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HISTOIRE 



DES ITALIENS 



L'auteur et les éditeurs se réservent le droit de repi'tnluctiou. 



PA«H. — TTPOORAPBIB DE PIRMIN DIOOT PHÈRE8, VILS KT C». 



' -1 



HISTOIRE 




DES ITALIENS 



PAR 



CÉSAR CANTU 



Tridflilc sMi In jtu. éi VwUitt 



PAR M. ARMAISD LAGOMBË 



SUR LA DEUXIEME EDITION ITALIEMMC 



TOME CINQUIÈME 



PARIS 

LIBRAIRIE DE PIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET C* 

IMPranORB DR L'INSTITUT DE FRANCE 
«PI lAcoa, i6 

M DCCC LX 



HISTOIRE 

DES ITALIENS 



UVRE HUITIEME 



(suite.) 



CHAPITRE LXXXVI. 



LES DEIWIEM NORMANDS EN SICILE. UENRI TI. 



Nous avons vu que le pays le plus méridional de Tltalie^ ber- 
ceau de tant de magnanimes républiques avant la conquête 
romaine^ puis^ après Timiption des barbares^ subdivisé en un 
grand nombre de principautés lombardes et de communes grec- 
ques 9 avait été concentré par les Normands en un État que les 
Italiens^ par antonomase^ appelèrent le Royaume {il Regno). Roi 1130 
de Sicile^ duc de Fouille^ prince de Gapoue, Roger H prit la pom- 
peuse devise : Appulus et Calaber, Siculus mihi servit et Afer. 
Falcone de Bénévent rapporte un document dans lequel il s'in- 
titule : Dei gratia Sicilix et Italix rex, Christianorum adjutw 
et clypeus. 

La Sicile fut repeuplée avec les gens qu'il enleva dans ses ex- 
péditions de Grèce 9 de Tripoli et de l'île Zerby. Nous avons ra- 
conté comment il savait au besoin courber la tète devant les pa- 
pes et leur résister; il témoigna toujours une grande vénération 
pour saint Brunon^ qui avait fondé en Calabre Tordre des Char- 
treux, aima et protégea les sciences. Il fit don à Edrisi^ fameux 
géographe musulman^ d'un fief pour qu'il restùt à sa cour, oii il 

BI8T. DBS RAL. — T. V. I 



2 L£ ROYAUME. 

écrivit les Pérégrinations cTun curieux qui veut connaître à fond 
les divers pays du monde; dans ce travail^ destiné à Texplica- 
tion d'une sphère d'argent du poids de 800 marcs, où les pays 
du monde étaient gravés , l'auteur dispose d'une manière nou- 
velle et bizarre les connaissances géographiques des Arabes. 

Le palais de Palerme, sa capitale^ avec la magnifique cha- 
pelle de Saint-Pierre » dont les murs et le pavé sont en mosaï- 
que d'un goût exquis^ et dans laquelle on lit enoore Pinscription 
trilingue tracée par lui-même sur la première horloge qu'on y 
plaça; la cathédrale de Géphalie et celle de Saleme, riche des 
dépouilles de Paestum; les églises de Saint-Nicolas à Messine et 
à Bari^ le monastère de la Cava^ sont des monuments de la ma- 
gnificence de Roger. A Païenne, outre de nouveaux édifices où 
respirent la richesse et la splendeur^ il ouvrit un parc immense^ 
peuplé de bétes fauves, et qu'embellissaient des eaux amenées 
par des conduits souterrains {i); il transporta de la Grèce et de 
l'Afrique la culture de Tarbre à pain, du papyrus (2)^ du pista- 
chier, de la canne à sucre, et de laMorée^ les mûriers, les vers 
à soie et des ouvriers en soie. Le fameux manteau impérial fait 
par ordre de Roger^ avec inscription coufique de Tan 5S8 de 
l'hégire, correspondant à Tannée 1133, prouve que les Arabes 
travaillaient déjà la soie. Ce manteau, transporté ensuite en Alle- 
magne par Henri VI^ se conserve aujourd'hui à Nuremberg. Le 
silence du palais de Roger était alors interrompu par les tisse- 
rands qui préparaient toute espèce de tissus, brocarts, fleurons, 
arabesques, de couleurs très-variées et entremêlés de perles (3) ; 
en outre, on y convertissait en draps la laine française. 

(1) Quostiam montes et nemçra quçesunt circa Panorn^^fHf nwrp/ecit iapù(eo 
eircumcliu/i, etparcum delicioswn satU et amœnum divertis arboribiu insitum 
et plantatum conttruijussit , et in eo damas, capreolos, porcos sylvestres jussit 
includi :fecîtet in hoc pareo palatium^ ad quodaqtmm de fonte tuàdUsimo per 
conductus enherraneot Jussit adduel, Ghron. Salem, in iter. it. Script,, vol. vn, 
pag. 194. 

La campagne de Palerme est eocore parsemée de petites coqstructîoii« à 
forme pyramidale (dans le pajrs on les appelle ^^iarre, mot arabe) par où jaillissent 
les eaux des aqueducs souterrains construits au temps des émirs, et qui alimentent 
les fontaines de la ville, élevant même Teau jusqu^aux étiiçes supérieurs des 
maisons. 

(5) Un quartier de Païenne conserve encore le nom de Papireêo, Le papyrus 
n*eit pas de respèoe égyptienne, mais tyrleone, et diffère de eehii qui croit à 
Syracuse. 

(.1) Nec vero illas paiatio adhœrenies silentio prœterire cçtipenit officutas^ 



1.6$ Pmïih lo» Vénitiens et le» Génoii»^ à li^ur retour d^Orient, 
allaient «d rafrotcbir à Palerma; lei Ho^pitalien it les Tem^ 
pliers bAtirent des couvents h Trapani, halte ordinaire d$s croi- 
sés (i), Les Vénitiens avaient à Païenne une société mercantilu 
avec des magasins propres , de» caissiers et un président; les 
Génois, une banque à Syracuse^ et une maison fortifiée h Mes- 
sine. Les Amalfitains remplissaient une rue de Naples deleur^ 
boutiques, où ils vendaient surtout des étoffes de laine et de 
soie; ils avaient, en outre, un quartier à Syracuse, et une so- 
ciété mercantile à Messine. 

Les musulmans conservaient encore quelques parties de la 
campagne, et Jouissaient de Tégalité des lois avec une tolérance 
unique à celte époque ; ils avaient un quartier dans les villes, 
avec franchises, magistrats, notaires et liberté de culte] plu- 
sieurs même obtinrent des fiefs, et si quelques^-un^. comme pri- 
sonniers de guerre^ vivaient dans une condition servile, plus de 
ce^t mille, distribués en tribus sous leurs cbeil^s, cultivaient 
librement le val de Mazzara et d'autres territoires, Philippe, un 
des eunuques de Roger, musulman converti, parvint à la dignité 
de grand amiralf et fut envoyé en Afrique pour assiéger Bone. i i^j 
Lesbaronsnormands, jaloux de ce favori, Taccusèrent de nianger 
de la viande le vendredi, et, pendant le carême, de fréqu^ter lea 
églises avec répugnance, ou de retourner secrètement dans les 
mosquées. Abandonné par Boger à leur rancune , il fut attaché 
à la queue d'un chevAl, mis en morceaux et Jeté dans )es flam^ 
mes (2)« 

Quelques aunéen après , le musulman Mohammed ebfi-Dgîo- 

tipUci fe^^uUg§nw§ C0gpta»tiir. ^inc fimm vidtfit amU^, dami/Q^m et frimita 
minori periûa ptrjlcl (c'est-Ànlire d'ime, de deui^, de trois lisses) : fùnc examita 
(sorte d^étoffe de soie) uberiorls materiœ condensari : heic diarrkodon igfteoful- 
gore visum reperberat; heic diapUH color subvirldis intuentlum oaUos grato 
blanditur asptetu ; hine easanthosmaia (à fleurs) clrcuiorum varietatibut iiuignifa, 
majoram qiùdem artifietim inttust^iam êi materim ubertalem 4**ULuP4nt^ majo- 
r§m tfUtilômiuut pfetiû dittmhmuUi. Muiia quidam t$ »lia vii^m ibf vqr'ù lirions 
aa dwvsi ggnerU orm^nêtUa^ in qu^^m ejc icriw iH4rifm imexUup^ ef ntftftiforwU 
pietwrtB itarietas, gfimmis Intarlueentibuf il/nstrt^tur, Margarifflt qttoque aut 
intégra clttulis aureit incUtduntur^ oui perforatat filo tenui connectuntur^ *rt 
efeganH quadam diipositionis industria,pieturatiJuèentwr/ormam opensex/ii- 
bere, Ugo FalgAHBO, în Rer, it, Seripi,, t, ¥11, 

(1) ROSAEIO DB GasaORIO, Diseorso irUorno alU SieUiM'/ Paierfàe, 1S26. 

(2) RoilVAU»! a^Uiaxif AiU» Chron» ad î iSBp 



4 L£ KOYAUME. 

baïr, qui voyagea en Sicile^ écrivait : a Le roi Guillaume^ re- 
« commandable par sa conduite, emploie les musulmans ^ et a 
« pour &miliers des pages eunuques^ fidèles à l'islam, bien que 
a d'une manière secrète. Telle est sa confiance dans les musul- 
« mans, qu'il les charge des affaires les plus délicates ; il a une 
a compagnie de musulmans noirs ^ commandés par un musul- 
aman. Les vizirs et Iqs chambellans, il les choisit parmi ses 
pages nombreux, à la fois employés du gouvernement et per- 
<f sonnes de cour, qui déploient un grand luxe d'habité et de 
a chevaux^ et sont honorés d'une suite particulière. A Messine, 
a le roi possède un palais blanc comme une colombe, où sont oc- 
« cupés beaucoup de pages et de jeunes filles ; il s'abandonne au 
a plaisir de la cour à la manière des rois musulmans , qu'il 
« imite dans le système des lois, dans la marche du gouverne- 
« ment, dans la distribution de ses sujets, dans la magnificence* 
a II témoigne une grande déférence à ses médecins et à ses as- 
« trologues; on dit qu'il lit et écrit l'arabe^ et l'un de ses fami- 
a liers nous a assuré qu'il avait adopté la devise : Louange à 
« Dieu , juste est sa louange; comme celle de son père était : 
a Louange à Dieu en reconnaissance de ses bienfaits. Les jeunes 
(( filles et les concubines de son palais sont toutes musulmanes ; 
a un camérier^ du nom de Yahia^ employé dans la manufacture 
« des drapS; où il brode d'or les habits du roi, nous dit que les 
« chrétiennes franques habitant le palais avaient été converties 
a par nos jeunes filles sans que le roi le sût^ et qu'elles faisaient 
a beaucoup d'œuvres de charité. 

a A Palerme y les musulmans conservent un reste de foi ; ils 
« tiennent proprement les mosquées, font la prière à l'appel du 
ce muezzin^ habitent des bourgades (Ûstinctes de celles des chré- 
a tiens, et fréquentent les marchés. La profession publique de foi 
a {khotbah) étant prohibée, ils ne font que rassemblée du ven- 
a dredi ; mais, dans les jours du beiram, ils prient pour les Ab- 
« bassides. Us ont un cadi qui juge leurs procès, et une mos- 
9 quée principale avec un nombre infini d'autres, dans la plu- 
H part desquelles on enseigne le Koran. Les femmes chrétiennes^ 
a par l'élégance du langage et la manière de se voiler et de por- 
5 ferles manteaux, imitent les musulmanes. Le jour de la Noël, 
tf elles sortent en habits de soie d'or^ enveloppées dans des 

manteaux élégants ; couvertes de voiles de couleur, avec des 
a brodequins dorés, et se montrent dans les églises chargées de 
V colliers, parfumées et fardées comme les musulmanes. 



LE ROYAUME. ^ 

a Naguère est arrivé à Trapani le caïd Aboul-Kassem , chef 
a des musulmans en Sicile , que des calomnies ont fait tomber 
a dans la disgrâce du roi ; bien qu^il ait échappé à la condamna- 
a tion^ on lui a extorqué 30^000 deniers d'or sans lui rendre au- 
a cune des maisons et des terres qu'il tenait de ses aïeux. Il 
a vient de recouvrer la faveur du roi, qui lui a confié un emploi 
a dans Tadministration, et lui, il s'y est résigné conune l'esclave 
a qui a perdu la personne et les biens (!}. » 

Ûauteur raconte ensuite que les musulmans, pour se sous- 
traire à la colère de leurs parents, se réfugiaient dans une église, 
où ils recevaient le baptême ; que les musulmans offraient leurs 
filles auxjpèlerins pour qu'ils les épousassent, et que celles-ci 
abandonnaient avec joie leur famille afin de se soustraire à la 
tentation de l'apostasie et de vivre en pays musulman. Bien 
qu'il ne faille voir dans ce récit que les ejcagérations habituelles 
des partis vaincus, il nous révèle néanmoins les tentatives des 
princes normands pour introduire la civilisation orientale. Du 
reste, nous verrons longtemps encore les infidèles jouer un rôle 
dans les événements de la Sicile. 

Les Juifs mêmes, persécutés ailleurs, trouvèrent sécurité en 
Sicile, et Benjamin de Tudèle, dans son voyage de 1172, en 
comptait i ,500 à Palerme, 200 à Messine. 

Ce pays devait présenter alors un bizarre mélange : indigènes 
courbés par une longue servitude , chevaliers normands avec la 
cuirasse et le morion, musulmans avec des turbans, santons et 
moines, courses de gérid et tournois, hommes du Nord ignorants, 
et méridionaux corrompus. Asiatiques fastueux et Scandinaves 
aux mœurs sévères; on y parlait grec, latin vulgaire, arabe, nor* 
mand, et c'est dans chacune de ces langues qu'on publiait les 
bans, qui devaient , autant que possible, être d'accord avec le 
code Justiiïien pour les Grecs, le Coutumier pour les Normands, 
le Koran pour les Sarrasins, le code lombard pour les seigneurs 
primitifs. 

Les Normands, peu nombreux et faibles, durent s'appuyer 
sur la politique et l'astuce; leur gouvernement, plus habile que 
fort, manquait de cette vigoureuse unité qui est nécessaire pour 
tyranniser un peuple et faire converger ses ^efforts vers un but 
unique , surtout dans un pays très-accidenté et divers par l'ori- 
gine de ses habitants. Dans les institutions lombardes et grec- 

(I) Fragmcnl publié par M. Aman j Paris, 1846. 



C ADMINTSTRATIOTS DES LOMBARDS. 

ques^ ils ne firent que les changements nécessaires pour l'intro- 
duction de la féodalité à la manière des Francs. Les magistrats 
et les comtes lombards, devenus héréditaires^ avaient déjà formé 
la classe des barons^ qui conserva la noblesse même après avoir^ 
par la conquête normande^ perdu les juridictions. Les Normands^ 
investis de fiefs , les sous-inféodaient à des chevaliers, ou vas- 
saux nobles^ et à de grands dignitaires ecclésiastiques. Mais ces 
premiers Normands^ de môme que leurs compatriotes appelés 
continuellement de France pour exercer leur courage^ voulaient 
introduire sur leurs tenures le droit du pays natal ; de là vin- 
rent les flefs h la manière franque^ qui différaient d^ lombards 
par une disposition capitale ; en effet y ils n'admettaient à la 
succession que Faîne , tandis que dans les autres chaque fils 
avait une part d'héritage. 

Le système féodal s'étendit même sur les pays jusqu'alors sou- 
mis aux GrecS; et Roger inféoda à tous les chevaliers de Naples 
cinq arpents de terre avec cinq colons (1) ; il fut aussi trans* 
planté dans la Sicile^ qui ne Pavait jamais connu, et il y décom- 
posa toute l'organisation sociale des Sarrasins. Les colons^ de 
libres^ devinrent indépendants; le vainqueur eut le droit de faire 
paître ses chevaux dans les prairies; les bois et les serfs furent 
soumis à la taille; une administration fiscale et tracasaière, sub- 
stituée à celle des Sarrasins^ large et tolérante^ fit déchoir IV 
griculture et le commerce. 

Les Normands, habitués dans leur patrie à se réunir en assem- 
blées législatives et judiciaires, conservèrent cet usage en Italie; 
comme ils le firent en Angleterre^ ils transportèrent le nom de 
parlement dans le pays en deçà et au delà du Phare. Composé 
d'abord de Normands seuls, il s'ouvrit dans la suite aux indigènes, 
témoignage de fusion des vaincus et des vainqueurs ; mais^ comme 
le peuple ne pouvait se faire une place là où les abbés et les sei- 
gneurs possédaient tout le sol, les deux bras {bracei) des barons 
et des ecclésiastiques étaient seuls admis dans le parlement. Plus 
tard, les villes acquirent le droit de se racheter des tmrons et de 
se rendre libres, c'estr-à-dire de ne dépendre que de l'autorité 
royale ; alors le bras dotnanial , c'est-à-dire qui ne relevait 
que du domaine du roi^ fût ajouté au bras ecclésînstîqne et ba- 
ronial. Ce travail, comme nous le verrons, fut accompli par Fré- 
déric IL 

(1) PRLLBGaiifiy AdFalcMdtm Bênupeni^td an. 1140. 



ADMINISTRATION BES LOMBARDS. 7 

Roger concentra Tadministration dans la cour de Palermc, 
où il s'entoura de sept grands dignitaires^ sous lesquels furent 
placés les autres seigneurs. A la tête de chaque district étaient 
les barons et les connétables ; de toute la noblesse, le grand con- 
nétable ; de la marine^ le grand amiral. Le grand chancelier ser- 
vait d'anneau entre les fonctionnaires et le prince ; puis venaient 
le grand chancelier^ le grand chambellan^ le grand protonotaire, 
le grand sénéchal. L'archimandrite ou abbé général^ élu par les 
moines^ confirmé par le roi, avait inspection sur les églises, et 
spécialement sur les vacantes; néanmoins les évéques devaient 
recevoir à Rome la consécration du pape. 

Les gastalds et les sculdasques avaient cédé les jugements 
à des baillis^ à des justiciers, à des châtelains, qui, avec le 
roi à leur tête et des privilèges distincts, formaient une hié- 
rarchie d'administration , la première organisée à la moderne ; 
en effet, elle ne se composait pas de vassaux liés féodalement 
aux seigneurs, mais d'officiers qui exerçaient, chacun dans un 
rang subordonné, la portion d'autorité qu'on leur confiait. Ainsi, 
tandis que l'ancienne noblesse restait en face des conquérants 
dans un état d'opposition, il s'en formait une autre des individus, 
indigènes ou étrangers, qui étaient admis aux emplois (i); par 
ce fait encore, le droit sicilien différait des autres droits. 

Aux lois lombardes, qui, avec quelque mélange des lois ro- 
maines et des coutumes Scandinaves, avaient eu jusqu'alors force 
de droit commun, Roger substitua les constitutions promulguées 
dans les assemblées publiques de barons, de fonctionnaires et 
d'évêques, et qui étaient obligatoires dans les deux parties du 
royaume. Il emprunta au droit romain la loi qui qualifie de sa- 
crilège la discussion des actes, des conseils et des délibérations 
du roi. n infligeait la peine de mort à quiconque altérait ou ro- 
gnait les pièces de monnaie ; à celui qui, sous prétexte de ma- 
riage, enlevait du couvent une jeune fille, bien qu'elle n^eût pas 
encore pris le voile; au magistrat qui dissipait les deniers pu* 
blics, ou au juge qui se laissait corrompre; à celui qui donnait 
des remèdes pour inspirer Faversion; à' celui qui, sans avoir 
donné un avertissement, blessait mortellement quelqu'un, soit 
en roulant une pierre, soit en conduisant une poutre. Défense de 



(1) Quoscumque vires aut eonsiUis utiles, aut heUo eUwos compererai, cumu- 
lotis eos ad virtutem ben^ciis invitabat^ transalpines maxime, HUGUES Fàl- 
CAHD. 



8 GUILLÀUUE LE MAUVAIS. 

vendre ou d'aliéner les fiefs ; les feudataires ne pouvaient encore 
se marier sans le consentement du roi^ ni marier leurs filles qui 
avaient l'espoir de succéder. Pour exercer la médecine, il fallait 

, être licencié ; personne, à moins d'être issu de gens d'armes ou de 

notaires, n'était fait chevalier ou juge. Beaucoup de peines étaient 
relatives aux femmes adultères et prostituées. Quiconque ven- 
dait un homme libre était réduit en servitude (1) . Les compatriotes 
de Roger Pont comblé de ces louanges que Ton prodigue d'ordi- 
naire au fondateur de l'indépendance d'un État» et à l'heureuse 
ambition de quiconque ne tient pas compte de la moralité des 
moyens. Après avoir perdu Alphonse et Roger, il fit couronner 
conmie son collègue Guillaume, l'unique fils qui lui restât; il 

ti54 mourut quelque temps après, à l'&ge de soixante et un ans, 
après en avoir régné vingtnquatre. 

Son successeur fut avare, soupçonneux, pusillanime ^ inca- 
pable; renfermé dans son palais, au milieu de plaisirs grossiers 
et barbares, il ne songeait pas au bien public. Les empereurs 
d'Orient et d'Occident profitèrent de l'occasion pour faire valoir 
des prétentions opposées sur le royaume, firent marcher des 
troupes et sollicitèrent le concours des barons toujours remuants. 
Déjà même les seigneurs avaient eu recours à Barberousse, et, 
lorsqu'il vint en Italie, ils se soulevèrent partout; mais il ne put 
leur donner la main. Les empereurs grecs, désireux de se venger 
des expéditions des deux Roger, et déjà maîtres d'Ancftne et 
d'autres postes sur l'Adriatique, occupèrent Brindes, qui devint 
le quartier des barons révoltés; mais Majone, qui, de marchand 
d'huile de Bari, était devenu, par le génie, Téloquepce, l'art de 
feindre et de dissimuler, chancelier et grand amiral du royaume, 
l'arbitre des conseils et des actes de Guillaume, reprit cette ville, 
et, par ses ordres, les barons furent tués, aveuglés ou ensevelis 
dans les prisons de Palerme. Ces supplices soulevèrent la haine 
contre Majone, auquel on reprochait encore d'avoir laissé tom- 
ber au pouvoir d'Abd-al-Moumin, roi de Maroc, la forteresse de 
Mahadia, sur les cêtes d'Afrique, qui appartenait aux Siciliens. 
On faisait courir le bruit qu'il voulait s'emparer de la couronne, 
et les barons se soulevèrent contre lui ; le comte Mathieu Bonello, 
auquel il destinait la main de sa fille, devint même son ennemi, 

ii«i le tua et fit Guillaume prisonnier. L'abus de la victoire rendit les 
conjurés odieux; Bonello fut pris, aveuglé, et les supplices réta- 

(1) GlAIVKOKB, liv. XI, cfa. 4. 



GUILLAUME LE BON. 9 

Mirent l'ordre. La cruauté de Guillaume lui a valu dans l'histoire 
le surnom de Mauvais. 

Son fils Guillaume^ qui lui succéda sous la tutelle de Margue- uao 
rite de Navarre^ a reçu celui de Ban. Jeune et beau^ il élargit^ 
pour gagner les cœurs^ les nombreux prisonniers d'État ; mais 
les factions se disputèrent avec acharnement Tinfluence dans la 
tutelle, et les parties hétérogènes de ce royaume, juxtaposées 
mais non soudées, tendaient à se séparer. Marguerite chercha 
un appui dans un grand nombre de prélats et de sages juriscon- 
sultes, mais surtout dans les Francs, dont elle remplit sa cour; de 
ce nombre était Hugues Falcand, que les couleurs sombres et vi- 
goureuses aveclesqueIlesiIapeintcestroubIes,ontfaitsumommer 
le Tacite de la Sicile. Mais les factions et les guerres boulever- 
saient le pays, victime encore de terribles tremblements de terre, 
qui détruisirent Catane, endommagèrent Taormine, Lentini, Sy- 
racuse. Des eaux couleur de sang jaillirent des fontaines; dans 
le Phare, la mer se retira; puis, revenant haute et furieuse sur 
le rivage, elle s'éleva jusqu'au-dessus des murailles de Messine, iico 
et entraîna tout. 

Guillaume, qui avait conservé Famitié d'Alexandre III , empê- 
cha Barberousse d'entamer son royaume, et prit une grande part 
à la conclusion de la ligue lombieirde et de la paix de Venise ; 
puis, avec une flotte, armée pour rétablir Alexis Gomnène sur le 
trône d'Orient, il s'empara de Durazzo, de Thessalonique et 
d'autres places de la Grèce; mais il fot repoussé de Constanti- 
nople. Haida aussi contre Saladin Antioche, Tyr, Tripoli, et mou- 
rut à trente<«ix ans. 

La tradition raconte que Guillaume le Mauvais avait voulu \ »; 
enlever à son peuple tout son argent; pour s'assurer s'il en 
restait encore dans les mains de quelqu'un, il fit vendre sur 
la place, à bas prix , un très-beau cheval arabe de ses écuries. 
Un jeune seigneur l'acheta en effet; appelé devant les juges, il 
avoua qu'il avait violé la tombe de son père pour en retirer ce 
peu d'argent. Cet immense trésor fut enfoui par Guillaume, qui 
fit passer une rivière sur la terre qui le recouvrait; mais Guil- 
laume le Bon parvint à le découvrir miraculeusement, et, comme 
témoignage de reconnaissance, il bfttit la magnifique abbaye de 
Monreale , où fut placée sa tombe , et qui atteste le progrès et 
la somptuosité des arts siciliens à cette époque. 

Tous les enfants de Guillaume étant morts , la succession re- 
venait à Constance, fille posthume de Roger II, et tante de Guil- 



1189 



10 ÙVnVkVWR LE BON. 

laume par conséquent (4). Bien qu'elle eût plus de trente-six ans, 
Barberousse s'était empressé de demander sa main pour son (ils 
Henri^ et l'Anglais Gualtier Ofamiglio^ archevêque de Palerme^ 
avait obtenu le consentement du faible Guillaume. Constance par- 
tit avec plus de 1?M) chevaux chargés d'or, d'argent, d'étoffes de 
soie, de manteaux fourrés de vair, et d'autres bonnes choses (2). 
Le mariage fut célébré à Milan avec une magnificence extraor- 
dinaire, mais sans obtenir la bénédiction de Tarchevéque^ qui 
était le pape Urbain III , très-opposé à cette union : en effets elle 
consolidait en Italie une famille héréditairement hostile au saint- 
siège, à cause de la succession de la comtesse Mathilde, et le 
privait de Tappui qu'il avait eu jusqu'alors contre les prétentions 
exorbitantes des empereurs; en outre^ comme elle préparait la 
réunion de cette couronne à TEmpire, elle renversait Tédifice 
élevé par les efforts persévérants de l'audacieux Grégoire Vil. 

Guillaume était mort pendant les préparatifs de la troisième 
croisade dont nous avons parlé; or, comme les feudataires se 
trouvaient alors occupés outre-mer, Henri VI ne put envoyer de 
forces pour occuper violemment le royaume, qui^ dès lors, fut 
envahi par un désordre extrême. Tous les hommes de race nor- 
mande, sans souci de Constance et de son époux, aspiraient à 
une portion de l'autorité et se la disputaient (3). Dans l'Ile, les 
barons, alléguant la vacance du trône, réclamaient l'ancien droit 
électoral des assemblées nationales; dans la terre ferme (ordi- 
naire iléau), on voulait tout le contraire, par jalousie envers Pa- 
lerme. L'archevêque Gualtier soutenait le droit héréditaire de 
Constance et le serment qu'on lui avait prêté à Lecce; Mathieu 
d'Agello, vic&-chancelier, vieillard habile à conduire un parti, 

(t) On disait qu^dle était religieuse, et qu'elle fut alors relevée de ses vœux : 

Soretla fu , et cosl le tu tolta 

Dl capo l'ombra délie sacre bende. 
Ma poi che par al uiondo fti rivolta 

Gontro Buo grado et contro buoo osanza , 

Non tu dal ?el del cor giaminai disciolta.. 

(Dante, Parad, m.) 

Un chroniqueur la fiùt boiteuse et borgne, tandis que Gofred de Yiterbe dit : 
Sponsa ftiit ipeclosa oinds , Gonstantia dicta* 

(2) Chron. Placent,, Rer. it. Script. XVI. 

(3) Omnes cœperunt inter se de majoritate contendere, et ad regni sollum 
aspirare* RlGAMDI^S. Gkuani^ Her, it, Seript. VI. 



omiLAUME LE BON. Il 

animait ceux qui répugnaient à voir la Sicfle^ affranchie par la 
valeur des Normands^ tomber^ alors qu'elle jouissait d'une paix 
entière^ sous le pouvoir d'un roi étranger et hostile ; du reste^ le 
royaume étant un fief, U niait qu'une femme pût succéder. Le 
plus grand nombre avait en horreur la domination allemande, et 
rhistorien Falcand répétait : < IMeu vous garde de ces hommes 
a d'armes de Germanie ^ barbares grossiers ^ étrangers à vos 
« mœurs et à votre civilisation! Sous letf Allemands, la Sicile ne 
a serait plus qu'une misérable province, éloignée de son souve- 
a rain et livrée aux extorsions de ses officiers. Il me semble déjà 
n la voir envahie par ces hordes terribles ^ que leur caractère 
« impétueux entraîne dans le carnage, les rapines et la luxure; 
a il me semble qu'elles plongent dans la servitude cette noblesse 
« des Corinthiens qui vint autrefois s'établir dans la Sicile^ vaine- 
« ment riche de philosophes et de poètes, et pour laquelle le joug 
a de ses anciens tyrans aurait été moins lourd. Malheur à toi^ 
« Âréthuse, plongée dans une si grande misère ! car^ au lieu des 
« chants mélodieux de tes poètes, tu entendras les clameurs des 
c Allemands ivres^ et tu seras le jouet de leurs passions bru- 
« taies (!)•» 

Comme il arrive dans les moments où l'autorité n'a plus de 
force^ la tourbe et les meneurs du peuple levaient la tète; mais, 
dans ces occasions, il faut toujours un bouc émissaire^ et les Sar- 
rasins furent les victimes désignées. Bien qu'on tolérât ce peuple, 
on ne pouvait espérer de paix soUde entre les maîtres anciens et 
les nouveaux, entre deux religions si opposées , l'une soumise à 
Maroc, Fautre à Rome. Les Arabes s'étaient agités pendant la 
minorité de Guillaume, et Abou'l-Gassem des Amadites d'Afrique 
s'était entendu avec les eunuques du palais et les barons mécon- 
tents pour renverser le Français Etienne du Perche. Les Paler- 
mitains saccagèrent les maisons des Sarrasins, dont ils tuèrent 
un grand nombre ; les autres s'ouvrirent un passage par force, et 
se retirèrent dans le val de Mazzara, où vivaient plus de cent mille 
de leurs frères, qui prirent les armes pour les venger; ils ne 
s'apaisèrent que sur la promesse d'être garantis contre toute vio- 
lence et de conserver les anciens privilèges. . 

Lors même que de pareils incendies éclatent spontanément, 
il se trouve toujours quelqu'un pour les alimenter, afin que la 
nécessité de l'ordre contraigne à prendre le parti que suggère ^ 

(1) Bisté Sieula, pag. 262 et siÙTantes. 



12 TANGRiSBE DE LEGGE. 

un individu rusé; il fui donc résolu que l'on convoquerait le 
parlement des barons afin d'élire un roi. 

Roger de la Fouille^ frère aîné du premier roi de Sicile, avait 
eu de la fiUe de Robert, comte de Lecce» Tancrède, qui fut bien- 
tôt orphelin. Guillaume le Mauvais avait persécuté ce bâtard, 
qu'il incarcéra d'abord et bannit ensuite. L'autre Guillaume l'ac- 
cueillit à sa cour, lui confia Tarmée contre la Grèce et le nomma 
comte de Lecce. Instruit par le malheur, prudent, versé dans les 
mathématiques, l'astrologie, la musique, il parut digne de la 
couronne, et l'obtint. La Matrice^ précieux monument d'architec- 
ture mauresque, mêlée de style normand, et datas laquelle on ad- 
mire encore, bien que détériorées par Tincendie de iSii, les 
tombes de ces rois, retentit d'acclamations au couronnement de 
Tancrède et de son jeune fils Roger; il fut reconnu par toutes les 
provinces de terre, et le' pontife s'empressa de lui donner l'in- 
vestiture. 

A cette époque, les croisés d'Angleterre et de France, con- 
duits par leurs rois, Richard Cœur-de-lion et Philippe, station- 
naient ensemble à Messine, afin de passer en terre sainte après 
l'hiver. Une tempête horrible jeta la flotte génoise sur les côtes 
de Caiabre, et les Français, après avoir perdu chevaux et provi- 
sions, abordèrent en Sicile dans un état misérable. Richard , de 
race normande et d'une audace impatiente, traversa presque 
seul, à cheval, les montagnes de Galabre, et se rendit à Messine. 
La chasse était un privilège en Angleterre, mais non en Sicile. 
Un jour que Richard se livrait à ce plaisir, il entendit le cri d'un 
' faucon dans la cabane d'un paysan, où il entra pour emporter 
l'oiseau; mais les Siciliens, peu façonnés à la servitude, repous- 
sèrent à coups de pierres et de bâtons l'orgueilleux Anglais, qui 
ne dut son salut qu'à la fuite. 

Tancrède était inquiet de l'arrivée de Philippe-Auguste, allié 
de Henri VI et de Richard, frère de la veuve de Guillaume, qu^il 
avait enfermée dans une prison. En effet, il fut contraint de lui 
rendre la liberté, en lui restituant sa dot de 24,000 onces d'or ; 
mais Richard exigeait encore, à titre de douaire, quantité de vases 
d'or et d'argent, un trône, deux trépieds, une table large d'un 
demi-mètre et longue de quatre, objets tout d'or, une tente de 
damas capable de contenir deux cents cavaliers, plus cent ga- 
lères approvisionnées pour une année, tant la Sicile était fa- 
meuse par ses richesses ! Sur le refus de Tancrède, les Anglais 
assaillirent Messine, qui se défendit h coups de pierres, et dont 



*^ 



13 avril. 



GOUBOMNBUENT DE HENRI VI. 13 

la résistance força Richard à consentir à un traité; il jura paix 
et protection^ et fiança une fille de Tancrède à rtiéritier d'An- 
gleterre. 

Henri YI, couronné roi des Romains, résolut de soutenir ses tm 
droits menacés, et vint en Italie'avec ses feudataires, qui^ ruinés 
par la croisade, espéraient trouver dans la Péninsule Toccasion 
de réparer leurs pertes. A Texemple de son père^ rêvant la do- 
mination universelle, il se proposait de conquérir la Sicile^ de se 
faire couronner à Rome, de dompter la Lombardie et la Toscane^ 
de soumettre les côtes d'Afrique déjà tributaires des Normands^ 
et de s'emparer du trône de Constantinople, proie certaine du 
premier occupant; mais^ comme il n'avait pas de forces suffi- 
santes pour accomplir de si vastes desseins^ il dut acheter le 
concours des cités lombardes au prix de son alliance et de non- 
veaux privilèges. 

Lorsqu'il eut obtenu les secours de ces villes et des républi- 
ques maritimes^ il se dirigea vers Rome. Célestin III, nommé 
pape à Tâge de quatre-vingt-cinq ans, différait sa propre consé- 
cration pour n'être pas obligé de couronner Henri; les Romains 
offrirent alors à l'empereur de contraindre le pontife à céder^ 
pourvu qu'il abandonnât à leur vengeance Tusculum^ objet con- 
stant de leur haine et de leurs fréquentes attaques. Henri YI ac- 
céda à leur désir fratricide ; le pape consacré, Henri et sa femme, 
après des serments réitérés, furent reçus dans la ville ; ils en- 
trèrent par la porte Colline, en jetant de l'argent au peuple 
pour qu'il applaudit, et s'avancèrent, par Borgonuovo, jusqu'à 
Sainte-Marie-Transpontine, d'où le clergé les conduisit en proces- 
sion au Yatican. Au devant marchaient le préfet de Rome, l'épée 
nue, le comte du Sacré-Palais, les magistrats de la république, 
qui étaient suivis des juges, des chambellans, de l'impératrice, 
des évoques allemands et italiens, des princes et dignitaires de 
l'empire. Célestin, assis sur un trône élevé, occupait la plate- 
forme de l'escalier de Saint-Pierre, avec les cardinaux, les évo- 
ques et les prêtres à sa droite, les diacres à sa gauche, et, der- 
rière, les sous-diacres, la noblesse romaine et les officiers du 
palais. Le roi, ayant mis pied à terre, alla baiser le pied du pon- 
tife; puis, à genoux et la main sur l'Évangile, il jura de lui être 
fidèle et de l'aider à conserver ses biens, ses honneurs, ses droits. 
Le pape lui demanda trois fois s'il voulait rester en paix avec 
rÉglise et se- montrer son fils respectueux; sur sa réponse affir- 
mative il repartit : a Et moi, je te reçois comme un enfant chéri, 



14 GOVRONNiMBKT* D« HJiHAI VI. 

et je te donne la paix, comme Dieu la donna à ses disciples» > Et 
il l'embrassa. 

Après cette première cérémonie, tous défilèrent en procession ; 
à la porte Argentée, après avoir subi un examen sur sa foi reli- 
gieuse, l'empereur reçut la déricature en promettant de réprou- 
ver les hérétiques, d'assister les pauvres et les pèlerins. Le car-- 
dinal d'Ostie oignit Henri au bras droit et entre les épaules; le 
pontife lui présenta Fanoeau, Tépée, le sceptre, et lui mit sur la 
télé, ainsi qu'à sa femme, la couronne d'or (1). 

Puis on célébra le saint sacrifice , pendant lequel des chants 
d'allégresse souhaitaient victoire et longue vie au pape, à Tem** 
pereur, à ^impératrice. L'empereur offrit le pain, le cierge, Tor, 
et reçut Peucharistie. La messe tenninée, le comte du palais lui 
chaussa les bottes impériales et les éperons de saint Maurice* 
Enfin, Henri tint Tétrier du cheval blanc du pape et leeondujsit 
au palais de Latran. Au dtner, il s'assit h la droite du pontife , 
tandis que l'impératrice, dans une salle séparée, fêtait les évâ^ 
ques et les grands. 

Le spectacle de sang ne n^anqua point à la cérémonie* La 
garnison allemande étant sortie de Tusculum, les Romains, sans 
écouter ni prières ni gémissements, égorgèrent, aveuglèrent, 
mutilèrent les habitants de cette ville, et la détruisirent (2). Quel- 
ques-uns purent se réfugier dans les montagnes; d'autres i par 
amour du sol natal, s'établirent dans le voisinage de leur patrie 
dévastée, s'abritant sous des huttes de branches {fratQati)f d'où 
le pays tira son nom. 

Après ce témoignage déplorable de sa présence, Henri, par le 
concours de troupes nombreuses^ par les promesses, par la cor- 
ruption , entreprend l'œuvre de la conqu^^e ; contrarié p^ir le 



(1) Ro^er Hoveden, chroniqueur anglais, raconte ({ue le pape mit sur la tète 
de l'empereur et de Timpératrice la couronne avec les pieds, et qu'immédia- 
tement il la fit toffliier avec les pieds, pour signifier qu'il avait rautorité de 
donner et d'enlever }es ToyauniM. L« fait est pMi probublst 

Le serment était ; Mgo IV. fuHifUt imperator, jurg me têrvatur^m Romanis 
bonas co/uuemdinté, etjirmo eharttu lofius generis pt liftcUi sinefruittU et nudo 
ÎNgenh, Sic me De^s adjwet et hœe tancia Evangelia, Les cérémonies du cou- 
ronnement sont décrites par le cardinal Gencio, qui fut ensuite pape sous le 
nom d'Honorius III, et qui avait assisté au couronnement de Henri. Elles ont été 
publiées par Pbbtz, Monum. germ, hist., tome IV, p. tS7. 

(2) Imperium in hoc non meetiocri/er dehotietlavit, QrsTO DB S. Blasio ^ 
pag. 8S9, 



HINiU Tl PAN8 ÎJÊ &OTAUMB VS U lOmkMUt, iS 

pape (1)^ aidé par Vabbé de UonirCamn, il prend et dévaste les 
cités> etj sana renooDtrer d'obstacles, arrive devant Naples et 
l'assiège. Cette ville, restreinte alors au quartier qui, du bas de 
Saint-Ëlme et du Capodimonte, se dirige en pente douce jusqu'à 
la mer, défendue par de forts épaulements et de bonnes troupes, 
sous le coaunandement du brave Aligemo Cuttone, et maîtresse 
de la mer, résiste à Tattaque. Les Pisans et les Génois amènent 
des navires pour ^seconder les Allemands, qui dévastent la cam^ 
pagne; mais les nmladies punissent les envi^sseurs, et Henri 
retourne en Allemagne plus soucieux que repentant. Les Génois 
et les Pisans cessent de favoriser un allié malheureux ; les âa« 
lernitains arrêtent Constance et la livrent à Tanerède, qui la re- 
tient prisonnière en Sicile, jusqu'à ce que , sur les instances du 
pape 9 il la rendit sans conditions ni rançon, comptant siv sa 
gratitude. 

Tancrède, qui n'avait pas su se montrer digne du diadème en i lu^i 
le défendant lui^^méme, mourut bientôt. Gomme son fils aîné l'a- 
vait précédé dans la tombe, il ne laissait que le Jeune Guil* 
laume III, sous la tutelle de sa femme Sibylle d'Acerra ; au mi- 
lieu des luttes des barons et des chevaliers, luttes acharnées, lon- 
gues, désastreuses et sans résultat, la croisade avait eu nssiie 
la plus funeste, Philippe-Auguste, ayant débarqué à Otrante, 
obtint à Rome du pape la dispense de son vmu et la palme des 
pèlerins. Cœur-de-lion lui-même, après des exploits da paladin, 
revint en Europe travesti pour échapper k ses nombreux enne- 
mis ; mais le duc d'Autriche le fit arrêter, et, moyennant W^OOU 119-! 
marcs d'argent, le livra à l'empereur, qui le revendit à l'Angle* 
terre au prix de 400,000, outre la moitié de cette somme pour 
terminer Pentreprise de la Sicile (S)« 



(1) Jmperator ipse regnum intrat, papa prohibente et contradicente, RicÀrdi 
S. GBRlfAin, pag. 972. 

(2) L«mare de Cologne pèw 233 grasnmes 87. Le franc contient 4 greni- 
ma et 1/2 d'argent Bn ; ainii le mare de Golof;ne vant 51 fr. 97. Donc 100,000 
marcs font 5,197,100 fr« La Sicile avait dei teki/ati, monjMÛe grec<|ue aimi 
appelée parce qu'elle portait la figure d^une barque. Une di» ces pièces^ avec le 
nom de Guillaume II en arabe^ pèse 16 grains d'or fin; elle vaudrait doue au» 
jourd^hui 2fr. 88. Une autre monnaie sicilienne était le tari; sur la fin du 
douzième siècle, on faisait 24 tari avec une once d'or ; chaque tari pesait donc 
gr. S792, et valait 2 fr. 63 d*aujourd'liul. Peu après, on tirait 29 1/2 d'ime 
onee^ et le poids varie souvent; aussi c*était l'empreinte qui Karaatissait ic titre; 
dtt rafl«» on traitait nu poids. 



16 HBNRI VI DANS LE ROYAUME ET LA LOMBARDIE. 

Alléchés par cette somme^ les barons allemands accoururent 
offrir lein^ services à Henri^ qui , ses préparatifs terminés^ des- 
cendit dans la Lombardie^ bouleversée par de nouveaux troubles. 
Les évéques avaient peidu l'autorité temporelle^ et le pouvoir 
communal^ faible encore^ ne garantissait pas la tranquillité. Les 
divers ordres participaient à l'administration dans une mesure 
différente, et les rapports variaient selon les pays ; chaque ville 
avait donc une politique et des lois distinctes. En somme^ l'an- 
cien édifice était démoli^ mais le nouveau ne s'élevait pas en- 
core. Les ligues étaient plutôt un obstable à la loi qu'un moyen 
d'établir la concorde. Les seigneurs^ restés indépendants^ s'ar- 
rogeaient des droits de souveraineté; les grandes cités voulaient 
soumettre celles du voisinage^ et l'énergie de la haine passait 
pour de l'héroïsme. Si quelqu'un^ au milieu de cette confusion 
(du reste naturelle dans tout régime nouveau) , entreprenait de 
rétablir Tordre^ il avait recours à des moyens tyranniques. 
i 19!^ Henri, comme témoignage de faveur envers P^vie et Crémone, 

avait permis à la première de se servir de toutes les eaux du 
Tésin^ et soumis Cômeà la seconde. Ces deux cités ^ enor- 
gueillies, s'étaient alliées avec Lodi^ Côme^ Bergame et le mar- 
quis de Montferrat pour combattre Milan ; bien que cette ville 
triomph&t sur les champs de bataille , elle se trouvait entourée 
d'ennemis qui ravageaient ses campagnes et interrompaient son 
commerce. 

Henri réunit les états à Verceil, et s'occupa de rétablir la tran- 
quillité; maiSy comme il n'avait ni la politique ni la force de son 
père^ il n'obtint que de faibles résultats. Alors il se dirigea vers 
Génes^ bouleversée aussi parles factions, les fréquentes querelles 
de gouvernements éphémères^ et qui se trouvait, à cette épo- 
que^ sous le podestat Oberto d'Olevano, de Pavie. Il écrivit aux 
Génois : a Si^ avec votre aide^ je recouvre le royaume , Thon* 
« neur sera pour moi^ et le profit pour vous; car ni moi ni mes 
a Allemands n'y séjournerons, mais vous-mêmes. » Il continuait 
en confirmant les exemptions précédentes, et leur donnait, 
avec de nouvelles juridictions et des privilèges, la ville de Syra« 
cuse, plus 250 fiefs dans le val de Noto. Pise reçut également en 
fiefs Gaête, Mazzara, Trapani et la moitié de Palerme, de Saleme, 
de Naples, de Messine , outre de grandes possessions en Tos- 
cane ; c'est à l'aide de ces promesses , dont il était d'autant 
plus prodigue qu'il avait moins l'intention de les remplir, qu'il 
obtint des secours. Aussitôt qu'il eut pénétré dans le royaume. 



HENRI VI. 



13 



itir à un traité; il jura paix 
Tancrède à l'héritier d'An- 




i 






lins, résolut de soutenir ses 

^ec ses feudataires^ qui^ ruinés 

dans la Péninsule Toccasion 

iple de son père, rêvant la do- 

àX de conquérir la Sicile, de se 

la Lombardie et la Toscane, 

tributaires des Normands, 

itinople, proie certaine du 

• il n^avait pas de forces suffi* 

les desseins, il dut acheter le 

I prix de son alliance et de nou- 

rrs de ces villes et des républi* 
m Rome. Gélestin 111, nommé 
q ans, différait sa propre consé- 
j oouronner Henri ; les Romains 
contraindre le pontife à céder, 
^engeance Tusculum, objet con- 
[uentes attaques. Henri Y! /ic- 
^pe consacré, Henri et sa femme, 
int reçus dans la ville ; ils en- 
jetant de l'argent au peuple 
^rent, par Borgonuovo, jusqu'à 
le clergé les conduisit en proces- 
chaient le préfet de Rome, Tépée 
les magistrats de la république, 
is chambellans, de l'impératrice, 
IKDS, des princes et dignitaires de 
|n trône élevé, occupait la plate- 
|rre, avec les cardinaux, les évê- 

kles diacres à sa gauche, et, der- 
isse romaine et les officiers du 
I terre, alla baiser le pied du pon- 
I sur l'Évangile, il jura de lui être 
les biens, ses honneurs, ses droits. 
Ms s'il voulait rester en paix avec 
respectueux; sur sa réponse affir- 
f te reçois comme un enfant chéri. 



1191 
13 avril. 



42 TANGREBE DE LEGGE. 

un individu rusé; il fui donc résolu que Ton convoquerait le 
parlement des bûons afin d'élire un roi. 

Roger de la Fouille^ frère atné du premier roi de Sicile^ avait 
eu de la fille de Robert^ comte de Lecce, Tancrède^ qui fut bien- 
tôt orphelin. Guillaume le Mauvais avait persécuté ce bâtard, 
qu'il incarcéra d'abord et bannit ensuite. L'autre Guillaume l'ac- 
cueillit à sa cour, lui confia l'armée contre la Grèce et le nomma 
comte de Lecce. Instruit par le malheur^ prudent^ versé dans les 
mathématiques^ l'astrologie^ la musique, il parut digne de la 
couronne^ et l'obtint. La Matrice^ précieux monument d'architec- 
ture mauresque, mêlée de style normand, et dans laquelle on ad- 
mire encore, bien que détériorées par rincendie de 1811, les 
tombes de ces rois, retentit d'acclamations au couronnement de 
Tancrède et de son jeune fils Roger; il fut reconnu par toutes les 
provinces de terre, et le' pontife s'empressa de lui donner l'in- 
vestiture. 

A cette époque, les croisés d'Angleterre et de France, con- 
duits par leurs rois, Richard Cœur-de-lion et Philippe, station- 
naient ensemble à Messine, afin de passer en terre sainte après 
l'hiver. Une tempête horrible jeta la flotte génoise sur les côtes 
de Calabre, et les Français, après avoir perdu chevaux et provi- 
sions, abordèrent en Sicile dans un état misérable. Richard , de 
race normande et d'une audace impatiente, traversa presque 
seul, à cheval, les montagnes de Calabre, et se rendit à Messine. 
La chasse était un pnvilége en Angleterre, mais non en Sicile. 
Un jour que Richard se livrait à ce plaisir, il entendit le cri d'un 
* faucon dans la cabane d'un paysan, où il entra pour emporter 
l'oiseau; mais les Siciliens, peu façonnés à la servitude, repous- 
sèrent à coups de pierres et de bâtons l'orgueilleux Anglais, qui 
ne dut son salut qu'à la fuite. 

Tancrède était inquiet de l'arrivée de Philippe-Auguste, allié 
de Henri VI et de Richard, frère de la veuve de Guillaume, qu^il 
avait enfermée dans une prison. En effet, il fut contraint de lui 
rendre la liberté, en lui restituant sa dot de 24,000 onces d'or ; 
mais Richard exigent encore, à titre de douaire, quantité de vases 
d'or et d'argent , un trône, deux trépieds, une table large d'un 
demi-mètre et longue de quatre, objets tout d'or, une tente de 
damas capable de contenir deux cents cavaliers, plus cent ga- 
lères approvisicmnées pour une année, tant la Sicile était fa- 
meuse par ses richesses ! Sur le refus de Tancrède, les Anglais 
assaillirent Messine, qui se défendit à coups de pierres, et dont 



13 avril. 



GOUBONNSMENT DE HENRI VI. 13 

la résistance força Richard à consentir à un traité; il jura paix 
et protection ^ et fiança une fille de Tancrède à rtiéritier d'An- 
gleterre. 

Henri YI, couronné roi des Romains, résolut de soutenir ses }m 
droits menacés, et vint en ltalie*avec ses feudataires^ qui^ ruinés 
par la croisade, espéraient trouver dans la Péninsule Toccasion 
de réparer leurs pertes. A Texemple de son père^ rêvant la do-- 
mination universelle, il se proposait de conquérir la Sicile^ de se 
faire couronner à Rome, de dompter la Lombardie et la Toscane, 
de soumettre les côtes d'Afrique déjà tributaires des Normands^ 
et de s'emparer du trône de Gonstantinople, proie certaine du 
premier occupant; mais^ comme il n'avait pas de forces suffi- 
santes pour accomplir de si vastes desseins^ il dut acheter le 
concours des cités lombardes au prix de^ son alliance et de nou- 
veaux privilèges. 

Lorsqu'il eut obtenu les secours de ces villes et des républi* 
ques maritimes^ il se dirigea vers Rome. Gélestin III , nommé 
pape à rage de quatre-vingt-cinq ans^ différait sa propre consé- 
cration pour n'être pas obligé de couronner Henri; les Romains 
offrirent alors à l'empereur de contraindre le pontife à céder^ 
pourvu qu'il abandonnât à leur vengeance Tusculum^ objet con- 
stant de leur haine et de leurs fréquentes attaques. Henri YI /ac- 
céda à leur désir fratricide ; le pape consacré^ Henri et sa femme^ 
après des serments réitérés, furent reçus dans la ville ; ils en» 
trèrent par la porte Colline^ en jetant de l'argent au peuple 
pour qu'il applaudit, et s'avancèrent^ par Borgonuovo^ jusqu'à 
Sainte-Marie-Transpontine^d'oùle clergé les conduisit en proces- 
sion au Yatican. Au devant marchaient le préfet de Rome^ l'épée 
nue^ le comte du Sacré-Palais, les magistrats de la république, 
qui étaient suivis des juges, des chambellans, de l'impératrice^ 
des évoques allemands et italiens^ des princes et dignitaires de 
l'empire. Gélestin, assis sur un trône élevé, occupait la plate^ 
forme de l'escalier de SaintrPierre, avec les cardinaux, les évê- 
ques et les prêtres à sa droite, les diacres à sa gauche^ et^ der- 
rière, les sous-diacres^ la noblesse romaine et les officiers du 
palais. Le roi^ ayant mis pied à terre, alla baiser le pied du pon- 
tife; puis^ à genoux et la main sur l'Évangile, il jura de lui être 
fidèle et de l'aider à conserver ses biens, ses honneurs, ses droits. 
Le pape lui demanda trois fois s'il voulait rester en paix avec 
l'Église et se« montrer son fils respectueux; sur sa réponse affir* 
mative il repartit : a £t moi^ je te reçois comme un enfant chéri^ 



4â TANGRÈDE DE LEGGE. 

un individu rusé; il fut donc résolu que Ton convoquerait le 
parlement des barons afin d'élire un roi. 

Roger de la Fouille, frère atné du preimer roi de Sicile, avait 
eu de la fiUe de Robert, comte de Lecce, Tancrède, qui fut bien- 
tôt orphelin. Guillaume le Mauvais avait persécuté ce bâtard, 
qu'il incarcéra d'abord et bannit ensuite. L'autre Guillaume l'ac- 
cueillit à sa cour, lui confia Tarmée contre la Grèce et le nomma 
comte de Lecce. instruit par le malheur, prudent, versé dans les 
mathématiques, l'astrologie, la musique, il parut digne de la 
couronne, et l'obtint. La Matricey précieux monument d'architec- 
ture mauresque, mêlée de style normand, et dans laquelle on ad- 
mire encore, bien que détériorées par rincendie de 1811, les 
tombes de ces rois, retentit d'acclamations au couronnement de 
Tancrède et de son jeune fils Roger; il fut reconnu par toutes les 
provinces de terre, et le' pontife s'empressa de lui donner l'in- 
vestiture. 

A cette époque, les croisés d'Angleterre et de France, con- 
duits par leurs rois, Richard Ck£ur-de-lion et Fhilippe, station- 
naient ensemble à Messine, afin de passer en terre sainte après 
l'hiver. Une tempête horrible jeta la flotte génoise sur les côtes 
de Calabre, et les Français, après avoir perdu chevaux et provi- 
sions, abordèrent en Sicile dans un état misérable. Richard , de 
race normande et d'une audace impatiente, traversa presque 
seul, à cheval, les montagnes de Calabre, et se rendit à Messine. 
La chasse était un privilège en Angleterre, mais non en Sicile. 
Un jour que Richard se livrait à ce plaisir, il entendit le cri d'un 
' faucon dans la cabane d'un paysan, où il entra pour emporter 
l'oiseau; mais les Siciliens, peu façonnés à la servitude, repous- 
sèrent à coups de pierres et de bâtons l'orgueilleux Anglais, qui 
ne dut son salut qu'à la fuite. 

Tancrède était inquiet de l'arrivée de Philippe-Auguste, allié 
de Henri YI et de Richard, frère de la veuve de Guillaume, qu'il 
avait enfermée dans une prison. En effet, il fut contraint de lui 
rendre la liberté, en lui restituant sa dot de 24,000 onces d'or ; 
mais Richard exigeait racore, à titre de douaire, quantité de vases 
d'or et d'argent, un trône, deux trépieds, une table large d'un 
demi-mètre et longue de quatre, objets tout d'or, une tente de 
damas capable de contenir deux cents cavaliers, plus cent ga- 
lères approvisi(xmées pour une année, tant la Sicile était fa- 
meuse par ses richesses I Sur le refus de Tancrède, 'les Anglais 
assaillirent Messine, qui se défendit à coups de pierres, et dont 



13 avriL 



COURONNEMENT DE HENRI VI. 13 

la résistance força Richard à consentir à un traité; il jura paix 
et protection ^ et fiança une fille de Tancrède à l'héritier d'An- 
gleterre. 

Henri YI, couronné roi des Romains, résolut de soutenir ses ii9i 
droits menacés, et vint en ltalie*avec ses feudataires^ qui^ ruinés 
par la croisade, espéraient trouver dans la Péninsule Toccasion 
de réparer leurs pertes. A Texemple de son père^ rêvant la do- 
mination universelle, il se proposait de conquérir la Sicile^ de se 
faire couronner à Rome, de dompter la Lombardie et la Toscane^ 
de soumettre les côtes d'Afrique déjà tributaires des Normands^ 
et de s'emparer du trône de Gonstantinople, proie certaine du 
premier occupant ; mais^ comme il n^avait pas de forces suffis 
santés pour accomplir de si vastes desseins^ il dut acheter le 
concours des cités lombardes au prix de^ son alliance et de nou- 
veaux privilèges. 

Lorsqu'il eut obtenu les secours de ces villes et des républi* 
ques maritimes^ il se dirigea vers Rome. Gélestin III ^ nommé 
pape à rftge de quatre-vingt-cinq ans, différait sa propre consé- 
cration pour n'être pas obligé de couronner Henri; les Romains 
offrirent alors à l'empereur de contraindre le pontife à céder^ 
pourvu qu'il abandonnât à leur vengeance Tusculum^ objet con- 
stant de leur haine et de leurs fréquentes attaques. Henri YI ac- 
céda à leur désir fratricide ; le pape consacré, Henri et sa femme^ 
après des serments réitérés, furent reçus dans la ville ; ils en* 
trèrent par la porte Colline^ en jetant de l'argent au peuple 
pour quMl applaudît, et s'avancèrent^ par Borgonuovo^ jusqu'à 
Sainte-Marie-Transpontine^d'oùle clergé les conduisit en proces- 
sion au Yatican. Au devant marchaient le préfet de Rome^ l'épée 
nne^ le comte du Sacré-Palais, les magistrats de la république^ 
qui étaient suivis des juges^ des chambellans, de l'impératrice^ 
des évoques allemands et italiens^ des princes et dignitaires de 
l'empire. Gélestin, assis sur un trône élevé, occupait la plate- 
forme de l'escalier de Saint-Pierre^ avec les cardinaux, les évo- 
ques et les prêtres à sa droite, les diacres à sa gauche^ et^ der- 
rière, les sous-diacres^ la noblesse romaine et les officiers du 
palais. Le roi^ ayant mis pied à terre^ alla baiser le pied du pon- 
tife; puis^ à genoux et la main sur l'Évangile, il jura de lui être 
fidèle et de l'aider à conserver ses biens, ses honneurs^ ses droits. 
Le pape lui demanda trois fois s'il voulait rester en paix avec 
l'Église et se^ montrer son fils respectueux; sur sa réponse affir- 
mative il repartit : a £t moi^ je te reçois comme un enfant chéri^ 



22 INNOCENT m. 

yeux à tous les clercs trouvés à Tuscolum, il fixa sa résidence 
à Velietri^ puis à Vérone (!)• 

iig5 La nouvelle de la prise de Jérusalem par les infidèles avait 

1187 hâté la mort d'Urbain HI; Grégoire VIII ^ pendant son règne 
très-court^ travailla de toutes ses forces à ramener les chrétiens 
dans la ville sainte. Clément lU^ son successeur^ parvint à con- 
clure la paix avec les Romains^ mais en sacrifiant à leur ven- 
geance Tivoli et Tusculum. 

iiDi Le nouveau pontife, Célestin III^ n'avait pu empêcher Henri VI 
de disposer de l'héritage de la comtesse Mathilde^ et d'assigner 
à ses barons plusieurs terres de la Romagne ; cet empereur 
avait même distribué des biens situés aux portes de Rome^ ne 
laissant à saint Pierre que la Gampanie^ où^ du reste^ il était plus 
craint que le pape (2). 
L'autorité pontificale avait donc décliné depuis le règne d'A- 

1198 lexandre III, et le^ cardinaux sentirent la nécessité de la con- 
fier à un homme vigoureux, qui fut Lothaire^ de la famille des 
comtes de Signi^ connu sous le nom d'Innocent III. Remarqua- 
ble par une érudition qui n'était point surpassée^ il avait écrit 
dans sa jeunesse un traité : Du mépris du monde et des misères 
de la eonditioû humaine , non comme un sceptique qui^ dégoûté 
des choses terrestres^ en prêche la vanité sans reporter sa pen- 
sée vers le ciel^ mais en dirigeant le cœur vers les biens impé- 
rissables; versé dans les affaires par une longue pratique^ il joi- 
gnait à la prudence dans les desseins la fermeté qui exécute, et 
riiabileté qui sait trouver les moyens d'exécution. 

Appelé au trône pontifical dans toute la vigueur de l'ftge, à 
trente-sept ans, il prit dans le trésor qu'il trouva une somme 
destinée à pourvoir aux circonstances imprévues, et distribua le 
reste aux couvents de Rome. Les établissements de bienfaisance 
reçurent des secours réguliers; il destina aux pauvres les dons 
offerts à saint Pierre, et qu'on déposait à bqs pieds, avec le 
dixième de tous ses revenus. Dans une disette, il nourrit 
8,000 pauvres par jour, outre les distributions à domicile; 
un grand nombre d'indigents recevaient quinze livres de pain 

(1) A Vérone, on Ut cette épitaphe alàmbiquée : 

Lttca dédit lucem tibi, Luci, pontlficatuin 

OstSa , papatum Roma , Vcrona mon ; 
Iinino Verona dédit lucis tibi gaudia , Bomn 

Exsilium , curas Ostia, Luca mori. 

(2) In qnaplus timebatur ipse qtuvn papa, Gesta hinocentii, § 8. 



INNOCENT III. 23 

par semaine^ et quelques*uns se présentaient au palais au mo- 
ment où il flnissait ses repas^ pour recueillir les reliefs de sa table. 

Un jour, des pêcheurs retirèrent du Tibre trois enfants qu'on 
y avait jetés ; Innocent fut si touché de ce malheur, qu'il réso- 
lut d'ouvrir un asile à ces infortunés. Il reconstruisit donc et 
agrandit Thospice du Saint-Esprit in Sassia, qu'il dota splendi- 
dement; en outre, il établit à perpétuité qu'à Toctave de l'Epi- 
phanie, le pape y porterait le saint suaire en procession solen- 
nelle, et exhorterait les chrétiens à la charité, dont lui-fnéme 
leur donnerait Texemple en distribuant du vin, du pain et de la 
viande à tous les assistants. Mille cinq cents malades restaient 
constamment dans cet hospice, qui donnait encore asile à des . 
pauvres de toute condition et de tous pays. De nos jours môme, 
huit cents enfants abandonnés y sont recueillis annuellement, 
et, d'ordinaire, il en contient plus de deux mille. La dépense est 
évaluée à 100,000 écus par an. 

Cette éminente charité s'associait dans Innocent III au zèle le 
plus ardent pour la prédication et la célébration des offices di- 
vins : comme le prouvent ses traités et ses homélies, il était 
très-versé dans les Écritures sacrées; il composa plusieurs hym- 
nes, et l'Église chante encore le Vent Sancte Spiritw et le Sta- 
bat Mater. 

A ces qualités de chrétien et de pontife, il joignait celle de 
prince, mais de prince dans un bien meilleur sens que tous ceux 
qui régnaient à son époque. Il aimait Athènes pour son ancienne 
gloire, et Paris pour son université, à laquelle il donna des rè- 
glements et des privilèges ; il reconstruisait des églises , et les 
faisait revêtir de peintures par Marchione d'Arezzo, le sculpteur 
et l'architecte le plus habile de la renaissance, et par d'autres. Il 
agrandit et oriia Péglise de Saint-Pierre et celle de Saint-Jean 
de Latran ; sur la place de Nerva, il fit élever la tour des Com- 
tes, la merveille de ce temps (4), et qu'on lui a reprochée 
comme un acte de complaisance envers ses parents, dont l'a- 
grandissement, il est vrai, Poccupa beaucoup. 

Dans ses États, il ne confiait le soin de rendre la justice qu'à 
des personnes recommandables par le caractère et le bon sens ; 
profond légiste, il rétablit l'usage de réunir trois fois par se- 
maine, sous sa présidence, une assemblée de cardinaux , dans 

(t) Ébraulée par le tremblement de ten*e de 1349| elle fut ensuite démolie 
sous Urbain III. 



24 s INNOCENT m. 

laquelle tous avaient le droit de proposer des questions. On 
croit que c^est lui qui institua la procédure écrite, afin d'ex- 
clure le soupçon de fraude et d'attester la régularité des ac- 
tes; il fit abolir les jugements de Dieu (1). Â cette époque, on 
portait à Rome Tappel suprême de toutes les causes importantes; 
Innocent assistait aux consistoires où elles se débattaient^ enten- 
' dait souvent lui-même les plaideurs en particulier, examinait 
les actes et adoucissait, par ses formes^ les sentences contraires 
qu'il était obligé de prononcer. Il nous reste de lui trois mille huit 
cent cinquante-cinq lettres, la plupart écrites de sa main^ et 
comprenant quatorze années (elles manquent pour quatre] , ce 
. qui donne une moyenne de deux cent soixante et quinze par aii; 
elles jouirent d'un si grand crédit qu'elles furent adoptées dans 
les universités. 

Doué d'une mémoire imperturbable, il avait encore une im- 
mense érudition, une grande élévation de pensée, de la persévé- 
rance dans l'exécution, et prévoyait les effets avec une rare sa- 
gacité; il puisait de la force dans les obstacles, répondait et 
agissait avec promptitude^ mais sans précipitation^ avec circons- 
pection^ mais sans hésiter^ et toujours après avoir consulté ses 
cardinaux. Sévère avec les opiniâtres, bienveillant avec les per- 
sonnes dociles^ enclin à l'indulgence^ il aimait à croire le bien. 
De toutes les mesures adoptées sous son règne^ aucune ne fut 
changée après lui. 

C'était avec les idées de Grégoire VU qu'il acceptait les charges 
du pontificat^ charges d'autant plus lourdes qu'il fallait alors^ 
non-seulement s'occuper du salut des âmes et du triomphe de 
la vérité catholique^ mais encore songer au meilleur gouverne- 
ment de la société chrétienne^ défendre la liberté de l'Église, 
veiller aux intérêts des peuples et les maintenir dans leurs de- 
voirs comme dans leurs droits; assurer la pureté dés actes et de 
la croyance contre les simoniaques, les hérétiques, les rois 
adultères; empêcher Taccumulation des bénéfices, donner et re- 
nouveler des privilèges aux couvents^ aux ordres religieux^ aux 
églises^ ou bien abroger ceux qui étaient nuisibles; introduire des 
fêtes, protéger les faibles contre les prétentions excessives des pré- 
la ts ou des chapitres ; prononcer des décisions générales sur la foi^ 
résoudre des doutes et des cas particuliers^ confirmer ou réviser 
les sentences des légats^ faire respecter les ordres de ses prédé- 

(1) Voir le 2* et le 8« canon du concile de Latran, de prohatione. 



60UYSRNEMENT D'INIïOGENT HI. 25 

cesseurs et révoquer ceux que la fraude avait surpris; réprimer 
le despotisme des rois et des barons; recommander des fonc- 
tionnaires ou des prêtres pauvres^ sanctionner les conventions 
entre ecclésiastiques » relever de Texcommunication , canoniser 
des saints^ telles étaient en partie les fonctions qu'un pontife 
exerçait sur le monde entier. £t cette autorité^ établie dans le 
christianisme pour unir tous ceux qui le professent^ protéger les 
droits, déterminer les devoirs de chacun^ faire respecter la légiti- 
mité par le sujet et le prince^ également serviteurs de Dieu dans 
les faitâ de justice et de véritéi Innocent III la proclamait avec 
une conviction profonde. 

La première recommandation qu'il faisait à ses légats^ c'était 
de surveiller la conduite du clergé, de soutenir le bon droite de 
déraciner les abus, de concilier les différends et de réfréner 
Famour du gain ; il s'appliquait aussi à extirper les scandales 
parmi les .laïques, à introduire des habitudes qui rendissent 
l'existence plus grave et plus régulière, et protégeait le mariage 
contre le caprice voluptueux des princes. Ici, il impose des li- 
mites à l'usure ; là, il détermine le costume des docteurs de Pa- 
ris et des chevaliers Teutoniques; aujourd'hui, il donne au 
clergé de Milan des instructions sur la manière de traiter les 
nonces en voyage; demain, il invite le doge de Venise à reti- 
rer un ordre trop sévère contre un particulier. H écrit à diRë- 
rents princes pour recomnmnder aux uns de veiller à la sftreté 
des routes, aux autres de ne pas altérer les monnaies, de ne pas 
aggraver Jes impôts, ou de ne point imposer de nouveaux péa- 
ges. Une loi de l'Église est^lle violée, il la rétablit; le faible a-t-il 
reçu une offense, il en demande réparation. Il prend sous sa tu- 
telle Frédéric H, Ladislas de Hongrie , Henri de Castille, l'in- 
fant d'Aragon , des prmces orphelins. Gauthier de Montpellier, 
banni par son pupille, a recours à ce pontife, et c'est à lui en- 
core que s'adressent les nations commerçantes pour résoudre 
leurs différends. Pierre n d'Aragon, le roi des Bulgares et même 
le roi d'Angleterre, n'imaginèrent rien de mieux , pour assurer 
leur couronne, que de se reconnaître les vassaux du saint-siége ; 
les royaumes de Navarre, de Portugal , d'Ecosse, de Hongrie et 
du Danemark, se glorifiaient de se placer sous le haut domaine 
de la papauté. 

L'édifice pontifical reposait déjà sur des bases solides; cha- 
que nouveau pape avait apporté sa pierre, et Innocent entreprit 
de le tenniner. A l'exemple de Grégoire VII, il croyait , pour 



26 GOUVERNEMENT D'INNOCENT lU. 

assurer la moralité et la dignité des prélats^ qu'il fallait rendre^ 
autant que possible^ l'Église indépendante du pouvoir temporel. 
Il commença donc par affranchir l'autorité pontificale dans 
Rome^ dont les luttes éternelles obligeaient à concentrer entre 
les sept collines le regard qui devait embrasser le monde. Les 
prétentions contraires de l'empereur et du pontife avaient accru 
l'arrogance des nobles^ qui servaient l'un ou l'autre^ selon leur 
intérêt. 

Le parti impérial était représenté par le préfet de Rome^ à qui 
l'empereur donnait l'investiture avec l'épée; en outre, il existait 
depuis Amauld un sénat dont le peuple avait concentré l'autorité 
dans un seul magistrat étranger, chef suprême de la* justice, du 
gouvernement civil et de la force armée, en un mot, centre du 
gouvernement, comme ailleurs le podestat. Clément III, lorsqu'il 
revinf à Rome> confirma, par conventions faites avec le peuple, 
la dignité du sénat, la cité, le droit de battre monnaie, mais sous 
la réserve d'un tiers dans les bénéfices de la fabrication ; cette 
part devait servir à éteindre les dettes que l'église de Saint- 
Pierre, les autres églises et les évêchés avaient contractées pour 
subvenir aux frais de la guerre. Il institua les régales pour la 
ville et les dehors; il s'engageait, en outre, à défendre les capi- 
taines et les autres magistrats de la cité; les sénateurs devaient, 
tous les ans, jurer fidélité au pape; les propriétés deTusculum, 
de quelque manière qu'on parvînt à le soumettre, appartien- 
draient à l'Église romaine, qui donnerait annuellement, sur 
leur produit, cent livres pour réparer les murailles de Rome. 
De leur côté, les sénateurs assuraient paix et sécurité au pape, 
aux évoques, aux cardinaux, à toute la curie, à quiconque en- 
trait et restait dans la ville : le pape élira dix individus ou da- 
vantage pour chacune des régions de la cité, auxquelles les sé- 
nateurs feront jurer cette paix; quand il s'agira de défendre lo 
patrimoine de saint Pierre , les Romains fourniront les secours 
habituels (1). 

Tel était le gouvernement de Rome à l'avènement d'Inno- 
cent III. Ce pape, qui savait combien l'intervention des empe- 



(1) Antoine Vitale a êcTÏlV Histoire des sénateurs de Rome; mais c'esl uiie 
«l'uvrc à refaiiv. 11 t'sl ctoniiniit qu'on n'ait pas une histoire particulière dt- 
Uoiue; jusqu'à présent, les écrivains ont confondu cette histoire avec celle des 
])apes. 



LIGUE TOSCANE. 27 

reurs était funeste aux républiques, résolut de la faire eesser; il 
fit expulser les Allemands des environs de Rome^ et recouvra 
les châteaux qu^ils occupaient ; il obligea le préfet à ne plus prê- 
ter à Pempereur Thommage lige^ mais à recevoir le manteau de 
sa mam^ avec serment de le déposer toutes les fois qu'il en se- 
rait requis. Le sénateur fut réduit à exercer son autorité^ non 
plus au nom du peuple, mais du pape. 

Après avoir détruit la puissance impériale dans Rome, il invita 
les habitants de la marche d'Ancône à chasser F Allemand Mark- 
wald^ a attendu qu'aucune violence ne peut abolir les droits x» ; 
dès lors Aneône^ Ferme, Osîmo, Gamerino, Fano, Jesi,' Sini- 
gaglia et Pesaro tombèrent sous Tobéissance papale. Après l'ex- 
pulsion de Ck>nrad Moscaincervel , le comté de Spolète, qui em- 
brassait Rieti, Assise, Poligno et Nocera, fit également sa sou- 
mission ; puis vinrent Pérouse, Gubbio, Lodi, Città de Castello. 
Les Italiens tressaillirent de joie en se voyant délivrés des Alle- 
mands, et FÉtat de TÉglise cessa d'être un nom pour devenir 
une réalité. 

Innocent désirait y joindre Texarchat de Ravenne et les biens 
delà comtesse Mathilde; mais, comme Philippe de Souabe les 
défendait avec énergie, le pape se mit à fomenter l'esprit libéral 
des Toscans, mdignés d'avoir à supporter la tyrannie, tandis que 
les Lombards s'étaient assuré la liberté. Sur les instances d'Inno- 
cent, qui les exhortait à se confédérer, à l'exemple des Lom- 
bards, pour la défense de leurs franchises, Florence, Lucques, mo 
Volterra, Prato, San Miniato et d'autres villes, formèrent une 
ligue ; tous les États et les hommes libres ou nobles furent in- 
vités, sous l'obligation de se soumettre à la décision d'arbitres, 
^ faire partie de cette ligue, afin de veiller à l'observation des 
lois, de combattre quiconque ferait la guerre à une ville alliée, 
et de rétablir la paix s'il naissait une querelle parmi les confé- 
dérés : a Les chefs devront s'assembler sous un prieur, afin de 
pourvoir aux intérêts de la ligue, qui promet de leur obéir; les 
transgresseurs seront punis sévèrement; les consuls et les po- 
destats feront jurer cette ligue par tous leurs citoyens; les évé« 
ques et les comtes exigeront le même serment de leurs hommes 
d'armes et de leurs enfants; on ne reconnaîtra ni empereur, ni 
commissaire d'empereur, de prince, de duc ou de marquis, sans 
l'assentiment spécial de TÉglise romaine, à laquelle on prêtera 
secours afin qu'elle recouvre ses biens, pourvu que ce ne soit 
pas contre un membre de la ligue ; si le pape et les cardinaux 



28 LA SICILE. 

ne remplissent pas leurs obligations envers cette ligue, l'Église 
en sera exclue (i). 1) 

Pise^ Pistoie et Poggibonzi restèrent fidèles à Tempire ; deux 
partis se disputèrent donc la Toscane ^ dans laquelle se répandit 
alors la qualification de Guelfe et de Gibelin. 

Le peuple de Sicile^ que nous avons vu si raffiné^ et qui com- 
mençait à faire entendre dans sa langue les sons de la nouvelle 
poésie, considérait les Allemands comme des barbares. Henri VI 
s'étant aperçu des obstacles qu'il avait préparés à Frédéric^ son 
jeune fils. Pavait recommandé au pape en mourant. Le pontife 
accepta la tutelle de cet enfant^ mais à des conditions impor- 
tantes : d'abord il exigea le départ des troupes allemandes^ ob- 
jet de la colère du peuple; puis il voulut introduire les modifi- 
cations suivantes dans les quatre chapitres de la monarchie : les 
évéques seraient élus canoniquement et confirmés par le roi ; 
chaque ecclésiastique sicilien aurait le droit de porter l'appel à 
Rome; le pape pourrait envoyer des légats dans Tile; de son 
côté^ il s'obligeait à réduire le cens à mille schifates. Constance 
ne sut pas refuser^ et, quand elle mourut^ elle-même laissa Fré- 
1103 déric sous la tutelle d'Innocent^ avec une provision de 30^000 
tari (80,000 fr.). 

Le pape donna pour gouverneurs à Frédéric les archevêques 
de Palerme , de Monreale et de Gapoue, et envoya aussitôt un 
légat pour se mettre à la tête du gouvernement ; dès lors, par la 
réunion du pouvoir ecclésiastique et civil, tout sujet de contesta- 
tion fut écarté. Les barons du royaume accueillirent cette ré- 
forme avec déplaisir; le duc Mark wald, qui, après son expul- 
sion de la Romagne, s'était renfermé dans son comté de Molisc, 
se mit à la tête du parti impérial , et prétendit à la tutelle du 
jeune roi, dans le but de se rendre indépendant. U mit le siège 
devant San Germano, et, favorisé par les Pisans, il débarqua en 
Sicile. Les Siciliens, dans la crainte d'une persécution, secondè- 
rent ses efibrts; mais, tandis que les nobles, partisans des Gibe- 
lins, passaient tour à tour de l'arrogance à la lâcheté, le peuple 
exécrait les Allemands à tel point que les pèlerins de cette na- 
tion ne pouvaient traverser impunément le royaume pour se 
rendre en terre sainte. 

Gauthier, comte de Brienne, Français pauvre, mais d'un grand 

(1) Le texte de la loi a été publié par Scipion ÂnunÎFato Juniore dans la 
Sforia dâ conii Guidij puis, par La Farina, daus les Studj sut secoio XIU. 



LA SICILE. 20 

courage^ avait épousé la fille aînée du roi Tancrcde^ mise en 
liberté sur les instances du pape; il réclamait Tarente et 
Lecce^ que les fils de Tancrède s'étaient réservé en cédant 
leur droit héréditaire à la couronne. Accompagné de Sibylle et 
de sa femme, il vint à Rome^ et le pape^ heureux d'avoir un tel 
vassal, lui prêta son appui. Gauthier alors ^ réunissant soixante 
Français, 1,000 livres tournois et 500 onces d'or que le pape lui 
avait données, remporta plusieurs victoires dans le royaume. 
Mais Gauthier Paliaire , archevêque de Palerme et archichance- 
lier du royaume, qui menait la Sicile à son gré, enlevait et don- 
nait comtés et fiefs, protesta et résista par la force. Innocent 
l'excommunia; mais, pour conserver intact le royaume à son pu- 
pille, il fut contraint de recourir aux armes. La fortune, d'abord 
indécise, favorisa Markwald, qui, maître de Frédéric, et répan- 
dant le bruit que c'était un enfant supposé (1), domina sur 
la Sicile, dont il se serait fait roi, si la peur du comte de Brienne 
ne Tavait retenu. Markwald mourut en se faisant opérer de la 1201 
pierre ; mais Capperone continua son rôle , et son adversaire 
fut toujours le comte de Brienne, qui , surpris et fait prisonnier 
au siège du château de Sarno, mourut de ses blessures; néan- 
moins il s'était vanté que des Allemands armés n'auraient pas 
osé affronter des Français désarmés. 

Les Pisans voulurent profiter des troubles de la Sicile pour 
occuper Syracuse; mais les Génois, leurs ennemis perpétuels, 
accoururent, en tuèrent un grand nombre, et placèrent quelqu'un 
dans la ville pour la gouverner en leur nom. Enfin , le pontife 
triompha partout, rendit aux cités leurs anciennes franchises, et 
obtint de Frédéric le comté de Sora pour son frère Richard, le 
principal auteur de ses victoires. 

Les intérêts particuliers s'efTacent devant la croisade, intérêt 
général, non-seulement à cause du but religieux, mais des nom- 
breux Européens établis dans l'Asie, où ils avaient fondé des 
colonies, des comptoirs de commerce, des principautés', dans 
l'espoir que leurs frères d'Europe leur fourniraient les secours 
promis. 

Nous avons parlé de Tépouvante qui se répandit à la nouvelle 
de la prise de Jérusalem par les musulmans; mais, à la mort du 
grand Saladin, qui avait remporté ce triomphe, dix-sept de ses 

(1) SupposUtts partusi ffuod testibus adslruere prom'iUebat, Gesla luiio- 
ceiktii III, S 23. 



30 QUATRIÈME CROISADE. VENISE. 

U03 fils se disputèrent le pouvoir^ et le royaume vigoureux des 
Aïoubites tomba dans une pleine anarchie. Innocent III ^ s'i- 
maginant que le boulevard de Tislam était tombé avec Sala- 
din, et que le moment ne pouvait être plus favorable poiu* 
recouvrer la cité sainte, publia la croisade. Henri VI prit la 
croix; mais ^ infidèle à sa promesse^ il employa son armée dans 
ses luttes particulières, et laissa les autres princes aller en Pa- 

1195 lestine^ où Maleck-Adel^ frère de Saladin^ leur fit éprouver des 
revers. 

Innocent, qui voulait obtenir le perfectionnement de PÉglise 
au moyeu de la morale et de Tindépendance , déploya le zèle 
le plus actif pour recouvrer Jérusalem ; il défendit les specta- 
cles et les tournois pendant cinq ans, envoya recueillir de l'ar- 
gent dans toute la chrétienté, et lui-même fit fondre sa vaisselle 
d'or et d'argent, se contentant d'argile et de bois. Foulques de 
Neuilly prêcha la croisade en France ; une foule de barons et 
de prélats répondirent à son appel, mais les troupes disciplinées, 
à Texclusion de la multitude, furent seules admises à faire partie 

nos de l'expédition. Des ambassadeurs furent expédiés à Venise pour 
lui demander des secours et des navires de transport ; mais^ tan- 
dis que les papes et les autres peuples se jetaient dans cette en- 
treprise avec une impétuosité dévote et un pieux désintéresse- 
ment, les républiques maritimes d'Italie n'y voyaient que des 
occasions de lucre et l'avantage de fonder des banques et des 
comptoirs pour l'emporter sur leurs concurrents. Bien plus, 
elles ne se faisaient pas scrupule de fournir des navires, des agrès 
et des pilotes à ces Sarrasins, contre lesquels combattait la chré- 
tienté. Dans plusieurs villes de la Grèce et de la Syrie , elles 
avaient déjà des colonies gouvernées par les lois de la métro- 
pole; mais le contact avec les Gi*ecs avait soulevé dans le 
cœur des Vénitiens de vives répugnances et une haine san- 
glante; se sentant plus forts depuis que les Latins domi- 
naient dans le Levant^ ils cessèrent de ménager les empereurs. 
Nous avons parlé de la guerre qu'ils leur firent; depuis, ils cou- 
vaient toujours le désir d'humilier les Grecs méprisé» , et de 
détruire en même temps les comptoirs qu'ils avaient accordés 
aux Pisans. 

Les pèlerins avaient coutume de s'embarquer à Venise pour 
se rendre dans la Palestine; lorsqu'ils se trouvaient dans la ville, 
on leur permettait de parcourir les rues avec des croix et des 
gonfalons. Quelques employés, dits Tolomazzi, étaient élus à 



QUATRIÈME G&OISADS. VENISE. 31 

l'elTet de les assister et de les conseiller dans Tacquisition des 
objets nécessaires au voyage^ et les conventions pour le trans- 
port. Les seigneurs de nuit décidaient sommairement leurs causes 
et leurs querelles. Le pèlerin pouvait intervenir dans les proces- 
sions sous le patronage d*un patricien^ qui lui cédait la droite et 
lui donnait un cierge ; mais^ cette fois, avec de modestes et pieux 
croisés y il vint des ambassadeurs du plus haut baronnage de 
France. 

Le doge était alors Henri Dandolo , qui avait soutenu la gloire i20i 
nationale non moins par les armes que par la politique, et dont 
les quatre-vingt-dix ans n'amortissaient pas l'activité. L'empe- 
reur de Constantinopieravait offensé personnellement et presque 
aveuglé; il accueillit donc avec empressement Toccasion de se 
venger^ d'autant plus que l'entreprise devait tourner à Tavantago 
et à rhonneur de sa patrie. Ayant convoqué le peuple dans l'é- 
glise de Saint-Marc, après la messe du Saint-Esprit^ il se leva et 
dit: a Les barons français te demandent^ peuple vénitien^ des 
(( navires pour transporter 4^500 chevaux, 20,000 fantassins et 
a des provisions pour neuf mois. Nous réclamons pour tous frais 
a 85,000 marcs (4,250,000 fr.). En outre, si tu l'approuves, la 
a république armera cinquante galères , à la condition qu'on 
c( nous cédera la moitié des conquêtes qui se feront. La proposi- 
(( tion et le traité te conviennent-ils, peuple vénitien? » Les en- 
voyés français, à genoux, tendaient des mains suppliantes en ré- 
pétant leur demande^ persuadés que les seuls puissants étaient 
les Vénitiens sw^ mer^ et les Français sur terre; ils juraient sur 
leurs armes et sur TÉvangile d'exécuter fidèlement les con- 
ventions. 

Le peuple applaudissait à grands cris au traité, et Tenthou- 
siasme s'accrut lorsque le doge ajouta ces paroles du haut de la 
chaire : « Vous aurez pour compagnons les hommes les plus ii- 
a lustres du monde, et vous serez associés à l'expédition la plus 
(c glorieuse que janoais peuple ait entreprise. Je suis vieux et 
a faible^ et j'aurais besoin de repos et de songer aux derniers 
ce jours de ma carrière ; mais je vois cpie personne ne saurait 
c( vous conduire comme moi, votre chef. Si vous voulez donc 
« que je prenne la croix pour vous garder et vous diriger, et que 
« je laisse mes fils à ma place pour défendre la patrie^ j'irai vivro 
a ou mourir avec vous et avec les pèlerins. x> Tous s'écrièrent 
d'une voix unanime: a Faiies4e, Dieu le veut* » U attacha lui- 
même la croix à son bonnet ducal; les barons français et les né- 



32 PRISE DE ZARA. 

godants vénitiens, attendris jusqu^aux larmes^ confondaient leur 
joie dans de mutuels embrassements (i). 

Pise et Gènes, par jalousie^ refusèrent de participer .à la croi- 
sade^ d'autant plus qu'elles se faisaient une guerre acharnée^ don l 
le pape essaya vainement de les détourner. Néanmoins les Lom- 
bards et les PiémontaiSy parmi lesquels figurait Sicard^ évoque de 
Crémone^ qui décrivit ces faits dans son histoire^ répondirent h 
l'appel ; Boniface II , marquis de Montferrat^ frère du brave Con- 
rad^ marquis de Tyr^ fut choisi pour chef de la ci*oisade. De la 
France, de la Bourgogne et de la Flandre^ les gens d^armes ac- 
couraient à Venise, où Us trouvèrent les navires appareillés; 
mais une foule de croisés, au grand préjudice de Tentrepriso^ 
s'embarquèrent dans d'autres .ports^ faute d'argent pour payer le 
fret aux Vénitiens^ quoiqu'ils eussent converti en sequins leurs 
vases et leurs joyaux ; confiants dans la Providence^ ils donnaient 
tout^ à l'exception de leurs armes et de leurs chevaux. Le doge 
fit donc cette proposition : a Nous ferons aux croisés remise de 
a la somme due^ s'ils veulent nous aider à reprendre Zara, qui 
« s'est soustraite à notre obéissance pour se donner au roi de 
a Hongrie. » Beaucoup d'entre eux se faisaient scrupule de 
tourner contre des chrétiens les armes qu'ils avaient juré d'em- 
ployer contre les infidèles. Le pape surtout combattit ce projet, 
attendu que le roi de Hongrie, comme croisé, se trouvait pro- 
tégé par la trêve de Dieu ; mais le doge ne tint aucun compte de 
son opposition, au grand scandale des hommes du Nord, habi- 
tués à soumettre leurs intérêts et leurs calculs à la volonté pon* 
tificale. 

Les croisés partent sur la plus belle flotte qui ait jamais sii' 
lonné l'Adriatique, prennent Trieste et brisent les chaînes du 
port de Zara ; mais là, de furieuses querelles s'élèvent parmi les 
croisés, qui s'égorgent les uns les autres. Le pape, qui avait 
désapprouvé cette attaque, ordonne de restituer le butin, de faire 
pénitence et de réparer le dommage; les Vénitiens, au lieu d'o* 
béir, démolissent les murailles, et les Français lui adressent des 
excuses : alors il excommunie les premiers, sans toutefois les af- 

(1) Tel est le récit du Français Villehardouin, qui fut témoin oculaire. Paul 
Ramusio le jeune, (ils du cosmographe Jean-Baptiste, fiit chargé par le sénat 
vénitien de traduire en italien Thistoire de la conquête de Constantinople par 
ce même ViUehardouin. Ce chroniqueur recueillit d'autres renseignements rela- 
tifs à ces faits, et publia eu seize années l'ouvrage De belto Consiantinopoiitafto. 
Terminé en 1673, il ne fut imprimé qu'en 1600. 



LES GOMN£N£S. 33 

franchir de la guerre sainte , accorde l'absolution aux seconds^ 
et donne Tordre à tous de passer directement en Syrie. 

De graves accidents vinrent détourner Texpédition de son but 
spécial. Bien que les empereurs byzantins dominassent ton-» 
jours sur une grande partie de lltalie, nous avons négligé d'en 
suivre les destinées^ comme étrangères à notre sujet. Du reste^ 
le lecteur qui se rappelle les derniers temps de Rome im- 
périale peut se faire une idée de la cour grecque : c'était, 
comme autrefois, le môme système de sérail, avec des monar- 
ques méprisables, des favoris tout-puissants, dont le despotisme 
n^avait pour contre-poids que de fréquentes révolutions, au 
milieu desquelles une intrigue de palais changeait les empe- 
reurs ou les ministres. Ck)nstautinople applaudissait à ces brus- 
ques péripéties, et Tempire ne faisait que passer d'un maître à 
un nouveau noaltre. L'Église grecque n'avait pas offert le spec* 
tacle d'un antagonisme avec le gouvernement; dans cet état 
de soumission, elle ne put empêcher la corruption du pouvoir, 
entraîné à son tour dans les erreurs de l'autorité qu'il s^était 
attribuée. De là, des attaques chaque jour plus menaçantes d'en- 
nemis extérieurs; de là, les consciences troublées par la pré- 
tention royale d'intervenir dans les dogmes et les rites; de là, 
une littérature, vierge encore des souillures de ^étranger, et 
pourtant impuissante, qui ne savait se servir des classiques les 
plus illustres que pour les commenter, employant la langue la 
plus belle et la plus élégante à de puériles compositions et à des 
controverses de sophistes. 

Tel était l'empire grec; que les écrivains toujours prêts à tral* 
ner dans la fange les contrées envahies par les barbares, et qui 
regrettent que l'Italie ût rejeté la domination romaine, n'ou- 
blient pas ce tableau de misères. La famille Comnène, dont fai- 
sait partie cet Alexis qui fut l'ami douteux et l'ennemi secret des 
croisés, parut donner une nouvelle vigueur à ce trône vermoulu;, 
mais, quelque minime que fût son mérite, aucun de ses succes- 
seurs ne Fégala. Jean Gonmène fit heureusement la guerre pen- 
dant vingt-quatre ans; il eut pour successeur Manuel, animé de iiis 
désirs chevaleresques, mais dépourvu de la prudence nécessaire 
pour les réaliser. Roger II de Sicile, comme nous l'avons dit, 1143 
porta la guerre dans ses États, ravagea les côtes de Plonie, et 
prit Thèbes et Corinthe, d'où il emmena les hommes les plus vi - 
goureux, les femmes les plus belles et les ouvriers les plus ha- 
biles. Manuel résolut d*expulser les Normands de l'Italie, et ses 

lil&T. DES ITAL. —. T. V. 3 



34 LES l'ange. 

1155 troupes s'emparèrent de Bari et de Brindes; mais la paix -fut 
bientôt faite. 

1180 Alexis 11^ son fils, lui succéda sous la régence dé sa mère^ 

Marie d'Antioche ; mais celle-ci mit toute sa confiance dans le 
protosébaste Alexis^ neveu de Manuel^ au grand st^andale de la 
cour, dont le mécontentement produisit une conspiration en fa- 
veur d'Andronic Comnène. Enfermé dans une prison, cet Andro- 
nic était parvenu à s'enfuir après douze ans de réclusion, et avait 
obtenu son pardon à la suite d'aventures romanesques, mais 
sans cesser de lutter contre le protosébaste ; excité par le pa- 
triarche à délivrer la patrie, il se dirigea vers la capitale, et tous 
les mécontents se rallièrent sous ses drapeaux. A peine arrivé à 
Ghalcédoine, il est proclamé régent par le peuple ; il fait aveugler 

1183 Alexis, égorger sans distinction tous les Latins qu'il surprend à 
Gonstantinople, empoisonner Marie, sœur de l'empereur, et son 
mari, le marquis de Montferrat, étrangler enfin l'impératrice 
mère. Devenu empereur, il sut conserver la couronne, et redou- 
bla de cruauté lorsque Guillaume II de Sicile, aspirant à la con- 
quête de Tempire, prit Durazzo et Thessalonique, et marcha sur 
Gonstantiilbple. 

Le tyran avait désigné pour victime Isaac TAnge, citoyen très- 
influent; mais celui-ci tua le sicaire envoyé pour l'égorger, s'en- 
fuit dans l'église de Sainte-Sophie, et le peuple soulevé le pro- 

1185 clame empereur malgré lui. Andronic, abandonné à la fureur du 
peuple, subit pendant quelques jours tous les genres d'outrages, 
et fut enfin pendu par les pieds dans le théâtre, au milieu des 
scènes familières à la Rome du Bas-Ëmpire. Avec ce vieillard, âgé 
de soixante-quinze ans, finit la dynastie des Gomnènes. 

Isaac, inepte et de mœurs efféminées, abandonnait le soin du 
gouvernement à des ministres indignes. Il eut de graves démêlés 
avec Frédéric Barberousse, contre lequel il excita les républiques 

ii!)5 .lombardes; enfin il lut déposé par sou frère Alexis, aveuglé el 
jeté dans une prison avec son fils, nommé aussi Alexis, qui par- 
vint à s'enfuir auprès de Philippe de Souabe, son beau-frère, au 
moment où l'Europe brûlait de l'enthousiasme de la croisade. 
Or, comme la devise des chevaliers était de défendre l'innocence, 
de redresser les torts, de soutenir les opprimés, le fugitif réclama 
le secours de leurs bras, leur proposant d'assaillir Gonstanti- 
nople et de le replacer sur le trône; de sou coté, il s'engageait u 
les aider de toute sa puissance dans la sainte entreprise. Beau- 
coup de croisés insinuaient qu'ils ne s'étaient point réunis dans 



LES L'AKas. 35 

ce bnt; que les Grecs ne se plaignaient pas de Tusurpateur^ et 
que les empereurs s^étaient rarentent montrés favorables aux 
croisés; mais d'autres, plus habiles, trouvèrent mieux leur compte 
à guerroyer contre Constantinople, qui était plus voisine et plus 
riche. Pour un grand nombre, c'étaijt une œuvre méritoire que 
d'assaillir un peuple schismatique. Constantinople, une fois 
prise, deviendrait la base de l'expédition contre Jérusalem. On 
a dit que Malek-Adel &isait vendre les biens du clergé chrétien 
en Egypte, et qu'il achetait, avec leur produit, des fauteurs à 
Venise, promettant même à la république toutes sortes dVan- * 
tages commerciaux dans Alexandrie, si elle détournait l'expédi- 
tion de la Syrie; du reste, les Vénitiens n'avaient pas besoin 
d'antres stimulants pour se venger des empereurs et détruire les 
comptoirs fondés en Grèce par les Pisans* 

L'empereur byzantin, non moins faible que son prédécesseur, 
écrasait le peuple sous le poids des impôts, et se plongeait dans 
la mollesse; il vendait la justice pour recouvrer les sommes con- 
sidérables que lui avait coûtées l'usurpation; puis, tandis que 
les Bulgares et les Turcs ravageaient les frontières de ses États, 
il se laissait gouverner par sa femme Euphrosyne. Lorsque 
Henri VI, dans la pensée de rétablir l'ancien empire romain, lui 
réclama les provinces situées entre Ourazzo et Thessalonique, 
ou bien, comme équivalent, cinquante quintaux d'or par an, 
Alexis, au lieu de se préparera la résistance, l'amena, à force de 
marchander, à se contenter de seize» Il dut même, pour réunir 
cette somme, dépouiller les églises et les tombes des empe- 
reurs ; mais enfin, la mort prématurée de Henri le délivra du 
tribut allemand, A Tapproehe de cette nouvelle tempête, il eut 
recours au pape, le suppliant d'empêcher que l'on détournât de 
son but la sainte entreprise ; néannooins il ne prenait aucun en-* 
gagement qui put favoriser la croisade, et ne disait rien de ce que 
les papes avaient tant à cœur, la réconciliation de TÉglise grec- 
que et de l'Église latine. Malgré ce silence. Innocent III, qui 
mettait la justice avant tout, interdit l'entreprise aux croisés, 
dont l'opinion diverse engendrait de vifs démêlés. Enfin les par- 
tisans de l'expédition contre Gonstantinople l'emportèrent; 
Alexis, fijs d'Isaac l'Ange, fut salué empereur, et sa présence i2n 
acheva d'enflaouner les esprits. 

La flotte se réunit à Gorfou, et se dirigea sur Gonstantinople 
avec trente mille hommes qui allaient conquérir un empire de 
plusieurs millions d'habitante ; U veiUe de la Saint- Jean, les croi- 



36 FRISE DE GONSTANTnïOPLE FAR LES LATINS. 

ses jetèrent Pancre sur la côte d'Asie, à trois milles de la capi- 
tale. Là, se déroulèrent à leurs yeux surpris les beautés incom- 
parables de la Propontide^ avec sa riche végétation^ ses fruits 
succulents, ses doux raisins, sa pêche abondante^ ses limpides 
ruisseaux, ses bains frais^ les chants des rossignols, au milieu de 
toute la pompe que déployait Pété dans sa majestueuse vigueur. 
Par-dessus les flots^ que ridaient des brises légères^ leur regard 
allait parcourir les rivages embellis de fleurs, les jardins, tes 
riantes campagnes avec leurs bosquets de lauriers et de roses^ 
les villages et les maisons qui s'élevaient à l'ombre des platanes 
et des cyprès depuis la plage jusqu'au sommet des collines, où 
s*encadrait ce magnifique horizon. 

Parmi tant de beautés^ comme la lune au milieu des étoiles^ 
dominait Constantinople, assise sur Fimmense terrain de sept 
collines, autour desquelles serpentait son enceinte de hautes mu- 
railles flanquées de trois cent quatre-vingt-six tours; des églises 
et des couvents sans nombre se reflétaient dans les flots, qui sem- 
blaient baiser ses pieds comme des esclaves, ou frémir comme 
des défenseurs menaçants. Non-seulement les expressions man- 
quaient aux croisés pour décrire ces merveilles , mais leurs 
sens suffisaient à peine pour admirer ce port immense de deux 
mers, diamant dont l'éclat scintille entre le saphir des ondes et 
rémeraude des campagnes; tel s'offrait aux croisés le séjour le 
plus beau de Phomme pour le bien-être et la sécurité, la rivale 
de Rome pour la dignité, de Jérusalem pour les reliques et les 
sanctuaires, de Babylone pour la vaste étendue. 

L'empereur, par avarice, avait laissé la flotte et l'armée tom- 
ber dans l'état le plus misérable ; la ville fut donc impuissante 
à résister, malgré l'assistance des Pisans et le courage des Va- 
rangues, mercenaires du Nord, et bien qu'elle eût recours au feu 
grégeois, liquide combustible qui parut inventé pour prolonger 
l'agonie de l'empire, avec lequel il périt. Les croisés, après avoii* 
brisé les chaînes du port, se rendirent maîtres de Galata et don- 
17 juiiieu nèrent Passant. Henri Dandolo, porté par les siens, se fit mettre 
à terre avec Pétendard de Saint-Marc, qui bientôt flotta sur une 
tour, et Constantinople fut prise. 

Alexis s'enfiiit sur un navire, abandonnant tout, et poursuivi 
des malédictions de ceux qui Pencensaient la veille. Son frère 
Isaac, tiré de la prison pour être assis sur le trône, vit commen- 
cer la compassion pour ses souffrances alors qu'elles venaient de 
cesser. Les envoyés des croisés vinrent le sommer de ratifier la 



LES CROISÉS A GONSTÂNTINOPLIS. 37 

promesse faite par son fils de donner deux cent mille marcs, des 
vivres pour une année et toute assistance pour la guerre sainte ; 
il dut accepter^ mais il les pria de rester campés à Galata^ c'est-* 
à-dire sur le rivage opposé. 

Ce changement subit, ce succès cpii épargnait des combats re- 
doutés, portèrent au comble la joie des croisés^ qui, pourvus de 
tout en abondance, admiraient tant de merveilles, mais surtout 
les reliques dont ce faubourg était rempli. Le nouvel empereur, 
après avoir été couronné au milieu du cortège des barons, 
pompe inconnue aux monarques d'Orient, paya la moitié de la 
somme promise. Si la bonne foi avait présidé à tous les rapports 
entre les Grecs et les Latins, c'était peutrétre le moment die ra- 
jeunir Tempire, en le faisant rentrer dans Talliance catholique, 
pour l'associer à l'entreprise commune et repousser de concert 
l'ennemi de toute la chrétienté. 

Les barons^ en loyaux chevaliers, envoyèrent des hérauts an* 
noncer leur arrivée au siiltan du Caire et de Damas, au nom du 
Christ, de Tempereur de Constantinople, des princes et sei- 
gneurs d'Occident. Ils informèrent aussi le pape et les rois chré- 
tiens de rheureux succès de leurs armes, avec invitation de s'as- 
socier à leurs travaux ; mais le pape répondit par des reproches 
et refusa de les bénir; il n'accepta que les excuses d'Alexis, en 
Pexhortant à tenir ses promesses. Mais, pour les remplir, il fal- 
lait donner de l'argent et réunir l'Église grecque à l'Église latine; 
or ce double engagement devait amener *sa ruine. Après avoir 
dépouillé jusqu'aux églises, il contraignit son peuple à abjurer le 
schisme, et les croisés employèrent même la violence contre les 
récaldtrants. Ses sujets conçurent dès lors contre lui une haine 
violente, portée au comble par un incendie qui ravagea Constan- 
tinople pendant huit jours, et qu'on attribuait aux étrangers. 
Alexis suppliait donc les croisés de rester encore, sinon, leur 
disaii-il, « je succomberai sous la révolte, et l'hérésie se relè- 
vera; attendez le printemps, etjusque^à je pourvoirai à tous 
vos besoins. » 

Mais l'habitude qu'il contracta de vivre au milieu des croisés 
affaiblit le respect pour son rang suprême ; parfois un matelot 
vénitien lui enlevait son diadème de pierreries, et le coiffait en 
échange de son bonnet de laine. Les Grecs en frémissaient, et 
l'aveugle Isaac était jaloux de son fils. Alexis, de son côté, sen«> 
tait qu'il ne pouvait compter sur les Latins; puis, comme les 
moines et les astrologues dont il s'entourait ne savaient pas lui 



38 LSS CBjOïfit» k GONSTAItrmOPlB. 

donner de bons conseils^ il ne connaissait d'àotre remède aux 
rébellions que de faire transporter de Thippodrome k son palais 
le sanglier calydonien^ symbole du peuple en foreur, de même 
que le peuple renversait une statue de Minerve^ qu'il accusait des 
malheurs présents* 
1204 Sur ces entrefaites^ arrirèrent de h Palestine des messagers 
▼étus de deuil^ pour annoncer de tristes nouvelles : les croisés 
de Flandre et de Champagne^ avec un grand nombre d'Anglais 
et de Bretons^ après av<rir quitté l'armée à Zam^ avaient débarqué 
en Syrie et s'étaient joints au prince d'Arménie ; mais les mu- 
sulmans les avaient surpris et taillés en pièces. Ils ajoutaient que 
la peste et la famine désolaient ce pays, et qu'on avait enseveli 
à Ptolémaïs deux mille cadavres en un jour. Les croisés résolu- 
rent alors de hâter l'entreprise» et réclamèrent les subsides pro* 
mis; mais les deux empereurs, qui n'osaient pas s'expKqner ou- 
vertement dans la cramte de soulever le peuple, répondirent 
avec insolence afin de couvrir leur frayeur. Les esprits s'exaspè- 
rent^ et les Latins s'apprêtent à prendre Constantinople une se* 
conde fois. Les Grecs lancent dix*sept brûlots contre la flotte 
vénitienne^ et du haut des muralHes poussent des cris de« joie à 
la vue des bateaux incendiaires qui s'avancent contre l'ennemi ; 
mais les Latins parviennent à les écarter^ et^ ne respirant plus 
que vengeance, ils ferment l'oreille aux protestations de leur 
créature. Hurtzuphle, rusé séditieux, qui, feignant d'être l'ami 
de tous les partis, les trompait tous, répand le bruit que les 
l'Ange veulent livrer Gonstantinople aux Latins; le peuple idors, 
d'autant plus féroce qu'il est plus effrayé, demande à grands 
cris un nouvel empereur. Alexis IV est étranglé, Isaac meurt 
d'épouvante et de douleur, et Murtzuphle est porté en triom- 
phe à Sainte^Sophie. 

Le doge et les barons, qui naguère se déchaînaient contre les 
deux empereurs, jurent maintenant de venger leurs protégés et 
assaillent Murtzuphle, qui ne manquait pas du courage néces- 
saire à un chef de peuple; armé d'une épée et d'une masse fer- 
rée, il parcourait la ville et ranimait par son courage celui des 
Grecs. 11 tenta de nouveau de surprendre les Latins et d'incen- 
dier leur flotte; mais, lorsque l'étendard de Marie tomba dans 
les mains des croisés, les Grecs se crurent abandonnés par leur 
protecirice, et se renfermèrent dans la capitale, où cent mil o 
hommes travaillaient jour et nuit pour compléter les travaux do 
défense. Les croisés sentaient la difficulté de prendre une ville 



LES CROISÉS A GONSTANTINOPLE. 39 

si admirablement située. Après un conseil^ où Pon délibéra mû- 
rement^ il fut décidé que Murtzuphle serait déposé^ et qu'on lui 
substituerait un empereur latin, à qui reviendrait un quart des 
conquêtes; que le reste serait partagé entre les Vénitiens et les 
Français, et qu'on déterminerait les droits féodaux des empe- 
reurs, des sujets, des grands et des petits vassaux. 

Après ce partage anticipé, ils marchent à Tassaut du côté de la 
,mer, et s'emparent de la muraille ; Murtzuphle s'enfuit, efCons- 
tantinople tombe en leur pouvoir une seconde fois. Était-il pos- 
sible de contenir cette foule de guerriers, dans Pivresse de possé- 
der enfin une proie si longtemps convoitée ? Rien ne fut respecté, 
ni la pudeur^ ni la sainteté des églises et des tombeaux. Une 
prostituée s'assit dans la chaire de Sainte-Sophie; des mulets, 
chargés de dépouilles, souillaient les autels du sang qui coulait 
de leurs blessures. Des soldats jetaient sur leurs épaules les 
longs vêtements des Grecs, caparaçonnaient leurs chevaux avec 
les bonnets|de toile et les cordons de soie des Orientaux, et par- 
couraient les rues, brandissant, au lieu d'épées, des écritoires 
et du papier pour railler le savoir efféminé des Grecs ; puis ils 
s'écriaient : a Depuis que le monde est monde , on n'a jamais 
vu plus riche butin. » 

Les dépouilles, qui devaient être mises en commun (et l'on 
pendit beaucoup de soldats qui en avaient détourné une certaine 
partie), s'élevèrent à cinq cent mille marcs d'argent (24 millions), 
malgré deux incendies et de nombreuses soustractions, malgré 
le prélèvement d'un quart pour le futur empereur et le prix du 
noïis des Vénitiens; on peut donc l'évaluer à cinquante mil- 
iiohs. Il est certain que, si l'on avait cédé le butin aux Vénitiens, 
comme ils le proposaient, ils en auraient tiré meilleur parti et 
avec moins de cruautés. Le partage se fit dans la proportion sui- 
vante: un chevalier reçut autant que deux hommes à cheval, 
et un homme d'armes à cheval autant que deux fantassins. Les 
monuments dont Constantin et ses successeurs avaient enrichi 
la ville furent* abattus ou dévastés (i); comme Tor et les tapis, 

(1) Ce fut alors que les Vénitiens acquirent les chevaux de Lysippe, qui or- 
nent le pronaos de Saint-Marc. Sanuto raconte que, lorsqu'on les transportait 
à Venise, la jajnbe d\in cheval se rompit, et que Dominique Morosini, qui com- 
mandait le bâtiment de transport, obtint de la cousener comme souvenir. Le 
conseil y consentit, et Ton en fit mettre une neuve à la place de celle qui 
manquait. Ei J'ai vu ledU pied y ajoute-t-il. Ce fait a échappé à ceux qui ont 
décrit ce trophée de tant de victoires. 



40 LES CROISÉS A GO>'STANTINOPL£. 

on dérobait avidement les reliques à l'aide de fraudes^ de vio- 
lences^ sans reculer même devant l*effusion du sang, et le 
monde en fut rempli* Le pillage terminé, les croisés célébrèrent 
dévotement la pàque. 

Le choix d'un empereur fut confié à six électeurs vénitiens 
et à pareil nombre d'ecclésiastiques français. Les candidats pro- 
posés furent Henri Dandolo » le marquis de Montferrat et Bau- 
douin* de Flandre; Dandolo préféra à la domination d'une citét 
vaincue le titre de chef d'une république victorieuse, de même 
que nul Romain d'autrefois n'aurait voulu cesser d'être citoyen 
pour devenir roi de Carthage. D'autre part, les Vénitiens au- 
raient pu voir avec ombrage leur doge à la tête d'un grand em- 
pire; qui les assurait que sa nomination ne constituerait pas un 
exemple, et que leur patrie ne deviendrait point une colonie de 
cet empire? Ces motifs déterminèrent Dandolo à refuser la cou- 
ronne^ et ses compatriotes^ par jalousie contre le marquis de 
Montferrat^ dont ils redoutaient l'agrandissement, favorisèrent 
Baudouin^ qui fut proclamé. Des fêtes dans le goût occidental 
et des chants latins dans les églises célébrèrent l'avènement du 
nouvel empereur; le légat du pape le revêtit de la pourpre, et^ 
selon l'usage, on lui offrit un vase plein d'ossements et de pous- 
sière; puis on mit le feu à une touffe de coton, pour lui rap- 
peler combien la gloire du monde est prompte à s'évanouir. 

Cette conquête, à laquelle avaient songé les premiers croisés, 
était un triomphe pour le pape, bien qu'on l'eût faite malgré sa 
volonté. Baudouin prit le titre de chevalier du saint-siége; il 
écrivait au pape Innocent III pour lui annoncer qu'une nation 
nouvelle avait été soumise au saint-siége, et l'invitait à venir en 
personne jouir de cette victoire. Le marquis de Montferrat dé- 
clarait qu'il était prêt, selon la volonté du pape, à reprendre 
la route d'Europe ou bien à mourir sur ces rivages. Le doge de 
Venise lui-même supplia le pontife de l'absoudre de cette vic- 
toire, en donnant pour excuse que Constantinople était une 
échelle pour Jérusalem. Innocent, qui avait une politique franche 
et nette, voulait la guerre contre l'islam, et repoussait Tégolsme 
qui, sous le prétexte d'affranchir l'Orient, commençait par s'en 
emparer. Dès lors, s'élevant au-dessus des avantages du saint- 
siége, il les biftmait d'avoir préféré les biens terrestres à ceux 
du ciel ; il leur enjoignait de demander pardon à Dieu de la li- 
cence militaire, de la violation des choses sacrées, et de mériter 
sa miséricorde eu accomplissant le vœu de délivrer la terre 



PARTAGE DE L'EMPIRE. 41 

sainte. Dans cet espoir^ il rendit sa bénédiction à ceux qu'il 
avait interdits, se félicita avec les évéques du châtiment infligé 
aux Grecs obstinés, et sollicita les autres chrétiens à partager la 
gloire des nouvelles fatigues. 

ly^près les ccmventions^ Baudouin eut un quart de Tempire 
grec, Venise trois des huit quartiers de la ville et les trds hui- 
tièmes de l'empire, c'est-à-dire une grande partie du Péloponèse, 
.les lies de TArchipel, Égine, Gorcyre, la côte orientale de FAdria- 
tique, celle de la Propontide et du Pont-Euxin, les rives de 
THèbre et du Varda, les places maritimes de la Thessalie et les 
villes de Cypsèle, de Didymotichos, d'Andrinople, en un mot, 
de sept à huit mille lieues carrées de surface, avec huit millions 
de sujets et une chaîne de comptoirs sur la mer depuis Raguse 
jusqu'à ia mer Noire. Aux Français échurent la Bithynie, la 
Thrace, la Thessalie, la Grèce, depuis les Thermopyles jus- 
qu'au cap Sunium , et les grandes îles de l'Archipel. Les pays 
situés au delà du Bosphore et Candie furent attribués au mar- 
quis de Montferrat , qui fut ensuite couronné roi de Thessalie ; 
il s'empara de Nauplie yde Malvoisie et de Ck>rinthe, occupées en- 
core par l'usurpateur Alexis, le fit prisonnier avec sa famille, 
l'envoya par Gènes dans le Montferrat, et périt enfin en combat- 
tant les infidèles. Les églises mômes de Gonstantinople furent 
partagées entre les Vénitiens et les Français, et l'on nonuna pa- 
triarche Thomas Morosini. Victoire immense, mais peu solide. 

Ces rapides acquisitions avaient échaufTé les imaginations, et 
déjà les barons d'Occident se voyaient possesseurs de royaumes 
et de duchés sur les rives de TOronte et de TEuphrate, tandis 
que d'autres employaient leur part de butin à l'achat de fiefs 
dans l'empire conquis, mais dont la soumission n^était pas en- 
core bien complète. Les croisés qui s'étaient rendus en Palestine, 
se hâtèrent d'en revenir; de nouvelles bandes arrivèrent de l'Oc- 
cident, et l'on vit accourir les Templiers et les Hospitaliers, qui 
ne manquaient jamais l'occasion des entreprises faciles et lucra- 
tives : ainsi le droit de l'épée fondait partout de nouveaux États. 

De môme que les Lombards vainqueurs s'étaient donné un 
code pour eux seuls, ainsi les Latins promulguèrent les Assises 
de Jénisalem dans le nouvel empire, qu'ils avaient partagé 
comme les premiers, et qui fut goavemé à la manière des fiefs 
de l'Europe. Venise, peu soucieuse de conquêtes qu'elle était 
obligée de défendre sans pouvoir en retirer de grands avantages, 
les abandonna presque toutes à ses nobles, comme fiefs perpé-* 



42 LES VÉmTIENS EN GRÈCE. 

tuels de la république, avec faculté d^entrefenir des troupes ar- 
mées et de soumettre les ties grecques et les villes de la côte. Les 
Sauuto fondèrent le duché de Naxos^ qui embrassait les tles de 
Paros, Mélos et Santorin ; les Navagera eurent le grand-duché 
de Lemnos;' les Michel^ la principauté de Céos; les Dandolo, 
celle d'Andros; les Ghisi, celle de Théone, Mycone et Scyros. 
D'autres obtinrent les seigneuries de Mételin et de Lesbos, de 
Phocée, d'Énos, les comtés de Zante, de Ciorfou, de Céphalonie, 
le duché de Durazzo; les Yicari fondèrent ensuite le duché de 
Gallipolis dans la Chersonèse de Thrace. Des étrangers reçurent 
aussi des fiefs, par exemple^ Michel Gomnène le pays situé entre 
Durazzo et Lépante, Robano des Carceri Négrepont, Théodore 
Brana Andrinople. 

Toiis ces seigneurs prêtaient serment de fidélité^ avec obli- 
gation de fournir un tribut et des subsides pour la guerre: les 
Vénitiens avaient le privilège du commerce dans leurs domaines^ 
et les citoyens de la république qui voudraient y demeurer de- 
vaient rester indépendants et se gouverner par leurs propres 
lois ; un baile siégeait à Constantinople. Venise, par ces conces- 
sions, s'assurait une domination libre de soucis et facile à con- 
server au moyen des flottes ; on délibéra même sur la question 
de savoir s'il ne vaudrait pas mieux transférer à Constantinople 
le siège de la république, et deux suffrages seuls la firent ré- 
soudre négativement. (1) 

Le marquis de Montfeirat, se voyant dans Timpossibilité dt; 
conserver Candie, la vendit aux Vénitiens, avec ses créances sur 
Alexis, au prix de mille marcs d'argent , et moyennant un terri- 
toire dans la Macédoine occidentale, qui produirait un revenu 
de mille florins d'or (2). 

Candie avait plus d'importance pour le commerce que Cons- 
tantinople; il fallut donc l'organiser avec plus de soin. Les ha- 
bitants étaient inconstants et légers, qualités qui n'exprimaient 
sans doute que leur répugnance pour le joug étranger ; comme 
elle avait une trop grande étendue pour être concédée à un seul, 

(1) Sahdi, Sloria, eiviUt P^S* C^O. 

(2) Les conventions pour les impôts de Constantinople , stipulées dans le 
mois de mars 1204 entre la seigneurie vénitienne d'ime part, el, de l'autre, le 
nii)rc|uis Boniface de Montferrat et les comtes de Flandre, de Blois, de Saint- 
Paul, sont imprimées dans les Momim, fiist. patriœ^ Gfaart. i, 1 109, où se trouve 
aussi la cession que le même Boniface fit aux Vénitiens de TUe de Crète et 
d'autres terres du Levant. 



LA OANÉE. 43 

on résolut d^ transporter raie colonie , dans la pensée qu'elle 
saurait mieux c(mtenir les vaincus. Néanmoins on trouvait dif- 
ficilement des individus qui voulussent renoncer à leur patrie^ 
même an prix des richesses^ des dignités, du pouvoir ; on choisit 
donc , parmi les six sestiers de Venise y MO familles , i la tdte 
desquelles fut placé un duc biennal qui représentait le doge. 
Élu par le grand Conseil, assisté de deux conseillers supérieurs, 
il avaK sous ses ordres les magistrats comme à Venise. Avec le 
concours obligé des serfs , on bfttit et Ton fortifia la ville de 
la Canée. 

La juridiction de cette ville appartenait au capitaine et con- 
seiller de la république y élu à Venise ; le quartier des juifs, le 
port^ Farsenal et les portes faisaient partie de la commune vénî* 
tienne. Le pays fut divisé en Ida fiefs de chevaliers et 408 de 
sergents. Tout chevalier était t^u d'avoir une bonne armure, 
d'amener de Venise et d'entretenir deux chevaux : Tun de la 
valeur au moins de quatre-vingts livres vénitiennes, l'autre de 
cinquante, âgés de trois ans, puis d'en acheter un troisième de 
vingt-cinq livres dans le délai d'un mois et demi ; en outre, il 
devait avoir un sergent avec un cheval bardé de fer , trois 
écuyers avec une cuirasse et toutes les armes du cavalier, deux 
arbalètes de corne avec deux écuyers capables de les tirer, issus 
de nation latine et âgés de vingt à quarante ans. Les sergents 
titulaires d'une demi -chevalerie furent obligés d'amener de 
Venise un cheval de cinquante livres au moins et deux écuyers, 
de se procurer ensuite^ dans le délai d'un mois et demi^ un autre 
cheval de vingt-cinq livres, et d'être enfin bien armés. Les che- 
valeries ne pouvaient être ni engagées ni saisies pour dettes, et 
la solde de sept cents Uvres devait être consacrée à l'acquisition 
de la terre. Du reste» on leur imposait à tous Tobligation d'aider 
en toute occasion les gouverneurs de l'île ^ et, dans celle-ci, la 
commune de Venise (i). Les nobles du pays^ dont l'influence 
fut appréciée, participèrent au gouvernement, et le grand Con- 
seil, composé d'indigènes, élisait les magistrats inférieurs. Les 
musulmans furent soufferts, mais réduits à l'état de servitude. 

Ainsi 30,000 braves, avides de conquêtes et de butin,* l'aVaient 
emporté facilement sur des millions de Grecs qui , corrompus 
par le luxe, par des habitudes dépravées et la vanité des choses 
frivoles, ne surent honorer leurs disgrâce^ par aucune vertu ; 

(1) DecTêtum venêtum, ap. CAWaAiii, v, 124. 



44 LA GANÉE. 

mais cette conquête^ faite sans intelligence, tarissait les sources 
de la prospérité, au point d'amener la disette des vivres. Le 
système féodal empêchait Taccord dans la guerre et le bon 
ordre en temps de paix. Certaines villes avaient un mélange de 
lois féodales, ecclésiastiques et vénitiennes; en outre, la douceur 
du climat amollit bientôt les soldats , et le mépris réciproque 
empêcha la fusion des vainqueurs et des vaincus. 

Baudouin, au bout de deux ans, mourait prisonnier des Bul- 
gares ; Henri Dandolo avait fini ses jours à Gonstantinople, après 
avoir vu la rapide décadence de Terapire latin. Cette conquête 
fut plus nuisible qu'utile à Venise, à cause du grand nombre 
d'individus qui se détournèrent du commerce et de la navigation 
pour se jeter dans des entreprises chevaleresques et tenter des 
acquisitions éphémères; bien plus, en abattant Gonstantinople, 
elle avait rompu sa barrière la plus solide contre les musulmans, 
qui devaient bientôt devenir ses voisins formidables. 



CHAPITRE LXXXVIII. 



OTHON IV. DéVELOPPBMEMT DBS RÉPUBLIQUES. NOBLES ET PLÉBÉIENS EN LUTTE. 

GUELFES ET GIBELINS- 



Dans ce système théocratique et féodal, l'empereur, dit ro- 
main pour cela, ne se considérait comme tel qu'après avoir été 
couronné par le pape , représentant de Dieu , par qui seul ré- 
gnent les rois; l'empereur se glorifiait donc du titre d'avocat et 
de défenseur de l'Église. L'opinion , favorisée par les légistes, 
que nous avons vus à la diète de Roncaglia déclarer, d'après les 
codes de Théodose et de Justinien, qu'il était la loi vivante, lui 
attribuait la suprématie sur les autres rois ; le chancelier do 
Barberousse appelait reges provinciales les autres monarques. 
Mais en réalité, outre que les rois agissaient avec une pleine in- 
dépendaflce, le système féodal d'un côté, et, de l'autre, l'ac- 
croissement des communes amoindrissaient tous les jours la 
puissance impériale. Dans l'Allemagne même, l'empereur, pour 
se faire des partisans, était contraint de prodiguer les franchises, 
c'est-à-dire d'afTaiblir la dépendance des princes et des villes, 
lesquelles, par le commerce ou le secours des ligues, parvenaient 



LES BOIS B'ALLBMAGNE. 45 

à cette prospérité matérielle qui ne souffrait plus l'oppression 
politique. Au delà des Alpes, néanmoins^ les villes ne purent 
constituer des républiques comme en Italie ; en effet, elles n'a- 
vaient pour habitants que de petits marcliands ou des artisans ; 
les seigneurs vivaient dans leurs châteaux , et les luttes se len- 
fermaient entre le trône et l'église , les Guelfes et les Gibelins. 
Dans litalie , au contraire y les cités comprenaient les hommes 
instruits et les seigneurs, les débris romains et lombards , et le 
pouvoir fut même communiqué aux plébéiens , qui apprirent à 
discuter leurs droits , à combattre pour une opinion , à devenir 
libres enfin. 

Le souverain d'Allemagne, qui dominait aussi sur les royau- 
mes de Lorraine, d'Arles et de Provence, était élu parles grands 
seigneurs, avec le concours de plusieurs barons d'Italie. Chaque 
empereur, néanmoins, profitait de Tinfluence qu'il devait à son 
rang et au dévouement de ses propres vassaux , pour faire dé- 
signer comme successeur un des membres de sa famille. 

Le roi jouissait des grands biens de la couronne répandus 
dans [toute l'Allemagne, du produit des fleuves, des forêts, des 
mines, des péages, d'une portion des amendes , des dépouilles 
des évéques et des abbés défunts. Les villes, les juifs, pour ob- 
tenir sa protection comme serfs de la chambre impériale, et les 
Lombards ou Gahorsins, qui voyageaient pour vendre des épices 
et trafiquer de Fargent, ou, comme on dit aujourd'hui, pour 
faire la banque, lui payaient certaines contributions. 

Le royaume étant électif, on n'annexait pas au domaine pu- 
blic les propriétés patrimoniales des nouveaux élus ; bien plus, 
comme les rois pouvaient disposer des fiefs qui faisaient retour 
à la couronne pour félonie ou bien à défaut d'héritiers, ils les 
donnaient à leurs parents, et ce fut ainsi que la maison de Souabe 
d'abord , puis les familles pauvres de Luxembourg et de Habs- 
bourg parvinrent à une si grande élévation. 

L'empereur avait le droit de faire la guerre; mais, comme les 
soldats devaient lui être fournis par les feudataires, il fallait ob- 
tenir leur consentement. Les longues et désastreuses expéditions 
de Frédéric P' en Italie avaient dégoûté les seigneurs de sacri- 
fier leurs forces et leur argent pour des intérêts qui leur étaient 
étrangers ; aussi, depuis cette époque jusqu'à Sigismond, il ne 
fut décrété aucune expédition générale, malgré les menaces ou 
les promesses des empereurs , et bien que Tintérét de la patrie 
ou de la chrétienté réclam&t le concours do leurs armes. Il no 



46 LES ROIS D'ALLEMAGNE. 

restait donc aux empereurs que les hommes qui leur étaient dus 
par leurs vassaux particuliers ou par les pays directement 
sobmis à leur autorité ^ comme la Sicile à Fégard de la maison 
de Souabe^ ou par des princes et des villes avec lesquels ils 
avaient fait alliance. 

L'Allemagne était pauvre ; Lubeck^ Anvers, Ratisbonne, Vienne 
et quelques autres villes sur le Rhin ou le Danube, florissaient 
• par le commerce et l'industrie. La Flandre fabriquait des draps» 
mais le manque de routes et de produits d'échange Pempécbait 
d'atteindre à une grande prospérité ; d'autre part, les croisades 
lui enlevaient beaucoup d'argent. Le commerce, néanmoins, 
commençait alcHrs à s'étendre , et Ton venait de découvrir les 
mines d'argent de la Saxe. Forte de ces avantages et des libertés 
commerciales, l'Allemagne aurait pu trouver une source de 
prospérité dans le rang supérieur qu'elle occupait parmi les na- 
tions européennes, et dans la prédominance qu'elle acqué- 
rait sur les Slaves : heureuse, et plus heureuse l'Italie , si elle 
avait employé son ardeur à soumettre ces races pour les civili- 
ser i Par une fatalité déplorable, les empereurs, non contents de 
leur suprématie religieuse sur l'Italie, voulurent se mêler de 
ses affaires; de là, des conflits avec les républiques et les papes, 
dans lesquels nous avons vu succomber une dynastie, et qui 
bientôt causeront la ruine d'une autre. 

1 97 Après la mort de Henri Yi , les seigneurs d'All^nagne ne ju- 

gèrent pas convenable, dans les circonstances difficiles où l'on 
se trouvait, d'élire pour empereur un enfant comme Frédéric 
Roger. Son père , il est vrai, les avait amenés à lui prêter hom- 
mage ; mais , comme il n'était pas encore baptisé , ils se 
croyaient affranchis de toute obligation. 

Philippe de Souabe , fils de Barberousse et duc de Toscane, 
avait pris, conune le plus proche parent de l'empereur, le 
sceptre, Tépée, la couronne, le globe d'or rempli de poussière, 
la lance et le diamant dit démesuré (derweile); se dérobant aux 
outrages des Italiens, qui tuèrent même un grand nombre des 
gens de sa suite , il s'enfuit en Allemagne, et parvint à force de 

1198 brigues à se faire élire roi par les États de Souabe , de Bavière, 
de Saxe, de Franconie et de Bohême ; mais les Guelfes lui op- 
posèrent Othon de Brunswick, fils de cet Henri le Li(m, duc de 
Saxe et de Bavière^ dont Barberousse l'avait dépossédé après 
une lutte ardente , et neveu de Richard Ck£ur-de-Uon. Othon, 
brave comme ce roi d'Angleterre, d'une taille gigantesque, pro-* 



iiiai-s. 



LES ROIS I)*AIX£MA6N£. 47 

digue^ aux manières soldatesques^ résolu à réprimer les oppres- 
seurs^ d'où les grands le qualifiaient de Superbe, et le peuple de 
Père de la justice, s'empara d'Aix-la-Ghapelle, où il se fit oindre 
par Farchevêque de Cologne ; alors le peuple et les seigneurs 
tirèrent répée pour soutenir chacun l'empereur qu'ils avaient 
élu. Afin d'épargner Teffusion du sang^ la décision fut remise 
au pape, qui, après avoir examiné la question au triple point de 
vue du droit , de la convenance et de l'utilité , exclut Frédéric, 
parce qu'on ne connaissait pas son intelligence et sou cœur, et 
que l'Écriture dit : Malheur à la terre qui a pour roi un enfant ! 
U réprouva Philippe comme usurpateur des juridictions ecclé- 
siastiques en Toscane, et parce qu'il tenait encore dans les fers 
l'évoque de Salerne et la famille royale de Tancrède; il loua 
Othon, mais il lui semblait que son élection était due à un trop 
petit nombre de suffrages (1). Le pontife se montrait donc im- 
partial entre une famille toujours hostile et l'autre toujours favo- 
rable à l'Église; les deux rivaux, également mécontents, couru- 
rent alors aux armes, jusqu'à ce que le pape, sur les instances 
des Guelfes, envoya un légat pour excommunier Philippe avec 
les siens, et proclamer Otiion légitime empereur. 

Ce monarque, en présence de trois légats, prêta le seraient i.^*?! 
suivant : « Moi, Othon, avec la gcâce de Dieu, je promets et "'"'"* 
<( jure de protéger de toutes mes forces et de bonne foi le sei- 
a gneur pape Innocent, ses successeurs et l'Église romaine, 
(( dans tous leurs domaines, fiefs et droits, tels qu'ils sont définis 
(f par les actes de beaucoup d'empereurs, depuis Louis le Dc- 
a bonnaire jusqu'à nous ; de ne pas les troubler dans ce qu'ils 
a ont déjà acquis, et de les aider à compléter leurs acquisitions, > 
« si le pape me l'ordonna quand je serai appelé à Rome pour 
être couronné. En outre, je prêterai le secours de mon bras à 
a l'ÉgUse romaine pour défendre le royaume de Sicile, en mou- 
« trant au pape obéissance et respect, .comme les pieux empe- 
a reurs catholiques l'ont pratiqué jusqu'à présent. Quant aux 
a mesures à prendre pour assurer les droits et les coutumes du 
« peu(rfe romain et des ligues de la Lombardie et de la Toscane, 
« je suivrai les conseils et les intentions du saint-siége, et ferai 
(c de même en ce qui concerne la paix avec le roi de France. Si 
a l'Église romame se trouve en guerre pour ma cause, je lui 

(1) La lettre dlnnocent lit est très-importante pour connafitre les préten- 
tions et la manière de voir du saint-siége. Regesta Impcrii^ note 20 et suivantes. 



48 OTHONIV. 

tt fournirai de l'agent selcm mes ressources. Le présent serment 
« sera renouvelé de vive voix et par écrite quand je recevrai la 
« couronne impériale. » 

Les Allemands/ qui voudraient toujours voir Fempereur au- 
dessus du pontife et Fltalie souniise à leur pays^ reprochent à 
Othon cet acte, par lequel, en résumé, ce que le pape exigeait 
était Tindépendance de TÉgiise et de Titalie. Les princes de 
l'empire, indignés, écrivirent avec énergie à Innocent, dont la 
faveur ne put empêcher la décadence du parti d'Othon, accusé 
d'avoir compromis la souveraineté nationale. Sur ces entrefai- 

1208 tes, Philippe de Savoie périt égorgé, ne laissant que quatre 
filles; c'était le cinquième fils de Barberousse mourant à la fleur 
de l'Age, et cette famille ne laissait d'autre héritier mài'e que 
Frédéric Roger. Enfin, après dix ans de luttes mêlées d'intrigues 
politiques, les suffrages, grâce à l'influence de Rome, se réu- 
nirent tous sur Othon; bien plus, afin de prévenir les conflits et 
d'élever une barrière contre l'ambition de toute autre famille, il 
fut établi que personne ne pourrait, à l'avenir, prétendre à la 
couronne germanique par droit héréditaire; que l'élection se- 
rait dévolue à trois princes ecclésiastiques, les archevêques de 
Mayence, de Cologne et de Trêves^ et à trois laïques, le palatin 
du Rhin, le duc de Saxe et le marquis de Brandebourg; et que, 
si les suffrages étaient partagés, le roi de Bohême interviendrait 
comme électeur. Dès ce moment, le peuple ne prit aucune part 
aux nominations, et les Italiens en furent entièrement exclus. 

1200 Othon, par son mariage avec Béatrix, fille de Philippe, mort 

violemment, réunit les deux maisons des Guelfes et des Hohen* 

' staufen, et put arracher du sol allemand cette funeste zizanie 

des Guelfes et des Gibelins, tandis qu'elle reprenait vigueiu* en 

Italie. 

La Péninsule, depuis douze ans, n'avait pas vu d'armée alle- 
mande, et, dans cet intervalle, les républiques s'étaient forti- 
fiées. Déterminées par des besoins individuels, elles n'avaient 
pas prétendu étendre les franchises sur tout le pays, détruire 
toute trace de l'oppression soufferte, établir l'égalité de tous de- 
vant la loi. Les capitaines, les vavasseurs et les ahrimans, dans 
le principe, faisaient seuls partie de la commune ; plus tard, elle 
admit les bourgeois libres, classe moyenne dont l'importance 
s'était accrue, soit par les richesses provenant du commerce, soit 
pcir l'adjonction d'un grand nombre de familles nobles et de tous 
ceux qui parvenaient à se soustraire à l'autorité des seigneurs 



AGGa01SS£M£NT DES RÉPUBLIQUES. iO 

féodaux ou ecclésiastiques. Le reste des habitants dépendait en- 
core des nobles ou des vicomtes épiscopaux^ en qualité de serfs 
ou d^ommes liges, et suivant des conditions, souvent insérées 
dans une charte, qui servent à faire connaître la^ condition per- 
sonnelle des plébéiens (1). 

Les anciens comtes de la ville s'étaient retirés à la campagne^ 
où ils conservaient leurs biens et leurs juridictions ; ainsi, les 
comtés ruraux étaient des fractions d'ancien comté qui avait 
perdu la cité, ou des portions assignées par on comte à ses pro- 
pres enfants. Dans le dixième siècle, ceux de Bergame avaient 
eu, pendant quatre générations, la suprême dignité de comtes 
du palais royal; ils contractèrent même des alliances de famille 
avec les marquis dlvrée et de Toscane. Obligés de sortir de la 
ville, ils s'affaiblirent en produisant divers rameaux : les comtes 
d'Almenno, de Martinengo, de Gamisano, d'Offenengo et d'au- 
tres (2). Vers Pannée 1222, les historiens mentionnent plusieurs 
châteaux donnés ou cédés à Bergame par les propriétaires, 
comme Momico, Gologna, Grumello, Solto, Plenico, Cène, Give- 
date, Telgate, Villadadda, Motengo, Galepio, Sarnico, la Bretta, 
etc. ; déjà même les chanoines et l'évêque avaient été amenés 
ou contraints à suivre cette voie. Milan, dont la juridiction d'a- 
bord ne dépassait pas un rayon de trois milles, soumit les com- 
tés du Seprio, de la Bulgaria, de la Martesana, de Parabiago, de 
Lecco (3). Les comtes de Vérone se retirèrent à Saint-Boniface, 
dont ils prirent le nom; ceux de Padoue, au milieu des monts 
Euganéens, avec les noms de Baone, d'Abano, de Maltraverso 
et d'autres* 

Les cités libres ne pouvaient supporter longtemps autour de 
leur enceinte des bourgs servilement soumis à des feudataires 
jouissant d'une juridiction absolue; elles saisissaient donc les 
occasions d'y porter la plus légitime des guerres , celle qui pro- 

(1) Voir MvLLATBSA, Storiadi Stella^ ]^,ZQf et les Monum, hht. patr'uv, 
Ghart, If, 1294, 1203. 

(2) LvPl, Cod. diplom, vol. Il, passim; Rokchetti, Mem. stor, délia ciità e 
cUesa di Bergamo, ch. rv, pag. 27. 

(3) Et sic cmtas Mediolani, quœ ierritorio trhtmmitiianorum extra emtatem 
contenta fuerat, longe lateque alas suas expaadit, Nam ducatus BulgarUv , 
marchionatiis Marthexanœ^ comilatus Seprtiy comitalus Paraùitagi, et comiiatus 
Leuci, qutqui omnes quasi domestiei inimici terrant istam semper invaserant...^ 
faeii sunl su6jecti et servi perpetm civitatis Mediolani* Galv. FiammA; Manip 

floruiD. 

mar. des ital. — - t. v. 4 



50 LES S£1GNBURS ENTRENT DANS LES COMMUNES. 

page et assure les droits de Phomme; parfois on avait recours à 
des conventions, et la campagne restait affranchie de la servi- 
tude individuelle. Asti prit les armes contre les ducs de Montferrat ^ 
Ctiieri contre les archevêques de Turin. Les citoyens de Borgo 
Sansepolcro sommèrent les nombreux châtelains du val Tibe- 
riana d'évacuer leurs citadelles; ils employèrent la force contre 
ceux qui ne voulurent pas, et démolirent le château de Mans- 
ciano, dont ils employèrent les pierres pour construire leurs mu- 
railles^ avec une cloche qu'ils placèrent sur la tour de Berta (4). 
Les habitants de Yico^ VascOj Breo, Carassone, victimes de leur 
mésintelligence avec les Lombards et Tempereur/ s'unirent par 
des liens réciproques, d'où sortit la ville de Mondovi. Les Pave- 
sans expulsèrent le comte rural^ qui se réfugia à Lumello; mais^ 
poursuivi dans cet asile^ il dut renoncer à sa juridiction et se 
faire citoyen et sujet de la ville (2). 

Les consuls de Biandrate figurent déjà dans une charte du 
5 février 4093, par laquelle ces comtes donnent aux gens d'armes 
qui vivent sur leurs terres une espèce de constitution : c Ils s'en- 
c gagent à respecter toutes les décidons des douze consuls ^ les- 
« quels font serment de juger les procès de la manière qui leur 
« semblera la plus utile à la commune, sauf la fidélité due aux 
c seigneurs. » 

Frédéric Barberousse concédait de grands privilèges à Guido 
de Biandrate, dont il avait reçu des services signalés : il le pre- 
nait sous sa protection, lui confirmait les biens et les honneurs 
qu'il avait obtenus de ses prédécesseurs, et décidait qvPil ne de- 
vait être appelé en jugement qu'en présence de l'emperear ; en 
outre, il lui confirmait la capitainerie (eonductum) pour tout l'é- 
vèché de Novare, avec défense à tous de se battre, si ce n'est en 

(1) Brewê iitoria àeUorigmû e fandoùotm éella eitià dd Borgo M SeOMC- 
polcro, par ALEXAia>RB GoRACa, 1636. Tous ces historiens du seizième et du 
dix-septièiDe siècle n*entendent rien aux constitutions municipales; pourtant 
ils avaient sous les yeux des chartes qui se sont égai^ées depuis, et des traditions 
encore vivantes. Pour toUs, c'est une ville qui se rachète des comtes, achète 
des privilèges aux empereurs, abat les châtelains voisins, qui, une fois établis 

dans la cité, y portent le désordre. 

(2) Et nunc iste cornes , consors et consclus ante , 
nie potens princeps , sob que romana sccoris 
Italiti punlre reost de more vetmto, 
Debnit iplntUB, victrid oogi«iir urbi 

Ut jaodiau aenire diens» nuUoquc relicio 
Jure sibi , domlnae inetuit mandata superbae. 

(Gu.^TKRf livrent.) 






J 



i£S SEIGNEURS ENTRENT DANS LES COMMUNES. 51 

sa présence; que les hommes de ce comté^ ajoutaiUii^ aient^ 
comme les marchands de cette ville^ le droit de vendre et d^a- 
cheter dans tout le comté de Novare , de Yerceil et d'Ivréc. 
Puis le comte de Biandrate^ en ii70^ fait alliance avec les Ver- 
cellais^ en cédant son château de Montegrande^ à la condition 
que 86$ habitants seront reçus pacifiquement, à Yerceil, sans 
qu'il perde néanmoins leur fidélité ; il cède aussi tout ce (ju'il 
possède à Candeto^ Arborio^ Albano, et en deçà de la Sesia ; deux 
fois par an^ il se mettra en campagne pour les Vercellais avec 
un corps de troupes de trois cents hommes; il habitera leur ville 
et fera jurer à quarante de ses hommes d'armes d'y acheter des 
maisons ; il donnera de sa caisse dix mille livres pavesanes^ et il 
obligera ses honunes d'armes à*donner le fodrum aux habitants 
de Yerceil^ comme le pratiquent les autres concitoyens; il ne ré- 
clamera rien pour les dommages causés à lui et à sa famille ; il ne 
fera point la guerre sans le conseil des consuls majeurs et des 
consuls de Seint-Étienne et de toute la Credenza ; il ne bâtira 
point de château à partir de la vallée de la Sesia et de Roma- 
gnano, et^ dans cet espace^ il ne s'emparera point de château , 
de tour ni de cour. 

Les seigneurs de fiiandrate étaient les plus puissants des en- 
vii*ons de Milan ; mais leur château fut bientôt assiégé et détruit^ 
et les habitants dispersés dans quatre villages. A Novare^ le con- 
sul jurait^ selon une prescription de^ statuts^ qu'il empêcherait 
Biandrate de se relever de ses ruines, qu'il le visiterait deux fois 
par an^ et, si quelque maison était bâtie dans l'enceinte du fossé, 
qu'il la ferait démolir dans le délai de vingt jours. Ces comtes 
conservaient d'autres terres , qu'ils dorent céder à Novare , en 
1247^ moyemiant 8^000 livres , afin d'acheter avec cet aident 
une maison et des terrains dans le district. Néanmoins ils in- 
festaient encore le val de Sesia , voulant déshonorer toutes les 
Jeunes filles; aussi les paysans les massacrent tous^ à l'exception 
d'une jeune fille À laquelle ils infligent les outrages que les leurs 
avaient soufiferts. Us possédaient d'autres domaines sur le terri- 
toire d'Asti ; mais^ en 4SS0, ayant voté du drap à des marchands^ 
la ville^ pour les punir, les dépouilla de leurs villages. Une nuit^ 
en 1290^ le comte Manuel se jette sur un de ces villages^ et les 
Astigiaus envahissent ses terres, dont ils détruisent les vignes et 
les troupf^aux^ en donnant la mort à son fils ; le comte alors, pour 
sauver le reste ^ céda le château de Porcello à la ville, et vendit 
au plus offrant les châteaux de Montaculo et de Saint-Étienne. 



52 LES SEIGNEURS ENTRENT DANS LES COMMUNES. 

Des conventions semblables, mais plus largement expliquées, 
furent faites entre les Yercellais et les marquis de Montferrat^ 
avec promesse de la part des premiers d'aider les seconds au- 
près de la ligue lombarde, c'est-à-dire de prier et d'intercéder 
en leur faveur. 

La commune de Brescia, s'il faut s'en rapporter à la chronique 
d'Ardicio, avait, dès l'année 1104, formé avec d'autres communes 
de la Lombardie et du Trévisan une ligue qui fut jurée dans le 
cloître de Palazzuolo : elle achetait des Martinengo le château 
d'Orsi Vecchi; des comtes Lumellini, tout ce qu'ils possédaient 
dans le diocèse à titre féodal ; des comtes Galepio, les châteaux 
de Samico, Merlo, Galepio, avec obUgationpoureuxde convertir 
le prix en acquisitions d'alleux dans le Brescian; elle recevait sous 
sa protection les abbés de Lenoetde Sainte-Euphémie, détruisait 
le fort de Montechiaro et celui de Gavardo, dont elle chassait la 
garnison, et démantelait Âsola, qui appartenait aux comtes de 
Gasalalto, et le château de Monterotondo. Une assemblée de 1203 
établit que les habitants des villages et des châteaux achetés à 
des nobles qui n'étaient pas membres de la commune devaient 
prêter serment à la république. Les statuts de cette ville obli- 
gent quiconque veut devenir citoyen de bâtir une maison dans 
son enceinte, et de l'habiter toujours, sauf deux mois, un dans 
l'automne, l'autre au printemps: défense aux particuliers de 
construire des forts à Pontevico, Palazzuolo, Mura, Qtiinzano, 
Ganeto, Gavardo, Iseo. Tous les curés et dignitaires ecclésias- 
tiques devaient être brescians (1). 

Les comtes de Trévise s'établirent dans leurs propriétés sur la 
Piave, mais sans se brouiller avec la ville, où ils exerçaient plu- 
sieurs charges communales, et dont ils conservèrent le nom, 
qu'ils éctîangèrent plus tard contre celui de Gollatto. Vecello et 
Gabriel de Gamino entrèrent dans la commtine de Trévise en 
1183, et Mathieu, évêque de Gineda, en 1190, avec la conven- 
tion que cette ville exercerait la juridiction dans son dio 
cèse. Berthold, patriarche d'Aquilée, en 1^0, se fit citoyen de 
Padoue, dans laquelle, à ce titre, il édifia un palais, se soumit 
aux droits d'entrée comme aux tailles, et, tous les ans, il envoyait 
douze chevaliers jurer obéissance au nouveau podestat; il fut 
imité par l'évéque de Feltre et de Bellune (2). 

(1) Monum. hist. patriœ, Ghart. i, 708, 807, 865, 910. 

(2) Bertholdus princeps Atfuilejœ est tunicaiiu cum Paduanis , et factus e^i 



LES SEIGNEURS ENTRENT DANS LES COMMUNES. 53 

Padoue contraignit encore les marquis d'Esté à prendre le titre 
de citoyens et à murer les portes de leur citadelle. Moruello 
Malaspina, en 1494^ se fit admettre dans la commune de Plai- 
sance, tandis que les autres membres de cette famille entraient 
dans la cité de Lucques. Les Gorvoli de Frignano, en 14 56, deve- 
naient citoyens de Modène avec obligation d'aider la ville contre 
qui que ce fùt^ excepté le duc guelfe d'Esté^ ses hommes liges 
et ses vassaux ; d'haJ[)iter la ville avec leurs femmes un mois 
sur douze en temps de paix, deux en temps de guerre; de per- 
mettre aux citoyens de traverser librement leurs terres, et de ne 
jamais fermer leurs châteaux aux magistrats de la ville; de faire 
payer à leurs paysans six deniers lucquois> chaque année, pour 
chaque paiî*ede bœufs^ à l'exception des habitants des châteaux^ 
valets et gastalds. De son côté, Modène prenait l'engagement de 
les investir de quelques propriétés et de châteaux qu'ils devaient 
conquérir^ de les aider à revendiquer certains droits auprès 
d'autres seigneurs^ et de les protéger contre leurs ennemis (4). 

Les Bolonais avaient pris les châteaux de Gorbara^ Sassatello^ 
Monteveglio, Monte Cadumo^ Ibora, Dozza^ Fagnano^ et soumis 
à leur autorité les seigneurs Getolani^ Savignanesi^ d'Oliveto^ Mo- 
reto, Ganeto. La Toscane nous offrira le même spectacle. 

Les juridictions féodales supprimées^ les tenures appartinrent 
toutes à des citoyens, qui les firent cultiver par des fermiers et 
des métayers; ainsi fut transformé le système germain des pos^ 
sessions^ et les serfs firent place aux cultivateurs libres. 

Libres^ il est vrai, mais on ne les considérait point conune 
peuple, c'estrà-dire comme jouissant du plein droit de cité; les 
gens de condition inférieure et les ouvriers n'étaient pas repré- 
sentés dans le gouvernement, et n'avaient droit, ni de voter les im- 
positions qu'ils payaient, ni d'en régler l'emploi. Dans toute ré- 
volution^ la première tentative a pour objet l'affranchissement ; 
mais, connme on avance toujours , la classe libératrice parait 
insuffisante ou tyrannique, et celle qu es au-dessous prétend 

paduanus civis ; et in cittadinantiœ firmitatem et signwn fecit de sua caméra 
quœdam in Padua œdificari paiatia, et se poni fecit vum aliis eivibus Paduœ in 
coitam sive datiam. Tune quoque incepit mitfere, et adhttc mittit hodîe om/ii 
anno de suis melioriùus militihus duodecim, qui jurant^ in priiicipio poiestario! 
cujmlibetf prœcepta et sequentia potestatis pro domino patriarcha et suis, Quod 
'videns feltrensis et beUunensis episeopus^ fecit et ipse simi/iter, noft lamen in quau- 
titate eadem, ROLAmono. 

(1) SaVIOLI, é4nn, ^/o^/i., I, di|>l. Ctvi. 



54 NOBLES BT PLÉBÉIENS. 

régaler d'aliord^ puis la renverser. La révolution qui émancipa 
les communes avait eu pour agents principaux les nobles et les 
personnages les plus Importants^ qui fournirent en conséquence 
les consuls et les magistrats j car un grand nombre d'illustres 
famillesd'Italie ont le glorieux privilège de rattacher leur noblesse 
aux libérateurs de la patrie. 

Les plébéiens réclamèrent bientôt une part dans le gouverne* 
ment^ et cette seconde ère des républiques fut signalée par un 
siècle entier d'agitations^ tantôt constitutionnelles, tantôt vio^ 
lentes 1 Dans Tintérieur des villes^ la lutte commença donc entre 
les nobles et les bourgeois , les premiers voulant recouvrer l'au- 
torité qu'ils avaient possédée autrefois , les autres prétendant 
d'abord en avoir une part égale, puis se l'approprier tout en- 
tière. Cette querelle est la même qui trouble chaque jour les 
pays constitutionnels^ ou plutôt c'est la question iFautnl accorder 
aux propriétaires seuls la plénitude des droits? Le conflit, à cette 
époque, était d'autant plus naturel qu'on ne tenait point compte 
de la naissance, mais des propriétés : qui avait des biens était 
noble. 

La haute noblesse, issue des anciens comtes, marquis et capi- 
taines, traditionnellement puissante et soutenue par les empe- 
reurs, s'était habituée à commander sur ses fiefs; ses membres^ 
bien qu'ils prêtassent serment comme citoyens, conservaient 
leurs terres et leurs citadelles, d'où on les appelait souvent pour 
remplir des magistratures urbaines. La plèbe, appliquée à l'in- 
dustrie et au commerce, ne pouvait se livrer à l'exercice dos 
armes, qui faisaient au contraire l'occupation et l'amusement des 
nobles; il fallait donc, en cas de guerre, réclamer leur concours, 
surtout pour avoir de la cavalerie. La noblesse, même après 
avoir déposé les armes, avait, pour se frayer la voie au conmian- 
dément, le patronage qu'elle exerçait sur ses anciens serfs et 
ses clients actuels , le penchant de l'homme à révérer dans les 
fils les qualités et les mérites des pères, les liens de parenté qui 
unissaient ses membres, ou Pesprit de corps, et l'avantage de pos- 
séder de si grands domaines qu'elle pouvait à son gré affamer les 
cités. Appelés dans des pays étrangers pour être podestats ou 
capitaines, les nobles contractaient l'habitude de la domination, 
aussi facile à prendre que difficile à quitter; dans leur commune 
même, ils obtenaient des honneurs, soit à cause des charges 
qu'ils avaient occupées, soit à titre de chevatiers. Dans quelques 
villes, les nobles seuls exerçaient les fonctions, comme il semble 



NOBLES ET PLÉBÉIENS. 55 

que cela f&t à Bergame, où \Hm ne voit pas de querelles entre 
les nobles et les plébéiens, mais des nobles entre eux. . 

D'autres fois, entravés par les magistrats dans leurs volontés 
tyranniques^ ils se retournaient vers la classe inférieure^ exclue 
du gouvernement et tributaire de la cité; ils la caressaient 
parce qu'ils la trouvaient plus docile, et parce qu^elle n'avait ni 
droits à leur opposer, ni richesses pour les égaler. Ils la soute- 
naient donc devant les tribunaux ou dans les plaintes qu'elle éle« 
vait contre ses oppresseurs. De là deux factions : la noblesse unie 
aux plébéiens, et la bourgeoisie indépendante. Ces deux factions 
se contrariaient dans les assemblées, les élections^ les procès, et 
souvent la querelle s'envenimait au point de leur mettre les 
armes à la main. Les nobles avaientrils Tavantage, ils restaient 
maîtres des charges, libres de faire les lois à leur gré, de décré- 
ter les mesures les plus favorables à leur ordre, et la populace 
applaudissait, entraînée par son envie contre les riches bour- 
geois, î cittadini grossi ^ qu'elle aimait à voir abaisser. Succom- 
baient-ils, ils se retiraient dans leurs cliàteaux forts, où ils atten- 
daient que la nécessité les fit rappeler, ou bien qu'il seprésentàt 
une occasion de rentrer à force ouverte. 

La plèbe, comme il arrive dans les luttes au sein des villes, 
restait victOTieuse le plus souvent; mais, incapable de se gouver- 
ner, et toujours facile à tomber dans les pièges des gens rusés, 
elle s'appuyait sur un seigneur territorial, en lui concédant des 
pouvoirs illimités, comme doit les avoir quiconque représente 
le peuple , et c'est ainsi qu'elle aplanissait la route à la tyrannie. 
Les barons mêmes, qui avaient juré la commune, outre les pou- 
voirs dont ils étaient revôtus dans les villes, et l'influence qui dé- 
rive naturellement de l'ancienne habitude de commander^ de la 
richesse et de la pratique des armes^ s'étaient réservé dans les 
conventions, avec des privilèges personnels, certains droits de 
guerre et d'alliance. 

Toutes les obligations ayant un caractère personnel dans le 
système féodal, il était permis de renoncer à ces conventions 
quand on voulait; or, comme le noble était parfois citoyen de 
deux communes, s'il était en lutte avec Tune^ il s'appuyait sur 
l'autre , source de conflits fraternels. D'un autre côté, les nobles 
abandonnaient avec peine le droit, précieusement conservé^ des 
guerres privées, et, dans l'intérieur des terres^ ils se battaient 
entre eux; aussi munissaient-ils leurs palais comme des forte- 
resses, avec des ponts-levis, des tours, et des chaînes étaient ten- 



56 NOBLES ET PLÉBÉTENS. 

ducs dans les rues. Trente-deux tours couronnaient ou menaçaient 
Ferrare, cent Pavie^ un peu moins Crémone. A Florence, l'archi- 
tecture massive, avec ses énormes blocs saillants, avec ses fenê- 
tres étroites, ses portes ferrées, atteste encore cet état de guerre 
de voisin à voisin. Le statut de Gènes défendait de lancer des pro- 
jectiles du haut des tours, même pendant une lutte : s'il en ré- 
sultait un meurtre, la tour était démolie; sinon, amende de 
W livres, et si le propriétaire ne pouvait Tacquitter, on détruisait 
deux étages de la tour. Quelquefois différents seigneurs se parta- 
geaient une ville; à Mantoue, par exemple, les Bonacossi et les 
Grossolani étaient chefs de parti dans le quartier de SaintrÉtienne, 
les Arlotti et les Paltroni dans celui de Cittavecchia, les Riva et 
les Casalodi dans celui de Sûnt-Jacques, les Zanecalli et les Gaf- 
fari dans celui de Saint-Léonard. Il fallait donc fortifier les quar- 
tiers les uns contue les autres, fermer les ponts, surveiller les rues. 
Dans les villes les plus florissantes par le commerce , les mar- 
chands voulurent participer à la souveraineté d'une patrie à la 
prospérité de laquelle ils sentaient qu'ils avaient tant contribué. 
Leur pré|pntion était légitime; mais l'irritation produite par la 
lutte et l'orgueil du triomphe les poussèrent à réclamer Tex- 
clusion des hommes dont ils n'avaient d'abord demandé qu'à 
partager les droits. Florence exclut de la seigneurie quiconque 
n'était pas inscrit dans le rftle d'une corporation ; les neuf sei- 
gneurs de Sienne et les anciens de Pistoie devaient être mar- 
chands ou de la classe moyenne ; il en était de même à Arezzo : 
ainsi tout individu parmi les nobles qui avait démérité de la 
commune était noté d'infamie. Modène eut un registre sem- 
blable, et fut imitée quelque temps par Padoue, Bresda, Gênes 
et d'autres villes li bres, sur la fin du treizième siècle. A Pise même, 
les nobles ne pouvaient témoigner contre un plébéien ; on les 
punissait de mort si , pendant un tumulte , ils sortaient de chez 
eux avec ou sans armes, et la voix populaire suffisait pour les 
condamner (1). L'article i50">^ du livre premier des statuts de 
Rome porte que le baron ou la baronne ayant un procès civil ou 
criminel avec un plébéien ne pourra entrer dans le palais, mais 
bien son avocat et son procureur fondé ; si le plébéien veut con- 
fier la décision du différend à deux personnes, les nobles seront 
tenus d'accepter cet arbitrage, et défense était faite au juge de 
la cause de parler au baron ou à la baronne. 

(1) Statut! </i Pisa, nis. $ 162, $ 16S. 



NOBLES ET PLÉBÉIENS. ft7 

A Lucques, les citoyens seuls qui habitaient la ville formaient 
proprement la république; les autres^ qu'on appelait foreia" 
net s'ils étaient originaires de Lucques^ et fcre$i s'ils venaient 
du dehors^ ne participaient nullement aux privilèges urbains. 
Les citoyens se divisaient ensuite en deux dasses : Tune, des 
grandsou easatki^ et Fautre, des bourgeois. Les easatiei^ comme 
les chevaliers et les chAtelains, étaient non-seulement exclus du 
gouvernement et des corporations populaires , mais on n'ad- 
mettait pas leur témoignage contre les bourgeois ; bien plus, on 
ne punissait pas comme calomniateur le bourgeois qui ne pou- 
vait fournir la preuve des faits imputés à un patricien (1). En 
un mot, c'était une réaction des marchands contre Taristocratie^ 
de la richesse industrielle c<mtre la fortune territoriale. Les com- 
merçants et les propriétaires constituaient les gouvernements 
tout à l'avantage de leur pi*opre classe et au détriment de l'autre, 
sans égard pour la masse de la population^ qui néanmoins, 
après avoir acquis des forces ^ s'élevait avec ses prétentions et 
augmentait l'agitation générale des esprits. 

Quant à nous, nous ne voycms de véritable r^ublique que 
dans le gouvernement de tous pour l'avantage de tous. L'anta- 
gonisme conduit nécessairement à des conflits qui finissent par 
des révolutions de gouvernement ou la guerre des rues ; mais 
comment les éviter tant que deux races non fondues, les c(hi- 
quérants et les conquis, se trouvent face à face ? Les nobles s'a- 
gitaient et combattaient parce que les ressources ne leur man- 
quaient pas ; entourés d'un grand nombre de parents, ils enve- 
loppaient l'État entier dans leurs querelles, ce qui faisait dire 
que les nobles étaient la ruine du pays. Néanmoins on peut leur 
attribuer une éducation plus soignée, des sentiments moins in- 
téressés, la conservation de resprit de famille ; ils fournissent de 
grands exemples de fermeté, conune à Sparte, à R(»ne, à Venise. 
En effet, comme ils ne reconnaissent de supérieur que Dieu, ils 
voient plus loin que le reste de la nation, et l'émulation de leurs 
pairs les rend capables de grandes choses. Mais ils tombent fa- 
cilement dans l'oligarchie ; non contents de puiser de l'orgueil 
dans leur indépendance, ils menacent celle des Autres, et, pour 
avoir le droit d'être tyrans dans leurs châteaux , ils se font les 
flatteurs des princes : despotes et esclaves tout à la fois. 

(1) Sttti. liv. m, eh. 168, 169. Le sutut 180 de cema poUntium^ donne ]e 
catalogue des fiuniUet noUei , ne sub 'ptUumne papulmium defindaiHur, 



59 NOBLES fer PLÉBÉIENS. 

D'autre part y il est facile et commun de couvrir de railleries 
dédaigneuses les gouvernements de marchands; mais comment 
aurions-nous ce courage, Icursque nous voyons Florence^ capable 
de si longs et de si magnanimes efforts^ s'élever à la civilisation 
la plus brillante^ et conserver la dernière son indépendance en 
Italie? L'exclusion des nobles enlevait aux républiques italiennes 
des forces très-utiles ; le gouvernement faisait des lois partiales; 
les bourgeois grossiers et les gens nouveaux n'étalèrent pas 
moins de faste et d'arrogance que les nobles^ sans étre^ comme 
euX; soutenus par Tillustration des aïeux ^ qui séduit partout la 
multitude. Or^ si les plébéiens vénéraient dans le seigneur ac- 
tuel le souvenir du magistrat et du capitaine d'autrefois , ils 
supportaient avec impatience Taristocratie mercantile, soit parce 
qu'elle est pins spéculatrice et moins généreuse, soit parce qu'on 
souffre de voir des hommes , objet habituel de notre respect, 
foulés aux pieds par d'autres, dont une fortune subite constitue 
tout le mérite. Ainsi, méprisés par les grandes familles, odieux 
à la plèbe, menacés en haut comme en bas, les marchands du- 
rent se défendre à leur tour par des moyens arbitraires et tyran- 
niques. 

La lutte entre les nobles et les plébéiens , au lieu d'être le 
produit funeste de la liberté, s'explique donc par les faits sui- 
vants : au moment de la révolution, l'indépendance n'avait pas 
été obtenue entière, et l'on avait laissé subsister , à côté des 
communes libres, les campagnes asservies, les juridictions féo- 
dales, et partout la déplorable intervention des empereurs, qui 
envenima les querelles des citoyens en les divisant en deux partis, 
les Guelfes et les Gibelins. 

Ces noms, d'origine allemande, furent bientôt adoptés par 
PItalie pour désigner les opinions rivales qui l'agitaient depuis 
des siècles; elle les conserva lorsque les autres pays avaient 
cessé de les prononcer, et souvent elle se déchira les entrailles 
même alors qu'elle n'était plus qu'un cadavre. « Les individus 
qui s'appelaient Guelfes aimaient l'Élat de l'Église et du pape ; 
ceux qui s'intitulaient Gibelins aimaient l'empire, et favorisaient 
l'empereur et ses partisans (Villami). » Chez les premiers do- 
minait le désir de se venger de la maison de Souabe, et de voir 
les communes affranchies de tout Uen étranger; les Gibelins 
croyaient que cette prétention des villes, de conserver la liberté 
sans dépendre d'un supérieur , devait produn*e nécessairement 
(les discordes, au milieu desquelles les Italiens se détruiraient de 



GtELFES ST 6tBELIKS« 59 

leurs propres mains. Les uns voyaient donc un bien suprême 
dans Pindépondance de ritalie^ et voulaient qu'elle pût organiser 
à son gré ses propres gouvernements ; les autres aspiraient à 
Tunité du pouvoir^ conune unique moyen de lui procurer la 
concorde au dedans et le respect au dehors, au risque même de 
diminuer sa liberté orageuse. 

Ces deux partis étaient donc animés didées généreuses, et 
chacun d'eux semblait défendre le bon droit ; les libérfltres, qui 
se plaisent à fouiller dans le passé pour exhumer des motifs 
d'outrages contre le présent, auront seuls le courage de flétrir 
ou de gloriRer Tun ou l'autre. U est difticile d'ailleurs de con- 
naître de quel côté se trouvait la justice, surtout si l'on ne sait 
pas se transporter à cette époque, en apprécier les conditions et 
les vicissitudes. On peu) bien, en effet, examiner s'il est bon 
d'envelopper de langes un enfant; mais celui qui répondrait 
qu'ils ne conviennent pas à Padulte changerait l'état de laques* 
tion. Les hommes qui ne savent apprécier que la liberté poli- 
tique, ou la liberté négative d'opposition , ne peuvent se figurer 
que la papauté représentait au moyen ftge le parti le plus libéral 
et le plus avancé ; qu'il s'opposa seul à la tyrannie, et fut Tuni- 
que voix du peuple contre les guerriers , de la pensée contre la 
lance. 

Mathieu Villani appelle le parti guelfe a le fondement, la for- 
teresse solide et stable de la liberté d'Italie; il est contraire à 
toutes les tyrannies, de telle sorte que, si quelqu'un devient 
tyran, il doit forcément se faire Gibelin, et l'expérience en a tou- 
jours fourni la preuve. » il ajoute : a L'Italie entière est divisée 
confusément en deux partis : l'un , qui suit dans les faits du 
monde la sainte Église, selon la principauté qu'elle tient de 
Dieu et du saint empire ; ceux-là sont nommés Guelfes, c'est-à- 
dire garde-foi. L'autre parti suit l'empire, qu'il soit fidèle ou 
non, dans les choses du monde, à la sainte Eglise; on les ap- 
pelle Gibelins, ce qui équivaut à guide-^guerre ou conducteurs 
de batailles, et ils se conforment à ce nom dans la réalité, car 
ils sont orgueilleux de leur titre impérial et promoteurs de que- 
relles et de guerres. Les empereurs allemands ont plus habituel- 
lement favorisé les Gibelins que les Guelfes, et, par ce motif, 
ils ont laissé dans leurs villes des vicaires impériaux avec des 
troupes. Après la mort des empereurs qu'ils représentaient, les 
vicaires ont conservé l'autorité et sont restés tyrans ; ils ont dé- 
pouillé lés peuples de la liberté, et sont devenus seigneurs puis- 



60 GUELFES ET GIBELINS. 

sants et ennemis du parti fidèle à la sainte Église et à la liberté. 
Pour cette raison^ qui n'est pas sans importance, il faut bien se 
garder de se soumettre sans conditions à ces empereurs. Il faut 
ensuite considérer que les usages et les manières d'agir des Al* 
lemandssont^ pour ainsi dire^ barbares et complètement étrangers 
aux Italiens, dont le langage, les lois, les mœurs, les coutumes 
graves et modérées, servent d'exemple à tout Tunivers , et leur 
donnent Tempire du monde. Voilà pourquoi les empereurs, venant 
avec un titre suprême dans Fltalie, qu'ils veulent gouverner avec 
les idées et les forces d'Allemagne, ne savent et ne peuvent y 
réussir; aussi, dans les villes italiennes, sont-ils une source de 
tumultes et de commotions populaires, ce dont ils se réjouissent, 
afin d'être, par la discorde, ce qu'ils ne savent et ne peuvent être 
ni par vertu, ni par supériorité d'intelligence, de mœurs et de 
manière de vivre. Pour tous ces motifs, les villes et les peuples 
qui veulent conserver leur indépendance et leur gouvernement 
sont obligés de ne pas se révolter contre les empereurs, de 
prendre leurs précautions, de traiter avec eux, d'encourir même 
leur animadversion plutôt que de les admettre dans leurs murs 
sans de grandes garanties (1 \ » 

Ces réflexions de Villani, et plus encore les faits historiques, 
démontrent que les Guelfes ne voulaient pas s'affranchir de toute 
dépendance à l'égard des empereurs, mais donner à leur sou- 
mission les garanties d'un traité; on pourrait donc. aujourd'hui 
les comparer au parti constitutionnel. Si l'on considère les maux 
que les empereurs occasionnèrent à l'Italie, et l'exécration qui 
dure encore contre Barberousse ;*si Ton songe que les cités les 
plus généreuses, comme Florence et Milan , furent toujours les 
porte-drapeau du parti guelfe, et que Florence offrit le dernier 
asile à l'indépendance italienne, tandis que ceux qui voulaient 

(1) Croniche, rr, 76. — Voltaire Iiih-nième rend justice aux Guelfes, en disant 
que l'empereur voulait régner sur C Italie sans borne ni partage (Essai, ch. 66) ; 
il appelle les Guelfes partisans de la papauté et encore plus de la liberté 
(ch. 62). Les Guelfes et les Gibelins étaient comme les Tories et les Wighs de 
TAngleterre actuelle. Il faut être fidèle à son parti même alors qu^il change ; les 
Tories de 1843 firent tout ce que voulaient les W^ighs en 1830. C'est ainsi que 
les Guelfes de Florence deviennent les partisans de Tempereur et les ennemis du 
pape ; ils ne changent pas de nom, mais s'appellent Blancs et Noirs, Dante était 
Guelfe, comme naguère Robert Peel fiit Tory. 

Voir le traité de Barthole sur les Guelfes et les Gibelins. Une histoire de ces 
deux factions oflirirait la meilleure explication des vicissitudes italiennes. 



GUELFES ET GIBELINS. 61 

tyranniser un pays arboraient la bannière gibeline, on incline à 
désirer que le parti guelfe eût prévalu^ et que les villes se fus- 
sent organisées en républiques sous le protectorat du pontife ^ 
qui les dirigeait de ses conseils et réprimait les étrangers par les 
armes spirituelles. 

Les personnages fameux qui favorisaient l'opinion gibeline 
étaient ou des gens stipendiés par les empereurs^ comme Pierre 
des Vignes^ ou des jurisconsultes idolâtres de l'antiquité^ ou des 
hommes entratnés par la passion^ c^mme Dante^ qui^ banni par 
les Guelfes, se fit le champion du parti contraire. Toutefois, dans 
son livre De la monarchie^ où (sans intention servile, je crois^ 
mais par fatigue des luttes civiles qui poussent Phomme à cher- 
cher le repos dans le despotisme), il admet la tyrannie illimitée^ 
il demande que PItalie soit gouvernée par un empereur^ mais à 
la condition qu'il ait sa résidence à Rome. Qui fut plus Gibelin 
que Machiavel? et pourtant il termine son abominable livre Du 
Prince par un vœu magnanime* 

D'autre part^ les droits impériaux étaient alors compris tout 
différemment qu'aujourd'hui ; ces droits^ en effets n'impliquaient 
rien de plus qu'une suprématie^ dont les libertés particulièi-es 
ne devaient pas souffrir. Les Guelfes^ en rêvant la théocratie^ 
sacrifièrent davantage à l'imagination, à Futopie, sans cesser 
d'être probes; les Gibelins, moins abstraits et plus habiles dans 
la pratique^ se rappelaient que les sociétés sont composées 
d'hommes et faites pour des hommes. L'esprit démocratique des 
premiers inclinait à Forgueil individuel et au fractionnement ^ 
tandis que la pensée organisatrice des autres les entraînait vers 
la force et la tyrannie ; mais, au fond^ c'était la même cause^ la 
lutte perpétuelle, dont Thistoire offre partout l'exemple^ des 
plébéiens et des patriciens^ des esclaves et des hommes libres^ 
de la Rose rouge et de la Rose blanche, des Cavaliers et des 
Têtes-Rondes, des Progressistes et des Rétrogrades, des Libé- 
raux et des Absolutistes. 

Il est dans la nature des factions de discréditer les intentions 
les plus honorables , et de mettre le tort où était la raison , 
par l'abus, Fexagération ou la violation du droit. Les grands 
feudataires, qui aspiraient à recouvrer leurs privilèges perdus, 
ne voyaient d'autres moyens de réussir que de s'appuyer sur 
l'empereur et de soutenir ses prétentions; en outre, ils aimè- 
rent mieux dépendre d'un souverain puissant et lointain que 
des bourgeois, vilains parvenus, ou de quelques moines, dont 



6% OU£LFEB ET GIBELINS. 

parfois îU subissaient la direction. Ils se déclaraient donc Gibe- 
lins^ excitaient l'empereur à descendre en Italie^ et^ pour con- 
trarier le pape^ ils allèrent jusqu'à favoriser les hérétiques. 

La suzeraineté de la Sicile donnait aux pontifes une grande 
influence sur la basse Italie, et^ dans la haute^ la haiœ enru- 
cinée contre la maison de Souabe; partout, enftn^ ils jouissaient 
d'un immense pouvoir^ grâce aux prédications du clergé et sur^ 
tout des moines^ guides de l'opinion^ qui peut tout dans les gou- 
vernements populaires,- où le sentiment et imagination déci- 
dent des affaires. L'empereur n'avait d'action sur les républiques 
que par la force des armes; car il est difficile de gagner une 
population entière, toujours jalouse de quiconque possède Tau- 
toriié. Il ne restait au pontife que les moyens de persuasion ; 
mais lui-même était souverain , disposait d'armées, et souvent , 
conune homme, servait à des passions privées. Les Guelfes épou- 
saient parfois une cause, non parce qu'elle était juste et favo- 
rable à la liberté, mais parce que le pontife l'avait préférée. 
Les Gibelins ont vaincu, et l'Italie pleure encore leur triomphe. . 

Il ne faut pas croire néanmoins que ces noms ne désignaient 
que des partis : chacun d'eux avait sa commune, ses syndics et 
son podestat; on appartenait en naissant à l'une ou à l'autre 
faction, et passer dans une autre était réputé désertion; les 
traités se faisaient au nom de la république et du parti victo- 
rieux. Les uns et les autres devaient se distinguer jusque dans 
les faits les plus minimes : oeuxrci avaient un bonnet d'un(^ 
façon, et ceux-là d'une autre; les maisons des Guelfes offraient 
deux fenêtres, et celles des Gibelins, trois; les créneaux des pre- 
miers étaient carrés, et ceux des seconds en damiers; enfin la 
cocarde, la fleur adoptée (i), Tarrangement des cheveux, la 

(1) D^ni lei Memorie e doçummùptr tervin alla storia fli luccû, %oU Ul, 
pa^ 47, on lit : OrUmdinus notariut, filiiu ciomini Lmn franchi^ et CheU filius 
Lamberti, sindici et procuralores hominum partis guetfœf eorum terras... rôle h- 
tes se et aiios eorum partis ah erroris tramite rcvocare, et Lucanam civilat<m 
reeognoscere tamjuam eortim matrem, et ad hoc ut tota pronrtcia 'vallis Neu- 
httlœ {vtl de Nievole) bonum station sortiatnr, promiserunt et eon¥etiêrunl.., 
quodipti et alii eorum partit guMfatde dicù$ communitaiièus perpêUio eruni in 
devotione JUtcani communis, étc, 

A Milan, la couleur des Guelfes était le Liane, celle des Gibelins le rouge< 
Dans la Valteline, les Guelfes {sortaient des plumes blanches sur la tempe droite 
vi une fleur à Toreille, du môme côté ; les Gibelins, des pKmies rouges ou une 
fleur du côté gauche. Tous l«s palais de Florence ont des créneaux carrés, ex- 
cepté un. Brescia, en 1212, avait trois podestats, élus par trois factions. 



GUELFES ET GiBfLlNS. &i 

manière de saluer^ et jusqu'à la maDière de couper le pain ou 
de pUer la serviette distinguait le Guelfe du Gibelin. Les Uii)eiin$ 
juraient en levant l'index, les Gudfes le pouce; les premiers 
coupaient les pommes transversalement, les seconds perpendi- 
culairement ; ceux-là employaient des vases simples^ ceux-ci des 
vases ciselés. La manière de se promener, de fiûre claquer les 
doigts^ de bâiller^ de harnacher les animaux^ la droite ou la 
gauche ; le nombre deux ou trois, tout enfin devient signe de 
distinction. Les Bergamasques connurent que certains Calabrais 
étaient de la faction contraire à leur manière de couper Tail. 
A Florence^ avec les biens enlevés aux Gibelins proscrits, on 
forma une masse guelfe pour soutenir et fortifier le parti vic- 
torieux ; un magistrat particulier Tadministrait avec trois chefs 
renouvelés tous les deux mois, un conseil secret de quatorze 
membres et un grand conseil de soixante^ trois prieurs^ un tré- 
sorier et un accusateur des Gibelins : société régulière et perma- 
nente^ armée et riche, qui dura autant que la république. 

Au temps de Charles d'Anjou, et d'après ses conseils, les Par- 
mesans formèrent (1266) une Société des croisés pour soutenir 
la cause guelfe, sous la protection de saint Hiiaire, évéque de 
Poitiers; d'autres corporations du pays s'agrégèrent à cette so- 
ciété, qui devint très-puissante, et comprit plusieurs milliers 
d'hommes dont les noms étaient inscrits dans un registre. Elle 
avait un capitaine et quelques chefs secondaires, qui devaient 
apaiser toutes les dissensions, nuiis sans recourir à la force. Di- 
vers règlements furent faits pour l'accroissement de cette asso- 
ciation ; un statut défendait aux habitants de la ville et du terri- 
toire du parti guelfe de contracter des alliances de famille avec 
des individus étrangers à ce même parti. Le capitaine des croi- 
sés, appelé plus tard capitaine du peuple, et qui commandait 
les milices, était étranger, restait six mois en charge, avait un 
juge, un associé et deux notaires; d'où il résulte qu'il exerçait 
une partie de la juridiction, bien que le podestat fût encore con- 
servé: l'un et l^aulre d'ailleurs devaient rendre compte de leur 
gestion. Le grand conseil de cinq cents membres, comme les 
magistrats, ne pouvait être choisi que parmi les individus for- 
mant la Société des croisés, qui devint ainsi Parbitre de la com- 
mune et la source unique du pouvoir législatif^ bien qu'elle no 
perdit point le caractèro de milice (1). . 

(1) Voir , au couuacnceittfiiil des vol. I et 11 de» Alunumenta hislorica ad 



64 LES PARTIS. 

Les noms de Guelfes et de Gibelins perdirent ensuite leur si • 
gnification primitive^ pour désigner des partis engendrés par des 
ambitions personnelles et de familles; on embrassait Fun par 
l'unique motif que des adversaires se trouvaient dans Pautrc . 
Les hommes et les villes changeaient de bannière d'une saison à 
l'autre : prétextes de haines privées^ de querelles, pour se dé- 
chirer entre eux Jusqu'au moment où les Italiens, dernière con- 
solation des insensés^ subirent la servitude (1). 

ftropmcias Parmensem et Plaeentinam pertuuntia (Paime, 1857), un discours 
de Ronchiniy qui donne Thistoire civile du pays. 

(1) Nons^iCtienfedenèacoiounnèaparte, 

Chè Guelfo c Ghibellino 
Veggio andar pellegrino , 
E dal iwincipe suo esser deserto. 
Misera Italia 1 tu l*hai bcnc espcrto 
Ghe in te non è latino 
Qie non stragga il Tidno 
Quando per fooa et quando per nui' arle. 

Foi ne se garde k parti ni oonunune; 
Je Tois et Guelfe et Gibelin 
Errer battu par la fortune , 
Délaissé par son souversin. 
Tu Tas bien prouvé, uialtieureuse Italie y 
Qu'il n'en est pas un dans ton sein 
Qui ne mette à mal son Toisin 
Ou par force ou par periidie. 

(Gbaziolo, chancelier de Bologne en 1220.) 

Ed ora in te non stanno senza guerra 

Li Tiri tuoi , et l*un Paltro si rode 

Di qnei che un mnro ed una ftnsa serra. 
Gerça , misera , intomo dalle prode 

Le tue marine, et poi ti guarda In seno, 

Se alcuna parte in te di paœ gode. 

Et les vivants entre eux, dans un transport Iktal , 
Ne peuvent demeurer sans haine ni sans guerre ; 
Ceux qu*un même fossé , qu'un même mur enserre , 
Vont se rongeant l'un l'autre et se mettant à mal. 
Regarde, malheureuse, autour de tes rivages. 
Regarde dans ton sdn, et dis en quels parages 
Tes fils vivent en paix. 

(Dantb, Pwg, TL Trad. en vers par B. Aroux, 1M2.) 

Nous donnons ici quelques-uns des noms que prenaient les factions dans les 
différentes villes, bien qu'dles en suivissent constamment la bannière , qui était 
la même pour toutes. 

GUELFES. 01BEUN8. 

Milan .... Torriani. Visconti. 

Florence. . . Neri. Blanchi. 

Aresso. . . . Verdi. Secchl. 

GéiMs • • • • Rampini. 



LES PARTIS. 



65 



Chez un peuple libre^ on ne gouverne qu'au moyen des fac- 
tions, ou plutôt le gouvernement n'est lui-même qu'une faction^ 
d'autant plus forte et plus persévérante qu'il existe dans la nation 
des partis plus compactes et plus permanents; mais ces partis 
ne se forment et ne se maintiennent que là où les intérêts des 
citoyens présentent des dissemblances et des contrastes assez 
évidents et assez durables poiu* que les esprits soient amenés à 
se fixer d'eux-mêmes dans des opinions opposées. Il est diffi- 
cile, au contraire^ d'imposer une politique uniforme à beaucoup 
d'individus là où les citoyens sont presque égaux ; car alors des 
besoins éphémères^ de frivoles caprices^ des intérêts particuliers 
créent et décomposent à chaque instant des factions^ dont la 
mobilité dégoûte les hommes de l'indépendance et met en péril 
la liberté^ non à cause des partis, mais parce qu'aucun parti n'est 
' capable de gouverner. m 

Ces factions, d'ailleurs, quand elles ont leur origine au sein 
même de la constitution,, n'entraînent pas de graves inconvé- 
nients, parce que l'espérance d^un meilleur gouvernement s'at- 
tache toujours à leur but; bien plus, elles sont la cause de la 
prospérité des nations libres^ dans lesciuelles, soit qu'on incline 
vers la forme aristocratique ou démocratique, soit qu'on penche 
vers le gouvernement personnel ou ministériel, on aspire toujours 
et souvent on parvient à faire le bien du pays. Mais lorsqu'il inter- 
vient, comme en Italie, un élément étranger^ l'intérêt de la faction 
l'emporte sur celui de la patrie, et^ pour le faire triompher, on 
immole jusqu'à la liberté. La Toscane et Venise furent^ Tune dé - 
mocratique^ l'autre aristocratique, et cependant toutes les deux se 





GUELFRft. 


GIBEUKS. 


Gênes. • . • 


Grimaldi et Fleschi. 


Doria e Spinola. 


Gôine • . . 


Vitani. 


Rusca. 


Pbtoie . . . 


Gancellieri. 


Panciatichi. 


Modène . . 


RigonL 


Grasolfi. 


Bologne . • 


Scacchesi (Geremei). 


Maltraverai (Lambertauci). 


Vérone. . . 


San Bonifuio. 


Tegio. 


Plaisanpe. . 


Gattanei. 


LandJ. 


Pise . . . . 


Pcrgolinl (Visconti). 


Raspanti (Gonti). 


RonM*. . • • 


Orsini. 


Savelli. 


Sienne. • . 


Tolomei. 


Salimbeni. ' 


Orvieto . . 


. Malcorini. 


BefTati. 


ÂsU . . . . 


Solari. 


Rotari. 



A Rome, les deux frères Stefâno et Sciarra Golonna étaient chefs , Tiin dtts 
Guelfes, l'autre des Gibelins. Dans les autres villes, on voyait aussi les familles 
suivre des partis différents ou passer de Tun à Taulre. 



U18T. DES ITAL. — T. V. 



5 



66 LES l'AKTIS. 

maintinrent; en Lombardie, Guelfes et Gibelins portaient leurs 
regards hors de la patrie^ et les uns comme les autres la sacri- 
fiaient à leurs rivalités. 

Forts^ exaltés par l'orgueil et rongés d'envie^ ils repoussaient 
dans l'assemblée le parti le plus sage^ parce qu'il était proposé 
par le parti contraire. Menées secrètes et complots^ familles dé- 
sunie? parce que le père et les frères suivaient des bannières dif- 
férentes; à la plus légère occasion, luttes comme entre ennemis 
acharnés : tel était le spectacle offert sans cesse par ces deux 
factions, a Presque chaque jour, ou un sur deux, les citoyens se 
battaient entre eux dans la plupart des quartiers de la ville, voi- 
sins contre voisins^ selon les partis; ils avaient armé les tours^ 
dont la ville (de Florence) avait un grand nombre^ et chacune 
était haute de cent à cent vingt coudées. Sur la plate-forme^ ils 
établissaient des arbalètes et des mangonneaux pour lancer des 
projectiles de Tune à l^autre^ et la rue était barricadée en plu- 
sieurs endroits. Et cette habitude de guerroyer entre citoyens 
devint si fréquente qu'ils combattaient un jour, puis^ le lende- 
main^ ils mangeaient et buvaient ensemble^ s'entretenant des 
prouesses par lesquelles chacun d'eux s'était signalé dans ces 
batailles (1). x> 

On commence par un conflit sur la place^ déterminé par un 
accident en apparence frivole, mais qui dérive de Ja nature in- 
time de la cité. Aussitôt* comme il est évident, les citoyens se 
divisent en deux partis, lesquels ne cherchent qu'à s'anéantir 
l'un l'autre, sans égards, sans capitulation. Chacun n'obéit 
qu'aux inspirations de sa colère. Si une faction est battue 
par l'autre, elle sort de la ville, moins parce qu'elle ne peut 
se soutenir que parce qu'elle rougirait d'obéir à son ennemie. 
Ses fauteurs qui restent, faibles et vaincus, sont tués sans pi- 
tié avec cette rage qui s'exaspère en s'assouvissant. Les maisons 
des émigrés sont démolies, leurs biens confisqués et dévastés, 
et le parti triomphant établit dans la ville cette paix qui vient^e 
l'absence d'ennemis. Néanmoins les vainqueurs eux-mêmes se 
subdivisent en modérés et exagérés; les bannis, rapprochés par 
le malheur, s^associent dans la campagne à d^autres de leur 
parti , et, avec les subsides de bourgades ou de villes en coni- 

(!) G. VlIXÀlfl, V. 0. — in dieàus meis vidi pius^fuam qmnquies expuhos 
stare milites de Papia^. quia popuUts joriior iUis «rat, VmTURA, Ckran. Astenst, 
ch. vm, Rer. it. ScnpL|xi. 



LES TARTIS, 67 

munauté d'opinion , ils menacent de nouveau la cité^ l'assail- 
lent, la prennent, et, à leur tour, tuent, incendient, proscri- 
vent. Ces expulsions réciproques forment presque Tunique his- 
toire du temps. 

Le parti plébéien se soulevait-il en tumulte, il sonnait le toc- 
sin et barricadait les rues pour arrêter les chevaux, fprce prin- 
cipale de la noblesse; puis on l'assaillait dans ses palais forti- 
fiés, et Ton escaladait les tours. Les gentilshonmies, chassés de 
poste en poste, ne parvenaient que difficilement à s'ouvrir un 
passage ; le vainqueur maltraitait leurs clients, pillait les vain- 
cus, et profanait le temple du Dieu de paix par les hymnes de sa 
victoire fratricide. Mais les nobles, aussitôt que leur cavalerie 
peut se déployer en rase campagne, reprennent la supériorité ; 
ils réclament les secours des seigneurs châtelains ou d'autres 
pays de leur faction, traitent avec eux comme puissances re- 
connues et les poussent à la guerre ; alors ils bloquent leur pa- 
trie, l'affament, y pénètrent de force, démolissent à leur tour 
les maisons de leurs ennemis et les frappent d'exil; ou bien ils 
rentrent à la suite d'un traité, et jurent pour un siècle la paix, 
qui sera violée dans un mois. 

Ainsi la guerre civile a pour cortège les conspirations, les 
assemblées, les conseils, les alliances; on recherche le con- 
cours d^une ville ennemie, parce qu'elle est du môme parti. Les 
bannis figurent comme puissance distincte; les factions de l'in- 
térieur se rattachent à celles du dehors, et la logique des partis 
détruit l'équilibre de l'économie géographique, jusqu'à ce que 
celle-là s'identifie avec celle-ci. 

Ni les uns ni les autres ne veulent détruire la cité, mais la 
posséder, la dominer. Dans ce but, et même alors que les deux 
partis l'occupent, ils doivent se discipliner, se tenir en garde, 
avoir des magistrats propres, des réunions, un trésor, une force; 
en outre, il leur faut au dehors des alliés spéciaux , dont ils 
puissent réclamer les secours, puisqu'ils ne sont pas sûrs de 
rester chez eux tout le jour du lendemain ; du reste, par ces rap- 
ports extérieurs, ils commencent à se considérer comme quel- 
que chose qui n'est plus le simple citoyen, à concevoir l'idée 
d'un parti, d'une nation au sein de laquelle deux factions sont 
aux prises. Mais, comme la lutte a pour fondement des passions 
au lieu de principes, elle est nécessairement interminable, sans 
issue, sans produire une victoire définitive; seulement elle 



68 , LES PÀETIS. 

élève un plus grand nombre de personnes à la dignité de ci- 
toyens. 

Les plébéiens de Plaisance, 1234, après avoir expulsé leurs 
nobles, firent alliance avec les bourgeois de Crémone, qui avaient 
choisi pour capitaine le marquis Pellavicino; à la tête de cent 
cavaliers et d'un grand nombre d'arbalétriers, ce capitaine met 
en déroute les nobles proscrits, qqi forment alors une ligue avec 
ceux de Borgotaro, de Castelarquato, de Firenzuola , et présen- 
tent à Gravago la bataille, où ils laissent prisonniers 45 hommes 
d'armes et environ 80 fantassins. Les bourgeois de Crémone et 
de Plaisance prennent de nouveau les armes, assiègent le château 
de Rivalgario, mais ne peuvent s'en emparer. Enfin, par l'entre- 
mise de Sozzo Coleoni de Bergame, ils se réconcilient avec les 
nobles, et conviennent de leur accorder, outre la moitié des 
honneurs publics, les deux tiers des ambassades. 

Les vainqueurs n'étaient pas toujours modérés, ni les dom- 
mages momentanés; dains l'ivresse de la victoire, on poussait la 
ville à s'armer contre les voisins , ou Ton introduisait dans le 
statut des changements, non pour l'utilité conunune, mais pour 
fortifier le parti victorieux. Néanmoins on ne put jamais trouver 
la sécurité; car il restait toujours une faction mécontente, et la 
foule des proscrits était un instrument énergique dans les mains 
de quiconque voulait tenter une révolution. En une seule fois, il 
sortit de Crémone 100,000 exilés, en 1226 ; Bologne, en 1274, 
expulsa 300 familles composées de i 2,000 personnes. Lorsque 
Castruccio, en 1323, faisait la guerre à Florence, 4,000 Floren- 
tins, faible reste de ceux qu'on avait chassés vingt ans aupara- 
vant, vinrent offrir leurs bras contre lui afin d'obtenir leur par- 
don (1). Un pays qui compte beaucoup d'exilés ne peut jamais 
ôire tranquille ; car , entraînés par le désir de revoir la patrie, 
par Paudace qu'inspire la pauvreté , par les faciles espérances 
qui sont leur héritage, les proscrits s'agitent et complotent, au 
dedans comme au dehors. 

Dans toute l'Italie, on se battait de ville à ville, et quelquefois 
pour des motifs aussi frivoles que- ceux de nos duels d'aujour- 
d'hui. Chaque ville donnait à sa rivale un sobriquet injurieux, 
source dequerelles qui ne finissaient pas sans effusion de sang(2). 

(1) Chron. AHense, ch. XYIl. — Saviou, Ann.\ hologn. ad ann 1329. — 
G. YiLLAin, IX, 213. 

(2) On disait des Siemiois que c^était le peuple le plus orgueilleux et le plus 



BATAILLES MUNICIPALES. 69 

Un cardinal romain invite l'ambassadeur de Florence, et ^l'en- 
tendant faire l'éloge d'un joli petit chien qu'il avait^ il promet 
de lui en faire don; survient l'ambassadeur de Pise^ qui mani- 
feste à son tour le désir de le posséder , et reçoit la même pro- 
messe : dç là^ discorde entre les deux États et guerre acharnée* 
Un sceau, enlevé par les Bolonais aux habitants de Modène, 
devint Foci^on d'une guerre chantée par Tassoni. Le vol d'un 
verrou fit éclater entre Anghiari et Borgo Sansepolcro une lutte 
qui rougit de sang les eaux du Tibre. Les citoyens de Chiusi 
combattirent ceux de Pérouse pour recouvrer Tanneau nuptial de 
la Vierge Marie, qu'un moine avait dérobé, et que les Pérugins 
conservent précieusement. 

Toutes les chroniques sont pleines de ces rivalités énei^iques 
et bruyantes» ainsi que des honteuses victoires remportées sur 
les voisins. Les Modénais assiègent Ponte Dosolo, et, après l'avoir 
démantelé, ils emportent la cloche, qu'ils placent sur la grande 
tour ; une autre fois ils détournent la Scultenna sur le territoire 
de Bologne pour le dévaster. Gènes force Pise à démolir ses 
maisons jusqu'au premier étage, et Ton voit encore suspendues 
dans cette ville les chaînes arrachées au port des Pisans ; sur 
rédifice de la Banque se trouve aussi un griffon qui tient dans 
ses senes l'aigle et le renard, symboles de Frédéric I et de Pise» 
avec ces mots : Gryphus ut heu angit, Hc hostes Genua frangit. 
A Rome , on avait attaché à l'arc de Gallien la clef de la porte 
Salsiccia de Viterbe , qui s'était révoltée contre le sénat. Les 
Pérugins enlevèrent les portes de Foligno, qu*ils traînèrent sur 
le char des vaincus, et emportèrent de Sienne les chaînes de la 
justice, qu'ils placèrent au-dessus de la porte du podestat. Les 
Lodigians éternisèrent (dit-on) par des médailles un affront in- 
fligé par eux aux Milanais vaincus, lesquels, à leur tour, faisaient 
jurer au podestat de ne jamais permettre de reconstruire le 
château ruiné du Seprio; Sienne imposait la même obliga- 
tion pour celui de Menzano, et les Novarais pour celui de Bian- 
drate. 

vindicatif de la Toscane ; on accusait les Romagnols d^être de mauvaise foi ; les 
Génois, d*étre impatients et changeants ; les Milanais, d*ètre gloutons, etc. Eu 
1152, saint Bernard écrivait : Quid tam notum stecuUs quant protervia et f as tus 
Bomanorum? gens i/isueta paci, tumidtui assueta, gens immi/is et întractabitis 
usque adhttCf subdi nsscia nisi quitm non valet reshlere, (De Consideratione, lY , 
2.) Il suffit de lire Dante, si Ton veut connaître les reproches injurieux que se 
renvoyaient les Italiens. 



70 BATAILLES MUNICIPALES. 

Il est fatigant, même dans une histoire municipale , de sui- 
vre ces guerres sans gloire, interrompues par des paix sans 
repos, diverses dans les accidents, mais uniformes dans les mo- 
biles; aussi, ne voulons- nous tracer que les linéaments et le 
caractère général de cette époque. Brescia avait toujours les 
armes à la main, d^m côté contre Crémone, surtout à cause 
des eaux de TOglio; de Tautre, contre Bergame, à l'occasion 
des limites contestées du lac d'Iseo et du val Gamonica. En 
1491, comme nous Tavons dit, Brescia avait ajouté à son teiTÎ- 
toire les châteaux de Sarnico, Calepio et Merlo ; les Bergamas- 
ques, pour se venger, s'unirent aux Grémonais, qui déjà les 
avaient aidés contre les Brescians. Les deux partis se ména- 
gent alors des alliances, et Pavie, Lodi, Gôme, Panne, Fer- 
rare, Reggio, Mantoue, Vérone, Plaisance, Modène, Bologne, 
marchent contre les Brescians et assiègent les châteaux de Tel- 
gate et de Parlasco ; mais les Brescians, commandés par Biatta 
de Palazzo, les affrontent à Rudiano et leur font subir une telle 
déroute que le champ de bataille garda depuis le nom de Ma- 
lamorte. 

Les nobles, qui avaient en main le gouvernement de Brescia, 
excités par les Milanais, voulurent quelque temps après entraîner 
la ville à de nouvelles hostilités contre les Bergamasques ; mais 
le peuple, fatigué de tant de sacrifices, retourna les armes contre 
les nobles et les expulsa de la cité après en avoir tué un grand 
nombre. Les bannis se réfugièrent dans le Grémonais, où ils for- 
mèrent la Société de saint Fauste, à laquelle les plébéiens oppo- 
sèrent celle de Bruzella ; les nobles s'allièrent avec Crémone, 
Mantoue et Bergame, les plébéiens avec les Véronais, et les ini- 
mitiés durèrent longtemps. En H99, Parme et Plaisance, qui se 
disputaient Borgo Sandonnino, engagèrent une lutte ardente ; 
Crémone, Reggio, Modène, Bergame et Pavie firent cause com- 
mune avec Parme, tandis que l'autre eut pour alliées Milan, 
Brescia, Côme, Vercell, Novare, Asti, Alexandrie, jusqu'à ce que 
l'abbé de Lucedio parvint à les réconcilier. En 1225, Gênes, 
ayant avec elle le comte Thomas de Savoie, les deux Rivières, 
les comtes de Ventîmîglia, les marquis Del Carretto, de Ceva, de 
Gravezana, du Bosco, tous les châtelains du Garessio et du val 
de Tanaro, d'autres barons et capitaines, se trouvait engagée 
dans une guerre contre Alexandrie , dont Verceii . Alba et Tor- 
tone suivaient la bannière. 

En 1208, le marquis Azzo d'Esté , avec les Fcrrarais de son 



DISCORDES CIVILES. 71 

• 

parti et la commune de Ferrare (1) , formait une ligue avec les 
Crémonais : ils prenaient rengagement de garder^ de sauver^ de 
défendre, sur la terre et Peau de Tévêché et de leur district, à 
Taller, pendant le séjour et au retour, tous les hommes de Cré- 
mone dans leurs personnes et leurs biens; de les aider contre 
tout individu ou peuple, afin qu'ils pussent conserver ou recou- 
vrer leurs domaines, et nommément Crème, Tîle Fulcheria et les 
tenvs en deçà de TAdda : « Chaque année, ils se mettront au ser- 
vice de Crémone avec le carroccio (2) , leurs cavaliers et fan- 
tassins; deux fois tous les ans, et pendant quinze jours, ils fe- 
ront la même chose, à leurs frais et risques , avec tous les sol- 
dats et les archers de la ville et de Tévôché ; ils ne s'en retour- 
neront pas sans la permission des chefs de Crémone , donnée 
dans le parlement ou l'assemblée de la Credenza. Ces quinze jours 
expirés, si les Crémonais veulent réparer leurs pertes et rentrer 
dans leurs dépenses, le marquis d'Esté et les Ferrarais devront 
rester deux autres semaines dans le lieu qui leur sera désigné. 
Ils feront la mâme chose toutes les fois qu'ils en seront requis 
par les chefs, par les consuls ou bien par des lettres scellées 
de la commune de Crémone ; quinze jours après Tavis, ils se 
mettront en marche avec le carroccio et leurs forces , pour 
rejoindre au plus tôt l'armée de Crémone , intercepter le pas- 
sage des ennemis, empêcher leurs secours d'arriver, et faire 
obstacle à tout commerce sur leurs terres. Si , pendant que les 
Ferrarais sont au service de Crémone, ils font des prisonniers, 
ils les livreront à cette commune dans le délai de huit jours, h 
moins d'échange contre quelques-uns des leurs tombés au pou- 
voir de Tennemî. Chaque année, le podestat ou le consul des 
villes précitées jurera ces conventions , et, tous les cinq ans , on 
les fera jurer par tous les citoyens de quinze à soixante ans. » 

La décision des différends était parfois soumise au jugement 
d*amis ou d'arbitres, de môme qu'on déférait aux consuls de 
justice, ou bien à des personnes sages, les contestations surve- 
nues entre des vilUes et leurs vassaux ou des communes. Puis, 
lorsque les haines devenaient implacables, et que tous les moyens 
de conciliation paraissaient épuisés, la religion intervenait, ce 

(1) Remarquez la distinction entre les Ferrarais et la commune de Ferrare. 
Ànf. Estensi^ part, i, ch. 39. 

(2) Le carroccio de Crémone s^appelait Gajarjdo; celui de Padoue, Derta; 
celui de Panne, Crepacitore ou RegogliOj etc. 



72 DISCORDES CIVILES. 

remède universel dans toutes les calamités de l'époque : au mi- 
lieu des guerres privées^ à travers les rangs des combattants, elle 
envoyait sa milice désarmée pour enjoindre, au nom du Sei- 
gneur, de mettre un terme, aux discordes fraternelles. Mais, 
comme chacun était persuadé qu'il . fallait dominer sous peine 
de tomber dans la dernière oppression, les querelles renaissaient 
bientôt ; parfois même, alors qu'on jurait la paix, un regard 
dédaigneux, un mol piquant, un geste mal interprété, faisaient 
de nouveau dégainer les épées. 

Les jalousies et les luttes sans cesse renaissantes affaiblissaient 
la conscience des devoirs d'État à État, d'homme à honmie; 
elles empêchaient qu'il se formât un solide esprit public, fonde- 
ment d'avenir glorieux. La patrie se voyait privée du concoui^s 
des meilleurs citoyens, qui étaient exclus comme Guelfes ou Gi- 
belins; déterminé par la haine ou la faveur, et non par l'équité, 
on ne cherchait pas le gouvernement le plus juste et le plus libre, 
mais le triomphe d'un pai*ti, employant dans ce but des moyens 
qui bouleversaient la liberté. La foule des proscrits, animés de 
passions haineuses et toujours préoccupés de gouverner le pays 
du dehors, enlevaient l'habitude de l'opposition légale et du dé- 
veloppement progressif; on s'accoutumait à ne pas se conduire 
diaprés des principes certains, à méconnaître la marche des faits 
et l'ordre des choses, à toujours attendre de l'extérieur des évé- 
nements imprévus, à compter enfin sur les révolutions : funeste 
habitude, que les Italiens devaient conserver toujours. 

Aucun moment n'est plus dangereux pour l'indépendance 
que celui d'une victoire. Éblouis par l'éclat du succès , les peu- 
ples ne voient plus de périls, et, loin de limiter le pouvoir de 
l'homme qui les a fait triompher, ils regardent comme un bien 
de le fortifier de manière à rendre impossible le retour de la 
faction contraire ; mais les moyens qu'on lui offre dans ce but , 
il peut facilement les employer pour opprimer la patrie. A Côme, 
après la victoire remportée par les Rusca en 4283, les trois po- 
destats de la conunune du peuple ou du parti dominant eurent 
la faculté d'établir, de concert avec les sages élus, la constitu- 
tion qu'ils jugeraient la plus favorable à la faction des Rusca et 
de la commune de Côme. Les Vitani ayant triomphé en 1296, 
leur podestat décréta qu'on nommerait chaque mois deux po-. 
dcstats de cette faction, avec mission de la fortifier au préjudice 
de celle des Rusca; de plus, il ordonna d'abattre leurs insignes, 
de casser leurs ventes cl leurs donations, d'enlever à leurs vas- 



MAUX EXAGiRfs. 73 

saux et clients tout droit acquis depuis dix-huit ans, d'annuler 
les serments qu'on leur avait prêtés^ de démolir leurs tours et 
leurs maisons. 

Gardons-nous cependant de juger ces querelles avec les idées 
d'un siècle qui regarde le repos comme le premier élément de 
félicité^ et de nous faire les échos des pathétiques exclamations 
de quiconque ne sait y voir que des richesses détruites et des 
frères égorgés par des frères. Des caprices de rois, des suscepti- 
bilités de ministres, des guerres dynastiques^ l'ambition napo- 
léonienne, ont coûtée dans quelques années^ dix fois plus d'ar- 
gent et de sang que toutes les batailles des communes italiennes 
pendant des siècles. L'histoire, il est vrai y accumule ces ba- 
tailles avec tant de complaisance qu'on pourrait croire facile- 
ment à des massacres continuels : mais^ sans parler des longs 
intervalles de paix, nous devons rappeler que ces guerres finis- 
saient dans peu de jours et quelquefois dans un seul; que les 
combats étaient si peu sanglants qu'ils provoquaient les raille- 
ries des politiques inhumains du seizième siècle^ habitués à voir 
les batailles autrement terribles que les étrangers livraient sur le 
sol italien (i). 

La civilisation moderne arracbe aux bras de sa famille un fils, 
le soutien de ses parents, et l'oblige à servir sa patrie, moyen- 
nant une solde qui suffit à peine à le nourrir; et c'est à la fleur 
de l'âge qu'on le fait soldat, pour le renvoyer ensuite sans un 
métier et déshabitué du travail. Les Italiens voient en tremblant 
leurs noms agités dans l'urne, qui doit décider lequel d'entre 
eux abandonnera les occupations et les habitudes de sa jeunesse 
«pour servir une cause qu'il ignore , sous des chefs qu'il ne con- 
naît pas, obéissant comme une machine, et traité comme infé- 
rieur aux autres citoyens. Loin de la patrie, des êtres qui leur 
sont chers, beaucoup succombent à des fatigues nouvelles pour 
eux ; mais l'ennui et le regret des toits paternels tuent le plus 

(1) Voir souvent Machiavel, cpii dit qu'avant son époque les guerres k se 
commençaient sans peur, se continuaient sans péril, se finissaient sans dom- 
mage; » livre V. Guicciardini même appelle la bataille duTaro « mémorable, 
parce qu'elle fut la première qui, depuis très-longtemps, offrait à l'Italie le 
s|iectacle du sang et des morts. » Le bon Muratori s'exprime plus humainement 
en parlant d'une bataille de 1469, qui fut, dit-il, importante « mais peu meur- 
trière, parce que, dans ces temps, les Italiens faisaient la guerre non en bar- 
bares, mais en chrétiens, et donnaient quartier à quiconque se rendait quand il 
ne pouvait résister. » 



74 XAUX EXAGJB&ÉS. 

grand nombre. Périt-il^ c'est un soldat de moins et un nom de 
plus sur la liste des morts. Est-il victorieux, il n'a d'autre joie 
que celle de voir triompher ses chefs, ou peut-être de pouvoir 
maltraiter les vaincus. Est-il blessé, on le jette dans les hôpitaux, 
abandonné aux soins de médecins subalternes ou qui débutent. 
Lorsque le temps de son service est expiré, il rentre dans sa fa- 
mille, habitué aux débauches, à la tyrannie, à la paresse. 

Dans ces époques, au contraire, la guerre était un devoir mo- 
mentané, un épisode de la vie. Dès Tenfance» on s'exerçait au 
maniement des armes, et Pon devenait soldat quand le besoin 
l'exigeait, sauf à se retirer lorsque la nécessité cessait. Les ci- 
toyens combattaient sous les murailles de leur patrie pour la dé- 
fense des leurs ou de la cause qu'ils avaient jugée la meilleure. 
Les monotones soufirances des quartiers et des garnisons étaient 
inconnues. Au son de la cloche, l'homme prend les armes, por- 
tant encore les traces des coups de la hache allemande ou du 
glaive féodal ; il court se ranger sous la bannière de sa paroisse, 
et commence l'attaque. S'il est vainqueur, le soir même ou le 
lendemain il rentre dans sa patrie, et montre les trophées enle- 
vés aux vaincus; est-il blessé, il trouve des soins dans sa propre 
maison; s'il meurt, la patrie le pleure, et cette vénération ali- 
mente la valeur des autres, tandis qu'elle adoucit les regrets do 
c^ux qui survivent. 

Ces guerres étaient une source de souffrances; qui le nie? 
Mais pouvait-on les éviter dans le système des petits États, cl 
surtout au milieu de tant d^éléments hétérogènes qu'il fallait as- 
similer ou détruire? Elles n'étaient point, comme on Vs, prétendu, 
le résultat de la liberté, mais des efforts pour la conquérir, mai& 
les effets d'une indépendance encore incomplète. Les Guelfes et 
les Gibelins, les républicains et les impériaux auraient dû, en 
toutes drconstances, s'unir pour l'intérêt public, se concentrer 
dans une pensée générale, subordonner les désirs personnels à 
l'avantage commun bien entendu, se garantir réciproquement 
dans des entreprises dont la réussite profite n)ême à ceux qui 
les contrarient; en résumé, il aurait fallu des sentiments patrio- 
tiques tels que nous les entendons, bien que nous sachions si 
peu les mettre en pratique ; mais pouvait-on les attendre de 
gens nouveaux, de passions ardentes? Pouvait-on espérer qtie 
(les hommes inexpérimentés concilieraient la liberté avec des 
gouvernements forts, lorsque nous-mêmes, après des épreuves 
si douloureuses, nous sommes incapables de le faire? 



MAUX EXAGÉRÉS. 75 

La source des inimitiés était moins dans les conflits que dans 
une intelligence active^ qui nous porte à connaître le mieux et 
nous inspire le regret de ne pas en jouir; aussi^ pour trouver l'é- 
quilibre entre ses besoins et le moyen de les satisfaire^ l'homme 
lutte et se fatigue^ sans pouvoir se dispenser d'en venir aux prises 
avec ses voisins. Dans d'autres temps ^ l'unanimité nationale 
semble être le repos produit par j'oppression commune : mais 
alors^ au contraire, Thomme pensait et agissait par lui-même ; il 
poursuivait un but qu'il apercevait nettement^ et cherchait à 
l'atteindre par des moyens qu'il choisissait lui-même. Cette agi- 
tation^ l'existence occupée des intérêts publics^ le drame conti- 
nuel, les passions eu lutte^ les questions de droit et d'honneur 
plus que d'intérêts matériels^ l'ardente aspiration vers un but 
toujours divers mais toujours élevé, la souffrance éprouvée pour 
une nobl0 cause, la joie de triompher avec la patrie ou sa propre 
faction, faisaient partie de la félicité. 

On aurait tort encore de ne voir dans ces guerres que des dis- 
sensions fraternelles. Les étrangers avaient envahi le pays, dé- 
possédé les indigènes, réduits à l'état de serfs ou de plèbe sans 
droits, tandi» qu'eux-mêmes, sous le nom de feudataires ou de 
nobles, s'étaient emparés des privilèges, de la domination et des 
propriétés, se déclarant eux seuls la nation. Pour nous, qui ne 
voyons dans une origine roturière ou patricienne qu'une distinc- 
tion dont l'opinion vulgaire fait toute la valeur, ces combats entre 
les classes sont ridicules ou dignes de pitié : mais alors il s'agis- 
sait de savoir qui l'emporterait des étrangers ou des nationaux ; 
si les Italiens devaient languir sur la glèbe arrosée de leurs sueurs, 
sans la posséder; si le seigneur qui était maître du sol par droit 
de conquête pouvait disposer d'eux à leur gré, jusqu'à les tuer 
pour quelque argent. 

Les plébéiens l'emportent , mais la race dominatrice met en 
œuvre la force et l'astuce pour les réprimer ou les corrompre, 
et, au besoin, s'associe à la puissance étrangère dont elle tire son 
origine A mesure que le conflit se développe, son but n'apparaît 
pas aussi clair, mais il reste le même au fond; puis, lorsque les 
partis se rapprochent et se mêlent, ils oublient, dans le nom de 
la faction, la diversité d'origine, et tous s'appellent Italiens. 

Malgré la légitimité du motif, il n'en fautpas moins déplorer ces 
rivalités continuelles, dont les conséquences funestes ont pesé sur 
les générations postérieures. Les villes, habituées à se regarder 
avec haine et déflance, ne purent jamais s'unir dans une confédé- 



76 MAUX EXAGÉRÉS. 

ration d'utilité générale et de défense commune. Les divisions 
intérieures produisaient des luttes jusque dans la haute politique, 
car les partis contraires étaient assurés de trouver de l'appui au 
dehors. Ënfin^ presque partout la fÎEu^tion populaire l'emporta ; 
mais, peu versiée dans le maniement des affaires publiques, om- 
brageuse de sa nature, et trop occupée pour s'appliquer à l'ad- 
ministration, elle confiait l'emploi de ses forces et l'exercice de 
ses droits au courage du plus brave ou à la prudence du plus 
habile; c'est ainsi que les tyrannies recueillirent] l'héritage des 
libertés communales. 

D'autres familles n'avaient jamais perdu les biens de leurs 
aïeux ; elles parvenaient même à les étendre, surtout lorsqu'ils 
se trouvaient compris dans l'héritage contesté de la comtesse 
Mathilde ; puis, dans les guerres, elles embrassaient la cause de 
l'empereur, dont elles obtenaient des privilèges ou l'immunité, 
et finissaient par devenir feudataires. Les empereurs, dans le 
principe, avaient favorisé les communes bourgeoise^ contre les 
seigneurs féodaux; mais, dès qu'ils les virent prospérer, ils jugè- 
rent plus utile à leurs intérêts de soutenir les nobles libres, con- 
tre-poids de la puissance des citoyens, et sentinelles échelonnées 
sur leur passage. D'autres s'étaient coiiserv.és indépendants dans 
les châteaux de leurs pères, surtout lorsqu'ils se dressaient au mi- 
lieu des montagnes, et cherchaient à obtenir sur les cités voisines 
la domination que les comtes y avaient exercée autrefois; tels 
étaient les marquis de Montferrat et d'Esté, les plus puissants de 
l'Italie septentrionale, et que Barberousse avait élevés comme des 
partisans. 

Dans la marche Trévisane, là où les dernières ramifications des 
Alpes et les collines Euganéennes s'avancent au milieu de riches 
campagnes et de villes florissantes, les seigneurs des hauteurs 
bien fortifiées purent continuer à étendre une main sur les cités, 
dans lesquelles ils bâtirent môme des palais semblables à des for- 
teresses. Parmi ces familles avaient prévalu les Salinguerra de 
Ferrare, les Camposampiero de Padoue, les Guelfes d'Esté, les 
Ezzelins de Romano. Les Ezzelins tiraient leur origine d'un Alle- 
mand venu en Italie avec Conrad II , et qui avait reçu en fief les 
terres d'Onara et de Romano dans la marche de Trévise ; ses des- 
cendants, agrandis par les violences et l'habileté, s'étaient con- 
stitués les coryphées du parti gibelin du voisinage, avaient con- 
tracté, de gré ou de force, des mariages avec de puissantes 
familles, et fait alliance avec Véronaet Padoue. A leur tête se 



ORIGINE DES TYAANNIES. 77 

trouvait la maison d'Esté, fameuse par ses ricbesjses^ et parente 
de ces Guelfes que nous avons vus dominer en Bavière et en Saxe, 
d'oii la faction guelfe dans la haute Lombardie prit le nom de 
marcheM. Padoue les avait obligés à jurer sa commune^ à laisser 
déserte leur citadelle d'Esté^ et à se mettre sous la protection du 
peuple que leurs ancêtres avaient foulé aux pieds; appelés sou- 
vent pour être podestats et capitaines^ ils recouvrèrent, à Tombre 
de la république^ la suprématie que le caractère féodal de leur 
existence leur avait fait perdre. 

Ferrare^ bouleversée par les factions^ donna^ en 1208^ le pre- 
mier exemple de seigneurie éki choisissant comme prince le mar- 
quis d'Esté^ à qui elle conféra le pouvoir absolu de faire les lois, 
la paix et la guerre^ et de conclure des alliances. Salinguerra de 
Torello^ le personnage le plus important de Ferrare et le 
chef des Gibelins, fut offensé de cette nomination ; de là des con- 
flits et du sang^ des expulsions réciproques, des pactes fré- 
quents et toujours violés^ jusqu'au moment où il fut convenu que 
les charges de la cité seraient partagées entre les deux rivaux^ ou 
mieux entre les deux factions. Le marquis ne pouvait venir à 
Ferrare qu'avec une suite d'un nombre déterminé d'individus; 
Salinguerra allait à sa rencontre avec toute la noblesse guelfe et 
gibeline^ et l'on célébrait un banquet où présidait la cour- 
toisie (i). 

Ailleurs encore les seigneurs se battaient entre eux pour do- 
miner dans les villes^ qui finissaient par courber la tête sous le 
joug d'une déplorable oligarchie^ troublée par d'incessantes di- 
visions^ dont des luttes acharnées étaient le résultat ordinaire. Ce 
fut au milieu de ces guerres que les trouva Olhon IV à sa des- 
cente en Italie; il espérait que les Guelfes l'appuieraient à cause 
de son origine et pour complaire au pape, tandis que les Gibelins 
devaient le favoriser comme roi d'Allemagne. En effets il rallia ^^^ 
sous ses dcapeaux beaucoup de seigneurs^ entre autres Ezzelin 
de Romanoet Azzo d'Esté; mais leur bienveillance dura peu^ et 
Guelfes et Gibelins songeaient à faire valoir leurs prétentions^ 
sans souci de celles de l'empereur^ qu'ils n'aidaient qu'autant 
quMls sentaient en avoir besoin. 

Othon^ néanmoins^ reçut un brillant accueil des ennemis mêmes 
de la maison de Souabe. Innocent m vint à sa rencontre jusqu'à 
Viterbe et le couronna ; mais la bonne harmonie fut de courte 

(1) Cluron, Perrariœ, Rer. it. Script-, vni. 



78 OTHON IV. 

durée. L'arrogance allemande blessait les Romains^ qiii^ suivant 
rhabitude, en vinrent aux prises avec les étrangers, auxquels ils 
tuèrent un grand nombre de cavaliers. Plusieurs cardinaux res- 
taient hostiles à Othon, qui, à titre d'héritier de la comtesse Ma- 
thilde, prétendait rattacher à la couronne Viterbe, Monteras- 
cône, Orvieto, Pérouse, Spolète, données au saint-siége, et qu'il 
occgpa militairement. 11 avait sans doute cédé aux instigations 
des jurisconsultes, apôtres infatigables de la souveraineté impë^ 
riale; lorsque le pape lui rappela ses promesses et son serment, 
il répondit qu'un serment antérieur l'obligeait à recouvrer au 
profit de l'empire tout ce qui en avait été distrait. Il favorisa la 
famille Pierleoni, gibeline exaltée ; en son nom et sans faire men- 
tion du pape, il investit Azzo d'Esté de la marche d'Âncône. Pour 
insulter Frédéric de Souabe, il entra dans la Pouille, où il préten- 
dait exercer la suprématie impériale, et fit alliance avec les géné- 
raux allemands qui étaient restés dans le pays. La réunion de la 
Sicile à Tempire, à laquelle il s'était toujours opposé, parut im* 
minente à Innocent, et d'autant plus dangereuse qu'elle était 
opérée par le chef des Guelfes, lesquels favorisaient ses préten- 
tions en haine des Hohenstaufen; à défaut d'autre remède, il ex- 

1210 communia l'empereur, ce qui ne l'empêcha point de continuer 
la conquête de la Pouilie et de faire des préparatifs pour se rendre 
en Sicile. 

L'anathème, cependant, avait agité TAllemagne ; la mort de 
Béatrix , sa femme, affaiblit les liens qui l'unissaient à la faction 
gibeline. Le pape, sur ces entrefaites, était parvenu à soustraire 
Frédéric de Souabe à ses gardiens allemands; il le reçut à Ronx* 
avec de grands honneurs, lui donna sa bénédiction, et le fit 

1212 transporter à Gênes sur ses galères. Le jeune prince, beau, ins- 
truit, attirant les cœurs non moins par son esprit que par le sou-' 
venir des agitations de son enfance, traversa la Lombardie, où 
sa munificence et son affabilité lui gagnèrent des partisans, bien 
que les cités guelfes, qui n'avaient pas oublié Barberousse, lui 
fussent toujours opposées. Le marquis d'Esté, son cousin , le 
conduisit, sous bonne escorte, par le lac de Cême à Coïra, dont 
l'êvêque fut le premier à le saluer roi d'Allemagne. Othon , in- 
habile à gagner les cœurs, avait dû quitter la Pouilie , où il ne 
laissait que de chaudes recommandations de fidélité, auxquelles 
on fut peu sensible. A Lodi, il convoqua les cités lombardes; 
mais il ne vit accourir à son appel que les amies déclarées 
de Milan , qui défendait sa cause par haine contre la maison 



FRÉDÉRIC U. 79 

de Souabe. Ses efforts restèrent donc sans résultat, et les fac- 
tions ne suspendirent point leurs luttes, aggravées par les sectes 
religieuses qui pullulaient alors^ affaiblissaient la puissance clé- 
ricale, habituaient à mépriser les excommunications, et foulaient 
aux pieds le dogme de Taulorité. 

Venise fit la guerre à Padoue, qui voulait lui*interdire le com- 
merce de terre ferme j Milan combattit contre Pavie et le mar- 
quis de Montferrat; les Malaspina de la Lunigiana contre Gènes, 
et c€ile-ci contre Ventimiglia; les Garrarais , les seigneurs de 
Montemagno et les Porcarèses contre Pîse; les Sanminiatèses 
contre Borgo Sanginnesio, et les Salinguerra contre Modène. 
Lucques ne cessa jamais de guerroyer contre Pise, et, après avoir 
construit le chftteau de Gotone dans le val du Serchio, elle im- 
posa aux nouveaux habitants l'obligation de ne pas se lier avec 
les Pisans par des mariages ou autrement. Les rivalités des 
Buondelmonti et des Amidei firent entendre pour la première 
fois à Florence les noms de Guelfes et de Gibelins. 
' Othon, pour apaiser la tempête qu'on avait soulevée en Alle- 
magne, était allé jusqu'à se soumettre au jugement des États ; 
mais cette faiblesse accrut l'audace des mécontents. Après sa 
guerre contre la France , dans laquelle il fut mis en déroute à 
Bovines, il perdit toute influence, et se retira dans ses États hé- 
réditaires ; Frédéric alors fut de nouveau couronné roi d'Allema- i-^i'* 
gne à Aix-la-Chapelle. Suivant ses conventions avec Innocent, 
Frédéric confirma toutes les prérogatives et les possessions du 
saint-siége, et promit de reprendre aux Pisans, pour les lui re- « 

mettre, la Sardaîgfle et la Corse, et de lui céder la Sicile aussi- 
tôt qu'il serait empereur, condition que le pape exigeait comme 
nouvelle garantie de l'indépendance italienne, toujours menacée 
si Tun de ses rois était encore chef de Tempire. Il avait donné 
. pour épouse h Frédéric Copstance d'Aragon, qui était aussi sa 
pupille. Ayant placé sur le trône un élève du saint-siége. In* 
nocent pouvait espérer pour l'Église la paix et de nouvelles 
grandeurs, et néanmoins ce flit alors que la lutte recommença 
entre le sacerdoce et Pempire. Avant d'en aborder le récit, nous 
croyons convenable de faire connaître les armes dont l'un et 
l'autre firent usage dans ce nouveau duel. 



^ 



80 HOINEÇ. UÉRESIJSS. PATAKINS. INQUISITION. 



CHAPITRE LXXXlï. 

MOIRES. HâuâSIES. PATABIRS. IIIQOISITION. 

L'autorité pontificale trouvait un grand appui dans les moines. 
Les Bénédictins , les Augustins et les Basiliens continuèrent à 
prier, à étudier^ à chanter, à conserver les livres et les monu- 
ments. Les austères Chartreux , les Carmes mystiques, les cha- 
ritables TrinitaireSy ou du rachat des captifs (institués par saint 
Jean de Matha> gentilhomme de Nice], et d'autres ordres fondés 
dans ces temps, s'étendirent en Italie. Les laborieux Cisterciens, 
établis dans la Péninsule par saint Bernard , aidèrent beaucoup, 
sans négliger les travaux de Tesprit, à rendre fertiles les marais 
et les vallées, surtout dans le Milanais et le Lodigian (i). 

Quelques Milanais, emmenés prisonniers en Allemagne pen- 
dant les guerres avec l'Empire, et désabusés du monde, firent 
vœu, s'ils revoyaient leur patrie, de se consacrer spécidement 
1230 au service de la vierge Marie. De retour dans le pays natal, ils 
instituèrent Tordre des Humiliés, qui vivaient chacun chez eux , 
mais solitaires, enveloppés d'une robe grossière de couleur 



(1) Si Ton se rappelle les colonies 'civilisatrices et llborieHses des Saint-Si- 
momensy en 1833, et des Phalanstériens de Fourier après 1840, on en trou- 
vera le modèle chez les Cisterciens. Là où se trouvaient réunis leurs plus grandes 
propriétés, on devait établir une colonie de frères convers, dirigés par un pro- 
fès, qui était comme le facteur de toute la métairie : c'est lui qui donnait le 
signal des travaux, qui distribuait à chacun las outils nécessaires, et déterminait 
les fonctions de berger, de charretier, de cordonnier, de bouvier, etc. On n'ad- 
mettait comme frères que ceux qui pouvaient gagner leur vie de leurs propres 
mains. Les convers ne devaient avoir aucun livre, ni apprendre d'autres prières 
que le Paler^ le Credo et le Miserere. Quiconque avait des biens mal cultivés 
appelait une colonie de Cisterciens pdhr les remettre en bon état; ainsi Rainald, 
archevêque de Cologne, qui était venu avec Barl^erousse faire la guerre en 
Italie, ayant trouvé sa prébende dans un grand désordre, en confia la direction 
À ces moines, qui et curtiàiu prœessent^ et annuos reddUtus reformatent. 

Le monastère de Chiaravalle, fondé en 1 135, donnait de très-faibles revenus ; 
mais ses moines, à force de travail, surtout |)ar Tachât de terres incultes (zerbt) 
et par des fermes, eurent bientôt quatre lx)ns domaines. 



nouas. 81 

grise^ et toujours occupés à des œuvres saintes. Leur nombre 
s'étant accru, ils achetèrent une maison dans laquelle ils se réu- 
nissaient pour chanter des psaumes et se livrer à des exercices 
de piété. Les femmes, à l'exemple de leurs maris, embrassèrent 
le même genre de vie dévote et laborieuse. Après avoir obtenu 
une règle de saint Bernard, les Humiliés se séparèrent des fem- 
mes, et, sans négliger les exercices spirituels, se livrèrent à Tin- 
dustrie des étoffes de laine et au commerce. Plus tard , le bien- 
heureux Jean de Meda, qui les établit à Côme, perfectionna leur 
institut, éleva plusieurs d'entre eux à la dignité sacerdotale, et 
mit un prévôt à la tête de chaque maison. Ils se multiplièrent, 
et, par le trafic et la fabrication des draps, ils enrichirent Tordre 
et le pays. Â cette société, qui, à part la dévotion, pourrait 
servir de modèle à celles que proposent et ne savent pas réaliser 
les modernes réformatem*s, ajoutons la suivante qu'un bon er- 
mite de Parme organisa pour construire un pont sur le Taro et 
te garder. 

Sylvestre d'Osimo, ayant vu mort un homme très-beau, se ré- 
fugia dans la vie spirituelle , puis dans le monastère de Monte 
Fano de la Marche; il fonda, en 1231, Tordre des Sylvestriens, 
qui se propagea bientôt. 

L'année suivante , sept seigneurs florentins, membres d'une 
confrérie de la vierge Marie , reçurent, dans une vision. Tordre 
de renoncer au monde; ils distribuèrent aussitôt tout leur avoir 
aux pauvres, se couvrirent d'un sac et de cendres, vécurent d^aû- 
mônes , prirent le nom de serviteurs de Marie, et ouvrirent le 
premier couvent sur le mont Senario, près de Florence. 

Les moines, outre l'ample moisson de prières qu^ils apportaient à 
la communion des fidèles, exerçaient différents offices, attribués 
aujourd'hui à Tautorité administrative: ils soignaient les malades, 
assistaient les pèlerins et veillaient à la sûreté des routes. A Saintr 
Égidius Moncalieri, le pont et Thospice étaient confiés aux Tem- 
pliers; aux moines de la Vallombreuse, le passage sur la Stura 
près de Turin ; à d'autres, les passages du grand et du petit Saint- 
Bernard. Les moines de Saint- Antoine soignaient les malades 
atteints du feu sacré, et ceux de Saint-Lazare , les lépreux. Les 
Trinilaires faisaient trois parts de leurs biens : une pour leur 
entretien, l'autre pour les pauvres et les infirmes, et la dernière 
pour le rachat de chrétiens faits prisonniers par les Sarrasins. 
Les républiques leur confièrent aussi les fonctions les plus déli- 
cates, des ambassades, le soin de garder leur argent, de perce- 

U»T. DE8 ITAL. — T. ▼. 6 



83 SAINT FRAKÇOIS D'ASSISE. 

voir les impôts, et de £eiire la paix. La commane de Mantoue 
laissait à leur garde le livre de ses décrets (i). 

La vie monastique avait produit tant de rameaux divers que 
par un décret Innocent III interdit la formation de nouveaux 
ordres ; néanmoins c'est sous lui que naquirent les deux qui 
éclipsèrent les précédents^ les Frères Mineurs et les Frères Prê- 
cheurs. 

Un ange commanda à la femme de Pierre Bernardone ^ riche 
négociant d'Assise, d'accoucher sur la paille d'une éiable^ et 
**82 c'est là que vint au monde Jean. Ck)nduit par son père en France, 
il en apprit si bien la langue qu'il reçut le surnom de François. 
Robuste, vif, gai compagnon, bon poète, à vingt-cinq ans il re- 
nonce au monde pour répondre. à l'appel de Dieu, se rend à Foli- 
gno pour vendre ses marchandises, apporte l'argent à un prêtre, 
et, comme il refuse de le recevoir, il le lui jette par la fenêtre. Le 
père, bon économe, et qui applique Parithmétique à la mesure 
des qualités, s'imagine qu'il a perdu Fesprit, l'amène devant l'é- 
véque, et le fait interdire. François, rempli de joie, se dépouille 
entièrement, et Pévéque est obligé de lui jeter son manteau pour 
couvrir sa nudité. Ayant renoncé à sa famille, il se fait adopter 
par un pauvre hère, se couvre de haillons, et commence à exha- 
ler dans ses discours la charité qui débordait en lui , charité fé- 
, conde au moyen de laquelle il se flatte de conquérir le monde 
par la prédication populaire. 

' Bernard, citoyen d'Assise et son premier disciple, lui deman- 
dait s'il devait abandonner le monde ; François lui répondit : 
(( Demandez-le à Dieu. » Ayant donc ouvert au hasard le livre des 
Évangiles , il lit ces mots : Si lu veux être par faii, vends tout ce 
que tu as et donner le aux pauvres . Il l'ouvre de nouveau , et trouve : 
T^e portez en voyagent or, ni argent ^ ni besace^ni tunique y ni san^ 
dates, ni bâton. . . « Voilà ce que je cherche , c'est ce que je désire 
de cœur, et c'est là ma règle, o s'écrie François, et il jette tout 
ce qui lui restait, à l'exception d'une tunique avec son capuce, 

(1) Affô, Storia M Parma^ vol. 11, paç. 340. Plus tard, Amédée YIII <ifi 
Savoie faisait des donA à iin ermite qui entretanait les cheoiim prà de Genève» 
aiusi qu'à uu chanoine qui ouvrit la route de Meillery à Bret. Voir GiBRABIO, 
Economia polit., 363. Une supplique du 5 avril 1317, adressée à la seigneurie 
de Florence, commence ainsi : Cumfratres Sancti Sahatoris de Septîmo, etfra- 
trts Humiliatorum omnium JSanctornm de Florentîa, oiim et hodie midtiplicUer 
sftviêrini 4t quotidiê serviant commun î ti poptdo fl&rétitmû inemnibm f«MV 
pii i:0mmuni txpeditml, eic. 



SAnrF FAAIfÇOIS d'assisk. 83 

qu'il serra autour de ses reins avec une corde. C'est ainsi qu'il 
va préchant la pauvreté dans un monde enivré de richesses et 
de plaisirs ; c'est ainsi quil va proclamant Famour dans ce monde 
de haines, d'orgueil, de guerres, d'Ëzzelinet de Frédéric II. Ayant 
attiré à lui onze compagnons, il se soumit avec eux à de rigides 
pénitences et à une pauvreté absolue, au point de ne pas consi* 
dérer comme siens son habit et ses livres. François obtint des 
Bénédictins une petite chapelle dans la plaine d'Assise, qui fut 
appelée la Porziuncola; après l'avoir rebâtie, il y jeta les fon- iaos 
déments de son ordre, auquel il donna , par humilité, le nom 
de Frères Mineurs, avec mission de vivre au milieu des pauvres, * 
des malades, des lépreux, de travailler pour vivre el de men- 
dier. 

Faisant abnégation complète de sa propre volonté, il disait ; 
a Heureux le serviteur qui ne s'estime pas meilleur, quand il est 
a exalté par les hommes , que lorsqu'il est méprisé ! parce que 
a l'homme est ce qu'il est devant Dieu, et rien de plus. » Em- 
brasser tous les hommes dans son amour ne lui suffit pas; il re- 
tend à toutes les créatures, parcourt les forêts en chantant, in- 
vite les oiseaux, qu'il appelle ses frères, à célébrer avec lui le 
Créateur, et prie les hirondelles, ses sœurs , de cesser leur ga- 
zouillement lorsqu'il prêche. Les mouches, la cendre même, sont 
ses sœurs (1). Le chant d'une cigale l'excite à louer Dieu. Il re- 
proche aux fourmis de montrer trop de souci de l'avenir, dér 
tourne du chemin le ver qui peut être écrasé, apporte dans Phi- 
ver du miel aux abeilles, sauve les lièvres et les tourterelles que 
poursuit le chasseur, et vend soo manteau pour soustraire une 
brebis au couteau du boucher. Au jour de Noôl , il veut qu'on 
donne à l'âne et au bœuf une meilleure nourriture. Les blés, les 
vignes, les rochers, les forêts, tout ce que les champs et les élé- 
ments contiennent de beau, sont pour lui autant de stimulants à 
Famour de Dieu; chacun de ses couvents dut réserver dans son 



(1) « Et toutes les créatures, il les appelait frères et aœurs, en disant que 
tous les êtres venaient d'un même Créateur et d'un même Père. » Fie des saints 
Pères. — Fratres mei^ aves, multitm debetîs iaudare Creatorem,., Sonores meœ, 
hirundines.., Segetes, vineas, lapides et silvas , et omnla speciosa camporum, 
terramque et ignem, aerem et ventum, ad diviaum mpvebat amorem.,, Omnes 
creaturas fratris nomine nuncupaâat, /rater cinis, soror musca. Th. Gelano, 
son disciple. Acta SS, octobris. Voir les Fioretti de saint François, un des livres 
les plus précieux du treizième siècle. 



SA SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 

petit jardin uu carré pour les belles fleurs, afin qu'elles devins- 
sent une occasion de louer le Seigneur (1). 

Le trop-plein de celte âme affectueuse s'épanchait en poésies, 
originales comme lui-même , où Ton ne trouve aucune rémi- 
niscence de Tantiquité^ mais une vive effusion de cœur et des 
élans d'amour infini (2). il fut un des premiers à faire usage 
dans ses cantiques de la langue vulgaire , et frère Pacifique, son 
élève, mérita la couronne poétique décernée par Frédéric 11. 



(1) C'est une particularité remarquable chez les moines que cette vénération 
polur les œuvres de Dieu, et le soin qu'ils prennent des arbres historiques. Nous 
avons déjà parlé de Tarbre de saint Benoit à Naples. A Rome, on aime à goûter 
la fraîcheur à Tombre de celui où saint Philippe de Neri élevait à la vertu, par 
la contemplation du beau, les jeunes gens de son oratoire. On y montre aussi, 
à Sainte-Sabine, un oranger planté par saint Domiiii(|ue; à Fondi, on eu fait 
voir un autre planté par saint Thomas d'Aquin. Si Aristote ou Théophrasle 
écrivait aujourd'hui Thistoire naturelle, ils ne négligeraient pas ces circons- 
tances. ? 

(2) NuUq donca oramai piti mi riprenda , 

Se tal amore mi fis pazzo gire. 
Già non è core che piti si difenda... 
Pensi ciascun corne cor non si fenda , 
Fornace tal corne possa patirc... 

Data m'è la sentenza 

Chc d'araore io sla morto ; 

Già non voglio conforlo 

Se non niorir d'amore... 
Amore , amore , grida tutto il uiondo ; 
Âmore, amore, ogni cosa clama... 
Amore , amore , tanto pensar mi fai ; 
Amore , amore, nol posso patlre ; 
Amore , amore , tanto mi ti dai ; 
Amore , amore , ben credo morii-c ; 
Amore , amore , tanto preso m'hai ; 
Amore , amore , fammi in te transi re ; 

Amor dolcc langui re ; 

Amor mio desioso ; 

Amor mio dilettoso , 

Anncgami d*ainorc. 
Amor, amur, Jesti son zonto a porto ; 
Amor , amor , JesCi dammi conforto ; 
Amor , amor , Jcsù si m'ha Infiammato ; 
Amor, amor, Jcsii lo sono morio... 
Amor , amor , per te sono rapita ; 
Amor , amor , viva , non me dispregia ; 
Amor, amor, Tanima teco unita; 

Amor, tu sei sua vita. 
Jani non se po' partire , 

Pei chù ::i fai lan Jtuirc , 
Tanto bti uggcixlo uniui". 



RÈGLE DE SAIïrr FRANÇOIS. 85 

François, voyant que les Frères Mineurs s'étaient multipliés , 
songea à leur donner une règle ; comme \\ était occupé à cette 
pensée, il rêva pendant la nuit qu'il avait ramassé trois miettes 
de pain, et qu'il devait les distribuer entre une foule de moines 
affamés. Il craignait qu'elles ne se perdissent dans ses mains , 
lorsqu'une voix lui cria : a Faites-en une hostie, et donnez-en à 
qui veut de la nourriture. » Il fit ainsi , et quiconque ne rece- 
vait pas avec dévotion la parcelle qui lui revenait était couvert 
de lèpre. François raconta sa vision à ses frères sans en com- 
prendre le sens ; mais le lendemain , tandis qu'il priait , une 
voix du ciel lui dit: «François, les miettes de pain sont les 
paroles de TÉvangile; l'hostie est la règle; la lèpre, Finiquité. o 

n se retira donc avec deux compagnons sur une montagne, où, 
jeûnant au pain et à l'eau, il fit écrire sa règle d'après les inspi- 
rations qu'il recevait de l'Esprit divin. Elle commence ainsi : 
a La règle des Frères Mineurs est d'observer l'Évangile en vivant 
dans l'obéissance et la chasteté, sans avoir rien en propre. » 
Pour entrer dans l'ordre, il fallait vendre tout son bien au profit 
des pauvres, et subir, avant de prononcer les vœux, une année 
d'épreuves rigoureuses. Gomme tous étaient Frères Mineurs ^ 
ils rivalisaient d'humilité , et se lavaient les pieds les uns aux 
autres. Les supérieurs s'appelaient serviteurs; celui qui savait un 
métier pouvait l'exercer pour gagner sa vie , sinon il allait en 
quête de vivres, mais non d'argent. L'ordre lui-même ne pou- 
vait posséder que le strict nécessaire. Les frères devaient pren- 
dre un soin spécial des exilés, des mendiants et des lépreux. Ce- 
lui qui, atteint d'une maladie, s'impatiente et réclame des re- 
mèdes est indigne du titre de frère, parce qu'il montre plus de 
souci de son corps que de son âme : qu'ils ne voient point de 
femmes, et leur prêchent toujours la pénitence ; si Tun d*eux 
• pèche avec elles, qu'il soit aussitôt chassé; en voyage, qu'ils ne 
portent que leur habit, sans avoir même un bâton; s'ils ren- 
contrent des voleurs , qu'ils se laissent dépouiller. Défense de 
prêcher sans autorisation, et celui qui l'obtient doit promettre 
d'enseigner la doctrine de l'Église sans emprunter de formules 
à la science profane, sans rechercher les suffrages. 

Un général, élu par tous les membres, réside à Rome, assisté 
d'un conseil ; de lui relèvent les provinciaux et les prieurs. Les 
chefs de chaque province, les prieurs et les députés des moines 
de chaque couvent participent aux chapitres généraux. Toute 
communauté tient un chapitre une fois par an; les supérieurs 



86 FRANGIBCAINS. GLARISSSS. 

d'Italie se réanissent tous les ans , et une fois tous les trois ans 
ceux d'au delà des Alpes et d'outre-mer. 

François se présenta au pape pour lui demander la confirma- 
tion de son ordre , c'est-à-dire le droit de prêcher > de mendier 
et de ne rien posséder ; mais Innocent III pensa d'abord que la 
tâche était au-dessus des forces humaines. Enfin , dans une vi- 
sion, il lui semble que l'église de saint Jean de Latran menaçait 
ruine, et qu'elle était soutenue par deux hommes, l'un Italien et 
l'autre Espagnol ; il approuva donc solennellement Tordre dans 

1215 le quatrième concile de Latran. 

Glaire, noble dame d'Assise y entraînée par l'exemple et les 
leçons de François, abandonne le monde et fonde, avec la même 

1212 règle, la corporation des religieuses de Sainte-Claire (les Glarisses). 
• François était indécis sur la question de savoir ce qui valait mieux 
de la prière ou de la prédication ; Glaire et le frère Sylvestre lui 
ayant persuadé que c'est la dernière, il se rend à Rome tout 
plein de joie, et demande au pape la permission de se consacrer 
à la conversion des infidèles et de rechercher le martyre. Il va 
en Espagne, en Barbarie, en Egypte, pour cette croisade inof- 
fensive dont le cri de guerre était : JLa paix soit avec vims, Ar- 

1219 rivé en Afrique au moment où les croisés assiègent Damiette, il 
se. présente devant Melitel-Kamel, lui expose l'Évangile , défie 
les docteurs de la loi, et offre de sauter dans un bûcher embrasé 
pour attester la vérité de sa doctrine. Melik l'écoute, mais le 
renvoie sans s'ôtre converti et sans lui accorder les honneurs du 
martyre. 

François disait à ceux de ses frères qu'il envoyait prêcher : 
« Cheminez deux à deux au nom du Seigneur, avec humilité et 
a modestie > particulièrement avec un silence absolu depuis le 
« matin jusqu'à' tierce, en priant Dieu dans votre cœur. Entre 
a VOUS) pas de paroles inutiles et oiseuses ; pendant la route . 
(( même, comportez vous humblement et modestement, comme 
(( si vous étiez dans un ermitage ou votre cellule ; car, en quel- 
tt que lieu que nous soyons, nous avons toujours avec nous notre 
o( cellule, qui est le corps, notre frère, notre âme étant l'ermite 
« qui habite cette cellule pour prier et penser à Dieu. C'est 
« pourquoi , si Tàme n'est pas en repos dans cette cellule , la 
a cellule extérieure ne sert de rien aux religieux. Que votre 
« conduite au milieu de la population soit telle que tous ceux 
<r qui vous verront ou vous écouteront louent le Père céleste. 
« Annoncez la paix à tous ; mais ayez-la dans le cœur comme 



FRÂNGISCAIlfS. 87 

c sur left lèTres^ et même ph» encore. Ne soyei pas nne occasion 
a de colère ou de scandale; mais faites^ par votre douceur^ que 
« chacun incline à la bonté, à la paix, à la concorde. Nous 
« sommes appelés pour guérir les blessés et ramener les égarés; 
c or beaucoup vous sembleront enfants du diable , qui seront 
« un jour disciples de Jésus. » 

Ces moines étaient les membres d'une république qui avait 
pour siège le monde , pour citoyen quiconque en adoptait les 
rigides vertus. Pieds nus , vêtus comme les pauvres d'alors ^ ils 
s'exprimaient dans le langage vulgaire et se répandaient partout; 
ils parlaient au peuple comme il veut qu'on lui parle^ avec force^ 
d'une manière dramatique et même triviale , excitant les pleurs 
et le rire en pleurant et en riant eux*mêmes^ affrontant et pro* 
voquant les tourments comme les huées. Le saint fondateur 
voulait, si jamais il lui ai*rivait de rompre le jeûne , qu'on le 
tratnftt dans les rues et qu'on le batttt en criant derrière lui : 
« Tenez , voyez le glouton qui s'engraisse de chair de poulet 
san^ que vous le sachiez, o Le jour de Noêl^ il prêchait dans une 
étable où se trouvaient la crèche, le foin, l'âne et le bœuf; quand 
il prononçait Bethléem , il bêlait comme un agneau , et chaque 
fois qu'il disait le nom de Jésus, il se léchait les lèvres, comme 
s'il en savourait la douceur. Dans les derniers jours de sa vie ^ il 
portait les stigmates des plaies du Christ. 

Le même homme jetait le baume de sa parole sur les esprits 
envenimés. Informé qu'une querelle s'était élevée entre les ma- 
gistrats et l'évoque d'Assise, il envoya ses frères chanter à l'é- 
vêque son Cantique du Soleil, auquel il ajouta alors ces paroles : 
ff Loué soit le Seigneur en ceux qui pardonnent pour l'amour 
«r de lui, et supportent patiemment les souffrances et les tribu- 
« lations. Bienheureux ceux qui persévèrent dans la paix, parce 
« qu'ils seront couronnés par le Très-Haut. » 

Il n'en fallut pas davantage pour calmer l'irritation. 

«c Le jour de l'Assomption de l'an i220 (dit Thomas, archi» 
a diacre de Spalatro) , alors que j'étudiais à Bologne, je vis 
a François prêcher sur la place , devant le palais public , où 
cf presque toute la ville était réunie. Dans son sermon, il traita 
« des anges, des hommes et des démons ; il s'exprima si bien sur 
tf ces esprits que beaucoup de lettrés, qui se trouvaient présents, 
.(( ne furent pas médiocrement surpris d^un langage si juste de la 
<r part d'un homme inculte. Tout son discours avait pour but 
« d'éteindre les inimitiés et d'amener des réconciliations. Sordide 



88 LA PORTIONCIJLE. LBS TERTIAIRES. 

ff dans ses habits > d\in aspect misérable, d'un visage humble, 
a Dieu pourtant mit une telle efficacité dans ses paroles que 
« plusieurs familles nobles, entre lesquelles une rage inhumaine 
a et des haines invétérées avaient occasionné une grande effu- 
a sion de sang, furent amenées à des dispositions pacifiques (4).» 
1225 Telle fut l'existence du Père séraphique, qui mourut à quarante- 

quatre ans; il implora du ciel et du pontife, pour sa chapelle de la 
Portioncule, une indulgence qu'on pût gagner sans faire aucune 
offrande. Et lorsque, chaque année encore, au 2 août, elle est 
proclamée à Theure solennelle de l'apparition de Marie , une 
foule innombrable accourt des pays environnants pour demander 
reffùsion de la grâce gratuite. Quant à nous, qui, dans nos pè- 
lerinages, ne nous bornons point à visiter la perruque de Yoltidre 
et l'île de Rousseau, nous parcourons avec émotion les collines 
et les lacs qui entourent cette vallée délicieuse, peuplée de si 
tendres souvenirs ; dans ce temple majestueux de sainte Marie 
des Anges, bâti sur cette humble cellule, monument consacrée 
la pauvreté au milieu de tant d'autres élevés à la force et au faste, 
nous aimons à méditer sur la puissance et la sainteté qui sorti- 
rent de cet ermitage. 

Les disciples de saint François restèrent fidèles à leur vœu de 
pauvreté ; lorsque le pape les exhortait à assurer la subsistance de 
l*ordre par l'achat de biens-fonds , et leur offrait de les relever 
de leur vœu, sainte Claire lui répondit : a Je ne demande que 
l'absolution de mes péchés. » Saint Antoine refusa constamment 
les dons que lui offrait Ezzelin, en disant qu'il ne voulait pas des 
fruits du péché. Frère Égidius, pour vivre à Rome, s'en allait 
faire du bois qu'il vendait ; les autres se maintenaient avec les 
aumônes, et partout on les accueillait au son des cloches et avec 
des branches d'olivier à la main. Pourquoi les ordres mendiants 
ont-ils exercé sur le peuple une plus grande influence que les 
autres ? parce qu'ils partageaient avec lui son pain de chaque 
jour, et parce que le peuple respecte une indépendance acquise 
par des sacrifices volontaires. 

Afin de pénétrer plus avant dans la société, il y eut, outre les 
profès et les frères laïques, un tiers ordre auquel pouvait s'a« 
gréger tout séculier qui, au moyen de certaines pratiques, vou- 
lait participer aux trésors des prières sans abandonner le monde, 

(1) jip. Job. Luciuii, De regno Dalmatiœ, pag. 83S; et GBOURDACa, 
Siaria di Bdo^fna, liv. t. 



LES TERTIAIRES. LES DOMIinCAINS. 89 

sans cesser d^étre époux^ père, évoque, chevalier^ pontife. 
Quatre conditions étaient imposées : restituer tout bien mal ac- 
quis, se réconcilier avec le prochain , observer les commande* 
ments de Dieu et de TÉglise, et, pour les femmes , nécessité 
d'avoir le consentement du mari ; afin que la libre volonté cons- 
tituât Tunique lien des adeptes, on les avertissait qu'ils n^étaient 
pas tenus à l'observation de la règle , sous peine de péché mor- 
tel. Le luxe , Tavidité du lucre , les festins et les théâtres étaient 
interdits aux Tertiaires : afin de prévenir les litiges, chacun de- 
vait préparer son testament ; il fallait régler les contestations à 
l'amiable, ou les porter devant les juges naturels, non devant des 
tribunaux privilégiés ; les serments qui lient à un homme ou à 
une famille étaient prohibés, et l'on n'autorisait à porter des 
armes que pour défendre TÉglise, la foi, la patrie (i). François 
savait donc bien que les réformes doivent commencer par la vie 
domestique, par la famille. 

A la même époque, Dominique Guzman, illustre Castillan, 
altéré de souffrances et d'amour, introduisit le nouvel ordre des 
Prêcheurs, destiné à la science divine et à l'apostolat. Dans cet 1210 
ordre, toutes les charges étaient électives, et chaque membre 
faisait vœu de pauvreté; à Bologne, où mourut le saint institu- 1221 
teur, on lui consacra une urne qui fut travaillée avec tout l'art 
que surent déployer frère Guillaume, Nicolas de Pise, Nicolas de 
Bari, Alphonse Lonobardi ; plus tard, on lui éleva un temple ma- 
gnifique. 

Quatre ans après l'approbation de son ordre, François réunit 
le premier chapitre dit des nattes (délie stuaje), parce qu^il se 
tint en plein air sous des baraques, où Von compta cinq mille 
firères de la seule Italie, et environ cinq cents novices. Leur nom- 
bre devint ensuite si considérable que, malgré la perte de la 
moitié de l'Europe occasionnée par la réforme, on dit qu'à la 
Révolution française ils s'élevaient à cent quinze mille individus, 
distribués en sept mille couvents et soumis à des règles diverses. 

Les Dominicains eux-mêmes se répandirent rapidement; à 
Sienne, en 1219, ils s'établirent dans l'hospice de la Madeleine, 
jusqu'en 12S7, époque où les Malavolti leur donnèrent un ter- 
rain pour ox)nstruire leur magnifique couvent. A Milan, ils occu- 
pèrent l'hospice des pèlerins à Saint-Barnabe en 1218, et bien- 

(1) Impugnationis arma secumfratref non déférant nisi pro defensione ro» 
manœ eceUiiœ^ chr'utîanœ fidei^ W etîam terrœ ipiorum. Ch. YII. 



90 DOMTNIGAnfd. 

tôt ils eurent bât î les églises de Saînte-Marie-Nouvelle à Florence, 
de Sainte-Marie sur Minerve à Rome, de Saint-Jean et Saint- 
Paul et de Saint-Nicolas à Venise, de Saint-Dominique à Naples, 
à Prato, à Pistoie, de Sainte-Catherine à Pise, des Gràces à Milan, 
et autres, remarquables par leur riche simplicité, et la plupart 
construites par des frères. 

Les deux ordres, dès leur origine, excitèrent l'admiration et 
la sympathie des hommes les plus éclairés (t), attirant en foule 
d'illustres et pieux prosélytes. A saint Dominique s'adjoignirent; 
Nicolas Pulla de Giovenazzo, qui, h peine Teut-il entendu à Bolo- 
gne, voulut l'accompagner et le seconder toujours, jusqu'à ce qu'il 
mourut à Pérouse après avoir accompli beaucoup d'œuvres sain- 
tes ; Reynold de Saint- Ëgide, professeur de droit canonique à 
Paris; le médecin Roland de Crémone, qui, de chef de l'école de 
Bologne, devint professeur de théologie dans celle de Paris; 
Moneta , célèbre maître es arts ; frère Ristoro et frère Sisto, 
architectes très-distingués ; frère Cavalca, frère Jacques Passa- 
vanti, frère Jourdain de Pise, qui Turent des premiers prosa- 
teurs de l'Italie; les grands peintres frère Angélique et frère Bar- 
thélen^y; puis Vincent de Beauvais l'encyclopédiste; les cardi- 
naux Hugues Saint-Cher et Henri de Suse, auteurs d'une Con- 
cordance de la Bible et d'une Somme doi'ée ; enfin saint Tho- 
mas d'Aquin, le plus grand philosophe du moyen-ftge. 

Avec François s'enrôlèrent Pacifique, poète lauréat, Égidius^ 
prodige de savoir, Jean de Pinna du territoire de Fermo, 
Jean de Cortone, Benvenuto d'Ancône, qui fut ensuite évêque 
d'Osimo, et tant d'autres ; plus tard, le grand théologien Scot, 
le grand mystique saint Bonavenlure, Roger Bacon, le restaura- 
teur des sciences expérimentales, prirent l'habit de saint Fran- 
çois. Les femmes et les filles les imitent : Marguerite , le scan- 

(1) Guitton d*Arezzo écrivait -de saint François : 

Qeco cra il mondo, tu failo visare ; 
tiebbroso, hailo mondato ; 
Morto , Phai suicitato ; 
Sceso ad Inferno , failo al ciel montare. 

ATeugle était te monde , et tu lui rends la vue ; 

liépreux , tu Tas purifié ; 

Mort , et tu Pas vivifié ; 
A l*enfer descendu , dans le ciel fais qu'il monte. 

Dante met dans la bouche de saint Thomas et de saint Bonaventure nn ma- 
gnifique éloge des deux ordres, dans les chants x et xi du ParaMs, 



MOINES. BRMITKS. 9i 

date rie Cortone, devient un miroir de pénitence ; Roee de Vi- 
terbe, à peine âgée de dix-sept ans, mérite les persécutions de 
Frédéric II et Tadmiration du peuple. 

Ces religieux propageaient la paix^ et répandaient sur la mul- 
titude la rosée de la grâcCj sans autre rhétorique qu'une foi iné- 
branlable et universelle, et recourant à tous les moyens qui 
pouvaient servir à Tédification. Les prédications morales et dog- 
matiques de quelques-uns d'entre eux, parvenues jusqu'à nous, 
ne sont évidemment que des tissus d'aride scolasUque ; il faut 
donc, pour comprendre leur prodigieuse influence , se rappeler 
qu'elles avaient pour auxiliaire une parole chaleureuse , et pour 
auditeurs des gens peu disposés à la critique et pleins de con- 
viction. Pauvres^ vivant dans les exercices de la pénitence^ amis 
du peuple et contradicteurs des tyrans^ modèles de doctrine et 
de vertu, les ordres des Mineurs et' des Prêcheurs exercèrent la 
plus grande influence et devinrent le plus ferme soutien du saint- 
siége. Partout où ils se trouvaient, ils pouvaient confesser, prê- 
cher, et tout curé devait leur céder la chaire de son égUse. 
Le peuple les écoutait volontiers, les consultait, et parta- 
geait avec eux le pain que lui donnait la Providence ; leurs 
actes d'abstinence et d'abnégation touchaient les hommes, 
qui reconnaissent Famour dans le sacrifice et la vertu dans 
l'amour. 

Les hommes doués de qualités supérieures avaient deux 
moyens de les mettre en lumière: il fallait conquérir, par la 
violence et la perfidie^ une place dans le monde orageux , ou 
bien lut tourner les épaules, en foulant aux pieds les opinions et 
la vanité. Les premiers devinrent Ëzzelin, Salinguerra, Buoso de 
Dovara ; les autres, François, frère Pacifique, Antoine de Padoue, 
religieux qui avaient toutes les charges du clergé sans les avan- 
tages; bien plus, leur humilité et leur pauvreté faisaient con- 
traste avec les pompes et l'orgueil des ecclésiastiques, une des 
plaies de la société d'alors , et l'un des plus forts arguments 
pour les hérétiques. 

Cette opposition des caractères se manifeste aussi dans les 
édifices de Fépoque : d'un côté, des châteaux, des forteresses de 
princes et de barons , épouvante des peuples ; de l'autre, des 
abbayes et des monastères, ouverts aux pèlerins, aux malades, 
aux âmes qui ont besoin d'aimer, de prier, de soulager les 
autres. Le sentiment du beau s'associait dans les moines à la 
bienfaisance et à la dévotion ; ils choisissaient donc les situations 



93 ERMITES. h£r£sies. 

où Pftme, après s'être abîmée dans la contemplation de la na- 
ture, se relève pour bénir celui qui la créa. 

A vingt milles de Florence , dans la romantique vallée de 
l'Amo supérieur, s^élève, au milieu de magnifiques forêts de 
sapins, la Vallombreuse, et , sur la hauteur, Termitage du Para- 
disino , d'où la vue plonge dans un immense horizon et va se 
perdre sur les interminables flots de la Méditerranée. Les moi- 
nes ne pouvaient choisir un asile plus favorable pour se reposer 
des tempêtes delà société, et se préparer aux chastes jouissances 
de la vie intérieure. Si , de ce beau site , on remonte vers les 
sources de TArno pour entrer dajEts le fertile Gasentino, on trouve 
les Camaldules, retraite de saint Romuald de Ravenne, et berceau 
d*un autre ordre. Plus haut , sur la croupe des Apennins , la 
colline des Scali porte l'Ermitage sacré, qui semble inviter 
l'homme à louer le Seigneur des merveilles qu'il a prodiguées à 
^Italie ; de cette élévation, on aperçoit les deux versants qui 
s'allongent, parés de toutes les richesses d'une splendide nature, 
pour aller se baigner dans les eaux de PAdriatique et de la Mé- 
diterranée. Après un court trajet, on arrive à l'Alvernia, la 
pieuse retraite de saint François, située aussi sur la cime du 
mont, et qui ravirait encore si l'on n'avait pas vu les deux au- 
tres. Tels étaient les asiles enchanteurs où se réfugiaient ces 
naïfs admirateurs de Dieu, qui, alors qu'un sang fraternel inon- 
dait le monde, passaient les jours dans la contemplation du 
beau, dans la recherche du vrai, dans la pratique du bon. 

Les nouveaux moines déployèrent leur activité dans une autre 
mission, qui eut pour objet de combattre les hérétiques par la 
parole, de les ramener à la foi pure ou de les châtier. En effet, 
bien que l'Europe, à l'exemple de l'Orient, ne s'égarât point 
dans les abîmes des subtilités , néanmoins on découvrait parfois 
des hérétiques, surtout en Italie, et peut-être, depuis les gnosti- 
ques et les manichéens, la chaîne des hérésies ne fut-elle jamais 
interrompue. Vers le milieu du neuvième siècle, Pierre, évêque 
de Padoiie, découvrit dans son diocèse une secte qui discourait 
sur la Rédemption, et ne fut dissipée que cinquante ans après par 
révêque GozeHn.L'an mille, à Ravenne, un certain Vitgard basait 
sur Horace, Virgile et Juvénal, je ne sais quelles folles concep- 
tions religieuses. Héribert, le fameux archevêque de Milan, ayant 
appris que des hérétiques tenaient des conventicules dans le 
château de Montfort, près d'Asti, cita devant lui le nommé 
Gérard, l'un des membres de la secte, et l'interrogea sur sa foi : 



VAUDOIS. GATHABES. 93 

c Nous tous (réponâit*il)^ nous observons la chasteté bien que 
a mariés; nous ne mangeons pas de yiande, nous jeûnons strie- 
a tement^ nous lisons tous les jours la Bible, nous prions beau- 
« coup, et nos majeurs, chacun à leur tour^ prient jour et nuit, 
« Les biens sont communs parmi nous, et nous aimons à mourir 
a dans les peines pour échapper aux châtiments éternels. Nous 
(X croyons au Père, au Fils et au Saint-Esprit, qui ont la faculté 
a de lier et de délier ; le Père est l'Éternel , en qui et |)ar qui 
a toutes les choses sont ; le Fils est l'esprit de rhon^me , que 
a Dieu aima ; le Saint-Esprit est IMntelligence des sciences divi- 
<c nés , qui gouverne toutes les choses. Nous ne reconnaissons 
« pas Pévêque de Rome ni aucun autre, mais un seul qui, 
« chaque jour, visite nos frères dans tout le monde et les éclaire; 
a et, lorsqu'il est envoyé par Dieu, c'est auprès de lui qu'il faut 
« chercher le pardon des péchés (1). » Cette hérésie parut dan- 
gereuse à Pévêque, au point qu'il marcha sur Asti avec ses vas- 
saux, s'empara par force des mécréants, et, comme ils refusè- 
rent de se rétracter, il les condamna au feu , supplice qu'ils 
subirent en martyrs. 

Les opinions furent vivement agitées par la lutte de Pempiro 
avec le saint-siége; Popposition aux papes se résolvait en héré- 
sie et faisait toujours une brèche à Pautorité. Puis l'esprit de 
controverse, introduit par la logique scolastique et la jurispru- 
dence, entraîna souvent à opposer le sentiment individuel à la 
croyance commune; ainsi Ton confondit de nouveau les dogmes 
avec les actes, la question religieuse avec la question sociale. 

Pierre Valdo, marchand de Lyon, après avoir vendu ses biens, 
comme fit plus tard saint François , s'érigea en réformateur des 
mœurs; mais, loin de soumettre sa volonté à celle de l'Église, 
il proclamait qu'elle avait dévié de l'Évangile, et qu'il fallait la 
rappeler à la simplicité primitive; il condamnait le luxe du 
culte, la richesse des prêtres, la puissance temporelle des papes, 
et demandait qu'on revint à l'humble pauvreté des premiers 
temps. Ses sectateurs s'appelèrent donc Pauvres de Lyon , et 
Cathares, c'est-à-dire purs; ils étaient d'ailleurs si persuadés de 
ne pas sortir de la vérité qu'ils demandèrent au pontife l'auto- 
risation de prêcher (2). Mais ils ne tardèrent pas à nier l'auto- 

(1) LAltDULPUi Senioris, H'utoria Medioiani, II, 27. 

(2) Multa peUbant iuslantia prœdicationlt aucloriiatem sibi confirmari, 
Etienne de Borbou, ap. Gikàler, p{;. 510. 



94 YAUDOIS. CATHARES. 

rite du pape, le purgatoire, Tinvocation des saints et d^aulres 
dogmes fondamentaux ; ils réclamèrent la liberté de prêcher, 
même pour les laïques (i). 

Comment se fait-il que, sous un Dieu bon, tant de maux ac- 
cablent le monde? c'est là un problème qui a tourmenté et 
tourmentera les penseurs de toutes les générations. Pour le ré- 
soudre, les Manichéens supposèrent un autre principe, auteur 
du mal ; mais, bien que vaincus dès le temps de saint Augustin, 
ils survivaient en Orient, et, sous les noms divers de Patarins, 
de Bulgares, de Pauliciens, ils se propagèrent en Europe, et d'a- 
bord en Lombardie. A Milan, ils eurent pour évêque un certain 
Marc, qui avait été ordonné en Bulgarie, et dont l'autorité s'é- 
tendait sur la Lombardie, la Marche et la Toscane. Un autre 
chef, du nom de Nicétas, qui parut ensuite en Italie, réprouva 
cette ordination de la Bulgarie, et Marc reçut de lui celle de la 
Drungarie, c'est à-dire de Trau (Tragurium) dans la Croatie (2). 



(1) Le nom de Vaudou ne saurait dériver de Pierre Yaldo,puisqu*on le trouve 
dans un mamiscrii de la Koùle leçon de Cambridge qu'on suppose de Tan 1000, 
c'est-à-dire d'une époque antérieure à celle où ce Yaldo vécut ; ou y lit en pro- 
vençal : 

Que non vollla maudire , ni Jurar, ni menlire , 
Ni abountar , ni andre , ni prenre de fautrul , 
Ni veqjar se de li sio ennemie , 
nii disent quel es Vaudés , et degne de mûrir, 

Peut-^tre vient-U de l'allemand waid, forêt. Cathare signie pur en grec, et 
peut-être prirent-ils ce nom à cause de Tinnocence prétendue de leur vie. Saint 
Augustin appelle déjà Catharistes les Manichéens, De licer, ManieJi. Les Allemands 
appellent encore les hérétiques ketzer. On les nomma patarins, de pati, souHrir, 
parce qu'ils faisaient étalage de pénitence, ou du Pater, qui était leur prière de 
prédilection. On lit dans une constitution de Frédéric II : In exemptum marty- 
rum, qui pro fiJe cathollea martyria stihienmt^ Patarenos se nomlnant, vetuti 
espoêitos passunû. Dans les Assises deCliarles I*' : I4 vice de ceaus son conett 
par leur anciens nons, et ne veulent mie qu'iit soient apelépar leur propres 
nons, mais s'apeUent Pataliru par aucune excellence^ et entendent ^ue PataUns 
vaut autant comme chose abandonnée à soufrir passion en l'ensemble des mar* 
tyrs, qui souffrirent forment pour la sainte foy. 

Leurs diverses sectes étaient désignées par une infinité de noms : Gazares , 
j4rnaldisteSy Joséphins, Léonîsles, Bulgares (d'où le bougre des Français et le 
bolgiron des Lombards), Circoncis ^ Publicains, Insabbasajati^ Cornistes (ainsi 
appelés de Côme, dit-on) Croyants de Milan , de Bagnolo, de Çoncorezzo, 
Vanni, Fursci, Romulari, Çarantani, etc. 

(2) Tel est le récit de Vignérius, que les protestants regardent comme le res- 
taurateur de rhistoii'e ecclésiastiquci Blbtioth, /list., addit. à la deuxième partie. 



VAUS0I6. GATUAaSS. 9tf 

A Milan, on distinguait les Cathares anciens, venant de la Dal<* 
matie, de la Croatie et de la Bulgarie, dont le nombre s'aug^ 
menta beaucoup lorsque Barberousse les favorisait pour con^ 
trarier le pape Alexandre ; et les nouveaux, qui, sous le nom de 
Yaudois, se montrèrent en France vers Tannée 1176. 
Les Yaudois s'étaient répandus en grand nombre au milieu 



pag. 313. Le frère Ranerio Saccone donne aussi pour origine aux églises de 
France et d'Italie eelles de Bulgarie et de Dningarie. 

« Lonque les Vaudois se séparèjneat de nous, ils avaient bien peu da dogmes 
contraires aux nôtres, et peut-être aucun. » BossUBT , HUu des ifariatûfiu^ 
liv. XI. Et frère Ranerio Saccone : Cum omnes alla sectœ immanitaU blatpht» 
miarum in Deum audientibus horrorem inducantf hœc mtignam ftabel speciem 
pîetatîSf eo quod eoram hominibus juste vhant, et bene omnia de Deo credant, 
et omnes artieulos qui in sjrmbolo eontinenlur observent ; sotummodo romanam 
eeelesiam blasphémant et clerum. Conrad d'Usperg dit que le pape Luce les 
condamne pour quelques dogmes et des pratiques superstitieuses. Claude de 
Seyssely archevêque de Turin, déclara leur vie irréprochable; ce que Bossuet 
qualifie de nouvelle séduction du diable. 

Beaucoup d'écrivains ont parlé des Vaudois; après le retour des rois du 
Piémont, en 1814, les Yaudois réfugiés daus les vallées subalpines furent me- 
nacés de quelques persécutions, et les rois de Pnisse et d'Angleterre leur of- 
frirent leur appui. Des voyageurs anglais allèrent alors les visiter, et publièrent 
divers ouvrages tels que Authentie détails ofthe F'aldenses in Piémont and ot/ier 
countries, with abridged translations of YHiSloin des Vaudois par Bresse, and la 
Rentrée glorieuse d'Henri Armand ; fFtt/i ihe atteient Faldesiau catechism ; to 
whick is subjoined original letters, writlen ditring a résidence among tlie Vau- 
dois of Piémont and Wurtemberg in 1825 (Londres). 

GiLLYy Narrative of an excursion to the mountains of Piémont in [t/ie year 
1823, and researckes among the Fatulois or Waldenses protestants inhabitants 
ofthe Cottian Mpes; with maps, Ibid., 1820. 

Jones, the History of the Christian Church^ ineluding the verjr interesting 
account of the\ Waldenses and Albigenses, 2 vol. 
^ LowTHBC's, Srief observations on tJte présent statc qf t/ie Waldenses. 1825. 

ACLAMB, jé brief sketch of the historjr and présent situation of the Faudois» 
lS2a. 

Alux, Some resnarks upon the ecclesiastiesU history ofthe ancient churehes 
ef PiedmoHi, 

Recherches lùstoriques sur la ^ritable origine des Faudois, Paris, 1S36. 
Ouvrage au point de vue catholique. 

PKTaiTN» Nfftice sur Cêtat actuel des églises vaudûises» Paris, 1822. Il les 
fait contemporains du diristianisme. 

A. MCSTON, Nist, des Faudois des vallées du Piémont, 1834. 

I/lsraël des jilpes^ eu les Martyrs vauslois, les lait desoendre de Léon, qui» 
au quatrième aiède, ae sépara d« fapc Sylveitre, lora^us celui-d accepta de 
Constantin des biens temporels. 



96 SECTES DES CATHARES. 

des Alpes^ mais surtout dans le Languedoc^ entre le Rhône, la 
Garonne et la Méditerranée, pays plus civilisé que le reste de la 
Gaule, où les villes, qui se rappelaient, ou peut-être avaient con- 
servé les débris des institutions municipales romaines , s'étaient 
constituées en communes, avec une sorte d'égalité entre les 
marchands et les nobles, toujours favorables au progrès social. 
Une riche imagination, le goût des arts et des plaisirs délicats, 
s'étaient donc développés dans cette contrée, oii les premiers 
vers, composés dans les idiomes nouveaux, furent chantés sur 
la mandoline de l'élégant troubadour, qui parcourait les châ- 
teaux en célébrant l'amour et les prouesses, ou bien en lançant 
les traits de la satire contre les grands et les prêtres. Les héré- 
tiques reçurent le nom d'Albigeois, parce que la persécution 
dirigée contre eux commença dans la ville d'Alby. 

Il est difTiciie, sous la variété infinie qui est le propre de Per- 
reur, d'apercevoir leurs dogmes réels, ou de découvrir s'ils 
avaient un fonds comnmn. Ils n'eurent point de livre dépositaire 
de leurs croyances. Réduits aux écrits qui les réfutent et aux 
historiens qui puisèrent aux sources du crédule vulgaire, nous 
les voyons accusés des méfaits les plus contradictoires : ils au- 
raient proclamé la création tantôt l'œuvre de Dieu , tantôt celle 
du démon ; tantôt ils auraient prêché un dieu matériel, tantôt 
soutenu que le Christ n'était qu'une ombre; les uns prétendent 
qu^ils admettaient à la foi tous les mortels, et d'autres qu'ils ex- 
cluaient les femmes de la félicité éternelle; ceux-ci veulent qu'ils 
aient simplifié le culte, et ceux-là qu'ils aient ordonné cent gé- 
nuflexions par jour ; quelques auteurs leur imputent les vo- 
luptés les plus grossières, et d'autres leur font réprouver jus- 
qu'au mariage (i). 

(1) Nous avons consulté à ce sujet beaucoup d'ouvrages, divers manuscrits 
études procès. Le Crémonais Moueta, homme dissolu, après avoir entendu prêcher 
à Bologne Régiuald d'Orléans , se convertit, et, nommé inquisiteur à Milan eu 
1220, tanq/tam ieo ntgiens, se déchaîna contre les héi^ies; il écrivit une 
Summa throhgica, gros volimie in-folio, édité à Rome par le Père Thomas- 
Augustin Hichino, avec ce titre : Fenerabiiis patris Monelœ cremonensis, orclinis 
Predica tarant, saneto patri Dominïco œqualis, adversus Catharos et Faldeuses 
libri tftimque. Saccone, après avoir été cathare ))en(laut dix-s<*pt aus, se convertit 
et les persécuta comme nous le venx)ns. Sa Summa de Catharis et Leonitii , 
stve Pauperibits de Lugduno fut inséré dans le Thésaurus novus anecdotum des 
Pères Martcne et Durand, Paris, 1717, tome V. Dans cette Summa, je trouve 
mentionné un volume de dix cahiers, dans lequel Jean de Lugio avait déposé 
ses erreurs. Duoiiaccoi^so, auliefuis c\è<iuc des Cathai'es à Milau, les réfuta dans 



SEGTISS DES CATHARES. 97 

Après avoir repoussé rautoriié pour ne consulter que la raison 
individuelle, les sectes devaient nécessairement varier à l^inPini. 
Frère Etienne de Belleviile raconte que sept évoques de croyan- 
ces diverses se réunirent dans une cathédrale de Lombardie^ à 
TefTet do se mettre d'accord sur les points de leur foi ; mais 
que , loin de s'entendre , ils $e séparèrent en s'excommuniant 
réciproquement. 

lYois sectes dominaient en Lombardie : les Cathares^ les 
Goncorésiens^ et les Bagnolais. Les Cathares, qui s'appe- 
laient encore Albanais (Albigeois probablement^ par corrup- 
tion) , se divisaient en deux fractions : la première avait pour 
évéque Balansinanza^ de Vérone; I^autre Jean de Lugio^ de Ber- 
game. Outre les croyances communes que nous avons énumé- 
rées, les premiers disaient qu'un ange avait apporté le corps de 
Jésus-Christ dans le sein de Marie sans qu'elle y eût part; que 
le Messie était né, avait vécu et souffert, était mort et ressus- 
cité seulement en apparence ; que les patriarches avaient été des 
ministres du démon, et que le monde est éternel. Les autres 
soutenaient que les créatures avaient été formées, les unes par le 
bon principe, les autres par le mauvais, mais de toute éternité; 
que le Créateur, le Rédempteur , les miracles, étaient arrivés 
dans un autre monde tout à fait différent du nôtre ^ que Dieu 
n'est pas tout-puissant, parce qu'il peut être cdntrarié dans ses 
œuvres par le principe opposé à lui ; que le Christ a pu pécher. 

Les Concorésiens [appelés peut-être ainsi de Coucorezzo, bour- 
gade près de Monza) admettaient un principe unique : Dieu , 
croyaient-ils, avait créé les anges et les éléments ; mais l'ange 
rebelle, et devenu démon, forma l'homme et cet univers visible. 
Le Christ fut de nature angélique. Les Bagnolais (ainsi nommés 
de Bagnolo, en Piémont, ou de Bagnols, en Povence) voulaient 
que les âmes eussent été créées par Dieu avant le monde, et 
qu'elles eussent alors péché ; que la sainte Vierge fût un ange. 

la Manifestatio htereseos Catharorttm, qui se trouve dans le Spicilegium du Père 
d'Achery, tome 1, pag. 208, de 1723. Voir aussi dans le susdit Thesatwas une 
Dissertat'io inter CaUioUcum et Patarinum ; et l'ouvrage de frère Ëtieooe de 
Belleviile, inquisiteur. 

Ce point se rattache aux opinions ressuscitées de nos jours sur le communisme ; 
on en a donc parlé beaucoup récemment. DoUinger, dans YHutoire ecclésias^ 
tique, V Université catholique ^ 1847, mars et avril, et une dissertation de 
Schmidt couronnée par l'Institut de France, méritent surtout de fixer Tat- 
tention. • 

HIST. DES ITAL. -^ T. V. 7 



Le Christ, selon eux^ avait bien pris un corps humain pour souf- 
frir; mais, loin de le glorifier, il l'avait au contraire déposé lors 
de son ascension. 

Frère Ranerio Saccone distingue seize Églises de Cathares en 
(.ombardie : une des Albanais^ résidant surtout à Vérone, au nom- 
bre de gOO; une autre des Conçu résiens^ qui, dans toute la Lom- 
bardie^ se seraient élevés à 1,500; celle des Bagnolais, dissémi- 
nés à Mantoue , à Milan et dans la Romagne^ n'excédant pas 
200 ; TËglise de la Marche n'en comptait que 100, et pareil nom- 
bre celles de Toscane et de Spolèle; i50 environ composaient 
rÉgiise de France, résidant à Vérone et dans la Lombardie; 200, 
les Églises de Toulouse, d'Alby^ de Carcassonne; 50, celles des 
Latins et des Grecs à Constantinople, et 500, les autres de TËs- 
clavonie^ de la Remanie , de Philadelphie et de la Bulgarie. Mais 
ces '4,000^ remarque Tauteur^ ne représentent que les hommes 
parfaits; car les croyants sont sans nombre, 

Il semble que la croyance dans les deux principes fût com- 
mune à toutes les sectes, et qu'elles attribuaient au mauvais le 
monde et TAncien Testament. S'appuyant sur Vobedire ùfortet 
magis Deo quam hominibus, ils s'affranchissaient de toute au- 
torité terrestre et ne reconnaissaient ni papc^ ni évéques^ ni ca- 
nons ou décrétales, ni domination temporelle des prêtres. L'É- 
' glise romaine, dtfns leur opinion, n'était pas une sainte assemblée, 
mais' une réunion perverse. Il fallait rejeter la croyance à la ré- 
surrection de la chair, tenir pour ridicule la distinction des pé- 
chés en véniels et en mortels, et les miracles pour des prestiges 
du démon ; on ne devait point adorer la croix, symbole d'oppro- 
bre^ ni prêter serment dans aucune circonstance , et les magis- 
trats n'avaient pas le droit d'infliger des peines corporelles. 
Quant aux rites ^ ils répudiaient Textréme-onction , le purga- 
toire, et, par conséquent, les suffrages pour les morts, Tinterces- 
sion des saints et lAve Maria ; le consentement des deux par-» 
ties suffisait pour contracter mariage, sans que la bénédiction 
fût nécessaire, et le baptême administré aux enfants était sans 
valeur ; Dieu ne descendait pas dans Thostie oonsaorée par un 
prêtre indigne ; les sacrements ne furent pas institués par le 
(Christ, mais inventés par les hommes. 

L'élection des chefs tenait lieu du sacrement de l'ordre. 
La hiérarchie se composait de quatre degrés : l'évêque , le 
fils aine, le fils puîné et le diacre* A Pévêque appartenait de 
préférence le droit d'imposer les mains, de rompre le pain, 




LEUR CRITIQUE. 

de réciter roraison ; à son défaut figurait le fils aîné, sffiïîir^W" 
fiisputné ou le diacre^ qui pouvait aussi être remplacé par un 
simple croyant, ou même par une cathare. Les deux fils étaient 
les coadjiiteurs de l'évéque; ils visitaient les fidèles, et chaque 
ville avait un diacre pour entendre les petits péchés une fois 
chaque mois, ce que les Lombards (qui conservèrent la distinc- 
tion des péchés véniels) appelaient earegare seri'itium, L'évô- 
que^ avant de mourir^ inaugurait le fils aîné comme son succès* 
seur par Timposition des mains. 

Tous les jours, lorsqu'ils se mettaient à table pour les repas 
en commun^ le plus âgé des convives se levait, et^ prenant 
le pain et le vin, il disait : Graiia Domini nostri Jesu Christi 
sit semper eum omnibus vobis, rompait ce pain, le distribuait , 
et c^était là leur eucharistie. Le jour de la cène du Seigneur, ils 
faisaient un banquet plus solennel ; le ministre, se plaçant à une 
table sur laquelle se trouvaient une ^coupe de vin et un gâteau 
azyme, disait : « Prions Dieu qu'il nous pardonne nos péché:» 
a par sa miséricorde, et qu'il exauce nos vœux, et récitons sept 
« fois le Paier noster en Thonneur de Dieu et de la très-sainte 
a Trinité. » Tous s'agenouillaient alors, et, Toraison terminée, 
ils se relevaient ; le ministre bénissait le pain et le vin , rompait 
le pain , donnait à manger et à boire, et le sacrifice était ainsi 
accompli. 

Dans la confession, ils ne rendaient pas un compte détaillé de 
leurs péchés, mais Tun d'eux récitait, au nom de tous^ la formule 
suivante : a Nous confessons devant Dieu et devant vous que nous 
avons beaucoup péché en œuvres, en paroles, par la vue, la pen- 
sée, etc.. Ji Dans les cas les plus solennels, le pécheur, en pré- 
sence d'un certain nombre de ses coreligionnaires, PÉvangile sur 
la i>oitrine^ prononçait ces mots : a Je suis ici devant Dieu et dc- 
a vaut vous, afin de me confesser et de me déclarer en faute pour 
tous les péchés que j'ai commis jusqa'ici^ et en recevoir le par-< 
c< don de vous. x> On lui donnait l'absolution en posant TÉvangile 
sur sa tète. Si un croyant retombait dans le péché, il devait s'en 
confesser, et recevoir de nouveau l'imposition des mains en par- 
ticulier. L'imposition des mains , ou consolation , pxx baptême 
spirituel, était nécessaire pour remettre le péché mortel, ou com- 
muniquer l'Esprit consolateur. Si l'un des parfaits imposait les 
mains à un malade sur le point d'expirer> et récitait l'oraison do- 
minicale, le moribond était certainement sauvé. Ce fut à cause de 
la conjfo/a^r'ondesPatarinsqne le quatrième concile de Latranen- 



--* *-- 



100 PATARINS. 

joignait aux catholiques de se confesser au moins une fois Pan. 

Frère Ranerio ajoute qu'on demandait au moribond, après lui 
avoir donné la consolation^ s'il voulait être dans le ciel parmi les 
martyrs ou les confesseurs. Choisissait-il les premiers, on le fai* 
sait étrangler par un sicaire soudoyé à cet effet ; s'il optait pour 
les seconds^ on ne lui donnait plus à boire ni à manger : atrocités 
gratuites imputées d'ordinaire par l'ignorance ou la malignité à 
toutes les congrégations secrètes. Du reste , il n'est pas de mé- 
fait dont les Patarins n'aient été accusés : c'étaient des voleurs, 
des usuriers, surtout des hommes charnels^ pratiquant la com- 
munauté des femmes, l'adultère et l'inceste à tous les degrés, 
outrageant la nature, et proclamant que l'individu ne pouvait 
pécher de Tombilic au bas du corps, parce que le péché provient 
du cœur. Mais comment croire à cette immonde sanctiricalion 
du libertinage, lorsque nous trouvons ailleurs, et mênje dans les 
livres de leurs ennemis^ qu*ils voyaient un péché jusque dans le 
commerce marital^ qu'ils s'imposaient de pénibles abstinences 
pour dompter la chair^ œuvre du mauvais principe et rebelle à la 
volonté; qu'ils avaient trois carêmes par an, des jeûnes fré- 
quents, des prières continuelles , et s'abstenaient toujours de 
viande ou de lait? Saint Bernard, Timplacable investigateur de 
leurs fautes, a dit : a Rien , en apparence^ n'était plus chrétien 
que leurs discours^ et leurs mœurs semblaient pures de toute 
tache (i). D 

Nous n'hésitons pas à rejeter, comme supposées ^ certaines 
professions de foi rapportées par leurs antagonistes^ d'après les- 
quelles les initiés renonçaient^ non-seulement à toutes les saines 
croyances de la religion^ mais encore à toute morale^ à toute 
pudeur, à toute vertQ. Ranerio lui-même, d'abord Patarin^ puis 
le persécuteur impitoyable de la secte , raconte de quelle ma- 
nière^ pour l'initiation^ l'évéque interrogeait le néophyte en 
présence des croyants réunis : a Veux-tu te soumettre à notre 

(1) Le dominicain Sandrini, qui put fouiller à sou aise dans les archives du 
Saint-Office en Toscane, et voulut les compulser, s*exprime ainsi : « Malgré 
« toutes mes recherches dans les procédures dressées par nos frèi'es, je n*ai fias 
« trouvé que les hérétiques consolés se livrassent, en Toscane, à des actes 
« énormes, ni qu^l se commit i>armi eux, surtout cnti'e hommes et femmes, des 
« excès sensuels; or, si les religieux ne se sont pas tus par modestie, ce qui no 
« me parait pas croyable de la part d'hommes qui faisaient attention à tout, 
« leurs erreurs étaient plutôt d'intelligence que de seusunlité. )i Ap. La?(ZI, 
L€êioni di anùdùià toscane, XVll. 






PATAROfS. iOl 

foi ? » Celui-ci répond aflBnnativemeni^ s'agenouille, prononce 
le Benedieite , et le ministre répond trois fois : a Dieu te bé- 
nisse Ib en s'éloignant de plus en plus de l'initié, qui ajoute : 
c Priez Dieu de me faire bon chrétien ; » et le ministre répIi* 
que : « Dieu soit prié de te faire bon chrétien. » 

11 rinterroge ensuite en ces termes : — a Te soumets-tu à 
Dieu et à l'Évangile ?» — a Oui. » 

— « Promets-tu de ne pas manger de chair, d'œufs, de fro* 
mage, ni autre chose, sinon d'eau et de bois (c'est-à-dire des 
poissons et des fruits) ?» — a Oui* » 

— « Promets-tu de ne pas mentir? — De ne pas jurer? — De 
ne pas tuer même des veaux ? — De ne point te livrer à des dé- 
bauches de corps ? — De ne pas aller seul quand tu pourras 
avoir compagnie? — De ne point manger seul quand du pourras 
avoir des commensaux ? — De ne pas coucher sans caleçon ni 
chemise? — De ne jamais renoncer à la foi par crainte du feu, 
de l'eau ou de tout autre supplice? » Quand le néophyte avait 
répondu à chaque demande, toute l'assemblée se mettait à ge- 
noux; le prêtre posait sur le novice le livre des Évangiles, et li- 
sait le commencement de celui de saint Jean, puis le baisait trois 
fois. Ainsi faisaient tous les autres, qui se donnaient l'un à 
Fautre le baiser de paix; on mettait alors au cou de Tinitié un 
fil de laine et de lin qui ne devait jamais s'enlever. 

Le tort le plus grave, et le plus généralement reproché aux 
Patarins, est l'obstination; en effet, au milieu des massacres, des 
tourments, en présence d'une mort ignominieuse, loin de se 
convertir, ils s'endurcissaient davantage, protestaient de leur in- 
nocence, expiraient en chantant les louanges du Seigneur, avec 
Pespérance de se réunir bientôt dans son sein. En Lombardie, 
on a conservé le souvenir d'une jeune fille dontl'ftge et la beauté 
inspiraient à tous une si grande compassion qu'on résolut de la 
sauver; on la fit donc assister au supplice de son père, de sa 
mère, de ses frères, condamnés à être brûlés, dans l'espoir que 
la terreur déterminerait sa conversion; inutile précaution : après 
avoir enduré quelques moments ce spectacle atroce, elle s'ar- 
racha des bras des bourreaux et courut se précipiter dans les 
flammes, pour confondre son dernier soupir avec celui de ses 
parents (i). 

Le plus grave danger de ces hérésies, c'était la guerre qu'elles 

(1) HomrrM Summa. 



lOÎ POURSUITES CONtt^E LKS HÉRÉTIQUES. 

faisaient à l'Église extérieure ; car elles ébranhdent les dogttieis 
inhérents à Tunilé du sacerdoce pour constituer des sociétés re*» 
ligieuses spéciales. Leurs attaques, d'ailleurs, ne trouvaient que 
trop d'aliments dans le désordre du clergé, dont les prédicateurs 
et les poètes s'accordent à attester la dépravation. 

L'Église, dans le principe, opposa aux erreurs les remèdes 
qu'il lui convient d'employer : réformer ses membres d'abord , 
puis avertir ou excommunier les dissidents, dernière tâche qu'elle 
confia surtout aux nouveaux moines ; ensuite elle eut recours à 
des moyens mondains et au bras séculier. La société païenne^ 
comme l'attestent, sans citer d'autres preuves, des milliers de 
martyrs, ne tolérait point les religions diverses. Les Pères de 
l'Église proclamèrent la liberté des croyances jusqu'à ce que la 
leur fui persécutée; mais, dès qu'ils virent, une fois son triomphe 
assuré, que les hérétiques troublaient la religion chrétienne, ils 
crurent, à l'effet de prévenir la séduction, que la répression 
des erreurs était un droit et une puissance légitimes. Si l^Ëglise 
est l'unique dépositaire et Tinterprète de la vérité, la source 
unique du salut, ne doit-elle pas s'opposer par tous les moyens 
à la propagation de l'erreur f Les empereurs chrétiens de 
Rome, se itippelant qu'ils réunissaient en eux les deux pou<« 
voirs comme chefs de l'État et pontifes suprêmes, s'imaginèrent 
que la loi devait protéger les croyances et le culte, de même 
qu'elle protégeait les biens et la personne; dans ce but, ils pu- 
blièrent un grand nombre de décrets (i) et prononcèrent dîierses 
peines, mais rarement la peine de mort, parce que les évêquea 
la repoussaient : ces prélats décidaient si une opinion était bé- 
rétique ; la connaissance du fait et la sentence regardaient le ma* 
gistrat séculier. 

Telle fut la marche suivie au déclin de l'Empire occidental, 
et c'est ainsi que l'Orient continua de procéder; mais, parmi 
nous, après l'invasion, s'il arrivait de punir un transgresseur 
des lois ecclésiastiques, les évêques usaient de cette autorité^ 
à la fois spirituelle et séculière, que nous leur avons vu attri*- 
huer. Parfois encore l'hérésie, étant considérée comme une dé* 
Sobéissance politique, on avait recours à la force, ainsi que 
nous l'avons raconté d'Héribert, archevêque de Milan. 

^1) Constantin en publia deux contre les hérétiques; un fut pul)lié parValen- 
tinien 1 , deux, par Gratîen, quinze par Théodose 1 , trois par Valentinien II, 
douze par Arcadius, dix-huit par Honorius, dix par Théodose H, et trois par 
Valentinien III, tous insérés dans le code iustinien. 



POURSUITES GOlfTRS L3BS HÉAÉllQtmS. 403 

LoTscpie le droit romain fut ressuscité, il fournil des armes 
aux persécutions coaire les mécréants , tout aussi bien qu'à là 
tyrannie; car on oubliait que la loi d'amour avait aboli cette 
farouche légalité» Othon III mettait les Gazares et les Patarins au 
ban de Fempire et les condamnait à de graves châtiments. Fré- 
déric Barberousse, dans le congrès quMl tint à Vérone avec lé 
pape Luce III, enjoignit aux évêques d'informer contre les per- 
sonnes suspectes d^hérésie^ et d'établir quatre catégories : les 
accusés^ les convaincus^ les repentants et les relaps; les con- 
vaincus d'hérésie devaient être dépouillés de leurs bénéiices> 
s'ils étaient religieux^ et abandonnés au bras séculier ; on obli- 
geait les suspects à se Justifier, mais, en cas de rechute, ils su-» 
bissaient un châtiment immédiat. Effrayé de voir les Vaudois 
s'étendre au milieu des Alpes, Jacques, évêque de Turin, réso- 
lut d'avoir recours au bras séculier pour les réprimer, et 
Othon IV lui donna pleine faculté deles expulser de son diocèse (i). 
Frédéric II fulmina des peines temporelles contre les héréti* 
ques, et les reproduisit à Padoue dans quatre édits, où, a faisâUt 
usage de Tépée que Dieu lui a remise contre les ennemis de la 
foi, » il veut que les nombreux hérétiques dont la Lombardie 
est particulièrement infestée, soient arrêtés par les évêques et 
livrés aux flammes vengeresses, ou privés de la langue (3)» 

(1) La te patet Dei elemtntia, qui, pttlsô infidelitatis errote, ijefitatem fidêî 
suis fidetibus patvficît ; jttstus enim etfidé vivit^ qui'vero non creiiîl , j'aài Judè' 
cattts est. Nos igitttry qui gratiam fidUi in vanum non neipimus, omries MA 
reete credentes, qui lumen fidei catkotieœ hœretica pravîtatê in iHtperio nûst^ 
eonantnr exsiingnerey imperiali 'Miarhtis severitûte puniri, et a àùnsoNiû Jidê" 
Hum per totum impêriam separari; prœsentittm tibi aUetoritcUè mandantes, quU" 
tenus luereticos FaU/enses et omnes qui in Taurinensi diœcesi xizaniam seminant 
falsilath^ eljidem cûtholicam uticnjtu eiroris seu prapitatis doetrina impugnant, 
a toto Taurinensi episeopattt imperiaîi aaetoritate expellas; ticentiam eniM, 
auctoritatem omnimodam , et plenam lièi conferimus potestatem, ut, per tUSaè 
studinm so/licitndinis, Taurinensis epîscopûtûs area ventile tur, et omnis pravitïïi, 
qntt fidei catholieœ conttitdîeif, penitHs eâspurgetur. Ap. GlOPFaEDO, Histoire 
des Alpes mantimes en 1209. 

(2) Le professeur Hoffer a publié à Monaco (Kaiser Friedrich If, eih Bêf- 
tragy ete,, 1844) quelques nouTclIes leUres de Frédéric 11, parmi! lesquelles i& 
trouve la suivante, adressée au pape Grégoire IX, et relative aux poursuites 
à diriger contre les hérétiques : 

Codestis altitudo consilii, quœ mirabiiiter in suasapientia cuncta disposuît , noH 
immerito sacerdotii dignitatem et regni fastigium ad mundi regihien suhUmavlt, 
uni spiritnalis et alteri matehalit conferens giadii poleslalefh^ ut hominum ac 
éxtritm rxvresetute mtdiûa^ et humanis mentibus dipersantm superstitionum e/*- 



104 POURSUITES CONTRE LES HÉRÉTIQUES. 

C'est la première loi de mort contre les mécréants; puis, dans 
les Consiiiutiofis du royaume de Sicile (1), le même empereur en 

rorihus inquinatu, uterque jitstitiœ gladuu ad eorreeiionem errorwn in medio 
surgeret, et dignam pro meritis in- auciores scelerum exerceret idtionem,,. Quia 
igttur ex apostoUcœ provîsionis insiantia^ qua tenemini ad eztirpandam hœreti' 
cam pravitatem, potentiam nostram ad ejusdem hœresis exterminium preeibus et 
monitionibus excitaiis; ecce ad voeem virtutis vestrœ, zehfidei quo ienemur ad 
fovûndam eeciesiastieam unitatem gratanter assurgimus, heneplacitis vestris 
devotis affectibus concurrentes, iUam diligentiam et soUicitudinem impensuri 
ad evellendwn et dissipandum de prœdictis civitaiibm pestem hœreticœ pravitatis, 
ut aitctore Deo, cui gratum inde obsequium prœstare coufidimus, acvestris coad' 
juvantibus meritis, nullum in eis vestigium supersit erroris, ac finitimas et 
remotas quascumque fama partes attigerit, inflicta pœna perterreat, et omnibus 
innotescat nos ardenti voto zelare pacem Ecclesiœ , et adversus hostes fidei ad 
gïoriam et ftonorem matris Ecclesiœ ultore gladio patenter accingi. Dal. Tarenti 
XXyitt febr, indict, rv. 

Dans une autre lettre, le même Frédéric insiste avec une nouvelle fenreor 

pour la répression des hérétiques : Ut régi regum, de cujus nutu féliciter im- 

peramuSf qitanto per eum liominibits majora recipimus, tanto magnificentius et 

devotius obsequamur^ et obedientis filii mater Ecclesia ifideat devotionem ex opère 

pro statu fidei chrîstianœ, cuJus sumus^ tamquam cat/tolicus imperator, prœcipui 

dtfensores, nopum opus assumpsimus ad extirpandam de regno nostro hœreticam 

pravitatem f quœ latenter irrepit et tacite contra fidem. Cam enim ad nostram 

audientiam pervenisset, qitod, sicut multorum tenet manifesta suspicio^ partes 

aliquas regni nos tri contagium hœretieœ pestis invaserit, et in locis quibttsdam 

occulte latitant erroris hujusmodi semina rediviva, quorum credidimus f}er pœnas 

débitas extirpasse radiées, incendia traditis , quos evidens criminis participium 

arguebatf providimus ut per singulas regiones justiHarias cum aliquo venera- 

bili prœlato de talium statu diligenter inquirant, et prœsertim in locis, in quibus 

suspicio sit hœreticos latitare, omni soUicittuiine diseutiant veritatem, Quidquid 

autem invenerint, fideliier redactum in scriptis^ sub amborum testimonio sere^ 

nitati nostrœ significent, ut per eos instructi, ne processu temporis illic hœreti' 

corum germina pullulent, ubi fundare studemus fidei firmamentum, contra hœ" 

reticos, et fautores eorum^ si quifuerint, animadversione débita insurgamus. 

Quia vero supradicta nfellemus per Italiam et Imperium exsequl ut subfelicibus 

temporibuâ nostris exaltetur status fidei christianœ, et ut principes alii super lus 

Cœsarem imitentnr ; rogamus bentttudinem 'vestram quatenus ad vost quem spec- 

tat relevare christianœ religionis incommodum, ad tam pium opus et ojficii vestri 

debitum exsequendum diligentem operam assumatis, nostrum si placet efficaciter 

coadjuvandnm propositum^ ut de utriusque sententia gladii, quorum de cœlesti 

provisione vobis ac nobis est coliata potcntia, subsidium non dedignatur alter^ 

num, hœreticorum insania feriatur, qui in contemptum divinœ potentiœ extra ma- 

trem Ecclesiam de perverso dogmate sibi gloriam arroganter assumant, Messinœ, 

XV juL indict. vi. 

(1) Constitudo Inconsutilem ; Const, De receptoribus, liv. i. — Une lettre du 
papeHonorius Ilï aux cités lombardes, 1226 (RATifALDi/Wan., n« 26), dit 



CROTSADE CONTRE LES ALBIGEOIS. 408 

fit uneautre^ en se plaignant de ce que lesPatarîns^de la Lomhar- 
die, où se trouvait leur foyer principal^ eussent pénétré en grand 
nombre à Rome et même jusque dans la Sicile ; il envoya donc, 
pour les persécuter, Tarchevêique de Reggio et le maréchal Ri- 
chard de Principato. 

D'après Texemple et l'autorité des décrets impériaux , les 
villes firent des statuts contre les hérétiques. Le sénateur de 
Rome jurait^ sous peine de deux cents marcs d'argent^ de ne 
pas user d^indulgence envers les Patarins ; Milan décréta que 
toute personne pouvait à sa volonté arrêter des hérétiquesy qu^on 
devait abattre les maisons dans lesquelles ils seraient trouvés, 
et saisir les biens que lesdiles maisons renfermeraient (1). L'ar- 
chevêque Henri Settala^ alors inquisiteur, jugulavii hœreses^ 
comme le dit son épitaphe ; mais les citoyens le chassèrent. On 
voit encore à Milan la statue équestre du podestat Oldrad de 
Trezzeno^ loué dans l'inscription parce que Catharos ut debuit 
uxit (2). 

Ces mesures violentes n'arrêtèrent pas les hérétiques^ qui^ de 
Toulouse, Rome des Patarins, envoyaient pailout des mis- 
sionnaires. Les armes spirituelles reconnues impuissantes, 
Henri, cardinal évêque d'Albano, eut recours au bras laïque, se 
mit à la tête d'une armée pour extirper l'erreur, et promena le 
fer et la flamme dans le Languedoc. 

Innocent III, à peine nommé pape, résolut d*arracher ces épi- 
nes de la vigne du Seigneur, et il envoya des moines pnV.her en 
exhortant les princes à les seconder ; lorsque Régnier et Guy 1205 
avaient excommunié quelqu'un, les seigneurs devaient confis- 
quer ses biens; le bannir et faire pire à quiconque résistait. 
Telle fut l'origine de la croisade contre les Albigeois, que nous 
n'avons pas à raconter ici ; il faut dire pourtant que, sous l'ap- 
parence religieuse, se débattait la question de la nationalité, 
puisque la France, pour obtenir cette unité que tant d'indivi- 
dus souhaitent à lltalie même au prix des plus grands sacrifices, 

« que Temperear s^est plaint à lui de ce qu'elles Tavaient empêché de procéder 
contre l'hérésie comme il TaTait résolu. » 

(1) Ratitaldi, ad 1231. — Gobio, part. 11, f. 72. 

(2) Pour assit: elle se trouve dans la Place des Marchands. Hais le moine 
Galvano Fiamma, chroniqueur de sens droit, dit : In marmore super equum 
residens sctdpUu fuit, quod magnum vUupcr'mm fuit, Frizi, dans les Mem, di 
Monza^ II, 101, cite les statuts de Tarchevéque Léon de Perego et de Tarchi- 
prétre de Monza contre les hérétiques. 



106 GROISADK CONTRE LES ALBIGEOIS. INQUISITION. 

voulut soumettre la Provence ei le Languedoc^ dont le carac- 
tère romain répugnait aux institutions germaniques^ qui avaient 
1208 prévalu dans les contrées du nord. L'expédition fut accompa* 
gnée de toutes les horreurs des guerres civiles ; mais les adu* 
lateurs du pouvoir séculier pouvaient seuls en rejeter toute la 
faute sur le pape et la religion. 

L'histoire a mis désormais hors de doute qu^Innocent^ mal 
informé sur les iniquités commises des deux côtés> n'avait jamais 
cessé de prêcher la paix et la modération, et qu'il envoya^ après 
la victoire, comme légat à latere, le cardinal Pierre de Béné- 
vent^ pour réconcilier les excommuniés avec TÉglise^ et coU'» 
stituer Toulouse en république indépendante, pourvu qu'elle se 
convertit ; il releva de l'anathème les chefs de Finsurrection, 
prodigua les consolations au fils de Haymond de Toulousej lui 
assigna le comtat Venaissin, Beaucaire, la Provence^ et lui répé- 
tait : a Aie patience jusqu'au nouveau concile, d 

La lutte^ sous ses successeurs^ se poursuivit avec la férocité 
des guerres nationales, jusqu'à ce que la Provence resta soumise 
au roi de France. Ce roi^ qui était saint Louis, voulut soumettre 
sa nouvelle conquête aux lois ordinaires de son royaume contre 
rhérésie; or, dans la France, l'hérésie^ selon le droit commun^ 
était considérée comme un délit contre TËtat, et punie du feu. 
1213 Romain, archevêque de Saintr-Ange, pour en obtenir Textirpa-* 
tion^ réunit un concile, qui décida que les évêques désigneraient 
dans cluu]ue paroisse un prêtre avec deux ou trois laïques^ 
auxquels on ierait jurer &inquisire les hérétiques et de les 
dénoncer aux magistrats ; quiconque leur donnerait asile serait 
puni^ et Ton détruirait la maison dans laquelle on en surpren- 
drait quelqu'un. 

Telle est Torigine du tribunal de Vinguisition, espèce de cour 
martiale dans uu pays bouleversé par une longue guerre^ et qui 
voyait renaître sans cesse les soulèvements mal réprimés. Subs- 
tituée aux massacres précédents et à des tribunaux sans droit de 
grâce ^ Finquisition était dirigée par des ecclésiastiques, gens 
plus éclairés et moins féroces : avant de procéder, elle avertis* 
sait deux fois, n'arrêtait que les obstinés et les relaps, acceptait 
le repentir et se contentait souvent de châtiments moraux; elle 
sauva donc beaucoup de personnes que les tribunaux sécu- 
liers auraient condamnées. Grégoire tX lui donna plus tard une 
12SS organisation régulière^ en enlevant les poursuites aux évêques 
pour les confier aux frères prêcheurs. 



FROOfDUBE INQUISITORIALli 107 

Le pouvoir de Pinquisition s'étendait sur tous les laïques^ sans 
excepter les gouvernants, et même sur le bas clergé. Arrivé 
dans une ville^ l'inquisiteur en donnait avis aux magistrats^ avee 
invitation de se rendre auprès de lui^ et le chef jurait aussitôt 
de faire exécuter les décrets contre les hérétiques^ de l'aider à 
les découvrir et à les arrêter. Si quelque agent du prince déso- 
béissait^ l'inquisiteur pouvait le suspendre^ rexcommuuier, et 
mettre la ville en interdit. Les dénonciations n^étaient suivies 
d'effet que dans le cas où le coupable ne se présentait pas vo- 
lontairement; le terme expiré, il était cité^ et Ton interrogeait 
les témoins avec l'assistance du greffier et de deux ecclésiasti- 
ques. Si ^instruction préparatoire était défavorable^ les inquisi- 
teurs ordonnaient l'arrestation du coupable, qui ne pouvait être 
protégé ni par les privilèges ni par les asiles. Une fois arrêté» 
personne ne communiquait avec lui, on faisait une perquisition 
dans sa maison, et ses biens étaient séquestrés. 

Selon le droit germanique, tout homme libre était tenu d'in- 
tervenir au jugement et à la sentence. Les preuves de Dieu étaient 
pour le peuple une occasion de se réunir; le seigneur féodal 
convoquait les vassaux pour rendre justice, et la nature des juges 
et du jugement entrainnit une procédure très-simple. Mais, dans 
les pays d'origine romaine, on connaissait les lois anciennes, un 
grand nombre d'affaires s'instruisaient par écrit, et le jugement 
même s'écrivait ; néanmoins on ne songeait pas encore à cacher 
les témoins au prévenu, ni à le priver des moyens de défense 
autorisés d'ordinaire dans les questions de moindre importance, 
les civiles par exemple. 

Une constitution de Cétestin III et d'Innocent III, rapportée 
dans le Droit canonique (1), distingue les procédm*es pour accu- 
sation selon le code romain, pour dénonciation et pour inquisi- 
tion; mais, dans toutes, les témoignages sont publics, la défense 
et le débat, admis. Les hérétiques, jugés selon la loi canonique, 
bien qu'ils ne comparussent pas devant leurs pairs, pouvaient 
donc connaître les témoins et ^accusateur, avoir un conseil et 
des débats publics. Boniface VllI affranchit les inquisiteurs de 
ci;s lormes salutaires, toutes les fois qu'elles pourraient entraî- 
ner un danger pour les témoins (â) ; Innocent VI, en déclarant 
que ce danger peut toujours se présumer, généralisa l'exception, 

(I) Ghap.xlxi, De simo»ia\ chap. XXIV, De tatettsadonibaii 
{%) Chap. fin., D§ htgreticu. 



108 PROGÉBURK mOmSITORIALE. 

« 

et c'est ainsi que naquit la procédure secrète^ malgré l'opposi- 
tion des légistes^ de la noblesse et des hommes qui se trou- 
vaient exposés à l'arbitraire. La discussion publique supprimée, 
les juges n'eurent plus les moyens d'acquérir une conviction 
intime : la conscience fut soumise à des règles arithmétiques; 
on inventa une conviction légale différente de la conviction mo- 
rale, on fractionna les preuves, et l'on finit par introduire les 
procédés arbitraires, dont les temps modernes ont donné tant 
d'exemples. 

La procédure des premiers tribunaux de l'inquisition, comme 
le démontre l'histoire, fut beaucoup plus conforme à l'équité. 
Dans les gouvernements théocratiques, comme dans ceux du 
moyen âge, la religion se confond avec la politique ; l'hérésie 
était donc justiciable du bras séculier. D'autre part, les indivi- 
dus renvoyés devant les tribunaux de l'inquisition étaient pour- 
suivis pour d'autres crimes contre les principes constitutifs 
de la société, c'est-à-dire la famille, la propriété^ l'honneur, et 
ces crimes, on les punirait également aujourd'hui ; mais il est 
difficile de savoir, comme dans tous les procès secrets, s'ils 
étaient coupables ou non des méfaits qu'on leur imputait. Un 
tribunal établi, pouvait-on espérer qu'il n'imiterait pas les autres 
tribunaux de son temps? L'inquisition renouvela donc toutes les 
cruautés des procès de Rome paTenne, la torture et les supplices 
barbares, sans oublier les interrogatoires captieux. 

Les vrais chrétiens se rappellent avec épouvante l'inquisition 
à cause des reproches qu'elle a valus à la religion, et parce qu'elle 
a paru justifier les plus graves inculpations; mais, outre qu'elle 
fut en réalité, et par rapport au temps, moins terrible qu'on ne 
l'a faite, elle se proposait du moins un but moral, à la différence 
des institutions modernes, au nom desquelles on procède et l'on 
chfttie dans Tintérét d'un prince ou pour maintenir une domina* 
Uon constituée sur la force. Si elle restreignait la pensée, elle le 
faisait ou croyait le faire pour le salut des ftmes, et non pour le 
seul avantage d'un pouvoir dominant; n'estril pas vrai, d'ail- 
leurs, que ce terrible épouvantai! n'a point empêché la venue 
des grands et libres penseurs ? 

L'Église, du reste, n'approuva jamais, en concile du moins, 
une pareille institution, quoique, loin démontrer qu'elle en avait 
horreur, elle s'en soit servie comme d'un moyen de légitime 
défense et d'une ressource contre des maux très-gravesl En ou- 
tre, il ne faut pas la confondre avec l'inquisition espagnole. 



pbogIdure iNQuisrroBUûE. 109 

indépendante et féroce^ instrument d'une vengeance nationale^ 
puisqu'elle persécutait dans les Maures^ non-seulement les enne- 
mis de la religion, mais encore les conquérants étrangers^ con- 
tre lesquels l'Espagne avait combattu huit siècles. La congré- 
gation du saint-office à Rome^ composée de six cardinaux et 
fondée par Paul III en 1542, ne versa point de sang (1), bien 
qu'elle fonctionn&t dans une époque où Ton brûlait des hommes 
eu France, en Portugal, en Angleterre. Voilà pourquoi, dans le 
seizième siècle, nous verrons les peuples repousser même par les 
armes Tinquisition espagnole, tandis qu'ils demandaient celle de 
Rome. 

Dans les premiers temps, Pinquisition, même en dehors du 
Languedoc, ne manqua point d^occupation, et les hérésies, de 
formes diverses, pullulèrent en Italie; néanmoins le voisinage 
du pape et son titre de prince temporel habituaient à leur ré- 
sister. Dans les conflits des Guelfes et des Gibelins, on passait 
vite, et la transition est facile, du pouvoir temporel au pouvoir 
spirituel pour mettre en discussion l'autorité pontificale. Les 
communes avaient conquis leur liberté sur les évèques, dont 
Tinfluence morale avait diminué; les pontifes, dans beaucoup 
de lettres, s'en plaignirent aux républiques italiennes, qui exer- 
cèrent souvent des actes de violence contre les biens et les per* 
sonnes des évoques (i). 

Vers la fin du douzième siècle, Orvieto était rempli de ma- 
nichéens, introduits par le Florentin Diotisalvi et par un certain 
Girard de Marsano ; Us prétendaient que le sacrement de Teu- 
charistie ne signifiait rien, que le baptême n'était pas néces-. 
saire pour le salut, et qu'il ne fallait point venir en aide aux 
morts par Taumâne et la prière. Après l'expulsion de ces deux 
mécréants , parurent Melita et GiuÛta, dont Paspect de sainteté 
séduisit beaucoup d'bbmmes et de femmes, jusqu'à ce que l'é- 
vèque, avec le conseil des chanoines, des juges et autres, puntt 
de Pexii et de la mort un grand nombre d'hérétiques. Un cer- 
tain Pierre Lombard se rendit de Viterbe dans cette ville, et Inno- 
cent m envoya contre lui Pierre de Parenzo, noble romain ; reçu 

(1) Bbbgibb, Dict, théologt au mot Inquisition, Les encyclopédistes repro- 
chaient à rinquisition espagnole d*ayoir commis des abus « dans l'exercice d'une 
juridiction, dans laquelle les Italieus, ses inventeurs, usèrent de tant de 
démence. » 

(2) Pour citer un exemple entre cent, les Trévisans, en 1220, ravagèreut 
les diocèses de Ceueda, de Feltrc et de BelUme; ils tuèrent Tévèque du dernier. 



140 PROCÉDURE INQUISITOHIâLE. 

avec des branches d'olivier et de palmier^ cet émissaire interdit 
les combats que se livraient les habitants pendant le carnaval, et 
qui fînissaient par du sang; mais, comme les hérétiques pous- 
saient à la dèsobéiflsanoe, une rixe violente s'engagea ie premier 
jour du carême^ et Pierre fit abattre les tours d'où les grands 
avaient maltraité le peuple, sans ih'^gliger de prendre de bonnes 
mesures. De retour à Rome^ le pape lui demanda sil avait bien 
exécuté ses ordres : — « Si bien que les hérétiques menacent 
mes jours. — Retourne donc les combattre avec persévérance, 
car ils ne peuvent tuer que ton corps^ et s'ils te massacrent, je 
t'absous de tous tes péchés. » Pierre, après avoir fait son tes- 
tament et pris congé de sa famille désolée, alla poursuivre sa 
mission (i). 

Innocent se rendit lui-même à Viterbe pour réprimer les 
nombreux manichéens de cette ville; il adressa de vifs reproches 
aux citoyens pour avoir choisi leurs consuls parmi ces héréti- 
ques^ et leur enjoignit de livrer au bras séculier tous ceux qu'ils 
trouveraient sur le patrimoine de saint Pierre^ afin de les châ- 
tier et d'en partager les biens entre le délateur, la commune et 
le tribunal (2). D'autres hérétiques sont mentionnés à Volterra, 
et les inquisiteurs^ malgré l'évéque, démolirent à Montieriles 
maisons de quelques-uns (3). En 1193, l'évoque de Worms, lé- 
gat de Tempereur de Henri VI, venu à Prato, fit détruire des 
maisons et ravager des terres de Patarins, avec dérense sévère 
de leur donner aide et conseil, ou de lui faire obstacle à lui- 
môme quand il voudrait les incarcérer (4). Grégoire IX, en qua- 
lité de souverain de Rome^ publia des lois sévères contre les 
Cathares, les Patarins et les novateurs quelconques, voulant 
qu'ils fussent condamnés au feu, ou, s'ils se convertissaient, à 
une prison perpétuelle; et malheur à qui leur donnerait asile ou 
ne les dénoncerait pas ! Beaucoup, en efTet, furent brûlés et 
beaucoup enfermés, pour faire pénitence, dans les monastères 
de Mont-CSassinet de la Gava. 

Le comte Egidio de Cortenova, dans le Bergamasque, donnait 
asile aux hérétiques; sur les instances d'Innocent IV, il fut at- 
taqué, et son château détruit. Brescia en comptait un grand 

(1) BoLLAlfD, tom. X, Fita s. Petr» Parmens, 

(2) Regesta^ num. 123, 124, et p. 130, liv. x. 

(3) GiACHi, App, alU Micetçke sioHch di Foite/ra. 

(4) Arckino difl,fiorêMmo, 



SAINT ANTOINE DE PADOUE. 111 

nombre^ mais si audacieux qu'ils lançaient des torches ardentes 
du haut des tours et excommuniaient l'Ëglise romaine. Le pape 
Honorius H! envoya contre eux Févèque de Rlmini, qui renversa 1225 
plusieurs églises souillées par eux, et les tours des Gambara, 
des Ugoni^ des Orianî, des Botazzi. Le podestat Raymond Zoc- 
cola en fit brûler d'autres à Florence^ et frère Jean de Schio^ 
soixante à Vérone en trois jours^ immédiatement après la paix 
de Paquara. On en trouvait encore dans le royaume, et c'est pro- 12» 
bablement comme protestation contre leurs prédications qu'un 
ermite calabrais parcourait le pays en criant dans le dialecte 
local : Benedittu laudatu e mntificatu lu Paire ; benedittu, lath 
datu esahtificatu lu Fillu ; benedittu, laudatu e santificatu lu 
Spi'ritu Sanlu (l).'Yvon de Narbonne écrivait {^ Gérard, arche- 
vêque de Bordeaux, qu'en voyageant en Italie, il s'était fait 
passer pour Cathare, ce qui lui avait procuré dans toutes les 
villes un accueil excellent; à Giemona, ville célèbre du Frioul, 
ajoutait-il, les Patarins m'ont fait boire des vins exquis et régalé 
de toutes sortes de friandises (â). Leur évéque, du nom de Pierre 
Gallo, convaincu de fornication, fut chassé de son siège et de la 
société de ses coreligionnaires. 

Un adversaire redoutable de Terreur fut Antoine de Padoue, 1105 — 1251 
natif de Lisbonne, Italien par la résidence; il obtint des Padouans 
qu'ils fissent remise de leurs créances aux débiteurs sans repro- 
ches, et, au nom de la religion et de la liberté humaine, il pro- 
testa contre Eszelin, qui disait avoir plus peur des frères mineurs 
que de toute autre personne au monde. A Rimini surtout, il 
combattit les hérétiques par la parole et les miracles, puisqu'une 
fois les hommes négligeant de lui prêter attention, on vit les 
poissons venir sur Teau de la Mareschia et Pécouter la bouche 
ouverte ; unautre jour une jument, qui n'avait rien mangé depuis 
longtemps, s'agenouilla devant l'hostie consacrée, bien que son 
maître, patarin, lui offrit sa provende d'avoine. Grégoire IX 
le proclama Parche des deux Testaments, Tarmoire des divines 
Écritures, et les peuples, le thaumaturge, le saint; les arts, pour 
orner le temple qu'on lui éleva, parurent ressusciter à Tenvi. 

Saint Thomas d'Aquin fut appelé le marteau des hérétiques, 
et saint Bonaventure ne déploya pas moins de zèle. £n Toscane^ 
l'évêque Patemon avait fait une foule de prosélytes. Grégoire IX 

(1) RiCAEDi 8. Obmiani, Chron. ùd ann. 1282. 

(2) Matthieu Pamis, a. 1243. 



lis PIERRE DE VÉRONE. 

avait ordonné à frère Jean de Salerne, compagnon de saint Do- 
1228 minique et à d'autres de procéder juridiquement contre lui ; 
Patemon abjura, mais il revint bientôt à ses premières erreurs, 
et la puissance de ses sectaires lui assurait l'impunité. Lorsque 
la prudence lui fit changer de pays, il fut remplacé dans ses 
fonctions par Torsello, ensuite par Brunetto, enfin par Jacques 
de Montefiascone qui, avec un certain Marchisiano et un Far- 
nèse, avait été d^abord ministre de cet évêque. 
Le premier inquisiteur dominicain établi régulièrement à Fio- 
^ rence fut frère Roger Calcagni, avec le droit d^avoir un tri- 
bunal dans le couvent. Dans le premier procès, qui date de 4 ^43, 
il cita un grand nombre de Patarins ; outre les peines pécu- 
niaires et la censure dont on menaçait les opiniâtres, le pape 
avait enjoint à la seigneurie de remettre les coupables dans les 
mains des ecclésiastiques. Des hérétiques avaient pour chefs Ba- 
ron de Barone et Pulce de Pulce, appuyés par la faction impé- 
riale et secondés pai* Ghérard Cavriani et sa famille, par Chiaro 
de Manetto, comte de Lingraccio, Uguccione de Cavalcante, les 
Saraceni, les Malpresa, et par un grand nombre de femmes» 
parmi lesquelles on comptait Theodora Puice, Âldobrandesca, 
Gontrelda, Ubaldina et autres, qui étaient toujours les premières 
à donner Fûnpulsion aux collectes ouvertes en faveur des pau- 
vres et des prédicants. Les réunions se tenaient dans les maisons 
des barons, qui , comme dépendants de l'empereur, étaient 
exempts de juridiction communale. Roger, néanmoins, fit em- 
prisonner quelques hérétiques; mais les barons les ayant remis 
en liberté, le pape exhorta la seigneurie à faire exécuter les lois, 
et leur envoya le moine Pierre de Vérone pour les seconder. 

Ce missionnaire déploya un grand zèle; la place de Sainte-Ma- 
rie-Nouvelle était trop étroite pour contenir la foule qui venait 
Tentendre, si bien que, sur ses instances, la seigneurie dut la 
faire agrandir. La compagnie des Laudesi, instituée par lui, 
chantait les louanges {laudes) de Marie et du saint-sacrement, 
i2Wi ponr compenser les outrages qu'ils recevaient des Patarins. 11 
organisa une compagnie de nobles pour monter la garde au 
couvent des dominicains, et une autre pour exécuter les décrets 
de Tordre ; de là sortit la milice sacrée des capitaines de Sainte- 
Marie (1). Les procès et les exécutions augmentèrent alors, 

( 1 ) Florence cousei*ve de uouibi'eux souvenirs de ces faits. Sur la façade de 
Toflice du Bigalloi eu face de Saint-Jean, deux fresques de Taddeo Gaddi repré- 



PllSBRE D£ VÉRONE. 113 

malgré les appels à Teinpire et l'opposition des seigneurs, qui 
les déclaraient inhumains et contraires à la loi. Le podestat Pace 
de Pesannola, de Bergame, ayant entrepris de défendre les Pa- 
tarins et protesté contre les sentences^ les inquisiteurs l'inter- 
dirent avec solennité ; de là naquit une lutte , les églises furent 12» 
profanées, et le sang de nombreuses victimes souilla le Trebbio, 
laCroce, la place Sainte-Félicité, jusqu'au moment où les catho- 
liques l'emportèrent. 

Après avoir fait preuve de tant de zèle, Pierre alla continuer 
sa mission parmi les Grémonais et les Milanais, qui, exaspérés par 
des combats malheureux contre Frédéric II, blasphémaient le 
ciel, insultaient aux rites et suspendaient le crucifix la tête en 
bas. Il commença la persécution; mais Etienne des Confalonieri 
d'Agliate et Manfred d'OIirone conjurèrent contre lui, et le 
firent tuer pendant qu'il allait de Milan à Côme; couveil de 
blessures, il trempa son doigt dans son propre sang, écrivit 
Credo sur la terre, et rendit le dernier soupir. Les Patarins 1252 
avaient traité de même frère Roland de Crémone sur la place 
de Plaisance, au moment où il prêchait; Pien*e d'Arcagnano, 
frère mineur, fut égorgé à Milan près de Brera, à l'instigation 
de Manfred de Sesto, chef des Patarins lombards avec Robert 
Patta de Giussano ; frère Pagano de Lecco eut le même sort 
avec ses compagnons tandis qu'il allait établir l'inquisition dans 
la Valteline ; d'autres encore périrent assassinés. En 4279, les in- 
quisiteurs ayant condamné au feu, à Parme, une femme nommée 
Tedesco, les citoyens se soulevèrent, saccagèrent le couvent des 
dominicains, dont quelques-uns furent blessés, et les moines 
partirent la croix à leur tête; mais le podestat, les anciens et les 
chanoines les suivirent et les décidèrent à revenir, en leur pro- 
mettant de réparer leurs pertes et de punir les offenseurs (1). 

A Pierre de Vérone, vénéré aussitôt sous le nom de Pierre 



sentent saint Pierre, martyr, au moment où il donne à douze nobles florentins 
rétendard blanc avec la croix rouge pour la défense de la foi. Saint Pierre fut 
enseveli à Saint-Eustorge, à Milan, avec cette épitapiie cumposée par saint 
Thomas d'Aquin : 

Prxco, luceraa, pugil Gbristi, populi fideique. 
Hic silet , hic tegitur , jacet hic mactatus inique ; 
Vox ovibus dulcis, gratissima lux aniinorum, 
Et verbi gladius, gladio cecidit Catharorum, etc. 

(1) Chroa, parmense^ dans les Ber. it. Script. IX. 

HIST. HES ITAL. — T. V. 8 



114 GÉKABD SEGAEXLLA. 

1259 Martyr^ succéda frère Ranerio Saccone^ qui rasa la Gaita , lieu 
de réunion des hérétiques^ et fit brûler les cadavres de deux de 
leurs évoques, Didier et Nazaire, pour lesquels ils avaient une 
grande vénération. Son zèle ne se ralentit point jusqu'au mo- 
ment où Martin Torrîano le fit chasser. 

Malgré ces rigueurs^ Milan fut loin d'être purgé. Une cer* 
taine Guillcmine, qu'on disait originaire de Bohême et de race 
royale^ fit grand bruit dans cette ville : elle proclamait que le 
Saint-Esprit s'était incarné en elle; que Parchange Raphaël 
l'avait annoncée à sa mère le jour de la Pentecôte, comme en- 
voyée pour racheter les Juifs^ les Sarrasins et les chrétiens cap- 
tifs; qu'elle devait mourir, puis ressusciter pour élever au ciel 
l'humanité féminine. Tant qu'elle vécut , le peuple la vénéra; 
après sa mort, elle fut ensevelie splendidement à Ghiaravalle, 
maison des Cisterciens près de Milan, et regardée comme sainte; 
mais, plus tard, l'inquisition examina les miracles qu'on lui at- 
tribuait, et le peuple, avec sa versatilité ordinaire, supposa que 
les assemblées de ses prosélytes étaient des réunions où se com- 
mettaient d'infâmes péchés ; alors on jeta dans les flammes ses 
ossements avec ses principaux sectaires. 

Quelques frères mineurs, après avoir abandonné leur religion, 
vivaient solitaires, afTectaient une extrême rigueur, et portaient 
le nom de petits frères (fraticeUi) Bizoochi, Beghini; répandus 
surtout dans les Abruzzes et la marche d'Ancône, ils eurent 
pour maîtres un certain frère Pierre de Macerata et frère Pierre 
de Forosempronio. Convaincus d'erreurs, ils furent oondamnés 
et persécutés. 

Gérard Segarella, frère mineur de Parme, adonné à la con- 
templation, avait rhabitude de tenir les yeux fixés sur un tar 
bleau dans lequel on représentait les apôtres enveloppés de leurs 
manteaux, avec des sandales et la barbe; il crut devoir revêtir 
leur costume, et poussa même l'imitation jusqu'à se circoncire; 
puis il se faisait emmailloter comme un enfant et déposer dans 
un berceau avec l'attitude du Christ. Il forma des disciples qui 
s'appelèrent Apostoliques, vendit tout ce qu'il possédait, et, du 
haut de la chaire de Parme, il jeta son argent à une populace 
qui jouait; ensuite il se fit prédicateur ambulant, considéré par 
les uns comme un saint et par les autres comme une sentine 
de vices. L'évêque Opison le fit arrêter et mettre en prison ; 
mais il obtint, h Taide d'une folie simiilée, d'être gardé avec 
c j^aids dans l'évêché, où il devint le jouol de la valetaille. Enfin, 



LE SAINT OFFICE. 115 

banni, puis rappelé de nouveau^ il fut convaincu de vices et 
brûlé le i8 juillet 4300. 

Frère Dolcino et Marguerite^ sa femme^ prêchaient dans les 
environs de Novare^ proclamaient entre les sexes liberté absolue, 
et autorisaient le parjure dans les faits d'inquisition ; ils traî- 
naient à leur suite des milliers de prosélytes^ jusqu'au moment 
où, par ordre de Clément V, ils furent cernés et massacrés (i). 

Le tribunal de Tinquisition fut admis à Venise en 4286 , et se 
composait de trois juges , qui étaient Tévéque, un dominicain et 
le nonce apostolique, sous la surveillance des magistrats ordi- 
naires ; il ne pouvait siéger sans une commission signée par le 
doge, et devait procéder exclusivement contre Thérésie, non 
contre les Turcs et les Juifs, qui n'étaient pas hérétiques ; non 
contre les Grecs, parce que leur controverse avec les papes 
n'avait pas encore reçu de solution ; non contre les bigames, 
parce que, le second mariage étant nul, ils avaient violé les lois 
civiles, non le sacrement; les usuriers ne blessaient aucun dogme, 
et les blasphémateurs manquaient de respect envers la religion, 
mais ne la niaient pas; les sorciers et les sorcières ne devaient pas 
non plus être passibles de ce tribunal, à moins qu'il ne fût prouvé 
qu'ils avaient abusé des sacrements. 

L'Église encore, à l'effet de combattre les hérétiques, redou- 
blait sa dévotion pour les choses qu'ils foulaient aux pieds. La 
compagnie des Laudest s'était répandue de la Toscane dans la 
Lombardie. Jean de Schio, le fameux conciliateur, institua le 
pieux salut du Soit doué Jésus-Ckrist. La vénération envers le 
saint-sacrement s'accrut par des miracles qu'on racontait alors. 
Urbain IV étendit à toute l'Église la fête du Corpus Domini, et 
Thomas d'Aquin en régla Poffice magnifique. On attribua à la 
vierge Marie l'enthousiasme avec lequel les chevaliers vénéraient 
la dame de leurs pensées, et les franciscains soutinrent avec ar- 
deur le dogme de son immaculée conception ; on composa on 
son honneur un psautier sur le modèle de celui de David ; Pierre 
Damien, Bernard, Bonaventure, parlèrent de Marie avec une 
expression passionnée qui rappelle celle de l'époux du Canti- 
que des cantiques, et ce fut à qui l'entourerait de la poésie du 

(1) Fa. Christ. Schlosseb, Abélard et Dolcino i Vw et opinions Jtun 
enthousiaste et d'un philosophe. Gotha, 1807. — C. BA6GI0U]«I| Dolcino e i 
Patareni. NoTare, 1S38. — JvU08 Khonk, Bra Dolcino und die Patarener, 
lûstorisclie Episode aujdea piemonUsischen Keligwnskriegen, Leipzig, 1844. 



116 LE SAINT OFFICE. 

pardon ou des fleurs de la tendresse. VAve Maria devint géné- 
ral vers Tan J240. Saint Dominique introduisît le rosaire, dé- 
votion qui fut ensuite rattachée au souvenir de la victoire deLé- 
pante (1573)^ laquelle décida de la supériorité des chrétiens 
sur les Turcs, juste au moment où Ton récitait dans tout l'uni- 
vers catholique cette simple formule de salut, de congratulation, 
de condoléance, de prière. 

Marie inspira les œuvres d'art d'alors : son scapulaire, pro- 
pagé par les moines du ('nrmcl, orna la poitrine de tous, comme 
une devise de guerriers destinés à combattre les passions. Aux 
trois ordres du Garmel, des Servîtes et de la Merci, placés sous 
ses auspices, il faut ajouter celui des Gaudents, venus du Lim- 
guedoc en Italie, où ils se rendirent particulièrement mémo- 
rables. Ils continuèrent à vivre dans le monde et le mariage, 
<x avec la seule obligation de haïr et de fuir le vice, de désirer 
et de suivre la vertu, et avec une règle d'une cxti'ême douceur, 
donnée en signe d'honnêteté, pour la rémission de tout péché, 
et comme récompense de la vie étemelle. (Frère Guitxom.) d 



CHAPITRE XC. 



LA 6C0LA8TIQUE. INFLUENCE CIVILE DU DROIT ROMAIN ET DU DROIT CANONIQUE. 

LES UNIVERSITÉS. LES SaEKCES OCCULTES. 



Ces luttes de la raison contre l'autorité, cet examen des croyan- 
ces, cette indépendance de la pensée, attestent que la foi n'était 
pas aussi servile, l^ignorance aussi complète que certains hom- 
mes se plaisent à le répéter. 

Le dixième siècle a reçu le nom d'âge de ténèbres et de fer, 
parce que, l'impulsion donnée par Charlemagne ayant cessé, 
toute tentative de recherches pacifiques succombait sous le poids 
des plus graves calamités. Néanmoins un clerc de Novare écri- 
vait aux moines de Reichnau, afin de savoir s'ils tenaient pour 
Âristote qui nea'oit pas aux universaux, ou pour Platon qui les 
admet; il recevait pour réponse qu^ils jouissaient tous les deux 
d'une telle autorité qu'on n'osait préférer l'un à l'aulrc (1). 

(1) UÀMTkyB et Dl'RAND, CoUect. atnpL, lU, 304. 



LA SGOLAffnQITE. 417 

Les grands penseurs étaient donc connus; on étudiait, on 
doutait, on interrogeait, et des correspondances lointaines s'en- 
gageaient sur les faits d'ordre intellectuel ; on agitmt les ques- 
tions suprêmes, et Tindépendance de la pensée, .exercée à la 
manière du temps, se conservait parmi des hommes enchaînés 
aux règles de leur ordre. Quiconque est imbu des préjugés phi- 
losophiques doit rester surpris lorsqu'un examen de bonne foi 
ramène à constater que, dans la nébuleuse ignorance des cloî- 
tres, un grand besoin de penser agitait ces moines vilipendés ; 
qu'ils usaient sans scrupule et sans crainte de leur propre rai- 
son pour affronter les pi*oblèmes essentiels de la philosophie et 
de ^intelligence. 

Les sciences , selon Marcien Capella, étaient divisées en sept 
branches formant un trivium et un quadrivium : au premier 
appartenaient la grammaire, la rhétorique, la dialectique ; au 
second l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musi- 
que (t). 

Mais, comme la religion formait la base de la société, la théo- 
logie était la science capitale; or le clergé presque seul avait 
le temps et les moyens de consacrer son activité, affranchie des 
liens du siècle, aux intérêts de la doctrine et de la vérité. Les 
premiers Pères du christianisme avaient fondé leur science sur 
la Bible, en l'expliquant et en la commentant selon leur senti- 
ment particulier et celui de l'Église. Les écrivains postérieurs se 
bornèrent à étudier leurs travaux, dont ils firent des extraits et 
des résumés pour leur commodité, afin de s'appuyer au besoin 
de leurs assertions. De même que la jurisprudence romaine avait 
pour base certains axiomes, ainsi la théologie reposait sur l'au- 
torité, qu'elle se contentait d'appliquer avec une argumentation 
subtile ; c'était affaire de pure logique, mais elle négligeait la 
recherche des faits et le sentiment de la réalité. 

(1) Elles furent exprimées dans ce distique barbare : 

Gram, loqaitur; dia, vers docet; rheU vera cobrat; 
Mia. caoit; or. nuinerat; geo. pondérât; ast. coUt astra. 

Les voici résumées moins grossièrement, Summ, fîtt, de magistris : 

Grammatica, Quidquid agunt artes, ego semper pnedico partes. 

Dtalectica. Me sine , doctores firostra coluere sorores. 

Bhetorica, Est mihl dicendi ratio cum flore loquendi. 

Musica. Invenere locum per me modulamina vocum. 

Geometria. Renim mcnsuras , et rerum sigoo figuras, 

ArUhmetica. ExpUco per nnmerum quid sit proportio rerum. 

Àwtronomia, Astra viasque poU multas mUii vindico soli. 



118 LA SOOLASTIOtlS. 

Boèce, mettant à profit ia philosophie grecque et païenne pour 
raltiner la science chrétienne^ développa dans son Organan le 
raisonnement sans compromettre la (oi ; devenu Tauteur univer- 
sel, il habitua les esprits à discuter avec une rigueur précise et 
cohérente, à démontrer^ défendre et combattre au moyen de 
règles déterminées. En résumé^ il introduisit cette dialectique 
que lltalien Zenon avait ens^gnée autrefois^ et qui fut un des 
auxiliaires les plus importants de la science grecque, mais qui, 
si elle se renferme dans des formes et dans des catégories, en- 
trave la raison , bien qu^elle ait pour but de la favoriser. Voilà 
ce qu'elle devint dans les écoles, d*où elle prit le nom de «co/ot- 
tique, mal à propos couvert de ridicule. 

Cette géométrie de la raison pose son théorème, établit des 
principes irréfutables, déduit les conséquences avec un raison- 
nement serré, sans déviation ni ornements, n'emploie que des 
mots clairement définis, élimine les idées vagues et les termes 
équivoques, et procède toujours du connu à Tinconnu. La révé- 
lation seule pouvait lui donner ces principes; cet art s'exerçait 
sur les deux notions fondamentales du Créateur et de la créa- 
ture, pour en trouver et fixer le rapport qui est la source de 
toute morale, et concilier la foi révélée avec la raison pure et les 
phénomènes de la vie extérieure. Partant de généralités indu- 
bitables, parce qu'elles sont révélées, elle se limitait à défendre 
et à mettre en lumière certains dogmes partiels, à expliquer 
comment il fallait accepter la révélation, et reconnaître le senti- 
ment commun, sauf à renoncer à la discussion aussitôt que PÉ- 
glise avait prononcé. 

Rien n'est plus facile que d'abuser de la logique. L'examen 
minutieux en dehors de ^application, de l'expérience, de l'éru- 
dition et de toute beauté, les frivoles distinctions, la manie d'ar- 
gumenter non pas tant pour découvrir la vérité que pour se con- 
former à certaines règles ou embarrasser ses adversaires ; la 
subtile distinction de syllabes, de conjonctions et de prépositions, 
l'habitude de greffer sur la logique tout ce que la grammaire et 
la géométrie comprenaient de futile, afin de démontrer toute 
chose, même les contraires, furent les abus delà scolastique; 
en effet, comme elle voyait dans la discussion non le moyen 
mais le but, et confondait la méthode avec la substance, elle 
faisait divaguer et délirer les esprits trop convaincus de Tomni- 
potence de la logique. 

Son oracle était Aristote, maître excellent, il est vrai , puis- 



! LA SCJOLASTIOCIl. 149 

qu'il tentévaiB la critique des systànes des autres et la manière 
de les réfuter, tandis que Platon ne donne que sa propre opinion ; 
mais le Stagirite, qui érige la nature en principe supréme^com^ 
ment pouvaitrii être Poracle d'une science toute religieuse 1 Puis 
« il arrivait en Europe d^nsles versions et les commentaires des 
Arabes et des Juifs, qui lui avaient prêté des subtilités et d'ab«- 
surdes sentiments. Nos écrivains^ en traduisant ces traductions, 
y ajoutèrent de nouvelles erreurs; la critique et la philologie 
ne savaient pas reconnaître les altérations qu'Aristote avait «u** 
bieS; tandis que l'idolâtrie dont il était Tobjet empêchait de le 
croire en faute. Ainsi les œuvres du philosophe grec furent^ non 
pas une source de lumière^ mais d*une foule d'erreurs^ imposant 
des travaux d'Hercule à ceux qui voulaient les concilier avec la 
théologie dogmatique. Plus tarid Frédéric II en fit faire une vei^, 
sion sur le texte grec et la déposa dans l'université de Bologne. 
Manfred^ son fils, Fenvoya à Paris; mais^ comme elle s'est perdue, 
on ne peut savoir dans quelle mesure elle reproduisait les Idées 
véritables de celui qu'on appelait V Auteur par antonomase* 

Cette prédilection exclusive entravait le développement oatho^ 
lique des sciences, et les spéculations logiques détournaient des 
recherches historiques^ les esprits s'amusant à résoudre ces ques- 
tions frivoles .* « Avant de créer, que faisait Dieu et où était*il ? 
Put^il faire les choses autrement qu'il les fit? Gonnait-il plus de 
choses dans un temps que dans un autre? Peut-il faire que ce 
qui est ne soit paa^ par exemple, qu'une prostituée soit vierge! 
Dieu, en s'incarnant, s'unit^ii à l'individu ou bien à l'espèce ? Le 
corps du Christ à la droite du Père estril assis ou debout ? Les 
vêtements qu'il avait quand il apparut aux apôtres après sa ré- 
surrection, étaient^iis réels ou apparents ? Les emporta-t-il dans 
le ciel avec lui, et les a-t^il encore? Dans reucharistie, est-il nu 
ou habillé? Après avoir été mangées, que deviennent les espè- 
ces eucharistiques? De quelle manière s'opéra Tincarnation dans 
le sein de Marie? Baint Paul fut^l enlevé au troisième ciel avec 
son corps ou sans lui^ Le pontife pourrai^il casser les décrets 
des apôtres et former* un article de foi, ou bien abolir le purgi^ 
toire? Ëst-il un simple mortel ou une espèce de divinité? » Ainsi 
toute la Bible devenait une arène de discussions, selon que les 
uns s'attachaient au sens littéral, les autres à l'allégorique, ou 
bien au mystique. Blâmer la science, comme on fait, pour les 
abus dont elle peut être la source, est aussi injuste que si l'on 
condamnait la littérature moderne à cause des journalistes; 



420 LANFRANG DE PAYIK. 

d'autant plus que ces formules et ces épineuses subtilités n'é- 
taient pas le fruit de la barbarie^ puisqu'on les trouve dans les 
ouvrages dialectiques des anciens^ et même dans Aristote. 

L^lise n'étouffait pas cette activité, mais elle protégeait les 
dogmes-avec un soin jaloux, et bientôt il, fut évident qu'elle s'en 
foisait une arme pour défendre la vérité et la raison. A la vue 
des erreurs qui germaient sur la doctrine d' Aristote, elle en 
interdit parfois l'enseignement. Des écrivains se mirent alors 
à distinguer deux ordres de vérités , la philosophique et la reli- 
gieuse ; laissant les saints Pères arbitres de la vérité religieuse, 
ils discutaient, d'après Aristote, les phénomènes de Tintelligence, 
l'origine et la valeur des idées, les fondements de la conscience, 
c'est-à-dire qu'ils se renfermaient dans la métaphysique. 

ly autres ont laborieusemj&nt étudié les procédés de la pensée 
dans ces siècles mal connus; poiu* nous, obligé de nous limiter 
aux gloires italiennes, nous rappellerons les illustres Lanfranc, 
de Pavie, et Anselme, d'Aoste, qui représentèrent en Angleterre 
le principe spirituel en face du pouvoir temporel. Le premier, né 
d'une famille sénatoriale, élevé dans les écoles d'arts li\)éraux et 
KM» — 89 de législation selon la coutume de son pays (i), entra dans un 
monastère; mais, comme il ne se sentait pas assez do force pour 
supporter les travaux des champs auxquels se livraient les moines, 
et qu'il jouissait déjà de la réputation d'un dialecticien et d'un 
jurisconsulte dans l'école des juges lombards, il se transporta 
dans la Normandie. Attaqué par des brigands qui l'attachèrent 
à un arbre, il passa toute la nuit dans l'attente de la mort et 
voulut prier; mais il s'aperçut qu'il ne savait pas même une 
prière par cœur. Honteux de son ignorance, il résolut de se don- 
ner tout à pieu, et, délivré par quelques voyageurs, il les pria 
de lui indiquer le couvent le plus humble et le plus pauvre, lis 
lui nommèrent Bec, où Lanfranc se rendit ; un noviciat sévère 
lui fut imposé, avec obligation du silence pendant trois ans, et, 
lorsqu'il lisait dans le réfectoire, le prieur lui reprochait de mal 
prononcer le latin. Un jour il le reprit pour avoir fait longue la 
seconde syllabe de docere, et le vaillant docteur se résigna à la 
prononcer brève, estimant qu'une erreur de prosodie était un 
moindre mal qu'une insubordination. 

A cette rude école, où sa docilité ne se démentit point, il ap- 

(t) Âb annit puerilibus erudUiu est in tchoHt rtheralium artium et legum 
smeutarittm^ ad ium nwrem patriœ. MlL CaiSIPIlfO, Vit» Lanir., chap. T. 



lANFRANG D« PAVnS. SAHIT AlfSEUfS. 42i 

prit à commander; bientôt il devint conseiller et minisire de 
Guillaume^ conquérant d*Angleterre, et archevêque de Cantor- 
béry. Défenseur de l'intérêt catholique dans cette lie après sa 
conquête par les Normands, il favorisa les vainqueurs, dans la 
persuasion qu'ils serviraient la cause dont il étidt le représen* 
tant. Souvent il corrigeait ou refrénait le terrible conquérant : 
ayant entendu un courtisan comparer la majesté royale à celle du 
ciel, il exhorta le roi à le faire battre de verges pour qu'il n*06ât 
plus proférer de tels blasphèmes. S'il fit des concessions à Guil- 
laume, il sut du moins éviter le conflit, qu'il voyait imminent, 
avec le pouvoir ecclésiastique. Au milieu des soucis qui assaillent 
tout homme associé au pouvoir, et dont il semble se faire l'ins- 
trument aveugle, combien de fois il regretta et demanda la soli- 
tude de son dottre, où, pour assurer la paix de la conscience, 
une chose suffit) obéir ! 

Ses nombreuses affaires ne le détournèrent point des études ; 4 
ressuscitant l'art critique, il examina, confronta, corrigea les 
textes que Thérétique Bérenger avait falsifiés pour nier la pré- 
sence réelle dans l'eucharistie , s'affranchit des langes scolas- 
tiques et recourut au mode oratoire. Réprouvant la subtilité des 
tropes et des syllogismes, la vanité fallacieuse de la dialectique 
d'Aristote, il appelle savant celui qui connaît et glorifie Dieu, et, 
pour lui, entendre le mystère et la sagesse de ce Dieu est la plé- 
nitude de la doctrine. 

Lanfranc eut pour disciple Anselme d'Aoste, qui fut son suc- ims ^ iiw 
cesseur dans le prieuré du Bec, puis dans rarchevêché de Can- 
torbéry. D'une fermeté calme et douce , n'affrontant point la 
persécution, mais ne se détournant pas de son chemin pour Pévi- 
ter, intelligence élevée et cœur pur, caractère aimable qui pui- 
sait de la grandeur dans sa foi profonde et son amour de Dieu, 
il fut appelé un second Augustin pour sa piété et la sagacité de 
son esprit; suivant les traces de ce grand saint, il donna sur 
l'essence divine, la trinité, ^incarnation, la création, l'accord du 
libre arbitre avec la grâce, des démonstrations qu'on respecte 
encore aujourd'hui. 

Ses moines l'avaient prié d*employer des formes simples et 
•des arguments adaptés à l'intelligence commune, et de prouver 
au moyen de raisonnements rigoureux et nécessaires (1); en ef- 
fet, dans le Manologiumy il s'efforce d'expliquer la science des 

(1) PrœfaHo €ul Monologhtm, 



m SAINT A199SL1CE. PTBURS L(WBAA!>« 

choses sarnaturelies par des principes rationnels, cherche l'al- 
liance de la Coi et de la raison^ et, à Taide d^ine argumentatioii 
subtile, protège la religion naturelle et la religion révélée contre 
toutes les objections ; il aborde même la métaphysique et la 
physique^ qui spéculent^ l'une sur la parole révélée, l'autre sur la 
nature manifestée par les ^ens, et touche à des matières qui ne 
se rattachent pas immédiatement au dogme. Au problème ca- 
pital de l'intelligence, il chercha des explications dans lldée uni« 
verselle, qui ne pourrait subsister comme perception de Tesprit 
sans la réalité de l'objet; il crut la trouver dans la perfection in- 
finie de Dieu, qui, dans Tordre logique, est la première des idées^ 
comme de tous les êtres dans Tordre réel. 

Le sot qui dit : // n'y a pa» de Dieu, conçoit un être su- 
périeur à tous les autres, bien qu'il afiirme qu'il n'existe pas : 
affirmation absurde, attendu que cet être resterait inférieur à un 
% autre qui réunirait Texistence à toutes les perfections; ce sont 
les mêmes arguments que Desc^rtes développa plus tard. Ainsi 
un moine du onzième siècle trouvait et savait exposer la seule 
preuve complète et satisfaisante de Texistence de Dieu, c'est-à- 
dire élevait la conscience à la notion de Têtre y et fondait une 
théologie doctrinale sur une conception de la raison. Lorsqu'il 
met en scène un ignorant qui cherche la vérité avec le secours 
de la pure intelligence, il veut démontrer que la raison, loin de 
répugner aux vérités révélées, les confirme; puis, en protestant 
que la foi ne cherche point à comprendre, mais à croire^ il dé- 
termine clairement les limites de la philosophie et de la théo- 
logie« 
1100 - iiM Ramener les questions scolastiques au point où les Pères les 
avaient laissées fiit la tâche de Pierre Lombard, né à Novare, 
qui fit ses études grâce aux secours de la charité, et fut ensuite 
évêque de Paris. Dans les quatre livres Senteniiarum» il recueillit 
dans un ordre assez arbitraire les propositions des saints Pères 
relatives aux dogmes, de manière qu'il ne rei»tait plus qu'à les 
appliquer aux différentes questions; mais^ comme il n'offrait 
pas la solution des difficultés exposées, il ouvrait la porte aux 
subtilités et aux discussions dialectiques, bien qu'il rappelât 
continuellement les esprits aux études positives et.aux monu- 
ments de Taocienne philosophie chrétienne. En outre, il s'éga- 
rait dans des arguments spéculatifs : a Dieu le Père, en engendrant 
son P'ils, s'engendra-t-il lui-même ou un autre Dieu? Engendra- 
t-il nécessairement ou de sa propre volonté? Lui-même est-il 



PIERBE LOMBARD. THOMAg D'AQtnN. J23 

Dieu spontanément ou nécessairement? Jésus-Christ devait-il 
naître d'une espèce d'hommes différente de la race d'Adam? 
Pouvait-il prendre le sexe féminin? » Il acceptait des autorités 
apocryphes^ et, lorsque la logique lui paraissait conduire à des 
conclusions opposées à la foi^ il disait : a Sur ce points j'aime 
mieux écouter les autres que parler moi-même, d Néanmoins 
son livre, qui lui valut le titre de maître de$ sentences^ resta le 
texte des écoles et eut plusieurs éditions dans les premiers temps 
de l'imprimerie. Rapine, dans son Abrégé de l'histoire ecclésias- 
tique, lui donne deux cent vingt-quatre commentateurs, nombre 
qui, suivant l'assertion du comte San Rafaele, pourrait être fa- 
cilement doublé. Jusqu'à la moitié du dernier siècle, PDniversité 
de Paris célébrait Tanniversaire de sa mort par un service au- 
quel assistaient tous les bacheliers licenciés. 

Thomas, de la maison des comtes d'Aquin, château dont les 1227 - lu 
ruines se voient près de Mont-Cassin, les éclipsa tous par la hau- 
teur des vues et Foriginalité. Petit-neveu de Frédéric Barbe- 
rousse, cousin de Henri VI et de Frédéric II, descendant par sa 
mère des prindés normands, il abandonna les jouissances de son 
rang et les brillantes perspectives qu'il lui offrait, pour se faire 
dominicain malgré ses parents. D'une santé frêle, taciturne, ab- 
sorbé dans ses méditations , la simplicité de ses manières , son 
regard étonné et son silence continuel étaicmt raillés par ses con- 
disciples, qui rappelaient le bœuf muet de Sicile. Mais bientôt 
il montra une rare intelligence philosophique, l'érudition la plus 
étendue et la passion qui conduit aux grands résultats; à l'âge 
de quarante et un ans, il se proposa de réunir les matériaux épars 
de la science , pour coordonner dans un système complet la 
théologie et la philosophie. Enfin il résuma dans un volume les 
discussions que PÉglise , depuis douze siècles , avait soutenues 
relativement aux premiers articles de la foi, et tout ce que les 
saints Pères, les docteurs, les papes, les conciles, avaient ensei- 
gné, approuvé, condamné. 

Toute la science et toute l'érudition que les chrétiens ou les 
Arabes possédaient de son temps, il les développa, sous la forme 
du syllogisme, dans une majestueuse synthèse tendant à repro- 
duire l'ordre absolu des choses, Dieu un, la trinité, la création, 
les lois du monde, l'homme, la grâce : c'était la vérité en face 
des erreurs multiformes que lui opposaient le Koran, le Talmud, 
le manichéisme. Pouvait-il s'occuper de sciences qui n'existaient 
pas de son temps, ou se servir d'une langue que son siècle ne lui 



iS^ THOMAS D'AOUIN. 

fournissait pas? Personne ne saurait l'exiger; mais il excite Tad- 
miration pour sa clarté et sa nerveuse concision, pour son in- 
vestigation franche de la vérité, qu'il fait consister, d'après une 
définition belle et profonde, dans une équation entre l'affirma- 
tion et son objet (1). 

Thomas n'arrive point à l'inspiration et à la hauteur des saints 
Pères, mais il offra de savantes formules et de profondes dis- 
tinctions, sa méthode consistant à soutenir par le syllogisme une 
majeure d'axiome donnée par eux. Il pose d'abord un théorème, 
et convertit ensuite en syllogismes les opmions contraires des 
philosophes, de manière que tous ceux qui ont eu la mauvaise 
foi de supprimer les réponses ont pu lui emprunter des hérésies 
et des objections. Aux doctrines opposées il contredit {sed conf- 
ira) par quelques passages d'Àristote, de la Bible, des Pères, 
surtout de saint Augustin; à la fin {conelmio) il place sa réponse 
en tennes concis, quil développe ensuite dialectiquement, et 
parvient souvent à résoudre en peu de mots, d'une merveilleuse 
précision, les problèmes les plus compliqués. Son bon sens ad- 
mirable, toujours cakne, impartial, éloigné des exclusions sys- 
tématiques, est disposé à accepter tout ce qui est vrai, à approu- 
ver tout ce qui est bien. 

Quant au fond, îl soutient que la science dérive de Dieu et re- 
monte vers Dieu, attendu que le philosophe, toujours à la recher- 
che du premier être et de la raison des choses, et qui d'ailleurs 
se propose le perfectionnement de l'homme, est contraint de 
s'élever à la cause et à la raison première. Or, de même que dans 
la société humaine la direction appartient à l'individu qui pos- 
sède la plus haute intelligence, ainsi domine dans les sciences 
celle qui s'occupe des choses toutes spirituelles, c'est-à-dire la 
métaphysique, science de l'être en général et de ses propriétés, 
qui considère les causes premières dans leur pureté et leur plus 
grande compréhensibilité. 

Science de Dieu, de l'homme, de la nature, la théologie re- 
monte jusqu'à Dieu pour le contempler; puis, avec le rayon de 
lumièra qu'elle en tire, elle descend l'échelle de la création en 
illuminant les sphères inférieures. Entre les corps purement ma- 
tériels et le monde des pures intelligences, reflet de la vie et des 
perfections de Dieu, se trouve rhumanilé, qui participe des uns 
et des autres : tfois mondes rattachés par des liens infinis, d'où 

(1) Veritas intellectus fst adœquatio iuteliectus et rei^ sretwdttm qiiod hitei^ 
Uetus dieit esse quod est, v^/ mom esse quod non est, AdY. gent. r, 49, l. 



SA POLITIQUE. 1% 

résulteDt Tordre natui'el et Tordre surnaturel, et au sein de l'œu- 
vre de Dieu nait l'œuvre de Thomme au moyen de la liberté 
créée. De là ce mélange de bien et de mal, de vérité et d*erreur, 
qui constitue l'histoire humaine. 

Parmi les créatures, quelques-unes sont absolument immaté- 
rielles, d'autres ipatérielles, d'autres mixtes ; Dieu, en les for- 
mant, se proposa le bien, c'est-à-dire de les assimiler à lui. Les 
corps, en tant qu'ils possèdent l'être et sont FefTet de la bonté 
divine, participent aussi de ce bien et concourent à la perfection 
de ^univers, qui doit contenir des êtres gradués, les uns subor- 
donnés aux autres, selon le degré de leur perfection. Quiconque 
les examine un à un, ne voit que leur inanité ; mais il en est tout 
autrement lorsqu'on les considère comme les insti*uments des 
esprits, car tout ce qui se rapporte à l'ordre spirituel apparaît 
d'autant plus grand qu'on le connaît davantage. 

Le point culminant de la création est l'homme, dont l'esprit 
vit d'une triple vie, sensitive, végétative et rationnelle, celle-ci 
se subdivisant encore en intelligente et volitive. Saint Thomas 
assigne à cette dernière des règles sensées, puisqu'elles se fon- 
dent sur les enseignements de l'Église ; mais, comme notre tra- 
vail s'occupe beaucoup de la science des États, nous laisserons 
cette analyse pour nous arrêter un peu sur le droit et la politique 
du saint, professés d^aiUeurs parle clergé, -bien qu'ils ne reçoi- 
vent pas d'application. 

Thomas fonde sa théorie du droit sur la loi, et cette loi, qua- 
druple, comprend : Véiemelle, loi du gouvernement divin du 
monde; la naturelle, participation de la loi élernelle, faite pour 
tous les êtres finis raUonnels; V humaine, relative aux conditions 
parliculières des hommes; la divine, qui consiste dans Perdre de 
salut établi par Dieu dans sa spéciale providence pour l^s hom* 
mes. Dans l'État, le droit est naturel, fondé sur la nature inva- 
riable de l'homme, ou positif, établi par convention ou pro- 
messe ; il ne concerne que la légalité des actes extérieurs, tandis 
que la justice intérieure ordonne de bien faire pour l'amour de 
Dieu. 

La loi est une mesure imposée à nos actes, un motif qui nous 
pousse, à l'action ou nous en détourne, une dépendance de la rai- 
son ; elle a pour but le bieu-élrc commun. Or, comme la fin 
doit être déterminée par ceux qu'elle intéresse immédiatement, 
les lois seront Tœuvre de tout le peuple, ou de quiconque 
est chargé de travailler pour son bien. La loi peut donc se 



i96 SA JPOUTIQUS. 

définir a un ordre rationnel qui a pour objet l'avantage com* 
mun^ promulgué par celui qui veille à Tintérét public, b Des- 
tinée à maintenir la paix ^ à propager la vertu parmi les hommes, 
la loi doit être conforme à la justice quant à la fin qu'elle 
se propose j à l'auteur d*où elle dérive , aux formes qu'elle 
observe^ c'est*à-dire tendre au bien du plus grand nombre, ne 
pas s'élever au-dessus des pouvoirs du législateur, et distribuer 
dans une mesure équitable les charges que chacun doit sup|)0F- 
ter pour l'avantage commun. Elle est injuste quand elle s'op- 
pose au bien relatif de l'homme, ou au bien absolu qui est Dieu; 
dans ce cas, ce n'est plus une loi, mais une violence, et dès loi^s 
elle n'oblige pas le for intérieur, à moins qu'on ne veuille éviter le 
scandale que produirait sa transgression. La nature et la raison 
veulent que l'on procède par degrés du moins parfait au plus 
parfait; les changements dans la législation sont donc justifiés 
par la mobilité de la raison, par la variabilité des circonstances. 
Un peuple tranquille, grave, attentif à ses propres avantages, 
a le droit de choisir ses propres magistrats; il le perd s'il est 
corrompu. 

Si l'on veut que la cité et la nation durent, il faut que tous 
participent au gouvernement général, afin que tous soient inté- 
ressés à maintenir la paix publique , et que Ton choisisse une 
forme politique où les pouvoirs se balancent. La combinaison la 
plus heureuse serait celle où l'on verrait un prince vertueux, qui 
instituerait au-dessous de lui un certain nombre de grandes 
charges pour gouverner selon Féquité, sauf à choisir les titulaires 
dans toutes les classes, et à les soumettre aux sufFrages de la mul- 
titude, qu'il associerait ainsi au gouvernement de la société 
entière. 

Le prince doit au sujet \a même fidélité qu'il exige de lui; s'il 
avilit Dieu dans les pauvres, il imite les soldats qui frappaient le 
Christ avec le roseau mis dans ses mains; s'il aggrave les impôts, 
il se rend coupable d'infidélité envers les hommes, d'ingratitude 
envers Dieu , de mépris envers les anges gardiens , sur lesquels 
retombent les offenses faites à leurs pupilles. 

Résister et combattre pour le bien public n'est pas un crime 
capital ; le crime c'est la rébellion contre la justice et l'utilité 
commune. Tout prince qui se propose, au lieu de la félicité gé- 
nérale, sa propre satisfaction, cesse d'être légitime, et le ren- 
verser n'est plus sédition, pourvu qu'on ne le fasse pas avec un 
désordre tel qu'il puisse occasionner des maux pires que la 



SA POLITIQUE. 127 

tyrannie elle*méme« Si le tyran se renferme dans certaines li- 
mites^ il faut le tolérer pour éviter le péril d'une situation plus 
grave ; mais s'il franchît toutes les bornes , il peut être jugé et 
même déposé par un pouvoir régulièrement constitué. Attenter 
à sa personne par fanatisme ou vengeance n'est jamais permis. 

Thomas fondait sur ces larges principes le système libéral^ 
que récole poussa quelquefois beaucoup plus loin ; de là le re- 
proche que notre siècle, aussi hypocrite en paroles qu'il est au- 
dacieux dans les faits ^ lui adresse d'avoir justifié le régicide. Le 
saint donne au droit moderne des gens ses véritables bases y qui 
le distinguent du droit meurtrier des anciens; certains mis- 
sionnaires d'un nouveau christianisme , qui croient nées d'hier 
les idées de liberté et d'égalité^ seraient ébahis en lisant ce que 
Thomas pensait de la noblesse (1). 

Mais quelle étajt son opinion sur la propagation de la foi par 
la force ? Parmi les infidèles^ quelques-uns n'embrassèrent ja- 
mais la Toi^ comme les païens et les juifs; d'autres l'abandonnè- 
rent, comme les hérétiques et les apostats. Ces derniers ont 
menti à leur promesse^ et ils en sont punis; les autres ne doi- 
vent jamais être contraints d'embrasser la foi^ mais il faut les 
empêcher de l'insulter par des blasphèmes^ des prédications, des 
violences. Les fidèles font souvent la guerre aux infidèles^ non 
pour les forcer à croire, puisqu'on laisse au prisonnier, même 
après la victoire, toute liberté d'opinion religieuse, mais pour 
qu'ils n'empêchent pas les croyants de se convertir ou de persé- 
vérer (2). 

(1) A Beanconp m trompent en se croyant nobles parp^ qn*ib sont de noble 
« famille; eette erreur peut être réfutée de plusieurs manières. Et d*abord, si 
« Ton considère la cause créatrice. Dieu, en se faisant Tautenr de notre race, 
<t ranoblit tout entière ; si la cause seconde esc créée, les premiers pères dont 
« nous descendons sont les mêmes pour tous, et tous en reçurent une égale 
a noblesse et une nature pareille. Le même épi donne la fleur de farint; et le 
a son ; celui-ci est jeté aux pourceaux^ Taulre va sur la table des rois ; ainsi, 
« du même tronc pourront naître deux bommes, l*un vil, Tautre noble. Si ce 
M qui provient d*un noble héritait de sa noblesse, les insectes de sa tête et les 
« superfluités naturelles engendrées en lui deviendraient nobles également. H 
« est I)eau de ne pas dévier de nobles exemples, mais plus beau d'avoir illustré 
« une humble naissance par de grandes aciious. Je répète donc avec saint 
« Jérôme que, dans cette noblesse prétendue héréditaire, rien n'est digne d'en- 
« vie, sauf que les nobles sont obligés à la veiiu par la crainte de déroger. 11 
n n*y a de véritable noblesse que celle de Tàme. » 

(?) Infidellnm quidam stmt qui nunquam tuseepentnt jUem, sicui Gentihs et 



128 SAINT BON AVENTURE. 

Ce grand homme, bien que très-humble, ne voulut accepter 
dans son ordre d'autre dignité que celle de définiteur. Toujours 
absorbé dans la contemplation, il lui arriva, un jour qu'il navi- 
guait, de ne pas s'apercevoir d^une tempête terrible, et, une 
autre fois, il ne sentit pas la flamme d'une chandelle qui lui 
brûlait la main; assis à un banquet avec le roi de France, il 
s'écria tout à coup en frappant sur la table : a Voilà un argu- 
' ment invincible pour combattre les manichéens ! » Quand il fut 
question de le canoniser, peu de temps après sa mort, les oppo- 
sants faisaient valoir qu'il n'avait point opéré de miracles ; mais 
le pape Jean XXII s'écria : oc U en a fait autant qu'il a écrit 
a d'articles. » Et il ajoutait : « Thomas a éclairé l'Église plus 
& que tous les docteurs ensemble, et il y a plus de profit à étu- 
a dier ses écrits une année qu'à lire toute sa vie ceux des au- 
a très. » 

Diverse de la scolastique raisonneuse sans lui être opposée, 
l'école mystique cherchait, non pas un exercice pour l'esprit, 
mais des aliments pour l'affection ; elle ramenait tout au senti- 
ment et à la contemplation, assignant les degrés pour s'élever 
à l'aide de celle-ci jusqu'à la vérité première. Au lieu de Taride 
dialectique, elle employait un langage orné d'images, interpré- 
tait symboliquement la nature en s'appuyant sur la mystérieuse 
attraction vers le bien absolu et l'infini^ aussi bien que sur la di- 
lection extatique, fondement de notre sensibilité. 
1221 — 7a Jean Fidanza de Bagnarea , dans soii enfance ^ fut sauvé 
d'une maladie par l'intercession de saint François, qui dit à sa 
mère : « C'est une bonne aventure. » Lorsqu'il eut pris l'ha- 
bit franciscain, il fut donc connu sous le nom de frère Bonaven- 
ture. Versé dans toutes les connaissances d'alors, tout à la fois 
indépendant et soumis, il. sut apprécier avec prudence les forces 
relatives de la foi et de Tintelligence, et tenta de réconciher les 
partisans d'Aristote, de Platon et des Arabes ; dans ce but, il se 
proposa de diriger, appuyés l'un sur l'autre, le raisonnement et 
l'intention, le mysticisme et la dialectique, non vers de cu- 
rieuses arguties, mais vers des questions suprêmes. Au lieu de re- 
fuser toute certitude aux sens, il s'applique à démontrer 'in- 

Jufiœi; et taies mtUo modo stint ad fidem compeilendi ut i/isi credanty quia 
crcderc voluiUatis est ; sunt tameu compelUndi afidelibus, si adsit facidtas^ ut 
fidem tioH impedlant vel biaspltemlis^ velmaiis persuasionibus, vel etiam apertis 
persvcutionibus. Et propter hoc fidèles Cliristi fréquenter contra infidèles hetktm 
movent, etc. Siiinma, 2a, 2a; qiia^t. X, art. S. 



SAINT BONAVENTURE. 129 

faillibilité de la raison^ et soutient que Dieu amis les prémisses 
dans l'intelligence, en la conformant de telle sorte qu'elle soit 
contrainte d'admettre la vérité , non comme une perception 
nouvelle, mais comme si elle reconnaissait des choses innées en 
elle. Il osa même faire Tarbre généalogique des connaissances 
humaines, travail moins loué^ mais aussi digne d'éloges que les 
essais postérieurs (1), et qui prouve combien ces scolastiques, 
traités d'esprits étroits et mesquins^ savaient envisager la science 
d'un point de vue élevé. • 

Bonaventure fut compté parmi les hommes les plus remar- 
quables de son temps ; comme saint Thomas, son ami, lui de- 
mandait dans quels livres il puisait tant de savoir, il lui montra 
le crucifix. Sa Vie de saint François, le Miroir de la Vierge, 
V Itinéraire de t-âme au ciel, ne respirent en effet qu'une pro- 
fonde piété. A force de prières, il obtint de n'être pas nommé 
archevêque d'York, et lorsqu'on lui annonça qu'il élait cardinal, 
il lavait les écuelles. Grégoire X et le roi d'Aragon assistèrent 
à ses funérailles avec cinquante évéques , soixante abbés et plus 
de mille prêtres. Quatre-vingts ans après sa mort, il fut canonisé 
et inscrit, avec le nom de séraphiqve (2), parmi les docteurs de 



(1) Tout don parfait, selon lui, vient du père des lumières, et par quatre 
voies : rextérieure, qui éclaire les arts mécaniques ; rinférieure, qui produit 
les notions sensittves ; riutérieure ou connaissance philosophique, et celle de la 
sainte Écriture.' La première satisfait les besoins corporels au moyen des sept 
arts, qui sont le tissage, la fabrication des armes, la chasse, Tagriculture, la 
navigation, la poésie dramatique, la médecine. La seconde illumine les formes 
extérieures, et l'esprit, lumineui par lui-même, réside dans les nerfs, dont 
Tessence se piultiplie dans les cinq sens. La connaissance pliilosophique cherche 
les causes secrètes à Taide des principes de vérité dont notre nature est douée, 
et qui se rapportent, soit aux paroles, soit aux choses ou bien aux mœurs; d'où 
la philosophie est rationnelle, naturelle ou morale. La philosophie rationnelle 
consiste dans la grammaire, la logique et la rhétorique ; la philosophie natu- 
relle comprend la physique, les mathématiques et la métaphysique; la philo- 
sophie morale est personnelle, économique ou politique, selon qu'elle concerne 
l'honneur, la famille ou l'État. Les choses qui excèdent la raison sont manifes- 
tées à rhomme par la lumière supérieure de la grdce et par la révélation ; or, 
comme toutes les connaissances dérivent de la même lumière, elles aboutissent 
à la science des vérités teintes, qui seules peuvent les perfectiomier. 

(2) L'école eut pour coutiune d'attribuer un qualificatif caractéristique aux 
différents docteurs. Ainsi saint Thomas fut appelé Vange de Vécole; saint Bo- 
nâVenture, le séraphlquei Duns Scot, le subtil; Ockam, le «m^f//t«r; Henri de 
Gand, le lo/e/ine/; Égidius de Rome, \e très- fondé ; Alan d'Isola, ïimiversel; 

HIST. DES ITAL. — T. V. 9 



130 DAOIT ROMAIN. 

l'Église, après Ambroise^ Augustin^ Jérdme, Grégoire le Grand 
et saint Thomas d'Aquin. 

L*école contemplative eut aussi ses délires ; Jean de Parme 
publia une Introduction à V Évangile étemel^ dans laquelle il an- 
nonçait que le Nouveau Testament, de même qu'il avait suc- 
cédé à TAncien, ne suffisait plus à la perfection^ et qull en 
viendrait un autre tout d'intelligence et d'esprit. D'autres tom- 
bèrent dans le panthéisme et la négation de Tétre; appliqués 
aux sciences^ ils s'égarèrent dans les ténèbres de Tastrologie et 
de l'alchimie. 

Le souvenir du droit romain ne s'était jamais entièrement 
perdu ; mais cette législation était trop compliquée et trop savante 
pour des gens incultes^ trop difficile à mettre en harmonie avec 
les codes barbares. Il fallut donc s'appliquer à favoriser l'usage 
quotidien du droit lombard , à lui donner un ordre systémati- 
que au moyen d'un texte intelligible, d'éclaircissements, de for- 
mules de procédure. Ce travail occupa surtout l'école de Pavie, 
qui, tout entière à la littérature dans les temps des Garlovin- 
giens, y joignit la jurisprudence sous le règne d'Othon I, et com- ^ 
pila le Liber legum Longobardorum. Les maîtres de cette école 
étaient encore juges; associant la théorie à la pratique ets ver- 
sés dans la connaissance du droit romain, ils composèrent une 
glose qui fut comparée au texte légal. Parmi eux se distinguè- 
rent Sigefred, Guillaume, Baïlard, Bonfils, et ce Lanfranc de 
Pavie dont nous avons déjà parlé (1). A mesure que les cités 
italiennes grandissaient par la richesse, le commerce et la puis- 
sance, il se présentait de nouvelles complications auxquelles ne 
suffisait pas le droit germanique, tandis qu'elles se trouvaient 
résolues dans le droit romain; les esprits s'appliquèrent donc à 
ce dernier et constituèrent une nouvelle classe de citoyens, les 
jurisconsultes. 

Lorsque les Pisans, en il 35, prirent Amalfi,ils enlevèrent 
l'unique exemplaire des Pandectes, et Lothaire [I, à titre de 
récompense, leur en fit don, en décrétant que, dans la pratique, 
le droit romain serait sul)stituéau germanique; il institua même 
des chaires pour l'enseigner. Voilà ce qu'on dit; mais personne 
n'a vu ce diplôme, et il est démontré que les Pandectes ne tom- 

Roger Bacon, Vadmirûhle ; Guillaume Durand , le très-résolu.; Middietou, le 
solide wlV authentique; Pierre Lombard, le maure des sentences^ etc. 

(1) On peut dire que ceUe école a été découverte par Merkel dans son His- 
toire dn droit chez Us Lombards, Berlin, ISôO. 



DEOIT ROMAIN. 131 

bèrent jamais en oubli (1); c'est donc une opinion qui assigne 
un temps et un lieu déterminés à un événement d'origine incer- 
taine. Le Gode fut longtemps gardé à Pise comme une relique^ 
et n'était montré qu'avec solennité; monument d'autres victoi- . 
res^ on le transféra plus tard à Florence^ où Ton peut facilement 
le voir dans ce trésor de manuscrits que renferme la bibliothè- 
que Laurentienne. L'écriture prouve qu'il est contemporain de 
Justinien, et un fait bizarre semble attester que c'est l'unique 
original; en effets le relieur ayant par méprise transposé un feuillet^ 
tous les exemplaires connus, comme transcrits matériellement^ 
conservent la même erreur. Néanmoins il parait que les glossa- 
teurs avaient d'autres textes, qu'ils coUationnèrent pour former 
l'édition bolonaise^ dite la Vulgate ; mais leur rareté est attestée 
par l'importance attacliée à la possession de ce Code^ qui^ après 
sa découverte et la joie qu'il fit naître^ fixa l'attention des nom- 
breux esprits que les progrès de la civilisation avaient dispo- 
sés aune législation plus savante. L'étude du droit romain péné- 
tra donc alors dans les écoles^ rivalisant avec la théologie et la 
scolastique^ et s'appliqua môme à la vie. 

Irnérius, qui avait d'abord enseigné la grammaire, se rendit lioo — 20 
à Bologne, sa patrie, pour interpréter les Pandectes ; les jeunes 
gens qui allaient en foule étudier cette science, de retour dans 
leur pays, en appliquaient les. règles aux cas particuliers, ou du 
moins comme supplément à la loi locale. Nous aVôns conservé, 
en grande partie, les gloses de cet illustre professeur et le sou- 
venir d'autres travaux à l'usage de l'école , qu'il abandonna 
plus tard pour servir l'empereur. Penseur rigoureux, il puisa 
tout dans sa propre kitelligence, car il ignorait les travaux rela- 
tifs au droit faits ou tentés dans les siècles précédents (2). 

(1) On a, de TanDée 752, une cause de Tévéque d'Arezzo contre celui de 
Sienne, dans laquelle le Digeste est souvent cité : Si hoc vindicare neglexerint, 
iiijamia laborarct ut in Codicis libro IX, ///. de sepulcro wofato, Si quis sepul- 
crum lasBurus, etc.. item in vni iiSro Codicis (egitur Si quis in tanta furo- 
ris, etc.. Quod autem hœc quœstio prœccderc dthcat^ ix Codicis liber testatttr, 
tittilû ad Ifgem Juliam de vi publica et privata, Si quis ad se, etc. 

Muratori, Antiq, 3/. M. XLiv, cite une charte de 7C7, entièrement défigurée, 
par laquelle le monastère de Sainte-Marie de Cosmedin à Ravenne fait des 
donations de beaucoup de biens, en promettant Téviction, en se désistant pour 
lui et les siens legum bénéficiât juris et facli ignorantia^ foris locisque, prascrip' 
tione alla, senatusconsulto (probablement le sén.-cous. Velléianus, 1. xvi, $ 1) 
quod de nudieribtu prœstitit, 

(2) Quelques auteurs lui attribuent aussi les Authentiques, c'est-à-dire les ex- 



132 GliOSSATEURS. ÀGCU&SE. 

■ 

Parmi ses disciples les plus remarquables^ on cite les Bolo- 
nais : Bulgaro, os aureum; Martin Gossia^ copia legum; Jacques et 
Ugone (la Porta Ravegnana. La Somma del Codice de Roger est 
Ja première tentative ayant pour but de réduire en système la 
science- du droit. Othon de Plaisance^ malgré sa forme absolue et 
son excessive vanité^ ne manque pas d'esprit scientifique et con- 
naît les sources. JeanBassiano de Crémone, précis dans l'expo- 
sition^ trouva des formes ingénieuses, bien que parfois obscures. 

1192 II piVfessa à Mantoue; mais, assailli de nuit par Henri de Baïla, 
dont il avait réfuté une opinion, il n'échappa qu'à grand'peine, 
et s'enfuit à Montpellier, où il ouvrit la première école de droit. 
Pillio de Medicina professait très-jeune à Bologne, lorsque 
les magistrats le contraignirent à jurer que, pendant deux ans, 
il n'enseignerait pas ailleurs. Les Modénais, plus jaloux peut- 
être de l'enlever à leurs rivaux que de le posséder, lui offrirenl 
cent marcs d'argent pour qu'il vint dans leur ville, même sans 
enseigner, ce qu'il fit. La plupart de ses travaux sont des dialo- 
gues entre la jurisprudence et l'auteur, écrits avec une grande 
vanité et beaucoup d'affectation logique. 

On vante aussi Guillaume de Cavriano de Brescia; Âlbéric da 
Porta Ravegnana, qui, à cause de l'affluence des écoliers, faisait 
son cours dans la salle du conseil ; Jean Azzon de Bologne, qui 
comptait jusqu'à mille auditeurs, et d'autres qu'il serait trop 
long d'énumérer. 

1 129 François Accurse de Bagnolo près Florence, dans la Glossa conti' 

nua, comprit les auteurs précédents, et nous conser\'a ainsi l'opi- 
nion d'un grand nombre d'entre eux ; mais ses choix ne sont pas 
toujours heureux. De son temps , on la citait dans les tribunaux 
comme loi , et sa réputation fut considérable tant qu'une im- 
mense érudition parut un mérite. Dans le seizième siècle, quand 
on étudia l'antiquité et les historiens, un meilleur goût prévalut, 
mais au préjudice de la hauteur des pensées. 

Ces glossateurs ne possédaient que les Pandectes, le Code, les 
Institutes, les Authentiques et l'Épitome de Julien. Ignorant 
l'histoire et la philologie, au lieu de rectifier les textes, de dé- 
terminer les temps, de pénétrer dans l'esprit des lois, ils s'a- 

I rails des Nopelles dérogeant aux constitutions impériales, qu'on trouve dans 
les manuscrils du Codt^ et qui furent citées et suivies comme lois; il paraît 
en effet que la plupart doivent lui être attribuées, et qu'elles furent ensuite 
accrues par ses successeurs jusqu'à Accurse , qui eu clôt la série. 



DINO. BARTUOLE. 133 

musent à expliquer que etsi équivaut à quamvis, adtnodum à 
vaide; ils déduisent le nom du Tibre de l'empereur Tibère^ 
font vivre Ulpien et Justinien avant le Christ^ tuer Papinien par 
Marc Antoine^ traduisentj^on/t/g^r par papa ou episcopus, et, s'ils ' 
rencontrent un mot grec, ils sautent par-dessus: d'où le pro- 
verbe grâseum est, non potest legi. Néanmoins ils ne manquent 
pas^ surtout Âccurse, de pénétration et d'habileté pour rappro- 
cher les passages^ concilier d'apparentes divergences^ et recou- 
rir aux sources pour interprétation^ autant du moins qu^on le 
pouvait au milieu de ^ignorance de l'histoire-^ ignorance qui 
durerait encore aujourd'hui si le hasard n'avait pas amené la 
découverte d'Ulpien et d'autres jurisconsultes anciens. 

De serviles imitateurs suivirent bientôt; aussi habiles dialec- 
ticiens que dé]X)urvus d'esprit scientifique, prolixes, toujours 
prodigues de minutieux détails^ ils étouffent le texte sous le 
poids des commentaires^ muUorutn camelorum anus, ne laissent 
rien faire à l'intelligence des élèves, et rédigent dans un style 
barbare^ dont ne sut pas s'affranchir Dino de Mugello. Ce glos- 
sateur jouit d'une telle réputation que, môme de son vivant, 
les évéques établirent qu'on suivrait ses décisions^ toutes les fois 
que les lois municipales, les lois romaines et les interprétations 
d^Accurse se tairaient ou se contrediraient. 

Après la désorganisation des républiques^ et lorsque les tyrans 
eurent succédé au règne des factions pour détruire cette liberté 
si nécessaire à la pondération des lois^ les formes didactiques, 
avec des distinctions et des restrictions interminables, prévalurent 
de plus en plus dans la méthode. L'argumentation ne roula plus 
sur le texte, mais sur la glose, qui devint un 'obstacle pour le 
comprendre; Thabitude de suivre fidèlement les traces des au* 
très fit disparaître toute originalité. 

Cino dePistoie, disciple de Dino, chassé par les Guelfes, revient 
avec les Gibelins. Admirateur des dialecticiens, il sait pourtant 
s'affranchir des entraves de l'école et penser par lui-même ; il 
s'appuie sur les statuts des divers peuples et la pratique des tri- 
bunaux. Barthole de Sassoferrato, son disciple, enseigna à Pise 
et à Pérouse, où il mourut dans la force de l'âge ; supérieur en 
renommée à tous les jurisconsultes, expliqué dans les chaires, 
faisant loi en Espagne, il est bien au-dessous, pour la critique et 
la méthode, des anciens glossateurs, parce qu'il s'égare dans des 
commentaires sans fin. 

Plus tard Baldo de Pérause, qui professa cinquante-six ans, tout k^oo 



1357 



134 BALDO. PElfNA. 

en s'occopant des affaires publiques, acquit une certaine célébrité. 
<r Dans sa manière de distinction (dit Gravina) , il ne divise pas^ 
mais il fractionne tant le sujet que les parties s'envolent an 
vent ; néanmoins, bien que ce procédé nuise à l'interprétation 
de la loi romaine comme code positif, Baldo fut très-utile au ju- 
risconsulte pratique^ à cause de la multiplicité des cas que son 
esprit fécond retrouva; aussi estr-il bien rare qu'on le consulte 
sans y trouver toute espèce de solutions, d Luc de Penna, dans 
les Abruzzes^ auteur du commentaire sur les TresHbri, surpasse 
ses contemporains pour la méthode et le style ; puis, comme il 
n'a pas été formé dans les écoles, mais dans la pratique des af- 
faires^ il a recours directement aux textes avec une grande in- 
dépendance. Les glossateurs qui suivirent délaissèrent les ma- 
gistratures pour se livrer aux consultations^ source de renommée 
et de richesses. 

D'autres, au lieu du droit romain, étudièrent le droit féodal^ 
dont les applications étaient encore plus fréquentes. Obert de 
l'Orto et Gérard de Negro^ consuls milanais^ réunirent en 1170 
les constitutions impériales et les coutumes des différentes cités^ 
les sentences qui en émanaient^ leurs interprétations person- 
nelles et celles d'autres juristes. Jamais^ il est vrai, elles n'eu- 
rent force de loi, mais elles firent autorité jusque dans les cours 
pontificales; elles furent l'objet de gloses et de commentaires 
infinis de la part de Bulgare, Pileo, Ugolin, Conradin, Vincent, 
Goifredo, et surtout Jean Colombino, qui furent tous surpas- 
sés par le Napolitain André dlsemia, et, plus tard, par Mat* 
thieu des Afflitti. En 1436, le Bolonais Antoine Minuce de Prato- 
vecchio avait donné une meilleure forme aux livres féodaux, 
qui furent confirmés par l'empereur Frédéric III et enseignés 
publiquement à Bologne. L^illustre Cujas, déposant le mépris 
que les juristes manifestaient d'ordinaire pour tout ce qui 
n^était pas romain, améliora et rendit plus clair ce recueil au 
moyen d'une critique plus intelligente et d'une forme plus cor- 
recte; ce recueil se complète par les lois féodales, du reste les 
plus nombreuses et les plus précises, que publia Barberousse, 
qui avait prohibé ^aliénation des fiefs et rétabli en Italie les rè- 
gles impériales (1)* 

(1) Selon Cojas {Defêud.^ lîv. i), la coutume variait dans les villes : à Milan, 
Crémone el Pavie, le vassal pouvait aliéner ses fiefe sans le consentement du 
seigneur, tand»qu*U lui était indispensable à Mantoueet à Vérone. A Plaisance, 



DROIT CAKOmOUE. 495 

A cette métne époque^ le droit canonique se complétait. Un 
recueil authentique des lois ecclésiastiques émanées des coUr 
ciies et des empereurs^ fait par Jean Scholastique, patriarche 
de Ck)nstantinople, vers le milieu du sixième siècle, devint loi 
de l'Église d'Orient. En Occident, après les collections de Denis 
le Petit et d'Isidore^ dont nous avons parlé, Réginon, abbé de 
Pum, en fit une vers la fin du neuvième siècle ; on doit à Burc- 
khard, évéque de Worms, appelé Brocard par corruption de 
son nom, le Magnum decretamtn volumen, dans lequel il ior 
dique des questions incertaines et scabreuses. Yvon de Char- 
tres disposa méthodiquement le Décret en dix-sept livres; enfin 
le bénédictin GraticAi de Ghiusi, dans la Concordantia canontm iiM 
ou Decretnm, compléta la jurisprudence canonique. Eugène III, 
dit-on, l'approuva, et Tauteur, avec Ranieri Bellapecora^ fut le 
premier qui, à Bologne, fit un cours public sur cette matière. 
Son ouvrage comprend les canons des Apôtres, ceux des cent cinq 
conciles, les- décrétâtes des papes' avec celles du faux Isidore, et 
beaucoup de passages tirés des saints Pères , des livres pontifi- 
caux, du code Théodosien et d'autres. Faisant autorité dans le 
droit canonique, comme le code Justinien dans le droit civil, le 
décret de Gratien eut une foule de commentateurs; mais, pour 
le débarrasser de ses scories, il fallait attendre des siècles plus 
éclairés (1). 

Les consultations demandées successivement à Rome provo- 
quèrent de nouvelles décrétâtes, dont Bernard Girea^ évéque de 
Faenza, puis de Pavie, fit un recueil ; un autre fut commandé i 
Pierre de Bénévent par Innocent III, et approuvé pour faire au* 
torité; enfin une collection anonyme parut après 1215 : mais 
aucune de ces compilations n'était complète, et toutes conte- 
naient des décrets incertains. Grégoire IX chargea donc le Bar* 
celouais Raymond de Pegnafort de recueillir les décrétâtes pos*- 
térieures à 1150, date où finit la compilation de Gratien; de ce 

celui qcd inTestÎMait un antre d'un fief tranamiMible au snooeasenr ne pouTait 
l'en dépouiller tant qu'il vivait ; le contraire était possible à Milan et à Cré- 
mone. Les coutumes de la Fouille et de la Sicile, relatives à cette matière, se 
conservaient dans des livi*es appelés DefetarJ, qui périrent sous Guillaume I ; 
mais Mathieu Notaro les suppléa de mémoire. Giannone, xiii, 3. 

(t) D'après diverses tentatives, môme par Tordre et le soin des pontifes , le 
Turinols Sébastien Beritfdl fit imprimer à Venise, en 1777 : Graiiam eanortes 
genmni ab apocryplùs ditcnti; corrupù ad ememiatiorum codUumfidémtxaeH; 
IdiUfiàiiorct oomtnoda U^tfrpretati^ne Ulu$irati, 



436 mPLUENCE DU DROIT CIVIL. 

travail sortit le second corps^ mais le plus important , du droit 
canonique^ et qui d'ailleurs fut lui-même augmenté par des 
additions successives. 

L'étude du droit exerça la plus grande influence ; en effets 
elle faisait revivre au profil des modernes Pexpérience des an- 
ciens , déposée dans un système de lois où tout ce qui importe 
essentiellement à la société civile était déterminé avec une saga- 
cité^ une équité^ une précision^ bien supérieures aux tentatives 
des codes barbares. Une fois la preuve testimoniale admise^ l'es- 
prit humain se dé?eIoppa dans cet exercice qui avait pour objet 
la recherche des vérités et leur application; il remonta vers les 
études classiques pour mieux découvrir la signification des 
choses, et cette manière de raisonner, d'autant plus solide 
qu'elle s'appuyait sur les faits^ corrigeait la tendance sophis* 
tique des écoles. 

Les légistes, comme la doctrine et la patience manquaient 
aux barons^ prirent la place des feudataires dans les offices de 
judicature. Séduits par la constitution romaine, ils établirent 
une école théorique et pratique de gouvernement, dont la pre- 
mière règle était Funité et l'indivisibilité du pouvoir souve- 
rain; en vertu de ce principe, ils regardaient comme une usur- 
pation les seigneuries féodales, comme non avenue Poccupation 
des barbares, et comme indignes du nom de lois celles qu'ils 
avaient publiées. Fait unique et merveilleux ! la législation morte 
d*un peuple détruit devint la science politique et sociale de toute 
l'Europe , et de nos jours même les codes trouvent un appui, 
des commentaires ou des suppléments dans les décisions de Pa- 
pinien et l'opinion des glossateurs. 

Toutefois il est pénible de voir que les peuples nouveaux 
n'aient pas songé à emprunter à cette législation seulement ce qui 
pouvait leur convenir, au lieu d'adopter un amas de lois étran- 
gères à leurs coutumes et à l'ordre social, ces principes absolus, 
ces formules matérielles et ces rigides conséquences qui i^'étaient 
point en rapport avec la société nouvelle, ni avec les mœurs 
modernes, ni avec le christianisme; mais il est beaucoup plus 
facile de tout prendre que de faire un choix, et le parti gibelin 
avait intérêt à considérer les Frédérics comme les successeurs 
de Théodose. Tous ces faits produisirent donc une législation 
compliquée, incohérente, encore obscure après des commen- 
taires infinis, et peut-être à cause de ces commentaires. 

Dans les villes libres, néanmoins, les juristes constituaient un 



nVFLUENGE DU DROIT GIYII. 137 

corps^ avec des emplois honorifiques et d'autres charges;' ils 
jouissaient en outre d'une grande considération , et des per- 
sonnes distinguées portaient dans la jurisprudence un rare sens 
pratique et une dignité réelle. Le droit canonique servit beau- 
coup pour améliorer la législation^ mais surtout la condition du 
peuple ; en effet, pour Pordre des successions, les mariages et 
autres points légaux^ les prêtres n^avaient aucun motif de faire 
des lois iniques. 

Dans les conciles, composés de prélats de toutes les nations, 
espèce d'aréopage supérieur aux convenances féodales^ affranchi 
de tout intérêt de parti, rarement les canons ne comprenaient 
qu'un pays, et, comme ils avaient pour base la morale au lieu 
de la politique, ils servaient à l'équité générale. Les juridictions 
féodales furent moins vexatoires dans les mains des évéques et 
des abbés que dans celles des comtes et des barons, parce que 
le prêtre était obligé à quelques vertus dont le laïque se .croyait 
dispensé. La charité et le pardon des injures, essence de la mo- 
rale chrétienne, étaient spécialement commandés par les lois de 
l'Église dans un temps où le pacte social autorisait la guerre de 
tous contre tous. Les peines étaient plus douces ; par respect pour 
l'image de Dieu, l'Église avait aboli le supplice de la croix et la 
marque sur le front; aucune sentence de mort n'était prononcée, 
et souvent on envoyait le coupable dans un cloître pour faire 
pénitence et s'amender. La torture, approuvée par le divin Au- 
guste, et conservée longtemps même par les Anglais, si avancés 
dans la pratique de la liberté, ne figurait pas dans le droit cano- 
nique (i); néanmoins bien des siècles devaient s'écouler avant 
que la philosophie pût faire valoir de pareils documents. 

Le clergé, étranger au métier des armes, répudiait les preuves 

(1) Liv. I, pr. D. de qiuest. : Cum capîtaUa et atroctora maUficia non 
aiitâr explorari passant quam per servonim quœstionesj efficacissîmas eas esse 
ad retfuirendam 'verUatem existîmo^ ethabendas censeo. Le pape Nicolas I, dans 
une lettre aux Bulgares récemment convertis, la condamne, comme aurait pu 
le faire Beccaria neuf siècles après : « J'apprends que, lorsque vous avez pris 
« un voleur, vous le soumeUez à la torture pour qu*il fesse des aveux ; mais au- 
« cune loi divine ni humaine ne vous y autorise, la confession devant venir spon- 
« tanément, se faire volontairement, et non être arrachée par force. Si, après 
<t avoir infligé cette peine, vous ne décon\Tez rien de ce qui est imputé au 
« prévenu, ne devez-vous pas rougir? Cela ne démontre-t-il pas l'iniquité de 
« votre jugement? Et si qtielqu'nn, ne résistant pas aux tourments, se confesse 
« coupable sans l'être, sur qui retombe l'impiété, sinon sur celui qui l'oblige 
« à iSûre unr aveu mensonger? Abandonnez donc et exécrez de pareils usages. » 



138 INFXUERCB im DHOIT BOGLBSI ASTIQUE. 

du duel ou de l'ordalie (1)» qu'il remplaçait par le témoignage, 
et, comme preuve subsidiaire, par le serment ; il introduisait 
plus de régularité dans l'administration de la justice, dans les 
ventes, les prêts et les hypothèques, car les tribunaux ecclésias- 
tiques statuaient sur toutes les obligations contractées sous la 
foi du serment. Innocent lll et le quatrième concile de Latran 
instituèrent la procédure écrite» en prescrivant que, dans les ju- 
gements ordinaires ou extraordinaires, le juge se fit assister 
d'un notaire public, s'il était possible; deux personnes capa- 
bles devaient écrire les actes, c'est-à*dire les citations, les re- 
mises, les requêtes, les exceptions, les témoignages, etc., le 
tout avec l^indication des lieux, des temps, des personnes, et le 
juge en remettait copie aux parties, en conservant l'original 
pour les cas où quelque doute s'élèverait (2). Le droit même dé^ 
termina le mode des citations et la substance de la procédure: 
les recpurs au possessoire acquirent de l'étendue et de la force; 
les demandes reconventionnelles étaient favorisées, les voies de 
conciliation recommandées, et, dans les appels, on distinguait 
l'effet dévolutif du suspensif. 

Le droit civil n'autorisait pas les femmes à poursuivre en jus-^ 
tice sans le consentement du mari, ce qui les empêchait de ré- 
clamer contre lui; il n'en était pas ainsi des tribunaux ecclé- 
siastiques, devant lesquels l'union avait été contractée, la dot 
stipulée, et qui connaissaient des questions d^nfidélité, de sépa- 
ration, de divorce. Les lois qui protégaient les biens du clergé 
enseignaient qu^il existait une propriété dont la conquête n'était 
pas la source, avec d'autres garanties que la violence, garanties 
qui ne devaient pas tarder à devenir communes. On appréciait 

(1) Daos le statut que Giordano, abbé du monastère de Sainte-Hélène, donnait 
au château de Montecalvo en 1190, les jugements de Dieu étaient prohibés, et 
la liberté individuelle assurée, personne ne devant être arrêté si ce n'est en 
vertu d*un jugement ; on pouvait même éviter l'arrestation préventive en of- 
frant une garantie : Nemo MontisctUvi judicium ferri fervidi et aquœ calidœ» 
vel pugnam facere débet, Nemo ftabitator Montiscaivi capi débet antequam 

judicetur : ae si judicatus fuerit ^ capi non débet si fidejussorem dare pottterit, 
prœter in gravioribus adpis, de qnibus corporaiiter judicatur. Insuper nihil in 
eodem Castro sine judicio capi débet» C'est précisément la loi anglaise de VHa' 
béas corpus. Voir Tria, Mem, storiche délia città e dioeesi di Larino, 

(2) Gapit. II, De probat,, dans les décrétâtes de Grégoire IX. Pour ce qui 
suit, voir les titres De indiciis et de libellis oblat,i De off, et pot,jud, deleg,; 
De foro comp. Voir encore Rocco : Jus cauonicum ad civiUm jurisprudentiam 
perficiendam quid attulerit. Païenne, 1839. 



INFLUENCE tfO DROIT ECQLfelÂSTIOlTE. 139 

mieux rinviolabilitédes personnes en voyant le haut prix auqud 
était évaluée la vie de l'ecclésiastique ; on ne pouvait défier ses 
parents» et Toffenseur avait à faire à toute une société puis- 
sante. L'asile soustrayait le coupable à la vengeance immédiate, 
mais non à la justice^ entre les mains de laquelle on le remet- 
tait si le crime était constaté; Texclusion du duel entraînait la 
nécessité d'accepter la composition des tribunaux. Ainsi, tandis 
qu'elle semblait ne songer qu'à son propre intérêt, l'Église tra- 
vaillait pour tous les peuples, qui devaient un jour convertir en 
droits communs les principes qu'elle introduisait comme des 
privilèges (4). 

Tombé des mains des forts dans celles des sages, le pouvoir 
législatif s'améliorait, pour réagir avec avantage sur l'opinion ; 
aussi, dit Montesquieu, nous sommes redevables au christianisme 
d'un certain droit des gens dans la guerre, dont la nature hu- 
maine ne pourra jamais lui témoigner assez de reconnaissance; 
depuis ce droit, la victoire, parmi nous, laisse aux vaincus la 
vie, la liberté, les biens, les lois, la religion. Après ces bienfaits, 
je m'avoue fort disposé à pardonner aux compilateurs des Décré- 
tales de ne pas avoir eu assez de critique pour distinguer celles 
qui étaient fausses; d'avoir cru que le pape était véritablement 
supérieur à tous les évéques, et pouvait imposer aux rois l'obli^ 

(1) S'il est quelqu'un qui, dans notre siècle, ait conservé toutes les ran- 
cunes et toutes les préventions du siècle passé contre Torganisation ecclésias- 
tique, c'est Guillaume Libri, et pourtant il écrit : j4 la chute de C empire 
romain t Église devint dépositaire de la civilisation de t Europe, etj prêchant 
tÉpangile aux envahisseurs, elle adoucit tes mœurs des plus farouches, et lettf% 
enseigna la charité. Par f influence de la religion, ils apprirent les élémekts du 
lettres latines, et s'iu^tuèrent à vénérer en Rome, même après l'avoir msservie% 
la capitale de la chrétienté. Les pieux missionnaires qui parcouraient alors t Oc- 
cident représentaient un ordre social bien moins imparfait que tout ce qui exis» 
tait chez les barbares; et leur parole désarmée , descendant sur des hommes qui 
semblaient destinés ^ faire de l'Europe un immense tombeau, les arrêta, tei 
subjugua, leur inspira t amour du prochain, qui était pour eux la plus néees» 
saire des vertus. Ce fut le plus beau tempt dtt christianisme.,, qui futpluâ 
vénérable, plus sublime aux jours de lutte et d'adversité, que dans ses temps de 
puissance et de splendeur (Hist. des sciences mathématiques en Italie; yoI. ly, 
p. 2). De là il passe à soutenir Tinimitié de TÉglise contre toutes les sciences, 
excepté contre le catéchisme ; puis il soutient que c'est aux musulmans que 
l'on doit la renaissance des lettres : Les Arabes ont semé partout les germes dé 
la civilisation,,, partout la civilisation arabe communique aux esprits ttne noté* 
velle activité,,, ils ont été les madrés en tout des chrétiens. Aipsi les Arabes 
fii-ent en quelques années ce que l'Église n'avait pat sa foire en plusl^ra sièclesl 



140 LES UNIVERSITÉS. 

gation d'être justes et de ne pas écraser les peuples sous le poids 
des impôts. 

Avec la jurisprudence^ la doctrine sortait du sanctuaire^ et le 
savant n'était pas seulement clercy mais encore docteur. En 
outre, toutes ces discussions, mêlées de théorie et de pratique, 
attestent un extraordinaire mouvement intellectuel, qui exer- 
çait sur la société la même influcrtice réformatrice que le déve- 
loppement politique. En effet, lorsqu'une nation se réveille, elle 
étend son activité sur toutes les parties, qu'elles soient politi- 
ques, intellectuelles ou morales. 

Dans l'origine, on appelait université toute réunion libre ; les 
savants, organisés en associations libres qui prévenaient l'action 
des gouvernements, et dont chacune administrait ses propres 
affaires, prirent également ce nom. Quelque érudit de renom 
commençait à professer dans une ville ; les auditeurs accou- 
raient, d'autres savants profitaient de l'occasion pour faire éta- 
lage de leurs connaissances, et c'est ainsi que se formait une 
université. Au milieu d'une si grande disette de livres et de 
moyens d'instruction particulière, on ne pouvait apprendre que 
de vive voix, et les cours étaient suivis, non par des jeunes 
gens, mais par des hommes faits et déjà recommandables. A 
l'imitation de la société civile, les universités se constituaient en 
communes, avec des honneurs et des franchises pour les étu- 
diants et les professeurs ; avivées par cet intérêt qui naît des 
communications verbales entre les maîtres et les disciples, elles 
acquéraient, à la faveur des études indépendantes, de la force 
.et delà dignité; puis, à l'exemple des communes, elles sollici- 
taient auprès des rois et des papes des privilèges, dont le plus 
important était de pouvoir conférer le doctorat. 

Les professeurs, grandement stimulés par Tidée qu'ils se trou- 
vaient exposés aux regards de l'Europe littéraire, étaient rému- 
nérés par les étudiants, et l'université ne se soutenait que par 
leur réputation. Le concours des étudiants pro€urait des avan- 
tages aux villes, qui s'efforçaient de maintenir ces établissements; 
plus tard, elles se disputèrent les professeurs en leur offrant de 
gr honoraires. 

Les maîtres et les universités ne ressemblaient donc point à 
ce que l'on voit aujourd'hui; autour de nos universités moder- 
nes, cause active de corruption, la jeunesse, qui pourrait trou- 
ver partout le savoir, des livres et des professeurs, se réunit 
pour flétrir entre la débauche et lé mauvais exemple la fleur 



LES UNIVERSITES. 141 

de son âge et la fraîcheur des sentiments^ oublier les préceptes 
moraux puisés au foyer domestique, et faire son apprentissage 
du vice; elle suit un cours officiel sous des professeurs dont elle 
n'a ni l'estime ni la confiance» mais qui lui sont imposés pai* un 
gouvernement qu'elle n'aime peut-être pas. 

L' mportance des universités faisait qu'on entourait leur origine 
de fables : celle de Bologne prétendait avoir été fondée par 
Théodose H en 443 ; mais son premier privilège^ copié sur celui 
dont Justinien gratifia Béryte^ lui fut concédé à Roncaglia par 
Frédéric Barberousse: il avait pour but de protéger ceux qui 
viendraient du dehors étudier dans ses murs^ et de les mettre à 
Tabri d^ toutes poursuites pour dettes ou délits, en leur accor- 
dant la faculté de choisir la juridiction particulière des profes-. 
seurs; l'université élisait un recteur afin d'exercer cette juridic- 
tion. On n'étudia d'abord dans cette ville que le droit, auquel 
furent ensuite ajoutés les arts libéraux et la médecine; enfin 
Innocent lY y joignit une école de théologie, sur le modèle de 
celle de Paris, fondée vers la môme époque, et qui avait dans la 
théologie scolastique et la philosophie autant de réputation que 
Bologne dans la jurisprudence. Ces deux universités furent les 
plus renommées du moyen âge ; mais celle de Bologne était 
composée des écoliers, qui choisissaient des chefs dont les pro- 
fesseurs eux-mêmes devaient reconnaître l'autorité, tandis que 
les professeurs seuls appartenaient à celle de Paris, à l'exclu- 
sion des élèves, qui restaient subordonnés. Les deux systèmes 
dérivaient de la diversité du gouvernement des deux villes et 
de la nature de l'enseignement : dans Tune, la république 
et Pétude des lois; dans l'autre, la monarchie et Pétude de la 
théologie. 

A Bologne, les divers portiques formaient donc des universi- 
tés distinctes, et celle du droit était divisée en deux : l'une , des 
ultramontains, avec dix-huit nations ; l'autre, des citramonttûns, 
avec dix-sept (1). 

(1) Les ultramontains étaient fournis par la Gaule, le Portugal, la Provence, 
TAngleterre, la Bourgogne, la Savoie, la Gascogne, TAuvergne, le Uerry, la 
Touraine, la Castille, T Aragon, la Catalogne, la Navarre, T Allemagne, la Hon- 
grie, la Pologne, la Bohême et la Flandre ; les citramontains, par la Romagne, 
TAbnizze et la Terre de Labour , la Pouille et la Calabre, la Marche d'Ancône 
inférieure, la supérieure, la Sicile, Florence, Pise et Lucques, Sienne, 'Spolète, 
Ravenne, Venise, Gènes, Milan, les Lombards, les Tessalonici et les CeUstinu 

Les leçons comprenaient les cinq parties du Corpus jurii, et nous avons 



I4i LES UMtTERSlTiS. 

Les étudiante en droit étrangers {advênm foretues) iùa]ssaieni 
des prérogatives civiles dans toute leur plénitude ; convoqués 
par le recteur, auquel ils juraient obéissance chaque année, ils 

encore celles d*Odo(redo sur les trois paitMsdu Digeste et sur les neuf premiers 
livres du Gode. Un seid pouvait faire plusieurs ooun» eC suffire aussi à un grand 
nombre d'étudiants, chaque cours durant une année, et chaque réunion une 
heure, nani le quatorzième siècle, on changea cette distribution; les trois par- 
ties du Digeste et le Gode furent enseignés simultanément par deux docteurs, 
et par un autre le Voliunen, qui contenait les Institutes, les Authentiques , le 
droit féodal, les lois impériales et les trois derniers livres du Gode. Plus tard 
on introduisit des cours spéciaux sur une seule matière ; les notaires, surtout à 
Bologne, avaient des cours pour leur profession, avec le droit d'ensei^er. 

Voici comment on procédait d*ordinaire dans les cours. Après l'exposition 
d'un programme général (summa), on lisait le texte sur lequel devait s'exercer 
la critique, puis on donnait des éclaircissements suf les difficultés, les contra- 
dictions, les cas spéciaux (castis) ; on faisait une récapitulation des i*cgles gé- 
nérales {brocarda) \ on discutait les points douteux (quœstîones) ; mais cet ordre 
n'empêchait pas que chaque professeur ne conservât pleine liberté dans la 
méthode et renseignement. Les étudiants écrivaient sous la dictée, libres d'in- 
terrompre et d'adresser des questions, surtout dans les levons extraordinaires 
qui se' donnaient après le dîner. Plus tard on iuti'oduisit les quinternetti ou 
glouiSj qui, dès le principe, étaient faites par chacun en marge du texte même, 
et perfectionnées successivement ; après la mort du maitrci on les recherchait 
avec avidité, parce qu'elles contenaient le résumé de la science de l'auteur. Dans 
la suite, on leur donna plus d'étendue, et les éclaircissements d'un mot devin- 
rent un commentaire. A la suite, Wnrent les Questions, des livres sur l'ordre 
judiciaire, des traités sur les actions, des distinctions, des recueils de contro- 
verses, que l'on l'ecopiait à l'envi. Dans les écoles, on déterminait les livres sur 
lesquels ou devait s'exercer; en général, on n'expliquait dans une année que 
quelques textes, au détriment de l'indépendance et de la profondeur. 

L'examen privé coûtait 60 livres, et l'examen public 80. Il en revenait 24 
au docteur qui présentait, et 2 ou seulement 1 à chaque docteur assistant, selon 
que l'examen était public on privé ; 12 et 1/2 à l'archidiacre pour chaque exa- 
men, et S pour chaque discours. On dépensait beaucoup plus dans les cérémo- 
nies d'apparat, si bien que le pape, en 1311, ordonna que nul ne dépassât pour 
ce genre de luxe la somme de 500 livres. 

Nous avons fait le relevé du traitement de quelques professeurs. Guido de 
Suzzara s'engagea à interpréter le Digeste à Bologne moyennant 300 livres bo- 
lonaises que lui promirent les étudiants. Dino de Mugello enseigna a Pistoie 
pour 200 livTcs pisanes par an ; puis i Bologne, pour 10 livres bolonaises , 
ajoutées probablement à la rétribution des élèves. Naples lui offrit 100 onces 
d'or. Les religieux appelés frères du Sac appelèrent, en 1270, le Florentin 
Lapo, pour faire dans leur couvent un cours de physique et de logique, au 
prix de 30 livres bolonaises, outre la nourriture ; en 1261, le Vicentin AmoM, 
pour enseigner le droit canonique, moyennant 50 livres, à la cnadition qu'il 
aurait au moins vingt éooUers; le Ber^ousque Aldovfmd des Ukiponi, pour 



UNIVSRSITi DE BOLOGNE. 143 

coDsUtuaieiit une université propra, avec voix délibérative dans 
les assemblées. Oiaque nation se faisait représenter par un ou 
deux conseillers, qui^ adjoints au recteur^ formaient le sénat 
pour Texameu des affaires. Un syndic annuel représentait en 
justice les deux universités; un notaire, annuel lui-même^ com- 
me le massier et les deux bedeaux^ en rédigeait les actes. Gha« 
que année^ on élisait aussi deux taxateurs, un pour la ville et 
Taufre pour les étudiants^ chargés de fixer le prix des logements. 
L'écolier avait le droit de rester trois ans dans la maison choisie 
par lui ; le propriétaire qui exigeait au delà du prix convenu , 
se plaignait à tort de son locataire ou le maltraitait^ ne pou* 
vait plus loger d'autres étudiants. 

Les professeurs y au moment de leur promotion, puis une fois 
chaque année, devaient jurer obéissance au recteur et aux sta- 
tuts; ils pouvaient être suspendus et frappés d'une amende, avec 
interdiction de voter dans les assemblées ou de remplir les char- 
ges de l'université, comme les écoliers natifs de Bologne, qui 
restaient sous la dépendance de i^autorrté municipale. Le rec- 
teur devait être lettré, célibataire, âgé de vingt-cinq ans au 
moins, jouir d'une honnête aisance, avoir étudié le droit à ses 
frais pendant cinq ans au moins, et n'appartenir à aucun ordre 
religieux; il était renouvelé tous les ans dans une assemblée où 
votaient son prédécesseur, les conseillers et quelques électeurs 
choisis par l'université. Dans les cérémonies, il avait le pas sur 

interpréter Vlnfortiat, avec un traitement de 120 livres, et Raulo pour faire 
un cours de médecine, moyennant 150. PilUo vint à Bologne enseigner le droit 
civil pour 100 marcs d'argent. Thomas d*Aquin recevait de Charles I"une once 
d'or par mois. Eu 1399, Bakio touchait k Plaisance 164 livres ])ar mois, pour 
commenter le Code, et, en U97, 1200 par an; Marsilio de Sainte-Sophie, 
1 70 livres, y compris le loyer de sa maison ; les autres| de 4 jusqu'à 66 livres par 
mois. Quelquefois les écoliers servaient presque de pages aux maîtres, découpant 
à table et leur versant à boire, etc. Odofredo, outre ses le^is à TUniversité, 
en donnait d'extraordinaires à quiconque voulait les payer; mais, comme il en 
tirait peu de profit, il finit un jour l'explication du Digeste par ces mots : r Et 
n je vous dis que l'année prochaine j'entends enseigner ordinairement, bien et 
<t légalement, comme je n'ai jamais fait; mais je ne pense pas tire (professer) 
« extraordiuaireraent, parce que les écoliers ne sont pas bons payeurs; ils veu* 
ti lent entendre sans bourse délier, conformément à ce dicton : Cluieun veut 
« apprendre, personne ne se soucie de payer. Je n'ai pas autre chose a vous 
n dire, allez avec la bénédiction du Seigneur. » L'Espagnol Garcias fut le pre^ 
mier auquel on assigna, en 12S0, non un traitement annuel, mais le capital 
de ISO livres; puis, eu 1289, le professeur du droit civil reç^^t par an 100 Uvres^ 
et celui du droit canoDf 150. 



144 UNIVEESITÉ DE BOLOGNE. 

les évéques et les archevêque»^ à ^exception de celui de Bolo* 
gne^ et môme sur les cardinaux séculiers. Le titre de magnifia 
que lui fut attribué au quinzième siècle. 

U existaitdonc à Bologne quatre juridictions : celle des magis- 
trats ordinaires, celle de la cour épiscopale^ celle des profes- 
seurs et celle du recteur. Les fréquentes collisions entre ces pou- 
voirs distincts, la turbulence et les rixes des étudiants, agitèrent 
souvent la république : quelquefois les écoliers se retiraient tous 
dans une autre ville, jusqu*à ce qu'on eût consenti à leurs de- 
mandes exorbitantes; parfois encore, excommuniée par les papes 
ou mise au ban de Tempire, Bologne voyait émigrer la docte 
multitude à qui elle devait sa vie et ses richesses. La ville attirait 
les écoliers par de grands privilèges ; elle exemptait les profes- 
seurs du service militaire et de toute espèce de taxes, indem- 
nisant môme les étrangers des vols commis à leur préjudice, si 
le coupable ne pouvait le faire. 

Les docteurs devaient jurer de ne point enseigner ailleurs 
qu'à Bologne ; les citoyens qui détournaient un écolier de cette 
université, les professeurs bolonais âgés de plus de cinquante 
ans, ou les professeurs étrangers salariés qui passaient dans une 
autre école avant le temps fixé par leur engagement, devaient 
subir la mort et la confiscation. 

L^université prenait sous sa protection les artistes qui travail- 
laient pour elle, comme les copistes, les enlumineurs, les re- 
lieurs, les valets des étudiants, et quelques banquiers qui 
avaient le privilège de leur prêter de l'argent. Une loi bizarre 
imposait aux. Juifs la charge de payer cent quatre livres et demie 
aux étudiants en droit, et soixante et Six aux élèves qui suivaient 
les autres cours, destinées à fournir aux dépenses d'un festin à 
l'époque du carnaval. Les écoliers, lorsqu'ils voyaient tomber la 
première neige, s'empressaient d'en recueillir pour en faire les 
statues ou les portraits des professeurs les plus célèbres. 

L'archidiacre de Bologne avait le privilège de conférer le bon- 
net de docteur, et recevait, pour unique rémunération, une part 
des propines. Le doctorat, qui était conféré comme grade par 
le collège des légistes, doimait le droit d'enseigner et d'être 
promu aux charges. Il fallait six ans d'études pour devenir doc- 
teur en droit canon, huit pour le droit civil. Après avoir juré 
qu'il avait consacré à ses études le temps déterminé, l'aspirant 
soutenait l'examen public et privé; on lui assignait deux textes 
sur lesquels il discutait devant l'archidiaci^e et le docteur qui le 



UNIVERSITE DE BOLOGNE. 145 

• 

présentait, avec liberté aux autres docteurs d'argumenter con- 
tradictoirement; cette épreuve subie ^ il était reçu parmi les li- 
cenciés. L'examen public se faisait dans la cathédrale avec grande 
solennité; le licencié, après avoir récité le discours qu'il avait 
préparé^ exposait une thèse de droite contre laquelle les 
étudiants pouvaient soulever des objections. L'archidiacre ou un 
docteur prononçait ensuite son éloge, et le proclamait docteur 
en lui donnant le livre, Panneau, le bonnet. On ne prétait pas 
le serment de bien remplir les obligations du doctorat, mais 
d'autres serments particuliers. 

Le grade de docteur donnait le droit de professer, non-seule- 
ment à Bologne, mais dans toute université constituée par bulle 
papale. Tout écolier, après cinq ans d'études, pouvait enseigner, 
mais sur un seul titre; après six, sur un traité entier, avec le 
consentement du recteur : ces étudiants s'appelaient bacheliers. 
Le cours durait du 19 ou 28 novembre au i7 septembre; le 
jeudi était un jour de vacance, toutes les fois qu'il n'y avait pas 
quelque fête dans la semaine. Les leçons avaient lieu en partie 
à VAve Maria du matin, en partie à une heure après midi, et 
tout le temps devait être consacré à l'enseignement oral. Les 
cours se distinguaient en ordinaires ou extraordinaires, selon les 
livres. Les textes ordinaires étaient, pour le droit romain, le 
Digeste vieux et le Code ; pour le droit canonique, le Décret et 
les Décrétâtes. Tout autre livre était extraordinaire, et les pro- 
fesseurs autorisés à les expliquer ne pouvaient enseigner sur les 
textes ordinaires. 

£n 1260, on comptait à Bologne jusqu'à dix mille écoliers, au 
grand profit des maîtres. Plus tard, on assigna des traitements 
publics aux professeurs; nous en trouvons, en 1384, dix-neuf 
à Bologne pour le droit, ayant de 50 à 300 florins de 33 sous. 
Lorsqu'ils reçurent tous un salaire de l'État, le professorat fut 
considéré comme une fonction publique. 

L'étude de la jurisprudence s'introduisit beaucoup plus tard 
dans les universités étrangères, de telle sorte que le triomphe 
de cette science fut toujours en Italie, et non par décret ou fa- 
veur des souverains, mais par nécessité des temps. Aux cités 
lombardes, libres, commerçantes, riches, populeuses, ne suffi- 
saient plus les étroites dispositions des codes germains et la 
rare connaissance du droit romain. Avec la disparition du droit 
personnel introduit par Gharlemagne, on s'habituait à considé- 
rer la plupart des peuples de l'Europe comme intimement unis 

HIST. DBS ITAL. — T. V. 10 



146 uNivKiiaiTé i)X bouxïiis. 

60US l'empirO) et^ parmi les variétés nationales, à reconnaître 
quelque diose de commun : Tampire, TÉglise, la langue latine. 
Aussitôt après la formation' de Técole bolonaise^ et lorsque les 
connaissances sa furent répandues au moyen des consultations^ 
des écrits et des nouvelles écoles, le droit romain fut môme re- 
gardé comme étant commun à toute la chrétienté^ ce qui le 
grandissait dans l'opinion des peuples. 

L'université de Bologne fut la première qui ajouta Pétude de 
la grammaire à celle des autres sciences; le Florentin Buoncom- 
pagno^ qui reçut une couronne de laurier, y lut sa Forma lit" 
terarum scholasticarum y méthode pour écrire des lettres aux 
princes et aux magistrats. Il était d'usage que celui qui désirait 
professer la grammaire se fit précéder d'une épitre écrite avec 
•élégance et un grand étalage d'érudition^ picturalo verborum 
et mictorilate philosophorum, Buoncompagno, orgueilleux et 
railleur^ expédia une lettre de ce genre, comme venant d'un 
nouveau professeur qui le défiait lui-même. Ses rivaux, dans 
la joie, portèrent aux nues le rare mérite de la lettre supposée; 
puis, au jour fixé, ils se réunirent en foule dans la cathédrale. 
Mais Buoncompagno ne tarda point à révéler Tartifice, et ses 
rivaux se retirèrent bafoués, tandis que ses amis le ramenèrent 
en triomphe chez lui. 

Un certain nombre d'écoliers, dérangés dans leurs études par 
les troubles civils de Bologne, établirent à Padoue une école 
de droit (123S), qui devint le noyau de Tunivensité de cette 
ville. Les statuts furent rédigés sur le modèle de ceux de Bo* 
logne, mais avec cette diiTérence que les étudiants, les profes- 
seurs et les employés entraient dans la communauté, et que les 
professeurs étaient élus par les écoliers. Aucun sujet vénitien ne 
parvenait aux magistratures sans avoir étudié dans cette uni« 
versité, qui était placée sous la surveillance de trois sénateurs. 
Une autre fois, ces étudiants avaient transféré l'université à 
Vicence (1364), où elle dura sept ans; en i3i6, ils se transpor- 
tèrent à Sienne, qui offrit 6,000 florins pour le rachat de leurs 
livres laissés en gage ; mais cette école fut bientôt fermée, puis 
rétablie par Charles IV en 1357; Grégoire, en 1408, y joignit la 
faculté de théologie. 

L'université de Pérouse naquit en 1276; il est fait mention de 
celle de Parme (1321) dans Donnlzone (1). La commune de 

(1) U rappelle Crif0/Hi/( / 



AUTRES UNIVBIISITB8 D'ITAUE. i47 

Verceil, en 1228, ouvrit une école pour la théologie, le droit 
civil et canonique, les sciences médicales, la dialectique, la 
grammaire; elle fut divisée en quatre nations: une, de France, 
Normandie et Angleterre; une, d'Italiens; la troisième, d'Alle- 
mands; la dernière, pour les Espagnols, les Catalans et les Pro. 
vençaux. Les recteurs prenaient rengagement de lui procurer 
beaucoup d'écoliers, surtout d'en faire venir de Padoue, et de 
ne point s'allier aux factions du pays. La commune, de son 
côté, promettait de fournir cinq cents chambres aux écoliers, 
des vivres à bon marché, de maintenir la tranquillité publique, 
de ne les laisser Inquiéter ni peur dettes ni pour représailles, et 
de salarier, d'après la décision de deux écoliers et de deux ci- 
toyens, les maîtres qui seraient élus par le recteur. 

Dès le douzième siècle, Pise avait des professeurs de droit ; 
mais l'enseignement, comme un dédommagement de la liberté 
perdue, n'y fut transféré de Florence que dans l'année 4444. 
Afin de fournir aux professeurs une large rémunération, elle 
préleva tous les ans six mille florins d'or sur le trésor, et en ob- 
tint cinq mille du pape par dispense de bénéfices (i). L'école 
de Ferrare est antérieure à Frédéric II, et Boniface IX, en 1394, 
lui conféra le privilège de renseignement général ; celle de Rome, 
fondée par Innocent IV, fut transférée à Avignon avec le saint- 
giége, et Léon XXII l'autorisa à conférer les grades. Frédéric II 
institua les écoles de Naples en 4224; bien qu'il ne permît pas 
de former l'université d'écoliers et de professeurs, il accorda de 
grands privilèges aux étudiants; mais il ne put jamais l'élever 
à cette prospérité où parvenaient les écoles fondées par le libre 
concours et la confiance des élèves. 

L'Italie en eut d'autres à cette époque et dans les siècles sui- 
vants, surtout pour le droit, comme à Plaisance (4243), à Mo- 
dène (H89), à Reggio (1188). Charles IV, en 4800, accorda des 
privilèges à celle de Pavie ; Galéas Visconti défendit à ses su- 
jets d'étudier ailleurs, et rétribua largement les professeurs (2). 



Quia granimatica manet alta 

Aites et septem studiosc sunt Ibi lecîm, 

Ba\ «. script.^ V, p. 4M, 

(1) Dans les Archives diplomatiques de Florence, on trouve les actes faits 
avec le médecin François Dataro, de Plaisance, pour 500 florins; avecGeoi^es 
d'Arrighetto Nati d'Asti, canouiste, pour 400 florins ; avec le médecin Jérôme 
de la Torre de Vérone, avec Pierre Leoni de Spolète, etc. 

(2) A Ba%, en 1297, 1,200 florins ; à Jason du Maine, eu 1402 , 2,250 flo- 



148 ÉCOLE DE SALEBNE. 

Le pape reconnut celle de Turin en i405^ et Tempereur^ six ans 
après; i'évéque en était le chancelier. Alexandre IIl envoya beau- 
coup déjeunes ecclésiastiques à ^université de Paris, fameuse 
par ses cours de théologie, et Venise^ un grand nombre d'élèves^ 
qui devaient plus tard parvenir aux premiers honneurs. 

11 nous reste à parler d^un autre enseignement universitaire^ 
la médecine. Les Arabes^ qui traduisirent et commentèrent les 
auteurs grecs ^ et auxquels nous devons divers médicaments et 
Télixir^ furent célèbres dans cette science. Les Juifs étaient aussi 
des médecins et des chirurgiens très-renommés^ et Ton trouve dans 
leslivres talmudiques desidées très-avancéessurl'anatomie. Parmi 
les chrétiens 5 la médecine^ comme toute autre connaissance, 
devint le partage des ecclésiastiques et surtout des moines, bien 
que les canons leur défendissent les opérations par le feu et le 
fer tranchant; saint Benoit imposa aux moines de Mont-Gassin et 
de Salerne l'obligation de soigner les malades. Le philosophe 
Constantin l'Africain, après avoir passé quarante ans dans les 
écoles arabes, à Bagdad, en Egypte, dans l'Inde , faillit, à son 
retour, être tué comme magicien ; il se réfugia donc à Salerne, et 
devint secrétaire de Robert Guiscard; mais, fatigué du bruit de 
la cour, il se retira à Mont-Gassin, où il traduisit les ouvrages 
des médecins de POrient. Ses travaux accrurent la renommée de 
l'école de Salerne, qui voyait afQuer les malades, à la guérison 
desquels contribuaient la position salutaire de la ville et les re- 
liques de saint Mathieu , de sainte Thècle, de sainte Suzanne. 
Frédéric II étant venu se faire extraire la pierre, saint Benoît ac- 
complit l'opération pendant son sommeil, lui mit le calcul dans 
la main, et cicatrisa la plaie (!]. 

Dans le siècle suivant, sous la direction de Jean de Milan , on 
écrivit dans cette école certaines règles d'hygiène en vers léo- 
nins qui devinrent des proverbes (2) et furent traduits dans toutes 

nos; à Alciat, de 1536 à 1540, 1,000 écus, puU 7,500 livres, de 1544 à 
1550; à Meuocliio, 0,000 livres, en 1589. 

(1) Vita sancii Memwerci, Les stupéfiants et le sommeil magnétique que 
Ton emploie aujourd'hui pour ces opérations obligent à réfléchir sur oes récits 
au lieu d'en rire. 

(2) Ova rcccotia , vina rubentia , pinguia Jura , 

Cura simila pura naturz sunt valitura. 
Gœoa brevis vel coena levis ût raro uiulc»ta; 
Magna nocet, uiedicina docet, res est manifesta. 
Si fare vis sanus, ablue svpe manus. 



iCOLE DE SALERNE. 449 

les langues. Peu de temps après Tan mille ^ Garispont^ médecin 
de Saierne^ publia le Paxsionarius Galeni^ remèdes contre toute 
sorte de maladies , tirés surtout de Théodore Priscien. Gophon 
publia une thérapeutique générale [Ars medenâi) selon Hippo- 
crate^ Galien et les médecins arabes; dans cet ourrage, qui ne 
vaut guère mieux que le précédent, on remarque la première in- 
dication du système lymphatique. Rorauald^ évêque de Salerne, 
fut consulté par les deux Guillaume de Sicile et par le pape. 
L'Herbier de Técole de Saleme^ compilé certainement avant le 
douzième siècle^ se répandit dans toute PEurope. 

Cette école fut la première qur introduisit les divers grades 
académiques, à Timitation des Arabes. Plus tard , Frédéric II 
établit des conditions pour avoir le droit d'exercer la médecine : 
il fallait^ outre le titre de licencié , prouver une naissance légi- 
time, être ûgé de vingt et un ans accomplis, avoir étudié trois 
ans la logique, cinq ans la médecine^ et la chirurgie, qui en forme 
une petite partie ; on exigeait encore qu'on expliquât VArt de 
Galien^ le premier livre d^Avicenneou un passage des Aphorismes 
d'Hippocrate, et qu'on eût pratiqué sous un médecin expérimenté. 

Le candidat jurait de suivre les méthodes usitées, de dénoncer 
le pharmacien qui altérerait les médicaments^ et de traiter les 
pauvres gratuitement. On exigeait des chirurgiens une année 
d'études à Naples et à Saleme^ puis un examen. Dans la suite, on 
imposa des prescriptions minutieuses : le médecin devait visiter 
deux fois {)ar jour les malades domiciliés dans la ville , qui 
pouvaient encore les appeler une fois dans la nuit; le salaire 
était d'un demi-taro par jour^ et même de trois si le malade ha- 
bitait hors de la ville. Les pharmaciens avaient un tarifa on dé- 
signait les lieux où Ton pouvait les établir, et de rigoureuses 
précautions leur étaient commandées. 

"^ On attirait les médecins par des privilèges, par l'exemption des 
tailles^ et des villes leur fournissaient même un ou deux chevaux. 
Ugo de Lucques promettait de soigner gratuitement , dans les 
maladies ordinaires ; les habitants du territoire bolonais; mais, 
pour une blessure grave^ un os rompu ou' disloqué, il demandait 



Lotio post mensam tlbi conferet rnunert bina: 
Mundificat palmas, et lumina i-eddit acuta. 
Prima dies maji non carnibus anseris uti. 
Ruta Tiris minuit venerem , mutieribos addit. 

• • . Cnida comesta 
Rata facit castwn , dat hinwn et ingerit astum. 



i50 LES iJPREUX. 

qu^il pftt etiger deft gens de condition moyenne un char de bois» 
vingt sous et un char de foin des riches , et suivre Tarmée sur 
les champs de bataille, sauf à l^ecevoir six cents livres bolonaises; 
les pauvres ne devaient rien payer. 

Il fut des premiers à traiter les blessures avec du vin seul (1) ; 
en 1Î18, il accompagna ses concitoyens en Palestine. 
. L'entassement des personnes dans les habitations^ les vête* 
ments de laine^ les pèlerinages^ l'absence de toutes les précau* 
tions sanitaires^ favorisaient la propagation des maladies^ et Ton 
peut dire que la peste ne cessa jamais. Dans les temps où l'épi- 
démie exerçait le plus de ravages^ on entraînait en foule les pè- 
lerins dans des processions et des cérémonies expiatoires; les 
quarantaines et les autres mesures contre la contagion ne furent 
imaginées que beaucoup plus tard^ et peut-être faut-il attribuer 
à la commune de Milan le premier pas fait dans cette voie. 

De nouvelles maladies vinrent aussi du Levant; la plus funeste 
et la plus durable fut la petite vérole > qui semble avoir suivi les 
Arabes dans leur première sortie de la terre natale. On suppose 
que les croisés nous apportèrent le feu sacré , que les religieux 
de saint Antoine firent vœu de soigner. La danse de iaint Gui 
parut après l'an mille^ ainsi que la tarentelle dans la Fouille. 

La lèpre se manifestait le plus souvent sous des formes hor- 
ribles et dégoûtantes^ par des démangeaisons aux mains et 
d'atroces douleurs d'entrailles : la peau^ semée de taches livides 
rouges et noires^ commençait par s'érailler^ puis devenait ru- 
gueuse comme l'écorce d'un arbre; tout le corps se couvrait 
ensuite de tumeurs rougeâtres et cancéreuses; les doigts^ les 
mains et les pieds se tuméfiaient démesurément; les chairs se 
détachaient par lambeaux^ au point de signaler la route sur 
laquelle avaient passé plusieurs de ces infortunés. Le visage 
prenait un aspect rebutant , les cheveux tombaient , la voix de- 
venait rauque; le mal envahissait le tissu muqueux^ les mem- 
branes, les glandes^ les muscles^ les cartilages » les os, et une 
sombre mélancolie s'emparait du malade, qui voyait s'avancer 
à pas lents l'inévitable solution de son infirmité. 

Sous les Lombards, les lépreux étaient chassés hors des villes, 
et ne pouvaient vendre leurs biens; car on attachait à leur ma- 
ladie l'idée d'un châtiment particulier de Dieu, selon quelque 

(I) Sarti, DeÎDVof. hohgn.f tom. 1, peg. 144. — RiRTtZI, St. délia meJU 
cina, tom. 11. 



LES LÉPREUX. 151 

■ 

passage de la Bible^ à laquelle on empruntait les précautions 
qu'elle recommande contre les lépreux. Les statuts de toutes les 
communes prescrivaient des mesures pour les découvrir et les 
isoler. L'Église elie-môme, qui semblait les maudire, adoucissait 
leurs misères, qu'elle faisait tourner en expiation à l'aide de cé- 
rémonies mêlées de tristesse et d'espérance, quand elle inter- 
venait pour les détacher de la société. Après avoir célébré en 
présence du malade l'office des morts^ elle l'exhortait à être bon 
chrétien et à se confier dans la charité de ses frères^ dont il était 
séparé oorporellement : il lui était défendu de s'approcher de 
l'habitation des vivants^ de se laver dans les ruisseaux ou les fon- 
taines> d'aller dans des chemins étroits , de toucher des enfants 
ou la corde des puits^ de boire en d'autres vases que dans son 
écuelle; on bénissait ensuite les ustensiles qui devaient lui servir 
dans sa solitude; enfin^ après que chaque assistant lui avait of- 
fert son aumône, le clergé^ accompagné des fidèles, le conduisait 
à la cabane qui lui était destinée, et, devant la porte, on plantait 
une croix de boiS) à laquelle on suspendait un tronc pour re- 
cevoir les aumônes des passants. 

Un habit particulier distinguait le malheureux banni; il de- 
vait porter des gants , et, au lieu de parler, faire sonner une 
espèce de crécelle. A PàqUes, il pouvait sortir de son sépulcre 
anticipé, et, pendant quelques jours, entrer dans les villes ou 
villages afin de participer à la joie générale de la chrétienté. 

Les femmes pouvaient suivre leurs époux et leur procurer lés 
consolations de la famille; celles de la charité ne manquaient 
pas non plus aux lépreux. Le troisième concile de Latran, eh 
condamnant la rigueur avec laquelle on les traitait parfois , dé- 
clara que l'Église était la mère commune des fidèles , et que les 
lépreux pouvaient être plus méritants que les individus sains de 
corps ; il ordonnait, en conséquence , qu'on leur assignât une 
église et un cimetière distincfs , avec un prêtre chargé du soin 
de leurs âmes, et qu'ils fussent exemptés de la dîme pour leurs 
jardins et leurs bestiaux. 

Dans leur intérêt, on multiplia les lazarets , ainsi nommés (et 
les lépreux eux-mêmes s'appelaient lazares) du pauvre de 
l'Évangile. Le dimanche des Rameaux, l'archevêque de Milan 
allait en procession à Saint-Laurent, puis au Carrobbio, lavait et 
habillait un lépreux. L^ordre de Sainl-Lazare fut institué pour 
leur soulagement spécial, et le grand maître devait toujours être 
un lépreux, afin qu'il sût mieux soulager les mailx dont il avait 



152 CHIRUaGIE. 

lui-même souffert : effort sublime de la chevalerie chrétienne^ 
qui tentait d'ennoblir en quelque sorte la plus repoussante des 
maladies. 

Catherine de Sienne, en donnant la sépulture à une lépreuse 
qu'elle avait soignée, contracta son mal; mais aussitôt ses mains 
redevinrent blanches et lisses comme celle d'un enfant. Saint 
François d'Assise^ ayant rencontré un lépreux dans la vallée de 
Spolète^ Tembrassa, baisa même ses lèvres cancéreuses, et le 
guérit ainsi. Un autre se présente à lui dans la plaine d'Assise; 
il s'approche pour lui faire l'aumône^ lorsqu'il disparait tout à 
coup à ses yeux , et François reste persuadé que c'était Notre- 
Scigneur lui-môme^ qui prenait souvent cet aspect hideux pour 
éprouver la charité des fidèles. Saint François recommandait donc 
les lépreux à ses moines^ et il congédiait les novices qui ne 
savai^t pas les soigner. Un lépreux, par son impatience et ses 
blasphèmes, s'était rendu insupportable aux autres religieux; 
François entreprit alors de le panser lui-même, le calma par 
ses discours, lava ses plaies, et a là où touchaient les mains du 
a saint, la lèpre s'en allait et la chair du malade restait parfai- 
a tement saine; si bien que, tandis que le corps se purifiait de 
la lèpre à Textérieur, l'âme se purifiait du péché au dedans 
a par la contrition. » Ce lépreux étant mort après de rigoureuses 
pénitences, apparut à François, auquel il dit : a Me recounais- 
a tu? Je suis ce lépreux que le Christ a guéri par tes mains. Je 
a m'en vais aujourd'hui à la gloire étemelle, et j'en rends grâces 
a à Dieu et à toi; car par toi beaucoup d'âmes seront sauvées 
a dans ce monde (1). d 

Les Italiens, pendant leurs expéditions en Asie, purent profiter 
de l'expérience des Arabeà, et c'est alors en effet que l'on connut 
la casse et le séné; la thériaque, médicament fondamental du 
moyen âge, fut apportée d'Antioche à Venise, qui en garda 
longtemps le secret. Roger de Parme recommanda l'éponge ma- 
rine pour les scrofules , et d'excellents procédés chirurgicaux. 
Roland de Parme écrivit un traité de chirurgie, qui fut ensuite 
commenté par quatre Salemitains. Guillaume de Saliceto, 
moine de Plaisance, un des meilleurs chirurgiens de l'époque et 
assez indépendant, rédigea, avec quelque exactitude, un abrégé 
d'anatomie, précéda Willis dans la distinction des nerfs qui sont 
ou ne sont pas au service de la volonté, et décrivit la syphilis. 

(1) FlORKTTI, chap. XXII. 



GHIRUH6IE. i53 

Lanfranc de Milan, qui s'expatria lorsqu*il lui fut impossible 1205 
de s'opposer davantage à Mathieu Visconti, ouvrit un cours à 
Paris , qui attira un si grand nombre d'élèves que l'école des 
chirurgiens séculiers devint très-célèbre.' Bien que le chirurgien 
fût considéré comme très-inférieur aux médecins , qui , pour ce 
motif, au lieu de se prêter aux opérations, avaient recours aux 
pbarmaciens^ Lanfranc opéra souvent lui-même; puis^ chose 
digne d'éloge , il donnait toujours l'anatomie de Torgane dont il 
décrivait les lésions. 

Théodoric, évoque de Bitonte^ observa par lui-môme, et subs- 
titua les ligatures en toile aux grands appareils de bois dans le 
cas de fracture des os. Le Florentin Thaddée d'Alderotto, inter- 
prétant philosophiquement Hippocrate et Galien, acquit autant 
de réputation dans sa science qu'Accurse dans celle du droit ; il 
s'égare pourtant toutes les fois qu'il prétend révéler les secrets 
de l'art, cachés, dit*il, sous un langage de convention des au- 
teurs. Appelé à soigner le noble Ghérard Rangone, il voulut que, 1285 
par acte public, les trois procureurs du malade le garantissent 
de tout dommage pendant son voyage, et le ramenassent à Bo- 
logne, sauf de sa personne et de sa bourse, sans être molesté par 
les voleurs ou des ennemis, ni être retenu à Modène contre sa 
volonté; dans le cas contraire, ils lui payeront 1,000 livres im- 
périales pour chaque article violé ; puis ils lui restitueront 3,000 
livres bolonaises qu'ils confessent avoir reçues en dépôt : cette 
dernière clause était destinée à voiler une rémunération exor- 
bitante (1). (I exigea du pape iOO ducats d'or par jour, parce 

(1) SâmT!, tom. II, pag. t53. — Dans les Assises de Jérusalem, adoptées , 
comme nous l'avons dit, dans les possessions italiennes dn Levant, et qui repré- 
sentent d'ailleurs les coutumes des pays européens, il est établi que, si un esclave 
tombe malade, et qu'uu médecin, ayant traité avec son maître pour le guérir, 
lui donne des choses émollieutes et chaudes au lieu de lui en administrer d'as- 
tringentes et de froides, de sorte qu'il meure, le médecin sera tenu de fournir 
un esclave semblable ou le prix qu'il aura coûté jusqu'au jour de sa mort. 11 
en sera de même s'il lui tire du sang mal à propos ou en trop grande quantité; 
ou si, étant hydropique, il lui fend le ventre (on pratiquait donc la paracen- 
tèse ?), et ne sait pas ensuite lui extraire l'hiuneur, au point qu'il s'affaiblisse 
et meure; ou si, souffrant d'une fièvre quotidienne, il le purge et lui administre 
trop de scummonée, en provoquant des évacuations qui entraînent la mort. Si 
un esclave a la lèpre, la gale ou toute autre maladie, et que le médecin con- 
vienne de le guérir à la condition d'avoir la moitié de sa valeur, pourvu qu'il 
fasse tout ce qu'il peut, il n'est pas obligé de le payer, bien qu'il ne le guérisse 
pas , car il a perdu sa peine. S*il en arrive ainsi avec un homme ou une femme 



184 SCTENflES OCCULTES* ASTROLOGIE. 

qu^U était plud riche que lès autres, qui lui en donnaient 80 ; la 
cure finie, il en toucha iO^OOO. Barthélémy de Yarignana reçut 
du marquis d'Esté^ pour une cure, ^0 florins d'or. 

Le Génois Simon de Gordo, médecin de Nicolas IV^ dans la 
C lavis sanationis^ dictionnaire des médicaments simples , cheiv 
cha à débrouiller la confusion produite par la variété de nomen* 
clature. Dans un but scientifique^ il parcourut durant trente ans 
la Grèce et POrient; mais, au lieu de déterminer les corps d'après 
leur nature, il s'arrête aux qualités médicinales, qu'il déduit^ 
non des leçons de l'expérience, mais de vertus élémentaires sup- 
posées. En effet, les progrès des sciences naturelles étaient en^ 
través par l'empirisme superstitieux, par l'aveugle vénération 
pour l'autorité, et par la manie de substituer la dialectique à l'ex- 
périence ; Tesprit se noyait dans d'interminables argumentations 
sur des recherches oiseuses. Par exemple, on demandait si telle 
potion pouvait guérir la fièvre^ et l'on répondait non, parce que 
celle-là est une substance, et celle-ci un accident; donc Tune né 
pouvait rien sur l'autre. L'anatomie était peu étudiée» et l'on ne 
faisait aucune opération sans consulter les étoiles ; car Ton sup^ 
posait un rapport intime entre le corps humain et l'univers^ les 
planètes surtout. 

Les sciences expérimentales cédaient donc le pas aux sciences 
occultes, qui avaient pour objet de connaître l'avenir, de dé^ 
couvrir des trésors, de transmuer les métau^L, de faire des amu- 
lettes et des incantations, de composer la panacée universelle et 
FéUxir de Timmortalité; pour atteindre un but si^ élevé, quelle 
fatigue pouvait sembler excessive? On tirait des présages sur 
l'avenir de signes fortuits, des lignes de la main, des étoiles> des 
songes, dont personne n'eût osé révoquer en doute les révé^ 
lations après ce qu'en avait écrit Hippocrate; on devinait quel- 
quefois, en effet, parce qu'il est difiicile de ne jamais réussir 
lorsqu'on parle un peu de tout et d'une manière vague. 

L'astrologie, fille insensée d'une mère sage, se trouve à l'en- 
fance comme à la décrépitude des sociétés, parmi les doctes Ro- 
mains aussi bien que chez les simples OcéanienSé L'homme est le 
centre et le but de la création; tout se rapporte donc à lui. Or 

libre» le médecin sera pendu , après quHl aura été fouetté dans les mes in 
portant à la main un vase de nuit^ afin d'e/ftayêf ht aHttest et ses biens 
seront confisqués par le seigneur du lieu. Aucun médecin venu du dehors ne 
pouvait exercer son art sans avoir été reconnu capable par d*autres médecinA 
et par Tévèque i sinon on le fouettait dans les rues. 



ASTROLOeiE. 



455 



(comme il est Certain)^ A le soleil et tes autres astres influent sur 
les saisons, sur la végétation, sur les animaux, combien plus ne 
doivenHis pas agir sur l'homme, la créature de prédilection 
parmi les autres? L'histoire (disent les astrologues) et tous les 
philosophes anciens s'accordent pour admettre une analogie 
entre les aimées de notre existence et les degrés parcourus par 
chaque signe sur Técliptique. Afin de la découvrir, il faut con- 
naître Teffet des astres sur les diverses parties de la nature, les 
calculs des mouvements, et certaines formules mystérieuses au 
moyen desquelles on peut accroître les forces de la nature, dé- 
terminer l'influence des planètes, surtout à l'instant da la nais- 
sance, ou bien évoquer les esprits et les morts. Le savant qui 
connaît les propriétés occultes, non-seulement devine l'avenir, 
mais le soumet à son influence, excite la haine ou l'amour, dé* 
couvre les desseins secrets, les trésors cachés, des remèdes pour 
les maux, et jusqu'au grand arcane de la science , l'art de faire 
de Tor. 

Les phénomènes de la nature reçoivent une grande énergie 
des nombres, puisque c'est d'après leur combinaison que le 
monde est disposé, et qu'ils possèdent une influence mysté- 
rieuse. De là sortit la cabale, qui croyait, au moyen des nombres, 
deviner les choses secrètes, et parvenir à dominer les esprits; 
tout astrologue ou alchimiste se vantait d'avoir un démon fa- 
milier à ses ordres. Ainsi s'entremêlaient les erreurs que la su- 
perstition païenne nous avait transmises à Iravôfs les écoles néo- 
platoniciennes et le gnosticisme. 

L'astrologie fut honorée de chaires publiques, et l'université 
de Bologne décréta qtf elle aurait un professeur spécial tamquam 
necessarissimum;\es princes et les républiques en avalent un pour 
le consulter dans les cas les plus graves. Ezzelin, Buoso de Do- 
vara, Hubert Pellavicino, tyrans redoutables, tremblaient devant 
les puissances inconnues, et soumettaient les calculs de la pru- 
dence et de l'ambition à la décision des astres et de leurs inter- 
prètes; dans la bibliothèque du Vatican, on conserve les réponses 
que faisait à leurs consultations le Crémonais Gérard de Sabio- 
netta. Frédéric II voulait être entouré dé l'élite des astrologues, 
dont les conseils modifiaient ses desseins (1); lorsqu'il apprît, en 

(1) Saba Mala^pi^A, HUt,, ch. n. 

Frédéric 11 cnil devoir recourir à Taslrologie pour intîmider la cour de 

Rome, et fit circuler ces vers : 

F.ita mortëm, stellttftiie doeem^ Atittfti^lie tolMM 



150 ASTROLOGIE. 

4239^ la rébellion de Trévise^ il flt observer Tascendant par 
maître Théodore du haut de la tour de Padoue ; mais Pastro- 
logue (dit Rolandino) ne remarqua point que^ dans la troisième 
case^ se trouvait alors le scorpion , qui y ayant le venin dans la 
queue^ indiquait que l'armée aurait à souffrir vers la fin de l'ex- 
pédition. Le même empereur^ étant à Vicence, voulut qu'un as- 
trologue devinât par quelle porte il sortirait le lendemain ; celui- 
ci la désigna dans un billet cacheté qu'il remit à Frédéric avec 
prière de ne l'ouvrir que hors la ville. L'empereur fit pratiquer 
une brèche dans la muraille et sortit par là; alors il ouvrit le 
billet, où il trouva ces mots : Par une porte neuve. 

Gérard de Sabionetta se rendit à Tolède pour lire VAlmageste 
de Ptolémée, qu'il traduisit en latin, comme le Traité des crépus^ 
cufes de Al-Gazen et autres ouvrages; il inventa le spécillunr, et 
sa Tkeoria planetamm était enseignée dans les universités (1 )• 



Quod Federicus ego maliens orbis ero. 

Roma diu titiibans , variis erroribas acta , 

Concidet et inundi desinet esse caput. 

On lui répondit avec le calme de la raison : 

F&ta silent, stellcque tacent, nil predicit aies; 

Solius est proprium scire futura Dei. 
Niteris incassum navem subraergcre Pétri ; 

Fluctoat et nunquam mergftar ista ratis. 
Qaid divina manus poasit, sensit JuUanus; 

Tu succedis ei : te tcnet ira Dei. 

JORDàNi, Chron», cap. 221. 

(1) Dans les jétti dell* Accademia de nitovi Liticel, 1851, je trouve des 'no- 
tices sur Gérard de Crémone par B. Boncompagni, recueil de tout ce qu'on 
possède ou de tout ce qu'on raconte de lui, mais sans examen ni jugement. 
Néanmoins un morceau inédit de traduction d'un traité d'algèbre a de l'im- 
portance ; ce traité est, sinon le plus ancien, au moins à coup sûr un des premiers 
où fut enseignée aux Européens cette science de raisonnement général au moyen 
du langage symbolique. On y trouve aussi le signe négatif, tandis que les Aralies 
et même Fil>onacci ne connaissaient que des quantités positives ; et pourtant il 
fallut attendre jusqu'à Michel Stifel, c'est-à-dire trois siècles, pour en voir 
l'utile application. La solution des équations du second degré est exprimée dans 
ce traité par ces vers : 

Cam rébus censiun si quis dragmis dabis equom 
Res quadra médias quadratum adjice dragraas , 
Eadici quorum médias res excipc demum, 
Residnum qnaesti census radiccm osteudet. 

Tout le monde sait que pour les «Igébristes res signifiait T inconnu; census^ 



ASTR0L0G1£. 157 

Le Génois Andalon de Negro, qui amassa des connaissances 
dans ses voyages, nous a laissé un traité latin sur la composition 
de l'astrolabe. 

Guido Bonato deForli donna la quintessence de tout ce que les 

le carré; nttmenu, le connu; ou pourrait donc, avec les symboles modernes, 
construire ainsi : 

a?* + px := g 
D'oùa: = -ip+v/ip>+g 

Suivent les autres cas ; ainsi , comme on voit, frère Luc Paciolo a été 
devancé. 

Les amateurs de cette science ne seront pas fâchés de trouver ici un pro- 
blème avec la solution : 

Qùœritur quœnam s'mt iliœ parles cienarii, quorum differentia, junela telra-' 
gonis earuftdem, coltigc 54. 

Su UHU partinm reSy altéra 10 minus re (c'est-à-dire x, et 10 — j?). Diffe- 
reniia 10 minus duabus rebus^ ex qua 2 parliuni tetragonis conjunctis coiiigan- 
iur 100, et 2 census minus 20 rébus, qiue data sutit œqualia 54 (c'est-à-dire x^ 
-f-(10 — *')-!- 10 — 2 X -zz 54). Per restaurationem itaque rerum, 2 census 
cum 100 équivalent 54 et 22 rebiu (c'est-à-dire 3 jc' 4- 100 = 54 4-22 a). Per 
ejectionem vero abundantis numeri 50 et 2 census^ 22 rebiu adœquantur (c'est- 
à-dire 2 ;r' -f- 56 = 22 x). Et per conversionem unus census cum 28 œquenlur 
1 1 rébus (c'est-à-dire «' -f- 28 = 1 1 x). Résolve per quiitium modum, et re 
erit 4, c'est-à-dire 

-=in±v/|" 

2 "2 
D'où les deux valeurs d? s= 2 

aj = 4 

L'auteur n'indique que cette manière. 

Si je ne me trompe, c'est là une tentative ayant pour but représenter les quantités 
par des lettres, comme nous le faisons. En effet, là où il cherche qualiler/tgurentur 
census radiées et dragmce, il enseigne numéro eensum littera c, numéro radiaan 
liitera r ; deorsum virgulas habentes, suhterius apponantur. Dragmœ vero sine 
litteris virgulas habeant, quotiens hœc sine diminutione proponwttur, f^erbi 
gratta duo census, très radiées, quatuor dragmœ sicjigurentur: 




158 ASTIIOLOGIE. 

Arabes avaient écrit sur la matière (1) ; avec l'aide de Dieu et do 
saint Valérien^ patron de sa ville natale, il expose dans son ou- 
vrage l'utilité de l'astrologie, la nature des planètes, leurs con- 
jonctions et leur influence, les jugements quil en faut déduire, et 
les différentes questions que l'on peut résoudre au moyen de 
cette science. 

D'une rare habileté dans la pratique de cette imposture, il 
découvrit à Frédéric une conspiration ourdie à Grosseto, et fit 
une statue qui rendait des oracles ; dirigeant toutes les opéra- 
tions de Guido de Montefeltro, il montait sur le clocher de San 
Mercuriale lorsque ce capitaine entrait en x^ampagne^ et lui 
indiquait par un coup de cloche le moment de revêtir son ar* 
mure, par un autre celui de monter à cheval, par un troisième 
celui de se mettre en marche. Il prétendait que Jésus-Christ 



2 1 
Là [ équivaut à notre 2 x^ 



» ( » au nombre 4 

Ghasles avait affirmé que l'algèbre numérique fut introduite en Europe par 
les traducteurs du doiuième siècle; Libri le combattit amèrement. Tous les 
deux se trom])aient. 

(1) Guido BonatUS de Forihio, decem continens iractattu astronomite, 

Venise, 1506. 

Dans ces dernières années, on a discuté sur le lieu de sa naissance; mais 
Pbilipi^e Villani le fait originaire de Cascia, ville du Val d'Arno sui)érieur. 

Trois éditions furent faites du Liber introductori m ad îndicla steUarum, de 
Bonatto : la première à Augsbourg, en 1491 ; l'autre à Bâle, en 1550; la troi- 
sième à Venise, en 1500, que j'ai sous les yeux, avec le titre que nous avons 
donné plus baut. C'est un in-folio de cent quatr»-vingt-onte feuillets en carac- 
tères carrés, avec de petites gravures. En tête se trouvent Uranie et l'Astro- 
nomie avec les dotue signes du zodiaque, au milieu desquels figure assis Guido 
Bonatto , enveloppé d'une large rol)e ornée de l'bermine, qui se relève sur les 
épaules ; il porte une longue barbe, le bonnet pointu, et tient daus la maiu un 
globe avec un cadran. Mazzuccbelli prétend qu'on trouve de son livre une 
copie manuscrite dans la bibliothèque Ambrosienne, mais ce n'est en réalité que 
la copie de cent soixante-neuf considérations des Jugements de l'astronomie, 
François Sirigatti (astrologue de la seigneurie de Florence, en 1500) traduisit 
cet ouvi-age en italien pour la satisfaction de Gino Capponi ; celte traduction, 
qui se voit maimscrite dans la bibliothèque Laurenlienne, fut imprimée en Alle- 
mand (1572) à Bàle, avec le titre de Auîlegung des menschiicfun GeburUUutden^ 
puis en français et probablement en d'autres langues. 



P1£RRB D'ABANO; 159 

lui-même faisait usage de l'astrologie^ et s'irritait contre les 
porte-tuniques (tunieatij qui s'opposaient à ses prédictions. . 

Kerre d'Abano, élevé à Gonstantinople, fut assez heureux 1250-1916 
pour saisir l'instant où les astres se trouvaient dans la position 
désignée par Âboul-Nasar comme étant celle qui fait obtenir de 
Dieu tout ce qu'on lui demande ; il en profita pour demander la 
science^ et tine illumination soudaine lui fit connaître l'avenir. 
On a débité sur cet astrologue une foule de contes : il acquit la 
connaissance des sept arts libéraux au moyen de sept esprits; 
il avait la faculté de faire revenir Pargent qu'on avait dépensé; 
n'ayant pas de puits dans sa maison ; il se fit apporter celui du 
voisin qui lui en refusait l'usage^ ou bien^ selon d*autres^ il trans- 
porta le sien dans la rue pour n'être pas dérangé par ceux qui 
venaient y puiser de Teau. Néanmoins^ dans son Conciliator phi- 
losophorum, un des meilleurs livres de médecine de l'époque^ 
il enseigne que la saignée n'est jamais plus opportune que dans 
le premier quartier de la lune ; que^ pour guérir les douleurs 
néphrétiques, il faut, au moment où le soleil passe par le méri- 
dien^ dessiner avec un cœur de lion sur une feuille d*or une 
figure de cet animal et la suspendre au cou du malade ; qu'il 
vaut mieux^ pour cautériser, employer des instruments d'or que 
de fer, attendu la grande influence de Mars sur la chirurgie. 

Pierre d'Abano fut professeur à Padoue et à Paris, où d'heu- 
reuses cures médicales le firent accuser de magie. Plus tard, on 
le poursuivit à Rome comme coupable d'hérésie ; mais il fut 
renvoyé absous par décision pontificale. 11 rapportait au cours 
des astres les périodes de la fièvre. Dans le palais de Padoue, il 
fit peindre les constellations ; il croyait si fermement à l'astro- 
logie qu'il chercha à persuader aux Padouans de raser leur 
ville, pour la reconstruire sous une conjonction de planètes qui 
venait de s'effectuer dans les conditions les plus favorables. 
Peut-être ne faut-il voir dans ces imputations que des bavar- 
dages de Pierre de Reggio, qui, vaincu par lui en doctrine, s'ef- 
força de le perdre dans l'opinion. De là des accusations contra- 
dictoires contre Pierre d'Abano, à qui Ton reprochait,, d'un 
côté^ de ne pas croire au. diable^ et, de l'autre, d'en tenir sept 
dans un bocal, dociles à ses moindres signes^ pour ces accu- 
sations, et d'autres plus sérieuses, l'inquisition lui fit un procès. 

Avant d'expirer, il disait à ses amis : « Je me suis appliqué 
a à trois nobles sciences, dont l'une m'a rendu subtil , l'autre 
« riche^ la troisième menteur : la philosophie, la médecine, 



160 GllOYANGES SUPERSTITIEUSES. ALGUIMIE. 

« l'astrologie. » Dans son testament^ il se proclama bon catho- 
lique, et il avait demandé à être inhumé chez les dominicains; 
mais rinquisition poursuivit son procès et troubla ses ossements. 
Gentile de Foligno, médecin célèbre^ étant entré dans Técole 
oii d'Abano avait professé^ se mit à genoux et s'écria, les mains 
levées : a Salut^ temple saint ! » Puis , apercevant quelques- 
uns de ses manuscrits^ il les mit sur sa poitrine et les baisait 
avec respect (1). 

Malgré les défenses de l'Église , des évêques et des prélats 
furent souillés par ces folies^ qui durèrent bien au delà de 
répoque que nous décrivons. Ces faussetés eurent pour résultat 
de ramener les croyances classiques aux esprits follets , aux 
spectres^ aux fantômes^ aux vampires: croyances énergiques 
comme toutes celles de l'époque, et qui devinrent plus vives 
quand elles furent Tobjet de poursuites régulières. L'imagina- 
tion créait des événements qu'elle finissait par croire véritables; 
des hommes h Tesprit ardent s'isolaient du monde réel pour se 
jeter dans un monde fantastique, mêlant l'imposture au fana- 
tisme et à rhallucination. La législation dut intervenir pour ré- 
primer des gens qui soulevaient les tempêtes, changeaient les 
formes des corps et des hommes, produisaient des maladies; 
enfm des procès absurdes égarèrent longtemps la justice, 
comme nous aurons à le déplorer dans l'époque appelée le siècle 
d'or. 

La passion qui poussait à rechercher les moyens de s*enri* 
chir subitement nuisait à la production beaucoup plus qu'à 
l'existence. Les sciences occultes offraient deux voies pour ar- 
river à la fortune : trouver des trésors et transmuer les métaux. 
Quant aux trésors, les chroniques racontent des faits merveilleux^ 
qu'elles attribuent même à Albert le Grand et au pape Syl- 
vestre II (2). Dans la Fouille, on voyait une statue de marbre 

(1) Savon ASOLA, De laud. Patavii, pag. 1155. 

(2) Le moine Gerl>ert vit iiue slaliie d'or qui, l'index étendu, portait cette 
inscription sur la tétc : Frappe là. Les chercheurs avaient frappé plusieurs fois 
cette léte ; mais le moine, plus avisé, remarqua l'endroit où Tombre de Fiudex 
toml)ait à midi , et, durant la nuit, avec un seul compagnon, il vint y creuser 
et trouva un vaste palais tout d'or. Les soldats jouaient aux dés, le roi et la 
reine étaient assis à table, ayant près d'eux un damoisel qui tenait l'arc tendu : 
tout cela était en or, et brillamment éclairé par un tison ardent qui brûlait au 
milieu. Lorsqu'on voulait toucher à l'archer, de l^elles jeunes filles se mettaient 
à danser. Gerbert, qui ne se fiait pas beaucoup à son compagnon, ne prit sur la 



ALCHIMIE. 161 

avec uue couronne d'or portant cette inscription : Aux calendes 
de mai, au soleil naissant, j'ai la tête d^or. Personne ne com 
prit le sens de ces rnots^ jusqu'au moment où Robert Guiscard 
en arracha le secret à un prisonnier sarrasin ; ayant creusé la 
terre à l'endroit où tombait Tombre de la tête au premier mai^ 
il trouva' un trésor. 

La chimie des anciens tenait pour constant que les corps ré- 
sultent de la combinaison des quatre éléments^ et que de leur 
harmonie nait la perfection dans les corps humains; celui qui 
découvrirait les meilleures combinaisons pourrait donc^ non- 
seulement rendre la santé et prolonger indéfiniiïient la vie^ mais 
encore transformer les corps et les métaux : sentiment sublime^ 
bien qu'erroné, de la puissance de Thomme et de la perfecti- 
bilité de la création entière. Ainsi^ comme on voyait dans Tor 
le représentant universel des jouissances terrestres, la science 
s'ingénia d'une manière spéciale à transmuer en ce métal Tétain 
«t le mercure, au moyen de la pierre pkilosophale et de la 
poudre de projection; mais, comme les procédés simples ne pu- 
rent la conduire à cette découverte, elle eut recours à l'esprit 
universel, à Tâme générale du monde, à Tinfluence des étoiles 
pour accomplir le grand œuvre : de là naquit la science secrète 
et ténébreuse de l'alchimie, qui occupa tant d'esprits. 

Ses recettes étaient positives ; mais le mystère était expliqué 
en termes non moins mystérieux. Voulez-vous, disaient-ils, 
faire l'élixir des sages ? Prenez le mercure des philosophes, 
transformez-le successivement, par la calcioation, en lion vert 
et en lion rouge, l'aites-le dissoudre dans un bain de sable avec 
de l'esprit dé*vin ficre, et distillez le produit; mais que l'alambic 
soit couvert des ombres cimmériennes, et il se trouvera au fond 
un dragon noir qui dévore sa propre queue. En outre, la science 
hermétique se servait de la verge de Moïse, du rocher de Si- 
syphe, de la toison de Jason, du vase de Pandore, du fémur 
d'or de Pythagore; si tous ces moyens étaient impuissants, ou 
avait recours au diable barbu, chargé spécialement de ce genre 
d'offices. 

Quelques alchimistes s'abandonnaient de bonne foi à ce dé- 
table qu*im couteau d*un travail admirable ; tout à coup les danseuses s'élau- 
cèrent frémissantes, et Farcher lança une flèche sur la lumière qui s*éteigoit. 
Gerbert, resté dans les ténèbres, fut donc obligé de laisser toute chose intacte ; 
mais il recueillit des prédictions, qui toutes se vérifièrent par la suite. JORDANI, 
Citron,, chap. 220 et 222. 

U18T. DES ITAL. « T. V. il 



16â AXGHIMIE. 

lire d'origine classique (i), qui dura tant de siècles encore. Le 
témoignage d^autrui ou des apparences illusoires leur persua- 
dèrent qu'il était possible de trouver cette poudre de projection ; 
ils s'appliquaient donc à cette recherche avec passion^ au point 
d'entreprendre de longs voyages, surtout au Sinaï, au mont 
Oreb^ au mont Athos. Plus souvent^ c'était un appât jeté aux 
gens crédules afin de leur soutirer de Tor pour faire de l'or; 
néanmoins^ lorsque Jean Augurello offrit à LéonX un poème sur 
l'art de faire de l'or (Chrysopée)^ le pontife lui donna pour tout 

(1) Un g;rand nombre de superstitions modernes, attribuées d*ordinaire à 
rignorance du moyen âge, nous sont venues des anciens : ^mr exemple, Topiiiion 
que le tintement des oreilles annonce que d*autres parlent de nous; qu*il faut, 
après avoir bu un œuf, en briser la coque (Otide, Fasii), Saint Augustin {Ex- 
positio epistotœ ad Galatas^ chap. ir), dit : Vulgatissimus est error Genûlium 
iste, ut vel In agendis rtbus^ 'vel in exspectandis eventibus vîtes ac negotiorum 
suoriim, ab astrologis notatos dles et menses et annos et tempora observent. 
Ainsi Tusage de manger des pois lors de la Commémoration des morts était 
pratiqué par les Romains dans les fêtes lémurales du mois de mai, époque où 
ils s*abstenaient de se marier (Fasti, y) ; celui de s'adresser des vœux de bon- 
heur au conmnencement de Tannée; de dire Dieu vous bénisse, quand on éter^ 
nue (Pline, liv. ii, cbap. 2, $ 11} ; de clouer sur des portes des hiboux et des 
chats-huants (Quid quod istas nocUtrnas aves, cum peneiraverint larem quem- 
piam, sollicite prehensas , foribus videmus affigi ? ÀPCLÉE , Metam, , liv. m). 
Dans les xeatoC de Julius Africanus, qui vivait sous Alexandre Sévère, on trouve, 
parmi tant d^autres folies, le moyen d^ se défaire de ses ennemis. Préparez des 
pains de cette manière : « Prenez , vers la fin du jour , une grenouille des 
(i champs ou utf crapaud et une vipère, tels que vous les voyez dessines dans 
u le pentagone parfait, à l'endroit de la figure où se trouvent les signes de la 
« proslambanomène du tropélydien, c*est-à-dire un Çtlxa sans aueue ou un tau 
« couché H (c'est la note musicale yâ dièse) \ renfermez ces animaux ensemble 
« dans un vase de terre en le bouchant hermétiquement avec de l'argile , afin 
« qu'ils ne revivent ni air ni lumière. Gela fait, brisez le vase après un temps 
« convenable, et délayez les restes que vous y trouverez dans l'eau avec laquelle 
« vous pétrirez le pain; de plus, oignez de cette composition , dangereuse même 
« pour celui qui l'emploie, les tourtières dans lesquelles vous cuirez ce pain. 
« Cet aliment ainsi préparé, donnez-le'à vos ennemis comme vous pourrez. » 

On sait que Galigula dépensa des sommes considérables pour trouver le secret 
de faire de l'or ; sous Dioclétien, il y eut une persécution contre les alchûnistes. 
Peut-éU« quelqu'un, au milieu de ces essais , après une fusion de borax et de 
crème de tartre avec du mercure sublimé, opéra l'évaporation sur la surface d'un 
vase d'argent, qu'il trouva doré. \\ put donc croire qu'il avait découvert la pierre 
philosophale, et recommença ces combinaisons, dans lesquelles, sous les noms 
étranges d'alors, nous voyons toujours reparaître le borax, le tartre, le mer- 
cure, le sel marin; or l'on sait que ces matières donnent à l'argent une teinte 
jaune, mais qu'un simple lavage d'acide nitrique délayé efface immédiatement. 



AXiCBUfOE. 163 

cadeau tue bonne vide> aBn qu'il pût la remplir avec le produit 
de son invention. 

n est facile de tourner en ridicule Pignorance ou les opinions 
étranges de nos aïeux, surtout si Ton perd de vue celles que 
nos neveui auront un jour à nous reprodier. La science sérieuse 
cherche dans ces écarts les progrès de rintelligence et de la so- 
ciété; elle reconnaît dans Terreur un aspect de la vérité, faux 
sans doute, mais nouveau et progressif. Les disputes dans les 
tmiversités en présence de tout le monde érudit d'alors, et parmi 
ime jeunesse qui se passionnait vivement, entraînaient dans la 
voie des subtilités, d'autant plus que la mésaventure la plus dou- 
loureuse pour un docteur eût été de rester enlacé dans les mail- 
les d'une argumentation sans pouvoir les rominre ; dès lors» les 
débats devenaient» non un eifort vers la vérité, mais une arène 
d'arguties, et la philosophie, comme autrefois .la théologie, eut 
ses martyrs obstinés d'énigmes indéchiffrables. La pensée, néan- 
moins, se décomposait et s'analysait, et le raisonnement, véhicule 
de Terreur et de la vérité, Jamais U cause, s'aiguisait. Dans cette 
gymnastique, les esprits se façonnaient aux habitudes de Targu- 
mentation serrée, à Tordre et à l'économie des idées, aux 
rigueurs d'une méthode constante ; les conceptions morales et 
métaphyriques, dont la scolastique avait fourni les germes, pu- 
rent se développer, sinon avec les mêmes formes, au moins en 
conservant le fond. Nous devons à la scolastique la marche analy- 
tique des langues nKxieroes, qui, par Tintime rapport des mots 
avec les choses, manifestait le procédé logique de la raison mo- 
derne, résultat de cette éducation, bien qu'elle fût défectueuse. 
L'astrologie et Talchimie firent méditer sur le système du monde 
et la composition des corps. 

Les msÂhématiques, la partie la plus importante des connais- 
sances humaines après la langue, n'avaient pas péri non plus, 
comme Tatteetent suffisamment lee progrès de l'architecture et 
de la mécanique. On voit encore dans la cathédrale de ï*lorence 
un calendrier écrit en 813, avec de belles traces d'diservatîons 
câestes, qui prouTent que Tauteur, guidé par le comput Julien, 
s'était aper$u du déplacement des points équinoxiaux depuis le 
premier concile de Nicée. Nous avons d'un;géographe de Ravine 
une grossière description du monde, à laqueUe peut servir d'é- 
clairciMement une carte de 787, qui se trouve dans la biblio- 
thèque deTurin dans un commentiûre manuscritdeTApocalypse. 
La géograjAie dut profiter des nombreux voyages entrepris par 



464 FIBONAGGI. GUI D*ÂRXZZO. 

la dévotion^ et qui firent éclore une foule d'itiDéraires destinés 
à guider les pèlerins; mais» comme science, elle fit très-peu de 
progrès. 

Saint Thomas d'Aquin, qui était versé dans les sciences ma* 
thématiques, écrivit des traités sur les aqueducs et les machi- 
nes hydrauliques. Le Novarais Campano commenta Euclide» 
étudia la quadrature du cercle, la théorie des planètes, et indi- 
qua la génération des polygones étoiles; Urbain iV l'avait sou-* 
vent à sa table avec d'autres, auxquels il aimait à voir résoudre 
les questions qu'il proposait. Paul Dagomeri de Prato, dit VA" 
baque à cause de sa grande habileté dans Tarithmétique et la 
géométrie, construisait des machines qui représentaient tous 
les mouvements des astres; il fut le premier qui publia un al^ 
manach. Biaise Pelacani, de Parme, expliqua les apparences 
prodigieuses de 4'atmosphère au moyen de la réflexion des 
images. 

De cette époque date Fintroduction d'un système très-utile, 
dont le mérite appartient aux Italiens. Tandis que les anciens, les 
classiques comme les Hébreux et les Arabes, représentaient les 
nombres par des lettres, les Indiens possédaient une numération 
plus rationnelle ; en effet, les chiffres^ outre la valeur absolue, 
en ont une relative, de manière que, transportés au second rang 
vers la gauche, ils expriment les dizaines, et, au troisième, les 
centaines, etc. Les Arabes l'apprirent des Indiens, et quelques 
Européens s'en servirent dans des travaux scientifiques. 

Léonard Fibonacci, dePise, étant employé dans la douane de 
Bougie en Barbarie, recueillit tout ce qu'on savait d'arithméti- 
que en Iilgypte, en Grèce, en Syrie, en Sicile, et, dans un traité 
d'arithmétique et d'algèbre de 1202, il employa les chiffres qu'il 
appelle indiens. Néanmoins son mérite le moins contestable est 
d'avoir le premier, parmi les chrétiens, traité de l'algèbre, mais 
avec tant d'intelligence que trois siècles de travaux dirigés vers 
le même but n'ajoutèrent pas un point à ce qu'il avait enseigné. 
Il s'applique à des problèmes mercantiles, sans la moindre trace 
de ces opérations magiques dans lesquelles s'égaraient les esprits 
lesjplus vigoureux ; un négociant de Florence dota l'Europe du 
calcul des valeurs et de celui des fractions. 

Les notes musicales, qu'on attribue à Oui d-Arezzo, moine 

bénédictin, seraient encore une invention importante de cette 

955 époque; mais on ne sait pas d'une manière certaine en quoi con* 

siste so(i mérite. En elTet, les lignes et les points étaient déjà çon- 



PLAIN-CHANT. 105 

nus; ce n*est pas lui qui introduisit la gamme pour apprendre 
le solfège^ et ce n'est pas lui qui agrandit TéotieUe en ajoutant 
cinq cordes aux quinze des anciens. La tradition rapporte seu- 
lement qu'il trouva des notes, au moyen desquelles on appre- 
nait en très-peu de temps lamusique, dont Fétude avant lui coû- 
tait plusieurs années ; appelé à Rome par Benoit VIII pour faire 
Tessai de sa méthode^ ce pape se déclara satisfait. Son échelle 
ne diffère pas de celle des Grecs^ mais elle a un peu plus d'éten- 
due^ parce qu'il ajoute un tétracorde dans le ton aigu et une 
corde dans le grave (1). Selon quelques auteurs, on aurait alors 
substitué aux lettres grégoriennes les points carrés ou ronds sur 
des lignes parallèles et dans les intervalles ; ainsi les rapports 
harmoniques des tons devinrent presque sensibles à la vue^ et la 
facilité de les noter avec des points sur des points^contre-^point) 
en rendit Texécution facile. 

Saint Ambroise et Grégoire le Grand avaient affranchi la mu- 
sique des profanations païennes et de l'élément mondain^ selon 
lequel on se proposait uniquement d'exprimer la durée des sen- 
sations, et d'imiter les mouvements des impressions nées du 
sentiment et de la passion. Us avaient encore aboli le rhythme, 

(1) Les Indiens employaient depuis quatre cents ans, pour les sept sons de 
leur échelle» les lettres s, r, g, m, p, d^ n ; les Romains , les chiffres numé- 
riques; les Grecs, les lettres de leur alphahet depuis TA jusqu*A VÛ, en- variant 
selon les modes. Les Italiens eurent aussi une notation alphabétique , composée 
des quinze premières lettres, que Grégoire le Grand réduisit aux sept premières 
pour réchelle diatonique, en distinguant les octaves par les lettres majuscules 
pour rinférieure , et par les minuscules pour la supérieure. Dans la suite, on 
les remplaça par des points, qui furent placés sur les lignes ; mais l'invention 
de Gui consistait-elle dans cette innovation? Il tira les noms des notes des 
syllabes initiales de Thymne de saint Jean Baptiste : 

DT qucant Iaxis REsonare fibris 
Mira gestorum PAmuli tuorum 
SOLve poUuU LAMi reatuoi, 

Sancie Joannes. 

Le si fut ajouté dans le seizième siècle par Van der Putten {Zrydm PtUeU" 
mu), Kircher assure avoir vu dans la bibliothèque des jésuites à Messine un 
missel grec ancien, avec diverses hymnes notées selon la méthode qu'on dit inven- 
tée par Gui. La corde grecque qu'il ajouta fut marquée par le ^amma grec; or, 
conune cette lettre se trouvait ainsi placée à la tète de Téchelle selon la cou- 
tume d'alors, l'échelle prit le nom de gamme* Du reste, tout le monde sait 
que c'est à Milan que Ton imprima les premières notes musicales, et que les 
diverses expressions dn langage mosîeal sont italiennes. 



466 ruiiHnuBT. 

afln que le chant oessftt d'exprimer les sentiiaento et les pas- 
sions pour rester entièitoment spirituel. En effet, ooiume toutes 
les notes étaient d'une durée égale, elles exprimaient mieux, en 
revêtant les paroles saintes, le calme inaltérable de Tcnnnipo- 
tence; néanmoins on conserva les modes anciens, c'est-à-dire 
les tons qui exprimaient la différence du grave à Faigu parmi 
les divers points de départ des systèmes de succession. Àmbroise 
avait uni les deux tétraeordes pour en former l'échelle ; après 
avoir choisi parmi les modes grecs les quatre qui lui semblèô'ent 
convenir le mieux k la majesté du chant et à Pétendue de la 
voix, il proscrivit les ornements introduits dans la mélopée et 
un grand nombre de rhythmes: simplification remarquable et 
barrière élevée contre les nouveautés dangereuses, afin que la 
musique pure , simple et majestueuse , pût représenter Tausté- 
rité sacrée du culte. Grégoire, sur les traces d'Ambroise, mais 
en modifiant son système, ajouta quatre nouveaux modes pour 
éviter la monotonie. 

La musique chrétienne n'avait plus qu'à faire la conquête de 
l'harmonie, inconnue aux Grecs, ches lesquels les règles n'a* 
valent pour but que d'établir des successions; il fallait mainte- 
nant introduire la simultanéité des sons. Malgré les obstacles de 
l'habitude et de la vénération pour les anciens^ on put faire en- 
tendre deux voix en même temps; mais on ignore la date de 
cette innovation. Gui d'Arexio ne donne point de nouvelles rè- 
gles à l'art; mais il montre avec évidence que l'on connaissait la 
diphonie, bien que nous ne sachions pas de quelles règles elle 
se composait. 



CHAPITRE XCI. 

Le quatrième oondle de Latran, ouvert le il novembro ISIS, 
fut appelé le grat^ eon^h, parce que l'autorité pontifieale y ap- 
parut dans sa plus haute magnifloence. Les deux empereurs 
d'Orient et d'Occident, les rois de Chypre, de Jérusalem, de 
Sicile, de France, d'Aiigleterre, d'Aragon, de Hongrie, y en- 
voyèrent des ambassadeurs; les patriarches d'Antiocbe et de 
Jérusalem y assistèrent en per80Dne>et,par représeotants^ceux 



l'église et l'empire. 467 

de Ck)nstantinopIe et d'Alexandrie^ outre soixante et onze aiche- 
Têques, quatre cent dooze évéques^ plus de huit cents abbés et 
prieurs. L*afHuence du peuple fut telle que beaucoup de pré- 
lats ne purent pénétrer dans la basilique^ et que Tévéque d^A- 
nàalfi fut étouffé. 

Au milieu d'un cercle de cardinaux parés avec une majes- 
tueuse simplicité, figurait le pontife qui avait vu Gonstantinople 
rentrer sous son obéissance ; il était sorti triomphant de la guerre 
des Albigeois et de la lutte contre l'empereur Otbon et le roi 
d'Angleterre^ qui lui fit hommage de sa couronne. Sous son in- 
fluence^ cette lie avait obtenu la Magna Charta, sauvegarde de 
sa liberté; les cités toscanes avaient formé une confédération^ 
celles de la Lombardie, renouvelé leur ancienne ligue, et les Es- 
pagnols, dans les plaines de Tolosa^ remporté Tinsigne victoire 
qui les affranchissait désormais de la servitude arabe. Le roi 
d'Aragon lui demandait sa couronne , et celui de Bulgarie lui 
soumettait la sienne ; il avait affermi la suprématie du saint-siége 
sur la Sicile après l'avoir affranchie dans Rome; enfin il s'était 
créé dans deux ordres rayonnants de jeunesse une milice per* 
manente, prête à exécuter tous ses commandements. 

Le monde entier, soumis à ses décisions infaillibles, recevait 
alors du pontife les règles de sa croyance, de la discipline ecclé- 
siastique et civile : défense de confier des fonctions publiques 
aux musulmans et aux juifs, ou de vendre des armes aux infi- 
dèles ; l'usure était refrénée^ les patarins bannis, et» pour se 
distinguer de ces hérétiques^ les catholiques devaient commu- 
nier dans leur paroisse une fois au moins par an. Le pape con- 
firma la doctrine de Pierre Lombard relative à la Trinité, et 
condamna ce qu'en avait dit «l'abbé Joachim de Calabre,» 
écrivain mystique, renommé pour ses prédications; enfin une 
paix générale fut ordonnée pour quatre ans. 

Vicaire de la Divinité sur la terre pour le gouvernement tem- 
porel et spirituel, le pontife avait donc réalisé les maximes sanc- 
tionnées par les décrétales, qui proclamaient que la puissance 
ecclésiastique est le soleil d'où l'autorité impériale, comme la 
lune, tirait toute sa splendeur (j). Expliquant les rapports^^du 

• (1) Les cinonistes «joutaient que, comme la terre est sept fois plus' grande 
que la lune, et le loleil huit fois plus grand que la terre, le pontife pétait cin- 
quante-six fois plus grand que Tempereur. Laurentius le fait dix-sept cent quatre 
fois plus éleyé que l'empereur et les rois. Nous ne connaissons pas les éléments 
de ce calcul. 



i68 L'ÉGUSE et L^EMPIRE. 

pouvoir temporel avec le pouvoir spirituel^ Innocent III écri- 
vait (1): a Le Seigneur^ non-seulement pour constituer Tor- 
a dre spirituel, mais encore pour qu'une certaine uniformité 
entre la création et le cours des événements l'annonce comme 
a Tauteur de toutes les choses^ établit Tharmonie entre le ciel 
« et la terre ; afin que le merveilleux accord du petit avec le 
c< grande de ce qui est bas avec ce qui est élevé, nous le révèle 
(c pour unique et suprême créateur. De même qu'il suspendit 
deux grands luminaires à la voûte céleste, ainsi il attacha au 
« firmament de TÉglise deux dignités suprêmes: Fune, desti- 
a née à resplendir le jour, c'est-à-dire à éclairer les intelligen- 
a ces sur les choses spirituelles, et à délivrer de leurs chaînes 
a les ftmes retenues dans Terreur; Tautre, à briller dans les té- 
« nèbres, c'est-àniire à éclairer les hérétiques endurcis, les en- 
« nemis de la foi, et à saisir le glaive pour le châtiment des ré- 
a prouvés et la gloire des fidèles. Or, comme une sombre nuit 
a enveloppé toutes choses quand la lune vient à s'éclipser, de 
a même^ lorsqu'on manque d'empereur, on voit éclater la rage 
a des hérétiques et des païens, b 

Des prétentions n<Mi moins absolues étaient formulées par les 
juristes^ qui attribuaient aux empereurs un pouvoir sans limi- 



(1) Regesta^ 33. U s'agjisiait du pape : vicarius Jésus Ckristif sucetssor 
Pétri j CIvrisius Domini, Deus Pkaraonîs , citra Deum, ultra hominem^ minor 
DeOf major homtne ; Senn. de consecr. pont. 

Les droits des empereurs sont distinctement formulés dans le Miroir de Souabe^ 
qui dit, entre autres choses, que le roi élu perd le droit de sa nation, et doit 
vivre selon les lois des Francs ; que personne ne peut excommunier Tempereur , 
excepté le pape, mais pour trois causes : s'il doute de la foi orthodoxe, s'il 
répudie sa femme, s'il trouble l'Église et les maisons de Dieu. Le Christ, prince 
de la paix, laissa sur la terre deux épées pour la défense de la chrétienté , con- 
fiées toutes les deux i saint Pierre, une pour le ju^ment séculier, l'autre pour 
le jugement ecclésiastique : la première est prêtée par le pape à l'empereur 
{Des iveltiichen Geriehtes Sehwert darleiliet der Papst dem Kaiser); l'autre reste 
au pape pour juger sur un palefroi blanc, et l'empereur doit lui tenir l'étrier, 
afin que la selle ne se dérange pas : cela signifie que, si quelqu'un résiste obstiné- 
ment au pape , l'empereur et les autres princes doivent le contraindre en le 
proscrivant. S'il se trouve des hérétiques, il faut procéder contre eux devant 
les tribunaux ecclésiastiques et séculiers; la peine est le feu. Tout prince qui ne 
punit point les hérétiques sera excommunié, et si, dans un an, il ne vient pas 
à résipiscence , le pape le dépouillera de son office et de toutes ses dignités. 
Les pauvres et les seigneurs seront traités de la même manière. Schiltbr. 
/tnt, Teuton., tom. II. 



FRfBiRic n. 169 

tes^ pareil à celui qui avait produit la puissance et Popprobre 
(le fancienne Rome ; c'était au moyen d'arguments de même 
force qu'ils enseignaient dans les nouvelles universités que le 
saint empire s'élevait au-dessus de toutes les choses de ce monde, 
et que l'empereur portait le globe dans la main pour signifier la 
domination sur Tunivers entier. 

11 était impossible, avec des prétentions si opposées, qu'on ne 
vit pas se renouveler la lutte entre la tiare et le sceptre; com- 
mencée par Grégoire VII, elle avait été assoupie par un arran- 
gement, où tes avantages matériels étaient restés pour Tempe- 
reur, et Topinion pour le pontife. Après quatre-vingts ans, la 
querelle se réveilla plus ouvertement, et prit un caractère plus 
déterminé ; car il ne s'agissait plus d'une formalité féodale, mais 
de savoir si TËIglise devait être soumise à l'empire. Les adversai- 
res étaient d'ailleurs bien différents; l'inflexible Grégoire n'était 
plus, et, à la place d'un Henri lY, odieux et débauché, se trou- 
vaient les princes de Souabe , nobles, généreux , courtois, amis 
des lettres, entourés de seigneurs allemands qui, fidèles au roi 
et à sa femme, le suivaient dans ses expéditions au delà des Al- 
pes ou des mers aussi volontiers que dans un tournoi. 

Frédéric II, rejeton gibelin, élevé par le pape qui l'avait sou- 
tenu contre le guelfe Othon, si bien qu'on l'appelait par mépris 
le roi des prêtres, témoigna de la déférence et du respect à Inno- 
cent III tant qu'il en eut besoin : il exhorta le sénat romain à lui 
obéir; dans la diète d'Égra, il déclara solennellement que, pour 
les nombreuses faveurs qu'il avait reçues de l'Église romaine, il 
lui serait toujours soumis; il confirma les concessions faites par 
Othon, et promit de l'aider à conserver ses domaines, nommé- 
ment la Sicile, la Sardaigne, la Corse, et à recouvrer les posses- 
sions qui lui étaient disputées, comme l'héritage de la comtesse 
Matbilde. a A peine consacré à Rome (ajoutait-il), nous éman- 
a ciperons notre fils Henri, en lui cédant notre royaume hérédi- 
a taire de Sicile, afin qu'il le tienne, comme nous-méme, du 
« saint siège; nous renoncerons au titre royal et au gouveme- 
« ment de ce pays, de manière qu'il ne puisse jamais être uni à 
a Tempire (i). o Conduite politique, dirions-nous aujourd'hui, 
mais alors Frédéric fut taxé d'hypocrisie; car, vers le même 

(1) Ita quod ex tune tiec habehimus nec nomnabtmus nos regem Siciliee, 
ne forte aliquid unîonls regnum ad imperium quûvis tempore putaretttr habere, 
LUNIG, Co(LdipL ital, toro. H, pag. 866. 



470 FBÉBÉRIC n. HORORIUS m. 

temps, Q refusait de faire jusiioe aux demandes de l'Église. H 
prétendait qulnnocent lui avait endommagé son patrimoine, 
et, pour ce motif, il reprit le comté de Sora à son frère Richard, 
sans respecter d'autres feudataires investis par le pape ; il fit en- 
core périr quelques évéques sous prétexte de rébellion, et se 
plaignait sans cesse que Rome accueillait tous ceux qui se mon- 
traient ses adversaires. La mort seule put soustraire Innocent au 
regret de voir son pupille se révolter contre le sein qui Tavait 
nourri. 

Frédéric, d'humeur joyeuse, instruit, aimable; savait se con- 
cilier les esprits qu'Othon s'était aliénés par sa rudesse; il resta 
seul roi d'Allemagne après la mort de son rival, qui finit ses 
jours avec le remords d'avoir porté les armes contre rËgHse, et 
1218 se faisant flageller par des serviteurs pour racheter cette faute. 
EncUn à la guerre comme les Suèves, ses ancêtres paternels, ha- 
bile dans la politique et dissimulé comme les Normands, ses 
aïeux maternels, il signala par de bonnes mesures les cinq an- 
nées qu'il passa en Allemagne; puis il se rendit en Italie, ob 
l'attiraient la beauté du ciel, les souvenirs de sa jeunesse, la cul- 
ture des habitants et le désir de rendre à l'empire sa vigueur. 
On racontait que, dans son enfance, il s'était écrié pendant le 
sommeil; a Je ne puis , je ne puis. » Interrogé sur la signifi- 
cation de ces paroles, il répondit : « Il me semblait manger tou* 
tes les choses du monde, mais j'en ai mis dans ma bouche une 
si grosse qu'il m'a été impossible de l'avaler. » Nous avons vu 
plusieurs fois le moyen Âge donner aux faits la forme de contes. 

En Lombardie , les cités principales étendaient leur domina-r 
lion, non plus seulement sur les bourgs environnants, mais sur 
les petites villes, où elles envoyaient des podestats et dont elles 
exigeaient des tributs; ainsi le morcellement infini reconnu par 
la ligue lombarde se restreignait à quelques centres. L'un des 
principaux était Milan, toujours en guerre contre Pavie, Cré- 
mone, Parme, Modène, et qui, à la tête du parti guelfe, se trou- 
vait, comme alliée d'Othon IV, excommuniée par le pape^ de- 
venu le protecteur du descendant de la maison de Souabe. 

Frédéric comprit qu'il lui serait impossible, au milieu d'un si 
grand désordre, de réaliser ses projets; il résolut donc d'atten- 
dre des circonstances plus favorables pour ceindre la couronne 
de fer, et se dirigea vers le Midi. 

Le nouveau pape, Honorius III, de la famille des Savelli, avait 
été reçu par les Romains au milieu de telles réjouissances que 



peraonne ne se rappelait en avoir vu de pareillea; quelques wm i2id 
après» il fut expulsé par ces mêmes Romains et contraint de se 
retirer à Rieti et à Vitarbe. Pontife rempli de douceur, entre deux 
papes d'une grande énergie, il ne cassait de recommander aux 
rois une mansuétude qui était le fond de son caractère. Le nonce 
lui ayant appris qu^on ne pourrait triompher du schisme grec 
que par la rigueur, il défendit d'en user, parce que, dîsait-il, 
Pinstruetioa, la prière, le bon exemple et la patience devaient 
seuls protéger la foi. Il avait à réclamer de Frédéric, au nom 
duquel il avait été gouverneur de Paleime, Texéoution de trois 
promesses faites à son prédécesseur : la oroisade, la restitution 
de l'héritage de la amtesse Mathilde et la renonciation à la 
couronne de Sicile, afin qu'elle ne fût pas réunie à l'empire. 
Après avoir renouvelé ces promesses, Frédéric obtint d'être cou- 
ronné empereur ; à cette occasion, il abrogea toute loi restrictive 1320 
de la liberté de TÉglise, et ordonna d'extirper l'hérésie. ^ ^^ 

L'héritage de la comtesse Mathilde n'avait été recueilli, en 
réalité, ni par l'empire ni par le pontife; car les seigneurs char- 
gés de Tadministration avaient peu à peu secoué toute dépen- 
dance, tandis qu'un grand nondnre de communes, parmi les- 
quelles Florence occupait le premier rang, s'étaient affranchies 
par la force, U persistance, à prix d'argent. 

Quant à la croisade, après la prise de Constantinople et la 
fondation de l'empire latin. Innocent III n'avût cessé de pousser • 
à la délivrance du saint sépulcre, d'autant plus que le bruit cou- 
rait alors qu'on touchait au terme de l'empire de Mahomet, 
symbolisé dans la bête de l'Apocalypse, laquelle ne dépasserait 
point les six cents ans. A cette époque^ Gènes vit arriver une mul- 
titude d'^ofants qui, ayant pris la croix» voulaient aller délivrer 
Jérusalem. Infortunés 1 ils périrent tous en route, les uns de 
faim et de fatigue, les autres noyés dans les fleuves, ou bien 
d'avides spéculateurs en enlevèrent un grand nombre pour les 
vendre comme esclaves. Innocent les plaignit, mais il accablait 
de reproches les adultes qui, pleins de vigueur, ne savaient pas 
accomplir ce qu'avaient tenté des enfants. 

Ses projets furent secondés par un champion c|ui avait donné 
de grandes preuves de courage et de fidélité à TEglise , Jean de 
Brienne, Français renommé dans les fastes miUtaires, et frère 
de celui que nous avons vu prétendre à Théritage du roi Tan- 
crède dans la Fouille ; s'étant rendu en Palestine, il avait épousé 
Marie» fille de Conrad de Montfeirat| qui lui avait apporté en dot 



472 CmOmÈME CROISADÏ. 

des droits au trône de Jérusaleoi. loDOcent le reconnut roi de 
cette ville, et réunit un grand nombre de croisés qu'il se propo- 
sait de conduire lui-même quand il mourut. Honorius III promit 
de continuer Tentreprise^ et obtint que des Hongrois et des Alle- 
mands passassent en terre sainte sur des navires de Venise et 
de Zara. 
1218 Au siège de Damiette, le légat pontifical^ à la tète des Itidiens^ 
mentale première l'assaut^ au milieu d'une nuit .obscure; on 
prétend môme que la croix d^oriflamme, étendard conservé à 
Brescia, fut alors planté sur les murailles par l'évéque Albert, à 
la tète de 4 ,500 Brescians, entreprise qui lui fit obtenir le pa- 
triarcat d'Autriche. Quelque temps apr^, Henri de Settala, ar- 
chevêque de Milan, conduisit en Palestine un renfort de ses con- 
citoyens. 

Moadham, sultan de Damas, désespérant de conserver Jérusa- 
lem, en avait détruit les murailles; il se proposait môme d'abattre 
le saint-sépulcre, lorsque la fortune changea, et la croisade eut 
un résultat déplorable. Toute la chrétienté fut atterrée de ces 
revers^ et le pape reprochait à Frédéric, qui tant de fois avait 
promis de prendre la croix, d'avoir toujours manqué à sa parole. 
On vit bientôt arriver en Italie les grands maîtres des templiers, 
des hospitaliers, des chevaliers teutoniques, le patriarche et le 
roi Jean de Brienne, qui se présentèrent en suppliants à l'empe- 
reur à Vérone. Frédéric, non-seulement les écouta, mais il épousa 
Yolande, fille héritière du roi Jean, avec lequel il s'engageait à 
défendre et à recouvrer la terre sainte, qu'il regardait comme 
son propre royaume. Dans ce but, il fit équiper des navires en 
Sicile, imposa des contributions, contracta des emprunts, et fai- 
sait parvenir aux autres princes des exhortations ampoulées; 
mais, lorsque vint la saison du départ, il eut recours à des sub- 
terfuges, et demanda le titre de roi de Jérusalem, au détriment 
de son beau-père, tandis qu'il ne montrait ni désir d'entreprendre 
la croisade, ni bonne Toi pour la mener à fin. 

Il avait plus à cœur de soumettre et d'organiser, la Sicile, où 
fumait encore le sang dans lequel Henri VI avait étouffé les pri- 
vilèges des barons; à la suite de ces rigueurs fermentait ce mé- 
lange de vieux et de nouveau, de regrets et d'espérances, qui 
trouble toute domination récente. Dans les désastres passés, la 
justice avait été bouleversée; la hiérarchie d'emplois établie par 
le roi Roger ne servait qu'à couvrir d'un masque de légalité des 
exactions exorbitantes. Les fiefii avaient été occupés abitraire- 



ORGAmSATION DE LÀ SICILE.' 173 

ment^ et chaque usurpateur s'arrogeait la souveraineté jusqu'au 
droit de sang ; dans cette indépendance tumultueuse^ tout était 
Vols^ guerres, assassinats. 

Ihins le désir de se faire pardonner leur révolte ou de gagner 
ses bonnes grâces^ les barons allèrent j usqu'à Rome à la rencontre 
de Frédéric, auquel ils offrirent des dons et deux mille chevaux 
de la Fouille; puis^ à son arrivée, ils lui prodiguèrent les hom* 
mages et lui livrèrent ses adversaires les plus dangereux. Frédé* 
rie les caresse; mais, au milieu des fêtes, il se taxi céder les 
droits régaliens par l'abbé de San-Germano; il soumet par la 
force les comtes de Gelano et de Molise, emprisonne ceux d'A- 
quila, de Caserte, de San-Beverino, de Tricarico, parce qu'ils ne 
lui avaient pas donné les troupes qui lui étaient dues, et fait ra- 
ser les forteresses élevées depuis un certain temps. A Capoue, il 
établit un tribunal chargé cfe reconnaître les droits des feuda- 
taires, avec ordre de confisquer les fiefs pour lesquels on ne 
fournirait pas de titres. Par ces mesures, il affaiblit la féodalité; 
après avoir démantelé les citadelles des barons dans la campagne, 
il en construisit pour lui-même dans les villes, entre autres le 
castel Capuano, à Naples. 

Profitant des institutions normandes, sauf à leur donner une 
forme plus régulière, il eut constanunent pour objet de fortifier 
l'autorité royale aux dépens des privilèges et des revenus des 
feudataires, d'empêcher rétablissement des grandes communes, 
telles qu'on les voyait en Lombardie, et de ne laisser entre le 
peuple et le roi que les magistrats et la loi. Tandis que l'Italie et 
même toute l'Europe étaient morcelées en muiiicipes et en fiefs, 
il devança les temps en cherchant à constituer l'État tel que 
nous le concevons, et cette unité administrative. L'orgueil et peut- 
être le malheur de notre époque; car il concentrait en sa pei*- 
sonne et dans ses magistrats le pouvoir public, enlevé aux soi- 
gneurs, aux évêques, aux cités. Fidèle à la mission des rois dans 
la féodalité, il éleva les classes inférieures^ en attribuant aux su- 
jets domaniaux de plus grands privilèges que ceux dont jouis- 
saient les serfs des fiefs : il voulait que les honunes se regardas- 
sent comme attachés à la terre qu'ils tenaient des seigneurs, et 
qu'on améliorât leur condition dans un sens libéral; que les 
propriétés libres accrussent en nombre, et qu'on allégeât ou 
qu'on fit disparaître les corvées stipulées par des contrats: in- 
tentions supérieures à son époque. 

Frédéric, pour foire cesser la confusion enfantée par les di« 



174 OMAMIflULTION DB LA ai<ULB. 

verses dominaiioDs qui s'étaîml succédé^ publia uo code qui ei&- 
brassait les législations féodale, eecléstastique, civilei poUtique, 
administrative, et dans lequel toute dislinction était efTacée entre 
les Normands, les Francs, les Grecs et les Latins. Louant les Ro- 
mains, qui, par la loi royale, transféraient au prince la faculté 
législative, afin que l'origine de la justice et le droit de la défen* 
dre se trouvassent dans le môme chef, il évoqua toute la juridic- 
tion, dont furent dépouillés les barons et les prélats. Alors il 
proclama (chose inconnue parmi les ordres féodaux) que tous les 
siqels, sans même CToaplei les feudataiies, seraient soumis à la 
juridiction de ses magistrats (I); pour un jugement de fait, il 
suffisait du témoignage de deux pairs, ou de quatre individus de^ 
Tordre inférieur, c'estrà-dire qu'il fallait pour «n comte deux 
comtes, ou quatre barons, ou huit dievaliers, ou seiaa dtoyeais. 
La juridicdon criminelle restait séparée de la juridictioa civile. 
Les btdllis {bqfuli), choisis plutôt à cause de leur bonne Tépttlih 
tion que pour leur connaissance des lois, percevaient les impôts, 
taxaient les comestiUes ; avec un assesseur jurisconsulte nommé 
par le roi, ils prononçaient sur les délits ruraux et les causes ci-» 
viles, et pouvaient airèter les malfaiteurs et les gens suspects 
pour les traduire devant les tribunaux. Au-dessus d^eux figuraient 
les camériers (coaisrant), pour les ai&ires civiles et fiscales; puis, 
au premier rang, venaient les juêtiûiers pour les causes crimi' 
nelles et de police, qui, avec un greffier et un assesseur rétribués 
par le roi, rendaient gratuitement ta justice : ces magistrats , 
dont les fonctions duraient tm an, devaient être étrangers à la 
province. Aucune cause ne pouvait se prolonger au delà de deux 
mois ; les juges inférieurs étaient les seuls qui fussent rétribués 
par les parties, et les avocats ne pouvaient réclamer plus du 
soixantième de la valeur en litige. Les appels de tous les sujets 
et les causes féodales étaient portés devant une cour suprême, 
composée de quatre juges et du grand justicier, qui parcourait les 
provinces une fois par an, et tenut des assises. Cette cour sur- 
veillait encore Tadministration des finances^ protégeait les veuves 
et les pupilles. Dans les mois de mai et de novembre, des com- 
missions provinciales se réunissaient devant les prélats, les com- 
tes, les barons et les magistrats de la province> afin d'entendre 
les plaintes portées contre les employés* 

(1) Livre l, tit. 30, rubr. ; Quod nuiUu prœkuas, tomes, èaro^ officiumjtu» 
titiœ ferai. 



OBGANISATIOM DJB hk 8IGIU. 175 

À une chambre fiscale, appelée segrezia, appartenaient la 
haute juridiction dans les causes de finances, l^administration 
des biens vacants ou séquestrés, Tintendance des palais et des 
biens royaux, la surveillance des forteresses et des fonds desti- 
nés à la flotte. Les officiers de finances et Padminisiration étaient 
placés sous le contrôle des procureurs, qui revendiquaient les 
biens confisqués» affermaient les terres de la couronne, et ren- 
daient compte des recettes et des dépenses à une haute chambre 
des comtes à Païenne. Une commission examinait les candidats 
pour les charges ou les professions universitaires. 

Le duel judiciaire n'était maintenu que pour le cas de mort 
donnée par une main inconnue, et pour crime de lèse-majesté. 
Les guerres privées étaient prohibées sous peine de la vie, et les 
représailles, sons peine de l'exil; la loi défendait même de porter 
des armes, si ce n'est en guerre et pendant les voyages, et la con- 
travention était punie d'une amende de cinq onces d'or pour on 
comte, de quatre pour un baron, de trois pour un chevalier, de 
deux pour un citoyen, d'une pour un vilain. Les <Hles pouvaient 
succéder dans les fiefs; le baron qui exigeait au delà de ce qu'on 
lui devait était puni, et les prélats ne pouvaient recevoir ni dons 
ni legs, ni remplir les fonctions de bailii ou de justicier (i). 

De pareilles institutions indiquent sans doute une intelligence 
élevée ; mais la dureté du cœur se révèle dans l'atrocité des châ- 
timents. Les galères et la perte du poing sont prodiguées dans ses 
lois ; quiconque fraude, à l'égard des impôts, soit par ruse, soit 
par misère, est condamné au gibet* Frédéric détruisit des villes 
entières, inventa d'atroces supplices, et les chapes de plomb brû- 
lant qu'il jetait sur les épaules des rebelles sont restées fameuses 
dans les traditions et les vers de Dante ; puis, afin de gagner les 
barons^ il eut la coupable faiblesse de leur restituer le droit d'u- 
ser de la force contre les vassaux. 

Aux parlements, ancienne institution, il appela, avec les évo- 
ques et les barons, deux bons hommes de chaque ville et bour- 

(1) GaSGORlOy Coiuider, topra la ttorîa délia Sicîlîa, Vol. III. Huillard 
Bréholles publie les actes de Frédéric II ; mais^ jusqu^i présent^ il n*a paru que 
ceux qui sont relatifs à la première moitié de sa vie, c'est-à-dire la moins 
importante. Parmi les monuments inédits figurent plusieurs lettres de Gré- 
goire IX adressées à la ligue lombarde , et d*autres sur la croisade ; on y 
trouve aussi un itinéraire et une relation tirée de la bibliothèque impériale de 
Paris, en outre une chronique sicilienne depuis Robert Guiscard jusqu'à Tannée 
1256, fourlue par les archives du Vatican. 



^'^^ OMAHISATION JDK LA SICILE. 

gade {i), sans excepter les terres soumises aux feudataires. Ces 
bons hommes (d'où sortirent plus tard les syndics , lorsque le 
besoin dimpôts toujours croissants contraignit à les justifier par 
Tapparente adhésion du peuple) apportaient à l'assemblée les 
réclamations au sujet des lois violées par les officiers royaux^ et 
exposaient les besoins de leurs commettants : premier exemple 
au monde d'une véritable représentation nationale. 

Dans chaque ville deux jurés^ choisis parmi les habitants , 
veillaient sur les artisans, les marchands en détail, les hôtelle- 
ries, les monnaies, les jeux de hasard. Naples, Messine, Salemc 
et d*autres cités conservaient des traces des anciennes institu- 
tions, mais elles furent placées sous la tutelle royale. Frédéric, 
du reste, à qui l'émancipation de la haute Italie faisait ombrage, 
défendit sévèrement d'instituer des communes indépendantes; 
la nomination de consuls, de podestats ou de magistrats sem- 
blables, conduisait les élus au gibet, et le pays était dévasté (2). 
Il sut, par une foule de taxes et d'habiles expédients financiers, 
se procurer de l'argent Le commerce, par les droits de maga- 
sinage, de port, d'embarquement ,. d'exportation et autres, lui 
fournit surtout de grandes ressources; il mit en monopole le 
sel, le fer, la poix, les peaux dorées, exigea jusqu'à six contribu* 
tions dans une année, c'est-à-dire des subsides extraordinaires, 
non consentis, mais imposés, et parfois les ecclésiastiques payè- 
rent la moitié de leurs revenus ; afin de réprimer l'usure, il fixa 
l'intérêt à 12 pour 100 : mesure imprudente, qui fut, comme 
à l'ordinaire, corrigée par la fraude (3). 

(1) Les cites du domaine royal, convoquées directement par la couronne, 
étaient : eu Sicile, Palerme^ Messine, Catane, Syracuse, Augusta', Lentini, 
Galatagirone, Platia, Castrogiovanni, Trapani , Nicosie ; en terre ferme, Gaèle, 
Naples, Aversa, Montefiiscolo, Avelino, Eboli, Ariano, Policastro, Amalfi. 
Molfetta, Vigiliano, GioTenazzo, Bitonto, Monopoli, Bari, Trani, Barlette, Gra- 
vina. Matera, Tarente, Brindes, Otrante, Cosenza, Gotrone, Nicastro , Reggio, 
Sorrenle, Saleme, Termoli, Troja, Civitella, Siponto , Monte Sant*Angelo, 
Potenza, Melfi. La première intervention des bons hommes date de 1241, et 
ce n*est qu'en 1265 que les bourgeois furent appelés à siéger au parlement 
d*Angleterre. 

{^yiQua pœna universitates ieneantur^ quœ créant potestales et alios offh 
ciaies. Tit. 47. 

(3) BiARCHiifi, St, délie finanze nel regno di Napoli. Le Megestum Frede- 
rici Ilf ann. 1239 et 1240, publié par Garcani en 1786 , contient mille huit 
lellrcs de' Frédéric, tirées des archives de Xaples, et relatives surtout aux 
liuauces, dans lesquelles cet empereur fait preuve de beaucoup d'intelligence. 



PIERRE DES VIGNES. ETUDES. 177 

Pierre des Vignes naquit d'une famille pauvre de Capoue. 
Avide d'apprendre^ il se rendit eu mendiant à Bologne, où il fut 
admis dans ^université. Son intelligence lui fit une telle réputa- 
tion que Frédéric se l'attacha comme secrétaire ; puis il l'éleva 
aux fonctions de juge^ de conseiller, de protonotaire, de gou- 
verneur de la Fouille, enfin de chancelier, investi de toute sa 
confiance. Beau parleur, jurisconsulte habile, le soin des affaires 
ne le détourna point des lettres, et, de même qu'il rédigea le 
code de Tltalie moderne, il écrivit le premier sonnet. On attri- 
bue à son influence la protection accordée aux sciences par 
Frédéric, qui, concentrant renseignement comme on le fait au- 
joui-d'hui , ne voulut d'autre école dans le royaume que l'uni- 

bien que la nécessité de fournir aux dépenses de gnen*es continuelles lui fit 
pressurer le pays qu'il voulait enrichir. 

Disons quelques mots des ressources dont pouvaient disposer Frédéric et ses 
ennemis pour suffire aux besoins de la guerre dans un temps où la monnaie 
était si rare. 

Impôt général, grandes contributions sur les biens du clergé; il faisait admi- 
nistrer par des économes ceux qui étaient vacants ; à chaque instant , il deman- 
dait l'argent versé dans les caisses royales, négligeant de couvrir les dépenses 
auxquelles il était destiné, et même d'habiller et de nourrir Renaud d'Esté et 
le roi Henri, ses prisonniers ou ses otages. 11 limita l'intérêt à 10 pour 100 , et 
pourtant il empruntait à 3 pour 100 par mois ; puis, à l'échéance, n'ayant pas 
les fonds, il ajoutait 4 et 5. Au siège de Faenza, il fit fondre toute sa vaisselle, 
mit en gage ses joyaux, et frappa une monnaie de cuivre ayant d'un côté un 
petit clou d'argent, de l'autre l'effigie de l'empereur ; elle valait un agostaro 
d'or, et fut changée, selon sa promesse, contre de bonne monnaie. Les troupes 
n'avaient pas une solde régulière : Frédéric donnait aux fantassins de 3 à 5 
tari et la nourriture ; à un cavalier, 3 onces d'or par mois , avec obligation de 
se pourvoir d'un écuyer, d'un valet, de chevaux et d'armes. Léonce d'or, du 
poids de 21 grammes 10, se divisait en 30 tari, et valait 63 fr. 30, d'où le 
taro était de 2,1 1. Ainsi la solde moyenne d'un fantassin s'élevait à 8,44 ; celle 
du cavalier, à 190 fr. ; or l'argent valait cinq fois plus qu'aujourd'hui. 

Les revenus du pape consbtaient dans les régales et dans le produit de 
9 deniers par feu que payaient les communes de domaine direct, à l'excep- 
tion des ecclésiastiques, des gens d'armes, des juges, des avocats, des notaires et 
de tous ceux qui n'avaient pas de propriété soumise à l'impôt. Les communes, 
néanmoins, s'afTranchissaient de cette charge au moyen d'une somme fixe , qui 
était, pour Fano, Pesaro et Camerino, de 50- livres d'argent chacune, soit 
5,000 fr., et de 40 pour Jesi; mais, comme l'empereur occupait une grande 
partie du territoire, ces ressources se réduisaient à peu de chose. Le vide 
était largement comblé par la dîme du 5, du 10, du 20 même pour 100 sur les 
revenus ecclésiastiques de toute la chrétienté, outre les contributions imposées 
sous le prétexte de subvenir aux frais des croisades. Quand Grégoire IX fréta 

HI8T. DES rrAL. — T. Y. 12 



178 PIERRE DES VIGNES. ÉTUJïES. 

versité de Naples. Les gouverneurs devaient y envoyer tous les 
écoliers, auxquels on offrait, pour les attirer, des privilèges, 
l'avantage d'être jugés par leurs maîtres, bon traitement, sécu- 
rité dans les voyages, les meilleures maisons et des loyers à bas 
prix; on leur promettait quils ne manqueraient jamais de blé^ 
de vin, de viande, de poissons, et qu'ils trouveraient des prê- 
teurs d'argent (1). 

Frédéric fit faire la premîèi'e traduction d'Aristote d'après le 
texte grec, et forma une ménagerie d'animaux étrangers. Qui- 
conque avait du mérite était accueilli à sa cour, où la langue 
italienne se polit, et des poètes, à l'exemple des Allemands ou 
des Provençaux, habituèrent la muse sicilienne à de nouveaux 
accents. Lui-même, « instruit, doué d'un sens droit, universel 
en toutes choses, savait le latin, le dialecte vulgaire; l'allemand, 
le français, le grec et l'arabe (Villani). » Il écrivit un livre sur 
la chasse au faucon, et en dicta un autre, sur la nature du che- 
val, à Giordano Ruffo, son écuyer. L'argent qu'il retirait de ses 
biens ou du négoce, auquel il ne dédaignait pas de se livrer, il 
l'employait à faire des largesses à ses amis, ou bien à construire ; 
c'est à lui qu'on doit les ponts sur le Volturno (2), les tours de 
Mont-Cassin, les châteaux de Gaète, de Capoue, de Saint- 
Érasme, la ville de Monteleone, et autres forts et villages. Au 
delà du détroit, il restaura Antée, Flégella, Héraclée, et bâtit les 
forts de Lilybée, de Nicosie, de Girgenti. Naples fut embellie, 

left navires de Gènes pour U'ansporter les cardinaux au concile de Rome, il 
emprunta 1 ,000 marcs, hypotliéqués sur les biens du clergé, et paya 200 livres 
genevoises pour un mois d'intérêt. Cet armement coûta 5,000 marcs, ou 
260,000 fr., que quelques marchands s'obligèrent à faire payer à Gènes, à trente 
jours, moyennant l'escompte de 57 marcs. {Regesta^ liv. xiv, n. 3, 4.) Ce Gré- 
goire laissa pour 40,000 marcs de dettes, pour lesquelles les préteiu's tracas- 
sèrent beaucoup son successeur. 

Les Milanais émirent un papier-monnaie avec lequel on pouvait acquitter les 
amendes ; aucun créancier n'était obligé de le recevoir en payement, mais le 
débiteur n'avait pas à craindre le séquestre, s'il possédait en cédules de banque 
de quoi le satisfaire. Pour retirer ce papier de la circidation, ou forma le 
cadastre des revenus, siu' lesquels on établit une taxe qui, au bout de huit ans, 
remboursa cette dette. 

(1) Ep, Pétri de Fineis, lib. iii. Le président de l'université était le célèbre 
jurisconsulte Pierre d'Isernia, avec un traitement annuel de 12 onces d'or. 

(2) A la tête du pont se trouvait un château avec deux tours ; il était orné 
de marbre, de bas-reliefs, de statues parmi lesquelles on voyait celles de Tom- 
pereur» de Pierre des Vignes, de Thaddée de Suessa, Ce monument coûta 
20,000 onces d'or. 



PIERRE DES Viams. iTTTBES. 1*79 

vit accroître sa richesse et sa population comme siège du tribu- 
nal suprême et de Tuniversité, et tendit dès lors à devenir la car 
pitale du royaume : voilà pourquoi, dans cette ville, le peuple 
rappelle encore son nom avec un bienveillant souvenir. 

Tant de belles qualités, il ne sut pas les approprier au temps, 
dont il différa par les vices et les vertus. A la manière des rois 
modernes, il voulait soumettre la religion même à Tadminis- 
iration, et sa pensée constante était d'aflaiblir les papes comme 
ennemis de ses desseins. Les pontifes avaient constitué la dignité 
de l'empereur pour qu'il fût le protecteur de l'Église, dignité 
qu'ils conférèrent toujours à un chef électif, c'est-à-^Hre digne 
de sa haute mission ; voulant l'indépendance de l'Italie, parce 
qu'elle était nécessaire à Pindépendance pontificale, ils empê- 
chaient qu'on réunit à la couronne impériale celle de la Sicile, 
pays toujours de suprême importance en face des étrangers. 

Frédéric, au contraire, aspirait à rendre Pempire héréditaire 
dans sa maison^ avec annexion de la Sicile; il croyait que la 
cour romaine, dans laquelle il voyait une tutrice incommode et 
humiliante, ne devait son influence qu'à la simplicité des peu- 
ples et à l'astuce des papes. Non-seulement il voulait dominer 
sur la Lombardie, mais encore sur toute l'Italie, comme son hé- 
ritage. Il écrivait à un prince italien que tous ses efforts ten- 
daient à soumettre la Péninsule comprise entre ses domaines, dont 
il voulait faire une partie intégrante de l'empire, comme le 
royaume de Jérusalem, héritage de sa femme, comme la Sicile, 
héritage de sa mère (4). Dans le congrès de Plaisance, il ne dis- 



(1) SlGONIUS, J)é fÉgHO iiûl^y i^ pag. 80: Née tnim ob ùlmd credimus ^uod 
ftrovidenùa SalveUaris sic ma^n^fice, imo mir{fice dirlgit gressus nostroi, dum ah 
orientali Mua, regnum hierosolymitanum^ Conradi elar'usimi nati iiostri me 
tema successio, ae deinde regnum Siciliœ, prœclara maternœ nostrœ succès- 
sîonîs hœreditas, etprœpotens Cermamœ principatus sic nutu cctlestis arbitru, 
pacatîs undtque pùputîs, sab devothne nostri nomînis persévérât^ nisi ut Hlud 
Italût médium^ quad tuutris tmdique ndribi» oirewndatur, ùd Mostfœ sêrêiutatis 
obsequia redeai et imperii unitatem. 

Le déiir de voi? la Sicile n'appartenir jamais à un prince qui dominât ail- 
leurSy est rq>roclié aux papes comme un sentiment antiitalien, fils de la bar- 
barie du moyen âge et de la stupide ambition des prêtres. Or, dans Tannée de 
Taffranchissement de l'Italie, en 1848, les Siciliens , qui se soulevèrent comme 
tout le reste de la Péninsule, se donnaient une constitution dans laquelle, 
paragraphe 2 , il était dit : « Le roi des Siciliens ne pourra régner ni gou- 
verner •or aucun antre pays. Gela arrivant, il sera déchu ipsofaeto, « 



180 SECONDE LrGUE LOMBARDE. 

• ■ 

•simula point qu'il voulait subjuguer la moyenne Italie : entre- 
prise difficile et dans laquelle il succomba. 

Frédéric, malgré un éloignement nM)mentané9 ne tarda point 
à s'apercevoir que ses alliés naturels étaient les Gibelins; il s'at- 
tacha donc à ce parti dans l'espoir que, au milieu des orages des 
factions en Lombardie, il réussirait dans la tâche où son aïeul 
Barberousse avait échoué, et qu'il rétablirait l'ordre parmi les 
dissidents : l'ordre, mot souvent synonyme de servitude, alors 
comme depuis. Afin de réaliser ses desseins, il se proposait d'em- 
ployer les forces du royaume et de l'Allemagne^ les mercenaires 
qu'il achetait partout avec les dépouilles des villes italiennes, et 
les bandits ou les malfaiteurs qu'il attirait sous ses drapeaux par 
la concession de franchises (1). 

Non content des bandes allemandes commandées par Renaud, 
fils du fameux Markwrald, il chercha des renforts chez lés en- 
nemis du nom chrétien. Des montagnes centrales où ils s'étaient 
réfugiés après la perte de la domination , les Arabes descen- 
daient pour dévaster la Sicile, et a y avaient tué plus de per- 
sonnes qu'elle ne compte d'habitants; » comme ils ne s'oppo- 
sèrent pas à la conquête de la maison de Souabe, ils purent 
échapper aux vengeances exercées contre les Normatids. Pen. 
dant la minorité de Frédéric, ils continuèrent, par haine contre 
le pape, à favoriser Markwald ; après sa défaite .. ils se fortifiè- 
rent dans les châteaux du{val de Mazzara, care^ssèrent OthonlV, 
et lui envoyèrent des présents. Frédéric finit par les dompter ; 
il en transporta même soixante mille dans la Gapitanate, et les 
1222 établit à Nocera, qu'on appelle encore des Païens, et à Lucera , 
située sur l'un des derniers versants de l'Apennin, d'où l'on do- 
mine les plaines de la Fouille, fermées au levant et au nord 
par la chaîne du mont Gargan et par l'Adriatique. Là, ils tentè- 
rent plusieurs fois de s'enfuir ou de se soulever; puis, s'étant 
résignés, ils devinrent très-fidèles à Frédéric, qui tirait de cette 
colonie vingt mille combattants, prêts à obéir à toutes ses vo- 
lontés, et, chose plus grave, inaccessibles aux aspirations natio- 
nales des Italiens et aux anathèmes des papes. Lorsque les pon- 
tifes lui reprochaient d'avoir introduit les musulmans au milieu 
des chrétiens, Frédéric s'en faisait un mérite, en disant qu'il 
avait ainsi délivré la Sicile du fléau dé leurs incursions, et favo- 
risé leur conversion en les mêlant aux chrétiens. Quoi qu'il en 

(1) RiCARDO DA San Grriiano, juig. 10S9; — Godi, Chrôn,, pag. 82. 



SECONDE UOUE LOMBARDE. 481 

soit; il eut; par cette mesure^ une armée permanente, à la ma- 
nière des rois modernes. 

n avait obtenu la couronne des princes d'Allemagne pour son 
fils Henri, âgé de neuf an^, lorsque lui-même en comptait vingt- 
six. Alors, sous le prétexte de la croisade, il Tinvite à descen- 
dre en Lombardie avec Tarmée, et à se trouver pour Pftques à 
Crémone, où la diète était convoquée, a Une assemblée réunie 
sous les épées peut-elle être libre? » dirent les cités lombardes. 1220 
Or, comme elles avaient peu de confiance dans le pape^ qui fai- 
sait des concessions à Frédéric, afin de ramener à pr^dre la 
croix, son désir essentiel, elles se précautionnèrent contre les 
dangers de la situation en renouvelant la ligue lombarde, selon 
le droit que leur en donnait le traité de Constance. Les recteurs, 
les podestats, les ambassadeurs de Bologne, Plaisance, Vérone, 
MilaiT, Brescia, Faenza, Hantoue, Verceil, Lodi, Bergame, Tu- 
rin, Alexandrie, Vienne, Padoue, Trévise, se réunirent donc 
àMosio, sur le territoire de Mantoue , et firent alliance pour 
vingt-cinq ans. 

«Nous exclurons, direnMls*, les malfaiteurs des places et 
a des villes alliées, sans qu'ils puissent être relevés de ce ban- 
« nissement que par ordre des recteurs ou de la ligue; nous 
«.ferons la guerre aux contrevenants selon la volonté des rec- 
« teurs. Aucune cité, place ou personne privée ne pourra con- 
(( dure un traité avec aucune ville ou place en dehors de Ja ligue 
a ou à son préjudice; sinon elle sera traitée comme rebelle, et 
a les biens de ses habitants seront confisqués et dévastés. Si 
a quelque ville, place ou personne privée de la ligue est atta- 
« q!:ée par les ennemis, toutes les autres de Talliance lui vien- 
« di'ont en aide, et le dommage seia réparé à Farbitràge des 
a recteurs.» Tel était le serment ; voici celui des recteurs de la 
ligue : «Je Jure par les saints Évangiles d'exercer avec bonne 
« foi l'office qui m*est confié et les droite de nui juridiction ; dV 
« gir d'accord avec les autres recteurs dans ce qui concerne 
« l'état et Tutilité de toute la ligue et de chaque commune qui 
« y entrera; de contribuer sans fraude à maintenir et à faire 
« observer cette ligue; de ne rien dévoiler de ce qui sera traité; 
a de ne rien prendre pour moi , ni directement ni indirecte- 
« ment, au détriment de ladite société, et, si quelque -offre m'est 
« faite, de la faire connaître au plus tôt à tous les recteurs. Je 
« prononcerai, dans les quarante jours, au gré des autres rec- 
« teurs, sur les plaintes qui seront portées devant moi ou mes 



18â SIXIÈME GB0I8ADE. 

a collègues^ selon la justice et la bonne contume; quinze joura 
a avant ma sortie d'office^ je m'occuperai de faire nommer un 
autre recteur, qui prêtera le même serment que moi. Je veiN 
« lerai au bien de tous et non de quelques-uns; je ferai tous 
« mes efforts pour conserver la liberté de chaque commune et 
a pour défendre ses biens contre tous et chacun, d (Corio.) 

La ligue prit bientôt un aspect hostile ; chacun fit des prépa- 
ratifs en armes; les communications avec les villes gibelines fu- 
rent interceptées, et Ton défendit aux citoyens de traiter avec 
Tempire, d'en recevoir des ordres ou des présents. Frédéric 
alors jeta le masque et se mit en campagne , soutenu par Reg- 
gio, Bfodène, Parme, Crémone, Asti , Lucques et Pise ; mais 
Faenza et Bologne, qui étaient à la tête de la ligue cispadane, 
lui fermèrent leurs portes, ce qui l'obligea de dresser ses tentes 
dans la campagne ; puis, attaqué par des armées imposantes, il 
dut rétrograder. Après cet échec, il envoya des propositions aux 
villes confédérées, qui les repoussèrent; il les mit alors au ban 
de l'empire, et (nous ignorons s'il agit sérieusement ou s'il vou- 
lut parodier les anathèmes pontificaux) les fit excommunier par 
révêque d'Ildesheim ; de plus, il défendit d'aller étudier à Bo^ 
logne, coup sensible pour une ville qui vivait sur ses douze mille 
écoliers. 

Les confédérés ne furent point effrayés; mais le pape Hono- 
rius III, dont la préoccupation dominante était la croisade, et , 
par suite, la concorde parmi les chrétiens, s'interposa et fit con- 
clure une paix par laquelle Frédéric s*obligeait à révoquer les 
5 jan^er. mcsurcs qu'il avait prises contre la ligue ; quant aux Lombards, 
ils durent seulement se réconcilier avec les Gibelins et fournir 
quatre cents hommes pour Fexpédition de la Palestine; mais 
Honorius ne put voir cette entreprise, objet de tous ses désirs. 

Son successeur Grégoire IX , issu des comtes d'Agndni , avait 
quatre-vingt-cinq ans; mais il parut rajeunir quand il se trouva 
dépositaire des clefs étemelles. Il se fit couronner avec une 
pompe inaccoutumée, et les fêtes durèrent sept jours; le sep- 
tième, après avoir célébré la messe à Saint-Pierre, il fit une 
grande procession, dans un costume très -riche, deux couronnes 
en tête, monté sur un cheval magnifiquement enhamaché, dont 
le préfet de Rome et le sénateur tenaient la bride. Ses cardinaux 
le précédaient; à sa suite venaient les juges et les officiers en 
brocart d'or, puis une foule de peuple; ce fut ainsi qu'il entra 
dans le palais, au milieu des acclamations, des pabnes et des 



V 



1227 



SIXIÈME GROISADS. 183 

branches d'olivier, comme s'il eût célébré le triomphe de Tau- 
torité papale, qui jamais en effet n'était montée plus haut. 

Frédéric avait introduit toutes ces réformes dans la Sicile sans 
en prévenir le pape^ dont il reconnaissait pourtant la suzerai- 
neté; il imposait des taxes sur les ecclésiastiques sous le prétexte 
de la croisade 9 à laquelle il ne pouvait jamais se résoudre, et, 
lorsque Rome se pkiignait, il répondait par des protestations d'en- 
fant docile, et prêt à lui obéir comme à la mère qui l'avait nourri. 

La longanimité d'Honorius envers un prince fourbe et sans 
foi comme Frédéric pai'ut intolérable à la fermeté active de 
Grégoire; ce pape ordonna donc aux cités lombardes de se te- 1228 
nir en paix, et à l'empereur d'aller en terre sainte, lui qui avait 
été a placé par Dieu dans ce monde comme un chérubin acmé 
<r de répée pour montrer aux égarés le chemin de l'arbre de 
a la vie. x> Frédéric, n'ayant plus ni raisons ni prétextes à faire 
valoir, s'embarqua à Brindes avec un petit nombre de soldats. 
Déjà tous les peuples célébraient la victoire et voyaient la cité 
sainte rendue aux prières des chrétiens, lorsque le bruit se ré- 
pandit que l'empereur étaitrevenuà terre au bout de trois jours, 
alléguant les maladies de son armée et le mauvais état de sa 
santé. Le pontife ne crut pas devoir patienter davantage , et il 
lança l'excommunication, en dénonçant Frédéric comme infi- 
dèle et parjure, comme étant la cause si Yolande, sa femme, 
était morte en couches, et si les croisés avaient péri dans la 
Fouille de clialeur et de faim. Non moins emporté, Frédéric 
se déchaînait contre le pape, qui, au lieu de le secourir, 
poussait, disait>il, son beau-père contre lui^ En efl'et, Jean de 
Brienne, profitant de l'excommunication, venait réclamer, les 
armes à la main, le titre royal dont Frédéric l'avait dépouillé. 
Néanmoins, à la nouvelle des discordes qui avaient éclaté parmi 
les princes Ayoubites, l'empereur résolut de se mettre en route, 
et les guerriers, par son ordre, se réunirent dans la plaine de 
Barlette; là, après- avoir trôné dans toute la majesté impériale 
et avec la croix de pèlerin, il lut son testament, fit jurer aux 
barons de l'exécuter s'il périssait dans l'entreprise , et hâta le 
moment de son départ. 

Grégoire IX déclara qu'il serait scandaleux de voir un excom- 
munié commander la sainte expédition, et qu'on ne pouvait 
l'entreprendre sans imprudence avec vingt galères et six cents 
cavaliers, flotte de corsaire et non d'empereur; il interrom-*^ 
pit donc la canonisation de saint François pour renouveler 



iHA PBÉDÉBIG A JÉBUSALEM. 

ses anathèmes contre Frédéric, qui n'en tint pas compte. 

Dans le Levant y les fils de Malek-Adel^ après s'être partagé la 
succession paternelle, se faisaient une guerre acharnée. Melik-ei- 
Kamel y seigneur de TÉgypte et de Jérusalem , rechercha l'al- 
liance de l'empereur d'Occident pour soumettre ses frères; il lui 
envoya donc un émir, tandis que Tarchevôque de Palerme arri- 
1229 vait au Caire avec de riches présents pour lui , et des protesta- 
tions d'amitié furent échangées entre les deux monarques. Me- 
lik-el-Kamel envahit la Palestine, et l'empereur, qùi|n'avait plus 
d'ennemis à craindre, n'attendit pas les renforts de l'Allemagne. 
A peine débarqué, il était accueilli par les chrétiens conune un 
Messie , lorsque deux franciscains annoncèrent Pexcommunica- 
tion. Dès lors il perdit la confiance et le respect, au point qu'il 
ne donnait plus les ordres en son nom, mais au n(mi de Dieu et 
du peuple chrétien. 

Melik-el-Kamel désirait la paix autant que Frédéric; toute la 
campagne sa passa donc en négociations, toujours envolofqpées 
de mystère, comme dans une guerre moderne. L'empereur en- 
voya au Soudan des fourrures, d'excellents coursiers, de belles 
armes d'Allemagne, le cheval de bataille, Tépée et une partie 
de l'armure dont il se servait en campagne; il lui faisait dire 
qu'il ne réclamait que les villes qu'on lui avait promises, patri- 
moine légitime de son fils , et appelait son attention sur le dis- 
crédit dans lequel il tomberait s'il retournait en Europe sans 
rien obtenir. L'émir lui donnait en échange des étoffes de soie, 
un éléphant, des dromadaires et des singes, d'autres raretés de 
Plnde, de l'Arabie, de l'Egypte, et une troupe de danseuses et de 
cantatrices : sujet de reproches pour les musulmans , de scan- 
dale pour les chrétiens, que ces rapports bienveillants remplis- 
saient de dépit et de jalousie (1). Les deux monarques conclu- 
rent une trêve de dix ans : Jérusalem , Bethléem , Nazareth , 
Aaron et les prisonrfiers devaient être livrés à Frédéric, avec 
tout le territoire compris entre Jérusalem, Acre, Tyr et Sidon ; 
les musulmans conservaient les mosquées et le libre exercice 
de leur culte, et Frédéric promettait de détourner les Francs 
de nouveaux actes d'hostilité contre les infidèles. 

Les deux religions regardèrent ce pacte^^comme une impiété. 

(1) Ces négociations sont exposées par les auteurs arabes, et se trouvent dans 
, le quatrième volume de la Bihlioïkèque des croisades de Michaud, pag. 427 ; la 
correspondance des deux monarques et les sentiments qu'elle feit naître dans les 
écrivains musulmans se voient page 249. 



FRÉDÉRIC ET LA UGUE LOMBARDE. 485 

Les imans et les cadis réclamèrent auprès du calife contre la 
cession de la cité du Prophète , et les évêques du pape contre 
rindigne mélange des deux cultes. Le sultan de Damas refusa 
de sanctionner, le traité^ et le patriarche de Jérusalem mit en in- 
terdit tous les lieux recouvrés. Frédéric entra donc à Jérusalem 
sans être accompagné que par ses barons allemands et les che- 
valiers teutoniques. Dans l'église du Saint-Sépulcre^ tendue de 
deuil^ abandonnée des prêtres^ Frédéric dut placer lui-même la 
couronne sur sa téte^ tandis que, avec son assentiment^ on <;on- 
tinuait à crier du haut des murailles : a II n'y a pas d'autre 
Dieu que Dieu , et Mahomet est son prophète ! » Bien qu'il sévit 
contre les citoyens, maltraitât les moines, éloignât les pèlerins 
qui venaient pour la semaine sainte^ et ne voulût pas autoriser 
les templiers à relever les murailles^ il ne put obtenir Tobéis- 
sance. Son départ de Jérusalem fut accompagné des mêmes 
démonstrations de joie qui avaient accueilli son arrivée. Les 
hommes sensés lui reprochaient de n'avoir pris aucune mesure 
pour conserver ses acquisitions et garantir la sécurité des fidèles : 
tant il avait peu de souci du royaume du Christ lorsqu'il était 
menacé de perdre le sien. 

Dans la Sicile, en effet, le pape lui suscitait des ennemis au 
moyen des nonûes qu'il envoyait; il gémissait sur le sort de ces 
peuples, condamnés à perdre, sous un nouveau Néron, jusqu'au 
désir de la liberté, a Dieu, leur faisait-il dire, vous a-t^il pla- 
cés par hasard sous un ciel si beau pour traîner des chaînes 
honteuses?» Il demandait encore des secours aux Lombards 
confédérés , et réunit une armée dont il confia le commande- 
ment à Jean de Brienne , qui , sous l'étendard des clefs , porta 
la dévastation dans le royaume de son gendre. 

Frédéric , ne respirant que vengeance , s'avança à la tête des 
bandes allemandes revenues de la Palestine , et de ses fidèles 
Sarrasins, qui, marqués du signe de la croix, se battent avec un 
courage féroce contre les papalins, portant les clefs. Après 
avoir mis cette armée en déroute , l'empereur recouvre les pla- 
ces du royaume, envahit les États du pape, châtie ses partisans 
et lui suscite des ennemis jusque dans Rome même. 

Jean de Brienne avait été appelé à Constantinople pour ré- 
gner à la place du jeune Baudouin II, son gendre, et, bien 
qu'octogénaire, il déploya le courage d'un héros en combattant 
les Bulgares. Les Romains, après avoir expulsé le pontife, 
avaient accablé de contributions les églises, les couvents, les 



186 FRÉDÉRIC ET LA LIGUE LOMBARDE. 

vassaux du saint-siége, et poussaient Frédéric à consommer la 
ruine du pape ; mais une inondation extraordinaire du Tibre . 
considérée comme un châtiment du ciel^ décida le peuple et le 
sénat à le rappeler en signe de pénitence. Les prélats se rési- 
gnaient avec peine à contribuer aux dépenses imposées au nom 
de la croisade^ et les cités lombardes ^ qui ne s'étaient liguées 
que pour la défense^ regrettaient de se voir entraînées dans une 

1230 guerre offensive; un arrangement fut donc proposé^ et^ après de 
longs débats, on annonça que l'empereur accordait un pardon 
général^ révoquait le ban lancé contre les villes lombardes^ et 
promettait que les bénéficiers seraient élus conformément aux 
lois ecclésiastiques , sans avoir à payer ni imp6ts ni contribu- 
tions. A ces conditions, il fut relevé de l'excommunication, et le 
son joyeux des cloches célébra cet événement ; le roi baisa le 
pi^d du pape, reçut sa bénédiction, et tous les deux s'assirent 
à la même table. Les peuples crurent à une paix solide; mais 
ce n'était qu'une halte pour Frédéric , qui avait besoin de re- 
prendre haleine, afin de se préparer à un dernier effort. 

Lorsque les chefs étaient désunis, tous les membres souf- 
fraient, et ritalie était bouleversée plus que jamais : Venise fai- 
sait la guerre à Ferrare, Padoue et Brème à Vérone, Mantoue et 
Milan à Crémone, Bologne à Imola et à Modène, Parme à Pavie, 
Florence à Sienne, Géiies à Savone et Albenga, Prato à Pistoie.- 
Les petits seigneurs féodaux, panenus à une grande puissance, 
se battaient entre eux ou guerroyaient contre les villes, et le nom 
du pape ou de l'empereur servait à couvrir les haines et les am- 
bitions privées. 

1231 Frédéric convoqua la diète à Ravenne ; mais en même temps 
il faisait venir d'Allemagne son fils Henri avec une armée. Les 
villes e\) prirent ombrage ; du reste, comme elles n'avaient au- 
cune confiance dans les promesses du pape et de l'empereur, 
elles fermèrent les passages, et Henri ne put franchir les Alpes; 
Frédéric alors mit de nouveau la ligue lombarde au ban de Tem- 
pire, et annula tous les droits que les villes confédérées avaient 
obtenus. Néanmoins, comme il n'avait pas d'armée, ses mena- 
ces ne firent que resserrer la ligue. Milan fournit sept capitaines 
avec mille hommes à cheval chacun, qui jurèrent de défendre 
la liberté et de mourir sur le champ de bataille plutôt que de 
finir; cette, ville disposait des forces de Parme, de Plaisance, de 
Novare, de Ven-eil et d'Alexandrie, bien qu'elles fussent indé- 
pendantes. Thomas, comte de Savoie, était toujours resté fidèle 



EZZEUN. 187 

à l'empereur^ qui l'avait constitué son vicaire ; les Milanais péné- 
trèrent dans les Alpes, et^ pour soutenir quelques villes soulevées 
contre lui^ ils fondèrent lePizzo de Guneo^ qui devint plus tard 
une des forteresses les plus importantes de cette maison et de 
toute ritalie. 

Les villes de son obéissance^ qu'il avait dépouillées de leurs 
privilèges municipaux^ et surtout Messine^ habituée à se gou- 
verner par ses stratigotes, se soulevaient contre Frédéric, qui fit 
prendre et brûler vifs un grand nombre de citoyens ; il détruisit 
jusqu'aux fondements le château de Centoripa. Gaète^ bien qu'am- 
nistiée^ fut privée dej'ancien droit d'élire ses consuls, et entou- 
rée de trente fortins. £n résumé^ ce héros, loué par. ceux qui 
vénèrent en lui l'antagoniste des papes, eut toujours à combat- 
tre la Fouille et la Sicile révoltées, et ne sut les contenir que par 
des forteresses, cet expédient de la tyrannie. 

Outre les Sarrasins, il se voyait soutenu par les seigneurs qui 
s'étaient faits les tyrans de quelques villes ou provinces, et qui 
croyaient que ces diplômes leur conféraient un pouvoir légitime 1215 
et durable. Dans le nombre fut £zzelin de Romano; successeur 
de son père, Ezzelin le Moine, il avait ajouté au patrimoine de 
ses aïeux Bassano etTrévise, puis Vérone et Fadoue, grâce à l'aide 
de son frère Albéric et des Gibelins de la marche Trévisane. Avec 
une énergie qui ne reculait pas devant le crime et le sang , il était 
devenu la terreur de la Marche et le tyran le plus horrible dont 
rhiotoire itahenne rappelle le souvenir. Âzzo d'Esté, possesseur 
de grands domaines et favorisé par tous les Guelfes, était son 
adversaire; mais Ezzelin prévalut à Tarrivéç de Frédéric, qui lui 
donna en mariage Salvaggia, sa fille naturelle. Au milieu de ces 
rivalités, la Marche, non moins que la Lombardie, souffrait les 
horreurs de guerres déplorables, dont la politique ne pouvait . 
amener la fin, et que la religion seule, toujours travaillant dans 
ce but, parvenait à suspendre par quelque armistice. 

Nous avons déjà vu qu'elle avait imposé la trêve de Dieu; les 
deux nouveaux ordres des dominicains et des franciscair4S, sans 
cesse occupés d'apaiser les haines, intervenaient dans les con- 
flits quotidiens, persuadaient et portaient la paix de seigneur à 
seigneur, d'une ville à l'autre. Des cœurs féroces, que ni la force 
des lois ni la puissance des magistrats ne pouvaient contenir, 
s'ouvraient à la pitié, les glaives rentraient dans le fourreau, et, 
fondant en larmes au nom du Seigneur, l'ennemi courait em- 
brasser l'ennemi. 



i 88 LES PACIFICATEURS. 

Le sdint d^Assise et son disciple, Antoine de Padoue, firent 
conclure des paix de longue durée. En il 76^ les cardinaux de 
Sainte-Cécile et de Sainte-Marie in via lalOy délégués parle pon- 
tife, réglaient plusieurs questions^ agitées entre les républiques 
de Pise et de Gènes à Tégard de leurs droits sur la Sardai- 
gne (1). A leur exemple, frère Guala de Bergame, qui fut ensuite 
évéque de Brescia^ remit en bonne intelligence les Bolonais avec 
les Modénais^ les Trévisans avec les citoyens de Bellune. A Cré- 
mone^ le peuple de la cité nouvelle était en lutte avec cehii de 
la vieille^ et Tévéque Cicard les réconcilia; le môme résultat fut 
obtenu chez les Yicentins par le bienheureux Giordano de For- 
zate^ et chez les Milanais par frère Léon de Perego. On trouve 
en manuscrit, dans la bibliothèque Ambrosienne, un long dis- 
cours d'un ecclésiastique qui exhortait à la concorde, et disait: 
a Peuple milanais^ tu cherches à supplanter les Grémonais^ à 
« bouleverser le Pavesan^ à détruire le Novarais ; tes mains sont 
(( contre tous^ et les mains de tous contre toi. . . Oh ! quand vien- 
a dra le jour où le Pavesan dira au Milanais ; Tan peuple est mon 
a peuple , et le Crémasque au Crémonais : Ta cité est ma 
a cité ! » 

Les Génois avaient souillé leurs rues du sang d'un grand nom- 
bre de victimes, surtout à cause de la haine qui divisait les Avo- 
gadri et les marquis de la Yolta^ lorsqu'on résolut d'arrêter ces 
massacres. Avant le jour, le peuple entend la cloche qui l'appelle 
en parlement ; les citoyens accourent étonnés, et voient le vieil 
archevêque Hugo en costume de cérémonie au milieu du clergé 
avec des cierges allumés, et des personnages les plus respecta- 
bles portant des croix à la main et placés autour des reliques vé- 
nérées de saint Jean Baptiste. Le prélat exhortait à déposer les 
rancunes et les haines, à jurer sur TÉvangile la concorde, qui 
seule pouvait sauver la patrie. Roland, chef des Avogadri, refu- 
sait de pardonner le sang de tant de membres de sa famille, qu'il 
avait promis de venger; mais les prêtres et les sages mirent une 
si grande insistance dans leurs prières qu'il finit par céder ; 
puis ils coururent à la maison des Volta, qui n'avaient pas voulu 
se présenter, les amenèrent à donner le baiser à leurs ennemis, 
et Ton célébra ces événements par le son des cloches, par une 
fête et un TeDeum{^). 

(t) Monum. kht, patr'tœ, Ghart. I, 88 t. 

(2) Gaffa RO, Ana, Gen,, liv. iv. A Tannée ]2t7, il dit que oh mttilas dit; 



LES PAGtFlGATEUaS. i89 

Ambroîse^ de la famille des Sansedoni de Sienne^ que l^on 
canonisa plus tard, fut chargé d'aller prêcher la paix en Alle- 
magne ; il revint dans sa ville natale pour la réconcilier avec le 
pape qui l'avait interdite comme attachée à la cause de Frédéric, 
et voulut qu'on commençât la réforme du mal par un pardon 
réciproque. Un grand personnage, fatigué de ses conseils, le 
repoussait comme un imposteur et un vaniteux; il lui répondit : 
a Dieu est appelé le roi de la paix, mais il ne la donne qu'à celui 
<i qui raccorde aux autres de bon cœur. Ce que je fais, je le fais 
« par la volonté de Celui qui est au-dessus de moi. Si je vous 
a ai offensé, je vous en demande pardon, et si je mérite un châ- 
a timent, je le supporterai volontiers comme expiation de mes 
<r péchés, d Devant une si grande humilité, le puissant vint à 
résipiscence. Ambroise prêchait continuellement que la ven- 
geance est un péché didolàtrie, parce qu'elle usurpe sur les 
droits de Dieu qui se l'est réservée. Il ne put jamais parvenir à 
calmer un citoyen de Sienne, auquel il dit : a Je prierai pour 
vous, » et il enseigna une prière ainsi conçue : a Seigneur Jésus, 
« interposez votre puissance entre ces vengeances, et réservez- 
« les pour vous, afin que tous sachent qu'il n'appartient qu'à 
(c vous seul de punir les offenseurs; » puis il exhortait à la dire 
devant ceux qui s'obstinaient dans leur haine. L'homme opiniâ- 
tre, au moment où il prenait avec ses partisans la résolution de 
ne jamais faire la paix, entendit cette prière, qui le toucha, et, 
après avoir passé deux jours dans le jeûne et la réflexion, il vint 
supplier le saint de lui pardonner et de le réconcilier avec ses 
ennemis (i). 

Cette pieuse mission fut continuée; en iâ72, Grégoire X fit 
conclure à Florence une paix solennelle entre les Guelfes et les 
Gibelins, et cinquante syndics de part et d'autre se baisèrent à la 
bouche sur la grève de l'Arno, où ce pape voulut qu'on éditiât 
une église, que les Mozzi dédièrent à saint Grégoire (S). Les rixes 

cçrdias quœ verleèaniar inier cmtates LomhariUœ^ ^uwn mullœ rtUgiosœ pev-^ 
tonœ se intromitterent de pace et concordia eomponenda, tandem , auxiiio Dei, 
inter Paptam, Mediotanum, Placentiam, Terdonam et Alexandriam^ pax firma 
fuit etfirmata mense jitnii, 

(1) Acta SS. 20 martii. 

(2) Le discours du pape Grégoire X aux Florentios pour qulls recueillissent 
les Gibelins expulsés, est très-beau : Gibelimus est, at christianus , at eivis, ai 
proximtis, Ergo hœc tôt et tam valida conjunctionis nomina Gibelline succum- 
bent ? et id unum atque inaiu nomen, tfuod quid significet nemo inteWgit, plus 



190 IiES PACIPICATETTRS. 

ayant recommencé peu de temps après, nue autre paix fut so- 
lennellement célébrée, en 1280, par l'intermédiaire du nonce, le 
cardinal Latîno, qui en tit dresser acte, et voulut 366 répon- 
dants pour les Gibelins, 384 pour les Guelfes, outre quelques 
châteaux (1). L'année suivante, ce même Latino réconciliait à 
Bologne les Lambertazzi avec les Geremei ; à Faenza, les Aca- 
risi avec les Manfredi; à Ravenne, les Polenta avec les Traver- 
sari. Frère Barthélémy de Vicence institua Tordre militaire de 
Sainte-Marie-Glorieuse pour maintenir en paix les villes italiennes. 
En 1266, le tailleur Jacques Barisello arbore à Parme le signe de 
la rédeniption, et forme la Compagnie de la Croix, composée de 
500 individus, avec lesquels il parcourt les maisons pour récon- 
cilier les Guelfes et les Gibelins, et faire jurer fidélité au pontife. 
La Compagnie eut un tel succès qu'elle obtint des magistrats 
propres, avec droit de juger et d^intervenir dans les affaires de 
la commune, sur laquelle, pendant un demi-siècle^ elle exerça 
une grande influence (2). 

Le cardinal Nicolas de Prato pacifia de nouveau Florence. « Le 
26 avril 1304,1e peuple, réuni sur laplace^SainteMarie-Nouvelle, 
en la présence des seigneurs, plusieurs réconciliations furent 
opérées, et Ton se baisa sur la bouche ; des actes, dressés à cette 
occasion, établirent des peines contre les personnes qui rom- 
praient les accords, et, avec des branches d'olivier à la main, on 
remit la bonne intelligence entre les Gherardini et les Almîeri. Le 
rétablissement de la concorde plaisait tant à tout le monde que, 
malgré une grande pluie qui survint, on ne parut pas s'en aper- 

valebit ad od'ium, quam ista omnia tant clara et iam solide expresse ad chari» 
tatem ? Sed quonîam hœc vestra partium studia pro romanis pontificibus contra 
eorum inimicos suscepisse asseveratis^ ego romanus pontifex hos vestros cives, 
etsi hactenus offenderinty redeuntes tamen ad gremiutn reeepi^ ae remuais 
iajttrits profiliis kabeo. 
L'inscription de cette église était ainsi conçue : 

Gregofli dedmi pap» sancti snb honore 
Gregorio primo pro Ghristi fuodor ainore. 
Hic ghibeUinx, cum Gueliis pace patrata, 
Gessavcrc niinx sub qua sum lucc cicata..» 
Gregorio bclla deciroo fuit i&ta capella 
Pacis fiindata Mozzis edificata. 

(1) Les actes se trouvent dans les Deiizie drgU eruditi toscaniy vol. tv, 

pag. 9G. 

(2) AfFô, St, di forma, voL lU, pag. 274-298^ 



JEAN DE SGUIO. i9d 

cevoir, et personne ne s'en alla. De grands feux furent allumés^ 
les cloches sonnaient^ et chacun se réjouissait (Compagnt). » 

A Milan, les nobles et les bourgeois, toujours en hitte, désignè- 
rent quatre moines pour résoudre leur différend, et leur décision 
fut acceptée ; plus tard, la querelle s^étant renouvelée, les adver- 
saires se réunirent à Parabiago, où deux religieux dictèrent les 
conditions de Taccord. Dans le siècle suivant, le bienheureux 
Amédée, chevalier portugais, qui bâtit Sainte-Marie-de-la-Paix 
avec le produit d'aumônes, alla prêcher la concorde dans cette 
ville. Dans la Yalteline et le Gomasque, un grand nombre d'ini- 
mitiés privées et publiques furent apaisées par frère Venturino 
de Bergame, qui décida 10,000 Lombards à se rendre en péni- 
tents à Rome, criant paix et miséricorde, et vivant d'aumônes. 
Saint Bernardin et frère Sylvestre, de Sienne, exercèrent aussi 
une heureuse influence en Lombardie. 

Alors comme aujourd'hui , on pouvait dire certainement : 
Pourquoi des moines et des prêtres se mêlentrils des intérêts 
mondains? 

Grégoire IX, soit pour obéir à ses devoirs du pape, soit pour 
favoriser la croisade, s'efforçait de ramener la concorde parmi les 
Itahens. Dans ce but, il envoyait Nicolas, évêque de Reggio, récon- 
ciher lesModénais avec les Bolonais ; le cardinal Jean de la Colonna, 
apaiser les citoyens de Pérouse, irrités les uns contre les autres, et 
ramener les bannis dans leurs foyers. Le cardinal Thomas eut la 
même mission pour Viterbe : le cardinal Jacques de Tréneste fut 
expédié à Vérone pour rétablir la paix entre les Capulets et les 
Montecchi, factions connues par les aventures touchantes de Ju- 
liette et de Roméo; frère Gérard de Modène, dans sa patrie et 
à Parme, où il fut même uonmié podestat pour réformer les sta- 
tuts; frère Orlando de Crémone, à Plaisance. 

Dans ces missions, le dominicain Jean de Schio joua le plus 
grand rôle, et fut chargé de parcourir différentes villes; il sé- 
journa surtout à Bologne, habituée autrefois à écouter François, 
Domini((ue, Antoine, déjà saints, puis engagée dans une lutte 
avec le pape, à cause des juridictions épiscopales, ce qui lui avait 
fait perdre Puniversité. A la voix du frère de Schio, les différends 
se réglèrent, les débiteurs sortirent de prison, et les exilés ren- 
trèrent dans leur patrie; il réfoma les statuts à son gré, réprima 
l'usure, amena les femmes à s'habiller plus modestement, et, 
d'après ses conseils, tous se saluèrent paries mots: Jcsus-ChrUt 
Boit loué/ Les habitants avaient pour lui une telle affection qu'ils 



192- JEAN DE SCHio. 

ne voulaient plus le laisser partir, et que le pape dut les menacer 
d'interdit. Il fut alors envoyé à Sienne; mais, comme les Floren- 
tins refusèrent de se réconcilfer, le pape les frappa d'interdit, 
châtiment qu'ils méprisèrent par caprice de liberté désordonnée. 
Frère Jean fut chargé principalement d'apaiser les fureurs 
de la marche Trévisane; à Feltre, à Bellune, à Trévise, à Cone- 
gliano, à Vicence, à Padoue, il opérandes prodiges de réconcilia- 
tion. Apparaissant comme un saint au milieu des bannières en- 
nemies, il rappelait les bannis et délivrait les prisonniers; à Prato 
de la vallée de Padoue, lorsqu'il prêchait du haut du carroccio, 
entouré des carrocci des autres villes accourues pour l'entendre, 
il arrachait de toutes les bouches ces paroles : Ils sont beaux les 
pieds de celui qui prêche la paix. Après avoir tout disposé, frère 
Jean ordonna une assemblée à Paquara, vaste plaine sur PAdige, 
à trois milles au-dessous de Vérone. A l'invitation d'un moine, 
toutes les villes et tous les villages accoururent avec leurs car- 
rocci, et chantant des hymnes au Seigneur; quinze évéques, 
tous les barons du voisinage, les comtes de San Bonifazio, les 
seigneurs de Gamino, les Camposampiero, le terrible Salinguerra 
de Ferrare, le bien plus terrible Ëzzelin et Albéric de Romane 
vinrent pour l'entendre prêcher la charité. Jean monta dans la 
chaire, prit pour texte: Je vous donne ma paiXyje vous laisse 
ina paix, et parla avec une éloquence qui puisait toute son effi- 
cacité dans le spectacle et la persuasion de sa sainteté. A ses pa- 
roles, que bien peu pouvaient entendre, mais que tous sentaient, 
et auxquelles chacun ajoutait ce que le cœur et l'imagination lui 
dictaient, vous auriez vu tous ces hommes irrités se frapper la 
poitrine, puis se jeter au cou les uns des autres, se demander 
pardon et se promettre amitié. Le moine, en vertu de l'autorité 
qu'il avait reçue du pape, leva les interdits et les excommunica- 
tions; puis, élevant le crucifix, il s^écriait : a Béni soit celui qui 
conservera cette paix! » et cent mille voix répétaient: Béni/ 
Il ajoutait : cv Maudit soit quiconque recommencera ces que- 
relles, » et cent mille voix disaient : Maudit/ 

Malheureusement ces réconciliations, déterminées parle sen- 
timent et proclamées au nom de la charité universelle , n'arra- 
chaient aucune des causes des inimitiés, et les adversaires ne tar- 
daient pas à reprendre les armes. Quelques jours après la solen- 
nelle concorde de Paquara, les haines s'étaient rallumées, le sang 
avait coulé de nouveau, et le désordre régnait plus que jamais. 
l,e peuple, qui avait porté aux nues le saint moine, le maudissait 



PAIX DE PAQUAUA. 193 

comme le serviteur d'un parti, comme vendu aux Guelfes et 
jouet du pape. Jean, il est vrai, provoqua ces colères par la sé- 
vérité qu'il déploya contre les hérétiques, dont il fit brûler 
soixante sur la place de Vérone; plus tard, à Viccnce, appuyé 
par la populace, il se déclara seigneur et comte, distribua les 
magistratures à son gré, et réforma les statuts; mais bientôt, 
avec sa mobilité ordinaire, la multitude le mit en prison et le 
chassa d'un pays qu'il laissait en proie à des discordes pires 
qu'auparavant (1). 

Le pontife, s'étant offert comme arbitre entre Frédéric et la 
ligue lombarde, décida que l'empereur devait oublier toute of- 
fense, révoquer la proscription et réparer les dommages qu^il 
avait occasionnés; en retour, il imposait aux Lombards l'obli- 
gation d'indemniser l'empereur et les siens des pertes éprouvées, 
et d'entretenir pendant deux ans cinq cents chevaux en terre 
sainte. Frédéric trouva cette décision partiale et contraire à la 
majesté royale ; mais le pontife voyait dans ces républiques des 
corps politiques légitimes et reconnus, qui n'avaient porté at- 
teinte à aucun droit impérial en renouant la ligue , puisque le 
traité de Constance leur maintenait cette faculté. 

Ce pape était sans cesse contrarié par les Romains, qui lui re- 
fusaient le droit d'exiler un citoyen, exigeaient le payement d'une 
rétribution due par TÉglise à la cité de temps immémorial, et 
lui contestaient enfin la souveraineté temporelle. L'homme de- 12m 
vaut qui tout le monde courbait la tête fut donc contraint de se 
réfugier àPérouse. Rome rétablit la république, et Luc Savelli, 
sénateur, forma le projet de fondre la Toscane et la moyenne 
Italie dans une confédération qui s'affranchit de la domination 
papale, comme la Lombardie avait secoué le joug impérial. Les 
factions ne reculent jamais devant les moyens; ces républicains, 
pour flatter les antipathies de Frédéric, lui demandèrent de les 
soutenir; mais, comme il redoutait la liberté plus encore que le 
pape, il offrit un secours à Grégoire pour ramener Rome au de- 
voir. En reconnaissance, et pour que la guerre qu'il voyait im- 
minente ne détournât point les forces qu'il voulait diriger vers 
la Palestine, le pape déclara que les intérêts de Frédéric étaient 
les siens propres, attendu les grands services qu'il avait rendus 



(1) H est vi-ai que ces deriiiei's fails nous sont racontés par les Gibelins. Voir 
VKzzeiin de Tauteur. 

HI8T. DE» rrAL. — T. V. 13 



194 DIETE DE HATENCE. 

à FKglise (1). Il s^efforçait d'obtenir des Lombards des condi- 
tions plus satisfaisantes pour l'empereur; mais ils laissèrent pas- 
ser le terme &xé, et la médiation fut annulée par de nouvelles 
complications survenues au delà des Alpes. 

Le contre-coup des événements italiens se faisait sentir dans 
l'Allemagne. Henri^ chargé de la gouverner^ manquait non-seule- 
ment de l'énergie nécessaire, mais s'abandonnait à ses penchants 
iiautains; il outrageait sa femme, jalousait son frère et trahis- 
sait son père, jusqu'à se déclarer en rébellion ouverte; puis, 
mal secondé par lés Allemands, il eut recours aux villes lom- 
bardes. Milan, Brescia, Bologne, Novare, Lodi et le marquis de 
12S5 Monferrat lui offrirent cette couronne toujours refusée à Frédé- 
ric (2) ; en retour, il confirma tous leurs privilèges et promit 
d'avoir pour amis et pour ennemis ceux de la ligue. De là, une 
guerre civile et domestique. 

Frédéric traînait à la suite de son armée, comme trophée, les 
chameaux et les éléphants qu'il avait ramenés de son expédition 
d'Asie. Les Milanais, ayant appris qu'il envoyait quelques-uns 
de ces animaux aux Grémonais comme témoignage de bienveil- 
lance, assaillent ce peuple et le mettent en déroute à Zenevolta; 
mais les citoyens de Parme, de Reggio, de Pavie et de Modène 
viennent au secours des vaincus, la lutte devient générale, et 
villes et principautés se divisent en factions. Après avoir quitté 
la Sicile où il avait étouffé dans le sang les tentatives faites par 
les communes pour recouvrer leurs franchises usurpées, Frédé- 
ric traverse désanné la Lombardie, qui ne veut pas profiter de 
son humiliation; lorsque, sur ses instances, soixante et dix pré- 
lats et princes eurent déclaré Henri, désapprouvé hautement par 
le pape (3), coupable de félonie, il le fit arrêter et conduire dans 
le fort de Saint-Félix en Fouille, où il le laissa mourir. 

La diète, assemblée par Frédéric à Mayence, et dans laquelle 
figurèrent quatre-vingts princes et prélats, outre douze cents sei- 
gneurs^t publia grand nombre de sages règlements et une paix 
publique ; bien plus, elle mit fin au long différend entre les deux 
familles guelfe et gibeline en donnant à Othon l'Enfant, dernier 

(1) LeUre du 28 juillet 1233, ap. Raynald., n. 41, 42. 

(2) Promiserunt ci dare coronam ferream, quant patrî suo (/are /ttmquam 
voluerunt. GALYAlfO FlAMMA, ch. 2G4. 

(3) Divi/iœ legis immemor et affectionis humanœ contemptor, Rcgesta Gre- 
gorii IX, liv. vili, u. 461-62... Il le fit même excommunier ])ar Tévéque de 
SalisbouTg, n. 172. Ce n'est doue [vas le pape qui l'armait contre son père. . 



BUBTB BB MÀYINGE. ^^ 

guelfe survivant, lea terres dont se forma le duché de Brunsvvick^ 
et aur lesquelles l'empereur renonçait à toute prétention. Fré- 
déric déploya dans cette diète une grandeur qui n'avait besoin 
que d'être modérée; puis il célébra avec une solennité extraor- 
dinaire un nouveau mariage avec Isabelle^ fille du roi anglais 
Jean sans Terre. Un nombreux cortège de chevaliers et de ba- 
rons alla recevoir l'épouse à la frontière^ et partout le clergé 
sortait à sa rencontre au son des cloches. A Cologne, dix mille 
bourgeois à cheval^ couverts d'armes et d^habits magnifiques, 
lui firent cortège ; des minnesingers en allemand^ des trouba- 
dours en provençal, et probablement des Siciliens en italien, 
célébraient sa bienvenue, tandis que, sur des chars oroés de ta- 
pis et d'étoffes de pourpre, des oi^gues cachées faisaient entendre 
une douce harmonie. Toute la nuit, des chœurs de jeunes filles 
chantèrent sous les fenêtres de la royale épouse. Quatre rois, 
seize ducs, trente comtes et marquis assistaient au mariage, et 
les dons furent proportionnés à là dignité des nobles invités. 
Frédéric reçut une couronne d'or, des colliers, des pierres pré- 
cieuses, des écrins, un service entier d'or et d'argent ciselé; les 
ustensiles de la cuisine et les marmites étaient même d'argent. 
L'empereur offrit à son beau-père trois léopards amenés d'O- 
rient, et qui faisaient allusion aux armes d'Angleterre. 

Isabelle fut d'abord épousée par procuration par Pierre des 
Vignes, ensuite par le roi lorsque les astrologues trouvèrent le 
moment opportun ; elle apportait en dot 30,000 livres sterling, 
qui représenteraient aujourd'hui 1,140,000 francs. Tout le val de 
Mazzara lui fut assigné comme domaine, et, dans le palais, elle 
avait pour serviteurs des eunuques maures et siciliens (1). 

L'empereur fit élire roi des Romains son fils Conrad, car II ai- 
mait mieux lutter en Italie que de triompher au delà des Alpes. 
L'Allemagne regardait comme une gloire nationale les expédi- 
tions contre la Péninsule; mais les princes de la maison de 
Souabe les multipUèrent et les prolongèrent de telle sorte qu'on 
ne voulut plus voter de subsides, tant on était fatigué de s'impo- 
ser de lourds sacrifices toujours infructueux ; Frédéric alors se 
trouva réduit aux mercenaires et kux moyens que lui offraient 
son propre royaume et les Gibelins. A la cavalerie allemande pe- 
sante et bardée de fer, il associa ses escadrons san*asins dont il 

(i) Imperalor imperatricem quamplurinùs maur'u spadonibus et veluUs larvis 
consimiUbus custodiendam mancipavU. Math. P41IIS» Hist. angl., pag, 402. 



i96 BATAILLE DE CORTENOVA. 

modérait les rapides évolutions par la marche lente d'un élé- 
phant qui portait une tour sur laquelle se déployait Tétendard , 
l'un et l'autre tenant lieu du carroccio et de la croix. A cette ar- 
mée si bien composée et si bien dirigée, les Lombards n'avaient 
à opposer que des milliers d'artisans et de campagnards réunis 
au moment du besoin, et qui ne connaissaient pas la froide cons- 
tance des batailles régulières. Ils évitaient donc les rencontres 
en rase campagne, préférant attendre Tennemi derrière les mu- 
railles de leurs villes; or ^ comme tout le territoire depuis les 
Alpes jusqu'au Pô offrait une chaîne de forteresses^ il était aussi 
long et pénible de les prendre Tune après l'autre que' dangereux 
de les laisser sur ses derrières^ et Frédéric devait s'épuiser des 
mois entiers devant de pauvres bicoques comme Carcano , Ron- 
carello ou Grevalcuore. 
1237 Après avoir resserré leur alliance et formé une caisse com- 

mune, les villes confédérées attendirent l'empereur, qui comp- 
tait principalement sur les seigneurs. Les portes de Vérone leur 
furent ouvertes par Ëzzelin ; réunissant alors ses dix mille Ara- 
bes, les Gibelins de Crémone , de Parme, de Reggio et de Mo- 
dène, il battit les citoyens d'Esté, s^empara de Vicence, força 
Mantoue à traiter et dévasta le Brescian. Les Milanais, accourus 
avec les Guelfes de Brescia, de Bologne, de Verceil,^de Novare , 
d'Alexandrie et de Vicence, lui résistèrent bravement ; mais bien- 
27 novembre, tôt ils sc laissèrent surprendre à Cortenova dans leCrémasque, 
et furent défaits. La compagnie des Gaillards avait pourtant tenu 
ferme autour du carroccio ; mais, voyant qu'il leur serait impos- 
sible de repousser la nouvelle attaque du lendemain, ils résolu- 
rent de battre en retraite. Or, comme il était difficile de retirer 
ce char pesant d'un terrain naturellement fangeux et que la 
pluie avait encore délayé , ils Pabandonnèrent après l'avoir dé- 
garni. Frédéric tit sonner bien haut cet avantage; il écrivit à tous 
les potentats qu'il avait tué dix mille Lombards. Après que son 
éléphant eut traîné le carroccio à travers les villes, il fit déposer 
ce trophée sur cinq colonnes dans le Gapitole à Rotre, où se lit 
encore la pompeuse description par laquelle il voulut éteniiser 
sa victoire, tandis qu'il éternisait sa frayeur et la bravoure des 
ItaUens (4). Pierre Tiepolo, podestat de Milan et fils du doge de 

(1) Urbs decus orbis, ave. Victus Ubi destiiior, ave. 

^ Gurnis ab Augusto Fridcrico C<esan' juslu. 

Kle, Mi*dioIaiiuin. Jain sentis spcmcre vaiiuiu 
liiipeiii viitïs pi-uprias Ubi tollere viit:s. 



PHEDÉRIG MÉCRÉANT. i97 

Venise^ trouvé parmi les prisonniers , fut lâchement égorgé par 
son ordre. 

Si la peur fit hésiter quelques villes, elle n'arrêta point Milan, 
ni Brescianon plus, qui semble prédestinée à de féroces attaques 
et à de magnanimes résistances; pendant soixante jours de siége^ 
elle repoussa les assauts de l'ennemi^ aidée par les machines de 
l'ingénieur Glamendrino^ si bien que Frédéric brûla les siennes 
et se dirigea vers Crémone. Les Guelfes reprennent alors courage^ 
et Gènes les soutient. Venise, indignée du supplice de Tiepolo^ 
se déclare contre l'empereur. Grégoire IX, mécontent de la 
cruauté dont il usaitàTégard des villes lombardes, de sa prédi- 
lection pour les Sarrasins^ de ses actes arbitraires en Sicile^ de 
son aversion constante pour l'Église et de la violation du com- 
promis, s'allie avec les Vénitiens et leur cède tout ce qu'ils pour- 
ront occuper dans la Sicile. 

Frédéric, il est vrai, ne laissait échapper aucune occasion d'ou- 
trager l'Église. Un neveu du roi de Tunis, converti parles domi- 
nicains, se rend à Rome pour recevoir le baptême, et Frédéric le 
fait arrêter, en disant qu'on ne pouvait Tamener au christia- 
nisme sans la permission de son oncle. Des évêques,pris à la vé- 
rité les armes à la main, furent égorgés par ses Sarrasins. Il 
laissa démolir des églises pour construire des mosquées. Â No- 
cera des Païens, il bâtit un palais sur l'emplacement d'une église 
abattue, et la fosse d'aisances fut établie à l'endroit même où se 
trouvait Tautel (4). Il chassa des sièges de l'Italie méridionale les 
meilleurs prélats ou les fit périr, et ne voulut pas qu'ils fussent 
remplacés. 

Frédéric courtisait toujours le Vieux de la Montagne, le dey 
de Tripoli, qui lui payait tribut, le sultan d'Egypte ^ qui lui en- 
voya, entre autres dons, une magnifique tente avec une horloge 
estimée 20,000 marcs d'argent, et qui marquait les heures et le 
cours des astres; il admettait leurs ambassadeurs à sa table avec 
les évêques, au grand scandale des chrétiens. Sa cour ressemblait 
à un harem, et des eunuques noirs et siciliens gardaient sa fem- 
me : a II avait des mameluks et beaucoup de femmes pour sa- 
tisfaire sa luxure, à la honte de la religion; il menait une vie 

Ergo triumphorum potes urbs niemor esse prioniin 
Quos tibi iniserant regesqui bella gerebant. 

Elle est donnée par Ricobaido, et nous la croyons de cette époque plutôt que 
répigramme que chacun peut lire aujourd'hui au (îapitole. 
(1) F'iia Gregorii IX, tom. III, pag. 583. 



198 PRÉDiRIG MÉCRÉANT. 

(l'épicurien, sans jamais songer qu'il y eût une autre vie (1). » H 
iiû s'abstenait même pas d'outrager la nature. Non -seulement 
des papes, des moines et des Gueires, mais T Arabe Abouiféda, 
disent qu'il inclinait vers l'islam, parce qt^il avaU été élevé en 
Siciie; du reste, quelques-unes de ses saillies accusent une foi peu 
robuste : « Si Dieu avait vu ma belle Sicile, il n'aurait pas choisi 
pour son royaume la triste Palestine , » s*écria*t-il pendant qu'il 
était croisé. Au moment où on lui apportait le viatique : « Quand 
finiront tous ces enchantements? d II traitait de fou quiconque 
croyait à l'enfantement de la Vierge , ou bien à d'autres choses 
répugnant, selon lui, à la nature et à la raison (2). On paria 
même d'un livre de TYihiLS impostoribusy qui fut attribué à Fré- 
déric ou à Pierre des Vignes, mais personne ne le vit. Dureste> 
il ne semble pas croyable que les papes et leurs partisans, qui 
exhumèrent les moindres fautes de la famille de Souabe, eussent 
gardé le silence sur cet ouvrage; mais que Frédéric ait dit qu'il 
regardait comme trois imposteurs Moïse, le Christ et Mahomet, 
c'était une opinion si répandue que Pierre des Vignes crut devoir 
la démentir par une lettre où l'empereur faisait profession de foi ; 
il convenait^ disait-il, que ce bruit courait, mais que les bavarda- 
ges populaires fournissaient de bien faibles arguments (3), 

Son hérésie principale consistait à fouler sans cesse aux |Neds 
la majesté pontificale, à faire perdre toute force aux censures 

(1) ViLLANi. — Nuntlos soldant ad convmum voeat, et eis, mtUtis episco- 
pis assidentibus, ftstivas epidas parai, GODEFRIDI moDachi annales, pag. 398. 

-- In pluribus terris ApuUœ suarum meretrieularnm ioca construxit,.. et non 
inntentus juvenculis midieribus etpuellis, tanquam scelesttu infami vifio tahora- 
hrtt; nam ipsum fjeccatum quasi Sodoma aperte prœdieahat^ nec pentliu oeeul* 
tabat. Nie. DE (^URRio, Vîta Innocentii lY, § 29. 

(2) Heu me! quamdiu durabit trajfa ista> Albbbici, chron. — Fatui suni 
qui cftdunt nasci ex virgine Deum, Ep. Gregorii, ap. Math. Paris, ]uig. 491. 

(3) Iste rex pestilentiœ a tribus baratatoribus, ui ejus verbis utamur^ Christo 
Jesu, et Moyse, et MahometOy totum mundum di xi t fuisse deceptum, M. PARIS, 
ad ann. 1238. La lettre de Pierre des Vignes Se trouve dans le livre l, chap. 31. 
Dans les érrits d'alors et d*une époque peu éloignée, l'opinion de son incré- 
dulité est générale, et courait même parnki les musulmans, iafei s'exprime ainsi : 
« L'émir Fakr-Eddin entra fort avant dans la' confiance de l'empereur; 
« souvent ils discutaient philosophie, et semi>laient d'accord sur beaucoup 
n de points... » Les chrétiens étaient scandalisés de ces relations amicales. 
« Frédéric disait à l'émtr : Je n'aurais pas tant insisté sur la remise de Jérusa- 
« lem, si je n'avais pas craint de perdre tout crédit en Occident ; je ne tenais i 
u rouserver Jérusalem ou aulre chose semblable que pour avoir l'estime des 
o Francs... L'cmi)ereur élait roux et chauve; si c'ertt été un esclave, on n'en 



FRÉDÉRIC EXCOMMUNIÉ. 109 

ecclésiastiques (i); il s'écriait: a Heureux les monarques de 
TAsie^ qui n*ont pas à craindre les révoltes de leurs sujets ni l'op- 
position des papes ! » Il aurait voulu faire de Rome sa capi- 
tale, et du pape son chapelain. Un nouveati motif de conflit sur^ 
vint bientôt entre l'empereur et le pontife. 

Les seigneurs pisans^ qui avaient occupé la Sardnigne^ prirent 
leur nom des judicatures de cette lie, mais sans cesser d'être 
vassaux de leur patrie. Les papes réclamaient la souveraineté de 
la Sardaigne, comme de toutes les îles, et les Plsans, sur les ins- 
tances d'Innocent III, la cédèrent à ce pape; inaisUbaldetLam^ 
bert, de la famille des Visconti de Pise, firent la guerre pour 
leur propre compte aux petits seigneui-s qui tenaient le parti dô 
rÉglise ; ils furent donc excommuniés, puis absous quand ils ab- 1257 
jurèrent la suprématie de Pise pour reconnaître celle du pape. Les 
Pisans s'en indignent , les comtes de la Gherardesca prennent 
les armes, et Conli et Visconti deviennent les dénominations des 
Gibelins et des Guelfes, qui bouleversèrent Pise. Frédéric cher- 
che à les calmer ; dans ce but, il feit épouser à Adélaïde, veuve 1238 
d'Ubald Visconti, dame de Gallura et de la Torre, son fils natu- 
rel, Enzo, auquel il conféra le titre de roi de Sardaigne, en pré-' 
tendant que cette tie avait été détachée de Tempire dans des 
temps orageux, et qu'il devait, pour ce motif, la soustraire à la 
suprématie pontificale. 

Il ne restait au pape qu'à faire usage de ses propres armes. 
Or, pendant que Frédéric célébrait à Padoue, avec Ezzelin, la dé-^ 
faite du parti républicain, il lança contre lui la grande ekcommu* 
nicaton, prélude d'une seconde guerre entre Pempire et FÉglise. 
L'empereur, qui savait par expérience combien de pareilles sen- 
tences frappaient l'esprit des peuples , fit lire par Pierre des Vi- 
gnes, dans la grande salle de la Ragione, une longue justifica- 



« aurait pas donné 200 draciimes. Son langage dénotait qu'il ne crojait pas à la 
« religion chrétienne; il n*en parlait que pour la tourner en ridicule. Un muez- 
« zin récita devant lui un verset du Koran qui niait la divinité de Jésus-Christ, et 
a le sullan voulait le punir; mais Frédéric s*y opposa. » BibL des croisades, 
vol. IV, pag. 417. Voir RsTlf AUD, Extrait des hist. arabes ^ relatifs aux eroi* 
sades, pag. 48 t. 

(1) Eûelêsiasiiea censurai vigorem debiUtat et eoneulcat» Regesta Urbani III, 
n. 95. Dans ia bibliothèque de Vienne se troute ane lettre de Frédéric à son 
gendre Vataoe, empereur d'Orient, où il dit : O felix Asia, ofelices Orientalium 
potestates , quœ suhdiiorum arma non metuunt, et adinventiones pontificum non 
verentùrf Cod. philol., h, 305, J>. 12S. 



J 



iOO FRÉDÉRIC EXCOMMUNIÉ. 

tion; mais le peuple Técouta dans un froid silence, et les sei- 
gneurs eux-niônoes vacillaient dans leur fidélité, si bien qu'il 
en envoya coinme otages dans la Fouille. Il fit distribuer plu- 
sieurs circulaires chez tous les peuples, et le pape reçut des 
lettres dans lesquelles il accusait de débauche ce vieillard nona- 
génaire : a Tu vis uniquement pour manger; sur les vases et les 
c coupes d*or, tu as fait inscrire : Je bois^ tu bois; tu répètes si 
« souvent le passé de ce verbe que, te croyant ravi au troisième 
« ciel, tu parles hébreu, grec, latin. Lorsque tu as i^empli ta. panse 
a et ton sac, tu te crois assis sur les ailes des vents, et tu t'ima- 
« gines que Tempire t'est soumis, que les rois de la terre t'ap- 
cr portent des dons^ et que tous les peuples sont tes serviteurs, i» 
U ajoutait que, par dévouement aux confédérés lombards, il to- 
lérait les Cathares, dont le foyer se trouvait à Milan ; qu'il était 
pharisien, assis dans la chaire du dogme pervers, oint avec 
l'huile de malice plus que tous les méchants, le grand dragon 
qui séduit, le balaam, Tantechrist. 

Le peuple croyait plutôt le pape, les curés, les moines^ qui ré- 
pétaient que Frédéric était un mauvais chrétien ; mais cet échange 
de reproches déshonorait les deux partis. Au milieu de ces con- 
flits entre l'Église et l'empire^ les Mongols, entraînés par le ter- 
rible Gengis-Kan, dévastaient, non-seulement l'Asie, mais le nord 
de l'Europe, et menaçaient l'Allemagne. L'argent recueilli dans 
toute la chrétienté pour repousser ces infidèles servit à faire 
égorger des chrétiens. Grégoire IX fait appel à toute l'Europe 
pour renverser Frédéric, qui chasse et dépouille les évéques sici- 
liens. Le parti guelfe^ conmie cette excommunication détournait 
le dernier coup dont sa liberté était menacée, relève partout la 
tête; les marquis d^Este recouvrent les terres perdues, Trévise 
se révolte, et Padoue est à peine contenue par les torrents de 
sang que verse Ezzelin. Frédéric, soutenu par les nobles et les 
Gomasques, marche sur Milan et dévaste la commune de Locate; 
mais les Milanais^ encouragés par le légat pontifical^ qui fit même 
prendre les armes aux prêtres et aux moines, Fattaquent à 
Comporgnano, lâchent les eaux sur ses derrières et le forcent 
à la retraite. 

Les États pontificaux furent plus maltraités; Frédéric assiégea 
Faenza, Césène et Bénévent, qui se rendirent à condition, et se 
12M dirigea vers Rome. Il était difficile de la défendre contre ce hé- 
ros^ d'autant plus qu'elle comptait un grand nombre de Gibelins, 
et que l'empereur avait des intelligences avec les Frangipani, 



STÉGE DE ROME. %4 

qni^ maîtres du Golisée, pouvaient lui donner une forteresse dans 
le cœur de la ville; mais des moines prêchent la croisade, des 
prêtres demandent la permission de s'armer, et le pape « tire du 
Sancta Sanctorum de Latran les têtes des bienheureux apôtres 
Pierre et Paul; puis, tenant ces reliques à la main, et suivi des 
cardinaux, de tous les évêques, archevêques et autres prélats, 
ainsi que de tout le clergé, il parcourut, au milieu de prières et 
de jeûnes solennels, les principales églises de Rome. Entraîné 
par cette dévotion et par un miracle des apôtres, le peuple en- 
tier de Rome s'arma pour la défense de l'Église et du pape, et 
presque tous les habitants se croisèrent contre Frédéric ; le pon- 
tife leur accorda la rémission de leurs péchés, et leur fit grâce 
des peines encourues. » (Villa ni.) 

L'empereur, contraint de lever son camp, revint à Naples pour 
se procurer Ues hommes et de l'argent, et reparut bientôt en 
Lombardie; mais il vit succomber ceux sur lesquels il comptait 
le plus. Les Bolonais, les Lombards et te marquis d'Esté assailli- 
rent Ferrare défendue par Salinguerra Torelli, intrépide octogé- 
naire, qui avait huit cents hommes d'armes allemands et beau- 
coup de mercenaires ; mais son lieutenant le trahit, et le mar- 
quis, qui l'avait invité à un banquet, le lit arrêter et l'envoya à 
Venise, où il vécut encore quatre ans dans les fers. 

Il faut pourtant résoudre ce litige recommencé; il faut deman- 
der à la chrétienté si elle approuve et soutient les actes du pape. 
Dans ce but, Grégoire convoque un concile général à Rome ; or i2ai 
Frédéric, qui en avait toujours appelé à cette assemblée, ne voit 
alors qu'une démonstration hostile dans la démarche du pontife ; 
il écrit donc au prince de ne pas laisser partir les cardinaux, et 
dispose sur les routes des gardes auxquels il abandonne les dé- 
pouilles des prélats qui se rendront au concile. Un grand nombre 
de cardinaux français, anglais et lombards, résolus d'obéir au 
pape, choisissent alors la voie de mer, et vont s'embarquer à 
Gênes, ennemie 'de Frédéric depuis que, après lui avoir promis 
d'amples privilèges en Sicile, il l'avait au contraire soumise aux 
charges communes, et privée même d'un palais dans Tile, qu'elle 
avait reçu à titre de don. Frédéric envoie sur la flotte pisane 
Enzo, son fils, qui rencontre ce convoi entre le Giglio et Pécueil 
de la Meloria, coule une partie des navires et capture le plus s mai. 
grand nombre. Frédéric, ivre de joie, informa le roi d'Angleterre 
de cette victoire, qui avait coûté aux Génois, disait-il, deux mille 
hommes noyés et près de quatre mille prisonniers; le peuple 



20â BATAILLE DE LA HELORIA. 

ajouta que les Pisans et les Napolitains s^étaient partagé l'or avec 
un boisseau. 

Les Génois, après avoir rendu compte au pape , continuaient 
ainsi : a La perte de nos gens et de nos vaisseaux nous afflige 
et moins que l'ignominie de notre seigneur et le mal des saints 
a prélats qui^ par obéissance^ accouraient au concile pour assis- 
a ter Votre Sainteté d*avis justes et salutaires. Afin de venger 
a une si atroce iniquité et de défendre l'Église de Dieu avec ie 
« peuple qui lui est dévoué, nous avons délibéré^ depuis le pre- 
« mier jusqu'au dernier, d'exposer notre vie et notre fortune, 
« n'épargnant ni fatigues ni veilles, jusqu'à ce que nous ayons 
« écrasé la rébellion et tiré vengeance des morts, blessures et 
« outrages que les innocents ont soufferts à l'honneur et gloire 
et du nom de Jésus-Christ, de votre très-sainte personne, de vos 
(K vénérables frères, de l'Église universelle et de tous les fidèles. 
<c Tout Génois, grand ou.petit, mettant de côté tout litige, inté- 
a rêt et affaire, s'emploie assidûment à la construction et à l'ar- 
(f mement des navires et galères, afin que nous triomphions de 
nos ennemis et que l'Église de Dieu puisse manifester sa gran- 
c( deur et sa puissance contre le fils de perdition, le scélérat et 
a l'apostat Frédéric, soi-disant empereur, ses complices et ses 
a fauteurs. Il semble, en effet, n'être parvenu à si haute fortune 
(( que pour être précipité de la plus grande élévation dans le 
a gouffre de l'extrême honte. Nous supplions donc à genoux 
a Votre Sainteté, par le sang de Jésus-Christ dont vous tenez 
a la place sur la terre, de ne pas vous désister, malgré le dé- 
« sastre souffert, de votre détermination; de soutenir, au con- 
« traire, la barque de saint Pierre battue par la tempête et pres- 
« que abtmée, et de la conduire au port de joie et de salut. » 

Les prélats furent enfermés dans les prisons de Pise ou dans 
les divers châteaux du royaume ; Frédéric envoyait sa flotte pour 
donner la chasse aux Génois, contre lesquels il excitait aussi 
leurs alliés, les citoyens de Pavie, d'Alexandrie, de Verceil, de 
Tortone, et les marquis de Montferrat, de Bosso, de Palavicîno. 
Il exigeait, à titre de prêt, l'argenterie des églises et de )a Pouille, 
et occupait d'autres villes romaines, parmi lesquelles Tivoli et 
Montalbano; dans le sacré collège même il trouvait des traîtres 
envers le pape, comme le cardinal Jean Colonna, qui, après s'être 
emparé des châteaux de Lagosta et d'autres, assi^eait Rome, où 
le pape mourut bloqué. A cette nouvelle, Frédéric suspendit les 
hostilités, comme pour montrer qu'elles étaient dirigées contre 



WNOGENT IV. 203 

la personne du pontife; mais les cardinaux n'en (brent pas moins 
retenus en prison. Bien plus^ il intercepte Pftrgent envoyé à 
Rome de toutes les parties du monde» et fait dévaster le patri- 
moine par ses Sarrasins ; puis il écrivait au petit nombre des 
cardinaux réunis, et dont il prolongeait à desseiti le conclave: 
<( A vous, fils de Bélial ; à vous, fils d'Éphrem ; à vous, troupeau 
« de perdition ; à Vous, qui êtes coupables du tx)Ulevers6ment du 
« monde, x) 

Célestin IV mourut empoisonné dix-huit jours après son élec- 
tion ; or, comme Pempereur tenait encore les cardinaux à dis- 
tance ou dans les fers, plus d^une année s'écoula avant qu'on 
pût en réunir un nombre suffisant pour élir(d un successeur, qui 
fut le Génois Sinibald Fieschi, lequel prit le nom d'Intiocent IV. 124s 
Personnellement et par sa famille, ce pape était favorable à l'em- 
pereur, ce qui faisait espérer un arrangement ; mais Frédéric 
dit : a J'ai perdu un ami pour gagner un ennemi. » L'évéque de 
Porto, avec Thaddée de Suessa et Pierre des Vigneà, parvint 
néanmoins à obtenir de Frédéric des conditions raisonnables; le 
jeudi saint de Tannée 42M, ses ambassadeurs jurèrent la paix 
sur la place de Latran, en présence du pape> des cardinaux, 
de Baudouin H , empereur de Ck)nstantinople, du sénat et du 
peuple. 

L'Église et Iltalie se croyaient réconciliées, lorsque des pré- 
tentions contraires vinrent ajourner la tranquillité. Innocent 
. exigeait que Frédéric commençât par remettre tes places et les 
prisonniers qu'il avait en son pouvoir; Frédéric voulait que le 
pape levât d'abord l'excommunication, et qu'il séparât sa cause 
de celle des cités lombardes, usurpatrices des régales, tandis 
qu'Innocent soutenait qu'elles n'étaient pas obligées de répon- 
dre devant les tribunaux de Tempire. Frédéric, après avoir vai- 
nement cherché à gagner le pontife en faisant proposer à une de 
ses nièces la main de son fils Conrad, reprit les armes et fit oc- 
cuper toutes les villes des États romains; le pape, qui craignait 
de rester à Rome (il le connaissait si bien), s'enfiiil à Gênes et 
de là en France. Frédéric, furieux de voir sa victime lui échap- 
per, écrivit, envoya des ambassadeurs, et telle était sa puis- 
sance et le respect qu'il inspirait que personne^ pas même 
. saint Louis, ne voulut donner asile au pape. Heureusement 
Lyon, cité libre, accueillit le fugitif; c'est là que, au milieu des 
témoignages de vénération que lui prodiguaient les personnes 
qui affluaient de toute la chrétienté, et même de Tltalie, bien 



25 Juin. 



204 CONCILE PE LYON. 

que l'empereur fît garder les passages^ Innocent IV ouvrit le 
1215^ quatorzième concile générai , 

Cent quarante prélats y assistaient, et ce fut alors qu'Inno- 
cent décora les cardinaux du chapeau rouge, aHn d'indiquer 
qu'ils devaient être prêts à verser leur sang pour l'Église ; il y 
ajouta la bourse et la masse d'argent, ornement royal, comme 
protestation contre Frédéric, qui prétendait les réduire à la sim- 
plicité apostolique. Le pape exposa à l'assemblée les cinq plaies 
de rÉglise : le schisme des Grecs, les hérésies croissantes, les 
dévastations des Gharizmiens dans la terre sainte, Finvasion me- 
naçante des Mongols^ et les énormités de l'empereur hérétique, 
musulman, blasphémateur, parjure, spoliateur des églises, per- 
sécuteur du clergé. Néanmoins il l'aurait réconcilié avec l'É- 
glise, pourvu qu'il relâchât les prisonniers, restituât les villes du 
patrimoine et le choisit pour arbitre de son différend avec les 
Lombards ; mais Frédéric refusa, puis feignit de vouloir se ren- 
dre en personne au concile, où il se contenta d'envoyer Thaddée 
de Suessa. 

Ce délégué déploya toutes les ressources de l'éloquence et de 
la dialectique pour atténuer les accusations d'hérétique, d'épi- 
curien et d'athée; mais, après plusieurs délais, accordés vaine- 
ment à Frédéric pour venir se justifier en personne, l'excom- 
munication fut prononcée contre lui par contumace, dans les 
termes suivants : a Moi, vicaire du Christ (et ce que je liei*ai sur 
a la terre sera Ué dans le ciel), après en avoir délibéré avec les 
« cardinaux , nos frères, et avec le concile, je déclare Frédéric 
a accusé et convaincu de sacrilège et d'hérésie, excommunié et 
c( déchu de l'empire; j'absous pour toujours de leur serment 
a ceux qui lui ont promis fidélité ; je défends de lui obéir sous 
9 peine d'excommunication ipso facto; je commande aux élec- 
a teurs de choisir un autre empereur, en me réservant de dispo- 
(c ser du royaume de Sicile. » Les cardinaux jetèrent à terre les 
cierges allumés, en proférant Tanathème rituel. Thaddée se frap- 
pait la poitrine en s'écriant : a Jour de colère, jour de calamité, 
« de misère !» Et le pape entonna le Te Deum, 

Frédéric se trouvait à Turin quand il apprit la sentence ponti- 
ficale ; demandant alors sa couronne, il la posa sur sa tète, et dit 
comme un autre monarque de nos jours : a Malheur à qui me la 
a touche ! Malheur au pontife qui a brisé tous les liens qui m'at- 
« lâchaient à lui et ne me laisse plus à suivre d'autres conseils 
a que ceux de la colère ! » Il écrivit aux princes pour se plaiu 



CONGIL£ DE LYON. 205 

dre d'avoir été condamné avant d'être convaincu, en refusant 

au pape le droit de déposer les rois (1) : ((Comment souffrez-vous 

« d'obéir aux file de vos sujets? Voyez comme ils s'engraissent 

a d'aumônes, et comme, gonflés d'ambition^ ils attendent que 

w tout le Jourdain leur coule dans la bouche. Combien d'argent 

a n*épargneriez-vous pas en vous débarrassant de ces scribes et 

ce de ces pharisiens! Lorsque vous tendez la main^ ils saisissent 

« tout le bras. Pris dans leurs filets, vous ressemblez à l'oiseau 

ce qui, cherchant à fuir, s'enlace davantage. Notre intention fut 

<jc toujours de ramener par la force TÉglise à sa pureté primitive, 

tf et d'enlever à ces prêtres les trésors dont ils sont gorges. » 

Ainsi il se montrait hérétique dans la même lettre où il voulait 

se laver de cette imputation. 

Mais la voix du concile était entendue et retentissait au loin , 
et le pape écrivait aux Siciliens : u Beaucoup s'étonnent que 
a vous autres, opprimés par une honteuse servitude, lésés dans 
« vos personnes et vos biens, vous ayez négligé de vous pro- 
« curer les douceurs de la liberté , comme l'ont fait les autres 
ce nations. La terreur qui vous a envahis sous le joug d'un nou- 
a veau Néron vous sert d'excuse auprès du saint-siége, qui, 
a éprouvant pour vous de la pitié et une alTection paternelle , 
a songe à alléger vos souffrances et peut-être à vous donner 
« une entière liberté. Debout! brisez les chaînes de l'esclavage, 
a et que votre commune jouisse de la paix et de la liberté. Ap- 
a prenez aux nations que votre royaume, si fameux par sa no- 
ce blesse et l'abondance de ses produits, est capable, la Provi- 
a dence aidant, de réunir à tant d'autres avantages celui d'une 
<c liberté stable (2). d 

Les Siciliens cédèrent à ces excitations, et, pour leur mal- 
heur, conspirèrent contre la vie de Frédéric, qui profita de l'oc- 
casion pour verser le sang des meilleurs citoyens. Dans l'Alle- 

(1) Le fait sert au contraire à prouver que ce droit était universellemeut 
reconnu. Lorsque le pa])e, en 1239 , offrit au comte Robert de France la cou- 
ronne de Frédéric excommunié , les barons français protestèrent contre c«t 
acte, jusqu'à ce qu'il fût bien certain que l'empereur avait péché contre la foi : 
Missuros ad imperatorem^ qui quomodo de fide cathoUcœ sentiat Mligenter in- 
(fuiraNl : tum ipsum, si maie de Deo senserit, usque ad inlernecionem persecu- 
Uiros (M. PAltis). Eu outre, les ambassadeurs de toutes les puissances assistaient 
an concile de Lyon, et aucun d'eux ne contesta la compétence de. ce tribunal; 
ils cherchèrent seulement à adoucir le |)ape et à disculiKU* l'empereur. 

(2) De Lyon, avril 1296. Jp. Raynaldi. 



206 PEiDÉHIG PBGUNB. 

12M - m magne, la couronne fut donnée à Henri Raspon, landgrave de 
Tburinge, qui, favorisé par les dissensions^ par Targent et les 
brefs du pape, vainquit le roi Conrad , fils de Frédéric ; mais, 
battu à son tour, il mourut de chagrin. 

Cet avantage n'améliora point la cause de Frédéric , qui avait 
trop de motifs pour désirer la paix. Saint Louis de France, qui 
regardait comme exorbitant que le pape eût condamné, sans 
l'entendre, le plus grand prince de la chrétienté, et qui, d'autre 
part , avait hâte de voir les fidèles en paix afin de reprendre la 
croisade, s'entremit plusieurs fois, en rappelant au pontife que 
la mansuétude convient au vicaire du Christ, et que des milliers 
de pèlerins faisaient des vœux en Orient pour que Fharmonic 
régnât parmi les chrétiens, dans Tespoir d'ôtre délivrés du joug; 
mais Innocent restait inébranlable, imposait des dîmes au clergé, 
levait de l'argent de toute manière, sollicitait les princes loin- 
tains à prendre les armes, et faisait partir chaque jour des moi- 
nes pour aller prêcher contre l'empereur. Frédéric s'était aperçu 
de la puissance qu'avaient les réformes répandues par l'institu- 
tion des nouveaux religieux, réformes qui touchaient aux en- 
trailles de la société, que les tyrans aiment à voir corrompues; 
ces moines lui étaient donc odieux. Pierre des Vignes se déchaî- 
nait contre ces hommes qui, a dans le principe, paraissant 
(X fouler aux pieds la gloire du monde, ont ensuite le faste 
a qu'ils méprisaient; n'ayant rien, ils possèdent tout, et sont 
a plus riches que les riches eux-mêmes. Les frères mineurs et 
a les frères prêcheurs (ajoutait-il) nous ont accablés de leur co- 
a 1ère ; après avoir publiquement condamné notre manière de 
(( vivre et notre langage, brisé nos droits, ils nous ont réduits à 
c< rien...; et, pour nous affaiblir davantage et nous enlever Tat- 
« tachement des peuples, ils ont créé deux nouvelles confréries 
c< qui embrassent tous les hommes et toutes les femmes ; à peine 
« on trouve un individu des deux sexes qui ne soit affilié à Tune 
a ou à l'autre (i).D 

(1) i?/?. 87, liv. I. Il paraît qu9 Frédéric cherchait à gagner l'opinioa en 
faisant traduire en italien les lettres qu'il adressait au pape et aux roia, lettres 
semblables aux manifestes modernes ; je ne puis attribuer une autre origine à 
celles, en langues vulgaires, qui ont été publiée s par Lami dans les Delizie degU 
eruditi toteani, et dernièrement par Gorazzini, Florence, 1853. 11 y en a une 
aussi du pape Grégoire, qui résume les griefs contre Frédéric ; il suffit de la lii« 
pour voir combien eUe surpasse par la rigueur et laxondsion les épitrea, tou^ 
jours écrites avec un art de rhéteur, de Pierre des Vignes. 



PRÉDJRIG DÉCLINE. 207 

Les moineSj en effets résistèrent avec intrépidité à la tyrannie 
de Frédéric^ et, tout en rétablissant la concorde, ils faisaient 
jurer fidélité au pape. Les païens de Noc^era firent irruption 
dans la vallée de Spolète^ et arrivèrent un jour sous les murs 
d'Assise. A la vue du (iéril, les religieuses de Saint-Damien se 
serrent autour de Claire^ leur mère> qui était malade; la sainte 
se lève^ prend Postensoir^ le dépose sur la porte^ et, agenouillée 
devant les Sarrasins , elle supplie Dieu de protéger la ville; la 
voix de Dieu la rassure; les musulmans prennent la fuite, et^ 
depuis ce moment, la sainte est représentée aveC Fostensoir à la 
main. Une autre fois, Vitale d'Aversa, capitaine de Tempereur, 
conduisait ses bandes contre Assise, en ravageant les environs ; 
Claire, touchée de compassion, réunit ses sœurs : a Nous rece- 
vons, leur dit-elle, notre nourriture quotidienne de cette ville , 
et il est bien juste que nous la secourions de tout notre pou- 
voir. > Elles se couvrent alors de cendres et se mettent en prières 
jusqu^à ce que Dieu les exauce et débarrasse le pays des impé- 
riaux. 

Le bienheureux Jourdain, général des prêcheurs, alla trouver 
Fempereur, et, après avoir gardé quelque temps le silence^ il lui 
dit: a Sire, je parcours différentes contrées, comme c'est mon 
a devoir ; or comment ne mo demandez-vous pas quelle est To- 
a pinion sur votre personne ? — J'ai des gens dans toutes les cours 
a et dans toutes les provinces, et je sais ce qui arrive dans le 
a monde entier, » répondit Oédéric. — Jésus-Christ, repartit le 
a frère, savait tout, et pourtant il ;demandait à ses disciples ce 
a qu'on disait de lui. Vous êtes homme, et vous ignorez beau- 
« coup de choses qu'il vous serait utile de savoir. On dit que vous 
« opprimez les Églises, que vous méprisez les censures, que vous 
« ajoutez foi aux augures, que vous favorisez les Juifs et les Sar- 
(( rasins, que vous n'honorez pas le pape^ vicaire de Jésus-Christ; 
a cela est indigne de vous (i). o 

Frédéric répondait par des cruautés ; il occupa et détruisit 1247 
Bénévent, cité papale ; faisant un crime des paroles et de la pen- 
sée, il sévissait contre les citoyens. Il écrivait au roi d'Angle- 
terre que les frères mineurs le combattaient avec la lance et 
répée, et donnaient l'absolution de tous leurs péchés à ceux qui 
prenaient les armes contre lui ; il accusait le pape d^accueillir 

(1) w^^. BOLLAKD. yiiw Palrum prœdic,^ pag* 54; GlUUNi, Aiemoric d't 
Miktto, VII, 534. 



208 ENZO, 

et de récompenser tous ses ennemis. A tous les moines qui tom- 
baient entre ses mains il faisait marquer sur la tête une croix 
avec un fer rouge, envoyait au gibet quiconque était trouvé por- 
teur de lettres favorables au pape, et pillait le couvent de Mont- 
Gassin dont il expulsâtes religieux; puis, s'apaisant tout àcoup^ 
il se faisait examiner sur sa foi par cinq prélats italiens. 

Les cités lombardes ne restaient pas inactives. Frédéric assaillit 
de nouveau les Milanais, toujours fidèles au pape^et, après avoir 
détruit le monastère de Morimondo, il vint camper près d'Ab- 
biategrasso ; niais Tarmée milanaise lui fit face sur la rive gau- 
che du Tessin, et Tempécha de le franchir. Son fils Ënzo^ qui as- 
siégeait les châteaux brescians, avec les Crémonais et d'autres 
Gibelins, parvint à traverser TAdda à Gassano; mais il fut mis 
en déroute à Gorgonzola et fait prisonnier par le brave Simon 
de Locarno, qui lui rendit la liberté après serment de ne plus en- 
trer sur le territoire lombard. 

La persévérance d'une cité lombarde acheva la ruine de Fré- 
déric. Les Guelfes, commandés par les Rossi et les Gorreggio, 
succombèrent à Parme, d'où ils furent expulsés parles Gibelins^ 
et l'empereur mit à la tête de cette ville, traitée comme une dé- 
pendance de son royaume, le podestat A rrigo Testa d' A rezzo; 
mais les bannis parvinrent à la recouvrer, après une bataille 
dans laquelle périt ce podestat, et la garnison impériale fut chas- 
sée. Getle révolte nuisait beaucoup à Frédéric, parce que Parme 
servait d'anneau entre les villes gibelines qui s'échelonnaient des 
Alpes à la Pouille, c'est-à-dire Turin, Alexandrie, Pavie, Cré- 
mone, Reggio, Modène, la Toscane; bien plus, elle servait en- 
core de trait d'union avec Vérone, les domaines d'Ëzzelin et l'Al- 
lemagne. L'empereur résolut donc de la reprendre à tout prix. 
Enzo se posta sur le Taro pour empêcher les secours des Lom- 
bards ; Frédéric accourut de Turin avec dix mille chevaux et un 
grand nombre d'arbalétriers sarrasins, qu'il joignit aux troupes 
d'Ëzzelin et des autres Gibelins. Par ses ordres, on arrêta tous les 
étudiants, soldats ou nobles parmesans qui furent trouvés hors 
des murs de la ville, et Frédéric en fit périr quatre par jour sous 
les yeux de leurs concitoyens, jusqu'à ce que les Pavesans lui 
dirent : a Nous sommes venus pour combattre les Parmesans, 
mais non pour faire le métier de bourreaux. » En face de Parme, 
il éleva de nombreuses constructions, dont il fit une ville à 
laquelle il donna le nom de Vittoria; mais, dans le moment où 
i2W il se donnait le plaisir de la chasse, les Parmesans, qui étaient 



ENZO. 209 

secondés par les Lombards^ firent une sortie^ détruisirent la nou- 
velle ville et le camp, massacrèrent les Sarrasins et les soldats de la 
Fouille^ tuèrent le marquis Lancia, le fameux Thaddée de Suessa, 
et enlevèrent à Frédéric^ avec son trésor et les joyaux de la cou* 
ronne, toute espérance de vaincre. La ville de Yittoria fut livrée 
aux[.flammes, et le carroccio des Crémonab orna le triomphe 
des Parmesans (1). 

(1) La poésie populaire insulta à la défaite de Frédéric : 

« 

Frideiicus dentibus firendit et tabescit, 

In vindictain sublimans minas noncompescit, 

Antiquain proverbinm sapientis nesdt t 

la Tindidam scpins dedecos accreacit.. 
Ipsum hostem Brixiay quae prier ftigasti, 

Gaode quia gaudium tonm dupUcasU , 

Dum in Pamue gloria gaudens eisultasii^ 

Gui talis per qMtium patet orbis vasti* 
Mediotanenst sit applausus multus, 

lyus ope quoniam Parmensis suflultus, 

In hostem Eodesi» ac in suom ultos, 

Podus a se repolit bostlles insultus. ^ 
Gratoletor Janua^ fp^% res est certa. 

Quia bostis fracta sont oomua et aerta ; 

Fiat Janua per me Parmae laus aperta , 

Nam In Parma manus est Domini repcrta. 
Gratuletur dvitas placens Ptacenttna 

In Parme Tlctoria ei taostis ruina, 

Parma manu quoniam adjuta dirina, 

Hostem fugans bostium ffedt mortldna. 
Bonoruip Bononia lx>na natione 

Laetetur Ixiantlum Icta coodone; 

Nam quod secum Dominos in dilectlone 

Parma victrix prsmium meretur coronai. 
Honorem Ecdesiae qu» manu tuetur, 

Gloria dritas Mantua Ictetur; 

Nam Parma, que Mantuam amat et Teretor, 

Triumpbat ne amplins bostis ooronetor. 
Exspltet Venetkiy dvitas electa. 

Quia Parma spoliis bostis est refecta , 

Inimlcse copia gentis Interfecta , 

Reliqna carceribus aut ftag» su^lecta. 
Psallat oonUs organo et in oris sono 

Ànchona^ qoain merilo laudans postpono, 

Restituta MareMa nobis ejus doDO 

Anchooa proposito quia fuit bono..« 
V« Tc Christi Babylonl dvitas PapUty 

Ad ruinam quoniam tlbi patent vie, 

Ab illa, quia vlctus est Fridericus, die , 

Per Parmun anxilio Virginis Mari». 
O PUtad perfidi, aodi Pilati, 

Vos fsdstis iterum GruciflxuaL.pati; 

Sed snrrexit Dominus ooetne iibertati, 

Jara soK apparuit Panne dvitati. 

■iST. DES ITAL. ^ T. ▼. 14 



210 



ENZO. 



L'empereur, voulant se venger sur la ligue toscane des désas- 
tres que les Lombards lui avaient fait éprouver, envoya à Flo- 
rence, avec seize mille cavaliers allemands, son fils Frédéric, roi 
d'Autriche, qui excita la confrérie des Uberti à prendre les armes; 
après avoir parcouru la ville et pris. Tune après l'autre, les bar- 
ricades des Guelfes, il .la soumit au parti gibelin. Les vainqueurs 
abattirent trente-six palais avec les tours, parmi lesquelles quel- 
ques-unes se distinguaient par des travaux d'art, comme celle 
des Tosinghi sur le marché vieux, qui s'élevait à quarante-cinq 
mètres; les Guelfes se réfugièrent dans les châteaux qu'ils avaient 
au dehors. L'empereur lui-même vint mettre le siège devant 
Gapraïa, dont il s'empara ; un grand nombre d'habitants furent 
égorgés, d'autres, aveuglés, et plusieurs, ensevelis dans les pri- 
sons de la Fouille. 

Sur ces entrefaites, Conrad, son fils, était vaincu par Guillaume 

Dum opem et operam bosti pnetniiMis, 
Ut prsdatDS caperet, tob eos eepistis , 
Quibuft Dec discipalis sois peperdstis ; 
Qoia ftii minimns de captivi isds... 

Voir les Regesta Innocenta ir, heraïugegeben V012D. C. HoFLER. Stuttgard, 
1847. Chose singulière ! le» écrivains modernes prônait Frédéric, tandis que 
dans son temps, si pauvre en littérature, il est maudit par au grand nombre de 
poêles. Ursone, notaire de Gènes, auteur d*un Uberfahttlantm moralium, écrivit 
un petit poëme Deila vîttorîa che i Genovesiriportaronocontro le genù mandate 
datCimperatore per sottomettere Genova^ Il a été récemment imprimé dans le 
vol. II des Chartes, Mom. hisL palriœ. Bien que le texte en soit très-altéré, on 
y découvre quelques beaux vers, et la connaissance d'Homère, de Claudien, sur- 
tout de Virgile. 11 décrit minutieusement les faits. Voici dans quels termes il se 
déchaîne contre les Pisans: 

Gens Pisana tamen, majori tnrbhie nnlMis, 
Partim tecta petit, tenuit pars altéra ponram. 
Impia gens, scelerata cohors, conjunctio neqnam« 
Perfidia* populus, duri cotas Fharaonis, 
Grex bonitate earens, fnfidas, perfida massa , 
Pra»umen8 violare crods fideiqiM vigorem, 
Gontempcor Domini, sacrorom nescius, exsid 
• JustiUs , vert ealcaior , soMsmatîs «octor , 
A fecie Domini millo ferienle ftigatur. 
Et cruels albletas beOo tolerare neqaifit. 
Hanc immensa Dei vhtatem dextera fedt, 
Quodque terens tomidam , oofrfHBgem qoodque superbmri 
Discat quisqoe mains, cognoseat criiiiiiils actor 
Quod maletacta noceot, quod danC peecaia pudoreui i 
Quod pcccando miser dominom pe cc ato r aoertet, 
Quod pcrelementem sibi donna venit f n hostem , 
Quod sccleris primer se damnai comcfos ipsCi 



de Hollande^ le nouvel anticésar d'Allemagne. Frédéric fut 
bien plus sensible au malheur de son autre (Ils Enzo, jeune 
honmie de vlngi-clnq ans, beau, instruit^ guerrier déjà renom- 
méy qui^ à Fossalto^ tomba entre les mains des Bolonais contre 
lesquels il avait marcbé ; les vainqueurs^ il est vrai, le tinrent 
dans une prison courtoise, mais rien ne put les déterminer à le 
relâcher tant qu^il vécut. On raconte que le palais situé en face 
de la cathédrale fut bflti par lui, et qu'il eut de Lucia Vendagoli 
un fils qu'il nonmia BentivogliOj souche de la famille de ce 
nom (I). 

Au dépit de Torgueil humilié se joigniti chez Frédéric, le sup- 
plice le plus cruel que Dieu, réserva, d'ordinaire aux tyrans, le 
soupçon. Les voûtes du patabde Paletnié retentirent des gémis- 
sements des barons qu'il y renfermait jusqu^à leur mort, tandis 
que leurs femmes se consumaient de douleur. Pierre des Vignes 
lui-même, Fhomme auquel il avait confié les clefê de son cœur y 
rhomme qui, pendant de longues années, avait écrit ses lettres, 
sans se faire scrupule de heurter les idées alors les plus sacrées, 
et de mériter ^accusation de bassesse auprès de la postérité, de- 
vint Tobjet de sa défiaûcé. Aveuglé par ses ordres^ Pierre ne put 
supporter d'Mre foulé aux pieds par ce roi qu'il avait tant exalté, 
et il se donna la mort; le jugement de ses contemporains, dont 
le Dante se rendit l'interprète^ Fabioutdes accusations qui fu- 
rent portées contre lui (t)« 

(\) Epitaplie ixk roi Ënzo dan* ^église de Sami*Doiiiiiiiqiie à BologMi 

téMlNmi coffebdllt Chrtsd liatha potentis 
Tune êno cttn éMlM Ée|fteifl ctttn mflkf <f ucentls, 
Dum pia Cssarel proies cineratur in arca 
Ista Federici , maluit qaem stemere Parca. 
Rex erat, d eômptos pressit dladeinate cHttes 
HentMiB^ iiKttW |n)& ttendt ttcoa tendefe flhes. 

GeUe auU« semble potlériMM : 

Felsina Sardini» regem sllil Wndâ ttAxvmm 
Victrix captivum , oonsule ovante, trahit* 
Nec patria iroperio cedit, nec capitur auro; 
Sic cane non magno sspe tenetur aper. 

Ernest Munck a donné une biographie d*Eiizû atec dé cutieux documents ) 
Louisboorg, 1S2S. 

(2) lo 80O coloi clie tenni amlo te chftftf 

Del cuor di Federico, e( die le tofsl 



1269 



912 Fin DE FRfBfaiG. 

Le parti gibelin^ soutenu par Pise et Sienne, prévalait en Tos- 
cane; en Lombardie, grâce au concours du farouche Ëzzelin, il 
se tenait en balance avec la faction contraire : ainsi la force 
triomphait. Les Romains eux-mêmes menaçaient de s'insurger 
si le pape ne revenait pas. Frédéric pouvait donc espàrer un 
arrangement à des conditions favorables, lorsqu'il mourut à 
1250 soixante-six ans. Une vision avait annoncé sa mort à Rose de 
lîiWccnibro. vitcrbc, etlcs astrologues lui avaient prédit qu'une ville qui ti- 

Sernmdo e disserrando si soitI , 
Ghe dal segreto suo quasi ogni uom tolsl; 
Fede portai al glorioso uffixio, 
Tanlo ch*i' ne perdei le vene e I polsi. 



Vi giuro que giammai noa nippi fede 
Âl mio signor , die fu d*onor si degno. 

/nf.,Xiii. 

Je sols celui qui tint longtemps la double clef 
Du c«eur de Frédéric , et sus avec mystère 
L'ouvrir et la fermer de si douce manière 
Qu*k tout autre qu*ii moi son secret fut voilé : 
Au poste glorieux tant j'apportai de lèle. 
De foi , que veines , pouls Je perdis.*. 

Je Jure que Jamais Je ne manquai de foi 
A mon maître et seigneur , qui dlionneur fut si digne. 
Trad. de M. Aboux, Paris, 1842. 

Les chroniques racontent que Pierre des Vignes avait une jolie Cemme, pour 
laquelle il redoutait Tempereur, qui néanmoins n*eut jamais de rdatioiis atec 
eUe; mats un matin, étant allé chez Pierre, qui venait de sortir, il trouva sa 
femme endormie et les bras nus. Frédéric la couvrit et se retira; cependant, 
soit à dessein, soit par oubli, il laissa un gant dans la maison. Pierre, de retour, 
Taperçut, et son cœur fut déchiré, mais il dissimula. Un jour pourtant , comme 
il se trouvait seul avec Tempereur et sa femme , U voulut, par ces vers, lui 
reprocher sa faute : 

Una vigna ho piant& ; per travers è intii 
Qii la vigua m'ha guastii; tian fekgran peccà. 

Une vigne J'ai planté; par malheur est entré 
Qui ma vigne a gâtée ; c'est nn grand péché* 

La femme répondit sur le même ton : 

Vigna son , vIgna sarai ; 
La uiia vigna non falll mai. 

Vigne suis , vigne serai ; 
Ma vigne n'a Jamais fUlU* 

Pierre, consolé, répartit : 

Se cosl è ooine è narrii, 
Pib anio la vigna che li mai. 



FTN DE FRÉDÉRIC. 213 

rail son nom d^ine fleur lui serait fatale; aussi Frédéric ne vou* 
lut- il jamais entrer à Florence. Sa dernière maladie le surprit à 
Fiorentino, ville de la Capitanate. Avant d'expirer, Texconimu- 
nicafion fut levée. Le bruit courut que son fils Manfred Pavait 
étouffé; mais c'est là un des nombreux méfaits dont cette fa- 
mille fut chargée par la haine des peuples et des prêtres. 

Avec des qualités remarquables^ ce prince n'accomplit rien de 
grand dans les cinquante- trois ans qu'il fut roi de Sicile et dans 
les trente-cinq qu'il régna comme empereur, parce que, comme 
le disait saint Louis Jl fit la guerre à Dieu avec les dons de Dieu. 
En effel^ quelle différence entre sa jeunesse^ alors qu'il était 
non*seuIement Pami^ mais le protégé de rËglise, et les vingt der- 
nières années de sa vie^ durant lesquelles il fut Fadversaire obs- 
tiné de l'autorité spirituelle ! Prompt à découvrir les défouts et les 
travers^ qu'il raillait avec aigreur au lieu de les corriger avec une 
bienveillante compassion, il voulut implanter la politique maté- 
rielle dans un monde dont la foi déterminait encore les actes^ en 
fiiisant proclamer par Pierre des Vignes que l'empire était l'arbi- 
tre des choses humaines et divines. U visita le sépulcre du Christ 
comme allié des musulmans^ s'entoura de mignons, d'odalisques 
et de Sarrasins dont il adoptait la manière de vivre, et parut don- 
ner la préférence à la culture orientale sur celle des chrétiens. 

Un siècle croyant pouvait-il tolérer cette' révolte contre la 
force vitale du christianisme? Heurtant l'opinion générale avec 
un mépris hautain^ Frédéric ne put donc jamais s'appuyer que 
sur les hommes les plus détestables de l'Italie; obligé de recou- 
rir à des moyens qui répugnaient à sa nature^ il sévissait contre 
son propre fils qu'il enferma pour toute sa vie, trouvait des re- 
belles dans ses serviteurs les plus intimes ou les soupçonnait de 
rétre, se vengeait tous les jours par la hache et le gibet, détrui- 
sait des villes et crucifiait des moines ou des prêtres. Il dévorait 
ea espérance le patrimoine de saint Pierre, et les papes vécu- 
rent assez pour répandre l'eau sainte sur la fosse du dernier reje^ 
t<»kdesa race. 

Dans son royannie de Sicile il porta atteinte aux fiMUichises^ 
bien qu'il le fit avec le refrain ordinaire des tyrans : « Laissez- 
nous tout pouvoir, et nous vous rendrons heureux. » C'est ainsi 



S11 est ainsi , comme on dit , 
J'aime na» yigDe plus que Jamais. 



Voir Jacques d*AGQin, Imago mundt, pag. 1577, 



2i4 j^vn Di misii6%m. 

qu'il am9P«4 àfi% trésors de haine dans las eceurs, qui n- oublié»- 
rent pas. l^es Allemands l'accusent avec plus de raison d'avoîp, 
pour subjuguer l^Italiei négligé leur pays qu'il traitait comme une 
province; or^ tandis qu'il aurait pu réunir àTempire tout le nord 
et l'orient de l'Europe^ en répandant la civilisation parmi les 
Slaves sur lesquels alors prédominait la rade germanique, il per- 
q)it^ pQur satisfaire son caprice d'abaisser les papes et pour 
iipnstituer pn royaume à sa propre famille, que l'emiûre perdit 
sa splendeur, qu'il n'a plus recouvrée. 

Par son testament il laissait le royaume à son flli Conrad, et, 
dan3 le cas où il mourrait sans enfanta, il lui subatituaitson fils 
naturel, Manfred, qu'il nommait en attendant baUli en Italie : il 
ordonnait de mettre en liberté tous lea prisonniem, excepté oeux 
qyi avment conspiré eontre lui, et défendait méma de permettre 
aux trattrei de rentrer dans le royaume, en appâtant contre eux 
lea vengeances de ses héritiers ; on devait npndre ses drdtt à 
l'Église ai elle reatituait e6ux dePenàpire; il rétablissait lea bar- 
rons ou feudataires dans lei {u^ivUéges et flwnobiaM dont ils jouis- 
saient au temp9 de Guillaume II, disposition qui détniiiait i^œu* 
vre de tout son règne, c-eat-àrdlre tout ee qu'il avait fait pour 
restreindre les juridictions féodales, eonune ai, penuadë que la 
réaolion était venue des seigneurs, il voulait Tépargner à ses fils. 
L'histoire ne devrait admirer que la grandeur morale, et Frédé- 
ric ne fonda rien; dans ses actes, il n'était déterminé que perdes 
paasiona personnelles et des intérêts domestiques, et cependant 
il ne put même consolider sa propre famille, Le peuple ^ contem- 
plant son tombeau avec un mélange de aurprjse et de pitié, oon- 
oluait, comme le chroniqueur Salimbeni , qu^i) n*aurait pas eu 
d^égal sur la terre â'il aimit aimé stm àmê^ 
. Aprè$ six siècles de progrès, un autre empereur devait gou* 
verner Avec le même absolutisme, la môme haine delà liberlé^ 
la même hostilité contre les papes, et ne voir, comme lui^ dans 
Jk religion, qu\in instrument de politique, un rouage de PBIai) 
comme lui encore, il devait triompher par la violence, et, comme 
lui> auûQomher àia voix du peuple et de Dieo. 



^*\\t 



GON&AB lY. 2i5 



CHAPITRE XCII. 



FIN DBS PBIHCEft DB lA MAISON DB SOUà» ET DB LA SGCONDB OffRRBB DES 

INTESTITURES. 



a Que les cieux tressaillent d'allégresse , que la ferre se ré- 
jouisse^ puisque la foudre et la tempête^ suspendues par Dieu sur 
votre tète, se sont converties en frais zéphyrs et en rosées fécon- 
dantes (1) y D s'écriait Innocent IV à la nouvelle de la mort 
de Frédéric; mais sa tâche ne lui semblait pas complète tant 
qu'il resterait un rejeton de la lignée des Hohenstaufen. fl écri- 
vit aux barons des Deux-Siciles de ne reconnaître d'autre roi 
que le pape; aux villes et aux princes 'd'Allemagne de renoncer 
à toute obéissance envers Conrad lY^ déchu^ non-seulement du 
tr6ne^ mais encore du duché de Souâbe ; de favoriser, au con- 
traire, Guillaume de Hollande, élu empereur, et de n'admettre à 
la communion ou en témoignage que ceux qui se sépareraient des 
Hohenstaufen. Puis , sur Tinvitation des Guelfes^ il se rendit de 
Lyon^ son asile, à Gènes, sa patrie, traversa la Lombardie, bénis- 
sant et excommuniant, éteignant et attisant des guerres. Les vil- 
les que sa bénédiction avait soutenues dans leurs luttes contre 
Frédéric tressaillaient de bonheur à son nom. Tous les Milanais 
sortirent à sa rencontre, lui formant sur la route une double 
haie longue de dix milles^ et firent un dais de soie, porté par des 
citoyens honorables, qui fut ensuite appelé baldaquin : pen- 
dant les deux mois qu'il séjourna dans leur ville, ils Taoeablè - 
rent de démonstrations de dévouement, et le pape leur accorda 
des grftces spiritaeDes. 

Les Milanais battirent les Lodigians^ leur imposèrent un po- 
destat de leur choix ^ et remportèrent sur les Tortonais une 
victoire si complète qu'ils les firent presque tous prisonniers. 
Florance rappela les Guelfes 3 qui furent bien tôt en mesure de 
chasser les Gibelins. Dans le royaume beaucoup de villes s'in- 
surgèrent, en^e antres Gapoue, Naples, Messme, et lesccnntés 
d'Acerra, d'Aquino^ de Gaserte. 

(I) Imoeami IV Ep^ tiv. vra, l. 



1251 



216 . CONRAD nr. 

Les Gibelins ne dominaient qu'à Borne ; loin d'accueillir le 
pape par des réjouissances ou du moins avec calme, on voulut 
nommer un sénateur, non plus de la ville, mais étranger, comme 
on le faisait à Fégard des podestats. Le choix tomba sur le Bo- 
lonais Brancaleone d'Andalo, comte de Casalecchia, lié avec Ezze- 
lin^Palavicino et d'autres seigneurs de cette espèce; il n'accepta 
*2^ qu'à la condition de rester trois ans en fonctions, et d'envoyer 
dans sa patrie, comme otages, trente jeunes gens des familles 
principales. Juste , mais inflexible , il maintint la tranquillité 
dans la ville par des mesures sanguinaires, et démolit cent qua- 
rante tours des nobles, dont il exila ou fit périr un grand nom- 
bre ; il somma Innocent, qui s'était installé à Assise, de venir re- 
prendre son siège s'il voulait être reconnu , sous la menace de 
détruire la ville oix il s'était réfugié, comme il avait déjà ruiné les 
turbulentes Ostie, Porto, Alba, Tivoli, Sabina, Tusculano. Tant 
de sévérité irrita le peuple, qui l'expulsa; mais bientôt il le rap- 
pela, et, quand il mourut, il mit sa tête dans un vase d'albâtre, 
qu'il déposa sur une coloqne. 

Conrad, de son côté, s'appuya sur les Gibelins lorsqu'il vinten 
Italie avec des ressources trop insuffisantes ; il convoqua à Goito, 
sur le territoire mantouan, les Grémonais, les Pavesans, les Pla- 
centins, les Padouans et le chef du parti impérial» Ëzzelin, qui 
semblait sur le point de fonder une puissance indépendante, si 
le sang n'était pas une base trop glissante. Malgré les promesses 
et les menaces du pape, il poursuivit sa carrière de violences, et 
par les violences il soutenait l'empereur; les villes guelfes re- 
nouvelèrent donc la ligue, dans laquelle elles avaient appris que 
résidait leur salut, et le pape leur promit trois cents lances en- 
tretenues à ses frais. 

Conrad se transporta par mer dans le royaume des Deux-Si- 
ciles, livré aux plus grands désastres, parce que les uns préten- 
daient le gouverner au nom du pape, les autres au nom des fils 
de l'empereur défunt. Frédéric avait encore laissé un fils dlsa- 
belle d'Angleterre, nommé Henri , qui, ftgé seulement de treize 
ans, était trop jeune pour des temps si orageux. 11 restait de son 
autre fils Henri, roi des Romains, deux enfants; mais la fille de 
BonifaceGuttuario, seigneur d'Anglano, près d'Asti, etd*une 
Napolitaine de la famille Maletta , veuve du marquis Lancia , 
avait eu, de Frédéric, Manfred, qui fut nommé prince deTarente. 
Dans toute la vigueur que donnent dix-huit ans, rempli de sen- 
timents chevaleresques et d'ambition, il prit les rênes de TÊlat 



aoNRAB nr. 217 

s^ la mort de son père naturel; il réprimait, à force de suppUœs^ia 
Sicile et les villes qui, encouragées par le pape à conquérir cette 
liberté dont jouissaient ceux qui étaient directement soumis à 
l'Égtise (i), aspiraient à consolider le gouvernement municipal, 
qui peut-être n'avait jamais péri dans cette partie de la Pénin- 
sule, et duHsissaient un conseil à la place des baillis royaux. 
Manfired» avec les Sarrasins de Nocera et de Sicile, aida Conrad 
à les soumettre. Vainqueur de Naples après une longue résis- 
tance, Conrad la saccagea, contraignit les citoyens à la déman- 
teler, et fit grande justice, c'est-à-dire qu'il extermina les 
chefs des rebelles. Ces sévérités et d'autres, jointes à des impôts 
excessifs, faisaient dire de lui au peuple : « C'est un Allemand, » 
tandis qu'il répétait de Manfred : a C'est un Italien. » 

Bien que Manfred se fût exercé de bonne heure dans Tart de ^ 
feindre et de courber la tête , sa bienveillance et sou activité le 
rendirent suspect à Conrad, qui, après la naissance d'un enfant 
nommé Conradin, cessa de le traiter avec égard. Pour l'humi- i2S2 
lier, il révoqua les donations faites après la mort de Frédéric, 
déposa le grand justicier de Tarente et d'autres créatures de 
Manfred, chassa ses parents maternels, et le priva lui-même du 
riche apanage dont il l'avait pourvu. Au temps de leur amitié, 
la voix publique les avait accusés d'avoir empoisonné leur jeune 
frère Henri et le neveu de Frédéric. Depuis leur rupture, on im- i^M 
puta à Manfred la fin prématurée de Conrad, qui mourut à vingt- 
six ans^ craignant d'êlre empoisonné dans chaque potion,et plein 
de remords d'avoir mécontenté l'Église , parce qu'il prévoyait 
qu'elle triompherait d'une maison à son berceau. Guillaume de 
Hollande n'eut plus alors de concurrents au trône d'Allemagne; 
mais, bien que vaillant, ce jeune prince ne put jamais inspirer 
ni amour ni respect, et, avant de ceindre la couronne en Italie, 
il mourut en combattant les Frisons. 

L'empire se trouvait dans un tel abaissement qu'il ne fut am- 1250 
bitionné par aucun prince national ; puis, au milieu d'une anar- 
chie générale, la guerre éclatait partout entre les uns et les au- 
tres. Alphonse X, roi de Castille, acheta, au prix de grand&sa- 1257 
crifices, le vote de quelques électeurs, et celui des autres fut payé 
plus cher encore par Richard de Comouailles, qui n'était connu 



(1) Hablturi perpetuam tranquUlitattm etpacem, ac illam titthsimam et </«- 
Uctabiîem Ubertatem^ qua cœteri spéciales Ecclesiœ filii feiiciter et firmiter sti(tt 
munith 






218 OONBADm. 

que par ses immenses richesses ; ainsi^ comme au temps de Ju- 
lius Didianus , l'empire d'Allemagne se vendait au plus offrant. 
Richard, à peine couronné , dut retourner en Angleterre, où il 
mourut. Alphonse, retenu en Espagne par ses affaires domes- 
tiques et ses études astronomiques, ne ceignit jamais la couronne 
de roi des Romains : ce temps fut donc appelé le grawl interrè- 
gncy non parce qu'il manquait d'empereurs, mais parce qu'au* 
cun d'eux n'avait une autorité réelle ; époque dé[dorabIe pour 
TAllemagne , qui vit régner plus que jamais le droit du poing, 
c'est-à*direde la guerre privée. Aux anciens motifs d'inimitiés et 
de luttes se joignaient les investitures octroyées par les empe* 
reurs rivaux, et les peuples ne savaient à qui recourir contre les 
exactions des seigneurs, qui ne connaissaient que leurs caprices 
pour unique loi. 

Les Allemands n'avaient pas le loisir de songer à Tltalie^ où 
la querelle entre l'empire et le sacerdoce était envenimée par dos 
antipathies nationales. Cette race souabe , greffée sur le tronc 
normand , et qui ne s'appuyait que sur des guerriers sarrasins 
ou allemands, qui avait choisi parmi les Arabes presque tous les 
magistrats du royaume et les fonctionnaires principaux, déplai- 
sait aux Italiens, jaloux de l'indépendance de leur patrie; elle 
déplaismt encore aux républiques, comme Tennemie héréditaire 
de leurs franchises, et surtout aux papes, qui l'avaient eue sans 
cesse pour adversaire. Conrad avait laissé , unique rejeton de 
cette race, un enlant de trois ans, né d'Elisabeth de Bavière et 
connu sous le nom de Conradin. Comme il se défiait de Man- 
fred, il l'avait confié à la tutelle de Bertbold de Hohenbourg , 
seigneur bavarois de beaucoup d'ambition et d'une capacité mé- 
diocre. Le tuteur, pour se conformer à la volonté du défont, le 
recommanda à la bienveillance du pape. Innocent répondit que 
son intention était de lui laisser le duché de Souabe avec le titre 
de roi de Jérusalem, et que , à la majorité du prince, il ferait 
examiner ses droits sur la Sicile , dont l'Ëglise avait d'aîUeurs 
repris possession. Le pape offrit alors cette tle à Richard de 
CornouaiUes,qui la refusa, parce que cette offre ressemblai t, di- 
sait-il, à celle qu'on lui ferait de la lune. Henri III d'Angleterre 
l'accepta pour son fiis Edouard , auquel il n'était pas fidié de 
procurer un apanage, et, après avoir envoyé quelque argent afui 
d'alimenter là guerre^ il ne fit plus rien. 

Au milieu de ces incertitudes, chacun ravissait un lambeau 
de pouvoir, au nom du pape, du roi, de la commune, ou même 



sans invoquer aucun titre. L63 institutions muuicipalet aboutia* 
saient à la forme républicaine j et Bertbold, voyant lea Italiens mai 
disposés envers lui, à cause de sa qualité d^étranger , remit la 
régence dans les mains de Manfred. 

Frédéric Tavait désigné comme successeur de Ck>nrad, dans le 
cas où il mourrait sans héritiers. Or^ quand on connaît Tambition 
humaine, on croira sans peine que Manfred^ bien qu'il feignit de 
travailler pour sou neveu, aspirait à conquérir ce royaume pour 
lui*méme, Beau de corps ^ d'un maintien noble ^ prudent et ré- 
servé dans son langage , il avait cultivé les belles^ettres : éneiv 
gie^ valeur, attraits, intelligence^ adresse^ il avait tout ce qu'il 
faut pour réussir. Dans le principe, alors qu'il manquait d'argent 
et qu'il voyait les barons fatigués de la domination allemande^ 
il s'humilia devant le pape^ lui livra les forteresses^ et le recon<- 
nut non -seulement comme suierain, mais encore comme souve- 
rain du royaume. A cette condition, Innocent lui concéda la prin- 
cipauté deTarente et les autres terres comme fiefs de l'Église, à 
la charge de fournir à toute réquisition cinquante cavaliers pour 
quarante jours ; en outre , il le nomma son vicaire en deçà du 
Phare, avec un traitement de 8,000 onces d'or^ tandis que U Si* 
cite restait sous le gouvernement de Pierre Rufo» nommé par 
Conrad lY, Innocent fit son entrée dans le royaume , accompa- 
gné des exilés auxquels il rendait leur patrie^ et accueilli avec 
joie par le peuple et les seigneurs, 

Au milieu de cette réconciliation tout apparente, les deux 
partis luttaient de dissimulation* Manfred secondait tantôt les 
prétentions du pontife, tantôt les exigences des Allemands et des 
Sarrasins^ qui voyaient leur chute dans la domination papale« 
Les deux factions offrirent alors le spectacle de trahisons réci* 
proques et de luttes sanglantes, dans l'une desquelles périt Bo* 
rello d'Anglonej créature d'Innocent. Manfred fut sommé de se 
justifier de cette mort; mais, au lieu de se rendre à Tappel du 
pape, il résolut de résister^ et, suivant la politique de son père^ 
il s'appuya sur la force et les mercenaires étrangers. Traversant 
alors le pays, qui le repoussait comme excommunié , il arriva i^ 
dans la Capitanate après avoir échappé à de graves périls. 

Jean le Maure, né d'une esclave dans lepalais royal, difforme, 
mais très-rusé, avait été élevé avec un grand soin par ordre de 
Frédéric, qui l'admit au nombre de ses sénateurs, et le nomma 
enfin grand camérier du royaume et capitaine des Sarrasins de 
Lucera. Bien que Manfred l'eût maintenu dans ses dignités , il 



novembre 



220 MANFBEB ROI. 

traita avec le pontife^ qui le reçut comme feudataire et sous la 
protection spéciale de l'Église de saint Pierre (i). Heureuse- 
ment le Maure était allé recevoir Tinvestiture^ lorsque Manfred 
arriva à Lucera^ où les Sarrasins Taccueillirent avec enthou- 
siasme^ et mirent à sa disposition les trésors que son père et 
Conrad avaient déposés dans cette ville; il employa cet argent à 
soudoyer des mercenaires^ sans distinction de couleur ou de na- 
tion. Les barons ayant déclaré qu'ils n'étaient pas tenus au ser- 
vice militaire hors du royaume^ Manfred les en dispensa ^ et ^ à 
leur place^ enrôla deux mille Allemands pour six mois avec 
double solde; il confiait aux capitaines de ces étrangers^ ou bien 
aux comtes ruraux et aux Arabes, la garde et le gouvernement 
des places guelfes qu'il soumettait^ ou des villes gibelines qui 
embrassaient sa cause. 
1 septembre Innocent IV, inexorable envers la maison de Souabe, était mort 
h Naples. Au milieu de son agonie, entendant ses parents gémir 
et sangloter, il s'écria : « Misérables ! ne vous ai-je pas assez 
enrichis (2) ? d II eut pour successeur Alexandre IV, delà famille 
des Gonti de Segni, qui avait fourni en soixante ans Innocent m 
et Grégoire IX. Le nouveau pape était tout piété, mais soumis à 
rinfluence des courtisans. Manfred, enivré par le succès de ses 
armes^ne voulut pas lui rendre hommage, et la guerre éclata. Le 
légat, Octavien des Ubaldini, réunit tous les adversaires de Man- 
fred , entre autres le marquis Berthold, mécontent de voir qu'il 
travaillait pour soi, non plus pourConradin, lequel, par diplôme 
royal, l'avait nommé régent, « comme celui qui, par sa prudence, 
sa fidélité, sa haute intelligence , méritait sa confiance, outre 
qu'il avait di-oit (3); d mais^ ce prince triomphait partout, et, par 
son activité, il se montrait digne de régner. Après avoir réuni 
le parlement , il distribua les fiefs à ses partisans, dépouilla ses 
adversaires*, et fit jeter dans une prison Berthold et ses frères, 
qui étaient tombés en son pouvoir, il répandit ou laissa répan- 
dre le bruit que Conradin était mort, et se fit alors couronner à 
1258^ Païenne. Le pape l'excommunie avec ses adhérents, et Manfred 
se constitue le chef des Gibelins de toute l'Italie, occupe Naples 

(1) Regesta Innocenta IF, liv. 12, n. 284, 337. Voir muBÎ Nicolas db 
Jamhlla, pag. 500, 536; Saba Malaspima, HUl^ lib. u, ch. 22, dans les 
Rer, it, Scripi.'ym. 

(2) Matthibu Pabis, pag. 868. 

(3) Donné à Was5ert)onrg le 20 avril 1255. On le trouve dans les archives 
dea Prari, «Uégué par Manfred dans un traité avec les Vénitiens. 



II août 






HANFEED ROI. URBAIN IV. {21 

et se la concilie par l'oubli et le pardon. Comme il domine pres- 
que dans les marches d'Âncône et de Spolète^ il cerne les États 
du pape. Après la mort de sa femme ^ Béatrix de Savoie^ il 
épouse Hélène Comnène^ fille du despote de TÉpire^ et fête son 
mariage avec magnificence. Il aime la chasse > les chansons des 
poètes allemands ^ les sirventes des Provençaux, les strcmbotti 
des Italiens (1)^ s'entoure de savants, de jongleurs, de concubi* 
nés, et tient une cour à la manière orientale; en même temps il 
envoie des troupes, soit en Grèce pour soutenir son beau-père , 
soit dans la Marche et la Toscane pour appuyer les Gibelins, qui 
le favorisaient parce qu'il n'était pas assez fort pour les refréner, 
et pour qu'un autre Allemand ne vint pas en Italie (2). Dans qua^ 
tre ans il avait réussi à reprendre aux papes ce sceptre que son 
père avait porté avec tant de vigueur. Il caressait les barons, 
promettait de rétablir les franchises municipales, distribuait des 
honneurs et des comtés, donnait du relief à son courage par le 
contraste des lÂches feintes des prêtres, et punissait cruelle^ 
ment les villes ennemies. 

Le nouveau pape, Urbain IV, homme d'un caractère énergi- iki 
que (3), fit peindre sur les vitraux de Téglise de Troyes, sa ville 
natale, son père travaillant à son métier de savetier. Il s'entoura de 
bons cardinaux , et adoucit la rigueur des interdits, alors prodi- 
gués, en permettant la messe et les sacrements à portes closes. 
Il ordonna de retirer le corps de Sarrasins qui occupait tes États 
pontificaux , sous la menace de proclamer la croisade , et Man- 
fred obéit, effrayé peut-être d'un nouvel enthousiasme qui s'é- 
tait alors répandu. Une multitude de pénitents, hommes, femmes, 
enfants, dont les bandes désordonnées suivaient un crucifix en 
se flagellant jusqu'au sang et en chantant le Sfabal Mater ^ allaient 
de ville en ville, sommaient de faire pénitence, et apaisaient les 
inimitiés. Lorsqu'ils s'approchaient d'une cité, le podestat et le 
clergé sortaient à leur rencontre avec les croix et le gonfalon, 

(1) « Souvent, la nuit, il allait dans les nies de Barlette en chantant des 
êtromboUi et des chansons ; il y prenait le frais, et avait avec lui deux musiciens 
italiens qui étaient grands chanteurs. » Spdcblli. 

De la même époque sont aussi TAnonyme de Tarente, Ricordano Halaspini , 
Inveges, et, très-rapprochés, Dante et Yillani, qui racontent ou mentionnent les 
mêmes faits. 

(2) « Le pape et les gens du royaume n*auraient pas souffert davantage la 
domination allemande. » Spinblu. 

(3) « 11 fit connaître aussitôt qu*il avait un autre caractère que le pape 
Alexandre. » SraeiBLU. 



223 URBAIN nr. LES FLA6EUARTS. 

les campagnards interrompaient leurs travaux^ et chacun vou« 
lait se distinguer de ceux qui les avaient précédés par des péni* 
tences plus austères et des flagellations plus rigoureuses ; les 
femmes se réunissaient la nuit pour s'appliquer la discipline^ et 
tous les habitants suivaient les croix. Au spectacle de cette dé- 
votion bruyante> non sollicitée par les prédicateurs , non insti- 
taée par le pontife, mais répandue rapidement d'un bout de 
l'Europe à Pautre sans qu'on sût par qui ni pourquoi , les Ames 
se persuadaient que Dieu menaçait le monde d'un grave désas* 
tre pour laver ses péchés. Les danses s'arrêtèrent et les chan* 
sons se turent pour faire place à des pèlerinages et à des canti- 
ques ; les usuriers et les voleurs restituaient le bien mal acquis^ 
les pécheurs invétérés se confessaient et s'amendaient^ les hai- 
nes violentes s'éteignaient comme un incendie sous un amas de 
terre. 

Le marquis Obert Palavicino dressa des gibets sur les limi-* 
tes de son État^ en menaçant d'y pendre tous les flagellants qui 
les franchiraient. Manfred leur interdit également l'entrée dd 
royaume; mais il comprit tous les maux qu'il aurait soufferts si 
le pape avait profité de cet enthousiasme pour le diriger contre 
lui. 

Dans la Sicile même, un mendiant feignit d'être Frédéric ; c'é- 
tait par expiation, disait-il, qui! avait passé dix ans dans la mi* 
sère; il trouva des partisans et de l'argent, et Ton fut obligé 
d'envoyer Parraée pour les disperser et pendre les chefs. Man- 
fred étant allé en personne apaiser l'Ile, réunit le parlement gé* 
néral à Florence, où les nobles vinrent lui offrir des dons ; il re- 
çut d'un chevalier, du val de Mazzara cent mulets conduits par 
autant d'esclaves noirs (i). Héritier des antipathies des princes de 
Souabe, il n'osait pas se concilier le peuple par l'institution des 
communes et des concessions libérales; il était même contrami 
d'aggraver toujours les impôts , outre 30,000 onces d'or qu'il 
exigea pour le mariage de sa fille Constance avec Pierre, infant 
d'Aragon^ somme dont une partie, disait-oa^ passa dans sa 
bourse (2). D'autres dépenaet furent occasiomiéea par let fét^^ 
pour lesquelles ManfM était passkmné; il m |jk>nna de magni- 
fiques lorsque Baudouin , empereur détrôné de Constantinopfe^ 
vint débarquer à Bari. Au milieu des banquets et des danses, il 

(1) Malaspina, Ut. il, chap. 6. 

(2) « Ob dit i|ii^« M matMge plu» de la moilié dsla woÊÊÊutt rtsta an Mi » 
Spiublli. 



URBAIN IV. âi3 

y eut un tournoi où vingt chevaliers chrétiens et deux musul- 
mans rompirent des lances : le prix était un collier d'or avec l'ef- 
figie de Manfred. « Chaque jour on vit des danses où figuraient 
de très-belles femmes de toute sorte^ et le roi se présentait éga- 
lement devant toutes sans savoir celle qui lui plaisait le plus, d 
(Spinelli.) 

Manfred chercha même à s'entendre avec le pape , jusqu^à 
faire intervenir le fameux juriste Raymond de Pégnafort^ mais 
sans résultat. Il refusa de relâcher l'évéque de Vérone^ arrêté^ 
disait-il, à la tête des insurgés. Se déchaînant contre le pontife : 
a Qu'il cesse (s*éGriait-il) enfin de mettre la faucille dans la mois- 
son d'autrui; qu'il obéisse au divin précepte, ordonnant de ren- 
dre à César ce qui est à César^ à Dieu ce qui est à Dieu. » Il 
écrivit aux Romains que le droit de donner et d'eplever la cou- 
ronne impériale appartenait^ non au pape, mais à leur sénat et 
à la cîté^ et il envoya des mercenaires allemands pour reprendre 
les hostilités (i). 

Les princes de l'Europe étaient fatigués de cette lutte ; car, 
pour la soutenir^ les pontifes imposaient des dîmes continuelles 
et des annates sur les biens ecclésiastiques. Or, voyant que les 
papes s'obstinaient à vouloir renverser la maison de Souabe^ ils 
s'associèrent à cette pensée, et, pour ranimer la guerre , on op- 
posa un compétiteur à Manfred. 

Raymond Déranger, comte de Provence, qui avait joué un 
grand rôle dans les événements de Nice, de Gênes et des Alpes 
maritimes, épousa Béatrix, fille de Thomas, comte de Savoie; 
douée d'une beauté remarquable, lettrée et protectrice du sa- 
voir, elle tenait souvent des cours plénièrcs et d'amour, favori- 
sait les troubadours, et s'entourait de femmes célèbres dans la 
poésie, telles que Béatrix, sa cousine, Agnésine de Saluées , 
Massa, de la famille de Malaspina, la comtesse du Carretto, la 
princesse Barfoossa. Raymond eut d'elle quatre filles, dont il ma- 
ria Tune au roi de France, l'autre à celui d'Angleterre, et la 
troisième au duc de Comouaflles, élu roi des Romains. A sa 
mort, il laissait Béatrix, d'âge nubile, sous la tutelle de sa mère, 
qui, pour la soustraire aux Aragonaîs, dont la Provence tentait 
l'ambition , la conduisit à la cour de Louis TK de France, son 
gendre, et la fiança à Charies d^Anjou, le phis jeune frère de ce 
roi. Elle aurait voulu rester comtesse de Provence, mais Charles 

(1) PlPiNl, Cfwon,f Ihr. ui, cbap. 7^ 



^4 CHARLES D'aNJOU. 

fit obstacle à ses prétentions. Nous avons^ à ^occasion de ce oon* 
Ait, une lettre de condoléance que lui écrivait son autre gendre^ 
Henri d'Angleterre (1). Enfin elle dut abandonner le pays et se 
retirer en Savoie, où elle fonda, aux Échelles, un hospice, qui 
renfermait son mausolée de vingt-deux statues, détruit dans le 
dix-septième siècle. 

Tous les maux fondirent alors sur la Provence, qui se vit tout 
à coup inondée d'officiers français. Cette grande commune, orga- 
nisée comme celles d'Italie, fut dépouillée de ses libertés, et les 
impôts, les confiscations, les emprisonnements, les supplices 
arbitraires, se multiplièrent à l'infini. Charles , âgé de quarante- 
six ans, outre ce domaine de sa femme, possédait, comme fils 
de France, le comté d'Anjou ; il était donc le plus riche et le 
plus puissant des princes non excommuniés. Élevé dans des 
principes austères par la reine Blanche, il avait donné de splen- 
dides preuves de son courage à la croisade et dans les tournois 
qu'il recherchait avec passion ; il aimait la pompe et les cour^ 
toisies non moins que les aventures et les prouesses, et regar- 
dait comme perdu le temps consacré au sommeil ; d'un carac- 
tère sombre, peu scrupuleux sur les moyens, implacable envers 
ses ennemis, tenace dans ses résolutions, dont il savait attendre 
le résultai avec patience, il était parjure au besoin. Par la force 
et la violence il consolida et agrandit ses domaines; il soumit, 
entre autres, les importantes villes d'Arles et de Marseille, étroi- 
tement liées par le commerce avec Pise et Gènes; puis, s'éten- 
dant du côté de lltalie, il occupa Yentimiglia et Nice. 

Il n'est pas étonnant qu'il ambitionnât de s'élever au niveau 
de son royal frère; sa femme aussi brûlait du désir de pwter la 
couronne de reine, comme ses trois sœurs, surtout depuis que, 
s' étant trouvée avec elles à une cour plénière, elle avait dû oc- 
cuper un siège inférieur. Charles n'hésita donc point lorsque le 
pape lui offrit le royaume des Deux-Siciles ; mais Blanche^ alors 
régente de France, ne voulut pas autoriser l'expédition. Les re- 
gards toujours fixés sur l'Italie, il acquit en décades monts Alba> 
Cuneo, Mondovi, Piano et Cherasso; puis, à l'avènement d'Ur- 
bain lY, il renouvela ses démarches , et, après avoir détruit les 
scrupules que les droits de Conradin faisaient naître dans l'es- 
prit de saint Louis, il s'apprôta à conquérir le royaume. Avant de 
se mettre en marche, il arrangea les affaires de la Provence, 



(1) Àp, RVMER, j4cta ffub/ica, 1816, %ol, i, pag. 352. 



DESCEinr DE CHARLES EN ITAUE. 225 

soumit à des arbitres le différend qu*il avait avec Thomas^ mar- 
quis de Saluées^ au sujet de la possession de Busca et du val de 
Stura^ et fit construire des vaisseaux dans l'arsenal de Nice, où 
des hommes de Peglia lui amenaient des bois des montagnes 
voisines (i). 

Mais comme la Provence ne fournissait de guenûers que pour 
quarante jours et de faibles distances^ il dut recoiunr à des aven- 
turiers, dont il fit la solde en partie avec les dîmes imposées sur 
les églises de France^ en partie avec les joyaux de la comtesse, 
qu'il avait mis en gage. Les meilleurs champions de France et 
de Provence se joignirent aux mercenaires par amour chevale- 
resque envers Béatrix , eipour la faire reine; quelques-uns par 
avidité de butin , d^autres enfin pour acquérir les indulgences 
que le pape promettait, comme s'il était question d'une croisade 
destinée à fermer le passage que les Hohenstaufen avaient rou- 
vert aux Arabes en les installant en Italie. Grâce à ces moyens, 
quinze mille fantassins, cinq mille lances et dix mille arbalétriers 
purent être réunis et armés. A la tète de ces forces, et soutenu 
par les indulgences, Charles se dirigea vers l'Italie. 

Les pontifes, dès le règne de Pépin , avaient réclamé les se- 
cours des princes ; jusqu'à nos jours, et pour soutenir des causes 
bonnes ou déplorables^ ils ont imploré le bras de l'étranger : du 
reste, ces interventions ont donné des fruits si différents que 
l'on n'ose mesurer la louange ou le blâme sur les effets. Seule- 
ment nous désirons, dans toute la sincérité de notre cœur, que 
le pouvoir religieux se trouve le moins possible obligé de se mê- 
ler aux intérêts mondains, cause fréquente de souillure, mais 
toujours d'inimitié de la part d'un certain nombre de ceux qui 
sont tous ses enfants en Jésus-Christ. 

Pressé de plus en plus, et dans Rome même , par les Gibelins tm 
et Manfred, Urbain mourut. Son successeur. Clément lY, se dé- 
Clara l'ennemi du népotisme, et l'un de ses neveux reçut de lui 
cette lettre : a Ne t'enorgueillis pas d'une élévation qui nous hu- 
« milie à nos propres yeux, et qui s'évanouira comme la rosée 
tt du matin. Ne sors pas de ton pays, toi ou ton frère et d'autres 
d de nos parents; gardez-vous de venir à la cour, sinon vous en 
« partirez accablés de confusion. Ne cherche pas pour tes sœurs 
« des maris de condition supérieure, car vous me trouverez con- 
« traire à ces unions; mais, si elles épousent de simples cheva- 

(1) GlOFFBBDO, Se, délie Aliti maritime. 

H18T. BKS ITAI.. — T. V. 15 



S96 CHÂBLES A ROUX. 

€ lieFs^ nous leur donnerons 300 livres tournois ^ à la condition 
a que cela ne sera connu que de toi seul et de ta mère. Que nos 
a filles (il avait été mari,é) ne se marient pas autrement que si 
« nous étions resté simple prêtre. Qu'aucun de vous n'ose venir 
c nous solliciter ni accepter des présents; vos instances seraient 
d plus nuisibles qu'utiles (i). x> 

Clément, comme Provençal^ inclinait vers Charles^ sur- 
tout quand il vit^ dans la guerre à la fois politique et reli- 
gieuse de toute Tltalie^ Manfred assurer la supériorité aux ad- 
versaires des papes. Malgré les flottes combinées de Sicile et de 
Pise, Charles , à la (été de mille cavaliers d'élite ^ débarqua à 
Rome^ dont il fut nommé sénateur par les citoyens^ qui lui firent 
la plus belle réception qu'on eût jamais vue. Par convention faite 
avec le pape^ il obtint les Deux-Siciles pour lui et ses descen- 
dants mâles ou nés de ses filles^ selon Tordre de primogéniture. 
De son côté, il promit, sous la foi du serment, de ne partager ni 
d'étendre ces domaines, de ne point se mêler des affaires de 
Lombardie et de Toscane, et de payer comptant une certaine som- 
me, puis 8,000 onces d'or par an, sous peine de déchéance ; de 
fournir au pape, à toute réquisition, trois cents lances d*au moins 
trois chevaux chacune pour trois mois, et de lui présenter cha- 
que année un beau palefroi blanc et de bonne race en signe d'hom- 
mage (2) ; de n'accepter jamais la dignité impériale , et de dé- 
poser celle de sénateur aussitôt qu*il serait monté sur le trône. 
Du reste, il devait respecter la constitution que le pape donne- 
rait à la Sicile, restituer à l'Église tous les biens ou titres qu'on 
lui avait enlevés, et laisser liberté entière pour les élections et 
les provisions des prélats, de manière que l'assentiment royal ne 



(1) Regesta Clementh iF, Kv. i, n. 549. 

(3) in recognitionêm vari dommii wnmdtm regni H terr», SoÊk iemteiit était 
aîmi conçu: Popoft e^ SHçcestorikuSpmc ro«uMKt Mcekùœ Ugium komaghm 
fatmm pro wegno Sicilim^ ac iota Urr^ qu^ tsi dira Pharum, lufim ad ooji- 
flnia i^rrarum, excepta çifitate Benevenlana cum teto terrUorio et omnibus dit- 
trictibus et pertlnentiis suisy nobis et heredibus nostrit a prœdicta Ecciesia ro^ 
mana concessis^ etc. Les 8,000 onces étaient ad générale pondus, d^où il lé- 
suite c[u*il était fait une retenue de 10 pour 100, ce qui réduit la somme à 
7,300. Si Ton évalue ToDce k 68.30, le cens aurait été de 4S8,760 fr. qui 
fenint au^oord'hiii enviroii éeux miUioiu. En 1276, Quurka, m tminaBt à 
Rome, et sollicité de payer cette somme, qu'il n'avait pas, écriTit à ses tré- 
soriers d'engager sa grande couronne et ces joyaux, afin de l'obtenir en prêt. 
Giaunonb, Hv. xix, chap. 12. 



CHAULES A ROME. S27 

fût nécessaire ni avant ni après; le tribunal des évéques con- 
naîtrait seul des causes ecclésiastiques et des affaires des clercs. 

Sur ces entrefaites, l'armée de Charles arrivait par les cols de 
TArgentière et de Tende. Pierre,' comte de Savoie, et Guil- 
laume, marquis de Montferrat, avaient déserté la cause du parti 
guelfe pour favoriser les nouveaux vainqueurs, dont Acqui et 
Novi éprouvèrent la vengeance. Turin, Verceîl et Novare les ac- 
cueillirent avec joie. De là ils se dirigèrent vers le Milanais , 
donnèrent la supériorité aux Guelfes et chassèrent leurs enne- 
mis. Les Gibelins et surtout les Del Carreto, avec le marquis de 
Pelavicino, qui s'était formé un Ëtat puissant entre Crémone et 
Brescia, résistèrent aux envahisseurs; mais, peut-être par la 
trahison de Buoso de Dovara, ils purent traverser le Brescian, 
puis atteindre Ferrare et le Bolonais en évitant la Toscane, en- 
core fidèle à Manfred, et rejoindre enfin Charles à Rome. Là, ils 
arrivaient épuisés de fatigue, pauvres, nus, affamés de richesses 
romaines. Mais Charles les avait épuisées sans pouvoir contrac- 
ter de nouveaux emprunts, parce qu'il n'acquittait pas les pre- 
miers, et le pays était traité comme une conquête. 

Clément refusait d'aller à Rome pour ne pas se mettre entiè- 
rement à la discrétion de Charles, dans lequel il reconnaissait 
alors un ambitieux et un égoïste, bien au-dessous de ce qu'on 
attendait de lui et de ses fastueuses promesses, et qui deman- 
dait sans cesse de l'argent, «comme si (écrit le pape) nous 
«avions eu des montagnes d'or et des fleuves de richesses. » Afin 
de purger la ville, il se hâta, après de nouveaux serments d'hom- 
mage lige, de lui faire donner la couronne de la Sicile et le gon- 
falon de l'Église, en l'engageant à partir sans retard, bien qu'on 
nit au cœur de l'hiver. Le pape levait des dixièmes et des cen- 
tièmes dans toute la chrétienté , hypothéquait ses biens et ceux 
des cardinaux pour obtenir des emprunts des Siennois et des 
Florentins, multipliait les indulgences, absolvait les incendiaires 
et les sacrilèges , sous l'obligation de prendre la croix blanche 
et rouge ; son légat Pignatelli, évéque de Cosenza, porteur d'ab- 
solutions et d'excommunications, accompagna le roi. 

Manfred faisait provision d'hommes, d'argent, de courage; il 
demanda le contingent des feudataires , fit venir de nouveaux 
Sarrasinsd' Afrique, posta entre laSardaigne et l'Italie une flotte 
de navires siciliens, génois et pisans, et assaillit le patrimoine de 
l'Église dans l'espoir d'exterminer les Français avant l'arrivée du 
gros de Tannée ; mais tout lui faisait comprendre que la nation 



fl» 



2âS CHARLES ET MANPRED. 

n'était pas avec lui. Les Napolitains^ fatigués de l'interdit^ le 
suppliaient de se réconcilier avec le pape^ et Manfred assurait 
que l'obstacle ne venait pas de lui; il promettait d'envoyer trois 
cents Sarrasins qui forceraient les prêtres à rou\Tir les églises et 
à dire des messes. Par des complots, il souleva Rome contre les 
papes^ mais d'autres conjurations le contraignirent d'évacuer le 
territoire {lontifical. Il fortifia ces défilés qui ne peuvent être 
rendus accessibles que par la trahison ou la lâcheté de leurs dé- 
fenseurs; mais, malgré toutes ces précautions, la crainte avait 
envahi les cœurs (1); puis on dit que le comte de Gaserte, chargé 
de la défense de Garigliano, livra le passage de ce fleuve aux 
Français pour venger son honneur d'époux outragé par Man- 
' fred. Ce prince, se voyant pris dans les filets de la trahison, et 
n'obtenant, par ses discours et ses manifestes, que des promes- 
ses ou cette compassion qui ennoblit une bannière, mais n'as- 
sure point son triomphe, proposa un arrangement ; mais Ghar^ 
les répondit : a Dites au Soudan de Nocera que je ne veux avec 
a lui ni paix ni trêve; aujourd'hui je l'enverrai en enfer, ou il 
« m'enverra dans le paradis. » 

Nous avons vu d'autres fois la défiance de la victoire inspirer 
le désir de tout risquer et d'en finir; ainsi Manfred, alors qu'il 
aurait pu prolonger la résistance en s'abritant dans les forte- 
resses, résolut de tout aventurer dans une bataille à Grandella, 
près de Bénévent. D'un côté , les devins arabes observaient le 
point favorable des astres pour engager l'action (S); de Vautre, 
1268 l'évêque d'Auxerre, revêtu d'une armure complète, donna l'ab- 
26 féfricr. solution aux Français, et , a pour pénitence , leur dit-il , je vous 
impose de frapper fort et à coups redoublés. » La lutte s'en- 
gage ; les Guelfes, et surtout ceux de Toscane, font des prodiges 
de valeur. L'armée de Manfred déploie plus de courage encore 
et plus d'habileté; les cavaliers allemands, hauts et vigoureux, 
manœuvrant à deux mains leurs longs sabres, l'emportaient sur 
les Français, qui voyaient les armures trempées à toute épreuve 
émousser le tranchant de leurs glaives courts et droits. Gharles, 
mettant alors de côté toute loyauté chevaleresque , ordonne de 
frapper d'estoc, d'enfoncer la pointe sous les aisselles des cava- 
liers lorsqu'ils lèvent les bras, et de ne point épargner les che- 

(1) « Malgré tout cela nous avions grande peur. » Spi5ELLI. 

(2) Misil in Siciiam et Lombardiam ut inde arcesteret duos astroiogos : is 
enim iucredihile est quantam fidcm halicret astrorum posituris, Malaspina. 



BATAILLE D£ BÉNÉVENT. 229 

vaux (i). Les Allemands sont ainsi démontés^ et restent accablés 
sous le poids de leur armure. Manfred veut alors faire avancer 
les soldats de la Fouille, qui formaient sa réserve^ mais ils refu- 
sent d'obéir. Son oncle, le grand camérier, comte de Maletta^ 
donne le signal de la défection; il est suivi par le comte d'A- 
cerra, beau-frère de Manfred, et d'autres chevaliers déjà d'intel- 
ligence avec l'ennemi. Indigné de Pabandon de ses guerriers les 
plus braves, et résolu de mourir en roi plutôt que de vivre dans 
l'exil et la misère (2)^ Manfred se dépouille de ses insignes trop 

(i) Redditevos attentes, ut potUts eifuos quant homines offendatis. MaLASPINA. 

(2) Potîus hodU vole mori reXy quant vivere exsul et miser, RiCOBALDO Fer- 
RARE9|t. — Le fait qu*il aurait été promené sur un &ne par un misérable est 
démenti par la lettre de Charles qui dit : Contiglt quod die dominica corpus 
inventwn est nudum, penitus inter'cadavera peremptorum,,. Ego, ftaturaii pie- 
taie inductuSf corpus ipsum cunt quadam honorificentia sepulturcBj non tamen 
ecclesiasticœ^ tradifeci. Âp. TuTlM. Manfred s'était déjà préparé une sépulture 
dans le fameux sanctuaire de Monte Vergine, où Ton voit encore, dans la cha- 
pelle à droite du grand autel, Tancien sarcophage qui lui était destiné et un 
grand crucifix donné par lui. 

Dante place Manfred dans le purgatoire, en supposant quMl s'est repenti à 
rheure de la mort ; mais il doit y rester autant de jours qu'a duré son opposi- 
tion à rËglise : 

Biondo era e bcllo c di gentile aspetto , 
Ma Fun de* cigli un colpo avea diviso. 
...... lo son Manfredi 

Nipote di Costanza impératrice... 
Poscia chUo ebbi rotta la persona 

Da due punte mortali , io rai rendei 

Pentito a que! che volcntier perdona. 
Orribil furon li peccati miei , 

Ma la bontà di vina ha si gran braccia , 

Che prcnde ci6 che si rivolve a lei... 
Per lor raaledizion si non si perde 

Cbc non possa tomar Tcterno amore 

Montre che la spcranza ha fior di verde... 

Ses cheveux étaient blonds , et belle sa figure 
Soo aspect noble ; mais le fer avait tranché 
L'ace de IHm des sourcils... 



De Constance , dit-il , la noble impératrice , 
Je sois le petit-fils, Manfred... 
Mes pécha furent grands , horribles ; mais aussi 
Est la bonté divine inépuisable , immense , 
Et tend les bras à qui vient lui crier merci. 



Ne perd leur anathème au point que sans retour 
On se trouve déchu de Téternel amour. 

Tant que verdit encore un reste d*cspérancc. 

Trad. d'E. ÂBOUZ, Paris, 1M2« 



330 BATAILLE DE BtSftVWT. 

apparents^ et prend un casque sans courcxine ; mais Paigle qui 
en formait le cimier tombe. Hoc est signum Dei, s'écrie-Ml^ et^ 
se précipitant avec le courage du désespoir au plus épais (te la 
mêlée ^ il tombe percé de coups. Son cadavre^ trouvé parmi un 
monceau de morts ^ fut reconnu aux larmes de ses fidèles. Les 
barons français voulaient lui rendre les honneurs militaires^ mais 
Charles pensa qu'il devait^ comme excommunié ^ être exclu de 
la sépulture sacrée; on le déposa donc dans une fosse ^ où les 
soldats jetèrent chacun une pierre, lui élevant ainsi un toiBbeau 
comme aux anciens héros. Le légat pontifical ne voulut pas 
même lui laisser cette sépulture, et il le fit jeter sur la rive 
droite du fleuve Verde, qui, entre Ceprano et Sora, forme la li- 
mite du royaume et de la Romagne. 

Nous ne chargerons pas la mémoire de Manfred autant que 
l'a fait la haine des Guelfes ; nous aimons, au contraire, ses ma- 
nières chevaleresques, sa libéralité, sa douceur et la constance 
qu'il déploya dans la disgrâce. Néanmoins^ comme il avait 
commencé sa carrière par l'usurpation, il dut s'avancer par des 
voies tortueuses et recourir à la dissimulation. A l'exemple de 
ses pères, au lieu de songer aux peuples, à leurs besoins, à 
leurs désirs, et d^en rechercher l'amour, il n'eut en vue que 
son intérêt propre; il combattit avec le bras des étrangers, tou- 
jours intolérables même alors qu'ils n'étaient pas rapaces. Les 
trahisons de ses partisans et des membres de sa famille nous 
font horreur sans doute, mais elles supposent de graves motifs. 

Hélène^ sa femme , essaya de s'enfuir auprès de son père en 
Épire; mais à Trani, livrée par la trahison, elle fut envoyée dans 
une prison de Nocera, où le vainqueur lui assigna six car- 
lins pour elle et ses fils ; elle mourut au bout de cinq ans 
d'épuisement et de douleur. Béatrix , sa fille , ne fut remise en 
liberté qu'après dix-huit ans; les trois m&les vécurent malheu- 
reux, traînés de prison en prison. Les fauteurs de Manfred fu- 
rent envoyés en Provence ou dans les forteresses, ou bien pros- 
crits; les traîtres recueillirent de faibles récompenses et le 
mépris. Les Sarrasins, assiégés dans leurs retraites, durent se 
rendre à discrétion, et abandonner aux supplices les Gibelins, 
auxquels ils avaient donné asile; plusieurs abjurèrent, d'autres 
^ furent dispersés dans le royaume , et quelques-uns restèrent à 
Lucera , devenu le refuge des mécontents. Charles les vainquit 
une seconde fois, puis les toléra et les admit dans son armée; 
enfin Charles II dissipa cette colonie, dont il changea le nom en 



CHARLES TaiOMPUANT. S3I 

celui de Sainte-Marie, etBenottXI le félicitait d'avoir anéanti 
en Italie la foi hétérodoxe. 

Charles d'Anjou^ avec la nouvelle de la victoire de Bénévent/ 
envoya au pape deux candélabres d'or très-précieilx^ beaucoup 
de joyaux et un trône orné de pierreries ; cependant il d'empè* 
cha point que Bénévent^ ville pontificale^ ne fftt livrée au pillage 
le plus affreux. Naples fit écûter sa joie en voyant entrer la 
reine Béatrix avec des carrosses dorés^ une foule de demoisellesy 
un luxe inusité (1)^ et surtout avec les lions, les éléphants et lea 
dromadaires qui avaient appartenu à Tempereur Frédéric. Les 
trésors que Manfred avait déposés dans lé château de Porta-Ga- 
puana devaient être pairtagés entre les guerriers qui avaient par- 
ticipé à rexpéditioui et Charles ^ dans ca but, demanda des 
balanceSé a A quoi bon des balances? s'écria Hugues du Bahso, 
chevalier provençal , d et, faisant trois tas avec les pieds^ il dit : 
a Celui-ci pour monseigneur le roi, cet autre pour la reine, et 
le troisième pour vos chevaliers, n Charles le récompensa par le 
comté d'Avellino, puis il établit partout des barons, ded magis- 
trats, des juges de sa nation, voulant des personnes nouvelles 
pour des choses nouvelles : réformes qui, sous le manteau de la 
délivrance, cachaient tous les malheurs d'une conquête. Le 
système fiscal introduit par Frédéric II fut non-seulement main- 
tenu, mais appliqué avec une rigueur inouïe; puis, comme le 
pape exigeait que les biens ecclésiastiques jouissent de Fimmu^ 
nité, on suçait le sang et la moelle des autres (3). Les amis se^ 
crets de la maison de Souabe gémissaient , et les hommes^ tou* 
jours nombreux, qui se promettent tout bien des libérateurs^ 
détrompés actuellement, s'écriaient : « bon roi Manfred, nous 
a t'avons mal connu vivant, et nous pleurons ta mort ! Tu nous 
a semblais un loup rapace au milieu de nous ^ pauvres brebis; 
d mais, depuis que notre inconstance nous a soumis à la doihina- 
(i tion présente, nous comprenons que tu étais un agneau. Nous 
« souffrions de voir qu'une partie de nos biens passât dans tes 
a niahis, et maintenant tous ces biens avec les personnes mômes 
(i sont au pouvoir d'un peuple étranger, d 

Vieux refrain que les peuples répètent à chaque changement 
de maître, mais dont personne ne profite, soit pour s'épar- 
gner les désillusions , soit pour apprendre à supporter leurs 

(1) a De ma vie je ne tû rien de plus beau. » Spuielli. 

(2) Cruorem eliciunt et meduUas, MalaspucA« 



23â CHARLES TRIOMPHANT. 

conséquences. Le pontife lui-même se vit contraint de s'appuyer 
sur les étrangers^ de lancer des excommunications contre des 
villes anciennement fidèles à sa bannière^ et d'exciter les pas- 
sions populaires^ si difficiles à calmer après Texplosion de Té* 
goiste irritation des partis. Chargé de dettes contractées pour 
venir au secours de l'entreprise^ il avait espéré les payer après 
l'avènement de Charles et pouvoir alors rentrer à Rome ; mais, 
dans cet homme, sur le dévouement duquel il avait compté^ il 
trouvait un despote. Il avait cherché à garantir les franchises des 
Siciliens, et il voyait qu'il leur avait imposé un tyran. 11 ne ces- 
sait donc de lui faire des reproches, et lui écrivait : a Si tes mi- 
ce nistres dépouillent le royaume^ c'est ta faute^ parce que tu as 
« rempli les offices de voleurs et d'assassins qui se permettent 
a des actes dont Dieu ne peut supporter la vue... rapts, adul- 
atères^ extorsions, vols... Tu m'allègues pour excuse ta pau- 
(c vreté! Ce royaume ne te suffit donc pas? ce royaume ^ avec 
a les revenus duquel un grand homme ^ Fempereur Frédéric, 
« satisfaisait à des dépenses bien plus considérables, rassasiait 
« l'avidité de la Lombardie^ de la Toscane^ des Marches, de 
a l'Allemagne ; et pourtant il accumula d'immenses riches- 
« ses (1) I » 

Le pape, voyant des brigues se renouer dans le sens gibelin^ 
envoya Charles pacifier la Toscane, après avoir exigé le serment 
qu'il ne garderait l'autorité que trois ans, et la céderait aussitôt 
1267 qu'un empereur serait reconnu. Florence se soumet pour dix 
ans au pacificateur, qui excite dans ses murs]une guerre d'exter- 
mination. Plusieurs villes lombardes lui demandèrent même des 
podestats, et Charles, enhardi, leur fit proposer de l'élire pour 
leur seigneur; la plupart lui répondirent : a Ami^ oui; mais non 
pas maître. » Nommé par le pape vicaire de l'empire vacant, il 
étendit sa juridiction sur le Piémont, dont il appréciait l'impor- 
tance comme voisin de la Provence; enfin, sous le prétexte de 
calmer les esprits, il consolida partout sa domination et celle 
des Guelfes. 

Alors on vit renaître la pitié et les regrets pour cette race 
qu'on venait à peine de maudire, et les regards se portaient au 
delà des Alpes, où survivait son unique rejeton. Conradin, dé- 
pouillé des biens et des dignités de ses aïeux, proscrit avant de 
naître avec toute la descendance de Frédéric II, vivait à Land- 

(t) Ap. MartètTB, Thts. Jnecd,, tom. il, pag. 521. 



RÉACTION GIBELINE. GONRADIN. 233 

shiit^ auprès du duc Louis de Bavière^ sous les yeux de sa mère, 
Elisabeth. Agé de seize ans^ beau de sa personne^ généreux 
bien que pauvre^ adonné à la chasse et aux exercices militaires^ 
versé dans la langue latine^ il composait en allemand des poé- 
sies qui jouirent de quelque réputation parmi les premiers es- 
sais poétiques de cet idiome. Jouet de tous les partis, but de 
tous les mécontents^ on avait même songé à le faire empereur 
d'Allemagne ; le reproche de mollesse que lui adressaient les 
Allemands (i)^Ies exagérations de son entourage entretenaient en 
lui ces rêves de restauration dont se bercent d'ordinaire les des- 
cendants de races détrônées, à qui les nuages de l'encens ne 
permettent ni de voir la situation réelle, ni de calculer les 
moyens et les probabilités. Les Lancia, parents de Manfred par 
sa mère, et fidèles à ce prince dans les malheurs comme dans 
la prospérité, étaient parvenus à s'échapper des prisons du roi 
Charles ; ils sollicitèrent particulièrement Gonradin à revendi- 
quer la couronne, en lui apportant 100,000 florins, les vœux de 
Pise et de Sienne, outre des offres magnifiques: il pourrait, 
lui disaient-ils, soudoyer des mercenaires, et les chevaliers 
d^aventure accourraient à une si noble entreprise ; à peine se 
montrerait-il, et les Italiens, fatigués des Guelfes, des papes, 
des Angevins, viendraient tous se ranger sous ses drapeaux. 

Gonradin , avec Tardeur d'un jeune homme et l'aveuglement 
d'un prétendant, se dirigea donc vers Tltalie, quoi que fît sa 
mère pour le dissuader de cette expédition. Les ducs de Bavière, 
ses oncles, l'accompagnèrent jusqu'à Yérotae avec dix mille com- 
battants; mais, comme l'argent lui manqua pour faire leur 
solde, ils rétrogradèrent, et Gonradin ne put en retenir que 
trois mille en engageant son patrimoine. Qu'importe I les amis 
de son aïeul, les Gibelins de toute Tltalie, les méqontents de la 
Sicile, lui prodiguaient les promesses, sacrifice peu coûteux : les 
hommes et l'argent devaient affluer; le seul Maletta, celui qui 
avait trahi Manfred à Bénévent, et qui était devenu grand tréso- 
rier de Gharles, l'avait assuré de 46,000 onces d'or et de mille 
cavaliers stipendiés. 11 est vrai que ni les hommes ni l'argent ne 
paraissaient : mais, en attendant, Gonradin rédigeait des mani- 
festes, armes de quiconque n'en a pas d'autres; il exhortait les 

(1) Quielem quœsivU, et ob hoc a imlgo ignomitûam muUam tuscepU; nam 
Je eo carmina prapa deeantaverunt. Goh. ViUodur. ap. EccARD, Corpus H'ut,, 
1,5. 



334 EXPÉDITION D£ GONRAPIN. 

Italiens à venir le rejoindre^ leur promettant de relever Fbon- 
neur de leur pays et la dignité du nom allemand (i). Aux prin- 
ces de l'Europe il se plaignait des papes : a Innocent m'a nui 
à moi innocent; Urbain ne m'a pas montré d'urbanité; Clément 
a usé d*inclémence envers moi^ et Rome nie hait au point de ore 
pas vouloir méipe que je vive> moi rejeton d'unB race si magni* 
fique^ qui a régné si longtemps^ et dont je ne veux pas dégéné-f 
rer^ moi élu et créé pour la sublimité de Tempire sur les traces 
de mes ancêtres, d 

Les citoyens d'Asti^ qui^ pour suivre le mouvement, s'étaient 
soumis à payer tribut à Charles, voyant que ce sacrifice ne les 
mettait point à Tabri des exigences des maréchaux sous Tauto- 
rité desquels ce roi avait placé Turin, Alba, Alexandrie^ Sbyî^ 
gliano, soudoyèrent quinze cents hommes; puis^ s'étant alliés 
avec les Pavesans et le marquis de Montferrat (gendre d'Al- 
phonse de Castilie , empereur élu , et son vicaire en Italie ), ils 
soulevèrent contre Charles les villes qui avaient reconnu son 
autorité. Encouragés par ces manifestations, les Génois battirent 
ses flottes, et les Pisans, avec vingt-quatre galères commandées 
par Frédéric Lancia, défirent à Melazzo l'escadre provençale. 
Ces succès semblaient de bon augure à Conradin, qui, préveuqnl 
la résistance des républiques guelfes dont la ligue s'était re- 
constituée, et soutenu par les cités gibelines^ sortit de Pavie et 
lias traversa par une marche hardie les gorges liguriennes. Dans un 
petit port près de Savone, il trouva des galères qui le transpor- 
tèrent à Pise; affranchi des obstacles des Alpes et des fleuves, 
il pouvait désormais porter les armes dans le pays même des 
ennemis, agité par les souvenii's et les complots* 

Clément IV, bien que mécontent du roi Charles, prit ombrage 
de cet enfant^ qui prétendait encore réunir Fempire et la Sicile; 
il le déclara donc excommunié avec ses adhérents, et déchu non- 
seulement de tout droit sur les deux Siciles, mais encore sur le 
duché de Souabe et le royaume de Jérusalem; il insultait à ce 
a roitelet^ issu de la race venimeuse du serpent tortueux, qui^ 
cr aspirant à l'extermination de sa mère, l'Église romaine^ em- 
a peste de son souffle les campi^es de la Toscane , et envoie 



(1) Telle est la forme d*un manifeste qui se trouve dans la bibliothèque de 
Tarin, D. N. 38 f. 70. Pour le reste, voir LimiG , Codêx it, dipL, VL, 41. Pro- 
testatio Conradini; et d'autres ^documenta du H jaUTier 1367 et du 7 juillet 
126S. 



BZfiDITIOR DB GONRAPlNi SSft 

« des traîtres dans les différentes cités de l'empire vacant et de 
( notre royaume de Sicile (1). * 

Ces paroles dénotent que ces partisans que trouve fadlement 
quiconque vient troubler un nouveau règne ne manqueraient 
pas au prétendant. Les barons, qui^ dans la Lombardie et la Tos- 
canei tenaient des fiefs de Tempire^ à Pombre duquel ils avaient 
exercé la tyrannie^ désiraient un nouvel empereur, surtout jeune 
et faible, dont le nom couvrirait leur volonté despotique. Conrad 
Capece^ ayant pénétré en Sicile avec un corps d'Africains, y 
avait réveillé la haine étemelle contre Naples; puis, soute- 
nant les Felenii contre les Ferracaniy noms que les Gibelins et 
les Guelfes s'étaient donné dans l'Ile, il souleva tout le pays, 
excepté Syracuse et Messine. A Rome y toujours rebelle à l'au- 
torité papale 5 Henri de Gastille avait embrassé ouvertement la 
cause de Cûnradin; célèbre par ses victoires sur les Maures, il 
était resté longtemps parmi les barbaresques de Tunis, dont il 
avait contracté les vices; puis, comme sénateur de Rome^ il 
exerça dans cette ville une indigne tyrannie , en persécutant un 
grand nombre de personnages. Dans le principe, favorable à 
Charles, son parent , il devint son ennemi dès qu'il l'eut] empê- 
ché d*obtenir le royaume de Sardaigne, objet de son ambition, 
et ne put recouvrer l'argent qu'il lui avait prêté ; non moins hos- 
tile au pape^ il promit à Conradin sa propre épée et un corps de 
combattants. 

Alléché par des préludes si favorables, Conradin partit de 
Pise, traversa Sienne, et vint déployer ses bannières sous les 
murs de Yiterbe, derrière lesquels s'était abrité le pontife 
fugitif de Rome, et qui dit aux cardinaux : a Que ce jeune 
homme, entraîné par les méchants comme une brebis au bou- 
cher, ne vous inspire aucune crainte , » et il célébra tranquille- 
ment la solennité de la Pentecôte. 

Les Romains fêtèrent Conradin comme un peuple qui a be- 
soin de spectacle; la terre fut couverte d'habits et d'étoffes, les 
mes ornées de riches tapis, de fourrures, de draps de soie et 
d'or, et l'on tendit des cordes où chacun suspendit ce qu'il avait 
de plus éclatant en vêtements, en armes, en objets de luxe; par- 
tout on entendait le son des tambours, des violes, des fifï*es, et 
la voix de chœurs chantant joyeusement (2] . 

(1) Anoales deBaronius, à Tannée 1268. 

(2) Malaspina, plein de pitié pour les vaincus, et qui raconte ces faits dans 



236 . BATAILLE DE TA6UÀG0ZZ0. 

Conradin, proclamé le libérateur du peuple^ Tépée de Titalie, 
et décoré des autres titres qui sont répétés d'âge en âge par la 
populace et les bureaucrates^ monta au Capitole et prononça un 
discours, où les Romains surent trouver toutes les beautés de 
sentiment et de forme, parce qu'ils y étaient adulés. Des cris de 
joie réveillèrent l'écho des sept collines ; la poésie et la prose 
chantèrent le légitime successeur de tant de Césars. Les indi- 
vidus- qui lui firent opposition furent punis par ^emprisonne- 
ment^ le pillage et la confiscation; le sénateur, pour faire de 
l'argent^ dépouilla les églises et les sacristies, oii les paiiiculiers 
déposaient alors leurs richesses, et, après avoir levé des soldats, 
il partit pour une conquête , dont il espérait sans doute de 
grands avantages. 

Ivre d'espérances , Conradin se dirigea par Tivoli et Vîcovaro 
afin de pénétrer dans les Abruzzes , montagnes si favorables 
pour camper y et où devaient venir le rejoindre tous ses parti- 
sans du royaume^ mais surtout les païens de Lucera. Charles 
ne s'endormait pas^ et^ à Tagliacozzo, près des anciens Campi 
25 août. PalerUini, alors plaine de Saint-Yalentin, il fit face à son rival. 
Le légat pontifical bénit les armes du roi, et prononça des im- 
précations contre celles de Conradin ; mais ce prince conduisait 
bon nombre d'Allemands^ Galvano Lancia d'Italiens^ et Henri de 
Castille d'Espagnols. Les Gibelins eurent d'abord l'avantage, au 
point que Charles se désespérait en voyant les siens dispersés et 
tués; mais, sur le conseil d'Érard, sire de Valéry, vieux cheva- 
lier alors de retour de la Palestine, il avait en réserve un corps, 
à la tête duquel il assaillit les Gibelins qui célébraient déjà la 
victoire, et les mit en déroute avec un tel carnage que celui de 
Bénévent n'était rien en comparaison (1). 

tous leurs détails, fut témoin de cette réception ; il prétend que les seigneurs 
napolitains conjuraient avec Henri pour le faire roi de Sicile, lorsqu^on aurait 
vaincu Charles avec le nom de Conradin, qui devait être tué avec tous ses pai'- 
tisans . Spinelli écrivit son journal en dialecte de la Fouille jusqu'à la bataille 
de Tagliacozzo, où peut-être il mourut. U faut y joindre le Clironieon Cavense , 
publié par Pbbtz; la Cronaea inediia de Salimbenb, et divers documents 
nouveaux produits par Saint-Prisst, dans VHutoirede Charles £ Anjou; par 
Ravmbb, GescU. der Uohenstaufen ; par HuiLLABD BréhOLLBS, Recherches sur 
les monuments de la maison de Souabe, et Nouvelles recherches sur la mort Je 
Conradin; par Jagbb, Conradins Geschtchte; par DI Cesabs, La Colonna di 
Corradino, etc. 

(1) lUa slrage quœ in campo Betuventano facta fuit, hujus respecta valde 
mûdieafuit, écrivait Charles au pape, ap. Martènb, N. G90. 



PROCÈS DE CONRÂBIN. 237 

A Rome^ les Gibelins avaieut anûoncé la victoire de GoDradin^ 
nouvelle qu'on avait accueillie par d'autres fêtes; mais la vérité 
ariMva bientôt avec les fugitifs. On apprit enfin que le sénateur 
Henri était tombé au pouvoir de Tennemi^ et que Charles faisait 
couper les pieds aux prisonniers romains ^ puis les enfermait 
dans une enceinte où ils étaient brûlée vifs. Les Guelfes, maîtres 
enfin de se venger ^ accueillirent avec magnificence le roi 
Charles, qui monta à son tour au|Capitole au milieu d'une grande 
pompe et des hymnes^ reprit la dignité de sénateur^ et occupa 
le siège de juge; mais il ne perdit pas de temps à jouir de son 
triomphe. 

Conradin, tombé subitement du sommet des espérances dans 
l'abîme de la réalité, avait couru à Rome, pour réclamer l'exécu- 
tion des promesses qu'on lui avait faites dans la prospérité ; mais 
il ne trouva que des railleries et des embûches, accueil réservé 
aux vaincus. Déguisé en paysan, il s'enfuit donc avec Galvano 
Lancia, son Ois, et quelques autres, fidèles à son malheur; dans 
le nombre se trouvait Frédéric de Baden, son cousin, qui, dépo^ 
sédé du duché d'Autriche, était venu pour recouvrer l'héritage 
de son ami, afin qu'il l'aidât à rentrer dans le sien. Us suivirent 
le rivage de la mer, à la recherche de quelque navire qui pût les 
transporter en Sicile, où Capece avait arboré leur bannière; en- 
fin ils arrivèrent à la petite rivière qui sépare la campagne de 
Rome des marais Pontios, près de la forteresse d'Astura, dont le 
seigneur était le Romain Jean Frangipane, qui, voleur de grands 
chemins et pirate, cherchait partout du butin ou des rançons. A' 
l'exemple des autres barons, il avait embrassé la cause de Con- 
radin; il rejoignit alors le prince sur un navire et le ramena dans 
son château, mais indécis sur la conduite qu'il devait tenir à son 
égard : le sauverait-ii à prix d'or ou le rendrait-il? Le pape lui 
demanda vainement ces fugitifs arrêtés sur ses terres; Frangi- 
pane les livra aux Angevins. Charles vint les recevoir en personne, 
et fit décapiter sans jugement Lancia, son fils, et d'autres sei- 
gneurs de la Fouille, considérés comme vassaux rebelles. 

Clément IV réclama Conradin, qui, étant excommunié, ne pou- 
vait être jugé que par l'Église (i) ; du reste, mécontent de la vio- 

(1) Sunt qui dicunt per pçntificem et cardinales, ut Conradtts et cœteri in 
eorum polestatem et carcerem vanirent, fuisse decretum, Quod ne accideret, 
Carolus saiegit. RicOBALDO Ferb. et PlPmo dans les Rer. it. Script., YUI, 137, 
IX, 684. 

On raconte que Cliarles, ayant consulté (Uémcnt IV sur ce qu'il devait faire 



S88 PROGiS DB GON&ADIN. 

lence et de l'ambition du roi Charles^ il voyait peut-être dans ce 
jeune homme un gage et un épouvantail précieux. Charles, pour 
ce motîf^ devait se refuser à le remettre en ses mains; il paraît 
d'ailleurs qu'il trouva le moyen d'effrayer Gonradin sur le traite- 
ment que lui destinaient ees prêtres^ ennemis implacables de sa 
famille^ et de l'amènera se confier à sa royale clémence. En ef- 
fet» le jeune prince avoua qu'il avait péché contre sa sainte mère 
l'Église ; Ambroise Sansedoni^ de Sienne^ prédicateur renommé, 
se rendit auprès du pontife^ et^ bien qu'il eût préparé un discours 
éloquent^ il préféra quelques paroles simples^ toujours plus effi- 
caces^ et ne fit que se prosterner^ en lui rappelant la parabole 
de l'enfant prodigue; puis il s'exprima ainsi : c Sainteté^ Gonra- 
din vous feit dire : Père, f ai péché devant les deux et devant 
toi, et il demande humblement la rémission de sa foute par la 
miséricorde qui est en vous. » Le pontife^ dont le cœur fut tou- 
ché par les parples du moine, et qui sentit le souffle de Dieu^ ré- 
pondit aussitôt : « Ambroise^ je te le dis en vérité^ je veux la 
miséricorde, non le sacrifice. x> Et^ se tournant vers les assis- 
tants : « Ce n'est pas lui qui a parlée mais l'Esprit de Dieu tout- 
puissant. » Clément et tous ceux qui l'entouraient furent surpris 
de la douceur que Dieu avait fait passer de la bouche d'Antoine 
dans leur cœur ; c'est ainsi que Gonradin fut absous de toute cen- 
sure, et que s'éteignit la h^ine du pontife (i). 

L'Église avait pardonné, et le roi triomphait d'être enfin as- 
suré de sa proie (2) ; en effet, comme l'absolution faisait cesser 
(but conflit de juridiction^ il put conduire le procès à son gré. 
Après avoir convoqué à Naples deux syndics de chacune des vil- 
les de la principauté et de la terre de Labour qui lui étaient dé- 



dtt priiODikier, re^t de lui cette réponse : « L« vie de Gonradin eit la mort de 
Charles; la vie de Charles est la mort de Gonradin. » Si Giannqne, dans sa 
servilité envers les rois, qui devaient ensuite le payer avec tant d'ingratitude^ 
croit a ces paroles brutales avec son irréflexion habituelle, elles paraissent in- 
vraisemblables à Sismondi lui-même, qui accepte avec empressement tous les 
faits défavorabbles aux papes. Selon le Chron, imaginis mundi, la réponse de 
Qément lut : De Cmuradino JUio iniquitatU vindietam non quœrhnust nec juS" 
tiùam denegamtts (dans les Monum, hisl. patriat), 

(1) Voir les BoUandistes, Acta SS, martii, lom. lïl, pag. 190. 

(2) Ut faeiat rex de *»Uulo supersthe 'victîmam, Conradinum recognoscentem 
smpiu» centra matrem EccUsiam deliquisse, nec minus contra regem ipsum Wte- 
menter errasse, proettravit per quosdam Ecelesîœ cardinales iliuc propterea per 
sedem aposioUeam destinâtes aèsoM, Malaspiha. 



SUPPLICE DE CONRÀDIN. 239 

vouées, il porta devant eux et les magistrats, tous Français, 
Faccusation de Conradin. La plupart néanmoins, le traitant 
comme un roi vaincu qui a tenté de recouvrer les domaines 
qu'on lui avait ravis, pensaient qu'il devait être considéré comme 
prisonnier de guerre. Charles insistait pour le faire déclarer cou- 
pable de sacrilège à cause des monastères brûlés ; mais Guido de 
Suzara, juriste éminent, sut lui rappeler qu'un chef ne peut 
être rendu responsable des excès de ses partisans, et que sonar- 
mée, d'ailleurs, en avait commis de semblables dans la première 
conquête.' On passa aux voix, et tous furent pour l'acquittement ; 
le Provençal Robert de Bari, protonotaîre du royaume, opina 
seul pour la mort, et Charles n'hésita point à prononcer cette 
peine. 

Conradin jouait aux échecs avec son cousin Frédéric quand il ociobw. 
apprit la sentence j ayant obtenu trois jours pour se préparer à 
la mort et faire son testament (l),il fut conduit, avec dix compa- 
gnons, du château de Saint-Sauveur sur la place du Marché, où 
réchafaud était dressé. Charles voulait se donner, le barbare plai- 
sir de contempler ce spectacle du haut du château. Robert de 
Bari lut la sentence motivée. Conradin, après l'avoir entendue 
quitta son manteau et se mit à genoux en s*écriant : « ma ten- 
dre mère, quelle nouvelle tu vas apprendre ! » et, plaçant sa 

(1) Dans ks archives de Stuttgard se troure le testament de Conradin, ou 
plutôt le codicille d*un testament antérieur qui ne nous est point parvenu; il fut 
rédigé, le 29 octobre, en présence de Jean Bricaud, sire de Nangej^ et de cet 
Érard de Valéry qui avait donné à C3iarles le conseil auquel il dut la victoire de 
Tagliacozzo. 

Tout écolier a entendu raconter que Conradin jeta , du haut de Téchafaud , 
son gant comme un appel à la vengeance de son héritier, qui était Pierre d'Ara- 
gon, auquel il fut apporté par Jean de Procida ou par Henri de Waldbourg. 
Ce fait ne se trouve dans aucun historien napolitain avant Collennecio; mais 
antérieurement il avait été mentionné par Jean, abbé de Victring en Carinthie, 
qui rédigea une chronique jusqu'à l'année 1844; c'est une autorité bien loin- 
taine pour le temps et le lieu. Du reste, à quel titre Pierre d'Aragon était-il son 
héritier? Mari de Constance, fiUe de Manfred, il était traité par Conradin d'u- 
surpateur et de parjure : Conradin pouvait-il alors vouloir en faire son héritier? 
Pour justifier l'attaque de la Sicile, Pierre n'invoqua d'autres titres que les 
vœux du peuple; il n'allégua ni ce gant ni la succession de Conradin, mais bien 
celle de Manfred. 

Une tradition^ dénuée de (ondement, raconte qu'Elisabeth de Bavière Onà 
s'était remariée à Maynard, comte du Tyrol de la maison de Goritz) vint en 
personne, sur une galère toute noire, recueillir le cadavre de son fils pour le 
fiaire enterrer dans l'église de Carminé qu'elle avait fondée. 



:> 



240 • SUPPLICE DE CONRADIN. 

tête sur le billot^ les mains jointes levées vers le ciel^ il attendit 
le coup. Frédéric, au contraire, hurlant, blasphémant^ vocifé- 
rant des imprécations, se laissa arracher la vie sans implorer la 
miséricorde divine. 

La multitude regardait et pleurait avec stupidité; quelques 
Français^ qui s'indignaient trop tard de servir d'instrument aux 
vengeances du conquérant^ exhalaient leur colère par ces fas- 
tueuses paroles de générosité dont cette nation est prodigue 
après les faits accomplis. Les cadavres furent ensevelis sous un 
monceau de pierres^ non en terre sacrée^ mais sur le lieu même 
du supplice. Aucun roi ne protesta contre ce premier sang royal 
versé par la main du bourreau. La plupart des hommes^ bien 
qu'ils aperçussent le doigt de Dieu qui punit jusqu'à la qua- 
trième génération, désapprouvèrent néanmoins l'abus de la vic- 
toire, et Jean Villani écrivait : «c L'expérienc>e nous apprend que 
a tout individu qui se lève contre la sainte Église et encourt l'ex- 
a communication doit avoir une fin misérable pour son corps et 
c( son âme ; mais le roi Charles fut beaucoup réprimandé, à i'cc- 
a casion de sa sentence, par le pape, les cardinaux et quicon- 
a que était sage. x> 

La mort de deux jeunes princes était un beau sujet de poésie: 
elle fut donc chantée en allemand comme en provençal. Saba 
Malaspina leur rendit l'hommage dont un historien peut dispo- 
ser: il raconta leur fm d'une manière pathétique^ et gémit sur 
ce cadavre qui «gisait étendu comme une (leur purpurine 
<( tranchée par une faux imprudente. » Le peuple raconta qu'un 
aigle descendu des nuages , après avoir trempé son aile droite 
dans ce sang, était remonté aussitôt dans le ciel. C'était du sang 
de roi qu'un roi^ justifié par la victoire, avait répandu, oubliant 
que la victoire n'est pas toujours pour les rois. Les gens de let- 
tres inventèrent des fables plus grossières, et l'histoire les re- 
cueillit avec une complaisance aveugle. 

Si les papes^ en appelant Charles, avaient été déterminés par 
le désir d'empêcher que la Sicile ne devint une annexe de l'em- 
pire^ et de prévenir la réunion du nord au midi de l'Italie^ afin 
que la Péninsule ne fût pas dépouillée de son indépendance^ le 
but était atteint. Si les Guelfes n'avaient pas sur la liberté des 
idées plus larges que les libéraux modernes^ et la faisaient con- 
sister dans l'expulsion des Allemands^ ils devaient être satis- 
faits; car avec les princes de la maison de Souabe finissent les 
empereurs qui ont exercé une influence directe sur TTlalie on- 



GRÉGOIRE X. RODOLPHE DE HABSBOURG. 241 

core libre, et, pendant cinquante ans, aucune armée atlemande 
ne foula cette terre sacrée. 

L'extermination des princes de la maison de Souabe laissait la 
papauté triomphante; mais Clément IV ne vit pas le rétablisse- 
ment de la paix avec l'empire; car^ au moment où il s'apprêtait 
à prononcer entre les compétiteurs au trône d'Allemagne , il 
mourut à Viterbe. Les cardinaux s'étant réunis dans cette ville 
pour lui donner un successeur^ restèrent trois ans sans pouvoir 
s'entendre; enfin l'élection fut remise à six d'entre eux, et l'on 
proclama Tibaldo Visconti de Plaisance , alors légat en Pales- 
tine, qui prit le nom de Grégoire X. Afin de prévenir le triste f27i 
spectacle des dernières élections et les longues vacances, ce 
pape régla la forme du conclave; à l'avenir, les cardinaux du- 
rent être enfermés avec un seul conclaviste et réduits à beaucoup 
de privations, sans pouvoir communiquer avec personne du 
dehors jusqu'à ce qu'ils eussent élu le pontife. 

Le quinzième concile œcuménique se réunit à Lyon afin de itjk 
solliciter une nouvelle croisade et de mettre un terme au ''™''' 
schisme des Grecs. Dans cette assemblée parpt Othou , vice- 
chancelier de Rodolphe de Habsbourg, pauvre comte de l'Argo- 
vie, élu naguère empereur d'Allemagne; nouveau sur un trône 
inespéré, sans biens comme sans intérêts dans cette Italie dont 
il ignorait même la géographie , il aimait mieux se consolider 
en Allemagne que de guerroyer pour un royaume lointain et 
presque nominal. Afin de terminer un litige qui durait depuis 
plus de soixante et dix ans^ il promit donc, sous la foi du ser- 
ment^ d'accomplir les promesses d'Othon IV et de Frédéric II; 
de renoncer aux terres , objet de contestation entre l'empire et 
l'Église ; de n'accepter aucune tenure ecclésiastique, même alors 
qu'on lui en offrirait, ni de charges dans l'État romain sans l'as- 
sentiment du pape; de ne pas troubler le roi de Sicile ni les 
autres vassaux de l'Église, et de ne point chercher à venger la 
mort de Gonradin. De plus^ en vertu d'actes qu'il fit souscrire 
aussi par les électeurs, il confirmait au pontife les anciennes do- 
nations de tous les pays compris entre Radicofani et Ceprano^ 
outre l'Emilie, la marche d'Ancône , la Pentapole et les posses- 
sions de la comtesse Mathilde, Spolète, le comté de Bertinoro, 
Massa et tout ce qui avait été concédé par diplôoies aux suc- 
cesseurs de saint Pierre (1); il ajoutait encore la souveraineté 

(1) Êp, Rodulphi, ap. RatNALD. 

HIST DE» ITVI.. — T. V. 16 



U$ B0DOLPHE BS HABSBOUBfi. 

sur la Siciidt la Corse et la Sardaigne. L'Église enfin restait 
émancipée^ et les Guelfes réalisaient les dessaios eongus dq^QÎs 

L'Église, vaincue en apparence^ était sortie touie-fuissaota de 
sa première guerre avec l'empire; aujourd'hui, bien qu'elle 
semble victorieuse ^ sa décadence va commencer à cette paix. 
Loin d'acquérir un pouce de terre , les papes se trouvaient tou- 
jours contrariés dans leur propre ville ; sur neuf pontifes qui^ 
après la mort de Grégoire IX , occupèrent en trente-aix ans la 
chaire de saint Pierre^ six n'entrèrent pas à RcHne, et les autres 
n'y firent qu'un bref séjour. L'importance qu'ils tiraient de leur 
fésistance à la domination étrangère disparut dès le rnooient 
où, pour abattre les Allemands, ils se jetèrent dms les bras des 
Français; les Guelfes, si dévoués à Tindépendanoe , devinrent 
donc les fauteurs des étrangers , auxquels les Gibelins {aisaîent 
opposition. 

L'Église avait pu accumuler des richesses immense^, augmen- 
tées chaque jour; elles consistaient, soit en fonds provenant de 
seigneuries et de comtés obtins en don ou achetés des baioos 
qui allaient aux croisades, soit en argent fourni par les dîmes, 
qui s'étendaient même sur le commerce, le butin de guerre, que 
dis-je? sur le misérable gain des mendiants et sur le salaire hon- 
teux des prostituées ; mais, si les lûens ecclésiastiques étaient, à 
l'égal des Rets, exempts de tout inip6t, les communes appelèrent 
le clergé à concourir aux charges d'un gouvernement dont il re- 
cueillait sa part d'avantages. Dans le principe , on n'y vit point 
d'inconvénient; mais^ plus tard, soit que la répartition fût ini- 
que , ou que Pimpôt devint excessif, les ecclésiastiques firent 
entendre des plaintes fréquentes. Les troisième et quatrième 
conciles de Latran défendirent donc aux autorités d'imposer le 
clergé , qui ne devait contribuer aux charges de la commune 
qu'autant qu'il le jugerait utile au bien public; mais les papes 
accordaient facilement aux princes le droit de le taxer. 

La juridiction du clergé fût même restreinte ; car les gouver* 
nements cherchaient à intervenir dans les décisions des cours 
ecclésiastiques^ qui , ne prononçant presque jamais de peines 
corporelles, réprimaient faiblement les délits. Les tribunaux 
même de l'inquisition mirent TÉglise dans une certaine dépen- 
dance des laïques, dont ils devaient réclamer le bras pour Vexé* 
cution de leurs sentences. 
Les armes spirituelles , dont on avait usé et abusé au profit 



FIN BE Lk GUBaBB DES INVESTITURES. 243 

d'intérêts iBcmâBins^ restèrent émoussées : ces excommanica*- 
tioBS mativées sur des haines qui semblaient personnelles ; ees 
indulgences prodiguées à quiconque s'armait contre les ennemis 
du saintr-siége ; ces dtmes imposées sous le prétexte de délivrer 
ia terre sainte^ et dépensées au contraire pour combattre Frédé* 
jrie ou Cooradin; ces prélats qui suivaient les armées et bénis- 
saient lesmasisacres^ tout cela diminnait l'influence des pontifes, 
alors même qu'ils refrénai^ot dans Pintérét du peuple les actes 
arbitraires des rois^ ou réprimaient les exactions de Gliarles 
et prodamaient la paix. En outre, au milieu de la lutte^ ils 
avaient dû appeler le peuple à vérifier les droits réciproques^ et 
le peuple voulut examiner des actes auxquels^ jusqu'alors^ il 
a'étttt sowiis avec respect; or tout pouvoir désarmé^ mis en 
diacussion, est perdu. 

CHAPITRE XCIII. 



LES VONGOLS. FIN D£8 CROISADES ET LEURS EFFETS. LES ARHOIRIES. 

« 

Au milieu de eetUi décadence^ les affaires de la terjre sainte 
étaient tombée daxtt un état pire que jamais. Pans ces colonias, 
qui auraient pu être si favorables à la civilisation, la discorde 
régnait non moins qu'en Ëurppe ; on ne demandait pas quels se* 
raient les vainqueiirs^ des chrétiens ou des Sarrasins^ mais <^es 
templiers ou des hospitaliers, des Génois ou des Vénitiens; ces 
deux peuples^ qui se disputaient l'empire de la mer et les profits 
du commerce avec le Levant^ rougissaient de sang italien les 
mers et les pays étrangers, et portaient jusque daqs les églises 
le sacrilège de meurtres fraternels. 

Après la prise de Constantinople, nous avons vu Tempire grec 
sortir de sa léthargie, rompre son unité stupéfiante^ et se diviser 
en une centaine de principautés, dont chacune devint un foyer 
de vie nouvelle. Outre les Occidentaux, les seigneurs grecs 
avaient eux-mêmes constitué des Etats particuliers, comme 
Alexis Comnène à Trébizonde, Michel Comnène à Durazzo, 
. Théodore Lascaris à Nicée de Bithynie. Michel Paléologue, 
tuteur d'un enfant de ce dernier, avait usurpé sa couronne, et, laso 
pendant que la fortune le favorisait, il assaillit Gonstantinople. 



244 GEMGIS-KHAN. 

L'empereur de cette ville, Baudouin 11^ entretenu par les 
aumônes de la chrétienté^ se trouvait dans une telle pâiurie 
qu'il fut contraint, même après avoir engagé les objets [ûrécieux 
du palais et des églises^ de vendre jusqu'au plomb et au cuivre 
des toits. Michel lui enleva par surprise la ville et le trône, et 
1261 rétablit Fempire grec avec une nouvelle dynastie. Les Génois^ 
qui, pour humilier les Vénitiens , lui avaient prêté secours, 
obtinrent de larges concessions avec le faubourg de Péra. Venise 
et Pise, néanmoins, conservèrent leurs anciens privilèges et le 
droit d'avoir leurs juges propres ; le consul des Pisans, le 
podestat de Gênes et le baile des Vénitiens figurèrent parmi les 
grands officiers de cette couronne. Michel, d'ailleurs, n'avait 
repris que les côtes sud-e3t du Péloponèse; les principautés 
établies par les croisés au centre et au midi de la Grèce conser- 
vaient encore leur indépendance. 

L'Occident ne prêtait qu'une faible attention à ces change- 
ments, lorsqu'un nouveau fléau vint menacer non-seulement la' 
terre sainte, mais toute la chrétienté : nous voulons parler de 
rirruption des Mongols ou Tartares. 

Gengis-Khan est une de ces terribles incarnations de la force 
qui sembleraient des fictions mythiques, si son existence n'avait 
pas été trop réelle et trop douloureuse; il réunit dans le cœur 
de l'Asie, d'où il les poussa sur l'Europe, ces barbares qui, avec 

une rapidité à peine croyable, occupèrent d'un côté l'immense 
empire de la Chine, de l'autre menacèrent la Perse, conquirent 
la Russie, et, après avoir réduit la Hongrie en désert, parvinrent 
jusque dans la Dalmatie, c'est-à-dire en face de l'Italie. 

Une sombre terreur se répandit dans toute l'Europe à l'ap- 
proche de ces races tartares, qui ne connaissaient ni loi ni foi. 
Grégoire IX, pour réunir toute la chrétienté contre les envahis- 
seurs, et décider Frédéric H à se mettre à la tête de l'entreprise, 
multipliait les promesses, les menaces, les indulgences et les 
absolutions; mais cet empereur feignait un grand effroi et pro- 
diguait les promesses en style de rhétorique (i), ce qui ne 
Pempêchait pas d'agir avec tant de tiédeur que ses ennemis 
répandirent le bruit qu'il était d'accord avec les Tartares, et 
qu'il les avait appelés lui-même pour insulter au pape et à la 

(1) Jactaùs inambus verborumlenocinus oratovcm^ quant, rapio contra Tar- 
taras exerciltt, chrisiianum imperatorem a gère malebat. Ëp. de Grégoire IX , 
dansMATTH. Pabis. 



GENGIS-KUAN. MISSIONNÀUIES. 245 

religion. Il est certain que ces peuples, suivant leur coutume^ le 
firent sommer de rendre hommage de ses États au grand khan, ' 
lui offrant^ en récompense, de choisir à sa cour la charge qui lui 
conviendrait le mieux ; Frédéric fit cette réponse ironique : € Je 
choisirais l'office de fauconnier, car je me connms très-bien en 
oiseaux de proie. » 

Mais lorsque les Mongols firent la guerre aux Turcs seldjou- 

cides, qui dominaient alors sur la Palestine, les Francs, séduits 

par cette illusion si commune qui nous fait voir des amis dans 

tes ennemis de nos ennemis, conçurent l'espoir que les nou- 

vemix barbares les délivreraient de leurs oppresseurs; leur 

alliance fut donc recherchée, et le pape se laissa bercer de 

Tespérance de les attirer au christianisme. La conversion d'un 

peuple qui s^était répandu depuis la mer Jaune jusqu'au Danube 

aurait été un événement décisif pour la civilisation du monde; 

mais, pour l'espérer, on n'avait d'autre motif que l'inimitié de 

ces peuples contre les musulmans. I^s pontifes, néanmoins, 

étaient habitués à voir les missions opérer des prodiges, et les 

croisades n'offraient-elles, pas une série de miracles? D'autre 

part, on savait confusément que les Tartares, plongés dans de 

grossières superstitions, sans enthousiasme ni sacerdoce, s'étaient 

accommodés de la religion des peuples chez lesquels ils arri« 

valent; or, s'ils avaient embrassé le boudhisme dans la Chine, 

le mahométisme dans la Perse, pourquoi ne deviendraient-ils 

pas chrétiens en Europe? Co n'était que de l'indifférence née de 

l'^norance, mais on l'interprétait conune une propension à la 

vérité. 

Innocent résolut donc d'envoyer des missionnaires aux 
Tartares, e( les nouveaux moines dominicains et franciscains 
s'offrirent à Tenvi. On choisit les frères mineurs Laurent du 
Portugal, Benoît Polacco, disciple de saint François, et Jean de 
Piano Carpino^ le premier Européen qui fournit sur ces peuples 
des notions fabuleuses, il est vrai, et grossières. Ces religieux 
intrépides, munis seulement de la croix, traversèrent l'Europe, 
qui n'était alors parcourue que par des pèlerins ou des combat- 
tants, et rejoignirent, sur les rives du Volga, Batou, général des 12^ 
Mongols ; en môme temps arrivaient auprès de BaschiouNouyan, 
autre général en Perse, les dominicains Simon de Saint-Quentin, 
de France, et les Italiens Alexandre et Albert Ascellin^ Guiscard 
de Crémone, André de Longiumello. Ces barbares, qui ne con- 
naissaient d'autre droit que la f6rce, trouvèrent ridicule cette 



248 ORDCRIG DB POHBBNORE* 

expédition de moioeft, qui tenaieni de si loin pottr hês btimer, 
' dans une langue étrangère^ de détruire les autres mrtîoiiSf et 
pour led inviter à se soumettre à une religion hora de laquelle 
ils ne devaient espérer que dananation étemëUei Lee mission- 
naires, dans te principe, ne se montrèrent pas découngéa, parce 
qu'ils ne se promettaient ni récompenses ni louanges humaines; 
ils se transportèrent à la cour du grand khan mongol , auquel 
ils rendirent hommage avec les envoyés du mode èntiw; mais 
ils n'en rapportèrent que mépris. 

Malgré cet échec, les papes ne cessèrent pas d'envoyer amt 
Mongols des missionnaires, parmi lesquels les frères Girard de 
Prato, Antoine de Parme, Jean de Sainte Agathe , André de 
Florence, Matthieu d'Arëzzo, héros d'un nouveau genre^ que 
Phistoire néglige parce qu'ils n'ont ni massacré ni dévasté. Pins 
tard> un autre missionnaire, Jean de Montecorvino, après avoiir 
traversé la Perse et Tlnde , prêcha dans la capitale de l'empire 
Mongol, où il fonda deux églises et baptisa six mille personnes 
en quelques années. Bien plus, le bruit courut que le grand 
khan était chrétien, parce qu'il avait toléré à sa cour nos rites^ 
comme ceux de la Chine et de la Perse. La croyance qu'un 
prince de ces pays s'était fait baptiser dura plus longtemps ; 
ce prince, sous le nom de Prétre-Jean, resta fameux dans les 
récits des voyageurs et dans les impostures de ceux qui, dé 
de temps à autre, feignaient d'être envoyés par luî« 

Le fait est que des Européens pénétrèrent alors, poiir la pre* 
mière fois, dans Pextréme Orient. Un franciscain de Naples fut 
archevêque de Péking, capitale de la Chine; le bienheureux 
1318 -^ so Ordéric de Pordenone, frère mineur, après avoir traversé TAsie 
de Constantinople à Trébzionde, à Erseroum, à la commet^ 
çante Tébriz, arriva par Tlndus à la c6te de Malabar, d*où 
l'Europe tirait le poivre, au Camatic, à Sara^ où l'on récoltait la 
girofle, les noix muscades, les autres épices et aromates que les 
Génois et les Vénitiens répandaient dans toute l'Europe. Puis il 
visita la Chine et le Thibet^ et resta trois ans à Péking, où il 
trouvait un couvent de franciscains et deux à Zaïtoun. De retour 
à Padoue, il dicta à Guillaume de Solana une relation de son 
voyage, sans ordre ni discernement, mais comme les faits se 
présentaient à sa mémoire. Au milieu de tant d'erreurs et de 
fables, on aime à voirqu*il rapporte tout à des choses italiennes : 
« En Tartarie, on ne mange que des dattes, dont quarante deux 
livres coûtent un gros vénitien ; le royaume de Mangy compte 



ORBSRtU DE POHDSNONE. 24T 

deux mille vHles^ grandes chacuoe comme Trévise ei Vicenoe 
dfisetnble ; Soustalay est comme trois Venise^ Zaïkoon eofnme^ 
deux Bologne, el Ton y toit une idole haute comme nm saint 
Christophe; Chamsana se trouve près d'un fleuve » comme 
Ferrare sur le Pè. » 

Le commerce^ non moins que la dévotion^ poussait les Italiens 
dans toutes les contrées^ et plusieurs técurent à la oour des 
Mongols. Le Génois Biscarello de Gtsulfo fut ambassadeur du 
Mongol Argoun, seigneur de la Perse; la lettre de ce prinee, 
qu'il fut chargé d'apporter au roi de Fnince pour lui offrir des 
secours afin de recouvrer la terre sainte^ est le plus ancien dcH 
eument de la langue mongole^ et porte un sceau en caractères 
chinois^ les premiers que Ton vit en Eurc^e. Les voyages de 
Marco Polo^ dont nous parlerons ailleurs^ eurent beaucoup de 
retentissement. Outre l'avantage de répandre notre foi et notre 
civilisation, les voyageurs rapportaient de ces pays des connais- 
sances ou des arts, et le spectacle des coutumes étrangères 
agrandissait le champ de l'esprit limité de l'Européen; à notre 
avis, on ne ferait pas une conjecture hasardée, si Von pensait 
que ces voyageurs valurent à l'Europe la connaissance du char- 
bon fossile^ du papier^ de la poudre et de Timprimerie. 

Les entreprises des Mongols, loin de répandre quelque rosée 
sur la Palestine^ lui avaient porté le dernier coup. Les habitants 
de Karîzni^ expulsés par les Mongols^ se jetèrent, à ^instigation 
du sultan du Caire, sur la terre sainte avec une férocité inouïe; 1244 
après un combat à Gaza^ d'où ne parvinrent à s'échapper que 
quatre-vingt-trois templiers, vingt^six hospitaliers^ trois cheva** 
tiers teutoniques^ ils prirent Jérusalem , détruisirent le sépulcre 
du Christ et celui des rois, exterminèrent les habitants et oceu- 
çèrent tout le pays , excepté Jaffa, qui resta au pouvoir des 
Égyptiens. Dans l'affliction générale, Louis, le saint roi de 
France, fut celui qui éprouva la plus vive douleur; résolu à re^ 
lever la croix à tout prix^ il s'adressa , pour avoir des marins et 
des pilotes, à l'Espagne et à l'Italie^ et deux Génois remplissaient iva 
les fonctions d'amiraux sur la flotte française qui fit voile pour 
l'Egypte; mais le ciel ne favorisa point son zèle et ses prépa- 
ratifs bien combinés, et lui-même resta prisonnier des mame- 
louks. 

Join ville, le naïf biographe de ce roi, accuse d'égoïsme mer- 
cantile les Génois et les Pisans, qui, afin de ne point participer 
aux souffrances des croisés , voulaient les abandonner aussitôt 



248. S£PTI£M£ ET HUITIÈME CROISADE. 

qu'ils les virent malheureux; la reine ne put les retenir à Oa- 
miette qu'en leur promettant de les défrayer aux dépens de la 
couronne. Bien plus^ quand on apprit que Louis était prisonnier, 
ritalie , loin de gémir de ce malheur comme toute la chrétienté, 
fit éclater son allégresse , entraînée par les Gibelins alors vic- 
torieux, et qui se réjouissaient des désastres du frère de Charles 
d'Anjou (i) ; des corsaires de Gênes, de Venise et de Pise pro- 
fitèrent de ces désastres pour dépouiller les chrétiens qui reve« 
naient en Europe. 

De retour dans sa patrie, instruit mais non découragé par ses 
revers, Louis voulut tenter de nouveau le sort des armes, et de- 
^^'^ manda des secours aux républiques italiennes. Gènes vint à son 
aide à de bonnes conditions (2); mais Venise, dans la crainte de 
nuire à ses comptoirs du Levant, et plus jalouse de Gènes que 
zélée pour la cause du Christ, refusa de lui prêter des navires. 
Charles d'Anjou, cédant aux exhortations de son frère, avait 
promis de se croiser lui-même avec quinze vaisseaux ; mais il se 
contenta d'envoyer des ambassades à fiibars , sultan du Caire , 
pour lui recommander les colonies de Syrie. Le pape se plaignait 
que « le zèle de Charles se déployât en vaines promesses, et fit 
craindre qu'on ne le vît s'évanouir en fumée (3). d 

L'empereur Paléologue n'avait pas non plus tenu sa promesse 
de réconcilier TÉglise grecque avec l'Ëglise latine; le pape lui 
cherchait donc des ennemis, caressait l'ambition de Charles et 
persuadait à Baudouin de lui céder ses droits impériaux sur 
l'Achaîe, la Morée et les terres qui avaient été assignées en dot 
'à Hélène, femme du roi Manfred, outre l'expectative au trône 
de Constantinopie. Charles, pour donner quelque fondement à 
ces prétentions, chercha donc à diriger la croisade sur l'empire 
byzantin, et conseilla même d'assaillir Tunis au lieu de l'Egypte, 
sous le prétexte que les pirates de cette ville rendaient dangereux 
le passage en terre sainte; mais en réalité il préférait qu'on fit la 
conquête de l'Egypte, placée en face de la Sicile , dans l'espoir 



(1) ViLLAITl, liv. VI, 36. 

(2) On trouve surtout dans les archives de Gènes les contrats des sei- 
gneurs français qui donnaient leurs terres en gage ; par les soins de Louis-Phi- 
lippe, on copia la liste des seigneurs qui participèrent à ces expéditions, et 
leurs noms avec leurs armoiries ornèrent la salle des croisades dans le palais de 
Versailles. 

(3) Letti-e du 27 mai 1267, ap, MabtkuKi u. 471. 



FIN DES CROISADES. â49 

t 

qu'elle servirait d'appui à sa domination et favoriserait le coin* 
roerce de ses sujets. 

Les croisés se laissèrent persuader et se mirent en route; mais 
la chaleur et les privations développèrent bientôt le scorbut dans 
Farmée, et^ sur les lieux mêmes où Carthage avait péri quinze ta7o 
siècles auparavant^ Louis mourut plein de résignation au milieu 
de ferventes prières et de sages conseils. Charles arriva à temps 
pour voir le cadavre de son frère^ prit le commandement^ con- 
duisit l'armée à la victoire et força le bey de Tunis à lui de- 
mander la paix; le vaincu dut payer 200,000 onces d'or à l'ar- 
mée pour les dépenses^ et à Charles 40^000 écus d'or par an. Le 
roi proposa alors aux croisés la conquête de la Grèce et de l'em- 
pire d'Orient; ils refusèrent de le suivre, et Charles, pour se 
venger, s'empara des navires qu'une furieuse tempête avait jetés 
sur les côtes de Sicile^ engraissant le fisc avec les dépouilles de 
ses propres compagnons. 

Les entrailles de Louis furent exposées dans l'abbaye de Mon- 
tereale, près de Palerme, et son corps, partout vénéré, traversa 
l'Italie. Les mères recherchaient les pièces de monnaie à son ef- 
figie pour les suspendre au cou de leurs enfants ; peu d'années 
après, Boniface Vill le sanctifiait en s'écriant : « Réjouis-toi, 
« maison de France, d'avoir donné au monde un prince si grand; 
a réjouis-toi, peuple de France, d'avoir eu un roi si bon ! 

Grégoire X, qui était nonce en Palestine quand il fut élu pon* 
tife (1), employa les quelques jours de son règne à rétablir la 
paix parmi les chrétiens pour qu'ils recouvrassent la terre sainte; 
il permit à tons les souverains de lever les dîmes ecclésiastiques 
pendant six ans, afin de solder des troupes. Philippe de France, 
Edouard d'Angleterre, Jacques d'Aragon, Charles de Sicile, 
avaient promis de se croiser, et l'empereur Rodolphe , de les 

(1) Charles d*Aojou et son neveu Philippe, roi de France» étaient allés k 
Viterbe pour solliciter les cardinaax k nommer le nouveau pape. Là* se trou- 
vait aussi Henri, fils de Richard de Cornouailles , empereur élu ; on y vit éga- 
lement Gui de Montfort, vicaire de Charles en Toscane. Afin de venger le 
comte Simon, son père, tué en Angleterre comme rebelle, Gui de Montfort 
entra dans Téglise au moment où Ton disait la messe, égorgea Henri et sortit ; 
mais quelqu*un lui ayant dit : « Oublies-tu que ton père fut aussi traîné dans 
les rues? « il rentra, saisit le cadavre par les cheveux et le traîna dehors. Les 
deux rois assistèrent à ce spectacle sans rien faire pour empêcher le meurtre et 
saus se tenir pour offensés. Plus tard Thomicide fut arrêté; il termina sa vie 
dans les prisons de Sicile. 



250 FIN DES CROISADES. 

conduire. Orégoi^e^ dans ce but^ réunit le eonèile gétiéral de 
1276 Lyon donl nous avons parlé ; mais tout Tédifice s'écroulif h sa 
mort. 

Ici finissent les croisades. Les vastes conquêtes de TOrient se 
réduisaient à la seule ville d'Acre, dans laquelle s'étaient réfugiés 
les représentants des rois de Jérusalem, de Chypre, de 8icile, 
de France, d'Angleterre, d'Arménie, les princes d'Antioche 0I 
de Galilée, les comtes de Jaffa et de Tripoli, le duc d'Athènes, 
le patriarche Jérosolymitaîn, les chevaliers du saint sépulcre, du 
temple, de saint Lazare, le nonce du pape, les Génois, les Véni- 
tiens et les Pisans. Chacun d'eux avait son palais et son quartier 
où il vivait indépendant et sous ses propres lois, redevenues per- 
sonnelles, de sorte que cinquante-huit tribunaux exerçaient le 
droit du sang; ainsi tout le monde commandait, et personne 
n'obéissait. Opposés môme d'intérêts, ils soulevaient d'inces- 
santes querelles, et souvent un litige né à Pîse ou dans Ancône 
se vidait de Tune à l'autre des maisons d'Acre , converties en 
forteresses. 

Un Vénitien frappe un enfant génois ; ses compatriotes voient 
dans ce fait un outrage public, assaillent le quartier des Vénitiens, 
blessent les uns et mettent les autres en fuite. Les VénitiedS se 
préparaient aux représailles , mais quelques hommes prudents 
assoupirent ce feu. Néanmoins, lorsque la nouvelle en vint à 
Gènes, tous dirent : a Qu'on en tire telle vengeance qu'elle ne 
soit Jamais oubliée. Les femmes dirent à leurs maris : ^ous ne 
voulons plus rien de nos dois, ni après la mort ni pendant ia vie; 
dépensez-les pour la vengeance. Les jeunes filles dirent à leurs 
frères et à leurs autres parents : Nous ne voulons pas de maris ; 
tout ce que vous devez nous donner pour dot y dépensez-le pour 
vous venger des Vénitiens, et acquittez-vous envers nous en noui 
apportant leurs têtes {{). x> Une expédition fut donc préparée; 
un navire vénitien, qu'un Génois avait acheté des pirates, est 
pris et repris, et tout va de mal en pire. Treize bâtiments arrivés 
de Venise brûlent ceux des Génois surpris à Timproviste dans le 
port; puis, secondés par les Marseillais et les Pisans, ils repous- 
sent d'autres galères venues au secours des ennemis, détruisent 
leurs hôtelleries, leurs palais et une tour admirable, dont ils ex- 
pédièrent beaucoup de pierres dans leur patrie. Le pape s'en- 
tremit de la paix ; mais les haines, couvertes et non éteintes, 

(1) Da CaNALB, Chronique vénitienne^ en français, CtIX. 



PHias d'aoui. XU 

éclatèreot lorsque les Génois eurent obtenu dans GonsUuitinople 
les quartiers et les privilèges dont les Vénitiens avaient joui. Ces 
derniers firent tant qu'ils refroidirent Michel Paléologue envers 
les (jéiûoiê et renouvelèrent amitié avec cet empereur* 

Toujours en lutte les uns avec les autres^ ils se trouvaient tm* 
bies en face des musulmans^ tandis que l'Europe^ découragée 
par l'insuccès de tant de tentatives, absorbée dan&des iatérét« 
plus pi^itifâj c'est-à-dire égoïstes^ songeait à toiite autre dM>ae 
qu'à les secourir* Sur ces entrefaites, les musulmans avançaient^ 
et Témir Kalif Ashraf mit le siège devant Acre^ dernier asile de 
la croix. Le pape Nicolas IV redoubla de zèle pour exciter TEu- 
rope à secourir cette ville* Parme fournit six cents hommes^ 
les autres villes rimitèrent, et Venise> pour les transporter > , 
disposa vingt galères, tandis que Jacques, roi de Sicile^ en pro- 
niettaii sept ; secours partiels , ei, comme tels , insuffisants. 
ËnfiHi après une longue résistance^ Acre fut prise d'assaut. On 
prétend que trente mille chrétiens y furent égorgés ; Tabbesse ^^h 
de Sainte-Glaire, de Venise, persuada à ses religieuses de se cou- 
per le nez pour se soustraire aux outrages et aux horreurs des 
musulmans» Les navires génois purent sauver quelques chré- 
tiens, parmi lesquels le roi de Chypre; d'autres se réfugièrent à 
Venise, qui les accueillait parmi les nobles* Dès lors^ dans les 
pays consacrés par les souvenirs du Christ, on n'entendit plus 
résonner que ces mots : a U n'y a d'autre Dieu que Dieu, et Ma- 
homet est son prophète, s 

A la nouvelle de cette catastrophe^ à laquelle on devait pour- 
tant s'attendre et qu'il était possible de prévenir, les Européens 
et surtout les Italiens poussèrent des cris de douleur et d'effroi 
tardifs, et Boniface VJII tenta d'armer une autre croisade : mais 
le temps n'était plus où la piété et l'espérance du paradis exd- 
taient l'enthousiasme; où les papes parlaient aux rois au nom du 
ciel irrité , leur reprochaient leurs fautes et leur imposaient 
Tobligation de prendre la croix pour les expier. Les princes, au 
contraire, tous préoccupés d'affaiblir l'autorité pontificale^ refu« 
saient de seconder des entreprises qui l'auraient accrue ou du 
moins attestée. Les Génois seuls, pour se racheter de l'interdit, 
répondirent à son appel, et les femmes, comme un reproche aux 
hommes, prirent la croix et les armes. L'entreprise avorta ; mais, 
naguère encore, Gènes conservait dans son arsenal les armures 
de ces héroïnes, et^ dans ses archives, lés félicitations du pape. 

Depuis cette époque, on ne songea plus sérieusement aux 



352 EXHORTATIONS A LA CROISADE. 

croisades comme entreprise commune de FEurope. Les Crénois, 
il est vrai, vers Tannée 4300» en préparèrent une contre les cor- 
saires barbaresques, mais elle ne fit que tes irriter; en effet, une 
multitude de navires sortirent d'Afrique pour se venger, et leurs 
courses interrompirent le commerce pendant longtemps. Quel- 
ques tentatives partielles eurent lieu; en 1345 surtout, on excita 
les chrétiens.contre les Sarraôns, et beaucoup de miracles étaient 
racontés. On disait que la Vieige était apparue près d'Aquila avec 
Jésus sur le sein, qui tenait une croix à la main ; chacun put le 
voir plus resplendissant que le soleil, et les enfants qui naquirent 
en ce jour étaient marqués d'une petite croix sur l'épaule droite. 
Cette apparition inspira le désir de combattre les infidèles ; frère 
Ubertin de Philippi poussait à la croisade la jeunesse de Florence, 
et beaucoup d'individus le«uivirent en Syrie, entre autres Fingé- 
nieur François de Carmignano et dix autres dominicains. Ils 
s'emparèrent d'une ville qui n'est pas nommée , et se battirent, 
près de Tibériade, contre plus d'un million de musulmans; <hi 
ajoute qu'une apparition de saint Jean Baptiste exalta le courage 
des chrétiens, et que l'on reconnaissait leurs cadavres à un petit 
rameau qui se dressait sur la tète de chacun avec une fleur 
blanche en forme d'hostie, autour de laquelle on lisait : chrétien; 
en outre, on entendit chanter au-dessus d'eux des vers très-doux 
et le : Venitêf henedicti patris mei (i). 

Les moines frandscains s'étaient établis de bonne heure dans 
la Palestine, où ils restèrent à la garde du Saiut-Sépulcre, même 
après qu'il fut retombé au pouvoir des Turcs; en 121 S, le sul- 
tan Amed-Schia leur permettait de l'habiter, et, l'année suivante, 
Omer les autorisait à restaurer l'église de Bethléem. Robert, roi 
de Naples, voulut que cette demeure devint leur propriété; en 
i34S, il acheta du sultan, à prix d'argent, le droit pour les fran- 
ciscains d'occuper perpétuellement l'église du Saint-Sépulcre et 
d'y célébrer les offices divins; à cet effet, une charte fut rédigée, 
dans laquelle le cénacle et la chapelle où le Christ se fit voir à 
saint Thomas sont concédés à ce roi et à sa femme Sancia, qui 
fit construire une maison sur le mont Sion pour y entretenir à 
ses frais douze franciscains (2). 

En i 386, le roi de Chypre, d'accord avec le grand maître de 

(1) l4loriepûeoi€si;BlUOTn, Cron,, ch. 35. 

(2) QUABBSMics, Ektcidatlo Terrœ tanetœ, — Les actes du roi Robert sont 
rapportés dans la bulle Gratias agimtts^ donnée à ÂTignon par Clément YI, le 
l décembre 1342. 



EXHORTATIONS A LA CROISADE. 253 

Rhodes^ voulant mettre fin aux pirateries des émirs de Syrie et 
du sultan^ résolut d'assaillir Alexandrie; cédant aux instancea 
du pape, OU déterminés par l'espoir de s'assurer ce commerce 
sans les humiliations auxquelles ils étaient soumis^ les Vénitiens 
le secondèrent. Alexandrie fut prise en effets et la flotte égyp- 
tienne brûlée; mais le sultan reparut bientôt , et les chrétiens^ 
forcés de se retirer, n'emportèrent que peu de richesses ; ils 
Imssèrent au contraire une haine violente qui se déchaîna contre 
les Italiens établis en Egypte et les marchandises des Vénitiens, 
ûmi le commerce eut ainsi beaucoup à souffrir. 

Les pontifes seuls ne renoncèrent jamais à tout espoir de re- 
couvrer la Palestine, et le projet de délivrance fut le thème de 
déclamations poétiques et parfois d'écrits pleins de raison. Parmi 
les autres. Marin Sannto, chroniqueur véuifien, aperçut la vérité 
quand il annonça que la ruine des établissements chrétiens en 
Palestine avait pour cause les sultans d'Egypte, et que leur puis- 
sance était le commerce dans Tlnde; il conseillait donc d'en tarir 
la source. Dans ce but, il fit cinq voyages dans Tinde, d'où il rap* 
porta, à défaut d'autre avantage, des notions sur les pays du midi 
et du levant. Son livre. Sécréta fidelium erueis (4321), auquel il 
joignit un planisphère, fut par lui divisé en trois parties en Thon- 
neur de la Trinité, et parce qu'il y a trois manières efficaces de 
recouvrer la santé : le sirop préparatoire, le remède opportun, 
le régime. 11 exhortait à la croisade, non plus en fiiisant appel à 
l'enthousiasme religieux, mais en économiste et en marchand; 
il ajouta donc aux textes la liste des épiceries que Ton exportait 
par la voie de la Palestine, les prix d'achat et les frais de trans- 
port. Le moyen le plus favorable pour atteindre le but lui semble 
un débarquement en Egypte, qu'il est possible, croit-il, de blo- 
quer avec dix galères; or, TÉgypte fermée, l'islam est firappé 
au cœur. Hommes, vivres, argent, il calcule tout avec précision; 
il a toujours en vue la prospérité de Venise, qui doit fournir la 
flotte entière , et dont les marins , dans son opinion, sont les 
seuls capables de manœuvrer les navires au milieu des bas-fonds 
du Nil. Il indique la forme et la structure des vaisseaux de guerre 
et des navires de transport, et décrit minutieusement les balis- 
tes avec les dimensions et les proportions, sans négliger les ar- 
balètes à lancer les traits de loin; l'armée de débarquement doit 
s'élever à 15,000 fantassins et 300 cavaliers. Végèce et César lui 
fournissent les règles sur les campements; il fait preuve d'intel- 
ligence pratique dans l'art des forteresses sdon son époque. 



t54 ÉCRIVAINS. 

oomme te témoigne une gracieuse parabole. La dépense se se- 
rait élevée à iA milUons (i) ; œ projet, qu'il offrit à sa patrie et 
k toutes les cours, lui valut des louanges et Touldî. 

Gui de Vigevano , médecin de l'empereur Henri VD , publia 
en i2''i& des préceptes hygiéniques et mil iUites pour se défen- 
dre des Barrasins et les assaUlir (i)« Fiève Philippe Bmserio de 
Savone , pr^ifesseur de théologie à Parié , envoyé par Benoit XII 
en 4340 coamie ambassadeur à Ushek , khan de Capchiac, avec 
Pierre de rOrto et Albert de la ooiom'e de Gaffa, pour obtenir la 
libre prédication du christianisme autour de la mer Noîpe^ écrivit 
le Sépulors de terre sednte , dans lequel il exposait les moyens 
4e le reprendÉ'e. Chose remarquable, les premiers traités sur 
l'art militaire avaient pour but la délivraoee de la Palestine, 

(1) ^après ses calculs (disait-il au pape) la dépense totale de rexpédition 
fOur vaitteauiLy armement, campement, devait être de 600,000 florins par an. 
êêormta^ Ik. o, p. 1, di. 4. 

Ces doBiiées aident à connaître let vakun d'alors* SuppoMO» qu*im hoiuie 
à cheval coûte trois fois plus qu'un faiitawio ; si une armée de 15,000 fantassins 
et de 300 chevaux, codte 600,000 florins par au, 10,000 iauUssins et 1,400 che- 
vaux doivent entraîner une dépense de 53à,849, auxquels il faut ajouter 300,000 
pour les premiers frais de l'expédition, soit 835,840 florins. Sanuto évalue le 
forin à deux sous de gros vénitiens ; cette expédition devait donc coûter 
1,ST1,7S9 sous ds gros. Le sou était la vingtième partie de k livre, et la livre 
valait 10 dacats( or le ducat devait alors valoir 17 francs d'aujourd'hui. Ainsi 
cfUe année devait coûter 14,310,282 &., ce qui fait pour chaque homme 
1,000 fr. par an. 

On peut vérilier cette estimation en la comparant aux valeurs fixes des comes* 
tibles. Sanuto nous fournit les moyens , en disant : « La livre de biscuit 
« coûte 4 deniers et tiers. La ration journalière d'un homme, qui est d'une 
A livre et demie , coûtera 6 deniers et demi ; 45 livres consommées par tm 
« hnmme en trente jours coûteront 16 sous et 8 deniers, petite monnaie; en 
K douce niois, 640 livres de biscuit eoûteront 6 sous de gros, 1 gros et 4 petits 
« deniers. ■ Cette dernière représentait donc, à cette époque, 540 livres de 
pain; or 1,671,790 sous devaient en représenter 149,218,334, quantité équi- 
valente à 17,177,145 livres métriques. Estimant ce pain à 20 centimes la livre, 
nous avons 14,235,407 fr. Les deux calculs se vérifient donc l'un par l'autre. 

Le même calcul pourrait être fait sur le vin, la viande salée, les légumes, etc.; 
Biais la mobilité de valeur de ces comestibles, jbmte à l'mcertitude sur les me- 
sures auciennea, rendrait cette évalualion trop hypothétique. En résumé, nous 
trouvons que, pour nounir un homme avec du pain, du vin, de la viande salée, 
des fèves et du fromage, il fallait par an 12 sous de gros, e'est-à*dire 102 fir. 

(2) Thésaurus régis Franciœ acquisitionis terrœ sanctœ de ultra mare, nec 
non sanilatîs eorporis ejus, et vitai iptUu prolungtuionis, ac etiam cum custoJia 
propter venenum. 



BcnivAiifS. ^ 255 

(M»niD« 6^il était le seul qui pût excuser ce fén^ee dévdoppement 
de le force et de riuteliîgence. Le Trentio Antoioa d'Arçbi« 
bouiig écrivU,en 1391, avec la même pensée, uii traité militaire 
anjourd'hui manuscrit dans la bibliothèque impériale de Paris, 
Le Milanais Lampo Birago, protégé par François Sfom, propoaa 
une croisade toute d'Italiens; elle dievait ae composer de douze 
mille chevaux, quinze mille fantassins et cinq nulle hommes de 
cavalerie légère tirée de Fétranger, débarquer en Morée pour 
soulever les peuples , et, dans deux ou trois ans, disait-il, Fen* 
toeprise sewt accomplie (1). 

Dante reprochait à ses contemporains de laisser le sépulcce 
du Christ au pouvoir des chiens, et se plaignait qu*il fût oublié 
par les papes (2) ; il place dans le paradis Godefrey, Cacciaguida 
et d'autres croisés. Pétrarque exhortait à la croisade dans le 
chant: O a^pelMa in eiel, beaia e bella / « biaiheureuse et 
belle que Pon attend au ciel ! a Annio de Viterbe, &i 1480, pvé* 
cbait à Gènes, au milieu d'immenses applaudissements, les vie*» 
loires des chrétiens contre les Turcs, victoires qu'il pponvait 
par des passages de l'Apocalypse. L'Arioste , au miiîeu de aea 
inépuisables railleries, trouvait un accent élevé pour démontrer 
que les chrétiens feraient bien mieux de combattre les IWcs 
que de se dédiirer entre eux. Le Tasse consacrait tout son 
poëme à cette glorieuse entreprise ; car il espéiait aussi que ie 
bon peuple du Christ, une fois qu'il jouirait de la paix, tnlévê* 
rait Vinjuste proie au musulman. D'autres encore faisaient ea» 
tendre des exhortations, généreuses, mais qui restaient sans fhiitt 
La guerre contre les musulmans ne fut réellement continuée 
que par deux ennemis : d'un côté les Vénitiens, devenus alors 
le boulevard de l'Europe, qui négligeait de soutenir leurs ef- 
fort^, sauf à les couvrir ensuite d'un lèche nsépris; de l'autre, 
les chevaliers du Saint-Séputcre, qui se retirèrent d'abord à 
Chypre, puis à Rhodes, enfin à Malte, toujours avec le vcbu de ne 
jamais cesser de combattre les infidèles. Plus tard, la généro- 
sité devint négative et railleuse, et il Tut de mode de déclamer 
contre ces expéditions qui avaient fait périr inutilement tant 
dliommes. Ne rappelons pas les victimes, aussi nombreuses, qui 
furent sacrifiées dans les guerres épiques de Rome , ou pour 
satisfaire l'ambition de Napoléon ; dans les croisades, du moins, 

(}) Ad Nîcolaum Vpontificem strategicon aduersus Tureas» 
(2) Par. IX, 126, et XV. 



256 EFFETS DES CROISADES. 

les individus inouraiont volontairement et convaincus ; on ne les 
arrachait point de leurs maisons par ordre d'un roi , mais ils 
étaient heureux de donner leur vie pour le service de Dieu ou 
Texpiation de leurs fautes^ et pour affronter une mort qui ou- 
vrait le paradis. 

Les musulmans étaient ennemis de toute civilisation ; il fallait 
les repousser. Us exterminaient férocement les chrétiens; il fal- 
lait les punir. Ils menaçaient l'Europe d'une nouvelle bariiarie; 
il fallait les prévenir, en les attaquant dans leur pays^ et, si l'en- 
treprise avait réussi^ il est facile de voir que la civilisation aurait 
eu une destinée plus brillante. 

D'abord, il avait été avantageux d'envoyer dans l'Asie, pour 
donner carrière à leur humeur batailleuse, tous les honunes qui 
troublaient la patrie. Des prédicateurs et des papes^ dans le but 
de faire concourir les chrétiens à la sainte entreprise , purent, 
au milieu de tant de batailles^ imposer quelques traités de paix^ 
et la trêve de Dieu protégeait quiconque avait pris la croix. Pen- 
dant que le seigneur se trouvait en Palestine, le vilain, resté 
chez lui, ne sentait plus le poids de Toppression ; au lieu de re- 
courir à l'autorité du feudataire, il invoquait celle de la com- 
mune ou du roi. Bien qu'il fût enchaîné à la glèbe, le seigneur 
ne pouvait l'empêcher de se croiser; le nombre des serfs qui pas* 
saient outre-mer devint même si considérable, qu'on imposa la 
dime saladine à ceux qui prenaient la croix sans l'assentiment 
de leur maître; puis les vilains qui se rendaient en Palestine 
pour lui obéir, affranchis de l'esclavage local, se déshabituaient 
de leur servilité héréditaire. Ils avaient partagé les périls, les 
fatigues, la gloire de leur seigneur, et peut-être encore l'a- 
vaient-ils sauvé du poignard d'un assassin au milieu dbs gorges 
du Liban , du cimeterre d'un Turc , ou rendu à la vie en lui 
offrant la moitié d'une coupe d'eau. Dans les camps , sur les 
champs de bataille, ils avaient dormi et combattu à ses côtés : le 
vautour du château s'était rapproché du lièvre de la vallée, non 
pour le déchirer, mais pour associer leurs forces. 

Les communes, pendant l'absence des barons, se fortifiaient 
et les contraignaient à faire le sacrifice de quelques droits 
tyranniques; le seigneur lui-même, pour faire de l'argent, don- 
nait en gage ou vendait son fief ou quelque privilège, ou bien 
les laissait vacants à sa mort. Lajusiice était rendue avec plus 
de régularité par le clergé, la campagne jouissait de la tranquil- 
lité, et l'abaissement des nobles aplanissait la route aux citoyens. 



EFFETS DES CROISADES. 257 

Ainsi ces entreprises, inspirées par le clergé, accomplies par 
la noblesse, profitèrent réellement au peuple. Les croisades, en 
outre, indiquaient une amélioration dans la société, puisqu'il 
ne s'agissait pas de conquérir et de faire des esclaves, mais de 
gagner la vie éternelle et de sauver de l'enfer tant d'infidèles. 
Une pensée de gloire, d'avenir, de sainteté, naissait du milieu 
des partielles agitations de la féodalité. Le beau et l'idéal rayon- 
naient parmi les peuples et les armées, qui couraient à la mort 
pour assurer le triomphe de la vérité : prélude des temps où la 
guerre ne se fera que pour conduire à la paix. 

L'avarice, l'ambition et d'autres vices accompagnèrent et 
firent échouer ces expéditions; mais pourtant aucune armée 
ne fut plus généralement préoccupée de Tidée morale. Le 
peuple était entraîné par un sentiment religieux, bien ou mal 
interprété, mais supérieur à des calculs personnels. L'humilité 
et l'abnégation des chevaliers faisaient un contraste admirable 
avec l'orgueil et l'avidité dont les entreprises d'alors noua 
offrent le spectacle; ils reconnaissaient. pour trêves tous les 
combattants, puisque tous portaient le signe de la croix. Lorsque 
le serf et le seigneur, le vassal et le roi, le Milanais, le Breton, 
le Vénitien, s'associaient comme chrétiens, ils s'habituaient à des 
idées d'égalité. Auprès des barons enracinés au sol s'élevait la 
noblesse mobile des chevaliers, appelés par profession à tout ce 
qu'il y a de généreux et de désintéressé. Beaucoup de récon- 
ciliations s'effectuaient, beaucoup de torts se réparaient à l'oc* 
casion de ces saintes entreprises ; des âmes abattues par les 
désenchantements ou déchirées par le remords s'en allaient 
combattre outre-mer pour reprendre courage et se régé- 
nérer. 

Amédée VI, au moment de s'embarquer à Venise pour la 
terre sainte, examina sa vie et se souvînt d'un certain Anscr- 
meto Barberi qu il avait tenu longtemps dans les fers pour vol, 
et dont l'innocence s'était manifestée plus tard; il lui fît donner 
deux cents florins d'or (1). Il mit ensuite à la voile sur une 
galère ornée de belles peintures , avec la poupe couverte de 



(1) On trouve dans les archives de cour à Turin le compte du voyage de ce 
|>rinc« en Orient. 

Amédée III de Savoie, en 1147, voulant se croiser, emprunta au monastère 
de Saint-Maurice d*Agaeeno une table d'or du poids de 05 marcs, garnie de 
pierres précieuses. 

HIAT. DES ITAI.. — T. V. I7 



258 ANJBGDOTES. 

lames d'or ei d^argent ; Teffigie de la Vierge flottait sur la ban- 
nière asurée de Savoie, et sur d'autres la croix d'argent en champ 
rouge* avec les nœuds d'amour , emblème de ce prince, ainsi 
que la tête de lion et le cimier. 

Lucie t religieuse dans le couvent de Sainte-Gatberine de 
Bologne, s'aperçut qu*un jeune homme venait tous les jours la 
regarder à la tribune d'où elle entendait la messe; de cemo-^ 
ment elle ne parut à Téglise que derrière une jalousie» L'amal^t 
jure de se consacrer à Dieu comme celle qu'il adore, se rend en 
Palestine, et s'aventure dans les combats. Fait prisonnier et mis 
à la torture pour renier sa foi, il s'écrie : « Pieuse vierge, chaste 
Lucie, si tu vis encore , soutiens par tes prières celui qui t'aime 
tant 1 Si tu es dans le ciel, rends-moi le Seigneur propice ! » A 
peine a-tril prononcé ces mots qu'il tombe dans un profond 
sommeil; en se réveillant il se trouve chargé de fers, mais 
dans sa patrie et près du monastère de sa bienniimée, qui se 
tient à côté de lui toute resplendissante de beauté : « Es- tu 
encore vivante, Lucie? » lui demande-t*il. — «Vivante, oui, mais 
de la véritable vie ; va et dépose tes fers sur mon tombeau, en 
remerciant le Seigneur, o La chaste fiUe était morte le jour qu'il 
avait quitté l'Europe (1). 

Frédéric Barberousse, jeune encore, s'éprit de Gela, flile d*uii 
de ses vassaux, qui répondit à cet innocent amour; mais, eomUie 
elle ne se trouvait pas digne de l'épouser, elle le décida à se 
croiser. Au moment des adieux , il s'écria : « Notre amour est 
étemel.— Étemel, o répondit-elle en laissant tomber sa tête suir 
l'épaule de son amant. Frédéric part, triomphe, revient, et, 
comme il se trouvait duc par la mort de son père, il vole à la 
maison de Gela ; mais il n'y trouve qu'un billet avec ces mots : 
« Tq es duc, et tu dois choisir une épouse de ton rang. Le sou* 
a venir d'avoir été ton amie une année me réjouira Tàme toute 
« la vie. Notre amour est étemel. » Elle s'était faite religieuse, 
et Frédéric posa dans le bois où il lui avait fait ses adieux la 
première pierre de la ville de Gelnhausen. 

La croisade fut précbée à Torre San Donato, et l'étendard du 
peuple confié à Pazzinp des Pazzi, qui monta le premier, dit-on, 
sur les murailles de Jérusalem; Godefroy lui aurait donné trois 
morceaux du Saint-Sépulcre, aveclesquels il alluma le feu. bénit 
dans sa patrie, et qui furent ensuite conservés dans l'église des 

(1) GninA^RDACCl, St, di Bo/ogna, ]iv. iv. . 



RELIQUES. MIRACLES. 259 

Saints- Apôtres; la fête du char à Florence n'a pas d'auti'e ori- 
gine. En ISM^ <r lorsque Damiette ftit prise , Renseigne de la 
commune de Florence^ avec le lis blanc sur fond rouge, flotta la 
première sur les remparts^ grâce au courage des pèlerins tos- 
cans, qui se distinguèrent parmi les plus braves; en souvenir de 
ce fait d'armes i ledit gonfalon se montre encore à Florence , le 
jour des fiStes, dans Féglise de Saint-Jean au Dôme. » (VillanI. ) 
A Vérone « oti prétend que les croisés , après leur retour, don- 
nèrent aux montagnes du voisinage vers le nord-ouest les noms 
de Calvaria [Monte 3an Roceo) et de Yaldomia ( Vûl Domini); 
on leur attribue aussi, pour l'intérieur de la ville, ceux de Naza- 
reth, de Bethléem, de Mont des Oliviers (1). Albert, évéque de 
Brescia, rapporta de la Palestine un gros lilorceau de la sainte 
croix, qui, renfermé dans un reliquaire, oriié de lames d'argent 
historiées i se conserve dans la cathédrale de cette ville, où Ton 
voit aussi la croix du champ, que Pon Suppose avoir été ap- 
portée au bout d'un étendard par les croisés. 

On abusa de la crédulité pour multiplier les reliques, et tous 
les pays voulurent en avoir de terre sainte. Chaculie eut sa lé- 
gende, et Tauthenticité de chacune fut confirmée par des mira- 
cles, non moins croyables certainement que les tnille niaiseries 
que la critique moderne recueille chaque jour dans les gazettes 
et dans les histoires rédigées d'après les gazettes. 

Quelques moines apportèrent de Jérusalem au tnont Gassin uU 
morceau de la serviette avec laquelle Jésus-Christ essuya les 
pieds des apôtres ; mais, voyant qu'ils n'inspiraient aucune con- 
fiance, ils la placteent dans un encensoir, où il devint à l'instant 
couleur de feu, et, après l'en avoir retiré intact, ils renchââsè- 
rentdans Tor, l'argent et les pierres précieuses* D'autres pèle- 
rins faisaient voile avec un des clous de la croix ; arrivés devant 
Tomo sur le lac de Gôme, ils ne purent avancer davantage, et 
dorent le laisser là, où il est encore vénéré. Lorsque Saladin ex- 

(1) llAFPtl, Pfoiizie generali sopra Ferona, 

On connaît lé conte de TAne qui transporta Marie en Egypte, et qui tint 
même à Vérone, on bien à Gènes selon d'antres. 

Le statut de Vérone de 132S porte que le podestat prononce ce serment : Etim 
ptregrlnorum post crucem^ qui ivit vel ibit ultra mare, defendam in suis fwsses- 
sioniàus rerum mobilium et tmmpùiUum vel sese moventium, quas definebit sine 
litis inquietudine usque ad crucem susceptam; si tamen reiiquerit procuratorem, 
qui poisit ùgere et eonpeniri de quasi mobi/i.,. De rébus vero immobilibus, eis 
absentibus, j'as nondicatur, " 



%0 RELIQUES. MIRACLES. 

pédiait en don à Tempereur de Constaniinople la vraie croix^ un 
Pisan ti*ouva le moyen de la voler^ et^ traversant la mer à pieds 
secs , il l'apporta dans sa patrie ; mais on disait qu'un Génois^ 
du nom de Dondadio bo Fornaro, ayant trouvé cette croix dans 
un navire de Vénitiens, Tavait enlevée pour en enrichir sa ville 
natale, et ces multiplications du même objet donnent lieu à de 
vulgaires épigrammes. y année de la prise d'Acre^ il parait que 
la sainte maison où le Christ s'était élevé ne voulut pas rester 
dans un pays souillé par les infidèles^ et les anges la transpor- 
tèrent de Nazareth à Tersacto deDalmatie; après être restée 
dans cette ville, elle fut transférée en deçà de l'Adrialique et 
déposée dans une bruyère sur le domaine d'une certaine Lau- 
retta de Recanoti. Le matin , les bergers trouvèrent cet édifice 
là où jamais ils n'en avaient vu> et aussitôt commença TafOuence 
des étrangers et des offrandes , si bien que Ton fonda dans le 
voisinage une ville appelée Lorette. 

Rome se rempht d'antiquités religieuses , et , de nos jours en- 
core, les récits des sacristains vous reportent continuellement 
aux temps des croisades et aux prodiges racontés dans le livre 
des Sepi voyages, Padoue conserve les dépouilles mortelles des 
Innocents, apportées du Levant dans l'église de Sainte-Justine 
par le bienheureux Julien. L'autel de Saint-Étienne à Crémone 
fut consacré en H 41 par le dépôt de quelques restes du vête- 
ment de la vierge Marie, de la pourpre qui servit à .tourner le 
Christ en ridicule, du bois de la croix, du saint sépulcre. A Bo- 
logne, frère Vital Avanzi fit don d'une des cruches dans les- 
quelles le Christ changea l'eau en vin, et chaque année on l'ex- 
posait dans l'église des Servi , le premier dimanche après l'É- 
piphanie; un autre de ces vases se ti*ouvait dans la chartreuse de 
Florence. 

Genès, pendant les croisades, rapporta de la Syrie le corps de 
saint Jean Baptiste, et de Césarée le bassin dans lequel fut opérée 
la consécration de la dernière cène; du brave Montald, qui l'a- 
vait obtenue de l'empereur Jean Paléologue, elle reçut en don 
l'effigie du Christ , faite par ordre d'Ugar, roi d'Édesse , eftigie 
très-vénérée dans l'église de SaintrBarthéiemy, bien que Rome 
se vante aussi de l'avoir. Un Lucquois, qui se trouvait à Jérusa* 
lem, apprit par une révélation dans un moment d'extase que 
le visage' et d'autres reliques du Sauveur gisaient ignorés dans 
la cathédrale de Lucques , où ils furent trouvés et devinrent 
l'objet d'une pieuse vénération. N'oublions pas le saint luit à 



GÉNÉALOGIES. BLASONS. 261 

Montevarchi, donné à Gui Guerra par Charles d'Anjou ; k cette 
occasion ; un illustre écrivain disait que «la foi est bonne et 
sauve qui Ta, et que celui qui trompe sur de pareilles choses en 
porte la peine dans ce monde et dans l'autre. » 

Les Pisans^ voulant reposer après leur mort dans de la terre 
de Palestine, en transportèrent assez pour remplir leur cime- 
tière* De Scio les Vénitiens rapportèrent le corps de saint Isi- 
dore, qui fut placé dans Téglise de Saint-Marc, ou se trouve 
aussi la pierre de l'autel de la chapelle du baptistère ; de Gépha- 
lonie, saint Donat, qu'on voit à Sainte-Marie de Murano; de 
Constantinople, saint Etienne, saint Pantaléon, saint Jacques et 
les autres reliques dont les églises de Saint- Georges et de Saint- 
Marc sont enrichies. Le cardinal Ugolin, qui fut ensuite le pape 
Grégoire TX, persuada au doge de construire dans les lagunes 
Sainte-Marie Nouvelle de Jérusalem, en souvenir d*une autre du 
même nom, alors occupée par les musulmans. 

Les chefs-d'œuvre d'art de la Grèce et de TAsie, reliques d'un 
autre genre , furent aussi recherchés par les Italiens; depuis 
longtemps les Vénitiens, les Pisans et les Génois avaient cou- 
tume d'en apporter dans leur patrie, et leurs cathédrales, à com- 
mencer par l'ancienne église de Torcello, furent, pour ainsi 
d[re, construites avec d'antiques débris. Cet usage s'étendit pen- 
dant les croisades; les Vénitiens tirèrent surtout de Conslanti- 
nople des travaux l'emarquables, sauvés parmi tant d'autres qui 
périrent à la prise de cette ville; les chevaux de la façade de 
Saint-Marc, les lions de l'arsenal, les colonnes de Saint-Marc et 
Théodore, sont des trophées de bon goût et de violence. 

Un grand nombre de fondations d'hôpitaux pour les lépreux 
et les pèlerins remontent aux croisades; la commande de Saint- 
Jean en Pré en logeait beaucoup, de même que l'hôpital de Sa- 
vone et celui de Saintr-Lazare, où l'on arrivait par l'unique voie 
qui débouchait alors à Polcevera. 

Toutes les généalogies voulurent se greffer sur les croisades, 
et chacun se fit une gloire d'étaler la croix sur son blason ; c'est 
donc aux croisades et à la chevalerie que nous devons le blason , 
avec tous les raffinements des armoiries et des devises. Le che. 
valier, tant qu'il combattait autour de son château, n'avait pas 
besoin de signes distinctifs; mais, dès qu'il s éloigna, il prit une 
devise, c'est-à-dire qu'il exprimait son affection particulière ou 
son désir au moyen de la couleur de la cotte d'armes et du ci- 
mier, ou par quelque dessin sur la pièce la plus apparente de 



262 BLASONS. 

son armure, le bouclier par exemple. Flus tard ces boucliers 
étaient suspendus dans les salles des ancêtres , pour être à la 
fois le témoignage de leurs hauts faits et Torgueil des fila^ qui se 
filment une gloire d'adopter les insignes paternels; c'est ainsi que 
les armoiries devinrent héréditaires, et furent la marque dis- 
tinctive, non plus de l'individu, mais des familles. 

Aujourd'hui , au milieu de notre égalité , l'art héraldique a 
perdu toute importance ; mais alors il fallait une étude longue 
et minutieuse pour disposer les armoiries ^ en combiner les élé» 
ments , c'est-à-dire les couleurs et les figures , pour les lire et 
les garantir comme titres domestiques. Dans la suite on en 
multiplia les éléments et la disposition ; mais les plus vantées 
furent toujours celles où figurait la croix, comme indice qu'un 
des aïeux était allé combattre en Palestine. 

Les Michieli de Venise portaient sur une fasce d'argent les 
besants d'or, parce que le doge Dominique Micbiel, ayant 
manqué d'argent à la croisade , paya avec des morceaux de cuir 
qui furent échangés, à son retour, contre des espèces sonnantes* 
Les Visconti de Milan se vantaient qu*Othon, de leur famille, 
avait, à la première croisade, tué un géant qui portait pour ci* 
mier un serpent avec un enfant dans la gueule, figure qu'ils 
adoptèrent. Le cardinal Jean, légat en Palestine , en rapporta la 
colonne de la flagellation , que la famille Colonna prit pour ar- 
moirie, d'argent en champ d'azur; elle y ajouta la couronne 
quand Etienne eut couronné l'empereur Louis le Bavarois, et 
les quatorze bannières turques que Marc-Antoîne acquit à la 
bataille de Lcpante. 

D'autres familles tirèrent leur nom des armoiries, tandis que 
les armoiries de quelques-unes dérivèrent de leur nom ; c'é- 
taient les annes parlantes : ainsi les Orsini de Rome et les Or* 
seoli de Venise avaient un ours, les Moroni un mûrier, lea Por- 
celetti un porc, les Gambara une écrevisse, les Vitelleschi, les 
Bossi, les Boselli et les Gavalcabo un bœuf; les del Caietto la 
charrette, les Ganossi un chien avec un os di^ns la boiiche, les 
Scaligeri une échelle portant un aigle, Le peuple aussi voulut 
avoir ses armoiries, et le tisserand comn^e, le mercier adoptait 
un insigne qui se transmettait de père en fils, et que l'on s'ef- 
forçait de conserver pur de toute souillure* 

Les Italiens virent le luxe oriental et se proposèrent de l'i- 
miter. La soie se propagea ; les tissus en soie de Damas et ceux 
en poil de chameau excitèrent le désir de les reproduire. Les 



AYAJ>îïA(iK.S DK LA GIVJMSATIO.N. 203 

Vénitiens imitèrent les verres de Tyr, et bientôt Pon fabriqua 
des miroirs de verre et des verroteries; l'application de rémail^ 
les ouvrages damasquinés et ciselés furent connus^et Torfévrerie^ 
pour enchâsser tant de pierres précieuses et orner les nom- 
breuses reliques enlevées à l'Orient , trouva l'occasion do se per- 
fectionner. 

Les voyages , entrepris non-seulement par les marchands , 
mais par des multitudes innombrables^ mirent sous les yeux de 
chacun d'autres coutumes^ et l'on sait combien ce spectacle sert 
à dégrossir les nôtres. Les hommes du Nord trouvaient en Italie 
une civilisation bien plus raffinée ; à Bologne, ils entendaient 
commenter les Pandectes; à Saleme et au mont Gassin^ ils voyaient 
des écoles de médecine; en Sicile et à Venise^ des formes régu- 
lières de gouvernement et des citoyens réunis pour donner leur 
assentiment au doge. Jacques de Vitry^ historien de ces entre- 
prises^ admirait ces Italiens^ gardant le secret dans les conseils^ 
actifs, zélés dans l'administration des affaires publiques, se pré- 
munissant contre l'avenir^ ennemis de toute sujétion^ âpres dé- 
fenseurs de leurs libertés. La civilisation grecque encore debout^ 
celle des Arabes dans toute sa splendeur^ et le gouvernement 
régulier institué par les assises de Jérusalem, étaient pour les 
Italiens une nouvelle source d'instruction. Les méthodes intro- 
duites par l'Église pour recueillir les dîmes et les aumônes furent 
appliquées à la perception des taxes, qui devint ainsi moins ar- 
bitraire; en outre^ comme les ecclésiastiques eux-mêmes avaient 
dû se soumettre à les payer, on apprit à les faire concourir aux 
charges publiques. 

Des romans et des nouvelles passèrent en grand nombre de 
l'Asie en Europe, dont ils excitèrent et nourrirent les jeunes 
imaginations. La philosophie profita de toutes les additions dont 
les Arabes l'avaient enrichie; la médecine adopta, sinon des 
méthodes, mais des remèdes de TOrient , de nouvelles drogues^ 
de nouvelles compositions. Des chiens de chasse et des chevaux 
arabes furent apportés de ces régions, et, si Frédéric II eut des 
éléphants pour la pompe seule, les Pisans les employèrent aux 
travaux agricoles de la ferme dé Rossore, où Ton en voit encore. 
La canne à sucre avait apaisé la soif des croisés, qui la trans- 
portèrent en Sicile, d'où elle passa en Espagne, et de là à Ma- 
dère et dans l'Amérique, pour nous fournir un des condiments 
les plus répandus, le sucre. Des ciboules d'Ascalon et des prunes 
de Damas enrichirent alors nos jardins, et, s'il n'est pas vrai 



264 



AVANTA(iES DJfi LA CIVILISATIOX. 



que le maïs est originaire de ces contrées (i), nous y apprîmes 
Pusage de l'alun , du safran , de l'indigo. 

On prétend que la vue des édifices aériens de TOrient et des 
constructions hémisphériques des Grecs produisit l'ordre go- 
thique, certainement répandu à cette époque; les objets enlevés 
par Gônes^ Pise, la Sicile et Venise, réveillèrent Tamour des 
beaux-arts, qui, inspirés par ces modèles, commencèrent par re-» 
vêtir des formes él^antes. 

Le mouvement extraordinaire de tant de peuples augmenta 
la navigation, au profit surtout des Italiens qu'enrichit le trans- 
port des croisés, et qui établirent des comptoirs sur tontes les 
côtes de la Syrie, de la mer Ionienne et de la mer Noire ; en 
outre, ils se réservaient des privilèges avantageux dans les con- 
trées qui leur étaient soumises. La construction des navires s'a- 
méliora (2), et les voyages par eau remplacèrent les lents trajets 
par terre. On dressa, dans l'intérêt des pèlerins, des itinéraires 
qui, bien que dictés par l'enthousiasme, perfectionnèrent la géo- 
graphie dans une certaine mesure (3). 

L'Italie entretint avec l'Orient des relations continuelles, dont 
il est parlé fréquemment dans les chroniques piémontaises de 
fienvenuto de Saint-George ; les familles le$ plus remarquables 
contractèrent des alliances avec les princes du Levant, et Ton 



(1) Dans V Histoire d' incisa et de son célèbre marquisat (Asti, 18 10), on 
trouve une charte de 1204, rédigée dans cette ville, où il est dit que Bonifaoe» 
marquis de Montferrat, fit don à la commune d*un morceau de la sainte croix et 
de la huitième partie d*un boisseau d^un grain couleur d'or et quelque peu 
blanc, inconnu auparavant et apporté de TAnatoIie, et appelé mediea. Le docu- 
ment ne doit pas être authentique, puisqu'il n'est pas fait mention du blé de 
Turquie avant la découverte de l'Amérique ; néanmoins, dans les archives épi»- 
copales de Bergame, je trouve un acte dressé par Montenario, die ly exeunie 
octobri de 1249, où l'évèque Albert de Terza investit, à titre d'emphytéose 
perpétuelle, les syndics de la commune de Sorisole de toute la dime appartenant 
à révèché dans les territoires de Sorisole et de Poscaute, d'un setier de vin, 
d'une corbam de loa panici qttœ extimattir duo sextaria^ etc. On appelle encore 
aujourd'hui loa l'épi du maïs , que l'on nomme aussi panico en beaucoup de 
lieux. Ge document, que personne n'a remarqué, que je sache, mérite donc quel- 
que attention. 

(2) Parmi les navires que Venise expédia au secours de saint Louis, un avait 
cent huit pieds de long, et soixante-dix de large ; un autre, cent dix pieds sur 
soixante-dix; aucun n'avait moins de quatre-vingts. MARIif Sanuto. 

(3) L'/Z^r syriacum de Pétrarque est une description du voyage à Jérusalem, 
odressée h Jean de Milan, qui était probalilrment dr la famille des Mandelli. 



PROGRÈS. 265 

en compte six entre les marquis de Montferrat ot la maison im- 
périalede Constantinople; les dncs de Savoie, avant de prendre 
rang parmi les princes^ portaient le titre de rois de Jérusalem et 
de Chypre. Les établissements italiens durèrent dans ces con* 
trées beaucoup plus que ceux des autres nations^ et prirent une 
telle extension que Pitalien était la langue du commerce sur les 
côtes. 

Laissons donc à d'autres le soin de tourner en ridicule ce qui 
excita l'enthousiasme de deux siècles^ et ne regardons pas 
comme inutiles ces entreprises qui donnèrent un stimulant si 
énergique au sentiment , à la curiosité^ à l'imagination. 



1 



LIVRE NEUVIÈME. 



CHAPITRE XCIV, 

L&i ITàLIENB ÀPAÈS LA CHUTB PW B0a£N»T4LrCM. IMk FEUIIATAIIIP». 

LES TORRUNI ET LES VI8C0NTI. 

Nous avons vu ritalie partagée , d'après la mesure des halle- 
bardes victorieuses, entre les chefs des armées lombardes, 
franques , allemandes , normandes , dans cette féodalité qui , à 
l'excessive concentration des anciennes sociétés, substituait un 
excessif morcellement, de telle sorte que toute idée de nMîon ou 
d'État disparut pour ne laisser survivre que celle d'un saigneur et 
d'une terre, A côté de cette société, toute de nobles possesseurs, 
une autre, composée d'artisans, d'hommes libres, de lettrés, s'é<- 
lève et grandit au point de se constituer en commune, qui s'as- 
socie avec celle des nobles ou lui fait contre-poids, Le bas peuple 
en était exclu, il est vrai, mais il commençait h sentir sa valeur, 
et, bien qu'il n'eût p(|s d'importance propre , il l'acquérait en se 
liguant avec les nobles ou les communes , parce qu^il donnait la 
prépondérance au parti qu'il embrassait. 

L'idée de Funité, de la patrie étendue, n'existait pas, et le nom 
d'Italiens n'avait pas une autre compréhension que celui d'Euro- 
péens aujourd'hui, puisque l'Italie n'avait ni origine ni institu- 
tions communes. Ses guerres étaient funestes, mais pas plus 
fratricides que celles des Français contre les Allemands^ La liberté 
restait un privilège; car, si la commune appartenait aux citoyenç^ 
la Péninsule appartenait à l'étranger , et l'on dirait que les Ita- 
liens préféraient être libres avec des apparences de servitude 
que Ubres de nom et esclaves de fait. 



268 RODOLPHJ;; DE HABSBOl'KG. 

Le titre d'empereur des Romains fit accepter la suprématie 
des rois étrangers; mais ces rois, non contents de cette auguste 
souveraineté sur tant de seigneurs isolés, ni du patronage sur 
les communes qui se gouvernaient démocratiquement, aspirèrent 
à une domination efficace et directe^ telle qu'on Favait vue chez 
les derniers Romains. Les communes opposèrent une digue à 
cette prétention^ et les deux ligues lombardes firent voir corn* 
ment les faibles , par Punion, peuvent résister au despotisme 
des forts. La première consolida les républiques; la seconde, au 
contraire^ aplanit la route aux tyrannies. 

La paix de Constance avait procuré une liberté multiple , di- 
verse de cité à cité ; maintenant les villes se groupent pour 
constituer de gros États^ souvent soumis à un chef. Cette paix 
avait consolidé la souveraineté impériale à côté de la liberté; 
maintenant cette souveraineté revêt une forme toute différente 
de celle dont on avait conçu l'idée au temps de Charlemagne et 
dans le vaste projet de la république chrétienne. 

L'empire, en effet, par ses querelles avec les papes^ avait perdu 
son empi-einte de sainteté. En luttant avec les peuples, il cessa 
de parattre le tuteur de la liberté des nouveaux citoyens romains; 
en s'obstinant à conquérir l'Italie , il ne put asseoir l'Allemagne 
sur la base d'une solide unité, mais la laissa devenir un i-oyaume 
semblable aux autres. D'un côté, les chefs s'efforçaient de ren- 
dre héréditaire dans leur famille une dignité qui , par essence, 
était élective et destinée au plus digne; de l'autre, les petits 
princes s'en disputaient les lambeaux dans une dépendance tou- 
jours amoindrie, dans une confédération toujours moins déter- 
minée. Bien plus, dès que le grand interrègne eut fait mettre en 
discussion l'autorité du chef, le droit du poing reparut partout, 
et la guerre de tous contre tous , brisant le sceptre glorieux do 
Charlemagne , finit par assurer à un millier de barons la souve- 
raineté territoriale, c'est-à-dire que chacun d'eux jouit de l'indé* 
pendance avec le double empii*e dans son domaine, quelque 
étroit qu'il fût. 

Les Allemands, par affection pour les familles héroïques qui 
avaient donné une série de grands empereurs, allèrent en cher- 
cher un parmi les cinquante comtes qui s'étaient partagé THel- 
vétie. Un certain Rodolphe, comte de Habsbourg dans FÂrgovie, 
avait conduit en Italie une bande d'hommes d'Un, de Schwitz et 
i2<ko d'Unterwald, avec lesquels il se mettait au service de quiconque 
avait besoin de bras. Il servit Frédéric II au siège de Faenza, et 



HODOLPHE DE HABSBOURG. 269 

se mit ensuite à là solde des Florentins. Enfermé dans Bologne, 
il emprunta quelque argent pour retourner dans sa patrie, lais- 
sant comme otages douze Allemands, qui suivaient les cours de 
cette Université (1). Excommunié pour avoir brûlé un monastère 
de Bàle, il expia sa faute; une fois, rencontrant un curé qui, 
chargé du saint viatique , devait passer à gué un torrent , il lui 
céda sa monture, et ne voulut pas consentir à reprendre le che- 
val qui avait porté le Seigneur du monde. L'archevêque de 
Mayence, allant à Rome, se fit escorter par Rodolphe, attendu 
que les routes étaient peu sûres ; lorsqu'il fut question d'élire 
un empereur, il se souvint de Rodolphe et le proposa : a Sei-> ^^^ 
gneur d'un petit État, il ne pourra, dit-il, abuser du pouvoir; il 
est veuf avec beaucoup d'enfants , et les électeurs pourront con* 
tracter avec lui des alliances de famille. » En effet, il fut nommé. 
Gomme le sceptre manquait à son couronnement, il saisit une ' 
croix, en s'écriant : a Ce signe qui sauva le monde me tiendra 
bien lieu de sceptre, n 

Rodolphe connaissait donc son temps. Il déclara qu'il voulait 
être tout à fait Allemand , ne parlait que cette langue , et c'est 
dans cette langue seule qu'il dictait ses lois ; il raccommodait 
lui-même sa casaque, mangeait des raves dans les champs, et 
jouissait d'une telle réputation d'honnêteté qu'on l'appelait la 
loi vivante. H donna bientôt à connaître qu'il voulait que la cou- 
ronne fût respectée. Après avoir vaincu son compétiteur Otto- 
kar II, roi de Bohême, qui avait occupé les pays entre le Danube 
et l'Italie , il lui enleva le duché d'Autriche dont il investit son m 
propre fils Albert ; c'est ainsi qu'il posait les bases de la gran- 
deur de sa famille, à laquelle il trouva le moyen d'inféoder aussi 
la Carintliic, la marche des Yénède^ et Pordenone, c'est-à-dire 
une des portes de Tltalie. 

Cet empereur ne recueillait pas de ses aïeux un héritage de 
querelles et de difficultés avec les papes ; différent des Othons 
et des Frédérics, il n'avait aucune passion pour la civilisation 
romaine qui renaissait en Italie. Il comprenait qu'il devait assu- 
rer sa suprématie sur l'Allemagne, au lieu de chercher, à tra- 
vers une foule de périls, à dominer sur cette Italie qu'il compa- 
rait à la caverne du lion malade, où le renard voyait toutes les 
traces des pieds dans le sens de Faller, mais aucune dans la di- 

(1) Àrchmo s/oriaf/iv, 35; SAVIOtl, Sf, di Dologna ad ann. 126G, el doc. 
749. 



270 GÉOGRAPHIE POLTTIQtJE t)E L*ITALIE. 

reotkm du retour. Satisfait de s'intituler roi des Romaim, il ne 
songea jamais à descendre en Italie ; il fit droit à toutes les eii- 
gences des papes ^ qui se trduvaiettt dès lors affermis dans le 
poutoir temporel et tendaient l'Italie indépendante des Allemands, 
auxquels d'ailleurs tis opposaient un fort contre*poids dans la 
domination méridionale des Angevins. Pendant soixante ans 
les pays de la ligue lombarde ne virent pas les traces des empe- 
reurs» qui^ après avoir cessé d'être conquérants, et |)erdaDft leur 
influence traditioritielle parce qu'Us manquaient cttex eux de 
repos, négligeaient le fardin de i'mnpire^ comme Dante 6*en plai* 
gnait {{ ) ; jusqu'aux temps déplorables de GharlesrQuint^ ils ne 
songèrent jamais sérieusement à faire deSconquétes en deçà des 
monts. 

Peu jalou)! des droits nominaux dans un pays étrange « 
Rodolphe vendait les privilèges et la liberté à toutes les villes qui 
avaient de Targant pour les acheter \ à Lucques, pour i^^OOO 
écus ; pour 6,000 à Gènes, Bologne et Florence : belle occasion 
de légaliAer et de consolider les oonstilulioiis IUntos* 

Ces constitutions étaient nées, Je ne dirai pas de ht niskm des 
élémeals indigènes avec ceux de la conquête^ mais de leur rap- 
prochament; elles devaient leur développement à la juridiction 
dont les communes avalent dépouillé les comtes et les évoques, 
puis aux efforts déployés pour la défendre contre les armes alle- 
mandes et d'indignes ambitions. Contraintes de triompher d'un 
pouvoir guerrier^ de mettre un frein à une autorité illimitée, de 
restreindre les immunités du clergé et les pritiléges des nobles, 
d'enlever les possessions ou les domaities à d'anciennes familles^ 
d'émancipef les esclaves, de construire Tédiflce nouveau avec 
des ruines pétries de sang, les communes devaient, de toute né* 
cessité, traverser les tempêtes qui épouvantent les ftmes timides, 
mais qui offrent un noble spectacle à quiconque, dans l'histoire, 
aime à voir les hommes au milieu d'événements qui agitent leur 
esprit, exaltent leurs passions. 

Le voyageur qui parcourait ce magnifique pays le trouvait 
divisé en une infinité de communes gouvernées démocratique- 
ment, entré lesquelles s'élevaient des seigneuries militaires. Le 
comte de Savoie, comme un gardien, occupait les deux versants 
des Alpes cottiennes et grecques, au midi desquelles s'appuyaient 

(1) Dante place Rodolphe parmi les négligentâ qui ftont dans le purgatoire , 
ch. VU. 



GÉOGRAPHtiS BOUTIQUE DE L'ITAUE. 271 

led marquis dd Baluces et du Montfemit. On donnait proprement 
le nom de PiénHmt au pays situé entre les Alpes,lé Sangotte «l le 
Pô^ dont la ville principale était PigneroL' Turin, sur la gauehe 
du Pô, autrefois soumis à ses propres évéques, qui, en 11^9, ob- 
tinrent de Barberottsse l'immunité dans le rayon d'un mille, était 
alors inférieur à Chieri par le commerce et ractivité, à Ivrée et' 
AatI par la puissance. Verceil dominait sur la gauche delà Besia; ' 
le Novarais prospérait entre ce fléute, lé TésiU et les Alpes qui 
s^abaissent vers le lac Majeurv 

Dans les plaines fertiles qui s'étendent entre ié Tésii), TAdda 
et le lac Majeur, Milan occupait le premier rang parmi d'autres* 
villes, inférieures par 11mportanee> mais indépendantes : telles 
étaient G6me, qui dominait sur la plus grande partie de son lac 
et de celui de Lugano, et s'avançait dans les vallées de Ghlaveâna 
jusqu'à la Sploga, de la Levantine jusqu'au Baint-Gothard, delà 
Valtelinîd jusqu'au Stelvio ; Lodl, qui s!était relevée sur la rive 
de TAdda infMeur; Crème, sur le bas Serio ; Pavie, qui s'éten- 
dait du Tésin au delà du Pô, entre les domaines de Verceil, No- 
vare, Lodi,Tortone et le Montferrat ; Bergame, mahresse des 
romantiques vallées d'où coulent limagna, l'Oglio , le Serio , le 
Brembo; Brescia, embrassant depuis TOglio jusqu'à Asda et au 
lac de Garde , en contact dangereux avec la gibeline Crémone 
qui s'étendait de Gassano à Guastalla, de Mozzanica à Boc^ofo, 
sur rtleFùlchérie, surl'Ëlat Pelavicino,entjre Panne et Plaisance, 
possédant trois cents bourgs et paroisses. 

An delà du Pô, Alexandrie, au confluent de la Bormida et du 
Tanaro, rappelait toujours son origine. Tortone florissait sur la 
Scrivia; sur les deux rives du Mincio et du Pô, d'Asola jusqu'à la 
Mirandole, le territoire de Mantoue, ville alors plus belle que forte, 
était assaini au moyen de digues et de comblées. Les domina- 
teurs étrangers fii'ent toujours grand cas de Vérone , parce que, 
dominant du territoire de Roveredo àla Polésinede Rovigo, elle 
ouvrait les passages des gorges Trentines jusqu'à la plaine cir- 
cumpadane. Au débouché des vallées alpines et entre l'Adige, 
la Pîave et le Tagliamento, on voyait Bassano, Trévise, Vicertce, 
Padoue. A Udine, le patriarche, seigneur du Frioul et de Tb*' 
trie , giAce à sa puissance qui ne le cédait qu'à celle du pape, 
s'était opposé à la formation des communes; au contraire, il 
avait établi une féodfdité ecclésiastique avec parlement, réunis- 
sant ainsi les forces qui restaient fractionnées ailleurs. 

L'ancienne Gaule cispadane , entre le Pô, les Apennins, la 



272 ÎFETITS SEI6I9£UnS. 

Trebbia et le Reno^ était occupée par Plaisance^ sur la Trebbia , 
par Reggio, Parme etModèoe^qui s'élendait jusqu'au petit Reno. 
Ferrare possédait la majeure partie des pays embrassés par les 
différentes branches du grand fleuve, là où il coule ientemeot 
vers l'Adriatique. Tant de villes, et Tune à côté de Pautre! Et 
cependant, sous l'heureuse influence de leur liberté légale et 
consentie, elles surent accomplir des entreprises auxquelles suf- 
firaient à peine de vastes principautés* 

Partout, mais principalement dans les territoires montueux, 
s'étaient conservés ou avaient surgi des chfttelains, seigneurs 
absolus chacun sur son domaine, et qui, soit entre eux, soit avec 
les villes, se comportaient comme Ëtats indépendants. Au pied 
des Alpes cottiennes, les Saluzzo , les Masino, les Balbo domi- 
naient au milieu des républiques d'Asti et de Ghieri , et une 
chaîne de petits châteaux abritait les seigneurs du val d'Aoste. 
A Trente, dans les Alpes rhétiques, régnait un duc lombard, 
dont l'autorité s'étendait au nord jusqu'à Mezzolombardo, qui se 
trouve en ^face de Mezzotedesco, frontière allemande; au midi* 
il embrassait le val Lagarina , mais le val Sugana restait annexé 
au district de Feltre. Sous les Carlovingiens, tantôt ce territoire 
forma un comté distinct, tantôt il fut réuni à Vérone; mais les 
empereurs allemands cherchèrent à Tenlever à l'Italie, et, dans 
ce but, ils en investissaient les évoques afin d'associer ses desti- 
nées à celles de Bolzano, siège d'un ^ra/ allemand. Les comtes 
du château Tirolo, qui finit par donner son nom à tout le pays, 
reconnaissaient l'autorité des évoques , mais ils furent souvent 
leurs adversaires. Lorsque Frédéric II eut envoyé le podestat 
Lazare de Lucques et l'odieux Rodegerio de Tito tyranniser 
Trente , Févéque £ngon souleva le pays , et une longue guerre 
s'ensuivit entre les Guelfes de Lizzana, Madruzzo,Vigolo, Brenta, 
et les Gibelins d'Arco, Pei^ine, Campo, Lovico. Trente était dé* 
chirée par les factions; ce désordre favorisa Télévation des com- 
tes de Tirolo, alliés par des mariages avec les familles deSouabc 
et d'Habsbourg, et qui finirent par en devenir les seigneurs (i). 

Ces comtes, qui dominèrent sur la Rhétie et le val Venosta, 
commandaient les petits princes delà vallée de PAdige contre les 
comtes d'Ëppan; plus tard ils furent subordonnés aux comtes 

(1) Voir Trente, eittà ttltalia. GioVAMSLLI. — HoaHAVa, Sami, Werh. 
•^ Babbacovi, A/iri». staricite — Pm, Bentm anstriacamm, etc. — PbbIHI, 
/ casteili del Tiroir», 



PETITS SEIGNEURS. 273 

de Gorilz, dont les vallées de Wnri et de l'Ëîsack, avec le Tyrol 
septentrional , reconnurent Tautorité pendant des siècles. Les 
Andecks de Merano^ qui s'étaient signalés dans les croisades et 
las guerres des empereurs en Italie^ fondèrent Inspruck^ furent 
ducs de Croatie et de Dalmatie^ et s'éteignirent en 1^48. Les 
Gastel Barco prétendaient descendre des rois de Bohème ; ils s'as- 
socièrent à la ligue lombarde contre les évoques de Trente^ qui^ 
après avoir fait la paix avec Vérone, investirent cette famille de 
Castel Pratalift et de Gastel Barco; plus tard ces seigneurs y en 
faisant cause commune tantôt avec les étrangers, tantôt avec les 
Milanais et les Vénitiens^ acquirent une grande puissance. 

Les Gastel Barco avaient pour rivaux les comtes d'Arco^ qui 
faisaient remonter leur origine au roi Didier^ et qui possédèrent 
Penede, Drena, Restoro, Spincto, Gastellino^ non loin des rives 
du lac de Garde. Vassaux du prînce-évôque de Trente, ils ob* 
tinrent de Frédéric II l'entier et double empire, privilège anté- 
rieur à tout autre de familles tyroliennes, sans excepter celle des 
Habsbourg. Néanmoins ils devinrent les ennemis de l'empereur^ 
et, comme le reste du Tyrol italien, ils eurent à souffrir de l'in- 
vasion d'Ezzelin; plus tard ils entrèrent en lutte avec les sei- 
gneurs de Madruzzo et les Sejani de Lodrone pour certaines 
possessions. Les seigneurs de Lodrone font même remonter au 
douzième siècle les domaines qui les placèrent au nombre des 
grands feudataires de l'évêché de Trente , jusqu'à la disparition 
des gouvernements despotiques. 

Au passage des Alpes carniques, les Porcia, les Brugnera, les 
seigneurs de Prata, de Valvassone , de Spilimberg, se parta- 
geaient, avec le patriarche d'Âquilée, la domination du Frioul. 
Les Rusca, entre tes lacs délicieux de Côme et de Lugano, éten- 
dirent parfois leur autorité jusqu'au delà du Montecenere et de 
la puissante Bellinzone, où ils rencontraient les seigneurs de 
Sax, maîtres de la vallée rhétiqne de Mesolcina. La famille des 
Visconti, subdivisée en plusieurs branches, avait garni de forte- 
resses les deux rives du lac Majeur. Les Venosla, les Lavizzani ^ 
les Avvocati, les Capitanei, les Quadrio de Valteline, étaient sou- 
vent aux prises avec les Lamberteuglii, les Vitani, les CastelU^ 
les Malagrida du Lario, les Torriani de la Valsassina, les Gar- 
cano, les Vimercati, les Mandelli, les Pirovano, les Giussani, les 
Perego, les Parravicini , les Sfrtori , les Annoni , les Sacchi , les 
Riboldi et d'autres capitaines de la Brianza. 

Sur les délicieux coteaux qui s'inclinent vers le lac Iseo do-* 

HIST. DES ITAL. — T. t. 18 



27i PETITS SEIGNEURS. 

minaient les Calepi , les Suardi ^ les Calini , les Martinengo^ les 
Fenarolî; dans le Pavesan^ les Langoschi^ les Gambarana^ les 
Lomellini, les Beccaria; dans le Lodigian^ les Vignati^ les ^es^ 
tarini^ les Âverganghi, les Sommariva; sur le territoire milanais^ 
les Airoldi^ lesMédicis, les Grivelli, les Melosi, les Pusterla, les 
Biancbi^ les d'Adda, les Litta, les Oldradi^ les Arconati, les Bossi, 
les Gastiglioni et autres seigneurs des chfttellenies de Yarese; 
dans le Parmesan^ les Rossi vers TApennin ; sur les terres de 
Plaisance, les Pelavicini, les Landi, les Anguissola, les Scotti; 
sur la oommune de Reggio, les Gorreggio, les Pico^ les Fogliani, 
les Carpineti ; dans le Modénaîs, les MontecuccoK ; dans le Man* 
touan, lesBonacolsa et les Gonzague; dans le Crémonais, les 
Pelaviciniy les Barbo et les Secchi qui s'unirent par des mariages 
avec la famille impéiiale desGomnènes; dans le Padouan, les 
Carrare et la maison d'Esté; dans le Vicentin et la marche Tré- 
visane, les Gollalto, les Gamino, les da Ramono, les Gamposam- 
piero; dans le Véronais, les Montecchi, les Scaligeri^ les Sanbo- 
nifazio; dans la Polésine de Rovigo, les Gavelli. 

Aux deux extrémités de ce que nous appelons Italie continen- 
tale, Gènes et Venise développaient une liberté d'origine plus 
ancienne et différente. Venise, plus sage alors, ne s'était pas en- 
core étendue sur le continent italien, et semblait concentrer son 
attention sur la mer; outre ses vastes colonies du Levant, elle 
avait soumis Gapo d'Istria, Pola et les autres villes de cette côte^ 
et, dans la Dalmatie, Salone, Sabenico, Spalatro, Narente, jus- 
qu'à ce que les Hongrois Ten dépouillèrent, à Texception de 
Zara; elle formait un demi-cercle autour de la mer Adriatique, 
sur laquelle même elle prétendait dominer exclusivement. 

Gènes exerçait une autorité souveraine sur la Rivière au levant 
et au couchant de son golfe, ainsi que sur une partie do la Corse 
et de la Sardaigne; mais, sur la c6te et sur les montagnes de la 
Ligurie, les Doria, les Spinola, les Fieschi, les Grimaldi, les Uso- 
dimarc et les Zaccaria avaient conservé des juridictions féoda- 
les. Les marquis del Carretto et del Finale prêtaient hommage à 
Tempirc. De là, si Ton se dirigeait par la Rivière du levant dans 
les Apennins, on rencontrait les seigneuries des Malaspina, puis 
les Porcari dans les montagnes lucquoises, les nobles de Gor- 
vaja et de Valecchia dans la Versilie, les Segalari ot les Gherar- 
descha dans le tenitoire pisan. 

Lucques, sur les deux rives du Serchio et de la Lima, rivali- 
sait avec Pise, qui dominait le littoral toscan, les lies voisines de 



PETITS S£l&N£CJli?. 275 

Monte Cristo et de Gorgone (peuplées dès te sixième sièele par des 
moines basiliens venus d'Orient) , et celles de Giglio, d'Elbe^ de 
Pianosa^ et une partie de la Sardaigne. Pise^ tant son commerce 
était prospère y pouvait nourrir i 50^000 habitants; mais, pour 
être la cause de sa ruine, prospérait Florence dont le pouvoir 
s'étendait des hauteurs qui séparent TËlsa del'Ëra^ affluents de 
rArnOy jusqu'au versant des Apennins dans la Romagne^ et de 
la vallée supérieure du Heno jusqu'au midi de Colle. De Colle à 
Monte Pulciano dominait Sienne, et le territoire de Volterra se 
trouvait enfermé entre les trois. Tous ces pays, que la malaria 
n'avait point encore envahis^ florissaient par l'agriculture^ étaient 
couverts de châteaux et de population. Arezzo était au nord-est 
de Sienne, et Pistoie au nord-ouest de Florence; mais nous ver- 
rons Sienne^ Arezzo, Pistoie et Pise elle-même devenir successi- 
vement les alliées de Florence , et puis tomber sous sa domina- 
tion. 

Un grand nombre de seigneurs s'étaient faits citoyens de Flo- 
rence ; cependant les Uberti et les Pazzi, qui occupaient le terri- 
toire accidenté du Val d'Arno supérieur, a ne cessèrent jamais de 
guerroyer contre la commune de cette ville (Coppo Stefàni); b 
les Ubaldini dominaient dans le Mugello ; les Certaldi et les Ca- 
praja à l'occident; dans le Siennois, les Ardenghi au couchant^ 
les Scalenghi au levant, les Giulieschi au nord ; dans les Apen- 
nins, entre la Toscane et Bologne, les Ubaldini, les Ubertini, les 
Tarlati; les Cadolinghi à Fucecchio; les Pannochiesehi dans la 
Maremme, les Orlandi dans le val tte Cornia, et les Aldobran* 
deschi dans le val de Fiora. Les nombreux rameaux de la fa- 
mille des comtes Guido conservaient des possessions dans tou- 
tes les contrées de la Toscane, mais surtout dans les montagnes 
de Pistoie et d'Arezzo; en outre, ils avaient les châteaux d^Èlci, 
de Gavornano, de Monte-Rotondo et d'auti*es dans la Maremme, 
à Spolète et dans la Romagne* Ainsi cette maison puissante et 
les autres seigneurs qui se pai'tagèrent la Garfagnana cernaient 
les républiques toscanes; mais, éloignés des villes, ils ne son- 
geaient pas ou ne savaient parvenir à s'y former des partis et à 
se rendre prépondérants. 

L'Église commandait sur la Romagne, les marches d'Ancône 
et de Spolète, sur FÉtrurie méridionale, la Sabine, le Latium, 
jusqu'à Terracine et Fondi. Préservées la plupart de la domina- 
tion des barbares, ces régions avaient conservé une grande par- 
tie des anciennes institutions municipales, de manière que cha-* 



276 PETITS SEiaNEURS DE LÀ. EOMAGNE. 

que village prétendait à THutocratie. Les villes^ soumises direc- 
ternetit au pontife^ choisissaient leurs magistrats, qui exerçaient 
la juridietion civile et criminelle, lorsque le pape avait approuve 
leur choix et reçu leur serment de fidélité; les citoyens eux- 
mêmes prêtaient ce serment tous les dix ans. Le pape jouissait 
des régales et recevait les servfces Imposés d'ordinaire aux vas- 
saux ; chaque commune lui payait un tribut proportionnel au 
nombre des habitants, excepté les ecclésiastiques, les gens d'ar- 
mes, les juges, les avocats, les notaires et ceux qui n'avaient 
pas une propriété susceptible d'être taxée. Sous Innocent III, cet 
impôt s'élevait à neuf deniers pour chaque feu ; mais les com- 
munes le remplaçaient souvent par une contribution fixe (4). 
Le comte de la Romagne était nommé par le pape et dépendait 
du légat; les communes néanmoins prospéraient dans les do- 
maines pontificaux. 

Un grand nombre de seigneurs, arborant la bannière impé- 
rialCj s'étaient soustraits au pouvoir du saint- siège pour devenir 
les tyrans des villes ; d'autres dérivaient de la noblesse indi- 
gène ou ravennate, des capitaineries étrangères ou de la famille 
des papes. Les Pepoli et les Bentivoglio exerçaient la tyran- 
nie à Bologne ; les Cervia et les Polenta à Ravenne; lesMala- 
testaàRimini et àCésène; les Migliorati à Fermo; les Monle- 
feltro à Urbin; les Varano à Camerino ; les Manfredi et les Ali- 
dosi à Imola; les Trinci à Foligno, et les Ordelaffi à Forli. 

Ainsi donc, bien que par la cession de l'empereur Rodolphe 
les droits souverains eussent cessé d'être partagés entre les pa- 
pes et les empereurs ou leurs vicaires et les comtes, Taulorité 
pontificale n'était guère qu'une suprématie de dignité, qui res- 
treignait faiblement la puissance des républiques ou des seigneu- 
ries comprises dans retendue des domaines du saint-siége; 
les unes et les autres continuaient à vivre indépendantes, et par- 
fois môme en état d'hostilité contre les papes. Aucun lien ne les 
unissait; en un mot, elles ne différaient des autres de Tltalie que 
par leur participation aux vicissitudes de l'Église. 

D'autres familles se dressaient en face du pape comme les Co- 
lonna à l'occident de Préneste, les Orsini au milieu des monta- 
gnes, à l'orient de Teverone ; les Savelli dans l'antique Lalium> 

(1) Fano, Pesaro, Camerino, payaient chacune 50 livres d'argent, qui fai- 
saient 5,000 fr. ; Jesi, 40. Voir Ep, Innocenlii 111^ liv. m, u. 29, 36, 53 ) 
liv. vin, 11.211. 



PETITS SEIONSUIIS DE LA ROMAGNB. ¥71 

vers Monte Âlbano ; les Prangipani dans le voisinage d'Antium, 
au nord des marais Pontîns ; les Farnèse à Toccident du lac de 
Bolsène; les Aldobrandini au sud-est de la Toscane. Que dirai* 
je ? à Rome même le gouvernement et son chef étaient en butte 
aux menées séditieuses des puissantes familles des Colonna, des 
Orsini et des Savelli. Le triomphe des Guelfes ou des Gibelins 
dans le reste de 1 Italie augmentait ou diminuait Tautorité des 
papes, obligés souvent, pour se faire un appui, de nommer se-* 
nateurs les rois qui venaient en Italie, ou d'autres chefs aussi 
dangereux. Innocent 111, il est vrai, avait attribué au pontife la 
confirmation du sénateur, et, par décret de Nicolas III, ce magis* 
trat ne pouvait être ni étranger, ni d'une famille puissante, ni 
siéger plus d'un an; malgré toutes ces précautions, les papes 
durent souvent abandonner Rome, pour se réfugier principale- 
ment à Viterbe ou à Orvieto. 

Bologne, riche et célèbre par le savoir, se distinguait parmi 
les autres républiques. Dés l'origine, les consuls des marchands 
avaient entrée dans le grand et le petit conseil de cette ville ; plus 
tard, en 4228, les arts et les métiers réclamèrent l'indépendance 
et le droit de participer au gouvernement, confièrent le soin de 
leurs intérêts à leurs propres chefs, à l'exclusion des autres mem- 
bres du conseil, et obtinrent la représentation; les bouchers firent 
passer cette mesure de vive force, et la république dès lors se 
composa de deux États, la Commune et les Arts, avec un sceau 
et des assemblées distinctes. De là, des conflits continuels entre 
le podestat de la première et le capitaine des autres, jusqu'au 
moment où les Arts prévalurent; ils instituèrent alors un gonfa- 
lonier de justice dont la charge durait un mois, et qu'on devait 
choisir à tour de rôle parmi les membres de chaque Art, avec 
deux adjoints des Métiers et un de la Commune, c'est-à-dire de 
la noblesse. 

Bologne avait soumis à sa juridiction Imola, Cervia, Faenza^ 
Forli, Forlimpopoli, Bagnacavallo, et founiissait des podestats à 
la plus grande partie de la Romagne ; elle disputait à Modène 
les châteaux de Frignano, et faisait jurer par ses podestats de 
recouvrer le territoire jusqu'à Panaro, que l'empereur Théo- 
dose n, assurait-elle, lui avait concédé. 

Tout le territoire compris entre Ascoli sur le Tronto et Ter- 
racine sur le golfe de Gaète jusqu'à l'extrémité de Tltalie, for- 
mait le royaume de Naples, excepté Bénévent qui était retourné 
au pape à la venue des Angevins. Les provinces qui le compo- 



278 PETITS SEIGNEURS DE L'ITALIE MÉRIDIONALE. 

saient dérivaient des gastaldies et des comtés introduits par les 
Lombards, appelés ensuite giustisierati par les Normands, sous 
lesquels commencèrent aussi^ à ce qu'il paraît, les nouvelles dé* 
nominations de Terre de Labour^ aomprise entre le Silaro, le Gari- 
gliano, l'Apennin et la mer Tyrrhénienne ; de Principauté cité- 
rieure et ultérieure, lorsque le duc de Bénévent eut pris le titre de 
prince sur l'ancien Picénum en deçà, et sur le Samnium au-delà 
de TÂpennin; de Basilicato, nom d'origine grecque, comme ce- 
lui de Gapitanate provenait des Gatapans; de Calabre citérieure 
et ultérieure^ jusqu'au pays qui descend de l'Apennin vers la mer 
Ionienne près de Tromboli^ et vers la mer Tyrrhénienne près du 
golfe Ipponiate; de Terre de Bari^ autrefois l'Àpulie peucétîenne, 
et d'Otrante, l'antique Japygie, à l'extrémité d'une des dernières 
ramifications de l'Apennin; de comté de Molise^ des deux 
AbruzzeS; en deçà et au delà de la rivière Pescara. 

La féodalité, introduite par les Normands^ enracinée par les 
princes de la maison de Souabe, ne disparut pas sous les Ange- 
\u\s, et les barons jouèrent toujours un grand rôle dans Padminis- 
tration du pays. Les principaux étaient les Sanseverino, qui {K)s- 
sédaient la meilleure partie de la Basiiicate^ Araalfi avec son du- 
ché^ les comtés de Sanseverino et de Marsico dans la Principauté, 
de Bassignano en Calabre^ de Matera dans la province de Tarente; 
les Pipino^ qui dominaient sur une grande étendue de la Gapita- 
nate et sur la partie montueuse de la principauté de Bari; les 
Balzi, sur les régions occidentales de la principauté de Tai*ente 
et sur la contrée orientale de la Basilieale; lesRuffo, sur la plaine 
au nord-est du Brutium; les Gantelmi, sur le versant occidental 
de l'Apennin du lac Fucin ou Vénafre. Dans les Abruzzes^ les 
comtés de Tagliacozzo et de Manupella relevaient des Orsini de 
Rome^ comtes encore de Nola, princes de Salerne^ et qui snccé- 
dèront ensuite aux Sanseverino, aux Huffo^ aux Balzi. Sur la 
côte^ les Aquaviva possédaient les comtés d'Atria, et les Avalos le 
marquisiit de Pescara. Dans l'intérieur, les Ganibalesa dominaient 
sur le comté de Montorio, et les Savelli sur celui de Gelano; 
dans la Terre de Labour^ les Gaetani occupaient le comté de 
Fondi^ et les Marsano lo duché de Sessa. Dans la Principauté^ 
les Tocco avaient le comté de Marino; les Sanframondo celui de 
Cerreto^ et les Sovrano celui d'Aviano dans la Galabre; les Cri- 
glia étaient maîtres du comté de Nicastro^ et les Garaccioli de ce- 
lui de Gerace, etc., etc. 

On trouverait autant de subdivisions dans les trois vallées de 



EZZELIN IT. 279 

la Sicile. Mais il semble que la population de cette tle se con- 
centrait dans des villes et des bourgades importantes; en effet, 
tandis que la seule Gapitanate comprenait cent cinquante pays, 
un diplôme de 1276 (1) attribue à peine le môme nombre à la 
Sicile entière. 

Dans les républiques, les fiefs avaient perdu toute importance 
politique, et ne se distinguaient que par une forme privilégiée 
de possession ; mais , dans le Piémont et les Deux-Siciles, ils 
conservèrent la double puissance, attestée par les gibets dressés 
devant les châteaux , et dont la hauteur devint telle qu'une loi 
vint la modérer. 

Le titre de marquis n*eut pas en Italie, comme en Allemagne, 
une signification dynastique; mais il indiqua des nobles qui 
avaient des droits de comte sur leurs propres domaines, à la 
différence des comtes qui étaient fonctionnaires du roi et des 
évèques. Azzo d'Ëste, en 1097, est qualifié do marquis et de 
comte de Milan ; Frédéric I«% en liB4>, renouvela ce titre en fa- 
veur de sou neveu Obizzo, en y ajoutant la marche de Gènes (i) : 
or, comme ces villes jouissaient déjà de la liberté, c'était le 
constituer son vicaire pour y soutenir les droits impériaux. 
Obizzo était lui-même vassal de Gènes, qui avait pour vassal son 
fils Moruello; l'un et l'autre se confédéraient avec les seigneurs 
de Lunigiana, les comtes de Lavagna et d'autres. 

Les principaux adversaires de la maison d'Esté étaient les 
Ezzelins; nous savons quelle fut leur origine et comment ils de* 
vinrent les soutiens les plus importants de Frédéric IL Nommé 
le vicaire de cet empereur, Fzzelin IV se considérait comme sei- 
gneur indépendant dans les territoires de Padoue, de Trévise et 
de Bassano; il étouffait toutes les voix qui s'élevaient contre sa 
domination sanguinaire , et voyait des crimes dignes de mort 
dans l'antiquité de la race , l'opulence, le courage, le titre de 
prêtre, dans la piété même et la beauté; en un mot, tout homme 
vénéré, parce qu'il le craignait alors, était coupable à ses yeux, 
11 laissait ses ennemis mourir et pourrir dans d'horribles prisons 
de Padoue, ou ne les en tirait que pour les envoyer par bandes 
au gibet, afin que leur supplice enseignât l'obéissance. 

Après de fréquentes et inutiles admonitions, le pape Alexan- 
dre lY ordonna une croisade au nom de Dieu contre cet ennemi 



(1) Ap. Ahari, Ut periodo m storia siciliana, docum. H et ni< 

(2) MCRATOU, ^n/ic/i. êstetiéi, part. I, c. 1. 



380 EZZEUN IV. 

i256 des hommes. Une foule de gens se rendirent à son appel, 
et des moines de toute couleur criaient aux armes. Jean de 
SchiOy Tapôtre de la paix , sortit de Tobscurité dans laquelle il 
était retombé après le triomphe pompeux mais éphémère de 
Paquara, pour se montrer à la tête des citoyens armés que les 
villes guelfes, appuyées par Venise, envoyaient sous le nom de 
croisés et précédés de ^étendard romain. Padoue fut enlevée de 
vive force à Ëzzelin, et d'autres villes se soulevèrent contre lui ; 
mais le tyran, altéré de vengeance, se mit à la tête des troupes 
sarrasines et allemandes, soutien fatal des oppresseurs, recouvra 
Padoue, et l'insigne cité subit toutes les horreurs d'une victoire 
féroce* Allié avec son frère Albéric, seigneur de Trévise, avec le 
Crémonais Buoso de Dovara et le marquis Obert Pelavicino, il 
avait sous la main toutes les forces des Gibelins; avec eux il 
prit et dévasta Brescia, centre de la puissance guelfe. Mais 
Ëzzelin n'était pas satisfait de partager l'autorité ; or, tandis qu'il 
déployait sa valeur contre les ennemis, il ourdissait des trames 
pour affaiblir le pouvoir du marquis et de Buoso. Malgré ses 
associés, qui croyaient avoir formé un triumvirat, il s'établit 
despote à Brescia , d'où il sort pour recouvrer l'un après l'autre 
les chftteaux que les croisés lui avaient enlevés ; comme toujours, 
il brûle, pille et massacre. 

La possession de Milan , qui étendait sa domination sur quel* 
ques villes voisines et son influence sur toutes, a toujours été 
considérée comme indispensable pour être mattre de la haute 
Italie. Sa longue guerre avec les Frédérics avait épuisé les finances 
de cette ville. Le Bolonais Beno des Gozzadini , nommé podes- 

1256 *®*> essaya de les rétablir au moyen de nouvelles contributions 
destinées à éteindre une dette que les besoins de la guerre avaient 
fait contracter. Après avoir atteint son but, il conseilla de pro- 
longer cet impôt, atin de terminer le f^aviglio qui amenait jus- 
qu'à Milan les eaux du Tessin ; mais la plèbe, toujours plus re- 
connaissante envers quiconque la flatte qu'envers Phomme qui 
lui rend des services, se souleva furieuse, l'égorgea et jeta son 
cadavre dans ce canal qui fait la richesse de Milan et la gloire de 
ce podestat. 

Milan, qui n'oubliait pas Frédéric Barberoussé, s'était mis à 
la tête du parti guelfe , tandis que les châtelains du voisinage 
favorisaient les Gibelins ; de là, haines violentes entre les nobles 
et les plébéiens, querelles intestines, expulsions réciproques, 
désastres dans la ville et la campagne, négligence du bien pu- 



LB MILANAIS* 384 

blic. Qn pouvait dire qne là commune n'existait pius^ caries 
divers ordres de la cité formaient autant d'États, avec un gou- 
vernement distinct^ deux ou trois podestats^ des consuls opposés 
à des consuls, des assemblées à des assemblées, confusion qui 
était un obstacle à toute bonne mesure. 

Nous avons vu comment les hérétiques patarins, dont quel- 
ques-uns firent massacrer Tinquisiteur Pierre de Vérone^ avaient 
pris racine dans Milan. Garino, le meurtrier, fut arrêté et remis 
entre les mains du podestat; mais il s'échappa bientôt , et la 
multitude, qui croyait le podestat de connivence, Temprisonna 
lui*méme et saccagea son palais. Le peuple empêcha les nobles 
de donner la seigneurie à l'archevêque Léon de Perego^ et de- 
manda même que les plébéiens pussent être nommés chanoines 
de la cathédrale^ privilège des plus grandes familles, qui choi- 
sissaient toujours Tarchevêque parmi les citoyens les plus émi* 
nents. Soutenus par ce prélat, par leurs propres vassaux et les 
hommes indépendants, les nobles, que favorisait encore Tusage 
des armeS) triomphaient de la tnoUa populaire, jusqu'à vouloir 
ressusciter une ancienne loi des temps féodaux, qui les autori- 
sait à se racheter d'un meurtre plébéien moyennant sept livres 
douze sols de tersuoli (t 14 fr.). 

Un bourgeois, ayant rencontré le noble Guillaume de Lan- 
driano, lui réclame le payement d'une ancienne dette, et celui-ci 
le tue; le peuple se soulève en fureur et repousse les nobles, 
qui, avec Léon de Perego à leur tète, se réfugient dans les chA- 
teaui du comté de SepriOi s'allient avec les Novarais et les Go- 
masques, interrompent le commerce de la ville et l^mpéchent 
de recevoir des vivres. 

La plèbe se voyait contrainte de stipendier un capitaine étran- 
ger qui la défendit par les armes, ou de chercher parmi les chà* 
telains un chef qui préférât la faveur populaire à Tarrogance pa- 
tricienne. Lorsque les Milanais, après leur déroute de Gortenova^ 1257 
où ils abandonnèrent le carroccio à Frédéric If, se retiraient dans 
leurs foyers , Pagano de la. Torre, seigneur de la Valsassina , 
leur offrit un asile et leur donna des vivres; dès lors il devint 
l'idole des plébéiens, qu'il défendait les armes à la main, soit par 
dévouement, soit par cette affectation de générosité dont 1m 
nobles démagogues voilent souvent leur égoïsme. Quoi qu'il en 
soit, le peuple, qui voulait un magistrat pour se mettre à l'abri 
de l'oppression des nobles, le nomma capitaine jusqu'à ce que 12^2 
les haines fussent calmées* A la suite de uQuveaux eoiiflits, on 



282 LE MILANAIS. 

confia ce poète à son desc>endant Martin^ qui réprima tes nobles, 
1257 se mit à réformer les ordres en affranchissant les maîtrises de ta 
dépendance de l'archevêque^ et devint ainM seigneur véritable. 
Ayant pris à sa solde le marquis Manfredi Lancia avec 1 ,000 che- 
vaux, il fit sortir le carroccio et commença la guerre civile contre 
les nobles bannis; mais des citoyens prudents calmèrent les es- 
prits, et l'on conclut la paix de saint Ambroise. 

Les nobles et les vavasseurs d'une part, la motta, la eredenza 
et le peuple de l'autre^ établirent que tout litige particulier^ 
cause^ discorde et différend entre les partis^ seraient mis en ou- 
bli perpétuel, et toute injure pardonnée^ à moins qu'il ne s'agtt 
d'un bien possédé injustement par quelqu'un; les électeurs, le 
conseil , le gouvernement, les consuls de la commune ou de la 
justice^ et tous les autres offices ordinaires et extraordinaires, 
réformateurs du statut^ ambassadeurs, devaient appartenir, 
moitié à la commune, moitié aux vavasseurs et aux capitaines; 
les trois trompettes du peuple éliraient les trois autres destinés 
aux capitaines ; on rapeilerait tous les citoyens bannis pour crime 
d'État, et leurs biens, meubles ou immeubles, leur seraient ren- 
dus, à eux ou à leurs héritiers. Venaient ensuite des concessions 
et des conventions spéciales pour les habitants de Côme, de 
Cantu,d'Angera et pour les capitaines d'Arsago:» \finde réparer 
les dommages soufferts, le podestat dépenserait tous les ans en 
grains 6,000 livres de la commune de Milan ; les communes, 
bourgs, villages et fermes, livreraient leur blé à Milan selon la 
coutume ; tout citoyen serait obligé de faire conduire à Milan 
deux boisseaux de mélange pour chaque cent livres de sa ré- 
colte, et quiconque n'était pas soumis à Fimpôt aurait le droit 
de conduire du blé à Milan ou d'en exporter; en temps de di- 
sette, on pourrait fouiller dans les greniers des ecclésiastiques, 
et transporter à Milan le grain qu'ils n'auraient pas consommé 
après avoir satisfait à leurs besoins.» 11 était ordonné de réparer 
les routes, et de ne pas aggraver les taxes ni les droits d'entrée : 
«Les préteurs feraient obtenir satisfaction pour les vols soufferts 
dans un rayon de quatre milles autour de Milan ; Martin de la 
Torre et ses parents, tous les capitaines et vavasseurs alliés du 
peuple auraient la faculté de revenir au parti des capitaines et 
vavasseurs, sans autre obligation que de payer le fodrvm passé 
et présent; la commune ne pourrait attaquer les châteaux, si ce 
n'est par décret du conseil; dans les bourgs et villages, les per- 
sonnes âgées de plus de vingt ans pourraient élire leur recteur 



FIN d'ezzelin. - 283 

pour un an, toutes les fois que, par coutume, ils ne seraient pas 
soumis au podestat de Milan (I). » 

Nous avons cité en détail cette paix fameuse pour montrer 
que la politique ne jouait pas le premier rôle dans les transac- 
tions de cette époque, et qu^il s'y mêlait toujours des dispo- 
sitions économiques et civiles que l'on transcrivait ensuite dans 
les statuts. Cette paix, qui consacrait l'égalité civile entre les 
nobles et les plébéiens, fut appelée perpétuelle; mais les fa- 
milles puissantes ne surent pas s'y soumettre , et les bourgeois 
n'en usèrent point avec dignité. Les nobles furent bientôt con- 
traints de s'expatrier de nouveau, et de réclamer les secours de 
Gôme où leur parti dominait. La lutte s'engagea plusieurs fois 
avec (fes succès divers; enfin Philippe, archevêque de Ravenne 
et légat pontifical, accouru pour réconcilier les partis, exila Tor- 
riano et Guillaume de Soresina, Hun chef des plébéiens, Tautre 
des nobles; mais le premier revint, prévalut, et les nobles, dé- 
sespérés d'être bannis, prirent la funeste résolution de livrer la 
patrie à Ezzelifi. D'après les conventions secrètes arrêtées avec 
eux, le tyran partit secrètement de Brescia pour surprendre Mi- 
lan ; il avait déjà traversé l'Adda, et se dirigeait par Monza et Vi- 
mercato sur la métropole de la Lombardie, lorsque Martin, in- 
formé de sa marche, réunit l'armée plébéienne et se jeta sur ses 
derrières en soulevant la population. Ezzelin, dans la crainte de 
se voir couper la retraite, rétrograda vers l'Adda; mais, au pont 
de Cassano, il se trouva en face de l'ennemi , et, contraint d'ac- 
cepter la bataille, iltomba blessé, pour expirer bientôt de dé- 
sespoir à Soncino. Des cris de joie unanimes retentirent dans 
toute la Lombardie et la Marche; ses .villes et ses châteaux se 
rendirent ou furent pris; son frère Albéric, assiégé dans la ci- • 
tadeile de saint Zenon, et forc^ de se rendre à discrétion, subit, 
avec sa famille innocente, les horribles traitements par lesquels 1200 
se manifestent les vengeances populaires. L'enthousiasme fît 
alors retentir le cri de liberté dans toute la vallée padouane. 

Mais trop souventlespeuples, délivrésd'un maître, ont hâte d'en 
chercher un autre. Ala chute desEzzelins, la maison d'Esté occupa 
le premier rang. Cette famille, ennemie de Frédéric II, parce que 
des liens étroits de parenté Tunissaient aux Guelfes de Bavière, 

(1) CoRio, II. Il est utile d'étudier la paix faite, en 1241, par les communes 
d'Asti et d*Alba avec les communes de Guneo, de Mondovi, de Fossano et de 
SaTÎgliatto; elle est rapportée dans les Monum, hisK pairiœ^ Ghart. il, 1419. 



12S0 



264 LA MAISON B'£STE. 

rivaux de ce prince^ possédait, outre le château et le bourg d'ob 
elle tirait son nom, le marquisat d'Ancône, et^ comme fiefs im- 
périaux^ovigo^Galaonc^ Monsélice^ Montagnana,Âdria^ Aviano, 
la seigneurie de Gaveilo; en outre^ elle avait une infinité de petits 
domaines et de juridictions sur le territoire de Padoue^de Vicence, 
de Ferrare, de Brescia^ de Crémone, de Parme^ dans la Polésine 
méridionale^ dans la Lunigiana et les montagnes de la Toscane^ 
dans le Modénais et sur la commune de Plaisance. Enfin ses 
possessions s'étendaient jusqu*auprès de Tortone^ où elles confi- 
naient avec les terres du marquis de Montferrat. Ces vastes do* 
maines se composaient de francs-alleux^ de fiefs militaires ou de 
bénéfices ecclésiastiques , dont cette maison demandait la con- 
firmation aux papes et aux empereurs; mais le haut degré de 
puissance qu'elle avait acquis l'autorisait à les regarder comme 
des biens propres. Ferrare, tyrannisée par Salinguerra, vieillard 
indomptable et fameux par ses faits d^armes^ avait offert le pre* 
1208 mier exemple de se soumettre à un prince, en attribuant à Aaszo 
d'Esté un pouvoir illimité (1). Modène^ boule^rsée par de 



(1) Qnod Ulustns et Inclitus dominas ÀzOt marc/iio Estensis, sit et habeatur 
et guhtinntor, et rector, et perpétuas dominas civifatis Ferrariœ. 

j4nno Domini millesimo ducentesimo octavo : ad honorem Dei, et sanctœ et 
individaœ Tiinitatis , et ad laudem ejus matris sanctisiimœ firginis Mariœy et 
ad revtrcntiam beati Gregorù mariyris et omnium sanctorum ; ad honum ita- 
tant civilalis Ferrariœ, et ad laudem et commodum amicorum, ui civitnti eidem 
saiubriter sitproyisum, non solum in prœsenti tempore, sed etiam in fntnro : vo- 
lumiu et duximns invioiabiliter observandum, et per hanc nostram legem munici- 
palem per nos et hœrcdes nostros perpetuo decrcvimus observari^ quod magnificns 
et inclitus 'vir dominas Âzo, Dci et Apostolica gratin Estensis et Anconitanus 
ntarc/tiof sit et habeatur gabernator, et rector^ et genrraiis et perpétuas dominas 
in omnibus negotiis providrndis et emendandis et reformandis ipsius citritatis ad 
suœ arbitrium voluntatis; et jnrisdictionem^ et potestatem, atque imperium intus 
et extra ipsius civitatis gérai et habeat dominnndi, faciendi atque dis/aciendi, et 
sfataendi, et removendi, et reformandi ^ et prœcipiendi, et pnnicndi, et dispo- 
mrndi, proat placacrit et eidem utile visam erit. Et generaliter possit et valeat^ 
sicut perpétuas dominas civitatis et disf rictus Ferrarietf omnia et singula facere 
et disponere ad usum beneplacitum et mandatum, ita quidem quod ipsa eipitas, 
et districtus, et homines habitantes nunc et in postertim in ipsa civitate et dtstrictu 
cum jarisdictione domiuii eidem domino marchioni, sicut suo générale do» 
mino perpetuo obediant et intendant, Qnœ omnia et singula supradicta habere 
locnm voiumust et perpetnam Jirmitntem non solum in persona domini Azonis 
marohioais preedicti, dohec vixerit^ verum etiam post ejns decessum hœredem 
ipsius este volamus in iovum sui guhernatoremt et rectorem, et generalem dominum 
civitêtit et districtus, et habeat dominium, imperium, el potestatem^ êljttriséie- 



OBEET PELAYIGIKO. 285 

graves désordres^ choisit aussi pour seigneur Obizzo d^Este ; 
sept années plus iard^ elle fui imitée par Reggio, et Comacchio^ 
Trévise, Feltre, Bellune, obéissaient directement ou indirecte- 1282 
ment aux DaCamino. Mastin de la Scala^ nommé seigneur des 
Véronais^ chassa les comtes de San Bonifazio^ qui, pendant 
soixante ans^ ne purent rentrer dans une ville où ils avaient do- 
miné. Mastin, tué en 1^77 y transmit le pouvoir à son frère^ et 
celui-ci à ses enfants. 

Les Grémonais, jaloux de venger la défaite qu'ils avaient es^ 
suyée en i248 sous les murs de Parme ^ choisirent pour po- 
destat le marquis Obert Pelavicino^ Gibelin exalté ; soutenu par 
les exilés^ ce nouveau chef les conduisit contre Parme, dans la- 1250 
quelle il put entrer, et d'où il emmena avec le Gajardo, carroc- 
cio crémonais, une foule de prisonniers , qui furent ensuite 
renvoyés chez eux tout nus. De ce jour, que les Parmesans nom- 
mèrent le mauvah jeudi, commença la grandeur de ce mar- 
quis; déjà seigneur de Crémone, il obtint en 1252 d'être pro- 
clamé seigneur perpétuel de Florence; il le serait même devenu 
de Parme, si uîi vil tailleur n'avait réussi à faire comprendre 
combien la liberté était préférable. 

La victoire remportée sur Ezzelin avait accru outre mesure le 
crédit de Martin Torriano à Milan; poursuivant les nobles, qui^ 
après rinsuccès de leur trahison, s'étaient réfugiés auprès de la 
famille Sommariva de Lodi , il soumit encore cette ville. Neuf 1250 
cents nobles s'étaient fortifiés dans le château de Tabiago, à 
Brianza, où ils furent pris et conduits à Milan au milieu des 
insultes de toute sorte; Martin cependant empêcha de les 
égorger, et ne voulut jamais verser le sang: « Puisque, dit-il, je 126I 
n'ai pu donner la vie à aucun, je ne souffrirai pas qu'on Tenlève 



iionem pUnam, slcut supra continetur in omnibus et per omnla in persona do' 
mini marchionis prœdicti. Adjicientes , quod de anno in annum lioc statulum 
firmeiur et ccettra supradicta^ et scribantur annuatim in corpore statutorum, ita 
quod redores et potestates futuri et homines Ferrariœ jurent prœdicta omnia 
prœcise, sicut supra scriptum legitnr, observare. 

C'était là un statut; Muratori ensuite, dans le vol. II des Antichità eslensi, 
cite les décrets originaux par lesquels, en divers temps, la seigneurie de Modènc 
et d'autres villes fut conférée aux marquis d*Este. 

Ivrée, en 1278, se soumettait à la seigneurie de Guillaume, marquis de Mont- 
ferrat, et consignait les conventions dans une charte, conventions assez favora- 
bles à cette commune, et qui pouvaient être annulées à la mort du marquisé 
Cette charte rempKt sept volumes des Monum, hist, patriœ, Chart. l, 1512.' 



286 LES TORRIANI. 

à personne. » En effet, il sut modérer son ambition; puis, 
voyant que la milice plébéienne était incapable de résister aux 
no))les, il n'hésita point à laisser nommer capitaine général 
Pelavicino^ qui eut ainsi la seigneurie de cette ville, à laquelle 
Ëzzelin avait aspiré vainement. 

Forte d'un tel appui, la faction populaire résolut^ afin d'ac- 
, croître son importance^ d'élire pour archevêque Raymond ^ pa- 
rent de Martin. Les nobles firent une vive opposition, et procla- 
mèrent Hubert de Settala; Urbain IV^ pour remédier au 
schisme, nomma donc à ce siège le chanoine Othon Viscouti, 
qui, secondé par les nobles, ses égaux , tint la campagne et 
s'empara de plusieurs châteaux , surtout dans le voisinage du 
lac Majeur, où se trouvaient les fiefs de sa famille. Les Torriani 
prirent et rasèrent les châteaux d'Arona, d'Angera, de Brebbia, 
et occupèrent d'autres lieux de Tarchevêché; un interdit vint 
alors les frapper, sans épargner la ville, et la croisade fut pro- 
clamée contre eux. 

1265 Martin^ affligé de tous ces conflits, mourut prématurément, 

et son frère Philippe le remplaça dans son autorité, qu'il défendit 
par les armes. C4Ôme, par insinuation de Yisconti, se donnait à 
lui, et la Valtcline par force, de même que Lodi, Novare, Ver- 
ceil^ Bergame; pour dissimuler son agrandissement, Philippe 

12Ô5 fit investir Charles d'Anjou de la seigneurie. Napoleone lui suc- 
céda, avec le titre d'ancien perpétuel, et cette famille se trans- 
mettait le pouvoir comme un héritage, bien qu'elle n'affectât 
point de le rechercher. 

A la différence des autres tyrans, les Torriani avaient em- 
brassé la cause des Guelfes; les victoires des Angevins favori- 
sèrent donc leur élévation. Les Gibelins comptaient dans leur 
rang Pelavicino, qui avait encore soumis Brescia et Pavie; mds 
les Pavesans, à la nouvelle de la mort de Manfred^ égorgèrent 
les soldats de Pelavicino, et recoururent aux Torriani, qui, ac- 
cueillis avec des branches d'olivier, rappelèrent les Guelfes dans 
la ville, dont ils furent proclamés les seigneurs. Un autre Tor- 
riano était gouverneur de Verceil; mais les Gibelins milanais, 
exilés, le surprirent et le tuèrent. Kmberra du Balzo, podestat 
de Milan pour le roi Charles, conseilla de faire périr cinquante- 
deux parents des assassins ; tous les hommes honnêtes gémirent 
de cette atrocité, et Napoleone s'écria : <c Le sang de ces inno- 
cents retombera sur mes fils. » Plus tard, lorsqu'à l'arrivée de 
Conradin les partisans de l'empire relevèrent la tête, et qu'Obert 



L£S TORAUNI. 287 

Pelavicino, avec Buoso de Dovara^ menaça de renouveler les 
temps de Frédéric et d'Ezzelin^ JVlilan réchauffa le zèle des villes; 
puis, avec Yerceil, Novare^ Gôine^ Ferrare^ Manloue^ Panne, 
Vicence, Padoue, Pergame^Lodi, Brescia, Crémone et Plaisance^ 
elle renoua la ligue lombarde, en s*uni$sant avec le qiarquis las? 
d'Esté et celui de Monlferrat, qui en fut nonuné capitaine. 

Pelavicino, sur les instances de Crémone et de Plaisance, 
abdiqua bon gré malgré la seigneurie; il se retira dans ses châ- 
teaux de Cislago, Busseto, Scipione, Borgo San Donnino, et 
mourut en laissant sa famille riche, mais non souveraine. Dovara, 
dont le légat pontifical s'était servi pour foi^cer Pelavicino à la 
retraite, espérait rester seigneur de Crémone; mais les citoyens 
le chassèrent lui-même, et ses maisons furent détruites; puis 
ils mirent le siège devant sa forteresse sur TOglio, et^ lorsqu'il la 
vit rasée, après capitulation, il se retira dans les montagnes, où 
il mourut sans richesses ni puissance. 

Napoleone, au contraire, soutenu par son cousin Raymond, 
qui venait d'être nommé patriarche d'Aquilée, continuait d'exer- ivn 
cer la seigneurie à Milan. Ce prélat, allant prendre possession 
de son siège, emmena pour écuyers soixante jeimes nobles 
milanais, couverts de riches armes et montés sur de magnifiques 
chevaux ; cinquante chevaliers resplendissants d'or, chacun avec 
quatre chevaux et un écuyer; soixante hommes d'armes, avec 
deux chevaux chacun, et cent hommes d'armes crémonais 
(CoATo) : tant cette maison était riche ! Napoleone, à la tète do 
mercenaires, fit une guerre incessante aux nobles et les vainquit 
plusieurs fois. Tout Guelfe qu'il était, il obtint de l'empereur 
Uodolphe de Habsbourg d'être nommé son vicaire ; sans se laisser 
éblouir par les faveurs ni effrayer par les excommunications, il 
résistait au pape et à l'archevêque Othon Visconti. 

Moins constant que lui, le marquis de Montferrat devint le 
capitaine du parti gibeUn, entraînant sous sa bannière Pavie, 
Asti, Côme et les bannis de Milan. Ces exilés avaient pour centre 
Côme, et pour chef Visconti, qui, toujours exclu de Farche- 
vèché, dirigeait des factions ou livrait des batailles dans les 
plaines et sur les rives des lacs qui rendent délicieuse la haute 
Lombardie. Les nobles, désespérant d'obtenir un secours efli- 
cace, rentrent à Pavie, et persuadent à Gotifredo, comte de 1276 
Langosco, de se faire leur chef et d'aspirer ainsi à la seigneu- 
rie de Milan. En effet, il alla guerroyer sur le lac Majeur, 
et s*empara d'Arona et d'Angepa; mais Cassone de la Torre, 



288 BATÀIIUI DS DS8I0. 

à la tète d'une bande d'Allemands qu'il avait obtenue de 
Rodolphe^ le fit prisonnier lui-même, avec un grand nombre de 
nobles^ dont trente-quatre furent décapités à Gallarate. Parmi 
les victimes se trouvait Théobald Yisconti^ père de Matthieu^ et 
rarchevéque Othon fut alors altéré de vengeance; il fil équiper 
une flottille par les Canobiens^ et la plaça sous le commandement 
de Simon de LocamO; fameux guerrier^ qui se rendit à Gôine, 
où il ressuscita le parti des Visconti. Après s'être rencontrés 
dans cette ville, où les Novaraîs et les Pavesans leur envoyèrent 

1277 des secours, les Visconti, guidés par Richard, comte de Lomello^ 
reprirent Lecco, Citrate et d'autres forteresses, traversèrent la 
Martesana et marchèrent sur Milan. Les Torriani, qui se trou- 
vaient à Desio sans faire bonne garde , furent surpris et battus ; 
Napoleone et ses parents Mosca, Guido, Rocco, Lombardo et 
Garnavale, transportés au château de Baradello de Côme, se 
virent enfermer dans des cages. Gassone eut le temps de s'enfuir 
à Milan, mais pour voir le peuple dévaster ses palais; il se réfu- 
gia donc auprès du patriarche Raymond, dont les secours lui 

12S1 permirent de tenir longtemps la campagne; enfin, après s'être 
avancé jusqu'aux portes de Milan, il fut entièrement défait à 
Vaprio. 

Le peuple alla au-devant d'Othon en criant : Paix! Paix! et 
l'obtint. Visconti défendit toute vengeance ou persécution, et 
nomma capitaine Guillaume, marquis de Montferral, auquel 
obéissaient alors Pavie,Novare, Asti, Turin, Alba, Ivrée, Alexan- 
drie, Tortone et Gasale. Guillaume, fier de sa puissance, agissait 
en despote, au grand déplaisir de TarcheVèque, qui gagna les 
Carcano, les Castiglioni, les Mandello, les Pusterla et autres 
chefs ; puis, saisissant l'occasion où il se trouvait hors de la 
ville, il occupa le Brolelto, ferma les portes au marquis, et, resté 
seul maître, il se fit proclamer seigneur perpétuel. Le peuple, 
sous les Torriani, s'était habitué au pouvoir despotique, et les 
nobles, qu'ils avaient abattus ou bannis, ne se sentaient plus la 
force de résister ; ainsi la plus grande république de la ligue 
lombarde devenait, sans beaucoup d'obstacles, une principauté. 
Favorisés par la fortune et Thabileté, les Visconti la rendirent 
héréditaire, et finirent par embrasser toute la Lombardie , soit 
par des successions, soit en dépossédant les seigneurs qui domi- 
naient dans chaque ville. 

Tous les pays qui étaient sortis républicains de la paix de 
Constance passaient l'un après l'autre sous la domination d*un 



ETABLISSEMENT DE LA TYRANNIE. 289 

seul, et,, loin de profiter de Tinterrègne pour consolider leurs 
institutions, ils s'épuisaient dans des luttes furieuses. Au lieu 
d'accepter cette sujétion raisonnable qui sert à la prospérité des 
États, ils offraient le spectacle de cette anarchie turbulente qui 
fait paraître la servitude désirable. Tous les hommes s'étaient 
donnés à une faction, et les factions se donnent toujours à un 
homme, maître alors de tous ceux qui Font embrassée et qui 
ne lui demandent que de la faire triompher; après le triom- 
phe, on attribuait les pouvoirs à un capitaine ou défenseur 
du peuple, et ces pouvoirs, prorogés pour trois, cinq et dix 
ans, l'habituaient, lui à commander, les autres à obéir. Or, 
comme le peuple victorieux se sentait incapable de gouverner, il 
choisissait un seigneur, noble le plus souvent, et destiné pourtant 
à réprimer les nobles. Ainsi, dans la moderne Angleterre, on 
eut toujours besoin d'un lord, môme pour diriger des insurrec- 
tions contre les lords. 

Le peuple n*hésitait pas, effet ordinaire des révolutions, à 
sacrifier la liberté à un vain nom, à la passion du moment, en 
accordant des droits excessifs à une assemblée ou à un magis- 
trat. En 1301, Milan concédait le pouvoir le plus précieux, celui 
de faire des lois, au capitaine du peuple, au juge de la credenza 
de saint Ambroise et au prieur des anciens du peuple. Les plé- 
béiens de Florence, victorieux, « mirent un gonfalon de justice 
a dans les mains de Lando de Gubbio, et lui donnèrent tout 
a pouvoir sur quiconque attenterait contre les Guelfes et le 
a présent Ëtat; ce chef, dispensé de toute formalité, avait le 
c( droit de procéder sans condamnation à l'égard des biens et 
« des personnes. » En 1380,* ils accordèrent aux huit membres 
de la balia la faculté de dépenser 10,000 florins sans être ' 
tenus d'en rendre aucun compte ni secret ni public, et de 
poursuivre et de faire périr les rebelles de la commune par les 
formes, voies et moyens qui leur sembleraient les plus conve- 
nables (1). Ailleurs les baliey les cinq de V arbitre ou d'autres 
magistrats semblables recevaient des mandats temporaires, qui 
émoussaient le sentiment de la liberté et aplanissaient la route 
aux tyraimies. 

Le péril de la domination étrangère une fois écarté , les ci- 
toyens, dont les richesses etle bien-être s'étaient accrus, dépo- 
sèrent les armes pour s'appliquer à Tindustrie. Cette transfor- 

(i) Mabcbionb Stkfami, année IdlG, etrubr. 875. 

lUST. DES ITAL. » T. V. 19 



290 ÉTABLISSEKENT DE LÀ TTRAKinE. 

matîon donna plus d'importance aux nobles , qui s'habituaient 
dès l'enfance aux exercices militaires ; couverts d'une armure 
de fer à toute épreuve, sous laquelle ne pouvaient les attein- 
dre les piques de la milice citoyenne, ils triomphaient pres- 
que sans danger. La certitude de vaincre augmentait leur 
audace , et leur inspirait facilement le désir de dominer sur 
des gens incapables de résister; ils allèrent plus avant dans 
cette voie , lorsque les capitaines d'aventure mirent leur cou- 
rage au service de quiconque payait, et pactisaient avec les ty- 
ranneaux pour se soutenir, ou bien aspiraient eux-mêmes 
au premier rang. 

Les luttes orageuses des citoyens avaient engendré la lassi- 
tude; or celui-là est toujours le bienvenu qui, à la Kn d'une 
révolution, parvient à rétablir l'ordre quand,môme il substitue- 
rait au tumulte la servitude et la léthargie. Après avoir vu les 
Romains, républicains exaltés, supporter la tyrannie sans frein 
des empereurs, on ne peut s'étonner beaucoup de voir les Ita- 
liens, leurs descendants , souffrir les durs éperons des tyrans. 
Les grands supportaient avec impatience la domination d'un 
seigneur, qui faisait obstacle à leur despotisme et refrénait 
leurs désirs d'une oligarchie plus ou moins restreinte ; mais 
le peuple se trouvait bien de u'étre plus exposé à la haine de 
tout un parti, et aux excès de tout adversaire ou rival victo- 
rieux. Au lieu d'avoir plusieurs maîtres, il aimait mieux obéir à 
un seigneur seul et lointain, que la passion n'entraînerait pas à 
blesser les individus, et dont l'intérêt, au contraire, serait de 
travailler à l'avantage de tous ; il en espérait cette justice et 
cette sécurité qui, si elles ne sont une compensation de la li- 
berté, servent du moins à consoler de sa perte. Content du 
repos intérieur, de la barrière élevée contre l'oligarchie , des 
spectacles et des pompes, il était reconnaissant de ces bien- 
faits; en effet, nous le verrons bien rarement s'insurger contre 
les princes que l'histoire nous a représentés comme les plus 
grands misérables , bien qu'on vît toujours de ces conjurations 
restreintes dont l'insuccès raffermit le pouvoir qu'elles veulent 
renverser. 

Les lettrés et les légistes, dont le nombre et Timportance 
croissaient tous les jours , puisaient dans le droit romain des 
principes de servilité, et avaient toujours quelque harangue 
prête pour démontrer aux assemblées populaires les avantages 
de la tyrannie. Les nobles^ lésés par cette révolution^ regret- 



ÉTABLISSEMBKT DE LA TTEANNIS. S9i 

taient le passé et portaient envie aux hommes nouveaux ; néan- 
moins ils ne savaient s'associer ni aux communes ni entre eux 
pour former cet accord qui , dans d'autres pays , en fit Futile 
contre-poids de la monarchie naissante. Dès lors ils se met- 
taient à courtiser le seigneur afin d'en obtenir un lambeau d^au- 
torîté, une part des jouissances^ ou bien se jetaient dans des 
macliinations qui lui offraient une occasion légitime de les ex- 
ternûner ou de les comprimer. En résumé^ il manquait à tous le 
sentiment de la légalité^ soit pour affermir les républiques, soit 
pour tempérer les principautés. 

Les républiques, au bout de quelque temps, se transformaient 
en seigneuries sans s'en apercevoir , comme elles étaient par- 
venues sans s'en apercevoir à la liberté. Les tyrans (les Italiens, 
à Fexemple des Grecs (i), donnaient ce nom à ceux qui, bous 
ou mauvais, usurpaient le pouvoir dans une ville libre) avaient 
soin de se faire décerner solennellement, par les anciens ou les 
assemblées populaires , le titre et les pouvoirs de seigneurs gé- 
néraux pour un temps limité , et de recevoir l'investiture par la 
remise de Tétendard et du carroccio. Ainsi on affectait de res- 
pecter la souveraineté populaire; or, comme les formes consti- 
tutionnelles étaient greffées sur le gouvernement monarchique, 
il semblait qu^on dût empêcher le despotisme, et que les magis- 
tratures populaires contiendraient les seigneurs, qui, à leur tour, 
seraient protégés par les lois et la garautie nationale. Mais, de 
même qu'à Rome les empereurs exercèrent un pouvoir absolu 
parce qu'ils représentaient le peuple souverain, ainsi ces tyrans 
ne trouvaient aucune limite légale à une autorité que le peuple 
leur attribuait. 

La tyrannie n'était donc. pas le fruit nécessaire de la démo- 
cratie, mais une conséquence aristocratique , puisque toute oli- 
garchie, exclusive et jalouse, aspire à s'élever au détriment des 
autres. D'un autre côté, la tyrannie servait les intérêts popu- 
laires, puisqu'elle élevait les individus de condition inférieure 
contre les anciens personnages; aussi, même alors qu'on expul- 
sait le tyran, les gens nouveaux qu'il avait assis sur les biens 
confisqués restaient et grandissaient. Les personnes dépouil- 
lées recommençaient la lutte, chassaient les parvenus , faisaient 



( i ) Cornélius Neposj Fie de MithrUate, remarque omnes et haheri et dicî 
ifra/inoSy quîpoteslate sunt perpétua in ea civitate, quœ libertat» usa est. Et 
Jean Villani, ix, 154 : et MaUiieu Visconli fot un sage seigneur et tyran. » 



292 ÉTABLISSEMENT D£ LA TYRANNIE. 

un nouveau partage , et ces alternatives de violences ne lais- 
saient pas même jouir du repos qu'on avait espéré conmie une 
compensation à la servitude. 

Les révoltes n'étaient pas inspirées par le désir de recouvrer 
la liberté. On voulait seulement changer de seigneurie; maïs le 
gouvernement restait toujours militaire et despotique , puisque 
les citoyens désunis avaient besoin de chefs absolus. On applau- 
dissait, malgré tous leurs excès ^ aux juges qui chfttiaient les 
dominateurs tombés. Les partisans des nouveaux réclamaient 
des franchises et l'indépendance. Les vaincus s'expatriaient, 
instituaient un gouvernement tyrannique , parce qu'il était in- 
dépendant de la volonté nationale^ et prétendaient régir du de- 
hors la patrie , la bouleverser ^ changer ses institutions. Le nou- 
veau maître donnait libre carrière à ses passions, suivait une 
politique tortueuse et déployait une justice inhumaine, foulant 
aux pieds toute modération et toute générosité. 

La domination qu'une ville avait acquise sur d'autres deve- 
nait une seigneurie que les ambitieux s'efforçaient d'agrandir. 
Ainsi^ danslltalie septentrionale, qui, à la paix de Constance, se 
trouvait fractionnée en autant de républiques que de villes, on 
vit les cités se grouper autour de quelques centres et former de 
nouveaux États, dont Thistoire très-diverse répugne à cette 
marche systématique qui se révèle là où un maître unique dé- 
termine ou du moins dirige les événements d'un pays. 



CHAPITRE XCV. 

TOSCANE. 

Sons la forte domination des Boniface, la Toscane n'avait pu 
se rendre libre comme les cités lombardes; mais cet obstacle 
disparut à lu mort de la comtesse Mathiide, et les débats suscités 
1112» au sujet de son héritage entre les pontifes et les empereurs 
offrirent aux communes l'occasion de s'éntanciper, puis d'ac- 
quérir des privilèges ou de les usurper dans la lutte, en s'ap- 
puyant sur les uns ou sur les autres (1). Frédéric II, héritier du 

(1) Ou trome des consuls à Lucques, eu 1124; à Volterra, en 1144; à 
Sieuue» eu 1146, etc.; à Pise, tn 1094. 



SEIGNEURS TOSCANS. 203 

dernier duc Philippe de Souabe , frère de Barberousse, y plaça 
des vicaires; maîs^ comme leur autorité déclinait chaque jour, 
ils durent se réfugier dans quelque place forte ^ par exemple 
à San Miniato^ appelé pour ce motif al Tedesco (à l'Allemand). 
Des seigneurs étrangers dominaient sur le territoire; c'étaient 
des Lombards , comme les marquis de Lunigiana^ les comtes 
Guido^ ceux de la Gherardesca^ ou bien des Francs^ comme les 
marquis Obert^ ceux du mont Sainte-Marie^ les comtes Aldo- 
brandeschi, les Scialenga^ les Pannocbieschi^ les Alberti du Ver- 
nîo, de la Bevardenga, de TArdenghesca, etc., etc. 

Fiésole, reste de tant de villes doni. les Étrusques avaient cou- 
ronné les hauteurs italiques, était déjà citée par Cicéron pour 
son grand luxe, ses banquets somptueux, ses métairies déli- 
cieuses et ses constructions splendides; les temps ayant changé, 
elle avait converti en baptistère un très-beau débris d'antiquité 
païenne, et construit la cathédrale, où l'évéque Jacques de Bavaro 
transporta, en i05IS, les reliques de saint Homule, patron de la 
cité. De cette position élevée, les familles patriciennes mena- 
çaient les hommes de la plaine ; mais le temps était venu où 
ceux-ci devaient l'emporter sur celles-là. Florence , inférieure 
par la situation à Fiésole, comme à Fisc pour les avantages du 
commerce, mûrissait sa liberté, qu elle devait ensuite longtemps 
conserxer et toujours aimer. La première assemblée générale du 
peuple s^y tint en 1605, d'après les instances de l'évéque Ranieri. 
La première entreprise de cette ville, dont l'histoire ait gardé le 
^ souvenir, est l'expédition de il 13 contre Rupert, vicaire impé- 
rial; posté à Montecascioli, petite forteresse des comtes Cado- 
lingi, il molestait les Florentins, qui finirent par le tuer et raser 
son repaire. 

Entraînée par Pise dans la guerre contre Lucques, Florence 
apprit à connaître ses forces, et les employa à soumettre les 
châtelains : a parce qu'on trouve dans beaucoup de teiTes des 
« nobles, comtes et capitaines, qui aiment mieux la voir en dis- 
a corde qu'en paix, et lui obéissent plutôt par crainte que par 
c( amour (Dino Compagni). » Elle détruit les châteaux qui en- 
travent son commerce et servent d*asile aux oppresseurs; puis 
elle oblige les anciennes familles à descendre de la menaçante 
Fiésole (1), et les villages à recevoir ses lois, comme elle fit 



(1) Nous ne rejetons pas entièrement le récit des chroniqueurs, relatif à la 



294 SETOKEtmS TOSCANS. 

avec les capitaines de Montorlandi et ceux de Chîavello, qui, 
après s'être affranchis des confites Guido, s'étaient établis dans 
une prairie (prato) sur le Bisenzio , d'où tira son nom la jolie 
ville qu'ils y construisirent (1). Les Buondelmonti , dans leur 
château de Monlebuono, exigeaient des péages de quiconque 
traversait leurs terres, et refusaient d'écouter ses réclama- 
tions. Florence les vainquit et les força de venir dans la ville, 
iiw . Le comte Uggero dut lui promettre de ne faire aucun tort aux 
Florentins, de les aider même, de combattre avec eux , et d'ha- 
biter trois mois dans la ville, en donnant en gage les châteaux 
de Collenuovo, de Sillano, de Tremali. 

Les seigneurs de Pogna, qui ne cessaient de molester le Val- 
delsa, furent domptés par les armes ; les vainqueurs démolirent 
leur château avec les tours de Certaldo et toutes celles qui s'é- 
chelonnaient jusqu'à Florence , malgré le vif déplaisir de Bar- 
berousse, qui voyait dans ce fait une atteinte au pouvoir impé- 
rial. En M 97, Florence achetait le château de Monlegrossoli à 
Chianti, et rasait, en 1199, celui de Frondigliano ; puis, après un 
long siège, elle renversait Semifonti et la forteresse de Gombiata, 
toujours hostiles à la commune. En 1220, elle détruisit Mor- 
tenana, château des Squarcialupi, et, plus tard, ceux de Montaîa, 
de ïizzano, de Figline, de Poggibonzi, de Vernia, de Mangona; 
elle abattit les familles dynastiques des Gadolinghi dç Gapraîa^ 
des Ubaldini de Mugello, des Ubertini de Gaville , des Buondel- 
monti dans le Valdambria; enfin elle construisit une ville pour 
servir de refuge aux habitants de Gasliglion Alberti, de l'ab-* 
baye d'Agnano, de la paroisse de Prisciano, de Gampannoli, de 
San Leolino, de Monteluci, de Gacciano, de Gornia, villages sei- 
gneuriaux qui restèrent déserts. 

Les Alberti étaient les plus puissants de tous; mais, comme 
ils se divisaient en plusieurs branches, ils purent être soumis soit 
par force, soit moyennant des conditions. En 1184, le comte de 
Gapraïa, de cette famille , se recommandait avec sa femme à la 
république florentine, sous l'obligation de livrer aux consuls de 
cette république une des tours de Gapraïa, qu'elle pourrait garder 
ou détruire à sa volonté; bientôt après nous trouvons les mem- 

prise de Fiésole ; mais, avant l'époque assignée par eux, Fiésole et Florence for- 
maient un seul comté. 

(1) Ainsi parlent les clironiqueurs, mais le cIiAlenu de Prato est nommé an- 
térieurement. 



SEIGNEUH9 TOSGÀRS. 295 

bres de cette famille recteurs et consuls dans la ville. La bonne 
intelligence dura peu néanmoins, et les Alberti maltraitaient les 
voyageurs et les vilains; les Florentins furent donc obligés de 
conduire une armée contre eux, rasèrent leur chftteau de Mal- 
borghetto , et construisirent celui de Montelupo pour les tenir 
en bride. Le comte Guido Borgognone chercha vainement à les re- 
pousser, en armant œntre eux les citoyens de Pistoie, auxquels 
il avait juré fidélité ; vaincu , il dut, avec ses fils et les hommes 
de Capraïa, prêter hommage à la commune de Florence : il lui 
soumettait cette terre, s'engageait à payer vingt-six deniers 
pour chaque feu , et promettait de faire la guerre à la volonté 
des consuls, contre qui que ce fût, excepté contre les Lucquois 
avant trois ans, et Fempereur pour toujours. Les consuls de 
Florence, de leur côté, s'obligeaient à le défendre contre les ci- 
toyens de Pistoie ou tout autre ennemi, et à ne point démolir le 
château de Capraia (I). Ces comtes, néanmoins, observèrent si 
mal les traités que Florence fut contrainte plusieurs fois de 
guerroyer contre eux; ils conservèrent môme une telle puis- 
sance qu'ils fournirent de nombreux secours aux Pisans pour 
reprendre l'île de Sardaigne. 

En 1273, le conseil général des Trois cents et le conseil spé- 
cial des Quatre-ving t'dix donneiieni leur approbation pour qu'on 
achetât du comte Guido Salvatico les hommes, les terres , les 
châteaux de Montemurlo, Montevarchi, Empoli, Monterappoli, 
Vinci, Cerreto, Collegonzi, Musignano, Golledipietra, moyennant 
8,000 petits florins ; cette somme devait être fournie par les 
communes rachetées proportionnellement à la livre, c'est-à-dire 
à ia contribution (2). 

Quelques seigneurs conservèrent dans les châteaux de leurs 
ancêtres une souveraineté locale, comme les Pazzi dans le Val- 
dîirno, les Riccasoli dans le Chianti. Une famille de Longobardi 
ou Lambardi gouvernait la Versilie, c'est-à-dire le val de Sera- 
vezza. Les Ubaldini avaient une parenté si nombreuse qu'ils do- 
minaient presque sur une principauté (3). LesPulci, les Nerli, les 

(1) jérch. délie riformagioni^ liv. xxix, chap. 35. Tagioni Tozzesti, daiis ses 
Voyages de Toscane^ donne avec un grand soin l'histoire des communes toscanes ; 
il a été imité par Rapetti, et il serait à désirer que ce travail se fît partout. 
Ma uni, dans ses Sigilli, y a ajouté beaucoup d'éclaircissements. 

(2) Pront wncttitjue contigU îpsorum per soldum et liùram. Delizie degli 
eruditi toscani, tom. VlII. 

(3) Ils se subdivisaient en Ubaldini de Coldaria, de la Pila, de Montaccianico, 



1204 



296 SEIGNEintS ECCLÉSIASTIQUES. 

Giangalandi^ les Giandonati, les Délia Bella avaient inséré dans 
leur blason les armes de Hugues de Brandebourg, marquis de 
Toscane au temps d*Othon III^ duquel ils avaient reçu la noblesse; 
le jour do Saint^Thomas, ils fêtaient dans l'abbaye de Saint-Sep- 
.time le nom de ce baron (1). D'autres maisons s'élevèrent dans 
la ville par le commerce^ comme les Cerchi^ les Mozzi, les Bardi, 
les Frescobaldi, puis les Albizzi et les Médicis, qui parfois furmt 
assaillis dans leurs palais comme les vassaux dans leurs forte- 
resses. 

Il faut y joindre les seigneuries eclésiastiques; en. effets de 
même que les moines de Saint -Ambroise à Milan, les abbés 
d'Agnano^ de Monteamiata^ du Trivio^ de Passignano^ de Monte- 
verde en Toscane, étaient princes sur leurs domaines. Dans cette 
catégorie surtout se trouvaient ceux de Saint-Anthyme dans le 
val d'Orcia^ auxquels Louis le Débonnaire avait concédé presque 
tout le territoire entre TOmbrone, l'Orcia et TAsso^ si bien que 
Lothaire H assigna sur le patrimoine de cette abbaye mille pro- 
priétés pour cadeau de noce à Adélaïde. Les abbés de ITsola, près 
de Staggia dans le Volterran , furent barons de toute File et de 
Borgonuovo; Castelnuovo de l'Abbé, Gello de l'Abbé, Vico de 
l'Abbé et tant d'autres noms semblables indiquent des villages 
créés par ces moines fainéants. 

Ce môme fait, si l'on cherchait bien, se reproduirait dans tou- 
tes les communes de la Toscane. Montegemoli des comtes Guide 
se soumit au monastère de Monteverde, par lequel il fut cédé à 
Volterra en i208; il en fut de même de Querceto et de Castel- 
nuovo de Montagna. En 1221, les comtes Aldobrandeschi se re- 
commandaient aux Siennois, en leur donnant en gage les châ- 
teaux de Radicondoli et de Belfortc; ils furent imités par les sei- 
gneurs de Moutorsaio, les Cacciaconti de Montisi et différentes 
familles nobles de Chiusdino. 

Sienne elle-même combattit les Scalenghi; en 1212, elle ache- 
tait les propriétés d'Asciano, et Palteniero Forleguerra, dès 1151,, 
lui avait soumis ses châteaux, parmi lesquels Saint-Jean d'Asso. 
Les Saiiuibeni de Belcaro, les vicomtes deCampagnatico etd'au- 



de Senno, de Gagliaiio, de Spiigiiole, de Quercelo, de la Tora, de Susinana, 
de Castello, de Feliccioiie, de Peiùole, d'Asciaiiello, de Ripa, de Pesce,de Villa- 
iiiiova, de Fanieto, de Vico, de Molettiauo, de Palude, de Barl)erino, de Carda, 
de Palazziio]o, de Cariiica, d'Ai^ccUio, de Mercatello. 
(1) DaNTR, Par., XVI. 



COMMXTNES TOSCANES. 297 

très firent de même ; mais Ombert de Campagnalîco^ vers Tan 
4250, attaquait sur la route tous ceux qui étaient amis de Sienne, 
jusqu'à ce que quelques citoyens de cette ville^ travestis en moi- 
nes, s'introduisirent dans son repaire et le tuèrent. Les IJbaldini 
molestèrent longtemps les habitants des vallées du Santerno. et 
de la Sieve. Les Pannochieschi continuaient à dominer sur Mon- 
temassi; Gastruccio^.en i328^ souleva cette place forte contre 
les SiennoiS; qui, après l'avoir réduite par les armes et la famine^ 
la ruinèrent et firent peindre ce fait dans le palais du consistoire 
par Simon Memmi. Les Salimbeni^ pour venger un membre de 
leur famille décapité et d'autres qu'on avait emprisonnés, por- 
tèrent les armes contre Sienne en 4 374, et reprirent Montemassi. 
Une guerre s'ensuivit; enfm les deux parties choisirent la sei- 
gneurie do Florence pour arbitre^ et la citadelle reconstruite fut 
rendue à cette commune (1). 

Les châteaux de Chianti^ qui formaient la limite entre Sienne 
et Florence^ furent pour ces deux républiques une occasion de 
guerres fréquentes. Montepulciano , dont on ignore Torigine, 
mais qui se trouve déjà mentionné en 715^ se soumit aux Flo- 
rentins en promettant de ne pas imposer de droits sur leurs mar- 
chandises^ d'offrir à la Saint-Jean un cierge de 50 livres^ et de 
payer un tribut annuel de 50 marcs d'argent. Les Siennois le ré- 
clamèrent devant un congrès de nobles du voisinage et de repré- 
sentants de la ville; de l'examen des faits il résulta qu'il n-'ap- 
partenait pas au district de Sienne depuis plus de quarante ans^ 
. mais qu'il était sous la domination de quelques comtes allemands. 
Peu satisfaite de cette décision. Sienne tenta plusieurs fois de 
soumettre Montepulciano^ qui> détruit etréédifié^ se recommanda 
à cette ville après des vicissitudes diverses. Il promit d'avoir les 
mêmes amis et ennemis; de ne percevoir aucun droit sur les 
marchandises de ses négociants ; d'offrir le jour de l'Assomption 
de la Vierge un cierge de 50 livres ; d'envoyer à toute réquisition 
deux citoyens au parlement de Sienne; d'élire parmi les citoyens 
de celle-ci le podestat et le capitaine avec un salaire de 400 li- 
vres tous les six mois^ mais qu'ils gouverneraient selon les sta- 
tuts de Montepulciano. 

Grosseto, centre de la vallée du bas Ombrone siennois, et fon- 
dée vers Tan 1000, devint cité lorsqu'en 1138 Innocent II y 
transféra le siège épiscopal de Roselle, ancienne ville étrusque, 

(1) Malbvolti, Iitorie senesif part, i, cfaap. 2. 



9I9S GOMIfimES TOSCANES. 

alors déchue et dévastée par les voleurs. D'abord sous la sei- 
gneurie des Aldobrandeschi^ qui se recommandèrent ensuite à 
Sienne , les Grossétans finirent eux-mêmes par jurer soumission 
à cette république^ en lui promettant un tribut annuel de 48 li- 
vres^ plus 50 livres de cire. L'évêque payait également 25 livres, 
et fournissait un cierge de là livres ; mais la soumission de Gros- 
seto fut toujours turbulente, et souvent cette ville secoua le 
joug. 

Pistoie , qui grandit après l'assainissement de ses marais en 
500^ compta de riches familles, parmi lesquelles on trouve les 
aïeux des comtes Guido et même des Cadolinghi. Elle fut gou- 
vernée par Pévéque, le comte, le gastald, et s'affranchit après la 
mort de la comtesse Mathilde. Ses statuts sont les plus anciens 
que Ton ait conservés; déjà, en 1150, elle avait un podestat et 
des conseillers auxquels le cardinal Hugues, légat pontifical et 
disciple de saint Bernard, écrivait pour qu'ils annulassent le ser- 
ment illicite qu'ils prêtaient en entrant en charge, de ne jamais 
faire de bien aux Spedalinghi ni pendant la vie ni après leur 
mort. Cette commune soumit les vassaux épiscopaux de Lam- 
porecchio, les comtes Guido de Montemurlo, les comtes de Ca- 
praïa, les comtes Alberti du val Bizenzio, les habitants de Gar- 
mignano et d'Artimino. 

Cortone composait sa commune de consuls, de nobles {majoret 
milites), de chefs de métiers, avec un camerlingue et un chan- 
celier. Le conseil de credensa était formé de vingt nobles, et le 
conseil général^ de cent citoyens et artisans. En 1313, les Alfieri. 
lui cédèrent le château de Poggioni, avec la promesse qu'un des 
leurs au moins tiendrait sa famille dans la cité : les Bandinucci 
lui remirent Montemaggio; les Balducchini, Castelgherardi ; les 
JMancini, Hnffignano; les Bostoli, Gignano; les Baldelli, Peciaua; 
lesVenuti, Gigliolo ; les Tommassi, Gintoïa; les Boni, Fusigliano; 
lesCappi,Ossaïa; lesPancrazi, Ronzano;lesSerducci, Daiiciano; 
les Meili , Borghetto et Malalbergo sur -le lac Trasimèue ; les 
Passerini, MontitUat Cortone soumit encore les marquis de Pe- 
trelia, de Fierté, de Mercatole, les Alticozzi, lesSernini, les 
Rodolfini, les Orselli, les Vagnucci, les camaldules du prieuré 
de Saint Égidius, qu'elle fit entrer dans la ville, dont elle agran- . 
dit les murailles m 1219, de manière à renfermer dans leur en- 
ceinte le faubourg de Saint-Vinc^ent. Après des alternalives d'al- 
liances et de guerres avec les Aretini, elle fut surprise en 1259 
par ces seigneurs, qui la saccagèrent et la démantelèrent, en 



fLORENOI. 299 

l'obligeant k prendre toujours pour podestat un Àretino. Enfin 
elle passa sous la domination des Casati , nommés vicaires de 
l'empire, jusqu'au moment où Florence la soumit. 

Les cités bâtissaient de nouveaux bourgs pour les campa- 
gnards affranchis, et se les conciliaient par des franchise s. Flo- 
rence réunissait à son propre comiat les paysans qui s'étaient 
donnés spontanément^ leur accordait le droit de cité et les dis- 
tribuait en quartiers ; mais ceux qu'elle avait acquis à prix d'ar- 
gent on soumis par la force formaient le district ^ chacun avec 
des conditions particulières. Petites communes^ paroisses^ bour- 
gades, tous ces groupes avaient formé des ligues pour se défen- 
dre contre les violences, s'obligeaient à purger leur territoire des 
malfaiteurs et des bandits, à maintenir la sécurité sur les routes, 
à réparer tout dommage occasionné par les voleurs, et avaient 
au besoin des ofHciers et des fonds communs. 

Florence, parvenue à la liberté longtemps après les commu- 
nes lombardes, traversa des luttes moins longues et se fit remar- 
quer par des progrès plus rapides dans la civilisation, les arts, le 
commerce ; elle évita les guerres avec Barberousse, et put faire 
son profit de l'expérience des autres. Sa position et le caractère 
de ses habitants contribuèrent à lui conserver ces mœurs sim- 
ples et naïves que nous a décrites le poëte le plus spiendide et 
le plus fidèle chroniqueur du moyen ftge, Dante, ce Aux jours de 
son trisaïeul Gacciaguida , Florence, dit-il, renfermée dans son 
étroite enceinte, vécut dans une paix sobre et pudique; les or- 
nements excessifs des femmes n'attiraient pas les regards plus 
que la personne elle-même; la fille, dès sa naissance, n'effrayait 
pas encore le père, car il ne fallait songer ni à des mariages pré- 
coces ni aux grosses dots. Bellincion Berti (1) et d'autres illus- 
tres citoyens portaient une ceinture de cuir , et se trouvaient 
contents d'un vêtement de peau découvert; leurs femmes ne t^e 
fardaient pas devant le miroir, mais s'occupaient du fuseau et 
de la quenouille, veillaient sur le berceau de leurs enfants, qu'elles 
consolaient avec ce langage naïf qui fait le charme des parents; 

(i) Le nom de Bellincion rappelle l'historiette desa^fiUe Qualdrada. L'em- 
pereur Othou iV, en la \oyant, demanda de qni était cette })eUe jeune fille; 
Bellinciou, qui se Irouvait prés de lui, répondit : « C'esl la fille d'un tel, qui 
serait très-heureux de vous la faire embrasser, w Mais la jeune fille ajouta en 
rougissant : » Ne disposez pas de moi si libéralement , car jamais homme ne 
me baisera à moins d'être mon légitime époux. » L'empereur, louant sa résolu- 
tion, la fil épouser à un ooiiite Guido avec uhe riche dot. 



300 FLOBEIVCE. 

la quenouille à la nudn, elles s^eutretenaient avec la famille non 
de vanité et de choses frivoles, mais des Troyens, de Fiésoie et 
de Rome. > 

Après ces beaux vers^ qui sont d'ans la mémoire de tous, citons 
Texcellent Jean Villani : « Dans ce temps (c'est-à-dire en i250), 
« les citoyens de Florence vivaient sobrement de mets grossiers, 
à peu de frais, et leurs coutumes étaient simples et rudes, 
a Leurs femmes s'habillaient de gros drap; beaucoup portaient 
a des peaux que ne recouvrait" aucun vêtement de drap , un 
« bonnet^ et tous chaussaient des houseaux. L'habillement des 
<x femmes du commun était d'une grosse étoffe verte^ avec une 
(( forme égale pour toutes. La dot donnée par les gens de con- 
(c dition inférieure était ordinairement de 100 livres, de 200 au 
a plus^ et Ton regardait comme exorbitante celle de 300. La 
« plupart des jeunes filles qui se mariaient avaient vingt ans au 
a plus. Tels étaient le vêtement, les mœurs et les usages sim- 
a pies des Florentins d'alors; mais ils avaient le oceur loyal, et la 
<c bonne foi présidait à leui*s rapports. » fienvenuto dloiola dit : 
a Les boulangères ne portaient pas alors de perles à leur chaus- 
a sure^ comme on le voit aujourd'hui dans cette ville , .à Gênes 
« et à Venise... La nourriture des Florentins est économique et 
a simple^ mais d'une grainde propreté. Les gens de basse con- 
(( dition vont dans les tavernes où ils savent qu'on vend de bon 
c( vin, sans souci aucun^ tandis que les marchands conservent des 
a habitudes modestes. » 

Afin de compléter ces descriptions , exagérées sans doute, 
mais sur un fond vrai, nous rappellerons que Florence offrit aux 
Pisans^ sur le point de conduire une expédition contre les îles 
Baléares, de veiller à la sûreté de leur ville pendant leur ab- 
sence, et qu'elle demanda deux colonnes de porphyre lorsque 
Pise lui proposa de choisir parmi les dépouilles des vaincus. Le 
service et la récompense en disent assez sur cette époque. 

Florence prospérait donc au milieu de l'existence tranquille 
de ses citoyens, lorsque l'inimitié privée de deux familles y dé- 
veloppa le germe fatal des factions guelfe et gibeline. Buondel- 
monte, de la maison des Buondelmonti , autrefois seigneurs de 
1215 Montebuono dans levai d'Amo, était fiancé à une fille d'Oderigo 
Giantrufetti , de la famille des Amedei. Un jour qu'il passait à 
cheval devant la maison de Donati, AIdruda, femme de ce sei- 
gneur, lui adressa quelques paroles railleuses, et, lui montrant 
sa fille, très-belle et unique héritière d'un riche patrimoine, lui 



LES BUONDELMONTI £T LES AHEDEl. 30i 

dit : « Je Pavais élevée et conservée pour toi. » Buondelmonte, 
épris de ses charmes, rompit son mariage avec l'autre. Getaf«- 
front irrita profondément Oderigo^ qui s'entendit avec ses pa- 
rents, les Uberti, les Fifanti, les Lamberii et les Gangalandi pour 
le battre et Toutrager; mais Mosca, des Lamberti, proféra ces 
paroles cruelles : a Fait accompli a droit acquis » (cosa fat la 
capo hd)^ c'est-à-dire : a Tuons-le, et la chose s'arrangera en- 
suite. 9 En effet, le jour où Buondelmontc, monté sur un pale- 
froi blanc et vêtu d*un riche costume blanc, conduisait l'épou- 
sée, ils regorgèrent auprès du pont Vieux. Le peuple tomba 
sur les meurtriers, et do graves inimitiés divisèrent les citoyens, 
qui, sous le nom de Guelfes ou de Gibelins, embrassèrent la 
cause des uns ou des autres; la ville enfin prit l'aspect de deux 
camps ennemis. A Saint-Pierre Scheraggio étaient les maisons 
des Ubcrti, qui, suivis des Fifanti, des Infangati, des Amedei et 
des Malespini , combattaient les Bagnesi, les Pulci, les Guida- 
lotti, les Gherardini, les Foraboschi , les Sacchetti, les Manieri , 
les Cavalcanti, attachés au parti guelfe. A la cathédrale, auprès 
de la tour des Lancia, se groupaient les Barrucci , les Agolanti , 
les Brunelleschi, qui luttaient contre les Tosinghi, lesAgli, les 
Sizi, les Arrigucci. A la porte Saint-Pierre, les Tedaldini, unis 
aux Capousacchi , aux Elisei, aux Abati, aux Galigaï , avaient 
pour adversaires les Guelfes Donati, Visdomini , Pazzi, Adimari, 
Délia Bella, Gerchi, Ardinghi. La tour du Scarafaggio desSolda- 
nieri, à Saint-Pancrace, arborait la bannière gibeline, défendue 
par les Lamberti , les Cipriani, les Toschi, les Migliorelli, les 
Amieri et les Pigli , contre les Tornaquinci , les Vecchietti et les 
Bostichi. Il en était de même dans les autres sestiers. A Borgo 
même, les Buondelmonti, soutenus par les Guelfes Giandonati , 
Gianfigliazzi, Scali, Gualterotti et Importuni, guerroyaient con- 
tre les Scolari, qui avaient avec eux les Guidi, les Galli, les Ga- 
piardi, les Soldanieri. Au delà de TArno , les Gibelins Ganga- 
landi, Ubriachi et Mannelli, étaient aux prises avec les Guelfes 
Nerli, Frescobaldi, Bardi, Mozi; ils s'expulsaient tour à tour, et 
faisaient des alliances avec les autres villes ou bien avec les sei- 
gneurs de leur parti. 

Au temps de Frédéric II, les Gibelins prévalurent; les Ubcrti, 
de leur faction, entravaient le commerce de Florence, et, à la u^q 
tête d'une bande d'Allenmnds qu'ils avaient appelée avec Frédé- 
ric d'Antioche, fils de l'empereur, ils chassèrent les Guelfes de 
la ville. Rustico Marign611i, chef de ce parti, avait péri dans la 



302 «OUYERNEHENT 017ELFE. 

mêlée ; ses compagnons^ pour épargner à son cadavre les outra- 
ges de l'ennemi, revinrent sur leurs pas sans souci du péril^ et, 
portant d'une main leurs armes y de Tautre les cierges avec le 
cercueil, ils lui firent de singulières funérailles. Les GibeKns vie* 
torieux démolirent les tours de leurs ennemis^ et tentèrent 
même de détruire Téglise de Saint-Jean où ils tenaient leurs as- 
semblées; puis ils les poursuivirent dans la campagne et les 
châteaux de Capraîa^ de Pigline, de Montevarchi , et leur firent 
quelques prisonniers , qui , livrés à Frédéric II , furent , par ses 
ordres, tués, aveuglés ou jetés dans les fers. 

Restés sans compétiteurs, les Gibelins établirent un gouverne- 
ment aristocratique, tout au préjudice de la plèbe et des bour- 
geois libres ; mais les citoyens reprirent les armes, et, délivrés 
de cette tyrannie cupide, ils se réunirent sur la place de Sainte- 
1250 Croix, et formèrent une confédération sous le nom de peuple, 
20 octobre.) d'autant plus dignes d'éloges qu^ils surent se garantir des excès 
de la réaction. Au podestat des nobles ils substituèrent un ca- 
pitaine, qui devait être «Guelfe et du parti guelfe, zélé, fidèle et 
dévoué à la sainte Église romaine, et non lié à aucun roi, prince, 
seigneur ou baron ennemis de celle-ci ; » il était assisté d'une sei- 
gneurie bimensuelle, composée de douze anciens^ deux par 5^5- 
iier, La ville fut divisée en vingt gonfalons, qui formaient au- 
tant de compagnies de milice, et la campagne en quatre-\ingt- 
seize paroisses (pivieri). Sur l'ordre du capitaine et au son de la 
cloche (la inartinella)^ la milice devait se réunir autour du car- 
roccio, surmonté du gonfalon blanc et rouge; c'est ainsi qu'ils 
attaquèrent plusieurs fois les grands. Les bourgeois n'enlevèrent 
aux seigneurs que le pouvoir de nuire, en abaissant leurs tours 
au niveau de cinquante coudées; avec les pierres qui provinrent 
de cette démolition ils fortifièrent le sestier de l'Arno, pour 
avoir la force qui garantit la liberté. Le palais du podestat, où 
devaient résider les membres du gouvernement, fut construit en 
manière de forteresse. 

Avec cette nouvelle forme de gouvernement populaire, Flo- 
rence eut dix années célèbres par de grands faits. Aussitôt que 
la mort de l'empereur Frédéric l'eut délivrée de toute crainte , 
elle rappela les Guelfes exilés, et contraignit les nobles des deux 
factions à signer la paix ; elle obligea Sienne, Arezzo et Pistoie à 
quitter la bannière impériale pour la sienne, vainquit les citoyens 
de Poggibonzi et de Volterra, dont les Gibelins relevaient les mu- 
railles étrusques, et défit les Pisans près de Pontedera. En mé- 



FABINATÂ. 303 

moire de cette année des victoires, elle frappa la nouvelle mon- 
naie d'or de vingt- quatre carats et d'un huitième d'once d'or^ 
appelée florin^ parce qu'elle portait la fleur, symbole parlant 
de cette ville. 

Les années suivantes ne furent pas moins heureuses; mais les 
Gibelins formèrent le complot de ressaisir la domination, et, cités 
à comparaître, ils prirent les armes en élevant des barricades. Le 
peuple les attaque, en tue quelques-uns et chasse les autres. 
Conduits par Farinàta, de la famille des Uberti, ils se réfugièrent 
à Sienne ; or, comme cette ville était convenue avec Florence 
(et l'obligation était réciproque) de ne pas accueillir ses bannis, 
la guerre lui fut déclarée. Florence venait d'être mise à l'inter- 
dit pour avoir fait couper le cou {segar la gorgiera) sur la place 
publique à un certain Beccaria de Pavie, abbé de Vollombreuse, 
accusé de trames avec les proscrits; ainsi la guerre prenait un 
caractère religieux . Les Gibelins ne se firent pas scrupule de de- 
mander un renfort de soldats allemands au roi Manfred , que 
Sienne avait déjà nommé son seigneur. On cohiptait sur une 1258 
armée, et Manfred n'envoya que cent hommes, ce q\\\ découra- 
geait les Gibelins; mais Farinata leur dit : a II suffit qu'il nous 
envoie son enseigne; nous la mettrons en tel lieu que, sans 
autre prière, il nous fournira de plus grands secours. «Après 
avoir exalté leur courage, il les poussa contre l'ennemi dont ils 
firent un grand carnage; mais les Guelfes se rallient, les met* 
tent on déroute et les taillent en pièces. La bannière de l'aigle 
noire sur fond d'argent fut traînée dans la fange jusqu'à Florence, 
où l'on décréta dix livres pour tous ceux qui auraient fait pri- 
sonnier un cavalier, la moitié pour un fantassin citoyen, et trois 
pour un mercenaire; cette récompense fut maintenue pour l'a- 
venir. 

Manfred, comme l'avait prévu Farinata, comprit que son hon- 
neur était engagé; il envoya donc, déterminé d'ailleurs par 
20,000 florins qu'il avait reçus, dix-huit cents cavaliers alle- 
mands, commandés par son neveu Giordano d'Anglano. Ce ren- 
fort, joint aux Siennois et aux bannis, porta l'armée de Fari- 
nata à vingt mille hommes. Deux moines imposteurs promirent 
aux Florentins que les Siennois leur ouvriraient leâ portes de la 
ville; aussi, malgré les hommes prudents qui conseillaient de ne 
pas s'aventurer sur le territoire ennemi, parce que les Allemands 
ne tarderaient point à se disperser faute de solde, les exagérés 
l'emportèrent. Attendre l'opportunité était à leurs yeux une là^ 



304 • FAR1NA.TA. 

cheté^ et Ton punit d'une amende un chevalier qui suggérait ce 
parti; Le silence, sous peine de |00'livres, fut imposé à un au- 
tre, qui Jes paya pour avoir le droit de parler ; on doubla l'a- 
mende, il ne se tut pas, et continua même alors qu'on l'eût 
portée à 400 livres, jusqu'à ce qu'il fût menacé de mort. 
1260 L'expédition résolue, il n'y eut pas de famille qui ne fournit un 

homme à pied ou à cheval. Pendant la marche , les archers et les 
arbalétriers de la ville et de la banlieue formaient Tavant-garde; 
venaient ensuite la cavalerie et le peuple de trois sestiers, puis la 
cavalerie et les fantassins des autres. Les confédérés à pied ou à 
cheval comfiosaient rarrière-garde. Des gens de Bologne, de Luc- 
ques, de Pisloie, de San Miniato. de Saint-Géminien, de Volterra, 
de Pérouse, d'Orvieto, et beaucoup de mercenaires se trouvaient 
dans leurs rangs; Tannée, en tout, s'élevait à plus de trente 
n)illè combattants. La bataille, qui se donna au milieu des collines 
u septembre, dc Mouteaperti, sur TArbia, est un des faits les plus mémorables 
de lâge héroïque des républiques italiennes. 

Les Siennois se préj'arèrent au conibat par des actes de dévo- 
tion, et « les gens eruployèrenl presque toute la nuit à se confes- 
ser et à se réconcilier les uns avec les autres ; ceux qui avaient 
reçu les plus grandes injures se mettaient à la recherche de leurs 
ennemis pour les baiser sur la bouche et leur pardonner. C'est 
ainsi que se passa la plus grande partie de la nuit ( 1). » Puis les 
ti'oupes se mirent en mouvement. Les vaillantes femmes, qui 
étaient restées à Sienne avecTévôque et les ecxîlésiastiques, com- 
mencèrent le vendredi matin une procession solennelle, où figu- 
raient toutes les reliques dc la cathédrale et des autres églises de 
la ville. Les piètres faisaient entendre des psaumes divins, des 
litanies, des oraisons. Les femmes, toutes nu-pieds et vêtues 
d'habillements grossiers, priaient Dieu de leur conserver un père, 
un fils, des frères, un époux, et tous, avec larmes et gémisse- 
ments, suivaient cette procession , invoquant toujours ta Vierge 
Marie. Ainsi se passa le vendredi , sans que personne prit de 
nourriture; quand vint le soir, la procession retourna à la cathé- 
drale, où tous s'agenouillèrent, et l'on dit les litanies avec l)eau- 
coup d'oraisons. De la hauteur on descendit dans la plaine, où le 
loyal chevalier, maître Arrigo d'Astiniberg, se présenta devant 
tous. Après avoir salué le capitaine et les autres, il dit : Tous 
les membres de notre w ai son ont obtenu de saint Exupère ie pii- 

(1) Nicolas VeKTIBA, La Aconfuta di Mo/Uca^eni, 



BATAILLE DE MONTEAPERTl. 305 

vilége d*élre les premiers serviteurs d^m les balailles ou ils se 

trouvent. En conséquence, il m'appartient de jouir de l'honneur \ 

de fnafamilley et vous prie que vovs le trouviez bon. On fit droit 

à sa demande^ comme c'était justice. 

a Les gens de Sienne étant ainsi , la plupart des hommes de 
Florence aperçurent un manteau tiès-bianc^ qui couvrait tout 
le camp des Siennois et leur ville... Quelques-uns disaient qu'il 
leur semblait reconnaître le manteau de notre Vierge Marie, la- 
quelle garde et défend le peuple de Sienne. Voyant ainsi le man- 
teau dans le camp des Siennois et sur la ville de Sienne, tous, 
comme illuminés par Dieu , se mirent à genoux en versant des 
larmes et en invoquant la Vierge glorieuse. Et ils disaient : 
Voilà un grand miraclCy et nous le devons aux prières de notre 
évêque et des saints religieux (1). » 

Les Gibelins étaient inférieurs par le nombre, mais mieux dis- 
ciplinés et plus unis ; Bocca des Abbati et d'autres, leurs fauteurs 
secrets , abandonnèrent les Florentins , dans les rangs desquels 
cette désertion jeta le désordre. La martinella cessa de se faire 
entendre; les premiers cavaliers cherchèrent leur salut dans la 
fuite, mais il périt environ trois mille fantassins, et beaucoup 
restèrent prisonniers. Le carroccio fut pris, et traîné à rebours 
au milieu de grandes réjouissances. On promena sur un ftne, 
les mains liées derrière le dos, un héraut que les Florentins, 
comptant sur des intelligences, avaient envoyé demander les 
portes de Sienne. Le peuple suivait, en criant : a Venez main- 
tenant pour occuper la ville, et construisez-y un fort (2). d 

L'étendard du roi Manfred flottait à la tête des Allemands, qui, 
avec des branches à leurs casques, célébraient par des chants, 
dans la langue de leur pays, la victoire sur Tltalie. Au-dessus du 
carroccio siennois, orné richement, se déployait le gonfalon de 
la commune, et derrière venaient les prisonniers abreuvés d'ou- 
trages, que les chroniqueurs se plaisent à énumérer; ils racon- 
tent quMi fut permis aux particuliers de recevoir la lançon des 
prisonniers, mais que le-s magistrats voulurent qu'on y joignit un 

(1) Citroui^urs de \ehtijra, 

(2) Quand ou a .vu l'étroite vallée eutre rAii>ia et le Biena, espace d*un 
demi-mille carré, on est obligé de croire que Malespini, en y faisant combattre^ 
trente mille fantassins et mille cavaliers de la seule ligue guelfe, a fait comme 
tous les journalistes et les narrateurs vulgaires ; il est également impossible que 
toitie cette armée pût se réfugier dans le petit château de|^Mottteaperti, oii se 
logerait à peine un régiment. 

1II»T. DBS ITAL. — T. ▼. 20 



dOQ FARLEKENT D'JSMPOU 

bouo par tête, avec le sang desquels on pétrit la chaux ponr re^ 
taurer une fontaine qui conserva le nom des Boucs, Une église 
même fut b&tie en mémoire et en Thonneur de saint George^ avec 
fête anniversaire^ et Margariton peignit pour Farinata un cru* 
cifix à la manière byzantine. Plusieurs familles de Florence, ef- 
frayées, allèrent s'établir à Lucques, où se réfugièrent aussi les 
Guelfes de Prato^ de Pistoie, de Volterra, de saint Géminien et 
d'autres lieux. 

Le^ Gibelins^ ayant reconquis la supériorité, se réunirent à 
Ëmpoli et proposèrent de détruire Florence^ forteresse de leurs 
adversaires ; seul, le magnanime Farinata déclara qu'il n'était pas 
entré dans cette confédération pour ruiner la cité , mais pour la 
conserver victorieuse (1). Cette proposition nous donne la me- 
sure de la fureur du parti gibelin^ qui pi^iit^ rançonna et réfonna 
l'État dans le sens impérial ; les plébéiens furent dépouillés de 
leurs privilèges j et les aristocrates débarrassés de toutes 
charges. 

Le comte Guido Novello, nommé vicaire du roi Manfred en 
Toscane, assaillit Lucques^ asile des Guelfes, et cette ville, après 
avoir vainement fait appel à Conradin, ne put se sauver que par 
l'expulsion des bannis , auxquels il ne resta plus de refuge en 
Toscane. Malgré la victoire de Charles d'Anjou, Guido put con- 
server Florence aux Gibelins; il chargea même deux moines 
gaudents de Bologne, qu'il nomma podestats avec treu(e-six 
sages, 4'opérer une réconciliation entre les deux partis. Lesnou- 
1266 veaux magistrats distribuèrent les arts en douze corporations, 
divisées en majeures et mineures, chacun avec des consuls, des 
capitaines et son étendard. A partir de cette époque commence 
le véritable gouvernement populaire , et Yillani a raison de dire 
que a désormais, il n'y eut aucun grand, o c'est-à-dire nul ci- 
toyen qui fût au-dessus des lois. 

L'union est toujours funeste à la tyrannie ; le peuple se sou- 
leva bientôt contre le comte Guido, qui jugea convenable de se 
retirer, et la ville releva la bannière guelfe, en confiant la sei^ 
gneurie à Charles d'Anjou. Ce roi combattit les Gibelins à Pog- 
gibonzi, dont la résistance dura quatre mois, et prit beaucoup 
de châteaux sur le territoire pisan. Le pape avait envoyé la ban- 
nière à l'aigle rouge sur fond blanc, avec le serpent au-dessous, 

(1) Dante place Farinata (bien que de son parti) dam Tenfer parmi les épi- 
curiens, c'est-à-dire parmi ceux qui tuent tdme avec le caritt. 



Parlement p'smpoli. 307 

bannière qui resta depuis l'enseigne de la massa guelfa, comme 
on appela une magistrature nommée pour administrer les biens 
confisqués sur les Gibelins contumaces au profit des Guelfes (1). 
Indépendante de la seigneurie , Florence élisait ses officiers et 
ses conseils , prenait des mesures et faisait des lois, recevait et 
expédiait des lettres aux autres États avec son propre sceau ^ et 
veillait à ce qu'aucun Gibelin ne fût admis aux honneurs ou aux 
bénéfices de la commune ; grâce à de si nombreux avantages, 
la commune de cette ville exerça une grande influence sur les 
événements, survécut à la liberté comme administration écono- 
mique, et ne fut abolie qu'en 1769. 

Ces alternatives de succès et de revers multipliaient les ani- 
mosités, les confiscations, les souffrances ; mais, en mémetemps, 
elles entretenaient la vie et l'audace, qui fait entreprendre les 
jgrandes choses, a La ville de Florence est située dans un lieu 
sauvage et stérile qui ne pourrait, malgré toutes les fatigues, 
nourrir ses habitants... c'est pourquoi ils sont allés chercher au 
loin d'autres terres, provinces et pays*, où les uns et les autres 
ont vu qu'ils pouvaient rester quelque temps et s'enrichir, afin 
de retourner chez eux. Visitant ainsi tous les royaumes du monde, 
infidèles et chrétiens, ils ont appris à connaître les coutumes des 
autres peuples... et l'un fait naître la volonté chez l'autre. 
Aussi n'accorde-t-on aucune estime à celui qui n'est pas mar- 
chand et n'a point parcouru le monde, visité les nations étran- 
gères et rapporté des richesses dans sa patrie... Les individus 
qui vont par le monde dans leur jeunesse , et acquièrent jexpé- 
rience, vertu, trésors, sont en si grand nombre qu'ils forment 
une communauté d'hommes capables et riches , comme il n'en 
existe nulle part (1). » Souvent les marchands se trouvaient seuls 
pour supporter les chaires publiques; en outre, ils prêtaient de 
l'argent aux nobles pour briller, à la plèbe pour acheter des den- 
rées. Ils voulurent donc, non- seulement participer au gouver- 
nement, mais encore en exclure les propriétaires; dans ce but, 

(1) On connaît le montant des dommages occaâionnés par les Gibelins aux 
Guelfes, dommages évalués 132,160 florins d^or, c'estrà-dire un million et 
demi. Parmi les nombreuses maisons détruites, quelques-unes sont à peine esti- 
mées 1 5 florins ; on appelle palais celles qui valent plus de 300. 

Dans les statuts de Calimala, il est dit que r tous les consuls des marcliands 
soient quatre, et le camerlingue, on ; que tous soient Guelfes et amis de la sainte 
tigHse romaîne. » (% vi.) 

(2) DjkTi, Chw., pag .56. 



308 BATAILLE DE CAHPALDllfO. 

ils établirenl la seigneurie des six prieurs, obligés de vivre en- 
semble dans le palais, dont ils ne pouvaient sortir pendant les 
deux mois que durment leurs fonctions, et qui , réunis aux con- 
seils des arts majeurs, élisaient leurs successeurs. Les prieurs 
devaient appartenir à un art et, dès lors les nobles, comme les 
familles patriciennes qui aspiraient au gouvernement, se fai- 
saient inscrire sur les registres d'une corporation; ainsi la com- 
mune se composait des artisans et du peuple. Un gonfelonier 
présidait les prieurs, qui étaient servis par trois grands officiers 
étrangers, le podestat^ le capitaine du peuple, et le magistrat 
chargé de faire exécuter les règlements de justice. 

Les Florentins armaient de temps à autre pour faire prévaloir 
la faction guelfe, ou se mêlaient aux querelles de Lucques, de 
Sienne, de Pisloie et de Cortone, où se reproduisaient les mê- 
mes vicissitudes, mais le plus souvent » l^avantage de la démo- 
cratie. A Sienne , les /Yet//, défenseurs bimensuels de la com- 
mune et du peuple, devaient être marchands. Pistoic choisissait 
aussi les anciens dans cette classe, à Pexclusion des anciens no- 
bles et de tous ceux qu'une faute avait fait inscrire parmi les 
nobles. 

Les Gibelins de toute la Toscane avaient cherché un refuge 
à Arezzo, où le parti noble s*était relevé sous les auspices de Té- 
vèque. Guillaume, de la famille des Ubertini. Les Guelfes de Flo* 
rence voulurent les réprimer; toute la Toscane s'enrôla sous 
l'une ou Tautre bannière , et les adversaires se rencontrèrent à 
1280 Campaldino, près de Bibiena. Au moment d'engager la mêlée, 
^ ^*''" on avait coutume de désigner douze paladins qui devaient, com-* 
me enfants perdus , charger l'ennemi à la tête de la cavalerie^ 
encouragée par leur exemple. Dans cette circonstance, le Flo- 
rentin Vieri des Cerchi, bien que malade, se désigna lui-même 
avec son fils, mais sans vouloir nommer les autres : il n'en fallut 
pas davantage pour exciter une émulation générale, et cent cin- 
quante citoyens se présentèrent pour être les premiers cham* 
pions. 

a L'évêque d'Arezzo, qui avait la vue courte, demanda : QueU 
sont ces wvrs là-bas? On lui répondit que c'étaient les pavois des 
ennemis. Messîre le baron des Mangiadori de San Miniato, brave 
chevalier expert en fait d'armes, ayant réuni des hommes d^ar- 
mes, leur dit : Messieurs, dans les guerres de Toscane on était 
vainqueur d^ ordinaire quand on attaquait bien ; elles ne duraient 
pas, et peu d'hommes y périssaient, parce qu*on n'était point 



BATAILLE DE CAMPALPINO. 309 

dans l'usage de les tuer,.. A présent , on a changé de tactiqvs^ 
et le vainqueur est celui qui se tient le plus ferme ; c'est pour- 
quoi je vous conseille de rester solides à votre poste y et de tes 
laisser commencer t'attaque. Us résolurent de suivre cet avis. Les 
Arétins assaillirent le camp si vigoureusement et avec une telle 
force que le corps des Florentins recula beaucoup ; la bataille 
fut rude et acharnée. Des deux côtés on avait fait de nouveaux 
chevaliers. Messire Corso Donati, à la tûte de l'escadron de Pis- 
toie^ charge Tennemi en flanc. Les carreaux pleuvaient; les Aré- 
tins en avaient peu^ et se trouvaient criblés du côté où ils étaient 
découverts. L'air était chargé de nuages, et la poussière très« 
grande. Les piétons des Arétins se glissaient sous le ventre des 
chevaux avec le couteau à la main et les éventraient ; puis leurs 
guerriers s'avancèrent tellement que beaucoup de morts des 
deux parts couvrirent le champ do bataille. Dans cette journée 
plusieurs , qui étaient estimés pour leur grande prouesse , se 
monti'èrent lâches^ et d'autres dont on ne parlait pas se firent 
estimer (i). » 

Les Florentins remportèrent la victoire, mais les tumultes n'en 
continuèrent pas moins. 

Les nobles 9 comptant sur leur expérience militaire^ ne sa* 
valent pas se plier au*joug des lois^ molestaient les bourgeois, 
et lorsqu'un d'entre eux avait commis un crime, toute la fa- 
mille paraissait en armes à ses côtés pour le soustraire à la jus* 
tice. Le gonfalonier se voyait alors contraint d'armer la jeunesse 
pour châtier de vive force le délinquant, a Beaucoup subii*ent 
a les rigueurs de la loi, et les premiers qu'elle atteignit furent 
a les Gaiigaî. En effet, run*d*en(re eux commit un attentat en 
a France sur les deux fils d*un marchand, nommé Ugolin Beni- 
< vieni^et, comme ils en vinrent aux injures, l'un des deux frèrrs 
a fut blessé par l'un des Galigaï, et il en mourut. Et moi, Dino 
a Gompagni (tel est le récit de ce digne chroniqueur) , me trou- 
« vaut gonfalonier de justice en 1293, j'allai à leurs maisons et h 
« celles de leurs complices, et je les fis démolir selon les lois, 
a Cet exemple entraîna |K)ur les autres gonfaloniers un grave 
a inconvénient, parce que, s'ils démolissaient selon les lois, le 
a peuple disait qu'ils étaient cruels, et lilches s'ils ne démolis^ 
a saieut pas complètement; aussi, par crainte du peuple, beau- 
c coup manquaient à la justice. » 

(1) Dino Gompagni. 



1 



310 6IAN0 DE LA BELLÂ. 

1293 Giano de la Bella, bien que noble, s'était mis à la tôte des 

bourgeois, dont il personnifia les ressentiments, a Homme viril 
et de grand cœur, qui défendait les choses que d'autres aban- 
donnaient, et disait celles que d'autres taisaient, » il eut le cou- 
rage dont manquaient les sociétés populaires pour réprimer les 
grands ; il fit choisir un gonfalonier de justice et mille fantas- 
sins, afin qu'il réprimât vigoureusement les oppresseurs avec ren- 
seigne populaire à la croix rouge sur fond blanc. Revêtu luî- 
méme de ce pouvoir illimité , et profitant des dissensions des 
nobles, il prit des mesures à leur détriment, a et , dans Tintérôt 
de la véritable et perpétuelle concorde, unité, consen-atîon et 
accroissement du pacifique et tranquille état des métiers, des 
arts, des bourgeois, de toute la commune, de la cité et du dis- 
trict de Florence. » Il fit exclure pour toujours des offices de la 
cité trente-sept familles patriciennes, et autorisa la seigneurie à 
traiter de même toute maison noble qui démériterait. La loi, 
néanmoins, ne permettait de signaler parmi les nobles que pour 
homicide y empoisonnement, rapine, roberie^ vol, inceste. Qui- 
conque était noté de la sorte devait fournir caution de 200,000 
livres pour sa conduite, et s'abstenir de paraître en public dans 
les temps de tumulte; en outre, il lui était interdit de posséder 
une maison voisine d'un pont ou d'une porte de la ville, d'inter- 
jeter appel des jugements criminels, d'accuser un plébéien à 
moins d'un délit commis contre sa personne ou l'un des mem- 
bres de sa famille; de porter témoignage contre un bourgeois 
sans le consentement des prieurs; enfin ses parents, jusqu'au 
quatrième degré, étaient solidaires des amendes qu'il encourait. 
Les bourgeois furent divisés en vingt compagnies de cinquante 
hommes chacune, puis de deux cents, afin d'accourir prompte- 
ment quand ils seraient appelés aux armes. Ces règlements' de jus- 
tice devinrent chers au peuple (1), dès qu'on eut donné dans les 

(1) Ils sont dans les Arclihet hisloriques. 

Les premières familles exclues du gouvernement furent au nombre de trente- 
sept ; mais ce nombre s'était accru eu 1354, et quinze cvnls patriciens devaient 
fournir caution à la commune. En 1415, lorsqu'on rédigea le statut de la com- 
mune, les familles exclues étaient de quatre-vingt-treize. 

La pétition de sire Belcaro Bonaïuti en 1318, qui tend à le faire passer de 
la classe des patriciens parmi les boui^ois, (»t un document curieux, il ex- 
pose que lui et ses fils ou descendants n'avaient aucun tiU'e pour être considérés 
comme nobles, et demande qu'ils ne soient pas reducù lu ter magnâtes ^ ut con- 
sortes sive de domo filiorum SeragU, scd iittclOgnntur esse et sint populnres, et 



OTANO DE LÀ BELLA. 311 

conseils généraux quelque autorité aux capitttdinîy c'est-à-dire 
aux conseils des maîtrises. 

Dans le même temps, la république étendait sa juridiction 
sur Poggibonzi , Gertaldo , Gambussl , Catignano , et reprenait 
celles dont plusieurs comtes et capitaines jouissaient ancienne- 
ment^ ou qu'ils avaient recouvrées depuis peu. Les nobles^ irri- 
tés d'autant plus qu'ils considéraient Giano comme un déserteur, 
recoururent à tous les moyens pour le perdre. Néanmoins^ 
comme ils n^osaient pas Tassassiner de crainte du peuple^ ils 
lui opposèrent un seigneur qui alléguait des diplômes de Tempe^- 
reur ou du pape ; mais ils profitaient d'un artifice qu'on n'a plus 
oublié^ et que les patriotes italiens mettaient naguère en prati^ 
que^ enseignaient même par écrit : cet artifice consiste à calom^ 
nier son adversaire politique^ afin de lui enlever la confiance 
avec l'honneur. Ils rendirent donc Giano suspect au peuple, en 
accusant de tyrannie sa sévérité. Or, un jour qu'il châtiait les 1295 
méchants, afin de protéger le podestat contre une insurrec- 
tion de la rue , il fut expulsé , ses biens confisqués, et il mou- 
rut en exil. 

Cette vengeance n'assura point le triomphe des nobles, qui , 
forcés de courber la tête sous le joug des lois, abandonnaient la 
ville ]K)ur aller exercer la tyrannie dans leurs châteaux. Afin de 
réprimer les fatnilies toutes -puissantes des Pazzi et des Ubertini 
dans le val d'Amo supérieur, les Florentins construisirent auprès 
de leurs domaines les trois forteresses de Terranuova, de Saint- 
Jean et de Castelfranco ; ils accordèrent tant de franchises que 
les sujets de ces deux maisons, des Ricasoli, des Conti et d'au- 
tres petits barons du voisinage , accoururent pour habiter au- 
tour de ces châteaux, dont la population s'accrut promptement. 
On bâtit également contre les Ubaldini Gasaglia, Scarperia ou 
Gastel Saint-Barnabe, Firenzuola, Barberino, avec exemption 
pendant dix ans de toute imposition, et la faculté pour les pa- 
triciens d'y pouvoir faire des acquisitions. 

tanqitam populares civitatis et comitcUus F/oreitfiœ; non graventur, înquîetentur, 
veintolesienttir per aliquem ojficiùlem commwiis Fiorenfiœ, eic, (Deiitie degli 
enufiù, tome Vil, pag. 290.) 



312 RÉPUBLIQFES MARITIMES. 



CHAPITRE XCVI. 

LES RÉPUBLIQUES HARimiES. CONSTITUTION DE VERISB. 

De même que Florence était à la tête des Guelfes, Pise coin- 
roandait aux Gibelins de Toscane. Le terrain abandonné par les 
eaux^ et qui formait successivement cette vaste plaine en éloi- 
gnant la ville de la mer, devenait propriété des rois d'Italie ; 
ceux-ci la donnaient à TÉglise ou bien à Tarchevéque de Pise^ 
qui put ainsi acquérir de grandes richesses et même une juridic- 
tion étendue. Nous l'avons déjà vue « en grand et noble état de 
a riches et puissants citoyens, ne le cédant à personne en Italie ; 
a unis et d'accord entre eux , ils tenaient un grand état, car 
a c^lte ville comptait parmi ses citoyens le juge de Gftllura^ le 
a comte Ugolin , le comte Fazio, le comte Nieri, le comte An- 
« selme et le juge d'Arborée. Chacun d'eux avait nombreuse 
ce cour^ et chevauchait par la ville entouré de beaucoup de ci- 
a toyens et de chevaliers. Pour leur grandeur et noblesse^ ils 
(( étaient seigneurs de Sardaigne, de Corse et de Tîle d'Ëlbe^ où 
a ils avaient de grands revenus en propre et pour le compte de la 
a commune ; ils dominaient presque sur mer parleurs vaisseaux 
a et leur commerce. » (Villani,) 

Parmi les familles auxquelles obéissait la Sardaigne, la pré» 
dominance appartenait à celle des Visconti ; Capraïa était sou- 
mise aux Alberti; d'autres, comme les juges d'Arborée et les di- 
vers membres de la maison des Gherardesca , avaient dans la 
ville un palais, une cour, une bande particulière. Pise avait des 
possessions dans la Toscane, de même que Gênes sur les deux 
Rivières, et Venise sur la côte illyrique. Henri VI lui céda tous ses 
droits royaux dans ses murs et un territoire riche de soixante* 
quatre bourgs et châteaux. En lutte avec Gênes et Lucques pour 
la possession de la Lunigiana, elle s'empara des fiefs des évê- 
ques et des comtes de Luni , et rouvrit les carrières de marbre 
anciennement conuues. afin de construire sa cathédrale et celle 
de Carrare (I). 

(1) Dès 1188, le peuple de Carrare avait obtenu de Tévêque de Luni, son 
ancien seigneur, le terrain nécessaire à la construction du bourg d*Avenza dans 






BÂPrBIJQUES MARITIMES. 3l3 

Constante dans son dévouement à la cause impériale^ elle pro- 
fita de la grandeur des princes de la maison de Souabe^ comme 
elle souffrit de leurs désastres. Les Guelfes^ qu'elle dut rappeler 
sur les ordres de Florence^ la relevèrent par leurs richesses. Les 
Pisans ayant pris sous leur protection le juge de Ginerca en 
Corse^ brigand qui avait été battu par les Génois, les anciennes 
antipathies entre les deux républiques s'aigrirent et provoqué- 1282 
rent des luttes sur les mers et dans les échelles du Levant. Nous 
devons rappeler que les deux villes, afin qu'il ne fût pas dit que 
Tune avait triomphé de l'autre par surprise, tenaient chacune 
chez sa rivale un notaire qui informait les siens de tout ce qui s'y 
préparait (1). 

Après avoir manœuvré longtemps, Nicolas Spinola se pré- 
sente à Tembouchure de l'Amo avec la flotte ligurienne, et 
Rosso Buzzaccberini vient à sa rencontre avec celle des Pisans ; 
alors soixante-dix vaisseaux génois et soixante-quatre de Pise 
(nombre prodigieux !} se donnent la chasse avec des succès di- 
vers. Pise se trouve épuisée par les dépenses; mais les familles 
illustres viennent à son aide. Les Lanfranchi arment onze galères, 
les Gualandi, les Lei et les Gaelani six, les Sismondi trois, les 
Orlandi quatre, les Upezzengbi cinq, les Visconti trois, les Mos- 
chi deux; puis une flotte de cent trois galères s*approche du 
port de Gènes en y lançant des flèches d'argent. Cent sept ga- 
lères mettent à la voile de Gènes au milieu des bénédictions de 

la vallée de la Magra, pour la commodité des charretiers et des mariniers qui 
transportaient lesmariires. Nous avons un compromis de 1202 entre Tévèque 
de Luni et les marquis de Malaspina, auquel intervinrent, comme garants, 
les consuls et les chevaliers {mi(Ues) de la commune de Carrare. 

(1) FOGLIBTTA, liv. V ; Ânn. Genuenses, liv. x. 

La haine entre les deux républiques se manifestait môme dans les actes diplo- 
matiques. La charte d'alliance, du 13 octobre 1384, des Génois et des Luc- 
quois avec les Florentins contre les Pisans, commence ainsi : Instante persecit- 
tione valida Pisanornm, quorum tiras nedum vici/ias partes in/ecerat, verum 
pêne maritimtu fwi^ersas, ita quod per Communia in/rascripta vix poterat toie^ 
rarigpro tali zizania de terra radicitus exlirpanda, quœ etiam messem domini- 
camdudunt sua contagtone corrumpere inchoavit, et ipsorum perfiMa refrenandeu,, 
quia innocentes tradit exitio qui multorum non corripil flngitia; idcirco, Jesu 
Ckristi nomine invocato, et B. V. Mariœ» etc.. et B, Sisti, in cujus festivitate 
civitas Jnnuœ immensum triumphum habuit contra Pisanos, ipsoram Communium 
perfidos inimicos,,. societatem^fraternitatem et pacta quœ in in/rascripta socic' 
tate continentur, fecerunt adinvicem, etc. Suivent huit colonnes des Monum, 
Hist, patriœ. 



314 BATAILLE DE LÀ MELORTA. 

l'archevêque et des voeUx des citoyens, abordent la flotte enne- 
i28ft mie à la Meloria^ banc en face de la rade comblée de Porto Pî- 
eaoût. sano^ et lui firent essuyer un' désastre, prenant même Tamiral 
Morosini, Tétendard et le sceau de la commune. Dix mille Pisans 
restèrent pendant seize ans prisonniers à Gènes, qui ne voulut 
pas les faire périr, afin que leurs femmes ne pussent, en se re- 
mariant, donner de nouveaux citoyens à la patrie. Aussi disait- 
on qu'il fallait, pour voir Pise, aller à Gênes, d'où les captifs di- 
rigeaient les destinées de leur pays. Nouveaux Régolus, ils dis* 
suadaient leurs concitoyens de les échanger contre Castro de 
Sardaigne, forteresse construite par leurs aïeux et défendue au 
prix de tant d'efforts; ils juraient, s'ils étaient rachetés à celte 
condition, de se déclarer les ennemis des lâches qui auraient 
sacrifié l'honneur national à l'intérêt privé. 

Ce revers de Pise donna l'avantage aux Guelfes de Toscane, 
qui résolurent d'anéantir ce dernier refuge des Gibelins; et la 
république aurait succombé, si l'habileté d'Ugolin, comte de la 
Gherardesca (terre située dans la montagne, le long de la mer, 
entre Livôurne et Piombino), n'avait réussi à dissoudre la ligne, 
à réparer et à fortifier Porto Pisano, à faire expulser les Gibelins, 
Il sut conserver pendant dix ans Fadministration des affaires, et 
finit par obtenir la paix des Lucquois et des Florentins; mais le 
bannissement des familles gibelines et la démolition de leurs pa* 
1288 lais lui suscitèrent des haines violentes, et Nino de Gallura se 
distingua parmi ses adversaires. Rappelant des faits anciens, ses 
ennemis firent courir le bruit qu'à la Meloriai où il était Tun des 
capitaines, il avait cherché à perdre la bataille pour affaiblir la 
patrie; ils ajoutèrent même qu'il avait acheté la paix en livrant 
les châteaux à l^ennemi, et qu'il empêchait maintenant tout ac- 
cord avec les Génois dans la crainte de voir les prisonniers re- 
venir chez eux. 

y archevêque Ruggieri des Ubaldini, chaud gibelin, qui vou- 
lait partager la domination avec Ugolin, avait aussi passé dans 
les rangs de ses adversaires ; entouré d'ennemis et de mécon- 
tents, Ugolin redoublait d'oppression, et la haine croissait. Un 
de ses neveux osa lui faire connaître, quand tout le monde se 
taisait, l'indignation que soulevaient les impôts excessifs, et il 
se jeta sur lui armé d'un poignard ; un neveu de Parchevêque, 
ami de l'autre, détourna le coup, et fut lui même victime de la 
fureur d^Ugolin. Ruggieri s'entendit avec les Gualandi, les Sis- 
mondi, les Lanfranchi et les Ripafratta, qui assaillirent le comte 



LS GOHTE UGOLIH. GÊNES. 815 

et renfermèrent, avec Gaddo et Dguccione, ses flls, avec Nino 
et AnselmucciO; ses petits-fils^ dans la tour des Gualandi aux 
Sept-Voies, où ils les laissèrent mourir de faim. Uarchevêque 
alors domina dans Pise, et les forces militaires furent confiées 
au comte Guido de Montefeltro, grâce auquel la république re- 
prît ses anciennes limites. 

Gênes arma de nouveau contre Pise et conquit l'île d^Elbe 5 1290 
avec vingt-deux mille combattants, dont cinq mille avaient des 
cuirasses blanches comme la neige (cafabo), elle détruisit Porto .• 
Fisano^ où ses vaisseaux pénétrèrent en brisant les chaînes qu'on 
voit encore suspendues dans cette ville, déplorable monument de 
guerres fraternelles, surtout après la perte des trophées et des 
fruits de la liberté. A la paix, Pise renonça à ses droits sur la 
Corse et à Sassari en Sardaigne. 

Dès l'origine, Gênes s'était gouvernée comme une société 
marchande, au moyen' des compagnies qui se forihaîent pour 
équiper une flotte ou conduire une entreprise qui durait deux , 
six et vingt ans. Les consuls de ces compagnies étaient souvent 
même consuls de la commune : gouvernement d'apprentis, qui 
néanmoins accomplit- les nombreuses^i^entreprises dont nous 
avons parlé, acquit les deux Rivièrég,' des possessions dans le 
Levant, et la prépondérance dans les affaires d'Italie. L'admi- 
nistration de la ville cessa dès lors d'être confondue avec celle 
d'intérôls particuliers; elle fut confiée à des chefs annuels dis- 
tincts, bien qu'élus encore par les huit compagnies, qui parti- 
cipaient au gouvernement dans la même mesure. Or ces compà* 
gnies, qui subsistèrent toujours, permirent aux citoyens d'exer- 
cer une influence dans l'État. Lorsqu'une d'elles s'était formée, 
quiconque se présentait pour en faire partie dans le délai de Onze 
jours était apte à remplir les emplois publics; ceux qui restaient 
à l'écart ne pouvaient comparaître en jugement qu'après avoir 
reçu une invitation , et aucun membre de la compagnie ne de- 
vait les servir sur les galères ou les assister devant les tribu- 
naux. Parmi chaque compagnie, on élisait un noble pour cons- 
tituer le conseil des cinvigeri (porte-clefs), gardiens et adminis- 
trateurs du trésor, qui acquircn,t bientôt une grande importance. 

Le peuple, a ce qu'il parait, n'assistait pas au conseil général 
qui bc réunissait dans l'église de Saint-Laurent , mais bien les 
personnages les plus importants des compagnies; il était repré- 
senté par le héraut public, non pour délibérer, mais pour don- 
ner des avis. Les quatre consuls, élus par le peuple souverain , 



316 GÈNES. SON GOUVERNEMENT. 

juraient de ne faire ni la paix ni la guerre sans son consente- 
ment; d'empêcher l'entrée des marchandises étrangères^ sauf les 
bois de construction et les munitions navales, et de rendre exac- 
tement la justice. Ces cx)nsul$ devinrent annuels en 1121, et fu- 
rent, en 1130, distincts de ceux de la justice, c'est-à-dire que 
l'on sépara le pouvoir administratif du pouvoir judiciaire. Entre 
ces consuls et le parlement fut interposé le conseil de credenza 
{silentiarii) ou sénat, qui recevait les ambassades, les requêtes 
des pays soumis, examinait les affaires les plus importantes. 

La dime de la mer, que Tarchevéque percevait sur tous les 
navires qui apportaient un chargement de blé ou de sel , restait 
comme un vestige de Tancienne immunité épiscopale ; en outre, 
les consuls de l'État et ceux de la justice , le sénat et les con- 
seils, résidaient dans le palais archiépiscopal. Les traités se fai- 
saient au nom de l'évéque et des consuls, et grand nombre de 
feudataires prêtaient le serment d'abord à lui, puis à la com- 
mune; Saint-Remy, le marquis Malaspina et beaucoup de ci- 
toyens étaient soumis à son autorité. 

Vers le milieu de ce siècle, les autres pays de la Lîgurie as- 
piraient à faire partie dç cette république, et les bourgs des val- 
lées et des monts voisins s'incorporaient à Gênes. Les feudataires 
juraient la commune, et leurs noms étaient inscrits dans le re- 
gistre des consuls et le livre des familles consulaires; s'ils avaient 
des seigneuries lointaines ou des titres de comte et de marquis, 
ils renonçaient à leur juridiction devant le parlement , et de- 
mandaient h être admis dans quelque compagnie. Aussitôt qu'ils 
étaient immatriculés, on les investissait de nouveau des droits 
auxquels ils avaient renoncé; mais ils promettaient d'avoir une 
maison dans la ville, d'y habiter trois mois , et de servir en 
guerre a^ec un nombre déterminé de fantassins, de cavaliers ou 
de marins. De son côté, la commune prenait l'engagement de 
les protéger, de ne pas les charger d'impositions plus fortes, 
et de ne pas les contraindre, durant les mois de leur absence, à 
venir aux assemblées, à remorquer les navii*es ; enfin elle les 
autorisait à porter dans leurs fiefs la chaussure et le manteau de 
pourpre. 

Les communes indépendantes promettaient de participer aux 
guerres et aux traités de paix des Génois; de n'accorder asile à 
nul proscrit, corsaire ou ennemi; de ne pas expédier de navires, 
d'avril à octobre, au delà de Barcelone au -couchant, ni au delà 
de Vue de Sardaigne au levant, sans toucher, à Palier et au re- 



GÊNES. SES ENVIRONS. 317 

tour, au port de Gênes; de ne maltraiter aucun vaisseau qui fe- 
rait voile vers ce port ou en sortirait ; de contribuer, dans une 
proportion déterminée, aux dépenses des guerres, des arme- 
ments maritimes ou des ambassades destinées aux villes des 
côtes. Gènes les prenait sous sa protection, assurait leurs privi- 
lèges et confirmait les magistrats qu'elles élisaient (1). 

Les guerres extérieures, la continuation des magistratures et 
des charges des compagnies dans les mêmes familles furent la 
source d'une noblesse bourgeoise, qui fit naître des factions et 
des brigues; entourée de clients, elle bâtit des tours et troubla 
la cité par des luttes continuelles. Or, comme ni la religion ni 
les consuls ne pouvaient réprimer le désordre, on eut recours à 
un podestat étranger auquel huit nobles furent donnés pour as- 
sesstmrs. 

Un grand nombre de petites seigneuries se conservaient au- 
tour de Gênes. Les Savonais, en 1153, se soumirent presque à 
Gênes; ils promettaient de participer aux armements, aux che- 
vauchées, aux impôts, d'observer ses prescriptions, de ne pas 
naviguer au delà de la Sardaigne et deBaicelone sans faire voile 
de son port et sans y revenir. En 1121, Gênes avait acheté Vol- 
taggio du marquis de Gavi, pris Monlaido en il 28, et fondé en 
i*183 le château de Porto Venere. En 1191, elle se fit céder par 



(1) Le Liber jurUun contient iine foule d'actes sur toutes ces matières. 

La ci*edenza de 1200, qui résolut de faire lumer 120 galères, décida que Gêues 
fournirait les deux tiers des hommes; les autres claienl répartis sur le reste du 
ten'iloire, dont la proportion se trouve indiquée par le nombre des individus 
fixés pour dix galères comme il suit: Roccabruna devait donner 2 hommes, Men- 
toue 3, Vintimiglia ôO, Poggiorinaldi 3, Saint-Remy et (leriana GO, Taggia 25, 
Port Maurice 50, Pietra 10, Saint-Étienue 5, les comtes de Vintimiglia 33, Liu- 
guegliaet le Castellaro 16,Triora 50^ Diauo 40, Cer^o 15, Andora 30, Albeuga 
C2 et sonévéché 45, le marquis de Clavesana 40,Cossio ctPornassio 8, Finale 
62, Noli 25 et sou évèché 3, Cugliano 10, Savoue 02, Albissola G, Vartizzc et 
Celle 50, Voltri 100, Polcevera 75, Bisagno 100, Recco 20, Rapallo 30, Chia- 
vari 100, Seslri 75, Levanto 20, Passano et Lagnoto 3, Materaua et les deux 
Carodani 5, Conara 100, Carpena 75, Porto Veuere 25, Vezzano 18, Arcola 10, 
Trebiano 3, Lcrici 3 ; eu tout, 1,543. 

Varagine dit que la Ligurie, en 1293, équipa une flotte de 200 galères, cha- 
cune avec 220 ou 300 hommes, c'est-à-dire 45^000 combattants, et néanmoins 
il eu resta assez pour en armer mie autre de 40, sans dégarnir la ville ni les Ri- 
\ières. Portons à 9,000 ceux qui restaient, et la population maritime aurait été 
de 50,000 tctes ; en admettant que ce nombre fût le seizième de la population 
totale, celle-ci se serait élevée à euvirou 900,000 habitants. 



3f8 NICE. 

Henri V[ Monaco, bien qu'il fût, comme annexe de la Turbia^ 
soumis aux évoques et à la commune de Nice ; mais plusieurs 
rivaux lui disputaient cette possession, et Gènes, par la ténacité 
de ses prétentions, préparait un refuge aux Grimaldi , dans les- 
quels plus tard elle devait trouver des ennemis dangereux. 

Nice avait été république indépendante; elle se divisait en 
ville inférieure et supérieure , dont les habitants étaient souvent 
aux prises et souscrivaient des compromis (i), jusqu'au mo- 
ment où elle tomba au pouvoir des comtes de Provence, qui 
possédaient d'autres châteaux dans les environs. Raymond Bé- 
renger U, en iJ76, reconnut les droits de la commune et des 
consuls de Nice^ qui restaient indépendants, sauf l'honneur des 
comtes; les statuts de cette ville furent commencés en 1205 (2), 
Ces comtes, mécontents de voir Gènes s'étendre du côté de Nice, 
l'empêchèrent toujours d'acquérir Monaco; mais cette républi- 
que, en 1215, envoya Fulcone de Castello avec une foule de no- 
bles sur trois galères et d'autres vaisseaux, qui bâtirent quatre 
tours réunies par une courtine haute de SA palmes^ dans le lieu 
même où s'éleva plus tard le palais des princes de Monaco. Nice 
elle-même, cette année, jura la commune de Gênes. 

Le port que les anciens appelaient UercuUs Monceci portus, 
situé à un mille au levant de Nice , avait été peuplé par les Sar- 
rasins , et ne servait que d'asile aux pirates. Charles II de Pro- 
vence, en 1295, y bâtit un nouveau bourg appelé Villefranche, 
dans lequel il transféra les habitants de Montolivo, avec la pro- 
messe de les entourer de murailles, d'édifier une église dédiée à 
saint Michel, d'y construire une fontaine, de les exempter de 
toute imposition, excepté certains droits qu'ils avaient coutume 
de payer à Nice (3). 

Les comtes Guerra de Ventimiglia, dans le territoire desquels 
Saint-Remy obéissait à l'archevêque de Gênes, étaient puissants 
et braves. Les comtes Quaranta, les seigneurs Casanova, avaient 
des seigneuries à Lingueglia, à Garlenda et dans le Castellaro; 
les marquis Taggiaferro de Clavesana, à Port-Maurice, Diano^ 
Andora. Lesdel Carretto dominaient de Capodimele à Albissola, 
outre qu'ils étaient seigneurs de Savone (4). Albenga, Savoneet 

(1) Monum, hisi, patrice, pag. 190. Lou municipales. 

(2) GlOFFRBDO, op. cit. 

(3) GiOFFREDO, col. 666. 

(4) Une commune de seigneiuD est indiquée dans le diplôme par lequel 
Henri III, en 1014, confinnait homimbut majoribus habitanUbus in marekia Sao^ 



RIVIÈRE DU PONàNT. 319 

«Noli formaient des communes distinctes. Varazze^ terre qui se 
subdivisait en une infinité de seigneuries, obéissait aux marquis 
de Ponzone. Venaient ensuite les tenures de I*abbaye de San 
Fruttuoso à Capodimonte. Les comtes de Lavagna, outre Lava^ 
gna, dominaient sur Seslri, Yarese, le val de Taro, et jusqu'à 
Pontremoli; puis^ au couchant^ de TEntella jusqu'à Rapallo,et^ 
de l'autre côté^ jusqu'à Brugnato et à la Magra; ils confinaient 
avec les seigneurs de Passano et les Malaspina de la Lunigiana. 
Les comtes de Lagnoto et Gelasco^ de Rivalta^ de Vezzano et de 
Trebiano élaient moins puissants; enfin venaient les marquis de 
Massa^ la commune de Lucques> et Pise^ la rivale de Gènes. Plus 
avant dans les terres^ Gènes se trouvait en contact avec la com- 
mune de Tortone^ les marquis de Parodi, deOavi^ de Bosco, qui 
arrivaient jusqu'à Yoltri^ avec les marquis d'Incisa^ de Geva, de 
Garessio , les seigneurs de Pornassie^ les comtes de Badalucco^ 
de Maro, de Sospello^ et les comtes^ bien plus puissants, de 
Montferrat et de Provence (i). 

Les deux Rivières acceptaient avec répugnance la suprématie 
de Gènes; Savone, et plus souvent Yentimiglia^ la repoussaient 
et s'appuyaient sur Pise^ sa rivale. LesFieschi et lesGrimaldi, 
dévoués aux Guelfes ou Rampini, et les Doria avec les Spinola, 
qui favorisaient les Gibelins ou Mascherati, occupaient le pre- 
mier rang parmi la noblesse châtelaine. Les deux factions trou- 
blaient la république, méconnaissaient l'autorité des magistrats, 
et portaient tour à tour leurs créatures aux fonctions de podes- 
tat, d'abbé, de capitaine de la liberté; de là, de petites guerres 
et des expéditions, des revers et des succès amenés par Tes évé- 
nements généraux de l'Italie, qui entraînaient aussi des change- 
ments dans le gouvernement intérieur de la république. Ainsi 
les querelles intestines remplissaient de violences et de crimes 
la ville et les Rivières. 

Parfois on voyait surgir un de ces hommes habiles à flatter le 
peuple, et qui s emparait en son nom de Tautorité suprême. A 
^expiration des pouvoirs de Philippe Torriano, le peuple mé- 
content l'accusa d'avoir volé, et se plaignit que ses comptes 
avaient été approuvés par des syndics corrompus ; il était temps^ 1257 

nensi toutes les clûtures et propriétés, de la mer jusqu^à la moitié de la montagne, 
les bourgs, les rentes seigneuriales, la pèche et la chasse, qu'ils avaient coutume 
d^avoir. Moaum, hist, patriœ. Ghart. I, 404. 

(1) Monum. hUi. patriœf pag. 284.' Lois mimtcipales. 



320 FACTIONS. 

disait -il , de mettre un terme aux concessions des nobles^ et^ 
comme Guillaume Boccanegra méritait seul sa confiance, il le 
porta sur ses épaules dans l'église de San Siro, où il le proclama 
capitaine du peuple. La noblesse citoyenne le soutient, le nomme 
pour dix ans, et lui confère le droit de choisir le podestat an- 
nuel. Combattu par la noblesse feudataire, Boccanegra la dompte ; 
puis il élève des gens nouveaux, caresse la multitude, et, rendu 
plus audacieux, il abuse du pouvoir pour faire augmenter ses 
honoraires et s'arroger de nouvelles prérogatives; il donne et 
enlève à son gré les emplois, méprise les délibérations des con- 
seils et casse les sentences des tribunaux. Les principaux ci- 
toyens, qu'il avait résolu d'incarcérer, se soulèvent, s'emparent 
des portes afin qu'il ne puisse appeler les gens de la campagne , 
le renversent et ne lui laissent la vie que sur les instances de Tar- 
chevéque. Après sa chute, on revint à Finstitution du podestat 
étranger; mais le poste de capitaine du peuple devint le but de 
l'ambition des nobles et la cause d'incessantes querelles. 
1282 Robert Spinola parut un moment devoir exercer l'autorité su- 

prême; mais les mille ambitions que la lutte faisait éclore em- 
pêchaient la tyrannie d'un seul. Les Génois, afin de prévenir ces 
rivalités, résolurent de corriger le mode arbitraire qui présidait 
à la formation du grand conseil ; chaque compagnie eut donc à 
élire cinquante membres, qui nommaient quatre conseillers dans 
une autre compagnie, et ces trente-deux désignaient les conseil- 
lers urbains et les huit. Les prétentions des familles puissantes 
empêchaient tout accord durable; enfin Gènes renversa leur 
domination en 1339, pour confier le pouvoir aux maisons popu- 
laires des Adorno et des Fregoso. Les nobles, cependant, obtin- 
rent une large part dans les magistratures, dans l'administra- 
tion, sur les flottes; or, comme ils se rangeaient tantôt avec 
l'une, tantôt avec l'autre des factions dominantes, ils produi- 
saient une instabilité qui ne pouvait se résoudre en tyrannie (1). 
Les premiers établissements génois en Corse indiquent plutôt 
des entreprises de particuliers, ou qui avaient pour but la pirate- 

(1) A la page 270, les Annali genovesi disent : Januensu ctpilas aim toto His" 
trictn sito in ainarilndine morabaturi reguabnt eitun inier civfti et d'uirichiait* 
divisio^ if me adeu sticcrevit, quod invaiescentibus volttnialibus pariium venettaiis^ 
per villas et loca conimunis Januœ cœdes et honiicidia indifferenter committe- 
bû/ftur etprœlia. Qua ex causa ex utraque parte banniti sunt infinitif qui irruentes 
m strata* publieatt insultcbant homines, Itomicidia committebaitt, spoliantes ne- 
diun inimicoSf ted etiam quoslibet inuueHHÏest tie» 



(IÉNëS. VENISE. 3it 

rie; mais^ en il 95, la république acquit dans cette ile Saint-Bo- 
niface^ dont elle fit une colonie avec un podestat et de larges 
privilèges. Les bannis de Gènes s'établirent dans la Corse^ et de- 
vinrent les ennemis de la métropole; grftce à leur appuis le juge 
Sincello de Pise parvint à ramener File sous l'autorité de sa pa- 
trie^ et les Génois se trouvèrent de nouveau réduils à Saint-Bo- 
niface. Les vassaux qui payaient uneHaxe sur la cire et la moi- 
tié de la capitation exerçaient des juridictions inférieures dé- 
pendantes du juge ; mais, comme les uns s'appuyaient sur Pise^ 
les autres sur Gônes^ il en résultait une anarchie fomentée par 
les privilèges que les deux rivales concédaient à l'envi pour ga- 
gner leur affection. 

Gènes eut dans la mer Ionienne et la mer Noire des établisse- 
ments d'une tout autre importance^ avec un commerce très- 
étendu, comme nous Tavons vu et le verrons encore. Il partait 
chaque année des rivages liguriens de cinquante à soixante-dix 
gros navires^ portant des drogues et autres marchandises en 
Sardaigne^ en Sicile, en Grèce, en Provence; beaucoup d'autres 
étaient chargés de laines et de peaux, et les richesses gagnées 
dans ces expéditions servaient à rendre la cité belle^ heureuse et 
forte. Les deux darses et la grande muraille du môle furent * 
achevées en sept ans, de 1276 à 1283^ et , en 1295, le magnifique 
aqueduc qui serpente au milieu de rudes montagnes. 

Venise travaillait à développer, suivant les circonstances^ les 
germes qu'elle devait à son origine. Le doge Vitale Michiel II 
voulait porter la guerre contre Manuel Comnène afin de réprimer 
sa perfidie; mais le peuple, qui craignait la ruine du commerce^ 
se souleva en tumulte pour l'empêcher. Néanmoins, lorsque les 
navires vénitiens retournèrent en Orient pour se livrer au négoce, 
Comnène les surprit, confisqua les cargaisons et jeta les rameurs 
dans les fers. Le peuple alors demanda à grands cris la guerre 
qu'il avait repoussée; le doge cède à ses désirs, mais les artifices 
de l'empereur apaisent cette ardeur. La peste envahit la flotte, 
fait de nombreuses victimes, et peu de navires rentrent dans les 
lagunes. Or, comme il faut une victime dans les désastres, le 
doge fut accusé de tout le mal, et la plèbe qui avait vu neuf de 
ces magistrats déposés, cinq aveuglés, autant de tués, neuf con- 
traints d'abdiquer, égorgea Michiel. La nécessité de mettre des 
limites à la puissance d'un seul élait si bien comprise qu'on tarda 
six mois à lui donner un successeur. 

La ville avait pris une telle extension qu'il était désormais ina 

H18T. OGS ITAL. — T. Vt 21 



322 Y£N1S£. SES MAGISTRATS. 

impossible de réunir tous les citoyens, et surtout de surveiller 
les actes du gouvernement. Les citoyens songèrent donc à une 
représentation, et dès lors il fut établi que l'on prendrait tous 
les ans, dans chaque sestier, deux électeurs, qui choisiraient 
quatre cent quatre-vingts membres pour former un grand con- 
seil, auquel appartiendrait la souveraineté de la république, la 
nomination de tous les fonctionnaires et môme de ses propres 
électeurs; par ce mode, les mêtnes familles fournissaient tou- 
jours les élus. Vers le milieu du treizième siècle, ce conseil 
n'était plus renouvelé par douze électeurs, mais par un collège 
de quatre membres qui nommait, chaque année» cent nou- 
veaux conseillers, et, par un autre de trois, qui choisissait les 
successeurs de ceux qui laissaient un vide en mourant ou de 
toute autre manière. Dans les cas où tous devaient concourir à 
quelques charges, on convoquait le peuple, qui votait la taxe 
par acclamation : unique reste de la primitive souveraineté. 

L'élection du doge fut attribuée à quarante et un électeurs 
avec ce mécanisme compliqué dont nous avons déjà parlé. Le 
peuple désormais a cessé de concourir à son choix ; mais le 
doge était présenté à ses applaudissements, et les maîtres de 
Tarsenal le portaient en chaise sur leurs épaules dans les trois so- 
lennités de Tannée où il faisait le tourdelaplace Saint-Marc. Les 
chefs de l'État cessaient donc d'être élus par le suffrage univer- 
sel direct ; dès lors ils ne conspirèrent plus pour devenir sou- 
verains, et le peuple s'abstint de les tuer. Ils juraient de remplir 
leurs devoirs, tels qu'ils étaient exprimés dans une promission, 
et le peuple jurait de leur obéir ; à sa place, le serment fut 
ensuite prêté par le syndic choisi tous les quatre ans pour cha- 
que sestier, et qui répondait des délits commis dans sa circons- 
cription. 

Le doge, personnifiant l'autorité protectrice du salut |)ublic, 
devait représenter, non agir; il ne prenait aucune résolution 
sans le concours de six conseillers, choisis tous les ans par le 
grand conseil, un dans chaque sestier, et qui formèrent ensuite 
la seigneurie. Dans les cas relatifs au crédit public et au com- 
merce, ou pour lesquels il n'existait aucun précédent, ou bien 
encore quand il jugeait opportun d'avoir Tavis ou le consente- 
ment de citoyens notables, afin de s'en faire un appui dans 
l'opinion, le doge en priait quelques-uns de se rendre auprès 
de lui. Plus tard, sousl'adminisUntion de Jacques Tiepolo, cette 
forme aooideatalle di^viiU stable daA& la constitution, ei le nom- 



T£N18£. SSS MAGISTRATS. 333 

bre de pregadi (priés) ou sénateurs, non plus choisis par le 
doge, mais par le grand conseil, selon les formes ordinaires , 
fut porté à soixante. Cette réforme fit participer les nobles au 
gouvernement, et fut Torigine du fameux sénat. 

Les différentes lies avaient chacune dans Forigine leur cour 
de justice ; il est probable que de leur réunion se forma la cour 
suprême de la quarantie criminelle^ qui, à la différence de Pu- 
nique podestat des communes lombardes, jugeait avec le con- 
cours de tous ses membres. Appelée à prononcer dans les af- 
faires d'État, elle acquit des attributions politiques comme 
collège intermédiaire entre la seigneurie et le grand conseil , et 
discutait les propositions de Tune avant de les soumettre à Tau- 
tre. Les trois chefs de la quarantie devinrent ensuite membres 
perpétuels de la seigneurie; lorsqu'une délibération était prise, 
le grand conseil en confiait Texécution à la seigneurie^ c'est-à« 
dire au doge avec son conseil des Six^ ou bien aux Quarante. 

Le sceau de TËtat restait entre les mains du grand chance- 
lier ; choisi parmi les familles bourgeoises^ à Texclusion des no« 
blés, notaire suprême des actes législatifs^ il assistait aux déli- 
bérations du grand conseil et à toutes les solennités, jouissait 
de grands honneurs^ et recevait par an jusqu'à 80,000 ducats 
pour ses honoraires. Il était indépendant du doge, auquel il 
le cédait k poine en dignité. Trois avogadors de la commune, 
espèce de tribuns du peuple, exerçaient les fonctions du minis- 
tère public dans les causes d'État et celles des particuliers : ils 
veillaient au maintien de la légalité, à la perception des taxes, 
à la nomination des magistrats, au bon ordre; ils tenaient les 
i-egistres de naissance des nobles^ et leur vêio suspendait pour 
un mois et unjour les actes de toutes les magistratures, excepté 
le grand conseil; ils pouvaient même le répéter trois fois, et 
' devaient ensuite exposer les motifs de leur opposition. 

Le statut avait déjà subi trois réformes lorsque Jacques Tie- 
polo, en 123Î, en fit un nouveau sous le nom de Prommione 
del tnaleficio. Dix ans plus tard, il fit recueillir, corriger et 
coordonner les anciennes lois, publiées en cinq livres, et qui , 
avec les nouvelles additions, formèrent le code de la république. 

On racontait qu'Alexandre îll, lorsqu'il se rendit à Venise 
pour conférer avec Barberousse, avait donné au -doge un anneau 
en lui disant : « Que la mer vous soit soumise conmic réponse 
au mari, puisque, par vos victoires, vous en avez acquis la sou- 
verahieté. d De là, cette fête de l'Ascension où le doge, monté 



1 



324 RELATIONS EGGLÉSIASTIUUËS. 

sur le splendide Bucentaure^ allait épouser la mer^ dans laquelle 
il jetait un anneau en disant : Desponsamus t^y mare, in si- 
gnum vert perpetuique dominii. 

Les Vénitiens, se considérant comme les seigneurs de l'A- 
driatique, voulurent soumettre à un droit tous les navires qui 
dépasseraient une ligne tirée de Ravenne au golfe de Fiume. 
Cette prétention, sans exemple, de fermer une mer commune 
aux riverains , produisit dos guerres, surtout avec les Bolonais, 
qui durent pourtant se résigner. Plus tard Jules II , qui avait 
résolu de mettre fin k cette usurpation, ayant dît à Tambassa- 
deur, Jérôme Donato, de lui montrer le document qui attribuait 
le golfe à la république, reçut cette réponse : a II est écrit au 
revers de la donation faite par Constantin à saint Sylvestre, i 
Ces paroles donnent la mesure de la hardiesse dont Venise ne 
se départit jamais en face de la cour romaine. £n effet, elle re- 
poussa constamment les exigences cléricales , et sut toujours 
consener la haute main sur les églises, bien qu'elle fût animée 
de sentiments chrétiens, comme le prouve ^abdication de plu- 
sieurs doges pour se retirer dans des monastères ; Pierre Ziani , 
entre autres, laissa des legs à cent églises ou établissements 
religieux , destinés à des offices pour le repos de son àme. 

Plus tard Clément V défendit de commercer avec les infi- 
dèles, sous peine d'une amende pour la chambre apostolique. 
Los Vénitiens ne tenaient aucun compte de cette prohibition; 
mais, à l'article de la mort, ils n'obtenaient Tabsolution qu'en 
payant cette amende, qui parfois absorbait toute leur for- 
tune. Le gouvernement , néanmoins, ne laissait pas sortir cet 
1322 argent de la république, et lorsque Jean XXII envoya deux 
nonces pour recueillir It^s sommes dues, avec ordre d'excom- 
munier quiconque les refuserait, il leur enjoignit de partir. Le 
pape interdit les récalcitrants, et les cita devant son tribunal 
d^Vvi^'Uon ; mais ses débats avec Louis LU dit le Bavarois l'em- 
pêchèrent de donner suite à cet acte, et Benoit XIl accorda des 
dispenses pour faire le commerce avec les infidèles. 

Lorsque surgit la question des Trois ChapUres, le patriarche 
Grado, auquel obéirent Venise et les villes soumises, se détacha 
du patriarche schismatique d'Aquilée. A la paix avec Alexan- 
dre m, les deux patriarches firent un accord par lequel celui 
de Grado renonçait à tous droits sur la province de l'autre, et 
sur les trésors qu'il avait enlevés à son église. Nicolas V autorisa 
le transfert de la dignité patriarcale de Grado à la cathédi'ale 



LA NOBLESSE. 



325 



de Castello de Venise, et saint Laurent Giustiniani fut le pre- 
mier revêtu de ce titre ; ces patriarches s'intitulaient aussi pri- 
mats de la Dalmatie. 

Les différentes îles, dès Torigine, avaient chacune leurs tri- 
buns^ et se divisaient, à la manière grecque^ en écoles de mé- 
tiers, indépendantes Tune de Tautre. Lorsqu'elles furent placées 
sous Pautorité du doge, l'organisation intérieure ne s'altéra 
points et les tribuns, convertis en économes ou gastahls, déci- 
dèrent des mesures relatives à la guerre, au commerce, à Tad- 
ministration intérieure. Un étranger était rarement admis dans 
les écoles, et l'on distinguait les citoyens nouveaux des anciens, 
qui seuls participaient à l'élection du doge et au gouvernement. 
Les anciens nobles puisaient de la force dans leur influence si.ir 
ces communes, avec lesquelles ils étaient considérés comme 
identifiés, parce qu'ils avaient grandi avec elles; ils opposaient 
donc une forte barrière au doge, qui dès lors portait son at- 
tention sur les affaires extérieures. Henri Dandolo, doué d'une 
ûme énergique et d'une fermeté inébranlable dans l'exécution 
de ses desseins, agrandit la puissance de Venise, en cherchant à 
la faire prévaloir sur Pise dans le Levant, puis en acquérant un 
quartier de Constantinople et les trois quarts de l'empire grec (i ) : *»* 
seigneurie disséminée sur les eûtes et dans les iles, parmi les- 
quelles Candie était la principale. 

Les Vénitiens établis à Constantinople recevaient de la mé- 
tropole un podestat dépendant du doge et du grand conseil ; ils 

(i) JoluinneSt Dei gratta Fenettarum^ Dalmatiœ atque Croalîœ dux^ domU 
mis quartœ partis et dimlHii tolius tmperii romani, de consensu et voiuntate mi' 
norÎA et majoris cottsUii sut, et communia Venetiarum, ad sonum eampanœ et 
vonem preeconis more soiito congregati, et ipsiiis consiiii, etc. 

Il est étonnant que la description d*un gouvernement qui a duré jusqu*À nos 
jours soit aussi incertaine et aussi oliscure ; chaque auteur change Tépoque et 
les attributions des magistrats^Daru'serait pire que les autres, s*il fallait en 
croire Jacques Tiepolo (18 12), qui le surcharge de commentaires fort ennuyeux ; 
maisTiepolo lui-même est démenti par les écrivains postérieurs, qui n'ont pa£ 
manqué non plus de contradicteurs ; et tous s'envoient réciproquement les i-e- 
proches d'ignorance, de négligence, d'envie, de malveillance. Dam, certaine- 
ment, connut très-peu ce mécanisme compliqué; bien qu'il écrivît sous le gou- 
vernement despotique de Napoléon, il désapprouve par allusion les actes arbi- 
traires et l'omnipotence de la police, mais il ne comprend pas les libertés his- 
toriques ou ne les aime point. Et cependant, c'est le seul qu'on lise et qu'on 
réimprime; mais de quel droit nous en plaindre, si nous ne savons pas faire 
mieux? 



326 LA NOBLISSE. 

avaient aussi un grand et un petit conseil , six juges pour les 
affaires civiles et criminelles, deux camerlingues pour adminis- 
trer les finances^ deux avocats pour les contestations fiscales et 
un capitaine de la flotte^ tous expédiés de Venise. Les auures co- 
lonies avaient une constitution égale ou peu différente. Or, comme 
leurs magistrats dépendaient de la seigneurie, le doge pou- 
vait exercer dans ces possessions l'activité qui lui était interdite 
à l'intérieur ; il en tirait de gros revenus dont il n'avait pas à 
rendre compte, et se faisait courtiser par les nobles qui ambi- 
tionnaient ces emplois lucratifs, et que les acquisitions de qud- 
ques familles excitaient à tenter de nouvelles conquêtes. 

Beaucoup de familles s'établirent en effet dans les lies et sur 
les côtes, ce qui valut une grande force à l'aristocratie. La no- 
blesse, comme ailleurs , n'avait pas la conquête pour origine ; 
on était noble parce qu'on croyait descendre des émigrés primi- 
tifs qui passèrent de la terre ferme sur les lies, et créèrent le sol 
de la patrie. Le système féodal et les droits nés de la possession 
stable étaient ignorés, puisqu'il n'existait pas de territoire. Les 
uns, dans les magistratures, avaient transmis à leurs familles 
leur illustration personnelle ; d'autres s'étaient enrichis par le 
commerce et par des acquisitions dans les îles et sur la terre 
ferme, qui ne conféraient pas de droits politiques. De là sortit 
une noblesse qui n'était ni oisive ni dangereuse, mais qui ac- 
quérait peu à peu des privilèges; bien qu'ils formassent une 
classe distincte, les nobles étaient liés aux plébéiens par une es- 
pèce de patronage qu'ils contractaient en devenant parrains de 
leurs enfants, et en les prenant sous leur protection quand ils 
aspiraient à s'élever. 

La fréquentation des chevaliers de France durant les croisades 
apprit aux nobles vénitiens qu'ils pouvaient opprimer la plèbe 
en la dépouillant de tout droit; dans les gouvernements étran- 
gersj ils contractaient l'habitude de dominer, et fmissaient par 
mépriser les autres classes de citoyens. Le peuple ne comptant 
plus dans les élections, le doge n'avait à flatter que le grand 
conseil qui le choisissait. D'autre part, comme on voyait les ré- 
publiques du continent aboutir à des tyrannies domestiques après 
avoir été bouleversées par les factions , quelques-uns désiraient 
que la souveraineté se renfermât dans un petit nombre; on pro- 
posa donc de n'admettre dans le grand conseil que les person- 
nages qui en faisaient alors partie, et ceux dont le père, l'aïeul 
et le bisaïeul y avaient siégé. Le doge, Jean Dnndolo, bien que 



LA NOBLESSE. 327 

d*une famille très-ancienne et fière de ses conquêtes^ ce qui la 
rendait odieuse, s'opposa à cette réforme ; de là des factions et 
des luttes sanglantes. A sa mort, et tandis que les quarante et un 
électeurs délibéraient, la multitude, exaspérée déjà par un im- i289 
pôt extraordinaire sur la mouture, éleva des plaintes contre les 
usurpations des nobles qui, du doge, magistrat du peuple, 
avaient fait leur créature, et proclama Jacques Tiepolo, dont le 
père et Païeul avaient été doges. Favorisé par la multitude, il 
aurait pu devenir un tyran comme les autres de T Italie; mais, 
soit que la grandeur d'âme lui fit sacrifier son ambition à la li- 
berté de la patrie, soit qu'il fût trop faible pour affronter les ris- 
ques d'une révolution qu'il avait peut-être fomentée lui-même, 
il s'exila volontairement. Les oligarques élurent à sa place Pierre 
Gradenigo, homme encore jeune, qui songeait à élever au-dessus 
du peuple et des nouveaux nobles une noblesse héréditaire, pré- 
tention que les circonstances favorisèrent. 

La prospérité de Venise excitait la jalousie de Gènes et de Pise; 
les Génois même lui faisaient une guerre ouverte à Ptolémaïs, 
mais à leur grand dommage ; puis, afin de la contrarier, ils favo- 
risèrent les Grecs au préjudice des ejnpereurs francs de Con&- 
tantinople. Lorsque cette ville fut enlevée à Baudouin, ils sti- 
pulèrent de grands avantages pour eux, et firent fermer aux 
Vénitiens les trois voies de TEuxin, de l'Egypte, de la Syrie. De 
là, de longues inimitiés, apaisées d'abord par les soins du pape, 
mais qui éclatèrent de nouveau , et l'empereur Ândronic II Pa- 
léologue saisit cette occasion pour faire arrêter les Vénitiens ; 
les Génois tombèrent sur les prisonniers et les égorgèrent. 

Roger Morosini, afin de venger ce massacre, mit à la voile 120s 
avec soixante galères vénitiennes , alla dévaster les établisse- 
ments des Génois, prit et ruina Péra, leur quartier, et assaillit le 
palais impérial ; en même temps une autre fiottille détruisait 
Gaffa, et Gênes voyait ses colonies bouleversées et ses navires 
enlevés sur toutes les mers. Les deux flottes se rencontrèrent 
devant Curzola, îlejle la Dalmatie. Les Génois, commandés par s septembre. 
Lomba Dorîa, étaient tellement découragés qu'ils proposèrent 
aux Vénitiens de leur abandonner leurs navires, à la condition « 

que les équipages auraient la vie sauve. Le refus de Tennemi 
leur inspira le courage du désespoir; ils triomphent , tuent dix 
mille Vénitiens et font six mille prisonniers, parmi lesquels 
Marco-Polo et l'amiral lui-même, André Daodolo, qui, ne pou- 
vant se consoler de la perte d'une bataille engagée malgré sa 






398 BATAILLE DE CURZOLA. 

volonté; se brisa la tôle contre l'antenne du navire eimemi. 

Gênes fit éclater sa joie; elle établit que, tous les ans, le 
8 septembre, la seigneurie irait offrir un manteau de brocart 
d'or à l'église de Saint-Mathieu, où Ton construirait un palais à 
Tamiral vainqueur. Mais à Venise , loin de fléchir, le courage 
grandit en raison du désastre, et la république eut bientôt anné 
cent autres galères ; elle fit venir de la Catalogne des machines 
et des pilotes, accueillit les Guelfes bannis de Gènes, et Domi- 
nique Sclavo, qui s'était illustré dans les guerres de la Roumé- 
lie, porta la terreur au milieu des flottes génoises; il pénétra 
même dans le port de la ville ennemie» et battit monnaie sur le 
*2W» môle, où il éleva un monument à sa honte. 

Venise, vaisseau ancré dans les lagunes, vivait exclusivement 
de ses relations avec les étrangers, et ne pouvait dès lors s'a- 
bandonner à la marée populaire ; elle avait besoin d'iin regard 
attentif, d'un froid calcul, d'une politique sévère et cohérente, 
d'une énergie soutenue et d'une concentration de forces qu'il est 
impossible d'obtenir de la multitude. L'aristocratie affermît donc 
sa prédominance constitutionnelle, surtout dans cette guerre , 
dont les dépenses, les commandements et la gloire lui étaient 
réservés; elle protlta de cette circonstance pour faire adopter 
une loi tout en sa faveur. Bien que le grand conseil élût ses pro- 
pres membres, le choix, depuis longtemps, tombait toujours sur 
les mêmes familles. Le doge Gradenigo, homme ferme, supérieur 
aux vociférations du peuple, auquel il était d'ailleurs hostile 
parce qu'il lui avait refusé ses applaudissements, résolut d'in- 
troduire une grande réforme; il fit alors la proposition, repous- 
sée d'autres fois, de ne plus examiner si les membres des fa- 
milles qui siégeaient dans le conseil devaient être réélus, mais 
s'ils méritaient l'exclusion, jugement réservé au premier tri- 
bunal de l'État. Les juges de la quarantie procédèrent à un 
scrutin de ballottage pour chacun de ceux qui, dans les quatre 
dernières années, avaient participé au grand conseil; le citoyen 
qui obicnail douze suffrages sur quarante était confirmé pour 
un an. Les successeurs furent élus de la même manière; mais, 
pour ne pas détruire toutes les espérances, on ajouta une liste 
supplémentaire avec les noms d'autres citoyens (de aliis] qui 
(levaient, le cas échéant, être également soumis au ballottage. 

L'élection du conseil souverain, composé alors d'environ cinq 
cents membres, se trouva donc transférée du peuple au tribunal 
criminel. Plus tard il lut défendu d'y admettre des hommes nou- 



CONJURATION PE BAÎAMONTE. 329 

veaux, et dès ce moment on vit se constituer une noblesse 
privilégiée héréditaire, à Pexclusion même de familles ancien- 
nes et opulentes» comme les Badoero^ parce qu'aucun des mem- 
bres de cette maison ne siégeait cette année dans le conseil. 
Enfin le renouvellement périodique fut supprimé^ et Ton abolit 
l'institution des électeurs en décidant que tout citoyen qui réu- 
nirait les conditions requises serait enregistré à vingt-cinq ans 
par la quarantie> afin de pouvoir entrer dans le grand conseil. 
Cette assemblée, qui ne se composait plus que de nobles^ ne son- 
gea désormais qu^à l'avantage des nobles , sans qu'il restftt de 
contre-poids à leur puissance, ni d'espérance au mérite. Les 
avogadorstle la commune furent eux-mêmes condamnés au si- 
lence, et IVistocratie devint héréditaire. 

La noblesse, exclue du grand conseil^ murmurait; elle récla- 
ma, mais les réclamants furent pendus (i).' Privée dès lors de 
tout moyen légitime d'opposition^ elle eut recours aux conspi- 
rations, afin d'acquérir, non l'égalité avec tous, mais des privi- 
lèges avec un petit nombre. Baïamonte, fils de Jacques Tie- isio 
polo, ennemi personnel au doge, s'unit avec les Querini, qui 
prétendaient descendre de l'empereur Galba, les Badoero, qui 
avaient fourni sept doges, les Barbaro, les Maffei, les Barozzi, 
les Vendelini et d'autres. Affectant de prendre le nom àv. Guel- 
fes et de se placer sous la protection de l'Église, ils formèrent le 
complotde s'emparer de la république et de rétablir l'élection an- 
nuelle. Chaque maison, soit par luxe, soit pour protéger son com- 
merce maritime, avait beaucoup d'armes. Padoue promettait 
des secours; mais le doge, informé de leur projet , les prévint. 
Il réunit sur la place Saint-Marc quelques forces et les hommes is juin 
de l'arsenal ; on se battit dans les rues, et beaucoup de citoyens 
notables périrent dans la lutte. Baïamonte, qui put résister quel- 
. que temps au Rialto, refusa le pardon qu'on lui offrait, et s'en 

(1) « Beaucoup de nohies allèrent se plaindre au doge et au conseil de telle 
n nouveauté et exclusion ; mais, après les avoir fait passer dans une chambre 
H secrète, on les étranglait la nuit, et puis, le matin, on les voyait dans le 
M palais avec la corde au cou. » Chronique citée par Dam, qui, probablement, 
fait allusion à la conspiration de Marin Boconio, au sujet de laquelle Sanuto 
rapporte que plusieurs conjurés étaient appelés dans le palais, où, « la porte 
« étant fermée subitement, on les dépouillait pour les jeter dans Tabime de 
« Toresella... Puis les cadavres de quelques-uns furent enlevés et portés sur la 
n place, avec défense, sous peine de mort, de les toucher. Et, voyant que per- 
te sonne n'asait 1rs toucher, on reconnut que le peuple était obéissant. » 



3dO RÉFOKME DU GRAND CONSEIL. 

alla mourir parmi les Croates. Les prisonniers sub irent des sup- 
plices cruels; on mit à prix la tête des fugitifs, et des sicaires re- 
çurent l'ordre dé les poursuivre. Les palais des Querini et des 
Tiepolo furent détruits et leurs noms supprimés (i). Afin de pré- 
venir de pareils attentats, on institua la magistrature des DiXy 
avec un pouvoir arbitraire sur le trésor public, sur la vie et la for- 
tune des citoyens : c'était une commission extraordinaire ; mais 
elle sut allonger les procès et multiplier les incidents, au point 
qu'elle fut déclarée permanente et « lien puissant de la con- 
issa corde publique » . 

Marino Faliero, d'une des trois plus anciennes familles de Ve- 
nise, résolut aussi de réformer l'État. Homme violent, il avait 
souffleté l'évoque en public, alors qu'il était podestat à Trévise, 
parce qu'il tardait à faire sortir la procession. Nommé doge plus 
tard, il épousa, à soixante-seize ans, une belle jeune fille, qui 
souilla sa couche nuptiale avec Michel Sténo, un des trois chefs 
de la quarantie; or, comme il vie put en obtenir d'autre satis- 
faction que de le voir fustiger avec ,des queues de renard et 
bannir pour un an, il se mit à conspirer. Parvenu dans lai vieil- 

(1) Une femme, nommée Justine, qui habitait la rue de In Mercerie, lança 
de sa fenêtre un mortier qui atteignit, non Baîamonte, comme on a coutume 
de dir^, mais le porte-étendard, ce qui effraya les autres. Les vainqucun lui 
ayant oiiei't une récompense, elle demanda qu'on lui permit d'exposer tous les 
ans , le jour de san Yito , à la fenêtre fatale, l'étendard avec les armes de 
saint Marc ; de plus, que la maison qu'elle habitait ne payât que 15 ducats de 
loyer aux procureurs de saint Marc, auxquels elle appartenait. Sur les ruines de 
la maison de Tiejwlo fut érigée une colonne d'infamie îivec cette inscription: 

De B^Oamonte fo qucsto tcrrcno 

E mo pcr lo so iniquo tradimento 

S*è posto in comon per altrui spavento 

E per mostrar a tutti sempre sciio {icnno). 

Ce terrain, autrefois qui fut à Balamont, 
Est fait, pour châtier sa noire trahison , 
Du itomalne public, aux autres en leçon , 
Et pour montrer à tous Jugement et raison. 

Sur la fin de la république vénitienne, lorsque la démocratie devait mettre 
son empreinte sur tout, on proposa de l'éhabililer Tiepolo pour avoir tenté de 
briser cette aristocratie dont on ne parlait alors qu'avec horreur, de lui ériger 
un monument et de célébrer sou anni>ei'saire. Quelques-uns révoquèrent en 
doute ses mérites, acte courageux dans un temps où l'on considère comme une 
impiété toute iiTévèrence envers les idoles du jour. On écrivit beaucoup pour et 
contre ; puis arrivèrent les temps où l'on ne songea plus aux hontes ni aux 
gloires passées. Iji colonne alla se perdre dans une villa du lac de Côme. 



1 



MARmO FAUS&O. 331 

lesse au poste le plus élevé que l'ambition pAt désirer^ il se lia 
par dépit avec des personnes de condition ordinaire , avec Ber- 
tuccio Israeli, amiral de Parsenal, c'est-à-dire chef des ouvriers, 
et le sculpteur Philippe Galendaro, plébéiens très-influents sur la 
multitude. Us exagéraient les souffrances du peuple, qu'ils at- 
tribuaient à Taristocratie , et le poussaient à s'en défaire. Tout 
était disposé pour un soulèvenrient et le massacre de tous les 
nobles , lorsque les Dix , informés du complot, firent décapiter 
Faliero. convaincu, là môme où les doges prêtaient le serment. 1355 
Ses complices furent pendus, les chaînes du peuple rivées, i^atriu 
et Ton établit que Varengo, c'est-à-dire le parlement général, 
a ne pourrait élre convoqué ni parmessire le doge ni par d'au- 
a très; iLais que, le doge élu, on réunirait Farengo, qui publie- 
V rait sa nomination selon l'usage. » 

C'était le temps où l'on voyait toutes les républiques dltalie 
tond3er sous le joug des tyrans, et cette tentative faisait craindre 
le même résultat à Venise. On multiplia donc les mesures de 
précaution, et le doge, réduit, de chef de la république, à n'être 
que le délégué d un petit nombre, eut les mains liées de plus 
en plus. Les cinq corrégidors de la promiêsion dogale introdui- 
saient des changements dans les conditions à imposer au nouvel 
élu, et proposaient les réformes de gouvernement qui semblaient 
opportunes; puis trois inquisiteurs du doge défunt examinaient 
ses actes , en les comparant avec le serment qu'il avak prêté. 
Ces restrictions se multiplièrent au point de constituer pour le 
chef de l'État une renonciation à toutes les anciennes préroga- 
tives et presque à sa liberté personnelle. Le conseil du doge ne 
fut plus choisi pjr lui, mais par le sénat, et le grand conseil dut 
enfin le confirmer. Les six membres se renouvelaient par moitié 
tous les quatre mois, et il ne devait jamais s'en trouver deux du 
même nom de famille ni du même sestier ; ils ouvraient les let- 
tres adressées au doge, les remettaient aux différents employés 
pour Texpédition des affaires, faisaient les propositions dans le 
sénat et le grand conseil , et le doge n'avait qu'une voix comme 
chacun d'eux. De plus, afin que la souveraineté fût surveillée par 
l'administration, on établit que les trois chefs de la quarantie 
siégeraient avec les six conseillers et participeraient à leurs fonc- 
tions. 

Le doge ne put recevoir d'ambassadeurs ni de lettres du de- 
hors qu'en présence de son conseil, avec défense de répondre 
oui ou non sans l'avoir consnllé; de permettre qu'aucun citoyen 



332 CONSEIL DES BIX. 

pliât le genou devant sa personne on lui baisftt la main ; de 
souffrir d'autre titre que celui de messire le doge; de posséder 
tiefy censive^ rentes ou biens-fonds hors du duchés c'est- à-dtre 
hors des îles et du littoral entre les embouchures du Husone et 
deTÂdige; d'épouser une femme étrangère^ et de marier ses 
enfants à des étrangers sans autorisation. Nul ne pouvait occuper 
d'emploi tant qu'il était à sesgages^ et moins d'une année après. 
Chaque mois, on revisait les comptes de ce prince en tutelle^ et^ 
s'il avait des dettes^ on les retenait sur ses honoraires. Enfin on 
allait jusqu'à lui prescrire de ne pas dépenser plus de i ,000 lîv. 
pour recevoir des étrangers. Il était tenu d'acheter dans les pre- 
miers six mois un habit de brocart d'or, et ni sa femme ni ses 
enfants ne pouvaient accepter de présents. A l'élection de Nî- 
1475 colas Marcel, il fut établi que, tant que le doge vivrait, ses Ais et 
ses neveux ne pourraient accepter aucune fonction, bénéfice ou 
dignité à vie ou à temps, ni siéger dans aucun conseil , sauf le 
grand et lespregadi, où même ils n'avaient pas voix délibéra- 
tive; seulement, un frère du doge pouvait entrer dans le conseil 
des Dix. 

Cette jalousie de sérail s'étendit sur' la noblesse, à laquelle on 
défendit d'épouser des étrangères, d'exercer au dehors des fonc- 
tions publiques, de servir un État ou un prince étranger en temps 
de guerre ou de paix, d'avoir enfin des possessions sur le conti- 
nent de l'Italie; cette loi fut maintenue jusqu'au moment où Ve- 
nise domina sur la terre ferme. Les nobles ne pouvaient même 
obtenir de commandements dans les armées de la république; 
depuis la guerre de Padoue, dans laquelle on plaça les troupes 
sous les ordres de Pierre de Rossi, naguère seigneur de cette 
ville, le général fut toujours un mercenaire, surveillé par les 
provéditeurs choisis parmi les nobles. 

La sévérité des Dix, qui étaient une barrière élevée contre l'a- 
ristocratie plutôt qu'un instrument de tyrannie contre le peuple, 
se faisait principalement sentir aux nobles. Le doge, six conseil- 
lers ducaux et les Dix, tous avec voix délibérative, composaient 
ce conseil, dont toute réunion, pour être légale, avait besoin 
de la présence d'un avogador de la commune. Les fonctions des 
membres jde ce tribunal duraient un an, et pendant un an ils 
restaient responsables de leurs actes ; choisis en petit nombre à 
la fois par le grand conseil, ils ne pouvaient, durant cette ma- 
gistrature, exercer d'autre office, ni accepter, sous peine de 
mort, un salaire ou une récompense. Les Dix, comme tous les 



CONSEIL D£S DIX. 333 

magistrats, recevaient les dénonciations secrètes, mais il fallait 
qu'elles fussent appuyées d'une enquête et de preuves. Le 28 jan- 
vier 4^2, il fut décrété que, a si désormais un ou plusieurs 
a des nobles, personnellement ou par le moyen des autres, sous 
« quelque prétexte, couleur, mode, forme ou stratagème qu'on 
« puisse dire ou imaginer, osent former ligue, confédération, so- 
a ciété ou toute autre intelligence patente ou occulte, par dîs- 
(( cours ou faits, avec ou sans serment, pour s'aider les uns les 
«c autres dans les conseils, qu'ils soient bannis perpétuellement, 
« et, s'ils rompent leur ban, enfermés pour toute leur vie. » Telle 
est aussi la teneur des lois des Dix, qui ont toutes pour objet de 
réprimer les nobles, au moyen d'ime procédure expéditive; en 
outre, ils exerçaient une haute police sur le peuple, sur les trai- 
tés les plus secrets, 6ur les individus qui fabriquaient de la mon- 
naie fausse ou de faux bijoux, sur les jeux et les espions. Toute 
affaire non civile qui regardait le clergé, les six grandes con • 
fréries de la cité, les fêtes, les bois, les mascarades, les gondoles, 
étaient de leur compétence. Le sénat et mémo le grand conseil 
étaient soumis à leurs décrets; ils disposaient du trésor, don- 
naient des instructions aux ambassadeurs, aux généraux, aux 
gouverneurs, et modifiaient la promission ducale, A l'occasion 
du procès de Marino Faliero, ils appelèrent une junte de vingt 
gentilshommes, qui resta permanente jusqu'en ir>82, et fortifia 
beaucoup son pouvoir. 

Cette institution, qui concentrait la direction de l'État et des 
pouvoirs, donnait au gouvernement une autorité et une force 
considérables; une pareille surveillance empêcha que des per- 
sonnes ou des familles pussent usurper la souveraineté. Mais 
une procédure, qui n'avait pour bases ni lois connues, ni peines 
déterminées, où les témoins n'étaient pas confrontés avec le pré- 
venu ni même nommés, n'offrait aucune garantie à la société et 
à l'individu, ouvrait le champ à la délation perfide et à l'espion- 
nage soudoyé, établissait enfin le despotisme pour conserver le 
gouvernement. 

Ne nous laissons pas néanmoins effrayer par les déclama- 
tions, et rappelons nous que les Dix, après un an, retombaient 
sous l'empire des lois communes ; outre les secrétaires, choisis 
parmi les citoyens, environ soixante personnes, tirées des assem- 
blées principales de l'État, assistaient à leurs délibérations, et 
l'avogador pouvait suspendre leurs actes. Les jugements étaient 
ecrets, mais écrits, et Tonne refusait pas uu défenseur au pré- 



334 INQUISlTEUaS b*<tat. 

venu. Le grand conseil pouvait modifier celui des Dix on même 
l'abolir en ne renouvelant pas les nominations; le peuple l'ap- 
prouvait comme sauvegarde contre les abus des nobles, qui le 
toléraient à leur tour avec l'espoir d'en faire partie. 

En 1454^ le conseil des Dix choisit trois inquisiteurs d^tat^ 
deux noirs tirés de son propre sein^ et un rmge fourni par les 
conseillers du doge. Ils commençaient les procès, exerçaient une 
haute police sur tout individu^ sans même excepter les Dix, et, 
réunis aux mènibres de ce conseil, ils pouvaient punir de mort 
secrète ou publique, disposer enfin de la caisse publique, sans 
rendre compte ( 1 ). 

Cette constitution se développa dans des temps postérieurs à 
ceux dont nous nous occupons maintenant ; mais nous avons 
voulu l'exposer ici pour rintelligence de ^histoire future de 
celte république si grande et trop calomniée. Le temps fit ou- 
blier la violence au moyen de laquelle s'était fondée l'aristo- 
cratie , qui , dès qu'elle fut consolidée , s'occupa tout entière 
des relations politiques, où elle acquit de l'expérience et de 
l'habileté. On appelait anciennes les familles antérieures à Tan- 
née 800, et nouvelles celles dont l'origine était postérieure à cette 
date. Seize de ces dernières, c'est-à-dire les Barbarighi, les Do- 
nati, les Foscari, lesGrimani, lesGritti, les F^ando, les Loredani, 
les Malipieri^ les Marcelli, les Mocenigo, les Moro, les Priulî, 
les.Trévisan, les Tron, les Vendramin, les Venior, formèrent le 
complot^ en 1450, de ne plus laisser ancun membre des ancien- 
nes maisons parvenir au trône dogal ; telle fut du moins l'opi- 
nion commune, et ces familles, en effet, ne fournirent plus un 
doge jusqu'en 1642, époque où le sort désigna, contre Tattenle 
générale, Marc Antoine Memmo. 

A la présentation du doge, on cessa de demander au peuple : 
«Vous plaît-il?» Mais l'ancien des électeurs disait : a Je sais 
qu'il vous plaira.» Au lieu du syndic qui lui prêtait serment au 
nom du peuple, il suffit du gastald ou, comme disait la plèbe, 
du doge des Nicolotti, chef des pêcheurs. Néanmoins quicon- 

(1) Le nom à'înquisifeurs ttÈtat fut en usage eu 1600; avant cette époque, 
en les appelait inquisiteurs du conseil des Dix, Du dépouillement des archives, 
il résulte qu'ils firent : 

De 1573 à IGOO 73 procès; 

De 1600 à 1700 554 

De 1700 à 1778 646 — c*est-à-dire six par an. 



PSUPLE YÉMITISN. 338 

que habitait Venise pouvait se figurer qu'il participait à la souve- 
raineté, car on i^appelait patron ; de là^ ce respect envers U pa- 
trie et ses chefs, qui identifiait la volonté personnelle et la loi, et 
disposait à tous les sacrifices pour la conservation de celle-ci. 

Le peuple se divisait d'abord en convoisins et clients, c'est-à« 
dire patriciens et plébéiens. Dès que le grand conseil fut fermé, 
les exclus formèrent un tiers ordre, dit des citoyens originaires, 
pour le distinguer des citoyens agrégés, qui habitaient Venise de- 
puis moins de vingt* cinq ans. Le plein droit de bourgeoisie et la 
précieuse faculté de faire le commerce maritime sous la bannière 
Saint- Marc n'appartenaient qu'aux citoyens originaires,qui seuls 
pouvaient aspirer aux emplois de la commune, dont le plus 
considérable était celui de grand chancelier; venaient ensuite 
les autres fonctions de la chancellerie dogale, les charges dans 
les maîtrises et les nombreuses confréries, quelques légations et 
les consulats à l'étranger. Tout le commerce était fait par les ci- 
toyens, à l'exclusion des nobles, parce qu'ils auraient pu oppri- 
mer. Les artisans, les marchands, les médecins, les ouvriers de 
l'arsenal, confédération puissante, composaient la plèbe. La 
vente en détail n'était perniise qu'aux vieillards. La voie des ar- 
mes se trouvait même fermée, puisqu'on enrôlait des roerce* 
naires ou des sujets. 

La sécurité individuelle, la prospérité assurée au commerce, la 
carrière des magistratures, dédommageaient les citoyens de leur 
nullité. Comme dans toutes les aristocraties, on songeait à pro- 
curer le bien-être au peuple; de là, ces magnifiques institutions 
de charité, dont une partie survit encore après tant de dilapida- 
tions, et les immenses richesses des monastères et des confré- 
ries, corps moraux qui, n'ayant pas besoin d'économiser, tour^ 
naient à l'avantage de la multitude. La plèbe était liée aux patri- 
ciens, non-seulement par le patronage de la richesse et des ser- 
vices, mais encore parce que chacun avait parmi eux son parrain; 
elle prodiguait les génuflexions et les titres d^excellence, sans 
mettre de limites à sa soumission ni de décence dans ses témoi- 
gnages de respect. De même que la moderne populace de Lon- 
dres, elle obéissait à un signe du messer p'onde , bargel qui, 
avec son bonnet distingué par le sequin et avec sa masse, suffi- 
sait pour maintenir l'ordre au milieu des fêtes où se pressait une 
foule innombrable. Ces fêtes étaient une nouvelle occasion de 
uiêler riches et plébéiens, sujets et magistrats, soit aux solen* 
niiés de Bainte^Martbe et du Rédeu]|>t6ur, où tous se conCoD* 



336 PEUPLE VÉNITIEN. 

daientdans.les petits soupers improvisés; soit à l'Assomption^ où 
le triomphe du gondolier le faisait caresser par les nobles^ soit 
encore quand le pêdïeur de Poveglia ou le verrier de Morano 
était admis à baiser le prince. Les rivalités entre les Castellani 
et les Nicolotti^ habitant deux parties de la viUe, aboutiraient 
le plus souvent à des luttes qui avaient pour but de constater 
leur supériorité dans les régates ou les épreuves de la force cor- 
porelle ; si elles* se terminaient par des rixes^ Pindulgence patri- 
cienne les laissait impunies , bieii qu'elles eussent coûté du 
sang. 

Les sujets d'outre*mer étaient traités comme un peuple con- 
quis^ foulés aux pieds, sacrifiés au monopole de la mère-patrie ; 
on fortifiait tenr pays autant qu'il le fallait pour les tenir en su- 
jétion, non pour les garantir des ennemis. Enfin les colonies 
ne joLBSsaient pas même des charges municipales ; la coutume 
de leur envoyer le podestat et le capitaine du peuple offrait 
Toccasion d'occuper les nobles et de les dédommager^ par les 
emplois extérieurs, de l'oppression qui croissait dans la patrie. 
Ces colonies, en effet, altérèrent la constitution en introduisant 
une autre noblesse^ moins dépendante de la seigneurie, et qui 
aurait pu s'affranchir si la vigilance des inquisiteur ne l'avait 
pas contenue. 

Les sujets de terre ferme, lorsqu'ils se donnèrent à la répu- 
blique^ stipulèrent des prérogatives qui leur valurent le maintien 
des statuts primitifs, des procédures, et même des anciens offi- 
ciers ; attenter à ces prérogatives était un crime d^État^ de la com- 
pétence du tribunal des Dix. La noblesse y formait un corps avec 
des privilèges et de l'autorité^ mais sans participer en rien à la do- 
mination; elle avait donc en haine l'aristocratie vénitienne^ dont 
elle était l'égale par le rang et la sujette en droit. Une des plus 
grandes erreurs du gouvernement vénitien fut en effet de ne pas 
songer^ comme l'ancienne Rome^ à fondre Pélite de la noblesse 
de terre ferme avec celle de la métropole; il aurait ainsi for- 
tifié la seconde par un sang nouveau et par la fortune^ et ratta- 
ché les dominés aux dominants. 

Venise envoyait sur la terre ferme un podestat dont les fonc^ 
tious duraient six mois, et auquel était soumis le conseil des no- 
bles qui représentaient chaque ville; la représentation nationale, 
élue par les différentes communes^ dépendait du capitaine, éga- 
lement expédié par la mère-patrie. Les villes et les territoires 
avaient des envoya à Venise pour défendre leui's intérêts; les 



PStIPLB VÉNITIEN. 337 

populations les moins importantes choisissaieDt souvent pour pa- 
tron quelque Vénitien des plus illustres et des {dus influents. Un 
provéditeur, dépendant du capitaine de la province» comman- 
dait les forteresses. 

Dans les villes de terre ferme» le conseil ne se composait que 
de nobles; mais quelques-unes, comme Padoue, conféraient la 
noblesse moyepnant 5»000 ducats, expédient financier qui ou- 
vrait une issue aux familles nouvelles. En général» on excluait 
du conseil les individus qui devaient au trésor. A Yérone» Ras- 
semblée se composait décent cinquante-deux nobles» dont trente 
chaque année restaient en vacance ; des cent vingl«deux res- 
tants» cinquante fonctionnaient toute l'année; parmi les soixante- 
douze autres» douze à tour de rôle (une nuUa) formaient tous 
les deux mois le conseil des Douze» qui» avec les Cinquante» fai- 
saient partie du conseil. Tous les ans» les Cinquante passaient 
dans les muiCy et les membres des mute dans les Cinquante» 
dont il en sortait trente pour faire place à ceux qui se trouvaient 
en vacance. De nouveaux membres» désignés par le sort» rem-* 
plaçaient les morts ou les absents qu'une charge tenait éloignés. 
Dans quelques villes, les nobles avaient entrée au conseil et voix 
délibérative dans les affaires de -haute importance; ce conseil, 
outre le droit de faire des décrets pour le maintien du bon or- 
dre» de voter et d'administrer les impôts, n(»nmait à toutes les 
charges communales. La justice même était rendue par des tri- 
bunaux composés d*indigènesy et selon des statuts propres. Le 
statut de Vérone mérita d'être inséré dans les Républiques des 
Ëlzevirs; il ordonnait que les contestations entre parents fussent 
résolues par des arbitres qui devaient prononcer sans éclat et 
sans qu^on pût appeler de leur décision. 

Les taxes» fort légères» se réduisaient à une faible capitation 
et à l'impôt sur les meules de moulin ; la Dalmatie même coûtait 
beaucoup plus qu*elle ne produisait , mais elle procurait une 
grande activité de commerce. Les magistrats étaient plutôt fai- 
bles que tyrans; loin d'exercer une autorité sévère» ils proté- 
geaient et punissaient avec quelque négligence. Toutes les fois 
que Venise avait à se plaindre d'une mauvaise administration , 
elle y envoyait des syndics inquisiteurs • 

Toutes les institutions avaient donc pour objet la conserva*- 
tion» et aucun État n'a résolu ce problème d'une manière plus 
remarquable» puisqu'il a vécu de longs siècles presque sans ré* 
volutions» rare félicité qui lui a valu les éloges des politiques 

HlfcT. DES ITAL. — T. V. 22 



338 L1VRB d'or. BiRNABOTTI. 

jAalifiQ» et étouagorfi. Les sentiroenU et jbes foroes ooneourateDt à 
ta cioaservatioD f^t à la proapérjté de la métropole, et Ton ^acrl- 
âdit tout à ce double but, toéa» la liberté; or, $1 Ton veut se 
rappeler le contentement des sujets, leur bien-être, leur tran- 
quillité, les établissements de charité, on ne pourra que louer la 
aeigneurie« Mais l'homme et les États ont pour mission de pro- 
gresser ; ils ne doivent donc pas affaiblir tous les membres pour 
fortifier la tête, enlever les moyens de se lûgnaler, substituer la 
raison d:'État à ia^justice, faire prédominer une classe au préjo- 
dice des aoùres, étouffer les passions sous la contrainte d'une 
autorité violente, abaisser quiconque s'élève du milieu de la 
foule. 

L'aristocratie apportait dans le gouvernement les vertus qui 
lui sont propres : une politique que n'aveugle point la passion 
personnelle, une constance que les plus grands revers ne saa- 
-raient ébranler, un secret jaloux, une économie d'autant plus 
méritoire que les richesses publiques étaient plus grandes ; mais 
en même temps, elle manquait de Télan des peuples libres, de 
générosité envers les vaincus, de ces espérances qui ne s'éva- 
luent pas à prix d'argent. Elle ne regarda jamais l'Italie comme 
nn pays de frères; si elle fit alUanoe avec la Toscane pour 
défendre la liberté contre Martin de la Scala, elie s'aHîa avec 
les Visoonti pour acquérir de Tinfluence dans la Péninsule. 

Lorsque les républiques et même l'indépendance périssaient 
en Italie, Venise ouvrit le livre â!Wy titre étemel de la noblesse ; 
ce fat alors qu'apparurent tous les fléaux de raristocratie, les 
droits de primogéniture, les fidéicommis , l'exclusion des ma- 
riages iuégaux, les prodigalités en luxe, en constructions, en 
maisons de plaisance à Murano, sur la terre ferme, en objets 
d'art pour charmer l'oisiveté. 

Les patriciens , qui s'étaient assuré la domination, pesaient 
chaque jour davantage sur les nobles inférieurs et la plèbe. 
Outre les nobles riches, il y en avait de pauvres, dits bamadoiti, 
qui ne pouvaient suffire à l'honneur dispendieux des emplds; 
ils rédamai^fft donc avec arrogance ce qu'on appelle aujour*- 
d'hui le droit au travail , et l'État, pour les satisfaire, créait des 
magistratures et des charges superflues, dont les honoraires les 
faisaient vivre. Hardis avec lesbourgeo», dont ils afTectaient d'ê- 
tre les protecteurs, rampants avec les patriciens, artisans d'in- 
trigues et de troubles, les barnabotti étaient vraiment la plaie 
et le déshonneur de la république. 



barnàbotti. 339 

Dans le grand conseil^ qui restait nommaleroent le véritable 
90uveraD f tous les nobles figuraient avec le même droit de 
suffrage ; la prédominance appartenait donc aux nobl<^ pau- 
vres^ qui étaient les plus nombreux. De là le beseta de les ca- 
resser; du reste, nobles, riches et pauvres^ prodiguaient les gé- 
nuflexions sous les proeuraties et dims le Rroh. Le jeune homme 
admis au grand conseil était présenté par douze parrains, et re- 
connu par ceux dans les rangs desquels il entrait; quiconque as- 
pirait aux dignités se présentait en suppliant, enlevait sq tunique 
de Tépaule pour la m^tre sur le bras, se faisait suivre de ses 
parents et de ses amis dans la même attitude^ et prodiguait les 
révérences et les baise-mains. 

Nous répétons que tous ces faits se prodoîsireni dans des 
temps postérieurs; mais nous les^^îtons ici pour faire apfnrécier 
les gouvernenoento des anciennes républiques de lltalie, ainsi q«e 
le bien ei le mal qni aoraieat pu dériver de leor développement 
sfiontané. Dans une époque où les esprits «vaieot si peu d'expé- 
rience, Venise possédait certainement des institutions admira- 
bles. Si ^aristocratie deviat tyiannîque, eHe avait pourtant 
Taffeetion du peuple, qui la regrette encore aujourd'hui ; eUe 
s'imposa des charges excessives, et comprit que rien n'est plus 
funeste au pouvoir que la manière vexatoire dont il est exercé. 
Du reste, Venise offrait un asile aux exigés de tous les pays, 
aux princes déchus, et les mouips, comme la presse, étaient plus 
libres chez eUe que partout ailleurs. L'espionnage, qni fut l'op- 
probre de sa vieillesse, était plutôt une vexation qu'une tyran- 
nie ; mais ce pouvoir permanent empêchait les extravagances 
populaires et les tumultes qui affligeaient sans cesse les autres 
cités. 

Dans ses relations avec les républiques italiennes, Venise 
s'efforçait d'accaparer )e commerce s^r |e Pô, et de recueillir 
le blé du voisinage toutes les fois que la mer Noire lui était fer- 
mée, ou qu*elle trouvait des avantages à cette «f|éculaMon< Or, 
comme la question de l'approvisionnement est de suprême im- 
portance dans une ville sans territoire, elle nomma des inten- 
dants des subsistances, et , à Texeinple des Sarrasins, elle dé- 
fendit l'exportation des grains, à mcnns qu'ils ne lussent des- 
cendus à un prix déterminé. 

8ur ces entrefaites, eHe continuait ses conquêtes, et Gorfou, 
ModoQ , Coron , reçurent des conservateurs de la r^ublique, 
qui créa de nouvelles colonies en distribuant des fiefs. Elle dut 



340 CANDIE. 

recourir souvent aux armes, surtout pour maintenir dans la 
soumission Candie, qui, pendant soixante ans (1307-65), fut pour 
ainsi dire dans un état d'insurrection, qu'on pourrait appeler ré- 
bellion ou généreuse résistance à un marché honteux. Puis les 
Vénitiens envoyés en colonie dans cette tie se mutinèrent ; ils 
voulaient qu'on choisit parmi eux vingt sages pour faire partie 
du grand conseil de la métropole, alléguant qu'on ne pouvait les 
dépouiller de ce droit parce qu'ils étaient établis ailleurs. Venise 
ayant repoussé leur demande, ils se séparèrent même de TÉglise 
latine, et prirent, à la place de saint Marc, saint Titus pour pa- 
tron; ils donnèrent la mort à quiconque refusa d'embrasser 
leur cause, reçurent avec mépris les envoyés de Venise^ et se 
préparèrent à repousser la force par la force. Luchino dal Ver- 
me, capitaine d'aventure, transporta sur trente-trois galères six 
mille hommes dans rile aux cent villes, et ne la soumit qu'a- 
près de grands efforts; mais bientôt elle reprit les armes, et, 
pour la tenir en sujétion , il fallut égorger les chefs, détruire 
les cités d'Anapolis et de Lasito, toutes les forteresses, trans- 
pcHter ailleurs les habitants^ dévaster les environs de ces villes 
avec défense d'en approcher, supprimer tous les droits et toutes 
les magistratures : ce sont là de tristes pages dans l'histoire 
d'une répuUique. 

Le Levant, néanmoins, aurait dû être le champ de l'activité 
de Venise, qui, au contraire, par son intervention dans les 
af&hres d'itilie, se créa de sérieuses entraves; en effet , après la 
chute d'Ëzaelin, eUecommença, à son grand préjudice, à mettre 
le pied sur la terre ferme. 



CHAPITRE XCVII. 

PROSPÉRITÉ DES RÉPUBUQUES Elf POPULATION, RICHESSES, INSTITUTIONS. 

Ces indications suffisrat pour démontrer que les maux de la 
liberté n'empêchaient pas la marche progres^ve de la civilisa- 
tion ; la rapide prospérité des républiques répond d'ailleurs à 
ceux qui ne savent que gémir sur cette époque orageuse. Tou- 
tes se couvrirent d'édifices, pour la commodité, la défense ou 
reinbeUissement : elles agrandirent leurs murailles an point 



ÉTAT DU SOL. 341 

# 

d'embrasser les bourgs et les cathédrales; les rues furent pa- 
véeSy dallées, et des égouts creusés; les ponts, les cloaques, les 
aqueducs et les routes se multiplièrent ; les palais de la com- 
aiune brillèrent par la magnificence et k solidité ; les villes se 
parèrent d'églises, monuments de piété et d'amour insigne, dans 
lesquelles on voyait l'image la plus noble de la patrie. 

Nous avons yu dans quel état se trouvait la campagne italique 
à la chute de l'empire romain, et la domination des barbares ne 
put que TemfHrer. Ëpiphane, évèque de Pavie, se rendant à Ra* 
venne, dut passer plusieurs nuits sur les rives du Pô, qui, sous 
Brescello, n'av^t plus de lit et ne formait que des marécages. 
Muratori croit qu'en 734 on construisit la Ôittanuova, à quatre 
milles de Modène, afin de protéger la voie Émilienne contre les 
assassins qui s'abritaient dans les forêts du voisinage. Le pané- 
gyriste de Pavie nous apprend que les étuves abondlûent dans 
cette ville, à cause de la grande quantité de bois provenant des 
forêts environnantes. Des lacs sont mentionnés dans le Lodi- 
gian, près de Casai Lupano; un autre, si la tradition dit vrai^ 
s'étendait jusqu'à Saint-Florien, Saint-Étienne, Fombio, Guar- 
damiglio. Les terrains alors boisés conservent encore dans le 
Padouan le nom de gazzo, guizza on fratta (broussailles). Pis- 
toie était entourée de marais, dont la délivra un miracle de saint 
Zenon, évèque de Vérone, et Grégoire le Grand lui envoya le 
premier évèque en 594; on y rencontre encore fréqoenmient les 
noms de pantanoy piscina^ padule, acqualunga (marais). 

Modène, dans le dixième siècle, fut souvent incommodée, 
parfois submergée, par les inondations. L'évéque de Bologne 
reçut en don d'immense forêts et des vallées à étangs poisson- 
neux qui se trouvaient à l'occident de cette ville. Quatre ou cinq 
lacs sont mentionnés près du Bondeno, des lacs et des étangs 
autour de Parme. Les biens de la comtesse Mathilde étaient 
couverts de forêts et de pêcheries. La Vie de saint Jean GiMl- 
bert, écrite dans le onzième siècle, atteste que les ponts étaient 
très-rares dans la Toscane. 

Plus tard même, il est question à chaque instant de boulaies, 
de bois, d'éboulis de terre, de marais, surtout près des affluents 
du P6 et dans les lieux où ce fleuve, TAdige et TArno descen- 
dent à la mer. On a conservé le souvenir de plusieurs forêts : la 
Merlata, dans le Milanais ;1a Lugana, dans le Brescian ; la Petoiih 
tea, près d'Altino; la Polaresco, dans le Bergamasque, sans 
parler des vastes gisements de tourbe que l'on trouve presque à 



342 ÉTAT DU SOL, 

fleur de terre. Dans les ventes d'alors on ajoutait la formule 
ordinaire t €um sylffis y pahêdibus, piseationibuê. La Loaidline 
était infestée de loups ^ que le roi Bérenger envoya l'ordre de 
tuer (1). Othon le Grand , en 967, donnait au marquis Aléram» 
toutes les possesaioDs du royaume qui se trouvaient dans le dé^ 
sert entre le Tanaro, TOrba et la mer, appelées Gobuiidiaaeo> 
Balangio, Scelesoedo , Sassola , Miolia, Putcione^ Grualia y Prn- 
neto> Montore, Noeeto» Masitibte, Arco... (2). Le (cnmd nombre 
des forêts refroidissait sans doute le climat , puisqu^on voyait 
souvent des hivers assez rigoureux pour geler le vin dans les 
tonneaux^ et le P6^ de Crémone à Venise, au pmnt de supports 
des chars (3)* 

La féodalité, en ramenant la population dans les campagneSi 
placées sous la surveillance immédiate du seigneur, pouv«t ap- 
porter quelque remède ; mais deux choses étaient nuisibles : les 
servitudes des biens et la condition du maître, soumis lui-même 
à une suprématie qui pouvait frapper de déchéance ou de cod- 
fiscation, et ne permettait ni de morceler fe domaine y ni de le 
transmettre à des femmes, m âe Taliéner ; puis les censives, les 
droits d'investitute et de réversibilité absorbaient la moitié des 
produits, et dégoOitaient de toute amélioration. Les cttkivatenrs, 
en outre, étaient o* des serfs, ou des hommes libres soumis à 
des conditions onéreuses, oe qui rendait les travaux moins otites ; 
parfois même le besoin ou la cupidité entraînait le baron à sur- 
charger les tailles> au point que le censitaire abandonnait la 
ten'e, qui restait inculte. 

Ces vices furent moins sensibles, mais œ disparurent pas sous 
les communes. Les guerres fréquentes et la manière de les faiie ; 
les représailles, au moyen desquelles un étranger pouvait attirer 
la vengeance de ses compatriotes sur le pays duquel il avait 
reçu un dommage, ou du moins sur les biens de l'offenseur et 
de ses partisans; la coutume de condamner à U stérilité les 
biens des proscrits et des criminels, étaient un ot)Stacle à la 



(1) Chron, NovaRe9ns€, V, 14. 

(2) Monum. Hht. palriœ, Cliaft. I, col. 317. 

(8) Entre autreè, frère SaliiAbeni raconte ({ue te P6, en 1216, gela si for- 
tement qu*il y Mt Mr la glace on bal de femmes et une jo6le de eavalkn. 
(Sconari, dam les Ammk» tU Pêdoue, à l'année 1302, «joute que, sur la fin àû 
siècle paafé, le Bracchiglione ayant gelé, les habitants de Pontelongo y donnèrent 
une fête avec bal, à laquelle accounit tout le voisinage. 



ÉTAT BU SOL. 343 

prospérité des champs. Les avantages du commerce^ qui portait 
le taux de Tintérét à SO et même à 30 pour iOO^ détour- 
naient l'argent de la terre. Des mesures imprévoyantes détermi- 
naient tantôt une certaine culture, tantôt le prix des denrées, 
ou bien imposaient l'obligation d'en livrer une partie à la com- 
mune, ou défendaièoQt de les exporter; puis les voisins, par 
jalousie continuelle ou par suite d'une rupture accidentelle, re- 
fusaient de les recevoir (i). Afin de nourrir des chevaux pour la 
guerre, il fallait avoir des prairies immenses^ au préjudice de la 
culture des céréales (2). 

Les premières améliorations du sol vinrent de l'Église. La 
règle imposait aux moines l'obligation de bonifier les champs ; 
les Cisterciens, établis autour de Milan, entretenaient sur leurs 
domaines lointains une colonie de convers pour les cultiver, tan- 
dis qu'eux-mêmes travaillaient sur leurs propriétés du voisinage 
avec tant de fruit qu'on les chargeait souvent de soigner les 
champs des antres. On peut même, sans faire une conjecture 
hasardée, leur attribuer le système d'irrigation qui enrichit la 
basse Lombardie de ces pâturages perpétuels oii l'on commença 
plus tard à £aire les fromages si connus sous le nom de Parmch 
sans (3). Qui aurait pu regarder comme vil un art qu'on voyait 
exercer par des moines? Frère Gomato, dominicain, en 1231^ 
obtint de la dévotion d'une foule de gens qu'ils apportassent des 
matériaux pour combler un étang autour de son couvent; aussi- 
tôt le travail accompli^ il sema la nouvelle terre. Grftce à ses ef- 

(1) Le dub d*Athèn«s défondit ans FltmntSns d'apporter de» numkandiscs à 
Samt-ûéoiimcB, parœ que cette ▼&!« amt reAtté dereoeNr«lr certain» proeerit». 
Le statut de Chieri exige que celui qui donne asile & un meurtrier paye 25JlTret, 
et, s'il ne les a pas, qu*on dcraste sa nudson et qu'on eoupe sa vigne. CnRABio, 
Écoti» poL du mofon âgv, 

(2) Le satut de Mantotie s'occupe avec détait des cbevain et de leurs vice». 
Dans le (ivre ir, rub. 17, il est ordonné qu*il y ait dams tout viUage de quinze 
AuniUes (kaâemtê xv iarts) un maréchal et «ne quvilité sufliiante de doue et de 
lezs pour les chevaux d'armes de passage. 

(3) L'irrigation était connue des anciens; de là le ven de Vii^gile: Clauéiêe 
fam riifos, pueti; sût prata bib^tmL GoluneUe die PortiusOaton, qui distingue 
le pré siccaneum et le pré riguumy et conseiUe de ne leur donner ni une pente 
trop inclinée, ni un fond tK>p concave. 

Dans les comptes andens des moines de Saint-^Ambr^iae et de dûanvaHe à 
Milan» il n'est pas question de fromages. In 1404, on mentioBne des fraaaagi'S 
du poids de quatorze petilte livres, ce qui est à pdne un dixième de ceux 
qu' on fait aujourd'hui. 



344 AMÉLIORATION DE L'AGEIGULTUBE. 

forts, on voyait le jonc et le nénufar faire place à la renoncuie^ 
au trèfle^ aux graminées, nourriture salutaire des animaux à lait. 
Dans les dévastations et les tailles^ on respectait les biens des 
églises et des monastères ; bien plus^ un grand nombre d^di- 
vidus leur donnaient leurs propriétés, qu'ils recevaient ensuite 
comme un précaire^ ou bien sous l'obligation de payer une re- 
devance temporaire ou perpétuelle. 

Le cens, forme de possession alors introduite ou étendue^ nip* 
prochait assez bien le capital et le travail, comme on dit aujoar^ 
d'hui. Aucun propriétaire n'avait assez de forces pour exploiter 
de vastes terrains incultes et sans produits ; on les divisait donc 
entre un grand nombre de cultivateurs , qui, assurés d'une lon- 
gue jouissance, travaillaient la terre comme un bien propre, en 
payant au maître une légère redevance. Le mattre retirait un 
avantage d'un fonds qui ne lui avait rien donné jusqu'alors, et 
le cultivateur, rapproché de la condition de propriétaire, fouil- 
lait avec plaisir un terrain qu'il était sûr de transmettre à ses 
enfants (i). 

Dès le moment où Ton crut faire du libéralisme en attribuant 
la renaissance agricole de l'Italie aux musulmans, afin d'enlever 
ce mérite aux moines, on affirma que les premiers avaient intro- 
duit dans la Péninsule la culture de l'olivier, lorsqu'il est certain 
qu'elle avait précédé leur arrivée (SI) ; bien plus, nous trouvons 

(1) Grégoire, évéque de Beigame, en 1 136, concéda aux moines cisterciens un 
territoire au débouché de la vallée Seriana, dit YairÂlta, moyennant la rede- 
vance de 12 livres de cire. Les noms de €erreto, Gerretina, Gaf^o, Roncarizio, 
qui s* j conservent encore, rappettent les bois qui couvraient le sol où l*on voit 
.aujourd'hui des prés et des vignes. Gatti, Sl deU'akhttùa M FaitAlioi MîUb, 
1853. 

(3) Le roi Âstolphe, dans le privilège en faveur de la célèbre abbaye de 
Nonantola, donnait, de Pavie, le 10 février 733, un terrain planté d*oliviers et 
situé près du chAteau d'Àghinolfo entre Pietrasanta ^et Massa. 

En 753, deux fils de Walpert, duc des Lombards à Lucques, abandonnent ii 
leur frère Walprand, évéque de Lucques, pour un morceau d*or en forme de 
tour, leur part de tienure i Tucciano, avec des vignes, des champs d*oliviers et 
des colons. Afem. iueckesi, tom. y, pag. 1 . 

En 7 7 9, un habitant de Pistoie, partant pour un voyage, laisse par testament ses 
biens aux pauvres, excepté un champ d'oliviers situé à Orbiniano, qu'il lègue 
au monastère de Saint-Barthélémy, à Pistoie. jérch. éipL Jîorentmo^ carte 
del San Bartolomeo tU I^istoja, 

En 818, les religieuses de Sainte-Lucie de Lucques, investissant le curé de 
Saint-Pierre à Nocchi, lui imposaient Tobligation de leur donner la moitié du 
vin, des glands, des figues sèches, des châtaignes, de l'huile. Aujourd'hui -en- 



am£uo&ation ds l'àoeigtilture. 345 

qu'elle était plus étendue qu'aujourd'hui, puisqu'on Lombardie, 
sans parler du lac de Côme oùThistoire mentionne de nombreu- 
ses plantations d'oliviers, les riants coteaux entre Bergame et 
Pont-Saipt-Pierre 3 de même que ceux de Mozzo (1), étaient 
couverts de ces arbres. Une charte de 933 fait encore mention 
de terrains plantés d'oliviers dans le Borgo-Canale de Bergame^ 
et d'autres sur les collines brescianes, d'où ils ont presque dis- 
paru aujourd'hui. 

Les possessions affranchies et divisées^ les cultivateurs sous* 
traits à la servitude personnelle et à l'immédiate oppression des 
feudataires^ les corvées et les réserves de chasse diminuées^ 
l'homme eut du courage pour défricher , fouiller le sol, peupler 
les solitudes et les bois^ assainir les marais. On appela corregie, 
dossi, polesine, les bandes de terre qui se desséchaient peu à 
peu ; mezzani, les lies nombreuses entre Lodi> Pavie et Plaisance^ 
formées par la retraite du fleuve ; novaliy les champs rendus à la 
culture, et les chartes, à chaque instant^ disent qu'un champ est 
terra novalis et fuit nemus. Des villages et même des villes con* 
servent le nom de Rovereto (chênaie), de Saliceto (saussaie) et 
d'Àlbereto (trAnblaie), à cause des bois qu'ils ont remplacés. 
Cultivées par des hommes libres, dont l'espérance stimulait Tac* 
tivité, et favorisées par les capitaux des citoyens, les campagnes 
prospérèrent; les villes entreprirent des travaux grandioses pour 
Pirrigation, et pourvurent par des règlements, qui n'étaient pas 
toujours opportuns, aux cas de disette (2). 

oore rhuile forme la plus fçnnde richesse de cette vallée. Dans une charte de 
779, il est fait mention du champ d*olivîers d*Arliano dans le val du Serchio. 
Mem, buehesif tom. IT, pag. 1. 

(1) PretiB LoQgula dives 

Bt Yirfdes nmrit oleas, Bacchique liquores... 
Non est mons allas melius tibi , Bacche protarve , 
Non alibi tantum placuit sua sylva Minerv». 

(M0T8E.) 

(2) Aux maux qui occasionnaient alors les disettes il fant ajouter les saute- 
relles, dont il est parlé souvent. Le prêtre André, en 871, ajoute qu^elles se 
jetèrent en nombre infini sur le Brescian, le Crémonais, le Lodigian et le Ifila- 
nais, dévorant les petits grains. Jean Diacono en dit autant de la Gampanie et de 
Naples. On les décrit avec quatre ailes, six pattes, une grande bouche, de vastes 
intestins, deux dents plus dures que la pierre avec lesquelles elles rongeaient 
récorce la plus solide; elles étaient longues et grosses comme le pouce, et se 
dirigeaient vers Toecident. On ajoute que, cette année, il plut du sang à Bresda, 
ce qu'on peut attribuer aux chrysalides de ces insectes ; on doit penser de même, 
loiyque André raconte que, vers Pâques, on trouva en Lombardie les feuilles 



346 TAATAirX HYDRAULIQUES. 

Les Pisatié portaient une grande attention aux fleuTM de leur 
plaine; un statut de 1 I60enjoiïit au podestat de dioisir^ loihsqii^ 
entre en fonctions^ des personnes probes qui promettent soi» 
serment d'examiner tes aqiieducs anciens et nouTetux qtn tra- 
versent les terres et les pi^s, ainsi que les bouches du Sésrchio^ 
afin que Técoulement des eaux s'opère facilement» Lft eote* 
mune si^noise était cultivée et peuplée, puisqif oû trcWTe à 
chaque instant^ dans les diplômes^ des châteaux^ des couM, des 
terrains donnés ou vendus; le pays^ depuis la cime des ttoDts 
jusqu'à la mer, était semé de maisons et d'églises^ avee dee vî* 
gnes^ desolivierS; des arbres fruitiers, des champs de Ué (i). 
Le Grémonais^ plaine à pente douce formée par les atterrisse- 
ments de quatre gros fleuves qui semblent constituer les limites 
de cette province^ est facilement inondé aussitM que cessent les 
soins de Phomme ; cette plaine j en effet, fut sulMiMA'gée à ta 
chute de Tempire romain, et Ton parle d'un lac appelé Geruadio, 
d'une étendue de quarante-cinq milles , si bien que les Gréittonais 
allèrent assiéger Lodi avec appareil terrestre et HMoi. Où eher<- 
cha donc à lui ménager un écoulement, et les eaux des sources 
furent recueillies dans le petit canal d'Isso et éê Barbata^ puis 
utilisées pour les irrigations : mais^ comme il parut insuffisant^ 
on dégoi^ea TOglio par le Naviglio national ; le Pô fut endigué 
à partir de Tembouchure de ce fleuve^ le Delmone dévié, et Toft 
put ainsi assaihir une grande surface de territoire. La |)ôpidlitioÉ 
crût alors grandement^ et la ville comptait jusqu'à 80 mille 
âmes; Soncino était plus peuplée que beaucoup de villes^ et 
Viadàna , renommée par ses richesses et le nombre dé ées ha- 
bitants; Soresina avait 45^000 tétes^ Casalmaggiore 20,000^ 

couvertes d'une ten*e qu*OD croyait tombée du ciel. Ëtieuie \1\, outre Ta^r- 
sion d'eau bénite, eut recours au moyeu , encore usité, de payer cinq ou six 
deniers le boisseau que les <;|toyens en apporteraient. FréJéric II, en 1231, 
comme la Pouille était dévastée par les sauterelles , brdonna que chaque habi- 
tant, le matin avaiit le lever du soleil, en prit quatre boiasetax et ks ^kftkt aux 
fonctioaiMÛrafe publiés poor les brûler. Linné les appeUe écriéùsm imfmiianumf 
mais Vttcridium iiaiieum est indigène et inlesle la Ran»Sne;.efe U26« U rata* 
gea le Manloiian et le Véronais. Jérôme Cardan (De sn^iliitue, lib. IK, p. 364) 
dit qne rexpérience apprit que le meilleur remède était de détruire les deub. 
La maremme toscane a été très-souvent ravagée par ces insectei ; en 1716» daaa 
Iles ftêules campagnes de Massa, Monterotondo, G«vdrrano, lUvi^ ScarliaOy on 
en brûla sôt mille boisseaux en six mois. TAasiOMi-Totznn» MeUu» di vimg^i, 
IV, 102. 

(1) TARGIOlfl-ToziBTTI» Relâz.di -vinggi^ tV, 275. 



r 



TRAVAUX HTBRAULIQUKS. 347 

et^ dans ses campagnes, on cultivait le safran jusqu'au quinzième 
sièele^ outre qu'elle ressemblait à une petite Venise par l'acti- 
Tité de son commerce et l'affluenee des navires. 

Déjà, dans le onâème siècle , les Mantouans avaient entrepris 
les sçârbaie^ larges fossés à Témbouchure des fleuves pour Itis 
asnener dans le Pd; mais, comme de fréquentes. inondations 
portaient la mine dans les campagnes du voisinage ^ Albert Pi- 
tentino, en 1198, creusa le lac autour de Mantoue^ avec des di- 
gties et des fossés de décharge pour en régler la hauteur, et des 
écluses jusqu'à Governolo où il tombe dans le Pô; puis on pro^ 
Sta des chutes d'un bassin à Tautre pour établir des moulins à 
(bulon et à farine^ qui restaient un privilège de la commune. 
D'antres inondations extraordinaires avaient converti en marais 
les terres cultivées des environs; c'est pourquoi Tévéque Jac- 
ques Benfatti^ en 133^^ investit Louis Gonzague de Tlle Révère 
qui eratperditUy diruta, aquatictty paludosa, piscatûriacmncasis 
palearum , ac in toium steriîi^ sous la seule obligation de l'en- 
tourer de dignes pour contenir le fleuve. Ce prince^ selon la 
coutume des i^publiques , subdivisa en censives , ad tnelioran^ 
dum, cette contrée, qui devint bientôt une des plus fertiles. 

D'après l'exposé qui précède , on peut voir s'il est juste de 
répéter que Isl nature a tout fait pour la Lombardie, et les habi- 
tants rien. 

Alors di^arurent les étangs et les forêts du Bolonais et du 
territoire de Ravenne. Ferrare, née comme Venise du besoin de 
se défendre contre les barbares « et dans laquelle on ne vit d'à** 
bord que deux tours réunies par une chaussée qui devint ensuite 
la rue appelée encore RipagrandCf s'étendit autour du Bolo- 
nais, établit un système de digues, destinées encore à servir de 
communication , et convertit eh campagnes fertiles les marais 
dont le Pô l'entourait. Les bétes sauvages furent détruites dans 
les forêts du Modénais et du Ferrarais ; on transporta à Milan 
de meilleures races de chevaux, des chiens danois et des dogues 
d'Angleterre, trèâ-grôs et très-forts ; des greffés tirées du dehors 
servirent à l^amélîoration du vin^ et l'on introduisit le raisin 
blanc. Le riz^ cause de dépopulation^ venait encore de l'étran- 
ger; il était vendu par les apothicaires ^ auxquels Milan défendit 
de le faire payer au delà de douze sous impériaux la livre (1)^ et 

(1) OAVAiflfO-FlAiaf A. Le comte d'Arco dit B^aToir pu trouvé mention du 
riz dans les docoxnents de Mantooe jusqu'en HS 1 . En IS&O, les Gonzajra « près- 



348 LES YIUJSS S'AM£U0R£NT. 

plus de huit^ le miel, si précieux avant l'introduction du sucre. 

Les améliorations se manifestaient dans l'extension et Teoi- 
belliss^nent des cités. Milan occupait à peine la quatrième partie 
de la superficie actuelle^ et pourtant on voyait dans l'intérieur 
des champs, des vei^ers (verjièe), des pâturages (pougute)» et 
rimmense prairie de Tarchevéque. Les maisons n^avaient qu'un 
seul étage, sauf un petit nombre qu^on appelait solariaie; qud- 
ques-unes étaient en grosses pierres , et la plupart en bc»s et 
torchis, avec le toit en bardeaux et en paille. Autour de la 
ville se trouvaient des bois, comme le nemus de saint Am- 
broise en dehors de la porte Comasina; celui des Olmi, en de- 
hors de la porte Vereellifui où fut décollé saint Victor; celui de 
Caminadella en dehors de la porte Tosa. Aussitôt qu'il fut sorti 
des ruines dont Barberousse l'avait couvert. Milan étendit son 
enceinte en s'entourant d'une muraille de la hauteur de vingt 
coudées» avec six portes de marbre ; il construisit des maisons 
et des palais, « le hroletio au milieu de la magnanime cité 
en lSi8 (CoBio), » c'est-à-dire le palais communal, et, cinq an- 
nées plus tard, le nouveau broleilo pour les réunions des mar- 
chands et les bureaux de l'administration. Son éloignement de 
tout fleuve nuisait à son commerce, surtout pour les objets de 
consommation; alors, pour tirer des Alpes le combustiÛe, les 
pierres et les autres matériaux d'un gros volume , comme aus» 
pour arroser les plaines, il creusa le grand Nomglio, le premier 
canal artificiel des nations modernes, qui, dans une longueur de 
trente milles, amène les eaux du lac Majeur jusqu'à la ville. En- 
trepris en 4479, c'est-à-dire trois ans après la destruction de la 
cité par Barberousse , il fut repris et terminé en 4257, avec un 
volume d'eau suffisant pour porter de gros navires; par le cand 
de la Muzza , dérivé de l'Adda, le sol pierreux de la Geradda et 
du Lodigian devint la campagne la plus fertile en blé de la 
Lombardie. 

Pascal II, en 4406, consacrait la cathédrale de Pavie. Les 
Modénais commençaient à reconstruire la tour; cinquante ans 
plus tard, ils creusèrent le Panarello nouveau et le canal 
Chiaro , bâtirent le campanile , le palais communal, la tribune, 
dégagèrent et pavèrent les rues et les portiques. A Crémone, 

« erWirent de ne pts éublir les rizière» dans un rayon de cinq milles autour de 
« la TiUe.» (Eeomomiay 279.) Avec le riz s'introduirirent beaucoup de plantes de 
marais, la ieersia, la bident cemua, Vammamnia, le €f/fenu dtffbrmU,», 



LES TILLES S'SMBELUSSENT. 349 

en 1167^ on faisait le baptistère; en 1206, le palais communal^ 
avec des portes de bronze; en 1384, l'esplanade. La ville, di* 
visée en vieille et nouvelle selon les factions^ se fortifiait par des 
murailles à Textérieur comme au dedans. Après la peste 
de 1136, Bei^ame élevait, sur les plans de Varcbitecte Fredo, 
r^glise de la bienheureuse Vierge dePAssomption, où se ré- 
digeaient les actes et les traités de paix ; cette église servait 
encore pour les assemblées, et Ton voyait gravée sur ses murs la 
mesure officielle. La société de Sainte-Marie-Majeure était une 
milice pour la défense du gouvernement (J). 

Brescia agrandissait ses murailles, construisait les églises et 
les monastères de Saint-Bamabé, de Saint-François, de Saint- 
Dominique, de Saint-Jean-Baptiste, terminait Th^^tel de ville, 
élargissait la place de la cathédrale, et, par les soins de Tillustre 
évéque et seigneur Bernard Maggi , creusait trois canaux qu'ali- 
mentaient les eaux du Ghiese et du Meila. Pise s'entoura de mu- 
railles en 1457, et Lucques agrandit les siennes en 1260 ; Reggio, 
de 1229 à 1244, ajoute une longueur de 3,300 coudées à sa pre*- 
mière enceinte ; hommes et femmes , petits et grands , paysans 
et bourgeois, vêtus de peaux diverses et chaussés de sandales, 
portaient sur leur dos des pierres , du sable et de la chaux (2). 
Padoue, en 1191, sous l^administi'ation du podestat Guillaume 
de rOsa , Milanais, rendit la Brenta navigable jusqu'à Monse- 
lice, et bâtit un pont sur ce fleuve. En 1195, elle réparait ses 
murailles, et faisait, en 1219, le palais communal avec cette 
merveilleuse salle de la Ragùme; puis, à peine délivrée d'Ezxe- 
lin, elle donnait aux églises et aux couvents de l'argent pour ré« 
parer les désastres de la guerre, s'agrandir et s'embellir; elle 
fit renforcer ses murailles, paver ses rues, améliora celles de 
la banlieue, endiguer les fleuves et régler leur cours par des 
fossés ou des canaux, et construisit divers ponts, qui rivalisaient 
avec ceux des Romains, conservés encore dans la ville. En 
outre, eUe bfttit le palais des Anciens, termina le merveilleux 
temple du Saint, édifia Gastelbaldo sur l'Adige pour résister 

(1) Ber. it. Script. ^ VIU, 1107. 

(2) Après 1342, les meilleurs artistes trayaillèreDt dans cette église : Jean 
Ugo, Nicolino, Antoine de Gampione, firent les magnifiques portes^ outre le 
baptistère qui se trouve maintenant dans la cathédrale ; Bertolasio Morone, le 
campanile; Earthélemy Boono et Andreolo des Biaschi, ime croix avec des 
statues et des bas-reUe£i en argenl. Dès 1 363, Pasino» Pierre de Nova et George 
de San Pi-llc-grino l'ornèrent de. peintures. 



850 iM VILLES s'IaawussEaT» 



aux princes d'Esté et aux Scaligeri , disposa le Prato de la ^* 
lée pour la foire et les courses au manteau; elle daooait aux m* 
cendîés une indemnité^ sous la condition de reconstmîre daii$ 
un an leur maison. Quiconque aspirmt au droit de cité donraii 
acquérir un garbo^ morceau de terrain , sur lequel on élevait 
une habitation; enfin elle défendit de transGérer des poases* 
sions et des rentes ou toute espèce de droit sur des immeubles 
aux personnes qui ne viendraient pas habiter le territoire pa- 
douan (1). 

Bologne vit s'élever les deux tours des Asinelli et des Gari- 
sendiy célèbres, la première par sa hauteur^ Tautre par son 
inclinaison ; elle s'entoura d'une troisième muraille plus grande, 
répara ses rues et ses ponts, couvrit FAvésa, qui recevait les 
immondices, fit le nouveau marché à Gailiera, œuvre belle ««r 
toutes^ commode et louable. Parmi beaucoup d'autres é^es, 
elle édifia la Nunziaia des Pugliole, travail du Brescian Marc, 
et celle des Alemanni en dehors de la porte Bavennate, pour ie^^ 
Allemands qui allaient en pèlerinage à Rome ; elle introduisit 
dans la ville une branche du Reno pour faire marcher trente- 
deux moulins, et en dirigea une autre jusqu'à Gortioella pour 
que les navires arrivassent à Ferrare. Les eaux de la Dordogna 
et de la Savena furent aussi amenées dans la ville pour servir 
à la mouture du grain, ainsi qu'à la teinture de la soie et des 
étoffes de pourpre et d'écarlate; ce travail accompli , on célébra 
une fête de trois jours, et un souvenir fut consacré au podesftai 
Pirovano, Milanais. Dans l'espace de quelques années, fiologue 
acheva la croix de la place, la halle au blé, les nouveBes pin- 
sons, les greniers de la commune, Castel*8aint-Pierre, l'église 
de Sainte-Thècle, fortifia et approvisionna les châteaux de la 
campagne, outre les grandes sommes qui furent dépensées 
pour l'entretien des armées. Le blé valait 5 sous la eorba (i), le 
sel 7, le char de gros bois 9, et 6 le vin à la corba. 

Le Milanais Pietrasanta podestat de Florence, donna son nom 
à une petite ville; Rubaconte de Bandello, le pont le plus large 
et le plus spacieux de Florence, reçut le sien d'un autre po- 

(1) GBifRAU, Jtnt,éU PadoKe, aux années 1216, U92, 1202, elksloia 1399, 
1300, ete. 

(2) Mesure de capacité pour les matières sèckes et liquides ; la corba ^ Ué 
de Bologne vaut, en litres, 7S,64 ; celle de tin» 7S»&9. Ghibabdàcce, ^muim 
et surtout à Tannée 1293. 



dasta^t âgsrfeoient Milanais» qui fit aussi daUer plurâm rues. 
En iVJl, GeU9 4^nière ville achetait les terres toire PAmo et 
le M&lgpoue pour y bâtir le faubourg QgnisanHé 

SUfàfXM^ ep 1228^ construisait réglisô de Saint-Domiaiqae; en 
iS2S odke de Saint-Augustin ^ en 1284 le palais de la seigneurie 
8iur cette belle place du Campo où venaient aboutir onze rues, 
ei^ quoique temps après, la tour du Mangia aux formes si dé- 
licate^ Volterra, en i206, éleva de nouvelles murailles et le 
palais d^ Prieurs ; puis Nicolas de Pise faisait et agrandissait 
sa cathédrale. En 1284, Prato érigeait le palais de la commune, 
et pavait les rues en 1292. A Saint-Géminien de Valdelsa, on 
admirait des palais publics et privés, des églises, /entre autres 
U^ magnifique collégiale, des fontaines, quatorze tours d'un tra- 
v^l très-élégant, et le beffroi trèsélevé de la commune, pour 
la con^truetipn duquel chaque podestat devait abandonner une 
partie de sos honoraires ; mais il avait le droit d'y mettre ses ar- 
moiries. 

A quoi bon continuer? Visitez lltalie , et si , à la vue de ces 
ports et de ces môles étonnants, de ces grandes tours et de ces 
cathédrale», vous demandez qui le$ a construits, on vous répon- 
dra toujours : a Le peuple, lorsqu'on 3e gouvernait démocrati- 
quement. D 

L^ villes du Piémont, qui, dans le quatorzième siècle» appar- 
tenaient aux comtes de Gibrario , avaient à peine un cinquième 
de la population moderne : Carignan, mille; Cbambéry, deux 
cent soixaxite-quinze; Rivoli, deux mille cent #oixante-cinq ; 
jVloopaberi et Pignerol^ trois mille huit cent trente; Gun^o, trois 
mille trois cents; Chieri, six mille six cent soixante-cinq, et la 
capitale moderne à peine quatre mille deux cents. La popula- 
tion des républiques devint, au contraire, très-considérable, 
comme Fattestent, outre les autres preuves, leurs cuerres fré- 
quentes. Bologne mit en campagne contre les Vénitiens trente 
mille fantassins et deux mille cavaliers; Milan, qui comptait 
deux cent mille habitants, ofirait dix mille guerriers à Prédè* 
rîc II pour la croisade, armait vingt-cinq mille liommes contre 
Lodi, et soixante mille contre Brescia, y compris lés alliés; à 
Crémone^ la faction triomphante expulsa cent mille personnes; 
Ii;zzelin en enleva dix mille de Padoue ; Pavie mettait syr pied 
de deux à trois mille cavaliers et quinze mille piétons ; le terri-r 
toire brescian fournissait quinze mille soldats 4e quinze à 
soixante ans. Gènes, qui, en 1345, agrandit son enceinte de la 



353 GRANDS POFULATI0II DSS TILUES. 

tour de Saint-Barthélémy de l'Olivella à la pointe de la mer, da 
côté de Saint-Thomas^ et qui en 1291 acheta^ au ppx de 2^600 li- 
vres, Fespace compris entre Saint «Matthieu et Saint-Laureail, 
sur lequel fut bftti en deux ans le palais de la commune^ annait 
en 1293 une flotte de deux cents galères et quarante-cinq nulle 
combattants, tous nationaux; néanmoins il en restait a^sez pour 
suffire aux besoins de quarante autres galères sans dégarnir les 
Rivières et la cité (1). Les factions des Doria et des Spinok^dans 
cette ville,, mettaient chacune sur pied de dix à seize mille bcsn- 
mes; calculez pour les autres. 

Massa, qui n'a pas aujourd'hui deux mille habitants» en comp- 
tait vingt millCj et Savone neuf mille. A Pise,on trouva plus de 
trente mille familles en mesure de payer le florin qui fut imposé 
à chacune pour la construction du baptistère. Dans la peste de 
1348, on dit qu'il mourut à Sienne quatre-vingt mille personnes, 
qui étaient les quatre cinquièmes de la population, dont le total 
s^élèverait ainsi à cent mille âmes. En 1336, on comptait à Flo- 
rence quatre-vingt-dix mille individus, non compris les étran- 
gers, les soldats^ les communautés religieuses, ce qui donnerait 
cent mille; mais, d'après les baptêmes (1), qui étaient par an de 
cinq mille huit cents à six mille, si l'on calcule à 4 pour 100, on 
arrive au chifh'e de cent quarante mille habitants. 

Les mariages étaient favorisés par des distinctions et des fêtes» 
A Côme, révêque envoyait (et la coutume n'est pas oubliée) aux 
époux les plus illustres de l'année la branche de palmier qu'il 
recevait le jour de la fête des Oliviers. Le sénat de Bologne don- 
nait aux principaux citoyens un petit chapeau couleur de rose, 
que répoux avait coutume de porter pendant huit jours (2). Le 

(1) JaÇOPO D4 VOBAGniB. 

(2) On ne teuait pas de regisU«s pour Its haptèmes. A Florence, où i'uiyi|iK 
baptistère est celui de Saint-Jean, le curé mettait dans une boite pour chaque 
garçon une fève blanche, une noire pour chaque fille, et on les comptait à U 
fin de iVinnée. Les premiers registres sont de Sienne en 1379, de Pîse en 1457, 
de Piaittnoe en 146i ; le concile de Trente en décréta la tenue régulière; S^on 
Jean VH^ai, k population de Florence éiait, en 1380, de 96,000 habAami 
dont il mourut 80,000; puis, en 1340, il donne à cette yiQe 1 20^900 imes. En 
1351, on comptait 1878 feux, qui, à sept individus chacun, ne donneraient pas 
76,000 bouches. On dit, d'après Coro Dati, qu*on y consommait 100 boisseaux 
dl grains par jour; 'or, à un boisseau par mois pour chaque individu, on ne 
dépittie pus 7f ;000. 

(2) GniKARDAca i Tannée 1288. 



MESUiOES SAinTAIKES ET DE BIENFAISANCE. 353 

célibat était rare^ et> comme tous les jeunes geos se mariaient, 
il se formait des familles nombreuses. Le père de Pierre des Al- 
bizzi eut cinq garçons, et^ dans une guerre civile de 1335^ trente 
de ses cousins furent d'âge à prendre les armes (I}. 

La peste était fréquente , et de funestes déliros , dont notre 
époque ne peut même se dire exempte^ venaient s'ajouter à ce 
terrible fléau^ qu*on attribuait à certaines' préparations ou bien 
au poison jeté dans les puits; mais on accusait surtout les 
juifs^ cpà tombaient victimes de la fureur populaire. £n 1324^ 
le bruit courut que les lépreux avaient formé le complot d'em- 
pester tout le monde; la multitude^ avec sa crédulité féroce, 
accueillit cette absurde accusation, et se jeta sur ces malheu- 
reux^ qu'elle égorgeait, brûlait vivants ou laissait mourir de 
faim. 

Les quarantaines furent inconnues jusqu'au moment où Ve- 
nise, en 1403, prit aux Érémitains Tlle de Sainte-Marie-de- 
Nazareth pour y mettre les personnes que Ton supposait 
atteintes de la peste, et les marchandises provenant du Levant. 
Une magistrature de salubrité, ordinaire et permanente, y fut 
organisée en 1475; elle se composait de trois provéditeurs no- 
bles, annuels, avec pouvoir d'infliger des amendes, la prison, les 
galères, la torture. Ce premier exemple, que d'autres villes imi- 
tèrent, contribua beaucoup à préserver l'Europe, qui fera bien 
de ne pas renoncer aux quarantaines tant que la Turquie ne 
sera point civilisée. 

Les statuts s'occupèrent avec un grand soin de la salubrité 
publique : ils ordonnaient le balayage des rues,, l'écoulement 
des eaux stagnantes et l'introduction de sources d'eau potable, 
prohibaient les viandes malsaines et prescrivaient des mesures 
contre les épizooties; parfois môme ils imposaient une propreté 
minutieuse, comme ceux de Gasale, qui défendirent aux reven- 
deuses de filer. Frédéric II fit de bons règlements sanitaires pour 
son royaume : il fallait ensevelir les cadavres à quatre palmes 
de profondeur, rouir le lin et le chanvre à un mille de distance 
de toute bahitation, et jeter les charognes dans la mer. On trouve 
aussi des médecins salariés pour soigner gratuitement les mala- 
des; à Bologne, en ISI4, Ugo de Lucques ne devait recevoir 
aucune rétribution des particuliers, sauf le bois et le foin. Selon 
une loi vénitienne du Û mars 1321, nul ne pouvait exercer la 

(1) ScmoNB AmoiUTO, Sioris, lÎTre xi. 

mST.DES ITÀL. ^ T. V. ^ 



354 INCENDIES. 

médecine et la chirurgie sans un diplôme délivré par une Uni- 
versité : obligation déjà imposée par Frédéric II. 

L'existence communale provocpiait rémulation, même pour 
les œuvres de bienfaisance ; chacun voulait avoir dans son pays 
et sa corporation des secours pour toutes les misères. Dans les 
annales des municipes italiens^ Phistoire dés ho^ices est des 
plus intéressantes. 

La charité chrétienne avait enseigné à prendre soin des en- 
fants exposés, qu'Athènes, Sparte et Rome abandonnaient ou 
faisaient périr. Le premier orphanotrophion fiit ouvert en 755 
par Dateo^ archiprêtre de Milan ; il prescrivait d^y élever les en- 
fants exposés jusqu'à six ou sept ans^ et les déclarait libres après 
cet âge^ c'esf^^dire qu'il renonçait au droit de les garder comme 
ses propres serfs. L'archiprétre Ânspeit de Crémone,. en 870^ 
formait dans sa maison un ospitale cum labarerio pour les en- 
fants ex peccato natis. L*Oi'dre du Saint-Esprit ouvrit des asiles 
pour ces infortunés à Marseille, à Bei^ame, à Rome, où Inno- 
cent UI organisa avec une généreuse charité Thospice du Saint- 
Esprit. Florence avait de pareils établissements en 1344, Venise 
en 1380, et d'autres villes également. A Vei'ceil, on voyait, dès 
1150, un hospice des Écossais pour les pèlerins d'Ecosse et d'Ir- 
lande, et celui du chanoine Simon pour les pauvres Français et 
Anglais : preuve du grand nombre d'étrangers qui venaient dans 
cette ville. 

Les incendies étaient fréquents à cause des maisons fûtes 
en bois et couvertes de paille. Comme il est trèi&-faeile d'attri- 
buer à la malice ces désastres , dont personne ne veut accuser 
sa propre négligence , des peines sévères étaient prononcées 
contre les incendiaires : Moncalieri les condamnait à 100 li- 
vres; Nice sur mer, à 1,000 sous, et les punissait de mort s'ils 
n'avaient pas de quoi payer; à Turin, on les brûlait vib. Les 
communes de Garessio et de Sienne ûc&[ït preuve d*nn meil- 
leur jugem^al; en effet» la première étaUit que la commime 
réparerait les dommages toutes les fois qu'on ne pourrait dé- 
couvrir le coupable , et Sienne , non contente d'entretenir des 
hommes chargés d*éteindre le feu, indemnisait aux frais du 
trésor les propriétaires des maisons et des meubles atteints par 
l'incendie (1). 

(1) Les statuts de Garessio sont de 127S. Voir ia Ckroniqiu de Sienne de 
Nkki DonatO) dans les Aer, it. Stri/jf., XV. 



KICHESSB PUBLIQUE. 355 

Ferrare, dans le méaie hut^ prescrivait en i2S8 de couvrir les 
maisons de tuiles au lieu de pulle^ et Casate de Monlferrat défen- 
dait d'allumer du feu dans toute maisco non couverte ea tuiles 
de bonne terre : des gardes veOiaient ht nuit, tes tas de paille 
étaient éloignés des habitationa^ et personne ne devait faire de 
feu lorsque le vent soufflait. En 1344, Florence établit des sur- 
veillants qui, prévenus par une vedette, accourai^t k la pre- 
mière manifestation de l'incendie (i). Le Brève cmtimtniê pisam 
de 1236 ordiMinet d'éclairer la ville, les rues les plus fréquentées 
et même les ruelles avec des lampions numérotés, et crée des 
gardes nocturnes. 

Dans tous ces faits , on aperçoit un noble et pénible effort 
. pour sortir d'un état infime et s'élever à une mcnlleure condi- 
tion; les citoyens, généralement, conservaient beaucoup de 
simplicité dans leur existence privée , tandis qu'ils recherchaient 
la magnificence dans la vie' publique. Le mai était grand sans 
doute , mais le progrès se manifestait partout, et la richesse 
commune était telle dans ces petitet^ répubiiqueSy si raillées par 
les modernes doctrinaires, que chacune égalait des royaumes 
florissants. Dans la guerre contre Mastin de ia Scala, Florence 
dépensa 600,000 florins d'or, trois millions et demi dans sa 
lutte contre le cbrole de Yirtà , onze millions et demi de 1377 
à 1406. 

Laissons les guerres : nous aimons mieux rappeler les consttuc- 
tions publiques et les chefs-d^œuvre des bêaux^arts, pour les- 
quels chaque commune italienne faisait des sacrifices que TAn^ 
gleterre ou la France oserait à peine s'imposer; les cités, qui 
avaient encore dans leur voisinage des villes florissantes au même 
degré, accomplirent des entreprises qu'on ne vit même plus 
alors qu'elles devinrent centre de vastes Élats, comme Florence 
et Venise. Ces feits prouvent qu'elles savaient créer les richesses 
et les conserver avec oetle économie qui est la première qualité 
des gouvernements républicains ; elles ne dépensaient pas au 
delà de leurs ressources, ou s'empressaient d'éteindre leurs det> 
tes, comme il était naturel dans un pays où les magistrats, dont 



(1) Dans UD des nombreux incendies de Bologne, il arriva que ]e plâtre, 
dont les maisons étaient construites, se cuisit et devint très-^ur, par suite de 
l'eau q\i*on jeta sur le feu pour l'éteindre. Le fait fut remarqué, et, dès ce mo- 
ment, on commenKçt i faire usage du plâtre «irit ponr les constroetions, ha cor^ 
niches, les statues et autres dioaes. GviBABtiAdcx, i famée 1210. . 



356 EMPRUNTS. 

les fonctious ne duraient qu'un an ou guère plus, devaient rendre 
compte de leurs actes : ce ne fut qu'à 1 avènement des princes, 
obligés d'entretenir un grand luxe^ d'acheter la fidélité des ci- 
toyens et des troupes mercénmres, qu'on ne craignit plus de 
compromettre l'avenir et de préparer par les dettes de nouveaux 
obstacles aux finances. Les Suisses avaient des gouvernements 
démocratiques, et^ dans un pays très-pauvre , ils accumulèrent 
des capitaux qui leur servirent pour faire des avances aux prin* 
ces et des acquisitions de territoires. Bendé et Fribourg avaient 
prêté de grandes sommes aux ducs Louis et Amédée IX de Sa- 
voie, obérés surtout par les dépenses qu'ils avaient faites pour 
réIectioQ de fantipape Félix et l'achat du royaume de Chypre ; 
se trouvant dtms l'impossibilité de payer à l'échéance des ter- 
mes , ces ducs , après avoir prodigué les dons pour gagner les 
citoyens les plus influents , furent contraints de laisser occuper 
par ces villes le pays de Vaux^ qui cessa d'appartenir à leur mai- 
son. Plus tard, nous verrous des terres du AÙIanais tomber^ pour 
la môme caose^ au pouvoir des Suisses et des Grisons. 

Si les républiques italiennes furent obligées de recourir à des 
emprunts^ elles surent du moins en faire une source nouvelle 
d'avantages et de prospérité ; en effets les premières tentatives 
dans la science du crédit sont dues aux Italiens. Vers l'année 
1156, le trésor de Venise étant épuisé, le doge Vital MieUèl n 
proposa un emprunt forcé sur les citoyens les plus riches, au 
taux de quatre pour cent ; ainsi se forma la première ba&que de 
dépôts, non d'émis^on. Les contrats étaient faits el les UUets 
tirés par les négociants, non pas au cours 4e la place» mais en 
monnaie de banque, c'eâtrà-dire en ducats effectifis du titre le 
plus fin. Cette banque acquit une plus gamde force lorsque le 
gouvernement semit k faire ses paiements enbillets de ce genre ; 
puis on ouvrit des comptes par doit et avoir; de sorte que les 
fonds déposés se transféraient d'un non à Tautre, comme au- 
jourd'hui dans le grand livre de Naples^ et Feu acquittait des 
lettres de change pour le compte des particuliers. Dans le prin- 
cipe, la banque refusait les capitan étrangers; dans Pempnmt 
de 4390, il fallut un décret pour qu'elle acceptât 3W,000 écus 
de Jean I de Portugal : tel était son crédit qu'on put en Caire 
sortir tout le numéraire sans ébranler la confiance. A cet ancien 
Mont, les Vénitiens ajoutèrent le nouveau en 1380, pour soute- 
nir la guerre de Perrare; enfin le irès^fnauvea'u^ en 1610, après 
la guerre avec les Turcs. Plus tard, les débris de ces Monts &er- 



EURUNTS. 357 

virent à fonner, en 1712, la banque de circutaiion qui continua 
d'opérer jusqu'à la ruine de cette république. 

Mathieu Villani décrit en détail les opérations de la banque 
de Florence, la réduction^ la liquidatiori^ le rachat. A Sienne^ le 
Mont-de-piété des Pascbi, établi afin de prévenir l'usure, ne 
prétait qu'aux Siennois ^ et reposait presque sur la probité in- 
dividuelle^, garantie par un ou plusieui-s individus solides. La 
banque de Saint-George à Gênes est un monument plus remar- 
quable. Cette république, en 1148, quand elle conquit Tortose, 
contracta une dette, grossie par des emprunts successifs^ qu'elle 
réunit^ en 1250^ sous le nom d'achat du chapitre {campera del 
capitoio); on inscrivit dans un cartulaire 28,000 lietix (/vo* 
ghi) montant à deux millions et huit cent mille livres d'alors^ 
quand on faisait d'une once d'or trois livres, dix sous> trois de- 
niers. La dette fut ainsi consolidée ; mais la guerre avec Charles 
d'Anjou entraîna Tachât de quatre cent vingt autres lieux , qui 
fuient même augmentés par suite du siège des Gibelins^ 
des guerres /ivec Henri VII et d'autres. La guerre de Chioggia 
accrut encore la dette de 495^000 florins d'or^ et d'une somme 
plus considérable l'administration de Boueicaùlt; la républi- 
que aurait donc failli si elle n'avait pas trouvé quelque exp6- 
dientf Gônes avait coutume de céder aux créanciers de l'État 
le produit de qud<iues droite indirects; maiSi eomme la per- 
ception des dtfférents impôts était confiée à des bureaux d^ 
vers^ les d^^sea absorbaient les receltes. Afin de simplifier 
les chosesî, on concentra le service dans un collège de huit as^ 
sesseurs^ sous le notti de banque de Saint^^Seorge , nommés par 
les créanciers , à cent desquels ils devaient rendre compte de 
leur gestion* 

Les dettes antérieures, de forme très-diverse, furent conso- 
lidées à 7 pour 100. On appelait lieu toute unité de crédit com- 
posée de 100 livres , et qui pouvait se transférer; rohnnes^ un 
certain nombre de créances , réunies sur un seul hgaiôrio ou 
créancier; açhaie ouéeriiuresy la somme totale des lieux, équi- 
valant aux Mcnt^-iie^été de Florence, de Borne, de Venise. 
Huit earinlenres, selon les huit quartiers de la ville, servaient à 
l'enregistrement des emprunts , et l'on délivrait aux créanciers 
des coupons portant leur nom et la signature du notaire; ces 
coupons ou billets étaient payables à vue, mais on ne devait en 
émettre aucun sans qu'il fût représenté par une valeur équiva- 
lente dans les sacristies ou les caisses. Les huit protecteurs for- 



358 BAROUBB. 

malent chaque année un iprand conseil de quatre oent qualfe- 
vingts créanciers, moitié au sort , moitié au scrutin de fao u it s . 
Les niagistrflts supérieurs de la ^épubliqise devaient jftfer de 
protéger l'inviolabilité de la banque. 

Les valeurs de la banque furent augmentées par les dép6is 
d'argent que faisaient des particuliers, et par les malHplici. 
comme on appelait certaines dispositions entr&^4fa on pu* 
tament; grAce à ces avantages, on laissait accumuler les 
de quelques lieux pour en acheter d'autres jusqu'à une limite 
donnée, au delà de laquelle on les appliquait à des inslitBtimis 
pieuses ou à d'autres usages: Lorsqu^on avait prélevé les aonn 
mes nécessaires pour servir l'intérêt annuel de qndque nouvel 
emprunt, les lieux excédants ise midtipliaient au profit de la ré* 
publique, et constituaient les code di redemzioné^ oo^ oommeoD 
dirait aujourd'hui, le fonds d'amortissement ; or ce fonds pro- 
duisait de tels résultats que, malgré plus de sotxaaite prêts fafis 
à la république, la banque réduisit ses lieux de 47d,100 qu'ils 
étaient en 1407, à 433,540, chiffre qu'on trouve, en 1798^ et 
dont un quart servait pour couvrir des dépenses pubSqnes. 
Gènes, n'ayant pas assez de ressources plour défendre Gaffa 
contre les Turcs, et la Corse contre le roi Alphonse le Magna- 
nime, les céda à Saint-George , qui devînt ainsi tout ë la fois 
banque de comm<^rce. Mont de renteâ , ferme de conlribuliom 
et seigneurie politique. 

Au milieu des ranoones implacables des factions, qui len* 
daient impossible à Gônes la liberté comme la tyrannie • cette 
société, mieux consetllée, protégeait l'ordre et la paix ; elle con- 
tinua sesopérati(»is même après les changements apportés dans 
les habitudes et les voies commerciales, se releva du pillage que 
les Autrichiens lui firent subir en 1746, mais soceondMi à eelui 
des Français en 1800. 

La ville de Chien , en 1415, fonda également une banque, au 
moyen de laquelle elle éteignit une dette dont elle servait l'in* 
térét à 10 et même à 11 pour 100. Le capital de 5M00 gé- 
noises, ni plus ni moins , c'est-à-dire de 178^000 livres, étsH ga^ 
ranti, comme les intérêts, par les biens de la commune; il se 
divisait en lieux, qui rendaient 5 pour 100, pouvaient se v^adre 
et se transférer, et quiconque en acquérait un devenait bour^ 
geois de Chien. Ces, lieux ne se perdaient jamais, et ne pou- 
viient être saisis pour un méfait quelconque, pas même pour le 
crime de lèse-majesté. Les princes de Savoie et leurs ministres 



INSTITUTIONS DE GUARITE. 3oU 

Q^avaienC j^ le droit d'en acquérir^ et la commune pouvait en 
tout temps racfaetar cette dette (1 )• 

Nous ne voulons pa^j à ce sujet, passer sous silence deux ins* 
titutîons oubliées par les historiens. Douze nobles de Pise, 
en 1053^ fo^dàrent l'œuvre de la Mi&érioorde; chaoun d'eux 
veEsa dâ livres de gros, et ce capital devait être employé à des 
opérations commerciales^ dont les profits servaient à doter de 
pauvres jeunes filles, à racheter les captifs» è secourô les indi- 
gents honteux ; belle alliance de la chaiîté chrétienne avec l'in- 
dustrie moderne. En té9&, on établit à Florence on Monie délie 
cUàii; quiconque y déposait 100 florins en recevait 500 au bout 
de qioinze ans^ s'il se mariait; mats la compagnie gardait la dot 
si l'assuré miOunûi avant Fépoque de l'échéance ou se faisait 
religieux (3). Telle est Torigine de ces tontines et des caisses de 
secours mutuel ou de prévoyance, dont la F^anoe et l'Angle- 
terre nous offrent aujoiurd'hui un tableau si proq[)èffe« 



CHAPITRE XCVIIK 

Nous n'avons pas besoin de prévenir le lecteur pour hn feire 
apercevoir toni les changements que les mœurs avaient sobis. Ge 
luxe eorroptear, qsî consumait les produits de provineesentières 
pour satisfaire lés jouissances et les vanités futiles d'un seui^ 
ainsi que nous Tavons vu au déclin de rempireromain^ dut ces- 
ser sous la domination des barbares^ simples et grossiers. 

Dans un plaid tenu par Ad^ard à ^olète^ au cottimeneement 
du règne de Louis le Pieux, nous trouvons la desertptiott d'un 
palais romain : du proaulion on passe dans la salle destinée à 
la réception ; vient ensuite le tùmieMre^ où l'oft traite des af- 
faires secrètes, puis le iriehore ou iriclinium^ dans lequel les 
convives s'asseyaient à des tables sur trois rangs, au milieu des 
parfums qui s'exhalaient de Vépieaustère ; ici des chambres d'hi- 
ver et d'été, là des thermes et des bains^ un gynmase pour les 
luîtes et les exercices, la cuisine^ la piscine d'où venaient les 

(1) CaRAUO, St.di Ciden, 1, 473. 

(2) T&ONGI, Ann.pUani; AimuATO» StorU, livre XIX. 



360 maisons'. 

eaux, Phippodtome pour les courses de chevmrK. C'est là, évi- 
demment^ un reste de palais ancien, et les nouvelles moeurs 
firent abandonner une pardtle distribution. 

La plupart des maisons n'avaient que le rez^è-cbau^sée ; 
quelquesp-unes étaient couvert(»s de tuiles (eupx ou cupeii^ )^ 
beaucoup de bardeaux {scandvla) on àe paifle. De là, des 
incendies fréquents qui détruisaient parfois -la moitié des 
villes; à cause de leurs ravages, dit Landoffe en 4406^ Miian 
n'avait presque aucun mur en pierres ou en briques, mais seu- 
lement en paille et en torcbis. Il prend TefTet pour la calim^ 
mais il est certain que l'absence des cheminées oontrilnuiit aux 
incendies; les anciens allumaient le feu au milieu de là saDe^ 
et la filmée s'échappait par une ouverture. Galvano Piamma, 
dans le quatorzième siècle^ parle , comme d'une découverte 
récente^ des cheminées avec le tuyau pratiqué dans le mur. Se- 
lon André Gattaro, François Carrare l'ancien^ en 1368^ apporta 
de Rome cet usage^ inconnu auparavant; vingt ans plus tard, 
Musso remarquait que les maisons de Plaisance étaient splen* 
dides, propres, bien meublées, avec des armoires^ des ustensiles 
de cuisine et beaucoup de vaisselle, des jardtos^ des cours, des 
puits^ de vastes greniers et de belles chambres^ dont quelques- 
unes avec la cheminée (i). A Rome^ la maison à laquelle on 
donne vulgairement le nom de Pilàte, et qui appartient à uo 
descendant du consul Grescentius, est une forteresse à Pusage 
de ce temps^ réparée par Cola de Rieiuso pour défendre le pont 
Rotto ; très-lounie dans sa solidité, ornée outre mesure de mor- 
ceaux enlevés çà et là^ elle a de bizarres chapiteaux et porte me 
inscription grossière (2). 

(1) FiAlOiJi, Manip, florwn; Gattabo, Misl, Paitv.f étmUê Hm, ik &r^.» 
tùm.TmiUVêêO, Chron^PlaeêMt. 
^ 'f' NoD tiAt ignanis cii^iis 4omu« hcc Nicholauft, 

Quod nil momenti âbi mundi gratia sentit. 
Venim quod fedt hanc non tam vana coegit 
GkM:la, quam Rom» vétéran reoovare ABcovcm. 
•f- lo domlbus pulcris memores estote sepulcris , 
Conlisiqoe Tirnm non ibi stare diu. 
Mon Tehitur painia. NuBi fua ilta pereanis. 
Mansio nostra brerls , canas et Ipse levfo. 
*f* Si ftigiaa Tentum, si elaodaa ostia œntnm. 
Servis mille Jubés non sine nidne culiea. 
Si maneas castris, fenne vidnus ei afiite, 
Ocius inde solet tôlière quosqne Tolet 
*f Surgit in astra domus sublimis, culmina cii^tts 
Primus de primis magnus Nièhobnis ab imto 



MAISONS* 361 

Dans la féodalité^ Ithaque seigneur, devenu presque un petit 
rm, avaitde grandes richesse»^ mais l'entretien d'une famille 
étendue lui imposait de grandes dépenses^ outre que ses reve- 
nus eoDsistaient en denrées plutôt qu'en argent. Son palais^ qui 
avait l'aspect, «ouvent même la force d'un château, se faisait re^ 
npiaiiquer par de grosses murailles^ par un. petit nombre ou Fab- 
sence de f^ôtres, par des tours aux angles, des créneaus., un 
fofisé autour avec un pont4evis devant la porta principale, que 
défendaient des barbacanes, des canardières et des m&checoulis. 
Autour de la cour destinée aux exercices militaires, se. trouvaient 
la euisine avec l'office pour la cire et les épices, de vastes écu- 
ries et les autres dépendances, une salle où l'on voyait disposées 
les armes de guerre et de chasse; une autre, salle à manger, 
capable de contenir non-seulement tous les membres de la far 
mille, mais encore des hôtes nombreux. Dans celle du prince 
d'Achaie à Pignerol, en 1367, mangeaient cent trente-neuf per^ 
somnes, parmi lesquelles vingt-cinq pauvresetquelquesmoines(4). 
Lu salle où le sagneur prenait ses repas, éclairée par des torche» 
que des pages tenaient à la main et par de grands candélabres 
d'airgent, restait oav^e à tous les vents dans la bonne saison; 
nmsp dans Fhiver, on la garantissait par de la toile ou des feuil- 
les de papier. huilées, telles que les conservait encore en 1400 
le château ducal de Moncaiieri. A ce manque de confortable 
dans les habitations, faisait contraste la somptuosité de la table, 
où brillaieat des flambeimx d'argent et même d'or, des chefs- 
d'mivre artistiques^ des coupes d'ivoire, d'écaillé^ de cristal, ou 
bien d'une matière plus (irécieuse. 

. La salle de réception était ornée de tapisseries venues de Flan- 
dre ou de Damas, et que l'on fit ensuite sur les dessins des 
moiUeurs altistes dltaÛe* On étendait sur le pavé dç la paille- 
firatche, quelquefois des tapis, et plus tard des nattes de sparte 
et de jonc. Les sièges étaient en bois, parfois richement sculpté, 
et couverts de drap ou de peaux imprimées, mais durs et toutr 
aussi peu commodes que tes bahuts et les coffres. Çà et là* on. 

Eradt, pttnimJecitt ol» reooTare snonim ; 
Stat patris GrMoais matrtoque Theodoni nomen* 
Boc cnlmen duimi caro pro pignore gestnin 
Davldi trilnitt qui pater eiûbuit. 

(1) Cadierine de VlennoU, princesse d'Acfaûe en iZW, pour obtenir dé lài 
viande d*an boucher de Pûtoiey dut lui donner en gage un gobelet d'argent.. 
CiBBARlo, Écanom, poL du moyen ége. 



voyait des a?iBoire» et des tiuffetf aiarqueté« &ef et d'aigMft, 
dans les tiroirs desquels on plaçait les mille inutiiitèi ({ne MMiB 
étalons aujourd'hui sur les consoles et las ^agères; onytfoii^radt 
aussi des fonlaîaes et des bassins de ooîvre ou d'un toAM pkM 
précieux^ une sphère de métal ou de irerie, une horioge danè mm 
simplidté primitive, un diptyque, une imagode saiot^ mù eradftx 
sur le prie^Dieu» mais rarement des liviM. Le lit» etiteuré d*«ft 
boliistre^ était surmonté d'un ciel en drap orné de robillB et ém 
dentelle^ avec des couvertures de grand prix. Le resie é# }a fit'- 
mille dormait dans des chambres sans ornements. Il ^isle ea- 
cope des châteaux, en Piémont et dans les Apenttim loseittS) 
cpn conservent cette distribution et cet ameidErfement^ 

Lorsque les serfs commencèrent à fuir la oa«ipa|^e pow ne 
réfugier dane les villes aflranchies, on s'occupa de Aire da^ b^ 
hitations à la hâte, avec poutrelles et torchis; au lieu des au* 
noéios modernes, on plaçait souvent au-dessus d& la porte un 
saint ou bicai une devise poor distinguer les maieona^ Ââu d'é^ 
pargner le terrain^ et les transports se fiaisant à dos d^bélea de 
somme, on donnait trè^-pen de lu^ur à 4a pbipaft de& nea; 
puist comme Ton construisait sans suivre aucun pis» régn&tr, 
elles étaient tortueuses et ne correspondaient paa «Btire eâ^m. 
L'aspect des villes ne devait pas être celui de la propreté^ nkxps 
que les vues pavées étaient rares, et que les cochon» s'y vau* 
traient comme les chiens aujourd'hui. 

Le peuple^ une fois affranchi, fit abattre les tours^oùleeelgnear 
s'irritait pour échapper au chÀtimentdes lois. Vinrent ensuite les 
factions, et souvent le parti victorieux, abusant de son triomphe 
momentané, rasait les maisons des vaincus; parfois l'attiorité. 
décrétait cette mesure pour satisfaire la fureur plébéimne; du 
reste, on appliquait cette punition avec une telle exactitude que 
l'on ne déoiolissait qu'une partie de rhabitalîon fiMBd elie a|H 
partenait à divers propriétaires (i); Tinfamie frappait l'empte» 
cernent, sut lequel on ue pouvait plus constraire. 

Le vieux palaia à Florence, en iâ9B, fut mis hors d'équem, 
pour qu'il n'occupÂt point l'espace où s'étaient élevées les mai- 
sons desUberti» qui avaient voulu livrer la patrie aux étrangers; 
à Venise, le terrain de celles des Quirini» complices de Tiepolo, 
fut réservé aux exéculions. 

Le luxe né tarda point à faire invasion dans les édifiées pri- 



i\y Crouaca di Sanmlniaio, ap« Baluzio, I, 457. 



MAISONS. 963 

vé&f et Vm en tit de riches et de majestueux à Florence, à Génes^ 
à Veniee ; cependant on songeait moins au confortaUe qu'à la 
dolidtté et à la beauté. Sans rappeler une ancienne Ici lombarde^ 
qui défendait de coucher plus de quatorze dans la même pièce, 
les huit de la seigneurie de Florence dormirent tous dans une 
sevile diamtoe jusqu^u milieu du quinzième siède^ époque oà 
Micheioeeo en construisit une pour chacun. Néanmoins on par^ 
lait de cette glorieuse répuMique, dont les citoyens^ simples 
dans leur costume et leurs habitudes privées^ protHguaient far- 
gent en tableaux^ sculptures^ bibliothèques^ églises, et dont les 
Bâvires^ expédié» à Alexandrie et à €k)nstantinopIe avec de pré- 
cieux tissus de soie, en rapportaient des manuscrits dHomère, 
de Thucydide^ de Haton. ' 

En 4270, Venise publiait une ordonnance sur les hôteliers, par 
laquelle il leur était enjoint de ne paâ loger de prostituées, de ne 
tenir qu'une porte ouverte^ de ne Tendre d'autre vin que celui 
que leur fournissaient les trois yfur^tc^^r^, d'avoir au moins qua- 
rante lits garnis de draps et de couvertures : prescriptions di- 
gnes de remarque dans une époque où, en Angleterre^ on cou- 
vrait à peine de paille les planches sur lesquelles dormait le roi. 
Frère Buonvicino de Rîva^ qui en fit la statistique en i%8, donne 
à Milan trekse miRe maisons et six mille puits, quatre cents fours, 
mille tavernes où Ton débitait du vin, plus de cinquante au^ 
berges et hôtelleries, soixante galeries couvertes devant les mai-^ 
sons. Ces vestibules, les cloîtres des couvents, le palais public, 
Varmgo, le broletto^ servaient pour les réunionset les assemblées. 
Le podestat de Milan, en i^72, défendit d'encombrer les arca» 
des sous le ôrolettOy afin que les nobles et les marchands pus* 
sent 7 circuler librement; bien plus, il voulut qu'on y plaçât des 
bancs pour s'asseoir et des perchoirs destinés aux faucons d aux 
éperviers, que Ton promenait alors avec soi comme aujourd'hui 
on se fait suivre des chiens. 

La nourriture du peuple était grossière; on faisait un grand 
usage du lard , et nous trouvons souvent des legs institués pour 
en distribuer aux pauvres (i). En 4150, les chanoines de Saint* 
Àmbroise à Milan se faisaient donner par Tabbé, sans que nous 
puissions dire quel jour, un dîner à trois services : le premier, de 



(1) Dans le testament d'André, archevêque de Milan : Pascere debeat pau" 
pères centuin, et detper unumquemque pauperem dimidium panem, ei campatta- 
l'tcum lardum, et de caseo luter quaUior iièram unam, et vini sextarium unum. 



364 NOURRITURE. VÊTEMENTS. 



'.\l-^it:irit 



poulets froids , de gigots au vin, de viande de porc égi 
froid ; le second, de poulets farcis^ avec du bœuf à la poivrade et 
une tourte; le troisième^ de poulets rôtis, de filets aux croûtons 
et de cochons de lait farcis (4). Le grand usage des viandes ren- 
dait nécessake l'emploi du poivre, dont la consçunmaiion peut 
se comparer à celle que Ton (ait aujourd'hui du café ou du suere. 
Le pain Uanc était réservé pour les jours d'invitation , et Milan ^ 
en i355, n'avait encore qu'un jour où Ton cuisait cette espèce 
de pain; on faisait l'autre avec de la farine mélangée ou du sei- 
gle. Le panaloney les foca^ecie, les pizze, le panforie, les cros^ 
taie et autres variétés de gâteaux que l'on mange encore aux 
fêtes de Noël ou de Pâques, sont des vestiges du temps où cha- 
cun cuisait le pain dans sa maison ; encore le faisait-on rarement, 
et surtout à l'approche des grandes solennités. En général, le 
I^ince ou le seigneur donnait à manger^ dans le château féodal, 
à tous les individus placés sous sa dépendance ; de là les immen- 
ses banquets et les énormes plats qui furent ejiisuite conservés 
par luxe. 

L'art de fmre des bas à l'aiguille, qu'aucune jeune fille n'ignore 
aujourd'hui, fut connu assez tard. On sait que les Romains ne 
faisaient point usage de culottes, et Ton regarda comme une 
grande nouveauté que César, pour se mettre à l'abri du froid, 
prttune sorte de caleçons. Les vaincus adoptèrent bientôt. tes 
braies que portaient les barbares. Les peaux étaient communes; 
celles de renard, d'agneau et de bélier couvraient les plébéiens^ 
et les riehes étalaient sur leurs corps les dépouilles grises, nm- 
ràtres ou Manches de la zibeline, de la martre^ de l'hermine. 
Le nom de superpelHcem , donné à la tunique , atteste chez les 
prêtres l'usage de porter des fourrures, usage qui a laissé des 
traces dans Taumusse et la chape. Les Vénitiens, et peut-être 
les habitants de l'Exarchat, adoptèrent le costume des Grecs, 
avec lesquels ils se trouvaient en relations fréquentes; lorsque 
les croisés assaillirent Constantinople, le Vénitien Pierre Albeki, 
qui était monté le premier sur les murailles, fut tué par un Fran- 
çais qui le prit pour un Grec. Les croisés, comme l'indique le 
masque qui en est le type, portaient la barbe à la byzantine. 

Cluique pays avait une manière propre de s'habiller, et Dante 
se fait reconnaître dans son pèlerinage autant par son langage 



(1) GiCLANI, Memorie délia città e campûgna milanese, tom. V, 471. 



LOIS SOMPTUAIBES. 365 

que par son costume (1). Les statuts et surtout les lois somp- 
tuaires de chaque commune^ avec leurs minutieuses prescrip- 
tions qui s'étendent même sur la coupe, les plis, les ornements 
et la dépense des habits» pourraient, si Ton voulait, fournir de 
précieux détails sur les coutumes d'alors. Les birri étaient des 
casaques de couleur roussfttre, plus souvent de drap grossier et 
avec le capuce; on donnait le nom de rauba ou roba aux habits 
les plus riches^ nom qui s'est conservé dans l'italien et le fran- 
çais. Les lois somptuaires font mention du superioius^ du palan- 
dran ou cape^ distincte du manteau parce qu'elle avait le capuce, 
mais non les manches. Mais pourquoi faire le récit» et qui vou- 
drait récouler» des différentes modes de chaque époque? C'est 
là un travail dliistorien municipal. 

Les statuts de Mantoue, en 4327^ défendent aux femmes de 
basse condition de porter des vêtements qui traînent^ et de met- 
tre au cou aucun ornement de soie; en outre, celles d'un rang 
quelconque ne doivent pas avoir de robes avec une queue de plus 
d'une coudée, ni couronne de perles et de pierres précieuses à 
la tête, ni ceinture qui vaille plus de 10 livres , ni bourse dont le 
prix dépasse '15 sous, a En 1330, raconte Viliani, Florence prit 
des mesures coiltre le luxe des femmes, qui faisaient d'excessives 
dépenses en parures» couronnes, guirlandes d'or et d'argent, 
perles et pierres précieuses, filets, ornements de perles et au- 
tres de grand prix pour la tête; vêtements de draps divers et 
d'étoffes diverses, relevés en soie de plusieurs manières, avec des 
franges de perles et de petits boutons dorés ou d'ai^ent, sou- 
vent dé quatre files et de six réunies ensemble; fermoirs de per- 
les et de pierres précieuses sur la poitrine, avec des signes et di- 
verses lettres. Dans les repas de noces» même dépense» ménie 
profusion déréglée. Il fut pourvu à tout cela» et des ordres sé- 
vères furent adressés à certains officiers pour que nulle femme 
ne pût se coiffer avec une couronne ou une guirlande d'or» d'ar- 
gent, de perles, de pierres précieuses, de verre, de soie ou rien 
de semblable, pas même en papier peint ni avec un réseau ou 
des tresses d'aucune façon : point de vêtements à crevés ni em- 
bellis de figures , mais un tissu simple avec deux couleurs seu- 
lement, sans ornements d'or, ni d'argent, ni de soie, ni de pierres 
précieuses» ni d'émail, ni de verre; aux doigts, pas plus de deux 
anneaux; la ceinture, sans pierres précieuses» ne devait avoir que 

{!) Dante» Enfir^ xxx» 7. - 



366 LOIS S0MPTUAIRB8. 

douze plaques d'argent; aucuue femme ne pouvait s'babill^r de 
âCiamHo (Borle d'étoffe de soie)^ et celles qui avaient des robes 
de cette étoffe étaient obfigées de les marquer afin que d'autres 
n'en pussent faire. Ainsi tout les habits de dnq[> ornés de soie 
furent supprimés et défendus; aucune femme n'eut le droit de 
poiler des robes dont la queue dépassât deux coudées, et qui 
fussent échancrées plus que l'ampleur du fichu. De la même ma* 
nière on proscrivit les vestes et les cotillons somptueux des en- 
fants^ enfin tous les objets de luxe et même l'hermine^ esc^té 
pour les chevaliers et leurs dames« Les honmies durent renooeer 
à toute espèce d'ornements, à la ceinture d'argent, aux pour* 
points de taffetas, de drap et de camelot. En outre, il fut pres- 
crit de ne servir aux festins que trois espèces de mets, et d'invi- 
ter pour le repas du mariage vingt convives seulement; l'épousée 
ne put se faire accompagner que de six femmes : aux banquets 
pour les nouveaux chevaliers cent invités, trois sortes de mets, 
et défense de donner aux bouffons des habits dont il était fait 
auparavant une grande distribution. » 

Ces statuts somptuaires offrent des détails curieux et des ren- 
seignements individuels; mais chacun d'eux exigerait un oom* 
mentaire spécial, qu'il serait difficile de compléter* Comme essai, 
citons celui de Lucques, qui, eni308,ne veutpas qu'on se frappe 
dans les mains aux funérailles, et défend aux femmes d'avoir les 
cheveux en désordre et de pousser ainsi des gémissements auprès 
du cadavre, à moins qu'il ne s'agisse d'une épouse, d'une fiUe ou 
d'une cousine germaine. En 1363, il fixe à quarante le nombre 
des invités pour les noces, outre quatorze serviteurs, cuisiniers 
ou marmitons : sur la table ne paraîtront que deux espèces de 
mets, de la viande et du poisson, et l'on n'en servira qu'une 
seule à la fois, en distribuant un morceau pour deux personnes; 
pour le rdti, un poulet ou deux, ou deux perdrix grises, ou deux 
tourterelles ou cailles, ou un quartier de chevreau, ou bien une 
moitié d'oison. Les ravioli, les tartelettes, les tourtes et autres 
friandises de pâte ou de lait, le fromage, les saucisses, la viande 
salée et les langues fourrées ne sont l'objet d'aucune prescrip- 
tion. Au souper, vingt convives seulement avec huit serviteurs, 
et deux qualités de mets, outre les légumes, ou le fromage, ou 
la recuite comme dessus; défense d'offrir des bonbons avant ou 
après le diner, mais qu'on présente une seule fois le dnigeoîr 
au diner et au souper. Un autre chapitre règle remploi du se- 
cond jour, après lequel aucun festin n'était permis , pas môme 



LOIS aOHfTOAlBIS. 367 

le jour où se donnait Tanneau du mariage. Dans ces occasions, 
oa ne pouvait avoir ni jongleurs, ni musiciens, ni bouffons; 
mais^le jour de la fé(e>on autorisait la présence de joueurs dins- 
truments pour accompagner l'épouse dans les rues^ et^ le pre- 
mier jour du mariage^ il était permis d'avoir un musicien dan 
la maison ou dehors/ à la condition que Tinstrument m wemi 
ni trompe, ni trompette, ni timbale, ni cornemuse. 

Il fallait renfemfer dans des cotTres le trousseau que la femme 
envoyait au mari, et les coffres ne devaieatétre ni sculptés^ni 
brillants , ni dorés. A la suite venaient une foule de prescrip- 
tions sur ce trousseau, puis les accoucfaements, les bi^>tô- 
mes, etc. Ces règlements as multiplièrent successivement, en 
1273; il fut défendu de porter, sauf ré|ùngle de la ueintuve, 
ni or, ni argent , ni étuis de couteaux ou de livres , ni aiguil- 
tiers, ni boutons, ni colliers > ni broderie quelconque, et le 
nombre des anneaux resta limité à six. Les femmes, si ce 
n'est à partir de Tftge de dix ans jusqu'à une année après leur 
mmage, n'avaient pas le droit d'étaler des perles, des joyaux et 
des agrafes; pendant ce temps, elles pouvaient orner leur tôte de 
trois oncea de perles, de la valeur de 30 ducats; pas de sandales 
couvertes de sde ou d'or; aucune femme ne devait avoir pfaia de 
deux vêtements de soie, dont un seul de couleur cramoisie, et, 
pour éviter la fraude, le statut ordonnait, avant de prendre un 
habii^ de le (aûre enragiatfcr dans le livre ad koe; il fallait, en 
outre, quand OB voolaii le quitter, faire changer Hnscriplion, et, 
dès qu'on l'avait mis de côté, on ne devait plus le reprendre. Les 
manches ouvertes à la manière des cloches étaient prohibées. 
Ces prescriptions, bien plus sévères encore pour les campa- 
guardes, ne regardaient pas les chevaliers, ni les docteurs méde* 
cina ou en droii, ni leurs femmes. 

« £t) comme les meilleures lois seraient inefficaces si Fon né- 
gligeait de les faire observer, » on multipliait les visites domi- 
ciliaires, les espions et toutes les mesures qui accompagnent des 
lois absurdes. En i&84 parurent de nouvelles restrictions, au 
point, que les rès^enoents déterminaient la manière de se vêtir, 
le prixde la ceinture, del'esoarceUe el du tablier. En 1480, on 
limitait les dépenses pour les repas, dont il fallait exclure les 
dragées, les gaufres , les fruits, le vin ; les meubles des cham- 
bres se composaient de sièges à dossier, de bancs et de tapis ; 
aux lits, des draps de lin sans or ni argent, des couvertures de 
soie, et pour ciel des tapisseries. Viennent ensuite de nombreu- 



368 LOIS SOUPTUAnUES. 

ses prohibitions dont il est impossible d'apercevoir le motif, si 
ce n'est au moment qu'elles sont imposées, ou lorsqu'on les sup* 
prime, ce qui arrive souvent peu après (4 ). 

Les lois somptuaires,bien qu'elles fussent inefficaces, pouvaient 
sembler opportunes alors que l'on attribuait au gouvernement le 
droit, non-seulement de multiplier les impôts et de prodiguer les 
dépenses, mais de veiller, comme un père de famille, à la mora- 
lité des citoyens. Or un moyen dé moralité était de ne pas sor- 
tir de son état, ce qui fait que le riche ne contracte pas les vices 
du pauvre, ni celui-ci les vices de celui-là. Les différences de 
pays et le naturel ne conduisaient pas, sans doute, à la vertu, 
mais classaient les individus d'une certaine manière en les main- 
tenant dans leur caractère propre. 

Nous ne voulons pas quitter ce sujet sans rappeler les mesures 
prises, en 4346, par les Lucquois à Tégard des Huit, leurs an- 
ciens, qui habitaient le palais de Saint-Michel in Foro : «r Que 
chacun d'eux assiste à la messe du matin ; ceux qui ne s'y 
trouveront pas à Tévangile, à l'élévation, à la bénédiction, 
payeront : les premiers, six deniers; les seconds, douze, et les 
auti*es, dix-huit. Défense à tous de âortir du palais, et de répon- 
dre à quiconque parle au collège, sans la permission du com- 
mandeur, sous peiue de deux sous; si l'un d'eux ne vient pas 

(1) La loi somptuahre de Lucques, qui resta en Tigueor jusqu'à la fin de la 
république, fut celle du 20 octobre 1587. ToMMASI, Somnmnc. 

Un statut de Florence, du 27 mars 1299, porte : Si qua mulier 'wUtteni por- 
tare in capite aliquod ornamentum auri vei argenti, vel lapidum preàoswnm 
veietiam contrafaetorum, "vei perlarum^ tenatur tolvere Commun i florenli/to aro 
quoUhet anno &0 Uh, /. p. ; salvo, quod possit quœtibet domina^ si sibi ptoem- 
rit, portare 4turum filaUan vei argentum filatum usqve in 'Va/orem iii, 3 adpint, 
— Et tiqua mulier voluerit déferre ad manteitum fregiaturam auri imI argenti 
vel seriei lexti cum auro vel argento, vel seannellos aureot vel argtntaat vel 
perlas, teneatur solvere Coaanuni florentine liàr, ^ f, p, proquoliàet anno {At^ 
chives des réformes). 

Parmi les autres, on peut constater les Statud suntuarj cirea il vesHario délie 
donne, etc. émanés de la commune de Pistoie, en 1332 et les années suÎTantes, 
et publiés par Sébastien Giampi à Pise, en 1815, a^ec des éclaircissements mur 
les moeurs et le luxe d'alors dans sa patrie; Ibs Due ttatuti suntuarj eirea il 
vestire degli uomini e detle donne, faits par la commune de Pérouse avant 
Tannée 1322, et publiés^dans cette ville en 1821 par VenniglioU. En 184d, 
Fabretti en a publié dans VOsservaiore del Trasimeno quelques autres, tirés des 
jinnali decemvirali de Pérouse. 

Les ennuis causés par les lois somptiiaires et les subterfuges des femmes sont 
faoétieusement exposés par Franco SachetU, Nov, cxxxvn. 



USAGES DIYEES. 369 

au, collège lorsque sonoera la grande cloche^^ il payera un gros. 
Ils ne pourront sortir plus de trois à la fois^ afin que le collège 
se trouve au pafais la, nuit comme le jour; quenulpaconcjlpi^e 
ou fasse conduire au palais aucune femme, sous peine de cent 
sousy et ne se mette à table ou se lave les mains avant d'avoir 
vu assis et lavé iç commandeur^ qui^ au collège, à Tégiise^ à ta- 
ble, doit occuper le premier rang, et dans les rues marcher de- 
vant les autres. Qu'on ne dise à table aucune parole indécentq^ 
ef^si le commandeur n'accorde pas Tautorisation déparier^ qu'on 
garde le sîlcacè,, à la messe comme à table. Aucun étnu^g^^^^ns 
la permission du collé^^^ » ne pourra être invité à dèjeuner> à 
dîner, à goûter, à souper, et, si l'un des membi^ obtient cetj^ 
faveur, il payera chaque fois deux gros à Técanom^. Lp^nnciepé 
u0 pourront assister aux funérailles, a moins qu'il ne sagissci de 
quelque personne de leur famille et d'un parent^ §ous peine de 
quarante sous: n'envoyer au dehors aucune choseàmaqg^r ou à 
boire; ne pas faire venir de vin plus de deux fois par joiuvet 
seulement iin demi-quail» en le payant; puis qu'on tienne tour 
purs lacocbejpour le commandeur; ne manger aux frais do 
collège aucune espèce de bonbons, si ee n'est à l'apis confit w 
des dragées de. dessert, et quiconque en fera venir ies^payera de 
sa bourse, » ... 

Le Ferrarais Ricobaldo décrivait ainsi les usages vers Tannée 
ii38 ; a A^temps de Frédéric il, les italiens avaient des cou- 
tumes grossi^)ro8« Les hommes portaient des mitres à écailles de 
fef. Au souper, le mari et la femme mangeaient sur une seule 
assiette, et ne faisaient point usage de couteaux; on ne trouvait 
\î là maison qu'un ou deux gobelets, et^ la nuit^ la table à man- 
ger était éclairée par une torche que tenait un servitetn* ; les 
cbandelloa de.âuif ou de cire étaient inconnues. Les hommes et 
les bnniues Si'habilkiient gi*ossièrement , sans pai*ures d'or ou 
d'argent, oubienVen ayant qu'une petite quantité, et la nourri- 
ture était mesquine. Les plébéiens mangeaient de la viande fraî- 
che trois jours de la semaine, à diner des légumes cuits avec de 
la viande^ à souper de la viande froide, reste du repas antérieur, 
et tous ne buvaient. pas de vin dans l'été. Les jeunes filles^ dont 
la toilette était fort modeste, n'apportaient à leurs maris qu^une 
dot modique. Les demoiselles se contentaient d^me jupe /le 
droguet {pigiiolato), et d'une guinàpc de linon {socca)-^ mariées 
ou fiancées, elles ne mettaient sur lem* tête aucun ornement de 
prix. Les femmes s'eiitouraient les tempes et les joues de larges 

UUT. DES ITAL. — T. V. 24 



370 USAGES DIVERS. 

bandes nouées sous le menton ; les hommes mettaient leur gloire 
dans les armes et les chevaux^ et^ s'ils étaient nobles^ dans la 
hauteur de leurs donjons. z> 

Cette extrême simplicité est une exagération de Ricobaldo^qui 
voulait^ par le cootraste^ faire honte de leur faste à ses contem- 
porains; c'est ainsi que nous entendons chaque jour les vieil- 
lards exalter les habitudes sobres et simples de leur jeunesse^ 
habitudes qui pourtant ont fourni aux poètes, aux auteurs comi- 
ques, aux prédicateurs d'alors, un texte abondant de railleries 
et de reproches. Nous-mêmes, si notre existence se prolonge, 
nous regretterons, au milieu des accès de mauvaise humeur de 
la vieillesse, l'heureuse simpHcité et la naïve bonne ïoi qui ré- 
gnaient à l'époque de notre jeunesse. 

Un écrivain anonyme du treizième siècle s'exprime ainsi^ 
mais plus longuement que nous ne le faisons, sur ]e8 mœurs 
des Padouans : « Avant Ezzelin^ ils allaient jusqu'à vingt ans la 
tête découverte ; mais ensuite ils se mirent à porter des mitres 
et dos heaumes ou capuces à becs, et tous adoptèrent le surcot 
(épUoge) en drap, dont la coudée valait plus de 20 sous. Belle 
famille, bons chevaux , toujours des armes. Aux jours de fêtes, 
les jeunes gens nobles donnaient des festins aux dames, qu'ils 
servaient eux-mêmes, dansaient ensuite et faisaient des tou^ 
nois. Les femmes, après avoir renoncé à la grosse jupe de dro- 
guet crépu, s'habillaient de linon très-fin, dentelles employaient 
de cinquante à soixante coudées, chacune selon sa fortune. Si, 
au temps d'Ezzelin, un bourgeois se présentait à une danse, il 
était souffleté par les nobles, et, si un noble faisait la cour à 
quelque femme du peuple, il ne pouvait l'introduire au bal sans 
autorisation. » ' 

Nous trouvons dans ce fait un reste des insolences aristocra- 
tiques» Si nous considérons la Divine Comédie comme le docu- 
ment le plus important de l'histoire italienne, nous y voyons le 
regret continuel des temps passés, c'est-à-dire des temps où ré- 
gnait l'aristocratie : la valeur et la courtoisie se rencontraient 
dans toutes les villes d'Italie, les cours brillaient de tout l'éclat 
de la noblesse, et ni les parvenus ni les fortunes subites n a- 
vaient encore troublé ce genre de vie si beau et si calme. Laisr- 
soils dire à Boccace que les Florentins sont babillards et pares- 
seux comme les grenouilles (1), lui qui ailleurs s'exprime ainsi 

(I) Ech^^a vil. 



PUBLICITÉ DES FÊTES. FASTE.* 371 

à regard des Pîsans : « Il y en a peu qui ne ressemblent à des 
lézards gris. » Gomme il écrit par raillerie, par ordre, par imita- 
tion, il peut, moins que tout autre romancier, nous fournir des 
renseignements sur les coutumes du pays, d'autant plus qu'il ne 
fait souvent que copier ; dans la description môme de la peste, 
il emprunte à d^autres les traits que Ton croirait caractéristi- 
ques, et met sur le compte de la reine Théolinde ou de la mar- 
quise de Saluées des aventures qui leur sont étrangères. La vie 
d'alors nous est mieux révélée par les Cent nouvelles antiques, 
dont quelques-unes furent certainement écrites au temps d'Ez- 
zelin, et parcelles de Franco Sacchetti; les nombreuses anec- 
dotes de cet auteur, bien que parfois insipides, nous révèlent 
les habitudes sociables et gaies de la liberté, remarquables par 
les réunions joyeuses, les vives plaisanteries, les amusements 
naïfs, la passion de conter, les promptes répliques, le trait lancé 
à propos, l'existence en plein air, les rapports familiers entre 
les seigneurs et les plébéiens, rapports inconnus aux autres 
nations. Au temps où Frédéric II régnait en Sicile, a un dro- 
guiste de Palerme, nommé maître Mazzeo, avait coutume, 
chaque année, à la saison des citrons, après s'être bien frisé et 
cravaté, de porter au roi, d'une main, des citrons sur un pla- 
teau, de Pautre des pommes, et le roi recevait ce don gracieu- 
sement. » Ce même Frédéric et ses fils, Henri et Manfred, par- 
couraient le soir les rues de Palerme, en jouant de là mandore 
et chantant, à la clarté des étoiles, des coblas et des strambotti 
de leur composition. 

Ce qui charme surtout dans le tableau de cette époque, c'est 
la publicité de toutes les fêtes, si différentes des nôtres ; aujour- 
d'hui la joie, comme la douleur, se renferme entre les murailles 
domestiques, ou ne se communique tout au plus qu'à ceux 
qu'on appelle ses égaux. Alors, au contraire, il semblait que le 
contentement d'un seul fût celui de tous. Les familles célé- 
braient les noces en tenant table ouverte, et les funérailles avec 
le concours de toute la ville ; on dansait sur les places publi- 
ques, et avec le premier venu. L'individu qui bâtissait une mai- 
son plaçait à côté une loge ou portique ouvert pour recevoir 
ses amis en présence de tous(l) ; celui qui n'était pas assez 

(I) a Us élevèrent au milieu du château une colonne avec un portique, sous 
« lequel devaient se réunir les pères de faniille pour fuir la chaleur et s^entre- 
« tenir de leurs affaires. Ajoutez à cela que la jeunesse sera moins effrénée 



372 FASTE. 

riche pour ajouter cet appendice mettait devant la porte un 
banc^ afin de causer avec les passants : c'était sur ce siège que 
le boulanger Cisti excitait l'envie des gros bourgeois, avec le pain 
mollet et. le bon vin qu'il s'estimait heureux d'offrir aux ci- 
toyens illustres et aux ambassadeurs des plus grandes puis- 
sances (i). 

A Pidée de ces siècles poétiques et pittoresques nous asso- 
cions celle de vêtements de grande valeur, ornés d'or, de pierres 
précieuses et de founnu'es; mais un seul suffisait pour toute la 
vie, et se transmettait même du père aux lils et aux petits-fils. 
Chaque condition avait son costume particulier; car un des 
caractères du moyen âge, c'est la distance que les opinions, les 
lois, les usages mettaient entre le peuple et la noblesse, le riche 
et l'artisan , l'ouvrier et le lettré. De vastes palais, remarqua- 
bles par la sohdité plus que par la l)cauté, avec quelques nieu- 
bles qui semblaient faits pour réiernitc; de grandes salles, des- 
tinées à recevoir la nombreuse clientèle; des portiques pour 
s'abriter du soleil, discourir et conter les nouvelles; des bouf- 
fons pour égayer par des anecdotes el des facéties les réunions 
et les convives; des dons d'une valeur substantielle, comme 
babils, argent, vivres; des troupes de chiens, d'éperviers, de 
vautours, de chevaux ; des parcs immenses et clos pour les 
chasses; une suite nombreuse de serviteurs, des armes splen- 
dides, des réunions de tous les jeunes gens, des chevauchées, 
de fréquentes cérémonies : voilà ce, qui dislingue Topulence dV 
lors du luxe moJerne, consistant en habits et en colifichets 
d'apparence plus que de prix, dont la forme change sans cesse 
selon le caprice de la grande cité qui règle en Euro{)e la ma- 
nière de se vêtir et de penser. 

Nous ne ferions que nous répéter en mirant ici dans le dé- 
tail de ces mœurs chevaleresques, qui sont elles-mêmes toute 
une poésie. La conviclion domine partout; delà ce caractère 
absolu que Ton remarque dans les prescriptions, les croyances, 
les haines, Tamour, les persécutions, dans les entreprises gé- 
néreuses ou futiles, dans la science el la volonté. 

Les sentiments, grâce à la liberté, durent s'améliorer beau* 
coup, puisqu'un plus grand nombre participait à la science et 
pouvait exercer son activité. Sortir du cercle étroit des affaires 

<i dans se5 jeux eu préseuce des patriciens. » Léon-Baptute Albehti, Ar- 
cliiuct., liv. VIH, c. G. 
(1) Vufr BoccACE. 



LIBERTINAGE. 373 

domestiques pour s'occuper des intérêts publics^ participer sur 
la place et dans le conseil à des débats dont dépend la prospé- 
rité de la patrie, rien n'est plus propre à élever le sentiment de 
la dignité personnelle. L'agitation des partis, les souffrances 
des individus, l'empressement à triompher de ses rivaux, l'am- 
bition de parvenir aux charges comme témoignage de la con- 
fiance publique , habituent dès la jeunesse à se faire une 
volonté, et préviennent cette somnolence dans laquelle s'engen- 
drent les passions basses. L'homme sentait qu'il était citoyen ; 
dans la lutte îivec les adversaires intérieurs et les ennemis do 
dehors, il acquérait la conscience de ses forces physiqueset 
morales; puis, en élevant ses fils, il se consolait par la certitude 
de leur laisser une place dans la société et une espérance. 

L'habitude de compiler et d'appliquer les statuts fit songer à 
la politique et développa la jurisprudence. Les nobles, qui ne 
remplissaient autrefois que les fonctions de capitaines, devin- 
rent alors podestats, ce qui lés força de se livrer à l'étude ou 
du moins à tenir en plus grande estime les légistes, dont les 
consultations leur étaient nécessaires. Dans les cités populeuses, 
il venait du dehors jusqu'à deux cents individus pour occuper 
les magistratures annuelles, et ce concours mettait les idées en 
commun, accroissait les connaissances réciproques, répandait 
parmi les Italiens la science politique. Les podestats étaient fiers 
de laisser leur nom à quelque œuvre nouvelle ou du moins à 
certaine amélioration; chaque république formait un centre 
d'activité, et chaque homme s'occupait avec ardeur des intérêts 
de sa commune, au grand avantage des forces individuelles et de 
l'énergie des caractères. L'Italie, au milieu de FËurope féodale, 
apparaissait donc comme une oasis de la civilisation. Si l'on 
voit peu de grands hommes briller au-dessus de la foule, il ne 
faut pas en conclure qu'ils manquaient, mais que tous les ci- 
toyens étaient parvenus à une certaine élévation. 

Ne nous laissons pas néanmoins abuser par les panégyristes 
du passé : pouvait-on espérer la délicatesse des sentiments, lors- 
que les intérêts exaspéraient les haines , et que les actes de la 
violence restaient impunis pour quiconque éludait la loi en se 
réfugiant sur le territoire voisin, ou la bravait avec l'appui d'une 
faction? Si les châteaux continuaient à offrir le spectacle de la 
débauche et de l'oppression, si le clergé étalait une magnificence 
et un luxe qui conviennent si peu à son caractère, les communes, 
de leur côté , étaient loin de se distinguer par une moralité se- 



374 UBEATINAaS. 

vère. On comptait les prostituées par milliers à la suite des armées^ 
même celles des croisés, ainsi que dans les villes où parfois on 
les exposait aux courses y à l'époque des solennités publiques. 
Dans les archives de Massa Maritime , il existe un contrat du 
3 janvier 1384, par lequel la commune vend un lupanar à Anne 
Tedesca moyennant une rente annuelle de 8 livres et l'obli- 
gation de le tenir pourvu d'un personnel suffisant* En vertu d'un 
acte pareil^ du 19 novembre 1370, qui se trouve dans les archives 
diplomatiques de Florence^ la commune de Montepulciano loue 
pour un an^ à Franceschina de Martino^ de Milan, une maison de 
prostitution au prix de 40 livres, outre la taxe ordinaire due par 
les femmes de mauvaise vie. François de Carrare ayant trouvé 
un grand nombre de ces malheureuses dans le camp des Yéro- 
nais, qui venaient d'essuyer une défaite^ les établit au pont des 
Moulins de Padoue , et frappa d'une taxe , au profit de la com* 
mune^ le produit de leur débauche. 

Deux colonnes, apportées d'une île de FArchipel^ gisaient sur 
le sol à Venise^ faute de quelqu'un qui sût les mettre debout , 
lorsqu'un brocanteur lombard essaya de le faire. Après les avoir 
attachées, il mouilla les câbles^ qui^ en se contractant, les soule- 
vaient ; puis, à mesure qu*elles se dressaient, il avait soin de les 
étayer^ opération qu'il répéta jusqu'à ce qu'il fût parvenu à les 
asseoir sur leur base. Nous ne savons ce qu'il faut croire d'un 
expédient aussi grossier, mis en pratique au milieu d'un peuple 
qui avait Saint-Marc sous les yeux ; mais ce qui importe, c*est la 
récompense demandée par l'inventeur , qui voulut que les jeux 
de hasard fussent autorisés à son profit dans l'intervalle de ces 
deux colonnes , privilège continué pendant quatre siècles , jus- 
qu'à ce que l'on fît de cet emplacement un lieu infâme, résené 
aux exécutions. A Gènes, à' Florence, à Bologne, on se livrait 
publiquement à ces jeux ; ailleurs on les défendait fréquemment, 
ce qui veut dire que les prohibitions étaient inefticaces. 

Les lois municipales révèlent les habitudes du peuple, le luxe 
avec toutes ses corruptions, les spéculations sur le change et sur 
les fonds publics. A Lucques, la femme.de condition libre qui 
violait la foi conjugale était abandonnée à ses parents, qui pou- 
vaient , sauf la mort , lui infliger toute espèce de châtiments ; 
ailleurs on la brûlait, sévérité qui devait empocher les accusa* 
tions. Le statut de Gênes, de 1113, ne prononce que l'exil contre 
le mari qui tue sa femme ; celui de Nice punit de l'amende et de 
l'exil l'adultère, après l'excommunication. L'homme coupable de 



GROSSliRBnÉ DB MOEURS. 375 

viol était marqué sur le front avec un fer rouge , à moins qu'il 
ne payât KO sous ; les incendiaires mêmes pouvaient se racheter 
à prix d'argent (1). Le statut de Mantoue imposait au blasphé- 
mateur une amende de iOO sous; sHl ne pouvait les payer dans 
le délai de quinze jours, il était mis dans une corbeille et noyé 
dans le lac (2). Tout homme qui parlait à une femme dans une 
église payait 20 sous^ dont la moitié revenait au dénonciateur. 
A Suse^ les gourmands et les prostituées étaient promenés tout 
nus dans les rues de la ville. 

Tous les récits accusent la grossièreté des mœurs, une licence 
effrontée dans les relations avec le beau sexe^ le goût des bouf- 
fonneries i Tabus de la force , le brigandage de bandes auda- 
cieuses y les dérèglements , l'avarice et les simonies du clergé , 
les excès de la table chez les personnages même considérables , 
l'absence de cette pudeur publique qui est le fruit de la délica- 
tesse des sentiments, et, jusque chez les grands^ une débauche 
éhontée et le concubinage. «Dante n'hésite pas à reléguer dans 
l'enfer des citoyens renommés : le père de son cher Gavalcanti 
et le grand Farinata des UbeAi s'y trouvent parmi les épicuriens^ 
c'est-à-dire au nombre de ceux qui s'occupaient de jouir de la 
vie présente^ sans souci de l'avenir; il place encore parmi les 
pécheurs contre nature a la chère bonne image paternelle » de 
ce Brunetto Latini , qui lui avait enseigné a comment l'homme 
s'éternise ». 

Néanmoins^ chez tous les personnages auxquels Dante assigne 
un rôle dans ce drame si fertile en catastrophes, apparaît un dé- 
sir de renommée qui leur fait, pour un instant^ oublier les tour- 
ments^ oublier la honte qui peut rejaillir sur eux de leur dam- 
nation connue, heureux avant tout que leur mémoire revive parmi 
les hommes ; désir à peine étouffé chez ceux qui se plongèrent 
dans les vices d'une scélératesse égoïste et basse , les traîtres , 
les espions et autres misérables pareils. Dante^ en effets a trans- 
porté dans l'autre monde ce qu'il avait sous les yeux dans celui-ci, 
où les passions^ entre la barbarie qui n'était pas tout à fait éteinte 
et la civilisation qui ne brillait pas encore d'un pur éclat , n'a- 
vaient rien perdu de leur énergie et obéissaient à l'instinct plus 
qu'au calcul. * 

(1)- Leges mitnicîp.y 248, 99, 66, dans les Monum, hîst.patriœ, 
(2) CorbeUttur in lacn ita quod submergatur, Liv. i, nib. 23, et IWr. Y, 
rub. 12.) 



376 SUPERSTITION. 

Ajoutez à cela une dévotion puérile, qui voyait un Riiracle dans 
tout événement , des récompenses et des châliroents immédiats 
dans tous les accidents ; qui mettait sous la garde d'un saint chaque 
passion et chaque espérance^ faisait intervenir à tout propos des 
saints et des apparitions , et multipliait les vœux , comme un 
pacte avec le ciel, pour écarter les dangers et môme pour réussir 
dans de mauvais desseins. On attribuait sérieusement à la statue 
de Mars, toutes les fois qu^on la changeait de place^ les calamités 
de Florence. Les Milanais possèdent dans l'église de Saint-Am- 
broise un serpent de bronze qui était à leurs yeux, malgré les 
démentis de l'histoire, le même que Moïse dressa dans le désert, 
etqui devait sifflerjusqu'à la fin du monde. Pour semettreà Pabrî 
de la grêle, de la foudre et autres météores, ils suspendaient dans 
les églises des guirlandes de fleurs et de plantes odoriférantes, 
qui servaient encore à les préserver du regard malin des vieilles 
femmes (Dfxembbio). Afin d'obtenir la pluie, on faisait en plein 
air un grand feu , sur lequel on mettait, en l'honneur de saint 
Jean, un pot rempli de viandes salées et de légumes, dont les 
pauvres se régalaient. Aux Rogations, les femmes et les jeunes 
tilles faisaient des figures d'enfants avec de la pâte, dans Tes- 
poir d'en obtenir de semblables; elles ornaient les rues de 
gâteaux, de raisins, de toute espèce de légumes, et de flacons 
remplis de lait, de vin , d'huile et de miel. D'un autre <;6té, la 
coutume de rappeler les fastes nationaux par le saint dont on 
célébrait la fête exprimait un sentiment d'affection ; ainsi, pour 
associer un souvenir historique à une tradition religieuse , on 
disait que la déroute de Désius avait eu lieu à la Sainte-Agnès , 
les batailles de Monlecatino et de Yaprio à la Saint-Barnabe et 
à laSaint-Deiiis, la mort d'Ëzzelin à la Saint-Gosme et Damien,etc. 

De grandes vertus, de grands crimes , de grandes calamités, 
sont le partage de pareilles époques, au milieu desquelles se dé- 
veloppent ces caractères résolus que Dante sut saisir et ne fit que 
transporter de la vie réelle sur la scène surnaturelle de son drame, 
sans avoir presque besoin d'y ajouter ou d'en l'etrancher. Ce 
n'est que dans des temps do civilisation raffinée que les physio- 
nomies morales se modèlent sur un type commun ; ainsi les 
linéaments extérieurs s'embellissent et sont amenés à une plus 
grande uniformité dans les villes , tandis qu'ils consen'ent à la 
campagne un caractère distinct et prononcé. 

Hors de la Péninsule , peu d'individus savaient écrire, tandis 
que nous avons un acte de 1090 par lequel Vital Faledro, doge 



CULTURE INTELLECTUELLE. BITERTISSEMENTS, 377 

de Venise, donne au monastère de Saint-George des maisons à 
Constnntrnople et des terres ; or cet acte porte la souscription 
de cent quarante personnes^ qui signent toutes avec leurs noms 
et prénoms (1). Dans la Vie de saint Ambroise^ de Sansedoni de 
Sienne Y on lit que, tout jeune encore^ il voulait toujours avoir 
à la main le livre des offices^ au point de ne pas donner à sa mère 
le temps de réciter les Heures ; son père fit faire alors deux pe- 
tits livres remplis d'images^ Tun des pei*sonnages du siècle, 
l'autre de saints , et Penfant refusa le premier , tandis que le 
second lui plaisait infiniment. 

Parmi les autres peuples de Pltalie, les Florentins , dans les 
actes et les écrits^ figurent comme les Athéniens : pleins de sa- 
gacité pour trouver les meilleurs expédients, aimables, l'esprit 
fertile en idées joyeuses, lins railleurs, ils saisissaient le ridicule 
avec autant de tact que de délicatesse^ et joignaient à un carac- 
tère ferme une conduite mesurée; dans les lettres^ ils se faisaient 
remarquer tout à la fois par la force du raisonnement et la viva- 
cité de la pensée, par des facéties et de profondes méditations^ 
par la gravité philosophique et la gaieté. Florence, «pauvre de 
teriMtoire, remplie de bons produits, avec des citoyens exercés 
dans les armes, superbes et querelleurs, riche de gains illicites^ 
redoutée plus qu'aimée des cités voisines à cause de sa gran- 
deur», songeait à mener joyeuse vie et à courir le voisinage 
pour danser. A la Toussaint, on célébrait la fête du vin nou- 
veau ; on courait le manteau à la Saint-Jean, et, ce même jour, 
en 1^3, un certain Rossi forma une société de plus de mille 
bourgeois, avec des statuts, des habits blancs et un seigneur de 
l'amour^ pour organiser des cavalcades, des bals, des fêtes, des 
banquets, où devaient figurer beaucoup de gens, de jongleurs 
et de musiciens. 

La richesse et la grandeur des républiques se manifestaient 
dans les divertissements. Folgore de Saint-Géminien, qui vécut 
en 1260, composa sur les mois de Tannée une série de sonnets, 
adressés à une noble association de Siennois, fondée pour vivre 
joyeusement au milieu des chiens, des oiseaux, des cailles, des 
chevaux, des prouesses et des galanteries. Dans le mois de jan- 
vier, il leur offre de petites salles avec des feux allumés, des 
chambres et des lits avec des draps de soie et des couvertures 
de vair, puis des dragées et du vin piquant , pour se défendre 

(t) jintiq. M, >£., I, 902. 



378 PITERTISSBMKHTS. 

de la bise et du vent du sud*ouest ; il les invite ensuite à aortir 
le jour pour lancer des boules de neige aux jeunes filles du voi- 
sinage. La chasse des cerfs, des chevreuils et des sangliers se fidt 
au mois de février ; il les engage donc à se mettre en route avec 
un habit court et de gros souliers, pour revenir le soir, avec les 
serviteurs chargés de gibier, faire tirer du vin^ allumer 1^ four- 
neaux de la cuisine et se livrer à la joie. Dans le mois d'octo- 
bre, il faut aller se divertir à la campagne, chasser aux oiseaux^ 
à pied et à cheval, danser le soir et s'enivrer de vin doux, et, 
le matin, après s'être lavé, se traiter avec du rôti et du vin (1). 

a Dans le meilleur temps de Florence (dit Jean Villani), on 
voyait tous les ans les compagnies et les associations de gen- 
tilshommes, habillés de neuf, établir, dans plusieurs endroits de 
la ville, des cours qui étaient couvertes de drap fin et entourées 
de planches; les femmes et les jeunes filles, organisées pareille- 
ment en sociétés, se promenaient en dansant, accompagnées de 
musiciens et la tête couronnée de fleurs; puis, venaient les 
jeux, les divertissements, les dîners et les soupers somptueux. • 
Et Boccace : a Florence avait de belles coutumes que Tavarice a 
fait disparaître. En voici une entre autres : Plusieurs gentils- 
hommes s'associaient et avaient des réunions d'amis; aujour- 
d'hui Tun, demain l'autre, tous enfin y donnaient des banquets 
où figurait la compagnie, et parfois même quelques étrangers. 
Une fois au moins par an, ils s'habillaient de la même manière, 
chevauchaient dans les rues, et joutaient parfois, surtout dans 
les occasions solennelles, d Dans cette ville, en 4333, se formè- 
rent deux compagnies d'artisans, composées, l'une de trois cents 
membres, avec le costume jaune; l'autre de cinq cents, avec le 
costume blanc. Pendant un mois, elles se livrèrent à tous les plai- 
sirs; les associés marchaient deux à deux avec des trompettes 
et' divers instruments de musique, la tête ornée de guirlandes, 
et dansaient dans les rues. Leur roi portait une belle couronne 
et une étoffe d'or sur la tête; dans leurs cours, ils faisaient des 
festins continuels et très-dispendieux (3). 

Les gentilshommes se disputaient l'honneur d^héberger les 
voyageurs qui passaient sur leurs terres, et telle était cette ri- 

(i) Cene de la Ghitarra parodia ces sonnets. 

(2) ViLLÂifi, Stor'ie, 131, x. BOCCACB, Giorn, VU, nov. 9. Nicolas Salim- 
befliy rappelé pAr Dante datis le XXIX* chant de VEn/er^ institua la compagnie 
de la joie a Sienne, composée d'un grand nombre déjeunes gens, qui mirent en 
oommim 200,000 florins, que leurs débauches absorbèrent en vingt mus. 



DrYEETISSIXElfTS» 379 

f 

valité que ceux de Brettinoro^ à Teffet de prévenir les disputes 
qui en naissaient^ élevèrent au milieu du château une colonne 
entourée d'un grand nombre d'anneaux; l'étranger attachait son 
cheval à Tun de ces anneaux, et le noble auquel il était attribué 
avait la préférence. Ailleurs méme^ afin d'offrir Thospitalité, on 
institua des compagnies, dont les membres couraient au-devant 
des étrangers pour avoir les premiers Thonneur de les conduire 
dans leur hôtellerie. 

Les luttes sanglantes du cirque avaient cessé ; mais les fêtes 
religieuses continuèrent parmi le peuple^ et les jeux guerrière 
parmi les seigneurs^ que les villes mômes imitèrent plus tard. A 
Toccasion des couronnements, des mariages ou d'autres événe- 
ments heureux, les grands avaient coutume de tenir table ou- 
verte, et les festins étaient préparés avec ui>e somptuosité qui 
surpasse rimagination. On y voyait arriver des musiciens, des 
chanteurs, des saltimbanques, des charlatans, des funambules et 
des bouffons, qui recevaient des habits, des vivres, de Targent. 
Dans les cours et sur les prés, on servait de copieux repas pour 
quiconque se présentait, et ni le seigneur ni le baron ne laiS'^ 
saient partir les convives sans leur offrir des cadeaux en rap- 
port avec leur condition. Aux noces de Boniface, père de la 
comtesse Mathilde, les banquets durèrent trois mois; un grand 
nombre de ducs, avec les chevaux ferrés d'argent (raconte Don- 
nizone), assistèrent à ces fêtes, et, sans parler d'autres magni- 
ficences, on tirait le vin des puits au moyen d^un sceau attaché 
avec une chatne d'or. 

Dante vit lui-môme plusieurs fois «des sociétés (gualdane), dés 
tournois et des joutes ». Les gualdane étaient des compagnies de 
jeunes gens, vêtus deia môme manière, qui chevauchaient dans 
la ville et s'amusaient aux passes d'armes (1). Dans les joutes^ 
oit l'on combattait avec des lances et des épées émoussées, on 
ne cherchait qu'à faire perdre les élriers à son adversaire (2). 

(1) nastarum ludis et cursibus usus cquorum , 
Ac proponendo vincenti prœjnia curso. 

De bcUo ÈalcaricOf Rer. It, Script., vi. 

Raykicus, De gest, Prederici Aag.y liv. il, chap. 8. 
Da?(TB, Enf.^ XXII. Et Fazio des Uberti dans le Ditiamondo, 

(2) Nous avons en manuscrit les détails d'une joute organisée à Venise par 
Alvise Vendramin, dans laquelle figurèrent : Bernardin dé Pola^ arec cent che- 
vaux, cinquante Maures avec des banderoles et des targes à la turque, des tam- 
bours, des tinil)alesy huit trompettes, dix-sept soubrevestes d^or, d'ar(|eflt ou de 



380 DIVERTISSEMENTS. 

Les tournois étaient plus solennels; publiés longtemps à Ta- 
vance, ils n'avaient lieu qu'à l'occasion de grands événements et 
sous la direction de hérauts qui devaient examiner le bouclier 
de tous les champions. Au milieu des nombreux ronnans qui 
nous inondent , il n'est pas un de nos lecteurs qui n'ait vu 
quelque description de tournoi^ des fêtes et des courtoisies qui 
raccompagnaient. Dans ces passes d'armes^ comme aujourd'hui 
dans les bals, le premier rôle appartenait aux femmes, qui de- 
vaient encourager les champions et leur attacher la devise, dé- 
signer le vainqueur et remettre le prix. Non contents de rompre 
des lances en l'honneur des dames, les chevîiliers instituèrent 
des cours d'amour, où s'agitaient des problèmes de galanterie 
et dans lesquelles on rendait des décisions en forme ; les Italiens, 
à limitation des Français, en établirent quelques-unes , mais 
sans durée. 
D'autres fois on égorgeait et l'on brûlait de magnifiques che- 

soie ; Etienne du Corno, avec autant de chevaux, qimtre palefreniers habiUés 
splendidement, dix soubrevestes d*or et d'argent, des trompeUes, des fifres, qua- 
tre casques garnis d*or, avec quatre pages de dix ans, vêtus d'or ; Jean d'Onîgo, 
avec cent cinquante Huitassins et autant de cavaliers, plus de li*en(e pages, ha> 
billes à Tantique et portant des grèves; Orlandino Braga, avec quatre->iDgfs 
chevaux et trente fantassins ayant des targes et des bâtons à rantiquej Léonard 
Volpato, avec cent piétons ayant des amtets d'ai-gent à queue de renard, deux cents 
chevaux, quatre bouffons, un char triomphal avec un mont haut de trente pieds 
et portant cinquante^^ix garçons sur quatre gradins, et deux dragwis qui le 
traînaient, plus trente Maures vêtus de blanc. Cecco de Pola avait vingt fantas- 
sins, dix faunes, deux cyclopes et une montagne avec Ëole et les quatre vents ; 
des hommes sauvages et nus, étaut sortis de cette montagne, combattirent les 
faunes. Ajoutez-y un Cupidon avec trente petits enfants à cheval, tout nus et 
des torches à la main, entre deux cents nymphes, un char triomphal monté par 
Ganymède, et Vulcain avec quatre garçons; ce char était traîné par deiu cen- 
taures, et Ton voyait encore quatre géants tués à coups de flèches, puis Neptune, 
sans compter deux cents chevaux et dix trompettes qui venaient à la suite. 
Jérôme de Vérone eut cent chevaux, vingt soubrevestes de plusieurs sortes et 
cent piétons avec une charge de bétes fauves, d*où sortirent douze animaux avec 
des têtes de loup. Jérôme Gravolin, cent chevaux et cinquante fantassins, plus 
un Hercule armé sur un lion de la grosseur d*un bœuf; Sosio de Pola , Etienne 
de Strafagio Azoni, cinquante chevaiLx, quarante soubrevestes d*or, d'argent 
et de soie, deux cents fantassins avec cuirasses, épieux, faux, boucliers, plus un 
char triomphal à trois gradins, au haut duquel siégeait Mars triomphant. l\ y 
eut d^autres magnificences que le temps ne permit pas de déployer. La joule 
dura huit heures et demie, et Ton donna pour le prix trente-six coudées de drap 
cramoisi, fourré de vair. Quatorze mille personnes prirent part à la joute. — 
Ap. GiGOGNA, Iscriz» venezia/ie, tom. i, 355. 



DIY£RT1SSËM£NTS. 381 

vaux, OU Ton faisait cuire les viandes à la seule chaleur des tor- 
ches de cire, ou bien on semait un champ de milliers de sous, 
que la multitude allait ensuite chercher dans la terre. Dans des 
temps de vie isolée et rarement embellie, les hommes recher- 
chaient avec avidité toutes les occasions de faire étalage de 
magnificence et d'acquérir de la renommée; on y pensait une 
année entière, et l'on dépensait en un jour ce qui, au milieu des 
sociétés raffinées, se consomme peu à peu dans les plaisirs ha- 
liituels. Aujourd'hui un seigneur offre tous les jours à huit ou 
dix convives de modestes repas ; il a le théûtre le soir, des bals 
fréquents, des réceptions quotidiennes. Le châtelain isolé dé- 
pensait un trésor une seule fois en sa vie ; il y avait alors plus 
d'apparence et moins de réalité, plus de faste et moins de con- 
fortable. 

Ces habitudes somptueuses se conservèrent et prirent même 

de rexteUîiion dans les républiques et les principautés qu'elles 

servirent h former. Eu 1252, quelques compagnies de nobles et 

de plébéiens tinrent table ouverte à Milan, près de la porte Ver- 

celline ; elles dresst^rent un grand nombre de pavillons et de 

cabanes de feuillage, où chacun fut servi copieusement. Tous les 

jours, les citoyens de trois portes se livraient aux plaisirs de la 

bonne chère, et, pour que les autres eussent leur part de la joie 

commune, on avait disposé dans les rues et sur les places des 

tables chargées de mets et de vin, destinées à satisfaire tons les 

appétits. 

La venue des podestats ou des princes, les victoires, les ma- 
riages, la réception des docteurs et des chevaliers, étaient des 
occasions de fêtes nouvelles. En 1260, les Arétins conféraient le 
titre de chevalier à lldebrandoGiratasca aux frais de la commune. 
De grand matin, le récipiendaire, vêtu splendidement et suivi de 
ses nombreux parents, entra dans le palais, ou il jura fidélité aux 
seigneurs et au saint patron ; de là il se rendit à la cathédrale 
pour recevoir la bénédiction, en présence des six damoiseaux du 
palais et des six trompettes. Il dîna dans la maison du seigneur 
Ridolfoni avec deux religieux de Tordre des camaldules; pen- 
daTit le repas, on offrit le pain, l'eau, le sel, selon la loi de la 
chevalerie, et un des moines lui fit un discours sur les devoirs 
du chevalier. Le dîner fini, il se retira dans une chambre, où il 
resta une heure, et puis se confessa à un moine ; un barbier, 
après avoir arrangé sa barbe et ses cheveux, disposa tout pour 
le bain.- Quatre chevaliers, qui étaient venus avec une foule de 



382 ghevàleiue. 

nobles damoiseauxi de jongleurs et de musiciens^ le déshabil- 
lèrent et le mirent dans le bain, tandis qu'ils lui exposaient les 
préceptes et les règles de sa nouvelle dignité. A la suite du baio^ 
qui dura une heure^ il fut placé sur un lit magnifique^ avec de 
fins draps de mousseline, et dont le ciel, comme tout le reste, 
était en soie blanche. Après une heure de repos^ et la nuit étant 
survenue^ on l'habilla d'une robe blanche^ moitié laine et moitié 
fil^ avec le capuce et la ceinture de cuir. Il prit une réfection 
composée seulement de pain et d'eau ; puis, s'étant rendu à 
réglise avec Ridolfoni et les quatre chevaliers, il fit la veillée 
toute la nuit^ assisté de deux prêtres et de deux clercs, de quatre 
demoiselles nobles et belles, outre quatre dames d^un âge mûr, 
et tous priaient que le néophyte devînt un serviteur Gdèle de 
Dieu, de la Vierge et de saint Donat. 

Au lever de Taurore, un prêtre bénit Tépée et loute Farmure, 
depuis le casque jusqu'aux souliers ferrés; puis il dit la messe, 
où communia Ildebrando, qui offrit ensuite à Tautel un grand 
cierge vert et une livre d'argent, plus une autre livre pour les 
âmes du purgatoire. Alors furent ouvertes les portes de l'église, 
et tous revinrent dans la maison de Ridolfoni, où Ton avait pré- 
paré une collation de confitures diverses, tourtes et autres frian- 
dises, avec du vin blanc liquoreux. A l'heure de retourner à 
Féglise, le néophyte, qui s'était un peu reposé, fut entièrement 
habillé de soie blanche, avec une ceinture rouge ornée d'or, et 
une tunique semblable ; puis, accompagné de seigneurs et de 
damoiseaux, de trompettes et de chanteurs qui jouaient et chan- 
taient des couplets nouveaux en l'honneur de la chevalerie et 
du nouveau chevalier, il se rendit à l'église au milieu des accla- 
mations de la multitude. Une messe solennelle fut célébrée, et, 
à l'évangile, quatre chevaliers tinrent élevées leurs épées nues. 
Ildebrando jura ensuite de rester fidèle aux seigneurs de la com- 
mune d'Arezzo et à saint Donat, comme aussi de défendre de 
tout son pouvoir les femmes, les jeunes filles, les orphelins, les 
pupilles, les biens des églises, contre la force et le despotisme. 
Deux chevaliers lui chaussèrent les éperons d'or, une demoiselle 
lui ceignit Pépée, et Ridolfoni lui appliqua la main sur la joue 
en disant : « Tu es membre de la noble chevalerie ; reçois le 
coup dont je t'ai frappé en souvenir de celui qui t'arma che- 
valier, et qu'il soit la dernière injure que tu supportes pa- 
tiemment. » 

La messe terminée , le cortège revint^ au milieu des chanteurs 



CHEVALERIE. 383 

et des musiciens^ à la demeure de Ridolfoni, devant laquelle se 
trouvaient douze belles jeunes filles, la tète parée de guirlandes; 
elles tenaient à la main une chaîne de feuillage et de fleurs, dont 
elles formaient une barrière pour l'empêcher de franchir le seuil 
de la porte. Le chevalier leur donna un riche anneau en disant 
qu'il avait juré de défendre les femmes^ et les jeunes filles lui 
permirent d'entrer. Un grand nombre de chevaliers et de sei- 
gneurs participèrent au dîner^ pendant lequel les membres de la 
seigneurie envoyèrent un riche don, deux armures complètes 
de fer : Tune blanche avec des clous d'argent, l'autre verte avec 
des clous et des ornements d'or; deux forts chevaux allemands, 
deux hacquenées, deux soubrevestes richement ornées. Gomma 
le peuple murmurait dans la rue, on lui jeta fréquemment des 
dragées, des poules, des pigeons et des oies, libéralité qui ravi- 
vait l'allégresse. 

Après le dîner, Ildebrando et plusieurs nobles prirent l'ar- 
mure blanche ; monté sur un cheval blanc, il se rendit sur la 
place avec des écuyers richement vêtus, qui portaient les lances 
et les boucliers. Un tournoi l'attendait sur cette place, où les 
spectateurs étaient nombreux ; on combattit corps à corps avec 
des lances émoussées, et le néophyte se comporta bravement ; 
puis la lutte continua avec les épées comme dans une véritable 
. guerre, et, grâce à Dieu, il n'arriva pas de mal. A la chute du 
jour, les trompettes annoncèrent la fin du tournoi, et les juges 
distribuèrent les prix; un des champions, qui avait été désar- 
çonné, dut se laisser porter sur un brancard par moquerie. Le 
premier prix, qui était un manteau de drap, fut remporté par 
Ildebrando, qui Fenvoya à la demoiselle dont les mains lui 
avaient ceint Tépée. Enfin, au milieu des torches et des musi- 
ciens, il retourna chez Ridolfoni, soupa avec ses amis et ses pa-. 
rents, et distribua de magnifiques dons à tous ceux qui avaient 
participé aux cérémonies de sa réception (1), 

En 1307, Azzo d'Esté pria le sénat de Bologne d'admettre 
dans Tordre de la chevalerie son fils Pierre, âgé de quatorze 
ans. Sa demande accueillie, on choisit douze hommes sages dans 
chaque tribu pour s'occuper de la cérémonie, et qui prirent les 
mesures suivantes : Pierre devait loger à l'évêché, pourvu de 
toutes les choses nécessaires pour lui et sa famille; on prépa- 

(1) GeUe solennité est décrite par un clerc, nommé Pierre de Mathieu de 
Ponta, qui en avait vu une autre, mais moins splendide^ en 1240. 



384 CHEVALERIE. FUI^ÉRAILLES. 

rerait un beau destrier richement enharnaché^ un palefroi et un 
mulet; pour les lui donner; un habit d'écarlate avec le capuce et 
le bonnet, le manteau pour monter à cheval, tout fourré de \air, 
et un pourpoint de taffetas jaune et bleu de ciel; un lit avec 
deux paires de draps très-fins, une couverture de taffetas jaune 
et rouge, ornée d'une bordure à glands, et une riche courte- 
pointe d'écarlatc; deux paires de bas, trois paires de chaus- 
sures, une ceinture d'argent ouvragée, une épée dorée avec 
le fourreau garni d'argent, un couteau avec le manche d'ivoire 
orné d'argent, un chapeau avec le cordon do soie, une paire de 
gants de chamois et une de chevreau, un petit chapeau fourré 
de vair, une escarcelle, deux bonnets, un peigne d'ivoire, deux pai- 
res de sandales. On dut choisir ensuite, outre un certain nombre 
de chevaux et de lances, quarante pages des plus nobles de la ville, 
vêtus, aux frais de la conunune,de taffetas blanc et argent. Pierre 
fit son entrée, accompagné d'un grand nombre de gentilshommes 
ferrarais et bolonais, et fut reçu par le peuple et les magistrats 
au son des trompettes et des tambours. Le jour de Noël, il 
se rendit dans la cathédrale, décorée splendidement; lorsque 
l'évêque eut célébré la messe, le podestat le reçut chevalier avec 
les cérémonies d'usage, et le sénat le déclara enfant de la cité; 
vinrent ensuite le diner, la cavalcade dans les rues, les feux 
dans la soirée, au milieu du bruit des trompettes et des cloches; 
puis le jeune homme, chargé de riches dons, retourna chez son 
père, escorté par les nobles de Bologne. 

Les funérailles mômes étaient une occasion de faste. Les pa- 
rents, les voisins et beaucoup d'autres citoyens se réunissaient 
devant la maison du mort^ et le clergé y venait, selon sa qualité. 
La mère et les voisines commençaient alors à faire entendre des 
gémissements sur le cadavre, et les parents s'asseyaient sur des 
nattes. Le défunt, vêtu selon sa condition, était sur un cercueil; 
puis des hommes, choisis parmi ses égaux , le chargeaient sur 
leurs épaules, et, au milieu des cierges et des chants funéraires, 
ils l'emportaient à Téglise qu'il avait désignée avant sa mort. 
Beaucoup de croix précédaient le cercueil avec les laïques con- 
voqués au son d'une trompette; puis venaient les clercs et les 
prêtres, qui étaient suivis des femmes, soutenues çà et là (I). 
Les cadavres, excepté ceux des individus qu'on avait tués, étaient 
lavés, oints et souvent remphs d'aromates; on avait coutume 

(1) hocCACK, I/tIroJuzio fie; AlJLlCO TlClMtSK, De lande Paffiœ, cluip^ 13. 



FUNERAILLES. 385 

d*enseveiir les morts avec leurs amies^ des habits splendides^ des 
anneaux et des colliers^ ce qui excitait à violer les tombeaux (1). 
Un li\