKNEMENT ET CHUTE DES NEUF 129 

de la décadence de Sienne. Le mal allait en croissant de 
génération en génération ; les énergies des citoyens s'é- 
puisaient en luttes civiles. « L'Italie, dit Geoffroy Fenton 
dans sa version de l'histoire siennoise d'Anselmo Salim- 
beni et Angelica Montanini, est par excellence le maga- 
sin de factions, le marché de tumultes et de troubles du 
monde entier. » Et nulle part dans la péninsule la folie 
des factions ne causa plus de malheurs à l'Etat qu'à 
Sienne. 

L'âpreté grandissante des luttes de classes ne fut d'ail- 
leurs pas le seul résultat de la politique des Neuf. Exclus 
par la force de la conduite des affaires publiques, beau- 
coup de nobles passaient leur temps à vider leurs que- 
relles de familles, tandis que d'autres allaient grossir les 
rangs des compagnies de mercenaires qui commençaient 
alors à s'abattre sur l'infortunée Italie. Dépourvus main- 
tenant de chefs militaires, les bourgeois ne songeaient 
de plus en plus qu'à acquérir la richesse. L'esprit guer- 
rier s'éteignit parmi eux. Incapables de mener une cam- 
pagne, ils perdirent de vue ce que l'on doit au prestige 
de l'État. Ils ne désiraient qu'une chose, la paix, la paix 
à tout prix. 

L'idéal de cette oligarchie marchande a été immor- 
talisé par Ambrogio Lorenzetti. Sur les murs de la Salle 
de la Paix, au Palais Public, il a symbolisé la conception 
où se complaisaient les Neuf de leur gouvernement et 
de ses effets sur Sienne et son contado. La composition 
entière n'est qu'une glorification, sous forme de fresque, 
du régime ploutocratique, dont la principale qualité 
semble être de savoir rendre justice avec élégance à ses 
propres mérites. Impossible en effet d'égaler la vertu et 
la noblesse d'àme dont le bon apôtre de capitaliste se 
croit revêtu ou dont le parent ses adulateurs. 

Tout en ne cessant de dénoncer en leurs adversaires 



l3o HISTOIRE DE SIENNE 

deTaristocratie des amis de la tyrannie, les Neuf ne sem- 
blent pas s'être jamais avisés, non plus que leurs parti- 
sans, qu'ils n'étaient eux-mêmes pas autre chose que des 
tyrans, et de la pire espèce : leur arbitraire ne se restrei- 
gnait pas en effet à la politique, il s'exerçait dans toutes 
les phases de l'existence des citoyens, dans leurs rela- 
tions sociales et commerciales comme sur les affaires 
publiques. L'acquisition de la richesse étant le seul 
objet du parti au pouvoir, lorsqu'une guerre survenait, 
le gouvernement se trouvait en désarroi. Gomme les 
autres Etats italiens qui avaient dépouillé leur noblesse 
de ses droits civiques et consacraient toutes leurs éner- 
gies à la poursuite de l'argent, Sienne était obligée d'a- 
cheter les services de mercenaires; comme les autres 
Etats également, les Siennois trop amollis ne pouvaient 
tenir en main les condottieri qu'ils stipendiaient. Il en 
résultait que les serviteurs devenaient les maîtres. Ces 
armées mercenaires erraient où il leur plaisait par la 
péninsule, vivant sur le peuple, et arrachaient partout 
des tributs aux faibles gouvernements bourgeois pour 
les laisser en repos. 

Obéissant à une passion aveugle et effrénée pour la 
paix, le nouveau gouvernement s'allia étroitement avec 
Florence : aucun geste n'aurait pu être plus imprévoyant, 
plus funeste pour les intérêts vitaux de Sienne. Trois 
mesures s'imposaient alors en effet pour l'empêcher de 
descendre au rang de puissance de quatrième ordre. En 
premier lieu, il importait au progrès de ses industries 
que la ville fût abondamment pourvue d'eau. En second 
lieu son gouvernement aurait dû acquérir ou construire 
un bon port, d'abord facile, et encourager par tous les 
moyens le développement d'une marine marchande. 
Enfin, l'intérêt de Sienne lui commandait de conclure 
une alliance étroite et durable avec Pise dans le but 



M. ç.- 




INTERIEUR DE L EGLISE DE SAN AXTIMO 



ri. lu. 




l.E l'Ai. AÏS TOLO.MEI, SlliNXE 



AVÈNEMENT ET CHUTE DES NEUK l3l 

d'empêcher Florence d'accéder librement à la mer. Or 
les Neuf tentèrent bien, dans une faible mesure, de remé- 
dier sur les deux premiers points à l'état de choses exis- 
tant : ils édifièrent ainsi de nouvelles fontaines dans la 
ville et essayèrent, toujours en vain, comme l'avaient 
fait leurs prédécesseurs, de retrouver le cours d'eau fabu- 
leux de la Diana ; ils acquirent aussi, des moines de San 
Antimo, le port de Talamone ; mais, loin de conclure 
alliance avec Pise, ils s'unirent aux Florentins. Et long- 
temps Sienne se contenta de tirer les marrons du feu 
pour son astucieuse rivale : au lieu d'atténuer les effets 
néfastes de sa rivalité commerciale avec la république 
voisine, Sienne ne faisait que les aggraver en procurant 
au négoce florentin de nouveaux moyens d'expansion. 

Les résultats parurent d'abord justifier la politique des 
Neuf. La cité vit assez rapidement croître sa richesse. 
Même la faillite de la Grande Tavola, l'importante 
société des Buonsignori, en i3o4, ne compromit pas 
trop, sur le moment, sa solidité commerciale \ La répu- 
blique voyait ses frontières s'étendre, ses campagnes 
gagner en sécurité ; et même la visite du héros favori de 
Dante, « le dernier représentant de cet idéal impérial qui 
embrassait tout », n'ébranla pas la situation du gouver- 
nement guelfe, ni ne réveilla chez les Siennois l'enthou- 
siasme éteint d'une génération plus désintéressée. 
Henri VII ne roulait guère sur l'or, défaut capital chez 
un souverain, aux yeux de bourgeois cossus. Si ces der- 
niers éprouvèrent quelque appréhension à l'approche de 
l'Empereur, cette émotion fut bientôt dissipée. Il pour- 
suivit son chemin, désappointé de voir que la ville ne 

' Ce n'est qu'en i344 que la Papauté intenta uue action pour recouvrer les 
sommes dues au Saint-Siège. Les principales causes de la déconfiture des 
Buonsignori furent : a) la concurrence des banques florentines : h) des dis- 
sentiments entre les associés. Ct. Arias, Studi e Documenii, pp. 1-19, p. 3i, 
Doc. 1. 



l32 HISTOIRE DE SIENNE 

lui était pas livrée, pour aller mourir à Buoncouvento, 
à six lieues de là. 

Le sort semblait favoriser la faction dominante. Elle 
avait trouvé un allié fidèle en Robert d'Anjou, roi de 
Naples, et son seul ennemi sérieux, Uguccione délia 
Faggiola, seigneur de Lucques et de Pise, chef des Gibe- 
lins de Toscane, dut s'enfuir du pays, une insurrection 
ayant éclaté dans les villes dont il venait d'acquérir la 
suzeraineté. Cependant les résultats naturels de la poli- 
tique intérieure des Neuf avaient déjà commencé à 
se faire sentir. Les nobles, ne trouvant plus dans la 
défense d'une juste cause l'emploi de leurs énergies, 
se mirent à se quereller entre eux. Le 17 avril i3i5 les 
Salimbeni et les Tolomei se livrèrent un véritable combat : 
toute la cité avait pris les armes. Le gouvernement se 
détermina à une mesure décisive : plaçant une torche 
allumée à l'une des fenêtres du palais de la Seigneurie, 
il lança une proclamation déclarant que, si les Salim- 
beni et les Tolomei ne venaient pas déposer leurs armes 
sur la place avant qu'elle fût consumée, les uns et les 
autres seraient déclarés coupables de forfaiture et leurs 
biens confisqués ^ 

Devant cette menace les deux maisons se soumirent 
et firent officiellement la paix ; en réalité elles ne renon- 
cèrent nullement à la vendetta qui les mettait aux prises. 
Ce fut là une des premières crises de cette maladie de 
la stasis qui empoisonnait le sang de l'Etat et paralysait 
ses énergies. Pendant de longues années cette querelle 
continua à agiter périodiquement la ville. Et les Tolomei 
ne se contentaient pas seulement d'attaquer leurs vieux 
concurrents en affaires, ils conspirèrent plus d'une fois 

' Frammento di unacronachetta senese d'anonimo del secolo XIV.Sienni\ 
Sourds-muets, 1893, pp. i5, 16. Malavolti place ces événements à ladatodu 
16 avril. Cf. Malavolti, éd. cit., Sec. parte, p. 75. 



AVÈNEMENT ET CHUTE DES NEUF l33 

avec quelques-unes des ghildes populaires pour renverser 
le gouvernement. En i3i8, les notaires et les bouchers, 
alors alliés aux Tolomei, s'insurgèrent : se précipitant 
sur la grand'place aux cris de « Mort aux Neufî ^), ils 
assaillirent le Palais Public ; mais ils furent repoussés 
et chassés du Campo ; le gouvernement fit démolir le 
palais de M. Deo Gucci de' Tolomei et décapiter plusieurs 
bouchers. Les Neuf, malgré leur victoire facile sur les 
classes exclues du pouvoir, ne surent cependant pas 
maintenir la paix dans la cité : les Salimbeni et les Tolo- 
mei reprirent leur lutte acharnée et, en iSig, ces der- 
niers tentèrent encore, avec l'aide des bouchers, un coup 
de force qui avorta. 

Enfin, en i326, voyant que les Neuf se montraient 
décidément incapables de faire régner Tordre dans la 
ville, le Sénat, réuni en séance extraordinaire, se résolut 
à appeler à son aide un prince étranger. Sérieusement 
alarmés par les progrès victorieux de Gastruccio Castru- 
cane, seigneur de Lucques, les Florentins avaient déjà 
sollicité l'appui du duc de Calabre, fils du roi de Naples, 
et lui avaient transféré la suzeraineté de leur ville pen- 
dant dix années : les Siennois offrirent à leur tour à ce 
prince le droit d'élire leur podestat pendant cinq années, 
à condition qu'il se soumît à leur loi \ Le duc ayant 
agréé cette offre, arriva à Sienne avec des forces consi- 
dérables, sur quoi Salimbeni et Tolomei firent aussitôt 
la paix. 

Mais cette trêve ne fut pas de longue durée. En 1828, 
le duc mourut : la même année, une grande famine désola 
toute l'Italie, accompagnée de son cortège de troubles et 
d'épidémies : le peuple, misérable, affolé par la faim, 
pilla les boutiques de la grand'place et vint cogner aux 

1 Muratori, Rer. liai. Script., l. XY, Cronica Senese di Andréa Dei e 
Agnolo di Tara, p. gS, note. 



l34 HISTOIRE DE SIENNE 

portes du Palais de la Seigneurie en demandant du pain. 
Les Neuf pendirent plusieurs émeutiers, mais firent peu 
de chose pour alléger les souffrances des indigents. Sans 
la patriotique philanthropie du recteur de l'hôpital, 
M. Giovanni di Tese Tolomei, la mortalité causée par la 
famine et la peste qui suivit aurait été désastreuse. 

Ces troubles passés, Sienne fit preuve, comme d'habi- 
tude, d'une puissance de renouveau extraordinaire. Luttes 
intestines, faillites, famine, peste, rien ne détruisait sa 
vitalité meiveilleuse : au cours des deux décades qui 
suivirent la grande famine, les princes du négoce siennois 
continuèrent à accroître rapidement leurs fortunes. La 
richesse des Salimbeni, par exemple, était énorme • 
Agnolo di Tura nous rapporte qu'en iSSy l'intendant de 
cette importante maison eut à répartir entre les seize 
branches de la famille un revenu de cent mille florins 
d'or ^ L'année suivante, les Salimbeni importèrent, en 
soie, pour une valeur de cent trente mille florins d'or ; et 
les citoyens étaient tellement contents de leurs affaires 
qu'en quelques mois tout fut vendu. 

Toutefois il convient de remarquer que, durant la 
période ascendante des Neuf, les marchands siennois 
n'affectaient pas exclusivement leurs richesses à des 
dépenses personnelles ; le luxe et la cupidité grandis- 
saient parallèlement, mais il se trouvait encore des 
citoyens qui déliaient généreusement leur bourse en 
faveur d'entreprises publiques importantes. Le Dôme 
comme l'hôpital profitèrent largement des dons et legs 
de banquiers et de riches négociants, qui, dans leurs 
vieillesse ou sur leur lit de mort, rachetaient habituelle- 
ment ainsi les injustices et le péché d'usure qu'ils avaient 
commis leur vie durant. En même temps que s'accrois- 

1 Malavolli. éd. cil., Seconda Parte, Libro Quiulo, p. 85. 



l'I. 11. 




Ul PALAIS l{UONSI(;\Oni, SIEXNE 



I 



AVÈNEMENT ET CHUTE DES NEUF l35 

sait en nombre la classe riche et oisive, les arts deve- 
naient de plus en plus florissants. Giovanni Pisano, qui, 
jeune homme, était déjà venu à Sienne pour aider son 
père à la construction de la grande chaire, y fut rappelé 
en 1284 pour diriger les travaux de la nouvelle façade de 
la cathédrale \ Une école de peinture naissait, dont les 
maîtres reçurent d'importantes commandes du gouverne- 
ment. Duccio peignait son grand tahleau d'autel qui, 
au son des tambours, des trompettes et des flûtes, fut 
porté en procession solennelle au Dôme par les mem- 
bres du Conseil des Neuf et les magistrats de la Commune 
suivis d'un grand cortège de prêtres et de religieux -. 
L'art exquis de Simone Martini décorait les murs de la 
Salle de la Mappemonde, au Palais de la Seigneurie. 
Ambrogio Lorenzetti embellissait de ses fresques remar- 
quables la Salle de la Paix. On demanda à un peintre, 
Lippo Memmi, de dessiner un projet pour l'achèvement 
de la tour du Palais *. Enfin, en iSSg, les Siennois déci- 
dèrent d'ériger une cathédrale plus grande et plus magni- 
fique que toutes celles d'Italie, en utilisant le chœur et 
la nef de celle existante pour en faire le transept du nouvel 
édifice. 

Mais le prestige splendide de l'art siennois ne suffisait 
pas à voiler les maux dont souffrait l'Etat. Les travaux 
entrepris par le gouvernement devaient leur importance 
au fait que, pendant ces premières décades du xiv® siècle, 
la cité possédait un immense surplus d'argent. 11 ne 
régnait, au fond, chez les citoyens qu'un médiocre esprit 
de dévouement à la chose publique. Les offrandes à 
l'Œuvre de la Cathédrale diminuaient plutôt qu'elles ne 

* Cette façade fut démolie moins dun siècle plus tard, lorsqu ou agrandit 
la cathédrale ; cf. eh. i, t. II. 

- Le 9 juin i3io. 

' Lisini, Chi fu l'architetlo dclla Tone del Mangia ? dans les Mise. Stov. 
Sen., vol. II (1894), p. i3i. 



l36 HISTOIRE DE SIENNE 

se multipliaient. Depuis soixante ans le goût de la 
richesse et du luxe s'était progressivement accru chez les 
membres les plus opulents de la classe dominante. Déjà, 
dans la première période du régime des Neuf, d'hypo- 
crites avares, tel le père de Cecco Angiolieri, s'enrôlaient 
dans un ordre de frères lais, les Frati Gaudenti^ et se 
dérobaient ainsi à l'obligation de consacrer une partie 
de leur temps au service de l'Etat ^ Et des enfants pro- 
digues succédaient à des parents cupides : les fils de 
négociants heureux en affaires dépensaient au jeu, avec 
les femmes et en coûteuse chère, l'argent amassé laborieu- 
sement par leurs pères. La brigata spendereccia de Dante 
faisait retentir la ville des échos de ses débauches. On 
entendait dans les rues les joyeuses chansons de Pro- 
vence, et « le son de la musique allemande » traversait 
« l'air ». Les Sonnets des Mois de Folgore de San Gemi- 
gnano nous offrent douze tableaux de la vie prodigue et 
luxueuse que menait alors la jeunesse dorée de Sienne : 
elle passait son temps à satisfaire ses sens, cherchant 
toujours de nouveaux plaisirs et les jouissances de l'or- 
gueil. Cette jeunesse avait perdu de vue l'idéal du 
Moyen Age ; au xiii* siècle, celui des républiques grec- 
ques, l'idéal civil, avait temporairement remplacé l'idéal 
féodal et chevaleresque du siècle précédent, mais son 
règne fut de courte durée. Les membres de la classe 
riche, pour la plupart, se consacrèrent bientôt exclusi- 
vement à l'accumulation de la richesse et à la poursuite 
sans frein du plaisir. Ils devinrent de plus en plus tjTan- 
niques, de plus en plus insouciants du bien-être des 
pauvres citoyens, de plus en plus prodigues et déréglés 
dans leur luxe. A la hn, une série de catastrophes, acca- 
blante, irrésistible, changea leurs chants en lamentations. 

' D'Aucon.i, Cecco Angiolieri du Sioia, dans Sliidj di Crilica c Sioria Let- 
lerarifi, pp. 113-119. Malavolli, cd. cit.^ sec. parte, Libro Tcrzo, t'. 5i. 



AVÈNEMENT ET CHUTE DES NEUF 1 'îj 

De i34i à i344, près de trente sociétés commerciales 
florentines firent faillite, entraînant de nombreux mar- 
chands guelfes de Sienne dans leur ruine. Le Saint- 
Siège, qui avait également éprouvé des pertes par suite 
de la crise financière de Florence, réclama aux Buonsi- 
gnori le paiement d'une somme énorme qui n'avait jamais 
été versée à la Curie depuis la déconfiture de la Grande 
Tavola, quarante ans auparavant. N'obtenant pas satis- 
faction, le Pape mit, en i345, Sienne en interdit. Mais 
elle ignorait encore la plus terrible des calamités qui 
l'attendaient : un beau jour de printemps, trois ans plus 
tard, un spectre décharné parcourut de son vol les rues 
de la ville, en frappant à la porte de maint palais orgueil- 
leux. 

C'est l'été de i347 ^}^^ ^^ Mort Noire fit son apparition 
en Italie : Gênes fut la première touchée. Les Toscans se 
plaisaient à dire que Dieu avait déchaîné la peste sur les 
Génois parce qu'ils avaient aidé les Turcs à massacrer les 
chrétiens \ Mais ce fléau nouveau et effrayant ne choisis- 
sait pas ses victimes : il ;|s'abattit bientôt aussi sur les 
Siennois et les Florentins, et avec plus de furie encore 
que sur les Liguriens impies. De mai à octobre i348 -, la 
mortalité fut si grande que beaucoup trépassèrent sans 
confession et sans viatique. Bien plus, les vivants ne 
suffisaient plus à enterrer les morts, et ceux qui trouvaient 
une tombe étaient entassés comme des chiens et inhumés 
sans office. « Dans beaucoup d'endroits de la ville, 
raconte Agnolo di Tura, on avait ouvert de vastes tran- 
chées, où l'on jetait les corps en les recouvrant d'un peu 
de terre. Ensuite on plaçait d'autres corps par-dessus en 
les recouvrant encore de terre, et ainsi on les étendait par 
couches successives jusqu'à ce que la tranchée fût rem- 

> Aguolo di Tara, éd. cit.. col. io5, iic. 
- Agnolo di Tura, éd. cit., col. 122. 



l38 HISTOIRE DE SIENNE 

plie. Et moi, Agnolo di Tiira, qu'on appelle Grasso, j'ai 
enterré de mes propres mains cinq de mes enfants dans 
une tranchée et bien d'autres firent de même. Et quelques- 
uns des cadavres étaient si mal recouverts que les chiens 
les déterraient et les dévoraient... Et les cloches ne 
sonnaient pas et personne ne pleurait, quelle que fût 
la grandeur de son deuil, car chacun songeait que sa 
fin était proche. Et cela continua ainsi au point que 
nul ne croyait qu'une seule âme survivrait. Et beau- 
coup d'hommes pensèrent et dirent : « C'est la fin du 
monde ' » . 

Agnolo rapporte que quatre-vingt mille personnes péri- 
rent ainsi à Sienne et aux alentours. Un autre chroniqueur 
écrit que soixante-cinq mille moururent dans la ville pro- 
prement dite et qu'il n'en resta que quinze mille 
vivantes. 

Et tout d'abord les survivants terrorisés ne pensèrejit 
qu'à la religion. Ils s'efforçaient d'apaiser la colère divine 
et de gagner la faveur de la Vierge par des offrandes : 
on donna ainsi beaucoup d'argent aux églises ; on com- 
mença à édifier, au pied de la grande tour du Palais de 
la Seigneurie, une chapelle dédiée à la Protectrice de la 
cité ; on éleva aussi beaucoup d'autres oratoires en dif- 
férents quartiers. Mais, quand le péril fut bien passé, 
l'inévitable réaction se produisit. « Les gens qui avaient 
échappé à la peste, nous raconte-t-on, voulurent se 
divertir et ne pensèrent qu'à mener joyeuse vie... Et ils 
se donnèrent au plaisir et au festoiement. Car il semblait 
à chacun qu'il avait reconquis le monde -. » 

Pendant ce temps, au milieu de la dislocation générale 
de la société, dans les années qui suivirent le passage du 



* Agnolo di Tara, éd. cit., col. lïi. 

- Agnolo di Tura, e'rf. cit., col. i.i4> i'-^5. 



AVÈNEMENT ET CHUTE DES NEUF l?)() 

fléau, les Neuf se montraient plus que jamais incapables 
d'imposer leur autorité aux classes dépouillées de leurs 
droits et de maintenir l'ordre dans la cité. Une période 
de mauvaises affaires avait causé un mécontentement 
universel et gravement compromis la situation du Monte 
au pouvoir. Les nobles continuaient à enfreindre les lois 
avec impunité. Homicides et attentats se multipliaient. 
Le gouvernement arbitraire et corrompu des riches bour- 
geois chancelait lentement vers sa chute. L'an i355 
amena sa fin. 

Au printemps, l'Empereur Charles IV arriva à Sienne. 
Homme de sang-froid, dépourvu d'ambition et d'idéal, 
incapable d'enthousiasme, le petit-fils du héros de Dante 
était descendu en Italie plutôt en quête de richesses que 
d'honneurs ; aussi les nobles le gagnèrent-ils aisément 
au parti de la révolte. Après avoir conclu un pacte secret 
avec lui, ils se coalisèrent avec le bas-peuple et attaquè- 
rent avec succès le Palais de la Seigneurie. Les Neuf 
furent chassés. Les Prieurs des Arts majeurs et leurs par- 
tisans furent traqués comme des bêtes sauvages par les 
rues de la ville. <( Personne n'en eut pitié, dit un chro- 
niqueur, tous les réprouvaient. » Le gouvernement fut 
confié aux mains d'une assemblée de douze citoyens, 
recrutés principalement parmi les petits commerçants. 
En même temps, il fut décidé que les nobles éliraient un 
second conseil de douze membres, qui s'appellerait le 
Collège, et que la magistrature suprême consulterait sur 
certaines matières nettement spécifiées. 

Ce changement de gouvernement ne fit qu'aggraver les 
maux dont souffrait l'Etat. Les Douze, comme leurs pré- 
décesseurs, ne considéraient que les intérêts d'un seul 
Monte, et bientôt ne furent plus que de simples porte- 
paroles de la classe moyenne inférieure. Ils ne songeaient 
qu'à la favoriser matériellement et à faire du tort aux 



l4o HISTOIRE DE SIENNE 

bourgeois plus riches. Le système d'exclusion pratiqué 
par les Neuf fut repris par leurs successeurs. La lutte 
entre les Ordini rivaux devint de plus en plus aiguë. Le 
patriotisme semblait mort chez les Siennnois : tous pen- 
saient à leur parti, nul au bien de TEtat. 



CHAPITRE X 
LES DOUZE ET LES « RÉFORMATEURS » 

Pendant soixante-dix ans, Sienne avait été gouvernée 
par de riches bourgeois ; puis une oligarchie de petits 
commerçants venait de succéder à celle de la noblesse 
d'argent. Ce changement ne constituait pas une amélio- 
ration. Le nouveau gouvernement s'appropria, en les exa- 
gérant, les erreurs les plus funestes de la politique des 
Neuf. Une fois au pouvoir, il se montra encore plus arro- 
gant, plus arbitraire, plus insouciant du bien de la com- 
munauté que ses prédécesseurs. Et le nouveau régime ne 
se signala pas seulement par sa cruauté et son égoïsme, 
il eut pour défaut capital le plus néfaste qui puisse affli- 
ger le pouvoir : une faiblesse et une incapacité absolues. 
Les Douze furent bien le pire gouvernement dont ait 
jamais été pourvu cet Etat pourtant si mal partagé à cet 
égard. 

Et, par malheur pour Sienne, à aucun moment de son 
histoire elle n'aurait eu davantage besoin, pour la diri- 
ger, d'une main ferme que dans la seconde moitié du 
XI v' siècle. L'Italie récoltait alors les fruits du sj^stème 
excluant les nobles de toute action politique, et souffrait 
de l'affaiblissement de l'esprit militaire qui en était 
résulté. Des bandes de mercenaires étrangers sillon- 
naient le pays : Allemands barbares et Anglais brutaux, 
dont les communes dégénérées étaient également inca- 
pables de venir à bout par la force ou l'autorité. Appelés 



l42 HISTOIRE DE SIENNE 

en Italie, pour prendre part à leurs querelles, par le Pape 
et les Visconti, les Vénitiens et les Florentins, ils y 
restèrent pour s'engraisser sur le dos des infortunés habi- 
tants. C'est en vain que Pétrarque * adjurait ses com- 
patriotes de prendre les armes et de chasser ces nou- 
veaux Barbares : les condottieri établirent par toute la 
péninsule le règne de la violence arbitraire et de la 
cruauté. 

Lorsqu'un gouvernement apprenait leur arrivée pro- 
chaine aux confins de son territoire, il avait coutume de 
dépêcher des cavaliers avertir les habitants de la localité 
menacée en leur ordonnant de couper aussitôt leurs 
récoltes, mûres ou non, et de les transporter à la forte- 
resse la plus proche. On postait alors des guetteurs en 
haut des tours des églises, et des vedettes sur les collines 
voisines. Quand la troupe des envahisseurs était signa- 
lée, les cloches des campaniles prévenaient les cam- 
pagnes. Les paysans terrifiés, rassemblant hâtivement 
leur bétail, l'entraînaient vers la forteresse ; enlevant 
fruits et blé tant bien que mal, ils les mettaient aussi à 
l'abri de ses murs. Derrière les troupeaux et les mules 
chargées, des groupes de femmes cheminaient pénible- 
ment, emportant tout ce qu'elles pouvaient prendre de 
leurs pauvres mobiliers, traînant des enfants en larmes 
et terrifiés, accrochés à leurs jupes. 

Alors, comme une bande de loups, la horde des enva- 
hisseurs ravageait la région. Sans pitié, car elle se van- 
tait sans vergogne de faire du pillage un métier et de 
l'assassinat et des attentats un passe-temps, la soldatesque 
transformait le beau paysage méridional en un morne dé- 
sert. Une foule d'êtres encore plus vils l'accompagnait, 
voleurs, procureurs, bandits, ignobles mégères, ivres de 

' Pëlrarque. Le Tiiuio. Milnn. i8o'), vol I. Cim?. -ir), pp. 109 lia. 



LES DOUZE ET LES « REFORMATEURS » l43 

sang et de rapine, mais toujours altérés de meurtre et 
de pillage. 

Après avoir tout ravagé et s'être repus de tout ce qui 
leur tombait sous la main, les mercenaires achevaient 
habituellement leur œuvre en mettant le feu à la chau- 
mière et à la grange. Alors, si la forteresse qui les abri- 
tait avait résisté aux attaques des forbans, les paysans, 
voyant la fumée de leurs fermes s'élever vers le ciel, sa- 
vaient que l'envahisseur avait atteint son but, que l'An- 
glo-Saxon ou l'Allemand était reparti en quête d'une 
autre proie : s'aventurant hors de sa retraite, le conta- 
dino regagnait la ruine noircie qui avait été son logis et 
le désert où s'étendait hier un champ de blé ou une vigne. 

Les conséquences lointaines de ces incursions étaient 
encore plus funestes aux Etats que leurs effets immédiats. 
Les nobles de la classe la plus inférieure, profitant du 
désordre, reprenaient leurs vieilles habitudes de pillage ; 
en l'absence d'une main ferme qui les tînt en respect 
comme autrefois, le règne de la loi et de l'ordre fut dé- 
truit dans les campagnes. Dépouillés des fruits de leur 
labeur, continuellement exposés à la ruine et aux coups, 
indigents et découragés, les paysans s'enfuyaient de plus 
en plus nombreux vers les villes où ils allaient grossir 
les rangs des gens sans travail ; de vastes étendues de 
territoire demeuraient incultes ; des bêtes sauvages er- 
raient en liberté dans les campagnes désertes, des loups 
affamés emportaient de petits enfants presque aux portes 
de la ville. 

C'est en i342 que Sienne avait été, pour la première 
fois, mise en coupe réglée par une de ces compagnies '. 
Son chef était ce Werner d'Uerslingen qui portait gravé 
sur le plastron de sa cuirasse le surnom qu'il s'était lui- 

^ Lisini, Provvediinenti econuinici délia Repubblicu di Sieiui nel 1382, 
Sienne, Toriiui, 1893, p. xvui. 



l44 HISTOIRE DE SIENNE 

même donné d' « Ennemi de Dieu et de la pitié ». Le 
Capitaine de la place avait essaj^é d'entraîner ses conci- 
toyens à la résistance et fait préparer, en guise d'aver- 
tissement aux lâches et aux traînards, un billot et une 
hache devant la porte Camollia. Mais, quel que fût 
l'amour du négociant siennois pour son or, il préférait 
encore en abandonner une partie, plutôt que de risquer 
sa \ie en bataille rangée. Suivant le pernicieux exemple 
que leur donnaient d'autres villes, les Neuf achetèrent les 
maraudeurs pour leur faire évacuer le territoire de Sienne. 

Les Etats italiens furent terriblement punis de ces 
marques de pusillanimité : les nobles batailleurs et né- 
cessiteux, et tous les aventuriers sans sou ni maille qui 
savaient monter à cheval et manier l'épée, s'avisèrent 
dès lors d'un métier nouveau et lucratif. Dix ans plus 
tard le condottiere Fra Moriale extorquait de la même 
façon treize mille trois cent vingt-quatre florins aux 
Siennois. A partir du triomphe des Douze, ces incursions 
se firent plus fréquentes et plus désastreuses. Le comte 
de Landau, le félon Hans de Bongard, connu en Italie 
sous le nom d'Anichino, la Compagnie du Chapeau, celle 
de Saint-Georges, envahirent tour à tour le territoire de 
la république ^ 

Une seule fois, les Siennois retrouvèrent un peu leur 
ancienne vaillance. Le 6 octobre i363, les milices, sous 
la conduite d'un membre de la grande maison des Or- 
sini, attaquèrent et défirent la Compagnie du Chapeau, 
composée en majeure partie de Bretons, et capturèrent 
son chef, Niccolô de Montefeltro. On peut voir une 
fresque commémorant cette rencontre sur les murs de 
la Salle de la Mappemonde au Palais Public. 

Mais cette victoire ne servit pas beaucoup à Sienne. 

^ Professione, Siena e le compagnie di \-eiUnra. Civitanove-Marclie' 
1898. 



LES DOUZE RT LES « REFORMATEURS » l45 

L'année suivante, la Compagnie Blanche, composée sur- 
tout d'Anglais, ainsi qu'Anichino avec sa bande féroce, 
envahirent son contado, brûlant et pillant de toutes 
parts. En i364, et de nouveau en i36.5 et i366, Sir John 
Hawkwood ravagea une partie du territoire siennois. En 
vain la république soudoyait-elle les chefs des Grandes 
Compagnies pour obtenir d'eux leur départ et l'engage- 
ment de ne pas piller le pays pendant un certain nombre 
d'années, ils empochaient l'argent mais ne tenaient pas 
leur promesse : les Siennois étaient dans l'impossibilité 
matérielle de se faire justice. 

Le Pape et l'Empereur essayèrent vainement de déli- 
vrer l'Italie de ce fléau. Le ii avril i366, Urbain V lança 
contre les Compagnies une bulle d'excommunication ', 
promettant l'absolution plénière à tous ceux qui aide- 
raient à les expulser ^ : les condottieri accueillirent ses 
fulminations avec dérision. Le Pape tenta alors de cons- 
tituer une ligue des villes italiennes, groupées pour com- 
battre l'ennemi commun ; une conférence fut invitée à 
se réunir à Florence sous la présidence de son légat : 
cet effort échoua également. Les Florentins, jaloux, pro- 
testèrent avec leur perversité coutumière contre l'admis- 
sion de l'Empereur dans la ligue, et les bonnes intentions 
d'Urbain restèrent ainsi sans effet ^ 

Impuissants à protéger le contado des ravages des Com- 
pagnies mercenaires, les Dodici se montrèrent presque 
aussi incapables de maintenir la paix et Tordre à l'inté- 
rieur des murs de la ville : les scènes de sang et de vio- 
lence se renouvelaient fréquemment ; les familles luttaient 
les unes contre les autres ; la faction dominante, sous le 

' Ricotti, Storia délie compagnie di ventura in Italia, Turin, 1844» ^ol. II. 
pp. i46-i5o. 

- Arch. di Stato, Sienne. Riformagioni , 11 avril i366, n. 1773. 

^ Professione ne mentionne pas les diflicultés du Pape avec Florence et ne 
démêlepas la cause de l'échec de ses plans. Cf. Grégorovius, éd. cit., VI, 421. 

I. — 10 



l46 HISTOIRE DE SIENNE 

coup de paniques passagères, agissait avec cette bruta- 
lité irraisonnée qui marque souvent la conduite des 
faibles après une grande frayeur. Les Douze ne son- 
geaient à rien autre chose qu'à défendre ce qu'ils consi- 
déraient comme l'intérêt de leur classe. 

Après treize années de gouvernement, ils furent ren- 
versés. Le 2 septembre i368, les nobles, avec de nombreux 
partisans, attaquèrent le Palais : expulsant les Dodici, 
ils mirent à leur place un gouvernement comprenant dix 
membres de leur ordre et trois du Monte des Neuf. Mais 
ce n'était là que la première d'une série de révolutions 
qui se suivirent à intervalles rapprochés. Au cours des 
quatre derniers mois de i368, pas moins de quatre gou- 
vernements occupèrent tour à tour le Palais. Les artisans, 
le popolo minuto, prenaient part pour la première fois 
aux luttes politiques : s'alliant aux Douze et aux Salim- 
beni, ils chassèrent les magistrats aristocratiques et, 
le i[\ septembre, constituèrent un gouvernement mixte, 
comprenant trois Noveschi^ quatre Dodicini et cinq repré- 
sentants de leur ordre. Prenant toujours plus de force et 
d'assurance, le nouveau Moule démocratique — qui reçut 
le nom de Riformat.ori — décida bientôt d'installer un 
conseil entièrement composé de membres de sa classe, 
et, le 1 1 décembre, avec l'aide de Malatesta, général de 
l'Empereur alors à Sienne, il établit dans le Palais un 
gouvernement de « Quinze Défenseurs » entièrement 
empruntés au popolo minuto. Apprenant sur ces entre- 
faites que le parti des Douze complotait avec l'Empereur 
pour amener leur chute, les Riformatori décidèrent très 
sagement d'élargir la base de leur gouvernement : le 
16 décembre, réduisant à huit le nombre de ses membres 
appartenant à leur parti, ils rappelèrent les quatre repré- 
sentants des Dodicini et les trois Novesclii qui avaient 
fait partie du précédent ministère. Le gouvernement ainsi 



LES DOUZE ET LES « REFORMATEURS » l/^y 

constitué comprenait donc huit membres du Monte des 
Riformatori^ quatre des Douze, et trois des Neuf: il fut 
décidé que le Capitaine du Peuple et les gonfaloniers 
des terzi de la cité seraient choisis dans le nouvel Ordre. 

Le nouveau gouvernement nourrissait des desseins 
plus élevés qu'aucun de ses devanciers. 11 voulait unir 
en une magistrature suprême les membres des divers 
partis, limiter la proscription, abattre Tesprit de faction 
et rendre la paix à l'Etat : quiconque oserait pousser un 
quelconque des cris de guerre des partis : « Mort au 
peuple! », « Mort aux Neuf! » ou « Mort aux Douze! », 
serait puni avec impartialité. Les vieux noms des Monti 
seraient abolis ; les trois principales classes s'appelaient 
désormais : le peuple du plus petit nombre, le peuple du 
moyen nombre et le peuple du plus grand nombre. Les 
Réformateurs permettaient même aux nobles d'occuper 
des emplois publics : seul, l'accès de la magistrature 
suprême leur restait interdit. 

Mais les maladies politiques dont souffrait Sienne 
étaient incurables. A peine le nouveau gouvernement 
s'établissait-il, que les Douze et les Salimbeni fomen- 
taient déjà l'insurrection ; les conspirateurs s'assurèrent 
même la coopération de l'Empereur qui, revenant de 
Rome, se trouvait précisément de passage à Sienne. Sous 
prétexte d'écarter du gouvernement ceux de ses membres 
qui appartenaient à l'Ordre des Neuf, ils attaquèrent le 
Palais. Charles lui-même vint leur prêter main-forte avec 
trois mille chevaliers. 

Devant cette menace la vieille énergie siennoise se 
réveilla quelque peu : la Seigneurie fit sonner le tocsin 
pour appeler le peuple aux armes, et les citoyens accou- 
rurent de toutes parts ; la garde de TEmpereur subit de 
grosses pertes. Sur quoi les Salimbeni prirent la fuite, et 
les trois membres des Neuf qui avaient été expulsés du 



l48 HISTOIRE DK SIE?ÎNE 

Palais lurent ramenés au milieu de grandes manifesta- 
tions de joie'. Cependant Charles qui s'était réfugié 
au palais Salimbeni pleurait de rage et de frayeur. Em- 
brassant et serrant dans ses bras, comme un fou, ceux 
des vainqueurs qui l'approchaient, il leur assurait qu'il 
avait été trompé et trahi par les Salimbeni et les Douze. 
Finalement, contre une grosse somme, il nomma les 
Quinze Défenseurs ses vicaires à Sienne et sur son terri- 
toire, et quitta la ville. 

Les rebelles avaient été vaincus ; un Empereur humi- 
lié. Mais les Riformatori restaient incapables de sou- 
mettre entièrement les Salimbeni et leurs fidèles alliés, 
les petits commerçants : des troubles éclataient conti- 
nuellement dans la ville ; les campagnes subissaient de 
fréquentes incursions des nobles bannis ou des Compa- 
gnies mercenaires. L'esprit de violence envahissait même 
le cloître. « A San Antonio, relate Neri di Donato, les 
Augustins assassinèrent leur provincial à coups de poi- 
gnards... A Sienne aussi s'éleva un grand conflit, et un 
jeune moine... tua un autre moine, un fils de M. Carlo 
Montanini... Et il semblait que tous les religieux, dans 
les monastères, s'adonnaient à la lutte et à la discorde. 
Ce n'étaient partout, de la même façon, que divisions, 
querelles à mort et révoltes !... A Sienne, personne n'ob- 
servait la foi jurée : ni les gentilshommes à l'égard de 
membres de leur propre classe ou d'autres, ni les Douze 
entre eux ou avec d'autres, ni les gens du peuple parmi 
eux ou avec d'autres. Ainsi régnaient partout les ténè- 
bres. » 

Ces luttes intestines et les razzias interminables des 
mercenaires engendraient la stagnation des affaires. Les 
meilleurs citoyens gaspillaient leurs forces dans des ven- 

' Nerl di Doiialo, Croiiica. dans Muratori, lier. liai. Script., vol. XV, 
col. 206. 



LES DOU/I-: KT LES « HKFOrtMATKUHS » 149 

(lettas de famille ou clans les guerres des partis, cepen- 
dant qu'une portion non médiocre des richesses amassées 
par leurs ancêtres sur les foires de Champagne, sur les 
places de Londres et de Paris, s'engouffrait à satisfaire 
les insatiables exigences des condottieri. Au début, les 
Siennois avaient essayé d'autres moyens de se débar- 
rasser d'eux : ils cherchèrent à en finir avec Fra Moriale 
et ses hommes en empoisonnant leurs vivres ; ils tentè- 
rent de venir à bout par la ruse de ceux qu'ils ne pou- 
vaient réduire par la force ; enfin ils s'efforcèrent, comme 
nous l'avons vu, de nouer des alliances avec d'autres 
Etats également mis en coupe réglée. Tous ces expédients 
ayant échoué, ils en arrivèrent vite à voir dans l'argent 
le seul moyen d'éloigner les envahisseurs. Et c'est ainsi 
qu'en un peu plus de vingt ans, ils dépensèrent plus de 
deux cent soixante-quinze mille florins à acheter leurs 
persécuteurs, sans compter les troupeaux de bétail et de 
chevaux, et les vivres qu'ils leur fournissaient. L'argent 
se faisant rare, l'initiative commerciale se paralysait et 
nombreux étaient les artisans sans travail. 

Ce marasme des affaires, comme le fait s'est souvent 
reproduit dans l'histoire, aggrava le mécontentement 
politique et contribua à affaiblir la situation du gouver- 
nement. L'hiver de 1369-70 amena une grande disette de 
farine. Un conflit ouvrier venait également d'éclater dans 
l'industrie lainière, la plus importante des industries 
siennoises. La concurrence avec Florence et le manque 
d'eau l'avaient déjà sérieusement atteinte. A tort ou à rai- 
son, les artisans protestaient qu'ils avaient eu à souffrir 
plus que leur part des conséquences du déclin de ce com- 
merce. Dans le but de faire triompher leurs revendications 
contre les patrons, les ouvriers tisseurs, qui habitaient 

^ Lisini, Pro'>'\'ediinenti ecunoinici délia Rep. di Siena /tel 13H2, Sienne, 
Torrini, 1895, p. xxviii. 



l5o HISTOIRE DE SIENNE 

aux alentours de la porte Ovile, formèrent une association 
qu'ils baptisèrent la Compagnie de la Chenille, du nom 
de la contracta où ils logeaient. Le il\ juillet 1371, les 
membres de cette association, affolés par la faim, s'in- 
surgèrent* : après avoir mis à sac les demeures de beau- 
coup de riches citoyens, et renforcés de la portion la 
plus démocratique du parti des Réformateurs, ils prirent 
d'assaut le Palais Public, et en chassèrent les sept membres 
du gouA^ernement qui n'appartenaient pas au popolo mi- 
ïiuto ; pendant quelques jours la violence régna en maî- 
tresse dans la ville. Finalement, les trois Noveschi furent 
autorisés à revenir ; mais les sièges des quatre représen- 
tants des Douze furent attribués à quatre membres de la 
classe populaire. 

Ce changement ne consolida pas le gouvernement le 
moins du monde ; les Réformateurs luttèrent vaillam- 
ment contre les difficultés de leur situation, mais sans 
succès, La maladie de la stasis était devenue chronique à 
Sienne et chaque révolution nouvelle ne faisait que l'ag- 
graver. Les troubles se multipliaient plus que jamais dans 
la cité. Les Salimbeni et les autres nobles proscrits 
ravageaient toujours le contado ^ La peste suivit de 
près la famine. Ce n'était partout que misère, désordre 
et violence. 

' Malavolli, éd. cit., sec. parle, p. i^i'. 
- Neri di Donalo, éd. cit.. eol. .424. 



CHAPITRE Xr 

SAINTE CATHERINE DE SIENNE 

C'est en ce siècle de luttes, de violence et de haine, 
à cette ville en proie, jusqu'à la démence, à la maladie 
des factions, que sainte Catherine vint prêcher l'amour 
et la paix. Une fille d'humble origine se fit la conseillère 
des papes et des princes, leur écrivant des missives aussi 
belles par la forme que par leur sagesse et leur charité. 

Le Quattrocento siennois donna d'ailleurs le jour à 
d'autres saints. Sienne offrit toujours en effet de violents 
contrastes. A cette époque, c'était à la fois la ville la plus 
turbulente de toute Tltalie, le foyer par excellence de la 
discorde et de l'agitation, en même temps qu'une cité de 
saints, méritant ainsi le surnom de « Vestibule du 
Paradis ». Elle compta parmi ses habitants d'abord le 
Bienheureux Bernardo Tolomei, fondateur de la congré- 
gation du Mont Oliveto; puis Giovanni Colombini, riche 
négociant qui, après avoir occupé les plus hautes charges 
de l'État, abandonna tout pour prêcher l'Évangile aux 
pauvres, fondant la confrérie des Poveri Gesuati, les che- 
valiers du Christ; le bienheureux Pietro Petroni, le Char- 
treux, et Fra Filippo, l'auteur de Gli Âssemprl' ; enfin 
c'est à Sienne que grandit saint Bernardin qui devait être 
au siècle suivant le plus grand prédicateur de T Italie. 

1 Sur Fra Filippo la meilleure autorité est le livre de Heywood, The 
Ensamples of Fra Filippo : a Studr of Medim-al Siena, Sienne, Torrini, 
1901. 



132 HISTOIRE DE SIENNE 



Fille d'un teinturier de Fontebranda qui avait vingt- 
cinq enfants, sainte Catherine vit le jour en i347. Les 
hagiographes rapportent sur son enfance et ses années 
de jeunesse, outre les légendes habituelles, des anec- 
dotes qui ont le tort de sembler vouloir faire croire 
à leurs lecteurs que les manifestations d'hystérie, de 
catalepsie et autres désordres nerveux sont autant d'iné- 
vitables indices de la sainteté. Quiconque professe un 
amour éclairé envers sainte Catherine ne s'attarde pas à 
ces histoires, si même il ne cherche pas à les oublier, 
et se rappelle surtout avec admiration l'inlassable 
énergie qu'elle dépensa pour panser les blessures de 
la chrétienté, pour relever le niveau de la moralité pu- 
blique et privée, pour amener les chrétiens à ne plus 
se dévorer entre eux, et à travailler d'un commun effort 
au bien de tous. 

Très jeune encore, sainte Catherine conçut un grand 
attachement pour l'église, voisine, de San Domenico et 
pour Tordre auquel appartenait ce sanctuaire. Couron- 
nant la colline dominant son humble logis, ce grand édi- 
fice gothique constituait à ses yeux le symbole perma- 
nent de la demeure céleste vers laquelle elle s'efforçait 
de s'élever. Il se rattache à ses premières visions : à 
l'âge de six ans, levant un jour, dans Vallepiatta, son 
regard vers le ciel, elle aperçut au-dessus de San Dome- 
nico le Christ sur son trône entouré d'une pompe royale. 
C'est également saint Dominique qui lui apparut, un 
lis à la main, lui présentant l'habit des sœurs de la Péni- 
tence. C'est au tiers ordre de Saint-Dominique qu'elle 
finit par entrer. En vain sa mère s'effbrça-t-elle par tous 
les moyens de la dissuader de se consacrer à la vie reli- 
gieuse ; en vain son père essaya-t-il de l'amener au 
mariage : « Ne savez-vous pas, leur disait Catherine, que, 
depuis mon enfance, par une inspiration manifeste de 



SAINTK CATHERINE DE SIENNE 1 53 

Dieu, j'ai juré au Christ et à sa Bienheureuse Mère de 
rester toujours vierge et de ne jamais donner mon cœur à 
un autre amant que Lui ?J'ai Fintention irrévocable d'oh- 
server ce serment. » Fidèle à son vœu, elle commença 
de bonne heure à pratiquer toutes les formes de la cha- 
rité ; elle nourrissait les affamés, elle vêtait les gens 
dépouillés, elle visitait les malades, les pestiférés et les 
prisonniers. Elle s'efforça aussi de ramener la paix dans 
la cité prise de folie, sa Sienne bien-aimée, en inspirant 
l'amour de Dieu et du prochain à des cœurs pleins de 
haine, en dissipant les mésintelligences entre concitoyens, 
en faisant voir sous leur véritable couleur à ces malheu- 
reux abusés l'injustice, la malignité et la violence où ils 
vivaient. 

On rapporte qu'un certain Niccola Tuldo, jeune noble 
de Pérouse, fut accusé d'avoir attaqué en paroles le 
Monte des Réformateurs, alors au pouvoir, et d'avoir 
incité ses amis de Sienne à se révolter contre le gouver- 
nement. Condamné à la décapitation, il ne cessait de 
maudire le Ciel de permettre que sa vie fût ainsi tran- 
chée dans sa fleur. C'est en vain que différents prêtres 
essayèrent d'éveiller en lui le repentir : jusqu'au moment 
où sainte Catherine vint le visiter, on désespérait de le 
ramener à de bons sentiments. Sous son influence, ce 
jeune furieux se fit aussi doux qu'un agneau. « Reste 
avec moi, lui dit-il, ne me quitte pas ; ainsi je serai heu- 
reux et mourrai content. » 11 reposa la tête sur la poitrine 
de la sainte qui le caressait comme une sœur. « lo allora 
sentivo^ raconte-t-elle, un giubilo ecl un odore del sangue 
suo, e non era senza V odore del mio, lo quale io desidero 
spandere per lo dolce sposo Gesù ^ » 

Sur Téchafaud, Catherine l'attendait, fidèle au rendcz- 

I. « Je sentais alors une jubilation et lodeur de son sang et aussi Todeur 
du mien, que j aspirais à répandre pour le doux époux Jésus. » 



l54 HISTOIRE DE SIENNE 

VOUS. Oubliant la foule des spectateurs, Tuldo, dès qu'il 
l'aperçut, se mit à sourire. L'ayant priée de faire le signe 
de la croix, il plaça de son propre mouvement le cou sur 
le billot, en murmurant avec ferveur : « Jésus ! Cathe- 
rine ! » Elle reçut sa tête dans ses mains, et, au même 
moment, elle vit son âme s'envoler au repos éternel. 

Employant les mêmes armes d'amour et de douceur, 
elle tenta de mettre fin aux luttes féroces qui divisaient 
sa ville natale. Elle réussit à convaincre le jeune Stefano 
Maconi de renoncer à poursuivre la vendetta qui mettait 
depuis longtemps aux prises sa famille et les maisons 
alliées des Tolomei et des Rinaldini. Elle le salua, nous 
raconte-t-il, non avec la timidité d'une jeune fille, mais 
comme une sœur accueille un frère chéri, revenant d'un 
pays lointain, en le pressant ardemment sur son cœur. 
Sous son influence Maconi se voua à la vie religieuse et 
mérita le titre de Bienheureux. 

Nombreux furent ses concitoyens que la jeune fille 
convertit : à son exemple, ils se consacraient à des œuvres 
de charité et d'assistance. Lorsque la peste ravagea la 
Toscane en i374, Catherine, avec d'autres tertiaires de 
l'ordre de Saint-Dominique, qu'elle avait réunies à ses 
côtés, visitait les malades et les moribonds. Insoucieuse 
du danger, la sainte se rendait au chevet des plus atteints 
et les soignait. 

Mais elle allait bientôt déployer sur un champ plus 
vaste ses grandes qualités d'esprit et de cœur. Depuis 
longtemps elle considérait avec douleur et angoisse l'état 
de la chrétienté. Aidée par la France, la Papauté n'avait 
triomphé du Saint-Empire que pour tomber sous le joug 
de son alliée. Et ce n'était pas seulement son indépen- 
dance qu'elle avait perdue : pendant son séjour à Avi- 
gnon, la frivolité et le sybaritisme corrompirent plus pro- 
fondément que jamais les membres de la Curie. Le luxe, 



PI. i3. 




EGLISE SAN DOMEXICO, SIENNE 



l'I. I 




ANniU:A VANM. — SAINIK CATIIKIUNK 

I^l'lisc S.-iii IJdiiipnicii. Sii'iiiio. 



SAINTE CATHERINK DE SIENNE lOJ 

la débauche et l'iniquité d'Avignon, durant le séjour des 
Papes, devinrent proverbiaux en Europe'. Les exactions 
et l'oppression résultèrent naturellement de la débauche 
et du luxe, car l'une et l'autre sont dispendieux, susci- 
tant à leur tour d'âpres animosités, des luttes dans le 
sein de l'Eglise. 

Sainte Catherine, voyant les maux engendrés par le 
séjour du Pape à Avignon, exhorta Grégoire à revenir en 
Italie pour rendre la paix à l'Eglise et s'occuper de la 
réformer. Elle adressa des missives aux princes chrétiens, 
les adjurant de cesser leurs luttes fratricides. Tout en prê- 
chant la paix entre les chrétiens, elle voulait aussi les 
coaliser contre les hordes de Mahomet qui menaçaient de 
nouveau de submerger la religion et la civilisation en 
Orient. Elle considérait la croisade comme le remède le 
plus efficace aux divisions de la chrétienté, par l'union 
qu'elle rétablirait entre tous les catholiques. 

Son premier effort fut pour mettre iin à la guerre qui 
venait d'éclater en Italie. A l'instigation de Florence, qui 
croyait son indépendance menacée par la politique d'op- 
pression des légats français que le Pape avait nommés 
gouverneurs à Bologne et à Pérouse, les villes papales 
s'étaient révoltées au cri de « Liberté!- ». Sainte Cathe- 
rine exhorta Grégoire à songer davantage au pouvoir spi- 
rituel de l'Eglise qu'au temporel et, même au risque de 
diminuer celui-ci, de faire la paix avec ses fils de Flo- 
rence. « N'est-ce pas mon devoir, répliqua le Pontife, de 
défendre et de recouvrer ce qui appartient à la Sainte 
Église? — Hélas !je n'en disconviens pas, répondit Cathc- 

1 Creighton, A History of the Papacy, nouv. éd.. Longmans, 1899, '^'ol- '> 
p. 5i. 

- Ammirato, Istorie florentine, Florence, 1647, Parte Prima, libro tredi- 
cesimo, vol. II, p. 692-695. L'abbé de Montemaggio, qui représentait le 
Pape à Pérouse, intervenait aussi dans les affaires siennoises ; il secondait 
les Salimbeni rebelles. 



l56 HISTOIRE DE SIENNE 

rine, mais il me semble que c'est ce qu'il y a de plus 
précieux qu'il faut garder avec le plus de soin... La paix ! 
la paix ! criait-elle, y a-t-il rien déplus doux que la paix ! 
Par les prestiges de l'amour, donnez la paix à vos enfants, 
et ils viendront tous, chargés de regrets, reposer leur 
tête sur votre sein. Ensuite, mon doux Père, nous ferons 
l'expédition sainte contre les Turcs. Brandissez, mon 
Père, l'étendard de la Croix, et vous verrez bientôt les 
loups se changer en brebis. Paix ! Paix! Paix! » 

Répétant ce message, Catherine se mit en route pour 
Avignon en qualité d'ambassadrice des Florentins. C'est 
à la fin de l'après-midi, le i8 juin 1876, qu'elle entra 
dans la cité provençale. Une foule bigarrée se pressait 
dans les rues. De brillantes cavalcades frôlaient l'humble 
sœur, pauvrement vêtue, de Saint-Dominique. Elle entre- 
vit en passant l'éclat du brocard et du velours, le scin- 
tillement des joyaux et des armes, tandis que de nobles 
dames revenaient de la chasse, le faucon au poing, sui- 
vies de chevaliers et de cardinaux en somptueux appa- 
reil ; le long des voies encombrées circulaient moines et 
docteurs, acteurs et astrologues, poètes et usuriers, sol- 
dats et courtisanes. Partout éclataient l'orgueil, la splen- 
deur et le plaisir. Mais elle ne regardait ni à droite ni à 
gauche ; elle accomplissait une mission qu'elle croyait 
divine : il lui était départi, à elle, chétive femme, de for- 
tifier la volonté du Vicaire du Christ, Grégoire, homme 
bon, mais faible, timide et chancelant. C'est elle qui de- 
vait lui inspirer le courage d'agir, de braver la colère des 
prélats mondains, assoiffés de luxe. Elle se rendit tout 
droit au palais qui, sur son roc élevé, domine la ville. 
Pénétrant dans la grande salle du consistoire, superbe- 
ment décorée des fresques de Simone Martini, elle se jeta 
aux pieds du Souverain Pontife. 

D'autres, avant elle, avaient déjà tenté de persuader 



SAINTE CATHERINE DE SIENNE 137 

les Papes de revenir à Rome. Dante, avec son âpreté cou- 
tumière, avait voué aux feux dévorants de Tenfer celui 
qui avait transféré le siège de la Papauté à Avignon. 
Rienzi, sur son ton arrogant, avait sommé le Pontife de 
regagner la ville de Scipion et de Régulus. Pétrarque, 
enthousiaste de l'antiquité classique, avait aussi invité la 
cour papale à se réinstaller dans la capitale du monde. 
Mais tous avaient plaidé en vain. Urbain V, il est vrai, 
avait passé quelque temps à Rome, mais, ne pouvant se 
faire à ce séjour, il était revenu à la vie commode d'Avi- 
gnon, à la grande joie des cardinaux. 

Et voilà que, malgré Téchec du génie et du talent, la 
fille du teinturier de Fontebranda venait renouveler le 
même plaidoyer. Sur leurs fauteuils exhaussés siégeaient 
les cardinaux revêtus de la pourpre. Sans doute quelques- 
uns sourirent de pitié en la voyant traverser la salle et se 
prosterner aux pieds de Grégoire ; mais les sourires des 
prélats mondains s'effacèrent, quand ils virent que Ca- 
therine produisait sur lui une impression manifeste. Et, 
lorsqu'au cours de nouvelles audiences, elle les dépei- 
gnit tels qu'ils étaient, dénonçant ouvertement leur 
amour du plaisir et leur simonie, leur avidité et leur des- 
potisme, lorsqu'il parut probable que leurs intrigues se- 
raient déjouées, que la paix serait conclue avec les Flo- 
rentins, et que la cour papale quitterait Avignon pour 
Rome et sa pauvreté, alors leur tolérance fit place à la 
colère. « Il ne faut pas que la paix se fasse avec les Flo- 
rentins, disaient les cardinaux. 11 faut empêcher à tout 
prix ce départ pour Rome. » 

Ne parvenant pas à leurs fins en jetant sur elle le ridi- 
cule ni par une opposition directe, les ennemis de Cathe- 
rine essayèrent de les atteindre par des voies détournées '. 

1 Capccelalro, 6loria di S. Caterina da Siena, Sienne, 1878. pp. li^S, 
■246, etc. 



loS HISTOIRE DE SIENNE 

Ils recoururent à toutes sortes de manœuvres tor- 
tueuses pour venir à bout de cette femme qui, quelles 
qu'aient pu être ses imperfections, luttait de tout son 
cœur pour le bien de la chrétienté, pour l'unité de l'Eglise, 
pour sa réformation, et son retour à son ancien siège. Ils 
répandirent le bruit qu'irrités contre Grégoire, les Ita- 
liens l'assassineraient à son arrivée à Rome. Ils amenè- 
rent certains de ses amis à lui rappeler le danger qu'il 
courait d'être empoisonné par les Français. C'est parce 
qu'il projetait de retourner une seconde fois en Italie 
qu'Urbain V, disaient-ils, avait succombé à cette mort. 
Ils forgèrent une lettre émanant soi-disant d'un saint 
réputé et avertissant le Pape qu'il se ferait tuer s'il par- 
tait pour Rome, 

Et ils ne s'efforcèrent pas seulement d'éveiller par ces 
moyens les appréhensions du Pontife ; ils voulurent faire 
du tort à Catherine à la fois dans son honneur et sa per- 
sonne. Ils répandirent des histoires scandaleuses sur son 
compte et ne reculèrent pas devant une tentative de 
meurtre pour l'empêcher de remplir sa mission *. Mais en 
vain : la foi, la vaillance et la persévérance de Catherine 
triomphèrent. Elle ne réussit pas à rétablir la paix entre 
les Florentins et le Saint-Siège, mais elle atteignit le but 
capital de son voyage : raffermir le courage d'un pape 
timoré et irrésolu, « Partons, mon Père, sans crainte ! 
exhortait-elle. Courage! ne résistez pas davantage. Venez, 
mon Père, venez ! » Grégoire céda à ses objurgations : 
ni les murmures des cardinaux, ni le refus de l'accompa- 
gner que formulèrent certains d'entre eux, ni les pleurs 
de son vieux père, ni même le présage malencontreux 
qui marqua son départ, — son cheval se refusant obsti- 
nément à avancer dans la direction de Marseille, — ni 

' Capccelalio, op. cit., p. 217. 



l'I. i5. 




CHAPELLE DE LA CONTUADA DELL'ocA : ENTREE DE LA MAISON 
DE SAINTE CATHERINE 




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SAINTE CATHERINE DE SIENNE \D() 

les tempêtes qu'il essuya dans la Méditeiranée, rien 
n'ébranla la détermination du Pontife. Une femme, par 
sa seule bonté, une bonté vivifiée par l'amour, et éclai- 
rée par la sagesse et la prévoyance, avait réussi, là où 
plusieurs des plus éminents fils de l'Eglise avaient 
échoué. 

Le 17 janvier 1377, Grégoire fit son entrée solennelle 
dans Rome : précédé de mille bouffons vêtus de blanc 
et de nombreux musiciens, il chevaucha en conquérant le 
long des rues de la Ville Eternelle. Quelques mois après, 
il mourait. Intimidés par l'attitude menaçante du peuple 
romain et divisés entre eux, les cardinaux français, qui 
formaient une importante majorité, n'osèrent pas élire 
l'un d'eux. Ils choisirent Bartolomeo Prignano, Napoli- 
tain qui prit le nom d'Urbain VI ; mais, tout en donnant 
la tiare à un pape italien, cette majorité n'en était pas 
moins décidée à tenir la papauté sous la tutelle française et 
à la ramener à Avignon. Finalement les cardinaux établi- 
rent leurs quartiers à Anagni et là, le 20 septembre 1378, 
élirent un antipape, alléguant que la première élection 
était illégale, le peuple de Rome les ayant forcés à choi- 
sir Urbain. L'antipape prit le nom de Clément VII. Le 
Grand Schisme d'Occident commençait : un an après son 
élection, Clément VII établit sa résidence dans la ville 
provençale. 

Catherine eut le cœur brisé. Les autres maux de la 
chrétienté n'étaient rien à côté de celui-là. D'abord elle 
pensa succomber à sa douleur : le rétablissement de 
l'union parmi les chrétiens, le projet de croisade, la 
réforme de l'Eglise, tous ces vastes desseins semblaient 
voir leur réalisation plus lointaine que jamais. L'œuvre 
de sa vie entière paraissait maintenant vaine \ 

1 Calisse, S. Catevina da Siena, daus les Conferenze, publiées par la R. 
Accad. dei Rozzi, Sienne, iSgS, pp. 179, 180. 



l6o HISTOIRE DE SIENNE 

Mais cette phase de faiblesse et d'abattement ne dura 
pas. Son énergie et sa vaillance sans bornes s'affirmèrent 
de nouveau. Elle adressa des missives aux rois de France 
et de Hongrie, à la reine de Naples, aux cardinaux, aux 
citoyens de Florence, de Venise et de Pérouse. Elle encou- 
ragea le condottiere du pape, Alberico da Barbiano à 
combattre courageusement les schismatiques. Elle usa en 
faveur d'Urbain de son influence personnelle et comme 
magnétique, pour lui conserver le loyalisme des Romains. 
Enfin, à la requête pressante du Pontife, elle quitta sa 
bien-aimée Sienne pour Rome et resta à la cour papale 
jusqu'à son dernier jour, aidant Urbain de sa sympathie 
et de ses conseils. 

Jamais pape n'avait eu davantage besoin d'un conseil- 
ler prudent. Dans une situation qui aurait durement 
éprouvé la patience des plus sages, Urbain agissait avec un 
manque absolu de jugement, de tact et de prudence. Animé 
de bonnes intentions et dévoué à sa tâche, mais violent 
et autoritaire, il était arrogant et affligé d'une irascibilité 
effrénée. « Quand on le contredisait, rapporte un chroni- 
queur, le visage du pape s'allumait comme une lampe, sa 
voix s'étranglait de colère et celui qui lui avait tenu tète 
restait muet de terreur. » Ce Boanerges napolitain, ba- 
sané et aux allures de moine, fit plus de tort à la Papauté 
que maint indigne titulaire du trône de saint Pierre. 

A côté de ce fougueux représentant du Prince de la 
Paix, se dressait la figure angélique de Catherine. Elle 
refrénait sa violence, apaisait sa colère, travaillait infati- 
gablement à sa cause, persuadée que c'était celle de 
l'Eglise et de Dieu. Mais ses efforts, l'affliction que lui 
causait l'état de la chrétienté, toutes ses angoisses, vin- 
rent à bout d'une constitution déjà minée par des pra- 
tiques ascétiques. Au début de i38(), elle tomba grave- 
ment malade ; à mesure que le printemps s'avançait, elle 



SAINTE CATHERINE DE SIENNE l6l 

déclinait peu à peu ; le 29 avril, Catherine s'éteignit dou- 
cement. Jusqu'au dernier moment ses pensées furent pour 
l'Eglise et « son très doux époux, le Christ », qui, pen- 
sait-elle, la rappelait à lui. 

Son corps repose sous le grand autel de la vaste église 
dominicaine de Santa Maria sopra Minerva, près de l'en- 
droit où furent plus tard déposés les restes mortels de 
Fra Angelico. La tête et un doigt de la sainte comptent 
parmi les plus précieuses reliques que possède sa ville 
natale. On les conserve dans l'église San Domenico 
qu'elle aimait tant, et où elle eut ses premières visions. 
L'art de Peruzzi a embelli sa demeure, et des milliers de 
pèlerins de tous les pays y affluent pour rendre hommage 
à sa mémoire. 

Sainte Catherine nous semble bien la figure la plus 
séduisante du xiv® siècle ; et nul Siennois, sauf peut-être 
TËneas Sylvius Piccolomini, n'a joué un plus grand rôle 
dans l'histoire. Il est facile de trouver à critiquer chez 
cette femme : crédule, sujette à l'hystérie, elle fit un 
usage immodéré de cette « discipline » qui ne fait sou- 
vent que provoquer les émotions qu'elle cherche à refré- 
ner, et aggrave, plutôt qu'elle n'y porte remède, les maux 
qu'elle est censée guérir. Elle ne se rendit pas compte 
que, sans la santé du corps, la santé complète de l'es- 
prit n'est pas possible; mais santé, tempérance, modéra- 
tion n'étaient pas le propre du Moyen Age. 

Nous ne devons pas faire grief à sainte Catherine de 
l'excès même de ses vertus. C'est au cœur plutôt qu'à 
l'intelligence que les grandes religions s'adressent. Un 
grand prophète religieux doit nécessairement surtout 
émouvoir ; pour lui l'amour doit toujours rester la pre- 
mière chose du monde. Ce serait folie de souhaiter que 
David, saint Jean, saint François ou sainte Catherine 
n'aient pas été ce qu'ils ont été. 



102 HISTOIRE DE SIENNE 

« L'œuvre de sainte Catherine, dit Symonds, fut celle 
d'une femme : apporter la paix, secourir les affligés, for- 
tifier l'Église, purifier le cœur de ceux qui l'entouraient, 
mais non point commander ou organiser. En mourant, 
elle laissa derrière elle un souvenir d'amour plutôt que de 
force, le parfum d'une vie de dévouement et douceur, 
l'écho de tendres et ardentes paroles. Sa place est dans 
le cœur des humbles ; les enfants appartiennent à sa con- 
frérie, et les pauvres se pressent dans son sanctuaire aux 
jours de fête. » 



H. 17. 




ENTRÉE DE LA MAISON DE SAINTE CATHERINE, 
AVEC LA LOGGIA DE PEUUZZI 



PI. i8. 




Cl. Mil,,, 

SANO 1)1 l'IKlIU) (A. n. l'iUol. SAINT ItKIÎXA lî 1)1 \ 

l'"rcsque du Palais Pul)lic, Siciuio. 



CHAPITRE XII 

L'ÉPOQUE DE SAINT BERNARDIN ET D'/ENEAS 
SYLVIUS PICCOLOIVilNI 

Les efforts tentés par sainte Catherine pour amener 
la paix et l'union étaient arrivés trop tard pour améliorer 
la situation politique de sa ville natale. De même, bien 
qu'ils eussent doté Sienne du meilleur gouvernement 
qu'elle eût possédé depuis les Vingt-Quatre, les Réfor- 
mateurs ne purent guérir les maladies dont était atteint 
son organisme social : bientôt même la plus pernicieuse 
commença à se déclarer au sein précisément du Monte 
qui s'efforçait d'y porter remède. Des dissensions 
s'élevèrent à l'intérieur du parti au pouvoir, dissensions 
qui amenèrent la paralysie de l'exécutif au milieu de plus 
d'une crise, alors qu'il eût fallu agir avec promptitude et 
vigueur. C'est ainsi que le gouvernement, par suite de 
ses divisions, manqua l'occasion d'acquérir Arezzo en 
i384 et laissa tomber cette ville aux mains de Florence. 
Enhardis par les maladresses des Réformateurs, leurs 
adversaires prirent de plus en plus confiance. Fomentant 
les dissensions de ce Monte, ils réussirent à y provoquer 
une scission : dès lors la démocratie de Sienne ne forma 
plus un parti politique homogène. 

Cette rupture amena, le 22 mars i385, la chute du gou- 
vernement : et non seulement les Quinze Défenseurs et 
leurs principaux partisans furent expulsés de la ville, 
mais il n'y eut pas moins de quatre mille laborieux arti- 



l64 HISTOIRE DE SIENNE 

sans envoyés en exil, à leur suite. Une nouvelle Seigneu- 
rie fut installée, comprenant quatre membres des Neuf, 
quatre des Douze, et deux représentants de la fraction 
de la classe inférieure qui n'appartenait pas au Monte 
des Réformateurs. En outre, les gens du popolo minuto 
qui n'avaient jamais figuré parmi les 7?;/b/'mrt^o/'i, s'alliant 
avec ceux qui s'étaient détachés de ce parti, constituè- 
rent un nouvel Ordre sous le nom de Monte du Peuple. 
Un obstacle de plus s'opposait ainsi dorénavant à l'union 
des citoyens. 

Affaiblie par l'expulsion de nombre de ses fils les 
plus utiles et les plus industrieux, la décadence de la 
République s'accéléra, de plus en plus inévitable. Aussi, 
peu d'années après la chute des Réformateurs, Sienne 
devint-elle la proie facile de ce despote ambitieux, Gian 
Galeazzo Visconti, seigneur de Milan, qui caressait le 
projet d'arrondir son duché de la Toscane tout entière. 
Appelé à l'aide par les Siennois, pour empêcher Monte- 
pulciano, ce gâteau toujours disputé, de tomber aux 
mains des Florentins, il réussit en fin de compte à im- 
poser sa suzeraineté à la ville qui avait sollicité son assis- 
tance. Ce furent les Douze et les Salimbeni, dont l'alliance 
scandaleuse avait déjà causé tant de maux à Sienne, qui 
le secondèrent dans l'exécution de ses desseins. Vers la 
fin de l'année 1399, la Commune lui transféra solennelle- 
ment la suzeraineté de la ville et de son contado^ ; et les 
Siennois étaient tombés si bas, que, se glorifiant de leur 
honte, ils célébrèrent cet événement par des banquets 
et des illuminations. 

Heureusement pour la république, Visconti fut emporté 
par la peste en 1/402. Quelques mois à peine après sa 
mort, le Monte des Douze et les Salimbeni complotèrent 

^ Malavolli, éd. ctf., Seconda Parle, ff. iSS-igo. 



SAINT BERNARDIN l65 

de renverser le gouvernement étranger qu'ils s'étaient 
eux-mêmes employés à établir*. Mais la conspiration 
échoua : les Dodici furent expulsés de la cité et un décret 
leur interdit, ainsi qu'à leurs descendants, de jamais y 
remettre les pieds. Néanmoins en il\ol\ les Siennois se 
révoltèrent avec succès contre la suzeraineté du duc de 
Milan, tout en faisant la paix avec Florence, mais ils 
durent payer chèrement leur indépendance. Montepul- 
ciano, qui commandait la Via Francigena, passa aux 
mains des Florentins. 

Au cours des années i4o8 et i4o9 un autre prince 
ambitieux menaça la liberté de Sienne, Ladislas de Naples , 
qui ne rêvait rien moins que de constituer un grand 
royaume italien et de ceindre la couronne impériale. 
C'était à l'époque du Grand Schisme : profitant des 
divisions de l'Italie, le jeune roi vit bientôt ses projets 
en bonne voie de réalisation. S'emparant de Rome et des 
Etats de l'Eglise, il avait acheté de Grégoire XII, pour 
la somme insignifiante de vingt-cinq mille florins d'or, un 
titre légal à ses nouvelles conquêtes ; craignant alors que 
l'élu du Concile de Pise ne se refusât à ratifier cet accord, 
Ladislas se mit en route vers la Toscane, dans le but de 
dissoudre cette assemblée. Les Siennois, d'abord alliés à 
Ladislas et Grégoire, avaient même donné asile au Pape, 
mais, à l'instigation de Cossa qui dirigeait les cardinaux, 
ils décidèrent, afin d'assurer la sécurité du Concile, de 
seconder Florence dans ses efforts pour arrêter la mar- 
che du prince ^ Renonçant alors à emporter Sienne das- 
saut, ce dernier se replia sur Arezzo'^; mais sa mort, le 

1 Malavolti, éd. cit., Seconda Parte, ff. 193*. 

^Ammirato, éd. cit.. Prima parte, Libro diciasettesimo, vol. II, p. 94a. 
Le traité fut signé le 3o mai 1408. 

3 Ammirato, éd. cit.. Prima parte, Libro diciasettesimo, vol. II, pp. 948, 
949. Creighton raconte en détail et avec netteté les dernières années de 
Ladislas. Cf. Ilistoiy ofthe Papacy, éd. cit., vol. I, pp. 208-298. 



l66 HISTOIRE DE SIENNE 

6 août 1414, vint dissiper les craintes des deux répu- 
bliques. 

Seize années durant, Sienne s'abstint de toute guerre 
sérieuse, et aucune révolution n'éclata dans ses murs : 
au cours de cette période de calme, son commerce rede- 
vint florissant et elle réussit à annexer d'importantes 
acquisitions à son territoire. Pendant l'hiver i423-i424, 
un concile général se tinta Sienne, contribuant, sans que 
l'Eglise en retirât aucun profit, à accroître la prospérité 
de ses habitants. Cardinaux, ambassadeurs, prélats et 
abbés de toute la chrétienté y affluèrent. 

Mais son néfaste esprit de faction ne l'avait pas aban- 
donnée : vendettas et luttes de partis troublaient tou- 
jours la ville. Par suite de ce regain de prospérité maté- 
rielle, le nombre des citoyens adonnés au luxe et aux 
plaisirs grandit de plus en plus : molles Senae devint 
« une vraie cité de Vénus ». Les humanistes conviés à 
venir enseigner à son Université avaient apporté avec 
eux les vices païens en même temps que la culture 
antique. C'est là qu'Antonio Beccadelli puisa surtout le 
fonds de son Hermaphroditus . Les nouvelles de Sermini, 
les Assempri de Fra Filippo, les écrits d'JEneas Sylvius 
Piccolomini nous révèlent la corruption de la ville. 

C'est à ce moment que saint Bernardin^ commença à 
exercer son influence sur les Siennois. Cet homme extraor- 
dinaire était né en i38o, l'année même de la mort de 
sainte Catherine, issu de la noble maison des Albizzeschi 
de Massa Marittima. Arrivé encore tout enfant à Sienne, 
il fit ses études à l'Université communale ; c'est aussi à 
l'hôpital de Santa Maria délia Scala qu'il accomplit ses 

* Les principales autorités sur l;i vie de saint Bernardin sont: Alessio, 
S. Bcrnardino da Siena, Mondovi, 1899; Thurcau-Dangin, Saint Bernardin 
de Sienne, Paris, Pion ; et Dacci, Le Prediche Volgari di S. Bernardino in 
Siena, nel 1427, publ. dans les Conferenze de la R. Accademia dei Rozzi, 
Sienne, 1895. 



SAINT BERNARDIN 167 

premiers actes de charité ; enfin c'est à San Francesco 
de Sienne qu'il reçut l'habit de l'ordre franciscain. Doué 
d'une réelle verve comique, alliée à une ferveur intense, 
tout vibrant d'émotion religieuse, personnalité très 
virile cependant et éminemment imprégnée de bon sens, 
un saint à coup sûr mais en même temps profondément 
humain, son éloquence étrange et affranchie de toute con- 
vention entraîna des cités entières. Tenant à la main un 
panneau où figurait le monogramme du Christ auréolé de 
rayons d'or, il visita Milan, Venise, Brescia, Ferrare, Bo- 
logne et Florence : le but principal qu'il poursuivait était 
de mettre fin aux luttes fratricides de partis qui divisaient 
tant de villes italiennes, de combattre les pratiques de 
luxe et de vice qui prévalaient chaque jour davantage en 
Italie au temps de la Renaissance et d'amener un retour 
à la vraie religion. 

C'est en avril 14^5 qu'il revint à Sienne, après plu- 
sieurs années d'absence : le gouvernement et le peuple 
l'accueillirent avec enthousiasme. Un autel et une chaire 
furent dressés devant le Palais de la Seigneurie, et là, sur 
la grand'place, à l'ombre de la Tour Mangia, le plus 
grand prédicateur du siècle adressa sa première série de 
sermons à sa cité d'adoption. 

Dénonçant leurs factions, il exhorta les Siennois à 
mettre fin aux discordes qui agitaient depuis si long- 
temps leur ville. Il condamna leur vie luxueuse, leur 
amour du jeu et du plaisir. La renommée de sa spirituelle 
audace, de son talent merveilleux de conteur, avait attiré 
une foule d'auditeurs ; mais ceux qui étaient venus se 
divertir restèrent pour prier. Ses paroles agirent avec 
une telle puissance qu'on éleva un bûcher sur la Piazza 
del Campo, sur lequel on brûla nombre d'objets de vanité : 
cartes à jouer, dés, faux cheveux, cosmétiques, livres et 
gravures licencieux. En même temps le gouvernement 



l68 HISTOIRE DE SIENNE 

édicta un ensemble de décrets appelés les Rifornia- 
gioni di Frate Bernardiiio\ visant à réduire toutes les 
manifestations exagérées de luxe et à exclure des em- 
plois publics toutes personnes notoirement immorales. 

Mais, après le départ du saint, beaucoup rejetèrent 
l'habit de pénitence et donnèrent libre cours à leur haine 
et à leurs appétits. On entendit de nouveau retentir dans 
les rues les vieux cris des partis ; les assassinats repri- 
rent leur fréquence. Maintes belles pénitentes renou- 
velèrent leur attirail de teintures, de parfums et de cos- 
métiques, et se replongèrent dans leurs amours. 

Saint Bernardin, en apprenant la rechute des Siennois, 
fut péniblement affecté de cette nouvelle preuve de leur 
mobilité coutumière. Revenu à Sienne en 1427, il prêcha 
de nouveau sur la Piazza del Gampo " et dénonça dans 
les termes les plus véhéments ceux qui se livraient aux 
luttes de partis. Il montra qu'en s'abandonnant à leurs 
passions factieuses, les Siennois amèneraient la ruine 
matérielle et morale de leur patrie. Avec simplicité et 
vigueur, il exposa l'effet désastreux de ces dissensions 
sur l'agriculture et le commerce ^ Il déclara aussi que 
tous ceux qui fomentaient conflits et divisions iraient 
« dans la maison du démon », père de discorde, et n'en- 
treraient jamais au royaume d'amour. 

« Que de maux, s'écrie-t-il, découlent de ces luttes ! 
Que de femmes ont été massacrées dans leurs villes 
natales, dans leurs foyers !... Que d'enfants immolés aux 

' Mengozzi, // Monte dei Paschi di Siena e le aziende in esse riuniie, 
vol. I, pp. m, 113. 

2 Les sermons de saint Bernardin en 1427 furent pris en sténographie par 
un humble admirateur, un nommé Benedetto. Milanesi a publié un choix de 
sermons en i853 (Sienne, Landi et Alcssandri). En 1880, Banchi a réuni tous 
les sermons de 1427 en trois volumes. 

•' Predicke Volgari, Sienne, i853, p. io5. Quoique son nom ne figure pas 
sur le titre ui la couverture, c'est bien Milanesi qui publia ce choix de 
sermons. 



SAINT BERNARDIN 169 

vendettas de leurs pères ! Que de tout petits arrachés 
des entrailles maternelles!... On a vu des hommes frap- 
per sur les murs d'innocentes victimes, faisant jaillir 
leurs cervelles ; vendre la chair de leur ennemi chez le 
boucher, comme une viande quelconque ; saisir le cœur 
dans la poitrine d'un cadavre et le dévorer. Que de gens 
poignardés et jetés au fumier ! D'autres ont été rôtis et 
mangés; d'autres précipités en bas des tours et des ponts, 
dans l'eau rapide ; des femmes saisies et violentées en 
présence de leurs pères et de leurs maris que l'on a alors 
abattus sous leurs yeux. Et nul n'a jamais témoigné de 
pitié pour un ennemi, tant qu'il restait à celui-ci un 
souffle de vie*. » 

Il exhorta ses auditeurs à arracher les emblèmes des 
partis, les étendards des factions que l'on voyait partout 
sur leurs murs et à les remplacer par le monogramme 
du Prince de la Paix. Des milliers de citoyens obéirent 
à ses objurgations : sur le Palais Public et mainte maison 
de Sienne on peut voir encore l'emblème de saint Ber- 
nardin : les initiales I. H. S. entourées de rayons dorés. 

L'action de son éloquence ne fut d'ailleurs pas com- 
plètement éphémère. De nouvelles Riformagioni furent 
promulguées à son instigation " et, pendant de longues 
années, les documents politiques et légaux portent des 
traces de son influence. 

Ce furent les desseins ambitieux d'un parti belliqueux 
de Florence, à la tête duquel se trouvaient de jeunes 
aristocrates, qui finirent par troubler la paix de la Tos- 
cane. Rinaldo degli Albizzi et Neri Gapponi, adoptant 
une tactique qui a toujours exercé une grande séduction 

i Le Prediche Volgari, publ. par L. Banchi, Sienne, 1880, vol. I, pp. u52, 
253. Le texte diffère quelque peu de celui des sermons choisis de Milanesi. 
^ Thureau-Dangiiî, Saint Bernardin de Sienne, Paris, Pion, p. 127. 



170 HISTOIRE DE SIENNE 

sur les chefs de parti conservateurs de tous les temps, 
voulurent détourner l'esprit du peuple des questions de 
politique intérieure et acquérir de la popularité par une 
guerre offensive heureuse : ils firent valoir en consé- 
quence l'intérêt que présenterait pour la république la 
conquête de Lucques, sous prétexte qu'elle tiendrait ainsi 
mieux en main Pise, tout en élevant du même coup un 
nouveau rempart contre l'ambitieuse dynastie de Milan. 
Le parti de la guerre l'emporta et, en décembre 1429, les 
hostilités éclatèrent. S'alarmant à juste titre des disposi- 
tions agressives de leurs voisins, les Siennois décidè- 
rent de faire tout ce qui dépendrait d'eux pour empêcher 
Lucques de tomber en leur pouvoir. 

Le gouvernement de Florence conduisit cette campagne 
avec une maladresse insigne. L'argent filait comme de 
l'eau, sans procurer de résultat satisfaisant. La ville était 
dans une grande pénurie ; l'enthousiasme belliqueux du 
peuple se refroidissait rapidement ; et le parti d'opposi- 
tion au gouvernement gagnait de jour en jour du terrain. 
L'oligarchie dut bientôt songer à faire la paix. 

L'arrivée en Toscane de l'Empereur Sigismond, venu 
en Italie pour se faire offrir la couronne impériale, ren- 
dit bientôt la situation des Florentins encore plus pré- 
caire. Attaché aux vieux principes gibelins, il voulait se 
faire reconnaître comme le chef temporel de la chré- 
tienté : il prit parti pour Lucques, Sienne et les Vis- 
conti. 

Le 12 juillet i432, le bel Empereur fit son entrée dans 
Sienne, entouré de toute la pompe et la magnificence 
qu'il aimait. La Seigneurie, le clergé et la noblesse sorti- 
rent à sa rencontre jusqu'à Sainte-Pétronille, pour lui 
remettre les clefs de la ville. Sigismond, à cheval, abrité 
d'un somptueux baldaquin, passa sous la porte Camollia. 
Son visage agréable et sa belle prestance lui gagnèrent 



l'I. H, 




CV. Alinari. 



SAXO DI PIETRO. — SAINT BERXARDIX PRKCHANT SUR LA PIAZZA DEL CAMPO 

Salle du Cliapitre, Cathédrale de Sienne. 



PI. 90. 




noMi::M(;o di kaiîtolo. — l'kmpereuu sigismoxd 

Délail du paveiueiit (le la Catliédrale, Sienne. 



.ENEAS SYLVIUS PIGCOLOMINI 1^71 

le cœur de toutes les femmes, et les evvivas retentissaient 
bruyamment tandis qu'il chevauchait le long des rues 
sinueuses et escarpées, sous les fenêtres des palais déco- 
rées de riches brocards, escorté d'un millier de chevaliers, 
de six cents arquebusiers et d'une troupe bigarrée de 
musiciens et de bouffons. La vue des armes à feu, encore 
inconnues, fit de Feffet sur le peuple et contribua à forti- 
fier chez lui l'impression de puissance et de splendeur 
impériales qu'il ressentait ^ 

Pourtant le vieil esprit gibelin que personnifiait Sigis- 
mond, était presque mort : il fut impossible de réveiller 
aucun enthousiasme durable et les Siennois se fatiguè- 
rent vite de leur hôte dispendieux. Néanmoins la venue 
de l'Empereur en Toscane ne laissa pas de provoquer un 
revirement notable : elle décida enfin Rinaldo degli 
Albizzi à négocier la paix ; après quelque marchandage, 
un traité fut conclu le 29 avril i433, entre Florence, 
Lucques et Sienne, par lequel les trois villes convenaient 
de se restituer mutuellement leurs conquêtes". 

A part quelques incursions de membres proscrits des 
Douze sur le contado siennois, l'histoire de la Commune 
n'est marquée par aucun incident pendant les quatorze 
premières années qui suivent ce traité. Mais, à la mort de 
Filippo Maria Visconti, seigneur de Milan, en i447> s'ouvre 
une nouvelle période de l'histoire des Etats italiens, une 
période de conflits et de changements politiques. Le 
pacte de protection mutuelle qui liait les républiques de 
Florence et de Venise arriva à expiration et les princi- 



^ Un des sujets du pavement du Dôme, dessiné par Domenico di Bartolo 
en 1434, commémore le séjour de Sigismond à Sienne. C'est, à diCFérents 
points de vue, une oeuvre intéressante : l'empereur est représenté trônant 
sous uu baldaquin de style classique; les colonnes qui le soutiennent ont des 
chapiteaux ioniques. Cf. Douglas. Fra Angellco (Bell and sons. 1900) pp. 77-79. 

- .Malavolti, éd. cit., Terza Parte. Libro Seconde, f. 2;'. Le traité fut 
publié à Florence le 24 mai. 



l'JI ÏIISTOIUE DE SIENNE 

paux gouvernements se mirent à former de nouveaux 
systèmes d'alliances. 

Ce fut Gosme de Médicis qui réussit à modifier la poli- 
tique traditionnelle de Florence. Beaucoup de prétendants 
se disputaient alors le trône vacant de Milan : le duc 
d'Orléans, l'Empereur, Alphonse de Naples, Venise, 
Sforza ; sans compter les Milanais qui voulaient se cons- 
tituer en république. Florence ne pouvait, il va sans dire, 
laisser un souverain étranger acquérir une province ita- 
lienne aussi riche en ressources naturelles que le Mila- 
nais et aussi importante au point de vue stratégique ; elle 
ne pouvait admettre non plus que le duché passât aux 
mains d'un des grands Etats italiens, annexion qui eût 
rompu l'équilibre politique de la péninsule. 11 ne lui res- 
tait donc que deux solutions à envisager : prêter son 
concours au parti républicain de Milan, ou aider le con- 
dottiere Sforza à réaliser ses ambitieux desseins. 

Gosme estima qu'il était préférable pour Florence, et 
pour lui-même aussi, de voir installé dans la capitale 
lombarde un despote puissant et redevable de sa situa- 
tion à l'aide de Florence, plutôt qu'une république agitée 
qui risquerait de devenir la proie de la France ou de 
Venise. Usant donc de son immense influence personnelle 
en faveur du condottiere^ il vit, après quelques traverses, 
ses espoirs réalisés. En février i45o. Milan se rendait en 
effet à Sforza qui concluait six mois plus tard une alliance 
défensive avec Florence. 

Entre temps, furieuse de voir son ancienne alliée aider 
Sforza à conquérir le Milanais, Venise avait déjà recruté, 
en Alphonse de Naples, un nouvel ami. L'Italie se trou- 
vait ainsi divisée en deux camps : d'une part Sforza et 
Florence, de l'autre Venise et Alphonse. Les Siennois 
décidèrent de se ranger du côté des adversaires de leur 
voisine, et Frédéric III, qui arrivait à ce moment en Italie 



jENEAS SYLVIUS PICCOLOMINI 1^3 

pour ceindre la couronne impériale, leur promit aussi son 
assistance. 

L'éventualité de son intervention alarma les Florentins, 
mais ils n'avaient guère lieu de la redouter : Frédéric, le 
dernier des Empereurs couronnés à Rome, était une sorte 
de monarque de théâtre : ne possédant du Saint-Empire 
que les attributs, il lui manquait à la fois le tempéra- 
ment et l'autorité d'un Empereur, Le seul événement 
qui marqua sa venue en Toscane fut sa première entrevue 
avec Éléonore de Portugal, qui eut lieu à Sienne, le 24 
février i/^^i. C'est devant la porte Camollia qu'il ren- 
contra cette fiancée de seize ans. Le charme irrésistible 
delà jeune princesse excita l'enthousiasme d'un connais- 
seur aussi blasé en fait de beauté féminine qu'yEneas 
Sylvius Piccolomini et produisit une telle impression sur 
son futur époux que, dès qu'il l'aperçut, oublieux de 
l'étiquette impériale, il l'étreignit sans cérémonie dans 
ses bras^ 

A son retour de Rome, Frédéric voulut se présenter 
en médiateur entre les deux grandes coalitions afin de 
prévenir la lutte qui semblait imminente, mais sa ten- 
tative n'aboutit pas. Dès son départ, Venise déclara la 
guerre à Sforza et Alphonse à Florence. Sienne refusa 
d'abord de se mêler au conflit ; mais, devant l'invasion 
d'une armée florentine, elle fut obligée de prendre les 
armes. 

La guerre, qui ne fut jamais très vivement menée, 
dégénéra bientôt en une série d'incursions de représailles 
des armées de Florence et de Sienne, envahissant tour à 
tour le territoire ennemi. Enfin, en mars i454, Venise et 
Sforza arrivèrent à un accord que scella le traité de Lodi. 

1 La fresque de Pintoricchio qui, à la Bibliothèque Piccolomini, dans la 
suite illustrant la vie de Pie II, représente cette scène, est bien connue des 
amateui's d'art. 



ly^ HISTOIRE DE SIENNE 

Tous les Etats italiens y adhérèrent sauf Naples, Alphonse 
ayant conçu une vive irritation de ce qu'il n'avait pas été 
consulté par les parties contractantes ; finalement il se 
rallia aussi à la nouvelle ligue \ mais décida de se venger 
sur les Siennois qui l'avaient devancé. 11 poussa le con- 
dottiere Piccinino à envahir leur territoire, et ce dernier 
leur causa de grosses difficultés. Pour comble d'infortune, 
le général de la République, Gisberto da Correggio, fit 
acte de traîtrise, tandis que certains des Neuf conspi- 
raient avec Alphonse pour abolir les libertés de la Com- 
mune. 

Pendant l'été de i455, les Siennois se déterminèrent à 
prendre des mesures énergiques pour châtier les traîtres. 
Ils nommèrent une balia de quinze citoj^ens, munis de 
pouvoirs discrétionnaires pour défendre la sûreté de 
l'Etat. Convoqué au Palais, le général félon fut précipité 
d'une fenêtre élevée sur la place ^ Enfin, grâce à l'inter- 
vention de Calixte III et d'^neas Sylvius Piccolomini, 
alors évêque de Sienne, Piccinino fit la paix avec la Répu- 
blique. 

Deux ans plus tard le cardinal siennois était élevé au 
pontificat sous le nom de Pie II. iEneas Sylvius Piccolo- 
mini est peut-être l'homme le plus remarquable d'un 
siècle qui en compte cependant beaucoup d'éminents. De 
tous les grands humanistes, nul ne fut plus profondément 
imbu du véritable esprit de l'humanisme, nul ne professa 
des vues plus larges. Exempt de tout pédantisme clas- 
sique, ce n'était ni un pur archéologue, ni un dilettante 
de décadence détaché des choses de son temps et féru 
d'une admiration aveugle pour les œuvres antiques : 

^ Ai'ch. di Stalo, Sienne. Capitoli, Num. d'ord., 177 ; 26 janvier i455. 

- Nous avons découvert à la Biblioteca Classense. à Ravenne, un manus- 
crit intéressant touchant cet épisode qui avait écliappé jusqu'ici à l'attention 
des savants. Il se trouve dans un volume contenant d'autres documents inté- 
ressants sur Ihistoire siennoise. Cf. Cod. IS'° 284, A. C 99. 



^NEAS SYLVIUS PICCOLOMINI 1^5 

aimant le peuple, il partageait les joies, les inquiétudes 
et les aspirations de ses contemporains. Il se mêla, en 
s'efforçant de les diriger, aux grands mouvements popu- 
laires de son époque. 

Pour cette raison, il faisait grand cas de l'éloquence. 
Du jour où il avait écouté, jeune homme, les prédica- 
tions de saint Bernardin sur la grand'place, il n'avait 
jamais cessé de cultiver la force de persuasion qu'il por- 
tait en lui. Grâce à ce don puissant et à de nombreuses 
et éminentes qualités de cœur et d'esprit, ce lettré avait 
atteint la dignité suprême de l'Eglise. 

Mais, au milieu des splendeurs de cette élévation, il 
n'oublia jamais sa patrie. Fervent admirateur des specta- 
cles de la nature, il aimait à quitter Rome, avec ses misé- 
rables intrigues de cour et ses inextricables problèmes, 
pour aller passer les mois d'été sur les pentes de l'A- 
miata, au milieu des bois silencieux, près de ruisseaux 
limpides, parmi les vignes aux pampres touffus et les 
prairies émaillées de fleurs. 11 aimait aussi Sienne, la 
cité de ses premières tendresses, de ses jeunes enthou- 
siasmes, unie par plus d'un lien séculaire à la noble 
maison dont il était issu. Animé du désir très légitime 
de voir les Gentiluomini^ ordre auquel appartenait sa 
famille, recouvrer leurs droits civiques, il se rendit à 
Sienne, au printemps de i4'^9, et, pensant se ménager 
ainsi sa faveur, lui offrit la rose d'or. Le peuple ne lui 
céda cependant pas sur tous les points : il rétablit la 
maison des Piccolomini dans la jouissance de ses droits 
politiques et ouvrit certains emplois publics aux autres 
familles nobles, mais les Gentiluoniiiii ne furent pas 
placés sur le même pied que les autres Monti. 

Cinq ans après, Pie II mourut, lui, le lettré calme et 
pondéré, en servant la cause à laquelle son ardente 
compatriote, sainte Catherine, avait dévoué sa vie. Pen- 



iy6 HISTOIRE DE SIENNE 

dant son court pontificat, il s'était efforcé de promouvoir 
la paix et Tamour parmi les chrétiens et de les unir 
contre les hordes musulmanes qui menaçaient de nou- 
veau la religion et la civilisation occidentales ; mais ses 
appels éloquents laissaient la chrétienté indifférente. 
Affligé de Fégoïsme à courte vue de ses ouailles, il 
prit la détermination de partir lui-même à la croisade. 
« Si le vicaire du Christ, un vieillard valétudinaire, ne 
recule pas devant une campagne, disait-il, peut-être 
la honte incitera-t-elle les chrétiens à le suivre. » Mais 
ses forces précaires trahirent son énergie : il mourut 
à Ancône, où il s'était rendu pour s'embarquer. Les Sien- 
nois se crurent alors déliés des engagements qu'ils avaient 
pris sur son désir : ils retirèrent les concessions qu'ils 
avaient accordées aux Gentiluomini^ mais laissèrent tou- 
tefois la famille du Pontife en possession de ses droits 
politiques. 

En 1478, Sienne se trouva une fois de plus entraînée 
dans une guerre contre Florence. Le pape Sixte et ses 
fidèles alliés, les Napolitains, irrités de l'échec de la con- 
spiration des Pazzi et de la fidélité de Florence aux Médicis, 
avaient résolu de venir à bout de Laurent à tout prix : 
Sienne, espérant recouvrer ainsi Montepulciano, prit parti 
pour le Pape et Ferrand de Naples. Venise, Milan, Fer- 
rare et Bologne s'allièrent à Florence ; le roi de France 
soutenait aussi Laurent. Les Florentins et les Milanais 
fortifièrent une position solide qui commandait la vallée 
de l'Eisa, à Poggio Impériale, une colline dominant Pog- 
gibonsi dont ils firent leur base principale. Le duc de 
Ferrare qui les commandait n'avait rien des qualités 
d'un grand général : dès le début des hostilités, son 
indolence fit perdre aux Florentins San Savino, dans la 
vallée de la Ghiana. L'hiver qui suivit fut d'ailleurs désas- 
treux pour eux : des bandes de maraudeurs venaient pil- 



PI. -11. 




l'KNTORICCHIO. PIE II A ANCONE 

Bibliothèque Piccoloniini, Sienne. 



PI. 22. 




l'IXTOUICClIIO. —FIANÇAILLES DE FUÉdÉIUC IH ET DKLÉONOIîE I)K 1>0HTU(;AL 

lîibliothùquc Piccolomiiii, Sienne. 



^NEAS SYLVIUS PICCOLOMINI 177 

1er la campagne jusqu'aux portes de Florence ; elle 
souffrit d'une grande disette de pain ; la peste, sur- 
venant derrière la famine, emporta de nombreux habi- 
tants *. 

La campagne suivante décida de l'issue de la guerre : 
les Napolitains et les Siennois, sous les ordres du fils de 
Ferrand, Alphonse, duc de Calabre, et du duc d'Urbin, 
s'avancèrent rapidement de Ghiusi vers Poggibonsi, dépas- 
sant Sienne, et arrivèrent dans la nuit du 8 au 9 septembre 
devant la position de Poggio Impériale qu'ils emportèrent 
avant le jour. Les Florentins et leurs alliés, mis en 
déroute complète, essuyèrent de grandes pertes ^ Aucunes 
troupes régulières ne couvraient plus Florence ; Alphonse 
eût-il marché contre elle, qu'elle n'aurait pu lui opposer 
aucune résistance effective ; mais il préféra mettre le 
siège devant la petite ville de Colle ^ 

C'est dans cette conjoncture que Laurent de Médicis 
fit son mémorable voyage à Naples. Dépourvu de génie 
militaire, il ne pouvait servir son pays sur les champs de 
bataille ; mais il lui consacrait les dons que la nature 
lui avait départis : il risqua alors pour lui sa vie et sa 
liberté. Son talent diplomatique, son expérience étendue 
des hommes, sa puissance de persuasion, enfin Tirrésis- 
tible séduction qu'il dégageait, lui permirent d'arriver à 
ses fins. Emportant l'admiration de Ferrand, il gagna son 
amitié et renversa les desseins du Pape, sauvant ainsi 
sa maison et sa patrie. 



1 Les notes sans apprêt du Journal de Landucci, le boutiquier florentin, 
montrent bien 1 étendue de la misère et la panique do ses compatriotes. Cf. 
Landucci, Diario Fiorentino, Florence, Sansoni, i883, pp. 34-3i. 

- Amrairato, éd. cit.. Parte Seconda, Libro Ventiquattresimo, vol. III, 
p. i38. 

=* La Tavoletta (peinture de couverture) de la Biccherna de 1478-79 repré- 
sente ce siège ; nous croyons pouvoir l'attribuer à Francesco di Giorgio. 



lyS HISTOIRE DE SIENNE 

La paix fut conclue en février i48o* : Sienne conser- 
vait San Savino, Poggibonsi, Colle et plusieurs châteaux- 
forts du Chianti ; Florence devait en outre verser une 
indemnité au duc de Calabre. La ville des Médicis se 
voyait donc obligée de s'accommoder de pertes sérieuses, 
mais son maître l'avait tirée d'un très mauvais pas : il 
méritait et obtint sa gratitude. 

Sienne, quoique du côté des vainqueurs, ne se trouvait 
pas dans une situation enviable. La Commune ne pouvait 
plus se débarrasser de son allié, le duc de Calabre. La 
guerre terminée, il resta dans la ville, menaçant sérieuse- 
ment son indépendance ; les Florentins se divertissaient 
de la mésaventure des Siennois. « Le Duc fait d'eux ce 
qu'il lui plaît » ricanait Landucci, le boutiquier de Flo- 
rence. Son despotisme l'indisposant naturellement à 
l'égard des Riformatori, il intrigua, non sans succès, avec 
les proscrits du parti des Neuf et le Popolo pour obtenir 
l'exclusion de ce Monte des emplois publics : un tiers au 
moins de ses membres furent expulsés delà ville. L'exode 
d'un si grand nombre d'artisans expérimentés fut des 
plus néfastes pour son industrie. 

Le gouvernement se composa alors de vingt citoyens 
tirés en partie des Neuf, en partie du Popolo. Son éta- 
blissement coïncida avec la formation d'un nouveau 
Monte .^ dit des Aggregati^ constitué avec des membres 
des trois ordres : No{>e^ Popolo et Gentiluoniini. 

En août 1480, un événement imprévu vint modifier 
tous les plans d'Alphonse : les Turcs s'emparèrent 
d'Otrante. Rappelé d'urgence par son père, le duc quitta 
Sienne en hâte : grande fut la satisfaction de tous les 
citoyens encore épris de liberté. 

Une goutte d'amertume se mêla toutefois à leurs li- 

* Le traité fut signé le i3 mars 1480. Arch. di Stato, Sienne. Capitoli, Nura. 
d'ord. aoi, i3 mars 1480. 



^NEAS SYLVIUS PICGOLOMINI 179 

bâtions joyeuses. Afin d'apaiser les Florentins et de 
se ménager leur appui, le roi de Naples et son allié, 
le Pape, consentirent à leur restituer tout ce que le 
récent traité leur avait enlevé. En cette conjoncture, 
Sienne ne put que souscrire à cette décision : très à 
contre-cœur, elle abandonna ses nouvelles acquisitions. 



CHAPITRE XIII 
PANDOLFO PETRUCCI 

On a dit qu'il suffisait de considérer Thistoire consti- 
tutionnelle de l'une quelconque des communes libres de 
ritalie centrale pour y trouver, dans ses grandes lignes, 
une image de l'histoire constitutionnelle de toutes les 
autres. D'une façon générale et en tenant compte de 
modalités exceptionnelles chez Tune ou chez l'autre, 
cette observation peut être tenue pour exacte. Dans 
chaque cité les riches bourgeois s'unissent avec les basses 
classes pour abattre la puissance des anciens nobles, 
pour la plupart d'origine allemande ; il en résulte que, 
dans chacune d'elles, une oligarchie de la richesse sup- 
plante celle de la naissance : les artisans dupés s'aper- 
çoivent alors qu'ils n'ont aidé à déloger l'ancienne aris- 
tocratie que pour lui substituer des maîtres encore plus 
tyranniques. Ensuite, après une période de prospérité 
financière, l'oligarchie de la richesse, à l'exemple de 
toutes les oligarchies, devient elle-même la proie, dans 
chaque ville, de divisions intestines : les chefs se battent 
pour la suprématie et cherchent des alliés dans toutes 
les autres classes. C'est un conflit à outrance, car, pour 
l'une comme pour l'autre faction, la défaite, ou l'abandon 
de la lutte, se traduit non seulement par la privation des 
droits politiques mais aussi par une ruine financière et 
sociale complète. Finalement, dans toutes ces cités, après 
une période de guerres civiles, au cours desquelles de 



PANDOLFO PETRUCCI l8l 

nouveaux gouvernements s'élèvent ou tombent sans trêve, 
un membre de la nouvelle aristocratie réussit à s'emparer 
des rênes du pouvoir : fatigué des effets néfastes de sa 
propre instabilité, le peuple salue son maître, et le despo- 
tisme se substitue ainsi en dernier lieu à Toligareliie de 
la richesse. 

Telle fut donc aussi la marche des événements à Sienne ; 
mais ici l'évolution se dessina moins rapidement que 
dans d'autres cités : ce n'est que dans la dernière décade 
du XV® siècle que le despotisme s'établit dans ce « foyer 
de discordes », et encore ne s'y maintint-il pas longtemps, 
La cause de ce phénomène n'a jamais été complètement 
tirée au clair. Les historiens, et surtout les historiens 
florentins, se contentent habituellement d'alléguer que le 
développement constitutionnel fut plus rapide à Florence 
qu'à Sienne parce que, dans cette dernière ville, l'aristo- 
cratie était plus puissante et aussi parce que les habi- 
tants de Sienne avaient l'intelligence moins alerte et le 
caractère moins indépendant que ceux de la cité de l'Arno. 
L'ardeur de leur patriotisme local, allié à un attachement 
passionné à la cause de la démocratie, a conduit les 
auteurs florentins à s'obstiner dans cette conception 
étrange que leur cité était le foyer de la liberté, que Flo- 
rence marchait « à lavant-garde du progrès démocra- 
tique ». Ils ne s'avisent pas que, si l'établissement du 
despotisme fut plus longtemps différé à Sienne qu'à Flo- 
rence, c'est précisément parce que, dans la cité des 
collines, les basses classes participaient au pouvoir d'une 
manière effective et plus d'une fois parvinrent à la pré- 
pondérance politique, tandis que dans celle des bords 
de l'Arno, sauf pendant quelques mois de folie révolu- 
tionnaire, le parti démocratique ne constitua jamais un 
facteur influent dans l'F^tat. A Florence, les ghildes popu- 
laires et les artisans ne réussirent jamais en effet à 



l82 HISTOIRE DE SIENNE 

occuper une situation à aucun égard équivalente à celle 
des basses classes à Sienne ; et les luttes des factions se 
prolongèrent justement dans cette dernière ville parce 
que les classes ennemies s'y équilibraient davantage et 
qu'aucun des partis n'était assez puissant pour conserver 
pendant quelque temps la suprématie absolue. Là comme 
ailleurs, le popolo grasso, les riches bourgeois, formait 
bien dans l'ensemble la classe la plus forte, mais, par 
suite de la grande dispersion du pouvoir politique, il 
éprouvait de grosses difficultés à recouvrer la prépondé- 
rance, celle-ci une fois perdue. Les basses classes, on le 
conçoit, ne portaient pas une affection particulière à l'an- 
cienne noblesse ; quoique divisées entre elles, elles se 
réjouissaient d'oublier pour un temps leurs querelles et 
de s'allier aux vieilles maisons si, ce faisant, elles réus- 
sissaient à contrarier les desseins ambitieux de la coterie 
qui dominait le Monte des Neuf. 

C'est dans lavant-dernière décade du xv^ siècle que la 
démence des factions atteignit son comble. Le Monte 
del Popolo coalisa toutes les classes contre ses anciens 
alliés, les riches bourgeois. Les Noveschi furent con- 
damnés au bannissement perpétuel : leur expulsion donna 
lieu aux plus grands désordres et la cité devint le théâtre 
de sanguinaires violences \ C'est en vain que le pape 
envoya à Sienne le cardinal Giovanni Battista Cibo del 
Molfetta pour calmer ces désordres : le prélat, qui parut 
d'abord réussir dans sa mission, dut bientôt constater 
combien irréalisable était la tâche qu'on lui avait confiée. 
En avril i483, les Plebei iorcèrent les prisons où certains 
chefs des Neuf étaient incarcérés et, s'emparant de ces 
malheureux, les précipitèrent par les fenêtres de Tétage 
supérieur du Palais Public. Désespéré, Molfetta secoua 

^ C'est entre le 7 juin 1482 et le 20 février i483 que l'anarchie fut à son 
comble. 



PANDOLFO PETRUCCI l83 

de la semelle de ses souliers la poussière de l'incorrigible 
cité et repartit pour Rome. 

Mais le jour de revanche des Neuf approchait : les fac- 
tions qui leur étaient le plus âprement opposées s'affai- 
blissaient de plus en plus, du fait de leur extermination 
mutuelle. Les citoyens sensés de toutes les classes étaient 
dejour en jour plus disposés à soutenir un gouvernement 
réellement digne de ce nom. Reprenant confiance, les 
proscrits établirent leur quartier général dans la forte- 
resse de Staggia et commencèrent à dresser des plans 
pour s'emparer de Sienne par surprise. Enfin, le 20 juil- 
let 14871 ils quittèrent leur refuge dans le but de mettre 
leur dessein à exécution. Malgré le secret de leurs opé- 
rations, la Seigneurie fut avisée qu'ils se mettaient en 
route : quelque traître informa le gouvernement que 
les assaillants espéraient atteindre la ville à la nuit tom- 
bante ; tout l'après-midi donc et toute la soirée, les 
citoyens firent le guet, tout en se préparant à repousser 
l'attaque. Mais la nuit arrivant sans que rien signalât 
l'approche des Noveschi^ beaucoup pensèrent qu'on les 
avait dérangés pour une fausse alerte et allèrent se cou- 
cher'. En réalité, un contretemps, qui causa d'abord 
une vive contrariété aux conjurés, était venu favoriser 
leurs projets à leur insu : une fois en marche, ils s'aper- 
çurent en effet que les appareils d'escalade qu'ils avaient 
fait construire à Viterbe exigeaient des réparations ; 
celles-ci les retardèrent six ou sept heures : ne trouvant 
plus les défenseurs sur leurs gardes, les fuorusciti^ arri- 
vant à l'aube devant Sienne, forcèrent facilement la 
porte Fontebranda et s'emparèrent de la ville en un clin 
d'œil. 

Le véritable chef du parti victorieux était un jeune 

* Pecci, Memorie storico-criiiche délia città di Siena, che servono allavita 
civile di Pandolfo Petrucci, Parte Prima, Sienne, i755, p. 47. 



l84 HISTOIRE DE SIENNE 

homme de trente-six ans, issu d'une famille de médiocre 
importance appartenant à la nouvelle noblesse, Pandolfo 
Petrucci^ La tradition veut qu'il ait escaladé le premier 
les murs de la ville ; en tout cas, il commença aussitôt à 
jouer un rôle prépondérant dans l'organisation du nou- 
veau gouvernement. Après plusieurs mois de change- 
ments et de troubles continuels, il fut décidé finalement, 
en décembre 14^7, qu'il ne subsisterait plus dorénavant 
qu'un seul Ordre, celui de la Cité et du Peuple de Sienne, 
dont les membres constitueraient le Conseil général de 
l'État. 

Mais ce Conseil général, jadis suprême, ne détenait 
plus qu'un pouvoir infime. La direction des affaires de 
la Commune était passée peu à peu aux mains du collège 
de la Balia. Ce dernier, à l'origine magistrature extraor- 
dinaire, comité spécial de citoyens constitué en cas de 
grande crise et revêtu de pouvoirs exceptionnels, avait 
pris le caractère d'une institution permanente: on décréta 
qu'il comprendrait maintenant neuf membres, pris par 
tiers dans chacun des terzi de la cité. 

Mais une autre mesure vint bientôt accélérer l'achemi- 
nement vers le despotisme. La Balia élut un sous-comité 
de trois membres, appelé les Segreti^ à qui elle délégua 
tous ses pouvoirs. Giacomo Petrucci, frère de Pandolfo, 
fut l'un des trois dictateurs et, en i/jQ^, à l'approche de 
Charles VIll et des Français, Pandolfo lui-même reçut 
le commandement des trois cents gardes du Palais for- 
mant la petite armée permanente de Sienne. 

Des tentatives se succédaient sans relâche pour mettre 
obstacle à la domination envahissante des Petrucci : le 
comité secret fut aboli deux fois ; la constitution de la 



* Les autorités sur Pandolfo Petrucci sont Pecci, Aquarone [Gli ultimi 
anni délia sioria repuhhlicana di Siena, Sienne, 1869) et Moudolfo [Pan- 
dolfo Petrucci, Sienne, 1899). 



PANDOLFO PETHUCCI I?55 

Balia^ changée. Pandolfo, se voyant retirer temporaire- 
ment ses fonctions, en quitta, de dépit, la ville; mais, 
après une très courte absence, il fut rappelé, ce qui eut 
pour effet d'accroître encore son autorité. Elu membre 
de la Balia à son retour, il devint, à la mort de son frère 
Giacomo, en i497, incontestablement le premier person- 
nage de rÉtat. 

Parvenu au rang suprême, Pandolfo restait toujours 
en butte à une implacable opposition de la part de cer- 
taines grandes familles du parti des Neuf, et principale- 
ment les Belanti et les Borghèse*. Pour consolider sa 
situation, il jugea nécessaire de se débarrasser des chefs 
de cette opposition, son beau-père, Niccolo Borghèse, 
Luzio Belanti et Ludovico Luti, et il y réussit. Luzio dut 
se réfugier à Florence après un complot avorté ; Ludovico 
Luti, qui y avait aussi trouvé asile, fut expédié par des 
assassins à la solde de Pandolfo ; en même temps, Nic- 
colo était poignardé à Sienne par des hravi^ tandis qu'il 
revenait de la cathédrale chez lui. 

La voix publique acquitta Pandolfo : il avait agi en 
homme de décision, sans contrevenir en rien à la mora- 
lité politique de son temps en supprimant Borghèse et 
ses autres ennemis. Sa femme, Aurélie, eut plus de peine 
à lui pardonner. « Je trouverais facilement un autre mari, 
s'écriait-elle, mais jamais un autre père'. » Finalement, 
elle oublia aussi et, bien que, dans sa vieillesse, il ame- 
nât chez lui une maîtresse qu'il aimait à la folie, Aurélie 
lui conserva son affection jusqu'à son dernier jour. Tant 
il est vrai qu'une personnalité virile et le succès absol- 
vent un homme aux yeux des femmes. 

Les quinze années qui s'écoulèrent entre l'accession de 

^ F. Donati a publié une intéressante lettre de Leonardo Belanti dans les 
Mise. Stor. sen., anu. I, num. 7, juillet iSgi, pp. 129-132. 

■^ Pecci, op. cit., Parte Prima, p. i63. Niccolo mourut le 19 juillet i5oo. 



l86 HISTOIRE DE SIENNE 

Pandolfo au pouvoir suprême et sa mort décidèrent défi- 
nitivement du sort de la Toscane. Depuis plus de deux 
siècles, principalement par suite de la politique mala- 
droite des Siennois, Florence avait vu constamment s'ac- 
croître sa puissance. Son alliance avec Sienne, pendant 
une grande partie de ce laps de temps, lui avait donné 
le libre passage vers Rome et vers la mer, nécessaire au 
développement de son commerce. Par ces moyens, elle 
avait enfin réussi, dans les premières années duxv'' siècle, 
à acquérir à la fois Montepulciano et Pise. Sous les 
Albizzi et les Médicis, elle avait ainsi crû, d'année en 
année, en richesse et en importance. 

Mais, à la fin du siècle, sa prépondérance courut de 
nouveaux dangers. Subissant l'ascendant de Savonarole, 
Florence s'était absurdement alliée au roi de France, 
alors que toute l'Italie se coalisait contre l'envahisseur. 
Profitant alors des difficultés nées de son isolement, suc- 
cessivement Pise puis Montepulciano se révoltèrent. 
Simultanément les Florentins se virent menacés parleur 
prince proscrit, Pierre de Médicis, qui ne demandait 
qu'à traiter à n'importe quel prix avec les ennemis de 
la République s'il pouvait reconquérir ainsi le pouvoir. 
Florence se trouvait donc engagée une fois de plus dans 
une lutte décisive : attaquée au nord par le duc de Milan 
et les Vénitiens, à l'ouest par Pise, et au sud par Pierre 
de Médicis, sa situation semblait grave. 11 était à présu- 
mer que Pandolfo et ses concitoyens voudraient profiter 
de cette occasion pour humilier la cité rivale et essayer 
de conquérir pour leur ville l'hégémonie en Toscane. 

Acceptant la suzeraineté de Montepulciano, les Sien- 
nois assistèrent en effet Pise dans sa lutte contre Flo- 
rence; ils laissèrent également Pierre de Médicis tra- 
verser librement leur territoire lors de sa malheureuse 
campagne de l'hiver 1493-96. Mais la vieille crainte des 



PANDOLFO PETRUCCI 187 

Florentins ne tarda pas à prévaloir de nouveau à Sienne. 
Le peuple, tout le premier, s'opposa à toute résistance 
offensive et à la conclusion d'une alliance avec le duc de 
Milan ; quant à Pandolfo, d'abord favorable à cette ligue, 
il décida finalement qu'il était plus sûr de temporiser 
avec Florence et cette conviction se fortifia, lorsqu'il vit 
le duc de Milan, par jalousie pour Venise, s'unir aussi 
avec elle. 

Pandolfo Petrucci n'avait pas la moindre intention 
de tenir ses engagements avec la république de l'Arno, 
mais il ne témoigna cependant pas d'hostilité ouverte à 
l'égard des Florentins. Incapable de concevoir que Sienne 
eût peut-être pu l'emporter encore sur sa rivale en for- 
mant une solide alliance défensive et offensive avec Pise 
et Lucques, ignorant la vigueur et l'audace des grands 
aventuriers de la Renaissance, il crut qu'il arriverait à 
ses fins par la seule dissimulation. Mais, pour rusé men- 
teur qu'il fût, Pandolfo ne réussit jamais à berner long- 
temps ni les Florentins ni leur allié, le roi de France. 
C'était une époque de duplicité en politique, mais celle 
de Pandolfo était si éhontée et si continuelle qu'il écœura 
à la fois alliés et ennemis. D'ailleurs il ne trompa réelle- 
ment que ses concitoyens qui placèrent bientôt en lui 
une confiance sans bornes. 

Plus d'une fois il assura l'ambassadeur florentin de 
son attachement à l'alliance française au moment même 
où, par l'entremise de son fidèle secrétaire Antonio da 
Venafro, il promettait son concours aux Pisans, aux 
Vénitiens et à Pierre de Médicis. Enfin, le i4 septembre 
1498, il conclut un traité formel avec Florence^ : les 
Florentins démoliraient la forteresse qu'ils avaient édi- 
fiée dans la vallée de la Ghiana, celle de Valiano ; Monte- 

* Arch. di Stato, Sienne, CapitolL Num. d'ord. ai4, i4 septembre 1498. 



l88 HISTOIRE DE SIENNE 

pulciano ne serait Tobjet d'aucune tentative avant cinq 
ou six ans ; enfin, et à titre de réciprocité, ni Sienne ni 
Florence ne laisseraient les ennemis de la cité rivale 
venir se réfugier ou prendre un point d'appui sur leur 
territoire. 

Ni l'une ni l'autre ne tint cet engagement solennel : 
Pandolfo continua à rester secrètement allié aux enne- 
mis de Florence qui, de son côté, prêtait abri aux rebelles 
de Montepulciano et les autorisait à passer par la vallée 
de la Cliiana pour attaquer cette dernière ville. Cepen- 
dant, les Siennois refusèrent à plusieurs reprises de 
répondre à l'appel des Pisans et des Lucquois qui solli- 
citaient leur aide effective : Pandolfo ne voulait pas 
déclarer ouvertement son hostilité envers Florence, de 
crainte qu'en jouant le tout pour le tout, ses propres 
ennemis, soutenus par les Florentins, ne réussissent à le 
renverser. 

Sur ces entrefaites, au cours des années i499 et i5oo, 
les desseins ambitieux des nouveaux alliés, le Pape et le 
roi de France, vinrent modifier complètement l'aspect 
de la politique italienne. Louis aspirait depuis longtemps 
à dépouiller Ludovico Sforza du duché de Milan ; de son 
côté, Alexandre VI voulait agrandir les États de l'Eglise 
pour en faire une grande principauté sur laquelle régne- 
rait son fils. César Borgia. Pour cimenter leur alliance, 
on négocia un mariage français pour César : le roi lui 
accordait la main d'une de ses nièces, belle princesse de 
seize ans. Le mariage conclu, chacun des alliés se mit à 
poursuivre la réalisation de ses projets. En octobre 1499^ 
Louis Xll conquit l'objet de ses convoitises : il entra 
dans Milan au milieu des cris joyeux du populaire. La 
chute des Sforza fournit à César Borgia l'occasion atten- 
due : son oncle ayant pris la fuite, Catherine Sforza, 
comtesse de Forli et d'Imola, se trouvait privée d'amis 



PANDOLFO PETRUCCI 189 

puissants. César décida de s'emparer de ses domaines 
que son père revendiquait comme faisant partie des Etats 
de rÉglise. Malgré l'héroïque résistance de cette femme 
à l'âme virile, César réalisa son dessein etemmena la com- 
tesse prisonnière à Rome. 

Alarmé des succès des deux confédérés, Pandolfo se 
hâta de s'allier à l'un et à l'autre : le traité conclu avec 
Louis XII stipulait que le roi, prenant Sienne sous sa 
protection, la défendrait contre tous ses ennemis ; de 
leur côté, les Siennois s'engageaient à considérer comme 
leurs ennemis tous les adversaires du roi et comme leurs 
amis tous ses amis, et à n'adhérer à aucune ligue sans 
son agrément. Ils nommèrent un seigneur français capi- 
taine général des forces de la République avec une solde 
de cinq cents ducats, à condition qu'il s'engageât à leur 
conserver Montepulciano et tous leurs autres territoires. 
Ce traité perdit quelque peu de sa valeur du fait que 
Louis en conclut un autre avec Florence, par lequel il lui 
promettait de l'aider à reconquérir Pise et tous les terri- 
toires que lui avaient enlevés les Pisans et les Lucquois. 

Parallèlement, Pandolfo fut amené à signer aussi un 
pacte avec César Borgia, par lequel les Siennois s'enga- 
geaient à lui fournir des munitions et des vivres pour 
attaquer Piombino. Entre temps, alarmés de ses rapides 
progrès dans la Romagne, de nombreux principicules 
s'étaient enrôlés au service du duc : entre autres Vite- 
lozzo Vitelli, de Città di Castello, les Orsini de Pitigliano, 
Oliverotto, seigneur de Fermo, Guidobaldo d'Urbin, Gio- 
vanni Bentivoglio, de Bologne, et les Baglioni de Pérouse ; 
mais, malgré leur apparente servilité, ces condottieri 
haïssaient César Borgia et maudissaient m joe^^o le bâtard 
du pape. 

N'ignorant pas leurs véritables sentiments, Pandolfo 
les encouragea à conspirer contre leur maître, et. à Tau- 



igo HISTOIRE DE SIENNE 

tomne i5o2, ils conclurent entre eux une ligue secrète, 
au château de Mugione, sur les bords paisibles du lac de 
Trasimène. Mais cette petite coalition avorta : ses mem- 
bres n'étaient que des gens de second ordre, des conjurés 
qui n'avaient confiance ni en eux-mêmes ni en leurs com- 
plices. César sourit lorsqu'il les vit, à tour de rôle, cher- 
cher à se ménager ses bonnes grâces, en livrant les noms 
de cette pitoyable bande de conspirateurs. Se rendant 
compte que la peur seule les attacherait à lui, il sentit 
qu'il fallait leur donner une leçon et « leur montrer qu'il 
pouvait faire et défaire les hommes à son gré, selon leurs 
mérites ». Sous couleur de tenir une conférence avec ses 
lieutenants réconciliés, les deux Orsini, Oliverotto, Vite- 
lozzo Vitelli, à Senigallia, lorsqu'il les eut en son pouvoir, 
il fit étrangler Oliverotto et Vitelozzo, emprisonner et 
finalement exécuter les Orsini. « 11 convient, dit César, 
de prendre au piège ceux qui se sont montrés maîtres 
ès-traîtrises. » 

Mais ce succès ne satisfaisait pas encore le duc : il 
résolut de consommer la ruine de Pandolfo qu'il consi- 
dérait comme « le cerveau des conspirateurs^ ». 11 déclara 
qu'il ne portait aucune inimitié aux Siennois, mais qu'il 
voulait les délivrer du despotisme d'un tyran. En vain 
la Seigneurie de Sienne protesta-t-elle que Pandolfo 
n'était pas un tyran, assurant qu'il n'avait jamais pris part 
à aucune conspiration contre le duc, en vain annonça-t-elle 
que les membres de tous les Monti étaient unis dans 
leur détermination de le défendre par les armes. César 
persista à réclamer son expulsion hors de la ville. Les 
citoyens refusant de satisfaire son exigence, il envahit 
le territoire siennois avec une armée de quinze mille 
hommes, dévastant la campagne environnante à mesure 

* Machiavel, Opère, Florence, 1845, p. 825. Lettre du 10 janvier i5o3. 



PANDOLFO PETRUCCI 191 

qu'il avançait vers Sienne. Les membres de la Balia con- 
servant la même attitude, le Valentinois les menaça plus 
bruyamment. Finalement un ultimatum émanant des 
chanceliers de César fut remis à la Seigneurie qui vit qu'il 
ne lui restait plus qu'à s'incliner. Elle consentit à 1 ex- 
pulsion de Petrucci, à condition que César Borgia quitte- 
rait immédiatement le territoire de la République et 
promettrait de ne pas tenter de changer la forme du gou- 
vernement siennois'. 

Cependant Pandolfo s'attardait encore, espérant que 
des ordres péremptoires du roi de France viendraient 
bientôt enjoindre à Borgia de renoncer à son attaque 
contre Sienne. Rendu furieux par ces atermoiements, 
César déclara que si Pandolfo n'était pas expulsé incon- 
tinent, il exterminerait les Siennois et leur ville. Sur ce, 
Pandolfo se décida à prendre la fuite : quittant Sienne 
au milieu des lamentations des habitants, il partit au 
galop pour Lucques, serré de près par les hravi de César 
qui avaient ordre de l'assassiner, mais il réussit à arriver 
sain et sauf à destination. 

César avait dépassé la mesure. L'ambassadeur français 
l'avait averti que Sienne se trouvait sous la protection 
spéciale du roi très chrétien : Louis XII exigea la réinté- 
gration immédiate de Pandolfo. Malgré leurs protesta- 
tions, César et le Pape durent obéir. Après deux mois 
d'absence, Pandolfo rentra à Sienne au milieu de grandes 
réjouissances. Son autorité se trouvait mieux établie que 
jamais ; la bonne volonté apparente avec laquelle il s'était 
résigné à l'exil, plutôt que d'attirer sur sa patrie les mi- 
sères d'un siège, convainquit le populaire de la sincérité 



^ Cf. Lisini, Cesare Borgia e la repubblica di Siena, dans le Bull. Sen. di 
Stor. Pair., aur\. YII (1900I, fasc. i, pp. ii4,ii5et i44-i46. Lisini reproduit 
les documents in extenso. Le traité entre Ccsar et la Piépublique est daté 
du 24 janvier i5o3. 



192 HISTOIRE DE SIENNE 

de son patriotisme. Ses admirateurs voyaient autour de 
sa tête l'auréole du martyr : il s'était sacrifié au bien de 
l'État. La mort d'Alexandre VI, quelques mois après son 
retour, consolida encore sa situation : César en effet ne 
pouvait plus espérer maintenant se venger de son adver- 
saire. 

Revenu à Sienne par l'intervention du roi de France, 
Pandolfo allait bientôt avoir l'occasion de montrer le peu 
de prise qu'avait sur lui la reconnaissance. A la suite de 
la défaite des Français par les Espagnols au Garigliano, 
qui leur fit perdre Naples au début de l'année i5o4, Bar- 
tolommeo d'Alviano, le chef de l'armée espagnole, voyant 
en Florence le plus puissant soutien des Français dans 
la Toscane centrale, décida de détruire sa puissance : Pan- 
dolfo se mit du côté espagnol ; les Génois s'étaient déjà 
alliés aux Pisans et aux Lucquois pour abattre leur vieille 
ennemie. Les Florentins semblaient donc en très mau- 
vaise posture. 

Néanmoins, cette fois encore, Pandolfo crut habile de 
biaiser. Dans une lettre adressée au roi de France, il 
déplora hypocritement les tendances belliqueuses des 
Florentins, se représentant comme un incompris dont le 
seul vœu était de vivre en paix avec tout le monde ; mais 
cette rouerie fut, comme d'habitude, démasquée : Louis, 
mis au fait de sa trahison s'indigna fort de la mauvaise 
foi et de l'ingratitude du despote de Sienne. 

Néanmoins la grande ligue contre les Florentins 
avorta : Pandolfo, trop timoré pour prendre parti, com- 
mença, comme à l'ordinaire, par assurer sa propre sau- 
vegarde en révélant à l'ennemi les plans de ses alliés. 
Le 23 avril i5o6, il renouvela son ancien traité avec Flo- 
rence, promettant de ne plus soutenir les Pisans si elle 
consentait à renoncer à ses tentatives sur Montepulciano. 
Un an plus tard, il réussit à se raccommoder avec le roi 



PANDOLFO PETRUGGI 198 

de France. Pandolfo ne se risqua plus à secourir ouverte- 
ment Pise, mais continua à ravitailler secrètement ses 
habitants. Cependant leur situation était devenue désespé- 
rée : en dépit de leur vaillance et de leurs sacrifices, le 
8 juin iSoQ, la ville tomba dans les mains des Florentins. 

La perte de Montepulciano devait être considérée dès 
lors comme inévitable : forte de son alliance avec la France, 
ses forces militaires disponibles pour de nouvelles entre- 
prises, pourvue désormais d'un port aisément accessible, 
Florence devenait une ennemie formidable. Pandolfo 
désireux de se concilier ses bonnes grâces, se montra dis- 
posé à lui rétrocéder purement et simplement Montepul- 
ciano. 11 entama d'ailleurs aussitôt avec elle des négocia- 
tions officieuses à cet effet ; et, en août i5ii, malgré les 
protestations des Siennois et de ses propres habitants, 
Montepulciano fut livré aux Florentins ; Talliance entre 
Florence et Sienne était confirmée : les deux villes 
vivraient maintenant en sœurs ^ Un mois après, Pan- 
dolfo renouvela son pacte avec Louis XII. Le roi fai- 
sait serment de défendre le gouvernement existant et 
de maintenir Pandolfo et ses fils dans leur situation poli- 
tique. 

Le sort de Sienne était maintenant décidé. Les désastres 
qu'avait subis Florence à la suite de l'invasion française 
lui avaient offert une occasion suprême d'écraser sa rivale 
et de devenir la principale cité de Toscane : Pandolfo 
l'avait rejetée. Par crainte de j)erdre le pouvoir, il avait 
hésité à adopter une ligne de politique extérieure hardie ; 
au lieu de former avec Pise et Lucques une solide coa- 
lition défensive contre la ville de l'Arno, il n'avait prati- 
qué qu'une tactique de ruse et d'expédients de circons- 
tance. A la fin, personne ne se fiait plus à lui, sauf son 

1 Arch. di Stato, Sienne. Calefetto, c. 409, a août i5ii, et Capitoli, num. 
d'ord. 242. 

I. — i3 



1^4 HISTOIRE DE SIENNE 

propre parti à Sienne. Ses alliances, pour ce qu'il en avait, 
reposaient sur une base très fragile. 

Rien ne prouve évidemment que Sienne l'eût emporté, 
si elle s'était décidée à lutter ouvertement contre l'offen- 
sive florentine, mais c'était la seule ressource qui lui res- 
tât, si elle tenait à défendre son indépendance. Ce n'est 
qu'en coupant à sa rivale le libre accès de la mer et en 
conservant la clef de la grande route de Rome, qu'elle 
pouvait espérer l'empêcher de devenir toute-puissante 
en Toscane : laisser Pise tomber aux mains des Floren- 
tins et leur livrer Montepulciano équivalait de sa part à 
un véritable suicide politique. 

Pandolfo, au contraire, crut avoir atteint l'objet capi- 
pital de sa vie : parvenu au pouvoir suprême, il en assu- 
rait la succession à ses enfants. Souffrant déjà de la mala- 
die qui devait l'emporter, il résolut d'abdiquer en faveur 
de son fils aîné; et, en février i5i2, à l'âge de soixante 
ans, il prit ses dispositions pour que Borghèse Petrucci 
héritât de toutes ses dignités et fonctions publiques. 

Outre son mauvais état de santé, une autre raison pous- 
sait Pandolfo à se libérer des préoccupations politiques : 
il était devenu follement épris de la beauté d'une femme 
du peuple, fille d'un forgeron et mariée à un sellier, Gate- 
rina de la Via Salicotta. Pandolfo consacra le restant de 
ses jours au service de cette maîtresse que sa taille éle-^ 
vée avait fait surnommer « Fépée à deux mains ». 

Cependant sa fin était proche. En mai, il se rendit aux 
bains de San Filippo, mais, comme le traitement aggra- 
vait plutôt son état, il repartit le 20 pour Sienne. Le len- 
demain il arriva à San Quirico in Osenna et, se sentant 
fatigué, se mit au lit. Quelques heures plus tard, quelqu'un 
de sa suite allant le voir le trouva mort. Pandolfo fut 
enterré en grande pompe dans la sacristie de l'Observance. 
La puissance qu'il avait édifiée s'écroula rapidement. 



fJASCONnCTA DI MONTE APERTO. 




^(^r^-^i!^ 0OLtrfAa€ ^tK^t Jo e^ypfZtjfùt 



FRONTISPICE DE l'oUVRAGE DE LANZILOTTO POLITI 

La Sconfitta di Montaperti. 



iq6 histoire de sienne 

Incapable, sanguinaire, brutal, BorghèsePetrucci fut bien- 
tôt l'homme le plus détesté de Sienne. Quatre ans après 
la mort de son père, il dut s'enfuir : ainsi que son frère, 
Fabio, il fut déclaré rebelle. L'intervention de Léon X 
fit mettre à sa place leur cousin, Raffaello Petrucci, 

En 1322 Raffaello mourut : une fraction des Nove réus- 
sit à ménager le retour de Fabio, mais ses partisans se 
repentirent bientôt de leur acte : s'appuyant sur la faveur 
de Clément VII et sur son alliance avec la famille régnante 
de Florence, il dépassa son frère en insolence et en immo- 
ralité. Moins de deux ans après, il dut repartir en exil. 
« Ainsi, dit Ferrari, les Petrucci retombèrent dans leur 
obscurité première. » 

Pandolfo Petrucci fut avant tout l'homme de son siècle, 
celui de César Borgia et de Machiavel. Ses principes et 
sa manière d'agir diffèrent peu de ceux des tyranneaux 
d'autres cités italiennes, les Malatesta, les Vitelli, les 
Baglioni et les Bentivogli. Ce ne fut pas, à coup sûr, un 
grand génie politique : ignorant les larges conceptions, 
il ne possédait ni la détermination, ni la terribiltà, ni 
l'autorité des grands usurpateurs. On raconte que, le 
pape demandant un jour à Antonio da Venafro comment 
son maître arrivait à maintenir son empire sur les mobiles 
Siennois : Par des mensonges. Saint Père, lui répondit 
laconiquement le secrétaire. Ce témoignage était vrai. 
Incapable d'arriver à ses fins par la force, il recourut à la 
ruse : ses armes principales étaient des mensonges qu'il 
ne mania d'ailleurs pas sans quelque maladresse. Il fut 
assez perspicace pour prendre comme collaborateur et 
émissaire un homme d'un jugement excellent, et fer- 
tile en ressources, pour qui Machiavel nourrissait une 
vive admiration * ; mais ce choix avisé ne suffit pas à 

* Machiavel, Il Principe^ publié par L.-A. Burd, Oxford, 1891, p. 347. 



PANDOLFO PETRUCCI ^97 

établir sa gloire. Ni ses desseins ni ses talents ne 
furent ceux d'un homme d'État de premier ordre. Cepen- 
dant il fallait évidemment autre chose que de la médio- 
crité pour conquérir et conserver le pouvoir suprême 
dans une cité aussi turbulente que Sienne. 

Pandolfo partageait avec d'autres despotes de l'épo- 
que de la Renaissance l'amour des lettres et des arts. 
Bienfaiteur de l'Université, ami des savants', il recons- 
truisit partiellement l'église de l'Observance, celle de 
San Spirito, ainsi que d'autres édifices publics. Il proté- 
gea intelligemment les arts. Le jeune Sodoma peignit 
son portrait ' ; Giacomo Cozzarelli lui bâtit un palais dont 
Sio-norelli, Genga' et Pintoricchio décorèrent les murs, 
tandis que les maîtres siennois de la majolique en embel- 
lissaient le sol de leurs ambrogette\ Enfin, il mérita la 
reconnaissance de ses concitoyens par les efforts qu'il fit 
pour améliorer les rues et les places de la ville ', pour don- 
ner plus d'agrément et de lumière aux habitants des 
ruelles obscures et nauséabondes de la vieille Sienne*. 

i Lanzilotto Politi dans sa Sconfitta di Montaperti, livre dédié à Pandolfo, 
déclare que « personne n'ignorait sa prudence, sa libéralité, sa clémence, 
son humanité et sa magnificence ». — « Sous son gouvernement, ajoute-t-il, 
notre très fortunée république vit heureuse, prospère et en paix. » Ce 
volume contient plusieurs éloges pompeux du despote populaire. 

2 L'inventaire des biens du Sodoma, à sa mort, mentionne un portrait de 
Pandolfo Petrucci. Un portrait gravé, que l'on dit exécuté d'après une œuvre 
originale de Baldassare Peruzzi sert de frontispice au premier volume des 
Memorie Storico-Critu-he délia Città di Siena de Pecci. 

3 Des fresques de Genga, deux se trouvent au Musée de Sienne, une à la 
National Gallery et une autre dans la collection du D' Ludwig Mond. 

V Une des fresques e.vécutées par Pintoricchio dans le palais Petrucci se 
trouve maintenant à la National Gallery. — On peut voir quelques carreaux 
du dallage du Palais de Pandolfo au Musée de South Kensington. 

3 Pecci, op. cit., Parte prima, p. 277. 

6 On trouvera une étude très remarquable sur Pandolfo Petrucci dans 
Edmund Gardner, The Story of Siena, Londres, Dent, 190a, ch. m, 
pp. 67-98. 



CHAPITRE XIV 
LA BATAILLE DE CAWIOLLIA. EXPULSION DES ESPAGNOLS 

Pandolfo Petrucci ne s'était pas montré de taille à 
asseoir une dynastie, ou à modifier d'une manière durable 
le gouvernement de Sienne : ce n'était pas un génie cons- 
tructeur mais un politicien retors, toujours prompt à 
imaginer des expédients de circonstance. Chaque se- 
maine, surgissait une difficulté nouvelle ou se révélait un 
danger imprévu ; chaque semaine le trouvait prêt à esqui- 
ver l'une ou détourner l'autre par quelque moyen. Le suc- 
cès, relatif, de sa politique dépendait uniquement de sa 
dextérité personnelle. Lorsqu'elle put de nouveau respi- 
rer, la cité qu'il avait tenue sous le joug retomba dans 
son état d'agitation : à la mort du despote, les luttes des 
factions reprirent de plus belle. Tandis que le Sodoma et 
ses élèves étaient occupés à peindre sur les murs des 
palais, des églises et des oratoires de douces madones, 
des saintes en extase, et le prince de la Paix, de bons 
chrétiens, des gens appartenant à la même race et à la 
même patrie, s'entr'égorgeaient sans trêve dans les rues 
de Sienne. 

Parmi les ordres engagés dans la lutte, les Noveschi et 
les Libertini se distinguaient par leur animosité. Les 
Libertini^ nouveau parti professant des idées démocrati- 
ques extrêmes, s'étaient constitués aux jours de Borghèse 
Petrucci ; ils déclaraient vouloir débarrasser la ville des 
tyrans. Aprement hostiles à l'aristocratie nouvelle, ils 



LA BATAILLE DE CAMOLLL\ 199 

devinrent d^emblée les plus grands ennemis du parti des 

Neuf. 

Après Texpulsion de Fabio Petrucci, les Noveschi pri- 
rent pour chef Alessandro Biclii qui appartenait à une 
famille éminente de Sienne ; en même temps, conscients 
de leur faiblesse devant les progrès constants de leurs 
adversaires, tant en nombre qu'en énergie et en solida- 
rité, ils revinrent à leur ancienne politique en s unissant 
aux Florentins et au parti de la papauté. Ils se firent les 
instruments dociles du pape Médicis, Clément VII, qui 
s'employait à seconder les intérêts de Florence et de sa 

propre maison. 

Avec l'aide des Français, nouvellement alliés au Pape, 
les Noveschivén^^ÏTenl à modifier le gouvernement de la 
ville, et un important contingent, sous les ordres de Jean 
Stuart, duc d'Albany, qui se dirigeait vers Naples, sé- 
journa quelque temps à Sienne ^ Les habitants se rési- 
gnaient en apparence, mais Timpopularité de la faction 
au pouvoir grandissait de jour en jour. Les Libertini 
dénoncèrent cette tentative d'intimidation appuyée sur 
rintervention étrangère, ce qui leur permit désormais de 
poser au parti patriote \ 

L'occasion qu'ils cherchaient ne tarda pas à s'offrir aux 
démocrates : le 24 février i525, l'armée h-ançaise fut 
presque anéantie à Pavie ; les Libertini se soulevèrent 
aussitôt : le cri de « Libertà ! Libertà ! » retentit de nou- 
veau dans les rues. Combattant avec une bravoure extrême 
contre leurs adversaires pesamment armés, ils s'empa- 
rèrent bientôt de la ville. Alessandro Bichi, le chef des 
Neuf, périt dans la lutte. 

A cette nouvelle, le Pape résolut de châtier les Sien- 

1 Pecci, op. cit., Prima Parte, p. i46. Malavolti, op. cit., ïerza Parte-, 
ff. 123-124. 

2 Malavolti, op. cit., Terza Parte, f. 124». 



200 HISTOIRE DE SIENNE 

nois et de réinstaller au pouvoir ses alliés dociles : une 
flotte génoise, sous Andréa Doria, attaqua et réduisit les 
ports de la Maremme, tandis que Clément dépêchait 
contre Sienne des forces imposantes conduites par les 
meilleurs généraux de la ligue. L'armée papale, forte de 
sept mille six cents hommes, infanterie, cavalerie, artil- 
lerie, fut bientôt rejointe par un détachement de deux 
mille deux cents Florentins, et vint camper devant la 
porte Camollia, 

Les citoyens implorèrent encore une fois leur céleste 
protectrice, la Vierge Marie, et ils purent croire qu'un 
miracle avait répondu à leurs prières. Avec cent cava- 
liers seulement et quelques pièces de canon, les milices 
bourgeoises mirent en déroute cette armée composée en 
grande partie de soldats entraînés, bien équipés et sous 
les ordres des premiers généraux du temps \ Sorties de la 
ville le matin du 25 juillet i526, les forces siennoises 
réussirent à s'emparer bientôt de l'artillerie ennemie. 
Elles tenaient déjà la victoire, lorsque la grosse cloche de 
la cité, dans la tour Mangia, se mit en branle pour appe- 
ler tout le peuple à la rescousse. En 1 entendant sonner, 
toute l'armée du Pape se débanda, ses troupes et les 
Florentins prirent la fuite ^. 

Les Siennois rentrèrent chez eux en triomphe, chargés 
de butin, ramenant l'artillerie papale, et vinrent, couron- 
nés de lauriers et de rameaux d'oliviers, rendre grâce à 
leur patronne céleste, dans la cathédrale. La gloire de 
Montaperti pâlissait devant celle de Camollia, où les 
Siennois, sans secours étranger, sans détachement de 



^ Ammirato, cherchant à expliquer la défaite des Florentins, écrit que 
leurs soldats n'avaient jamais fait la guerre ; ceci n'est vrai que d'une partie 
de leurs troupes. L'armée florentine était dans l'ensemble inGniment mieux 
équipée et entraînée que les milices qui lui furent opposées. 

^ Pecci. op. cit. Part. II, op. 2i8-23i. 



LA BATAILLE DE CAMOLLIA 201 

cavalerie exercée, n'avaient eu à compter, contre une 
armée puissante, que sur leur seule vaillance *. 

La marche victorieuse des troupes impériales à travers 
l'Italie et le sac de Rome empêchèrent le pape de renou- 
veler sa tentative. Les Libertini restèrent maîtres de la 
ville. 

Mais le nouveau gouvernement, comme celui qui l'avait 
précédé, n'était pas de force à se maintenir par ses propres 
moyens au milieu de l'Italie redevenue depuis peu un 
vaste champ de bataille. François I^"" était en captivité, 
mais la Sainte-Ligue de Cognac poursuivait la lutte contre 
Charles-Quint, Les voisins de Sienne avaient pris parti 
pour le Pape et la France : la petite république, ne pou- 
vant se passer d'alliés, se trouva ainsi poussée de plus en 
plus dans les bras de l'Empereur. 

Une fois les forces impériales entrées à Florence, le 
gouvernement entama des négociations avec Don Ferrante 
Gonzaga, général de Charles-Quint : une partie de son 
armée fut autorisée à traverser le territoire siennois. Le 
i" octobre ij3o, les potiers des alentours de la porte San 
Marco purent voir la bannière espagnole flotter sur les 
châteaux de Rosia et de Torri. De ce jour Sienne perdit 
son indépendance. Des troupes impériales furent canton- 
nées dans chacun des terzi de la cité ; un détachement 
de deux cents Espagnols se substitua aux gardes siennois 
du Palais Public. Un conseil nommé pour refondre la 
constitution y opéra des changements radicaux : les Neuf 
recouvraient leurs droits politiques ; un officier étranger, 
nommé par le vicaire impérial, prenait le commandement 
des forces civiques : le représentant de l'Empereur 
régnait maintenant de fait à Sienne. 

* La tavoletta di Bicckerna de 1527-28, exposée aux Archives de Sienne, 
commémore cette victoire. Voir Lisini, Le ta^'olette dipinte di Biccherna e 
di Gabella, del R. Arch. di Stato in Siena, Sienne, 1902. 



202 HISTOIRE DE SIENNE 

Au « doux mois d'avril i536 », l'Empereur lui-même 
vint y séjourner. Pour une fois, la vieille ardeur gibeline 
sembla revivre chez les citoyens. Cinquante jeunes nobles 
se portèrent au-devant de Charles à un demi-mille de la 
porte Romaine. Se jetant à bas de leurs montures, ils 
s'avancèrent vers lui en criant d'une même voix : 
« Imperio I Imperio I » Tel était leur enthousiasme qu'ils 
se mi.ent à lui baiser les mains, les pieds, son harnois, 
son coursier même ! A peu de distance des murs, il 
fut salué par le Capitaine du peuple, le collège de la 
Balia et le reste des magistrats, ainsi qu'un nombreux 
clergé, séculier et régulier. Entête du cortège marchaient 
cent beaux enfants de noble naissance, vêtus de blanc et 
d'or, portant à la main des rameaux et des guirlandes de 
fleurs tressées d'olivier. Sienne s'était parée comme une 
fiancée qui attend son seigneur. Les palais, le long des 
rues étroites, resplendissaient de brocards, de tapis 
d'Orient, de festons fleuris et de bannières ornées. Les 
belles Siennoises se penchaient aux fenêtres à ogives 
pour contempler la cavalcade impériale. Dix mille voix 
enthousiastes criaient : « Bienvenue à notre Empereur 
Charles ! » '. 

Charles-Quint donna à ses sujets force bons conseils. Il 
les exhorta à vivre en paix et concorde. Déclarant qu'il 
adoptait la ville pour sienne, pour le bonheur et le mal- 
heur, il jura sur sa couronne qu'il aimerait mieux perdre 
la vie et l'Empire que de lui faire défaut le jour où elle 
aurait besoin de son assistance. 

Mais les adjurations de l'Empereur et les efforts de 
ses lieutenants victorieux restèrent vains : les vieilles 
luttes de partis reprirent de plus belle. Noi>eschiet Popo- 
lani en venaient continuellement aux mains. Malgré la 

^ Carlo Quinto in Siena, relazione di un contemporaneo, puhhlicato per 
cura di Pietro Vigo, Bologne, Romagnoli, 1884, pp. i5-3o. 



EXPULSION DES ESPAGNOLS 2o3 

présence de la garnison espagnole, « il y avait beaucoup 
de meurtre et de haine privée parmi les citoyens * ». Un 
traitement ordinaire ne pouvait guérir le mal dont souf- 
frait la République. Finalement, en i547, Charles résolut 
de réaliser un plan qu'il mûrissait depuis longtemps : 
bâtir une forteresse à Sienne. 

Le représentant de l'Empereur dans la ville était alors 
le grand Hurtado de Mendoza qui, pour avoir autrefois 
étudié le droit à leur université, n'était pas un inconnu 
pour les Siennois. Soldat et diplomate, courtisan et 
poète, linguiste et historien, le général espagnol comp- 
tait parmi les hommes les plus brillants de son temps, et 
les Siennois, imbus de la culture de la Renaissance 
et fiers de revendiquer en lui un condisciple de leur 
grande université, étaient loin de rester insensibles à la 
séduction qu'il dégageait. Les dames de la ville, qui, à 
l'instar de beautés mondaines comme Tullia d'Arragona, 
sacrifiaient à Minerve aussi bien qu'à Vénus ', se sentaient 
attirées par ce beau cavalier poète. Une main de fer se 
cachait toutefois sous son gant de velours : ils eurent 
affaire, avec lui, à un agent habile et déterminé de la 
politique impériale. Malgré les protestations du peuple, 
les pleurs et les supplications de Girolamo Tolomei, 
l'ambassadeur de Sienne près la cour impériale, l'Empe- 
reur ne démordit pas de sa résolution. Charles, cette fois, 
était très irrité. Il déclara que les Siennois constituaient 
un véritable danger aussi bien pour eux-mêmes que pour 

1 Sir Thomas Hoby, Journal manuscrit au British Muséum (Manuscrits 
Egerton, 2148), fol. 27. Il passa plusieurs semaines à Sienne à l'automne de 
1549. Il dîna chez Mendoza qui avait fait deux séjours, dont l'un de quinze 
mois, en Angleterre. 

- Sur les poétesses de Sienne, lire l'intéressant article de Lisini, Le Poé- 
tesse Senesi degli ultimi anni délia Repuhhlica di Siena, dans les Mise. 
Stor. Sen., vol. V (1898), pp. 33-38. Le recueil bion connu de Domenichi, 
Rime diverse d'alcune nohilissime et viriuosissime donne (Lucques, lâSg), 
contient plusieurs poèmes écrits par des Siennoises. 



204 HISTOIRE DE SIENNE 

leurs voisins et que, seule, la construction d'une forte- 
resse permettrait de faire régner la concorde dans la cité. 
Il importait, ajouta-t-il, de presser les travaux avec le 
plus de célérité possible. De tous côtés se dressaient 
encore, aussi drues qu'une forêt, les vieilles tours des 
palais de Sienne, dont on avait fait usage pendant deux 
siècles de luttes civiles : il fallait maintenant renverser 
ces nids à désordre et, avec leurs débris, élever une cita- 
delle, massif soutien de Tordre, qui materait complète- 
ment la folie factieuse des Siennois. « Si les tours ne suf- 
fisent pas, s'écria TEmpereur, abattez aussi les palais. Il 
faut que cette forteresse se construise ^ » 

On choisit pour emplacement la colline de San Pros- 
pero, près de San Domenico, là où s'étendent aujourd'hui 
les jardins de la Lizza ; Mendoza fit commencer les tra- 
vaux. Les citoyens continuaient à envoyer protestations 
et prières à l'Empereur, leur « idole ». L' « idole » était 
inexorable. « Cette forteresse est le seul remède efficace, 
disait-il, pour la maladie dont souffre Sienne \ » 

Dans leur désespoir, les habitants décidèrent de vouer 
encore une fois leur ville à la Vierge, leur protectrice. 
Mendoza, qui se trouvait alors à Rome, envoya à son 
retour chercher en Lombardie des renforts considérables. 
Une nouvelle ambassade fut dépêchée auprès de l'Empe- 
reur ; les Prieurs convoquèrent le Conseil général ; Lelio 
Tolomei, en un discours plein de patriotisme et de piété 
montra éloquemment à ses concitoyens que c'étaient 
leur esprit factieux et leurs discordes qui attiraient ces 
malheurs sur leur ville et les invita à prier Dieu dans le 
deuil de sauver leur patrie de la servitude ^ 

* Tommasi, Istoria, Man. à la Bibl. com. de Sienne, Cod. A. X., 74, fol. 423. 
- Aquarone, Gll ultirnl anni délia storia repubblicana di Siena (i55i-i555). 
La cacciata degli Spagnuoli, pp. 209, 210. 
^ Aquarone. op. cit., pp. 11 1, 212-219. 



EXPULSION DES ESPAGNOLS 2o5 

En février i55i, le comte Achille d'Elci Pannocchiesclii 
Tun des ambassadeurs, revint et rapporta que l'Empe- 
reur, refusant d'écouter leur appel, avait rejeté d'un 
geste indigné la supplique que la Seigneurie lui faisait 
remettre. Ces paroles plongèrent Sienne dans la douleur 
et la consternation : on ordonna des prières et des pro- 
cessions ; le soir, des cortèges de flagellants parcouraient 
les rues de la ville. Pour mettre le comble à Téncrve- 
ment de la foule, un prophète en haillons, Brandano da 
Petroio, tertiaire des Augustins, prédit la fin prochaine 
de la domination espagnole \ De vagues pressentiments 
vinrent alors assaillir Mendoza : bien que le moine fana- 
tique eût comploté son assassinat, il se contenta de l'ex- 
pulser de la ville. 

Désespérant maintenant de faire revenir l'Empereur sur 
sa décision, un certain nombre d'exilés siennois commen- 
cèrent à conspirer contre le régime espagnol. Leur chef, 
qui appartenait au parti populaire, était un certain Giovan 
Maria Benedetti, surnommé Giramondo à cause de ses 
nombreux voyages : compagnon de Gortès, il avait fondé 
la Vera Gruz ^ Navré de voir son pays sous le joug, il 
quitta Sienne en se jurant de tout faire pour lui rendre sa 
liberté. A Rome, il entra au service de l'ambassadeur de 
France, le cardinal de Tournon, à qui il donna à entendre 
avec le concours de LelioTolomeiqueles Siennois accep- 
teraient volontiers la protection de son souverain s'il les 
aidait à secouer la domination de ^Espagne^ La lutte 
contre Charles-Quint recommençait justement. La tenta- 
tive qu'il avait faite, d'imposer par la force une solution 

1 Sozzini. Diario délie cose avvenute in Siena, dai 20 luglio 1550 ai QH giu- 
gno 1555. Florence, G. -P. Vieusseux, 184a, p. 38. Le journal de Sozzini 
forme le deuxième volume de VArch. Stor. ital. de 1842. 

2 Cf. l'article de F. Bandini Piccolomini dans les Mise. Stor. Sen., 
vol. m (1895), pp. 91, 9-J. 

^ Sozzini, op. cit., pp. 4^» 43. 



2o6 HISTOIRE DE SIENNE 

de son choix, dans la question religieuse, aux princes 
protestants d'Allemagne, avait suscité une rébellion 
ouverte. Maurice de Saxe avait pris parti avec les princes. 
Henri II, jugeant l'occasion favorable pour entamer de 
nouveau la lutte contre l'ennemi séculaire de la France, 
s'alliant aux rebelles, avait envahi la Lorraine : le cardi- 
nal de Tournon s'avisa que Sienne pourrait fournir à son 
pays une base militaire importante en Italie ; il donna à 
Benedetti et aux autres conspirateurs l'assurance que leur 
ville pouvait compter sur l'appui de la France si elle se 
soulevait contre la domination espagnole. 

Les proscrits activèrent alors leurs préparatifs : des 
détachements furent secrètement constitués en différents 
points du contado. Enea Piccolomini, jeune homme d'une 
rare énergie, et ancien ami de Mendoza, fut choisi pour 
commander les forces. Organisant rapidement leurs frac- 
tions éparses, il les fit converger vers Sienne, au voisi- 
nage de laquelle elles devaient se concentrer le 26 juillet 
i552. 

Le jour venu, la petite armée vint se ranger sous les 
murs de la ville près de la Porta Nuova. Le lieutenant de 
Mendoza, Don Franzese, s'efforça en vain de prévenir une 
insurrection : dans la nuit du 28, vers minuit, huit jeunes 
Siennois assaillirent des soldats espagnols. En un clin 
d'œil, tout le terzo de San Martino fut illuminé ; les cris 
de « Francia ! Francia ! Libertà ! Libertà ! » retentirent de 
toutes parts. Des lampes et des torches brillaient à toutes 
les fenêtres. « La cité était si pleine de lumières, qu'on 
aurait cru que le soleil était levé. » 

Le mouvement gagna rapidement toute la ville. Les 
habitants du terzo di Città se rendirent maîtres de la 
porte Tufi, par où Piccolomini pénétra. Les Espagnols 
se retirèrent vers la grand'place, sous la grêle de pierres 
que les femmes leur lançaient des fenêtres, tandis qu'ils 



EXPULSION DES ESPAGNOLS 207 

fuyaient le long des rues étroites : elles se vengeaient 
ainsi des outrages que leur avait fait subir la soldatesque 
impériale. 

Malgré l'arrivée d'un renfort de quatre cents Floren- 
tins, dépêchés par le duc Cosme, les Espagnols ne purent 
réprimer l'insurrection. Evacuant la grand'place, leurs 
deux compagnies allèrent cantonner à Campansi, mais 
à la nuit, la nouvelle parvint aux officiers espagnols 
et florentins qu'un millier d'arquebusiers, détachés par 
le Comte de Pitigliano', venaient d'entrer dans Sienne, 
et que de gros renforts français étaient aux portes de la 
ville. Très alarmés, ils donnèrent à leurs hommes l'ordre 
de se réfugier dans la forteresse. Le bruit de l'arrivée 
d'un contingent français fut bientôt confirmé : un corps 
considérable envoyé par le cardinal Farnèse s'établit 
dans la ville'-. Les Siennois, disposant maintenant de dix 
mille hommes, étaient sauvés pour le moment. 

Lorsqu'il reçut à Pérouse les premières nouvelles de 
leur victoire, Mendozajura que les rebelles ne jouiraient 
pas huit jours de leur indépendance ; mais, lorsqu'il con- 
nut la marche des événements, il commença à craindre 
pour ses hommes. Le duc Cosme s'étant également 
alarmé, le Pape chercha à le persuader de terminer une 
campagne qui, selon lui, finirait par mettre en péril tous 
les Etats toscans. Des négociations furent donc entamées 
entre les Florentins et les Siennois : il fut convenu que 
le détachement florentin quitterait la forteresse avec 
tous les honneurs de la guerre ; que chacun des belligé- 
rants abandonnerait ses récentes conquêtes, enfin que la 
République siennoise resterait libre et ne subirait pas de 
représailles, tout en continuant à reconnaître l'Empereur 



^ Sozzini, op. cit., p. 77. 

- Fecci, op. cit., Terza parte, p. 571. 



2o8 HISTOIRE DE SIENNE 

comme son protecteur et ami *. Il fut en outre stipulé 
que Don Franzese aurait la faculté de traiter aux mêmes 
conditions que les Florentins, s'il le désirait. Les Espa- 
gnols n'ayant d'autre ressource que d'accepter, les pré- 
paratifs de reddition commencèrent. 

Le 5 août i5d2, les Espagnols et les Florentins éva- 
cuèrent la forteresse. Don Franzese, qui fermait le cor- 
tège, fut salué au passage par quelques-uns des jeunes 
gens qui, des remparts, assistaient nombreux au défilé. 
S'adressant à eux, il leur dit : « Valeureux Siennois, vous 
avez accompli une action glorieuse. Mais à l'avenir 
soyez prudents, car vous avez offensé un trop grand 
homme -. » 

Le commandant des Français, Lansach, occupa aussi- 
tôt la citadelle avec une compagnie d'infanterie et envoya 
immédiatement quérir le Capitaine du peuple. Précédé 
de l'étendard de la Vierge, « La Dame de Sienne », ce 
dernier, accompagné des principaux fonctionnaires, de 
Taristocratie, du clergé et des religieux, et suivi d'un 
immense concours de peuple, se rendit à la forteresse. 
Lansach vint à leur rencontre et les félicita d'avoir recon- 
quis leur indépendance. « Puisque ce lieu, dit-il, fut 
l'instrument de votre esclavage, c'est ici que la liberté 
vous est rendue : je remets le château lui-même entre vos 
mains. Mon roi ne vous demande rien d'autre en échange 
que de reconnaître dans ce don la main de Dieu et de ne 
pas oublier celui qui vous a aidés à recouvrer votre indé- 
pendance. » 

Le Capitaine du peuple remercia Lansach au nom de 
la ville : « Nous offrons, ajouta-t-il, nos personnes, nos 
enfants et nos biens au roi notre bienfaiteur et nous 

'■ Arch. di Stato, Sienne. Calefetio, c. 404-408, et Capitoli, num. d'ord. 
357-268. 

2 Sozzini, op. cit., p. 88. 



PI. ïi. 




;MPKi/AO- DICIENAÎO vWCCCC-LXVl • . . 
, LEKPODEVEfERABÎLf-HVO/AIMUOMARDODi 
||™il^AI\DREA'KD'B-EDIGViOARDO-DirorE'FORT< 
|^»*^Tl]BARXWLO/AEIO-BPa/0IDDîGABRlEL0vI0\i^iÏÏl 
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prH-ODci/lCODELraE-DAELni'LODOVIDDArTOr 0•DE7D^DI• 
ARIA \-niLÏALGAr IQBirHI- SCR1TDRE»S''STFFAN'JDAIJTOWIO. 




BEXVEXUTO DI GIOVAXM. LA VIERGE PROTEGEANT SIENNE 

Miniature sur une couverture aux Archives de lEtat, Sienne. 



PI. 24. 




BRONZINO. — (.OSMlî I " 
Musée des Offices. Florence. 



EXPULSION DES ESPAGNOLS 209 

l'assurons de rameur et du dévouement des Siennois. » 
Se tournant vers le peuple, il termina son adresse par 
les cris de « Libertà ! Libertàl Francia ! Francia ! » qui 
furent repris par la foule. Les murs de Taltière forteresse 
renvoyèrent Técho des clameurs qui annonçaient leur 
chute. 

Prenant possession de la citadelle, le Capitaine du 
peuple donna le signal de sa démolition. Avec des larmes 
de joie, les Siennois commencèrent immédiatement, de 
tous les côtés à la fois, à renverser ses murailles. Peinant 
avec des pics et des pelles, des ciseaux et des marteaux, 
« ils en abattirent autant en l'espace d'une heure qu'on 
en avait construit en quatre mois ». Piccolomini prit 
livraison des armes, munitions et matériel militaire, et 
trente gros canons furent traînés et mis en batterie 
devant le Palais Public'. 

Pendant trois jours, au bout desquels la forteresse 
était complètement rasée, il y eut f esta ; la joie et la cor- 
dialité régnaient par la ville. Le dernier jour, journée de 
réconciliation et de réjouissances, on promena en proces- 
sion solennelle la vieille madone de la cathédrale. Amnis- 
tie fut octroyée à tout FOrdre des Nove. Oubliant toutes 
les vieilles causes de discorde, les citoyens résolurent 
d'essayer sincèrement de vivre dans l'union et de tra- 
vailler comme un seul homme à la liberté et au bien de 
l'État. 

Sienne retrouvait enfin son bon sens : après bientôt 
trois siècles de folles luttes intestines, le courage, le 
dévouement patriotique des anciens jours animaient de 
nouveau ses enfants ; mais cette guérison avait trop 
tardé. L'expérience est, à coup sûr, le meilleur des maî- 
tres ; malheureusement on ne se pénètre en général des 

^ La tns'oletta di Bicchernade i55i-52 représente cet événement. 

1. — 14 



2IO HISTOIRE DE SIENNE 

leçons qu'elle ne se fait pas faute de nous dispenser que 
lorsqu'il est déjà trop tard pour les mettre en pratique. 
Ce n'est que lorsque le criminel se voit sur Técliafaud 
qu'il apprécie toute la valeur des avertissements qu'on 
lui donnait jadis. 



CHAPITRE XV 
SIÈGE DE SIENNE 

I 

Une petite république avait défié le plus grand empe- 
reur des temps modernes : il était évident que Charles- 
Quint ne reculerait devant nul effort pour relever son 
prestige en Toscane, dès qu'un arrêt des hostilités dans 
le Nord lui permettrait de tourner de nouveau son atten- 
tion vers les affaires d'Italie. Pour l'instant, les Siennois 
jouissaient de leurs libertés nouvellement reconquises, 
insouciants de ce que l'avenir pourrait leur réserver. C'est 
au moment de la saison des fruits, des vendanges, qu'ils 
secouèrent le joug espagnol; conviés par la nature, les 
habitants de la « douce Sienne », toujours friands de 
plaisirs, répondirent de bon cœur à son appel : ils passè- 
rent les jours dorés de l'automne toscan en jeux et 
réjouissances, les nuits à chanter et à festoyer. Ce fut 
un étranger qui éveilla en eux le sentiment du danger, 
le représentant du roi de France, Hippolyte d'Esté, fils 
de Lucrèce Borgia et cardinal de Ferrare, qui les avertit 
de l'orage imminent, Charles -Quint, après le traité de 
Passau, se retrouvait les mains libres ; une armée se 
rassemblait déjà à Naples pour châtier Sienne. C'est alors 
que les Siennois se rappelèrent les paroles d'adieu de Don 
Franzese : conscients du danger, mais sans effroi, ils se 
mirent à l'œuvre pour renforcer leurs défenses. Toutes 



212 HISTOIRE DE SIENNE 

les contrade fournirent leur part de Feffort ; un joueur de 
flûte distrayait le labeur des citoyens. 

Dès la fin de janvier i553, une armée impériale consi- 
dérable avait atteint le Val di Ghiana. Le vice-roi 
de Naple^, Don Pedro de Tolède, qui la commandait, 
étant mort peu après à Florence chez son gendre le duc 
Gosme, son fils, Don Garcia, conduisit les opérations : 
après avoir ravagé la campagne au sud de Sienne, il vint 
mettre le siège devant Montalcino. L'indépendance sien- 
noise semblait en grand péril, lorsqu'une fois de plus, 
comme en i48o, l'Infidèle sauva la cité de la Vierge. En 
juin, Don Garcia apprit que Soliman, allié de Henri II, 
ayant franchi le détroit de Messine avec une flotte impo- 
sante, faisait voile sur Naples ; sur l'ordre de l'Empereur, 
il leva précipitamment le siège et se hâta vers le sud. 
Montant sur leurs remparts, les gens de Montalcino 
saluèrent ce départ d'une bruyante retraite en musique, 
soutenue d'un charivari de marmites, de poêles et dépôts 
de cuivre. 

Mais ce répit fut de courte durée : le duc Gosme, qui 
n'endurait qu'avec irritation la présence d'une armée 
française en Toscane, avait d'abord hésité à enarag-er les 
hostilités; lorsqu'il vit son ennemi mortel, Piero Strozzi, 
le chef des rebelles florentins, délégué à Sienne en qua- 
lité de représentant du roi de France, sa colère ne con- 
nut plus de bornes ; il se mit aussitôt à l'œuvre pour 
ruiner les plans de son rival'. 

Piero Strozzi, qui appartenait à l'une des plus fières 
et opulentes familles de Florence, était allié par mariage 
avec les Médicis. Ainsi que son père, Filippo, et ses 
frères, Leone, Vincenzio et Roberto, on le comptait 
naguère parmi les meilleurs soutiens de la maison 

^ Ararairalo, Isiorie Florentine, Florence, 1641, Parte seconda, vol. III, 
P- 499- 



SIÈGE DE SIENNE 2l3 

régnante. D'abord compagnons intimes du duc, le débau- 
ché Alexandre, les Strozzi étaient passés au parti rebelle. 
A la mort du prince, ils prirent les armes contre son 
jeune successeur, Gosme, mais subirent bientôt une 
irrémédiable défaite. Filippo, fait prisonnier, mit peu 
après fin à ses jours ; Piero se réfugia à la cour de France 
et n'eut, de cet instant, qu'un seul but dans la vie, chas- 
ser les Médicis de Florence. Pour y arriver, il ne s'arrêta 
à aucune considératiqn, supérieure ou humaine. Riche, 
beau, énergique, soldat et courtisan, lettré et rompu 
aux affaires, il gagna bientôt la faveur de la reine qui 
haïssait le duc Gosme, son cousin. Son appui le fit nom- 
mer commandant en chef de toutes les troupes françaises 
d'Italie ; et le connétable de Montmorency, désireux de 
réduire le pouvoir du cardinal de Ferrare, qui était par- 
tisan des Guises, approuva ce choix. 

Arrivé à Sienne le 7 janvier i554, Strozzi s'installa au 
palais Spannocchi'. Sur ce, Gosme commença aussitôt 
ses préparatifs de guerre : il prit pour commandant en 
chef Giovanni Jacopo de' Medici% marquis de Marignano, 
soldat de fortune, homme d'une énergie et d'une habi- 
leté remarquables qui s'était acquis une réputation 
universelle de dureté et de détermination. Résolu à 
chasser à tout prix de Sienne son ennemi mortel, le 
duc obtint de l'Empereur quatre mille Espagnols et Alle- 
mands. 

Gosme avait du reste de bonnes raisons de s'inquiéter : 
de toutes parts les ennemis des Médicis s'agitaient, l'arri- 
vée de Strozzi leur apportait l'espoir. A Rome, les proscrits 
florentins commençaient à s'organiser sous la direction 

i Construit par Giuliano da Maiano pour Ambrogio Spannocchi, trésorier 
du pape Pie II en 1471-73. Cf. Mise. Stor. Sen., vol. III (iSgS) p. bg. 

- Cf. Vita di Gio. Jacopo de' Medici, Marchese di Marignano, dans le 
même volume que la Relazione délia guerra di Siena de Montalvo, Turin, 
i863. Aussi Missaglia, Vita di Gian. Giacomo Medici, Milan, i854. 



2i4 HISTOIRE DE SIENNE 

de Bindo Altoviti, riche négociant, père de Farchevêque 
de Florence. Ils prirent pour devise ce vers de Dante : 

Libertà vo' cercando chè si cara. 

A Florence même la sédition grondait : un matin, les 
habitants aperçurent à leur réveil sur les murs des pla- 
cards qui attaquaient violemment Cosme et dénonçaient 
Talliance impériale. 

Le duc, maîtrisant sa colère, se mit à Tceuvre avec un 
courage et une habileté remarquables ; tout en hâtant 
secrètement ses préparatifs militaires, il s'efforça d'ins- 
pirer à Ferrare et aux Siennois la conviction qu'il n'y 
avait aucun danger immédiat d'attaque, dans le dessein 
d'emporter la ville par surprise. 

Il s'en fallut d'ailleurs de peu qu'il n'y réussît, grâce à 
la célérité de Marignano qui opéra dans le plus grand 
secret. Le 26 janvier, sans aucun avertissement, le con- 
dottiere franchit la frontière et marcha rapidement sur 
Sienne. A trois heures de l'après-midi, un cavalier arriva 
au galop, apportant la nouvelle au gouvernement. Sur-le- 
champ la grosse cloche de la Tour Mangia commença à 
sonner, appelant les citoyens aux armes. C'était le glas 
de la République ; à peine avait-il cessé de tinter que les 
exécuteurs frappaient à ses portes. Un parti de cavaliers 
espagnols arriva jusqu'à la porte GamoUia ; l'un d'eux, 
enfonçant son sabre dans une fente du vantail, demanda 
impudemment accès au nom de Hurtado de Mendoza \ 

La lutte suprême commençait pour Sienne. Sans faiblir 
devant la soudaineté de l'attaque, sans trembler à la vue 
de l'armée nombreuse ni au nom du terrible Marignano, 
affrontant les menaces de l'Empereur, les Siennois luttè- 
rent noblement pour sauver leur ville. Sans panique ni 
confusion, ils organisèrent rapidement leurs milices et 

* Sozzîni, op. cit., p. i6i. 



SIEGE DE SIENNE 210 

fortifièrent les points vulnérables, surtout la porte 
Gamollia déjà menacée. Gentilshommes et artisans, prêtres 
et religieux, femmes et enfants, travaillèrent de concert 
à la défense, nul ne dédaignant les plus humbles emplois. 
De nouveau, pour une courte période, les citoyens se 
trouvèrent unis comme au temps de Montaperti. 

Le plan conçu par Marignano pour emporter Sienne 
par surprise ayant échoué, il décida de bloquer la ville. 
Dévastant tout le pays environnant, il s'empara successi- 
vement de toutes les places fortes et localités du contado 
siennois, passant au fil de Tépée tous les habitants de 
celles qui osaient opposer une résistance. A TefTet de 
jeter la terreur dans Tâme des contadini et pour empêcher 
le ravitaillement des assiégés, il fit pendre aux arbres 
des alentours tous les paysans surpris entrain d'y amener 
des vivres. — ce qui ne fit d'ailleurs pas renoncer les 
campagnards à risquer ce trafic. 

Au mois de mars, un succès militaire vint relever les 
espoirs des Siennois : Ascanio délia Cornia, neveu du 
Pape, officier dans Farmée florentine, obtint du duc 
l'autorisation de conduire une expédition dans la vallée 
de la Chiana; victime d'une embuscade, à Cliiusi, le 
jeune homme tomba avec mille de ses hommes entre les 
mains des Siennois et fut emmené captif à Sienne. 

Cependant, bien que l'investissement ne fût pas encore 
complet, les communications avec le dehors se faisaient 
chaque semaine plus difficiles ; de nouvelles forteresses 
passaient constamment aux mains du marquis ; en avril 
il s'empara à la fois de Belcaro et de Monastero, qui 
commandaient la route de la Maremme : la situation des 
Siennois devenait de plus en plus précaire. 

Cependant Strozzi ne cessait de lancer au roi de France 
des appels de secours ; il adjurait aussi ses coexilés, dont 
la plupart étaient retirés à Rome, de l'aider en hommes 



2l6 HISTOIRE DE SIENNE 

et en subsides : ses prières ne restèrent pas vaines. Le 
roi promit de lui envoyer trois mille fantassins des Gri- 
sons, et, du Piémont, un corps plus important d'infan- 
terie allemande et de Gascons. 

Les fuorusciti florentins s'engagèrent à entretenir un 
contingent de deux mille deux cents hommes pendant 
toute la durée de la campagne, mais, ni de France, ni 
de ses compatriotes, Strozzi ne réussit à obtenir suffi- 
samment de cavalerie. Il remédia toutefois en partie à 
cette infériorité grâce à l'intervention du cardinal de 
Ferrare, qui lui fit obtenir, de Parme et de Mirandola % 
l'espérance qu'elles lui fourniraient quinze cents cavaliers, 
en même temps que la promesse de renforts d'infanterie 
de Lombardie. 

Encouragé par ces résultats, Strozzi décida de prendre 
ses dispositions pour délivrer Sienne, tout en atteignant 
du même coup le but de sa vie entière: il appela, de 
Portercole, son frère, le brave et populaire Prieur de 
Gapoue, qui avait été nommé amiral de la flotte française 
dans la Méditerranée ; il envoya aussi quérir Lansach, 
alors ambassadeur de Sa Majesté très chrétienne à la cour 
de Rome, mais le grand soldat ne put atteindre Sienne 
à temps. A l'arrivée du Prieur de Gapoue, se tint un con- 
seil de guerre auquel prirent part en outre Gornelio Ben- 
tivoglio, qui commandait l'infanterie, et le cardinal de 
Ferrare. Tous s'accordèrent pour seconder activement 
la réalisation du plan de campagne de Strozzi ". 

On convint de choisir Mirandola comme point de ral- 
liement pour les corps des Grisons et de Lombardie, 
ainsi que pour la cavalerie promise : ces troupes marche- 
raient de compagnie, par Parme et à travers les Apen- 

* Mirandola esta quarante-huit kilomètres environ à l'ouest de Ferrare, 
sur la vieille route de Vérone à Bologne. 

- Pecci, op. cit., Parle Quarta, pp. 144, i45. Montalvo, op. cit., pp. 34,35. 



SIÈGE DE SIENNE 217 

nins, sur Lucques ; les Allemands et les Gascons venus 
du Piémont s'embarqueraient sur la flotte d'Alger, à 
Marseille, pour être convoyés au port lucquois de Via- 
reggio. Strozzi, à la tête de troupes italiennes et fran- 
çaises, se glisserait au travers des lignes ennemies et se 
dirigerait aussi rapidement que possible vers Lucques, 
au-devant des contingents du nord et de France. Alors, 
par Pistoie et Prato, il s'avancerait sur Florence avec ces 
forces réunies. Pistoie, disait-il, ouvrirait ses portes, car 
ses habitants étaient las de la domination ducale. Pen- 
dant ce temps, Bindo Altoviti et les proscrits florentins, 
à Rome, rassembleraient une armée qui attaquerait le 
territoire du duc par le sud, en suivant le Val di Ghiana. 
De son côté, le Prieur de Gapoue, faisant voile de Porter- 
cole, ravagerait le littoral florentin aux environs de 
Livourne ; puis, faisant jonction avec la flotte d'Alger, 
une fois les troupes débarquées à Viareggio, il s'empare- 
rait de Piombino et cinglerait sur Pise'. 

Ge plan d'opérations arrêté, le conseil de guerre se 
dispersa: le cardinal retourna à Ferrare, promettant de 
s'employer à gagner l'appui des amis du roi très chrétien 
dans le nord ; le prieur de Gapoue partit pour Portercole ; 
enfin Strozzi commença ses préparatifs pour quitter 
Sienne: il tint ses projets si secrets, les dérobant même 
à ses plus intimes, que Marignano n'en eut pas vent. Ge 
dernier n'ignorait pas que l'on équipait des renforts dans 
le nord, mais il était convaincu qu'ils arriveraient à 
Sienne par la Romagne et Pérouse ; il ne croyait pas 
possible qu'ils descendissent par Lucques, en passant 
l'Arno, et en traA'^ersant le pays ennemi. Il se doutait 
encore moins que Strozzi pût aller à Lucques à leur ren- 
contre et réussir à faire traverser la rivière à ses hommes, 

*■ Montalvo, op. cit., pp. 4^» 43. Moatalvo se trompe en faisant assister 
Lansach à ce conseil de guerre : il arriva trop tard pour y prendre part. 



2l8 HISTOIRE DE SIENNE 

en un point où on la considérait comme quasi infranchis- 
sable*. 

Informé néanmoins que d'importants renforts se diri- 
geaient sur Sienne, Marignano commença aussitôt à tirer 
des plans pour leur barrer la route, tout en s'occupant 
d'augmenter considérablement ses effectifs. En même 
temps qu'il demandait au gouverneur impérial de Milan 
d'empêcher les gens des Grisons de rejoindre le comte de 
Mirandola, il adressa de pressantes requêtes au duc de 
Florence, à l'Empereur et au Vice-roi de Naples pour 
solliciter leur aide. 11 conseilla à Cosme de persuader 
au Pape de s'opposer, si possible, au passage des Fran- 
çais à travers les Etats de l'Église dans la direction de 
Pérouse. Ses efforts ne restèrent pas vains : le duc s'em- 
ploya avec une activité extrême à augmenter les forces 
assiégeantes : des contingents espagnols, venus de Corse 
et de Naples, se mirent bientôt en route vers leur camp. 

Strozzi n'ignorait pas ces préparatifs, mais il était per- 
suadé qu'il aurait le temps de frapper un coup décisif 
avant l'arrivée du gros des renforts impériaux. Il convain- 
quit amis et ennemis que l'armée de secours s'avançait 
vers Sienne à travers les États de l'Eglise. Marignano, 
ainsi dépisté, ravagea la campagne entre Sienne et Pérouse 
se figurant arrêter ainsi la marche des renforts. Même 
chez les assiégés, nul ne soupçonnait en fait les vraies 
intentions de Strozzi : les habitants croyaient que le 
détachement important qu'il équipait était destiné à aller 
combattre le marquis dans le Val di Chiana-. 

Le II juin i55/|, un véritable branle-bas régnait à 
Sienne. Une cohue d'hommes en armes se hâtait en tous 
sens par les rues. Dans les cours des palais on fourbis- 

* Ammirato, éd. cit., Parte Seconda, vol. III, pp. $17, 5i8. Moutalvo. op. 
cil., p. 4o- 

* Sozzini, op. cit., p. a44- 



SIEGE DE SIENNE 219 

sait les armures, des valets préparaient l'équipage de 
leurs maîtres pour l'expédition. Sur les places publiques, 
on chargeait des bêtes de somme d'approvisionnements 
militaires. A onze heures du soir, tout était prêt, et à 
minuit un convoi s'ébranlait en silence devant la porte 
Fontebranda ; une heure plus tard, l'armée commença à 
défiler sous cette même porte. Sans tambours ni trom- 
pettes, Strozzi et ses hommes se glissèrent par le vallon 
qui sépare San Domenico de la Cathédrale ; poursuivant 
leur marche à vive allure, ils atteignirent bientôt Gasole, 
ville située aux confins du territoire florentin, où ils se 
reposèrent un jour et une nuit'. Ensuite ils passèrent à 
deux pas de Volterra. Le soir du i3, ils entraient à Pon- 
tedera et le lendemain matin toute l'armée franchissait 
l'Arno sans incident. 

Marignano n'ignorait pas cette sortie, mais il se mé- 
prit sur l'importance numérique des effectifs et sur leur 
direction. Quand il apprit que la colonne marchait sur 
Casole et non vers le Val di Chiana, il en conclut que 
Strozzi se proposait d'enlever San Gemignano ou Colle ^ 
Il ne soupçonnait pas le moins du monde le véritable 
objectif de son rival. Son étonnement égala son dépit 
lorsqu'un cavalier arriva au camp avec la nouvelle que 
Strozzi occupait Pontedera. Le duc ordonna au marquis 
de pourchasser l'ennemi à toute vitesse. L'infanterie flo- 
rentine traversa l'Arno en barques, aux marais de Fucec- 
chio, en vue de San Miniato aux nombreuses tours ; la 
cavalerie alla le passer au pont de Signa, avec Pistoie 
pour point de ralliement. De là, Marignano marcha sur 

^ Roffia, Racconti, publiés après le Diario de Sozzini, dans le second 
volume de VArck. Stor. Ital., 1842. Le récit que donne Montalvo des mouve- 
ments de Strozzi ne concorde pas complètement avec celui de Roffia. Nous 
avons suivi ce dernier, parce que la relation détaillée qu'il donne de la marche 
de Strozzi fut écrite aussitôt après que ce dernier l'eut effectuée. 

^ Montalvo, op. cit., p. 47- 



HISTOIRE DE SIENNE 



Pescia, OÙ il apprit que son adversaire avait atteint le 
premier objet de son expédition : Strozzi avait opéré sa 
jonction avec le contingent de Mirandola, à Ponte-a- 
Moriano non loin de Lucques. S'avisant que les forces 
ennemies dépassaient de beaucoup les siennes, Marignano 
battit précipitamment en retraite sur Pistoie où un ren- 
fort de quatre mille quatre cents hommes, tirés des 
troupes d'investissement de Sienne, le rejoignit ^ 

Ce fut le moment critique de la campagne : Gosme se 
trouvait à court d'argent; les mercenaires, fatigués de la 
lutte, manifestaient leur mécontentement ; la famine 
régnait à Florence. Tout dépendait maintenant de la 
venue de la flotte d'Alger. Si elle avait rallié Viareggio 
au moment prévu, avec le détachement important de 
Gascons, d'Allemands et de Provençaux qu'elle portait, 
le plan de Strozzi aurait probablement abouti : la rapidité 
de son attaque inopinée avait déjà frappé ses adversaires 
de terreur ; rejointe à temps par les renforts français, 
son armée aurait joui sur celle de Marignano d'une supé- 
riorité numérique écrasante. En cas de victoire, Florence 
se serait trouvée à sa merci, avec les moissons des gens 
de Pistoie et toute la riche vallée de l'Arno. Même si, 
pour quelque raison, Strozzi avait échoué à emporter 
Florence de vive force, la cause du duc aurait encore été 
désespérée. 

Cependant Strozzi attendait toujours, mais ne recevait 
aucune nouvelle de la flotte. Finalement, fatigué de cette 
attente, il revint à Lucques et, du sommet d'une mon- 
tagne proche de la ville, parcourut de ses yeux l'horizon 
de la mer : aucun indice des vaisseaux français. D'heure 
en heure, sa situation devenait plus précaire ; les forces 
de Marignano s'accroissaient constamment et Don Juan 

* Roffia, Bacconti, pp. 55o-55i. 



SIEGE DE SIENNE 221 

de Luna, avec un gros détachement de troupes milanaises, 
avait quitté Pontremoli pour le réjoindre. Les espoirs de 
Strozzi s'évanouirent lentement : à sa grande mortifica- 
tion, il dut avouer que son vaste plan avait échoué. 

Or, le retard de la flotte était simplement dû à la 
mauvaise volonté de son amiral qui, par amour-propre, 
sachant qu'à l'arrivée il devrait se mettre aux ordres 
d'un étranger, le Prieur de Capoue, avait tergiversé à 
suivre les instructions de Strozzi. Celui-ci, malgré l'amer- 
tume de son désappointement, fit contre fortune bon 
cœur et prit rapidement ses dispositions : toute attaque 
contre le marquis étant condamnée d'avance, il ne lui 
restait plus qu'à regagner les alentours de Sienne. Bien 
que Marignano fiit persuadé qu'il ne réussirait pas à 
s'échapper, l'Arno étant gonflé par les pluies, sans compter 
la cavalerie de Luna qui lui barrerait le passage, Strozzi 
fit adroitement franchir les eaux très hautes à ses troupes 
et, atteignant Pontedera, repartit sur Gasole. 

Mais de nouveaux malheurs l'attendaient : des cour- 
riers qui lui portaient une grosse somme d'argent furent 
capturés par l'ennemi ; et voilà qu'en arrivant à Gasole, 
il apprit que son frère, le vaillant Prieur de Capoue, 
venait d'être mortellement blessé à l'assaut du petit port 
toscan de Scarlino. 

Accablé par ses déconvenues et son chagrin, Strozzi 
ne voulut voir personne pendant trois jours, a Laissons 
les choses aller comme elles veulent, disait-il ; pour moi, 
j'ai perdu tout espoir et tout ce qui m'était cher en ce 
monde. » 

Las et découragé, il replia ses hommes sur la Maremme, 
pour y attendre l'arrivée des secours promis de France, 
pendant que Marignano retournait à Sienne et installait 
son camp devant la porte Romaine, laissant un détache- 
ment suffisant pour garder les forts de Camollia. Une 



HISTOIRE DE SIENNE 



semaine plus tard, la flotte d'Alger entrait enfin à Por- 
tercole, la mort du Prieur de Capoue ôtant à son chef 
toute raison de retard. L'armée siennoise, que des déser- 
tions en masse avaient sérieusement affaiblie pendant 
son bref séjour dans la Maremme, se trouvait ainsi ren- 
forcée de six mille soldats bien équipés. Se dirigeant 
alors vers Buonconvento, Strozzi fut rejoint par Bindo 
Altoviti, à la tète de trois mille hommes dont un certain 
nombre appartenaient à la fleur de la jeunesse florentine, 
brûlant de délivrer leur patrie du despotisme desMédicis. 
De là, les forces réunies marchèrent sur Sienne. 

Muni d'hommes et d'argent, Strozzi pouvait mainte- 
nant raisonnablement concevoir des espérances de vic- 
toire. 11 avait joué un des plus grands capitaines de son 
temps, toute l'Italie retentissait du bruit de sa brillante 
marche sur Lucques ; son prestige était tel, à ce moment, 
que la nouvelle de son approche frappa les Impériaux de 
terreur : abandonnant en hâte leurs quartiers près de la 
porte Romaine, ils se replièrent en désordre sur leur ancien 
camp de Gamollia'. Profitant deleur confusion, les assiégés 
effectuèrent une sortie et pillèrent les bagages espagnols 
mal gardés ^ Deux fautes militaires déplorables allaient 
maintenant faire perdre à Strozzi tous ses avantages et 
amener sa ruine en même temps que celle de la cause 
siennoise. 

II 

Parmi ceux qui entrèrent alors dans la ville avec Strozzi, 
se trouvait le futur héros du siège. Biaise de Montluc, 
le brillant auteur de ces Commentaires que Henri IV 
appelait la Bible des soldats. Depuis longtemps en effet, 
Strozzi souhaitait avoir un coadjuteur : voyant que Mari- 

* Sozzini, op. cit, pp. 259, 260. 

^ Moutalvo, op. cit., p. 73 ; Sozzini, op. cit., p. 260. 



SIÈGE DE SIENNE 223 

gnano ne parviendrait à prendre la ville qu'en Tinvestis- 
sant complètement et en affamant ses habitants, Strozzi 
voulait rendre ce blocus impossible, tout en réduisant le 
nombre des bouches à nourrir ; pour cela il fallait établir 
une seconde base d'opérations à quelque distance de 
Sienne, ce qui exigerait la présence d'un autre général 
pour commander la place, puisqu'il se proposait de diriger 
lui-même celles en rase campagne. Strozzi avait donc 
prié le roi de France de lui envoyer dans ce but un lieu- 
tenant. Henri II demanda à Montmorency, à Guise et à 
Saint-André de lui suggérer un homme à hauteur de la 
situation ; finalement il rejeta leurs propositions et choisit 
lui-même Montluc. 

Montmorency et Brissac discutèrent ouvertement la 
sagesse de ce choix. « Montluc, dit Brissac, est bien bon 
pour fere tenir la police et la justice en ung camp, pour 
commander à la campaigne et pour fere combattre les 

soldatz Mais il est colère et bizarre et ne s'accommodera 

jamais avecques les Siennois. » Le roi reconnut que l'appré- 
ciation n'était pas dépourvue de justesse, mais s'en tint 
énergiquement, pour une fois, à sa décision. En même 
temps il conseilla en riant au bouillant Gascon de a laisser 
un peu sa colère en Gascogne ». 

« Certes, écrit Montluc avec sa candeur coutumière, le 
Roy, mon bon maistre, avoict raison de deffendre ma 
cause, car jamais ma collèrene porta nul préjudice à son 
service... Si elle est violente et prompte, aussi elle en 
dure moingz. J'ai tousjours cogneu qu'il vault mieux se 
servir de ces gens-là que d'aultres ; car il n'y a poinct 
d'arrière-boutique en eux : et si ilz sont plus prompts, 
plus vaillans que ceux qui veulent avec leur froideur 
se fere estimer plus sages'. » 

* Montluc, Commentaires, Bordeaux, iSg^, fF. 79, 80. 



2a4 HISTOIRE DE SIENNE 

Irascible, mais magnanime ; irritable, mais prompt à 
pardonner ; brave comme un lion, mais non dénué de 
prudence et de mesure ; aimant les jolies femmes et le 
bon vin, mais possédant en même temps un sens aiguisé 
de sa responsabilité qui Fempècha toujours de sacrifier le 
devoir au plaisir, Biaise de Montluc personnifiait à cette 
époque de sa vie le loyal soldat-gentilhomme français ^ 
Il gagna vite le cœur du peuple qu'on l'envoyait com- 
mander : Tune des principales raisons de son succès fut 
qu'il partageait l'élasticité de caractère, pour ainsi dire 
enfantine, des Siennois et leur faculté d'amusement, 
qualités que les gens moroses sont sujets à considérer 
comme incompatibles avec le sérieux de l'action. 

Dès son arrivée à Sienne, Strozzi commit la première 
des deux fatales erreurs qui détruisirent ses chances de 
victoire. Rejetant l'avis d'un grand nombre de ses capi- 
taines ^ il différa d'attaquer l'ennemi, alors qu'il était 
encore en proie à la panique et à la confusion et hésita 
à engager une bataille rangée à proximité de la ville. Or 
chaque jour d'attente rendait pour lui le succès plus 
incertain : des renforts s'acheminaient vers le camp de 
Marignano, dont les hommes reprenaient rapidement 
énergie et confiance. Il fallait en outre nourrir les soldats 
français, et les habitants sentaient leur cœur se serrer en 
regardant chaque matin une portion considérable de leurs 
réserves de pain et de vin sortir de la ville pour ravi- 
tailler le camp français. La Seigneurie, voyant que Strozzi 
ne se décidait pas à tout risquer dans un engagement 
général, le pria d'évacuer Sienne avec son armée, requête 
qu'il satisfit. Le 17 juillet, il partit pour le Val di Chiana ; 



^ Montluc resta toujours un brillant et valeureux officier, mais, au cours 
des guerres de religion, il ne recula pas devant de regrettables cruautés. 

- Malavolti, op. cil., Terza Parte, f. i63' ; Pecci, op. cit., Parle Quarta, 
p. 162. 



SIEGE DE SIENNE 22D 



cinq jours plus tard Marignano s'éloigna sur ses traces : 
finalement les deux armées plantèrent leurs tentes près 
de Marciano, à peu de distance l'une de l'autre. 

Strozzi était très mal monté en artillerie, et la confor- 
mation du pays lui enlevait la supériorité de sa cava- 
lerie ^ Aussi, les escarmouches qui s'engagèrent entre 
détachements des deux armées dans les derniers jours de 
juillet furent-elles presque toujours défavorables aux 
Siennois et aux Français. C'est à ce moment que Strozzi 
commit la seconde des erreurs funestes qui ruinèrent la 
cause de Sienne. La sagesse lui commandant de gagner 
une position plus avantageuse, il décida de se replier sur 
Lucignano-, à cinq kilomètres de là, mais, aveuglé par la 
vanité et une fausse idée de l'honneur militaire, il refusa 
de se retirer de nuit, annonçant son intention de battre 
en retraite en plein jour, à la vue de l'ennemi. 

Montluc, apprenant cette folle résolution, lui dépêcha 
des messagers, bride abattue, de Sienne, le conjurant de 
changer ses plans ^ ; Bentivoglio et d'autres capitaines 
plaidèrent la même cause. Un moment Strozzi hésita, 
mais de mauvais conseillers le persuadèrent de ne pas 
démordre de sa détermination . 11 persista à traiter la 
lutte suprême d'une vaillante cité comme un simple 
tournoi de chevalerie. 

Levant son camp le matin du 2 août, il commença sa 
retraite sur Lucignano : Marignano le suivit, harcelant 
continuellement ses derrières et son flanc droit. Enfin le 
général siennois, décidant de s'arrêter et de faire face à 
l'ennemi, concentra ses hommes sur une légère éminence 



' Sozzini, op. cit., p. 270. 

2 Ne pas confondre avec Lucignano d'Arbia. 

"^ Montluc, op. cit., ff. 83', 85', 86. Les pages de cette première édition 
des Commentaires ne sont pas toujours bien numérotées. Les pages 86 et 87 
par exemple, portent 83 et 84. 

I. — i5 



220 HISTOIRE DE SIENNE 

appelée le Colle clelle Donne. Gornelio Bentivoglio, qui 
commandait la cavalerie, s'avança vers son général et lui 
offrit magnanimement de se sacrifier avec ses gens pour 
assurer la retraite de Finfanterie : son offre ne fut pas 
acceptée. « Que celui qui a peur fuie, répliqua Strozzi. 
Pour moi, j'ai l'intention de combattre. » 

La bataille s'engagea sur une charge de la cavalerie 
impériale. « Nos hommes, rapporte Montalvo, semblaient 
une mouvante montagne d'acier. La cavalerie française, 
ajoute-t-il, offrait aussi un beau spectacle, avec ses uni- 
formes aux couleurs variées, ses armes dorées, ses bro- 
deries et les innombrables plumets qui ondulaient au 
vent. Escortée de nombreux pages, bien montée, on aurait 
dit qu'elle allait à un tournoi '. » 

Mais à peine la cavalerie avait-elle pris contact que le 
porte-étendard des Français, grassement soudoyé par 
Marignano, tourna bride et s'enfuit. Ses compagnons, 
pris de panique, le suivirent. La Journée paraissait déjà 
perdue : Strozzi, tentant un vaillant effort pour détour- 
ner la défaite, rallia ses fantassins et les ramena sur l'en- 
nemi. L'infanterie espagnole, après s'être agenouillée un 
instant en prière, chargea alors aux cris de « Viva Spagna ! 
San Jago ! » Son élan fut irrésistible : Siennois et Fran- 
çais se virent peu à peu refoulés. Après avoir bravement 
lutté corps à corps pendant quelque temps, ils lâchèrent 
pied : le combat dégénéra alors en déroute. Strozzi, 
voyant que tout était perdu, monta à cheval et piqua des 
deux sur Lucignano. Le carnage fut terrible : au bout de 
quelques heures, cinq mille hommes des troupes sien- 
noises gisaient morts sur les bords de la Ghiana et sur la 
route de Lucignano ; des milliers d'autres furent blessés 
ou faits prisonniers, tous les étendards pris par l'ennemi. 

^ Monlalvo, op. cit., p. 98. 



SIÈGE DE SIENNE 227 

Quelques troupeaux de fuyards affolés, voilà tout ce qui 
restait de la brave armée qui était sortie de Sienne quinze 
jours auparavant \ 

Ce soir-là, on vit un cavalier descendre en galopant 
bride abattue la vallée de TArno vers Florence ; il tra- 
versait au crépuscule les villages étonnés en criant « Vit- 
toria ! Vittoria ! Palle, Palle ! » C'était le capitaine Er- 
nando Santé, chambellan du duc : en arrivant en ville, 
il rencontra dans la rue son maître qui revenait d'une 
réception. Après lui avoir baisé la main, il lui annonça 
en ces termes la nouvelle : « Il a plu à Dieu grand de vous 
donner la victoire sur Piero Strozzi, votre ennemi mor- 
tel, qui s'est enfui, et dont Tarmée est culbutée et dé- 
truite ^ » . 

Se rendant aussitôt à l'église de l'Annunziata, le duc 
ordonna de chanter un Te Deum solennel et, Toffice 
terminé, rentra au palais, escorté par une foule de citoyens 
qui l'acclamaient. Le lendemain ce ne furent que musique 
et chants dans toutes les rues de la ville ; le peuple, pous- 
sant des vivats, s'amassait devant le Palazzo Vecchio, tan- 
dis que ronflaient bruyamment les feux de joie ; on ouvrit 
les portes des prisons et tous les malfaiteurs furent gra- 
ciés. Le capitaine Ernando Santé reçut la mission d'aller 
porter cette heureuse nouvelle à l'Empereur et à Philippe 
d'Espagne. 

L'infortunée Sienne présentait un tableau tout diffé- 
rent : le soir du 2 août, des bandes de misérables fuyards 
mutilés, ensanglantés, frappés de panique, s'engagèrent 
sous la porte Romaine : Thôpital regorgea bientôt de 
blessés ; les couloirs, la chapelle elle-même ne suffisaient 
pas à les recevoir. Nombre de pauvres diables durent 
coucher à la belle étoile. On entendait dans toutes les 

* Sozzini, op. cil., pp. 270-271. 
2 Montalvo, op. cit., p. m. 



228 HlSTOlllK DE SIENNE 

rues, sur toutes les places, les cris déchirants de ces 
malheureux. « Eût-on possédé un cœur dur comme la 
pierre, raconte Sozzini, qu'il n'aurait pas été possible de 
ne pas verser de larmes à la vue d'un tel carnage. » L'état 
des étrangers, Français et Allemands, était particulière- 
ment lamentable. « J'ai vu de mes yeux, ajoute Sozzini, 
plus de cent personnes se tourner le visage contre le mur 
pour pleurer de pitié au spectacle de ces pauvres sol- 
dats'. » 

Les Siennois ne firent pas que s'apitoyer sur leur sort : 
oubliant leur malheur, ils s'occupèrent de secourir les 
étrangers réfugiés dans leurs murs. Plus d'un habitant 
généreux alla porter dans les rues aux blessés du pain et 
du vin pris sur ses maigres provisions. Comme leurs 
vainqueurs, ils effectuèrent aussi des processions reli- 
gieuses : trois jours après la bataille, pour célébrer l'an- 
niversaire de l'expulsion des Espagnols, la Seigneurie se 
rendit en cortège solennel à la cathédrale. En avant, deux 
par deux, marchaient trois cents jeunes filles, pâlies par 
les privations, vêtues de blanc, nu-tête et pieds nus, qui 
chantaient avec ferveur les litanies ^ 

Mais l'appel des Siennois retentit en vain : de jour en 
jour, leur situation devenait plus désespérée. Les plus 
riches citoyens pressaient pour que l'on entamât sur-le- 
champ des négociations de paix, tandis que le parti popu- 
laire voulait continuer la lutte jusqu'à la dernière extré- 
mité : la volonté du peuple prévalut. Entraînés par une 
éloquente harangue de Montluc, les membres de la Sei- 
gneurie déclarèrent qu'ils aimeraient mieux dévorer leurs 
propres enfants que céder devant Cosme\ 

l^our permettre de tenir plus longtemps, le gouverne- 

' SozzJiii, »[)■ cil., p. U72. 
- Sozzini. op. cit., p. ■i75. 
» Mouline, oj). rit.. If. 88-8<j. 



SIÈGE DE SIENNE 229 

ment ordonna Texpulsion des bouclics inutiles, et un 
comité de quatre citoyens fut nommé pour exécuter ce 
décret cruel. Des familles entières de paysans qui s'étaient 
réfugiées à Sienne durent la quitter immédiatement. 
Quelques semaines plus tard, on recourut à des mesures 
plus rigoureuses encore pour réduire la consommation 
journalière des vivres. Un soir d'automne, on renvoya 
hors de la ville deux cent cinquante enfants de moins de 
dix ans, pensionnaires de Tllôpital Santa Maria délia Scala, 
accompagnés de femmes et d'une garde de soldats. A un 
mille de la porte Fontebranda, ils tombèrent dans une em- 
buscade espagnole. Alors se déroula une scène d'une hor- 
reur indescriptible : l'ennemi, fondant sur eux, massacra 
nombre de femmes et d'enfants. A la nuit noire, les sur- 
vivants, gémissant d'une façon pitoyable, essayèrent de 
regagner la ville. Le matin, les gens qui habitaient dans 
le voisinage de la porte Fontebranda furent réveillés par 
des cris lamentables et les plaintes des enfants. En regar- 
dant devant la porte, ils aperçurent, gisant sur le sol 
couvert de givre, ces misérables petites victimes du pa- 
triotisme siennois et de la cruauté espagnole. « Ce spec- 
tacle, dit Sozzini, aurait ému un Néron jusqu'aux larmes. 
J'aurais payé vingt-cinq scudi pour ne pas l'avoir vu. 
Pendant trois jours, je ne pus ni manger ni boire '. » 

Après en avoir sacrifié les enfants, les Siennois laissè- 
rent même les officiers français réquisitionner les provi- 
sions de grain de l'Hôpital, malgré la protestation véhé- 
mente de son recteur. La majorité des citoyens était 
déterminée à sauver à tout prix l'indépendance de Sienne. 
Mais de pieuses gens hochaient la tète, prophétisant quil 
ne sortirait rien de bon de semblables mesures. Cepen- 
dant, pour rendre justice au gouvernement de Sienne, il 

* Sozziui, op. cit., p. 307. 



23o HISTOIRE DE SIENNE 

faut reconnaître qu'il était aussi prêt à se sacrifier avec 
les siens, pour la cause de la liberté, qu'à l'exiger des 
autres. Des dames de noble condition, de la haute société 
siennoise, travaillaient à la défense à côté d'artisans et de 
simples soldats : « Dames siennoises, s'écriait le galant 
Montluc, vous estes dignes d'immortelle louange, si 
jamais femmes le feurent. Au commencement de la belle 
rézolution que ce peuple fist de deffendre sa liberté, 
toutes les dames de la ville de Sienne se despartirent en 
trois bandes : la première estoict conduicte par la signora 
Forteguerra, qui estoict vestue de violet, et toutes celles 
qui la suivoient aussi, ayant son accoustrement en façon 
d'une nymphe, court et monstrant le brodequin : la 
seconde estoict la signora PicoUuomini, vestue de satin 
incarnadin, et sa troupe de mesme livrée : la troisiesme 
estoict la signora Livia Fausta, vestue toute de blanc, 
comme aussi estoict sa suite avec son enseigne blanche. 
Dans leurs enseignes elles avoient des belles devises... 
Ces trois escadrons estoient composez de trois mille 
dames, gentilz-femmes et bourgeoises. Leurs armes 
estoinct des picz, des pelles, des hôtes et des facines. 
Et en cest équipage firent leur monstre, et allèrent com- 
mencer les fortifications... » En se rendant au travail, ces 
vaillantes femmes entonnaient un chant composé par 
l'une de ces nombreuses poétesses qui lançaient alors le 
chant du cygne de leur patrie \ 

Montluc, dont l'admiration pour les Siennoises ne con- 
naissait pas de bornes, cite l'histoire d'un acte d'hé- 
roïsme accompli par une jeune fille d'humble origine. 
« J'avois faict une ordonnance, dit-il, au temps que je 
feus créé dictateur, que nul, à peine d'estre bien puny, 
ne faillist d'aller à la garde à son tour. Cette jeune fille, 

' Hoby, Diary, ms., fol. 24; Montluc, op. cil., f. 97. 



SIÈGE DE SIENNE 23 1 

voyant ung sien frère, à qui il touchoit de fere la garde, 
ne pouvait y aller, prend son morion qu'elle met en teste, 
ses chausses et ung collet de buffle, et, avec son halle- 
barde sur le col, s'en va au corps de garde en cest équi- 
page, passant lorsqu'on lut le rolle soubz le nom de son 
frère : fist la sentinelle à son tour, sans estre congneue 
jusques au matin, que le jour eust point*. » 

Lorsque l'hiver eut succédé à l'automne, la famine et 
l'épidémie, ces meilleurs auxiliaires de Gosme, emportè- 
rent des victimes de plus en plus nombreuses. Montluc, 
bien qu'à peine rétabli d'une maladie qui avait failli l'em- 
porter à son arrivée, faisait de son mieux pour masquer 
sa faiblesse; par son attitude joviale, confiante et coura- 
geuse, il cherchait à empêcher les habitants de se démo- 
raliser. Il considérait, comme tous les sages, que nourrir 
une conviction ferme dans le succès est l'un des meilleurs 
moyens de l'atteindre. 

Marignano, entre autres honnêtetés, laissa entrer en 
ville un mulet chargé de llacons de vin grec, présent du 
cardinal d'Armagnac à Montluc. Le généreux soldat en fit 
distribuer la moitié aux femmes enceintes et en offrit 
quelques flacons à Strozzi. Du reste, comme nous le ver- 
rons, ce qu'il réservait pour lui, il ne remployait pas 
moins pour le bien des autres : Montluc ne cessait de 
s'évertuer pour faire oublier aux habitants leur misérable 
situation. Le matin il avait coutume de se parer comme 
pour une fête : il enfdait son haut-de-chausses de velours 
cramoisi, qu'on lui avait fait, nous conte-t-il, quand il 
était amoureux à Albi, sa chemise de soie, son pourpoint 
et son manteau, et se coiffait d'une toque de soie grise, 
galonnée d'or et portant aigrette de plumes argentées. 
« Or avois-je encore deux petits flascons de vin grec de 

1 Montluc, op. cit., f. 97. 



232 HISTOIRE DE SIENNE 

ceux que M. le cardinal d'Armaignac m'avoict envoyés; 
et m'en froetis ung peu les mains, puis m'en lavay fort le 
vizaige, jusques à ce qu'il eust prins ung peu de couleur 
rouge, et en beuz, avec ung petit morceau de pain, trois 
doigts, puis me regarday au miroir. Je vous jure que je 
ne me cognoissais pas moy-mesme, et me sembloit que 
j'estois encore en Piémont, amoreux comme j'avois esté. 
Je ne me peux contenir de rire, me semblant que tout à 
coup Dieu m'avoict donné tout ung autre vizaige \ » 

Sa toilette achevée, M. de Montluc s'armait et descen- 
dait dans les rues, saluant gaiement les habitants au 
passage et les encourageant à continuer la lutte. « Mes- 
sieurs mes compagnons, conclut-il dans ses délicieux 
Commentaires^ quand vous vous trouverez en telles 
nopces, prennes vos beaux accoutremens, parés-vous : 
lavés-vous vostre face de vin grec, et la faictes devenir 
rouge, et marchés ainsi bravement parmy la ville et parmy 
les soldatz, la care levée, ne tenant jamais autre propoz, 
sinon que bientost avec l'ayde de Dieu et la force de voz 
bras et de voz armes, vous aurés en despit d'eux la vie de 
voz ennemis et non eux la vostre... Et de cette sorte 
jusqu'aux femmes prendront courage, et les soldatz 
pareillement. Mais si vous allés avec un vizaige palle, 
ne parlant à personne, tristes, mélancolicques et pensifs, 
quand toute la ville et tous les soldatz auroinct cœur de 
lions, vous le leur fériés tourner de moutons". » 

Mais que pouvaient maintenant le courage et la sagesse 
de Montluc, l'endurance et la patience des citoyens ? 
Chaque jour l'investissement se resserrait : Marignano 
était résolu à réduire les Siennois par la faim, et les alliés 
de la République ne se trouvaient pas en situation de 
l'empêcher de réaliser son dessein. Entièrement secondé 

1 Montluc, op. ci;., f. 97. 

2 Montluc, op. cit., f. gS. 



SIÈGE DE SIENNE 2.33 

par Charles-Quint et Gosme, il poursuivit sa tactique 
avec une impitoyable rigueur : tout paysan pris à vouloir 
introduire des vivres dans Sienne était pendu aux arbres 
environnant la ville ; tout habitant mâle trouvé hors des 
murs, mis à mort sur-le-champ*. Les Siennois affamés 
voyaient, du haut de leurs remparts, les corps putréfiés 
se balancer au vent. « Les arbres, gémit le chroniqueur, 
portent plus de cadavres que de feuilles. » Sur les bords 
de la Tressa s'étendait un bois dont les branches pliaient 
sous le faix de ces fruits de la vengeance du maître. 
C'était le verger de l'Empereur. 

De jour en jour les maigres provisions de la ville dimi- 
nuaient : on se nourrissait de tout ce que l'on pouvait 
trouver à manger, chats, souris, rats, herbes des rem- 
parts, détritus de la rue. Chaque semaine on expulsait 
de nouvelles bouches inutiles qui allaient mourir dans la 
campagne nue et déserte, ou de la main des Espagnols ; 
mais leur expulsion ne diminuait pas sensiblement la 
rigueur de la famine à Tintérieur de la ville : leurs châ- 
teaux brûlés, leurs vignes coupées, leurs récoltes détruites, 
des membres des plus nobles familles du contado men- 
diaient par les rues une miette « pour l'amour de Dieu ». 
On ne voyait partout que visages blêmes et formes amai- 
gries ; partout on entendait les gémissements pitoyables 
d'enfants pleurant pour avoir du pain. 

Pourtant Siennois et Siennoises, avec cette inlas- 
sable mobilité de caractère particulière à tous, jeunes et 
vieux, réussissaient à oublier parfois leur misère. On 
revit « les rues de la cité pleines de garçons et de fil- 
lettes jouant. » 

1 Cf. la proclamation de Marignano du 4 octobre i554 (Arch. di Stato- 
Florence, Mediceo Carteggio universale — Carieggio del Diica Cosinio I, 
Filza 4^7 j octobre, novembre, décembre i554)- Cette proclamation est repro- 
duite par F. Bandiui Piccolomini dans les 3/jsc. Stor. Sen., novembre 1894» 
pp. 166-169. 



234 HISTOIRE DE SIENNE 

Le i^ janvier, la jeunesse se rassembla sur la grand- 
place pour jouer au pallone^ au milieu d'un grand con- 
cours de spectateurs. Pendant deux heures les habi- 
tants oublièrent leur infortune, tandis que le gros ballon 
s'élevait et rebondissait entre les deux camps. Parmi les 
joueurs se faisait remarquer un jeune gentilhomme espa- 
gnol, portant une ceinture rouge, et que Bernino, le 
brave charcutier, avait fait prisonnier trois jours aupara- 
vant. L'Espagnol, bien découplé et très leste, fut le héros 
de l'après-midi : des fenêtres et des balcons retentissaient 
de bruyants ewwas, tandis que l'étranger de bonne mine 
marquait point sur point \ 

Au pallone succéda la pugna, ce combat figuré à 
coups de poings, jeu sanglant presque aussi propre» à 
discipliner le courage que la guerre elle-même et meil- 
leur pour tremper le caractère. Montluc ne pouvait retenir 
ses larmes en contemplant ces jeux, tellement il était 
touché de la bravoure émouvante avec laquelle ce peuple 
étrange, devant la mort cruelle qui le menaçait de toutes 
parts, savait ainsi vaincre ses appréhensions et l'afflic- 
tion. 

Cependant les Siennois n'oubliaient pas dans ces jeux 
leurs responsabilités de citoyens. Comme leur chef, pour 
friands de plaisir qu'ils fussent, ils ne consacraient de 
temps aux divertissements que juste ce que le devoir ne 
réclamait pas. Aussitôt la partie finie, le cri de ce Aile 
guardie ! Aile guardie ! » retentit et chacun, reprenant 
ses armes, regagna aussitôt son poste. 

Les vivres étaient maintenant presque épuisés, et les 
Siennois avaient, à cette heure, perdu tout espoir qu'on 
vînt les délivrer. Depuis des mois, Piero Strozzi leur 
adressait de temps à autre des messages annonçant l'ap- 

^ Sozziûi, op. cit., pp. 353, 354. 



SIÈGE DE SIENNE 235 

proche de renforts. A mainte reprise, il leur dépêcha 
qu'une armée arrivait de France ; mais le corps de secours 
promis ne vint jamais. Au début, nombre de citoyens 
étaient enclins à ajouter foi aux affirmations du Florentin, 
mais, à mesure que les mois succédaient aux mois, ils 
devinrent de plus en plus sceptiques. Ils comprirent 
qu'eux-mêmes, leurs femmes et leurs enfants étaient dans 
sa main autant de pions pour jouer son ambitieuse partie 
et qu'il les sacrifierait sans balancer jusqu'au dernier si, 
ce faisant, il arrivait enfin à faire échec et mat à son 
adversaire. 

Donc, en février, le gouvernement, avec l'assentiment 
de son allié, Henri II, entama des négociations avec le 
duc : le seul désir des Siennois était de sauvegarder leur 
autonomie ; ils auraient donné tout pour cela. Mais Cosme 
ne montra nulle pitié : il leur répondit froidement de 
traiter avec l'Empereur, et Charles-Quint, ils le savaient, 
ne se contenterait de rien moins que du sacrifice complet 
de leurs libertés. L'accablement s'abattit plus que jamais 
sur Sienne. Les citoyens avaient cru fermement voir 
enfin le terme de leurs souffrances ; en apprenant l'échec 
des négociations avec Cosme, beaucoup moururent sous 
le coup de cette terrible déception, de besoin et par suite 
des intempéries. On entendait continuellement des gémis- 
sements de mourants s'élever des maisons des pauvres ; 
dans les églises, on ne disait plus que des messes de 
morts ; on croisait sans cesse des convois funèbres. 

Mais, si cruel que fût le siège, il ne se passa pas sans 
quelques douceurs. Même les farouches Espagnols sem- 
blèrent à la fin pris de pitié pour les Siennois. Quand, à 
la fête de San Felice, on expulsa de nouveau, en pleurs, 
un misérable troupeau de quatre cents femmes et enfants, 
bocche disutili^ des soldats ennemis les emmenèrent au 
couvent de l'Observance et leur donnèrent un peu de 



236 HISTOIRE DE SIEMNE 

pain. Le même jour aussi, comme c'était en temps de 
carnaval, Marignane envoj^a à Montluc un chevreuil, 
quatre lièvres, quatre couples de volaille et d'autres 
friandises pour faire bombance. 

Dans leur affliction, les Siennois décidèrent d'adresser 
en commun un appel suprême à leur Mère, la céleste 
protectrice de Sienne et de lui vouer solennellement leur 
ville. La veille de la fête de l'Annonciation, les corps de 
l'Etat, suivis d'une multitude, se rendirent en cortège à 
la cathédrale et, pour la dernière fois, offrirent les clefs 
de la ville à la Vierge : mais leurs supplications ne furent 
pas exaucées. 

La famine devenait chaque jour plus terrible. « De vin, 
dit Montluc, il n'y en avoit une seule goutte en toute la 
ville dès la demy-février. Avions mangé tous les che- 
vaux, asnes, muletz, chatz et ratz^ » Même les malades 
et les blessés n'avaient plus à se mettre sous la dent 
qu'un morceau de pain noir. Il ne restait plus de viande 
digne de ce nom, ni de médicaments, ni d'onguents. La 
pitié des Espagnols d'ailleurs ne dura guère : à la fin de 
mars, un nouveau convoi de bouches inutiles fut assailli 
par les Impériaux qui renvoyèrent les malheureux après 
leur avoir coupé le nez et les oreilles, en les chargeant 
de faire savoir que tous fugitifs seraient aussitôt pen- 
dus que pris ^ 

A la fin, les plus braves citoyens commencèrent à 
perdre courage. Tous les jours, les cris en faveur de la 
paix retentissaient plus nombreux. Des hommes qui, de 
longs mois, n'avaient jamais chancelé dans leur détermi- 
nation de tenir jusqu'au bout, faiblissaient en voyant leurs 
enfants, pâles et émaciés, mourir lentement de faim, et 
finalement allaient grossir la foule bruyante des mécon- 

^ Montluc, op. cit., f. io5. 
- Sozzini, op. cit., p. 391, 892. 



SIÈGE DE SIENNE 287 

tents sur la grand'place. Strozzi lançait toujours des his- 
toires de plus en plus invraisemblables d'importantes ar- 
mées de secours en marche sur Sienne. Dix mille hommes, 
disait-il, cantonnaient à Pienza ; une flotte française 
venait d'arriver à Portercole. Les Siennois souriaient 
avec une amère incrédulité à l'arrivée de ses messages : 
ils le croiraient quand ils verraient les troupes. Depuis 
un mois, pas une miche de pain n'était entrée dans la 
ville. Leurs prières, leurs adjurations ne leur avaient 
procuré aucune assistance. La liberté mcme, pensaient- 
ils, risquait de leur coûter trop cher. 

Enfin, le 17 avril, des conditions de paix furent arrê- 
tées entre les ambassadeurs siennois et les représentants 
de Charles-Quint. Il était stipulé que Sienne se placerait 
sous la protection de l'Empereur qui lui restituerait son 
indépendance. Toutefois il aurait tout pouvoir, « la 
liberté de celle-ci restant sauve », de changer le gouver- 
nement de la ville et de la République, d'y mettre en 
garnison les troupes qu'il lui conviendrait d'y envoyer. 
En même temps, il s'engageait à ne restaurer ou édifier 
à Sienne aucune forteresse sans le consentement de la 
République; absolution était accordée aux citoyens pour 
toutes offenses passées contre son autorité, tous joui- 
raient d'une liberté complète d'action et de la tranquille 
possession de leurs biens. La garnison française quitte- 
rait la ville avec les honneurs de la guerre ^ 

Le'21 avril, les Français sortirent parla porte Romaine, 
accompagnés d'une troupe importante de citoyens qui 
chérissaient la liberté encore plus que leur ville. « Ubi 
cives ^ disaient-ils, ibi patria. » Ils résolurent de transfé- 
rer à Montalcino le siège de la République. Parmi ces 
martyrs de l'indépendance se trouvaient des citoyens 

^ Arch. di Slalo, Sienne, Calefetio, c. 4'i'. 4i3; 17 avril i555. 



238 HISTOIRE DE SIENNE 

appartenant aux plus nobles familles : Bandini et Span- 
nocchi, Piccolomini et Tolomei. Les proscrits emme- 
naient avec eux leurs femmes et leurs enfants et tout ce 
qu'ils purent emporter de leurs biens ; affaiblis et amai- 
gris par la famine, plusieurs tombèrent morts sur le bord 
du chemin. Montluc, tout soldat qu'il était, ne put conte- 
nir son émotion en les voyant se traîner, le visage creusé 
et pâli, derrière ses hommes, le long de la poudreuse 
route de Rome, le père tenant sa petite fille par la main, 
la mère portant dans les bras son nouveau-né, s'enfoncer 
dans un morne désert parce qu'ils ne voulaient pas se 
soumettre à la domination haïe des Espagnols. « Oncques 
à ma vie, dit-il, je n'ay veu despartie si désolée... [Je ne 
pus] sans larmes veoir toute ceste misère, regrettant infi- 
niement ce peuple, qui s'estoit montré si dévotieux à sau- 
ver sa liberté ^ » Avançant très lentement et souffrant 
terriblement de la faim, les Français et les exilés qui les 
accompagnaient atteignirent enfin Montalcino. 

Marignano rencontra Montluc le 21 avril, à peu de dis- 
tance de la porte Romaine \ Les deux généraux échan- 
gèrent des politesses et s'entretinrent agréablement du 
siège. L'entrevue terminée, Marignano entra à Sienne et se 
dirigea sur-le-champ vers la cathédrale pour rendre grâces 
à Dieu de la prise de la ville. Les cloches des églises son- 
nèrent ; on amena les drapeaux français qui flottaient 
encore ; des salves joyeuses retentirent sur la grand'place. 
Les rues résonnaient des clameurs des soldats en liesse. 

^ Montluc, op. cit., f. 107^ 

- Napier écrit que les deux capitaines se rencontrèrent à Buonconvento, 
ce qui est inexact. Montluc raconte lui-même que l'entrevue eut lieu à trois 
cents pas do la porte. Cf. Montluc, Éd. cit., p. 108. Le récit du siège que 
donne Napier, quoique non dépourvu de mérite, contient nombre d'erreurs. 
Il ne connaissait pas suffisamment les textes originaux et n avait lu Montluc 
que dans une mauvaise traduction italienne ; n'ayant jamais eu sous les yeux 
la lielazionc de Montalvo, il s'en rapporte, semblc-l-il, généralemenl à Gal- 
luzzi qui écrit de seconde main. 







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PL 26. 



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PLAN DE SIENNE, VEHS 1 800, HAB <.. PL LITI 
D'après une estampe de la Bibliothèque Nationale. Paris. 



SIÈGE DE SIEN>E 289 

C'était une ville désolée dont les Espagnols prenaient 
possession : en deux ans sa population était passée de 
quarante mille âmes à huit mille ; mais la famine et les 
privations ne pouvaient changer la nature des Siennois. 
Leur enjouement et leur mobilité habituels, leur carac- 
tère hospitalier survivaient à tous les chocs. Ils ne surent 
résister au plaisir de souhaiter la bienvenue au brave 
Marignano. L'inscription gravée au-dessus de Tune des 
portes de la cité : Cor magis tibi Sena pandit^ le saluait 
lui aussi. Les femmes suspendirent leurs brocards aux 
fenêtres et sourirent aux beaux cavaliers espagnols qui 
défilaient devant elles, de même qu'elles avaient acclamé 
Charles-Quint lui-même vingt ans auparavant; la jeu- 
nesse fraternisait avec les Impériaux. Les vivres regor- 
gèrent de nouveau ; les tavernes ne désemplissaient ni 
de jour ni de nuit. Marignano, avec sa fermeté coutu- 
mière. ne toléra ni pillage, ni violence ; le changement 
de gouvernement s'effectua sans désordre'. 

Henri II prit fort à cœur la prise de la ville : il avait 
espéré faire du territoire de la République un point d'ap- 
pui de ses opérations dans l'Italie centrale et méridio- 
nale, et, de Sienne, une étape sur la route de Naples ; son 
dépit augmenta lorsqu'il vit les forts de la Maremme 
tomber l'un après l'autre aux mains de Marignano. Sur 
le conseil du duc de Guise, il résolut de tenter un nouvel 
effort pour garder pied en Toscane : s'alliant avec 
Paul IV et le Sultan, il combina une attaque contre les 
possessions espagnoles d'Italie. Cette tentative fut un 
lamentable fiasco ; l'offensive de Guise sur Naples échoua 
piteusement. Seules, dans l'Italie centrale, Montalcino, 
Grosseto, Chiusi, Radicofani et quelques petites places 
appartenaient encore à la France. 

^ Moutalvo. op. cit.. p. 149. 



24o HISTOIRE DE SIENNE 

Entre temps, Cosme machinait tranquillement la chute 
de Sienne en son pouvoir. Le regain d'activité des Fran- 
çais en i557 lui fournit Toccasion souhaitée : Philippe, 
trop occupé par la campagne qu'il menait en Picardie et 
dans le sud de Tltalie, ne pouvait se passer de ses alliés. 
Cosme, s'en rendant compte, lui réclama impérieuse- 
ment le paiement d'une somme de deux millions de 
ducats que lui devait l'Espagne : affirmant qu'il se trou- 
vait à court d'argent, il lui fit part qu'il avait reçu de très 
belles propositions des adversaires du roi, propositions 
qu'il se verrait peut-être obligé, laissait-il entendre, 
d'accepter, si sa créance ne lui était pas immédiatement 
remboursée. Philippe, fort irrité de cette prétention, ne 
put cependant que s'incliner devant les exigences du 
duc. Il accepta de lui remettre Sienne et son territoire, 
pour solde de tout ce que l'Espagne restait devoir à Flo- 
rence ^ Le 1 5 juillet iSSy, le représentant de Cosme prit 
officiellement possession de la ville. Ainsi finit l'histoire 
de Sienne, en tant qu'Etat indépendant. 

« La République de Sienne à Montalcino » ne sauve- 
garda son existence précaire que pendant deux ans et 
encore le gouverneur français y exerçait-il en réalité le 
pouvoir suprême. Finalement en iSSq, à la suite du 
traité de Câteau-Cambrésis, les gens de Montalcino se 
rendirent aussi au duc qui possédait dorénavant presque 
toute la Toscane, sauf la petite principauté de Lucques. 
Dix ans plus tard, une bulle de Pie V élevait Cosme à la 
dignité de grand-duc de Toscane ; et en février 1570 le 
Pontife lui-même le couronnait solennellement. 

1 Arch. di Stalo, Sienne. C'apitoli, Num. d'ord. -^65; 3 juillet i557. 



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