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Full text of "Histoire des nations civilisées du Mexique et de l'Amérique-Centrale : durant les siècles antérieurs a Christophe Colomb"

HISTOIRE 



DES NATIONS CIVILISÉES 

Dli MEXIQUE 

ET DE L'AMÉRIQUE -CENTRALE 

DURANT LES SIÈCLES iOTÉRIEURS * CHRISTOPHE COLOMB 



, M.TH SU» DM OOCUMESVS 01.10I5A05 ET E!.T1<«11»1!11T 

INEDITS, PCI8R3 AUX aNCIBNNKS 

ARCHIVES BBS ISDK.ÈNES, 



M. L'ABBÉ BRASSEUR DE BOURBOURG, 

,,C,rN AOMOmEIl DE 1.* LÉGATION DE ?nANC.K AU «EX.QUK, 
TT AUM.MSTUATErn ECC.esiAST.OtE r,r. iNn,r.«S PE KAB.NAt 
,' (illATɻlAl.A 



TOME TROISIÈME, 

rûMPRENAN'r'L'HISTOIRE DES ÉTATS DU MICHOACAN ET d'OAXACA 

ET m L'EMPIRE DE l'ANAHUAC JUSQU'A l'ARRIVÉB DES ESPAGNOI 

ASTRONOMIE, RELIGION, SCIENCES ET ARTS DES AZTEQUES, ETC 

AVEC UNE CARTE DES ÉTATS DU MEXIQUE 

SOUS MONTÉZUMA H. 



PARIS, 

ARïHIIS BERTRAND, EDITEUR, 

MDRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE , 
rvie Hautefeuille, 21 



1 



HISTOIRE 

DES NATIONS CIVILISÉES 

DU MEXIQUE 

ET DE L'AMÉRIQUE-CENTRALE. 



Vu les traités internationaux relatifs à la propriété littéraire , l'auteur 
et l'éditeur de cet ouvrage se réservent le droit de le traduire ou de le 
faire traduire en toutes langues. Les formalités prescrites par les traités 
sont remplies dans les divers Etats avec lesquels la France a conclu des 
conventions littéraires, et ils poursuivront toutes contrefaçons, ou tra- 
ductions faites au mépris de leurs droits. 



PARIS. — IMPRIMKRIE DE MADAME VEUVE BOUCHARD-HUZAUD , 

Bi E LE l'*pero:< , b. 



HISTOIRE 

DES NATIONS CIVILISÉES 

DU MEXIQUE 

ET DE L'AMÉRIQUE -CENTRALE, 

DURANT LES SIÈCLES ANTÉRIEURS A CHRISTOPHE COLOMB, / 



ÉCRITE SUR DES DOCUMENTS ORIGINAUX ET ENTIEREMENT 

INÉDITS, PUISÉS AUX ANCIENNES 

ARCHIVES DES INDIGÈNES, 



PAR 



M. L'ABBÉ BBASSEUR DE BOURBOURG, 

AXCltN AUMONIER DE L\ LÉGATION DE FRANCE AU MEXIUCE, 

ET ADMINISTRATEUR ECCLÉSIASTIUUE DES INDIENS DE BABINAL 

( GUATEMALA ). 



TOME TROISIEME, 

COMPRENANT l'hISTOIRE DES ÉTATS DU MICHOACAN ET d'OAXACA 

ET DE l'empire DE l'ANAHL'AG JUSQU'A L'ARRIVÉE DES ESPAGNOLS. 

ASTRONOMIE, RELIGION, SCIENCES ET ARTS DES AZTÈQUES, ETC. 



PARIS, 



ARTHUS BERTRAND, EDITEUR, 

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE , 

rue Hautcfeuille, 21. 

1858 



HISTOIRE 
DES NATIONS CIVILISÉES 

DU MEXIQUE 

ET DE L'AMÉRlQUE-CEiMRALE. 



LIVRE NEUVIÈME. 



CHAPITRE PREMIER 



Description de la Mixtèque. Divisions anciennes de cette contrée et du Zapote- 
capan. Nations du Chiapas. Apoala , berceau des princes mixtèqucs. Des- 
cription de Sosola. Montagne et temple d'Achuihtla. Wivipecocha , le pro- 
phète de Monapostiac. Sa prédication. On le persécute. Il disparaît. Incer- 
titude sur les origines religieuses de ces contrées. Les Toltèques dans le 
Mixtecapan. Xelhua et les Nouohualcas. La pénitence de Xelhua. Fondation 
du royaume de Quetzaltepec et de celui de Zoquiapan. Principauté de Ti- 
lantongo. Le Taysacaa, pontife d'Achiuhtla. Sacerdoce mixtèque. Éducation 
de la noblesse. Ses épreuves. Sanctuaire souterrain et grotte funèbre de 
Chalcatongo. Temple et caverne de Coatlan. Victimes humaines. Pontificat 
royal de Yopaa ou Mictlan. Sanctuaires de cette ville. Obsèques des rois. 
Célébration de la fête des morts. Visite des àmcs. Palais de Yopaa. Puis- 
sance et splendeur de Wiyatao, grand-prètre de cette ville. Divinités des 
Zapotèques. Sacerdoce de Yopaa. Rigueurs de la continence sacerdotale. 
Orgie sacrée du Wiyatao. Succession au pontificat. Vêtements des prêtres. 
Costume du Wiyatao. État des arts chez les Zapotèques. 



La chaîne principale des montagnes d'Oaxaca commence brus- 
quement derrière la bourgade indienne de Petajja, au nord de la 
ville de Tehuantepec. Elle alimente les sources du Coatzacualco, 
m. 1 



2 

s'étend ensuite entre les deux provinces d'Analiuae (1), dont elle 
sépare les eaux, et se. termine au nord-ouest de Téohuacan (2). 
Elle se partage alors en plusieurs rameaux qui Ibrment, en conti- 
nuant à s'éloigner, les grands plateaux au centre desquels se trouve 
la vallée de Mexico. Ces montagnes colossales, filles de la Cordil- 
lière américaine, surgissent, par assises abruptes, des bords de 
l'océan Pacifique, où elles baignent leur base dans une onde tiède 
et embaumée par les parfums des tropiques, et s'élèvent jusqu'à des 
hauteurs incommensurables, où les frimas de l'hiver remplacent les 
chaudes haleines de l'été. Dans les régions des Mixi et de la haute 
Mixtèque, ces masses, qui paraissent avoir été amoncelées par une 
action volcanique puissante, sont coupées, ainsi que dans l'Amé- 
rique-Centrale, par d'innombrables précipices; leurs bords, cou- 
verts d'épaisses forêts, sont quelquefois si rapprochés, que, d'une 
montagne à l'autre, deux hommes peuvent se parler et s'entendre, 
quoiqu'il faille des journées entières pour franchir la distance qui 
les sépare. Dans leurs profondeurs effrayantes roulent convulsi- 
vement les eaux d'une multitude de torrents qui se précipitent, de 
cascade en cascade, au travers des rochers déchiquetés par les âges. 
Ce n'est que lorsqu'elles arrivent dans les belles vallées de la basse 
Mixtèque et du Zapotecapan, creusées dans les assises inférieures 
de la Cordillière, qu'elles prennent un cours plus régulier : elles 
arrosent alors un sol admirable, où la nature équinoxiale semble 
avoir voulu rassembler toutes ses merveilles. 



(1) Nous avons dit ailleurs ce que les Mcxicaius eutcndaieiit par Ànahuac. 
Sous ce nom, qui sifinifie voisin de l'eau, on connaissait spécialement la val- 
lée de Mexico, à cause des lacs qu'elle renferme, et ensuite les provinces bor- 
dant les rivages de la mer. C'est ainsi que le commerce mexicain appelait /Ino- 
huac-Xiculancn toute la côte depuis la Véra-Cruz Jusqu'au delà de Tabasco, 
et Anahuac- Ayotlan celle de Tocran Pacifique, d'Aiapuho à Soconusco, et 
dont Ayotlan, Xamiltopec et Tututepi^c étai Mit les villes les plus importantes. 

(2) Téohuacan , c'est-à-dire, la Ville des dieux, aujourd'hui Tehiiacan, 
placi' imporlanlc ctirore de l'ctat de Puebla, à 10 I. F,. >\ E. de ISIexico, h l'en- 
trée de la route d'Oaxaca. Elle était ctlèbre autrel'ois par la grandeur et Ja 
beauté de ses temples, que les Espagnols comparèrent aux palais de Grenade. 



— 3 — 

Entre les crêtes les plus âpres de ces nionta{^,nes, les rivages de 
la mer Pacifique elles riches contrées arrosées par le cours impé- 
tueux du Mexcala (1), habitaient autrefois plusieurs nations dont 
les noms s'effacent davantage à mesure que les monuments qu'elles 
érigèrent disparaissent dans la poussière ; nations illustres, comme 
tant d'autres, avant la conquête du continent américain, et qui fi- 
rent trembler plus d'une fois sur leur trône les monarques az- 
tèques : les plus connues étaient les \yabi , les Chontales, les Za- 
potèques, les Mixtèques et les Mixi. Los Wabi avaient été, dans 
les siècles passés, possesseurs de la province de Tehuantepec, dont 
les fertiles campagnes furent si souvent un objet de convoitise 
pour les princes mexicains. Ils avaient été les maîtres du riche ter- 
ritoire de Soconusco (2), et avaient étendu leurs conquêtes jus- 
qu'au sein même des montagnes, où ils avaient fondé ou accru la 
ville de Xalapa la Grande (3). 

Les Chontales s'étaient vus en possession de toute la contrée qui 
s'étend entre la mer et la chaîne de Quyecolani, oii ils avaient 
bâti la ville de Nexapa (4), dont ils furent chassés ensuite 

(1) Le Mexcala ou Rio de las Balzas prend sa source priucipale près du 
village de Tlaxco, à quelques lieues au nord de Tlaxcala. arrose ce territoire 
d'abord sous le nom de Zahuapan, puis, eu s'unissant à d'autres cours d'eau, 
prend celui d'Atoyac. Il descend au sud et, à 50 1. environ de Mexico, forme 
une courbe considérable pour rouler vers le N. 0., séparant de l'état de 
Mexico le nouvel état de Guerrero, où il prend le nom de rio de las Balzas, 
eu recevant plusieurs autres rivières considérables; enfin, à Chururauco de 
Micboacan, se tourne de nouveau vers le sud et se jette dans l'océan Paci- 
fique, non loin de Zacatula. 

(2) Soconusco, autrefois Xoconochco, du mot xoconochlli, qui est la figue 
d'une espèce de nopal. 

(3) Xalapa, ville autrefois nommée la Grande par les Espagnols, pour la 
distinguer de celle du même nom qui se trouve sur la route de la Véra-Cruz 
à la Puebla. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un village appelé Xalupa-del-Mar- 
ques. C'était jadis une des villes les plus florissantes du Zapotecapau; elle 
était située dans une vallée magnifique, à 170 1. S. E. de Mexico et à 3 N. 0. de 
Tehuantepec; elle était au confluent de deux rivières, le Lyapl et le Neœapa, 
qui , en s'nnissaat , prennent ce dernier nom, qui signifie Rivière dos cendres : 
c'est aujourd'hui le Santa-Maria qui se jette dans la mer, près de Tchuaîitepec. 

(4) iVea-apa, autrefois grande ville sur la rivière du même iiom. 



k 



par les rois du Zapotecapan. Les Zapotèques, d'abord resserrés 
dans la montagne deWijazoo (1), d'où ils commandaient, comme 
d'un nid d'aigle , les régions environnantes , et principale- 
ment la vallée du lac de Rualo, s'étendirent ensuite sur toutes les 
contrées dont nous venons de parler, soumirent à leur domina- 
tion les Chontales, et refoulèrent les Wabi dans les îles de Duic- 
Quialoy ou lagunes de Monapostiac (2). Le Mixtccapan comprenait 
les régions occidentales de l'état d'Oaxaca, depuis la frontière 
septentrionale d'Acatlan, qui le séparait des principautés des Tla- 
huicas et de Mazatlan , jusque sur le rivage de l'océan Pacifique. 
Elles se divisaient en haute et basse Mixtèque, l'une et l'autre 
également fertiles, la première resserrée entre les montagnes qui 
lui donnaient son nom; la seconde, occupant les riches territoires 
des bords de la mer, ayant pour capitale la ville de Tututepec (3). 
A commencer des plateaux supérieurs de la chaîne d'Oaxaca, la 
montagne était habitée à l'ouest par la tribu marchande des Beni- 
Xono (4), et, à l'est, par la vaillante nation des Mixi , qui s'éten- 
daient jusqu'à l'isthme de Tohuantepec. 

En sortant des limites de l'état actuel d'Oaxaca, on trouvait, à 
l'est, les régions plus fertiles de Chiapas : la nation des Quelènes, 
dont la capitale était Comitan (5), occupait la frontière guatéma- 
lienne; à l'intérieur, c'étaient les Tzendales, leurs voisins, qui 
avaient succédé aux fondateurs de Palenqué ; celle des Chiapanè- 

(t) Wijazoo, c'est-à-dire, Soutiuelle de Guerre, suivant Burgoa, qui écrit ce 
mot huijazoo. C'est aujourd'hui la Moutague de Santa-Cruz qui sépare les 
vallées du Zapotecapan de la Mixtèque. 

(2) Duic-Quialny , c'est-à-dire, Mer-Grande ou Supérieure dans la langue 
•wabi. On l'appelle aujourd'hui Laguna do San Dionisio, près Tehuaiitepec. 
Monapostiac est le nom d'une île de cette lagune, appelée encore aujourd'hui 
l'Ile enchantée. 

(3) Tululcpec ou Totolepcc, la Montagne des Oiseaux, ville autrefois con- 
sidérable, célèbre par les grandes foires, à l'embouchure du rio Verde, près 
des rivages de l'océan Pacifique. 

(4) Burgoa, Geogr. Descrip. Ilisloria de Guaxaea, etc., part. II, cap. (ri. 

(5) Comitan, ville encore importante aujourd'hui de l'état de (Chiapas, à 
12 1. environ de la frontière de Guatemala. 



— 5 — 

ques, dont le nom servit ensuite à désigner toute la province, en- 
fin les Zotziles et les Zoqui, confinant, au sud-est, avec les Mixi 
montagnards, au nord avec les Nonohualcas , elles Xicalancas, 
qui habitaient les territoires fertiles de Tabasco. Ces deux der- 
nières nations n'en firent ensuite plus qu'une, à cause de l'iden- 
tité de leurs mœurs et de leurs coutumes : essentiellement occu- 
pées du commerce, elles étendaient leurs relations sur toutes les 
côtes qui environnent le golfe du Mexique, ayant leurs principaux 
comptoirs sur la lagune de Xicalanco et aux embouchures des 
fleuves de Tabasco, de Coatzacualco et de Papaloapan (1). Telle 
était la situation relative des populations principales de cette 
contrée durant les quatre ou cinq siècles qui précédèrent la con- 
quête espagnole. 

Si l'on cherche à pénétrer l'histoire des nations situées depuis le 
sommet de la Cordillière à l'océan Pacifique , on la trouve enve- 
loppée de ténèbres encore plus épaisses que celle des Toltèques et 
des Quiches. A l'époque oîi la civilisation porta ses bienfaits dans 
les provinces de Chiapas et d'Yucatan, d'où elle paraît s'être ré- 
pandue sur celles qui nous occupent en ce moment, de nom- 
breuses tribus sauvages habitaient déjà les montagnes du Mixte- 
capan, dont les sombres forêts leur servaient de retraites, en leur 
fournissant le gibier et les racines dont elles se nourrissaient. On 
pourrait, aussi bien que les populations du nord, les confondre sous 
le titre générique de Chichimèques barbares ; car ce ne fut que 
plus tard qu'on les désigna sous le nom de Miztoguijxi ou Mixte- 
cas, nom qui, dans la langue zapotèque, veut dire Chats sauvages. ' 
Ce nom faisait allusion en même temps à leurs mœurs féroces et 
à l'àpreté naturelle de leur pays, couvert de bois, et entrecoupé 
de précipices et de cavernes, où ils se retiraient comme des bêtes 
fauves (2] . 

(1) Coatzacualco, aujourd'hui Guazacualco. Le Papaloapan, ou Fleuve 
des Papillons, est appelé actuellement Alvarado. 

[2) Burgoa, Geogr. Desciip., etc., cap. 25. — Les Mixlèques donnaient eux- 



Les souvenirs liistori(juos de la Mixtèque accordent à la chaîne 
sauva{ïe d'Apoala l'iionneur d'avoir été la {première à recevoir les 
éléments de la civilisation. Cette chaîne commence au chemin qui 
descend de Téohnacan aux bords de l'Océan méridional; elle est 
regardée comme une des plus rudes de toute cette contrée. Dans 
un des endroits les plus solitaires de cette montagne s'ouvre une 
gorge étroite qui semble taillée de main d'homme, comme un ro- 
cher fendu en deux par un tremblement de terre. De cette gorge 
sort impétueusement un ruisseau au murmure duquel se joint sans 
cesse le bruit d'un soulïlc violent, produit du vent qui s'engouft're 
dans une caverne voisine. Ses eaux roulent ensuite plus paisible- 
ment au travers des anfractuosités des rochers jusqu'au fond d'une 
vallée profonde; une roche alticre, isolée entre les deux branches 
de la rivière, en garde l'entrée, et on la dirait placée à dessein en 
cet endroit pour dominer la vallée et les montagnes voisines. Le 
torrent, en rongeant sa base depuis des siècles, l'avait, en quelque 
sorte, rendue inaccessible, et elle n'attendait que la présence de 
l'homme civilisé pour devenir la forteresse la plus formidable du 
pays (1). 

C'est dans ces lieux qu'apparurent, pour la i)remière fois, ceux 
à qui devaient se soumettre les barbares de la Mixtèque, et en re- 
cevoir les bienfaits d'une vie policée, en échange de l'indépen- 
dance. La tradition raconte que deux arbres majestueux naqui- 
rent un jour à l'entrée de la gorge d'Apoala, sur les bords de la 
rivière, où ils se maintinrent, malgré la violence du vent (|ui 
ébranlait leur feuillage, en sortant de la caverne. De ces deux 
arbres sont issus les deux premiers princes de la Mixtèque, homme 
et femme, de (jui descendit la race qui gouverna ensuite cette 
contrée (2). Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit pré- 



iiièmes à leur pays le udiu de Gnudzavui-Gnuhu, TL'rre de pluie, pour l;i 
haute Mixtèque, et Cnuundaa, Côte de la mer, à la basse. 

fl) Burgoa, ihid., cap. '.>3. 

(2) Id , ibid. 



__ 7 — 

cédemment relativement à Iztac-Mixcohuatl et à ses fils (1) , dont 
l'un, Mixtecatl, aurait été le père de la nation niixtèque; ce per- 
sonnage symbolique, aussi bien que la légende des grands arbres 
d'Apoala, cache certainement un fait historique. Ce qui n'est pas 
moins certain, c'est que les descendants des princes du Mixtecapan 
considérèrent toujours ce lieu comme le berceau de leur famille, 
ils l'appelaient, dans leur langue, la terre du patrimoine; ce nom 
s'appliqua même à la ville et à la forteresse qui s'y élevèrent depuis 
et auxquelles les Mexicains donnèrent celui de Tzotzolan (2). 

Des traditions historiques plus respectables attribuent les pre- 
mières tentatives pour dominer ces contrées aux mêmes popula- 
tions qui, du huitième au onzième siècle, continuèrent à envahir 
le Mexique. Sortant des régions lointaines du nord-ouest, berceau 
des enfants d'Iztac-Mixcohuatl, plusieurs tribusguerrières, guidées 
par leurs dieux, passèrent du plateau aztèque dans les humides 
forêts du Mixtecapan (3). La grande et riche vallée deYancuitlan (4), 
où elles pénétrèrent à la descente de la chaîne d'Apoala, ne pou- 
vait manquer d'attirer leurs regards : frappés de sa fertilité, de 
son étendue et de la douceur de son climat, leurs chefs se réso- 
lurent à y fixer leur séjour. Un peu plus haut dans la montagne, 
s'étend, avant d'y arriver, un plateau que la main du Créateur 
semble avoir environné, à dessein, de forêts impénétrables, de ro- 
chers escarpés et d'insondables précipices, pour servir de défense 
à cette belle contrée. Les guerriers du nord profitèrent habile- 
ment de ces fortifications naturelles, soit pour se garantir des at- 
taques imprévues de leurs ennemis, soit pour établir plus facile- 
ment leur domination sur les habitants de ces montagnes. 

On ignore par quels moyens ils parvinrent aies amener sous le 

(1) Toiquemada, Monaïq. lud., lib. I, cap. 12. 

(2j Tzolzolan, c'est-à-dire, Terre-Rugueuse, plus doucement rendu par le 
mot Sosola , qu'oa trouve dans les auteurs, vient probablement de Izolzoll, 
plaie, coupure, à cause de la forme particulière des rochers environnants. 
3) Burgoa, ibid. ubi sup. 

(4) Yancuitlan, c'est-à-dire, Terre-Nou\elle. 



— 8 — 

joug d'une vie policée; mais il y a apparence que les Mixtèques 
ne renoncèrent qu'à la longue à leurs coutumes barbares, et que 
les enseignements religieux eurent une plus grande part dans 
l'œuvre de leur civilisation que les armes de leurs envahisseurs. 
Dans le même temps que se fondait sur ce plateau la ville de Ti- 
lantongo (1), les prêtres qui avaient guidé jusque dans ces lieux 
les tribus septentrionales érigeaient, dans le voisinage, des autels 
aux divinités protectrices de leur marche. Ils firent choix d'une 
cminence placée entre deux abîmes profonds, dont l'un roule un 
torrent, l'autre une rivière impétueuse, cachée sous une ombre 
si épaisse, que jamais, peut-être, depuis la création, ses eaux ne 
réfléchirent la lumière du soleil. Des cyprès et des chênes sécu- 
laires forment, au-dessus de la colline, une ombre non moins 
épaisse, voilant mystérieusement le sentier qui montait au som- 
met, à travers mille aspérités décourageantes pour le voya- 
geur (2). 

C'est là qu'environné de tout ce que la nature de ces monta- 
gnes présente de triste et d'effrayant autour d'elles, on vit s'éle- 
ver le temple, vénéré de la postérité, sous le nom d'Achiuhtla (3). 
L'époque de sa fondation paraît coïncider avec celle de la mis- 
sion donnée par Topiltzin Céacatl-Quetzalcohuatl à ses disciples, 
lorsqu'il les envoya de Cholullan pour instruire les peuples voi- 
sins des préceptes de sa religion (4). Ce sanctuaire précéda-t-il 
l'arrivée des tribus, ou celles-ci entrèrent-elles dans la Mixtèque 
avant les fils de Quetzalcohuatl , c'est ce que l'histoire ne révèle 
point; il est certain, seulement, que les uns et les autres avaient 
une origine commune : il y a tout lieu de croire, d'ailleurs, que 

(1) nurf,'oa, GeofiT. Descrip. Hist. de Guaxaca, etc., cap. 2.1. Tilanlongo , 
nom corrompu de la laiij;u(! ualuiati , serait-il, par hasard, le Tultantonco , 
ou Tollanlonca, des histoires toltèques? 

(2) Burgoa, ibid. ut sup., cap. 23, ii, 2(i. 

(3) Achiuhlla, mieui Arhiatillan, aujourd'hui petit village à 20 1. euTiroD 
au N. 0. de la cite dOaiaca. 

(i) Torqueniada, Monarq. lud., lib. 111, cap. 7. 



— 9 — 

c'est de l'union du sacerdoce d'Achiiihtla et des Olmèques fugitifs 
de Cholullan, lors de la prise de cette ville par le roi Huémac, 
que surgit la puissance que la civilisation commença à exercer , 
dès lors, sur les nations de ces âpres montagnes. Le Cœur du 
Peuple, tel est le nom qu'on donnait en ces lieux au dieu du pro- 
phète de ïoUantzinco. Dos milliers de bras concoururent à l'érec- 
tion de son sanctuaire ; à côté s'élevèrent des palais et des mo- 
nastères où se formèrent les prêtres qui propagèrent sa doctrine 
dans les contrées adjacentes, fondant de nouveaux temples, et sou- 
mettant les âmes par l'austérité de leur vie, la solennité de leurs 
rites et la douceur de leurs paroles. 

Leurs enseignements pénétrèrent également dans les régions 
du Zapotecapan et de Tehuantepec, et les auteurs attribuent aux 
disciples de Quetzalcohuatl la construction des grands édifices de 
Yopaa (1), si célèbres, depuis, sous le nom de Mictlan (2). Ces 
lieux, cependant, auraient été illustrés, vers la même époque, 
ou en des temps antérieurs, par l'apparition d'un personnage ex- 
traordinaire, blanc de visage, auquel la tradition donne le nom de 
Wixipecocha (3). On ignore à quelle race il appartenait, et de 
quelles régions il sortait lorsqu'il se présenta aux populations za- 
potèques; une vague tradition le montre venant des mers du sud, 
une croix à la main, et débarquant aux environs de Tehuante- 
pec (4), où l'on voyait encore, il y a peu d'années, une statue qui 

(1) Yopaa, que Burgoa écrit en un autre endroit Lyobaa et Yobaa, signifie 
la Terre des sépultures, de ; o, terre, et de paa, sépulture, tombeau, dans la 
langue zapotèquc le centre du repos. (Geogr. Descrip., etc., cap. 58.) 

(2j Micllan, Séjour des Moris, mot pris souvent dans le sens d'Enfer; c'est 
aujourd'hui le petit village de Mitla, à 7 1. N. E. de la ville d'Oaxaca. Voir, 
pour la description de ses ruines, Dupais, Il Expédition (Antiquités mexi- 
caines, etc., éditées par MM. Saint-Priest, Baradère, etc. Paris, iu-fol.). 

(3) C'est le nom qu'a conservé la statue de ce personnage, érigée sur le 
rocher du village de la Magdaleua, à 4 I. de Tehuantepec. 

(4) Papeles curiosos de la historia de Indias, recogidos por Don Mariauo 
Veytia, Rasgos y senales de la primera predicacion en el Nuevo-Mundo. MS. 
de Don Isidro Gondra. — Carricdo, Estndios historicos y estadisticos del Es- 
tado Oaxaqueno. Mexico, 1850, tom. I, cap. 1. 



— 10 — 

le reprcsentail sur un haut rocher, au village de la Ma{];dalona (1). 
On le dcpcifïnait comme un homme d'un aspect vénérable, ayant 
une barbe blanche et touHue ; ses vêtements se composaient d'une 
longue robe et d'un manteau dont il s'enveloppait, en se couvrant 
la tête comme d'un capuchon, à la manière d'un religieux. Sa sta- 
tue le montrait assis, dans une attitude réfléchie, paraissant oc- 
cupé à entendre la confession d'une femme agenouillée à côté de 
lui (2). Sa parole, d'accord avec son extérieur, était d'une dou- 
ceur remarquable. 11 enseignait à tous à se détacher des biens de 
la terre, à s'adonner à dos pratiques de pénitence et de mortifica- 
tion, et à s'abstenir des plaisirs sensuels. Ajoutant l'exemple à 
l'enseignement, il s'éloignait des femmes et ne se permettait au- 
cun contact avec elles, à moins que ce ne fût dans l'action de la 
confession auriculaire qui faisait partie de sa doctrine (3). 

Cette conduite extraordinaire lui attira jusqu'au respect des mé- 
chants ; car on considérait comme une chose inouïe qu'un homme 
pût se passer du mariage. Mais il fut souvent persécuté par ceux 
dont il attaquait les vices et les superstitions. Poursuivi dans une 
province, il passait dans une autre; c'est ainsi qu'il arriva dans la 
vallée zapotèque, en grande partie occupée alors par un lac dési- 
gné sous le nom de Rualo. Étant entré ensuite dans le pays des 
Mixi, pour travailler à leur conversion, on le chercha pour le 
mettre à mort. Ceux qui avaient été envoyés pour le prendre l'at- 
teignirent au pied du Cempoaltepec, le pic le plus élevé de toute 
la contrée ; mais, au moment où on croyait le saisir, il disparut à 
tous les regards, et bientôt après, ajoute la tradition , on aperçut 
sa forme au sommet le plus élevé de la montagne. Remplis d'étonnc- 
ment, ils se hâtèrent d'en gravir les escarpements. Lorsqu'ils y arri- 
vèrent , Wixipecocha leur apparut de nouveau pendant quelques 
instants; mais, semblable à un fantôme, il s'éclipsa pour la se- 

(r Burgoa, deour. l)rsLri[). Ilisl. do (niaxaca, itc, cap. 72. 

,2) Id., ibid. 

(3) Papeles curiosos , etc. 



— 11 — 

coude fois, et on ne retrouva d'autres traces de sa présence que 
l'empreinte de ses pieds gravée sur le rocher qu'il venait de quit- 
ter(l). 

Dès lors, on ne revit plus Wixipecocha. La tradition ajoute, ce- 
pendant, qu'il se montra encore dans l'île enchantée de Mona- 
postiac, auprès de Tehuantepec (2), où peut-être il s'embarqua 
pour aller faire ailleurs de nouveaux prosélytes. Sa doctrine ne 
perdit rien de son influence par le départ de son premier apôtre. 
Malgré le silence de l'histoire sur l'époque de son apparition et les 
disciples qu'il laissa, on ne peut douter que le sacerdoce de Yo- 
paa n'ait continué son œuvre, et cjue le Wiyatao (3), qui exerça, 
pendant plusieurs siècles, les fonctions de grand-prêtre et de pon- 
tife suprême du Zapoteca})an, n'existât dans ces lieux, comme le 
vicaire et le successeur du prophète de Monapostiac. Si c'est de 
lui que le culte de Quetzalcohuati prit les innovations que le pro- 
phète de Tollantzinco introduisit parmi les Toltèques, ou si c'est 
de celui-ci que Yopaa reçut les institutions qu'on retrouve égale- 
ment dans les deux religions, c'est ce que nous ne saurions déci- 
der : ce qui est certain, c'est que, malgré quelques différences as- 
sez notables, il y avait, entre leurs rites et leurs coutumes, des res- 
semblances frappante-- qui militent certainement en faveur d'une 
origine commune. 

Faute de documents entièrement originaux (4), nous sommes 
obligé de chercher dans les auteurs espagnols les rares lueurs qui 
se présentent pour l'histoire de ces contrées. Dans l'obscurité et 
l'incertitude dont elle est environnée, on ne trouve plus rien con- 



(1) Bureoa, Geogr. Doscrip. Hist. de Guaxaca, ptc. 

(2) Burgoa, ibid., cap. 72. — Pupoles curiosos, etc. 

(3) nVya/ao, que Burgoa rcrit Indjaloo et trailiiit par Grande Sentinelle. Le 
vocabulaire zapotèque le traduit par h mot papa ou saccrdote. C'était le titre 
officiel de la plus haute dignité pontificale dans le Zapotecapan. 

(i) L'ouvrage le plus complet que noiîs avons sur ces contrées est celui de 
Burgoa, auquel nous cnipruntons la majeure partie des détails que nous don- 
nons ici. 



— 12 — 

cernant les époques primitives jusqu'au temps de la ruine de 
l'empire toltèquc. C'est avec cette période remarquable (|ue s'ou- 
vrent les annales de la plupart des nations du Mexique et de l'A- 
mérique-Centrale. En effet, nous savons, avec précision, que la 
civilisation, dont elles continuaient à se glorifier, lors de l'entrée 
des conquérants européens , avait été renouvelée, sinon fondée 
entièrement, par les restes dispersés du grand empire dont le nom 
de Quetzalcohuatl semble avoir été partout la personnification. 
Deux documents précieux de la langue nahuatl (1) nous donnent 
des renseignements d'une grande clarté à ce sujet, et, ([uoiqu'en 
termes fort concis, nous })résentent l'ensemble des royaumes qui 
doivent leur établissement aux Toltèques. 

Que le lecteur se reporte avec nous à ToUan, au moment de la 
mort du jeune Huémac, son dernier roi. Deux tribus, dont les 
chefs avaient participé à cette catastrophe, se trouvaient en pré- 
sence dans cette ville; la première appelée des Gliichimèques-Tol- 
tecas, captifs ensuite dans Cholullan dont ils s'emparèrent par tra- 
hison , et les Nonohualcas, dont le chef, Xelhua, avait été le pre- 
nùer à provoquer la vengeance des tribus contre Huémac. Après 
avoir traversé, autant qu'on peut en juger, d'après les noms des 
lieux, si difficiles à reconnaître aujourd'hui, une partie du Michoa- 
can, jusqu'au bord de l'océan Pacifique, Xelhua et les siens se- 
raient remontés de Zacatula (2) vers les terres tempérées du 
Mexique, et auraient fondé, au pied des montagnes qui ceignent 
au sud la vallée de l'Anahuac, pkisieurs colonies importantes. 
Tout fait croire , cependant, que les régions fertiles arrosées par 
le Coatzacualco et les nombreux embranchements du Tabasco, 
désignées, dès lors, dans les cartes mexicaines, sous le nom de 



(1) le C.odc\ Cbinialpopoca et rilisloiia Tulteca, peiutures et MS. en langue 
nahuatl de la Coll. de M. Aubiu. 

(2) Zacalula, niieu\ ZacatoUan , ville ancienne du Mexique sur l'océan 
PaciGqne, à l'embouchure du rio de las Balzas, longtemps la capitale d'uu état 
llorishant, indépendant de Mexico, jusqu'à la fin du x\' siècle. 



— 13 — 

Nonohualco (1), virent surçir à cette époque leurs principaux éta- 
blissements. Il paraîtrait qu'en arrivant dans ces contrées Xelhua 
aurait tenté de se fixer dans quelqu'une des antiques cités de la 
province de Tlapallan (2), où les législateurs primitifs avaient na- 
guère promulgué leurs lois. C'est là qu'il eut une entrevue avecTzo- 
huaco, et il y entenditZaquemetl, l'Oiseau aux plumes vertes, qui lui 
dit en chantant ces paroles : « Ce n'est pas ici que tu resteras. » 
C'était un oracle aux inspirations duquel il fallait obéir. Xelhua 
se remit en marche, en se dirigeant vers Quetzaltepec ; mais, à 
Atlahuimolco, il trouva des ennemis qui s'apprêtaient à lui dispu- 
ter le passage. Le combat s'engagea sur la frontière, et il y perdit 
plusieurs des chefs les plus vaillants de son armée. Comprenant 
que les dieux voulaient le châtier de son parricide, il s'efforça 
d'apaiser leur ressentiment, et offrit au soleil un sacrifice solennel, 
en le suppliant de ne pas lui retirer sa faveur. Autour de l'autel 
rustique, sept sièges furent dressés pour lui et pour ses principaux 
compagnons d'armes. 11 commanda qu'on lui apportât ses instru- 
ments de pénitence, afin de satisfaire pour la part qu'il avait 
prise au meurtre de Huémac. C'étaient des épines d'aloès, avec 
lesquelles il se fit piquer les veines du front par le prêtre Até- 
catl (3), suivant les coutumes des Toltèques : s'étant posé ensuite 
des tuyaux de plumes pour recevoir son sang, il les offrit sur l'au- 
tel avec les épines : « Père des vivants, s'écria-t-il alors (4), les 
« yeux remplis de larmes, notre seigneur et maître, si tu consultes 
« ton cœur, tu nous donneras une patrie; car tu es notre protec- 
(( teur, notre créateur et notre bienfaiteur; nous sommes tes créa- 
K tures et tes serviteurs ! » 



(1) Nonohualco, que quelques-uns appellent Onohxialco. Torquemada , 
Monarq. lod., lib. III, cap. 7. 

(2) Hist. Tultcca, etc. 

(3) Hist. Tulteca, etc. 

(4) Que l'on compare ce récit avec ceux des MS. Ouiché et Cakchiquel, et 
Ton verra que, au fond , toutes ces populations avaient la même origine et le 
même langage. 



— 14 — 

Il se fit alors un profond silence parmi les Nonoliualcas, et Até- 
catl, se laissant emporter par l'inspiration , répondit au nom du 
dieu (1) : « C'est ici que nous établirons notre patrie. Allez, No- 
ce nohualcas, allez chercher vos frères qui sont restés à Tollan, et 
« que tous se hâtent de nous rejoindre ici. » Ces paroles raffermi- 
rent le coura{je des Nonohualcas. On en porta la nouvelle à ïol- 
lan, et ceux qui avaient hésité, au premier abord, à suivre les pas 
de Xelliua, confiants maintenant dans les promesses de l'oracle, 
allèrent le rejoindre à Quctzaltepcc. Huehuetzin, Quauhtzin et 
Citlalmacueitl se réunirent à lui avec le reste de leurs' tribus, et 
leur accord, non moins que la désolation qui remplissait alors 
toutes ces contrées, soit par suite de la ruine de l'empire toltèque, 
soit de l'invasion universelle des Chichimèques, procura aux No- 
nohualcas les avantages les plus signalés. Leurs armes s'étendirent 
sur les contrées méridionales du Mexique, depuis le versant du 
PopocatepetI, qui reçut d'eux son nom (2) , jusqu'aux rives de 
rUzumacinta. 

Quetzaltepec, où Xelhua fixa le siège de son autorité, était si- 
tué sur une roche altière, au sommet de la Cordilliùre, dominant 
au loin les montagnes et les plaines, à partir du versant septen- 
trional du Cempoaltepec, jusqu'à l'Atlantique. Dans les précipices 
profonds qui entourent sa base, roulaient les eaux formant la 
tète du fleuve Papaloapan (3), aux frontières des Mixi et des Mix- 
tèques. On ignore si Xelhua porta ses conquêtes de l'autre côté 
de ces montagnes. Ce qui est certain, c'est cjuo ce fut de là que 
partirent les chefs illustres qui fondèrent les grandes villes de 
(^uetlachtlan (4), de Chalchiuhcuecan (o\ de Zoquiapan (Gl, d'Ama- 

(1) Ce dieu, à ce qu'il parait, étail Tctzcatlipoca. 

(2) Hist. Tulleca, etc. 

Oi) Burj^oa, Geogr. Dcscrip. Ilisl. du Guaxaca, etc., cap. 02. 
(i) CAicllarhlhn), nujnunVhui Ciilosla, dnus l'i tat de la Vrra-C.ruz. 
(5) Chalrhiultrucciiii, ville ancienne qui ilait située ii |)i'u de dislauce de la 
cité actuelle de la Véra-Cruz. 

(6^ 11 N avait anciennement plusieurs localités de ce nom ; mais Zoquiapan 



— 15 — 

camecan et de Téohuacan. Cette dernière, une des plus considé- 
rables entre les principautés aztèques, s'ouvrait sur la frontière 
du Mixtecapan, avec lequel elle fut souvent en guerre dans la 
suite. Les rois de Tilantongo , qui se vantaient de leur origine tol- 
tèque (1), étaient, peut-être, ainsi que ceux de Téohuacan, issus 
des compagnons d'armes de Xelhua. Pendant la vie de ce prince, 
les sept royaumes qu'il avait fondés demeurèrent unis ; mais sous 
le règne de Huehuetzin, son successeur, les Nonohualcas se frac- 
tionnèrent en un grand nomijrc de seigneuries indépendantes 
les unes des autres. Celle de Zoquiapan ou des Zoqui, dont Tec- 
pantlan (2) fut longtemps la capitale, paraît avoir été florissante 
jusqu'à l'époque même de !a conquête. A part quelques courts 
fragments et les noms de plusieurs de ses rois (3) que l'on consi- 
dérait comme de grands sorciers (4), nous ne savons rien de son 
histoire. 

Au Zoquiapan touchaient les frontières des Tzendales et celles 
des Ghiapanèques. Au dire des auteurs (o), ceux-ci, au lieu d'être 
sortis de l'empire toltèque, seraient venus des régions de Nicara- 
{{ua ; s'étant emparés, par la force des armes, du rocher de Chia- 
pan, qui leur donna son nom (6), ils y bâtirent la cité puissante 
où ils se maintinrent indépendants jusqu'à sa réduction par les 
armes espagnoles. Nation aussi policée que vaillante, les Chia- 
panèques cultivaient tous les arts avec succès, et faisaient un 
commerce considérable , avec les provinces voisines, d'objets de 



indique ici évidemment la vill.' principale des Zoqui , pout-ètre la cité de Tec- 
panllan, qui fut leur capitale. 

(1) Burgoa , Geogr. Descrip., etc., cap. 33. — Codev Chimalpopoca, Hist. 
chroaol. ad au. V Tochtli, liû8. 

(2i Juarros, Hist. de la ciudad de Guatemala, trat, I , cap. 2. 

(3) Hist. Tulteca, etc. 

(4) MS. Cakthiquel ou i\Jém. de Tecpau-Atitlan. 

(5) Remcsal , Hist. de la province de San-Vicente de Chiapas y Guate- 
mala, etc., lib. V, cap. 13. — Burgoa, Gcogr. Descrip. Hist. de Guaxaca , etc. 

(6) Chiapan. C'est le uora du ileuve de ce nom, qui sort des rochers qui 
serveut de base à la vallée où est bâtie la ville de Ciudad-Réal de Chiapas. 



— 16 — 

laxe qui se fabriquaient parmi eux. Leur gouvernement se com- 
posait de deux chefs électifs qui administraient ensemble les af- 
faires de la république. Dans le siècle qui précéda l'arrivée des 
Européens, ils soumirent à leur puissance les Zoqui, les Tzendales 
et les Quelènes, et les' forcèrent à leur payer tribut. Les Mexicains 
cherchèrent, de leur côté, à établir leur domination sur cette 
contrée; mais jusqu'au dernier moment, les Chiapanèques les 
tinrent en respect, et surent les maintenir toujours à distance de 
leurs frontières (1). 

Après avoir jeté un coup d'oeil rapide sur les populations voi- 
sines de celles de l'état d'Oaxaca qui fait principalement l'objet de 
ce chapitre, nous retournons à notre point de départ, afin de nous 
occuper d'une manière plus exclusive des Mixtèques et des Zapo- 
tèques. L'histoire de ces deux nations, nous l'avons déjà dit, reste 
dans l'obscurité la plus complète jusque vers la fin du xiv'^ siècle, 
époque où on commence à les connaître plus ou moins par leurs 
relations avec les peuples du plateau aztèque. Ce que nous pos- 
sédons avec le plus de détail, c'est la description des temples 
qu'ils avaient élevés à leurs divinités, ce sont leurs cérémonies et 
leurs rites religieux, ainsi que la relation d'un petit nombre de 
coutumes particulières à ces contrées. 

A part quelques rares indications, on ne trouve dans les auteurs 
aucune mention des dogmes de la religion des Mixtèques. Ce cjue 
l'on sait de la communauté d'origine de leur civilisation avec 
celle des Toltèques donne à penser, toutefois, qu'il n'y avait, an 
fond, que peu de différence entre leurs doctrines, (jui, dans leur 
ensemble, étaient à peu près identiques chez la plupart des na- 
tions du Mexique et de l'Américpie-Centrale. La frécjuenle ré- 
pétition dos mêmes sons dans leur langue (2) nous incline à pen- 



(1) Herrera, Hist. Gen. de las Ind.-Occid., decad. IV, lib. 10, cap. 11. 

(2) Vocabulario en Icugua Mixteca, hecho por los padres de Ja Orden de 
Predicadores que resideu eu ella, y ullimanienle recopilado y acabado por el 



— 17 — 

ser qu'elle était pauvre et barbare, et que c'était par l'addition 
des mots étrangers, qu'elle était arrivée à exprimer les diverses 
idées relatives au culte, à la philosophie et à la société. Ce qui 
mérite d'être remarqué, c'est que le mot « nuhu », qui veut dire 
le feu, signifie à la fois la divinité, l'idole, tout ce qui est sacré, 
la terre même; aussi se trouve-t-il dans une foule d'expres- 
sions. 

Le royaume de Tilantongo, qui comprenait la haute Mixtèque, 
était gouverné au spirituel par le grand-prêtre d'Achiuhtla qui 
avait le titre de ïaysacaa (1), et dont la puissance égalait, si elle 
ne surpassait pas, celle du souverain. Le sacerdoce suprême se 
conservait, suivant toute apparence, dans la famille royale, et se 
transmettait de mâle en mâle ; quant aux sacaas ou simples prê- 
tres, ils pouvaient indifféremment être choisis dans toutes les fa- 
milles libres. Tous, jusqu'au successeur même du pontife, subis- 
saient un noviciat rigoureux d'un an, auquel nul ne pouvait se 
soustraire. Jusqu'à ce moment, ils devaient avoir vécu constam- 
ment dans un état de chasteté parfaite, et celui qui, auparavant, 
aurait connu une femme était jugé indigne des dieux. Leur nour- 
riture, pendant le noviciat, consistait en herbes, en miel sauvage 
et en mais rôti ; leur vie était austère ; elle se passait dans le silence 
et la retraite, leur seul distraction étant de servir les prêtres, d'a- 
voir soin des autels, de balayer le sanctuaire et d'aller chercher 
le bois nécessaire aux sacrifices (2). 

Le service obligé après le noviciat était de quatre années, durant 
lesquelles ils étaient encore tenus à la continence; ce temps ex- 
piré, ils pouvaient se marier s'ils le jugeaient à propos , tout en 
demeurant attachés à la vie sacerdotale ; au cas contraire, ils en- 



Padre fray Francisco de Alvarado, vicario de Taniaçulapa de la misma orden. 
Eu Mexico, 1593. 

(1) C'est le titre qu'on trouve dans les auteurs espagnols; il vient proba- 
blement de lay, homme, et sacaa, pontife. (Vocabul. en leugua Mixteca, etc.) 

(2) Burgoa, Geogr. Descrip. Hist. de Guaxaca, etc., cap. 23, 26. 

III. 2 



— 18 — 

traient dans un des monastères dépendants des temples, où ils 

continuaient également leurs fonctions d'une manière plus réglée 

et plus rigoureuse. Dans cette catégorie étaient choisis ceux que 

l'on destinait aux emplois plus élevés, à instruire les jeunes gens 

et à entrer dans le conseil des princes. Le roi ou les seigneurs, 

chacun dans ses états, pourvoyaient à leurs besoins, et certaines 

femmes vouées à la continence, que l'on changeait tous les quatre 

ans, préparaient leur nourriture. Ils ne sortaient du monastère 

que dans des circonstances urgentes, pour assister à quelque fête, 

jouer au jeu de balle dans la cour du seigneur, pour aller en 

pèlerinage accomplir un vœu, soit au nom du roi, soit pour leur 

propre compte, ou pour re mettre à la tète des armées, qu'ils 

commandaient à l'occasion. Un religieux qui tombait malade 

était soigné dans son monastère d'une manière toute spéciale; 

s'il venait à mourir, on l'enterrait dans une des cours de l'édifice. 

Si l'un d'eux violait ses vœux de chasteté , il était tourmenté par 

la bastonnade jusqu'à la mort (1). 

Une coutume singulière, mais qui donne la mesure de l'empire 
que les choses religieuses avaient sur les âmes dans ces contrées, 
c'est l'obligation qui était imposée à tout fils de seigneur, héri- 
tier d'un majorât, de faire une année de noviciat dans un mo- 
nastère, avant de recevoir les marques de sa dignité et d'entrer 
en possession de ses droits. Lorsque le temps d'entrer au couvent 
était venu, le chef des prêtres du lieu allait le chercher à la tête 
d'un cortège nombreux : il l'amenait au temple au son des instru- 
ments. Arrivé au pied de l'autel, on le dépouillait de ses vête- 
ments, on lui mettait un maxtii trempé de certaines gommes odo- 
rantes et par-dessus une tunique grossière. Le sacaa lui faisait 
présent d'une petite boîte contenant des lancettes d'obsidienne, 
afin de se tirer le sang de la langue et des oreilles pour le service 
des dieux; après quoi, il lui frottait le front, les joues, la poitrine 

(1) Herrera, Hist. Gen., decad. III , lib. n, cap. l;{. 



— 19 - 

et les épaules avec des feuilles de jusquiame. Cette cérémonie ache- 
vait de le sanctifier : il restait alors un an dans le monastère, 
s exerçant à des œuvres d'obéissance et de mortification. Cette 
année d'épreuve terminée, on venait le clierclier avec la même 
pompe qu'il était entré. On le conduisait au bain dont il avait dû 
s'abstenir pendant tout cet intervalle : là quatre jeunes filles de 
qualité l'attendaient pour le laver, et surtout le dégraisser de la 
fumée des torches de pin dont il s'était noirci au service du temple. 
Ensuite on le revêtait d'habits nouveaux, et on le ramenait en 
pompe dans sa famille (1). 

Outre le temple d'Achiuhtla, la Mixtèque renfermait un grand 
nombre d'autres lieux sacrés, également vénérables aux yeux des 
populations. Les plus célèbres étaient les sanctuaires souterrains 
de Yancuitlan, de Chalcatongo et de Coatlan. A Yancuitlan, c'était 
une grotte spacieuse que la main des hommes avait travaillé à 
embellir, oîi les malades et les infirmes, incapables de gravir leS 
rudes escarpements d'Achiuhtla, allaient offrir au Cœur du Peuple 
leur encens et leurs hommages. C'est entre ces deux temples qu'é- 
tait située, presque à égale distance de i"un et de l'autre, la ville de 
Tilantongo (2). La caverne de Chalcatongo était à une distance 
d'environ six lieues d'Achiuhtla, creusée dans les entrailles d'une 
montagne à qui sa grande élévation avait fait donner le nom de 
« Cime des faons. » Le chemin qui y conduisait se perdait, comme 
celui d'un labyrinthe, entre les rochers et l'épaisseur des bois qui 
l'environnaient de toutes parts ; mais, à quelques pas de la caverne, 
la forêt s'ouvrait tout à coup, formant une vaste clairière, disposée 
comme un jardin, où s'élevaient, au milieu des fleurs et des ar- 
brisseaux odoriférants, les statues monstrueuses des dieux de la 
Mixtèque. C'est là que de pieux pèlerins venaient brûler leur 
encens sur des autels placés devant chaque simulacre, à l'entrée 
de la grotte. On y pénétrait par un large portique naturel, condui- 

(Ij Id., ibid. 

(2) Burgoa, Geogr, Descrip., cit., cap. 2.'5. 



— po- 
sant à une vaste salle souterraine, que le ciseau de l'artiste avait 
contribué t\ rendre digne de l'objet sacré auquel elle était desti- 
née. Des lucarnes, habilement pratiquées dans le haut de la voûte, 
laissaient tomber un jour mystérieux sur les cadavres embaumés 
des pontifes d'Achiuhtla et des rois de Tilantongo, qu'on voyait, 
de chaque côté de la salle, assis sur des sièges taillés dans lo 
roc (1). 

Plus loin, s'ouvraient d'autres appartements montrant, dans des 
niches, les statues des dieux protecteurs des cadavres royaux. 
C'est là que l'on gardait les archives de la nation, ainsi qu'une 
foule d'objets précieux qu'on voulait dérober aux regards des pro- 
fanes. x\ussi n'approchait-on de Chalcatongo qu'avec un respect 
mêlé d'une sainte frayeur. On était persuadé que ce temple de la 
mort, ce dépôt des annales du passé, était l'entrée des champs 
fleuris du ciel, et le lieu où l'on se rapprochait le plus de l'im- 
mortalité ; on était assuré que les pontifes et les princes, à qui l'on 
y donnait le repos de la tombe, étaient autant de dieux qui al- 
laient immédiatement peupler les plaines du paradis, et les po- 
pulations n'y accouraient avec tant d'empressement que dans l'es- 
poir d'obtenir, par leur intercession, une place auprès d'eux, 
après leur mort (2). 

Le temple souterrain de Coatlan avait été consacré, de temps 
immémorial, à Petela (3), prince des temps antiques, à qui la su- 
perstition populaire attribuait une influence considérable auprès 
de la divinité. C'est dans ce lieu qu'il avait reçu la sépulture, et 
son tombeau était vénéré à l'égal des sanctuaires les plus augustes. 
L'entrée de cette grotte, retrouvée depuis quelques années, se dé- 
robe, comme les autres, au sein d'une épaisse forêt. Des vents 



(i) Burgoa, Gcogr. Dcscrip., etc., cap. 29. 

(2) 1(1., ibid. 

(3) Herrera, Hist. Gen., decad. III, lib. ;i, cap. lî. —Cnallan, aujour- 
d'hui Santa-Mdria-Cnallan, village de peu d'iiuporlauce iion loin du bourg 
de Nexapa, daus l'étal d'Oaxaca, <i 120 1. enviiou de Mexico. 



— 21 — 

violents, occasionnés par des courants d'air intérieurs, soufflent 
continuellement dans les arbres entre lesquels on descend en sui- 
vant la pente d'une petite rivière. Le dedans, orné de stalactites 
d'une grande blancheur, forme plusieurs salles grandioses dont 
les voûtes reposaient sur des colonnes d'une hauteur merveilleuse, 
aujourd'hui couchées sur le sol et à demi enfoncées dans le sable 
fin qui le recouvre. A quatre-vingts pas de l'entrée, la voûte se 
rapproche subitement de la terre, et, sous ses sombres arceaux, 
le voyageur contemple avec stupeur, la bouche béante d'un abîme 
incommensurable, où se précipitent en mugissant les eaux de la 
rivière (1). 

C'est au bord de cet abîme que l'on allait offrir à Petela de fu- 
nestes holocaustes. Les Mixtèques, de même que les Zapotèques, 
leurs voisins, s'abstenaient, généralement, d'offrir des sacrifices 
humains (2) ; mais il était des moments d'épreuve où ils se 
croyaient dans l'obligation de satisfaire à la divinité à l'aide de 
victimes plus précieuses que de simples animaux. Alors ils ame- 
naient en pompe les esclaves ou les prisonniers, captivés à cette in- 
tention ; ils les couvraient de fleurs et de riches vêtements, et les 
précipitaient dans l'abîme, au milieu des nuages d'encens qu'ils 
envoyaient à l'idole. 

On ne peut douter, par ce qui précède, de l'influence que l'au- 
lorité spirituelle exerçait dans le Mixtecapan, et l'on ne saurait 
se tromper en affirmant qu'elle balançait d'une manière à peu 
près égale le pouvoir royal. Dans le Zapotecapan, leWiyatao pa- 
raît, de temps immémorial, avoir exercé à la fois les deux puis- 
sances. On ignore l'origine de la cité de Yopaa, où il avait fixé 
son séjour ; mais on le voit, à l'aurore de l'histoire de ces contrées, 
commander en maître et en suzerain aux peuples et aux princes 
qui le reconnaissaient pour le chef de leur religion. Yopaa était 

(1) Carriedo , Estudios hisloiicos y estadisticos del Estado Oaxaqueno , 
tom. II, cap. 13. Oaxaca, 1849. 
l'i) Burgoa, Geogr. Descrip. Hisl. de Guaxaca, etc., cap. 32. 



— 22 — 

situô sur le penchant de la montagne de Teutitlan (1), qui forme, 
en cet endroit, un vallon resserré entre de sombres rochers, ar- 
rosé par un ruisseau qui va alimenter plus loin la rivière Xalatlaco. 
Semblables aux anciens bralimines de l'Indoustan, les disciples 
de Wixipecocha célébrèrent les premiers rites de leur culte dans 
une caverne profonde, creusée, probablement, par les eaux du 
déluye, dans les flancs de la montagne. Par la suite, lorsque les 
Wiyataos se virent, par l'accroissement de leurs prosélytes, por- 
tés à la puissance, l'art, dans ces lieux, vint au secours de la na- 
ture, et d'habiles architectes donnèrent à la caverne de Yopaa 
les formes sévères d'un temple : on y ajouta des salles, des gale- 
ries, des appartements nombreux, qu'on tailla dans le roc. C'est 
dans ces sombres demeures que les pontifes descendaient aux 
jours de fêtes solennelles pour assister aux sacrifices mystérieux, 
dont la vue était interdite aux regards profanes, ou aux cérémo- 
nies funèbres usitées pour la sépulture des rois (2). 

Elles avaient lieu avec le même appareil que pour les pontifes. 
Le prince était porté, comme de son vivant, sur un palanquin, 
par douze gentilshommes. Le cortège, composé des seigneurs et 
des grands de sa cour, se mettait en marche la nuit, à la lueur des 
torches, de manière à arriver à minuit précis à l'entrée des tom- 
beaux de Yopaa. Le Wiyatao sortait au seuil du palais à la ren- 
contre du défunt, et le conduisait ensuite dans le temple souter- 
rain, où on le plaçait sur un trône, revêtu de ses habits royaux, 
tenant d'une main un bouclier et de l'autre un javelot. Il retour- 
nait ensuite au sanctuaire supérieur ; dès qu'il était arrivé sous 
le vestibule, ses officiers venaient le revêtir de ses habits pon- 
tificaux; après quoi, il s'approchait de l'autel et offrait de l'en- 
cens à Pezelao et aux autres divinités, il s'asseyait ensuite sur le 
siège sacerdotal, et commençait à s'entretenir avec ses dieux : il 

(1) Burgoa, ibid., cap. j3. Teiilillan, Pays des dieux, en langue Qahuatl. 
Son nom zapolèque riait Xaquiyd. 

(2) Burgoa, Geogr. Desorip. Hist. de Guaxaca, etc., cap. 53. 



— 23 — 

était saisi d'une fureur surnaturelle et se sentait transporté de 
mouvements extraordinaires; ses traits bouleversés, sa bouche 
écumaute, ses cris inarticulés, tout, jusqu'au moindre de ses gestes, 
jetait l'effroi dans l'assistance. D'autres prêtres, spécialement char- 
gés de cet office , recueillaient avec soin les paroles qu'il laissait 
échapper : l'assemblage de ces mots, interprété à leur gré, était 
répandu comme un oracle, dont le sens s'appliquait, avec [)lus 
ou moins de correction , au règne du futur monarque des Zapo- 
tèques (1). 

Les honneurs que l'on rendait aux morts ne cessaient pas avec 
ses funérailles. Tous les ans, on célébrait leur anniversaire, non 
au jour oîi ils avaient expiré, mais à celui de leur naissance (2). 
On était persuadé que les âmes voyageaient pendant un certain 
nombre d'années avant d'entrer au séjour des bienheureux et 
qu'elles revenaient, une fois chaque année, visiter leurs familles. 
Cette opinion avait donné lieu à une fête uniquement consacrée 
à la réception de ces revenants et qui se renouvelait au douzième 
mois de l'année zapotèque, correspondant précisément au mois 
de novembre (3). Ce jour-là, les maisons étaient ornées avec le 
même appareil que pour la visite d'un ami ou d'une personne 
d'un rang distingué. La veille, chaque famille préparait des mets 
et des boissons de toute sorte, chacune suivant sa condition et sa 
fortune ; on mettait le tout dans de grandes jarres que l'on recou- 
vrait de feuilles d'ahuacatl (4), et on les plaçait sur une table, 
dans la pièce principale de la maison : les membres de la famille 
sortaient ensuite au-devant des esprits, chacun portant une torche, 
et on les invitait à entrer. 

Tout le monde s'en retournait, après cela, dans sa demeure : on 
se mettait à genoux autour de la table, les yeux baissés vers la 

a) id., ibid. 

(2) Herrera •^'**^- Gen., etc., dccad. III, lib. 3, cap. 13. 

(3) Burgoa, ibid. ut sup., cap. 74. 

(4) VAhiiacall est le fruit que l'on nomme eu français Avocat. Il est exclu 
sivement américain. 



— 24 — 

terre, et on priait les âmes de recevoir agréablement ce qu'on 
leur offrait et de le présenter aux dieux, afin qu'ils daignassent 
accorder aux vivants la santé, la vie, avec les autres choses né- 
cessaires au bonheur ici-bas. On demeurait à genoux jusqu'au 
matin, et l'on se gardait bien de lever les yeux sur la table ; car 
on était persuadé que les âmes s'en offenseraient et ne voudraient 
(oucher à aucun mets, si on venait à les regarder. Aux pre- 
miers rayons du soleil, tous se levaient, remplis de joie, se félici- 
tant d'avoir si bien passé la nuit, sans avoir donné aux âmes le 
moindre sujet d'offense. On enlevait alors les jarres, persuadé que 
les esprits en avaient sucé tout ce qu'il y avait de nutritif (1) ; on 
en faisait présent aux pauvres, ou bien on en jetait le contenu 
dans quehjue lieu caché, en disant que les esprits y ayant touché, 
les mets étaient bénis, et que ce serait un sacrilège que d'en man- 
ger (2). 

On allait ensuite offrir des sacrifices dans tous les temples : là 
on rendait de nouveaux hommages aux morts ; une sorte de ca- 
tafalque recouvert d'un tapis noir était placé devant le sanctuaire, 
environné de mets et de fruits, dont les prêtres faisaient ensuite 
le partage. Dans les funérailles ordinaires, le mort était enterré 
les pieds tournés à l'orient, et, si sa famille était dans l'aisance, 
elle faisait retirer de terre les os du défunt après que toute la 
chair en était consumée, et les murait ensuite dans une tombe de 
ciment, dans sa maison, ou dans le temple voisin (3). 

(1) Les mêmes coutumes existent encore aujourd'hui parmi les lodieus 
d'une grande partie du Mexique et de rAmérique-Centrale. Au mois de no- 
vembre 1855, entrant, vers le soir, chez un des chefs de Rabinal, et voyant la 
table mise pour recevoir les esprits, je demandai au maître de la maison ce 
que signifiait tout cet apparat. C'est pour les morts de ma famille, et il me 
désigna tour à tour les couverts de chacun des esprits qu'il attendait. — 
Croyez-vous, lui dis-je en souriant, qu'ils viendront manger tout cela? — 
Non, répondit -il naïvement ; mais, quand ils viennent, ils planent au-dessus 
et en aspirent l'odeur todo lo vieuen oler). 

(2) Burgoa, ibid,, cap. 74. 

(3) Codex Letcllier (Cod. Tcll-Rera.), MS de la Bibliothèque Royale, fol. 2. 



— 25 — 

Le temple souterrain de Yopaa se composait de quatre divisions 
principales. Dans la plus spacieuse se trouvait le sanciuaire ou le 
temple proprement dit, ainsi que les salles destinées à l'initiation 
des Wiyanas, ou prêtres inférieurs. A droite, était la galerie sou- 
terraine destinée à la sépulture des Wiyataos, et à gauche, celle 
qui renfermait les dépouilles mortelles des rois du Zapotecapan. 
Enfin la quatrième division formait comme le vestibule d'une au- 
tre suite de souterrains, dont l'entrée était fermée avec une porte 
faite d'une grande pierre qui roulait sur elle-même. On y descen- 
dait par un escalier au bout duquel commençait un immense la- 
byrinthe, aux voûtes soutenues par d'innombrables piliers, et 
dont on ne pouvait calculer l'étendue. C'est là que la tradition 
zapotèque plaçait le premier degré du paradis et du séjour des 
bienheureux : des salles sans nombre s'y succédaient, ainsi que des 
passages multiples, et il y avait, entre autres, un endroit spécial 
destiné à la sépulture des guerriers et des grands hommes qui 
avaient mérité, par des actions d'éclat, d'y être transportés après 
leur mort (1). 

Au-dessus de ce temple souterrain, les Wiyataos avaient édi- 
fié un palais dont les restes, célébrés par les voyageurs, exis- 
tent encore au bourg actuel de Mictla (*2). Il se composait égale- 
ment de quatre corps de logis, correspondant, par leur situation, 
aux quatre divisions inférieures. L'habitation du pontife formait 
comme un étage au-dessus du sanctuaire et des salles attenantes ; 
elle consistait dans un grand vestibule, servant de salon d'appa- 
rat, et dans une cour entourée de divers appartements. L'édifice 
qui s'élevait sur les tombes pontificales servait de logement aux 
prêtres et aux autres ministres de sa maison : celui d'en face, au 
roi des Zapotèques, lorsqu'il venait à Yopaa, et celui qui était vis- 
à-vis de l'habitation du grand-prêtre, aux princes et aux seigneurs 

(1) Burgoa, Geogr. Descrip. Hist. de Guaxaca, etc., cap. 5.3. 

(2) Torquemada, Mon. lad., lib. III, cap. 7. — Dupais, II" expédition, etc. 
(Antiquités mexicaines, etc.)- 



— 20 — 

de la suite du souverain. De grandes dalles, de plus de deux pieds 
d'épaisseur, reposant sur des piliers d'une hauteur de trois mètres, 
formaient le plafond de ces palais (1) : au-dessus on voyait une 
corniche saillante ornée de sculptures capricieuses, dont l'en- 
semble formait comme une sorte de diadème posé sur le sommet 
de l'édifice (2). A l'intérieur des appartements, des nattes d'une 
grande finesse, par les couleurs et le tissu, recouvraient le sol; de 
riches tapisseries de coton, d'étoffe de poil de lapin ou de cuir 
maroquiné, aux ornements splendides, voilaient la nudité des 
murailles. Des sièges, en forme de divans, aux coussins envelop- 
pés de peaux de tigres, composaient l'ameublement des salons. 
Sur les estrades oîi le pontife et le roi avaient seuls le droit de 
s'asseoir, étaient leurs trônes ou fauteuils à dossier, surmontés de 
dais de plumes, insignes de la souveraineté (3). Tels étaient les 
palais de Mictlan, à l'époque où s'ouvre l'histoire des rois du Za- 
potecapan. 

Cet assemblage d'édifices portait, dans la langue du pays, le 
litre de « Yohopehelichi Pezelao », c'est-à-dire la forteresse su- 
prême de Pezelao. Qui était Pezelao? Quoique nos documents ne 
fournissent à ce sujet aucune explication, on sait qu'il était regardé 
comme le seigneui- des lieux sacrés de Yopaa, où il avait les mêmes 
attributs que le Mictlanteucdi de la religion mexicaine (4), et c'est 
à ce dieu qu'on rendait le plus d'honneurs. Les dieux, de quelque 



(1) Burgoa, ibid. ut sup. 

(,2) Ce couromieint'iit, qui cNistait t-ncoro au temps de IJurgoa qui en donue 
nue dcscriptiou incomplète, devait ressembler, autant que nous pouvons en 
juger, à celui de certains temples de l'Indoustan. 

(.3) Herrera, Hist. Geu., etc., decad. 111, lib. ;5, cap. 12. — Burgoa, ibid. ut 
sup. 

(4) Vocabulario en len;zu;i çapoteca, becbo y recopilado por et M. U. Padre 
fray Juan de C-ordova, de la Orden de Predicatores que réside en Nucra-Es- 
pana, eu Mexico, IfiTS. — Le nom de Pezelao, donné dans le même vocabu- 
laire pour le dieu de l'enfer, a été souvent traduit par celui de démon, à ca;ise 
de sou rôle dans le jour des Morts. Kn dccomposfint ce nom, ou trouve peczi 
ou peeze, c'est-à-dire, augure, présage, et lao, d'en haut. 



— 27 — 

nature qu'ils fussent, avaient dans la langue zapotèque le nom de 
«Pitao», qui correspond à l'idée du grand^esprit, d'un espritétendu. 
Mais au-dessus de toutes les divinités inférieures, ils reconnais- 
saient un être suprême, qu'ils appelaient «Piyetao-Piyexoo » , in- 
créé, sans commencement; « Pitao-Cozaana», créateur des êtres ; 
c( Wichaana », créateur des hommes et des poissons; « Coquiza- 
Chibatiya, Cozaanatao », seigneur qui soutient et gouverne toutes 
choses ; « Coqui-Cilla, Xeetao, Piyeexao, Cillatao », seigneur in- 
fini, sans principe ni fin, etc. Comme dans l'Yucatan et l'Améri- 
que-Centrale, on ne peut s'empêcher de reconnaître encore, dans 
le Zapotecapan, la même religion que chez les Toltèques : les di- 
vinités, les génies qui président aux éléments, aux phénomènes 
de la nature, changent de nom, suivant la langue des peuples qui 
leur adressent leurs invocations, mais leur essence est la même, et 
leurs formes varient à peine. A Yopaa, on reconnaissait « Pitao- 
Cocobi » pour le dieu de l'abondance et des moissons, et « Co- 
ciyo », pour celui qui donne ou retient la pluie. « Cozaana » pré- 
sidait à la pêche et à la chasse; « Pitao-Xoo », aux tremblements 
de terre. On sacrifiait à 'x Pitao-Peezé, à Pitao-Quillé, à Pitao- 
Yaaye », afin d'en obtenir les richesses et les douceurs de la vie; 
à « Pitao-Ziy, à Pitao-Yaa, à Pitao-Pee » , afin qu'il en allégeât 
les misères et éloignât l'infortune. « Coqui-Lao » était le dieu des 
poules , « Pitao-Peeci », celui des augures et des auspices ; et « Pi- 
tao-Pécala » inspirait les songes (1). 

Aux prêtres chargés de les interpréter, on donnait le titre de 
« Colanii Cobee-Pécaia ». Chaque forme de la divination avait les 
siens en particulier : les uns cherchaient à connaître le sort par 
les astres, par la terre, par le vent, par le feu ou par l'eau ; les 
autres, par le vol des oiseaux, par les entrailles des victimes, par 
les signes de la figure ou les cercles multiples de la magie. Entre 
autres divinités, on trouve encore le souvenir d'un ara couleur de 

,1) Vocabulario eu i'jDgua çapoleca, etc. 



— 28 — 

feu, que l'on adorait en certains lieux : un dieu s'était incarné 
dans cet oiseau, disait-on (1), et il était descendu du ciel comme 
un météore. Il y avait, parmi les Zapotcques, des ermites ou fakirs 
qui passaient leur vie entière en extase et en méditation, renfer- 
més dans une caverne obscure ou dans une hutte grossière, au 
milieu des bois, sans autre société que celle d'un ara qu'ils nour- 
rissaient avec respect sur une espèce d'autel, se macérant tout le 
corps, et se tirant du sanjj en son honneur, le baisant à genoux 
avec une affection profonde, et lui présentant, soir et matin, 
avec l'offrande de leurs prières, un sacrifice de fleurs et de 
copal (2). 

Aux prêtres d'un ordre inférieur, on donnait le nom de 
« Wiyana » et de « Wizaéchi », et aux moines celui de « Copapi- 
tao ». Le crédit qu'on leur supposait auprès des dieux, et le soin 
qu'ils avaient de se recruter parmi les cadets des plus illustres 
familles, leur donnaient une grande autorité sur les populations. 
11 n'y avait point de seigneur qui ne se trouvât honoré d'avoir un 
fils dans le sanctuaire : ils relevaient, d'ailleurs, l'éclat de leur pro- 
fession par la régularité extrême de leurs mœurs, et la rigueur 
excessive avec laquelle ils gardaient la continence. Les parents 
qui souhaitaient consacrer quelqu'un de leurs enfants au service 
des autels, le conduisaient tout petit au chef des prêtres du lieu, 
et, celui-ci, après les avoir interrogés soigneusement, le confiait 
au maître des novices. Outre le soin du temple, qui leur revenait, 
ces enfants apprenaient à chanter des hymnes, à étudier les an- 
nales de la nation, à connaître enfin toutes les sciences dont ils 
étaient capables. 

Les corporations religieuses étaient regardées généralement 
comme les corps les plus savants. Leurs membres étaient tenus 
de faire une étude spéciale sur la manière de marcher dans les 
rues et dans la maison, de garder la modestie et l'humilité dans 

(1) Burgoa; Geogr. Descrip., etc., cap. 53. 

(2) Id., l'alestra historica, etc., cap. '62, Mexico, 1670. 



— 29 — 

leur maintien ; la moindre infraction h la règle était châtiée avec 
rigueur ; un coup d'oeil, un signe, qui pût faire soupçonnerquelque 
désir charnel était puni comme un crime, et celui dont les actes ou 
les dispositions pouvaient faire craindre des penchants, contraires 
à la continence religieuse, était irrémissiblement condamné à être 
eunuque. 

Les Wiyanas étaient partagés en plusieurs ordres ; mais tous 
dépendaient, de la manière la plus absolue, du pontife de Yopaa. 
Rien n'égalait la vénération qu'on avait pour ce monarque spiri- 
tuel. On le regardait comme un dieu que la terre n'était pas digne 
de posséder, ni le soleil d'éclairer. Il eût profané sa sainteté si 
ses pieds avaient touché le sol. Les officiers qui le portaient en 
palanquin, sur leurs épaules, appartenaient aux premières familles 
du Zapotecapan : à peine daignait-il favoriser d'un regard les ob- 
jets qui l'environnaient. Jamais il n'apparaissait en public qu'en- 
vironné d'une pompe extraordinaire, et, dès que son cortège 
commençait à se montrer, tous, aussitôt, se jetaient la face contre 
terre, dans la crainte que la mort ne les frappât, s'ils venaient à 
apercevoir seulement l'ombre du Wiyatao. Les plus grands sei- 
gneurs n'entraient chez lui que les yeux baissés et les pieds nus, 
par respect, et les princes zapotèques s'asseyaient devant lui sur 
un siège plus bas que le sien (1). 

Quoique la continence fût un des caractères particuliers du sa- 
cerdoce de Yopaa, la dignité pontificale n'en était pas moins hé- 
réditaire dans la famille du Wiyatao. Obligé, par sa haute position, 
à donner l'exemple de la chasteté, il n'avait point de femme et 
nulle ne pouvait communiquer avec lui. Mais à certains jours de 
l'année, célébrés ordinairement avec des danses et des festins, il 
était d'usage que le grand-prêtre s'enivrât. Dans cet état , où il 
ne semblait plus appartenir ni au ciel ni à la terre, on lui ame- 
nait les plus belles d'entre les vestales, consacrées au service des 

(1) Bur^oa, Geogr. Descrip., etc., cap. 5.3. 



— 30 — 

(lieux. Si, à la suite de cette orgie sacrée, l'une d'elles donnait le 
jour à un enfant mâle, on l'élevait, avec le plus grand soin, comme 
un prince de famille royale : la succession du trône de Yopaa 
appartenait toujours à l'aîné des fils du pontife régnant, et, à dé- 
faut d'enfants de celui-ci, à son plus proche parent, sans qu'il fût 
nécessaire de recourir à l'élection (1). Les autres se consacraient 
au sacerdoce ou se mariaient dans le monde, suivant leur inclina- 
tion ou la volonté paternelle, et, d'ordinaire, les emplois les plus 
élevés, les offices les plus honorables devenaient leur partage. 

Le vêtement ordinaire des prêtres était une grande robe 
blanche, sans manches, ayant des ouvertures pour passer les bras, 
serrée à la ceinture par un cordon de couleur. Au temps des sa- 
crifices ou durant les jours de fête, le Wiyatao se mettait par-des- 
sus une espèce de tunique à manches larges, ornée de franges et 
de dessins de diverses couleurs, représentant des oiseaux et des 
animaux. Sur la tête , on lui posait une mitre en mosaïque de 
plumes, ornée d'un diadème d'or d'une grande richesse ; son cou, 
ses bras, ses poignets étaient chargés de colliers et de bracelets 
d'un grand prix, et ses pieds étaient chaussés de sandales d'or, at- 
tachées à ses jambes avec des cordons tissus d'or ei de fils aux cou- 
leurs brillantes (2). Quant aux vêtements des séculiers, ils étaient, 
à peu de chose près, les mêmes chez toutes les nations dont nous 
avons déjà parlé. 

Le travail et l'usage de la bijouterie étaient peut-être portés 
chez eux plus loin que dans d'autres contrées, l'abondance de 
l'or et l'état de leur civilisation ayant créé, parmi les Zapotèques 
et parmi les Mixtèques, des besoins de luxe incomparablement 
plus grands que chez leurs voisins. Tous les auteurs du siècle de la 
conquête sont d'accord sur la multitude des mines d'or existantes 
dans les états d'Oaxaca et de Chiapas, et ils assurent qu'il n'est 
pas une rivière dans ces régions qui ne roule considérablement de 

(1^ Biirgoa, Ocoiîr. Doscrip. Hist. do Gnaxaca, etc.. cap. 53. 

V*i) Id., ibid. — Herrera, His(. Geii., etc., decad. 111, lib. 3, cap. 13. 



~ 31 — 

sable d'or avec ses eaux (1). Le commerce des indigènes, avant la 
conquête, n'étant généralement qu'un commerce d'échange, ils se 
contentaient du métal qu'ils trouvaient à la surface des mines, 
sans, pour ainsi dire, y mettre aucun travail, et de ce que fournis- 
sait le lavage dans les cours d'eau. Ils réunissaient ensuite les pré- 
cieuses particules dans des jarres remplies d'eau, et, au moyen d'un 
léger mouvement, séparaient aisément l'or de tout corps étranger. 
Mais il est hors de doute qu'ils en perdaient ainsi une quantité 
assez grande. Pour faire les bijoux , les idoles et autres objets 
d'art, ils fondaient le métal dans des creusets et le coulaient dans 
des moules faits d'argile ou de charbon (2). Nous avons tenu entre 
les mains un grand nombre d'objets d'art en or et surtout en 
bronze qui prouvent non-seulement le progrès des arts dans ces 
contrées, mais dont la perfection, au sortir de la matrice, atteste 
l'habileté que l'ouvrier avait acquise pour les ouvrages de fonte. 
La civilisation toltèque, retranchée derrière les montagnes de 
Zapotecapan et de laMixièque, avait su s'y préserver, bien mieux 
que dans les provinces avoisinant l'Anahuac, du contact des bar- 
bares; aussi donnait-on, de préférence, à ses habitants le titre 
d'enfants de Queizalcohuatl (3). Le coton était cultivé, chez eux, 
avec une intelligence parfaite, et, eu voyant les belles étoffes 
qu'on y faisait à l'usage des rois et des prêtres, on pouvait com- 
prendre jusqu'à quel degré de finesse ils avaient poussé l'art du 
tisserand. Ils employaient des couleurs admirables, qu'ils appli- 
quaient aux produits de leur manufacture, aux bois et même à la 
pierre; outre la cochenille, dont l'éducation était une industrie 
particulière au Zapotecapan , ils usaient de tous les autres coloris 
dont nous avons parlé à propos des Toltèques. Nous ajouterons, 
pour terminer ce chapitre , que tout ce qui a été dit précédem- 



(1) Herrera, Hist. Gen. de las lud -Otcid., dccad. III, lib. ;i, cap. 13. 

(2) Carriedo, Estudios historicos, etc., tom. I, cap. 5. 

(3) SahaguD, Hist. Gen. do las cosas de Nueva-Espana, etc., lib. X, 
cap. 29, I 10. 



— 32 — 

ment au sujet de cette nation célèbre peut s'appliquer, à peu près 
sans réserve, aux populations de ces contrées, que les Mexicains 
regardaient comme les dépositaires de l'héritage de leurs ancêtres 
et comme les nations les plus policées de toutes celles qu'ils 
avaient subjuguées ou qu'ils s'efforçaient de soumettre à leur do- 
mination (1). 

(1) Codex Chimalp., Hist. Chron., ad an. V Tochtli, 1458. 



CHAPITRE DEUXIÈME. 



Langues et natioDs de l'état d'Oaxaca. Les Mixi paraissent avoir été les plus an- 
ciens. Leur caractère et leur langage. Les Wabi, venus de Nicaragua. Leur 
antique puissance. Ils sont conquis par les rois du Zapolecapan. Origine de 
ces princes. Le lac de Rualo Zachilla-Yoho ou Teotzapotlan, capitale des 
Zapotèques. Alliance des rois de Teotzapotlan, de Tututepec et de Tilan- 
tongo. Richesse du royaume de Tututepec. État de la propriété dans ces con- 
trées. Organisation du travail. Vigilance royale. Fôtes agricoles des Zapo- 
tèques. Classes diverses. Distinction accordée aux marchands. Les Beni-Xono, 
ou les Juifs du Zapotecapan. Tradition du Macuilxuchii. Baali et Baaio, 
guerriers célèbres. Leur tombeau donne naissance à la cité de Zeetopaa. 
Écoles, fêtes et foires de cette ville. Zaachilia, fondateur de Zaachilla-Yoho. 
Ses conquêtes. Les Wabi refoulés dans les lagunes de Tehuantepec. Il sou- 
met les Chontales et érige la forteresse de Quij ecolani. Il fait la guerre aui 
Mixi. Légende de Condoy, prince de Xaltepec. Ses conquêtes. Ligue des na- 
tions voisines contre lui. Ruine de Xaltepec. Destruction des Mixi. Dispari- 
tion de Condoy. 



Nous avons signalé, dans le chapitre précédent, les noms des 
principales nations qui occupaient l'état d'Oaxaca à l'époque où 
les Espagnols entreprirent la conquête du Mexique. Dans ce 
nombre, cependant, nous en avons omis plus d'une, soit à cause 
de l'insignifiance de son rôle dans les faits que nous avons à rap- 
porter, soit parce que, sous le titre de nations diverses, les au- 
teurs mentionnent souvent de simples fractions d'un même peuple, 
à cause d'une légère différence dans leurs coutumes ou dans leur 
m. ^ 3 



— 34- — 

langage. Malgré la variété et la multiplicité des langues qu'ils pré- 
tendent exister également dans ces contrées, liurgoa affirme que 
tous les Indiens du Mixtecapan s'entendaient les uns avec les au- 
tres, les différences consistant uniquement dans le retranchement, 
l'adjonction ou le changement de quelques syllabes et dans le 
mode de leur prononciation (1). Ce que cet écrivain disait de la 
Mixtèque peut également s'appli(iuer aux autres régions; l'exa- 
men attentif des faits nous donne la certitude qu'il n'y avait et 
qu'il n'y a encore aujourd'hui dans ces provinces que quatre lan- 
gues distinctes, qui sont la mixtèque, la zapotèque, la mixi et la 
wabi; encore les trois premières ont-elles l'une avec l'autre plus 
d'un point de contact (2). Le même examen nous permet de for- 
mer, avec quelque fondement, un jugement sur l'ancienneté rela- 
tive des races qui les parlent et qui se sont succédé sur ce sol. 

Au temps de l'invasion du continent américain par les Espa- 
gnols, les Mixi, refoulés, d'année en année, par les rois zapotèques 
auxquels ils refusaient de se soumettre, s'étaient retranchés dans 
les sections les plus inaccessibles de la chaîne d'Oaxaca. Les som- 
bres forêts du Cempoaltepec étaient le seul asile qui eût été laissé 
à leur indépendance ; environnés d'épais brouillards, dont l'hu- 
midité assure à jamais la fertilité à ces régions, ils y vivaient, sans 
obstacles , des fruits de la chasse, où ils trouvaient leur unique 
plaisir. Dans ces lieux, d'admirables paysages surprennent les 
regards de l'homme, en élevant son cœur vers l'auteur de la na- 
ture (3). Les Mixi avaient possédé anciennement la plus grande 

(1) Burgoa, Geojj;r. Descrip. llisl. de Guaxara, etc., cap. 23. — Ce que cet 
auteur, né dans le Zapotecapan, dit des langues de son pays, s'applique à l'A- 
mériquc-Centrale, où les langues sont si variées précisément pour la même 
raison. Dans la prononciation, les voyellis changent presque constaninienl duii 
village à Taulre, a pour o, pour u et / pour o, etc. 

(2) Burgoa, ibid. ut supr. — .Suivant Davila Padilla, on trouvait autrefois 
dix langues différentes dans l'ilat d'Oaxaca : la Mexicaine (nahuati), la Zapo- 
tèque, la Mixtèque, la Nexicha (,des Bcni-Xono), la Chinautcca, lu Mixi (niije), 
la Zoqui, la Wabi, la Chonlal et la Cuicateca. 

(31 Burgoa peint av«c une naïveté pleine d'enthousiasme les beaux paysages 



— 35 — 

partie des royaumes de Tehuantepec, de Soeonusco et du Zapote- 
capan (1) ; peut-être même les rivages de Tututepec leur devaient- 
ils leur première civilisation ? Malgré l'état à demi sauvage au- 
quel ils étaient réduits depuis plusieurs siècles, on retrouvait en- 
core dans ce peuple les traces d'une grande nation. Sous le rude 
vêtement de peau qui couvrait à peine leur nudité, on reconnais- 
sait les formes matérielles d'une des plus belles races de l'Amé- 
rique : la barbe touffue qui leur ombrage le visage, annonce 
même quelque chose d'encore supérieur aux autres. Leur courage, 
leur intrépidité, la bravoure avec laquelle ils défendirent pied à 
pied le sol de la patrie, d'abord contre l'envahissement de la na- 
tion zapotèque et, ensuite, contre les Espagnols eux-mêmes, té- 
moigne hautement en leur faveur. 

La ressemblance que présente la langue mixi avec la choclie, 
la zotzile et la tzendale signale, dès l'abord, sa proche parenté 
avec le maya, qui paraît avoir été, dans des temps antérieurs , la 
langue universelle du Chiapas et de l'Amérique Centrale ; les sons 
gutturaux et brefs dont elle abonde (2) sont une preuve à peu près 
positive qu'elle est plus qu'un dérivé de l'idiome de l'Yucatan, et 
qu'elle en est, suivant toute probabilité, un dialecte plus ou 
moins corrompu par le temps et la différence des circonstances. 
Ceci, non moins que leurs superstitions, où l'on retrouve encore 
des restes déformés des rites antiques, comme la coutume de cir- 
concire les enfants (3), ainsi que l'usage du calendrier tzendale (4), 
témoigne également en faveur de la civilisation et de l'origine 

de sa patrie. Son style est des plus pittoresques, surtout pour sou époque; 
il est éminemment descriptif et ou pourrait presque lappeler le Walter-Scotl 
religieux d'Oaxaca. Ce style est une chose fort rafe pour ce temps-là; il re- 
grettait souvent de ne pas être peintre. 

(1) Burgoa, Geogr. Descrip., etc., cap. 72, 74 et 75. 

(2) Burgoa, ibid., cap. 56, f. 271. 

(3) Cette coutume n'existait pas dans toutes les tribus, mais seulement chez 
quelques-unes, autant qu'il a été possible de s'en assurer. 

(4) Le calendrier d'Oaxaca était le même que le calendrier chiapanèque, 
tzendal, etc. 



— 36 — 

reculées des Mixi. On ne peut guère douter qu'elles remontent à 
l'époiiue des premiers législateurs de ces contrées, et que la fon- 
dation de leur puissance soit contemporaine du séjour de Votan 
dans le territoire de Soconusco. 

Les premières populations qu'on trouve en conflit avec les 
Mixi, dans les vagues traditions conservées à œ sujet, sont les 
Wabi (1) ; chassés de leur pays par un concours d'événements ab- 
solument ignorés aujourd'hui, les Wabi seraient remontés des 
régions méridionales de Nicaragua, et, suivant une autre version, 
du Pérou à Tehuantepec. Nous ignorons sur quels fondements 
s'appuient ces données; il paraît démontré, cependant, que la 
langue des Wabi a de grandes analogies avec quelqu'une de 
celles qu'on parlait à Nicaragua, et c'est un fait positif qu'ils ar- 
rivèrent par mer à Tehuantepec, en naviguant à voiles et à rames 
le long des rivages de l'océan Pacifique. Suivant leurs propres 
histoires (2), après avoir vainement tenté, à plusieurs reprises, 
de débarquer en d'autres lieux, ils arrivèrent à l'entrée des la- 
gunes du golfe de Tehuantepec et réussirent enfin à prendre terre 
c\ la pointe sablonneuse de Wachilaïf , située entre la mer et la 
lagune de Waxlan-Duic (3). lis s'y installèrent en dépit des Mixi 
qui étaient alors les maîtres de tous les territoires voisins, et, 
s'étant fortifiés sur la pointe voisine de Tuan-Umbah, ils passèrent 
de là dans les deux lacs supérieurs, s'emparèrent, l'un après l'autre, 
de tous les mamelons environnants, soit des îles ou de terre ferme, 
et finirent par s'établir d'une manière durable sur le rocher d'Ar- 
riangui-Umbah, ou du Vieux-Bourg, qui fut leur première cité. 

Les Wabi étaient regardés comme d'habiles navigateurs ; lan- 
cés sur les vagues de l'Océan, dans leurs frêles pirogues, ils vécu- 
rent d'abord de la pêche et de la chasse des oiseaux aquatiques. 

(1) Rurfioa, Gcogr. Dcscrip., etc., cap. 72, fol. 3G7, et cap. 75, fol. 390. 

(2) Bur^'oa, ibid. « Y de sus historias y caracleres se supo, etc., » dit cet 
auteur. Preuve de la civilisation des Wabi , dont il écrit le nom Huabi. 

(3) Aujourd'hui, Saa-Fraucisco de la Mar à IG I. E. de Tehuantepec. 



— 37 — 

Avec le temps, leurs établissements devenant plus considérables, ils 
entreprirent un commerce de long cours sur les côtes lointaines, 
et finirent par se rendre puissants sur terre comme sur mer. Les 
Mixi s'effrayèrent de leurs progrès ; mais ils ne purent y mettre 
obstacle, ni même les empêcher de s'emparer de quelques-unes de 
leurs provinces. C'est ainsi que le territoire de ïehuantepec de- 
vint la proie de ces hardis marins ; ils s'étendirent même au delà 
de Xalapa, qui leur attribue sa fondation (1). Mais les délices de 
cette ville, dont toutes les traditions vantent l'aménité et le cli- 
mat enchanteur, devinrent pour les Wabi ce que Capoue fut pour 
les soldats d'Annibal. Ils s'y énervèrent insensiblement dans les 
jouissances de leurs richesses, et, lorsque les rois du Zapotecapan 
se présentèrent, ils se trouvèrent hors d'état de leur opposer au- 
cune résistance. 

On ne saurait déterminer le temps qu'avait duré leur puissance, 
lorsque ces princes commencèrent à étendre leurs conquêtes ; il 
n'est pas moins difîcile d'assigner une époque à l'origine des rois 
zapotèques, ni de déterminer par quelle suite d'événements ils se 
trouvèrent en possession de la souveraineté dans les mêmes lieux 
où commandait le pontife de Yopaa. Le sacerdoce suprême étant, 
par défaut d'enfants mâles, devemi leur héritage, quelques an- 
nées avant la découverte de l'Amérique, on en peut conclure que 
la tige des rois du Zapotecapan sortait des Wiyataos, dont un des 
fils cadets fut probablement investi de la principauté de Zaachilla- 
Yoho, sous la suzeraineté du roi-pontife. 

Les deux rivières qui coulent aujourd'hui librement dans la 
vallée d'Oaxaca vers la mer (2) n'avaient point d'issue alors; une 
barrière naturelle, renversée depuis par un tremblement de terre 
ou par la main des hommes , fermait le passage, que les eaux 
réunies des montagnes voisines ne pouvaient franchir qu'après 



(1) Burgoa, ibid., cap. 72 et 75. 

i2) Burgoa, Geogr. Descrip., etc., cap. 39, fol. 197. 



— 38 — 

avoir formé un lac majestueux couvrant inie étendue considé- 
rable (1). On le désiynail sous le nom de lac de Rualo (2). Sur sa 
surface s'élevait un promontoire défendu par plusieurs mamelons 
dont l'ensemble paraissait avoir été, à dessein, séparé du rivage 
pour y recevoir la demeure d'un prince guerrier. C'est là que les 
fils des Wiyataos bâtirent la forteresse de Zaachilla-Yoho, dont 
les massives et hautes pyramides dominaient au loin le lac et la 
vallée (3). Elle s'appela sans doute ainsi du prince qui l'érigea ; 
car le nom de Zaachilla est célèbre dans toutes les chroniques 
zapotèques. Les Mexicains lui donnèrent celui de Teotzapotlan (4), 
à cause de la richesse et de la beauté des fruits que produisaient 
ses jardins; de là vint aussi au peuple le nom de Zapotèque. 

A l'époque où l'hisloire de ces contrées commence à jeter 
(|uelques lueurs, Teotzapotlan était déjà une grande vilLc et la 
capitale de plusieurs riches provinces que nous avons fait con- 
naître sous le nom de Zapotecapan (5). Partagées d'abord en sei- 
gneuries indépendantes les unes des autres, elles avaient été 
réunies insensiblement, par droit d'héritage ou de conquête, au 
domaine de Zaachilla-Yoho, dont la puissance commençait à ri- 
valiser avec celle des princes mixtèques de Tilantongo et de Tu- 
tutepec. Nous ne trouvons dans les rares fragments des annales 
d'Oaxaca aucune réflexion qui nous aide à former une idée con- 
cernant le gouvernement politique de ces trois royaumes ou les 
relations existant entre leurs divers chei>>. Il y a tout lieu de 

(1) Burgoa, ibid. Cet écrivain dit qu'il avait une éleiidiie de phis de sept 
lieups de long. 

(2) C^'est le nom que lui donne Caniedo, dans son ouvrage déjà cité, Estu- 
dios historicos, ete. 

l3) Burgoa, Geogr. Descrip., cap. 39, fol. 197. 

(4) Zaa,r/n7;(7-Jo/io, c'est-à-dire, le Palais ou la torteresse de Zaachilla, 
suivant la langue zapotèque; mais le nom mexicain Tcolzapollan , prévaut 
généralement. Ce mot vient de len , divin , et Izapoll, plus commuuémeut 
sapote, fruit dont il \ .i une grande variété dans l'Amérique tropicale. 

(5) Zapoteciipdn est le nom (|ne les Mexicains avaient donné- à cette con- 
trée, à cause de la (iiiantite et de la (jualité supérieure de ses fruits. Les Za- 
potèques apjielaient leur pays Ixichea. 



— 39 -— 

croire, cependant, en nous fondant sur leur origine loltèque, que 
les lois du grand empire primitif de l'Anahuac auront servi de 
base à leurs institutions , comme le donnent à penser encore la 
plupart de leurs coutumes et de leurs rites religieux. L'alliance 
que l'on voit exister jusqu'à la fin entre le roi de Tututepec et 
celui de ïilantongo rappelle celle des cités de Culhuacan et de 
Tollan; dans Tes grandes guerres contre les Mexicains, on voit 
toujours le roi du Zapolecapan s'unir à eux pour défendre aux 
étrangers l'entrée du territoire national ; mais, dans d'autres cir- 
constances, celui-ci apparaît plus d'une fois seul aux prises avec 
ses deux voisins, dont il éveille les susceptibilités par son ambi- 
tion et ses désirs de domination universelle. 

Ainsi que tant d'autres empires puissants qui ont disparu sans 
laisser de traces, on n'a du royaume de Tututepec d'autre sou- 
venir que celui de son nom. Il avait, sur la côte de l'océan Paci- 
fique, une étendue de plus de soixante lieues (1), et ses princes 
passaient pour les plus riches du Mexique. La ville de Tututepec, 
dont on retrouve encore des ruines à trois ou quatre lieues de la 
mer, entre l'embouchure de la rivière du même nom et la lagune de 
Chicahua (2), était grande, belle et extrêmement peuplée; on y 
tenait, chaque année, une foire considérable, où se rendaient les 
marchands des contrées même les plus lointaines. La seule notion 
que nous ayons sur son gouvernement, c'est que son organisation 
était féodale et qu'un grand nombre de seigneuries étaient sou- 
mises à payer tribut à son roi. Ce système était également en vi- 
gueur dans les trois royaumes. Dans les divers états du Mixteca- 
pan, les héritages passaient de mâle en mâle, sans que les femmes 
pussent y avoir droit. Nul n'avait le droit d'aliéner ses propriétés 
pour toujours : la loi avait établi qu'elles ne pouvaient sortir d'une 
famille par mariage ni autrement; si le propriétaire était forcé de 



1,1^ Herrera, Hist. Gen., Descripcion, elc, toin. I, cap. 4U. 

(2) La rivière de Tututepec est aujourd'hui appelée Hio Verde. 



— 40 — 

s'en dessaisir par besoin, elles retournaient, au bout d'un certain 
nombre d'années, à son fils ou à son parent le plus proche, qui 
rendait alors à l'acheteur le prix ou l'équivalent du {jage au 
moyen dufiuel il en était devenu l'acquéreur (1). 

Tous les serfs ou vassaux, soumis à l'autorité d'un seigneur, tra- 
vaillaient assidûment, chacun suivant son état; il n'était permis à 
personne de demeurer entièrement oisif. Dans les villes, aussi 
bien que dans les campagTies, il y avait des crieurs publics, réélus 
chaque année, dont l'emploi consistait à monter, tous les ma- 
tins, au sommet de l'édifice principal, pour appeler le peuple au 
travail. Certains officiers étaient chargés de vérifier si chacun 
était attentif aux devoirs de son état et de prendre raison de tout 
ce qui se faisait dans l'étendue de chaque seigneurie. On veillait 
minutieusement à ce que tous se comportassent convenablement 
et observassent les lois et les coutumes du pays. On interrogeait 
avec un soin particulier les étrangers qui passaient par le royaume, 
à leur entrée et à leur sortie ; on s'informait de ce qu'ils y venaient 
faire, des choses qu'ils y apportaient ou qu'ils emportaient, dans 
l'intérêt général de la communauté (2). 

La vigilance de ces officiers se portait jusque sur la manière 
dont on s'occupait des travaux de la campagne ; aussi l'agricul- 
ture y était-elle partout en honneur. Les macéhuales n'ignoraient 
rien de ce qu'il fallait pour bonifier la terre, les plantes et les ar- 
bres; dans la saison d'été, lorsque le grain était mûr, ils brisaient 
avec précaution les têtes des gerbes de maïs, afin de les faire sé- 
cher sur pied et d'empêcher ainsi une averse subite de leur por- 
ter dommage. Les auteurs nous ont laissé sur ce sujet intéressant 
la description d'une fête agricole qui avait lieu chaque année. 
C'était celle du renouvellement des semailles. Au temps de la 
moisson du mais, les prêtres du lieu se rendaient en procession 



(1) Burgoa, Gpogr. Descrip., etc , cap. 37, fol. 188. 

(2) Id., ibid., cap. 2<), fol. 151. 



— 41 — .; 

dans la campagne, accompagnés de tout le peuple et de la no- 
blesse. Arrivé au milieu des champs, on les parcourait soigneu- 
sement l'un après l'autre, examinant avec attention chaque gerbe 
en particulier, jusqu'à ce qu'on eut découvert celle qui, étant à la 
fois la plus grande et la plus forte, était également la plus fournie 
en grain. 

Quand on l'avait trouvée, on l'emportait en cérémonie à la 
ville ou au village; on la plaçait dans le temple, sur un autel paré 
de fleurs champêtres et de pierres vertes de chalchihuitl (1). Les 
prêtres offraient devant l'autel un sacrifice au génie des moissons, 
avec accompagnement de chants, de danses et de festins, analo- 
gues à la circonstance. Après le sacrifice, on enveloppait la gerbe 
dans un linge fin et on la gardait précieusement jusqu'à l'époque 
des semailles suivantes. Ce jour-là, prêtres et seigneurs se réunis- 
saient de nouveau dans le templ« : l'un d'eux apportait la peau 
d'une bête fauve parée avec soin et on y roulait !e linge qui ren- 
fermait la gerbe. On l'emportait de nouveau en cérémonie aux 
champs oîi ou l'avait cueillie; on y avait, à l'avance, préparé une 
espèce de petit four ou de caveau souterrain où l'on déposait la '^ 

précieuse gerbe avec ses diverses enveloppes. 

Les prêtres offraient un nouveau sacrifice aux dieux des champs, 
afin d'obtenir une récolte abondante, et l'on y brûlait une grande 
quantité de copal. On fermait, après cela, le caveau, que l'on re- 
couvrait de terre, ayant soin d'y laisser une marque qui put en faire 
reconnaître la place. Les semailles avaient lieu immédiatement 
après cette solennité. Lorsque le temps de la nouvelle moisson 
approchait, on allait voir si le résultat des semailles était favora- 
ble. Si l'apparence était d'accord avec les vœux des habitants, on 
se rendait de nouveau en procession aux champs où l'on avait 
enseveli la gerbe : les prêtres la retiraient solennellement de la 
terre et en distribuaient les restes à tous ceux qui s'approchaient 

(1) Le lecteur se souviendra que le chalchiltuill est une espèce d'émeraude 
dont les Indiens faisaient grand cas. 



— 42 — 

pour en recevoir des parcelles; ces parcelles étaient conservées 
précieusement, comme des talismans qui devaient porter bonheur, 
jusqu'au moment de la moisson prochaine (1). 

Des fêtes de cette nature ne pouvaient manciuer de relever la 
classe nombreuse des a;;riculteurs aux yeux des autres macé- 
huales; on ne voit pas, cependant, qu'ils aient joui d'aucun [)ri- 
vilége particulier. La seule qui se distinguât véritablement du 
reste du peuple , sans, pour cela , faire partie du corps de la no- 
blesse, était la classe des marchands. Ceux-ci jouissaient é{;ale- 
ment, dans les trois royaumes, de grandes immunités, et leurs ri- 
chesses leur donnaient facilement accès auprès du souverain (2); 
il leur arrivait souvent même d'épouser des filles de qualité, sur- 
tout dans les seigneuries de Nochiztlan (3) et des Beni-Xono (4), 
où l'on trouvait le commerce établi sur une plus grande échelle 
et oîi il comprenait la majeure partie de la population. 

Ces derniers, habitant sur les confins des Mixi et des Zapotèques, 
semblaient, par leur caractère, n'appartenir ni aux uns ni aux 
autres. L'historien les représente comme une race de marchands, 
avide, menteuse, déloyale, astucieuse et pleine de malice, égoïste, 
orgueilleuse et inclinée à s'approprier le bien d'autrui ; il la si- 
gnale aussi comme adonnée à toute sorte de superstitions et de 
sortilèges, incorrigible et invétérée dans ses coutumes mauvaises, 
sans espérance d'amendement (5). Tels étaient les Beni-Xono ; 
jouissant, en général, d'une grande aisance acquise par le trafic , 



(1) Biirp;oa, Geogr. Descrip., de, cap. (i", fol. 33"2. — Cette fiHe se con- 
serva longtemps encore après la coiiquèlc, au bourg de Quejoluni, dans la 
vallée de Nexapu. 

(2) Herrera, Hist. Gen. de las Ind.-Occid., docad. III, lib. 3, cap. 12. 

(3) IJurgoô, Grogr. D^'hcrip., etc., cap. 35, fol. 181. 

(i) Id., ibid., cap. Gi, fol. ;>I2. — Les Beni-Xono sont appelés aussi Nexi- 
cha et Cajones par le même auteur. Leur ville principale, depuis la conquête, 
s'appelait San-Francisco, à 15 I. N. 0. de la cité d'Oaxaca. 

(5; Cl' portrait est tracé ])ai' Burgoa, (jui les doinie encore pour tels, long- 
temps après la conquête. On peut donc dire que les Heni-XoQO étaient vérita- 
blement les Juifs de celte contrée. 



— 43 — 

ils composaient une province nombreuse, occupant en partie 
les routes qui conduisaient au Mexique et aux montagnes des 
Mixi. Ils paraissaient avoir fait partie anciennement de cette na- 
tion ; mais , lorsque les Zapotèques avaient commencé à étendre 
leurs armes au dehors, ils s'étaient soumis des premiers aux rois 
de Zaacliilla-Yoho, pour ne pas s'exposer à perdre les biens qu'ils 
avaient acquis. 

Entre les conquêtes les plus anciennes de ces princes, la tradition 
mentionne avec orgueil celle de la Montagne du Soleil, dans la 
chaîne de Teutitlan. A une courte distance de la ville de Ma- 
cuilxuchil (1) s'élève brusquement un large mamelon dont la 
hauteur surpasse, dans une étendue de quatre lieues, toutes les 
montagnes voisines. Sa position est telle qu'on en aperçoit le 
sommet de tous les côtés, à une distance considérable, et elle 
avait reçu le nom de Montagne du Soleil, parce qu'elle est la 
première que l'astre, en se levant, commence à dorer de ses 
rayons. Sur le plateau qui la couronnait habitait une tribu bar- 
bare qui ne vivait que de sang et de rapine, et les populations 
du voisinage étaient sans cesse exposées aux plus cruelles dépré- 
dations. Plus d'une fois déjà on avait tenté de les soumettre ; 
mais tous les efforts avaient constamment échoué devant leur va- 
leur féroce. 

Les rois zapotèques y envoyèrent deux guerriers éprouvés , 
Baali (2) et Baaloo, avec les meilleures troupes de leurs états. Les 
deux héros sortirent deMacuilxuchil, et, ayant gravi les escarpe- 
ments de la montagne, ils se rendirent maîtres du plateau, mal- 
gré la résistance obstinée de ses défenseurs; ils en firent un car- 
nage effroyable, et ils ne cessèrent de vaincre et de tuer que lors- 
qu'il l'i'en resta plus un seul homme (3). Cette victoire paraît 
avoir été l'origine de la grandeur zapotèque. Un temple et une 

(1) Burgoa, Gcogr. Drscrip., cap. 50, fol. '215. 

,2; Baali ost appelé ailleurs, par le même auteur, Baaiachi. 

(3, Burgoa, Geogr. Descrip., etc., cap. 50, fol. 245. 



44 



forteresse furent éri{;és sur le sommet de la montagne, et l'inveh- 
tilure en fut donnée à lîaali et à liaaloo, qui avaient si puissam- 
ment contribué à la placer sous la puissance de leurs rois. 

Après leur mort, on leur rendit des honneurs plus grands en- 
core, et leur mémoire resta en vénération parmi les populations 
de cette contrée. On creusa leur tombeau dans le rocher, au 
pied même du morne que leur courage avait conquis, et l'admira- 
tion qu'ils avaient inspirée de leur vivant, devint un culte qui ne 
tarda pas à avoir ses prêtres et ses autels. Leurs descendants 
n'eurent garde de manquer une si belle occasion d'accroître leur 
illustration, en même temps que leur puissance; ils ajoutèrent de 
nouveaux sépulcres aux tombes de leurs pères, et telle était l'o- 
pinion qu'on avait de leur sainteté que les seigneurs du Zapote- 
capan, qui ne pouvaient obtenir une place dans les souterrains 
de Yopaa, croyaient gagner le ciel en se faisant transporter, après 
leur mort, à côté de I3aali et de Baaloo (1). Autour de ces sépul- 
tures vénérées se réunit rapidement une population considérable; 
elle fut l'origine de l'opulente cité de Zeetopaa (2). Ces princes ac- 
crurent encore la célébrité de cette ville, par les écoles qu'ils bâ- 
tirent ensuite dans l'enceinte du temple qui occupait la montagne, 
théâtre des exploits de leurs aïeux. On lui donna le nom de « Quewi- 
quiyezaa » (3) ou le Palais de la doctrine et de l'enseignement ; 
c'est de là, en effet, que la lumière de la civilisation se répandit, 
comme d'un foyer brillant , sur le royaume des Zapotèques et d'où 
sortirent les plus sages d'entre les membres du sacerdoce de cette 
contrée. On y voyait les vastes habitations qui servaient do col- 



(1) Burgoa, ibid., cap. 49, fol. 235. 

(2; Id., ibid., cap. .SS, fol. 230, et cap. 39, foi. 235. — Zeelopaa, suivant 
Tautcur, veut dire autre lieu de sépulture. Sou nom uievicaiu est Tctirpar, 
qui signifie, Édifice au sommet du rocher. C'est un gros village à 4 1. S. de 
la cité d'Oaxaca. 

(3) Quehuiquiyezda, suivant Burgoa, veut dire Palais de pierre, d'ensei- 
gnauce et de doctrine. Les étymologics que donne Burgoa à tous les mots de 
la langue mixlèque et zapotèque ne sont pas d'une exactitude rigoureuse. 



— 45 — 

léges, où la science attirait, des provinces les plus lointaines, 
ceux qui désiraient s'instruire des leçons de la morale religieuse, 
de l'histoire nationale, de l'éloquence et de la philosophie. 

La dévotion, non moins que la science, y guidait les hommes, et 
le concours de pèlerins y dura même longtemps encore après la 
conquête. La nature, d'ailleurs, favorisait des lieux où la sagesse 
faisait son séjour. Il n'était peut-être pas dans tout le royaume 
une région où l'air fût plus pur, le climat plus doux, le sol plus 
fertile, la campagne plus riche et la végétation plus active. Ses 
superbes édifices s'élevaient au milieu de vastes jardins, dont les 
ombrages parfumés invitaient à la méditation. Mais l'amour de 
la science n'y était pas tellement exclusif qu'on ne s'y livrât aussi 
au commerce. Il s'y tenait, tous les ans, aux époques des princi- 
pales fêtes religieuses, des foires extrêmement fréquentées, et 
chaque semaine un marché où se rassemblaient les marchands des 
provinces voisines (1). 

Rien ne nous donne à connaître l'époque où vécurent les deux 
héros dont nous venons de parler, ni le nom du souverain qui 
leur confia l'expédition de la Montagne du Soleil. Le premier 
nom de roi qui se rencontre dans nos documents d'une manière 
certaine, c'est celui d'Ozomatli, qui régnait, est-il dit (2), à Mic- 
llan, lors de la grande défaite des Mixtèques par les guerriers de 
ïéohuacan, en 1351. Ce prince était-il le pontife de Yopaa ou le 
roi du Zapotecapan , c'est ce que nous ignorons. Zaachilla est le 
premier monarque zapotèque qui figure ensuite avec quelque éclat 
dans les vagues fragments qui ont été conservés de leurs annales; 
il y a tout lieu de croire que ce fut lui, ou un de ses prédécesseurs 
du même nom, qui bâtit la ville de Zaachilla-Yoho, capitale de 
cette contrée. L'auteur que nous suivons dans ses récits (3) lui 
attribue la conquête de Nexapa et la réduction des Chontales. A 

(1) Duigoa, ibid. ut sup. 

(^2) Codes Chiraalpopoca, Hist. chronolog. 

',3) Burgoa, Geogr. Descrip., etc., cap. 67, fol. 330. 



— 46 — 

l'époque où Zaachilla entreprit de porter ses armes dans les mon- 
tagnes de Ouiyecolani, qui séparent, au sud-est, la vallée zapotè- 
que du royaume deTehuantcpcc, trois nations différentes se par- 
tageaient la possession de la grande vallée qu'arrose la rivière 
de Nexapa (1) : c'étaient les Mixi, dans le haut, ayant pour capitale 
la ville de Zoquitlan; les Chontales, au milieu, occupant celle de 
Nexapa; et les Wabi, maîtres alors de la partie la plus riche et la 
plus fertile de la vallée, dont Xalapa la Grande était la cité prin- 
cipale (2). Le fleuve (jui passe par ces belles contrées, prend sa 
source dans les hauteurs qui sont à l'est de Zeetopaa ; ses eaux, 
limpides et froides comme la neige des monts d'où elles s'échap- 
pent, accrues par la multitude des ruisseaux qu'elles rencontrent 
sur leur route, se pressent avec impétuosité vers Zoquitlan , dont 
elles fécondent les plaines magnifiques. Son cours, en se régula- 
risant, commence alors à s'élargir; il traverse majestueusement 
le val de Totolapan et arrose les terres basses de Nexapa. Ensuite 
il reprend sa violence, pour rompre l'orgueilleuse barrière de 
montagnes qui le séparent de la vallée de Xalapa, où il se préci- 
pite impétueusement au travers des roches fracassées. A une 
demi-lieue de sa chute, il rencontre la rivière de Lyapi, qui, en 
descendant des montagnes de Ouiyecolani, vient doubler son 
cours; c'est en serpentant entre les belles collines de Tequiciztlan 
(ju'il coule, entre deux rives couvertes de fleurs, dans la plaine de 
Xalapa, d'où il s'achemine doucement ensuite vers le golfe de 
Tehuantepec (3). 

Possesseur déjà des riches vallées du Zapotecapan , Zaachilla 
couvait du regard toutes celles qui s'étendaient à l'est de son 
royaume. Des trois nations qui les occupaient, les Chontales 
étaient la plus fière et la plus valeureuse; leur langue, qui ne pré' 
sente que peu de différence avec celle des Mixi, donne à penser 

(1) Ps'exapa, rivière des (tendres dans la langue iiioxicaiiie. 

(2) Xalapa la Grande est à CO 1. S. F. de la cité d'Oaxaca. 

(3) Burgoa, Geogr, Descrip., etc., cap. 7t, fol. 361 et suiv. 



— 47 — 

qu'ils ne formaient, anciennement, qu'un même peuple avec ceux- 
ci (1), dont ils étaient séparés peut-être depuis l'invasion des 
Wabi. A cette époque, les Chontales étaient en possession non- 
seulement de Nexapa, mais encore de la portion la plus impor- 
tante de la montagne de Quiyecolani. Zaachilla, persuadé que, 
s'il parvenait à les subjuguer, il viendrait bien plus aisément à 
bout de soumettre les autres, leva une armée nombreuse. Les Za- 
potèques étaient des hommes forts, bien faits, vaillants et aguerris ; 
avec eux, Zaachilla pouvait espérer une victoire aisée. En effet, 
les Chontales ne purent longtemps résister à leurs armes; malgré 
leur bravoure et le désir de conserver leur indépendance, ils furent 
forcés dans leurs montagnes, et la ville de Nexapa subit le joug 
du vainqueur (2) . 

La possession de cette ville assurait à Zaachilla la clef des mon- 
tagnes des Mixi et des terres heureuses des Wabi; mais, se défiant 
des Chontales, dont il avait suffisamment éprouvé les vertus guer- 
rières, il fortifia Nexapa de murs et de remparts, et lui donna 
une garnison de soldats zapotèques. Pour mieux contenir les po- 
pulations conquises, il bâtit alors la forteresse célèbre de Quiye- 
chapa, ainsi qu'une autre à l'entrée des montagnes de Quiyeco- 
lani, à laquelle il donna le même nom ; elle était sur la cime d'un 
rocher d'une hauteur extraordinaire, et elle demeura, jusqu'au 
temps de l'entrée des Espagnols, une des citadelles les plus redou- 
tables de la contrée (3). 

Zaachilla continua ensuite ses conquêtes dans le pays des Mixi, 
il leur prit Zoquitlan et commença à les refouler dans les monta- 
gnes, qui devinrent bientôt l'unique asile de cette nation. De 



fl) Tout ce que Burgoa dit au sujet des Cliontales conlirme cette opiuiou. 
Chontal est un mot do la langue nahuati qui veut dire étranger. Il ne faut pas 
confondre les r.hontales de la Zapotèque avec ceux du lac de Nicaragua. 

(2) Burgoa, Gcogr. Descrip., etc., cap. Ca, foi. 315 et suiv. 

(3) Plusieurs voyageurs ont visité les ruines de cette forteresse à 25 1. en- 
viron à l'E. de la ville d'Oaxaca. 



— 48 — 

l'autre côté de la Cordillière, la puissance des Mixi avait été éffale- 
ment circonscrite par les tribus qui avaient envahi les provinces 
chiapanèques ; ils n'y conservaient plus qu'une seule ville de 
quelque importance; c'était Xaltepec (1), aujourd'hui caché sous 
les forêts qui ombragent les rives du Mixi , l'un des affluents du 
Coatzacualco , mais dont les majestueuses ruines attestaient en- 
core, il y a deux siècles, sa gloire antique. 

Aussi longtemps qu'ils avaient su garder Xaltepec, les Mixi 
avaient continué à se compter parmi les peuples, et les exploits 
de leur dernier roi jetèrent quelque éclat sur leur nationalité expi- 
rante. Ce prince s'appelait Condoy (2). La tradition, qui a con- 
servé son nom, ne dit pas s'il descendait de l'ancienne race royale 
de ces contrées, ni quels princes l'avaient précédé au commande- 
ment de sa nation ; on sait seulement qu'il avait vu le jour dans les 
rudes escarpements qui environnent la montagne deCempoaltepec. 
La légende, amie du merveilleux , ajoute qu'il n'avait eu ni père 
ni mère, étant sorti un jour de la caverne d'Atitlan (3), sépulcre 
des seigneurs de cette contrée, à la tête d'une puissante armée, 
avec laquelle il avait chassé les ennemis de son pays et rendu sa 
splendeur d'autrefois au royaume de ses ancêtres. 

Prince d'un indomptable courage, Condoy était partout à la fois ; 
il courait avec une rapidité sans exemple de Totontepec (4), qui était 
situé parmi les cimes les plus altières de ces montagnes, à Xaltepec, 
dans la plaine , battant tour à tour les Mixtèques et les Zapotèques, 
les Chiapanèques et les Zoqui , sans être jamais vaincu lui-même. 
La ville de Xaltepec recouvra momentanément une partie de sou 
importance passée; elle devint l'entrepôt du commerce de la 



(t) Burgoa, Geogr. Descrip., etc., cap. 58, fol. l'8(). 

(,2) Burgoa, Geogr. Descrip., etc., cap. 00, fol. 292. 

(:5) Burgoa, iliid., cap. 50, fol. 2U'i, rt cap. 51, fol. ;i02. — 11 faut sp garder 
de conroiidre tel Alillan avec la capitale des Tzutohiles daus le Guatemala. 

^4) Totontepec, au ceutre de la montagne des Mixi, chef-lieu de cette na- 
tion au nord du Cempoaltcpec. 



— 'i9 — 

montagne avec la mer. Mais cette prospérité fut de courte durée; 
les victoires de Condoy avaient jeté l'effroi dans tous les esprits. 
C'était à la fin du xiv"' siècle ou dans les premières années du xv^ 
un autre Zaachilla occupait alors le trône zapotèque. Uni aux rois 
du Mixtecapan, tous comprenaient également le danger qui les 
menaçait, s'ils laissaient à Condoy le temps de consolider sa 
puissance ; ils marchèrent ensemble dans le pays des Mixi , à la 
tête de toutes leurs forces. Les Chiapanèques, qui avaient le môme 
intérêt, s'avancèrent de leur côté, portant la destruction dans les 
lieux où ils trouvaient quelque résistance ; ils se joignirent en- 
suite aux alliés contre Xaltepec. Cette ville tomba malgré les ef- 
forts surhumains de Condoy, et fut livrée aux flammes après un 
carnage terrible. Ce n'était pas assez; Condoy existait toujours. 
Après la prise de Xaltepec, il était parvenu à se retirer au fond 
de ses montagnes avec la majeure partie de ses soldats; ses en- 
nemis le traquèrent comme une bête fauve, saccageant et brûlant 
les villes et les villages, massacrant leurs habitants, enfin n'épar- 
gnant rien pour conduire à bout leur entreprise. La montagne de 
Cempoaltepec offrait le spectacle de la plus parfaite désolation : les 
Mixi, désespérés, pouvaient à peine espérer même de trouver un 
asile dans les tanières des tigres ou des lions; les grottes les plus 
obscures devenaient, pour eux, un objet d'envie (1). 

Dans cette affreuse extrémité, on apprit tout à coup que Condoy 
avait disparu. Les Zapotèques affirmèrent que leur roi avait , de 
sa propre main , tranché les jours de ce héros, et mis ainsi un 
terme à la guerre; mais, personne n'ayant vu son cadavre, ses su- 
jets prétendirent que, fatigué de tant de combats et désireux de 
leur repos, il s'était retiré avec son armée, chargé de toutes les 
richesses de son royaume, dans la sombre caverne d'où il était 
sorti peu d'années auparavant. Ce qui est certain , c'est qu'on ne 
le revit plus. Le bruit courut que , ayant fermé avec une grosse 



(1) Burgoa, Geogr. Descrip., etc., cap. 50, fol. 292, et cap. 51, fol. 302. 
III. k 



— oO — 

pierre l'entrée de la grotte, il en était sorti d'un autre coté, et 
qu'il était allé faire la conquête d'une région lointaine, où il con- 
tinua à régner depuis. Quoi qu'il en soit, les Mixi, vaincus, de- 
meurèrent soumis, dès ce moment, aux rois de Tilantongo et du 
Zapotecapan, à l'exception d'un petit nombre, qui gardèrent leur 
indépendance dans les régions les plus austères du Cempoal- 
lepec (1). 

Nous continuerons, plus tard, à nous occuper de ces contrées; 
mais, leur histoire étant désormais liée à celle du Mexique , pro- 
prement dit, nous en relaterons les faits à mesure qu'ils se pré- 
senteront dans les annales du peuple aztèque. 

(1) Burgua, ibid.utsup. 



CHAPITRE TROISIÈME. 



Étendue et bornes du Michoacan. Topographie de cette contrée. Si elle faisait 
partie de l'empire toltèque. Populations diverses du Michoacan. Province do 
Matlatziuco. Les Tarasqucs. Tradition sur leur origine. Les Chiehinièqurs 
dans le Michoacan au treizième siècle. El-Henditaré, ou le roi des îles du lac 
de Patzcuaro. Les Chichinièques-Wanacacts h Naraujan. Ils imposent un 
tribut à Ziranziran, seigneur de cette ville, au nom du dieu Curicaweri. 
Mariage d'iri-Ticatamé, leur chef. Naissance de son fils Sicuiracha. Iri-Ti- 
catamé tué par les habitants de Naraujan. Sicuiracha venge sa mort. Ses 
conquêtes. Commencement de la ville de Wayaraeo. Pacimwané et Sncu- 
rawc, rois de Tzintzuntzan. Fête de la déesse Xaratauga. Ivresse de ses 
prêtres. Us sont changés en serpents. Mouvement des Chithinièques. Wa- 
peani et Pawacumé, fils de Sicuiracha, rois de Wayamco. Leurs conquêtes. 
Le pêcheur du lac de Patzcuaro. Pawacnmé épouse sa fille. Son alliance 
avec le roi des îles. Commencement de la civilisation parmi les Chichi- 
mèques. Us érigent des temples à leur dieu Curicaweri. Fondation de la 
ville de Patzcuaro. Guerre entre les Chichimèques et les Tarasques. Wa- 
peani et Pawacumé sont tués. Leurs funérailles. Tariacuri, fils de Pawa- 
cr.mé. Son éducation. Ses conquêtes dans le Michoacan qu'il réunit tout 
eutier sous son sceptre. Il le partage en trois royaumes, de Coyucan, de 
Patzcuaro et de Tzintzuntzan. ilicucaxé, roi de Patzcuaro. Son fils, frappé 
de la foudre, est adoré comme un dieu au temple d'Apupato. Tangaxoan, 
roi de Tzintzuntzan. Son successeur, Ziziz-Pandaré, réunit de nouveau tout 
le Michoacan. Division régulière de ce royaume. Charges et titres de la cour. 
Culte de Curicaweri et de Xaralanga. Dogmes et doctrines des Tarasques. 
Traditions antiques. Prière au soleil. Maladie des rois. Leurs obsèques. 
Cortège du monarque au tombeau. Accessiou du nouveau roi. 

Avant de reprendre le fil de l'histoire mexicaine, nous voulons 
achever, autant que possible, de faire connaître au lecteur celle des 
autres contrées du plateau aztèque, dont les annales réunies servi- 
ront ensuite de texte à notre travail. En remontant, au nord-ouest, 



— 5-2 — 

les rivages de l'océan Pacifique, au sortir des frontières du Mixte- 
capan, on traverse successivement les anciennes seigneuries des 
Yoppi (1), de Cohuixco (2), des Cuitlatecas (3) et de Zacatollan (4), 
avant d'atteindre le fleuve Mexcala, qui les sépare des états du Mi- 
choacan (5). Ce beau royaume, voisin de celui de Montéznma, qu'il 
surpassait par sa civilisation, et peut-être aussi par une puissance 
plus réelle et plus solide, était regardé, au temps de la conquête, 
comme la contrée la plus riche et la plus productive en or et en 
argent, entre toutes celles que les Espagnols subjuguèrent depuis 
dans l'Amérique-Septentrionale. C'est, cependant, le Michoacan 
qui a laissé le moins de traces dans l'histoire et qui a été le moins 
connu de l'Europe : mais, il faut le dire aussi, c'est ce pays qui 
fournit le plus de métaux précieux à ses rapaces conquérants ; ce 
sont ses rois qui , après s'être soumis, sans la plus légère défense, 
aux lieutenants de Cortez, subirent la mort la plus cruelle et la 
plus outrageante , pour satisfaire leur cupidité féroce; disons-le 
aussi, pour l'honneur de l'Eglise catholique, c'est là que l'épis- 
copat fonda, pour les malheureux vaincus, les bienfaits les plus 
solides et les plus durables. 



(1) Les Yoppi formaient une seigneurie importante qui s'étendait vers la 
mer du Sud, aux frontières du royaume de Tututepec, et dont Tlacotepec et 
Yopitzinco étaient les cités principales. 

(2) Cohuixco, grande province des Tlappanocas confinant avec la précédente, 
et qui s'étendait jusqu'à la mer Pacifique; elle était divisée en plusieurs sei- 
gneuries importantes dont les principales étaient celles de Tepécuacuilco el 
de Tlaclimalacac (Tevmaluca) et dont le port le plus connu était Acapulco. 

(3) La province des Cuillalecas, louchant à la précédente et baignée par 
l'océan Pacifique, avait pour capitale la cité importante dcMexcaltepec. 

(4) Zacalollan, aujourd'hui Zacalula, province importante et riche dont 
la capitale, du même nom, se retrouve dans la bourgade de Zacatulu, à l'em- 
bouchure du fleuve Mexcala ou rio do las liaizas. près de l'océan Pacifique. 

(5) .l/(V/ioataH, c'ost-à-dire, Terre-Poissonneuse, dans la langue nahuatl. 
C'est le nom que les Mexicains donnaient à la région des Tarasques. Le Mi- 
choacan s'étend, sur une longueur de soixante-dix-huit lieues, depuis les 
montagnes basaltiques de Parangeo jusqu'au port de Zacalula , dans une 
direction de N. N. E. à S. S. E., avec trente-huit lieues de côtes sur l'océan 
Pacifique. 



— 53 — 

L'Océan, les lacs et les fleuves, que la nature semble, à des- 
sein, avoir placés entre le Michoacan et les états voisins, lui ser- 
vent de frontières, aujourd'hui, comme au temps de la découverte 
de l'Amérique. Au nord-est, le royaume de Tonalan et le territoire 
maritime de Colima en sont séparés par le rio Pantla et le fleuve 
Coahuayana, auquel s'unit cette rivière, dix lieues avant d'aller 
tomber dans la mer Pacifique, dont le rivage continue ensuite à 
borner le Michoacan, au sud-ouest, jusqu'à Zacatollan. Là les 
courbes capricieuses du Mexcala lui constituent d'autres limites, 
à l'est et au sud, puis, à l'est encore, les riches provinces de 
Cohuixco et de Matlatzinco , qui furent les dernières conquêtes 
des Mexicains de ce côté. Plus au nord, c'étaient les Mazahuas, 
dont les fertiles vallées, ainsi que celles des Matlatzincas, s'éten- 
dent dans les régions les plus froides de la Cordillière; enfin le 
cours majestueux du Tololotlan (1) et les rives pittoresques du lac 
Chapala formaient une barrière naturelle entre les ïarasques et 
les nombreuses populations othomies et chichimèques des états 
de Guanaxuato et de Queretaro. 

Situé sur le versant occidental des montagnes de l'Anahuac, le 
Michoacan se présente, dans son ensemble, comme un pays de 
plaines ondulées, entrecoupé de chaînes nombreuses et non 
moins variées dans leurs formes que dans leurs altitudes ; on y 
retrouve, néanmoins, quoique plus modérément que dans l'Amé- 
rique-Centrale , ce caractère étrange de mornes abrupts et sour- 
cilleux, de précipices taillés à pic dans des profondeurs incalcu- 
lables, qui se présente dans toute l'Amérique équinoxiale. Le 
climat, généralement tempéré, mais plutôt chaud que froid, est 
admirablement adapté à la culture de toutes les productions tro- 



ll) Le fleuve Tololollan, aujourd'hui rio Grande de Lerraa, prend sa source 
dans les montagnes voisines do Toluca, entre par Acambaro dans l'état de 
Guanaxuato qu'il sépare du Michoacan, jusqu'à son entrée dans le lac de Cha- 
pala, d'oîi il sort sous le nom de rio Grande de Santiago et se jette ensuite 
dans la mer Pacifique, à peu de distance du port de San-Blas. 



— 54 — 

picales comme à la plupart des l'ruits de rEuro|)e méridionale (1). 
De {grandes et belles rivières arrosent la contrée, surtout dans la 
riirection du sud. On y voit également plusieurs beaux lacs, dont 
les plus grands sont le lac Ghapala (2), ceux de Cuitzeo (3) et de 
Patzcuaro. Le dernier est , sans contredit , le plus remarqua- 
ble (4) , ses bords, encadrés dans un cercle de montagnes plus ou 
moins boisées, offrent des sites, comparables aux scènes les pins 
pittoresques de la Suisse et du nord de l'Italie, dont ils rappellent 
involontairement le souvenir; ses eaux, limpides et abondamment 
poissonneuses (5), fournissent à ses habitants un aliment facile à 
obtenir; c'est ce qui a fait donner à cette contrée le nom de Mi- 
choacan. 

On n'a, jusqu'à ce moment, pu découvrir aucune espèce de 
document relatif à l'histoire du Michoacan antérieure au xiii' siè- 
cle : on ne saurait douter , toutefois , que ses provinces aient 
eu le bonheur de participer à la civilisation toltèque, et tout 
porte à croire qu'elles appartenaient à la circonscription de la 
couronne de Tollan ; mais leur situation sur le grand chemin de 
l'Anahuac avait dû les exposer des premières aux calamités qui 
accompagnèrent l'invasion des barbares. Les relations des di- 
verses nations qu'on vit arriver au plateau aztèque sont d'accord 



(1) Ilerrera, Hisl. Gen. de las ludias-Occid., docad. III, lib. 3, cap. 9. 

(2) Le lac de Clitipula, le pins grand du Mexique, auquel les géographes 
mexicains donnent environ de Irenle-cinq à quarante lieues de long de l'est à 
l'ouest, etdepuis trois jusqu'à dix de large. On y voit plusieurs îles dont la plus 
grande, nommée Mcxcala, renferme un fort appartenant à l'état de Xalizco. 
Une particularité de ce lac, c'est qu'il éprouve un Uux et un rellux comme la 
mer. (Frejcs, Hist. brève de la conquista de los estados independientes de 
Mexico, Zacatecas, 18.'58. Page5'2.) 

(3) Le lac de Ciiilzcn, le second du Michoacan, peut avoir de 14 à 15 1. de 
tour; il est situé au nord de l'état, et exhale beaucoup d'hydrogène .-^ulfuré. 

(4) Le lac de Palzcuaro, le plus beau du Mexique, mesure environ douze 
lieues de circonférence sur une longueur de cinq environ du N. E. au S. E. 
Le poisson y est bon et très-abondant. 

(j) Torqueniada, Monarq. Irid., lih 111, cap. i'I. — Jierrera, Hist. Gea., 
dccad. III, lib. 3, cap. !». 



— 55 — 

à ce sujet; elles nous montrent des familles nombreuses, quelque- 
fois des tribus entières, qui, pour se fixer sur ce sol fertile, trom- 
paient leurs frères et imaginaient des prétextes, pour n'être pas 
dans l'obligation de les suivre. La conséquence naturelle de ces in- 
vasions ne pouvait être que la ruine du Michoacan, la désolation 
de ses cités, et, en grande partie, l'anéantissement des arts, avec la 
ruine de toute vie policée. Une autre conséquence devait être le 
mélange des races et des langues : cependant les calamités qui 
frappèrent l'Anahuac n'y auraient pas produit des effets aussi 
meurtriers que dans la vallée, et il paraîtrait que la dépopulation 
aurait été moins grande que dans les régions environnantes. Il en 
résulta donc que les indigènes , ayant absorbé peu à peu les na- 
tions envahissantes, conservèrent davantage leur caractère ori- 
ginal ; aussi les idées, transmises par les anciennes annales mexi- 
caines , concernant la physiologie de la race toltèque , trouvent- 
elles particulièrement leur application parmi les habitants du Mi- 
choacan. 

Les auteurs les partagent ordinairement en quatre classes dis- 
tinctes, chacune ayant une origine et un langage différents : ce 
sont les Chichimèques, les Mexicains, les Othomis et les Taras- 
ques (1). Le lecteur sait déjà ce (ju'étaient les premiers : on les 
trouvait surtout sur la frontière du nord-est ; ils faisaient partie, 
plus ou moins, de ces montagnards sauvages refoulés dans les 
forêts par la civilisation, et qui n'avaient pu se décider à embrasser 
le joug d'une vie policée. On sait cependant qu'un grand nombre 
d'entre eux reconnaissaient la souveraineté des princes tarasques, 
et leur prêtaient en cas de besoin l'aide de leurs arcs; leur lan- 
gue, suivant toute apparence, était la « Pâme, » qui est parlée 
encore aujourd'hui par des populations analogues, auxquelles on 
donne le nom de Chichimèques, dans les montagnes de Tzichu (2). 



(,1) Herrera, ibid. ul sup. 

(2) Memoria Corografica y estadistica liel Estado de Guanajualo, en et Bo- 



— 56 — 

Ceux qu'on (lésifjn.iit sous le nom de Mexicains étaient des restes 
de quelques tribus de la langue nahuatl, séparés de leurs frères 
durant leur marche, ou plutôt des Mexicains des frontières in- 
ternes, en fuite, par une raison ou par une autre, dans le Michoa- 
can. Sous le nom d'Othomis, on comprenait généralement les 
restes des nations primitives, répandus dans les hautes vallées qui 
bornent l'Anahuac à l'occident, et que la nature sauvage de ces 
régions avait, en grande partie, préservées de l'invasion barbare. 
Outre les Otliomis [)roprement dits, c'étaient, au nord, les Maza- 
huas, qui étendaient leurs villages jusqu'à peu de distance de 
l'ancien Tollan ; au sud-ouest, la fertile province de Matlatzinco, 
dont ïolucan avait été longtemps la capitale. Isolés des grands 
théâtres de la guerre, au sein de leurs agrestes campagnes, ses 
princes, alliés des Tarasques, y conservèrent leur indépendance 
presque jusqu'à la dernière période de l'existence mexicaine; les 
lois antiques des Toltèques y étaient demeurées en vigueur, et 
l'ordre de succession au trône n'y avait subi aucune altération (1). 
Les Ma,tlatzincas étaient moins policés que leurs ancêtres; le seul 
de leurs dieux dont on ait gardé le souvenir était Coltzin (2), à 
qui ils immolaient quelquefois des victimes humaines, mais en les 
étouffant dans une sorte de tilet. Ils étaient laborieux , et leurs 
champs passaient pour les mieux cultivés et les plus soignés de 
tout le pays (3). 

Les ïarasques, avec lesquels ils paraissent avoir eu une grande 
affinité, composaient, à vrai dire, la véritable population du Mi- 
choacan. Us étaient généralement d'une taille élevée, bien faits et 



Ictin de la Soc. Mex. de Geogr. y Estadistica, afio df 1850. — La montagne de 
Tzichu couvre la Ironfière uord-est de l'état de Guauajuato. 

(1) Zurita, Rapport sur los difÏÏTcntcs classes de chefs de la Nouvollo-Es- 
pague, page .{89. ^CoW. des Mciii. sur rAmérique, trad. par Tcrnaux-Cora- 
pans.) 

(2) Sahaguu, Hist. gpii. de las cosas de Nueva-Espana, lib. X, cap. 29. — 
Coltzin, c'est-à-dire, l'Aïeul ou le Tortueux. 

(3) Id., ibid. 



— 57 ~ 

d'une couleur moins cuivrée; dans leurs manières et leur langage, 
ils étaient élégants et polis (1). Qui étaient les ïarasques? d'où 
leur venait ce nom? Sahagun, qui les appelle aussi Quaochpan- 
mé (2), c'est-à-dire; les têtes rasées, parce que les hommes elles 
femmes portaient, habituellement, les cheveux fort courts, fait 
dériver ce nom d'un dieu Taras ou ïoras, qu'il dit être le même 
(jue le Mixcohuatl des Chichimèques. S'il en était ainsi, cette éty- 
mologie nous ramènerait à l'invasion des Toltèques, ce qui est loin 
d'être invraisemblable, d'autant plus qu'on se rappelle qu'Anii- 
mitl, un des premiers Mixcohuas, était, au dire d'un autre au- 
teur (î*), adoré, au Michoacan, comme un des héros fondateurs de 
ce royaume. Les auteurs téo-chichimèques (4) font sortir lesTaras- 
ques des Sept-Grottes, ainsi que les autres populations du plateau 
aztèque ; l'explication qu'ils donnent de leur nom est assez singu- 
lière. Leur migration, disent-ils, étant fort nombreuse, ils se trou- 
vèrent arrêtés, au passage du fleuve ïololotlan, faute de barques 
pour se transporter à l'autre bord; ils auraient alors construit des 
radeaux avec de forts troncs d'arbres, et, comme ils n'avaient 
point de cordes, ils se seraient servis, pour les attacher ensemble, 
de leurs maxtlis. Pour couvrir leur nudité, ils auraient pris les hui- 
pils ou chemisettes de leurs femmes, d'où ils auraient adopté, de- 
puis, l'usage de porter des tuniques au lieu de caleçons. C'est en 
les voyant ensuite que les Mexicains leur auraient donné le nom 
de Tarasques, à cause du bruit que faisaient leurs parties natu- 
relles, en frappant contre leurs jambes, lorsqu'ils se mettaient à 
courir (5). 

Quoi qu'il en soit de ces diverses opinions, nous savons, par le 
récit d'un auteur indigène (6), que le Michoacan était entièrement 

(1^ Horrera, ibid. ut sup. 

(2) Sahagun, ibid. ut sup. 

(3) Torqueniada, Mooarq. Ind., lib. VI, cap. 29. '^ 

(4) Muuoz-Camargo, Hist. de la republ. de Tlaxcallau. 

(5) Id., ibid. — Vejtia, Hist. Aiitig. de Mexico, etc., toni. II, cap. 13. 

(6j Relacion de las ccrimonias y rilos y pobiaciou y gubernaciou de los 



— o8 — 

occupé el civilisé lorsque les tribus ihichinièques, destinées à éta- 
blir, plus lard, leur empire sur ces belles provinces, commencè- 
rent à y émi(;rer. Tout porte à croire qu'elles étaient de la même 
race que les Aztè({ues, qui, au treizième siècle, descendirent dans 
l'Anahuac ; leurs chefs se disaient les frères des Quaquatas qui s'é- 
tablirent dans la province de Matlalzinco (1), vers le même temj)s 
où la sœur de Huilzilopochtli fondait là la ville de Malinalco. 
L'ensemble du IMichoacan était alors partagé irrégulièrement en 
un grand nombre de petits états, dont les populations principales 
se reconnaissaient elles-mêmes sous le nom de iJétamas et d'Ezco- 
niachas (2). Le plus puissant de leurs chefs était le roi des îles de 
Patzcuaro, à qui on donnait le titre d'EI-Henditaré, c'est-à-dire, 
de Seigneur par excellence : plusieurs villes de terre ferme recon- 
naissaient sa suprématie, et un certain nombre de tribus chichi- 
mèques, établies antérieurement dans le pays, s'étaient soumises 
à son autorité. 

A peu de dislance du rivage du nord s'élevait la ville de Naran- 
jaii, seigneurie indépendante, gouvernée alors parZiranziran-Ca- 
luaro (3). C'est dans les forêts voisines de cette ville qu'on voit ap- 
paraître, pour la première fois, les guerriers nomades qui devaient, 
plus tard, fonder leur domination sur ces lieux, d'une manière per- 
manente : on les nommait les Chichimèques-Wanacacés (4). Ils sor- 
taient, disaient-ils, d'une contrée lointaine, appelée Bayameo (o), 



Indiosde la proviiicia de Mcchoacan, hccha al llmo scnor Don Antonio dr Mcii- 
doza, virrey y gubcruador de esta Nucva-EspaTia, MS. appartrnuiit au <'.oI. 
Peter Force di; Wabliiu;;l<iu. 

(1) Ibid. — Sabaguii, parl.iut de:; Oiiaquatas, dit qu'on les appelait ainsi 
parce qu'ils avaient la tète serrée avec leurs frondes, aliu de les avoir toujours 
à la main. 

(2) Relacion de las cerinionias, etc. 

(3) La rareté des documents (jui existent sur l'histoire du Michoacan noun 
a engagé à conserver intrgralcraeiit tous les noms que nous avoi;s rencontrés et 
qui serviront peut-être de jalons à des rci herclies ultérieures. 

(i) Nom piob.'ihkrnenl do la l'aïuille des rois de Michoacan. 

(."»i Baya iiiio^ ou liayamev, nom qui ressemble beaucoup à celui de hayitmo. 



— 59 — 

berceau de leurs dieux et de leur race. Chasseurs intrépides, ainsi 
que les autres chefs septentrionaux qui les avaient précédés, ils en- 
trèrent, en courant le lièvre et le serpent, dans les plaines fertiles 
dont ils s'apprêtaient à foire leur proie, ayant à leur tête Iri-Tica- 
tamé (1), qui portait de droit Curicaweri, le dieu de sa tribu. Ils 
s'arrêtèrent dans le bois de Wiriu-Quarampejo, à la lisière duquel 
on voyait les édifices de Naranjau. Leur premier soin fut de bâtir 
un autel grossier à la divinité protectrice de leurs familles, sons les 
grands arbres qui ombrageaient leurs cabanes. C'était annoncer 
leur résolution de se fixer dans ces lieux. Les populations voisines 
en conçurent une profonde alarme. La présence des Chichimèques- 
Wanacacés, au milieu de leur héritage, était d'un augure sinistre 
pour leur repos : en effet, Iri-Ticatamé venait d'envoyer des hé- 
rauts au seigneur de Naranjan, pour lui signifier qu'il eût à faire 
porter du bois à l'autel de Curicaweri. C'était une manière de lui 
donner à comprendre qu'il devait se résoudre à payer un tribut 
aux Chichimèques, sous la forme d'une offrande religieuse, ou se 
préparer à la guerre. Les prêtres de Naranjan, réunis autour de 
leur prince, inclinaient vers le dernier parti. Ils avaient allumé 
l'encens dans leurs cassolettes, tout prêts à commencer leurs con- 
jurations contre les envahisseurs de leur pays. 

Mais Ziranziran-Camaro les apaisa; il leur parla, d'un ton mo- 
déré, du nombre et de la force des Chichimèques, de la valeur de 
leur chef, leur démontrant qu'on ne pouvait les vaincre que par 
la ruse, et que le temps ne manquerait pas de leur en offrir l'oc- 
casion. Alors faisant entrer les guerriers d'Iri-Ticatamé : « Vous 
(( voyez sa puissance, njouta-t-ii ; donnons-lui notre sœur, afin 
u qu'elle travaille à le couvrir et à l'habiller, et qu'elle lui prépare 
« sa nourriture (2). Qu'on aille aux dieux de la montagne, afin d'y 

({u'Alegre nous donne pour celui d'une tribu de Yaquis, située au bord du 
fleuve de ce nom. 

(1) Iri paraît être un titr*" ou un pronom, et Ttcatamè le nom du chef. 

(2) Ces paroles dépeignent parfait^'Uient les attributions de la femme dans 
CCS contrées : tisser les vêlements de sou époux, lui faire son pain el cuire s* 



— CO — 

« couper du bois pour (aire des llèches et des arcs, et que notre 
« sœur parte pour aller coucher avec le dieu Curicaweri (1) ». 

Les vassaux de Ziranziran s'empressèrent d'obéir aux ordres 
de leur seigneur ; ils portèrent aux Chichimèques des provisions 
de toute espèce avec des vivres frais pour toute la tribu, ainsi 
que des vêtements pour leurs chefs (2) et pour la mère de Curi- 
caweri. Ils offrirent des dons aux dieux célestes, et menèrent à la 
cabane d'Iri-Ticatamé une parente de Ziranziran, destinée à de- 
venir l'épouse du chef des Wanacacés. De ce mariage naquit un 
fils qui reçut à sa naissance le nom de Sicuiracha. Lorsqu'il fut 
en âge d'être séparé de sa mère, Iri-Ticatamé le remit entre les 
mains des prêtres de la montagne d'Oricuarapejo; ceux-ci lui 
enseignèrent à veiller la nuit auprès des autels, et à aller chercher 
dans la forêt le bois destiné aux sacrifices. En même temps, ils 
lui apprenaient l'exercice des armes et l'envoyaient prendre le 
gibier nécessaire aux holocaustes. Étant devenu plus grand, ils le 
chargèrent d'aller chasser à l'occasion de la fête qui se célébrait 
près de Zacapo, en l'honneur de Wacamcuaro (3) ; mais les bêtes 
qu'il traqua s'échappèrent blessées de sa main, et allèrent mou- 
rir aux champs de Qmerecuaro. Les femmes, étant sorties pour 
chercher des gerbes de maïs qu'elles destinaient à la fête, trou- 
vèrent le gibier mort. 

On alla le dire aussitôt au seigneur do Naranjan (4) : celui-ci y 
vit un signal funeste pour Sicuiracha et pour les Chichimèques ; 
il assembla les prêtres et les chefë de ses vassaux, et tint conseil 
avec eux. Iri-Ticatamé, prévenu de leurs mauvais desseins, prit 

nourriture, telles étaient geuéraleniciilicsoccupatious dos femmes, telles elles 
sont cucorc parmi un grand nombre de populations indiennes. 

(1) Le dieu désigne souvent son prêtre, et touvent aussi le prôtre est nommé 
à la place du dieu dans les histoires américaines. 

(2) Le texte parle de vêlements pour les dieux célestes, c'est-à-dire, comme 
plus haut, pour les chefs qui portaient chacun le sien. 

(3) Fête, dit le texte du !MS., qui se célébrait le 25 octobre. 

(4) Apparemment que c'était un crime de blesser le gibier sans le tuer im- 
médiatement. 



— 61 — 

alors la résolution de changer de demeure. Il en fit part à sa tribu, 
et, s'étant chargé de son dieu Curicaweri, il se transporta, avec 
sa famille, au lieu nommé Quereqto (l) : sa femme l'avertit qu'elle 
avait également son dieu, nommé Wasoricuaré ; elle alla le prendre 
et l'apporta dans sa nouvelle habitation, enveloppé dans une étoffe 
précieuse (2). Mais avec l'inconstance naturelle à cette race de 
chasseurs que le contact des Tarasques n'avait pas encore réussi 
à fixer, ils ne tardèrent pas à quitter cet endroit : ayant trouvé une 
localité plus convenable , nommée Zichajucuero, à trois lieues de 
la ville de Michoacan (3), ils s'y firent bâtir une maison et des au- 
tels pour le culte des dieux. 

Dans l'intervalle , Sicuiracha avait grandi ; il était devenu un 
homme et un chasseur intrépide; mais les parents de sa mère n'a- 
vaient pas oublié que c'était par la violence qu'une de leurs filles 
était devenue l'épouse du chef des Chichimèques et que la nais- 
sance de son fils était une tache à leur honneur. Iri-Ticatamé était 
devenu vieux ; avec sa force il avait perdu son courage, et les 
hommes de sa tribu, plus ou moins énervés eux-mêmes par l'âge 
ou par le repos, paraissaient offrir plus de chance de réussite aux 
coups de leurs ennemis. Oresta était alors prince de Cumachen 
et prêtre du dieu Tiresupemé , dont tout le monde redoutait la 
puissance. C'est à lui que s'adressèrent les seigneurs de Naranjan : 
ils lui envoyèrent un présent de plumes et d'or, en le suppliant 
de leur prêter l'appui de ses armes contre les barbares et de re- 
vêtir le dieu en leur faveur (4). Oresta n'avait pas moins de mo- 

(1) La plupart des lieux dont il s'agit ici paraissent avoir été à fort pou de 
distance les uns des autres. 

(2) Chaque tribu, chaque famille, souvent chaque personne avait son dieu 
ou ses génies particuliers, à peu près comme les teraphim de Laban qu'enle- 
vait à l'iusu sa tille Rachel. 

(3) .\insi dit le texte : cette ville est alternativement nommée Michoacan et 
Tziutzunlzan. 

(4) Le texte ne dit pas s'il s'agit d'habiller le dieu ou bien, pour le prêtre, 
de se revêtir de la divinité, comme le grand-prêtre des Israélites le faisait, eu 
revêtant l'éphod, afin de consulter le .Seigneur. 



— 62 — 

lifs qu'eux de craindre la présence des Chichini('(|ues ; il entra fa- 
cilement dans les desseins de ceux de Naranjan et leur envoya ses 
soldats pour les aider à foire la guerre à Iri-Ticatanié. 

Les deux partis réunis ne tardèrent pas à marcher contre le 
lieu où demeurait le chef des Wanacacés; mais ils avaient tenu 
leur dessein secret, désirant le surprendre avant qu'il eût eu le 
temps d'appeler autour de lui les guerriers de sa tribu. En lon- 
geant les bords du lac, ils rencontrèrent sa femme : celle-ci com- 
prenant aussitôt le danger qui menaçait Iri-Ticatamé, voulut cou- 
rir pour le prévenir; mais eux, l'arrêtant, lui reprochèrent sa 
partialité pour les ennemis de son peuple : a Nous sommes tes 
« frères, lui dirent-ils; nous sommes les maîtres de ces montagnes, 
« dont nous sommes descendus aujourd'hui pour venger notre 
« injure et la tienne , pour venger la mort de nos frères, tués par 
t( ces étrangers. ))Mais elle refusa courageusement de les entendre, 
et chercha à se débarrasser de leurs mains pour aller au secours de 
son mari. Elle n'en eut pas le temps; ils arrivèrent avant elle et 
attaquèrent en grand nombre le village des Chichimèques. Iri- 
Ticatamé, environné d'ennemis dans sa maison, se défendit en 
vaillant guerrier, malgré le poids de sa vieillesse. Quelques hom- 
mes étaient accourus à son aide, au premier bruit de l'attaque ; ils 
firent durer la lutte assez longtemps pour tuer encore une partie 
des assaillants; mais enfin, le nombre l'emportant sur la valeur, 
la maison du chef des Wanacacés fut prise d'assaut, et il tomba 
mort sur un monceau de cadavres. Sa femme arriva pour le voir 
expirant : les ennemis firent de vains efforts pour l'emmener avec 
eux ; fidèle à son devoir jusqu'au dernier moment, elle resta, mal- 
gré eux, auprès du corps de son époux, taudis qu'ils se reliraient, 
emportant le dieu Curicaweri, après avoir mis le feu à la maison. 
Pendant que la ruine tombait sur la demeure de son père, Si- 
cuiracha chassait tranquillement dans les bois, à quelques lieues 
de son village. A la première alarme, ou était couru l'avertir; 
mais il n'arriva (jue pour «"^tre témoin du deuil de sa mère pieu- 



~ 63 — 

ranl sur Iri-Ticatamé, à la lueur des flammes qui éclairaient son 
cadavre. Il lui demanda ce que tout cela voulait dire. « Ce sont 
« tes oncles, répondit-elle, c'est ton aïeul, qui ont fait toutes ces 
« choses et qui ont enlevé le dieu Curicaweri. » 

Ces .paroles, en inspirant à Sicuiracha le désir de la ven- 
geance, firent de lui un héros ; il réunit à la hâte le petit nombre 
de Chichimèques échappés au massacre, et, le cœur brûlant de 
colère, il se met avec eux à la poursuite des ennemis. Déjà le dieu 
dont ils avaient voulu faire leur prisonnier s'était chargé de leur 
châtiment; il leur avait donné la dyssenterie, accompagnée de 
maladies honteuses et leur avait en même temps inspiré le goût 
des boissons enivrantes. Sicuiracha ne tarda pas à les rencontrer : 
il les trouva dans un état d'ivresse terrible, étendus dans le che- 
min, et le dieu dans son arche, abandonné au pied d'un chêne. 
Alors il saisit sa divinité protectrice , et , dans le premier trans- 
port de la vengeance, il tomba avec fureur sur ses ennemis, dont 
un grand nombre passa, sans s'éveiller, du sommeil de l'ivresse à 
celui de la mort. Il fit le reste prisonnier, s'empara de leur or et 
de leurs riches vêtements, et les amena à Wayameo (1), où il 
avait sa demeure. C'est ainsi que les guerriers de Naranjan et de 
Cumachen devinrent les esclaves du fils d'Iri-Ticatamé. Les plus 
puissants n'obtinrent d'être libérés qu'à des conditions avanta- 
geuses pour Sicuiracha ; il en profila pour étendre sa puissance 
et la faire reconnaître de tous , eu obligeant les princes voisins à 
lui décerner, avec les rites et les cérémonies en usage parmi eux, 
le titre de roi, dont aucun dès chefs chichimèques n'avait encore 
joui jusque-là. 

Sicuiracha songea, dès lors, à ériger des autels à ses dieux, et 
spécialement à Curicaweri, à la protection duquel il croyait de- 



(1) « Wayameo, où était sajmaison, près de Saiita-Fc' et do la ville de Me- 
« choacau, etc. », dit le MS. — Nous trouvons que Wayameo ressemble éton- 
uamaient au Bayameo ou Bayamer, ^d'où étaient sortis les Wanacaeés. Ce 
nom aurait-il été donné en mémoire du premier? 



— 64 — 

voir sa grandeur. Il lui bâtit un temple, et, ayant fait venir des 
prêtres, il leur donna des maisons à l'entour, atin qu'ils prissent 
soin de son culte et lui offrissent des sacrifices. Telle fut l'origine 
de la ville de Wayameo, qui devint ainsi la première capitale des 
rois chichimèques du Michoacan. A la suite de cette institution, 
il porta les armes dans les seigneuries qui environnaient la sienne; 
il fit des conquêtes relativement importantes, et ajouta à ses do- 
maines plusieurs villages dont la réunion lui donna un rang dis- 
tingué parmi les petits rois qui se partageaient alors cette contrée. 
Après un règne aussi long que glorieux, Sicuiracha mourut à 
Wayameo, et on l'enterra solennellement au pied du temple qu'il 
avait édifié à Curicaweri. Ce prince laissait deux fils, Pawacumé 
et Wapeani , qui , après lui , gouvernèrent conjointement ses 
états (1). 

Vers le môme temps, Tarigaran régnait avec ses deux frères, 
Pacinnvané et Sucurawé, sur les riches populations qui habi- 
taient le rivage méridional du lac. Leur cité principale était Tzin- 
tzuutzan (2), la plus belle et la plus considérable de toute la ré- 
gion du Michoacan. C'est là qu'on voyait s'élever, sur une colline 
dominant le lac et les îles , le grand temple de la déesse Xara- 
tanga et de son fils Manowapa (3). Xaratanga était la divinité la 
plus redoutée de tout le pays, celle à laquelle on rendait le plus 
d'hommages à cette époque; elle avait, pour la servir, un collège 



(t) L'obscurité du MS. laisse du doute à cet égard. Ces deux princes ré- 
gnèreiil-ils eusi^mble ou bien se partagèrent-ils les états de leur père, c'est 
ce qu'on no voit pas clairement; il est également douteuv si Curatamé, qu'en 
un endroit du MS. on donne pour fils de Wapeani, n'était pas plutôt son père, 
aussi bien que de Wapacumé, et si ces deux princes n'étaient pas plutôt les 
petits-Jils que les fils de Sicuiracha. 

(2) Le MS. appelle cette ville cotilinuelloment Michoacan ; son vrai nom était 
Tzintzunlzan, quoiqu'en un endroit du MS. on l'appelle aussi Yatvaro. Cette 
diversité de noms peut provenir des diflfreiits quartiers de la ville; on sait 
que chacun de ces quartiers avait le sien en particulier. 

(3) Qui était la déesse Xaratanga, qui était son fils Manowapa, c'est ce 
que l'historien n'explique pas. 



— 03 — 

nombreux de prêtres qui portaient le titre de Watarecha (1) ; cha- 
que jour avait des heures réglées pour les sacrifices, et le bois 
qu'on brûlait sur ses autels, on devait l'aller chercher dans la 
forêt d'Atamataho (2), sur les frontières de Wayameo; les prêtres 
en profitaient pour en offrir quelquefois au temple de Guricaweri , 
qui commençait à avoir un nom respecté chez les peuples voisins. 
De leur côté, les Ghichimèques, rendant honneur pour honneur, 
s'empressaient souvent de couper du bois et de le porter au sanc- 
tuaire de Xaratanga. 

Or il arriva qu'un jour les prêtres de la déesse se préparaient 
à célébrer sa fête. ïarigaran était venu pour y assister avec ses 
frères et une suite nombreuse de vassaux : ils tressèrent des guir- 
landes de fleurs, dont ils ornèrent les images de la déesse et de 
son fils, ainsi que les autres statues des dieux qu'on voyait dans 
les édifices du temple, après quoi ils offrirent du mais, des fri- 
joles avec diverses autres choses ; mais, les trois princes ayant 
trop bu, la déesse, irritée, les rendit ivres pour les châtier de leur 
irrévérence. Dans cet état, comme ils chancelaient sur leurs jam- 
bes, ils eurent peur, et ils cherchèrent les moyens de détruire les 
efl"ets de la boisson. En conséquence, ils envoyèrent leurs femmes 
chercher du poisson, persuadés que, en le mangeant, ils dissipe- 
raient aisément les fumées de l'ivresse (3). Mais la déesse avait 
caché le poisson et empêchait qu'on pût le prendre ; les femmes, 
ayant fait de vains efforts, ne trouvant qu'un grand serpent, le 
portèrent aux prêtres, qui le firent cuire, et, au coucher du soleil, 
le mangèrent avec les princes, accompagnant ce mets de tourtes de 
mais. Mais, à minuit, Tarigaran, ainsi que ses frères et les prê- 
tres, s'aperçurent avec horreur qu'ils se changeaient en serpents; 



(1) Était-ce leur nom de famille ou le titre générique de leur office? 

(2) Atamataho, non loin de Santa-Fé, dit le MS. C'est encore aujourd'hui 
Santa-Fc de la Laguna, à l'extrémité uord-est du lac de Patzciiaro. 

('i) « Vers la ville des Ghichimèques de Wayameo; or ces Ghichimèques 
« s'appelaient Hiyoca. » (.Relaciou de las ceremonias y rites, etc.) 

III. 5 



— 66 — 

bientôt la métamorphose fut complète. Dans leur affliction, ils 
allèrent se jeter clans le lac et nagèrent vers la ville de Wayameo. 
Ils abordèrent en ce lieu, en poussant des gémissements plaintifs 
et entrèrent dans la montagne de Tiriacuri, contre laquelle était 
bâtie la ville; là ils disparurent, et ce lieu s'appela depuis de leur 
nom Quahueyucha-Zecuaro (1). 

Les Chichimècjues de la tribu Wacusecha , témoins de ce pro- 
dige, en tirèrent un augure favorable. La seigneurie de Tzintzun- 
tzan demeurait abandonnée sans maîtres; ils en profitèrent pour 
s'étendre sur ses frontières. Un chef nommé ïarapecha Chan- 
hori, emportant son dieu Odecawecara, alla prendre possession 
du village deCurincuaro-Achurin et s'y fixa. Ipinchuani alla, avec 
son (lieu Ïiripénié-Xugapeti , au lieu appelé Pechetaro; il s'en 
empara et y fit sa demeure. 

Toute la contrée était bouleversée de nouveau, chacun se pré- 
parait à la guerre. En voyant les mouvements des Chichimèques, 
les anciens Tarasques étaient remplis d'épouvante; il semblait que 
l'ère des invasions qui avaient naguère ensanglanté leur patrie fût 
prête à recommencer. Wapeani et Pawacumc, qui, depuis la mort 
de leur père, étaient demeurés tranquilles à Paceo, avaient pris les 
armes à leur tour, jetant des regards de convoitise sur les belles 
régions qui les environnaient. Chargeant sur leurs épaules l'arche 
vénérée de Curicaweri, ils signalèrent le rocher de Capacureo qui 
domii>aàt le lac, en disant que le dieu leur avait ordonné d'y édi- 
fier un autel. Les guerriers de leur tribu entendirent avec joie ces 
paroles; ils marchèrent en avant, et, de gré ou de force, les vas- 
saux de Capacureo durent se soumettre aux fils de Sicuiracha ; 
ceux de Patamagua-Nacaraho plièrent à leur tour. Ce fut en ce 
lieu que les dieux , frères de Curicaweri, se séparèrent ; chacun 
des chefs chichimèques, prenant le sien, alla se fixer au lieu que 
la victoire lui donna. Pour lui, continuant le cours de ses con- 

(1) Nous nipporlons cette légende telle que la doune le MS. 



— 67 —  

quêtes, il chassa tour à tour le gibier sur les terres voisines, pas- 
sant d'une montagne à l'autre, et jetant la terreur dans les popu- 
lations d'alentour (1). 

Cuyupuri, chef des prêtres qui avaient succédé, aux autels de Xa- 
ratanga, à ceux que la déesse avait métamorphosés, finit par pren- 
dre l'alarme à son tour, en voyant son territoire sacré envahi par 
les Chichimèques. Mais ceux-ci s'empressèrent de le rassurer, et, 
sur leur invitation, il transporta sa divinité auprès des lieux 
mêmes où les serpents avaient disparu (2). Trouvant ensuite des 
conditions plus favorables pour l'établissement de son culte, il se 
transféra à Sipico, sur le bord du lac ; il y bâtit un nouveau temple, 
ainsi que des bains et un édifice pour le jeu de pelote (3). Il y fit 
un séjour de plusieurs années ; mais ensuite il finit par suivre les 
Chichimèques sur la montagne de Haracotin (4), oii Wapeani 
avait momentanément fixé sa demeure. 

Cependant la guerre continuait avec plus ou moins de vivacité; 
le fils de Sicuiracha portait ses armes tantôt sur un territoire et 
tantôt sur un autre, soumettant à sa domination les divers vil- 
lages des bords du lac qui, naguère , reconnaissaient pour chefs 
Tarigaran ainsi que les prêtres de Xaratanga ; mais aucune des 
îles situées sur cette belle nappe d'eau n'avait encore admis les 
Chichimèques, et nul de leurs chefs n'avait eu le bonheur de con- 
, templer de près leurs verts ombrages. Du haut du mont d'Atupen, 
qu'il venait de gravir, Wapeani embrassait un jour du regard le 
noble archipel qui s'encadrait, avec tant de grâce, dans le con- 

(1) L'auteur « anonyme dit souvent chasser à tel endroit, » pour porter la 
guerre et conquérir, et Curicaweri est désigné comme le conquérant. 

(2) Ce lieu est appelé ici Tariacaherio. Nous ne sommes cependant pas ab- 
solument certain de l'orthographe de ce mot. 

(3) Amusement sacré et, comme nous avons dit ailleurs, qu'on retrouve 
chez toutes les populations dont le culte avait quelque relation avec celui des 
Toltèques. 

(4) Avant d'arriver à Haracotin, il transporta tour à tour la déesse à Ori- 
chu, Wiramangaruu, à Wacapu, qu'on appelle actuellement San-Angeu, dit 
le MS., en6n à Taziara-Acueziran, puis à Haracotin. 



— 68 — 

tour pittoresque de ses montagnes. Ue l'une des îles s'élevait une 
pyramide dont l'œil pouvait mesurer facilement la hauteur et les 
formes. 

Apercevant un pêcheur qui venait de jeter ses filets à quelque 
distance du lieu où il était, il l'appela : le pêcheur, effrayé, parut 
disposé à s'éloigner dans son canot et à regagner les rivages op- 
posés ; mais , intimidé par les menaces des Cliichimèqucs , et 
voyant leurs arcs bandés au-dessus de sa tête, il laissa sa barque 
et s'avança vers leur chef. Aux questions de Wapeani , il ré- 
pondit que l'île dont il voyait le temple était celle de Xara- 
cuero (1), et que l'autre était Pacandan (2); il fit connaître aussi 
les noms des dieux qu'on y adorait (3), et celui du roi Curicaten, 
à qui l'on donnait le titre d'El-Henditaré (4). Il ajouta qu'il y avait 
également des Chichimèques dans ces îles, mais qu'ils ne par- 
laient pas la même langue que les Wanacacés. Wapeani répli- 
qua : «« Nous pensions être ici les seuls de notre race ; mais nous 
c( sommes tous, cependant, d'une même famille. Et toi, deman- 
« dèrent ensuite les guerriers de sa suite, comment t'appelles-tu? 
(( — Mon nom est Curipajan, répondit le pêcheur. — As-tu des filles? 
c( — Non, je n'en ai point, répondit-il. — Tu mens, s'écrièrent 
(( les Chichimèques , tu as des filles. — Non, non, seigneurs, 
« je n'ai point d'enfants , reprit le pêcheur effrayé, je suis vieux 
« et hors d'état d'en avoir. — Nous savons que tu as des filles, 



(1) Xaracuero, autrement dite Warucalem-Hacicurin. 

(2) Pacandan, appelée aussi Tiripilihonlo et Wanquipen-Hazizurin. 
C'est la plus grande et la plus fertile des cinq îles du lac de l'atzcuaro. Les 
autres îles sont Xauicho, qui est la plus belle. Yunuan et Tecuen. 

(3j Les dieux de Xaracuero étaient Hacuizé-Capemé, Sulic, Parupé, Cuxa- 
rcti, Nurité, Xariiié-Warichu, Ocuari et Taiiga-Churaui. — Ceux de Pacandan 
étaient Chupi Tiripemé, Onacihicecha et Suhza-Camawapcri. 

(4) Le texte dit que les Chichimèques demaudèrenl comment s'appelait l'ile, 
et le pêcheur répondit : El-Hendilaré (ce qui est seigneur); mais ailleurs il 
donne à celte île les noms de Xaracuero, autrement dit Warucatem-llacicu- 
rin. Le titre d'El-Ueuditaré se donnait ainsi apparemment à cause du roi des 
lies qui y demeurait. 



— 69 — 

« reprirent les Chichimèques , nous te le disons, non pour leur 
« faire du mal, mais parce que nous voulons avoir des femmes de 
« ces îles. Le dieu Curicaweri nous a promis cette terre et cette 
« eau ; tout cela doit être notre partage. » 

Alors le pêcheur répondit : « J'ai une fille , mais elle est petite 
« et laide ; elle ne vaut pas la peine que mon seigneur la regarde. 
« — N'importe, dirent les Chichimèques, va la chercher; ne dis 
« rien à personne; amène-la demain, et reviens ici avec elle. » 

Le pêcheur alors se retira. Le lendemain, il arriva, conduisant sa 
fille; Wapeani n'était pas encore au rendez-vous. Après s'être fait 
attendre assez longtemps, il vint avec ses Chichimèques, et, trou- 
vant la fille à son gré, il l'emmena avec lui, en ordonnant au pê- 
cheur, si on le questionnait à ce sujet , de dire au seigneur de 
Xaracuero cjne les Chichimèques l'avaient enlevée et faite es- 
clave. 

Wapeani alla fixer alors sa demeure à Tarimi-Chundido, village 
situé à un quart de lieue du lac (1), à l'ouest de ïzintzuntzan ; mais, 
au lieu de garder pour lui la fille du pêcheur, il la donna à son 
frère Pawacumé , qui l'épousa. En prenant ainsi une femme de 
ces contrées, à quelque rang qu'elle appartînt, ce chef croyait ac- 
quérir un nouveau droit aux territoires que Guricaweri avait pro- 
mis aux Chichimèques-Wanacacés. Au bout d'un an, la fille du pê- 
cheur lui donna un fils qui reçut, en naissant, le nom de Tariacuri. 
Celui-ci fut le second roi de la race chichimèque parmi les ïaras- 
ques (2], et le véritable fondateur de la monarchie au Michoacan. 

A la suite de ces choses, le roi des îles, ayant appris le mariage de 
la fille du pêcheur avec le prince chichimèque, en conçut de l'om- 
brage; il appela le père et lui demanda, d'un ton de colère, pour- 
quoi il avait donné sa fille à Pawacumé. — « Seigneur, répondit-il, 



(1) « Tarimi-Chundido, qui fut depuis un des quartiers de Patzcuaro, » 
dit le texte. 

(2) Nous laissous ce uoui de Tarasques ù l'aucieuue race pour la distinguer 
des Chichimèques. 



— 70 — 

ils me l'ont enlevée. » Alors il assembla les divers seigneurs du voisi- 
nage, et délibéra avec eux sur les moyens à prendre pour arrêter les 
usurpations des Wanacacés. Tous furent d'avis que ce qu'il y 
avait de mieux à faire, c'était de séduire les deux chefs et de les 
amener, par l'appât des honneurs et des richesses , à s'établir 
parmi eux. « Nous voulons aussi donner nos filles aux Chichimè- 
« ques , s'écrièrent-ils ; que Pawacumé et Wapeani viennent 
« parmi nous; nous ferons le premier sacrificateur au grand 
(( temple, et son frère sera le prêtre du dieu Cuangari-Chan- 
« gatun. » Là-dessus, ils envoyèrent aux deux frères des députés 
chargés de présents, qui leur firent, d'une manière flatteuse, l'offre 
de passer aux îles. Pawacumé et Wapeani, enivrés de leurs éloges 
et éblouis des dons magnifiques qu'ils étalèrent à leurs yeux, ac- 
ceptèrent, pleins de joie, les propositions du roi de Xaracuero, et 
s'embarquèrent aussitôt avec eux. 

En abordant au rivage, ils trouvèrent tous les seigneurs assem- 
blés pour les recevoir. La population entière était dans l'allé- 
gresse, et ce fiit au milieu des applaudissements universels qu'ils 
arrivèrent au palais. Avant de les présenter au roi, on les amena 
au bain ; là des laveuses vinrent leur laver tout le corps ; un bar- 
bier (1) leur coupa les cheveux, qu'on trouvait trop longs, les par- 
fuma, les tressa avec soin, et, après qu'on les eut revêtus de bi- 
joux et de riches habits, on les conduisit devant le souverain. Il 
y eut alors un banquet somptueux, à la suite duquel Pawacumé 
fut investi de la dignité de sacrificateur, et son frère de celle de 
prêtre du dieu. 

Tout le monde paraissait également satisfait de cet état de cho- 
ses; mais on avait compté sans les Ghichimèques restés à la côte. 
Ces guerriers, ne voyant pas revenir leurs princes, s'embarquè- 
rent, à leur tour, pour les îles. Ils allèrent trouver le roi et, se 
plaignant avec amertume qu'on leur eût enlevé les deux frères que 

(i) a Le barbier » est luxtuei, ainsi que les autres détails. 



— 71 — 

Curicaweri avait choisis pour ses gardiens, ils le meiiacèient de 
lui faire la guerre, s'il ne se hâtait de les renvoyer. Curicaten, jus- 
tement effrayé de leur force et de leurs menaces, leur promit la 
satisfaction qu'ils demandaient ; Pawacumé et Wapeani cédèrent 
à regret à ses ordres et retournèrent, avec leurs guerriers, à leur 
ancienne demeure. , 

Cependant le séjour qu'ils avaient fait parmi les Tarasques leui- 
avait inspiré des idées nouvelles. Comprenant les douceurs d'une 
vie policée, ils avaient pris la résolution de faire participer les 
Chichimèques à ses avantages. Cotte entreprise n'était pas sans 
difficultés. Malgré le long intervalle qui s'était écoulé depuis l'é- 
tablissement des tribus wanacacées dans le Michoacan, elles étaient 
loin d'avoir renoncé aux habitudes barbares de leurs frères : la 
vie nomade avait encore trop de charmes ; on le voit dans les fré- 
quents changements de demeure des deux frères eux-mêmes et 
de l'arche de Curicaweri. Prêtres du dieu, en même temps que 
princes de leur tribu, ils reconnaissaient qu'il n'y avait qu'un 
moyen de fixer les pas de leurs guerriers et d'arrêter leur humeur 
inconstante; c'était de faire parler la divinité, comme ils avaient 
vu qu'elle parlait aux habitants des îles. 

Quelque temps se passa encore après leur retour, sans rien chan- 
ger à leurs anciens usages : mais un jour ils annoncèrent que le 
dieu des enfers (1) leur était apparu en songe, et leur avait com- 
mandé de bâtir des temples en l'honneur de tous les dieux des Chi- 
chimèques. Chaque tribu, chaque famille étaient intéressées à cet 
oracle ; elles en écoutèrent avec respect le décret, et, obéissant aux 
injonctions de leurs princes, elles se mirent en devoir de chercher 
en quels lieux il convenait de mettre à exécution les volontés que 
leur dictait le ciel. Tout près de Tarimi-Chundido s'élevait une col- 
line abrupte, couverte de grands bois, dont l'ombre épaisse était 
rarement troublée par les rayons du soleil. C'est en cet endroit que 

(1) Oui était ce dieu des enfers, c'est ce que le texte n'explique pas : il pa- 
raîtrait que Xaralanga était une divinité des enfers. 



— Ta- 
ies deux frères guidèrent les pas du peuple chichimèque. Sur la 
cime du mont ils découvrirent une source merveilleuse dont les 
eaux coulaient en abondance sous le riche feuillage de la forêt. 
Cette fontaine porta depuis le nom de Cuirizcatero (1). A cet as- 
pect, qui semblait répondre à leurs désirs, tous ensemble s'écriè- 
rent : « Voici le lieu annoncé par les dieux, Zacapu Homucutin 
(( Patzcuaro (2) » Le nom de Pctezecua (3) demeura depuis à 
cette place, que le ciel paraissait leur avoir fait connaître à des- 
sein pour y ériger les temples des dieux. 

Un peu plus haut , ils aperçurent des pierres d'une qualité su- 
périeure. LesChichimèques, dans l'admiration, répétèrent : « Oui, 
« c'est bien ici le lieu choisi par les dieux ; voici la pierre du dieu 
(( Siritacherengué; voici la pierre de Wacuzecha, son frère aîné; 
« celle-ci sera la pierre de ïingarata, et celle-ci de Miecua- 
« Ugewa. C'est ici Patzcuaro. •» 

Tous, aussitôt, se mirent au travail avec ardeur. La nouvelle se 
répandant ensuite aux alentours de la situation merveilleuse que 
le ciel avait fait découvrir, on accourut de toutes parts , chacun 
s'empressant d'aider les princes à préparer l'aire sacrée destinée 
aux sanctuaires des dieux. Le défrichement s'opéra avec une in- 
croyable rapidité : on abattit les arbres ; on brûla les souches, qu'on 
arracha ensuite avec soin, afin qu'aucun obstacle ne se présentât 
à l'édification des temples dcCuricaweri. Bientôt les édifices s'éle- 

(1) « Cuirizcatero, au lieu que l'on appelle actuelleineut la Fontaiue de 
« Monseigneur l'Évêque, El agua del Obispo. » (Relacion de las ceremonias y 
ritos, etc.) 

(2) Patzcuaro veut évidemment dire le lieu des temples; eu ou cua, dans 
la langue tarasque, comme dans la langue yucatèque. Le texte dit : « Ils des- 
« cendirent ensuite au lieu où se trouve maintenant la maison du gouverneur 
« du Mechoacan, appelé Carop ou Patzcuaro. » Il esl question ici du temps où 
le gouvernement du Michoacan était encore dans cette ville avant d'ôtre trans- 
porté à Valladolid (Morelia), la capitale actuelle. 

(3) u Or à l'endroit où se trouve maintenant la cathédrale ils donnèrent 
« le nom de Petezecua, c'est-à-dire le site des (",ues ou temples. » l/église 
paroissiale de Patzcuaro, ou l'ancienne cathédrale, occupe donc le même site 
que le temple de Curicaweri, comme la cathédrale à .Mexico. 



— 73 — 

vèrent à l'entour avec une somptuosité qui remplit d'étonnement 
les populations du voisinage. Aussi est-ce de ce lieu (jue le der- 
nier souverain du Michoacan disait avec respect : « Que c'était 
« véritablement là la porte du ciel et non ailleurs; que là seule- 
(( ment on pouvait offrir dignement, parce qu'il y avait trois 
« sanctuaires réunis sur la même place, chacun ayant son autel 
« destiné aux holocaustes (1), et qu'il y avait trois palais pour la 
« demeure des prêtres (2). » 

Les flancs de la colline continuèrent à se couvrir ensuite de 
nouvelles habitations, chacun des chefs chichimèques rivalisant 
avec ses princes pour avoir sa maison, abritée, en quelque sorte, 
à l'ombre du dieu. Ainsi se forma la ville de Patzcuaro, longtemps 
la capitale et ensuite une des cités principales du Michoacan. Les 
progrès des Chichimèques dans les voies de la civilisation mar- 
chaient de front avec l'accroissement de cette ville; leurs voisins 
en conçurent enfin sérieusement de l'alarme. Le royaume de Cu- 
rincuaro, qui comprenait une partie du lac, était alors un des 
plus puissants de ces régions ; de là partit le premier signal des 
hostilités contre les fils de Sicuiracha. Un ambassadeur arriva so- 
lennellement auprès d'eux, chargé de leur signifier qu'ils eussent 
à prendre les armes ou à payer tribut au roi de Curincuaro. « Votre 
« frère, dit-il , en saluant les princes wanacacés, nous fait dire 
c( qu'il a besoin de bois, et qu'il faut que vous en apportiez pour 
« alimenter ses autels, w 

C'était là un défi dont la forme était assez connue des Chichi- 
mèques; ils en avaient usé eux-mêmes plus d'une fois avec les 
Tarasques. Pawacumé et Wapeani, ayant congédié l'ambassa- 
deur, se préparèrent au combat. Malgré leurs années, les deux 



(Il Le texte dit fogon, àtre, fourneau, que nous traduisons par autel des 
holocaustes, car ces fogones étaient de grands autels quadrangulaires de 
forme pyramidale, avec un escalier à chaque angle où l'on montait pour Jeter 
le bois qui alimentait le fmi sacre. 

(2) Relaciou de las cereniouias y nlos, etc. 



— 7V — 

princes étaient encore des guerriers remplis d'ardeur; ils envoyè- 
rent leurs hérauts dans toutes les tribus, pour répandre le cri de 
guerre, et les trompettes sinistres de Curicaweri firent résonner 
l'écho des montagnes. Les soldats peignirent leur corps de cou- 
leurs brillantes, et les chefs s'armant de leurs larges massues, 
s'ornèrent la tête de leurs diadèmes de panaches flottants. Ils 
marchèrent ainsi dans la direction d'Ataquaro (1), d'oîi ils sa- 
vaient qu'allaient sortir les ennemis. La rencontre eut lieu auprès 
de cette ville, et, pendant plusieurs heures, Tarasquos et Chichi- 
mèques se battirent avec un incroyable acharnement; mais la 
chance des combats se tourna contre les fils de Sicuiracha, et, 
quoique la victoire fût indécise, ils se retirèrent, blessés, du champ 
de bataille. Ils retournèrent à Patzcuaro, et, pour le moment, les 
affaires en restèrent là. C'était la saison oii l'on célébrait la fête 
de la déesse de Curincuaro; dans ces temps d'allégresse toute 
inimitié cessait, et, sans distinction de partis, les populations ac- 
couraient d'un lieu à un autre pour prendre part aux sacrifices. 

Les seigneurs de Curincuaro, ignorant le résultat des blessures 
qu'avaient reçues les deux princes de Patzcuaro, étaient curieux 
de savoir s'ils se présenteraient, comme les autres, à la fête; ils 
se servirent, à ce dessein, du ministère d'une vieille femme, qui 
trouva moyen de s'introduire auprès de Pawacumé. Elle lui parla, 
ainsi qu'à son frère, des pompes et de la grandeur des sacrifices 
({u'on allait offrir à Curincuaro, et de la joie qu'on aurait de les 
y voir. Ils allaient se décider, lorsque les prêtres Chupitani, Mizi- 
wan et Tangua, ayant eu vent de ce qui se pratiquait, les conju- 
rèrent de s'en abstenir, en les assurant qu'on tramait contre eux 
quelque perfidie à Curincuaro. Les deux frères, alors, renoncè- 
rent positivement à leur dessein. l\Tais, bientôt après, les habitants 
de Curincuaro trouvèrent moyen de les persuader de nouveau, et, 
le jour de la fête, ils se mirent en chemin pour s'y rendre. Sur la 

(1 j Aujourd hui Alccuaro, daus la secUou de Firipetio, au S. 0. de Morclia 
ou Valladolid. 



— 75 — 

route, ils tombèrent dans une embûche qu'on leur avait tendue : 
Wapeani, surpris le premier, fut tué aussitôt par ses ennemis. 
Pawacumé parvint à s'échapper de leurs mains et se sauva à 
Patzcuaro ; mais la ville était sans défense, la plupart des guer- 
riers étant partis de bonne heure pour assister au sacrifice de 
Curincuaro. On poursuivit le prince dans sa capitale, et il fut tué, 
comme son frère, au lieu nommé Zacapu-Hacuzua, où était la de- 
meure des nagualali (1). 

Les prêtres, apprenant cette catastrophe, se rendirent auprès 
des insulaires, afin de racheter les cadavres des deux princes : ils 
les trouvèrent réunis autour de leurs victimes, qu'ils contem- 
plaient avec une satisfaction barbare ; ils leur offrirent de l'or et 
des plumes, et obtinrent de les enlever à force de présents. Les 
ayant transportés sur la hauteur de Petezecua, ils y dressèrent un 
bûcher, qu'ils ornèrent avec une grande magnificence. Ayant 
lavé les corps des deux princes, ils les revêtirent de leurs plus 
riches habits ; après quoi , ils les placèrent sur le bûcher, avec 
des parfums et les objets précieux qui leur avaient servi de leur 
vivant L'un d'eux y mit le feu , tandis que les autres exécu- 
taient, au son des instruments, une danse funèbre autour du bû- 
cher, qui acheva de les consumer. De leurs cendres ils firent deux 
masses, qu'ils revêtirent de nouveaux ornements, et à chacune 
d'elles ils mirent un masque d'or imitant le visage du défunt; 
après quoi, ils les enterrèrent dans un caveau profond, creusé au 
pied de l'escalier du temple de Curicaweri (2). 

A la suite de ces événements, Curatamé, fils de Wapeani, prit 
le commandement des Chichimèques de Patzcuaro. Il avait deux 
frères, Xetaco et Aramen. Pawacumé avait, de son côté, ainsi que 



(1) Ndguatali. Ce mot rappelle encore les usages toltèques, et identifie de 
plus en plus les habitants du Michoacan avec les autres populations du Mexique 
et de l'Aniérique-Centrale. Les Nagualali étaient, sans doute, les sages, les 
astrologues du pays. 

2) Relacion de las ceremonias y rilos, etc. 



— 76 — 

nous l'avons marqué plus haut, laissé un fils nommé Tariacuri, 
qu'il avait eu de la fille du pêcheur. Ce prince était beaucoup 
plus jeune que ses cousins, et les prêtres l'avaient envoyé à l'île de 
Xaracuero. Ils l'y firent élever par d'autres prêtres de leur con- 
naissance, désireux qu'ils étaient de lui faire acquérir les con- 
naissances d'un prince tarasque, tout en conservant l'énergie d'un 
Chichimèque, afin de le mettre en état de venger son père et son 
oncle. De retour à Patzcuaro , ïariacuri s'occupait pieusement à 
porter du bois au temple de Ziripemeo, à ceux d'Acuaracohato, 
de Yongoan, et en d'autres lieux sacrés. Ses deux cousins Aramen 
et Xetaco s'y réunissaient souvent avec lui : mais- ils ne s'acquit- 
taient qu'avec dégoût de ce devoir : ils étaient indociles et n'a- 
vaient pas le même respect que lui pour les prêtres. C'est pour- 
quoi , ceux-ci les engagèrent à se retirer et à laisser Tariacuri rem- 
plir seul cet office. Mais, tout en appliquant le jeune prince au 
service des autels, ils lui enseignaient le métier des armes; ils lui 
apprirent à courir le gibier dans les forêts, à bander un arc 
avec légèreté, à lancer des flèches avec justesse, et à faire la guerre 
à l'ennemi. 

Lorsqu'il eut atteint l'âge de régner, il fut investi, par les prê- 
tres, de la puissance, et prit le commandement de toutes les 
tribus chichimèques. La mémoire de son père, assassiné par les 
insulaires, était toujours présente à son esprit; c'est dans l'inten- 
tion de le venger qu'il commença à étendre ses armes sur les 
régions voisines de Patzcuaro. Mais, devançant les exploits de 
ses ancêtres, ce ne fut plus dans un rayon étroit de quelques 
lieues qu'il circonscrivit ses conquêtes; après avoir subjugué ses 
voisins, il ravagea les provinces les plus lointaines du Michoacan, 
et partout remporta les avantages les plus signalés. Les princes, 
alarmés de ses progrès, se liguèrent contre lui : leurs armées 
réunies marchèrent sur Patzcuaro ; il les surprit tour à tour à 
Ataro et à Tupuxanchuen, con(|uit le royaume de Zirun)bo, battit 
en tous lieux ses adversaires et hnil par blofjuei le reste dans les 



— 77 — 

îles du lac, où il les tint comme assiégés. Dans l'intervalle, ses 
cousins, jaloux de sa gloire et gagnés par ses ennemis, se mirent 
d'accord avec eux pour l'attirer dans un piège et le faire périr, 
comme Pawacumé et Wapeani (1). Mais il finit par triompher 
également de leur perfidie, déjoua leurs trahisons et s'empara des 
îles du lac de Patzcuaro ; c'est ainsi que le Michoacan tout entier 
devint la récompense de ses magnifiques exploits. 

Avant de mourir, Tariacuri divisa en trois royaumes l'empire 
qu'il avait conquis. Malgré la trahison de ses cousins, qui avaient 
pris part à la conjuration de ses ennemis, il fit entrer leurs enfants 
au partage avec son propre fils. Le premier, Hicipan, reçut Coyu- 
can (2), oii se trouvait alors la pierre de Curicaweri (3), et qui pas- 
sait pour la cité la plus importante du Michoacan. Hicucaxé , le 
second, eut la ville de Patzcuaro avec ses dépendances , et à son 
fils ïangaxoan, Tariacuri donna ïzintzuntzan avec son territoire, 
qui comprenait les îles du lac. C'est ainsi que toutes les provinces 
tarasques devinrent l'apanage des Chichimèques-Wanacacés, qui 
achevèrent alors de se confondre avec le reste des populations 
de ces contrées. Ces événements , auxquels l'historien anonyme 
n'assigne aucune date , correspondent , suivant toute probabilité, 
avec la première période du xv*^ siècle, Tangaxoan ayant été con- 
temporain de Montézuma I", roi de Mexico. 

Le partage fait par Tariacuri n'eut cependant pas une longue 
durée. Hicucaxé, roi de Patzcuaro , ayant un grand nombre de 
fils, fut forcé lui-même de les faire mettre tous à mort, à cause de 

(1) Celte portion du MS. contient une suite d'aventures extraordinaires qui 
forme comme un poëme épique à part des actions héroïqurs de Tariacuri. Il 
serait heureux que M. Peter Force de Washington, à qui appartient ce docu- 
ment intéressant, le publiât dans toute son originalité, ce serait un grand ser- 
vice rendu à la science américaine. 

(2) Coyucan, actuellement Coyuca, village de la province de Huetamo , à 
81. S. de Patzcuaro, et à 18 I. S. 0. environ de Morelia ou Valladolid. 

(3\ Serait-ce aussi une pierre noire comme celle de Tecpan-Guatemala? Au 
reste, il paraît que le dieu Curicaweri n'était pas autre chose qu'une pierre à 
peu près brute. 



— 78 — 

leurs Llébordenients et de l'oppression qu'ils exerçaient sur le 
peuple. Un autre fils, du même nom que lui, qu'il eut ensuite, fut 
tué par la foudre. Dans l'opinion superstitieuse de cette époque, 
cette mon funeste était un bienfait du ciel, et le jeune Hicucaxé 
fut regardé comme un dieu : on embauma son corps avec le plus 
grand soin et on le plaça dans une chapelle du temple de l'île 
d'Apupato, où il reçut les honneurs divins (1). Le royaume de 
Coyucan demeura aux mains d'Hicipan ; mais ses descendants ces- 
sèrent bientôt d'y exercer l'autorité i oyale, tout le iMichoacan ayant 
été de nouveau réuni sous un même sceptre par Ziziz-Panda- 
cuaré, successeur de Tangaxoan. Ce fut ce prince qui fixa d'une 
manière permanente le siège du gouvernement à Tzintzuntzan, 
où il demeura jusqu'au temps de la conquête. Ziziz-Pandacuaré 
érigea, dans cette ville, des monuments somptueux et bâtit un nou- 
veau temple, où il transporta le dieu Curicaweri. Il augmenta et 
embellit les temples d'Apupato, où plusieurs de ses prédécesseurs 
avaient reçu la sépulture, et y plaça la plus grande partie des 
trésors royaux. Ce prince organisa définitivement l'administration 
de ses vastes états et acheva do régulariser l'étiquette que les Es- 
pagnols y trouvèrent établie, à leur arrivée dans cette contrée. 

A cette époque, l'empire du Michoacan était divisé en quatre 
grands royaumes, soumis au même monarque, auquel on donnait, 
en parlant, le titre de « Gwangwa-Pagua » (*2), qui équivalait à ce- 



(1) Les Espagnols, depuis, le drpouilli'Tent des richesses que la dévotion 
des peuples avait accumulées sur cette momie. 

(2) Les relations et les histoires relatives au Michoacan donnent toutes au 
roi des Tarasques le titre ou le nom de Cazontzin. Était-ce un titre? c'est 
incertain. Torqucmada ne sait ce qu'il doit en penser. Quant à Herrera, voici 
ce qu'il eu dit : Ce dernier monarque s'étant mis en chemin pour aller voir 
Corles, ce prince se revêtit, par soumission et humilité, d'habits plus que mo- 
destes, taudis que ceux qui le portaient et les seigneurs qui l'accompagnaient 
étaient couverts de bijoux. Alors les Mexicains, se raillant de ce prince qui 
n'était jamais venu au Mexique, l'appelèrent Cazoncin, qui signilie, dit-on, 
Vieux-Suulier (peut-être de Cac-lzon, tète de soulier, talon). Ce sobriquet lui 
resta depuis, sans que les Espagnols l'appelassent jamais autrement. (lier- 



— 79 — 

lui de majesté. La maison de ce prince n'était composée que de 
femmes, la première ayant le titre « d'Areri »; celle-ci commandait 
à toutes les autres et avait le rang d'épouse et de reine. Il n'y 
avait, au dedans de la demeure royale proprement dite, (lu'un seul 
homme; c'était un vieillard toujours respectable par son âge et 
ses mœurs, qui avait la charge de surveiller les femmes, comme le 
chef des eunuques chez les princes orientaux. 

Aux seigneurs du premier ordre on donnait le titre d' « Achaë- 
cha »; à ceux du second le titre de « Carachaca-pacha », et à ceux 
du troisième le titre d' « Acambecha ». Au dignitaire , suivant 
immédiatement le monarque, on disait « Pirowanquen-Candari », 
et il était comme le lieutenant général du roi dans toute l'étendue 
de son empire. Après celui-ci venait le « Curu-Apendi », qui 
était le pourvoyeur général des victimes humaines pour la déesse 
Xaratanga (1). Suivait ensuite la première classe des prêtres ap- 
pelés « Hauri-piapecha » ( coupeurs de cheveux ) , dont le chef 
avait le titre de « Petamiti». La seconde classe s'appelait des Cu- 
ritiecha, et il y en avait une troisième qu'on nommait « Guri-pe- 
cha », ou donneurs d'encens. Tous ensemble formaient une caste 
à part et pouvaient se marier. 

On a déjà vu que Curicaweri était la divinité principale duMi- 
choacan : il est clair , toutefois , qu'elle ne prit cette place que 
lorsque cette région eut été entièrement soumise aux Chichimèques- 
Wanacacés. Un texte du document qui nous a servi de guide, dans 
le cours de ce chapitre, laisse entrevoir que Cuiicaweri était le 
même que le soleil. Wapeani, parlant au pêcheur doni il enlève 
ensuite la fille, lui dit : « Que les Ghichimèques, suivant leur cou- 
ce tume, offraient, dans leurs sacrifices, les produits de leur chasse 



rera, Historia General de las Indias-Occidentalcs, decad. III, lib. 3, cap. 8.) 
(1) Ce titre de pourvoyeur de victimes humaines pour la déesse Xaratanga 
prouve que la coutume abominable de verser le sang humain existait au Mi- 
choacan comme ailleurs, quoique nous n'eu trouvions pas d'autre mention 
spéciale. 



— 80 — 

« au soleil , aux dieux célestes et aux quatre coins du monde, et 
« puis qu'ils manyent ce qui reste (1). » 

Cet usage rappelle exactement ce qu'on a vu, ailleurs, des autres 
races chichimèques qui envahirent le Mexique. Les Wanacacés 
avaient encore d'autres dieux qu'ils nommaient Encani Zacapu , 
Hereti et Wanacacé , noms des héros primitifs ou génies protec- 
teurs des premières tribus chichimèques. Ils disaient de la déesse 
Cuerawapéri qu'elle entrait parfois subitement dans ceux qui 
avaient en elle le plus de dévotion, et opérait alors des choses 
merveilleuses. Quant à la déesse Xaratanga et à son fils Manowapa, 
qui paraissent avoir été, avec plusieurs autres que nous avons 
nommées plus haut, les divinités primitives des Tarasques, nous 
avons mentionné tout ce que nous savions capable d'éclairer le 
lecteur à leur égard. 

A part ces dieux ou héros, le Michoacan, ainsi que la plupart 
des nations de l'Amérique, reconnaissait un créateur et dieu in- 
visible, maître de toutes choses, auquel on donnait le nom de 
w Tucapacha » (2). C'était la providence universelle, qui donnait 
la vie et la mort, qui accordait les biens temporels ou les ôtait à 
son gré. C'était enfin le dieu véritable qu'on adorait, non dans 
des images quelconques, mais en élevant les yeux vers le ciel, en 
lui demandant le pardon des péchés qu'on avait commis, en l'in- 
voquant dans les maux ou les angoisses de ce monde. Les Taras- 
ques confessaient la vérité des récompenses ou des châtiments 
dans une autre vie, et, par conséquent, l'immortalité de l'âme. 
Ils racontaient, suivant en ceci la légende dont nous avons parlé 
au commencement de cet ouvrage , que Dieu avait créé d'abord 
un homme et une femme d'argile; que cet homme et cette femme, 
ayant été se baigner à la rivière, s'imbibèrent tant d'eau, qu'ils 
tombèrent comme de l'argile mal pétrie ; que Dieu recommença 



(1) C'est pn''cis('meDt la même cliosc que chez les Chichimèques de Xolotl. 

(2) Herrera, Bist. Geu., decad. III, lib. 3, rap. 10. 



— 81 — 

à les faire une deuxième fois de cendres, et une troisième de mé 
tal, et, qu'étant allés se baigner de nouveau ils donnèrent nais- 
sance au genre humain (1). La tradition de cette contrée rappelle 
également le souvenir du déluge universel. Alors, disent-ils, un 
prêtre, nommé Tezpi, s'embarqua dans un grand bateau avec sa 
femme et ses enfants; ils y admirent, en même temps, un grand 
nombre d'animaux de diverses espèces, ainsi que les semences 
nécessaires à la reproduction des plantes. Au moyen de ce bateau, 
tous échappèrent au naufrage de la race humaine. Les eaux étant 
venues à diminuer, Tezpi laissa s'envoler un vautour particulier 
au pays, appelé Zopilotl. L'oiseau étant parti ne revint point, ayant 
rencontré des corps morts à dévorer. Tezpi en mit encore divers 
autres en liberté ; mais ils restèrent partis également. Alors, ayant* 
ouvert la porte à un colibri, celui-ci retourna, portant une branche 
verte dans son bec (2). 

Les prêtres du Michoacan, à quelque classe qu'ils appartinssent, 
portaient les cheveux longs et pendants, ayant une espèce de ton- 
sure au sommet de la tête (3) : leurs robes étaient ornées de fran- 
ges de diverses couleurs. Lorsqu'on allait en guerre, ils mar- 
chaient en avant des corps d'armée, portant les arches de Curi- 
caweri et de la déesse Xaratanga avec des étendards brodés de 
plumes d'oiseaux. Avant de se mettre en chemin pour combattre, 
ils se plaçaient devant un brasier ardent où ils jetaient des pelotes 
de copal, en disant : « toi! dieu du feu, qui apparus au milieu 
« des maisons des papas (4), peut-être ce bois que nous avons ap- 
« porté au temple n'a point de vertu, non plus que ces parfums 
K qui sont ici pour t'encenser. Reçois-les, ô toi, que l'on nomme 



(1) Cette tradition rappelle parfaitement celle des créations diverses dont 
nous avons parlé au livre second de notre histoire. 

(2) Herrera, Hist. Gen., decad. III, lib. 3, cap. 9. 
(3^ Herrora, ibid. 

(4) Relacion de las ceremonias y ritos, etc. —Qui sont ceux que l'auteur 
nomme ici papas? Les prêtres apparemment. 

III. 6 



— 82 — 

w Matinée d'or, et toi , Uiede-Ciiawocana , A vierge au visage 
« suave (1), toi dieu de l'étoile du matin ! et toi , qui as la face ver- 
te meille, regarde ici ce peuple contrit et humilié que je te pré- 
« sente, regarde avec bonté ce bois qu'on a apporté pour 
« toi (2) ! » 

La suite de notre récit a démontré suffisamment que la royauté 
était héréditaire dans le Michoacan. Le fils aîné succédait ordinai- 
rement au prince défunt ; mais il arrivait que pour plus de sécu- 
rité, si le roi se voyait vieux et près de mourir, il désignait de son 
vivant celui de ses fils à qui il voulait laisser la couronne. Si les 
médecins jugeaient le mal du monarque incurable , l'héritier pré- 
somjilif envoyait des messagers à tous les grands de l'empire, avec 
ordre de s'assembler dans la capitale. Nul n'était exempt de se 
présenter, et celui dont l'absence n'était pas suffisamment moti- 
vée était regardé comme coupable de lèse-majesté. Ils passaient 
tour à tour dans la chambre du roi moribond et lui témoignaient 
leur chagrin de le voir partir ; en sortant, ils déposaient dans la 
salle du trône les présents qu'ils avaient apportés pour prendre 
congé de lui (3). 

Dès qu'il avait cessé de vivre, son successeur en donnait lui- 
même la nouvelle à la cour. Tout le monde éclatait alors en cris 
et en gémissements ; c'était une douleur universelle. On ouvrait 
ensuite les portes du palais, et les seigneurs entraient pour l'en- 
sevelir. On lavait le corps : on le revêtait d'une chemise d'une 
grande finesse; à ses pieds on mettait des sandales 'de cuir ma- 
roquiné incrustées d'or, et on couvrait littéralement tout le ca- 
davre de bijoux de toute espèce, colliers et bracelets, pendants 
d'oreilles, etc., ornés des pierres les plus précieuses. On le dé- 



(1) Ibid. — C'est dans une variante que nous trouvons ce titre. Vierge au 
visage suave, qui n'est probablement que la traduction des mots Uredeeua- 
wecana. 

(2) Relacion, etc. 

3; Torquemada, Mouarq. Ind., lib. XIII, cap. 46. 



— K3 — 

posait ensuite sur un lit de parade loit élevé, coiiiposé d'étott'es 
magnifiques; puis au-dessus on asseyait une poupée de la taille 
du défunt, avec un masque d'or représentant sa figure, et on 
l'habillait comme si c'eiit été le monarque en personne. Alors 
toutes ses femmes entraient dans la salle, et, pendant un long 
intervalle, faisaient entendre leurs soupirs et leurs gémisse- 
ments (1). 

Suivant une coutume antique, un grand nombre de personnes 
devaient accompagner le monarque dans la tombe ; c'était à son 
successeur qu'il appartenait de les désigner. Il commençait par 
les femmes, et c'était ordinairement parmi les plus distinguées 
qu'il faisait ce choix. La première était chargée des bijoux que le 
roi avait portés de son vivant à la lèvre inférieure, et il y en avait 
une quantité, tous différents les uns des autres, et d'une grande 
richesse ; elle les serrait dans un mouchoir qu'on lui attachait au 
cou. La seconde était une femme de chambre, garde-joyaux ; une 
autre la suivait pour servir d'échanson au défunt, une autre pour 
lui verser de l'eau sur les mains; enfin une cuisinière et une autre 
femme qui lui portait le pot de nuit (2). Entre les hommes de 
service destinés au même sort, il y en avait deux qu'on chargeait 
de la garde-robe; c'étaient un coiffeur et un fleuriste pour tresser 
les guirlandes du roi, un porte-hache pour couper son bois (3), 
un porte-éventail pour chasser les mouches, un porte-parasol 
pour lui faire de l'ombre, un valet pour le chausser, un autre 
chargé de ses parfums, un rameur et un pilote pour passer l'eau, 
un balayeur, un peintre en bâtiments, le portier de ses apparte- 
ments, un gardien pour ses femmes, un plumiste (4), un bijoutier, 

(l)ld.,ibid. 

(,2) Celte énumératiou est textuelle. 

(3) « Como si eu el infieruo fuessen aecesarios, » dit naïvemeul Torque- 
mada. 

(4) Nous disons plumiste ; car nons no trouvoBS pas d'autre met pour ex- 
primer l'office de celui qui travaillait on mosaïque de plumes, chose inconnue 
parmi uous. 



— 84 — 

un olKcicr pour ses armes, deux ou trois chasseurs, un bouffon, 
un conteur d'anecdotes, un cellier, un garde-liqueurs, un musi- 
cien, un danseur, un ébéniste fabricant d'instrun)ents de musicjue, 
et un grand nombre d'autres de ses serviteurs qui s'offraient avec 
joie à l'accompagner dans l'autre monde, sans compter deux ou 
trois d'entre ses médecins qui n'avaient pu lui sauver la vie et lui 
rendre la santé (1). 

Dès qu'on avait achevé les préparatifs des funérailles, on faisait 
passer au bain tous ceux qui devaient servir le monarque ; on les 
couronnait de fleurs et, à minuit précis, le cortège se mettait en 
chemin pour le grand temple. 11 était précédé d'un certain nombre 
de musiciens qui touchaient d'une espèce de marimba lugubre, 
foite d'une carapace de tortue (2). Le corps du prince défunt était 
porté en palanquin sur les épaules de ses fils ou de ses parents 
les plus proches : à leur suite marchaient les seigneurs d'Encani, 
de Zacapu, d'Heriti et de Wanacacé, chefs des anciennes familles 
chichimèques, dont les domaines environnaient Patzcuaro. Ceux- 
ci répétaient une espèce de chant monotone sur les hauts faits de 
celui qu'on allait brûler. Une multitude d'autres allaient en avant 
et en arrière , les uns portant des flambeaux , les autres balayant 
le chemin par oii s'avançait la procession. Un immense bûcher 
était préparé à l'avance avec un soin particulier dans la cour du 
grand temple ; le cortège , en arrivant , en faisait le tour quatre 
fois, au son d'une musique plaintive. On y plaçait ensuite le 
cadavre, et, pendant qu'on mettait le feu à la pile, les mêmes 
seigneurs entonnaient de nouveau ses louanges. 

Pendant ce temps, on enivrait les gens de la suite du roi, en 
leur donnant à boire des liqueurs d'une grande force, afin de 
leur faire oublier qu'ils allaient à la mort, et, dès que le corps 

(1) Nous avons donné ici toute cette nomenclature, afin de mettre le lecteur 
à même de juger des emplois de la cour de Michoacan et du degré de civilisa- 
tion que cette nomenclature suppose niiturcllomcnt. 

(2; Torquemada, Mouarq. Ind., lib. Xlil, cap. 40. 



— 85 — 

était réduit en cendres, on les assommait à coups do massue. On 
les enterrait aussitôt, quatre par quatre, dans des fosses pro- 
fondes, derrière le temple de Curicaweri, et avec eux l'on mettait 
les objets dont ils étaient chargés. Au point du jour, on réunis- 
sait les cendres et le reste des ossements du monarque dans un 
grand drap ; on en faisait une poupée, au visage couvert d'un 
masque d'or, orné de pierres précieuses, que l'on portait en céré- 
monie au pied de l'escalier du temple. On y avait d'avance creusé 
un caveau profond , tapissé de nattes et d'étoffes d'une grande 
richesse : on asseyait sur un siège royal la poupée qu'on venait 
de faire, avec un bouclier d'or derrière ses épaules ; un prêtre 
mettait à ses côtés un arc et des flèches du même métal, et, ainsi 
arrangé, on déposait le tout dans une urne énorme de terre 
cuite, qui était ensuite descendue dans la fosse, le visage tourné 
au soleil levant. On la recouvrait avec son couvercle , puis on y 
jetait une quantité de pièces de toile fine. On plaçait dans la 
même fosse une jarre remplie de liqueur, avec des corbeilles con- 
tenant les présents apportés par les seigneurs, après quoi on fer- 
mait la fosse avec des poutres et des planches épaisses , sur 
lesquelles on amassait la terre. 

Une fois les funérailles terminées, tous ceux qui, de quelque 
manière, avaient touché au cadavre allaient se baigner, dans la 
crainte que par cet attouchement ils ne contractassent quelque 
maladie; puis ils retournaient tous ensemble au palais. Chacun 
s'asseyait suivant son rang et prenait part à un repas somptueux 
qu'on leur servait au nom du nouveau roi. Celui-ci leur donnait 
ensuite à tous un peu de coton pour s'essuyer la bouche. Durant 
cinq jours ils demeuraient réunis en grand silence, après quoi 
ils retournaient chez eux. Pendant tout ce temps, la ville paraissait 
plongée dans le deuil ; on ne pouvait ni vendre ni acheter, cha- 
cun jeûnait avec une grande tristesse et toutes les nuits on voyait 
les seigneurs et les princes se rendre au temple , oii ils allaient 
prier pour le monarque décédé. Telles étaient les cérémonies 



— 86 — 

funèbres, conservées sans doute, en partie, des anciens Toltèques, 
usitées pour les rois du Michoacan. 

Ce qui nous reste à dire de l'histoire do cette contrée trouvera dé- 
sormais sa place avec les annales des autres nations du Mexique, 
à mesure que les faits se présenteront dans leur ordre chronolo- 
gique. 



LIVRE DIXIÈME. 



CHAPITRE PREMIER. 



L'empire d'Acolhuacan à la mort de Techotlala. Ixtlilxochitl I", roi. Son carac- 
tère. Dispositions hostiles de Tezozomoc, roi des Tépaoèques, à son égard. 
Motifs de cette hostilité. Conférence des princes. Tolérance d'Ixtlikochitl pour 
les cultes toUèqnes. Accroissement de Chalco. Supplice d'Ehuatlycué, prin- 
cesse de Quauhtitlan. Restauration de la ville de Culhuacan par Ilancueitl. 
Mort de cette princesse. Acamapichtli prend de nouveau possession du trône 
de Mexico. Guerre des Mexicains et des Chalcas. Guerre de Tezozomoc contre 
Xaltocan. Acpaxapo, divinité de cette ville. Elle prédit sa ruine. Xaltocan 
est pris et détruit par les armes tépanèqnes et mexicaines. Accroissement 
de la puissance de Tezozomoc. Il fait assassiner les seigneurs de Cuitlahuac. 
Famille de Tezozomoc. Il travaille à humilier Ixtlilxochitl. Ce prince lui en- 
voie un défi et se prépare à la guerre. Premières hostilités entre les deux 
rois. Naissance de Nezahualcoyotl, fils d'Ixtlilxochitl. Mort d' Acamapichtli, 
roi de Mexico-Tenochtitlan. Progrès de cette ville sous son règne. Son fils 
Huitzilihuitl est élu à sa place Son avènement. Le sénat mexicain demande 
pour lui une fille de Tezozomoc. Son mariage avec cette princesse. Légende 
de Miahuaxochitl, fille du prince de Quauhnahuac. Elle devient l'épouse de 
Chimalpopoca, frère de Huitzilihuitl. Suite des hostilités de Tezozomoc 
contre Ixtlilxochitl. Il fait assassiner Xaltemoc, seigneur de Quauhtitlan, et 
s'empare de ses états. 



A la mort de Techotlala, fils de Quinantzin, l'empit^e, formé des 
états de la couronne de Tetzcuco, paraissait avoir atteint sonapo- 



— 88 — 

gée. Grand roi et habile politique, ce prince avait non-seulement 
mené à bonne fin tous les desseins que son père avait conçus pour 
la civilisation de l'Anahuac, mais encore il avait réussi à com- 
primer l'aristocratie et à l'aire des nobles chichimèques, naguère 
si orgueilleux, autant de serviteurs courbés devant sa puissance. 
Quelque violent que fût cet état de choses, il est à croire qu'il se 
serait consolidé et la féodalité aurait fini par céder entièrement 
la place à l'autorité du monarque, si, des mains de Techotlala, le 
sceptre impérial était passé entre des mains aussi capables de le 
porter que les siennes. Son fils et successeur, Ixtlilxochitl-Ome- 
tochtli (1), était né en 1325 (2), au palais de la forêt de Tzina- 
can-Oztoc (3). Dès ses premiers ans, on lui donna pour gouver- 
nante une dame toltèque de haut rang, nommée Zacaquimil (4), 
native de la province de Tepopulco, et le roi assigna en même 
temps les revenus de plusieurs grandes villes pour son entre- 
tien (5). A la mort de son père, Ixtlilxocliitl avait atteint l'âge 
requis pour régner (6). Mais il manquait de l'expérience des af- 

(1) Ixllilxochill , c'est-à-dire, Œil de Vanille, de ixlli, œil et de llil- 
.xorhill, fleur noire, Vanille. Ome-Tochtli, Deuxième Lapin. 

C2) Codex Chimalp., Hist. Chron., ad an. Il Calli. — L'autour anonyme dit 
que cette date est colle de la chronique bien informée de Cuitlaliuac. Celle de 
Culhuacan, moins bien informée, fait naître ce prince en l'an VII TecpatI , 
1292. La première paraît être la plus exacte. Veytia, s'appuyant sur le nom 
d'Omc-TochtIi (II Lapin), en tire la conséquence qu'il devait ètro né dans une 
année signalée par ce signe; mais il se trompe, l'enfant, en naissant, recevait 
à la vérité le nom du signe du jour, mais non celui de l'année. Le nom d'Ome- 
Tochtii prouve donc simplement qu'il était au jour ainsi signalé. 

(3) Tzinacan-Ozloc, c'est-à-dire, dans la grotte de la chauve-souris. C'é- 
tait un lieu de plaisance et uu rendez-vous de chasse des rois de Tetzcuco, 
non loin de cette ville. 

( i) ktlihochiti, Hist. dos Chichim(''quos, trad. Tern. Comp., tom. I, chap. 13. 
— On trouve dans cet auteur le nom de cette dame écrit Zacacuilmitzin. Nous 
avons suivi l'orlhograplio, plus simple, de Veytia, qui l'aura trouvé ainsi dans 
\mo autre des relations d'Ixllilxochitl. 

(5) Id.. ibid. 

(C) Suivant l'historien Ixtlilxochitl, d'accord avec le Codex Xolotl (Coll. Au- 
bin), la mort do Techotlala aurait eu lieu en l'an VU! Calli, 1357. Le Codex 
Chimalpopoca, sans parler de la mort de ce prince, place l'avénemeat du roi 



— 89 — 

faires s'il avait celle des années, *et, joignant à cela un caractère 
naturellement mou, indécis et vacillant, il se trouva, à son acces- 
sion au trône d'Acolhuacan, exposé à tous les dangers d'un gou- 
vernement placé dans une situation délicate et qui n'avait pas 
encore eu tout le temps nécessaire pour s'affermir. S'il fallait une 
si grande volonté pour maintenir les grands dans la soumission à 
laquelle Techotlala les avait accoutumés à se plier, combien n'eu 
fallait-il pas davantage pour conserver sur eux son autorité, en 
présence d'un compétiteur aussi redoutable que Tezozomoc , roi 
d'Azcapotzalco? 

En effet, Tezozomoc n'attendait que la mort du fils de Quinan- 
Izin, pour travailler à ressaisir l'empire qu'avait possédé son aïeul , 
avec la suprématie que les Tépanèques avaient naguère étendue 
sur l'Anahuac, aux dépens des successeurs d'Amacui. Les prévi- 
sions qui avaient attristé les derniers jours de Techotlala et dont 
il avait si sagement entretenu son fils commencèrent à se réaliser 
dès le temps même de ses funérailles. Au lieu de cette foule de 
princes qu'on avait vus accourir à la mort de Quinantzin, on re- 
marquaplutôt l'absencedes grands feudataires de la couronne, dont 
un grand nombre manquèrent dans ce moment solennel (1), afin de 
pouvoir se dispenser ensuite de prêter foi et hommage au nouveau 
monarque. L'usage avait été établi que, à la suite des obsèques du 
prince défunt, les rois alliés, avant de se séparer, assistassent, par 
courtoisie autant que par convenance , à toutes les fêtes du cou- 
ronnement. Tezozomoc n'avait pu se refuser d'aller avec les autres 
à l'enterrement de Techotlala ; mais la terre n'eut pas plutôt re- 



Ixtlikochiti à l'an 1 Acatl, 1363. — Les Essais d'Hist. mexicaine, eu langue na- 
huatl de Chimalpain, marquent à la même anm'c 1363 une explosion avec 
éruption de lave au volcan du Popocatepetl. 

(1) Veytia, Hist. Anti;?. de Mexico, tom. II, caji. 27. — Suivant cet auteur, 
tous les grands, à l'exception des quatre seigneurs d'Acolman, de Quauhque- 
cholian, de Tetlanexco et de Teocalco, aurai: nt maiiquc au\ obsèques de 
Techotlala. Torquemada et Ixtlilxoihitl (Hist. des Chichimèques) les y font 
assister tous ensemble. 



— 90 — 

rouvert ses dépouilles, que, sans attendre l'intronisation d'Ixtlil- 
xochitl, il quitta furtivement la cour de Tetzcuco et s'en retourna 
dans sa capitale (1). 

Son départ ne pouvait manquer d'être remarqué. Ixtlilxocliitl 
se souvint tristement des avis de son père mourant ; il dissimula 
son ressentiment, se promettant de profiter d'un moment plus 
opportun pour en tirer vengeance ; mais les choses n'en restè- 
rent pas là. Le roi des Tépanèques avait la vue trop perçante 
pour ne pas avoir pénétré depuis longtemps les sentiments de 
l'aristocratie chichimèque, et les entretiens secrets qu'il avait eus 
avec quelques-uns d'entre eux, aux liinérailles du dernier souve- 
lain, l'avaient facilement convaincu du peu de fond qu'Ixtlilxo- 
chitl pourrait faire sur leur fidélité. Le plus grand nombre no 
soupirait qu'après le jour où il leur serait permis de recouvrer 
leur indépendance et de briser les liens serviles qui les attachaient 
à la cour. Ces sentiments, longtemps comprimés, devaient néces- 
sairement éclater d'un instant à l'autre, et il était visible aux yeux 
de tout homme expérimenté que, dans la situation tendue où se 
trouvait l'Anahuac, Ixtlilxochitl serait difficilement en état de faire 
face aux éventualités d'une révolution, surtout si elle trouvait de 
l'encouragement dans Tezozomoc. 

La ruine de Culhuacan et la dislocation des états qui naguère 
avaient relevé de ce beau royaume avaient rompu l'équilibre 
entre les chefs de l'Anahuac; aucune autre seigneurie n'était alors 
capable de prendre sa place et de compléter la fédération dont 
<'es contrées avaient ordinairement tiré tant d'avantages. Xalto- 
can, affaibli par des dissensions iuieslines et par la conduite ex- 
travagante de ses princes, était en guerre avec la plupart de ses 
voisins. Mexico ne faisait que de naître, et (>halco, qui commençait 
à sortir de son obscurité, avait assez à faire de travailler à assurer 
sa prépondéiance sur les vallées du Popocatepeil et d'Amecamc- 

^1) Torqueiiiada, Moiiani. liid . Iib. Il, tap. l'J. 



— 91 — 

can, avant de pouvoir songer à jeter ses regards de l'autre côté. 
Tezozomoc et Techotlala demeurèrent ainsi seuls en présence, 
s'observant avec une défiance secrète, mais trop sages l'un et 
l'autre pour entreprendre de se mesurer et également résolus, 
peut-être, à laisser à la nature le soin de décider auquel devait 
échoir le sceptre de la domination universelle. Les peuples ne 
s'étaient guère préoccupés de cette situation durant la vie du fils 
de Quinantzin ; mais, quand ce grand prince eut cessé d'exister, il 
fut aisé de prévoir que le roi des Tépanèques ne tarderait pas à 
faire pencher la balance en sa faveur. Son grand âge et son expé- 
rience, non moins que l'habileté qu'il avait constamment déployée, 
lui avaient concilié, au suprême degré, le respect de ses voisins. 
Tous avaient les yeux tournés vers lui, décidés d'avance à se con- 
duire d'après son exemple et à se ranger sous sa bannière, s'il se 
déclarait contre Ixtlilxochitl. Tezozomoc sentait sa force, et il 
comptait bien faire usage de ces dispositions pour renverser le 
nouveau roi. Il s'en était ouvert déjà d'une manière particulière 
avec les princes d'Aculman et de Coatlychan, qui n'attendaient, 
ainsi qu'un grand nombre de seigneurs chichimoques, qu'un si- 
gnal pour commencer la révolte. Tous s'imaginaient également 
travailler à leur indépendance personnelle, et, sans le vouloir, ils 
donnaient des armes à un despote plus entier et plus ambitieux 
encore que les monarques d'Acolhuacan (1). 

En prince prudent, Tezozomoc se garda bien, cependant, de 
les pousser trop vite sur cette pente dangereuse, voulant laisser 
au temps le soin de mûrir les événements et d'augmenter le mécon- 
tentement des Chichimèques. Pour le moment, il se contenta d'ac- 
cueillir les plaintes de tous, d'encourager secrètement leurs espé- 
rances, tout en manifestant, par son absence aux cérémonies du 
couronnement, qu'il ne voulait avoir lien de commun avec Ixtlil- 

(l) Torquemada, Mouarq. Ind., lib. Il, cap. 19. — Ixtlihochifl, Hisl. des 
Chichiinèques, tom. l, chap. l.j. — Vcjtia, Hist. Autig. de Mexico, toiii. II. 
eap. 28. 



— 92 — 

xochitl. Par les inégalités de son caractère, celui-ci ne tarda pas à 
donner de nouveaux motifs à l'éloignement qu'on avait commencé 
à concevoir pour sa personne : roide et inflexible parfois, en 
d'autres moments il montrait une patience et une facilité incroya- 
bles; c'est de cette manière qu'il s'aliéna plusieurs nobles du plus 
haut rang qui avaient été dans l'intimité de son père et qu'il blessa 
sans ménagement dans des accès de mauvaise humeur. 

Cependant la cour d'Azcapotzalco, minutieusement instruite de 
tout ce qui se passait à Tctzcuco, mettait habilement à profit les 
dispositions des uns et des autres. Plus Ixtlilxochitl montrait d'or- 
gueil et d'impatience dans ses boutades de jeune homme, plus 
Tezozomoc manifestait d'égards et d'affabilité envers ceux qui 
venaient lui confier leurs contrariétés. De son côté, il n'était pas 
sans avoir des motifs parfaitement légitimes de haine contre lui, 
njais qu'il gardait au fond de son cœur. A la suite des coutumes 
toltèques, introduites parmi les Chichimèques par Quinantzin et 
Techollala, la polygamie, cause auparavant de tant de maux, avait 
fini par gagner la noblesse de l'empire d'Acolhuacan et avait gan- 
grené jusqu'aux membres de la famille royale. Malgré sa jeunesse, 
Ixtlilxochitl avait déjà pris un certain nombre de concubines, dont 
il avait des enfants. Cependant, d'après la volonté expresse de 
son père , il s'était décidé à se marier et avait pris pour épouse 
Tecpaxochitl , princesse d'Azcapotzalco; mais, après l'avoir gar- 
dée quelque temps auprès de lui , sans consommer son ma- 
riage, il avait déclaré à Techotlala qu'il lui était impossible de 
vivre davantage avec elle, et, sous prétexte d'incompatibilité de 
caractère, il l'avait renvovée dans sa famille. Cette mesure n'était 
pas opposée aux coutumes de l'Anahuac ; mais elle n'en était pas 
moins affligeante pour le cœur d'un père : on l'attribua, avec ou 
sans raison, à l'influence que les concubines exerçaient sur l'es- 
prit du prince royal, et Tezozomoc en éprouva jusqu'à la fin de 
ses jours un profond lessentinient (1). 

(1) Vcytia, ibid., cap. '25. 



— 93 — 

Les premières années du règne d'Ixtlilxochitl s'écoulèrent, ce- 
pendant, sans qu'en apparence rien fût changé aux relations ha- 
bituelles des deux cours; on se contentait d'échanger, à de rares 
intervalles, quelques froides politesses, et les choses en restaient 
là. Dans sa légèreté, Ixtlilxochitl oubliait l'ennemi qui convoitait 
sa couronne ; Tezozomoc, au contraire, veillait avec toute la con- 
stance d'une ambition profonde et le désir de la vengeance. Dans 
ces conjonctures eut lieu la conférence secrète, rapportée par les 
auteurs (1) comme le début des hostilités qui éclatèrent entre les 
états de Tetzcuco et d'Azcapotzalco, et qui, après une longue 
guerre, souvent interrompue et toujours reprise avec plus de fu- 
reur, finit par la ruine de l'empire de Quinantzin et de Techo- 
tlala. Ceux qui assistèrent à cette conférence furent d'abord Aca- 
mapichtli , roi de Mexico-ïenOchtitlan , et Quaquauhpitzahuac, 
roi de Tlatilolco ; le premier neveu , le second fils de Tezozomoc , 
l'un et l'autre ses feudataires (2). Avec eux s'assemblèrent tous les 
seigneurs tépanèques et un grand nombre d'autres chefs chichimè- 
ques, xochimilcas et acolhuas , d'une catégorie plus ou moins im- 
portante. L'artificieux monarque, ayant pris la parole, commença 
par exposer longuement les griefs de tous; il parla de la tyrannie 
que Techotlala avait fait peser sur les divers états de la vallée, 
pendant un si grand nombre d'années; il rappela les immunités 
et les droits dont il avait privé violemment les principaux feuda- 
taires de l'empire, en les obligeant, pour ainsi dire, à renoncer 
aux héritages qu'ils avaient reçus de leurs ancêtres, dans l'inten- 
tion formelle de ruiner la noblesse et de l'asservir à ses volontés. 
Maintenant que Techotlala n'était plus, il devenait grand temps 
de mettre un terme à ce despotisme ; c'était le moment pour cha- 
cun de chercher à recouvrer son indépendance. Quant à lui, il ne 

[\) Torqueraada, ibid. ut sup. — Ixtlihochitl, ibid. — Veytia, ibid. 

(2) Tlatilolco était considéré comme uu lief de la couronne tépanèque et 
Mexico-Tenochtillan s'était engagé à payer un tribut pour l'occupation de la 
localité où la ville était bâtie et qui appartenait à Azcapotzalco. 



— ov — 

son^jeail nullement à tléponillci Ixtlilxofcliill de ses domaines ni <Je 
sa couronne; mais il croyait de son devoir de liavailler à rétablii 
entre tous les princes de l'Anahuac un juste équilibre. Vour ce 
qui le touchait personnellement, le vieux roi ajouta qu'il avait 
déjà fiiit comprendre suffisamment au petit-fils de Quinantzin sa 
façon de penser à cet égard, en s'abstenant d'assister à son cou- 
ronnement. Mais ce n'était pas tout; en ce moment solennel, en 
ia présence des rois et des princes, ses alliés et ses voisins, il pro- 
testait contre toute prétention qui donnait au souverain de Tetz- 
cuco des privilèges supérieurs à ceux des autres souverains de 
l'Anahuae; il n'admettait en lui aucune suprématie, et il était tout 
prêt à soutenir son langage les armes à la main. Il y avait assez 
longtemps, dit-il, en terminant, qu'Ixtlilxochitl insultait à tous par 
sa présomption et son orgueil; que, d'ailleurs, c'était un jeune 
homme qui avait trop peu d'expérience pour conserver un em- 
pire si vaste, et qu'il était juste que le plus ancien d'entre les rois 
fût aussi le premier en autorité dans l'Anahuac (1). 

Jamais Tczozomoc n'avait parlé avec tant d'éloquence et d'au- 
torité. Ces raisons et d'autres encore, qu'il fit valoir dans son dis- 
cours, inclinèrent unanimement tous les avis en sa faveur, et l'as- 
semblée ne se sépara qu'après lui avoir juré solennellement de 
l'aider de toutes ses forces. Quelques seigneurs (2) acoihuas de 
Coatlyclian et le prince d'Aculnian (3), ainsi que les rois de 
Mexico-Tenochtillan et de TIatilolco, secrètement intéressés à un 
partage éventuel des états de Tetzcuco, applaudirent avec plus 
de chaleur que les autres : les premiers étaient impatients de 



(1) ktliixûchitl, Hist. des Chichimèqucs, lom. I, ihap. 15. — Torqiiemada, 
Monarq. lod., lib. II, cap. 19. — Veytia, Hist. Antig. de Mexico, tom. Il, 
cap. 28. 

(2) Veytia dit un grand seigneur de r.oatlychan ; mais on voit, par le récit 
des auteurs, qu'ils étaient plusieurs et que les historiens ne sont pas d'accord 
sur leur identité. 

(3) Ce prince d'Aculman était tils de Tezozo*noc. On lui donne alternative- 
ment le nom de Unitzilihuitl et de Teyolcocohuafziu. 



— 95 — 

secouer le vasselage sous lequel leurs états étaient coiu bés depuis 
un siècle, et les seconds, dont les sujets ne subsistaient encore que 
des produits de leur industrie et du commerce du lac, ne cessaient 
de se plaindre des entraves que la puissance tetzcucaino mettait à 
la liberté de la navigation, dont elle s'arrogeait le monopole à l'o- 
rient. En les congédiant, Tezozomoc leur fit promettre à tous de 
garder le silence sur l'objet de leurs délibérations et leur recom- 
manda d'attendre prudemment qu'il leur donnât le signal de l'ac- 
tion (1) ; car Ixtlilxochitl, quoique jeune et léger, avait donné des 
preuves incontestables de sa valeur, et il était aimé particulière- 
ment des classes inférieures de son royaume (2). 

Malgré ces recommandations, la nouvelle de la conférence ne 
pouvait manquer d'arriver bientôt aux oreilles de ce prince. Son 
premier mouvement fut de réunir des troupes, dans l'intention de 
marcher sur Azcapotzaico ; mais quelques flatteries adroites et des 
explications hypocrites suffirent aux ambassadeurs de Tezozomoc 
pour apaiser son courroux : l'armée, à qui on avait déjà fait pren- 
dre les armes, fut licenciée, et avec une nonchalance, inexplicable 
dans un descendant des Xolotl, il se replongea dans les douceurs 
du repos, partageant son temps entre les exercices de la chasse et 
les plaisirs du sérail. Ce qui manquait à Ixtlilxochitl, c'était la dé- 
cision et surtout la persistance dans ses desseins : s'il avait pos- 
sédé les qualités de son père ou de son aïeul, il aurait pris sur lui 
de châtier sur-le-champ l'orgueil de ses feudataires et l'ambition 
de son rival ; mais son irrésolution naturelle et ses hésitations 
l'empêchèrent d'agir dans les premières années de son règne. 
Fermant volontairement les yeux sur les embarras de sa situation, 
il négligeait de rappeler à l'ordre les seigneurs chichimèques qu'il 
voyait quitter la cour sous des prétextes spécieux et abandonner 
les charges qu'ils avaient reçues de son père : d'un autre côté. 



(1) Veytia, ibid. ut sup. 

(2) IxtliKochill, Hist. des Chichimèques, tom. I, cap. 15. 



— 96 — 

soit indifférence, soit que, par bonté naturelle, il redoutât réelle- 
ment d'user de châtiments à l'égard de ses sujets, il se refusait à 
frapper les coupables, lorsqu'il aurait fallu déployer de la rigueur, 
ouvrant, i)ar cette clémence intempestive, la porte à tous les dé- 
sordres. 

D'année en année, cette faiblesse devenait plus manifeste. Tet?- 
cuco surtout en présentait un témoignage frappant. Cette grande 
ville, habitée par tant de populations d'origine et de coutumes 
distinctes (1), s'était vue protégée jusque-là contre leurs innova- 
tions par les règlements salutaires établis par Quinantzin et Te- 
chotlala : si le premier s'était opposé à l'exercice public d'aucun 
des cultes en vogue naguère dans l'empire tollèque, le second, 
tout en permettant l'érection de quelques temples et l'usage exté- 
rieur des cérémonies religieuses, avait défendu sévèrement de 
verser le sang humain. Mais à l'événement d'Ixtlilxochitl, ces sa- 
ges dispositions furent universellement abrogées. On vit des téo- 
callis s'élever dans tous les quartiers de la cité, et ils ne tardèrent 
pas à être souillés par les rites les plus barbares ; c'est ainsi qu'a- 
près trois siècles d'interruption ïetzcuco rendit à Tetzcatlipoca 
les autels qu'elle avait été naguère la première à dédier à cette 
cruelle divinité. Ces changements, quelque attendus qu'ils eussent 
été, pouvaient difficilement s'opérer sans donner lieu à des trou- 
bles : les prosélytes d'un temple ne voyaient pas toujours de bon œil 
l'encens dont fumait le temple voisin, et parmi les Chicliimè([ues il 
devait s'en trouver encore un grand nombre qui ne regardaient pas 
ces sacrifices sans horreur. Des mésintelligences analogues à celles 
qui avaient provoqué la ruine de Culhuacan commencèrent à se 
manifester parmi les habitants, et leurs dissensions furent, plus 

(1) La population totzcucaiiie se composait : 1" de Chichimc'-qucs, parlant un 
dialecte difTôrfiit de celui de Tctzcuco ; 2" de Tlaïlotlaras cl de Chimalpanecas, 
civilisés et adorateurs de Tet/catlipoca, d'origine tollèque ; .{ " de Culhuas, 
Mexicas, Iluitznahuas, Tépanécas, agriculteurs et policés, aussi d'origine tol- 
lèque, venus des bords de la mer de Californie (Aubin, Mémoire sur la pein- 
ture didactique, eU; , page 100.) 



— 97 — 

tard, une des causes qui contribuèrent le plus à la chute d'Ixtlil- 
xochitl. Quant à lui, incapable de châtier les agitateurs, il cher- 
cha toujours à temporiser avec ses ennemis de toute classe et, lors- 
(ju'il se vit enfin obligé de prendre les armes, il était trop tard, la 
révolution, qu'il avait négligé d'étouffer dans ses commencements, 
avait pris des proportions immenses. 

Dans l'intervalle , ïczozomoc avait continué sourdement à se 
tenir prêt à toute éventualité. La situation des affaires générales 
se dessinait, chaque jour, plus nettement dans l'Anahuac. L'an- 
née même de l'élection d'Acamapichtli au trône de Mexico- 
Tenochtitlan, les princes chalcas, concentrés jusque-là dans la 
petite île de Xicco , avaient transféré le siège de leur seigneurie 
sur le rivage du lac, où ils avaient érigé une nouvelle ville qui ne 
tarda pas à prendre de l'importance (1). Leur puissance s'était 
accrue avec l'abandon de Culhuacan, dont ils avaient usurpé en 
partie le territoire; ils étaient en possession de la province 
d'Amecamecan (2), qui embrassait toutes les vallées au nord- 
ouést du Popocatepetl, et, au temps où nous reprenons le fil de 
notre histoire, avec \e commencement de ce chapitre, ils étaient 
en guerre, à cause de leurs limites, avec Tezozomoc lui-même (3). 
<^elui-ci, d'un autre côté, profitant de la fausse sécurité ou de 
l'incertitude de son rival, continuait, à l'est et à l'ouest, à agran- 
dir ses domaines. Il avait formé une colonie tépanèque à Tolti- 
ilan, non loin de la cité nouvelle de Quauhtitlan (4) , et de temps 



(1) Codex Chimalp., Hist. Chronol., ad au. ITochtli, 1350. 

(2) Ainacamecan, ville située à 12 1. S. de Mexico, différeule de plusieurs 
autres localités du même nom, connues aujourd'hui sous les noms de Meca, 
ou Mecameca, également dans le voisinage du Popocatepetl. Araaquemacan 
était alors, à ce qu'il paraît, le centre des seigneuries chalcas. 

(3; Les Chichimèques de Techichco prétendaient que le terrain où la ville 
de Chalro-Atenco (Chalco, au bord de Feau) leur appartt iiaif. Tezozomoc 
avait embrassé la cause des Chichimèques, qui étaient sujets de la seigneurie 
de Quauhtitlan. 

4) Cod. Chimalp., Hist. Chron., ad an. VII Tecpail, 1356. 

III. 7 



— 98 — 

à autre il reprenait, d'accord avec les Quauhtillanques, les hosti- 
lités contre Xaltocan. 

Les Chichimèques, soumis à Iztactototl, étaient eux-mêmes en 
querelle, et, dans les dernières années de ce seigneur , de {graves 
mésintellifjences avaient éclaté parmi eux , à cause des céré- 
monies et des rites introduits par les Culhuas exilés. Ehuatlycué, 
épouse d'Iztactototl , s'était montrée surtout d'une grande partia- 
lité pour les divinités nouvelles. A la mort de son époux, arrivée 
en 1367, l'influence des prêtres la fit monter au trône : les chefs 
chichimèques et culhuas allèrent au temple de MixcohuatI, où elle 
avait continué à faire son séjour, la saluer du titre de princesse 
de Quauhtitlan (1). Mais son règne fut de courte durée : <iu bout 
(le ({uatre ans , ceux d'entre les seigneurs chichimèques qui 
avaient continué à repousser le culte nouveau , irrités de la pré- 
férence que leur souveraine donnait trop ouvertement à leurs 
rivaux , et de l'abandon oîi restaient leurs anciennes divinités, 
Mitl et Aztapamitl, se mutinèrent tout à coup. Ils envahirent avec 
fureur le palais d'Ehuatlycué et, se saisissant de cette princesse 
avant que les Culhuas eussent pu accourir à son secours, l'entraî- 
nèrent à Callacohuayan ; là ils l'attachèrent en croix à un tronc 
d'arbre et la firent aussitôt périr à coups de flèches (2). 

Cependant les Mexicains, unis à d'autres Culhuas, continuaient 
à s'affermir sur la lagune ; ils comprenaient, chaque jour, davan- 
tage combien leur puissance s'était accrue, en adoptant pour leurs 
souverains llancueitl et Acamapichtli. Du chef de ce prince, ils 
se considéraient déjà comme les légitimes héritiers du royaume 
de Culhuacan et commençaient à voir avec jalousie les empiéte- 
ments incessants de Chalco sur les anciennes provinces de cette 
ville. Trop prudents, toutefois, pour déclarer, dès lors, la guerre 
aux Chalcas , ils se contentaient de prendre acte de toutes leurs 

(1) Id. ibid., an VI Tecpatl, 1368. 

(2) Id. ibid., ad au. X Tecpatl, 1372.— Le supplice d'Ehuatlycué fut imité 
du sacrifice que les Chichimèques de Ouauhtitlan faisaieut chaque auuée. 



— 99 ~ 

entreprises, en attendant qu'ils se trouvassent assez forts pour 
les attaquer de pied ferme. Pour mettre un terme à leurs usurpa- 
tions et tâcher de sauver les débris de ce royaume, ils résolurent 
de le rétablir, en repeuplant l'antique métropole et en lui donnant 
pour chef un seigneur culhua , sous la suzeraineté du roi de 
Mexico-Tenochtitlan. 

Depuis longtemps, Ilancueitl s'affligeait de la désolation oîi 
était réduite la cité glorieuse de ses aïeux, et son plus vif désir 
était de la voir, avant de mourir, rendue à une partie de ses 
honneurs , sinon à sa splendeur première. Ses désirs se trou- 
vaient d'accord avec ceux de la nation mexicaine et la saine 
politique : elle communiqua sa pensée au sénat, qui l'engagea 
aussitôt à la mettre à exécution. Elle s'empressa de convoquer 
les Mexicains et les Culhuas qu'elle savait attachés à sa famille ; 
elle leur parla longuement du triste abandon de la cité de Cul- 
huacan, de la nécessité de repeupler cette ville et de réparer 
ainsi les maux qu'avait causés Achitometl. Les Mexicains y en- 
voyèrent alors une colonie, et tels étaient le respect qu'inspirait 
Ilancueitl et l'amour que les Culhuas portaient encore à leur 
patrie délaissée, qu'un grand nombre se déplacèrent immédiate- 
ment pour obéir à sa volonté. Elle leur donna pour chefs trois 
seigneurs nommés Mimich, Xiuhtonal et Tlatolcatzin : Acama- 
pichtli nomma, de son côté, pour la gouverner en son nom, un 
prince du nom de Nauhyotl (1), à qui il donna l'investiture de 
la seigneurie. D'autres habitants vinrent se ranger promptement 
autour de lui et nettoyèrent l'ancienne capitale de la végétation 
qui l'avait envahie. Le nouveau chef de Culhuacan prit la môme 
année possession du palais, abandonné depuis trente ans, et s'em- 
pressa de signifier son avènement aux seigneurs voisins. (An II 
Calli,1378.) 

(1) Codev Chimalp., Hist. Chron., ad an. II Calli, 1377. — En comptant du 
premier Nauhyotl qui fonda la monarchie toltèque à Culhuacan, celui dont il 
s'agit faisait le quatrième du même nom. 



— 100 — 

On comprend aisément que cette restauration ne pouvait être 
vue de fort bon œil de ceux dont elle menaçait les usurpations. 
Mais les droits d'Acamapichtli étaient incontestables. Six ans après, 
llancueitl mourut, heureuse d'avoir vu cet événement et d'y avoir 
si puissamment coopéré avant de fermer les yeux. Les Mexicains 
et les Culhuas payèrent un juste tribut de regret à sa mémoire; 
ils lui témoignèrent la reconnaissance qu'ils éprouvaient pour ses 
bienfaits , en lui faisant des obsèques véritablement royales. 
(AnVIIIAcatl, 1383.) 

L'année suivante, Acamapichtli prit, pour la seconde fois, pos- 
session solennelle du trône de Mexico-Tenochtitlan : car, quoi- 
qu'il eût déjà gouverné avec llancueitl, depuis trente-quatre ans, 
on ne marque, toutefois , le commencement de son règne et la 
fondation de la monarchie mexicaine (1) qu'à dater de la mort 
de la reine. En outre de cette princesse, qu'il n'avait épousée que 
pour lui offrir le premier rang dans le royaume , Acamapichtli 
avait reçu de sa main deux autres femmes, destinées à lui donner 
des enfants. Son âge lui ayant fait perdre l'espérance d'en avoir 
elle-même, elle n'avait pas voulu priver son mari des moyens 
de procréer une descendance légitime, qu'elle regardait avec rai- 
son comme une des colonnes de l'état. Trop heureuse de jouir des 
honneurs de souveraine et du titre d'épouse de son fils adoptif , 
elle s'était fait un devoir et un plaisir de choisir celles qu'elle 
voulait placer dans son lit (2). Toutes deux étaient des dames 
culhuas de grande naissance (3); la première était Tezcalamiahuatl, 

(1) Codex Cbimalp., Hist.Chroiiolog., ad an. IX Tecpatl, 1384. « Chiucnahui 
(1 Tecpatl, quitoa CuUlaliuaca quin oncanin iu tzintic Moxica tlatocayotl, in 
« motlalli Acamapichtli. — au neuvième Tecpatl , dit le texte, ceux de Cuitla- 
« huac disent que là se fonda la royauté mexicaine, et que s'assit Acaniapicli- 
« tli. » Ainsi s'expliquent les dates de la fondation de la royauté qui com- 
mence avec Acama|ii<;htli et que des auteurs confondent avec celle de la fonda- 
tion de Mexico, comme ville ou du régne dllancucill. 

(2) Les historiens, Torquemada et autres, sont Ibrt embarrassés pour expli- 
quer tout cela, n'ayant pa. démêlé qu'llancucitl était la mère adoptive d'A- 
camapichtli, et que, seulement par reconnaissance, ce prince l'avait épousée. 

('6) Codex Chimalp., Hist. Chronolog., ad an. III Tecpatl, 1404. 



— lOi — 

fille du seigneur de Tetepanco, qui devint mère de Huitzilihuitl (1), 
et la seconde était une fille de Nauhyotl, seigneur de Culhuacan (2), 
(jui fut la mère de Chimalpopoca (3;, l'un et l'autre rois de Mexi- 
co-ïenochtitlan, après Acamapichtli, 

Dès l'année qui suivit la mort d'Ilancueitl , les princes mexi- 
cains commencèrent à manifester leur nature belliqueuse; mais il 
eût été difficile alors aux rois de l'Anahuac de prévoir les desseins 
des futurs dominateurs de la vallée. Quelques escarmouches avaient 
déjà eu lieu avec Chalco, elles se changèrent alors en une véritable 
guerre. La première action s'engagea près de Techichco où les 
Mexicains, marchant sous les drapeaux des ïépanèques, mirent en 
déroute l'armée de Yecalteuctli, prince des Chalcas. Cette guerre, 
la première que Tenochtitlan entreprît depuis sa fondation , fut 
aussi la plus longue. Après soixante-douze ans d'hostilités et de 
combats, rarement interrompus par des moments de trêve, elle ne 
se termina qu'avec la soumission entière des seigneurs de Chalco 
à la couronne mexicaine (4). La chronique de Quauhtitlan rap- 
porte que Xaltemoc et Iquehuacatl, comptés l'un et l'autre entre 
les principaux chefs de cette ville, furent faits prisonniers, au 
quatre-vingtième jour de cette guerre, et qu'on alla leur demander 
à Chalco , où ils subissaient leur captivité , l'autorisation néces- 
saire pour jeter les fondements du grand temple qu'on voulait 
bâtir et dont la cité de Quauhtitlan se glorifiait encore au temps 
de la conquête : il était à cinq rangs de terrasses et ne fut terminé 
que dix ans plus tard. 

Quelques années après , Xaltemoc était appelé à gouverner la 
seigneurie de Quauhtillan. Ce fut lui qui eut l'honneur de mettre 
un terme à la guerre de Xaltocan; elle avait commencé un siècle 

(1) Torquemada, Mouarq. lod., lib. II, cap. 13. 

(2) Tezozomoc, Fragments de IH'ist. mexicaine, MS. en langue nahuati, 
coll. Aubin. — Durao, Hist. Autig. de la Nueva-Espana, etc. MS. tom. I, 
cap. 8. 

(3) Codex Chimalp., Hist. Chronol., ad au. III Tecpatl , 1404. 
^4) Codex Cbimalp., ibid., ad an. X Calli, 1385. 



— 102 — 

auparavant, à l'occasion de la déroule des Mexicains à Cliapulte- 
pec. Depuis lors elle avait rarement cessé de tenir en état d'hosti- 
lité les cantons septentrionaux de la vallée, sous un prétexte ou 
sous un autre (1). Tzonjpantzin, qui régnait sur cette ville au temps 
de Tecliotlala, uni à (juclques-uns des principaux chel's du Melz- 
titlan, avait tenté contre l'empire un mouvement qui avait reçu 
alors un châtiment sévère (2), et Tezozomoc , en sa qualité de 
|)romier allié de Tetzcuco, s'était ensuite chargé de le contenir. 
Plusieurs défaites avaient, depuis, achevé d'abaisser l'orgueil des 
Xaltocamèques, et Tzompantzin, suivant les uns (3), avait succombé 
dans une action contre les Tépanèques; suivant les autres (4), il 
s'était retiré à Metztitlan, pour éviter de tomber entre les mains de 
ses ennemis. 

Sa disparition ne mit pas , néanmoins , fin à la guerre. Les 
Ouauhtitlanques avaient à venger des injures particulières : leur 
animosité, loin de rabattre, semblait s'accroître avec le temps et 
avec l'affaiblissement de leurs adversaires. Enfin le moment parais- 
sait propice pour frapper un grand coup. Tezozomoc, comptant 
sur l'indifférence ou l'inertie d'Ixtlilxochitl, résolut de pousser la 
guerre avec vigueur et de se faire une proie des belles provinces 
de la seigneurie de Xaltocan, qu'il convoitait depuis si longtemps. 
Il convoqua ses feudataires; Tlatilolco et Tenochtitlan joignirent 
leurs troupes aux Tépanèques, et Xaltemoc, avec celles de Quauh- 
titlan, fut chargé de commencer les opérations (5). 

Xaltocan, situé dans une île du lac du même nom , était alors 
une des cités principales de la vallée. Sa fondation remontait aux 
premières époques de l'empire toltèque, et elle avait toujours été 

(1) Id., ibid., ad an. VII Acatl, l.!'.»'». 

(2) Les auteurs rapportent au règuc de Tecliotlala la ruine entière de Xal- 
tocan. Nous préférons suivre le Codes Chimalpopoca qui la remet à quelques 
années plus tard et dont la chrono!(j;j;ie est une ^'arautie pour sa véracité. 

(3) Torqueiuada, Monarq. Ind., iib. II, cap. 7. 

(4) Veytia, Hist. Antijj;. de Mexico, tom. II, cap. 22. 

(5) Codex Chimalp., ibid. ulsup. 



— 103 — 

regardée comme un des boulevards de la nation othomie. A la 
suite de l'invasion de l'Anahuac par les Chichimèques , étant 
tombée au partage d'un des compagnons d'armes des Xolotl, elle 
n'avait pas tardé, sous son administration, à regagner sa prospérité 
antique; elle devint, de fait alors, la capitale des Othomis, dont 
le nom même passa aux Chichimèques et aux Acolhuas qui se mê- 
lèrent à la population indigène soumise à l'autorité de ses princes. 
Lorsque Xaltemoc arriva pour mettre le siège devant cette ville , 
elle était gouvernée par Pantictzin-Teuctli , un des guerriers les 
plus fiers de son époque. Quoique environné d'ennemis, il ne per- 
dit pointcourage ; il travailla avec ardeur à mettre sa capitale en état 
de défense, résolu à périr sous ses ruines, plutôt que de se rendre 
aux Quauhtitlanques et aux Mexicains, pour être le vassal de Te- 
zozomoc. Tout, cependant, jusqu'à ses propres dieux, lui présa- 
geait sa destruction prochaine. Acpaxapo était la divinité tuté- 
laire des Xaltocamèques (1) ; ils lui avaient érigé un temple ma- 
gnifique, sous le nom d'Acpaxapocan (2), au sommet d'une col- 
line qui dominait le lac. Au temps dejeur prospérité, elle leur 
apparaissait fréquemment, sous la forme d'un grand serpent, au 
visage de femme, s'élevant sur la surface des eaux (3). Lorsque la 
nation fut à son déclin , on cessa de la voir; mais on entendait 
souvent sa voix , répétant aux vents du lac ces paroles sinistres : 
tt Qu'allez-vous devenir, ô Xaltocamèques? Périrez-vous , serez- 
« vous mis à mort ou tomberez-vous prisonniers de vos ennemis? 
a Or voici les Chichimèques , ils s'approchent , ils sont tout prêts 
« à vous chasser de vos demeures (4). » 

Cette prédiction funèbre allait enfin s'accomplir. L'armée tépa- 
nèque descendit sur les bords du lac de Xaltocan, portant le ra- 



il) Codex Chimalp., Hist. Chron., ad ao. XIII Calli, 1297. 
(2) ^cpaxapocan, c'est-à-dire, le lieu d'Acpaxapo. Ce devait être le quar- 
tier où le temple était bâti. 
(3; Ce sont les seuls détails que l'histoir présente de cette divinité. 
(4) Codex Chimalp., ibid. ut sup. 



— 104 — 

vage et l'incendie sur toute la portion de son territoire qui s'éten- 
dait entre Tepotzotlan et l'entrée de la vallée de Xocotitlan. \\\\\- 
tictzin tenta vainement de porter secours à ses vassaux : chaque 
fois qu'il voulut sortir de sa ville insulaire, il se vit repoussé avec 
peite par les ennemis. (Chaque jour, il les voyait se rapprocher 
davantage de ses rivages : déjà maîtres de ses communications, du 
côté de Quauhtillan, ils s'apprêtaient à couper la chaussée qui 
l'unissait à la terre ferme de l'est. Dans ces conjonctures, les Xal- 
tocamèques se décidèrent à leur livrer bataille. Xaltemoc, après 
avoir contourné le lac de Tzompanco, s'était porté, avec l'armée 
tépanèque et mexicaine, sur les hauteurs de ïecaman (l) qui sé- 
parent les plaines de Téotihuacan des rivages de Xaltocan. Le 
prince des Othomis , ayant réuni le reste de ses vassaux, s'y 
présenta avec la résolution du désespoir : le combat s'engagea 
avec fureur; en peu de temps toute la campagne fut couverte de 
morts et de blessés. Pantictzin étant tombé dans la mêlée, son ar- 
mée se débanda et reprit en désordre le chemin de la ville dans 
l'intention d'y continuer la défense ; mais les Tépanèques y entrè- 
rent pêle-mêle avec les habitants dont ils firent un affreux carnage. 
Dans l'intervalle, Chalchiuh, à qui était échu le commandement 
des Othomis, se voyant désormais sans espoir, alla se présenter à 
Xaltemoc, accompagné des seigneurs de Huitznahuac, d'Ixayac- 
tonco, de Totollan, de Tlapallan et de Tlilhuacan, demeurés, jus- 
qu'au dernier moment, fidèles 4 la fortune de leur souverain. Le 
prince de Quauhtitlan les accueillit avec bonté ; mais il leur si- 
gnifia que la volonté de Tezozomoc était de démanteler Xaltocan 
et qu'ils eussent à la désenqjarer. Déjà les Tépanèques avaient 
mis le l'eu à la ville ; on acheva de la ruiner, et ses habitants se dis- 
persèrent les uns à Tlaxcallan, les autres dans la province de 
Metztitlan (2). Au moment oîi les ennemis y étaient entrés, une 

(1) Teraman, ville autrefois importante, aujourd'hui petit village, à 4 I. E. 
de Xaltocan. 

v'i) Codex Chimalii ., IJist. Chrouol., ad au. Vil Acatl, 1395. 



— 105 — 

troupe considérable d'habitants, composée surtout de femmes, 
d'enfants et de vieillards, étant parvenue à gagner le rivage, prit la 
fuite du côté de Chiucnauhtla, sur les terres de l'empire d'Acol- 
huacan. Le roi de letzcuco donna ordre de les accueillir avec 
bonté, et leur permit de s'interner dans ses états. De son consen- 
tement, ils allèrent se fixer ensuite dans les territoires de Yahua- 
lican et de Mazapan. D'autres obtinrent l'autorisation d'occuper 
les environs d'Otompan qui commençait à sortir de ses ruines; 
mais cette ville était loin d'avoir repris l'importance qu'elle avait 
eue sous l'empire toltèque. La présence des réfugiés de Xaltocan 
lui porta bonheur : la cour lui donna pour chef un noble Acol- 
hua du nom de Quauhquetzal , et sous son gouvernement elle ne 
tarda pas à regagner en partie son antique prospérité (1). 

Pendant le reste de l'année, les ïépanèques. aidés des Mexi- 
cains et des Quauhtitlanques, continuèrent la guerre dans les sei- 
gneuries othomies, jusqu'au delà même de ïollan, dont les habi- 
tants se joignirent à eux conire la ville de Huecatlan-Atlauhco (2). 
Le partage eut lieu ensuite. Tezozomoc s'adjugea la plus belle part 
dans ces conquêtes, et le reste fut donné à Xaltemoc et aux rois de 
Mexico-Tenochtitlan et de Tiatilolco, en récompense de leurs ser- 
vices. (An VII Acatl, 1395.) 

Le monarque tépanèque, dont la puissance croissait à vue d'œil, 
ne reculait, d'ailleurs, devant aucun moyen pour l'accomplisse- 
ment de ses desseins ambitieux. La ruine de Xaltocan avait été pré- 
cédée, trois ans auparavant, par la soumission de Guitlahuac, dont 
les habitants avaient été battus par Acamapichtii de Mexico (3). 
Pichatzin était alors seigneur du ciuartier de Ticic (4), dont la po- 



(1) Veytia, Hist. Autig. de Mexico, toui. II, cap. 22. 

(2) Cod. Chimalp., ibid. ut sup. 

(3) Codex Chimalp., Abrégé de l'hist. des rois de Mexico, à la fin du MS. 

(4) CuUlahuac, aujourd'hui Tlahuac, village à 6 I. S. E. de Mexico, outre 
les lacs de Xochimilco ot de Chalco. Nous avons déjà dit ailleurs que celte 
ville, jadis fort importante, était divisée en quatre seigneuries distinctes. 



— lOG — 

l)ulation était presque entièrement d'origine tépanèiiue : trouvant 
en lui une résistance qui contrariait trop vivement ses projets, il 
commanda de tuer Pichatzin , qui fut massacre dans sa maison 
avec six de ses fils (1). Les meurtriers marchèrent ensuite sur le 
(juartier de ïecpan ou du Palais, gouverné par un seigneur du 
nom d'AnahuacatI : à la nouvelle de ce qui venait de se passer à 
Ticic, celui-ci avait pris la fuite vers les Chinampas (2), oîi il se 
cacha ; mais il fut promptement découvert, et il périt comme Pi- 
chatzin. A la place de ce dernier, Tezozomoc envoya gouverner 
Cuitlahuac par Tepolotzmaïtl (3), une de ses créatures. 

Le roi des Tépanèques continuait à marcher ainsi à son but 
avec une audace qui imposait à tous les princes de l'Anahuac. 
Fécond en inventions de toute espèce, puissant par son génie, 
par sa persévérance, non moins que par l'étendue de ses états, 
aussi vastes que ceux de Tetzcuco, le vieux monarque l'était en- 
core par les nombreux rejetons de son sang qui occupaient les 
principales seigneuries de la vallée. De sa femme Iztacxochitl , 
fille d'Izcozauhcatzin (4), il avait neuf fils, sans compter les en- 
fants qu'il avait eus de ses concubines. Depuis de longues an- 
nées, Quaquauhpitzahuac, l'un de ses aînés, occupait le trône 
de Tlatilolco. Malgré l'opposition d'Ixtlilxochitl, il avait eu l'ha- 
bileté d'en mettre un, du nom de Teyolcocohua, à la principauté 
d'Aculman, tributaire de la couronne de Tetzcuco; il avait donné 
Toltitlanà Epcohuatzin, Mexicatzinco à Quetzalcuixin; à Maxtla- 
ton, qui lui succéda, la seigneurie de Cuyohuacan, et à Tepan- 
(juizqui celle de Xochimilco (5). Aux plus jeunes de ses fils, il ré- 
servait des domaines dans les propres états d'Ixtlilxochitl, dont il 
continuait sourdement à saper le trône. Mais, avec la connaissance 

(1) Cod. Chimalp., Hist. Chrou., ad an. IV Tecpatl, 1392. 

(2) Les Chinampas, ou jardins (louants. 

(3) Codex Chimalp., Hist. Chrou., ad an. V Calli, 1393. 

(1) Manuscrit de LViS. — Ce document no fait pas connaître qui était cet 
Izcozauhcatzin. 
(b) Codex Chimalp., ibid., ad au. Xlll Acall, H27. 



— 107 — 

qu'il avait du caractère du roi de ïetzcuco, il savait qu'il devait 
se garder de le heurter trop violemment, avant d'avoir terminé 
tous ses préparatifs. Aussi, voulant savoir jusqu'à quel point il se- 
rait disposé à céder à ses prétentions, il chercha d'abord à l'hu- 
milier, en lui envoyant une assez grande quantité de coton, avec 
prière de le faire filer et d'en faire tisser des étoffes (1). 

Depuis vingt ans qu'il avait hérité du trône d'Acolhuacan, Ixtlil- 
xochitl avait vu s'éloigner, l'un après l'autre, les premiers digni- 
taires de sa cour. Ses feudataires avaient travaillé devant ses yeux 
à rétablir dans les états, précédemment gouvernés par leurs an- 
cêtres, leur ancienne juridiction, en éloignant sous des prétextes 
futiles les mandataires du souverain. Tezozomoc, de son côté, 
n'avait cessé d'agir contre lui, en le détachant de ses alliés et en 
s'emparant des provinces voisines, sans que le fils de Techotlala 
parût en prendre d'autre souci que de formuler quelques plaintes 
ou quelques menaces inutiles devant ses favoris. Parfois, encore, 
dans un moment de colère, il avait réuni à la hâte les troupes 
qu'il pouvait avoir sous sa main; mais, le lendemain, elles s'en 
retournaient à leurs quartiers, sans avoir combattu, faute de direc- 
tion de la part du monarque. Ixtlilxochitl, cependant, ne manquait 
PAS de courage ; mais il était également incapable de s'arracher 
aux douceurs paisibles de son palais, comme de prendre une dé- 
cision, et sa vie entière se passa dans des fluctuations de toute 
espèce. Il était impossible qu'il ne vît pas un défi ou, tout au 
moins, l'intention d'exiger un tribut, dans les charges de coton 
(jue lui envoyait Tezozomoc. Dans la crainte, toutefois, d'amerier 
une rupture qui l'eût obligé à sortir de son repos, ou, peut-être, 
foute de savoir ce qu'il voulait faire, il céda à la demande du Té- 
panèque et lui renvoya, au bout de quelque temps, le coton par- 
faitement filé et tissé. Encouragé par ce premier succès, le roi 
d'Azcapotzalco lui en envoya une quantité encore plus grande 

fl) Veytia, Hist. Anlig. de Mexico, tom. II, cap. 28. 



— 108 — 

l'année suivante, qu'lxtlilxochitl fit lisser comme la première fois. 
Tezozomoc renouvela sa demande une troisième fois ; le monarque, 
blessé, comprit alors qu'il fallait se décider à combattre ou bien se 
résoudre à payer un tribu! (jui l'abaisserait au ran{j[ d'un vassal. 
Son cœur enfin s'émut : il répondit aux messagers tépanèques 
(fu'il remerciait leur maître de cet envoi; qu'il gardait le coton 
pour en faire des cottes de mailles pour ses guerriers, et qu'il le 
priait de lui en expédier davantage. Avec cette réponse, les en- 
voyés de Tezozomoc se retirèrent confus. De là data véritablement 
le commencement de la guerre entre les deux rois (1). 

Ces paroles furent suivies promptement d'une déclaration plus 
formelle. Il envoya ses hérauts d'armes signifier à Tezozomoc que, 
s'il avait patienté jusqu'alors, malgré l'injustice de ses entreprises, 
c'était par égard pour leur parenté et pour ses cheveux blancs ; 
mais que, puisque son ambition le poussait à ne plus rien respec- 
ter, ni les liens du sang, ni l'alliance jurée avec son père, il sau- 
rait l'attendre sur le champ de bataille. Malgré tous ses prépa- 
ratifs, le roi des Tépanèques fut pris au dépourvu; il se hâta 
d appeler auprès de lui les rois de Mexico-Tenochtitlan et de 
Tlatilolco, ses conseillers ordinaires, et, après en avoir conféré 
avec eux, il répondit simplement qu'il s'en remettait à la chance 
des armes, désignant le voisinage de Quauhtitlan, comme étant le 
lieu le plus convenable pour une action entre les deux armées ^2). 
ixtlilxochitl, de son côté, avait convoqué tous les vassaux de la 
couronne de Tetzcuco; la plupart se rendirent à son appel, quoi- 
([u'il y en eût déjà parmi eux un certain nombre qui fussent secrè- 
tement d'accord avec Azcapotzalco. Après leur avoir rappelé 
sommairement les bienfaits dont l'empire était redevable à sa fa- 
mille, il exposa longuement tous ses griefs contre Tezozomoc, fit 
connaître ses injustices et ses perfidies, et conclut en disant que 



(1) Ixtlilxoiliill, Hisl. des Chichinièqucs, loin. 1, chap. 15. — Veytia, ibid. 
['2} Torqueiuada, Mouarq. lud., lib. Il, cap. 19. 



— 109 — 

sa longanimité devait avoir un terme, et qu'il était résolu à le 
châtier suivant ses mérites. Les provinces sur lesquelles il pouvait 
alors le mieux compter étaient celles de Tollantzinco, de Tepe- 
polco et de ïenamitic , naguère les plus rebelles à l'empire ; 
c'est de là qu'il tira les principaux corps d'armée qu'il voulait 
faire agir contre les Tépanèques. Il en donna le commandement 
à Tochin-ïeuctli, fils de Mitlato, prince de Coatlychan (1), quoi- 
qu'il ne plaçât actuellement que peu de confiance dans la fidélité 
de cette famille (2) ; mais il lui adjoignit Ixcontzin, seigneur d'Iz- 
tapalocan, sur le dévouement duquel il savait qu'il pouvait comp- 
ter entièrement. L'un et l'autre, toutefois, remplirent leur mission 
d'une manière également honorable ; malgré la supériorité numé- 
rique des Tépanèques, ils ne remportèrent pas le moindre avan- 
tage sur les troupes d'Ixtlilxochitl et, pendant trois ans, la guerre 
traîna en longueur sans que son rival pût se vanter d'avoir avancé 
le moins du monde ses affaires (3). Cette suite d'actions sans éclat 
releva, au contraire, les armes du roi de ïetzcuco ; elles raffer- 
mirent la loyauté chancelante d'une partie de ses vassaux et lui 
permirent, en même temps, d'aller châtier, en personne, les villes 
de Xaltepec, d'Axapochco, de Temazcalcalpan, de Tolquauhyo- 
can et d'Otompan qui avaient osé faire des propositions secrètes 
au souverain d'Azcapotzalco (4). 

C'est au milieu de ces événements que naquit Nezahualcoyotl , 
que le ciel destinait à relever, après son père , la gloire de l'em- 
pire chichimèque et à donner à Tetzcuco cette renommée de sa- 
gesse et de splendeur qui devait en faire la première des cités du 
plateau aztèque. Ixtlilxochitl n'avait eu, pendant longtemps, que 
des concubines qui lui avaient cependant donné plusieurs enfants ; 



(1) Torquemada, Moiiarq. Ind., lib. II, cap. 19. 

(2) On a déjà vu ailleurs que les membres de cette famille n'étaient pas 
tous également dévoués à Ixtlilxochitl. 

(3) Torquemada, ibid. 

(4) Ixtlilxochitl, Hist. des Chichimèques, tom. I, chap. 15. 



— 110 — 

mais, vers le milieu de son règne, il épousa Matlalciliuatzin, 
princesse de Mexico-Tenochtitlan et sœur du prince Chimalpo- 
pocâ (1). Il n'en eut que deux enfants, une fille, Atotoztli et Acol- 
miztli Nezahualcoyotl , appelé aussi Yoyontzin, qui nous occifpe 
en ce moment (2). 

Les histoires et les annales que nous avons sous les yeux rap- 
pellent, avec plus ou moins de détails, l'époque de la naissance de 
Nezahualcoyotl (3), le plus connu, certainement, et l'un des plus 
illustres de tous les rois qui régnèrent sur l'Amérique, avant 
Montézuma. Il naquit le 28 avril 1402, au premier jour Mazafl (4), 
à la fin du mois Tozoztontli de l'année Cé-Tochtli (5), au rapport 
de la chronique de Cuitlahuac (6). Sa naissance fut marquée avec 
beaucoup de soin par les devins et les astrologues, appelés, pour 
prendre leurs observations, au moment de l'accouchement de la 
reine sa mère ; car elle eut lieu à midi précis (7), à la grande joie 
de toute sa famille et surtout de son père. Ce jour-là même, Ixtlil- 
xochitl lui assigna les villes et les villages qui devaient pourvoir 
à son entretien, et le soin de l'élever fut confié à Huitziiiliuilzin, 
noble seigneur toltèque, qui passait pour le plus instruit et le plus 
sage de cette époque (8). 

Quelques mois après cet événement, mourut, à Mexico-Tenoch- 
titlan, Acamapichtli, premier roi de cette ville (9); il avait régné 



(1) Elle c'tait sœur aussi do Hiiitzilihuill, mais seulement du côté maternel, 
tandis qu'elle l'était de père et de mère de Chimalpopoca. 

(2) IxtIiKochill, ibid. ut bup. 

(3) Nesahualcoynll, nom d'un fétiche adoré au Mexique. Il vient de neza- 
hualizlli , le jeune, cl coyoll , renard ou chacal, c'est-à-dire, le Renard à 
jeun. Il est vrai aussi qu'il naquit dans le mois du jeûne Tozoztontli. 

(4) kllihochitl, ibid. ut sup. — Codex Chimalp., Hisl. Chrou., ad an. liO'2. 

(5) Codex Chimalp., ibid. 

(fi) La chronique de Cuitlahuac, souvent citée par l'auleur anonyme du 
Codex Chimaipo[)oca, est ordinairement d'une ^Tande exactitude. 

v7) Le Codex Chimalp. dit à midi précis; Ixllilxochitl, au lever du soleil. 
C'est peut-être une erreur du traducteur ou du copiste de ce dernier. 

(8) Ixtlilxochitl, Hist. des Chichimèques, lom. I, chap. 2."). 

(9) Codex Chimalp., Hist. Chroo., ad an. Il Acatl, 1403. 



— 111 — 

cinquante-trois ans, à compter de son élection avec Ilancueitl, et 
vingt et un ans, depuis la mort de cette princesse. Ce ne fut qu'à 
cette époque que l'on commença à le traiter en roi et que les 
Mexicains lui composèrent une maison conforme à la dignité dont 
ils l'avaient revêtu (1). Les historiens attribuent à ce prince plu- 
sieurs conquêtes importantes. Nous ne repoussons point cette as- 
sertion ; mais, ainsi que la soumission de Cuitlahuac, ces conquêtes 
eurent lieu probablement au nom de Tezozomoc, dont les Mexi- 
cains étaient tributaires. En cette qualité de lieutenant du roi des 
Tépanèques, Amapichtli put entreprendre également la réduction 
deMizquic, et ensuite celle de Xochimilco (2), dont la seigneurie 
fut donnée à l'un des princes d'Azcapotzalco ; c'est de la même 
manière qu'il porta ses armes à Quauhtinchan (3) et à Quauhna- 
huac (4), d'où il ramena ensuite à ïenochtitlan les premiers bijou- 
tiers qu'on eût encore vus dans cette ville (5). Cette dernière 
entreprise apporta alors quelque peu d'aisance dans Mexico dont 
les habitants continuaient à vivre pauvrement de la pêche et de 
la cultivation des légumes. Ses premiers seigneurs ne s'habil- 
laient encore, à cette époque, que d'étoffe de nequen, et le tribut 
qu'ils payaient aux Tépanèques était aussi durement exigé d'eux 
qu'il était acquitté péniblement par les sujets d'Acamapichtli. Les 
annales mexicaines sont remplies d'histoires et de légendes qui 
rappellent sous toutes les formes les exigences de Tezozomoc; 
elles devinrent la source de la haine qui naquit contre Azcapot- 
zalco et que les Tenuchcas nourrirent avec patience jusqu'à la 
ruine de cette capitale (6). 

Si, durant son long règne, Acamapichtli n'avait point fait de 



(1) Torquemada, Monarq. Ind., lib. II, cap. 15. 

(2) Codex Chimalp., Hist. abrégée des rois de Mexico, à la fin du MS. 

(3) Codex Chiiiiaip., Hist. Chron., ad au. X Tochlli, 1398. 

(4) Id., Hist. abrég. 

(5) Id., Hist. Chron., ad. an. II Tochtii, 1390. 

(6) Torquemada, Monarq. Ind., lib. II, cap. 15. 



— H2 — 

conquêtes brillantes au nom de son peuple, il l'avait du moins 
{jouverné paisiblement et avec justice ; il avait étendu sa juridic- 
tion sur Culhuacan, dont il était le légitime héritier, et sur une 
partie de son territoire; il avait accru et embelli Mexico, en con- 
struisant des temples et des maisons en pierre, en desséchant le 
sol, en formant des rues nouvelles, en creusant et en élargissant 
les canaux qui devaient, au bout d'un petit nombre d'années, 
faire de cette ville une autre Venise et la placer au premier rang 
parmi les cités du Nouveau-Monde. 

Avant de rendre le dernier soupir, Acamapichtii convoqua au- 
tour de son lit les membres de sa famille, avec les divers chefs de 
la république. Il leur fit un long discours, leur faisant entendre 
que, n'ayant désigné pour son successeur aucun de ses enfants, 
il désirait leur laisser entièrement la liberté du choix; tout ce qu'il 
demandait était qu'ils élussent le plus digne ; son seul regret, en 
mourant, ajouta-t-il, étant de laisser lesTenuchcas tributaires du 
Tépanèque. Les Mexicains donnèrent des larmes à sa mémoire, 
et ses funérailles eurent lieu avec toute la pompe que leur permet- 
taient leur médiocrité et la nature des circonstances où l'on se 
trouvait, car la mort d' Acamapichtii arriva durant les jours de la 
ligature du cycle toltèque (1), de l'an II Acatl, 1403. 

Aussitôt qu'ils eurent rendu les derniers honneurs à leur roi, 
ils s'assemblèrent avec les prêtres, les anciens et les chefs des 
quatre quartiers de la cité, afin de procéder à l'élection de son 
successeur. Le sacerdoce aurait voulu profiter de la conjoncture 
pour ressaisir le pouvoir et amener la nation à ne choisir son chef 
que dans les cas spéciaux oîi i! s'agirait de conduire les armées 
au combat. Mais un vieillard qui était le plus ancien de l'assem- 
blée, se levant tout à coup de son siège, s'écria : « Mexicains, 
« mes frères! mes années me donnant le droit de parler le pre- 
{( mier, permettez-moi de vous dire mon sentimenl. A'ous savez, 

(1) Codex Chimalp., Ilist. Chron. de l'an II Acatl, liO;i à l'an III TecpatI , 
14(H. 



— 113 — 

t( tous aussi bien que moi, combien nous avons perdu en perdant 
u notre roi et seigneur; vous savez qu'il a laissé un grand nombre 
« d'enfants ; eh bien, songez à élire à sa place et à mettre au com- 
<( mandement de cette ville un prince qui sache avoir pitié des 
« vieillards, des veuves et des orphelins, qui soit le père de tous ; 
« car c'est nous qui sommes les plumes de ses ailes, les cils de ses 
(( yeux, les poils de son visage. Réfléchissez donc bien pour savoir 
« qui vous élèverez à ce rang suprême; pensez à celui que vous 
(( ferez asseoir sur le trône, afin qu'il en soit véritablement digne et 
(( qu'il sache défendre son peuple de ses ennemis, accroître la 
« gloire de notre ville et celle de notre dieu Huitzilopochtli (1). « 

En terminant ce discours, le vieillard proposa le nom de Huit- 
zilihuitl, fils aîné d'Acamapichtli. Tous aussitôt s'écrièrent que 
Huitzilihuitl était digne de succéder à son père, et son nom, ayant 
été répété au peuple , assemblé en dehors du palais , fut acclamé 
avec transport par la foule (2). 

Une députation du sénat se rendit aussitôt auprès du prince 
et, lui ayant annoncé le choix qui avait été fait de sa per- 
sonne, l'amena dans la salle des délibérations. On l'assit sur le 
siège royal ; ensuite on le dépouilla de ses habits ordinaires , 
on l'oignit de l'Onction sacrée des rois toltèques , après quoi 
on le revêtit des ornements et des insignes de la puissance sou- 
veraine. Un des anciens, s'avançant alors au pied du trône, 
lui parla en ces termes : (c Notre fils bien-aimé, Huitzilihuitl , 
« notre roi et seigneur! prenez courage en vous chargeant de 
« gouverner le peuple qui a été forcé de chercher un refuge au 
« milieu des joncs et des marécages, sous la protection du dieu 
« Huitzilopochtli, dont vous êtes l'image et le représentant. Vous 
« savez ce que nous avons souffert, vous savez ce que nous conti- 

(1) Duran, Hist. Antig. de la Nueva-Espana, tom. I, cap. 10.— Torque- 
mada, Monarq. lud., lib. II, cap. 16. 

(2) Alv. Tezozoïuoc, Croaica Mciicana, chap. 5, MS. des archives natiouales 
de Mexico. HuUzilihuUl signifie Plume de Colibri. 

III. 8 



V — 



<( niions à souffrir, sous le joug d'un tribut odieux. Nous vous le 
'( répétons maintenant, non que vous l'ignoriez, mais afin que 
K vous compreniez davantage encore qu'en devenant notre roi 
« vous prenez sur vous nos travaux et nos tribulations, et qu'au 
« lieu des honneurs et de la richesse vous n'acquérez que la pau- 
« vreté et les humiliations (1). » A la suite de ce discours, chacun 
des seigneurs présents passa tour à tour devant le nouveau souve- 
rain, en lui adressant les paroles qu'il jugeait à sa manière être 
les plus convenables dans la circonstance. C'est ainsi qu'eut lieu, 
sans pompe et sans ostentation, l'exaltation du second roi des 
Mexicains de Tenochtillan (2). 

Huitzililiuitl nélait pas encore marié. Les Mexicains, souhaitant 
célébrer à la fois les fêtes de son mariage avec celles de son avè- 
nement, envoyèrent, quehpies jours après, à Azcapolzalco une am- 
bassade composée des membres les plus illustres du sénat : ils 
étaient chargés de déposer leurs présents aux pieds de Tezozomoc 
et de demander, pour leur roi , la main d'une princesse de sa fa- 
mille. « Seigneur suprême et roi tout-puissant, dirent-ils, en se 
« prosternant devant lui, nous voici, humiliés devant votre hau- 
« tesse pour vous demander une faveur insigne ; car à qui,pour- 
« rions-nous recourir , puisque nous sommes vos vassaux et vos 
<( serviteurs? Nous voici, attendant vos commandements, prêts, 
« au premier mouvement de vos lèvres, à suivre votre volonté de 
« tout notre cœur. Nous venons donc à vous, de la part de vos 
« serviteurs, les anciens et les vieillards de Mcxico-Tenochtitlan, 
« d'accord avec votre fils et serviteur, Huitzilihuitl, qui commande 
« et gouverne cette ville, au milieu des joncs et des marécages, afin 
« que vous daigniez, à nos humbles prières, laisser aller une de vos 
« perles ou de vos émeraudes, une de ces plumes précieuses qui 
« sont vos filles, non pour qu'elle sorte en pays étranger, mais afin 

(1) Durau, Hist. Antig. de Nueva-Espaùa, tom. I, cap. 10. — Torqnemada, 
Moiiarq. lod., lib. II, cap. Ki. 
Cil Torqneiiiiid;i, ibid. 



— 11 o — 

« qu'elle eiUic chez elle et (jii'elle soil en des lieiix où tous s'em- 
« presseront à l'envi de lui obéir (1). » 

Tezozomoe écouta, avec une attention remplie de bienveillance, 
la pétition des Mexicains. Lorsqu'ils eurent terminé, prenant la pa- 
role à son tour, il leur répondit : « Je suis trop content de votre 
« demande et de votre humilité, ô Tenuchcas, pour vous dire 
« autre chose, sinon que mes filles sont ici pour être mariées, et 
« que c'est pour cela que le maître de la créai ion les a mises au 
« monde. Pour correspondre à vos souhaits, je vous donne celle 
« qui a pour nom Ayauhcihuatl ; emmenez-la et conduisez-la à 
« votre roi, à qui je la confie de bon cœur (2). « 

Les ambassadeurs se prosternèrent de nouveau, en rendant 
grâces à Tezozomoe, et, ayant reçu de ses mains la jeune prin- 
cesse, ils la conduisirent à Mexico, accompa{înés d'un grand 
nombre de seigneurs tépanèques. Ils la présentèrent à Huitzili- 
huitl avec les cérémonies ordinaires, et les noces se célébrèrent 
avec une magnificence inconnue jusque-là à ïenochtillan. Ayauhci- 
huatl ne tarda pas à donner à son époux des preuves de sa fécon- 
dité, et, l'année suivante, elle mit au monde un fils qui reçut le 
nom d'Acolnahuacatl (3) ; mais le principal fruit de cette union 
liit, pour les Mexicains, l'allégement du tribut annuel qu'ils 
payaient à Azcapotzalco et dont Tezozomoe leur fit, en grande 
partie, la remise à cette occasion. 

Chimalpopoca, suivant l'exemple de son frère, épousa, l'année 
même de la naissance de son neveu, Miahuaxochitl, fille d'Ozo- 



(1) Nous répétons ici quelques-uns de ces discours qui rendent généralement 
le langage des Mexicains et qu'on retrouve encore aujourd'hui chez les Indiens 
qui n'ont pas eu trop de contact avec les habitants des villes. « C'est là, dit 
« Torqueniada, le langage de ces peuples, dans les demandes qu'ils adressent, 
« surtout s'ils traitent de quelque mariage, disant de la demoiselle, Plume 
« brillante, Pierre précieuse, Bijou de valeur, ce qui, dans les langues in- 
M dienaes, sonne avec élégance et distinction, r (Monarq. Ind., lib. H, 
cap. 17. 

(2) Torquemada, Monarq. Ind., lilj. II. cap. 17. 

{'i\ Torquemada, ibid. 



— IIG — 

matli (1), prince de Quauhnaliuac (2). Les légendes de cette époque 
s'étendent avec complaisance sur la beauté de cette princesse el 
sur le grand nombre des prétendants qui aspiraient à sa main ; elles 
ajoutent que son père n'était pas moins renommé par ses richesses 
que par la connaissance profonde qu'il avait des arts de la magie. 
Idolâtre de sa fille, dont il avait constamment refusé de se sépa- 
rer, et craignant qu'on ne la ravît à sa tendresse, il l'avait ren- 
fermée dans un château, bâti sur le sommet d'un rocher fort élevé, 
où elle était entourée de tout ce qui pouvait flatter ses goûts. Par 
suite des précautions qu'il avait prises, il semblait impossible 
qu'on parvînt jusqu'à elle ; mais l'amour a partout des ailes. Chi- 
malpopoca, enivré de ses charmes sur le seul bruit qui en avait 
couru dans la vallée, trouva cependant le moyen de communiquer 
avec elle : à l'aide d'une flèche dont la pointe était d'émeraude , 
il lança, dans ses appartements, un bouquet de fleurs composé 
d'une manière symbolique, et réussit ainsi à s'en faire écouter (3). 
Vaincu malgré ses précautions, Ozomatli consentit à laisser par- 
tir Miahuaxochitl avec les ambassadeurs de Mexico, où elle entra 
aux acclamations de la multitude. Son mariage avec Chimal- 
popoca fut, pour les Mexicains, comme l'aurore d'une ère plus 
prospère, La belle princesse de Quauhnahuac était accompagnée 
d'un nombreux cortège de seigneurs, dont la pompe et les riches 
vêlements contrastaient avec la rusticité des Tenuchcas : ceux-ci 
commencèrent alors, pour la première fois, à user, dans leurs 
habits, de belles toiles de coton, et ce fut la province de Quauh- 

(1) Codex Chimalp., Hist. Chron., ad an. III Tccpatl, 1404. — Torqupmada 
met ce mariage sur le compte de Huitzililiuitl, à qui il donue aiusi deux femmes 
légitimes; mais on voit qu'il eu (St embarrassé, car les faits suivauti sont en 
désaccordance avec ce second mariage. Le Codex Chimalpopoca ne nomme 
pas Michuaxochitl, le mot est illisible dans l'original, mais il la donne pour 
fille de Quaulmaliuac, el c'est le Mémorial de Culliuacan qui nomme son père 
Ozoraatziu. Torquemada nomme ce prince Tezcacoalzin; mais il pouvait avoir 
à la fois les deux noms. 

(2j Mémorial de Culhuacan, MS. en langue nahuatl de la coll. Aubin. 

(3) Mémorial de Culbuacau. 



— 117 — - 

iiahuac, située sous un climat plus chaud, qui eu fournit les mar- 
chés de Tenochtitlan, où elles avaient été presque inconnues jus- 
qu'à cette époque (1). Miahuaxochitl ne tarda pas à devenir mère à 
son tour; ce fut elle qui donna le jour à Ilhuicamina, plus connu 
sous le nom de Montézuma I", ou l'Ancien (2). 

Cependant le roi des Tépanèques continuait, malgré son grand 
âge, à marcher, avec une persévérance digne d'un meilleur objet, 
vers le but qu'il s'était constamment proposé, depuis qu'il était 
monté sur le trône, celui de se rendre maître de l'Anahuac iout 
entier. Par ses talents politiques, par sou habileté dans l'art pro- 
fond de la dissimulation, non moins que par sa puissance et la ter- 
reur qu'inspirait son nom, il était parvenu à étendre prodigieuse- 
ment ses états et à détacher de la couronne de Tetzcuco ses alliés 
et ses feudataires les plus marquants. Visant plus haut encore que 
son aïeul, il attendait que le moment propice se présentât pour 
achever de ruiner Ixtlilxochiti , en frappant un grand coup ; dans 
l'intervalle, il continuait à se débarrasser des divers obstacles qui 
auraient pu gêner sa marche, faisant mourir tour à tour les sei- 
gneurs et les princes, ou les dépouillant de leurs domaines, pour 
les donner à ses propres enfants. 

Depuis longtemps déjà il jetait un œil de convoitise sur ceux 
de Quauhtitlan. Par les soins de Xaltemoc, cette ville s'embellis- 
sait en s'agrandissant, et elle était devenue insensiblement une 
des plus considérables de la vallée. Son temple, si tristement cé- 
lèbre depuis, avait été achevé avec une grande magnificence et 
passait alors pour le plus beau des monuments religieux de l'Ana- 
huac (3). Xaltemoc était également chéri des Culhuas et des Chi- 
chimèques, et sa mort semblait devoir présenter de nombreuses 
difficultés à ïezozomoc ; mais l'astucieux vieillard avait tout prévu- 
Dans un festin que Xaltemoc voulut donner en son honneur au pa- 

(1) Torquemada, Monarq. Ind., lib. H, cap. 17. 

(2) Codex Chimalp., Hist. Chronol., ad an. III TecpatI, 1404. 

(3) Id., ibid., ad an. XI .\catl, 1399. 



— 118 — 

lais de Tepanohiiayan, il trouva moyen de faire inviter un grand 
nombre de ses amis et de ses parents, tout en éloignant, sous divers 
prétextes, les alliés de ce seigneur. Le repas commença avec les 
réjouissances accoutumées ; mais, à un signal donné par le roi 
d'A/.capotzalco, les Tépanèques tirèrent leurs armes ; la salle, en 
même temps ; fut envahie par les soldats du tyran, et Xaltemoc 
périt avec les siens, avant d'avoir pu songer à la résistance (1). Au- 
cun (lesChichimèques présents n'échappa à ce drame sanglant, et 
la nouvelle en fut portée à Quauhtitlan par les Tépanèques eux- 
mêmes, qui s'y rendirent pour proclamer le nom de Tezozomoc. 
(AnVIITecpatl, 1408.) 

On ne saurait imaginer la consternation qui saisit cette ville , 
en apprcMiant le meurtre de son chef et de tant d'autres nobles 
citoyens. Le deuil fut universel, mais on était si peu préparé à 
cette catastrophe et l'on était si convaincu de la puissance de Te- 
zozomoc, ({ue le silence des habitants de Quaulititian témoigna 
seul de leurs sentiments. Les restes de la noblesse, hors d'état de 
résister aux forces imposantes qu'il déploya, préférèrent se reti- 
rer, et allèrent chercher un asile dans les montagnes. Le Hef de 
Xaltemoc fut aussitôt partagé en plusieurs seigneuries dont l'in- 
vestiture fut donnée à ses alHés ou à ses fils. C'est ainsi (jue le roi 
des Tépanèques s'acheminait, par la perfidie et l'assassinat, à la 
domination univeiselle de l'Anahuac. 

■1) Id., ibid , ad au. VII TnpaU , liUH. 



CHAPITRE DEUXIEME. 



Assassiuat deNauhyotl, seigneur de Culhuacau, par ordre de Tezozomoc. Ce 
prince cherche à s'emjjarer de Tetzcuco par surprise. Couroiiueineut de 
Nezahualcojoll à HucNOlla. Ixtlilxochitl pousse la guerre avec ardeur contre 
les Tépanèques. Ses victoires. II met le siège devant Azcapotzalco. Situation 
précaire de Tezozomoc. Il s'humilie devant son ennemi. Faute incroyable 
d'htlilxochitl. 11 lève le siège d'Azcapotzaico et retourne à Tetzcuco. Mccou- 
teutcmcnt de ses vassaux. EmbellisscmcDts de TIatilolco et de Me\ico-Te- 
nochtitlan. Sage prévoyance de Huitzilihuitl. Sa mort. Chimaipopoca lui suc- 
cède. Colère de Tezozomoc contre Ixtlihochitl et la princesse Quauhcihuutl. 
Sa fourberie. Il arme de nouveau contre Ixtlilxochitl. Ce prince est aban- 
donné des siens. Sa détresse. Son frère Tocuiltecatl est mis à mort par ordre 
de Tezozomoc. Marche des Tépanèques sur Tetzcuco. Siège de cette ville. 
Fuite d'Ixtlilxochitl. Reddition de Tetzcuco. Ixtiihochill à Tzinacanoztoc. Il 
envoie Coacuecuenotl demander du secours à Otompan. Celui-ci est njassacré 
dans cette ville. Nouvelle fuite d'Ixtlilxochitl. Il est poursuivi par les sicaires 
de Tezozomoc. Ses adieux à sa famille. Sa mort. Joie de Tezozomoc à cette 
nouvelle. Il partage les états de la couronne d'Acolhuacan. Mécontentement 
secret de la noblesse. La tète de Nezahualcoyotl est mise à prix. Il se retire 
à Tlaxcallan. Suite de l'histoire de cette ville. Commencement de la désaf- 
fection pour le parti tépanèque, surtout dans le peuple. Les reines de Mexico 
et de TIatilolco demandent à Tezozomoc la grâce de Nezahualcoyotl. Retour 
de ce prince à Mexico et ensuite à Tetzcuco. Songe de Tezozomoc à son su- 
jet. Sa dernière vieillesse et sa mort. Son caractère. Nezahualcoyotl assiste 
à ses funérailles. 



Cependant les divers états de la vallée commençaient à sentir la 
pesantem^ du joug que la maison d'Azcapotzaico s'efforçait d'éta- 
blir. Ixtlilxochitl , que son insouciance des affaires et ses incerti- 
tudes habituelles avaient replon;;é dans l'inaclion depuis les lé- 
gers avantajjes quo scrj armes avaient lempurtés, effrayé, d'un 



— 120 — 

coté, par la défection croissante de ses alliés et de ses fcudataires, 
de l'autre par le meurtre des plus {grands seigneurs de l'Anahuac, 
avait fini par ouvrir de nouveau les yeux sur les dangers qui le 
menaçaient. L'assassinat de Nauhyotl, qu'llancueitl avait envoyé 
gouverner Culhuacan, commis par ordre de Tezozomoc (1), en 
1413, accrut encore ses alarmes. Le vieux roi des ïépanèques ne 
songeait plus, d'ailleurs, à cacher ses desseins ; les levées de 
troupes qui se faisaient partout par son ordre n'annonçaient que 
trop clairement ses intentions hostiles. Par le conseil des princes 
de sa famille et sur les pressantes sollicitations de ses amis, Ixtlil- 
xochitl avait enfin commencé à se mettre sur la défensive; mais, 
avant qu'il eût eu le temps d'achever ses préparatifs, Tezozomoc 
avait réuni une armée considérable et s'était décidé à rompre en 
visière, de façon à pouvoir surprendre son rival à l' improviste et à 
s'assurer la victoire par un coup d'éclat. 

Les troupes tépanèques reçurent l'ordre de se mettre en marche 
par détachements insignifiants et de se réunir au plus tôt à Azta- 
huacan, village des Culhuas, situé sur les limites de la seigneurie 
d'Iztapalocan (2), dont le chef était regardé comme un des plus 
fidèles feudataires de Tetzcuco; elles devaient tomber à la fois sur 
cette ville, et après s'en être rendues maîtresses, avancer, sans 
tarder, sur la capitale de l'empire chichimèque et s'emparer delà 
personne d'Ixtlilxochitl. Ce que le vieux roi d'Azcapotzalco avait 
prévu arriva : Iztapalocan, livré par un traître (3), fut surpris et 
abandonné momentanément au pillage; mais la noble défense de 
Quauhxilotl, qui y commaudait au nom de son seigneur, empêcha 
l'ennemi de garder la place et d'exécuter la suite du plan qu'il s'était 
proposé. En se retirant, les 'l'épanèques réussirent ce[)endant à faire 



(1) Codex Chimalp., Hist. Chrouol., ad a». XII Calli, 1413. 

(2) Vi-ylia, Jlist. Ar.tig. de xMcmco, loin. Il, tap. :U. — Iztapalocan esta peu 
de distance de Chako. 

(3) Id., ibid. — L'auteur dit que ce traître était un gentilhomme de Cohua- 
tepec. 



— 121 — 

tomber dans une embuscade ce fidèle serviteur, qui paya de sa vie 
son dévouement à son souverain. Cette fâcheuse nouvelle arriva 
le même jour à Tetzcuco, où elle ne laissa pas de causer une 
grande commotion. Le monarque, outré de la perfidie de Tezo- 
zomoc, joignit à la hâte quelques milliers d'hommes, et, sans at- 
tendre l'arrivée de ses autres vassaux, marcha en personne sur 
Iztapalocan, croyant encore y trouver les Tépanèques; mais 
ceux-ci, n'ayant pu mettre leur dessein à exécution, avaient eu 
la précaution de rebrousser sur Azcapotzalco , après avoir laissé 
des garnisons suffisantes dans Mizquic, Cuitlahuac, Culhuacan 
et Aztahuacan. ïezozomoc, quoique irrité du peu de succès de 
cette expédition , n'en éprouva que plus d'ardeur à continuer la 
guerre; il poussa ses armements avec une incroyable vigueur, 
obligeant les tlatoanis de Mexico et de Tlatilolco, ainsi que le 
reste de ses alliés, à y concourir de toutes leurs forces. Non con- 
tent d'avoir redoublé les garnisons de ses frontières, il envoya 
mettre en état de défense la ville d'Écatepec ainsi que les ruines 
de Xaltocan, avec ordre d'observer avec la dernière vigilance les 
moindres mouvements de ses ennemis (1). 

Durant cet intervalle, Ixtlilxochitl, ne voyant, pour le moment, 
plus d'armée à combattre dans la campagne, était retourné en 
Acolhuacan, après avoir mis ordre à ses propres frontières. Par 
son commandement, la noblesse du royaume avait été convoquée 
à Huexotla ; au miiieu des bruits de guerre qui se faisaient entendre 
de toutes parts, il paraissait urgent à ses amis de travailler sans 
délai à assurer les droits de Nezahualcoyotl à la couronne impé- 
riale, dans le cas éventuel de la mort de son père, et à lui faire 
prêter serment , comme au seul et légitime héritier de Quinantzin 
et de ïechotlala, avant de continuer à pousser la guerre contre 
Tezozomoc. 

Sans atendre, toutefois, que tout le monde fût arrivé, on pro- 

(1) Id., ibid. 



J -)0 

céda, siiivaul le eéiéuitdiijii lullè(|iic', au couroiiiiciiiciil du prince 
royal ; le concours était peu nombreux, (!t parmi les chels d'un 
rang supérieur, on ne reinarijua (lue TIacateotzin, de Huexotla, 
Payntzin, tlatoani de Coatlychan (1), Ixcontzin , d'iztapalocan , 
Totomintzin et les princes de la famille royale (2), Nezahualcoyotl 
reçut l'onction royale des mains de Tozan (3) , {;rand-prètre de 
Huexotla, aidé, dans ses fonctions, parTlalliuacan-Amatzin, pon- 
tile de Cholullan (4). C'était le premier des princes chichimèques 
pour c|ui l'on eût employé tous les rites sacrés de l'antique rituel 
de Quetzalcohuatl ^5). îl n'était encore à{jé que de douze ans : 
mais les amis de son père comprenaient qu'avec un prince du 
caractère d'Ixtlilxochitl il n'y avait guère à compter pour le mo- 
ment, tandis qu'en se considérant comme les tuteurs du jeune roi , 
ils pouvaient, au besoin , prendre des mesures sans attendre les 
ordres du monaripie. D'un autre côté, Nezahualcoyotl commençait 
déjà, malgré son extrême jeunesse, à manifester les grandes qua- 
lités dont la nature l'avait doué, et tous se flattaient é;;alement de 
lui voir réaliser leurs espérances dans l'avenir. (An I Acatl, 1415.) 
Aussitôt après le couronnement, la cour rentra à Tetzcuco et 
envoya dans toutes les directions des hérauts pour en donner 
avis aux grands de l'empire, les engageant à se rendre au plus tôt 
dans la capitale pour ratiiier, par leur hommage, la prise de pos- 



(l'i Torqiicmada, Monarq. Iiul., lih. II, cap. 19. Cet auteur fait de cplic 
cérémoaie le couromiemcnt même d'ixtlilxoehiti, et doune au sei^ueur de 
Huexotla le nom de Millato, et à celui de Coallyehan le uom d'Omicxipaii. 

(2) Id., ibid. 

(;}) Ixtiilxochitl, Ilist. des Chichimèques, tom. I, chap. iO. — Veytia, ibid. 
ut sup. Ce dernier auteur dit pour Tozan, Tazatzin ; dans Torquemada, Tii- 
/an (Taupe). 

(i) Id., ibid. 

(5) Pourquoi ce couronuenient à Huexotla et, pour ainsi dire, sans témoins? 
Le superstitieux IxtlilxocLitl voulail-il s'assurer, par les rites toltèques, la 
succession à son fils, et, d'un autre côté, craijinait-il d'fn rendre témoins les 
seigneurs (•liiciiiniéi|uc-? i :'cs,| un ^l^^lè^e liialoriqur dont iioiio ne trouxons 
pas la eief dans les histoire.-». 



— 123 — 

session du jeune roi. Il y en eut encore un grand nombre alors 
qui jugèrent à propos de faire acte de présence, et Ixtlilxochitl ne 
les congédia qu'après leur avoir donné l'ordre de lui amener tous 
les renforts dont il avait besoin pour continuer la guerre contre les 
Tépanèques. Déjà toutes les provinces étaient en mouvement dans 
l'Anahuac. L'armée tetzcucane ne tarda pas à se mettre en campa- 
gne ; à sa tête étaient Tochintzin, petit-fils du prince de Coatlychan, 
guerrier plein d'ardeur, et Ixcontzin d'Iztapalocan, qui agirent, cha- 
cun de leur côté, sur les frontières des Tépanèques ; Ixtlilxochitl, 
ayant pris le commandement d'un troisième corps d'armée, devait 
se porter, au besoin, au secours de l'un ou de l'autre, suivant les 
circonstances. Les premiers mois se passèrent en escarmouches de 
peu d'importance, mais dont les populations voisines des frontières 
furent les victimes. Tezozomoc, trop âgé pour sortir en personne à 
la tête de ses troupes, leur avait donné pour chefs son propre fils 
Maxtlaton, ainsi que les deux rois des Mexicains. Tlatilolco avait 
alors pour souverain Tlacateotzin, fils de Quaquauhpitzahuac, 
qui était descendu dans la tombe peu de temps après Acama- 
pichtli (1); ce fut lui à qui échut la charge de général en chef. Une 
bataille sanglante fut livrée, cependant, vers la fin de l'année, près 
de Chiuhnauhtlan , où les Tépanèques éprouvèrent une défaite 
cruelle de la part de Tochintzin. Deux autres, qu'ils essuyèrent 
successivement ensuite dans les plaines de Huexotia , abattirent 
considérablement leur orgueil. Cette fois, l'honneur en revint à 
Tzihuacnahuacall , petit-fils du grand-prêtre de celte ville (jiii 
conmiandait les trou))es impériales (2). 

Ces succès répétés ramenèrent la confiance dans les esprits. 
Ceux d'entre les feudataires de la couronne (jui ne s'étaient 
pas encore détachés entièrement de Tetzcuco , retrouvant alors 
dans Ixtlilxochitl ce qu'ils attendaient d'un descendant de Uui- 

(i) Veylia, Hist. Aiiti;ï. do M(\ico, (oui. Il, t-ap. 3U. 

1,2) lïtlilxochitl, Hist. des.Chicbiniôqucs, tom. I, chap. I(i. — Vcytia, ibiiJ., 
cap. 31. 



— \2\ — 

nantzin , euienl honte d'avoir hésité outre hii ot Tezozonioc , et 
bientôt on les vit, suivis de leurs vassiiux, grossir les rangs de son 
armée. A côté des tlatoanis de Huexotla, de Coatlychan , vinrent 
se ranger ceux de Chiauhtlan, de Tepetlaoztoc, de ïezoyocan, de 
Tepechpan, de Chiuhnauhtlan , d'Aculman , d'Ahuatepec, de Ti- 
zayocan , de Tlanalapan , ainsi que les seigneurs des terres plus 
lointaines de ToUantzinco, de Tepepolco et de Cempoallan (1). 
Jamais , depuis les jours mémorables de Quinantzin , Tetzcuco 
n'avait assisté à un déploiement si considérable de forces. ProH- 
tant de l'ardeur de ses soldats , Ixtlilxochitl se mit personnelle- 
ment à leur tête, ayant pour lieutenant ïzihuacnahuacatzin et 
son neveu Coacuecuenoll. 11 marcha aussitôt sur Xaltepec des 
Othomis , qu'il emporta malgré sa résistance, puis sur Olompan, 
qui, malgré ses bienfaits, avait pris parti pour Tezozomoc. Après 
un combat sanglant livré devant ses murs, il entra dans cette 
ville, écrasant les débris des Tépanèques vaincus et l'abandonna 
au pillage. Poursuivant sa course victorieuse , il prit successive- 
ment les villes de Xapuchco, de Ciienenecan, de ïemazcalapan, 
qu'il mit à feu et à sang, passa dans la vallée de Xocotitlan et se 
présenta devant Tollan, dont les habitants continuaient à soute- 
nir le des[)ote d'Azcapotzalco. Leur résistance fut des plus vigou- 
leuses ; mais elle céda devant l'opiniâtreté et la valeur des troupes 
tetzcucanes, qui exercèrent, en y entrant, les plus affreux ravages. 
La terreur suivait leurs pas De Tollan elles revinrent sur l'A- 
nahuac, saccagèrent, en passant, Citlaltcpec, d'où Ixtlilxochitl les 
conduisit dans la province de Tcpotzotlan. Tlacateotzin les y atten- 
dait pour leur livrer bataille : elle ne pouvait manquer d'être san- 
glante; les uns et les autres s'attaquèrent avec un égal courage, et 
leurs pertes furent également cruelles. Mais les Tépanèques, ren- 
versés par l'impétuosité de leurs adversaires , finirent par leur 



(i) Codex Xolol!, (le la coll. Aubin. — litlihochill, INovciia Relaciou, etc. 
- Veytia, ibid., cap, ;J'2, .'5o. 



— 125 — 

laisser les honneurs de la Journée. Le roi de Tlatilolco se retira 
sur Quaulîtitlan, puis sur Tepatec, toujours suivi par Ixtlilxochitl, 
qui lui livra encore en ce lieu un combat acharné. Il n'eut que le 
temps de battre en retraite sur Azcapotzalco : car il était à peine 
rentré dans cette capitale, dont il achevait de fermer les portes, 
que le monarque chichimèque, après avoir passé Tlanepantla , 
venait camper sur le sommet de la colline du Temacpatl, en face 
même de la cité tépanèque. Devant lui s'étendait le ravin où coule 
la rivière qui couvrait le front de cette grande ville, ainsi que le vil- 
lage de Temacpalco qui lui servait de faubourg. C'est là que Te- 
zozomoc avait rassemblé ses dernières ressources avec la fleur de 
ses guerriers. Ixtlilxochitl entreprit aussitôt d'en former le siège ; 
il établit ses lignes sur l'ensemble des collines qui environnent 
Azcapotzalco, à l'ouest , depuis le voisinage de Tlanepantla jus- 
qu'au rivage même du lac de Tenochtitlan (1). 

Le vieux despote, renfermé dans les circonvallations ennemies, 
pouvait désormais se considérer comme vaincu. Cependant, mal- 
gré tant de défaites, malgré les pertes réelles qu'il n'avait cessé de 
subir, depuis plusieurs mois, son orgueil ne fléchissait pas encore, 
et, ce fut au moment où il paraissait devoir désespérer de son salut, 
que son génie artificieux conçut le plan le plus hardi qu'U fût pos- 
sible d'imaginer dans ces conjonctures menaçantes. La perfidie en 
fit tous les frais. Le blocus durait depuis quatre mois, et la ville, 
serrée de près, s'attendait, chaque jour, à un assaut qui la livrerait 
aux Acolhuas et aux Chichimèques : déjà ceux-ci se réjouissaient 
de l'immense butin qu'ils allaient y trouver, et leurs chefs se parta- 
geaient d'avance les richesses des palais de Tezozomoc. L'armée, 
divisée en quinze corps de bataille, était distribuée autour d' Azca- 
potzalco, et les généraux avaient reçu les ordres du roi pour un 
assaut général. 

Le tyran se voyait ruiné sans ressource; mais il connaissait le 
caractère d' Ixtlilxochitl, sa faiblesse, sa condescendance, et sur- 
tout sa vanité. Pendant que, d'un côté, des émissaires habiles 

(1) Ixtlilxochitl, Hist. des Chichimèques, tom. I, chap. 10. — Veytia, ibid. 



— 120 — 

parcouraient les lignes extérieures, faisant, on son nom, les pro- 
messes les plus extravagantes aux chefs ennemis, une ambassade, 
composée des premières familles tépanèques, se rendait au camp 
du monarque acolhua, et se jetait à ses pieds, lui demandant par- 
don du passé, en le suppliant, dans les termes les plus humbles et 
les plus capables de le fléchir, de se souvenir de sa parenté et d'ac- 
corder la paix à ses adversaires : ils achevèrent, en disant qu'ils 
étaient prcis, au nom de leur souverain, à se soumettre aux con- 
ditions qu'il lui plairait de lui imposer et qu'il se considérerait 
heureux désormais de n'être (jue son serviteur et son vassal. 

Par suite de cette inconcevable facilité de caractère que son in- 
sidieux ennemi n'appréciait que trop bien, Ixtlilxuchitl se laissa 
gagner par ces démonstrations hypocrites. ^lais il était fatigué 
des lenteurs de cette guerre, et il lui tardait de rentrer dans son 
palais d'Oztoticpac et de s'abandonner de nouveau aux douceurs 
d'un repos, incompatible avec le bruit des armes et les excitations 
du combat. Contre l'avis unanime de ses parents et de ses géné- 
raux, il se hâta d'accorder le pardon demandé et conclut avec 
Tezozomoc un traité que celui-ci viola, quelques jours après, de la 
manière la plus flagrante. En conséquence, le siège d'Azcapotzalco 
fut levé, et le monarque chichimèque rentra triomphant dans 
ïetzcuco, où il fut reçu avec un applaudissement universel. On 
célébra ses victoires par des fêtes splendides, et il s'empressa de 
récompenser par des présents magnifiques les chefs qui l'avaient 
accompagné pendant tout le cours de cette expédition. Mais 
ceux-ci avaient compté sur le pillage d'Azcapotzalco et le partage 
des seigneuries tépanèques : ils se trouvaient fioissés d'avoir été 
obligés de mettre bas les armes, au moment le plus glorieux et le 
plus décisif; aussi, dès que la bienséance le leur permit, se hiUè- 
rent-ils de quitter la cour et d'aller exhaler leurs plaintes loin de 
la capitale (1). Les uns se retirèrent dau.s leurs domaines: les au- 
tres, tniUMinl plus (le |)i()lit à servir Tezozonioc, dont ils avaient 

1) l\llilïochill, il)iii. m ^ll|). — Veytia, Hisl. Aulif.'. de Mexico, liim. 11, 
caj», 33. 



— 127 — 

pénétré l'astuce, se renclirent auprès de lui. 'An II Tecpatl, 141G.) 
Le vieux despote, délivré de ses appréhensions, s'applaudissait, 
avec les siens, du succès de son hypocrisie, tout en livrant au mé- 
pris la pusillanimité d'Ixtlilxochitl. Accueillant avec distinction 
les guerriers qui venaient, chaque jour, lui offrir leurs services, il 
80 préparait à recommencer la guerre à la première occasion. 
Mexico-Tenochtitlan et Tlatilolco, à qui il avait promis l'affran- 
chissement de tout tribut et la liberté delà navigation et de la pè- 
che, avec une partie du littoral, encore dépendant de la couronne 
d'x4colhuacan, ne demandaient pas mieux que de recommencer. 
Dans la situation oii se trouvaient ces deux villes, naturellement 
rivales et ennemies l'une de l'autre, elles avaient néanmoins un égal 
intérêt à briser les entraves que les souverains de Tetzcuco conti- 
nuaient à mettre sur le commerce du lac : souvent en opposition 
lorsqu'il s'agissait de questions personnelles, elles s'unissaient 
aussitôt qu'il le fallait pour les besoins communs, et leur rivalité 
même était pour elles un motif d'encouragement et une source de 
prospérité. Tlatilolco, cependant, l'emportait alors sur Tenochti- 
tlan : sous le règne de son dernier roi, cette ville avait été ornée 
d'édifices somptueux et considérablement agrandie. Ce prince 
avait travaillé à utiliser partout le marécage, qu'il avait desséché, 
en ouvrant à droite et à gauche plusieurs grands canaux, bordés 
déjà de jardins et de maisons, de l'aspect le plus agréable. Te- 
nochtitlan n'avait cessé, de son côté, de prospérer sous la sage 
administration de Huitzilihuiil. Ce prince lui avait donné un code 
de lois nouvelles, en rapport spécialement avec ce qui concernait 
le culte des dieux (1) ; il avait embelli le temple de Huitzilopochtli 
et travaillé à diminuer, autant que possible, les charges qui pe- 
saient sur les Mexieains-Tenuchcas. il avait encouragé le com- 
merce avec les autres villes du voisinage : la pêche et la chasse 
étant, pour ses sujets, les seuls moyens de subsistance, il en avait, 

I; Torquomada, Monarq. liui, lib. 11, cap. I7. 



— 128 — 

par ses efforts, tellement accru le produit, que non-seulement ils 
s'étaient rendus en état d'approvisionner constamment et avec 
abondance la ville de Mexico , mais encore de payer facilement 
leurs impôts à Tezozomoc et de trafiquer, avec un grand nombre 
d'autres endroits, de l'excédant de leur industrie. 

Pour mettre sa capitale à même de profiter de sa situation , il 
commença le premier, à l'exemple de TIatilolco, à creuser des ca- 
naux intérieurs, en suivant l'alignement des rues, afin de faciliter 
le transport des marchandises et des comestibles qui arrivaient, 
chaque jour, dans les marchés; il fit fabriquer un grand nombre 
de chinampas, ou îles flottantes, qu'il destina à amener en ville 
les fruits et les fleurs , aussi bien que les matériaux nécessaires à 
la construction des édifices publics et particuliers. Prince aussi 
prévoyant pour l'avenir qu'attentif au présent, il avait compris 
que, dans la condition isolée des Mexicains, au milieu des ma- 
récages, réduits, comme ils l'étaient, à un territoire borné, envi- 
ronnés, de toutes parts, de voisins puissants, il n'y avait pour eux 
qu'un seul espoir de s'agrandir à leur tour et que cet espoir con - 
sistait en entier dans le métier des armes. C'est dans ces idées 
que, bannissant le vain éclat du luxe, il s'attacha, durant toute sa 
vie, à aguerrir ses sujets : il fit construire un grand nombre de 
barques et d'acallis (1) armés en guerre; il exerça constamment 
les Mexicains à les ménager avec habileté , à les former en esca- 
drilles pour leur apprendre à combattre sur l'eau, à attaquer avec 
avantage sur les lacs et les canaux; en sorte que , s'il fit peu la 
guerre, durant sou règne, pour son propre compte, il contiibua 
puissamment, par ces mesures prévoyantes, aux victoires qu'ils 
remportèrent dans la suite. Il savait qu'avant de conquérir des 
territoires en dehors de leurs marais il fallait d'abord conquérir 
leur indépendance et l'affranchissement de leur cité. 

Huit/.ililiuitl mourut après un règne de treize ans, vivement le- 

(1) Id., ibid. 



— 129 — 

gretté des Tenuchcas qui avaient reconnu ce qu'il y avait de gran- 
deur ei de sagesse dans les travaux de leur prince (1). Il ne laissait 
d'autre postérité que des enfants bâtards, nés de ses nombreuses 
concubines, le fils de la reine Ayauhciliuatl étant mort peu d'an- 
nées auparavant, tué, à ce que disait la rumeur publique, par 
ordre de Maxtlaton, son oncle, fils de Tezozomoc (2). Le corps de 
Huitzilihuitl, ayant été brûlé, suivant l'ancienne coutume toltèque, 
fut enseveli avec honneur dans la grotte de Chapultepec , choisie 
dès lors pour la sépulture des rois mexicains. Aussitôt après ses 
funérailles, le sénat s'assembla et élut, pour lui succéder, son frère 
Chimalpopoca, qui fut inauguré le jour suivant et couronné avec 
toutes les cérémonies d'usage. (An III Galli, 1417.) 

Cependant le roi des Tépanèques continuait activement ses 
préparatifs contre Ixtlilxochitl. Assuré, cette fois, de la difficulté 
que ce prince aurait à rappeler ses vassaux autour de lui , il ne 
négligeait rien pour être en état de pousser la guerre avec effica- 
cité et la mener ensuite au gré de ses désirs ambitieux. Un autre 
motif, non moins puissant que son ambition, excitait d'ailleurs Te- 
zozomoc à se mettre en campagne et à en finir avec ce rival odieux. 
Un secret qu'il venait d'apprendre lui en faisait un point d'hon- 
neur non moins pour lui que pour sa famille. Chalchiuh-Tlatonac, 
l'un de ses fils, avait été marié , dans le temps , avec une proche 
parente d'Ixtlilxochitl, nommée Quauhcihuatl. Cuacuecuenotl , gé- 
néral des troupes acolhuas, dont il a été question plus haut, avait 
été le fruit de cette union. A sa naissance, sa mère, heureuse de 
donner le jour à un prince, avait eu l'imprudence de se vanter, 
devant les autres fils de ïezozomoc, d'avoir mis au monde un hé- 
ritier de son trône. Ceux-ci , indignés des propos de leur belle- 



(1) Codex Chimalpopoca, Hist. Chronolog., ad au. III Calli, 1417, 
{2) Torquemada, Monarq. Ind., lib. II, cap. 17. — Cet écrivain, qui a on 
grand nombre de documents intéressants et véridiques, joint as?ez souvent les 
contes populaires de l'époque, donne, au sujet d'AyaucihuatI, une histoire as- 
sez peu vraisemblable que nous n'avons pas cru devoir rapporter. 

m. 9 



— 130 — 

sœur, avaient fait enlever l'enfant, puis transporter à Mazahua- 
can, avec ordre de le faire périr secrètement. La mère, désespérée 
de cet acte barbare, s'était mise à la poursuite des assassins : elle 
était arrivée à temps pour sauver son fils: mais, au lieu de retour- 
ner à Azcapotzalco auprès de son mari , elle alla se réfugier à 
Tetzcuco (1). Ixtlilxochitl accueillit avec bonté une sœur qu'il ai- 
mait et éleva ensuite son neveu aux premiers emplois de sa 
cour. 

C'était là, toutefois, une circonstance que Tezozomoc ne pou- 
vait désapprouver au fond du cœur. Mais l'épouse de Chalchiuh- 
Tlatonac, ennuyée de vivre seule, avait fini par choisir parmi les 
guerriers attachés au monaïque un amant avec lequel elle vécut 
longtemps dans un concubinage secret. Celait pour Tezozomoc 
un grief bien autrement grave que celui qu'il reprochait intérieu- 
rement à Ixtlilxochitl , (pii avait renvoyé sa fille : car pour la fa- 
mille de son époux c'était un outrage que son sang seul était capa- 
ble d'expier; il ne paraîtrait, toutefois, avoir été connu des princes 
d'Azcapotzalco que dans les derniers temps de la vie d'Ixtlilxo- 
chitl. A la nouvelle de ce scandale, le vieux Tezozomoc, si calme 
d'ordinaire, se sentit remué jusqu'au fond des entrailles. Partagé 
entre l'indignation et la colère , il convoijua ses amis et ses pa- 
rents : (( Mes frères, s'écria-t-il, lorsqu'ils furent en sa présence*, 
« n'avez-vous pas entendu parler de ce que votre frère Chalchiuh- 
« Tlatonac a ouï dire, que celle qui était son épouse a osé prendre, 
c< pour dormir avec elle à Huexotla , un guerrier , un misérable 
« Aztèque du nom de Zacanatl? Écoutez-moi bien, mes enfants, 
« puisque vous êtes ici; car je suis vivement irrité, et mon cœur 
c( en est tout bouleversé. Y a-t-il un seul de mes fils qui pourrait 
« maintenant s'empêcher d'agir? Qu'a donc fait Chalchiuh-Tlato- 
« nac, pour que chose semblable arrivât? N'est-il pas de notre 



(1) Quauhcihuall est souvent iiotnraée sœur dhtlikochill. Suiv.iijl le Co- 
dex Chimalp., elle était fille de Coicoxtzin, sœur de Techotlaia. 



— 131 — 

« sang? Ah! n'est-ce pa» là un bien grand crime et un épouvan- 
« table scandale il)? » 

Ce discours faisait connaître suffisamment la pensée deTezozo- 
moc : ne pouvant châtier lui-même sa bru, puisqu'elle continuait 
son commerce criminel, en quelque sorte sous les yeux et la pro- 
tection d'Ixtlilxochitl, c'était sur lui qu'il entendait faire tomber 
tout le poids de sa vengeance. En conséquence, les préparatifs de 
la guerre furent poussés avec une ardeur inouïe jusque-là dans 
l'Anahuac : des émissaires fureiit envoyés secrètement aux feuda- 
taires du roi de Tetzcuco, pour les engager à abandonner le service 
d'un prince, odieux à tant de titres, sans respect pour les mœurs 
de sa famille, en le représentant, d'ailleurs, comme un tyran et le 
violateur sacrilège des lois les plus augustes. Mais, après avoir été 
si récemment l'objet de sa magnanimité, il se garda, cependant, de 
jeter le masque ouvertement, voulant, au moins, tenir compte des 
apparences jusqu'au dernier moment. Sous le prétexte de célébrer 
dignement la paix qui venait d'être proclamée entre les deux cou- 
ronnes, il envoya partout des hérauts annoncer, au son de trompe, 
des fêtes brillantes à Tenamatlac, maison de plaisance des princes 
tépanèques, située dans les montagnes de Chiucnauhtecatl, près 
de la frontière tetzcucane (2). Là se réunirent, avec le gros de son 
armée, les deux rois des Mexicains et tous les chefs à l'aide des- 
quels il espérait pouvoir tomber bientôt sur le territoire contigu : 
ïochmiltzin, seigneur de Chiucnauhtlan , dont les domaines tou- 
chaient, d'un côté, à la montagne, de l'autre aux plages de Tetz- 
cuco, gagné au parti d'Azcapotzalco, devait leur ouvrir le chemin 
de la capitale (3). 

Poussant, jusqu'au dernier excès, la fourbe et la perfidie, Tezo- 
zomoc avait ordonné les apprêts d'un tournoi et d'une chasse aux 



^1) Codex Chimalp., ibid. utsup. 

(2) Torqueraada, Mon. Ind., lib. II, cap. 19. 

(3) Veytia, Hist. Antig. de Mexico, tom. Il, cap. 34. 



— 132 — 

bêtes fauves dans la forêt voisine ; il en fit donner avis à Ixtlilxo- 
chitl par une députation composée des personnages les plus dis- 
tingués de sa cour, en le suppliant de lui accorder l'honneur d'y 
assister avec sa famille. Malheureusement pour le monarque, il 
n'en était déjà plus à pouvoir prêter la moindre confiance aux pa- 
roles de son ennemi. Le succès des complots révolutionnaires des 
Tépanèques avait surpassé leurs espérances : en un court espace 
de temps la cour d'Acolhuacan s'était vue abandonnée de la plu- 
part de ses magnats, et le prince comprenait, mais trop tard, tout 
le tort qu'il s'était feit à lui-même par son imprudente générosité. 
Ceux-là même qui avaient paru le plus attachés auparavant à sa 
famille s'éloignaient d'elle, soit par un motif d'aversion quel- 
conque, ou par crainte de Tezozomoc, soit enfin, comme tant 
d'autres, pour profiter de l'occasion qui s'offrait à eux de se ren- 
dre indépendants. Les choses allèrent si loin, que les fournitures 
ordinaires de la maison du roi, les vivres et les provisions qu'ap- 
portaient, chaque jour ou chaque semaine, lesvilles environnantes, 
commencèrent même à manquer au palais (1). 

C'est dans ces tristes conjonctures qu'Ixtlilxochitl vit arriver les 
envoyés tépanèques : sa situation ne lui en avait déjà que trop 
appris pour ne pas voir un piège dans l'invitation qu'ils lui firent 
de la part de leur maître. Il refusa d'abord, prétextant ses occupa- 
tions ; mais, sur leur insistance, il répondit froidement qu'il s'y 
rendrait. Comme ils venaient de se remettre en Chemin, le prince 
'fecuiltecatl, son frère, arrivait d'Azcapotzalco ; c'est de lui qu'il 
apprit les immenses préparatifs qui se faisaient à Tenamatlac. Le 
malheureux roi n'était que trop certain d'une perfidie ; ne voulant 
cependant 'pas avoir l'air de se défier de son ennemi ni retirer 
entièrement sa parole, il se résolut d'envoyer à la fête ce même 
frère, accompagné de quelques seigneurs, en le chargeant de l'ex- 
cuser sous prétexte d'une indisposition (2). 

(1) Torqucmada, ubi ^up. 
['2) Id., ibid. — Vcytia, ibid. 



— 133 — 

A son arrivée à Tenamatlac, Tocuiltecatl trouva les ennemis 
d'Ixtlilxochitl assemblés en conseil : il y avait parmi eux un grand 
nombre de nobles de Tetzcuco , ainsi que des seigneurs de 
Huexotla, de Coatlychan, de Chimalhuacan, de Cohuatepec, 
d'Iztapalapan et d'Aculman, qui y avaient amené leurs vassaux. 
Ayant salué Tezozomoc, il lui délivra son message; mais le 
vieillard lui répondit d'un air hautain que ce n'était pas lui, mais 
son frère qu'on avait convié. Outré d'avoir été de nouveau déçu 
dans son espérance, il donna ordre de saisir le prince chicliimèque 
et de l'écorcher tout vif. Ce commandement cruel fut aussitôt 
exécuté, et de sa peau on recouvrit un rocher du voisinage. Tous 
ceux qui l'avaient accompagné subirent immédiatement le même 
sort(l). 

Ixtlilxochitl apprit cette funeste nouvelle, en même temps que 
celle de la marche des ïépanèques qui s'avançaient en toute hâte 
sur la capitale, dans l'espoir de l'y surprendre. Il eut à peine le 
temps d'envoyer hors des murs les hérauts nécessaires pour aviser 
ses vassaux du péril où il se trouvait. Mais nul ne vint à son se- 
cours, et il se trouva réduit à s'y défendre avec les seuls tlatoanis 
de Huexotla, de Coatlychan et d'Iztapalocan, demeurés fidèles à son 
infortune. Malgré leur diligence, Tezozomoc et ses alliés ne purent, 
toutefois, exécuter leur dessein aussi facilement qu'ils se l'étaient 
imaginé : pendant quarante jours le monarque repoussa les atta- 
ques des assiégeants avec une bravoure qui leur rappela suffisam- 
ment ses prouesses passées ; mais, si les Tépanèques perdaient beau- 
coup de monde, il leur arrivait, chaque jour, des troupes fraîches, 
tandis que Tetzcuco en était réduit à ses seuls habitants. Cette 
grande ville n'était déjà plus même un asile assuré pour ce mal- 
heureux prince contre les tentatives de ses ennemis : il se voyait 
trahi par ses propres serviteurs jusqu'au sein de son palais. C'est 
au milieu de ces conjonctures terribles qu'un de ses favoris, nommé 

(1) Id., ibid — l\llil\ochitl, Hist. des Chichimèqueb, tom. 1, chap, 17. 



- 134 — 

Tochpilli, abandonnam la cause de son maître, tenta d'introduire 
les Tépanèques dans la cité : il leur ouvrit les portes du quartier 
Chimalpanecan, où l'on se battit pendant quelques heures avec un 
acharnement incroyable. Mais la multitude, outrée de cette trahi- 
son, parvint à chasser l'ennemi hors des murs; elle se porta en- 
suite vers les maisons de ceux qu'elle soupçonnait d'y avoir pris 
part. Deux seigneurs nommés Huitzilihuitl et Iztactepoyotl furent 
assommés à coups de bâton, et leurs palais furent livrés au pil- 
lage. Elle lapida ensuite un riche seigneur nommé ïequixqué- 
Nahuacatl-Acatzin et traîna son cadavre dans les rues (1). 

Cependant le siège continuait avec vigueur. Tetzcuco, blocjuc 
de toutes parts, était vivement pressé par les Tépanèques. Ixtlil- 
xochitl, se voyant abandonné des courtisans même auxquels il 
avait le plus de confiance, songea à quitter cette ville avec sa 
famille et à se transporter avec elle dans l'intérieur des montagnes. 
Le peu d'amis qui hii restaient lui en faisaient un devoir; déjà la 
plupart avaient péri dans la défense de la capitale, et le peuple, 
mourant de faim, était hors d'état de soutenir un plus long siège. 
Dans cette extrémité, il sortit nuitamment, accompagné de Neza- 
hualcoyotl et de quelques autres de ses fils , avec son neveu 
Cuacuecuenotl et un petit nombre de serviteurs. Ils gagnèrent 
heureusement la forêt voisine et allèrent s'abriter derrière les murs 
du château de Tzinacanoztoc , avant que les Tépanèques eussent 
eu vent de leur départ (2). 

Aussitôt que le bruit s'en répandit dans Tetzcuco, cette ville ou- 
vrit ses portes au vainqueur. La confusion ia plus grande régnait 
non-seulement dans la capitale, mais dans tout l'empire : les uns 
proclamaient Ixtlilxochitl, les autres Tezozomoc; le père embras- 
sait un parti et le fils un autre; la même division existait entre 



(1) Ixllilxochill, ibid. — Veytia, ut siip. — Les auteurs ne sont pas égale- 
ment (l'accord sur le rtMe de ces i)ersoni)ages qu'ils paraissent avoir con- 
fondus. 

(21 IxtIiIxocliitI, Hibt. des Cliithimèques. toni. I, chap. 18. 



— 13.S _ 

les frères et les parents. Cependant les Tépanèques eurent d'au- 
tant plus de facilité à se rendre maîtres de la ville, que le peuple, 
toujours inconstant , se réunit à eux pour piller les maisons des 
grands. Ceux qui préférèrent rester fidèles au roi cherchèrent uu 
refuge à Tlaxcallan et à Huexotzinco. Quant aux seigneurs de 
Huexotla, de Cohuatepec et d'Iztapaîocan, ils avaient réussi à se 
dérober à l'ennemi et s'étaient engagés dans la forêi voisine, à la 
recherche de leur maître (t). 

Le monarque, renfermé dans Tzinacanoztoc avec les siens, s'y 
voyait sans ressources , n'ayant pas même les hommes suffisants 
pour garnir les remparts de cette forteresse. Ne sachant de quel 
côté tourner ses regards, il prit la résolution d'envoyer son neveu 
à Otompan. Malgré la défection de cette province, il avait encore 
quelque espoir dans son chef Quotzalcuixtli , qu'il avait comblé 
de ses bienfaits , à la suite de la levée du siège d'Azcapotzalco. 
Mais Coacuecuenotlle détrompa : « Puissant et noble seigneur, 
« répondit-il , je vous remercie de la grâce que vous me faites, en 
« me chargeant de ce message, mais sachez bien que je n'en re- 
« viendrai point, car il est certain qu'on a déjà proclamé Tezo- 
« zomoc dans la province d'Otompan. Tout ce que je vous de- 
« mande donc en ce moment suprême, c'est de ne pas abandonner 
« mes fils Tzontecohuatl et Acolmizton (2), encore en bas âge, et 
« puisque les dieux vous en ont donné un fils tel que le prince 
« Nezahualcoyotl , qu'ils l'accompagnent toujours, en restant à 
« son service et qu'ils vivent à son ombre (3). )) 

Ces paroles touchèrent le roi jusqu'aux larmes. Il tint quelques 
instants Coacuecuenotl serré dans ses bras, puis le laissant aller, 
il lui dit : « Mon neveu chéri, que les dieux t'accompagnent : ce que 
(( tu semblés prévoir de ton sort sera probablement le mien ; car 



(1) Veytia, Hist. Antig. de Mexico, tom. II, cap. 35. 

(2) Torquemada appelle le premier Tzoutecuichatl, et ktliUochitl nomme 
le recoud Acalmitoiie. 

{'d\ Ixtlilxochitl, Hist, des Chichiinèquee, tom. I, chap. 18. 



— 136 — 

« tu vois à quel point mes ennemis me tra(juonl et me poursuivent 
« de tous côtés (1). » 

Coacuecuenotl entra dans Otompan par Ahuatepec; il possédait 
en ce lieu des biens et des métairies considérables, et il désirait, en 
passant, assurer des vivres pour son maître et pour l'armée. Mais, 
dès que la nouvelle de son arrivée se fut répandue, ceux de Quauh- 
tlatzinco s'emparèrent de sa personne et le conduisirent sur la 
place du grand temple d'Otompan. Un grand nombre d'habitants 
de la province s'y étaient réunis ; ils lui demandèrent le motif de sa 
venue : mais il n'eut pas plutôt répondu qu'il était venu deman- 
der des secours au nom d'Ixtlilxochitl , que Quetzalcuixtli, (jui 
était présent, s'écria : « Tous ceux qui sont ici ont entendu ce 
« que demande Ixtlilxochitl; mais nous ne lui accorderons aucun se- 
« cours; mieux vaut nous mettre sous la protection du grand Te- 
« zozomoc, notre père. « Icatzon, gouverneur de la province, dit 
ensuite : « Pourquoi irions-nous? Qu'il se défende lui-même, puis- 
ce qu'il est un si puissant seigneur et qu'il se vante de descendre 
« d'une race si illustre. Mais, en attendant, qu'on tue son lieute- 
« nant général qu'il nous a envoyé. » Cet ordre fut exécuté, et, 
malgré sa résistance, Coacuecuenotl fut immédiatement lapidé par 
la populace (2), aux cris réitérés de « Vive Tezozomoc, notre père! » 
Icatzon, s'avançant ensuite, se fit donner les ongles des mains de 
cet infortuné; il les enfila comme un collier, disant avec un sou- 
rire insultant : « Puisque ces gens sont si nobles, leurs ongles doi- 
« vent être des pierres précieuses, je veux les porter désormais (3) 
(( comme un ornement. » 

Pendant que la plèbe se jouait des restes du prince, la nouvelle 
en était portée à son maître par Itzcuintlaca , gentilhomme d'A- 



(1) Torquemada, Moiiarq. lud., lib. II, cap, 19, 

(2; Codex Cliiinalp , Hist. Chroii., ad an. V Acatl, lill). — htlihocliiti, 
Hist. des CliiehiinèqiK s, toni. I, cliap. 18. — Tonjiieniada, Monarq. Iiid., 
lib. II, cap. li>. 

(.1) Ixtlilxochitl, Hist. desChichimèques, tom. i, chap. 18. 



-- 137 — 

huatepoc, qui s'était trouvé présent à ce drame funeste. Ixtliho- 
chitl versa des larmes abondantes. Mais bientôt après, sur le bruit 
de l'approche de l'armée tépanèque, il sentit la nécessité d'aban- 
donner Tzinacanoztoc, s'il ne voulait s'y voir assiégé ; il prit aus- 
sitôt avec sa famille le chemin de Chicuhnayocan, oii il demeura 
caché durant trente jours. Ne croyant plus, après cela, pouvoir y 
demeurer avec sécurité, il s'enfonça dans la ravine de Quetlachac, 
sans autres compagnons que Nezahualcoyotl et deux de ses offi- 
ciers. Mais, le lendemain, un soldat accourut les avertir en toute 
hâte qu'il avait aperçu un groupe d'ennemis à peu de distance 
et qu'ils s'approchaient rapidement. Ixtlilxochitl, reconnaissant 
alors que sa dernière heure était venue , s'écria : « Nezahual- 
« coyotl , mon fils bien-aimé, mes malheurs vont finir ici. Je vais 
« quitter ce monde; mais je te recommande de ne pas abandon- 
« ner mes sujets et tes vassaux. N'oublie pas que tu es Chichi- 
« mèque et sache recouvrer l'empire dontTezozomoc te dépouille 
c( aujourd'hui si injustement. Venge la mort de ton père; jusque- 
« là ne laisse reposer ni ton arc ni tes flèches. Maintenant laisse 
(( moi seul, je te le commande, ta mort me serait inutile et met- 
« trait fin à l'empire et à la race glorieuse de tes aïeux (1). » 

En disant ces paroles , il obligea son fils à se retirer dans le 
feuillage avec ses deux officiers et s'avança seul au devant de ses 
ennemis. C'étaient presque tous des hommes d'Otompan avec des 
nobles de Ghalco qui s'étaient mis à sa recherche, dans l'espoir de 
la haute récompense promise par Tezozomoc à celui qui tuerait le 
monarque. En les voyant arriver , Ixtlilxochitl les chargea vigou- 
reusement avec sa masse d'armes, et ne tomba qu'après en avoir 
étendu plusieurs à ses pieds. Dans l'intervalle, ses officiers étaient 
allés à Chicuhnacoyan avertir ses gens du danger de leur maître. 
Ils accoururent aussitôt; mais ses assassins, le voyant mort, aban- 



(1) Torquemada, Mouarq. lud., lib. Il, tap. 20. — Ixtlilxochill, Hist. des 
Chichimèques, tom. I, chap. 19. 



— 138 — 

donnèrent son cadavre et reprirent, en toute liàle, leclieniin d'O- 
tompan. Ses serviteurs relevèrent, en pleurant, son cadavre et j)ro- 
cédèrent aussitôt à ses funérailles. Ils dressèrent de leur mieux 
une espèce de bûcher funéraire sur le bord de la rivière Quetla- 
chac, qui coule ;ui fond du ravin, et y placèrent les restes de l'in- 
fortuné roi. Ils veillèrent auprès du corps d\3rant toute la nuit et 
le lendemain, au point du jour, ils le brûlèrent. Ayant recueilli 
ensuite ses cendres, ils les gardèrent précieusement jusqu'à ce que 
l'occasion se présentât de les inhumer convenablement. Ixtlilxo- 
chitl était le premier des rois fie sa race dont les obsèques fus- 
sent célébrées de cette manière qui était particulière aux Toltè- 
(|ues (1). Il était le dernier des monarques d'Acolhuacan dont 
la suprématie eût été reconnue pres(|ue universellement dans 
l'Analmac. (An V Acatl, 1419.) 

A la nouvelle de sa mort, Tezozomoc fît éclater une joie extrê- 
mement vive. 11 accorda de grandes faveurs à ses meurtriers et 
distribua des présents magnifiques aux rois de TIatilolco et de 
Tenochlitlan qui étaient demeurés constamment dans son alliance 
depuis tant d'années; il les exempta de tout tribut, se réservant de 
récompenser plus amplement leur dévouement, aussitôt que les 
circonstances le lui permettraient. Malgré l'étendue de son triom- 
phe, le souverain desTépanèques ne pouvait se dissimuler les dif- 
ficultés qu'il aurait à vaincre encore, avant de réussir à affermir 
entièrement le pouvoir dans sa maison et sa suprématie sur les 
états du plateau aztèque. La plupart des seigneurs qui dominaient 
dans les provinces lointaines, profitant des troubles de l'empire et 
du changement de maître, s'en étaient détachés complètement, 
entraînés par le désir bien naturel de l'indépendance, ou bien par 
éloignement pour Tezozomoc lui-même. Ce prince eut bien la pen- 
sée de les soumettre à son sceptre, mais il en fut empêché par 
d'autres soins et par la courte durée de son règne (2). 

ili IxtliUocliitl, Hisl. des Chichiin^ques, tom. I, chap. 19. 

^2. Id.. ibid., (liai). 20. — Voytia, Hist. Autig., etc., tom. Il, cap. ,37. 



— 139 — 

Plusieurs années même se passèrent avant qu'il eût pu consoli- 
der son autorité sur l'Anahuac : il eut à prendre les armes plus 
d'une fois encore contre des vassaux obstinés à la méconnaître, et 
ce ne fut même qu'en 1425 qu'il parvint à organiser d'une manière 
définitive l'administration de son empire (1). Au lieu de rétablir 
l'antique confédération toltèque des trois couronnes, il avait par- 
tagé la vallée en sept souverainetés distinctes, gardant pour lui 
seul la puissance suprême, avec un tiers environ du royaume 
d'ixtlilxochitl, qu'il ajouta à celui d'Azcapotzalco. Les deux autres 
tiers furent distribués de la manière suivante : Chimalpopoca, 
roi de Mexico-Tenochtitlan, reçut pour sa part la province de 
Tetzcuco (2) avec trois des quartiers de Cuitlahuac (3) et Tlacateot- 
zin, de Tlatilolco, la moitié de celle de Huexotla , ainsi que le 
quartier de Ticic à Cuitlahuac et (juelques autres lieux (4). Quetzal- 
macuixtli (5) obtint la province deCoatlychan, avec la suzeraineté 
de celle d'Otompan, et son fils Quappiyo, celle de Huexotla, avec 
plusieurs seigneuries voisines. A Aculman et à Chalco, qui sont 
nommés dans ce partage, il concéda d'autres provinces doni il 
n'est pas parlé dans les auteurs (6). Tezozomoc distribua, en outre, 
une quantité de faveurs, avec des domaines d'une importance se- 
condaire, à d'autres seigneurs; mais cet accommodement, tout en 
restaurant jusqu'à un certain degré les formes féodales dont Techo- 
tlaîa avait si longtemps miné les bases, ne satisfit qu'une partie des 
intéressés. Ceux qui s'étaient flattés d'en obtenir davantage se 
trouvèrent le moins bien partagés, et un grand nombre d'autres, 
quoique dégoûtés du service d'ixtlilxochitl, ne virent pas sans peine 



1,1) Codex Chimalpopoca, Hist. Chronol., ad au. XI Calli. 

(2) Torquemada, Moaarq. lad., lib. II, cap. 21. 

(3) Codex Chirualp., ibid. ut sup. 

(4) Id., ibid. — Torquemada, ibid. ut sup. 

(5) Ce nom est orthographia QuelzalmaquixlU daus le Codex, qui le fait 
fils de Tezoieomoc. Ce doit être apparemment le même personnage, rerêtu ao- 
térieurement, par Ixtlilxochitl, de la seigneurie d'Otompan. 

(6) Veytia , Hist. Antig. de Mexico, tom. II, cap. 37. 



— lU) — 

qu'on dépouillût cniiùiemenl Ne/ahuakoyotl de son héiila{;e. Les 
plus mécontents, toutefois, furent les rois de Mexico-Tenochtitlan 
et Tlatilolco. Le roi desTépanèques leur avait fait la promesse de 
renouveler avec eux l'alliance toltèque et de les associer ainsi à 
l'empire : au lieu de cette haute prérogative, ils n'avaient reçu que 
quelques dédommagements insignifiants et se trouvaient, par le fait, 
réduits, avec les tlataonis de Huexotla, d'Otompan, d'Aculman et 
de Chalco, au simple rang de premiers feudataires d'Azcapotzalco. 
Nul, toutefois, d'entre ces princes orgueilleux ne laissa paraître 
l'humiliation ([u'il ressentait; mais ce mécompte, en rolâchant 
intérieuiement les liens qui les unissaient à Tezo/.omoc, fut le 
principe de l'opposition que les Mexicains manil^stcrentplus tard 
contre sa famille et qui aida à la précipiter de ce trône, élevé au 
prix de tant de sang. 

Un an après la mort d'Ixtlilxochitl , ayant été convoqués à 
Azcapotzalco, pour raiifier ce nouveau pacte et confirmer par 
leur présence son avènement à la suprématie de l'Anahuac, on 
les vit accourir et prodiguer également au monarque les marques 
serviles de leurs hommages. Le royaume de Tetzcuco s'y trouva re- 
présenté par les membres les plus distingués de la noblesse chichi- 
mèque ou acolhua,dont quelques-uns même étaient les propres frères 
de Nezahualcoyotl ; mais ceux qui s'abstinrent d'y paraître furent 
peut-être plus nombreux, et le degré de leur élévation dans la hié- 
rarchie aristocratique n'en rendit leur absence que plus remar- 
quable. Ce furent les seigneurs de TIaxcallan, de Huexotzinco, 
de Cholullan, de Tepeyacac, de Zacatlan, de Tenamitic, de Tepe- 
polco, ainsi que les chefs des contrées plus septentrionales de 
MetziitlanetdeTollantzinco. Les premiers, quoique alliés jusque-là 
de Tezozomoc, comme ils l'avaient été d'Lxtlilxochitl, ne pou- 
vaient voir que d'un œil inquiet le développement de cette puis- 
sance qui paraissait déjà les menacer eux-mêmes dans un avenir 
prochain. Tezozomoc en éprouva un profond ressentiment; mais, 
(|uelque désir cpi il eût d'en tirer vengeance, son grand âge et les 



— 141 — 

embarras de son gouvernement ne lui permirent jamais de la 
mettre à exécution. Pour eux, d'ailleurs, reconnaissant en lui un 
despote non moins dur et non moins exigeant que les rois de 
Tetzcuco, ils rejetèrent constamment son joug. C'est dans ces al- 
ternatives, où l'épée fut souvent tirée de part ou d'autre, que 
s'écoulèrent le peu d'années durant lesquelles le roi tépanèque 
régna en maître absolu sur l'Anahuac (1). 

Cependant, avant même que tous ces arrangements eussent été 
réglés définitivement, on avait, par son commandement, convo- 
qué, dans une plaine située entre Tetzcuco et ïepetlaoztoc, tous 
les nobles et citoyens des villes, bourgs et villages qui dépendaient 
delà couronne d'Acolhuacan, dans l'Anahuac ; un de ses officiers 
monta au sommet d'un ancien temple toltèque (2) et proclama, en 
son nom, une amnistie générale, à condition que tous retourne- 
raient paisiblement dans leurs foyers et reconnaîtraient Tezozomoc 
pour leur souverain seigneur et roi, et Azcapotzalco pour seule et 
unique capitale de l'empire (3). Cette proclamation fut faite dans 
les deux langues, toltèque et chichimèque. Le héraut ajouta que 
les impôts, qui jusqu'alors avaient été portés à Tetzcuco, le seraient 
dorénavant dans la cité des Tépanèques, et il termina en mettant 
à prix la tète de Nezahualcoyotl , fils et héritier d'Ixtlilxochitl. 
Suivant toutes les relations, ce prince se trouvait en personne 
présent à cette assemblée, caché sous un déguisement. Sa colère 
fut telle, en entendant les derniers articles, qu'il serait allé se 
jeter sur l'officier, s'il n'eût été retenu par Chimalpopoca, roi de 
Mexico, avec qui il était venu et qui avait pour lui une affection 
toute particulière. A la suite de ces événements, ses amis, crai- 
gnant son caractère fougueux, lui conseillèrent de quitter le pays 
et de laisser passer l'orage, certains que la mort de Tezozomoc, 



fl) 1(1., ibid. — Ixflilxochitl, Hist. des Chichimèqups, lom. I, cliap. 20. 

(2) Ixtlihochitl, ibid. — Voytia, Hist. Autig. de Mevico, lom. Il , cap. 37. 

(3) Ixtlilxochill, ibid. 



— 142 — 

qui ne pouvait tarder bien loiijjteinps, à cause de soufjraud âgé; 
apporterait des changemonts à la situation. Nezaliualcoyotl se sou- 
mit prudemment à cet avis et se retira à Tlaxcallan (1). 

A la suite du meurtre d'ixtiilxochitl, plusieurs seigneurs de 
haut rang étaient venus trouver le jeune roi dans la retraite où il 
se tenait caché au milieu des bois, décidés à partager les malheurs 
de son exil. De ce nombre étaient deux de ses frères naturels (2), 
également distingués par leur valeur, et les fils de son cousin Coa- 
cuecuenotl, assassiné à OtompanfS). Tous ensemble versèrent des 
larmes sur leur calamité commune; ils tinrent ensuite conseil sur 
les moyens à prendre pour se mettre à l'abri des fureurs de Tezo- 
zomoc. Dans cette conjoncture, ils furent rejoints parle tlataoni et 
le grand-prêtre de Huexotla, et par les seigneurs de Cohuatepec 
et d'Iztapalocan, dont ils étaient séparés depuis leur sortie de 
Tetzcuco, Us se retirèrent d'abord sur le territoire de Chalco, 
se cachant le jour et voyageant de nuit, sous diveis déguisements : 
ils errèrent ainsi, pendant quelque temps, dans les montagnes, 
s'arrètant tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre; après 
quoi, ils se décidèrent à aller demander un asile à Tlaxcallan (4), 

Cette ville, que nous avons vue précédemment aux prises avec les 
diverses familles téo-chichimèques de la plaine deCholullan, pour 
la conservation de sa prééminence, après avoir existé, pendant 
plusieurs années, sous l'autorité d'un seul chef, s'était ensuite 
constituée en une sorte de république aristocratique. Culhna- 
Teuctli, qui avait si vaillamment défendu son indépendance con- 



(1) Torquernada, Monaïc]. Ind., Iib. Il, cap. 21. — Ixtlilsochill, ibid. — 
Nous n'iusôrerous pas ici les nombreuses aventures de Nezahualcoyotl, rappor- 
t(^rs par les auteurs et par le Codex Chiiiialpopoca ; elles formeraient à elles 
seules un volume considérable qu'on pourrait appeler le roman de Neza- 
hualcoyotl, comme les romans de chevalerie de tharlemagne ou de la Table 
ronde, etc. 

(2) Appelés Ouauhtlahuanitzin et Ixhuezcalocatzin 
|3) C'étaient Tecoxatzin-Tzontecobuatl et Aeolmizlli. 
^4} Veytia, Hist. Aiilig. de Mexico, tom. 11, taji. 30. 



— 14-3 — 

tre les prétentions de Huexolzinco, avait, dans sa vieillesse, asso- 
cié à son trône son frère ïeyohualminqui, avec qui il partagea la 
ville et le territoire de TIaxcallan ; il lui concéda en même temps 
une partie des reliques de Camaxtli, qui n'avaient pas moins de 
valeur à leurs yeux que leurs domaines (1). Teyohuahninqui alla 
bâtir un palais sur le rocher d'Ocotelolco , qui devint dans la 
suite le principal quartier de la ville : par sa valeur et ses cou- 
quêtes, il augmenta considérablement son petit état et, du vivant 
même de son frère, on le regardait déjà comme le chef de la na- 
tion. Avant de mourir, Cuihua-ïeuctii avait fait, d'ailleurs, un nou- 
veau partage, en faveur d'un chef chichimèque, nommé MizquitI, 
qui fut ainsi le fondateur du quartier de Quiahuiztlan. Le qua- 
trième quartier s'appelait Tizatlan, plus connu sous le nom de 
XicotencatI (2). 

Il devait sa fondation aux habitants des deux quartiers les plus 
anciens, Tepelicpac et Ocotelolco, qui, se trouvant trop à l'étroit 
dans l'enceinte de ces forteresses, commencèrent à descendre 
dans' le vallon voisin, nommé Teotlalpan. L'agrément de ce lieu 
en attira promptement un grand nombre d'autres, et ils y consti- 
tuèrent leur municipe sous l'autorité d'un chef, nommé Tepolohua- 
ïeuctli (3). Il les gouverna, pendant plusieurs années, avec une 
grande modération, travaillant avec tant d'ardeur au bien-être et 
à la prospérité de ses sujets, que les nobles du voisinage en con- 
çurent de la jalousie. S'apercevant que les autres quartiers se 
dépeuplaient au profit de Teotlalpan, ils accusèrent Tepolohua de 
chercher à étendre sa juridiction sur les autres seigneuries et de 
vouloir asservir à son joug tout le territoire de TIaxcallan. Une nuit 
étantdescendussecrètement, ils l'assaillirent à l'improviste et, après 
l'avoir tué, ils livrèrent sa maison aux flammes, abandonnant son 



(1) Munoz-Camargo, Hist. de la répub. de TIaxcallan. 

(2) Td., ibid. — Torquemada, Mouarq. Ind., lib. III, cap. 14. 

(3) Tepolohua-Teuctli, appelé ailleurs Xayaçaniachaii-Tzompaué. 



— 144 — 

cadavre parmi les débris fumants. Les habitants, remplis d'afllic- 
tion, lui rendirent, le lendemain, les honneurs funèbres et se trans- 
portèrent avec sa famille au lieu nommé Tizatlan, où ils établirent 
la seigneurie qui se continua paisiblement jusqu'à Xicotencatl 
l'Ancien, au temps de l'arrivée des Espagnols. 

Vers l'époque où Nezahualcoyotl alla chercher un asile à Tlax- 
callan, une révolution avait eu lieu dans le quartier d'Ocotelolco, 
et la famille de Teyohualminqui avait été précipitée, par un crime, 
du trône dans l'obscurité. Acatenehua, petit-fils de ce prince, en 
héritant des domaines paternels, n'avait pu voir, sans ressenti- 
ment, l'infériorité à laquelle les concessions de ses aïeux avaient 
réduit leur puissance. Au lieu d'un roi, Tlaxcallan en avait qua- 
tre, sans cesse surveillés par une noblesse jalouse et par une po- 
pulation guerrière qui semblait plutôt vouloir commander à ses 
princes que préparée à recevoir jeurs ordres. Dans ces conjonctu- 
res, Acatenehua saisit le sceptre, bien résolu à travailler de toutes 
ses forces à replacer la royauté au rang d'où elle n'aurait, à ses 
yeux, jamais dû descendre. Ses vertus militaires, non moins que 
ses talents politiques, lui firent, en peu d'années, atteindre l'objet 
de ses vœux. Il étendit le territoire de la république, fonda de nou- 
velles seigneuries qu'il soumit à la sienne, et, s'il laissa sur leurs 
trônes les princes des trois autres quartiers de la cité, ce fut à 
condition de n'être plus que les premiers de ses feudataires. 

Parmi les nouveaux fiefs qu'il avait érigés était celui de ïecuit- 
lixco dont il avait investi un noble chevalier de la province de 
Cholullan qui était venu lui offrir ses services et son bras : il s'ap- 
pelait Tecuhtotolin. Humble d'abord, et entièrement dévoué en 
apparence à son roi, celui-ci chercha, plus tard, à attirer sur lui 
l'attention du reste de la noblesse : son ambition alla au point de 
porteries regards sur le trône d'Acatenehua. Flaitant les goùls et 
les aspirations des princes actuellement dépouillés de leur puis- 
sance, il espérait, avec leur aide, arrivera prendre la place de 
celui d(mt la volonié régissait Tlaxcallan. Il mourut avant d'avoir 



— 145 — 

pu mettre à exécution ce dessein hardi , en léguant , comme un 
héritage, sa pensée à son (ils Axochua-Memeloc. Celui-ci vécut 
trop peu , mais avec la seigneurie de son aïeul , qu'il laissa à 
Tlacomihua, son aîné, il lui recommanda, dans ses derniers mo- 
ments, de ne pas oublier quel avait été l'objet constant de ses 
désirs, celui de voir entrer dans sa famille le sceptre d'Ocote- 
lolco (1). 

Tlacomihua était, en effet, destiné à l'arracher à son maître. Dans 
l'espérance de réussir plus facilement, il commença par se faire 
des amis dans les classes inférieures de la population, les ani- 
mant, par des insinuations perfides, contre la personne d'Acate- 
nehua, et dépeignant le monarque comme un vieillard morose, 
inquiet et soupçonneux, entièrement incapable désormais de 
gouverner avec la rectitude et l'esprit de justice d'autrefois. Par 
ces discours insidieux, fréquemment répétés, il réussit d'abord à 
le discréditer insensiblement et enfin à le rendre tout à fait odieux 
au peuple et à la noblesse. L'espoir de récupérer les prérogatives 
dont ils avaient joui avant le règne d'Acatenehua contribua natu- 
rellement à entraîner les membres de l'aristocratie dans un com- 
plot contre sa personne, et Tlacomihua ayant promis aux trois au- 
tres rois de partager avec eux la puissance d'une manière égale, 
ils prirent jour pour se défaire du souverain : ils l'attaquèrent dans 
son palais et le tuèrent avec la plupart de ses parents et ceux de 
ses amis dont ils purent se saisir. Il n'échappa de sa famille que 
deux enfants en bas âge qui furent sauvés par leurs nourrices et 
cjui, dans la suite, héritèrent d'une petite seigneurie voisine. Au 
milieu de la confusion, causée par la mort d'Acatenehua, son 
meurtrier se mit en possession de la principauté d'Ocotelolco, en 
dépit d'un grand nombre de nobles Tlaxcaltèques, et elle demeura 
dans sa famille jusqu'à la conquête du Mexique parles Espagnols. 
C'est à dater de cette époque que le gouvernement de Tlaxcallan 

il) Torqueniada, Mouarq. Ind., lib. III, cap. 14 et 15. 

IH. 10 



— 146 — 

paraît avoir adopté particulièrement In forme aristocratique. Ses 
(piatre rois ne furen t plus, après cela, que des magistrats héréditaires, 
dont la réunion composait le haut conseil de la république. Immé- 
diatement au-dessous d'eux, venaient les nobles du premier rang, 
qui portaient le titre de Teuctli ou chevaliers. Ceux-ci possédaient 
dans l'étendue de la juridiction de l'une ou de l'autre seigneurie, 
des territoires considérables, renfermant des villages ou des villes, 
dont le domaine, conquis par leurs aïeux, était pour eux comme 
une sorte de majorât, désigné sous le nom de Pilcalli ou Teccalli (1), 
c'est-à-dire. Maison du noble ou du chevalier, à cause de la rési- 
dence du chef qui en occupait la principale localité. Ce territoire, 
partagé dès l'origine de la conquête, entre ses parents ou ses sol- 
dats, était, par eux, donné aux paysans ou laboureurs qui se re- 
connaissaient pour leurs vassaux et leur payaient en retour une 
partie du produit. Mais, de leur côté, ils avaient l'obligation de 
construire la maison du Teuctli , de l'entretenir et de lui fournir 
abondamment les vivres, les vêtements, les ustensiles et les hom- 
mes dont il avait besoin. On donnait à cette classe inférieure de 
seigneurs le titre de Teixhuihua (2), comme si l'on disait, les en- 
fants de la maison. S'il s'agissait de traiter une affaire de quelque 
importance, ceux-ci s'assemblaient au Teccalli et formaient le 
conseil du Teuctli : dans les matières plus graves, les Jeuctlis se 
rendaient au Tecpan ou palais de l'une des quatre seigneuries 
dont ils dépendaient à Tlaxcallan (3). 

Telle était la condition de cette ville, lorsque le prince Neza- 
hualcoyotl alla y demander un asile contre la fureur de Tezozo- 
moc. Les descendants de Culhua-Tcuctli-Quanex continuaient à 



(1) Pilcalli, c'est-à-dire, Maison du noble, et Teccalli, c'est-à-dire, Maison 
du ctievalier. 

(2) Teixhuihtia est traduit par le mot nieto^ petit-fils, dans Molina. Le sens 
que lui donne Muùoz-Camargo en était, sans doute, l'acceptiou ordinaire dans 
le cas dont il s'ajrit. 

{;i) Mnnoz-raniar^'o, llist. de la répub. de Tlaxcallan — Torqueraada, 
Monarq Ind., lib. Ili, cap. 17. 



— 147 — 

régir la seigneurie de Tepeticpac, et, dans cette qualité, ils 
étaient regardés comme les premiers de la république. Nezahual- 
coyotl fut reçu avec tous les égards dus à son malheur et au sou- 
venir de la parenté qui unissait leurs familles : mais, pour le mo- 
ment, il n'en obtint autre chose que l'hospitalité. Quoiqu'ils ne 
vissent qu'avec une extrême défiance les entreprises tyranniques 
de Tezozomoc, et qu'ils eussent préféré, dans l'intérêt de leur 
propre conservation, le maintien de l'ancien équilibre dans l'A- 
nahuac, les TIaxcaltèques respectaient sa puissance, et ils ne 
croyaient pas encore que le moment fût venu de travailler direc- 
lement au rétablissement du trône de ïetzcuco. Nezahualcoyotl 
fut assez sage pour s'en contenter. îl resta environ deux ans dans 
la république; mais il repassait souvent les monts, tantôt sous 
un déguisement ou sous un autre, avançant même dans l'intérieur 
des provinces, naguère soumises à son père, aiin de se tenir au 
courant de ce qui s'y passait et de chercher à reconnaître les sen- 
timents des populations à l'égard de leurs nouveaux maîtres. 

Mais, dans ce court espace de temps, le mécontentement et la 
désaffection firent des progrès bien plus rapides qu'on aurait pu 
se l'imaginer, principalement dans les classes secondaires. Si les 
chefs de l'aristocratie chichimèque et acolhua se réjouissaient 
d'avoir reconquis quelques-uns de leurs privilèges, leurs vassaux, 
au contraire , avaient vu augmenter leurs charges , sans aucune 
compensation pour ces nouvelles exigences. En passant sous la 
domination de Tezozomoc , ils avaient espéré d'être traités , au 
moins, sur le même pied que ses sujets tépanèques. Il en fut tout 
autrement. On les considéra comme des peuples conquis : les ar- 
tisans de toute classe , ouvriers ou marchands , furent imposés 
presque au double de ce qu'ils payaient auparavant par leur 
travail ou en nature. Quant au service personnel , on ne se 
contenta plus des simples macéhuales que chaque localité à 
tour de rôle devait fournir, comme auparavant; on voulut des 
hommes capables de se rendre utiles en quehjue profession que 



— 148 — 

ce pût être, soit de la mécanique ou d'autres travaux, et on obli- 
gea même les communes à envoyer un certain nombre de femmes 
pour filer , tisser ou faire d'autres ouvrages , suivant le besoin, 
pendant le temps de leur service. Les masses, ainsi froissées dans 
leurs intérêts et dans leurs usages, sentirent vivement la différence. 
Les regrets qu'elles éprouvaient pour l'ancienne famille régnante, 
d'une nature transitoire d'abord, finirent, avec leur antipathie 
croissante pour leurs nouveaux maîtres , par s'enraciner profon- 
dément dans les cœurs. D'autre côté, les princes de Mexico-Te- 
nochtitlan, de Tlatilolco et deChalco, qui avaient cru à une aug- 
mentation de territoire dans les états que leur avait octroyés Tezo- 
zomoc, découvrirent, après tout, que le vieux despote ne leur en 
avait , en réalité , donné que l'intendance. En effet , dès les pre- 
miers temps de leur administration , il leur fit comprendre que, s'en 
étant réservé le domaine, il ne leur en avait concédé que le gou- 
vernement, qu'ils eussent, en conséquence, dans la collection des 
tributs, à en remettre les deux tiers entre les mains des calpixques 
ou receveurs royaux, l'autre tiers étant seul destiné à entrer dans 
leurs propres coffres. Le même emploi devait avoir lieu quant au 
service personnel. Ces mesures arbitraires ne pouvaient manquer 
de refroidir singulièrement les alliés et les partisans des Tépa- 
nèques; mais elles servirent admirablement la cause de Nezahual- 
coyotl. Ce ne furent pas seulement ses anciens sujets qui tournè- 
rent vers lui leurs regards , mais les princes qui avaient le plus 
contribué à la ruine de son père, furent des premiers à favoriser 
son retour. 

Tlacateotl et Chimalpopoca lui envoyaient fréquemment des 
présents d'or, de plumes , d'habits et de choses précieuses pour 
son entretien; mais les deux reines, ses tantes, épouses de ces 
princes, touchées de son infortune, résolurent alors de demander 
àTezozomoc qu'il lui permît de vivre en sécurité dans l'Anahuac. 
Elles se rendirent à Azcapotzalco accompagnées d'une suite nom- 
breuse, composée des principales dames de Mexico, brillamment 



— 149 — 

parées et chargées de riches présents destinés au despote. Arri- 
vées au palais, elles demandèrent à lui parler. Surpris de cette 
nouveauté, le vieillard donna ordre aussitôt de les introduire 
dans son appartement. Elles se prosternèrent à ses pieds, suivant 
l'usage, et lui offrirent les dons qu'elles avaient apportés, en lui 
expliquant avec respect l'objet de leur ambassade. Leurs caresses 
et leurs larmes, non moins que leurs paroles, fléchirent le mo- 
narque ; il sourit avec bonté et leur accorda leur demande, à 
condition que le prince se contentât de vivre en simple particu- 
lier, et sans en sortir, dans la ville de Mexico qu'il assignait pour 
sa résidence. Trop heureuses du succès de leur pétition, elles pri- 
rent congé de Tèzozomocet s'empressèrent d'envoyer un message 
à Nezahualcoyotl qui se trouvait précisément dans les bois voisins 
de Poyauhtlan avec quelques-uns de ses amis. Il arriva bientôt 
après à Mexico, avec une escorte que Chimalpopoca avait mise à 
sa disposition, et il y fut reçu de tout le monde avec les égards 
dus à son rang et à ses malheurs. Sa bonne mine, son esprit, ses 
manières aimables, non moins que ses rares qualités,- lui gagnèrent 
promptement l'estime générale. Deux ans après, sur de nouvelles 
instances des princesses mexicaines, le roi des Tépanèques lui 
accorda l'autorisation de retourner à Tetzcuco et lui rendit le pa- 
lais de Cillan qui avait dépendu de son domaine privé avec quel- 
ques villages pour le servir (1) ; ce qui lui laissa plus de liberté et 
de loisir pour s'occuper du rétablissement de sa puissance. 

Depuis la chute de la monarchie chichimèque-acolhua, la ville 
de Tetzcuco était administrée par deux gouverneurs, nommés par 
Tezozomoc, l'un d'origine chichimèque et l'autre toltèque , ce 
prince ayant jugé que chacun , dans sa catégorie, serait davan- 
tage en état de prendre les intérêts de ceux auxquels il appar- 
tenait par son origine (2). Quelques histoires de l'époque rap- 

(1) Ixtlilxochitl, Hibt. des Chithimèques, Ion). 1, thap. 21. — VejUa, Hist. 
Antig., etc., tom. II, cap. '?8. 
\2) Veytia, ibid., cap. 37. 



— 150 — 

portent que, à l'occasion du retour de Nezahualcoyotl, Chimalpo- 
poca, qui exerçait, sous la suzeraineté tépanèque, l'autorité royale 
dans la province, y envoya un héraut avec ordre de proclamer 
ces paroles au nom de son maître : « Attention, Chichimèques et 
« Acolhuas, que nul n'ait la hardiesse de porter la main ni de 
« s'élever en quoi que ce soit contre notre fils Nezahualcoyotl. Que 
« personne ne s'arroge le droit de l'offenser, s'il ne veut encourii- 
« notre indignation et être châtié avec rigueur (1). » 

Ces traits, que l'on trouve épars dans les chroniques du règne 
de ïezozomoc, donnent à penser, ou que ce prince n'était pas aussi 
cruel que le représente l'historien Ixtiilxochitl , ou qu'il espérait, 
sous les apparences d'une fausse clémence, s'em[)arer plus facile- 
ment de la personne de Nezahualcoyotl. Quant à Chimalpopoca, 
quoiqu'il eût contribué, comme vassal d'Azcapotzalco, à la chute 
du dernier monarque d'Acolhuacan et qu'il eût eu part à ses dé- 
pouilles, il avait constamment professé pour son neveu une ten- 
dresse particulière, et il y a tout lieu de croire qu'il se serait em- 
pressé de lui restituer cette portion de ses états dont il avait été 
si cruellement privé, si la politique générale le lui eût permis alors. 
Ce qui est certain , toutefois , c'est que Moxico-Tenochtitlan fut 
une des premières villes à favoriser les espérances de restaura- 
tion de Nezahualcoyotl. 

Cependant le roi d'Azcapotzalco se repentit bientôt des faveurs 
(ju'il avait accordées au fils de son ennemi. Une nuit, au moment 
où l'étoile du matin se levait à l'orient, il songea que Nezahual- 
coyotl, transformé en aigle royal, le saisissait et lui dévorait le 
cœur; une autre fois, qu'il se changeait en tigre et lui déchirait 
les jambes avec ses griffes et ses dents, qu'il s'enfonçait ensuite 
dans les eaux, dans les montagnes, dans les forêts et en devenait 
le cœur (2). 11 se réveilla tout épouvanté et fit ensuite approcher 

il) Torquenjada, Moiiarq. itui , lil). Il, (ap. 'il. 

' -2) Ce soii^xc a nu ia[)i)(irt dirccl avci: les MipersUlioiiy do la sorcellerie chez 
les Mexicaius coiiuae clicz les populations de rAaierique-Ceulrale où l'on 



— 151 — 

ses devins, avec ordre de lui expliquer son rêve. Ceux-ci lui ré- 
pondirent que l'aigle qui lui dévorait le cœur signifiait que son 
ennemi détruirait sa race et sa maison ; que le tigre faisait allu- 
sion au ravage d'Azcapotzalco, qui était sa capitale et le cœur de 
son royaume; enfin qu'il recouvrerait l'empire, parce qu'il était 
devenu le cœur des eaux, des forêts et des montagnes. Tezozo- 
moc ayant demandé aux devins ce qu'il devait faire pour en éviter 
l'accomplissement, ceux-ci lui répondirent qu'il n'y avait d'autre 
moyen que de tuer Nezahualcoyotl, mais qu'il fallait que ce fût par 
surprise, car on n'y parviendrait jamais autrement (1). 

Quoique Tezozomoc eût atteint une extrême vieillesse, il jouissait 
encore de toutes ses facultés intellectuelles ; mais son corps était 
devenu si débile et si délicat au toucher, qu'il ne pouvait plus ni 
se coucher ni s'asseoir. Il se maintenait enveloppé dans une espèce 
de panier d'osier, tout recouvert de coton en dedans, où l'on fai- 
sait passer la fumée des torches de pin, ce qui entretenait chez lui 
la chaleur vitale 1 2) . C'est ainsi qu'il passa les deux ou trois dernières 
années de sa vie. Se sentant enfin près de mourir, il fit appeler ses 
fils auprès de lui (3). Après leur avoir fait plusieurs recommanda- 
tions importantes, il ajouta que, s'ils voulaient hériter de l'empire, 
il fallait qu'ils tuassent Nezahualcoyotl. Il désigna ensuite pour 
son successeur le sixième de ses fils, nommé Quelzalayatzin, en 



croyait qu'uu homme pouvait se changer en oiseau ou animal quelconque. 
C'est peut-être une allusion au Tcpeyololl, ou le Cœur de la Montagne, divi- 
nité des Aztèques, génie des monts, dos eau\ et des forêts. Il n'est nullement 
impossible que Tezozomoc, imbu des idées de son pays, ait fait un tel songe. 
Tous les grands rois furent de grands magiciens chez ces nations. Nezahual- 
coyotl avait cette réputation ainsi que Gucumatz et Qikab chez les Qui- 
ches. 

il) Codex Chimalpopoca, Hist. Chron., ad an. I, TecpatI, 1428.— ktliho- 
chitl, Hist. des Chichimèques, tom. I, chap. 21. — Torquemada, Monarq. 
Ind., lib. II, cap. 24. 

(2) Torquemada, ibid. ut sup. 

(3) Codex Chin)alp. Hist. Chronol.,ad an. XIII Acatl, 1427. — Torquemada 
et Ixtlihochitl ne font venir ici que trois de ses fils, que ce dernier nomme 
xMaxtla, Tayatziu (Quetzalayatzin) et Tlizpatziu. 



/ 



— 152 — 

disant : « C'est toi (jui me remplaceras ici et régneras en Azca- 
potzalco (1). » Tezozomoc mourut le jour Ce Cozcaquauhtli, qua- 
trième du mois de Tlacaxipehualiztli, qui commençait l'an- 
née XIII Acatl, ou 24 mars 1427 (2). Il était âgé de cent qua- 
rante-trois ans (3). 

Malgré sa politique tortueuse et perfide, ïezozomoc peut être 
regardé comme un des plus grands rois de l'Anahuac. Considéré 
comme administrateur et comme souverain, on ne lui doit que 
(les éloges; car il s'occupa constamment de la félicité publique 
et de l'amélioration des classes inférieures, tout en se montrant 
le fléau des princes et des grands. Comme il sentait le prix de 
l'instruction, il avait voulu que la nation y participât : il érigea 
des universités et des collèges avec des maîtres habiles qui fureni 
salariés ; il fut un des premiers à encourager les célèbres écoles de 
Tetzcuco qui commencèrent, sous son règne, à remplacer avanta- 
geusement celles de Culhuacan, et à se distinguer par la variété 
de leurs connaissances et la pureté avec laquelle on y parlait la 
langue nahuatl. Il était réglé dans ses repas et dans sa vie ordi- 
naire, et tout, autour de lui, avait un caractère d'austérité, dont 
s'imprégnaient ceux qui vivaient à sa cour, ce qui contrastait 
avec les magnificences de l'étiquette toltèque, adoptées naguère à 
Tetzcuco : aussi garda-t-il, jusque dans la plus extrême vieillesse, 
l'usage complet de ses facultés physiques et morales. Dans la dis- 
tribution de la justice, il fut toujours inflexible : ni le rang ni les 
richesses ne pouvaient sauver les coupables; ses propres enfants 
étaient soumis au châtiment, comme les derniers de ses sujets. Ses 
mœurs étaient réglées comme sa table, et il exigeait des autres la 
même rigidité : il fit plusieurs lois pour le maintien de l'honnêteté 



(1) Codex Chimalpopoca, ubi siip. 

(î?) Si cette date, doiintc par htlihothill, est absolument exacto, elle ter- 
mine la qucstidii, ])"r|)loie jusqu'ici , du coninK'iiconii'iit de raiinoc iiie\i('aino. 

i3) Ixtiiliochill cl Torqiiciiiati.i lui prèlcul un Ûi.^(' plus avance encore; mais 
nous nous eu tenons h la chronologie du Codex Chimalpopoca. 



— 153 — 

et tint la main à leur stricte exécution (1). Il paraît certain qu'une 
grande partie de sa haine pour Ixtlilxochitl provenait de sa vie 
efféminée, et que ce qui l'enflamma davantage, dans ses dernières 
années, fut la connaissance qu'il eut du concubinage adultère de 
sa bru, épouse de son fils Chalchiuh-Tlatonac. 

Aussitôt que le monarque eut rendu le dernier soupir, avis en 
fut donné aux rois de Tiatilolco et de Mexico , ainsi qu'à tous ses 
autres parents et feudataires, afin qu'ils se tinssent prêts à assister 
à ses funérailles. La plupart arrivèrent le lendemain, au lever de 
l'aurore (2). Nezahualcoyotl n'en apprit la nouvelle que deux jours 
après, par des gens de sa maison, qui, ayant vu, au marché d'Az- 
capotzalco, les majordomes du palais acheter certains objets dont 
on n'usait qu'à l'enterrement des princes, s'enquérirent de ce 
qui était arrivé et se hâtèrent d'aller le reporter à leur maître (3). 
11 commanda aussitôt qu'on lui préparât son bouquet (4), et se 
mit en chemin avec sa suite pour Azcapotzalco, oii il arriva préci- 
sément le- quatrième jour de la mort du roi. C'était celui qui était 
désigné pour les obsèques. Étant entré dans la salle de réception, 
il y trouva tous les princes assis suivant leur ordre : sans faire 
attention à la surprise que causait sa présence, il les salua les 
uns après les autres et alla prendre place auprès de Maxtlaton, 
qui, connue le plus jeune, occupait la dernière. Il lui fit son com- 
pliment de condoléance, et, lui ayant présenté son bouquet, il 
s'assit, ayant l'air de pleuier comme les autres (5). On remarqua , 
cependant que Maxtlaton, au lieu de recevoir le bouquet, comme 



(l'i Alv. Tezozomoc, Cronica Mexicaua, etc. — Veytia, Hist. Anlig. de Mexico, 
tom. II, cap. 42. 

(2) htlilxochitl, Hist. des Chichimèques, tom. I, chap. 22.— Torqiiemada, 
Mouarq. lud., lib. II, cap. 25. 

(3) Torquemada, Monarq. Ind., lib. II, cap 25. 

(4) C'est ua bouquet de fleurs à la main que les princes et seigneurs aztè- 
ques et autres de la langue uahuatl se saluaient en allant se visiter , surtout 
s'ils allaient visiter un homme supérieur en rang. 

(5) Torquemada, ibid. ut supra. 



— 154 — 

il était d'usage, tourna le dos avec dédain, sans répondre à la 
politesse de Nezaliualcoyoïl (1). 

Quetzaiayatziii avait gardé dans sa mémoire les recommanda- 
tions de son père mourant, relativement à Nezahualcoyotl. Il en 
parla secrètement à Maxtlaton. Celui-ci répondit qu'il y avait un 
temps pour tout; qu'il serait de la dernière inconvenance d'exciter 
des désordres qui troubleraient les cérémonies funèbres célébrées 
en l'honneur du roi, auxquelles assistaient tant de nobles sei- 
gneurs, qui en seraient indubitablement offensés et qu'on les 
blâmerait de commettre un meurtre, au moment où ils ne devaient 
penser qu'à pleurer la mort de leur père. En conséquence, cette 
exécution fut remise à un autre moment. On acheva tranquille- 
ment les obsèques de Tezozomoc, dont le corps fut brûlé avec 
toutes les cérémonies et les rites des ïoltèques ; on réunit ensuite 
ses cendres qui furent placées dans le temple principal d'Azca- 
potzalco. Aussitôt après, Nezahualcoyotl, averti, par le roi Tlaca- 
teotl, de ce qui se tramait contre lui, se hâta de (juitter cette capi- 
tale, sans prendre congé de personne, et retourna à Tetzcuco (2). 



(1) Ixtlilxochitl, Décima Relaciou, etc. 

(2) Torquemada, ibid. — htlilxochitl, Hist. des Ctiichinièques, toiu. I, 
chap. 22. Ixtlilvochill dit ici que ce fut Montézuma et noa TIacateotl qui 
donna ce conseil à Nezahualcoyotl. 



CHAPITRE TROISIÈME. 



Maxllaton se fait reconnaître chef de l'empire tépanèque, contre les droits de 
son frère Quetzalayatl. Celui-ci se retire à Mexico-Tenochtitlan Sa conver- 
sation avec Chinialpopoca est rapportée à Maxtlaton. Celui-ci l'invite à un 
festin et le fait massacrer. Chinialpopoca, voué à la mort par 3Iaxtlaton, 
veut se sacrifier à Huitzilopochtii. Muxtiaton y met obstacle. 11 cherche à 
attirer Nezahualcoyotl dans un piège pour le faire mourir. Nezahualcojotl 
s'échappe d'Azcapotzalco à Tetzcuco. Premières tentatives en sa faveur. .Son 
frère Quauhtiehuanilzin l'engage à se retirer. Fuite de Nezahualcoyotl. Il 
est poursuivi par les satellites de Maxtlaton. Plusieurs de ses partisans se 
joignent à lui. 11 gagne la frontière de Iluexotzinco. Maxtlaton fait tuer 
Chimalpopoca et Tlacateotl de Tlatilolco II veut rétablir lancien Iribut 
sur Mexico et fait bloquer cette ville. Indignation de la noblesse et du 
peuple mexicain. Ib se préparent à la guerre contre les Tépanèques. Élecliou 
d'un nouveau roi. Magnanimité de Montézuma-IIhuicamina. Il fait élire 
Itzcohuatl. Qiiauhtlatohua, prince de Tlatilolco. Nezahualcoyotl à Huexo- 
tzincoet à Tlaxcallan. 11 y est reçu en roi. Les républiques mettent leurs 
troupes à ses ordres. Ligue des nations contre les Tépanèqurs. Nezahual- 
coyotl marche sur Tetzcuco. Prise d'Aculmau et de Coatlychan. Premières 
victoires de Nezahualcoyotl. Mexico, serré de près par les Tépanèques, 
invoque le secours de ce prince. Perfidies du prince de Chalco. Quauh- 
titlan secoue le joug des Tépanèques. Nezahualcoyotl et Itzcohuatl unis- 
sent leurs forces contre Azcapolzalco. Siège de cette ville. Bataille de 
Petlatlacalco. Défaite des Tépanèques. Prise d'Azcapotzalco et mort de 
Maxtlaton. Les provinces tépanèques se soumettent à Itzcohuatl. Conimeu- 
cement de la grandeur de Mexico. 



Tezozomoc laissait huit fils légitimes, tous puissants et maîtres 
de nombreux vassaux , plusieurs autres enfants qu'il avait eus de 
ses concubines et une descendance considérable, issue des uns et 
des autres, pendantsonlongrègne. Ouetzalayalzin,le sixième, avait 



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été désigné pour lui succéder au trône ; mais il était timide et irré- 
solu. Dès le moment où Tezozomoc eut rendu le dernier soupir, 
Maxtlaton{l), envahissantle palais, à la tète de ses vassaux, en avait 
pris le commandement, et c'était de lui que tous les ordres avaient 
émané pour l'ensevelissement du monarque et l'ensemble de ses 
funérailles. Maxtlaton était seigneur de Coyohuacan : il n'était que 
le septième des fils du roi défunt ; mais c'était un honmie fier et 
.;;uerrier, et, sans s'inquiéter de ses dernières volontés, il pensa que 
la couronne devait appartenir à celui qui saurait la prendre et 
qui se sentirait capable de gouverner. En conséquence, il se fit 
proclamer, quatre jours après les obsèques de son père. Quetza- 
layatzin avait des partisans, entre lesquels il fallait compter les 
rois de ïlatilolco et de Mexico-Tenochtillan ; mais le plus grand 
nombre se rangea du côté de Maxtlaton, avec les guerriers les 
plus distingués de l'armée lépanèque, et ses autres frères, redou- 
tant de se faire de lui un ennemi, l'acceptèrent sans hésiter. Le 
nouveau roi, connaissant la pusillanimité de celui qu'il venait de 
supplanter, lui donna en échange sa seigneurie de Coyohuacan, 
dont il alla aussitôt prendre possession : mais, ayant eu lieu d'ap- 
préhender quelque trahison, il se retira, quelques jours après, à 
Mexico, auprès du roi Chimalpopoca (2). 

Ce prince était alors occupé à faire rebâtir le temple de Huil- 
zilopochtli (3). Il reçut Quetzalayalzin avec les honneurs dus à 
son rang et le traita avec une distinction marquée. Il y avait 
cent cinq jours que Maxtlaton avait saisi le sceptre des Tépa- 
nèques, lorsque Quetzalayatzin , causant un soir avec Tlacaleot- 
zin, roi de ïlalilolco, et Chimalpopoca, celui-ci , l'interrompant 
tout à coup, lui dit : « Je m'étonne, seigneur, que vous vous 

(1) Maxftaion, augmentatif de Maxlla, pague, caleçou. C'était apparem- 
ment un sobriquet. Ce prince n'était que le septième des fils de Tezozomoc, 
suivant le Codex Chimalpopoca ; il en était l'aîné, suivant Ixtlilxochitl. 

(2) Torquemada, iNlonarq. Ind., lib. 11, cap. 2(). — htlihochitl, Hist. des 
Cbichimèques, tom. I, chap. 22. 

\3) Codei Chimalp., Hisl. Chronol., ad an. I Tecpati, 1128. 



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« soyez laissé dépouiller de la puissance que vous avait léguée 
« votre père Tezozomoc, et que vous ayez souffert que votre frère 
« s'en emparât. C'est vous qui êtes le roi des Tépanèques. — Il 
« est bien difficile, répondit le prince, de recouvrer une cou- 
« ronne perdue, surtout quand elle est possédée par un homme si 
« puissant. — Suivez mon conseil, reprit le roi de Mexico, et vous 
« saurez la ressaisir. Faites construire un palais : vous inviterez 
« ensuite Maxtlaton pour en célébrer l'inauguration, et vous l'y 
« tuerez au moment où il y pensera le moins (1), » 

Les trois princes continuèrent, pendant quelque temps, à causer 
sur cette matière, sans s'apercevoir que leur conversation était en- 
tendue par un nain, nommé Telon, servant de page àQuetzalayatzin 
et qui se tenait caché derrière un des piliers de la salle. Ce prince 
étant retourné plus tard à Azcapotzalco, le nain s'empressa d'aller 
raconter secrètement à Maxtlaton l'entretien des trois princes : 
celui-ci lui commanda de garder le silence, en lui promettant de 
grandes récompenses. Mais, furieux contre son frère, il fit venir tous 
les architectes de la ville et leur ordonna de bâtir un palais pour 
Quctzalayatzin, disant que, quoiqu'il lui eût donné la seigneurie 
de Coyohuacan, il voulait toujours le conserver à sa cour. On se 
mit aussitôt à l'œuvre, et, dès que l'édifice fut terminé , il invita 
son frère à venir en célébrer l'inauguration. Au moment le plus 
joyeux du festin, il fit entrer ses sicaires, et le malheureux prince, 
ayant été percé de coups, tomba dans le piège même dont l'idée 
lui avait été suggérée par Chimalpopoca. Le roi de Mexico avait 
été, de son côté, invité à la fête, mais il s'en était excusé sous 
prétexte qu'il était occupé, ce jour-là, à célébi;er un sacrifice solen- 
nel à Huiizilopochtli (2). 

Dès qu'il eut appris le sort de Quetzalayaizin, il devina facile- 
ment que Maxtlaton, averti de la conversation qu'il avait eue avec 

(1) Codex Chimalp., ibid. ut sup. — Ixtlikochitl, Hisf. des Chichimèques, 
lom. I, chap. 22. — Torqueraada, Monarq. [iid.. lib. II, cap. 26. 

(2) Ixtlilxochill, ibid. ut sup. 



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lui, ne l'avait convié au banquet que dans le dessein de le faire pé- 
rir avec son frère. Bien persuadé que le monarque saisirait la pre- 
mière occasion de se vonf;or , il comprit qu'il ne lui restait plus 
d'autre ressource que de prendre les armes et de se décider à 
vaincre ou à mourir. Il songea, dès lors, à se mettre en mesure 
d'armer la nation mexicaine et de la préparer à la guerre. Avant 
de se déclarer, toutefois , il voulut se convaincre , par un strata- 
gème , des véritables dispositions de Maxtlaton et jusqu'à quel 
point il pouvait compter sur ses stijets dans ces conjonctures dif- 
ficiles. « Plutôt que de mourir d'une manière ignominieuse des 
« mains du tyran tépanèque, dit-il à Tlacateotl (1) , j'aime mieux 
« faire comme certains de mes ancêtres qui moururent à Atlauhco, 
« et me sacrifier, ainsi qu'eux, dans une danse sacrée, à notre dieu 
« Huitzilopochtli. Nous verrons alors quels sont les véritables sen- 
« timents de nos vassaux; instruits du motif de notre sacrifice, 
« s'ils nous aiment, ils jetteront le cri de guerre pour nous dé- 
« fendre; s'ils se montrent indécis, mieux vaut consommer le sa- 
« crifice et finir par une mort glorieuse. » 

Il ne tarda pas à mettre son dessein à exécution. Revêtu des 
ornements du dieu Huitzilopochtli , Chimalpopoca se rendit au 
temple, accompagné d'un grand cortège de seigneurs et de dames 
de haut rang qui avaient formé la résolution de mourir avec lui. La 
danse commença; mais, au moment où les prêtres s'apprêtaient 
à saisir les premières victimes pour les immoler sur la pierre fa- 
tale, arriva un parti nombreux de soldats tépanèques qui mirent 
aussitôt ariêt sur le sacrifice par ordre de Maxtlaton. Non moins 

(1) Torquomada, Monarq. Iiid., lib. II, cap. 28. Cet auteur ainsi qu'Ixtlil- 
xochitl rapportent cucorc ici plusieurs légendes et contes populaires tels que 
la prison de Chimalpopoca dans une cage fort grande et son suicide, faits qui, 
Ions, paraissfnt en i ontradiction avec l'histoire véritable, quoique plusieurs 
de ces coules soii'iit appuyé.^ plus ou nioiiis sur (îcs priulurrs nK"\ic;iiiies, 
mais faites, sans doute, à i'usajîc du peuple. Nous aimons niieuv nous en ré- 
férer aux documents originaux qui paraissent écrits par des hommes sérieux 
et instruits. 



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artificieux que sou père, ce prince ne s'était pas laissé prendre à 
un tel piège : instruit des préparatifs belliqueux de l^himalpo- 
poca, et s'imaginant que la danse sacrée n'avait lieu que pour en- 
flammer davantage les Mexicains à prendre les armes , il s'était 
décidé, sans délai, à y mettre obstacle. Mais, d'un autre côté, se 
voyant menacé, dans sa puissance, par les rois de Tenochtitlan et 
de Tlatilolco, et prévoyant les embarras tju'iis pouvaient Ini sus- 
citer, d'un moment à l'autre, parleur alliance avec Nezahualcoyotl, 
il prit la résolution de se défaire à la fois de ces trois princes. 

Depuis l'avènement de Maxtlaton, Nezahualcoyotl ne vivait plus 
à Tetzcuco qu'avec une extrême défiance. Au lieu des deux gou- 
verneurs que Tezozomoc y avait placés, pour régir les intérêts 
municipaux de cette ville, c'était un de ses frères, nommé Tlil- 
man , bâtard d'Ixtlilxochitl , qui en avait obtenu l'administra- 
tion à lui seul. Lié, depuis son enfance, avec le monarque tépa- 
nèque, dont il servait avec dévouement tous les intérêts, il haïs- 
sait intérieurement son jeune frère, dont la légitimité et les pré- 
tentions offusquaient son orgueil. Il l'accueillit cependant avec 
(les démonstrations courtoises, au moment où il prit posses- 
sion de son poste; mais le prince savait à quoi s'en tenir sur 
ses véritables sentiments , et il ne se hasarda plus dès lors à 
s'éloigner de son palais, qu'avec les précautions les plus minu- 
tieuses (1). Le jour même où Chimalpopoca avait fait mine de s'of- 
frir en sacrifice, jNezahualcoyotl reçut l'ordre de se rendre à Az- 
capotzalco, sous le prétexte d'y traiter de quelques affaires rela- 
tives au gouvernement de la province de Tetzcuco. Malgré ses 
défiances , il résolut d'obéir; il prit un acalli (2) sur le lac et alla 
se faire débarquer à Tlatilolco, au quartier de Contlan, chez 
un de ses amis, nommé Chichincatl. Informé du motif de son pas- 
sage, celui-ci chercha à le dissuader de se rendre à Azcapotzalco, 

(1) Veytia, Hist. Antig. de Mexico, tom. III, cap. 42. 

\2) Acalli, c'cst-à-dirc, Maison d'eau : expression dans la langue uahuati 
pour rendre toute espèce de barque, navire, etc. 



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Maxtlaton ayant arrêté non-seulement de le faire périr lui-même, 
mais encore d'envelopper dans le même sort Tlacateotzin et Chi- 
malpopoca, dont il connaissait la trahison Le prince persista 
néanmoins dans l'idée de se présenter au monarque. En arrivant 
au palais, il envoya annoncer à Maxtlaton qu'il attendait ses or- 
dres, pour être admis en sa présence; mais, dans l'intervalle, il fut 
prévenu secrètement, par un des officiers présents dans les anti- 
chambres, que les gardes stationnés dans la première cour avaient 
été, depuis le matin, postés en cet endroit pour le tuer ; sur cet 
avis, il s'enfuit par les jardins et reprit le chemin de Tlatilolco, 
d'où il se rembarqua en toute hâte pour Tetzcuco. Le despote, 
voyant qu'il avait réussi à s'échapper, déchargea sa colère sur les 
soldats et les envoya au supplice (1). 

Mais Maxtlaton n'était pas homme à renoncer facilement à 
ses résolutions; l'inquiétude qu'il remarquait, depuis la mort de 
Tezozomoc, dans la plupart des seigneuries de l'Anahuac, non 
moins que les qualités brillantes de Nezahualcoyotl et la faveur 
dont il jouissait à la cour d'Azcapotzalco, lui faisaient comprendre 
la nécessité d'en finir promptement avec ce jeune prince, qui pou- 
vait, avec le temps , devenir pour lui un rival redoutable. N'en 
pouvant venir à bout par la ruse, il résolut d'employer la force 
ouverte; une troupe d'élite se mit en marche pour Tetzcuco, avec 
l'ordre de l'attaquer dans son palais, et de rapporter, à quelque 
prix que ce fût, la tête du fils d'Ixtlilxochit!. Par un hasard provi- 
dentiel, un macéhual, natif de Cohuatepec, qui se trouvait présent, 
avaittontentendu.il partit aussitôt eten alla donner avis à Tomihua, 
seigneur de cette ville. Celui-ci était entièrement dans les intérêts 
de Nezahualcoyotl : sur la déposition du macéhual, il réunit, à la 
liAte, une partie de ses vassaux, et, se joignant à quelques autres 
seigneurs de Huexotia et de Coatlychan , déjà compromis pour 
avoir trop ouvcrtenieut montré leurs sympathies, il se rendit à 

(1) IitliUochill, liisl. des Chicliinièques, toin. 1, cliap. 2i. 



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ïetzcuco, résolu à repousser, s'il lo fallait, la force par la force, 
afin de sauver les jours du prince. 

En entrant dans la ville, ils se dirigèrent tout droit au palais de 
Cillan, cachant leurs armes et annonçant l'intention d'aller prendre 
part à une partie de paume à laquelle ils auraient été invités. C'é- 
tait, en effet, un divertissement auquel Nezahualooyotl se livrait fré- 
quemment et qui lui permettait de réunir JDeaucoup de monde à 
la fois, sans exciter trop de soupçons. Ils s'empressèrent, en arri- 
vant, de lui faire part des ordres donnés par Maxtlaton et du 
dessein qu'ils avaient conçu de recevoir ses sicaires, les armes à 
la main, en proclamant ses droits. Il était temps, disaient-ils, de se- 
couer une tyrannie odieuse, tout le monde soupirant, avec une 
égale ardeur , après le moment de la délivrance. Ils ajoutèrent 
qu'ils savaient de bonne part oii en étaient les préparatifs des 
chefs de Tlaxcallan, de Huexotzinco et de Tepeyacac , destinés à 
soutenir sa cause et que les rois de ïiatilolco et de Mexico-Te- 
nochtitlan étaient tout prêts à s'allier avec eux contre le tyran (1). 

Sur ce discours, Quauhtlehuanitzin , frère naturel du prince, 
guerrier aussi brave dans le combat que sage dans le conseil , se 
leva : il répondit qu'il estimait la loyauté et l'attachement de ceux 
qui venaient de parler; mais il lui paraissait que le temps n'était 
pas encore venu de se déclarer si ouvertement contre le tyran. 
Les amis de Nezahualcoyotl n'étaient pas assez nombreux ei ne 
pouvaient pas encore disposer de forces assez puissantes pour 
résister à Maxtlaton, et les seigneurs des montagnes étaient encore 
trop peu préparés eux-mêmes à prendre les armes en sa faveur ; 
que ce qu'il y avait de mieux à faire pour le moment, c'était que 
le prince se hâtât de se mettre à l'abri des embûches des Tépanè- 
ques, en quittant ïetzcuco, et en se réfugiant à Tlaxcallan , d'où 
il pouvait continuer à animer ses amis et ses vassaux , tout en se 
ménageant les secours des chefs de la montagne (2). 

(1) Id., Undeciina Relacion, etc. — Veytia, Hist. Aiitig., tom. III, cap. 46. 

(2) Id., ibid. 

III. il 



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Ces paroles si sages trouvèrent de l'écho dans toute l'assemblée. 
Mais, avant que Nezahualcoyotl eût eu le temps de mettre à profit 
l'avis de son frère, les officiers tépanèques chargés de le prendre 
arrivèrent à ïeizcuco. Pendant que les soldats se répandaient 
dans la ville, s'cmparant de toutes les issues, afin qu'il ne pût s'é- 
chapper, ils S3 rendaient, de leur côté, au palais de Cillan. Fei- 
gnant d'ignorer les motifs de leur venue , le prince leur fit servir 
une riche collation ; mais, dans l'intervalle, il envoya un de ses 
serviteurs à son ancien précepteur Huitzilihuill, pour lui denian- 
di'r conseil dans cette situation pressante. « Va dire à mon élève, 
« répondit le vieillard, de prendre courage et de faire son devoir ; 
« qu'il aille demander le secours de Huexotzinco de Tlaxcallan et 
« de Tototepec. 11 en connaît les habitants : ce sontdes hommes va- 
« leureux, presque tous de race chichimèque ou othoniie : ils ne l'a- 
ce bandonnerontpasetils sontprêts à sacrifier leur vie pour lui (1).)) 

Sur cette réponse, le prince quitta son palais et gagna la cam- 
pagne par le conduit d'un aqueduc. H passa la nuit dans les bois 
voisins; étant entré delà dans la montagne, il gagna le village de 
Coatitlan, presque en entier habité par une population de tisse- 
rands. Déjà les satellites de Maxtlaton étaient sur ses traces, et 
et un homme de peine qu'ils avaient rencontré sur le chemin leur 
désigna l'endroit vers lequel il s'était dirigé: mais les gens du vil- 
lage, voyant qu'on le poursuivait, le cachèrent sous un amas de 
toiles de nequen , sans qu'il fiit possible de découvrir sa retraite. 
Ses ennemis le cherchèrent vainement; ils employèrent la torture 
pour en arracher le secret à ceux qui l'avaient caché; tout fut 
inutile, et plusieurs même, pix^^rant la mort à la trahison, péri- 
rent pour sa défense. De ce nombre furent Tochnian, seigneur de 
(Coatitlan, et une dame noble, nommée Matlalintzin. Voyant alors 
{pi'ils n'en pouvaient venir à bout, les soldats tépanèques se dis- 
persèrent dans les environs, comptant bien le voir sortir d'un côté 

(1) Ixtliixochitl, Ilisl. des Chichiinèqiics, tom, I, cliap. 25. 



— 163 — 

ou de l'autre. Cet espoir fut éfjniement trompé ; après quelques 
autres incidents, il gagna le palais de Tetzcutzinco , l'une des an- 
ciennes résidences de son père (1). 

Plusieurs seigneurs de ses amis l'attendaient en cet endroit, 
après avoir couru, comme lui, par monts et par vaux, afin de le 
rejoindre. La même nuit, Nezahualcoyotl tint conseil avec eux sur 
ce qu'il y avait à faire : il fut résolu qu'il enverrait des messagers 
à Chalco, annonçant le dessein qu'il avait d'en finir avec cette vie 
de périls et d'aventures et de tenter le sort des armes, pour recou- 
vrer l'héritage de ses ancêtres, comme la seule voie capable de le 
délivrer des persécutions de Maxtlaton. Quoique le prince de 
Chalco se fût montré, dans le temps, des plus opposés à son père, 
il le suppliait de ne pas oublier leurs liens de parenté et de lui 
venir en aide avec ses troupes contre le tyran. D'autres messa- 
gers furent envoyés avec les mêmes ordres de différents côtés, 
après quoi , il se mil en chemin, avec le reste de ses amis , pour 
gagner, par le nord-est, la frontière de Tlaxcallan. Il ne s'arrê- 
tait que dans des localités dont les chefs lui étaient connus et sur le 
dévouement desquels il pouvait compter, leur faisant part de ses 
desseins, et les engageant à se tenir prêts, avec leurs vassaux, 
pour le moment de son retour (2 . Un Othomi nommé Quacoz , 
qui avait été au service de la reine sa mère, le conduisit par des 
sentiers à lui connus, dans les défilés de Patlachluhcan, d'où ils 
gagnèrent le village d'Atlauhcatepec et celui de Tiiliuhquile- 
pec , voisins de la frontière tlaxcaltèque. Étant ensuite allé 
chercher à Tetzcuco les femmes du prince, il les lui amena en ce 
lieu, vêtues en femmes du peuple, afin qu'elles pussent échapper 
aux regards des observateurs (3) : trois d'entre elles y accouchèrent 
chacune d'uu fils,* et ils reçurent de leur père des noms destinés à 
rappeler toujours la mémoire de cette fuite (4) . 

(1) Torqueraada, Monarq. Incl., lib. II, cap. 33. 

(2 Torquemada, Monarq. Irid., lib. II, cap. 33. — IvtiiUochi!!, ubi suji. 

(3^ Codex Chimalp., Hi.st. Chron., ad an. 14'28, Ixllilxoihiti, ibid. 

[i] Codex Chimalp., ibid. — Le premier de ces enfants liita;>pt'lé Tlecoyoll^ 



— 16 



4 



Cependant Maxtlaton, craignant que Chimalpopoca et Tlaca- 
teotzin ne parvinssent, de leur côté, à déjouer ses projets de ven- 
geance, avait envoyé, dans le même temps, des hommes armés à 
Mexico, avec l'ordre exprès de tuer les deux rois partout oîi on les 
rencontrerait. En arrivant à Tcnochtitlan, ils allèrent droit au 
temple de Huitzilopochtli, où le premier était occupé avec quel- 
ques sculpteurs qui travaillaient à une statue du dieu Texuchilotl. 
Pour éloigner tout soupçon, l'un des officiers tépanèques entra 
seul auprès du roi et le pria de vouloir bien passer avec lui dans 
une salle voisine, ayant, disait-il, à lui communiquer une affaire 
importante. Chimalpopoca lui montra le chemin ; mais, dès qu'il 
se fut éloigné des siens, les meurtriers tombèrent sur lui et l'assom- 
mèrent à coups de massue. En se retirant, ils crièrent aux Mexi- 
cains d'aller rejoindre leur roi qu'ils avaient trouvé endormi et 
prirent rapidement la roule de ïlatilolco. Prévenu de leur appro- 
che, Tlacateotzin avait chargé à la hâte une barque de ce qu'il avait 
de plus précieux en or et en pierreries et avait pris le chemin de 
ïetzcuco. Mais un de ses domestiques l'avait trahi, dans l'espoir 
de gagner les bonnes grâces de ses ennemis : ceux-ci coururent 
aussitôt sur ses traces et l'atteignirent au milieu du lac. Là un 
combat s'engagea : dans la lutte, son acalli, trop pesamment 
chargé, chavira, et il périt noyé avec toutes ses richesses. Ainsi 
finirent les deux rois des Mexicains. Mais les Tenuchcas ne tardè- 
rent pas à tirer vengeance des assassins : ayant découvert le corps 
de Chimalpopoca , ils se mirent aussitôt à leur poursuite ; ils les 
atteignirent avant qu'ils eussent eu le temps de débarquer au ri- 
vage de Tlacopan, et en tuèrent le plus grand nombre (An I ïec- 
patl, 1428). 
La nouvelle de cet attentat causa dans toute la cité une émotion 



nom qui so donnait, suivant Moiina, à une sorte de massepain, mais qui, éty- 
niolo^Mqiicniont, sif^nifle Renard de feu; le second retjnt le nom de Tliliuh- 
quilepell, de la montagne de ce nom où ils étaient, et le troisième de Tla- 
huexnl, qui se rapporte à une sorte de dindon sauvage. 



— 165 — 

difficile à décrire. Également partagés entre la crainte et l'indi- 
gnation, les Mexicains enlevèrent religieusement les cadavres de 
leurs rois et célébrèrent leurs funérailles avec les honneurs accou- 
tumés. A la vue du corps sanglant du souverain, Quauhtlecohuat- 
zin, frère naturel de Cliimalpopoca, qui exerçait la charge de Tla- 
cochcalcatl, ou grand-maître des armes de ïenochtitlan, s'écria 
avec tristesse : « Ils ont tué la fleur de la patrie : c'est maintenant 
(( que la guerre éclatera terrible, et que l'on verra couler le sang 
c( des captifs sur la pierre du sacrifice (1). » 

Pendant les jours suivants, l'indignation publique, loin de s'a- 
paiser, ne fît que croître : les jeunes gens demandaient la guerre 
à grands cris, en frappant sur leurs boucliers; mais les vieillards, 
redoutant la vengeance de Maxtlaîon, s'efforçaient de les calmer. 
Ils avaient encore trop présentes devant les yeux la misère des 
Mexicains et l'oppression sous laquelle ils avaient été si long- 
temps courbés. Les artisans , qui craignaient de se voir im- 
poser de nouveau les lourdes charges dont ils avaient été dégre- 
vés , depuis si peu de temps , par Tezozomoc , les conjuraient, de 
leur côté, de ne point s'abandonner aux éclats d'une colère dont 
les conséquences ne rendraient leur servitude que plus dure et 
plus cruelle. Leurs appréhensions n'étaient , d'ailleurs , que trop 
bien fondées. En frappant Chimalpopoca et Tlacateotl, Maxtlaton 
se montrait décidé à briser tous les obstacles pour consolider sa 
puissance. Voulant châtier les Mexicains de l'opposition de leur 
roi, il avait pris le parti de leur ôter, par un redoublement d'impôts 
et de corvées, les moyens de lui faire aucune résistance. En effet, 
ses officiers ne tardèrent pas à arriver. Le sénat mexicain était as- 
semblé pour l'élection d'un roi : ils se présentèrent avec hauteur 
devant les Tenuchcas et, ajoutant l'insulte à l'orgueil de leurs ma- 
nières, ils dénoncèrent la résolution du monarque tépanèque ; ils 



(1) Cod. Chimdp.,Hist. Chrouol., ad an. 1428. Velancourt place la mort de 
Chimalpopoca au 31 mars 1427. (Teatro Mexicauo, etc.^ 



— 166 — 

conclurent eu disant que des {jaides avaient été placées tout à l'en- 
tour du lac, aux divers débarcadères que Mexico avait en terre 
ferme, afin de tenir la ville bloquée, jusqu'à ce que ses citoyens se 
fussent engagés entièrement à se soumettre à la volonté de Max- 
tlaton (1). 

r/étaii en quelque sorte une déclaration de guerre. La colère 
brilla dans les yeux du plus grand nombre, en entendant ces pa- 
roles insolentes. Elle éclata dès que les envoyés d'Azcapotzalco se 
furent retirés, et les vieillards firent de vains efforts pour l'apai- 
ser. — « Pourquoi, s'écrièrent-ils, pourquoi Tenuchcas, refusez- 
« vous de vous soumettre? Votre cœur n'est-il pas saisi tie pitié à 
(c la vue de tant de vieillards, de femmes et d'enfants, qui seront, 
« par votre faute, victimes des Tépanèquos? Vos ennemis sont si 
« nombreux, que les montagnes en sont couvertes, et, sivousn'ac- 
« ceptez leur joug, il vous faudra combattre un contre plus de dix. 
u Ils sont défendus par les forêts et les monts, et nous, nous n'a- 
« vons pas même un rocher où nous puissions nous dérober à leur 
« fureur (2). » 

Ouand les vieillards eurent cessé de parler, mille voix s'élevè- 
rent aussitôt contre cette motion timide : « Nous saurons faire la 
« guerre comme la firent jadis nos pères, répondit-on de toutes 
H |)arts. N'avons-nous donc plus ni flèches ni boucliers? Si la 
« patrie tombe au pouvoir des ennemis, notre honneur, au moins, 
« sera vengé (3). » 

Les vieillards, épouvantés de cette résolution , firent de vains 
efiorts pour la changer; ils montraient aux Mexicains leur pe- 
tit nombre, en leur exagérant les forces de Maxtlaton. « Et nous 
« donc, s'écrièrent , dans la muliitudc , les jeunes gens de toute 
« classe, ouvriers, pêcheurs et marchands, nous comptez-vous 
« pour rien? Nous saurons venger la mémoire de notre roi et 

(1) Vi'jtia, Ilist. Aiili-. de Mexico, loin. III, rap. '>(). 

(2) Alv. Tczozoïnoc, Crouica iMe\icaria, MS., cap. 0. — Torqncinaiia, Mon. 
lud., lib. Il, cap. :}2. 

(3) Codex Chimaip., lli.-,(. Chroii., ad an. 1 i28. 



— H)7 — 

u nous faire respecter par le monde entier. — xVllezdunc, répon- 
« dirent les vieillards, vaincus par ce dernier trait, allez! Si vous 
K revenez vainqueurs des Tépanèques, vous serez nos égaux ; nous 
« vous anoblirons , vous , vos femmes et vos enfants. — La 
« guerre, la guerre! s'écrièrent-ils tous alors, d'une voix unanime. 
c< Que pas un ne reste en arrière dans sa maison, que nul ne s'ar- 
«. réte en chemin, jusqu'à ce que nous ayons remporté la victoire 
c( sur nos ennemis (1). » 

Dès cet instant tout se mit en mouvement dans Mexico, et toutes 
les mains s'employèrent sans relâche aux préparatifs de ia grande 
guerre qu'on allait entreprendre contre les Tépanèques. C'est au 
milieu du bruit et des clameurs de tout genre , que le sénat pro- 
céda à l'élection du nouveau roi. Le choix unanime des anciens 
tomba sur Montézuma, surnommé llhuicamina (2), fils aîné de Chi- 
malpopoca et de la princesse de Quauhnahuac. Mais les seigneurs 
mexicains s'étant rendus auprès de lui, pour lui faire part de son 
élévation , il refusa modestement d'accepter la couronne , allé- 
guant sa jeunesse et son inexpérience. Sur leurs instances, cepen- 
dant, il se rendit au palais où le sénat était réuni ; dans un dis- 
cours rempli de sagesse, il leur conseilla vivement de conférer le 
sceptre à son oncle Quautlecohuatzin , plus connu sous le nom 
d'Itzcohuatl (3). On objecta sa bâtardise : « Quelle que soit la 
c( femme qui lui a donné le jour , reprit Montézuma , elle était 
c( Mexicaine ; elle était votre fille et notre sœur, et le sang d'Aca- 
« mapichtli n'en coule pas moins dans les veines d'Itzcohuatl (4). » 

(1) Alv. Tezozomoc, ibid. ut sup. 

(2) Codex Chimalp. , ibid. — Motitézuma est généralement orthographié 
Moleuhzoma, pris pour Seigneur sévère, mais qui signifie exactement, Celui qui 
s'indigne ou se fâche en dieu ou seigneur; cependant nous continuerons, pour 
plus de facilité , à dire Montézuma, auquel le lecteur est accoulumé. 7i/fU('- 
camina signifie, qui darde des flèches au ciel. Ce prince paraît être le même 
que Tlacaëllel, le héros romanesque des légendes mexicaines de son époque. 

(3) yi:co/(Mrt(<,serpentd'obsidienne. Le Codex Chimalpopocakn donne aussi 
le nom de Teutiehuacatzin. iHist. Chroii. ad an. U2S:] 

(4i Code-i Chimalp., ibid.— Torquemada, Monarq. lid., lib. 1!, cap. 28.— 
Aîv. Tezozomoc, Cron. lUexic, cap. Ci. 



— 168 — 

Sur ces nobles paroles , le sénat et la i)0|)ulation entière se 
rangèrent à l'avis de Montézuma. llzcohuatl était un homme d'un 
âge mùr et d'une grande expérience : à la gravité de ses mœurs 
il joignait une valeur et un courage indomptables; fils d'Acama- 
pichtli, par une des nombreuses concubines de ce prince, il avait, 
sous le règne de Chimalpopoca , exercé la charge de Tlacochcal- 
catl, ou de grand-maître des armes, qui correspondait à celle de 
ministre général de la guerre. Sous les rois mexicains elle était la 
première après la dignité royale, et ils la conférèrent constamment 
à celui des princes de leur famille qu'ils croyaient devoir leur suc- 
céder. En conséquence du refus de Montézuma , IfzcohuatI fut 
placé sur le trône et couronné avec le cérémonial d'usage (1). 
TIatilolco, dé son côté, avait fait choix d'un nouveau souverain 
et avait donné le sceptre à Quaulitlatohua, guerrier illustre, mais 
d'un rang inférieur aux enfants d'Acamapichtli. Malgré l'envie 
que leur inspiraient la prospérité croissante et la supériorité de Te- 
nochlitlan, les TIatiloIques se joignirent aux ïenuchcas pour faire 
la guerre à Azcapotzalco, le désir de la vengeance l'emportant, 
cette fois, sur leurs sentiments jaloux (2). 

Cependant Nezahualcoyotl , après avoir passé quelques se- 
maines dans les villages voisins de la frontière de Tetzcuco, invi- 
siblement gardé par le peuple des campagnes, dont l'attachement 
lui était connu , avait continué son chemin vers le territoire de 
Tlaxcallan. Accompagné de sa famille et des seigneurs de son parti, 
dont le nombre croissait chaque jour, il avait gravi la chaîne du 
Papalotepec et était allé coucher à Apan. C'est là que , la même 
nuit, il eut la consolation de voir arriver des députés de Cholul- 
lan, envoyés par les pontifes, pour lui offrir d'aller faire sa rési- 
dence dans cette ville , en attendant que les troupes qu'on était 

1; IiJ., ibid. 

(•->) Voylia, Hist. Aiitig. de Mexico, toni. III, cap. ôO. — Celte éleclion d'iiu 
guerrier qui n'était pas de saii^' royal parait avoir baissé depuis l'iiiflueiice 
de TIatilolco et avoir été uue des causes de sou infériorité vis-à-vis de Mexico. 



— 169 — 

occupé à lever pour son service danscette république et dans les ci- 
tés voisines fussent prêtes à marcher sous ses ordres. 11 accueillit 
les ambassadeurs cholultèques avec une satisfaction visible : tout 
en déclinant leurs offres, à cause de l'éloignement où il se serait 
trouvé des frontières, il leur en témoigna vivement sa reconnais- 
sance (1). Le lendemain il continua son chemin vers le mont Huilo- 
tepec, où il arriva au coucher du soleil. A ses pieds s'étendaient 
les belles vallées de la seigneurie de Huexotzinco, plongeant déjà 
dans les ombres du soir; de ce lieu il envoya un message aux 
chefs de cette république pour les prévenir de ses résolutions, et 
du dessein qu'il avait de passer incessamment dans leur ville. Plu- 
sieurs nobles de ses amis vinrent encore le rejoindre dans cet en- 
droit : ils arrivaient de Tetzcuco; ils lui apprirent que Ton conti- 
nuait à faire, de tous côtés, des recherches autour de cette ville 
pour le découvrir , et qu'un seigneur nommé Huitzilihuitl était 
mort dans les tourments à cause de lui. 

Nezahualcoyotl sentait vivement la douleur de ne pouvoir 
mettre de suite un terme à ces odieuses persécutions ; mais il n'en 
était que plus ardent à marcher en avant et à pousser ses alliés à 
déclarer la guerre à Maxtlaton. Huexotzinco, où il entra le lende- 
main, lui fit l'accueil le plus empressé : les quatre seigneurs l'ac- 
cablèrent de présents et de caresses, en lui annonçant qu'ils 
étaient prêts à descendre pour lui dans la vallée. Tout les peuples 
du plateau aztèque étaient également fatigués des exactions et de 
la dureté de Maxtlaton : Tenocelotzin, un des quatre chefs Imexot- 
zincas, avait, en particulier, à se plaindre de lui ; il s'était vu forcé, 
quelque temps auparavant, à payer en colliers d'or et en armes de 
toute espèce un tribut onéreux au monarque d'Azcapotzalco, et il 
ne demandait pas mieux que d'avoir l'occasion de les reprendre 
sur le champ de bataille (2). De Huexotzinco, Nezahualcoyotl passa 



(1) Ixtlihochitl, Hist. des Chichiinèqueb, loin. 1, thap. 27. 

(2) Codex Chinialp., Hist. (hron. ad an. 1430. 



— 170 — 

ensuite à TIaxcallan. Celle ville se souvenait de son ori^jine et des 
bienfaits que ses fondateurs devaient aux ancêtres de ce prince; 
depuis le jour où il avait été demander un asile dans ses murs, elle 
n'avait cessé de penser à lui et aux moyens de le rétablir sur le 
trône. Maintenant elle était {)rête; après avoir fait un appel aux 
républi(]ues voisines , elle avait réuni toutes ses forces, résolue de 
n'épargner ni son sang ni ses efforts, pour aider à la ruine de 
la puisssance lépanèque. Elle fit au prince acoihua une récep- 
tion toute royale, A la nouvelle de son approche , les quatre sei- 
gneurs se poitèrent à sa rencontre el l'amenèrent au palais de 
'l'epeticpac, avec les mêmes honneurs ei les mêmes témoignages 
de respect, que s'il eût été déjà en possession de son royaume. Ne- 
zahualcoyotl en fut profondément touché; la nuit venue, il tint 
conseil avec les chefs, et ils arrêtèrent ensemble la résolution de 
commencer la guerre au plus tôt. On Uii annonça que le rende/,- 
vous général des alliés avait été désigné à Calpullalpan, ville située 
à mi-chemin environ de TIaxcallan et de Tetzcuco ; (pi'il y trouve- 
rait des quartiers préparés d'avance pour recevoir les troupes, 
ainsi que les nninitions et approvisionnements nécessaires à une 
longue campagne. 

Ces heureuses nouvelles, si bien faites pour ranimer ses espé- 
rances, comblèrent de joie le fils d'Ixtlilxochitl. Le lendemain, i 
prit congé des seigneurs de TIaxcallan qui accompagnèrent en 
core son cortège assez loin hors de leur ville. Calpullalpan déj)en 
dait de son héritage : il y demeura plusieurs jours, soit pour 
prendre ses dispositions ultérieures, soit pour attendre l'arrivée 
des secours qu'on lui avait promis des diverses provinces du pla- 
teau de Huilzilapan. 11 ne tarda pas à les voir arriver : les guerriers 
deZacatlan, deTototepec, de Tepepolco, de Cempoaîlan, de Cho- 
lullan, de Tepeyacac et d'autres lieux firent, l'un après l'autre, leur 
entrée dans la ville. 11 reçut également des envoyés de Tlalilolco 
et do Tenochtitlan i\\ù vinrenl lui faire part de l'élection de leurs 
FJOuveaux rois ; le choix que les Mexicains avaient fait d'itzco- 



— 171 — 

huati, dont il appréciait les grandes qualités, lui causa un sensi- 
ble plaisir, et il y vit l'augure d'un avenir plus prospère pour les 
nations de l'Anahuac, que le bras du roi des Mexicains lui parais- 
sait seul capable de soutenir dans la lutte qui allait commencer. 
Avant de se mettre en marche, il eut la satisfaction de recevoir la 
réponse du prince de Chalco et de quelques autres seigneurs des 
provinces deHuexotla et de Coatlychan, annonçant qu'ils étaient 
prêts à joindre leurs forces aux siennes (1). 

Sur cette assurance, il prit le chemin de Tetzcuco et alla des- 
cendre à Oztopolco, petit village situé à peu de distance de cette 
capitale, et dont il fit, pour le moment, son quartier général. Sa 
présence y attira un grand nombre des anciens vassaux d'ixtlilxo- 
chitl et des habitants même de Tetzcuco, qui s'empressèrent d'aller 
lui offrir leurs services : mais il est à remarquer que la plupart 
appartenaient à la petite [loblesse ou aux classes inférieures de !a 
province, la haute aristocratie, renfermée dans cette ville avec 
son frère Tlilman , se montrant plus opposée que jamais à son 
élévation. Mais cette résistance ne servit qu'à faire éclater, av*'c 
plus d'avantage, la constance et les vertus de Nezahuaîcoyotl. Son 
parti croissait à tout moment et l'on sentait instinctivement (pie 
c'était lui qui allait enfin régner. 

Le lendemain, la fumée des feux allumés sur ie sommet des 
montagnes voisines, en lui signalant la présence de ses alliés, lui 
annonça en même temps qu'ils étaient prêts à agir d'après ses 
ordres, il en fut comblé de joie : car il voulait, sans retard, livrer 
l'assaut à Tetzcuco, tandis que les alliés se porteraient sur les villes 
d'Aculmaa et de Coatlychan, où les ennemis avaient concentré des 
forces considérables : la première devait être attaquée par les Tlax- 
caltèques et les Huexotzincas et la seconde par les Chalcas. L'at- 
taque eui lieu, en effet, sur tous les points précités. C'était le jour 
Cé-Tecpall (2). Les mouvements des alliés et la réunion d; It iirs 

(1) Torquemada, Monarq. lud., iib. II. cap S". 

{2) Codex Chimalp., lîist. Chron., ad an. Ill Tochtli, 14;j0. — Torquemada, 
ibid., cap. 3i. 



— 172 — 

troupes avaient été concertés avec tant d'ensemble et de rapidité, 
que lesTépanèques, pris à l'improviste, de tous les côtés à la ibis, 
furent culbutés à la première charge, et, après quelques instants 
d'une résistance inutile, ils furent mis dans une complète déroute. 
Un grand nombre périrent sur le champ de bataille ou bien dans 
les retranchements, où ils tentèrent de continuer la défense. Les 
villes d'Aculman et de Coatlychan furent emportées et livrées aux 
flammes. Tamayahuitzin, l'un des chefs de Huoxolzinco, força la 
prejîiière à la tête de ses troupes et tua de sa main Yolcohuatl , 
|)etit-fils de Tezozomoc , qui en était seigneur (1). Quetzalcuixtli , 
qui avait si cruellement trahi la confiance d'ixtlilxochitl à Otom- 
pan, en faisant massacrer le fils de sa sœur, tomba sous les coups 
des Chalcas, à Coatlychan : retranché dans le grand temple, avec 
ses'principaux officiers, il s'y défendit vaillamment ; mais quelques 
soldats, ayant escaladé le téocalli , le précipitèrent du haut en 
bas et lui fracassèrent le crâne (2). 

Pendant ce temps, Nezahualcoyotl livrait bataille aux Tépanè- 
ques devant Tetzcuco ; après leur avoir tué beaucoup de monde, 
il essaya de pénétrer dans la capitale, dont il saccagea quelques 
édifices. Mais son ÎFrère Tlilman avait mis cette grande ville à 
l'abri d'un coup de main, et tout ce qu'il put obtenir fut de rester 
maître de Chiauhtla qui formait comme un de ses faubourgs (3). 
Il s'y fortifia de manière à pouvoir, sans cesse, observer de là ses 
ennemis et les tenir en respect, jusqu'à ce qu'il se vît en état de 
les chasser entièrement de ses domaines. Il s'y trouvait, d'ailleurs, 
à même de continuer ses opérations sur le royaume d'Acolhuacan 



(1) Id., ibid.— Torquemada, ibid. 

(2) Id., ibid. 

(3) Id., ibid. — Ixtlikochitl et, d'après lui, Veytia anirniontque Nczaliuai- 
royotl s'empara alors de la ville de Tetzcuco ; mais le Codex Chiinalpopoca dit 
positivement le contraire, et Torquemada, après avoir appuyé à demi l'opinion 
d'ixtlilxochitl, s'accorde avec le Codex dans le cap. :i.'), etc. C'est lui, d'ailleurs, 
qui avance qu'il s'établit à Chiauhtla, ce qu il n'aurait pas fait s'il avait été 
maître de la capitale, où sa résidence ordinaire était le palais de Cillan. 



— 173 — 

et de se mettre en correspondance avec Itzcohuatl, dont la réus- 
site devait avoir une influence décisive sur les événements de la 
guerre actuelle. 

En eff'et, dans la condition présente de l'Anahuac, le salut de 
l'un et de l'autre paraissait devoir dépendre entièrement de leurs 
succès mutuels : si les armes mexicaines sortaient victorieuses de 
la lutte avec Maxtlaton, aucune puissance humaine ne serait ca- 
pable d'empêcher le triomphe de Nezahualcoyotl. Jusqu'à ce mo- 
ment rien ne faisait prévoir quelle en serait l'issue, aucun enga- 
gement sérieux n'ayant encore eu lieu entre les Tépanèques et les 
défenseurs de Mexico. Après avoir sommé, selon l'usage, le mo- 
narque d'Azcapotzalco de retirer ses troupes et de rendre la 
liberté aux Tenuchcas, Itzcohuatl avait commencé la guerre, en 
attaquant avec fureur les lignes ennemies, aux débarcadères de 
Nonohualco, de Xoconochpalyacac, de Mazatzin-Tamalco et de 
Popotlan (1). C'était dans les premiers mois de l'an 1429. Max- 
tlaton venait d'apprendre successivement le retour de Nezahual- 
coyotl, la prise de Chiauhtla et le sac des deux places les plus im- 
portantes du royaume d'Acolhuacan, après Tetzcuco. Ces nou- 
velles étaient bien faites pour exciter sa colère ; mais se doutant 
peu, dans son orgueil , que les troupes alliées réunies, par ce 
prince, fussent jamais en état de se présenter devant Azcapotzalco, 
il négligea, pour le moment, de convoquer les forces dont il pou- 
vait disposer, se contentant de serrer, chaque jour, de plus près le 
blocus de Mexico. ïl avait coupé toutes les communications de 
cette ville avec la terre ferme, et ses habitants, privés des secours 
qu'ils étaient accoutumés à en retirer, depuis de longues années , 
étaient réduits , comme autrefois, à se nourrir des produits de la 
pêche et de la chasse dans les marécages. Leur condition devenait, 
chaque jour, plus rigoureuse, et, malgré le courage héroïque de ses 
défenseurs, ses habitants, aux abois , s'attendaient , avec une in - 

(1) Alv. Tczozonioc, Cronica Mexicana, cap. (I. 



— 17^1- — 

quiétude croissante, à une attaque générale de la part des Tépa- 
nèques (1). 

Dans cette extrémité, Itzcohuatl, ayant rassemblé le sénat, pro- 
posa d'envoyer demander du secours àrsezahualcoyotl. On venait 
d'apprendre encore la reddition de quelques autres places à ce 
prince, à qui les chances devenaient de moment en momcnl plus 
favorables. Montézuma, dont le nom était déjà respecté de tous, 
fut chargé de cette ambassade; on lui adjoignit deux nobles mexi- 
cains, Tepolomichin et Tepochlli. Les bords du lac, du côté de 
Tetzcuco, étant gardés encore par les Tépanèques, ils furent for- 
cés de se faire débarquer sur le rivage septentrional, et un inci- 
dent ayant séparé le dernier des deux autres, il tomba entre les 
mains des ennemis de Nezahualcoyotl , qui l'envoyèrent prison- 
nier à son frère Tlilman , gouverneur de la capitale acolhua. Ce- 
pendant Montézuma était arrivé à Chiauhtla, avec son compa- 
gnon ; admis aussitôt dans la présence uu prince, il lui avait rendu 
compte du message dont il était chargé et de la triste situation 
de Mexico. Nezahualcoyotl, après l'avoir entendu, témoigna toute 
sa joie de voir Itzcohuatl à la lète des Tenuchcas ; mais en même 
temps, en lui expliquant tout ce qu'il éprouvait encore lui-même 
de difficultés, à causo de l'opposition que lui faisait l'aristocratie 
acolhua, il lui fit sentir combien il se trouvait peu en état de por- 
ter secours à son oncle. Cependant, en réfléchissant aux consé- 
quences fâcheuses que la prise de Mexico par les Tépanèques 
aurait pour sa propre cause, il promit de s'entendre à ce sujet 
avec ses alliés et de faire en sorte d'avoir prochainement une 
entrevue avec Itzcohuatl ('i). 

Dans l'intervalle, Tlilman, instruit de la présence de Monté- 
zuma à Chiauhtla, avait envoyé, secrètement, des soldats sur 
tous les chemins par où il devait passer, pour retourner à Mexico; 



(I Torquciuada, Monarq. lud., Iil). Il, c<ip. '6't. 
^'2) TdrqiK'inad.i, ibid. 



— 175 — 

aussitôt qu'il eut pris congé de Nezahualcoyotl, il le fit saisir avec 
son compagnon et l'envoya, sous bonne garde, à Chalco, ainsi que 
Tepuclîtli. ïoteozin Caltzinteuctli venait de monter sur le trône de 
cette ville ; il détestait Nezabualcoyotl, ainsi que sa famille, et la 
voix publique l'accusait d'avoir été un des premiers à porter la main 
surlxtlilxochitl, entre les meurtriers envoyés par Tezozomoc. Par 
l'effet de l'inconstance naturelle aux Clialcas, il avait prêté ses 
armes à Nezahualcoyotl contre les Tépanèques et déjà regrettait 
ses succès. Cependant il exécrait les Mexicains, encore plus que 
Nezahualcoyotl, et le gouverneur de Tetzcuco était persuadé qu'il 
ne pouvait lui causer un plaisir plus sensible que de lui faire pré- 
sent de prisonniers de la qualité de Montézama. Depuis l'établis- 
sement des Mexicains dans l'Anahuac, les Chalcas étaient restés 
leurs ennemis jurés, et ils n'avaient cessé de se montrer jaloux 
de leurs progrès. Tlilman, en leur rendant compte de l'entrevue 
de Montézuma avec Nezahualcoyotl, était certain de les animer 
encore davantage, et il leur faisait voir, en même temps, qu'en 
prêtant le secours de leurs bras à ce prince ils servaient tout 
simplement de marchepied à la grandeur d'Itzcohuatl. Toteotziii, 
enchanté de les avoir en son pouvoir, les jeta dans une étroite 
prison, les donnant à garder à un de ses officiers, non)mé Qua- 
teotl , avec ordre de les traiter avec la dernière rigueur ; mais 
celui-ci, plus humain que son maître et rendant justice aux vertus 
de Montézuma, eut pour lui, au contraire, tous les ménagements 
compatibles avec sa situation. De son côté, le prince des Chalcas, 
trop lâche pour assumer sur lui seul la mort de ces nobles Mexi- 
cains, et confiant dans les sentiments des seigneurs de Huexot- 
zinco, non moins hostiles que lui aux Tenuchcas, leur dépêcha 
un message, leur proposant de leur livrer ses prisonniers, pour 
les immoler sur les autels de Camaxtli. Mais les Huexotzincas 
eurent horreur d'une pareille lâcheté (1); ils répondirent avec 

(1 ) Los seigneurs des quatre quartiers de Hucxotzinco étaient alors Xayaca- 
rnachau, Chiyanhcoyatziii, Tenocelotziu et 're\ochiniatilzin. 



— 176 — 

indignation qu'ils n'étaient pas en guerro avec les Mexicains, 
pour leur faire cette injure, et que, d'ailleurs, ils n'immolaient 
que des captifs qu'ils eussent eux-mêmes pris sur le champ de 
bataille. 

Toteotzin, débouté de ses efforts, de ce côté, se tourna vers les 
Tépanèques. Dans l'espoir de faire de ses prisonniers un instru- 
ment de réconciliation avec Maxtlaton, il le prévint du nom et 
de la qualité dos Mexicains qu'il tenait entre ses mains, ajoutant 
qu'ils étaient à sa disposition et qu'il n'avait qu'à commander 
pour qu'on les lui envoyât. Le roi d'Azcapotzalco ne se montra 
pas moins irrité de cette perfidie que les Huexotzincas ; il repro- 
cha durement aux députés chalcas la duplicité et la couardise de 
leur maître, ainsi que son alliance avec Nezahualcoyotl, et finit 
par leur dire que, s'il ne se hâtait do mettre ses prisonniers en li- 
berté, il ne tarderait pas à lui faire sentir les effets de sa colère (l). 
Mais dans l'intervalle, Quateotl, touché de l'infortune de Monté- 
zuma et de la tache que sa mort laisserait à l'honneur chalca, 
s'était résolu à briser ses fers, et, avant le retour de la réponse 
de Maxtlaton, ce prince avait, ainsi que ses compagnons, regagné 
Mexico. Toteotzin, furieux non moins de son désappointement 
que de leur fuite, déchargea son ressentiment sur Quateotl et le 
fit massacrer avec toute sa famille; il n'en échappa qu'un de ses fils 
et une fille, qui allèrent se réfugier sous la protection mexicaine (2) . 

ItzcohuatI et la noblesse, qui pleuraient déjà la mort de Mon- 
tézuma , témoignèrent vivement toute la joie qu'ils avaient de le 
revoir. Dans les conjonctures pénibles où se trouvait la popula- 
tion, par suite des préparatifs de Maxtlaton, la perte d'un tel 
guerrier eût été également sentie au conseil et dans les combats. 
Avec l'arrivée de Nezahualcoyotl , qui se fit annoncer, quelques 
jours après, à son oncle, le deuil qui commençait à peser sur 

(1) Torqurmada, ibid. ut sup. 

(2) Suivant ToKjucmada, !<• fils s'enfuit ii Yacapichtlan, et la lilli' ii Mevico, 
où L'Ile l'ut toujours cousidérce avei heauroup de respect. 



— 177 — 

Mexico se chanf^ea tout à fait en allégresse. Il était porteur des 
plus heureuses nouvellos. Dans un conseil tenu avec ses alliés, il 
avait été décidé de s'unir aux Mexicains, et de marcher tous en- 
semble sur Azcapotzalco, dont la ruine importait, avant tout, au 
succès de leurs armes. La perfidie des Chalcas envers Montézuma 
n'avait peut-être pas été sans influence sur la détermination des 
Tlaxcaltèques et des Huexotzincas, et la crainte de voir Chalco 
quitter la ligue, pour se joindre de nouveau au despote, avait sans 
doute été de quelque poids dans leur décision. Quoiqu'il en soit, 
c'était contre lui qu'ils croyaient maintenant devoir diriger leurs 
efforts, avant de songer à reconquérir le royaume d'Acolhuacan, 
la chute deMaxtlaton ne pouvant manquer d'entraîner ensuite celle 
de Tetzcuco. Itzcohuatl , prévenu de la visite de Nezahualcoyotl, 
alla le recevoir à Tenayocan , oii les troupes alliées venaient de 
faire leur entrée (1) ; de là il l'amena à Tenochtitlan, où il fut ac- 
cueilli de tout le monde avec les transports de la joie la plus vive. 
L'occasion était des plus favorables pour les deux rois. Après 
plusieurs années de la tyrannie la plus cruelle , les Culhuas et les 
Chichimèques de Quauhtitlan venaient de chasser les ïépanèques 
de cette ville. A l'époque où ïezozomoc l'Ancien était assiégé 
dans sa capitale parles forces d'Ixtlilxochitl, lesQuauhtitlanques, 
profitant de l'humiliation de ce prince, avaient travaillé à réparer 
les calamités qui avaient suivi la mort de Xaltemoc ; ils avaient ré- 
tabli la chefferie à Huexacalco et avaient appelé à les gouverner 
ïezozomoc, fils de Quauhtlatohua qui, depuis, régna à ïlatilolco. 
On ignore de quel œil ceux d'Azcapoîzalco envisagèrent pour lors 
ces choses ; mais plus tard, le roi ïezozomoc ayant voulu réunir 
toute la seigneurie de Quauhtitlan sur la tête de son fils Epco- 
huatzin, prince de ïoltitlan, y avait rencontré une forte opposi- 
tion. Elle ne fit que croître avec le temps, et, lorsque Maxtlaton 
succéda à son père, les Chichimèques montrèrent la résolution de 



(1) Codei Chimalp., Hist. Chroii,, ad au. 1430. 

iii- 12 



— 178 — 

restaurer les privilégies de leur cité. Encouragés bientôt après par 
l'élection de Ouauhtiatohua à TIalilolco et d'itzcohuati à Mexico, 
ils chassèrent les Tépanèques de tous les lieux qu'ils occupaient, 
et rétablirent dans Ouaulititlan les foires mensuelles , abolies de- 
puis le gouvernement de leur dernier seigneur (t). 

Los habitants de Tepotzotlan, deQuauhtlaapan, deOuahuacan, 
de Tepotzco, de ('oyotepec , d'Otla/pan, de Citlaltepec et de 
Tzompanco, jaloux, d'une part, de l'ancienne prééminence de 
cette ville, et excités, de l'autre, par les Tépanèques deTollitlan, se 
levèrent en masse. Epcohuatzin était à leur tète, et ce fut sous ses 
étendards qu'ils marchèrent contre leur ancienne capitale. Les 
Quauhtiilanques s'étaient mis en état de défense ; pendant plu- 
sieurs semaines , ils résistèrent vigoureusement à tous les efforts 
de l'ennemi. Mais Maxtlaton ayant envoyé à son frère des secours 
considérables, les Ghichimèques, épuisés, capitulèrent. Les Tépa- 
nèques, une fois maîtres de la place, leur tirent subir les plus 
sanglants outiages; après avoir, par des farces grotesques, tourné 
en ridicule le dessein qu'ils avaient eu de rétablir leurs foires, ils 
mirent le feu aux portiques du marché, ainsi qu'au temple de Mix- 
cohuall. Un grand nombre de personnes périrent au milieu de 
ces désordres; on imposa aux habitants un nouveau gouverneui 
tépanèque, et une capitation qui devait se payer tous les deux 
mois , plus dure et plus onéreuse que jamais. 

Tezozomoc le Jeune était à Huexacalco, lorsqu'il apprit la triste 
nouvelle de la prise de Quauhliilan. Il en éprouva une affliction 
profonde. Mais l'Anahuac entier commençait à prendre part à la 
guerre que les Mexicains avaient déclarée aux Tépanèques ; en 
conséquence, il envoya des ambassadeurs à Itzcohuall, lui faisant 
connaître le désir qu'il avait de s'unir avec lui contre l'ennemi 
commun. 11 leva lui-même de nouvelles troupes, dans le dessein de 
récupérer sa capitale : niais il éprouva une seconde défaite, et 

(1) ld.,ibid. 



— 179 — 

Haexacalco ayant été enlevé, durant son absence, acheva d'abattre 
son courage. Dans un accès de désespoir , il avala du poison et 
mourut à Atzompan, où il s'était réfugié. (An lll Tochtli, 1430.) 
Cette triste fin affligea sensiblement tous ses amis ; ils s'empres- 
sèrent, avec ses parents , d'enterrer son corps dans le temple 
voisin , pour tâcher de dérober au monde la connaissance de ce 
fatal suicide. Sur ces entrefaites, un seigneur ciiichimèque , 
nommé Tecocoatzin, surprit le palais de Huexacalco et en chassa 
les Tépanèques. Pour le récompenser de ce fait d'armes, les Chi- 
chimèques le proclamèrent seigneur de Quauhtitlan et le couron- 
nèrent avec toutes les cérémonies accoutumées. Dans la crainte, 
toutefois, d'attirer sur eux les forces de Maxtlaton, ils tinrent 
cette atfaire secrète et n'en donnèrent avis qu'aux Mexicains et aux 
seigneurs de Huexotzinco, d'où Tecocoatzin était originaire (1). 

Par une heureuse coïncidence, la ville de Quauhtitlan réussit 
en même temps à se délivrer de ses oppresseurs. Après quatre- 
vingts jours de la plus dure tyrannie , les Quauhtitlanques , ayant 
appelé à leur secours les Chichimèques exilés ou errants dans les 
montagnes, chassèrent les Tépanèques, après leur avoir tué beau- 
coup de monde. Sur leur prière, Tecocoatzin s'empressa d'aller 
prendre possession du chef-lieu de sa seigneurie, où il fut reçu 
au milieu d'une allégresse universelle. 11 envoya aussitôt des dé- 
putés à itzcohuatl de Mexico et à Tenocelotzin de Huexotzinco. 
C'était le moment où les Huexotzincas et les Tlaxcaltèques ache- 
vaient de conclure de marcher tous ensemble, avec Nezahual- 
coyotl, à la conquête d'Azcapotzalco. 

Malgré les succès de ses adversaires, Maxtlaton doutait encore 
qu'ils eussent l'intention sérieuse de s'engager à ce point contre 
lui; dans son orgueil, il lui paraissait impossible qu'ils son- 
geassent à lui arracher l'empire et à l'assiéger dans sa propre 
capitale. Les défaites que les Tépanèques avaient essuyées si ré- 

(1) Codei Chiiualp., ibid. 



— 180 — 

cemment, au nord et à l'est de la vallée, n'avaient pu réussir encore 
à lui ouvrir les yeux, lorsqu'on vint lui annoncer la présence des ar- 
mées ennemies à Tenayocan, Le roi d'Azcapotzalco disposaitcepen- 
dant d'immenses ressources, et, sans compter la grande ville de 
Tetzcuco, où commandaient ses alliés, de l'autre côté du lac il'te- 
nait toujours dans sa main la plupart des chefs des montagnes occi- 
dentales jusqu'aux frontières du Michoacan, A son appel, leurs 
bataillons commencèrent à se mouvoir, et, dans l'espace d'un 
petit nombre de jours , on les vit descendre des hauteurs envi- 
ronnantes , au nombre de plus de deux cent mille combattants. 
C'était l'effort suprême des Tépanèques. A la tête de cette grande 
armée, Maxtlaton avait placé un vieil officier de Tezozomoc, du 
nom de Mazatzin, et, au moment de l'arrivée d'itzcohuati, elle 
venait de prendre position sur les collines, autour d'Azcapot- 
zalco (1). 

La campagne dura cent quinze jours; elle commença par une 
action générale dans les marais voisins de TIacopan , oîi il y eut 
beaucoup de monde de tué de part et d'autre , mais sans aucun 
résultat marquant pour l'un ou l'autre des deux partis. Dans cet 
intervalle, les villes d'Aculman et de Coatlychan, excitées par les 
Tépanèques deTetzcuco, se soulevèrent contre l'autorité de Neza- 
hualcoyotl , dans l'espoir de faire une diversion utile à Maxtla- 
ton (2) ; mais cette tentative ne servit qu'à faire briller avec plus 
d'éclat la constance du fils d'Ixtlilxochitl. Abandonnant à Itzco- 
liuali et à Quauhtlatohua le soin de continuer la campagne à l'oc- 
cident du lac, il courut à l'autre bord avec un corps de Tlaxcal- 
tèques, battit partout ses ennemis , releva son drapeau dans les 
villes révoltées et les courba de nouveau sous son autorité. Dans 
cette affaire, qui ne fut que de courte durée, il ne perdit que peu 
de monde ; mais on eut à déplorer la mort d'Acoltzin , seigneur 

(1) Torquemada, Monarq. Ind., lib. Il, cap. 36. — Veytia, Hist. Anlig. de 
Mexico, tom. III, cap. ô'-i. 
(21 Id.. ibid. — Ixtlilxochiti, Hist. des Chichimèqucs, tom. I, chap 31. 



— 181 — 

de Culhuacan, qui périt dans la mêlée, victime de sa bravoure (1). 
Au moment de se remettre en chemin pour aller rejoindre Itzco- 
huatl, les chefs de Huexotzinco , de Tlaxcallan, de Cholullan et de 
Tepeyacac lui amenèrent de nouveaux contingents ; c'étaient des 
troupes fraîches que lui envoyaient les républiques du plateau 
supérieur, afin d'aider les princes alliés à agir plus efficacement 
contre Azcapotzalco , dont tout le monde attendait la ruine avec 
une égale impatience (2). 

Son retour donna aux opérations une nouvelle vigueur. Il avait 
été convenu, avec Itzcohuatl, qu'à son arrivée auprès de Mexico 
il annoncerait sa présence par des feux qu'il allumerait sur le 
mont de Quauhtepec (3), et que ce serait le signal pour attaquer 
les Tépanèques à la fois sur toutes leurs lignes. La bataille com- 
mença , en effet , sur le rivage voisin d'Azcapotzalco ; à la vue 
des flammes brillant au sommet du rocher, les princes mexicains 
débarquèrent auprès de ïlacopan et marchèrent en bon ordre 
sur cette ville. Totoquihua , qui en était seigneur, mécontent du 
service de Maxtlaton, dont il était cependant le proche parent, 
avait donné secrètement avis à Montézuma qu'il lui ouvrirait 
ses portes sans combat; pendant que ce prince en prenait pos- 
session, le roi de Tenochtitlan se portait sur les fortifications de 
Petlatlacalco, qui défendaient les avant-postes de la capitale des 
Tépanèques. Mazatzin, qui s'y était retranché , s'y conduisit avec 
une bravoure admirable : mais Montézuma, étant venu rejoindre 
son oncle, donna, par sa présence, un élan aux troupes alliées, 
auquel il ixit incapable de résister ; il abandonna sa position aux 
Mexicains, et, à la tombée de la nuit, alla se renfermer dans les 
retranchements de Mazatzin-Tamalco, dont les larges fossés et 



(1) Codex Chimalp., Hist. Chron., ad an. 1430. 

(2) Veytia, Hist. Antig., tom. III, cap. 53. 

(3) Torquemada, Monarq. Ind., lib. Il, cap. 36. — Quautitepec est un ro- 
cher eu arrière de celui de Tepeyacac, sur lequel se trouve la chapelle de 
Guadelupe, et d'où l'oQ domine le lac et la plaine. 



— 182 — 

les hautes imirailles louviaienl toute l'enceinlc extérieure d'Az- 
tapolzalco. 

Maxtlaton, se voyant pressé de si près, expédia, la même 
nuit, (les courriers dans toutes les directions d'où il espérait 
pouvoir obtenir des secours : ceux-ci, étant parvenus à échapper à 
la vi.;;ilancc des assiégeants , réussirent à rassembler encore une 
année considérable dans les villes de la province de Ouauh- 
litlan. Mais, à la nouvelle de son approche, Nezahualcoyotl ayant 
tenu un conseil de guerre avec les autres chefs alliés, il l'ut résolu 
de donner, le lendemain, un assaut général à la ville d'Azca- 
potzalco, avant que les renforts attendus eussent pu s'y intro- 
duire. L'attaque commença de grand malin avec une fureur in- 
croyable ; mais, après quelques heures de combat, les Mexicains, 
rejelés dans les fossés de Petlatlacalco , commencèrent à plier. 
Mazalzin, arrivant sur ces entrefaites, en fit un grand carnage. 
Avec le désordre, le découragement entra dans leurs rangs; 
épouvantés du nombre toujours croissant des Tépanèques, ils 
fuyaient éperdus, demandant grâce à leurs vainqueurs et mau- 
dissant l'ambition de leurs princes qui les avaient exposés à ce sort 
funeste. Ceux-ci, furieux, à leur tour, de leur lâcheté, étaient 
prêts à se ruer sur leurs propres soldats. La colère redoubla leur 
ardeur; ils se lancèrent avec impétuosité sur le corps commandé 
par Mazalzin, renversant tout devant eux. Après quekjues instants 
d'une lutte acharnée, la valeur mexicaine l'emporta de nouveau, 
et Montézuma, s'étanl pris corps à corps avec Mazalzin , eut la 
gloire de le tuer de sa main (1). 

Ce fut le signal de la victoire. Les cris de triomphe des Mexi- 
cains annoncèrent sa mort, dont le bruit se répandit dans tous 
les rangs avec la rapidité de l'éclair. Les Tépanèques, saisis d'é- 
pouvante, se rejetèrent aussitôt sur l'intérieur de la ville, où Ne- 
zahualcoyotl entra pêle-mêle avec eux, les suivant inlrépidemenl 

1 , 1(J , ibiil. — Veytia. llist. Aiilip , loin. 111, cap. ."li. 



— 183 — 

l'épée dans les reins. Mexicains et TIaxcallèques venaient sur ses 
pas , massacrant les fuyards. Cependant, Maxtiaton continuait à 
diriger les opérations au dedans de sa capitale : mais lels étaient 
son orgueil et le mépris qu'il professait pour ses ennemis, que, jus- 
qu'au dernier moment, il mit en doute la défaite de ses généraux, 
ne pouvant s'imaginer que les Mexicains, si humbles encore quel- 
ques jours auparavant , fussent en état de les vaincre. Aux cris , 
aux gémissements qui arrivaient de toutes parts à son oreille, à 
la vue des femmes et des enfants accourant éperdus vers son 
palais, la vérité le frappa comme la foudre. Alors il chercha à 
fuir à son tour ; mais déjà l'ennemi occupait les issues de la de- 
meure royale. Avant qu'il eût eu le temps de prendre aucun parli, 
il fut surpris dans un bain oi» il s'était retranché et tué sur la 
place (1). Au récit d'un auteur contemporain de la conquête (2j, 
ce prince serait parvenu à s'échapper dans les montagnes voi- 
sines et il y serait mort obscurément après quelques années d'exil. 
Sa capitale fut saccagée sans pitié : le carnage fut horrible ; trop 
de vengeances s'étaient accumulées contre elle, pour qu'on l'é- 
pargnât dans un moment pareil. Les alliés rasèrent ses temples et 
ses principaux édifices et passèrent la plupart de ses défenseurs 
au fil de l'épéé. Pour rendre leur vengeance plus complète , ils la 
chargèrent de honte aux yeux de toutes les nations , en lui ôtant 
son rang de capitale et en ordonnant que désormais on y tien- 
drait les marchés à esclaves (3) : ses propres citoyens y furent 
vendus les premiers , ainsi que leurs femmes et leurs enfants, et 
jusqu'au temps de la conquête par les Espagnols, elle demeura 
comme un lieu d'opprobre pour l'Anahuac. 
Les Tépanèques qui avaient eu le bonheur d'échapper à cette 



(1) Ixtlitxochitl, Hist. des ('.liichimcques, lom. I, chap. 31. — Torqiiemada, 
Monarq. Ind., lib. II, cap. 36. 

(2) Manuscrit de l'an 1528. — Le Codex Chimalpopoca ue dit pas iiou plus 
que Maxtiaton eut été tué à Azcapotzalco. 

(3) Ixtlilxochitl, ubi sup. — Veytia, Hist. Antig. de Mexico, tora. H, cap, ôi. 



— 184 — 

{grande cataslrophe obtinrent, plus laid, de retourner dans l(îur 
ville. Les plus braves, réfugiés dans les marais de Quauliximal- 
pan (1), s'y maintinrent encore pendant quatre ans, jusqu'à l'en- 
tière soumission de l'empire à Itzcoliuatl et à Nezaliualeoyotl. A la 
tête de leurs vaillantes armées , les deux roisravagèrent les alen- 
tours des villes qui continuaient à tenir pour Maxliaton , sur les 
rivages occidentaux du lac, en attendant qu'ils parvinssent aies ré- 
<iuire totalement. Nezahualcoyotl songea ensuite à congédier ses 
auxiliaires : dès le commencement du siège d'Azcapotzalco, il avait 
licencié les Chalcas, dont il redoutait le caractère versatile et la ja- 
lousie envers les Mexicains. CeuxdeTlaxca!lan,deHuexotzinco, de 
(^holullan, deTepeyacac et des autres villes libres furent renvoyés, 
à leur tour, à leurs foyers : avant de se séparer d'eux, il les remer- 
cia des services qu'ilsluiavaient rendus, en leurconcédant, comme 
aux Chalcas, tout le butin des villes qu'ils avaient prises ; il ne garda 
près de lui que les guerriers qui n'avaient d'autre profession que 
celle des armes et à l'aide desquels il comptait marcher plus tard 
à la réduction de Tetzcuco. (An III ïochtli,1430.) 

Les deux princes retournèrent ensuite à Mexico, oîi ils furent 
reçus avec les témoignages du plus grand respect et de l'allégresse 
la plus sincère. Pendant plusieurs jours, ce ne furent que fêtes et 
sacrifices dans tous les quartiers, et les autels ne cessèrent de fu- 
mer de l'encens que la gratitude allait de toutes parts brûler en 
l'honneur des dieux. Itzcohuatl était, en ce moment, le plus puis- 
sant des rois de l'Anahuac. Avec le concours de son neveu, il avait 
conquis la plus belle des provinces tépanèques et s'apprêtait à sou- 
mettre les autres. De vassale d'Azcapotzalco, Tenoclitillan, en 
succédant à ses droits, devenait sa maîtresse. Le changemenl était 
immense; jamais la nation mexicaine ne dut se complaire à con- 
sidérer ses rois avec un plus légitime orgueil. Cet orgueil allait 
encore être satisfait dans ses souhaits les plus ambitieux. Après la 

'1) Codex Chinialp.. ad an. 1430. 



— 185 — 

disparition de iMaxtIaton, un grand nombre de Tépanèques, 
épouvantés du sort cruel qui avait été fait à leur capitale, s'étaient 
réfugiés dans les montagnes, avec leurs femmes et leurs enfants ; 
depuis plusieurs mois, ils vivaient dans la plus extrême misère, 
souffrant, avec les angoisses de la terreur, tous les tourments du 
froid, de la faim et de la soif. Hors d'état de supporter plus long- 
temps l'excès de leurs douleurs, les plus nobles de ces réfugiés se 
décidèrent à descendre à Mexico , pour implorer la clémence 
d'Itzcohuatl. En arrivant au palais, ils se jetèrent à ses pieds, le 
suppliant, avec larmes, d'avoir pitié de leurs malheurs et de per- 
mettre à tant d'infortunés de retourner dans leurs foyers. Après 
avoir dépeint avec éloquence leur triste condition, ils ajoutèrent 
que, puisque le ciel avait voulu que les choses fussent ainsi chan- 
gées, ils s'engageaient, au nom de tous, à l'accepter pour leur maî- 
tre et souverain, et à se reconnaître pour ses sujets et ses vassaux. 
Itzcohuatl, touché de ce discours, les accueillit avec bonté : après 
quelques paroles sévères sur les événements passés, il les assura 
de sa protection, leur promit de les traiter comme des fils et des 
frères, en ajoutant que, puisqu'ils avaient perdu leur roi, il serait 
désormais leur roi et leur père ; qu'il ne cesserait de les tenir à 
l'égal de ses sujets mexicains, aussi longtemps qu'ils seraient eux- 
mêmes fidèles à l'engagementqu'ils venaient de prendre, mais qu'il 
saurait les châtier avec rigueur, s'ils tentaient jamais de secouer 
son autorité (1). Sur ces paroles, les nobles Tépanèques s'empres- 
sèrent de rapporter à la montagne ces heureuses nouvelles : tous, 
aussitôt, se mirent en devoir de redescendre à Azcapolzalco. Dès 
lors cette ville se repeupla rapidement, et elle demeura attachée 
constamment aux souverains de Mexico-Tenochtitlan. 

1; Torquemada, Mouarq. iiid., lib. Il, cap. 37. 



CHAPITUE OlJAlKlÈAJE. 



r,on(|uèle des provinces du royaume d'Acolhuacan par les armes réunies de 
Nczahualcoyollet d'Itzcohuall. Sac de Teotihuacau. Résistance deTelzcuco. 
Retour des deux rois à Mexico. Renouvellement de la Cédération toltèque. 
NezMliualcoyotl et ItzcohuatI associent à l'empire Totoqniliua, soigneur de 
Tlacopan. Con\enlion des trois royaumes des Culbuas de Mexico, d'Acol- 
huacan et de Tlucopan.Nezaliualcoyotl couronné à Mexico. Em bel lissomenJs de 
cette ville. Suite des conquêtes d'Itzcohuatl. Soumission définitive des Tépanè- 
quesà ses armes. Il marche à la conquête de Tetzcuco. Reddition de cette ca- 
pitale. Nezahualcoyotl y retourne. 11 est couronné do nouveau. Sa clémence. 
Il rétablit la noblesse féodale dans une parti? de ses privib ges. Statistique 
de son royaume. Administration et gouvernement. Tribunaux et université. 
Guerre d'Itzcohuatl contre Xochimilco. Soumission de cette ville aux Mexi- 
cains. Construction de la chaussée de Xoloc. Souniission de Cuitlahuac. 
("onquète de Ouauhnahuao par les armes réunies des trois chefs de l'empire 
Assujettissement de cette province. Rééd:fication de Xaltocan. Embellisse- 
ment du temple de Huitzilopochtli. Intolérance des prêtres cuihuas. Persé- 
cution religieuse exercée contre les Chichimèques de Quauhtitlan. Ils sont 
condamnés au tribunal d'Itzcohuatl. Mort de ce prince. Avènement de Mon- 
tézuma I" Ilhuicamina. Ce prince transporte les reliques de Mixcohuatl de 
Cuitlahuac à Mexico. Reprise de la guerre contre Chaico. Cruauté de Toteot- 
zin , prince des Chalcas. Les trois rois envahissent son territoire. Action 
glorieuse d'Acxoquentzin, fils de Nezahualcoyotl. Déroute de Toteotzin. As- 
sujettissement des Chalcas. Guerre de Montézuma contre Tlatilolco. Cause 
lies guerres de l'empire à l'est au sud de l'Anahuae. ConqiuHe des provinces 
de Cohuixco et de Mazatlan, de Tlachco et de Tlachmalac, au profit de 
Mexico. 



La conquête d'Azcapoizalco el la ruine de la monarchie tépa- 
ncque, fondée au prix de tant (ie san{; , étaient accomplies. Un 



— 187 — 

nouvel ordre de choses s'ouvrait pour les nations du plateau 
aztèque, et surtout pour les princes de l'Anahuac. En voyant 
les succès éclatants qui avaient accompagné les armes d'Itzco- 
huatl et la gloire précoce qui environnait la cité de Mexico , à 
peine sortie de ses langes, ils pouvaient bien craindre avec raison 
que les Mexicains ne songeassent à rétablir à leur profit le despo- 
tisme qui venait si récemment d'être renversé chez leurs voisins, 
mais la part que Nezahualcoyotl avait prise à ces grands change- 
ments et les ovations dont il était l'objet montraient bien que le 
roi des ïenuchcas ne l'avait pas oublié, et qu'il songeait à parta- 
ger avec lui la puissance qu'il venait de conquérir. Les villes 
libres du plateau de Huitzilapan continuaient, d'ailleurs, d'avoir 
les yeux ouverts sur la vallée et se préparaient à mettre à sa dispo- 
sition de nouvelles forces, pour l'aider à récupérer le royaume de 
son père, dont la plupart des provinces continuaient à demeurer 
indépendantes de son autorité : dans les unes c'était la désobéis- 
sance naturelle des grands, dans les autres l'adhésion que les 
chefs doimaient encore aux alliés des Tépanèques, qui mainte- 
naient cette situation fâcheuse ; chacun , de son coté , redoutant 
également de se voir dans l'obligation de renoncer à ses privilèges 
féodaux - dès que le fils d'ixtlilxochitl aurait saisi les rênes du 
gouvernement en Acolhuacan (1). 

Sur ces entrefaites, Huexotla, qui avait été soumis une première 
fois par les armes de Nezahualcoyotl , tenta de nouveau de se 
soustraire à sa domination ; sa révolte fut aussitôt suivie de celle 
de Coatlychan et d'Aculman, qui étaient les seules places de con- 
sidération qui jusque-là eussent reçu le joug de ce prince. Dans 
la condition où se trouvait le royaume d'Acolhuacan, cette rébel- 
lion pouvait engendrer des conséquences fâcheuses pour la paci- 
fication future de ses états. Mais , à la première nouvelle de ces 
événements, le sénat mexicain s'était assemblé, et, d'accord avec 

il) Torquemada. Moiian]. iud., Iib. II, cap. 08, 4(i. 



— 188 — 

Itzcohuall , il avait résolu de mettre aussitôt en campagne toutes 
les forces de Tonochtitlan, afin desoutenir ses droits et de travailler 
à les fiiire reconnaître par les diverses provinces encore rebelles à 
son autorité. Tlatilolco , depuis le commencement de la guerre , 
avait suivi constamment la lortune de sa rivale. Placés désormais 
en un rang secondaire , les princes de cette ville ne pouvaient 
plusse refuser, malgré leur jalousie, à marcher avec elle L'im- 
pulsion était donnée , et QuauhtlaLohua , tout en rongeant son 
frein, amena ses vassaux sous les étendards d'itzcohuati et de 
Nezaliualcoyotl. Les premiers mouvements de l'armée furent 
dirigés contre Hucxotla , qui fut emporté , après une résistance 
de courte durée, et saccagé avec fureur. Coatlychan , Cohualepec 
et quelques autres localités , jusqu'à Iztapalocan , subirent tour à 
tour le même sort. L'armée, ayant ensuite contourné de nouveau 
Tetzcuco, tomba sur la cité d'Otompan , dont la prise détermina 
la soumission de toutes les places situées au nord-est de cette 
capitale (1). 

C'est pendant cette marche victorieuse que Nezahualcoyotl vit 
arriver les nouveaux secours que lui envoyaient les républiques 
(lu plateau de Huitzilapan. Il en profita immédiatement pour éten- 
dre ses opérations dans lout le royaume d'Acolhuacan et renfoi- 
cer les garnisons des diverses places dont la possession lui était 
déjà assurée. Il livra successivement bataille à ses ennemis sous 
les murs de Coatlychan et sur les bords de la rivière Papalotlan, 
entre la petite ville d'Acolhuacan (2) et les murs de Chiauhtla qui 
touchaient à Tetzcuco. Vainqueur partout , il s'avança sur Acul- 
man , dont la situation insulaire paraissait devoir lui offrir une 
longue résistance ; après la capitale, c'était la plus forte place du 
royaume, et une grande partie de la noblesse lépanèque et acolhua 
s'était renfermée dans ses murs. Mais, après trois jours de combats. 



fl) Vcytia. llist. Anti^'. de Mexico, lib. IIF, cap. 1 et 2. 
(•-') Id., ibid. 



— 189 — 

elle fut emportée d'assaut : le carnage fut effroyable ; toute la popula- 
tion fut passée, cette fois, au (il de l'épée, et on n'épargna pasmême 
les femmes ni les enfants. Les princes laissèrent à peine un jour à 
leurs troupes pour se reposer ; mettant à profit leur ardeur , ils 
les conduisirent, bientôt après, contre les villes de Tecoyocan , 
de Tepechpan et de Chinauhtian , célèbres déjà par les victoires 
de Quinantzin. Ce fut ensuite au tour de Teotihuacan; cet antique 
séjour des dieux , ce sanctuaire vénéré du Soleil et de la Lune, 
était considéré encore à cette époque comme une cité importante, 
mais bien déchue, cependant, de sa splendeur d'autrefois. Le 
temps n'était plus où l'on ne regardait ses murs qu'avec respect ; 
Nezahualcoyotl, furieux de sa résistance, y entra l'épée à la main, 
et elle fut abandonnée sans pitié aux sanglantes orgies d'une sol- 
datesque effrénée (1). 

Quelques autres villes éprouvèrent encore le même sort ; mais 
le reste , rempli d'effroi à la vue de ces exemples terribles , finit 
par se courber sous la main victorieuse de son souverain. Ahuate- 
pec, Tepepolco, Apan et une foule d'autres, situées plus au nord, 
et qui n'avaient jamais reconnu l'autorité de Tezozomoc ni de son 
fils, se souvenant alors de leur ancienne allégeance , vinrent s'of- 
frir spontanément au fils d'Ixtlilxochitl; c'est ainsi que, dans l'es- 
pace d'un petit nombre de mois, la plupart des provinces des 
états de Tetzcuco se trouvèrent de nouveau rattachées à sa cou- 
ronne. Cette grande ville manquait seule pour compléter son 
triomphe. 11 en réserva la conquête pour un temps plus oppor- 
tun, et, satisfait de cette campagne glorieuse, il retourna à Mexico, 
où Itzcohuatl l'attendait pour régler avec lui le partage de la 
puissance et lui mettre sur la tête le diadème de Quinantzin et de 
ïechotlala, 

La noblesse des diverses provinces de l'Anahuac, convoquée 
pour la célébration de cette solennité, fut appelée, suivant toute 

(1) Id., ibid. 



— 190 — 

apparence, à prendre part aux délibérations du sénat mexicain 
relativement à cette importante atîaire. On ne pouvait se dissimu- 
ler que la rupture de lïujuilibre entre les princi|)ales couronnes de 
la vallée n'eût été la source des usurpations successives des rois 
d'AcoIhuacan et d'Azcapotzalco , et, conséquemment, des nom- 
breuses calamités dont on avait tant souffert Pour obvier à des 
inconvénients si graves , il fut décidé qu'on rétablirait l'ancienne 
alliance toltèque, avec les modifications, toutefois, que pouvaient 
demander les changements des temps et des circonstances. Do 
l'avis de l'assemblée, ou bien par un accord mutuel entre les deu\ 
monarques, ils associèrent à la souveraineté Totoquihua, seigneur 
de TIacopan (l).Ce prince était Tépanèque, neveu de Maxtiaton ; 
mais il avait donné des preuves de sa sympathie aux Mexicains et 
à Nezahualcoyotl, durant le siège d'Azcapotzalco. Les Tépanèques 
formaient, d'ailleurs , une population nombreuse dans la vallée, 
puissante encore dans ses revers, et il était d'une saine politifjue 
de ne pas les pousser à bout. En rétablissant la royauté dans la 
famille de leurs anciens souverains, on leur donnait un motif rai- 
sonnable de se rallier sans honte, et en en transportant le siège à 
TIacopan, ville alors d'une importance tout à fait secondaire, on 
achevait de ruiner l'influence que celle d'Azcapotzalco aiuait en- 
core pu exercer sur eux. Si l'on en croit les auteurs, et surtout 
Ixtlilxochitl (2), Itzcohuatl aurait fait quelque opposition à ce 
choix , aussi bien qu'à l'idée d'admettre un tiers au partage de In 
dignité suprême; mais, dans les deux cas, l'avis de Nezahual- 
coyotl, exprimé avec autant de décision que de sagesse, aurait 
fini par l'emporter. 

Quoi (ju'ii en soit, il y a lieu de croin^ que toutes les conven- 



(1) Ixtlilxochitl, Hisl. dos Chichimèques, loni. 1, chap. :)'!. — Torquemada, 
Monarq. lud., lib. H, cap. 39. — Voytia, Hisf. Aiitij;., etc., Iil). III, cap. 3. — 
Le lecteur .sait déjà que TIacopan, aujourd'hui Taruha, n'est plus qu'uu vil- 
lage peu impurtaut à 21. 0. de Mexico. 

\-2 Ixtlikochitl, Hist. des Chichimèques. toin. I. cap. 34. 



— 191 — 

lions relatives à cette question furent arrêtées entre les trois sou- 
verains, avant de procéder au couronnement de ce prince. Tous 
les trois devaient être considérés également comme les héritiers 
de l'empire de l'Anahuac, et chacun, en particulier, des états qui 
lui appartenaient en propre, sans qu'aucun eût le droit de se 
mêler en rien des atîaires intérieures de son voisin. Une ligne fut 
tirée dès lors, du nord au sud, à travers les montagnes et les lacs, 
depuis le territoire de Tototepec jusqu'à la montagne de Cuexco- 
matl, située au midi, par rapport à Mexico (1), et cette ligne servit 
de démarcation entre les états d'itzcohuatl et le royaume de Neza- 
hualcoyotl, le premier gardant les provinces situées au couchant, 
le second toutes celles qui s'étendaient au levant, jusqu'aux fron- 
tières des villes libres. Le royaume de Tlacopan, renfermé entiè- 
rement dans les limites de celui de Mexico, se composa de cette 
seigneurie proprement dite et de quelques autres villes tépanè- 
ques, auxquelles on ajouta toute la grande et fertile province de 
Mazahuacan, au nord-ouest (2). Il fut convenu, en outre, que, 
dans toutes les matières d'une importance grave, surtout en ce qui 
concernait la guerre, au dedans ou au dehors de la vallée, nul des 
trois souverains ne pourrait agir, sans s'être entendu, auparavant, 
avec ses deux collègues. Quant aux provinces qu'on serait dans le 
cas de conquérir, le partage en devait être fait de la manière sui- 
vante : deux cinquièmes en seraient adjugés au roi de Mexico et deux 
autres au roi d'Acolhuacan ; le dernier cinquième appartiendrait à 
celui de Tlacopan ; il devait en être de même pour les tributs et les 
dépouilles de tout genre, provenant de l'ennemi ou de l'étranger 
vaincu par leurs armes (3). Par un article qui fut peut-être tenu 
secret dans les commencements, il fut entendu également que. 



(1) Vpytia, ibid., cap. 4. — Du temps de cet écrivain, ou voyait encore près 
du lac de Mexico , à l'endroit appelé el Peîion del Marques, des traces de la 
ligne divisoriale des deu\ royaumes. 

v2) Veytia, ibid. 

(3) Iitlihochiti, Hist. des Chichimèques, tom. i, chap. 32. 



— 192 — 

dans toute ville ou province qui serait conquise et réunie à l'une ou 
l'autie des trois couronnes, toute souveraineté individuelle serait 
immédiatement abolie et qu'elle serait administrée par un {gou- 
verneur royal (1). Telles furent les provisions (jui furent adoptées 
alors pour l'organisation de l'empire, dont elles firent la gran- 
deur et qui furent gardées fidèlement jusqu'à l'arrivée des Espa- 
gnols en Amérique. 

C'est à la suite de cette convention qu'eut lieu l'inauguration 
de Nezahualcoyotl, en qualité de souverain d'Acolhuacan. ïetz- 
cuco étant encore au pouvoir des rebelles, Mexico-Tenochtillan 
fut choisi pour cette grande cérémonie. On peut imaginer aisé- 
ment avec quelle joie cette annonce fut accueillie dans cette ville. 
Le sénat et le peuple étaient dans une égale ivresse, en voyant 
dans leurs murs les vainqueurs de leurs tyrans et les auteurs de 
leur indépendance. Dès ce moment, Mexico avait pris rang parmi 
les nations, et son nom allait se faire redouter sur toute l'étendue 
de la terre américaine. La plupart des princes, jadis vassaux de 
Tezozomoc, assistèrent au couronnement de Nezahualcoyotl, qm 
fut célébré avec une pompe extraordinaire. Environné d'un cor- 
tège brillant, le iiitur monarque se rendit au palais d'Acama- 
pichtli, ayant à sa droite Itzcohuatl, et à sa gauche Totoquihua. 
Le grand-prêtre de Huitzilopochtli lui ayant fait les onctions ac- 
coutumées, les deux rois le revêtirent des ornements de sa di- 
gnité ; mais ce fut Itzcohuatl qui lui attacha le manteau et lui posa 
sur la tète la tiare d'or, ornée d'émeraudes et de plumes de 
(pielzal. Il s'assit ensuite sur le tiatoca-icpalli, au siège royal, 
ayant à ses côtés ses deux collègues; tous les seigneurs des trois 
royaumes indistinctement, à commencer par le prince de Tlali- 
lolco, passèrent devant eux tour à tour, prêtant serment d'abord 
aux trois rois, comme héritiers communs de l'empire, et ensuite 



(1; Torqumiada, Monarq. Iiid., lib 11, cap. 39. — Veylia. Hist. Antig., 
lib. III, cap. :i. 



— 193 — 

à chacun des souverains dont ils relevaient en particulier. Dans 
cette circonstance, Nezahualcoyotl fut salué des titres de Chichi- 
mecall-Teuctli et d'Acolhua-Teuctli, qui étaient ceux de ses ancê- 
tres ; It/xohuatl de celui de Culhua-Teuctli, en qualité d'héritier 
du royaume de Culhuacan, uni maintenant à celui de Mexico, et 
Toloquiliua du litre de Tépanéca-Teuctii, porté auparavant par 
les rois d'Azcapoizalco (1). 

Les trois monarques se rendirent ensuite au temple de Huitzi- 
lopochtli, où de nombreuses victimes donnèrent leur sang sur la 
pierre du sacrifice. Le reste du jour se passa enjeux et en festins 
de toute espèce, qui continuèrent , toute la nuit , à la lueur des 
torches de résine dont la ville avait été illuminée. (An IV Acatl, 
1431.) 

A dater de cette époque, ils commencèrent à régner ensemble, 
tout en gouvernant séparément leurs états respectifs. Le pacte par 
lequel ils venaient de s'engager l'un envers l'autre, en mettant une 
barrière à leur ambition mutuelle, garantissait, avec leur indépen- 
dance personnelle, la paix intérieure, et assurait pour longtemps 
les bases de leur puissance. Ils furent forts aussi longtemps qu'ils 
demeurèrent unis ; dans les premières années du seizième siècle, 
les mêmes causes qui avaient produit les révolutions précédentes 
se représentèrent. Monlézuma II, s'élevant au-dessus de ses deux 
collègues, tendait à la monarchie universelle : une nouvelle coa- 
lition était imminente : alors parut Cortès ; il profita habilement 
de ces dispositions, et, s'aidant de son génie autant que des 
chevaux, des armes et de l'artillerie espagnols, il renverra, en 
moins de deux années, la royauté fondée par Itzcohuatl et Ne- 
zahualcoyotl. 

Après son couronnement, ce prince continua à demeurer à 
Mexico, où il se fit bâtir un palais avec des jardins qui contri- 
buèrent considérablement à l'embellissemont do cette ville ; du- 



(1) htlikochitl, ibid. ut sup 

m. 13 



— 1«4 — 

rant les quatre années qu'il y séjourna, avant de rentrer dans 
Tetzcuco, il ne cessa de travailler à son bien-être matériel. Toltè- 
que de cœur et par son éducation, plus encore que son père et 
son aïeul, Nezahualcoyotl était considéré, non-seulement, comme 
un artiste de grand mérite , mais comme un des premiers archi- 
tectes de l'Anahuac (1). Ce fut lui qui commença à clore le parc 
de Cliapultepec et jeta les fondations du palais qui devint ensuite 
la maison de plaisance des rois de Mexico ; il construisit égale- 
ment les grands bassins destinés à recevoir les eaux de la fon- 
taine et dessina les plans de l'aqueduc qui les conduisit, quelques 
années après, dans la cité même de Tenochtitlan. En attendant 
que l'exécution de ce grand ouvrage devînt possible, il travailla 
à donner à cette capitale un aspect plus conforme au rang qu'elle 
occupait, érigeant de nouveaux édifices, aussi remarquables par 
leur étendue que par leur magnificence (2). 

De son côté, Itzcolmatl continuait à étendre ses armes dans la 
vallée, ajoutant de nouvelles conquêtes aux anciennes, et affer- 
missant partout la puissance dont ses premières victoires l'avaient 
investi. Coyohuacan et Atlacohuayan (3) étaient les plus fortes 
places des ïépanèques après Azcapotzalco. Après avoir été humi- 
liées une première fois, avant la prise de cette capitale, elles tenté 
rent do se soustraire à sa domination. A la tête des armées réunies 
de Mexico et d'Acolhuacan, il marcha contre ces deux villes et, 
après plusieurs combats, où la victoire fut toujours de son côté, 
il obligea les rebelles à les lui abandonner et à s'enfuir dans les 
montagnes. Ils se retirèrent d'abord à Tequiahuac, puis à Axoch- 
can, entre les rochers les plus âpres de la cordillière du sud; Itz- 
cohuail les y poursuivit sans relâche, répandant la terreur de son 
nom dans des lieux où à peine on savait, auparavant, ce que 



(1) Veylia, Hist. Aiitig. de Mexico, lib. III, cap. i. 

(2) hliilxocliill, Hist. des Chichinièques, toni. I, chap. ."il. 

(3) .Illacohuayan, ou /lllacaecuayan, aujourd'hui Tacubaya. 



— 195 — 

c'était que Mexico. Ils s'éloignèrent alors pour toujours de l'Ana- 
huac (1), qui demeura ainsi délivré de toute inquiétude de leur 
part. Le vainqueur redescendit ensuite dans ses domaines, non 
sans avoir jeté auparavant un coup d'œil d'envie sur les magnili- 
ques régions du Tlahuican et du Gohuixco, où commandait la forte 
cité de Quauhnahuac. A la suite de ces brillants exploits, toutes les 
villes riveraines des lacs jusqu'à Xochimilco, qui , naguère, avaieni 
été soumises à la souveraineté des. rois de Culhuacan, se recon- 
nurent tributaires de leur descendant, le roi des Tenuchcas. C'est 
alors qu'Itzcohuatl, jugeant que le moment était venu de mani- 
fester sa puissance, voulut entrer dans sa capitale avec toute la 
pompe d'un triomphateur. Devant lui marchaient de longues files 
de captifs, couronnés de fleurs et chargés des dépouilles de leur 
propre pays : les anciens de ïenochtitlan, qui ne se souvenaient 
que trop des humiliations que leur faisaient souffrir les Tépanè- 
ques, si peu d'années auparavant, pleuraient de joie, en allant 
recevoir le glorieux monarque qui, après les avoir affranchis, les 
rendaient les arbitres des nations voisines. (An V Tecpatl, 1432.) 
L'Anahuac était dans l'étonnement, en voyant surgir les nou- 
veaux maîtres que le ciel lui donnait. Tous les princes, les uns 
après les autres, courbaient la tête devant Itzcohuatl et Nezahuai- 
coyotl (2). C'est alors que le roi des Mexicains dit à son neveu qu'il 
était temps qu'il prît possession de sa capitale (3). Des levées se 
firent aussitôt sur tous les points à la fois et se disposèrent à mar- 
cher contre la cité rebelle. Itztaquauhtli de Huexotla s'y trouvait 
renfermé avec Nonohualcatl, beau-frère du monarque acolhua, 
ïotomihua, seigneur de Cohuatepec et une foule d'autres qui, 
par crainte ou par orgueil, s'étaient opiniâtres dans leur résistance- 
La chute successive de tous les lieux jadis soumis à la puissance 



(1) Toiqnemadii, iMonarq. Ind., lib. H, cap. 40. 

(2) Codex Chimalp., Hist. Chroii., ad. an. V Tecpatl, 1432. 

(3) Torquemada, ibid. ut sup. 



— 19f) — 

tépanèque leur inspirait cependant une juste terreur. Lorsqu'ils 
apprirent qu'Itzcohuatl avait enfin jeté le cri de guerre contre 
Tetzxuco, ils désespérèrent de leur salut. Après une première som- 
mation, les plus coupables, redoutant la colère de leur souverain, 
abandonnèrent la ville et s'expatrièrent à Tlaxcallan. Dès qu'ils eu- 
rent disparu, les autres s'empressèrent d'envoyer une ambassade, 
portant de riches présents pour les deux rois, et chargée de sup- 
plier le monarque mexicain d'intercéder en leur faveur auprès de 
Nezahualcoyotl : ayant rempli la première partie de leur mission, 
ils conjurèrent celui-ci de leur pardonner leur rébellion et de leur 
faire la grâce de rentrer dans sa capitale bien-aimée : elle avait 
hâte, disaient-ils, de lui ouvrir ses portes, ses sujets et ses vassaux 
étant dans les larmes à cause de sa longue absence. 

Le prince les accueillit avec bonté. Il répondit qu'il pardonnait 
à tous également et qu'il exhortait ceux qui s'étaient éloignés par 
crainte du châtiment à retourner dans leurs foyers, qu'il oubliait 
le passé et qu'il ne leur serait fait aucun mal. Il s'embarqua en- 
suite avec Itzcohuatl et un grand nombre de seigneurs des nations 
mexicaine et acolhua; ils allèrent descendre au bois d'Acayucan, 
tout près de Tetzcuco. La population entière les attendait au dé- 
barquement. Le monarque ne voyant ni Nonohualcatl ni les 
autres chefs des rebelles, après s'être plaint avec sensibilité de 
leur absence, entra dans la ville au milieu de l'allégresse générale 
et alla se loger avec son oncle au palais de Cillan (1). 

Quelques jours après son retour, Nezahualcoyotl célébra, de 
nouveau, son avènement au trône d'Acolhuacan et reçut la cou- 
ronne des mains d'Itzcohuatl, en présence de toute la cour. A 
cette occasion, il fit publier une ordonnance d'amnistie générale, 
réintégrant dans leurs biens tous ceux qui en avaient été dé- 
pouillés parTezozomoc ou ses fils, et rappelant autour de sa per- 
sonne tous ceux d'entre les nobles qui croyaient avoir encore 

yl) IxUiliochill, Hisl. de» Chichinièques, toni. 1, chap. 33. 



— 197 — 

quelque vengeance à redouter de sa part; il déclarait, en même 
temps, qu'il était prêt également à leur rendre, comme aux autres, 
les héritages qu'ils avaient reçus de leurs ancêtres. Cette clause 
fut, néanmoins, combattue avec vivacité par le roi de Mexico ; 
tout en approuvant la clémence de Nezahualcoyotl, il était d'avis 
de profiter de la condition oii les rebelles avaient été réduits, pour 
abolir d'un coup tout le système de l'antique féodalité; que, ayant 
perdu leurs domaines par leur propre faute, il valait mieux, ac- 
tuellement, les réunir à la couronne, et ne les laisser vivre que par 
la faveur du monarque, en les récompensant ensuite d'après leurs 
mérites. II termina en disant que, par ce moyen, on augmentait les 
revenus royaux, tout en ôtant des mains de cette orgueilleuse aris- 
tocratie les moyens de troubler l'empire, comme elle l'avait fait 
tant de fois auparavant. Nezahualcoyotl répondit en maintenant 
sa résolution : il ajouta que priver entièrement les seigneurs de 
leurs domaines serait une usurpation ; mais que, s'il était disposé à 
les leur rendre, ce n'était pas, toutefois, dans les mêmes condi- 
tions qu'auparavant, et qu'il s'arrangerait de manière à ce que ni 
eux ni leurs vassaux ne pussent être, désormais, en état de se ré- 
volter. « Il est de mon devoir, dit-il, en concluant, de les élever 
a et de leur donner des biens, puisqu'ils descendent tous de ma 
« maison. Je m'en ferai honneur et je marierai avec eux mes fils et 
« mes filles; car il importe à la grandeur des rois que leurs infé- 
« rieurs soient des gens puissants (1). » 

Toute la noblesse applaudit vivement à cette conduite. Lors- 
qu'on se fut convaincu qu'il était sincère dans ses promesses, et 
que, loin de châtier les coupables, il récompensait, par de nou- 
velles dignités, ceux qui avaient le courage de se représenter de- 
vant lui, les autres commencèrent à sortir de leurs retraites et 
finirent par aller se jeter à ses pieds, afin de participer aux bien- 
faits de sa clémence. Par cette modération, il étouffa prompte- 

{{) Ixtlihochitl, Hist. des Chichimèques, tom. I, chap. 34, 35. 



— 198 — 

ment les germes do révolte qui existaient encore dans ses états et 
se concilia, d'une manière durable, l'amour et le respect des di- 
verses classes de ses sujets. La même année, il passaàTlaxcallan, 
atin de remercier personnellement la seigneurie des services émi- 
nents qu'elle lui avait rendus. 11 conclut avec elle un traité d'al- 
liance offensive et défensive, et, pour lui donner un gage plus réel 
de sa gratitude, il augmenta son territoire, en reculant ses fron- 
tières vers Tetzcuco et en lui cédant en toute souveraineté plu- 
sieurs villes dépendantes de la couronne d'Acolhuacan. (An Yl 
Calli, 1433.) 

De retour à Tetzcuco, Nezahualcoyotl travailla, avec une con- 
stance infatigable, à rétablir les diverses branches de l'adminis- 
tration, suivant le plan commencé par Techotlala, et restaura 
dans son entier les formes du gouvernement toltèque (1). 11 régla 
avec un soin particulier l'ordre des divers conseils et des tribu- 
naux dont ils devaient se composer, assignant à chacun d'eux des 
édifices convenables et mettant, dans les offices, des hommes pro- 
bes et éclairés auxquels il croyait pouvoir accorder une pleine 
confiance. Les documents qui restent à cet égard sont générale- 
ment assez complets, et ils ont été éclaircis, depuis peu, d'une 
manière aussi remarquable que consciencieuse (2). On y trouve 
généralement tous les détails qui ont rapport aux circonscriptions 
administratives de diverse classe, aux fournitures et à l'entretien 
de la maison du roi. 

Quand on lit, dans les auteurs, le catalogue des provisions 
de toute espèce qui venaient annuellement de chaque province 
alimenter le palais du monarque, des étoffes et des meubles des- 
tinés à son usage, on est étonné de l'immense (juantité de ces 
choses (3). Mais si l'on réfléchit à la multitude des personnes em- 



(1) Torquemada, iMouarq. Ind., lib. 11, cap. il. 

{'1) Aubin, Jk-nioiic sur la peinture (lid;icliquc, etc., page 102 et suiv. 
(3i Suivant los rej-'istrcs rnyaiix ([ne Tor(|neina(la dit avoir lui-même con 
suites à ce sujet, on consiiniuit, cliaque année, daus la maiijon de iVezahual- 



— 190 — 

ployées à la cour, qui toutes étaient nourries aux dépens du roi, 
si l'on considère que les services et les emplois étaient payés en 
nature, l'étonnement cessera. Il y avait vingt-neuf villes, spécia- 
lement affectées pour l'approvisionnement de la demeure royale 
et qui ne rendaient point d'autre tribut : durant la première 
moitié de l'année, c'étaient Tetzcuco, Huexotla, Coatlychan, 
Cliiauhtla, Tezonyucan, Papalotlan , Tepechpan , ïepetlaoztoc , 
Xaltocan , Aculman , Chimalhuacan , Itztapalocan , Chicuhuauh- 
tlan et Cohuatepec ; durant l'autre moitié, c'étaient Otompan, 
Teotihuacan, Aztaquemecan, Cempoallan, Axapuchco, ïlalanap- 
pan, Tepepolco, Tizayocan, Ahuatepec, Oztoticpac, (Juauhtla- 
tzinco, Coyoac, Oztotiatlauhcan, Achichillachocan et ïetliztacan. 
De là venaient les bois, le charbon, les nattes et les autres choses 
nécessaires au service royal ; on en tirait, en outre, les divers 
employés et hommes de peine , tels que les porteurs d'eau, les 
balayeurs, les cultivateurs et les jardiniers, etc. (1). De leur côté, 
les seigneurs acquittaient leur part par le service personnel qu'ils 
faisaient auprès du monarque. 

Les garçons, encore trop jeunes pour être employés comme les 
hommes, étaient chargés d'aller chercher le bois qui servait à ali- 
menter les brasiers allumés, jour et nuit, dans les salles princi- 
pales du palais ; quatre cents brassées étaient le moins qu'ils pus- 
sent apporter annuellement. Les jeunes gens de Tollantzinco four- 
nissaient, par eux-mêmes ou par leurs serviteurs, des nattes 



coyotl quatre millions ueuf cent mille trois cents fanègues de maïs; deux 
millions sept cent quarante-quatre mille fanègues de cacao ; de six à sept 
mille dindes ou dindons, sans compter les lièvres, les lapins, les chevreaux, 
les cailles, les canards, etc.; trois mille douze cents fanègues de chilé et de 
tomate ; deux cent quarante fanègues de chilé tecpin (ou chile piquant) ; seize 
cents pains de sel, etc. ; chose incroyable, ajoute Torquemada, et que je n'o- 
serais écrire, si je n'avais en mon pouvoir le compte exact de toutes ces dé- 
penses dans les registres du palais, authentiqués par son petit -lils, Dou Anto- 
nio Pimentel. (Monarq. Ind., lib. II, cap. 53.) 
(l)Id.,ibid. 



— -200 — 

fines, (les siejjes appelés k icpalli », des écliaides de pin pour al- 
lumer le feu (ocotexolotl) , d'autres pour servir de torches (coa), 
des encres de diverses sortes, du liquidanibar en pains, du liqui- 
dambar vert et en vases, de l'encens (copal) coulé dans des can- 
nes d'or, en forme de petites tuiles ou de boucliers, et une foule 
d'autres objets de luxe dont la description serait oiseuse (1). A 
l'exception des noms des villes chargées de fournir ces divers ar- 
ticles, on peut conclure du palais de Nezahualcoyotl à ceux dos 
rois de Tlacopan et de Mexico , où le service ne tarda pas à être 
mis sur un pied analogue. 

Ainsi que sous Techotlala, le conseil d'étal, érigé également en 
fiibunal et cour suprême du royaume, fut composé des princi- 
paux personnages de la cour; ils étaient quatorze, comme les tiefs 
<|u'ils conservèrent par la faveur du monarque ou (jue celui-ci 
leur conféra, pour remplacer des titulaires nommés par Tezozo- 
moc et disparus durant le cours de la guerre. Ce furent d'abord 
Tiazolyaotl, seigneur de Huexotla; Motolinia, de ('oatlychan ; 
Tezcapoctli, de Chimalhuacan ; Cocopitli, de Tepetlaoztoc ; JMo- 
tlatocazoma, d'AcuIman; Tencoyotzin, de Tepechpan; Techo- 
tlala, de Tezonyocan ; Tezozomoc, de Chicuiniauhtlan ; et enlin 
son propre fils QuaulUlatzacuilotl, (ju'il fit seigneur de Chiauli- 
tia. Un peu plus tard, il compléta ce conseil, en rétablissant 
dans leurs domaines Tlalolin, de Tollanlzinco, Nauhécatl, de 
Ouauhchinanco, et Quetzalpayntzin, de Xicotcpec, puis en nom- 
mant Quecholtecpan à la seigneurie d'Otompan et Quelzalma- 
malli à celle de Teotihuacan. Ce dernier, ayant été élevé, en 1435, 
au poste éminent de « Huey-Tlacochcalcatl » ou généralissime, 
é[)Ousa alors une fille de Nezahualcoyotl (2) et fut nommé, eu 
même lemp;;, président du tribunal des nobles, dont le siège fut 
rétabli, comme au temps de l'empire toltèque, dans sa ville de 



(i) htlilxoihill, Hist. des Chichiinèques, tom. 1, chap. 35. 
2) Id,, ibid. — Aubiu, Mémoire, etc., pag. 108 et siiiv. 



— 201 — 

Teotihuacan. Ce tribunal connaissait de tous les procès entre gens 
de classe élevée appartenant à la campine , c'est-à-dire , qui n'é- 
taient pas du ressort immédiat de la ville de Tetzcuco. Un autre 
tribunal, érigé àOtonipan, devait connaître de tous les procès entre 
les gens du peuple de la campine, et des deux ensemble se com- 
posait l'administration provinciale du royaume d'Acolhuacan (1). 
L'administration centrale comprenait la justice , la guerre , les 
finances et les académies. Pour la première section , c'était un 
conseil de huit juges , dont quatre étaient nobles et quatre rotu- 
riers ; ils connaissaient de toutes les affaires civiles et criminelles 
qui pouvaient tomber sous le coup des quatre-vingts lois rédigées 
par Nezahualcoyotl ; mais la plus importante ne pouvait durer au 
delà de quatre-vingts jours. Le conseil de guerre était composé 
des six plus vaillants guerriers de la ville de Tetzcuco, trois no- 
bles et trois citoyens inférieurs et de quinze officiers, natifs des 
principales villes du royaume ; il se tenait dans les salles voisines 
de l'arsenal royal. Celui des finances avait l'intendance générale 
des tributs et des impôts de toute nature et l'administration des 
revenus provenant des villes du domaine privé (2). Le conseil 
académique, qu'on pourrait avec justice appeler l'université de 
Tetzcuco, se composait des musiciens, des poètes, des philosophes 
et des historiens, à quelque rang qu'ils appartinssent : ils étaient 
partagés en plusieurs classes parfaitement distinctes, ayant leur 
édifice spécial où chacune tenait ses séances, et c'est là qu'étaient 
gardées les archives du royaume. Ce conseil avait la surveillance 
des écoles et des collèges établis par Techotlala et par Tezozomoc, 
aussi bien que de l'enseignement et des professeurs qui y étaient 
commis : Nezahualcoyotl les augmenta et les dota avec une muni- 
ficence toute royale, et nomma , plus tard , à la tête de cette uni- 
versité, son fils Xochiquelzal, qui était renommé pour ses talents 



(1) Id., ibid. — Aubin, Mémoire, etc., page 102 et suiv. 
(2^ Id,, ibid. 



— 202 — 

et ses connaissances variées (1). Ces divers ctablisscmenls , on le 
comprend fort bien, ne purent se faire tout d'un coup, et il fallut 
plusieurs années avant qu'ils eussent pris une marche régulière et 
stable. 

La cité de Tetzcuco fut alors divisée définitivement en six 
quartiers (pii furent : Mexicapan , Culhuacan , ïecpanecapan , 
Huitznahuac, Chimalpanecan et Tlailotlacan. Les divers corps de 
métiers furent partagés, à cette occasion, au nombre de trente et 
quelques-uns, et placés, suivant leur profession, dans le quar- 
tier que le roi leur assigna ; les orfèvres à côté des orfévres, les 
ouvriers en plumes les uns avec les autres, et ainsi de suite. Il fit 
constiuire, pour les seigneurs de sa cour, un grand nombre de 
maisons et de palais proportionnés au rang et aux services de 
ceux qui devaient les occuper. On en comptait, dans la ville, 
plus de quatre cents, avec des bains, des jardins et des bosquets 
dont on voyait encore les débris du temps de Torquemada (2), 
plus de cent ans après la conquête. 

La mort de Tecocohuatzin , seigneur de Quauhtitlan, arrivée 
.dans les premiers temps du retour de Nezahualcoyotl à Tetzcuco, 
fit alors reprendre les armes à Itzcohuatl. Cette ville ayant été 
troublée par les partis pour l'élection de son successeur, le roi 
de Mexico marcha contre elle avec une armée composée égale- 
ment des citoyens de Tlatilolco et de Tenochtitlan. Elle ne se 
rendit qu'après une vive résistance. Pour la punir, Itzcohuatl 
partagea son territoire aux villes voisines, tout en en attribuant 
une large portion aux Mexicains : la cité chichimèque garda, 
toutefois, ses privilèges : mais chacun de ses quartiers reçut un 
seigneur particulier qui le gouverna au nom du roi, et la prin- 
cipauté de Quauhtitlan fut concédée avec le titre de Quauhtla- 

(1) Id., ibid. — Le nom de Xochiqnelzal, représentant eu quelques écri- 
vains la déesse des beaux-arts, n'était, peut-être, qu'un titre ou un suruoui 
honorifique de ce prince h qui il aurait été donné à cause de sa charge. 

[2) Torquemada, Monarq. Ind., lib. Il, cap. il. 



— 203 — 

Huexacalco à Ayactlacalzin, fils d'un intendant de Xaltemoc, dans 
la lamille duquel elle resta jusqu'à la conquête (1). 

A la réduction de Quauhtitlan succéda celle de Xochimilco. 
Depuis la ruine de la puissance tépanèque, les habitants de cette 
ville, ainsi que d'un grand nombre d'autres, sujets auparavant de 
Maxtlalon , étaient demeurés dans une sorte d'indépendance , se 
{gouvernant par eux-mêmes, dans l'attente des événements. Itzco- 
huatl , considérant qu'il avait succédé aux droits de ce prince par 
îa chance de la guerre, attendait avec prudence qu'ils vinssent lui 
faire leurs offres de soumission et le reconnaître pour leur souve- 
rain. Mais le temps passait, et les Xochimilques, loin de songer 
à s'humilier, travaillaient, au contraire, à remuer les populations 
voisines contre la domination mexicaine. Itzcohuatl, à bout de 
patience , leur envoya dire qu'ils eussent à se soumettre ou à se 
})réparer à la guerre. Ils s'assemblèrent en conseil : quelques-uns, 
craignant pour leur cité le sort de Coyohuacan et d'Atlacohuayan , 
dont les terres avaient été partagées par les vainqueurs, opinaient 
pour la paix ; mais la majorité repoussa cette proposition avec 
colère : « Eh quoi ! s'écria l'un d'eux en se levant, irais-je donc 
« m'abaisser jusqu'à balayer pour les Mexicains, et leur donner 
ce à laver? Ne vaut-il pas mieux faire nos efforts pour conserver 
« notre indépendance et tenter le sort des combats (2). » 

Sur cette réponse, Itzcohuatl s'apprêta à leur faire sentir la 
force de son bras. Xochimilco était, à cette époque, une ville im- 
portante, bâtie mi-partie en terre ferme, mi-partie sur l'eau, oîi 
elle était établie sur pilotis, ainsi qu'un grand nombre d'autres lo- 
calités riveraines des lacs. Les Xochimilques faisaient un commerce 
considérable, et on les regardait, avec ceux de Tlatilolco, comme 
les plus riches marchands de la vallée. Pour en venir à bout, il était 
nécessaire de réunir bien plus de forces qu'il n'en avait fallu contre 

(1) Codex Chiraalp , Hist. Chron., ad an. 143L 

(2) Torqucmada, Munarq. Ind., iib II, cjp. 42. — Alv. Tezozoïnoc, Crouica 
Mex,, cap. 16. 



— 20i — 

Quaulilitlau. lia vertu des conventions de Icu»' alliance, Itzcohuall 
convoqua ses deux collègues, et les troupes de Mexico, deTetzcuco 
et de Tlacopan marchèrent sous ses ordres contre la cité rebelle. 
Une bataille sanglante fut livrée en vue de la place; mais la vic- 
toire restait indécise. Itzcoliuatl,ne voulant pas perdre son temps 
en escarmouches inutiles, résolut d'en finir d'un seul coup. Il ap- 
pela autour de lui une armée de réserve; dans un second combat 
il dérouta ses adversaires, et, après leur avoir tué beaucoup de 
monde, les obligea à s'enfuir dans la montagne voisine. La ville, 
où il entra ensuite, fut livrée au pillage. Bientôt après, les Xochi- 
milques, se voyant sans ressources, vinrent s'humilier à ses pieds, 
envoyant devant eux leurs femmes et leurs enfants, dans l'espoir 
d'apaiser sa colère. Les chefs reconnurent son autorité souveraine 
et s'engagèrent à lui payer tribut; en attendant, ils lui livrèrent 
tout ce qu'ils possédaient de plumes, de colliers d'or et de vête- 
ments de prix. Itzcohuatl, chargé des dépouilles ennemies, rentra 
ensuite dans Mexico, après une absence de onze jours. Au dire 
d'un chroniqueur (1), c'est la guerre de Xochimilco qui donna 
naissance à la première chaussée qui eût été bâtie jusque-là, pour 
unir Tenochtitlan à la terre ferme : c'était celle qui, partant do 
Tlalpan, venait aboutir à l'entrée, appelée Xoloc, où elle se joi- 
gnait à celle de Coyohuacan, dont les habitants contribuèrent, avec 
les vaincus, à fournir les ouvriers et les matériaux nécessaires à 
sa construction. 

Tel fut le premier avantage matériel que les Mexicains retirè- 
rent de leurs guerres avec leurs voisins. Cette expédition leur en 
procura une autre d'une utilité plus actuelle : ce fut de fournir de 
vivres leur ville qui souffrait, depuis quelques mois, d'une espèce 
de famine, les semailles ayant totalement nuuujué cette année (2). 
L'expédition contre Cuitlahuac, qui eut lieu quelque temps après, 



(1) Alv. TczozoMioc, Cronica Mcxicaiia, cap. 17. 
2) Torquemada, ibid. ut bup. 



- 205 - 

accrut encore leurs ressources. D'après un partage antérieur, fait 
sous le règne d'Acamapichtli, celte ville était devenue du do- 
maine du Mexico ; mais, ayant repris son indépendance avec les 
événements de la guerre tépanèque, elle s'était refusée, depuis 
lors, à se remettre sous la puissance d'Itzcohuatl. Confiante dans 
sa position, entre deux lacs, plus forte même que celle de Xochi- 
milco, elle résistait à toutes ses menaces, sous les inspirations de 
son chef Tezozomoc, parent de l'ancien despote. A la demande du 
monarque mexicain, les troupes tetzcucanes, étant plus rappro- 
chées de Cuitlahuac, se mirent, les premières, en mouvement. 
Tezozomoc se porta immédiatement au devant d'elles, dans l'es- 
poir de livrer bataille avant l'arrivée des Mexicains. La rencontre 
eut lieu avant l'aube du jour (1) ; de part et d'autre on se battait 
avec un égal acharnement, et rien ne paraissait annoncer de quel 
côté serait l'avantage, lorsque, tout à coup, la vue des Mexicains, 
arrivant par le lac, força les gens de Cuitlahuac à rentrer préci- 
pitamment dans leur ville. Ils continuèrent à s'y défendre durant 
sept jours; après quoi, se voyant à bout de ressources, ils en- 
voyèrent les principaux d'entre leurs citoyens , avec une flottille 
chargée de présents, au roi de Tenochtitlan (2) ; ils lui firent hum- 
blement leur soumission et se reconnurent pour tributaires de la 
couronne mexicaine. (An VII Tochtli et VIII Acatl, 1434-1435.) 

Déjà la renommée d'Itzcohuatl et de Nezahualcoyotl avait passé 
les montagnes qui environnent d'une ceinture de porphyre les 
états de l'Anahuac, et les regards des nations lointaines commen- 
çaient à se tourner vers eux avec étonnement. Cohuatzin-Tecuhtli, 
seigneur de Xiuhtepec (3), ville située sur le versant méridional 
de la chaîne d'Amecameca (4), avait demandé en mariage la 



{1} Codex Chimalp., Hist. Cbron., ad an. VU Tochtli, 1434. 

(2) Codex Chimalp., Hist. Chrou., ad an. VIII Acatl, 14;i:>. 

(3) Xiuhtepec, ancienne ville seigneuriale à une lieue de la ville actuelle de 
Cuernavaca. 

(4) C'est la chatae à laquelle appartient le Popocatepetl. 



— 206 — 

fille du prince de Quauhnahuac, son voisin. Après «ivoir accueilli 
d'abord ses propositions, celui-ci, pour des motifs que l'histoire 
ne rapporte point, avait donné la main de la princesse à un autre 
seigneur du nom de i'ialtexcal, et les noces avaient été célébrées 
avec nne grande magnificence. Cohuatzin, outré d'un procédé si 
insultant pour lui, était hors d'état d'en tirer vengeance personnel- 
lement, à cause de la puissance supérieure du prince de Quauhna- 
huac; il eut alors recours à Itzcohuatl. 11 connaissait la valeur du 
roi de Mexico, et le bruit des prodiges que Huitzilopochtli ojjérait 
en tous les lieux en faveur de son peuple s'était répandu au loin 
au delà des montagnes, il supplia le monarque de l'aider à se 
venger des dédains de Quauhnahuac, lui offrant, en retour, de se 
rendre vassal de son trône. 

La proposition était trop séduisante pour n'ôtre pas acceptée. 
Itzcohuatl se souvenait des belles campagnes de Quauhnahuac et 
de leurs riches productions, quoiqu'il n'eût fait que les entrevoir, 
à l'époque où il s'était mis à la poursuite des Tépanèques de 
Coyohuacan. Il accueillit avec une bienveillance marquée les dé- 
putés de Xiuhtepec et leur promit aussitôt le secours demandé par 
leur seigneur. C'était la première fois qu'il allait porter ses armes 
au midi , à l'extérieur de la vallée. Il convoqua de nouveau ses 
deux alliés, et les trois rois marchèrent, de concert, à la conquête 
de la riche province dont on leur ouvrait ainsi les portes. Les 
Mexicains prirent au couchant par le chemin d'Ocuillan, qui avait 
jadis fait partie du royaume de Cuihuacan. ïoioquihua s'engagea 
dans les montagnes, et descendit par Tlalzacapechco, au nord de 
Quauhnahuac. Nezahualcoyotl y entra par les régions de l'est, et 
alla se joindre, à Xiuhtepec, aux troupes de Cohuatzin. Le prince 
de Quauhnahuac, se voyant menacé de tant de côtés à la fois par 
des ennemis si puissants, réunit toutes ses forces pour les attendre 
à peu de distance de sa capitale. Ceux de TIacopan, étant arrivés 
les premiers, engagèrent le combat, et ce fut avec tant de fureur, 
qu'ils obligèrent leurs adversaires à reculei' aussitôt avec une 



— 207 — 

grande perte. Dans ce moment arrivèrent les troupes de Tenoch- 
titlan et celles de Tetzcuco unies aux gens de Xiuhtepec. Ils se 
jetèrent tous ensemble avec une telle impétuosité sur ceux de 
Quauhnahuac, qui continuaient à battre en retraite, qu'ils entrè- 
rent avec eux pêle-mêle dans cette ville, sans baisser à ses habi- 
tants le temps même de respirer ou de penser à la résistance. Le 
combat continua au pied du grand temple dont les Mexicains 
s'emparèrent et qu'ils livrèrent ensuite aux flammes. Le prince de 
Quauhnahuac, incapable de soutenir longtemps la violence de cette 
attaque, implora la clémence de ses vainqueurs. Il se soumit à leur 
payer un tribut annuel de coton brut et travaillé, d'étoffes de toute 
espèce, de manteaux, de wipils (1), de jupons et d'habits riche- 
ment brodés (2) . 

Telle fut l'issue de cette expédition rapide, une des plus glo- 
rieuses qu'eussent encore entreprises les armes des trois royau- 
mes. Les Mexicains, en faisant la conquête de Quauhnahuac, ve- 
naient de s'ouvrir un chemin vers les belles provinces du sud : 
l'une après l'autre, elles allaient devenir leur proie et se soumettre 
aux tributs qui allaient faire de Mexico-ïenochtitlan la plus riche 
et la plus florissante des villes de la lagune. 

Dans l'intervalle, Itzcohuatl ne négligeait rien de ce qui pouvait 
lui assurer, au dedans de la vallée, la paisible possession de la 
puissance. D'accord avec Nezahualcoyotl, il avait repeuplé l'an- 
cienne province de Xaltocan et rétabli la ville de ce nom. Après 
sa destruction par Xaltemoc, les Othomis s'étaient vus dans la 
nécessité de se disperser dans les régions voisines : les uns 
s'étaient retirés à Metztitlan et à Tollantzinco ; un grand nombre 
avait obtenu de s'établir dans les territoires de Huexotzinco et de 



(1) Wipil, que les Espagnols écrivent huipil ou guipil, est une espèce de 
tunique brodée, avec ou sans manches, dont se servent encore les femmes in- 
diennes du Mexique et de l'Amérique-Centialo. C'est quelquefois un vêtement 
très-riche et fort élégant. 

{2) Torquemada, Monarq. Ind., lib. il, cap. 42 



— -208 — 

TIaxcallan. Par une sage prévoyance, le roi tenuchca releva les 
édifices de Xaltocan; il y envoya diverses colonies qui sortirent 
des royaumes d'AcoIhuacan, de Culhuacan et de Mexico, accor- 
dant, en même temps, à tous les Otliomis qui en éprouveraient le 
désir, la faculté de rentrer dans leurs anciens héritages (1). 

De son côté, Mexico s'embellissait de nouveaux édifices. Chi- 
malpopoca, peu de temps avant sa mort, avait fait venir dans cette 
ville la fameuse pierre « Temalacatl, » destinée aux combats des 
gladiateurs (2), toute sculptée à l'entour et percée au milieu i)our 
laisser couler le sang des combattants : c'était lui qui l'avait pla- 
cée dans la vaste enceinte du quartier de Tlalcocomocco, où il 
avait commencé les travaux de la reconstruction du temple de 
Huitzilopochtli (3). A la grandeur de cette divinité était attachée, 
dans l'opinion des Mexicains, la grandeur de leur nation, et leurs 
rois s'efforcèrent, à l'envi, d'ennoblir son sanctuaire. Au retour 
de la guerre de Cuitlahuac, ItzxohuatI avait jeté les fondements de 
celui de Cihuacohuatl (4), appelée la mère des dieux, parce 
qu'elle avait élevé l'enfance de Quetzalcohuatl (5). L'année sui- 
vante, il avait repris les travaux du temple de Huitzilopochtli (jui 
se continui'-rent ensuite sans relâche (6). 

D'un caractère énergique et dur, Itzcohuatl poursuivait, sans 
se laisser arrêter par aucun obstacle, la marche qu'il s'était tracée, 
dans l'intérêt de la nation mexicaine, que déjà il avait élevée si 



(1) Codex Chimalp., Hist. Chron., ad an. 1435. — WS. en langue iiahiiall, 
de l'an 1^28, coll. Aubin. 

(2) Torquemacla, Moiiarq. hid., lib. 11, cap. *i8. Celle pierre est probable 
ment la même que l'on voit encore dans la cour de l'univorsiU'' de Mexico, dé- 
crite par Gama el que, très-inipropremenl, on appelle la '< Pierre des Sacri- 
fices. » 

(3) Torqucmada, Monarq. Ind., lib. II , cap. 28. 

(4) Id , ibid.Jib. Il, cap. 42. 

(5) Ainsi que nous l'avons dit, dans l'histoire des Tollèqiies, Cihuacohuatl 
clail Ja sœur de Mixcohua-Camaxtli el de Texcallepoca, el la iillc du premier 
.Mixcohuatl. 

(6) Torquemada, Monarq. Ind., lib. Il , cap. 42. 



— 209 — 

haut. Il y a tout lieu de croire que c'est dans ce but qu'il ordonna 
la destruction des monuments antiques dont parle Sahagun (1) ; 
d'après cet écrivain, le roi de Tenochtitlan, d'accord avec sa no- 
blesse, voulant dérober à la connaissance du vulgaire les his- 
toires anciennes de cette contrée , livra aux flammes les livres et 
les peintures où elles étaient consignées, dans la crainte de dé- 
choir dans l'estime publique. L'auteur s'explique suffisamment 
pour faire comprendre que ces histoires étaient celles des popu- 
lations qui, avant les Mexicains, avaient dominé dans l'Anahuac : 
il nomme, entre autres , les Acolhuas et les Tépanèques, dont ap- 
paremment elles rappelaient des faits, humiliants pour l'amour- 
propre des Mexicains, et commémoraient, sans doute, les nom- 
breuses défaites de ceux-ci , aussi bien que l'origine récente de 
leur puissance. De toute façon, elles devaient contenir des choses 
bien compromettantes pour leur orgueil, puisqu'ils ne trouvèrent 
d'autre moyen d'échapper à la comparaison, qu'en détruisant les 
monuments de la gloire de leurs rivaux, assez semblables, en 
cela, aux anciens Romains, lorsqu'ils anéantissaient les monu- 
ments de l'histoire des Étrusques et, plus tard, de Carthage. 

La religion, représentée par le symbole de Huitzilopochtli, 
étant le pivot de la société mexicaine, l'unité religieuse devait 
être, à ses yeux, une nécessité politique autant que morale. Dans 
cette conviction, les rois de Tenochtitlan, en admettant dans le 
sein de leur cité tous les dieux des nations qu'ils conquirent et 
en leur édifiant des temples, ne le faisaient point dans d'autre des- 
sein que de les soumettre à la suprématie de cette divinité, dont 



(1) SahaguQ, Hist. Gen. de las cosas de Nueva-Espaùa, etc., lib. X, 
cap. 29, § 12. «... Y gobernaroii los seuores de los Tultecas, y de los Mexi- 
« canos, de los Tepanecas y de los Chichimecas ; por la cual cuenta, no se 
a puede saber que tanto tiempo estuvierou eu Tamoaachaii, y se sabia por las 
H pinturas, que se quemaron en tiempo del senor de Mexico que se decia Itz- 
« coati, en cuya epoca los seuores, y los principales que babia entonces, 
« acordaron que se quemasen todas, para que no vieniesen a manos del vulgo, 
« y fueseu menospreciadas. » 

III. 14 



— 210 — 

ils formaient ainsi la cour; jamais ils ne souffrirent de dissidences 
parmi leurs sujets, tous devant se conformer également aux pres- 
criptions du rituel compliqué, composé par le sacerdoce mexicain, 
dont le roi était le chef. On voit la preuve de cette rigueur dans la 
persécutionquis'exerçajsouslerègned'ltzcohuatl, contre plusieurs 
nobles chichimèques do Quauhtitlan qui refusaient d'adopter les 
coutumes introduites dans leur ville par les Culhuas exilés. 

Les prêtres s'étaient aperçus, durant la célébration du grand 
jeûne (1), que les membres des familles de Xiuhcac, de Pitzallod, 
et de Cocotl s'abstenaient, ainsi que Maxtlaton de Xallan et les 
chevaliers de Tzictlacopahuic, de paraître aux sacrifices qu'on of- 
frait d'ordinaire en ce temps de pénitence : ils en recherchèrent 
la cause et, ayant voulu les contraindre, ils apprirent aussitôt, de 
la bouche même des réfractaires, que des raisons de conscience 
les empêchaient d'adhérer à leurs rites. Ils s'empressèrent de les 
dénoncer au tribunal d'itzcohuati, et, par ordre du roi, les cou- 
pables furent enlevés et amenés, pieds et poings liés, avec leurs 
femmes et leurs enfants , à Mexico. Il y avait Xiuhcac de Tolte- 
pec, les perits-fiLs de Pizallotl, Cocotl de Cocotitlan, les chevaliers 
de Tzictlacopahuic et Maxtlaton, avec un grand nombre d'autres. 
Ayant été convaincus de vivre en dissidence volontaire avec le 
culte national , ils furent condamnés à la peine de mort , et leurs 
biens furent confisqués au profit de l'état (2). Beaucoup d'autres 
Chichimèques , épouvantés de cette persécution , prirent la fuite 



(1) Ce grand jeûne, appelé par les Mexicains Huey Tozoztli, nom qui signi- 
fie Grande Veille, correspondait au 5 avril. Il était consacré à Centeotl, déesse 
des fruits et des moissons, et avait été établi pour obtenir les bénédictions du 
ciel sur les biens de la terre : il avait beaucoup d'analogie avec nos Roga- 
tions. 

(2) Cette histoire est rapportée dans le Codex Chimalpopoca, à la suite du 
récit de l'établissement des Culhuas à Quauhtitlan, ad an. XII Tocpatl, l.'MS. 
L'auteur, en aniicipaiit ce récit, dit que celte persécution religieuse eut lieu 
sous le règne d'itzcohuati au tribunal duquel furent déférés les Chichimèques 
récalcitrants. 



— 211 — 

vers les montagnes et allèrent se fortifier parmi les âpres rochers 
de Motozahuican et de TIachco (1). 

Ces exemples d'intolérance paraissent avoir été les derniers actes 
de la vie d'Itzcohuatl. Une lutte insignifiante contre les habitants 
d'Ecatepec , qui avaient tué leur seigneur, fils naturel de Monté- 
zuma, et la reprise des hostilités avec Chalco marquent les derniers 
temps de son règne (2). ïl mourut bientôt après (3], vivement re- 
gretté des Mexicains, qui le regardaient, avec raison, comme ie 
second fondateur de leur monarchie. Durant les douze années qu'il 
tint le sceptre, il vengea la mort de son frère, en abolissant l'odieux 
tribut que ses sujets payaient aux Tépanèques, et en déclarant, îe 
premier, la guerre à Maxtlaton, dont il contribua si vaillamment 
à ruiner la puissance ; uni à Nezahualcoyoïl , il parvint, par des 
coups successifs, à changer la face de l'Anahuac, à rendre sa pa- 
trie heureuse et libre, et à la placer au premier rang des nations 
de cette époque. (An XIII Tecpatl, 1440.) 

Itzcohuatl n'eut pas plutôt été réuni à ses ancêtres que tous les 
regards se portèrent sur Montézuma-îlhuicamina (4), comme le 
plus digne de succéder à son oncle. Déjà ce prince avait été élu 
douze ans auparavant; cette fois encore, le choix unanime de la 
nation le plaça sur le trône de Mexico. Suivant la convention feite 
entre Itzcohuatl et ses deux collègues, il appartenait à ces derniers 
de confirmer l'élection et de fonctionner, comme chefs de l'empire, 
au couronnement du nouveau monarque. Montézuma avait exercé, 
sous son oncle, la charge de grand-prêtre de Huitzilopochtii 
et de généralissime des armées du royaume; il avait mûri dans 
l'administration et la guerre, et il était, en tout, digne de prendre 



(1) Codex Chimalp., ubi sup. — TIachco, aujourd'tiiii Tasco, lieu célèbre 
par ses mines d'argent, à 30 1. S. environ de Mexico. 
C2) Codex Chimalp., Hist. chrou., ad aii. 1435-14^7. 

(3) Suivant Vetancurt, Itzcohuatl mourut le 13 août ii40. 

(4) On distingue dans les chroniques le premier Montézuma par le titre 
Huehueou V.incien, et on donne au second c*lui de Xoeoyotl ou le Jeune. 



— 212 — 

la place de son père Chinialpopoca. Les rois de Tlacopan et de 
Telzcuco s'empressèrent de venir donner, par leur présence, leur 
assentiment au choix des Mexicains, et ce fut Nezahualcoyotl qui 
lui plaça sur la tête le « copilli » ou diadème, en forme de mitre, 
orné de plumes de quetzal (1). Un auteur (2) observe qu'il fut le 
premier d'entre les rois mexicains à se décorer de cet ornement, 
regardé comme divin et qui les mettait, pour ainsi dire, au-dessus 
même de la plupart des dieux, deux seulement, Tonacateuctli et 
Mictlanteuctli (3), étant représentés la tête ceinte de cette couronne 
auguste. Cette distinction ne saurait, cependant, donner lieu à 
aucune difficulté ; elle était la marque la plus haute de la souve- 
raineté, unie au pontificat suprême, et Montézuma était le premier 
de sa famille, depuis l'établissement de la royauté à Mexico, qui 
se trouvât dans cette capacité, Itzcohuatl ayant été placé sur le 
trône, lorsque cette ville était encore considérée comme vassale 
des Tépanèques (4). 

Les premiers actes qui signalèrent l'avènement de ce prince 
sont empreints d'un grand caractère religieux. Désireux de porter 
ses armes dans les régions méridionales qui s'étendent au pied 
du Popocatepetl, il voulut commencer par apaiser les divinités 
tutélaires de ces contrées, auxquelles on donnait, dans la langue 



(1) Le Copilli étaiil un ornement qui prenait sur le front la forine d'une 
mitre basse, et se réduisait, par derrière, à deux larges rubans que l'on nouait 
et laissait flottants. La matière était d'or ou d'une étoffe précieuse tissue d'or 
et de pierreries. 

(2) Codex Letellier (Tell-Rem.) ; MS. de la Bibliot. Royale, fol. 31, verso. 

(3) Tonacaleuclli, le Seigneur de notre subsistance (de notre chair), l'un 
des noms de la divinité suprême. — MicllanleuclU, seigneur de la région 
des morts. 

(4) C'est, peut-être, à quoi fait allusion le texte suivant du Codex Chimal- 
popoca, dans l'abrégé de l'histoire des rois de Mexico, qu'il y a à la iin du MS. : 
« Concuic (Motcuczomatzin) in leucyoll, in tlaloca^otl. — Il prit (Moutezurna) 
« la (7(056 sacrée [le sacerdoce) et la royauté. » Le mot leucyoll laisse du 
doute; il peut s'entendre en divers sens et peut s'appliquer aussi au droit 
souverain des rois de Mexico de s'appeler Culhua-Teurlli, Chevalier Cuihua , 
par excellence, comme les anciens monarques de Culhuacan. 



— 213 — 

nahuatl, le titre générique de Centzon-Huitznahua (1). Un nou- 
veau quartier s'éleva dans les îlots de Tenochtitlan, qu'on appela 
Huitznahuac; au centre il érigea un temple superbe qui fut dédié 
sous le titre de Huitznahuateuhcalli (2), et dont la fête principale 
se'célébra ensuite annuellement dans le mois Panquetzaliztli (3). 
Afin de donner à cet édifice la splendeur et les proportions con- 
venables, il eut recours à ses deux collègues, demandant au roi 
de ïlacopan les ouvriers dont il avait besoin, et à Nezahualcoyotl 
les plans et les dessins du nouveau temple (4). 

Ces travaux venaient à peine de commencer, lorsqu'il songea à 
jeter les fondations d'un autre sanctuaire destiné à célébrer la 
mémoire de Mixcohuatl , du chef de la race toltèque, dont il se 
vantait de descendre. Depuis sept siècles, Cuitlahuac se glorifiait 
de posséder le tombeau de ce héros déifié, conjointement avec le 
tiaquimilolli (5) de la célèbre magicienne Itzpapalotl, dont nous 
avons eu occasion de parler au commencement de cet ouvrage. 
Ce tombeau n'avait cessé d'être en vénération parmi les popula- 
tions de la vallée ; ni les guerres ni les convulsions de tout genre 
que Cuitlahuac avait subies , comme les autres villes de l'Ana- 
huac, n'avaient empêché les populations d'accourir annuellement 
à ce lieu vénéré. Suivant la tradition de cette ville (6) , la fa- 
mille des Tzompantzin-Teteuctin , issue des fils de Mixcohuatl et 



(1) Cenlzon-Huitznahua, les quatre cents (ou légion) de Huitznabuas, 
hommes Nahuas, ou Mexicains, ou Toltèques du Sud. Ces mots ont beaucoup 
de significations et font allusion probablement aux Centzon-Huitznahua dont 
parle la légende de la naissance de Huitzilopochtli , c'est-à-dire aux Mexicains 
partisans de Malinalxochitl et ennemis de ceux de la vallée. 

(2) Torquemada, Monarq. lud., lib. II, cap. 43, et lib. VIII, cap. 12. 

(3) PanquelzalizlU, quinzième mois de l'année mexicaine. 

(4) Torquemada, Monarq. lud., lib. II, cap. 43. 

(5) Nous avons donné ailleurs la description du tiaquimilolli, Enveloppe 
ou Paquet qui renfermait les reliques des demi-dieux ou fétiches des Toltè- 
ques et des Mexicains. 

(6) Codex Chimalp., Chronique des Tzompantzin de Cuitlahuac, Épisode 
ad an, XllCalli, 1517. 



— -21 'i — 

de Camaxtii, otail demeurée constamment à la garde de ce sanc- 
tuaire. Investie de grands privilèges par les rois qui s'étaient suc- 
cédé, elle avait gardé plus ou moins son indépendance, gouver- 
nant la ville et son territoire avec les chevaliers des divers or- 
dres (1), qui y formaient comme une corporation religieuse et mi- 
litaire. Cuitlahuac ayant pris un accroissement considérable par 
la réunion de plusieurs tribus aztèques (2), Quetzalleuctli, chef 
des Tzompantzin, avait, sous le règne d'Acamapichtli ou de son 
successeur, divisé cette ville en quatre quartiers (3) et en avait 
partagé d'une manière égale la juridiction aux chevaliers de son 
ordre (4). On ignore dans quelles conditions les choses continuè- 
rent après lui ; mais il était impossible que la mort violente des 
seigneurs de Ticic et de Tecpan, par le commandement de Tezo- 
zomoc, n'entraînât pas des conséquences fâcheuses pour l'indé- 
pendance de l'ordre; son influence dut naturellement baisser con- 
sidérablement et le préparer aux usurpations subséquentes de 
Montézuma-llhuicamina. 

Lorsque ce prince monta sur le trône, la guerre engagée, de- 
puis tant d'années, entre Chalco et Mexico avait repris une ap- 
parence de vigueur, et Cuitlahuac, comme les autres cités voisines, 

(.1) yahual-tcleucfin, au siug. leuclli, chevaliers du JNagual (génie, deiiioo 
particulier, nom donné quelquefois à Mixcohuatl à cause des prodiges qu'il 
opéra . iSaliUdl-lclcuclli, peut encore siguifler le sage ou le savaut chevalier. 
Voir tom. I, livre !I. chap. i, page 237. 

{-/} Spécialement en l'année I Calli, 1233. Voir le Codex Chimalpopoca. 

(3) Codex Chimalp., Chronique des Tzompantzin, etc. Ces quartiers t"urent 
Tcnpnn, Ticir, Terpan et Henchicalcan, noms qui existent encore aujour- 
d'hui dans le village de Tlahuac qui a succédé à la grande et sage cité de 
Cuitlahuac. Ce village est la patrie de Don Faustino Galicia Chimalpopoca, 
descendant d'un frère de Moutézunia, professeur à l'université de Mexico, et 
mou maître dans l;i langue mexicaine. 

\i) On ignore tolaleni' nt quels étaient les règlements de ces chevaliers et 
s'ils furent véritablement le fondement de la chevalerie mexicaine. Ce qui est 
certain, c'est que les Tzompantïin conservèrent jusqu'à la fin uue grande re- 
nommée de sa;;esse et (jne, s'ils perdirent l'influence d<'S armes, ils gardèrent 
celle de la science. La chronique de Cuitlahuac, tirée des archives historiques 
de cette ville, était une des plus exactes ft des plus Judicieuses du Mexique. 



— 215 — 

feudataires de ïeijochiitlan ou de Tetzcuco, y prenaient part, de 
temps à autre, suivant que le leur suggéraient leurs intérêts ou les 
circonstances. Acolmiztli gouvernait alors le quartier d'Atenchi- 
calcan, et Tezozomoc celui de Ticic, oii il avait succédé à l'auto- 
rité de son père Tepolotzmaitl , parent et créature de l'ancien 
despote d'Azcapotzalco. Il était considéré comme le plus puissant 
des deux, ayant réuni sous son commandement les deux autres 
quartiers de ïecpan et de Teopancalcan ; mais, quoique né dans 
cette ville, il était peu aimé des habitants, à cause de son origine 
étrangère et de son usurpation. Dans les commencements de 
l'année 1441, les Chalcas ayant enlevé une jeune fille du quartier 
de ïicic, Tezozomoc, irrité, courut à leur poursuite, à la tète de 
tous les hommes valides qu'il avait sous la main. Il alla assez 
loin ; mais ayant réussi à les rejoindre, il les battit, reprit la jeune 
fille, et retourna triomphant à Cuitlahuac (1). 

Malheureusement pour lui, Acolmiztli , son rival, avait profité de 
son absence pour envahir Ticic ; n'ayant trouvé que des femmes, 
des vieillards et des enfants, il avait pillé le quartier et saccagé les 
maisons du seigneur, sans qu'on pût lui opposer la moindre résis- 
tance. A son retour, Tezozomoc, indigné de cette perfidie, l'envoya 
provoquer au combat et tomba sur son quartier avec une fureur 
qui fit payer cher aux Atenchicalcas leur attaque sur Ticic. La nuit 
sépara les combattants ; mais Tezozomoc les ayant menacés de 
recommencer le lendemain, Atenchicalcan fut abandonné, pen- 
dant la nuit, par ses habitants. Tous ensemble se retirèrent à 
Itztapalapan , et ensuite passèrent à Tenochtitlan, où ils allèrent 
porter leurs plaintes au pied du trône de Montézuma. 

Le monarque les écouta avec faveur. Il trouvait là une occasion 
d'humilier un sujet trop puissant et de se faire donner en même 
temps les reliques de Mixcohuatl, qu'il convoitait ardemment 
pour en enrichir sa capitale. Il convoqua aussitôt son conseil de 

(1) Codex Chimalp., Hist. Chron. ad an. I Calli, H41. 



— 216 — 

guerre , prébidé par le riacochcalcatl Citlalcohuatzin et le Tlaca- 
teccatl Izquchuacatzin : « Venez, seigneurs et chevaliers, s'écria- 
« t-il, voici que le peuple d'Atenchicalcan se remet entre nos 
« mains : il est venu nous demander à se placer à l'ombre de 
« notre royale protection, afin que nous lui prêtions un léger 
« secours. Allons, Mexicains et ïlatilolques, allons, avec notre no- 
« blesse de Mexicaltzinco, de Culhuacan et d'Itztapalapan, réin- 
« tégrer les Atenchicalcas dans leurs demeures (1). « 

Tezozomoc était incapable d'offrir la moindre résistance à Mon- 
tézuma ; il demeura spectateur du retour triomphant de ses enne- 
mis et eut encore la douleur de voir le même jour l'incendie du 
temple de Mixcohuatl, auquel un accident inconnu mit le feu (2). 
Aussitôt qu'on en eut aperçu lesflammes, un soldat de Mexicaltzinco 
s'élança au sommet de la pyramide sacrée et en enleva les quet- 
zals (3), avec les tlaquimilolli d'Itzpapalotl et de Mixcohuatl. Citlal- 
cohuatzin et les autres nobles qui avaient commandé l'expédition, 
au nom du souverain, prirent alors à part le prince de ïicic et 
lui communiquèrent les désirs de Montézuma : « Seigneur Tezo- 
u zomoctzin, lui dirent-ils, maintenant que le temple de Mixco- 
« huatl est brûlé, puisque vous n'avez plus à faire la guerre, et 
c( que vous n'avez point d'endroit convenable où vous puissiez 
(( placer le dieu, faites-nous la grâce de nous le laisser emporter. » 
Dans sa situation, il eût été dangereux au prince de Ticic de refu- 
ser; malgré l'affliction qu'il éprouvait de se séparer de ce trésor, 
il répondit : « Eh bien ! je vous donne Mixcohuatl, et que mes fils 
« vous le donnent encore après moi (4). « 

Chargés de cette relique précieuse, les guerriers s'en retournè- 

(1) Codex Chirualp,, ibid. ut sup. 

(2) Le Codex ne dit pas qu'il y fut mis par ordre de Montézuma ; mais il le 
laissa plus ou moins entrevoir. 

(3) Sans doute les plumes de quefzal. Il y a ici dans le texte quelques mots 
qu'on traduit, mais qu'on ne comprend point; ils doivent avoir quelque sens 
symbolique attache aux choses sacrées. 

(4) Codex Chimalp,, Hist Chron. Tout ceci est textuel. 



— 217 — 

rent, remplis de joie, à Mexico : le roi et les piètres s'avancèrent 
pour les recevoir, accompagnés d'un nombreux cortège. On bâtit 
aussitôt un temple en son honneur qui fut appelé Mixcohuatepec (1), 
et l'enceinte oij il fut érigé se nomma Teotlalpan (2) , en mé- 
moire des lieux où la légende du héros déifié annonçait qu'il avait 
fait ses premières conquêtes. (An I Calli, 1441.) 

Cet événement précéda de peu l'expédition contre Chalco. Au 
milieu des bouleversements qui avaient, tour à tour, mis un terme 
à la puissance des royaumes d'Acoihuacan et d'Azcapotzalco, les 
princes chalcas, sortis de l'îlot de Xicco, avaient eu l'adresse de 
se ménagersans cesse entre cesdeux états rivaux, de manière à pou- 
voir se montrer à la fin de la lutte, sans avoir à craindre ni les uns 
ni les autres. Alternativement amis et ennemis d'Ixtlilxochitl et de 
Tezozomoc, ils avaient grandi loin du théâtre de leurs jalousies mu- 
tuelles, sans autres adversaires déclarés que les Mexicains. Pour 
être de la même race et sortis d'un même berceau, ils n'en étaient 
que plus implacables les uns contre les autres : c'était un prince 
chalca qui avait présidé au sac et à l'incendie de Chapultepec et 
c'étaient encore les Chalcas qui avaient mis la main avec le plus de 
rapacité sur les débris du territoire de Culhuacan, après l'aban- 
don de cette capitale. Maîtres des fertiles vallées qui s'étendent 
entre le versant septentrional du Popocatepetl et les rivages mé- 
ridionaux du lac qui porte leur nom, ils s'étaient emparés, du- 
rant l'enfance de Tenochtitlan , des belles provinces que les Cul- 
huas avaient possédées dans les montagnes voisines, jusqu'à Cho- 
lullan, et avaient fondé leur nouvelle capitale, à l'époque de l'exal- 
tation d'Acamapichtli , pour être plus à même de surveiller et de 
défendre le fruit de leurs usurpations. Depuis lors, ils n'avaient 
cessé de grandir : de même qu'ils avaient aidé à la ruine d'Ix- 
tlilxochitl , ils aidèrent à celle de Maxtlaton, lorsqu'ils crurent 
qu'il devenait trop puissant pour eux ; mais ils s'étaient empres- 

(1) Id., ibid. 

(2) Torquemada, Moiiarq. lad., lib. VIII, cap. 12. 



— 218 — 

ses de trahir Nezahualcoyotl, du jour où ils avaient vu surgir la 
grandeur de Mexico de son alliance avec Itzcohuati. 

Jusque-là leur guerre avec les Mexicains n'avait été qu'une sorte 
de jeu pour entretenir leurs armes, oii ils se défiaient mutuelle- 
ment, en cherchant à se prendre des captifs, afin d'avoir des vic- 
times à offrir aux autels de leurs dieux. Mais lorsque par les vic- 
toires de ce prince, et ensuite par ses conquêtes au midi des mon- 
tagnes, ils crurent avoir découvert ses véritables tendances, ils en- 
visagèrent les choses d'une manière plus sérieuse. En écrivant cette 
histoire, ce qui nous étonne parfois, c'est que Chalco, qui pouvait 
lutter de puissance avec Tetzcuco et Tenochtitlan , n'eût pas été 
choisi pour servir de lien entre ces deux états et pour maintenir 
entre eux l'équilibre au lieu deTlacopan. Les documents qui nous 
sont restés de cette époque n'éclaircissent pas ce point obscur (1). 
Serait-ce que Chalco était alors déjà trop puissant et que Nezahual- 
coyotl et Itzcohuati craignaient de trouver dans ses princes des col- 
lègues trop redoutables, ou bien Chalco refusait-il de s'unir à eux? 

Ce qui est certain, c'est que ce fut l'orgueil de son souverain qui 
provoqua, à dessein, la colère des rois alliés, afin d'avoir l'occa- 
sion de mesurer, d'une manière plus décisive, ses armes avec les 
leurs. Toteotzin-Callzinteuctli, qui continuait à régner sur lesChal- 
cas (2), était un vieillard ciuel et rempli d'un esprit de perfidie et 
d'audace incroyable pour son âge. Déjà il s'élait suffisamment 
donné à connaître par la violence de son caractère : depuis la 
chute d'Azcapotzalco, il avait montré constamment une haine égale 



\1) De l'hisloirc particulière de la principauté de Chalco, qui joua un si 
grand rôle dans ces contrées, il ne nous est resté que quelques fraiïments 
tronques disséminés dans un grand nombre d'ouvrages, et la liste à peu près 
complèle de ses seigneurs ou rois depuis les temps de la ruine de l'empire 
toltèque jusqu'à la conquête. On les trouve dans le Codex Chimalpopoca. 

(2; Ce prince est appelé Totcotziu-teuclli par Torquemada et htlilxocliitl. 
Le Codcv lui donne celui de Caitzinleuclli-Teniilzia. Il a pu le.s porter égale- 
ment tous les trois et prendre lc^ deux derniers en montant sur le trône de 
Chalco. 



— 219 — 

pour les Mexicains et Nezahualcoyotl (l), ei cherchait toutes les 
occasions d'insulter le monarque acolhua, en ravageant ses fron- 
tières et en envoyant ses soldats marauder jusqu'aux portes mêmes 
deïetzcuco(2). 

Le besoin de mettre ordre à l'administration de ses états et de 
pacifier les provinces rebelles avait toujours empêché Nezahual- 
coyotl de songer à se venger des injures du prince des Chalcas ; 
les Mexicains, de leur côté, étaient peu disposés à porter leurs 
armes contre ce puissant ennemi. Mais, au commencement du 
règne de Montézuma-Ilhuicamina, deux des fils du souverain 
d'Acolhuacan, entraînés par l'ardeur de la chasse, s'étant engagés 
dans les montagnes voisines de Chalco , avec quelques seigneurs 
mexicains de leurs amis, furent surpris par les satellites de Toteot- 
zin, qui les conduisirent prisonniers à leur maître. Celui-ci donna 
ordre aussitôt de les faire mourir ; sans considération pour le rang 
illustre de ses victimes, il fit ensuite sécher et embaumer leurs ca- 
davres, et les plaçant, comme des statues, une torche à la main, 
les fit servir en guise de candélabres, pour éclairer la salle de son 
palais où l'on exécutait les danses nocturnes. Il ajouta à cette bar- 
barie, en faisant enchâsser leurs cœiirs dans une chaîne d'or qu'il 
se plaisait à porter au cou dans les cérémonies publiques (3). 

La nouvelle en arriva promptement aux oreilles de Nezahual- 
coyotl et de Monlézuma. Parmi les seigneurs mexicains que To- 
teotzin avait fait mettre à mort étaient les petits-fils de ce dernier, 
frères d'Axayacatzin, généralissisme et grand-prêtre de Huitzilo- 
pochtli [4). C'était un égal outrage à leurs sentiments, comme pères 
et comme rois : ils n'en éprouvèrent pas moins de douleur que 

(1) Torqiicmada, Mouarq. lud., Iib. II, cap. ;>5. 

(2; Ixtiilxcchitl, Ilist des Cliichiraèques, toiii. I, chap. 45. 

(3) Torqiiemada, Monarq. !ud., lib. II, cap. 44. — Ixthlxochitl, Hist. des 
Chichimèques, tom. 1, chap. 45. ' 

{'i) Ixtlilïocliitl, ibid. Cet auteur ies fait fils d'Axayacatzin, ce qui est im- 
possible, ce priuce étant alors à peine àfié lui-même de vingt et uu ans. lis 
ne pouvaient être tout au plus que ses frères. 



— 220 — 

d'indignation, lis comprirent, l'un et l'autre, qu'il fallait, au prix 
de tous les sacrifices, mettre un terme aux atrocités du prince 
clialca, et, en conséquence, ils se préparèrent à la guerre (1). 
Dans l'intervalle, une femme native de Tetzcuco, qui était esclave 
dans le palais de Toteotzin, touchée du triste spectacle qu'offraient 
les corps des princes desséchés et embaumés, trouva moyen de les 
enlever une nuit et de les porter à leur père, dont cette vue redou- 
bla la douleur. Quoiqu'il n'adorât qu'avec répugnance les dieux 
des Mexicains, il se décida, à la demande de toute sa cour, à leur 
faire sacrifier les prisonniers pris sur Chalco : ce à quoi il s'était 
refusé constamment jusque-là. Mais, se repentant bientôt de sa 
faiblesse, il se retira dans ses jardins de Tet/cutzinco, où il acheva 
de se préparer à la guerre. Les trois rois devaient fournir leur 
contingent, et ils étaient résolus à faire les derniers efforts pour 
abattre l'insolence de leurs ennemis. 

La manière dont les auteurs relatent les préparatifs auxquels on 
travailla à cette occasion donne une idée suffisante de la puis- 
sance des Chalcas et de la difficulté que présentait cette entre- 
prise. On avait disposé à Tenochtitlan une escadre formidable de 
canots et d'acallis de toute grandeur, destinés à embarquer les 
troupes mexicaines et tépanèques ; elles ne tardèrent pas à se mettre 
en chemin sous le commandement de leurs rois respectifs et s'avan- 
cèrent en bon ordre vers Cuitlahuac, afin de passer de là dans le 
lac de Chalco (2). De son côté, l'armée acolhua prit la route de 
terre le long du rivage; elle s'avança sous les ordres des fils aînés 
du monarque, Ichantlatohua et Xochiquetzal, deux jeunes gens 
d'un grand courage et qui brûlaient de venger la mort de leurs 
frères et l'affront que leur supplice avait fait à leur famille : leur 
père ne devait les rejoindre que plus tard. 

(1) Torqueniada, ibid. ut sup. 

(2) Cuitluluiac était à la jouctioii des deux lacs ; sous les lon^^s ponts qui 
unissaient riiot de cette ville à la terre ferme, eoulaicut les eaux douces du 
Jac de Chalco qui se déversent daus celui de Tetzcuco. 



— 221 — 

La guerre commença par un combat sanglant sur les frontières 
de Chalco, où les troupes de terre et d'eau prirent une part éga- 
lement glorieuse contre les ennemis, mais sans aucun avantage 
décisif ni pour les uns ni pour les autres. Toteotzin, aussi brave 
qu'il était féroce, était partout malgré son grand âge, et, quoiqu'il 
fût presque aveugle, c'était lui qui, à l'aide de deux vaillants offi- 
ciers, sans cesse débouta ses côtés, dirigeait tous les mouvements 
de son armée pour la défense de son territoire. Revêtu de ses or- 
nements royaux, la mitre en tète, avec son collier de cœurs hu- 
mains suspendu autour de son cou, on le voyait, sur sa chaise 
royale, se faisant porter, tour à tour, sur tous les points menacés 
et commandant avec une vivacité et une rapidité d'action incon- 
cevables. Cet état de choses dura plusieurs semaines, sans que 
la victoire se déclarât en faveur d'aucune des nations belligé- 
rantes (1). 

Sur ces entrefaites, Axoquentzin, autre fils de Nezahualcoyotl, 
jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, se rendit, avec quelques- 
uns de ses amis, au camp de ses frères, dans l'intention de les 
visiter. Les princes se disposaient à prendre ensemble sur un 
bouclier leur repas du matin, lorsqu'ils aperçurent Axoquentzin ; 
ils l'invitèrent aussitôt à s'asseoir et à déjeuner avec eux. Comme 
il mettait la main au plat que lui tendait Ichantlatohua, Xochi- 
quetzal , lui frappant sur le bras, s'écria d'un ton railleur et en le 
repoussant avec quelque force : « Celui qui veut manger avec des 
(( soldats et des guerriers doit être lui-même un guerrier et un 
« soldat. Si tu veux être admis à notre société, va le mériter en te 
« battant contre les Ghalcas (2). » Le jeune prince, indigné de ces 
paroles et préférant la mort au mépris, se lève ; saisissant secrète- 
ment les armes de son frère, dans une chambre voisine, il s'en 
revêt et court dans le camp opposé se précipiter sur les ennemis. 



(1) Torquemada, Mouarq. lud., lib. II, cap. 44. 
^2) Torquemada, ibid. 



— 222 — 

Ceux-ci, ne voyant entrer qu'un seul homme, le prirent pour un des 
leurs ; mais Axoquentzin, se ruant sur les premiers qu'il rencontra, 
les attaqua avec tant de furie, que les autres, croyant avoir une 
armée à leurs trousses, reculèrent remplis d'épouvante. En deux 
sauts, il entra dans la tente (1) de Toteotzin, et saisissant par les che- 
veux Contecatl, l'un de ses deux lieutenants, il l'entraîna d'une 
main, tandis que, de l'autre, il repoussait les Chalcas éperdus (2). 

Le bruit et le tumulte avaient attiré dehors toute l'armée acolhua : 
en voyant le désordre des ennemis, elle n'avait pas tardé à ache- 
ver leur déroute; les frères d' Axoquentzin n'apprirent son départ 
que par les chants de triomphe qui l'accueillirent à son retour, 
traînant après lui son captif. l)éjà les autres avaient commencé 
à profiter de son audace héroïque. Toteotzin, saisi de terreur pour 
la première fois, s'était foit emporter par les siens ; mais il n'é- 
chappa aux Acolhuas que pour tomber entre les mains de Mou- 
tézuma, qui venait, avec ïotoquihua, prendre part à l'action (3). 
Cette capture importante, en terminant la journée, mit fin à la 
puissance des Chalcas (4). 

Pendant que Xochiquetzal et Ichantlatohua , pleins d'admi- 
ration pour leur jeune frère, lui attachaient sur la tète le bouquet 
de pachtli (5), insi{fne du courage militaire, Montézuma envoyait 



(1) LcsteQtes des Aztèques et autres populations de cette époque étaient des 
cabanes de feuillage appL-lées encore aujourd'hui rhinama ; elles se dressent 
rapidement et sont assez solides pour résisler momentanément à l'inclémence 
de lair et offrir un abri agréable dans ces contrées; les chefs seuls s'en ser- 
vaient; les soldais couchaient en plein air, comme encore aujourd'hui ceux des 
républiques hispano-américaines. 

(2y Ixtlilxochitl fait tomber Toteotzin lui-même aux mains d'Axoquentziu. 
Nous croyons plu» volontiers Torquemada dans un récit où la famille d'Ixllil- 
xochitl est trop personnellement intéressée. 

(3) Torquemada, Monarq. Ind.. lib. II, cap. A't. 

(4) Id., ibid. 

(0) Puclilli est le nom de cette espèce de mousse qui tombe en guirlandes 
légères autour des grands arbres de l'Amérique et dont un fait des matelas. 
On en attachait un bouquet au sommet de la tète des guerriers qui s'étaient 



— 223 — 

un courrier à Nezahualcoyotl pour lui annoncer l'heureux succès 
de leurs armes, la victoire de son jeune fils et la capture de leur 
ennemi. On ne sait s'il attendit l'arrivée de son collègue pour 
faire mourir le prince de Chalco; ce qui est certain, c'est que les 
rois de Mexico et de Tlacopan, après lui avoir durement reproché 
ses cruautés et ses nombreuses perfidies, l'envoyèrent au sup- 
plice (1). Ce ne fut, toutefois, que lorsque le monarque acolhua 
se fut rendu au milieu d'eux, qu'ils partagèrent les dépouilles des 
vaincus (2) 

En voyant tomber leur chef, les Chalcas avaient abandonné le 
champ de bataille ; les uns se réfugièrent dans les marécages, les 
autres dans les montagnes voisines. Lorsque les rois entrèrent 
dans Chalco, ils trouvèrent cette ville à peu près déserte. Ils s'em- 
pressèrent de faire proclamer une amnistie générale, engageant 
les habitants à rentrer paisiblement dans leurs foyers. Pour les 
tenir néanmoins dans l'obéissance, ils laissèrent dans la place une 
forte garnison en grande partie composée de soldats mexicains. 
Mais ils eurent, plus d'une fois, à lutter contre l'insubordination 
et la révolte : les Chalcas souffraient impatiemment le joug d'une 
nation étrangère et surtout des Mexicains, pour lesquels ils n'é- 
prouvaient pas moins de jalousie que de mépris. Ceux-ci, de leur 
côté, appréciant le courage et le mérite de leurs ennemis, se 
fièrent rarement à eux et, quoiqu'ils n'eussent plus à appréhender 
aucun danger sérieux de leur part, ils ne cessèrent, pendant bien 
des années encore, à se considérer comme en guerre avec (]halco. 
Malgré la défense que Montézuma avait faite à ce qu'on donnât 
un successeur à Toteotzin, il n'eut pas plutôt repris le chemin de 
sa capitale, que les Chalcas élurent pour leur chef Tlaltzinteuctli, 



distingués par une action très-héroïque, et cette distinction était recherchée 
même des rois, qui ne robtenaienl pas toujours. 

(1) Torqnemada, ibid. ut sup. 

(2) A cause du grand respect qu'on avait pour Nezahualcoyotl, sans qui 
rien ne se décidait, ajoute ici Torquemada. 



qui régna encore vingt-quatre ans (1) avant l'asservissement com- 
plet de ce peuple valeureux à la domination mexicaine. (An III 
Acatl, 1443.) 

A quelque temps de là, Montézuma se vit engagé dans une 
guerre au cœur même de sa capitale. Tlatilolco, qu'un simple canal 
séparait de Mexico-Tenochtitlan (2), après avoir souffert, avec 
cette ville, de la tyrannie des Tépanèques et partagé ses premiers 
triomphes, avait fini par céder à son ancienne jalousie et par se 
séparer de nouveau de cette alliée naturelle. Après la mort de son 
roi ïlacateotl , les Tlatilolques, suivant les drapeaux d'Itzcohuatl, 
avaient, comme on le sait, proclamé pour leur chef un des leurs, 
nommé Quauhtlatohua. Au lieu de vivre en paix avec ses voisins 
et de se contenter de la part qu'on lui avait faite dans les dépouilles 
des Tépanèques et de Quauhtitlan, ce prince, d'un caractère na- 
turellement brouillon, travailla à raviver les anciennes querelles 
entre les deux portions du peuple mexicain ; loin de continuer à 
aider Itzcohuatl, il passa sa vie à lui exciter secrètement des en- 
nemis et à jeter des obstacles dans son chemin. Ce prince, trop 
occupé à raffermir sa puissance au dedans et ses conquêtes au 
dehors, mourut sans avoir tiré vengeance de ces menées ; mais 
Montézuma, moins patient, n'eut pas plutôt terminé avec les 
Chalcas, qu'il déclara ouvertement la guerre à Quauhtlatohua. Il 
entra dans Tlatilolco à la tête de ses troupes les plus aguerries, et 
mit aussitôt fin, par sa présence, à toutes les entreprises de ce 
prince (3). L'histoire ne dit pas s'il fit mourir Quauhtlatohua, ou 
bien si ce fut dans le combat même que le roi de Tlatilolco perdit 
la vie. Ce qui est certain, c'est qu'il ne survécut point à l'entrée 
de Montézuma dans sa capitale. Les haines et les jalousies ne 
s'apaisèrent pas, toutefois, avec sa mort, et quoique les relations, 

(1) Codev Cliimalp., llibl. Chroiiol., ad an. 111 Acatl, 1143. 

(2) Ce canal est aujourd'hui à peu près rempli; mais on en discerne toute- 
fois encore les traces. 

{'d) Torqueniada, Mouarq. lud., lib. Il, cap. 4G. 



— 2-25 — 

surtout dans les classes inlérieures, souffrissent peu de cet état de 
choses, la rancune entre les deux gouvernements ne cessa que 
lorsque TIatilolco eut été incorporé à la cité de Tenochtitlan, ce 
qui arriva quelques années plus tard (1). 

Pendant que Montézuma était occupé à pacifier les Tlatilolques, 
la province de Tollantzinco, qui s'était révoltée, quelque temps 
auparavant, contre Nezahualcoyotl, continuait à résister aux ef- 
forts de ce prince pour la ramener au devoir. En une seule nuit, 
les rebelles brûlèrent trois villes oii il entretenait des garnisons 
acolhuas : c'étaient Macanacazco , Tlayacac et Chiquiuhtepec, et 
massacrèrent tous les soldats qu'il y avait laissés, quatre ans au- 
paravant. Nezahualcoyotl se mit alors en personne à la tête de 
ses troupes , marcha contre eux et les châtia sévèrement. Cepen- 
dant il ne déposa pas leur ancien seigneur : il le laissa siéger 
parmi les quatorze grands chefs du royaume; mais il le réduisit h 
lui payer un tribut considérable (2) et l'obligea à faire planter 
d'arbres tous les jardins et à reboiser les montagnes de ses états , 
que l'incurie ou la malveillance avait dépouillées de leurs forêts. 
Cette corvée même était un service qu'il rendait aux habi- 
tants de cette province qui, à compter de ce moment, resta fidèle 
aux rois de Tetzcuco. Nezahualcoyotl y fonda une ville qu'il 
nomma Tzihuinquilocan et la peupla au moyen d'une colonie 
tirée de la capitale. 

Les souverains de l'Anahuac , dont l'ambition croissait avec la 
puissance, conçurent, vers ce temps-là, le dessein d'une expédi- 
tion plus considérable que toutes celles qu'ils avaient entreprises 
auparavant. Elle était dirigée contre les riches provinces de Co- 
huixco et de Mazatlan , situées au sud de Quauhnahuac, et bai- 
gnées, dans la presque totalité de leur étendue , par les eaux ra- 

(1) Torquemada, Monarq. Ind., lib. II, cap. 46. 

(2) Ixtlilxochitl, Hist. des Chichimèques. tora. 1, chap. 39. — Le tribut im- 
posé consistait en soixante charges de pièces de coton, et quatre cents mesures 
de frijol (espèce de haricots du Mexique). 

in. 15 



— 2-20 — 

pilles (lu Mexcala, des frontières de Michoacaii aux montagnes 
de la Chinanteca. Les villes les plus importantes étaient Oztonian, 
Ouetzaltepcc, Ixcateopan, Teoxahualco et Poctcpec, d'un côté; 
de l'autre , celles de Chilapan , de Tzompahuacan , de Cozama- 
loapan , d'Ohuapan , de Taniazulapan et de Quiyauhtcpec , qui 
touchaient aux frontières du Mixtccapan (l) , toutes riches , puis- 
santes et habitées par des populations nombreuses, adonnées à 
un grand commerce avec les nations voisines. C'était là ce qui 
avait attiré sur elles les regards des marchands de l'Anahuac, 
dont la cupidité précédait d'ordinaire les armes de leurs rois, et 
leur en ouvrait ensuite le chemin , dans l'espoir d'en profiter 
tout les premiers. Les habitants de ces provinces, alarmés des 
progrès étonnants des Mexicains et des Acolhuas, dont le nom 
commençait à pénétrer au loin , ne voyaient déjà plus qu'ayec 
défiance ces marchands étrangers, dont le trafic ne paraissait pas 
toujours le but unique de leurs voyages, et dont l'arrogance pas- 
sait souvent toute mesure dans leurs relations avec eux. Plus 
d'une fois déjà des querelles sanglantes s'étaient élevées sur di- 
vers points, et les princes de Cohuixco et de Mazatlan avaient 
fini par leur interdire entièrement leurs frontières. 

Mais il était plus difficile de porter la défense que de la mettre 
à exécution : les sujets de l'empire que la gloire de leurs mo- 
narques ne rendait que plus superbes de jour en jour, insensi- 
bles à la crainte, entreprirent de forcer le passage. De telles vio- 
lences ne pouvaient rester impunies : elles provoquèrent des 
vengeances cruelles; un grand nombre de marchands attirés dans 
des embûches périrent sur le chemin, et il n'échappa que ceux 
qui allèrent raconter à Montézuma les outrages qu'ils avaient 
soufferts. Il n'en fallait pas davantage pour exciter le courroux 
du roi des Mexicains : son imagination , enflammée par leurs ré- 



(1) Torqupmada, Monarq, Iiiù., lib. Il, cap. iO. — Ixtlihothill, Hist. des 
Chichimt-quos, loin, I, <!ia[). -îO. 



— 227 — 

cits, lui montrait dans l'assujeUissement de ces contrées le moyen 
d'acquérir de nouveaux lauriers, en s'enrichissant de leurs dé- 
pouilles. Il tint conseil avec ses collègues, et la conquête dos 
provinces de Cohuixco et de Mazatlan fut résolue. On en ignore 
entièrement les détails; tout ce que l'on sait, c'est que, dans le 
courant de l'année 1448, elles furent soumises en grande partie et 
rendues tributaires de l'empire de l'Anahuac (1). Dans ces expé- 
ditions lomtaines, où concouraient à la fois les trois souverains, les 
trois armées, mexicaine, acolhua et tépanèque, marcliaient ordi- 
nairement réunies et d'un pas égal , ne se divisant qu'à l'approche 
de l'ennemi. Elles attaquaient simultanément, chacune de son 
côté ; « de cette manière, ajoute l'historien indigène (2), l'ennemi 
était promptement mis en déroute, chaque armée brûlant de se 
signaler séparément. » 

Ces conquêtes , ainsi que celle des riches villes de Tlachco et 
de Tlachmalac , confinant au nord-ouest des mêmes provinces, 
eurent lieu dans le court espace de quelques mois. Les avan- 
tages qu'en retirèrent les cités intérieures de la vallée devenaient, 
chaque jour, plus sentis, à cause de l'accroissement du commerce 
et de la population. Celle-ci augmentait en raison de la prospérité 
de l'Anahuac , et la consommation devenant plus grande , il eût 
été peut-être impossible aux provinces riveraines des lacs ou à 
celles des montagnes voisines d'alimenter tant de monde avec les 
seuls produits de leur sol. Les régions conquises y pourvurent, 
et nous verrons, dans les chapitres suivants, comment la stérilité 
qui affligea la vallée servit encore à propager le nom et l'influence 
des Mexicains. 



(1) Torqueraada, ibid. 

(2} Ixtlikpchitl Hist. des Chichimèques, toni. I, chap. iO, 



ClTAPlTRi: CIIVOIIIOÎK 



IMospérilé (le TAiiahuac sous Monti^ziinia 1 " et Nozahualcoyoll. Inondatiou do 
Mexico. Travaux exécutés par les princes pour secourir celle ville. Couslruc- 
lion de la grande digue. Grande famine. Désolation du peuple. Origine des 
combats sacrés entre les royaumes de TAnabuac et les villes libres. Fonda- 
tion du grand temple de Huitzilopochtli. Fin de la disette. Guerre contre 
Cohuaïxtlahuacau. Légende du roi Dzawindanda. Causes de la jalousie de 
Tlaxcalian contre Mexico. Histoire du commerce de l'Anahuac. Ses mar- 
chands cherchent ;i supplanter les TIaxcallèques. Leur arrogance. Route des 
caravanes aztèques. Obstacles qu'elles rencontrent dans les régions du 
midi. Dzawindanda met des entraves à leurs voyages. Monlézuma lui envoie 
une ambassade. Réponse hautaine du roi de Tilantongo. Les rois de l'Ana- 
huac lui déclarent la guerre. Leur défaite. Ils ramènent leurs troupes 
contre lui. Dzawindanda s'allie aux TIaxcallèques. Invasion de son royaume 
par les souverains de l'Anabuac. Prise de Tilantongo. Humiliation de 
Dzawindanda. Il se souniet à payer tribut à Montézuraa. Ce prince amou- 
reux de la reine de Cohuaïxtlahuacan. Conjuration contre Dzawindanda. Sa 
mort La reine, conduite prisonnière à Mexico, se refuse aux vœux de Monté- 
zuma. Nouvelles conquêtes de ce prince. Mission des chefs mexicains dans le 
Cuetlachtiau. On les met à mort par le conseil des TIaxcallèques. Expédition 
des armées impériales contre cette province. Les républiques du plateau 
lui prêtent le secours de leurs armes. Indécision des Mexicains et des Acol- 

• huas. Fermeté de Moquihuix, prince de TIatilolco. Conquête du Cuetlach- 
tiau. ^ouvellc campagne contre Chalco. Courage de Tlacahuepau. Fête com- 
mémorative des morts à Mexico. Soumission définitive des Chalcas. État 
prospère du commerce sous Monlézuma. Faveur qu'il lui accorde. Les cor- 
porations marchandes de l'Anahuac. Fondation de la compagnie mercantile 
de TIatilolco Titres de noblesse accordés aux marchauds. Services rendus 
|)ar eux à l'empire. Conquêtes dans le Cuextlan. Abaissement des républi- 
ques du plateau de Huitzilapan. 



Après des efforts si constants et si énergiques pour accroître 
leur puissance et étendre les limites de leurs états, les rois de 



— 320 — 

ï'yVnahiiac coninicnçaicra à jouir de leurs Iravaux , on voyant irt 
prospérité de leur empire , l'abondance qui régnait dans toutes 
les provinces et la nombreuse population qui remplissait la vallée. 
« On cultivait jusqu'aux montagnes les plus escarpées, dit l'au- 
teur indigène que nous avons déjà si souvent cité (1), et le moin- 
dre village avait plus d'habitants que n'en ont actuellement les 
villes les plus florissantes de la Nouvelle-Espagne, comme on peut 
le voir par les registres royaux de cette époque (2). Mais les 
<'hoses de cette vie sont sujettes au changement , ajoute philoso- 
phiquement le même historien, et les malheurs ne manquent 
jamais, comme le témoignent ceux que l'on éprouva à cette épo- 
(jue, et qui furent les premiers désastres qui assaillirent cetie 
nation. » 

En effet, dans la neuvième année du règne de Montézuma- 
Ilhuicamina, les eaux du lac, grossies apparemment par les pluies 
de l'hiver, plus abondantes que de coutume, montèrent si fort, 
que toute la ville s'en trouva inondée. Un grand nombre d'habi- 
tants périrent dans leurs maisons, les autres furent obligés de se 
sauver dans les étages supérieurs ou sur les terrasses ; pendant 
assez longtemps ils n'eurent d'autre moyen de se communiquer 
que d'aller en bateaux , ne sachant qu'imaginer pour se défendre 
de cette crue extraordinaire, ni quel remède y apporter. Dès 
les premiers jours, une multitude d'édifices publics ou privés 
s'étaient effondrés dans les eaux, et beaucoup d'autres paraissaient 

ri) IxtliUochitl, Hisl. des Chichimèqucs, toin. I, chap. 41. 

(2) M. Aubin, de Paris, possède plusieurs MS. des cadastres originaux faits 
par ordre des rois de Mexico. L'un d'eux, le Codex Vergara, est remarquable 
par le grand nombre de noms qu'il renferme en signes rigoureusement sj lia- 
biques. Un autre renferme des dates, depuis l'an 13()1. 11 est accompagne 
d'une ordonnance du roi Itzcohuatl, de Tan 1438, touchant les terres distri- 
buées par ce prince aux ofliciers qui l'avaient servi dans ses guerres, et duue 
autre ordonnance rendue i»ar Quaubtemoc en 1523 ((Jualimoziu "i, depuis 
traduite et expliquée à l'occasion d'un procès par Manuel Maucio, intcrprcle 
de l'Audience royale de Mexico, eu ITOÎ, Voir Aubin, Mémuiro sur la peinture 
didactique, etc. pag. 17 2<t. 



— 280 — 

sur le point de loiubei en ruines. A la première alarme , le itti 
s'était empressé d'envoyer des courriers à Nezahualcoyotl, dont il 
savait apprécier les talents et le {jénie inventif, espérant bien que 
ce prince saurait lui indiquer les moyens de se tirer d'embarras et 
de mettre sa capitale à l'abri d'une seconde calamité de ce genre. 
Le monarque en fut aussi affligé que si c'eût été sa propre cité de 
Tetzcuco ; il s'embarqua aussitôt et se tit conduire à force de 
rames au palais de Montézuma. Ils se transportèrent ensuite en- 
semble dans les principaux quartiers de la ville, afin de connaître 
toute l'étendue du désastre et de voir en même temps comment 
on pourrait y remédier (1). 

Ayant examiné avec soin la position de Mexico , Nezahual- 
coyotl déclara qu'il n'y avait d'autre ressource, pour empêcher 
une nouvelle inondation, que de construire une digue de bois et 
de pierre, dans touie la largeur du lac, qui, en cet endroit, était 
de près de trois lieues , si on voulait mettre la ville y couvert de 
la violence des eaux. La grandeur de cette entreprise et les diffi- 
cultés qu'elle offrait ne furent point un obstacle à son exécution. 
Les Mexicains , encouragés par les paroles de leur roi et par la 
présence de celui de Tetzcuco , se mirent aussitôt à l'œuvre avec 
un courage et une énergie qu'on ne peut s'empêcher d'admirer 
dans un peuple dépourvu de la plupart des instruments employés 
parmi nous pour des travaux de ce genre. Pour les activer davan- 
tage encore, Montézuma convoqua son collègue le roi de Tlaco- 
pan, avec Cuitlahuatl, d'Iztapalapan, et Cliimalpopoca, de Te- 
nayocan, ainsi que Xiloman, seigneur de Culhuacan, dont les au- 
teurs mentionnent avec éloge les connaissances variées , surtout 
en architecture. Dans les circonstances actuelles, ces princes, qui 
tous avaient des notions assez étendues en fait de barrage et 
d'hydraulique, devaient non-seulement lui prêter le concours de 
leurs lumières, mais encore des bras de leurs vassaux, et demeurer 

fl) Torqucmada, W«narq. liid., iih. il. cap i~. 



— 231 — 

juéscnls pour les surveiller en qualité trii»s[>ocicurs royaux. C'e&l 
un spectacle bien digne de ihcr l'attention que l'empressement 
avec lequel les plus grands princes de l'Anahuac cultivaient alors 
personnellement les arts cl s'adonnaient à tous les travaux d'uti- 
lité publique. On ne saurait certainement leur refuser un juste 
tribut d'éloges, et l'on comprend le respect que les peuples de ces 
contrées avaient pour la personne de leurs rois, en voyant ceux-ci 
s'occuper à ce point de leurs intérêts et de leur bien-être. Sur les 
ordres de Nezahualcoyotl , on se mit aussitôt à l'œuvre, et c'est 
alors que l'on jeta en travers du lac ce que les Espagnols appelè- 
rent depuis la vieille digue, et qui fut pour eux un si grand objet 
d'admiration, à leur entrée dans la vallée (1); elle partait d'une 
extrémité à l'autre de la lagune, proprement dite, de Mexico, 
qu'elle embrassait, en formant comme une demi-lune, du nord au 
sud, laissant entre elle et la ville un espace de près de trois quarts 
de lieue, semblable à un lac ou port intérieur, appliqué particu- 
lièrement au commerce de la capitale, et qui séparait les eaux 
douces, apportées par les ruisseaux voisins, de celles de Tetzcuco, 
qui sont salées (2). 

Cette digue fut construite avec des pieux d'une dimension 
énorme, les eaux, en quelques endroits, étant fort profondes ; les 
Tépanèques d'Azcapotzalco, de Xoclnmilco et de Coyolmacan 
furent chargés de les couper dans la montagne et de les apporter 
à Mexico. En dedans des palissades, formées par ces pieux, on 
amassa d'énormes pierres qu'on allait chercher à trois ou quatre 
lieues de distance, jusqu'à ce que la digne eût été entièrement 
consolidée. Elle avait environ trente pieds de large, établie 
comme un môle immense, qui servit depuis de promenade aux 



(1) Les Espagnols comparèrent cette digue et les autres chaussées qu'ils 
virent établies sur le lac aux plus beaux travaux liydrauliques qu'ils eussent 
vus dans les Pays-lias, dont ils étaient alors les maîtres. 

ri) C est ce qu'on appela depuis le lae d'eau douce, par opposition au i-cslc 
du lac de Tetzcuco qui est d'eau salée = 



habitants de la capitale. Mais ce qui n'a pas moins clroii d'éton- 
ner que l'œuvre elle-même, c'est la rapidité avec laquelle elle 
marcha, ayant été terminée dans un espace si court, que les popu- 
lations voisines n'apprirent, pour ainsi dire, la nouvelle du désastre 
qui avait frappé Mexico, que lorsqu'on y avait apporté les remèdes 
nécessaires pour prévenir une autre inondation du même genre (1). 
Pendant tout le temps que durèrent les travaux , Nezahualcoyotl 
et Montézuma ne cessèrent de se montrer aux ouvriers, se mêlant 
au milieu d'eux, les encourageant par leur présence et mettant 
eux-mêmes souvent la main à l'œuvre, ainsi que les princes in- 
specteurs. (An IX Calli, 1449.) 

Deux ans après l'inondation , lorsque le peuple commençait 
à se remettre de cette calamité , il tomba dans l'Anahuac une 
neige si abondante, que tout le pays en fut couvert à la hauteur 
de plus de trois pieds (2), ce qui occasionna une ruine générale. 
Presque toutes les semailles furent détruites , et la saison fut si 
froide, qu'il régna une espèce de rhume pestilentiel, par suite 
duquel il périt un grand nombre de personnes, particulièrement 
dans les rangs élevés (3). La disette fut universelle dans ce qu'on 
appelait la terre froide, c'est-à-dire, sur les hauts plateaux ; mais, 
comme il restait encore beaucoup de grains de l'année précé- 
dente, le peuple ne s'en ressentit que faiblement. Dans la saison 
suivante, 1452, les mêmes froids se renouvelèrent, et en 1453 ce 
fut une extrême chaleur qui vint détruire les espérances des agri- 
culteurs. En 1454 , faute de grain , on ne put faire les semailles 
ordinaires, et le peu que l'on ensemença ne fut guère favorisé du 
ciel : il y eut alors une grande famine , et la mortalité augmenta 
d'une manière effrayante. La disette était si excessive , (|ue les 



(1) Torqucinada, Mouarq. hid., lib. II, cap. 47. 

i'2) Codt'x Chiraaipopoca, Hisl. Chronol. ad an. XI Acali, Hjl. L'aulciir dil 
que la ueige loiuba iiciidaiil (lualro jours à Mexico jusqu'à la iiautcur de la 
jambe. — IxUihuciiitK llist. des Chiiliiincqucs, loni. 1, ih.ip. il. 

f:j) htiilvochiU, ibid. 



— â33 — 

[)opulations étaient réduites à se nourrir de racines sauvages et 
de glands (1) : c'est ainsi que, pour ne pas mourir de faim, les 
plus pauvres vendirent leurs propres enfants aux plus riches, et 
les choses arrivèrent au point, que l'on donnait une jeune fille 
pour quatre cents gerbes de maïs et un garçon pour cinq cents. 
L'extrême nécessité empêcha les chefs de l'empire de s'opposer à 
ce commerce ; de leur côté, ils firent tout ce qui dépendait d'eux 
pour alléger la misère de leurs sujets. Ils les dispensèrent de toute 
espèce de tribut pendant les six années que dura la famine et leur 
firent distribuer tout le mais qu'ils avaient amassé dans leurs gre- 
niers, durant les dix ou douze années précédentes. 

Un grand nombre de Mexicains et d'Acolhuas s'éloignèrent de 
la patrie et allèrent chercher un ciel plus propice dans les pro- 
vinces de terre chaude qui avoisinaient la mer du Nord , et sur- 
tout dans celle de ïotonacapan (2), où la disette ne s'était pas fait 
sentir. Les uns s'y vendirent comme esclaves, afin d'avoir de quoi 
manger , les autres s'y établirent avec l'autorisation de leurs 
rois (3). Ainsi se formèrent plusieurs colonies mexicaines qui 
répandirent dans ces régions lointaines la langue et les coutumes 
avec l'influence de leur patrie. 

On fait remonter à l'époque de cette famine l'origine de la 
guerre et des inimitiés qui , depuis , se succédèrent presque sans 
intervalle entre les Mexicains et la république tlaxcaltèque. 
Voyant que les calamités qui avaient fondu sur le pays n'avaient 
point de terme, les chefs des trois royaumes se consultèrent avec 
ceux de la république de Tlaxcallan pour y chercher un remède. 
Les prêtres et les ministres des temples de Mexico déclarèrent 
que les dieux étant irrités contre l'empire, il n'y avait d'autre 
moyen de les apaiser que de sacrifier un grand nombre de vie- 



il) Torqueraada, Monarq. Ind., lib. II, cap. 47. 

(2) De là viot qu'où douna ce nom à la province de Totonacapan^ qui veut 
dire la Région de notre substance ou alimentaliou. 
(.}) Torqucniada, ibid. ut sup. 



— 23'i — 

ùmes humaines cl de continuer a en offrir sans cesse de riouv elles, 
pour les avoir toujours' propices. Nczahualcoyotl , naturellement 
oppose i ces idées barbares, chercha à empêcher qu'elles ne pré- 
valussent, en disantqu'il suffisait, pour alimenter les autels, desca[)- 
tifs pris en guerre, et qu'il importait peu qu'ils mourussent ainsi, 
ou qu'ils fussent tués sur le champ de bataille. 11 ajouta qu'il était 
bien plus glorieux, pour un guerrier, de prendre son ennemi vi- 
vant, et que les vainqueurs, en outre des récompenses qu'ilâ rece- 
vraient pour prix de leur héroïsme, auraient encore l'avantage 
tl'offrir aux dieux leurs prisonniers. Mais les prêtres répondirent 
(jue la guerre n'ayant lieu que de temps à autre et quelipielois à 
des époques fort éloignées, ces captifs étaient insuffisants; que 
les esclaves destinés aux sacrifices arrivaient, d'ordinaire, fatigués: 
et qu'il était plus convenable à la majesté divine d'immoler fré- 
quemment des hommes frais et dispos , comme l'étaient les es- 
claves ordinaires ou les enfants qu'ils sacrifiaient autrefois (1). 

C'est alors que, pour trancher la question, un des quatre chefs 
de la seigneurie aurait proposé d'établir une guerre régulière et 
perpétuelle entre les villes libres d'un côté, et le royaume d'Acol- 
huacan, uni à ses alliés, de l'autre , en convenant de déterminer 
les localités oi!i ces combats auraient lieu. Tous les prisonniers 
qu'on y ferait devraient être sacrifiés aux dieux , ce qui ne pou- 
vait manquer, aurait-il dit, de leur être agréable, puisque ce serait 
pour eux une nourriture toujours fraîche et toute chaude, et que 
ce serait, d'ailleurs, pour les fils de la noblesse une occasion conti- 
nuelle de s'exercer et de se préparer à devenir d'habiles capitaines. 
(]ette guerre entre les deux nations ne devait avoir lieu (jue dans 
les limites de l'endroit désigné et sans qu'on cherchât à faire aucune 
conquête, ni d'un côté ni de l'autre- Klle devait être sus|>endue 
quand l'une des deux nations éprouverait queUpie revers, et, dans 
ce cas, on devait se secourir mutuellement, comme on avait cou- 

(1) hllihocliill. lliïl ilr;- chicluiii'jiiucs, loin l. liiup. W. 



— ^235 — 

luïiie de lu iaire antérieurement. Cette [)iiij)osition pitit à tout le 
monde. IN ezalîualcoyotl choisit un endroit entre Quauhtepec et Oce- 
îotepec; mais l'empire étant composé de trois états distincts, on 
désigna également les trois républiques, deTlaxcaîlan, de Huexo- 
tzinco et de CholuUan, pour leur être opposées. Il fut convenu, de 
part et d'autre, qu'on ne se battrait jamais qu'à nombre égal : le 
combat aurait lieu dans les premiers jours de chaque mois, d'abord 
contre ceux de TIaxcaîlan, ensuite contre ceux de Huexotzinco et 
enfin contre ceux de Choluilan, qui se présenteraient avec ceux 
d'Atiixco, et ainsi de suite. De cette manière, on trouverait tou- 
jours de quoi pourvoir d'un nombre suffisant de victimes les au- 
tels des divinités adorées chez les uns et chez les autres. 

Ce qu'il y a de remarquable dans l'histoire de cette proposition 
sanguinaire, c'est qu'elle avait précisément pour auteur un per- 
sonnage qui, seul de tous les hommes considérables de cette 
époque, devait survivre assez longtemps à ses contemporains pour 
voir l'arrivée de Cortès et l'abolition de ce culte inhumain dans 
TIaxcaîlan. C'était Xicotencatl, surnommé l'Ancien, seigneur du 
quartier de Tizatlan (1), qui, à la nouvelle de l'approche des Es- 
pagnols, fut un des premiers à voter contre leur admission sur le 
territoire de la république, où ils avaient demandé à passer pour 
se rendre à Mexico. Ainsi commencèrent à se muliipiier dans les 
temples de l'Anahuae les victimes humaines, dont le nombre, en 
peu d'années, monta à un degré si excessif, qu'il serait incroyable, 
s'il n'était attesté par les documents les plus authentiques et les 
plus dignes de foi. Mais il était parfaitement inutile de conclure 
aucune convention à cet égard; les guerres et les conquêtes des 
Mexicains devinrent si fréquentes, à cette époque, que jusqu'au 
temps de la chute de leur capitale, les captifs ne cessèrent d'aflluer 
sous le couteau de leurs prêtres abominables. 

Malgré l'aversion naturelle qu'on prête à Nezahualcoyotl poui 

(1) Ixtlilxochitl, Ilis(. des Chichinicqucs, loiu. [, diap. U. — Ce Xicctcii- 
catl était âgé de [il us de cent ans, lors de l'arrivcc de Cortès. 



— ^3f) — 

ces sacrifices barbares, on sait, cepeiuJaiu , (lu'il éciilia un .<;iaii(t 
nombre de temples somptueux aux divinités qui en étaient l'objet , 
soit qu'il entrât dans ses vues de satisfaire aux exigences de l'opi- 
nion publique, soit qu'il les construisît uniquement par suite de son 
{{oût pour le faste et la magnificence dans les travaux d'art. Dans 
la quatrième année de la famine, il jeta à Tetzcuco les fondements 
d'un grand teocalli, mais qui ne fut terminé que longtemps 
après (1). L'année suivante, 1455, fut celle de la ligature du cycle 
mexicain. C'était l'époque où l'on allait en ])rocession au mont 
HuexachtecatI, auprès de Culhuacan, pour célébrer le renouvelle- 
ment du feu sacré (2). Après la période désolante que l'on venait de 
passer, on regarda cette année comme d'un heureux augure pour 
le cycle suivant, par l'abondance inaccoutumée des fruits de la 
terre. Les pluies qui tombèrent dans la saison furent si satisfai- 
santes, que, quoiqu'on n'eût fait aucune sorte de semailles, on re- 
cueillit, toutefois, considérablement de légumes, en particulier des 
huauhtli (3), du cliian et du frijol : mais les populations affamées 
depuis si longtemps, en ayant mangé avec trop peu de précaution, 
en contractèrent des maladies, qui firent encore mourir beaucouj) 
de monde (4). Cependant l'espoir commençait à renaître avec 
l'abondance, et l'allégresse était dans tous les cœurs. (De l'an 11 
Acatl, 1455, i\ l'an III Tecpatl, 145G.) 

Durant ces temps désastreux de famine, la guerre, qui parais- 
sait être, depuis tant d'années, devenue la vie des Mexicains, 
avait cessé comme par enchantement, soit qu'ils se sentissent, 
dans ces moments cruels, moins disposés à courir au combat, 



(1) Codex Chiinalp., Hist. Chron. ad an. I Tochtli, li54. 

(2) Torqueraada, Motiarq. Iiid., lib. II, cap. 47. 

(3) Voir ce que nous disons des ctrcales américaines au iircinier chapitre 
du premier volume. Suivant Hetuandez, ce que les Mexicains appelaient /iwaw/» 
({( serait une espèce de froment indi^'ène, abondant surtout dans le Mi- 
fhoacan. 

I i) Codev (:liitnal|i Hi;t, Chron , ad an Ii5r»'îi56. — Torqucinada, .Mo- 
narq. Ind., ibid. ni i-n]\ 



— 237 — 

soit que, par une disposition naturelle des événements, ils eussent 
eu moins d'ennemis à cette époque. Les Chaleas seuls, mettant à 
l>rofit les calamités qui pesaient sur ïenochtitlan, avaient repris 
les armes et s'étaient révoltés, après avoir massacré la garnison 
mexicaine. Mais Montézuma, saisissant son arc et son bouclier, 
était couru en personne sur le champ de bataille et avait promp- 
tement abattu l'orgueil de ces turbulents tributaires (1). 

Cependant la disette eut à peine cessé ses ravages, que le cri 
de guerre résonna de nouveau dans la capitale des Mexicains. 
L'ennemi qu'il s'agissait de combattre, cette fois, n'était plus un 
de ces petits princes à qui il suffisait que Montézuma montrât son 
visage ou fît entendre sa voix. C'était Dzawindanda , le plus 
puissant et le plus formidable des monarques du sud (2). Toute 
la haute Mixtèque était soumise à son autorité, et un grand 
nombre de seigneuries, voisines de ses frontières, se reconnais- 
saient pour ses vassales ou ses tributaires. Dzawindanda était 
connu des Mexicains sous le nom d'Atonaltzin (3), et ses états, 
désignés dans les histoires de l'Anahuac sous celui de Cohuaïxtla- 
huacan, avaient pour capitale la grande et riche cité de Tilan- 
tongo, dont il a été question précédemment. Il se vantait de 
descendre des anciens seigneurs de Toltitlan-Tamazolac, qui s'é- 
taient exilés de la vallée, à l'époque de la ruine de l'empire 
loltèque (4), et c'était toujours un des membres de sa famille qui 
exerçait le pontificat suprême de la nation mixtèque au temple 
d'Achiuhtla (5). 

(1) "Torquemada, Moaarq. Ind., lib. II, cap. 47. 

(2) Burgoa, Geogr. Descrip. Hist. de Guaxaca, etc., cap. 26, fol. 149. 

(;i) Alonallzin, c'est-à-dire, Soleil d'eau. II ressort évidemment de la lec- 
ture de l'ouvrage de Burgoa et des histoires mexicaines qu'Atonaltzin et Dza- 
windanda étaient le même personnage. On sait que les Mexicains donnaient 
toujours des noms en leur langue à tous les princes avec qui ils étaient plus 
ou moins en relation. Du reste, les faits et les dates sont parfaitement d'ac- 
cord. 

(4) Codex Chimalp., Hist. Chron. ad an. V Tochtli, 1468. 

{h\ Durgoa, ibid. ut sup. 



— !238 — 

Mais la tradition racontait de lui des choses mcrveiileuscs: elle 
disait que le premier de ses ancêtres, marchant à la conquête des 
provinces de la basse Mixtèque, et se sentant dévoré par les ar- 
deurs du soleil couchant, au milieu d'une plaine immense, avait 
lancé des flèches contre l'astre du jour, en lui demandant dun ton 
courroucé comment il osait brûler un si grand guerrier. Dans ce 
moment le soleil descendit derrière les montagnes, et le présomp- 
tueux conquérant, se tournant vers ses soldats, leur aurait fait croire 
qu'il avait blessé le giand luminaire et qu'il l'avait forcé à battre 
en retraite devant lui. Dzawindanda était issu de ce héros, comme 
la plus grande partie de la noblesse mixtèque (1), et c'est peut- 
être par allusion à cette légende que les nations du plateau 
aztèque lui donnaient le nom d'Atonaltzin. Ce qu'on disait de lui 
était plus extraordinaire encore. Non loin de Tilantongo s'élève, 
entre des précipices profonds environnés d'épaisses forêts, une 
montagne si haute et d'un accès tellement difficile, qu'elle semble 
avoir été interdite, dès le temps de la création, à tout être humain : 
suivant les croyances populaires, des bêtes d'une incroyable fé- 
rocité et des fantômes effrayants en défendaient l'entrée; on n'en 
apercevait que le sommet, qui a, de loin, l'apparence unie d'une 
table. C'était là, ajoutait-on (2), que le roi de Tilantongo s'élevait 
par une vertu surnaturelle, lorsqu'il pensait à déclarer la guerre 
à quelque voisin puissant. En arrivant, il s'agenouillait sur un 
tertre d'où il dominait tous les environs, et priait ses dieux de 
lui accorder leurs faveurs. Alors il secouait un sac suspendu à 
sa ceinture, et il en sortait aussitôt des légions de soldats tout 
armés, il les passait en revue sur le haut de la montagne, et, des- 
cendant ensuite silencieusement, il marchait à la conquête de 
toutes les contrées dont il avait envie. 

Tels sont les prodiges que la tradition du Mixtecapan attri- 



U) ld.,ibiii., cap. 33, fol. 175. 
(2) Id.,ibid.,cap. 20, fol. \W . 



— 239 — 

buait à Dzawindamla. Les annales du plateau aztèque, plus posi- 
tives dans leur ensemble, le représentent comme un prince aussi 
fier que valeureux. Il avait accru considérablement ses états par 
des conquêtes importantes, au sud et au nord de ses montagnes, et 
se croyant, pour le moins égal, sinon supérieur, à tous les rois de 
la terre, il ne reconnaissait à personne le droit de lui dicter des 
lois ou de s'ingérer dans les affaires intérieures de son royaume. 

On a vu précédemment avec quelle rapidité le commerce mexi- 
cain s'était développé depuis le commencement des conquêtes 
d'Itzcohuatl et de Nezahualcoyotl. Les marchands de la vallée ne 
se bornaient plus à parcourir, avec un petit nombre de serviteurs 
ou d'esclaves, les montagnes voisines de l'Anahuac, leurs regards 
se portaient au loin sur les riches régions de l'orient et du midi, 
dont ils convoitaient les productions, comme leurs rois en ambi- 
tionnaient le domaine. Les documents relatifs au commerce des 
anciennes nations américaines sont trop rares pour qu'il nous 
soit possible d'entrer, avec quelque extension, dans les dévelop- 
pements qu'exigerait cette matière intéressante. De l'ensemble des 
détails qu'on y rencontre, on peut conclure, cependant, que si les 
jalousies nationales et l'ambition d'étendre leurs territoires aux 
dépens de leurs voisins furent souvent la cause des guerres qui 
désolèrent les peuples du plateau aztèque, au sortir de la bar- 
barie du moyen âge, les jalousies mercantiles et les monopoles 
commerciaux établis par les uns ou par les autres y eurent éga- 
lement une part considérable. 

Les Xicalancas, que l'on voit, dès les temps héroïques de l'his- 
toire américaine, occupés à fonder des comptoirs sur toute l'échelle 
du golfe du Mexique, gardèrent, jusqu'au moment même de l'ar- 
rivée des Espagnols, le nom des plus riches et des plus nobles 
trafiquants du nouveau monde. A l'intérieur, Cholullan n'était 
pas moins célèbre par ses foires que par ses pèlerinages ; mais, 
après la cessation des invasions barbares, cette ville ne tarda pas 
à trouver des rivales dans les seigneuries voisines et, en particulier. 



— 240 -- 

dans colle de Tlaxeallan. Lefi habitants de cette république eurent à 
peine commencé à jouir de quehiue repos, qu'on les vit entrer en 
concurrence avec les Cholultèques sur tous les marchés de l'orient 
et du midi; aussi hardis comme marchands qu'ils s'étaient mon- 
trés guerriers intrépides, ils ne tardèrent pas à rivaliser avec les 
Xicalancas eux-mêmes, et cent ans ne s'étaient pas écoulés, depuis 
que les Ïéo-Chichimèques avaient fait la conquête des vallées de 
la Matlalcuéyé , qu'ils possédaient déjà des colonies nombreuses 
dans les terres basses du Cuetlachtlan et du Coatzacoalco et jusque 
sur les bords des grandes rivières qui arrosent les terres chaudes 
du Honduras (1). 

Pendant un siècle et demi Tlaxeallan vit, ainsi que la ville de 
Quetzalcohuatl , affluer sous les portiques de ses tianquiz les pro- 
ductions variées du nord et du midi. Les relations qui n'avaient 
jamais cessé d'exister entre la république et ses diverses colonies 
avaient créé entre elles un grand commerce d'échange, et les mar- 
chands des quatre seigneuries en tiraient annuellement une quantité 
considérable d'or, de cacao , de coton brut et travaillé , d'étoffes 
de toute espèce, de cuirs maroquinés, de miel , de cire, de sel ma- 
rin (2), de panaches et d'oiseaux de tous les plumages. En échange, 
ils y exportaient d'autres articles ; mais le plus estimé était la co- 
chenille, dont les Tlaxcaltèques avaient développé l'industrie 
d'une manière remarquable (3). En un petit nombre d'années ils 
acquirent de grandes richesses, et leur prospérité devint un objet 
de jalousie pour toutes les villes voisines. Cholullan, Huexotzinco, 
Quauhquechollan , Itzyucan , ïecalpan , Tepeyacac , Tecama- 
chalco, etc., formaient, autour de Tlaxeallan, une série de répu- 
bliques rivales, quelquefois unies, quelquefois en lutte avec elle , 

U) Torquemada, Monarq. Ind., lib. III, cap. 17. 

(2) Lorsque les Mexicains eureat étendu leurs conqmHes autour du terri- 
toire de Tlaxeallan, de manière à ne laisser aucun passa^^e ouvert à ses mar- 
chands, le manque de sel fut, dans les commeuccmeuts, la plus grande pri- 
vation des Tlaxcaltèques. 

(3) Torquemada, Monarq. Ind., lib. 111, cap. 16. 



— 241 — • 

mais qui, jusque-là, avaient été dans l'impuissance de lui causer 
un dommage sérieux. Mais, dans la seconde période du quin- 
zième siècle, d'autres trafiquants parurent à ses côtés; les Acol- 
huas, les Tépanèques et les Mexicains, confédérés par l'alliance 
de leurs monarques, commencèrent à entrer en lice avec les mar- 
chands du plateau de Huitzilapan et ne tardèrent pas à les laisser 
derrière eux. Ceux-ci n'avaient guère prévu que l'équilibre que 
les républiques avaient travaillé si ardemment à rétablir entre les 
nations de l'Anahuac tournerait sitôt à leur désavantage. Quand 
ils s'en aperçurent, il était trop tard pour s'en repentir et réparer 
la faute qu'ils avaient commise. Cependant, avant de se résoudre 
à en supporter les conséquences, ils cherchèrent à créer sourde- 
ment des entraves au commerce de la vallée ; ils multiplièrent les 
obstacles sur la route des caravanes mexicaines, usant contre elles 
de l'influence qu'ils exerçaient d'ancienne date sur les popula- 
tions étrangères, représentant les sujets de l'empire, comme des 
espions envoyés par leurs rois, pour reconnaître les contrées loin- 
taines, afin d'en faire ensuite leur proie ; aussi peut-on regarder 
comme indubitable que les premières vexations qu'ils éprouvè- 
rent, au commencement du règne de Montézuma, n'avaient, au 
fond , d'autres motifs sérieux que la jalousie tlaxcaltèque. 

Les marchands de la république, trop bien posés, d'ailleurs, 
pour n'être pas à même d'apprécier à sa juste valeur le caractère 
mexicain, pouvaient certainement avoir raison à leur égard. Si, 
pour leur part, ils s'étaient contentés de faire des profits considé- 
rables sur les articles qu'ils importaient au plateau aztèque , sans 
chercher à faire aucune conquête, ils avaient parfaitement reconnu 
qu'il n'en serait pas de même de leurs rivaux, et, dès les premières 
victoires de Montézuma, ils les avaient devinés déjà à travers le 
voile qui couvrait leur ambition : astucieux et entreprenants, ayant 
à la fois l'audace des guerriers de leur patrie et la souplesse perfide 
de leur état, les marchands de l'Anahuac avaient réussi prompte- 
ment à s'insinuer parmi les populations de la côte du sud, et, 
m. 16 



— 2V2 — 

après la soumission de Cohuixco, on n'avait pas tardé à les voir 
arriver en nombre marquant aux grandes foires de Nochiztlan, de 
Tututepec et d'Ayotlan (1), où les Mexicains de Tlatilolco se ren- 
dirent surtout de préférence, sous le règne de Monlézuma. 

Aussi longtemps qu'ils s'étaient contentés de faire tranquille- 
ment leur métier comme les Tlaxcaltèques, sans s'occuper d'autre 
chose, on les avait laissés traverser, sans les molester, les divers 
états situés sur leur passage. Mais, enflés par la prospérité et les 
victoires de leurs monarques, ils ne tardèrent pas à donner la 
véritable mesure de leur caractère. Ce n'était plus par petites 
troupes, comme autrefois, mais bien par caravanes de quatre à 
cinq cents hommes, qu'ils entraient dans les régions du sud, pour 
se rendre aux foires où les appelaient leurs intérêts (2) : non 
contents d'y faire un trafic avantageux, ils ne se mêlaient (jue 
trop souvent aux questions de politique ou d'administration inté- 
rieure, se mettant orgueilleusement au-dessus des lois, pour y 
substituer leurs volontés ou leurs caprices. 

En sortant de la vallée de l'Anahuac, les caravanes contour- 
naient d'ordinaire le pied du Popocatepetl par Quauhnahuac et 
Itzyucan ; elles gagnaient ensuite la seigneurie de Teohuacan, 
d'où, en suivant l'une ou l'autre des branches du Papaloapan , 
elles se rendaient à Tochtepec, grande ville située au bord de ce 
fleuve, à l'entrée des régions montagnouses des Mi\i. C'est là 
(ju'elles se séparaient et qu'elles se réunissaient ensuite au retour. 
Les unes descendaient au nord dans les terres basses d'Anahuac- 
Xicalanco, les autres entraient à l'est dans le territoire chiapanè- 
que ; les derniers se dirigeaient sur le Mixtecapan ou par la route 



(1) Sahaguu, Hist. de las cosas de Nucva-Espaùa, lib. IX, cap. 2 et suiv. — 
Ayntlmi était une |.;raude ville, chef-lieu de la ï«eij,Mieurie du môme uoni, au- 
jourd'hui .lyulla, à 10 1. environ de l'océan Pacifique, près du fleuve Yoppi, 
dans les états de la basse Mixtèque. C'est cette ville qui donnait son nom à 
toute la cAte que les Mexicains appelaient .-/nuliuac- . /ynllan. 

(2) Sahaf,'uu, ibid. ut sup. 



— 243 — 

de Chuapa à Tohuantepec, pour se répandre à droite vers Soco- 
nusco, ou, à gauche, sur toute l'étendue des côtes de l'océan Pa- 
cifique, connues sous le nom d'Anahuac-AyoUan. Nous avons 
parlé, ailleurs, des lois de cette contrée concernant les voyageurs 
étrangers, et de l'espèce d'inquisition qui s'y exerçait à l'égard 
de tous, dans l'intérêt de la sécurité publique. De tons les princes 
régnant alors sur les états , compris actuellement sous le nom gé- 
nérique d'Oaxaca, nul n'était plus susceptible à leur égard et 
plus rigoureux obscî vateur de la législation de son pays que 
Dzawindanda. Jusque-là, les sujets de l'empire de l'Anahuac 
avaient pu passer d'ordinaire , sans être exposés à trop de mo- 
lestations ; mais, après la sujétion de Cohuixco et de Mazatlan, 
leur orgueil , croissant chaque jour davantage, avec le nombre des 
trafiquants, le roi de Tilantongo finit par leur interdire, à leur 
tour, ses frontières, et châtia avec sévérilé tous ceux qui tentè- 
rent d'enfreindre ses ordres à cet égard. Ni le nom ni les armes 
de Montézuma, dont ils le menacèrent, ne parvinrent à l'intimi- 
der, et il ne fit que rire de leurs bravades (1). 

Ces choses se passaient précisément à l'époque où Mexico, dé- 
livré des fléaux qui avaient si cruellement décimé sa population., 
commençait à respirer, tout en songeant à de nouvelles con- 
quêtes. Ainsi que dans les royaumes du sud, les corporations 
marchandes avaient acquis insensiblement une grande influence 
dans le conseil des souverains de la vallée ; le développement du 
commerce et l'accroissement de la prospérité publique, en mul- 
tipliant les ressources des cités impériales, fournissaient de nou- 
veaux aliments au luxe de la royauté et à la splendeur du culte. 
Aussi Montézuma et Nezahualcoyotl veillaient-ils , avec un égal 
intérêt , à toutes les entreprises commerciales où leurs sujets se 
trouvaient engagés. Les marchands avaient leur confiance. S'é^ 
tant réunis à Mexico, ils se présentèrent en corps au palais et se 



[l) Torquemuda, Mouarq. lud., lib. II, cap. 48. 



(■î I 



— 244 — 

plaignirent avec amertume des entraves que Dzawindanda avait 
mises à leur passage par les provinces du Mixtecapan. Le prince 
mexicain, qui se faisait rendre compte avec exactitude de toutes 
les particularités concernant les pays étrangers où ils avaient 
cherché à pénétrer, était déjà suffisamment au courant de la 
puissance des rois du midi et des richesses dont ils disposaient; 
mais, quoique jaloux de leur grandeur et de leur magnificence, 
il n'avait pas encore osé se flatter de pouvoir saisir cette belle 
proie. Incapable , toutefois, de résister aux plaintes et aux solli- 
citations de ses sujets , il voulut tenter d'abord la voie de la 
conciliation, avant de prendre les armes contre un monarque du 
caractère de Dzawindanda. Dans ce dessein, il se résolut à lui 
envoyer une ambassade : elle devait lui dire qu'il avait été informé 
des préjudices causés aux Mexicains sur les frontières de son 
royaume, et qu'il le priait d'y mettre un terme ; que, s'il était 
vrai, cependant, qu'il eût l'intention de continuer à leur être hos- 
tile, il n'avait qu'à le déclarer, et que lui, Montézuma, ne tarde- 
rait pas à aller le trouver , les armes à la main , et à commencer 
la guerre (1). 

Dzawindanda reçut avec un dédain superbe les ambassadeurs 
mexicains. Faisant ensuite apporter devant eux une portion con- 
sidérable de bijoux et d'autres objets précieux : a Ces choses, dit-il 
« alors, d'un ton insultant, et d'autres plus riches et plus belles, 
« sont les tributs que me donnent mes vassaux. Prenez-les et les 
« portez à votre roi Montézuma. Dites-lui qu'il apprenne, en 
t( les voyant, quelle est l'estime que font de moi mes sujets et 
« mes serviteurs. Qu'il me fasse savoir, en même temps, quelles 
« sont les richesses qu'il me donnera si je suis son vainqueur et 
« que j'apprenne quels sont les tributs (jue lui apportent les 
« siens, parce que, ainsi qu'ils les lui présentent à lui, comme à 
« leur seigneur, de môme ils me les présenteront à moi. Mais, si 

(l) Id., ibid. 



— -245 — 

« c'est lui qui a le bonheur de me vaincre , je le ferai le maître 
« de tout ce que vous voyez et de tous les tributs que l'on m'ap- 
« porte. Comme il ne convient pas que les rois fassent mourir 
« les ambassadeurs qui les viennent visiter dans leurs domaines, 
« et que ce serait une lâcheté de tuer des innocents , à cause de 
(( cela j'épargne vos jours. Mais sortez , et en portant ce don à 
« votre roi répétez-lui ce que je viens de vous dire (1). » 

Cette provocation altière remplit de stupeur le monarque et sa 
cour. Montézuma considéra , avec un mélange de curiosité et 
d'admiration, les présents magnifiquement belliqueux de Dzawin- 
danda. Ayant ensuite donné avis à Nezahualcoyotl de ce qui se 
passait, il convoqua son conseil , persuadé que des paroles si ar- 
rogantes ne pouvaient être que l'expression des sentiments d'une 
âme courageuse. Il n'y avait donc pas à balancer : si les chefs de 
l'empire étaient résolus à soutenir leur honneur et à continuer leur 
protection au commerce national , source si abondante actuelle- 
ment de la prospérité publique, il fallait qu'ils se décidassent promp- 
tement à mettre sur pied toutes les forces dont ils pouvaient dis- 
poser, afin de marcher avec assurance contre un prince de cette 
valeur. Les trois rois ne tardèrent pas à se mettre en campagne ; 
ils s'avancèrent de concert contre les frontières de Cohuaïxtla- 
huacan. Mais le roi de Tilantongo connaissait déjà trop bien 
l'orgueil et la puissance des Mexicains et des Acolhuas, pour 
douter un seul instant que son défi ne fût suivi de la guerre ; 
aussi s'était-il préparé à les recevoir dignement. A leur approche, 
il sortit au-devant d'eux sur ses frontières et se mit aussitôt en de- 
voir de leur offrir la bataille. Au premier choc, il les aborda avec 
tant de vigueur et de précipitation, qu'il les força à reculer avec 
une perte considérable ; il eut , dans cette première rencontre , 
tout l'avantage de la journée. Le lendemain, il compléta son 
triomphe. Les rois alliés, comprenant que cette fois il n'y avait rien 

(1) Torquemada, Mouarq. Ind., lib. II, cap. 48. 



— 246 — 

à {jagner en .Vobstinani , repassèienl en tonte hàie les montagnes 
et rentrèrent dans l'Anahnac (1). Dzawindanda les poursuivit 
l'épce dans les reins jusqu'aux premiers plateaux intérieurs, d'où 
l'on aperçoit tout le bassin de la vallée. Mais, en voyant la multi- 
tude des villes et des villages qui en couvraient le sol et les eaux, 
il craignit peut-être de se commctire trop loin ; il se contenta 
pour lors de brûler les champs et de détruire les moissons envi- 
ronnantes, et reprit ensuite le chemin de ses états, heureux et fier 
d'avoir porté ses armes là où aucun prince du midi n'avait jamais 
osé hasarder ses pas (2). 

Une trêve de quelques mois suivit cette campagne malhoureus' . 
Quoique accoutumés à vaincre depuis tant d'années , Nezahual- 
coyotl etMontézuma avaient trop bien appris, dans leur jeunesse, 
à connaître les caprices de la fortune, pour se décourager, après 
une première défaite. C'était pour eux une leçon dont ils s'em- 
pressèrent de profiter. Ils comprenaient que ce n'était pas avec 
des ressources ordinaires qu'ils pouvaient espérer de réduire un 
ennemi de la force de Dzawindanda. Durant la saison suivante , 
ils travaillèrent avec ardeur à de nouveaux préparatifs, avec la 
résolution bien arrêtée de mourir plutôt que de se laisser battre 
uiiQ seconde fois. Tous les princes de l'Anahuac furent convoqués 
avec leurs vassaux pour marcher sous les bannières impériales, et 
la tradition compare les multitudes qui sortirent , l'année d'en- 
suite , contre (^ohuaïxtlaliuacan , à ces nuées de sauterelles qui , 
parfois , couvrent le ciel dans ces contrées de manière à obscurcir 
même la face du soleil (3). Par suite de cette politique artificieuse 
qui faisait le fond du caractère indigène, voulant se ménager, en 
même temps, des amis au sein même du pays qu'ils se disposaient 

(f) Torqucinada, ibid. 

(2) Burgoa, Gpogr. Deserip., etc., cap. 26, fol, 14». Burgoa raconte ici que 
les ravages causis par Dzawindauda, aux abords de la vallée, fureut une des 
causes de la rareté evirôme des vivres qu'il y eut ectte année à Mexico. 

(3^ Toniueniada, iMoiiarq. Ind., lib. Il, cap. 48. — Burgoa, Geogr. Des- 
erip., elf. 



— 247 — 

à envahir, ils envoyèrent sonder Malinal , prince de Tlach- 
quiauhco (1), le plus puissant des feudataires de Dzawindanda , 
dont il était secrètement l'ennemi. Ce seigneur, jaloux de la gran- 
deur de son suzerain et offensé , peut-être , de son orgueil , prê- 
tant aisément l'oreille aux suggestions perfides des rois de l'Ana- 
huac , conclut avec eux un traité d'alliance , dont ils surent tirer 
les plus grands avantages. 

Devant cette ligue formidable, dont il fut promptement instruit, 
Dzawindanda commença à éprouver quelque inquiétude. Mais, à la 
vue des grands armements qui avaient lieu dans la vallée, les ré- 
publiques du plateau de Huitzilapan avaient pris , plus que ja- 
mais, l'alarme. Jusque-là, les progrès rapides des fils d'Acama- 
pichtli n'avaient pas laissé de leur inspirer souvent de vives in- 
quiétudes; mais elles s'étaient bien gardées de les exprimer ouver- 
tement. Les premières conquêtes de Montézuma, au midi du 
Popocatepetl , les convainquirent de la nécessité d'intervenir 
entre lui et les princes du Mixtecapan dans l'intérêt de leur pro- 
pre conservation, et déjà des levées d'armes avaient eu lieu à 
Huexotzinco et à ïlaxcailan , lorsque Dzawindanda , informé de 
leurs dispositions, se résolut à leur envoyer des ambassadeurs. 

Arrivés à ïlaxcailan , ils se présentèrent aux chefs de la sei- 
gneurie, en leur faisant connaître, de la part de leur souverain, 
l'extrémité où il allait être réduit, s'ils ne venaient à son secours, 
Ils ajoutèrent fort à propos que , si Montézuma et Nezahualcoyotl 
se rendaient une fois les maîtres de Cohuaïxtlahuacan , il n'était 
guère à présumer qu'ils épargnassent bien longtemps leurs voisins 
du plateau aztèque, dont la langue et les coutumes étaient identi- 
ques avec celles des Mexicains et des Acolhuas. Les Tlaxcaltèques 
accueillirent avec empressement les ouvertures du roi de Tilan- 
tongo et promirent d'envoyer promptement une armée, pour coo- 
pérer à la défense de son royaume. Instruits, en même temps, que 

(I) Tlachquiauhco, aujourd'hui Tlaxiaco, ville aucitnae à l'enlrée de la Mix- 
tèque. à 8 1. cuviiou au nord-ouest de Tilantongo. 



— 248 — 

Malirial , niellant le sceau à sa trahison , avait reçu une {jainison 
mexicaine dans ses états, il (ut convenu que les troupes de la ré- 
publi(iue commenceraient par tomber sur Tlachquiauhco, afin de 
chàlier ce seigneur et de le mettre hors d'état de rendre aucun 
service aux impériaux durant la guerre. Cette ville, qui ne s'at- 
tendait à rien moins qu'à une attaque , se vit , en effet, assaillie à 
l'improviste; son territoire fut ravagé sans miséricorde, et un 
grand nombre de Mexicains périrent avec les habitants dont ils 
avaient pris la défense (1). 

Malinal , trop faible pour tirer vengeance de ce qu'il regardait 
lui-même comme une trahison, attendit, pour prendre sa re- 
vanche , l'arrivée des rois de l'Anahuac. C'était au commence- 
ment de l'année 1458. Leurs innombrables bataillons venaient 
de franchir les montagnes; ils les passèrent en revue dans la plaine 
d'Itzyucan, qui avait été désignée comme le lieu du rendez-vous 
général de l'armée. On trouva vingt-cinq « xiquipils, » de huit 
niille hommes chacun, formant un effectif de deux cent mille com- 
battants, sans compter cent mille « tlamcmes », chargés des vivres 
et du bagage (2). Ils ne tardèrent pas à paraître sur les frontières 
du Mixtecapan. Pour la première fois, depuis la restauration du 
trône d'Acolhuacan , les soldats de Nezahualcoyotl allaient se 
trouver en face des alliés qui avaient si puissamment contribué à 
l'y établir ; mais il n'y avait pas à reculer. Après une suite de 
combats sanglants où les républiques de Tlaxcallan et de Huexot- 
zinco perdirent la fleur de leurs guerriers, Dzawindanda fut 
vaincu sans retour. Assiégé dans son palais, il fut témoin de la 
désolation de sa capitale et vit livrer aux flammes les sanctuaires 
sacrés de ses ancêtres (3). Se voyant alors perdu sans ressources et 
considérant que les plus belles villes de son royaume étaient déjà 
tombées au pouvoir de ses ennemis, il consentit à recevoir Mon- 

(1) Torquemada, Monarq, lud., iib. Il, cap. 48. 

(2) Alv. Tezozomoc, Cronica Mcxicana, cap. 33. 

(3) Torquemada, ibid. — Alv, Tezozomoc, ibid. 



— 249 — 

téziima dans les murs de la ciladelle où il s'était retranché et se 
soumit à ses armes. Cette conquête importante rendait Cohuaïxtla- 
huacan tributaire de l'Anahuac. Elle mettait à la discrétion des 
chefs de l'empire les cités importantes de Tochtepec, de Tepzol, 
de Chinantla et de Quauhnochco, et ouvrait librement à leurs mar- 
chands les riches provinces de Tututepec, du Zapotecapan et de 
Tehuantepec, dont la renommée publiait les merveilles. L'or, les 
bijoux, les plumes, les étoffes précieuses et les meubles de luxe, le 
cacao divin de Soconusco et de Xuchiltepec, les aromates délicieux 
de Quauhtémalan entrèrent dans Tenochtitlan à la suite de l'armée 
victorieuse. Ils étaient précédés par les prisonniers de Cohuaïxtla- 
huacan : les uns étaient chargés de ces dépouilles précieuses ; les 
autres faisaient retentir les airs de leurs chants de mort, et exé- 
cutaient tristement la danse funèbre des vaincus , en s'avançant 
vers le temple de Huitzilopochtli. Jamais auparavant on n'avait 
vu une telle abondance, une telle profusion de richesses, une si 
grande facilité d'acquérir les superfluités de la vie que, jusqu'alors, 
les Mexicains n'avaient fait qu'entrevoir (1). 

Mais Montézuma, en quittant Cohuaixtlahuacan, avait laissé 
derrière lui un objet bien plus précieux à ses regards que tous 
les trésors de Dzawindanda, c'était la reine de Tilantongo, l'épouse 
de ce prince, qu'il avait surprise, environnée à la fois des splen- 
deurs de sa cour et des alarmes du combat, et dont les charmes et 
les appas l'avaient rendu passionnément amoureux (2). Jamais, 
dans une Mexicaine , il n'avait vu tant de grâces unies à tant de 
majesté. Quoique vainqueur, la bienséance l'avait empêché de dé- 
clarer ses sentiments à cette princesse ; mais, de retour à Mexico, 
il ne tarda pas à apprendre qu'une conspiration, à laquelle il ne 
paraît pas avoir été étranger, avait mis lin à la vie do Dzawindanda . 
Les principaux feudataires de ce prince, irrités des malheurs que 



(I) Codex Chimalp., Hist. Chrou., ad au. V Tochtii. 
l2) Id., ibid. 



— 250 — 

son patriotisme avait altiiùs sur son royaume, et excités a[)jtarem- 
ment par les sugfjestions perfides de Malinal, le massacrèrent dans 
son palais et élevèrent à sa place un de ses parents qui , pour le 
moment, parut se soumettre entièrement à la loi du vainqueur. 
Avec Dzawindanda périrent les Tlaxcaltèques et les Huexotzincas 
demeurés dans le pays. Les conspirateurs se rendirent ensuite à 
Mexico pour se mettre à la disposition de Montézuma ; ils ame- 
naient avec eux leur belle souveraine, que le monarque leur avait 
commandé d'escorter jusqu'à sa capitale, en lui faisant rendre, 
sur sa route , tous les honneurs dus à aon rang : elle arriva dans 
une litière superbe, fermée de rideaux, et portée sur les épaules 
de ses officiers , mais environnée de tant de richesse et d'éclat , 
que les Mexicains en étaient dans l'admiration (1). 

Montézuma combla de ses faveurs les seigneurs de Cohuaïxtla- 
huacan; il les chargea de recevoir en son nom les tributs du 
royaume, suivant les anciennes coutumes du pays, sans rien 
changer à ce qui avait été établi précédemment. La fête annuelle 
du Teoquauhxicalli étant proche, il les retint auprès de lui et 
les invita à y assister avec les grands de l'empire présents à 
Mexico. Le jour du sacrifice, le monarque se fit oindre le corps 
d'une espèce de bitume noir et brillant et, suivant l'usage, se 
noircit le visage de noir de fumée. Sur la tête , il portait un bon- 
net orné d'une [)lume noire appelée « xiuhuatzalli, » et, dans cet 
^ attirail, il se rendit au temple de Muitzilopochtli. A cette occasion, 
on avait placé aux narines du dieu son anneau de pierre verte, 
appelé « yacaxilmill, » on lui avait ceint le « niatemecatl, » ou 
baudrier de cuir doré qui passait sous son bras droit, avec une 
cuirasse eu peau de tigre, il portait sui- ses é|)aules un manteau 
magnifiquement brodé et orné d'émeraudes, ainsi qu'un maxllall 
seml)lal)le autour des reins. 

Les j)remiers dignitaires de la cour accompagnaient Montézuma, 

(1) Tciqucniatlu, ibid ul sup. — (iodi'v Chinidl|)., ibid. 



— 251 — 

qui devait s'acquitter, ce jour-là, de ses fouctions de souverain 
pontife. Il avait pour ministres le Cihuacohuatl, ou grand-juge, et 
son petit-fils Axayacatl, généralissime du royaume et grand-prêtre 
du dieu. L'un et l'autre tenaient à la main un couteau tranchant 
d'obsidienne, destiné à ouvrir la poitrine aux captifs qu'on devait 
immoler. Denière eux se tenaient les prêtres « Quaquaquiltzin, n 
ou Mangeurs d'herbes, le corps peint en rouge, choisis pour com- 
battre ensuite les prisonniers sur la pierre des gladiateurs. Aussi- 
tôt qu'un des captifs destinés à ce combat était tombé sous les 
coups de son adversaire , on le portait sur la pierre du sacrifice ; 
Montézuma lui ouvrait la poitrine et lançait quelques gouttes de 
son sang vers l'Orient. Un des sacrificateurs lui arrachait ensuite 
le cœur et l'offrait à l'image du dieu de la guerre. Cette offrande 
cruelle étant terminée , un autre ministre apporta de la grande 
salle appelée « Tlanacatl » un vaste brasier, et, prenant une 
torche de résine, en forme de serpent vert, à laquelle on donnait 
le nom de « Xiuhcohuatl , » ou serpent de feu, il la plaça sur 
l'orifice de la pierre gladiatoriale et y mit le feu. C'était la fin de 
la cérémonie. Montézuma retourna ensuite à son palais : deux 
jours après, on célébra, dans l'enceinte du temple, une danse so- 
lennelle (i;, après quoi le monarque, ayant distribué de nouveaux 
présents aux seigneurs étrangers qui y avaient assisté, les congé- 
dia. 11 ne retint auprès de lui que la reine de Cohuaïxtlahuacan, 
à qui il fit bâtir un palais, en s'efforçant d'y rassembler les splen- 
deurs qu'elle avait laissées derrière elle; mais la fière princesse, 
insensible à ces marques de tendresse et dédaignant l'amour du 
roi des Mexicains, se refusa constamment à ses vœux, et, captive 
de Montézuma, elle demeura jusqu'à la fin fidèle à la mémoire de 
Dzaw indanda (2). 

Après la seigneurie de Cozamaioapan , qui fut subjuguée l'an- 



1) Aiv. Tezozouioc, ib. lU sup. 
(ï) Codex Chimaip . ib. ut sup. 



— 252 — 

née siiivaiUc , celle de Ouauliloelico , voisine du Mixtecapan , 
atlira, à son tour, les armes des rois de l'Anahuac. Ouelques 
marchands, en passant par son territoire, avaient été tués à la 
suite d'une rixe avec ses habitants. Se fiant ensuite à la hauteur 
et à la scabrosité de leurs montagnes , ils crurent pouvoir braver 
impunément la puissance impériale. Montézuma ne différa pas 
longtemf)s la vengeance ; il envoya contre eux une armée aguer- 
rie, également composée des soldats des trois couronnes. La ré- 
sistance fut longue et vigoureuse, et les pertes furent grandes de 
part et d'autre. Mais Quauhtochco , emporté , après un assaut 
terrible, fut mis à feu et à sang; la seigneurie se soumit, et un 
grand nombre de ses habitants furent emmenés captifs à Mexico, 
et livrés aux prêtres du temple de Yopitli (1), dont on célébrait 
alors la dédicace (2). 

Une conquête en entraîne prescjue toujours une autre. Accou- 
tumés à vaincre, les Mexicains et les Acolhuas devenaient, chaque 
jour, plus insatiables, et le moindre soupçon leur fournissait le 
prétexte de jeter le cri de guerre. La province de Cuetlaclitlan, 
située au sud-est de l'Anahuac, était une région également re- 
nommée par son étendue, sa fertilité, comme par la variété et la ri- 
chesse de ses productions ; partagée en plusieurs états confédérés, 
elle touchait, au nord-ouest, aux seigneuries puissantes du To- 
tonacapan, à l'est aux contrées populeuses arrosées par les nom- 
breux affluents de Coatzacualco , et les villes maritimes qu'elle 
possédait à peu de distance des rivages de l'Ailanticiue mettaient 
ses habitants en relations de commerce avec ceux des côtes les 
plus lointaines. Ses frontières touchaient, au midi, à celles du 
MixtecapanetdeCliinantla, et le monarque de Tenochtitlan avait 
cru entrevoir la main des tlatoanis du Cuetlachtlan dans le mas- 
sacre des marchands mexicains à Quauhtochco. Confiant dans 

(1) Lr temple de VopUli clail pcul-cHrc dérlié aux divinités des Yoppi, na- 
tion du sud qui fut vaincue par Mondvunia. 

(2) Torqueiuada, Monanj. iiid., lib. 11, cap. 49. 



— 253 — 

la victoire qui avait si constamment suivi ses armes, et se croyant 
désormais le droit de parler partout en maître, il résolut de son- 
der leurs dispositions; mais, en attendant, il se prépara aux 
éventualités d'une nouvelle guerre (1). 

Plusieurs guerriers du rang de Tequihua (2) reçurent la mission 
d'aller, de sa part , les visiter , ainsi que les chefs de Cempoallan 
et de Quiahuiztlan , qu'on regardait alors comme les plus puis- 
sants d'entre les Totonaques. « Dites à ces princes, ajouta Mon- 
« tézuma, que nous les saluons et que nous leur demandons un 
a présent de beaux coquillages, de tortues et de perles, et, pour 
c( que nous jouissions des mêmes avantages qu'eux, nous deman- 
« dons que les tortues soient vivantes. » A Ahuilizapan , on re- 
çut avec honneur les envoyés du monarque ; mais, en arrivant 
dans la ville de Cuetlachtlan, ils trouvèrent un accueil bien diffé- 
rent. Céatonal et Tepeteuctli gouvernaient conjointement la pro- 
vince; introduits dans la présence de ces deux seigneurs, ils leur 
exposèrent, avec assurance, le message dont ils étaient char- 
gés. Plusieurs chefs tlaxcaltèques, qui étaient présents, entendant 
cette prétention exorbitante, ne purent retenir leur colère. « Que 
« veulent donc ces Mexicains? s'écrièrent-ils, en se tournant vers 
« les deux princes. Êtes-vous, par hasard, leurs esclaves ou leurs 
« tributaires, pour qu'ils aient l'audace de vous faire de pareilles 
a demandes ? Avez-vous été vaincus par eux ? Tuez-les donc, 
« c'est ce que vous avez de mieux à faire avec des gens qui se 
« chargent d'un semblable message. Rois de la côte, ajoutèrent- 
« ils ensuite, si les Mexicains viennent vous attaquer, adressez- 
« vous à nous, et nous vous enverrons du secours. » 

Ce conseil ne fut que trop bien suivi. Sans égard pour leur carac- 
tère d'ambassadeur, on se saisit des envoyés de Montézuma, qui 

(1) Id., ibid. 

(2) Alv. Tezozomoc, Cronica Mexicana, cap. 31. — Le Tequihua était un des 
hauts degrés de la hiérarchie militaire, dout on verra l'explication dans un 
des livres suivants. 



— 254 — 

furent aussitôt massacrés. Tous les marchands de la vallée dont on 
put alors s'emparer partagèrent leur sort ; seuls, quelques citoyens 
d'Izlapalapan parvinrent à s'échapper et retournèrent annoncer à 
Mexico le destin de leurs frères. La nouvelle y arriva comme on 
se préparait à porter la guerre contre Chalco. Les habitants de 
cette principauté avaient commencé à remuer de nouveau, dans 
l'espoir de recouvrer leur indépendance. Mais, en apprenant ce qui 
venait de se passer dans le Cuetlachilan , les trois rois, réunis en 
conseil, crurent que leur honneur, non moins (jue la sécurité de 
leurs sujets à l'étranger, demandait une prompte vengeance, et 
( ju'il valait mieux, pour le moment, ajourner leurs projets contre les 
(Ihalcas, que de différer le châtiment des princes de Cuctlachtlan. 

L'expédition fut aussitôt résolue. Les hérauts des trois capitales 
se répandirent immédiatement dans la ville et les faubourgs, an- 
nonçant que, dans cinq jours, on se mettrait en marche et que les 
jeunes gens en état de porter les armes eussent à se tenir prêts 
à entrer en campagne. Tous, chefs et soldats, étaient invités, en 
même temps, à se rendre au temple de Huitziloy)Ochtli, à se tirer 
du sang de la langue et des oreilles, à faire cntin toutes les 
œuvres de pénitence qui pouvaient attirer sur eux la protection 
de la divinité. Au cinquième jour, leurs bataillons commencèrent 
à se mouvoir ; ils ne tardèrent pas à s'engager dans les montagnes 
et à prendre le chemin de Cuetlachtlan. Ils étaient commandés 
par les guerriers les plus signalés de cette époque, et l'on comp- 
tait parmi eux les trois derniers prédécesseurs de Montézuma II, 
en qui s'acheva l'empire. C'étaient Axayacatl, Tizoc et Ahuitzotl ; 
avec eux, on remarcpiait encore Mocjuihuix, prince de Tlatiloko, 
Chimalpopoca, seigneur de Tenayocan et Xilomantzin de Culhua- 
can, tous également ardents et renommés par leur valeur (1). 

Depuis la conquête de Cohuaixlialiuacan, toute espèce d'en- 
tente avait cessé d'exister entre les royaumes de l'Anahuac et les 

(1) Tiirqueiiiada , Moiiarq. liid., Iib. Il, cap. 40. — Al\. Tczozoïnoe , Croti. 
Me\., cap. 32. 



— 255 — 

villes libres de la plaine de Huitzilapan ; les relations même les 
plus vulgaires avaient été rompues, et les ambassadeurs des répu- 
bliques de Tlaxcallan et de Huexotzinco avaient été remplacés, à 
Mexico , par des espions qui les informaient journellement de 
tous les desseins de Montézuma ou de ses collègues. C'est ainsi 
que les seigneuries furent instruites de l'expédition qui se prépa- 
rait contre Cuetlachtlan ; elles en donnèrent aussitôt avis au gou- 
vernement de Cholullan, en l'engageant à se joindre à elles pour 
protéger cette province contre l'ambition démesurée des Mexi- 
cains et des Acolhuas. Les trois républiques unirent, en effet, leurs 
forces ; elles descendirent en terre chaude et allèrent camper sur 
les bords d'une des rivières qui, sortant des froides régions qui 
entourent le Poyauhtecatl '(1), arrosent les plaines voisines, avant 
d'aller se jeter dans la mer. Pour inspirer plus de confiance à 
leurs soldats, les Cholultèques avaient emporté avec eux la statue 
de Quetzalcohuatl ; ils étaient persuadés que c'était cette divinité 
qni dirigeait les conseils de leurs chefs, et que, sous son égide, ils 
marcheraient infailliblement à la victoire (2). 

Cependant l'armée impériale, ignorant les desseins des ïlax- 
caltèques et de leurs alliés, continuait à s'avancer à grands pas 
sur Ahuilizapan. Ce ne fut même que plusieurs jours après son 
départ qu'on eut, à Mexico, des nouvelles de cette coalition : les 
trois rois, s' étant aussitôt réunis en conseil , furent d'avis de re- 
noncer à l'expédition ; en réfléchissant aux forces imposantes que 
leurs troupes allaient avoir à combattre, ils crurent plus prudent 
de les rappeler que de les exposer à un échec dont les conséquences 
pouvaient ne pas être sans gravité pour l'empire. Des courriers fu- 
rent, en conséquence, expédiés aux chefs de l'armée, avec ordre de 
s'arrêter et de retourner sur leurs pas. Mais leur marche avait été 
si rapide, qu'ils étaient déjà à une grande distance de la vallée, 

(1) Poyauhlecall, appelé quelquefois Citlaltepell, eu l'hocneur de Quet- 
zalcohuati, est le nom du pic aujourd'hui appelé Orizaba. 

(2) Torquemada, ibid. 



— 256 — 

lorsque les envoyés les atteignirent ; ils venaient d'arriver dans les 
plaines d'Alm il izapan, et ceux-ci les trouvèrent occupés à se retran- 
cher et à dresser leurs tentes de l"euilla{jes en foce de l'ennemi. 
A la réception du message impérial, les chefs s'assemblèrent aus- 
sitôt en conseil de guerre avec leurs principaux officiers, pour 
délibérer sur ce qu'il y avait à faire. Les uns étaient d'avis d'obéir 
aux ordres qu'on venait de recevoir ; les autres, au contraire, 
soutenaient cjue ce serait une lâcheté de retourner sur leurs pas, 
sans rien faire, après avoir fait un chemin si long. La néces- 
sité do l'obéissance paraissait, toutefois, devoir l'emporter sur ce 
sentiment, lorsque Moquihuix, prenant la parole, s'écria avec feu : 
(( Eh bien, que les Mexicains s'en retournent avec les Acoihuas ; 
« pour moi, je reste, et je suis résolu à attaquer avec mes seuls 
« riatilolcas, ces nombreux bataillons d'ennemis qui nous at- 
« tendent. » 

Ces paroles rallièrent aussitôt l'assemblée. LUe se rangea en 
entier à l'avis de Moquihuix, en disant que, dans de telles con- 
jonctures, la désobéissance était un devoir ; que l'armée étant 
composée de la plus belle fleur de leur jeunesse, jamais il n'y 
avait eu plus de chance d'attaquer à la fois tous les ennemis de 
l'empire. Dans l'ardeur de cette résolution, ils se préparèrent au 
combat. C'était Axayacatl qui était investi du principal conunande- 
ment. Il marcha au-devant des coalisés et les chargea avec tant de 
précipitation et de furie, qu'il les mit promptement dans une dé- 
route complète. Les plaines du Cuetlachtlan furent jonchées des ca- 
davres de leurs fils, mêlés à ceux des soldats des trois républiques. 
La capitale, épouvantée, s'empressa d'ouvrir ses portes et s'offrit 
humblement à payer un tribut au vainqueur. Toutes les autres 
villes de cette province se soumirent jusqu'à la mer, et la côte de 
Chalchiuhcuecan, qui devait, soixante ans plus tard, subir, la pre- 
mière, le joug des Espagnols, reçut la loi des Mexicains. Ayant 
laissé une garnison nombreuse dans la ville de Cuetlachtlan, l'ar- 
mée victorieuse se remit en marche vers l'Anahuac, chargée des 



— -257 — 

dépouilles ennemies et traînant à sa suite six mille captifs, des- 
tinés, dès cet instant, aux autels des dieux de Tenochtitlan. Dès 
qu'on apprit à Mexico la nouvelle de leur approche, le sénat sortit 
en corps au-devant d'eux jusqu'à Acachinanco, par ordre de Mon- 
tézuma. Les anciens portaient des cassolettes, en brûlant du pi- 
cietl (1), pour encenser les principaux capitaines; ils se rendirent 
ensuite tous ensemble au temple de Huitzilopochtli, et lui ayant 
adressé leurs actions de grâces, ils allèrent se présenter au roi. 
A l'imitation de ses prédécesseurs, ce prince continuait à tra- 
vailler à l'embellissement de ce grand édifice. Il venait d'achever 
celui auquel on donnait le nom de Tzompantli (2), destiné à rece- 
voir les têtes des principales victimes. Profitant de la victoire de 
ses petits-fils et de leurs valeureux compagnons d'armes, il en 
célébra alors la dédicace avec un grand appareil et l'on immola, 
à cette occasion, les nombreux prisonniers venus des plaines du 
sud-est (3). 

Pour récompenser Moquihuix de sa bravoure, Montézuma lin 
donna en mariage une princesse de son sang ; c'était une fille de 
sa propre fille Atotoztli qui avait épousé Tezozomoc, fils du roi 
Itzcohuatl (4). Elle était la sœur unique des trois rois qui régnè- 
rent après lui sur les Mexicains. Les noces se célébrèrent avec 
une grande magnificence, et le prince de Tlatilolco reçut, comme 
dot de son épouse, les terres d'Aztacalco qui touchaient au bois 
de Chapultepec (5). ' 

C'est à la suite de ces fêtes que les trois chefs de l'empire, se 
voyant déjà les maîtres absolus de tant de royaumes, résolurent 

(1) Alv. Tezozomoc, Cronica Me\icana, cap. yz.—hepicietl est une espèce 
de tabac. 

^2) Tzompantli, c'est-à-dire, l'Édifice aux tètes; il était situé en dehors, 
mais tout près du temple de Huitzilopochtli. Nous en parlerons en son lieu et 
place. 

(3) Torquemada, Monarq. Ind., lib. II, cap. 49. 

(4) ktlikochitl, Hist. des Chichimèques, tom. I,chap. 40. 

(5) Torquemada, ibid., cap. 50. 

m. 17 



— 258 — 

d'en finir avec les Chalcas, dont l'inquiétude et la turbulence les 
avaient si souvent préoccupés. Récemment encore ils avaient fait 
périr un prince de la famille royale de Mexico, Chimalpilli, sei- 
{jneur d'Ecatepec, et leur ville était un foyer perpétuel de conspi- 
ration contre la tranquillité intérieure de l'Anahuac (1). La tradi- 
tion raconte que, dans une des escarmouches fréquentes qu'ils 
avaient avec les Mexicains, ils surprirent plusieurs guerriers de 
renom, dont l'un nommé Tlacahuepan était, dit-on, un propre 
frère de Montézuma. Les chefs chalcas, rassemblés autour de lui, 
ayant voulu le faire roi, il se mit à rire : pour toute réponse il se 
contenta de leur demander de faire ériger un grand mât au mi- 
lieu de la place et d'apporter un tambour, afin qu'il pût danser, 
chanter et se divertir avec ses compagnons. On s'empressa de le 
satisfaire. Les Mexicains alors commencèrent à répéter à voix 
basse un chant mélancolique, pendant que Tlacahuepan montait 
en haut du mât. Dès qu'il y fut arrivé, il s'écria à haute voix : 
« Chalcas, je vous achète pour mes esclaves et ceux de mes enfants; 
« vous verrez que ma prédiction se vérifiera. « Les Chalcas répon- 
dirent qu'ils le voulaient pour leur roi ; mais il n'en fit que rire et 
dit aux Mexicains : « Mes frères et mes amis, continuez vos chants 
« et dites aux Chalcas qui vous entourent qu'ils assistent aux funé- 
« railles de leurs enfants et petits-enfants. «Puis, prenant son élan, 
il ajouta : « Mexicains, je pars et je vais vous attendre. » En 
disant ces mots, il se précipita. Les Chalcas épouvantés, ayant re- 
levé son cadavre, le portèrent au temple, et immolèrent ensuite 
les Mexicains les uns après les autres (2). Ils n'en furent pas 
moins fort troublés de cet événement. La nuit suivante, ils crurent 
entendre deux hiboux gémiï' tristement sur la tour du grand leo- 
calli, ce qui lut regardé de tout le monde comme un augure fu- 
neste et un signe de la ruine prochaine de la nation (3). 

(1) Id., ibid. 

(2) Alv. Tezozomoc, Cronica Moxicana, cap. 24. 

[li) Acosta, Hist. liât, y moral, etc., tom. II, cap. Hi. 



— 259 — 

Kn etfet, dans ce temps-tà même, les fïnerriers de l'Anahnac s'as- 
semblaient sous les bannières impériales, pour marcher sur Chalco. 
Pendant que l'armée était à Cocotitlan , attendant des renforts et 
des vivres de Mexico, les parents de ceux qui avaient été tués pré- 
cédemment dans les guerres contre les Chalcas se disposaient, par 
ordre de Montézuma, à célébrer la mémoire de ces illustres morts. 
Les pères guidèrent le cortège au temple de Huitzilopochtli, les 
uns portant des arcs et des flèches, les autres des boucliers dorés, 
ornés de plumes brillantes. Les plus vieux tenaient à la main des 
cassolettes remplies de picietl, et ils étaient suivis des gens du 
peuple, habillés suivant leur condition. A la suite des femmes et 
des enfants, venaient des jeunes filles et des jeunes garçons, dan- 
sant et chantant, sur un ton mélancolique, au son du téponaztli et 
du tlapanhuehuetl : « Si nos pères, disaient-ils, si nos fils et nos 
« frères ont souffert la mort, ce n'est pas comme un châtiment, ce 
« n'est pas pour avoir volé, menti ou commis quelque autre bas- 
ce sesse; mais c'est pour l'honneur de la patrie, c'est pour la dé- 
« fense de l'empire et pour la gloire de notre dieu Huitzilopochtli , 
« qu'ils ont succombé; c'est pourquoi leur mémoire sera à jamais 
« honorée. » En les écoutant, les parents des morts étaient assis en 
cercle autour d'eux dans la cour du temple et versaient dos larmes. 
« Consolez-vous, leur disait-on, leur sang sera vengé ! Invofjuez 
« donc la faveur du soleil, des vents et des tempêtes. « 

Le jour commençant à baisser, les ministres de Montézuma dis- 
tribuèrent à tous des présents de toute espèce, des vivres et des 
vêtements. On apporta ensuite uu mannequin revêtu comme nu 
guerrier. On l'assit sur un siège, ayant au-dessus de sa tête un 
étendard aux feuilles d'or; les jeunes gens jouèrent des instru- 
ments funèbres, on entonna le chant du combat, et les parents des 
défunts commencèrent à danser tristement la danse des morts. Du- 
rant quatre jours, on répéta ces cérémonies, puis on brûla le man- 
nequin devant le temple [i). Dans cet intervalle, l'armée impériale 

(1) Alv. Tezozomoc, Cron. Me^., cap. 2f». 



— 560 — 

s'était rapprochée de Chalco. La nuit suivante, on vit briller sur 
les montagnes voisines de cette ville les feux qu'on allumait dans 
les occasions importantes et scintiller à côté les haches dont le 
symbolisme terrible annonçait, de la part des assaillants, la dé- 
termination de mettre tout à feu et à sang. La bataille se donna le 
lendemain, dans les environs de la cité menacée ; elle dura tout 
un jour sans que de part ni d'autre on signalât aucun avantage 
spécial. Les Ghalcas combattaient pour leur indépendance et le 
salut de leur patrie; leur courage était proverbial dans tout l'Ana- 
huac. Mais enfin, accablés par le nombre trop supérieur de leurs 
ennemis, ils commencèrent à lâcher pied; ils ne tardèrent pas à 
être déroutés entièrement. Les débris de leur armée s'enfuirent 
dans les montagnes qui forment la base du Popocatepetl et allèrent 
implorer un asile chez leurs voisins de Huexotzinco et d'Atlixco. 
Les cheiîs de l'empire entrèrent alors sans résistance dans la 
ville de Chalco , qu'ils trouvèrent à peu près déserte : elle fut li- 
vrée au sac et au pillage ; après quoi, des hérauts allèrent publier 
dans les environs que les habitants pouvaient rentrer sans crainte 
dans leurs demeures. Au bout de quelques jours, un grand nom- 
bre finirent par se rendre à cette invitation : on y laissa les plus 
pauvres, mais les riches et ceux qui étaient en état de fomenter 
des troubles furent dispersés dans le voisinage de Tlalmanalco, 
de Tenanco, de Chimalhuacan, de Tecuanipan et de Mamalhuaz- 
can. Il y en eut cependant encore un grand nombre qui, préférant 
la misère au joug des Mexicains, restèrent dans les montagnes où 
ils périrent, pour la plupart, de froid et d'inanition. Ceux qui leur 
survécurent finirent par avoir recours à la pitié de Montézuma, 
après avoir souftVrt, durant plusieurs mois, les plus cruelles pri- 
vations (1). 

Les nobles et les guerriers qui s'étaient distingués dans cette 
guerre, à quelque rang ou quelque canton de l'Anahuac qu'ils 

(1) Torqiipraada, Monarq. Ind., lib. II, cap. 50. 



— 261 — 

appartinssent, reçurent leur part du butin provenant de Chalco. 
Mais le partage des terres et domaines de cette principauté ne fut 
pas si aisé. Les travaux que le gouvernement mexicain ordonna pour 
faire le nouveau cadastre donnèrent lieu, plus tard, à des difficul- 
tés d'autant plus sérieuses, qu'un grand nombre de Chalcas, étant 
retournés dans leurs héritages, s'opposèrent constamment à ce 
qu'on en fît une répartition nouvelle (1). 

Les solennités funéraires de ceux qui étaient morts dans cette 
guerre continuèrent après la réduction de Chalco. Après avoir 
brûlé le mannequin qui les représentait, leurs femmes et leurs pa- 
rents, ayant conclu le jeûne de quatre-vingts jours, imposé par le 
rituel, allèrent en enterrer les cendres sur la colline de Xahual- 
huacan, aux frontières des vaincus. A leur retour, le roi leur fit 
distribuer de nouveaux présents, et chaque famille prit part à un 
festin, suivant sa qualité et ses moyens; à la fin du repas, on brûla 
les vêtements des défunts et on servit à leurs parents du pulqué 
blanc et jaune. Les vieillards, s'adressant ensuite aux morts, 
s'écrièrent avec emphase : « Maintenant, nos enfants, vous êtes 
(( avec les dieux, vous jouissez de la lumière du soleil. Nous vous 
« invoquerons désormais dans les cavernes, sur les montagnes, 
« dans les déserts et dans les lieux habités; car il n'y a plus pour 
« vous, pour qui le soleil brille toujours, ni ténèbres ni brouil- 
« lards ; vous jouissez d'une gloire bienheureuse dans l'allégresse 
« et dans la présence des dieux. » Cette apothéose fut suivie de 
nouvelles libations qui mirent fin à la solennité (2). 

L'année d'après la soumission des Chalcas, les Mexicains et 
les ïlatilolcas convinrent de délimiter leurs territoires respectifs, 
en ce qui concernait directement leur ville et la banlieue. Le canal 
qui séparait Tlatilolco de Tenochtitlan s'était mis presque à sec, 
peut-être, depuis les grands travaux qui avaient été faits pour ga- 



(1) Codex Chiraalp., Hist. Chron. 

(2) Alv. Tezozomoc, Crouica Mexicaua, cap. 25. 



— 262 — 

raiilir Mexico des eaux du lac salé, llbconvinreut alors de le net- 
toyer à frais communs, de l'élargir et de l'approfondir, de sorte 
que, tout en le faisant servir à marquer les limites des deux villes, 
les habitants pussent, en même temps, en faire usage comme voie 
de communication, pour le transport dos denrées et marchan- 
dises. Le grand tian(juiz ou marché principal de Tlatiloico l'ut 
alors augmenté considérablement et reçut des embellissements et 
des améliorations notables. On amena, par un nouveau canal, 
les eaux du lac à côté même des portiques de cette place immense 
que les conquêtes de Montézuma avaient rendue l'entrepôt du 
commerce de la plus grande partie de l'Amérique. Gomme elle 
était commune aux deux villes, elle fut également achevée aux 
frais de l'une et de l'autre (1). C'est là qu'au rapport des conqué- 
rants on trouvait les productions variées de cet autre monde et 
que se donnaient rendez-vous les marchandises de toutes les na- 
tions occidentales. 

Montézuma-llhuicamina, qui n'avait pas moins en vue la pros- 
y)érité de l'Anahuac que sa propre grandeur, s'était montre con- 
stannnent l'ami e! le protecteur le plus ferme du commerce mexi- 
cain ctacolhua. Administrateur éclairé autant que guerrier redou- 
table, il avait aidé puissamment à l'organisation de cette branche 
importante du gouvernement, et c'était à l'abri des portiques de 
Tlatiloico que s'étaient formées ces grandes corporations de mar- 
chands dont le patriotisme et le courage avaient apporté à Mexico 
les richesses du midi et ouvert à leurs souverains les portes de tant 
de royaumes. Aiguillonnés, non moins par le désir d'être utiles à 
leur pays que par celui de servir leurs intérêts particuliers, ils 
avaient pénétré récemment dans les provinces inconnues de 
Tehuantepec, de Soconusco et de (îuatémala et, peut-être, jus- 
qu'aux régions lointaines qui s'étendent au delà de Nicaragua et de 
l'isthme de Panama. C'étaient eux qui, au retour de leurs expédi- 
ai; Toniunuadu, jbiil, ul &ii|i. 



— 263 — 

lions, rendaient confidentiellement compte à lenrs rois des res- 
sources des divers pays qu'ils avaient parcourus, de la puissance des 
souverains qui y régnaient, de l'organisation intérieure de leurs 
états, de leurs forces, du nombre de leurs vassaux, de la quantité 
et de la valeur des impôts qu'on y prélevait annuellement. C'est ainsi 
que Montézuma, Nezahualcoyotl et Totoquihua obtinrent la con- 
naissance de tantde particularités intéressantes etqu'ils purent s'as- 
surer des moyens nécessaires pour conquérir ensuite quelques-unes 
de ces belles contrées. Les choses en étaient arrivées au point (]ue 
les marchands de l'Anahuac étaient devenus un objet de terreur 
pour un grand nombre de princes ; ayant devant les yeux l'exem- 
ple du puissant roi de Cohuaïxtlahuacan, vaincu et mis à mort en- 
suite par ses propres sujets, pour avoir voulu fermer l'entrée de 
ses états à ces ambitieux trafiquants, ils ne redoutaient pas moins 
de les repousser que de les recevoir. C'est qu'en effet toutes les 
guerres entreprises par les chefs de l'empire, depuis la mort 
d'Itzcohuatl, en dehors des limites de l'Anahuac, n'avaient eu 
d'autre objet avoué que la protection des marchands et la néces- 
sité de châtier les peuples qui s'étaient montrés hostiles à leur 
égard. 

Le commerce jouissait alors de grands privilèges en dedans et 
en dehors de la vallée ; quoiqu'il soit difficile de déterminer 
quelle était sa condition, antérieurement à cette époque, il y a 
lieu de croire, cependant, qu'elle fut toujours supérieure à celle 
des artisans et des laboureurs. Dans toutes les villes de quel- 
que importance, il y avait des corporations de marchands, dont le 
rang suivait d'ordinaire celui de la noblesse féodale. Pour leur 
appartenir, il fallait prouver d'abord qu'on était né dans une 
famille connue et de mariage légitime : on y entrait alors, mais 
avec la licence du souverain, nécessaire lors même qu'on était 
fils de négociant. Ceux qui en faisaient partie étaient exempts de 
tout service personnel, à moins d'urgence ou de nécessité pu- 
blique. Nul seigneur ne [)Ouvait les obliger à s'employer pour lui 



— 264. — 

dans ses champs ou ailleurs; les impôts qu'ils payaient étaient 
cotés sur la valeur des marchandises dont ils étaient les posses- 
seurs, et on ne leur demandait une capitation qu'en cas de guerre, 
ce qui les exemptait alors du service des armes (1). 

Au sortir des troubles causés par l'ambition de Tezozomoc et 
la tyrannie de Maxtlaton, les villes de Mexico-Tenochtitlan, de 
TIatilolco, de Tetzcuco, de Huexotia, deCoailychan, de Huitzilo- 
pochco, de Chalco, d'Azcapotzalco, de Quauhtitlan, de Coyohua- 
can, de Xochimilco et d'Otompan passaient pour les plus com- 
merçantes de la vallée. Leurs corporations étaient riches et puis- 
santes, et leurs marchands trafiquaient déjà en dehors de l'Ana- 
huac, en cherchant à faire concurrence aux Tlaxcaltèques et aux 
Cholultèques, sur les marchés étrangers. Ceux de TIatilolco pa- 
raissent avoir été, cependant , les plus avancés dans leurs affaires, 
et leur tianquiz était regardé comme le plus achalandé de tous 
ceux qu'il y avait sur les lacs. Ils avaient été les premiers à par- 
courir les régions lointaines, et, dès le règne de Quaquauhpitza- 
huac, fils de Tezozomoc, ils avaient créé une compagnie mar- 
chande, avec un tribunal de commerce, ayant à sa tête deux 
consuls ou prévôts dont les noms ont été conservés ainsi cpie 
ceux de leurs successeurs (2). 

Avec les guerres d'Itzcohuatl, les relations de toutes les villes 
de l'Anahuac prirent, comme on l'a vu, un développement subit 
qui excita promptement l'envie des nations voisines ; mais dans 
la dernière période du règne de Nezahualcoyotl et de Montézuma, 
on voit le commerce s'organiser partout d'une manière remar- 
quable et prendre définitivement dans l'état un rang distingué 



(1) Herrera, Hist. Geu. de las Ind.-Occid., decad. Ill, lib. i, cap. 17. 

^2) Sahagun, llist. de las cosas de Nueva-Espaùa, lib. IX, cap. 1 et 5. — 
Sous le rè^Mic de Oiiaqiiaiilipitzahiiac, les chefs du commerce de TIatilolco 
étaient llzcoliuall et T/iuhlccall. Sous TIacateotl, c'étaient Cozmatzin cl Tzoni- 
pantzin. Sous (J'iauhll.itohua, on les nommait Tollamimicti et Micxotziiiyaiih ; 
enfin sous Moquihuix, Popoyotziu et Tlacocbin. 



— 265 — 

entre l'aristocratie et le peuple. Les corporations de Mexico, de 
l'etzcuco, de Huitzilopochco, d'Azcapotzalco et de Quauhtitlan 
s'étant unies à la compagnie de Tlatilolco, sous la protection de 
ces deux souverains (1), obtinrent d'eux le privilège exclusif de 
trafiquer en dehors de la vallée et de pourvoir ses habitants des 
produits de l'étranger. Cette compagnie, hiérarchiquement con- 
stituée, comprenait trois classes de marchands, distingués les uns 
des autres, suivant l'importance de leurs charges ou de leurs ri- 
chesses. C'est parmi les premiers, appelés Pochtecas, qu'on choi- 
sissait les membres du grand conseil, et leur influence était telle 
({u'à quelque moment que ce fût, ils avaient accès auprès du 
monarque. C'étaient eux qui fixaient le prix des marchandises 
étrangères, qui avaient la direction et la police des tianquiz ; ils 
en composaient les tribunaux et pouvaient, au besoin, rendre des 
sentences de mort dans l'étendue de leur juridiction. Enfin, si, 
dans quelque province du dehors, une insurrection venait à 
éclater contre des marchands de l'Anahuac, où ceux-ci eussent été 
maltraités, c'était encore à la compagnie que le souverain délé- 
guait le soin d'en faire exécuter le châtiment contre la nation cou- 
pable : les marchands levaient alors eux-mêmes l'armée qui leur 
était nécessaire, l'équipaient à leurs frai&, nommaient les officiers 
et les généraux qui devaient la commander, et élisaient le général 
en chef, qui prenait le titre de « Quappoyahuatzin » (2). Cependant 
Tlatilolco demeura, comme auparavant, le siège de cette compa- 
gnie, et ses marchands continuèrent à avoir le pas sur les autres. 
Après la conquête de Cohuaïxtlahuacan et des provinces voisines, 
la ville de ïochtepec étant devenue l'entrepôt central des opéra- 
tions commerciales de l'Anahuac, en dehors de la vallée, et le 
rendez-vous principal des caravanes de l'est et du midi, au dé- 



(1) Sahagun, ibid. — Lrs marchands des autres grandes villes de l'Ana- 
huac, et eu particulier de Hu'xotia, Coatiychan, Thaico et Otonipau, eutrèrcut 
ensuite en partajie des mèniespriviléges eu s'uuissanlaucorpsde la compagnie. 

^2) Sahaguu, ibid., cap. 5. 



— 266 — 

part el au retour de leurs voyages, un grand nombre de Tlati- 
lolcas allèrent s'y établir et y londèrent des maisons de commerce 
imporlantes, succursales de celles de Mexico. Dans cette ville 
était le temple le plus renommé du dieu des marchands, Yaca- 
teuctli (1); nul n'y passait sans lui présenter (pielque don, et les 
chefs des caravanes ou des expéditions commerciales offraient à 
ses autels des sacrifices d'une grande valeur, avant de se séparer, 
pour se rendre dans les diverses contrées où les appelaient leurs 
intérêts ou ceux de leurs souverains (2). C'est en instituant cette 
grande compagnie et en lui donnant le monopole exclusif du 
trafic avec les nations lointaines que les maîtres de l'empire ré- 
compensèrent les services que ses membres leur avaient rendus. 
Ce ne fut pas tout : pour des services particuliers et d'un ordre 
éminent, une noblesse spéciale fut créée en leur faveur, et ils 
furent admis à la chevalerie sous le titre de « ïopilhuani » (3). 
En cette qualité ils participaient aux grandes charges de l'état 
en rapport avec leur profession, entraient aux conseils de la mo- 
narchie et donnaient leur avis dans les consultations importantes. 
Cependant, les guerres que l'empire avait soutenues, sur les 
plaintes ou à l'instigation du commerce, en dehors de l'Anahuac, 
avaient, jusque-là, profité bien plus à Montézuma qu'à Nezahual- 
coyotl. Dans les limites que s'étaient tracées mutuellement les 
chefs de l'empire , les conquêtes territoriales, faites en commun , 
devenaient le partage de celui des trois souverains aux états 
duquel elles se rattachaient par leur position géographique. C'est 
ainsi que Mexico avait droit à toutes celles qui se faisaient à l'est 
et au sud, tournant à l'ouest jusqu'aux frontières du Michoacan, 
Tctzcuco à toutes les légions du nord et de l'est depuis la ligne 

(1) Yacaleuctli, Seigneur au grand nez, lel est le sens du nom de ce dieu 
dont nous parlerons amplement au livre de la religion, des mœurs et cou- 
tumes des Mo\icain-. 

(2) Sahagun, ibid., cap. 11. 

(3) Tnpilhuani, c'est- .i-diic, celui qui porte ou a droit de porter une ba- 
guette, insigne du commandement. 



— 267 — 

(livisoiiale qui coupait les lacs par le milieu, et Tlacopan à celles 
du nord-ouest, où la puissance des rois tarasques et le courage 
farouche des Chichimèqiies sauvages empêchèrent constamment 
les rois de l'Anahuac d'étendre leurs armes. Jusque-là , Tetzcuco 
même n'avait que peu profité de leurs victoires ; mais, à la suite 
(les travaux entrepris au canal de Tlatilolco, les armes impériales 
s'étant portées sur les seigneuries de Tziauhcohuac et d'Atoch- 
pan, au nord-est de l'Anahuac, les rendirent tributaires de Neza- 
hualcoyotl, qui les réunit à son domaine privé. Celle d'Atochpan 
comprenait sept provinces, dont les riches productions augmen- 
tèrent considérablement les revenus de la cour de Tetzcuco (1). 
Cette expédition, où le monarque acolhua s'était rendu en per- 
sonne, fut suivie, vers le même temps, d'une autre non moins im- 
portante ; ce fut celle du Cuextlan qui fit le plus grand honneur à 
sa famille. Des marchands, sujets de l'empire, s'étaient réunis à 
la foire de Tuzpan, grande ville située à peu de distance du golfe 
du Mexique, entre Tampico et Nauhtian (2). A la suite d'une que- 
relle, excitée, peut-être, par la jalousie des TIaxcaltèques ou par 
leur propre insolence, ils y avaient été attaqués par les habitants. 



(1) Les tributs de la province de Tziauhcohuac consistaient eu quarante 
charges de riches étoffes, vinjrt de tuniques (wipil) tissues de diverses cou- 
leurs, trente-trois charges de cacao, deux mille de boules d'uUi (caoutchouc), 
quatre cents pièces d'étoffes teintes avec la cochenille, sans compter divers 
ouvrages de plumes, etc Les tributs de la région d'Atochpan consistaient en 
huit mille cent charges d'étoffes de diverses espèces, cent charges d'étoffes de 
tlacatziuhqui, cent autres plus belles, etc. En outre, quatre cents petacas ou 
coffrets travaillés, quatre cents cuirs de cerfs, cent cerfs vivants, cent charges 
de chilé (espèce de piment^ cent charges de pepitas (ou pépins de melon fari- 
neux qui , réduits en poudre, servent à faire une espèce d'orgeat ), cent grands 
perroquets, quatre cents sacs de plumes blanches pour ouvrager des étoffes, 
quatre cents sacs de plumes de diverses couleurs, deux cents charges de ser- 
viettes, ainsi qu'un certain nombre de femmes pour le service du palais, 
ilxtlilxochitl, Hist. des Chichimèques, tom. I, chap. 40.) 

\2) Tuzpan est encore une bourgade de quelque importance, sur la rivière 
et près de la lagune du même nom, à peu de dislance du golfe du iVlexique, à 
](» 1 au sud de Tampico. 



— 268 — 

qui les avaient presque tous mis à mort, l^a nouvelle en fut ap- 
portée à Tetzcuco par des marchands de Tollantzinco. 

Nezahualcoyotl convoqua aussitôt ses collègues, et la guerre fui 
résolue. Les troupes réunies des trois royaumes furent placées 
sous la conduite de son fils Xochiquetzal , qui joignait au titre de 
président des académies le rang de Tlacochcalcatl , ou lieutenant 
général du royaume (1). Peu de jours après qu'il eut quitté Tetz- 
cuco , le monarque , dans le dessein d'assurer plus promptement 
la victoire, fit partir une seconde armée sous les ordres de son 
fils Acapipiol. Ce prince , saisissant cette occasion pour ajouter 
de nouveaux lauriers à sa gloire militaire , prit un chemin diffé- 
rent de celui de son frère et s'avança à marches forcées sur 
le Cuextlan , où il arriva quelque temps avant lui. A son arrivée 
sur les bords du fleuve de Panuco, ayant trouvé les Cuextecas, qui 
venaient d'y camper, il les chargea avec une telle furie , qu'il les 
niit promptement en déroute. Un grand nombre se noyèrent en 
passant la rivière , qu' Acapipiol traversa , de son côté , à leur 
poursuite. Lorsque Xochiquetzal arriva, il leur avait déjà livré 
plusieurs batailles sanglantes et avait réduit à son obéissance la 
plupart de leurs villes : telles étaient ïlahuitollan, Cocolitlan, 
Acatlan, Païztla, Tecocoyocan, Otlaquiquiztla et Xochiquepalco ; 
elles s'étaient soumises à payer tribut aux Acolhuas, et il ne lui 
resta plus qu'à seconder les efforts de son frère. Les deux princes, 
satisfaits de ce succès , ne crurent pas devoir étendre plus loin 
leurs armes; ayant laissé des garnisons suffisantes pour contenir 
ces villes, ils reprirent le chemin de Tetzcuco, où ils furent reçus 
avec les honneurs du triomphe (2). 



(1) A Mexico, celui qui avait le titre de Tlarorlualcall était le généralis- 
sime. A Tetzcuco, il n'était que le second, le premier ayant le titre de Huey- 
Tlarochrnlrall, c'est-à-dire, Grand-Maître de la Maison des armes. 

(2) Ixtlilxochitl, ibid. ut sup. — Le Codex I.otPlIier. M.S. do la bibliothèque 
royale (Cod. Tell.-Kcm. v, marque, à l'année li()0, un tremblement de terre 
au Mesique, et un second à l'an 1462. 



— 269 — 

La réduction des seigneuries, situées au midi de ChoIuUan, par 
les armes impériales fut accomplie également avant la conclu- 
sion de cette année ; c'étaient celles de Tepeyacac, de Tecama- 
chalco, de Quauhtinchan, de Tecalco et d'Acatzinco , regardées 
jusque-là comme le boulevard des cités libres'du plateau de Huit- 
zilapan. Leurs chefs n'avaient cessé de sympathiser avec ceux de 
ïlaxcallan et de Huexotzinco, dont les intérêts leur étaient com- 
muns ; mais, à l'instigation de ces derniers , ils provoquèrent la 
colère des souverains de la vallée, en laissant tuer des marchands 
de l'Anahuac, de passage sur leur territoire. Après une campagne 
aussi courte que glorieuse, elles furent réduites au rang de pro- 
vinces mexicaines et adjugées au domaine de Montézuma. Par 
cette conquête, les rois alliés achevaient de circonscrire, dans 
leurs limites naturelles, les turbulentes républiques qui leur avaient 
prêté naguère un appui si puissant ; ils les mettaient hors d'état 
de leur nuire désormais d'une manière sérieuse, et, à l'exception 
du Totonacapan , au levant, elles se trouvaient bornées, de tous 
côtés, par les possessions des Acolhuas ou des Mexicains. (De l'an 
VI Acatl, 1459 à l'an VII ïecpatl, 1460.) 



LIVRE ONZIEME. 



CHAPITRE PREMIER 



Inquiétude et tristesse de Nezahualcoyotl. Sou amour pour Azcaxochitl, fiau- 
cée de Quauhquauhtzin. Il fait tuer celui-ci à la guerre. Il épouse Azcaxo- 
chitl. Naissance de son fils Nezahualpilli. Étendue et prospérité de Tetzcuco. 
Palais du roi. Composition des conseils et tribunaux. Jardins de Tetzcut- 
zinco. Misère des Chalcas. Aqueduc de Chapultopec. Chaussées diverses de 
Mexico. Travaux divers de Montézuraa et de Nezahualcoyotl. Insurrection de 
Tzompauco. Mort de Montézuma I". Il déshérite son fils au profit de ses 
petits-fils. Élection d'Axayacatl. Ce prince songe à porter ses armes contre 
Tehuautepec. Description de l'isthme de ce nom et de cette ville, expédi- 
tion rapid<^ d'Axayacatl dans cette contrée et dans le Soconusco. Prise de Coa- 
tolco. Apparition de Tetzcatlipoca aux Mexicains, au combat d'Atlixco. Ori- 
gine de la jalousie d'Axayacatl contre Tlatilolco. Mort de Totoquihua, roi 
de Tlacopan. Chimalpopoca lui succède. Lois sévères de Nezahualcoyotl sur 
les forêts royales. Anecdote à ce sujet. Histoire du bûcheron et de sa femme. 
Le chasseur au renard. Goût de Nezahualcoyotl pour la musique et la poé- 
sie. Chants de Nezahualcoyotl. Maladie de ce prince. Il nomme, pour son 
successeur, son plus jeune fils Nezahualpilli et le recommande à son fils 
Acapipiol. Celui-ci le reconnaît pour son roi en présence de ses frères. Mort 
de Nezahualcoyotl. Son caractère et ses qualités. 



Cependant Nezahualcoyotl était arrivé déjà à un âge avancé, 
et quoiqu'il eût un grand nombre d'enfants de ses diverses con- 



— 272 — 

cubines, n'ayant jamais songé à se marier, il se voyait privé d'hé- 
ritiers légitimes. Cette pensée le préoccupait péniblement depuis 
plusieurs années ; il commençait à craindre que les fils qu'il avait 
élevés, les uns après les autres, aux emplois les plus éminents, 
et qui, tous, s'étaient distingués avec plus ou moins d'éclat dans 
les guerres de l'empire, ne vinssent, après sa mort, à se disputer 
sa succession et à mettre en lambeaux les états qu'il avait tra- 
vaillé, avec tant de courage et de constance, à replacer sous son 
sceptre. La succession royale était héréditaire dans la maison de 
Tetzcuco; mais, au défaut d'un fils légitime, tous les autres pou- 
vaient élever des prétentions, entre lesquelles il serait peut-être 
aussi dangereux que difficile de décider. Ce n'était pas, comme à 
Mexico, 011 elle était élective parmi les membres de la famille royale, 
et où le sénat, d'ordinaire, tranchait seul la question, en choisissant 
celui qu'il croyait le plus capable de ceindre le diadème. (]omme 
Nezahualcoyotl se promenait, un jour, roulant tristement ces 
pensées dans son esprit, il entra dans les bosquets qui bordaient 
le rivage du lac, et continua à marcher jusqu'à Tepechpan, 
Quauhquauhtzin était seigneur de cette ville, et l'un des quatorze 
principaux dignitaires de la cour. Il avait, auprès de lui, une 
jeune Mexicaine, d'une rare beauté, nommée Azcaxochitl , alliée , 
comme lui, à la famille royale (1), et qu'il élevait dans l'intention 
d'en faire, plus tard, son épouse : l'ayant reçue fort jeune, 
comme il arrive encore souvent parmi les Indiens, il la traitait 
comme sa fille, en attendant qu'il la mît dans son lit. Ayant ap- 
pris l'arrivée de Nezahualcoyotl, il s'empressa d'aller le recevoir 
et de lui offrir à manger. Contre l'usage ordinaire, mais pour 
faire honneur à la présence royale, il le fit servir à table par 



(1) Kililxochill, Ilist. des Chichimèques, toin. 1, chap. 4:J. —Cet écrivain 
dit ici qu'AzcaxochitI était fille de Tetnictziu, oucle de Nezahualcoyotl. — Tor- 
queiuada, au contraire, dit qu'elle était fille de Totoquihiia, roi de Tlacopau 
et épouse de Temietzin; il ajoute que ce fut ce Temictziii que Neahualcoyotl 
fit périr, et donne à Azcaxochitl le nom de Matlalcihuatl. 



— 273 — 

Azcaxochill, dont les giAces et la dignité touchèrent vivement le 
cœur du monarque. 

Sa tristesse se dissipa à l'instant ; mais il dissimula sa passion 
le mieux qu'il put, et, ayant pris congé de son hôte, il retourna à 
sa cour, en songeant aux moyens de se débarrasser de lui, aHn 
de pouvoir épouser sa cousine. Pour y arriver plus sûrement, il 
le chargea d'une expédition qui devait avoir lieu sur les fron- 
tières, avec ordre, au Tlacateccatl qui devait l'accompagner en 
qualité de lieutenant, de l'entraîner au plus fort de la mêlée , et 
de faire en sorte qu'il succombât sous les coups des ennemis. 
Quoique étonné de voir confier un poste si éminent à un vieux 
soldat usé comme lui, Quauhquauhtzin se disposa à obéir au roi : 
mais il entrevit le piège et composa une ballade plaintive à ce 
sujet, qu'il répéta à ses parents et à ses amis dans un festin 
d'adieu. Il se mit ensuite en chemin pour les frontières, et y reçut 
la mort de la main des Tlaxcaltèques (1). Dès que le temps fixé 
pour le deuil d'Azcaxochitl fut écoulé, Nezahualcoyotl la fit de- 
mander en mariage à ses parents, qui s'empressèrent d'accepter, 
pour la jeune fille, une alliance si haute (2). On célébra leurs noces 
avec une grande magnificence. Les rois de Mexico et de Tiacopan 
y assistèrent, ainsi qu'une multitude de seigneurs des trois royau- 
mes, et elle fut proclamée solennellement reine des Chichimè- 
ques et des Acolhuas. Nezahualpilli, qui, depuis, succéda à Neza- 
hualcoyotl, sur le trône d'Acolhuacan, fut l'unique fruit de ce 
mariage (3). Ce prince, presque aussi célèbre que son père, 
naquit le l'"'^ janvier 1464 (4). 

(1) Torqueraada, Monarq. Ind., lib. IF, cap. 45. — htlikochitl, ibid. ut sup. 

(2) II y a ici, dans IxtIiIxochitI, une suite d'aventures qui conviennent pins 
à un roman de chevalerie qu'à une histoire sérieuse. 

(3) Torquemada, ibid. — htliixochitl donne deux fils à AzcaxochitI, mais à 
un intervalle considérable. Nous aimons mieux suivre pour cela, Torquemada, 
dont le récit est beaucoup plus vraisemblable. 

(4) Le Cod. Chimalp. met cette naissance à l'an XI Tecpatl, ou t464, d'après 
l'ordre suivi jusqu'ici; mais l'année mexicaine terminant vers la mi-mars, 
Ixtlilxochill cite pour ce signe l'an 1465 , qui en comporte à peine trois mois. 

m. 18 



— -274 — 

llette époque peut, avec raison, être considérée comme la plus 
florissante de l'Anahuac. Le souverain de Tetzcuco n'exerçait pas 
une autorité moins despolicjue que Quinautziu et Techotlala : mais 
si, en dedans de la vallée, ses états étaient plus limités, sa puis- 
sance, au dehors, était bien plus étendue (pie celle de ces deux 
monarques, et un grand nombre de royaumes étrangers recon- 
naissaient actuellement Nezahualcoyotl pour leur maître, ou lui 
payaient des tributs considérables. Tetzcuco, partagé en six quar- 
tiers principaux qui auraient pu, chacun en particulier, passer 
pour une grande ville, était certainement alors la cité la plus im- 
portante do toute l'Amérique. La multitude et la grandeur de ses 
palais sont attestées par tous les auteurs contemporains de la con- 
quête, et l'on peut encore s'en rendre compte, à l'aspect des ruines 
qu'on rencontre dans la ville actuelle et dans ses environs. 

La description de la demeure royale, avec celle de ses cours, 
de ses portiques, de ses galeries et de ses vastes salles, de ses 
jardins ornés de statues, de riches volières, de pièces d'eau, de 
lacs artificiels, de ses immenses rochers sculptés, avec leurs esca- 
liers gigantesques , embrasse presque un volume entier dans les 
œuvres d'ixtlilxochitl (1). Nezahualcoyotl en avait lui-même tracé 
le plan, et l'inspection des travaux avait été confiée à deux princes, 
également illustres alors par leur rang et leurs talents, Xiloman 
de Culhuacan et Moquihuix de Tlatilolco. 

La salle principale, qu'on pourrait appeler la salle dn trAne, 
renfermait le « teo-icpalpan, » ou tribunal divin, le plus auguste 
du royaume. C'était un siège à dossier en or massif, incrusté de 
turquoises et d'aulres pierres précieuses. Sur le devant, on voyait 
une petite table où étaient étalés un bouclier, une massue, un arc, 
des flèches, avec un carquois, et par- dessus, un crâne humain, 
surmonté d'une émeraude de forme pyramidale, avec le panache 



(Il Cet écrivain consacre à ces descriptions les chapitres 36, 37 et 42 de 
!>on Histoire des Cliicbimèques. 



— 273 — 

c( tecpilotl, )) ornement de tête des rois d«' l"Anahi>a( . Des peaux 
rfe tigres et de lions , ainsi que des étoffes tissues des plumes de 
l'aigle royal, servaient de tapis, et les murailles étaient recou- 
vertes de tentures en poil de lapin , de toutes sortes de couleursy 
représentant des animaux , des oiseaux et des plantes. Au-dessus 
de ce siège s'élevait un dais de plumes magnifique, surmonté d'un 
faisceau de foudres d'or et de pierreries. Au-dessous, était un 
autre tribunal, richement orné, où le roi siégeait, d'ordinaire, 
pour l'expédition des affaires , et où il donnait ses audiences ; 
mais, quand il avait à juger des causes plus graves et qui pou- 
vaient entraîner la peine de mort, il allait s'asseoir au tribunal 
divin, plaçait sa main droite sur le crâne, prenait, dans la 
gauche, une flèche d'or qui lui servait de sceptre, et se couron- 
nait de la mitre, symbole de la dignité souveraine (1). 

Les quatorze grands dignitaires siégeaient, par ordre de rang, 
dans la même salle , qui avait trois divisions distinctes. La pre- 
mière étant réservée au roi, les six premiers seigneurs occupaient 
la seconde, et les huit autres la troisième. En face de celte salle, 
du côté de l'est, il y en avait une autre qui était partagée en 
deux : dans la partie intérieure , regardée comme la plus hono- 
rable, siégeaient les huit juges, quatre nobles et quatre plé- 
béiens, dont nous avons parlé plus haut, ayant avec eux les 
(piinze juges provinciaux, natifs des principales villes du royaume, 
avec lesquels ils devaient connaître de toutes les affaires civiles 
et criminelles. Dans l'autre division de la salle, se trouvait un 
tribunal, composé de quatre juges, qui étaient les présidents des 
quatre conseils : près d'eux s'ouvrait une petite porte au moyen 
de laquelle ils communiquaient avec le roi (2). 

Outre les grands jardins de Hueytecpan ou du Palais-Vieux, et 
ceux de Cillan, situés près du palais de son père, Xezahualcoyoll 



(1) Ivllilsodiitl, ibid., loin 1, chap. ;}(]. 

y'2) Id., ibid. — Torqucmada, Monarq. Ind., lib. 11, cap. 5;i. 



— 276 — 

en possédait un grand nombre d'autres, dont les plus célèbres 
étaient ceux d'Acatelolco, de Tepetzinco et de Tetzcotziuco. Les 
deux premiers étaient situés sur les bords du lac : on y voyait de 
beaux édifices, avec des aqueducs, des fontaines, des étangs, des 
bains et des labyrinthes; on y cultivait toutes sortes d'arbres et 
de fleurs, que le roi faisait venir à grands frais des provinces les 
plus éloignées de sa capitale. Mais, de tous ses jardins , les plus 
renommés étaient ceux de Tetzcotziuco; ils étaient échelonnés en 
terrasses immenses sur le versant de la montagne du même nom, 
et l'on arrivait au sommet par de grands escaliers taillés dans le 
roc. Un aqueduc y amenait des eaux considérables, distribuées en 
cascades et en jets de diverses hauteurs. On trouve encore aujour- 
d'hui les restes de ces magnifiques travaux, et le voyageur, en les 
admirant , déplore l'insouciance des conquérants qui les ont 
abandonnés à la ruine et à la désolation (1), C'est encore là qu'on 
voyait le temple célèbre dont les premiers missionnaires espa- 
gnols vantaient les belles proportions et l'élégance (2) : on y ado- 
rait la statue d'un renard, symbole de Nezahualcoyotl (3), détruit 
plus tard par ordre de Zumarraga , premier évêque de Mexico. 
Au bas de la colline se montraient les palais du monarque, où il 
aimait à recevoir les visites des princes voisins , et à leur suite 
s'étendait un parc immense, environné de murailles, rempli de 



(1) Bullocb, le Mexique en 1823, toin. 11, chap. '2. 

(2) Valades, Rhetorica Christiana, part. IV, cap. 7. 

(3) Nezahualcoyoll, c'est-à-dire, le Reiiardà jeun. C'est le nom d'un fétiche 
adoré au Mexique et au Pérou. « (Juaiid ils prennent un renard, ils l'ouvrent, 
le vident et le l'ont sécher au soleil; ils rhubilient ensuite d'un costume de 
veuve et l'attachent avec une écharpc coinnip celles qu'elles ont l'habitude de 
porter, et, après l'avoir placé sur une espèce de trône, ils lui offrent de la 
chicha, etc. » (Recueil de Documents sur l'Amérique Méridionale, Irad. par 
M. Tcrnaux-Coinpans, Gide, 18i(), pag. lOO.) 11 y a apparence que le chacal 
ou renard des jardins de Tetzcotzinco était sculpté dans cet attirail. Peut-être 
même qu'an lien davoir été (ait comme le symbole de Nezahualcoyotl, c'était 
ce prince qui l'avait adopté, comme nous faisons d'un patron, en souvenir de 
ses courses vagabondes. 



— 277 — 

bêtes fauves, et où il se donnait les plaisirs de la chasse (1). 

Pour punir les Chalcas de leurs fréquentes rébellions, Neza- 
hualcoyotl en avait obligé un grand nombre à venir travailler à 
ses constructions et à fournir le bois, les pierres et les matériaux 
de la plupart de ces édifices : aussi ces corvées les réduisirent- 
elles à une extrême misère ; car beaucoup d'hommes ayant péri 
durant la dernière guerre, on força les femmes elles-mêmes à 
prendre part à ces travaux pénibles (2). Touché, néanmoins, de 
leurs souffrances , le monarque ordonna d'en alléger le poids : 
c'est vers ce temps-là que les Chalcas, demeurés jusque-là en état 
d'insurrection dans les montagnes, commencèrent à se présenter 
aux deux rois et à repeupler leur ville (3). Deux de leurs princi- 
paux chefs, Nequametl et Huehuetepoz, s'étant rendus spontané- 
ment à Mexico et à Tetzcuco, furent reçus honorablement par 
Montézuma et son collègue, qui les décorèrent de colliers d'or ; 
ils furent ensuite chargés du soin de réunir leurs concitoyens et 
de les gouverner. Ce ne fut, toutefois, que l'année d'après la nais- 
sance de Nezahualpilli, que la rébellion cessa totalement par la 
mort de leur prince Tlaltzinteuctli, qui se tenait renfermé dans 
les montagnes, auprès d'Amecarnecan, oîi il continuait à braver 
les efforts des Mexicains et des Acolhuas. Dès qu'il eut expiré, ce 
qui restait de rebelles rendit les armes et se soumit immédiate- 
ment à l'autorité qui gouvernait leur pays. (An XII Calli, 1465.) 

Les grands travaux, entrepris par Itzcohuatl, pour amener à 
Mexico les eaux de la montagne de Chapultepec, furent heureu- 
sement terminés dans le courant de l'année suivante. Montézuma 
eut la gloire de mettre la dernière main à cette œuvre gigantesque, 
et Nezahualcoyotl, qui en avait tracé les plans, ne cessa de la 
guider et de l'inspecter personnellement. On avait jeté sur le lac 



(1) Ivtlikochitl, ibid., chap. 42. 

(2) Id., ibid., chap. 46. 

(3) Codev Chimalp., Hist. Chronolog., ad au. IX Tochtli, li62. 



— 278 — 

une chaussée qui, faisant un circuit, eu arrivant près de la terre 
ferme, allait rejoindre le réservoir. Le royal architecte y fit poser 
un double tuyau en terre cuite, assez larjjo pour qu'un homme 
fût en état d'y en(rer, afin do pouvoir le nettoyer, et les Mexicaiiàs 
eurent bientôt le bonheur de voii arriver, au sein de leur cité, 
les eaux limpides dont ils s'abreuvèrent désormais. La chaussée 
.sui- la(piell(' était constiuit l'aqueduc eut alors un double avan- 
la{>e ; elle relia, dv ce côté, Mexico à la campagne, et servit de 
( hemin public à ceux du dehors pour arriver à la capitale (1). La 
chaussée de Xochimilco et de Cuyohuacan , jetée sur le lac sous 
le rèfjne précédent, avait été la première œuvre de ce genre 
(lellé'qui réunissait Tlacopan à l'aqueduc et celle qui joi{jnait la 
ville au rocher de Tcpeyacac (2) furent, peut-être, construites 
vers le même lemps. la dernière ayant été la chaussée de Cuitla- 
huac, passant par Itztapalapan et Mexicaltzinco, par où entrèrent 
ensuite les conquérants. 

Des ouvriers, fournis par les nombreuses provinces tributaires 
de l'empire, étaient continuellement occupés à des travaux d'uti- 
lité publique, soit à Tenochtitlan, soit à Tetzcuco ou à Tlacopan. 
Dans la première de ces villes, les édifices consacrés au culte, et 
.surtout le temjjle de Huitzilopochlli, étaient l'objet le plus constant 
de la sollicitude royale. On venait alors de rebâtir ce sanctuaire, 
déjà considérablement agrandi par Chimalpopoca et par Itzco- 
huatl, sur des proportions beaucoup plus vastes : mais il ne fut 
entièrement terminé qu'après la mort de Alontézuma , et la dédi- 
cace n'en fut célébrée que sous Ahuitzotl, le troisième de ses 
successeurs. Nezahualcoyotl avait, de son côté, érigé un grand 
nombre de teocallis dans sa capitale; mais celui qu'il avait con- 



(\) Codex chimaip., Hist. Chronol., ad an. Xil Calli , 1405 et XIII Tochtli , 
146(). 

{2) Tcpryacdr. diticieiil de la seigneurie de ec nom, et connu aujourd'hui 
par le saiîcluuire de ytfeslru Scnora de Guadalupe, qui a pris la place de la 
déesse TnrL 



— 279 — 

sacré à Tetzcatlipoca et à Huitzilopochtli surpassait lous les au- 
tres (1). A l'époque de la famine, il avait jeté les fondements 
d'un nouveau temple en face de ce dernier, et, reconnaissant 
des faveurs qu'il avait reçues de la Providence , il voulait le dé- 
dier au créateur invisible de l'univers. C'était une vaste pyramide 
à quatre rangs de terrasses, d'une hauteur considérable (2). Au 
sommet s'élevait, au centre de la plate-forme, une tour à neuf 
étages figurant les neuf cieux. Le couronnement, qui représentait 
le dixième ciel ;3), était peint de noir en dehors et parsemé 
d'étoiles; il était, intérieurement, incrusté d'or, de pierreries et 
de plumes précieuses, et consacré au dieu inconnu (4), qui n'était 
représenté par aucune figure; il se terminait par trois pointes. 
Au neuvième étage se trouvait un instrument nommé « chililrtli », 
qui donna son nom au temple et à la tour; entre autres instru- 
ments de musique qui y avaient été réunis était une espèce de 
vaisseau de métal nommé « tetzilacatl » (5), qu'on frappait, ain.si 
qu'on le fait des cloches, à l'aide d'un marteau du même métal. 
On jouait de tous ces instruments quatre fois le jour, et du chi- 
lilitli à l'heure où le roi priait. 

Ce sanctuaire remarquable, ayant été terminé au bout de 
treize ans, s'écroula malheureusement l'année de son achève- 
ment (6), et Nezahualcoyotl se vit forcé de le réédifier à de nou- 
veaux frais. N'ayant pas, dans ce moment, un nombre suffisant 



(t) Poiuar, Relaciou de la ciudad de Tetzcuco, enviada â Su Mages- 

tad, etc. MS. 

(2) Ixtlihochitl, Hist. des Chichimèques, toni. I, chap. 45. 

(3) Sahagun dit que les Toltèques reconnaissaient douze cieux; Ixtlihochitl 
ne parle ici que de dix. 

(4) Ixtlihochitl, ibid. ut sup. 

(5) TelzUacall, sorte d'instrument de cuivre qu'on touche pour danser ou 
exécuter les ballets (Molina, Vocab. eu leng. Castell y Mexicana, etc.). Ce 
mot vient de Tetzillmia, tordre beaucoup une corde, etc. Fait-il allusion à la 
danse ou aux sous tremblants de l'instrument? Nous croyons y voir une es- 
pèce de gong chinois. 

6) Cod. Chiraalj)., Hist. Chron., ad an. I Acail, H67. 



— 280 — 

d'ouvriers disponibles, il envoya demander à Montéziima de lui 
laisser employer ceux de Tzompanco, de Xilotzinco et de Ci- 
tlaltepec, qui appartenaient à la couronne de Mexico : le prince 
s'empressa de donner, à ce sujet, les ordres nécessaires au sei- 
pneur de Quauhtitlan, de la juridiction de qui dépendaient ces 
trois villes avec leur territoire. Mais ceux de Tzompanco détes- 
taient les Acolhuas; ils refusèrent d'obéir, et, lorsque les inspec- 
teurs des travaux de Nezahualcoyotl se présentèrent pour les cher- 
cher, ils prirent les armes et en tuèrent plusieurs. Craignant 
d'être poursuivis pour ce méfait, ils appelèrent à leur secours les 
Totonaques du voisina;;e et les guerriers du Cuextlan , et, d'un 
incident insignifiant en apparence, sortit une guerre qui ne put 
s'achever que sous le règne suivant. Après avoir battu deux ou 
trois fois les troupes de Nezahualcoyotl, le seigneur de Tzom- 
panco , vaincu , à son tour, par des forces supérieures, s'humilia, 
et la rébellion se vit étouflFée presque aussitôt après sa nais- 
sance (1). Mais les provinces du nord, qui avaient profité de 
cette insurrection pour relever la tète, ne purent être sitôt sub- 
juguées, la mort de Montézuma, qui arriva peu de temps après, 
ayant empêché, pour lors, qu'aucune expédition sérieuse s'orga- 
nisât de ce côté. 

Ce prince mourut à Mexico, en 1469, après un règne de vingt- 
neuf ans (2), durant lequel il s'acquit la réputation, justement mé- 
ritée, d'un grand roi, d'un grand guerrier et d'un habile adminis- 
trateur. Il laissait son royaume dans un état de prospérité in- 
connu avant lui, et les Mexicains, malgré la famine qu'ils avaient 
soufferte, plus puissants que jamais. Les réformes que Nezahual- 
coyotl avait établies parmi les Acolhuas, Montézuma les avait, en 
grande partie, introduites également dans ses états; il avait accru 
et embelli considérablement sa capitale, augmenté le nombre des 

(1) Codex Chimalf)., Hist. throii., ;id an. 1167. 

(2) Vetariciirt place la niortdeMoiitézutna-Ilhiiicaniiuaau 12 uovenibie HQH. 
Nous préférons siiivrr la chronologie du Codex Chimalnopoca 



— 281 — 

temples et des palais. Le premier, il établit dans le sien l'apparat 
et l'étiquette que les Espagnols admirèrent, depuis, chez son suc- 
cesseur Montézuma II, ajouta, à l'imiiation des anciens roistoltc- 
ques, à la majesté de son entourage, institua de nouvelles charges 
et releva la splendeur des anciennes. Non moins ami de la pompe 
et des cérémonies religieuses, il en rehaussa l'éclat, en enrichis- 
sant les sanctuaires des dépouilles ennemies ; il augmenta le nom- 
bre des ministres , ajouta de nouvelles cérémonies aux anciennes, 
et perfectionna, par ses soins, le rituel sacré des Mexicains, dont 
la complication et la variété furent ensuite un si grand sujet 
d'étonnement pour les conquérants (1). Le temple de Huitzilo- 
pochtli n'était pas achevé ; mais il le laissait dans de telles condi- 
tions de grandeur, à pouvoir lutter bientôt avec les plus vastes 
et les plus beaux monuments du monde occidental. 

Montézuma-IIhuicamina avait un fils, son héritier naturel à la 
couronne du Mexique (2) ; mais il l'écarta de sa succession pour 
la laisser à ses petits-fils Tizoc, Axayacatl et Ahuitzotl, issus du 
mariage de sa fille Atotoztli avec Tezozomoc, fils d'Itzcohuatl. Sur 
le point de rendre le dernier soupir, il appela auprès de lui toute 
sa famille , ainsi que les grands dignitaires de son royaume, avec 
les principaux membres du sénat. Après quelques avis pater- 
nels touchant l'administration future de ses états, s'adressant à 
l'assemblée, il témoigna que, dans l'intérêt du peuple mexicain, 
il renonçait à désigner lui-même son successeur d'une manière 
formelle; mais il voulait leur faire connaître qu'il léguait ses 
armes, comme un souvenir de son estime, à Axayacatl, qui s'étaii 
distingué d'une manière particulière dans la guerre contre la 
ville de Tepeyacac (3), que ce prince avait rendue tributaire des 

(1) Torquemada, Mouarq. iiid., lib. II, cap. 54. 

(2) Torquemada, id. , ubi sup. On ne dit pas qui était ce Kls et ce qu'il 
devint ensuite. 

(li) Codex Cliimalp., Hist. Chron., ad an. 146(5. Le Tepeyacac dont il est 
question ici était une firantic ville et seigneurie, voisine de Tlaxcallan, aujour- 
d'hui village de Tepeaca. 



— 282 — 

Mexicains; que, si ou le .ju[jeait convenable, on pouvait le placer 
sur le trône aj)r('s sa mort, lui donner ensuite pour successeurs 
ses frères Tizoe et Ahuitzotl, et, après eux, leurs enfants, à com- 
mencer par un des tils d'Axayacatl. Il ajouta que, par amour 
pour la nation, il renonçait à leur donner pour roi son propre 
fils , mais qu'il le recommandait à la {jénéreuse amitié de tous, 
les conjurant de le regarder comme un frère (1). 

En achevant ce discours, Montézuma fit tendrement ses adieux 
à ceux qui l'environnaient, et mourut bientôt après, vivement re- 
gretté du peuple et des grands, qui le considéraient comme leur 
père. Ses obsèques se firent avec une pompe analogue à la puis- 
sance et aux richesses ])résentes des Mexicains, ei, son corps 
ayant été brûlé suivant l'usage , on réunit ses cendres dans une 
urne précieuse, qui liit ensuite murée dans le temple de Huitzilo- 
pochtli (2). 

Axayacatl (3) exerçait, depuis plusieurs années, la charge de Tla- 
cochcalcatl, ou généralissime des troupes royales. Se conformant 
aux vœux de son aïeul, le sénat lui donna aussitôt ses suffrages, et il 
fut élu roi des Mexicains et des Culhuas, quoiqu'il ne fût que le 
second des fils de Tezozomoc et d'Atotoztli; mais sa bravoure et 
ses hauts faits étaient connus de tous, et il passait pour le premier 
guerrier de l'empire. Montézuma ayant olïert un grand nombre 
de victimes humaines aux fêtes de son couronnement, il deve- 
nait, en (juehpie sorte, obligatoire pour Axayacatl de ne pas restei 
en arrière de son aïeul ; c'est ce qui le détermina , dès les pre- 
miers jours de son avènement, à porter ses armes au dehors de 
l'Anahuac, afin de satisfaire la soif sanguinaire des prêtres de 
Huilzilopochtli par une offrande non moins considérable (4). 
Durant les dernières années du règne qui venait de s'écouler, les 



(1) Torqucmada, Moiiarq. Ind., lib. H, cap. 54. 
'2) Alv. Tezozomoc, Crouica Mcsicana, cap. U). 
{:i) A\ayatatl, (■"(■bt à -dire, Visai-'i' d'eau. 
(4) Torqucmada, Monarq. Ind., lib. 11, cap. 55. 



— 283 — 

principautés de la Mixtèque, excitées par les menées des Tlaxcal- 
tèqiies ou par îe désir si naturel de s'affranchir du joug de l'étran- 
fjer , avaient refusé d'acquitter le tribut annuel auquel elles 
avaient été assujetties depuis la défaite de Dzawindanda. Leurs 
chefs, unis aux rois du Zapotecapan, avaient massacré ou chassé 
de leur territoire une partie des garnisons mexicaines, et for- 
iifié ensuite les passages qui, de Teohuacan ou de Tochtepec, 
pouvaient conduire à l'intérieur de leurs montagnes (1). 

Axayacatl, suffisamment instruit de ces mouvements hostiles, 
ne pouvait songer, pour le moment, à aller les forcer dans ces 
leiranchements naturels, à moins de vouloir ajourner, par les 
lenteurs d'une guerre interminable, les cérémonies de son intro- 
nisation. Il conçut alors le dessein hardi d'envahir le royaume de 
Tehuantepec, en traversant les montagnes de l'isthme, peu gar- 
dées depuis la défaite et la disparition du fameux Gondoy (2). 
Cette partie des régions mexicaines diffère totalement des terres 
marécageuses qui touchent au rivage de l'Atlantique. La Cordil- 
iière s'y rétrécit et s'abaisse tout à coup, en traversant l'isthme, 
de l'est à l'ouest. On dirait une haute vallée transversale, ouverte 
d'une mer à l'autre, large de douze à quinze lieues, mais coupée 
en trois ou quatre endroits par des chaînes secondaires, et une 
multitude de contre-forts intérieurs qui s'entrelacent au milieu de 
ce bassin, comme les doigts de deux mains croisées. La Guaca- 
maya, qui est la principale de ces chaînes, ne s'élève guère à plus 
de deux mille mètres de hauteur, et atteint à peine la région des 
pins. Elle forme le point de section des eaux, inégalement dis- 
tribuées entre les deux océans. Le Pacifique, à peine éloigné de 
dix lieues de distance, ne reçoit que les petites rivières du ver- 
sant méridional, lesquelles arrosent la plaine de Tehuantepec, 
littéralement entourée jusqu'aux bords de la mer par les grandes 



(l Burgoa, Gt'Ofçr. Descrip., Hist. de (luavaca, etc , cap. il, fol. 203. 
(2) Id., ibid. Torqu^raada, Mouarq. Ind., lib. H, cap. 55. 



— 284 — 

nionta{jiies du Zapolecapaii et du Soconusco ; au contraire, du 
côté du golfe du Mexique, éloigné de quarante lieues, coulent le 
Coatzacoalco et ses nombreux affluents qui descendent de la 
longue vallée ouverte au nord et bordée, à l'est et à l'ouest, par 
les hautes cimes de l'Atravesado et du Guichicovi. 

Les plateaux supérieurs de ces deux mornes gigantesques doivent, 
à l'humidité des nuages dont ils sont constamment enveloppés, 
une fraîcheur et une magnificence de végétation qui contrastent 
avec la sécheresse et l'aridité comparative du bassin intermé- 
diaire. Dès qu'on a franchi la lisière de la forêt du Mal-Paso, on 
perd de vue jusqu'au rivage du Pacifique tout vestige de cette 
splendide nature, si luxuriante au bord opposé. Le climat, l'as- 
pect du pays, comme sa végétation, tout prend un caractère afri- 
cain : l'air est sec et chaud ; le roc blanc et friable affleure sou- 
vent la surface de la terre, couverte d'un chaume desséché el que 
ne suffisent pas à fertiliser les quatre ou cinq mois de pluie tom- 
bant durant l'année (1). Au temps de la domination zapotèque, 
les vassaux industrieux de la couronne de Teotzapotlan, par des 
travaux d'irrigation faciles, trouvaient les moyens de faire rendre 
encore, à cette nature, en apparence si aride, des moissons abon- 
dantes, et la plaine de Tehuantepec, aujourd'hui si négligée, était 
renommée pour la magnificence et l'agrément de ses bosquets, 
l'abondance et la variété de ses productions, cause perpétuelle de 
jalousie entre eux et les rois de Mexico (2). 

A l'époque où nous sommes arrivé, Zaachilla III régnait sur 
le Zapotecapan. Prince non moins courageux et entreprenant que 
ses ancêtres, il venait d'accroître leurs conquêtes par la prise de 
Xalapa et la réunion du reste de la vallée de Nexapa à son 
royaume Les Wabi, dépouillés de leurs plus belles provinces, en 
étaient réduits au territoire de Dani-Guivedchi (3), situé entre la 

(1) Jouve, Voyage h Tehuantepec, § XCIH. (Courrier do Lyon, février 1854.) 

{'!). iiurgoa, <ieo;;r. Dcscrip., Ilist. de (iua\acj, etc., cap. T2. 

(3) Dani-Guivcdclii, c'est-à-dire, la Montagne du Tigre en langue Wabi, 



— 285 — 

chaîne de la Guacamaya et la nier, et à quelques cantons monta- 
gneux aux frontières de Chiapas et de Soconusco. C'est dans ces 
circonstances qu'Axayacatl, ayant rassemblé une armée considé- 
rable , descendit vers le royaume de ïehuantepec et arriva aux 
portos de cette ville, avant que les rois du Mixtecapan et des Za- 
potèques eussent été instruits de son départ de Tenochtitlan. 

Un rocher porphyrique , situé à quatre lieues de la mer , mais 
dominant, à peu de distance, les grandes lagunes de Duic-Quialoy 
et de Duic-Quialiat (1), portait alors à son sommet la cité wabi de 
Dani-Guivedchi : la rivière de Nexapa, sortant de la Cordillière 
zapotèque pour se répandre dans la plaine, entourait sa base 
d'un cordon de verdure, dont la fraîcheur contrastait avec l'aride 
monotonie du morne voisin, qu'elle séparait, à l'est, d'une autre 
montagne, appelée Dani-Lieza (2). De leurs cimes escarpées, le 
voyageur contemple avec admiration le splendide panorama de 
la plaine de ïehuantepec , mamelonnée çà et là de grands cônes 
isolés : partout à l'horizon, le regard est arrêté par le vaste demi- 
cercle de la Cordillière, hérissée de pics nuageux, ou bien, va se 
perdre sur l'immensité du Pacifique. Du côté de l'est , les flots 
azurés de cet océan s'avancent à quatre lieues dans les terres, où 
ils forment, en arrière de Tehuantepec , la baie magnifique de 
Duic-Quialoy, parsemée d'îles rocheuses, dont chacune raconte sa 
légende et ses mystères ; en face de la ville, à moins d'une lieue 
de distance , vers l'ouest , ce sont les formidables montagnes du 
Zapotecapan , où le fleuve torrentueux de Nexapa s'entr'ouvre un 

et dont Tehuantepec (mieux Tecuanlepec) n'est qu'une traduction. Tout ce 
pays, eu effet, est célèbre par la multitude de ses tigres, et chaque hacienda 
ou m(''tairie a encore aujourd'hui son Tigrero, ou Chasseur de tigres, dont 
TofFice est de détruire ces animaux féroces avec une meute de chiens dressés 
à cette chasse. 

(1) Duic-Quialoy, c'est-à-dire, Mer supérieure; Duic-Quialiat, Mer infé- 
rieure, dans la langue Wabi. 

(2^ C'est entre et autour de ces deux montagnes que l'on voit la ville ac- 
tuelle de Tehuantepec. Le Dani-Guivedchi, à cause de sou escarpement et de 
sa grande élévation, n'est plus occupé que par quelques pauvres huttes. 



— 286 — 

passtige dans une, lai {{e et profondo vallée, bordée de eim«s ai- 
{{«én, au-dessHS desquelles apparaît, dans le lointain, la tête 
blanche du Centpoaltepec. C'est sur les crêtes sourcilleuses de 
cette gorge que, vingt ans plus tard, le successeur de Zaachilla 111 
devait édiHer une forteresse où viendraient, pour toujours, échouer 
les armes mexicaines (1). 

En attendant, Axayacatl se rendait maître de lehuantepec. En 
un jour, il renversa les bandes indisciplinées des Chontales et 
des Wabi, accouruespour s'opposer à son passage, et étant entré, 
par un stratagème , dans cette place , considérée comme impre- 
nable par ses habitants, il en saccagea les temples et les palais, 
qu'H livra ensuite aux flammes. Il se saisit ensuite d'Umalang, 
roche fortifiée à l'extrémité de la presqu'île qui divise les deux 
lagunes et qui servait de port à la capitale, et ayant laissé, dans 
l'une et dans l'autre , des forces suffisantes pour protéger sa re 
traite, en cas d'insuccès, il se précipita à marches forcées dans 
l'intérieur du Soconusco , qu'il réduisit momentanément en pro- 
vince mexicaine (2) ; il apparut comme un météore sur les fron- 
tières des royaumes guatémaliens, qu'il ne remplit pas moins 
d'épouvante que détonncment. 

La crainte d'exposer ses conquêtes, en s'avançant trop avant 
dans ces régions inconnues, l'empêcha de poursuivre ses succès : il 
retourna sur ses pas, lenforça la garnison de Tehuantepec, et alla 
s'emparer du port de Coatolco (3), qui appartenait au Zapoleca- 
pan. Cotte place, importante alors par son commerce avec les ha- 
bitants des côtes voisines, était même, au dire d'une tradiiitvn 

(1) Garay, Rrconociinieuto del istmo de Tehuauti^ixc, practicado eu Jos 
aîios de 1><42-I8i3. Mevico, 1841. — Jouve, Voyage Ji Tchuantepi^c, § XCVI. 
— Burgoa, (icogr. Dcscrip., etc., passim. 

(î) Torquemada, AJouarq. Ind., lib. II, cap. 55. 

(3) Acosla, Hist. iiat. y moral, etc., tom. Il, cap. IS. — Coatolco, c'est-à- 
dire, le lieu du Grand Sirpeut, petit port sur l'occau Pacifique, aujourd'hui 
appelé (Uiiiluiro, ^i:\l^r> l'i tat d'Oa\aca. On voit ciicorc, dans ses environs, des 
traces de ses» aucieuues chaussées el dos vestiges uoiubreu\ d'edilices. 



— 287 — 

conservée jusqu'aujourd'hui en ces lieux (1), en relation avec des 
uatiQns puissantes, établies bien loin au delà des mers occiden- 
tales. AxayacatI y laissa des troupes suffisantes pour en continuer 
l'occupation ; ayant ensuite repris le chemin des montagnes de 
l'isthme, il retourna à Mexico, chargé des dépouilles ennemies et 
entraînant à sa suite une multitude de captifs. De retour daris sa 
capitale, il procéda aux cérémonies de son couronnement, qui 
fut célébré avec d'autant plus de pompe, qu'il put étaler davantage 
aux yeux des Mexicains les riches trophées des régions conquises, 
à peine connues auparavant des marchands de Tlatilolco eux- 
mêmes. Les rois de Tlacopan et de Tet/xuco assistèrent, suivant 
l'usage, à toutes les fêtes de son intronisation, et félicitèrent avec 
chaleur le nouveau souverain sur ses dernières victoires. 

Les autels de Huitzilopochtli fumaient encore du sang des cap- 
tifs de ïehuantepec et de Soconusco, lorsque AxayacatI se vit 
obligé de porter ses armes contre ses voisins de Huexotzinco et 
d'Atlixco, dont il avait à se plaindre. Nezahualcoyotl et Totoqui- 
hua l'accompagnèrent dans cette expédition. On raconte qu'au 
moment où le combat était engagé avec le plus d'acharnement, 
Tetzcatlipoca apparut aux Mexicains, sous les ornements et les 
symboles de Titlacahuan , exprimant ainsi les effets de la provi- 
dence divine. Cette vision ies remplit de joie ; elle était, pour 
eux, du plus heureux augure : animés d'une vigueur presque sur- 
naturelle, ils chargèrent les ennemis avec tant d'impétuosité, 
qu'en peu d'instants ils les mirent dans une déroute complète. 
A leur retour à Mexico, ayant interrogé les devins sur ce prodige, 
il leur fut répondu que c'était un signe que la guerre n'était pas 
terminée et qu'elle ne tarderait pas à recommencer avec succès. 
AxayacatI bâtit alors un nouveau temple, qu'il dédia, sous le nom 
de Coatlan , aux divinités de Huexotzinco, en actions de grâces 



(1) Bnstaraentc, siippiemeulo al lib. III de Sahara, Hist. de las cosas de 
N.-Espana, etc. 



— 288 — 

de SH vicloiie ; il en commit l'entretien à des prêtres natifs de 
cette ville, qu'il obli{Jea à venir habiter Mexico , suivant en cela 
l'exemple de Montézuma, qui avait, le premier, commencé à éle- 
ver de nouveaux sanctuaires aux dieux protecteurs des nations 
qu'il avait vaincues. Par esprit d'opposition, Moquihuix, prince 
de Tlatilolco , en érigea , de son côté , un autre plus somptueux 
qu'il dédia à Chantico, sous le litre de Cohuaxolotl : aussi cette 
concurrence fut-elle regardée comme de mauvais augure pour les 
Mexicains. Le monarque en éprouva un vif ressentiment, et ce 
fut là le commencement de la brouillerie qui amena, plus tard , 
la guerre civile entre les deux cités de Mexico- Tenochtitlan et de 
Tlatilolco. Une éclipse de soleil eut lieu dans le même temps, l^^lle 
accrut encore le malaise superstitieux de la population : on la 
regarda comme l'annonce de quelque événement sinistre ; ce qui 
se vérifia, dans l'idée de tous, par la mort de ïotoquihua, roi de 
Tlacopan, qui arriva aussitôt après. 

Ce prince était parvenu à un âge fort avancé; il avait été té- 
moin et acteur dans les grands événements qui avaient changé la 
face du monde occidental et fait du Mexique le plus puissant des 
royaumes de l'Amérique septentrionale. Il eut pour successeur 
son fils Chimalpopoca, déjà renommé par sa valeur et ses talents 
dans la guerre, et qui saisit, appuyé de la confiance générale, les 
rênes du gouvernement tépanèque (1). La même année que mourut 
le roi de Tlacopan, ou la suivante (2), fut signalée par l'embrase- 
ment des vastes forêts de Mallatzinco qui s'étendaient entre les 
provinces d'Azcapotzalco et de Quauhtitlan et la vallée de Tolu- 
can : cet incendie , qui dépouilla de leur végétation une étendue 
considérable de montagnes, fut regardé généralement comme un 
accident des plus funestes, vu la quantité de bois qui se conson)- 
mait dans les temples et dans les résidences princières (3); ce fut 

(1) Torqiieiiiada, Moiiarq. liid., lib.Il, cap. 6.). 

(2) ( oiic'x (Jiij.aip., Hist. Chrou., ad an. V Acall. 1 i7l. 
(3; Torqiieniada, ibid., cap. 63. 



— -289 — 

une calamité d'autant plus sensible que les prohibitions qui 
existaient au sujet des forêts royales étaient d'une rigueur exces- 
sive. 

Par les lois que Nezahualcoyotl avait promulguées, il y en avait 
une qui décernait la peine de mort contre quiconque serait assez 
hardi pour toucher aux bois réservés aux chasses du souverain ; 
la sévérité à cet égard allait si loin, qu'il était défendu même 
d'en enlever le bois mort et d'y couper les madriers nécessaires 
aux constructions des maisons que faisait bâtir le monarque. 
Ces prohibitions furent adoucies, néanmoins , vers la fin de sou 
règne , et les annales de Tetzcuco mentionnent l'anecdote sui- 
vante, comme y ayant donné lieu. Nezahualcoyotl aimait à sortir 
déguisé dans les rues de sa capitale, ou à parcourir les environs 
seul ou peu accompagné ; il voulait se mettre ainsi en état d'ap- 
prendre, par lui-même, ce que l'on pensait de son gouvernement 
et si l'on n'avait pas à se plaindre de ceux qu'il employait. Étant 
sorti, un jour, habillé en chasseur, accompagné d'un seul officier, 
il rencontra un pauvre enfant qui avait réuni à grand' peine 
quelques misérables morceaux de bois, pour les porter à sa mai- 
son. Le roi lui dit alors : « Pourquoi n'entres-tu pas dans la 
(X forêt? tu y trouverais plus de bois sec que tu n'en pourrais 
« porter. — Je ne ferai jamais une pareille chose , répondit 
a l'enfant, car le roi me ferait mourir. — Mais qui est le roi ? re- 
« prit Nezahualcoyotl. — C'est un avare, s'écria l'enfant, puis- 
« qu'il ôte aux hommes ce que Dieu leur a donné à pleines 
« mains. » Le monarque l'engagea vainement ensuite à outre- 
passer les limites fixées, lui promettant que personne n'en dirait 
rien. Mais l'enfant se mit en colère et lui dit : « Tu n'es qu'un 
« traître et l'ennemi de mes parents, puisque tu me conseilles une 
({ chose qui pourrait leur coûter la vie. » 

Le roi, étant alors retourné au palais, avait laissé l'officier avec 
ordre de suivre l'enfant et de le lui ramener avec ses parents. Ils 
arrivèrent remplis d'effroi , ne sachant pourquoi Nezahualcoyotl 
m. 19 



— 200 — 

ies fdi^it deiftander. Quand ils furent arrivés en sa présence, il 
leur fil remettre, par ses intendants, plusieurs charges d'étoffes, 
du maïs , du cacao et d'autres présents ; puis il les congédia, en 
fetiierciaot l'enfant dé la leçon qu'il lui avait donnée, et en le 
complimentant de l'exactitude avec laquelle il observait les lois. 
A dater de ce moment, il révoqua sa première ordonnance, et 
autorisa tout le monde à entrer dans les forêts royales, pour y 
prendre ou couper du bois mort, à. condition de ne toucher à 
aucun arbre vivant (1). 

Une autre fois, pendant qu'il prenait le frais sur un balcon qui 
donnait sur la place, un bûcheron, épuisé de fatigue, ayant jeté 
à terre la charge qu'il portait, s'assit dessus avec sa femme, et, 
Considérant la magnificence des édifices qui l'entouraient, il se 
mit à dire : « Femme, le propriétaire d'aussi beaux palais est 
(( heureux et rassasié, et nous autres nous mourons de faim et 
« de fatigue. » Sa femme le fit taire, en lui disant que, si quel- 
qu'un entendait de pareils discours, il serait sévèrement puni. Ils 
ne furent cependant pas perdus pour le roi, qui ordonna à un 
de ses serviteurs de lui amener le bûcheron. On l'intioduisit avec 
sa femme dans une salle basse, et Nezahualcoyotl leur demanda 
d'un ton sévère de quoi ils avaient parlé, leur commandant de lui 
confesser toute la vérité. Ils avouèrent leur faute; alors il leur 
dit : « Allez et ne murmurez plus; car, ici, les murailles ont des 
« oreilles. Si vous me croyez si heureux, c'est cpie vous ne con- 
te naissez pas les charges d'un empire. » Il ordonna ensuite à un 
de ses majordomes d'apporter une certaine quantité de cacao, 
d'étoffes et d'autres choses, u Uetournez chez vous, ajouta le roi 
« en les leur donnant, et soyez heureux; ce que je vous donne me 
« suffirait, car qui a trop n'a rien. » 

Un chasseur, qui gagnait sa vie à ce métier, rentra un jour dans 
sa maison, après avoir couru par monts et par vaux, sans avoir 

(1) httilxochitl, Hisl. des Chichimèqucs, totu. l, chap. 4(j. 



— 291 — 

pu rien prendre; il thcha i\\ové de tiu-r ([uelqiies petits oiseaux, 
pour avoir de quoi manfjer ce jour-là. Un jeune voisin, s'aperce- 
vant qu'il iie pouvait pas même atteindre ces oiseaux, lui dit en 
riant : « Tire sur moi, peut-être seras-tu plus heureux. » Le chas- 
seur, irrité, prit son arc et ses flèches, et le blessa dangereuse- 
ment. Le jeune homme jeîa un cri si perçant, qu'il ameuta tout 
le quartier. On arrêta le chasseur et on l'amena, ainsi que le 
blessé, en présence des juges qui siégeaient au palais. Le roi en- 
tendit le bruit, pendant qu'ils traversaient la cour et s'informa de 
ce que c'était. On lui répondit que c'était un chasseur qui avait 
blessé un jeune homme d'un coup de flèche. Alors il commanda 
qu'on les amenât en sa présence. Lorsqu'il eut appris comment la 
chose s'était passée, il dit au chasseur d'avoir soin du blessé, et 
que, s'il guérissait, il le lui donnerait pour esclave, à moins qu'il 
ne se rachetât. 

Le chasseur, satisfait de la décision du monarque, chercha les 
moyens d'obtenir de lui quelque nouvelle faveur. Il laissa devant la 
porte de sa maison un dindon qui lui appartenait, de manière à 
ce qu'il pût être pris par quekjue animal carnassier, et il se mit 
à le guetter. La même nuit, un renard, attiré par l'odeur du din- 
don, le saisit et l'emporta. Le chasseur le suivit de si près, qu'il 
n'eut pas le temps de le dévorer, et, l'ayant atteint auprès de sa 
tanière, dans l'intérieur de la forêt, il le tua à coups de flèches. 
L'ayant ensuite chargé sur ses épaules, ainsi que le dindon, il se 
rendit au palais au moment oh le rôi était occupé à s'habiller, 
car il était encore de bonne heure. Comme il représentait aux 
gens de service qu'il venait demander réparation, Nezahualcoyotl 
ordonna qu'on le laissât entrer. En arrivant en sa présence, il dit 
au roi : « Puissant seigneur, je viens demander justice contre celui 
« qui porte le nom de Votre Altesse (1), et qui, cette nuit, m'a en- 
« levé ce dindon ; c'était tout mon bien, et j'implore votre aide. » 

[V Coyoll, le renard ou chacal, seconde partie ot la principale rin nom de 
Ne2aVinalcoyofl. 



— 292 — 

Le roi répondit : « Oue ne m'as-tu amené le coupable vivant, je 
K l'aurais châtié ; tâche que pareille chose n'arrive point une 
« autre fois; car je sais aussi punir les mauvais plaisants. » Il or- 
donna ensuite qu'on lui payât la valeur de dix dindons, et que la 
peau du renard fût placée dans une des pièces de l'arsenal (1). 

Nezahualcoyotl était aussi sensible à la bonne poésie qu'il était 
poëte élé{jant. Le seijjneur d'Otompan, ayant été accusé fausse- 
ment d'un adultère, fut condamné à demeurer en prison, quoi- 
qu'il fût le propre gendre du souverain. Au bout de quatre ans, 
le monarque, ayant appris la fausseté de l'accusation, châtia avec 
sévérité les calomniateurs, et donna ordre qu'on amenât son 
gendre en sa présence. Il était, dans ce moment, occupé, dans les 
jardins de Tetzcotzinco, à célébrer une fête. Le seigneur d'Otom- 
pan, ignorant encore que son innocence eût été reconnue et s'ima- 
ginant que, suivant la sévérité des lois toltèques, Nezahualcoyotl ne 
le faisait conduire devant lui que pour lui signifier sa sentence, 
composa, en chemin , une élégie touchante où il donnait toutes 
les preuves de la fausseté des calomnies dont il avait été victime. 
En arrivant auprès du roi, il commença à la réciter avec tant de 
grâce et d'harmonie, que le monarque en versa des larmes ; il le 
reçut comme un fils et, l'embrassant tendrement, il le renvoya à 
ses domaines comblé de faveurs (2). 

Ce prince laissa lui-même des poésies dont plusieurs ont été 
conservées (3). Il y en a, dans ce nombre, que ses descendants 
ont regardées comme des prophéties, bien que les malheurs dont 
parle Nezahualcoyotl eussent pu aussi bien se vérifier à la suite 
d'une invasion indigène; il avait été témoin de tant de catastro- 
phes, et se voyait alors l'objet d'une prospérité si grande, qu'il 
n'était pas étonnant qu'il songeât quelquefois aux calamités qui 
pouvaient survenir à ses descendants. C'est ainsi qu'à la dédicace 

(1) kllilxochitl, Hist. des Chichimèques, lora. I, chap. 4G. 

(2) Torquemada, Monarq. lud., lib II, cap. 51. 

1^3) ixtlilxochiti, Hist. des Chichinièques, lom. 1, chap. 47. 



— 293 — 

de son temple, en 1467, il chantait avec tristesse : « Dans quelle 
« année sera détruit le temple qu'on consacre aujourd'hui ? Qui 
« assistera à sa ruine? Seront-ce mes enfants ou mes petits-enfants? 
« C'est alors que le pays dépérira et que les princes finiront. On 
(( taillera le maguey avant qu'il ait atteint sa croissance; les ar- 
ec bres donneront des fruits prématurés, et la terre deviendra sté- 
« rile. Les hommes et les femmes se livreront, dès leur bas âge, 
« au vice et à la sensualité; ils se dépouilleront les uns les au- 
« très ». . 

t( Écoutez, disait-il dans un autre chant (1), écoutez ce que dit 
« le roi Nezahualcoyotl sur les malheurs qui affligeront son 
« royaume. roi Yoyontzin (2) ! quand tu auras quitté cette vie 
« pour une autre, le temps viendra oii tes vassaux seront vaincus 
« et malheureux. C'est vraiment alors que le pouvoir cessera d'être 
« dans tes mains, car il sera dans celles de Dieu; c'est alors que 
(( tes enfants et tes petits-enfants éprouveront mille calamités, et 
« que, en pleurant, ils songeront à toi; car ils seront orphelins 
« et serviront les étrangers dans leur propre patrie. C'est ainsi 
« que finissent les empires; car la puissance, ici-bas, ne dure 
« que peu de temps. Tout ce flue nous possédons dans cette vie 
« ne nous est que prêté, et il faut la quitter au moment où l'on s'y 
« attend le moins, comme tant d'autres l'ont quittée avant nous. 
« Nezahualcoyotzin ! tu ne vois plus Zihuapantzin, Acolnahua- 
« catzin et Quauhtzontezoma, dont tu étais inséparable. » 

Pour parler avec tant de vérité et de tristesse de l'avenir de 
l'Anahuac, Nezahualcoyotl avait-il quelque pressentiment de ce 
qui allait arriver? Quelqu'un de ces hardis navigateurs, qui alors 
doublaient le cap de Bonne-Espérance , avait-il abordé déjà aux 
côtes de l'Amérique, ou avait-il fait naufrage vers les régions ma- 
ritimes qui obéissaient, dès lors, aux lois des princes acolhuas et 



(1) Id., ibid, 

(2) Yoyontzin était un des noms de Nezahualcoyotl. 



— 294^ — 

inexicaius? C'est un mystère que l'histoire peut-être un jour révé- 
lera. Ce qui est certain, c'est qu'il mourut rempli des idées ex- 
primées dans ses élégies. Il avait atteint râ{;e de soixaiUe^dix ans: 
il y en avait quarante et un qu'il régnait, conjointement avec les 
rois de Mexico et de Tlacopan, sur l'empire de l'Analiuac (1), 
lorsqu'il fut atteint d'une maladie causée par la fatigue; il avait 
eu, en tout, cinquante filles et soixante fils, parmi lesquels on 
ne compte de légitime que Nezahualpilli, qui fut son succes- 
seur (2). 

Sentant que la mort était proche, il fit appelci , un maiin , ce 
jeune prince, qui n'était âgé alors que de huit ans. L'ayant pris 
dans ses bras, il le recouvrit de ses ornements royaux. Il commanda 
ensuite qu'on fît entrer les ambassadeurs du Mexico et de Tla- 
copan, qui attendaient, dans une salle voisine, le moment de le 
saluer. Quand ils furent repartis, il tira l'enfant de dessous son 
vêtement, lui disant de répéter les discours que lui avaient tenus 
les deux ambassadeurs, et ce qu'il leur avait répondu; ce qu'il 
fit sans hésiter et sans se tromper. Le roi j>arla alors au prince 
Acapipiol et à ses quatre frères, })résidents des divers con- 
seils, qui se trouvaient réunis dans la salle avec les autres mem- 
bies de sa famille ; il leur rappela tous les travaux qu'il avait 
endurés, la vie errante qu'il avait menée dans sa jeunesse, de- 
puis la mort de son père Ixtlilxochitl, jusqu'au moment où il avait 
reconquis l'empire, qu'il avait ensuite gouverné avec tant de pru- 
dence; il leur représenta que, pour consolider son ouvrage, il 
fallait que la paix et la concorde régnassent entre eux. Pour con- 
clure, il exprima le désir que, si l'un d'eux venait à se révolter 
ou à occasionner des troubles, il fût puni de mort, quand même 
ce serait l'aîné de ses fils et le plus redouté ; enfin il ajouta, en 
leur montrant Nezaluialpilli : k Voilà votre prince et votre sei- 

(1^ Ixtlilxochitl, Hist. des Chichimèqiies, tom. l, chap. \\K 
{'D Dans le (hapilre Vi de son Histoire, Istiilxoeliitl tjoiiiie q rsezaliual- 
rojotl soixaiif»' lils e( soi»ant«'hfj>< tiijr*. 



— 295 -. 

« gneur naturel, à qui votrç (Revoir est d'oUéir désonuaih, Nt'W^ 
u hualpilli , que je fais mon successeur et mon héritier. Quoique 
« ce ne soit qu'un enfant, il est sage et prudent; il fera régner 
(( parmi vous l'union et la justice. Si vous lui obéissez comme de 
« loyaux et fidèles vassaux, il saura vous conserver vos domaines 
c( et vos dignités (1). » 

S'adressant ensuite en particulier à Acapipiol, qui était l'aîné, 
il continua : « Cet enfant n'a pas encore l'âge nécessaire pour goû- 
te verner et régir cette grande monarchie; c'est dope à toi que je le 
K confie, comme à son frère et à son aîné : tu gouverneras en son 
« nom et tu prendras sa défense, si quelqu'un cherchait à l'offen- 
c( ser. Tu es mon fils, tu es le plus grand de mes capitaines, et tu 
<( serais roi maintenant, si la mère de Nezahualpilli t'avait donné 
« le jour. Le sort ne l'a pas voulu : aie le courage cependant de 
« sourire à ta fortune et reçois ce qu'elle te donne. Prends cet 
<{ enfant et le présente à ses frères et à ses autres parents comme 
« leur chef et leur souverain. Dès cet instant, c'est toi qui es son 
c( père et qui lui apprendras à bien vivre et à bien gouverner 
« l'empire (2). Maintenant, dit-il en achevant, je sens (|ue ma 
« mort approche; mais, quand je ne serai plus, au lieu de tristevS 
« lamentations, répétez des chants d'allégresse, afin de montrei 
« votre grand cœur ; que les nations que j'ai soumises qe vous 
« croient point découragés et qu'elles pensent qu'un seul de vous 
« suffit pour les tenir en bride (3). » 

Acapipiol répondit avec humilité qu'il était prêt à mettre à 
exécution toutes les volontés de son père. Alors, prenant sou 
petit frère par la main, il le conduisit dans la salle voisine, où les 
grands de l'empire, rassemblés avec le reste de la famille royale, 
attendaient avec anxiété l'issue des événements : « Vipilà, leur 
t( dit-il, en le saluant lui-même le premier avec le respect dû au 

(1) htlikochitl, Hist. des Chichimèques, tom. I, chap. 49. 

(2) Torquenaada, Mon. Intl., lib. H, cap. 66. 
[^) Ixtlilïochitl, ubi sup. 



— 296 — 

« monarque, voilà notre roi Nezahualpilli , que Nezahualcoyoll, 
« notre roi et seigneur, vient de nommer son successeur et son 
« héritier légitime et à qui il commande que tous obéissent à 
(( l'instant comme à lui-même. » 

Us demeurèrent un moment étonnés de cette communication ; 
mais, en voyant Acapipiol lui rendre ses hommages, tous aus- 
sitôt acclamèrent Nezahualpilli et lui prêtèrent serment de fidé- 
lité (1). Ils rentrèrent ensuite auprès de Nezahualcoyotl , (jui re- 
mercia Acapipiol de lui avoir donné cette consolation avant de 
mourir, ajoutant qu'il l'avait choisi précisément à cause de sa 
loyauté et de sa prudence. 11 prit ensuite, en pleurant, congé de tout 
le monde, et, les ayant renvoyés, donna ordre qu'on ne laissât plus 
pénétrer personne auprès de lui. Il expira le lendemain. Ainsi 
finit ce prince, un des plus sages qu'eût produits le monde occi- 
dental. « Il était, dit son panégyriste (2), magnanime, clément et 
libéral ; il eut moins de faiblesses qu'aucun de ses aïeux, et il 
châtia sévèrement celles-ci chez les autres (3). Il s'occupa tou- 
jours davantage du bien général que de son intérêt personnel. Il 
était si charitable, que, quand les pauvres gens ne trouvaient pas à 
vendre leur marchandise, il la leur achetait double de sa valeur 
pour la donner à d'autres. Il avait soin des vieillards, des in- 
firmes, des veuves et des orphelins. Dans les années stériles, il 
ouvrait ses cofi^res pour distribuer à ses sujets ce dont ils avaient 
besoin, et leur remettait les tributs qu'ils lui devaient. Il regar- 
dait comme des faux dieux les idoles qu'on adorait, et disait que 
c'étaient des démons ennemis du genre humain. Il était très-avancé 
dans les sciences morales , et cherchait à connaître le véritable 
Dieu, créateur du ciel et de la terre, qui nourrit toutes les créa- 
tures, n'a pas d'égal et demeure au-dessus des neuf cieux. Il 

(1) Torquemada, ubi sup. 

(2^ IxtIihofliitI, Hist. des Chichimèques, tom. I, chap. 49. 
'.3) (> qui iiVtail giièrr juste, quoi qu'en dise IxMiliochitl. Il faut d abord 
se corriger soi même, puis châtier les autres. 



— 297 — 

croyait que c'était auprès de lui que vont ceux qui ont pratiqué la 
vertu , et que les coupables sont précipités dans les abîmes de la 
terre, où ils souffrent des tourments horribles. Quand il parlait 
de la Divinité, il ne faisait jamais mention des idoles (1), quoi- 
qu'il en eût un grand nombre ; mais il invoquait toujours Tloque- 
Nahuaque Ipalnemohualoni (2). Il reconnaissait le soleil pour son 
père et la terre pour sa mère (3). Il disait souvent en secret à ses 
fils de ne pas croire aux idoles et de ne les adorer en public que 
pour la forme. S'il ne put abolir entièrement les sacrifices hu- 
mains usités chez les Mexicains (4), il obtint du moins d'eux 
qu'ils ne sacrifieraient plus que des esclaves et des prisonniers 
de guerre, et non leurs concitoyens, et même leurs enfants, 
comme ils avaient coutume de le pratiquer auparavant. « (An VI 
ïecpatl, 1472.) 



(1) Ces sentimeuts tHaient, au fond, les mêmes chez tous les priaces et 
hommes instruits de ces contrées, qui savaient fort bien que les idoles n'é- 
taient que du bois et de la pierre et reconnaissaient, au-dessus de tout, Tcxis- 
tence d'un Dieu suprême et unique. 

(2) Tloque-Nahuaque, celui qui fait tout. Ipalnemohualoni, celui en qui 
nous vivons et nous sommes. 

(3) C'était la doctrine antique des Chichimèques , doctrine antique chez un 
grand nombre de peuples qui disaient que la terre fécondée par le soleil en- 
gendrait tout ; c'est Osiris et Isis, etc. 

(4) Quoi qu'en dise Ktlilxochitl, son aïeul Nezahualcoyotl éleva des tem- 
ples à Huitzilopochtli et lui offrit lui-même des victimes humaines. Sa parenté 
peut ici faire excuser plus ou moins sa partialité. 



CilAPlfliE DEUXlL\ii:. 



Funérailles de Nezahuakoyotl. Jalousie et ambition de ses fils aînés. Us cher- 
chent à supplanter ^ezahua!pllli. A\ayucati, roi de Mexico, 1rs amène dans 
cette ville. Nouvelle élection et couronnement de Nezahualpilli. Séjour 
d'Axayaeatl à Teizcuco. Expédition de ee prince à Soeonusco et à Xuchille- 
pec de Guatemala. Ambition et conduite désordonnée de Moquihuix, prince 
de Tiatiloleo. Co.ijuration des TIalilulcas et des autres villes de la vallée 
contre Tenochtitlan. La princesse de Tiatiloleo en avise son frère Avayacntl. 
Elle s'enfuit auprès de lui. Commencement des hostilités de Tiatiloleo et de 
Tenochtitlan. iMoquihuiv réunit les conjurés et leur fait boire un breuvage 
sanglant. Il invoque les dieux contre les Tenuchcas. Plaisirs sacrilèges de 
Moquihuiv. Malédictions des sorcières de TJa iloleo. Défaite de Moquihuix. 
Sa mort La cité de Tiatiloleo est réunie définitivement à Medeo-Tenochli- 
tlau. ( hûtiment de.> conjurés. A\ayaeatl fait mourir Xiloman, prince de Cul- 
huacan. Partie de balle entre Axayacatl et Nihuiltemoc, seigneur di" Xochi- 
milco. Axayacatl perd le marché et le lac de Mexico Mort de Xihuiltenioc. 
Campa^'ne contre Matlatzineo. Ambitio:i de Ziziz-Pandacuaré, roi de Michoa- 
can. Ses conquêtes. 11 Cst battu par les Mallatzincas. Axayacatl envahit leur 
contrée. Bataille de Xiquipilco. Lutte d'Axayaeatl et de Tlilcuetzpalin, prince 
de cette ville. Celui-ci est vaincu. Conquête de Mallatzinco. Triomphe 
d'Axayaeatl. 11 fait porter lu guerre au Michoacan. Destruction de Tanxinia- 
roa. Défaite des Mexicains par les Tarasques Axayacatl achève de soumettre 
les Mallatzincas. Mort de ce prince. Élection de son frère Tizoc. Sagesse de 
IS'ezahualpilli, roi d'Acolh\iaean. Comment il entend les reproches de ses 
frères. Ses premières campagu' s. Fêtes magnifiques à Mexico. Combat de 
Huexolzinco. Nezahualpilli vainqueur dans sa lutte avec Huchnetzin, sei- 
gneur de cette ville. Ses travaux. Tizoc achève le temple de Huilzdopochtli. 
Sa mort funeste. 



l-es funérailles de Nezahualcoyotl lurent célébrées avec toute 
JH pompe et les cért''m(»iiie> du ril loltèque, en présence d'un 



- 299 — 

concours considérable do princes et de seigneurs de tout rang ; 
on y vit figurer à la fois les rois de Mexico et de Tiacopan, les 
ambassadeurs des républiques de ïlaxcallan, de Huexotzinco, de 
Cholullan, avec ceux d'un grand nombre de souverains étrangers, 
ennemis même, qu'il était d'usage d'inviter dans ces solennités, 
en leur envoyant des sauf-conduits; tels furent, entre autres, 
ceux de Tehuantepec , du Michoacan et de Panuco (1). Mais, 
avant même que l'on eût achevé le deuil du monarque, les frères 
de Nezahualpilli, en particulier Ichantlatohua, Xochiquetzal et 
Ehcahuéhué, foulant aux pieds les dernières volontés de leur 
père, s'efforcèrent de le supplanter, et travaillèrent à soulever la 
population pour se faire proclamer à sa place. Acapipiol demeura 
seul entièrement fidèle à ses devoirs. Axayacatl, ainsi que son 
collègue Chimalpopoca , à qui était dévolu le droit d'assister à 
l'intronisation du nouveau roi d'Acolhuacan et de la confirmer, 
ayant été informés des intentions déloyales de ces princes, réso- 
lurent d'emmener avec eux, à Mexico, Nezahualpilli et ses frères, 
et de les y garder jusqu'après le couronnement. En qualité de 
chefs de l'empire, ils donnèrent ordre à tous les seigneurs, encore 
réunis pour les obsèques de Nezahualcoyoil, de les suivre dans 
ceJte capitale, en annonçant qu'à l'exemple de son père c'était 
là que le nouveau roi recevrait avec la couronne l'hommage de 
ses vassaux. 

La suprématie des tiois royaumes devenait naturellement le 
partage d'AxayacatI , au moins pendant la minorité de Nezahual- 
pilli. Il sut en profiter avec habileté pour donner à son autorité 
une prépondérance réelle et dont son fils, Montézuma, deuxième 
de co nom, sut particulièrement se prévaloir. Il fit asseoir Neza- 
hualpilli, avec ses quatre frères, dans une salle qui précédait 
celle du conseil, sur des sièges égaux, et, à leur suite, tous les 
princes et seigneurs du royaume de Tetzcuco. Deux orateurs dis 

(1 iv.HiUocliitl, Hibl. (Jt'& < hicliiiuèqiK's, toiii. Il, chap. •»<>. 



— 300 — 

tingués par leur éloquence, choisis par les rois de Mexico et de 
Tlacopan, étant entrés après eux, leur donnèrent la bienvenue; 
ils leur annoncèrent que ces deux souverains avaient le plus ex- 
trême désir de mettre un terme à l'interrègne et de choisir un 
troisième chef pour remplacer dans l'empire celui qui venait de 
décéder ; ajoutant que, pour empêcher toutes les querelles et les 
prétentions auxquelles cet état de choses pouvait donner lieu, ils 
donneraient leur vote à celui dont les droits leur paraîtraient le 
mieux établis. Ayant parlé longuement dans ce sens, ils furent 
remplacés par les généralissimes des deux rois, qui entrèrent ac- 
compagnés de plusieurs seigneurs de haut rang : ils apportaient 
les insignes et les ornements dont on avait coutume de revêtir le 
monarque d'Acolhuacan, au moment de la prestation du serment; 
derrière eux marchaient Axayacatl et Chlmalpopoca. 

Les généralissimes prirent dans leurs bras le jeune Nezahual- 
pilli et l'emportèrent dans la salle du conseil ; les deux souverains, 
l'ayant placé sur un trône, le revêtirent des habits royaux et le 
proclamèrent roi de Tetzcuco, seigneur suprême desChichimèques 
et des Acolhuas et leur collègue à l'empire. Il reçut aussitôt les 
félicitations de tout le monde, chacun prenant place autour de 
lui, suivant son rang et sa dignité, et l'on procéda immédiatement 
aux fêtes et aux réjouissances accoutumées. On supprima, cepen- 
dant, en raison de la jeunesse du nouveau roi, une partie des cé- 
rémonies religieuses qui avaient lieu, d'ordinaire, en cette occa- 
sion, en les réservant pour l'époque de sa majorité (1). Après avoir 
passé quelques jours à Mexico, Nezahualpilli, accompagné de ses 
deux collègues et des grands de l'empire, reprit le chemin de 
Tetzcuco, où son entrée fut céléVjrée par de nouvelles réjouis- 
sances. 

(1) Id., ibid. — Torquemada ajoute que le peuple, trop peu iuslruit de la 
raisoQ de cette suppression, fit une foule de commentaires à ce sujet; le bruit 
courut même que Nezahualcoyotl u'ctait pas vraiment mort; qu'il n'avait fait 
que disparaître comme QuetzalcohuatI et que. comme ce dernier, il reparai- 
trait un jour. 



— 301 — 

Axayacatzin, qui piélérait le séjour de cette capitale à la sienne, 
le climat de Tetzcuco étant plus favorable à sa santé, continua d'y 
demeurer durant la plus {J[rande partie de la minorité de Neza- 
Imalpilli ; par ce moyen, il était sûr de conserver son influence 
sur ce jeune prince et sur le royaume d'Acolhuacan, tout en tenant 
en échec les autres fils du monarque défunt. Ichanilatohua, Xochi- 
quetzal et Ehcahuéhué, se voyant déçus dans leurs espérances par 
le couronnement de leur jeune frère, s'étaient éloignés de Mexico, 
remplis de dépit et de douleur, sans même prendre congé des 
souverains, et ils restèrent assez longtemps, sans vouloir se rap- 
procher de celui qui était maintenant leur roi (1). 

L'année même qu'Axayacatl avait envahi les territoires fertiles 
de Soconusco, les volcans des provinces voisines avaient fait en- 
tendre leur voix sinistre, et trois d'entre eux tremblèrent sur 
leurs bases (2). Les populations en furent dans l'épouvante ; elles 
y virent l' avant-coureur des maux prêts à fondre sur elles. En 
effet, trois ans après la conquête de ïehuantepec et de Coatolco, 
le terrible roi des Mexicains, prenant le même chemin que la pre- 
mière fois, redescendit des montagnes des Mixi sur les rivages, de 
l'Océan méridional, qu'il parcourut avec la rapidité de la foudre. 
Il ravagea les régions magnifiques que, pour leur fertilité mer- 
veilleuse, la richesse de leurs productions et l'aménité incompa- 
rable du climat, on appelait, dès lors, du nom de Xuchiltepec (3); 
il s'empara tour à tour des grandes cités qui, cinquante ans plus 
tard , devaient devenir la proie d'Alvarado et de ses compa- 

(1) Torquemada, Monarq. lud. , lit». H, cap. 5H, — Ixtlilxochitl , ibid. 
ut sup. 

(2) Torquemada, ibid. —D'après ce calcul, ces éruptions auraient eu lieu 
eu l'année 1469. 

(3) Xuchillepcc, aujourd'hui Sochitepeques, c'est-à-dire, dans les monta- 
gnes fleuries Cette grande province, de l'état de Guatemala, confine à l'ourst 
avec le territoire de Socouiisco, à l'est avec celle d'Ezcuintla, au uord-est 
avec celle de Solola, au nord avec celle de Quetzaltenango, et au sud avec 
l'océan Pacifique, où elle s'étond sur une longueur d'environ 32 lieues. Les 
Indiens, qui y sont nombreux et fort industrieux, parlent la langue qnichée. 



jjnons, oi> enleva des dépouilles et des captifs sans iionil)re, el 
les laissa désolées, avant que les roisduQuiclié, dont elles étaient 
iribuiaires (1), eussent pu penser à leur porter secours. Quelques 
semaines suffirent à cette brillante expédition : on le revit, bientôt 
après, rentrer victorieux dans Mexico, traînant ses prisonniers 
au pied des autels de Huitzilopochtli (2). 

Dans l'intervalle qui s'écoula ensuite jusqu'à la guerre civile de 
riatilolco, aucun événement remarquable n'est signalé dans le 
règne d'Axayacall. Les causes de cette guerre, qui se termina par 
la réunion définitive des deux cités de Mexico-Tenochtitlan et de 
Tlatilolco, sont racontées à peu près de la même manière par tous 
les auteurs. Le lecteur se rappellera qu'une sœur de ce prince 
avait été donnée on mariage à Moquihuix, prince de celte ville, eu 
récompense des services qu'il avait rendus dans la campagne du 
Cuetlachtlan. Moquihuix était, après les chefs de l'empire, un des 
premiers seigneurs de l'Anahuac ; quoiqu'à la tête d'un état in- 
comparablement inférieur à un grand nombre d'autres qui se 
reconnaissaient pour tributaires de Mexico ou d'Acolhuacan, il 
était indépendant. Mais, malgré la communauté de leurs intérêts, 
les Mexicains de Tlatilolco n'avaient cessé d'éprouver une pro- 
fonde jalousie pour ceux de ïenochtitlan ; de son côté, Moqui- 
huix, non moins ambitieux que vaillant, ne pouvait s'empêcher 
d'encourager ces sentiments et de déplorer souvent la condition 
(le ses sujets qui, après avoir été si longtemps les égaux des Te- 
nuchcas et presque leurs sufiérieurs, étaient réduits maintenant à 
n'être, pour ainsi dire, que les premiers de leurs vassaux. Ou- 
bliant le sort de son prédécesseur, Ouauhtiatohua, qui avait suc- 
combé dans la lutte contre Montézuma, il travaillait, à son tour à 
relever les Tlatilolcas, en cherchant les moyens de supplanter 

\\) C'est ce qai a pu faire croire que le conquérant était entré au cœur des 
royaumes i;«at( maliens cl qii'il les avait rendus tributaires, ce dont ou ne 
Irouvi- aucune pn nve dans l'iiistoire. 

(2) Torquemada, Moiiarq. Ind., lib. Il, cap. ^t«. 



AxayacatI, pour se mettre à sa place. L'entreprise t)tt'rait d'im- 
menses difficultés; le roi de Tenochtitlan n'était pas seulement un 
monarque puissant, il était encore le plus grand des guerriers de 
son époque. 

Mais, en conspirant contre lui, Rîoquihuix savait qu'il trouve- 
rait deà alliés dans un grand nombre de nations voisines, et qu'au 
besoin la plupart des cités riveraines des lacs uniraient leurs ef- 
forts aux siens. Toutes étaient également envieuses de la prospé- 
rité rapide des Mexicains et de la grandeur des fils d'Acama- 
pichtli ; quoiqu'elles fussent personnellement intéressées à leurs 
succès, qu'elles eussent participé aux dépouilles des nations 
étrangères et à tous les avantages dont leurs armes unies avaient 
doté la vallée, elles ne se trouvaient pas moins humiliées d'être 
aux pieds de cette ville, dont les vieillards pouvaient encore se 
rappeler la détresse ancienne, et il n'en était, peut-être, aucune, à 
l'exception de Tlacopan et de Tetzcuco, qui n'eût volontiers battu 
des mains à sa ruine. Moquihuix connaissait leurs sentiments; 
mais ne se souvenant pas, non plus, que Tlatilolco devait à sa 
proximité de Tenochtitlan et à l'union de son commerce avec ce- 
lui des Mexicains les richesses et la gloire dont sa capitale était 
si fière, il mit son orgueil à la place de la félicité publique et ré- 
solut la perte de ses voisins. Avec un génie audacieux et fécond 
en moyens, il travailla à ourdir les trames d'une conjuration re- 
doutable, dans laquelle il amena l'une après l'autre la plupart des 
villes au midi et à l'occident de l'Anahuac. 

JSon content de conspirer contre Axayacati, il abusait de la 
manière la plus indigne de la princesse son épouse, sœur du roi, 
et lui foisait subir les outrages les plus humiliants (1). Eiie finit 



(1) Les histoires du temps soiit remplies de relations curieuses à ce sujet 
et de légendes qui pourraieut pieudre place dans les Mille et une Nuits. Le 
Codev Chimalpopoca entre à cet égard dans des détails curieux et que nous ne 
pouvons donner aulreuieat qu'en latin; nous traduirons mot à mot : « De re- 
M gina vero Aiajactli filia velle était sa sœur) dicitur quod manum totam 



— 304 — 

par se plaiiidieà son Irère des traitements injurieux de son mari: 
mais, quoiijue Axayacatzin en eût appelé plusieurs fois aux senti- 
ments de Moquihuix, celui-ci n'y répondait que par un silence 
dédaigneux. C'est dans ces conjonctures que s'organisa la conju- 
ration contre Tenochtitlan. Pour mettre à exécution ses vastes 
desseins, il convoqua secrètement les capitaines les plus expéri- 
mentés d'entre les ïlatilolcas, exigeant d'eux une coopération 
active et la maturité de leurs avis. Tous à l'unanimité applau- 
dirent à sa résolution ; mais ils ajoutèrent que le silence le plus 
absolu était nécessaire à la réussite d'une telle entreprise, Axaya- 
catl et les Tenuchcas ne pouvant être vaincus qu'à la condition 
d'être surpris à l'improviste (1). 

La princesse de TIatilolco eut vent de ce qui se tramait ; quoi- 
que mère de quatre fils qu'elle avait eus de Moquihuix, se souve- 
nant davantage des mauvais traitements qu'elle avait essuyés et 
du sang qui coulait dans ses veines, que de sa qualité d'épouse, 
elle donna aussitôt avis de ce qu'elle savait à son frère (2). Axaya- 
catl se défiait de Moquihuix; il prit toutes les mesures que 
pouvait lui suggérer la prudence et se prépara silencieusement à 
recevoir les Tlatilolcas. Il connaissait le nombre et la force de 
.ses ennemis ; mais il eut foi dans son propre courage et dans le 
destin qui n'avait cessé de veiller sur Tenochtitlan. Moquihuix, 
de son côté, continuait à agir, comme si le secret eût été inviola- 
blement gardé. Tlacopan et Tetzcuco, qu'il avait fait sonder, s'é- 
taient refusés à entendre ses plaintes ; mais les villes de Chalco, 
de Xilotepec, de Toltitlan, de Tenayocan, de Mexicaltzinco, de 



« Moquihiiiv iii iniis parlibus, intor femora ejus introivisset; vox autem de 
« visceribus uobilis domiude exivit, dicfiis : Quid scire vis? ô Moquihuixe! or- 
« batus os jam a rcgiio tiio; jam oxslilit, jani sploiidori ejus finis datus esl. 
« Tune ad ima palatii secessit ac inenstrua rofîinae ibi conjccit ac de eis lu- 
« diini a(i('|iit. Drindc oinnes uxores suas donudari jiissit, eJc. >• iHisl. 
Chrou., ad .m. Vil Calli, l^'S.) 

(1) Torqueiuada, ibid. utsup. 

{'!) Id. ibid. — Codai Chimalp., ibid. 



— 305 — 

Huitzilopochco, de Xochimilco, de Cuillahuac et de Mizquic lui 
avaieni envoyé leurs émissaires, pour l'assurer qu'elles étaient 
disposées à concourir de toutes leurs forces à son entreprise et à 
prendre part à la guerre, dès qu'elle serait commencée. L'histoire 
ne dit rien de Tlaxcallan. Il est probable que les Tlatilolcas, qui 
s'étaient montrés, depuis un demi-siècle, les concurrents les plus 
hardis des marchands de cette république, dans les tianquiz des 
nations voisines, craignirent de se compromettre, en demandant 
son assistance dans les circonstances présentes. Ils se contentèrent 
de s'en ouvrir aux chefs de Huexotzinco, de Quauhpanco et de 
quelques autres seigneuries d'une importance secondaire; ceux-ci 
entrèrent avec chaleur dans les vues de Moquihuix et s'enga- 
gèrent formellement à lui fournir des secours, à sa première de- 
mande. Xiloman, seigneur de Gulhuacan, brûlant de secouer le 
joug d'Axayacatl et concevant, peut-être, l'espoir de rendre à 
cette ville le rang suprême dont elle était déchue, depuis la mort 
d'Achitometl II, lui fit la même promesse. Comme gages de son 
amitié et de l'alliance qu'il contractait avec ses confédérés, le 
prince de Tlatilolco leur envoya à tous des présents magnifiques, 
en plumes, en colliers d'or et en armes d'un travail précieux. 

Sur ces entrefaites, l'épouse de Moquihuix, incapable de ré- 
sister plus longtemps aux outrages dont il ne cessait de l'accabler, 
s'enfuit de son palais et alla se réfugier avec ses enfants auprès du 
roi son frère. Cette conduite extraordinaire fut jugée diversement. 
L'opinion publique n'était pas, d'ailleurs, très-favorable à ce 
prince ; on l'accusait tout bas d'entretenir des relations peu hon- 
nêtes avec les prêtresses de Chanticon, et d'abuser des femmes de 
ses officiers qu'il trouvait à sa convenance. Instruits des emporte- 
ments libertins de leur maître, il ne manqua pas d'hommes sensés 
parmi les Tlatilolcas, pour condamner avec force les scandales de 
sa vie privée; mais la majorité blâma la princesse et n'éprouva 
pas moins de ressentiment de sa fuite que lui-même (1). L'amour- 

(1) Torqiiemada, Monarq. Ind., lib. II, cap. 58. 
m. 20 



— 306 — 

propre national en fut profondément blessé et, dès ce jour, on 
commença à voir (|ue les hostilités ne tarderaient pas à éclater. 
Mexicains et TIatilolcas, après s'être mutuellement provoqués par 
des mots insultants, en vinrent promptement à des voies de fait. 
Les premières rencontres eurent lieu naturellement entre les ba- 
teliers du grand canal qui séparait les deux villes ; c'est là qu'ils 
se pressaient dans toutes les directions, un seul pont joignant ïla- 
tilolco à Tenochtitlan. Quelques rixes eurent lieu ; mais les femmes 
des deux partis, qui se voyaient, chaque jour, en nombre considé- 
rable sous les portiques du grand marché, ne furent pas les der- 
nières à y prendre part ; elles se montrèrent, dès l'abord, d'un 
acharnement et d'une rudesse de langage incroyables (1). 

Dans ces conjonctures, Moquihuix, jugeant qu'il n'y avait pas 
de temps à perdre, fit savoir à tous ses alliés que le moment était 
venu d'agir. Ayant assemblé de nouveau ses conseillers, avec les 
guerriers investis de sa confiance, il leur rappela en termes éner- 
giques les humiliations qu'ils avaient souffertes des Tenuchcas 
Puis, retournant à l'objet de la réunion, il conclut, en disant que, 
quoiqu'il fût assuré de sortir victorieux de cette entreprise, en 
voyant la vaillance et l'intrépidité avec lesquelles tous parais- 
saient y avoir concouru , il craignait cependant que quelques-uns 
ne reculassent, en reconnaissant que c'était contre leurs propres 
frères qu'il fallait lutter. Sur ce discours, un vieux prêtre, nommé 
Poyahuitl, qui s'était montré constammenl un des plus grands en- 
nemis de Tenochtitlan et qui n'avait cessé d'exciter Moquihuix à 
cette guerre impie, [)rit la parole. Il répondit, au nom de tous, 
que nul des chefs présents en ce moment ne manquerait à l'appel 
de son seigneur ; qu'au besoin tous sauraient mourir autour de 
lui sans hésitation, et que Moquihuix en aurait le gage dans 



{l) Id., ibid. « Y de palabras se injuriaban uuos à otros, en especial las 
« raugeres, cuia lengua es mas fcroz y cruel, cuaudo la pasiou y ira la go- 
« vierna y rige. » 



— 307 — 

1 empressement avec lequel ils se précipiteraient les premiers au 
devant de leurs adversaires. Il proposa ensuite de célébrer les 
rites secrets de la guerre, qu'on usitait dans ces occasions solen- 
nelles, pour vouer l'ennemi à toutes les calamités les plus désas- 
treuses, et de boire avec les guerriers présents le breuvage redou- 
table qui devait les lier les uns aux autres. Moquihuix remercia 
le vieillard de cette détermination courageuse. En conséquence, 
il envoya laver la pierre des sacrifices; car c'était de l'eau san- 
glante qui en découlait que se composait principalement ce breu- 
vage funeste. Le prêtre en distribua à toute l'armée, en commen- 
çant par le prince, et l'on dit que, après avoir bu de cette liqueur 
inunonde, tous se sentirent enflammés d'une telle furie de car- 
nage, qu'il leur semblait que c'était perdre leur temps le plus pré- 
cieux que d'attendre encore un moment après. 

Axayacatl ne tarda pas d'être mis au courant de ce qui venait 
de se passer ; il en apprit les particularités de la bouche môme de 
(jneiques-uns des guerriers qui avaient assisté à ces rites baibares, 
et ils ajoutèrent qu'ils avaient juré tous ensemble d'effacer de la 
face de la terre le nom abhorré des ïenuchcas. Moquihuix, loin 
de se douter qu'il avait été trahi, continuait rapidement ses dispo- 
sitions. Peu de temps après la cérémonie du breuvage sanglant, il 
se rendit de nuit, avec ses officiers, au rocher de Zacahuitzyo (1), 
voisin du temple de ïoci, se faisant accompagner d'un grand 
nombre de guerriers tlatilolcas et de chefs alliés qu'il avait con- 
viés dans ce dessein; il offrit en leur présence un sacrifice ëolen- 
nel, où tous ensemble ratifièrent de nouveau le pacte qu'ils avaient 
juré, de ruiner la puissance de Tenochtitlan. Ils déterminèrent le 
jour où la conjuration devait éclater : il fut fixé au premier de 
l'année suivante, c'est-à-dire après les quatre mois de vingt jours 
chacun qui allaient suivre, selon le calendrier mexicain, et les 

(1; Zacahuitzyo, « colliue, ajoute Torqiiemada, qui est vorsiue de Nuestra- 
Seùora de Guadalupe. » 



— :J08 — 

jours intercalaires qui venaient après et qu'on regardait comme 
de mauvais augure (1). 

Les choses étant disposées de cette manière, on immola, au 
dixième du mois Tecuilhuitl (2), un grand nombre de captifs au 
dieu Chanticon (3), au temple qu'on lui avait dédié, sous l'invoca- 
tion de Cohuaxolotl (4), quelques mois auparavant, et qui avait 
été une des premières causes de dissentiment entre Moquihuix et 
Axayacatl. Le prince de Tlatilolco fit aviser ses alliés que, souhai- 
tant de commencer le premier l'attaque, il les priait de se joindre 
à lui, afin de donner ensuite tous ensemble l'assaut à la cité de 
ïenochtitlan, dont il serait ainsi bien plus aisé de se rendre les 
maîtres. Xiloman, de Culhuacan, considérant les choses sous un 
autre point de vue, lui envoya demander, au contraire, de se 
tenir prêt avec ses gens, dans son palais, sans en sortir ; que lui, 
en arrivant, chargerait les Mexicains, pour détourner leur attention 
de Tlatilolco ; puis, qu'il ferait semblant de fuir devant eux, afin 
de les attirer hors de chez eux et qu'alors ce serait le moment pour 
Moquihuix de s'élancer en avant et de tomber sur leurs derrières. 
Le conseil était bon; mais il flattait peul'amour-propredesTlati- 
lolcas, qui le dédaignèrent au moment de l'action. 

Cependant leurs alliés s'étaient armés de toutes parts, afin d'a- 
gir de concert avec eux. Toutes les villes du lac ne formaient 
qu'un vaste foyer de conspiration. La veille du jour fixé pour 



(1) Torquemada, ibid. ut sup. 

(2) Tecuilhuitl est le nom du dernier mois de l'aonée Mexicaine. 

(3) Chanticon est une diviuitô dont le rôle n'est exactement défini nulle 
part dans les livres ou manuscrits que nous avons eus sous les yeux. Voici 
ce qu'eu dit le Codex Letellier de la bibliothèque Royale : « Chautico 
« (j Quaxololl. Este es el primeroque sacrifico despues que comié un pescado 
<c asado, y de que el humo se subirt al ciclo y que desto se enojo Toiiaca  
« teuctli y se le cchô una maldicioii y que se volviese perro, y asi llaman a 
« este Chantico. » (Codex Tell. -liera., fol. 21, verso.) 

(4) Dans la note précédente, ce nom est écrit Quaxaloll, c'est-à-dire. Man- 
geur, ou, peut-être, Tète de dindon. Dans Torquemada il y a Cohuaxolotl, 
c'est-à-dire. Dindon-Serpent. 



— 309 — 

l'attaque, Moquihuix distribua des armes superbes à tous les 
guerriers tlatilolcas , ainsi qu'à ceux de ses amis qui étaient déjà 
entrés dans la ville. Un grand nombre de conjurés s'y trouvaient 
réunis ou s'étaient répandus secrètement aux différentes issues de 
Tenochtitlan, tout prêts à prendre part à l'action, dès qu'elle 
aurait commencé. Pour lui, il se rendit ensuite en cérémonie au 
temple de Huitzilopochtli , qui s'élevait auprès du grand marché, 
et là il renouvela , avec ses officiers , les rites funestes de l' « Itz- 
pactli » (1), ou de la boisson sanglante. Ayant prié avec ferveur 
le dieu de favoriser son dessein, il resta longtemps prosterné, avec 
ses compagnons, pleurant et gémissant devant la face de l'idole. 
Lorsqu'ils eurent terminé leurs dévotions, la nuit avait fui devant 
le jour, et la place était remplie de monde. Dans la même jour- 
née, il y eut un commencement d'hostilités. Des Mexicains ayant 
tué, on ignore sous quel prétexte, plusieurs personnes venues du 
dehors, faisant partie des alliés de Moquihuix, les Tlatilolcas ac- 
coururent aussitôt en tumulte : on en vint aux mains, et les Te- 
nuchcas, ayant eu le dessous, reculèrent vers leur ville, emportant 
les cadavres de leurs morts. Des femmes qui avaient plus ou moins 
donné lieu à cet engagement par leurs gestes et leurs vociféra- 
tions périrent dans la mêlée : quelques Mexicains étant demeurés 
prisonniers entre les mains de leurs rivaux furent aussitôt en- 
traînés au temple de Tlillan et sacrifiés sur la pierre fatale. 

Moquihuix, qui avait su rarement imposer des bornes à ses 
passions, était entré, durant cet intervalle, avec ses favoris, dans 
les cloîtres du temple de Chanticon, dont les filles s'occupaient, 
en ce moment, à travailler à des ornements destinés à cette divi- 
nité : là, choisissant celles qui étaient le plus à leur convenance, 
ils se livrèrent sans frein à leurs désirs brutaux, sans respect 
pour la sainteté du sanctuaire. Ce n'était pas la première fois que 



(1) Ilzpaciii, de itztli, lance ou couteau d'obsidienue, et da pacili, breu- 
vage, médecine. 



— 310 — 

ce priiioe se rendait coupable de ces attentats saciiléfjes ; mais 
une telle violation des choses les plus sacrées, à la veille de livrer 
bataille, scandalisa au dernier point les Tlatiioicas et leur parut 
du plus mauvais augure dans ce moment. Mo([uihuix, insensible 
à la crainte ou au remords, ne se retira du temple que pour se 
préparer à l'action, sans se mettre en peine d'attendre l'arrivée 
de Xiloman. 

Pour ôter à ses ennemis jusqu'au moindre soupçon de la dé- 
lense qu'il avait organisée dans la capitale, Axayacatzin avait, de 
son côté, commandé les apprêts d'une grande fête : il était venu 
déjà beaucoup de monde des environs de Tenochtitlan , de 
Tetzcuco et de la province , et tous étaient revêtus de leurs plus 
beaux ornements, afin d'y assister. Ignorant l'émeute qui venait 
d'avoir lieu à Tlatilolco, ils étaient allés se promener au marché, 
suivant la coutume. Le soleil était sur le point de se coucher. 
Dans ce moment, quatre femmes, de celles à qui l'on donnait le 
nom de « Cihuatetehuitl » et dont la profession était celle de 
sorcières, sortirent sur la place, vêtues avec beaucoup de luxe , 
dansant et tenant chacune à la main un balai de popote (l). D'a- 
près leurs usages superstitieux, tous les rameaux de ces balais 
avaient été teints du sang qu'elles s'étaient tiré , en guise de 
pénitence, de la langue ou des oreilles, et elles les avaient 
ensuite offerts sur les autels de Huitzilopochtii ou du temple de 
Tlillan. Elles s'avancèrent sur le pont qui séparait les deux villes, 
jusqu'aux portes qui fermaient, en cet endroit, la cité de Tenoch- 
titlan, et là elles brûlèrent leurs balais, donnant à entendre, par 
cette action, que c'étaitainsi que les Mexicainsseraient brûlés le len- 
demain. Aux sorcières se joignirent alors quatre filles de joie, et 
toutes ensemble se mirent à crier : « Mexicains ! Mexicains ! c'est 
a maintenant qu'il ne restera plus rien de vous autres. Notre roi 



(1) TovqiiciJiada, Mouairq. Ittd., lit). It, caj). bK. — t'npnle, mieux popoll, 
sorte de broiissaiik' li-gèrc doulou fait encore des balais à Mexico. 



— 311 — 

H Moquihuix est prêt à vous achever et à vous ruiner, a vaut (jue 
« vous ayez mangé une autre fois. Nous taillerons vos chairs et 
« nous couperons vos corps à menu, à coups de couteaux et avec 
« le tranchant de nos rasoirs. » 

Les Mexicains ne se sentirent pas moins irrités que surpris de 
ces provocations, mais ils se taisaient, comptant bien avoir, avant 
peu, l'explication de cette nouveauté. Dans la nuit, il y eut un 
.grand mouvement parmi les gens de Tlatilolco ; au lever du soleil, 
ils commencèrent les hostilités par quelques escarmouches isolées. 
Les Mexicains, peu au courant encore de ce qui allait se passer, 
ne se pressaient pas, cependant, d'en venir aux mains. Mais enfin, 
ennuyés de la persistance de leurs adversaires et voyant que les at- 
taques devenaient sérieuses, ils coururent se revêtir de leurs armes 
et se présentèrent courageusement au-devant de leurs assaillants. 

Cependant Moquihuix était monté au sommet du grand temple. 
De ce lieu -élevé, il commençait à animer son monde à courir sus 
aux Mexicains. De son côté, Axayacatl, informé que la guerre 
était déclarée, était sorti à la hâte à la tête des siens : la mêlée 
alors devint générale, on se battit de part et d'autre avec l'achar- 
nement de véritables ennemis. Dans ce moment, Xiloman se pré- 
senta à la porte d'Acachinanco, où il avait demandé à Moquihuix 
de lui laisser charger les Mexicains : à son arrivée , voyant que 
rien de ce qui était convenu n'avait été observé par les Tlatilol- 
cas, il dédaigna d'entrer dans la ville et se retira avec colère, tout 
en donnant l'ordre à ses gens de fermer les canaux, dans le des- 
sein d'empêcher qu'il n'entrât aucun secours du dehors pour le 
compte d' Axayacatl. Mais ce prince s'empressa d'en faire ouvrir 
les portes; les troupes qu'il avait secrètement commandé de tenir 
à la main entrèrent alors de tous les côtés à la fois. La journée fut 
extrêmement vive ; il y eut beaucoup de sang versé, mais on se 
sépara, sans aucun résultat de part ni d'autre. La nuit venue, les 
Mexicains des quartiers les plus rapprochés de Tlatilolco, voyant 
qu'ils n'avaient rien gagné sur l'ennemi, désemparèrent leurs 



— 312 — 

maisons, auxquelles ils mirent le feu en sortant ; mais ils ne purent 
les quitter assez promptcment, pour empêcher les TIatilolcas de 
leur enlever une vingtaine de soldats qu'il traînèrent immédiate- 
ment aux autels de Huitzilopochtli , où ils furent immolés à la 
lueur des flambeaux (1). 

Moquihuix et Axayacatl passèrent toute la nuit à s'observer, 
dans des transes également cruelles. A minuit, les habitants de 
Quauhtitlan, qui avaient appris le péril de Tenochtitlan, entrèrent 
dans la cité, en files nombreuses, par la chaussée deChapultepec. 
Les officiers d'Axayacatl les reçurent au quartier deTezocaltitlan 
et les amenèrent de là au temple de Mixcohuatl; on leur donna 
abondamment à boire et à manger sous les portiques sacrés, et on 
leur distribua des habits et des armes. Assez longtemps avant 
l'aurore, ils recommencèrent le combat. Pendant que les uns ga- 
gnaient par terre les abords du marché de Tlatilolco, d'autres, 
ramant silencieusement, y pénétraient par les canaux (2). Les 
TIatilolcas étaient sur leurs gardes; en apercevant l'ennemi, ils se 
lancèrent en avant et les chargèrent avec impétuosité. Mais ils ne 
tardèrent pas à sentir la supériorité de leurs adversaires ; aban- 
donnés par le prince de Culhuacan et les alliés qu'amenait Xilo- 
man, ils se virent peu à peu obligés de céder le terrain aux Mexi- 
cains, à qui les secours continuaient, d'ailleurs, à arriver de toutes 
parts. Au lever du soleil, ceux-ci, reconnaissant leur avantage, 
redoublèrent leurs efforts. Par ordre d'Axayacatl, des troupes 
Fraîches allèrent alors se saisir des diverses chaussées qui entraient 
à Tlatilolco, fermant ainsi toutes les issues par où l'ennemi aurait 
pu recevoir des renforts ; l'extrémité de la grande digue fut con- 
fiée à la valeur d'un brave officier du nom d'Atzacualco (3) ; 
il donna la chaussée de Tepeyacac à garder à Cohuatzin et plaça 



(1) Torquemada, Monarq. Ind., lib. II, cap. 58. 

(2) Codex Chimalp., Hist. Chron., ad an. 1473. 

(3) Ce nom rtst aussi rplui d'un quartier de Mexico; ne serait-il pus donné 
par erreur a cet officier? 



— 313 — 

à la porte de Quepopan (1) ses propres frères Tizoc et Ahuitzotl ; 
ïlilpotoncatzin, Xippolli, ïotomatzin, Tzontemoc, Tenamatl et 
une foule d'autres capitaines des plus illustres de l'armée mexi- 
caine, s'y rendirent avec eux. Quepopan était l'endroit oîi les 
deux villes étaient le plus rapprochées et dont la défense, consé- 
quemment, était plus importante. 

Les Tlatilolcas se trouvaient ainsi enveloppés de toutes parts; 
malgré leur courage , leur nombre ne suffisait pas à garder 
tant de points à la fois. Moquihuix, du haut du grand temple, 
s'efforçait en vain de les animer de la voix et du geste ; ils pliaient 
partout devant l'impétuosité mexicaine, tournant leur indigna- 
tion contre leur prince dont l'orgueil et l'inconduite leur avaient 
attiré cette guerre désastreuse. Les gens du commerce, qui pré- 
voyaient déjà tout ce qu'ils allaient perdre par leur défaite, n'é- 
taient pas les moins animés contre lui. Les plus lâches ou les plus 
timides, surtout parmi les vieillards, les femmes ou les enfants, 
commencèrent à se jeter à l'eau, «n cherchant à se sauver à l'abri 
des joncs et des roseaux du lac. Les Mexicains, au contraire, en- 
couragés par les secours qu'ils avaient reçus de divers côtés, s'é- 
lancèrent à l'assaut du grand temple, dont la vaste enceinte était 
encore remplie d'une multitude de guerriers. La défense devint 
promptement impossible. Les assiégés, s'y trouvant sans ressources 
contre un ennemi puissant, maudissaient la folie de leur seigneur: 
« Débauché, sale efféminé, lui criaient-ils, descends donc et prends 
« les armes ; il est indigne d'un homme de regarder de là haut le 
« combat dont nous sommes occupés ici Descends, sinon nous 
« monterons nous-mêmes et nous te jetterons en bas pour te punir 
« de nous avoir entraînés à nous battre contre nos frères (2). » 

Ce n'était, néanmoins, pas le courage qui manquait à Moqui- 
huix : sa place était bien celle qu'il occupait et qui convenait à un 



[i) Quepopan, acturlleinentla paroisse de Sunla-Maria la Rcdonda. 
v2) Torqueniada, ib. ut sup. 



— 31V — 

général pour diriger les mouvements de son armée, sans s'exposer 
inutilement. Mais déjà les Mexicains avaient commencé à escala- 
der le teocalli. Le prince de Tlatilolco, voyant son péril, se défen- 
dait courageusement contre ceux qui cherchaient à le prendre. 
Enfin un officier du nom de Quetzalhua le saisit à la poitrine et, 
luttant corps à corps avec lui, l'envoya rouler du haut en bas des 
degrés delà pyramide. On l'emporta mourant aux pieds d'Axaya- 
catl jusqu'au quartier de Copolco ; le roi des Mexicains lui ou- 
vrit aussitôt la poitrine et en arracha le cœur de sa propre main. 
Dans ce moment, les troupes de Cuitlahuac, de Mizquic, deMexi- 
caltzinco et de Huitzilopochco arrivaient pour prendre part à 
l'action ; mais, en apprenant ce qui venait de se passer et voyant, 
avec la mort de Moquihuix, que tout espoir était perdu pour les 
Tlatilolcas, elles s'empressèrent de rebrousser chemin et de ren- 
trer dans leurs villes respectives. Ainsi avorta cette guerre civile 
cjui, pendant quelque temps, menaça non-seulement la puissance 
d'AxayacatI, mais l'existence même de Tenochtitlan. Tlatilolco 
fut abandonné au pillage pendant plusieurs jours ; les demeures 
de Ses princes et de ses marchands, regardés alors comme les plus 
riches du Mexique, furent saccagées par une populace insolente 
et un grand nombre de ses citoyens périrent sous les coups dès 
Mexicains, dans le premier élan de leur fureur. Le reste fut épar- 
gné; les officiers d'AxayacatI allèrent eux-mêmes chercher les 
vieillards, les enfants et les femmes, qui s'étaient enfoncés dans le 
marécage pour échapper à la mort. Mais, pour se venger des 
quolibets insultants des sorcières de Tlatilolco, ils crièrent aux 
dernières : « Femmes, avant de sortir de l'eau, montrez-nous 
« votre obéissance, en imitant le cri des dindons et des autres oi- 
« seaux du lac. » Les plus vieilles se mirent aussitôt à coasser 
comme des grenouilles et les plus jeunes comme les habitants 
ailés des eaux, « de telle sorte, ajoute le chroniqueur (1), que l'on 

^I) Alv. Tezozomoc, (^rouica Mexicaiia, cap. i(i. 



— 315 — 

eût dit que les marais étaient réellement remplis d'oiseaux. » 
Outre le tribut Auquel les Tlatilolcas furent alors assujettis, on les 
condamna à fournir à perpétuité des ouvriers pour la réparation 
du temple deHuitznahuac, chaque fois qu'on les requerrait. La cité, 
qui, jusqu'alors, avait joui d'une indépendance politique entière, 
perdit ses privilèges et fut incorporée définitivement à Mexico : 
son territoire et ses domaines furent confisqués au profit de l'é- 
tat ; son temple principal, dédié à Huitzilopochtli , fut démoli, elle 
palais de ses princes servit à des usages vulgaires. A la vérité, elle 
continua d'être régie par des gouverneurs particuliers, choisis 
dans son sein, mais sous l'autorité absolue des rois de Tenochti- 
tlan, dont elle devint vassale. 

Dès que la paix eut été rétablie, et que toutes les traces de la 
sédition eurent disparu, Axayacatl songea à faire justice de tous 
ceux qu'on soupçonnait d'avoir été, avec Moquihuix, les princi- 
paux moteurs de la conjuration. Les plus grands seigneurs de 
Tlatilolco y étaient impliqués ; mais, comme la plupart avaient péri 
durant l'attaque, il fit grâce à tous, à l'exception dEhcatzitzimitl 
et du prêtre Poyahuiti, dont il a été question plus haut : ils furent 
suppliciés l'un et l'autre au milieu du grand marché. 11 fit mourir 
vers le même temps Cihuanenemitl et Tlatolatl, seigneurs de deux 
des quartiers de Cuitlahuac, ainsi que Quauhyacatl, de Huitzilo- 
pochco (1). Le plus puissant de tous était Xiloman; mais il l'était 
trop pour être traité comme un criminel ordinaire. Après l'avoir 
laissé quelque temps tranquille, le roi de Mexico envoya des assas- 
sins qui le tuèrent inopinément dans son palais, avec vingt des 
principaux seigneurs de Culhuacan. Ses domaines furent réunis à 
ceux de la couronne, et deux intondants en furent chargés (2). 
Cette ville n'eut plus, dès lors, que de simples gouverneurs qui 
l'administrèrent directement au nom du roi. (An Yll Calli, 1473.) 



(1) Ixtlilxochitl, Hist. des ChirhiiiH'qups-, tom. 11, thap. 51, 

(2) Codex Chiiiialp., ibid. ut sup. — Toiqueuiada, ibid. 



— 310 — 

Un châtiment si rifjoureux épouvanta toute la noblesse du 
royaume, et, depuis cette époque, elle ne cessa de se montrer sou- 
mise à seschefs. Il restait cependant encore un coupable, qu'Axaya- 
cdtl ne souhaitait pas moins de punir ; c'était Xihuiltemoc, sei- 
gneur de Xochimilco , à qui il avait , peut-être , à reprocher de 
n'être pas arrivé à temps, avec les autres villes de la vallée, aux- 
quelles il avait demandé des renforts pour agir contre ïlalilolco. 
Xihuiltemoc était aussi vaillant capitaine qu'il était renommé 
|)our son habileté au « Tlachtli, » ou jeu de ballon ; ce fuf une 
des causes de sa perte. Pour célébrer dignement les heureux suc- 
cès qu'il venait d'obtenir, AxayacatI ordonna des fêtes splen- 
dides oîi le seigneur de Xochimilco se présenta comme les autres, 
pour faire sa cour au roi et le complimenter de sa victoire. Le 
Tlachtli faisait partie ordinairement des cérémonies publiques et 
des divertissements royaux : AxayacatI y avait de grandes préten- 
tions ; soit par un motif d'amour-propre personnel , soit qu'il 
cherchât l'occasion d'attirer Xihuiltemoc dans un piège, il lui 
proposa de jouer une partie contre lui. Celui-ci s'efforça long- 
temps de s'excuser. 11 comprenait trop bien le danger auquel il 
s'exposait : s'il gagnait, il excitait le dépit et enflammait l'orgueil 
du monarque ; si, au contraire, il la lui laissait gagner, il y avait 
tout à craindre de blesser la susceptibilité du roi, qui savait trop 
bien à quelle forte partie il avait à faire (1). 

Vivement pressé, cependant, il finit par se rendre. AxayacatI, 
voulant, sans doute à dessein, risquer un grand coup, joua pour 
un an le marché et le revenu du lac de Mexico contre ceux de la 
ville de Xochimilco (2). Xihuiltemoc accepta l'enjeu, quoiqu'il 
prévît bien quelles en seraient les conséquences, el le gagna faci- 
lement. Le roi dissimula son ressentiment sous une apparence de 
gaieté : « Voilà Xihuiltemoc roi de Mexico pour un an, s'écria- 



(1) Ixllilxorliitl, ibitl., cap. f):î. 

(2j Tonjueniaila, Moiiarq. iiid., lib. II, cup. M. 



— 317 — 

« t-il en riant, puisqu'il va en percevoir les droits. » Les sei- 
gneurs qui étaient présents montrèrent leur colère contre ce joueur 
habile. Mais celui-ci, entrevoyant le péril, répondit aussitôt avec 
sagacité : « Seigneur, vous êtes mon souverain pour toujours; ce 
« ne sont pas les revenus royaux que je viens de gagner, mais 
« bien vos faveurs, puisque vous m'avez fait l'honneur de me 
« laisser réussir, en jouant contre mon roi, et quoiqu'il puisse en 
« advenir, la ville de Xochimilco est toujours vôtre, puisque c'est 
« de Votre Altesse que je la tiens en fief. » Mais Axayacatl, outré 
de dépit, ne pensait plus qu'aux moyens de tirer vengeance de 
son adversaire : «J'ai perdu, reprit-il, et, en bon perdant, je dois 
« payer. Prends l'enjeu et l'emporte pour un an ; fais donc du 
« lac et du marché ce que tu jugeras à propos. » 

En disant ces paroles, il le congédia et rentra dans son palais. 
Convoquant immédiatement les principaux membres du conseil, 
il s'écria ; « Xihuiltemoc m'a gagné la ville et le lac, que vous en 
(( semble? Il en est le seigneur pour un an ; c'est donc à lui que 
« vous transmettrez toutes les affaires qui y ont rapport et de lui 
« que vous recevrez vos ordres. » Tous, à l'unanimité, protes- 
tèrent contre une pareille décision ; ils ajoutèrent qu'il était peu 
convenable que Xihuiltemoc eût à commander à la place de leur 
souverain et qu'ils trouveraient bien vite le? moyens d'y mettre 
un terme. Quelques jours après, s'étant rendus à Xochimilco, ils 
tirent inviter Xihuiltemoc à un festin, chez le seigneur du quartier 
de Tecpan , l'un des trois de cette ville ; mais à son arrivée , 
comme il recevait les salutations de tout le monde, ils lui jetèrent 
au cou une guirlande de fleurs, tressée autour d'une corde avec 
un nœud coulant et l'étranglèrent. La plupart de ses parents et de 
ses amis furent ensuite mis à mort , et c'est ainsi qu Axayacatl se 
libéra de sa dette. 

L'année suivante, toutes les forces de l'empire, commandées 
par les trois souverains en personne, envahirent la province des 
Matlatzincas qui s'étendait entre les frontières occidentales de 



— ;}js — 

lAiiahuac ot celles <lu Michoacan. Étendue sur la croupe des 
«Inrdillières, cotte région, une des plus fertiles de ces contrées, 
avait Fait partie anciennement des domaines du royaume de ïol- 
lan ; elle comprenait la plus grande partie de la vallée même de 
Xocotitlan avec celles qui dépendent du territoire de Toluca, jus- 
qu'aux montagnes des Tlahuicas et de TIaclico, au sud-est. Ses 
villes principales étaient Xiquipilco, Xocotitlan (1), Xilotepec, 
Teotenanco, Tlacotepec, Calimaya, Amatepec et Tolucan; cha- 
cune avait son chef qui la régissait féodalement, sous la suzerai- 
neté du roi Chimalteuctii, lequel avait sa résidence dans la der- 
nière. Les Matlatzincas avaient jusque-là vécu dans une indépen- 
dance parfaite des états environnants, et l'on s'explique ditïicile- 
ment comment, étant si rapprochés de Mexico, les souverains de 
cette ville n'eussent pas encore tenté de les soumettre à leur auto- 
rité : il est vrai que les productions des vallées de Matlatzinco 
n'avaient guère de quoi tenter leur cupidité, quand il restait tant 
de riches royaumes à conquérir au midi et au levant ; mais i! y a 
tout lieu de croire aussi que la bonne intelligence qui n'avait 
cessé de régner enire eux et les Tarasques avait été la principale 
barrière à l'ambition mexicaine. 

Le lecteur peut se rappeler comment les états du Michoacan, 
après avoir été partagés en trois royaumes, comme ceux de l'Ana- 
huac, avaient été réunis en dernier lieu sous une seule couronne, 
dont le chef résidait à Tzintzontzan, aux bords du lac de Patz- 
cuaro. Ce chef était alors Ziziz-Pandacuaré, prince habile et am- 
bitieux, non moins que les rois de la race d'Acamapichtli. Après 
avoir achevé de conquérir les provinces tarasques, auparavant 
indépendantes, il avait porté ses armes dans les riches contrées qui 
s'étendent au sud du fleuve Mexcala et de ses affluents, avait soumis 
au tribut les princes de Zacatollan, et, continuant sa marche victo- 

(1) Xocolillan était le nom ancien de la vallée où était situé Tollaii, au- 
jourd'hui Tuia ; mais il y avait aussi une ville de ce uom au sud-ouest de 
cette vallée. 



— 319 — 

rieuse le lonjî des rivages de l'océan Pacifique, avait réduit à sa 
domination le royaume de Coliman à l'ouest, et obligé la plupart 
des tlataonis de Xalixcoet de ïonalan à lui payer tribut. Enflé de 
ses succès et désireux peut-être de se mesurer avec les Mexicains, 
dont la gloire n'était que trop bien faite pour exciter sa jalousie, 
il s'attaqua d'abord à ses propres alliés et voulut assujettir les sei- 
gneuries des Matlatzincas qui le séparaient de l'Anahuac. Sous un 
prétexte ou un autre, il pénétra dans la vallée de Xocotitlan, avec 
l'intention de surprendre la ville de ce nom. Le roi de Tolucan, 
indigné de cette agression, marcha aussitôt contre lui et, dans 
une bataille sanglante, lui tua au delà de seize mille hommes. 
Ziziz-Pandacuaré, instruit par ce désastre, recula sur ses fron- 
tières ; mais il n'en continua pas moins à mener, de temps en 
temps, ses troupes contre Matlatzinco, afin d'y prendre des cap- 
tifs pour les autels de la déesse Xaratanga, et, pendant plusieurs 
années, toutes relations d'amitié se trouvèrent totalement rompues 
entre le roi de Tolucan et celui des Tarasques (1). 

Ces choses se passaient au commencement du règne d'Axaya- 
catl. Aucun moment ne pouvait être plus favorable à l'invasion 
mexicaine. Une querelle entre le fils du roi Ghimalteuctli et celui 
du seigneur de Tenantzinco en fut le prétexte. Ce dernier, ne pou- 
vant obtenir satisfaction de son suzerain, alla se présenter à 
Mexico et invoqua contre son adversaire le secours des chefs de 
l'empire. Ils s'empressèrent d'obtempérer à sa demande. Ils fran- 
chirent la frontière par le pont du Guapanoayan et, ayant fait de 
Tenantzinco une place de réserve, ils parcoururent toute la con- 
trée, qu'ils ravagèrent d'un bout à l'autre, en faisant un grand 
nombre de prisonniers (2). Ce n'était pas une petite tâche pour 
Axayacatl de soumettre ces belles vallées; le froid y était d'une 



(1) Relac'ioa do las ceremonias y poblacion y guberaacion de los Iiidios de 
la prov. de Mechuacau, etc. 

(2) Alv. Tezozomoc, Cronica Mexicana, cap. 47. 



— 320 — 

extrême rigueur (1), et les escarpements des montagnes présen- 
taient, en bien des lieux, des obstacles presque insurmontables 
Cette l'ois, au lieu d'envoyer les captifs pour les immoler à Mexico, 
on s'en servit pour repeupler la ville de Xalatlaulico (2). Durant 
cette campagne, eut lieu le fameux tremblement de terre que les 
chronistes mexicains regardent comme un des grands événements 
du règne d'Axayacatl ; les secousses furent si formidables, que 
non -seulement il ruina une multitude d'édifices, mais, en beau- 
coup d'endroits, même, des portions entières de montagnes se 
détachèrent de leurs cimes et roulèrent dans les plaines inférieu- 
res, entraînant les rocs et les forêts déracinées (3). 

La guerre n'en continua pas moins à déployer ses fureurs contre 
les habitants des belles vallées de ISIatlatzinco. Après avoir ravagé 
Calimaya et brûlé le temple de Coltzin (4), qui faisait le principal 
ornement de cette ville, les troupes impériales s'emparèrent de 
celles de Tepemaxalco, de Tlacotempan et de Tzinacantepec, qui 
cédèrent l'une après l'autre à leurs armes victorieuses. Tlacotepec, 
Tolucan et Xiquipilco résistaient encore. Xiquipilco était la plus 
forte place de toute la contrée. C'est là que les Matlatzincas 
avaient renfermé leurs plus vaillants guerriers. Dans la bataille 
qui se livra dans ses environs, Axayacatl courut les plus grands 
dangers. Tlilcuetzpalin, qui en était seigneur, était renommé 
comme un des premiers capitaines de son époque ; attaqué à l'im- 
proviste par le monarque mexicain, il allait périr sous ses coups, 
sans le secours de deux de ses officiers, Itzcuicuani et Tlamaca, 
qui accoururent à sa défense. Dans cet instant, le roi de 'J'olucan, 
airivait avec un corps de réserve considérable. Ses soldats, re- 



(1) La ville de Toluca, aucicone capitale des Matlatzincas, est élevce de plus 
de dix mille pieds au-dessus du uiveau de la mer. 

(2) Torquemada, Mouarq. Ind., lib. il, cap. 59. 

(3) Uaprès Torquemada, ce iremblement de terre aurait eu lieu eu H74 ; 
le Codex Lelellicr en place uu <i raniii'e 1480. 

(4 ) Alv. Tezozomoc, Cromca Mexicaua, cap. 48, 



— 321 — 

connaissant AxayacatI , jetèrent des cris de triomphe, firent ré- 
sonner leurs tambours et placèrent leurs panaches sur leurs têtes. 
Us chargèrent ensuite les Mexicains avec tant d'ardeur, qu'ils les 
firent reculer remplis d'épouvante. 

AxayacatI venait de renverser les deux défenseurs de Tlilcuetz- 
palin. Celui-ci, à son tour, le frappa à la cuisse avec tant de force 
(}u'il lui fit plier les genoux. Son casque, orné d'un oiseau d'or 
aux plumes de « tlauhquechol, » roula dans un fossé voisin, cou- 
vert d'aloès, où une vieille femme le ramassa en poussant des cris 
de joie. Les Mexicains, inquiets de leur roi, le cherchaient par- 
tout. Quetzalmamal, général des troupes acolhuas, le découvrit le 
premier, se roulant dans la poussière avec son ennemi, avec qui 
il luttait corps à corps. « (]omment t'appelles-tu? dit le roi à son 
« ennemi, en voyant arriver les siens, car ton nom passera dé- 
<( sormais pour celui d'un vaillant guerrier. — Je m'appelle Tlil- 
u cuetzpalin, répondit-il. — Eh bien ! si tu sors vainqueur, Mexico- 
((. Tenochtitlan appartiendra à ta nation. )) Mais déjà les Acolhuas 
et les Mexicains les entouraient; ils se précipitèrent sur les com- 
battants, et AxayacatI se vit aussitôt délivré. Tlilcuetzpalin fut fait 
prisonnier avec un grand nombre d'autres chefs également illus- 
tres, et Xiquipilco se rendit au vainqueur. Tolucan lui ouvrit bien- 
tôt ses portes, et l'on y transporta le roi de Mexico, afin qu'il pût 
s'y reposer des coups qu'il avait reçus. Il guérit de sa blessure, 
mais il demeura boiteux le reste de ses jours. Les trois rois se 
partagèrent ensuite les terres du pays conquis et en donnèrent à 
tous les guerriers qui s'étaient distingués durant la campagne, en 
récompense de leurs services (1). 

La conquête de Matlatzinco était trop importante pour n'être 
pas dignement célébrée à Mexico. A leur retour, les troupes vic- 
torieuses trouvèrent des arcs de verdure érigés depuis Chapulte- 
pec jusqu'à l'entrée de la ville : la route était parsemée de fleurs, 

(1) Id., ibid. — Torqiu'mada, ibid. ut siip. 

m. 21 



et, du moment où l'on aperçut les premières colonnes de l'armée 
(iu haut du gr^uid temple, les tambours sacrés, les trompettes et 
les conques marines résonnèrent de toutes parts avec des accents 
de triomphe. Le sénat, accompagné d'une foule de seigneurs, 
sortit à la rencontre du roi jusqu'à Chapultepec, où un banquet 
était préparé dans un salon de bambous tressés de guirlandes ei 
de branchages : des brasiers remplis de pariiims répandaient, à 
l'entrée, une fumée odorante ; c'est là qu'Axayacatl reçut, avec les 
compliments des anciens, des présents de toute espèce, en or; en 
pierreries et en vêtements ou meubles précieux. Us entrèrent en- 
suite dans la capitale et marchèrent, avec le cérémonial accoutumé, 
au temple de Huitzilopochtli. Le roi, s'étant prosterné, se tira du 
sang des oreilles, des cuisses et des jambes et en frotta les pieds 
de l'idole, qu'il encensa ensuite. Peu de jours après, les captifs fu- 
rent immolés sur les autels du dieu de la guerre : on n'en excepta 
(juc ïlilcuetzpalin et quelques autres des plus illustres, qui furent 
réservés pour une occasion plus solennelle. A peu de temps de 
là, Axayacatl réunit , avec ses deux collègues , tous les grands de 
l'empire dans un festin destiné à célébrer leur commune victoire ; 
il y fit venir toutes ses femmes, et, après leur avoir donné en spec- 
tacle le seigneur de Xiquipilco et ses braves compagnons d'armes, 
il les fit mourir devant tout le monde. 

L'année suivante ayant été signalée par une éclipse de soleil , 
les Mexicains en augurèrent de nouveau qu'elle ne s'écoulerait 
pas sans être témoin de quelque désastre. Les Matlatzincas, peu 
accoutumés à supporter le joug de l'étranger, venaient de se 
révolter (1) ; bien convaincus qu'Axayacatl tenterait de nou- 
veaux efforts pour les ramener sous sa domination, ils s'étaient 
réconciliés avec les Tarasques et leur avaient demandé le secours 
de leurs armes. Ziziz-Pandacuaré, heureux de trouver une occa- 
sion de réparer l'échec qu'il avait reçu d'eux, quelques années 



(1) Torqiiciiiada. iliid. — Alv. Te/ozomoc, Cronica Mexicaiia, cap. .")t, 

i. 



— :î23 — 

auparavant, s'empressa d'accueillir les envoyés du roi de Tolu- 
can, et lui promit de coopérer vigonreusonieni i\ repousser les 
Mexicains , dès qu'ils auraient reparu sur son territoire. Ils 
ne tardèrent pas à s'y montrer : trente mille combattants, re- 
crutés parmi les vieux guerriers des trois royaumes, gravirent 
rapidement les hautes montagnes de Matlatzinco et se présentè- 
reni aux portes de Xiquipilco , avant même que les soldats du 
Michoacan se fusseni mis en mouvement vers leurs frontières. 
Malgré sa résistance, cette ville se vit bientôt forcée de capituler 
de nouveau : les généraux d'Axayacatl se contentèrent d'y laisser 
provisoirement une garnison suffisante, et, se conformant aux 
ordres du monarque, ils s'avancèrent à grands pas sur le Michoa- 
can, sans donner aux Tarasques le temps de passer de leur côté. 
Ils arrivèrent devant Tangimaroa (1) sans rencontrer aucune ré- 
sistance : cette ville était une des places les plus fortes du 
royaume, dont elle couvrait les frontières de ce côté. Ses habi- 
lants, saisis à l'improviste, n'eurent pas même le loisir de se 
mettre en défense. Les Mexicains y entrèrent l'épée à la main, 
massacrant tout ce qui se présentait devant eux : ceux qui pu- 
rent échapper s'enfuirent dans les montagnes voisines ; Tangi- 
maroa fut abandonné au pillage et ensuite livré aux flammes (2 . 
La nouvelle de ce désastre arriva à Tzintzontzan avec celle du 
retour des Mexicains parmi les Matlatzincas. L'armée tarasque 
était prête; elle se mit aussitôt en marche. Ses soldats, de la 
même race que les Aztèques, avaient une réputation militaire 
non moins méritée que leurs ennemis : c'était la première fois 
qu'ils allaient se trouver en présence. La vue des ruines fu- 
mantes de Tangimaroa, sous lesquelles les troupes d'Axayacatl 
étaient encore campées , redoubla leur ardeur avec leur colère. 
Au point du jour, les conques marines donnèrent le signal de 

(1) Relacioa de las cerernooias y ritos, etc. — Tangimaroa est le nom ta- 
rasque de Tlaximaloyan, doat il est question dans l'histoire (olièque. 
,2) Ibid. — Alv. ïezozomoc, Cronica, etc., cap. 5'2. 



— 324 — 

l'attaque : les deux armées se chargèrent avec fureur, en poussant 
des cris effroyables. Les Mexicains eurent d'abord l'avantage ; 
mais de nouveaux renforts qui venaient incessamment grossir les 
rangs des Tarasques ne tardèrent pas à les mettre en désordre. 
Les généraux d'Axayacatl , reconnaissant leur infériorité , batti- 
rent en retraite sur la vallée de ïolucan, où ils furent poursuivis 
sans relâche par leurs redoutables ennemis, La nuit mit fin à cette 
bataille, dont l'issue fut désastreuse pour l'empire : il y perdit un 
grand nombre de guerriers illustres, et une multitude de captifs 
acolhuas et mexicains allèrent à Patzcuaro et à Tzintzontzan 
orner le triomphe de Ziziz-Pandacuaré, au pied des autels de 
Xaratanga. 

Après quelques autres combats de peu d'importance, les Ta- 
rasques, effrayés peut-être de la peste qui venait d'éclater dans 
la ville de Xiquipilco et dans les vallées voisines, se retirèrent 
sur leurs propres frontières, laissant ainsi les Mexicains maîtres 
absolus de la province des Matlatzincas. Une sorte de trêve tacite 
entre les deux nations en fut naturellement la conséquence. Pro- 
fitant de ces dispositions, Mozauliqui, qui venait d'être envoyé 
sur le théâtre de la guerre avec des troupes fraîches , releva en 
peu de temps la gloire du nom mexicain dans ces froides régions ; 
il reconquit, l'une après l'autre, toutes les vallées révoltées, et 
le royaume de Tolucan, abandonné à ses propres forces, se trouva 
dès lors annexé pour toujours à la couronne d'Axayacatl (1). Il y 
eut encore plus d'une tentative pour secouer son joug; mais elles 
ne servirent qu'à en accroître la pesanteur. En récompense de ses 
services, Mozauhqui reçut, quelque temps après, la seigneurie de 
Xalatlauhco, qui avait été une des premières conquises dans ce 
pays. 

Axayacatl, admirant la valeur des Matlatzincas et attribuant 



(1) Codo\ Letellier \TeU. Rem.), fol. 38. Codex Cliimalp. Hist. Chronol., ad 
au! XII Tochlli, li78. 



— 325 — 

superstitieusement leur héroïsme à la vertu de leurs divinités (1), 
transporta à Mexico les deux principales, Tlamatzincat, auquel il 
éleva une chapelle dans l'enceinte du grand temple, et Mixco- 
huatl, surnommé Coltzin, dont il plaça l'idole dans le Mixcateo- 
pan, que Montézuma avait dédié aux reliques de ce héros. Cette 
capitale s'enrichit encore, vers le même temps, d'un Tlaquimilolli, 
ou Enveloppe sacrée , de Camaxtli , qui fut enlevé du temple de 
Chiquauhtzinco (2), auprès de la ville de Huexotzinco, et placé 
probablement dans le sanctuaire de Coatlan. C'est ainsi que 
Tenoclîtitlan, en accumulant dans son sein les divinités des na- 
tions étrangères, formait la cour de Huitzilopochlli et devenait le 
panthéon de l'Anahuac, que la main rapace de l'Espagnol n'allait 
pas tarder de ruiner à jamais. (An Xîl Tochtli, 1478 ) 

Axayacatl mourut en 1481 , après un règne glorieux de douze 
ans (3). Politique aussi habile que gueirier éprouvé, ce prince 
parvint non-seulement à étendre le territoire de l'empire, ainsi 
que ses prédécesseurs; mais il sut, par sa fermeté, dompter les 
mouvements intérieurs et mettre un frein aux velléités d'indépen- 
dance de la noblesse, toujours disposée à regimber (4), Il acheva 
prématurément ses jours pour avoir, comme Nezahualcoyotl , 
voulu posséder un trop grand nombre de concubines. Entre les 
enfants que laissait Axayacatzin, on distingue surtout Cuitlahuat- 
zin et Montézuma, deuxième du nom, qui lui succédèrenl au 
trône de Mexico; Macuilmalinal, à qui, par sa qualité d'aîné de 
ses fils légitimes, aurait dû échoir l'empire; Tlacahuepantzin,Met- 
zin,Matlatzincatl,Pinahuitl; et une fille qui, étant devenue l'épouse 
de Nezahualpilli, fut exécutée ensuite pour cause d'adultère (5). 

(1) Torquemada, Monarq. lud., lib. II, cap. 59. 

(2) Codex Chimalp., ibid., ad an. XI Acall, 1477. i 
l3) Ixtlilxochitl lui en donne quatorze. Nous suivons la chronologie du Co- 
dex Chinialpopoca, établie année par année et qui paraît être la plus exacte. 
— Vetancurt place sa mort au 21 octobre liSl. 

(4) Torquemada, Monarq. Ind., lib. lî, cap. 69. 

(5) Ixtlilxochitl distingue, eu outre, parmi les tils d'AxayacatI, Tezozomoc, 



— 326 — 

A la suite des funérailles d'Axayacatl, son frère aîné Chalchiu- 
tonac, plus connu sous le nom de Tizoc ou Tizocicatzin (1), fut 
solennellement proclamé roi des Mexicains ; il reçut le serment 
de ses vassaux avec le même cérémonial que ses prédécesseurs, 
et son frère cadet Ahuitzotl le remplaça dans sa charge de Tla- 
cochcalcatl ou généralissime des troupes du royaume (2). 

Xezahualpilli , ayant passé les premières années de son ado- 
lescence, avait commencé de bonne heure à prendre en main la 
(liiection des affaires de son royaume. Sous les auspices d'Axaya- 
catl et sous la tutelle de son frère Acapipiol, il était parvenu à 
comprimer les dispositions malveillantes de ses autres frères, et 
sa prudence, non moins que sa générosité, finit même par se les 
attacher plus tard entièrement. Le prince Acxoqucntzin, qui avait 
eu le plus de part à la conquête de la province de Chalco, voyant 
sa modération , alla lui demander la récompense des services 
(|u'il avait rendus au roi son père, qui ne lui avait rien donné 
avant sa mort, à cause de sa jeunesse. Nezahualpilli écouta avec 
attention la demande de son frère. Sans donner ensuite le temps 
à Acapipiol de répondre à sa place, ayant fait appeler un archi- 
tecte, il lui ordonna d'aller prendre les dimensions et les plans 
du palais du dernier prince de Chalco et de les lui rapporter dans 
le plus bref délai. A son retour, il lui commanda d'en bâtir un 
autre exactement semblable pour Acxoquentzin, et lui désigna, 
à cet effet, une localité des plus convenables dans la ville de 
Tetzcuco. Il ajouta à cette faveur plusieurs villages et des terres 
considérables dans la province de Chalco, dont il lui céda le 
domaine. A dater de ce moment, Nezahualpilli commença à gou- 

père de Do» Dic^'o Huauitzin Ktlilcuechahuac, seigiu-ur de Tula; Matlaltziu- 
call, Ceeepactic et Teyolpachoz, dont on parle, plus ou moins, dans les his- 
toires. 

(1) Tizoc signifie le Percé, le Troué, nom qui fait allusion au percement du 
cartilage du nez, commun à tous les princes de cette époque. Voir Torque, 
mada, Monarq. [nd., lib. II, cap. '0, 

2' htliUochitl, Hi&t. d*'* Chichimequcï. tora. U, chap. ji. 

4 



— 327 — 

veniei par iui-nièine, et ce fut avec tant di' sagesse, ([ue tout le 
monde en était dans l'étonnement. Il continua ainsi pendant toute 
la durée de son règne ; jamais il ne cessa, néanmoins, d'écouter 
avec déférence les avis de son frère Acapipiol et de s'éclairer au- 
près des autres seigneurs composant son conseil (1). 

Ainsi que son père Nezahualcoyotl, Nezahualpilli se sentait, 
par ses inclinations, porté bien plus aux soins pacifiques de l'ad- 
ministration de ses états qu'aux entreprises éclatantes de la 
guerre. Mais, roi d'un peuple guerrier et entouré de nations bel- 
liqueuses, il sentait la nécessité de se montrer sur un champ de 
bataille, afin d'obtenir toute la confiance de ses sujets et d'im- 
poser avec plus d'autorité à ses frères. Son extrême jeunesse ne lui 
avait permis jusque-là de prendre part personnellement à aucune 
guerre , à l'exception de celle de Matlatzinco , où Axayacatl l'a- 
vait emmené, encore enfant. Il s'en plaignait souvent devant ses 
amis; en attendant, il s'exerçait chaque jour au maniement des 
armes et à la vie. rude des camps. Quelques-uns de ses frères, 
étant un jour entrés chez lui de grand matin, avec d'autres sei- 
gneurs, le trouvèrent couché par terre, couvert d'un manteau 
grossier, connue le dernier de ses serviteurs. L'un d'eux, le pre- 
nant pour un page, le repoussa du pied, en lui reprochant sa né- 
gligence. Mais, reconnaissant aussitôt la personne du roi, il le 
releva, en lui demandant pardon avec humilité. Ils le placèrent 
ensuite sur son trône, et, après l'avoir entretenu des affaires 
publiques , ils commencèrent à lui faire des représentations , lui 
disant que ses sujets étaient mécontents de ne l'avoir pas encore 
aperçu à la tête de ses armées, et que, quand ils allaient en guerre 
avec les Mexicains et les Tépanèques, ceux-ci prenaient l'habitude 
de se moquer des Acolhuas, disant qu'ils n'avaient pour roi (ju'un 
blanc-bec eflFéminé. « Les ornements que nous portons sur la tête, 
« aux oreilles et au nez, nos colliers de pierreries, les sandales 

il) Id., ibid,, chap 62. 



— 328 — 

« d'or el ies bijoux que nous avons aux pieds, les riches man- 
« teaux qui nous couvrent, nous les avons f;agnés, ajoutèrent-ils, 
« par nos exploits, et nous nous sommes rendus dignes des biens 
« et des honneurs que nous possédons (1). » 

Nezahualpilli ne laissa pas d'être blessé de ces paroles: il 
leur répondit d'un air sévère qu'il les remerciait du soin qu'ils 
prenaient de son honneur, et que, s'il n'avait encore assisté à au- 
cune bataille, il était facile de voir que son âge seul l'en avait em- 
pêché; qu'il espérait, cependant, que le Dieu créateur de toutes 
choses lui donnerait promptement assez de force et de courage 
pour leur éviter, à l'avenir, de pareils affronts, et qu'en consé- 
(|uence il assisterait en personne à l'expédition que l'on préparait 
en ce moment contre les provinces du nord-est. Quant à eux qui 
se vantaient d'avoir gagné si justement les biens dont ils jouis- 
saient, il leur promettait de les leur conserver, tels qu'ils leur 
avaient été donnés, ajoutant même qu'il saurait les augmenter, 
s'ils se conduisaient comme des sujets loyaux, sans oublier les 
dernières paroles de leur père mourant. 

Ayant écouté humblement ce discours, les princes se retirèrent 
tête baissée et allèrent communiquer aux autres les ordres du 
jeune roi. Ils étaient, en effet, le prélude d'une campagne contre 
le Cuextlan, destinée à réparer les échecs que la couronne de 
Tetzcuco avait reçus de ce côté, vers l'époque de la mort de Mon- 
tézuma I". Les provinces de cette région, qui avaient profité na- 
guère de l'émeute de Tzompanco pour se soulever contre Neza- 
hualcoyotl, étaient restées, depuis lors, dans un état d'hostilité 
continuel contre les Acolhuas. La mort de ce prince, suivie bien- 
tôt de la guerre de Tlatilolco et de la conquête des Matlatzincas, 
avait empêché les chefs de l'empire de porter leur attention de 
ce côté, durant la minorité de Nezahualpilli : mais le temps 
était venu de laver les affronts faits à sa puissance; et, à sa soUici- 

(1) lïtiihochiti, Hist. des Chiihiiuèqucs. tom. 11, chap. 55. 



— 329 — 

tation, toutes les forces des trois royaumes avaient été convoquées 
pour marcher sur les contrées du nord est. Les trois souverains 
de l'Anahuac sortirent en personne, à la tête de leurs troupes, 
dans la direction de Tollantzinco. Les Othomis d'Izquimilpan et 
d'Otonipan formaient l'avant-garde ; ils ouvrirent le chemin, et, 
le gros de l'armée étant arrivé à Atotonilco (1), ils furent les pre- 
miers à s'engager dans les montagnes de Metztitlan qui servaient 
de frontières aux nations rebelles. 

A la suite de quelques combats de peu d'importance, on finit par 
rencontrer les masses ennemies sur les bords du fleuve Quetzalatl (2) ; 
c'est là qu'on leur livra bataille. Ils s'enfuirent au premier choc, 
laissant le pays ouvert aux Mexicains et aux Acolhuas. Ceux-ci, 
poursuivant le cours de leurs succès, ramenèrent sous l'obéissance 
de Nezahualpilli la plupart des cantons révoltés; leurs enseignes 
victorieuses se firent voir de nouveau dans les riches provinces 
d'Oztoticpac et de Totollan, situées dans les terres chaudes voi- 
sines du golfe du Mexique. Ce prince fit prisonniers de sa main 
plusieurs chefs célèbres, et s'empara de la personne de Tetzahuitl 
qui passait pour le plus puissant et le plus valeureux des rois de la 
mer. Ayant achevé ensuite de metire ordre à ces conquêtes, les 
souverains de l'Anahuac reprirent la route de Mexico. Les anciens 
sortirent à leur rencontre jusqu'à Nonohualco, à l'entrée des pre- 
miers faubourgs; ils les menèrent en triomphe au temple de Huit- 
zilopochtli, en les parfumant avec leurs encensoirs et en répétant 
dans leurs chants : « Soyez les bienvenus, fils du soleil, de l'air, 
c( de la nuit, de la terre et de l'eau (3). » 

C'est avec le sang des captifs, obtenus dans cette campagne, que 



il) Id., ibid., chap. .'),j, — Alv. Tezozomoc, Croiiica .Mexicana, cap. 67. — 
Atotonilco est encore aujourd'hui un bourg important sur la route de Tam- 
pico, à 20 1. N. de Mexico. 

(2) Quelzalall, nom antique du fleuve de Tula ou Montëzuma, nommé plus 
bas de Rio Panuco. Il sort des lacs de l'Anahuac et des montagnes voisines, et 
se jette dans la mer près de Tampico. 

(o) Ixtlihochitl, ibid. utsup. — Alv. Tezozomoc, ibid. 



— 330 — 

Tizoc célébra son avènement au trône. A cette occasion, il donna 
clans Tenochtitlan des fêtes dont la chronique (1) célèbre à grands 
traits la magnificence. Tous les princes de l'empire et des nations 
voisines y avaient été conviés. Le monarque, assis sur un trône 
d'or, orné de peaux de tigre, ayant à ses côtés ses deux collègues, 
reçut les hommages et les félicitations de ses vassaux. Son palais 
était décoré de faisceaux d'armes de toute espèce, et le sol était 
jonché d'ocoxochitl ou trèfle des montagnes. Au milieu de la cour 
principale, on avait dressé une sorte de théâtre sous une tente de 
bambous arlistement tressés de riches feuillages. Elle était sur- 
montée de grandes flèches dorées, et on voyait au sommet les armes 
de Tenochtitlan, figurées par un aigle, couronné d'un diadème 
d'azur, perché sur un nopal et dévorant un serpent (pi'il tenait dans 
ses serres. Une troupe de chanteurs, vêtus de costumes élincelants 
d'or et de pierreries, figurant les guerriers, les uns du rang des ti- 
gres ou des lions, les autres des faucons ou des aigles, parurent 
sur la scène, répétant des chants en l'honneur de Huitzilopochtli 
el de l'empire mexicain. Tout à l'entour étaient rangés les Tlam;i- 
cazqui, aux robes longues et flottantes, et dont la fonction était 
de brûler du copal sur les brasiers placés aux quatre coins de la 
cour. Les rois brillaient également par la splendeur de leurs cos- 
tumes. Durant les intermèdes on servait du chocolat et d'autres 
boissons délicates, des gâteaux et des pâtisseries, des parfums el 
des fleurs, dont la variété et l'abondance charmaient les conviés. 
Tous reçurent en présents des vêtements superbes, des colliers 
et des bracelets d'or, des plumes et des manteaux bleus en filets, 
dont ils se revêtirent. Ils se joignirent alors au grand ballet qui 
venait de commencer dans la cour. Tizoc, la tète ornée d'un dia- 
dème d'émeraudes et de grains d'ambre d'un travail exquis, ne 
tarda pas à y prendre part à son tour, et ils arrivèrent en dansant 
jusqu'au temple de Huitzilopochtli. A leur entrée devant le sanc- 

(li hl. Cronica Mpxicana, rap 08, ^9. 



— 331 — 

tuaire, Nezahualpilli lui piéseuta la cassolette avec laquelle il par- 
fuma les danseuis rangés autour de la place, et le roi deTlacopan 
lui remit plusieurs cailles pour le sacrifice. Le monarque leur 
coupa le cou, arrosa de leur sang les maîtres musiciens qui 
jouaient du téponaztli et du tlapanhuehuetl, et, laissant à leurs 
pieds l'encensoir fumant, il rentra dans son palais avec ses deux 
collègues. Les fêtes se succédèrent ainsi pendant quarante jours, 
et, chaque jour, c'étaient de nouveaux présents et des banquets 
qu'il offrait à ses hôtes de tout rang; après quoi, ils prirent congé 
de Tizoc, emportant chez eux le souvenir de sa générosité et de sa 
magnificence. 

A la suite de ces fêtes, une expédition fut dirigée par ïizoc et 
Nezahualpilli contre les villes de Tlacotepec et deTzapotitlan(l), 
mais la plus importante pour le roi de Tetzcuco fut celle qu'il 
conduisit, peu de temps après, contre la république de Huexot- 
zinco. Si l'on en croit les histoires de cette époque, Huehuetzin , 
seigneur de cette ville, était né le même jour et à la même heure 
que ce prince ; les astrologues, ayant, comme de coutume, tiré leur 
horoscope, avaient prononcé que Nezahualpilli serait vaincu pai' 
Huehuetzin, mais, cependant, qu'on chanterait sa victoire. Cette 
prédiction ne laissait pas d'inquiéter les deux princes, et ils dési- 
raient également sortir du doute qui les tourmentait. Les frères 
du jeune roi des Acolhuas, toujours jaloux de- le voir en posses- 
sion du trône qu'ils avaient ambitionné, entretenaient secrète- 
ment des intelligences avec son rival, le tenant au courant de tous 
ses projets. Informés que Nezahualpilli se préparait à marcher 
contre Huexotzinco, ils en avertirent ce seigneur, lui firent con- 
naître le nombre des guerriers qu'il comptait conduire contre lui, 
ainsi que la devise qui ornerait son armure (2). Huehuetzin prit 
ses mesures en conséquence. Nezahualpilli, de son côté, instruit 



\V Torqueraada, Moiiarq. Iiid.. lib. Il, cap. (.0. 

;2i Id., ibid , cap, fil. - Ixilihocbitl, Hist. des Lhichim., toui. il, chap, bl. 



— 332 — 

des machinations perfides de ses frôres, se hâta, en arrivant au 
camp, de changer son armure ; il en revêtit, sous un prétexte ou 
un autre, un officier dont l'extérieur et les manières lui donnaient 
avec lui-même la plus grande ressemblance, et l'envoya à sa place 
à la tête de l'armée. Se couvrant, à son tour, des insignes de ce 
guerrier, il ne tarda pas à se présenter sur le champ de bataille, 
en se faisant accompagner de quelques-uns des braves auxquels il 
avait le plus de confiance. 

Les Huexotzincas, trompés par l'armure royale, chargèrent avec 
impétuosité les Acolhuas, s'acharnaiit d'une manière particulière 
sur le groupe où ils croyaient reconnaître la personne du mo- 
narque. Après quelques instants d'une défense inulile, le malheu- 
reux officier, accablé sous le nombre, tomba percé de coups ; son 
escorte périt avec lui, avant que le reste de l'armée tetzcucane 
eût été en état de faire un pas en avant pour leur porter secours. 
Déjà leurs ennemis entonnaient leur chant de victoire, lorsqu'à 
leur grand étonnement ils aperçurent, en se retournant, Neza- 
hualpilli luttant corps à corps avec Huehuetzin, qu'il venait de 
saisir à la poitrine. Ils accoururent au secours de leur chef et ils 
l'auraient infailliblement délivré, sans les guerriers à qui le jeune 
roi avait commis sa garde ; ceux-ci leur crièrent de s'éloigner et 
de laisser les deux princes vider seuls leur querelle. 

Les Acolhuas étaient en pleine retraite ; mais, ne voyant plus 
leur souverain, ils firent volte-face et fondirent sur les Huexotzincas 
avec tant de fureur, qu'en un moment ils se retrouvèrent à ses 
côtés. Attaqué de toutes parts et environné d'ennemis, il s'était jeté 
par terre, entraînant avec lui son adversaire, en sorte que ceux-ci 
n'osaient le frapper, dans la crainte de blesser leur propre chef. 
.\ezahualpilli reçut, toutefois, à la jambe un coup dont il demeura 
boiteux toute sa vie. A la vue des siens qui arrivaient, chassant 
les Huexotzincas devant eux, il se retourna vigoureusement, et, 
ayant couché Huehuetzin par terre, il le fit prisonnier. Les Mexi- 
cains achevèrenl, avec les Acolhuas, de dérouter l'ennemi, doni 



— 333 — 

un grand nombre demeurèrent captifs entre leurs mains. L'hon- 
neur de la victoire resta à Nezahualpilli, qui rentra triomphant 
dans Tetzcuco. Ce fait d'armes, un des plus glorieux du règne de 
ce prince, en le plaçant au rang des premiers guerriers de son 
royaume, acheva d'étouffer les sentiments d'opposition qu'il avait 
jusque-là rencontrés dans sa famille. 

En mémoire de cet événement, il fit clore de murailles une 
étendue de terrain égale à la distance dont il avait été séparé des 
siens durant le combat. Il construisit dans cette enceinte un pa- 
lais moins grand que celui de son père, mais plus riche et d'une 
architecture plus noble ; les jardins renfermaient des labyrinthes 
et des volières magnifiques, arrosées par les eaux que leur ame- 
naient de nombreux canaux souterrains. A l'extrémité septen- 
trionale, on ajouta, par ses ordres, de vastes magasins servant de 
greniers pour le maïs et le frisol, destinés à subvenir aux années 
stériles : chacun de ces magasins pouvait contenir de quatre à cinq 
mille fanègues (1) ; ils étaient construits de manière à être aérés 
facilement de tous les côtés, en sorte que les grains s'y conser- 
vaient pendant de longues années (2j. Nezahualpilli acheva en- 
suite le temple de Huitzilopochtli, commencé par son père, et en 
fit un des plus somptueux édifices de ce genre dans Tetzcuco ; il 
en inaugura la dédicace avec beaucoup de pompe et y sacrifia les 
captifs qui avaient été pris dans les dernières campagnes (3). 

Tizoc eut, de son côté, la gloire de terminer le grand temple 
de Mexico, commencé par Chimalpopoca, sans cesse agrandi en- 
suite par les autres rois de Tenochtitlan. C'est dès cet instant, 
ajoute la chronique (4), que la terreur, sous les noms de Tetzauh 

(1) La fanègue est uue mesure espagnole qui vaut 56 litres 3/10. 

(2) Ixtlilxochitl, Hist. des Chichimèques, tom. II, chap. 56,61. 

(3) Id. ibid., chap. 56. Ailleurs, cet écrivain, toujours partial pour ceux de 
sa famille, cherche à prouver que ce prince évita, tant qu'il put, de sacrifier des 
victimes humaines ; mais il est sujet à caution chaque fois qu'il s'agit des rois 
ses ancêtres. 

(4) Codex Ghimalp., Hist. Chronol., ad au. IV Acatl, 1483. 



et (Je Huilzilopoclitli, coinmoiiça véritablement h trôner dans 
cette ville. Par sa {grandeur, la vaste étendue (ju'il eonvrait, ainsi 
qne la multitude des bâtiments dont il se composait, il y a tout 
lieu de croire (jue c'était le monument religieux le plus considé- 
rable qu'il y eût alors dans toute l'Amérique (1). 

Mais Tizoc avait à peine eu le temps de mettre la dernière main 
à cette œuvre jjigantesque, lorsqu'il fut surpris par la mort. Sa fin 
mystérieuse et le peu de conquêtes que les ^Mexicainsentrepriient 
sous son règne ont fait soupçonner à plusieurs historiens que ce 
prihce avait été empoisonne par les principaux chefs de son 
gouvernement, pour n'avoir pas déployé la même ardeur belli- 
queuse que ses prédécesseurs. L'histoire des campagnes mili- 
taires du règne de Montézuma et d'AxayacatI , où ïizoc prit 
toujours sa part, comme ses frères, devrait faire rejeter cette ac- 
cusation (2;. Il n'en est pas moins vrai, cependant, qu'il périt de 
mort violente et que ce fut le poison qui mit fin à sa vie. Mais 
ce crime est généralement attribué à Tecliotlala, tlatoani d'Izta- 
palapan et petit-neveu de ce prince (3). Les chroniejues du temps 
et les histoires postérieures sont également silencieuses au sujet 
des motifs que ce seigneur pouvait avoir eus pour commettre cet 
attentat : une vengeance particulière, et peut-être le désir de 
succéder à son oncle en qualité de petit fils d'AxayacatI, en au- 
raient été la cause. Quoi qu'il en soit, Techotlala ayant pris la réso- 
lution de le faire périr, et n'osant se fier à aucun des siens , ex- 
pédia lin message à Maxtlato, seigneur de TIachco, en le priant 
de lui envoyer des magiciennes habiles dans la composition des 
poisons et des philtres de toute sorte 4), afin de tuer sans bruit 

le roi des Mexicains. Maxtlato , qui avait des motifs personnels 

■/ 

(1) Le Icctouf trouvera dans le livre XII la description di' ce grand édifice. 
(2j Acosta, Ilisl. nat. y moral, etc., lom. II, cap. t7. — Herrera, Hist. 
Gen. de las lud -Occid., decad. III, lib. 2, cap. 13. 
3) Torqueniada, Monarq. Ind., lib. II, cap. 62. 
1^4) Les auteurs du temps disent des breuvages enchantf's. 



— 335 — 

tl'inimitié contre Tizoc, heureux de trouvei ainsi l'occasion de 
se venger, s'empressa de correspondre aux désirs du prince d'iz- 
tapalapan. Les magiciennes se rendirent secrètement à Mexico, 
et, profitant d'une conjoncture favorable, elles mirent à exécution 
les intentions sinistres de Techotlala. On ignore comment ces 
choses s'accomplirent : tout ce qu'on sait, c'est que Tizoc, à son 
retour au palais, qu'il avait quitté momentanément, commença 
aussitôt à vomir du sang et ne tarda pas à rendre le dernier 
soupir (1). 

Il était impossible de méconnaître les effets du poison dans 
cette mort funeste. Les rois de Tetzcuco et de Tlacopan accou- 
rurent auprès du roi, et les Mexicains de toutes les classes ne se 
montrèrent pas moins affligés qu'indignés de cet attentat à la ma- 
jesté souveraine. Tout fut mis en œuvre pour en découvrir les 
auteurs. Les magiciennes, qui n'avaient pas encore eu le temps 
de s'enfuir, reconnues pour étrangères, furent mises à la torture. 
Elles confessèrent promptement leur crime : sur leur aveu, des 
officiers furent envoyés à TIachco et à Iztapalapan , avec ordre 
de ramener avec eux les deux princes. Ni leur naissance ni leur 
rang ne purent les sauver : convaincus de haute trahison, ils fu- 
rent immédiaiement condamnés à mort et livrés au bourreau avec 
leurs complices. An VII Tochtli, 1486.) 



il) Suivant Vetancurt, la mort de tizoc cul lieu le 1"' avril l'tSô. (Téatro 
Mexicauo, ete , pari, il, (rai. 1, cap. 17.; 



CHAPITRE TROISIÈME. 



Ahuitzotl, roi des Mexicains. Il porte ses armes contre Xaliico. Zaacbilla 111, 
roi des Zapotèqups, s'empare de Tehuantepcc et des autres conquêtes des 
Mexicains. Ahuitzotl marche contre lui. Il envahit le Zapotecapan et con- 
struit la forteresse de Huaxyacac. Autres conquêtes des Mexicains. Dédicace 
du temple de Huilzilopochlli. Fêtes et procession. Immolation effroyable de 
victimes humaines. Horreur et indifrnation des peuples contre les Mexicains. 
Campagne contre Chiapas. Révolte du Cuextlau. Mort de Chimalpopoca, roi 
de Tlacopan. Totoquihua II lui succède. Nouveaux sacrifices humains. Nou- 
velle révolte de Cuextlan. Histoire et conquêtes du Totonacapan. Résistance 
de la province d'Oztoman. Ahuitzotl la soumet et y transporte des colonies 
mexicaines. Combat d'Atlixco où Tlacahuepan, fils d'Axayacatl, est pris et 
immolé. Cocyoëza, roi du Zapotecapan. 11 s'insurge contre les Mexicains. Ré- 
volte de diverses autres provinces. Massacre des marchands mexicains. Hé- 
roïsme de la caravane de Tlatilolco. Sa défense dans Quauhtenanco. Colère 
d' Ahuitzotl. Ses généraux marchent contre les Zapotèques. Massacre de 
Micllan. Préparatifs de Cocyoëza. Fortifications de Guiengola. Carnage des 
troupes mexicaines près de Tehuantepec. Elles sont assiégées dans leur cam- 
pement. Leur détresse. Suite des triomphes de Cocyoëza. Consternation dans 
l'Anahuac. Ahuitzotl se résout à conclure la paix avec les Zapotèques. Al- 
liance proposée entre Cocyoëza et une princesse mexicaine. Incertitudes de 
ce prince. Pelaxilla lui apparaît. Il l'envoie chercher à Mexico par ses am- 
bassadeurs. Mariage de Cocyoëza et de Pelaxilla. Triomphe des marchands 
de Tlatilolco. Leur retour à Mexico. Épouses et concubines de Nezahualpilli. 
La Dame de Tula. Sa beauté et .^on instruction. Débordements de Chal- 
chiuhneuetl, épouse de Nezahualpilli. tlle est découverte et mise à mort 
avec ses complices. Combats d'Atlixco. Vaillance de Toltecatl. Ahuitzotl veut 
amener à Mexico de nouvelles eaux. Fête du canal. Inondation terrible de 
la capitale. Danger du roi. Nezahualpilli travaille à réparer le désastre. Re- 
construction de Mexico. Mort d'Ahuitzotl. Sou caractère. Fidélité de Pelaxilla 
à son époux. Naissance de fon fils Cocyopy. Histoire de la conquête de Za- 
catollan par les Acolhuas. 



La mort de Tizoc avait jeté la consternation dans Tenochtitlan ; 
mais le ièf;ne de ce prince avait été trop insignifiant pour que 



— 337 — 

ses sujets lui donnassent de longs regrets. La noblesse mexi- 
caine, accoutumée à courir sans cesse à de nouvelles conquêtes et 
à s'enrichir des dépouilles des nations voisines, lui trouvait peut- 
être des inclinations trop pacifiques ; mais la foule, qui aime l'é- 
clat des fêtes et des représentations publiques, paraîtrait avoir 
gardé, des magnificences qu'il déploya à son retour du Guextlan, 
un souvenir plus durable. Aussitôt ses funérailles terminées, on 
élut, pour son successeur, Ahuitzotl (1), son frère, et le plus jeune 
des trois que Montézuma mourant avait désignés aux Mexicains. 
La province de Matlatzinco, où il fut obligé de porter ses armes, 
dès les premiers jours de son règne, contre Xiquipilco et les 
Mazahuas, qui avaient tenté un mouvement insurrectionnel contre 
l'autorité du roi de Tlacopan , fournit les victimes qu'on immola 
à son couronnement (2). Au retour de cette expédition, il tra- 
vailla à restaurer quelques portions du temple de Huitzilopochtli 
qui s'étaient écroulées (3). La dédicace de ce grand édifice n'a- 
vait pas encore eu lieu. Ahuitzotl résolut de la célébrer avec une 
magnificence d'hécatombes humaines, dont la barbarie devait 
éclipser à jamais celle de ses prédécesseurs et laisser à son nom 
un souvenir ineffaçable de cruauté. L'histoire n'a gardé aucun 
détail sur la guerre qu'il porta alors dans les régions des Tziuh- 
coacas et des Tochpanecas, dépendantes du royaume de Xalixco ; 
il était le premier des princes mexicains qui tentât de pénétrer si 
loin dans les provinces du nord-ouest, oîi il ne fit, d'ailleurs, 
aucune conquête vraiment stable ; la seule ville qui paraît être 
demeurée, de ce côté, soumise plus ou moins de temps à sa puis- 



(1^ Ahuitzotl, ce nom désigne une espèce de loutre, commune dans les ri- 
vières de terre chaude. « Videtur lutraegenus Ahoitzotl, canis melitensis ma- 
« gnitudine, uigro et piillo varicgatur. Huic proximus est leo aquaticus, etc. » 
(Hernandpz apud Nieremberg, Hist. uat., lib. XI, cap. 22.) 

(2) Ixtlihochitl, Hist. des Cbichimèques, tom. II,chap. 68. — Torqueraada, 
Monarq. lad., lib. II, cap. iVi. 

^a) Codev Chimalp., Hisf. Chronol., ad au. VIII Tochtli. 1487. 

m. ^2 



— 338 — 

sance aurait été celle de Cillan (1), aux frontières du Michoacan 
et du royaume de Tonalan. (]e qui est certain seulement, c'est 
que tous les prisonniers qu'il ramena de ces contrées lointaines 
furent gardés et nourris, dès ce moment , pour être immolés à la 
fête de l'inauguration du grand temple. 

Mais quelques milliers de captifs ne suffisaient pas à la super- 
stition inhumaine de ce prince, et les royaumes du sud, déjà tant 
de fois saccagés par Axayacatl, furent ceux d'où il tira le plus 
grand nombre de victimes pour les autels de Huitzilopochtli. 
Profitant de la douceur compaiative du règne de Tizoc, les 
princes des divers états, compris aujourd'hui dans celui d'Oaxaca, 
avaient fini par refuser toute espèce de tribut aux Mexicains. 
Sentant plus que jamais la nécessité de mettre des bornes à leur 
ambition envahissante, ZaachillaJIl avait réuni sou» ses drapeaux 
toutes les forces du Zapotocapan et de Teh'uantepec, et les rois de 
1'ilantongo, dont il avait invoqué la coopération, avaient, de 
leur côté, mis une armée considérable à sa disposition. A la 
tête de ces troupes, il ravagea toutes les contrées occupées par les 
Mexicains, affama leurs garnisons ou les chassa de leurs forte- 
resses, et, après plusieurs combats sanglants, recouvra la posses- 
sion de la cité de Tehuantepec, ainsi que de la plupart des places 
fortes, encore occupées par l'ennemi sur les frontières du royaume 
de ce nom et dans le territoire de Soconusco. Usant habilement 
de ces avantages , il acheva de refouler ensuite dans les maré- 
cages du golfe les restes des Wabi et les remplaça partout par 
des populations d'origiiie zapotèque. C'est ainsi que Zaachilla 
parvint, en peu d'années, nonseulemeni à délivrer son pays de 
la domination étrangère, mais encore à ajouter à ses états les 
belles provinces, conquises précédemment par Axayacatl, dans le 
voisinage de l'isthme et sur les bords de l'océan Pacifique {%. 

(1) Alv. Tezozoïnoc, Cronica Mpxicana, cap. fil. — CiUan, aujourd'hui Si- 
lao, villi' importante encore, à 90 1. N. 0. environ de Mexico. 
2) Hiir^'oa, <ieo;ïr. De&crip., Hisl. de Guavaca, ntc., passim. 



— 330 — 

De si benux triomplies exaltèrent l'ori^ueit de Zaachillîi. Insa-' 
tiable comme tous les con(juér;uits, après s'ôtre servi des armes 
des Mixtèqiies pour étendre d'une manière si remarquable lesi 
bornes de sa puissance, il commença à jeter des regards de con- 
voitise sur les régions dépendantes de ses propres alliés ; il son- 
geait à envahir leurs frontières, lorsque la nouvelle de la marche 
d'Ahuitzotl contre le Zapotecapan l'obligea de pouiToir, sans ba- 
lancer un moment, à sa propre défense. Après avoir fortifié 
Cillan, ce prince terrible était descendu à grands pas, par la pro- 
vince de Matlatzinco, dans les régions fertiles des Tlappanecas 
qui avaient cherché à se soustraire au fléau du joug mexicain, les 
avait écrasés, presque sans coup férir, puis remontant par celles 
de Cohuixco et de Mazatlan, il était tombé, comme la foudre, sur 
les riches vallées de Teotzapotlan, jusque là fermées aux descen- 
dants d'Acamapichtli (1). Ils y commirent d'incroyables ravages, 
sans que les Mixlèques, rappelés à l'ordre par la présence d'A- 
huitzotl, ou bien contents de voir humilier l'orgueil de Zaachilla;; 
parussent songer le moins du monde à faire une tentative d'in- 
tervention en sa faveur. Les villes et les campagnes des Zapotè- 
ques devinrent la proie d'une soldatesque effrénée ; elles furent 
livrées au pillage et à l'incendie, et leurs paisibles citoyens , en- 
chaînés les uns aux autres, furent menés par bandes à Mexico 
pour y être engraissés, comme un vil bétail, et sacrifiés ensuite 
sur les' autels du dieu de la guerre. Zaachilla, hors d'état d'ap- 
porter la moindre résistance aux mouvements formidables de son 
adversaire, se réfugia p^rmi les forêts inaccessibles de la Cor- 
(lillière, d'oij il fut témoin, sans pouvoir les empêcher, des ou- 
trages dont on abreuva les ministres de son culte, et de la ruine 
du patrimoine de ses ancêtres. Avant de se retirer de la vallée 
de Rualo, les Mexicaiiis construisirent, à quelques lieues de' dis- 



^i) Torqueinada, Mouarq. Iiid., lil> II, cap. (i;i. — lUirgoa, Geoftr. Ofs- 
crip., Hist. lie Giiaxaca, e(c., passiiii. 



— no — 

tance de la capitale zapotèque , la forteresse célèbre de Huaxya- 
cac (1); ils y laissèrent une garnison importante, destinée à main- 
tenir leur domination sur ce beau pays et à protéger le passage de 
leurs marchands, qui avaient, comme toujours, été la cause de 
cette invasion. Située sur une montagne escarpée, elle dominait 
à une hauteur prodigieuse toute la vallée de Rualo. La grandeur 
et la solidité de ses édifices, l'étendue et l'ensemble remarquable 
des ouvrages gigantesques, constituant le système de ses fortifica- 
tions, ne sauraient manquer d'impressionner vivement les voya- 
geurs. C'est près de ce site, si bien choisi, que s'éleva, un demi- 
siècle après, la ville espagnole d'Antequera, qui finit par re- 
prendre, plus lard, son nom mexicain, qu'elle transmit à toute la 
contrée, corrompu dans celui d'Oaxaca. (An VII Tochtli, 1486.) 
A la suite de cette conquête glorieuse, Ahuitzotl descendit sur 
les rivages de l'Océan, et récupéra en quelques jours la plupart 
des places, reprises si peu de temps auparavant par Zaachilla ; il 
remonta par les montagnes des Mixi, ravagea les frontières de 
Chiapas, dont les habitants ne cessaient d'inquiéter le commerce 
mexicain et acolhua, et, après avoir assujetti les habitants de 
Cozcaquauhtenanco et de Mictlan-Quauhtla, voisines des bou- 
ches du Papaloapan , dans les terres basses de l'Atlanticiue, il re- 
tourna à Tenochtitlan, ramenant dans son cortège une multitude 
incroyable de captifs, chargés des dépouilles de leur patrie res- 
pective. Dans l'intervalle, Nezahualpilli avait envahi la province 
de Nauhtlan, qu'il réunit définitivement, avec une partie du To- 
tonacapan, à la couronne de ïetzcuco (2). 

(1) c'est la forteresse dont on voit eucore les ruines sur le mont Alvan, à 
une petite lieue de la ville actuelle dOaxaca. i^Dupaix, Antiq. Mexic, 11' expé- 
dition. — Carriedo, Estudios historicos y estad. del Estado Oaxaqueno, etc. 
Oaxaca, ISjlt, loin. H, cap. 22. Son nom paraît venir d'un fiuit appelé par 
les iMexicaiiis /u/«.rou liuarin, (^ui croissait eu. abondance dans cette contrée. 
Dans les symboles des tributs, Oavaca est figuré par uue plante huaa:, sortant 
d'un visage humain, yucuc, ce qui on donuc complètement l'étymologie. Voir 
aussi Buriroa, Geogr. Dcscrip., etc., cap. 1, fol. 5. 

[2) Ixtiilxochill, Uist. des Cbichimèques, tom. il, chap. 59. 



— 341 — 

L'événement le plus mémorable de l'année suivante, 1487, fut 
la dédicace du temple de Huiizilopochtli, pour la célébration de 
laquelle Ahuitzotl avait réuni un si grand nombre de victimes. Ja- 
mais si épouvantable boucherie n'avait eu lieu pour honorer la 
divinité , et les chiffres, conservés par les historiens indigènes, 
qu'on ne peut accuser de partialité en cette occasion, ne laissent 
pas le moindre doute sur leur exactitude. Des Zapotèques, on en 
comptait seize mille; des Tlappanecas, vingt-quatre mille; de 
Huexotzinco, seize mille ; des Tziuhcoacas, vingt-quatre mille, en 
comptant quatre cents prisonniers faits à Cozcaquauhtenanco et à 
Mictlan-Quauhtla, le nombre total des captifs qui furent immolés, 
durant ces fêtes abominables, s'élevant à quatre-vingt mille quatre 
cents (1). Ces chiffres seuls suffiraient pour justifier l'horreur et la 
haine que les populations de la Nouvelle-Espagne avaient conçues 
pour les Mexicains et qui aidèrent si puissamment à la conquête 
du Mexique par les armes de Cortès. Les rois de Tetzcuco et de 
Tlacopan devaient tout naturellement faire partie de cette solen- 
nité ; mais Ahuitzotl, non content d'y convier les diverses classes 
de la noblesse de l'empire, avait envoyé des députés h tous les 
princes, tributaires ou alliés de l'Anahuac, et jusqu'aux rois, con- 
sidérés jusque-là comme les plus grands ennemis de sa puissance. 
Soit que ce fut un effet de la terreur qu'il inspirait, soit qu'ils se 
sentissent portés, par une curiosité bien naturelle, à assister à ces 
fêtes et à contempler de leurs yeux la cité de Tenochtitlan , déjà 
fameuse dans le monde américain, un grand nombre correspon- 
dirent à son invitation, et ceux qui ne purent y aller en personne, 
s'empressèrent d'y envoyer leurs ambassadeurs. Ahuitzotl, char- 
mé de les voir, les traita tous avec une magnificence proportionnée 
à leur condition et leur fit occuper dans tous les lieux les places 
les plus distinguées et les plus honorables. 

Dès l'aube du jour qui avait été fixé pour la célébration de ces 

(1) Ixtlihochitl donne le même chiffre que le Codex Chimaipopoca. Torque- 
mada, soiiante-douze mille trois cent quarante-quatre. 



— 3i2 — 

rite» inhumaius, ou Ht laiiyer les captil^ eu deux Hles sur chacune 
des chaussées qui conduisaient de la cam|ja{^ne, à travers le lac 
justju'à la cité de Mexico : sur celle de Tlacopan, elles cominen- 
çaient au lieu nommé Mazatzin-'l'amalco; sur celle de Coyohua- 
can, à Acachinanco, à l'endroit où, trente ans plus tard, on planta 
la première croix; du temple de Toci défilèrent ceux de ïepeya- 
cac (1), enfin de Malcuitlapilco (2), à l'extrémité de la chaussée 
entrant par la porte actuelle de 8an-Antonio, au midi, partaient 
les autres victimes, dont les rangs venaient finir au pied de la 
pierre du sacrifice, en haut du {^rand Teocalli. l'oules les rues de 
la ville étaient tapissées de riches tentures, les maisons ornées de 
rameaux et de fleurs , et de distance en distance s'élevaient des 
arcades de bambous tressés de feuillages brillants. « Les places 
publiques et les terrasses des maisons étaient tellement couvertes 
de monde, dit le chronicjueur (3i, que l'on eût dit des mouches 
sur des tas de millet. Une foule immense était accourue pour as- 
sister au |sacrifice, et ses masses couvraient tout le terrain qui 
s'étend entre Tepeyacac et Huitzilopochco (4j ; elle comprenait 
plusieurs millions de personnes, chose qu'on n'avait jamais vue 
et qui ne se reverra plus jamais (5). » 

Le cortège royal ne tarda pas à se mettre en marche à son tour. 



(1 i Alv. Tezozomoc, Croaica Mexicana, cap. (\{>. 

i2) MaCcuillapilco sigiiilie le lien ou tiiiil la queue des captifs. » A i<i porto 
" de Saii-Antonio, où il y avait un faubourg, qu'on appelle aujourd'hui de la 
<■ Candelaria, visite de Sau-José. « (Betancurt, TeatroMexicano, etc. II Part., 
Tral. 1, cap. 17.» 

(."îl Alv. Tezozomoc, Crouica Mex., cap. 7(». 

ii) Huitzilopochco, c'est-à-dire, le lieu de Huitzilopochtii, ville jadis impor- 
tante, tout près de Mexico, aujourd'hui Churuhusco. célèbre par une bataille 
contre les Américains, des Ktats-lnis, lors de leur invasion, en 1846. 

(5) Six ou huit millions, dit la chronique. Ce chiffre exorbitant est reçu et 
approuvé jusqu'à uu certain point par Clavifrero. C'est peut-être une exagé- 
ratioa, dit- il, tuais cela ne me le paraît point, attendu la vaste population de 
ces contrées, la grandeur et la nouveauté de la fête, o! la facilité avec la- 
quelle on pouvait passer, d'un point a un autre, a pied f^l sans lemltarras des 
équipages. Hist Aniig., etc., tom I, pag. t8j. Note./ 



— 34.1 — 

AhuitzuU avait Tait distribuer à tous ses convives des vôteincnts 
splendides, et il portait lui-même avec orgueil les insignes de sa 
puissance. Le grand-prêtre avait revêtu le costume de Huitzilo- 
pochtli, et d'autres sacrificateurs, suivant leur dignité, ceux de 
Tetzcatlipoca, de Quetzalcohuatl, de Tlaloc et des autres divinités 
de Tenochtitlan. Des feuillages et des fleurs décoraient tous les 
teocallis, et leur aspect, non moins que les parfums suaves qui em- 
baumaient l'air matinal, contrastaient avec l'horrible cérémonie 
qui se préparait. Le monarque mexicain, accompagné du Cihua- 
cohuatl ou premier ministre de sa maison, monta le premier au 
sommet du grand temple et se plaça à côté de la pierre du sacri- 
fice, sur un siège orné de sculptures effrayantes; l'un et l'autre 
tenaient à la main des couteaux tranchants. Nezahuaipilli et Chi- 
malpopoca, armés de la même manière, prirent place du côté de 
Huitznahuac. Les prêtres, revêtus des costumes des dieux, les 
suivaient, l'obsidienne à la main comme eux. Ils se partagèrent 
en deux bandes ; les premiers se rangèrent auprès d'Ahuitzotl et 
du Cihuacohuatl, les seconds autour des deux rois, afin de les ai- 
der dans leurs fonctions de sacrificateurs. Le même cérémonial 
avait lieu à la même heure , dans les principaux temples de la 
ville, et les plus grands seigneurs de la cour y remplissaient avec 
les prêtres respectifs les mêmes fonctions qu'Ahuitzotl au sanc- 
tuaire du dieu de la guerre (1). 

Quand tout le monde fut à son poste, le signal fut donné du 
haut des édifices de Huitzilopochtli de procéder au sacrifice. Le 
teponaztli fit entendre ses accents lugubres, auxquels répondirent 
bientôt le tlapanhuehuetl au son rauque, et l'ayotl éclatant (2 , 
entrecoupés à intervalles par les tintements sinistres des sonnettes 
de métal ou les mugissements sourds des conques marines. Au 
bruit de cette musique infernale, mais cadencée d'une manière 

(1) Alv. Tezozomoc, Cronica Meiicaua, cap. 70, 

(2) V./yoll était iiiie sorte de tambour fait d'une grande carapace de 
tortue; le tlapanhuehuetl est un autre tambour eu bois creux. 



— :i 



n 



sauvage, les captifs commencèrent à monter les degrés du leo- 
calli : ils étaient couverts d'habits de fête et avaient la tète ornée 
de plumes. A mesure qu'ils arrivaient au sommet, quatre ministres 
du temple, le visage barbouillé de noir de fumée et les mains 
teintes en rouge, saisissaient la victime et l'étendaient sur la 
pierre aux pieds du trône royal. Ahuitzotl se prosternait en se 
tournant successivement vers les quatre points cardinaux ; il lui 
ouvrait la poitrine, dont il arrachait le cœur qu'il présentait palpi- 
tant aux mêmes côtés et le remettait ensuite aux sacrificateurs; 
ceux-ci allaient le jeter au « quaulixicalli, » espèce d'auge pro- 
fonde destinée à ce service sanglant , et achevaient la cérémonie 
en secouant aux quatre points le sang qui leur restait aux mains. 
Après avoir immolé de la sorte une multitude de victimes, Ahuit- 
zotl , fatigué, présenta son couteau au grand-prêtre de Huitzilo- 
pochlli, puis celui-ci à QuetzalcohuatI, et ainsi de suite jusqu'à ce 
(|ue leurs forces fussent épuisées. D'autres prêtres prirent succes- 
sivement la place du Cihualcohuatl et des rois de Tetzcuco et de 
Tlacopan. D'après les souvenirs du temps, le sang coulait le long 
des degrés du temple, comme l'eau durant les averses orageuses 
de l'hiver, et on eût dit que les ministres étaient revêtus d'écar- 
late (1). Celte épouvantable hécatombe dura quatre jours entiers: 
les cœurs dont l'auge était remi)lie et le sang qui inondait toute 
la ville commençaient à se corrompre, au point que la puanteui 
qui s'en exhalait, ainsi que de tant de cadavres, se faisait sentir 
jusqu'à l'extrémité des faubourgs. Les rois et les ambassadeurs 
étrangers assistèrent à ces horreurs du haut du temple de Cihua- 
lecpan, dont l'élévation leur permit d'en voir aisément l'ensem- 
ble (2). Ils partirent de Mexico remplis d'épouvante; mais Ahuit- 
zotl, en les congédiant, les combla de présents superbes, et s'ils 
répandirent, à leur retour dans leurs contrées respectives, la ter- 

(1) Alv. Tozozomoc, ibid. ubi siip. — <> La sangrc corria por las gradas 
.1 abajo dp c\ iiiialtar, como arroyos de aiina , cuaudo llucve iiniy continua y 
t. recianiPiiic.  Torqurniada, Monarq Ind., lib II, cap. (>3 ) 

(2; Alv. Tpzozomoc, ib. ubi sup. 



— 3Î45 — 

reur de son nom sanjjlant, ils emportèrent également les souve- 
nirs de sa magnificence. Quelques jours après, Mozauhqui, sei- 
gneur de Xalatlauhco, voulut célébrer, par des sacrifices ana- 
logues, la dédicace d'un temple qu'il venait de faire bâtir dans 
cette ville. Le sang des tristes victimes de la superstition mexicaine 
y coula à flots, bien que le nombre en fût incomparablement 
moins grand que dans la capitale (1). Il y eut ainsi beaucoup de 
sang répandu partout, chacun des chefs s'eflForçant d'obtenir la 
faveur de ce tigre à la face humaine , en imitant de près ou de 
loin son exemple. « On sacrifia beaucoup d'autres victimes, pen- 
dant le règne d'Ahuitzotl (2), ajoute ici Ixtlilxochitl , tant à 
Mexico, à Tetzcuco et à ïlacopan , que dans les autres capitales 
des provinces soumises à l'empire. Le démon fit une grande ré- 
colte à cette époque, car le massacre ne fut pas moins grand dans 
les contrées ennemies de l'Anahuac. » 

Pour apaiser la soif sanguinaire de ses dieux, ou plutôt de leurs 
ministres barbares, et satisfaire les penchants inhumains de sa 
propre superstition, il fallait qu'Ahuitzotl fut constamment occupé 
à faire la guerre dans les régions voisines ou éloignées de l'em- 
pire. A la fin de l'année qui suivit celle de la dédicace du temple 
de Huitzilopochtli, il avait porlé ses armes sur les frontières de 
Chiapas qu'il ravagea, durant plusieurs semaines, sans parvenir à 
les entamer d'une manière sérieuse. Les Chiapanèques n'étaient 
pas moins valeureux que les Mexicains : ils étaient parfaitement 
au courant des manèges que les marchands de l'Anahuac mettaient 
en œuvre, pour s'instruire des ressources et de la puissance des 
nations où ils s'efforçaient de pénétrer; mais ils avaient su jus- 
que-là se garantir parfaitement des pièges où, par leur astuce et 
leur perfidie, ces audacieux trafiquants avaient entraîné tant de 
princes. Aussi le commerce de la vallée se plaignait-il souvent, 

(1) Id., ibid.— Torquemada, ibid. 

(2! Ot auteur estime à plus de eent mille le uombre des victimes qu'où 
immola celte seule année. 



— 3VC — 

avec amerlunie, des molestations auxquelles ses aj^ents étaient 
exposés dans les provinces chiapanèques et de l'inquisition outra- 
(feuse dont ils y étaient l'objet à tout propos (1). Avec le carac- 
tère altier d'Ahuitzotl, il était difficile que ces plaintes n'obtins- 
sent pas bientôt une satisfaction convenable. D'accord avec Neza- 
hualpilli et le roi de TIacopan, il entra chez les Zotziles dont le 
territoire était le plus rapproché des régions soumises à son au- 
torité et passa de là sur les bords du fleuve de Chiapan, dont les 
plaines fertiles furent mises à feu et à sang. Du haut des rochers 
superbes où ils s'étaient fortifiés, les Chiapanèques se virent en 
état, non -seulement de braver la colère du despote mexicain, 
mais encore de faire mordre la poussière à un grand nombre de 
ses plus vaillants guerriers. Ahuilzotl ne parvint jamais à subju- 
guer ce peuple indomptable; mais, s'il ne put lui faire subir son 
joug, il s'empara au moins de quelques places importantes, qu'il 
ajouta à son empire. Les principales étaient Chinantia et Cina- 
cantlan, antique berceau des rois Cakchiquols de Guatemala : elles 
restèrent, depuis lors, au pouvoir des Mexicains, et les troupes 
qu'il y laissa en garnison ne cessèrent de harceler les Chiapanè- 
ques, jusqu'à ce que les uns et les autres fussent également deve- 
nus la proie des conquérants espagnols. 

Le Cuextian, s'étant révolté dans cet intervalle, reçut, l'année 
suivante, le contre-coup de cette expédition : un grand nombre 
de marchands mexicains et acoihuas y avaient trouvé la mort, et 
leurs marchandises avaient été i)illées par les habitants. Chimal- 
popoca, roi de TIacopan, s'était chargé d'aller comprimer la ré- 
bellion. Il acheva brillament celte campagne, non, toutefois, sans 
avoir laissé, sur le champ de bataille de Huexotla (2), plusieurs 
des plus nobles officiers de son armée; tels lurent, entre autres, 



(1) Torqueniada, Monarq. Ind., lib. 11, riip. 03. 

1,2) Huerolla, ville du Cuextian, daus la proviiicc de Oiiaulillu, à plus de 
00 I. au N. £. de Mcuco, bien diffeieale de la petite ville de Hueiotla, près de 
Teizcuco. 



— 347 — 

Chalchiquiauh et Acxuquetziii, l'un et l'autre du sang d'Acanio- 
pichtli. Il passa de là à Chinantla, où il y avait eu quelques in- 
dices de désobéissance, et ensuite à Coyotlapanco, qu'il réunit à 
l'empire de l'Anahuac (1) ; mais, au retour de cette expédition, il 
mourut lui-même à ïlacopan, et ses collègues lui donnèrent pour 
successeur son fils Totoquihua, deuxième du nom. qui i-égnait 
encore au moment de l'entrée des Espagnols au Mexique. Ahuil- 
zotl profita, sans doute, de celte circonstance pour faire, dans sa 
propre famille, diverses promotions, qui eurent lieu vers la même 
époque. îxtlilcuechahuac , fils d'Axayacatl et frère du second 
Montézuma, qui fut proclamé roi un peu plus tard, fut élevé à la 
principauté de Tollan. Quappopoca fut nommé seigneur de Coyo- 
huacan, et Cuitlahuatzin, autre frère de Montézuma, seigneur 
d'Iztapalapan (2). 

La mort de Cliimalpopoca, que l'empire estimait comme un de 
ses plus illustres caqitaines, i\it regardée comme une calamité 
publique. Un tremblement de terre effrayant, qui avait eu lieu 
vers le même temps , ajouta aux pressentiments sinistres des po- 
pulations, qui considérèrent ces malheurs comme des châtiments 
célestes du sang que les rois avaient versé en si grande abon- 
dance, pour satisfaire leur dévotion farouche et se rendre terribles 
aux nations. C'est alors aussi qu'on crut voir, dans les airs , des 
fantômes brillant d'un éclat funeste au milieu des ténèbres , et 
auxquels on donnait le nom de Toyohualytohua , ou la voix de la 
nuit (3). On expliqua, depuis, ces apparitions comme les pronos- 
tics d'événements nouveaux et terribles que , quelques années 
plus tard . l'arrivée des Espagnols ne justifia que trop bien dans 
l'esprit des masses. ;_An X Calli, 1489.) 

La guerre qu'Ahuitzotl porta, durant le cours de cette année. 



vD Tonjuemada, ihid. 

(2) C'est ce prince qui succéda a Mont'Ziima il, après la sortie des Espa- 
îçuols de Mexico. 

3) Torque^îwda, ibid. ut sjup. 



— 348 — 

dans les provinces méridionales de Cozcaquauhtenanco , de 
Quauhpanco et de Quappilollan , n'est connue que par les captifs 
qu'il en ramena aux autels de Huitzilopochtli. Malgré les avan- 
tages qu'il obtint dans celle de Quetzalcuitlapillan , il ne parvint 
jamais à subjuguer totalement ses habitants, et leurs frontières 
demeurèrent, jusqu'au débarquement des Européens, comme un 
champ de bataille, ouvert aux pourvoyeurs des sacrifices de Mexi- 
co (1). Montézuma, que nous verrons bientôt monter, à son tour, 
sur le trône de cette ville, se distingua, l'année suivante, dans 
une nouvelle expédition contre le Cuextlan, au siège de Quauhtla, 
Tune des places fortes de cette région, où la rébellion avait ar- 
boré encore une fois ses étendards. Ce n'était pas la première 
campagne de ce prince , mais ce fut une de celles qui ajoutèrent 
le plus d'éclat à son nom. De sa main, il fit prisonniers plusieurs 
chefs, également illustres par leur rang et leur bravoure, action 
estimée plus glorieuse que s'il les eût tués sur le champ de ba- 
taille, puisqu'il eut l'honneur de les traînera sa suite jusqu'aux 
autels de ses divinités barbares. Dans les combats qui eurent lieu 
([uelque temps après, sur les frontières de Huexotzinco, où les 
lépubliques du plateau étaient si souvent aux prises avec les rois 
de l'Anahuac, il ne déploya pas moins de vaillance. Son frère 
Tetzcatzin, autre fils d'Axayacatl, et le fameux Tliltototl, depuis 
décoré de la dignité de Tlacochcalcatl, s'illustrèrent également à 
la bataille de Xonacatepec, où ils eurent pour adversaires les 
Huexotzincas et les soldats de ïoiolpanco. C'est à cette occasion 
qu'Ahuitzotl, fier d'étaler en tous lieux la pompe de ses héca- 
tombes barbares, offrit au temple de Quaunahuac deux lon- 
gues files de captifs (2), qui allèrent s'y faire égorger sous le cou- 
teau d'obsidienne des prêtres de Huitzilo|)Oclitli. (An XI Tochtii, 
1490.) 

(1) Id., ibid. 

i2) TorqiK'iiiada, Moiiarij. liid., lit). 11, cap. 03.— Codcv Chimalp., Hisl. 
Lhron., ad an. !'(!)(•. — L'autour du Codex ajoute qu'il y eut, la même aimec, 
une éclipse de soleil si complète qu'on vit les étoiles eu plein jour. 



— .149 — 

De retour à Mexico , il célébra, avec de grandes réjouissances, 
la dédicace d'un nouveau temple, sous la dénomination de Tlaca- 
tecco (1). Dans cette circonstance, on immola les prisonniers de 
la province de Quimichtian , située entre les frontières orientales 
de Tlaxcallan et les montagnes de Totonacapan , dont les géné- 
raux mexicains venaient d'achever la conquête. Au milieu des 
solennités du sacrifice, on apprit tout à coup que le temple de 
Mictlanteuctli, au quartier de ïlillan (2), avait pris feu, sans qu'on 
en pût découvrir la cause. On fit de vains efforts pour éteindre 
l'incendie; rien ne fut capable d'en arrêter le progrès, et, dans 
l'espace de quelques heures, il fut réduit en cendres. La supersti- 
tion populaire s'empara aussitôt de cet accident, et tout le monde 
le regarda comme un événement du plus mauvais augure (3). 

La multitude des sacrifices qui avaient lieu journellement dans 
les temples de Mexico et le fanatisme croissant d'Ahuitzotl au- 
raient fini par changer en un désert les contrées voisines des 
frontières de son empire, si la Providence ne s'était chargée 
d'humilier l'orgueil de ce prince sanguinaire. Malgré la terreur 
qu'inspirait son nom, les populations qu'il avait décimées saisis- 
saient ardemment toutes les occasions qui se présentaient pour 
secouer son joug, préférant la mort et les périls de la guerre à 
la domination mexicaine. En 1491, les provinces du Cuextlan, si 
souvent rebelles et si souvent vaincues auparavant, donnèrent de 
nouveau des signes de leur impatience, en mettant à mort quel- 
ques marchands aztèques et en refusant de recevoir les officiers 
du fisc impérial. C'était une insulte dont les Cuextecas connais- 
saient parfaitement la gravité ; mais ils avaient mis leur confiance 
dans leur union avec les Totonaques , dont les fertiles régions 
touchaient à la lisière de leur territoire. 

(1) Tlacaterco, composé évidemment de Tlecaleccatl, dignité militaire fort 
élevée, et de co, qui indique le lieu. 

(2^1 Le quartier de Tlillan est celui qu'on appelle aujourd'hui de San-Sé- 
bastian. 

{:i) Torquemada, ibid. ut sup., cap. 6G. 



— :150 — 

Le Tot«ina«apan, ainsi appelé par les Mexicains (li) pour leur 
avt^i olfertplu& d'une fois de quoi suljsister dans le& temps de 
famine, s'étendait du couchant au levant, enire la cime de la 
chaîne imposante de Macuiltcpec (2) jusqu'au rivafje de l'Atlan- 
tique; cette chaîne, à laquelle appartiennent le Coffre de Perote 
et le pic d'Orizaba, séparait cette province de celles de Zacatlan, 
de Tlaxcallan et d'Ahuiiizapan (3), dans un espace d'environ 
trente lieues, des bords de la rivière de Medellin aux frontières 
du Cuextlan. Son territoire , d'une extrême variété de sol et de 
productions était renommé par son inépuisable fécondité, les 
fléaux qui avaient si souvent frappé l'empire toltèque, et, depuis 
lors, les royaumes de l'Anahuac, ne s'y étant jamais fait sentir que 
d'une manière peu sensible. Les histoires totonaques faisaient re^ 
monter leur origine aux premières tribus qui, du nord, étaient 
descendues, dans les temps primitifs, dans la plaine de Teotihua- 
can, où elles avaient, disaient-elles, bâti les pyramides si célèbres 
du Soleil et de la Lune. OméacatI , leur premier roi, avait été re- 
nommé pour sa justice et sa sa{|esse dans le {jouvernement dès 
peuples. Mais, à l'entrée des premiers Chichimèques dans l'Ana- 
huac, un de ses descendants, nommé Xatontan, qui régnait alors 
sur la province de Tenamitic (4), située au nord-est de Tlaxcallan, 
redoutant leur voisiiiage, était allé se iixer à Nepohualco, ville 
éloignée de quelques lieues plus à l'est , ver« les montagnes de 
Macuiltepec. 

S'étant ensuite allié avec les Chichimèques, il continua à vivre 
en paix dans son royaume, occupé à lépandre la civilisation 
parmi ses sujets , et les histoires s'étendent avec admiration sur 
la grandeur et la magnificence du sépulcre qu'ils érigèrent à sa 

(1) ïolonacapan, cest-a-dire, le Pays du noire subsistance. 

(2) Villaseîàor, Teatro Aniericano, etc., lib. 11, cap. 8. 

(3) .Ihuilizapan est l'ancicu rioai mexicain d'Orizaba »]iii en est noe cor- 
ruptioit. 

(4) Tcnainilic, ancien nom de la province de Zacallau située au nord de 
celle de Tla\callau. 



— 351 — 

mémoire après sa mort. Ce fut lui qui fonda véritablement la 
royauté au Totonacapan, en partageant, suivant l'usage des Toi- 
tèques, cette contrée en trois états distincts, dont il laissa le gon- 
vernement à chacun de ses trois fils; l'aîné Teniztli eut la sé- 
gneurie de Mizquihuacan, la cité de ce nom étant regardée 
comme la plus importante du pays. Le second, nommé Ichcatzin, 
eut Macuilacatlan, avec son territoire, et le troisième Tianqui- 
zolco (1), ville importante déjà par son commerce avec les côtes 
maritimes du voisinage, et célèbre, depuis, sous le nom de Quia- 
huiztlan. A l'exception de quelques guerres avec les populations 
voisines, et dont l'histoire n'a conservé aucun détail, rien d'im- 
portant n'apparaît dans les annales des Totonaques jusqu'à l'épo- 
que des grandes invasions des Téo-Chichimèques, après la prise 
deCholullan, du treizième au quatorzième siècle. Trois frères 
régnaient de nouveau sur ces provinces; mais leur désaccord, 
leurs jalousies et leurs haines mutuelles ne tardèrent par à boule- 
verser tout le royaume. Dans ce désordre, il se divisa en une mul- 
titude de seigneuries différentes, et il ne resta bientôt plus aux 
descendants des anciens rois que les domaines d'Ocotlan et de 
Xoxopanco. 

Les Téo-Chichimèques en profitèrent, à leur tour, pour envahir 
les provinces totonaques ; ils s'emparèrent de celle de Zacatlan, 
s'internèrent ensuite sensiblement dans le reste du pays, et fini- 
rent par ne plus faire avec eux qu'un seul peuple, longtemps l'ami 
et l'allié le plus fidèle des Tlaxcaltèques. A l'époque où nous som- 
mes arrivé, du règne d'Ahuitzotl, Zacatlan était déjà, depuis plu- 
sieurs années , devenu la proie des Mexicains. Le reste du Toto- 
nacapan proprement dit, circonscrit dans les limites que nous fai- 
sons connaître plus haut, était divisé alors en trente seigneuries 
distinctes, toutes également fertiles et peuplées, avancées en civi- 
lisation, et adonnées à un commerce considérable avec les na- 
tions voisines; à leur tête était Xiccochimalco, dans la montagne, 

(lî) Tfianquizolco, cesUà-dire, Je lieu de la grande foire. 



— 352 — 

ville célèbre par ses beaux édifices, Xalapa, Cempoallan, dont les 
Espa{;nols admirèrent si vivement la splendeur et le luxe, ainsi 
que la cité maritime de Quiahuizllan, dans le territoire de laquelle 
on vit, quelques années après, s'élever les murs de la première 
colonie européenne (1). Ces riches provinces n'étaient déjà que 
trop convoitées par les Mexicains. L'appui que ses habitants don- 
nèrent si ouvertement aux rebelles de Cuextlan leur fournit l'oc- 
casion de saisir cette belle proie. Après avoir passé une partie de 
la saison à réduire ces derniers, Ahuitzotl maicha contre les 'lo- 
lonaques. Dans une campa{jne rapide, il s'empara de leurs places 
les plus importantes; Tizaapantzinco, Olixapan, Xiccochimalco, 
Xalapa reçurent des garnisons mexicaines, et les autres, frappées 
de terreur, ayant imploré sa clémence , se soumirent à lui payer 
un tribut, qu'elles acquittèrent jusqu'au moment do l'entrée de 
Cor tés dans Cempoallan (2), 

Mais, pendant que sa main s'abaissait comme un fléau sur ces 
régions infortunées, les villes d'Ayotochcuitlatlan et de Xaltepec 
profitaient de son éloignement pour ressaisir leur indépendance. 
Le massacre des marchands, cause première de leur asservisse- 
ment, était toujours le prélude de l'insurrection; un grand nom- 
bre de citoyens de Tlatilolco et de Tetzcuco périrent dans cette 
occasion (3). Ce mouvement ne tarda pas à se propager dans le 
sud ; il gagna à la fois les princes de la Zapotèque, d'un côté, et, 
de l'autre , les riches provinces arrosées par les grandes rivières 
qui, partant du pied des montagnes de Tolucan et de Zoltepec, 

^1) Torquemada, Mon. lud., lib. III, cap. 1j<. — Suivant Torquemada, les 
rois des Totonaques de Mizquihuacan, à compter de Xatontan, furent : Teniz- 
tli, Pauin, Nahuaeatl b', Ithualtzin, Tiai\huatoniztli, Catoxcan et NahuacatI II. 
t'est la rivalité de ce prince avec Ixcahuitl qui cau!-a la ruine de la royauté. — 
Les priuceb chichimèqucs qui régnèrent ensuite à Zacatlau furent Xihuil- 
popoca, regardé comme un grand enchanteur, Montézuma it Ouauhtlaebana, 
sous lequel les Mexicains s'emparèrent de cette province. 

\2; C'est sur le rivage de lAtlanlique, à une lieue de Quiahuiztlan que 
s'éleva la première ville de la Véra-Cruz. 

(3) Cod. Letell., fol. 39 ver^o. — Torquem., Mon. Ind., lib. II, cap. 66. 



— 353 — 

vont grossir le cours du Mexcala, à l'est du Michoacan ; c'étaient 
celles d'Ozloman, de Teloloapan et d'AlahnizUan, habitées par 
des populations aussi riches et aussi puissantes qu'elles étaient 
nombreuses. Les officiers royaux s'étant présentés pour recouvrer 
les tributs accoutumés , on les chassa avec mépris et on mit à 
mort ceux qui s'obstinèrent à vouloir triompher de la résistance 
des habitants. En face de cette attitude hostile, se produisant de 
tant de côtés à la fois, Ahuitzotl se décida à porter le remède où 
le mal était le plus pressant. Oztoman, par sa situation entre lés 
frontières du Michoacan et les seigneuries de Zacatollan, pouvait, 
plus tard, lui créer de grands embarras, s'il négligeait d'y faire 
actuellement attention : cette province était à même d'en recevoir 
facilement toute espèce de secours ; c'était aussi par son moyen 
que Mexico s'approvisionnait, en grande partie, des productions 
variées de la côte d'Anahuac-Ayotlan, lorsque la guerre venait à 
rompre ses relations avec la Mixtèque. Sans hésiter un moment, 
le monarque marcha vers le sud, à la tête des vétérans de la vallée 
et, dans une campagne rapide, replaça sous sa domination la plu- 
part des villes révoltées. Seule celle d'Oztoman, dont l'importance 
était considérable, tenta de résister à la valeur mexicaine. Mais 
elle succomba promptement; le vainquenr y entra la hache d'une 
main et la torche de l'autre, et, après un massacre effroyable, ce 
qui restait de ses plus nobles citoyens fut fait prisonnier, pour être 
immolé ensuite sur les autels du dieu de la guerre (1). 

Ahuitzotl, considérant sa situation et les services qu'elle pou- 
vait rendre à l'empire, épargna le gros de la population ; mais, 
pour assurer sa conquête, i! résolut de transformer en colonies 
aztèques cette ville, ainsi que celles d'Alahuiztlan et de Teloloapan, 
capitales, toutes trois, des provinces qui venaient d'être soumises 
de nouveau. Par ses ordres, on fit choix, dans l'Anahuac, d'un cer- 
tain nombre de familles pauvres, mais libres, auxquelles on ré- 



(1) Ixtlihochitl, Hist. des Chichimèqù'es, loiu. II, chap. fi3. 
III. 23 



partit d'avance les terres et domaines de la noblesse oztoniane, 
actuellement détruite ou captive à Mexico, en réservant, toutefois, 
les possessions les plus importantes à ceux des guerriers qui 
avaient, en cette occasion, le plus mérité de la patrie. On distri- 
bua à tous les colons une grande quantité de meubles et de vête- 
ments, ainsi que les graines nécessaires pour faire leurs premières 
semailles. Leur nombre s'élevait à neuf mille, qui devaient se par- 
tager par tiers pour chacune des trois capitales. Ils partirent par 
petites bandes, ayant à leur tète plusieurs des principaux seigneurs 
de leur ville respective, chargés de les guider jusqu'au lieu do 
leur nouvelle patrie. Au moment de se mettre en marche, ils pas- 
sèrent devant le sanctuaire de Huitzilopochtli, afin d'implorer son 
aide pour le voyage qu'ils allaient entreprendre; les femmes et 
les vieillards versaient des larmes, en pensant qu'ils abandon- 
naient pour toujours la terre qui les avait vus naître. 

A son arrivée , chaque famille était installée dans sa demeure ; 
on lui faisait connaître ses droits, les conducteurs de la colonie 
ne devant les quitter qu'après avoir passé soixante jours avec eux, 
et les avoir solidement établis dans les possessions qui leur étaient 
concédées. En prenant congé d'eux, ils les réunissaient au calpul, 
les exhortaient à vivre en paix avec les Mexicains fixés dans les 
provinces voisines, à bien traiter les mandataires royaux, ainsi 
que les marchands qui viendraient trafiquer avec eux, tout en 
leur recommandant de se tenir particulièrement en garde contre 
leurs ennemis, les habitants des frontières du Michoacan. « Par- 
u dessus toute chose, disaicnl-ils, en concluant, souvenez-vous 
« toujours de votre origine et demeurez les constants alliés de vos 
(( frères, dont la cité éclate au milieu du lac, comme une plume 
<( dorée sur la surface des eaux, de cette ville où l'eau tourbil- 
(( lonne, où le poisson se réfugie entre les roseaux, où siffle le sér- 
ie peut vert, où l'aigle se repose sur le lunal, en dévoiant sa 
« proie (1). » 

(1) Alv. Tezoïomoc, (roiiita Mciitaiia, cap. 71, 72, li. 



— 355 — 

Par la colonisation d'Oztonian, Almitzotl acheva de rafFermir 
la puissance impériale sur cette contrée ; mais elle ne consola 
pas suffisamment son orgueil des échecs qu'il essuyait ailleurs. 
Les Acolhuas, unis aux Mexicains, avaient éprouvé récemment 
une défaite considérable auprès de Tliltepec, et, dans un combat 
subséquent, livré dans les environs d'Atlixco, Tlacahuépan, son 
neveu et l'un des fils légitimes d'Axayacatl, ayant été fait prison- 
nier par les soldats de cette ville, avait été sacrifié sur les autels 
de Camaxtli, sans égard pour sa haute naissance (1). 

De telles blessures ne pouvaient manquer d'être profondément 
sensibles au cœur du roi de Tenochtitlan ; les princes du midi lui 
en préparaient de plus cruelles. Les Zapotèques, irrités de ses 
nombreuses barbaries, avaient repris l'offensive. Cocyoëza venait 
de monter sur le trône de ïeotzapotlan, laissé vacant par la mort 
(le Zaachilla IIL Guerrier non moins habile que son prédéces- 
seur, il s'était distingué naguère dans la prise de Tehuantepec et 
il avait acquis, malgré sa jeunesse, la renommée d'un chef aussi 
prudent que brave. Plus modéré que son père, il s'attacha, dès le 
premier jour de son avènement, à se concilier ses voisins; il re- 
noua les antiques alliances, rompues par l'ambition de Zaachilla 
et travailla, de concert avec eux, à relever l'honneur des nations 
auxquelles ils commandaient. Le plus ardent de ses désirs était 
de délivrer son pays du joug de l'étranger et de chasser les Mexi- 
cains des forteresses qu'ils possédaient au cœur de ses états. Ils 
ne tardèrent pas à lui en présenter eux-mêmes l'occasion. Depuis 
l'expédition d'Ahuitzotl, Tehuantepec était demeuré entre leurs 
mains ; ils en avaient fait une place foiîe, occupée par une garnison 
nombreuse, destinée à tenir en bride les Zapotèques et à protéger 
le passage des sujets de l'empire qui trafiquaient sur les côtes de 
Soconusco et de Xuchiltepec. Une campagne malheureuse, en- 
treprise de nouveau contre ces régions par les généraux mexi- 

(t) Ixtlilxochitl, Hist. des Chichjmèfjues, tom. II, cbap. 63. 



— 356 — 

cains, en affaiblissant leurs forces et en diminuant leur prestige, 
apprit aux populations qu'ils n'étaient pas invincibles; quelques 
tentatives malheureuses , faites dans le dessein de réparer leurs 
défaites premières, achevèrent à la fois d'épuiser leurs garnisons 
et de les déconsidérer aux yeux de leurs ennemis. 

Ceux-ci s'empressèrent d'en profiler. Cocyoëza était au guet, 
épiant le moment de se jeter sur sa proie et de la leur arracher. 
Le soulèvement du peuple contre les marchands de l'Anahuac fut, 
comme toujours, le prélude des hostilités. De toutes parts, on 
leur tomba sur le corps; on pilla leurs marchandises, en disper- 
sant leurs escortes, on les traqua dans les bois et les montagnes 
et l'on massacra de sang-froid, dans les villes, ceux qui n'eurenl 
pas le bonheur de se soustraire à ce premier mouvement de ven- 
geance (1), On vit alors un exemple remarquable de ce que peut 
la constance, unie à l'habileté et à la valeur : une caravane, partie 
de Tlatilolco, venait d'arriver dans le sud à peu de distance des 
rivages de l'océan Pacifique, en route vers l'une ou l'autre des 
cités de la côte d'Anahuac-Ayotlan, où les attiraient les grandes 
foires auxquelles ils assistaient annuellement. En face du péril 
qui les menaçait, les Tlalilolcas prirent une résolution éner- 
gique : la ville de Quauhtenanco, où ils venaient d'entrer, était 
forte et capable d'une défense aisée. Ils n'étaient qu'un petit nom 
bre; mais le courage chez eux suppléait à la multitude, et ils con- 
naissaient particulièrement les ennemisqu'ilsavaientautour d'eux. 
Sans balancer un seul instant, ils se ruèrent à l'improvisle sur les 
habitants, qu'ils désarmèrent, et se rendirent maîtres de la place ; 
les chei^ furent gardés à vue dans un palais et leurs personnes ré- 
pondirent pour la tranquillité à venir de leurs vassaux, en atten- 
dant qu'ils pussent faire connaître à Mexico leur situation et en 
recevoir des secours (2). 

(1) Burgoa, Geogr. Dcscrip., Hist. dcGuaxaca, eU:., cap. 72, fol. 366. 

(2) Sahaguii, llist. Gea. de las cosas de N.-Espan.i, etc., lib. IX, cap. 2. — 
Quauhtenanco était une ville forte de la province méridionale d'Ayotlan. 



— 357 — 

. Diirani cet intervalle, riiisurrection avait {jagné toutes les pro- 
vinces (Je la Mixtèque et du Zapotecapan. Après une suite de com- 
bats sanglants, Cocyoëza rentrait en possession de la plupart des 
villes du royaume de Teliuantepec; la garnison de cette capitale, 
réduite par la famine, était obligée de se rendre à son tour (1), et il 
ne resta bientôt plus aux Mexicains que les forteresses isolées de 
Huaxyacac et de Teotillan , ainsi que la place de Quauhtenanco , où 
les valeureux Pochtecas de ïlatilolco continuèrent à se défendre 
avec un rare héroïsme. Les villes voisines unirent en vain leurs 
forces pour les chasser de cette position, où il paraissait que leur 
})résence liit une tache à l'honnewr du pays; Izoatlan, Xochitlan, 
Amaxtepcc, Ailan, Omitlan et Mapachlepec s'épuisèrent devant 
ses murailles, sans parvenir à les entamer. Tant d'efforts ne ser- 
virent qu'à faire éclater davantage l'héroïsme de cette poignée de 
marchands : pendant quatre années consécutives, ils surent s'y 
maintenir malgré leurs ennemis et déjouer leurs artifices ; ils les 
repoussèrent non-seulement avec une vigueur incroyable, mais 
plus d'une fois même, dans leurs sorties, ils réussirent à capturer, 
parmi les assiégeants, des chefs illustres qu'ils engraissaient pour 
les traîner, plus tard, aux autels des divinités inhumaines de Te- 
nochtitlan (21. 

Toutes ces nouvelles saisirent Ahuitzotl au milieu des embarras 
de la guerre d'Oztoman. Son indignation égala sa colère. Mais, 
trop occupé à ratlermir son autorité sur les régions dépendantes 
de cette grande ville, il se trouvait hors d'état de se rendre en 
personne dans le Zapotecapan; il se contenta, pour le moment, 
d'y envoyer ses officiers les plus capables, avec ordre de ne rien 
épargner pour réduire le pays révolté et de s'emparer, à quelque 
prix que ce fût, de la personne de Cocyoëza. Une armée de 
soixante mille combattants franchit de nouveau les âpres monta- 



il) Burgoa, il)id. ut sup 
(2) Sahaguii, ihiil. 



— 358 — 

gnes de la Mixlèque ; mais, sans s'y arrêter un moment, elle mar- 
cha sur le Zapotecapan. C'tHait la seconde fois (jue cette ma{i;ni- 
que contrée devenait la proie d'une soldatesque étrangère; cette 
fois, cependant, sa capitale paraît avoir été épargnée. Au lieu 
d'entrer par Huaxyacac, les Mexicains prirent la route do Teoti- 
tlan. Pour la première fois, peut-ôtre, depuis leur existence, les 
sanctuaires vénérés de Yopaa furent souillés par la présence 
d'un vainqueur farouche : ceux de leurs habitants qui eurent le 
temps de s'enfuir allèrent se cacher dans les escarpements des 
montagnes voisines; mais uii grand nombre de prêtres périrent 
dans leurs demeures sacrées, et les souvenirs antiques du prophète 
de Tehuantepec et de Pezelao ne purent sauver le Wiyatao du son 
funeste de ses adorateurs. L'histoire n'a pas gardé la mémoire de 
ces jours terribles; mais on sait que les prisonniers de Mictlan 
allèrent, celte année (1), grossir les files des victimes destinées aux 
autels de HuitzilopocliUi e! que la famille des pontifes s'éteignit su- 
bitement au milieu des bouleversements occasionnés par l'inva- 
sion mexicaine (2). Faute d'héritiers plus directs, le sacerdoce 
zapotèque passa, dès lors, dans la famille royale, où il resta jus- 
qu'à la mort du dernier de ses chefs. 

Cocyoëza vit, sans pouvoir les empêcher, les outrages dont on 
abreuva les ministres de son culte; mais, prévoyant que les Mexi- 
cains ne le laisseraient pas jouir longtemps de la possession de 
Tehuantepec, il avait pris ses mesures pour les recevoir et se pré- 
parait à leur apprendre à respecter enfin les droits de sa nation. 
A une lieue de cette ville, le chemin qui mène à l'intérieur du 
Zapotecapan s'engage dans une gorge profonde où coule avec pré- 
cipitation la rivière de Nexapa. De chaque côté s'élèvent des mor- 
nes escarpés, formant une suite de plateaux inlVanchissables qui 
s'étendent jusqu'aux environs de Xalapa. C'est là que le roi des 

(1) Burgoa , Gcogr. Ucsciip., etc., pos.çn/J. — Codex I.otcllicr (Cod. Tell.- 
Rem.), fol. H), vprso. Ce MS. met le sac de Mictiau à l'an II Tochtli, Xi'Ji. 
2) Burgoa, ibid. 



— 359 -- 

Zapotèques avait établi ses principales déleiises, Touie la monta- 
gne avait été convertie en une double ligne de fortitications for- 
midables, d'où il dominait les vallées et les plaines inférieures. 
Dfins l'une il avait retiré la plus grande partie de son armée , 
avec des vivres et des provisions pour un an. Vingt mille Mixtè- 
ques occupaient l'autre rive dont les crêtes audacieuses s'avan- 
çaient en promontoire vers la plaine. Pour surcroît de précaution, 
il avait fait ensemencer de maïs et de frijol toutes les terres sus- 
ceptibles de culture dans cette vaste enceinte, et avait mis du 
poisson en abondance dans les étangs naturels qui existaient sur 
une des cimes les plus élevées de la chaîne (1). Vue de la ville, 
dont elle n'est éloignée que de cinq ou six lieues, cette portion 
de la montagne, qui porte dans le pays le nom de (juiengola (2), 
a la forme d'un cône tronqué et nivelé au sommet ; c'est un pla- 
teau entouré d'affreux précipices et ordinairement enveloppé de 
nuages. C'est là qu'on voit encore aujourd'hui les belles ruines 
de la forteresse de Cocyoëza et les débris du palais où ce prince 
attendit l'arrivée des Mexicains et des Acolhuas. 

Après avoir saccagé les temples de Yopaa, ceux-ci avaient con- 
tinué leur route sur Tehuantepec. A leur descente des monts, ils 
se virent aussitôt assaillis par une myriade d'ennemis invisibles; 
on leur lança des projectiles de toute espèce et des masses de 
pierres roulèrent sur eux du haut des montagnes. Harassés déjà 
par une longue marche, dont ils attendaient la tin, en arrivant 
dans la plaine de Dani-Guivcdchi, il se voyaient non-seulement 
déçus de la manière la plus cruelle, mais, au lieu du repos et des 
délices qu'ils espéraient dans cette heureuse contrée, au lieu d'en- 
nemis à demi vaincus par la terreur de leur nom et fuyant éper- 



(1) Id.,ibid., cap. 72. 

'2) Les ruines de la ibvleressc de Giiieiigola, cticcie coiisidérabJes aiijour- 
d'iiui, ont élévisilées et déciKes par pliiMeurs voyageurs modernes. Voir Car- 
riedo, Estudios hisloricos y estadisticos del Estado Oaxaqueùo, loin. Il, appen- 
dice 1. 



— 360 — 

dus à leur as|)ect, ils trouvaient dos multitudes de soldats occu- 
pant tous les défilés, parfaitement abrités derrière leurs remparts, 
d'oîi ils pouvaient, à chaque instant, tomber sur eux et les écraser, 
sans leur laisser le temps de se mettre en défense. Les rôles 
étaient désormais changés. D'agresseurs qu'ils croyaient être, ils 
se voyaient forcés de s'occuper de leur propre sécurité; bien loin 
de songera attaquer Tehuantepec, ils n'avaient pas trop de mains 
pour travailler à se retrancher dans la plaine, afin de se défendre 
contre la fureur des Zapotèques. Ce fut l'ouvrage des premiers 
qui parvinrent à sortir sains et saufs des gorges de (juieiigola; 
mais, dans l'ignorance où les files del'avant-garde étaient des pré- 
paratifs de Cocyoëza, il en périt un grand nombre, avant d'avoir 
j)u sortir de ces précipices formidables (1). 

Une fois délivrée de ce danger, l'armée mexicaine ne trouva 
pas, néanmoins, que sa condition en fût bien améliorée; de toutes 
parts, elle était environnée d'ennemis et incapable d'agir avec 
(|uelque chance de succès, soit qu'elle se déterminât à mettre le 
siège devant Tehuantepec, soit qu'elle voulût reprendre le che- 
min de l'Anahuac. Décimée par les assauts inattendus dont elle 
avait été l'objet à son arrivée, privée des vivres dont elle comp- 
tait se pourvoir dans cette capitale, harcelée sans cesse par un 
ennemi puissant qui ne lui laissait arriver aucun secours et (pii 
ne lui permettait aucun repos, ni de jour ni de nuit, elle voyait, 
non sans épouvante, s'approcher l'instant où elle allait tomber 
tout entière entre les mains des Zapotèques. Ce n'est pas tout : 
dans leurs excursions nocturnes, les guerriers de Cocyoëza, s'é- 
lançant de leurs rochers, par des sentiers connus d'eux seuls, tom- 
baient à l'improviste sur les ouvrages ennemis, comme le tigre sur 
sa proie. Ils ne se contentaient point de tuer les Mexicains, mais, 
dans la joie barbare qu'ils éprouvaient de leur détresse, ils les 
captivaient pour les amener vivants dans leur forteresse, où ils leur 

(1) Burgoa, Geo^;r. Dcscnp., etc., cap. T'i, toi. 306 et suiv. 



— 361 — 

faisaient subir mille lortures, avant de les meltre àniort ; ils salaient 
ensuite leurs chairs, pour les conserver, ou bien les mangeaient 
dans des festins de cannibales, et employaient leurs ossements à 
construire un édifice commémoratif de leur victoire, en repré- 
sailles du sacrifice de tant de victimes humaines conduites par 
Aliuitzotl au temple de Huilzilopochtli. Un des principaux olTi- 
ciers de l'armée, ayant été fait prisonnier, fut, à dessein, conduit, 
par ordre du roi, parmi ces débris funèbres ; on lui laissa con- 
templer à son aise les formidables remparts, érigés par les Zapo- 
tèques, ainsi que les vastes ressources qu'ils avaient amassées; 
après quoi, on lui permit de retourner librement parmi les siens, 
à qui il raconta avec effroi les choses qu'il avait vues. 

La nouvelle en fut portée à Mexico. L'Anahuac en fut dans la 
consternation. Trois fois, les chefs de l'empire envoyèrent des 
troupes plus nombreuses pour secourir l'armée, bloquée devant 
Tehuantepec ; mais elles ne purent traverser le défilé, et, si elles 
léussirent à forcer le passage, ce fut pour se consumer lentement 
avec leurs frères, après avoir été décimées au pied des forteresses 
zapotèques, à leur entrée dans la plaine. Cette situation terrible 
dura sept mois entiers, durant lesquels les armées impériales ache- 
vèrent de s'épuiser. Ahuitzotl, reconnaissant alors l'inutilité de 
ses efforts, et témoignant une admiration hypocrite de la con- 
stance et du courage de Cocyoëza, lui envoya faire des proposi- 
tions de paix. Avant de conclure aucun arrangement, le monarque 
zapotèque, profitant de l'état d'anéantissement où étaient réduits 
les Mexicains, descendit de Guiengola, à la tête d'un corps nom- 
breux de Chiapanè(iues auxiliaires, et alla faire la conquête de 
Soconusco, qui fut ajouté une seconde fois à son royaume (1). 

Les ambassadeurs d' Ahuitzotl, étant arrivés vers ce temps-là, 
achevèrent de traiter au nom de leur maître. On ignore quels en 
furent les détails. 11 ressort, toutefois, avec évidence des événe- 

;l; Cuvgoa, ibid. — (Jarricdo, Estudioi- historicos, etc., cap. 12. 



— 3G2 — 

ments postérieurs, que le royaume de Tehuantepec demeura ac- 
quis définitivement aux rois du Zapolecapan ; la province de So- 
conusco fit retour à l'empire mexicain, qui stipula pour ses 
marchands le passa{je libre sur les terres zai)0tèques, en {jarantis- 
sant leur abstention dans toutes les affaires de ce royaume; il {jarda 
é'jalement la citadelle de Huaxyacac, trop importante au point de 
vue politi(pie, pour qu'il pûl se résoudre à s'en dessaisir jamais. La 
seule condition clairemeut énoncée par les chronistes (1) fut l'o- 
hli^jation imposée à Cocyoëza d'accepter pour épouse une prin- 
cesse de la famille royale de Tenochtitlan ; on ne comprendrait 
{;uère l'insistance d'Aliuitzotl sur l'exécution de cet article, si la 
suite de l'histoire ne révélait suffisamment ses intentions jjcrfidcs 
à cet égard . 

La princesse qu'il destinait à Cocyocza était une sœur de Mon- 
tézuma (2), lequel devait, quelques années plus tard, le remplacer 
sur le trône. Elle n'était pas moins remanpiable par ses dons na- 
turels que par sa beauté et surtout la blancheur extrême de son 
teint, ce qui lui fit donner par les Zapotèquosle nom de Pelaxilla, 
ou Flocon de cotonnier. La tradition populaire raconte , au su- 
jet de ce mariage, une légende intéressante. Malgré la joie qu'il 
avait eue à conclure avec les Mexicains une paix si honorable, 
Cocyoëza, sur le point de donner son consentement à cette al- 
liance, était tourmenté intérieurement ; il ne connaissait pas la 
princesse, et l'opiniâtreté avec laquelle on avait paru la lui impo- 



(1) Burgoa, ibid. — Carriedo, ibid. — Murguia y (ialardi, Memoria ostadis- 
lica de Oaxaca y dcscripciou del vallc dcl misnio nombre, clc. Vera-Cruz, 
1821, pagos 14 et 15. 

(2) lîurgoa dit qu'elle était la fille ou la sœur de Moiitéziima, et l'appelle 
siiupleinent du nom espagnol Copo-dc-Algodon, Floche de Cotou. Murguia 
dit que c'était la fille de ce prince et lui donne le nom mexicain de Coyolica- 
l:in, ]^our Cnyolirhcalzin, dont Pcla.Tilla est la fradiiclion en langue zapo- 
lèque. Le Codex I.etellier, de la Bibliothèque Uoyale, la dit également fille 
de Monlézuma. Diins le doute exprimé par Burgoa, nous croirions plutôt que 
c'était sa sœur, à moins qu'elle fût d'une extrême jeunesse, Moutézuma ayant 
à peine atteint alors l'Age de trente ans. 



— 363 — 

ser lui faisait craindre qu'elle ne cachât quelque embùdie, tant la 
perfidie aztèque était connue de tous. Dans cette disposition d'es- 
prit, le roi des Zapotèques, retiré dans une maison de plaisance, 
auprès de Tehuantepec, se préparait à se baigner dans un des 
étangs limpides qui ornaient ses jardins. C'était le moment le plus 
propice : toute brise avait cessé av'ec les dernières lueurs du jour; 
le silence de la nature, les chaudes émanations des plantes, em- 
baumant l'atmosphère, au commencement de la nuit, tout l'invi- 
tait, en ce moment, à goûter la fraîcheur voluptueuse de l'onde. 
Déjà il avait quitté ses vêtements eî, sur un signe, ses officiers s'é- 
taient mis à l'écart. Dans ce moment, une forme indécise apparaît à 
quelques pas de lui ; bientôt elle se dessine plus nettement, et un 
rayon de la lune, scintillant à travers le feuillage, lui fait voir une 
jeune fille, d'une beauté ravissante et non moins blanche que belle. 
Cocyoëza, émerveillé de tant de charmes, lui demande qui elle est, 
d'où elle vient. « Je suis, répondit-elle, la sœur de Montézuma ; 
« c'est moi qu'on veut te donner pour épouse. J'ai su tes hésita- 
« tions et tes craintes ; mais, éprise de ta valeur et de ton héroïsme, 
« j'ai demandé à mes dieux de me faire connaître à toi, et c'est 
a par les enchantements de nos astrologues que j'ai été trans- 
ie portée ici. Ne redoute rien. Pour gage de ma présence, voici 
t( les instruments du bain de mon frère que je te laisse. » 

Tirant alors d'un sac le savon et les autres objets dont on se 
servait pour se baigner à Mexico, elle commença à le laver elle- 
même, suivant les usages zapotèques, lui parlant de leur union 
prochaine, et fortifiant sa résolution d'envoyer, le plus prompte- 
ment possible, ses ambassadeurs dans rAnahuac,pour la deman- 
der solennellement en mariage. Ouvrant ensuite sa main , elle y 
fit voir au prince ébloui un signe velu qu'elle portait depuis sa 
naissance, ajoutant que ce serait le moyen de la faire reconnaître 
à SCS envoyés, si son fière, qui l'aimait tendrement, voulait, à 
leur arrivée, les tromper et leur donner une autre de ses sœurs. 
En disant ces mots, elle disparut , laissant Cocyoëza non moins 



— 364 — 

rempli d'admiration que d'amour. Il s'empressa aussitôt de con- 
clure ses préparatifs : l'ambassade qu'il chargea de lui ramener 
la belle princesse fut composée des plus illustres seigneurs de sa 
cour, el il les chargea de présents magnifiques pour le roi des 
Mexicains et pour les frères de Pelaxilla. Arrivés à Tenochlitlan, 
ayant terminé les arrangements relatifs à la paix, ils demandèrent 
qu'on leur fît l'honneur de leur donner entrée auprès de celle qui 
devait être leur reine. Introduits au palais des princesses, avec la 
faculté de choisir celle qui leur conviendrait davantage entre les 
filles et les nièces du monarque, ils auraient éprouvé d'abord le 
plus grand embarras, au milieu de tant de beautés , si Pelaxilla , 
étendant la main, comme pour arranger ses cheveux, ne se fût 
fait reconnaître ainsi aux ambassadeurs. Ouvrant aussitôt les 
trésors et les vêlements précieux qu'ils avaient apportés au nom 
de leur maître, ils s'empressèrent de les déposer devant elle, en 
se prosternant à ses pieds (1). 

Moniézuma ne pouvait la refuser. Malgré l'aflliction qu'il 
éprouvait en se séparant de cette sœur chérie , il la remit aux 
envoyés de Cocyoëza, suivant le cérémonial d'usage. Après les 
fêtes, Pelaxilla, couchée dans une litière, ornée avec un grand luxe, 
sortit de Mexico, portée sur les épaules des nobles zapotèques. 
I^a splendeur de son cortège effaçait tout ce que l'on avait vu 
auparavant dans l'Analiuac : la pompe de sa marche, la multitude 
des seigneurs et des princes qui l'environnaient, les honneurs qu'elle 
reçut de toutes parts sur la route, témoignèrent à la fois de la puis- 
sance de son époux et de l'amour qu'il avait conçu pour elle. Une sé- 
rie de fêtes magnifiques l'attendaient à ïeotzapotlan, où sa nouvelle 
cour lui rendit ses premiers hommages : ce fut au milieu de la 
joie et de l'allégresse des populations, qui regardaient la belle 
fiancée de leur roi comme le gage le plus assuré de la y)aix avec 



(1) Burgoa, Goo^^r. Dcsciip., Ilist. de Guaxaca, ptc, cap. 7'J. — Carricdo, 
ibid. ut sup. — Miir^iiia. ibid. 



— 365 — 

l'empire mexicain, qu'elle entra dans Tehuantepec, où la con- 
sommation de son mariage donna lieu à de nouvelles réjouis- 
sances. (De l'an II Toclitli, 1494 à l'an V Calli, 1497.) 

Tandis que les Zapotèques célébraient avec enthousiasme les 
noces de leur glorieux souverain , les Mexicains proclamaient , 
avec non moins de joie, le triomphe des marchands tlatilolcas, 
dont la patience et l'énergie avaient éclaté si singulièrement, du- 
rant la longue défense de Quauhtenanco. Après quatre ans de 
combats, leurs assaillants, découragés par les nouvelles de la paix 
conclue entre Ahuitzotl et Cocyoëza , avaient pris le parti de se 
retirer et de laisser aux habitants de cette ville le soin de régler 
eux-mêmes leurs affaires avec leurs conquérants. Son sort ne 
pouvait être douteux : elle demeura aux Mexicains, qui en firent 
une colonie aztèque. Quelques secours venus à propos vers ce 
temps-là permirent d'y mettre provisoirement une garnison suf- 
fisante ; enflammés par ce premier succès, ils poursuivirent leur 
conquête et soumirent en quelques semaines toute la province 
d'Ayotlan à la puissance d'Ahuitzotl. 

Au milieu des embarras que lui avaient suscités les Zapotèques, 
ce prince avait appris l'extrémité où étaient réduits ses Poch- 
tecas de Tlatilolco et la constance énergique avec laquelle ils se 
soutenaient, environnés d'ennemis, dans les murs de Quauhte- 
nanco. Rempli d'admiration, il avait aussitôt donné les ordres 
nécessaires pour opérer leur délivrance, et telle était l'estime 
qu'il conçut pour leurs personnes, que la mission en fut donnée 
an premier général de l'empire. C'était son neveu Montézuma 
([ui joignait dès lors à la dignité de grand-prêtre de Huitzilo- 
pochtli celle de Tlacochcalcatl. Mais déjà les courageux trafi- 
quants, après avoir assuré la tranquillité du pays, s'étaient remis 
en chemin vers Tenochtitlan , chargés des riches dépouilles 
d'Ayotlan et traînant à leur suite les nobles captifs qu'ils avaient 
si patiemment gardés, dans l'attente de leur délivrance. Dès le 



— :{66 — 

commencement du siège de Quauhlenanco, ils avaient fait le vœu 
de ne se point couper les cheveux jusqu'à leur retour à Mexico, 
et plusieurs les portaient pendants jusqu'au milieu des reins. Au 
moment de quitter les lieux témoins de leur constance, le chef de 
la caravane, prenant la parole : « Marchands mexicains ! s'écria- 
(( t-il , c'est maintenant qu'on peut dire que notre dieu, le dieu 
« des combats, Huitzilopochtli, a rempli ses promesses en notre 
c( faveur. Voilà ({ue nous avons conquis cette province ; nous 
M pouvons donc reprendre la route de notre patrie. Mais que 
« nul ne s'enorgueillisse ; qu'aucun ne dise qu'il est un guerrier 
« vaillant, pour avoir pris quel(jues captifs. Nous n'avons rempli 
c( que notre devoir, en étendant le domaine de notre seigneur et 
« dieu Huitzilopochtli. C'est en cela que consiste véritablement 
« le prix de nos travaux, des dangers que nous avons courus ; là 
« est la récompense de nos veilles et de nos jeûnes. Quand nous 
u arriverons dans notre terre , il sera temps de nous suspendre 
(( nos colliers d'ambre et nos pendants d'oreilles de pierres prê- 
te cieuses ; de nous orner de nos maxtlis brodés, de nous couvrir 
« des riches étoffes que nous avons conquises, de prendre en 
K main nos bâtons de bois noir et nos éventails, souvenirs de 
u iu)s victoires, et que seuls, entre les marchands mexicains, 
(( nous aurons le droit de porter. » 

Montézuma, les ayant rencontrés en chemin, écouta avec admi- 
ration le récit de leurs hauts faits : mais peut-être éprouva-t-il un 
secret ressentiment d'avoir été prévenu et de n'avoir pu se dis- 
tinguer avec eux par quelque action d'éclat; car il fut le premier 
des rois de Mexico à tenir les marchands éloignés de sa personne et 
à leur témoigner sa défiance, en cherchant à diminuer l'inlluence 
(ju'ils avaient acquise. Dans l'accueil qu'il leur fit en ce moment, 
il se garda bien, toutefois, de laisser percer ce sentiment : ayant 
replis avec eux le chemin de Mexico, il expédia aussitôt des cour- 
riers à Ahuitzoll pour lui rendre compte de ce qui avait eu lieu et 



— 367 — 

de l'approche de la caravane victorieuse. Par ordre du monarque, 
le sénat leur décerna les honneurs du triomphe ; il s'avança solen- 
nellement à la rencontre des marchands jusqu'à Acachinanco (1). 
Les plus grands seigneurs de la cour se firent un plaisir de les 
accompagner dans cette circonstance; l'encens fuma dans tous les 
temples et, du moment qu'on les signala du haut des tours duteo- 
calli principal, les trompettes sacrées et les conques de guerre 
résonnèrent de toutes parts, pour annoncer leur arrivée. Ils firent 
leur entrée entre deux files des habitants les plus illustres de 
Mexico, l'une de nobles, l'autre de prêtres, vêtus de leurs habits 
de fête et tenant les cassolettes d'usage avec lesquelles ils encen- 
saient les vainqueurs. Une foule immense était accourue dans tous 
les lieux où ils devaient passer; les chaussées, les rues, les canaux, 
les terrasses des maisons étaient également remplis de spectateurs 
avides de contempler ces trafiquants qui avaient fait triompher 
si héroïquement le nom de Mexico. 

Leur première visite fut pour le temple de Huitzilopochtli. Après 
avoir rendu grâce à la divinité de leur heureux retour, ils s'ache- 
minèrent vers le palais où le roi les attendait dans l'appareil le plus 
pompeux. Dès qu'ils parurent dans la première cour, on doubla 
le feu des brasiers, et des nuages odorants ondoyèrent au-dessus 
de toutes les têtes. Ayant reçu leurs hommages, Ahuitzotl leur 
adressa la parole avec une bienveillance marquée : « Soyez les 
c( bienvenus, mes amis, Pochtecas et marchands, dit-il, et allez 
« vous reposer de vos fatigues. » On les introduisit alors dans la 
salle des généraux et des chevaliers, et le roi s'étant assis, ils dé- 
posèrent à ses pieds les insignes et les dépouilles des princes 



ri) Acachinanco, nom d'une espèce de faubourg extérieur de Mexico, situé 
à l'extrémité méridiouale de la graude estacade ou jetée , au point de jonction 
dfi la chaussée de Mexicaitzinco avec celle de Coyohuacan, à une demi-lieu* de 
la ville proprement dite; ce fut durant le siège de Mexico le lieu du campe- 
ment de Cortès, et prés de là on voit encore aujourd'hui l'église de San-Anto- 
uio-Âbad 



^ 368 — 

vaincus. « Vive le roi notre seigneur, qu'il règne longtemps! » 
tel fut le coniniencenient de leur discours; après quoi, le chef 
de la caravane raconta longuement tout ce qu'ils avaient fait. 
«Mes oncles et mes amis, répondit le monarque, vous avez 
(( souffert de grands travaux; c'a été la volonté de notre dieu 
« Huitzilopochtli que vous en soyez sortis victorieusement. Mais, 
K puisque vous avez obtenu tous ces insignes glorieux au risque 
(( de votre vie, je veux (jue vous les possédiez et que vous en 
M usiez comme vous le méritez. « Ahuitzotl ne s'en tint pas là; 
à ces mar(jues que les plus grands guerriers avaient seuls le droit 
de porter il ajouta le privilège honorable de se placer un bijou à la 
lèvre inférieure aux fêtes solennelles, et, au moment de les congé- 
dier, leur fit distribuer des vivres en abondance et des vêtements 
de grand prix. Telle fut l'issue de leur voyage et de la conquête 
d'Ayotlan (1). 

(Cependant Ahuitzotl se repentit promptemcnt du traité qu'il 
avait conclu avec les Zapotèques. .Jaloux de la position que 
Cocyoëza s'était faite par sa valeur, il songeait sans cesse aux 
moyens de se venger de l'humiliation essuyée par ses armes. Dans 
ce dessein, il commanda à plusieurs seigneurs mexicains de se 
rendre à la cour de Tehuaniepec et, sous le prétexte d'aller saluer 
la reine de la part de son oncle et de ses frères, ils devaient s'ou- 
vrir secrètement à elle et l'engager à faire périr son époux. Ayant 
communiqué leurs instructions à Pelaxilla, ils la prièrent de leur 
faire connaître les dieux qui avaient rendu Cocyoëza si puissant; 
de ({uels poisons il s'était servi pour envenimer ses armes ; com- 
ment, enfin, il serait possible de pénétrer dans les arsenaux et les 
forteresses, dont l'existence avait été si fatale aux Mexicains et aux 
Acolhuas. llsajoutèrent qu'une armée formidable était prête, encore 
une fois, à passer dans le Zapotecapan et qu'on n'attendait (ju'un 
mot dfi sa bouche pour descendre dans la plaine de Tehuaniepec. 

(1) Salmgun, Hist. Geu. de las cosas de N.-Espana, elc, lib. IX, tap. 'Z. 



— 369 — 

Pelaxilla avait conçu pour son époux une affection sincère ; 
aussi s'empressa-t-elle de l'instruire de la perfidie de son oncle 
et des préparatifs immenses qui s'organisaient contre lui. Cocyoëza 
sut mettre à profit cette découverte. Dissimulant habilement avec 
les princes mexicains, il les entretint avec magnificence tout le 
temps qu'ils demeurèrent à sa cour et les congédia ensuite chargés 
de riches présents. Mais ils eurent à peine repassé les montagnes, 
qu'il se hâta de remettre ses forteresses en état cle défense ; il en 
doubla les garnisons et commanda de fabriquer aussitôt une quan- 
tité considérable d'armes nouvelles. Ahuitzotl, informé de ces pré- 
paratifs, comprit que ses desseins avaient été découverts ; ne vou- 
lant, toutefois, pas se donner pour battu, il envoya l'ordre à ses 
généraux de descendre sur les rivages du sud et de demander 
passage à Cocyoëza à travers ses états, pour marcher à la conquête 
d'Amaxtlan et de Xuchiltepec (1). Le rusé Zapotèque les accueillit 
comme des alliés; il leur fournit des vivres en abondance, tout 
en observant avec soin leurs mouvements et, sous prétexte de leui 
faire honneur, il escorta ensuite les troupes mexicaines jusqu'à la 
sortie de ses frontières. Il les accompagna de même à leur retour, 
et elles rentrèrent dans l'Anahuac, chargées des dépouilles de ces 
provinces, mais sans avoir commis la moindre hostilité dans le 
royaume de Tehuantepec. Lcsroisdeïenochtitlan, persuadés que 
leurs efforts seraient désormais inutiles de ce côté, cessèrent d'in- 
quiéter Cocyoëza, et ils restèrent en paix jusqu'à l'époque de la 
conquête espagnole. L'année même de son mariage, Pelaxilla 
donna le jour à un fils qui liit appelé Cocyopy; c'est lui que les 
Espagnols trouvèrent, à leur arrivée , sur le trône de Tehuante- 
pec, et à qui ils donnèrent, au baptême, le nom de Don Juan 
Cortès (2). 

(1) Ces évéuements se trouvent meutionués eu abrégé dans le Codex Letel- 
lier (Cod. Tell. -Rem.), de la Bibliothèque Royale, ù l'au X Tochtli, 1502. Les 
détails se trouveut au complet daus Burgoa et Murguia. 

(2) Burgoa, Geogr. Descrip., etc., cap. 72. 

m. 24 



— 370 — 

Vers le même temps où ces événemonls s'accomplissaient dans 
Zapotecapan, le courage d'un noble acolhua unissait aux étals de 
Nezahualpilli le royaume de ZacatoUan. Les annalistes donnent à 
ce guerrier le nom de Teuhchimal. Ayant passé sa vie dans les 
conquêtes et dans les garnisons des côtes de l'océan Pacifique, il 
en connaissait les habitants et les coutumes, et parlait avec l'aci- 
lité les divers idiomes de ces contrées. Le succès des marchands 
mexicains à Ouauhtenanco l'encouragea à y tenter cette entreprise 
hardie. Yopicatl-Atonal régnait à ZacatoUan ; il avait la réputa- 
tion d'un prince aussi valeureux que puissant. Plusieurs fois les 
armées impériales avaient essayé de pénétrer sur son territoire 
ensemble ou séparément; mais toujours elles en avaient été re- 
poussées, sans pouvoir en entamer les frontières. Les Acolhuas de 
Tetzcuco ayant conçu les premiers cette entreprise, d'ailleurs 
peu importante pour les Mexicains et les Tépanèques, ceux-ci les 
en raillaient fréquemment. Teuhchimal, blessé de ces plaisanteries 
qui tombaient en partie sur lui-même, alla trouver Nezahualpilli 
et lui demanda l'autorisation d'entrer sur les terres de ZacatoUan 
avec quelques marchands de Tetzcuco qui y faisaient le commerce, 
promettant de soumettre cette région et de se rendre maître de la 
personne du prince mort ou vif (1). 

Le roi regardait celte entreprise comme une folie ; convaincu 
que Teuhchimal serait pris ou tué, il ne lui en accorda l'autori- 
sation qu'à regret. Accompagné de deux marchands, en qui il 
avait toute confiance, celui-ci se revêtit, ainsi qu'eux, du costume 
du pays, et passa dans les terres de ZacatoUan, parcourant les 
foires voisines, en attendant l'odcasion d'exécuter son projet. 
Malgré Ses précautions, il fut reconnu, arrêté et conduit devant 
Yopicatl-Atonal, qui le fit enfermer sous bonne garde, dans l'in- 
tention de le sacrifier à ses dieux, à la première fête. 

Ce jour ne tarda pas à se présenter. Le prince convia, la veille, 
les principaux seigneurs de la province à assister au banquet 

vl) htlilxochill, Hist. des Cbichimèques, toin. II, caj». G3. 



— 371 — 

royal : il devait être suivi d'une danse solennelle qui , selon la 
coutume, devait s'exécuter durant la nuit. Ils burent de telle 
l'açou qu'avant minuit, tous, tant chefs qu'officiers du palais, se 
trouvèrent dans un état complet d'ivresse. Teuhchimal était par- 
venu à pratiquer quelques intelligences dans sa prison. S'étant 
échappé de l'endroit où il était enfermé, il entra dans la salle du 
festin et se mit à danser avec les autres, observant avec soin 
toutes les cérémonies qu'il leur voyait faire, sans qu'ils s'aper- 
çussent le moins du monde de la présence d'un étranger. Quand 
ils eurent achevé de s'enivrer, il s'approcha du prince, et lui 
ayant coupé la tête, il la mit dans un sac avec la plupart des 
joyaux dont il était orné. S'échappant après ce coup hardi, il 
gagna en toute hâte la frontière voisine d'Ayotlan, et attendit pa- 
tiemment l'issue de l'événement. .^ 

Les nobles de Zacatollan, s'apercevant, à leur réveil, de ce qui 
s'était passé, et redoutant la vengeance des fils de leur chef, ré- 
solurent unanimement de se soumettre à Nezahualpiili. Ils dépê- 
chèrent , aussitôt après Teuhchimal, un courrier chargé de pré 
sents, avec ordre de lui faire part de leur résolution. Teuhchimal 
demanda, toutefois, des otages pour sa sûreté personnelle et poui 
celle des guerriers qu'il avait amenés à sa suite. On lui livra les 
lils du dernier roi avec plusieurs seigneurs de qualité qui restèrent 
entre les mains des Acolhuas, pendant qu'il prenait possession 
de la forteresse de Zacatollan et des autres places importantes 
de la province. Mais il rendit ensuite le sceptre à l'héritier légi- 
time de Yopicatl-A tonal, et ayant confirmé les seigneurs dans 
leurs domaines et leurs emplois, il reprit le chemin de Tetzcuco. 
où il entra avec les honneurs du triomphe. Il présenta au roi la 
tête et les insignes du prince de Zacatollan. Nezahualpiili le 
combla de faveurs; il le nomma seigneur de plusieurs villes, et 
lui fît bâtir, dans la capitale, un palais exactement semblable à 
celui du roi vaincu. CetSe histoire, ajoute le chroniqueur (1), les 

(1) Ixtlilsochitl.lHst. dos Cliichinièqucs, tom. II, chap. 6;J. 



— 372 — 

rois de Tetzciico aimaient à la citer, lorsqu'ils cherchaient à in- 
spirer à leurs sujets et à leurs enfants l'horreur de l'ivrognerie. 

A l'exemple de son père et de la plupart des princes de cette 
époque, Nezahualpilli avait pris un grand nombre de femmes et de 
concubines (1). De quarante d'entre elles il eut cent quarante- 
quatre enfants, dont onze étaient considérés comme légitimes. 
De toutes ces femmes, cependant, celle qu'il préférait était la Dame 
de Tula, ainsi nommée, non pour être issue du sang des princes 
de cette ville , car elle était fille d'un marchand , mais parce 
qu'elle y était née : elle était si instruite et si habile en toutes 
choses, qu'elle luttait, par la variété de ses connaissances, avec 
le roi lui-même et les hommes les plus sages du royaume. Elle 
n'avait pas moins de talent pour la poésie ; aussi avait-elle sur 
Nezahualpilli une influence si grande, qu'elle en obtenait tout ce 
qu'elle voulait. Elle habitait seule , environnée d'une cour nom- 
breuse et brillante, dans un palais qu'il avait fait construire ex- 
près pour elle (2). 

Entre ses femmes , plusieurs appartenaient à la famille royale 
de Mexico; en les épousant, il avait été convenu que celle qui 
donnerait, la première, le jour à un fils serait considérée comme la 
reine (3). Il avait commencé par une princesse des maisons 
d'Aticpac, nièce du roi Tizoc (4); c'était Xilomenco, fille légitime 
du roi Axayacatzin et sœur aînée de Montézuma II; mais, cette 
princesse ayant une sœur plus jeune qu'elle, nommée Xocotzin- 
catl, qu'elle aimait beaucoup, elle avait prié son père de ne pas 
l'en séparer et de permettre qu'elle l'accompagniU à la cour de 
Tetzcuco. Celle-ci était également remarquable par sa beauté 
comme par les qualités de son cœur et de son esprit. Nezahual- 
pilli s'en éprit et la demanda en mariage comme la première. 
Leurs noces furent célébrées avec une grande magnificence, et le 

(1) Suivant hllilxochitl , Nezahualpilli avait plus ilc tlcux. luillo concubines. 

(2) Iitlilxochiti, Hist. des Chichimèques, toni. Il, rliap. 57. 

(3) Id. ibid., chap. (H. 

[i) Torqucraada, Monarq. Ind., lib. II, cap. 02. 



— 373 — 

roi des Acoiluias distingua constamment cette; épouse, non-seule- 
ment à cause de ses rares attraits, mais parce qu'elle fut la pre- 
mière à lui donner des enfants légitimes : elle fut la mère de 
Huexotzincatl , son fils aîné , et ensuite de Coanacoclitzin et d'Ix- 
llilxochitl, qui furent les derniers rois de ïetzcuco (1). La prin- 
cesse Xilomenco donna le jour à Cacama, qui, le premier, suc- 
céda, après son père, au trône d'Acolhuacan (2). Cependant, de 
toutes les femmes de Nezahualpilli, la plus célèbre fut la princesse 
Clialchiuhnenetl, fille légitime d'Axayacatl et sœur des deux pré- 
cédentes. Comme elle était encore fort jeune, le roi la faisait élever 
dans un palais séparé et lui avait donné, pour la servir, une 
maison considérable , proportionnée à son rang. Malgré sa jeu- 
nesse, elle était si rusée et son cœur était si perverti, que, se 
voyant, dans son palais, maîtresse absolue et environnée de gens 
dévoués, elle commença à se livrer à tous les désordres. Dès 
qu'elle voyait un jeune homme beau et bien fait, elle se le faisait 
amener en secret, et, après avoir satisfait sa passion, le faisait tuer 
immédiatement; elle commandait ensuite une poupée ou statue 
exactement semblable, qu'elle faisait revêtir de riches vêtements 
et de bijoux, et que l'on plaçait dans la salle de réception. Elle 
avait fait périr ainsi un grand nombre de jeunes gens, au point 
que presque tout le pourtour du salon était garni de leurs ima- 
ges. Quand le roi allait la visiter, s'il demandait ce que c'était 
que ces statues, elle répondait que [c'étaient ses dieux, chose 
d'autant plus facile à croire, que la multitude des idoles chez les 
Mexicains était incalculable. 
Les débauches de la princesse finirent par être découvertes. 



(1) Torquemada, Monarq. Ind., lib. II, cap. 02. 

(2) Ixtlihochitl, Hist. des Chichimèqm s, tom. II, chap. 57. Suivant cet au- 
teur, la princesse Xilomenco, dont Torquemada ne parle pas, fut mère de Ca- 
cama, que ce dernier assigne pour fils à l'aînée d( s deux sœurs dont il est 
parlé ici et qui est, après tout, la même que la princesse Xilomenco. Ixtlilio- 
chill est ordinairement Irès-cmbrouilIc dans ses gcucalogies de princes, et, à 
chaque instant, confond l'un avec l'autre. 



— 374 — 

Par des motils de préférence , elle avait épargné trois de ses 
amants, Hiiitzilihuitl et INIaxtla, l'un et l'autre d'un rang élevé, et 
(^hiyaulicohuatl, prince de Tenayocan (l). Le roi reconnut sur l'un 
d'eux un joyau qu'il avait donné à Chalchiuhnenetl ; mais , quoi- 
qu'il fût encore loin de soupçonner là vérité, il en conçut néan- 
moins quelque défiance. La nuit suivante , il alla la visiter. Les 
femmes de service répondirent qu'elle reposait , s'imaginant, 
comme à l'ordinaire, qu'il se contenterait de cette raison. Mais il 
insista pour pénétrer dans sa chambre, et, s'étant approché du lit 
pour la réveiller, il n'y trouva qu'une poupée ornée d'une cheve- 
lure, qui la faisait ressembler parfaitement à Chalchiuhnenetl. En 
voyant cette image et l'effroi qui se peignait sur la figure des gens 
du palais , le monarque appela ses gardes et donna l'ordre d'ar- 
rêter tout le monde. On chercha partout la princesse, et on finit 
par la trouver dans un pavillon isolé, occupée à danser avec ses 
trois amants. Elle fut aussitôt jetée en prison avec eux. Les juges 
du tiibunal su[)rènie furent chargés d'instruire la procédure; on 
découvrit un grand nombre de complices, tant parmi les servi- 
teurs que parmi les marchands, les fournisseurs et les ouvriers de 
toute classe, qui, ayant vendu les objets nécessaires pour la con- 
fection des poupées, avaient aidé les amants de la princesse à 
pénétrer dans le palais et trempé ensuite dans l'assassinat des 
premiers. 

L'affaire ayant été suffisamment examinée, le roi des Acolhuas 
envoya des ambassadeufs à ses collègues de Mexico et de Tla- 
copan, pour leur apprendre ce qui s'était passé et leur annoncer le 
jour où l'épouse adultère recevrait le châtiment de son crime, 
ainsi que ses complices. Il manda, en même temps, à tous les sei- 
gneurs de son royaume de se rendre à Tetzcuco avec leurs fem- 
mes et leurs filles, (juclque jeunes qu'elles fussent, afin qu'elles 

(1) Codex (himalp., Hisl. Cliron., ad an. VI Toclilli, 1198. — I/auleur auo- 
tiyme ne nomme que le premier et le dernier amant. IvtliKocliitl ajoute le 
troisième et donne au dernier le nom de Ciiiciibcoluiatl. 



— 375 — 

assistassent a te {jrand exemple. Il voulut même qu'il y eût, pen- 
dant ce temps, une trêve avec les ennemis de l'empire, désirant 
qu'ils pussent y venir avec une égale liberté. Au jour fixé, il arriva 
à Tetzcuco une multitude si considérable d'étrangers, que la ville, 
malgré sa vaste étendue, pouvait à peine les contenir. La sentence 
fut exécutée publiquement. On étrangla la reine ainsi que ses 
trois amants; mais, en considération de leur haute naissance, 
leurs corps furent brûlés avec les statues de son palais et inhumés 
décemment. Leurs complices, au nombre de deux mille, subirent 
le même supplice. On jeta leurs cadavres dans une fosse creusée 
dans un ravin, auprès du temple de la divinité vengeresse de 
l'adultère (1). 

Ce châtiment rigoureux obtint l'approbation générale; mais la 
noblesse mexicaine , et , en particulier, Montézuma , dont Chal- 
chiuhnenetl était la sœur, sensibles à une si grande injure, pe 
pardonnèrent jamais à Nezahualpiîli d'avoir rendu ce procès si 
j)ul)lic : ils dissimulèrent pour lors leur colère, bien résolus à tirer 
vengeance de cet affront, si l'occasion s'en présentait jamais. 
(An VI Tochtli, 1498.) 

Au milieu de ces événements, la guerre, qui paraissait ne devoir 
jamais cesser dans ces contrées, suivait son cours, tantôt d'un 
côté, tantôt de l'autre. Une altercation entre les seigneurs de Te- 
peyacac et de Cholullan avait amené une série de combats entre 
ces deux républiques voisines. Ahuitzoll, ayant prêté aux Cholul- 
tèques le secours de ses armes, en avait profité pour augmenter 
son influence sur leur ville, malgré la jalousie de Tlaxcallan, qui 
voyait), avec une inquiétude croissanie, les progrès rapides de la 
puissance mexicaine. Les armes d'Almilzoïi n'étaient cependani 
pas toujours heureuses, et les échecs qu'elles avaient subis à 
Tehuantepec avaient montré aux peuples qu'elles n'étaient point 
invincibles. Une défaite qu'il éprouva auprès d'x\tlixco, l'année 
même du grand procès de Tetzcuco , les encouragea davantage 

(1) Ixthlxocliitl, lliàt. tl's CliiLhiiiièiiueâ. toui. 11, diap. 6L 



— 37r> — 

encore à l.i résistance. 11 avait, à l'improviste , envahi le terri- 
toire de cette ville, que sa proximité de la vallée ne lui donnait 
que plus vivement le désir de réunir à son empire. Sur la nou- 
velle qui en arriva à Huexotzinco, ses citoyens se mirent en de- 
voir de courir au secours de leurs alliés. ïullecatl , un de leurs 
chefs, était, dans ce moment, occupé à jouer au ballon. Sans se 
donner le temps de prendre ses armes, il vole au lieu du combat, 
se jette sur les Mexicains qu'il renverse par la seule force de ses 
bras; se revêtant ensuite des armes d'un de ceux qu'il vient 
d'abattre, il achève de dérouter les ennemis et force Ahuitzotl à 
abandonner le champ de bataille. 

Tultccatl reprit le chemin de Huexotzinco, emmenant un captif: 
il l'y écorcha et, s'étant revêtu de sa peau, retourna au combat. 
Une des magistratures de la république était vacante en ce mo- 
ment : remplis d'admiration pour sa valeur, les trois autres sei- 
jjncurs l'acclamèrent avec enthousiasme et l'admirent aussitôt au 
{gouvernement de la cité et de son îerritoire. Son administration, 
toutefois, fut de courte durée; la seconde année, une émeute re- 
li{jieuse le força à se retirer. Depuis quelque temps , les prêtres 
remplissaient la ville de désordres; ils couraient tout nus dans les 
rues, pillant les maisons où ils entraient avec effronterie, insultant 
les hommes, enlevant aux femmes leurs vêtements, lorsqu'elles 
allaient se baigner dans la rivière, commettant enfin mille inso- 
lences que les citoyens ressentaient douloureusement, mais dont 
le caractère sacré des agresseurs les empêchait de se plaindre 
trop ouvertement ou de chercher à tirer vengeance. Tultecatl, 
prévoyant les maux qui allaient être le résultat de ces désordres, 
tenta d'y mettre une barrière et commença à en châtier rigoureu- 
sement les auteurs. Il fit prendre les armes aux citoyens des classes 
les plus respectables; mais les prêtres s'armèrent à leur tour, met- 
tant dans leurs intérêts la populace et excitant son fanatisme (1). 

(1) Toniueniada, Mouarq. Iiid., lib. 11, cai). (;6. 



* ' 



— 377 — 

Les histoires rapportent qu'un grand-prêtre de Camaxtii, s'étant 
mis à leur tête, se servit d'un tlaquimilolli de ce dieu pour opérer 
des enchantements contre ses adversaires. Ayant prononcé une 
formule magique, il fit sortir du feu d'un tecomatl (1), en com- 
mandant à ses naguals ou génies de les brûler, au moment où ils 
en viendraient aux mains. Les seigneurs et les chefs, remplis 
d'effroi, préférèrent alors abandonner la lutte; mais, en même 
temps, ils se décidèrent à quitter tout à fait leurs foyers avec leurs 
familles. Ils se retirèrent, en grand nombre, de l'autre côté du 
volcan, à Amecamecan , auprès de Cacama, seigneur d'Ayauh- 
tzin-Tlapixqui. Quauhtliztac, Quachayatl, Elotlaxcal et Tullecatl , 
qui formaient ensemble la seigneurie de Huexotzinco, se présen- 
tèrent ensuite à Tlalmanalco, oîi se trouvait Itzcohuatl, gouver- 
neur de la province. Ils lui rendirent compte des événements qui 
les avaient forcés à sortir de leur cité. Itzcohuatl était une créa- 
ture d'Ahuitzotl qui l'avait fait seigneur de Chalco-Tlacoch- 
calco (2) ; il les accueillit avec une prudente froideur et donna 
aussitôt avis de ce qui venait de se passer à son maître. Celui-ci, 
se souvenant de l'affront qu'il avait reçu de Tultecatl, deux ans 
auparavant, à Atlixco, envoya l'ordre de les mettre à mort; ce 
qui fut immédiatement exécuté. Leurs cadavres furent ensuite 
transportés à Huexotzinco pour y recevoir les honneurs funèbres. 

Non moins ambitieux que ses prédécesseurs, Ahuitzoïl voulait, 
ainsi qu'eux, attacher son nom aux travaux qu'ils avaient fait 
exécuter pour l'utilité publique ou l'embellissement de sa capi- 
tale. Trouvant insuffisantes, pour la consommation, les eaux qu'a- 
menait l'aqueduc de Chapultepec, il prit la résolution d'y con- 
duire encore celles de la fontaine d'Acuecuexatl , auprès de 
Huitzilopochco (3), de la province de Coyohuacan : c'était de cette 



(1) Le TocomaU est un vase fait d'une espèce de grosso calebasse. 
i2) Codex Chimalp., Hist. Chron., ad an. VII TodiUi, 148G. 
i3) Torqucmada, Mouarq. Ind., lib. H, cap. C6. 



— 378 — 

source que s'abreuvaient les habitants de la ville de ce nom. Elle 
avait alors pour seigneur Tzotzoniaîzin , (ju'on regardait comme 
le plus fameux magicien de son temps. Ahuitzotl lui ayant faii 
connaître ses intentions, il ré[)ondit en suppliant le roi de renon- 
cer à un projet dont les consé(|uences pouvaient Ôtre fatales. Il 
ajouta que ces eaux n'avaient point de cours régulier, qu'elles 
manquaient quelquefois, et qu'en d'autres occasions elles crois- 
saient à tel point que, dans une crue subite, elles seraient caj^a- 
bles de causer une inondation dans la capitale. Il terminait par 
conjurer Ahuitzotl de prendre en considération tous ces motifs 
et de renoncer à son dessein. 

Le monarque, prenant pour des défaites les raisons de Tzotzo- 
matzin, le manda à Mexico et lui réitéra ses ordres d'une manière 
péremptoiro. Celui-ci chercha encore à s'excuser; mais le roi, 
plein de colère, le chassa de sa présence. On raconte que, quel- 
ques jours après, ayant envoyé des messagers pour lui signifier 
de nouveau sa volonté à cet égard, le seigneur de Coyohuacan, 
se doutant de ce qu'ils venaient faire, donna ordre de les faire 
entrer, et du même instant se changea, devant eux , en un aigle 
formidable, ce qui leur inspira une si grande frayeur, qu'ils s'en- 
fuirent en toute hâte, sans délivrer leur message. Ahuitzotl en 
envoya d'autres, le lendemain , pour le prendre et l'amener pri- 
sonnier dans la capitale ; mais à peine furent-ils entrés, qu'il se 
métamorphosa en un tigre monstrueux, et, le surlendemain , en 
un serpent épouvantable, qui, chaque fois, remplit de terreur les 
satellites qu'envoyait le monarque. Ces enchantements ne servi- 
rent qu'à l'irriter plus vivement. Il menaça les habitants de Coyo- 
huacan de sa colère et leur fit dire que , s'ils ne se hâtaient de 
livrer Tzotzomatzin entre ses mains, il irait lui-même en per- 
sonne, et mettrait leur ville à feu et à sang. Contraints alors d'o- 
béir, ils le menèrent au roi, qui donna ordre aussitôt de l'étran- 
gler (1). (An VII Acall, 1499.) ' 

M) hdilvoiliill, llist. (les rliichiini'tiuc*, tom II, rliap Ofi. 



— 379 — 

AhuitzoU fit construire alors un canal en maçonnerie, depuis la 
fontaine d'Acuecuexatl jusqu'à Mexico. L'ouverture s'en fit avec 
de grandes cérémonies : un cortège nombreux de prêtres s'y 
transporta, environnant le pontife de Chalchiuhlicué , revêtu des 
ornements de la déesse. Ils sacrifièrent, sur les bords du canal, 
un grand noml)re de cailles, et, de leur propre sang, tiré avec des 
épines de maguey , firent des onctions sur tous les murs, tandis 
que d'autres les encensaient, au son d'une musique lugubre. Dès 
que l'eau parut dans l'aqueduc, la musique redoubla et on lui 
donna l'encens de la bienvenue, saluant à la fois le torrent et 
l'image vivante de la déesse des eaux, Chalchiuhlicué, présente 
avec eux. C'est au milieu de tous ces rites que l'onde nouvelle 
arriva à Mexico. Mais Ahuitzotl ne tarda pas à se repentir d'avoir 
repoussé les avis de Tzotzomalzin. En quelques semaines, le 
nouvel aqueduc fit monter si démesurément le niveau du lac, que 
les habitants de la capitale se virent menacés d'une nouvelle inon- 
dation : partout où ils le purent, ils élevèrent le sol de leurs mai- 
sons; mais ces changements ne se firent point assez vite pour les 
empêcher de recevoir de grands dommages. Entre temps, les 
eaux allaient croissant avec tant d'abondance, que bientôt le sol 
des rues disparut, et qu'il n'y eut plus d'autre moyen de passer 
d'une maison à l'autre qu'en se servant de barques et de ca- 
nots (1). 

Les palais des grands, élevés sui- des terre-pleins et des ter- 
rasses, étaient demeurés jusque-là à l'abri de l'inondation et, par 
les ouvrages qu'il faisait exécuter , Ahuitzotl espérait pouvoir in- 
cessamment en arrêter les effets. Mais, un jour qu'il reposait dans 
une des salles basses de ses jardins, les eaux, arrivant tout à coup 
avec une violence extrême, couvrirent toute la ville, passant par- 
dessus les murs d'un grand nombre de maisons. Beaucoup d'ha- 



ll) Acosia, Hist. liât, j moral, de, foin. H, cap. l'J. - Torqueinada , 
Monaïq. Ind., lilt. Il, cap. fi". 



— 380 — 

biiants furent noyés. I.cs vagues venaient fiapper avec tant de 
force de l'autre côté du lac, que tout le monde était rempli de 
terreur ; ceux qui purent s'échapper se hâtèrent de quitter la 
capitale, en maudissant le roi d'avoir repoussé les conseils de Tzot- 
zomatzin. Il s'éveilla au bruit : en voyant la masse d'eau qui en- 
trait dans sa chambre , il en sortit avec tant de précipitation, qu'il 
se frappa la tête contre la porte, et il en fut si dangereusement 
blessé, qu'il en mourut, moins de trois ans après. Sans ses servi- 
teurs, qui accoururent aussitôt à son aide , il se fût noyé inévita- 
blement. (An VIII Tecpatl, 1500.) 

Dans sa détresse, il envoya des ambassadeurs à Nezahualpilli, 
pour le prier de lui envoyer du secours et de travailler avec lui à 
faire sortir la ville de ses ruines. Ce prince n'était pas moins ha- 
bile que son père dans les sciences et dans les arts ; il fut ravi de 
trouver cette occasion de se rendre utile aux Mexicains, espérant 
par là faire cesser la rancune qu'ils conservaient contre lui, depuis 
la mort de Chalchiuhnenetl (1). 11 envoya à Huitziiopochco tous 
les architectes de ses états avec un grand nombre d'ouvriers et 
de barques chargées de pierres, de chaux, do pieux et d'autres 
matériaux. Les trois rois se transportèrent ensuite en personne à 
la fontaine , accompagnés de plusieurs plongeurs. En arrivant 
auprès du goulïre, les prêtres se rangèrent sur le bord; tous 
s'étaient peint le corps en bleu , en l'honneur de Tlaloc , le 
dieu des eaux , et tenaient des cassolettes où fumait l'encens. 
Ils parfumèrent la fontaine, dans laquelle ils jetèrent de l'uUi et 
du copal enveloppés dans du papier. Au signal donné par les 
trompettes, les plongeurs, le corps également peint en bleu et en 
noir avec de l'ulli, se lancèrent à la fois dans l'eau, et, saisissant 
plusieurs enfants, fils de chefs, qu'on avait amenés à ce dessein, ils 
leur ouvrirent la poitrinectleur arrachèrent le cœur, qu'ilsjetèrent 
flans le gouffre, colorant ainsi ses eaux du sang de ces innocentes 

(1) ktlihochill, Ilist. des Chichimcciucs, loin. 11, ihap. i6. 



— 381 — 

victimes. Les prêtres y ofiFrirent également le sang qu'ils se li- 
raient de différentes parties du corps. Ils y plongèrent à leur 
tour, et Nezaliualpilli , curieux de connaître les particularités de 
ce gouffre, y entra avec eux. Au dire de la chronique (1), dès 
qu'ils en fureftt sortis, la source commença à bouillonner ; elle 
s'apaisa au bout d'une demi-heure, et les plongeurs, s'y élançant 
de nouveau , purent boucher les trous d'oii l'eau sortait avec le 
plus de force. On acheva de fermer la fontaine avec un gros mur 
en maçonnerie, et les rois retournèrent à Mexico, afin de consta- 
ter le dommage et de travailler aux moyens de le réparer (2). I! 
était considérable : l'inondation s'était étendue non-seulement 
sur la capitale et ses environs ; elle couvrait en entier Cuitlahuac, 
et les abords de Mizquic, d'Ayotzinco et de Xochimilco, jus- 
qu'aux rivages de Tepetzinco et de ïetzcuco, puis courait, de 
l'autre côté, jusqu'au delà de Xalmilolco et de Mazatzin-Tamalco, 
d'où elle revenait sur l'ensemble de la ville de Mexico. De toutes 
ces villes, cependant, Cuitlahuac était celle qui avait le plus souf- 
fert après la capitale ; toutes ses maisons s'étaient écroulées, et 
elle resta inhabitable pendant plus de deux ans (3). 

Les premiers travaux furent exécutés au palais d'Ahuitzotl ; ce 
prince ayant été obligé de l'abandonner pour aller loger au 
temple de Huitzilopochtli, on le reconstruisit en entier sur do 
nouveaux pilotis. On n'y employa d'autre pierre que le « tet- 
zontli, » dont la qualité poreuse, si légère et si solide à la fois, 
convenait parfaitement au sol mouvant où était bâti Tenochtitlan : 
c'est à dater de ce moment que l'on exploita particulièrement le 
fameux « Pedregal » de TIalpan (4), le roi ayant donné un édit 



(1) Alv. Tezozomoc, Cronica Mexicaua, cap. 81. 

(2) Torqueinada, Monarq. lud., lib.II, cap. 67. 

(3) Codex Chinialp., Hist. Chrou., ad au. VllI Tecpatl, 1500 — X Tochtii, 
1602. 

(4) Le TelzonlU (piorre de cheveux), espèce d'amygdaloïde poreuse, fort 
dure, est uue lave refroidie. On la trouve en grande quantité auprès de la petite 
ville de San-Agostin Tlalpau, ou de las Cuevas, à 4 1. S. de Mexico. C'est près 



— ;îS-2 — 

pour (léleiulre (|u'oi\ se servît, à l'avenir, d'autre pierre que du 
telzoutli dans les constructions delà capitale. Les monuments pu- 
blics et surtout les teocallis avaient jjénéralement moins souiîert 
que les autres : on se contenta de foi tilier leurs soubassements, 
ainsi que les terrasses sur lesquelles ils étaient édifiés. C'est ainsi 
que l'on consolida les murs d'enceinte et la grande cour du 
temple de IJuit/.ilopochlli : ils furent élevés de beaucoup au-des- 
sus de l'ancien sol, et cette place immense fut pavée, d'un bout à 
l'autre, de dalles énormes tirées des mêmes carrières. Tous ces 
travaux furent exécutés aux frais et par les sueurs des ouvriers 
étrangers, qu'on obligeait de venir, par corvées, des provinces 
conquises; on prolUa de leur présence pour reliàtir en tetzontli 
les palais des principaux seigneurs avec un grand nombre d'au- 
tres édifices. Les habitants des localités voisines de la lagune et 
de terre ferme, trouvant cette pierre si avantageuse, s'empres- 
sèrent d'imiter les Mexicains et, à cette occasion, ils renouvelè- 
rent la plupart des palais et des temples de leurs cités respectives. 
La guerre de Tlacuilollan, qui eut lieu à la suite de ces événe- 
ments, n'offre aucun détail propre à intéresser le lecteur. On sait 
qu'Ahuitzotl en ramena douze cents captifs qui furent immolés à 
ses dieux, comme de coutume : il marcha ensuite, en personne 
ou par ses généraux, dans le Cuextlan, conlre la province de 
Huexotia, dont les habitants avaient massacré les officiers royaux 
chargés de la perception des tributs, et, malgré les difiicultés de 
( i'tic entreprise, il parvint à les soumettre à l'autorité impériale- 
La révolte de la province de Xaltepec , ainsi que sa réduction, 
u'oftVe pas davantage de détails, et les annales raexicaiiu^s nous 
transportent immédiatement aux derniers moments d'Ahnil/.otl, 
qui mourut, en 1503, des suites de la blessuio qu'il avait reçue à 
la tcle, lors de la dernière inondation (1). 

• de lii (in'oii trouve celle grande couche de lave appelée lA Pedregal de San- 
Agiislin. 
(!) Toiqiiemada, Monarq. Iiid., lib. Il, cap. (17. 



— 383 — 

('ette blessure était si grave, que tous les soins ([xw l'on en [)ril 
demeurèrent inutiles, quoique ses cliirurgiens eussent enlevé, à 
plusieurs reprises, des esquilles du crâne. Sa mort lut pleurée de 
tous ses sujets; on lui Hl des obsèques somptueuses, d'après le 
rit toilèque, et ses cendres, renfermées dans une urne précieuse, 
furent enterrées à côté du Quauhxicalco ou grand brasier du 
temple de Huitzilopochtli (1). Ce prince avait une véritable pas- 
sion pour les armes, et il fut, entre ious les rois de l'Anaiiuac, un 
de ceux qui agrandirent le plus les domaines soumis à leur sceptre. 
A l'époque de sa mort, les Mexicains possédaient à peu près les 
mêmes provinces que leur connurent les Espagnols. Outre sa 
valeur personnelle, Ahuitzotl avait d'autres qualités également 
dignes d'un grand roi ; il était magnifique, libéral, amant de tout 
ce qui était beau, et ce fut sous son règne que, malgré l'inonda- 
tion où il faillit périr, Mexico devint véritablement une des plus 
belles cités du nouveau monde. Lorsqu'il recevait les tributs des 
provinces , il rassemblait le peuple et , de sa main , distribuait 
des vivres et des vêtements à tous ceux qui étaient dans le besoin. 
Il récompensait avec grandeur les chefs et les soldats qui se dis- 
tinguaient à la guerre, les ministres et les employés de la cou- 
ronne qui le servaient avec fidélité, leur faisant fréquemment de 
riches présents d'or, d'argent, de bijoux, de plumes, etc. Ces 
qualités, malheureusement, étaient ternies par de grands vices ; il 
était capricieux, vindicatif, cruel et superstitieux à l'excès, comme 
le lecteur n'a eu que trop souvent l'occasion de le voir. îl faut 
ajouter, cependant, que celte cruauté et cette superstition étaient 
bien plutôt les vices de son temps et de son pays, et qu'il ne Ht 
que les exagérer, en croyant bien faire. Ahuitzotl était ennemi de 
la paix, et son nom est encore aujourd'hui, dans le langage créole 
du Mexique, employé comme un synonyme de fléau et de tour- 
ment incommode (2). 

(1) Ixllikochitl, Hist. des Chichimèques, tom. 11, chap. 70. — Alv, Tezozo- 
moc, Cronica Mesicana, cap. 81. 
\2) Clavigero, Hist. Antig. de Megico, trad. de Mora, tom. I, page 189. — 



— 38i — 

Dans la l'amiliaritô, ce prince était jovial et de bonne immein 
passionné pour la musique, peut-être autant que pour la guerre, 
nuit et jour, on entendait dans son palais le bruit des instruments, 
au point que les affaires du {jouverncment en souffraient l'réquem- 
ment. L'amour des femmes n'était pas moins excessif chez lui que 
chez ses prédécesseurs, et il croyait, comme Nczahualcoyoïl etNe- 
zahual[)illi, que la multitude de ses concubines devait augmenter 
à proportion de la grandeur et du nombre de ses conquêtes. 

Aussitôt qu'Ahuitzotl eut été descendu dans la tombe, les élec- 
teurs de l'empire se réunirent pour aviser au choix de son succes- 
seur. Ils jetèrent les yeux sur Macuilmalinaltzin, l'aîné des lils 
légitimes d'Axayacatl et gendre du roi Nezahualpilli. Mais le roi 
de Tetzcuco s'opposa à cette élection, ce prince ne lui paraissant 
pas réunir les qualités nécessaires pour le rang suprême. Son in- 
fluence sur les électeurs leur fit préférer iMontézuma, deuxième 
du nom, qui remplissait alors les fonctions de grand-prêtre de 
Huitzilopochtli (1), En conséquence, Montézuma fut élevé sur le 
trône et couronné le jour de Gipactli, neuvième du mois ToxcatI, 
(juatrième de l'année XI Acatl, correspondant au 24 mai de l'an 
1503 (2). 



Cet auteur et d'autres prétendent que c'est du nom d'Aliuitzotl que vient l'ex- 
pression créole d'azote, fléau, usitée aujourd'hui en Esj)agne comme dans les 
colonies. 

0) Ixllilxodiitl, Hist. des Cliicliinièques, tom. Il, chap. 7(t. 

[2) Code\ Chimalp., Hist. Chronol., ad an. 1.'>UH. 



CHAPITRE QUATRIÈME. 



Grandeur et félicité de Nezahualpilli, roi de Tetzcuco. Son observatoire. Sa 
sage conduite avec ses frères. Son caractère. Sa rigueur dans l'administra- 
tion de la justice. Imprudence de son fils Huexotzincatl avec la Dame de 
Tula. Il est condamné à mort par son père. Consternation de la cour. Dou- 
leur de la reine Xocotzincatl. Ses reproches contre Nezahualpilli. Ce prince 
demeure inexorable et fait mourir son fils. Ses regrets. Autres excès de ri- 
gueur. Actes de justice. Sa volonté despotique. Montézuma II élu roi de 
Mexico. Son caractère. Sou apparente humilité. Discours du sénat et com- 
pliments de ses collègues. Sa réponse. Expédition de Montézuma conire 
Atlixco. Fêtes de son inauguration. Conduite superbe de ce prince. 11 exclut 
les plébéiens de son conseil et de son service. Cause probable de cette con- 
duite. Jalousie de la noblesse à l'égard du commerce. Faste et orgueil des 
marchands. Leur abaissement par Montézuma II. Aliénation des classes in- 
férieures. Soin que le monarque prend de son peuple durant la famine. 
.Jalousies des villes libres du plateau. Les ambassadeurs de Tlaxcallan se 
plaignent, à Mexico, de ses empiétements. Réponse superbe du sénat mexi- 
cain. Préparatifs de Montézuma II contre Tlaxcallan. Victoire des Tlaxcal- 
tèques. Tlacabuepan, fils de Montézuma, est tué. Douleur de ce prince. Il 
arme de nouveau conire la république. Insuccès de ses armes. Nouvelle fa- 
mine dans l'Anahuac. Histoire de Maliual, seigneur de Yuquauc et de l'arbre 
de son jardin. Montézuma le fait demander. Réponse insolente de Malinal. 
11 est mis à mort par les Mexicains. Mécontentement des Mixtèques. Fête de 
Tilantongo, où les Mexicains sont invités. Trahison desMixtèques et massacre 
des Mexicains. Cuitlahuatl, frère de iMontézuma, marche contre eux. Ils sont 
trahis par Cozcaquauh, qui introduit le prince dans l'intérieur du pays. 
Prise de Tzotzolan. Grande bataille où les Mixtèques sont vaincus. Réduc- 
tion du Mixtecapan par Cuitlahuatl. Forfanterie des envoyés de Huexotziuco. 
Elle est châtiée. 



La sagesse ou la félicité avec laquelle Nezahualpilli avait su 
éviter les écueils qui s'étaient présentés sur son chemin, au com- 
III. 25 



— 38G — 

inencement de son règne, et surloiit dans les premieis temps de 
son gouvernement, acquit à ce prince une renommée presque 
égale <à celle de son père Nezahualcoyotl. Il ne se montrait pas 
moins entendu que lui dans l'art difficile de conduire les peuples : 
on exaltait sa prudence et la sagacité avec laquelle il avait su 
ménager tour à tour la susceptibilité jalouse et l'ambition de ses 
frères, non moins que son habileté dans les arts; ses vastes 
connaissances dans les sciences de l'astronomie et de l'astrologie 
judiciaire, dans la philosophie naturelle et morale, le faisaient 
généralement considérer comme le premier enchanteur du 
monde américain (1). On racontait que, dans son enfance, ses 
nourrices et gouvernantes l'avaient vu souvent dans son berceau 
changé en différentes figures d'animaux ; il leur apparaissait 
tantôt sous la forme d'un tigre, tantôt sous celle d'un lion ou d'un 
aigle; ces métamorphoses étant, aux yeux des populations de cette 
époque, les signes certains d'une sagesse et d'une puissance éga- 
lement grandes (2). 

Nezahualpilli aimait les sciences. Il s'informait avec soin des 
sages qui existaient dans les provinces de ses états et dans les pays 
voisins; il les faisait venir à sa cour et se plaisait à s'entretenii' 
avec eux, afin d'augmenter la dose de ses connaissances. Sur la 
terrasse la plus élevée de son palais, il avait érigé une tour qui 
lui servait d'observatoire : au dernier étage, elle formait un qua- 
drilatère environné d'un mur de trois pieds de haut, ayant à cha- 
cun de ses angles un pilastre en bois fiché dans le sol ; ces pilas- 
tres soutenaient un voile, étendu comme un dais, d'une étoffe 
extrêmement fine et transparente, sous lequel il se couchait la 
nuit avec ses astrologues, afin de diriger ses observations d'une 
manière plus sûre (3;. 



^1) Torqucraada, Mouarq. liid., lib. II, cap. M. 

{2) Ces faits rappellent les prodiges cl les choses inrrvpilleii!-es dont il est 
si souvent (inestioii en d'antres parlios de cet onvragc. 
^,3 Torqueniada, Monaïq. Ind., lib. Il . cap. (14. 



— 387 — 

 Nous avons parlé, ailleurs, de la conquête des provinces du 
Cuextian, achevée dans les dernières années de la vie de Neza- 
hualcoyotl, par ses deux fils Xochiquetzal et Acapipiol, et où, par 
sa marche rapide, celui-ci avait si singulièrement contribué au 
succès de cette campagne. Les poètes, dont les chants célébraient 
cette guerre , en vantant ses actions héroïques, n'omettaient 
pas le nom de son frère; ils attribuaient, toutefois, la gloire 
principale de cette entreprise à Acapipiol, qui seul, d'ailleurs, 
avait le droit de la revendiquer. Cette question n'avait jamais été 
décidée : chaque fois qu'il se présentait une occasion d'en parier, 
les musiciens que chacun des deux frères entretenait à son ser- 
vice chantaient cette victoire de manière à en rapporter tout 
l'honneur à leur maître ; mais, comme aux jours de féte ils se 
réunissaient ensemble sur la grande place pour représenter, sui- 
vant l'usage, leurs ballets historiques, il s'élevait fréquemment 
des querelles entre les uns et les autres, auxquelles leurs amis s'em- 
pressaient de prendre part; un jour, les choses en vinrent aii 
point qu'il s'engagea, entre les poètes rivaux, un combat, qui au- 
rait eu des suites sanglantes , si le roi Nezahualjjilli n'était inter- 
venu en personne. Sa décision fut toute en faveur d'Acapipiol. A 
la première fête que l'on célébra, sans prévenir ses irères, il se 
rendit sur la place , suivi de sa cour, et, se dirigeant du côté où 
était Acapipiol , il lui donna le premier rang et prit part à la danse 
avec les seigneurs qui l'accompagnaient. Xochiquetzal se tint 
alors pour battu , il se retira avec ses amis et ses musiciens , et 
n'osa jamais, depuis, renouveler cette querelle (1). 

Les historiens de son temps se plaisent à vanter la justice de 
Nezahualpilli et la rigueur avec laquelle il châtia plusieurs des 
membres de sa propre famille. Pour nous, tout en admettant les 
qualités supérieures de ce prince, nous croyons que cette sévé- 
rité dégénéra trop souvent ou injustice et qu'elle ne fut, dans 

l^i Istlilîochitl, Hist. des Cliichiiuèqiies, loin. II, chap. 67. 



— 388 — 

bien des circonstances, que l'exagération de la vertu même qu'il 
prétendait niellre en prati(|ue. La condamnation de son fils 
Huexoizincatl est une preuve de ce que nous avançons. Ce prince, 
héritier de l'empire et l'aîné des enfants qu'il avait eus de la 
reine Xocotzincatl, se distinguait par sa douceur et son amabilité 
autant que par son courage et sa valeur. Il avait un talent remar- 
quable pour la poésie et la musique : dans une occasion, il com- 
posa une épitre, adressée à la favorite de son père , la Dame de 
Tula, qui lui répondit par une autre pièce en vers, et, d'épître en 
épitre, il s'établit entre eux une sorte de correspondance poétique 
dont la malveillance et la jalousie ne tardèrent pas à tirer des sup- 
positions fâcheuses contre le prince. Le roi, ayant eu connais- 
sance de cette affaire , commanda aux juges de l'examiner, et le 
même jour il prononça une sentence de mort contre son fils (1). 

Huexotzincatl était universellement aimé. En apprenant cette 
nouvelle funeste, tous les seigneurs présents à Tetzcuco accouru- 
rent auprès de Nezahualpilli, et les yeux remplis de larmes, ils le 
conjurèrent de révoquer ce jugement rigoureux, en s'eflforçantde 
lui démontrer le peu de fondement de l'accusation portée contre 
le prince. Nezahualpilli demeura inexorable ; sa jalousie , inté- 
ressée, plus encore, peut-être, que son honneur, à la perte de 
Huexotzincatl, le renditsourd à leurs supplications. Il leur répon- 
dit avec sévérité que la loi qui condamnait de tels actes était faite 
pour tout le monde , que son fils l'ayant violée , il méritait d'au- 
tant plus d'être châtié qu'il était prince, et que, si le roi négligeait 
de l'exécuter, on aurait le droit de lui reprocher de faire des lois 
pour tous, excepté pour les siens. 

Sur ces paroles, les seigneurs se retirèrent pleins d'affliction. 
La reine, ayant appris le péril que courait son fils, accourut à son 
tour avec ses autres enfants, et, se jetant à ses pieds, le supplia 
d'avoir pitié d'elle. Mais ses larmes et ses prières n'eurent 

(1) Torqiipniada, ibid., cap. 05, — htlilxocliitl, ibitl. 



— 389 — 

d'autre effet que d'endurcir davantage le cœur du monarque. 
Alors, s'indignant de sa cruauté, elle se leva avec colère et lui 
dit que, puisqu'il en était ainsi, il pouvait tout aussi bien la faire 
mourir elle-même ; que, s'il se faisait le bourreau des siens, 
il n'avait qu'à tuer avec elle ses autres enfants , afin que l'holo- 
causte fût complet , puisque , pour une loi portée par lui-même, 
et dont l'application était, d'ailleurs, incertaine en ce moment, il 
mettait en oubli les préceptes de la loi naturelle et se faisait 
le meurtrier de son propre fils (1). 

A de si durs reproches, le roi se contenta de répondre qu'il n'y 
avait aucun remède et pria la reine de se retirer. Xocolzincatl 
obéit; elle quitta le palais et alla répandre sa douleur dans le sein 
de sa sœur et de ses dames. Nezahualpdli, informé que l'on diffé- 
rait encore d'exécuter sa sentence, dansl'espoird'un sursis, donna 
ordre de faire mourir Huexotzincatl sans autre délai. Mais, dès 
qu'il eut appris son supplice, il en conçut une si vive affliction, 
qu'il s'enferma, durant quarante jours, dans une salle obscure, 
pleurant son fils, sans vouloir ni entendre ni voir personne. Il fit 
murer les portes et les fenêtres du palais qu'avait habité le jeune 
prince, afin que personne n'y put entrer dorénavant, et le laissa 
tomber en ru i ri es (2). 

Dans une autre occasion, il châtia avec la même rigueur un 
autre de ses fils nommé Iztacquauhili. La loi du royaume défendait 
à tout prince, aussi bien à l'héritier du trône comme aux simples 
seigneurs, de se bâtir des palais sans l'autorisation du monarque. 
Il devait, préalablement, l'avoir mérité par ses faits d'armes, et il y 
avait peine de mort pour quiconque contrevenait à cette ordon- 
nance. Iztacquauhtli, mettant en oubli ces prescriptions, avait com- 
mencé la construction d'un palais, sans en avoir parlé à son père. 
Nezahualpilli le fit mettre en jugement, et il fut exécuté comme son 



(1) Torqiicinada, ibid. 

(2) htliUochitl, ibid,— Torquemada, ibid. 



— 390 — 

frère. Une autre fois, il fit pendre un juge nommé Cequauhlzin. 
parce qu'il avait écouté des plaidoiries et prononcé des ju{;enients 
dans sa maison, ce qui était aussi sévèrement défendu aux juges 
que de recevoir des présents. Les procès devaient être décidés 
dans les salles du palais, en présence de tous les juges assemblés, 
ils siégeaient depuis le matin jusqu'à midi, prenaient leurs repas 
dans le même palais et continuaient ensuite à écouter les parties 
jusqu'au coucher du soleil, ils ne suspendaient leurs audiences 
qu'à l'époque des fôtes solennelles, pour cause de maladie ou 
pour d'autres motifs graves. Un autre juge ayant fait traîner un 
procès en longueur, le roi le chassa et le condamna à murer la 
[)orte principale de sa maison, en sorte qu'il ne pouvait plus 
sortir que par une petite porte de derrière. Il lui défendit de 
jamais leparaître au palais et d'avoir aucun rapportavec les autres 
membres du tribunal. Il fit tuer une de ses filles, pour avoir parlé 
au fils d'un seigneur, et deux de ses concubines, pour avoir bu du 
pulqué, dont l'usage était particulièrement défendu aux femmes. Il 
fit pendre un juge, pour avoir favorisé un noble contre un plé- 
béien ; par son ordre on revisa le procès, qui fut jugé en faveur du 
pauvre. Deux de ses fils s'étant attribué, après un combat, des 
prisonniers (jui avaient été faits par leurs soldats, il les fit étran- 
gler, après les avoir fait guérir des blessures qu'ils y avaient reçues. 
C'était la peine que la loi prononçait contre ceux qui s'emparaient 
des captifs d'autrui (1). 

Outre ces juges dont nous venons de parier, il y avait des secré- 
taires, chargés d'écrire les actes des procédures qu'on portait à 
l'audience; ils en faisaient le rapport au roi et aux juges, en sorte 
que les affaires, même les moins importantes, étaient conduites 
avec beaucoup d'ordre jusqu'à leur solution définitive, qui devait 
toujours recevoir l'approbation royale. Un de ces secrétaires vint 
dire un jour à Nezahualpilli que le tribunal criminel avait con- 

1) hllilxochill, Hiài. dcfc Chichimèquc?, (om. II. diap. (i7. 



— 301 — 

damné à la potence deux adultères, dont l'un était musicien et 
l'autre soldat. Les présidents des (juatro conseils, auxquels on 
avait soumis la révision de ce jugement, comme on le faisait dans 
toutes les aflFaires graves, l'avaient confirmé. On n'attendait plus 
que l'approbation du roi ; mais Nezahtialpilli, prenant le pinceau 
des mains du secrétaire, tira une barre sur le nom du musicien et 
épargna le soldat. Le secrétaire rapporta le papier aux présidents 
du conseil qui, pensant que le monarque violait les lois eu 
épargnant ses soldais, vinrent lui faire des représentations et 
l'engager à laisser exécuter ce que son père et ses ancêtres avaient 
ordonné. Il leur répondit que son devoir était non-seulement de 
faire exécuter les lois, mais de les améliorer; que sa volonté était, 
dorénavant, que, toutes les fois qu'un soldat ou un homme en état 
de porter les armes commettrait un adultère, il serait relégué 
pour la vie dans les garnisons des (Vontières de l'empire ; que cette 
punition serait suffisante et qu'elle profiterait à l'état, dont un sol- 
dat devait être le défenseur. Cette disposition était d'une grande 
sagesse; mais la plus remarquable qu'on connaisse de Nezahua- 
pilli , et qui peut rapprocher, à bien des égards, son nom des 
plus illustres dont l'humanité ait à se louer, c'est celle qui con- 
cernait l'esclavage. La loi condamnait les enfants nés des esclaves 
à la condition de leurs pères ; il l'abrogea formellemeul et or- 
donna (ju'à l'avenir ils pussent jouir de la liberté natmelle que 
Dieu leur avait donnée (1). 

Dans d'autres circonstances, Nezahualpini se montrait, comme 
à l'égard de son fils aîné, plus rigoureux que juste. Ayant de- 
mandé à un de ses frères de lui donner une de ses filles, pour la 
placer parmi ses concubines, le prince la IvÀ refusa nettement, 
quoiqu'il fût admis par l'usage que les rois prissent leuts parentes 
et leurs cousines pour en faire leurs feuunes. Quelque temps après, 
il pria son frère de lui prêter un teponaztii, que celui-ci avait 

(l) l\tlil\ochill, ibid., chap. r^H. 



— 392 — 

eu pour sa part du butin à la suite d'une conquête. Ce lepo- 
nazUi passait pour le meilleur du pays; il était si sonore et si har- 
monieux, qu'on l'entendait à deux ou trois lieues de distance ; il 
plaisait beaucoup au roi, qui offrit de donner en échange plusieurs 
villages avec des présents qui en excédaient de beaucoup la va- 
leur. Mais le prince s'y refusa obstinément, sans même se donner 
la peine de s'excuser. Le monarque alors le fît enlever de force et 
commanda de saccager et de démolir sa maison, comme d'un 
homme désobéissant et rebelle. Il fit placer ensuite le teponaztli 
dans la salle des armes, comme une dépouille conquise à la guerre, 
avec ordre de ne s'en servir que dans les fêtes et les occasions 
solennelles. Cet exemple, ajoute le chroniste (1), effraya tellement 
les frères du roi, que, depuis ce moment, ils n'osèrent plus lui ré- 
sister ni rien tramer contre lui. 

Montézuma, deuxième du nom, surnommé Xocoyotl ou le 
.leune, qui venait de monter sur le trône du Mexique, à la place 
de son oncle Ahuitzotl, entrait dans sa trente-quatrième année; 
il était fils d'Axayacatl et de Xochicueitl, princesse de Tetzcuco : 
c'était un prince également religieux et guerrier et, ainsi que son 
prédécesseur, il exerçait, au moment de son élection, la charge de 
grand-prêtre de Huitzilopochtli. Sa figure était majestueuse et 
belle, son maintien grave et posé, et son extérieur en tout con- 
forme à ce qu'exigeait la haute dignité dont il était revêtu. Il 
marchait les yeux baissés et avec un grand recueillement ; lors- 
qu'il parlait, ce qui arrivait rarement, il le faisait d'un ton calme 
et solennel, et sa parole, facile, claire et ferme, était entraînante 
pour ceux qui l'entendaient. Aussi, avant même qu'il eût reçu le 
sceptre, était-il craint et respecté de tous. Lorsque ses devoirs, 
comme capitaine, ne l'appelaient point au dehors de la capitale, 



(1) hllilxochill, ibid. — L'auteur ajoute que, quelques années plus tard, 
les religieux de Saint-François tirent mettre en pièces et brûler ce teponaztli, 
parce que les Indiens avaient conçu pour cet iuslrument une vénération su- 
perstitieuse, 



— 393 — 

il se tenait, pour l'ordinaire, dans un calpul ou grande salle du 
temple, affectée au chef des pontifes du dieu. On disait qu'il com- 
muniquait fréquemment avec la divinité et qu'il avait avec elle de 
longs entretiens. Ces qualités, précieuses aux yeux des Mexicains, 
avaient fait pencher, sans difficulté, tous les électeurs de son 
côté (1). On raconte que, lorsqu'il apprit le choix qui avait été fait 
de lui pour l'empire, il courut aussitôt se recueillir dans le temple. 
Les députés du sénat s'y transportèrent pour l'amener au palais 
et le trouvèrent dans une attitude pleine d'humilité, occupé à ba- 
layer le sanctuaire de Huitzilopochtli (2). 

Ayant ôté respectueusement le balai de ses mains, ils délivrè- 
rent leur message et le ramenèrent dans son calpul. Il entra d'un 
air si grave et si majestueux que tous, en l'apercevant, s'écrièrent 
que c'était avec raison qu'on lui avait donné le nom de Moteuc- 
zoma (3) : « Que notre roi soit le bienvenu! ajoutèrent-ils, voilà 
« que le jour s'est levé ; nous étions dans les ténèbres; mais voici 
« (jue l'empire reluitcommeun miroir frappé des rayons du soleil. >> 
Les électeurs le saluèrent avec de grandes démonstrations de res- 
pect et le conduisirent au Quauhxicalli où brûlait perpétuelle- 
ment le feu sacré, au pied de l'escalier du teocalli : « Vous venez, 
« lui dit l'un d'eux, d'être choisi pour roi par les grands vassaux 
« de l'empire et par le sénat. Telle est la volonté de celui qui 
« gouverne le jour et la nuit, l'air, le feu, l'eau et la terre, et de 
« qui nous sommes les esclaves (Ïi-Itlacahuan). Vous êtes le 
« maître, non-seulement de l'empire mexicain, mais de tous les 
« royaumes qui lui sont soumis. » C'est là qu' on lui fit j urer ensuite de 
protéger toujours le grand temple de Huitzilopochtli; il offrit l'en- 



(1) Torquemada, Mouarq. lad., lib. II, cap. (58. 

(2) Le balayage du sanctuaire proprement dit était dans les attributions 
spéciales du graud-prètrc. 

(3) Hlotcuczoma, le Seigneur austère ou qui gronde en uiaifre, pris aussi 
daus le sens de majestueux. 



— 39V — 

cens et, suivant la coutume, se tira du sang, dont il fit le sacrifice 
à la divinité ; après quoi, on le fit asseoir sur le trône. 

Un des sei^^neurs lui coupa les cheveux dans la forme que les 
rois les portaient ordinairement; il lui perça la narine, dans la- 
quelle il passa un petitluyau d'or appelé « acapitzactli. » Un autre 
plaça dans sa main une cassolette où brûlait du picietl ; il lui 
mit des bijoux à la lèvre et aux oreilles et jeta sur ses épaules 
un manteau bleu en filet. On le revêtit d'une armure légère, et Ne- 
zuhualpilli plaça sur sa tête le diadème royal. On le parluma , et 
tous les princes, d'une voix unanime, l'acclamèrent Culluiu- 
Teuctli, souverain du Mexique. L'un d'eux lui adressa ensuite un 
long discours sur la manière de régner et sur la protection (juil 
devait à ses vassaux. <( Recevez avec bonté, lui dit-il, les chefs tri- 
« butaires , distribuez des vivres et des vêtements à ceux qui en 
« ont besoin, attaquez vos ennemis avec valeur, après avoir 
« donné tous vos soins aux préparatifs de l'expédition , et par- 
ce donnez généreusement à ceux que vous aurez vaincus. Atta- 
« chez-vous à orner les temples. Distribuez des vivres aux vieil- 
ce lards , traitez les chefs selon leur mérite et invitez-en , chaque 
« jour, (juelques-uns à prendre avec vous leurs repas au palais. 
c( Levez-vous à minuit pour atlorer les étoiles, et le matin avant 
ce l'aurore, pour adorer Tlahuizcalpan-Teuctli (1), en vous tirant 
u du sang des cuisses et des oreilles ; pour l'encenser, en péné- 
« trant de vos regards les hauteurs du neuvième ciel. Que rien ne 
(( vous échappe, ni les montagnes, ni les eaux, ni les forêts ; que 
(( les chemins et les fontaines, et surtout celle d'Ayauhcalco (2), 
<c soient l'objet constant de votre vigilance. Aoilà les avis que nous 
« avions à vous donner, ô notre fils et souverain bien-aimé ^3; ! » 

Ses deux collègues, les rois de Tetzcuco et deTlacopan, lui 



1; C'est l'itoilc ilu niiitiii. 

',2) C'est la l'oiitaiiie de thapiiltepi c (jui lounussait I eau douce a Mexico. 
.'îl Alv. Tezoiomoc, Croiiica Mevicaiia. cap. 82. 



— 395 — 

adressèrent ensiiile leurs félicitations: elles furent suivies de celles 
des seigneurs présents à la cérémonie. Les paroles de Nezahual- 
pilli, conservées jusqu'à ce jour, sont remplies d'expressions flat- 
teuses pour le nouveau monarque et de congratulations à l'empire 
sur le bonheur de le posséder, qui ne seraient même pas dépla- 
cées dans la bouche d'un orateur des temps antiques (1). Monté- 
zuma affecta d'entendre tous ces discours avec une humilité pro- 
fonde, et il répondit avec componction, en s'adressant d'une 
manière particulière à Nezahualpilli : 

« Je serais certainement un aveugle, mon bien-aimé frère et 
« seigneur, si je ne reconnaissais que toutes les bonnes choses que 
<i. vous venez de me dire ne sont , en réalité , que des faveurs que 
(( vous voulez me faire, puisque , ayant dans ce royaume tant de 
(( guerriers nobles et généreux, vous avez précisément laissé tom- 
« ber votre choix sur le plus misérable et le plus indigne, pour lui 
« donner la couronne. Il est certain que je me sens si peu les qua- 
« lités nécessaires pour une charge si élevée, que je ne saurais 
K faire autre chose, en ce moment, que me diriger vers le maître 
« de la création, afin qu'il daigne m'envoyer le secours de son 
;< bras et vous prier de lui adresser pour moi vos supplications.» 

En disant ces paroles, il parut s'attendrir de nouveau et versa 
des larmes abondantes. La cérémonie étant terminée, on l'amena 
avec un cortège pompeux à son palais, et touie la ville se livra 
aussitôt aux réjouissances accoutumées. 

D'accord avec l'usage introduit par ses prédécesseurs, il résolut 
de se porter immédiatement sur le théâtre de la guerre le plu^s 
voisin, afin de ramasser les victimes nécessaires aux sacrifices de 
son couronnement. Atlixco venait de se poser encore une fois en 
état d'hostilité contre Tenochtitlan. C'est sur cette ville qu'il mar- 
cha, accompagné de la fleur de la noblesse : on comptait, dans sou 
armée, la plupart de ses frères, fils, comme lui, d'Axayacatl, deux 

il) Torqurmada, Mouarq. lud.. Iib, 11, cap 08. 



. — 396 — 

des fils de Tizoc (1) , et une foule d'autres seif^neurs non moins 
renommés par leur naissance que par leur illustration person- 
nelle. Le roi et les princes s'y conduisirent avec une égale valeur : 
les Mexicains y perdirent, néanmoins, trois guerriers de mérite, 
Huitzilihuiil, Xalmich et Quatacihuatl. Montézuma, satisfait du 
châtiment dont il avait frappé ses adversaires, retourna à Mexico, 
traînant à sa suite un grand nombre de captifs. Dans toutes les 
villes où il passa à son retour , il reçut les plus grands honneurs : 
pour la première fois aussi, on vit, ce que l'on n'avait jamais vu 
auparavant, les princes, dans chacune des cités où il s'arrêtait, 
lui présenter de l'eau pour se laver les mains, s'acquittant, auprès 
de lui, du service uniquement réservé, jusque-là, àses domestiques. 
A son retour à Mexico, on procéda aux fêtes de son inauguration : 
elles furent célébrées avec une solennité extraordinaire. Pendant 
plusieurs jours, les danses, les ballets, les intermèdes, Ls festins 
somptueux se succédèrent sans intervalle; des sacrifices avaient 
lieu dans tous les temples , et, sur toutes les places , on voyait la 
foule occupée aux jeux variés en usage au Mexique. La nuit 
même ressembla au jour par la multitude des flambeaux et des 
torches de pin , dont l'éclat se répandant du haut des teocallis 
et des palais illuminait à la fois les rues et les canaux, comme 
la lumière du soleil. Des populations innombrables y étaient ac- 
courues, non-seulement des provinces de l'empire, mais même 
de la plupart des étals actuellement en guerre avec lui. Les prin- 
ces du Michoacan, de Yopitzinco, de Tlaxcallan, de Cholullan et 
de Huexotzinco, spécialement invités par Montézuma, y envoyè- 
rent leurs ambassadeurs. Le monarque leur donna pour rési- 
dence les nobles demeures de ses ancêtres : ils y furent traités 
avec une somptuosité inouïe ; pour empêcher que la plèbe ne 
les insultât, on leur distribua à tous, suivant leur rang, des vête- 

(11 Torqucmada, Monarq. Iiid., lib. II, cap. f)9. —Ses f^^r^s, fils d'Axaya- 
call, sont : Ciiitlaliuall, (jui succfila ii Montézuma; Mallal/iiuall, Piiiahuitl (•( 
Ctccpanicull. Les fils de Tizoc claicnt Iruaçtlacuiyall et Tepehuall. 



— 397 — 

ments à la mexicaine d'une grande richesse, et on leur donna, 
dans les danses et les banquets, lesplaces réservées, d'ordinaire, à 
la famille royale. En les congédiant, Montézuma les combla de 
présents, leur en remit de plus beaux pour leurs maîtres, en les 
chargeant de les remercier de leur courtoisie et de leur bienveil- 
lance (1). 

C'est par ces magnificences que Montézuma II préludait aux 
grandeurs despotiques et aux réformes blessantes qu'il introduisit, 
bientôt après, à sa cour. Déjà il commençait à affecter ces airs 
superbes et ce froid orgueil qui lui attirèrent, depuis, tant d'enne- 
mis jusque dans sa propre famille. A la suite des combats d'A- 
tlixco, il était rentré dans sa capitale, non plus comme un simple 
général d'armée, mais comme un monarque absolu, à qui rien, 
désormais , ne devait résister. Se sentant affermi sur le trône, il 
remplaça par ses créatures tous les membres du conseil, autrefois 
nommés par son père ou ses oncles. Il renvoya de son service 
tous les plébéiens employés au palais, défendant qu'à l'avenir au- 
cun de ses sujets, s'il n'était de famille noble, se présentât pour 
occuper une charge auprès de sa personne, et ordonnant que tous 
les offices, en dedans de la maison royale, fussent conférés uni- 
quement aux membres de l'aristocratie. 

Un vieillard, qui avait été son gouverneur, eut la généreuse 
hardiesse de lui faire des remontrances à cet égard : il lui fit en- 
tendre avec fermeté qu'il y allait de l'intérêt de sa couronne, et 
qu'il ferait bien de considérer auparavant la gravité des mesures 
qu'il voulait prendre ; il ajouta qu'éloigner les plébéiens de son 
palais, c'était leur apprendre à séparer leurs pensées du monar- 
que, et que le temps viendrait où les gens du peuple n'oseraient 
plus le regarder en face ni soutenir son regard. Montézuma ré- 
pondit avec hauteur que c'était là précisément à quoi il tendait ; 
qu'il trouvait insupportable que les gens de moyenne classe se 

(1) Id., ibid. — Alv. Tezozomoc, Cronica Mexicana, cap. 85, 86,87. 



— 308 — 

trouvassent partout mêlés à la noblesse dans le service royal, et 
qu'il était indif^ne de la grandeur souveraine qu'un tel état de 
choses durât plus longtemps (1). 

Ces paroles ne laissaient plus lieu à la moindre réplique. Kn 
exécution de ces ordres, on éloigna du conseil et on priva de 
leurs emplois de braves soldats , sortis des rangs du peuple , qui 
s'étaient élevés par leur mérite ou leur valeur, et l'on exila ceux 
qui laissèrent paraître leur mécontentement. Le roi des Mexi- 
cains préparait ainsi, par son imprudent orgueil, la voie à la dé- 
saffection et à la désobéissance ; il fournissait à ses ennemis des 
armes, dont ils ne devaient que trop se servir ensuite pour le 
l'aire tomber dans l'abîme. Ces mesures, excitées par une aristo- 
cratie orgueilleuse , frappaient précisément les hommes qui 
avaient le plus de droit aux ménagements du monarque ; c'étaient 
les officiers parvenus et les marchands, ceux de tous ses sujets 
qui, de{)uis trois quarts de siècle, avaient contribué davantage à 
étendre et à raffermir la puissance de ïenochtitlan. Malgré ce que 
nous avons fait pressentir au sujet des vainqueurs de Quauhte- 
nanco et d'Ayotlan, nous ne saurions, toutefois, affirmer, positive- 
ment que Monlézuma éprouvât de i'éloignement pour cette classe 
industrieuse ; mais il était environné d'une noblesse militaire, 
dont il recevait plus ou moins les influences et qui cherchait peu 
ù déguiser l'envie qu'excitaient en elle les grandes richesses ac- 
cumulées par les chefs des corporations marchandes. De leur côlé, 
ceux-ci ne se mettaient guère en peine de cacher leurs aspirations 
and)itiouses. De lègne en règne, elles avaient été en croissant, 
avec leur importance et les services qu'ils avaient rendus à l'em- 
pire. Après avoir été reçus d'abord dans la familiarité des rois, 
qui se plaisaient à entendre de leurs bouches- le récit de leurs 
voyages et de leurs expéditions aventuieuses, ils étaient entrés 
de plain-pied dans leurs conseils, et, jiendant les dernières an- 

1) Tiirquemadu, ibid. ut sup. 



— 399 — 

nées d'Ahuitzotl , on a vu comment ils avaient obtenu les rares 
distinctions, unique priviléj^e, auparavant, de l'aristocratie guer- 
rière. 

Mais, déjà, ils ne se conientaient plus d'aller de pair avec les 
nobles; s'ils ne pouvaient, aussi souvent qu'ils l'auraient souhaité, 
les égaler par l'éclat de leurs dignités, ils s'efforçaient de les sur- 
passer par la grandeur de leurs maisons, par le faste qu'ils éta- 
laient en toute circonstance, aux jours de fête et dans les banquets 
où ils conviaient leurs amis ou leurs parents. C'était surtout aux 
solennités annuelles de leurs divinités patronales et à celles où ils 
célébraient leur entrée dans la chevalerie, spécialement créée à 
leur intention, qu'ils déployaient les ressources de leur opulence. 
On ne pouvait y subvenir que par de grandes dépenses : c'était 
même, là une pierre d'achoppement pour l'avancement d'une foule 
de gentilshommes à qui leur pauvreté ne permettait point d'am- 
bitionner le titre de teuctii, et les plus riches, réduits aux revenus 
de leurs domaines, arrivaient même rarement à égaler les splen- 
deurs des tdpilhuanis (1), Il est aisé de concevoir ce qu'un tel 
état de choses avait de blessant pour l'aristocratie, et l'on ne 
peut douter qu'elle ne s'en fût ouverte plus d'une fois avec ses 
souverains. Mais les services que le commerce ne cessait de rendre 
encore, chaque jour, à la couronne étaient trop réels pour qu'ils 
prêtassent immédiatement une oreille complaisante à ces plaintes. 
Sous le règne d'Ahuitzotl, l'orgueil des marchands, exalté par ses 
faveurs, atteignit son apogée ; aussi ne serait-il pas étonnant que 
les chefs de la noblesse, en se concertant, au moment de la mort 
de ce prince, pour l'élection d'un nouveau roi, eussent fait secrè- 
tement de leur abaissement une condition à Montézuma, avant de 
l'élever sur le trône. Sa partialité pour la caste vers laquelle l'in- 



(1) Sahaguu. Hist. de Nueva-Fspaîiia, etc., lib. îX, cap. 5 et siiiv. — Des 
cérémonies obsorvérs autrefois par les Indiens, lorsqu'ils faisaient uu tècle, 
trad. par Tern.-Conipans, recueil de pièces relatives a la conquête du Mexique, 
loiu. X de la coll. des Mémoires, p. 233. 



■— 400 — 

clinaient son sang et ses goûls iastueux leur permettait d'aiip.urer 
favorablement de son avènement, et la rigueur qu'il mit aussitôt à 
exclure les plébéiens de son service et des conseils royaux paraît 
donner un grand fondement à nos conjectures. 

Quoi qu'il en soit, l'histoire est là pour constater qu'il ne s'en 
tint pas seulement à ces mesures. Dès les premières années de 
son règne, les membres du commerce, jusque-là privilégiés sous 
tant de rapports, se virent frappés d'impositions onéreuses. Pour 
réprimer leur faste, des lois somptuaires furent promulguées; on 
alla, dit avec exagération la chronique (1), « jusqu'à taxer ce qu'ils 
pouvaient se mettre dans la bouche; après quoi, on leur enlevait 
le reste, et, si quelque marchand mangeait un œuf, il paraissait 
que ce fût par la grâce de Sa Majesté. Ces oppressions, ajoute- 
t-elle, semblaient nécessaires à la cour pour les tenir dans la sou- 
mission, à cause de leurs tendances mauvaises. » Ceux sur qui elles 
tombaient, particulièrement, étaient les gens du commerce in- 
férieur, à qui l'on faisait payer des droits excessifs sur les mar- 
chandises qu'ils introduisaient au tianquiz principal, d'où ils les 
transportaient ensuite sur les marchés de seconde et de troisième 
classes. Mais on ne s'arrêta pas là; une fois entré dans cette voie 
lyrannique, il est rare qu'on recule , à moins d'y être obligé par 
une force majeure; en frappant le petit commerce, les grands 
n'atteignaient qu'imparfaitement leur objet. Ceux auxquels on 
voulait arriver, c'étaient les chefs des tribunaux de la place de 
Mexico, les consuls et les syndics de la compagnie de Tlalilolco, 
que leurs richesses, les hautes charges dont ils étaient revêtus, et 
l'autorité qu'ils exerçaient sur la multitude, mettaient, en quelque 
sorte, à l'abri de ces ordonnances vexatoires. On s'y prit autre- 
ment. Il se trouva des témoins qui déposèrent faussement contre 
les plus illustres ; on les mit à mort sous rincuI{)alion de lèse- 
majesté , et de leur opulence on dota les généraux décorés des 

(1) Vetancurt, Teatro Moxicano.part. 11, trat. 2, ca|i. 1. 



•>' 



— 401 — 

insignes suprêmes de « Quachictli », mais qui étaient trop pau- 
vres pour soutenir la pompe de ce haut rang (1). 

La noblesse, on n'en peut douter, applaudit à la conduite do 
son chef; c'est' peut-être là ce qui explique son asservissement 
inouï à Montézuma. Elle n'apercevait pas l'abîme qu'elle creusait 
ainsi sous ses pas. Mais on ne mécontente pas impunément une 
classe puissante comme l'était, à cette époque, celle des marchands 
mexicains, qui tenait entre ses mains, avec le monopole du com- 
merce américain , les ressources et les approvisionnements de 
toute nature dont se pourvoyait l'Anahuac, et en particulier la 
capitale. En se les aliénant, le monarque, sans s'en douter, s'alié- 
nait les deux tiers de ses vassaux. De Mexico , le mécontente- 
ment gagna sourdement au dehors : les provinces, opprimées, de 
leur côté, par les officiers du fisc, s'en aperçurent aisément: in- 
struites, peut-être, par les trafiquants eux-mêmes, de ce qui se 
passait à Tenochtitlan, elles crurent pouvoir en profiter, plus tard, 
pour relâcher insensiblement les liens de leur obéissance, et, lors- 
que les Espagnols apparurent sur les côtes du Mexique, au lieu 
des renseignements si précis que le commerce s'était accoutumé 
naguère à fournir à ses souverains , froissé dans ses intérêts, 
heurté par une aristocratie hautaine, il ne donna plus que des no- 
tions vagues et incohérentes, propres à alarmer également la ville 
et la cour, contribuant, peut-être, plus que tout le reste à in- 
spirer à Montézuma cette indécision fatale qui le perdit avec la 
monarchie dont il était le chef. 

Cependant, malgré l'orgueil dont on accuse ce prince, les an- 
nales de son temps rendent justice au soin paternel avec lequel 
il travailla à procurer des aliments à son peuple, durant la disette 
qui affligea les premières années de son règne. Dans cette circon- 
stance douloureuse, il crut apaiser la colère divine par les holo- 

(i) Sahaguu, Hist. de N.-Espana, etc., lib. IX, cap. 6. — Le Quachictli 
était le plus élevé dans les ordres de la chevalerie, et il n'y avait guère que 
des officiers, sortis de maisons princières, qu'on en décorât. 

m. 26 



— 402 — 

causles solennels qu'il offrit au temple de Zonniolli; à cette occa- 
sion , il consacra de nouveaux sanctuaires, et fit placer sur un 
socle plus élevé la pierre des sacrifices, afin qu'on l'aperçût de 
plus loin (1), 

En dépit de tant de précautions, la monarchie, que tant de 
causes entraînaient fatalement à sa ruine, était destinée à périr 
bientôt. Les dissentiments que l'ambition de leurs rois avait fait 
naître entre les Mexicains et la république de Tlaxcallan n'avaient 
fait que croître d'année en année. Les villes libres du plateau de 
Huitzilapan , environnées de tous côtés par les possessions ou les 
conquêtes de leurs voisins, n'avaient que trop raison de craindre 
que leurs armes, après avoir soumis tant de populations lointaines, 
ne se tournassent enfin contre elles d'une manière décisive. En face 
d'adversaires si redoutables, les Tlaxcalièques comprenaient que 
le seul espoir de salut , la seule voie qu'ils eussent encore pour 
sauvegarder leur indépendance, était de renoncer à toute idée de 
domination extérieure, et de se fortifier dans leur territoire, en 
prenant les mesures les plus efficaces pour résister à l'invasion de 
leurs frontières. Pour leur part, ils étaient résolus à respecter les 
droits d'autrui en toute circonstance, à demeurer en paix avec 
tout le monde; mais, en même temps, à faire les efforts les plus 
puissants et à mourir jusqu'au dernier plutôt que de se laisser 
asservir. '^ 

Ces bonnes intentions, toutefois, se brisèrent contre la mau- 
vaise foi et la jalousie des villes voisines. Les Hucxotzincas et les 
Cholultèques, ainsi que les citoyens de plusieurs autres provinces 
environnantes, alliés ou sujets des Mexicains, n'épargnaient ni 
peines ni fatigues pour les provoquer au combat et les mettre en 
état d'hostilité avec les chefs de l'Anahuac. Ils représentaient sans 
cesse aux rois de Tenochtitlan et de Tetzcuco que les intrigues 
et l'ambition des Tlaxcaltèqucs empêchaient les marchands des 

\1) Torqiicinada, Monarq. Iiid., lib. II, cap. G'J. 



— 403 — 

autres nations de trafiquer dans les contrées maritimes ; qu'ils 
avaient fait des traités secrets avec les princes de Cuetlachtlan, de 
Centlan, de Cohuatzacoalco et de Campech , en obligeant ces 
princes à les recevoir et à les laisser voyager seuls dans leurs 
domaines, au grand détriment des autres populations du plateau 
aztèque et de l'Anahuac; ils ajoutaient que ce monopole était une 
injure à la puissance des rois de la vallée, et que, pour mettre un 
obstacle à son extension, il importait à leurs armes de se porter, 
sans délai, dans les provinces de ïotonacapan, des Toweyos, des 
Xalpanecas et des autres territoires maritimes, s'ils ne voulaient 
que les richesses du monde entier devinssent la proie des Tlaxcal- 
tèques. 

Malgré la fausseté trop connue de ces accusations, il n'en fallait 
pas tant pour déterminer l'ambition mexicaine et acolhua à 
prendre les armes. On sait comment les riches régions de la terre 
chaude septentrionale avaient, l'une après l'autre, été assujetties à 
leur domination, leurs princes ayant été obligés, par une force 
supérieure, à briser leurs contrats antérieurs avec les ïlaxcaltè- 
(lues. Ceux-ci avaient tenté, à plusieurs reprises, de recouvrer 
leurs avantages ; mais, trop faibles contre les rois de l'Anahuac, 
ils avaient fini par envoyer des ambassadeurs à Mexico, pour de- 
mander raison de tant d'injures et de préjudices. 

L'historien ne dit pas sous quel règne eut lieu cette démarche de 
la part de Tlaxcallan ; il n'y a pas d'inconvénient, toutefois, à la 
placer sous celui d'Axayacatl. Les ambassadeurs s' étant présentés 
au sénat, les fiers ïenuchcas répondirent : « Que le grand sei- 
c( gneur de Mexico étant le seigneur universel du monde entier, 
« tous devaient également le reconnaître pour maître; qu'il était 
(( décidé à ruiner jusqu'aux fondements les cités qui lui refu- 
« seraient leur obéissance; qu'en conséquence ils conseillaient 
« aux Tlaxcaltècjues de le recevoir pour leur souverain et de se sou- 
« mettre sans délai, en payant tribut au roi, ainsi que les autres 
(( provinces. » A ces paroles àltières, les ambassadeurs répliqué- 



— 404 — 

renl avec fierté : « Puissants seigneurs, ïlaxcallau ne vous doit 
« aucun vasselage. Depuis que ses habitants sont sortis de Chi- 
« comoztoc, jamais ils n'ont rendu ni liommage ni tribut à aucun 
« roi ou prince de la terre; toujours ils ont conservé leur liberté. 
<( Cessez donc de vouloir qu'ils obéissent au roi de Mexico, car 
(( ils sont prêts à mourir plutôt que d'être esclaves. Tel est, d'ail- 
« leurs, leur caractère invincible , qu'ils vous demanderont à 
« vous-mêmes, un jour, ce qu'aujourd'hui vous voulez exiger 
c( d'eux, et qu'ils verseront alors plus de sang que nos ancêtres 
« n'en répandirent, en se battant contre les vôtres, dans la guerre 
« de Poyauhtlan. Ainsi nous partons pour leur rendre compte de 
« vos desseins (1). » 

Sur cela, les ambassadeurs reprirent le chemin de Tlaxcallan ; 
ils firent part aux chefs de la seigneurie de la résolution des 
Mexicains, et à dater de ce moment ils ne cessèrent de vivre 
sur le qui - vive avec leurs voisins. C'est dans cet intervalle 
qu'ils achevèrent de perdre le reste des colonies qu'ils avaient 
possédées à l'extérieur de leur territoire, où ils se virent enfin 
complètement refoulés par les maîtres de l'Anahuac. Leur com- 
merce fut réduit à celui de leur voisinage : durant les cinquante 
dernières années qui précédèrent la venue des Espagnols, les 
choses en vinrent au point, qu'ils avaient une peine extrême à se 
procurer du sel , et que la majeure partie de la population s'ac- 
coutuma, par nécessité, à se passer de ce condiment. C'est proba- 
blement pendant ce long état d'hostilité qu'ils construisirent les 
grandes murailles qui séparaient, d'un côté, leur territoire de 
celui de Cempoallan, et, de l'autre, de Cholullan. Dès lors aussi 
Tlaxcallan fut regardé universellement comme le refuge des exilés 
de toutes les nations, impatients de la tyrannie mexicaine ou acol- 
hua : on y voyait accourir fréquemment dcsOlhomis et des Chal- 



(1; Torqiiomada, ibid., cap. 70. — Munoz-Camargo, llist. de la rf-pub. de 
Tlaicallaii 



— 405 — 

cas, à qui les chefs de la république concédaient des terres, d'au- 
tant plus volontiers, qu'ils étaient persuadés de trouver en eux, au 
besoin, d'ardents défenseurs. 

Cependant la guerre n'était pas continuelle; il y avait des mo- 
ments de trêve, soit par l'effet delà lassitude, soit qu'on s'entendît 
quelquefois de part et d'autre et qu'on suspendît la guerre par 
un accord mutuel. Les rois de Mexico et des Âcolhuas profitaient 
avec courtoisie de ces instants de paix, pour réparer envers les 
seigneurs de la république les préjudices qu'ils infligeaient à leur 
commerce ; ils leur envoyaient des présents considérables en vête- 
ments de toute espèce, en riches étoffes, en or, en plumes, en sel 
et en cacao. Les nobles acceptaient, d'ordinaire, ces dédomma- 
gements de grand cœur, mais de façon, cependant, à ce que le 
peuple ignorât, autant que possible, la source de leur prove- 
nance (1).  

A peine monté sur le trône , Montézuma II pensa à soumettre 
à sa puissance cette république récalcitrante. Il fit proclamer la 
guerre dans tout i'Anahuac et dans les provinces voisines, con- 
voqua ses alliés et s'apprêta à marcher avec des forces considé- 
rables contre son territoire. La vaillante seigneurie avait alors 
à sa tête quatre guerriers également renommés par leurs talents 
militaires et leur courage. Maxixcatzin commandait dans Ocote- 
loleo, le vieux Xicotencatî dans Tizatlan, Teohuayacatzin dans 
Quiahuiztlan, et ïlehuexolotl dans Tepeticpac : c'étaient eux qui 
devaient, quinze ans après, recevoir dans leurs murailles Fernand 
Cortès et les Espagnols, en marche sur Tenochtitlan. Sur la nou- 
velle des préparatifs de Montézuma, ils prirent avec promptitude 
toutes les mesures nécessaires pour repousser l'invasion, La ville 
de Hueyotlipan, qui dominait la frontière mexicaine et acolhua, 
reçut des renforts puissants d'Othomis qui jurèrent de défendre la 
place jusqu'à la dernière extrémité. Tecayahuatl, seigneur de 

(1) Torquemada, Mouarq, Ind., lib. II, cap. 70. 



— iOG — 

Huexoizinco et les princes de Cholullaii, alors *illiés de Mexico, à 
cause de quelques démêlés qu'ils avaient eus avec les Tlaxcaltè- 
ques, travaillèrent vainement à ébranler leur fidélité. Ne pouvant 
ni les ga{îner ni les corrompre, ils pénétrèrent les premiers sur 
les terres de Tlaxcallan, qu'ils mirent à feu et à sang. Ils arrivè- 
rent jusqu'à Xiloxochitla, à une lieue de la cité : un gros d'habi- 
tants qu'ils y rencontrèrent lut assailli h l'improviste, et Tizatla- 
calzin, noble guerrier d'Ocolclolco fort estimé dans la république, 
étant accouru à leur défense avec quelques soldats, fut tué dans 
le combat. Sa perte fut vivement sentie de ses compatriotes ; elle 
fut le principe de cette inimitié et de cette haine que Tlaxcallan 
conçut dès lors contre les Cholultèques, et (jue ceux-ci payèrent 
si chèrement, à l'époque du séjour des Espagnols dans leur ville. 

La mort de ïizatlacatzin ne demeura cependant pas sans ven- 
geance. Les Huexotzincas en furent, pour le moment, les pre- 
mières victimes. Les Tlaxcaltèques ravagèrent leurs campagnes, 
brûlant et saccageant leurs maisons et leurs champs ; ils les ren- 
contrèrent, bientôt après, dans les hauteurs de la Matlalcueyé et 
les y pressèrent si vivement , qu'ils se virent obligés d'envoyer 
en toute hâte un courrier à Montézuma, pour le supplier de faire 
avancer ses forces. Le monarque donna aussitôt l'ordre de la 
marche. L'armée mexicaine franchit les montagnes, sous le com- 
mandement deTlacahuepan, son fils aîné, qui venait de recevoir, 
à cette occasion, le titre de Tlacochcalcall. l^^lle entra dans les 
gorges du Popocatepetl par Tetela et IMucliimilco, au midi, et des- 
cendit à Quauhquechollan, où les soldats d'îtzyucan et de Ghietia 
se joignirent à elle, comme vassaux de Montézuma. 

Les chefs de la seigneurie, informés de leur approche, s'étaient 
mis en personne à la tète de l'armée tlaxcaltèque Ayant gagné 
les frontières , ils s'avancèrent rapidement à la rencontre des en- 
nemis, dans l'espérance d'arriver encore à temps pour les emi)è- 
cher d'entrer sur le territoire de la républiiiue et de joindre leurs 
forces à celles des Huexotzincas. Leur lacliquc eut un plein suc- 



— 407 — 

ces. Ils traversèicnt TIecaxtitlan, Acapetlahuacan et Allixco, cl 
arrivèrent sur les flancs des Mexicains avant que ceux-ci eussent 
eu vent de leur sortie ; ils tombèrent sur eux avec tant de vio- 
lence et de colère qu'ils les prirent entièrement à l'improvistc. Ils 
en firent un grand carnage et les mirent dans une telle déroute, 
qu'ils s'enfuirent en désordre de toutes parts, laissant une multi- 
tude de morls et de blessés sur le champ de bataille. Le prince 
Tlacahuepan fit des prodiges de valeur. Mais, se voyant entouré 
d'ennemis et sur le point de tomber vivant entre leurs mains, il 
s'écria : « C'en est fait; je me suis diverti suffisamment avec 
« vous. Tuez -moi et ne me conduisez pas dans votre ville. » 
Les ïlaxcallèques le dépouillèrent aussitôt de ses ornements et le 
mirent en pièces. Ils poursuivirent ensuite quelque temps les 
fuyards, sur lesquels ils firent un butin considérable. Avec cette 
victoire, ils retournèrent chez eux, chargés de riches dépouilles. 

Leur triomphe ne leur fit pas oublier, cependant, les Huexot- 
zincas, qu'ils continuaient à presser dans la montagne. La force 
naturelle du lieu où ceux-ci s'étaient retranchés les empêcha de 
leur faire beaucoup de mal ; mais ils profitèrent de l'espèce de 
blocus oij ils les retenaient, pour saccager leurs maisons et leurs 
terres, ainsi que celles des Cholultèques. Ils les désolèrent de 
telle façon et leur causèrent de si grands dommages, qu'ils les pri- 
vèrent de toute espérance de récoltes pour cette année; ce qui 
en força un grand nombre à se réfugier alors sur les territoires 
des Mexicains et des Acolhuas, afin d'échapper à la misère et à la 
faim (1). 

La nouvelle de la mort de Tlacahuepan arriva à Mexico avec 
celle de la déroute de l'armée. Montézuma fut vivement sensible 
à la perte de son fils : il commanda les apprêts d'une fête funèbre 
pour célébrer sa mémoire et celle de ses valeureux compagnons 



(1) Miifioz r,;!inarj;o, Hist. de la rrpub. de Tlaxcallau, etc. — Torqucniada. 
Mouarq. Iiid., Iib. il, cap. 71. 



— i08 — 

d'armes ; on leur éleva un bûcher mafiniKque, où l'on plaça la 
statue du prince, à qui l'on rendit les mômes honneurs que si 
c'eût été son cadavre. Dans son affliction et sa colère, le monar- 
que jura de ne rien épargner pour détruire les Tlaxcaltèques et 
faire tomber leur ville sous sa puissance. Des hérauts furent dé- 
pêchés à toutes les provinces alliées ou vassales de l'empire , à 
l'entour des frontières ennemies , avec ordre de s'y joindre pour 
donner l'assaut aux montagnes et aux forteresses qui en défen- 
daient les entrées. Au jour donné, le territoire de la république 
se trouva cerné de tous les côtés à la fois par d'innombrables 
combattants. Au nord-est, on vit arriver, avec ceux de Zacallan, 
de Tuzapan et de Tetela , les populations guerrières d'Iztacniix- 
titlan et les Tzauhtecas; au sud, ceux de Tepeyacac, de Quechol- 
lan, de Tecamachalco, de ïecalpan et de Totomihuacan. Les sol- 
dats de CholuUan , de Huexoizinco , réunis aux Acolhuas et aux 
Mexicains, complétaient le cercle immense d'ennemis qui entou- 
rèrent tout à coup le territoire de Tlaxcallan , avec la résolution 
de ne rien épargner pour détruire cette fière république. 

L'invasion fut si soudaine, que jusqu'au dernier moment, les 
quatre seigneuries demeurèrent dans l'ignorance du péril qui les 
menaçait. Mais les frontières avaient été couvertes de tant de 
forteresses et de retranchements, et les Othomis, qui en avaient 
principalement la garde, étaient si bien connus pour leur con- 
stance et leur valeur, qu'il n'y avait guère à craindre qu'ils se 
laissassent surprendre. A l'aspect de cette multitude d'ennemis 
débusquant par tous les défilés à la fois, ces braves guerriers 
tirent aussitôt les signaux accoutumés et envoyèrent en toute hâte 
des courriers à Tlaxcallan, pour donner avis aux seigneurs de ce 
qui se passait; en même temps ils sortirent de leurs fortifications 
et engagèrent la bataille avec un courage et une vivacité qui for- 
cèrent proniplcment les alliés de Montézuma à reculer devant 
eux. La multitude même et la variété des combattants, la diffé- 
rence de leurs langagC4» et la difficulté de se faire entendre les uns 



— 409 — 

des autres furent précisémeut la cause de leur insuccès. L'action, 
néanmoins, fnt longue et acharnée; mais, vers le soir, les Mexi- 
cains et leurs alliés, qui avaient déjà perdu beaucoup de monde, 
sans avoir pu entamer les défenseurs de la république, voyant 
l'inutilité de leurs efforts, se retirèrent des lignes de leurs adver- 
saires, laissant entre leurs mains des dépouilles considérables. 

Dans ce moment, arrivaient sur les points les plus menacés 
les secours des quatre seigneuries. Ils purent voir disparaître 
dans les montagnes les derniers bataillons mexicains. Ils se 
contentèrent alors de féliciter leurs valeureux auxiliaires et les 
ramenèrent ensuite en triomphe dans la cité. Les nobles tlaxcal- 
tèques ne crurent pas déroger à la dignité de leur sang en les as- 
sociant, pour les récompenser, à leurs propres familles ; ils leur 
donnèrent en mariage un grand nombre de leurs filles et armèrent 
chevaliers tous ceux qui s'étaient spécialement distingués dans \à 
défense du territoire de la république. Il y eut , à cette occasion, 
des fêtes magnifiques dans la cité , et l'on offrit aux dieux des 
sacrifices solennels d'actions de grâces d'avoir sauvé la patrie. 
Trop au courant de l'astuce et de l'ambition deMontézuma,ilspro- 
fitèrent de ces événements pour ajouter encore à la force de leurs 
ouvrages de défense et pour les mettre de plus en plus en état de 
résister à quelque attaque que ce pût être (1). Mais les grands des- 
seins de Montézuma sur la république s'arrêtèrent pour lors, et, 
s'il eut encore, dans la suite, des velléités d'invasion de ce côté, 
elles s'évanouirent devant l'impossibilité de les exécuter, et l'en- 
trée des Espagnols dans le Mexique, quelques années plus tard, 
mit fin pour jamais à toutes les entreprises des rois indigènes les 
uns contre les autres. 

La famine qui désola l'Anahuac et tout le plateau aztèque, dans 
la troisième année du règne de ce prince, fut aussi une des causes 
qui arrêtèrent momentanément ses armes. La stérilité de la terre 

(1) Torqucmada, Moiiarq. lud., lib. II, cap. 7i>. 



— 410 — 

avait élé occasionnée par la sécliciesso, les aideurs dcvoraules du 
soleil ayant embrasé toutes les récoltes longtemps avant leur ma- 
turité (1). Les Mexicains se transportèrent dans les régions les 
plus éloignées pour acheter du mais et d'autres substances , 
et la misère fut si grande , que dos mères furent réduites à 
vendre leurs enfants comme esclaves, afin d'avoir de quoi vivre. 
Dans cette triste extrémité, Xezaliuaipilli et Montézuma ouvrirent 
généreusement leurs greniers, avec ordre de faire une distribu- 
lion égale des fruits qu'ils renfermaient à tous les nécessiteux et 
de n'en réserver pour leur [)ropre table qu'une part analogue à 
celle de leurs sujets, JNfais, voyant encore l'insuffisance de ee se- 
cours, ils donnèrent à tous ceux qui étaient hors d'état de subsis- 
ter chez eux la faculté de se disperser dans les lieux où ils espé- 
raient trouver des aliments. Un grand nombre profitèrent de cette 
permission ; mais cela ne put empêcher bien des malher.ieux de 
mourir de faim sur les routes (2). Le monaniue n'en acquit pas 
moins, dans ces circonstances cruelles, un titre à la gratitude de 
son peuple, et sa bienfaisance effaça, dans bien des esprits, l'im- 
pression fâcheuse qu'on avait conçue de son faste orgueilleux. 
(An XIII Calli, loOo.) 

Pendant que la famine marquait si tristement son passage dans 
l'Anahuac, les populations observèrent que, durant vingt jours 
entiers, le volcan du Popocatepetl cessa de fumer. Les astrologues 
en prirent occasion de pronostiquer que la terre ne tarderait pas à 
donner ses fruits accoutumés et que des années d'abondance suc- 
céderaient promptement à la détresse présente ; la prédiction, 
(lu'elle fût vraie ou fausse, se vérifia, en effet, l'année suivante, et 
l'abondance rendit la joie aux populations affamées. Avant la fin 
de l'année stérile, Monlézuma porta la guerre dans la province 



(1) Codex ('.himalp., Hisl. Chronclog., ad an. III Calli, 1505. — Torqucinada, 
Muiiarq. Iiid.j lib. II, cap. 7.5. — Ixtlilxocliitl, Hist. dis Chichimèques, loin. II, 
chap. 71. 

2J Ullilxochitl, il)id. — Toniumnaila. ihid. 



— kH — 

de Quauhiiexhuatlan; à cette occasion il signala sa magnificence, 
en distribuant, à tous les soldats et à chacun des officiers do l'ar- 
mée, des habits, des armes et des ornements de guerre neufs , 
suivant le rang et la qualité des uns et des autres. Au retour de 
cette expédition, les nombreux captifs qu'il ramena furent im- 
molés en l'honneur de la déesse Chicomecohuatl (1), autrement 
dite Centeotl (2), protectrice des moissons et des fruits de la terre. 
Les fêtes qu'on célébra eurent lieu avec d'autant plus de pompe, 
qu'on croyait avoir davantage besoin de son appui dans les cir- 
constances présentes (3). 

Cependant les affaires se brouillaient de nouveau dans les états 
du midi, alliés ou tributaires de l'Anahuac. Les Mexicains conti- 
nuaient à occuper militairement la forteresse de Huaxyacac ; mais 
leurs vexations et leurs insolences les rendaient, chaque jour, plus 
odieux aux habitants des contrées voisines, ^-ainement ceux-ci 
avaient-ils tenté d'obtenir quelque redressement des rois de Te- 
nochlitlan, leurs plaintes avaient toujours été reçues avec un su- 
prême dédain. La violence tyrannique dont Montézuma avait usé, 
dans les commencements de son règne, à l'égard de Malinal, sei- 
gneur de Yuquane (4), avait justement mis le comble à leur exas- 
pération. LesjardinsdcYuquane étaient renommés, à cette époque, 
pour la variété exquise et la rareté des fleurs et des plantes que 
ses princes s'étaient plu à y réunir des régions les plus lointaines 
Dans une de ses expéditions à travers le Mixtecapan, Ahuitzotl avait 
pris ses logements au palais de Malinal : un arbre y attiia vive- 
ment son attention ; c'était le « ïlapalizquixochitl » (5), dont les 



(Ij Chicome-Cohuatl , c'est-à-dire, Sept-Serpenls. 

(2) Centeolt , c'est-à-diro , Gerbe de maïs diviue. Ou donuait cacore à 
cette déesse le nom de Xilonen, la Mère des gerbes de maïs. 

(3) Torqucmada, Moiiarq. lud., lib. II, cap. 73. 

(4) Torquemadd fait Malinal seigneur de Tlachquiauhco ou Tlaxiaco ; Cur- 
goa dit de Yuquane, qui était une ville de la seigneurie de Tlaxiaco. 

(')) Tkipalizqui-.rochitl, c'ciit-h-dirc , Fleur Kougc. Voir Turquemada , 
Mouunj. lud., lib. II, cap. 09. 



— 'il 2 — 

fleurs cxcitùrcnl au plus liaul degré son admiration, tant à cause 
de leurs couleurs éclatantes que pour le parfum suave qu'elles 
exhalaient. De retour à Mexico, il en avait parlé à tout le monde, 
comme d'une des plus belles choses qu'il eût vues dans sa vie. 

Montézuma n'était pas moins amateur que Malinal. Ses jardins, 
si vantés depuis par les conquérants, renfermaient toutes les 
plantes que la nature pouvait produire dans les contrées soumises 
à son sceptre. Mais le souvenir de la fleur de Yuquane, dont 
l'avait tant de fois entretenu Aliuilzoll, troublait son repos ; ja- 
loux qu'un vassal possédât une telle. rareté, il lui envoya des am- 
bassadeurs, chargés d'offrir de riches présents à INIalinal et de lui 
demander en retour le tlapaliz(|Uixochitl. Introduits en sa pré- 
sence, ils lui dirent : « Montézuma, notre seigneur et notre pa- 
ie rent, vous fait savoir par notre bouche que le roi .Vhuitzotl, son 
« oncle, lui a parlé souvent d'un arbre que vous avez dans vos 
« jardins, nommé tlapalizquixochitl, aux fleurs brillantes et par- 
ce fumées, et que ledit roi, par distraction, n'a jamais songé à vous 
(( demander. Pour lui, maintenant, désireux de connaître un 
« arbre si fameux, il vous prie, en sa qualité de parent et d'ami, 
« de le lui donner, promettant de vous le payer, quelque prix que 
i( vous en exigiez (1). » 

Malinal entendit avec impatience le discours des envoyés mexi- 
cains; au lieu de chercher, dans son refus, à ménager l'orgueil 
du monarque, il s'emporta avec vivacité contre lui : « Avez-vous 
« perdu l'esprit, s'écria-t-il, pour venir me parler ici de cette 
« manière ? Quel est ce Montézuma dont vous prétendez être les 
« ambassadeurs? Est-ce que par hasard Montézuma-Ilhuicamina 
« ne serait pas encore mort, et n'y aurait-il pas eu, depuis, bien 
« d'autres rois à Mexico? Quel est donc, alors, cet autre Monté- 
ce zuma? Mais, s'il y en a un qui se nomme ainsi dans Tenochtitlan, 
c( allez lui dire, de ma part, que je le regarde comme un ennemi, 

,1) Torqucraada, ibid.utiup. 



— 413 — 

(■(. qne je ne lui dooneraî point mes fleurs, et qu'il fasse attention 
« que le volcan qui fume est la frontière que la nature a placée 
« entre ses possessions et les nôtres. » Ce discours altier, porté 
au roi des Mexicains, ne tarda pas à recevoir son châtiment. Une 
armée fut aussitôt mise sur pied et marcha sur le Mixtecapan. 
Tilantongo et Achiuhtla, qui tentèrent de s'opposer à son passage, 
furent vaincus, et, si les prêtres de ce sanctuaire furent respectés, 
ce fut grâce à l'identité du culte qu'on y offrait au Cœur du Peuple 
avec celui de Quetzalcohuatl. Tlachquiauhco et Yuquane, em- 
portés d'assaut, subirent, bientôt après, le joug du vainqueur, et 
Malinal ayant été tué dans la défense de ses domaines, ses jar- 
dins furent saccagés sans pitié, et ce qu'ils contenaient de plus 
précieux fut transplanté dans ceux de Tenochtitlan (1). 

A la suite de cette vengeance, les Mixtèques et les Zapotèques 
demeurèrent tranquilles pendant quelque temps ; mais la haine 
qui couvait au fond des cœurs contre les Mexicains n'en était 
que plus vivace. Cocyoëza partageait leurs sentiments avec 
d'autant plus de force, qu'il souffrait de voir une garnison étran- 
gère au sein de ses états, toujours prête à courir sus à ses sujets 
et à le braver lui-môme en face de sa capitale. Les princes mix- 
tèques, outrés du sort cruel qui avait été fait à Malinal, brûlaient 
de secouer ce joug odieux ; mais ils ne le pouvaient faire avec 
sécurité qu'autant que la forteresse de Huaxyacac serait mise 
hors d'état de les prendre en flanc. Dans leur impuissance à se 
débarrasser des étrangers par la force, ils eurent recours à la ruse. 
Cetecpatl, roi de Cohuaïxtlahuacan, prit occasion d'un festin au- 
quel il avait convié toute la noblesse de Tilantongo et des sei- 
gneuries voisines, pour y inviter également les chefs et les officiers 



(1) Torquemada, Monarq. lud., lib. II, cap. 69. — Burgoa, Geogr. Des- 
crip., Hist. do Guaxaca, etc., cap. 30, fol. 160. Cet écrivain dit, au contraire 
de Torquemada, que l'arbre, ayant été arraché, mourut avant d'arriver à 
Mexico. Les Mixtèques pouvaient le dire, mais les Mexicains afiirment qu'il se 
transplanta parfaitement. 



— vu — 

de la foiloresso de Hiiaxyaeac, en loin l'iiisant savoir (ju'il sorail 
heureux de pouvoir leur donner cette marine de son afleclion el 
de son respect pour Monlézunia (1). 

Suivant la coutume, ces fêtes attiraient beaucoup de monde, et 
les richesses des rois de Tilantonfjo leur permettaient de déployer 
une somptuosité et une magnificence également notables. Les chefs 
mexicains y accoururent avec empressement, emmenant avec eux 
leurs femmes et leurs enfants, et se faisant suivre d'une portion 
considérable de leurs soldats. lis furent reçus avec les plus grands 
honneurs; par ordre deCetecpatl,on leur distribuait tous des vête- 
ments d'une grande richesse. Le feslin fut d'une splendeur inouïe : 
les viandes, les pâtisseries, les fruits, les liqueurs enivrantes, tout fut 
répandu à profusion entre les convives de tout rang. Une joie ex- 
pansive brillait sur les visages, l'amitié entre les deux nations ne 
parut jamais si bien cimentée. Mais cette allégresse cachait une tra- 
hison . La fête terminée, les uns et les autres se remirent en marche 
pours'en retourner chez eux. Les Mexicains partirent de très-bonne 
heure le lendemain, encore toutremplisduplaisir delà veille. Pour 
gagner le chemin de Huaxyacac, il fallait descendre au fond des 
immenses ravins qui entourent le rocher au sommet duquel était 
bâtie la cité de Tzotzolan (2). Nahuixochitl, seigneur de cette ville, 
d'accord avec les autres princes du pays, s'y était placé en embus- 
cade avec un corps d'armée considérable. Les Mexicains, encore 
sous l'impression du i^stin et ne soupçonnant aucune embûche, 
étaient sans armes ; ils marchaient gaîmcnt, se suivant en longues 
files dans l'intérieur du précipice. Mais ils furent à peine descen- 
dus au fond, que Nahuixochitl, sortant, avec les siens, de sa re- 
traite, tomba sur cette foule éperdue , massacrant et tuant, sans 
distinction d'Age ni de sexe. Tous périrent, et il n'en échappa i)as 



(1) Tor(]ii(ina(la, AFonarq. Ind., lib. Il, cap. 75. 

(2) Tzot/olau , autrefois ville d fortoresso importante, à l'entrée des 
jf orges de la Hautc-Mixlèque, actucllemeul Sosola, petit village au N. 0. 
d'Oaxaea. 



— 415 — 

ua seul qui pût Iransmeltro la nouvelle do celte perfidie à leurs 
amis ou à leurs parents (1). 

Par une voie ou par une autre, elle arriva aux oreilles d'un 
autre officier de Montézuma, nommé Texacan, qui commandait 
une forteresse à peu de distance des frontières. 11 en envoya aus- 
sitôt donner avis à son maître. Le roi, indigné d'une telle ti^ahison, 
fit marcher sur le Mixtecapan toutes les troupes qui étaient dis- 
ponibles dans l'Anahuac ; mais le roi de Tilantongo, s'altendant 
à être attaqué, avait si bien garni tous les défilés par où l'on pou- 
vait pénétrer dans ses états , que les Mexicains se virent obligés 
de se retirer, après avoir essuyé une défaite sanglante. Monté- 
zuma convoqua aussitôt ses deux collègues, et les armées des trois 
royaumes, réunies sous le commandoment de son frère Cuitla- 
huatl, s'avancèrent à marches forcées sur les seigneuries mixtè- 
ques> Ce prince franchit, sans rencontrer de grands obstacles, les 
premières stations de la Cordillière ; mais à l'entrée des gorges de 
Tzotzolan , il se trouva face à face avec les innombrables batail- 
lons de Cohuaïxtlahuacan, de Tilantongo et d'Achiauhtla, postés 
sur les rochers d'alentour, d'où il paraissait impossible de les dé- 
busquer. 

Dans ces conjonctures inquiétantes, Cuitlahuatl avait réuni son 
conseil pour délibérer sur les mesures à prendre contre l'ennemi : 
c'est alors qu'on introduisit auprès de lui Cozcaquauh, frère du 
roi de Tilantongo, qui gouvernait la ville voisine de Huauhtlan. Il 
offrit au général Àiexicain de l'introduire dans les murs de cette 
forteresse, l'assurant qu'il n'avait jamais pris part à aucun acte 
hostile à Montézuma, et que, pour prouver sa fidélité, il servirait 
lui-même de guide à son armée pour la conduire au cœur du pays. 
11 dévoila, l'un après l'autre, les desseins de Getecpatl, les plans 
qu'il avait formés pour faire périr les Mexicains , ajoutant qu'ils 
auraient la plus grande facilité à se rendre actuellement maîtres ue 

(1) Torquemada, Monarq. Iiid., lib. Il, cap. 7.'). 



— il6 — ^ 

IV.otzolan, Naliuixochill, qui en était seigneur, s'étant al)senté 
pour aller demander la coopération du roi de Tututej)ec. Cuit- 
lahuatl, charmé d'une trahison qui lui venait si à propos, re- 
mercia chaudement Cozcaquauh , lui promettant toute la faveur 
de Monté/uma : le prince mixtèque ouvrit aussitôt ses portes aux 
Mexicains, et, par de longs détours, les conduisit au travers des 
montagnes jusqu'au fond du même précipice où avait eu lieu 
le massacre de leurs frères. Ils arrivèrent dans la nuit sur le 
bord de la rivière qui embrasse dans ses replis le rocher de Tzo- 
t/.olan, et donnèrent, de grand matin, l'assaut à cette ville. Malgré 
leur surprise, les habitants ne se défendirent pas moins avec une 
incroyable bravoure , et la bataille , qui se livra au pied de leurs 
murailles, dans la vallée voisine, fut tout aussi cruelle pour 
leurs assaillants que pour eux-mêmes (1). 

Mais incapables de soutenir longtemps, sans chef et sans direc- 
tion , la multitude et les attaques réitérées de leurs ennemis , ils 
finirent par céder ; ayant abandonné leur cité, ils se réfugièrent, 
avec leurs femmes et leurs enfants, dans les hautes forêts qui 
couronnent leurs montagnes. Sur ces entrefaites, NahuixochitI, 
instruit du péril des siens, accourait en toute hâte avec les troupes 
de ïututepec. Il rejoignit ses sujets, et, retournant avec eux 
contre les Mexicains, il leur présenta la bataille : elle ne fut 
pas moins acharnée que la première; mais ceux-ci, profitant des 
avantages qu'ils avaient acquis, remportèrent sur NahuixochitI 
une victoire complète. Les Mixtèques se débandèrent dans toutes 
les directions : ceux de Tututepec, qui échappèrent au combat, 
furent pris en flanc, dans leur fuite, par les restes de la garnison 
do Huaxyacac, qui en fit un carnage cruel. 

Guitlahuatl, poursuivant le cours de ses succès, déjà maître de 
Tzotzolan , entra bientôt après dans Tilantongo. La ville et les 



(tl Burgoa, Geogr. Dcscrip., Ilist. de Giia^aca, de , cap. 2.3, 30. — Torqiie- 
luada, Monarq. Ind., lib, 11, cap. l'i. 



— 417 — 

habitants turent abandonnés à la fureur des soldats, mais il ré- 
serva pour une occasion plus solennelle la personne du roi et de 
ses principaux ministres , qui étaient tombés entre ses mains. Il 
descendit ensuite dans le bas Mixtecapan, soumit les cités de 
Tututepec et de Yopitzinco, ainsi qu'un grand nombre d'autres 
de moindre importance ; après quoi il reprit le chemin de l'Ana- 
huac, chargé de dépouilles et traînant à sa suite d'innombrables 
captifs. Son entrée dans Mexico fut un véritable triomphe : on y 
célébrait précisément les fêtes du mois Tlacaxipehualiztli ou de 
l'Écorchement (1), durant lesquelles on immolait, d'ordinaire, 
beaucoup de prisonniers. Cette fois , cependant , on épargna 
Otecpatl ; mais, lorsqu'on eut obtenu de la bouche de ce mal- 
heureux prince tous les renseignements désirables sur la situa- 
tion de son royaume , il fut sacrifié sans pitié comme les autres. 
Son frère Cozcaquauh , dont la perfidie avait été si utile aux 
Mexicains, en fut récompensé par le don de la couronne de 
Cohuaïxtlahuacan, dont il fit hommage à Montézuma (2). 

La guerre ne fut pas, pour cela, terminée dans le Mixtecapan. 
Nahuixochitl continuait les hostilités sur divers points avec un 
véritable patriotisme. Les Mexicains perdirent encore beaucoup 
de monde dans ces différentes rencontres ; mais enfin, traqué de 
toutes parts, le courageux seigneur de Tzotzolan fut contraint de 
se rendre. On le conduisit triomphalement à Mexico, où il fut 
immédiatement immolé aux dieux. Dès ce moment, les Mixtèques 
purent se considérer comme domptés, et, à l'exception de quel- 
ques tentatives de révolte , d'ailleurs assez insignifiantes, ils de- 
meurèrent, jusqu'à l'arrivée des Espagnols, soumis au sceptre de 
Montézuma. (An I Tochtli, 1506.) 

Pendant que les armes impériales achevaient de réduire le 
Mixtecapan, les villes libres du plateau aztèque continuaient à 

(1) Torquemada, Monarq. Ind., lib. II, cap. 75. 

(2) Codex Chimalp., Hist. Chron, ad an. l Tochtli, 1506. — Torquemada, 
Monarq. Ind., lib. II, cap. 75. 

m. 27 



— V18 — 

sj'att'aiblir par leurs dissensions intestines, afîgravanl ainsi le jou{j 
qui pesait déjà sur elles , depuis qu'elles avaient eu recours 
à la protection intéressée des Mexicains. Les habitants de Huexo- 
tzinco et de Cholullan avaient eu de nouveaux différends, on ne 
sait à quel propos; toujours jaloux les uns des autres, ils en 
étaient venus aux mains, et les premiers, se trouvant les plus 
forts pour le moment, avaient poursuivi leurs adversaires jusque 
dans les rues de leur cité , où ils avaient tué quelques personnes 
et incendié plusieurs maisons. Dans la crainte d'être prévenus 
auprès de Montézuma, et redoutant la colère du monarque qui 
s'interposait, d'ordinaire, dans ces querelles de ville à ville, ils 
dépêchèrent aussitôt à Mexico deux de leurs nobleg, nommés To- 
linpanecatl et Tzoncuzlli, en les chargeant de rapporter cette af- 
faire de manière à mettre le roi dans leurs intérêts. 

Ceux-ci, trop enclins à vanter le courage de leurs compatriotes, 
oublièrent, dans cette circonstance, les règles de la prudence. 
Ils chargèrent le tableau, et, au lieu de raconter simplement 
les faits, tout en les tournant à leur avantage, ils donnèrent à 
entendre que les Cholultèques avaient essuyé une déliùle san- 
glante, et que, après avoir vu leur ville en proie aux flammes, le 
peu (jui s'était échappé au carnage, avait pris la fuite vers les 
montagnes. Cette fanfaronnade insensée devait coûter cher à ses 
auteurs. Malgré ses allures indépendantes et les mouvements 
d'insubordination auxquels cette ville ne se livrait encore que 
trop souvent, Cholullan n'en était pas moins regardé comme un 
des lieux les plus sacrés du continent, fréquenté par une foule de 
nations et vénéré par les rois et les princes du plateau aztèque 
comme le séjour et le sanctuaire de Quctzalcohuatl. Quoique 
Montézuma eût de la peine à ajouter foi à la relation des deux 
Huexolzincas, il n'en conçut pas moins de l'inquiétude. Il s'em- 
pressa de prévenir les rois de Tetzcuco et de TIacopan de ce qui 
venait de se passer, et tous trois ensemble expédièrent d'accord 
di>S messagers i\ Cholullan pour s'enquérir des faits et s'assurer si 



— 419 — 

le dieu avait reçu quelque offense. En attendant, les envoyés de 
Huexotzinco furent retenus et gardés en lieu sûr. Le retour des 
siens instruisit promptement le monarque de la vérité. Vivement 
irrité de la forfanterie des Huexotzincas, il rassembla à la hâte des 
troupes des trois royaumes, avec ordre à ses officiers de ramener 
eux-mêmes les coupables chez eux, en exigeant des magistrats de 
cette ville une satisfaction conforme au délit (1). 

En apprenant avec quel appareil formidable l'armée impériale 
s'avançait sur leur territoire , les seigneurs de Huexotzinco cru- 
rent à une invasion. Us firent prendre aussitôt les armes à la po- 
pulation et marchèrent à la rencontre des Mexicains jusqu'au 
village d'Oyacotla, où ceux-ci avaient pris leurs logements : ils 
auraient infailliblement donné le signal de l'attaque , si les chefs 
de l'armée ne leur eussent fait des signaux pour les instruire de 
leurs intentions pacifiques. Étant sortis au-devant d'eux, ils leur 
dirent : « Le seigneur qui est au milieu des eaux, Montézuma, le 
c( seigneur d'Acolhuacan , qui est sur le rivage du lac qui baigne 
c( ses états, Nezahualpilli, et le seigneur des Tépanèques, Toto- 
« quihua, qui règne sur la déclivité des monts, nous envoient 
n vous informer que vos messagers, que vous voyez ici, ont été en 
« leur présence , dire de votre part , comment vous aviez mis à 
« mort les Gholultèques et détruit leur cité, chose qui leur parut 
(( incroyable, mais qui ne laissa pas de leur inspirer de l'inquié- 
c( tude, cette ville étant la demeure de notre dieu Quetzalcohuatl. 
« Ils désirent, en conséquence, que vous leur fassiez connaître si 
« ces rapports sont de vous ou si ce sont des inventions et des 
« mensonges sortis de leur bouche. » 

La substance de ce message et la manière dont il était accom- 
pagné convainquirent parfaitement les Huexotzincas que, s'ils 
prenaient sur eux la responsabilité des paroles de leurs envoyés, 
il pourrait leur en coûter cher. En conséquence, ils répondi- 

(t) Torquemada, Mouarq. hid., lib. II, cap. 70. 



— 420 — 

rent fort prudemment : k Le fait n'ayant pas, à beaucoup près, 
« une si {jrantlo importance, il est clair que ce qui a été raconté 
M était un mensonge. Mais il eût été d'une entière inconvenance, 
« pour une république aussi grave que la nôtre, de nous en ren- 
« dre coupables : nous saurons donc laver notre innocence par 
« le châtiment de ceux qui nous ont attiré cet affront. » S'étant 
donc fait amener les deux envoyés qui avaient été à Mexico, ils 
leur coupèrent le nez et les oreilles, ce qui était le châtiment ré- 
servé aux traîtres et aux menteurs, et les renvoyèrent ainsi muti- 
lés aux officiers impériaux , en disant : « Voilà les hommes que 
« vous nous avez ramenés. Reconduisez-les à vos maîtres; dites- 
ce leur ce que nous avons fait, et qu'ils voient par là combien 
« nous sommes disposés à les servir. » Cette satisfiiction éclatante 
apaisa les trois rois, et les choses en restèrent là (1). 

La guerre qui eut lieu, vers la même époque, dans les provinces 
d'itztitlan et d'Itzcuintepec n'a laissé d'autre souvenir dans l'his- 
toire que les ravages terribles qu'y commirent les armées impé- 
riales pour châtier la résistance de leurs habitants. Tout ce qui 
nous en est parvenu, c'est que les Mexicains en ramenèrent d'in- 
nombrables captifs : ils furent immolés ensuite à la dédicace de 
la grande salle de l'édifice appelé Tzompantli (2), ou bien on 
les réserva pour les fêtes du renouvellement du feu sacré dont la 
célébration se présentait l'année suivante. 

(1) Torqueraada, Mouarq. Ind., lib. II, cap. 7(i. 

(2) Tzatripanlli, ou les Murs ornés de tètes. 



CHAPITRE CINQUIÈME. 



Préparatifs de la fête du renouveHemont du cycle. Combat des champs d'Aca- 
tlan. Xiuhtlamin ou l'Esclave du feu. Processions du feu sacré. Appréhen- 
sions superstitieuses du peuple. Incendie du feu nouveau. Portage du feu. 
Joie populaire. Rénovations. Ueslruction du phare d'Acachinanco par les 
Iluexotzincas. Prodiges sinistres. Prophéties antiques au sujet de l'appari- 
tion de peuples étrangers. Les Espagnols aux Antilles. Colomb sur les côtes 
du Honduras. Il arrête une barque marchande de l'Yucatau. Notions sur la 
venue des étrangers dans l'Anahuac. (;e qu'en savaient Nczahualpilli et 
Montézuma. Inquiétude dans les masses. Phénomène étrange aperçu vers 
l'orient. Crainte qu'en éprouvent les rois. Pressenlimeuts et tristesse de 
Nezahualpiili. Incendie du sanctuaire de Iluitzilopochtli à Mexico. Entrevue 
de Montézuma et du roi deTetzcuco. Prédiction sinistre que celui-ci fait à son 
collègue. Partie de ballon, entre 1ns deux souverains, perdue par Montézuma. 
Augure qu'ils en tirent. Précautions du roi de Mexico. Il fait mourir ses 
devins. Prédictions des sorciers du Cuetlachtlan. Révoltes dans cette pro- 
vince. Campagne des Mexicains au Xuchiltepec. Ambassadeurs de Monté- 
zuma il la cour de Hunyg, roi des Cakchiquels. Ambition de Montézuma. 
Sa duplicité. Défaite des Acolhuas par les TIaxcaltèques. Affliction de Ne- 
zahualpiili. Le roi des Mexicains veut renouveler la pierre des sacrifices. 
Accident au pont de Xoloc. Augure qu'en tire le peuple. Nouveaux temples 
à Mexico. Commencements de Ouauhtemoc. Sa valeur et ses conquêtes. Tra- 
casseries suscitées par Montézuma à Nezahualpiili. Orgueil du monarque 
mexicain. Accroissement de la tristesse de Nezahualpiili. Il se retire de Tad- 
rainislration du gouvernement. Sa mort mystérieuse. Ses funérailles. Son 
éloge. Hospices pour les soldats invalides dans l'Anahuac. 



Le renouvellement du feu sacré, qui se présentait à la fin de 
chaque cycle de cinquante-deux ans chez les nations de l'Améri- 
que-Cenlrale et du Mexitiue , était pour toutes un événement 



— 422 — 

d'une grande importance. On lui donnait le nom de « Toxiuh- 
« molpilia (1), « ou Ligature de nos années, et l'on en célébrait 
le retour semi-séculaire avec un grand appareil , au son des 
trompettes et par les sacrifices les plus solennels. On était géné- 
ralement persuadé que c'était par une faveur toute particulière 
que les dieux accordaient alors aux hommes un nouveau cycle 
d'existence, la durée du monde, suivant les peuples de ces con- 
trées, étant fixée par périodes de cinquante-deux ans, à la suite 
desquelles il était, chaque fois, exposé à périr de nouveau. Aussi 
celteépoque était-elle considérée comme un jubilé universel, durant 
lequel on se croyait dans l'obligation de renouveler avec les dieux 
le pacte de les servir fidèlement pendant le cycle qui allait suivre. 
Les derniers jours, on brisait tous les ustensiles et les vases, en 
usage actuellement, dans l'attente de la fin du monde (2). 

Dans la cinquième année du règne de Montézuma II , se pré- 
senta, pour la dernière fois, à la nation mexicaine l'occasion de 
célébrer les fxîtes du Toxiuhniolpilia. Longtemps avant l'expira- 
tion de l'année Cé-Tochtli (3), toutes les mesures avaient été 
prises pour qu'elles eussent lieu avec un éclat digne du prince 
(lui occupait le trône de ïenochtitlan. La guerre qu'il avait 
portée dans la province de Tecuhtepec [k] n'avait eu d'autre 
objet que de grossir le nombre des captifs qu'on engraissait dans 
les dépendances du grand temple , pour la solennisation de cette 
époque sacrée. Dans la crainte que le chiffre des victimes fût in- 
suffisant ou qu'elles ne fussent pas d'une qualité assez noble, un 
jour de combat avait été déclaré à la ville d'Atlixco, aux champs 
d'Acatlan, et les guerriers les plus illustres avaient été invités à 
s'y trouver de chaque côté. Ils y concoururent à l'envi , et se 

(1) Toxiuhmolpilia, c'est-à-dire, Ligature de nos années, parce qu'après 
cinquante-deux ans on réunissait ces années sous le symbole d'un faisceau 
de cannes liées ensemble pour signifier le cycle. 

(2) Torquemada, Moiiarq. lud., lib. X , cap. 33. 

(3) 1,'aii fic-TnclUli corrospoiidait ;i l'anuéc l.'tUG. 

(4) Torquemada, Mouarq. lud., lib. H, cap. 76. 



— 423 — 

distinguèieiit, dans l'un et l'autre parti, par des exploits si glo- 
rieux, qu'on sut à peine à qui décerner la palme. Les Mexicains y 
perdirent Huitzililmitl, Ixtlilcuechahuac, frère de Montézuma et 
seigneur de Tula, Xihuiltemoc, Cecetzin, ïetzcatzin, Tepolomitl, 
Atlequilohuall et Cliimaiquauhtzin, jeunes gens de la plus haute 
noblesse et de la plus belle espérance ; mais ces pertes , tontes 
cruelles qu'elles fussent, se trouvaient compensées par les faits 
héroïques d'Atlixcatzin (1), et surtout du vaillant Itzcuin, de Tla- 
tilolco, qui captiva de sa main le plus illustre des chefs de Hue- 
xotzinco, à qui l'histoire donne le nom de Xiuhtlamin ou l'Esclave 
du feu (2). De là le titre de Xiuhtlaminman [3], que lui décerna la 
voix publique (4). 

On était arrivé au jour Vil Tochtli : c'était la veille de la fête; 
tous les feux avaient été universellement éteints dans la capitale 
et les autres villes (5). Au coucher du soleil , les chefs des divers 
collèges de prêtres se revêtirent, suivant l'usage, des habits et des 
ornements de leurs divinités, en sorte qu'ils représentaient les 
dieux comme s'ils eussent été présents en personne. Dans )a so- 
lennité de cette nuit, Tlaloc et Quctzalcohuatl jouaient le rôle 
principal. A l'entrée de la nuit, la procession , ap[)elée « Teone- 
nemi » (6), se forma, et, du grand temple, commença à se mettre 
en marche. Elle se composait des ministres des divers ordres, prê- 
tres et tiamacazqui, et de tous les corps de la noblesse; le roi 



(1) Torqueraada, ibid. L<» héros dont il est question i<;i fut uonimé Atlias- 
cfl<c«?i, apparemment à cause de ses hauts faits sur (eu\ d'Atlisco; pc nom a 
ici la même siguificatiou que celui d'Africain donné à Scipion. 

(2) Ainsi nommô, sans doute, parce qu'il fut destiné à mourir en sacrifice 
dans la nuit du renouvellement du feu sacré. 

(3) Xiuhllaminman, c'est-à-dire, Celui qui a pris l'Esclave du feu. 

(4) Torqucniada, Monarq. Ind., lib. X, cap. 33. 

(5) Le Codex Chiraalpopoca, Hist. Chron., fixe la fête du dernier Xiuhmol- 
pilia à la nuit du jour Vil Tochtli au jour VllI Acatl, an II AcatJ, c'est-à-dire, 
du 21 au '22 mars de l'an 1507, cette dernière date ayant alors commencé la 
nouvelle année II Acatl. 

(6) Teoncnemi, c'est-à-dire, la Marche diviue. 



— 42i — 

s'avançait lui-même au milieu d'eux, d'un air imposant et re- 
cueilli, suivi d'une foule immense, dont le silence, l'attention et 
la gravité montraient l'importance qu'ils attachaient à cette céré- 
monie. La crainte et l'espérance les agitaient tour à tour; car 
on croyait superstitieusement que, si les prêtres ne réussissaient 
point à faire jaillir le feu nouveau , la fin du monde aurait lieu 
infailliblement ; que ce serait le dernier moment de la race hu- 
maine; que le soleil cesserait d'éclairer l'univers, et que les té- 
nèbres et la nuit se répandraient pour toujours sur le globe. 
Quelques-uns s'imaginaient voir déjà les « Tzitzimimé » ou génies 
malfaisants apparaître sous les formes fantastiques que leur prê- 
taient leurs terreurs , et descendre sur la terre pour dévorer les 
hommes. C'était pour cela que ceux qui demeuraient à la garde 
des maisons se rassemblaient sur les terrasses sans oser des- 
cendre; les femmes enceintes se couvraient le visage d'un masque 
de maguey, et leurs maris les enfermaient dans les greniers ou les 
magasins, dans la crainte que, le feu nouveau tardant à paraître, 
elles ne se changeassent en bêtes féroces. On avait le même soin 
de couvrir de masques le visage des petits enfants ; on les tour- 
mentait toute la nuit pour les empêcher de s'endormir ; car on 
disait que, s'ils venaient à sommeiller, ils seraient aussitôt méta- 
morphosés en souris. Aussi les populations à l'entour de Mexico 
et dans le voisinage du lac étaient-elles rassemblées en masse sur 
Jes terrasses des maisons et sur les collines, d'oîi l'on pouvait 
apercevoir le mont Huexachtccatl, dans l'attente fiévreuse de l'ap- 
parition du feu nouveau. 

La procession s'avança silencieusement, en calculant sa marche 
de manière à n'arriver au lieu du sacrifice que quelques instants 
avant minuit. Aux prêtres du quartier de Copolco appartenait le 
privilège d'allumer le feu dans cette solennité (1) ; celui (jui était 
chargé de cette fonction redoutable allait en avant, s'essayant à 
frotter les deux petits bâtons préparés pour cet usage, de ma- 
il) Sahaguu, Hist. de Nurva-Espanu, elc, lib, !, cap. 10. 



— 425 — 

nièrc à ce que, au moment suprême, il en fît jaillir immédiate- 
ment l'étincelle sacrée (1). Le cortège ne tarda pas à couvrir tous 
les versants de la colline d'Itztapalapan (2) ; les prêtres montè- 
rent en haut de la pyramide de Tlaloc, menant avec eux le noble 
Xiuhtlamin, de Huexotzinco , destiné à être, cette fois, la victime 
principale de cette grande fête. On l'étendit sur la pierre fatale. 
Dans le même instant, le signe de minuit, marqué par la con- 
jonction des pléiades au zénith du firmament (3), s' étant fait voir, 
le pontife de Tlaloc ouvrit la poitrine du captif et en retira son 
cœur palpitant ; le prêtre de Copolco , étendant aussitôt ses deux 
morceaux de bois au-dessus de la plaie sanglante, en fit sortir le 
feu nouveau. Dans ce court intervalle, tout le monde était en sus- 
pens : le trouble serrait la plupart des cœurs; grands et petits, 
nobles et plébéiens, profondément attentifs, redoutaient que la 
moindre négligence , un manque inattendu , n'amenât la fin du 
monde. 

Mais , dès que l'on vit s'élever la flamme, tous ensemble pous- 
sèrent un cri de joie, qui se répéta, d'écho en écho, jusque dans 
les localités voisines; toutes les bouches rendirent grâce au ciel 
pour le bienfait signalé qu'il venait de leur accorder. Avec le 
même feu on alluma un vaste bûcher préparé à l'avance, afin de 
donner avis aux populations circonvoisines du succès de la solen- 
nité. Des courriers, venus, dans ce dessein, des villes environ- 
nantes, partaient aussitôt au pas de course, avec des torches de pin 



(1) « Cet instrument s'appelle lletlaxoni, c'est-à-dire, qui fait jaillir ou 
« donne le feu, ajoute Torquemada ; ce sont deux petits bâtons qui, places 
« l'un sur l'autre et se jouant le mâle sur celui qui sert de femelle, produi- 
« sent une poudre très-fine et là dedans le feu, etc. » Monarq. Ind. lib. X, 
cap. 33. 

(2) La colline de Huexachtecatl séparait les deux villes d'Iztapalapan et de 
Culhuacan, qui n'en formaient qu'une seule au temps de la grandeur de l'an- 
tique métropole toltèque. 

(3) Torquemada, ibid. — La conjonction des pléiades, comme l'a judicieu- 
sement pensé M. de Humboldt, était le signe du renouvellement de l'année 
mexicaine. 



— 42C — 

qu'ils se passaient de poslo en poste, do sorte qu'en fort [)eu de 
temps le feu sacré arrivait dans tous les alentours. 

Le cortège se remit ensuite en marche pour Mexico : on porta 
solennellement le feu au temple de Huitzilopochtli , sur un autel 
de pierre placé devant l'idole ; le reste de la nuit se passa à y 
brûler de l'encens de copal. Le {]rand salon des prêtres appelés 
Mexica le reçut ensuite, et c'est là qu'on lo distribua aux prêtres 
des autres temples , qui s'illuminèrent simultanément sur tous les 
points de la capitale. A cette occasion, on allumait des feux de 
joie dans les divers quartiers de la cité. Ces feux se continuaient 
durant plusieurs jours et plusieurs nuits de suite, et, comme ils 
avaient lieu à la fois dans toutes les villes et les villages de l'Ana- 
huac, dans les montagnes et sur les eaux, la vallée offrait un spec- 
tacle dont rien, aujourd'hui, ne saurait reproduire la s{)lendeur. 

Les jours suivants , on rechangeait les statues dans les lieux 
sacrés, on blanchissait à neuf les maisons et les temples, on ache- 
tait partout de la poterie et de la vaisselle neuve. 

fiCs gens riches faisaient disparaître tous les ustensiles qui 
avaient servi précédemment, et se revêtaient d'habits neufs avec 
une grande somptuosité, en sorte que tout paraissait recommen- 
cer sur un pied nouveau. Le premier jour de l'année nouvelle, 
tout le monde jeûnait jusqu'à midi ; il était strictement défendu 
de boire de l'eau jusqu'à ce moment. A cette heure, les sacrifices 
avaient lieu à la fois dans tous les temples, et l'on immolait un 
grand nombre de captifs. Les particuliers offraient des cailles sur 
leurs autels domestiques; ils encensaient la cour de leurs maisons 
aux quatre angles, et l'on y mangeait le izohualli (1). On ôtait les 
masques aux enfants et aux femmes, et, si l'une d'elles était accou- 
chée dans l'intervalle , le nouveau-né, si c'était un garçon, rece- 
vait le nom de Molpilli ; si c'était une fille, celui de Xiuhne- 

(h Le Tzohualli i-lait un incJs national des Mexiçaius fait de cerlaius lé- 
gunietj et de miel. 



— i27 — 

netl (1). Durant plusieurs jours, l'allégresse continuait à se ma- 
nifester dans les banquets, dans les danses et les jeux de toute es- 
pèce, au milieu d'un grand concours de monde : celui de la Danse 
des Oiseaux (2), dont nous parlerons plus loin, avait, en ce mo- 
ment surtout, beaucoup d'attrait pour les Mexicains : chacun des 
quatre danseurs ailés donnait alors treize tours (3) pour signifier les 
quatre périodes de treize ans dont se composait le cycle. (An II 
Acatl, 1507.) 

La guerre, momentanément interrompue pour la célébration 
de cette grande fête, reprit aussitôt son cours, tant il paraissait 
naturel aux Mexicains de se battre, particulièrement depuis le règne 
de Montézuma I". Certaines mésintelligences survenues avec les 
princes de la Mixtèque et du Zapotecapan attirèrent sur eux les 
armes impériales ; une campagne contre les habitants de ïzotzo- 
lan et du Mictlan n'eut d'Iautre résultat que le pillage de quel- 
ques villes. Le théâtre de la guerre se transporta, immédiatemen 
a[)rès, dans la province de Quauhquechollan, où quelques enga- 
gements eurent lieu entre les Mexicains et les Huexotzincas. Pour 
une raison ou une autre, on accusait ceux-ci d'avoir mis le f^w 
au (( Tociquahuitl, » ce dont Montézuma s'était montré extrême- 
ment irrité. Le Tociquahuitl était une tour en bois, élevée sur la 
colline de Tocitlan , auprès d'Acachinanco ; on y allumait , la 
nuit, de grands feux pour éclairer les abords de Mexico, utiles 
surtout aux voyageurs arrivant ou partant de la ville, durant les 
heures de ténèbres , et qui servaient également, comme un phare 
sur le lac, à diriger la course des bateliers (4). Après des investi- 
gations fort minutieuses, on était parvenu à savoir que c'étaient 
des citoyens de Huexotzinco qui, par jalousie, étaient venus dé- 



(1) Moîpitli, c'est-à-dire, Ligature, et Xiuhnenell, Poupée de l'année. 

(2) Le Nototoliztli, ou la Danse des Oiseaux, qu'un auteur moderne appelle 
Y Enjambée des géants. Nous verrons au Livre suivant ce que c'était. 

(,3) Clavigero, Hist. Antig. de Mrgico, loni. I, lib. 8. 
(4) Alv. Te^ozomoc, Crouica Mcxicaua, cap. 'JU. 



— 428 — 

triurc cet édifice. Pour les châtier de cette témérité, le prince 
Cuitlahuatl y fut envoyé par son frère : il retourna victorieux, 
bientôt après, traînant à sa suite de nouveaux captifs; mais il 
laissa cinq de ses plus valeureux capitaines sur le champ de ba- 
taille d'Atlixco. C'étaient Tlacateccatl, Quizquaqua, Ilamachuall, 
Xochitlahuatl et son propre frère Macuilmalinal , fils légitime 
d'Axayacatl et gendre de Nezahualpilli. Quelques-uns soupçonnè- 
rent que c'était un coup monté entre Montézuma et les Huexot- 
zincas pour se défaire de ce prince. Le roi de ïetzcuco en fut 
vivement irrité. Il composa, à cette occasion, un chant intitulé 
(( Nenehualiz-Cuicatl , » ou le Chant des fourberies et des trahi- 
sons. Il commençait à se repentir de la part si active qu'il avait 
prise à l'élection de Montézuma , dont l'orgueil et l'ambition 
paraissaient vouloir menacer jusqu'à l'indépendance même de la 
couronne d'Acolhuacan (1). Les prisonniers saisis à Quauhque- 
chollan et à Atlixco ornèrent les fêtes du temple de Tlillan : car 
on venait d'achever la réédification de ce sanctuaire qui, comme 
on le sait, avait été détruit par la foudre, et dont on célébra la 
dédicace en même temps que la solennité du Tlacaxipehualiztli 
ou de l'écorchcment (2). 

Quelques escarmouches insignifiantes contre les Huexotzincas 
signalèrent le commencement de la huitième année du règne de 
Montézuma, si célèbre, d'ailleurs, par les divers prodiges qui je- 
tèrent alors l'alarme parmi les Mexicains. Naturellement enclins 
à la superstition , ils observaient avec effroi que la plupart des 
entreprises tentées depuis le renouvellement du cycle aboutis- 
saient d'une manière fatale. Ils ne prévoyaient pas encore que ce 
jubilé, célébré avec tant de pompe, était le dernier, et que l'abo- 
lition violente des fêtes antiques de Mexico devait à peine tarder 
encore quelques années. Il semblait, cependant , que les peuples, 



(1) Torqiicmada, Monarq. Iiid., lib. 11, cap. 7(>. 

(2) IxllihochitI, Hist. des Chichimèques, loin. 11, cha|), 71. 



— 429 — 

aussi bien que les rois, eussent déjà le pressentiment de ce qui 
allait arriver, et une éclipse de soleil, qui eut lieu peu de temps 
après la ligature du cycle , avait été regardée généralemeTit 
comme l'annonce d'événements étranges et funestes (1). 

D'anciennes traditions qui se rapportaient au temps du grand 
Quetzalcohuatl étaient demeurées dans la mémoire des peuples : 
elles annonçaient que des hommes d'une race différente, blancs 
et barbus, ainsi que Quetzalcohuatl lui-même, sortant, comme lui, 
des régions d'où le soleil se lève, arriveraient conduits par la 
main des dieux, et se rendraient maîtres du continent occidental. 
Ces traditions étaient-elles des prédictions faites à l'avance par 
ce personnage mystérieux qui aurait pu se fonder, pour les 
énoncer, sur la connaissance qu'il avait du courage entreprenant 
et de l'esprit aventureux des populations parmi lesquelles il aurait 
passé , ou bien étaient-elles le fruit des conjectures de quelques 
hommes plus éclairés que les autres et à qui le hasard, ou le sou- 
venir d'une communication antérieure avec l'Orient, aurait pu 
faire prévoir, jusqu'à un certain point, les destinées futures de leur 
pays? Quoi qu'il en soit, il est certain que les rois de Tenochtitlan, 
descendant en ligne droite de Topiltzin Acxitl Quetzalcohuatl, se 
considéraient comme étant issus d'une race supérieure à celle de 
leurs peuples ; ils faisaient remonter jusqu'au grand Quetzalco- 
huatl leur origine, qu'ils disaient orientale, et, d'après les souve- 
nirs ou les traditions dont nous venons de parler, ils entrete- 
naient l'idée vague que ce prince, émigré dans une contrée 
lointaine de l'Orient, avait laissé des successeurs qui viendraient 
un jour réclamer l'héritage de leurs ancêtres. 

Aussi longtemps que rien d'extraordinaire ne vint déranger l'or- 
dre accoutumé des événements, dans les différentes régions du 
Mexique et de l'Amérique-Centrale, ni peuples ni rois ne crurent 
devoir s'alarmer de prophéties dont rien encore n'annonçait l'ac- 

^1) Torquemada, Moiiarq. lad., lib, II, cap. 70. 



— 430 — 

complissement. Mais, dès les proniit^res années du seizième siècle, 
les choses prirent une autre tournure. Depuis l'année 1492, à 
jamais mémorable par le premier voyage de Christophe Colomb 
en Amérique , la plupart des Antilles avaient été découvertes 
par lui et conquises par ses frères et ses compagnons. I.es indi- 
gènes, en beaucoup d'endroits de la terre ferme, tant en deçà 
qu'au delà de Panama , avaient vu débarquer les Espagnols et 
admiré la grandeur de leurs navires; ils avaient éprouvé la force 
et la vigueur de ces hommes inconnus et la (lualité terrible de 
leurs armes. Au mois d'août 1502, après une suite de gros temps, 
l'amiral avait jeté l'ancre à peu de distance d'une île, située dans 
le golfe de Honduras, à laquelle il avait donné le nom d'île de 
los Pinos (1). Son frère. Don liartolomé Colomb, étant descendu 
à terre, vit arriver une barque d'un tonnage considérable pour 
ce pays, marchant à la voile et qui cinglait directement du cou- 
chant, c'est-à-dire, de l'un des ports de la côte d'Yucatan (2). 

Il n'eut pas de peine à reconnaître que c'était une barque mar- 
chande. Au centre, des nattes tressées de palme formaient un 
grand cabanon, abritant à la fois les femmes et les enfants des 
voyageurs, avec leurs provisions et leurs marchandises, sans que 
ni la pluie ni la mer fussent en état de les endommager. Les mar- 
chandises consistaient en vêtements de diverses couleurs, de ceux 
dont se servaient les Mayas, avec des armes et des meubles, du 
cacao, ainsi (jue des galettes de mais, des racines de camote (3) 
et de la chicha li). Ce grand canot était monté par vingt-cinq 



(1) Herrora, Hist Gen. de las Indias-Occid., dccad. V, lib. 5, cap. 5. — 
L'île appelée de los Pinos est la seconde des îles de la baie de Honduras ap- 
pelées Quanara aujourd'hui; elle est voisine de celle de Roalau. 

(2) Id., ibid. « Tangraude coino una galcra, dit Tauteur, de ocho pies de 
« anclio. » 

(3) La racine de camote est une plante farineuse fort analogue h la poninn- 
de terre. 

(i) La chicha est une licjueur Ccrmentée, de rAmérique-Ccntrale, laite de 
niaia», de miel, etc., assez analogue au cidre. 



_ 431 — 

hommes. A la vue des embarcations espagnoles, ils n'osèrent ni 
se défendre ni s'enfuir ; on les dirigea au navire de l'amiral, oîi 
on les tît monter. En grimpant Téchelle, les hommes y mirent 
beaucoup de décence, serrant leurs maxtlis, et les femmes, en ar- 
rivant sur le pont, se couvrirent aussitôt le visage et la gorge 
avec leurs vêtements, comme les femmes moresques de Gre- 
nade avec leurs almalafas (1). Colomb, charmé de cette retenue 
qui dénotait un peuple si supérieur à ceux qu'il avait rencontrés 
jusque-là dans les Antilles , les traita avec douceur, échangea 
avec eux divers objets de quincaillerie européenne, et les ren- 
voya ensuite à leur barque. Il ne garda auprès de lui qu'un vieil- 
lard qui paraissait plus instruit que les autres, afin de l'inter- 
roger sur les contrées qui produisaient de l'or; mais il le laissa 
bientôt partir, à son tour, après avoir appris, par des sifjnes, 
qu'ils tiraient ce métal précieux des régions situées au levant (2). 

En continuant à naviguer dans cette direction, les bâtiments 
espagnols découvrirent, quelques jours après, le cap Casinas, puis 
cplui de Gracias-à-Dios, et, le 17 septembre, ils abordèrent la 
terre ferme, près d'une bourgade appelée Gariari, située sur le 
rivage du fleuve qui en cet endroit débouche dans la mer. L'as- 
pect de la population, son air belliqueux, les vêtements et les bi- 
joux qu'elle portait, analogues à ceux de la barque, annonçaient 
un état de société tout à fait distinct de ce que les Castillans 
avaient vu jusque-là. La découverte de Puerto-Belo, du fleuve de 
Veragua et des riches mines d'or d'Urira, qui eut lieu au com- 
mencement de l'année 1303, amena ensuite l'établissement d'une 
colonie européenne, la première qui eût lieu en terre ferme, dans 
l'Amérique Septentrionale (3). 

On ne saurait déterminer, d'une manière bien précise, jusqu'en 



(1) Ce sont des voiles ou espèce de faille dont s'enveloppent encore anjour» 
d'hui les femmes à Malte. 

(2) Herrera, Hist. Gen, de las Indias Oceid,, etc., decad. V, lib. 5, cap. 5. 

(3) Herrera, ibid., cap. G. 



— 4-32 — 

(luelles contrées s'étendaient les relations commerciales de l'Ana- 
luiac, à cette époque. Mais il y a tout lieu de croire qu'elles de- 
vaient atteindre, au moins, les limites assignées à la portion 
supérieure du continent occidental, vers le sud. On sait que la 
langue nahuatl était parlée jusqu'aux confins les plus éloignés de 
Nicaragua, et plusieurs auteurs (1) avancent même que les armes 
de Montézuma II avaient fait la conquête de cette riche province. 
Cette assertion, si elle n'est pas entièrement exacte, prouve, au 
moins, que l'influence mexicaine, portée dans ces régions par les 
marchands de l'Anahuac, y exerça une puissance assez grande 
pour y faire redouter le nom de leurs rois et, peut-être même, 
pour y établir des comptoirs fortifiés, comme ils l'avaient fait en 
d'autres endroits, afin de protéger leur commerce et leurs per- 
sonnes. 

Ces notions aideront le lecteur à comprendre les alarmes que 
les princes de la vallée de Tenochtitlan conçurent si souvent à la 
vue des divers phénomènes arrivés dans les dernières années qui 
précédèrent la conquête et qui, dans d'autres circonstances, ne 
leur auraient peut-être inspiré aucune crainte sérieuse. Il était 
impossible que les chefs des caravanes, hommes, d'ordinaire, dis- 
tingués par l'expérience des voyages et par la connaissance qu'ils 
avaient des affaires, accoutumés, d'ailleurs, à rendre toujours à 
leurs souverains un compte exact de ce qu'ils voyaient ou appre- 
naient, eussent négligé, dans ces derniers temps, de les instruire 
des choses étranges dont ils avaient été témoins. Il est hors de 
doute que Montézuma et Nezahualpilli avaient été informés, de 
bonne heure, du débarquement des Espagnols dans les Antilles, 
et de la conquête de Haïti et de Cuba, de leur apparition sur les 
côtes del'Yucatan et duHonduras, comme de l'établissement qu'ils 
avaient fondé àVcragua. Leurs navires, leurs chevaux, leurs armes, 
leurs vêtements, leur physionomie étaient des choses connues à ces 

(1) Torquemada et Ixtlilxocliitl eu parlent. 



— 433 — 

princes, longtemps avant le débarquement de Cortes à la Vera- 
Cruz ; leur avidité pour l'or, les luttes qu'ils soutinrent avec les 
chefs indigènes, les violences et les cruautés qu'ils commirent, 
pour fonder leur puissance sur les provinces de l'isthme de Pana- 
ma, étaient des événements d'une nature trop extraordinaire et 
d'un intérêt trop général, pour que les marchands n'en eussent 
pas pleinement informé leurs souverains, et que la nouvelle de 
tant de particularités merveilleuses n'eût pas même transpiré, 
avec plus ou moins d'exactitude, parmi leurs sujets de toutes les 
classes. Les postes et les courriers , établis entre les diverses 
capitales , entre les rois et leurs gouverneurs , dans les provinces, 
ajoutaient encore à la facilité et à la rapidité de ces communica- 
tions. 

Aussi peut-on croire avec fondement que, lors du renouvelle- 
ment du cycle, l'anxiété dut redoubler parmi les populations, au 
moment de l'émission du feu sacré ; il y avait déjà cinq ans que 
les Castillans avaient découvert Veragua et jeté les fondements 
«l'une nouvelle colonie dans cette contrée. Cette anxiété, sans 
doute, cessa, lorsqu'on vit la flamme s'élever brillante au som- 
met du Huexachtecatl. Mais l'éclipsé de soleil, qui suivit de si 
près les fêtes du nouveau cycle, ramena promptement l'inquié- 
tude dans les esprits. On se souvint alors que, l'année où Ahui- 
tzoll avait entrepris les travaux de l'aqueduc d'Acuecuexatl, la sur- 
face du lac avait été agitée d'une manière extraordinaire, bouillon- 
nant et écumant comme les vagues de la mer, sans qu'il y eût 
dans l'air le moindre souffle, ni vent qui pût causer cette émotion, 
et qu'en cette occasion, un grand nombre de maisons avaient été 
renversées par la force des eaux (1). On remarqua ensuite que, 
dans la dernière année du cycle passé, la disette avait reparu et 
que la misère continua encore à se faire sentir, d'une manière ex- 
cessive, pendant deux ans (2). 

(1) Sahagun, Hist. Gea.de las cosas de Nueva-Espana, etc.,lib. Xll, cap. 1. 

(2) Torqneraada, Monarq. lud., lib. II, cap. 90. 

III. 28 



— i34. — 

Les imaginations populaires, si faciles à saisir, Hnireiil par s'a- 
larmer de tout, et il ne se passa presque plus d'événements sérieux 
qu'on n'en tirât des conséquences fâcheuses pour le monarque 
ou pour la nation. En 1509, les trois rois avaient voulu faire mettre 
la main aucadastre de la principauté dcClialco(l); mais la résistance 
des anciens propriétaires empêcha les agrimenseurs de continuer 
leur travail, et, après plusieurs tentatives infructueuses, les souve- 
rains, découragés, peut-être, par les nouvelles qui leur arrivaient 
de toutes parts, finirent par y renoncer. En 1510, des révoltes 
et des désordres, survenus dans la province d'Amatlan, ayant 
exigé l'envoi d'un corps de troupes considérable, une tempête qui 
les surprit, au milieu des montagnes, fit périr un grand nombre 
de soldats. Des tourbillons effroyables de neige les assaillirent 
dans les forêts supérieures delà Cordillièrc, enveloppant à la fois 
les arbres et les rochers, qu'ils arrachaient de leurs fondements, 
pour les rouler ensuite, avec les hommes, au fond des précipices. 
D'autres moururent de froid, et les restes de l'armée, en descen- 
dant à Amatlan, se trouvèrent insuffisants pour se rendre maîtres de 
la rébellion. Ils se virent forcés de reprendre le chemin de l'Ana- 
huac, où ils arrivèrent exténués et dans un état de dénùment qui 
contrasta péniblement avec les triomphes passés des troupes im- 
périales (2). 

Cet échec, dû tout entier à la rage des éléments, n'en fît pas 
moins une impression extrêmement pénible sur le peuple de Te- 
nochtitlan, et en particulier sur Montézuma. C'est à cette époque 
que l'on assigne l'apparition de cette immense lumière pyrami- 
dale, dont parlent toutes les histoires (3). Son étendue et son éclat 
remplirent de consternation tout l'Anahuac : on la voyait à l'heure 
de minuit, s'élevant rapidement à l'horizon du côté de l'Orient 
jusqu'au sommet du ciel, lançant de toutes parts des flammes, 

(1) Codex Chimalp., Hist. Chroiiol., ad au. IV Calii. 

(2) Torqucmada, Monarq. Ind., lib. II, cap. 77. 

(3) Codex Chiiualp., Hibl. Clirou., ad an. V Tochtli, 1511) et suiv. — Saha- 



— 435 — 

avec des étincelles qui ressemblaient à de la poudre de feu. Un 
peu avant l'aurore, le phénomène disparaissait. Il dura pendant 
loute une année, se révélant, chaque nuit, aux yeux des popula- 
tions épouvantées. Quand il se manifestait, tout le monde aussitôt 
poussait de grands cris et des lamentations, se frappant la 
bouche, comme lorsqu'ils éprouvaient quelque sentiment d'hor- 
reur ou qu'ils voulaient inspirer la terreur aux autres dans la 
guerre. On était persuadé qu'un tel prodige ne pouvait être que 
le pronostic de choses funestes réservées à l'empire. Parmi les 
auteurs qui ont rapporté ce phénomène, il en est qui ont cru y 
reconnaître l'apparition d'une aurore boréale. D'autres, plus in- 
struits des choses mexicaines, prétendent qu'il n'était visible que 
sur les rivages de la mer et que c'était sur le rapport exagéré qui 
en parvint à Mexico que la population en conçut une si grande 
épouvante; qu'au tbnd il n'y avait ni aurore boréale ni lumière, 
mais seulement l'apparition lointaine de quelque navire e&pagnol, 
voguant à pleines voiles sur les côtes de Véragua, et dont l'ar- 
tillerie, ou les lumières qu'on y voyait de nuit, pouvaient avoir 
inspiré ces récits à des imaginations superstitieuses, déjà si faciles 
à s'impressionner alors. 

Quoi qu'il en soit, il n'est pas moins vrai que Montézuma et 
Nezahualpilli en furent péniblement affectés. Malgré toute sa 
science, celui-ci comprenait que ce n'était pas là un phénomène 
céleste ordinaire ; dans l'impossibilité de s'en rendre compte 
d'une manière satisfaisante, il y voyait, malgré lui, l'annonce de 
l'accomplissement des prophéties antiques : il le roulait dans son 
esprit avec les nouvelles que, chaque jour, les marchands appor- 
taient des régions lointaines et ne jetait qu'avec un effroi secret 
ses regards sur l'avenir réservé à son royaume et à sa race. Dans 
ces douloureux pressentiments, il donna ordre aux commandants 

guu, Hist. de lascosas de Nueva-EspaSa, etc., lib. XII, cap. 1. — Ixtlikochitl, 
Hist. des Chichimèques, tom. II, cliap. 72. — Toiquemada, Mouarq. lad., 
lib. II, cap. 90. 



-^ 486 — 

de ses armées d'interrompre les hostilités , installées sous Neza- 
hualcoyotl, avec les habitants de Huexotzinoo, de Tlaxcallan et 
d'Atlixco, pour tenir les guerriers en haleine et avoir des victimes 
pour les sacrifices. Il exprima également, aux officiers chargés de 
la garde des frontières, que sa volonté était qu'ils se conten- 
tassent de les protéger, sans faire aucune incursion dans les pays 
ennemis, résolu qu'il était de passer dans le repos le peu de 
temps qu'il croyait avoir encore à régner (I). 

Le roi de Mexico avait le plus grand désir de le consulter sui- 
tous ces présages ; mais les deux souverains, quoique agissant 
toujours de concert, pour ce qui regardait la conduite des ar- 
mées et les grandes affaires d'administration publique, ne se visi- 
taient plus depuis la mort de Huexotzincatl (2), que Montézuma 
avait affectionné particulièrement, comme étant le fils de sa sœur 
Xocotzincatl. Mais, effrayé des présages sinistres qui se succé- 
daient presque sans intervalle, il envoya à son collègue un message 
pour le prier de se rendre à Tenochtitlan (3), D'autres événements 
venaient de jeter une nouvelle épouvante parmi les populations; 
par une nuit claire et sereine, sans qu'il y eût la moindre appa- 
rence d'orage ni même de pluie, les tours du temple de Huitzilo- 
pochtli prirent feu tout à coup et commencèrent à brûler. Les 
tlapixqui ou gardiens de nuit, apercevant les flammes, jetèrent 
des cris d'alarme : les Mexicains accoururent de toutes parts au 
secours de leur sanctuaire chéri et commencèrent à l'inonder 
d'eau ; mais, quoi qu'ils pussent faire, l'incendie continua, en dé- 
pit de l'activité et du nombre de ceux qui étaient accourus pour 
l'éteindre; il semblait, ajoute l'historien (4), que le feu sortît du 



(1) lïllikochitl, Hist. des Chichimèqucs, tom. II, chap. 72. On peut voir, 
daus Clavigero, l'hist. de la ri'surrectiou de Papanlziu, sœur de Montézuraa. 

(2) Torquemada, Mouarq. lad., lib. II, cap. 77. 
(3] Torquemada, ibid. 

(4) .Saba;;uu, Hist. Geu. de las cosas de Nueva-Espaïïa, etc., lib. XII, 
cap. 1. 



— 437 — 

cœur même des boiseries. En peu de temps, toute la chapelle su- 
périeure du temple fut réduite en cendres, et il n'en resta bientôt 
plus que des débris fumants (1). Quelques jours après, au mo- 
ment où les ouvriers se préparaient à mettre la main à l'œuvre 
pour réparer les dégâts, la foudre tomba de nouveau sur le temple 
de Zonmolco, consacré à Xiuhteuctli, dieu du feu; c'était la se- 
conde fois. Le sanctuaire supérieur fut promptement détruit; 
mais l'embrasement fut de telle nature, que, d'un bout à l'autre 
de Mexico, on crut que la ville avait été soudainement attaquée 
par des ennemis du dehors. A ïlatilolco, on courut aux armes, 
en poussant le cri de guerre; tous les citoyens étaient en émoi. 
Montézuma, qui ne se fiait que médiocrement aux Tlatilolcas, 
dont il suspectait toujours les intentions, depuis leur réunion à 
Tenochtitlan, les blâma de leur empressement; il les connaissait 
assez pour les croire capables de profiter de n'importe quel tu- 
multe, pour chercher à exciter une révolution contre les descen- 
dants d'Acamapichtli. Dans son premier mouvement, il priva de 
leurs emplois plusieurs officiers de son palais, appartenant à la 
noblesse de Tlatilolco; mais, son ressentiment une fois apaisé, il 
s'empressa de les rappeler auprès de sa personne (2). Cet accident 
n'était pas fait pour tranquilliser les esprits déjà si agités; aussi 
l'alarme était-elle partout. 

Dans ces conjonctures, Nezahualpilli, oubliant les ressentiments 
(pi'il pouvait entretenir, de son côté, contre son collègue, se ren- 
dit auprès de Montézuma. L'entrevue des deux momarques dut 
être pénible, tant à cause des souvenirs que l'un invoquait contre 
l'autre, qu'à cause des graves événements qui étaient l'objet de 
leurs préoccupations. On ignore les détails de leur entretien ; mais 
on répandit le bruit que Nezahualpilli, après avoir parlé longue- 
ment, se serait résumé, en disant qu'il regardait la grande lueur qui 



(1) Toiqiiemada, Monaïq. lod., lib. II, <ap. 90. 

(2) Id., ibid. — Vetancurt, Tealro Mexicauo, Part, il, trat. 1, chap. 19. 



— 438 — 

apparaissait chaque nuit, comme le signe [)récurseur des change- 
ments qui allaient s'opérer, tant dans les formes des gouverne- 
ments que dans les personnes qui en étaient chargées actuelle- 
ment ; que les nouveaux maîtres de ces régions arriveraient de 
l'orient et se mettraient en peu de temps en possession de tous les 
royaumes de la terre. Il ajouta que ces choses devaient s'accom- 
plir sans qu'il y eût moyen de l'empêcher. Alors, pour prouver à 
son collègue le peu de cas qu'il faisait de ses états, il olïrit de les 
lui jouer contre trois coqs d'Inde, dont il ne prendrait que les ergots 
s'il les gagnait. Montézuma, qui avait une grande foi dans les 
augures, accepta la proposition, non pas tant dans l'espoir de se 
voir maître du royaume d'Acolhuacan, ce qu'au fond, toutefois, il 
n'aurait pas refusé, mais bien pour en tirer un présage, relative- 
ment à la vérification des paroles du roi de Tetzcuco (1). 

Ils descendirent au tlachco (2), et chacun des deux monarques 
se mit à sa partie avec les seigneurs de sa suite. Il paraîtrait que, 
dans cette circonstance, la partie fut fixée à trois points. Soit 
qu'ils n'en eussent pas voulu mettre davantage, soit qu'ils demeu- 
rassent assez longtemps à en gagner un , Montézuma commença 
par en gagner deux sans que son adversaire en fit un seul, et l'on 
assure que Nezahualpilli perdit à dessein , pour faire plaisir au 
roi de Mexico. Celui-ci, se voyant déjà tant avancé, lui dit : « 11 
a me semble, seigneur Nezahtialpilli, que je me vois déjà souve- 
« rain des Acolhuas, comme je le suis des Mexicains. — Mais 
«. moi , répondit tristement Nezahualpilli , je vous vois sans 
« royaume , persuadé qu'en vous s'achèvera la royauté mexi- 
« caine ; car je pressens que d'autres viendront bientôt nous en- 
« lever, à vous et à moi, nos domaines, et, afin que vous ajou- 
te tiez foi à ce que je vous dis, nous continuerons la partie et 
« vous en serez assuré. » 

(1) l\tliI\orhiH, Hist. des Chichimèqucs, toni. Il, tliap. 72. — Torquemada, 
Monarq. liid., lib. II, cap. 77. 
'2J Le jeu de ballon s'appelait (Uictitli et le lieu où Ion jouait tlachco. 



— 439 — 

Ils se remirent au jeu ; mais en dépit de ses efforts et de son 
adresse, Montézuma ne dépassa jamais les deux premiers points. 
Le roi de Tetzcuco en gagna trois, de quoi son collègue fut extrê- 
mement affligé , et il le laissa voir par l'expression de son visage. 
Dans le même instant, les instruments de musique résonnèrent, 
ce qui était d'usage , chaque fois que les rois s'étaient donné le 
plaisir du jeu, et tous les seigneurs présents allèrent féliciter 
Nezahualpilli comme étant le gagnant. Se tournant alors vers 
Montézuma, il lui dit : « Maintenant, seigneur, que j'ai gagné 
« les coqs, il m'est pénible de ne point avoir perdu en ce mo- 
« ment mon royaume : c'eût été le gagner encore de le laisser 
« aller entre vos mains; car, en gagnant aujourd'hui les coqs, je 
« suis persuadé que je perdrai plus tard mes états, et que j'aurai 
f( à les abandonner à des gens qui, tout en les recevant de moi, 
« ne m'en sauront aucun gré. « 

Les deux monarques, se prenant ensuite par la main, retour- 
nèrent au palais et on leur servit à manger. Après le repas, ils 
s'enfermèrent seuls dans une chambre, où ils passèrent le reste du 
jour, s'entretenant des prodiges dont ils étaient témoins et des 
événements à venir. De là naquit, parmi les Mexicains, la légende 
du voyage aérien de Montézuma et de Nezahualpilli. Ce dernier, 
ayant dit à l'autre que , s'il voulait échapper aux étrangers , il n'y 
avait qu'à se rendre ensemble aux régions lointaines oîi avaient 
régné ses ancêtres, il l'enleva subitement par ses enchantements, 
et se transporta avec lui en présence des princes de ces contrées. 
Nezahualpilli leur ayant appris qu'il était le descendant du grand 
chichimecatl Xolotl, ceux-ci, ajoute la légende, l'auraient invité 
à rester parmi eux et lui auraient offeit l'empire de ses aïeux ; 
mais il l'aurait refusé, en leur promettant de retourner en un 
temps plus opportun , après quoi il serait revenu à Mexico avec 
Montézuma (1). 

(l* Duian, Hist. Aiitig. de Nueva-K!^pana, etc , MS., tom. U, cap. 29.— 
Torquerauda, Monaïq. iud., lib. 11, cap. 7'J. 



— 440 — 

L'histoirr [)lus sérieuse fait connaître que les deux monarques 
s'eniretinrent longtemps des présages de toute sorte qui parais- 
saient menacer toutes les couronnes de l'Amérique et qu'ils se 
séparèrent également tristes et remplis de pressentiments funestes. 
On assure que Nezahualpilli conseilla à Montézuma do recevoir 
avec douceur les étrangers dont on parlait, s'ils se présentaient 
de son vivant et de ne point les irriter par une opposition obstinée 
et inutile (1). Mais, le roi des Mexicains, moins éclairé et plus 
superstitieux que son collègue, quoique épouvanté, d'abord, de 
ses paroles, ne perdit, toutefois, pas l'espoir d'en conjurer l'ac- 
complissement, en apaisant les dieux par de nouveaux sacrifices 
et en invoquant la puissance occulte de ses magiciens. L'un d'eux, 
à qui il était arrivé de prédire, avec une certaine justesse, des 
événements qui s'étaient vérifiés ensuite, était en grande réputa- 
tion dans la capitale; il vivait retiré à une extrémité de la ville, se 
montrant rarement et ne visitant personne, pas même les palais 
des princes. Montézuma, ayant voulu le consulter, lui promit des 
richesses et des honneurs, s'il parvenait à le tirer de l'affliction 
où l'avait plongé la conversation du roi de Tetzcuco. Mais la ré- 
ponse du magicien ne fit que confirmer plus pleinement les pro- 
nostics de Nezahualpilli. Le despote, irrité, envoya alors des satel- 
lites qui, par ses ordres, renversèrent la maison du malencontreux 
devin et l'ensevelirent sous ses ruines (2). 

La seule ressource qui restât à Montézuma était d'implorer le 
secours de ses dieux. Dans ce dessein, il fit marcher ses armées 
contre les villes révoltées d'Icpatepec, deMalinaltepec et d'ixcuin- 
xochtlan ; elles les replacèrent promptement sous le joug mexicain 
et retournèrent ensuite à Tenochtitlan, traînant à leur suite (]uatre 
mille captifs qui furent immolés sur la pierre du sacrifice. Divers 
autres combats, qui furent livrés contre ïlaxcallan, Hucxotzinco, 



(1) Torquemada, Moriarq. lucl., lib. il, cap. tii. 
{'>.) Torquemada, ibid., cap. 79. 



— 441 — 

et Atlixco, fournirent de nouvelles victimes aux autels de Huitzi- 
lopochtli ; mais Montézuma avait beau verser du sang pour apaiser 
la colère de cette divinité funeste , il ne put empêcher que les évé- 
nements les plus ordinaires ne devinssent de plus en plus signifi- 
catifs, l'horizon se rembrunissant chaque jour davantage. 

Les notions qui continuaient à se répandre relativement à l'ar- 
rivée des conquérants étrangers, dans les provinces maritimes 
voisines du golfe du Mexique, commençaient à réagir d'une ma- 
nière fâcheuse pour les intérêts du monarque ; l'anxiété qui s'y 
manifestait était mêlée d'une vague espérance et, si on les redou- 
tait comme des êtres mystérieux dont on ne se faisait qu'une idée 
confuse, on souhaitait également de les voir, tant était pesant le 
joug delà monarchie mexicaine. De là les prétendues visions des 
nombreux sorciers de la province de Cuetlachtlan qui racontaient 
avoir vu, par le moyen de leurs opérations magiques, des guer- 
riers d'une forme extraordinaire, montant des monstres inconnus 
et traînant à leur suite des hommes de charge, vêtus à la mexi- 
caine, signifiant, à leurs yeux, la chute future de l'empire de 
l'Anahuac. Ces visions n'étaient qu'une conséquence toute natu- 
relle des rumeurs que l'apparition des Européens sur les côtes de 
l'Amérique avait fait naître dans ces contrées. Dans l'année 1511, 
les Cuetlachtecas, encouragés à la résistance par toutes les choses 
qu'ils entendaient, refusèrent ouvertement les tributs qu'ils 
payaient annuellement, depuis qu'ils avaient été soumis au sceptre 
des souverains de Tenochtitlan. Ce ne fut pas tout. Les officiers 
impériaux, chargés de les percevoir, s'étant présentés au nom de 
leur maître, loin de les recevoir avec le respect accoutumé, ils les 
accablèrent d'insultes, lorsqu'ils parlèrent de rigueur, et poussè- 
rent l'audace jusqu'à les mettre à mort en plusieurs endroits. 
D'après les lois toltèques et mexicaines, le seul refus de satisfaire 
aux charges publiques était puni de la peine capitale. A une autre 
époque , Montézuma se serait empressé de mettre le Cuetlachtlan 
à feu et à sang, pour le châtier de sa rébellion, et ses habitants 



4i2 



auraient été traînés [)ar milliers aux autels du dieu de la {juerre. 
iVlais les mêmes causes qui les avaient excités à commettre cet 
atteniat empêchèrent le monarque de venger sa majesté outragée ; 
inquiet et troublé des nouvelles qui lui venaient du Darien, de 
Veragua et des Antilles, il commençait déjà à se sentir saisi de 
cette irrésolution qui lui fut, depuis, si fatale (1). 

Les histoires postérieures à la prise de Mexico font mention des 
grandes conquêtes que les rois de l'Anahuac auraient faites à 
cette époque le long des côtes de l'océan Pacifique, au delà même 
des frontières guatémaliennes jusqu'au golfe de Nicoya (2) et au 
centre de la Vera-Paz ; les riches provinces de cette contrée, de 
(luatémala et de Nicaragua seraient devenues alors la proie des 
armées impériales qui les auraient rendues tributaires. Mais il y a 
lieu de croire qu'il y a dans ces histoires une confusion de dates: 
ces victoires n'ont, d'ailleurs, aucun fondement dans les traditions 
de l'Amérique-Centrale. Tout ce qu'on peut affirmer avec quel- 
que certitude , c'est que les villes de la côte de Xuchiltepec ayant 
pris les armes, pour se soustraire au tribut qu'elles payaient de- 
puis plusieurs années, furent réduites de nouveau à l'obéissance 
du monarque mexicain, qui en enleva un grand nombre de cap- 
tik (3). La chronique cakchiquèle rapporte à cette époque l'ar- 
rivée, à Iximché, d'une ambassade envoyée par Montézuma aux 
rois du Quauhtemalan [h]. Malgré le silence du chronisto sur l'ob- 



(t) Torquemada, MouaKi. Ind., lib. II, cap. 78. 

(2) Torquemada, ibid., cap. 81, 

(3) Torquemada, Moiiarq. lud., lib. Il, cap. 78. 

'i) MS. Cakchiquel ou Mém. de Tecpan-Atillau. — Ce documeiil place l'ar- 
rivée de ces ambassadeurs entre les années 1511 et 1512. « He qa xe-ulaan Ya- 
« qui Ah-Culuvacan, dit le texte, ri abaub Hunyg, Lahnh-Noh; chi luin Toh 
" xe-ul Yaqui, ru-çamahel aliauh .Modecc^umalziii, rAhawal Ab-Mexicu. Qa 
<< ha ki \-ka tzet ri ok i \e-»il ri Yaqui Ab-Culuvacau, he qiya Yaqui \e-ul oher, 
« ys nu qahol , tan t'ahauar ka mania Hunyg, I.ahub-Noh... Et les Yaqui de 
« Culhuacan arrivèrent, le roi étant Huny;,' avec Lahub-Nob; au jour) pre- 
" mier Toh arrivèrent les Yaqui, envoyés du roi Moiitéznma, souverain des 
'< .Mexicains. El vraiment nous-mème nous les vîmes, lorsqu'ils arrivèrent 



— 443 — 

jet de cette mission, on ne saurait douter qu'elle eût été concertée 
entre les chefs de l'empire, dans le désir qu'ils avaient de s'éclai- 
rer sur les rapports étranges qui continuaient à leur arriver jour- 
nellement sur le séjour et la conduite des Espagnols dans les pro- 
vinces du Levant. Comme c'était dans les régions orientales que 
ces étrangers redoutables avaient fondé leurs premiers établisse- 
ments de terre ferme, il était naturel que les souverains de l'Ana- 
huac s'attendissent également à voir venir le danger de ce côté ; il 
était donc tout simple qu'ils se missent d'intelligence avec les chefs 
des divers états que, dans cette prévision, ils auraient eus à tra- 
verser pour arriver au Mexique. 

Après un des plus longs règnes dont les annales cakchiquèles 
fassent mention, Oxlahuh-Tzy était mort à Iximché, et Gablahuh- 
Tihax n'avait par tardé à le suivre dans la tombe. Hunyg, fils du 
premier, avait reçu la dignité d'Ahpozotzil, et son cousin, Lahuh- 
Noh , s'était placé à côté de lui , sur le premier degré du trône , 
avec le titre d'Ahpoxahil. Un an s'était à peine écoulé, depuis 
qu'ils avaient saisi le sceptre, lorsque l'ambassade mexicaine parut 
à Quauhtemalan. L'annaliste énonce qu'elle était nombreuse. 
Quoiqu'il n'ajoute rien à ce détail, on peut affirmer qu'elle avait un 
rapport direct avec les événements qui préoccupaient alors si vi- 
vement les rois de l'Anahuac. L'époque où elle se présenta exclut 
toute autre idée ; la situation des états guatémaliens mettait les 
Quiches et les Cakchiquels bien plus à même que les Mexicains 
de savoir ce qui se passait à Veragua; mais les prétentions de ces 
derniers à la province de Xuchiltepec, jadis tributaire et alliée des 
rois de Gumarcaah, étaient un obstacle à ce qu'ils se présentas- 
sent à la cour de l'Ahpop, et, quoiqu'il n'existât probablement 
aucune relation suivie entre Mexico et Iximché , la raison même 
de cette exclusion devait leur inspirer la confiance d'être reçus 



« ces Yaqui de Culhuacan, et nombreiiv ils étaieut les Yaqui qui arrivèreiit 
" naguère, 6 mes enfauls, régnant alors nos anciens Huuyg et Lahuh-lNoh. » 



— 4U — 

avec faveur par les Cakcliiciucls. Peut-être Montézunia pensait-il 
leur proposer en même temps une alliance défensive contre 
Utlatlan et contre les Espagnols, et mettre des forces à leur dispo- 
sition, pour s'opposer, au cas échéant, à l'invasion de leurs pro- 
vinces. Cependant ce fut le contraire qui eut lieu; la conquête du 
Mexique par Cortès précéda celle du Guatemala par Alvarado, et 
ce furent les roi cakchiquels qui les y attirèrent les premiers. 

Quoi qu'il en soit, le roi des Mexicains parut vouloir chercher 
alors, dans des conquêtes plus aisées et dans un nouvel agrandis- 
sement de sa puissance, une diversion à ces préoccupations fu- 
nestes, en même temps qu'un refuge contre les futurs ennemis de 
son trône. Depuis qu'il avait ceint le diadème , son orgueil avait 
souffert continuellement de l'idée de se voir des égaux, et il sou- 
haitait ardemment d'abaisser les rois de Tetzcuco, afin de centra- 
liser , s'il était possible, l'autorité impériale tout entière entre 
ses mains. Nezahualpilli, au contraire, mieux informé ou plus pré- 
voyant que son collègue, se sentait de plus en plus découragé des 
nouvelles qu'il recevait des Antilles ou du Darien, et il ne le ma- 
nifestait pas moins par son indifférence pour les affaires publi- 
ques que par sa négligence des guerres du dehors. Montézuma, 
|)lus jeune et trop aveuglé encore par ses désirs ambitieux , 
plus confiant, d'ailleurs, dans son avenir, s'occupait sourdement 
à profiter de cet état de choses dans l'intérêt de sa grandeur. 

C'est alors que, au rapport de l'historien de Tetzcuco, il le fit 
avertir que les dieux étaient irrités de ce que, depuis quatre ans, 
on avait totalement négligé de sacrifier aucun captif pris sur les 
TIaxcaltèques ou sur les autres nations voisines, d'où l'on était 
accoutumé à tirer auparavant les victimes dont le sang était le 
plus agréable à la divinité : depuis lors, ajoutait-il, on s'était con- 
tenté d'immoler des prisonniers qu'on traînait des provinces loin- 
laines, où l'on faisait la guerre, non par un motif sacré, mais pour 
accroître le territoire de l'empire ou défendre les possessions ac- 
ipiises. Cette conduite, disait-il, en terminant, était un déshon- 



— 445 — 

neur pour le nom chichimèque et acolhua, dont les soutiens lais- 
saient tomber dans l'oubli le souvenir des victoires de leurs an- 
cêtres. Il l'engageait, en conséquence, à faire une incursion sur 
le territoire de Tlaxcallan, où il était préparé à le joindre lui- 
même à jour fixe, à la tête de ses guerriers. Nezahualpilli répondit 
à Monlézuma qu'il devait savoir fort bien que ce n'était pas par 
un défaut de courage qu'il avait fait déposer les armes à ses sol- 
dats; mais que l'année Cé-Acatl, annoncée par les prophéties an- 
tiques, comme celle qui menaçait également leurs couronnes, étant 
si proche (1), il avait souhaité passer dans le repos le peu de jours 
qui lui restaient à jouir de la puissance; que, cependant, voulant 
donner satisfaction à son collègue, il enverrait avec les Mexi- 
cains les chefs les plus braves de son armée dans les champs de 
Tlaxcallan , où ils donneraient , comme les siens , des preuves de 
leur valeur. 

Pour tenir sa parole, il réunit une troupe d'élite sous le com- 
mandement de deux de ses fils, AcatlemacoletTequanahuatzin,qui 
s'étaient illustrés précédemment dans plusieur combats, et les di- 
rigea sur la frontière voisine. A en croire encore l'annaliste tetz- 
cucain, Montézuma aurait alors fait aviser secrètement les sei- 
gneurs de Tlaxcallan que le monarque acolhua avait destiné cette 
armée choisie, non pour l'exercer et se procurer des victimes plus 
illustres, conformément aux traités, mais pour ravager leur terri- 
toire, piller leur cité, et s'en emparer, s'il était posible, pour 
l'ajouter à ses domaines. Il aurait ajouté que , voulant éviter de 
tremper dans cette perfidie , il se faisait un devoir de les avertir 
et de les engager à se tenir sur leurs gardes ; que , quant à lui , 
il n'accompagnerait les troupes de Tetzcuco que pour la forme el 
parce qu'il ne pouvait s'en dispenser. 

Le sénat tlaxcaltèque était imbu d'une égale défiance contre 
tous les princes de la vallée, dont l'ambition croissante et les agran- 

(1) htlilxochitl, Hist. des Chichimèques, tom. H, chap. 74. — Ce fut, en ef- 
fet, eu Tau Cé-Acall, 1519 que ilebarquèreut les Espagnols. 



— ÏMi — 

disseinents rapides n'étaient que trop lails pour exciter sa jalousie. 
Il pouvait ignorer les véritables dispositions de Nezahualpilli : aussi 
se montra-t-il profondément blessé de ses préparatifs en cette cir- 
constance. Le roi d'AcoIhuacan paraissait doublement coupable 
à ses yeux ; car non-seulement il manquait aux engagements pris 
par son père d'aller au secours de la république en cas de be- 
soin, mais encore il était le premier à rompre le traité par lequel 
il s'était obligé à respecter son territoire. La seigneurie, trompée 
par l'avis du monarque mexicain , s'empressa de l'en remercier : 
les troupes tlaxcaltèques, prévenues de ce qui devait avoir lieu , 
s'embusquèrent dans le ravin de Tlalpepexic, que dominait la 
montagne de Quauhtepec, oîi les guerriers de Tetzcaco avaienl 
coutume de passer la nuit, dans ces occasions. Ceux-ci s'y étaient 
rendus, de leur côté, sans la moindre défiance, quoique, dans ce 
moment même, ils se vissent environnés de mille présages si- 
nistres. 

Une armée de zopilotes et d'autres oiseaux de proie planait 
au-dessus de leurs têtes : des flammes sortaient de terre, comme 
pour les menacer, et un vent violent formait à l'entour des 
tourbillons de poussière. Quatre chefs, Tetzcoc-Zacatl, Temoc, 
<;itlalcohuatl et Ehcatenan , regardés universellement comme les 
plus braves d'entre les combattants, rêvèrent en même temps, 
chacun de son côté, qu'ils étaient revenus à l'époque de leur en- 
fance, et qu'ils couraient, en pleurant, vers leurs mères, pour 
qu'elles les prissent dans leurs bras. A leur réveil, s'étant com- 
muniqué leurs songes, ils conçurent, malgré eux, de l'inquiétude 
sur l'issue de la bataille. Ils passèrent le reste de la nuit à dis- 
courir, et, dès le point du jour, ils se mirent à manger un mor- 
ceau sur un bouclier, craignant de n'en avoir pas le temps dans 
la journée. Pendant qu'ils étaient occupés à ce repas, une cigale 
d'une grandeur extraordinaire vint donner contre eux et tomba 
morte à leurs pieds, la tête séparée du corps. Frappés de ce nou- 
veau présage, ils n'attendirent pas davantage ; ils appelèrent leurs 



— 447 — 

{jens, leur coïiimaiidant de prendre leurs aiiues et de se hâter de 
sortir du ravin où ils savaient qu'il n'y avait aucun moyen de se 
défendre et dont la situation commençait à leur inspirer déjà 
une secrète appréhension. 

Mais, au premier mouvement qu'ils firent pour se mettre en 
marche, les Tlaxcaltèques les chargèrent de tous les côtés à la 
fois, en poussant des hurlements affreux, et, sans leur donner le 
temps de se mettre en défense, en massacrèrent le plus grand 
nombre. Il n'échappa que quelques soldats qui coururent porter 
à Tetzcuco la nouvelle de cette trahison. Les quatre chefs péri- 
rent , non sans avoir vendu chèrement leur vie. Les deux fils de 
Nezahualpilli, dangereusement blessés, se voyant sur le point de 
tomber entre les mains de quelques guerriers d'un rang inférieur, 
les supplièrent de les achever , afin de n'être pas traînés en 
triomphe dans les murs de Tlaxcallan : on se contenta de les 
prendre vivants et d'aller les immoler dans un temple voisin du 
champ de bataille. Le sang des morts et des blessés coulait dans 
le ravin comme les eaux d'un torrent. Montézuma, qui occupait, 
avec son armée, les flancs de la montagne de Xocotepetl, regar- 
dait ce spectacle, sans faire aucun mouvement pour porter secours 
à la vaillante jeunesse acolhua (1). Le premier qui entra dans 
Tetzcuco avec cette triste nouvelle était un officier de distinction 
nommé Chichicuantzin. Le roi et les princes se montrèrent d'au- 
tant plus affligés qu'ils y reconnurent, à n'en pouvoir douter, la 
preuve des desseins ambitieux que le monarque mexicain nour- 
rissait contre la puissance acolhua. Mais déjà Montézuma cessait 
de les dissimuler. A peine de retour dans sa capitale, il rendit 
une ordonnance , pour défendre aux villes du lac et aux Chi- 



(1) « Ce qui est une preuve manifeste de sa trahison, » ajoute ici Ixtlilxo- 
chiti, Hist. des Chichimèques, tom. Il, chap. 74. Cet historien, si partial 
contre Montézuma, étant le seul qui rapporte ces faits, il est difficile de ju- 
ger tout à l'ait sa conduite et jusqu'à quel point il y avait de la trahison de sa 
part. 



— 448 — 

nampas d'acquitter le tribut qu'ils devaient au souverain d'Acol- 
liuacan, en leur intimant de le porter en entier à Mexico (1). 

Cependant, si ce succès répondait à l'ambition de ce prince, il 
ne réussissait guère à lui oter de l'esprit les craintes qu'il conce- 
vait des présages dont son royaume était menacé. Dans l'espoir 
de conjurer encore ces calamités, il travaillait à augmenter la ma- 
gnificence du culte divin : c'est alors qu'il songea à remplacer 
l'ancienne pierre des sacrifices par une autre plus grande et plus 
digne du temple de Huitzilopoclitli. A l'exemple de ses pieux pré- 
décesseurs, il n'avait cessé, depuis le commencement de son règne, 
de s'occuper du soin d'embellir les alentours du teocalli : aux an- 
ciens bâtiments il avait ajouté, dans l'enceinte sacrée du Cohna- 
pantli (2), un grand nombre d'édifices superbes, de salles, de cours 
et de galeries, à l'usage des ministres des autels. On chercha assez 
longtemps avant de trouver une pierre qui eût toutes les qualités 
désirables dans la circonstance ; car le monarque se proposait de 
lui donner son propre nom. On finit par en trouver une d'une 
dimension et d'un grain convenables au bourg de Tenanitlan, dans 
le voisinage de la ville de Coyohuacan. Les sculpteurs se mirent 
immédiatement à l'œuvre, afin de lui donner la coupe requise, et 
de l'orner des bas-reliefs symboliques, conçus par l'imagination 
superstitieuse des prêtres. Lorsqu'elle fut terminée, on travailla à 
l'acheminer vers la capitale. Sur toute la route, on lui rendit de 
grands honneurs ; à chaque station que l'on faisait, on brûlait du 
papier et du copal et on frottait la pierre du sang des cailles qu'on 
immolait. 

C'est au milieu de ces rites qu'elle arriva au faubourg de Xoloc. 



(1) « Il montra sa malice dans d'autres occasions, comme on le trouve plus 
« au long daus le chant qui raconte ce desordre et que l'on nomme Yacui- 
« cati. » htlilxocliitl, ibid. ut sup. 

î'2) Cohiinpuntli, c'est-à-dire, le Mur ou l'Enceinte aux serpents, nom qu'on 
donnait il l'ensemble des édifices environnant le temple du dieu de la {guerre, 
ù cause des images de serpents sculptées extérieurement, comme à Uvmal. 



— 4i9 — 

Là commençaient, à côté de la chaussée de ce nom, les pre- 
mières maisons de la banlieue de Mexico. On avait, d'avance, con- 
solidé, à l'aide de madriers énormes, le pont sur lequel on traver- 
sait le canal en cet endroit ; mais, en dépit de ces précautions, il 
s'affaissa sous le poids, et la pierre roula au fond de l'eau, entraî- 
nant le grand-prêtre avec une foule de Mexicains de tout rang, 
dont la plupart se noyèrent. Il était impossible qu'un tel accident 
ne fût pas regardé comme un fort mauvais augure ; on alla jus- 
qu'à dire que, puisque les dieux refusaient à ce pointl'hommage de 
leurs serviteurs, c'est qu'ils cessaient de prendre plaisir à leurs sa- 
crifices. On finit cependant par retirer la pierre du canal ; mais 
ce ne fut pas sans de grands travaux. Dès qu'elle fut arrivée au 
temple de Huitzilopochtli, on se prépara à en célébrer l'inaugu- 
ration par des fêtes solennelles (1). Montézuma avait donné ordre 
de réserver, pour ce jour-là, uu grand nombre de captifs et con- 
voqué tous les grands de l'empire. Il leur fit distribuer, à cette 
occasion, des présents magnifiques, décora de distinctions une 
foule de guerriers de tout rang, qu'il combla également de dons 
superbes. C'est alors qu'au milieu de la joie et des applau- 
dissements de la foule le monarque aurait, au dire d'un chroni- 
queur (2), été acclamé du titre de « Cemanahuaca-ïlatoani, » qui 
correspond à celui d'empereur ou unique seigneur du monde. La 
tête ceinte d'un diadème d'émeraudes, et revêtu des ornements 
royaux, Montézuma, ayant à ses côtés le Cihuacohuatl Tlilpoton- 
qui, premier ministre de sa maison , prit sa place accoutumée. 



(1) Torquemada, Mouarq. lad., lib. H, cap. 79. Plusieurs auteurs racon- 
tent, à ce sujet, la légende curieuse de la pierre ])arlante, prophétisant les 
destinées de Montézuma. 

(2) Alv. Tezozonioc, Cronica Mexicana, cap. 93. Cet écrivain ainsi que Bus- 
tamante mettent la proclamation de Montézuma et le sacrifice des douze mille 
victimes à la dédicace du temple de Coatlan. Bustamante paraît avancer aussi 
qu'il s'agissait, ici, non d'une pierre pour les sacrifices, mais du fameux zo- 
diaque qui se trouve encore aujourd'hui contre le mur de la cathédrale à 
Mexico. 

III. 29 



— i5() — 

On consacra durant les jours suivants le leniple appelé Tlaniat- 
zinco et les salons du Quauhxicalli. Douze mille captifs, arrachés 
à la province de Tlachquiauhco (1), qui s'était momentanément 
révoltée, furent immolés à la dédicace de ces édifices maudits, et 
le courageux Malinal, leur seigneur, marcha à la tète des vic- 
times (2). Mais ce devait être là la dernière grande boucherie re- 
ligieuse du culte mexicain, Dieu se préparant à venger, par la 
destruction de l'empire de l'Anahuac, la mort de tant de victimes 
sacrifiées au fanatisme et à la superstition. (An VII Tecpatl, 1512.) 

La guerre, portée, l'année suivante, contre les villes de Yopii- 
zinco et de Tlacotepec, qui travaillaient également à secouer le 
joug de Montézuma, ne paraît avoir enfanté alors aucune consé- 
quence remarquable. La prise de celle de Quetzalapan, dans le 
Cuextlan, en 1514, amena encore quelques centaines de prison- 
niers aux autels du dieu de la guerre ; en revanche, elle coûta la 
vie à un grand nombre d'officiers mexicains, distingués par leur 
naissance et leur valeur. Mais ensuile, jusqu'à la mort du roi 
iNezahualpilli, aucun événement important n'est signalé dans les 
annales de l'Anahuac (3). 

L'année même où ce prince paya son tribut à la nature, on voit 
paraître le nom de Quauhiemoc, si célèbre depuis (4) par la con- 
stance avec laquelle il sut défendre les restes de l'empire mexi- 
cain contre les conquérants espagnols. Pour la dernière fois, les 
rois de Tlacopan, de Tetzcuco et de Mexico avaient uni leurs 
forces, afin de réduire les provinces de Cihuapohualoyan et de 
Cuexcomaïxtlahuacan, qui avaient, comme tant d'autres avant elles, 
tenté de se soustraire à l'autorité de l'empire. Après avoir défen- 

(1) Tlachquiauhco, aujourd'hui Tlaxiaco, ville de la hauto Mixtèque. 

(2) Torqucmada, ubi sup. — Le Codex Lelellier signale, à celle année, 
deui tremblemeuts de terre sentis à Mexico. 

(3) A l'exception d'un tremblement de terre signalé par le Codex Letellier à 
l'année 1513. 

(4) Quauhiemoc, ou Quauhlemoclzin, prince mieux connu sous le nom de 
Gualimozin. 



— 451 — 

du pied à pied leur territoire, les ennemis, pressés de toutes parts, 
sï'taient retranciiés dans les forteresses de Quetzaltepec et d'Iz- 
tactlalocan, oii ils ne tardèrent pas à être bloqués par les armées 
impériales. Quauhtemoc était fils du dernier roi Ahuitzotl et d'une 
(lame de Tlatilolco : il était à la fleur de l'âge, mais son brillant 
courage lui avait mérité de bonne heure un commandement su- 
périeur. C'était lui qui, conjointement avec Ihuiltemoc, guerrier 
également renommé, dirigeait l'expédition contre les deux cités 
rebelles. Ils eurent l'honneur de terminer ensemble cette cam- 
pagne dont le succès les couronna d'une gloire nouvelle (1). Rien 
ne semblait pouvoir résister à l'impétuosité de la valeurmexicaine. 
Montézuma, fermant l'oreille aux bruits du dehors, cherchait à 
s'étourdir par l'éclat de ses triomphes, et replaçait tour à toui' 
sous son sceptre les provinces qui avaient tenté précédemment de 
lever l'étendard de la révolte et achevait d'étendre rapidement le 
cercle de ses vastes domaines, dont l'amplitude même fut une des 
causes de sa ruine. Chaque nation, chaque ville dont il faisait la 
conquête, était un nouvel ennemi à ajouter à tant d'autres ; tous 
souffraient avec une égale impatience ce joug inaccoutumé et 
n'attendaient que l'occasion de se venger de leurs oppresseurs et 
de recouvrer leur indépendance. 

La prise des places fortes de Quetzaltepec et d'Iztactlalocan fut 
le dernier fait mémorable dans le règne de Nezahuaipilli. A en 
croire encore l'historien de sa maison (2), ce prince, déjà tour- 
menté par tant d'inquiétudes de toute sorte , se laissait aller à un 
profond découragement, depuis que son collègue avait empêché les 
villes du lac de porter à ïetzcuco les impositions qu'elles devaient à 
cette capitale. Justement irrité de cette conduite déloyale, il finit 
par lui envoyer des ambassadeurs qui sommèrent, en son nom, 
Montézuma d'observer les traités. C'est alors que le fier monar- 
que des Mexicains, prenant la parole, aurait répondu avec hau- 

vl) Torquemada, ibid. ut sup. 

(,2) ktlikochitl, Hist. des Chichiraèques, tom. II, chap. 75. 



— 452 — 

leur que le temps était proche où l'empire allait cesser d'être gou- 
verné à la fois par trois chefs; qu'il n'y en aurait bientôl plus 
(lu'un seul et que ce maître serait lui , le seigneur de toutes les 
choses de la terre et du ciel ; en conséquence, il engageait le roi 
de Tetzcuco à ne plus lui faire de pareilles représentations, dont 
le résultat ne pouvait lui être d'aucune utilité. 

Nezahualpilli éprouva d'autant plus de chagrin de cette répli- 
que insolente, qu'il se voyait absolument hors d'état d'en tirer 
satisfaction. Dans sa tristesse, il se résolut à abandonner toute 
participation aux affaires publiques. Il en confia le gouvernement 
à deux de ses parents, dont il connaissait l'intelligence et la pro- 
bité; il se retira ensuite dans ses jardins de ïetzcutzinco, annon- 
çant le dessein d'y passer le reste de ses jours, loin du bruit et du 
fracas du monde. Il n'emmena avec lui que la reine Xocotzincatl, 
mère de Cohuanacochtzin et d'Ixtlilxochitl, pour laquelle il avait 
une affection particulière, ainsi que trois ou quatre de ses concu- 
bines et un petit nombre de gens de service. Il y demeura six mois, 
se divertissant de jour aux exercices de la chasse, dans le parc, ei 
s'occupant une partie de la nuit à observer la marche des astres, 
en cherchant à deviner dans leurs mouvements et leur figure quel 
était l'avenir que les événements allaient préparer à son pays. Ce 
temps écoulé, il retourna à Tetzcuco; après quoi, il envoya dire à 
la reine de se retirer au palais de Tecpilpan, avec ses fils, et 
d'attendre ses ordres. Au bout de quelques jours, il se renferma, 
de son côté, dans celui qu'il habitait d'ordinaire, ne prenant pour 
toute société que quelques vieux seigneurs et faisant défense 
aux huissiers de laisser pénétrer qui que ce fût dans ses apparte- 
ments. La mort ne tarda pas à l'y frapper : il expira à l'insu de 
sa famille, succombant au chagrin qu'il avait conçu de l'approche 
des Européens et des afflictions dont Montézuma avait abreuvé ses 
derniers jours (1). 

(1) Torqueniada, Monarq. lud., lib. 11, cap, 80.— Ixliilïocliill, Hist. des 
thichimèques, tom. H, chap. 75. 



— 453 — 

Inquiets de ne plus le voii paraître, ses fils et ses femmes, bra- 
vant sa défense, insistèrent auprès de ses officiers pour avoir 
l'entrée du palais. C'est alors que les vieillards auxquels il avait 
commis le soin de veiller sur ses derniers moments leur annon- 
cèrent sa mort. Etant entrés dans sa chambre, ils aperçurent, assise 
sur le siège royal, une figure dont l'aspect les saisit : c'était le 
cadavre de Nezahualpilli, amaigri et consumé de telle sorte, qu'à 
peine il avait la ressemblance d'un corps humain. Les vieillards 
s'excusèrent, en disant que c'était par l'ordre exprès du monar- 
que qu'ils avaient caché sa mort, à cause des inconvénients que 
cette nouvelle était de nature à produire, et, d'après l'opinion qu'ils 
avaient de sa sagesse, ils auraient cru commettre un crime, en se 
dispensant de lui obéir. Ces circonstances furent cause qu'à ses 
obsèques on ne déploya pas toute la pompe que paraissait l'exi- 
ger la mémoire d'un si grand roi (1). Les princes de sa famille et 
de son sang se réunirent à ïetzcuco, conjointement avec les 
grands de l'empire, les ambassadeurs étrangers et ceux des rois 
de Mexico et deTlacopan.On observa les mêmes cérémonies qu'à 
la mort de son père Nezahualcoyotl, en brûlant, avec son corps, 
des richesses considérables, ainsi que des bijoux et des ouvrages 
de grand prix. Sur son bûcher, on sacrifia cent esclaves mâles et 
cinq femmes ; ses cendres furent renfermées ensuite dans une urne 
d'or qui fut déposée au temple de Tetzcatlipoca (2). Le secret 
gardé d'abord sur sa mort et la célérité avec laquelle on avait pro- 
cédé à ses funérailles donnèrent lieu à une foule de légendes, 
dont la plus accréditée était qu'il avait disparu pour aller régner 
sur les régions septentrionales d'où étaient sortis ses ancêtres (3). 



(1) Les deux historiens lie sont pas tout a lait d'accord sur le mode des fu- 
uérailles qu'on fit à Nezahualpilli. Le premier dit qu'on n'en fit presque point, 
le second qu'elles furent pompeuses. Nous avons cherché à garder un juste 
milieu. 

(2) Ivtlilxochill, ibid. ut sup. 

f3) Torqueniada, Monarq. Ind., lib. II, cap. 80. 



4oi 



Ainsi finit Nezahualpilli, dans la cinciuaiile-deuxiènie année de 
son âge , après en avoir régné environ quarante-quatre. Prince 
dont le nom tient une place, dans les annales de l'Analiuac, pres- 
que égale à celle de son père Nezahualcoyotl, il était, aussi bien 
que lui, au dire de ses panégyristes (1), imbu de la fausseté de 
l'idolâtrie et de la vanité du culte des idoles. Malgré l'horreur 
qu'on lui attribue pour les sacrifices de sang humain, il ne laissa 
pas, cependant, d'offrir parfois des hécatombes considérables sur 
les autels de son royaume (2). Nezahualpilli passait pour être fort 
compatissant pour les pauvres et les nécessiteux. 11 avait dans son 
palais un pavillon dont les fenêtres, couvertes de jalousies, lui 
permettaient d'apercevoir, sans être vu, ceux qui arrivaient au 
marché. S'il remarquait quelque femme misérablement vêtue et 
portant des petits enfants accrochés à ses épaules, il la faisait ap- 
peler par ses officiers, s'informait avec bonté de ses besoins, et 
commandait de l'habiller à neuf, lui donnant de quoi se soutenir 
pendant l'année. Les veuves, les orphelins, les vieillards, les impo- 
tents, les infortunés de toute classe recevaient journellement des 
secours de sa main. Rivalisant en magnificence avec Montézuma 
qui avait fondé à Culhuacan un hospice pour les miliiaires inva- 
lides, il avait, de son côté, établi un asile semblable dans un de 
ses palais, où les soldats que le sort de la guerre avait mis hors 
d'état de porter les armes étaient nourris et habillés aux frais du 
trésor royal, chacun suivant §a naissance ou le grade qu'il avait 
acquis. 11 veillait assidûment à ce qu'ils n'y manquassent de 
rien et qu'ils fussent traités convenablement; il les visitait sou- 



(i) Ixtlihocliitl chcrthe toujours à relever ses ancêtres et quelquefois par 
des exagérations peu véridiques. 

(2) « Intellexi ipse ex qnit)Hsdam scnibus indigeuis in templo Tclzcuc- 
« tzingo, distante modiuni milliarc Tctzcuco, quod crat omnium Icmplorum 
i( famosissimum, cujus in hune usquc diem vcsligia conspiciuntur, fuisse 
II olim uno sacrilicio solemni inimolatos septuaginta sox millia captivorum 
'. p\ bfilo TIa\(alI.i, ctr. » Ainsi s'exprime Valades, Rhelorica chrisliaua, etc., 
Pars IV, cap. 8. Homa, 1,")79. 



— 455 — 



vent lui-même en personne, afin de voir, de ses propres yeux, 
s'ils étaient servis comme le méritaient d'anciens et fidèles servi- 
teurs de la couronne. (An X Acatl, 1515.) 



LIVRE DOUZIÈME. 



CHAPITRE PREMIER. 



Origiae possible de l'astronomie mexicaine. Le nombre XIII. Anciennes néo- 
ménies. Divisions du jour et de la nuit. Calendriers des diverses nations du 
Mexique et de l'Amérique-Centrale. La semaine et le mois. Mois mexicains, 
tarasques, mayas, cakchiquels et quiches. Division de l'année. Périodes di- 
verses. Abau-Katun des Mayas. Son accord avec le calendrier toltèquc. 
Chronologie mexicaine. Symboles continus de quatre en quatre. Le sa- 
béisme, première religion de l'Amérique. Astrologie judiciaire. Les neuf 
seigneurs de la nuit. Connaissance des constellations. Instruments astrono- 
miques. Science du gnomon connue des Mexicains. Grand calendrier solaire 
ou zodiaque de Mexico. Le Tonalamatl. Le Tonalpahualli. Divinisation des 
éléments et des phénomènes de la nature. Origine des grands dieux. Per- 
sonnifications diverses de Quetzalcohuatl et des autres grands dieux. Multi- 
plication des génies et des idoles. Culte du soleil. Incarnations multiples 
de cet astre dans les grands dieux. Citlallatonac et Citlallinycué, créateurs 
des âmes. Divinisation des nuages, des brouillards et des montagnes. Statue 
, célèbre de Tlaloc, dieu de la fécondation terrestre. Xochiquetzal, la déesse 
de l'amour. Autres divinités diverses. Croyance à l'immortalité de l'âme. 
Mictlanteuctli et Mictecacihuatl, divinités du séjour des morts. Migrations 
diverses des âmes après la mort. 



De l'étude approfondie de l'histoire des nations américaines, il 
ressort avec évidence que l'éducation du peuple, aussi bien que 



•— 4-58 — 

de la noblesse, que le gouvernement, les sciences, les arts, l'in- 
dustrie, enfin toutes les occupations de la vie sociale, paraissaient 
dirigés vers un même but , la religion et la patrie ; mais le culte 
de la patrie avait peut-être moins pour objet le foyer domestique 
ou le sol natal que la famille et la tribu auxquelles on appartenait, 
que l'autel où les prêtres déposaient l'arche renfermant la statue 
ou les reliques de la divinité protectrice de Ja nation , dont cet 
autel devenait aussitôt le centre. C'est ainsi que', à tout prendre, 
ces deux sentiments venaient encore se confondre en un seul. Des 
extrémités du Pérou aux confins septentrionaux de la Californie, la 
terre de l'Amérique est parsemée de débris qui attestent cette vé- 
rité. Mais, ainsi que chez la plupart des peuples de l'antiquité, la 
religion, dans les régions de ce vaste continent, était fondée pres- 
que uniquement sur les phénomènes naturels. Les législateurs 
avaient compris que, pour attacher les hommes par des liens mu- 
tuels et les réunir en corps de société d'une manière permanente, 
il fallait leur donner un culte sensible, et offrir à leurs hommages 
(les objets qui devinssent le livre où celui qui n'a que ses bras 
et ses yeux pour apprendre à penser pût arriver à connaître l'au- 
teur de la création dans des emblèmes palpables; ils avaient dû, 
par conséquent, présenter aux populations des symboles, moins 
pour le tromper que pour satisfaire aux besoins de son âme. Ces 
premiers symboles furent aussi simples que possible , aucune di- 
vinité n'en étant l'objet particulier, puisque tout se rapportait à 
rfttre suj)rême ou au soleil, son représentant le plus visible aux 
yeux d'un grand nombre de nations. Dans les temps primitifs, 
l'homme, encore enfant de la nature, quoique sous la direction 
des prêtres, ne connaissait d'autre loi que celle du besoin réci- 
proque de chaque individu composant le corps civil. Les travaux 
qui se faisaient en commun commençaient naturellement par des 
fêtes et finissaient par des plaisirs publics. Le culte de Hunab-Ku, 
Seul Saint, du créateur du ciel et de la terre, Hurakan, étant un 
culte purement spirituel comme son essence, ou plutôt la simple 



— 459 — 

connaissance de son être, sans aucune démonstration extérieure, 
les fêtes instituées par les premiers législateurs ne pouvaient avoir 
d'autre objet que les divisions de l'année rurale. 

Le génie, qui s'ouvre toujours sous un beau ciel où l'honuue 
respire sans cesse un air plein de vie, devait foire saisir facilement, 
à Palenqué, comme à Mayapan ou à Teotihuacan, les rapports 
qu'il y avait entre les phénomènes célestes et les travaux de l'agri- 
culture. Il ne s'agissait donc, pour Votan, Zammà, Gucumatz ou 
Quetzalcohuatl, que de vérifier, à l'aide de leurs observations, les 
relations (jui existent entre les phénomènes des pays où ils avaient 
puisé leurs connaissances et ceux de la contrée où le sort les 
avait jetés, et de les appliquer suivant les besoins de l'agriculture. 
C'est ainsi que les Mayas, les Tollèques et les Mexicains eurent 
un calendrier qui, plus de quinze siècles après sa formation, exci- 
tait l'admiration de l'ancien monde. 

Telle fut, suivant toute apparence, l'origine de l'astronomie 
vulgairement appelée mexicaine, mais qui était, à proprement 
[)arler, celle de toutes les nations civilisées de l'Amérique septen- 
trionale. Nous ne chercherons point si ce fut par Zammà ou par 
Quetzalcohuatl qu'elle fut inventée ou importée dans ces contrées; 
mais on peut croire que, d'une manière ou d'une autre, ils en 
posèrent les bases , et que leurs successeurs achevèrent l'ouvrage 
des premiers législateurs. L'identité qui existe entre les divers 
calendriers de l'Yucatan , de (Chiapas, de (Guatemala, de Nicara- 
gua, d'Oaxaca et celui du plateau aztèque, est une des preuves les 
plus convaincantes de l'identité de leur civilisation. L'année lu- 
naire paraît avoir été usitée par toutes également avant l'année 
solaire; celle-ci la remplaça à une époque postérieure, peut-être 
lorsque, suivant quelques antiques traditions (1), les sages amé- 



(1) Boturiiii, Idea de una uueva historia gênerai, etc., pag. 13fi et suiv. Cet 
écrivain, d'après les Relations d'ixtliixochitl, fixe à l'an du monde 5(J97 la réu- 
nion des sages qui corrigèrent le talendrirr tollèque à Hueliuetlapallau. 



— 460 — 

ricains se réunirent à Huehueilapallan, par ordre du monarque, 
pour travailler à la révision du calendrier. 

Le nombre XIII , que l'on trouve dans toutes les tables astro- 
nomiques des nations de l'Amérique-Centrale et du Mexique, est 
peut-être le résultat de leurs premières combinaisons; il est 
possible, cependant, qu'il doive son origine aux treize chefs de 
famille dont se constitua la société primitive, sous le gouverne- 
ment créateur de Quetzalcohuatl et de ses compagnons (1). Pour 
ce motif ou pour d'autres , on aura cherché à l'intercaler dans 
les computations antiques, de façon à y subordonner toutes les 
divisions du temps, en adoptant pour le calendrier la marche du 
soleil, et à compter leurs jours, leurs années et leurs cycles par 
périodes de treize en treize (2). 

Ainsi que nous le disions plus haut, il est probable que, avant 
d'avoir corrigé leur calendrier, ces peuples se servaient de lunai- 
sons ou néoménies, pour régler le cours annuel du soleil, en signa- 
lant vingt-six jours à chaque lunaison; ce qui est un peu moins 
que le temps durant lequel la lune se fait voir au-dessus de 
l'horizon, dans chacune de ses révolutions. Cette période était eu- 
suite divisée en deux autres, chacune de treize jours; la première, 
pendant lesquels la lune se fait voir jusqu'à ce qu'elle soit dans 
son plein, et, la seconde, de treize autres jours, pendant lesquels 
la lune va en décroissant, jusqu'à ce qu'on ne puisse plus la 
voir (3). 

(1) MS. Cakchiquel ou Mem. de Tecpau-Atitlan. 

1^2) « La cause de cette prédilectiou, d'après Sigueuza, était que ce chifï're 
était le nombre des grands dieux. » Clavigero, Hist. Antig. de Megico, toni. Il, 
lib. G. 

;3) La plupart des détails astronomiques qui vont suivre sont tirés, pour 
le Mexique, de Gama (Descripciou historica y chrouologica de las dos pie- 
dras, etc.), et, pour l'Yucatan, du travail fait par Don Pic Ferez, chef poli- 
tique de Peto, dans cette contrée, et publié dans le Regislro Yucateco, jour- 
nal périodique imprimé à Merida de Yucatan, tora. 111. L'astronomie n'étant 
point notre spécialité, nous nous contentons de reproduire des détails peu 
connus avec toute la fidélité possible, et nous prions le lecteur de nous par- 
donner d'avance les erreurs involontaires que nous pourrions commettre. 



— 461 — 

Le temps et de constantes observations leur firent obtenir une 
connaissance plus parfaite du cours du soleil, en leur faisant voir 
que les vingt-six jours, ou les deux périodes de treize, ne don- 
naient pas une lunaison entière, et que l'année pouvait d'autant 
moins se régler par néoménies, que les révolutions solaires ne 
coïncident pas avec celles de la lune, excepté à de longs inter- 
valles. En ajoutant cette connaissance à des principes plus cor- 
rects, ils finirent par mettre leur calendrier d'accord avec le 
cours du soleil, en conservant toujours, néanmoins, leurs périodes 
de treize jours, non plus pour les faire concorder avec la marche 
apparente de la lune, mais bien afin de s'en servir comme de se- 
maines pour leurs divisions chronologiques. 

Le jour était appelé « Kin », dans la langue maya, et « Tonal », 
par les Mexicains , c'est-à-dire, le soleil, suivant ainsi la coutume 
d'un grand nombre de nations de compter par soleils. Chez les uns 
comme chez les autres, le jour naturel se divisait en quatre par- 
ties principales ; la première commençait au lever du soleil et 
finissait à midi; on la désignait en maya par le mot « Hatzcab », 
et, en mexicain, par « Yquiza Tonaliuh ». Midi s'appelait « Chun 
Kin », contraction de « Chumuc Kin », centre ou milieu du jour, 
et (( Nepantla ïonatiuh », ce qui signifie la même chose. « Oc na 
Kin », dans l'Yucatan, et « Onaqui Tonatiuh », au Mexique, dési- 
gnaient l'entrée de la nuit; «Chumuk Akab» et «Yohual-Nepantla», 
l'heure de minuit. Chacune de ces quatre parties se subdivisait 
encore en deux autres égales, lesquelles correspondaient à neuf 
heures du matin , à trois heures de l'après-midi, à neuf heures de 
nuit et à trois heures du matin; lorsqu'ils supposaient que le so- 
leil se trouvait à mi-chemin de son lever à midi, de midi à son 
coucher, de la nuit à minuit et de là à son lever. Gama remarque 
que, outre ces subdivisions , le jour civil se divisait encore en 
seize parties diverses, chacune ayant son nom particulier, huit 
pour le jour et huit pour la nuit. Elles commençaient au lever du 
soleil , comnio chez la plupart des peuples de l'Asie. Les quatre 



— 402 — 

premières, de ce moment à midi, étaient signalées par un gnomon, 
sur le cadran solaire et les quatre suivantes par un autre gnomon 
finissaient au soir. Ces heures étaient surtout à l'usage des prê- 
tres. Le peuple se contentait de les signaler, au besoin, d'une 
façon plus grossière, sur l'arc diurne, montrant le soleil, en disant 
« Izteotl », voilà le dieu ou le soleil (1), Les heures de la nuit se 
réglaient sur les étoiles; mais, en outre, les prêtres chargés de 
veiller dans les temples annonçaient, par le bruit des instruments, 
les heures des sacrifices qui se répétaient plusieurs fois durant la 
nuit. 

Le calendrier étant identiquement le même chez toutes les na- 
tions du Mexique et de l'Amérique-Centrale dont il soit resté 
(|uekjue souvenir historique, nous croyons faire plaisir à nos lec- 
teurs, en reproduisant leurs noms divers, d'après ceux que nous 
avons pu nous procurer. 

Clilniias ft Oaxaca. Maya. Qaiché et Cakchiquol. l'r.inçais, tiad. du Oiiiché. 

1. Imox Kao Imox Espadon poissonK 

2. Igh Chicchan Ig Esprit, souffle. 

:^. Votau Cimi . Akbal Chose confuse (?) . 

4. Chauan Manik Qat Lézard. 

.i. Abah Lamat Can Serpent. 

<). Tox Muluc Camey Mort. 

7. Moxic Oc Quieh Cerf. 

8. Lambat Chuen Ganel Lapin. 

9. Molo Eb Toh Averse i?). 

10. Elab Been Tzy Chien. 

11. Batz Hix Batz Singe. 

12. Evob Men Ci, Balam Balai, tigre. 

13. Been Cib Ah Canne. 

14. Hix Caban Yiz, Itz Sorcier. 

ir>. Tziquin Edznab Tziquin Oiseau. 

(1) Dans l'Yucatau, ces subdivisions avaient leur désignation : Tzelep Kin 
désignait Theure que le soleil décline vers l'arc diurne, d'une manière appa- 
rente, il trois hpures du soir. En parlant de neuf hnures environ du soir, ils 
disaient Cu sislal Kinc, exprimant le repos du soleil, et hacU halzco.b signi- 
iiait de trè^-bou matin. 



— 463 — 

16. Ohabin Cauac Ahmak Hibou, pécheur. 

17. Chic Ahau Noh Température. 

18. Chinax Irais Tihax Obsidienne. 

19. Cahogh Ik Caok Pluie (?). 

20. Aghual Akbal Hunahpu Un tireur de sar- 

bacane. 

Michoacan. N.ihiiatl de Guatemala et de Mexique. Français, traduit du 

Nicaragua. mexicain. 

1. In Odou Cipactii (Cipac) Cipactli. .......... . Espadon. 

2. In Ic-Ebi Ehecall (Ecat) Ehecatl Esprit, souffle. 

3. In Ettuni Calli (Calti) Calli Maison. 

4. In Beari CuetzpalIi(Cuetzpal) Cuetzpallin Lézard. 

5. In Ethaati . . . CohuatI (Cohua) CohuatI Serpent. 

6. In Bani Miquiztli (Miquiz). . Miquiztli Mort. 

7. In Xichari. . . Mazatl (Mazat) Mazatl Cerf. 

.8. InChini Toxtïi (Toch) Tochtli Lapin. 

9. In Rini Atloquiahuitl (At) . . Atl Eau. 

10. In Pari Itzcuinlli (Izcuin). . Itzcuintli Chien. 

11 . In Chon Ozomatli (Ozomat). . Ozomalli Singe. 

12. In Thahui. . . Malinalli (Malinal). Malinalli Espèce de liane. 

13. In Tzini AcatI (Acat) Acatl — Canne. 

14. InTzonhiabi. Tcyollocuani(Ocelot) Occlotl Tigre. 

15. In Tzimbi . . . Quauhtli Quauhtli Aigle. 

16. In Thihui Tecolotl Cozcaquauhtli Faucon. 

17. In Ixotziui. . . Tecpilanahuatl(oiiin) Ollin Mouvement. 

18. In Ichini TecpatI i,Tecpat) . . . Tecpatl Obsidienne 

19. In labi Ayutl (Quiavit) Quiahuitl Pluie. 

20. In Taniri Xuchitl (Suchi) Xochitl Fleur. 

Ainsi, à l'exception de quelques variantes, d'ailleurs assez lé- 
gères, et quelque différence dans l'arrangement des noms, les 
jours du mois se trouvent être partout les mêmes, leur sens étant 
probablement identique dans la plupart. 

La semaine n'était pas, comme la nôtre, la révolution d'une 
période de jours, où chacun a son nom spécial, mais la répétition 
successive de treize nombres, appliqués indistinctement aux vingt 



— 464 — 

jours du mois, dans leur ordre numérique. L'année étant com- 
posée de vingt-huit semaines et un jour, le cours des années, en 
raison de cet excédant, suivait la progression arithmétique des 
treize nombres de la semaine; en sorte que, si une année com- 
mençait par le numéro 1, la suivante connnençait par 2, et ainsi 
de suite jusqu'à la clôture des treize années qui formaient une in- 
diction, comme on le verra tout à l'heure. Au Mexique, et sans 
doute aussi dans l'Amérique-Ccntrale, le mois était encore par- 
tagé en quatre séries, chacune de cinq jours, formant ainsi au- 
tant de semaines plus courtes, dont le dernier jour était consacré 
;\ la foire ou marché (1), qu'on appelait « ïianquiztli. » Le con- 
cours qui se rendait à ces marchés ayant toujours, d'ailleurs, un 
objet religieux, il s'ensuivait qu'on en célébrait encore d'autres, 
tous les vingt jours, en même temps que les sacrifices qui se répé- 
taient d'une manière solennelle, chaque fois que le signe du jour 
où l'année avait commencé se représentait (2). 

Dans la langue Maya, le mois est appelé « U », et en mexicain 
« Metztli », mot qui, dans l'une et dans l'autre, veut dire Lune : 
ceci vient à l'appui de ce que nous disions plus haut que les Amé- 
ricains abandonnèrent la computation par néoménies, pour dé- 
terminer le cours du soleil, en continuant, toutefois, à nommer les 
mois des lunes. Dans les anciens manuscrits mayas, lemotccUinal», 
au singulier, et « Uinalob », au pluriel, se trouve placé pour dési- 
gner les dix-huit mois qui composent l'année, ce terme s'étendant 
à toutes les séries, ainsi qu'à chacun des noms particuliers des 
vingt jours dont se compose le mois. 

Les noms des jours étant égaux en nombre aux jours du mois , 
il s'ensuivait que le nom du premier jour de l'année étant 
connu, on connaissait naturellement le nom du premier jour 
de chacun des mois suivants; on les distinguait l'un de l'autre en 

(1) Sahagun. Uisl. de Nucva-Espaùa, etc., lib. IV, iu Apend. — Clavigoro 
observe que les foires se célébraient une fois chaque mois à jour fixe. 

[2) Ciavigero, Hisl. Aulig. de Megico, loni, l, lib. 6. 



— 465 — 

ajoutant simplement le chiffre delà semaine à laquelle ils appar- 
tenaient respectivement. Mais cette semaine étant de treize jours, 
le mois comprenait conséquemment une semaine et sept jours, 
de sorte que, si le mois commençait avec le premier chiffre d'une 
semaine, il terminait avec le septième de la semaine sui- 
vante (1). 

Les Yucatèques appellent aujourd'hui l'année «Haab». Suivant 
notre auteur (2), elle commençait au 16 juillet, avec le premier 
jour du mois « Pop », temps auquel le soleil passe par le zénith 
de cette péninsule, à son retour vers les régions australes. Les 
écrivains qui ont traité cette question ne sont d'accord nulle part; 
la différence entre le commencement de l'année sacrée, civile, 
chronologique et astronomique, chez les nations de l'Amérique 
Septentrionale, a, peut-être, été la cause de cette diversité d'opi- 
nions (3). Nous allons faire suivre ici les noms des mois, comme 
nous l'avons fait des jours, d'après l'ordre où nous les avons trou- 
vés dans les auteurs. 



(1) Afio de reconnaître quel est le chiffre de la semaine correspondant avec 
le premier, il n'y a qu'à chercher le chiffre de la semaine avec lequel com- 
mence l'année et à ajouter successivement sept; mais, en faisant soustraction 
de treize, chaque fois que la somme de cette addition excède treize, ce qu' 
donne les séries suivantes pour le premier jour de chacun des dix-huit mois 
1, 8, 2 (15 — 13), 9, 3(16—13), 10, 4, 11, 5, 12, 0, 13, 7, 1, 8,2, 9,3; en 
supposant, bien entendu, que le premier jour de l'année soit le premier de la 
semaine et, généralement, en prenant pour premier chiffre des séries le chiffre 
de la semaine par laquelle l'année commence (Pio Ferez, Registro Yucateco, 
tom. III). 

(2) Pio Perez, Registro Yucateco. 

(3) Pour le commencement de i'anuée mexicaine, Las Casas signale les pre 
miers jours sans fixer de date; Duran donne le 1" Mars; Sahagun, le l"'' Fé-. 
vrier ;Gamale met au 9 de Janvier; Veytia, au 2 Février; et Burgoa, parlant de 
l'année des Mixtèques, au 12 Mars, à cause de l'approche de l'Équinoxe. Le 
Codex Chimalpopoca jette un grand jour sur la question, car on y voit que le 
premier jour de l'année II Acatl, première du nouveau cycle, an 1507, se 
trouve être le jour VIII Acatl, ou 22 Mars, commencement de l'Equinoxe. 



m. 30 



— hM — 

I. Pop, natte i,l Nabe Tzih, première p.i- l Buta, les roulages de 

rôle (2) natte. 

4. Weo, grenouille. . U CabTzih, la seconde pa- Q&lk, semence commune. 

rôle 

3. Zip, arbrisseau.. . Ro\ Tzih, la troisième pa- Izeal, rejetons. 

rôle. . .'. 

4. Zotz, chauve-sou- Che, arbre Pariche, au bois (afin d'en 

ris brûlerH3). 

5. ïeec Tecoxepual Tacaxepual, temps d'ense- 

mencer, 
fi. Xul, flûte (fin), . Tzibe Pop, peinture de NaboyTumuzuz, premières 

natte fourmis volantes (4). 

7. Tze Yaxkin, été. . . Zak, blanc Rucab Tumuzuz, deuxièm. 

fourmis volantes. 

8. Mol, mouceau Chab, arc Cibixic , temps de fumée , 

de vapeur. 

9. Chen, puits Hnno Jîix Gih , premier Uchum, temps de resemen- 

chaut du soleil cer. 

10. Yaax, vert Nabe Mara , premier vieil- Nabey Mam, premier vieil- 
lard lard. 

II. Zak, blanc U Cab Mam, deuxième Ru Cab Mam, deuxièmevieil- 

vicillard lard. 

12. Queh, cerf Nabe ligiu Ga , première Ligin Ka, main douce, 

main douce 

1*. Mac , péché UCabligmGa, deuxième Nabey Togic , première 

main douce moisson. 



(1) Suivant Pic Perez, ce jour correspond au IG Juillet. 

(2) A la lin de la première partie du Vocabulario Quiche, du P. Domingo 
de Basseta, .MS., se trouve cette nomenclature, et le premier jour du premier 
mois est fixé au ii décembre. 

(3) D'après l'auteur anonyme de la Cronica delà prov. de Goattemala, MS., 
Faimée cakchiquèle aurait commencé avec le 1 ' jour Tacaxepual, au 31 Jan- 
vier. Une note marginale, écrite d'une autre main, dit que le 1" du mois Pari- 
che se trouva être en 1707, au 21 .lanvier ; ce qui nous paraît plu^ en accord 
arec le reste, en mettant le premier jour du 1" Tumuzuz au 22 ou 23 Mars, 

(i) Le Tumuzuz est une espèce de grosse fourmi aux ailes jaunâtres qu'on 
voit apparaître en masses vers le soir, un peu avant les premières pluies, entre 
mars et avril, et elles annoncent l'approche de la saison des eaux. 



— 467 — 

U. Kaukiu, soleil jau- Nabe Pach, première cou- Ku cab Togic , seconde 
ne vée moisson. 

15. Moan D Cab Pach, deuxième Nabey Pach, première 

couvée couvée. 

16. Pat, séparation. . . Tziquin Gih, temps des Ru cab Pach , seconde cou- 

oiseaux vée. 

17. Kayab, chant Tzizi Lagan, coudre l'éten- Tziquin Gih, temps des oi- 

dard seaux. 

18. Cumku,. bruit sa- Cakam , temps de fleurs Cakam, temps des fleurs 

cré rouges (1). rouges. 

Michoacan. Mexico. 

1. In Thacari (2) 1 . Atlacahualco (31 . 

2. In Dehuni 2. Tlacaxipehualizlli. 

3. In Thecamoni 3. Tozoztontli. 

4. In Terunihi i. Huey-Tozoztli. 

5. In Thamohui 5. Toxcatl. 

6. In Izcatolohui ... ; 6. Etzacualiztli. 

7. Imatatohui 7. Tecuilhuitoutli. 

8. Itzbachaa 8. Huey- Tecuilhuitl. 

9. In Thoxihui 9. Tlaxochimaco . 

10. In Thaxihui 10. Xocohuctzi. 

U. In Techaqui. 11. Ochpaniztli. 

12. In Techotahui 12. Teotleco. 

13. In Teyabchitzin 13. Tepeilhiiitl. 

14. In Taxitohui 14. Quecholli. 

15 15. Panquetzaliztli. 

16 16. Atemoztli. 

17. 17. Tititl. 

18 18. Izcalli. 

La division de l'année en dix-huit mois de chacun vin{]t jotits 

(1) Suivant le MS. du P. Basseta, les jours intercalaires du calendrier qui- 
che étaient sous le patronage de Votan. 

(2) Dans le fragment du calendrier tarasque, conservé par Veylia, il manque 
les quatre derniers noms de mois ; mais il y est dit que l'année commençait 
au 22 mars avec le premier jour In Thacari. 

(3) Nous n'entrons pas ici en explication sur les mois raêsicainï d'oui nous 
parlerons amplement un peu plus loin. 



— /».68 — 

était la même chez tous les peuples civilisés de ces contrées. Mais, 
comme les dix-huit mois ne formaient en tout que trois cent 
soixante jours, et que l'année en comprenait trois cent soixanle- 
cinq, on ajoutait cinq jours supplémentaires, année commune, 
ainsi que chez les Égyptiens, et un sixième, tous les quatre ans, 
pour les six heures du reste de chaque année, que nous appelons 
bissextile (1). Les Mexicains donnaient à ces jours le nom de« Ne- 
montemi », c'est-à-dire, inutiles, et les Mayas les appelaient « U 
uayab Haab », chambre ou lit de l'année, supposant alors qu'elle 
se reposait, ou bien encore « U yail Kin » ou « haab », le temps 
de douleur ou de travail du jour ou de l'année. Les Américains 
les regardaient comme des jours funestes, s'imaginant qu'ils ame- 
naient à leur suite toute espèce de périls ou de dangers. Dans l'Yu- 
catan et dans plusieurs autres contrées de l'Amériquc-Ccntrale, 
on choisissait ces jours sans nom pour célébrer la fête du dieu 
Mam, le vieillard ou l'aïeul (2). Dans les régions de l'état d'Oa- 
xaca , l'usage dura jusqu'au moment de la conquête, de profiter 
de ces jours sans nom pour faire l'essai des semailles ; on était 
persuadé que la moisson serait bonne , si les graines qu'on avait 
mises en terre alors réussissaient en leur temps (3). 

Un écrivain moderne distingué (4), réunissant un grand nombre 
d'opinions au sujet des intercalations du calendrier mexicain, dit : 



(1) Ce système d'intercalatioii é-tait-il particulier aux Mayas ou ctait-il uni- 
versel? Il serait difficite de li' prouver, quoique, selon toute apparence, 
les autres contrées civilisées du continent eussent dû suivre les traces de ce 
peuple antique : un grand nombre d'écrivains, tels que Gama, Vcytia, Botu- 
rini, Munoz-Camargo, etc., prétendent que les Mexicains n'intercalaient qu'à 
de longs intervalles comme les peuples de l'Asie. 

(2) Au Ouiché, c'était Votan. Mais Mam, l'Aïeul ou l'Ancien, ne serait-il pas 
le même que Votau ? Sahagun ajoute ici : » Olra licsta hacian de cuatro on 
cuatrû anos k honra del fuego Xiuhtcuctli, dieu du feu et de l'année), y en 
esta fiesta es verosimil y hay conjecturas que hacion su bisiesto contando sois 
dias de Nemontemi (Hist. de N-Espana, etc., lib. IV, in Apend.). 

(3) Bjrgoa, Geogr. Descrip., Hist. de Guaxaca, etc., cap. 25, f. V,i'>. 

(4) Prescott, Hist. ol'the Conquest of Mexico, vol. 1, book 1, chap. 4. 



— 469 — 

« Ils attendaient le terme de cinquante-deux ans, et alors ils inter- 
polaient treize jours ou plutôt douze jours et demi, qui étaient le 
chiffre de ce qui était resté en surplus. S'ils en avaient intercalé 
treize , il y aurait eu de trop, puisque l'excédant annuel sur les 
trois cent soixante-cinq jours est d'environ six heures moins 
onze minutes. Mais, comme, au temps de la conquête, il arriva 
que leur calendrier correspondait à l'européen (suivant la ré- 
Corme grégorienne), il est à croire qu'ils adoptèrent la période 
plus courte de douze et demi, ce qui leur donnait, avec une frac- 
tion à peine perceptible , la mesure exacte de l'année tropicale, 
établie suivant les observations les plus parfaites (1). Ceci devait 
produire certainement l'intercalation de vingt-cinq jours tous les 
cent quatre ans, règlement du temps civil ou solaire meilleur 
qu'aucun de ceux du calendrier européen , puisque plus de 
cinq siècles devaient s'écouler avant de perdre un jour entier. 
Telle était l'admirable précision manifestée par les Aztèques ou 

(1) Cette durée, de la mauière que la compute Zach , en 365 j. 5 h. 48 ui. 
48 s., n'est que de 2 m. 9 s. plus longue que la mexicaine qui correspond au 
célèbre calcul des astronomes du calife Almamoun, qui n'avait qu'environ 2 m. 
de différence avec le temps vrai. Voir Laplace, Exposition, etc., page 350. — 
Josèphe, dans son Histoire des Juifs, observe que les patriarches antédilu- 
viens avaient acquis, dans le cours de leurs longues vies, les connaissances 
parfaites de l'astronomie, et avaient trouvé que la révolution complète du 
soleil et de la lune ne s'opérait qu'après 600 ans révolus. Cassini, frappé de 
cette assertion, en fit le calcul. Son résultat a produit, pour 7,421 mois lu- 
naires, en 600 ans, 121,946 jours 12 heures, et, pour 600 ans solaires, 
à 365 jours 5 heures 51 minutes 36 secondes, également 121,946 jours 
12 heures. Si l'on vérifie ce calcul, on aura le mémo produit. Nos plus mo- 
dernes calculateurs trouvent, pour les 7,421 lunaisons, le calcul encore le 
même aujourd'hui ; mais ils estiment l'année solaire à 365 jours 5 heures 
48 minutes 45 secondes 30 tierces. Cette dernière estimation ne diffère de 
celle de Josèphe que de 2 minutes 50 secondes 30 tierces. Ce calcul, connu 
avant le déluge et si rapproché, enlève aux Grecs, aux Chaldéens et aux Égyp- 
tiens la gloire qu'ils s'arrogent et que l'on veut encore leur accorder d'avoir 
les premiers trouvé ce calcul. (Calendrier calculé ou notions de l'ordre du 
calcul établi dans le Calendrier romain, depuis la correction de celui de Cé- 
sar. 1799. Brochure in-4% sans nom d'auteur ni d'imprimeur, imprimée à 
Saiut-Omer.) Les ancêtres des Mexicains avaient-ils eu connaissance des cal- 
culs des patriarches hébreux? 



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peut-être par leurs sages prédécesseurs les Toltèques , dans des 
computs si difficiles que , jusqu'à une époque comparativement 
récente , ils avaient déjoué les efforts des nations les plus éclai- 
rées de la chrétienté ». 

On a fait observer plus haut que les Mexicains, aussi bien que 
les Mayas, afin de compléter les trois cent soixante-cinq jours 
de l'année, prenaient les cinq premiers des vingt qui appartien- 
nent au mois ; il en résultait que l'année suivante commençait par 
le sixième, la troisième par le onzième, et la quatrième par le 
seizième, reprenant, pour la cinquième année, le premier jour, 
ce qui faisait qu'on avait toujours l'un après l'autre, dans le ca- 
lendrier yucatèque « Kan, Muluc, Hix et Cauac )), et, dans le 
mexicain, « ïochlli, Acatl, Tecpatl et Calli », en suivant l'ordre 
corrélatif de la semaine dans les treize nombres, ce qui fait donner 
à ces quatre jours le nom de porteurs de l'année ; en langue maya, 
c( Ocuch Haab ». Quant au sixième jour, ajouté dans les années 
bissextiles, il est probable qu'on le désignait par un signe et un 
nom particuliers, quoique les auteurs, en parlant de son interpo- 
lation, ne disent rien de sa dénomination. 

L'ensemble des dix-huit mois de l'année était représenté par un 
cercle ayant un nombre égal de divisions , où ils figuraient les 
symboles respectifs sous lesquels ou reconnaissait chacun des 
mois; c'est ce qu'on appelait, en mexicain, « Xiuhtlapohualli, » 
ou comput de l'année; au centre du cercle se montrait l'image 
du soleil. Sous la même forme se présentait le cycle ordinaire ou 
période de cinquante-deux ans, auquel les Mexicains donnaient 
le nom de « Xiuhmolpilli » ou ligature des années. Autour de 
cette image se montrait un serpent faisant quatre tours sur lui- 
même, un dans chaque partie du cercle, en commençant à la tête, 
dont la bouche recevait l'extrémité de la dernière inflexion. Ce 
cercle se trouvait ainsi partagé en quatre triadécatéridcs ou se- 
maines d'années, de treize chacune, à la tête descjuelles se pla- 
çaient les signes des jours initiaux des années. A l'est, dan§ le 



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Maya, se trouvait Kan; au nord, Muluc; à l'ouest, Hix, et au sud, 
Cauac. Chaque triadécatérido , suivant la tradition d'Oaxaca (l), 
avait une influence particulière sur les hommes et sur les choses : 
ainsi les années de l'est avaient la réputation d'être fertiles et sa- 
lubres; celles du nord étaient incertaines et variables; celles de 
l'ouest étaient favorables à la génération et à la multiplication hu- 
maines, quoique peu à la récolte des fruits de la terre. Quant à 
celles du sud , elles passaient pour des années de sécheresse et 
d'excessives chaleurs, et, dès la plus haute antiquité, on avait re- 
marqué que cette période avait été celle des plus grands désas- 
tres, de la famine, de la pesle et de la guerre; aussi la dépeignail- 
on, en général , sous la figure d'un monstre lançant des flammes 
par la gueule. 

La période des quatre indictions ou semaines d'années, à la- 
quelle on donnait, au Mexique, le nom de Xiuhmolpilli, recevait, 
dans l'Yucatan, celui de « Katun » (2), c'est-à-dire, pose de pierre : 
car, après les fêtes de la rénovation du feu, qu'on célébrait égale- 
ment dans cette contrée avec de grandes réjouissances , on in- 
crustait, dans le mur d'un édifice élevé à ce dessein, une pierre 
portant une inscription commémorative du renouvellement du 
cycle passé. De là le nom de la ville de Tixhualatun, située au 
centre de la péninsule, et qui paraît avoir été destinée, ancien- 
nement, à garder les archives monumentales (3); sa signification 
est exactement « le Lieu où l'on pose une pierre sur une autre. » 

On remarquera, d'ailleurs, que, jusqu'à l'entier achèvement du 
cycle de cinquante-deux ans , les jours initiaux des années ne re- 
tombaient jamais dans les mêmes nombres ; ceci permettait, en 
se les rappelant à la mémoire , de savoir immédiatement à quel 
moment du cycle on se trouvait, ce à quoi les inscriptions mar- 



(1) Burgoa, Geogr. Descrip., cap. 23. 

(2) Kalun, composé de Kat, pose on préseulation, et de tuv, pierre. 

(3) Cogolludo, Hibt. de Yucatau, lib. IV, eap 4. 



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quées dans le cercle aidaient encore au besoin. Le cycle, tel qu'il 
était tracé , leur servait également à signaler les jours fastes et 
néfastes, les fêtes qu'on célébrait dans les temples, tout l'ensemble 
des affaires religieuses , les prédictions sur la température et les 
phénomènes des diverses saisons. 

Si le chiffre treize était en honneur dans les computs des na- 
tions de l'Amérique Septentrionale , le quatre ne l'était guère 
moins. De même qu'il fallait , pour former le cycle , quatre pé- 
riodes de treize ans chacune, il en fallait treize de quatre ans, à 
la fin de chacune desquelles on célébrait de grandes fêtes au 
Mexique , en l'honneur du dieu de l'année Xiuhteuctli ; les mi- 
nistres des divers temples étaient soumis à un jeûne rigoureux, 
et on renouvelait le feu sacré, quoique avec moins de pompe qu'à 
la fin du cycle de cinquante-deux ans (1). 

De deux de ces périodes se composait le cycle majeur de cent 
quatre ans , auquel on donnait le nom de « Ce-Huehuetiliztli » , 
c'est-à-dire, une vieillesse ou un âge ; mais elle n'avait rien qui 
la signalât d'une manière particulière dans les peintures mexi- 
caines , et toujours on la trouvait divisée en deux cycles ou pé- 
riodes communes (2). Les Mayas, outre le Katun ordinaire, en 
avaient aussi un autre plus long et qui paraît avoir été tout à fait 
particulier à l'Yucatan. C'est à ces périodes qu'ils référaient les 
dates de leurs époques principales, ainsi que les événements no- 
tables de leurs histoires ; aussi leur donnaient-ils le nom d'« Ahau- 
Katun », ou époque royale. Il se composait de treize périodes de 
vingt-quatre années chacune, ce qui faisait en tout trois cent 
douze ans. Chaque période (ou Ahau-Katun) était divisée en deux 
parties : la première, de vingt ans, était renfermée dans un 
carré, et, à cause de cela, s'appelait « Amaytun » ou « Lamayté », 
ou bien encore « Lamaytun ». La seconde était de quatre ans ; 



(1) Sahaguu, Hist. de Nucva-Espana, lib. IV, iii Apeud. 
{■2) Gama, Descripciou de las dos piedras, etc., pag. 15. 



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elle servait comme de principe ou de piédestal à la première : de 
1 à son nom de « Chek-oc-Katun », ou « Leth-oc-Katun », c'est-à- 
dire, siège ou piédestal du Katun. Ces quatre années étaient con- 
sidérées comme intercalaires et sans existence réelle : c'était un 
temps fâcheux et de mauvais aug