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Full text of "Histoire des nations civilisées du Mexique et de l'Amérique-Centrale : durant les siècles antérieurs a Christophe Colomb"

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HISTOIRE 



DKS \AT10NS ClVILlobJi->> 



Dli MEXIQUE 

ET DE L'AMÉRIQUE -CENTRALE, 



DIIBAST LES SIÈCLES ANTÉRiEUItS, A CHRISTOPHE WILOMIi, 



RCRITE SCR DES DOCUMENTS OBIGINAUX ET BNTIKREMENT 

INÉDITS , PUISÉS AUX ANCIENNES 

ARCHIVES DES INDIGÈNES, 

PAR 

M. [;aBBÉ brasseur de BOURBOURCt, 

ANCIEN AUMONIEB DE LA LÉGATION DE FRANCE AU MEXJQOE, 
El' ADUINISTnATECR ECCLÉSIASTIQUE DES INDIENS DE RABINAL 

( GUATEMALA ). 



TOME PREMIER, 

OOMPRENA.NT WSS TEMPS HÉROÏQUES ET L'HISTOIRE 
DE l'empire des TOLTÈQUES. 



PARIS, 

ARTHUS 3ERTRANT), ÉDFiJiJK 

LEHAiRE lis  OE GÉûûRAPLiE 

rue hautefeuiti 




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y 



HISTOIRE 

DES NATIONS CIVILISÉES 

DU MEXIQUE 

ET DE L'AMÉRIQUE-CENTRALE. 



Vu les traités internationaux relatifs à la propriété littéraire , l'auteur 
et l'éditeur de cet ouvrage se réservent le droit de le traduire ou de le 
faire traduire en toutes langues. Les formalités prescrites par les traités 
sont remplies dans les divers États avec lesquels la France a conclu des 
conventions littéraires, et ils poursuivront toutes contrefaçons, ou tra- 
ductions faites au mépris de leurs droits. 



PARIS. — IMPRIMERIE DE MADAME VEUVE ROUCHAUD-HLZAKD , 

KUE IiF. l'ÉPEDO , 5. 



HISTOIRE 

DES NATIONS CIVILISÉES 

DU MEXIQUE 

ET DE L'AMÉRIQUE-CENTRALE, 

DURANT LES SIÈCLES ANTÉRIEURS A CHRISTOPHE COLOMB, 



ECRITE SCR DES DOCUMENTS ORIGINAUX ET ENTIEREMENT 

INKDITS, PUISÉS AUX ANCIENNES 

ARCHIVES DES INDIGENES, 

PAR 

M. L'ABBÉ BRASSEUR DE BOURBOUR'G, 

ANCIEN AUMONIER UE LA LÉGATION DE FIIANCE AU MEXIQUE, 

ET ADMINISTIIATEUR ECCLÉSIASTIQUE DES INDIENS DE RABINAl. 

( GUATEMALA). 



TOME PREMIER, 

COMPRENANT LES TEMPS HÉROÏQUES ET l'hISTOIRE 
DE l'empire des TOLTÈQUES. 



PARIS, 

ARTHIIS BERTRAND, ÉDITEUR, 

LIBKAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE , 

rue Hautefeuille , 21. 
1857 



INTRODUCTION. 



Le plan de cet ouvrage a été conçu à Mexico, au mi- 
lieu des restes d'une civilisation dont le nom de Monté- 
zuma est, pour le monde européen, la plus vivante ex- 
pression. Il a été, en grande partie, continué parmi les In- 
diens de r Amérique-Centrale, dont les traditions jettent 
un grand jour sur l'origine des populations qui domi- 
nèrent anciennement sur le plateau aztèque. Affectionné, 
dès mon enfance, à la lecture de l'histoire d'Egypte, de 
l'Inde et de la Perse, je me sentis ensuite entraîné vers 
l'Amérique, en lisant la Conquête du Mexique, de Solis, 
les relations de Garcilaso de la Véga et les Lettres Amé- 
ricaines du comte Carli. J'avais quinze ans alors, et je ne 

a 



m'étais guère imaginé, jusque-là, que ces belles contrées 
eussent été habitées, avant les voyages de Christophe Co- 
lomb, par d'autres hommes que par des sauvages. Un 
rapport, vrai ou faux, que je lus en 1832, dans la Gazette 
de France (1), de la découverte, au Brésil, d'un tombeau 
renfermant des armes et un casque d'origine macédo- 
nienne, avec une inscription en langue grecque, excita au 
plus haut degré ma curiosité juvénile. Dès lors je commen- 
çai à éprouver un vif intérêt pour toutes les nouvelles 
géographiques qui avaient rapport à l'Amérique. Le ha- 
sard me mil, quelque temps après, sous la main un nu- 
méro du Journal des Saranta, contenant un compte rendu 
abrégé du rapport de del Rio sur les ruines de Palenqué(^). 

(1) Voici le passage tel que le douuent les Nouvelles annales des voyages, 
lome I, page 39:5 , année 1832. « Au village de Dolores, à deux lieues de Mon- 
tevideo, un planteur vient de découvrir une pierre tuniulaire avec des carac- 
tères inconnus. Relevant cette pierre, il a trouvé un caveau de briques renfer- 
mant deux sabres antiques, un casque et un bouclier très-endommagés par la 
rouille, et une amphore en terre de grande dimension. Tous ces débris ayant 
été communiqués au savant père Martinès , il est parvenu à lire sur la pierre 

ces mots en caractères grecs : Viou lou Filipp Alexand to.. ma- 

cedo. .... hasi epi les execou A- tri. . . oly en lo. . . 

lop Plolem , c'est-à-dire, en complétant les mots : Alexandre, fils 

de Philippe , élail roi de Macédoine, vers la 63' olympiade, en ces lieux 
Plolémée. .... le reste manque. 

« Sur la poignée des épées est gravé un portrait qui paraît être celui d\K- 
lexandre , et sur le casque on remarque une ciselure représentant Achille traî- 
nant le cadavre d'Hector autour des murs de Troie. Faut-il conclure de cette 
découverte qu'un contemporain d'Arislote a foulé le sol du Brésil? Est-il pro- 
bable que Ptolémée, ce chef bien connu de la flotte d'Alexandre , entraîné par 
une tempête, au milieu de ce que les anciens appelaient la grande mer , ait 
été jeté sur les côtes du Brésil, et y ait marqué son passage par ce monument, 
fait dans tous les cas fort curieux pour les archéologues? » [Gazelle universelle 
de Bogota.^ 

(2) Antonio del Rio , Description of the ruins of an aucieut city , etc. , Lon- 
doD, 1829. 



— m 



Il meseraitiaipossible, a ujourd'hui, de décri re l'impression 
d'étonnement mêlé déplaisir que me causa cette lecture ; 
elle décida de ma vocation archéologique pour l'avenir. 
Un vague pressentiment me montra, dans le lointain, je 
ne sais quels voiles mystérieux qu'un instinct secrte me 
poussait à soulever, et, en entendant parler de Champol- 
lion , dont la renomm;'>e commençait à pénétrer même 
dans les collèges de la province, je me demandais vague- 
ment si le continent occidental n'apporterait pas aussi 
un jour sa part dans le grand travail scientifique qui 
s'opérait en Europe. 

Élevé dans une petite ville (1) , ignorée dans la plu- 
part des cartes géographiques, sans aucun moyen de 
me procurer les rares ouvrages qui pouvaient se pu- 
blier sur cette matière intéressante, n'ayant pas même la 
satisfaction de savoir qu'il y en eût , ou que des savants 
illustres se fussent occupés déjà à fouiller dans les anti- 
quités américames, j'étais loin d'espérer que mes rêves et 
mes aspirations fussent en état de se réaliser un jour. Mon 
ambition ne se bornait véritablement qu'au désir de voir 
la capitale, de visiter ses musées et ses bibliothèques, ce 
qui était bien moins facile il y a vingt-cinq ans qu'au- 
jourd'hui. Au fond, mes pensées me portaient bien à sou- 
haiter d'autres voyages ; mais , ainsi que le plus grand 
nombre, je me contentais de voyager dans les livres, de 
parcourir en imagination la Suisse et l'Italie, quelque- 

(1) La petite ville de Bourbourg où je suis né, située à 12 kilomètres de Dun- 
kerque, dans le département du Nord. 



IV 



fois même l'Amérique , lorsque quelque heureuse chance 
me faisait rencontrer un ouvrage relatif à ce beau pays. 
Par un concours de circonstances imprévues, cet état 
de choses changea dans l'espace d'un petit nombre d'an- 
nées : non-seulement je pus aller à Paris, mais j'eus le 
bonheur de satisfaire mon goût pour les voyages et je 
parcourus tour à tour les plus belles régions de l'Eu- 
rope, l'Italie, la Suisse, leTyrol, l'Allemagne, laSicile, etc. 
A Rome, oii je complétai ensuite mes études, en suivant 
alternativement les cours du Collège Romain et de la Sa- 
pienza, je reçus les ordres sacrés et, sur l'invitation réi- 
térée d'un des supérieurs du séminaire de Québec, je 
me déterminai, en 1845, à partir pour le Canada, em- 
portant des lettres de la Sacrée Congrégation de la Pro- 
pagande. Mon séjour dans cette ancienne colonie fran- 
çaise et dans les États-Unis ne me fut pas inutile, [n- 
stallé en qualité de professeur d'histoire ecclésiastique 
au séminaire de Québec, je profitai de mes moments de 
loisir pour étudier les archives de celte maison que des 
précautions jalouses s'efforçaient de dérober à ma con- 
naissance. A Boston, j'achevai de me perfectionner dans 
la pratique de la langue anglaise. Dans cette ville, un 
Français entend toujours avec plaisir l'éloge d'un illus- 
tre compatriote, le cardinal Cheverus, qui en fut le pre- 
mier évêque. Quant à moi, elle ne cessera jamais d'être 
particulièrement chère à mon souvenir, pour l'hospita- 
lité si bienveillante que j'y reçus de Mgr. Fitzpatrick et de 
son digne prédécesseur, Mgr. Fenwick, dont la mémoire 



V — 



est bénie de tous ceux qui le connurent. C'est encore là 
que je fis connaissance, pour la première fois , avec les 
Indiens de l'occident, et que je lus l'Histoire de la con- 
quête du Mexique, de M. William Prescott. Cette lecture 
si attachante et si instructive contribua à me persuader 
que ma vocation scientifique me portait aux choses amé- 
ricaines. Quinze ans s'étaient écoulés depuis que j'avais 
éprouvé les premières impressions de ce genre : elles ne 
s'étaient jamais effacées de mon esprit ; mais, dans l'im- 
possibilité où je me croyais alors d'écouter mes sympa- 
thies, j'avais négligé plus ou moins d'en poursuivre la 
réalisation. 

De retour en Europe, à la fin de l'année 18i6, je pas- 
sai à Rome deux nouveaux hivers, durant lesquels je 
commençai à me livrer sérieusement à l'étude des his- 

o 

toires américaines. La bibliothèque du Vatican offre, sous 
ce rapport, des ressources précieuses ; c'est là que je con- 
sultai le grand ouvage de lord Kingsborough , ainsi que 
le célèbre Codex Mexicain, annoté par Rios. Avec l'auto- 
risation du savant et pieux cardinal Franzoni, de regret- 
table mémoire, je pus consulter également un grand 
nombre de rares documents, conservés à la bibliothèque 
de la Propagande, dont le plus précieux était alors pour 
moi le Codex Rorgia, mentionné plusieurs fois dans les 
ouvrages du baron de Humboldt. 

A la suite de la révolution de février 1848, prévoyant 
les orages qui allaient fondre sur la Ville Éternelle, je re- 
tournai en France et, bientôt après, je me remis en che- 



VI — 



min pour les États-Unis. Trois ans auparavant, j'avais 
admiré les sublimités que la nature déploie dans le cours 
majestueux du Saint-Laurent. Cette fois, j'eus le loisir 
d'aller contempler les merveilles des grands lacs, l'Érié 
et l'Ontario, ainsi que les cataractes de Niagara, placées 
comme de gigantesques écluses, ouvertes aux eaux 
bondissantes de ce grand fleuve. Je visitai tour à 
tour les cités florissantes que l'industrie et l'activité an- 
glo-saxonnes ont éparses sur ce sol naguère parcouru 
par les chasseurs de six nations iroquoises. De Washing- 
ton , je traversai les Alleghanies afin de me rendre sur 
les bords de l'Ohio, et à Wheeling je m'embarquai pour 
Cincinnati. Cette grande ville , à qui l'on a donné quel- 
quefois le titre de la « Reine de l'Ouest » , revendiqué 
maintenant par la cité jadis française de Saint-Louis du 
Missouri , est assise en demi-cercle sur les collines qui 
ceignent en cet endroit la «Belle-Rivière». Louisville, oii 
je descendis ensuite, rappelle encore les souvenirs de la 
patrie et ceux d'un saint évêque, monseigneur Flaget, qui 
évangélisa ces contrées. Plus loin , l'Ohio se décharge 
dans le Mississippi , dont l'immense bassin a été trop 
pompeusement célébré par Chateaubriand, sous son vieux 
nom de Père des Eaux. Durant les longues journées que 
je passai sur ce grand fleuve, en continuant mon voyage 
vers la Nouvelle-Orléans , je trouvai bien rarement l'oc- 
casion de lui appliquer les brillantes descriptions de 
l'auteur des Natchez. De la Nouvelle-Orléans je m'em- 
barquai, ivu mois d'octobre 184N, pour le Mexique. 



vu — 



M. le Vasseur , nommé ministre plénipotentiaire de 
France auprès de cette république , se trouvait sur le 
même vapeur avec sa famille, allant prendre possession 
de son poste. C'est dans leur société que je débarquai à 
la Véra-Cruz et que, sur l'invitalion bienveillante du mi- 
nistre, je continuai, dans sa voiture, mon voyage jusqu'à 
Mexico. Nous remontâmes ensemble les gradins gigantes- 
ques delaCordillière, tantôt admirant les paysages en- 
chanteurs qui environnent la ville de Xalapa, tantôt con- 
sidérant avec stupeur les masses noirâtres de lave, amon- 
celées sous tant de formes monstrueuses , dans les forêts 
où l'on circule avant d'arriver à Pérote. La Puebla de los 
Angeles , où nous entrâmes le quatrième jour de notre 
ascension , est une ville délicieuse pour sa situation, pour 
sa propreté, pour les beaux édifices qu'elle renferme et la 
fertilité de son territoire. A deux lieues plus bas on admire, 
à la gauche de la route, la haute pyramide de Cholula , 
aujourd'hui couverte de feuillage, semblable à une colline 
placée dans ces lieux par la main de la nature. Derrière, 
sedécouvrent sur un ciel d'azurles silhouettes majestueuses 
du Popocatepetl et de riztaccihuatl, volcans couronnés de 
neige éternelle et debout , en cet endroit , comme deux 
sentinelles titaniques, pour défendre l'entrée de la 
grande vallée de l'Anahuac. 

C'est sous les auspices de M. le Vasseur que, arrivé à 
Mexico, je commençai mes recherches archéologiques : 
le titre d'aumônier de la légation de France , qu'il me 
donna , dans l'intention de protéger mes efforts, me valut 



— VIII — 



partout un accueil dont je garderai toujours une pro- 
fonde gratitude pour le ministre à qui j'en était rede- 
vable. La vérité m'oblige, ici, à relever une erreur invo- 
lontaire commise à mon sujet par M. Nicolas Trùb- 
ner ( 1 ), le savant éditeur de YAthenœum , de Londres. 
Parlant de mes études, il raconte, sur des données 
peu exactes , que , durant mon séjour à Rome, M. le 
duc de Valmy m'aurait fourni les moyens d'entre- 
prendre le voyage du Mexique , afin de compléter mes 
recherches. J'étais, effectivement, à Rome en même 
temps que M. le duc de Valmy, à qui j'eus l'honneur 
d'être présenté par monseigneur l'évêque d'Hésébon. 
Le noble descendant de Kellerman me parla plusieurs 
fois de nouvelles études à faire sur l'histoire en général; 
mais, malgré la bienveillance qu'il me témoigna constam- 
ment, ses relations avec moi ne furent jamais d'un ca- 
ractère assez intime pour qu'il eût l'occasion de me faire 
des offres du genre de celles dont parle M. Trûbner. 

Ma première visite à Mexico fut pour le musée national, 
placé dans les édifices de l'ancienne université : il renferme 
encore un grand nombre d'objets appartenant à l'anti- 
quité mexicaine ; plusieurs sont aussi remarquables par 
l'excellence de leur exécution que par la variété et la 
richesse de leurs formes. Don Rafaël Isidore Gondra, l'un 
des restaurateurs des études mexicaines, en était le con- 



(1) The AlheuŒum , january, 12, 1856, art. The new Discoveries iu Guate- 
mala. 



IX 

servateur. Je suis heureux de pouvoir, aujourd'hui, sai- 
sir de nouveau celte occasion pour le remercier des pré- 
venances dont je n'ai cessé d'être l'objet de sa part du- 
rant les années de mon séjour à Mexico. C'est lui qui 
remit entre mes mains les brouillons du premier vo- 
lume d'Ordoiiez , contenant la plus grande partie de la 
traduction , faite par le père Ximenes , d'un manuscrit 
quiche dont je parlerai plus loin (1). Je reçus également 
de M. Gondra la copie d'une traduction incomplète de la 
« Historia Tulteca », manuscrit de la collection de Botu- 
rini, qu'y avait laissée M. Aubin (2). Don Manuel Larrain- 
zar , sénateur pour l'état de Chiapas , depuis ministre 
plénipotentiaire de la république mexicaine à Rome, 
et l'un des hommes les plus éclairés de son pays, me fit 
don d'un exemplaire de l'ouvrage, déjà si rare, de Juarros 
sur l'histoire de Guatemala, et me communiqua des 

(1) II y avait, par conséquent, erreur complète dans l'assertion de M. le doc- 
teur Scherzer à mon sujet, lorsqu'il faisait annoncer dans la Gazette d'Augs- 
bourg, en 1854, « qu'il avait découvert à Guatemala le fameux Manuscrit du 
« père Ximenes, que M. l'abbé Brasseur de Bourbourg avait cherché en vain 
« dans la bibliothèque de San Grogorio de Mexico ». Je n'ai rien cherché d'une 
manière particulière dans la bibliothèque du collège de San Gregorio; mais 
j'y ai découvert le Manuscrit original en langue nahuatl , que j'ai depuis inti- 
tulé Codex Chimalpopoca. Quant au Manuscrit du père Ximenes , c'est moi 
qui, le premier, l'ai fait connaître au monde savant, dans la première de mes 
quatre Lettres pour servir d'introduction à l'histoire des nations civilisées 
du Mexique , publiées à Mexico en 1851. M. le D' Scherzer doit au D"' don Ma- 
riano Padilla, à Guatemala, Tavantage d'avoir vu le premier le Manuscrit ori- 
ginal, dont il a fait copier une traduction qui est lom d'être conforme à l'ori- 
ginal en langue quichée. 

(2) C'est cette traduction à laquelle, dans mon ignorance de Foriginal, je 
donnai alors le titre de Codex Gondra. M, Aubin ne tardera pas à publier 
cet original avec le texte en langue nahuatl et les peintures curieuses qui en 
font partie. 



notes précieuses sur l'état de Chiapas. Don José Maria 
de Lacunza, alors minisire des relations, me fil ouvrir li- 
béralement les archives des anciens vice-rois; j'y com- 
pulsai les relations manuscrites d'ixtlilxochitl , ainsi que 
d'autres documents également précieux. Par les soins du 
savant père Arillaga, de la compagnie de Jésus, j'eus mes 
entrées franches à la bibliothèque de l'université, et don 
José Maria Andrade , le libraire érudit et désintéressé , 
me laissa fouiller généreusement dans les trésors de sa 
riche bibliothèque particulière. 

Après deux ans de séjour et d'études à Mexico, ayant 
eu l'occasion de faire un voyage en Californie, grâce à 
l'amilié d'un négocianl franco-américain éclairé, M. L. S. 
Hargous, établi dans la capitale, je me mis en chemin 
pour l'intérieur des provinces du Mexique. A Tula, dont 
le nom célèbre dans les antiques annales rappelle l'em- 
pire dont celle ville fut une des métropoles, je vis les 
rochers sculptés de la cité olhomie de Mamhéni, dont 
l'origine se perd dans la nuit des temps. Quérétaro, situé 
à cinquante lieues au nord de Mexico , sous un ciel ad- 
mirable, dans un climat enchanteur, me montra sor'. 
aqueduc superbe, ses belles églises, ses palais et ses mo- 
nastères ; j'y parcourus avec Iristesse les édifices presque 
solitaires du collège de Sanla-Cruz, renommé naguère 
par les missions dont il couvrit la haute Californie et les 
régions arrosées par le Gila et le Colorado. Je visitai en- 
suite Guanaxuato, la ville aux mines d'argent, enfouie au 
fond d'un précipice, oii fourmille sans cesse une popula- 



— XI — 



don active aux faces de toutes couleurs. Pour aller de 
là à Guadalaxara, je commençai à descendre plus rapi- 
dement la Cordillière aztèque vers le couchant : cité riche 
et commerçante, une des plus grandes et des plus popu- 
leuses du Mexique, Guadalaxara a remplacé Tonalan, 
capitale autrefois du royaume du même nom, où une 
reine reçut , à leur arrivée , les Espagnols commandés 
par Nuno de Guzman. 

Dans la route de Guadalaxara à Tepic , d'où l'on ar- 
rive, en quelques heures , sur les rivages de l'océan Pa- 
cifique, la contrée se présente sous des aspects plus 
sauvages et plus pittoresques : on chemine fréquemment 
parmi des débris volcaniques de divers âges ; mais où le 
passage se développe d'une manière véritablement gran- 
diose, c'est à la descente au ravin de Mochitiltic, dont le 
voisinage est célèbre par la mort d'Alvarado, le conqué- 
rant et le bourreau de l'A mérique-Cen traie. Les profon- 
deurs effrayantes où l'on s'engage, sous le pied prudent 
et sur de la mule, les eaux qui tombent partout autour 
de vous en nappes écumantes, les rochers bouleversés 
sous lesquels elles s'engouffrent pour reparaître l'instant 
d'après , les débris qu'elles entraînent pêle-mêle , tantôt 
sous un ciel ouvert, étendu comme une voûte bleue sur 
l'abîme béant, tantôt sous le sombre feuillage qui pousse 
avec une force exubérante dans chacune de ses mon- 
strueuses anfractuosités ; tout est fait pour émouvoir et 
saisir l'esprit du voyageur. Une journée presque entière 
s'écoule seulement à descendre au fond de ce précipice 



XII — 



et à en sortir à l'autre bord. J'y passai une nuit dans une 
hutte bâtie à côté du torrent dont le mugissement mono- 
tone ne tarda pas à m'endormir. 

Je voudrais continuer à parler de mon voyage dans 
ces régions équinoxiales, si belles et si séduisantes, mal- 
gré les privations de toute espèce qu'on éprouve en les 
parcourant; mais ce n'est pas, ici, le lieu de m'étendre 
sur ces souvenirs. Je n'entrerai donc pas dans d'autres 
détails sur ces longues journées passées à cheval, tantôt 
gravissant les croupes dénudées de la Cordillic^^re , sous 
un soleil vertical, tantôt me faisant ouvrir à coups de 
machète (1) un sentier parmi les lianes des forêts vierges 
où l'on s'engage pour aller de Tepic à Mazatlan. C'est 
dans cette dernière ville que je m'embarquai pour San- 
Francisco de Californie. Après quatre mois d'absence, je 
repris la mer jusqu'au port d'Acapulco, d'oii je remon- 
tai à Mexico. La route que je parcourus alors est une des 
plus pittoresques du monde ; nulle part le paysage n'of- 
fre des aspects plus variés et des panoramas plus su- 
blimes. De belles ruines se rencontrent fréquemment 
encore dans les forêts, et les villes, ainsi que les villages 
où l'on s'arrête en passant, encore florissants aujour- 
d'hui, rappellent des nations jadis soumises au sceptre 
de Montézuma ou qui combattirent contre les Mexicains 
pour leur indépendance. A quelques lieues de Cuerna- 



(1) Le marhè(e est un long coiitolas que les Indiens et les muletiers ont tou- 
jours à la maiu ou suspendu à la ceinture et qui sert à uue foule d'usages, 
sans compter celui d'ouvrir la forêt en cas de besoin. 



XIII — 



vaca, je visitai les débris de la noble forteresse de Xo- 
chicalco , dont les murs sculptés et les vastes souterrains 
sont encore un objet d'admiration pour les voyageurs. 

A mon retour à Mexico, vers la fin de l'année 1850, 
je me dédiai d'une manière plus particulière à l'é- 
tude de la langue nahuatl ou mexicaine. J'avais déjà 
formé une collection assez remarquable de matériaux ; 
mais le plus précieux était celui que j'avais découvert 
dans la bibliothèque du collège de San-Gregorio (1). 
Don Faustino Chimalpopoca Galicia, descendant d'un 
frère de Montézuma, des anciens seigneurs de Cuit- 
lahuac, alors professeur de droit au même collège et 
de langue mexicaine à l'université, fut celui à qui 
je m'adressai pour apprendre cette langue d'une ma- 
nière régulière. Je continuai à recevoir ses leçons jus- 
qu'au milieu de l'année suivante, époque oii je quittai 
le Mexique ; c'est sous sa direction que je commençai la 
traduction de ce manuscrit que j'ai intitulé depuis, en 
souvenir de lui, « Codex Chimalpopoca » (2). 

Au mois de février 1851, je publiai à Mexico, en fran- 
çais et en espagnol , quatre « Lettres pour servir d'in- 
troduction à l'Histoire des anciennes nations civilisées 
du Mexique », que je mis sous les auspices de M. le duc 

(1) Histoire des royaumes de Culhuacan et Mexico, en langue nahuatl, par 
un auteur anonyme, Mexicain de Quauhtitlan et contemporain de Montézuma. 
C'est le n" 13 du § VIII de la collection de Boturini, que je fais connaître sous 
le titre de Codex Chimalpopoca. 

(2) Avant de partir de Mexico , je remis , avec l'agrément du directeur du 
collège de San-Gregorio, l'original de ce Manuscrit, après l'avoir copié en en- 
tier, à don Faustiuo Chimalpopoca Galicia, qui m'en donna uq reçu. 



XIV — 



(le Valray. Ce n'était là qu'une esquisse rapide et fort 
incomplète de mes études et des documents que j'a- 
vais recueillis. Tout superficiel qu'il pût èlre, ce travail 
me fut, toutefois, d'un avantage inappréciable, en me 
mettant en rapport direct avec un grand nombre de sa- 
vants distingués en Europe et en Amérique. C'est ainsi 
qu'à New-York je fis la connaissance de M. Geo. E. 
Squier , et que M. Jomard , dont l'expédition d'Égyple 
rappelle l'illustration, me mit en rapport avec M. Aubin, 
quelques jours après mon retour à Paris. 

M. Aubin, avec qui je n'ai cessé, depuis lors, d'entre- 
tenir les relations les plus amicales, m'ouvrit libérale- 
ment les trésors de sa magnifique collection et m'aida à 
prendre toutes les notes dont j'avais besoin pour com- 
pléter mon ouvrage. Possesseur, également, d'une copie 
du Codex Chimalpopoca, qu'il considère, ainsi que le Mé- 
morial de Culhuacan, comme le monument le plus pré- 
cieux pour l'histoire chronologique du Mexique, il voulut 
non-seulement confronter son texte original avec celui 
qui m'appartient, mais encore me permit de comparer 
avec sa traduction celle que j'en avais faite : nous les 
trouvâmes généralement conformes. Je dois à son obli- 
geance une foule de renseignements historiques et phi- 
lologiques , puisés dans les documents de sa collection et 
dans les nombreux entretiens que j'eus avec lui durant 
les divers séjours que je fis à Paris de 1851 à 18r)4. Les 
deux hivers que je passai encore à Rome, dans cet inter- 
valle, furent employés fructueusement dans la bibUo- 



— XV 



thèqucduValicaii. Dansle courant de l'année 185-4, ayant 
complété la plus grande partie de mes travaux sur le 
Mexique, je songeai à traverser une troisième fois l'A- 
tlantique, dans l'espoir de découvrir ce qui me man- 
quait relativement à l' Amérique-Centrale. Celte contrée, 
sur laquelle personne encore ne possédait de docu- 
ments en Europe, faisait défaut dans nos collections. La 
crainte des dépenses auxquelles ce voyage devait m'en- 
traîner m'effrayait ; mes ressources étaient fort res- 
treintes, el j'avais été forcé, plus d'une fois, d'inler- 
«rompre mes travaux sérieux, pour écrire des ouvrages 
de moindre importance, mais qui fussent capables de 
remplir un peu le vide de ma bourse. : 

Enfin, en juillet 1854, je me décidai subitement. Je 
m'embarquai au Havre pour Liverpool , d'où je me 
transportai à Boston et ensuite à New-York. J'y revis 
M. Squier, qui m'encouragea vivement à mettre mon pro- 
jet à exécution et à visiter l'Amérique-Centrale. Dans l'in- 
tervalle, j'allai à Washington. J'y trouvai M. Buckiiigham 
Smith, que j'avais connu au Mexique : il m'introduisit à 
M. Schoolcraft, célèbre par ses beaux travaux sur les In- 
diens et sur l'Amérique du nord , et au colonel Peter 
Force, savant modeste et consciencieux qui a passé sa 
vie à collecter des livres sur l'Amérique en général , 
et qui possède aujourd'hui la bibliothèque américaine la 
plus belle et la plus complète qui existe au monde. Il 
me l'ouvrit généreusement, et c'est là que je vis les ma- 
nuscrits inédits deLas-Gasas, de Duran, etc., dont il avait 



— XVI — 



acquis, à grands frais, les copies faites sur les originaux 
à la bibliothèque royale de 3Iadrid. Pendant trois se- 
maines que je restai à Washington je ne cessai de les 
consulter et d'en faire une foule d'extraits précieux. 

A mon retour à New-York , j'arrêtai définitivement 
mon passage pour San-Juan de Nicaragua, par où je comp- 
tais entrer dans l' Amérique-Centrale. Pour ajouter à mes 
ressources pécuniaires , je m'étais défait d'une chapelle 
portative de missionnaire , composée d'objets auxquels 
je tenais beaucoup, et j'avais vendu à un amateur un 
vocabulaire en langue maya, une des pièces les plus in-* 
téressantes de ma collection. J'espérais que mon voyage 
me dédommagerait, plus tard, de ces sacrifices doulou- 
reux. Je m'embarquai , au mois d'octobre 1854, sur un 
des steamers de la compagnie Vanderbilt , et, le dixième 
jour de la navigation, nous entrions dans la rade de 
San-Juan ou Greytown, C'est, après Belize, le port le 
plus important de la côte septentrionale de l'Amérique- 
Centrale. De là, on arrive, le troisième jour, au lac de 
Nicaragua par une belle rivière , aux contours pittores- 
ques et ombragée d'une végétation magnifique , image 
d'un printemps perpétuel. Ce lac, semblable à une mer 
intérieure, objet de tant de spéculations intéressées , 
théâtre aujourd'hui des luttes obstinées d'une poignée 
d'aventuriers, aux prises avec une population décimée 
par la guerre civile , ce lac s'annonce de loin par les 
sommets volcaniques de l'île d'Ométépé ou des Deux- 
Montagnes, dont les formes pyramidales se découpent 



— XVII — 



hardiment sur un fond d'azur d'une admirable pureté. 
Au village de Virgin-Bay , situé sur le rivage méri- 
dional du lac, les voyageurs qu'amènent les vapeurs 
américains se séparent ordinairement, les uns pour aller 
se rembarquer quatre lieues plus bas , au port de San- 
Juan-del-Sur , sur l'océan Pacifique, les autres pour 
entrer dans l'intérieur du pays. Rivas est la première lo- 
calité de quelque importance où je m'arrêtai ; connue 
naguère sous le nom de Quauhcapolca ou Nicaragua, elle 
était une des plus considérables de l'Âmérique-Centrale 
au temps de la conquête espagnole. De Rivas à Léon, 
capitale actuelle de cet état, il y a environ quarante 
lieues ; on voyage , comme souvent au Mexique , à dos 
de mulet, par des sentiers à peine tracés dans la forêt, 
auxquels on donne cependant le titre pompeux de Ca- 
mino RéaL Des difficultés et des privations de toute es- 
pèce attendent encore le voyageur dans ces contrées. 
Malgré ces privations, cependant, le trajet est plein de 
charme : les aspects de la nature sont si grands et si 
variés; les bois, les rochers, les eaux mugissantes, les 
volcans dont les voix formidables font entendre des 
bruits souterrains semblables aux décharges de l'artil- 
lerie sur un champ de bataille lointain, tout vous frappe 
et vous étonne. On marche sans savoir où l'on va; mais 
cet inconnu même est un attrait de plus pour le voya- 
geur. 

Sur la route de Léon, on saisit, en passant, les divers 
aspects du Mombacho , volcan éteint dont la croupe 

b 



— xvrii — 



forme un amphithéâtre de verdure qui couvre Grenade 
de son omhre. On circule ensuite autour de son frère 
toujours vivant de Mazaya, que les Espagnols appelaient 
la Boca del Infierno. Dans les dentelures étranges qui en 
couronnent le sommet, il y a quelque chose qui inspire 
de l'effroi. Le jour, on distingue, à une hauteur consi- 
dérable, une immense colonne de vapeur blanche et 
jaunâtre, qui, la nuit, se change en feu; elle me rap- 
pelait la colonne de nuage et de feu qui dirigeait la mar- 

r 

che des Israélites au désert, à leur sortie d'Egypte. Des 
bords du lac de Nendiri (F^endiri), qui baigne d'un côté 
la base de ce volcan, je restai à le considérer longtemps 
après le coucher du soleil ; j'admirais ses reflets rou- 
geâtres , brillant tantôt sur la surface des eaux , tantôt 
colorant d'une lueur sinistre les vastes champs de lave 
qui courent au nord-est. 

En sortant de la bourgade de Managua, on suit pen- 
dant tout un jour les rochers qui bordent le lac du 
même nom, moins grand que celui de Nicaragua, avec 
lequel il communique par le moyen de la rivière de 
Panaloya : mais, s'il est moins étendu, ses alentours pré- 
sentent des aspects plus pittoresques ; les montagnes se 
découpent d'une manière plus abrupte et le volcan de 
Momotombita, qui s'élève au nord-ouest, forme un ilote 
une lieue du rivage qui ajoute à la beauté solennelle du 
tableau. Vient ensuite le Momotombo qui s'avance dans 
le lac comme un promontoire géant à une hauteur de 
plus de sept mille pieds ; puis, en s'avançant du sud- 



XIX — 



est au nord-ouest, l'œi! mesure , dans Uiie étendue de 
quinze lieues, une chaîne de cônes plus ou moins éle- 
vés, dont sept ont le litre de volcans. Rien n'est majes- 
tueux comme cette suite de sommets, considérés du haut 
des tours de la cathédrale de Léon, une heure avant le 
coucher du soleil. C'est un spectacle dont je ne pouvais 
assez rassasier mes regards, et que, chaque fois, je con- 
templais avec un nouveau ravissement. Entre ces vol- 
cans et les collines qui bordent l'océan Pacifique, j'ad- 
mirais la plaine de Léon, une des plus riches et des 
plus belles du monde. Au levant, le Momotombo forme 
dans le lac de Managua une baie célèbre par le souvenir 
d'une antique cité, dont les douceurs et les coupables 
voluptés lui méritèrent, suivant la tradition indienne, le 
même châtiment que Sodome. Les indigènes en ont 
conservé la mémoire dans leurs chants , que j'ai re- 
cueiUis, ainsi que la musique (1), et ils montrent avec 
effroi les débris de la cité maudite, encore visibles sous 
la surface des eaux. En portant mes regards à l'ouest, je 
distinguais les pauvres édifices du village de Réaléjo, 
jadis le port espagnol le plus important de la côte, et au 
delà, les ondes bleues de l'océan Pacifique. 

Je ne saurais omettre de parler ici du docteur Li- 
vingston, d'une famille distinguée aux États-Unis, ancien 
consul de l'Union, à Léon de Nicaragua, et résidant alors 



^1) Je dois ces morceaux de musique indienne à l'obligeance de don Fi-àii- 
cisco Dias Zapata, musicien distingué de Lt on, qui a bien voulu les noter pour 
moi. 



— NX — 



dans celte capitale. M' étant présenté chez lui avec une 
lettre de M. Squier, je fus accueilli et traité, pendant 
plusieurs semaines, dans sa maison, avec une hospitalité 
dont je ne saurais être trop reconnaissant. M. Myers , 
dans sa plantation, et M. Jules Lefebvre, négociant fran- 
çais établi à Chinandéga, me firent tour à tour une ré- 
ception non moins amicale. 

Après un séjour de deux mois dans l'état de Nicara- 
gua, je m'embarquai à Réaîéjo pour le port de la Union , 
appartenant à l'état de San-Salvador. Je vis, en passant 
par le golfe de Conchagua, le groupe d'îles connu sous le 
nom d'archipel d'Amapala, dont la principale est l'île du 
Tigre, si longtemps disputée entre les Anglais et les Amé- 
ricains, qui en devinent instinctivement l'importance fu- 
ture sur les destinées des établissements du Pacifique. A 
la Union je fus reçu chez un compatriote, M. Bernard 
Courtade, agent consulaire de France , et chez don José 
Caceres, que je ne puis trop remercier ici pour leur hos- 
pitalité si cordiale et si franche. 

Je gagnai, quelques jours après, la ville de San-Mi- 
guel dans la société d'un aimable négociant génois , 
M. Reta. San-Miguel est situé dans un vallon chaud et 
malsain, au pied du volcan du même nom, dont les feux 
la menacent sans cesse ; deux foires célèbres s'y tiennent 
annuellement et y attirent un concours nombreux d'étran- 
gers, jusque des extrémités du Pérou. En passant ensuite à 
l'intérieur de l'état de San-Salvador, on commence à gra- 
vir les premiers échelons de la Cordillière des Andes, 



XXI 



dont les sommets dénudés rappellent partout le souvenir 
des feux souterrains qui ne cessent d'y causer encore de 
fréquents ravages. A la seconde journée de marche , on 
pénètre, à la suite de plusieurs gorges profondes , dans 
les plaines d'Umana, qui sont d'une grande fertilité; mais 
ce qui attira mes regards , ce ne fut pas tant le spectacle 
de l'industrie et de l'agriculture , que le paysage impo- 
sant dont le panorama environne la vallée du Lempa. 
Je vois encore en ce moment ce fleuve aux eaux transpa- 
rentes, roulant au fond de la campagne comme un large 
ruban argenté , reflétant les rochers de granit , dont il 
baigne la base, et, dans un lointain d'azur, les cimes fu- 
mantes des volcans du Salvador qui terminent le tableau. 
Je ne sais quelle couleur biblique le soleil levant prêtait 
alors à la nature américaine, dont les beautés me rappe- 
laient involontairement les descriptions poétiques que La- 
martine et Chateaubriand nous ont données du Jourdain 
à sa sortie du Liban. 

Je laissai derrière moi ce beau fleuve avec ses collines 
aux teintes ardentes, pour entrer dans les forêts où rou- 
lent les eaux qui descendent des environs du volcan de 
San-Yicente. C'est en sortant de la ville de ce nom que 
l'on commence à gravir les montagnes qui mènent à Co- 
jutépèque, séjour actuel du gouvernement de San-Salva- 
dor. Mais, avant de s'engager dans les précipices qui se 
succèdent en montant vers cette ville, on ne peut s'em- 
pêcher de jeter un regard sur les plaines magnifiques du 
Giboa, derrière lesquelles se montrent en forme de dos 



■=- xxn — 

de baleine le volcan de Salvador, et, dans une perspective 
lointaine , les premiers sommets de ceux de Guatemala. 

De San-Miguel il y a quatre journées de marche pour 
arriver à San-Salvador. Aux abords de cette ville, on tra- 
verse des ravins profonds , où sous des labyrinthes de 
verdure coulent des ruisseaux limpides issus du volcan 
voisin , car dans ces contrées , chaque ville , pour ainsi 
dire, a le sien. Des allées d'une végétation éblouissante, 
où les fleurs et les fruits sont réunis sur le même arbre, 
me conduisent , et je ne me lasse point d'admirer les ri- 
chesses que la nature étale dans ces lieux. Comment de 
tels enchantements ne séduiraient-ils pas les sens ? J'entre 
dans les premières rues de la ville. Quel aspect désolé ! 
Des maisons bouleversées de fond en comble , des murs 
croulant sur eux-mêmes , des églises , des temples ren- 
versés ou chancelants, partout la ruine , partout l'aban- 
don le plus afi'reux. Les rues, les places , les carrefours 
présentent le même spectacle. Il y avait moins d'un an , 
San-Salvador était une des cités les plus florissantes de 
l'Amérique-Centrale : elle était renommée pour son luxe 
et ses plaisirs ; car la plaine où elle est située , ainsi que 
les voluptueuses vallées de la Pentupole, dans les temps 
antiques, présente à l'œil des séductions de toute sorte ; 
la nature y est prodigue de ses dons. 

C'est durant les jours austères de la pénitence que la 
main de Dieu s'est appesantie sur elle. Dans la nuit du 
jeudi on vendredi saint de l'année 1854 , le peuple ve- 
nait de sortir des églises où le saint des saints était voilé 



— XXIII — 

dans un monument commémoratif de la mort du ré- 
dempteur. Tout à coup des oscillations redoutables se 
font sentir : la terre tremble, elle frémit, elle se meut de 
bas en haut, détache en un moment les édifices de leurs 
bases les plus solides et les coupe sur leurs fondements ; 
puis, par un changement soudain, les secousses, deve- 
nant horizontales, les déplacent et les renversent. En un 
moment la ville ne présenta plus d'autre aspect qu'une 
vaste ruine. Au premier choc la foule des habitants s'était 
jetée dans les rues et sur les places, éperdue, à genoux, 
demandant à Dieu d'arrêter les effets de sa colère. Pour 
opérer cette catastrophe universelle quelques secondes 
avaient suffi, et les habitants n'avaient rien de mieux à 
faire que d'abandonner cette scène de désolation et d'al- 
ler chercher ailleurs un asile. 

Moins d'une année s'était écoulée depuis cet événe- 
ment, lorsque je passai par les ruines de San-Salvador. 
Quelques maisons commençaient à se relever ; mais le 
gouvernement, redoutant le voisinage du volcan, dont 
la présence avait été tant de fois fatale , s'était résolu à 
bâtir une nouvelle capitale à trois lieues plus à l'ouest, 
dans les terres de la métairie de Santa-Tecla. On n'a pu, 
toutefois, faire oublier aux Salvadoriens leur cité chérie. 
Semblables aux habitants de Portici que n'épouvantent 
point les fureurs du Vésuve , la plupart sont retournés 
aujourd'hui à leurs foyers ruinés ; ils rebâtissent leurs 
maisons, séduits par la nature toujours belle dont les 
enchantements ont bercé leur enfance. Malheur à 



— XXIV — 



eux cependant , si cette terre venait à s'entr' ouvrir , 
au lieu simplement d'ébranler les édifices ! Quand on 
passe, partout elle résonne comme si seulement une 
voûte légère d'argile recouvrait quelque vaste abîme in- 
connu, et l'on soupçonne qu'un lac souterrain en occupe 
les profondeurs. 

De San Salvador à Guatemala , la route , en passant 
par Sonzonate, où je me dirigeai d'abord, traverse les 
hauts sommets d'Apaneca. On descend ensuite à Ahua- 
chapan, ville célèbre par ses puits volcaniques qui four- 
nissent à toute la contrée des couleurs minérales toutes 
préparées. Plus loin on trouve la limite des états de San- 
Salvador et de Guatemala, formée naturellement par les 
précipices oii coule le fleuve Paz ou Paxa. On remonte en- 
suite dans la Cordillière etl'onne voyage presque plus un 
moment sans voir se dresser devant soi les cimes al- 
tières des volcans guatémaliens, réunis comme un groupe 
de pyramides titaniques. 

J'entrai dans la cité de Guatemala le 1" février 1855. 
Je descendis , en y arrivant , chez M. Florent T'Kint de 
Roodenbeek, consul des Pays-Bas, dont j'avais fait la 
connaissance au port de la Union et qui m'avait offert 
alors sa maison de la façon la plus aimable. Grâce à sa 
cordialité, h la franchise généreuse de son caractère , il 
m'habitua à la considérer comme la mienne , et , dans 
les relations que je ne cessai de conserver avec lui, lorsque 
je retournais à Guatemala, je crus avoir trouvé un frère 
là où je ne pensais rencontrer que des étrangers. Dans 



— XXV 



le cours de mes nombreux voyages en tant de régions 
lointaines, je le répète avec une profonde gratitude, il 
n'en est aucune où j'aie éprouvé tant de bienveillance , 
un accueil si empressé, soit des Européens et des étran- 
gers , résidents diplomatiques ou commerçants , soit des 
citoyens de toute classe, comme à Guatemala. 

Malgré les orages révolutionnaires qui , à Guatemala 
ainsi qu'à Mexico, ont dispersé les trésors amassés dans 
les couvents par les premiers missionnaires, j'y trouvai 
encore à glaner plus d'un morceau précieux. Entre les 
documents que je recueillis dans cette ville, les uns fu- 
rent copiés par moi ou par des amis sur les originaux, 
les autres me furent donnés, et le lecteur en trouvera 
la liste à la fin de cette introduction. Le docteur don 
Mariano Padilla , que je tiens à honneur d'appeler mon 
ami , fut mon premier et presque mon unique cicérone 
pour les antiquités de son pays ; il possède lui-même une 
collection de livres et de papiers qu'on peut regarder 
comme la bibliothèque américaine la plus complète de 
l'Amérique-Centrale. Monseigneur don Francisco Garcia 
Pelaez, archevêque de Guatemala, qui sympathise avec 
tous les hommes studieux, désirant favoriser mes recher- 
ches archéologiques et mon goût pour les langues des In- 
diens, m'ofïrit, en avril 1855, l'administration de la cure 
de Rabinal , dans la Véra-Paz. Cette bourgade renferme 
environ sept mille indigènes appartenant à la langue qui- 
chée. C'est avec eux que je me mis en état non-seulement 
de la parler et de l'écrire, mais de traduire même les do- 



— XXVI — 



cumenls les plus difficiles : tel est, entre autres , le ma- 
nuscrit ( 1 ) trouvé par le père Xiraenes à Santo-Tomas 
Chichicastenango , qui est d'une si haute importance 
pour les origines américaines et en particulier pour l'his- 
toire de Guatemala; ce religieux, à qui manquaient la 
critique et une connaissance préalable de l'histoire géné- 
rale des Indiens, n'en put faire qu'une traduction in- 
forme en espagnol, où il donne presque toujours un mot 
h mot littéral, quelquefois sans aucun sens, et où des 
passages contenant jusqu'à quatre ou cinq lignes sont 
souvent omis. Cette traduction du père Ximenes n'a pas 
laissé cependant de m'être fort utile ; je l'ai conservée 
intégralement presque partout, n'ayant guère fait qu'en 
éclaircir les obscurités et remplir les lacunes. 

Rabinal, dont le nom rappelle une des plus puissantes 
nations de la langue quichée, est une des principales lo- 
calités du déparlement de la Yéra-Paz. Le fleuve Mota- 
gua, qui se jette dans le golfe de Honduras, est la limite 
naturelle qui sépare ce département de celui de Guate- 
mala. Sur l'une et sur l'autre de ses rives, les montagnes 
sont si élevées et si rapprochées en même temps, que le 
voyageur est constamment obligé de monter et de des- 
cendre, du climat le plus tempéré au climat le plus chaud, 
du haut d'une forêt de pins au fond d'un précipice où les 
eaux roulent, en mugissant, sur un lit de marbre ou d'un 
sable parsemé de paillettes d'or. Des cimes de Beleh-Que- 

(1) C'est le document que nous citous continuellement, dans le cours de 
cette histoire, sous le titre de Manusrrit Quiche de Chichicastenango. 



— XXVII 



ché ou des Neuf-Montagnes, on découvre, dans un pano- 
rama immense, la cité de Guatemala : assise sur un pla- 
teau élevé à 5,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, 
elle apparaît, avec ses volcans, dans un horizon éloigné 
de plus de vingt lieues, comme si elle était étendue à vos 
pieds. 

C'est en descendant de ces sommets gigantesques par 
la déclivité opposée que l'œil commence à embrasser les 
plateaux de la Véra-Paz. Rabinal se montre, dans le loin- 
tain, au centre d'une vallée magnifique avec ses planta- 
tions de bananiers , de cannes à sucre , et ses grands 
orangers qui couvrent de leur ombrage parfumé le pied 
des hauts tumuli renfermant la poussière de ses anciens 
chefs. Son église , plus grande qu'une cathédrale , avec 
sa coupole moresque et son vaste presbytère , bâtis par 
les dominicains qui, les premiers, évangélisèrent ces con- 
trées, domine au-dessus de tout le reste. Tout autour 
de la vallée se détachent , comme de grands bras, les 
chaînes de Xoyabah et de Tikiram environnant au loin 
les plateaux inférieurs jusqu'aux rivesdu noble Uzumacin- 
ta, dont les eaux vont se perdre dans le golfe du Mexique. 
C'est ce fleuve qui, à quinze lieues de Rabinal, sépare la 
Véra - Paz de la région mystérieuse des Lacandons. On 
a bâti sur ce terrain bien des récits merveilleux , insou- 
tenables d'ordinaire : les grandes cités qu'on dit y exister 
ne sont que des ruines, comme celles de Cawinal et de 
Xéocok, que j'ai eu occasion de visiter plus d'une fois. Je 
fus le premier à reconnaître celles de Nimpokom, capitale, 



— XXVIII 



anciennement, de la puissante nation desPokomams, dont 
l'enceinte renfermait peut-être plus decentmille âmes. Sur 
un mamelon immense qui surplombe à plus de 1 ,500 pieds 
de hauteur la vallée de Rabinal se dressent les débris de 
cette cité perdue , et ses élégants téocallis dominent un 
panorama d'une grandeur qui ne saurait se décrire. 

J'avais gagné la confiance des Indiens en leur parlant 
de leurs histoires, et insensiblement l'intérêt que je leur 
montrais les amena à me raconter leurs traditions. C'est 
ainsi que j'obtins les récits merveilleux concernant le 
roi Qikab l'Enchanteur, et l'Escarboucle de la Montagne 
Noire, les faits héroïques des guerres de Rabinal contre 
les Pokomams et les princes du Quiche et enfin le cé- 
lèbre ballet parlé du Tun, Xahoh-Tun, qu'un de leurs an- 
ciens me dicta, pendant douze jours, d'un bout à l'autre 
en langue quichée. Ce « bayle » , ainsi que les Espa- 
gnols désignent les pièces scéniques des Indiens , est un 
drame historique dont le sujet remonte au douzième 
siècle : non-seulement ils m'en laissèrent prendre les 
paroles, mais j'obtins d'eux qu'ils le représenteraient 
pour moi avec leurs costumes antiques, ce qui eut Heu 
effectivement l'année dernière , au mois de janvier , à 
l'occasion de la fête patronale de Kabinal. Je profitai de 
ces représentations pour faire noter en même temps la 
musique de ce drame intéressant que je possède ainsi , 
suivant l'accord des divers instruments qu'on y jouait et 
qui tous étaient d'origine indienne. 

Mon séjour comme administrateur de la paroisse de 



— XXIX 

Rabinal et mes excursions dans la Véra-Paz durèrent au 
delà d'une année; c'est la plus agréable que j'aie passée 
dans r Amérique-Centrale. Je retournai ensuite à Guate- 
mala ; Mgr. l'archevêque m'envoya alors à San-Juan- 
Sacatepeques, où je ne restai que peu de mois, mais assez, 
cependant , pour me perfectionner dans la langue cak- 
chiquèle, que j'avais étudiée déjà auparavant à l'aide du 
quiche, et pour traduire un manuscrit d'un grand intérêt 
historique , renfermant l'histoire du royaume des Cak- 
chiquels de Quauhtemalan, écrite par un des fils de l'a- 
vant-dernier roi de celte ville. Je dois ce manuscrit à un 
jeune et zélé archéologue guatémalien, don Juan Gavar- 
rete, l'un des notaires de la cour ecclésiastique; c'est ce- 
lui que je cite fréquemment sous le titre de Mémorial 
de Tecpan-Atitlan. San-Juan-Sacatepeques était une sei- 
gneurie puissante connue , anciennement , sous le nom 
de Papuluka , et qui s'était séparée , ainsi que celle de 
Yampug, du royaume des Cakchiquels, moins d'un siècle 
avant la conquête. En dernier lieu, je résidai deux mois 
dans la bourgade d'Ezcuintla , jadis ville importante, à 
dix-huit lieues au sud de Guatemala, au pied des trois vol- 
cans d'Eau, de Feu et de Pacaya, et à douze lieues environ 
du port de San-José, sur l'océan Pacifique. Ici la langue 
changeait de nouveau ; Ezcuintla , comme l'indique son 
nom , était d'origine nahuall ; on y parlait cette langue 
plus ou moins corrompue , en usage encore sur une 
grande étendue de la côte à l'ouest et à l'est. 

Enfin , pour des motifs de santé , je me déterminai à 



— XXX — 



quitter l'Amérique-Centrale, avant l'époque que j'avais 
fixée pour mon départ. Le % janvier de cette année , je 
pris la route d'Isabal, où j'arrivai le 9. Deux jours après, 
une goélette me transporta à l'établissement britannique 
de Belize, oii je m'embarquai pour l'Europe. 

M. Aubin fut la première personne que je visitai en 
arrivant à Paris. J'avais hâte de m'entretenir, avec lui, 
des choses intéressantes que j'avais vues dans le long 
voyage que je venais de faire. Ce qu'il m'avait dit sou- 
vent autrefois de l'immense extension de la langue na- 
huatl ou mexicaine et de la civilisation toltèque, dans les 
régions même qui s'étendent au delà de Panama, se trou- 
vait confirmé , non-seulement par les observations per- 
sonnelles que j'avais été à même de faire, mais encore 
par les documents nouveaux que je rapportais de l'Amé- 
rique-Centrale. Je trouvai M. Aubin plus avancé dans 
ses travaux sur le Mexique que je n'aurais osé l'espérer ; 
les philologues et ethnographes américains peuvent 
compter désormais de voir paraître au jour de la publi- 
cité plusieurs des monuments originaux les plus curieux 
de l'histoire aztèque. Ils ne forment cependant qu'une 
portion relativement minime de la superbe collection 
qu'il possède et que tous les documents réunis dans le 
grand ouvrage de lord Kingsborough sont encore loin 
d'égaler. Les relations que j'ai eues avec M. Aubin, l'é- 
tude spéciale que j'ai faite moi-même de la langue mexi- 
caine, à la([uelle encore si peu de philologues se sont 
dédiés, l'aide qu'il m'a donnée constcimment dans une 



— XXXI — 

matière où il excelle à un degré éminent , le concours 
qu il m'a prêté pour mon ouvrage, en m'ouvrant ses tré- 
sors avec une libéralité peu commune , m'autorisent à 
parler ici de M. Aubin avec quelque extension et à faire 
connaître au lecteur quelques-unes des particularités re- 
latives à l'écriture figurative des Mexicains, objet prin- 
cipal de ses travaux , qui datent déjà de plus de vingt 
ans. 

M. Aubin partit pour le Mexique, en 1830, sous les 
auspices de MM. Arago et Thenard, pour y faire des ob- 
servations physiques et astronomiques. Des circonstances 
malheureuses l'ayant privé de ses instruments d'observa- 
tion, et se trouvant hors d'état d'atteindre le but princi- 
pal de son voyage , il chercha à s'en dédommager en 
étudiant les monuments de l'antique civilisation amé- 
ricaine. « Outre la prodigieuse quantité de ruines répan- 
dues sur le sol de cette vaste contrée, dit-il (1), je trou- 
vai réunis , dans les seules collections de la capitale , 
trois à quatre mille morceaux de sculpture ancienne : 
idoles, statues et bustes de divinités, figures d'animaux, 
urnes, vases et ustensiles divers. Plusieurs de ces pièces, 
comparables, pour l'exécution, à tout ce que le moyen 
âge avait produit de plus parfait en Europe, contrariaient 
l'opinion, généralement admise, de l'état stationnaire de 
l'art indigène, tandis qu'une foule de documents inédits 
appartenant à ces collections ou à difTérents particuliers 

U) Mémoire sur TÉcriture figurative et la peinture didactique des anciens 
Mexicains, Paris, 1849, page 1 . L'impression de cet ouvrage n'est pas terminée. 



— XXXII — 



paraissaient devoir changer entièrement nos idées sur 
l'histoire et la géographie du Mexique. » 

Un siècle auparavant , un savant milanais , le cheva- 
lier Boturini Benaduci, d'origine française, étant passé 
au Mexique , avait employé huit années de pénibles et 
et dispendieuses recherclies à rassembler ces documents 
passés aujourd'hui, pour la plupart, dans la collection de 
M. Aubin. D'avares susceptibilités l'empêchèrent de con- 
tinuer ; il fut saisi , privé de tout ce qu'il possédait , em- 
prisonné avec des malfaiteurs et ensuite déporté en Eu- 
rope pour y être jugé. « Le roi d'Espagne, dit M. de 
Humboldt(l), le déclara innocent ; mais cette déclaration 
ne le fit pas rentrer dans sa propriété. Ces collections, 
dont Boturini a publié le catalogue à la suite de son 
Essai sur l'histoire ancienne de la NouveUe-Espacjne (2), 
imprimé à Madrid, restèrent ensevelies dans les archives 
de la vice-royauté à Mexico. On a conservé avec si peu 
de soin ces restes précieux de la culture des Aztèques, 
qu'il existe aujourd'hui à peine la huitième partie des 
manuscrits hiéroglyphiques enlevés au voyageur italien.» 

Qu'étaient devenus les sept huitièmes perdus et toute 
la partie littéraire et historique de ces collections? re- 
prend ici M. Aubin. Notre patient et laborieux ami se 
charge de répondre lui-même à cette question; il nous 



(1) Humboldt, Vues des Cordillières, tom. I, pag. 226. 

(2) Idea de uua uueva historia geueral de la America septentrional, fun- 
dada sobre material copioso de figuras, symbolos , caractères y gerogli- 
licos, por el cavalière L. Boturini Benaduci, senor de la Torre y de Horro, Ma- 
drid, 1746. 



— XXXIII — 

apprend qu'après bien des débats élevés à ce sujet entre 
les autorités de la Nouvelle-Espagne, le conseil des Indes, 
Boturini ou ses liiritiers, entre les savants de Mexico et 
l'académie historique de Madrid, le roi d'Espagne, pour 
y mettre un terme , en ordonna la remise à l'historien 
Veytia, exécuteur testamentaire de Boturini, avec mis- 
sion de continuer l'œuvre de l'infortuné antiquaire. 
Après la mort de Veytia, les collections passèrent, à la 
suite d'un nouveau procès , dans le cabinet de l'astro- 
nome Gama, puis dans celui du père Pichardo. La révo- 
lution du Mexique arrivée vers cette époque les dispersa, 
partie en Amérique, partie en Europe. M. Aubin en 
recueillit le plus grand nombre; dix-neuf années de 
recherches et de sacrifices de toute espèce furent con- 
sacrées par lui à cette tâche difficile, heureusement 
couronnée du succès le plus complet. 

Dans son Mémoire sur la peinture didactique et l'é- 
criture figurative des anciens Mexicains, M. Aubin dé- 
crit minutieusement les difi'érentes classes de documents 
qui sont en sa possession. La première comprend les 
manuscrits en langue nahuatl de la collection de Botu- 
rini et ceux qui , n'ayant pas appartenu à cet illustre 
voyageur, furent recueillis par les soins de M. Aubin; 
tels sont le Mémorial de Culhuacan, le Codex Chimalpo- 
poca , ou Histoire chronologique des rois de Culhuacan 
et Mexico, les fragments de Cristoval del Castillo, de Chi- 
malpain, etc. « La plupart de ces chroniques, reprend 
M. Aubin, ne consistent qu'en une série plus ou moins 

c 



— XXXIV — 



continue de dates, avec l'indication sommaire des évé- 
nements correspondants. Quelquefois des restes évidents 
d'anciennes traditions orales ou de chants historiques 
forment des digressions plus intéressantes , quoique gé- 
néralement peu animées. Il n'y a guère à se méprendre 
sur l'origine de ces morceaux. Des passages entiers se 
trouvent répétés à la fois, jjresque mot pour mot, dans 
Chimalpain, Castillo, Tezozomoc, etc., et dans plusieurs 
fragments d'auteurs contemporains. De nombreux abré- 
gés d'un laconisme désespérant paraissent n'être que la 
transcription littérale des précis historiques et figures 
destinées h l'enfance ou ù des gens dont l'instruction 
était très-limitée. D'autres, souvent reproduits aussi avec 
de légères variantes , semblent avoir été , ou les textes 
mêmes de ces peintures appris par cœur dans les écoles, 
un des résumés techniques à la portée du jeune âge. 

Voici ce qu'Acosta dit à ce sujet : « Comme (les 

« Indiens) sont encore dans l'usage de réciter de mé- 
« moire les harangues et les discours des orateurs et 
« rhéteurs anciens, ainsi que beaucoup de chants com- 
« posés par leurs poètes, qu'on ne pouvait acquérir par 
« les hiéroglyphes et les caractères (1) , il faut savoir que 
« les Mexicains avaient grand soin de faire appi-endre 
<i par cœur ces discours et ces compositions; et, poui* 

il) « Dans les écoles », bieu entendu. Le collège des vieillards « chargés de 
« composer , de mettre eu bon style et d'écrire en figures les histoires et les 
« sermons que les Grands-Prôlres prououçaiout en public » , prouve qu'il n'y 
avait pas impossibilité absolue. Voir Torqucmada , Monarq. Iiid., lib. IX , 
cap. 8. 



— XXXV — 



« cela , ils avaient des écoles et des espèces de collèges 
« ou de séminaires on les vieillards enseignaient à la 
« jeunesse ces choses et beaucoup d'autres conservées 
« par la tradition comme si elles eussent été écrites. C'est 
« surtout chez les nations célèbres qu'on les faisait ap- 
« prendre mot à mot aux jeunes gens instruits pour être 
« rhéteurs et orateurs. Les Indiens eux-mêmes en écri- 
« virent beaucoup, quand les Espagnols vinrent et leur 
« apprirent à lire et à écrire notre langue, comme l'at- 
« testent les hommes graves qui les ont lues. Je fais 
« cette remarque, poursuit Acosta, parce qu'en voyant 
« dans l'histoire mexicaine de semblables raisonnements 
« développés et élégants on les croit facilement inventés 
« par les Espagnols, et non rapportés réellement des 
« Indiens. Mais la vérité connue, on doit accorder à 
« leurs histoires un juste crédit (1). » 

« Nous sommes persuadé , continue , à son tour , 
M. Aubin , que la plupart des tlatolli ou harangues, ré- 
citées de mémoire plutôt qu'improvisées par les Indiens 
dans une foule de circonstances , sont des restes de ces 
anciennes oraisons. Cette origine est suffisamment indi- 
quée par mie extrême conformité avec la langue litté- 
rale, dont les patois modernes ne conservent générale- 
ment que le tiers des mots et par la certitude où l'on 
est que les scènes dialoguées , représentées dans les 
réunions d'apparat , sont formées de fragments d'anti- 



(1) Acosta, Uihtoria iialural y moral de las ludias-Occidcutaies , lib. VI, 
cap. 7. 



— XXXVI — 



qnes compositions indigènes, dramatiques ou oratoires, 
adaptés, depuis la conquête, à des sujets chrétiens, par 
les moines (et par Torquemada lui-même) ou par les in- 
terlocuteurs à la vue desquels les développements sont 
abandonnés (1). 

« Mais si cette classe d'ouvrages pèche par trop de 
concision, l'élégance de Castillo, de Tezozomoc et d'au- 
tres auteurs est quelquefois redondante ; la profusion des 
synonymes , flatteuse pour une oreille américaine , fati- 
gue souvent le lecteur européen. 

« Ce même défaut est encore sensible, poursuit notre 
ami, dans un long morceau d'éloquence antique , con- 
servé par le vénérable Andrès de Olmos à la fui de sa 
grammaire manuscrite, ayant appartenu à Las-Casas, à 
Torquemada et aujourd'hui en ma possession. C'est un 
échantillon de ces admirables exhortations morales encore 
si attachantes dans les traductions décolorées de Sahagun, 
de Zurita, d'Ixtlilxochitl, de Torquemada et d'autres. Ce 
dernier auteur , après avoir inséré , d'après Olmos , de 
longs extraits de ces exhortations, et rappelé le soin ex- 
trême des Indiens pour les inculquer à leurs enfants, 
« comme parmi nous, chrétiens, dit-il, les oraisons les 
« plus indispensables de la loi divine , » ajoute : « J'ose 
« affirmer que ni Olmos , qui les a traduites , ni Bar- 
« tolonié de Las-Casas, qui les hérita de lui, ni moi, qui 
« les possède et qui ai taché d'en approfondir le sens et 

(1) Torquemada, Monarq. lud., lib. XV, cap. 18. 



— XXXVII — 



« les métaphores, n'avons pu les rendre avec la douceur 
« et l'onction de l'original..., parce que ces gens sont 
« naturellement des orateurs accomplis, etc. (1). » 

La seconde classe de documents, faisant partie de la 
collection de M. Aubin, comprend les manuscrits en 
langue espagnole. Telles sont les Relations d'Ixtlilxo- 
chitl, publiées en partie par M. Ternaux-Compans et en 
entier dans le supplément de l'ouvrage de lord Kings- 
borough : la chronique de Tezozomoc, l'histoire de la 
république de Tlaxcallan par Muiîoz Camargo , les rap- 
ports de Zurita, etc. Viennent ensuite les peintures 
mexicaines , les unes provenant de Boturini , les autres 
de sources diverses, et dont l'ensemble compose une 
vaste collection dont on ne saurait trop relever le mérite, 
la plus belle, la plus complète qu'il y ait au monde. 
M. Aubin peut en être justement fier. L'objet de son 
Mémoire est surtout de faire connaître ces peintures, 
dont il reproduira un grand nombre de facsimilés li- 
thographies avec soin, d'en constater la valeur historique 
et philologique, ainsi que d'établir l'immense avantage 
qu'elles présentent pour la composition d'une grande 
histoire mexicaine. Entrant en explication à ce sujet, il 
ajoute : « On désigne généralement sous le nom de pein- 
tures mexicaines des produits très-divers des arts gra- 
phiques chez les différentes nations de la région isthmique 
de l'Amérique septentrionale, peut-être même de quel- 

( 1 ) Torquemada, Monarq. Ind. , lib. XIII, cap. 3G. 



xxxvni — 



ques contrées voisines. On y comprend des représenta- 
tions purement artistiques, des annales, des calendriers, 
rituels, des pièces de procès, de cadastre, de comptabi- 
lité, enfin les signes de l'écriture et de la numération. 
« Cette confusion tient, en partie, à la nature mêniie 
de ces ouvrages ; la plupart appartiennent à ce genre de 
composition mixte, empruntant le secours de l'écriture et 
du dessin , comme nos cartes géographiques , nos plans 
et certaines gravures avec légendes, où les figures et les 
localités se trouvent accompagnées de leur nom propre 
et quelquefois d'un texte explicatif. .En général, sur un 
fond ou dans un cadre topographique, à côté , au-des- 
sus , ou au miheu des compartiments indiquant l'année 
et quelquefois le jour, les peintures mexicaines offrent 
les principaux événements représentés en style conven- 
tionnel ; par exemple , la tête de profil et l'œil de face ; 
les hommes en rouge-brun, les femmes en jaune, etc., 
particularités qu'on retrouve chez les Égyptiens. Derrière 
un buste ou une tête d'homme, ou sur le symbole gé- 
nérique de ville et village, des signes figuratifs exprimant 
le nom du personnage ou de l'endroit. Ces signes figu- 
radfs, que nous étudierons bientôt en détail, constituent 
l'écriture mexicaine (1). Le reste du tableau est occupé 
par des indications chronologiques, par une topographie 



t1) Ce sont les signes que M. de Humboldt reconnaît t susceptibles d'être 
a lus » (Vues des Cordillières, tom. I, pag. 190 et pag. 19i\ où il ajoute : 
« Ils savaient (^crire des noms en réunissant quelques signes qui rapprlaieut 
« des sons. » 



— XX\I\ — 



et une iconographie souvent grossières, dont il sera ques- 
tion ailleurs, faisant remarquer, dès à présent, qu'on ne 
doit guère plus y chercher l'art mexicain, que celui de 
Raphaël dans nos figures héraldiques ou dans nos cartes 
à jouer. » 

Avant d'entrer d'une manière plus complète dans le 
système de l'écriture américaine, tel qu'il est détaillé 
dans le mémoire de M. Aubin, je crois ulile d'amener ici 
le témoignage d'un écrivain contemporain de la conquête 
dont les paroles confirment d'avance l'exactitude des ré- 
sultats obtenus par notre savant ami. Je veux parler de 
Las-Casas qui, pendant les années de son apostolat, tra- 
versa à plusieurs reprises, non-seulement une grande 
partie des royaumes de l'Amérique septentrionale et méri- 
dionale, mais encore vécut en plus d'un endroit parmi 
les indigènes avant que les Espagnols eussent pu y péné- 
trer. « Quant h cela, dit-il (1), en parlant de la conser- 
« vation des histoires indigènes, il faut savoir ([ue dans . 
« toutes les républiques de ces contrées, dans les royau- 
« mes de la INouvelle-Espagne et ailleurs, entre autres 
« professions et gens qui en avaient la charge, étaient 
« ceux qui faisaient les fonctions de chroniqueurs et 
« d'historiens. Ils avaient la connaissance des origines et 
« de toutes les choses touchant à la religion, aux dieux 
« et à leur culte, comme aussi des fondateurs des villes 
« et des cités. Ils savaient comment avaient commencé 

(1^ Las-Casas, Uist. Âpolog. de las lodias-Occid., tom. IV, cap. 235. 



XL — 



« les rois et les seigneurs, ainsi que leurs royaumes; 
« leurs modes d'élection et de succession ; le nombre et 
« la qualité des princes qui avaient passé ; leurs travaux ; 
« leurs actions et faits mémorables, bons et mauvais; 
« s'ils avaient gouverné bien ou mal ; quels étaient les 
« hommes vertueux ou les héros ([ui avaient existé; 
« quelles guerres ils avaient eu à sout(;nir et comment 
« ils s'y étaient signalés; quelles avaient été leurs coutu- 
« mes antiques et les premières populations ; les chan- 
« gements heureux ou les désastres qu'ils avaient subis; 
« enfui tout ce qui appartient à l'histoire, afin qu'il y 
« eut raison et mémoire des choses passées. 

« Ces chroniqueurs tenaient le comput des jours, des 
« mois et des années. Quoiqu'ils n'eussent point une 
« écriture comme nous, ils avaient, toutefois, leurs fi- 
« gures et caractères, à l'aide desquels ils entendaient 
« tout ce qu'ils voulaient, et de cette manière ils avaient 
« leurs grands livres , composés avec un artifice si ingé- 
« nieux et si habile, que nous pourrions dire que nos 
« lettres ne leur furent pas d'une bien grande utilité. 

« Nos religieux ont vu de ces livres et moi-même j'en 
« ai vu également de mon côté, bien qu'il y en ait eu de 
« brûlés sur l'avis des moines, dans la crainte qu'en ce 
« qui touchait à la religion ces livres ne vinssent à leur 
« être nuisibles. Il arrivait quelquefois que quelques-uns 
« d'entre ces Indiens, oubliant certaines paroles ou par- 
« ticularités de la doctrine chrétienne qu'on leur ensei- 
« gnait, et n'étant pas capables de lire notre écriture, se 



XLl — 



•v 



mettaient à l'écrire en entier avec leurs propres figures 
et caractères, d'une manière fort ingénieuse, mettant 
la figure qui correspondait chez eux à la parole et au 
son de notre vocable : ainsi pour dire amen, ils pei- 
gnaient quelque chose comme de l'eau [a racine de 
atl, fig. 1), puis un maguey (me racine de metl, en 
mexicain, fig. 48), ce qui, dans leur langue, frise avec 
amen, parce qu'ils disent ametl, et ainsi du reste (1) ; 
quant à moi, j'ai vu une grande partie de la doctrine 
chrétienne ainsi écrite en figures et en images qu'ils 
lisaient comme je lis nos caractères dans une lettre, et 
c'est là une production peu commui>e de leur génie. 
« Il ne manquait jamais de ces chroniqueurs ; car, outre 
que c'était une profession qui passait de père en fils 
et fort considérée dans toute la république, toujours il 
arrivait que celui qui en était chargé instruisait deux 
ou trois frères ou parents de la même famille en tout 
ce qui concernait ces histoires ; il les y exerçait conti- 
nuellement durant sa vie et c'était à lui qu'ils avaient 
recours lorsqu'il y avait du doute sur quelque point 
de l'histoire. Mais ce n'étaient pas seulement ces nou- 
veaux chroniqueurs qui lui demandaient conseil, c'é- 
taient les rois, les princes, les prêtres eux-mêmes. 
Dans tous les doutes qui pouvaient leur survenir rela- 
tivement aux cérémonies et aux préceptes de la religion, 
aux fêtes des dieux, en tout ce qui avait rapport aux 

(J ) c'est exactement le système que nous transcrivons plus loin, d'après 
M. Aubin. Voir les figures 1 et 48. 



— \rji 



« royaumes antérieurs, en matières profanes, du mo- 
« ment qu'elles étaient de quelque importance, <:'était 
« ces chroniqueurs que l'on s'empressait de consulter, 
« chacun suivant ce qu'il avait à leur demander. » 

A cette description des signes phonétiques, donnée par 
Las-Casas, nous pouvons ajouter ici ce qu'en ditTorque- 
madii, « le premier, dit Ixtlilxochitl (1), qui aitsuinter- 
« prêter les peintures el les chants dans son ouvrage in- 
« iihûè Monarchie indienne. » Après avoir parlé des cail- 
loux dont quelques Indiens se servaient pour appren- 
dre le Pater noster, cet écrivain ajoute : « D'autres ren- 
« daient le latin 4)ar les mots de leur langue, voisins 
« pour la prononciation, en les représentant non par des 
« lettres, mais par des choses signifiées elles-mêmes ; car 
« ils n'avaient d'autres lettres que des peintures, et c'est 
« par ces caractères ({u'ils s'entendaient. Un exemple 
« sera plus clair. Le mot le plus approchant de Pater 
« étant paîitli, espèce de petit drapeau servant à expri- 
« mer le nombre vingt, ils mettent ce guidon ou petit 
« drapeau pour Pater. Au lieu de noster, mot pour eux 
« ressemblant à nochtli , ils peignent un figuier d'Inde 
« ou Tuna, dont le nom nochtli rappelle le mol latin 
« nosler ; ils poursuivent ainsi jusqu'à la fin de l'oraison. 
« C'est par ces procédés et caractères semblables (ju'ils 
« notaient ce qu'ils roulaient apprendre par conir. . . ; tout 
« cela se rapporte aux premiers tenq^s de leur conver- 

(1) IxtliKorlntl, Hisl. des Chichimèqnes, Irad. do M. Tpniaïu-Corapaiis, 
tom. 1, diap. ill. 



— XI. III 



« sioii..., car aujourd'hui (entre 1592 et Hrli) ils n'ont 
« plus besoin de ces caractères antiques (1). » 

« Ce passage, qui donne la véritable clef de l'écriture 
mexicaine, reprend ici M. Aubin, confirme ce que Tor- 
quemada dit ailleurs des lettres réelles, ou rébus encore 
en usage de son temps (2), et ce qu'il ajoute d'une intéres- 
sante classe de moines totonaques, chargés de « composer, 
« de mettre en bon style et d'écrire en figures les dis- 
« cours que les pontifes prononçaient en public (3) ; » 
enfin ce qu'on sait par Sahagun (A) et par d'autres au- 
teurs de livres pour l'enseignement, renfermant « des 
« chants en caractères antiques. » 

Les données que nous fournissent sur l'écriture figu- 
rative des Indiens les ordres religieux, qui les premiers 
évangélisèrent l'Amérique, cessent, avec l'époque de 
leurs disputes, leurs rivalités ayant été cause de la des- 
truction d'un grand nombre de monuments précieux. 
« Lorsque la maison des Bourbon restaura les études 
américaines, continue notre ami (études déjà honorées 
par Louis XIV dans la personne de Siguenza), Boturini 
revint à la distinction d'Acosta sur la valeur phonétique 
des caractères, mais tardivement et avec une teinture 
trop superficielle des langues indigènes. De leur côté, les 
jésuites mexicains déportés en Italie, Clavigero, Fabre- 

(1) Torquemada, Monarq. Iiid., lib. XIV, cap. 3fi. 

(2) Id., ibid., lib. I, cap. 10. 

(3) Id., ibid., lib. X, cap. 8. 

(4) Hist. de la.s cosas de N.-Ehpana, lib. III, in appendice. — Cojrolludo, 
Hist. de Yucatau, lib. IX, cap. li. 



XLIV — 



gat, Marquez, Cavo (1), et plusipurs autres, manqu^rent, 
dans l'exil, d'un nombre suffisant de peintures authenti- 
ques. Gama et Pichardo seuls, pourvus de nombreux ori- 
ginaux et de connaissances philologiques satisfaisantes, 
fussent arrivés à d'importants résultats, s'ils n'eussent 
encore tant déféré aux rêveries de Kircher et de Leib- 
nitz. Gama, en particulier, sépare souvent avec bonheur 
les éléments de l'écriture figurative. » M. Aubin, dépas- 
sant ses prédécesseurs, qu'il laisse loin derrière lui, ar- 
rive à un résultat beaucoup plus complet. Après vingt 
ans de travaux les plus difficiles, il reconstruit le système 
presque entier d'écriture mexicaine dont il est parlé dans 
tous les auteurs contemporains ou rapprochés de la con- 
quête, et nous fait espérer de retrouver la clef des carac- 
tères calculiformes et des inscriptions gravées sur les 
monuments de Palenqué, de l'Yucatan et de l'Amérique- 
Centrale. 

L'écriture mexicaine, dont il explique longuement la 
méthode, présente, dit-il, au moins deux degrés de déve- 
loppement. Nous n'allons plus maintenant cesser de la 
suivre pas à pas jusqu'à ce que nous ayons achevé de la 
mettre entièrement sous les yeux du lecteur. « Dans les 
compositions grossières, dont les auteurs se sont presque 
exclusivement occupés jusqu'ici, dit-il, elle est fort sem- 
blable aux rébus que l'enfance môle à ses jeux. Comme 



(1) Clavigero, Storia antica di Messico. — Fabrcgat, MSS. et dans Kingsbo- 
rough. — Marquez, Due antichi monumenti, etc. Roma, 1804. — Cavo, los 
très siglos de Mexico, 1836. 



— XLV — 

ces rébus elle est généralement phonétique, mais sou- 
vent aussi confusément idéographique et symbolique. 
Tels sont les noms de villes et de rois, cités par (lavigero, 
d'après Purchas et Lorenzana et d'après Clavigero, par 
une foule d'auteurs. M. de Humboldt en a donné une 
appréciation satisfaisante à laquelle je renvoie (1). J'ai 
déjà dit que l'illustre savant reconnut « des signes suscep- 
« tibles d'être lus » et « que les Mexicains savaient écrire 
« des noms, en réunissant quelques signes qui rappelaient 
« des sons. » 

« Dans les documents historiques ou administratifs d'un 
ordre supérieur, l'écriture figurative, constamment pho- 
nétique , n'est plus idéographique que par abréviation 
ou par impuissance. 

« Itzcoatl (serpent d'obsidienne), nom du 
quatrième roi de Mexico (%), a pour ré- 
bus , dans les tributs de Lorenzana (3) et 
dans toutes les peintures populaires, un 
serpent (coati) garni de pointes ou lances d'obsidienne 
(itztli), pouvant à volonté s'interpréter phonétiquement 



(1) Vues des Cordillières, tom. I, pag. 191. In-8». 

(2) llzcoall, ou llzcohuall, ou Izcoliuall, paraît être primitivement le nom 
d'un poisson appelé Robalo par les Espagnols et Izcohua par Hernandez. 
Mais il n'est jamais écrit de cette manière. L'étymologie grammaticale, le 
sens du mot entier et sa définition absolue, cette chimère des idéographos, ne 
jouent qu'un rôle insignifiant dans l'écriture mexicaine, essentiellement pho- 
nétique comme toute écriture véritable (Aubin). 

(3) Lorenzana, Hist. de Nueva-Espafia, pi. 3, et dans lord Kingsborougb, 
pi., 1, dans la soconde partie de la coll. de Mendoza. — Clavigero, Hist. Antica 
di Messico, tom. 1, appcud. 




— XLYI 




par le sou du uiot, ou idéographiquement par son 
acception grammaticale. Mais tout devient phonétique 
dans les peintures plus précises. Le Codex Vergara (coll. 
Boturini, § III, n** 12) écrit syllabiquement ce même 
mot d'Itzcoatl , au moyen de l'obsidienne itz-tli, racine, 
itz , du vase co-mitl, racine co et de l'eau , atl (1). 

« Jl n'y a plus d'idéographie ni de symbolis- 
me possible. 

« Les documents de cette classe où l'écriture 
syllabique prédomine sont généralement, comme le Co- 
dex Vergara , des cadastres ou terriers , des matricules , 
des rôles de tribuls. Ces peintures, encore longtemps en 
vigueur après la conquête , portent à l'usage des admi- 
nistrateurs espagnols des transcriptions littérales qui per- 
mettraient de former un dictionnaire assez complet de l'é- 
criture mexicaine. Quoique les imperfections de cette écri- 
ture restreignent beaucoup l'utilité d'un pareil diction- 
naire, je donnerai un échantillon de la partie syllabique, 
très-importante pour l'analyse des groupes figuratifs {2), 



(1) Le signe inférieur est Vizlli (uavaja de barbero, c"esl-;i dire rasoir de 
barbier, Dict. de Molina, 1" part.); c'est l'obsidienne, poJHïe de flèche, lan- 
cette, rasoir, etc., faits d'obsidienne; au milieu est le comill (olia o baril de 
barro, c'est-à-dire marniile ou pot de terre, dans Molinal, et au-dcSsus le 
symbole bien connu de l'eau {ail), représenté par quelques j;outtes. — Voir 
Clavigero, Hist. Antica, etc., lom. I, appcnd , et les signes [6 bis'], [31], et [Ij 
des pages suivantes. 

(2' iSous prions le lecteur de remarquer que tous les chiffres formant co- 
lonne en tète des lignes explicatives des signes, et renfermés entre crochets 
[ ] au lieu de parenthèses, n'ont aucun rapport avec les chiffres des notes 
qui sont comme leurs correspondants entre deux parenthèses. 



XLVII — 







puur l'hisloire de l'écriLure, peut-être même pour celle 
du langage (1). r; 

[1] X, atl (eau); auh avec un pronom, p. ex. , 

dans Incocoquauh, Cod. Vergara (Bot., JA^ 

§ III, n" 12), f 39, U, 51 (2) ^"""^^ 

[2] E, etl, faséole (frisol 6 hava, dict. de 

M.); ew/i avec un pronom ^ '^ 

[3] jE pour e?' , 1/ei , trois (3) o°c m 

[A] El, elli, le foie (el higado, M.) ^ 

[4 bis] Ep, Eptli, huître ^ 

[5] Ez, eztli, sang Rovge ^ 

[6]/, boire, itl?(i] (dans Chiquitl, Cod. Verg. 

f"2,15j.Voy.7mamioc, ibid., f 34, 35, 37; 

[6 bis] Ilz, itztli, obsidienne (lancette, dard, 
lame d'obsidienne) «4 

[7] Ich , ichtli , filasse (pron. itch, itchtli). . 

[7 bis] /ic , î-rï/i (5) , œil , face <a^ ^ 



(1) Relativement à la forme propositionoelle des langues primitives. 

[2] Nauh, mon eau; mauh, ton eau, etc. H. Carochi, Arle de la l.engua 
mexicana , f° 82. Mexico, 1615; et p. 107 de l'Abrégé {Compendio del 
.4r<e, etc., por Ign. Paredes, Mexico, l'»7n, que j'appellerai Car. Paredes; et 
Vocabulario en Lcnijua mexicana, etc por Al. de Molina, que je dési- 
gnerai par : M. (.Toutes ces notes et celles qui suivent dans le texte de M. Aubin 
sont de lui.) 

(3) Ex : epanlli [Ues rengleras ohileras..., trois lignes M.) pour ei-pantli 

(i) Primitif ious. de lla-ill, boisbon. — H. Car., f" 47. — Car. Paredes, 128. 

[b) Prononcez « ich, ichlli »; l'a: mexicain est le ch français. Mexico se pro- 
nonce « Mécbico. » ^Daus les langues de Guatemala, le x se prononce égale- 
ment comme ch français ou sh anglais.) 




1^ 



• • 



— XLVIII — 

[7 ter] Iz , iztitl , iztetl ongle ZI5 O 

[8] 0, otli, chemin; ohiii avec un pronom. _^ ^^ 

U, prononcé « ou », s'échangeant conti- 

nuellement avec 0, s'exprime de même. 
[9] Oc, octli] pulqué , liqueur fermentée et 

Uc, Udli] mousseuse 9 ¥ 

[10] 01, oUi) caoutchouc, balle et boule de 

Ul, ulli] cette substance • 

[11] Om, orne, deux; on en composition. . 

[12] Ue, huehuetl, sorte de tambour.. . . 

[13] Ui, hui (1), uh? (dans Itleulweuh, Cod. 

Verg.,f 10, 18) 

Ç, Z, S, C (devant e, i), toujours prononcés ss, sont 
quelquefois exprimés par un poinçon (2), p. ex. dans 
Tecuictlacoz, Cod. Verg. Mais quelques déterminatifs con- 
sonnes , cas peut-être accidentels d'analyse littérale, sont 
loin de prouver le passage du syllabaire à l'alphabet. 

[14] Ce, cen , un o . l 

[15] Ce, cen, quelquefois cin^ de centli ou 

cintli, épi de maïs (3) É 

[15 bis] Cetl, ce en composition (Elada, P. 

1'.; yelo è carambano, P. 2". M.), gelée, ^^^'' 



glcice, grésil. MS. de 1570, p. 07, 101.. 4i^' 



(1) De huilzlli, épine, eu de liuiclli, houe, biVhe, pieu. V. Cuahui, f° 2, etc. 
— Muliuiz, f" 38, — Vilzlli, espina grande o puya, M. U élail prononcé hou 
iquelquefois gaii clwou?) par li s hommes et rmi par les femmes. (Au commen. 
cément des mots, le hu mexicain peut se remplacer en français par un VV.) 

(2) Ço, piquer; çoço, enfiler, mettre en chapelet, etc. H. Car., f" .33. — Car. 
Par. p. 62. 

(3) Cod. Xololl (Boturini, S III, n" i), et C. Vergara, f" 10, Ceycuic 




— XLIX — 

[16] Ci, ci-tli, lièvre (1) 

[17] Cil, cil-li, petit coquillage 

[18] Ço , çotl ou zotl, lé, pièce d'étoffe (pier- r-i 
na de manta o pieça de lienço. M.), et LJ 
quelquefois (de zo, piquer ou saigner).. 

[19] Çol, çuh zol, zul de zol-lin ou zulin, sorte *^ 
de caille. Ex. Zoltepec, Cod. Xolotl. , f ^. . 

[20] Cha, chan, chan-tli, maison, demeure 
(prononcez tchantli] . t^ 

[20 bis] Chai ( Chalco , Lorenzana , pL 21 ; 
Kingsborough, pi -43). Et dans Chalcatl, 
hist. de Quauhtinchan ( Bot. § i , n° 1 ). 
Voir dans M.; Tenchalli, menton ; Cama- 
challi, mâchoire inférieure; Camachaloa, 
ouvrir la bouche, etc l ? ou 

[21] Chi , chian (prononcez tchi, tchia), 
graine oléagineuse. Hernandi Opéra , 
Matriti , 1780 , Indice (2) 

[21 bis] Chi, de chichi, chien <e^^ 

[22] C/ii, de c/iic/iîf/; poumons, mamelles; c/ti- ^ b 
chi, teter(3). Chimal Cod.Verg., f45, 52. r- 7^ 

[22 bis] Chich, chichtli, chouette, sifflet , M. ^^ "^ 
[23] Chil, chilli, piment ^ 




(1) Cipac, C. Vergara, f'' 29, 32. 

(2) Cod. Verg., f» 2, 7, 13, 14, 15, 17, 21, 24, 45. 

(3) Chichill saliva o bofes, M. Des points ou taches rappellent quelquefois 
chichiclic, chose tachée (manchada ô manzillada M.). 

d 






)\- 



[24] Ca. can, R. de camalt, bouche (et de 
cantli, joue); nocan , ma bouche; Car. 
Paredes, p. 107 

[25] Ca, ŒCy pour cac-Ûi, sandale, soulier ; 
pour ca^l dans Ayaquicatly C. Verg., f 39, 
43, 50, 56 

[2G] Cal, cal-li, maison, case, caisse. . . . ^ 

[27] Cax, cax-itl, vase, écuelle (pron. cach, 
cachitl) . : — ^ , 

[28] Que, quen, R. de quentli (prononcez 
Kentli), vêtement (pièce d'étoffe attachée 
par devant). Cod. Valeriano, f 7 (Bot., 
§ XXI , n" 7), Quempol 





[29] Qiiech , quechtli (Ketchtli) , col , gorge J\^ 
(cuelloô pescueço. M.) ou, pour Quechol. 

[30] Quil, quil-itl, herbe comestible, M.; no- 
quil, pour no-quilitl. Car. Paredes, f 107 . H<'' 

[31] Co, con, R. de comitl, vase en terre 
(olla à barril de barro. M.); nocon, pour 
no-comitl, mon vase. Car. Par., f" 107. . ^> 

[32] Col , coltic (cosa tuerta o torcida, M.), 
chose courbe, etc. « hiéroglypht; phoné- m^ 
tique de Colhuacan. » M. de ïïuniJMjldt, 
Vues desCordill., in-8°. t. II, p. 117. . f^ 



— LI 



[33] Coz, coztli? coztic, cozcmhqui, ]i\une, pour 
Toztli, plumés jaunes d'un grand prix et 
nom de l'oiseau qui les porte (1); voyez 
[84 bis]. .- 

[34] Cox, coxcox; sorte de faisan; Cox en 
Maya, ordinairement 

ou, Cod. Vergara , f° 3, 7 

ou , de cocoxqui, malade, Cod. Xolotl. 

[35] Cua, qua, manger; quani , mangeur. 

Aoctlaquani, Cod. Vergara, f 6, 13, 20. 

[36] Cuach , quachtli, mante. (Lorenzana , 
pL 3 ; Kingsb., p/. 19.) 

[37] Cnauh, quauh, de qiiaiihtli ^ aigle.. . 

... ou de quahidtl, bois, bâton, arbre. 

Cue, ciieitl y ju^Q , robe. (Cod. Cozcat- 
zin, P 8) . 

[iO] Cmb , cuen, de cuemitl, planche de 
terre labourée. . 



^ 






[41] Cuech, cuechtli, grelot de serpent à son- 
nettes , Cod. Verg., P 6. Espèce de ser- 
pent, Hernandez, p. 62 

[42] ou de cuechtli ( cierto caracol 

largo. M.), grand coquillage 



«53333 



\i) Cod. Cozcatzin, Cozutlan, pi. 



LU — 



[42 bis] Cuep, cueptli, gazon :immt 

[43] Cui, cuixtli, milan, C. Yerg.,f 10, 18. ^ 

[Ai] Cuic, cuic , cuicati , chant 

Cuitlapil, Cod. Verg., f 29 ; CnicaxO'^ 
chitl, f 48,49, 55, 56 ; Cihuacuicatl, etc., 
f 33, 38, etc.; Cuicatlan, tributs de Lo- 
renzana, pi 22, ou pi. 45 de Kingsbo- 
rough. 

[45] Cuil, R. de necuiltic (tuerto o torcido, 
M.), tors, contourné, et de xonecuilli, 
pain en forme de S mangé le jour xochil- ^ 
huitl Sahagun, II , p. 252 

[45 bis] Cutz, cotz, de mtzli ou cotztli , gras 
de la jambe, mollet zj 

[46] Ma, maitl, main 

[47] Max, maxtlatl, pagne, ceinture. 
[48] Me, metl, agave americana 

[49] Metz, metztli, lune ou jambe (luna ô 




• • 




pierna 
Ametztli 



de hombre ô de animal, M.). (T /> 
i, Cod. Cozcatzin jl 



[50] Mi, mitl , flèche, dard. Signifie aussi 
guerre, parce que Mîf/c/itma//i (flèche bou- 
clier) signifient «guerre, bataille (1). ».. .. .. ^ 



(1) Mitl chimalH guerra o batalla. Metapho. M. 



— LUI — 




[51] Miclu michin, poisson (1) 

[52] Mie, miqui, miquiztli, mort. (Mictlan, 

Lot., pi 30; Kingsb.,/?/. 54.) ® 

[53] Mil, milli, champ cultivé, terre labourée 
[54] Mix, mixtli, nuage 

Et . 

dans Kingsborough , coUect. Mendoza, pi i%,Mixtlan, 
Ixmatlatlan. Cette dernière ligure, peut-être pour Mixmat- 
latlan, est celle de Tlaloc, dieu de la pluie (quiahuitl), 
employée pour la pluie elle-même, l'une des composi- 
tions communes au Mexique et à l'Àmérique-Centrale. 
Serait-ce l'œil (ixtli) combiné avec l'image du nuage [mix- 
tli] se fondant en eau (2)? 

[55] Miz, miztli, puma, lion américain. . l "^^ 
[56] Mo, mon, probablement de montli, ra- ^u^.^^ 

tière, souricière ? Mozamauh, Motlalohuatl 

Moqmuhzoma. Cod. Verg., f 12, 20, 28, 

31,49 

[56 bis] Moz, momozj momoztli , autel. . . y^ 

[56 ter] Mul, mol de mulli ou molli, ragoût, 
potage. Mulcaxitl, écuelle, M. Lor.; pi 
23. Kingsb.,p/. 45, 57 

[57] Na, nan, nantli, mère, Cohuana, Cod. 
Verg., f 4, 9 



^fgggi 




(1) iVmîc/i, Cod. Verg.,f<'46, 53. . , , 

(2) On ue prononçait pas m. — Olraos, Gram., p. 140. 




I.IV — 



[58] Nauhj nahui, quatre 

[59] Ne, nen, nenetl, idole, poupée, vulve.. 

Tletzaneîh Cod. Verg., f -41, 47 

[60] Nex, nextli, cendre.... [Nextitlaih Lo- 
renz., pi. 4; Kingsb., p/. 20, ^1). . . . 

[61] Noch, noMi, tuna, fruit du nopal , et 
l'arbre lui-môme 

[62] Non, nontli, muet 

[6)^] Pa,pan, R. de pantli, en compos., 
drapeau, mur, ligne, rangée 

[64] Pach, pachtli, plante parasite dont on 
tressait des couronnes. Pachcolco, Mapa- 
chtepec, Cod. Cozcatzin , f 6; Lor. , pi. 
25; Kingsb., pi. i9 

[65] Pal, pal-li, couleur noire (barro negro 
para tenir ropa, M.). 

Et quelquefois 

Topalcehual, Cod. Verg., f 23, 25; 
et Hernandez, I, 262. 

[65 bis] Paijn(\)T. depayna, courir), coureur 

[66] Pe , petl , petlatl, natte (petl avec un 
pronom) 

Employée métaphor. pour « gouver- 
ner, commander, s'asseoir, » 31. 



, o , . . 



fw'/V 




X 



^J 



1 




LV 



[67] PU, pilli. chose suspendue. Xiuhpil, 
Cod. Valeriano, f 10, et ordinairement 
un enfant, piltzintU, R. pil. [NezahuaU 
pilli , etc. Mappe Tlotzin, fig. 33). La 
chose suspendue varie. Ici, c'est le si- 
gne [93], xiuh 

[68] Po, poc, poctli, fumée. Cod. Vergara, 
Telpozaca, f 38, ii; Topotitlan, f 21, n, 
2i. Ce signe marque aussi la vapeur, l'ha- 
leine, la voix, et, par extension, l'autorité . 

Q (qua, quauh, etc.). Voyez C, plus haut. 

[69] Te, ktl, pierre (1). (En composition, te 
signifie aussi « jjersonne. ») 

[70] Te, ïm, R. de ïmî/i, lèvre (2) 

[71] Tec, tequitl, tribut (fecï[i?inus. de tequi, 
couper? de teca, poser?). Tetectli, chaîne 
(de tissu), « estambre de tela. » M.. . . 

[71 bis) Tex, Textli, chose moulue. Pierre à 
moudre. Lor., pi. 23, Kingsb., pi. 45. . 







1\ 



^ 



[ED 





(1) Ce signe, qui entre dans la composition de plusieurs autres, parait formé 
du signe suivant symétriquement doublé pour eu faire les deux moitiés des 
lèvres de face. De là les lignes médianes. 

(2) C'est le sens d'un passage d'Ixtlikochitl, cap. 4, 
dont M. Ternaux, trad., l, p. M, a signalé Tobscurité. 

Dans œochileca {Cod. Vergara, P 10, 18) , les deux si- 
gnes sont employés simultanément. Xochileca signifie 
place-fleur. 




LVl 



[72] Teuh, tcuhtU, poussière '\^\: 

ou (Cod. Vergara, f 41 , 46) {00 ■^^^^''^ 

[73] . . . ou (Tecmilco, Teuhmiko, Cozcàtecu- 
tlan, Lorenz.,p/. 21, 32 ; Kingsb.,/^1. 43, ^H 
57), diadème. Enfin, de teotl, teutl. Dieu. 




s s 




[84] Toch, tochlli, lapin. 




:=/■-*;■ 



(Hist. de Quauhtinchan, p. 7, elKingsb., g^^ ^m> 

pi 48.) ^^ 

[74] Tlaontlan, tlantli ,' dénis f- ® ^ 

Aussi employé pour titlan q 

[75] Tlae, tlac-tli , tronc f/jJ^ ' 

[76] T/ac/î, tlach-tlh jeu de balle. (Tlachco, 

tlachqiiiauhco , Lorenz. , fl. 16 , 25 ; 

Ringsb., ])/. 38, 39.) 

[77] TlaU tlal-li, terre (pièce de terre). 

Tlaltecatl, Cod. Verg., f 11, etc.; MS. 

1576, p. 71, 74. 
[78] Tle, tletl, feu ; tleuh avec un pronom <^ jv 

Itleuhceuh, Cod. Verg., f 10, 18; 

ou (Codex Telerianus) 

[79] TU, tlil, tlillij encre, chose noire. . . 

[80] Tlo,tlotli, faucon :^ 

[81] Toi, tul, tollin ou tullin, jonc, glaïeul. 

[82J To, tototl, oiseau 

[83] Toc, toctli, terre ensemencée, pour- 
rette, jeune plante 







— LVII — 

[84 bis] Toz, toztli, plumes jaunes très-pré- 
cieuses de l'oiseau de ce nom [33] (1). . 

[85] Tzauh, prêt, detzaua, filer 

[86] Tzin, tzintli, anus, extrémité inférieure i/_^ 

[87] Tzorij, tzontli, cheveux, extrémité su- 
périeure 

Et Cod. Verg., Aztatzon, î" 39, 44. . . 
Mappe deTepechpan, Cohîiatzontli, fig. 4 

[88] Xa, xan, R. de xamitl (chamitl), tor- 
chis, carreau de brique r] 

[89] Xal, xalli, sable (pron. chai, challi). 
[90] Xic, xictli, nombril [Xicco, Lorenz., pi 
4; Kingsb.,/?/. 20, 21) 

[90 bis] Jm, xinqui, qui taille, ruine ou dé- , 
truit. Tlacoxin, mappe Tlolzin, fig. 45.. 

[91] Xiuh, xihuitl, herbe, an, comète, tur- 
quoise, M.; quelquefois 

[9'^] someni (Xiuhtepec, Lorenzana, 

pi 6; Kingsbor., j)/. 24, 25) ^ 

[93] ... (2) Ordinairement (Cod. Valeriano, 
Vergara, etc.) ^ 



(1) Tozllan, Kingsb., pi. 48 et 50. 

Tozlli sigailie : « chose très-jaune; espèce de Perroquet, » Sahagun, lib. XI , 

(2) C'est le symbole de l'aanée (Clavigero, pi. 8; Gama, 2« part., p. 38). 




^l1 



LVlll — 




[Di] Xo, pied, jambe, ea compositiou seu- r j ml 
lement, de l'inusité icofi?. ....... 

Xopan, Cod. Verg., f 40, 46, 53. . . . 

[95] Xoc, xoctli, marmite <C_Jp 

[IK)] Xoch, xochitl, fleur î^Y fy 

[UT] Fa, ycmh, allé, je vais; ya^m, î/oni , 
allé, parti. In yaqui. Cod. Verg., f 29, 
32 ; Yaotzin, Mappe Tlotzin, f 44. . . . ^'- .-- 

[98] de yauitl ou yauhllaulli, maïs 

noir. M. (1) <^ ^ 

[99] Yac,yacatl,ïiez, Mappe Tlotzin, fy. 2. ^-, 

[100] Ye, yei, trois oo.jii,. 

[101] Ye, yetl, tabac ^ 

parait déterminer la consonne Y dans 
Nauhyotl, Cod. Verg., f 9, 17. 

[102] Fo, yotl? yoyotli (caxcauel de arbol, 
écorce d'arbre. M.), grelot (co//o//t). iVa?^- 
%o«/, Cod. Verg., f 29 (^ 

[103] Yol^yoli, yiwa; yoUotl, y ollotli, cœur. 
Yul, yulloûi, cœur (^ 

[10 i] Fon, yim , prêt, de i/o/^a (n'ino), « am- 



rcudue photictiquemcnt par la turquoise et non par ïherbc d'où vient cepen- 
• dant ri'lymologie prammaiicalc. 
(Il [Vappalli color negio M.;. 



LIX 



Jjlar la niuger 6 cl paciente » M. 1' et 
2' P.; «en latin : cevere, crissare, » ajou- 
te le père Pichardo ; surnom du plus cé- 
lèbre monarque de l'Analiuac. Mappe 
Tlotzin, fig. 38 ., . . 



•:m 



"=cè^ 



« Dans la liste précédente, qu'on pourrait beaucoup 
étendre , les signes et l'interprétation sont seuls authen- 
tiques ; l'ordre et la disposition quasi-alphabétique sont 
tout à fait arbitraires. La langue mexicaine , pauvre en 
sons, comparée en français, manque des éléments 6, 
d, f, g, jj, Il mouillées gn, r, u , eu, v, de z même (tou- 
jours prononcé s), de la plupart des nasales ; et n'a de 
plus que le ch espagnol et anglais et l'aspiration uh, hu, 
voisine du w anglais, et, comme ce w, souvent rem- 
placée par le son gou dans les dialectes. En outre , au- 
cun mot mexicain ne commence par la lettre /, si fré- 
quente en cette langue. 

« Les signes précédents , un seul excepté , le signe 
[56], offrent la certitude la plus complète, en tenant 
compte des variantes provenant de l'habileté du dessi- 
nateur, ou plutôt du savoir et de la patience du calli- 
graphe. J'ai omis tous les signes dont la détermination 
repose sur une analyse plus délicate des groupes figu- 
ratifs ou du langage, bien que d'une certitude au moins 
encore égale aux résultats les plus incontestés des égyp- 
tologues modernes; ainsi il, illi , de iloa, parait être 
l'espèce de crochet recourbé, ordinairement en forme 



LX 



de fer à cheval , qu'on voit [53] dans milli ( prononcé 
un à Mexico, Olmos, Gram.), dans tlalli, terre [77), 
très-souvent dans toctli [88], dans les signes du jour , 
de la fête, ilhuitl^ cemilhuitonalli , etc., que nous don- 
nerons dans le calendrier, enfin Mappe Quinalzin, 
fig. 11 , pi. 2, où, combiné avec tla [74] et o [8], dis- 
posés en fer à cheval , il forme tla-il-o dans tlailotlaque. 
Mais bien que les Indiens disent niloa, tiloa, iloa, je re- 
tourne, tu retournes , etc., le dictionnaire de Molina ne 
donne que le fréquentatif « tlatlailoa (ni) turbar y re- 

« bolver , » ou les dérivés « iloti (o), bolverse 6 tor- 

« narse de donde iua; ilochtia , tornar atras, etc., etc. » 
Le substantif illi , R. il, ne rappelle plus que l'idée de 
l'arbre « ili ou ilitl, aliso, » M. , et cependant on le re- 
trouve dans une infinité de composés. L'analyse de ces 
composés et des groupes qui les représentent conduirait 
à de curieux rapprochements avec les écritures de l'A- 
mérique-Centrale. De là aussi des doutes sur l'identité 
et la valeur définitive d'un signe qui se trouverait ainsi 
commun à deux systèmes d'écriture tout à fait difi'é- 
rents. 

« D'autres radicaux ont été omis pour éviter toute 
discussion sur le degré de perfection atteint par l'écri- 
ture mexicaine. De ce nombre sont : ach , de achtli 
frère, et achtli, graine , pépin (nach, mon frère, etc.) 
chin, prêt, du primitif inus. de chinoa [nitla) brûler, etc. 
Techin, Cod. Vergara , P 2, 1 , i\\ rho , de chopilli 
grillo. M.; chol , de chocholli, pie 6 talon de venado, M. 



— LXI 



mol ou mul, de molli, mulli, manjar, etc. M. 1. part.; 
Hueymollan , MS. 1576 ; Molanco , Tzomolco , Cod. 
Cozcatzin; Top, de toptli, idole, chasse, caisse, etc. 



« Chaque caractère peut représenter la syllabe ini- 
tiale ( ordinairement radicale ) du mot, ou le mot tout 
entier, racine et désinence. Le premier cas répond gé- 
néralement à la période syllabique ou quasi-syllabique 
de l'écriture américaine , l'autre aux essais grossiers 
des périodes antérieures. Je dis quasi-syllabique, parce 
que les rébus polysyllabes ne disparaissent jamais com- 
plètement de cette écriture , principalement connue , il 
est vrai , par des noms propres souvent irréguliers , des 
époques rudimentaires ou de transition. 

« On se fera une idée de la nature et de l'emploi des 
rébus, dans le plus grand nombre de documents , par 
les douze premiers noms de propriétaires de chacun des 
quartiers de Teocaltitlan et Patlachiuhcan , Cod. Ver- 
gara , f 26 et 33. Ces tableaux administratifs , fort nom- 
breux, de l'état des familles , de la figure et de la con- 
tenance des propriétés nous fourniront, ailleurs, d'utiles 
renseignements sur l'arithmétique, la géométrie et la 
statistique américaines. Nous ne les étudions ici que 
sous le rapport de l'écriture. Les chiffres entre crochets 



— Lxir 



[a] 



Jl 



[70] IT 



m 



[74] 



-^- 



[H] 



sont les nuiiH'ros d'ordre des signes dans la table ci- 
dessus. 

TEOCALTITLAN TLACATLACUILOLLI. 

DESCRIPTION OU LISTE DES GENS DE TEOCALTITLAN. 

« J'omets les figures représentant chacun des mem- 
bres de la famille, même les enfants au berceau , la cou- 
leur elle sexe. 

Teo-cal-ti-ilan , « auprès du temple » 
[teocallï]. Le temple (a) et tout au plus 
le temple et les dents tlan [74] suffi- 
raient dans les peintures vulgaires. 
Ici les syllabes initiales te-o sont, en 
outre, déterminées par les lèvres te 
[70] et par le chemin o [8] ; ce qui 
donne te-o- cal -tlan : ti est la ligature 
grammaticale « souvent omise » dont 
parlent Car. Paredes , p. 40, et H. 
Carochi , f 19. Teomlli , maison [cal- 
H) de Dieu (teotl). 
Chantico (chaticon, f 20, 'JO ; chantinco, 
f 27, rôle figuratif des propriétés.) 
Chaiitli [20] — co [.'U] ; l'eau, a [1] ou 
atl dét,ermine la j)remière syllabe. 
CJiantico est le nom d'une divinité dont 
parlent Torquemada ( lib. Il, cap. 
LViH, lib. VIII, cip. MU), iNicremberg 
(Hist. uat. , lib. Mil, cap. xxu) et 
Cama, p. 12. 



.[31]^ 




[20] 



m 



— LXIII — 

II. ^ Çciyol , mouclie ; çayolin, moxca, M. 

^ IxpoUhuitl. — Ixpol-li , grand œil [7 bis]; 
(^) Û ihuitl, plume (a). La voyelle initiale i 

[7]® ^f^ ^^^ déterminée par [6]. Ixpol-ihuitl. 

^ 1^^^ Tzihuac-mitl , flèche de Tzihuactli, arbre 

dont les Téochichimèques mangeaient 

la racine. Sahagun, III, p. 118. Voy. 

^[50] tziva [tzihua) et tetzihoactU , Hernan- 

IV. A\ ^^^ ' ^^^^- P^'î^t. , lib. XVIII, cap. 

^ cxxn et lib. VI, cap. cvi, cvn [Tetziuac- 

tli, Ed. rom., p. 78) et Ind. le grand 
nombre de plantes commençant par 
cihuaj cioa — 

Quiauh , pluie, quelquefois représentée 
par la trompe de Tlaloc , dieu de la 

V, ^ pluie. Cette trompe paraît commune 
^ y aux monuments du Mexique et de l'A- 

mérique-Centrale ; elle empêche de 
confondre le signe de la })hiie avec ce- 
lui de la rosée (XVII), ci-dessous. 

Yaotl, ennemi (enemigo, M.), tropique- 

(v^ ment rendu par le bouclier et l'épée- 

VI- ^&^ scie mexicaine, sorte de bâton garni 

d'obsidienne. 

Motlalohuatl , motlalohua, motlaloani, si- 
gnifient « coureur » ; de là l'empreinte 
Vil. ^ jm de pieds; mo [56] et tla [7^] donnent 
[74] [56] l^s deux premières syllabes. 



[74] 
VIII. 



(1) 



(6) 



IX. 



[2] 



[35] 




(c) 



[37] 



XI. 





— LXIV — 

Tlaocol , « triste , compatissant ; » les 
dents îla [74] et l'eau a [1] détermi- 
nent la première syllabe et font office, 
l'un de voyelle, l'autre de consonne. 
Mais le maïs (a) tlaolli, courbe, col [32] 
et semblable à Vol [10], présente plus 
d'incertitude; le mot paraît incom- 
plet. 

Ehecatl , vent (b) , représenté par des 
stries, comme dans le Cod. Vaticanus 
(Humboldt, Vues des Cordillières, t. II, 
p. 118 et 126). Le faséole (^ (e?/) [2] , 
indique de plus la première syl- 
labe. 

Çacuan, plume très-précieuse de l'oiseau 
jaune zacuantototl ( paxaro de pluma 
amarilla y rica. M.). Le correctif cm« 
[35] s'applique par exception ù la 
deuxième syllabe. 

Cozcacuauh, littéralement : aigle quavh 
[37], à collier (cozcatl); oiseau connu 
et signe du calendrier. (Vue des Cor- 
dillières, in-8% t. 1, p. 376.) 

CApac , nom d'un autre signe du calen- 
drier, ibid., ci [16], lièvre; pa [63] , 
drapeau 



— LXV — 




« Ces noms, tirés du rôle des feux, f 26, sont repro- 
duits dans le môme ordre, au milcocolli « contour ou 
figure des terres , » P 27 , et au tlahuelmantli , « réduc- 
tion ou mesure, » f 30, ce qui en facilite l'étude. 

[63] 



PATLACHIIHCAN TLACATLÂCUILOLLI, 

XII bis. 
(liste des gens de patlachiuhcan), f" 33. 

« Le symbole générique de cité, habitation (d) est un 
peu élargi, parce que patlac-hiuhcan signifie « lieu où 
l'on fait des choses larges et plates » (planches, dal- 
les, etc. ) ; V. patlaxima, patlactic, tepatlactli, M. Il en sort 
de l'eau [1] et on y voit une main (e), parce que achiuhcan 
signifie «lieu où l'eau est faite, produite ou manipulée » 
(Car. Par., p. 136). De plus, on a. pa [63], ?lfl[74], chi 
[21], pour les trois premières syllabes, et, à la rigueur, 
pour les dernières : [e] chiuh « fait » , a [1] « eau » ; ou 
tlaehiuhqui , faiseur (Car. Par. p. 138), et atl, eau). 

[70] Tlaltecatl , tlal [77] - te [10'] -atl [1]. Le 

P'7] déterminatif tla [74] se rapporte à la 

première syllabe. 

(f^ Cihuacuicatl ( chant féminin ). Cuicatl 

[44] chant ; cihuatl , femme , recon- 

naissable aux cornes formées par sa 




LXVI — 



XV 




XVI 




chevelure. (M. de Humboldt , Vues 
des Cordill. , II , p. 12i. ) 

Mixcoatl (serpent nébuleux). Nom d'une 
divinité mexicaine ; mix [54] -co [31] - 
'- -^ atl [1]. Serpent, tourbillon de nuages. 
Tornado, phénomène très-commun et 
fort remarquable au Mexique. La my- 
thologie Aztèque se rattache en grande 
partie, sinon tout entière, aux phéno- 
mènes naturels. 

Xicon, sorte d'abeille (xicotli) qui perce 
les arbres, M. Les noms propres mexi- 
cains conservent ou perdent à volonté 
leur désinence. 
Xochiahuech , rosée de fleurs : xochi [96], 
wït''^^"' ^ ahuech-tli, rosée [g). Voyez Rocio , M. 

ig)^ ^ première partie et quiauh (V) ci-des- 
© sus. 

Cuahui, arbre ; quauli [37]-/itu [13]. 
J'omets le nom suivant, qui est 
XVIII ^^^A,^ celui d'une veuve, parce qu'il ne porte 

^^'^^ pas de transcription littérale et que 
l'explication en serait incertaine. 

NeçaJiKal , l'idole AV (ISenetl) [59] est la 
/\ [59] première syllabe du signe inférieur 
[A], connu par les noms de deux mo- 
narques célèbres , Neçahualcoyotl et 
Neçahualpilli. (Gama. IP partie, p. 43.) 





— LXVII — 



XX 



[74] 




Tlamamal (porté ou taraudé) tla [74] et 
f^^"^ les mains, ma [46] taraudant avec un 
bâton. Tlamamalli cosa barrenada. 
Car. Paredes, p. 128. 



(i) 



XXI 



© [74] 
PD [69] 



('') } 



XXII 




[27-92] 



XXIV 




Tlacochtemoc (flèche descendante); tlacoch 
(i) flèche ( queue de flèche , garnie de 
plumes , III ) dont tla [7i] désigne la 
première syllabe; te [69] donne pa- 
reillement la syllabe initiale de temoc 
« descendu ». Empreinte de pieds [k] 
de haut en bas ; « tetiw descender ô 
abaxar, prêt, temoc », M. 

Ohua, tige verte de mais ; « caiia de 
maïs ver de, ohuatl », M. 

Imacaxoc, I [6]-wm [46]-caa; écuelle [27]- 
xoc marmite [95]. Ces deux derniers 
signes sont fondus en un seul , et repré- 
sentent une sorte de vase du genre des 
caxcomulli, caxpechtli, caxpiaztli, etc., 
V. Molina. 

Tochtli, lapin [84]. 



« On voit que l'écriture mexicaine, comme probable- 
ment l'égyptienne et la chinoise, dérive des rébus dont 
le peuple et l'enfance conservent partout le goût et la 
tradition. Les correctifs idéographiques définissant ély- 



LXVIII 



mologiqupnienl le mot par l'idée paraissent avoir été bien 
moins avantageux que les phonétiques procédant maté- 
riellement et par parties. Ces derniers ont immédiate- 
ment conduit à l'écriture syllabique, comme dimsltzcoatl, 
Mixcoatl (XV), cuahui (XVIII), etc., et mieux dans Mo- 
quauhzoma, f 49, 38, At et Tepalecoc, f 55, -48. 



XXV 



ma [4l6] 
zo [18] 
cuauh [37] 
mo [56] 




XXVI 



oc[9j 
co [31] 
e[2] 
pal [65] 
te [70] 






Q 



o 
o 

o 
I 

&. 
I 



« L'analyse de la syllabe a suivi celle du mot , et les 
Mexicains sont arrivés à l'élément littéral en appliquant 
au monosyllabe isolé le môme système de correctifs ou 
distinctifs orthographiques qui avaient donné naissance 
à l'écriture syllabique. De là des groupes monosyllabi- 
ques, tels que les dents [74] et l'eau [1] dans Tlaocol 
(VIII) oii le déterminatif voyelle [1] fait un déterminatif 
consonne du signe [74] qui y est accouplé. On voit com- 
ment le signe [9] a pu être employé comme consoiuie 
finale de Tepalecoc (XXVI), et comment le poinçon zo 
[18] devient le z final de tecuhtlacoz , ou tecuictlacoz 
( l"* 6, 38, 43, 50 ). Voir la figure suivante. 



(1) ^uh, forme possessive de ail, délermino [37]. 



LXIX — 



XXVII 




« Toutefois ce n'est guère qu'au commencement des 
mots que ces groupes et la notion de lettre présentent 
quelque certitude ; ailleurs , dés apocopes , des rébus po- 
lysyllabes plus brefs ou plus élégants, des ligatures, des 
omissions, rendent l'observation peu concluante. 

« Il ne nous reste que des monuments très-imparfaits 
des méthodes graphiques américaines. Le Codex Ver- 
gara , il est vrai simple copie , mais un des moins irré- 
guliers, fourmille d'erreurs, d'incorrections, de dispa- 
rates révélées par la comparaison des mêmes noms dans 
le rôle personnel et dans les rôles figuratif et évaluatif 
des propriétés. Deux fois le signe initial mo [56J de Mo- 
cuauhzoma (XXY) et une fois le pénultième zo [18] man- 
quent (f 38, 42 ) : le nom même est deux fois écrit mo- ' 
ruauhtzoma. Le signe pal [65] de Tepalecoc (XXYI) est 
omis f 55 , et le poinçon [18] , z final de Tecuhtlacoz 
(XXVII), f 6, omis P 50, est deux fois remplacé (f 38, 
43) par la flèche Tlacoch (i, XXI) probablement pour re- 
lier les deux signes monosyllabiques tla [74] et co [31]. 
En ajoutant que tecuhtlacoz est ici pour tecuhtlacozauhqui 



(i) Tecuh ou Teuh (Seigneur;, tète ornée du diadème TecuUi ( Tecuhtli ou 
TeuhUl) cauallero ô principal, M. 



I.XX — 



nom d'un serpent redoutable, « vivora grande, pinlada 
y muy ponçohosa» M.), et que ces suppressions finales 
sont fréquentes, on appréhendera qu'il n'y ait un sys- 
tème correspondant d'abréviations écrites et que ces noms 
figuratifs ne soient que des abrégés fort incomplets de 
leur rédaction primitive. 

« De pareils documents ne peuvent apprendre jusqu'où 
les Mexicains ont poussé l'analyse de la parole. On ne sait si 
l'on doit tenir pour un simple jeu d'esprit ou pour vérita- 
ble un alphabet phonétique américain donné, sans expli- 
cation suffisante, par Valadès, en 1579, en même temps 
qu'un calendrier mexicain, aussi sans explication, mais 
dont l'authenticité n'est pas douteuse. Chaque lettre de 
cet alphabet est représentée par un objet américain qui 
l'a pour initiale (1) dans une langue autre que le mexi- 
cain ou nahuatl qui sert de base à ces recherches (2). 

« L'écriture que je viens d'étudier est, avec quelques 
signes techniques , celle de la presque totalité des pein- 
tures américaines connues; elle donne généralement l'ex- 
plication des trois genres administratif, historique, judi- 
ciaire, où elle est fréquemment employée; mais elle ne 



(l^i « Videlicet, pro littera A, Antouiiim ; pro H, nartholomeum ; pro C, Ca- 
« rolum, et ita de omuibus aliis littcris. » Valadcs, Rliel. Christ., p. 101). 

;2) Car ou voit pour E le sigue (20), (26), qui devrait être c {calli), ou ch 
(chanlli), eu mexicain. Certaines lettres et un passage de l'auteur reporteraien t 
vers le Tarasque et l'Otomi : « Versatus suni iiilcr illos pins minus triginta 
(I auuos, et incubui prœdicatiouibus et coufessionihus eoruni plus quam vi- 
« ginti duos, in tribus illorum idiomatibus, Mexicano, Tarasco et Otomi. » 
Jbid.,p. 184. 



— LXXI — 

promet que jusqu'à un certain point l'explication des 
genres religieux et divinatoire , oii elle est rare. Un cen- 
tième environ de tous ces documents , le Codex de Dresde 
et un autre de la Bibliothèque Nationale à Paris , bien 
qu'offrant quelque rapport avec les Rituels , échappent 
à toute interprétation. Ils appartiennent, ainsi que les 
inscriptions de Chiappa et du Yucatan à une écriture plus 
élaborée , comme incrustée et calculiforme, dont on croit 
trouver des traces dans toutes les parties très-ancienne- 
ment policées des deux Amériques. La formation du si- 
gne arbitraire te, pierre [69], en dessinant probablement 
les lèvres de profil ten [70] à chaque commissure des lè- 
vres de face ; la réunion des deux signes [69] , [70] en 
un seul dans les cadastres ; leur fusion dans l'image du 
mont, tepetl (ou de la grotte), pour former un autre 
caractère conventionnel altepetl, yiWe (d, Patlachiuhcan, 
XII bis ) , en y incorporant souvent les éléments etl [2] , 
peti [66], peut-être atl [1], ces compositions et plusieurs 
autres semblent devoir faire connaître le mode de for- 
mation de ces anciens caractères et la langue dans la- 
quelle ils furent conçus. J'ai déjà parlé du signe en fer 
à cheval commun aux deux systèmes graphiques , et qui, 
se trouvant sur volant ou pied de fuseau , paraît avoir, 
dans cette langue et cette écriture inconnues , le môme 
sens de tour , retour, torsion, etc., que le son il en mexi- 
cain. A l'époque où j'ai quitté le Mexique, cette pierre 
conique qui m'appartient, et l'urne sépulcrale du Musée 
de Mexico , plus haut mentionnée , étaient , entre tous 



— LXXIl — 

les monuments trouvés sur le plateau d'Anahuac, les 
seuls qui offrissent de ces caractères semblables à ceux 
de r Amérique-Centrale. 

« Ce qui suit est plus incertain. 

« Les peintures chrétiennes (1), aussi longtemps employées au Pérou coqt 
jointemcnt avec les Gis, les cailloux et les grains de mais, fourniront d'autres 
analogies. Suivant Montesinos (2), à la suite d'invasions, les unes terrestres, 
les autres maritimes, qu'il raconte, les arts graphiques autrefois connus, une 
sorte d'écriture comprise, auraient été violemment abolis, mais jamais com- 
plètement éteints dans l'Amérique méridionale. Acosta, tout eu disant que 
les Péruviens « ne se servaient pas de lettres, de caractères, chiffres ou petites 
« figures comme les Chinois et les Mexicains, » Acosta ajoute : « \h sup- 
« pléaient au défaut d'écriture ou de lettres, en partie, comme ces derniers' 
" par des peintures plus grossières au Pérou qu'au Mexique, en partie etsur- 
« tout par des quipos de fil..., et de petites pierres servant à apprendre ponc- 
« tuellement ce qu'on veut retenir de mémoire. 11 est curieux, ponrsnit-il, 
« de voir des vieillards décrépits apprendre, avec un rond de cailloux, le 
« Pater nosler ; avec un autre, Y Ave ]\Iaria ; avec un troisième, le Credo; 
« et savoir quelle pierre signifie : conçu du Sainl-Espril; quelle autre: a 
<f souffert sous Ponce-Pilale ; puis, quand ils se trompent, se reprendre, 
" seulement en regardant leurs cailloux... (3^. » 

« Le langiige et la civilisation étant peu différents à Ciizco et à Ouilo, même 
avant la conquête péruvii une (4), il est naturel de rapprocher les quipos en 
cailloux et en grains de mais de a la manière d'écrire des Quitos.... Leurs ar- 
« chivee ou annales, dépositaires de leurs hauts faits, dit Velasco, se rédui- 
« sainnt à certaines tables de bois, de pierre ou d'argile, divisées en plusieurs 
« compartiments, dans lesquels ils plaçaient de petites pierres de grandeur et 
« de couleurs différenles, et taillées avec art par d'habiles lapidaires. 
» C'était par les diverses combinaisons de ces pierres qu'ils conservaient leur 
« histoire et établissaient toute espèce de calculs (5). » 

(1) Acosta, lib. VI, cap. 7. 8. 

(2) Mémoires historiques sur Vancien Pérou, trad. de M. Ternaux, p. 3;}, 
60, 100, 108, 113, 119. — On détruisit aussi des peintures à Mexico, sous 
Itzcoatl, un siècle avant la conquête espagnole. Sahagun, lib. X, cap. 29, 
§12. 

(3) Acosta, ibid. — Garcilaso de la Vega, Comentarios Ueales, part. 1", 
lib. II, cap. 20; lib. VI, cap. 8, 9. — Torqu., lib. XV, cap. 3(i. — Herrera. 
Dec. V, lib. IV, cap. 1. 

(4) Velasco, Histoire de Quito, trad. de M. Ternaux, p. 81, 185, etc. 

(5^ Velasco, ibid., p. 21, 71, 11(5, etc. — Province de Popayan, Recueil de 
documents, etc., p. 248 ; Gide, 1840. 



— LXXIII — 

« Or, sans parler de la divination mexicaine au moyen de cordons et de 
grains de maïs (1), les caractères calculiformes des Codices Mexicani, de 
Dresde et de Paris, aussi bien que ceux des inscriptions de Chiapas, du Yuca- 
tan et de l'Amérique Centrale, rappellent involontairement ces écritures du 
Pérou et de l'Equateur (2). Les Katuns Yucatèques de vingt ans, « ces pierres 
« gravées, placées sur une autre pierre gravée scellée sur le mur des tem- 
« pies (3), rappellent de même les pierres gravées exprimant à Bogota le cycle 
« Mozca de vingt années des prêtres {i). « Les archives de Yucatan, disait-on 
« à Cogolludo, étaient à Tixualahtun, dont le nom signifie : lieu où l'on su- 
« perpose les pierres gravées... On comptait communément l'âge par Katuns, 
« et, à soixante ans, on disait : j'ai trois pierres, et j'ai trois pierres et demie, 
« h soixante-dix ans. » Le même Cogolludo ajoute : « Les Itzaex gardent au- 
« jourd'hui, dans une sorte de livre appelé Analté, les prophéties écrites avec 
« leurs caractères antiques. Ils y conservent la mémoire de tout ce qui leur 
« est arrivé depuis leur établissement dans cette contrée (5). » 

« Eu se rappelant donc ce que j'ai dit des catéchismes mixtes (6) encore 
en usage dans ces contrées, en songeant qu'au passage de M. de Humboldt, à 
Bogota, M. Duquesne puisait, chez des Indiens Mozcas, la connaissance du ca- 
lendrier et de caractères antiques par lui transmise à l'illustre voyageur (7), 
on ne désespérera point de retrouver la clef de ces écritures incrustées, à quel- 
ques égards congénères, mais qu'il sera plus sage de considérer comme dis- 
tinctes. La plupart n'ont point été recueillies et ne pourraient donner lieu qu'à 
des conjectures. Ces conjectures recevraient un haut degré d'intérêt et de 
vraisemblance de ce qu'on pourrait ajouter sur Quetzalcoatl, introducteur des 
arts graphiques au Mexique, et adoré depuis la Californie jusqu'au Pérou ; sur 
les institutions phalliques, communes au Mexique et à la Colombie, d'après le 
Codex Mexicamis du Palais-Bourbon ; sur le Codex Mexicaniis de Vienne, qui 
pourrait bien être véritablement un Codex ylmericœ, ou Indice meridionalis, 
comme porte une annotation célèbre... Mais à quoi bon des conjectures, lors- 
qu'en nous restreignant au Mexique nous arrivons à la certitude dans le plus 
magnifique champ d'étude qu'il ait été donné à l'homme de parcourir! » 

Je termine ici ce C[Lie j'avais à dire sur l'écriture des 
anciens Mexicains : en mettant la dernière main à ce 
travail intéressant , je répète ce que j'ai exprimé en le 

(1) Mecallapoa, Tlaolchayaua, Tlapouia, etc., Dict. de Molina. 
(2^ Calancha, Chronica de San Aujustin dcl Peru, lib. II. 

(3) Cogolludo, Hisl. de Yucalhan, lib. IV, cap. 5, p. 186. 

(4) M. de Humboldt, Vues des Cordillières, II, p. 263. 
v5) llist. Yucalhan, lib. IX, cap. 14, p. 507. 

(6) Voir le Mémoire de M. Aubin, art. Peinlures chrétiennes, p. 21. 

(7) Vues des Cordillières, II, 239-2G1. 



— LXXIV — 

coniraeiiçanl , que j'en dois les principaux matériaux à 
l'obligeance de M. Aubin; les dernières pages sont ex- 
traites textuellement de son Mémoire , dont l'apparition 
ne peut tarder à venir corroborer mes paroles el dont il 
m'a libéralement autorisé à tirer parti avant sa propre 
publication. Tout en remerciant de nouveau mon savant 
ami , je désire vivement que le lecteur , en parcourant 
CCS lignes , soit convaincu ([u'en renfermant cet essai 
dans mon introduction je n'ai eu d'autre intention que 
de le pénétrer d'avance de l'authenticité et de la valeur 
des documents sur lesquels j'ai fondé l'histoire qui va 
suivre. De ces documents , les uns sont dans le do- 
maine public ou font partie de quelques collections 
particulières ; d'autres appartiennent à la collection de 
M. Aubin, et les derniers enfin sont ma propriété per- 
sonnelle. J'en donnerai ici une analyse rapide , afin de 
mettre le lecteur à même d'en foire une appréciation 
plus exacte. 

DOCUMENTS PUBLICS ET DE QUELQUES BIBLIOTHEQUES 

PAUTICULIÈRES. 

N° 1. Codex Letellier(Cof/. Je/.-iîem.), Manuscrit mexicain in-fol. 
avec figures et explications en espagnol, Description des 
fêtes mensuelles du rituel Mexicain et généalogie des 
rois (le Mexico avec une suite jus(|u'à la fin du xvi*' siècle. 
Ce Manuscrit est sur papier européen et appartient h la 
Bibliothèque royale. 

N" 2. Manuscrit de San Juan Huexotzinco, in-folio d'environ 
trois cents feuillets un peu endommagés, contenant le 



LXXV — 

rôle des seigneurs et des habitants des villes et villages 
de l'ancienne république de Huexotzinco, près de Tlax- 
callan. Il est sur papier européen et précieux pour la 
multitude de noms figuratifs mexicains écrits symboli- 
quement au-dessus de la tête des nombreux individus 
qui s'y trouvent mentionnés : il est accompagné de do- 
cuments et de lettres en espagnol relatifs aux communes 
de la république. Il porte en tête un arbre ayant au- 
dessous la légende San Francisco Huexotzinco, avec un 
aigle d'un côté et de l'autre un tigre, c'est-à-dire Quauh- 
lli-Ocelotl, symboles du peuple. Ce MS. appartient à la 
Bibliothèque royale. 

N° 3. Kingsborough, Mexican Antiquities, 1 vol. in-fol. ; plan- 
ches et texte en espagnol et en anglais, avec deux vo- 
lumes de supplément, publié à Londres. 

N° 4-. Saint-Priest et Baradère, Antiquités Mexicaines, 2 volumes 
in-folio, texte et planches, contenant les diverses expé- 
ditions du capitaine Dupaix, entreprises au Mexique, 
aux ruines de Palenqué, etc., par ordre du roi d'Es- 
pagne, en 1804, etc., publié à Paris. 

N° 5. Las-Casas, Historia apologetica de las Indias Occidentales, 
5 volumes in-folio. Manuscrit de la Bibliothèque royale 
de Madrid, dont copie existe dans celle du colonel Peter 
Force de Washington oii je l'ai consulté. 

N" 6. Duran, Historia antigua de la Nueva-Espana, con noticias 
de los ritos y costumbres y explicacion del calendario 
Mexicano, por el Padre Fr. Diego Duran, de la orden 
de Santo-Domingo, escrita en el ano de 1388. 3 vol. 
Manuscrits de la Bibliothèque royale de Madrid, dont 
copie se trouve dans celle du col. Peter Force. 

N" 7. Relacion de las ceremonias y poblacion y gubernacion de 
los Indios de la provincia deMechuacan, hecha al Illnio 
senor Don Antonio de Mendoza, Virrey y guvernador 



— LXXVI — 

de esta Nueva-Espana, por S. M. — Ce Manuscrit, sans 
nom d'auteur, paraît avoir été écrit par un des premiers 
religieux franciscains qui entrèrent dans cette contrée. 
Je l'ai également consulté dans la bibliothèque de 
M. Peter Force, à Washington, où il doit être venu de 
la Bibliothèque royale de Madrid ou de l'Escurial. J'en 
ai transcrit la plus grande partie. 

N° 8. Collection de Mémoires sur l'Amérique, ayant lait partie 
de celle de Muiioz, historiographe d'Espagne, et traduits 
par M. Ternaux-Compans, 22 vol. in-8". Paris, Arthus 
Bertrand. 

N° 9. Relations d'Ixtlilxochitl, Manuscrits des Archives nationales 
de Mexico. 

N° 10. Cronica Mexicana par Alvarado Tezozomoc, Manuscrit des 
Archives de Mexico. 

DOCUMENTS DE LA COLLECTION DE M. AUBIN. 

N° 1. « Historia Tulteca. Annales peintes et manuscrites en langue 
nahuatl, en 50 feuillets, ornées de figures représentant 
les hauts faits, les expéditions, les batailles et les person- 
nages de cette nation, avec les symboles des jours et des 
années où les choses ont eu lieu. » ... Ce document im- 
portant est en voie de publication, et un grand nombre 
de planches en sont déjà lithographiées. M. Aubin y 
joindra un texte explicatif d'un haut intérêt historique 
et philologique. Cet ouvrage est le n° 1 du ^ 1 de la 
coll. de Botturini. 

N° 2. Mémorial de Culhuacan. a Différentes histoires originales, 
en nahuatl, des royaumes de Culhuacan, Mexico et d'au- 
tres provinces, par Domingo Chimalpain, depuis lagen- 
Hlité jusqu'en 1591. «Elles sont écrites, dit M. Aubin, 
année par année, depuis l'an 4 de Jésus-Christ, mais ne 



— LXXVII — 

commencent réellement que l'an 49, époque de l'arrivée, 
par mer, des Chichimèques à Aztlan , avec de grandes 
lacunes jusqu'en 069. Gama et le Père Pichardo en ont 
copié une partie, sans remarquer la transposition de 
plusieurs feuillets qu'ils ont crus arrachés. J'ai traduit, 
ajoute-t-il, la plus grande partie de ces deux ou trois 
volumes d'annales, les plus importantes que nous ayons 
sur l'histoire du Mexique. Ce MS. est le n" 12, § VIII de 
la coll. de Botturini. 

N" 3. (( Essais d'histoire mexicaine, en langue nahuatl, depuis 
l'an 1064 jusqu'en 1521, par Domingo Ghimalpain. » 
Gama attribue à Tezozomoc cette histoire en mexicain 
très-élégant. « Ce sont, dit M. Aubin, des fragments de 
Tezozomoc, d'Alonzo Franco, annotés par Chimalpain, 
qui se nomme en les citant. » C'est le n° 6, § VIII de la 
coll. de Botturini. 

N° 4. MS. de l'an 1520. «Original. Annales historiques de la na- 
tion mexicaine , sur papier indien , presque in-folio, en 
nahuatl, relié avec des cordelettes d'ichtli. Il commence à 
la gentilité et suit jusqu'à la conquête, époque probable 
de la mort de l'auteur, dit Botturini. C'est une pièce an- 
tique et d'une grande valeur. » Gama la cite souvent et 
ajoute : « Je la suppose écrite par un des soldats mexi- 
cains qui se trouvèrent au siège de la ville, d'après dif- 
férentes particularités que j'y ai remarquées. » M. Aubin 
dit à son tour : « C'est aussi l'opinion d'un annotateur 
anonyme, et il est difficile de s'en former une autre. Une 
copie très-ancienne, avec d'heureuses additions et d'é- 
tranges variantes, nous apprend que cette histoire a été 
écrite en 1528, par conséquent sept ans seulement après 
la prise de Mexico. » C'est le n" 10, § VIII de la coll. de 
Botturini. 

N° 5. Histoire des rois et des états souverains d'Acolhuacan. 



LXXVIII — 

(( Mappe sur peau préparée représentant la généalogie 
des empereurs chichimèques, depuis Tlotzin jusqu'au 
dernier roi don Fernando Cortès Ixtlilxochitzin. Elle 
porte plusieurs lignes en langue naliuall. « Je possède 
déjà la plus grande partie de ce document dans le « Mé- 
moire » de M. Aubin et les planches lithographiées par 
lui qui accompagnent le texte. C'est le n° 3, § III de la 
coll. de Botturini. 
N" 6. Histoire de la nation mexicaine, partie en figures et carac- 
tères, partie en prose nahuatl, écrite par un anonyme 
en 1576, et continuée de la même manière par d'autres 
auteurs indiens, jusqu'en 1608. Le texte mexicain est 
l'explication des figures. M. Aubin ajoute : « Je possède 
l'original et la copie de Gama qui cite quelquefois cet 
ouvrage, suffisant à lui seul pour donner la clef de l'é- 
criture et de l'iconographie mexicaines. » Ce document 
est déjà en entier lithographie et doit accompagner éga- 
lement le mémoire. J'en possède un exemplaire. 

Outre ces divers documents, qui ne sont qu'une par- 
tie minime de sa collection, M. Aubin a eu l'obligeance 
de me communiquer à plusieurs reprises les manuscrits 
espagnols deTezozomoc, deMunoz Camargo, de Loayza 
et d'autres. 

DOCUMENTS MANUSCRITS ET IMPRIMÉS DE LA COLLECTION 
DE M. l'abbé BRASSEUR DE BOURBOURG. 

N" I. « Historia de los reynos de Culhuacan y Mexico, en 
lengua nahuatl, autor anonimo, enteianientc de la 
mano de don Fernando de Alva ^Ixtlilxochitl). » 
(]'est sur cette copiCj que je troiivai dans la biblio- 
thèque du collège de San Gregorio de Mexico, que 
je transcrivis la mienne, citée sous le titre de Co- 



~ LXXIX — 

dex Chimalpopoca. M, Aubin, qui possède les co- 
pies faites par Gama et Picbardo, ajoute au sujet 
de ce document : « Cette histoire, composée en 
1563 et en 1579, par un écrivain de Quauhtitlan et 
non par Fernando de Alba (Ixtlilxochitl), comme l'a 
cru Pichardo, n'est guère moins précieuse que les 
précédentes (Mémorial de Culhuacan, etc.), et re- 
monte, année par année, au moins jusqu'à l'an 751 
de J. C. Je dis au moins, parce que, outre le manque 
de la première feuille, les copies de Gama et de Pi- 
chardo font soupçonner quelque désordre dans le 
commencement de l'original. A la suite de ces an- 
nales se trouve l'histoire anonyme (l'Histoire des 
soleils), d'où Gama a extrait le texte mexicain de la 
tradition sur les soleils. Deux copies du commence- 
ment de cette histoire, faites par le père Pichardo, 
prouvent l'intérêt que ce savant attachait à des ré- 
cits dont la traduction m'a coûté des peines infi- 
nies. » C'est le document, n" 13, § VIII de la coll. 
de Botturini, que j'ai traduit, de mon côté. r 

N" II. Historia de las guerras del Peru, por el P. Fr. Pedro 

Guttierrez de Santa Clara. Je ne possède de ce MS 
que les trois chapitres concernant l'histoire du 
Mexique que j'ai reçus, ainsi séparés, du Rév. père 
Arillaga, à Mexico. 

N' lU. Relacion de la historia, ritos y costumbres de la ciu- 
dad de Tetzcuco, hecha por Don Juan de Pomar, 
natural de la misma ciudad al Ilmo Senor Don An- 
tonio de Mendoza , virrey y governador deste reyno 
de Nueva-Espana. MS. 

N° IV. Historia del cielo y de la tierra , creacion del mundo, 
transmigracion a estas tierras, relacion de los ritos 
y costumbros de los Culebras, etc., etc., por Don 



— LXXX — 

Ratnon de Ordonez y Af^niar , etc. MS. copié par 
moi des brouillons du preruier volume avec quelques 
autres fragments du même auteur, existant au Musée 
national de Mexico. 
N"' V. Autre manuscrit du même auteur, qui est un mémoire 

sans titre concernant les ruines de Palenqué, avec des 
notes fort curieuses ; il paraît avoir été adressé à un 
évêque. Je l'ai copié également de l'original en espa- 
gnol qui se trouve au Musée national. 
N" VI. Mémoire manuscrit original en espagnol au sujet 
d'Ordonez et des origines de Palenqué, écrit par don 
Félix de Cabrera ; il m'a été donné, par le Rév. père 
Arillaga, à Mexico. 
N° VU. Mianuscrit du père Lino Fabregat, sans titre, adressé 
au cardinal Borgia , comme appendice et explication 
du Codex Borgia. C'est une copie faite par moi sur 
l'original italien qui se trouve à la bibliothèque de 
l'université de Mexico , et que M. de Humboldt con- 
sulta autrefois à Velletri. 
N" VIII. Manuscrit Quiche de Chichicastenango, « Empiezan 
las historias del origen de los Indios de esta provincia 
de (iuatemala, traducido de la lengua quiche en la 
castellana , para mas comodidad de los ministros del 
santo Evangelio, » tel est le titre que le traducteur 
espagnol donne à ce manuscrit, qui paraît avoir été 
écrit, en partie de mémoire , d'après d'antiques origi- 
naux, en partie copié des livres sacrés des Quiches 
auxquels on y donne le titre de Popo Wuh, ou le Livre 
des princes. En le lisant avec attention , on reconnaît 
qu'un grand nombre de passages y ont été transposés, 
involontairement sans doute, par l'écrivain anonyme. 
Il se compose de quatre parties bien distinctes : la 
première a pour objet la création des choses, l'appa- 



— LXXXI — 

rition des législateurs ou créateurs et les idées plus 
ou moins cosmogoniques d'une inondation ; la 
deuxième contient le roman épique de Hunahpu et 
d'Exbalanqué, précédé de l'histoire de l'orgueil et du 
châtiment de Wucub-Caquix ; la troisième raconte 
l'origine, le passage et la dispersion des tribus en 
Amérique ; et ïa quatrième est une histoire abrégée 
des rois du Quiche. Le livre termine avec la liste des 
souverains des trois dynasties royales et la nomencla- 
ture des titres et charges de la cour. (]e manuscrit, le 
[)lus précieux pour ce qui concerne les origines de 
l'Amérique-Centrale, est écrit dans un quiche d'une 
grande élégance, et son auteur doit avoir été un des 
princes de la famille royale : il le composa peu d'an- 
nées après l'arrivée des Espagnols, au moment où 
tous leurs livres anciens disparaissaient. 

Il fut découvert à Santo-Tomas Chichicastenango, 
alias Chuilà, bourgade considérable du Quiche, où 
l'on trouve les descendants d'ue grande partie de 
l'ancienne noblesse de ce royaume. Le père Fray 
Francisco Ximenes, depuis provincial de l'ordre des 
Dominicains et auteur d'un grand nombre d'ouvrages 
importants , le trouva , étant curé de cette bourgade, 
au commencement du dix-septième siècle et le tradui- 
sit en espagnol. Trop peu instruit, malheureusement, 
des antiquités américaines et ne possédant à peu près 
rien de la science de Sahagun et de Torquemada, il ne 
sut pas pénétrer au fond de l'ouvrage qu'il avait entre 
les mains et se laissa dominer , en le traduisant, par 
les préjugés monastiques de son époque. C'est ainsi 
que l'empire de Xibalba (probablement le premier 
qui fut établi dans ces contrées, aux lieux où l'on voit 
les débris augustes de Palenqué) devient constam- 

/■ 



— LXXXII — 

ment, sous sa plume, le séjour des réprouvés, l'enfer, 
et les princes de Xibalba, des démons ; aussi y a-t-il 
des passages entiers, de sa traduction, qui, dans 
leur mot à mot, n'offrent aucun sens, et d'autres qui, 
dans le texte , sont omis entièrement. Ordonez , qui 
eut ce manuscrit entre ses mains, le copia presque en 
entier dans son Historia del cielo y de la tierra, et en 
tira les conséquences les plus absurdes. Il y avait au- 
trefois à Guatemala trois exemplaires de l'ouvrage de 
Ximenes, intitulé Historia de la provincia de predica- 
dores de San Vicente de Chiapas y Guatemala, au com- 
mencement duquel se trouve le manuscrit quiche. 
Aujourd'hui il n'y en a plus un seul complet, et ce 
qui en reste est déposé à la bibliothèque de l'univer- 
sité. C'est là que M. le docteur Scherzer, de Vienne , 
en fit copier une traduction espagnole. J'ai appris 
que cette traduction avait été traduite en allemand : 
mais j'ignore comment elle a pu être faite sans 
une connaissance préalable de la langue quichée, qui 
seule en donne la clef; sans cette connaissance, une 
grande partie des textes de Ximenes ne présentent 
que des non-sens. 
N° IX. Manuscrit Cakchiquel, ou Mémorial de Tecpan-Atitlan 
(Solola). Ce document curieux commence par des 
mémoriaux et quelques notices généalogiques sur les 
princes de la famille royale du Cakchiquel. L'histoire 
ouvre ensuite avec la création des hommes , qui 
ne paraît être qu'un abrégé du Manuscrit Quiche, 
mais avec des détails que n'offre pas ce dernier. Les 
longs alinéa qui suivent sont en partie tranposés et 
appartiennent évidemment à des ouvrages différents, 
dont ils ne sont que des extraits. L'histoire des princes 
cakchiquels et de la révolution qui les força à se se- 



— F.XXXV 

de San Salvador , de la proviiicia de Guathemala y de 
las cosas notables que desde ella han sucedido en el 
hasta estos tiempos. Manuscrit. — Informe del pro- 
vincial de la orden de Santo Domingo de Guatemala, 
heclîo en el ano de 1724, tocante a los negocios de la 
Vera-Paz. Manuscrit. — Relacion de la sublevacion 
de los Zendales en el ano de 1712. Manuscrit. Ces 
trois, documents sont cousus ensemble; le dernier ren- 
ferme des détails extrêmement curieux sur la révolte 
des Tzendales et sur les causes qui y donnèrent lieu. 
Ils sont originaux et faisaient partie anciennement 
des archives du monastère des Dominicains de Guate- 
mala. In-folio. 

N. XVI. Manuscrit en espagnol, sans titre, auquel manquent 
les premières pages, et qui paraît être une continua- 
tion de l'ouvrage de Remesal. Il renferme une rela- 
tion et des pièces fort curieuses sur les voyages des 
missionnaires dominicains parmi les Lacandons et au 
Peten-Itza, avant la, conquête de cette contrée; il est 
dû, suivant toute apparence, au père Delgado, domi- 
nicain. 

N" XVII. Diverses lettres originales des rois d'Espagne , capi- 
taines généraux, religieux dominicains, etc., impri- 
mées et manuscrites, etc. 

N° XVIII. Succecion chronologica de los présidentes que han 
governado este reyno de Goathemala , desde el ano 
de 1324 que se conquisto hasta el présente de 1777. 
— Obispos de Goathemala. — Noticias curiosas chro- 
nologicas destas Indias (desde el ano de 1492 hasta el 
de 1779). Ce manuscrit, écrit par un auteur anonyme, 
contemporain du tremblement de terre de t773 , con- 
tient des détails très-intéressants sur cette catastrophe 
et sur la translation de la capitale du royaume de Gua- 



— LXXXVI — 

témala au lieu où se trouve actuellement la nou- 
velle ville de ce nom. Je tiens ce manuscrit de 
don José Maria Escamilla , propriétaire à San 
Juan Sacatepeques , qui me l'y donna. 

N° XIX. Informe de don Xavier de Aguirre , alcalde mayor 
que fué de Vera Paz, dirigido à los senores de 
la junta de Gobierno del real consulado de Ciua- 
temala, â 3 de febrero de 1803. MS. Je le tiens 
de don Carlos Meany. 

N° XX. Informes diversos tocantes a la Vera Paz dirigidos 
por los padres de la Chica, Abella, Escoto y 
Aguilar al Ilmo Senor arzobispo de Guatemala 
(anos de 1819 y 1820). Je les tiens de monsei- 
gneur l'archevêque de Guatemala. 

N" XXI. Kalendario conservado hasta el dia por los sacer- 
dotes del sol en Ixtlavacan, pueblo descendiente 
de la nacion kiché, descubicrto por el presbi- 
tero Vicente Hernandez Spina. Santa Catarina 
Ixtlabacam, agosto 2 de 1854. — Ce calendrier, 
écrit en langue quichée avec une traduction es- 
pagnole, est, à peu de chose près, le Tonalamall 
antique des Mexicains : on y trouve les noms 
des lieux de sacrifice encore en usage aujour- 
d'hui parmi les Indiens d'Ixtlahuacan, et les 
noms des prêtres ainsi que des prières mélan- 
gées de noms chrétiens et de superstitions ido- 
lâtres. Je tiens cette pièce curieuse de monsei- 
gneur l'archevêque de Guatemala. In-folio. 

N" XXII. Vae ru-cam ru vuhil nimac biitz Thcologia Indio- 
rum, rubinaam. Manuscrit du père Domingo de 
Vico, tué par les Lacandons en 1555 ; cet ou- 
vrage est un cours d'instructions chrétiennes en 
langue quichée à l'usage des Indiens. Il est relié 



— LXXXIII — 

parer du Quiche, pour se créer un royaume à part à 
Iximché ou Tecpan-Guatemala, en occupe une grande 
partie. L'auteur y donne des détails curieux sur l'en- 
trée des Espagnols dans cette capitale, dont il fut 
témoin oculaire, ainsi que sur les événements subsé- 
quents, jusqu'à l'entier établissement du christianisme. 
Le style de l'ouvrage est varié et pittoresque et ren- 
ferme parfois des passages fort animés. L'auteur, 
don Francisco Ernandez Arana Xahila, des princes 
Ahpotzotziles de Guatemala, était le petit-fils du roi 
Hunyg, qui mourut de la peste , cinq ans avant que 
les Espagnols eussent mis le pied dans cette con- 
trée, en 1519. Le manuscrit continue , de la main du 
même auteur, jusqu'en 1582. Don Francisco Diaz 
Gebuta Oueh , de la même famille , le reprend à 
cette époque et le mène jusqu'en 1597. Les derniers 
feuillets manquent. Ce document provient de l'an- 
cien couvent des franciscains de Guatemala et me fut 
donné original par don Juan Gavarrete, notaire de la 
cour ecclésiastique. 

N" X. Xahoh-Tun , El Bayle del ïun, ou Ballet du Tambour 
sacré. C'est un drame en langue quichée qui me fut 
dicté, en 1855, par Bartolo Ciz, descendant des an- 
ciens seigneurs de Rabinal. Le sujet est entièrement 
historique et paraît remonter au douzième siècle. 
Il s'agit de rivalités entre un prince du Quiche et le 
prince du Rabinal. Il renferme des détails intéressants 
et quelquefois fort curieux sur la vie de château des 
anciens chefs de ces contrées. Je possède, avec les 
paroles, la musique notée de ce drame, que je fis re- 
présenter devant moi , par les Indiens de Rabinal, 
en janvier 1856. 

N° XI. Histoire abrégée des rois du Quiche, en espagnol, 



— LXXXIV — 

écrite par le père Francisco Ximenes, avec des dé- 
tails que ne renferme point le Manuscrit Ouiché de 
Chichicastenango. A la suite du même manuscrit, co- 
pié de la main de don Juan jGavarrete, se trouve en- 
core une autre copie du Manuscrit Quiche. 

N° XII. Histoire de la conquête du royaume et des seigneu- 
ries cakchiquèles de Guatemala, extraite, par don 
Juan Gavarrete , de la Recopilncion florida de la histo- 
ria del reyno de Guatemala, de don Francisco Antonio 
de Fuentes y Guzman , manuscrit des archives muni- 
cipales de la ville de Guatemala. A la suite de ce ma- 
nuscrit se trouve une collection de lettres originales 
et inédites du conquérant don Pedro de Alvarado et 
autres personnages de la même époque, tirées égale- 
ment des archives municipales. 

N° XIII. Noticia historia de los Indios de Guatemala, an tes de 
la venida de los Espanoles , extractada de la historia 
de don Francisco de Fuentes y Guzman, por don Ra- 
faël, Arevalo , secretario de la municipalidad de la 
ciudad de Guatemala. Manuscrit in-4°. Je le tiens de 
don Rafaël Arevalo, qui l'a copié. 

N° XIV. Historia y Coronica franciscana de la provincia del 
Santo Nombre de Jésus de Goattemala , que trata de 
la conversion de los Indios del Reyno de Utlatan y 
de Goattemala à la ley de Bios, con noticias del estado 
quetenian en su infidelidad y gentilismo, ritos y cos- 
lumbres que observaban, govierno y policia con que 
se regian y leyes con que se governaban indepen- 
dientes del Imperio Mexicano. De la Venida de los Es- 
panoles, etc. In-fol. Manuscrit original en espagnol, 
sans nom d'auteur, provenant de l'ancien monastère 
de San-Francisco de Guatemala. 

N" XV. Tratado de la fundacion del convento de la ciudad 



LXXXIX 



N° XXXI 



N- XXXU. 



N° XXXIIl. 



N" XXXIV. 

N° XXXV. 

N» XXXVI. 
N° XXXVII. 
N" XXXVIII. 
N« XXXIX. 

iN° XL. 



Vocabulario Kiche y (]akchiquel, manuscrit de 
plus de 200 feuillets in-4°, sans nom d'auteur, 
fort complet, mais souvent mal orthographié en 
espagnol (quiche et Cakchiquel-espagnol). 

Bocabulario de la iengua Cakchiquel (cakchiquel- 
espagnol, avec une grammaire), Arte de la Ien- 
gua Cakchiquel. Manuscrit fort complet de trois 
cents feuillets in-4" sans nom d'auteur. Je le 
tiens de don Manuel Arrivillaga. 

Vocabulario de la Iengua cakchiquel compuerto 
por el padre fray Alonzo de Santo-Domingo. 
Manuscrit très-complet de 140 feuillets in-4° 
(cakchiquel -espagnol) . 

Vocabulario de las lenguas Ixil, Cacchi (deCoban) 
y de San Miguel Chicah. Petit Manuscrit mo- 
-derne où il manque beaucoup de choses. 

Vocabulario de la langue Maya. Manuscrit mo- 
derne d'environ deux mille mots, maya, espa- 
gnol et anglais. - 

Confesionario en Iengua C.hanabal y castellana 
Manuscrit sans nom d'auteur. 

Confesionario en Iengua de Rabinal (quiche et es- 
pagnol). Manuscrit d'une douzaine de feuillets. 

Confesionario de la Iengua de Taltic (pokomchi et 
espagnol). 

Vocabulario de la Iengua Subtiaba (Léon de Nica- 
ragua). Manuscrit moderne très-peu complet, 
par don Francisco Arragon. 

Manuscrit petit in-4" sur parchemin contenant des 
prières, etc., en langue quichée. 



Les livres imprimés les plus rares qui ont servi à !a composition 
de cet ouvrage, faisant partie de ma collection, sont 



— xc — 

N" 1 . Geographica descripcion de la parte septentrional del polo 
artico de la America, etc., Historia de la provincia de 
predicadores de Guaxaca, por el P. M. fr. Francisco de 
Burgoa, 2 tom. in-fol". Mexico, 1G71. — Cet ouvrage, 
qui est fort rare, manque dans le catalogue des livres 
américains de I\I. Ternaux-Compans : il est rempli des 
détails les plus intéressants sur l'histoire et la géogra- 
phie des royaumes dn Tzapotecapan et de Tehuantepec 
(état d'Oaxaca). 

N" 2. Historia de Yucatan por el padre Francisco de Cogolludo, 
Merida et Campeche, 2 vol. in-8°. 

N" 3. La ]SIonarquia Indiana, del padre fr. Juan de Torque- 
mada, 3 vol. in-folio. Madrid, 1723. 

N" 4. Historia de las cosas de Nueva-Espana por el padre fr. 
Bernardino de Sahagun, édité par D. Carlos-Maria 
Bustamantc, 3 vol. in-8°. Mexico, 1829-30. 

N° 5. Historia de la provincia de San Vicente de Chiappas y 
Guatemala, por el padre fr. Antonio de Rcmesal, 1 vol. 
in-fol°. Madrid, 1620. 

N" 6. Cronica de la Nueva-Espana, por el presbitero don Fran- 
cisco Lopez de Gomara, in-fol. coll. de Barcia. 

N" 7. Lorenzana, cartas de Hernando Cortes, Mexico, 1776, 
in-i". 

N° 8. Historia de la conquista de la Nueva-Espana, por Bernai 
Dias del Castillo, Madrid, 1632. 

N" 9. Teatro Mexicano, por el padre fr. Augustin de Vetancurt, 
in-fol. Mexico, 1698. 

N" 10. Rhetorica Christiana, autore P. F. Didaco Valades, in-i». 
Borna, 1579. 

N" 11. Constituciones diocesanas del obispado de Chiappas por 
el Beno P. fr. Francisco Nunez de la Vega, obispo de 
Chiappas y Soconusco, in-folio, Borna, 1702. 

N" 12. Cronica serafica y apostolica del colegio de propaganda 



— LXXXVII — 

avec une suite de sermons et portions diverses 
. de l'Écriture sainte, des Épîtres et Évangiles 
dans la même langue, par divers religieux do- 
minicains. In-i". 

N" XXIII. Le même ouvrage manuscrit, moins les sermons, 
en langue cakchiquèle. In-4°. 

N° XXIV. Sermons et panégyriques en langue cakchiquèle, 
par le père Francisco Maldonado, franciscain, 
le plus éloquent des religieux espagnols dans les 
langues indiennes. Manuscrits. In-folio, 1671. 

N° XXV. Autre volume de sermons manuscrits en langue 
quichée par divers auteurs. 

N" XXVI. Manuscrit in-folio contenant : Arte brève de la 
lengua Pocomchi de la provincia de la Vera- 
Paz, compuesto y ordenado por el vénérable 
Padre fray Dionysio de Çuniga, etc., y traducido 
en la lengua Pokomam de Amatitlan por el 
padre fray Pedro de Moran. — Bocabulario de 
. solo los nombres de la lengua Pokomam (il est 
malheureusement incomplet et ne va que jus- 
qu'à la lettre N, inclusivement). — Divers ser- 
mons et panégyriques en langue Pokomame avec 
des notes philologiques très-importantes. — Vo- 
cabulario de los nombres que comiençan en 
romance (latin-pokomam), en lengua Pokomam 
de Amatitlan. Ce dernier est complet, et l'en- 
semble de ce beau manuscrit, renfermant un 
grand nombre d'exemples et d'explications, est 
le plus beau monument des langues pokomame 
et pokomchi qui existe. Je le tiens de don Car- 
los Meany, négociant anglais établi à Guatemala, 
et l'un des copropriétaires de la magnifique 



— LXXXVIII — 

plantation (hacienda) de San Geroninio, près de 
Saiama dans la Véra-Paz. 

N" XXVIl. Vocabulario Quiche (espagnol-quiché), tompuesto 
por el padre fray Domingo de Basseta y acabado 
en 29 de Enero de 1G90. — Ce magnifique voca- 
bulaire est suivi d'un autre plus précieux encore 
dans le même volume, et par le même auteur, 
intitulé : V^ocabulario de lengua Quiche de Fr. 
Domingo de Basseta, el cual empieza con lengua 
(quiché-espagnol). — A la suite viennent encore 
un excellent vocabulaire quiché-espagnol, par- 
ticulier à Rabinal, suivi d'une courte grammaire 
de la même langue, puis un autre vocabulaire 
espagnol-quiché, mais beaucoup plus défectueux 
et d'une autre main.' L'ensemble forme un vo- 
lume in-4° d'environ 500 feuillets, le plus com- 
f)let qui existe de la langue quichée. 

N" XXVllI. Arte de las très lenguas('akchiquel, Quiche y Tzu- 
tuhil, por el padre M. fray Francisco Ximenes, 
O. S. D. Cette grammaire, copiée par moi sur 
celle de l'université, renferme un vocabulaire 
des racines de ces trois langues qui est fort pré- 
cieux. 

N° XXIX. Arte de la lengua Quiche, con modo brève de admi- 
nistrar los sacramentos en la misma lengua. (]e 
manuscri-t est sans titre et sans nom d'auteur, 
composé de 65 feuillets in-4°; il me fut donné 
par le capitaine Vandegehuchte, ingénieur belge. 

N" XXX. Arte de la lengua Qiche (otro), con modo de ayu- 
dar a los enfermos. Ce manuscrit, également 
sans nom d'auteur comme le dernier, est beau- 
coup moins complet. 11 vient de Rabinal, où il 
nie fut donné par don Salvador Blanco. 



— XC[ — 
fîde de la Santa-Cruz de Qiieretaro, escrita por el P. fr. 
Juan Domingo Arricivita, 2 tom. in-fol. Mexico, 1790. 
N° 13. Compendio de la historia de la ciudad de Guatemala por 
el B"" don Domingo Juarros, 2 vol. in-4°. Guatemala, 
1808-10. 
N" 14. Escudo de armas de Mexico, por el B' don Cayetano de 

Cabrera y quintero, in-fol". Mexico, 1746. 
N** 15. Memorias para la historia del antiquo reyno de Guate- 
mala redactadas por el Ilmo Sr. D. Francisco Garcia 
Pelaez, arzobispo de Guatemala , 3 vol. in-8°, 1852. 
N" 16. Descripcion historica y cronologica de las dos piedras 
que se hallaron en la plaza principal de Mexico en el 
ano de 1790, por don Antonio de Léon y Gama, Mexico, 
1832. 
Je ne compte pas une foule d'autres livres imprimés moins rares 
que tous les lecteurs des choses américaines connaissent et qui se 
trouvent cités dans mon histoire, non plus que les vocabulaires 
mexicains de Molina, diverses grammaires des langues du Mexique 
et du Guatemala, etc., dont je possède également des exemplai- 
res (1). 

(1) Je ferai observer au lecteur, pour le mettre au courant de la pronon- 
ciation des mots des langues du Mexique et de l'Amérique-Contrale, que cette 
prononciation est moins dure qu'elle paraît au premier abord. La lettre x se 
prononce invariablement comme notre ch ou le sh anglais ou le sci italien : 
par exemple, Mechico pour Mexico (en anglais Meshico), ichlli pour ixlli, etc. 
Le ch mexicain se prononce tch, ainsi : Tchitchimèque pour Chichimèque, les 
Anglais le prononcent ainsi naturellement et les Italiens devraient lire cicimec. 
Les lettres hu se prononcent comme un tv légèrement aspiré, Nawall pour 
Nahuatl ; h à la fin d'un mot est légèrement aspiré en mexicain. Dans les 
langues de l'Amérique-Centrale, la lettre x se prononce comme en mexicain, 
de même les lettres ch ; la lettre h est toujours aspirée , au milieu et à la (in 
des mots, quelquefois d'une façon fort dure comme le j (jota ) espagnol. Dans 
toutes les langues de ces contrées , la lettre u se prononce ou et le z a le son 
de la lettre ss dure. Le g , dans les langues quichée, cakchiquèle et tzutohile, 
est plus ou moins guttural comme notre g dans Gand , mais bien plus souvent 
d'une manière qu'on ne peut faire sentir qu'en le prononçant : q et qui, que, 
ont partout le son du k, Ketzal pour Quelzal. 



— XCII — 

J'ajouterai , en terminant cette introduction et sous 
forme de post-scriptum, que , résolu h ne faire prévaloir 
aucun système relativement aux origines de la popula- 
tion et de la civilisation américaines, je me suis abstenu, 
dans tout le cours de cet ouvrage , de toute comparai- 
son entre les peuples de l'ancien et ceux du nouveau 
monde. On s'est trompé et l'on a donné à mes paroles 
plus de valeur que je n'en voulais y mettre, quand on a 
cru, sur une phrase purement interrogative insérée dons 
une de mes lettres à M. Alfred Maury , que j'adoptais 
entièrement les idées Scandinaves. Ce n'étiiit In qu'une 
exclamation , et rien de plus. Cependant je ne renonce 
pas le moins du monde au droit de tirer parti, plus tard, 
de mes recherches et d'établir , dans des dissertations 
spéciales, le système qui me paraîtra le plus rationnel, et 
j'annonce d'avance, ici, que, si j'ai cru entrevoir naguère 
les traces des Scandinaves dans quelques invasions sep- 
tentrionales, j'en crois voir encore aujourd'hui ; je trouve 
également des souvenirs plus ou moins effacés des Ara- 
bes et des anciennes populations du bassin de la Médi- 
terranée dans l'Yucatan et le Quiche, comme j'en aper- 
çois du bouddhisme indou ou chinois dans la plupart 
des religions du Mexique et de l' Amérique-Centrale. 

Paris, 16 juin 1857. 

L'AUTEUR. 



HISTOIRE 
DES NATIONS CIVILISÉES 

DU MEXIQUE 

ET DE L'AMÉRIQUE-CENTRALE. 



LIVRE PREMIER. 



CHAPITRE PREMIER. 



Civilisation mexicaine à l'époque de la conquête. Mexico survivant à sa ruine. 
■Objet de l'auteur en écrivant celte histoire. Premier aspect de la nature 
américaine au débarquement des Européens. Systèmes divers sur le passage 
des animaux d'un continent à l'autre. Physiologie de l'homme américain. 
Langues américaines. Migrations des peuples. Monuments de la vallée du 
Mississippi et de l'Ohio, aux États-Unis. Pyramides et lumuli. Traditions 
des Muskogs et des Chippeways. Navigation des Phéniciens et autres peu- 
ples de l'Asie. Voyages des Scandinaves. Questions sur les races civilisées 
de l'Amérique. Classes diverses des populations américaines. Agriculture du 
continent occidental. Questions sur son origine. 



A l'époque où les Espagnols apparurent sur les côtes du conti- 
nent américain , l'empire soumis au sceptre de Montézuma ne 
formait qu'une portion relativement peu considérable des vastes 
régions connues depuis sous le nom de Nouvelle-Espagne. Ses 
limites ne comprenaient que les états actuels de la Véra-Cruz, de 
I. 1 



— 2 — 

Quérétaro, de la Puebla et de Mexico , s'arrêtant au sud-ouest au 
fleuve Mexcala , appelé aujourd'hui rio de Las-Balzas. Si nous en 
exceptons les contrées les plus septentrionales et les forêts inac- 
cessibles des hautes Cordillières, qui servaient de retraite à des 
tribus encore indomptées , le reste était partagé en divers états , 
républiques ou monarchies, indépendantes les unes des autres, 
alternativement en paix ou en guerre, comme les royaumes de 
l'Asie, suivant les intérêts de leur politique, de leur religion ou 
de leur commerce. Aux Mexicains appartenait alors la prépondé- 
rance dans l'Analmac, dont ils n'étaient pas moins redevables à 
la supériorité de leurs armes qu'à la terreur qu'ils avaient su 
inspirer , en immolant par milliers leurs captifs sur les autels du 
dieu de la guerre. Mais leur puissance, aussi bien que leur ci- 
vilisation, était une chose nouvelle. Un siècle à peine s'était écoulé 
depuis qu'ils étaient sortis d'un état d'ilotisme et, par conséquent, 
de barbarie. La situation merveilleuse de leur capitale était due 
au hasard , et l'industrie que les conquérants admirèrent à bon 
droit dans l'établissement de leurs digues , de leurs ponts , de 
leurs chaussées et de leurs aqueducs appartenait à des architectes 
et à des ouvriers venus des nations voisines. 

La prise de cette ville , que la valeur de ses habitants et sa po- 
sition rendaient en quelque sorte inexpugnable aux yeux des in- 
digènes, entraîna la soumission de la plupart des princes de l'A- 
mérique septentrionale. Par des motifs que nous apprécierons 
dans le cours de cette histoire , leurs capitales furent dédaignées 
par les conquérants ou tombèrent en ruines par l'abandon pro- 
gressif des populations. Mexico, qui de toutes avait eu le plus à 
souffrir durant un siège opiniâtre de près de trois mois, eut seule 
la chance d'être rétablie dans ses anciens honneurs. Un caprice 
de Cortès lui rendit sa prééminence : sortant de ses lagunes plus 
belle qu'auparavant, elle régna sur plus de royaumes qu'elle n'en 
eût osé rêver sous ses anciens monarques et devint en peu de 
temps la plus glorieuse des cités du Nouveau-Monde, (xtte cir- 



— 3 — 

constance, non moins que les actions héroïques de la conquête, fit 
oublier les empires rivaux de celui de Montézuma. La splendeur 
de sa civilisation empruntée passa pour la sienne propre, et l'his- 
toire partiale laissa croire à l'Europe et à l'Amérique elle-même 
que, de toutes les nations de la Nouvelle-Espagne, le Mexique 
seul était parvenu à s'élever au-dessus de la condition des sau- 
vages. 

L'objet que nous nous proposons est de rétablir les faits altérés 
par l'ignorance ou cachés par la jalousie espagnole, de faire 
connaître les nations qu'une froide indifférence a dédaignées, de 
rechercher leurs origines et de les replacer, autant que possible, 
dans le rang qui leur appartient, suivant l'ordre delà civilisation 
générale dont nous écrivons l'histoire. Le Mexique et l' Amérique- 
Centrale, depuis l'époque de leur découverte, ont constamment 
attiré les regards des hommes intelligents. Rien, en effet, n'a 
plus de droit à l'admiration du voyageur que la variété du 
sol et du climat dans ces régions magnifiques, la vigueur 
luxuriante de la végétation, la grandeur sublime du paysage 
et les ressources inépuisables de leurs richesses minérales. Mais, 
si la nature inanimée offre un spectacle si intéressant , celui de la 
nature animée et intelligente n'est pas moins digne d'attention : 
on n'étudiera pas sans intérêt ces nombreuses populations si 
longtemps inconnues à l'Europe , et non moins variées dans leur 
caractère, leur industrie et leurs institutions, que les productions 
et les climats de leur belle patrie. Les ruines des antiques cités 
américaines, découvertes dans les forêts où elles gisaient incon- 
nues depuis des siècles, ont accru de nos jours le désir d'appro- 
fondir le mystère qui enveloppe encore leur histoire. C'est pour 
répondre à ce désir, que nous éprouvons nous-même si vivement 
depuis plus de vingt ans , que nous avons travaillé à réunir dans 
un même cadre les documents épars dont cette histoire doit se 
composer ; c'est pour satisfaire ce penchant, que nous avons 
voyagé si longtemps dans ces immenses régions et vécu parmi les 



— 4 — 

populations indigènes du Mexique et de l'Amérique-Centrale, dans 
l'espoir de nous instruire plus sûrement, par leur contact, de 
leurs traditions, de leurs mœurs et de leurs langues. 

Dans le livre que nous écrivons nous n'adoptons en particulier 
aucun des systèmes imaginés au sujet de leur origine ou de leur 
civilisation. Nous coordonnons simplement ce que nous avons 
recueilli dans les documents originaux écrits par les Indiens 
avant et après la conquête, et nous racontons ce que nous avons 
entendu de leur bouche, afin de mettre le lecteur à même de 
juger personnellement de l'ensemble des notions cosmogoniques, 
religieuses et historiques de l'antiquité américaine, et de lui laisser 
toute sa liberté dans les comparaisons à établir entre les peuples 
de l'ancien et ceux du nouveau continent. 

Avant d'entrer en matière, nous ne croyons pas inutile de jeter 
un coup d'oeil sur les traditions cosmographiques plus ou moins 
applicables à l'hémisphère occidental, conservées dans l'ancien 
monde et de rappeler brièvement les spéculations qui en furent 
la conséquence après la découverte de l'Amérique. Nous exami- 
nerons, en passant, quelques-unes des questions soulevées sur l'ori- 
gine de la population américaine, et au sujet des voyages entre- 
pris dans le Nouveau-Monde , antérieurement à Christophe 
Colomb. 

Le premier aspect de la nature américaine avait été pour les 
Européens un profond sujet d'étonnement et de méditation. Tout 
était nouveau pour eux, l'homme, les plantes et les animaux. Par 
analogie, on donna aux animaux des noms empruntés aux espèces 
connues; mais il est certain que dans cette incroyable variété on 
ne trouva pas un seul des quadrupèdes appartenant à l'Asie, à 
l'Europe ou à l'Afrique (1). L'homme même s'y montra comme 
une création à part, également étranger aux autres races par sa 



(t) Lawrence, Lectures on physiology, zoology and the natural history 
of mau, Loudou, 1819. 



— 5 — 

constitution, ses institutions et ses mœurs. L'impression de cette 
découverte extraordinaire fut peut-être plus vive encore pour 
ceux qu'elle vint trouver dans les paisibles études du cabinet, ou 
dans la solitude du cloître. Personne alors ne se serait arrogé 
le droit de révoquer en doute les paroles ou le sens ordinaire 
des livres saints. Instruits par les enseignements de la foi à con- 
sidérer tous les hommes comme les descendants d'une souche 
unique et à assigner les autres êtres animés à une seule création , 
ce fut avec un sentiment de crainte qu'ils apprirent les merveilles 
de ce monde nouveau , de toutes parts environné de mers im- 
menses ; ils se demandèrent avec perplexité de quelle manière il 
avait pu se peupler. Delà des spéculations interminables, où une 
science d'une grande profondeur se montre souvent à côté du 
ridicule, des volumes sans nombre qui n'ont cessé, depuis lors, 
de jeter un grand jour sur la question, sans pour cela résoudre le 
problème de la population primitive de l'Amérique. 

Les difficultés parurent se multiplier dans une proportion pres- 
que égale à celle des progrès de la science , surtout en ce qui con- 
cerne le passage des animaux d'un hémisphère à l'autre, et la 
différence absolue d'un grand nombre de races américaines d'avec 
celles de l'ancien monde. A quelques exceptions près, les ani- 
maux des deux Amériques semblent former des espèces particu- 
lières, ou, au moins, comme ceux de la Nouvelle-Hollande, un 
ensemble à part et que l'on dirait originaire de la terre qu'ils 
habitent. 

Qui pourra se persuader que l'ocelot et le jaguar, qui font en- 
tendre leurs rugissements depuis l'embouchure du Rio-Gila jus- 
ques au delà de l'Amazone, y soient passés à la nage de l'Afrique, 
ou que des hommes se soient amusés à les transporter dans des 
barques pour se donner, plus tard, le plaisir de les chasser? Qui 
croira, avec Acosta, que le lion et le tigre, qui habitent la zone 
torride, ont pu traverser le détroit de Behring, eux qui ne sau- 
raient vivre dans les régions glaciales qui unissent l'Amérique à 



— 6 — 

l'Asie (1)? Les traditions américaines font allusion à une inonda- 
tion ou déluge partiel, qui aurait anéanti anciennement une vaste 
contrée et fait périr beaucoup de monde (2). Cette circonstance, 
non plus que les rapprochements ingénieux de l'auteur des Let- 
tres Américaines et le talent avec lequel il travaille à faire sortir 
des profondeurs de l'Océan l'Atlantide de Platon (3), ne suffisent 
pas pour faire admettre cet immense bouleversement d'une vaste 
terre engloutie dans les flots et qui aurait jadis uni le Brésil à la 
côte d'Afrique, ces conjectures n'étant appuyées sur aucune 
donnée historique. Faudra-t-il donc en conclure, avec Torque- 
mada (4), que les anges qui avaient pris soin de transporter les 
animaux dans l'arche de Noé auraient veillé ensuite à leur égale 
distribution dans toutes les parties de la terre, ou bien nous 
rangerons-nous à l'opinion de plusieurs philosophes modernes, 
fondés sur saint Augustin (5) , que Dieu a pu créer de nouvelles 
races animales, après le déluge, pour en peupler les régions aux- 
quelles elles devaient appartenir par leur nature et leur constitu- 
tion physique ? Cette question étant étrangère au plan de notre 
histoire, nous n'entreprendrons pas de la discuter. 

Dans le problème de la population américaine, l'homme ne pa- 
raît pas, au premier abord, offrir des difficultés aussi grandes que 
les races animales auxquelles il a été donné pour maître. Créé 
pour être le roi de la nature, il vit et se propage également dans 
les climats glacés du pôle, comme sous le ciel ardent de la zone 
torride. Il dirige avec la même hardiesse sa course dans les sables 
du désert, à travers les flots de l'Océan, ou sur la croupe neigeuse 
des Alpes. Depuis un demi-siècle le passage des Asiatiques et des 

(1) Clavigero, Historia aotica di Mcssico, Dissert. 1. DeU'origine de la po- 
polazione, etc., tome III. 

(2) Manuscrit Quiche de Chichicastenanfio , dans la bibliot. de l'univers, 
de Guatemala. —Codex Chimalp., Histoire des soleils. 

(3) Carli, Lettres Américaines, tome II. 

(4) Torquemada, Moiiarquia indiana, lib. I, cap. 8. 

(5) Divi August. lib, XVI , de Civitate Dei , cap. 7. 



— 7 — 

Esquimaux en Asie, par le détroit de Behring, a été élevé au rang 
d'une certitude historique par les recherches d'un grand nombre 
de savants; mais ils n'ont jamais soutenu que tous les Américains 
fussent les descendants de colonies venues d'Asie. Acosta (1) et 
Clavigero (2), tout en étayant la première de ces opinions de leur 
suffrage, sont d'un avis mixte qui réunit également les prétentions 
des Européens, des Asiatiques, des Africains et même des peu- 
plades de rOcéanie. Mais on s'est fondé, surtout en ce qui re- 
garde les premiers, sw le caractère physiologique qui rapproche, 
à bien des égards, la race américaine de celle des Mongols, qui 
peuple le nord et l'est de l'Asie, ainsi que celle des Malais, ou des 
hommes les moins basanés de la Polynésie et des autres archi- 
pels de rOcéanie. Ce rapprochement, toutefois, qui ne s'étend 
qu'à la couleur et à quelques-uns des traits du visage, n'embrasse 
pas les parties plus essentielles, telles que le crâne, les cheveux 
et l'angle facial. Si, dans le système de l'unité de l'espèce humaine, 
on veut considérer les Américains comme une branche de la race 
mongole, il faudra supposer que, pendant une longue suite de siè- 
cles, elle a été séparée du tronc et soumise à l'action lente d'un 
climat particulier (3). C'est l'opinion de Clavigero et du savant 
abbé Hervas (4), qui insistent avec raison sur la haute antiquité 
des populations américaines. 

Pour nous, tout en adoptant les mêmes conclusions, nous ne 
croyons pas qu'il soit nécessaire d'insister sur une antiquité si 
reculée pour voir le changement qu'un autre sol et un autre cli- 
mat apportent dans les races humaines. Un petit nombre d'années 
ont suffi pour établir une distinction déjà très-marquée entre les 
Américains modernes et les Anglais dont ils descendent : on 
pourra nous objecter ici les nombreux mélanges d'étrangers ve- 

(1) Historia uatural y moral de las Indias, etc., lib. I, cap. 20. 

(2) Storia antica di Messico, tom. II, Dissert. 1. 

1,3) Malte-Brun , Géographie universelle, etc., tom. VI. 
(4) Saggio praltico délie lingue, etc. 



— 8 — 

nus de toutes les nations de l'Europe. Nous convenons que ceci 
peut, jusqu'à un certain point, être cause de cette différence ; mais 
nous demanderons au voyageur attentif qui a parcouru les États- 
Unis, de nous dire ce qu'il pense de certaines familles de New- 
York et de la Pensylvanie, dont le sang est demeuré pur depuis 
un siècle ou deux, et des populations les plus anciennement éta- 
blies dans le Kentucky ou sur les bords du Mississippi; n'a-t-il 
pas observé, comme nous, une altération sensible, non-seulement 
dans les traits, mais dans le caractère ? A part la civilisation eu- 
ropéenne qui les a suivis, on retrouve déjà chez les uns, avec 
l'angle facial, la fierté et l'esprit de ruse de l'Iroquois ; chez les 
autres, avec l'extérieur, la rudesse, la franchise et l'indépendance 
de rillinois ou du Chérokée (1). 

On croit trouver également des preuves d'émigrations asia- 
tiques dans les idiomes du Nouveau-Monde. Mais, ainsi que le 
remarque le savant et modeste Gallatin (2), la physiologie ne nous 
a pas encore mis à même de tirer aucune conclusion positive à 
ce sujet, et il n'est pas probable que la comparaison isolée des 
vocabulaires puisse nous donner beaucoup de lumières. Il y a 
peut-être plus de deux cents langues en Amérique : malgré 
la ressemblance de leur construction et des formes grammaticales, 
elles en ont généralement peu dans les mots. On pourra découvrir 
des coïncidences remarquables entre ces mots et ceux des autres 
langues ; mais ces coïncidences ne suffisent pas encore pour établir 
entre les idiomes américains et ceux des autres pays la preuve 
ou même l'indication d'uneorigine commune. La connaissance des 
langues du nord-est de l'Asie et de l'intérieur de l'Amérique est 



(1) Cette observation, qui n'est pas spulemcnl la nôtre, a été faite par plu- 
sieurs savants distingués d'Angleterre et même des États-Unis. Nous espé- 
rons que nos amis los Américains ne les prendront pas en mauvaise part; nous 
serions désolé que quelqu'un pût les regarder comme des personnalités. 

(2) Alb. Gallatin , Notes on the semi-civilired nations of Mexico, etc., in the 
Transactions ofthe American efhnological Society, vol. I. 



— 9 — 

encore fort limitée : il faut donc attendre des investigations plus 
complètes, avant de pouvoir prononcer sagement sur cette ma- 
tière. 

En voyant cette multitude et cette diversité prodigieuse des lan- 
gues américaines, la première idée ne sera-t-elle pas de conclure 
que le Nouveau-Monde a dû être peuplé non par quelques na- 
tions distinctes, mais par un grand nombre de familles absolument 
différentes les unes des autres ? Cette hypothèse, si improbable 
en elle-même, est d'ailleurs incompatible avec la conformation 
physique et la construction des idiomes de la plupart des nations 
et des tribus indigènes, entre lesquelles on a trouvé une si grande 
ressemblance dans les temps modernes. Si, comme il est probable, 
cette subdivision extraordinaire s'est opérée en Amérique, on ne 
peut faire autrement que d'admettre la plus longue période pos- 
sible, la lente opération du temps étant nécessaire pour accom- 
plir les changements dont les langues non écrites sont susceptibles, 
pour séparer les masses en corps de nations diverses, et éloigner 
les populations nomades de celles qui se constituaient en commu- 
nautés civiles. On peut donc regarder comme certain que l'Amé- 
rique a reçu ses premiers habitants à une date assez reculée pour 
que les lois providentielles relatives à la multiplication de l'espèce 
humaine et à sa dispersion sur l'étendue de l'hémisphère aient 
pu avoir leur plein effet. La variété et le nombre prodigieux des 
langues américaines sont, par conséquent, des preuves non-seu- 
lement de la haute antiquité des Indiens, mais encore de la certi- 
tude que la grande masse des indigènes actuellement existants 
est provenue de ces migrations primitives (1). 

Après avoir constaté l'antiquité de la souche originale des po- 
pulations de l'Amérique, nous pouvons affirmer également que les 
migrations successives qui ont pu s'effectuer ensuite au continent 
occidental n'ont pas été assez nombreuses pour effacer ou altérer 

(1) Gallatiu , Notes ou the semi-civilized nations of Mexico, etc., vol. I. 



, — 10 — 

son caractère distinctif. C'est ainsi, par exemple, que la plupart 
des langues parlées dans les états guaténialiens et dans le grand 
état de Chiapas paraissent avoir pour base unique l'idiome maya, 
répandu encore aujourd'hui dans tout l'Yucatan (t). Quant au 
passage de l'homme d'un hémisphère à l'autre, il offre bien moins 
de difficulté qu'on ne pourrait se l'imaginer. Sans parler du dé- 
troit de Behring, on sait qu'il n'y aurait rien de plus aisé, pour 
les habitants de la Mantchourie ou du Japon, de se transporter, en 
peu de jours, aux côtes de l'Amérique, en suivant la chaîne presque 
continue des îles Kouriles, qui s'étendent du Japon au Kamtschatka, 
et de là, le long des Aléoutiennes, à la presqu'île d'Alazca, située au 
cinquante-cinquième degré de latitude septentrionale. On sait, 
d'ailleurs, que les premires découvertes modernes furentgénérale- 
nient le résultat des voyages de cabotage, entrepris d'île en île, 
ou le long des côtes. C'est ainsi que les Malais peuplèrent la plu- 
part des îles intertropicales de l'océan Pacifique, dont la popula- 
tion est bien moins explicable cependant que celle du nouveau 
continent. Les navigateurs signalent plus d'un exemple d'une pi- 
rogue ou d'une barque, ramassée dans les vastes plaines de l'Océan, 
dont les hommes, égarés de leur pays, se nourrissaient au hasard 
du poisson qu'ils péchaient, et s'abreuvaient de l'eau du ciel. Il y 
a huit ans à peine, qu'une jonque japonaise, perdue dans sa route, 
fut rencontrée par un navire des États-Unis, à 100 milles environ 
de San-Francisco, et amenée avec son équipage dans ce port. 
Combien d'exemples du même genre l'histoire ne pourrait-elle 
pas nous révéler d'hommes chassés par les accidents de la mer 



(1) « Segun se colige de todas las leuguas de esle reyno de Guatemala, desde 
« la lenguatzotzil , Zendal , Chanabal , Coxoh , IMame, Lacandon, Petco , Ixil, 
a Cakchiquel , Cakchi , Pocouchi , hasta otras niuchas lenguas , que en diver- 
«1 SOS partidcs se hablati , fuerou todas uua misnia , y en difereutes provincias 
M y pueblos la corrompieron de diferente suerte, etc. » Ximenes, Prologo 
en su Arte de las très leuguas Cakchiquel , Quiche y Zutuhil. MS. eu la pos- 
Kssioi) de l'auteur. 



__ 11 _ 

sur les côtes de l'Amérique, et qui mêlèrent ensuite leur sang à 
celui des races primitives ! 

Ce qui est certain, c'est que la plupart des traditions que nous 
avons trouvées dans les monuments indiens ou parmi les indigènes 
annoncent toutes un point de départ éloigné et font supposer une 
origine commune avec la masse des hommes. Ce qui n'est pas 
moins remarquable, c'est qu'il y a fort peu de ces traditions qui 
n'assignent l'orient comme le berceau de la race humaine : sans 
doute il est venu des tribus du nord-ouest, il en est venu du sud; 
mais si vous interrogez leur histoire, si vous leur demandez com- 
ment leurs premiers pères sont arrivés dans ce nord-ouest, elles 
répondent qu'elles sont parties d'abord des lieux où le soleil se 
lève. Nous ne prétendons pas, pour cela, qu'il n'en soit pas venu 
d'ailleurs ; nous constatons simplement un fait à l'appui duquel 
viennent se ranger la plupart des nations américaines qui ont 
conservé quelque souvenir de leur berceau. 

Les mêmes causes peuvent avoir amené à l'ouest comme à 
l'est les mêmes résultats, et les témoignages de l'antiquité ne 
manquent pas pour expliquer les voyages de long cours en- 
trepris vers les régions inconnues de l'occident par les peuples 
limitrophes de la Méditerranée. La pêche à la morue sur les 
bancs de Terre-Neuve est plus ancienne que l'époque de 
Christophe Colomb, et nous croyons qu'il serait téméraire de 
vouloir assigner celle où elle a commencé. Les hordes nom- 
breuses qui tour à tour inondèrent l'Asie et rEuro[)e , qui 
peuplèrent les lacs et les îles de la Scandinavie, d'où sortirent 
ensuite ces fameux pirates qui changèrent les destinées de la 
France, n'ont-elles pas pu , dans leurs excursions aventureuses, 
au milieu des glaces qui environnent l'Islande, arriver jusqu'au 
nouveau continent? Les traditions américaines font allusion, 
plus d'une fois et d'une manière fort sensible , aux voyages des 
tribus quichées venant de l'orient, d'une région froide et 
glacée , par une mer nébuleuse , à des régions non moins 



— 12 — 

tristes et non moins froides, d'où elles se dirigèrent ensuite 
vers le sud. Ces traditions, que nous développerons plus au 
long dans le cours de cet ouvrage, méritent certainement une 
grande attention. La marche de ces tribus fut lente et pénible, et 
les détails ne manquent pas à ce sujet : elles eurent à lutter plus 
d'une fois avec les éléments, avec les rigueurs d'un climat boréal 
et les tourmentes de neige qui éteignirent souvent le feu auprès 
duquel elles se réchauffaient; elles eurent à lutter avec les popu- 
lations parmi lesquelles elles passèrent, au sein desquelles elles 
laissèrent plus d'une colonie , avant d'arriver aux régions tem- 
pérées où l'on trouve aujourd'hui leurs descendants. 

Dans les vastes territoires compris entre le bassin du Missis- 
sippi et ses affluents, on rencontre, en beaucoup d'endroits, des 
monuments grossiers, mais imposants par leur grandeur et leur 
étendue, et dont l'origine est perdue dans la nuit des temps. Ce 
sont des tumuli ou tombeaux de forme conique, des pyrami- 
des aux proportions cyclopéennes , d'immenses enceintes con- 
struites de terre mêlée de pierres : celles-ci rappellent, au pre- 
mier abord , nos ouvrages modernes de fortification. Dans le 
dessin de ces ouvrages, généralement exécutés avec une grande 
précision, le cercle et le carré prédominent. On en voit qui forment 
des parallélogrammes, des ellipses, des polygones, d'autres sont 
irréguliers; mais, destinés apparemment à la défense, ils se con- 
forment alors à la nature du terrain, serpentant sur la croupe 
des collines, défendant les approches des positions fortifiées par 
la nature. Les pyramides qu'on croit avoir été construites dans 
un but religieux sont simples, souvent tronquées au sommet, 
quelquefois élevées par rangs de terrasses, accompagnées de 
degrés, ou ayant un chemin tournant, pour arriver en haut. 

C'est sur le bord des fleuves, au confluent des rivières, sur un 
sol d'alluvion, fertile, dans les vallées étendues, qu'on rencontre 
le plus communément ces monuments singuliers d'une race dis- 
parue et dont les Indiens, au temps de la colonisation primitive 



— 13 — 

des Européens aux États-Unis, n'avaient pas conservé le moindre 
souvenir. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que les grands 
centres de la population actuelle occupent précisément les mêmes 
lieux où fleurirent autrefois ces nations mystérieuses (1). , 

Le nombre et la variété de ces monuments, l'étendue prodi- 
gieuse des enceintes et des ouvrages fortifiés ne sauraient faire 
autrement que de laisser une impression profonde dans l'esprit. 
On ne peut s'empêcher de conclure que , si ces races oubliées 
n'atteignirent pas un degré de perfectionnement dans les arts 
de beaucoup supérieur à celui des Indiens qui leur succédèrent, 
elles durent former au moins une population nombreuse, adon- 
née aux travaux de l'agriculture et dans un état social entière- 
ment diflFérent. Les restes d'un de ces ouvrages ont été mesurés 
sur les bords du Missouri : ce sont des remparts de terre qui ont 
au delà de 3,500 verges de longueur, dans leur état actuel, variant 
de 6 à 12 pieds de hauteur, et ayant, en quelques endroits, jus- 
qu'à 75 pieds d'épaisseur à la base. Le terrain renfermé dans ces 
fortifications excédait 500 acres : il paraît impossible qu'une po- 
pulation qui avait besoin d'une telle étendue pour contenir ses 
habitations ne fût pas éminemment agricole (2). 

Le tumulus, connu sous le nom de Grave-Creek-Mound , sur  
la rive méridionale de l'Ohio , à 100 milles environ plus 
bas que Pittsburg, est probablement le plus considérable qui 
existe. C'est un cône tronqué, irrégulier, de plus de 80 pieds 
de hauteur; sa circonférence est d'environ 300 verges à sa 
base, et d'environ 160 pieds au sommet (3). Ayant été percé 
horizontalement , on trouva , dans l'intérieur , deux petites 
chambres servant de tombeaux et renfermant des squelettes hu- 
it) Squier, Observations on the aborigenal monuments of the Mississippi 
Valley , in the Transactions of the American ethnological Society, vol. II. 

(2) Gallatin , Notes on the semi-civilized nations of Mexico, etc. 

(3) Schoolcraft, Observations respecting the Grave-Creek-Mound , in Wes- 
tern Virginia , in the Transactions, etc., vol. II. 



— 14 — 

mains, avec divers instruments grossiers. Cet ouvrage gigan- 
tesque fut donc élevé dans le seul but d'abriter les cadavres 
de deux ou trois chefs. Il n'y a pas de nos jours, il n'y avait 
pas au seizième siècle, une seule tribu aux États-Unis, entre 
l'Atlantique et l'océan Pacifique, qui eût des moyens de subsis- 
tance suffisants pour les mettre en état d'employer à un tel objet 
le travail improductif nécessaire à l'érection de ce tumulus. L'état 
social des Indiens, à cette époque, était loin, d'ailleurs, de pouvoir 
donner à un chef une puissance assez étendue pour obliger sa 
nation à une œuvre de ce genre. Ce n'est que sous un gouver- 
nement despotique qu'on élève des pyramides à la mémoire des 
princes. 

« Nous avons raison de croire, dit M. Squier (1), qui a étu- 
dié avec un talent si consciencieux les monuments aborigènes de 
son pays, que le système religieux de ceux qui érigèrent ces col- 
lines artificielles exerçait , ainsi que les prêtres mexicains , une 
influence considérable sur les peuples qui leur obéissaient (2). 
A l'intérieur des pyramides circonscrites dans les enceintes sa- 
crées, nous trouvons des autels sur lesquels brûlait le feu perpé- 
tuel, et où ces peuples inconnus sacrifiaient aux divinités de leur 
superstition primitive. » 

D'un bout à l'autre de la vallée du Mississippi, ces monuments 
portent le même caractère. Il est à remarquer, cependant, que 
les pyramides croissent en grandeur et en régularité , sinon 
en nombre, à mesure que l'on descend vers le golfe du 
Mexique. Parmi les écrivains qui ont traité ce sujet curieux, les 
uns ont voulu y voir la marche ascendante du génie américain 
vers un état de civilisation plus parfait, et dont les structures su- 



(1) Squier, MoDumcots of the Mississippi valicy , published by the Smith- 
soDiau Iiistitute , Washiiifrtou. 

(2) Les traditions quichées sur la pérégrination des tribus sorties de Tulau 
ue juslilient que trop cette réflexion de M. Squier. C'est ce qu'on verra dans 
les chapitres suivants de cet ouvrage. 



— 15 — 

perbes de l'Yucatan et du plateau aztèque auraient été le der- 
nier résultat ; d'autres , au contraire , ont prétendu reconnaître, 
dans les populations inconnues du Mississippi, des colonies sorties 
des contrées méridionales. Sans embrasser aucun système, nous 
nous rangerions plutôt de l'avis des premiers. Nous ne croyons 
pas, toutefois, que les migrations secondaires aient été assez nom- 
breuses pour peupler tant de vastes régions; ces migrations, 
auxquelles appartenaient peut-être les tribus quichées dont 
nous parlions tout à l'heure , ont pu , à leur passage dans les 
États-Unis qu'elles paraissent avoir traversés d'un bout à l'autre, 
se mêler plus ou moins avec les populations qui les habitaient 
alors et leur apprendre à construire ces grands ouvrages. Quoi 
qu'il en soit , néanmoins , de leur origine , il paraît certain 
qu'ils ne furent ni assez nombreux ni assez puissants pour main- 
tenir leur position. Envahis apparemment par les tribus sauvages 
qui prirent depuis leur place, ils furent exterminés en entier ou 
chassés par leurs farouches ennemis et disparurent sans même 
laisser une tradition à côté des pyramides qn'ils avaient éle- 
vées (1). 

Si l'on vient à songer, après cela, aux monuments qu'un peuple 
inconnu a laissés dans la Sibérie méridionale, quand on rap- 
proche les époques des émigrations primitives des populations 
civilisées au plateau aztèque , et celle des grandes révolutions de 
l'Asie lors des premiers mouvements des Huns, on est tenté 
de voir dans les ancêtres des Mexicains les restes d'une nation 



(1) Dans la plaine de Téotihuacan, à 7 lieues de Mexico et dans une grande 
partie des provinces guatémaltèques, il y a des tumuli fort nombreux tout 
à fait analogues à ceux qu'on trouve aux États-Unis. Les environs de Rabiual, 
dans la Véra-Paz , où nous écrivons ces lignes, en renferment de fort remar- 
quables ; ils ont absolument le même caractère et sont faits des mêmes maté- 
riaux que ceux observés par M. Squier dans la vallée du Mississippi. Ils sont 
généralement à peu de distance des anciennes villes indiennes, et celles-ci 
sont situées elles-mêmes dans des sites qui rappellent les enceintes fortifiées 
dont parle l'écrivain cité plus haut. 



— 16 — 

civilisée qui aurait fui des bords de l'Irtich ou du lac Baïkal, 
pour se soustraire au joug des hordes barbares du grand plateau 
asiatique (1). 

Le grand déplacement des tribus américaines du nord est 
constaté également par diverses traditions. Tous les indigènes 
des Etats-Unis du sud prétendent être arrivés de l'ouest en pas- 
sant le Mississippi. Suivant les Miiskogs, le grand peuple dont ils 
sont sortis demeure encore dans l'ouest : leur arrivée ne paraît 
dater que du seizième siècle. Les Ghippeways sont les seuls dont 
les traditions indiquent, jusqu'à un certain point, leur sortie de 
l'Asie. Ils habitaient, disaient-ils, une contrée fort reculée vers 
l'ouest , d'où une nation méchante les avait chassés : ils traver- 
sèrent un long lac rempli d'îles et de glaçons ; l'hiver régnait 
partout sur leur passage. Ils débarquèrent près de la rivière du 
Cuivre. Ces circonstances ne sauraient s'appliquer qu'à la mi- 
gration d'une peuplade de Sibérie, qui aurait passé le détroit de 
Behring , ou longé les îles Aléoutiennes. Cependant la langue des 
Chippeways n'offre pas un caractère plus asiatique que les autres 
idiomes américains (2). 

En dernière analyse, les traditions, les monuments, les usages, 
les systèmes astronomiques et religieux, comme la comparaison 
de plusieurs idiomes, rendent plus que probables les invasions 
des nations asiatiques dans le nouveau continent. Mais toutes les 
circonstances concourent à reculer l'époque de la plupart de ces 
émigrations, dans les ténèbres des siècles antérieurs à l'histoire. 
Dans les chapitres qui vont suivre, nous chercherons à amener le 
plus de jour que nous pourrons sur ces événements ; sans arriver 
à une solution complète, nous espérons jeter assez de lumière sur 
ce sujet intéressant pour incliner les savants qui ont travaillé sur 



(1) Humboldl , Essai politique sur la Nouvelle-Espagne , lom. I , page. 373 ; 
tom. Il, pa-. 502; loin. 111, paj;. 25t. 

(2) Adair, llistory of tlic American Indiaus, etc., ap. Kingsborouj^li. 



— 17 — 

les migrations des peuples de l'ancien continent à s'occuper 
des races américaines , dans leurs déductions sur l'histoire géné- 
rale de l'Europe et de l'Asie. 

Après tout ce que nous venons d'exposer, nous croyons qu'il 
serait superflu d'analyser longuement les nombreuses opinions 
qui ont été hasardées sur les migrations de l'antiquité vers le 
continent américain. La ressource banale du passage des dix 
tribus d'Israël emmenées captives par Salmanazar a été em- 
ployée par un grand nombre d'écrivains. La magnifique compi- 
lation de lord Kingsborough sera, sans doute, le dernier et le plus 
durable des monuments élevés à ce système. Nous ne voulons 
pas, pour cela, nier d'une manière absolue qu'il y ait eu des 
Israélites en Amérique avant le XV* siècle; nous sommes intimement 
persuadé du contraire. Seulement nous rejetons tout système 
qui a pour but de faire de l'antique civilisation américaine 
l'apanage spécial d'une nation quelconque, africaine, européenne 
ou asiatique. Nous avons eu trop souvent, d'ailleurs, l'occasion 
d'admirer , parmi les populations indiennes du Mexique ou de 
l'AmériquerCentrale, des types juifs ou égyptiens : plus d'une 
fois, également, nous avons observé, dans ces contrées, des profils 
semblables à celui du roi de Juda sculpté parmi les ruines de 
Karnak, et vu des Indiens qui, dans leur fière nudité, ressem- 
blaient, à s'y méprendre, aux belles statues égyptiennes du Musée 
du Louvre ou de Turin. Une foule d'étrangers, Français, Belges, 
Allemands et Anglais, ont remarqué, avec autant de surprise que 
nous , dans certains villages guatémaliens , le costume arabe des 
hommes, et le costume juif des femmes de Palin et des bords 
du lac d'Amatitlan, aussi parfaits et aussi beaux que dans les 
tableaux d'Horace Vernet. Nous n'entrerons pas davantage 
dans les systèmes d'Ordonez (1) et de Juarros (2) qui don- 
Ci) Ordoùez y Aguiar, Historia del cielo y de la tierra, etc. MS. du Musée 
de Mexico. 
(2) Compeudiode la historia de Guatemala, etc. Guatemala, 1810. 
I. 2 



— 18 — 

nent également les Égyptiens et les Phéniciens pour ancê- 
tres aux Toltèques et aux Mexicains , ainsi qu'aux fondateurs 
de Palenqué ; ces systèmes , adoptés anciennement par Si- 
guenza, dont nous avons vu les manuscrits à Mexico, et par 
d'autres écrivains, ne s'appuient sur aucune donnée historique 
positive. Les passages de Diodore de Sicile et d'Aristote , que 
tout le monde connaît , au sujet des expéditions carthaginoises, 
bien que fort curieux et donnant une apparence de fondement à 
ces systèmes, ne sont pas concluants. Nous ne rejetons donc 
pas la possibilité des voyages des anciens en Amérique. Hum- 
boldt rapporte, à ce sujet, un passage extrêmement curieux de 
Plutarque; il y est question, en termes parfaitement clairs et 
précis, d'un grand continent transatlantique et d'un étranger 
mystérieux, venu de cette contrée lointaine à Carthage oîi il de- 
meura plusieurs années, deux ou trois siècles environ avant 
l'ère vulgaire (1). 

Mais aucune de ces conjectures n'équivaut aux preuves histo- 
riques que les Scandinaves ont conservées de leurs navigations au 
Groenland et à d'autres parties du continent américain. L'audace 
ou le hasard les avait conduits^ dès le ix* siècle, à la découverte de 
l'Islande. En l'année 863, le Danois Garder, issu d'une famille sué- 
doise, faisait le premier, parmi les Normands, connaître cette île. 
Deux endroits avaient, toutefois, été visités sur ses bords, soixante- 
dix ans auparavant, par des anachorètes irlandais. En 874, le 
Norwégien Ingolf commençait la colonisation du pays, qui fut 
achevée dans l'espace de soixante ans. Les colons, appartenant, 
pour la plupart, aux familles les plus distinguées et les plus éclai- 
rées du nord, établirent en Islande une république florissante. La 
situation de l'île, et les rapports que la jeune colonie entretint 
pendant sa première période avec des peuples étrangers, devaient 

(1) Humboldt, F-xamen critique de la géographie du nouveau ronlioent , 
tom. 1, p. 191 Paris. 



— 19 — 

nécessairement la porter au développement de l'art de la naviga- ' 
tion, dont la connaissance était un héritage de ses ancêtres, et lui 
inspirer ensuite l'envie d'aller à la découverte d'autres pays, au 
delà du Grand-Océan. Déjà, en 877, le navigateur islandais Gun- 
biorn voyait pour la première fois le littoral montagneux du Groen- 
land (1). 

En 983, l'Irlandais Ari Marsson était jeté, par la mer, sur des ri- 
vages américains auxquels il donnait le nom d'Irland it Mikla, 
ou la grande Irlande (2). 

Ce ne fut pourtant qu'en 983 que ce pays fut visité par Éric le 
Roux, qui y établit, trois ans après, en 986, la première colonie 
composée d'Islandais émigrés. Cette colonie fut fondée sur la côte 
du sud-ouest du pays, dans la contrée où plus tard, en 1124, fut 
établi l'évêché de Gardar, qui subsista pendant plus de trois cents 
ans. Les golfes principaux reçurent les noms des chefs de l'expé- 
dition : Éric le Roux fixa sa résidence dans le golfe d'Éricsfiord, 
Einar, Rafn et Kétil dans les golfes appelés d'après eux, et Heriulf 
se fixa sur le promontoire auquel on a donné le nom de He- 
riulfsnes. 

La même année 986, Biarne, fils de Heriulf, fit voile de l'Islande 
pour se rendre au Groenland; mais, chemin faisant, il fut entraîné 
par le vent vers le sud-ouest, et arriva ainsi, pour la première fois, 
en vue des côtes du Nouveau-Monde qui plus tard furent visitées 
par ses compatriotes. En l'an 1000, Lief l'Heureux, fils d'Éric le 
Roux, entreprit un voyage de découverte, dans le but de retrou- 
ver les pays aperçus par Biarne. Étant descendu dans les contrées 
dont les côtes lui avaient été décrites par Biarne, il les observa plus 
exactement et leur y donna des dénominations conformes à leurs 
qualités particulières : Helluland, d'après les pierres plates qu'on 
y trouva ( aujourd'hui l'île de Terre-Neuve ) , Markland ou terre 

(1) Rafn, Découverte de rAmérique par les Normands, etc. 

(2) Bulle du pape Nicolas V , ap. Egid. — Relation du Groenland , pag. 87, 
ap. Malte-Brun, Géogr. univers., tom. I. 



— 20 — 

de bois ( la Nouvelle-Ecosse ) et Vinland ou terre de vin ( la Nou- 
velle-Angleterre]. Il y fit bâtir des maisons spacieuses, nommées 
d'après lui Leifsbudir, et s'y fixa pendant quelque temps. Un Alle- 
mand, nommé Tyrker, qui l'avait accompa{ïné dans ce voyage, y 
découvrit des vignes qui lui étaient connues de sa patrie. C'est 
d'après cette découverte que Leif donna le nom de Vinland au 
pays. Deux ans plus tard, Thorvald, frère de Leif, s'y rendit à son 
tour : il fit faire en 1003, un voyage d'exploration vers le midi le 
long des côtes; mais il périt l'été suivant, en 1004, dans un voyage 
au nord, en se battant contre des indigènes. 

Mais le plus célèbre des premiers explorateurs de l'Amérique 
est Tlîorfinn Karlsefne, Islandais qui, selon les anciennes chro- 
niques , comptait parmi ses ancêtres des Danois , des Suédois , 
des Norw'égiens, des Écossais et des Irlandais, dont quelques-uns 
étaient même d'une souche royale. En l'année 1006, il visita le 
Groenland dans un but de commerce : il y épousa Gudride qui , 
l'année précédente, dans une malheureuse expédition entreprise 
pour découvrir le Vinland , avait perdu son mari Thorstein , fils 
d'Éric le Roux. A l'invitation de sa femme , Thorfinn résolut de 
faire avec elle un voyage dans cette région : il s'embarqua , à cet 
effet, avec plusieurs compagnons dans trois navires, au printemps 
de l'an 1007. Ils étaient au nombre de 160 hommes. Durant son 
séjour dans le Vinland, qui fut d'environ trois ans , Thorfinn eut 
plusieurs rencontres avec les indigènes. En 1008, sa femme Gu- 
dride mit au monde son fils Snorre, de qui descendit une famille 
distinguée en Islande, à laquelle ont appartenu plusieurs des pre- 
miers évêques du pays. Son petit-fils, né de sa fille, était le célèbre 
évêque Thor-lak, fils de Runolf, qui publia le premier code ecclé- 
siastique d'Islande. En l'année 1121, l'évèquc Éric se rendit du 
Groenland en Vinland , probablement dans le but de maintenir 
ses compatriotes qui habitaient le pays dans l'exacte observation 
de la religion chrétienne. 

Les notions données par les anciens écrits sur le climat, les 



— 21 — 

qualités du sol et les productions de cette contrée sont conformes 
aux descriptions récentes. Aussi Adam de Brème , écrivain du 
xi^ siècle , vivant hors du nord , nous rapporte-t-il , d'après une 
relation de Svein, fils d'Astride, roi de Danemark, que le Vinland 
dut son nom à ce que la vigne y croissait naturellement à l'état 
sauvage. C'est par une raison analogue que les explorateurs mo- 
dernes de ces régions ont donné le nom de « Martha's-Vineyard » 
à la grande île située près de la côte. Les anciennes chroniques 
nous racontent également que le froment (mais) y croissait spon- 
tanément sans y avoir été semé. 

Cependant, ce qui confirme la situation du Vinland et des autres 
pays anciennement découverts , c'est l'ensemble des renseigne- 
ments nautiques, géographiques et astronomiques que nous trans- 
mettent les anciens écrits , tels que la distance des différentes 
terres découvertes , indiquée en journées ; la description frap- 
pante des côtes, principalement des falaises de sable blanc de 
la Nouvelle - Ecosse , des rivages accidentés et des dunes le 
long des bords de la mer du cap Cod. Ajoutons-y l'indication 
astronomique de la longueur du jour le plus court du Vinland , 
qui était de 9 heures. Cette mesure, qui place la situation géogra- 
phique du lieu à la latitude de 41° 24' 10", est précisément 
celle des trois promontoires qui bordent les limites de la baie du 
Mount-Hope : là étaient situées les maisons connues sous le nom 
de Leifsbudir , où les anciens Normands avaient leur établisse- 
ment principal auquel ils donnaient le nom de Hop (1), ainsi que 
plusieurs villages, dont les ruines sont aujourd'hui parfaitement 
connues. 

Le Groenland eut, dès le xii* siècle, ses évêques suffragants de 
Hambourg; jusqu'en 1418, les colons norwégiens établis sur ces 
côtes glacées payèrent au saint-siège 2, 600 livres pesant de dents 
de morses, pour dîme et denier de Saint-Pierre. La grande peste 

(1) Rafn , Découverte de l'Amérique , etc. 



— 22 — 

qui, vers le milieu du xiv^ siècle, ravagea l'Europe, et dépeupla 
surtout le nord, étendit ses ravages jusqu'au Groenland. Le com- 
merce avec cette colonie devint ensuite un droit régalien des rei- 
nes de Norwége. A ces causes de décadence se joignit enfin, en 
1418, une invasion ennemie. Une flotte vint, on ne sait d'où, attaquer 
la colonie déjà affaiblie : tout fut détruit par le fer et par le feu. Cette 
flotte appartenait probablement au prince Zichmni de Frislande. 

La relation des frères Zeno, dont l'authenticité est indubitable, 
donne sur ces contrées septentrionales des notions fort curieuses ; 
elle fait connaître, dès la fin du xiv'^ siècle, les sauvages de la 
Nouvelle-Angleterre , parle de nations plus civilisées vers le sud- 
est, et ensuite des peuples policés qui connaissaient l'usage des 
métaux précieux, bâtissaient des villes et des temples où ils of- 
fraient des sacrifices sanglants à leurs idoles (1). 

Ces faits, qui ont été analysés avec soin par un grand nombre 
d'écrivains distingués, prouvent, jusqu'à la dernière évidence, que 
l'Amérique a été découverte longtemps avant les voyages de Co- 
lomb : il est à croire, d'ailleurs, qu'ils ne lui furent pas entièrement 
inconnus, et que l'habile et courageux navigateur en sut profiter 
pour ouvrir entre les deux hémisphères une communication suivie. 

Après avoir déroulé sous les yeux du lecteur les principaux sys- 
tèmes relatifs à l'origine de la population américaine, il reste à 
examiner un fait qui n'ofîre peut-être pas moins de difficulté que 
tous les autres. Si l'on vient à étudier la condition des indigènes 
du Nouveau-Monde, à la fin du xv" siècle, on reconnaît que toute 
cette vaste étendue, de l'extrémité d'un pôle à l'autre, était irrégu- 
lièrement partagée entre deux familles tout à fait distinctes : l'une 
composée d'une multitude de tribus errantes, vivant, à l'état sau- 
vage, des produits spontanés de la terre; l'autre, organisée en 
corps de nations, adonnée à l'agriculture, ayant des formes régu- 
lières de gouvernement et des systèmes religieux basés sur une 

(1) Malte-Brun, Gcogr. univ., Histoire de la géographie, tom. 1. 



-_ 23 — 

hiérarchie sacerdotale puissante; comparables enfin, parleur ci- 
vilisation, aux empires de l'Asie. Les races policées des deux 
Amériques ne pouvaient connaître que fort imparfaitement leur 
existence mutuelle, et n'avaient, sans doute, que des rapports 
très-indirects avec les tribus sauvages qui les environnaient. Mais 
toutes avaient entre elles des traits de ressemblance particulière 
et qui les distinguaient parfaitement des peuples de l'ancien 
monde. C'était un tempérament et une constitution physique com- 
mune, des usages et des institutions analogues, des constructions 
dans le langage et des formes grammaticales à peu près identi- 
ques, bien différentes de celles de notre continent (1). 

D'où pouvaient provenir des différences aussi sensibles entre 
les deux familles ? La civilisation de cette dernière était-elle abo- 
rigène ou étrangère ; les nations policées avaient-elles une origine 
distincte des autres tribus environnantes? Si elles étaient sorties 
dune souche commune, d'oii avaient-elles reçu leurs connais- 
sances? Était-ce d'une source asiatique ou européenne, ou bien 
les auraient-elles acquises uniquement par la lente opération de 
leur intelligence personnelle, sans aucune assistance du dehors? 
Si cette civilisation était indigène, comment se rendrait-on compte 
de la coïncidence singulière de leurs systèmes religieux et de leurs 
institutions politiques avec l'Orient? Si la source doit en être at- 
tribuée à l'Asie, par quelles raisons pourra-t-on expliquer cette 
grande diftérence des langages et surtout l'ignorance de quelques- 
unes des choses les plus simples et les plus usuelles de la vie, les- 
quelles, une fois apprises, semblent ne plus pouvoir s'oublier? 
C'est là un des problèmes les plus intéressants et en même temps 
les plus obscurs de l'histoire de l'Amérique et qui renferme deux 
questions d'une haute importance pour l'histoire morale de 
l'homme : celle qui suppose l'infériorité de quelques races, et 
celle de savoir si les tribus sauvages peuvent d'elles-mêmes, et 

(1) Gallatin, Notes on the semi-civilized nations of Mexico, etc. 



— 24 — 

sans aucun aide étranger, sortir de la condition barbare et arri- 
ver graduellement à ce haut degré de civilisation dont nous som- 
mes si fiers. S'il n'y a qu'une partie du genre humain qui ait pu y 
atteindre, en supposant même l'infériorité indélébile de la race 
rouge et cuivrée vis-à-vis de la blanche, il faudra toujours accor- 
der que les Mexicains, les Guatémaltèques, les Péruviens, ainsi 
que les peuples qui les précédèrent, possédaient des capacités 
suffisantes pour acquérir les connaissances et la civilisation qui 
les distinguaient à l'époque de la conquête (1). Les documents 
historiques dont nous nous servirons pour écrire les chapitres 
suivants serviront sinon à éclaircir entièrement cette grande 
question, du moins à y répandre beaucoup de lumière. 

Nous avons remarqué que l'Amérique a dû être peuplée et très- 
probablement occupée en entier à une date fort reculée. Cette 
première migration doit avoir commencé à une époque et dans 
une contrée où les hommes n'étaient guère plus avancés que les 
Peaux-Rouges des États-Unis. Il y a encore aujourd'hui, dans les 
territoires du nord-est de l'Asie , des tribus tout aussi sauvages ; 
mais, en accordant même aux émigrants primitifs des connais- 
sances plus avancées, elles ont dû se perdre promptemement en- 
suite par la rupture de leurs communications avec les peuples 
d'où ils étaient sortis. C'est un fait acquis que, sur les côtes qui 
s'étendent de l'extrémité du cap San Lucas, en.Californie jusqu'au 
détroit de Behring, il n'y avait pas, à l'époque de leur découverte, 
la moindre trace d'agriculture. Tous les Indiens, à l'ouest des 
Montagnes-Rocheuses , sans en excepter une seule tribu , tiraient 
leur subsistance des produits spontanés de la terre, de la pêche, 
de la chasse, des racines et des fruits sauvages. Il pouvait y avoir 
plus ou moins de recherche dans la manière de se vêtir , dans 
leurs ornements de tête ou le travail de leurs armes : c'est ainsi 
que les tribus des territoires situés entre le détroit de Fuca et le 

(1) Gallatiu , Notes ou the serai-civilized nations of Mexico, etc. 



— 25 — 

canal de Norfolk paraissaient avoir acquis , sous ce rapport , 
une certaine supériorité sur celles du nord et du sud. Mais on ne 
voyait, chez aucune d'elles, rien qui pût soutenir la comparaison 
avec la civilisation mexicaine. Il paraît certain, toutefois, que, si 
cette civilisation n'est pas le résultat des progrès naturels de 
quelques tribus américaines placées dans des conditions plus 
favorables, si les arts et les sciences du Mexique et de l'Amérique- 
Centrale leur ont été communiqués par des émigrants étrangers, 
ceci doit avoir eu lieu à une époque comparativement récente, et 
longtemps après que l'Amérique avait été peuplée (1). 

Si , au contraire , cette civilisation a pris naissance parmi eux , 
ce que nous aurions de la peine à admettre , par quelle transition 
les aborigènes de l'Amérique ont-ils été amenés à sortir de l'état 
de barbarie et d'ignorance où tous les autres sont encore plon- 
gés de nos jours ? Il ne peut y avoir d'autre transition que celle 
de la vie de chasseurs à l'agriculture; c'est ce que prouvent, d'ail- 
leurs, une foule de faits intéressants de l'histoire mexicaine. Il est 
vrai qu'il y a quelques tribus, adonnées à l'agriculture, qui sont 
encore jusqu'à un certain point sauvages ; mais il n'y a pas un 
seul exemple , en Amérique , d'une nation populeuse et plus ou 
moins civilisée , qui ne soit agricole. On pourrait demander 
pourquoi la même cause ne produisit pas partout le même effet, 
pourquoi, par exemple, l'introduction des travaux de la cam- 
pagne, parmi les Indiens des États-Unis, ne les amena point à un 
état de civilisation analogue à celle du Mexique. 

La raison de cette différence doit être attribuée en grande 
partie à l'obstination des Indiens à persister dans leurs habitudes, 
et surtout à leur indolence. A l'époque de la découverte, on 
aurait pu diviser en trois classes les indigènes de l'Amérique : 
les nations agricoles proprement dites, les sauvages vivant uni- 
quement des produits de leur chasse ou de la pèche, et enfin les 

(1) Gallatio, Noies ou (he semi-civilized nations of Mexico, etc. 



— 26 — 

tribus qui avaient quelques notions partielles de l'agriculture. 
Celles-ci formaient encore une classe assez nombreuse ; mais la 
paresse les empêcha toujours de faire des progrès. Les femmes, 
d'ailleurs, à qui étaient dévolus les soins du ménage avec les 
travaux de la terre , ne pouvaient suffire à tout. L'avantage d'un 
sol plus fertile et d'un climat plus heureux, l'assistance acci- 
dentelle qu'elles recevaient parfois de leurs maris produisirent 
rarement de quoi fournir aux besoins de toute une tribu. Les 
habitants du Mexique, de l'Yucatan et de l'Amérique-Centrale 
tiraient, au contraire, leur subsistance presque exclusivement de 
leurs travaux agricoles, et l'on trouva en plus d'un endroit une 
population nombreuse concentrée dans les limites d'un canton 
comparativement étroit. 

Dans l'hypothèse que l'agriculture ait pris son origine en Amé- 
rique, nous trouverons deux remarques également intéressantes, 
rapportées par l'écrivain que nous avons cité déjà plusieurs fois 
et dont les travaux jettent une grande lumière sur la matière 
traitée dans ce chapitre (1). 

La première , c'est que toutes les plantes nutritives cultivées 
dans notre hémisphère et désignées sous l'appellatif commun de 
céréales, le millet, le riz, le blé, le seigle, l'orge et l'avoine, 
étaient absolument inconnues au continent occidental avant 
l'arrivée des Européens. La seconde, c'est que le maïs, qui était 
le principal et presque l'unique fondement de l'agriculture amé- 
ricaine, est absolument d'origine américaine, et qu'il ne se répan- 
dit, parmi nous, qu'après les premiers voyages de Colomb, à la 
fin du xv= siècle. En supposant qu'on admette ces remarques 
comme des faits absolus, nous ne pensons pas qu'il faille en tirer 
des conséquences aussi larges que celles de l'auteur que nous 
avons suivi dans le développement de ce sujet ; les descendants 
des migrations primitives pouvaient bien, comme les sauvages 

(1) GallatiD , Noies ou the semi-civilized uations of Mexico, etc. 



— 27 — 

dont nous parlions tout à l'heure, avoir conservé des notions im- 
parfaites et les avoir appliquées , jusqu'à un certain point , à la 
culture des plantes qu'ils trouvèrent sur le sol (1); mais est-ce à 
dire, pour cela, qu'ils auraient été capables d'arriver sponta- 
nément au même degré de perfectionnement que les Mexicains , 
sans aucune assistance de colonies étrangères? La connaissance 
que nous avons acquise personnellement du caractère des In- 
diens, cette obstination à ne pas vouloir sortir de leurs habitudes, 
et surtout leur paresse , dont nous parlions il y a un moment , 
nous en feront toujours douter (2). 

Quelle que soit l'hypothèse qu'on vienne à adopter, il est hors 
de doute que l'agriculture a dû commencer dans les régions inter- 
tropicales, d'où elle se sera répandue ensuite dans les autres direc- 
tions. Si nous en jugeons d'après les traditions historiques des 
populations guatémaltèques, les données que nous possédons re- 
lativement aux Indiens des États-Unis, d'après les habitudes con- 



(1) Nous ferons observer également que les diverses espèces de haricots, 
appelés frijoles par les Espagnols , et qui sont encore aujourd'hui une des 
bases de la nourriture des Indiens du Mexique, de l'Amérique-Centrale et du 
Pérou, sont indigènes à l'Amérique, aussi bien que certaines classes de 
courges, dont plusieurs sont très-savoureuses et très-agréables. La pomme 
de terre appelée papa, plusieurs autres espèces de racines analogues , telles 
que la caniote et la yuca, toutes inconnues à l'Europe, à l'exception de la 
première, appartiennent exclusivement au nouveau continent 5 j'observerai 
encore que ce sont des farineux excellents, et la yuca (arrow-root) a souvent 
remplacé la pomme de terre avec avantage. Je ne parlerai pas d'une grande 
variété d'autres racines ou légumiueux indigènes, dont j'ai souvent fait faire 
d'excellentes juliennes dans ma solitude de la Vera - Paz ; mais je ferai ob- 
server que le D' Hernandez, dans son Histoire naturelle du Mexique, décrit 
une espèce de froment qu'on trouve dans le Michoacan , et d'une fécondité 
prodigieuse. On lui donnait le nom de huauhili, que les Espagnols de la con- 
quête traduisirent par « bledos ». Ce froment n'était pas du goût des Mexicains, 
qui lui préféraient le mais, comme encore aujourd'hui ils le préfèrent au fro- 
ment d'Europe : ils ne mangeaient le huauhtli qu'à défaut de maïs ; aussi en 
foni-ils souvent mention dans leurs anciennes chroniques , spécialement aux 
temps de famine, quand le mais venait à manquer. 

(2) Chez toutes les nations civilisées de ces contrées , le travail était obli- 
gatoire pour chacun, suivant la condition ou la sphère où il était né. 



— 28 — 

nues de quelques tribus du nord-est de l'Asie, et les annales 
même des peuples de l'ancien continent, où l'on trouve l'escla- 
vage et l'ilotisme entés, pour ainsi dire , sur le corps social, nous 
serions enclin à croire que la violence seule a été capable d'opérer 
une pareille transformation dans les mœurs du chasseur indien. 
Si les Iroquois , au temps où leur supériorité s'étendait sur les 
territoires de New-York, au lieu d'exterminer les tribus rivales, 
s'étaient contentés de les réduire en esclavage , ou si, du moins, 
ils avaient gardé les enfants pour les élever dans ce dessein , nul 
doute qu'ils eussent réussi à former une classe inférieure de tra- 
vailleurs qui eussent nourri la nation. Quelque chose d'analogue 
se passe actuellement parmi les Chérokées qui furent redevables 
de leurs progrès dans l'agriculture au travail des esclaves nègres 
pris par eux dans leurs guerres contre les blancs. L'esclavage, qui, 
suivant toute probabilité, est le fruit de la conquête , doit avoir 
été d'une grande efficacité dans l'œuvre de la transmutation des 
sauvages en nations agricoles. L'inégalité des conditions en était 
la conséquence nécessaire. A ce premier élément un autre vint se 
joindre graduellement et qui paraît avoir été le signe distinctif de 
l'état social. Le sentiment religieux, conséquence naturelle de la 
croyance en un être suprême, est un sentiment qui est gravé par- 
. tout au fond du cœur humain. Il se trouva des devins chez les 
sauvages comme chez les peuples civilisés, et par conséquent des 
hommes ambitieux qui surent se servir de la superstition pour 
gouverner la multitude. Il est constant que, à l'époque deladécou- 
verte de l'Amérique, les nations du Mexique et du Pérou étaient 
sous le joug d'un despotisme militaire et religieux parfaitement 
régularisé. La transformation d'une tribu sauvage en un peuple 
agriculteur une fois opérée, la transition de l'indépendance in- 
dividuelle absolue à un despotisme de ce genre ne peut être de 
longue durée ; mais les progrès dans les arts et dans l'acquisition 
des diverses connaissances, étant souvent arrêtés dans leur 
marche par les institutions civiles et religieuses, adoptées anlé- 



— 29 — 

rieurement, ne peuvent, au contraire, qu'être lents et graduels. 

En admettant la justesse de ces considérations que nous pré- 
sentons comme un résumé de ce qui a été écrit sur la matière, et 
par conséquent, en reconnaissant la nécessité de la violence et 
de la conquête , pour faire d'une horde de sauvages une nation 
civilisée (l), on ne saurait conclure qu'un tel changement put être 
l'œuvre d'un petit nombre d'émigrants isolés. On sait cependant 
que les émigrations étrangères en Amérique furent rarement com- 
posées d'un grand nombre d'hommes. Il faut donc admettre, et 
c'est la seule hypothèse qui soit d'accord avec l'ensemble des 
traditions américaines, que cette révolution sociale fut, en 
grande partie , l'eflFet de la persuasion ; que les barbares du 
Nouveau-Monde en furent redevables à quelques personnages 
extraordinaires, prêtres ou législateurs , venus de contrées loin- 
taines pour répandre parmi eux leurs dogmes et leurs lois. 

A quelque supposition que l'on s'arrête , on ne peut assigner 
que les régions intertropicales pour berceau de l'agriculture ; 
l'extension de cet art précieux ne paraît pas, d'ailleurs, avoir pro- 
duit un grand progrès vers la civilisation en dehors de ces limites, 
ni un grand accroissement dans la population. Il y aj, toutefois, 
quelques exceptions à cette règle. La plus remarquable est celle 
des Araucans du Chili, qui forment encore aujourd'hui une nation 
nombreuse et agricole ; les Incas, et après eux, les Espagnols, 
firent de vains efforts pour les soumettre , et jusqu'à présent ils 
ont conservé leur indépendance. Il est probable que, lorsque nous 
aurons des notions plus parfaites sur les anciennes nations de la 
Floride et du Texas, on pourra les mettre sur une ligne sinon 
plus avancée, au moins sur le même rang que les Araucans (2). 



(1) Nous ne parlons ici que des civilisateurs antérieurs à l'établissement 
du christianisme, car chacun sait les merveilles que les missionnaires chré- 
tiens surent opérer parmi les sauvages. L'histoire des missions du Canada et 
surtout du Paraguay en est le plus beau témoignage. 

(2) Je ne parlerai pas, ici, des nombreuses populations des royaumes situés 



— 30 — 

Si nous en croyons certains écrivains espagnols, l'agriculture 
serait venue au continent américain par les Antilles. Albert Gai- 
latin est, au contraire, d'opinion (}ue les Caraïbes ou leurs prédé- 
cesseurs dans ces îles en étaient redevables aux Indiens du 
Mexique ; mais il attribue aux naturels des Antilles l'introduction 
de la culture parmi les Peaux-Rouges qui habitaient sur la rive 
gauche du Mississippi : ceux-ci , à leur tour, l'auraient fait con- 
naître au petit nombre de tribus sauvages habitant à l'ouest du 
fleuve, chez lesquelles on en trouve des traces (1). Ces travaux pa- 
raissent s'être étendus assez loin au nord du Mexique. Hors de là, 
il n'y avait dans les latitudes septentrionales qui suivent les tro- 
piques, entre l'océan Pacifique et le Mississippi , aucune tribu d'In- 
diens agricoles. La culture si avantageuse du maïs ne dépassait 
probablement pas le quarante-cinquième degré de latitude nord. 
Au sud de cette ligne , il y a encore aujourd'hui une vaste région 
des deux côtés des Montagnes-Rocheuses, prairies immenses 
presque partout dénuées de bois, et qui paraissent avoir été, de 
temps immémorial , abandonnées aux troupeaux de bisons sau- 
vages (2). On croit cependant avoir découvert des restes de cités 
superbes, annonçant la présence d'une ancienne population civi- 
lisée, dans les vallées de la Californie, non loin des régions auri- 
fères actuellement parcourues par les aventuriers de toutes les 



au nord de Guadalaxara, voisines du golfe de Californio, de celles de Durango, 
Cliilniahtia et du Texas, sur lesquelles nous n'avons que des données fort im- 
parfaites, mais qui paraissent avoir été des nations émioemment agricoles. 
Voir Las Casas, Historia Apologetica de las Indias-Occidcutales , MS. de la bi- 
bliothèque royale de Madrid , dont copie se trouve dans celle de M. Peter Force, 
à Washington. 

(1) Tous les Indiens des bords du golfe du Mexique aux grands lacs, entre 
l'Océan et le Mississippi , cultivaient partiellement le mais. De l'autre côté du 
fleuve, la culture en était conflnée aux trois villages sédeutaires des Ricaras , 
des Mandaues et des Minétares, aux Osages et aux autres Sioux méridionaux, 
aux Pauis, aux Caddos, et à quelques autres tribus de la rivière Rouge. ( Gai- 
latin, Notes ou the semi-civilized nations of Mexico, etc. ) 

(2) GaJyUtia, lutroducliou to Hale's Indiaus of Noj-th-West America, etc. 



— 31 — 

nations. On sait, d'ailleurs, que, à l'époque de la conquête du 
Mexique par Cortès , les nations qui habitaient aux sources du 
Rio-Gila et du Colorado, ainsi que dans les vallées de Rio-Grande- 
del-Norte, connues depuis sous le nom de Nouveau-Mexique, cul- 
tivaient les mêmes céréales que les Mexicains. Ils avaient des 
mœurs douces , demeuraient dans de grands villages construits 
avec soin, et, quoique moins avancés que les peuples du midi, 
ils surpassaient de beaucoup en civilisation les tribus barbares du 
Mississippi et de l'Ohio. 



CHAPITRE DEUXIEME. 



Les ('•tats d'Yucatau, de Chiapas et de Tabasco , berceau delà civilisation 
américaine. Description générale de ces contrées. Le fleuve Uzumacinta. 
Les plaines de Chiapas et de Tabasco. Leur inondation annuelle. Tradi- 
tions primitives. Les Quinamés ou géants. Votan et Gucumatz ou Quetzal- 
cohuatl. Idée générale de la Divinité chez les .\méricains. Histoire primi- 
tive. Création du monde et apparition des législateurs primitifs. Hurakan 
et la trinilé américaine. Suite de la création. Homogénéité des traditions du 
Mexique et de l'Amérique-Ccntrale. Créations diverses de l'homme. Tradi- 
tions du déluge confondues avec celle du naufrage des premiers législa- 
teurs. Gucumatz ou Quetzalcohuall découvre le maïs. Contrée de Patil et 
de Cayalà, berceau de la civilisation. Ses habitants. 



L'origine des nations civilisées de l'Amérique, comme celle 
des peuples de l'ancien continent, est essentiellement unie aux 
traditions mythologiques qui enveloppent leur berceau. Mais sous 
ces voiles poétiques se dérobent les principes religieux des pre- 
miers âges et le chaos d'une existence antérieure aux temps histo- 
riques et à la formation des sociétés. Malgré la ressemblance re- 
lative qui existe entre tant de traditions différentes, chacune 
cependant a son caractère propre, suivant la diversité des climats 
oîi elle a pris naissance ou le génie des hommes à qui elle doit 
son existence. Nous n'avons pas l'intention d'entrer dans l'examen 



— 33 — 

approfondi des fables religieuses du Mexique et de l'Amérique- 
Centrale , ni d'exposer les théories variées de leurs dieux ou des 
cultes dont ils furent l'objet. Les dieux eux-mêmes ou les héros 
divinisés étant toujours le point de départ d'un peuple ou d'une 
tribu , nous les montrerons à mesure qu'ils se présenteront dans 
l'histoire , sans rien leur ôter du rôle que les indigènes leur assi- 
gnent dans leurs traditions ; nous déroulerons avec eux les sys- 
tèmes cosmogoniques dont ces personnages font partie , nous en 
recueillerons soigneusement les débris partout où nous les ren- 
contrerons , ces cosmogonies , comme on le sait fort bien , servant 
de base aux institutions nationales des peuples anciens. Nous 
nous bornerons généralement à les reproduire sans autres com- 
mentaires que ce qui sera nécessaire pour en éclaircir les points 
obscurs, et à raconter avec simplicité tout ce qui sera de nature à 
intéresser le lecteur, sans entrer dans des discussions superflues 
sur les analogies qu'elles peuvent présenter avec celles des autres 
peuples du monde. 

La civilisation primitive de l'Amérique septentrionale paraît 
avoir étendu ses bienfaits, dans les premiers temps de son exis- 
tence, aux diverses contrées connues aujourd'hui sous le nom 
d'états de ïabasco, de Chiapas, d'Oaxaca et d'Yucatan, ainsi 
qu'aux républiques actuelles de Guatemala , de San-Salvador et 
de Honduras. La multitude et la variété des ruines qu'on ren- 
contre dans ces diverses contrées, jointes à l'étude des traditions 
qui se rattachent à leur passé , ont inspiré la pensée d'y chercher 
les premières traces de ces antiques nations qui rivalisaient, par 
leur culture et leur politesse, avec les royaumes de l'ancienne Asie. 
Non loin des rivages de l'océan Pacifique , s'élèvent brusquement 
les hautes montagnes de la chaîne des Cordillières qui, de l'est à 
l'ouest, s'étendent sans interruption dans toute l'Amérique-Cen- 
trale (1), ainsi que dans le reste des deux Amériques. De cette 

(1) Au moins jusque vers les bords du lac de Nicaragua, où elles s'abais- 
seat sensiblement. 

I. 3 



— 34 — 

ligne superbe se détachent, de distance en dislance, des chaînons 
à angle droit qui coupent la plaine et quelquefois courent jusqu'à 
la mer. 

De nombreux plateaux, semblables à des terrasses naturelles, 
s'échelonnent les uns au-dessus des autres sur la croupe de ces 
montagnes, à différents degrés de hauteur ; plusieurs sont d'une 
étendue considérable et, généralement, d'une fertilité et d'une 
aménité qui invitent l'homme à y séjourner et à leur donner ses 
labeurs. Semblables à la plaine de Damas, ils se présentent, d'or- 
dinaire environnés de collines ou de montagnes plus élevées. C'est 
ce qui constitue le caractère particulier de presque toutes ces con- 
trées. Mais iln'y apeut-êtreaucunerégiondu globe qui offre sur une 
surface égale en étendue une si grande variété de niveaux : nulle 
autre, par conséquent, ne possède une si grande variété de climats, 
en aucune on ne trouve autant de facilité pour l'acclimatation des 
produits végétaux de toute espèce et pour celle de l'homme, à 
quelque nature qu'il appartienne, soit qu'il ait reçu le jour sous 
le soleil ardent de l'Afrique ou dans les vallées glacées de la Suisse 
ou des Pyrénées. Les plus hautes cimes de la Cordillière guaté- 
malienne (1) sont des volcans, dont plus de trente sont encore 
aujourd'hui, dit-on, en pleine activité. Les traces de leurs bou- 
leversements sont partout visibles, dans les énormes fissures des 
rochers et dans des ravins immenses qui semblent taillés comme 
par l'épée de Roland, à des profondeurs incommensurables (2). 

Des sommets de cette chaîne volcanique descendent une mul- 
titude de rivières et des torrents : de leurs eaux , réunies dans les 
vallées inférieures, se forment des lacs aux aspects imposants, aux 
contours pleins de hardiesse : ou bien , s'élançant de précipice en 
précipice, on les voit chercher leur cours à travers les rochers et 

(1) Les plus hauts sommets des montagnes de l'Amérique-Centrale mesu- 
rent de 12 à Ij.OUO pieds d'élévation. 

(2) Nous en avons vu dans le ehcmin de Guatemala à Uabinal, dans la Véra- 
Paz, qui mesurent plus de 2,000 pieds de profondeur. 



— 35 — 

se presser vers la plaine, où elles roulent avec majesté à l'ombre 
des forêts vers l'un ou l'autre des deux océans qui bornent l'Amé- 
rique. A l'exception du Lempa (1), la mer Pacifique ne reçoit 
dans toute l'étendue de l'Amérique-Centrale aucun fleuve qui mé- 
rite ce nom. De l'autre côté, au contraire, où les montagnes sont 
plus éloignées des côtes, la contrée est arrosée par un grand 
nombre de belles rivières. 

La partie septentrionale du Honduras, les régions centrales 
du Péten et du Lacandon, au nord de Guatemala, et les provinces 
de Chiapas et de Tabasco, présentent les plus grands cours d'eau 
que l'on puisse voir entre le Mexique proprement dit et l'isthme 
de Panama. Ces contrées, les plus riches et les plus fertiles de 
l'Amérique septentrionale, furent probablement les premières 
enfantées à la civilisation. 

Au rapport des antiques traditions tzendaies (2) , les bords du 
ïabasco et de l'Uzumacinta auraient été témoins, plusieurs siè- 
cles avant l'ère chrétienne, des merveilles opérées par Votan, le 
plus ancien des législateurs américains. Ces deux grands fleuves 
apportent au golfe du Mexique le tribut de leurs eaux. Le pre- 
mier, descendant des hauteurs glacées des Cuchumatanes (3), 
baigne les frontières occidentales du Guatemala et traverse ensuite 
les états de Chiapas et de Tabasco ; sur son passage, il reçoit une 
multitude de rivières et , avant de se jeter dans la mer , unit ses 



(1) Les notes que nous avons reçues de M. le colonel Hoyos, ministre des 
relations du gouvernement de Salvador, en 1855, prouvent qu'avec fort peu 
de travaux le rio Lempa serait navigable fort loin de sou embouchure. Ce 
fleuve , rapide et profond , prend sa source dans les montagnes voisines d'Es- 
quipulas, au nord-est de Guatemala, et à l'endroit où nous l'avons traversé, 
à plus de 15 lieues de son embouchure , il avait une largeur , dans la saison 
sèche, de 140 mètres environ. 

(2) Raraon de Ordoùez y Aguiar , Hist. del cielo y de la tierra, etc., MS. 
Nous n'avons pu nous assurer sur quels fondements Ordoùez s'appuie pour 
assigner une si haute antiquité à Votan. 

(3) Cuchumatan est l'ancien nom qu'on donnait aux montagnes qui forment 
la croupe occidentale des Cordillières, appelées « los Altos de Guatemala ». 



— 36 — 

bouches à celles de l'Uzumacinta. Celui-ci naît à l'autre revers 
des Cuchumatanes (1) ; ses sources, auxquelles aucun Européen 
ne s'est encore abreuvé , se dérobent entre les cimes neigeuses 
du Moïnal et du Nimxor qui touchent le ciel (2). Il s'élance au 
travers des escarpements de Xoyabah et de Carchah (3) , admet- 
tant dans son cours plusieurs grandes rivières que l'on pour- 
rait nommer des fleuves : tels sont le rio Passion (4), le San- 
Pedro, le Catasahà avec ses affluents , qui baigne les palais de 
Palenqué. L'Uzumacinta , ainsi que le Tabasco, est rapide jus- 
qu'au moment d'arriver dans la plaine ; il roule ses ondes tantôt 
entre deux murailles de rochers volcaniques, semblables à de 
gigantesques fortifications naturelles , tantôt dans une étroite et 
profonde vallée, ombragée de forêts séculaires, sous lesquelles se 
dérobent les débris des cités bâties par les populations aujour- 



(1) Jusqu'à son union avec le rio Passion , rUzumacinta reçoit tour à tour 
les noms divers de Rio de Sacapulas , Rio-Grande, Rio-Negro, Lacandon ou 
Chixoy : celui-ci est son vrai nom indieu dans la langue du Quiche. Ses deux 
premières tètes sortent, lune au nord, l'autre au sud de Sacapulas, et s'unis- 
sent non loin de cette ville : le fleuve, déjà fort, sépare, en coulant vers l'est, 
les deux portions principales de l'ancien royaume du Quiche, se courbe con- 
sidérablement pour rouler au nord, à 6 lieues au nord-ouest de Rabinal, où 
il reçoit plusieurs affluents considérables , forme un demi-cercle à 15 lieues 
environ dans le nord de la Véra-Paz , s'unit au rio Passion, à 12 ou 15 lieues 
au-dessus de Coban, et coule ensuite, avec divers détours, vers le lac de Ter- 
minos, sous le nom d'Uzumacinta. 

(2) Ces noms appartiennent à l'histoire ancienne de ces contrées ; on ne les 
trouve que dans le MS. Cakchiquel ou Mémorial de Tecpau-Atitlan et dans le 
MS. Quiche de Chichicasteuango, conservé par Ximenes. 

(3) Carchah, actuellement San-Pedro Carcha, grande peuplade indienne à 
2 lieues Est de Coban, dans la Véra-Paz, sur une des branches du Polochic. 
Les montagnes qui s'élèvent au nord de cette localité, entre lesquelles coule 
le rio Passion, sont tellement bouleversées, qu'on n'y peut même pas voyager 
à cheval. C'est un chaos de bois, de montagnes et de rochers qui forme un en- 
semble incompréhensible pour celui qui ne l'a pas vu de ses yeux. 

(4) Suivant plusieurs géographes , c'est le rio Passion qui serait le tronc 
principal de rizuniacmta : il sort des montagnes du Peten, traverse eu partie 
les régions sauTages du Mopau, et coule longtemps navigable avant de s'unir 
à l'autre. 



— 37 — 

d'hui perdues du continent occidental. Quelques-unes ont con- 
servé un nom , transmis par la tradition des Lacandons (1) , qui 
habitent entre les rives orientales de l'Uzumacinta et le San-Pedro, 
aux Espagnols , à l'époque où ces conquérants cherchaient, il y 
a un siècle et demi, à pénétrer dans ces régions inconnues à la re- 
cherche du Péten-Itza (2). 

Des traditions, répétées jusqu'aujourd'hui aux voyageurs qui, 
de Guatemala, passent par les Cuchumatanes, à visiter les ruines 
de Palenqué, disent qu'il existe encore parmi les Lacandons de 
vastes plateaux situés entre les bords de l'Uzumacinta et les ré- 
gions de la haute Véra-Paz, des villes populeuses, derniers refu- 
ges des Indiens civilisés de l'Amérique-Centrale, conservant leur 
religion et leurs coutumes antiques ; on ajoute que la mort serait 
le prix de l'Européen assez téméraire pour tenter de pénétrer 
le mystère qui les environne. C'est de ces cités inconnues que 
descendaient, dit-on (3), les Indiens qui de temps en temps ap- 
paraissaient autrefois, aux marchés de Chiapas et de Tabasco, où 
ils allaient faire l'échange de leurs produits, et qui disparaissaient 
ensuite, sans que les mêmes se représentassent jamais aux mêmes 
endroits (4). Le fleuve Uzumacinta, avec ses affluents, était leur 
giand chemin ordinaire, comme au temps où leurs ancêtres 
étaient les possesseurs incontestés de l'Amérique, et comme il 
l'est encore aujourd'hui pour les Indiens de la haute Véra-Paz. 

Une fois descendu des hautes régions où il a ses sources, le 

(1) Villagutierre, Historia de la Conquista de el Itza, etc. Madrid, 1701. 

(2) Id., ibid. 

(3) Ordonez, Hist. del cielo y de la tierra, MS. 

(4) On a fait de grands frais d'imagination pour prouver l'existence de ces 
antiques cités , que nous considérons comme une chose fort problématique. 
Nous avons vécu fort près de tous ces lieux , et nous savons que des Indiens 
lacandons continuent plus ou moins à trafiquer avec les populations chré- 
tiennes du voisinage; mais ces Indiens sont, à peu de chose près, des sau- 
vages. Qu'il y ait des villages, que leurs habitants aient conservé des usages, 
des coutumes, c'est possible; mais un gouvernement organisé comme au 
temps de Montézuma, nous le nions. 



— 38 — 

cours de l'IIi-iumacinta devient pius paisible. L'ensemble des mon- 
tagnes du Ouiché s'avançant tout autour avec les Cuchuma- 
tanes enveloppe, comme en un immense amphithéâtre , les 
terres basses des états de Chiapas et de Tabasco. On dirait une 
grande muraille circulaire s'élevant en terrasses prodigieuses 
jusqu'à l'azur foncé du ciel. Au centre de l'amphithéâtre, une 
brèche profonde semble avoir été pratiquée par la main des 
géants. C'est la séparation que la nature a mise entre les états de 
Chiapas et la Véra-Paz. L'Uzumacinta s'y précipite écumant des 
régions tempérées dans les plaines de terre chaude et mêle alors 
ses eaux à celles du rio Passion. Le Catasahà et le Tulihà sont les 
seules grandes rivières qu'il reçoive ensuite avant d'unir ses nom- 
breuses embouchures à celles duïabasco; mais les ruisseaux qui 
lui apportent leur tribut sont innombrables (1). 

En perdant son impétuosité, le fleuve continue néanmoins à 
rouler avec une certaine rapidité, mais il est calme et majestueux. 
Son cours ne présente aucun obstacle à la navigation pour des 
barques de 50 tonneaux. D'une largeur moyenne de 300 vares (2), 
et de 5 ou 6 de profondeur dans la saison sèche, il est certaine- 
ment le plus beau des fleuves de cette contrée. Aujourd'hui, huit 
villages, Xonuta-el-Grande, Monte-Cristo, Balancan, Santa-Ana, 
Multé, Kanzari, Uzumacinta et Tenociqué, comprenant ensemble 
une population de trois à quatre mille âmes, sont tout ce qui reste 
des nombreuses cités qu'enrichissaient autrefois ses rives (3). 

De magnifiques forets, d'une variété admirable de bois et de 
feuillages, aussi vigoureuses qu'au jour qui vit débarquer les 
premiers civilisateurs, ont repris la place que ceux-ci leur avaient 
enlevée, et depuis des siècles baignent de nouveau leurs om- 
brages dans ses ondes rapides. A peu de distance derrière ces 

(1) Panorama de Mexico, art. El Rio Uzumacinta, et art. Las Iiixuidacioues 
de Tabasco, par Z y Z., dans le Museo Mexicaao, tom. II, 1843. 

(2) La varo \aut 3 pieds anglais. 

(3) Panorama de Mexico , etc. 



— 39 — 

forêts, de luxuriantes savanes étalent toutes les beautés de la flore 
tropicale, et vont se perdre, d'un côté, dans l'état d'Yucatan, de 
l'autre dans celui de Chiapas. Ces plaines, peu exposées aux 
inondations périodiques qui commencent en juin, sont entrecou- 
pées d'une multitude de ruisseaux où vont s'abreuver également 
et le pasteur et son troupeau. Dans les parages les plus bas se 
trouvent les tintales, ou plantations naturelles de bois de tein- 
ture ou de campêche , le trésor inépuisable de ces provinces, car 
il se produit seul et sans aucun secours des bras de l'homme. 
Ces bois, qui couvrent un territoire considérable, sont chargés, 
chaque année, sur des milliers de barques étrangères qui viennent 
les chercher sur les bords du fleuve ; ils y sont amenés en aval 
des ruisseaux ou des canaux creusés par les indigènes, pour être 
transportés dans les contrées lointaines (1). 

Mais en remontant le fleuve vers les localités plus élevées, ses 
rives se couvrent abondamment de bois bien plus précieux : l'a- 
cajou se montre partout; des cèdres d'une dimension colossale, 
le zapote, le mamey, le bois du Brésil, sans en compter une foule 
d'autres, entremêlent leur feuillage. Ils ombragent les plantes mé- 
dicinales que le sol produit à l'infini, off^rant, par les incisions pra- 
tiquées dans leurs troncs monstrueux, des résines aromatiques de 
toute espèce, formant enfin un ensemble admirable des produc- 
tions végétales communes aux tropiques. 

Ainsi que la Basse-Egypte , la plus grande partie du territoire 
renfermé entre le pied des montagnes et les embouchures du Ta- 
basco et de l'Uzumacinta jusqu'à la mer est de formation compara- 
tivement récente. Ce sont évidemment des terres d'alluvion appor- 
tées par cette infinité de cours d'eau qui descendent des monts, et 
dont l'action est assez remarquable pour que l'élévation graduelle 
et continue du sol devienne visible dans l'espace de deux ou trois 
générations. Ces terrains, d'ailleurs, sont si bas, qu'ils s'élèvent à 

(1) Panorama de Mexico, etc. 



— 40 -- 

peine au-dessus du niveau de la mer ; ce n'est qu'en arrivant à 
huit ou dix lieues dans l'intérieur qu'ils commencent h monter in- 
sensiblement jusqu'au pied des montagnes, où leur hauteur est 
même encore fort peu sensible (1). 

On conçoit que, dans cette condition, les inondations soient 
considérables : aussi ont-elles lieu dans toutes les directions, 
surtout sur le territoire de Tabasco, depuis la mi-juin jusqu'à la 
fin d'octobre. Mais le débordement des rivières, ailleurs si re- 
doutable, est, au contraire, malgré le manque d'élévation du sol, 
essentiellement bienfaisant dans l'état de Tabasco, et l'on y 
attend régulièrement l'inondation avec un aussi grand désir 
qu'en Egypte, mais avec moins d'inquiétude, quant à ses résul- 
tats. En effet, que les crues aient ou n'aient pas lieu dans les 
rivières qui arrosent l'état de Tabasco , on n'en a pas moins l'as- 
surance de faire les récoltes ordinaires , grâce à la bonté particu- 
lière de son terroir. En quelques mois de l'année, d'ailleurs, 
qu'on veuille ensemencer les céréales de première nécessité, on 
en obtiendra toujours des résultats plus ou moins avantageux. 
Dans la Basse-Egypte, au contraire, les récoltes n'ont lieu 
qu'après l'inondation du Nil , les pluies étant fort rares dans 
cette région. 

Outre le bienfait que l'on obtient de l'accroissement et de 
l'amélioration progressive du terrain, causés par les dépôts suc- 
cessifs amenés par les eaux , il en est d'autres chaque jour plus 
sentis et non moins importants pour les habitants des deux états 
de Tabasco et de Chiapas. Au temps de l'inondation, le commerce 
intérieur acquiert un mouvement et une activité extraordinaires. 
La contrée tout entière se convertit en un grand lac, où les villes 
et les villages demeurent suspendus au-dessus des eaux, ainsi 
que les cimes des forêts. Toute communication par voie de terre 
s'arrête dans cette saison : des milliers de barques et de canots 

(1) Panorama de Mexico, art. El Rio Uzumacinta, etc. 



__ 41 -„ 

sillonnent la plaine humide, transportant les denrées, avec une 
facilité inconnue aux autres régions de l'Amérique , d'une bour- 
gade ou d'une ville à l'autre. Les bois de teinture se groupent en 
énormes radeaux pour se rendre à la mer. Les plantations de 
cacao reçoivent un arrosement salutaire, et si quelques pieds 
sont exposés à se refroidir, suivant l'expression du pays, c'est-à- 
dire à prendre trop d'humidité, le plus grand nombre, au con- 
traire, en tire les plus grands avantages (1). 

Au commencement d'octobre, l'inondation atteint ordinaire- 
ment sa plus grande hauteur. On a de la peine à reconnaître le 
cours des rivières du reste de la campagne. Mais, si cette sai- 
son est si pleine d'utilité et d'agréments pour l'homme , elle 
est toute de périls et d'angoisse pour les animaux des champs 
et surtout pour les bêtes fauves. Celles-ci fuient devant les 
eaux qui envahissent leurs tanières, cherchant un abri dans 
les localités élevées , où bientôt elles ne tardent pas à se trouver 
à la merci des chasseurs qui parcourent, en bateau, les forêts à 
la poursuite du gibier. Rarement les inondations offrent du 
danger à l'homme : accoutumé à le prévenir par de longs siècles 
d'expérience , il prend les mesures nécessaires pour passer la 
saison des pluies et en retirer les avantages qu'elle procure. 
Les villes deviennent alors d'immenses champs de foire, où 
arrivent les productions des contrées voisines et étrangères. 
C'est une saison de plaisirs et de fêtes champêtres ; les familles et 
les amis en profitent pour se visiter en canots et se promener 
d'une maison à l'autre sous les berceaux naturels formés par les 
forêts au-dessus des eaux. Les jardins placés sur les hauteurs pa- 
raissent surnager comme autant d'îles flottantes où les fleurs se 
confondent avec les fruits ; c'est un véritable paradis qu'anime 
encore la présence de mille oiseaux aux couleurs étincelantes. 



(1) Panorama de Mexico, art. El Rio Uzunaacinta, et art. Las Inundaciones de 
Tabasco, etc. 



— ki — 

Si l'état de Tabasco est un lieu de délices pour ses habitants, il 
faut convenir cependant qu'il n'est pas toujours sans danger pour 
les étrangers qui y viennent pour la première fois. La saison des 
pluies et des chaleurs est celle des fièvres intermittentes et des 
mosquites dévorants, surtout au bord des lagunes. Mais ces incon- 
vénients disparaissent dès que l'on commence à s'approcher des 
montagnes ; le Chiapas présente, sous ce rapport, des avantages 
incontestables sur le département limitrophe (1). C'est sans doute 
ce qu'avait compris le fondateur de Palenqué, lorsqu'il s'était 
déterminé à établir le siège de son empire aux lieux où l'on ad- 
mire aujourd'hui ses ruines. Cette ville, la première qui ait été bâ- 
tie, dit-on (2), sur le sol de l'Amérique septentrionale, s'élevait 
sur la pente des collines, à l'entrée des monts escarpés de ïum- 
bala qui, dans des circonstances graves et imprévues, pouvaient 
offrir une retraite plus sûre (3). A cette époque, la plaine adja- 
cente, coupée aujourd'hui par tant de ruisseaux et de canaux na- 
turels, formait un lac d'une étendue considérable, débouchant 
dans la mer avec les branches de l'Uzumacinta, tel qu'on le voit 
encore chaque année, lors de la crue des eaux (4). 

Suivant les traditions recueillies parmi les Tzendales (5), c'est 
dans ces lieux, que nous venons de décrire avec quelques détails, 
que serait apparu Votan, accompagné de ceux que la Providence 
destinait à être sous sa conduite, les fondateurs de la civilisation 
américaine (6). « Votan, est-il dit (7) , est le preniier homme que 

(1) Panorama de Meiico, art. Lasinundacioues de Tabasco, etc. 

(2) Ordonez, Hist. del cielo y de la ticrra, etc., ]\IS. et un autre MS. inédit 
en forme de Mémoire sur Palenqué, par le même auteur. 

(3) Antiquités Mexicaines, IIl« expédition du capitaine Dupai\. 

(4) Auto.-iio D;'i Rio, Rapport sur les ruines de Palenqué , adressé au roi 
d'Espafrnc Description of thc ruins of an ancicnt lily, etc. London, 1821). 

(5) Nunez de la Vej,'a, Constituciones diœcesanas del Obispado de Chiap- 
pas, etc., in Prœamb. Roma, 1701 .— Ordonez, Hist. del cielo y de la ticrra, etc., 
MS. 

(6) Ordonez, Hist. del cielo y de la licrra, etc., MS. 

(7) Nunez de la \ cga, Couslilucioues diueccs., clc 



— 43 — 

Dieu envoya diviser et partager ces terres » de l'Amérique. Ce 
partage annonce ou une conquête ou une colonisation ; mais c'est 
probablement sous ces deux points de vue qu'il faut l'envisager, la 
division du sol étant une des premières conditions de la propriété 
et, par conséquent, de la civilisation. Yotan ne venait donc pas 
pour peupler le continent américain (1). La main providentielle, 
qui avait dispersé sur la surface du globe les races issues des 
enfants de Noé, qui avait répandu, avec les graines des produc- 
tions végétales de l'archipel des Indes, les Malais dans toutes les 
îles de l'océan Pacifique, avait pourvu, par des moyens analogues, 
à la population primitive de ce continent inter-océanique. On ne 
saurait dire à quel degré de barbarie cette population était des- 
cendue antérieurement à l'arrivée de Votan. Ce qui paraît certain, 
c'est que, dans une portion considérable des contrées qui s'éten- 
dent entre l'isthme de Panama et les territoires de la Californie, 
les hommes vivaient dans une condition analogue à celle des tri- 
bus sauvages du nord. Les cavernes naturelles ou des huttes 
grossières de branchages abritaient leurs corps nus, et ils n'a- 
vaient pour vêtement que les dépouilles des bêtes fauves tuées à 
la chasse. Ils vivaient des fruits que la terre produisait spontané- 
ment, des racines qu'ils arrachaient au sol, et mangeaient la chair 
crue des animaux (2 . 

Il est douteux cependant que toutes les tribus américaines fus- 
sent tombées à cet état de dégradation. Des débris d'une propor- 
tion colossale, analogues aux édifices cyclopéens qu'on trouve 
dans plusieurs parties du monde ancien, se rencontrent çà et là 
dans le continent occidental. Ce sont des masses de pierres brutes 

(1) Ainsi que Tout préteudu quelques écrivains qui , n'ayant pas connu le 
texte de Nunez de la Vega , suivirent, sans beaucoup d'attention, ce que dit 
Clavigero, Hist. Antig. de Mexico, trad. de 3Iora, toni. I. Dissertation sur l'ori- 
gine de la popul. américaine. 

(2) Torqueniada , Monarquia ludiana, lib. I , cap. 15 , 20. Codex Cliimalpo- 
poca, Histoire chronologique des rois de Culhuacan et Mexico, WS. eu langue 
nahuatl do ia coll. de Boturini. 



— 44 — 

dune grandeur prodigieuse, irrégulièrement placées sans ciment, 
les unes au-dessus des autres, mais jointes de manière à former 
nn ensemble de murs gigantesques. Aucun souvenir, aucune tra- 
dition ne rappelle aujourd'hui à quels peuples ces monuments 
doivent leur existence (1) ; on ne peut toutefois les attribuer 
qu'à une race guerrière, supérieure aux populations sauvages que 
l'on dit avoir été attirées à la civilisation par Votan. Peut-être 
cette race était-elle contemporaine de ce législateur, par qui elle 
aurait été conquise ou refoulée dans l'intérieur des montagnes 
où nous avons contemplé ces restes imposants de leur puis- 
sance (2). 

Les difficultés qui enveloppent l'histoire de Votan ne permet- 
tent pas de faire connaître d'une manière satisfaisante ce person- 
nage mystérieux. On ne saurait, toutefois, refuser d'admettre la 
réalité de son existence ; mais le double aspect sous lequel le pré- 
sente la tradition fait douter quelquefois s'il n'y a pas eu plu- 
sieurs Votans (3), ou si ce nom célèbre n'a pas été attribué comme 
un titre de gloire à d'autres hommes venus après lui et dignes 
également de la reconnaissance publique. Adoré chez plusieurs 
nations sous le titre de Cœur du Peuple (4), ou de Cœur du 
Royaume (o) , Votan apparaît , tantôt comme une création my- 
thique, élevée au-dessus de l'humanité, à laquelle les peuples pri- 
mitifs croyaient, dans leurs spéculations religieuses, ainsi qu'à un 



( 1 ) Si la mémoire ne nous fait point défaut , nous croyons avoir lu , dans les 
voyages de M. Alcided'Orbigny au Pérou, qu'il vit, dans ces contrées, des mo- 
numents du même genre. 

(2) Les débris cyclopéens que nous avons vus sont environ à huit lioues au 
nord de Guatemala, sur les hautes montagnes qui dominent les approches du 
Motagua, dans les terrains de la hacienda del Carrizal : ces débris occu- 
pent une étendue considérable. 

(3) Ordoncz le dit positivement. 

(4) Nuncz de la Vega, Constit. diœces., in Prœamb. 

(5) Burgoa, Descripcion geogr., Hist. de la provincia de Guaxaca, etc. 
Part. II , cap. 72. — Sahagun, Hist. de las cosas de la Nueva-Espana, etc. 
lib IV, cap. a 



— 45 — 

intermédiaire nécessaire entre l'iiomme et la Divinité, et comme 
au représentant de sa sagesse et de sa puissance ; tantôt comme 
un prince et un législateur qui vient arracher à la barbarie les 
tribus sauvages de l'Amérique, et les instruire des lois, de la re- 
ligion, du gouvernement, de l'agriculture et des arts. 

L'analogie que l'on trouve dans les traditions tzendales , qui- 
chées et mexicaines, entre les personnages présentés sous les noms 
divers de Votan , de Gucumatz , de Cukulcan et de Quetzal- 
cohuatl (1) , nous ferait croire que , à l'origine de l'histoire , un 
seul aurait réuni cette diversité d'appellations. La comparaison de 
toutes ces traditions nous décide , toutefois, à en admettre deux , 
Votan et Quetzalcohuatl , les noms de Gucumatz et de Cukulcan 
ayant identiquement la même signification que ce dernier. Quoi 
qu'il en soit, il est certain que ce fut d'eux, héros, prêtres, 
législateurs ou guerriers , que l'Amérique-Centrale reçut les élé- 
ments de cette civilisation que leurs successeurs portèrent depuis 
à un si haut degré. La connaissance d'un Dieu, créateur et maître 
unique du ciel et de la terre , paraît avoir été un des premiers 
dogmes inculqués aux populations qu'ils conquirent (2) ; mais , 
dans les traditions arrivées jusqu'à nous, le nom du législateur 
est souvent mêlé avec celui de la divinité, et, sous les voiles sym- 
boliques dont s'enveloppe l'histoire primitive , celui qui enfanta 
les Américains à une vie nouvelle , en les tirant de l'état sauvage, 
est, à dessein, identifié avec le père de la création universelle. 

De l'aveu des écrivains qui se sont occupés de l'histoire des 



(1) Guc ou eue, dans la^langue quichée, est le même oiseau que les Mexi- 
cains appellent quelzal. Cumalz signifie serpent, ainsi que le mot mexicain 
cohuall. Dans la langue maya d'Yucatan, on retrouve également le même sens 
dans le mot cukulcan ; tous les trois signifiant un serpent empluraé ou cou- 
vert de plumes, ou bien un serpent orné des plumes du quetzal. 

(2) Nous disons conquérir , dans le temps des conquêtes spirituelles faites 
depuis par les religieux chrétiens; nous pensons bien, toutefois, que la per- 
suasion seule n'aura pas suffi pour amener les peuples sous les lois de Volau, 
et que les armes et la force auront dû y prendre part. 



— '^6 — 

anciennes nations américaines, il n'en était aucune, à l'époque 
o\i les Espagnols mirent le pied sur le sol du continent occiden- 
tal, qui ne reconnût l'existence d'une divinité suprême, arbitre de 
l'univers. Dans la confusion des idées religieuses, résultat inévi- 
table de l'ignorance et de la superstition, la notion d'un être uni- 
que, immatériel, d'un pouvoir invisible, avait survécu au naufrage 
des pures croyances primitives. Sous le nom de « Tloque-Nahua- 
que », les Mexicains adoraient Celui qui est la cause première de 
toutes choses , qui les conserve et les soutient par sa providence, 
l'appelant encore , pour cette raison, « Ipalnemoaloni »; Celui en 
qui et par qui nous sommes et nous vivons (1). C'était le même 
que « Hunab-Ku », seul saint, adoré dans la péninsule yucatèque, 
et que « Hurakan » , la voix qui crie , le cœur du ciel, chez les 
nations quiche -guatémaliennes de l'Amérique- Centrale (2) ; le 
même enfin que « Teotl » , Dieu, ainsi qu'on le voit nommé dans 
les livres tzendales et mexicains (3). 

Ce Dieu « de toute pureté » , ainsi qu'il est appelé dans une 
prière mexicaine (4), était, toutefois, trop élevé pour les pensées 
du vulgaire. On reconnaissait son existence, les sages l'invo- 
quaient; mais il n'avait ni temples, ni autels, peut-être parce 
qu'on ne savait comment le représenter, et ce ne fut que dans les 
derniers temps de la monarchie aztèque que Nezahualcoyotl, roi 
de ïetzcuco, lui dédia un « teocalli » (5), sans statues , élevé sur 
neuf rangs de terrasses , sous l'invocation du « Dieu incon- 
nu (6) ». 

C'est à ce « Dieu des dieux » que les nations indiennes attri- 



(i) iMoIiua, Vocabulario eu Icngua Mexicaua y Caslellana, Mexico, 1571. — 
Veytia, Ilisloria Autigua de Mexico, Mexico, 18.J0, lonj. 1, cap. 1. 

(2) MS. Quiche de Chichicasteuaugo. 

(3) Ordonez, Mauuscrit eu forme de Mémoire sur Paleuqué. 

^4) Saliaguu, Ilisl. de las co^^as de Nucva-Espaùa, lib. IV, cap. 5. 
(5) TeocuUi., composé de teo. Dieu ou diviu, elcalli, maison; c'esl-.i-dire 
Maison divine, titre que les Mexicains dounaieut à leurs temples. 
^(>i htliKochili, Histoire des (;hicJiiuu''ques, loni. I, rliap. ;i8. 



— 47 — 

huaient la création de l'univers. Les histoires quichées, conser- 
vées par le père Ximenes (1), en ont gardé le souvenir et le 
rappellent en des termes qui ne seraient pas indignes des poètes 
et des historiens de l'ancien monde. Mais dans ces souvenirs, 
altérés par la superstition, le Créateur n'est presque jamais seul. 
Chose remarquable, au contraire, il est souvent représenté comme 
une triade, à laquelle s'adjoignent plusieurs dieux inférieurs, qui 
ne sont, en réalité, que les premiers héros divinisés et les législa- 
teurs primitifs de la terre américaine. Ainsi que nous le disions 
plus haut, le récit del'œuvre de la création paraît avoir été mêlé 
à dessein , quoiqu'à une date fort reculée, à l'histoire des pre- 
mières périodes de la civilisation. Dans l'obscurité mystérieuse 
des textes quiche et mexicain, on entrevoit la main des prêtres des 
temps anciens abaissant le voile du symbolisme sur les origines 
sacrées dont ils dérivaient leur puissance. 

Au commencement , la divinité n'est pas encore nommée d'une 
manière directe ; elle apparaît dans ses œuvres, et surtout dans 
la formation de l'univers, dont la description a réellement de quoi 
étonner. « Quand tout ce qui devait se créer au ciel et sur la 
terre fut achevé , dit la tradition sacrée des Quiches (2) , le ciel 
étant formé , ses angles mesurés et alignés , ses limites étant po- 
sées , ses lignes et parallèles mis à leur place dans le ciel et sur 



(1) Le père Francisco Ximenes, ancien provincial des Dominicains de la 
province de San Vicente de Chiapas et de Guatemala , avait laissé dans la bi- 
bliothèque du couvent de son ordre, dans cette dernière ville , de nombreux 
monuments de son érudition. Celui des ouvrages dont il est ici question, 
est la traduction d'un MS. en langue quichée, en regard du texte original, au- 
quel il donna le titre suivant : « Empiezan las histerias de los Indios de esta 
provincia de Guatemala, traducido de la lengua quiche en la castellana, para 
mas comodidad de los ministros del santo Evangelio. » 11 le découvrit au vil- 
lage de Santo Tomas Chuila , alias Chichicasteuango , et c'est sous le titre de 
Manuscrit Quiche de Chichicaslenango, que nous le désignerons dans le 
cours de cet ouvrage. 

(2) MS. Quiche de Chichicasteuango. Ce paragraphe est traduit par nous 
littéralement du texte quiche. 



— i8 — 

la terre, le ciel se trouva créé et ciel il lut appelé par le créateur 
et par le formateur , par la mère et le père de la vie et de 
l'existence, par celui par qui tout agit et respire, le père et le 
conservateur de la paix des peuples , lo père de ses vassaux, le 
maître de la pensée et de la sagesse , l'excellence de tout ce qu'il 
y a au ciel et sur la terre, dans les lacs et sur la mer. C'est ainsi 
qu'il se nommait lorsque tout était tranquille et calme, quand tout 
était paisible et silencieux, quand rien encore n'avait le mouve- 
ment dans le vide des cieux. » 

Dans le préambule qui précède ces paroles , commencent à pa- 
raître les personnages qui partagent avec l'Être suprême les hon- 
neurs de la divinité et qui ordonnent sous sa direction l'ensemble 
de la création. Mais, dans cet arrangement, nous le répétons, les 
paroles du texte enveloppent presque toujours un double sens : la 
création et la vie , c'est la civilisation ; le silence et le calme de la 
nature avant l'existence des êtres animés, c'est le calme et la tran- 
quillité de l'Océan où l'on croit entrevoir une voile cinglant vers 
une région inconnue ; et le premier aspect des rivages de l'Amé- 
rique, avec ses hautes montagnes, ses grands fleuves et ses lacs, 
semble avoir été confondu avec la première apparition de la na- 
ture terrestre. L'homme se montre à son tour; il sort non des 
mains de la divinité , mais des créateurs inférieurs. Il est formé 
pour rendre hommage à ceux qui l'ont tiré de la boue ; mais cette 
formation et cet hommage ont, dans le texte quiche, le double 
sens que nous donnons à ces paroles en français; c'est-à-dire 
qu'il reçoit les premiers éléments de la vie sociale, pour servir 
comme tributaire et alimenter ses maîtres divins (1). 

(1) Des détails et une cenfusion analogues se trouvent également dans le MS. 
Cakchiquel , écrit par Don Francisco Eruandez Arana, prince des Ahpozotziies, 
de la rac« royale de Guatemala, et que j'ai traduit sous le titre de : Mémorial 
de Tecpan-Atillan. On les trouve également dans le Codex Cliimalpopoca, 
MS. en langue nahuatl on mexicaine que j'ai trouvé à M('\ico. La différence ne 
consiste que dans les noms qui se trouvent traduits dans chacune de ces lan- 
gues; mais les faits sont identiquement les mêmes : ce qui prouveleur véracité et 



— 49 — 

Ceux-ci apparaissent d'abord avec le titre générique de créateurs 
et de foi^mateurs, de générateurs et de pères. Mais «leurs noms, 
dit le texte Quiche (1), sont « Hunahpu Wuch », le Tireur de Sar- 
bacane au Corbeau, « Hunahpu Utïu », le Tireur de Sarbacane au 
Renard, « Zaki Nima Tziz», le Grand-Blanc Piqueur d'Épines (2), 
« Tepeu Gucumatz » , le Maître de la Montagne , Serpent aux Plumes 
vertes, le Cœur du Lac, le Cœur de la Mer, le Maître du Plani- 
sphère verdoyant, le Maître de la Surface azurée (3) : c'est ainsi 
qu'on les appelle et qu'on les désigne tous ensemble. Et ceux-là 
sont les aïeux et les anciens qui sont nommés ce Xpi-Yacoc et Xmu- 
cané (4), les appuis et les protecteurs, appelés doublement aïeux 
et anciens, dans les histoires quichées, au temps où ils tinrent con- 
seil sur tout ce qui devait se faire pour la création et la vie » 

L'ensemble de la narration, la ressemblance des noms et des 
faits avec ceux que nous trouvons consignés dans d'autres docu- 
ments analogues au Manuscrit Quiche, les attributions de ces di- 
vers personnages, la désignation des lieux où ils se trouvèrent, 
tout concourt à prouver qu'on peut les ranger au nombre des pre- 
miers législateurs de l'Amérique. D'où venaient-ils, quels climats 
les avaient vus naître ? L'auteur anonyme du Manuscrit Quiche 
répond ainsi à cette question : Nous n'avons plus le « Livre du 
conseil » , où l'on pouvait voir clairement que l'on était venu de 
l'autre côté de la mer, du lieu qu'on appelle « Camuhibal », c'est- 



leur antiquité, tout à la fois, aiusi que la communauté d'origine des popula- 
tions de Guatemala et du Mexique. 

(1) MS. Quiche de Chichicastenango. 

(2) Ce nom fait allusion à la coutume des Indiens du Mexique et de l' Amé- 
rique-Centrale, de se tirer du sang avec une épine d'aloès, pour l'offrir en- 
suite aux idoles. 

(3) Tous ces titres paraissent ici comme les titres de Gucumatz plutôt que 
de ses compagnons. 

(4) Nous n'avons pu, jusqu'à présent, trouver une étymologie satisfaisante 
de ces deux noms. Ces personnages ont le même rôle dans les histoires qui- 
chées que Cipactonal et Oxomoco dans les traditions mexicaines : il y a grande 
apparence que ce sont les mêmes. 

I. 4 



— 50 — 

à -dire où il fait de l'ombre ( 1 ). Celte indication est la seule 
précise que nous trouvions sur la patrie des premiers législateurs. 
On les voit arriver ; mais on ne sait d'où ils viennent : on dirait 
qu'ils sont sur les eaux d'où ils paraissent sortir mystérieusement 
semblables aux divinités des fables antiques de la (irèce ; ils abor- 
dent comme des êtres divins descendus du haut du ciel. 

« Or c'est ici la première parole et le premier discours, con- 
tinue le texte quiche. Il n'y avait ni hommes, ni animaux, ni oi- 
seaux, ni poissons, ni écrevisses, ni bois, ni pierres; ni fon- 
drières, ni vallées, ni herbes, ni forêts; il n'y avait que le ciel. 
L'image de la terre ne se montrait pas encore. Il n'y avait que la 
mer, de toutes parts environnée par le ciel : on ne voyait rien qui 
fît corps, rien qui allât d'un endroit à l'autre. Rien n'avait de 
mouvement et pas le moindre souffle n'agitait l'air. Rien ne se fai- 
sait voir debout : il n'y avait que l'eau tranquille et paisible, rien 
que la mer qui était calme. Au milieu de ce calme et de cette 
tranquillité, il n'y avait que le créateur et formateur, Tepeu-Gu- 
cumatz, dans l'obscurité de la nuit : il n'y avait que les pères et 
générateurs sur l'eau blanchissante , et ils étaient revêtus de vête- 
ments azurés (2) d'où vient le nom de Gucumatz (3) à ces sages 
illustres, à ces grands maîtres de la science. Et c'est à cause d'eux 



(1) Le français rend difficilement tout le sens quiche. Nous allons tâcher de 
le rendre en latin : « Jam non videndus est liber domiuorum in quo videbaliir 
clare transfretavisse ex altero littore maris, quod dicitur obumbraculum , ubi 
vidcndum quod dicitur zali quzlem. » Nous avons traduit ce passage à peu 
près mot pour mot. Quant aux deuv mots soulignés , ils signifient littérale- 
ment la vie blanche ou éclatante. Le sens indique à la fois les bonnes mœurs, 
les bonnes coutumes, une condition heureuse, la civilisation et aussi la 
création. 

(2^ Le mot rax, dans le quiche, et dans le cakchiquel, etc., signifie aussi 
bien vert que bleu. 

(31 Gurumalz, littéralement serpent emplume, et dans un sens plus étendu, 
serpent revêtu de couleurs brillantes, de vert ou d'azur. Les plumes du guc 
ou quetzai offrent également les deui teintes. C'est exactement la même chose 
que quetzalrohuall dans la langue mexicaine. 



— 51 — 

que le ciel existe , et qu'existe également le Cœur du Ciel, et ceci 
est le nom de Dieu (1). 

« Alors la parole vintàceux deTepeu Gucumatz dans les ténèbres 
de la nuit : elle parla à Tepeu Gucumatz et lui dit : « Qu'il était 
temps de se consulter, de s'entendre, de se réunir et de tenir 
conseil entre eux, d'unir leur parole et leur sagesse, pour éclairer 
la voie et se guider mutuellement. « Alors ils virent paraître les 
hommes (2) : ils distinguèrent ce qui était formé, ce qui 
existait, les bois, les lianes , tout ce qui avait reçu la vie et l'exis- 
tence dans l'obscurité de la nuit, des mains du Créateur des 
cieux. Et le nom de celui-ci est Une voix qui mugit, Hurakan; 
la Voix du Tonnerre, c'est le premier ; le second, c'est l'Éclair; 
la Foudre, c'est le troisième (3). Et ces trois sont du Cœur du 
Ciel; ils descendirent auprès de Tepeu Gucumatz, au moment où 
il considérait l'œuvre de la création, et comment se feraient les 
semailles, lorsque le jour serait venu (4), et qui seraient les ser- 



(1) Dans la langue quichée, qabowil est donné pour le mot Dieu. Les mis- 
sionnaires espagnols le traduisirent presque tous par le mot idole. Ximenes 
est le seul qui le traduise quelquefois par le nom de Dieu. La preuve la plus 
complète que c'est là son vrai sens, c'est que dans le MS. Cakchiquel ou Mé- 
morial de Tecpan-Atitlan, les princes cakchiquels de Guatemala, s'adressant à 
Alvarado qu'ils prenaient pour un dieu dans les commencements, ou qu'ils 
voulaient peut-être flatter par ce titre , lui disaient : « At Qabowill, ô Dieu » ! 
sacrilège et cruel Espagnol qui se laissait aiusi déifier ! Le Cakchiquel dit 
qabowil au lieu do qabawil, qui est de la langue quichée. 

(2) Alors ils virent paraître les hommes , sans doute sur le rivage , qui se 
rendait de plus en plus visible, à mesure que leurs navires s'en approchaient. 

(3) Cakulha , qui signifie la foudre dans les anciennes langues du Quiche, 
est composé de trois monosyllables , cul; ou gag, qui est le feu, ul, qui est le 
verbe venir, et ha , l'eau , c'est à-dire que cakulha signifie littéralement le 
feu qui vient de l'eau. Pour l'éclair, il y a plusieurs expressions; celle qui se 
trouve ici, chipi cakulha, veut dire petite foudre, et la foudre, telle que nous 
l'enteudous, s'exprime par raœa cakulha, la foudre rapide, tlax ou raxa si- 
gnifie vert, azur, etc. Mais, dans un sens figuré, il veut dire aussi rapide, 
subit. C'est ainsi que l'on dit raœ camic, mort subite. 

(4) Le jour, la blancheur, l'aube, et dans un sens figuré très-commun ici , 
« la civilisation. » 



— 52 — 

viteurs et les soutiens (1). « Sachez que cette eau va se retirer et 
faire place à la terre qui va exister et se mettre partout. Il y aura 
des semailles à faire, il y aura de la lumière au ciel et sur la terre ; 
mais il n'y a pas encore d'être travaillé et formé par nous, qui 
nous respecte et nous honore. » Ils dirent, et la terre aussitôt 
exista à cause d'eux. VA, véritablement, c'était l'existence avec la 
terre qui existait. « Terre », dirent-ils, et aussitôt la terre exista ; 
semblable à un nuage et à un brouillard était son être , et sem- 
blables à des homards, étendus sur l'eau et que l'on va pêcher, 
parurent aussitôt les montagnes, les grandes montagnes qui se 
tirent (2). Ils les firent par leur art mystérieux et dans un instant 
on aperçut les montagnes et les plaines, et l'on vit apparaître les 
cyprès et les pins (3). Ainsi Gucumatz fut rempli de joie : « Bénie 
soit ta venue, ô Cœur du Ciel! dit-il, ô toi, Hurakan, ô Éclair, 
ô Foudre! Notre œuvre et notre travail atteindront leur fin. » Et 
d'abord exista la terre , et les montagnes et les vallées : les ruis- 
seaux se divisèrent, en serpentant au pied des monts, entre les 
hauteurs , les eaux demeurèrent en leurs limites, tandis que les 
hautes Cordillières se découvraient (4). » 

Le lecteur, en parcourant ces lignes, a remarqué, comme 
nous , cette duplicité d'action qui confond dans un même récit 
l'histoire d'une création primitive et celle de l'arrivée des pre- 
miers législateurs en Amérique. L'apparition des animaux des 
champs, des bêtes fauves et des oiseaux porte le même caractère. 
Dans la création, ou plutôt dans la formation de l'homme il y a 
quelque différence, et le récit s'éloigne davantage des traditions 
génésiaques, ainsi que nous le ferons voir tout à l'heure. L'épi- 

(1) C'cst-à-dii c les travailleurs , les prolétaires, ceux qui devaient chercher 
par leur travail à alimenter les dieux, les puissants. 

(2) Ces montajrnes ont véritablement la forme de gigantesques homards, 
et l'expression était bien choisie pour rAmérique-Centrale. 

(3) Les c\près et les pins sont très-communs dans les monlagnes de ces 
contrées. 

(4) MS. Quiche de Chichicastenango. 



— 53 — 

sodé qui paraît faire allusion au déluge offre la même étrangeté ; 
mais, en comparant le récit du Manuscrit Quiche avec celui que 
nous trouvons dans le texte mexicain du Codex Chimalpopoca(l), 
le caractère double qu'il revêt devient plus distinct et plus mar- 
qué. On reconnaît, avec la dernière évidence, que la tradition 
d'un premier cataclysme est confondue avec celle d'une inon- 
dation plus récente, arrivée dans les mêmes lieux où se seraient 
arrêtés les premiers législateurs et qui les avait surpris au milieu 
de leurs tentatives, pour en civiliser les habitants. 

« Les anciens savaient, dit le Codex (2), que c'était en l'an I. 
Tochtli(3),que s'étaient formés la terre et le ciel; ils savaient que, 
lorsque le ciel et la terre s'étaient faits, quatre fois déjà l'homme 
avait été formé et que quatre fois la vie s'était manifestée (4). 
Ils savaient aussi, jour pour jour, les époques qui avaient 
passé : on ajoutait que de cendres Dieu l'avait formé et animé, 
et on disait que c'était Quetzalcohuatl qui avait perfectionné 
celui qui avait été fait et animé au septième jour Ehecatl (5). » 

Avec ce texte devant les yeux, toute espèce de doute se dissipe : 
l'action est double; mais on distingue parfaitement l'uneetl'autre. 
C'est Dieu qui a créé l'homme ; il l'a tiré de la cendre et animé 
au septième jour Ehecatl ; mais c'est Quetzalcohuatl qui l'a per- 



(1) Le Codex Chimalpopoca , MS. en langue nahuatl de la coll. de Botu- 
rioi, se compose de trois parties principales : la première, intitulée, parce 
voyageur, « Hist. Cronologica de los Reycs de Culhuacan y Mexico, etc. » 
La deuxième comprend quelques feuillets de notes sur les dieux mexicains; 
la troisième, en langue nahuatl, comprend des légendes et des morceaux his- 
toriques, que nous avons mlitulés « Histoire des soleils », ou époques astro- 
nomiques. 

(2) Codex Chimalpopoca, Hist. Chronol. 

(3) Celle-ci est l'année mexicaine et toltèque ; elle fait connaître l'origine 
de cette légende sacrée. 

(4) Ces mots font évidemment allusion aux quatre civilisations di> erses ou 
aux quatre tentatives de civilisations dont nous parlerons plus loin. 

(5) Rapprochement biblique . d'autant plus intéressant que le mot Ehe- 
catl , qui est le septième et en même temps celui de la création de l'homme , 
vent dire souffle ou esprit, spiraculum vitce, comme il signifie vent. 



— 54 — 

fectionné, qui a amené à la vie de la civilisation l'Américain bar- 
bare , après quatre civilisations différentes , en trois tentatives , 
suivant le texte quiche (1). Après l'apparition de la terre, après 
que les dieux qui accompagnent Gucumatz ont vu les montagnes 
et les forêts se peupler des animaux de toute espèce, ils procèdent 
aussitôt à la formation de l'homme: mais deux fois elle faillit 
entre leurs mains. La première fois, ils l'avaient fait de terre 
glaise; mais il n'avait pas tardé à se détremper à la pluie (2) et à 
se rendre inutile : alors ils l'avaient détruit et s'étaient mis en de- 
voir d'en confectionner un nouveau. Ne pouvant arriver seuls à 
le former, suivant leurs désirs, ils appellent à leur aide la puis- 
sance mystérieuse de Xpi-Yacoc et de Xmucané, les chefs de la 
magie. Ceux-ci tracent leurs lignes et leurs cercles, jettent le 
mais et le tzi-té, en invoquant le soleil (3) et de leurs combinai- 
sons réunies sort la décision que l'homme doit être fait de bois 
et la femme de « cibak » (4). Après cela reviennent, jusqu'à un 
certain point, des analogies avec les souvenirs génésiaques ; mais 
il y a une confusion de faits et d'événements qui laisse une 
grande incertitude dans l'esprit. 

« Dans la personne de l'homme de bois et de la femme de 
cibak , continue le texte quiche , les créateurs s'étaient promis de 
corriger les défauts de l'homme de terre glaise. Mais il en fut toul 
autrement de ce qu'ils avaient espéré. Il en résulta deux créatures 
passablement lourdes, n'ayant ni graisse, ni sang, ni humidité; 
deux corps disgracieux et peu dispos, d'une complexion pauvre 
et malingre, de mains arides, de pieds secs, de visages blêmes, 



(1) MS. Quiche de Chichicasteuaiigo. C'est éf;alement la même chose dans 
le MS. Cakchiquel ou Mémorial de Tecpan-Alitlaii. 

(2) Serait-ce une allusion au déluge universel'.' 

(3) Le tzité , ou bois de chien , est un arbre de l'Aniérique-Ccntralc , dont 
les morceaux servent encore aujourd'hui, ainsi que les grains de maïs, à jeter 
les sorts dans ces contrées parmi les Indiens. 

[i) Cibal,\ dans la langue quichée, est la moelle d'une espèce de glaïeul 
dont on fait des nattes. 



— 65 — 

de membres languissants et sans agilité : hommes de bois enfin, 
qui, à la vérité, parlaient, puisqu'ils avaient une langue, mais 
auxquels manquaient l'intelligence et la sagesse. 

« Tels furent l'homme de bois et la femme de cibak, tels les 
enfants qu'ils engendrèrent et dont les descendants se multipliè- 
rent tellement, qu'ils suffirent à peupler le monde. Mais les pères 
et les enfants , faute d'intelligence, ne se servaient pas de la langue 
qu'ils avaient reçue , pour louer le bienfait de leur création et ne 
songeaient jamais à lever les yeux pour glorifier Hurakan. Alors ils 
furent perdus dans une inondation. Il descendit du ciel une pluie 
de bitume et de résine (1). Un oiseau nommé Xecotcowach , leur 
arracha les yeux; un autre nommé Camalotz leur coupa la tète; 
un animal appelé Cotzbalam leur dévora les chairs et le ïecum- 
balam leur broya les os (2). Telle fut la fin de ces hommes ingrats ; 
car ils avaient manqué de rendre grâces à leur mère et à leur 
père, à la face du Cœur du Ciel, qui a pour nom Hurakan. Et à 
cause d'eux la terre s'obscurcit et il plut jour et nuit. Et les hommes 
allaient et venaient hors d'eux-mêmes, comme frappés de folie: 
ils voulaient monter sur les toits et les maisons s'écroulaient ; 
ils voulaient grimper sur les arbres et les arbres les secouaient 
loin d'eux. Et quand ils allaient pour se réfugier dans les grottes 
et les cavernes, aussitôt elles se fermaient. Ainsi furent leur châti- 
ment et leur destruction. Mais les créateurs en conservèrent un 
petit nombre, en mémoire des hommes de bois qu'ils avaient 
faits : ce sont ces petits êtres que nous nommons des singes et qui 
habitent aujourd'hui les bois (3). » 



ll^ Le MS. Quiche donne en même temps deux événements rapportés sépa- 
rément dans le Codex Chimalpopoca, Hist. des soleils et Hist. Chronol. 

(2) Ces noms sont ceux de divers animaux voraces et d'oiseaux de proie 
encore connus actuellement dans l'Amérique-Centrale. 

(3.) Le texte quiche /ait allusion à une classe de singes fort petits de l'Amé- 
rique-Centrale, qu'on appelle coy; ils sont encore aujourd'hui l'objet de la su- 
perstition des Indieu:?, qui les regardent comme une espèce de petits hommes. 



— 56 — 

On reconnaît dans ce texte la même duplicité d'action que nous 
avons remarquée auparavant, quelque chose comme un souvenir 
confus des époques bibliques, mêlé à la mémoire d'autres événe- 
ments postérieurs analogues. Les mêmes catastrophes se retrou- 
vent dans le Codex Chimalpopoca : l'ordre des circonstances seule- 
ment paraît différent. Dans la tradition mexicaine, la pluie de 
bitume et de résine est remplacée par une éruption violente des 
volcans de ces contrées (1), et à la suite du déluge, les hommes, 
changés en poissons d'abord, sont après cela transformés en Chi- 
chime, peut-être en Chichimèques (2), les barbares de l'Amé- 
rique septentrionale, tandis que dans le texte quiche ils sont 
changés en singes ou hommes des bois; la similitude est patente. 

Le récit de la quatrième vie, suivant le Codex Chimalpopoca, 
ou de la troisième création , d'après le Manuscrit Quiche , com- 
plète ces divers textes. Désormais les idées génésiaques font place 
à un nouvel ordre de choses ; à la suite des tentatives civilisatrices 
des législateurs, figurées ici par une double création, on découvre 
des choses d'un haut intérêt historique. En effet, on ne peut s'em- 
pêcher de reconnaître dans Gucumatz et ses compagnons des 
hommes d'une intelligence supérieure, travaillant, dans des ré- 
gions nouvelles pour eux, à en amener les sauvages habitants, 
représentés d'abord par la terre glaise et ensuite par le bois (3), 
à suivre leur impulsion , à leur obéir, à s'accoutumer aux labeurs 
d'une vie sociale, à servir enfin, ainsi que l'énonce le texte, et à 
alimenter leurs nouveaux maîtres et instituteurs, comme tribu- 
taires et sujets. L'ensemble du récit donne à entendre qu'ils réus- 
sissent plus ou moins dans cette entreprise. Ils ont conquis les 
barbares des contrées où le sort les a jetés : ils ont fini par leur 
inculquer quelques-uns des éléments de la civilisation ; ils les ont 

(!'» Voir aux Pièces justificatives, n" 1. 

(2) Chichi , ou chichiti, signifie chien dans quelques dialectes mexicains, et 
le pluriel régulier serait chichime. Est-ce là ce que ce mot veut dire? 

(3) MS. Quiche de Chichicastenango. 



« 



— 57 — 

arrachés à l'état sauvagje ; ils ont conséquemment pris et formé 
l'homme. Mais il leur manque deux choses qui sont le fondement 
de la vie sociale , ils ne peuvent réussir à inspirer à ces sauvages 
les idées religieuses et le goût du travail , qui seuls peuvent les 
attacher à eux d'une manière durable. 

Dans cette conjoncture, l'inondation arrive à propos pour les 
délivrer d'une peuplade indocile (1). Dans l'obscurité et le vague 
qui enveloppent ces antiques traditions , il est impossible de déter- 
miner exactement ce qui advint alors des législateurs. Abandon- 
nèrent-ils les lieux témoins de leurs premières tentatives et se 
transportèrent-ils parmi des nations plus dociles ? On peut le 
penser d'après la suite du texte. Ils entreprennent alors une nou- 
velle création. Les hommes auxquels ils s'adressent paraissent in- 
clinés à entendre leurs doctrines, à se soumettre à leurs lois ; mais 
il reste toujours une grande difficulté. Venus, sans doute, d'un 
climat où les aliments étaient différents, ils se trouvaient alors dans 
une région nouvelle, environnée de bois, de terres immenses, où 
rien n'était semblable à ce qu'ils avaient laissé dans leur patrie ; 
où le sol et les arbres produisaient spontanément toute espèce de 
fruits inconnus, savoureux à la vérité, mais où rien ne paraissait 
qui fût propre à attacher l'homme au travail, à l'associer à ses 
semblables, rien enfin qui pût être le produit ou l'objet de l'agri- 
culture. Évidemment le froment leur manquait et ils ne connais- 
saient pas encore le maïs (2). Jusque-là leur œuvre demeurait in- 
complète et l'embarras des dieux se trahit d'une manière naïve, 
dans les textes mexicain et quiche (3) , malgré le symbolisme sous 
lequel la tradition cherche à les dérober. 



(1) Il paraît, toutefois, par la suite du texte, que plusieurs des compa- 
gnons de Gucumatz périrent dans cette inondation. 

(2^ Ce texte est une des preuves les plus convaincantes que le mais est une 
plante indigène de rAmcrique, et que Gucuraatz venait de l'autre hémisphère. 

(3) Codev Chimalpopoca, Histoire des soleils. — MS. Quiche de Chichicaste- 
nango. Le MS. Cakchiqiiel ou Mémorial de Tecpan-Atitlan rapporte le même 



— 58 — 

« Tous alors, est-il dit (1), comniencèieiil à servir les dieux, et 
on nomme ceux-ci Apanteuctii, Huictlollinqui, TIallamanac et 
Tzontemoc (2). Quetzalcohuatl demeura seul. Alors ils dirent : 
« Les vassaux des dieux sont nés ; ils ont déjà commencé à nous 
servir. » Et ils ajoutèrent : « Mais que mangerez-vous, ô dieux ? 
Or, voilà qu'il est allé à la recherche de notre subsistance. « Dans 
la suite de ce texte, il devient évident que Quetzalcohuatl ne s'est 
séparé de ses compagnons que pour reconnaître la contrée et 
chercher à savoir si elle produit quelque céréale utile à l'alimen- 
tation générale. La lacune qu'il y a ici dans le Codex Chimalpo- 
poca est remplie par un autre document (3). La séparation de 
Quetzalcohuatl d'avec ses compagnons n'est pas seulement 
une excursion, c'est un véritable voyage d'exploration; car c'est 
au loin qu'il découvrit enfin ce qu'il cherchait, a Alors, continue 
l'autour du Codex (4), AzcatI (5) alla prendre du maïs dans le 
ïonacatepeti (6). En ce moment, AzcatI rencontra Quetzalcohuatl, 
qui lui dit : « Oii as-tu été chercher cette chose? dis-le-moi. » 
Mais il ne voulait pas le lui dire, et il le demandait avec instance. 
Et il (Quetzalcohuatl) répéta : « Par où irai-je? » Alors ils y allè- 
rent ensemble. Or voilà que Quetzalcohuatl se métamorphosa en 
fourmi noire (7). Alors il l'accompagna et entra. Ensuite ils sorti- 



fait d'uue nianièro plus abrégée, et avec des détails que les deux autres docu- 
ineuts ne renferment point. 

(l) Codex Chimalp., Hist. des soleils. 

f'î) Apantouclli signifie le maître dos fleuves; Tfuictlollinqui, celui qui re- 
mue la terre; TIallamanac, cilui qui préside a la terre, et Tzontemoc , celui 
dont les cheveux descendent. 

(3) MS. Cakchiquel ou Mémorial de Tecpan-Atitlan. 

(4) Hist. des soleils. 

(5) Azcad veut dire fourmi dans la langue nahuatl : ici, ce mot est évi- 
demment un nom propre. Des fourmis, dans le texte mexicain, jouent le rrtlc 
des barbares du texte quiche et cakchicjucl. 

(6) Tonaralcpetl, la Montagne de notre subsistance ou de notre alimentation. 

(7) Cette métamorphose iudique-t-elle qu'il se déguisa ou qu'il adopta les 
coutumes des peuples avec qui il se trouvait, pour obtenir l'entrée du Tona- 
calepell et le secret de leur agriculture .' 



— 59 — 

rent ensemble, TIatlauhqui Azcatl (la fourmi jaune) accom{)a- 
gnant avec respect Quetzalcohuatl. Ilsallèrent, après cela, chercher 
le maïs et le portèrent à Tamoanchan (i). Alors les dieux com- 
mencèrent à manger, et ils nous en mirent dans la bouche, pour 
que nous prissions des forces. » 

Le Manuscrit Quiche vient à son tour compléter le mexicain : il 
permet d'apprécier à sa juste valeur toute l'étendue de la décou- 
verte due à la perspicacité persévérante de Quetzalcohuatl : « C'est 
ici, dit-il (2), que l'on commence à considérer l'homme et à 
chercher ce qui pouvait entrer dans la chair de l'homme. Et le 
père et le générateur, le créateur et le formateur, ainsi que Tepeu 
Gucumatz raisonnèrent ensemble : « Le temps est arrivé, dirent- 
ils, où le jour va paraître (3), notre œuvre ayant reçu son achè- 
vement ; mais nos soutiens, nos fils et nos vassaux sont malheu- 
reux, l'homme s'étiole sur la terre. » Alors ils se réunirent en 
grand nombre et vinrent pour tenir conseil au milieu de l'obscu- 
rité de la nuit. Pendant qu'ils cherchaient, ils se coupèrent les 
cheveux ; puis, s' étant consultés, ils furent remplis de tristesse au 
lieu où ils étaient réunis. Alors se manifesta la sagesse de ces êtres 
éclairés : car ils partirent pour aller à la découverte de ce qui 
pouvait entrer dans la chair de l'homme. Or il se fallait de peu 
que le soleil, la lune et les étoiles se montrassent (4) au-dessus 



(1) Tamoauchau , mot de la laugue nahuatl, dont l'étymologie présente 
de grandes difficultés. Sahygun le met dans la bouche des premiers Toltèques 
qui débarquèrent à Panuco, et le traduit par ces paroles : Vamos o bajemos a 
nuestra casa, allons ou descendons à notre maison. Ceci serait exact s'il y 
avait temoanchan, au lieu de tamoanchan ; cependant la première voyelle du 
verbe temoa peut avoir changé depuis les temps antiques. Sahagun ajoute que 
les Naboas, en disant qu'ils allaient à Tamoanchan, entendaient par là une sorte 
de paradis terrestre. 

(2) MS. Quiche de Chichicastenaugo. 

\3) Expression symbolique qui parait exprimer ici l'apparition de la civi- 
lisation. 

(4) Le sens de cette phrase est fort obscur. L'auteur veut-il dire que dans 
peu les législatpurs seront élevés, par leur apothéose, au rang du soleil, de la 



— Go- 
des créateurs el des formateurs. De Paxil et de Cayalà (1), vin- 
rent les {jerbes de maïs jaune et blanc. Or voici les noms des bar- 
bares qui apportèrent cet aliment: Yac, Utïu, Quel et Hoh (2) ; ce 
sont ces quatre barbares qui allèrent leur faire connaître les 
gerbes de maïs jaune et blanc qu'il y avait à Paxil, et ils s'en allè- 
rent à Paxil, où ils trouvèrent que c'était un aliment. C'est là ce 
qui entra dans la chair de l'homme, déjà créé et formé, ce qui fut 
le sang, le sang de l'homme qui se fit avec les gerbes que le créa- 
teur et le père tirent entrer dans sa chair. C'est pourquoi il y eut 
parmi eux une grande allégresse, pour avoir découvert un si beau 
pays, si rempli d'agrément, si abondant en maïs jaune et blanc, 
si abondant en pek (3), en cacao : car on ne pouvait compter ce 
qu'il y avait de zapotes, de xocotes, de nances, de matazanos et 
de miel : on ne voyait de toutes parts que choses bonnes à manger 
dans ce pays de Paxil et de Cayalà. On y trouvait des aliments de 
toute espèce, petites choses à manger et grandes, aliments grands 
et petits, dont le chemin leur avait été montré par les barbares (4) . » 
Ces détails ajoutent un témoignage précieux sur la situation que 
la tradition assigne aux lieux qui virent débarquer les premiers 
législateurs de l'Amérique septentrionale et où l'on place généra- 
lement le berceau de la civilisation primitive. Leur description 
concorde admirablement avec celle des provinces du Mexique et 



lune et des éloiles, ou seulement est-ce une suite du symbole de l'apparition 
de la civilisation? 

(1) Paxil Cayalà. Le texte dit Pan paxil , pa cayalà, le lieu où les eau\ 
se divisent en tombant. LeMS. Cakchiquel ou Mémorial de Tecpan-Atitlaii dit 
seulement pan paxil, probablement pour abréfrer. 

(2) Yac, chat sauvage, L7ïu, le chacal, Quel ou ghel, la perruche, el lloh, 
le corbeau. Dans le MS. Cakchiquel , ils ne sont que deui; ce sont llïuh et 
Koch, le renard et le corbeau. 

(S^i Pek, que les Espa^'nols de l'Amérique-Centrale appellent pa((Js(e , est 
une espèce de cacao grossier, dont les indigènes font encore des breuvages. 

(4) Les Quiches, Cakchiquels, Tzutohiles, etc., donnaient le titre de bar- 
bares ;i toutes 1rs populations qu'ils trouvèrent en possession des contrées 
qu ils envahirent, quoique plusieurs fussent plus civilisées qu'eux. 



— Gi- 
de r Amérique-Centrale, voisines de l'Atlantique, que nous avons 
placée au commencement de ce chapitre. Il serait toutefois diffi- 
cile de déterminer exactement la situation de Paxil et de Cayalà, 
l'endroit oii les eaux se divisent en tombant ; mais nous croyons 
qu'il serait encore moins aisé de la chercher ailleurs que dans 
l'état de Chiapas ou les contrées arrosées par l'Uzumacinta. 
L'aménité du climat, la richesse et la fécondité du sol , l'abon- 
dance de tous les fruits et des céréales que la main de la Provi- 
dence fait naître avec tant de profusion sous ce ciel enchanteur ; 
tant de dons réunis ne se trouvent, en réalité, que dans les régions 
heureuses voisines de ce fleuve. C'est là, d'ailleurs, que l'on voit 
les restes les plus beaux et les plus considérables de l'antique civi- 
lisation américaine. C'est dans ces régions que la grande cité 
attribuée à Votan étale encore aujourd'hui cette série de palais 
et de temples dont le nombre et la magnificence étonnent les voya- 
geurs. Rien n'empêche donc de chercher dans son voisinage le 
site de Paxil et de Cayalà. Dans la province fertile où l'on admire 
ses ruines , oîi tant d'eaux se divisent en descendant de la mon- 
tagne, la nature prodigue assure à ses habitants, avec les dou- 
ceurs d'un printemps perpétuel et d'une salubrité éprouvée du- 
rant une longue suite de siècles, tout ce qu'une terre exubérante 
peut offrir spontanément de productions nécessaires à l'entretien 
et au repos de la vie. 



CHAPITRE TROISIEME. 



Langues de l'Amérique-Centrale. Le Maya paraît avoir été la langue la plus 
anciennement répandue. Topographie de l'Yueatan. Les Quinamés anté- 
rieurs à toute civilisation connue. Votan et les traditions qui le concernent. 
Ses voyages, sa législation. Fondation de Palcuqué, de Tulhà, etc. Rites sa- 
crés institués par Votan. L'Yueatan civilisé par le prêtre Zanin. Fondation 
de Mayapaa. Institutions de ZaDioà. Sa mort et son tombeau. Pyramide 
d'Izamal. Palais de Zayi et la danse du Tapir sacré. Votan appelé le Sei- 
gneur du Teponaztli. Plaine de Palenqué. Description de cette ville. Le pa- 
lais des rois. Sculptures, bas-reliefs et inscriptions. Le temple de la Croix. 
Ponts, aqueducs , peintures antiques de Palenqué. Calendriers des Tzen- 
dales, d'Oaxaca et de Soconusco, Vénération de l'arbre Seiba chez les Amé- 
ricains. Kois, successeurs de Votan. 



Les traditions que nous avons rapportées dans le chapitre pré- 
cédent, conservées dans la mémoire et dans les monuments histo- 
riques des peuples du Mexique et de l'Améyique-Centrale, sont, 
malgré le vague qui les enveloppe encore, le premier jalon des 
annales américaines. Si faibles que soient les notions qu'elles 
renferment, elles n'en jettent pas moins un jour inattendu sur les 
temps primitifs et sur les origines de la civilisation de ces con- 
trées. Elles sont précieuses pour celui qui n'a en vue que la re- 
cherche de la vérité, et, malgré l'obscurité (jui continue d'envi- 
ronner le problème de la migration des peuples en Amérique, elles 



— 63 — 

offrent des guides plus sûrs et des indications plus positives que 
tous les systèmes à l'aide desquels on a tenté d'éclaircir cette 
question difficile. 

D'accord avec les investigations modernes, et les études dont 
elle a été l'objet depuis plusieurs années, les traditions les plus 
anciennes désignent le voisinage des bouches du ïabasco et de 
l'Uzumacinta, ainsi que les côtes septentrionales de l'Amérique - 
Centrale, comme le premier berceau de la civilisation. A l'époque 
de l'invasion européenne, ces régions, ainsi que les provinces in- 
térieures qu'elles bordent, étaient habitées par un grand nombre 
de nations, de mœurs, de coutumes et de langage tout à fait dif- 
férents. Quoiqu'on ne puisse assigner, d'une manière précise, l'é- 
poque où cette diversité de langues a commencé à s'introduire, il 
est certain, cependant, qu'il y a eu un temps où l'on parlait, dans 
ces contrées, une langue commune, sinon à tous, au moins à la 
majorité des populations qu'elles renferment. Cette langue était, 
ou la tzendale, parlée encore aujourd'hui par un grand nombre 
d'Indiens de l'état de Chiapas (1) , ou bien plutôt le Maya, langue 
unique de la péninsule yucatèque. L'une est indubitablement la 
mère de l'autre, comme de presque toutes celles qui sont usitées 
chez les indigènes de l' Amérique-Centrale (2). C'est du mélange 
de cette langue première avec les idiomes des tribus étrangères 
qui envahirent, à diverses époques, ces contrées, que se sont 
composés ceux que l'on y parle encore actuellement (3). 



(1) Ordonez aceorde la priorité au tzcudal; nous n'avons pas encore été à 
même de vérifier d'une manière complète la justesse de son assertion. Nous 
inclinons cependant à penser que le maya est le plus ancien des deux. 

(2) A l'exception, toutefois, de l'espagnol, que Ton parle dans les villes 
de la Péninsule. Mais la très-grande majorité de la population , même de la 
population d'origine espagnole , ne parle que la langue maya. VoirXiraenes, 
Thesoro de las lenguas, MS. 

(,3) C'est un fait que nous avons été à même de vérifier personnellement 
pendant plusieurs années de séjour parmi les indigènes de l'Amérique- Cen- 
trale. 



— 64 — 

La priorité du tzendal et du maya est une preuve non équivo- 
que de l'antiquité des nations chez lesquelles ces langues étaient 
en usage. Aussi accorde-t-on généralement aux côtes de l'Yucatan 
et aux provinces riveraines del'Uzumacinta d'avoir eu les premiè- 
res l'honneur de posséder les fondateurs de la civilisation. On sait 
que l'Yucatan forme une presqu'île , isolée du reste du continent, 
dont elle est séparée , à l'ouest, par la lagune de Terminos , au 
sud par les plateaux marécageux du Péten-Itza, et, à l'est, par le 
golfe Dulce (1). Dans sa structure géologique , le sol recouvre un 
grand nombre de cavernes, composées de pétrifications et de 
coquillages annonçant que la plus grande portion de l'Yucatan, 
surtout dans le nord-ouest, n'est qu'une vaste formation fossile, 
et que, à une époque qui n'est peut-être pas éloignée, cette contrée 
était recouverte des eaux de la mer (2). Ceci s'explique d'autant 
mieux, que la chaîne des montagnes qui coupe la Péninsule 
n'offre qu'une suite de rochers nus et tourmentés par l'action des 
eaux et du temps (3). Cette chaîne s'élève brusquement des bords 
de la mer au noid d'Exqueiilil (4), à quelques lieues, au sud, de 



(1) Le golfe Dulce est un lac d'une étendue remarquable, mais encore peu 
connu , à la tête duquel se trouve le petit port d'Izabal , qui lui donne aussi 
son nom. Il communique avec le golfe de Honduras par le rio Dulce , qui, à 
rai-chemin de son embouchure , forme un autre lac plus petit qui est extrê- 
mement pittoresque et qu'on appelle communément el Golfete, le petit golfe. 
La limpidité de ses eaux, la hauteur des rochers et la riche exubérance des 
forêts dont il est environné prêtent à tout le paysage un charme et une 
grandeur rarement surpassés dans le reste du monde. 

(2) Stephens , Incidents of travel in Yucatan , vol. I , chap. 6. Décrivant la 
grande fontaine souterraine de Telchaquillo, près de Mayapan, ce voyageur 
dit : <( La grotte , la voiite , la base et ses nombreux passages ne sont qu'une 
immense formation fossile. Des coquillages marins, agglomérés ensemble en 
masses solides, et dont un grand nombre sont dans un état parfait de conser- 
vation, montrent, par leur structure géologique, que toute la contrée, ou au 
moins cette partie, avait été autrefois, et à une période encore peu éloignée, 
couverte par les eaux de la mer. » 

(3) Stephens, Incidents of travel, pflss/m. 

(4) Exqiieulil , village du district de Campech , à 3 lieues sud de cette ville 
et à i lieue de la mer. 



— 65 — 

Campech, et s'avance derrière cette ville , où elle commence à 
s'éloigner légèrement du rivage, jusqu'au village de Kopomà (1). 
Elle tourne alors brusquement au sud-est, formant , au midi, une 
espèce d'amphithéâtre de 3 à 4 lieues de diamètre et va se joindre 
ensuite aux chaînons plus élevés de la cordillière occidentale du 
Péten et desLacandons. 

L'Yucatan proprement dit n'a point de rivières, à l'exception 
de celle de Champoton , qui coule directement, de l'est à l'ouest, 
dans la partie méridionale de la Péninsule. On y voit encore plu- 
sieurs cours d'eau peu considérables, mais qui se dessèchent 
après la saison des pluies. En revanche, on y trouve un grand nom- 
bre de lacs et d'étangs, quelques-uns remarquables par leur éten- 
due et la limpidité de leurs eaux, et surtout une multitude de puits 
naturels , situés généralement , à une grande profondeur, dans 
des grottes d'une forme extraordinaire, où on les croirait alimen- 
tés par des rivières souterraines ['!). Malgré ce défaut, le sol de 
l'Yucatan est humide ; il est perpétuellement couvert d'une végé- 
tation vigoureuse où la nature tropicale déploie toutes ses richesses. 
Sa température est en même temps une des plus chaudes et des 
plus salubres de l' Amérique-Centrale (3). 

Lorsque les premiers pionniers de la civilisation parurent sur 
ses côtes, des populations indigènes occupaient déjà la Péninsule, 



(1) Kopomà, village du district de Mérida, capitale actuelle de l'Yucatau, à 
8 lieues S. E. de cette ville et à 6 lieues de la mer. 

(2) Quelques auteurs diseul que ces eaux sont le produit des pluies qui s'y 
infiltrent. Le père CogoUudo, qui habita longtemps cette contrée, dit qu'il y 
a plusieurs de ces étangs souterrains dont l'eau est courante, et qu'on y trouve 
une grande quantité de poissons, surtout de ceux qu'on appelle vagres dans le 
pays. Ces étangs ou puits , placés ordinairement à une grande profondeur, 
sont de véritables abîmes ouverts dans la roche vive. Le même auteur ajoute 
que c'est au grand nombre d'ouvertures de ce genre que l'on attribue la ra- 
reté des tremblements de terre dans l'Yucatan. (Cogolludo, Historia de l'Yu- 
catan, lib. IV, cap. 2.) 

(3) Humboldt, Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, tom. Il, liv. III, 
chap. 5. 

I. ^ 5 






*! 



— 66 — 

ainsi que la majeure partie des régions intérieures du continent. 
On ne saurait dire de quelles nations elles sortaient , mais il y a 
lieu de croire qu'elles étaient d'origine diverse et qu'elles se dis- 
tinguaient suffisamment les unes des autres par leurs coutumes, 
leurs mœurs et surtout par leur état social. Les Ouinamés, ou 
géants , cette race puissante et orgueilleuse à laquelle toutes 
les traditions (1) réfèrent alternativement, devait être numéri- 
quement la moins considérable ; mais , supérieure aux autres 
par sa force, son intelligence et le maniement des armes, elle 
l'était également par ses richesses et l'état avancé de la so- 
ciété qu'elle avait fondée (2). Sa domination s'étendait sur les 
provinces intérieures du Mexique et du Guatemala , et , à l'épo- 
que du débarquement des Olmèques et des Xicalancas (3), les 
histoires nous la montrent encore en possession du plateau aztèque 
et des contrées voisines de ïabasco. Ces histoires ne disent rien 
de l'origine ni du gouvernement des Quinamés ; seulement, à 
l'époque de la conquête de l'Yucatan par les Espagnols, un grand 
nombre d'Indiens instruits disaient avoir appris traditionnellement 
de leurs ancêtres que leur pays avait été peuplé par des nations 
venues de l'Orient et que Dieu avait délivrées de la poursuite de 
certaines autres en leur ouvrant un chemin par la mer (4). D'au- 
tres traditions nous montrent les Quinamés abandonnés à tous les 
vices des sociétés anciennes , se livrant sans honte à la sodo- 



(1) Codex Chimalpopoca , Hist. chronol. — Las Casas, Historia Apologetica 
de las ludias-Occideutalcs, MS. de la Biblioth. Roy. de Madrid, tom. I, 
chap. 175. — Diego Duran, Historia antij^ua de la Nneva-Espana, coq uoticias 
de los rilos, costumbres y explicacion del Caicndario Mexicano , MS. de la Bi- 
blioth. Roy. de Madrid , toni. I, cap. 1 et 2. M. Peler Force de Washington 
possède une copie authentique de chacun de ces deux MS. — Ixtlilxocbill , 
Hist. des Chichimèqucs, tom. I, cap. 1. — Torquemada, Mouarq. lud., lib. I, 
cap. 13, 14. 

^2) Ibid. ut sup. 

(3) Ibid. ut sup. — Veytia. Historia Autigua de Mexico, tom. I, cap. 21. 

(4) Herrera, Historia geu. de las Indias-Occid., décad. IV, lib. 10, cap. 2. 



— 67 — 

mie (1) et à tous les excès de la chair, comme les Orientaux, aux- 
quels plusieurs auteurs ont cherché à rattacher les populations 
primitives de l'Amérique (2). 

On peut, sans craindre de s'éloigner beaucoup de la vérité, 
distinguer en trois classes le reste des tribus indigènes : les serfs 
"ou attachés à la glèbe , esclaves ou sujets des Quinamés , proba- 
blement enchaînés par la conquête aux travaux agricoles et aux 
arts utiles ; les tribus barbares, indépendantes, mais sédentaires, 
et partiellement adonnées à l'agriculture ; enfin les sauvages, 
vivant de la chasse dans les forêts, de la pêche sur les lacs ou sur 
les rivages de la mer et des fruits que le sol produisait spontané- 
ment. Ceux-ci paraissent avoir été plus généralement répandus 
alors dans les bois marécageux de Potonchan (3) et de Xicalanco, 
que baignaient, comme aujourd'hui, les flots de l'Atlantique. C'est 
sur la côte basse qui s'étend entre ces deux points, également 
connus aux navigateurs anciens et modernes , que Gucumatz et 
les chefs dont il était accompagné effectuèrent leur premier débar- 
quement (4). On ne peut guère douter que ce ne soit eux à qui 
l'on doive appliquer le nom commun d'Olmèques etdeXicalancas 
que les traditions s'accordent à donner à la nation qui la pre- 
mière apporta les éléments de la civilisation nahuatl sur ces 
rivages (5). 



(1) Veytia, Hist. Aatig. de Mexico, tom. I , cap. 21. — Torqueniada , Mo- 
narq. Ind., lib. I, cap. 13, 14. 

(2) Un grand nombre d'écrivains prélendeut que les premières nations ci- 
vilisées de l'Amérique descendaient des Chananéens , chassés par Josué de la 
Palestine , et qui , des côtes d'Afrique , auraient émigré en Amérique ; c'est , 
entre autres, l'opinion d'Ordoîiez. 

(3) Potonchan, actuellement Champolon, ville jadis considérable, située à 
l'embouchure de la rivière du même nom, au S. 0. d'Yucatan. Dans ses en- 
virons, couverts de forêts marécageuses, ou trouve encore aujourd'hui une 
foule de ruines d'une grande magnificence. 

(4) Las Casas, Hist. Apolog. de las ludias-Occid., tom. III, cap. 123, MS. 

(5) Id., ibid. — Ixtlikochitl, Sumaria Relacion de la historia tulteca, etc., 
MS., et Hist. des Chichimèques, tom. I, chap. 1. 



— 68 — 

Les souvenirs recueillis par Lizana (1) font venir les premiers 
colons de l'Yucatan, de l'île de Haïti, d'où ils seraient passés en- 
suite dans celle de Cuba (2), peut-être unie alors à la pointe orien- 
tale de la Péninsule (3), non loin du cap Cotoch (4). De là serait 
venu le nom de Génial ou Petite-Descente, qui fut donné, dans 
l'origine, à la côte orientale, et que l'antiquité avait adopté 
comme la dénomination particulière du point où le soleil se lève; 
et ensuite, par opposition, le nom de Nohénial, ou Grande-Des- 
cente à l'occident, parce que ce fut de ce côté que l'Yucatan vit 
arriver ensuite cette grande multitude (5), conduite par le prêtre 
Zamna, dont parle l'histoire de ce pays (6). 

D'accord avec les traditions yucatèques, les historiens tzendales 
font venir de Valum-Votan (7), que leur commentateur croit 
reconnaître dans l'île de Cuba, le célèbre Votan, plusieurs siè- 
cles avant l'ère chrétienne. Après avoir longé les côtes de la Pé- 
ninsule, accompagné des autres chefs de sa race, il s'avança 
entre les mille îles de la lagune de Terminos. Une multitude d'oi- 
seaux aux plumages étincelants animaient ces eaux alors peu pro- 



(1) Lizana, Hist. de Nuestra Scnora de Izamal, part. I, cap. 3. 

(2) Des voyageurs inoderues assurent avoir vu aux environs de la Havaue 
des rochers sculptés et des ruines d'édifices indiquant la présence d'anciennes 
populations civilisées daus cette île. Ordoiiez dit que de la Havane sortit Yotau 
pour venir à Palenqué. 

(3) Humboldt, Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, tom. lU, liv. 111, 
chap. 5. 

(4) Le cap Cotoche , ou mieux Cotoch , est situé à rextrémité sud-est de 
l'Yucatan. 

[0) Lizana , Hist. de Nuestra .Seùora de Izanial , part. I , cap. 3. « Oy lia- 
man al oriente Likin , que es lo niismo que donde se levanta el sol sobre no- 
sotros ; y al poniente Chikin que es lo mismo que cayda o fiual del sol... Yan- 
tiguamcute decian al oriente Cenial, pequcna Baxada, y al ponionte Nohé- 
nial, grande Baxada; y es el caso que diccn que por la parte del oriente 
baxo a esta tierra poca gente, por la parte del poniente mucha... » 

[(]) CogoUudo, Hist. de Yucafan, lib. IV, cap. 3. 

(7) Valuiu-Volan, ou la terre de Votan , Ordonez , Hist. del cielo y de la 
tierra, etc., MS. 



— 69 — 

fondes ; troublés par la flottille qui portait la colonie, ils s'élan- 
cèrent dans les airs, cherchant un refuge à l'ombre des forêts 
environnantes. Des bêtes fauves et du gibier de toute espèce se 
jouaient dans l'épaisseur du feuillage et sur le gazon verdoyant 
qui s'étalait luxurieusement sur les bords de la mer. Dans la joie 
d'une si grande abondance et d'une telle fertilité, les navigateurs 
s'écrièrent : « U luumil cutz, u luumil qeb! C'est la terre des 
oiseaux, c'est la terre du gibier ! » Ces paroles restèrent longtemps 
ensuite comme le nom générique de toute cette contrée, depuis 
Potonchan jusqu'aux terres basses de Chiapas (1). De leur qualité 
marécageuse, leur vint, sans doute aussi, le nom de « Papuha (2) 
ou Dans les eaux bourbeuses » , donné par un auteur mexicain 
aux premières contrées qui furent habitées, sur le continent, par 
les colonies étrangères (3). 

Votan remonta ensuite le cours de l'Uzumacinta, et c'est sur les 
bords d'un des affluents de ce grand fleuve que l'on place le ber- 
ceau de la civilisation. Son séjour y donna naissance à une ville 
qui, depuis, eut l'honneur d'être la métropole d'un grand empire. 
Elle était située au pied des monts de Tumbala : le nom de Na- 
chan, qu'on lui attribue (4), est moins connu que celui de Palen- 
qué, dont les ruines majestueuses se sont révélées, il y a un siècle 
à peine, aux regards des voyageurs étonnés. 



(1) Herrera, Hist. gea. de las Iiidias-Occid., décad. IV, lib. 3, cap. 4. 

{2} Papuhà , sur l'eau ou la rivière de boue, de matière ou de sang. Tel 
est le sens de ce nom, que l'on trouve avec la mention de l'arrivée des Xica- 
lancas , dans la Sumaria Relacion. 11 désigne, sans le savoir, la terre arrosée 
par rUzumacinta, à qui il s'applique fort bien, et que les Indiens appellent en- 
core ainsi aujourd'hui dans une section du Quiche (^Ixtlilxochitl, ap. Kingsbo- 
rough, tora. IX, pag. 459). 

(3) Ixtlihochitl, Sumaria Relacion de la historia tulteca, etc., ibid. 

{i) Ce nom se trouve dans Ordoùez, qui assure que c'est celui de Palen- 
qué. Na-chan, mot à mot, ville ou habitation des serpents. Dans le pays, les 
Indiens lui donnent encore le nom (ÏOlolum, c'est-à-dire, Terre des pierres 
qui s'écroulent. C'est le nom de la petite rivière qui traverse les ruines. 
M. Waldeck, lisant ce nom de travers, eu fait Ololiun, qui ne signifie rien. 



— 70 — 

On ignore comment les aborigènes accueillirent ces étrangers, 
et s'ils offrirent quelque résistance pour passer sous ce nouveau 
joug ; il paraît certain, toutefois, qu'une portion considérable de 
cette contrée ne tarda pas à reconnaître leurs lois. Cependant 
rien n'annonçait encore à Votan les hautes destinées que lui ac- 
cordent les traditions, lorsque d'autres étrangers apparurent sur 
leurs rivages. L'étonnement des Tzendales (1) fut peut-être aussi 
grand alors que celui qu'ils éprouvèrent, deux mille ans plus 
tard, à la vue des Espagnols. Car ces étrangers avaient de grandes 
barques, et portaient des vêtements longs et amples, ce qui leur 
lit donner le nom de « Tzequil » (2) , ou hommes aux jupons de 
femmes, qui leur demeura dans cette contrée ; une tradition ajoute 
qu'ils parlaient la langue nahuatl (3), et que ce furent eux qui 
l'apportèrent à l'Amérique. Les Tzendales les accueillirent comme 
des frères, et Votan en fut recompensé par des notions singulières 
qu'ils lui communiquèrent sur la divinité et le gouvernement des 
hommes (4). Leur établissement dans le pays fut bientôt suivi 
d'une alliance avec les filles tzendales. Éclairé et instruit par eux, 
Votan travailla, avec sagesse, à organiser l'administration de ses 
états; de cette époque (5), date véritablement la fondation de 
l'empire palenquéen. 



(1) Nous igDorons quel était le nom antique de ces peuples quOrdonez ap- 
pelle Chan on Serpents. Nous leur laissons celui de Tzendales , qui est en- 
core aujourd'hui celui de la nation indienne des environs de Palenqué. 

(2) Ordoîiez, Ilist. de! ciclo y de la tierra, etc. 

(3) Id., ibid. Nous pensons qu'Ordoîiez confond ici deux époques et deux 
émigrations diverses. Nous parlerons un peu plus loin de l'arrivée de la race 
uahuatl qui changea la face de ces contrées. 

[i) Id., ibid. 

(5) Il serait difficile de fixer une époque précise pour ces événements. Or- 
doîiez leur assigne environ mille ans avant l'ère chrétienne. Nous n'osons rien 
affirmer à ce sujet; cependant nous trouvons cette date corroborée par le 
texte suivant de l'Hist. des soleils dans le Codex Chimaipopoca : « C'est ici le 
commencement de l'histoire des choses qui se vérifièrent , il y a longtemps , 
celle de la répartition de la terre, propriété de tous, son origine et sa fonda- 
tion, ainsi que la manière dont le soli il la paita^iea, il y a six fois quatre cents 



— 71 — 

Suivant les mêmes traditions , Votan se serait, dans le cours 
d'une longue vie , transporté, à plusieurs reprises, aux contrées 
d'où ces étrangers étaient partis et en aurait rapporté les con- 
naissances qui firent de lui le premier législateur de l'Amérique. 
C'est vers l'orient qu'il aurait porté ses pas. Toutefois il serait 
difficile de déterminer les lieux qu'il parcourut , et les indices 
qu'on y trouve ne suffisent pas pour établir, d'une manière posi- 
tive, les conclusions qu'on en a tirées (1). Néanmoins les cir- 
constances de son premier voyage, telles qu'Ordonez les a 
extraites des histoires tzendales, sont trop remarquables pour ne 
pas les donner ici textuellement : « Votan , est-il dit , écrivit un 
Recueil sur l'origine des Indiens et leur transmigration à ces con- 
trées. Le principal argument de son ouvrage se réduit à prouver 
qu'il descend d'Imos (2) , qu'il est de la race de Chan, le Ser- 
pent, et qu'il tire son origine de Chivim (3). 11 fut, dit-il, le premier 
homme que Dieu envoya à cette région pour peupler et partager les 
terres que nous appelons l'Amérique. Il fait connaître la route 
qu'il suivit et ajoute qu'après avoir fondé son établissement il fit 
divers voyages à Valum-Chivim (4). Ces voyages furent au nombre 
de quatre : dans le premier, il raconte que, étant parti de Valum- 
Votan, il prit sa route vers la « Demeure-des-ïreize-Serpents. » 
De là, il alla à Valum-Chivim, d'où il passa à la ville où il vit la 



ans, plus cent, plus treize, aujourd'hui 22 mai de l'an 1558. » En déduisant 
les années écoulées , on trouve Tau 955 avant J. C. 

(1) Ordonez eu tire la preuve de ses voyages en Afrique et en Asie. (Hist. 
del cielo y de la tierra, etc. ) 

(2) Imos est le nom qui préside à l'un des vingt jours du calendrier tzen- 
dale et guatémalien. 

(3) Ordonez croit que ce nom de Chivim désigne le pays des Hévéens, le 
Chivim de l'Écriture sainte. Nous ne discuterons point à ce sujet; seulement 
nous ferons observer que, dans la plupart des langues de l'Amérique-Centrale, 
ce mot doit se décomposer chi, signifiant le in, apud ou ah des Latins, et pré- 
cède toujours les noms des lieux. Nous ignorons le sens de l'autre monosyl- 
labe. 

(4) Ordonez traduit, Terre de Chivim ou des Hévéens. 



— 72 — 

maison de Dieu, qu'on était occupé à bâtir. Il alla ensuite aux 
ruines de l'antique édifice (1), que les hommes avaient érigé, par 
le commandement de leur aïeul commun, afin de pouvoir, par là, 
arriver au ciel. Il ajoute que les hommes avec lesquels il conversa 
lui assurèrent que cet édifice était le lieu d'où Dieu avait donné 
à chaque famille un langage particulier. Il affirme qu'à son re- 
tour de la maison de Dieu il alla une seconde fois examiner tous 
les souterrains, par où il avait déjà passé, et les signes qui s'y 
trouvaient. Il dit qu'on lui fit traverser un chemin souterrain qui 
allait sous terre et terminait à la racine des cieux : à l'égard de 
cette circonstance, il ajoute que ce chemin n'était autre chose 
({u'un trou de serpent, où il entra parce qu'il était Fils de Ser- 
pent (2). » 

Nous ne commenterons pas cette tradition remarquable : d'ac- 
cord avec un grand nombre d'autres , elle fait suffisamment allu- 
sion à l'origine des mystères , analogues à ceux de l'Egypte et de 
la Grèce, dont on trouve des traces nombreuses chez les nations ci- 
vilisées du Mexique et de l'Amérique-Centrale ; de là, sans doute, 
les épreuves de la chevalerie mexicaine que les Espagnols furent si 
étonnés de rencontrer et qui n'étaient, après tout, probablement 
que les débris de l'initiation antique. Elle avait préparé Votan 
au rôle de législateur et de prophète que lui attribue l'histoire. 
A son retour à Palenqué, il trouva son peuple divisé. Les Tze- 
quiles avaient profité de sa longue absence pour usurper une 
partie de son autorité et se créer une puissance au centre de ses 
états. Par sa sagesse il sut promptement apaiser les troubles, tout 
en ménageant ses adversaires. Il partagea la monarchie en quatre 
royaumes, et l'un d'eux fut confié aux chefs des étrangers : leur 



(1) Nunez de la Vcga, dans ses Constitut. Uiœccs,, parle également de cette 
tradition et dit de Votau : « Vio la parcd grande i, et ajoute entre parenthèses 
que es la terre de lîabel). » Ordoùcz, qui possédait un exemplaire de l'Histoire 
de Votan, dit : « Vio con sus proprios ojos uua pared muy larga »... 

[2) File de Serpent, cest-à-dire, de la famille appelée Chan ou Serpent. 



— 73 — 

capitale fut Tulhà (1), dont les ruines ont été retrouvées auprès 
d'Ococinco (2), de l'autre côté des monts de ïumbalà. Rivale de 
Palenqué, cette ville attribuait également sa fondation au grand 
législateur. Une tradition curieuse, conservée encore aujourd'hui 
chez les Tzendales, rappelle qu'un souterrain d'une longueur 
prodigieuse traversait la montagne de part en part et mettait en 
communication le temple de ïulhà avec Palenqué, dans le vallon 
de Zuqui ; elle ajoute que Votan fit creuser ce souterrain en mé- 
moire de celui où, durant ses voyages, il fut admis en sa qualité 
de Fils de Serpent (3), pour atteindre à la racine du ciel. 

Ces expressions paraissent également s'appliquer à l'institution 
des mystères religieux que Votan avait établis dans ce temple, 
caché dans le ravin, loin des regards profanes. Ce qui vient à 
l'appui de cette assertion, ce sont les paroles de l'évêque de 
Chiapas, au sujet du sanctuaire que le même législateur construisit 
d'un souffle (4) , sur les bords de la rivière de Huehuetan qui 
arroseles riantes vallées du territoire de Soconusco. Placé sur une 
éminence, à peu de distance de l'océan Pacifique, il fut destiné, 
suivant toute probabilité , à initier aux mystères de la religion 
les princes et les nobles de ces contrées, et ses vastes construc- 
tions souterraines lui firent donner le nom de « Maison Téné- 
breuse » (5). Votan y transporta le tapir, considéré comme un 

{i)Tullià, de lui, lapin, et hà, eau; c'est-à-dire, Eau de lapins : cette ville 
était à peu de distance de la grande rivière de Tulihà ou Tulija, l'un des af- 
fluents du Tabasco. 

(2) Ocociugo ou Ococinco, ville encore importante de l'état de Chiapas, ca- 
pitale actuelle de la province des Tzendales. Voir Stephens, Incidents of tra- 
vel in Central-America, Chiapas and Yucatan, vol. II, cliap. 16. 

(3) Ordoùez, Fragments manuscrits, etc. 

(4) Nunez de la Vega , Coustit. Diœces., etc., in Praeamb. , n» 34. — Ce 
souffle , dont il est ici question , peut être une erreur du traducteur. Nous 
croyons qu'il s'agit plutôt d'un temple de l'Esprit ou souffle, IK, l'un des 
dieux du calendrier tzendale. s 

(5) « Il dit qu'il alla à Huehuetan (qui est un bourg de Soconusco), et qu'il 
y mit des tapirs et un trésor considérable dans une Maison ténébreuse, qu'il 
édifia d'un souffle (c'est-à-dire eu fort peu de temps) ; qu'il nomma une dame 



— 74 — 

animal sacré, afin qu'il put se multiplier dans les eaux de la 
rivière et déposa dans les sombres retraites de ce temple les ar- 
chives de la nation , dont il commit le soin à un collège de vieil- 
lards, appelés Tlapianes ou gardiens (1). 11 y établit en même 
temps des prêtresses dont la principale avait le singulier privilège 
de commander aux vieillards eux-mêmes. Au milieu des forêts 
qui environnaient la Maison Ténébreuse, s'éleva bientôt une 
ville qui porta le nom de Huehuetan ou la Cité des vieillards. 
Elle fut longtemps la capitale du Soconusco, et l'on en voit encore 
aujourd'hui les débris au village de ïlazoaloyan (2). Les tapirs 
sacrés, apportés par Votan, se multiplièrent dans la rivière où ils 
sont actuellement fort nombreux (3). 

On attribuait aussi à Votan la fondation de la ville de Ghowel, 
située dans une vallée resserrée entre les hautes montagnes de 
Ciudad-Rèal. Elle était assise au bord d'un lac, dans une condi- 
tion admirable, quant au climat et aux productions de la nature, 



et des taplianes qui en eussent la garde. Ce trésor consistait en quelques 
grandes urnes de terre cuite et une salle où se trouvaient les figures des an- 
tiques gentils Indiens qui sont marques dans le calendrier, sculptées eu chal- 
chihuitl (qui sont des pierres vertes d'une grande dureté), avec d'autres figures 
superstitieuses. On cnli'va tout d'une caverne où cela se trouvait , et ce fut la 
dame et les taplianes eux-mêmes, ou gardiens de la caverne, qui me les remi- 
rent. Tout fut brûlé publiquement sur la place de Huehuetan, quand nous fîmes 
notre visite pastorale dans cette province, l'an 1C91. Or les Indiens vénèrent 
encore beaucoup ce Votan , et en quelques bourgades on le regarde comme le 
Cœur du Peuple ». (Constituciou. Diœces. del Obispado do Chiappas, etc., 
PraBamb., n» 34.) 

(1) Taplianes vient du mot nahuati tlapia, garder. Huehuetan est égale- 
ment un mot qui appartient à la même langue. Nous ignorons quels étaient ces 
noms dans la langue tzendale. 

(2) Le village actuel de Huehuetan fut bûti par Pedro de Alvarado, pour 
être la capitale de la province conquise de Soconusco. Tiazoaloyau , qui avait 
succède à l'ancienne cité de Huehuetan , disparut dans le rours du siècle der- 
nier, et la ville b.Uie par le conquérant espagnol est aujourd'hui ruinée et 
presque déserte à son tour. 

(;i) Colle rivière traverse du nord au sud le terriloire de Soennusco , et se 
jette dans lociau Paeilique a huit lieues au-dessous de Huehuetan. 



— 75 — 

dominant à une hauteur considérable les plaines de Chiapas et 
de Tabasco qui s'étendaient à ses pieds. La tradition lui donne 
pour premier nom Tzequil, qu'elle aurait reçu des chefs à qui 
Votan commit le gouvernement du royaume de Tulhà. Dans la 
langue nahuatl, elle était connue sous celui de Huey-Zacatlan, ou 
la Grande Cité des Herbes, et, suivant les traditions tzendales, 
elle fut longtemps le séjour des populations nahoas qui se répan- 
dirent, plus tard, sur une vaste partie des régions de l'Amé- 
rique (l). 

Les hautes terres de la Cordillière guatémalienne auraient reçu, 
vers la même époque, les éléments de la civilisation, et c'est à Votan 
que Chiquimulà devrait son existence. Mais il est probable que le 
désir d'accroître la renommée du législateur de Palenqué lui fit 
attribuer, dans plus d'une circonstance, les oeuvres de ceux qui 
lui succédèrent, ou que les nations elles-mêmes travaillèrent, 
comme il arrive souvent, à se décerner l'honneur d'une origine 
aussi glorieuse. Dans tous les lieux, néanmoins, où son nom pé- 
nétra, des temples s'élevèrent au Cœur du Peuple qui reçut, pen- 
dant une longue suite de siècles , l'hommage des hommes recon- 
naissants. Le mont Excuruchan (2) , baigné par les eaux de la 
rivière de Maytol, dans l'intérieur des déserts des Lacandons, 
domine au loin les forêts, dans le chemin qui mène de Palenqué 
à Balize, dans le golfe Amatic : sur sa cime élevée, Votan, ou l'un 
de ses successeurs, offrit au soleil des sacrifices qui se perpétuè- 
rent de génération en génération, et nul indigène ne passerait 
même aujourd'hui au pied du mont Excuruchan sans monter au 
sommet et brûler quelques grains de copal sur l'autel rustique dé- 
dié au génie tutélaire de ces montagnes. 

Parmi les cités qui reconnaissaient Votan pour leur fondateur, 

(1) Ordonez . Fragments manuscrits , etc. On trouve encore aujourd'hui Je 
site de Ghowel ou Huey-Zacatlan, dans un faubourg delà ville actuelle de Ciu- 
dad-Réal de Chiapas. 

(2) ViUagutierre, Historia de el Itza, etc., tom. 1, p. 102. 



— 76 — 

celle de Mayapaii occupait une des premières places. Elle était la 
capitale de la péninsule yucatèque , titre qu'elle perdit, mais 
qu'elle recouvra à plusieurs reprises et qu'elle garda jusqu'à une 
époque comparativement rapprochée de la conquête du Mexique 
par les Espagnols. Ses débris portent avec évidence la marque de 
plusieurs âges différents, et les voyageurs qui les ont visités at- 
testent (1) que les substructions d'un grand nombre d'édifices 
doivent partager avec les ruines de Palenqué et de Tulhà l'hon- 
neur d'être comptées au nombre des plus anciennes de l'Amé- 
rique septentrionale. Ce n'était, toutefois, que d'une manière 
indirecte qu'elle pouvait se glorifier de Votan. Les traditions yu- 
catèques sont unanimes à déclarer que Zamnà est l'auteur de la 
civilisation maya (2). Il y a toute apparence qu'il était de la même 
race et que son arrivée eut lieu peu d'années après la fondation 
de la monarchie palenquéenne. 

Au temps où Zamnà parut dans l'Yucatan, la mer, à ce que l'on 
dit (3), s'avançait encore dans l'intérieur de la Péninsule jusqu'à 
peu de distance du lieu où s'éleva ensuite la cité de Mayapan ; les 
antiques étymologies des noms imposés par Zamnà font foi que 
le petit village de Telchequillo, sur le territoire duquel s'étendent 
les vastes ruines de cette métropole, faisait partie de la ville et en 
était le port. C'est alors que l'Yucatan reçut la dénomination de 
Maayhà (4) ou terre sans eau, et qu'une connaissance parfaite de 
cette vaste région privée d'un élément si nécessaire pouvait seule 
lui faire ai)pliquer avec tant de justesse. 

A cette époque également, le sol, couvert d'une végétation vi- 
goureuse et d'épaisses forêts, était inculte comme la majorité de 



(1] Fredericshal, Voyage dans rAmérique-Centralo, etc. — Stephens, Inci- 
dents ûf travcl in Yucatan, vol. 1, iliap. 6. 

(2) Cogolludo, Hist. de Yucatan, lib. IV, cap. 3, 8. 

(3) Ordoncz, Hist. del cielo y de la tiena, etc. 

■il Maayhii, non ade^t aqiia, suivant Urdonez, c'est-à-dire, Terre sans eau. 
On dit aujourd'hui Maya. 



— 77 — 

ses habitants. Ce qui le prouve mieux que tous les arguments, 
c'est que jusque-là les différentes localités de la Péninsule n'a- 
vaient point de nom. Or l'absence des noms, comme chacun le 
sait fort bien , indique dans une contrée l'absence de la civilisa- 
tion : une preuve convaincante à l'appui de l'état avancé de la 
nation des Mayas , c'est conséquemment la multitude des noms 
imposés dans la même langue à tous les parages et jusqu'aux 
lieux les plus insignifiants qui existent dans l'Yucatan (1). 

Zamnà était entré dans la Péninsule accompagné d'un nombre 
considérable de prêtres, de guerriers, d'artistes de toutes les pro- 
fessions, choisis apparemment parmi les plus capables d'aider 
leur chef dans sa noble entreprise et d'initier les barbares à leurs 
travaux : tels étaient les hommes à qui cette contrée allait être 
redevable de sa culture, de sa politesse, de ses lois, de ses arts, 
dont tant de monuments font foi encore aujourd'hui dans l'Yuca- 
tan. La première ville qu'il bâtit fut celle de Mayapan (2) ou l'E- 
tendard de Maya , qui était destinée à voir de longs siècles de 
gloire. Sa situation, à la descente des montagnes de Mani (3), et 
à peu de distance de la mer du Nord , était également avanta- 
geuse à une grande capitale et à un commerce considérable inté- 
rieur ou extérieur. La seule enceinte qu'elle reçut, lors de sa 
fondation, ne renfermait pas la ville proprement dite, mais seule- 
ment les temples et l'habitation du grand-prêtre, servant égale- 
ment à ceux qui dépendaient immédiatement du service sacré. 
Elle s'ouvrait par deux portes sur les rues de la cité, formée au 
commencement avec les seules maisons de la noblesse (4) ; ce ne 



(1) Cogolludo, Hist. de Yucatan , lib. IV , cap. 3. « C'est uue chose admi- 
rable, dit cet écrivain, de voir la division qu'il fit de celte terre, où tout est si 
bien connu par son nom, qu'il y a à peine un pouce de terrain qui n'ait le sien 
dans leur langue. » 

(2) Mayapan est composé de Maya , nom du pays , et de pan , l'étendard, le 
mur, le lieu principal. 

(3) Stephens, Incidents of travel in Yucatan, vol. 1, chap. 6. 

(4) Cogolludo, Hist. de Yucatan, lib. IV, cap. 4. 



— 78 — 

fut que plus tard qu'il s'en établit d'autres autour des premières, 
ajoutant ainsi à l'étendue de Mayapan, (pii devint, avec le temps, 
une des plus grandes villes de l'Amérique ancienne. 

Le législateur la destina pour être le centre du gouvernement 
et des affaires; il travailla ensuite à l'organisation politique et re- 
ligieuse du royaume. Les rares traditions qu'on a conservées de 
cette époque ne jettent aucun jour sur les moyens qu'il employa 
pour dompter les populations barbares de la Péninsule; mais il 
est à croire que la force et la persuasion furent tour à tour mises 
en usage pour atteindre le but qu'il s'était proposé. Après ses 
premières conquêtes, il partagea le territoire qu'il avait acquis en 
plusieurs grandes provinces ; il les concéda en fiefs héréditaires 
aux chefs des principales familles qui l'avaient accompagné, avec 
l'obligation d'être soumis à l'autorité souveraine du prince rési- 
dant à Mayaj)an. A ceux de son sang, les mêmes, probablement, 
qu'on désigna dans la suite sous le nom de Cocomes (1), furent 
octroyés les apanages les plus vastes. Tous devaient également 
payer à leur souverain un tribut proportionné à l'étendue de 
leurs départements. Chacun des chefs de la noblesse était tenu , 
en outre, d'avoir une maison ou un palais dans la capitale et d'y 
résider, chaque année, durant un temps déterminé, afin qu'ils ne 
perdissent pas, par une absence trop prolongée, l'habitude de la 
dépendance (2). 

Les particularités transmises par les écrivains qui se sont 
occupés de l'histoire d'Yucatan sont généralement laconiques et 
laissent considérablement à désirer. On ne sait rien de plus con- 
cernant Zamnà, sinon qu'il arriva à une grande vieillesse et qu'il 



[i) Cocom est un mot d'origine nahuall : il est le pluriel de cohuatl, ser- 
pent, ce qui, d'après Ordoncz et Veytia, indique uue connexion ou parenté avec 
Quetzalcohuatl. Dans la langue maya, le mot cocom a la signification d'écou- 
teur, celui (jui entend ; cette étymologie nous paraît plus rationnelle que la 
première. l'Vocabulario en Icngua maya, MS.) 

(21 Cogolludo, Hist. de Yucalau, lib. IV, cap. 3. 



— 79 — 

vit de ses yeux les progrès de la civilisation dont il était le fonda- 
teur. La tradition lui attribuait encore l'invention des caractères 
ou figures qui servaient de lettres aux Mayas (1) : ce qui est cer- 
tain, c'est que, s'il n'en fut pas l'inventeur, ce fut lui au moins qui 
les apporta avec les arts et les sciences dont il enrichit cette na- 
tion. Après avoir doté de tant de bienfaits cette terre oii l'on ne 
peut faire un pas sans heurter un débris de son antique civilisa- 
tion , Zamnà passa les dernières années de sa vieillesse sur les 
bords de la mer, à l'extrémité de la Péninsule. Il y mourut. Le 
lieu où il reçut la sépulture devint bientôt un temple célèbre et 
une ville qui s'appela de son nom. Izamal (2) ou Itzmal-Ul, comme 
on disait dans l'antiquité (3), ne tarda pas à devenir la ville 
sainte de la péninsule yucatèque; de toutes les parties du Maya 
et des contrées voisines, on vit accourir des multitudes de pèlerins 
qui allaient dans ses murs rendre leurs hommages au bienfaiteur 
de leur pays. 

Sur une des collines artificielles que le voyageur rencontre en- 
core debout dans la cité moderne d'Izamal (4), et qu'il ne peut 
considérer sans être saisi d'étonnement , les successeurs et les 
disciples de Zamnà, aidés par la reconnaissance des peuples, éri- 
gèrent ce gigantesque sanctuaire qui, pendant une longue suite de 
siècles, fit la gloire de cette ville. Dans ses flancs, la colline sacrée 
recelait de vastes appartements, des galeries et un temple souter- 
rain, destinés, dit-on, aux mystères de la religion et à servir de 
nécropole aux cadavres des prêtres et des princes. Lorsque le 



(1) Id., ibid., lib, IV, cap. 8. 

(2j La ville moderne d'Izamal est à dix lieues environ de la mer. Suivant les 
géologues qui ont reconnu cette contrée, l'océan était autrefois très-rapproché 
de cette ville. 

(3) Zamnà est nommé également Ilzamnat ou Itzamat. Lizana ajoule 
qu'on lui donnait le nom dllzen-caan, Ilzen-muyal, c'est-à-dire la Rosée 
du ciel. (^Hist. de Nuestra Senora de Izamal, part. I, cap. 4.) 

(4) Lizana , ibid, — Stepbens , Incidents of travel in Yucalan , vol. II , 
chap. 23. 



— 80 — 

temps eut jeté sur la vie de ce roi-pontife son voile vénérable, 
son oracle devint le plus fameux de l'Amérique-Centrale, et les 
pèlerins accoururent à lui, non-seulement pour obtenir une ré- 
ponse à des questions difficiles, mais encore pour être guéris des 
maux, partage ordinaire de l'humanité. On était sûr, en lui adres- 
sant des prières accompagnées de présents, d'en recevoir un sou- 
lagement immédiat. Pour reconnaître ses bienfaits, on lui édifia 
un second temple non moins somptueux que le premier, où il 
fut adoré sous le nom de « Kab-Ul », ou la Main-Opératrice. Une 
main était l'image sous laquelle on le présentait aux regards des 
populations, et cette main, reproduite en mille lieux divers, fut 
toujours regardée comme un talisman contre tous les maux. Les 
malades et les infirmes venaient avec confiance à son temple 
d'Izamal, persuadés qu'en touchant ou en invoquant la main de 
Kab-Ll ils se retireraient guéris (1). 

Si l'on en croit l'assertion d'Ordonez (2), Mayapan aurait, 
ainsi que Tulhà, formé, avec Palenqué, une confédération de 
royaumes analogue à celles qui se constituèrent depuis sur le 
plateau aztèque, cette dernière conservant sur les deux autres 
métropoles une supériorité d'honneur et de juridiction dont elle 
aurait joui pendant plusieurs siècles, sous le sceptre des descen- 
dants de Votan (3). Quant à ce législateur, les traditions restent 
muettes sur les dernières années de sa vie. On sait seulement que 
sa mémoire demeura, comme celle de Zamnà, en vénération 
parmi les peuples. Il était connu parmi les ïzendales sous le titre 
de « Seigneur du tambour sacré »(4), qui, probablement, déri- 



(1) Lizana , Hist. de Nuestra Senora de Izanial, part. I, cap. 4. 

(2) Ordonez, Hist. del cielo y de la tierra , etc. , et aussi les Fragments du 
môme auteur. 

(3j Ce serait ici l'origine de ces confVdérations de royaumes que l'on voit, 
plus tard, s'établir sur le plateau aztèque et durer jusqu'à la destruction du 
Mexico par les Espagnols. 

(i) Nuùez de la Vcga, Constitut. Diœces. del Obispado de Chiappas, iu 
Prasamb., u' 34. u Senor de] palo hueco (que llaman tepanaguastc) ". 



— 81 — 

vait son origine d'une espèce de tambour en bois creux, appelé 
« tunkul » (1), dans la langue yucatèque et « teponaztli )> (2), 
dans le mexicain. Cet instrument avait une grande importance 
dans les cérémonies religieuses (3) des nations dont nous écri- 
vons l'histoire. Il entrait dans les mystères qu'il institua. On sait 
que la danse y jouait un grand rôle , ainsi que chez la plupart 
des peuples anciens. Le ballet du « Zayi » ou Tapir, que les In- 
diens de l'Yucatan célèbrent encore de nos jours, est grave et 
sévère comme les vieillards par qui il est exécuté. Ils y figurent 
une palme à la main, se tournant de temps à autre vers le musi- 
cien pour lui faire des révérences respectueuses. Celui-ci occupe 
le centre de la ronde , touchant le tunkul avec une mesure et 
une majesté qui rappellent le souvenir du Seigneur du Teponaztli. 
Car le Zayi lui devait son origine, et il avait été dansé probable- 
ment pour la première fois à Huehuetan, dans la cité où Votan 
avait transporté les tapirs sacrés. C'est à cet animal et à la danse 
qui en était l'objet que la ville de Zayi, dont les voyageurs admi- 
rent encore aujourd'hui les magnifiques ruines dans l'Yucatan, 
doit son origine (4), 
Le laconisme et la rareté des fragments dont se compose l'his- 

(1) Tun-kul , musique sacrée; on donnait ci' nom dans un sens général â 
tout instrument creux; le mot lun est le radical de plusieurs verbes qui ont 
rapport à la danse. 

(2) Le leponazlli est un instrument fait d'un morceau de tronc d'arbre 
creusé. Au centre se trouvent plusieurs palettes , qui foQt partie du même 
bois, de différente épaisseur, et que l'on touche, ainsi que le tronc lui-même, 
à l'aide de deux baguettes à tête d'ule , ulli ou caoutchouc. Le mot lepo- 
nazlli vient du verbe leponaçoa, aller en croissant, à cause du mode de tou- 
cher crescendo l'instrument. Les Indiens s'en servent encore partout dans 
leurs fêtes particulières et même dans les fêtes des saints de l'église catho- 
lique. Le son du teponaztli est triste et lugubre , mais sonore ; on l'entend de 
fort loin. 

(3) 11 a conservé cette importance parmi les Indiens. Le drame historique 
ou ballet parlé que nous avons recueilli à Rabinal et transcrit eu langue qui- 
chée porte encore le titre de Ballet du lun ou teponaztli, Xahoh-lun. 

(4) Carrillo, Papeles sueltos, etc. El Zayi. — Stephens, Incidents of travel 
in Yucatan, vol. II, chap. 1. 

I. 6 



— 82 — 

toire de Votau ne sont pas sans difficulté pour l'historien qui a 
pris à tâche de n'écrire que la vérité, sans chercher à y fonder 
aucune idée systématique. Le vague et l'incertitude même qui les 
enveloppent (1) se retrouvent sous la plume, lorsqu'il s'agit de re- 
tracer celle des autres princes qui paraissent avoir gouverné Pa- 
lenqué après lui, jusqu'à l'époque de l'établissement définitif de 
la race nahuatl dans le Mexique. 

Cette ville avait été bâtie sur la pente des collines, à l'entrée 
des monts escarpés de la chaîne de Tunibala {{ui, dans des circon- 
stances imprévues, pouvaient offrir un asile plus sur à ses habitants. 
Mais, à cette époque, les plaines adjacentes, coupées par tant de ri- 
vières et de canaux naturels, formaient un grand lac, analogue à 
la lagune de Terminos, tel qu'on le voit encore, à l'époque de la 
crue des eaux, entre juin et octobre. Une distance de trois ou 
quatre lieues sépare les ruines do cette métropole de la rivière 
Catasahà : c'est l'espace auquel on donne actuellement le nom de 
« Las Playas, les plages (2) », à cause de l'inondation à laquelle 
elles sont sujettes. 

La plaine de Palenqué , légèrement ondulée, descend douce- 
ment vers la mer, entrecoupée d'une multitude de ruisseaux qui 
prennent leur source dans la montagne. La nature toujours prodi- 
gue de ses dons, dans ce climat enchanteur, lui assurait en profu- 
sion, avec une éternelle fertilité et une salubrité éprouvée durant 
une longue suite de siècles, tout ce qu'un sol fécond, sous un ciel 
admirable, peut fournir spontanément de productions nécessaires 
à l'entretien et au repos de la vie. La petite rivière d'Otolum coule 
au pied des ruines, avant d'aller s'unir au Rio Micliol, cjui, plus 

(1) N'ayant pu nous procurer encore les documents originaux en langue 
tzendale , où se trouve consignée l'histoire de Votan et de ses successeurs , 
nous en sommes réduit à recueillir les courts fragments qu'on en rencontre 
épars dans les ouvrages manuscrits d'Ordoùez et de Cabrera, et dans les Con- 
stitut. Diœces. de Nunez de la Vega, évêque de Chiapas, etc. 

(2^ Ordonez , MS. sans titre sur Palenqué. — Antiquités Mexicaines , etc., 
III' eipéd. de Dupaix. 



— 83 — 

loin, grossit le Catasahà (l), tributaire, lui-même, du superbe Uzu- 
maciuta. Le cours limpide du Michol tourne au pied de la mon- 
tagne, roulant ses eaux au travers des fleurs et des arbustes de la 
prairie qui répandent les plus doux parfums. Un site aussi favorisé 
de la nature ne pouvait manquer d'attirer les êtres vivants : c'est, 
en effet, la retraite d'une multitude de quadrupèdes et d'oiseaux 
de toute couleur ; ils se plaisent à se reproduire dans ces soli- 
tudes riantes, d'où l'homme les chassa et les tint éloignés pendant 
des siècles et où ils ne retournèrent que lorsque les révolutions , 
chassant l'homme à son tour, leur eurent rendu leurs agrestes 
demeures, en leur abandonnant ses palais et ses temples, comme 
un souvenir de son séjour et de sa puissance. 

Si Votan fut le créateur de Palenqué et s'il jeta les fondations 
de ses premiers édifices, ses successeurs, apparemment, ache- 
vèrent ce qu'il avait commencé en ajoutant à la splendeur de 
cette capitale. La ville s'étendait au pied de la montagne, de l'est 
à l'ouest, sur une largeur de sept à huit lieues (2) ; elle descendait 
jusqu'au bord du Michol qui baignait son enceinte, ce qui ne lui 
laissait qu'une largeur d'environ trois quarts de lieue. Au milieu 
de la plaine qui s'étend entre les monts et la rivière, s'élève ma- 
jestueusement, sur une vaste colline artificielle, l'édifice qu'on est 
convenu d'appeler le palais des rois. L'inondation périodique qui, 
dès le mois de juin, commence à couvrir le sol bas où coule le 
Michol, gonflé alors par la surabondance des eaux de la Gordil- 
lière , avait fait, sans doute, aux Votanides une nécessité d'exhaus- 
ser, par de grands travaux, le terrain peu élevé où le fondateur 
de la monarchie avait voulu fixer sa demeure royale. Dans la 
suite , ce lieu étant devenu sacré pour son peuple , le désir de 
mettre son palais à l'abri des eaux aurait inspiré le dessein 



(i) Le Catasahà est aussi appelé dans le pays el rio de Chacamal. * 
[2) Ant. Del Rio, Rapport sur les ruines de Palenqué, adressé au roi d'Es- 
pagne (Description of the ruins of an aucient city, etc. Londou, 1821). 



— 84 — 
de cette coiiblruclion gigantesque. D'autres inonuinents destinés 
à différents usages avaient été édifiés ensuite sur le même plan, 
et ce qui pouvait n'avoir été d'abord qu'une nécessité de circon- 
stance serait devenu un usage consacré pour tous les grands édi- 
fices de la civilisation américaine (1). 

La ville proprement dite se dessinait en amphithéâtre sur le 
penchant de la montagne, tout autour de la plaine, dont les pa- 
lais devaient présenter un spectacle singulier au temps de l'inon- 
dation. Bâtis sur autant de collines artificielles, ils ressemblaient 
à ces rochers du lac Majeur, transformés, par les Borromée, en 
autant de châteaux enchantés. Les rues suivaient irrégulière- 
ment le cours des ruisseaux qui, en descendant, fournissaient en 
abondance de l'eau à toutes les habitations (2). Sur un des som- 
mets formant les arrière-gradins de l'amphithéâtre, s'élevait di- 
rectement en face du palais des rois un autre monument qui 
paraîtrait avoir servi de temple et de citadelle, et dont les con- 
structions altières commandaient au loin la contrée jusqu'aux 
rivages de l'Atlantique (3). 

S'il est permis de juger de la condition intellectuelle d'une na- 
tion par sa religion et par ses institutions civiles et politiques, on 
peut tout aussi bien se rendre compte du degré de civilisation au- 
quel elle est parvenue par l'examen de ses progrès dans les arts 
et spécialement dans l'architecture et la sculpture. L'une et l'autre 
portent avec elles le cachet du génie du peuple qui en a conçu les 



(1) Tous les édifices découverts jusqu'à présent dans le Mexique et l'Amé- 
rique-Centrale, temples ou palais, sont bâtis sur une ou plusieurs assises py- 
ramidales. Suivant Hérodote, qui visita Babylone et vit le temple de lît'lus, ce 
monument avait huit assises ; la pyramide était construite do briques et d'as- 
phalte, ayant un temple à la cime et un autre à sa base. (Humboldt, Vues des 
Cordillièrcs, etc., tom. I, pag. 117.) 

^2) Del Rio , Rapport, etc. — Ordonez , Manuscrit sans titre , etc. — Antiq. 
Mex., ill° expéd. 

(3) Stephens , Incidents of travel in Central- America, Chiapas and Yuca- 
tan, vol. II, chap. 18. 



— 85 — 

dispositions, et laissent aux générations futures le souvenir inef- 
façable de leur existence et de leur grandeur. 

Entre les édifices oubliés par le temps dans les forêts du Mexique 
et de l'Amérique-Centrale, on en trouve de caractères architecto- 
niques si différents l'un de l'autre , qu'il est tout aussi impossible 
d'en attribuer la construction à un seul et même peuple , comme 
de croire qu'ils aient été bâtis à la même époque. Ainsi que les 
monuments du monde ancien , ceux de l'hémisphère occidental 
ont des dates et des âges divers et l'on ne peut douter que cette 
variété d'architecture ne doive son origine à des nations tout 
aussi diverses. Les ruines les plus anciennes et qui ont entre elles 
le plus de ressemblance sont celles que l'on a découvertes dans les 
pays de Lacandons, les substructions de la cité de Mayapan, 
quelques édifices de Tulhà et la plus grande partie de ceux de 
Palenqué : il est probable qu'elles appartiennent à la première 
période de la civilisation américaine. 

Les nombreux monuments de Palenqué, respectés par le temps, 
donnent une idée assez complète de son architecture : ses traits 
généraux sont la simplicité, la gravité et la solidité. Cette der- 
nière qualité tient non-seulement à la nature et à l'emploi des ma- 
tériaux, mais aussi au talus qu'on remarque dans le soubassement 
de la plupart des palais et des temples. Outre ce caractère qu'ils 
ont en commun avec le plus grand nombre des édifices de l'Yuca- 
tan, du Guatemala et du Mexique, ils ont encore celui d'être par- 
faitement orientés, c'est-à-dire, que leurs quatre faces regardent 
les quatre points cardinaux. Leur plan présente des carrés longs, 
et ils sont généralement placés sur des éminences naturelles ou ar- 
tificielles. 

Le grand palais des rois présente l'idée la plus complète d'une 
habitation royale. La construction pyramidale qui forme sa base 
est un parallélogramme de 1,080 pieds de circonférence sur 60 de 
hauteur ; elle est bâtie de pierres, de chaux et de sable. On y 
monte par un escalier colossal , placé au-dessous de la façade 



— 86 — 

orientale, et ses marches, d'un pied de haut, semblent faites pour 
être enjambées par un peuple de géants. On arrive ainsi au sommet 
delà terrasse qui est devant le palais, où l'on entre directement 
par cinq portes : des deux principales, l'une à droite mène à la 
grande cour d'honneur ; l'autre à gauche, aux appartements inté- 
rieurs. L'étendue de l'édifice est de 240 pieds dans la longueur 
sur un diamètre de 145. Son élévation est de trente-six pieds ; ce 
qui en donne 96 à toute la masse, dans son ensemble, de la base 
au sommet. Au dedans et au dehors, règne une double galerie 
qui, dans l'intérieur du palais, forme, en plusieurs endroits, des 
appartements séparés. Les ouvertures entre les piliers n'ont guère 
plus de 6 pieds de hauteur dans la galerie extérieure ; mais celles 
des édifices intérieurs sont généralement plus élevées. Les voûtes 
reposant sur des murs d'une épaisseur prodigieuse, à plus de 
20 pieds au-dessus du sol, forment au sommet un angle tronqué, 
terminé par de grandes dalles extrêmement épaisses. L'édifice est 
couronné, à l'extérieur, par une large frise encadrée dans deux 
corniches doubles de figure carrée. Enfin, entre toutes les portes, 
sur la face de chacun des piliers de la galerie qui règne autour de 
ce monument, sont incrustés de hauts-reliefs en stuc, représen- 
tant des personnages d'une stature plus qu'ordinaire et des car- 
touches d'écriture sculptée (1). 

L'intérieur du palais n'ofl're pas la môme régularité : mais il pa- 
raît répondre davantage à la magnificence des princes qui l'habi- 
taient. On y voit plusieurs cours immenses, environnées de grands 
portiques, aux piliers de granit, couverts de personnages en re- 
lief du double de grandeur de ceux qui sont au dehors. Des pé- 
ristyles majestueux conduisent à divers corps de logis distribués 
avec intelligence. A la suite des deux cours d'honneur, s'élève une 
tour de huit étages, dont l'escalier, en plusieurs endroits, estsou- 



1,1) Antiquités Mesic, 111" expéd. de Dupaix. — Stephens, Incidents oftra- 
vel in Cenfral-Ameriia, ed- , vol. Il, ihap. 18. 



— 87 — 

tenu sur des voûtes cintrées (1) et du sommet de laquelle l'oÈil 
peut planer au loin sur la ville, la campagne et la mer. 

Mais l'irrégularité même qui préside à ces arrangements et sur- 
tout l'énorme différence existant entre les proportions des édifices 
intérieurs et la galerie principale qui fait le tour du palais, sans 
parler de l'élégance particulière qu'on remarque dans la forme 
des portes ouvertes sur les cours, paraissent prouver que les maî- 
tres du palais, tout en cherchant à conserver le portique exté- 
rieur, peut-être bâti par les filsdeVotan, s'étaient efforcés néan- 
moins d'embellir leur habitation et d'y introduire les change- 
ments exigés par le développement de la civilisation. Par la même 
raison, ils embellirent de reliefs en stuc les piliers du pourtour, 
restés apparemment, sous les premiers règnes, sans autre orne- 
ment que celui de leur sévère et majestueuse nudité. En effet, 
lorsque les rois de Palenqué eurent commencé à s'habituer au 
luxe et à la magnificence, après qu'ils eurent décoré de sculp- 
tures en relief les nouveaux édifices bâtis au centre du palais, ils 
éprouvèrent le besoin de mettre en harmonie l'antique résidence 
de leurs prédécesseurs avec leur demeure actuelle : c'est alors, 
sans doute, que les piliers extérieurs reçurent leurs stucs, modelés 
d'ailleurs exactement sur le dessin des sculptures en granit de la 
grande cour d'honneur. De là, l'étonnement des voyageurs (2) qui 
attribuèrent à une bizarrerie de l'architecte ce qui n'était que la 
conséquence naturelle de la marche des arts. 

La simplicité qui règne dans la majeure partie du palais, 
malgré les reliefs qui en décorent les piliers, donne une idée 
de son ancienneté, surtout si on le compare aux monuments 



(1) Antiq. Mcx. , III" expéd. , etc. La voûte cintrée , quoique rare ea Amé- 
rique avaut la conquête, se rencontre cependant plus fréquemment qu'on no 
pourrait le Croire. Nous en avons vu plusieurs, et nous donnerons les dessins 
de quelques-unes dans les planches de cet ouvrage. 

(2) Voir ce qu'en dit Dupaix (Antiq. Mes. , III» expéd.). — Stephens, Inci- 
dents of travel in Central-America, etc., vol. II, chap. 16. 



— 88 — 

de l'Yucatan si généralement chargés d'ornements de toute 
espèce. A l'exception de quelques édifices couronnés d'un étage 
analogue à certains pavillons chinois ou indous (1), découverts 
récemment dans les ruines de Palenqué, et qui appartiennent 
évidemment à une époque postérieure de plusieurs siècles à la 
fondation de cette ville (2) , cette nudité rigide s'y retrouve par- 
tout. Les stucs et les reliefs sculptés dont nous venons de parler, 
ainsi que quelques autres sculptures intérieures qui paraissent 
avoir trait à la religion, en sont les seuls décors. Ils sont généra- 
lement modelés avec simplicité et ils ne manquent pas de correc- 
tion ; mais il y a moins d'art que dans les ornements découverts 
à Tulhà, et leur infériorité est surtout remarquable, comparés aux 
monuments de Chichen-Itza, de Zayi et d'Uxmal. Les tètes et les 
pieds y sont tous de profil, sans doute afin d'éviter les difficultés 
que ces figures auraient présentées, vues de face ou autrement. 
La forme de la tète mérite la peine d'être observée ; la ligne dé- 
crite par le front et le nez se rapproche tellement du quart de 
cercle, qu'elle a donné lieu de penser que les habitants de Palen- 
qué étaient une race à part (3). Mais cette conformation était le ré- 
sultat d'une coutume suivie chez beaucoup d'anciens peuples et 
qui se perpétua dans l'Yucatan , où les mères aplatissaient à 
dessein la tête de leurs nouveau-nés et allongeaient leurs 
oreilles (4). 

Les autres édifices découverts à Palenqué sont d'une construc- 
tion analogue à celle du palais. Ils se présentent majestueuse- 
ment sur des masses pyramidales d'une grande élévation, avec 
un péristyle à l'entrée. Au fond se trouve ce que nous appellerions 
la chapelle, ayant de chaque côté une ou deux autres pièces 



(1) Stephens, ibid. Voir les planches et comparer. 

(2) Ces changements soraicnt-ils redevables au culte de Ouptzalcohuatl, in- 
troduit dans ces contrées dans le neuvième siècle? 

(3) Antiq. Mexic, III» expcd., etc. 

(4) Herrera, Hisl. gen. de las Ind.-Occid., décad. IV, lib. 3, cap. 3. 



— 89 — 

ouvrant sur la galerie et qui paraissent avoir servi d'habitation 
aux gardiens de la divinité qu'on y adorait. Aux dimensions près 
qui sont beaucoup moins considérables , c'est le même système 
que celui du palais, et les reliefs en stuc ou gravés sur la pierre 
ont le même caractère. La seule différence à remarquer, c'est que 
deux de ces monuments sont surmontés d'un second étage , dont 
la forme et les ornements multipliés en stuc rappellent les mo- 
dèles étranges et fantastiques des pagodes indoues : ce qui de- 
vient certain , après qu'on les a examinés , c'est qu'ils appartien- 
nent à une époque différente et à un ordre de civilisation tout 
autre de la construction au-dessus de laquelle ils s'élèvent. 

Ce qui n'est pas moins digne d'observation, c'est la multiplicité 
des inscriptions qui, en plusieurs endroits, couvrent non-seule- 
ment les piliers intérieurs de ces édifices, mais encore le fond 
même de la chapelle. Ces inscriptions, gravées en relief sur de 
larges tablettes de pierre, sont divisées en petits quadrangles qui 
se répètent en grand nombre à la suite les uns des autres. Dans 
l'édifice le plus rapproché du palais et qui ne ressemble pas trop 
mal à une cour de justice, la tablette a quatre pieds six pouces de 
largeur sur huit de hauteur ; elle est partagée en deux cent qua- 
rante petits carrés ou cartouches à caractères. Était-ce là un dé- 
pôt d'archives publiques ; était-ce, comme le disent les prêtres 
des villages voisins, le palais où siégeaient les tribunaux des an- 
ciens Votanides, ou, comme le prétendent les Indiens, des écoles 
publiques, c'est ce qu'on ne saurait déterminer aujourd'hui. Ce 
qui est vrai, c'est que ces inscriptions sont exactement semblables 
à celles qu'on trouve gravées sur les obélisques de Quirigua et de 
Copan, non loin des bords du fleuve Motagua. 

De l'autre côté du ruisseau qui coule à peu de distance du pa- 
lais , se présente un autre édifice érigé sur une double terrasse 
pyramidale d'une élévation considérable. Outre les inscriptions 
qui ne font défaut nulle part, c'est là qu'on voyait le fameux bas- 
relief de la Croix, objet de tant de curiosité et de spéculations de 



— 90 — 

la part des savants. Sans entrer dans aucune dissertation à l'égard 
de ce signe, qu'on a découvert depuis dans un grand nombre 
d'autres localités américaines, stirtout dans la péninsule yuca- 
tèque, dans le Meztitlan, à Tula, à ïetzcuco, à Cholulian et à 
(juatulco, nous nous contenterons de faire observer ici que la 
croix était, dans le culte toltèque et mexicain, l'emblème de la 
pluie, celui sous lequel on adorait le symbole « Cé-Acatl », ou 
Une Canne, connu aussi sous le nom de Quetzalcohuatl. La croix 
de Palenqué, dont la forme primitive est à peu près latine, était- 
elle placée là comme le souvenir d'un christianisme antérieur, ou 
bien faisait-elle allusion à la crue de deux grands fleuves dont 
nous avons parlé auparavant, c'est ce (ju'il nous est impossible 
de décider actuellement. De chacjue côté de cette croix se mon- 
tre un personnage entouré d'ornements fantastiques, et l'un d'eux 
tient dans ses bras un enfant dont il semble faire l'offrande. Dans 
un monument voisin , on voit d'autres personnages qui ont avec 
ceux-ci beaucoup d'analogie (l). 

Si l'on en croit une tradition conservée parmi les habitants de 
la petite ville moderne de Palenqué , la colline artificielle sur 
laquelle s'élève le grand palais serait partagée, intérieurement, en 
salles et en galeries, asile funèbre des rois et des princes de la 
cité antique ; mais, jusqu'à ce jour , les Indiens ont conservé 
religieusement le secret de ces tombeaux, et nul voyageur n'a 
pu pénétrer dans cet hypogée des Votanides. Ceux qui ont 
visité l'Yucatan ont pu s'assurer parfaitement de la concavité 
des pyramides (jui se rencontrent si fréquemment dans cette 
Péninsule. Malgré l'épofjue comparativement moderne des mo- 
numents de cette contrée, on a pu reconnaître, en particulier 
dans les ruines de Mayapan , des restes dont le style sévère et 
dénué d'ornements annonçait une antiquité contemporaine 
avec celle de Palenqué. Là, comme dans cette dernière ville , les 

(i) Stephens , Incidents oftravel in Central-America, etc., vol. II, chap. 18. 



— 91 — 

murs sont presque toujours recouverts d'un enduit de stuc, dans 
lequel il entre de l'oxyde de fer qui lui donne un ton coloré, ce 
qui semblerait dénoter que le fer était connu anciennement en 
Amérique (1), quoiqu'on n'y ait jamais découvert aucun instru- 
ment de ce métal. 

Un autre débris intéressant de l'architecture antique conservé 
à Palenqué, c'est un pont superbe jeté sur la rivière de Michol, à 
peu de distance du palais. Il est bâti de pierres taillées carrément 
et ajustées sans ciment par le seul effet de leur coupe. Il n'a point 
de parapet : long de soixante pieds sur quarante-cinq de lar- 
geur , il s'élève de douze au-dessus du niveau ordinaire de l'eau. 
Mais une chose singulière , c'est que l'ouverture qui donne pas- 
sage à la rivière, carrée par le haut, va en s'élargissant d'une 
manière convexe , contrairement à nos arches de pont, dont la 
forme est concave. Ce mode de construction est évidemment con- 
traire à la solidité; mais les pierres sont si bien appareillées dans 
l'édifice dont il s'agit, qu'il s'est conservé intact à travers les 
siècles (2). 

A une lieue à l'est de la ville , on voit un autre monument du 
même genre. C'est un canal ou aqueduc souterrain de cent quatre- 
vingts pieds de long et de six de large sur douze d'élévation, 
dans lequel coule un fort ruisseau d'une eau extrêmement limpide, 
provenant des montagnes boisées et qui coule dans une direction 
du sud au nord. Les dimensions de ce monument varient en 
quelques endroits ; il est construit en grandes pierres posées sans 
ciment, unies par leur propre coupe, et la voûte est formée d'autres 
pierres plates qui couvrent l'aqueduc dans toute sa largeur (3). 
On ignore à quel usage a pu servir cette vaste construction hy- 
draulique; peut-être conduisait-elle les eaux de la montagne aux 



(1) Antiq. Mes., IIP expéd. de Dupaiv. 

(2) Id., ibid. 

(3) Id., ibid. 



— 92 — 
bains publics de cette grande métropole, ou servait-elle à faciliter 
le passage de l'eau d'un quartier à l'autre (1). 

Nous ferons observer que dans les constructions palenquéen- 
nes on ne trouve point la brique, employée si fréquemment dans 
les autres parties de l'Amérique. On ne voit partout que des 
pierres ; il est vrai que les carrières étaient si rapprochées de la 
ville et d'une si facile exploitation , que les habitants n'auront 
peut-être pas cru devoir se servir d'autres matériaux. Le bois, 
s'il y fut employé autrefois, a disparu entièrement; il serait diffi- 
cile de décider si les architectes de Palenqué mirent en usage les 
linteaux de bois dur, comme ceux qu'on a découverts à Tulhà et 
dans l'Yucatan (2). Quant aux ouvertures servant de fenêtres, 
elles sont petites et généralement d'une forme capricieuse , envi- 
ronnées, à l'intérieur des édifices, d'arabesques et de dessins en 
bas-relief, parfois fort gracieux. C'est ainsi que la croix latine, si 
mince et déliée, qui est l'objet principal dans le temple de la 
Croix, est formée par une ouverture qui traversait le mur de part 
en part pour servir de fenêtre. Nous en avons observé cepen- 
dant un assez grand nombre qui figurent un T grec. Quant au 
pavement de ces édifices, il est composé d'un stuc dur et fin, res- 
semblant à celui qu'on employait pour couvrir les parois des 
murailles. 



(1) Ordonez, dans son Manuscrit sans titre sur les ruines dn Palenqué, ra- 
conte que l'architecte Armcudaris, qui accompagnait l'expéditiou du capitaine 
Del Rio, envoyé pour cette exploration, à la (in du siècle dernier, par ordre du 
roi d'Espagne, découvrit, sur les bords de la rivière Catasahà, h deux lieues 
environ des ruines, un vaste souterrain construit on pierre, mais entièrement 
recouvert de végétation. Dans ce souterrain il trouva , a son grand étonne - 
ment, des niasses de bois précieux et durs, tels que le campèche, l'acajou, etc., 
empilés comme dans nos magasins, et qui paraissaient attendre qu'on vînt les 
chercher pour les expédier à l'étranger. Les siècles avaient passé, et le com- 
merce de l'aleuqué s'était perdu avec la disparition des habitants de cette mé- 
tropole. 

(2) Stephens, Incidents of travel in Central-America , vol. Il, chap. 15. — 
Cogolliido, Ilist. de Yucatan , lib. IV, cap. 2. — Ordoùez , Manuscrit sans 
tifre , etc. 



— 93 — 

Les ouvrages de sculpture, et surtout les arabesques, que l'on 
rencontre si fréquemment dans les monuments de Palenqué, offrent 
la preuve la plus évidente des progrès que l'art du dessin avait 
faits chez ses habitants. Il nous reste, à cet égard, à parler de la 
peinture agglutinative, exécutée sur quelques murs, particulière- 
ment dans les édifices du palais ; on y voit des traits et des frag- 
ments divers peints avec intelligence, représentant des quadrupè- 
des, des oiseaux , des fruits et des fleurs , avec les couleurs qui 
leur sont propres. Il paraîtrait qu'on se servait, pour cette pein- 
ture , de couleurs minérales naturelles , et non de couleurs facti- 
ces (1) ; malgré le long intervalle du temps , malgré l'humidité et 
les couches corrosives qui les recouvrent, il en restait encore 
assez à l'époque de l'expédition de Dupaix (2) pour se former 
une idée exacte de leur composition. . 

Un fait curieux se rattache encore à l'état de la peinture chez 
les Tzendales de Palenqué. Il a trait à un bas-relief offrant de 
l'écriture en cartouches carrés, sculpté sur une dalle encadrée 
dans la muraille, sur le palier d'un escalier qui paraît devoir 
descendre aux salles souterraines du palais. Il était en saillie d'en- 
viron six pouces : Dupaix l'ayant fait arracher avec beaucoup de 
travail, tant elle était solidement enchâssée, reconnut, à sa 
grande surprise, que le revers de cette dalle présentait l'ébauche 
coloriée des sujets sculptés en relief à l'extérieur. Était-ce là, dit 
un des commentateurs de cette expédition , une précaution 
contre les destructions du temps ou de l'instabilité des choses 
humaines? L'ordonnateur du palais aurait-il voulu que cette loi 
ou légende quelconque, gravée sur la pierre, passât, malgré 



(1) C'est le vermillon qu'on employait le plus ordinairement dans ces pein- 
tures, suivant Dupaix et Ordonez. L'architecte Armeudaris, qui accompagna 
Antonio Del Rio à Palenqué, assura à Ordonez qu'on y trouvait aussi l'emploi 
de beaucoup de bleu dit de Prusse , et que les couleurs étaient toutes d'une 
qualité très-fine. 

(2) Antiq. Mexic, etc. 



— 94 — 

toutes les vicissitudes du temps ou des circonstances, à la posté- 
rité ? Avait-il voulu que si les siècles usaient la sculpture de la 
surface, si la main des hommes l'effaçait violemment, si le palais 
même s'écroulait ou était abattu, on retrouvât sur le revers de la 
dalle la légende qui en avait disparu extérieurement ? Certes, si 
cette conjecture est fondée, jamais peuple ne fut plus sage et ne 
poussa plus loin la prévoyance pour l'avenir (1). 

Cependant, malgré toutes ces précautions, ce peuple a disparu 
sans laisser d'autres traces que les ruines que nous avons tenté de 
décrire. Il ne s'est encore trouvé personne en état de déchiffrer 
ces inscriptions fastueuses qui renferment probablement ses an- 
nales. Nous n'avons de lui que les noms de quelques rois et un 
petit nombre de faits à peine indiqués. Sans chercher à les exa- 
gérer ou à leur attribuer plus d'importance qu'ils ne paraissent 
en offrir, nous nous efforcerons de les éclaircir au moyen de di- 
verses autres traditions conservées par les écrivains plus mo- 
dernes de ces contrées. Quoique obscurs et relativement dénués 
d'intérêt, ces faits ont néanmoins un cachet particulier que notre 
devoir nous oblige à faire connaître et peuvent mener, plus tard, à 
de nouvelles découvertes. 

A l'aurore de la civilisation dont Palenqué fut le berceau, la 
puissance suprême exercée comme une espèce de judicature était 
unie au sacerdoce dans la personne du monarque, et les popula- 
tions barbares du continent aux yeux desquelles Votan s'était pré- 
senté, au nom du ciel, pour les réunir sous ses lois et leur parta- 
ger les terres fertiles où il avait fondé son empire, s'étaient accou- 
tumées à considérer ses successeurs comme les descendants du 
soleil. Cet astre bienfaisant était personnifié dans le mythe d'I- 
mos, avec lequel Votan lui-même est souvent confondu. Leurs' 

(\) Layard, dans son ouvrage « Niniveh and its romains » , édit. de New- 
York, 18Î9, assure que les Assyriens en faisaient autant. Les plaques d'al- 
bâtre, retrouvées dans les palais uinivites, sont couvertes, au revers, d'inscrip- 
tions qui ne sent que la répétition de celles qui étaient h découvert. 



— 95 — 

noms paraissent ensemble dans les calendriers de Chiapas, de So- 
conusco et d'Oaxaca. Le premier était symbolisé dans le tronc 
majestueux du seiba , dont l'image empreinte sur le fond d'une 
espèce d'étendard était exposée à la vénération des peuples (1). 
Telle est l'origine des hommages superstitieux dont cet arbre fut 
l'objet et qu'il continue à recevoir des indigènes. Aujourd'hui 
même il est rare de voir dans le Mexique ou l'Amérique-Centrale 
une bourgade ou un village qui n'ait son seiba planté au milieu 
de la place, devant la municipalité ou l'église. A des jours fixes, 
souvenirs des temps antiques, ses branches et son tronc sont or- 
nés de fleurs, on lui offre de l'encens de copal, et c'est à l'ombre 
de son feuillage que se fait l'élection des alcaldes (2). 

Dans les calendriers divers dont nous avons fait l'énumération, 
le nom d'Ik ou Igh suit immédiatement celui d'Imos, et précède 
celui de Votan. Ik, ainsi que l'Ehecatl des Mexicains, était l'es- 
prit, l'âme et la vie, et comme tel il était adoré chez les nations 
civilisées de l'Amérique septentrionale. Parmi les divinités ou 
héros dont les noms président aux jours du calendrier tzendale, 
Votan est le premier dont le rôle ne soit pas purement mytholo- 
gique. Ceux de ses successeurs apparaissent identiquement les 
mêmes dans les calendriers de Chiapas, de Soconusco et d'Oaxaca. 
Dans ceux de l'Yucatan et de l'Amérique-Centrale, il y a de 
grandes variantes. Imos, Ik et Votan ouvrent la liste royale : puis 
viennent à la suite l'un de l'autre Chanan ou Ghanan , Abagh , 
Tox, Moxic, Lambat, Muluc ou Molo, Elab, Batz et Ewob. Les 
fragments que nous possédons se bornent à mentionner ces 
princes, se contentant d'ajouter qu'ils se trouvent placés dans 
l'ordre de leurs générations respectives, c'est-à-dire, dans celui 
de leur succession régulière (3). 



(1) Nunez de la Vega, Const. Diœces., n" 33. 

(2) Id„ ibid. 

(3) Nunez de la Vega, Constit. Diœces., in Prceamb. , n» 35. 



— 96 — 

Chanan, dont le nom vient le premier, se signala peut-être par 
quelques grandes actions, en soumettant par les armes de la per- 
suasion les tribus voisines de Palenqué. Votan avait mérité le 
titre de Cœur du Peuple ; son successeur obtint celui de a Canam- 
Lum », ou Serpent de la terre (1) qui a traversé les siècles et qui, 
jusqu'après la conquête, est demeuré en vénération parmi les na- 
tions voisines des Tzendales. A la suite des rois que nous venons 
d'énumérer vient le nom de Been ou Ben, qui est représenté 
comme un prince conquérant. Il n'est dit nulle part en quelles 
circonstances il eut occasion de se signaler; mais le souvenir de 
ses grandes actions est resté gravé sur l'obélisque de Comitàn (2). 
Cette ville, située sur les frontières de Chiapas et de l'état de Guate- 
mala, encore considérable aujourd'hui, fut témoin des hauts f;iits 
du monarque palenquéen qui lui avait peut-être donné l'existence. 
Son obélisque, semblable à ceux qu'on admire à Copan et à Qui- 
rigua (3), se retrouvera, sans doute, avec ses palais, lorsque la ci- 
vilisation nouvelle, s'avançant jusqu'aux forêts qui ombragent ses 
antiques ruines, les fera sortir du tombeau où elles sont ensevelies 
avec le nom de Been. 

Hix, Tziquin, Chabin, Chin (4) et Chinax continuent la liste 
royale des princes tzendales. Avec Chinax , un nouvel ordre de 



(1) Nous croyons qu'il y a ici erreur dans la traduction de ce mot , rendu 
par Lion dans Nunez de la Vcga. Nous n'avons point de dictionnaire do la 
langue tzendale; mais dans toutes les autres langues de rAmérique-Centrale, 
qui sont sœurs du tzendale, can signifie serpent. 

(2) « Dejo inscripto su nombre en la Piedra Parada , que es uu sitio que 
« esta en el pueblo de Comitan »..., NuBez de la Vega, Constit. Diœces., etc., 
n° 35. 

(3) Copan est une ville antique, située dans um- plaine sur la frontière des 
républiquf's de Honduras et de Guatemala, à quelques lieues des ruines de Qui- 
rigua, qui eu sont séparf^'cs , toutefois, par le fleuve Molagua. Voir Stophens, 
Incidents of travei in Central -America, etc., vol. 1, chap. 7. Le Rcv. Père Cor- 
nette, S. J., Français, natif de Dijon, a visité ces belles ruines, en dernier lieu, 
en septembre 18.">(;. 

(4) Une tradition conservée par Las Casas et Torquemeda observe que ce 
fut un dieu du nom de Chin , qui introduisit la sodomie dans ces contrées 



— 97 — 

choses s'introduit dans l'histoire si courte et si obscure des Vota- 
nides ; une lueur s'échappe malgré le laconisme des paroles de 
l'écrivain à qui nous devons la conservation de ces fragments, et 
pour la première fois on trouve un mot qui fait évidemment allu- 
sion aux populations de la langue nahuatl ou mexicaine qui, vers 
cette époque, établirent leur domination en Amérique. « Chinax, 
est-il dit (1), fut un grand guerrier : c'est pourquoi on le repré- 
sente une bannière à la main dans les calendriers et recueils his- 
toriques hiéroglyphiques ; son histoire ajoute qu'il mourut pendu 
et brûlé par le « nagual » d'un autre gentil. » 

Ni la tradition ni les histoires tzendales ne présentent rien au 
sujet des événements antérieurs à Chinax, ni des conséquences 
qu'entraîna la mort tragique et mystérieuse de ce prince. Mais 
les documents que nous avons recueillis de l'histoire de l'Amé- 
rique-Centrale et du Mexique nous viennent ici suffisamment en 
aide. Nous y trouvons le récit circonstancié de l'arrivée de cette 
race puissante connue plus tard sous le nom de Toltèque et de la 
révolution qu'elle opéra. La monarchie palenquéenne, ébranlée 
par les vices de ses rois et par les efforts de ses ambitieux adver- 
saires, ne survécut que peu d'années à Chinax : Cahogh et 
Akbal, qui lui succédèrent, ferment la liste des monarques vota- 
nides, dont la dynastie céda momentanément la place à celle des 
rois nahoas de Tulhà. Ce sont les événements de cette révolution 
mémorable dans les annales américaines que nous allons tâcher 
de présenter avec quelques détails à nos lecteurs dans le chapitre 
suivant. 



eu en dounant partout le funeste exemple comme un acte religieux (Torque- 
mada, Monarq. Ind., lib. XII, cap. II. 
(1) Nunez de la Vega, Constit. Diœces., etc., n» 35. 



CHAPITliE QIATIUKME. 



Aperçu sur l'histoire primitive. LesNahoas, ancêtres des Toltèquos. Incerti- 
tude sur leur origine. Étendue de la langue nahuatl. Traditions primitives 
d'une patrie lointaine. Religion antique. Familles primitives avant leur ar- 
rivée au Mexique. Description de Panuco. Débarquement des Nahoas, sui- 
vant Sahagun. Quetzalcohuall à la tête des tribus nahoas. Continuation de 
leur voyage. Xicalanco et la côte de Tabasco, séjour des premiers législa- 
teurs. Empire de Xibalba ou Palenqué. Tradition de Wucub-Caquix. Com- 
mencement de la civilisation. Voyage de Quetzalcohuatl à la recherche 
d'une plante nutritive. Le maïs. Paxil et Cayalà. Premières relations entre 
les Xicalancas et l'empire de Xibalba. Quetzalcohuatl se retire. Oxomoco 
et Cipactonal , inventeurs du calendrier toltèque. Révolution dans l'em- 
pire primitif. Uunahpu et Exbalanqué. Royaume de ce dernier à l tlatlan. 
Temple antique de Cahba-hà. Exbalanqué abandonne ses états. Épopée, ou 
roman historique de Hunahpu et d'Exbalanqué. Leurs aventures et les mer- 
veilles qu'ils opèrent. 



Lorsqu'on vient à découvrir les traces d'un peuple anéanti de- 
puis des siècles, et dont l'existence même était demeurée ignorée, 
ce n'est pas une tâche légère de reconstruire ses annales perdues 
ou gravées sur la pierre en caractères plus énigmatiques que ne 
l'étaient ceux des obélisques des Pharaons, avant que Champol- 
lion en eût donné la clef au monde. L'architecte qui tente de re- 
composer, à l'aide de quelques débris informes, le plan d'un édi- 
fice ruiné embrasse peut-être un travail moins difficile. Dans le 
chapitre précédent, nous nous sommes efforcé de renfermer dans 



— 99 — 

un même cadre les fragments de l'hisloife primitive de la civili- 
sation américaine, tels que nous les offrent les rares ouvrages qui 
s'en sont occupés incidemment. En étudiant les traditions anti^ 
ques, nous espérons avoir réussi à dissiper plus ou moins l'obscu- 
rité qui environne leur berceau ; s'il nous est arrivé de devoir 
marcher par moments à pas incertains dans cette voie épineuse, 
nous avons fait, au moins, tout ce qui était en nous pour y faire 
briller le flambeau de la vérité. Maintenant notre tâche, quoique 
bien ardue encore, devient plus agréable et moins aride. Plus 
d'une fois cependant, l'allégorie religieuse et le merveilleux se 
rencontreront sur nos pas. Mais la fable n'y entre généralement 
que d'une manière accessoire et ne couvre pas la vérité d'un ban- 
deau trop épais ; souvent même, elle est utile en ce qu"elle dévoile 
plus sensiblement l'originalité du génie et des mœurs des peuples 
où elle a pris naissance et qui la regardaient comme le symbole de 
leur foi. Quelques dates, aussi, commencent à poindre comme les 
premiers jalons de la chronologie. Ce qui aura droit surtout d'in- 
téresser le lecteur dans les chapitres qui vont suivre, ce sont les 
détails que présentent les livres des Quiches et des Cakchiquels sur 
le berceau, la marche et l'établissement des tribus primitives. 
Nous n'avons plus à compter uniquement avec les traductions in- 
formes de Nunez de la Vega et d'Ordonez : nous possédons les 
documents originaux sur lesquels se fondera notre récit ; s'ils ne 
présentent pas une série d'annales bien complète, si la chronologie 
même nous fait encore souvent défaut, nous pouvons au moins as- 
surer le lecteur que la plupart des faits dont se composeront les 
chapitres suivants sont tirés exactement des archives historiques 
et sacrées des indigènes. 

Antérieurement à l'histoire de la domination toltèque au Mexique, 
deux faits d'une grande importance, mais également obscurs dans 
leurs détails, se remarquent dans les annales de cette contrée : 
c'est la tradition qui concerne le débarquement d'une race étran- 
gère, conduite par un personnage illustre, venant d'une terre 



— 100 — 
orientale et de qui Montézuma même disait être descendu (1); 
c'est en second lieu celle de l'existence d'un empire antique, connu 
sous le nom de Huehue-Tlapallan (2), d'où les ancêtres desToltè- 
ques étaient sortis à la suite d'une révolution, et d'oîi ils étaient 
allés, après une lonjjuc et pénible migration, se fixer sur le plateau 
aztèque (3). C'est là le thème de ce chapitre. 

Ces étrangers, alternativement appelés Nahoas ou Toltèques, 
sont les seuls dont le nom ait été conservé dans le souvenir des 
peuples après la ruine de leur puissance, les seuls, parmi les na- 
tions américaines, dont les institutions survécurent à leur exis- 
tence, comme les institutions romaines survécurent en Europe, 
après la ruine totale de l'empire des Césars. L'histoire toltèque est 
la première, dans l'ordre des annales américaines, dont les fonde- 
ments soient admis avec quelque certitude par les écrivains qui ont 
tenté d'éclaircir les origines obscures de la civilisation mexicaine. 
Ce n'est, toutefois, qu'avec une extrême réserve qu'on s'est permis, 
jusqu'à présent, d'émettre une opinion sur ce peuple mystérieux, 
dont le caractère puissant se révèle dans les lois et les monuments 
qu'il laissa derrière lui et dont la disparition a donné lieu à tant 
de commentaires. 



(1) Lorenzana, Cartas de Uernando Cortès, carta II, Mexico, 1776. 

^2) Tlapalla7i, c'est-à-dire Lieu, ou terre des couleurs. On verra, plus loiu, 
que ce nom mystérieux désignait l'Amérique-Centrale et surtout le Honduras. 
Hueliue signifie grand ou ancien. Le nom des Tlapallan s'applique aux ré- 
gions arrosées par l'Uzumacinta et ses affluents, soit à cause des couleurs que 
la nature volcanique du terrain produit en tant de lieux dans ces contrées , 
soit à cause des bois de couleur qu'on en exportait autrefois comme aujour- 
d'hui. Le mot llapalli a quelquefois aussi le sens de noble , d ancien ; lla- 
palli eztli , sang noble, royal , comme « la sangre azul» des Espagnols. Eu 
sorte que, dans un sens plus recherché , Tlapallan pourrait signifier la Patrie 
des nobles, des anciens par excellence. Il est douteux encore si celui de Hue- 
hue-Tlapallan ou grand Tlapallan doit s'appliquer au même pays. 

(3) Ixtlilxochitl, Sumaria Relacion de la historia tulleca, etc., MS. des Ar- 
chives nationales de Mexico, Histoire des Chichimèques, tom. I, chap. 1, 
trad. de M. Teruaux-Compans. — Veytia, Hist. Autig. de Mexico, tom. I, cap. 1. 
Mexico, 1838. 



~ 101 — 

On ne connaissait, jusqu'à présent, de son histoire que quelques 
vagues notions conservées dans les auteurs qui se sont occupés de 
celle de la conquête du Mexique, et un petit nombre de légendes 
et de récits contradictoires puisés dans les relations d'Ixtlilxo- 
cliitl (1 ) et dans l'ouvrage de Torquemada (2) , mais dontl'ensemble, 
loin d'oflFrir quelque clarté, ne pouvait que dégoûter, au premier 
abord, de toute recherche ayant pour objet cette nation. Quant au 
prince de Tetzcuco, il aurait évité les innombrables contradic- 
tions chronologiques qu'on lui reproche, s'il avait eu la patience 
de faire un travail de comparaison entre les documents précieux 
qu'il eut sous les yeux ou qu'il copia de sa main (3). Sa noncha- 
lance et son défaut de critique furent la cause de toutes ses er- 
reurs. C'est à l'aide de ces mêmes documents et de ceux qui nous 
ont été fournis sur les nations guatémaliennes que nous entre- 
prenons l'histoire des Toltèques. 

L'incertitude qui règne encore sur les origines de la race toltè- 
que ne permet pas de fixer d'une manière absolue l'époque où 
elle apparut sur les côtes du Mexique ; tout laisse à penser, néan- 
moins, que ce fut durant les années du siècle qui précéda l'ère 
chrétienne (4), ou dans les premières de la période suivante. Le 
nom qu'on lui donne également dans les diverses langues du 
Mexique et de l'Amérique-Centrale est celui de Nahuatl [5), qui, 

(1) Dou Fernando de Alva Ixllilxochitl, arrière-pelit-flls du dernier roi de Tetz- 
cuco, écrivit un grand nombre de Relations historiques sur son pays, puisées 
dans des documents dont il ne se donna malheureusement pas la peine de con- 
fronter les dates. Elles sont restées manuscrites, pour la plupart, dans les Ar- 
chives nationales de Mtxico. M. Ternaux-Compans en a traduit une partie sous 
le litre d'Histoire des Chichimèques. Paris, Arthus Bertrand. Les autres ont 
été publiées dans le supplément de Kingsborough, tom. IX. 

(2) La Monarquia Indiana , ouvrage précieux pour la multitude des docu- 
ments qu'il renferme, mais écrit sans ordre, sans chronologie ni critique. 

(3) C'est le reproche que lui fait M. Aubin, qui possède aujourd'hui la ma- 
jeure partie de ces documents. 

(4) Une date, dont nous n'osons encore garantir l'authenticité, semble porter 
à l'an 279 avant l'ère chrétienne l'arrivée des tribus de la langue nahuatl. 

(5) Le mot Nahual ou Naical se trouve employé dans un sens analogue 



— 102 — 

après avoir servi à désigner une race, se restreignit à l'idée 
d'homme policé, noble, entendu dans toutes les sciences, et en 
particulier dans celles de la religion et de la magie. On n'a pas 
besoin de commenter l'importance que ce fait seul attache au sou- 
venir de cette race illustre. 

Les rares traditions qui nous sont restées de l'empire des Vo- 
tanides, antérieurement à l'arrivée des Nahoas, ne donnent au- 
cune lumière sur les populations qui habitaient, à cette époque, 
les provinces intérieures du Mexique : des coutumes, des lois de 
cette monarchie primitive, de sa religion et du mode de son gou- 
vernement, nous n'avons rien qui nous instruise d'une manière 
certaine. Ce que nous pensons, toutefois, pouvoir avancer avec 
une conviction plus entière , c'est que la majeure partie des na- 
tions qui en dépendaient parlaient une seule et même langue (1). 
Cette unité se rompit naturellement par l'introduction de l'élément 
étranger; l'idiome primitif se subdivisa en plusieurs dialectes diffé- 
rents. Sur ses débris la langue nahuatl fonda sa suprématie, aidée 
par la force des armes, par la persuasion religieuse ou par une 
supériorité irrésistible : en une foule de lieux, elle se substitua en- 



dans la langue mexicaine, comme dans celles de rAmérique-Centrale. Le dic- 
tionnaire mexicain de Molina le traduit par Ladino, instruit, expert, civilisi-, 
et lui donne aussi un sens qui se rapporte aux sciences occultes. On n'eu 
trouve pas, toutefois, la racine dans le mexicain. La langue quichée en donne 
une explication parfaite : il vient du verbe .Yao ou .Y»»;, connaître, sentir, sa- 
voir, penser; Tin nao, je sais; .Yao/i , sagesse, intelligence. 11 y a encore le 
verbe radical .Va, sentir, soupçonner. Le mot.Ya/tMfli, dans son sens primitif 
et véritable, signifie donc littéralement « qui sait tout »; c'est la même chose 
absolument que le mot anglais Knoxv-aU, avec lequel il a tant d'identité. Le 
Ouiché et le Cakcliiquel l'emploient fréquemment aussi dans le sens de mys- 
térieux, extraordinaire, merveilleux, etc. L'expression quichée et cakchiquèle 
Natval lepcival , grandeur merveilleuse, est rendue par ilageslad, dans les 
grammairiens espagnols. 

(1) Cette langue était, suivant toute apparence, le Maya ou Yucatèque, qui 
se retrouve au fond de presque toutes les langues de l' Amérique-Centrale et de 
la Gnazlèque aii Mexique. Elle a , suivant M. Aubin , une grande analogie avec 
luthomi des alentours de Mexico. 



— 103 — 

tièrement à l'ancienne, et des rives du Gila à l'isthme de Panama 
elle obtint un ascendant que rien encore n'a pu détruire (1). Ce 
qui, depuis l'époque d'Alexandre, a fait la gloire de la langue 
grecque et lui donne encore tant d'illustration sur le continent 
européen, ce que la latine a obtenu par l'extension des armes ro- 
maines, continue également depuis des siècles, sur le continent 
américain, à faire la gloire de la langue nahuatl ou mexicaine. Des 
hauteurs les plus sublimes de la métaphysique, elle descend aux 
choses les plus vulgaires, avec une sonorité et une richesse d'ex- 
pression qui n'appartiennent qu'à elle : elle embrasse toutes les 
sciences, a des mots pour toutes les branches, pour toutes les in- 
dividualités, soit de la médecine ou de la musique, de la minéra- 
logie, de l'histoire naturelle, des plantes ou des animaux, et ces 
mots sont ceux dont on se sert dans toutes les langues de ces con- 
trées et dont les Européens eux-mêmes usent aujourd'hui à dé- 
faut d'autres (2). 

Ce serait une chose d'un haut intérêt de rechercher l'origine et 
le premier berceau des nations qui parlaient la langue nahuatl. 
Nous n'avons pas le moindre doute qu'il faille les chercher en 
Asie ; mais nous nous sommes fait une règle de ne pas nous oc- 
cuper ici de ce genre d'investigations. Les documents que les in- 
digènes possèdent encore à ce sujet sont les seules sources où 
nous puiserons. Sans entrer dans des dissertations qui nous mè- 
neraient trop loin, nous travaillerons à faire connaître, autant que 

[i) Cette grande extension de la langue nahuatl a souvent étonné les voya- 
geurs qui l'ont attribuée , les uns à la dispersion des Toltèques au xi" siècle ; 
les autres à Alvarado, qui amena dans le Guatemala un grand nombre de sol- 
dats mexicains. Cette dernière supposition, pour peu qu'on y réfléchisse, ne 
peut paraître qu'absurde. 

(2) C'est une observation que nous avons faite personnellement sur une 
étendue de près de mille lieues, de l'extrémité de l'Amérique-Centrale jusqu'à 
la Sonora , où nous avons voyagé à petites journées , nous arrêtant longtemps 
dans un grand nombre de lieux. La plupart des étrangers résidant dans l'.^mé- 
rique-Centrale , usent, en parlant l'espagnol du pays, de termes mexicains 
sans le savoir. 



— 104 — 

possible, leur première patrie et la route qu'ils ont suivie, dans 
leurs migrations, avant d'arriver au Mexique (1). 

La plupart des nations qui envahirent la Nouvelle-Espagne pré- 
sentent ordinairement, dans les traditions qui commémorent leur 
origine et l'époque de leur arrivée dans ces contrées, un chiffre 
quelconque désignant le nombre des tribus ou familles dont elles 
se composaient. Ces chiffres sont généralement vingt, treize ou 
sept, et plus souvent ce dernier, qui est attribué généralement aux 
Toltèques ou Nahoas (2). On ne peut guère admettre qu'ils soient 
rigoureusement exacts, et nous n'y voyons qu'une importance se- 
condaire ; mais ils en avaient pour les anciennes nations améri- 
caines : les nombres sept, treize et vingt étaient sacrés, et on les 
trouve dans toutes leurs computations religieuses et astronomi- 
ques. Nous ne rechercherons pas la raison qu'ils avaient pour les 
donner à leurs tribus, il importe peu à l'histoire de savoir leur 
nombre exact ; mais il y a tout lieu de croire qu'un peuple, en 
l'adoptant, cherchait ainsi à se revêtir d'un caractère plus auguste. 
Une autre observation que nous avons été également à même de 
faire en étudiant les histoires indigènes, c'est que les familles 
d'une même langue sont souvent groupées comme si elles étaient 
arrivées ensemble ; mais il est constant qu'elles entrèrent quel- 
quefois à des intervalles d'une longueur considérable, et l'union 
qu'elles s'attribuent n'est ordinairement que le souvenir d'une > 



(1) Nons avons di( plus haut que le uoni du pays d'où sortiront Gucumalz 
pt les siens est appelé Camuhibnl , c'est-à-dire, le Lieu où il fait de l'ombre, 
dans le MS. Quiche, dont l'auteur inconnu place la situation à l'orient, au delà 
de la mer. 

('i) Ils étaient vinfrt avec Cukulcan, lorsque celui-ci débarqua dans l'Yucatan 
(Las Casas, llist. Apolog. de las Ind.-Occid., lom. Ml, cap. 123). Les hommes, 
créés ou formés après Chay-Abah , hont treize dans le MS. Cakchiquel (Mémo- 
rial de Tecpan-Atitlan). Les escadrilles chichimèques sont treize (Torquem., 
Mon. Ind., lib. I, cap. 11 ) Les chefs toltèques étaient sept; les tribus nahu- 
atlacas sept, etc. (Torq., ibid., cap. 12-13.) On pourrait trouver encore une 
foule d'exemples de ce genre dans Torquemada, Ixtlilxochitl, etc. 



— 105 — 

parenté antique et incertaine, ou d'une parenté nouvelle fondée 
sur des alliances contractées depuis leur entrée et leur établisse- 
ment dans ces régions. Ces difficultés, qu'une longue étude de 
leurs annales nous a permis de débrouiller, ont été de tout temps 
une pierre d'achoppement pour ceux qui ont entrepris d'écrire 
l'histoire du Mexique uniquement d'après les livres ou les traduc- 
tions espagnoles (1). 

C'est dans les traditions quichées (2) que nous trouvons le plus 
de détails sur la première patrie des Nahoas, et en général des 
populations qui envahirent le sol du Mexique. Tous les souvenirs 
les reportent vers un orient lointain que des terres et des mers 
immenses séparent d'eux actuellement. « C'est là qu'ils s'étaient 
multipliés d'une manière considérable et qu'ils vivaient sans civi- 
lisation (3). Alors ils n'avaient pas encore pris l'habitude de s'éloi- 
gner des lieux qui les avaient vus naître ; ils ne payaient point de 
tributs, et tous parlaient une seule langue. Ils n'encensaient ni le 
bois ni la pierre ; ils se contentaient de lever les yeux au ciel et 
d'observer la loi du Créateur. Ils attendaient avec respect le lever 
du soleil, en saluant de leurs invocations l'étoile du matin (4). Et, 



(1) Combien de fois nous avons été à même d'observer, en lisant les origi- 
naux dont certaines traductions existent, avec combien peu de soin ils furent 
traduits , avec quelle négligence les traducteurs copiaient les noms et les 
dates : il est visible que plusieurs d'entre eux comprenaient parfaitement les 
langues; mais ils traduisaient la lettre, non le sens. C'est ce qui est arrivé avec 
Ximenes dans le MS. Quiche : il était rare qu'ils pénétrassent le sens pure- 
ment historique. Toujours préoccupés de l'idée d'assimiler les choses in- 
diennes à celles qu'ils connaissaient en Europe, ils cherchaient à découvrir le 
ciel, l'enfer et le purgatoire, avec des preuves que les Indiens ne donnent pas ; 
ils voulaient voir les mystères du christianisme dans les symboles indiens, et 
un grand nombre se creusèrent vainement la tête , faisant de la science inuti- 
lement pour découvrir l'apôtre saint Thomas dans Quetzalcohuatl. 

(2) MS. Quiche de Chichicastenango. 

(3) Sans civilisation. L'expression zak gih a aussi le sens de temps anciens , 
l'âge d'or, celui dont on a peu de souvenir. 

(4) Cette pièce remarquable , ainsi que la plupart des détails qui suivent, 
est tirée textuellement du MS. Quiche de Chichicastenango. 



— 106 — 

le cœur rempli d'amour et d'obéissance, ils adressaient ainsi leurs 
prières au ciel pour en obtenir des enfants : « Salut, créateur et 
formateur ! regarde-nous, entends-nous. Cœur du Ciel, Cœur de 
la terre, ne nous délaisse, ne nous abandonne point, Dieu du ciel 
et de la terre ! Cœur du ciel, Cœur de la terre, considère notre 
postérité pour toujours, et, lorsqu'il fera jour, éclaire et élargis 
notre voie. Accorde-nous le repos, un repos glorieux, la paix et la 
prospérité, la justice de la vie et de notre être, accorde-le-nous, ô 
Hurakan, Éclair et Foudre, toi qui sais toutes les choses, grandes 
et petites ! » 

Telle était l'invocation qu'ils adressaient, en attendant le lever 
du soleil. Les premiers noms de familles et de tribus de cette 
époque étaient : Tepeu, Oloman, Cohah, Quenech, Ahau (1). 
c( Cependant , ajoute le Manuscrit Quiche , tandis que vivaient 
ainsi en paix et les hommes noirs et les hommes blancs (2), il y 
eut des images d'hommes (3) , il y eut plusieurs langues , et il y 
eut des hommes qui en entendaient deux dans le monde (4). « Il 
« y a, dirent-ils , des pays des gens desquels on n'a jamais vu la 
« figure et où il n'y a pas de maisons ; ils vont par les montagnes, 
« grandes et petites, comme des insensés : on a insulté le pays de 
« ces gens-là, ajoutèrent-ils, et c'est du côté où le soleil se lève. » 



(1) L'étymologie de ces noms se trouve difficilement dans les langues gua- 
témaliennes, dont ils s'éloignent. Tepeu vient de Tepell, montagne en nieii- 
cain. Oioman , sa racine est 0/ow( , tète. Cohah vient de Coh , lion. Quenech 
n'a point de signification, ^/lau, composé de .4 /i, monosyllabe qui indique une 
possession, et d' Au ou Aw , chaîne d'or , collier; c'est-à-dire Porteur d'un 
collier, titre générique des princes dans les langues d'Yucatan et de l'Ame - 
rique-Ccutrale. 

(2) « Ta xqohe pa qui chiri geka winak, zaki winak... Alors étaient là en 
« paix les gens noirs et les gens blancs »... C'est un texte fort curieux dont nous 
laissons l'explication et le développement aux lecteurs. 

(.}) Le mot Warhibal , ([u'il y a dans le texte, dit également des ressem- 
blances comme des images d'hommes, seraient-cc des idoles? 

(4) L'antiquité et l'obscurité du texte sont ici la source de bien des difficultés. 
Les mots < Ca\ u xiquin " , de deux oreilles , que nous traduisons « par eu- 
tendre deux langues » , ne donnent pas d'au Ire sens raisonnable. 



— 107 — 

A la suite de ces lignes, les seules qui paraissent avoir un rap- 
port direct avec le premier berceau des nations civilisées du 
monde occidental, il semble y avoir une lacune assez grande. 
C'est le temps qui s'écoule, apparemment, avant que ces peuples 
soient mûris pour l'action, ou durant lequel se passent les événe- 
ments qui les obligent à émigrer. Cependant les familles et les 
tribus se sont accrues considérablement : elles se fatiguent à con- 
sidérer sans cesse l'étoile du matin et à voir passer ensuite le 
soleil ; elles ne supportent qu'avec impatience ce repos , et ne 
demandent pas mieux que de sortir de leur immobilité. Parmi ces 
familles, celles de Tamub (1) et d'Ilocab se décidèrent les pre- 
mières à s'éloigner de la patrie. Leur première pérégrination est 
enveloppée de mystère ; c'est une nouvelle lacune qui embrasse 
peut-être un temps considérable. La suite du texte quiche appar- 
tient à une époque et à des migrations subséquentes, et nous 
sommes obligé, pour continuer notre récit, de reprendre la nar- 
ration semi-héroïque concernant Gucumatz ou Quetzacohuatl qui 
ouvre le livre sacré des Guatémaliens (2), tout en nous servant des 
traditions conservées par Sahagun, touchant le débarquement 
des Nahoas (3) au Mexique. 

Panuco, où ils se font voir pour la première fois dans l'Amé- 
rique, est encore actuellement une bourgade de quelque impor- 
tance sur les bords du fleuve du même nom , auquel s'unit le Ta- 
mesi, à une courte distance au-dessus du port de Tampico (4). De 
Panuco le fleuve serpente majestueusement jusqu'au littoral, ré- 
pandant la fécondité sur un sol admirable, qui étale en profusion 

(1) Tamub est écrit ailleurs Tanub; il est le pluriel antique de Tan ou Dan, 
nom de lieu qui se trouve également mentionné dans le MS. Quiche et dans le 
RIS. Cakcbiquel ou Mémorial de Tecpan-Atitlan. 

(2) MS. Quiche, etc. 

(3) Sahagun, Ilist. gcn. de las cosas de Nueva-Espana , etc., lib. X, cap. 29. 

(4) Tampico, ville considérable de l'état de Taniaulipas et le port de mer le 
plus fréquenté du Mexique , depuis la décadence de la Véra-Cruz; il est au 
nord de cette dernière ville. 



— i08 — 

les productions des climats les plus favorisés. En s'éloignant de 
Panuco, la plaine, gracieusement ondulée, commence à s'élever; 
les lignes bleues de la montagne se dessinent plus hardiment, for- 
mant le premier plan de cette portion des Cordillières auxquelles 
leurs cimes neigeuses ont fait donner le nom de Sierra-Nevada. 
C'est en cet endroit que la tradition fait aborder les Nahoas. Ils 
étaient partis dans sept barques ou navires qu'un auteur respec- 
table nomme Chicomoztoc ou les Sept Grottes (1). Panuco, qui est 
aujourd'hui à douze lieues environ de la mer, était peut-être alors 
plus rapprochée de l'embouchure du fleuve. Ce furent, dit-on, les 
étrangers qui imposèrent ce nom au lieu de leur débarquement, 
Panotlan (2), c'est-à-dire le port ou le débarcadère. 

Rien n'indique d'où venaient alors les Nahoas : on sait seule- 
ment, par des traditions diverses, qu'ils disaient être sortis des 
régions où le soleil se lève. Quelques auteurs prétendent qu'ils 
venaient de la Floride, où ils seraient allés de l'île de Cuba (3). 
Ils étaient accompagnés de sages ou devins, désignés dans leur 
langue par le titre d'Amoxoaques, c'est-à-dire entendus dans les 
écritures. Le commandement suprême de la colonie était entre 
les mains d'un chef, que les histoires nomment le seigneur par 
excellence (4). Il est le premier que la tradition toltèque décore du 

(1) Sahaguu, Hist. de las cosas de N.-Espaûa, etc., Introd. 

(2) Id. , ibid. , lib. X, cap. 29. Paoollan ou bien Pantlan, ou bien encore 
Panco ou Panoayan , tous ayant la mùmc signification et dérivés de Panoa, 
passer l'eau. 

(3) htlihochitl , Sumaria Rclacion , etc. — Las Casas, Hist. Apolog. de las 
Indias-Occid., MS. de la Biblioth. royale de Madrid, tom. 1, cap. 54. Cet écri- 
vain place dans la Floride une ville du nom de Tuia, parle des populations 
civilisées qui s'y trouvaient, et dont plusieurs vinrent prendre terre ensuite 
au Mexique. — Munoz Camargo , Hist. de la républ. de Tlaxeallan ( MS. de 
M. Aubin), ajoute que les tribus qui parurent;) Panuco avaient voyagé par la 
mer du Sud et passé par un des isthmes des côtes du Pacifique à celles de 
l'Atlantique, d'où ils seraient remontés au nord jusqu'à Panuco. Nouvelle 
difficulté à ajouter à (aiit d'autres, coneeruanl la pairie première et le chemin 
que suivirent les premiers Nahoas avant de s'interner au Mexique. 

i4) Sahagun , Hist. de N.-Espana, etc., lib. X, cap. 29. — Las Casas, Hist, 
Apol.. etc., tom. III, cap. 123. 



— 109 — 

titre de Quetzalcohuatl (1), traduit dans les livres quiches par ce- 
lui de Gucumatz. C'est lui qui était chargé de l'enveloppe sacrée (2), 
où la divinité se dérobait aux regards humains, et seul il recevait 
d'elle les instructions dont il avait besoin pour guider la marche 
de son peuple. Cette divinité, dit ailleurs Sahagun (3), avait le 
nom « d'Opu », ou l'Invisible (4) ; on l'appelait aussi « Yohualli 
Ehecatl (5) », ou le Vent de la Nuit. On choisissait l'heure des té- 
nèbres pour lui offrir des sacrifices. Ces fêtes avaient lieu tous 
les vingt jours (6), dans une enceinte écartée de tout bruit, avec 
un appareil propre à inspirer la terreur. Au lieu de trompettes, 
les sacrificateurs se servaient de grandes conques marines, que 
l'on entendait de fort loin, pour annoncer la solennité; ils pré- 
,,sentaient également à l'autel de longues épines d'aloès teintes de 
leur sang, et se levaient à minuit pour faire leurs ablutions, quel- 
que froid qu'il fît (7). 
Ayant reconnu apparemment la terre qu'ils cherchaient , les 



(1) Las Casas, ibid. — Oviedo, Hist. gen. ioed., eic, ap. Kiagsborough , 
tom. VIII. 

(2) Ces divinités, ainsi enveloppées, avaient pour nom commun Tlaquimi- 
lolli, envoltorio, l'enveloppe, le paquet. Elles passaient pour des talismans cer- 
tains, et on les considérait avec un grand respect. Les nations de la langue na- 
huatl en usaient ainsi que les Quiches. Torquemada dit en avoir vu plusieurs. 
C'était ordinairement un morceau de bois auquel on insérait une petite idole 
de pierre verte, laquelle avait le nom d'une divinité. On le revêtait ensuite 
d'une peau de serpent ou de tigre ; puis on le roulait dans de nombreuses ban- 
delettes d'étoffe où il demeurait enveloppé pendant des siècles. On y mettait 
quelquefois des os ou d'autres reliques de quelque héros divinisé. Le peuple 
savait rarement ce que renfermait le « Tlaquimilolli » ; il n'en avait que plus 
de respect pour cet objet de superstition (MS. Quiche de Chichicastenango. — 
Torquemada, Monarq. Ind., lib. VI, cap. 42). 

v3) Hist. de las cosas de Nueva-Espana, lib. X, cap. 29. 

(4) Ce mot n'appartient pas à la langue nahuatl. 

(5) Ces mots sont mexicains. Dans leur symbolisme, il y a quelque analogie 
entre Ehecall, l'Esprit, le souffle de la nuit, et Huracan, la voix qui crie. 
Ehecatl, IK ou Igh, dans la langue maya, est un des dieux ou des signes des 
deux calendriers. 

(6) C'est-à-dire , au renouvellement de chaque mois. 

(7) Sahagun, Hist. de las cosas de N.-Espana, lib. X, cap. 29. 



— 110 — 

Nahoas continuèrent leur navigation le long des côtes, sans 
perdre de vue un moment les hautes montagnes du Mexique. 
C'est ainsi, ajoute la tradition, qu'ils arrivèrent en Tamoanchan (1). 
L'accord de cette tradition avec celles qui concernent le débar- 
quement des Olmèques et des Xicalancas sur la terre du Papu- 
hà (2), et celle des sages dont Gucumatz était le chef (3), ne 
laisse aucun doute sur la situation de la contrée où ils s'arrêtè- 
rent ; on reconnaît également sous l'un et l'autre de ces deux 
noms le littoral qui s'étend de Campech ou de Potonchan aux 
embouchures du fleuve Tabasco, dont le point principal paraît 
avoir été, de temps immémorial, la terre de Xicalanco (4). Las 
Casas raconte (5) que l'on conservait dans cette partie de l'Yuca- 
tan le souvenir de vingt chefs illustres , venant de l'Orient, qui y 
avaient débarqué, sous le commandement de Cukulcan (6), un 
grand nombre de siècles auparavant ; ils étaient habillés de longs 
et amples vêtements et portaient de grandes barbes. Suivant le 
même auteur , on disait (]ue Quetzalcohuatl était une espèce de 



(1) Sahagun dit expressément qu'ils entrèrent alors dans le royaume de 
Guatemala. Or, h l'époque où il écrivait , la province de Chiapas appartenait à 
ce royaume. Son récit, d'ailleurs, est parfaitement clair. Quant au mot Ta- 
moanchan, il est difiicilc den donner une explication exacte. Quoi qu'il eu 
soit, l'ensemble des traditions que nous avons réunies sur le débarquement 
des Nahoes prouve suffisamment qu'il eut lieu dans les contrées voisines du 
littoral de Xicalanco. 

(2) ktlikochitl, Sumaria Relaciou, etc. — Hist. des Chichimèques , tom. I , 
cap. 1. 

(3) MS. Quiche de Chichicastenango. 

(4) Xicalanco , la Ville des courges ou des tasses faites de la courge et ap- 
pelée Xicalii dans ces contrées , et dont les Espagnols ont fait Xicara. Cette 
ville était située sur une petite lie , entre l'Atlantique et le golfe ou lagune de 
Termines, qui prend aussi le nom de Xicalanco. Il y avait une seconde ville 
du même nom, sur la même c6te, mais plus rapprochée de la Véra-Cruz, au 
nord. 

(.')) Hist. Apolog. de lasIndias-Occid., tom. III, cap. 123. 

(G) Nous avons déjà démontré ailleurs que Cukulcan, Gueumalz et Quetzal- 
cohuatl sont le même personnage, et que les trois noms signifient identique- 
ment la môme cbo:»c. 



— 111 — 

serpent, ayant sur la tête un bouquet de plumes en forme de pa- 
nache ; à un temps donné , le serpent se changeait en un de ces 
oiseaux aux plumes vertes que l'on trouve en grand nombre dans 
les régions voisines de Xicalanco (1). 

Xicalanco, d'où les Xicalancas dérivent leur nom (2), était 
une des villes les plus anciennes de l'Amérique. Située sur la 
pointe d'une ile, entre le lac de Terminos et la mer, elle apparte- 
nait, par sa position, à la terre de Nonohualco (3), nom que les 
Mexicains donnaient aux régions arrosées par les bouches du ïa- 
basco et de l'Uzumacinta. C'était une cité maritime d'une impor- 
tance considérable, et ses marchands avaient en Amérique une 
réputation d'opulence analogue à celle des marchands phéniciens 
en Asie. Il y a tout lieu de croire qu'elle devait son origine à 
Gucumatz ou Quetzalcohuatl, et que ses côtes furent le théâtre 
des premières tentatives de ce législateur pour changer la condi- 
tion des sauvages désignés, dans le texte quiche, sous le nom 
d'hommes de terre glaise et d'hommes de bois. Isolé avec ses 
compagnons parmi ces peuplades brutales , il ignorait sans doute 
qu'au delà des eaux et des forêts qui l'environnaient il y avait 
d'autres régions plus riches et non moins fertiles, habitées par 
des princes puissants, et que ceux-ci surveillaient avec une inquié- 
tude superbe les progrès de celte colonie étrangère établie à leurs 
portes. Les mêmes livres quiches nous révèlent ce fait et fournis- 
sent des détails intéressants sur le caractère de l'empire des Vota- 
nides. 

Palenqué, qui paraît avoir été la même ville à laquelle ces livres 
donnent le nom de Xibalba (4), était la résidence du monarque. 

(1) Las Casas, ibid. ut sup. 

(2) Les Xicalancas donnaient leur nom à toute la côte voisine, qui, à cause 
d'eux, s'appelait Anahuac Xicalanco. 

(3) Nonohualco et non Onohualco, conome le dit Clavigero. Le MS. Cakchi- 
quel ou Mém. de Tecpau-Atitlan donne aux habitants de cette contrée le nom 
de Nonualcat. 

(4) Xibalba, en cakchiquel Xibalbayy est un nom dont nous n'avons pu dé- 



— 112 — 

Douze rois, chefs d'autant de grandes provinces, composaient 
son conseil et relevaient l'éclat du trône ; mais leur orgueil sur- 
passait leur puissance : enflés de la multitude de leurs vassaux, de 
leur magnificence et de leurs richesses, ils oubliaient qu'il y avait 
une divinité au-dessus d'eux et s'abandonnaient sans réserve à 
tous les emportements de la luxure la plus brutale (1). Cepen- 
dant l'arrivée et la présence des Nahoas dans une contrée si voi- 
sine de leur métropole n'avaient point échappé à l'œil vigilant 
des ministres du grand roi ; séparée, par les eaux et les forêts de 
Papuhà, des terres basses où Quetzalcohuatl avait tenté de fonder 
une colonie avec ses compagnons, la cour de Xibalba observait, 
sans être vue, les mouvements de ces étrangers. Les fruits qu'ils 
obtenaient de leurs travaux répondaient peu à leurs désirs, lors- 
que le cataclysme partiel dont nous avons parlé dans un autre 
chapitre vint changer leur situation. Dans cette inondation , cau- 
sée peut-être par un tremblement de terre ou par la crue subite 
des rivières voisines, dont il pouvait ignorer encore le gonfle- 
ment périodique, Quetzalcohuatl eut la douleur de perdre plu- 
sieurs de ses compagnons. 



couvrir une étymologie salisfaisaute. Les anciens désignaient évidemment sous 
ce nom la capitale de l'empire primitif; c'est celui qui parait constamment 
dans les MMSS. Quiches et Cakchiquels. Soit à cause des antiques mystères qui 
s'y étaient célébrés, soit à cause des tombeaux que contenaient ses souterrains 
ou de l'horreur que les Nahoas cherchèrent à jeter sur ce nom , il passa de- 
puis pour quelque chose d'effrayant. Les missionnaires espagnols crurent qu'il 
faisait allusion à l'enfer ; c'est par ce mot qu'ils le traduisirent : de là des er- 
reurs sans nombre, surtout dans Ximenes. il est vrai que Mb ou Xibin sij^'ui- 
fîait l'effroi; mais, pour que le mot fût exact, il faudrait qu'il y eût Xibihalba, 
ce qui signifierait chemin effrayant. Dans la langue maya actuelle, Xibalba 
exprime l'idée d'un spectre ou d'un fantôme. Le nom de Ximbobcl-Moyo)i , 
que quelques voyageurs modernes ont entendu donner aux ruines de Païen- 
que, ne s'en éloigne guère. 

(1) MS. Quiche de Chichicastenango. — Voir Ixtlilxochitl, Hist. des Chichi- 
mèques, tom. 1, chap. 1, et Las Casas, Hist. Apol., etc., pour ce qui a rapport 
aux débordements qu'on reprochait aux populations qui furent vaincues par 
les Ulmèques et les Xicalaucas. 



— 113 — 

Les princes de Xibalba s'en réjouirent comme d'une victoire : 
le livre quiche nous fait voir ici le monarque, à qui il prête le 
surnom de Wucub-Caquix (1), s'applaudissant de la ruine des 
étrangers dont la présence aurait pu devenir un danger pour lui. 
« Alors, ajoute le texte (2), il y avait encore peu de clarté sur 
la surface de la terre et le soleil était nul (3). Or celui qui s'ap- 
pelait Wucub-Caquix se glorifiait dans son orgueil. Le ciel et 
la terre existaient ; mais la face du soleil et de la lune était en- 
core couverte de nuages (4). Et il disait : « Ce peu d'hommes 
(( qui ont été noyés étaient vraiment prodigieux (5). Je m'éten- 
« drai donc maintenant au-dessus de toutes les ci"éatures ; je suis 
« le soleil, je suis la splendeur, je suis brillant comme la lune. 
(( Grand est mon éclat ; par moi les hommes existent et marchent. 
« Mes yeux sont comme de l'argent incrusté de saphirs ; ils sont 
« semblables à la couleur du ciel ; toutes mes extrémités rayon- 
ce nent comme la lune. Mon trône est de métaux précieux, et, 
« lorsque je sors, j'illumine la terre. Ainsi je suis le soleil, je suis 
« la lune. Par la force et la beauté de mes vassaux, mes yeux 
« dominent au loin. » Ainsi parlait Wucub-Caquix, enflé qu'il 
était de son or et de ses richesses. » 

Ce texte curieux est le seul qui nous instruise de la cata- 
strophe qui mit un terme aux premiers efforts des législateurs, 
mais la tradition partiale, dénaturant cet accident, le confond 
avec les souvenirs primitifs du déluge universel et le représente 
comme un châtiment divin envoyé par Hurakan pour punir l'in- 

(1) Wucub-Caquix , ou Sept-Aras. Ce nom est dans le style toltèque ou 
nahuatl. C'était apparemment celui sous lequel cette nation reconnaissait ce 
prince, la coutume étant d'en imposer à leur manière. 

(2) MS. Ouiché de Chichicastenango. 

(3) Allusion au peu de civilisation qui régnait dans ces contrées avant la 
domination des Nahoas : ils appelaient barbares tons* ceux qui n'étaient pas de 
leur race. 

(4) Allusion comme la précédente. 

(5) C'est le mot Nahual qui se trouve ici et que nous rendons par prodi- 
gieux. 

I. 8 



— 114 — 

gratitude des hommes de bois (1). Sans se décourager, Quetzal- 
coliuatl se remit en chemin avec ses compagnons, dans l'espoir de 
découvrir des lieux moins exposés aux dangers qu'ils avaient 
courus et des populations plus dociles aux enseignements de la 
religion et de la société qu'ils voulaient leur inculquer. 

Les souvenirs que les histoires mexicaines et quichées ont con- 
servés des temps primitifs, quelque informes qu'ils soient, ne lais- 
sent pas cependant de fournir des renseignements précieux sur 
les commencements de la colonisation dont Quetzalcohuatl était 
le chef. Les espérances qu'il avait conçues en entrant dans les 
terres fertiles qui environnent le lac de Xicalanco s'étaient réa- 
lisées; les peuplades auxquelles il s'était adressé, plus soumises 
et plus douces que les premières, plus attachées au sol qui les 
avait vues naître, présentaient des éléments d'une solidité qui ré- 
pondait pour l'avenir. Il y avait trouvé des hommes disposés à 
entendre sa voix, à suivre l'impulsion de ses conseils, à travailler 
pour lui et pour eux-mêmes (2), à obéir enfin à tous ses comman- 
dements comme à ceux d'un envoyé du ciel. C'est sur ces bases 
qu'il fonda l'édifice de la nouvelle société américaine. 

Mais au milieu de la végétation exubérante dont il était envi- 
ronné, la terre, vierge encore, n'offrait aucune trace de culture, 
peu de fruits et aucune des espèces de céréales connues en Europe 
ou en Amérique. Ainsi que ses compagnons, il comprenait que son 
autorité ne se fonderait d'une manière assurée, et que la société 
issue de ses efforts n'aurait de stabilité, qu'autant qu'elle s'appuie- 
rait sur les travaux agricoles. Les diverses traditions du Mexique 
et de l'Amérique-Centrale nous montrent ces dieux, ainsi qu'elles 
les appellent, se réunissant remplis de tristesse et tenant conseil, 

(t) MS. Quiche de Chichicastcnan^o. — Le Codex Chimalp. semble faire éga- 
lement allusion ;i la destruction partielle d'^s compagnons de Gucuniatz dans 
lUist. dos soleils. Ixdihochill et Gomara parlent aussi de ce déluge, d'où s'é- 
chappèrent les (ils d'Izlac-Mixcohuatl , tels que Quelzalcohuatl , Xeihua, foii- 
datcur de la pyramide de Cholullan, etc. 

(2) Ibid. 



— llo — 

dans cette conjoncture pénible, pour aviser aux moyens de créer 
une voie d'alimentation si nécessaire (1). Le découragement pa- 
raissait les avoir tous saisis également. Seul, Quetzalcohuatl mon- 
trait une fermeté supérieure aux autres : alors il prit la résolution 
de s'éloigner d'eux et de s'avancer dans l'intérieur de la contrée, 
dans l'espoir d'y découvrir une substance plus alimentaire que 
les fruits et les racines dont ils avaient dû se nourrir jusqu'alors. 
C'est une chose digne du plus haut intérêt de voir avec quel cou- 
rage ce personnage se met en chemin , avec quelle persévérance 
il parcourt ces régions inconnues et qui pouvaient être pour lui 
si remplies de dangers. 

Sa constance devait être récompensée. On ignore s'il entreprit 
seul ce voyage d'exploration , et s'il y demeura longtemps : 
on peut supposer, toutefois, qu'il fut de quelque durée ; car le 
texte dit que ce fut dans une contrée lointaine qu'il découvrit 
l'objet de ses recherches. C'était à la fin de la saison des pluies, 
au temps de l'année où l'on brise les gerbes de mais pour les re- 
plier sur elles-mêmes, afin de les laisser sécher au soleil (2) : il 
rencontra des indigènes qui rentraient des épis déjà mûrs (3). Il 
faut se mettre à la place de Quetzalcohuatl , se reporter à son 
époque et se retracer sa situation au milieu d'un peuple nouveau 
à qui il s'était présenté comme un envoyé divin, pour compren- 
dre sa joie, en reconnaissant dans les gerbes de maïs la substance 
nutritive qu'il avait cherchée avec tant d'anxiété. La région où 
il venait de faire cette heureuse découverte est appelée, dans 
toutes les langues issues du maya, « Paxil-Cayalà », le lieu où les 



(11 MS. Quiche de Chichicasteuango. — Codex Chimalpopoca, Hist. des so- 
leils. 

(2) Vers la fin de la saison des pluies , à l'cpoque de la maturité du maïs , 
les indigènes eu cassent la gerbe, de manière à laisser pendre Tépi par en bas, 
afin qu'il puisse se sécher sans être exposé à TactioD de l'eau , après quoi oii 
le détache pour le transporter dans les granges. 

(3) MS. Cakchiquel ou Mém. de Tecpan-Atitlan. Voir aux Pièces justifica- 
tives , n° 2, 



— 116 — 

eaux se divisent en tombanl (1); la tradition toltèque lui donne le 
nom de « Tonacatepetl », ou la Montagne de notre subsistance (2). 
Tous les souvenirs de l'antiquité américaine sont d'accord pour 
la représenter comme un séjour enchanteur et une sorte de pa- 
radis terrestre : elle était habitée par une population pacifique, 
laborieuse et agricole, à laquelle les livres quiches donnent le 
nom de barbare (3). Son chef s'appelait Utïuh (4) : tout fait sup- 
poser qu'il était tributaire de l'empire de Xibalba. La présence 
de QuetzalcohuatI , la couleur de son visage, non moins que la 
forme de ses vêtements, étaient de nature à inspirer de la défiance 
aux habitants de Paxil; ils parurent faire d'abord quelque diffi- 
culté à l'admettre parmi eux. Mais son langage (5) et ses ma- 
nières caressantes ne tardèrent pas à les disposer en sa faveur (6), 
et ce fut Utïuh lui-même qui l'amena parmi les siens et l'instruisit 
de l'aménité et des avantages de Paxil (7). 

C'est là qu'il eut les premières notions de l'empire dont Xibalba 
était la capitale. Peut-être conçut-il alors des pensées analogues à 
celles de Cortès, lorsque ce conquérant reçut les premières nou- 
velles de la cour de Montézuma. Une fois au courant de tout ce 
qui pouvait être utile à ses desseins, il songea à reprendre le che- 



(1) MS. Quiche.— MS. Cakcliiqucl ou Méra. de Tecpan-Atitlan.— Chroaica de 
la prov. de Goattemala, WS. du couvent de San-Fraucisco de cette ville, part. I, 
cap. 2. — Ordonez, Hist. del ciclo y di" la tierra. 

(2) Tonocalepell, le lieu ou la moutague de notre subsistance. Voir le Codex 
Chimalp., Hist. des soleils. 

(3) Chicop, animal, brute, et par extension , sauvage, barbare, peu civilisé, 
sans éducation. 

(4) Vlïuh, chacal ou renard dans la langue cakchiquèle : c'est le Coyolt des 
Mexicains; Ulïu dans la langue quichée. 

(5) Son séjour parmi les peuplades des bords de la mer avait dû lui donner 
le temps de s'instruire de la langue de cette contrée. 

(61 C'est ce que fait voir le récit du Codex Chimalp. Au premier abord, on se 
refuse à l'introduire à Tonocatepell ; plus lard on lui rend des honneurs. 
(Hist. des soleils.') 

(71 MS. Quiche, etc.— MS. Cakch. ou Mém. de Tecpan-Alitlau.— Codex Chi- 
malp., Hist. des soleils. 



— 117 — 

min de Tanioanchan (1) : c'est ainsi que la tradition mexicaine 
désigne les lieux oii il avait laissé ses compagnons. Il emporta, 
avec les sympathies des barbares, des provisions abondantes de 
mais et des autres céréales dont il avait acquis la connaissance. 
Après une absence si prolongée , son retour ne causa pas moins 
d'allégresse à la colonie naissante que la révélation des choses 
étonnantes qu'il avait vues et entendues dans son voyage (2). 

Lés communications s'établirent rapidement entre les Nahoas 
et les indigènes; mais leurs relations ne furent pas longtemps pa- 
cifiques. Les premiers, jaloux de profiter de l'heureuse situation 
dePaxil, entrèrent bientôt en collision avec ses habitants. Le désir 
de la domination eut peut-être plus de part à ces querelles que 
l'avarice. Utïuh, qui, le premier, avait introduit Quetzalcohuatl 
dans son pays, fut tué (3) par les étrangers qui lui devaient leur 
subsistance, et Paxil devint leur proie. Ce que contiennent encore 
les traditions de cette époque est rempli d'obscurité et d'incerti- 
tude. Dans ce vague, on croit entrevoir que Quetzalcohuatl, après 
les bienfaits dont il avait comblé ses compagnons, se serait trouvé 
en but à leur envie (4). Ce qui est certain, c'est que pour ce motif 
ou pour d'autres il se détermina à abandonner cette belle con- 
trée, et l'histoire ajoute (5) que ce fut pour s'en retourner dans les 
régions de l'Orient d'où il était venu. 

On ignore de quelle durée avait été son séjour. Avant de se 
séparer de ses frères, il les réunit autour de lui et leur parla dans 
ces termes : « Sachez, dit-il, que le Seigneur notre Dieu vous 
mande de demeurer dans ces terres qu'il vous assujettit aujour- 
d'hui et dont il vous donne la possession. Pour lui, il retourne 
d'où il est venu, et nous autres, nous l'accompagnons. Mais il ne 



(1) Codex Chimalp., ibid. 

(2) Id., ibid. 

(3) MS. Cakch. ou Méni. de Tecpan-AtitJaii. 

(4) Codex Chimalpopoca, Hist. des soleils. 

(5) SahagUD, Hist. de N.-Espana, etc., lib. X, cap. 29. 



— 118 — 

s'en va que pour revenir plus tard ; car il vous visitera lorsque le 
temps sera arrivé où le monde s'achèvera (1). En attendant, de- 
meurez, vous autres, dans ces contrées avec l'espérance de le re- 
voir. Jouissez de ce que vous possédez et de toutes les choses 
que ces régions renferment ; car c'est pour les prendre et les 
posséder que vous êtes venus en ces lieux. Ainsi, portez-vous 
bien, tandis que nous partons avec notre dieu (2). » 

Après ce discours, il se retira avec les sages de sa suite, à l'ex- 
ception de quatre qu'il laissa pour être les guides et les chefs de 
la colonie. Il emporta sa divinité toujours cachée sous son voile 
d'étoffe, ainsi que les livres dont il se servait pour régler l'ordre 
des choses sacrées et profanes, ne laissant à ceux dont il se sé- 
parait que des instructions purement orales. Sahagun, cfui a re- 
cueilli ces notions intéressantes, n'ajoute plus rien au sujet du 
seigneur des Nahoas et ne dit pas comment il se rembarqua. 
Nous savons, cependant, par le discours de Montézuma à sa no- 
blesse assemblée pour délibérer avec lui sur la nécessité de faire 
hommage de sa couronne au roi d'Espagne (3), que Quetzalco- 
huatl retourna quelques années après parmi les colons de Ta- 
moanchan et qu'il voulut les ramener avec lui, mais que ceux-ci 
refusèrent de le suivre, alléguant qu'ils étaient établis et mariés 
avec des femmes du pays dont ils avaient beaucoup d'enfants ; 
qu'alors ce personnage illustre partit de nouveau en les menaçant 
de grands châtiments. Suivant les livres quiches, cette première 
émigration des Nahoas dans les régions du Mexique ne tarda pas 
à être suivie d'une autre plus considérable et dont ils rapportent 
le récit avec beaucoup de détails. Nous en parlerons dans un au- 
tre chapitre. 



(1) Nous laissons au temps et à de nouvelles investigations le soin d'expli- 
quer cette expression, qu'on ne peut guère comprendre qu'en se reportant ù 
l'autre continent. 

(2) Sahagun, ihid. ut sup. 

(3) Lorenzana, Carias de Hernando Certes, relat. II. 



— 119 — 

On a vu plus haut quelle était la condition des princes de Xi- 
balba, à l'époque de l'apparition de cette race célèbre. Il y a tout 
lieu de croire que les contrées qui leur étaient soumises ressem- 
blaient plus ou moins à ce que sont encore aujourd'hui la plupart 
des provinces du Mexique et une partie des territoires des États- 
Unis. Les régions les plus voisines de la capitale pouvaient ren- 
fermer une population nombreuse ; mais celles qui étaient éloi- 
gnées du centre, partiellement occupées encore par des barbares, 
se réduisaient apparemment à un petit nombre de villes, dis- 
tantes les unes des autres. La civilisation apportée par le premier 
législateur, arrivée à son déclin, demandait des éléments nou- 
veaux pour se raviver et pour donner aux peuples les moyens 
d'édifier une société nouvelle sur les débris de l'ancienne. Une telle 
transformation s'opère rarement sans de grands déchirements in- 
térieurs. Les nations décrépites, tout en reconnaissant intimement 
le vice dont elles meurent lentement, se refusent, d'ordinaire, à 
s'en appliquer le remède, parce qu'il contrarie leurs usages et 
déplace les sommités sociales. Celles-ci n'éprouvent que de la 
haine ou de l'envie pour les hommes que la Providence envoie 
pour les réformer, ne voyant en eux que des rivaux qui doivent 
fatalement les remplacer. 

Telle était la condition des Nahoas relativement aux popula- 
tions du vieil empire de Xibalba. Malgré l'obscurité des histoires 
de cette époque, on reconnaît avec clarté que leur puissance s'é- 
tendit rapidement, en particulier sur les plateaux supérieurs de 
Chiapas et de Guatemala. Les ïzendales, alarmés de leurs usur- 
pations rapides, tentèrent inutilement de s'y opposer ; la mort 
mystérieuse de Chinax, dont nous avons parlé dans le chapitre 
précédent (1), paraît avoir été la conséquence de cette lutte. 
C'est probablement le même prince que la tradition quichée nous 
montre dans l'orgueilleux Wucub-Caquix, qui périt victime des 

(1) Nunez dp la Vega, Constit. Dioeces., Praeamb., u. 35. 



— 120 — 

artifices des Nahoas. Il y a tout lieu de croire que ce fut à la 
suite de cet événement funeste que Xibalba, épouvanté, les laissa 
en possession des régions dont ils s'étaient rendus maîtres. Sui- 
vant Ordonez (1), Ghowel et Tulhà auraient été, dès l'origine, 
leurs principales résidences ; mais l'investiture du gouvernement 
royal attachée à Tulhà ne leur aurait été concédée qu'à la condi- 
tion d'en faire hommage au monarque votanide et de se recon- 
naître tributaires de l'empire. C'est dans cette ville qu'eut lieu , 
suivant toute apparence , l'assemblée politique des chefs de 
la nation nahoa, qui fut convoquée par les quatre amoxoaques 
restés après le départ de Ouetzalcohuatl (2). On les nommait 
Oxomoco, Cipactonal (3), TIaltetecui et Xuchicaoaca (4). Ils 
adressèrent aux autres le discours suivant : « Le jour viendra où 
« la lumière se fera (5) pour le gouvernement de notre république. 
« Mais aussi longtemps que durera l'absence du dieu , notre sei- 
« gneur, comment agirons-nous pour conduire convenablement la 
« nation ? quel ordre faudra-t-il établir en toutes choses, les sages 
« ayant emporté les livres au moyen desquels ils gouvernaient (6) ? » 
« C'est alors, ajoute l'historien (7) , qu'ils inventèrent l'astrolo- 

(1) Hist. del cielo y de la tierra, etc. 

(2) Sahagun, Hist. deN.-Espana, etc., lib. X, cap. 2!». 

(3) Oxomoco, nom à peu près iutraduisible , le même, apparemment, que 
celui de Xmucané du MS. Quiche. Cipactonal et Oxomoco sont éRaleraent cé- 
lèbres dans toutes les traditious d'origine toltèque , comme les pères du soleil 
et de la magie, c'est-à-dire, du calendrier 

(4) TIaltetecui ; nous croyons en nom plus exactement orthographié dans 
le Codex Chimalpopoca, Tlalteuctli, le maître de la terre. — Xuchicaoaca, ou 
Xuchicahuaca, le fleuri. 

(5) Expression identique à celles qu'on voit si frcquenimont employées dans 
le MS. Quiche et relative au peu de civilisation de la contrée. 

(G) Sahagun, Hist. de N.-Espaùa, etc., lib. X, cap. 29. — Une antique tra- 
dition guatémaltèque rapporte que , dans leur voyage par mer, les tribus se 
trouvant exposées à uw tempête violente, le démon renversa la barque ou le 
vaisseau qui renfermait tous leurs livres d'histoire, de religion, de chant et de 
musique, etc., et qu'ainsi elles lurent obligées d'en composer d'autres en ar- 
rivant. (Chronica de la prov. de Goatlemala, etc., MS., lib. I, cap. 2.' 

(^7) Sahagun, ibid. 



— 121 — 

gie judiciaire et l'art d'interpréter les songes ; qu'ils réglèrent 
le comput des jours, des nuits et des heures, avec les diffé- 
rences des temps ; comput que l'on garda durant les diverses 
dominations des Toltèques, des Mexicains, des Tecpanèques et 
des Chichimèques (1). » Il semble, à la lecture de ces lignes, 
qu'elles ne sont que le commentaire historique des traditions 
semi-mythologiques du Codex Chimalpopoca ['2). Ce sont en partie 
les mêmes noms et les mêmes faits. Les notions qu'elles offrent 
sont d'autant plus précieuses qu'elles nous renseignent d'une 
manière positive sur l'introduction du calendrier toltèque , usité 
généralement par les Mexicains, les Yucatèques et les autres peu- 
ples de l'Amérique-Centrale (3). Il est à propos d'observer, tou- 
tefois, qu'il ne s'agit pas ici d'un changement absolu dans l'ordre 
qui avait été reçu jusque-là. En effet, les différentes nations de 
ces contrées s'étaient servies auparavant de mois lunaires pour 
régler le cours de l'année ; celles de la langue nahuatl en ont 
conservé le souvenir dans le mot « Metztli », lune, qu'ils continuè- 
rent à donner au mois, et les autres, dans le monosyllabe « U », 
qui a la même signification dans la langue maya, ou « Iq », dans 
les provinces guatémaltèques. Le changement consistait donc à 
substituer aux néoménies les mois solaires. C'est ce qui eut lieu. 
C'était là une innovation bien hardie pour des étrangers. Mais, 
en supposant qu'elle ait été amenée pacifiquement, il paraît cer- 
tain qu'elle se restreignit, durant les premiers temps, aux contrées 
immédiatement soumises à leur puissance. La brièveté des tra- 
ditions rapportées par Sahagun ne permet pas de calculer l'inter- 
valle écoulé entre leur arrivée à Tamoanchan et l'établissement 
du nouveau calendrier. Pour tenter un changement si considé- 
rable et qui ébranlait à la fois toutes les formes et les périodes 

(1) Id., ibid. 

(2) Hist. des soleils. 

(3) Nous avons eu notre possession les calendriers d'un grand nombre de 
nations de ces contrées , entièrement ignorés en Europe. 



— 122 — 

de l'ancienne religion (1), il fallait que les Nahoas eussent acquis 
fléjà un haut degré d'influence; or ceci ne pouvait s'être réalisé 
qu'après un certain laps d'années. Toutes les histoires toltèques 
font mention d'une assemblée de sages et d'astrologues qui fut 
convoquée dans la cité de Huehue-Tlapallan (2), afin de travailler 
à la correction du calendrier et à la réforme du comput annuel, 
reconnu erroné et qui avait été usité jusqu'à ce moment (3), 
« Alors, ajoute le Codex Chimalpopoca (4) , Oxomoco commença 
à compter et Cipactonal à se régler par le soleil. » C'est durant 
cet intervalle que paraît avoir eu la seconde émigration nahoa 
dont parlent les livres quiches. 

Le récit de la révolution qui renversa l'empire primitif de Xi- 
balba et qui donna momentanément le sceptre de cette contrée à 
la race nahuatl est d'une extrême brièveté dans les relations tol- 
tèques. En revanche, les livres quiches sont, à cet égard, d'une 
prolixité qui permet de retrouver sans trop d'efforts , sous des 
formes souvent merveilleuses, des détails beaucoup plus complets 
sur cette lutte intéressante. Nous en rapporterons ici les princi- 
paux traits et nous mettrons ensuite sous les yeux du lecteur un 
abrégé de l'épopée américaine qui les renferme, afin qu'il puisse 
juger, par lui-même, de son mérite et de son originalité. 

Oxomoco etCipactonal, qui, sous les nomsdeXmucanéetdeXpi- 
Yacoc (5), sont décorés, dans cet ouvrage, du titre étrange d'Aïeule 
et d'Aïeul du Soleil et de la Lune (6), furent les premiers qui 

(1) On sait que chez la plupart des peuples, comme chez les chrétiens, Tor- 
donnancc des fêtes est essentiellement liée à l'astronomie. 

(2) htlihochill Snmaria Relacion, etc. — Veytia , Hist. Antig. de Mexico, 
tom. I, cap. i. 

(3) Les Othomis, alors maîtres de la vallée de Mexico et des régions voisines, 
paraissent avoir constamment résisté à ce changement , car ils conservèrent 
jusqu'il la fin leur antique computation par Néomenies. 

(4) Hist. des soleils. 

(5) Ces deux noms sont intraduisibles. 

(6) MS. Ouiché. Le litre d'aïeux du soleiV et de la lune rappelle simplement 
qu'ils furent 1rs aut'^ors du calendrier. 



— f23 — 

prirent en mains le gouvernement des Nahoas dans les contrées 
dont ils s'étaient mis en possession. Deux fils naquirent de leur 
union : la tradition quichée seule en parle et les nomme Hun- 
hunahpu et Wucub-Hunahpu (1). Sous le symbole mystérieux du 
jeu de balle (2), elle nous fait voir ces deux princes, après la mort 
de leur père, conspirant à leur tour contre l'empire, et cherchant 
à usurper la puissance de Xibalba. Traduits devant le conseil des 
Douze, présidé par le monarque, ils expièrent leur audace dans 
une variété de tourments et furent condamnés ensuite à perdre la 
tête. D'un second mariage, contracté peu de temps avant sai 
mort, le premier laissait également deux fils appelés Hunahpu et 
Exbalanqué (3). Ceux-ci furent élevés dans l'ignorance de leur 
haute naissance ; mais une circonstance fortuite la leur ayant 
révélée, ils travaillèrent aussitôt à recouvrer leurs droits, tout en 
cherchant à venger le supplice et la mort de leur père et de leur 
oncle. Malgré les eflForts de l'auteur de l'épopée quichée, les sym- 
boles merveilleux dont il entoure les exploits de ses deux héros 
ne parviennent pas à dérober la fin funeste du premier : il périt 
victime des artifices des princes de Xibalba (4). 

Exbalanqué, sans être découragé par ce mauvais succès, se 
retira dans les montagnes du Quiche, oii il fonda un royaume in- 
dépendant de la puissance de ses adversaires. Utlatlan (5), qui, 

(1) Ces deux noms sont symboliques. Hunhunahpu signifie Chaque tireur de 
sarbacane, et Wucub-Hunahpu, Sept tireurs de sarbacane. 

(2) Ce jeu, connu parmi les Toltèques et Mexicains sous le nom de Tlachlli, 
reparaît fréquemment dans les histoires de ces contrées. Les rois et les nobles 
avaient seuls le droit de s'y exercer. 

(3) Hunahpu signifie Un tireur de sarbacane, et Exbalanqué, Petit tigre ou 
tigre cadet. 

(4) MS. Quiche de Chichicastenango. 

(5) Utlatlan est écrit quelquefois Olatlan et Otiatlau ; ce nom paraît venir de 
otli, chemin, et d'atl , eau, avec la particule tlau , attachée pour signifier 
le lieu, etc., e'est-à-dire dans le chemin des eaux. Cette ville, dont les ruines 
existent aujourd'hui non loin de la bourgade de Santa-Cruz del Quich* , se 
trouve située précisément comme à mi-chemin entre les deux océans. Dans la 
langue quichée et cakchiquèle elle est nommée Gumarcaah. 



— 1-24 — 

depuis, devint la métropole des états guatémaliens avant leur con- 
quête par les Espagnols, en fut la capitale. Pour la première fois ce 
nom parait dans l'histoire de ces contrées (1) : mais on ignore si 
cette ville devait son origine à Exbalanqué ou si elle existait anté- 
rieurement sous la domination des rois de Xibalba. Dans les tra- 
ditions postérieures, elle passait pour une des plus anciennes de 
l'Amérique-Centrale. Environné de toutes parts de précipices 
effrayants dont l'aspect seul est capable de donner le vertige (2], 
Utlatlan était révéré comme une cité sainte : de temps im- 
mémorial, elle renfermait un temple fameux connu sous le titre 
curieux de Cahba-hà (3) ; on y vénérait la fontaine célèbre de 
Tzutuhà, ou des Fleurs (4) et une pierre sacrée (5) à laquelle 
princes et peuples accouraient, chaque année, rendre leurs hom- 
mages et offrir des sacrifices (6). 

Exbalanqué travailla, durant plusieurs années, à fortifier sa 
puissance dans ces lieux. Lorsqu'il se crut assez fort, il rassembla 
une armée formidable, descendit de ses montagnes vers les val- 
lées occupées par les Tzendales : il était secondé par un jeune 



(i) Las Casas, Hist. Apolog. de las Indias-Occid., toni. III. cap. 12,'}. — Tor- 
quemada, Monarq. Irid., lib. VI, cap. 20. 

(2) Fuentcs, Relacion florida de la Hist. dei reyao de Guatemala. MS. des 
Archives municipales de cette ville. 

(3) Cahba-ha, ou Maison de cahba ou des sacrifices , composé de cahb ou 
(jahb, sacrifice, holocauste, et de ha, maison. 

(4) Tzuluh-a, de Izuiuh, fleur, et de a, eau, plus fréquemment écrit ha, 
long. 

(5) Suivant Fuentes, cette pierre était noire et d'un brillant extraordinaire. 
11 prétend qu'elle avait été rapportée d'Egypte par les ancêtres de la nation 
quichée, et ajoute que, lors de la nouvelle de l'arrivée des Espagnols à Mexico, 
le roi du Quiche la lit consulter par ses prélres pour savoir quel serait le sort 
de son royaume. Le démon, ajoute-t-il, s'y montrait comme dans une glace et 
répondait comme un oracle aux questions qu'on lui adressait. 

(6) " Tzutuha qu'il ua (>ahba-hà u bi chic nima tzak x-qohc \\i abah x-gih- 
" iloxic rumal ahawab Quiche, gihiiox puch rumal rouohcl amag .. T/.utuha 
« ou l'eau des fleurs, que l'on voit d'abord dans la maison nommée Cahba, 
« avec le grand édifice où se trouve la pierre qui est adorée des rois du Qui- 
« cbé, et qui est adorée aussi de tous les peuples ». ^MS. Quiche, etc.) 



— 125 — 

prince à qui les livres quiches donnent le nom de Xlmnahpu, 
ou Hunahpu le jeune. Leur marche, jusqu'à Xibalba, ne fut 
qu'une suite de victoires : les villes et les cités leur ouvrirent leurs 
portes, et les superbes descendants des Votanides se virent con- 
traints de se soumettre humblement à toutes les conditions que les 
vainqueurs voulurent leur imposer. Ils furent laissés en pos- 
session de leur antique capitale ; mais l'empire et le titre de 
métropole passèrent à la ville de Tulhà, où Xhunahpu, sous le 
nom deHunahpuïl, établit le siège de sa puissance. Exbalan- 
qué, satisfait d'avoir humilié les ennemis de sa famille, reprit 
alors le chemin de ses états ; mais une révolution , dont l'histoire 
n'explique point les causes , venait d'avoir lieu à Utlatlan ; après 
avoir brisé le trône des Votanides et élevé celui des Nahoas 
de Tulhà, il se vit, à son tour, dans la nécessité d'abandonner sa 
capitale et d'aller chercher un asile dans d'autres climats (1). Le 
règne de Hunahpuil paraît avoir été tout aussi éphémère : soit 
qu'il fût mort avant d'avoir eu le temps de raffermir son pouvoir, 
soit que les Votanides, instruits par le malheur, eussent réussi à 
secouer leur mollesse et à rendre le courage aux ïzendales, il est 
certain qu'ils parvinrent à recouvrer l'empire après quelques an- 
nées d'une lutte opiniâtre. 

Deux princes dont l'histoire toltèque a conservé les noms, Chal- 
catzin etTlacamitzin, avaient succédé à l'autorité de Hunahpuil sur 
les Nahoas. Réduits à quitter Tulhà (2) et à fuir devant les armes 
victorieuses du monarque de Xibalba (Huehue-Tlapallan?), ils se 
retirèrent sur les frontières méridionales de l'empire, où ils'conti- 

' >■» 

(1) Las Casas, Hist. Apolog., etc., tom. III, cap. 125. — Torquemada , Mo- 
uarq. Ind., lib. VI, cap. 2C. 

(2) Ixtlihochitl, Sumaria Relacion, etc. — Veytia, Hist. Antig. de Mexico , 
tom. I, cap. 21 , 22. — Les traditions toltèques rapportées par ces deux au- 
teurs donnent à la ville, d'où ces princes sortirent, le nom de Tlachicalzin, 
dont la racine llach vient de tlachlli , le jeu de balle , auquel il est toujours 
fait allusion dans les livres quiches , comme étant un des signes de leur ré- 
volte. 



— 126 — 
Huèrent encore, pendant sept ou huit ans, à soutenir une lutte iné- 
gale. Enfin, n'ayant plus rien à espérer de ce côté, ils passèrent les 
montagnes et s'établirent momentanément sur les rivages de l'o- 
céan Pacifique, où ils bâtirent une ville qui porta le nom de Tla- 
pallantonco (1). Les Nahoas s'étaient considérablement accrus de- 
puis l'époque de Quetzalcohuatl : la nation presque entière, 
persécutée, sans doute, par les Tzendales, suivit ses princes. La 
tradition ajoute à leurs noms ceux de cinq autres chefs non 
moins illustres qui la dirigèrent dans cette pénible émigration ; c'é- 
taient (^ohuatzon , Mazacohuatl , Tlapalhuitz et Huitz. De la mer 
du Sud ils remontèrent plus tard vers le nord-ouest, et fondèrent 
divers royaumes dans les régions voisines de la Californie ; quant 
à la route qu'ils suivirent, l'histoire toltèque en mentionne autant 
de différentes qu'il y a de relations diverses (2). Dans un chapitre 
subséquent, nous reprendrons le récit qui les concerne, lorsqu'il 
s'agira de l'établissement de cette nation célèbre sur le plateau 
aztèque. Les familles nahoas ne se dirigèrent cependant pas tou- 
tes vers le nord-ouest en sortant de Tlachicatzin. Il y en eut qui 
s'aventurèrent dans les montagnes guatémaliennes, comme nous 
le verrons ensuite ; d'autres passèrent l'Uzumacinta, et prirent le 
chemin de la péninsule yucatèque. De ce nombre furent lesTutul- 
Xius, qui, depuis, établirent leur domination sur cette belle con- 
trée. L'époque de leur émigration, conservée, avec soin, par la 
chronologie maya (3), nous permet, pour la première fois, de 



(1) Tlapallantonco, cVsl-à-dirc, le lieu du petit Tlapallan, en souvenir de la 
contrée d'où ils sortaient. Suivant les auteurs, cette ville était à soixante lieues 
environ de Tlachicatzin, ce qui est la distance qu'il y a de Tulhà d'Ococinco au 
bord de l'océan Pacifique. 

(2) Il y apparence que cette émigration, ayant eu lieu par groupes, voya- 
{îeant indépendamment l'un de l'autre, chacun deux aura conservé le souvenir 
de son itinéraire , que les auteurs ne pouvaient guère comprendre dès qu'ils 
essayaient de le réduire à un seul. C'est ce qui arrive encore tous les jours 
dans les émigrations qui ont lieu des litats-Unis en Californie. 

(3) Cette chronologie a été conservée dans un MS. en langue maya, traduit 



— 127 — 

mettre une date précise sous les yeux de nos lecteurs, celle de 
l'an 174 de notre ère, que nous donnons ici comme la date pro- 
bable de la grande révolution qui dispersa les membres de la 
puissante nation des Nahoas sur toute l'étendue du Mexique et 
de l'Amérique-Centrale. 

Nous avons mentionné plus haut l'espèce d'épopée, qui, dans 
les livres quiches, se trouve à la suite de la mort de Wucub-Ca- 
quix. Nous ne pensons pas déroger à la gravité de l'histoire en 
présentant un abrégé de ce roman épique, avant de clore le ta- 
bleau des traditions et des annales primitives de ces contrées. Les 
frères Hunahpu et Exbalanqué, le récit de leurs hauts faits et de 
leur triomphe sur l'empire de Xibalba, en sont le principal argu- 
ment. A l'époque où commence leur histoire, Xibalba était à l'a- 
pogée de sa puissance, gouverné par treize princes, dont les deux 
chefs avaient le titre de rois (1), quoique le second fût subordonné 
au premier. 

« Or voici que nous dirons les noms des pères de Hunahpu et 
<c d'Exbalanqué, dit, en commençant, l'auteur quiche (2) ; mais tout 
« ce qui se dit et se raconte de leur naissance est enveloppé d'obscu- 
« rite; à peine dirons-nous donc la moitié de ce qu'il y a à raconter 
<( de leurs pères. Or voici ce qui se dit, car leurs noms sont Hunhu- 
« nahpu (3), et les pères de ceux-ci se nommaient Xpi-Yacoc et 
« Xmucané, et ainsi ils furent engendrés durant l'obscurité. Or 
« Hunhunahpu engendra deux enfants, et ce furent deux fils, Hun- 
« batz, qui fut le nom du premier, et Hunchowen, le nom du se- 
« cond ; leur mère était appelée Xbakiyalo, et c'était l'épouse de 

et donné avec son original par Don Pio Ferez, juge do district do Peto dans 
l'Yucatan, à M. Stephens, qui l'inséra dans l'appendice de l'ouvrage intitulé, 
Incidents of Iravcl in Yucatan. 

(1) Il y a dans le texte Rahawal , qui est comme un superlatif à'Ahau, 
prince , qui en est la racine. 11 correspond à celui de monarque suprême. 

(2) MS. Quiche de Chichicastenango. 

(3) L'auteur appelle ici les deu\ frères du même uom, ou bien il omet celui 
de Wucub-Huuabpu. 



— 128 — 

« Hunliunahpu. Mais Wucub-Hunuhpu n'eut point de femme et 
tt il vécut célibataire. Or l'un et l'autre étaient des hommes supé- 
« rieurs sur la terre, d'une grande intelligence dans la science de 
« la divination, et leur sagesse était considérable. Leur vie et 
<( leurs mœurs étaient irréprochables, et Hunhunahpu enseignait 
« à ses fils Hunbatz et Hunchowen à toucher le « Cog (1) « et à 
<( chanter, à tirer de la sarbacane, à écrire (2), à ciseler, à tra- 
ie vailler les pierres précieuses et à fondre les métaux (3). Quant 
« à eux-mêmes, Hunhunahpu et Wucub-Hunahpu, ils jouaient 
« simplement aux dés et à la balle, c'était leur amusement quoti- 
« dien; mais de deux en deux jours, ils se réunissaient tous quatre 
c( pour faire une partie dans la salle du jeu de balle (4) : c'était là 
« que le « Woc (5) », qui était le messager de Hurakan, de l'Eclair 
<( et de la Foudre, descendait les voir. Or ce Woc ne demeurait 
« pas bien loin de cette terre ; il n'était pas loin non plus de Xi- 
ce balba, et en un instant il retournait au ciel auprès de Hu- 
« rakan, 

<( Or ils demeuraient ainsi sur la terre, et déjà la mère de Hun- 
« batz et de Hunchowen était morte. Et voilà qu'ils étaient sur le 
« chemin de Xibalba, où les entendaient jouer de la balle Hun- 



(1 ) Le Cog est un instrument que Ximencs traduit par « Calabasa » . Il était, 
en effet, composé d'une fort grande calebasse qui en faisait le fond comme le 
corps d'un violoncelle : était-ce un instrument à cordes , comme il y en avait 
dans ces contrées, ou était-ce le même qu'on appelle encore aujourd'hui .1/a- 
rimba, qui a des touches en bois, sur lesquelles on frappe avec deux petites 
boules de gomme élastique attachées à des baguettes , absolument comme sur 
les touches en verre d'un harmonica ? C'est un instrument fort agréable , 
maigre sou apparente rusticité. 

(2) Le mot Tzibenai-, qu'on trouve ici, signifie également écrire et peindre, 
car on écrivait avec des pinceaux. 

(3i La fonte des mélauv était, ainsi qu'on le verra plus tard, un des arts où 
les Toitèques excellaient. 

(4) Ces salles, dont nous donnerons la description dans la suite, s'appelaient 
Tlarhco <lans la langue nahnatl . et Pa-hom dans celle des Quiches. 

(5) Le Woc, dit Ximeues, est un oiseau de la Véra-I'az ; mais il n'en donne 
pas la description. 



— 129 — 

« qamé et Wucubqamé {!), les rois de Xibalba. « Que se fait-il 
« donc sur la terre, qu'on la fait trembler avec un tel fracas ? 
« Qu'on aille les appeler et qu'ils viennent ici jouer à la balle. Sa- 
« chons les vaincre, car ils n'ont plus pour nous ni obéissance ni 
« respect, et bientôt ils viendront s'étendre sur nos têtes. » Ainsi 
« parlèrent tous ceux de Xibalba. Alors Hunqamé et Wucubqamé 
« s'assemblèrent pour délibérer et avec eux les grands juges de son 
« conseil : or voici les noms des princes tributaires de l'empire, et 
a chacun de ces princes relevait de Hunqamé et de Wucubqamé, 
<( et ce sont : Xiquiripat, Cuchumaquiq, Ahalpuh, Ahalgana, Cha- 
« miabak, Chamiaholom, Ahalmez , Ahaltocob, Xic, Patan et 
« Oloman. Or ce que voulaient voir ceux de Xibalba, c'étaient les 
c( instruments du jeu de balle dont se servaient Hunhunahpu et 
« Wucub-Hunahpu ; la cuirasse sur laquelle ils recevaient la pe- 
« lote, le gantelet, l'anneau (2), la couronne et le masque (3) dont 
c( ils se revêtaient. » 

A la suite de ce conseil, les princes dépêchent aux frères quatre 
messagers (4) : ceux-ci les atteignent à Nimxor-Carchah (5) , qui 



(1) Hunqamé, Un-Preneur, Wucubqamé, Sept-Preneurs. Ces noms sont 
accompagnés , dans le texte, des attributions que chacun de ces princes avait 
au Xibalba, et qui ont tontes une signification symbolique. 

(2) Cet anneau était ordinairement fiché dans b mur, afin que la balle pût 
y passer durant les exercices. 

(3) Nous traduisons par le mot masque une expression qui dit simplement 
« Cercle du visage, » et que Ximenes ne rend pas autrement en espagnol. 

(4) Ces messagers reçoivent ici le nom de Tueur ou hiboux, cet oiseau étant 
regardé par les Américains comme un signal de mort. Le premier s'appelle 
Chabi-Tucur, Flèche de hibou; le second, Hurakan-Tucur, ou Hibou de la 
tempête; le troisième, Caquix-Tucur, ou l'Ara-hibou ; le dornicr, Holom- 
Tucur, ou la Tête de hibou. L'ensemble du récit donne à penser que ces quatre 
messagers étaient les seigneurs de la ville de Tucuru, dans la Véra-Paz, d'au- 
tant plus qu'il ajoute que tous quatre avaient le rang d\4hau-Achibab, ou 
Princes des capitaines. C'étaient apparemment les chefs des troupes envoyées 
pour combattre la rébellion des Nahoas. 

(5) Ce nom se lit ailleurs Nimxor-Carchah. II y a encore aujourd'hui une 
grande bourgade indienne du nom de Carchah dans la haute Véra-Paz. 

I. 9 



— 130 — 
était alors le lieu de leurs exercices. Sommés de comparaître de- 
vant leurs ennemis , ils retournèrent auprès de leur mère ; et 
l'ayant consolée, ils cachent dans le haut de la maison les instru- 
ments du jeu. Ils recommandent à Hunbatz etàHunchowen d'avoir 
soin de leur aïeule et prennent le chemin deXibalba. Les sicaires 
des princes marchent en avant pour les conduire : ils descendent 
vers le Chihaiha qui coule au fond des ravins de Nuciwancul et 
de Cuciwan (1), où l'on ne voyait d'autre végétation que les cale- 
bassiers et des arbrisseaux arides et épineux ; puis ils passent le 
fleure de sang, dont ils se gardent bien de boire. Enfin ils arri- 
vent dans un endroit où quatre chemins se croisaient ; l'un était 
rouge, le second noir, le troisième blanc et le dernier jaune. Alors 
le chemin noir parla et leur dit : « C'est moi que vous devez 
prendre, moi le chemin des princes, w Or c'est là qu'ils furent 
vaincus, car ce chemin conduisait à Xibalba, où ils ne tardèrent 
pas à se trouver en présence du conseil assemblé. 

Au lieu de treize, ils étaient assis au nombre de quatorze, chacun 
occupant un trône; mais à la première place apparaissait un 
mannequin revêtu d'habits royaux. Incapables d'y voir aucune 
différence , les deux frères lui adressent tout d'abord leurs salu- 
tations ; ce qui leur attire les risées de l'assemblée. On les fait as- 
seoir sur une pierre incandescente, après quoi on les enferme dans 
une salle obscure remplie d'instruments de supplice. Ils n'y re- 
çoivent d'autre lumière que celle d'un morceau de bois rési- 
neux (2), prévenus que s'il vient à diminuer le moins du monde, 



(1) Ma|o;ré la tournure symbolique du récit, nous croyons que ces trois 
uoms sont les véritables noms des lieuv où les princes passèrent. 

(2) Ce genre d'éclairage est encore eu usage dans une grande partie de 
ces contrées. Ce bois est d'une espèce de pin, commun au Mexique et dans 
l'Amérique-Centrale, qu'on appelle Ocoll; il est tellement résineux, que les 
morceaux qu'on en coupe par échardes brûlent aussitôt qu'on y met le feu et 
demeurent enflammés comme une torche. C'est l'éclairage le plus ordinaire 
des \oyageurs et des pauvres. 



— 131 — 

tout en brûlant durant les heurtas de ia nuit, ils subiront l'un et 
l'autre une mort inévitable. A la suite de cette salle, il y a la 
Chambre de feu, la Maison ténébreuse (1), la Maison de glace, la 
Maison des tigres , la Maison des couteaux d'obsidienne et la 
Maison des chauves-souris, en usage pour diverses épreuves. 

Le lendemain de cette nuit terrible, la torche était consumée. 
Les deux infortunés sont livrés au bourreau. On leur tranche la 
tête et celle de Hunhunahpu est fixée sur la branche d'un cale- 
bassier mort, à l'entrée du chemin de Xibalba. Mais au moment 
où elle touche cet arbre desséché, le voilà qui reverdit instantané- 
ment et se couvre de feuillage et de fruits, entre lesquels la tête 
du prince se confond, sans qu'il soit possible aux sicaires de Hun- 
qamé de la discerner dans cette métamorphose. Au bruit de ce 
prodige, tout le monde accourt pour en être témoin; mais dé- 
fense est donnée de s'en approcher et de toucher à ces fruits mer- 
veilleux. 

La nouvelle s'en répand rapidement au dehors ; elle arrive aux 
oreilles d'une jeune princesse, fille de Cuchumaquic, l'un des treize 
de Xibalba (2). Son nom était Xquiq (3). Entraînée par la curiosité, 
elle brave la défense et se met en chemin pour aller voir cet arbre 
extraordinaire. Elle s'approche. Dans ce moment, la tête lui crie 
d'entre les branches : a Que désires-tu ? Cette boule ronde que tu 
(V vois entre le feuillage de l'arbre n'est qu'un noyau sans chair. 
« En veux-tu toujours? — Oui, j'en veux, répondit la jeune fille. 
« — Eh ! bien tends ta main droite, lui dit la tête. » Xquiq aussitôt 
obéit. Dans le même instant elle reçoit dans le creux de sa main 
quelques gouttes de salive que venait de lui lancer la tête de Hunhu- 



(1) Cette Maison ténébreuse rappelle la <■ Casa Lobrega » de Votan , dans 
Nunez de la Vega, dont nous avons parlé plus haut et construite à Huchuetaa. 

(2) Cuchumaquiq signifie le Sang réuni, sans doute parce que par sa fille sou 
sang s'unit à celui des Nahoas. 

(3) Le nom de Xquiq, symbolique comme tous les autres, signifie la 
Femme sang ou le sang femelle. 



— 132 — 

nahpu. Elle la retira aussitôt ; mais déjà il n'y avait plus rien. 
Alors elle entend ces paroles : « La salive et la bave que tu as 
« senties dans ta main, sans les voir, sont ma postérité. Ma tête 
« ne parlera plus ; car ce n'est qu'un os décharné ; ainsi sont 
« également les tètes de tous les princes. La chair seule fait leur 
« ornement, et quand ils sont morts ils répandent l'épouvante : 
(( mais leurs tils sont comme leur salive et leur bave. S'ils sont fils 
« de prince, d'homme sage et intelligent, l'être de prince, 
« d'homme sage et intelligent ne se perd point en eux ; ils l'héritent 
« de celui qui les a engendrés. C'est ainsi qu'il en sera avec 
« toi, retourne d'où tu viens ; tu ne mourras pas ; souviens-toi 
« seulement de ma parole quand elle s'accomplira. y> Or ces choses 
se faisaient par la volonté et la sagesse de Hurakan, de l'Éclair 
et de la Foudre. 

Xquiq rentre chez son père. Cuchumaquic ne tarde pas à s'aper- 
cevoir de sa grossesse. Dans sa colère, il la livre au tribunal dont 
il est l'un des pairs et accuse sa fille de l'avoir déshonoré. Elle est 
condamnée à mort ; les bourreaux reçoivent l'ordre de l'emmener, 
de lui arracher le cœur de la poitrine et de l'apporter palpitant 
aux princes de Xibalba. Sur le point de recevoir le coup mortel, 
elle arrête le bras du bourreau, en lui révélant le mystère de sa 
grossesse : au nom de Hunhunahpu, les satellites de Hunqamé se 
laissent toucher. Pour tromper l'attente du tribunal, elle leur 
commande de faire une entaille dans le tronc de l'arbre et de re- 
cevoir dans une xicara le baume qui en découlera. Ils obéissent, 
la liqueur s'étend dans le vase, se coagule et prend la forme et la 
couleur d'un cœur sanglant tel qu'eût été celui de Xquiq. Pendant 
que la princesse s'éloigne, ils vont présenter la xicara au conseil 
des treize : à leur commandement, le prétendu cœur est jeté sur 
un bûcher allumé à dessein ; il s'en échappe incontinent une fumée 
odorante dont le parfum remplit toute la cour de Xibalba d'un 
nouvel étonnement. 

Dans l'intervalle, Xquiq, au lieu de retourner chez son père, 



— 133 — 

se rend chez la vieille Xmucané à qui elle se fait connaître. 
Celle-ci, excitée par les deux fils aînés de Hunhunahpu, Huncho- 
wen et Hunbatz, ne l'accueille qu'avec défiance et lui impose di- 
verses épreuves dont la princesse sort triomphante. Bientôt après, 
elle met au monde deux enfants d'une grande beauté , Hunahpu 
et Exbalanqué. Ils croissent l'un et l'autre en force et en grâce, tour 
à tour caressés et persécutés par leur aïeule. Cédant aux instincts 
jaloux de Hunbatz et de Hunchowen, qui voient avec envie les 
talents de leurs jeunes frères , elle expose les deux fils de Xquiq 
à toutes sortes de travaux, dont ils triomphent toujours. Mais, à 
la fin, ceux-ci voulant se venger de leurs aînés, les amènent dans 
les bois , sous prétexte d'une chasse aux oiseaux , et les changent 
en singes (1). 

De là, désespoir de Xmucané qu'ils finissent par consoler. 
L'histoire quichée continue, montrant les deux jeunes frères éga- 
lement habiles dans les arts et la musique, sachant défricher des 
terres immenses par le seul effet de leur science occulte Se ren- 
dant un matin à leur travail ordinaire, ils s'aperçurent que la 
terre qu'ils avaient cultivée la veille s'était recouverte d'arbres 
et de plantes comme auparavant. Quelle pouvait en être la cause? 
Après avoir défriché de nouveau le même terrain, ils résolurent 
d'y passer la nuit suivante, afin de pénétrer le mystère dont ils 
étaient les victimes. A minuit, un bruit effroyable se fait en- 
tendre : le champ est envahi par une multitude d'animaux sau- 
vages, dont les voix hurlent d'accord : « Arbres, levez-vous ; 
lianes, entrelacez-vous. » 

(1) Cette métamorphose est accompagnée ici de détails fort comiques. La 
vieille Xmucané affligée demande à Hunahpu s'il n'y a aucun moyen de revoir 
ses fils aînés et de leur rendre leur forme. Il répond qu'elle le peut et que 
leur forme leur sera rendue, si elle peut les considérer sans rire. Les deux 
singes paraissent, mais leur apparence et leurs grimaces sont si grotesques, 
que la vieille éclate malgré elle : trois fois ils retournent, et la dernière fois 
l'aïeule ne pouvant jamais réprimer son rire, ils disparaissent pour tou- 
jours. 



— 134 — 

A l'instant même la campagne se revêt d'une nouvelle végéta- 
tion, la forêt reprend sa place. Les deux frères alors s'élancent 
de leur embuscade et se jettent sur cette troupe sauvage. Un tigre 
et un lion, qui en étaient les chefs, s'échappent les premiers; un 
cerf et un lapin, arrêtés par leur large queue, la laissent entre les 
mains de Hunahpu et d'Exbalanqué, et c'est depuis lors, ajoute le 
Manuscrit Quiche, que ces deux espèces n'en portent plus qu'un 
tronçon. Successivement tous les animaux disparaissent et les frères 
ne gardent prisonnière qu'une souris; ils la mettent à la torture 
pour se venger, et la suspendent sur des charbons enflammés. La 
petite bête les supplie de l'épargner : a Sauvez-moi de ces flammes, 
dit-elle , apprenez que votre office n'est pas celui de cultiver la 
terre, maisbien déjouer à la paume comme votre père Hunhunahpu 
et votre oncle Wucub-Hunahpu, qui, à cause de cela, moururent 
à Xibalba. Retournez chez vous et cherchez les instruments pré- 
cieux dont ils se servaient et que Xmucané garde cachés sous le 
toit de la maison. » 

Qui ne reconnaîtrait pas l'allégorie dans toutes ces lignes? Les 
deux jeunes frères, tenus dans l'ignorance de leur naissance et de 
leurs droits, travaillent de leurs mains jusqu'au moment où un 
événement extraordinaire leur révèle leur grandeur. Les animaux 
qui ruinent leurs champs semblent indiquer une invasion de bar- 
bares ou de sauvages. A l'aide de la souris, ils recouvrent les 
instruments sacrés de leurs pères, dont ils s'emparent à l'insu de 
Xmucané. Ils se rendent ensuite, pleins de joie, à Nimxor-Car- 
chah ojj était situé le jeu de balle de Hunhunahpu, et bientôt, 
à leur tour, ils font tiembler les princes de Xibalba. Les Treize les 
citent devant leur tribunal. Hunahpu et Exbalanqué consolent 
leur mère et leur aïeule. « Nous partons, madame, disent-ils à la 
« première, nous venons vous en avertir. Or voici le signe que 
« nous laissons de notre existence Chacun de nous plantera un 
« épi de mais au milieu de la maison : si l'épi se dessèche, ce 
« sera le signe de notre mort, s'il reverdit, ce sera (jue nous vi- 



— 135 — 

a vrons. Quant à vous, mère, ne pleurez point, il restera tou- 
« jours de notre postérité avec vous (1). » 

Ce qu'ayant fait, ils suivirent les messagers de Xibalba, l'un et 
l'autre portant sa sarbacane. Arrivés au Chihalha, des oiseaux 
appelés Molay (2) les aidèrent à passer le lit du ravin, ainsi que 
les autres rivières. Au carrefour des Quatre-Chemins, ils s'arrê- 
tent : avisant un moucheron de la petite espèce appelée Xan, 
ils lui commandent de voler en avant à la cour des princes de 
Xibalba, de les piquer ensuite aux jambes les uns après les 
autres dans l'ordre où ils étaient assis sur leurs trônes et de venir 
rapporter ensuite, avec exactitude, tout ce qu'il aurait vu ou en- 
tendu. Le Xan s'empresse de leur obéir. Il prend le chemin noir; 
il pique le premier et le second des princes assis sur l'assemblée; 
mais il les trouve insensibles. Il pique le troisième qui pousse un 
cri, et son voisin lui dit : « Qu'as-tu donc, Hunqamé ? » Les 
autres, piqués tour à tour, se font la même question, se nommant 
mutuellement jusqu'au dernier. Instruits de ces particularités 
par le fidèle Xan, les deux frères entrent intrépidement par la 
route noire, se présentent devant la cour qu'ils n'étonnent pas 
moins par leur courage que par leur pénétration. Ils passent 
avec dédain devant les deux mannequins, nomment les autres, 
et, sans se déconcerter, refusent le siège qu'on leur offrait, mon- 
trant ainsi qu'ils connaissaient le mystère de la pierre incandes- 
cente. On les conduit dans la salle obscure où ils doivent passer 
la nuit ; mais dès qu'ils se trouvent seuls, ils éteignent les flam- 
beaux de résine et leur substituent des plumes d'ara auxquelles 
ils attachent des lucioles qui répandent une clarté non moins 
brillante. 



(1) U'elallzih , qu'il y a dans le texte, signifie le signe de la parole; mais 
cette expression est presque toujours prise dans le sens de postérité, et c'est 
ce qui a lieu ici, et explique la naissance de Xhunahpu ou Uunahpuïl, qui 
succéda à fluoahpu avec Exbalauqué. 

(2) Nous n'avons pu découvrir quel était l'oiseau appelé ilolay. 



— 136 — 

On les traîne, le lendemain, devant le tribunal des Treize. L'in- 
succès de leur machination a jeté les princes dans le trouble ; ils 
l'attribuent à une magie supérieure à leur propre sagesse et se 
demandent avec effroi qui sont ces hommes extraordinaires. 
Après diverses questions, ils leur proposent une partie de balle 
mystérieuse, dont les deux frères sortent également victorieux. 
Alors ils les obligent à fournir, le lendemain , quatre vases rem- 
plis de fleurs les plus rares. Hunahpu et Exbalanqué sont renfer- 
més dans la Maison des couteaux d'obsidienne : les princes de 
Xibalba se réjouissent de les avoir mis dans l'impossibilité d'ac- 
complir ce qu'ils ont exigé d'eux, tout en exposant leurs jours aux 
obsidiennes tranchantes de ce lieu terrible; mais, sur un mot 
sorti de leur bouche, les couteaux cessent de se mouvoir (1). 
Alors ils convoquent les fourmis et leur disent : « Fourmis des 
« obsidiennes , fourmis zanpopos (2) , venez , venez toutes ; allez 
« chercher les fleurs que nous avons promises aux princes. » Les 
fourmis s'exécutent aussitôt. Elles vont aux jardins de Hunqamé 
et de Wucubqamé; par ordre des deux rois, on en avait redoublé 
les gardes, et la mort avait été prononcée contre eux si la moindre 
fleur en sortait durant cette nuit d'épreuve. Mais ni les précautions 
des uns, ni la vigilance des autres ne peuvent empêcher les four- 
mis de couper les fleurs et de les apporter aux deux captifs. 

Au matin , on les tire de leur prison; ils se présentent triom- 
phants devant les rois de Xibalba, portant quatre vases remplis 



(1) Lp mot cliay, qui, dans la langue quichce, a le môme ticos que Vizlli 
mexicain, signifie l'obsidienne, le couteau d'obsidienne; mais c'est aussi un 
litre militaire qui veut dire capitaine d'une compagnie de lauciers. Or il est 
probable que les couteaux ou lances d'obsidienne dont il est ici question font 
allusion aux cbefs de lances à la garde desquels les deux frères étaient 
confiés. 

1,2) Chcquen zanir, ainsi s'appelle en quichi' la fourmi de la grande espèce, 
si commune dans l'Amérique-Centrale, connue sous le nom de Zayipopo. 
C'est la plus destructive pour les fleurs et les légumes tendres qu'elle coupe 
an pied comme avec le couteau le plus affilé. 



— 137 — 

jusqu'aux bords des fleurs les plus suaves. A cette vue, tous pâlis- 
sent de colère. Dans leur rage, ils les font passer tout à coup de 
la Maison de glace à celle des tigres , et de la Maison de feu à 
celle des chauves-souris. C'est là qu'un accident imprévu fait 
tomber la tête de Hunahpu ; elle est aussitôt enterrée dans le 
cimetière voisin; mais Exbalanqué trouve moyen par ses en- 
chantements de lui en faire une nouvelle , et un autre Hunahpu 
ne tarde pas à reparaître pour continuer ses exploits contre Xi- 
balba. 

Au milieu de tous ces prodiges, les princes, aux abois, se réu- 
nissent vainement pour délibérer ; leurs conseils tournent à leur 
propre confusion et leurs ruses ne servent qu'à faire briller davan- 
tage la supériorité des deux frères. Dans cette conjoncture terri- 
ble, ils appellent à eux les deux chefs de la magie. Hunahpu et 
Exbalanqué, les prenant à part à leur tour, leur annoncent qu'on 
ne peut rien sur eux, qu'ayant échappé aux pièges qu'on leur 
avait tendus, la mort ne peut désormais les atteindre que de leur 
propre consentement; que cependant, leur temps étant venu, 
ils leur ordonnent d'élever un bûcher , oii ils mourront dès qu'il 
aura été -embrasé. Ces paroles, rapportées à Hunqamé, le rem- 
plissent de joie. Le bûcher s'allume, et les deux frères, s'étant 
embrassés, s'élancent dans les flammes au milieu des trépigne- 
ments et des cris de joie de l'assemblée. 

Leurs os, réduits en poudre, sont jetés, avec leurs cendres, 
dans la rivière voisine. Mais, ô prodige ! au lieu de suivre le cou- 
rant du fleuve, ils descendent au fond des eaux, d'où s'élèvent, 
au cinquième jour, deux jeunes gens d'une beauté incomparable, 
moitié hommes, moitié poissons. Les princes, abandonnant leurs 
trônes, courent admirer cette merveille ; mais ces êtres mysté- 
rieux se rendent invisibles, se jouant ainsi de leurs ennemis. 
Quelque temps après, on les voit apparaître sous la forme de 
deux vieillards couverts de haillons misérables. Ils dansent, dans 
les rues , les ballets du Puhuy, du Qux Iboy, du Xtzul et du Chi- 



— 138 — 

tic (1) ; ils entremêlent leurs danses d'une foule de merveilles. Ils 
brûlent des maisons, et, l'instant d'après, les font réapparaître 
aussi bonnes qu'auparavai\t ; ils se tuent mutuellement, prennent 
l'apparence de la mort et ensuite se ressuscitent à volonté. Les 
princes de Xibalba veulent, à leur tour, être témoins de ces cho- 
ses extraordinaires ; ils font appeler les deux mendiants et leur 
commandent de les produire devant eux. Ce n'est toutefois qu'à 
force d'instances que ceux-ci consentent à obéir. Ils recommen- 
cent les divers ballets : puis, sur l'ordre de Hunqamé, ils tuent son 
chien. Tout le monde le voit mort ; mais, un instant après, il re- 
prend la vie, c( et le chien se montre plein de joie d'être ressus- 
(' cité, ajoute le texte, et, de joie, il remuait la queue. Maintenant 
« brûlez mon palais, reprit le roi, et le palais fut livré aux flam- 
« mes et fut brûlé, sans que ni ceux qui s'y trouvaient renfermés 
<( avec lui , ni les mendiants en éprouvassent le moindre dom- 
« mage. Et , un moment après , le palais se montra de nouveau 
« aussi beau qu'auparavant. Tous en étaient dans l'admiration 
« et ils se réjouissaient vivement de ce qu'ils voyaient. Alors le 
« roi s'écria : Courage, tuez un homme maintenant et le rendez 
« à la vie. Ils saisirent aussitôt un homme et , lui ayant ouvert 
« la poitrine, ils en arrachèrent le cœur , qu'ils élevèrent en l'air 
« aux yeux de Hunqamé et des princes étonnés. Et , un moment 
« après, ils lui rendirent la vie, ce qui le remplit d'allégresse. 
'( A votre tour maintenant , s'écrièrent les rois, tuez-vous vous- 
« mêmes, nous voulons voir ce nouveau spectacle. Ce fut l'affaire 
'( d'un moment. Exbalanqué coupa les bras, les jambes et la 
« tête de Xhunahpu , les lança au loin , lui enleva le cœur et le 
<( jeta dans l'herbe. Cette scène remplissait tous les princes de 
« Xibalba d'un étonnement qui ressemblait à l'ivresse. Exbalan- 



{\) Le. Puliuy. sorte de liiboii , le Qu.r Jboii , (lu Armadille, leXlzul, ou 
Mille-Pieds, el le Chitic, ou Zi;,'zag, soûl des bnllefs parlés, encore en usage 
dans plusieurs parties de l'Ainérique-Centrale. 



— 139 — 

« que seul continuait à danser : « Lève-toi, » dit-il alors. Et à 
« l'instant même son ft'ère ressuscita (1). » 

Hunqamé et Wucubqamé ne pouvaient en croire leurs yeux. 
Incapables de reconnaître leurs ennemis sous l'apparence de ces 
deux pauvres vieillards, ils veulent à leur tour essayer de la 
mort et de la résurrection. Hunahpu etExbalanqué feignent hum- 
blement de s'y refuser ; mais ils insistent de telle manière qu'il n'y 
a plus lieu à désobéir. Alors ils les saisissent tour à tour, leur ar- 
rachent le cœur de la poitrine ; ils leur coupent la tête, et refusent 
ensuite de leur rendre la vie. A l'aspect des cadavres royaux 
baignés dans leur sang, la terreur s'empare de toute la cour ; les 
princes veulent s'enfuir, mais ils sont pris et immolés deux à 
deux à la vengeance des deux frères. Un seul qui était absent ob- 
tint grâce. Un combat paraît avoir eu lieu ensuite auprès de la 
capitale ; Xhunahpu etExbalanqué en sortent vainqueurs , se font 
connaître à tous, et l'empire se soumet à leurs lois. Hunhunahpu 
etWucub-Hunahpu, ressuscites par eux, sont ensuite placés dans 
le soleil et dans la lune; ils sont invoqués comme des dieux, sous 
les titres de l'astre du jour et de l'astre de la nuit , et un nouvel 
ordre des choses commence. 

Tel est le résumé de cette épopée ou de ce roman historique, 
un des plus étranges que nous connaissions. Le symbolisme y 

il] La puissance magique des Nahoas et de leurs descendants, les Toltè- 
ques, est confirmée par une foule d'exemples Ce qui est curieux, c'est qu'on 
trouve dans Sahagun un morceau qu'on dirait exactement extrait du MS. 
Quiche et qui paraît presque la reproduction de ce qui précède ici; le voici ; 
" Ces Cuextccas, retournant à Panutla, emportèrent avec eux les rhythmesdont 
« ils se servaient lorsqu'ils dansaient, ainsi que les ornements dont ils 
" usaient dans leur danse ou comédie. Ces mêmes gens aimaient à faire des 
" sorcelleries, avec lesquelles ils trompaient le monde, donnant h entendre 
" pour vrai ce qui est faux, comme faire croire qu'ils brûlaient des maisons, 
" lorsqu'il n'y avait rien de semblable; comme faire apparaître une fontaine 
« avec des poissons, quand il n'y avait rien, sinon une illusion des yeux; 
(' gens qui se tuaient eux-mêmes en se coupant et en se mettant en pièces, et 
>' autres chose.-, qui n'( taicnt qu'apparentes et point véritables, etc. » '^Saha- 
gun, Hist. de N.-Espana, lib. X, cap. 2Î), S 12. 



— 140 — 

cache à peine la vérité, malgré le merveilleux qui y joue un si 
grand rôle. On ne peut s'empêcher d'y reconnaître les principaux 
épisodes de l'histoire de Xibalba dont il révèle les mystères et les 
dernières destinées. Si la lutte dont il raconte les péripéties ne 
détrôna pas absolument les Votanides, elle amena des événe- 
ments dont la conséquence fut de répandre, avec la race nahuatl, 
ses mœurs, sa langue et ses lois jusque chez les nations les plus 
éloignées du Mexique et de l'Amérique-Centrale. 



LIVRE SECOND. 



CHAPITRE PREMIER. 



Description et géographie du Mexique. Plateaux et climats divers. Vallée de 
l'ADabuac. Plaine de Téotihuacan. Pyramides du Soleil et de la Lune. « El 
llano de los Cues. » Opinions diverses sur la fondation de ces pyramides. 
Enfants dIztac-Mixcohuatl. Érection de la pyramide de Cholullan par 
Xelhua. Les Olmèques vainqueurs des Quinamés. Leurs établissements sur 
le plateau aztèque. Les Othomis. Antiquité de cette nation. Sa langue. Ses 
institutions. Les Tolonaques fondateurs de la pyramide de Téotihuacan. 
Traditions à ce sujet. 



Le Mexique, que la Providence semble avoir destiné, longtemps 
avant la découverte du monde occidental, pour être le théâtre le 
plus remarquable de l'histoire américaine, est borné au nord par 
la vallée de Mexilla, qui le sépare du territoire de Santa-Fé et 
par le fleuve Gila, qui se jette dans le golfe de Californie ; à l'est, 
le Rio Grande del Norte, continuant la frontière septentrionale, 
le sépare ensuite du Texas , jusqu'à son embouchure. L'Atlan- 
tique lui sert de limite au levant et au nord jusqu'aux bouches du 
fleuve Uzumacinta, qui coule en serpentant du sud au nord, for- 
mant la barrière entre la plus grande partie de l'état de Chiapas 



— U2 — 

et la Véra-Paz. D'autres rivières moins importantes continuent la 
frontière orientale , entre l'état de Guatemala et le territoire de 
Soconusco, et le reste des côtes, au sud et à l'ouest, jusqu'à l'em- 
bouchure du (îila est baigné par les eaux de l'océan Pacifique. Le 
Mexique proprement dit (1), ainsi que les régions de l'Amérique- 
Centrale, présente une variété remarquable de températures. Les 
Espagnols les distinguèrent, de bonne heure, sous les noms de 
terre chaude, de terre tempérée et de terre froide, qui en indiquent 
suffisamment les différences. Au temps oii ils y abordèrent pour 
la première fois , ils trouvèrent partout une population considé- 
rable, et les côtes, aujourd'hui désertes, étaient alors occupées 
par un grand nombre de villes dont la richesse et l'industrie les 
remplirent d'étonnement. C'est par là que nous voulons y intro- 
duire le lecteur : un coup d'oeil jeté sur la carte de ces belles con- 
trées l'instruira davantage que toutes les descriptions f2). 

La « terre chaude » du Mexique (3) occupe toute la base des 
Cordillières; elle comprend, le long de l'Atlantique, une vaste 
étendue de pays, renfermée aujourd'hui dans les états de Tabasco, 
de la Véra-Cruz et de Tamaulipas ; et une bande étroite, suivant 
les états de Sinaloa, Xalizco, Michoacan , Guerrero et Oaxaca, 
sur l'océan Pacifique. Avant la conquête espagnole, toute la ligne 
des côtes qui s'allongent entre l'embouchure du fleuve Papaloa- 
pan (4) ou Alvarado et celles du Tabasco était distinguée sous le 
nom mexicain d'Anahuac-Xicalanco (5), de la cité puissante bâtie 



(1) Sous le uom de Mexique proprement dit, nous entendons les états 
dont se composait l'empire de Montczurna, c'est-à-dire, ceux de Mexico, de 
la Puebla, de Guerrero, de la Véra-Craz et de Quérétaro. 

(2) Nous ne parierons, pour le moment, que du Mexique proprement dit, 
où se passent les premières scènes de notre histoire. 

i3) Les Espagnols disent « ticrra celiante», par opposition aux climats 
plus tempérés des montagnes. 

(4) Papuloapav, ou rivière des Papillons, aujourd'hui le rie Alvarado. Sou 
embouchure est à 12 lioues sud-est de la Véra-Cruz. 

(5! Les Mexicains nommaient .Ina/tuitr- toute terre voisine de leau ; c'est 



— 143 — '  ' 

par les Xicalancas sur la pointe de l'île de Carmen qui est formée 
par le fleuve et la lagune de Termines. Toutes les terres circon- 
voisines jusqu'aux confins de l'Yucatan se reconnaissaient sous le 
nom de Nonohualco (1), que les Mexicains étendaient même quel- 
quefois à toute la Péninsule. Des bouches du Papaloapan à la ri- 
vière delà Véra-Cruz (2), la côte s'intitulait de celui de Chalchiuhcue- 
can (3), ville ancienne qui paraît avoir occupé le site du port actuel : 
la province à l'intérieur, jusqu'au sein des montagnes, s'appelait 
Cuetlachtlan, ainsi que sa capitale (4). La cité maritime de Nauht- 
lan (5) donnait le sien à une bande de terre étroite qui suit le ri- 
vage au nord-est jusqu'au fleuve de Panuco (6), et qui dépendait 
de la grande province des Totonaques, dont la principale ville était 
Cempoallan (7). Au nord du Totonacapan (8), des montagnes de >^* 

Metztitlan à la mer, on voyait les fertiles régions du Cuextlan (9), 
qui font partie du Tamaulipas, et au delà desquelles habitaient 



le sens du mot. Mais ils distiuguaient spécialement trois Ânahuac, le premier 
Anahuac-Ayotlan, désignant le rivage de l'océan Pacifique entre Tututepec 
et la frontière de Guatemala. Le second s'appelait Anahuac -Xicalanco. Le 
troisième, qui était Y Anahuac proprement dit, comprenait les contours des 
lacs dans la vallée de Tenochtitlan. L'Auahuac-Xicalanco était divisé en deux 
provinces indépeudantos du Mexique, celle de Coalzacoalco et celle de Xica- 
lanco. 

(1) Nonohualco comprenait la partie intérieure de Tabasco, une partie de 
celui de Chiapas et les'confins de l'Yucatan. 

(2) C'est le Rio de la Antigua. 

(3) Chalchiuhcuecan, ou le pays des coquilles vertes. On voit encore des 
débris de la ville de ce nom, sous les eaux qui s'étendent de la ville de la 
Véra-Cruz au château de San-Juan-de-Ulloa. 

(4) C'est aujourd'hui Cotasla. 

(5) Nauhllan, aujourd'hui Nautla, petit port de l'état de Véra-Cruz ; il s'y 
trouve plusieurs familles françaises occupées de la récolte de la vanille. 
Nautla est à l'embouchure d'une rivière du môme nom. 

(6) Panuco donne son nom au fleuve de Tula ou Montézuma, qui se réunit 
au fleuve de Tampico, un peu au-dessus du port du même nom. 

1,7) Ville célèbre dans l'histoire de la conquête. 

(8) Totonacapan, pays des Totonaques, qu'il ne faut pas confondre avec 
Tolonicapan, ville du Guatemala. 
;9) CuexUan, aujourd'hui appelée Guaxteca ou Huasleca. 



— U4 — 

des populations barbares qu'on désignait sous le nom de Chichi - 
mèques. 

La haute température dont on jouit ordinairement dans ces di- 
verses contrées égale celle des régions équinoxiales. Le sol, d'une 
exubérante fertilité, se dérobe sous l'épaisseur des buissons aroma- 
tiques et des riches orchidées qui s'enlacent à des arbres gigan- 
tesques, prodiges de la nature américaine. Au milieu de cette 
splendeur on rencontre des plaines sablonneuses dont la stérilité 
et la désolation attristent le regard. Dépouillée, dit-on, par les con- 
quérants, de leur noble végétation, elle est devenue, depuis cette 
époque, fatale à leurs descendants ainsi qu'aux étrangers qui abor- 
dent pour la première fois sur ces rivages. L'époque de la fièvre 
bilieuse (1) commence avec le printemps pour finir en automne ; 
c'est alors seulement que les vents du nord, qui soufflent avec la 
violence de la tempête, en chassent les miasmes pestilentiels. 

Après avoir traversé un espace de vingt à vingt-cinq lieues dans 
ces régions ardentes, on commence à s'élever dans une atmosphère 
plus pure. On respire plus librement; on ne se sent plus accablé 
par la chaleur étouffante et les vapeurs embaumées de la vallée. 
La nature se revêt même, extérieurement, d'un autre aspect. Les 
couleurs étincelantes des fleurs dont la pompe et la variété éton- 
naient les regards n'ornent plus le paysage avec la même profu- 
sion. La vanille , l'indigo , les cacaotiers disparaissent avec les 
palmiers à mesure qu'on s'avance. La canne à sucre et le ba- 
nanier continuent à vous suivre, et, lorsqu'on a monté environ 
quatre mille pieds, on s'aperçoit, à l'invariable magnificence de 
la verdure et à l'ombrage superbe du liquidanibar, que l'on a at- 
teint la hauteur où les nuages et les vapeurs s'arrêtent, à leur pas- 
sage du golfe du Mexique. Ces régions sont celles de l'humidité 



(1) Le Fomi<o, ou Vomito nègro, vomissement noir. C'est le nom qu'on 
doiiue en particulier à la lièvre jaune de la Véra-Cruz, occasionnée, dit-on, 
par la décomposition des substances végétales dans ce sol humide et chaud. 



— 145 — 

perpétuelle : l'Européen, loin de les redouter, les salue avec joie ; 
car il est certain, en y arrivant, d'être désormais à l'abri de l'in- 
fluence maligne de la fièvre jaune. C'est le commencement de la 
terre tempérée (1), dont le climat a la douceur de la plupart des 
contrées méridionales de l'Europe. C'est alors que le paysage 
grandit et prend ces proportions colossales dont les Cordillières 
offrent si fréquemment le spectacle. On marche dans des torrents 
de lave, plus ou moins couverte par la végétation, dressant parfois 
au-dessus du feuillage des formes fantastiques et attestant ainsi la 
force et le caprice des feux qui bouillonnaient dans les entrailles 
de la terre. A mesure que l'on continue à s'élever, les montagnes 
semblent s'entasser sur les montagnes ; ce sont des masses dont 
l'œil peut difficilement mesurer l'étendue, aux sommets ombragés 
de sombres forêts, aussi vieilles que le monde ; ce sont des vallées 
admirables, parées de toutes les richesses d'un climat équinoxial. 
Des volcans revêtus d'une neige éternelle les dominent, mirant 
dans les eaux des lacs leurs bases verdoyantes : des torrents écu- 
meux roulent d'abîme en abîme dans des lits de porphyre, ou 
d'un silex plus blanc que l'albâtre ; tel est le caractère des tableaux 
que présente le Mexique, de quelque côté que l'on gravisse ses 
gradins gigantesques. 

Au bord des grands plateaux supérieurs qui couronnent le som- 
met de la Cordillière aztèque , les contrées les plus connues à l'é- 
poque de la conquête étaient le royaume de Xalizco, qui a donné 
son nom à l'état actuel formé de l'intendance de Guadalaxara (2). 
Il s'étendait, au couchant, jusqu'aux rivages de l'océan Pacifique, 
confinant au sud avec le royaume de Michoacan (3) et l'empire 

(1) « Tierra templada », au Mexique et au Guatemala. 

(2) La capilale de rancien royaume de Xalizco portait le même nom : cet 
état comprend, en outre, le royaume de Tonalan, ou de la Cité du Soleil, 
qu'on retrouve dans le petit village de Touala, à six lieues de la ville de 
Guadalaxara. 

(3) Le royaume de Michoacan était, ainsi que les précédents, entièreuieut 
indépendant de Mexico. 

I. 10 



— IV6 — 

de Montézunia A la suite du Mexique proprement dit, le Mixte- 
capan (1) occupait la partie la plus occidentale de l'état d'Oaxaca, 
du nord au midi; le reste de cet état comprenait le Zapoteca- 
pan (2) avec le royaume de'fehuantepec et plusieurs autres nations 
à demi-barbares de la Cordillière septentrionale confinant avec les 
peuples indépendants de Chiapan (3). Des bouches de la rivière 
de Tututepec, où l'ancienne ville de ce nom était assise (4), toute 
la côte de la mer Pacifique, jusqu'aux terres de Xoconochco (5) 
et de Guatemala, portait le nom d'Anahuac-Ayotlan (6). Les mon- 
tagnes de laMixtèque, généralement plus rapprochées de l'Océan, 
ne laissent de ce côté qu'une bande étroite à laquelle on puisse 
appliquer le titre de Terre chaude. 

Au centre de ces régions, si variées de climat et de productions, 
se présente celle à laquelle les Espagnols ont donné le nom de 
« Terre froide », le troisième et le dernier des gradins gigantes- 
ques qui partagent le Mexique. Aujourd'hui on y voit croître, à 
côté du maïs, la plupart des céréales importées par les Euro- 
péens ; on y admire ces champs d'agave (7), d'un usage si varié 

(1) Le Miœlecapan, aujourd'hui la Mivtèque, pays des brouillards, formait 
plusieurs états, les uus iudi-peudauts du Mexique, les autres payant tribut. 

,2) Le Zapolerapan, ou la Zapoleca, royaume riche et florissant, d'une 
graude civilisation, avec lequel le Mexique était Iréquemment en guerre. 

(3) Le Chiapan ou Chiapas comprenait plusieurs états également indé- 
pendants. Les Guatémaltèques donuaicnt à cet état le nom de Zacatlan, qui 
était celui de la ville dont le site est occupé par celle de Ciudad-Real. 

(4) Tultilepec ou Toloteper, Montagne des Oiseau\, cité riche et puissante, 
célèbre par l'opulence de ses priuces et le coucours de ses foires, où Ton ve- 
nait des contrées les plus lointaines. On voit encore des ruines de cette ville 
à quelques lieues des rivages de l'océan Pacifique. 

(5) Xoconochco, auj. Soconusco. 

(6) Voirla note 5, page 142. Le nom d'Ayollan, Terre des Tortues, lui venait 
d'une ville où on trouvait beaucoup de tortues à grandes carapaces, appelées 
Ayoll. 

(7) ./gave americana. C'est l'aloès qu'on appelle iitaguey actuellement et 
que les Mexicains connaissent sous le nom de Mell. ils en tirent le pulqué, 
boisson fcniienlée commune au Mexique . el du (il extrait de ses feuilles se 
fait la toile de iiequcu ; de lii jadis venait aussi une espèce de papyrus dont 
ils faisaient leurs livres. 



— 147 — 

et si important parmi les indigènes. Ce n'est qu'après avoir fran- 
chi une hauteur moyenne de sept à huit mille pieds que l'on 
arrive au sommet de la Cordillière des Andes; cette chaîne co- 
lossale, après avoir traversé l'Amérique méridionale et l'isthme 
de Panama, court dans le Guatemala, le long de la mer Pacifique, 
et forme , avant d'entrer dans le Mexique , les vastes plateaux 
concassés de la Véra-Paz, dans la direction de la péninsule yuca- 
tèque. En arrivant à la baie de Tehuantepec, elle s'élargit dans 
l'état d'Oaxaca, et trace l'immense plateau mexicain, embrassant, 
à une hauteur de plus de six mille pieds, une distance d'environ 
deux cents lieues, pour s'abaisser ensuite graduellement en s'ap- 
prochant des latitudes septentrionales (1). 

Entre les états de Mexico et de la Puebla , des frontières de la 
Mixtèque aux mines de Zimapan, la Cordillière tend à se rappro- 
cher des côtes orientales, présentant un groupe de montagnes 
volcaniques qui rivalisent avec les cimes les plus élevées du con- 
tinent. Leurs crêtes, franchissant la limite des neiges perpétuelles, 
répandent une fraîcheur délicieuse sur les hauts plateaux qui 
forment leur base et dont la température, malgré le titre de 
Terre froide , est rarement plus basse que celle des climats les 
plus doux de l'Italie. L'air y est d'une sécheresse extrême et l'at- 
mosphère d'une admirable pureté. Sur le dos du grand plateau, 
à mi-chemin d'un océan à l'autre, mais plus rapprochée, cepen- 
dant, delà côte orientale, une chaîne de montagnes porphyri- 
tiques forme un bassin ovale d'environ soixante lieues de circon- 
férence, et que la naturç semble avoir créé à dessein pour mettre 
ses habitants à l'abri d'une invasion étrangère. Le sol, autrefois 
couvert d'une riche verdure et de bois magnifiques, se montre 



(1) Cette lon<ïue étendue de pays varie d'une dévatiou de 5570 pieds à 8856, 
égale à la hauteur du passage du mont Ceuis ou du Grand-Saint-Beruard. Le 
plateau s'étend encore à trois cents lieues plus loin , avant de s'abaisser au 
niveau de 2624 pieds. (Humboldt, Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, 
tome I, p. 157, 255.) 



— 148 — 

maintenant ù nu et souvent même blanchi par les incrustations 
saisugineuses causées par le retirement des eaux. Cinq lacs qui 
n'en formaient naguère qu'un seul partagent la vallée, dont ils 
occupent le dixième de la surface. Au sud-ouest du plus grand 
de ces lacs, on voit aujourd'hui la ville de Mexico, la reine des 
cités américaines, la seule qui ait survécu, avec quelque gloire, à 
la chute des anciennes nations civilisées de cette contrée. 

Antérieurement aux temps historiques, un seul nom encore 
connu aujourd'hui se présente dans les traditions de la vallée 
d'Anahuac (1) : c'est celui de Téotihuacan (2), ou la Cité des dieux, 
qui joue un rôle considérable dans l'histoire religieuse des Tol- 
tèques. Cette distinction, non moins que les pyramides du soleil 
et de la lune qu'on y voit encore de nos jours, est une preuve de 
la haute antiquité de cette ville, réduite actuellement au village 
de San-Juan, à huit lieues nord-est de Mexico. La plaine où elle 
est bâtie est une des plus élevées de la vallée; elle la domine avec 
son amphithéâtre de hautes collines qui semblent lui servir de 
remparts. Elle est arrosée par plusieurs ruisseaux qui prennent, 
au nord-est, leur source dans la montagne d'Otompan et qui se 
réunissent un peu plus loin pour former la rivière Chicnaoatl (3), 
dont les eaux se déchargent dans les gouflFres d'Aculman (4). Les 



(1) Vallée d'Anahuac est le uom générique que nous continuerons à donner 
à la grande vallée de Mexico dans le cours de cet ouvrage. 

(2) Le nom de Téotihuacan est fort ancien ; suivant M. Aubin, le mot même 
n'est pas d'un bon uahuatl. Il vient, suitant .Sahagun, de Teoll, dieu, et dans 
l'origine formait peut-être Téollihuacau, qui est plus régulier. Sahagun ajoute 
que cotte ville portait, à uue date plus reculée, le titre de reilioncan, ou la 
« Ville dfs Signaux. » (Hist. de las cosas de N. Espana, lib. X, cap. 29, § 12.) 
Une ancienne histoire de la même ville, appartenant à M. Aubin, lui donne le 
nom plus ancien de TnUeral, dont on ne connaît pas l'origine, et le signe 
symbolique de la ville de Téotihuacan se trouve être le même que le « signe 
de l'espérance. » 

(:5) Sahagun, Ilist. de las cosas de Nucva-Espana , lib. XI, cap. 12. Chic- 
naoatl, c'est-à-dire » les Neuf- Sources. » 

(4) Aculman, berceau des Aculhuaques daus le royaume do Totzcuco, près 
du lac do Tenochtitlan. Les gouffres dont il est question sont trois cavernes 



— 149 — 

deux pyramides princijjales, dédiées au soleil et à la lune, occu- 
pent à peu près le centre de la plaine. La première, dont les 
dimensions sont beaucoup plus considérables que celles de la 
seconde, mesure deux cent huit mètres à sa base, sur cinquante- 
cinq de hauteur perpendiculaire (1). Elles présentaient autrefois 
quatre assises ou terrasses superposées, dont trois existent encore ; 
mais on a de la peine à les discerner l'une de l'autre, le temps et 
la végétation ayant concouru à effacer presque toute trace de sa 
forme primitive (2). Les faces de ces édifices sont exactement 
orientées du nord au sud et de l'est à l'ouest. L'intérieur est un 
mélange d'argile et de cailloux. Ce noyau est revêtu, extérieure- 
ment, d'un mur épais de tetzontli ou amygdaloide poreuse, si 
abondant dans le voisinage, recouvert, à son tour, d'une couche 
épaisse de stuc mélangé d'oxyde de fer (3) qui lui donne une 
teinte rougeâtre. Les traditions anciennes sont d'accord avec un 
grand nombre de témoignages modernes , pour affirmer qu'elles 
sont creuses à l'intérieur, leurs entrailles ayant, dès l'origine , 
servi de sépulture, comme celles de l'Egypte (4). 

Sur le plan supérieur de ces deux pyramides s'élevaient jadis 
deux temples superbes où les prêtres des temps antiques sacri- 
fiaient aux astres du jour et de la nuit. On voit encore des débris 
de celui de la lune; de celui du soleil il ne reste plus qu'une 
surface nue et solitaire. Mais sur cette arène déserte, le voyageur 
qui s'est senti le courage de la gravir contemple avec admiration 

uaturelles appelées « los Boquerones », situées daus l'enceinte même de la 
petite ville actuelle d'Aculman ou Oculma. 

(1) Huniboldt, Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, tom. II, page 68, 
Paris, 1827. 

(2) BuUock, le Mexique en 1823, tom. I. 

(3) C'est ce qu'on remarque dans le stuc des monuments de Palenqué. 
^Dupaix, III' Expédition.) 

(4) Sahagun, Hist. de las cosas, etc. Ubi sup. On n'a pas pu découvrir par 
où on entrait anciennement dans ces pyramides ; mais on a creusé dans une 
des terrasses supérieures , d'où plusieurs voyageurs modernes ont pénétré à 
l'intérieur de la plus grande. 



— 150 — 

le magnifique panorama qui s'offre à ses regards : au delà d'O- 
tompan, la chaîne majestueuse de la Matlalcuéyé (1) déroule du 
nord au sud ses belles vallées et ses coteaux couverts d'une éter- 
nelle verdure ; au midi les riches campagnes de Chalco terminées 
par les monts de porphyre qui servent de gradins au Popocatepetl, 
puis en tournant au sud et à l'ouest la noble vallée d'Anahuac 
avec ses grands lacs, ses cités assises sur les eaux, effacées dans 
leur splendeur antique par leur fière rivale, Mexico-Tenochtitlan, 
qui rappelle, dans les siècles modernes, les derniers efforts de la 
puissance des Nahoas (2). 

Au pied des deux pyramides du soleil et de la lune s'étend tout 
un système de pyramides plus petites, tumuli, semblables à ceux 
qu'on voit partout dans l'Amérique septentrionale, de neuf à dix 
mètres d'élévation. Ces monuments, au nombre de plusieurs cen- 
taines, sont disposés exactement, suivant la direction des paral- 
lèles et des méridiens, en avenues d'une grande largeur, aboutis- 
sant aux quatre faces des pyramides principales ; seulement les 
plus petites se rencontrent en plus grand nombre vers le côté 
austral du temple de la lune que vers le temple du soleil (3). 
Toute cette plaine, que les Espagnols, d'après un mot emprunté à 
la langue de l'île de Cuba , appelaient « Llano de los Cues (4), » 
portait anciennement , chez les Mexicains , le nom de « Micaotli , 
ou le Chemin des Morts. » 

Ces monuments imposants, considérés comme les plus anciens 
du Mexique, sont attribués , par Sahagun (5), aux Nahoas, qui les 

(1^ Matlalcuéyt', Jupon d'azur, nom de la di'-essp dos eaux, à laquelle cette 
montagne appelée aujourd'hui la Walinche ou de TIaxcala était consacrée, à 
cause de sa fertilité. 

(2) Mexico est la dernière ville de quelque importance construite par les in- 
digènes dans l'Anabuac avant la conquête. 

i:i) Huniboldl, lassai politique, etc., toni. Il, page 08. 

(4) La plaine des Temples. Le mot eu ou ku, prononcez cou, signifie saint 
dans la langue yncatèque. iotnch-Ku, maison sainte, temple, église. Les Espa- 
gnols le Irouvèri nt en usage à Cuba, dont la langue est aujourd'hui perdue. 

i^b) Hisl. de las cosas de iN. Espana, etc., lib. X, cap. 20. 



— 151 — 

érigèrent pour servir de tombeaux à leurs princes (1). Siguenza 
leur donnait pour fondateurs les Olmèques (2), et ïorquemada, 
se fondant sur l'authenticité des livres des Totonaques (3), affirme 
de la manière la plus positive qu'ils devaient leur origine à ce 
peuple. Ces trois opinions, également respectables, heureusement 
pour la véracité de l'histoire, s'accordent parfaitement, et, par 
cela même, deviennent un fait qu'on ne peut plus révoquer en 
doute. . 

Gomara (4), qui résume en quelques mots des données précieuses 
pour l'histoire ancienne de l'Amérique septentrionale , dit que les 
populations qui envahirent, à diverses époques, les provinces du 
Mexique sont toutes sorties d'une même souche ; il la personnifie 
sous les traits d'un vieillard respectable appelé Iztac-Mixcohuatl, 
lequel demeurait en Chicomoztoc ou les Sept (irottes. De sa 
femme ilancueitl il eut six fils , le premier nommé Xelhua , le 
deuxième Tenuch , le troisième OlmecatI, le quatrième Xicalan- 
catl, le cinquième Mixtecatl et le sixième Otomitl. D'une autre 
femme , nommée Chimalman , naquit un septième fils nommé 
Quetzalcohuatl. Des six premiers, ajoute l'écrivain, procédèrent 
de nombreuses générations qui de leurs rameaux couvrirent tout 
le sol de la Nouvelle-Espagne. Ces lignes, si courtes, qu'on ne 
peut, après tout, considérer que comme une espèce d'allégorie, 
résument, en grande partie , l'histoire de l'origine et de l'établis- 
sement des antiques populations dans ces contrées. 

Iztac-Mixcohuatl, ou la Blanche Couleuvre Nébuleuse, le père 



(1) « Âlli tambieu se enteiraban los principales y senores, sobre cuyas se- 
pulturas se niandabau hacer tumiilos de tiirra, que hoy se ven todavia, y pa- 
rccen como inoutucillos bechos à mano, y aun s'^ notau lodavia los boyos donde 
sacaroH las dichas piedras é penas de que se hicierou los tumulos, y los que 

hicieron al sol y ;( la luua, son como grandes monte» edificados à mano » 

Sabagun, Hist. de las cosas deN. Espana, lib. X, cap. 29. 
. (2) Gemclli Carreri, Giro del Mundo, etc., tom. VI, etc. 

(3) Monarq. Ind., lib. lll, cap. 18. 

^4) Cronica de Nueva- Espana, etc., cap. 66, apud Barcia. 



— 152 — 

de la race, désigne évidemment les régions septentrionales, où se 
trouvait l'ancien Chicomoztoc, le premier lieu qui ait porté ce 
nom (1). Ilancueitl, la Vieille Femme, ou mieux le Vieux Jupon, 
indique l'antiquité des six nations et les distingue, jusqu'à un 
certain point, de celle à laquelle appartenait QuetzalcohuatI (2). 
On sait, par d'autres traditions (3) contemporaines de celles qui 
furent recueillies par Gomara , que plusieurs de ces personnages 
faisaient partie de la colonie amenée par le législateur à Xica- 
lanco, d'où ils se dispersèrent, eux ou leurs descendants, dans les 
diverses provinces dont la population leur est attribuée. On ne 
saurait affirmer cependant, d'après ces traditions, que ces popu- 
lations ou les races qui les dominèrent fussent toutes issues d'une 
même souche : il n'y a rien d'impossible à ce qu'elles soient origi- 
nairement sorties de la même contrée ; mais il est probable que le 
désir de s'illustrer aura plus d'une fois, ainsi qu'il arrive ailleurs, 
inspiré aux nations américaines le besoin de rattacher leur ber- 
ceau à celui des Nahoas. 

Quoi qu'il en soit , il est hors de doute que, à l'époque où les 
uns travaillaient à étendre leur puissance sur les régions de Ta- 
moanchan et de Xibalba , d'autres, mécontents, apparemment , 
de leur partage , montant à l'intérieur du Mexique, allaient s'éta- 
blir sur le plateau aztèque. De ce nombre paraissent avoir été 
ceux auxquels les historiens donnent les noms d'Olmecatl et de 
Xelhua (4). Ils se fixèrent, avec les leurs, sur les bords de la 
rivière Atoyatl, qui coule entre la Puebla et Tlaxcallan, et s'éten- 

(1) Il paraît évid(Mit, d'après les traditions, qu'il y eut plusieurs endroits du 
nom de Chicamoztoc ; mais il sera toujours difficile d'en déterminer exacte- 
ment la situation. 

(2) Ceci ferait-il allusion à l'alliance qui s'établit entre QuetzalcohuatI ou 
les siens et les peuples auxquels il enseigna sa doctrine ? 

(3) Rios, Intcrprct. Vat. ap. Kingsborough. — IxtIiIxocliitI, Primera rela- 
cion (le las vidas de los reyes lultocas, etc. MS. îles Arcliives nationales de 
Mexico, cap. 1. 

(4} Gomara, Cronica, etc., cap. 66. — Rios, Interprel. Cod. Vat. 



— 163 — 

dirent ensuite jusqu'aux frontières des Xicalancas, dans la terre 
chaude. Xelhua est célébré, dans les légendes antiques , comme 
un des conïpagnons de Quetzalcohuatl échappés du naufrage (1) 
où s'anéantirent leurs premiers travaux ; c'est à lui que les cités 
de Téotitlan, de Cozcatlan, de Tecpantlan, de Téohuacan, d'Ye- 
pallan, d'itzocan, de Quanhquechollan et de Huitzilapan attri- 
buent l'honneur de leur fondation. Celle-ci était située dans la 
plaine où s'élève actuellement la Puebla de los Angeles ; elle était 
renommée, de temps immémorial, à cause de la pyramide de 
Cholullan, qu'on disait avoir été bâtie également par Xelhua, en 
commémoration de la catastrophe à laquelle il avait échappé , au 
commencement de son séjour en Amérique (2). 

Mais, avant d'entreprendre ce monument glorieux , Xelhua 
avait dû combattre afin de pouvoir rester dans la possession pai- 
sible de ce sol magnifique. Antérieurement à l'établissement des 
Olmèques, ces régions avaient été occupées par la nation fabu- 
leuse des Quinamés ou géants, dont nous avons dit ailleurs 
quelques mots (3). Aussi orgueilleux et aussi corrompus que les 
princes de Xibalba, ils étaient, ainsi qu'eux, abandonnés à tous 



[t) L'iuterprè(e du Cod. Vat. et d'autres écrivains de la même époque font 
allusion ici au déluge universel ; mais il est certain, ainsi que nous l'avons 
démontré plus haut, que le naufrage dont il s'agit et d'où Xelhua s'échappa 
ainsi que Quetzalcohuatl et ses compagnons est une catastrophe isolée, mais 
dont les prêtres qui leur succédèrent cherchèrent à confondre plus ou moins le 
récit avec celui de déluge universel. 

(2) Rios , Interp. Cod. Vat., etc. Nous parlerons plus loin de la légende 
qui concerne Xelhua et l'édification de la pyramide de Cholullan. — Voir en- 
core Ivtlikochill, Primeira Relacion de las vidas de los reyes tultecas. — Vey- 
tia, Hist. Antig. de Mexico, tora. I, cap. 12. 

(3) Quinamés, mieux Qw/'/iarnerin, pluriel de ()Mntame<t, que les auteurs 
traduisirent par le mot géant, à cause des excès de tout genre que leur attri- 
buait la tradition toltèque , ainsi qu'aux géants antédiluviens de l'Écriture. 
Les Quinamés étaient une population puissante, plus ancienne que les Ol- 
mèques, mais dont il n'est guère resté d'autres souvenirs que des fables. 11 en 
existait encore quelques-uns au commencement de la monarchie toltèque, 
suivant le Codex Chimalpopoca, Hist. Chron. 



— 154 — 

les vices de la luxure. Envieux de la supériorité de leurs nou- 
veaux voisins, ou alarmés, peut-être, de la rapidité de leurs pro- 
grès, ils les soumirent sous le joug le plus dur. Cet esclavage, 
toutefois, dura peu. Si les premiers avaient la puissance maté- 
rielle, les seconds possédaient, avec le courage, la ruse et un génie 
supérieur. Ce furent les armes qu'ils employèrent pour se dé- 
livrer de leurs oppresseurs. Dans un festin solennel où ils avaient 
convié les principaux chefs des Quinamés, ils les enivrèrent, 
après quoi ils les massacrèrent sans en épargner un seul (1). Telle 
fut l'origne de la domination des Olmèques sur le plateau de 
Huitzilapan. De la race des Quinamés il resta à peine quelques 
débris épars dans les montagnes , que les Toltèques achevèrent 
d'exterminer quelques siècles après. On ne garda d'eux d'autre 
souvenir que leur nom ot celui d'une de leurs divinités, Tlaloc (2), 
qui avait été aussi un de leurs rois et (|ue ses grandes actions 
avaient fait placer sur les autels ^3). 

Vers le temps où les Olmèques s'emparaient de cette contrée, 
d'autres nations, que l'on croit contemporaines, s'introduisaient 
dans les provinces voisines ; ce sont, d'abord, des tribus à qui la 
nature nébuleuse de leurs montagnes fit donner le nom de 
Mixtecas, désignés ailleurs sous le nom de Zapotecas (4). Saha- 
gun, qui avait recueilli des notions si intéressantes sur la géo- 
graphie ancienne et les productions naturelles du Mexique, rap- 
pelle en faveur des uns et des autres le nom antique de leur pays 
et la dissimilitude de leur langage d'avec le nahuatl (5). Les 
Olmèques, (pi'il surnomme Vixtoti (6), habitaient, ainsi que les 

(1) Bios, IxtIiIxochitI rt Veytia, id. ubi sup. 

\'2) Ixtlihddiitl, qui cv^t le seul où nous trouvions ce fait, l'crit ici Tlnloll. 
Nous parlerons plus loin do cette divinité, qui demeura au\ Toltèques et à 
leurs successeurs jusqu'à la conquête. 

(3) IxtIiIxochitI, Cuarta Rel. de las vidas de los rcyes lullecas. 

(4) Id , Primeira rel., etc. — Gomara, Cronica, etc., cap. 00. 
(5^ Sahaguu, Hisl. de N.-Espana, etc., lib. X, cap. 29, 

(fi) Ce mol Viœloli ne se trouve que dan» Saha^un ; il a (lurbjuc rcs^em- 



— 155 — 

\Jixtecas, les riches vallées que leur fertilité avait fait appeler 
Tialocan (1). Ces populations étaient les seules qui ne se fussent 
point mêlées aux Chichimèques, On trouvait, à la vérité, parmi 
elles des tribus, parlant la langue nahuatl ; mais la leur, au dire 
des Mexicains, était étrangère et barbare (2). C'est pourquoi on 
les désignait généralement par le sobriquet vulgaire de Te- 
nimes (3). 

Les autres tribus qu'on i)eut l'egarder au moins comme contem- 
poraines des Olmèques sont les Totonaques et les Othomis. Les 
Totonaques, qui s'attribuent, dans leurs annales (4), l'érection des 
pyramides de Téotihuacan , justifient, par cela même , l'antiquité 
de leur établissement dansl'Anahuacet, conséquemment, laprio- - 
rite de leur émigration. Lorsqu'ils sortirent de Chicomoztoc, 
disent-ils, les Chichimèques y étaient encore renfermés (5). Quant 
à eux, ils se mirent en chemin avec ceux qui, depuis, colonisèrent 
Xalpan (6), formant ensemble vingt familles qui parlaient une 
même langue et observaient les mêmes usages. Après un long 
voyage, ils descendirent dans la vallée d'Anahuac : ayant laissé 
derrière eux les Xalpanèques qui s'étaient arrêtés sur les bords 
du lac de Xaltocan, ils continuèrent leur marche jusqu'à la plaine 
de Téotihuacan, où ils se décidèrent à fixer leur séjour (7). 

blauce avec celui de Wilz-lé, le bois d'épines, ou le Quiche. La racine Wilz , 
épine, a le même sens dans le quiche que dans le nahuatl. Witz avait encore 
le sens de méridional dans la langue nahuatl. 

(1) Tialocan, pays de TIaloc ou de l'abondance. C'est le nom antique donné 
aux contrées situées entre Oaxaca et Chiapas. 

(2) Sahagun, Hist. de N.-Espaîia, etc., lib. X, cap. 29. 

(3) Tenimes, pluriel de Tenill , homme d'une autre nation, uovice, bar- 
bare, etc. { Molina, Vocab. de la leng. Me\icana y Castillana, etc. ). Ce mot, 
dans une bouche mexicaine, sonnait comme le mot barbare chez les Grecs. 

(4) Torquemiida, Monarq. Ind., lib. III, cap. 18. 

(5) Encerrados , dit le texte espagnol. Cela signifiait-il le joug sous lequel 
ils gémissaient et à cause duquel ils abandonnaient leur patrie ? 

(6) Xalpan, sur le sable, à dix lieues N. 0. de Mexico, aujourd'hui la Ha- 
cieuda de Xalpan , près de Huehuelacan. 

(7) Torquemada, id ubi sup. 



_ 156 — 

L'extrême différence qu'il y a entre la langue des ïotonaques 
et la langue nahuatl, la ressemblance, au contraire, qu'on lui 
trouve avec le Maya et ses dialectes (1), sont encore une preuve 
en faveur de leur antiquité. Mais une différence encore plus 
marquée paraît avoir séparé, de temps immémorial, les Othomis 
des autres peuples du Mexique. S'il est vrai, comme les traditions 
semblent s'accorder à le dire, que Chicomoztoc ait été le berceau 
commun de toutes ces populations, il a dû s'opérer, parmi elles, 
un changement bien profond, pour les mettre à une si grande 
distance l'une de l'autre. En admettant, cependant, dans toute 
son extension, l'assertion de Gomara, que les Othomis, ainsi que 
les Olmèques et les Mixtecas, aient eu le même point de départ 
que les tribus de la langue nahuatl, rien n'empêche de penser 
qu'elles aient appartenu à des races distinctes, mais descendues 
peut-être des contrées septentrionales, sous le commandement 
d'un chef unique (2). Quoi qu'il en soit, il y a tout lieu de croire 
que les Othomis occupaient les montagnes et les vallées de l'Ana- 
huac assez longtemps avant les Nahoas et les tribus connues en- 
suite sous le nom de ïoltèques. 

Rudes et agrestes dans leurs personnes comme dans leurs 
coutumes et leur langage, menant une vie dure, habitant la mon- 
tagne de préférence à la plaine, les Othomis ont conservé, depuis 
l'époque la plus reculée de la tradition toltèque, les mêmes 
mœurs et le même idiome, sans se confondre jamais avec les 
nations qui se fixèrent à côté d'eux, qui les persécutèrent plus 
d'une fois et qui passèrent ensuite sans laisser de trace. Leur 
langue, rude comme eux, est monosyllabique (3) : embrassant à 



(1) Sahaguii dit que la langue (olnnara venait de la huazleca, qui parait 
elle-même n'être qu'un dialecte ou dérivé du maya. 

(2) C'est ce qu'on a observé plus d'une fois en Asie, dans les grands mou- 
vements des Huns et des Turcs, et même en Europe, sous l'empire de Napo- 
léon I". 

(3) Naxera, Diserlaciou sobre la lengua othomi, etc. Mexico, 1845. 



— 157 — 

la fois tous les sons (1) , mais dénuée d'ornements, elle montre, 
néanmoins, dans sa simplicité quelque chose de majestueux qui 
rappelle les temps antiques (2). Elle se nomme elle-même « Hiang- 
Hiung (3) », c'est-à-dire la langue qui demeure et qui est perma- 
nente, et le nom « d'Othomi » que portent ceux qui la parlent 
exprime d'une manière sensible leur condition de dépendance 
et de misère, depuis une longue suite de siècles « jamais tran- 
quilles (4). » 

D'où venaient les Othomis? par quelles contrées avaient-ils 
passé avant de descendre au Mexique ? quelle est cette langue si 
différente des autres et à laquelle ils donnent le titre de perma- 
nente, hiang-hiung? Tout ce que l'on sait aujourd'hui, c'est qu'ils 
ont précédé les Toltèques et qu'ils habitaient non-seulement la 
province du Tula (5), avant la fondation du royaume de ce nom, 
mais encore une portion considérable des régions du plateau 
aztèque (6). Quoique rudes et grossiers aujourd'hui, ils sont bien 
loin de l'état sauvage qui ne paraît pas même avoir été jamais 
leur condition. Montagnards austères , on les connut toujours 
comme un peuple essentiellement agriculteur, adonné aux mêmes 
arts que les autres nations du Mexique. Dans leur religion simple 
et dégagée des rites cérémoniels et superstitieux des Toltèques, 
ils paraissaient avoir conservé plus longtemps que les autres la 
pureté des notions de la loi naturelle. Ils reconnaissaient un 

(1) Ces sons sortent également du nez, de la bouche, de la gorge, de la 
tête et de la poitrine. (Id., ibid.) 

(2) Il est assez curieux d'observor que les chants de Nezahualcoyotl , roi de 
Tetzcuco , que M. Ternaui-Compans rapporte à la suite de son Histoire chi- 
chimèque d'Ixtlilxochitl, comme des spécimens de la poésie mexicaine, sont 
dans la langue othomie. 

(3) Hia-hiu avec un tiret sur Va et sur Vu, suivant l'orthographe adoptée 
au Mexique, prononcé comme nous écrivons dans le texte. 

(4) iNaxera, Disertacion, etc. 

(5) Tula ou Tollan , en langue othomie , Mamhéni , à 14 lieues N. 0. de 
Mexico. C'est encore aujourd'hui une ville de quelque importance, sur la 
route de Quérétaro. 

(6) Las Casas, Uist. Apolog. de las Indias-Occid., tom. III, cap. 123. 



— 158 — 

seul Dieu, créateur du ciel et de la terre, à qui ils donnaient le 
nom « d'Okha », composé d'O, qui signifie le souvenir, l'idée 
présente et de Rha, saint. Pour le ciel, ils disaient « Mahetzi », 
de Ma, lieu, he, étendu, et de tzi, en circonférence (1). 

Le premier de leurs chefs, qui avait été leur guide dans l'Ana- 
huac, nommé OtomitI ou Othon-Tecuhtii (2), dans la langue na- 
huatl, recevait d'eux une sorte de culte inférieur. On leur con- 
naissait deux autres héros ou divinités moins élevées , l'une 
appelée Atetein et l'autre Yoxippa (3). C'est à ce dernier (ju'ils 
avaient le plus de dévotion. Sa fête principale se célébrait dans 
les champs ; elle durait quatre jours, qu'ils passaient à boire et à 
manger avec de grandes réjouissances (4). Ils admettaient, en 
outre, un principe mauvais qu'ils disaient être l'auteur du mal; 
ils le nommaient « E », le Malfaisant. Ils attribuaient un grand 
pouvoir aux devins et aux enchanteurs et se servaient de leur 
ministère pour consulter les dieux et pour apaiser les âmes des 
morts 5). Le chef de ces devins, auquel on donnait le nom de 
« Tecuhllato » (6) , avait le rang de grand-prêtre et Jouissait, dans 
sa nation, d'une haute considération. Le temple de Yoxippa était 
le principal sanctuaire d'Otompan (7) : il différait particulièrement 
des teocallis toltèques; car il avait la forme d'une maison étagée, 
à comble saillant, dans le genre des constructions indoues, ayant 



(1) Naxera, Disertaciou, etc. 

(2,1 ToKiiiemada dit OtomitI; Sahaguii donne les deux suivants. Son étynio- 
lojrie mexicaine, Olomitl, signifie la flèche d'Oton, et Othon-tecuhti, Je seigneur 
ou chevalier Othou. 

(3) Yoxippa ue serait-il pas l'origine du Xipe-totec des Toltèques, et la fête 
de >e nom, inaugurée par récorchement d'un homme et d'une femme Otho- 
mis, peu de temps avant la ruine de l'empire, n'aurait-elle pas commenté par 
une sanglante et fanatique raillerie du culte des Othomis? 

(4) Sahagun, Hist de ISucva-Espana, etc., lib. X, cap. 29. 

(5) Sahagun, ibid. — Naxera, Di^ertacion, etc. 

(G) Sahaguu, ibid. — Tccuhllalo , vieux langage meucain ; il siguifie le 
seigneur des seigneurs, ou le Seigneur par excellence. 
(7) Sahaguu, ibid. 



— 159 — 

une partie supérieure quelquefois crénelée qui avançait en sur- 
plombant le reste de l'édifice (1). Mais c'était sur les hauteurs 
qu'ils offraient plus volontiers leurs sacrifices ; ils s'y préparaient 
par des jeûnes et des pénitences, se tirant, comme les Toltè- 
ques (2), du sang des oreilles avec des épines de maguey et par 
des ablutions de tout le corps, quelque temps qu'il pût faire (3), 
Jusqu'aux derniers temps de la monarchie mexicaine, ils furent 
les seuls de toutes les nations de ces contrées à continuer l'ancien 
calcul du temps par lunaisons (4). Dans tout le reste, ils avaient à 
peu près les mêmes coutumes que les peuples voisins ; ils s'habil- 
laient, à peu de chose près également, comme les Mexicains, 
quoique avec moins de grâce et d'élégance ; mais une chose par 
laquelle ils différaient de tous les autres, c'est qu'ils se rasaient 
habituellement toute la tête, à l'exception d'une petite touffe 
qu'ils laissaient croître au sommet de l'occiput comme les Chi- 
nois (5). 

Tels étaient les Othomis dans les temps anciens, autant qu'il a 
été possible d'en juger d'après les chroniques toltèques et mexi- 
caines. Asservis tour à tour par les Toltèques, les Chichimèques 
et par les Aztèques, ils se virent regardés de temps immémorial 
comme les derniers des hommes par les nations qui dominèrent 
dans l'Anahuac, aux yeux desquelles le nom d'Othomi était un 
sobriquet de mépris et de bassesse. Nous les suivrons à travers 
les âges ; mais nous les verrons souvent humiliés et persécutés 
par leurs voisins et leurs conquérants, portant jusqu'à nos jours, 



(1) Id., ibid. —Aubin, Mémoire sur la peinture didactique et l'écriture figu- 
rative des anciens Mexicains, pag. 121. 

(2) Ces coutumes pouvaient leur être venues des Toltèques, qui les domi- 
nèrent assez longtemps pour qu'il leur eu pût rester quelque chose. 

(3) Sahagun, Hist. de N.-Espaùa, lib. X, cap. 29. 

(4) Id., ibid. — Naxera, Disertacion, etc. 

(5) Sahagun, ibid. — Na\era, ainsi que d'autres philologues, trouve une 
grande ressemblance entre l'othomi et le chinois. M. Aubin en remarque entre 
l'othomi et la langue maya. 



— 160 — 

dans leur existence avilie, une ressemblance frappante avec les 
Juifs dispersés après la destruction de Jérusalem (1). 

Les traditions les plus anciennes du Mexique nous montrent les 
Othomis en possession des montagnes et de la vallée d'Anahuac, 
ainsi que des vastes contrées qui s'étendent au delà, dans le Mi- 
choacan, jusqu'aux frontières de Xalizco et de Tonalàn ; ils 
étaient également les maîtres du plateau do TIaxcallan , dont ils 
passaient pour être les premiers aborigènes au temps de la con- 
quête (2). Malgré l'assertion de Clavigero (3), il est certain qu'ils 
étaient réunis en corps de nation avant l'établissement de la mo- 
narchie toltèque ; ce qui le prouve, c'est la condition avancée de 
leur agriculture , c'est la multitude de leurs villes et de leurs vil- 
lages (4), mais surtout l'étendue de leur population, qui fut tou- 
jours regardée comme une des plus considérables du Mexique (5). 
Il leur eût été impossible d'y vivre dans une telle agglomération , 
s'ils n'avaient eu que les ressources des Chichimèques sauvages 
auxquels on veut les assimiler quelquefois ; une preuve d'ailleurs 
sans réplique, c'est, comme nous l'avons dit, l'existence de plusieurs 
grandes villes fondées longtemps avant l'invasion des Toltèques et 
que ceux-ci ne firent que repeupler, à l'aide des mêmes Othomis, 
après en avoir changé les noms. Les plus célèbres étaient Mam- 
héni, nommée ensuite ïoUan (6), par les conquérants nahoas et 
Otompan (7), où il est impossible de ne pas reconnaître le nom 



(1) Naxera, Disertacion, etc. 

(2) Las Casas, Hist. Apolog., etc., tom. III, cap. 123. 

(3) Hist. Antig. de Mexico, Irad. de Mora, lib. 11. 

(4) Sahagun, Hist. de N.-Espaùa, etc., lib. X, cap. 29. 

(5) C'était l'opinion de Clavigero lui-même, ibid. 

(6) Neve y Molina, Arte del idioma otliomi, etc. Mevico, 1767. 

(7) Otompan, composé d'Oton et de pau, terminaison de la langue mcii- 
cainc et d'une foule d'aulres langues de ces contrées, avec une significatiou 
analogue, indiquant l'étendard , la suprématie, le lieu principal, etc. Otom- 
pan était la capitale des Othomis. Elle est célèbre par la bataille que Corlès y 
livra contre les troupes mexicaines, après sa sortie de Mexico. On l'appelle 
aujourd'hui Otumba. 



— 161 — 

patronymique 'de la nation qui était celui de son fondateur 
Othon (1). 

A ces deux, il faut en joindre une troisième, Téotihuacan, fon- 
dée par les Totonaques, qui n'étaient, suivant toute apparence, 
qu'une fi\iction de la même famille. Il est indubitable qu'ils furent 
contemporains. Si nos conjectures sont exactes, Otompan aurait 
été la capitale des Othomis , tandis que Téotihuacan en était la 
ville sacerdotale. Oméacatl (2), l'un des premiers chefs totona- 
ques, y exerçait probablement les fonctions de roi et de sacrifi- 
cateur. Les histoires totonaques parlent avec emphase de la lon- 
gueur du règne de ce prince, de l'ordre et de la civilisation qu'il 
introduisit parmi les peuples, de la justice et de la paix dont ils 
jouirent sous son gouvernement (3). Elles font mention aussi 
d'une grande famine qui désola toutes les provinces de son 
royaume et d'une peste qui, à la suite de la famine, fît périr beau- 
coup de monde. Oméacatl cessa de régner dans un âge fort 
avancé; il disparut dans un témazcal (4) où il était entré, sans 
qu'on sût jamais ce qu'il était devenu. Torquemada (5) ne rap- 
porte pas les motifs qui obligèrent les Totonaques à se retirer 
des provinces oii ib s'établirent ensuite. Mais l'entrée des Chichi- 
mèques dans l'Anahuac, dont il parle après cela, paraît coïncider 
avec l'invasion des tribus toltèques, auxquelles probablement les 
Totonaques refusèrent de se soumettre. Les histoires signalent 
cependant l'amitié qui existait entre les Chichimèques et Xaton- 
tan, successeur d'Oméacatl ; elles ajoutent que, après avoir régné 



(1) Sahaguo, Hist, geu. de las cosas de Nueva-Espana, lib. X, cap. 29. 

(2) Torquemada, Monarq. lud., lib. III, cap. 18. 

(3) Id.,ibid. 

(4) Le témazcal est une espèce de grand four chauffé par un fourneau voisin, 
dont les Mexicains usaient fréquemment pour prendre des bains de vapeur. 
Le témazcal est encore aujourd'hui en usage dans le Mexique et le Guatemala. 

(5) Monarq. Ind., lib. 111, cap, IS. Il donne seulement à entendre que les 
Totonaques étaient dans l'appréhension de quelque ennemi puissant , pro- 
bablement les Nahoas qui s'approchaient. 

I. 11 



— IG2 — 

éjjaleniont dcî lonjjues unuées, ce prince lut enseveli dans un mo- 
nument d'une grande magnificence qu'il avait bàli durant son 
règne , pour lui servir de tombeau , ainsi qu'à ses succes- 
seurs (1). 

Ce monument fut-il érigé dans la plaine de Téotihuacan ? L'au- 
teur (2) ne le dit pas ; mais tout le fait présumer, et il est probable 
que le sépulcre de Xatontan fut une des premières pyramides qui 
rendirent depuis cette ville si célèbre. « C'est là, en effet , dit 
Sahagun (3) , qu'on enterrait les grands et les seigneurs : sur 
leur sépulture on édifiait ensuite des tumuli en terre que l'on 
voit encore aujourd'hui et qui sont comme des monticules faits 
de main d'homme ; on retrouve même dans les environs les car- 
rières d'où l'on a extrait les pierres ou les rochers qui ont servi à 
les bâtir. » 

Nous avons déjà fait remarquer l'importance particulière que 
les légendes sacrées du Mexique attachaient à Téotihuacan. Sous 
le voile de l'allégorie, on reconnaît que cette ville a dû jouer un 
grand rôle dans les temps antiques ; des raisons politiques ou 
religieuses firent, sans doute, un devoir aux chefs de la race na- 
huatl et aux fondateurs de la monarchie toltèque de dérober sous 
des symboles mythologiques les événements dont elle avait été 
primitivement le théâtre. Dans son enceinte ont lieu les assem- 
blées des dieux : c'est là qu'après les diverses convulsions de la 
nature ils descendent pour se concerter sur l'organisation de 
l'univers (4), sur la marche des astres qui règlent les années (5) ; 
c'est là enfin qu'a lieu l'apothéose de Nanahuatl, un des faits les 
plus étranges et les plus difficiles à expliquer de l'histoire. L'ac- 



(1) Torquematla, Moiiurq. liid., lib. III, cap. 18. 

(2) Id., ibid. 

(3) Sahagun, llist. de lascosasde Nueva-Espaùa, lib. X, cap. 29. 

(4) Codex Chiinalpopoca, Hist. des soleils. 

^5) C'est à Tcotihuacau que paraît avoir conmieucr la réforme du calendrier 
par les Nahoas. 



cord que nous croyons trouver entre ces événemen's et la suite 
des migrations nahoas, d'après le récit des livres quiches (1), nous 
oblige à y ramener actuellement le lecteur. 

(1) MS. Quiche de Chichicaslenaiigo. 



CHAPITRE DEUXÏBÏE. 



Tradition des Quiches sur leur pairie primitive. Les quatre Balam. Leur mi- 
gration. Familles de Tamub et d'Ilocab. Quatre lieux distincts du nom de 
Tulan. Dieux des Quichi's. Sacrifices humains à Tohil. Nouvelle migration. 
Passage par la mer, de rOrieul. Tradition cakchiquèle de ce passage. 
Tristesse, longue nuit, absence du soleil. Lever du soleil. Allégresse de la 
nature. Sacrifice des trois encens. Les Yaquis de Tcpou. Séparation des 
tribus. Yolcuat, Quitzalcuat et Tohil. Chicomoztoc ou les Sept Grottes, 
d'après Sahagun. Légende de l'apothéose de NanahuatI à Téotihuacau. Sa 
maladie. Il se jette dans les flammes et est transformé en soleil. Tombeaux 
de Téotihuacau. Traditions à ce sujet. Premier sacrifice humain. Fêle du 
Teutléco ou de l'arrivée des dieux. 



Malgré l'obscurité qui enveloppe les livres quiches, on ne laisse 
pas d'y trouver nue multitude de faits qui jettent un grand jour 
sur les origines américaines. La nation qui les conserva apparte- 
nait à une période comparativement récente ; mais ayant em- 
prunté aux Toltèques son organisation et ses lois, elle s'était ef- 
forcée constamment de rattacher son berceau à celui de ce peuple 
célèbre. C'est ainsi qu'à travers les siècles écoulés depuis les pre- 
mières migrations de Nahoas elle s'aj)proprie leurs traditions les 
unes après les autres et s'y montre toujours la première, imposant 
aux chefs qui les guidèrent les noms de ses héros, ou bien peut- 



— 165 — 

être attribuant à ceux-ci les titres des premiers législateurs nahoas 
ou toltèques. Ils sont quatre, et ce sont quatre frères, Balam- 
Ouitzé, Balam-Agab, Mahucutah et Iqi-Balam (1); les mêmes ils 
paraissent invariablement à la tête de toutes les tribus à dater de 
l'époque la plus reculée de leur sortie des régions de l'Ombre, 
« Camuhibal », jusqu'à leur installation définitive dans les mon- 
tagnes du Quiche. Pour n'altérer en rien les passages curieux que 
nous voulons mettre sous les yeux du lecteur, nous laisserons ces 
quatre noms partout où nous les trouverons, bien qu'on voie sou- 
vent avec la dernière évidence, dans l'ensemble des livres qui- 
ches, qu'ils y avaient été intercalés à dessein, dans un intérêt 
d'orgueil national. 

C'est en parlant d'eux que l'auteur ajoute, après avoir raconté 
les traditions que nous avons citées antérieurement : « C'étaient 
des hommes d'une grande sagesse et d'une science consommée, et 
alors nos pères et nos mères n'adoraient pas encore la pierre et le 
bois (2). » Le titre d'Ahqixb et d'Ahqahb, c'est-à-dire, de Maîtres 
des épines et de l'holocauste (3), qui leur est donné, semble an- 
noncer une altération du culte primitif, dont il est question plus 
haut. Sur le point d'abandonner leur patrie , car ils étaient là 
en grand nombre avec ceux de Yaqui (4) : « Partons, s'écrient-ils. 



(1) Balam-QuUzé signifle, suivant Ximcnes, le tigre au doux sourire, dévo- 
rant, fatal; Balam-Agab, le tigre de la nuit; Mahuculah n'a pas un sons bien 
clair et ressemble aux noms des chefs sauvages du nord. Iqi-Balam signifie 
tigre de la lune. Ces noms sont, d'ailleurs, symboliques comme la plupart de 
ceux qui se trouvent dans la première partie du MS. Quiche. 

(2) Adorer le bois et la pierre , telle est l'expression généralement em- 
ployée, par les anciens Quiches, pour désigner l'idolâtrie. 

(3) Ahqixb, c'est-à-dire, maître ou possesseur des épines avec lesquelles ils 
se tiraient le sang qu'ils offraient au soleil. Ahqahb , maître de l'immolation 
ou de l'holocauste, du sacrifice, du châtiment. Ce sont deux termes très-an- 
ciens et dont Ximenes n'a pas su se rendre compte. 

(4) Le mot Yaqui, dans les langues guatémaliennes, s'applique à toute