(logo)
(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Open Source Books | Project Gutenberg | Biodiversity Heritage Library | Children's Library | Additional Collections

Search: Advanced Search

Anonymous User (login or join us)Upload
See other formats

Full text of "Histoire des trois premiers siécles de l'église Chrétienne"



'"*■ • 


; J^3^•v;^^- 


M-^'- 


. r'V-^'V. 


. V • 


''* '■t'_, .%' 



*A^λ* 



*2^:^ 



HISTOIRE DES TROIS PREMERS SIECLES 

DE L'ÉGLISE CHRÉTIENNE 



PARIS. — TYPOGRAPHIE DE CH. MEYRUEIS 

t :Î . B U F. CUJAS. — 18!'. 9. 






HISTOIRE lio 

DES TROIS PREMIERS SIÈCLES 

DE L'ÉGLISE CHRÉTIENNE 

PAR 

E. DE PRESSENSË 

TROISIÈME SÉRIE 
L'HISTOIRE DU DOGME 

f/fci Chrislus, ibi Ecclesia. 




PARIS 

LIBRAIRIE DE CH. MEYRUEIS, ÉDITEUR 

RUE DES SAINTS-PÈRES, 43-45 (PRÈS LA CHARITÉ) 

1869 

Tous droits réservés. 






\ 






it 



AVANT-PROPOS. 



Ce nouveau volume de mon Histoire des trois premiers 
siècles de l'Eglise chrétienne forme à lui seul la troisième 
série de l'ouvrage. C'est l'exposé complet des luttes de 
la pensée religieuse au second et au troisième siècle : 
l'hérésie d'abord, dans ses diverses fractions, puis les 
diverses écoles de la théologie chrétienne a cet âge de 
ferveur et de liberté. 

On se souvient peut-être du plan général du livre. 
Après avoir esquissé dans une vaste Introduction l'his- 
toire morale de l'ancien monde, pour avoir le droit de 
conclure que le christianisme primitif n'est pas simple- 
ment le produit du passé, mais qu'il a un caractère 
vraiment original, j'ai retracé ses destinées au siècle 
apostolique, qui est son époque créatrice. C'est l'ob- 
jet de mes deux premiers volumes. Les volumes sui- 
vants montrent la religion nouvelle engageant une 
lutte formidable avec tout ce qui l'a précédée, sans 
qu'elle néghge pourtant de rechercher les points de 
contact qui existent entre elle et les besoins supé- 
rieurs et permanents de l'humanité. Cette lutte se pour- 



Il AVAMT-PROPOS. 

suit d'abord sur le terrain des faits par la mission chré- 
tienne, par cet immense mouvement de propagande au- 
quel répond la persécution; cette histoire extérieure 
du christianisme fait l'objet de mon troisième volume. 
Mais l'ancien monde ne se contente pas de s'armer de 
la force brutale contre l'Eglise. Il tourne contre elle les 
ressources de sa culture philosophique, et il amène par 
ses attaques la formation de l'apologie chrétienne, dont 
j'ai reproduit les diverses tendances dans mon qua- 
trième volume. 

Le volume actuel nous fait assister à une lutte plus 
dangereuse. L'hérésie est un essai plein de hardiesse 
de ramener la doctrine évangélique dans le cadre des 
religions antérieures, tantôt en faisant disparaître ses 
contours arrêtés et son caractère si éminemment mo- 
ral dans un panthéisme vague et grandiose, tantôt en 
la marquant d'une empreinte judaïque. Grâce aux do- 
cuments que nous fournissent les découvertes de ces 
vingt dernières années, l'histoire des hérésies primi- 
tives est entièrement renouvelée. Ce n'est plus un 
chaos de rêves maladifs; on voit apparaître des sys- 
tèmes bien liés, souvent bizarres dans la forme, parce 
qu'ils reflètent un état singulier des esprits, où la méta- 
physique la plus subtile se mêle, comme dans l'Inde, à 
un symbolisme mythologique. J'ai consacré une por- 
tion considérable de ce volume à une exposition raison- 
née de ces doctrines étranges, qui ont exercé une 
grande influence sur la théologie chrétienne, surtout 



AVANT-PROPOS. m 

par voie de réaction. J'ai aussi donné un soin très- 
attentif à la litiérature apocryplie, qui abonde à cette 
époque; j\y ai cherché les premiers linéaments et 
comme la formation de la tradition orale qui, sur bien 
des points, s'est imposée à l'Eglise. 

Sous le feu des attaques multiples dont elle a été l'ob- 
jet pendant cette période, la pensée chrétienne est ap- 
pelée à se rendre compte de sa croyance. Etrangère 
encore à la discipline d'un Credo décrété, elle déploie 
une grande originalité dans ses créations dogmatiques. 
Je me suis efforcé de présenter ces premiers systèmes 
théologiques avec la plus scrupuleuse fidélité, de telle 
sorte que toutes les tendances pussent trouver leur pro- 
fit dans ce livre, au moins à titre de document parfaite- 
ment sincère. 

Il n'est pas de sujet plus digne d'intérêt pour tous 
ceux qui ne prennent pas en pitié les questions philoso- 
phiques, et qui ne voient pas qu'en méprisant ces hautes 
spéculations, ils méprisent la raison elle-même. En tout 
cas, nous avons ici un grand chapitre de l'histoire de 
l'esprit humain, qui a reçu du christianisme un ébranle- 
ment puissant et fécond. Je puis dire que je n'ai rien 
épargné pour le traiter convenablement. Toute mon ex- 
position est puisée aux sources originales; chaque texte 
est traduit à nouveau. J'ai cherché à éviter le plus pos- 
sible les termes d'école qui voilent la pensée et à re- 
produire ces systèmes si divers dans la langue philoso- 
phique courante. Je serais heureux si j'étais parvenu à 



IV AVANT-PROPOb 

mettre en lumière le caractère profondément iibéral de 
la spéculation chrétienne dans une période qui ignore 
l'asservissement intellectuel, et qui n'a jamais séparé 
l'autorité de la persuasion. C'est dans la liberté et par 
la liberté que la grande bataille du christianisme a été 
livrée et gagnée à son âge héroïque, au travers même de 
l'oppression extérieure et de la persécution. Je ne con- 
nais pas d'autre moyen de reconquérir le monde au- 
jourd'hui. 

Le dernier volume de mon Histoire^ qui sera con- 
sacré à la vie intérieure de l'Eglise et montrera la reli- 
gion nouvelle au foyer de la famille et aussi à l'heure de 
l'adoration et du culte, paraîtra, je l'espère, dans un 
délai rapproché. Il terminera ce vaste tableau du chris- 
tianisme primitif, commencé il y a vingt ans aux jours 
de la jeunesse vaillante, alors qu'on ne sait pas prévoir 
tous les obstacles qui se rencontrent dans une carrière 
si longue. 

Ce livre, traduit dans plusieurs langues, a reçu de 
bien précieux encouragements. Mon plus cher désir est 
de pouvoir en faire disparaître les imperfections qui 
m'ont été signalées ou que j'y découvre, afin de le 
rendre moins indigne de cette grande cause de la liberté 
chrétienne à laquelle j"ai donné ma vie. 

Edmond de Presseksé, D*^ Th. 

Paris, -27 septembre 1869. 



HISTOIRE 

DES TROIS PREMIERS SIÈCLES 

DE L'ÉGLISE CHRÉTIENNE 



TROISIÈME SÉRIE 

L'HISTOIRE DU DOGME 

LIVRE PREMIER 

L'HÉRÉSIE 

CHAPITRE 1 

LE GNOSTICISME 

§ 1. — Les caractères (jénéraux de la gnose. 

Nous avons décrit les grandes luttes de TEglise chré- 
tienne pendant les trois premiers siècles de notre ère. 
L'histoire du christianisme primitif est l'histoire d'un 
combat à outrance entre l'ancien monde et le nouveau 
culte qui vient d'apparaître en Judée. Il s'est poursuivi 
dans tous les domaines. La persécution est la pre- 

1 



2 OHIGINK ET CAKACTtKE DE LA GNOSE. 

mièrc et inévitable manifestation de cette lutte iormi- 
dable. Non -seulement la religion nouvelle repous- 
sait les principes constitutifs de la société paicnnc, et 
heurtait les préjugés du judaïsme dégénéré, mais encore 
elle était essentiellement conquérante. Elle ne se con- 
tentait pas de passer comme une étrangère au milieu 
d'une civilisation brillante et corrompue qu'elle eût 
d'ailleurs condamnée par sa seule présence, elle élevait 
la voix pour protester contre ses infamies ou ses fausses 
grandeurs. Ce n'était pas assez pour elle de refuser l'en- 
cens à l'idole, elle s'attaquait au faux dieu et démas- 
quait les turpitudes de son culte. Le plus humble de ses 
représentants était son témoin, son missionnaire, son 
soldat. Elle pratiquait en tout lieu et à toute heure l'a- 
postolat le plus actif et le plus large. Entre elle et l'an- 
cien monde l'opposition était radicale, absolue. Sans 
doute, delà part des chrétiens, il n'y eut que douceur et 
résignation, mais cette douceur même, sous le fer des 
bourreaux, faisait l'effet d'une provocation irritante 
dans une société fondée sur la violence. Le martyre, 
mêlant une résignation sublime à une invincible fidé- 
lité, était le saint défi de l'âme à la force brutale, et les 
plus fières résistances eussent été mieux tolérées que 
cette triomphante faiblesse où se révélait l'énergie in- 
domptable de la conscience. 

Ce combat terrible qui dura trois siècles, nous l'avons 
dépeint dans ses diverses phases jusqu'au jour où le 
glaive est tombé de la main des persécuteurs'. La lutte 

1 Voir mon Histoire des trois premiers siècles, 1" série. — La grande 



ORIGINE ET CARACTERE DE LA GNOSE. 3 

ne s'est pas seulement poursuivie sur les arènes et sur 
les échafauds. Elle a été aussi engagée dans le do- 
maine de la pensée. Le paganisme a attaqué la doctrine 
chrétienne par toutes ses voix, tantôt par les clameurs 
de la multitude et par les calomnies des carrefours, 
tantôt par les sarcasmes des fins moqueurs tels que 
Lucien, tantôt par tout l'appareil philosophique des 
Celse et des Porphyre. II a fait plus, il a élaboré des 
systèmes nouveaux dans lesquels il s'efforçait de 
vaincre l'Evangile avec ses propres armes, en lui fai- 
sant d'habiles emprunts. Nous avons essayé de repro- 
duire la réplique tour à tour savante et éloquente oppo- 
sée à ces agressions multiples par l'apologie chrétienne 
des premiers âges telle qu'elle se formulait à Carthage, 
à Alexandrie ou à Rome. 

Nous abordons aujourd'hui des attaques plus dange- 
reuses et plus perfides, celles de l'hérésie qui ajoutèrent 
les périls d'une guerre intestine et civile en quelque 
sorte à ceux des luttes formidables du dehors. En réalité, 
c'est toujours le même ennemi, mais subtil et déguisé ; 
c'est toujours l'ancien monde, mais cette fois il veut 
étouffer la religion nouvelle en l'embrassant. Si elle ne 
se fut pas délivrée de cette étreinte, elle était à jamais 
compromise, car elle y eût perdu ce qui fait son essence 
et son principe vital. Je sais que l'on nous conteste le 
droit de qualifier ainsi les tendances qui furent si vi- 
vement combattues par les premiers Pères. La dési- 
gnation même d'hérésie semble une atteinte portée à la 

lutte du christ ianisyne contre le paganistne. — Les mart>jrs et les apolo- 
gistes. 



4 ORIGINE ET CARACTÈRE DE LA GNOSE. 

liberté de conscience et de pensée, ^'ous ne pouvons 
partager ces scrupules, car ils n'iraient à rien moins 
qu'à enlever au christianisme tout caractère distinctif. 
Sans doute, aux époques ultérieures, quand l'Eglise, 
devenue une hiérarchie, fut unie à l'empire et qu'elle 
lui confia la garde de son Credo ^ la désignation d'hérésie 
acquit une gravité nouvelle, elle fut le fait d'une auto- 
rité arbitraire souvent tvranuique et amena trop souvent 
à sa suite la répression matérielle. Il eu est tout autre- 
ment dans la période qui précède les grands conciles et 
les pénalités civiles pour cause d'erreur. L'Eglise est une 
libre association ; il y a tout profit à se séparer d'elle. La 
polémique contre l'erreur n'a d'autres ressources que 
la pensée et le sentiment. Un type doctrinal uniforme 
n'a pas encore été élaboré ; les divergences secondaires 
se produisent en Orient et en Occident avec une entière 
liberté, la théologie n'est point liée à d'invariables for- 
mules. Si au sein de cette diversité apparaît un fonds 
commun de croyances, n'est-on pas en droit d'y voir 
non pas un système formulé et composé par les repré- 
sentants d'une autorité d'école, mais la foi elle-même , 
dans son instinct le plus sûr et sa manifestation la plus 
spontanée? Si cette même unanimité qui se révèle dans 
les croyances essentielles, se retrouve pour repousser 
telles ou telles tendances, ne serons-nous pas en droit 
de conclure que ces tendances étaient en désaccord fla- 
grant avec les principes fondamentaux du christia- 
nisme? Cette présomption ne se transformera- t-elle pas 
en certitude si nous reconnaissons, dans la doctrine 
universellement repoussée par l'Eglise, les traits carac- 



ORIGINE ET CARACTÈRE DE LA GNOSE. 5 

téristiques de Tune des religions du passé? Pour dire 
que le gnosticisme ou Tébionitisme sont des formes légi- 
times de la pensée chrétienne, il faut dire hardiment 
qu'il n'y a pas de pensée chrétienne, ni de caractère 
spécifique qui la fasse reconnaître. Sous prétexte de l'é- 
largir on la dissout. Personne, au temps de Platon, n'eût 
osé couvrir de son nom une doctrine qui n'eût pas fait 
place à la théorie des idées, et Ton eût excité les justes 
moqueries de la Grèce, en voulant faire d'Epicure ou de 
Zenon un disciple de l'Académie. Reconnaissons donc 
que s'il existe une religion ou une doctrine qui s'appelle 
le christianisme, elle peut avoir ses hérésies. 

Le mot d'hérésie a en lui-même une très-belle signifi- 
cation, puisqu'il veut dire le libre choix appliqué à une 
doctrine. 

Au point de départ la religion nouvelle fut appelée 
une hérésie par les Juifs \ qui désignaient déjà de ce 
nom les divers partis ou les diverses sectes. En effet 
pour l'orthodoxie de la synagogue le christianisme méri- 
tait l'excommunication, car il s'attaquait à son principe 
vital. Les apôtres ont appliqué la même désignation aux 
tendances qui, soit du point de vue judaïque, soit du 
point de vue de la spéculation païenne, atténuaient gra- 
vement la foi véritable en Jésus-Christ-. Les Pères ont 
fait un usage identique du mot d'hérésie. Pour nous 
comme pour eux il doit s'entendre des doctrines qui sur 
un point capital sont en contradiction flagrante avec le 
christianisme primitif. Dans le second et le troisième 

» Actes XXIV, 5. 

2 Gai. V, 20. Titelll, 10. 



ORIGINE ET CARACTÈRE DE LA GNOSE. 

siècle riiérésie est toujours une réaction, soit dans le 
sens juif, soit dans le sens païen. Aussi raraène-t-elle 
dans une sphère plus intime, plus près du centre, la 
même lutte qui a été engagée entre l'Evangile et l'an- 
cien monde sur le terrain des faits et sur celui des idées. 
La réaction païenne fut de beaucoup la plus importante. 
L'hérésie issue du judaïsme fut timide et insignifiante 
ou bien débordée par l'hérésie issue du paganisme. C'est 
donc de celle-ci que nous devons nous occuper en pre- 
mière ligne'. Nous avons retracé ses obscures origi- 
nes dans la partie de ce livre consacrée au siècle apos- 
tolique. Au second siècle elle sort de la période 
d'élaboration plus ou moins confuse, elle devient une 
grande école, elle oppose autel à autel. Le moment est 
venu de caractériser ce puissant mouvement d'esprit, 
qui suscita tant de périls à l'Eglise. 

Le gnosticisme a beau se diviser en nombreuses 
écoles; il a un caractère dominant qui ne se dément ja- 
mais; son nom seul suffit pour l'indiquer. Le mot de 

1 Les sources principales pour l'élude du gnosticisme sont : 1" les écrits 
d'Irénée, d'Epiphane et dcThéodoret {De lixretic. fabulis) contre les hé- 
résies. 2° Les écrits des Pères, à commencer par ceux d'Alexandrie. L'his- 
toire d'Eusèbe est très-importante à cause des citations. 3" Les Philoso- 
phoumena (édition Dunker et Schneidewin, Gœttingue, 18S5), qui nous 
donnent pour la première fois le texte même de Basilidès et de Valentin. 
C'est un document capital auquel nous reviendrons constamment. 4° La 
Pistis Sophia, espèce de poëme gnostique, récemment retrouvé. Edition 
Petermann. Berlin, 1853. 5° En fait d'écrits modernes, nous rappellerons, 
à part les histoires générales de l'Eglise et du dogme que nous citons, la 
monographie de Néander, Genetische Eniwickel. der vornehmst. gnostisch. 
Système, 1818; l'essai remarquable de Rœssel,son disciple, publié dans 
ses Œuvres posthumes [Theol. Schn'f., Berlin, 1847); le grand livre de 
Baur : Die christliche Gnosis, Tubingue, 1835; VHistoire critique du 
gnosticisme, par M. Matter, 1828-1845. Tous ces ouvrages sont insuffi- 
sants à cause des sources nouvelles. 



ORIGINE ET CARACTÈRE DE LA GNOSE. 7 

gnose se trome déjà dans les écrits apostoliques, mais il 
y désigne simplement la connaissance approfondie de la 
vérité chrétienne ' . Dans l' épître de Barnabas, il revêt une 
acception qui le rapproche du sens nouveau qu'il prit au 
deuxième siècle, car il s'entend d'une interprétation allé- 
gorique de l'Ancien Testament qui dépasse le sens litté- 
ral". De là à la spéculation hardie qui remanie les textes 
à sa guise, il n'y a qu'un pas. Le guosticisme tend tou- 
jours à faire prédominer l'élément delà connaissance 
sur celui de la vie morale ; il transforme la religion en 
tliéosophie. S'il se fût borné à chercher la satisfaction 
de la pensée par l'étude approfondie de la révélation, 
sa tentative n'eût rien eu que de légitime. Le christia- 
nisme n'est pas une religion d'obscurantisme, il donne 
au contraire une puissante impulsion à l'intelligence, il 
agrandit son domaine en lui ouvrant l'infini du monde 
divin et invisible, et, s'il la laisse toujours écrasée de- 
vant une vérité qui le surpasse comme le ciel surpasse 
la terre, il ne la fait plier que sous le poids des ri- 
chesses. La foi aboutit à la science, car il n'est pas pos- 
sible que l'homme tout entier, pensée, cœur et cou- 
science, ne s'efforce de s'assimiler le divin objet de sa 
croyance. Il y a une gnose chrétienne de bon aloi dont 
le rôle a été considérable dans le développement de 
l'Eglise; la théologie est précisément cette connaissance 
qu'il faut ajouter à la foi, d'après le précepte apostoli- 
que. Mais pour conserver son vrai caractère, elle doit 
se garder de tourner à la spéculation pure et ne jamais 

1 1 Cor. VllI, 1; 2Cor. VIII, 7. 

2 Ep. BarnnI)., c. 2, 9, 10. 



8 ORIGINE ET CARACTERE DE LA GNOSE. 

tomber dans l'ésotérisme qui réserve à quelques initiés 
une doctrine secrète. Le christianisme est une manifes- 
tation divine , une libre et souveraine intervention de 
Dieu dans l'histoire ; avant d'être une idée, il est un 
fait; l'histoire devance le système. C'est une religion po- 
sitive bien plus que théorique, une glorieuse assistance 
pour une détresse désespérée, un grand relèvement. Il 
part d'une réalité désolante, la chute, pour aboutir à 
une réalité magnifique, la rédemption. De là son carac- 
tère éminemment moral ; il se meut dans la sphère vi- 
vante des forces libres et personnelles dont aucune dia- 
lectique ne prévoit ni n'enchaîne l'essor. Il pose donc 
avant tout de grands faits qui ne sont pas le produit 
d'un syllogisme, puisque la liberté, soit en l'homme, soit 
en Dieu, échappe au réseau des raisonnements, et qu'il 
est de son essence de se révéler comme une force spon- 
tanée. Ce caractère moral et historique du christianisme 
est précisément ce qui le rend accessible à tous les 
liommes, au travers des différence de culture intellec- 
tuelle, puisqu'il fait appel avant tout au cœur et à la 
conscience, à ce qu'il y a de plus fondamental et de 
plus universel dans l'âme. C'est ce qui explique cette 
grande et triomphante parole du Christ : « Je te rends 
grâce, ô Dieu, de ce que tu as caché ces choses aux 
sages et aux intelligents et que tu les as révélées aux en- 
fants. » Une religion qui ne serait que pour les sages et 
les intelligents, ne serait qu'une spéculation abstraite, 
propre à amuser les fins esprits capables de s'élever sur 
ces hauteurs glacées ; elle ne serait pas une manifestation 
divine tombant sous le sens ou sous l'intuition immé- 



LA RELIGION TRANSFORMÉE EN SCIENCE. 9 

diate du cœur humain, qu'il batte sous la bure ou sous 
la pourpre, sous le sarrau du paysan ou sous le man- 
teau du philosophe. Jésus-Christ pouvait à bon droit se 
glorifier de cette divine popularité de sa doctrine ; car 
c'était là un fait entièrement nouveau. Avant lui, tout 
système qui s'était élevé au-dessus des grossières su- 
perstitions du paganisme n'avait été qu'une philosophie 
abstraite et obscure, réservée à un petit nombre de 
disciples. 

Voilà ce que le gnosticisme cherchait à ressusciter 
dans l'Eglise. Pour lui, la connaissance était tout; 
par conséquence le christianisme était affaire de savoir , 
une science pour quelques initiés. Il y avait là un ren- 
versement total de l'Evangile, et qui allait bien plus 
loin que la prédominance exclusive accordée à un élé- 
ment sur un autre. En effet, la religion n'est absolument 
transformée en science, que quand on part d'une notion 
fataliste de l'univers. Si tout est invariablement réglé 
et se meut d'après des lois inflexibles, il nous suffit de 
connaître la machine et la place que nous y occupons à 
titre de rouages. Au conlraire, s'il existe un monde mo- 
ral, si la liberté divine fait appel à la liberté humaine, 
connaître est peu, il faut obéir et se donner. Certes, 
l'opposition entre les deux conceptions de la religion 
est complète; à vrai dire, c'est l'opposition entre la 
spéculation fataliste du naturalisme païen et la foi vi- 
vante et libre d'une religion véritable. 

Ainsi déjà, par sa tendance uniquement intellec- 
tuelle, le gnosticisme abandonne le noble drapeau du 
spiritualisme chrétien et revient au dualisme qui a été 



40 L'ÉSOTÉllISME DE LA GNOSE. 

la malédiction de rancien monde. Nous verrons à quel 
point il a été fidèle à son principe et avec quel art sou- 
vent perfide il a ressuscité les vieilles erreurs qui avaient 
conduit à sa ruine la civilisation la plus Ijrillante. De 
ce premier caractère, tout spéculatif, résultait Tésoté- 
risme orgueilleux qui reconstituait l'aristocratie intel- 
lectuelle et relevait la barrière devant les simples et les 
enfants. Il se trouvait en définitive que le privilège 
tournait au détriment de ceux qui s'en targuaient, car ce 
fruit exquis qu'ils avaient prétendu cueillir sur les plus 
hautes branches de l'arbre de la science, n'était plus 
qu'une écorce aride dans leur main. Mieux valait le 
pain fortifiant rompu largement aux multitudes qui se 
pressaient sur les pas du Christ! 

La prédominance de l'élément intellectuel et spécu- 
latif dans le gnosticisrae ne doit pas nous le faire pren- 
dre pour une simple école philosophique, du moins au 
sens moderne. On se trompe quand on n'y voit qu'une 
philosophie de la religion ' . Nous sommes ainsi repor- 
tés à des conceptions trop modernes et qui ne répon- 
dent pas à l'époque troublée qui vit naître avec la gnose 
prétendue chrétienne tant d'autres systèmes analogues. 
La philosophie, surtout depuis Descartes, se présente à 
nous comme entièrement distincte de la poésie par la 
sévérité de ses méthodes et la rigueur de ses déduc- 
tions. Elle peut bien s'efforcer de plier à ses systèmes 
les symboles d'une religion déjà établie et avec laquelle 
elle doit compter. C'est ce qu'a tenté de nos jours l'iié- 
gélianisme avec une singulière hardiesse d'interpréta- 

* C'est là l'idée de Baur dans son remarquable travail sur la gnose. 



SON MYSTICISME RELIGIEUX. U 

tion. Mais la philosophie ne crée pas de nouveaux sym- 
boles, ou si elle en créait, ils seraient pour elle de 
simples métaphores qu'elle ne prendrait pas au sérieux. 
Les diverses provinces de l'esprit humain sont aussi 
distinctes que les divers pays ; leurs frontières sont 
nettement séparées. L'imagination ne se mêle pas à la 
spéculation ou du moins elle ne lui prête que des types 
plus ou moins transparents. Il eu était bien autrement 
au premier âge de l'ère chrétienne. La religion et la 
philosophie païennes, reposant, il est vrai, sur une base 
identique, se confondaient constamment. Le style clas- 
sique, aux formes limpides et arrêtées, avait tout aussi 
bien disparu dans le monde intellectuel que dans celui 
de l'art. L'Orient submergeait de toutes parts lOccident 
avec ses mythes, sa poésie grandiose et ses cultes bizar- 
res. Delà un état d'esprit singulier que nous avons beau- 
coup de peine à nous représenter. L'impossible n'existe 
plus pour la pensée, celle-ci est enivrée du philtre de la 
grande déesse qui, sous le nom d'Isis, de Cybèle ou de 
Diane d'Ephèse, n'est pas autre chose que la nature di- 
vinisée; mettant l'infini en bas et non en haut, elle veut 
l'y trouver à tout prix, et elle s'efforce d'animer l'idole, 
comme Pygmalion cherchait à réchauffer son marbre ; 
elle attribue à la nature le pouvoir créateur, elle lui 
suppose des forces cachées, mystérieuses , capables de 
produire la vie universelle. Elle s'imagine les voir à 
l'œuvre comme ces esprits primordiaux que Faust con- 
templait, « tissant la robe vivante de la divinité sur le 
bruissant métier du temps. » C'est ainsi que le natura- 
lisme le plus absolu touclie à la magie et à la théurgie, 



12 LE NATURALISME DE LA GNOSE. 

et se plonge dans un rêve fantastique où les visions les 
plus étranges sont prises pour des réalités et succèdent 
aune dialectique abstraite et serrée. 

Il faut connaître ce qu'on peut appeler la pathologie 
intellectuelle de cette époque, unique dans l'histoire, 
pour apprécier et même pour comprendre l'apparition 
d'un phénomène tel que le guosticisme. 11 n'est que 
l'une des manifestations spéciales d'un mouvement bien 
plus général, ou plutôt il est le contre-coup de ce mou- 
vement au sein du christianisme. Le deuxième et le 
troisième siècle de notre ère subirent largement ces in- 
fluences combinées de la philosophie et de la religion 
qui avaient pour résultat une sorte de naturalisme 
mystique dont il faut expliquer la filiation. Les religions 
de la nature, après avoir ouvert le cycle du paganisme 
devaient le fermer, car, livré à lui-même, l'homme ne 
s'en affranchit jamais complètement; l'âme pressent et 
demande un Dieu plus grand et plus saint ; elle s'élève 
parfois jusqu'à lui d'un coup d'aile, mais elle ne peut 
à elle seule se maintenir sur ces hauteurs sacrées ; elle 
retombe bientôt sous l'empire des forces naturelles et 
revient à son premier culte, mais elle lui revient attris- 
tée, inquiète. Ce n'est plus l'enchantement naïf et plein 
de fraîcheur qui respire dans les hymnes des Védas. La 
note mélancolique vibre de préférence comme à la fin 
d'un gai festin à Rome et à Athènes, alors que la cou- 
ronne des convives tombait fanée à leurs pieds. 
L'homme ne se contente plus du phénomène naturel, de 
la brillante et féconde aurore, de la pluie fertilisante 
et du feu « qui frémit sur le foyer comme un oiseau 



LE NATURALISME SOUVERAIN EN ORIENT 13 

doré. » Il veut, sous le phénomène, atteindre la cause 
cachée, profonde, immense d'où tout émane ; il tombe 
dans un panthéisme accablant qui le met en présence 
non d'un Dieu vivant, mais d'un abîme béant où rien 
ne commence ni ne finit, mais où tout passe et se perd 
dans un incessant devenir. La religion de l'Inde, sur- 
tout sous sa forme définitive qui est le bouddhisme, avait 
donné l'expression la plus parfaite au naturalisme pan- 
théiste, elle en avait trouvé le dernier mot. Aussi son 
influence fut-elle grande dans un temps où les antiques 
barrières qui séparaient les peuples s'abaissaient par- 
tout. Elle l'emportait incontestablement sur le parsismc 
qui se prêtait moins à l'ascétisme et à l'extase que l'on 
considérait de plus en plus comme les deux ailes capa- 
bles d'élever l'âme au-dessus du périssable et du chan- 
geant. Du reste, la religion de Zoroastre elle-même ten- 
dait à se modifier comme nous l'avons vu en retraçant 
le développement qu'avait pris le culte de Mithra. La 
religion gréco-romaine, surtout en Asie Mineure et en 
Egypte , s'était largement pénétrée du panthéisme 
oriental; elle le traduisait à sa manière, grâce à l'élas- 
ticité de ses mythes. Le judaïsme n'était pas demeuré 
étranger à un mouvement si vaste; même sur la terre 
des prophètes, devant le sanctuaire où étaient déposées 
toutes les traditions nationales, il avait respiré l'air qui 
avait passé sur les grandes forêts de l'Inde. L'essé- 
nisme était une sorte de bouddhisme juif qui transpor- 
tait dans les solitudes brûlées de la mer Morte la même 
soif d'anéantissement. 

La philosophie du temps, celle du moins qui ne se 



1 i LE NATURALISME DANS LA PHILOSOPHIE DU TEMPS. 

contentait ni de répicurisrae, ni du doute universel de 
la nouvelle Académie, s'eflbrcait de réduire en système 
ce naturalisme panthéiste, et il avait a son service ce 
merveilleux instrument de la dialectique des Platon et 
des Aristote que la grande école classique lui avait lé- 
gué. Nous avons déjà dépeint ailleurs le grand mouve- 
ment alexandrin qui aboutit au néo-platonisme et que 
l'on peut considérer comme un mouvement parallèle au 
gnosticisme, car il est issu des mêmes préoccupations 
et révèle la même tendance ; il est au platonisme ce que 
la gnose a été au christianisme , avec cette différence 
que le système de Platon se prêtait infiniment mieux, 
que lEvangilc à une pareille interprétation, grâce à l'é- 
lément oriental qui le pénétrait; il suffisait d'en retirer le 
souffle moral pour le faire aboutir à une théosophie tout 
asiatique. Plutarque lui-même appartenait à la même 
tendance. Ce fils de la Grèce qui semble avoir pris à 
tâche de recueillir précieusement tous les trésors de la 
culture classique, est en réalité un transfuge de l'Occi- 
dent ; il n'a gardé que les souvenirs glorieux du patrio- 
tisme et la langue lumineuse de sa patrie. En réalité 
c'est un Oriental complet au point de vue philosophi- 
que. Le Dieu véritable pour lui est uu Dieu caché, pro- 
fond, que nulle créature ne peut connaître, si bien 
qu'une divinité iutermédiaire qui lui parait symbolisée 
dans la déesse Isis lui a été nécessaire pour organiser la 
matière. L'âme ne le rejoint que par l'extase ou la con- 
templation en se dégageant de tout ce qui est corporel ' . 

' Ritter, Histoire de la philosophie ancienne, traduction Tissot; t. IV, 
p. 416, 417. 



IL RÈGNE SURTOUT A ALEXANDRIE. 15 

On sait quel développement Plutarque a donné à la 
théorie des divinités secondaires et des démons. Il n'y 
a pas jusqu'aux stoïciens, ces hommes de la ficre ré- 
sistance qui semblent aux antipodes du despotique 
Orient, qui n'aient à leur manière développé le thème 
du naturalisme panthéiste et fourni des éléments aux 
élucubrations du gnosticisme. En unissant la matière et la 
raison dans le premier principe des choses, ils ouvraient 
la voie à toutes les combinaisons de l'émanation. Mais 
le grand précurseur du gnosticisme a été Philon, car 
sectateur d'une religion monothéiste, de celle précisé- 
ment qui a préparé le christianisme, il a dû lui faire 
subir une élaboration toute semblable à celle qui a'été 
nécessaire pour traduire l'Evangile en théosophie orien- 
tale. Nous n'avons pas à revenir sur une doctrine dont 
nous avons retracé les lignes principales. Partant elle 
aussi du Dieu caché, insaisissable, sans aucun contact 
avec le fini, elle développait avec prédilection la théorie 
des divinités intermédiaires qui, par voie d'émanation, 
arrivaient à produire le monde inférieur que le Dieu 
suprême ne saurait même toucher. C'était là ce monde 
du Verbe ou des idées, qui ne parvient jamais à la réa- 
lité de l'existence personnelle, malgré toutes les méta- 
phores éclatantes ou grandioses de Philon. Il concluait 
comme tout l'Orient à l'ascétisme, voulant que, « comme 
la cigale se nourrit de rosée, l'àrne vécût d'extase. » Il 
avait beau épuiser les textes sacrés, et emprunter à 
l'Ancien Testament ses plus magnifiques images : il n'en 
reniait pas moins l'esprit, en substituant le salut par la 
connaissance et par la contemplation à la réconciliation 



16 PHILON PRÉCURSEUR DU GNOSTICISME. 

morale, jQgurée et annoncée par toutes les voix prophé- 
tiques. Le système de Philon était un véritable gnosti- 
cisme juif. Aussi son système combiné avec les élé- 
ments divers que nous avons rapidement indiqués, se 
retrouve-t-il en substance dans toutes les variations de 
la gnose. 

Si nous cherchons à discerner dans celle-ci les divers 
affluents qui s'y sont mêlés, nous reconnaîtrons les 
trois grandes tendances de l'époque: l'hellénisme, l'o- 
rientalisme et le christianisme. Au premier, la gnose a 
pris son nom et ce caractère purement intellectuel qui 
réduit la religion à n'être plus qu'une spéculation de 
l'intelligeuce. Au second, elle a emprunté son natura- 
lisme panthéiste tout pénétré d'une sombre tristesse et 
d'un amer désespoir. Au troisième, elle a dérobé pour 
le transformer et le dénaturer la notion de la rédemp- 
tion; c'est là précisément ce qui distingue la gnose 
chrétienne de la gnose philonienne. On sent que la 
grande crise évangélique s'est produite entre les deux 
doctrines; il n'est plus possible de se contenter d'une 
simple explication de l'univers comme dans les livres 
du Juif d'Alexandrie. L'œuvre du Christ a produit un 
ébranlement immense dans les esprits. Il faut à tout 
prix la faire rentrer dans un système qui a la prétention 
d'interpréter l'Evangile, et si ce système demeure en- 
taché d'un incurable panthéisme, il devra se consumer 
en vains efforts pour dépouiller de son caractère pro- 
pre la religion de l'amour et de la liberté. Il fera de la 
rédemption ce que Philon a fait de la libre création; il 
la réduira à un simple fait cosmologique. 



LA GLOSE ABOUTIT AU DOCKTISME. il 

Avant d'aborder la classification et l'exposition des 
divers systèmes gnostiques nous devons encore relever 
deux caractères généraux qui leur sont communs. Ils 
inclinent tous vers le Docétismc ; ils tendent à faire éva- 
nouir la réalité sensible dans une vaine apparence 
(Aû'Ha). C'est une conséquence naturelle des principes 
dualistes. Rattachant le mal à l'élément corporel, ils ne 
sauraient admettre que le Rédempteur ait aucun con- 
tact avec la matière; il ne doit lui emprunter qu'une 
ombre impalpable, une forme fantastique et plus qu'aé- 
rienne. Ni l'incarnation ni la crucifixion ne sauraient 
être admises sérieusement dans le gnosticisme. Mais ce 
n'est plus seulement l'élément corporel qui est opposé 
au bien absolu, c'est encore tout ce qui est fini, limité, 
transitoire. Les réalités contingentes n'ont aucune va- 
leur, les êtres individuels sont comme l'écume qui se 
forme sur l'Océan et qui doit s'y fondre. Rien n'im- 
porte, si ce n'est l'idée, la gnose, le mot de l'énigme 
universelle; l'histoire n'en est que l'expression mobile 
et fuyante. De là le second caractère commun à tous les 
systèmes gnostiques, le mépris de l'histoire qui devient 
une sorte de parabole ou de mythologie destinée à tra- 
duire en symboles le monde idéal. Ainsi se trouve ex- 
pliqué le symbolisme vraiment effréné du gnosticisme. 
Il s'imagine avoir agrandi l'Evangile parce qu'il en a 
démesurément élargi le cadre et en a fait le drame de 
l'univers, et il ne voit pas qu'il Ta rabaissé de toute la 
hauteur qui sépare la physique de la morale puisqu'il 
n'est plus qu'une théogonie à la façon d'Hésiode. ISon- 
seulement il s'empare des faits pour les modeler à son 

2 



18 LA GNOSE SE JOUE DE L'HISTOIUE ET DES TEXTES. 

gré, mais il ne se joue pas moins des textes, grâce à 
un perpétuel système d'allégories qui donne pleine car- 
rière à l'imagination. Quand on infuse dans les mots le 
sens qu'on désire y trouver, ils se prêtent à toutes les 
inventions de l'esprit ; on les traite comme les pièces 
d'un damier. 

En usant d'une exégèse aussi arbitraire, les gnostiques, 
comme le leur reprochait Irénée, « déchiraient les 
membres de la vérité *. » « Ils sont semblables, ajoutait- 
il, à un homme qui possédant l'image d'un roi, faite par 
un grand artiste avec des pierres précieuses, détache- 
rait ces pierres précieuses, et par une disposition nou- 
velle, eu tirerait maladroitement l'image d'un renard 
ou d'un chien, tout en prétendant qu'il a conservé la 
noble figure parce qu'il met sous nos yeux les mêmes 
joyaux. « 

fidèle à l'éclectisme du temps, le gnosticisme rece- 
vait de toutes mains les symboles et les allégories ; il 
puisait aussi bien aux sources païennes, qu'aux livres 
sacrés des Juifs et des chrétiens. Le thème fondamental 
de tous ces systèmes est la production de l'existence 
finie et contingente par voie d'émanation ou bien par 
le mélange du principe divin avec la matière éternelle ; 
les êtres devenus multiples font retour à l'unité primi- 
tive ; la parcelle divine qu'ils renferment, retourne à 
son foyer. Entre la sphère du divin et la sphère de la 
matière s'étend la région des puissances intermédiaires 
qui servent de chaînons entre les deux mondes; c'est la 

* A'JOVCSi; "cà [fÀX'f] TYÎç (xAYjÔâîaç. [Contra hxres., 1,1.) 



LE SYMBOLISME DE LA GNOSE. 19 

région du psychique. Le panthéisme naturaliste varie 
ses formes à l'infini, mais il n'a pas d'autres données 
essentielles que celle-là. 

Les principaux symboles qui sont destinés à recou- 
vrir ce fond universel de la gnose peuvent être rame- 
nés à quelques types prédominants. Les religions de la 
nature avaient divinisé tout d'abord les astres, à cause 
de l'influence si grande qu'ils exercent sur notre planète, 
le soleil fut longtemps la grande divinité de l'Asie, et 
comme le brûlant foyer d'où la mort émane comme la 
vie. Les mythes sidéraux jouent également un rôle im- 
portant dans le gnosticisme ; les astres sont pour lui 
comme les dieux inférieurs, présidant au monde du 
changement et de la matière. Le nombre est le principe 
d'ordre et d'harmonie le plus élémentaire et le plus ap- 
parent dans la vie de la nature; il révèle la mesure et 
presque la pensée. Le paganisme oriental a été amené 
aux calculs compliqués de l'astrologie d'où il croyait 
pouvoir déduire la règle de nos destinées. La philoso- 
phie pythagoricienne a été tout entière construite sur 
cette base. Nous verrons combien les gnostiques ont 
développé ce qu'on peut appeler la mythologie des nom- 
bres et quelle place ont occupée, dans leurs .systèmes, 
les ogdoades, les hebdomades et toutes les combinai- 
sons numériques. L'anthropomorphisme est le plus na- 
turel de tous les symboles , aussi a-t-il figuré en pre- 
mière ligne dans la plupart des religions idoLàtres , 
longtemps avant qu'il eût subi l'éclatante et poétique 
transformation de l'humanisme grec. D'ailleurs le natu- 
ralisme panthéiste est comme obsédé d'un rêve volup- 



20 LE SYMBOLISME DE LA GNOSE. 

tueux ; il graiite tout entier autour de la jouissance 
matérielle et il ne se lasse pas de se la représenter à 
lui-même par les plus grossiers symboles. Transportant 
le rapport des sexes dans la sphère divine , il ne conçoit 
ses divinités que par couples ou sygies. Il a beau se 
raffiner dans le cours des siècles, il ne se transforme pas 
véritablement. Aussi le retrouvons-nous dans la gnose 
prétendue chrétienne avec les mêmes préoccupations, 
reportant dans les vides régions de l'absolu les relations 
sexuelles qui avaient déparé toutes les mythologies an- 
tiques : ce qui n'empêche pas le gnosticisrae de butiner 
largement dans ces mythologies tour à tour impures ou 
gracieuses, pour enrichir ses allégories. Au judaïsme il 
emprunte l'échelle lumineuse où les anges montent et 
descendent pour y dresser dans les espaces immenses 
les degrés des émanations qui de l'abîme silencieux des- 
cendent jusqu'à l'existence multiple et diffuse de la ma- 
tière. L'Ancien Testament lui fournira également, mais 
pour le travestir indignement, le Dieu qui a produit no- 
tre monde et tous les êtres d'ordre inférieur qui s'agi- 
tent dans sa poussière. La notion de rédemption, non 
moins défigurée que celle de la création, est prise à l'E- 
vangile, et l'histoire de Jésus devient le plus travaillé, 
le plus riche et aussi le plus faussé des symboles de la 
gnose ' . Ainsi les quatre sources principales de la sym- 
bolique des gnostiques, sont l'astrologie, les combinai- 
sons numériques, l'anthropomorphisme et l'histoire des 
religions. 

1 Voir sur cette symbolique du gnosticisme, Baur, Die christliche 
Gnosist p. 230-240. 



CLASSIFICATION DES SYSTÈMES GNOSTIQUES. 21 

Telle est dans ses traits généraux la langue parlée 
dans ces écoles qui sont en même temps des sanctuai- 
res, caries symboles n'y sont pas de simples métapho- 
res ; ils sont pris au sérieux ; l'imagination échauffée s'en 
empare, l'esprit en proie à ces excitations maladives ne 
distingue plus entre la chose signifiée et le signe con- 
ventionnel; le gnostique croit à celui-ci comme le 
Cananéen croyait à son Baal et l'Egyptien à son bœuf 
Apis. 

On a essayé à plusieurs reprises d'établir une classifi- 
cation rigoureuse entre les divers systèmes gnostiques. 
Les uns ont cherché un principe de division dans leur 
origine historique et nationale * ; mais dans un temps de 
syncrétisme universel où toutes les frontières s'abais- 
sent, une différence de nationalité ne suffit pas pour 
constituer une différence de tendances, d'autant plus 
que le gnosticisme n'a pris naissance que dans des con- 
trées également soumises à l'influence orientale. D'au- 
tres, identifiant la gnose avec la philosophie de la reli- 
gion, l'ont divisée en trois principales écoles, selon la 
place accordée par chacune d'elles à l'une des trois 
grandes formes religieuses du passé. Nous aurions d'a- 
bord les systèmes qui , tels que ceux de Basilidès et 
de Yalentin, ont reconnu une certaine légitimité aux 
cultes du passé et une évolution graduelle de la con- 
science religieuse. Nous aurions ensuite ceux qui n'ac- 
ceptent qu'une seule des religions anciennes, à savoir 
le judaïsme; ce serait le gnosticisme des Clémentines. 

1 C'est la théorie du savant ouvrage de M. Matter. 



n LA NOTION DU DÉMIURGE EN EST LA BASE. 

Nous aurions enfin la doctrine des Ophites et celle bien 
supérieure de Marcion, pour qui la vérité ne commence 
qu'avec Jésus-Christ, et qui ne voit qu'erreurs monstrueu- 
ses dans tout ce qui l'a précédé ^ Cette classification a le 
tort de trop considérer le gnosticisme comme un simple 
mouvement philosophique et pas assez comme un mé- 
lange de religion et de spéculation. La division la plus 
raisonnable des systèmes gnostiques nous semble celle 
qui tient surtout compte de la position qu'ils prennent 
vis-à-vis du Dieu de l'Ancien Testament -. La ques- 
tion est double. Il ne s'agit pas seulement du degré 
de respect qui sera montré à l'égard des révélations et 
des institutions du judaïsme, mais encore du caractère 
plus ou moins absolu du dualisme. En effet, le Dieu de 
l'Ancien Testament est le Dieu créateur du ciel et de la 
terre. Si on voit en lui non pas un Dieu ennemi de la di- 
vinité suprême, mais simplement un Dieu subordonné 
comme dans le Timéeàe. Platon, le monde qui est sa créa- 
tion n'est pas frappé d'une malédiction absolue; il a en- 
core quelque chose de bon; l'histoire avant Jésus-Christ 
n'est pas livrée au mal sans remède et sans partage. Au 
contraire, si le Dieu créateur est un Dieu décidément 
mauvais et opposé au monde supérieur, la création est 
en soi une malédiction, et son règne n'est que l'évo- 
lution du mal. Dans les premiers systèmes, le monde 
n'est pas le produit d'un principe éternel opposé à l'être 
absolu; il est lui-même renfermé dans le sein de l'abîme 

1 C'est la classification de Baur, Die christUche Gnosis, 97-121. 

2 C'est celle de Néander (Genefische Eniwickelung der vornehmsten 
gnostischen Système, Kirchengesrhiclite, p. A30.) 



BASILIDES. 23 

originaire; il est produit, sans doute, par une série de 
dégradations, mais évidemment il n'est pas absolument 
mauvais, comme dans la seconde famille des systèmes 
gnostiques qui le font sortir d'un principe éternelle- 
m^ent distinct de la divinité supérieure. 

On voit que la notion du Dieu créateur ou du Dé- 
miurge trace avec «ne grande netteté la ligne de démar- 
cation entre les diverses écoles, bien qu'il n'y ait 
pas entre elles de différence radicale, parce que ni 
les unes ni les autres n'admettent la libre création. 

§' II. — Les gnostiques de la xtremière tendance, 
A. — Basilidès et Isidore. 

Nous avons assisté à l'élaboration confuse du gnosti- 
cisme au commencement du second siècle. Avec Basi- 
lidès nous abordons les systèmes proprement dits, 
construits conformément aux règles de la dialectique, 
ou du moins ramenés à une tendance prédominante. 
Basilidès, né à Alexandrie dans les premières années du 
second siècle, avait été formé dans les savantes écoles 
de l'Egypte * ; il semble avoir adopté de préférence les 
principes de l'école d'Aristote combinés avec l'idée fon- 
damentale du stoïcisme sur l'identité primordiale de 
l'esprit et de la matière. Plus dégagé que ses succes- 



1 Ce point contesté a été mis en évidence par les Philosophoumena. 
BacOvSto-/]? a^oXâcaç -/a-à rr.v At'Yuz-iOv. (VII, 27.) Saint Jérôme le 
fait mourir au commencement du second siècle: « Mortuus est tempo- 
rilins Adriani, » (Catal. ncri/pi. eccleaimt.) 



U SYSTÈME DE BASILIDÈS. 

seurs des rêveries légendaires qui enveloppaient d'un 
nuage brillant les idées philosophiques, il a déployé 
une rare aptitude de métaphysicien subtil, se plaisant 
dans l'abstraction sans s'y perdre ; un souffle moral 
anime son système qu'il faut distinguer avec soin des 
transformations qu'il a subies et qui étaient seules con- 
nues jusqu'à ces derniers temps, car les Basilidiens 
d'Irénée et d'Epiphane n'appartiennent pas à la doc- 
trine primitive qui ne s'est conservée que jusqu'à 
Isidore, le fils et le disciple fidèle du maître. Celui-ci 
s'est toujours montré plein de respect pour le Dieu de 
la nature qui est en môme temps pour lui le Jéhovah des 
Juifs; il n'a maudit ni l'œuvre ni l'ouvrier tout eu ne 
voyant dans la révélation historique de la Bible que le 
piédestal grossier d'une vaste construction métaphysi- 
que qui se perd dans le vide. Basilidès prétendait pui- 
ser sa doctrine dans un Evangile de l'apôtre Mathias \ 
C'est à tort qu'on lui a attribué un dualisme tranché qui 
n'aurait été qu'une reproduction servile du Zend- 
Avesta. On a pris une déviation de sa doctrine pour 
son système ^ Le doute n'est plus possible depuis l'ex- 
position claire, méthodique et textuelle que nous 



1 ^OLzh siprjxévat MaTÔi'av aÙTotç Aoys'-»? àrrcy.pjssj;. {PhiL, 
VII, 20.) Voir Grabe, Spicilegiutn, I, 37. 11 se référait également à des au- 
torités païennes complètement inconnues; à un certain prophète Barchor. 
(Eusèbe, H. E., IV, 7.) Ses principaux écrits paraissent avoir été des com- 
mentaires diffus sur les évangiles. Ils auraient composé vingt-quatre li- 
vres. 

2 On trouve cette assertion dans la Dispulatio Archelai et Manetis, qui 
attribue à Basilidès des assertions telles que celles-ci : « Initia omnium 
duo esse, quibus bona et mala associaverunt, ipsa dicentes initia sine 
initie. » 



TOUT EST DANS LE GERME PRIMITIF. 25 

en fournit saint Hippolyte, elle concorde parfaitement 
avec le témoignage de Clément d'Alexandrie. 

Eien n'est plus abstrait que le premier principe de 
Basilidès, il faut le chercher par delà tous les mondes et 
tous les êtres, avant toute distinction des choses et des 
temps; on ne peut pas même dire qu'il est; car l'être 
ne saurait se dégager de tout attribut, de toute qualifica- 
tion appréciable ; il est comme s'il n'était pas', ce n'est 
pas un abîme silencieux, c'est un pur néant. Dans le 
vide immense retentit une parole ; d'où venait-elle? qui 
la prononçait? Nul ne le saura jamais. De même que 
dans la Bible un mot fit jaillir la lumière , ce verbe 
sans cause fit apparaître le germe infini des choses. 
Dans ce germe est enfoui l'univers avec toutes ses beau- 
tés, toutes ses harmonies, comme un petit œuf enferme 
le brillant plumage du paon -. Ainsi nous n'avons ni 
une émanation ni une organisation d'une matière éter- 
nelle, mais une sorte de création ; seulement c'est une 
création sans créateur ; l'esprit ne précède pas la matière, 
il sort avec elle du même néant; il n'arrivera à sa réali- 
sation que par une évolution qui le produira en réalité. 
C'est dire qu'il n'est pas reconnu dans son caractère 
spécial. Peu importe que le principe premier ait été vo- 
latilisé jusqu'à l'abstraction pure, il cache en lui le germe 
du monde, et ce germe est sa propre essence, puis- 
que c'est par son développement qu'il arrivera à l'exis- 
tence , à la réalité. Le cercle de fer du dualisme a beau 

1 'Hv cAcoç cjcÈ h. (Phil., VII, 20.) Oij>^ wv 6£6;, ïr.o''.r^ze y,57[;,5v 
cùy. cv-a £Ç cù/. ovtwv. [Id., 21.) 
* Obvet wbv xoxi Taôivoç. {Id.) 



2G LES ÉLÉMENTS DIVERS DOIVENT SE SÉPARER. 

être laminé en quelque sorte à ses extrémités jusqu'à 
paraître imperceptible; il subsiste intégralement. Basili- 
dcs n'a fait que reproduire la théorie des stoïciens sur 
le mélange primitif et universel '. 

En partant de données semblables, la création ne 
peut être qu'une organisation de l'existence bouillon- 
nante et confuse; cette organisation consistera dans la 
séparation des divers éléments renfermés dans le germe 
primitif. Voilà bien ce principe de distinction qui tend 
à mettre fin à toijte confusion, à toute agglomération, 
dont parle Clément d'Alexandrie dans un texte que 
l'on n'avait pu comprendre dans son isolement ^. Pour 
expliquer cette séparation Basilidès recourt à l'une des 
conceptions les plus originales et les plus belles du sys- 
tème d'Aristote, celle qui rapportait le mouvement uni- 
versel à une mystérieuse aspiration de l'imperfection 
vers ce qui est parfait et absolu. « Le monde, disait-il, 
est mû par l'attraction qu'exerce sur lui la pensée éter- 
nelle, l'énergie sereine de rintelligence divine^. »Basi- 
lidès voyait lui aussi le principe du mouvement ou de 
la séparation dans l'attraction que le parfait exerce sur 
l'imparfait. « Tout ce qui est en bas, disait-il, tend vers 
ce qui est en haut, ce qui est inférieur tend à ce qui est 
supérieur, les êtres inférieurs ne sont pas assez insensés 
pour ne pas s'élever vers ce qui est en haut \ » 



1 SuYX'jatv àpyty.rjV. (Clém., S/>-om., II, 20,112.) 

2 'ÂpyjjV Y£vot>.£vov (joçpiaç (f'jXov.p'.rq-'.yJr^ç it -/.al $'.ay.ptT'.y.YÎç y.a't 
TeXeonty.YJç y.at àTzcxaTaTTaTty.^ç. {Id., II, 8, 86.) 

3 Aristote, Métaphys., \, 7. 

* ^TTSÛâei -Tîâvxa 7.aT0)6£v à'vo). (PhiL, VII, 22.) 



LES TROIS ESSENCES OU FILIATIONS. 27 

C'est ici que commence le symbolisme fantastique 
qui ne saurait manquer à la gnose. Le germe primitif 
enferme trois essences, trois principes, trois filiatmis, 
pour parler la langue de l'école ' . Il n'y faut pas cher- 
cher les trois éléments que distingue d'ordinaire le 
gnosticisme, à sayoir l'esprit, l'âme et le corps, car la 
donnée primitive du système implique le mélange ab- 
solu et écarte la séparation tranchée entre le spirituel 
et le matériel. Ces trois principes ou ces trois filiations 
sont comme trois degrés ou trois formes du mélange 
primordial. La première essence qui est dans le germe 
est l'élément le plus pur et le plus léger ; aussi rejoint- 
elle l'ineffable non-être qui est l'absolu pour les Basi- 
lidiens ; elle y Yole comme la plume ou commue la pen- 
sée -. La seconde essence est beaucoup plus lourde, 
elle veut s'élancer vers l'absolu; en vain l'aile de l'Es- 
prit la soulève, elle retombe accablée par son poids ; le 
moude supérieur, impalpable, ineffable, lui est fermé. 
Le firmament s'étend entre elle et les régions sublimes 
et le Saint-Esprit demeure sur la limite des deux sphè- 
res. Mais cette essence inférieure garde comme un im- 
mortel parfum de la région supérieure ^ ; elle n'est pas 
maudite et ne saurait être assimilée au mal pur. Ainsi 
se forme l'univers visible auquel nous appartenons. 
Lui-môme se divise en trois régions. La première est le 
monde supra-humain, elle est désignée par l'un de ces 
chiffres sacrés que le gnosticisme empruntait soit au 

1 "Hv £V à'JTW -cw CTÂp[J.ci.-'. u[ôr/;ç -.p'.[J.tÇ)-'q:. (Phil., Vil, 22.) 

* 'Qad TTTîpbv TQè v6-/;[j!.a. (/rf.) 

3 M'jpo'j C3[j.r,v, tl'm\ [j,r, jAupov. [Id.) 



28 LA DEUXIEME ESSENCE ASPIRE A L'ABSOLU. 

pytliagorisme, soit ii la symbolique des prophètes. Elle 
est désignée sous le nom (ÏOgdoade. Là règne le grand 
Archange ou Archôn, qui est sorti du germe primitif pour 
représenter ce degré de l'être et pour présider à cette 
portion de l'univers \ Il n'est point l'ennemi de l'ab- 
solu comme le Démiurge envieux et mauvais que nous 
rencontrerons dans d'autres écoles ; il remplit sa mis- 
sion en conservant sa limite. Seulement il ignore ce 
qui est au-dessus du firmament et il se prend pour le 
premier principe ; il a tiré de lui-même un fils qui n'est 
pas simplement son image, car il est plus beau, plus lu- 
mineux que lui. Telle est VOgdoade supérieure. La se- 
conde région est celle de YHebdomade. C'est le monde 
sublunaire qui a aussi au-dessus de lui une principauté^ 
un archôn. Cet archôn inférieur à celui de l'Ogdoade 
a également engendré uu fils plus beau, plus sage, plus 
lumineux que lui. Les Basilidiens divisaient tout l'uni- 
vers visible en autant de mondes qu'il y a de jours dans 
l'année, et les mondes formaient ce qu'ils appelaient 
Vabrasaks, bizarre assemblage de lettres chiffrées qui 
exprimaient le nombre de 366. Au-dessous de l'Hebdo- 
made s'étend la sombre région de la vie désordonnée 
où domine la matière. 

Le germe primitif n'est pas épuisé par ces deux es- 
sences dont l'une vole droit à l'absolu et dont l'autre ne 
l'atteint jamais. Il contient encore une troisième essence 
qui doit se dégager de la deuxième et qui est destinée à 
rejoindre l'absolu, mais au travers du monde visible et 

> '0 i/.éYaç apxwv, ri xs^aAYj xoO -/.oîixou. iPhil.,YU, 23.) 



SEULE LA TROISIÈME ESSENCE LE HEJOINI. 29 

inférieur dans lequel elle est tout d'abordretenue captive. 
Elle doit par l'énergie de son aspiration briser ses liens et 
dépasser jusqu'à la borne brillante qui sépare l'univers 
visible de la région suprême. C'est qu'elle est faite pour 
éprouver dans toute son intensité l'attraction del'absolu . 
De même que certaines substances, comme le naphte 
indien, allument le feu à de grandes distances, de même 
cette attraction souveraine s'exerce jusque dans les 
derniers degrés de l'existence sur les êtres qui en sont 
susceptibles. Ainsi s'opère la crise décisive de sépara- 
tion entre les éléments; ainsi disparaît la confusion pri- 
mitive. De là le rôle prédominant de cette troisième 
essence, qui est destinée à recevoir et à opérer le bien *. 
Elle le reçoit en étant délivrée de ce qui l'entrave et 
elle l'opère eu étant l'instrument principal de la sépa- 
ration d'où procède l'harmonie. En réalité c'est elle qui 
achève l'évolution de la création, puisque la création 
n'est pas autre chose que l'organisation du chaos pri- 
mordial. Basilidès rattachait étroitement au christia- 
risme la manifestation de la troisième esssence. L'an- 
cienne alliance appartenait aux deux premiers archôns. 
L'archôn de VOgdoade avait régné seul jusqu'à Moïse ^. 
Puis l'archôn de VHebdomade était apparu dans le buis- 
son ardent au législateur des Hébreux et il avait suscité 
les prophètes. Cette période était un temps d'iraper- 



» AeiTCSxa'. cï h ty^ TcavsTuîpixîa y) uîcirr^ç q Tp'.Ti] ri -/.aTaXsXeii;.- 
[iÀrCj £'j£pYî"îTv vm s'jspYîxsT'Oa'.. [Phil., VII^ 25.) 

2 Basilidès lui applique le mot de saint Paul : Le péché a régné cV Adam 
jusqu'à Moïse, en prenant le mot qxapTÎa dans le sens à'ignorance, 
parce que Varchôn ignore ce qui est au-dessus de lui. (Rom. V, 14.) 



30 L'EVANGILE OPERE LA SEPARATION. 

fection et d'ignorance relative, mais Basilidès ne se 
croyait pas le droit de l'opposer à la nouvelle économie 
comme les ténèbres à la lumière ; car TAncien Testa- 
ment a eu sa mission. Il fallait bien que la seconde es- 
sence se constituât dans son rang. Mais jusqu'à l'appa- 
rition de la troisième essence rien n'est consommé. Elle 
est la fin, le but de l'univers. Toutes les créatures sont 
en travail pour la manifestation des enfants de Dieu, 
et cette manifestation glorieuse, c'est la délivrance 
des âmes captives dont le brûlant soupir monte vers 
l'absolu, c'est l'affranchissement des êtres prédestinés 
ou des vrais gnostiques. « C'est nous, disaient les Basi- 
lidieus, qui sommes les fils par excellence, les pneuma- 
tiques ' . » 

Il nous reste à considérer comment cet affranchisse- 
ment est opéré. C'est là proprement l'œuvre de l'Evan- 
gile. L'Evangile n'est pas une réconciliation, il est 
simplement une illumination qui dégage les âmes pré- 
destinées du milieu obscur où elles gémissent. Cette 
illumination est comme une irradiation de l'absolu. 
Tout d'abord elle éclaire les deux grandes régions entre 
lesquelles se partage l'univers visible. Le premier qui 
sort éclairé dans la région supérieure de VOgdoade est 
le Fils du grand Archôn. Il est le premier révélateur, 
le premier Christ. Le grand Archôn sous le rayon nou- 
veau qui frappe ses regards, reconnaît et confesse son 
erreur. C'est de cette crainte salutaire éprouvée par lui 
qu'il est écrit qu'elle est le commencement de la sa- 

1 rîoi ci, ç"/;!jiVj £7[j.îv r,;j.îï; c: 7:vîV)[;,a-'.>;o:. {fhil., VII, -23.) 



ÉVOLUTION DE LA TKOISIÈME ESSENCE. 31 

gesse ' . La même illumination se produit dans lu région 
sublunaire par un moyen identique, car c'est aussi le 
Fils de FArcliôn qui est éclairé le premier et joue le 
rôle d'un second Christ. Enfin les basses régions où 
nous gémissons sont illuminées, notre plage obscure voit 
à son tour se lever la clarté rédemptrice. Le troisième 
Christ est Jésus, Marie Fa enfanté par la vertu du Saint- 
Esprit. C'est lui qui a porté la lumière dans nos ténè- 
bres; tous ceux qui appartiennent à la troisième essence 
sont attirés par lui et commencent sur la terre à s'unir 
à l'absolu en attendant (qu'ils soient consommés plus 
tard en lui, lorsque le nombre des élus aura été com- 
plet. Alors tout ce qui n'est pas destiné à cette con- 
sommation, tout ce qui appartient par nature à la se- 
conde essence à commencer par les deux ardions 
retombera dans l'ignorance primitive -. Les voiles éter- 
nels ne se sont soulevés que pour la troisième filiation; 
les portes de la lumière éternelle se sont entr'ouvertes 
pour l'attirer et l'introduire dans l'absolu , après quoi 
elles se refermeront, car une fois la crise de séparation 
consommée, l'univers est constitué dans son ordre défi- 
nitif. Basilidès donne une grande importance a la mort 
de Jésus-Christ dans cette œuvre de séparation et d'il- 
lumination. En effet, le Sauveur en mourant a restitué aux 
diverses sphères de l'existence les éléments qui étaient 
en lui ; à la sphère inférieure et désordonnée il a rendu 



(Clém., Strom., Il, 68, 36. 'Pfnl., Vil, 26.) 
VII, 27.J 



32 JESUS RAMENE A L'UN PAK LA GNOSE. 

son corps qui n'est pas sorti du sépulcre; la partie su- 
périeure de son être est seule ressuscitée, il a laissé 
Téléraent psychique à la région sublunaire ; s'élevant 
d'un degré il a abandonné à Ja région plus haute où 
règne le grand Archôn, l'élément qu'il lui avait em- 
prunté; il a rendu au Saint-Esprit le souffle divin qui 
l'avait animé, et enfin la troisième essence qui était en 
lui a dépassé le firmament et s'est consommée dans 
l'absolu. C'est ainsi qu'il nous a montré par lui-même 
comment s'opère la crise de séparation et d'organisa- 
tion dans l'univers ; car il en csU'image parfaite et nous 
présente en sa personne un véritable microcosme. « Jé- 
sus a été les prémices de la distinction des essences et sa 
passion n'a eu d'autre but que de séparer les éléments 
qui avaient été confondus ^ » En réalité il n'est que le 
type du vrai gnostique; il nous sauve en nous éclai- 
rant. Voilà pourquoi il ne peut pas plus qu'aucun de 
nous réclamer la perfection originelle et absolue. N'a- 
t-il pas fait partie comme tout être du mélange primi- 
tif ? N'a- t-il pas participé à cette confusion au sein de 
laquelle le mal et le bien, l'esprit et la matière sont 
mêlés indistinctement -? Par conséquent c'est à bon 
droit qu'on admet pour lui comme pour tout homme la 
possibilité du péché qui explique la souffrance même 
chez les meilleurs des êtres, sans qu'on ait le droit 
d'accuser Dieu. « J'aimerais mieux tout , dit Casilidès, 

1 Ty;ç cùv çuAG7.p'.vrja£0)ç OLT^apyr^ "(hfcvi'f h 'lr;scD;, y.al 10 TcâOc; 
O'jy. aAAO'j "tivc; ^âp'.v yévovîv u-b tou çuAcy.p'.v/;()Y;vat Ta c'jy/.î- 
XUiJiéva. {Phil., VIll, 27.) 

* C'est là. le sens du curieux passage de Basilidès cité par Clément 



JESUS-CHRIST A PARTICIPÉ AU MELANGE PRIMITIF. 38 

que d'inculper la Providence en quoi que ce soit ^ » 
C'est aussi ce mélange primitif qui nous fait compren- 
dre les instincts brutaux que nous trouvons dans 
l'iiomrae, il a des traits qui rappellent tel ou tel ani- 
mal ^ ! Qu'y a-t-il là d'étrange , puisque dans le germe 
primitif tout était dans tout? 

Pendant la période de confusion et d'obscure élabo- 
ration, nous avons participé aussi bien à la nature ani- 
male ou végétale qu'à la nature raisonnable et humaine. 
Cette loi inférieure et grossière arrachait à saint Paul 
des cris de douleur \ Enfin est venu le jour de la liberté, 
qui a fait tomber nos chaînes. La foi a été une illu- 
mination rapide, magique'. L'Evangile est la connais- 
sance des choses supra-lunaires ^. La séparation sera 
bientôt achevée et tout sera consommé. Tel est ce système 
qui n'est pas sans grandeur. Nousy retrouvons les prin- 
cipales erreurs dugnosticisme. La rédemption n'est que 
le couronnement de la création, puisque son unique but 



d'Alexandrie, dans lequel, à l'occasion des souffrances des martyrs, il est 
dit que la peccabilité humaine étant universelle et ne souffrant même pas 
d'exception pour le Christ, nulle douleur n'est entièrement imméritée sur 
la terre, ce tiui justifie pleinement la providence. (Clém., Sti^om., IV, 
12, 83, 184.) 

' riavi' èpo) yàp [j.ïXaov y; y.xy.bv to Ttpovosîiv èpo). {Id.) 

-01 o' à[x^\ [ÙT.'j'X. 7:po!:apTï;ixaTa -zx rA^r^ y.aXstv ciwOa^tv... 
txzpoye^nXç çûjs'.ç cliv aûv.cj, 7:tOr,7.ou, Aéovxoç, Tpâ^ou. [Ici., II, 
-20, 112.) 

■* « Dixit apostolus : quia ego vivebam sine lege aliquando, hoc est, an- 
tequam in istud corpus venirem, in eam speciem corporis vixi, quœ 
sub lege non esset, pecudis scilicet vel avis. » (Ex Origenis Comment, ad 
Rom. V. Tome IV, 549.) 

4 Ta-Touciv là [;.a6rj[xa-a àvaTCoSs'.xTiy.w;. (Clém., Strom., 11,3, 10.) 

•^ E'javvéA'.cv ïzv. y^cLi' aj-où; •?) twv u'Kepy.07[j.(wv yvô>7'.;. [Phil., 
VII, 27.) 

3 



34 JUGEMENT MODÉRÉ SUR LE JUDAÏSME. 

est rachèvement de la crise de séparation d'où résulte 
l'iiarmonie d'un monde bien ordonné. La liberté morale 
est totalement sacrifiée pour la plus grande gloire des 
prédestinés de la grâce; tout en revient à la manifes- 
tation dos élus, et cette manifestation n'est pas autre 
chose que rilluraination de leur intelligence. 

Le péché perd son sens moral pour se confondre avec 
l'ignorance ou la conuaissance imparfaite, d'ailleurs 
voulue de Dieu. Le besoin de salut n'est plus que la 
soif de l'infini et de l'absolu, et en définitive cet absolu 
où Tàme tourmentée doit trouver le repos n'est qu'un 
pur néant, Tabime du non-être '. Partant de l'idée que 
l'histoire religieuse de l'humanité est une longue évo- 
lution cosmique, Basilidès accepte les religions du passé, 
à commencer par le judaïsme, comme l'une des pério- 
des nécessaires de cette évolution. Il n'a point d'ou- 
trages pour le Dieu des Juifs, Il se contente de le 
dédaigner du haut de sa connaissance supérieure, car 
il peuse que le moindre de ses disciples est infini- 
ment au-dessus de l'Archôn qui n'a été éclairé un 
instant que pour faciliter l'illumination des vrais en- 
fants de l'absolu. 11 ne rejette pas plus la nature que la 
Bible; elle a fait partie du mélange primordial; aussi 
voyons-nous son fils Isidore condamner les excès de 
l'ascétisme et reconnaître la légitimité du mariage. 
C'est donc à tort qu'Irénée et Epiphane ' ont prêté à 
Basilidès une haine aveugle du Dieu d'Israël et un do- 
cétisme tellement outré qu'il aurait expliqué le supplice 

' Irénée, Contra liœres., \, 23. 



VALEiNTIN. 35 

de la croix par la substitution frauduleuse de Simon 
de Cyrène à Jésus. 

15. — Valentiii et son 6cole. 

Avec Valentin, le gnosticisme forme un système com- 
plet, qui est bien lié dans toutes ses parties; la fusion 
entre les éléments païens et chrétiens est faite avec un 
art profond. Toutes les lignes de la révélation sont pro- 
longées dans des perspectives infinies ; derrière les pre- 
miers plans du récit évangélique, s'étend un radieux et 
fuyant lointain qui donne à l'esprit et surtout à l'ima- 
gination une impression de vertige. La conscience chré- 
tienne suffit bien sans doute pour dissiper le mirage; 
elle reconnaît bientôt que cette brillante métaphysique 
rapetisse ce qu'elle prétend agrandir, puisqu'elle 
abaisse en définitive la barrière entre la création et le 
créateur; mais dès que sa voix cesse de se faire enten- 
dre, la séduction est complète. On comprend combien 
de ces hauteurs vertigineuses le fils de l'Orient ou de 
l'Egypte devait prendre en pitié la doctrine de l'Eglise 
avec ses contours arrêtés et sa simplicité. Valentin avait 
su jeter sur sa philosophie le voile d'une poésie écla- 
tante et étrange, entièrement conforme au goût d'une 
époque de décadence, qui ne sait plus goûter la beauté 
pure et sereine du grand art. 11 avait également péné- 
tré toute sa doctrine de ce sentiment tragique et poi- 
gnant de l'existence qui était le trait distinctif de la 
décadence romaine ; l'accablante tristesse de cette pé- 
riode d'universel déclin qui semblait mettre fin pour 



36 POESIE ETRANGE DU SYSTEME. 

toujours à la période de force, de santé, de jeunesse, revi- 
vait en d'ingénieux symboles et leur donnait un charme 
morbide. Il était à sa manière un grand poute lyrique, 
exprimant les douleurs de son temps dans la forme bi- 
zarre qui lui plaisait le plus. D'ailleurs, toute cette tris- 
tesse était facile à accepter, parce qu'elle ne conduisait 
pas à l'humilité et dispensait du repentir; elle laissait 
debout la grande idole du paganisme, je \eu\ dire Ihu- 
manité qui se voyait déifiée sur les sommets dénudés de 
la métaphysique valentinienne comme elle l'avait été 
sur les cimes dorées de l'Olympe. L'homme apparais- 
sait encore comme la réalisation la plus parfaite de la 
divinité ; la chute n'était que le passage nécessaire du 
divin au travers du fini; la rédemption ne réclamait ni 
repentir ni sacrifice, mais seulement le retour du fini 
à l'infini et surtout la connaissance de ce retour, 
c'est-à-dire la gnose. C'était donc encore le salut par la 
science. Le païen d'hier devait trouver qu'une telle ré- 
habilitation était à bon marché et la préférer cent fois 
au renouvellement intérieur, au baptême d'eau et de 
feu qui commence par les pleurs pénitents et s'achève 
sous l'action consumante de l'esprit de sainteté. Il était 
plus commode en même temps qu'il semblait plus poé- 
tique de transporter dans les espaces infinis le drame 
rédempteur, que de lui donner pour théâtre notre terre 
de péché et pour acteurs de libres créatures morales 
appelées à mourir à elles-mêmes au pied de la croix. 

Nous avons peu de détails sur Yalentin. D'après 
Epiphane, il serait natif de la côte d'Egypte ' et aurait 

1 Epiphane, Contra, hœres., \, 3t. 



VALENTIN ORIGINAIRE D'EGYPTE. 37 

reçu son développement philosophique à Alexandrie. 
De là il serait venu à Rome sous Antonin le Pieux et ne 
se serait donné jour chef d'école qu'en Chjpre. Tertul- 
lien prétend qu'il aurait brigué l'épiscopat et que l'é- 
chec de son ambition l'aurait poussé dans les rangs des 
ennemis de l'Eglise. Bien ne justifie cette accusation 
que l'emportement de lai passion devait faire accepter 
facilement par le fougueux Africain. Il n'est nullement 
lîécessaire de prêter à Yaleutin une mesquine irritation 
pour expliquer l'évolution de sa pensée. 11 a suivi l'une 
des pentes les plus entraînantes de la spéculation dans 
tous les temps, celle où le portait son génie. Ce n'est 
pas lui faire tort que de l'accuser d'une grande superbe 
d'esprit. Le fragment textuel d'une de ses lettres que 
nous a conservé Epiphane respire le plus arrogant dé- 
dain pour la foi simple: «Je viens yous parler, disait-il, 
des choses ineffables, secrètes, supra-célestes qui ne 
peuvent être comprises ni par les principautés, ni par 
les puissances, ni par tout ce qui est inférieur, ni par 
personne; si ce n'est par ceux dont l'intelligence nesau- 
rait changer'. » Il nous semble l'avoir vu tel que Tertul- 
lien nous le montre, fronçant le sourcil et disant d'un 
air mystérieux: « Ceci est profond -. » 

La doctrine de Valentin est beaucoup plus facile à ré- 
sumer que celle de la plupart des gno.stiques, parce 
qu'elle forme un tout systématique ^ Elle n'est pas 

1 Epiphane, Contra hxres., adv. Valentin., I, 31. 

2 « Hoc allum est.» (TertuUien, Adv. Valentin., I, 37.) 

* Le 1" livre du Tnité d'Irénée contre lea hérésies, demeure une source 
importante, ainsi que'e morceau d'Epiphane (1,31) et celui de Théodo- 
ret(I, 7) qui est irès-clar. Mais les Philo.^ophoumena (VI, 29-39) ont en- 



38 SYSTÈME DE VALENTIN. 

proprement dualiste, puisque son grand effort est de 
montrer par quelle dégénérescence la matière pro- 
cède du premier principe; aussi se montre-t-elle as- 
sez modérée dans son appréciation du judaïsme et de 
son Dieu, et par conséquent dans le jugement qu'elle 
porte sur la création. Elle est plus platonicienne qu'a- 
ristotélicienne, car elle donne une grande importance 
au monde idéal; l'histoire humaine avant de se produire 
dans notre monde de boue et d'obscurité s'est dérou- 
lée dans la haute sphère des idées. La tragédie de l'exis- 
tence se joue en trois actes : d'abord dans la sphère 
supérieure qui s'appelle le Plérome^ puis dans la région 
intermédiaire, et enfin sur la terre. C'est au fond le 
même drame, puisqu'il s'agit toujours du trouble qui 
est produit dans l'univers par l'aspiration du fini vers 
l'infini, trouble qui se fond dans l'harmonie universelle 
dont la science est l'agent souverain; c'est la gnose qui 
révèle à chaque être son rang et sa destinée. L'origina- 
lité de la doctrine valentinienne est d'avoir peint avec 
une éloquence passionnée l'angoisse, l'aspiration ardente 
des êtres séparés de leur principe absolu et d'avoir ainsi 
rapproché le plus possible la théosophie panthéiste de la 
notion de la rédemption , sans toutefois jamais l'attein- 
dre. On est étonné de voir un système, idéaliste au 
point de départ, subir l'influence des mytliologies les 
plus grossières de l'Orient, au point de lenr emprunter 

core ici apporté la lumière définitive avec une pr&ision qui ne laisse 
rien à désirer. Naturellement^ les expositions du système valentinien qui 
n'ont pu profiter de cette source incomparable sont désormais insuffi- 
santes^ bien qu'il y ait beaucoup à profiter de cflles de Néander et de 
Baur dans les ouvrasses cités. 



LE PREMIER PRINCIPE EST L'ABIME SANS FOND. 39 

ridée de ces accouplements ou sygies qui j figurent eu 
première ligne ; celles-ci n'y ont pas même conservé une 
apparence de métaphore; l'allégorie est poussée jus- 
qu'aux dernières limites et elle offre une pâture dange- 
reuse aux imaginations sensuelles. Ce qu'il y avait de 
plus éthéré et de plus matériel se mêlait ainsi dans ces 
conceptions à moitié philosophiques, à moitié légen- 
daires. 

Le principe de toutes choses, l'immortel, l'ineffable, 
Celui qui mérite de s'appeler le Père au seas absolu, est 
un abîme sans fond '. Il n'est lié nia l'espace ni au 
temps, il est au-dessus de toute pensée et comme en- 
fermé en lui-même. Près de lui repose l'éternel silence. 
Le Père ne veut pas rester dans la solitude, car il est 
tout amour et l'amour n'existe qu'à la condition de pos- 
séder un objet ". Aussi a-t-il produit par émanation Y In- 
tellect et la Vérité, h"" Intellect, c'est la conscience que le 
Père a de lui-même, c'est le Fils unique, son image vi- 
vanie, qui seul le fait connaître, li' Intellect est en même 
temp« la Vérité^ précisément à cause de cette identité. 
VlnteUect et la Vérité produisent le Verbe et la Vie. Tel 
est le grand quaternaire de l'absolu. 'L'Intellect trouve 
son expression parfaite dans le Verbe; cette expression 
n'est pas un vain symbole, puisqu'elle est aussi la Vie. 
Le Verbe e, la Vie produisent V Homme ciV Eglise. Qu'est- 
ce à dire, siion que l'absolu ne se manifeste pleinement 
que dans l'huiianité? Le divin transcendant se confond 

1 Movà; à^éwr,-::.: à-pOap-o;, YSVtjj.o^Tcxr/ip. (Phil., VI, 29.) 



40 LE PLÉROME ET LES ÉOiNS. 

avec l'humain essentiel. L'Intellect et la Vérité pour 
glorifier le Père produisent dix émanations qui s'appel- 
lent des Eons ou des Eternités. Le Verbe et la Vie en 
produisent douze, ce qui est un nombre moins parfait 
que le nombre dix. La sphère supérieure de la plénitude 
ou le Plérume est désormais constituée '. Ainsi se dresse 
dans l'infini cette échelle des émanations que TertuUien 
appelait dans sa langue énergique les gémonies de la 
divinité ^. Déjà dans cette sphère supérieure et idéale 
se produit la désharmonie. Elle ne saurait être évitée 
que si l'équilibre était maintenu entre la double force qui 
anime les Eons; en effet, d'une part ils sont attirés vers 
leur centre, c'est-à dire vers l'abîme d'où ils tirent leur 
origine, et d'une autre part ils en sont éloignés par la 
force de projection ou d'émanation. Ils procèdent de 
rinfini et ils }' tendent, et pourtant ils ne sont pas l'infiru 
et ne doivent pas se confondre avec lui. Du moment où 
l'éciuilibre est rompu entre les deux forces, l'Jiarmorie 
est détruite dans le Plérôme. C'est ce qui arrive pouf le 
dernier des douze Eons produit par le Verbe et la Vie.^ 
et qui est la vingt-huitième émanation. Se trouvait aux 
confins de la région lumineuse, il est dévoré du désir 
de rejoindre le Père, il ne se contente pas de h |iortion 
de l'essence divine qui lui est échue en partage; il la 
compare à l'absolu, à l'infini, et il la trouve pauvre et 
misérable; aussi aspire-t-il à se perdre dan? l'abîme si- 
lencieux du premier principe. Ce dernier des Eons du 
Plérôme qui s'appelle Sophia ou la Sagfsse, veut plus 

1 Phil., VI, 30. 

2 TertuUien, Adv. Valentin., \, 30. 



ASPIRATION DE LA SOPHIA. 41 

encore, il veut, à rimitation du premier principe, pro- 
duire à son tour, mais produire seul, sans le concours 
de i'Eon qui forme avec lui une syc/ie ou un couple di- 
vin \ Mais l'incréé seul peut produire dans de telles 
conditions ; car à tous les degrés inférieurs de l'être, il 
faut deux éléments par toute production, l'élément fémi- 
nin ou la substance indécise et informe, et l'élément 
masculin ou l'élément formateur ". De là la nécessité 
des svgics. Or, la Sophia est un Eou fémiuin. Aussi ne 
peut-elle produire qu'un être informe, un avorton ■'. 
Dans sou imprudence, elle a troublé l'harmonie du Plé- 
rôme ; le désordre y a pénétré, et on ne peut savoir où 
il s'arrêtera. Tous les Eons supplient le Père d'y mettre 
fin en consolant la Sophia qui se répand en larmes et en 
gémissements à la vue de l'être informe qu'elle a en- 
fanté dans son iso'ement et son impuissance \ Le salut 
du Plérôme est attaché à la productiou d'une nouvelle 
émanation. V Intellect et la Véi'ité enfantent le Christ et 
l'Esprit saint qui élèvent à trente le nombre des Eons. 
Ces deux nouveaux Eons représentent la puissance de 
restauration, d'harmonie, d'ordre. Ils commencent à re- 
jeter hors du Plérôme !e produit informe de la Sagesse ; 
le Père fait surgir la Limite appelée aussi la Croix; il la 
place entre le monde supérieur et le monde inférieur, 



1 'HQ£).-^(j£ [;.qj/rjc;acOat xbv Tra-épa y.a't ^(vnfflv. 7.a6' ixjTrjV $tx,a 
TOUCUÇUYOU. [Phil., VI, 30.) 

2 'Ev ToTç YevvYjxotç ■xo [j.àv O-^au Iz-vi O'jzixç, -pocAr^-iiy.cv, xb oè 
àpp£v [j.opcponiy.6v. (Itj., VI, 30.) 

3 Oùafav a|j,opcpov. {kl.) 

* 'EvS/a'.e vàp 7.y.\ 7.7-o)5ûp£-o. {Id., W, 31.) 



42 L'HARMONIE RETABLIE DANS LE PLEROME. 

auquel appartient le misérable avorton qu'a enfanté la 
sagesse ; il est désigné sous le nom à'Achamot. Le Christ 
et l'Esprit-Saint lui donnent une forme et rerapôchent 
de se perdre dans une confusion indéfinie '. Puis ils re- 
montent dans le Plérôme et enseignent aux Eons l'or- 
dre éternel des choses, Ja grandeur de leur origine, car 
ils procèdent tous du même principe. Le Plérôme, 
guéri d'aspirations imprudentes, a retrouvé l'harmonie 
et célèbre le Père. Tous les Eons ensemble produisent 
comme gage de cette harmonie, et comme témoignage 
de leur reconnaissance un dernier Eon qui s'appelle 
Jésus ou le Sauveur et qui est le fruit du Plérôme ^. Ainsi 
s'achève la première partie de cette trilogie qui com- 
prend trois mondes, comme le poëme du Dante, et qui 
ne fait que reproduire le même drame sous des formes 
différentes. 

Essayons de traduire toute cette mythologie ontolo- 
gique dans le style précis de la métaphysique, sans 
oublier que le gnosticisme n'a jamais séparé les idées 
de la forme légendaire qu'il leur donnait. L'absolu doit 
nécessairement sortir de son immobilité ; un principe 
caché fermente dans l'obscur abîme et en fait découler 
la vie universelle qui s'épanche par degrés successifs. 
Mais cette manifestation de l'absolu aboutit nécessaire- 
ment à une vie imparfaite; de cette imperfection fatale 
résulte une aspiration douloureuse vers l'infini, et cette 
aspiration ne trouve son terme et son repos que par la con- 
naissance de la relation éternelle et normale de tous les 

1 "Hv xp'.c-bç lixspswss. [Phil., Vr, 31.) 

« '0 7.o'.vcct:u 7:X-^pa)[;.a-c; y.apTrbç h 'Iyjûouç. (/(/., YI, 32.) 



LES DOULEURS D'ACHAMOT. 43 

êtres avec l'absolu comme en dérivant et en faisant en- 
core partie. L'absolu s'est retrouvé en eux ou plutôt ils 
se sont retrouvés en lui ; il s'ensuit que l'existence finie 
et imparfaite apparaît dans le rayonnement du Plérôme 
« comme une petite tache sur une tunique. » Ainsi le 
salut dans ce domaine supérieur de la vie procède déjà 
de la gnose ou de la connaissance. Le Christ est la puis- 
sance de détermination, de formation, le révélateur par 
excellence. 

Passons au second acte qui se joue dans les vagues 
régions qui avoisinent le Piérôme. C'est là que se mani- 
feste le plus richement le génie poétique et métaphy- 
sique de Valentin. La création et la rédemption se con- 
fondent pour lui, car notre monde n'a été produit que 
pour la consolation et la restauration de ce fils gémis- 
sant de la Sagesse qui a été séparé de la région lumi- 
neuse, mais qui n'en saurait perdre le souvenir. Le 
Christ du Plérôme et le Saint-Esprit l'ont abandonné à 
lui-même, après lui avoir donné une forme distincte ; 
il ne se console pas d'avoir perdu cette vision radieuse, 
il a gardé le parfum de leur présence et il la redemande 
avec larmes. 

La Sophia du Plérôme a communiqué tout le feu qui 
la dévorait à Achamot, ce produit informe de ses im- 
prudentes aspirations; lui aussi, à son exemple, il 
s'élance vers l'infini, se heurtant avec douleur à l'in- 
franchissable limite , appelant avec passion la lumière 
et la vie divine \ C'est le plus chétif des êtres avant 

« 'EXuTTriôr, y.v. h) àr.opix èvéve-o. {Phii., Y\, 32.) 



44 LE MONDE EST NÉ DES DOULEURS D'ACHAMOT. 

notre monde, et cependant nul n'est plus noble que lui, 
grâce à cetardent soupir qu'il fait monter vers Dieu et à 
ce désir sacré qui ne lui laisse ni trêve ni repos. Parfois 
un sourire splendide brille au travers de ses pleurs, c'est 
qu'il se souvient de l'échappée rapide qui lui fut accor- 
dée sur le Plérôme '. Comment ne pas reconnaître en 
lui l'image ou la personnification de cette race de dieux 
déchus qui se souviennent des cieux en traversant la 
terre? Jamais l'exil de l'âme, fille de la lumière, mais 
tombée dans la nuit, n'a été dépeint avec une poésie 
plus grandiose. Notre monde est né des douleurs d'A- 
chamot, la trame de l'existence terrestre en est tissue, 
son cœur brisé palpite dans la nature. De là ce soupir 
universel qui semble gonfler le sein de la terre comme 
les sanglots soulèvent la poitrine de l'affligé! 

Le Plérôme a pitié d'Achamot. Il lui envoie Jésus ou 
le Sauveur, ce fruit béni de son harmonie. Celui-ci le 
délivre des sentiments qui l'oppressent et après les 
avoir arrachés de son sein, il leur donne la forme de 
substance concrète. C'est ainsi qu'est produit le monde 
inférieur qui deviendra à son tour le théâtre lies mêmes 
douleurs et des mêmes délivrances que les deux régions 
supérieures. La sombre tristesse d'Achamot devient 
l'élément matériel, son désespoir est l'essence démo- 
niaque; sa crainte et son aspiration donnent naissance 
à l'élément intermédiaire ou psychique qui n'est ni la 



1 Tout ce qui se rapporte à la tristesse d'Achamot est traité avec plus 
d'ampleur par Irénée {Contra hxi-es., l, c. i, édit. Feuardentius, p. 20). 

£Yé/>a. 



LE DEMIURGE. 45 

matière ni l'esprit ^ Rien de plus ingénieux que cet 
essai de résoudre le dualisme qui avait si longtemps 
pesé sur la pensée antique par le moyen de cette espèce 
de cristallisation ou de pétrification des sentiments de 
l'Eon exilé. D'après Trénée, Yalentin aurait poussé 
plus loin cette poétique théorie de la création. Les 
fleuves et les fontaines rouleraient sous nos yeux les 
larmes d'Achamot, tandis que la douce lumière qui 
nous réjouit est le rayonnement de sa joie, quand il se 
rappelle la visite des émanations célestes ^. Le Démiurge 
retrouve sa place dans ce syslcme, il est né de la ter- 
reur de l'Eon, crainte salutaire qui est le commence- 
ment de la sagesse, car elle accompagne l'ardente sup- 
plication que le Plérôme a exaucée. Tandis qu'Achamot 
occupe ro^c?oac?e ou la Jérusalem céleste, le Démiurge 
est relégué dans l'/Teôf/owatZe composée de sept dieux, 
qui sont eux-mêmes sept Eons. Ces chiffres symboliques 
marquent la différence des deux régions, car l'Ogdoade 
est la sphère qu'habite l'Esprit infiniment élevé au-des- 
sus du psychique, il a produit soixante-dix verbes qui 
participent à son essence spirituelle. Le Démiurge, 
comme son nom l'indique, est le créateur et l'organisa- 
teur de notre monde, il s'en croit le Dieu souverain et 
il se donne pour tel à Moïse et à tous les hommes de 
l'Ancien Testament : « Je suis, disait-il, le seul Dieu, et 
il n'en est pas d'autre que moi ^ . » Les hommes ont été 

1 'E'::c(r(S£v ây.srrjva'. zy. TraOr, en:' auTr^; xal £7:o('r)cev a\j-7. 'jzo- 
(îTaTty,àç C'jsiaç, y.al tov [j.s.v ç^iêov ^'jy'://r;'f è^c/^côv oùsi'av, vr^v 
oï Au-r^v 'j/v'.y.rjV, Tf,v os dcTccpiav ox'.[j.cvo)V. [Pldl., VI, 32.) 

^ Irénée, Contra hxres., I, c. 1. 

3 Oùokv oBîv 6 ©-^(jL'.oupYèç oXojç. (Phil., \'\, 33.) 



46 LE CHRIST DE LA TERRE. 

créés parle Démiurge; leur corps est emprunté à la ma- 
tière, mais leur âme est d'essence psychique ^ . Acha- 
mot, à rinsu du Dieu terrestre, communique quelques 
parcelles de l'Esprit à un certain nombre d'entre eux. 
Ceux-ci constituent l'aristocratie morale de l'humanité, 
les spirituels, en opposition aux psychiques et aux ma- 
tériels ; les hommes sont ainsi classés par la prédomi- 
nance en eux de l'un des trois éléments qui se trouvent 
en présence dans cette sphère de l'existence -. 

Les prophètes de l'ancienne alliance n'ont été que 
•les organes du Démiurge. A la consommation des 
temps, le Rédempteur est apparu; c'est la troisième 
manifestation de la puissance de restauration et d'har- 
monie, et par conséquent le troisième Sauveur. L'école 
valentiuienne s'est divisée au sujet de la nature de son 
corps; les Occidentaux lui ont attribué une essence psy- 
chique; il aurait été formé par le Démiurge et l'Esprit 
ne se serait joint à lui qu'à son baptême. Pour les Orien- 
taux au contraire, il serait dès l'origine d'essence spi- 
rituelle. Un docétisme absolu était la conséquence de 
cette conception. Au reste, ces deux écoles admettaient 
la naissance miraculeuse. 

Le 3Iessie a traversé le sein de 3Iarie « comme l'eau 
traverse un canal ^. » Il a éclairé le Démiurge sur l'exis- 
tence du Plérôme, puis il a porté la vraie lumière à la 
portion spirituelle de l'humanité qui était faite pour 



1 Phil., VI, 33. 

2 M., VI, 34. 

3 Yz-(iTn{i3.<. h 'Ir^sou; ctà Mapiac, [PMI., VI, 35.) 'lr,70ljv ICx Ma- 
p(aç (î); c'.à cw/vf,v2;. (Epiphane, Co«ira hxres., 31.) 



LE SALUT PAR L'ILLUMLNATION. 47 

elle. Acliamot voit s'ouvrir pour lui les portes de la lu- 
mière éternelle et oublie ses longues douleurs. Le Dé- 
miurge le remplace dans VOydoade ; les hommes spiri- 
tuels, les vrais gnostiques unis aux verbes émanés 
d'Achamot échappent pour jamais à ce qui est périssable 
et entrent dans la béatitude ineffable du Piérôme. La 
matière dévorée par le feu disparaît. Elle n'est plus 
qu'une ombre sur le fond radieux de la suprême féli- 
cité '. On voit que l'illumination remplace la rédemp- 
tion comme dans toutes les écoles du gnosticisme. Le 
sacrifice, au sens réel du mot, n'a pas de place où le 
péché n'a pas de réalité. Tout roule sur les rapports du 
fini avec l'infini et non plus sur ceux de l'être moral avec 
le Dieu saint. Aussi toute cette brillante métaphysique 
recouvre-t-elle le vide ; elle aboutit à un fatalisme dé- 
solant, à une prédestination absolue et capricieuse qui 
ne réserve le salut qu'aux élus de la gnose, aux fils de 
la lumière. Il importe, en effet, de remarquer que la 
prédestination a fait sa première apparition dans le 
christianisme sous le couvert de l'hérésie. Elle était le 
fond intime du gnosticisme. « Les Yalentiniens, dit 
Irénée, ne se croieut pas obligés de parvenir à la nature 
spirituelle par leurs actes; ils la possèdent par nature 
et ils se regardent comme parfaitement sauvés de droit 
divin. De même que l'or, quand même il a été déposé 
dans la boue, ne perd pas pour cela sa beauté, mais 
garde sa nature intacte, de même, ils ne reçoivent au- 
cun dommage de toutes les actions grossières auxquelles 

» PhiL, \\, 36. 



18 LE judaïsme N'EST PAS MAUDIT. 

ils peuvent se livrer, et ils conservent leur essence spi- 
rituelle K 

L'Ancien Testament et le Dieu qu'il révèle n'obtien- 
nent pas grand respect de la part de Valentin. Cepen- 
dant le Démiurge ne pèche que par ignorance; il pos- 
sède une vérité relative. Lui-même doit être élevé 
jusqu'aux confins du Plérôme. Il n'y a donc pas ici 
opposition tranchée, absolue entre les deux Testaments, 
malgré le dédain de la secte à l'égard du prophétisme 
hébraïque. 

Un système aussi hardi et aussi poétique que celui 
de Valentin ouvrait une large carrière aux imagina- 
tions inventives et subtiles. Le thème fondamental 
fut diversement modifié suivant le caprice de cha- 
cun. Nous nous bornerons à marquer d'un trait ra- 
pide ces jeux stériles de l'esprit, flottant à tout vent, 
sans être retenu par le lest de la vie morale. Bardesane, 
d'Edesse en Mésopotamie, parait avoir modifié la gnose 
valentinienne dans un sens théiste, car tout en admettant 
la division des pneuriiatiques et des psychiques, il fait 
la part très-grande à la liberté morale et admet même 
pour les seconds la faculté de s'élever au divin. Il re- 
connaissait dans toutes les religions des germes de vé- 
rité ^. Marcus, né probablement en Syrie, dans la 
seconde moitié du second siècle, s'attacha principale- 
ment au côté légendaire du système, à toute cette fan- 
tasmagorie de la filiation des Eons. Il transportait dans 

1 My] B'.à Tupa^co); à'ù.x O'.à -h çùss'. ^rvîuixxT'.y.c'j; î?va'.. (Irénée, 
1,1, p. 26.) 

2 Voir le fragment de Bardesane dans Eusèbe, Prxparat. evatig., V[, 1 1 . 



DOCTRINE DE MARCUS. 49 

•îe gnosticisme la typologie pvt!;agoricienne ou plutôt 
les symboles tourmentés de la kabbale, et rattachait aux 
lettres de l'alphabet et à leur valeur chiffrée ses élucu- 
brations singulières. Chaque lettre en résonnant a pro- 
duit une émanation qui est un ange et toutes ensemble 
sont venues se fondre dans l'Amen comme dans Tunité 
finale '.Le Verbe est la principale de ces émanations. Les 
consonnes par leur son obscur et sourd symbolisent le 
caractère ineffable du Père ou de l'abîme; les demi- 
voyelles expriment le Verbe et la Vie et les voyelles 
pleines sont affectées à l'homme et à l'Eglise. L'écho du 
son primitif retentit au delà du Plérôme; de lui pro- 
cède notre monde; il joue donc le rôle du Démiurge. La 
douleur habite cette région inférieure, aussi chaque 
nouveau-né arrive-t-il dans cette vie imparfaite en pous- 
sant uue plainte; son premier cri est : Hélas! C'est 
sa manière d'appeler le libérateur. Le Plérôme s'est 
uni à l'homme Jésus au moment de son baptême : le 
Rédempteur, qui représente la vie universelle, mérite 
de s'appeler l'Alpha et l'Oméga. Il a exercé s? mission 
en faisant connaître le Père. Cette espèce de métaphy- 
sique plaisait à un siècle qui avait l'horreur de la sim- 
plicité et n'aimait dans une doctrine que le côté étrange 
et mystérieux. 3Iarcus ne dédaignait pas de recourir aux 
jongleries de la magie -; il se posait en inspiré. A l'en- 
tendre, la Tétrade qui est au sommet du Plérôme lui se- 
rait apparue sous les blancs vêtements d'une femme. Il 

' Voir pour le système de Marcus, Phil., VI, 39-53; Irénée, Contra 
heeres., I, 9; Epiphane, XXXIV. 

2 Mav'.y.Y;; qj.ZE'.po;. {Phil., Vi, 39.) 

4 



50 PTOLEMEE. 

parodiait le baptême et la sainte cèDe, prétendant que 
l'eau répandue dans la coupe se changeait eu sang. 
Le soin que les Pères du second et du troisième siè- 
cle ont mis à réfuter ces rêves d'un cerveau malade 
donne la mesure des entraînements de leurs contempo- 
rains. 

Deux autres Valentiniens, appartenant à la branche 
occidentale de l'école qui comme nous l'avons vu, faisait 
dater du baptême de Jésus la communication de la vie 
supérieure, se distinguent par un tour d'esprit modéré 
et une vraie spiritualité. Ce sont Ptolémée etHéracléon. 
Le premier semble avoir joué un rôle prépondérant 
puisque Irénée déclare l'avoir principalement en vue 
dans sa réfutation du gnosticisme. Il admettait toutes les 
idées fondamentales du système de Yaleutin, se bornant 
à modifier quelque peu les hypostases du Plérôme. Il 
plaçait près du Père deux Eons au lieu d'un seul; à 
côté de la connaissance il mettait la volonté. Peut-être 
faisait-il de ces deux Eous la première sy gie ou le premier 
couple divin, identifiant l'Intellect à l'élément mascu- 
lin. Cette place d'honneur accordée à la volonté n'est 
pas sans importance, elle révèle au moins une préoccu- 
pation morale très- étrangère aux autres gnostiques. 
Ptolémée s'est surtout attaché à déterminer le rap- 
port entre les deux alliances ; il suffirait a lui seul à 
nous prouver combien l'école valentinienne était relati- 
vement modérée dans son appréciation des institutions 
mosaïques et du Dieu des Juifs. Nous possédons sur ce 
sujet un document étendu de Ptolémée reproduit par 
Epiphane : c'est sa lettre à une dame chrétienne nommée 



PTOLÉMÉE. SI 

Flora; elle est écrite avec un grand art, le style est in- 
sinuant et évite toute exagération provoquante ' . Rien ne 
révèle mieux l'habile prosélytisme des gnostiques. Pto- 
lémée se place à égale distance de ceux qui attribuent 
la loi mosaïque à un Dieu suprême et de ceux qui n'y 
voient que l'œuvre des démons. Cette législation, d'une 
part, est trop imparfaite pour remonter au Père des Es- 
prits. D'une autre part, elle n'a pas mérité l'injure d'être 
attribuée aux puissances mauvaises. Il faut distinguer 
les commandements qui procèdent d'une révélation di- 
recte de ceux qui sont du fait de Moïse, comme l'ordon- 
nance du divorce appropriée à la dureté du cœur des 
Juifs; les ordonnances que Jésus met à la charge de la 
tradition des anciens forment une troisième catégorie. 
JXuUe part la révélation ne se présente absolument pure ; 
à côté de commandements vraiment divins comme le 
Décalogue, nous trouvons des commandements décidé- 
ment mauvais comme la loi du talion; les ordonnances 
de la loi cérémonielle ont un caractère exclusivement 
symbolique. Si l'on demande d'où vient ce mélange dans 
la révélation mosaïque, il faut en chercher la cause dans 
la nature mixte de la divinité dont elle tire son origine 
et qui n'est ni le Père des Esprits, habitant une pure et 
inaccessible lumière, ni la matière source du mal, mais 
le Démiurge, le Dieu intermédiaire ignorant, psychique^. 

1 L'Epître à Flora se trouve dans le livre d'Epiphane Sur les hérésies, 
XXXIII, 3. Voir Graiie, Spicilegtum,\o\. II, 69. 

2 Et vàp [XYjTE uTc' aÙTOu tIXecov ôsou xéSeiTa'. outoç, [j!,-r;-:î bzh xûj 

ôîJTCOç àvSiy.wç. (Epiphane, Contra hseres., XXXIII, 5.) 



52 HÉRAGLÉON. 

Tout cemorceau est remarquable par renchaînement des 
idées, la sobriété du langage et uu véritable talent exé- 
gétique très-éloigné de l'arbitraire effréué de la gnose; 
car Ptolémée se contente du sens naturel et historique 
des textes. 

Héracléon fut un disciple immédiat de Valentin. Il 
était probablement né en Egypte; il vint à Rome dans 
la première moitié du second siècle '. 11 nous est sur- 
tout connu par les réfutations d'Origène qui lui oppose 
son grand ouvrage sur saint Jean. Héracléon avait com- 
posé de nombreux commentaires sur le Nouveau Testa- 
ment; Clément d'Alexandrie mentionne un livre sur 
saint 31atthieu et Origène un commentaire complet sur 
le quatrième Evangile. Lui aussi paraît s'être distingué 
par un esprit modéré et élevé; sans renier les princi- 
pes constitutifs de son école, il se plaisait aux applica- 
tions morales. Son interprétation des Ecritures est 
parfois pleine de largeur et de souffle. Cependant il se 
plaît beaucoup plus que Ptolémée aux tours de force de 
l'interprétation allégorique. C'est ainsi que le seigneur 
de la cour dont le serviteur a été guéri par Jésus, re- 
présente à ses yeux le Démiurge; il joue sur les mots; 
s'il voit en lui un Dieu inférieur, c'est que le mot 
grec qui le désigne est un diminutif du mot roi -. Les 
serviteurs sont les anges de i" Hebdomade , et l'esclave 
malade représente l'homme asservi à la matière mais 



» Epiphane, Contra heeres., XXXVI; Clément, Sirom., IV, 9, 73. Voir 
surtout le Commentaire d'Origène sur saint Jean. 

* Bas'.X'.y.b; wvo[j.âaOr, obvsl (j-iy-pôç xt; ^%qCk=\j-. (Grabe, Spicileg., 
ir, 109.) 



HÉRAGLÉON. 53 

capable d'être délivré. Le saint des saints dans le temple 
de Jérusalem figurait le degré supérieur qu'atteignent les. 
spirituels, tandis que le parvis est réservé aux hommes de 
la matière, à ces marchands qui font trafic des vertus divi- 
nes au lieu de les tenir de la grâce seule. Héracléon s'eiîor- 
çait de détourner le prologue de saint Jean de son sens 
naturel, pour faire une place auxthèses favorites de l'é- 
cole. II limite arbitrairement la déclaration que le Verbe a 
créé toutes choses, exceptant de cette création le monde 
supérieur du Plérôme qui ne peut être confondu avec 
notre univers. Dans la Samaritaine de l'Evangile il voyait 
le type de l'âme pneumatique faite pour la lumière in- 
créée, répoux auquel elle est destinée est l'être supé- 
rieur, l'Eon divin avec lequel elle doit former un couple, 
une sygie. Le vase avec lequel elle puise l'eau figure la 
capacité religieuse d'une nature d'élite. Au reste les psy- 
chiques ne sont pas exclus de la participation au salut, 
mais ils n'y arrivent pas par la voie transcendante de 
l'illumination * ; il leur faut des miracles, des manifes- 
tations extérieures delà puissance divine. S'ils se lais- 
sent gagner, ils suivront le Démiurge dans ses destinées 
glorieuses, qui sont toutefois bien inférieures à celles de 
la semence spirituelle. Dans le cas contraire ces âmes pé- 
riront, car elles ne sont point immortelles par essence ^, 
au contraire les âmes spirituelles seront consommées 
en Dieu. Non-seulement elles puisent la vie divine à la 
source éternelle, mais encore elles la communiquent. 
La source jaillit en eux. La liberté morale n'existe que 

' ritcTSÛouct TÔ) cwT'^pt Sià TY)v àX^jôetav. {Gra.h(i,Sptcileg.,U,l09.] 



54 HERACLEON. 

pour les psychiques; la semence spirituelle possède sa 
haute dignité de droit divin, par nature ; elle ne peut per- 
dre sa noblesse. Héracléon ne voyait pas qu'en réalité il 
abaissait ce qu'il voulait relever, puisque la créature 
libre l'emportera toujours en dignité sur l'élu qui ne 
saurait ni mériter ni démériter. Le droit de conquête 
dans l'ordre moral sera toujours infiniment supérieur 
au droit de naissance. Au reste Héracléon admettait 
comme Ptolémée la supériorité du judaïsme sur le pa- 
ganisme. La montagne de Garizim représente l'idolâtrie, 
le règne de la matière, tandis que Jérusalem est le trône 
du Démiurge. La sphère supérieure où règne le Dieu- 
Esprit s'ouvre aux pneumatiques qui sont les vrais dis- 
ciples de Jésus, qu'il a formés par sa parole et sa saine 
doctrine. Clément d'Alexandrie nous a conservé un 
très-beau fragment d'Héracléon sur la confession du 
nom de Jésus-Christ. Il oppose la simple confession de 
bouche à celle qui émane de la vie entière et la résume; 
il élève la seconde au-dessus de la première, même 
quand celle-ci se produit devant les tribunaux païens, 
car la parole peut être trompeuse, la vie seule ne ment 
pas. C'est d'ailleurs un témoignage permanent qui ne dé- 
pend pas des circonstances '. Il y alà une protestation 
motivée contre l'estime exagérée du martyre, et un spi- 
ritualisme moral de l'ordre le plus élevé. C'est ainsi 
que, pour employer l'image même des gnostiques, des 
perles se retrouvaient dans ce confus mélange de spécu- 
lations de toute provenance. 

Les systèmes que nous venons d'exposer ont laissé 

f C[ém.,Stro77i.,l\, 9. 



LA PISTIS SOPHIA. 55 

de côté la partie la plus originale et la plus grandiose 
de la doctrine de Yalentin, celle qui se rapporte à la 
chute et aux aspirations d'Acbamot, ce produit de la Sa- 
gesse placé sur les confins du Plérôme comme la poéti- 
que personnification de notre déchéance, et qui est par- 
tagé entre d'amers souvenirs et des désirs ardents. La 
lacune est comblée par un curieux écrit anonyme en 
langue copte, récemment retrouvé. La date en est incer- 
taine, il remonte évidemment à l'époque où le gnosticisme 
valentinien était arrivé à son plein développement, vers 
la fin du second siècle. Il est intitulé : Pistis Sophia, la Sa- 
gesse croyante * . Les données générales du système va- 
lentinien s'y retrouvent comme au travers d'une végéta- 
tion luxuriante et monotone. Il s'agit bien toujours d'une 
gnose ou d'une doctrine cachée qui procure le salut par 
une simple illumination. Jésus-Christ revient descieux où 
il est remonté et apparaît à ses disciples sur le mont des 
Oliviers pour leur révéler les plus hauts mystères de la 
vérité. Ils forment autour de lui le cercle intime et pri- 
vilégié des spirituels qui est chargé de transmettre cette 
manne cachée aux hommes pneumatiques des géné- 
rations futures. Toutes ces révélations roulent sur la 
destinée de la Sophia. Seulement celle-ci symbolise bien 
plus clairement que chez les premiers Valentiniens la 
triste condition de l'âme humaine, car pour avoir voulu 
franchir les limites de sa sphère originelle, elle est tour- 
mentée par les puissances cosmiques parmi lesquelles 
nous reconnaissons le Démiurge. Celui-ci produit par 

* Pistis Sophia. — Opus Q:nosticum e codice manuscripto coptico latine 
vertit Schwartz, edidit I. H. Petermann. Berolini, 1853. 



56 PLAINTES DE LA PISTIS SOPHIA. 

émanation une force terrible a la face de lion, qui entou- 
rée d'autres émanations semblables épouvante la noble 
et ardente exilée, jusque dans les régions ténébreuses 
de la matière, en faisant briller devant ses jeux une 
fausse lueur propre à l'égarer. Pséanmoins elle ne perd 
pas courage, elle espère , elle croit. A'oilà pourquoi elle 
mérite de s'appeler la Sagesse crovante. Douze fois elle 
appelle le libérateur par une supplication passionnée et 
vraiment sublime ; ce sont ses douze repentirs * . La déli- 
vrance s'accomplit par un nombre égal d'interventions 
de Jésus. De même que le péché ou la chute n'est pas autre 
chose que l'obscurcissement produit par la matière, de 
même le salut est un simple retour à la lumière. Cette di- 
vision des lamentations de la Sophia et des interventions 
de Jésus amène des répétitions fatigantes ; toutefois les as- 
pirations de l'âme sont rendues avec une énergie d'autant 
plus poétique, que de larges emprunts sont faits à l'Ancien 
Testament. En particulier tous les Psaumes de la péni- 
tence sont appliqués à la Sophia, en étant détournés de 
leur sens naturel. « lumière des lumières, s'écrie- 
t-elle, toi que j'ai vue au commencement, écoute le cri de 
mon repentir -. Sauve-moi, ô lumière, de mes propres pen- 
sées qui sont mauvaises. Je suis tombée dans les régions 
infernales. De fausses lueurs m'y ont conduite et je roule 
maintenant dans ces ténèbres chaotiques. Je ne puis 
déployer mes ailes et revenir à mon lieu, car les forces 



1 «Nunc cujus r.'fti)'f).x alacre, progroditor, ut dicat soluUonern duode- 
cimae [xaTavcac zîsTsœç acçi'aç.» (Pisf. Soph., p. 70.) 

^ « Lumen luminum, cui èrriCTSUja inde ab initio, audi igitur nunc^ 
lumen, meam [jLSTàvcxv. » {Id., p. 33.) 



PLAINTES DE LA PISTIS SOPHIA. 57 

mauvaises émanées de mon ennemi et surtout celle à 
la face de lion me tiennent captive. J'ai demandé du 
secours, mais ma voix meurt dans la nuit. J'ai élevé 
mes jeux vers les hauteurs, afin que tu me secoures, ô 
lumière. Mais je n'y ai rencontré que les puissances en- 
nemies qui se réjouissent de mon infortune et veulent 
l'accroître, elles ont voulu éteindre le rayon que je tiens 
de toi. Maintenant, ô lumière de vérité, c'est dans la 
simplicité de mon cœur que j'ai suivi la fausse clarté 
que je confondais avec toi. Le péché que j'ai commis est 
tout entier devant toi. Ne me laisse pas souffrir plus 
longtemps, parce que j'ai crié à toi dès le commence- 
ment. Car c'est pour toi que je suis plongée dans cette 
affliction. Me voici dans ce lieu, pleurant, redemandant 
ces clartés que j'ai vues sur les hauteurs. De là la fureur 
de ceux qui gardent les portes de ma prison. Si tu veux 
venir me sauver, grande est ta miséricorde, — exauce 
ma supplication. Délivre moi de cette matière ténébreuse, 
de peur que je ne sois comme perdue en elle '. » « lu- 
mière, abaisse sur moi le regard de ta miséricorde, — car 
je souffre cruellement. Hàte-toi, écoute-moi. J'ai attendu 
mon époux pour qu'en venant il combatte pour moi et il 
n'est pas venu. Au lieu de la lumière, j'ai reçu l'obscurité 
et la matière. Je te louerai, je glorifierai ton nom; — que 
mon hymne t'agrée, alors qu'il atteint les portes de la lu- 
mière. Que toute âme soit purifiée de la matière et habite 
dans la cité divine. Que toutes les âmes qui admettent le 
mystère y soient introduites ^. » La même plainte s'élève 

1 « Libéra me e uAt) hujus caliginis. » [Pist. Soph., p. 3^.) 
* « Wijya.i horum qui suscipient mysterium. » (/c?., p. 36.) 



o8 PLAINTES DE LA PJSTIS SOPHIA. 

douze fois vers le libérateur. « Je suis devenue sembla- 
ble, dit encore la Sophia, au démon qui habite dans la 
matière où s'éteint toute lumière. Je suis devenue moi- 
même matière. Ma force s'est comme pétrifiée en moi'. 
J'ai mis mon cœur en toi, ô lumière, ne me laisse pas 
dans le chaos. Délivre-moi par la connaissance^. J'ai ma 
confiance en toi, je me réjouirai, je chanterai des louan- 
ges à ta gloire, parce que tu as eu pitié de moi. Donne- 
moi ton baptême et efface mes péchés. » Cette mythologie 
pénétrée d'une poétique mélancolie recouvrait habi- 
lement le côté abstrait de la gnose et l'appropriait au 
goût d'esprits subtils et malades. Le dialogue entre 
Jésus et ses disciples, malgré sa coupe uniforme, plai- 
sait aux lecteurs des Evangiles apocryphes et satisfai- 
sait ces imaginations fiévreuses qui avaient perdu le 
sens de la beauté véritable. L'orgueil trouvait sa satis- 
faction dans ces nouveaux mystères qui ne laissaient 
rien à envier aux initiés d'Eleusis ou de Mithra. 

§ 3. — Les gnostiques de la seconde tendance. 
A. — Les Ophites et quelques autres gnostiques de la même catégorie. 

La seconde tendance gnostique a pour caractère spé- 
cial de faire du Démiurge un être décidément malfai- 
sant, au lieu de se contenter, comme Basilidès et les 
premiers Valentiniens , d'y voir un être inférieur, qui 
ignore le Plérôme. Cette tendance est inaugurée par des 



* a Atque mea vis congelascuit in me. » (Pist. Soph., p. 43.) 

* « Libéra me in tua cognitione. » (Ici., p. 56.) 



GNOSTIQUES DE LA SECONDE TENDANCE. 59 

hérétiques qui, par leur origine, se rattachaient aux 
Valentiniens, mais qui ont modifié entièrement les idées 
de la secte en ce qui concerne le Démiurge et l'ancien 
monde. Les Ophites occupent le premier rang dans cette 
classe de gnostiques. 

Nous conL'^issons déjà quatre petites sectes de ce 
nom, qui ont été la première ébauche de la gnose. Les 
Ophites dont il s'agit maintenant leur sont très-posté- 
rieurs, ils doivent être placés après Valentin, puisqu'ils 
ont visiblement subi son influence ; ils n'ont fait que 
remanier son système en lui donnant une empreinte réa- 
liste. Ils ont dû leur nom, ainsi que leurs devanciers, 
au rôle important qu'ils attribuaient au serpent dans 
rhistoire de l'humanité, bien qu'ils n'aient pas été jus- 
qu'à le diviniser comme les Naasséniens '. Les Ophites 
d'Irénée n'ont reculé devant aucune métaphore, pas 
même devant les plus grossières. La volupté et la haine 
sont pour eux les deux pivots de tout le système du 
monde. Le premier principe qui s'appelle aussi le pre- 
mier homme s'est reproduit dans UQ être semblable à lui- 
même, qui est le second homme. Vient ensuite le Saint- 
Esprit qui est l'élément féminin auquel s'unissent les 
quatre éléments. Les Ophites, on le voit, ne se mettent 
pas en grands frais d'inventions métaphysiques. Le pre- 
mier et le second homme ravis de la beauté de l'Esprit 
engendrent avec lui le Christ qui est le résumé vivant du 
Plérôme. Mais l'Esprit n'a pas enfermé en lui toute la 



1 Voir sur les seconds Ophites, Irénée, Contra liacres., \, 33-35; Epi- 
phane, Contra hscres., XXXVII; Théodoret, De hseretic. fahulis., 1, 14, 15. 
Ce dernier a une exposition très-lucide du systènoe. 



60 LES OPHITES. 

plénitude de lumière qui émanait des deux premiers 
principes. Ce qui en a débordé a formé la Sagesse : cet 
Eon aussi appelée Prunicos^ est retombé dans les eaux 
tumultueuses du chaos. Il s'élance vers le Plérôme et 
forme ainsi le firmament étoile; puis il enf;endre le Dé- 
miurge auquel il communique une parcelle de son es- 
sence lumineuse. Le Démiurge produit sept autres anges 
qui forment THebdomade. Mais il ne se contente pas 
d'être ignorant ; il est l'ennemi déclaré de la Sagesse et 
se sert de la parcelle de lumière qu'il a reçue pour s'op- 
poser à ses desseins. De là une lutte acliarnée qui a 
pour théâtre principal le monde et pour enjeu l'âme hu- 
maine. Le Démiurge a commencé par créer le serpent 
ou le démon pour l'opposer aux anges, ses propres fils 
qui lui font la guerre. Puis il a formé avec le concours 
des anges le corps de l'homme, corps immense et débile 
qui rampe misérablement quoiqu'il soit de nature éthé- 
rée. La Sagesse soustrait au Démiurge la parcelle lumi- 
neuse qui est en lui et la communique à l'homme. Ce 
n'est pas encore le souffle de l'Esprit qui ne lui sera 
donné que plus tard, mais cette illumination imparfaite 
suffit pour l'élever au-dessus de la brute. Ce grand corps 
rampant se relève, son œil brille et il pressent par delà 
les limites de ce monde les premiers principes. C'en est 
assez pour que le Démiurge s'efforce de le perdre; il 
tire de lui la femme, cette Eve séduisante qui devait lui 
ravir l'élément lumineux, mais soumise par la Sophia, 
elle devient l'instrument du bien. En effet, c'est la 
femme qui pousse l'homme à obéir aux suggestions du 
serpent, à cueillir le fruit de la connaissance et à s'é- 



LES OPHITES. 61 

lever ainsi immédiatement au-dessus du Démiurge ' . Il a 
beau être précipité dans le monde inférieur et revêtu 
d'un corps épais, il n'eu est pas moins entré dans la 
voie du progrès sous la conduite de la Sophia. En vain 
le Démiurge veut préparer un Messie selon sou cœur 
et susciter des prophètes qui Tannoncent dans le peuple 
de son choix. La Sophia déjoue ses plans, elle fait même 
souvent parler à son gré les prophètes de son adversaire. 
Enfin le Christ du Plérôme vient se joindre à l'homme 
Jésus né de Marie. Il inspire son enseignement et ré- 
vèle par lui les grands mystères aux âmes élues. Puis 
il l'abandonne au moment où le Démiurge dans sa fu- 
reur le fait crucifier par ses Juifs. L'Eou divin s'est 
envolé à son insu et n'a laissé qu'une vaine dépouille 
aux mains du Démiurge qui s'appelle aussi Jaldabaoth. 
Jésus ressuscite, puis après avoir passé dix-huit mois 
sur la terre pendant lesquels il révèle les articles les 
plus profonds de sa doctrine à quelques initiés, il est 
transporté dans le Plérôme près de Christus. De là 
Christus et Jésus attirent toutes les âmes pneumati- 
(jues, tous les éléments spirituels de la création. La con- 
sommation des choses a lieu quand toutes les parcelles 
lumineuses ont été ramenées au foyer de l'Esprit -. Le 
serpent ne joue pas dans ce système un rôle assez pré- 
pondérant pour lui avoir donné son nom ; aussi y a-t-il 
eu problement quelque confusion entre les Ophites du 



> Ivénée, Contra hœres.,\, 34. 

î « Consummationem autem futuram quando tota huineclatio spirilus 
luminis coUigatur et abripiatur in CEonem incorruptibilitalis. » (/(/,, \, 
34.) 



62 SATDRNILUS. 

premier siècle et ceux de la seconde période. Cepen- 
dant l'une des fractions de l'école semble avoir poussé 
jusqu'aux dernières exagérations l'opposition au Dieu 
des Juifs ; la fraction dite des Caïnites non-seulement 
exaltait le serpent comme la puissance ennemie du Dé- 
miurge , mais encore honorait tous les grands rebelles 
de la Bible, depuis Gain jusqu'à Judas Iscariot. 

La doctrine des Ophites que nous venons d'exposer 
nous fait descendre des hauteurs sur lesquelles le gnos- 
ticisme se maintenait avec Valentin, Il s'est déjà bien 
dépouillé de sa largeur première. Le Démiurge est de 
plus en plus assimilé au principe du mal. C'est ainsi que 
dans le système de Saturnilus il y a opposition radicale 
entre le Dieu suprême et les sept anges qui ont créé le 
monde. Le Dieu des Juifs est le dernier de ces anges. 
Ils ont bien pu créer l'être physique dans l'homme, mais 
c'est le Dieu suprême qui lui a communiqué l'étincelle 
lumineuse qui seule constitue son essence. Auss^^oit- 
il viser à s'affranchir des biens corporels. Le Sauveur n'a 
revêtu que l'apparence de la vie physique. Il est l'ad- 
versaire déclaré du Dieu des Juifs et de ses prophètes 
et il vient nous apprendre le secret du salut dans un 
ascétisme effréné qui proscrit le mariage comme une in- 
vention de Satan ' . La tendance panthéiste est très-mar- 
quée dans ce système. 

Le panthéisme est plus tranché encore chez Monoïme 
l'Arabe, obscur hérétique du second siècle-. Le pre- 



» Phil., VII, 28. 

2 Id., VIII, 12-16. Théodoret avait fait une vague mention de cet héré- 
tique. De huretic. fabulis, 1, 18.) 



MONOIME. - LES DOCETES. 63 

mier principe s'appelle l'homme; c'est un Dieu caché, 
tout ensemble masculin et féminin ; il s'exprime ou se 
révèle dans le fils de riiomme, qui est son image et son 
reflet. De lui sortent les six puissances cosmiques qui 
façonnent le monde. L'homme terrestre est la pleine 
réalisation de l'idée divine; tout est en lui, et il est tout*. 
Aussi retrouve-t-il dans son àme les grands contrastes 
de la haine et de l'amour, de la joie et de la tristesse que 
la divinité confuse qui comprend toutes choses enferme 
dans son obscur abîme. Monoïme donnait à ce pan- 
théisme parfaitement net les formes alambiquées du py- 
tliagorisme et jouait sur les lettres de l'alphabet à la fa- 
çon de Marcus. 

Le même fond d'idées se retrouve sous des for- 
mes plus compliquées dans une secte dite des Docètes 
qui mettait en relief l'un des caractères généraux du 
gnosticisme ; la gnose en effet aboutissait toujours, comme 
par une pente fatale, à la négation de la réalité corpo- 
relle du Rédempteur-. Ces hérétiques aussi peu connus 
que Monoïme et dont le souvenir n'est conservé que 
dans les Philosophoumena, construisaient tout leur sys- 
tème sur une métaphore. De même, disaient-ils, que l'on 
doit distinguer dans un figuier les racines , les feuilles 
et les fruits, de même il faut reconnaître dans le premier 
principe de l'être trois puissances qui contiennent 
toutes choses en elles. Ces trois puissances ou ces trois 
Bons constituent le Plérôme, le monde intelligible, 
et produisent en s'épanouissant trente Eons qui for- 

1 Aé^î'. avôpwTcov etva'. to tcSv. [Phil., VIII, 12.) 

2 Id., VIII, 18 et suiv. 



64 LES DOCÈTES. 

ment comme une ('chcUe décroissante. L'absolu se di- 
minue en se déroulant. Toutes les puissances ensemble 
produisent un fruit commun qui est le Sauveur. Le 
troisième Eon laisse tomber dans le chaos les idées qui 
sont eu lui; ce sont les âmes. Puis effrayé lui-même de 
la région ténébreuse qui s'étend au-dessous de lui, il 
élève le firmament comme une muraille d'azur entre le 
Plérôme et le chaos. Lui-même s'est reflété dans un 
Eon d'ordre inférieur, qui est son image, mais qui vit 
dans l'ignorance et les ténèbres. Celui-ci a façonné notre 
monde, enfermant les idées ou les âmes dans des corps 
et les soumettant aux tortures de la métempsycose. 
Le Sauveur issu du Plérôme descend jusqu'à elles, 
afin de les affranchir de cette vie misérable, mais sa- 
chant qu'aucun être ne pourrait supporter son éclat, il 
enferme sa gloire dans un corps infime, qui le contient 
comme la pupille resserrée cache un grand foyer de 
lumière ' . Descendu sur la terre, il se laisse baptiser 
dans le Jourdain afin de laisser aux eaux du fleuve une 
empreinte idéale de sa forme corporelle. Lorsque 
son corps de chair a été crucifié , son âme poursuit 
son miuistère d'illumination au milieu de ses disciples. 
Le salut dépend toujours de la connaissance des mys- 
tères transcendants. Le mythe admirable de la Sophia 
a entièrement disparu. La notion de rédemption s'ef- 
face. Recueillons cependant une belle pensée au travers 
de cette mythologie bâtarde. Partant de l'idée que 
le Sauveur a vécu trente années parce qu'il résumait 

{Phil., Yin,iO.) 



GARPOCRATE. — EPIPHANE. 65 

dans sa personne les trente Eons du Plérôme , les Do- 
cètes en concluaient que cette plénitude infinie qui 
était en lui expliquait la diversité des sectes : « Cha- 
cune d'elles, disaient-ils , le regarde comme lui appar- 
tenant parce qu'il est vu par chacune sous un point de 
vue particulier ' , qu'elle s'approprie comme s'il était l'u- 
nique, repoussant les autres et les taxant de fausseté. » 
L'orgueil gnostique respire dans les mots suivants : 
" Ceux qui ont une nature basse ne peuvent atteindre 
les idées du Sauveur qui les dépassent, mais pour ceux 
qui sont d'en haut tels que nous, ils ne les voient pas par- 
tiellement, mais dans leur ensemble. Seuls ils sout parfaits 
dans leur élévation, les autres ne le sont qu'en partie. » 
Ce panthéisme gnostique aboutit aux conséquences 
morales les plus désastreuses dans le système de Car- 
pocrate, légèrement modifié par son fils Epiphane. Le 
premier était né à Alexandrie, son influence a été bien 
moins grande que celle de son fils, quoique celui-ci ait 
été enlevé à la fleur de l'âge, avant sa vingtième année. 
11 avait excité un tel enthousiasme que sa mémoire fut 
littéralement adorée à Céphalonie où s'était écoulée sa 
courte et brillante existence -. Le système de Carpo- 
crate n'avait rien de bien original et ne s'embarras- 
sait pas dans une savante construction du monde idéale 
Au-dessous du Père incréé il plaçait le Démiurge, 
puissance décidément malfaisante qui a produit le 



1 "EsTi Tcicra'.; oîy.sTo; ajTatç, aAA-^ oï aX/.oç bp6)[j.v/zz. [Phil., 

\m, 10.) 

2 Glém., Strom., III, 25. 
3P//î7., VII,2, 3; Iréflée, I, 24. 

5 



66 CARPOCRATE. — EPIPHANE. 

monde par les anges. Jésus est né de Joseph et de 
Marie, mais une force céleste nommée Christus s'est unie 
à lui au moment de son baptême, pour l'abandonner aux 
jours de s:i passion. Elle lui a révélé le Père incréé et l'a 
affranchi du joug des anges. Par lui nous recevons les 
mêmes lumières et obtenons la même délivrance, si 
bien que la connaissance fait de nous de vrais Christs*. 
Carpocrate admettait la métcmps\ cose et usait d'arts 
magiques. Epif hane s'était plus occupé de métaphysi- 
que transcendante; il avait refait à sa façon le fameux 
quaternaire mis par Valentin à la tête du Plérôme. C'é- 
tait pour lui l'unité divine sous quatre noms divers. Sa 
plus grande originalité était dans la partie morale de 
son système. La loi de justice, à l'en croire, est la loi 
d'égalité qui règne dans la nature ^ Toutes les diffé- 
rences ne sont qu'apparentes; tous les êtres reçoivent 
également la lumière, et participent à la vie naturelle. 
Celle-ci en tant qu'elle émane de Dieu ne connaît nulle 
distinction de sexe, de dignité, de richesse. jNous de- 
vons donc maintenir cette justice et cette égalité uni- 
Yerselles en abolissant toutes les différences sociales qui 
sont de convention, en établissant une promiscuité uni- 
verselle et en obéissant à nos convoitises comme à un 
instinct divin. On le voit, le panthéisme d'E;jiphane 
était pleinement conséquent avec lui-même et ne com- 
mandait pas des sacrifices bien pénibles. Ce brillant 



Vil, 32.) 

> AiY^' '^^r' O'.'/.atoGÙVYjv toù OcOÛ xotvwv(av -'.va etva'. [aet' hc- 
•OlTOç. (Clém., Strom., Vil, 1, 6.) 



SEGUNDUS. - THEODOTUS. - HEHMOGÈNE. — TATIEN. «7 

éphèbe de la gnose formulait, dans le domaine de la spé- 
culation, le naturalisme monstrueux qu'un autre jeune 
homme enivré jusqu'à la folie de ce philtre d'Orient 
a essayé de réaliser sur le trône. Héliogabale n'est pos- 
sible que dans un siècle où Epiphune est un maître 
populaire. Le fond grossièrement païen que recouvrait 
le mysticisme poétique de la gnose apparaissait enfin 
tout entier et sans voile. Epiphane méritait de passer 
pour l'une de ces divinités impures qui n'étaient que le 
vice déifié. Son apothéose à Céphalonie est son juste 
châtiment. Citons encore pour mémoire quelques au- 
tres gnostiques obscurs : Secundus^ qui n'a fait que ren- 
chérir sur les hjpostases compliquées du Plérôme ' ; 
Theodotus, chef de la secte des Melchisédéciens, qui 
identifiait Melchisédec avec la puissance supérieure ^; 
le peintre Hermogène qui préludait au dualisme des 
Manichéens , et prétendait que Jésus, après avoir laissé 
son corps ressuscité au soleil était remonté en esprit 
vers son Père % enfin ïatien d'Assyrie, qui après avoir 
commencé par l'école de Justin Martyr, avait fini par 
l'hérésie en exagérant le platonisme de son maître; il 
admettait une sorte de matière éternelle d'où procé- 
daient les mauvais esprits, et se faisait remarquer par 
son opposition radicale à l'Ancien Testament et par un 
ascétisme absolu. Il ne voulait pas admettre le salut 
d'Adam, probablement parce qu'il voyait en lui le type 
de l'homme terrestre *. 

» Phil., VI, 38. — 2 /cf., VII, 85. 
'/(/., VIII, 17; Tertullien, Adv. Herinogenen. 

4 Phil., VllI, 16; Irénée, Contra hxres., I, 31; Epiphane, Contra 
hœres.. 46. 



68 MARCION NATIF DU PONT-EUXIN. 

B. Marcion et son école '. 

La seconde tejidance du gnosticisme ne s'est pas con- 
tentée de remanier les mythes valentiniens. Elle s'est 
constituée dans son originalité avec 3Iarcion, que les 
sarcasmes de Tertullien n'ont pu réussir à avilir. 

S'il est toujours difficile de séparer un système de la 
personne de son auteur, cela est surtout vrai de la doc- 
trine de ce fameux hérétique, car on y retrouve l'em- 
preinte de son âme ardente mais étroite, passionnément 
attachée au christianisme , mais injuste comme la pas- 
sion, même lorsqu'elle se prend à ce qu'il y a de plus 
noble et de plus élevé, éprise du plus haut idéal moral, 
mais trouvant le moyen de le fausser par une exagération 
maladive. Toutefois, quelque graves qu'aient été les er- 
reurs de Marcion, il n'en commande pas moins notre res- 
pect par la noblesse de son caractère et la grandeur de 
quelques-unes de ses pensées qui ne sont devenues des 
brandons de discorde que parce qu'il les a présentées 
sans les tempéraments qui les eussent complétées. Il 
y avait chez Marcion le génie d'un réformateur ; c'est 
un Saul de Tarse, demeuré toujours sous l'éclair brû- 
lant qui l'a renversé , sans arriver à la lumière riche 
et sereine d'une foi apaisée. Disciple fougueux de saint 
Paul, il compromet la cause qu'il a embrassée en bri- 

1 Les sources principales pour Marcion sont : 1° le Contra Marcionem, 
de Tertullien; 2" Rhodoii, apud Eusèbe, H. E., V, 13; 3" Irénée, Adv. 
hxres., I, 29; 4° Phil., VII, 29; Epitome, X, 19; 5" Epiphane, Contra 
l'ixres., 42; 6° Théodoret, De hxretic. fabulis., \, 24; 7° enfin un fragment 
de l'évéque arménien Esnik sur la destruction des hérésies et les hymnes 
de saint Ephrera. 



SON CARACTERE EMPORTE. 69 

sant la grande et féconde synthèse de la prédica- 
tion apostolique, pour n'en relever que le côté polémi- 
que et négatif. Il se croit appelé à renouveler inces- 
samment la scène d'Antioche ; il traite l'Eglise comme 
un autre Céphas qu'il s'agit de réprimander pour son 
attachement au judaïsme, et il comprend sous ce nom 
tout ce qui de près ou de loin se rattache à la religion 
de l'Ancien Testament. C'était oublier les vues si larges 
et si profondes de l'Apôtre des Gentils sur les rapports 
des deux alliances et en particulier sur le rôle prépara- 
toire de la loi. Voilà pourquoi ce paulinien outré n'a pu 
remplir la noble mission qui lui était dévolue, car rien 
n'était plus opportun de son temps que de réagir contre 
les tendances judaïques d'autant plus dangereuses 
qu'elles reparaissaient sous des noms nouveaux. L'esprit 
de réforme se distingue de l'esprit de bouleversement 
en ce qu'il ne détruit que les végétations parasites sans 
s'attaquer aux parties vitales de l'arbre. 

Pour être juste, il faut tenir compte des circonstan- 
ces dans lesquelles s'est développé Marcion. Né au bord 
du Pont-Euxin, vers l'an 120, il se trouva en présence 
d'une tendance, qui empruntait à la littérature apo- 
cryphe des Juifs ses teintes chaudes et colorées 
pour représenter l'avenir de l'Eglise, et tombait ainsi 
dans un vrai matérialisme, Marcion fut poussé à l'ex- 
trême opposé. Fils d'un pieux évêque, il s'était signalé 
par une piété exaltée, déjà inclinée à l'ascétisme ; il 
avait débuté par l'aire don à l'Eglise d'une grosse somme 
d'argent*. Nous ne pouvons admettre l'accusation très- 

1 Tertullien, De prxscriptionibus, c. XXX. 



70 H, RÉAGIT CONTRE UN JUDÉO-CHRISTIANISME EXALTÉ. 

grave lancée par Tertullien contre ses mœurs; l'hérésie 
était r.ssez souvent comparée à radiillère spirituel pour 
qu'une image hasardée, interprétée par la malveillance 
la [)lus acharnée, se soit transformée en une calomnie 
involontaire. Probablement l'opposition que fit Marcion 
au christianisme judaïsant fut de suite immodérée et 
violente comme on pouvait l'attendre d'un tel homme. 
A la suite des quelques diiïcrends dans lesquels son père 
semble avoir pris parti contre lui, il se rendit ci Rome'. 
C'était sur ce grand théâtre que chaque novateur brû- 
lait de se produire, sachant bien qu'il n'y avait pas de 
plus sûr moyen de donner du retentissement à ses idées. 
Marcion s'était fort peu occupé de métaphysique jusqu'à 
cette époque ; il n'avait aucun goût pour toutes les sub- 
tilités de la gnose valentinienne. C'était un homme beau- 
coup plus préoccupé de pratique chrétienne que de 
théosophie. Il enveloppait dans sa vive antipathie pour 
les judaïsants l'Ancien Testament lui-même, sans pro- 
fesser un système bien arrêté. Pourtant il fallait bien 
donner une base spéculative à ses idées, car elles ne 
pouvaient exercer une influence décisive tant qu'elles 
étaient à l'état fragmentaire. Cette nécessité de propa- 
gande explique le rapprochement qui eut lieu entre 
Marcion et la gnose. A Rome, il rencontra un gnostique 
modéré qui avait renoncé à la savante et poétique onto- 
logie des Valentiniens, et qui partageait son opposition 
violente au judaïsme. Il s'appelait Cerdon et était Syrien 
d'origine. Sans s'embarrasser dans la généalogie des 

1 Tertullien, De prxscript,,c. Ll. 



A ROME IL S'ASSOCIE A CERDON. 71 

Eons, il se contentait de placer en face du Dieu suprême 
et caché, un Dieu visible et inférieur; le premier re- 
présentait la bonté, le second la justice. Ainsi se trou- 
vait justifiée l'opposition entre rAncicn Testament et 
l'Evangile. Cerdon joignait à ces vues une tendance 
ascétique très-prononcée'.Marcion était gagné d'avance 
à un tel système ; il le compléta et lui communiqua le 
feu et la hardiesse de son âme. C'est ainsi qu'il en fit 
une doctrine vraiment puissante qui recruta de nom- 
breux adhérents. 

Il semble avoir toujours redouté le schisme. Quand 
P0I3 carpe vint à Rome, il chercha à se rapprocher de 
lui, mais le patriarche des Eglises d'Asie Mineure le 
repoussa en lui disnnt: «Je te reconnais, tu es le pre- 
mier-né de Satan ^. » S'adressant un jour aux anciens de 
l'Eglise de Rome, Marcion leur demande ce que Jésus 
avait voulu dire quand il avait parlé de la pièce de drap 
neuf qui amène la déchirure du vêtement. Sans se con- 
tenter de leur réponse {)leine de sagesse, il appliqua hardi- 
ment ces paroles à l'Ancien Testament, qu'il assimilait 
au vêtement vieilli: « Et moi aussi je briserai l'Eglise, 
s'écria-t-il, et la déchirure sera pour l'éternité^ » Il 
est difficile de croire, avec Tertullien, qu'un tel homme 
ait essayé, sur la ïn\ de sa vie, de se réconcilier avec 
l'orthodoxie*. 

Marcion se distingue des autres gnostiques, tout 

' PhiL, VII, 37. Comp. Eusèbe, H. E., IV, 11; îrénée, Contrahxres., 
1,27. 
2 Eusèbe,//. E., IV, 14. 
* Epiphane, Contra hxres., 42. 
^ Tertullien, De pree^criyt., 30. 



72 IL MAINTIENT LE SACERDOCE UNIVERSEL. 

d'abord en ce qu'il repousse énergiquement cette es- 
pèce d'aristocratisme intellectuel si dédaigneux du pro- 
fane vulgaire, qui relevait entre les ignorants et les 
savants la barrière abaissée parle maître divin. Marcion 
n'admettait même pas que l'on fît une différence à 
l'heure de culte entre les membres de l'Eglise et les 
cathécumènes ; tant il était préoccupé du désir de po- 
pulariser la vérité*. Ensuite il rejetait nettement la 
méthode des interprétations allégoriques ; il voulait 
que l'on s'en tînt au sens naturel des textes, sans recou- 
rir à une exégèse complaisante qui esquivait toutes les 
difficultés et les noyait dans un symbolisme arbitraire. 
Ne pouvant user des artifices par lesquels on se débar- 
rassait des textes difficiles ou qui prêtaient au scandale, 
il préférait écarter ce qu'il ne pouvait interpréter, et il 
se faisait un livre sacré à son usage, lequel contenait à 
l'entendre la vraie tradition de l'enseignement de Jésus- 
Christ. 11 ne trouvait cette pure tradition que dans les 
écrits de saint Paul et dans l'Evangile de Luc, attribué 
à l'influence directe de l'Apôtre des Gentils. Encore ne 
l'acceptait-il que sous bénéfice d'inventaire et il en éli- 
minait tout ce qui contredisait son système. C'est ainsi 
que Marcion a été le père de la critique purement in- 
terne et subjective. 

On a beaucoup discuté pour savoir s'il admettait deux 
ou trois principes des choses. Il est certain qu'il éta- 
blissait une opposition éternelle entre le Dieu suprême 



1 «Marcion hune locum (Gai., VI, 6) ita interpretatus est, ut putaret 
fidèles et catechumenos siraul orare debere. » (Jérôme, Comment, in ep. 
ad Gai.) 



IL ADMET TROIS PREMIERS PRINCIPES. 73 

et la matière incréée, source de tout mal. On se demande 
seulement si le Démiurge ou le Dieu inféîicur qui a créé 
le monde était élevé par lui au rang d'un troisième prin- 
cipe. 11 semble que telle était bien sa pensée, car l'op- 
position entre le Démiurge et le Dieu suprême est trop 
radicale pour qu'on suppose que le second procède du 
premier. D'un autre côté la matière est nettement dis- 
tinguée du Démiurge', puisque le premier homme a été 
condamné précisément pour avoir violé la loi de son 
créateur sous l'influence de la matière. Il vaut mieux 
s'en tenir à la coexistence de trois principes distincts, 
sous la réserve que le principe matériel étant essentiel- 
lement négatif ne peut se comparer aux deux autres; le 
système après tout en revient au dualisme^. N'essayons 
pas d'introduire une précision rigoureuse dans la méta- 
physique d'une école qui est constamment préoccupée de 
religion et de pratique. Marcion ne cherche point à ratta- 
cher le monde créé au monde supérieur par une longue 
chaîne d'émanations ou d'Eons. Son Dieu suprême de- 
meure immobile pendant toute l'éternité; il ne sort de 
son repos qu'au temps du salut. Le Démiurge a créé le 
monde sans se douter qu'il y ait un pouvoir supérieur 
au sien ; il façonne la matière incohérente et en tire le 
corps de l'homme qu'il anime de son souffle. Il lui 

» E^spoi 0£ y.afJwç y.al 6 vaur/;ç Mapy.fwv, z'jo ctpyàq drjr,--(Giiv-ai. 
(Rhodon, apud Eusèbe, //.£■., V, 13.) A'jo yp'/àç tou r.avToq uziôSTO. 
[Phil., VII, 29.) 

- Terlullien compte trois principes d'après Marcion : « Etmateria enim 
deus secundum formam divinitatis, innata scilicet et infecta et aeterna. 
Atque ita très intérim mihi deos numera Marcionis. » [Adv. Marc, 1, 15.) 
Néander (Kirch. Gesch., \, 521; Gnoslisch. Syst., 287 et suiv.), dans son 
admirable exposition du système de Marcion, a eu le tort de vouloir ra- 



74 .DUALISME ABSOLU. 

donne une loi, mais sans le rendre capable de l'accom- 
plir. La chute de l'homme est à la charge du Démiurge *. 
Celui-ci n'est pas simplement le Dieu visible, opposé au 
Dieu invisible ; il présente encore la justice étroite, im- 
placable, qui s'arrête à ce qui est extérieur, n'admet 
qu'une vertu mercenaire et incomplète et se venge du 
mal plutôt qu'elle ne le punit*. Le Démiurge est l'arbre 
mauvais de la parabole qui se reconnaît à son fruit ^. 
L'Ancien Testament est le monument de celte activité 
malfaisante, le peuple juif est le peuple du Démiurge, 
la loi est l'émanation de sa cruelle justice, et les misé- 
rables destinées d'Israël révèlent l'impuissance d'un 
Dieu qui n'a pas même su assurer l'ascendant de ses 
favoris*. Quant au paganisme, il appartient à la matière 
et aux démons comme le judaïsme appartient au 
Démiurge. Tel est l'état du monde jusqu'à la quinzième 
année du règne de Tibère. 

Tout d'un coup, sans transition et sans préparation, 
comme l'éclair qui fend la nue, le Dieu suprême appa- 
raît dans la personne de Jésus-Christ ^. Ce Dieu su- 

mener le Démiurge au Dieu suprême, tandis que Daur, également dans 
l'intérêt d'une symétrie impossible, l'a identifié à la cause matérielle et 
visible [Christ H iche Gnosis, 276-282). Pourtant il y a opposition entre le 
Démiurge et la nature, comme le prouve la chute de l'homme. Cette op- 
position ressort du fragment du livre arménien d'Esnik, cité par Mœller 
(Gesch. dcr Koimologie, p. 378 et suiv.) dans lequel la matière lutte 
contre le Démiurge pour attirer l'homme à elle. 
1 Terlullien, Adv. Marc, II, 5. 

* « Quo ore constitues divinitatem duorum Deorura, separalionem 
seorsum deputans Deum bonum et seorsum Deum justum. » {Id., II, 
12.) 

3 Phil., Epitome, X, 19. 
^ Cofitra Marc, U, lS-'i9. 

* « Subito Christus. » (Contra Marc, IV, 11, 17.) 



OPPOSITION TRANCHÉE ENTRE LES DEUX TESTAMENTS. 75 

prême, Dieu invisible et caché, est la souveraine bonté, 
Taraour opposé à la justice. Il ne s'irrite pas ; il ne sait 
que pardonner et gémir. Aussi accorde-t-il le salut non 
pas à la justice légale, m?is à la foi confiante qui s'a- 
bandonne à lui '. Il y a là l'écho de l'une des plus gran- 
des paroles de saint Paul. Malheureusement, elle est 
détournée de sa vraie signification, car l'amour distinct 
de la justice n'est plus qu'une aveugle bonté, une molle 
indulgence. Le Très-Bon, séparé du Très-Saint, n'est 
plus le Très-Haut. 

Marcion s'attachait à faire saillir le contraste entre le 
Démiurge et le Dieu suprême, en dressant une longue 
liste d'antithèses entre l'Ancien et le Nouveau Testa- 
ment. Tandis que le Messie du Démiurge est un Messie 
national et local, Jésus appartient à toute l'humanité. 
Le premier ne promet que des biens terrestres; le se- 
cond ne parle que du ciel. Le Démiurge commande 
d'emporter les vases d'Egjpte; Jésus ordonne à ses 
disciples de ne pas même prendre un bâton avec eux. 
Le Dieu juif envoie un ours contre les enfants qui ont 
raillé Elisée et fait descendre le feu du ciel sur ses en- 
nemis; l'Evangile n'enseigne que la bonté et le pardon. 
Enfin, le Sauveur miséricordieux a choisi pour ses dis- 
ciples les excommuniés du judaïsme. Ces antithèses se 
résument dans ces mots éloquents : « Tandis que Moïse 
élève les mains au ciel pour demander le carnage des en- 
nemis d'Israël, Jésus étend les siennes sur la croix pour 
le salut du genre humain. » D'un côté est l'esprit de ven- 

' Contra Marc, IV, 20-24; Irénée, î, 27. 



76 GUERRE ENTRE LE DEMIURGE ET JESUS. 

geance. De l'autre est le triomphe de l'amour \ Jésus 
est la manifestation directe du Dieu invisible et bon. 
L'an 15 du règne de Tibère, il plut à Dieu de descen- 
dre à Nazareth, ville de Galilée. Il ne saurait avoir au- 
cun contact avec la matière ; aussi Marcion conclut-il au 
docétisme le plus absolu. La naissance de Jésus est ap- 
parente; son corps n'est qu'un fantôme. 11 n'a rien em- 
prunté au monde du Démiurge ^, si ce n'est le nom de 
Messie, car le Dieu de l'Ancien Testament a annoncé la 
venue d'un sauveur juif; ses prophètes l'ont tour à 
tour prédit. Ce Sauveur inférieur viendra en efifet, mais 
seulement pour le peuple élu ; il lui ménage un salut 
digne de lui, c'est-à-dire tout matériel et terrestre \ En 
attendant le Démiurge allume la haine de ses Juifs contre 
le pouvoir rival qui a surgi à Jérusalem. Jésus est im- 
molé sous son influence. La mort du Rédempteur a beau 
n'être qu'apparente comme toute son apparition terres- 
tre, elle nous montre la voie de l'affranchissement par 
la rupture des liens matériels. Le Christ de 3Iarcion ne 
ressuscite pas, mais il va dans VAdès, chercher non les 
saints de l'ancienne alliance qui sont destinés aux joies 
grossières du paradis du Démiurge, mais les infortunés 
païens, fils de la matière qui ne peuvent être sauvés que 
par lui*. 
D'après l'Arménien Esnik, ily aurait eu une rencontre 



» Tertullien, Adv. Marc, II, 25, 29. 

2 « Phantasma vindicans Christum, non erat quod videbatur, caro nec 
caro, horao nec homo. » (TertuU., Adv. Marc, 3^ 8.) X^;brfr,'zq b 
'Ir^aiu;. {PMI., VII, 31.) 

3 Tertullien, Adv. Marc, III, 21. 
* Irénée, Adv. hxres., \, 27. 



ASCÉTISME OUTRÉ. 77 

entre le Christ et le Démiurge, sur les confins du monde 
supérieur. Le crucifié aurait fermé la bouche à son adver- 
saire en le confondant par sa propre loi, qui défend de 
verser le sang innocent. Il lui aurait arraché l'aveu de 
son infériorité et aurait délivré tous ceux de ses subor- 
donnés qui lui auraient donné leur confiance, abandon- 
nanties Juifs obstinés aux sévérités du Démiurge. Jésus 
remonte au ciel ; il y attire après lui par le rude sentier 
de l'ascétisme tous ceux qui croient en sa parole ; leur 
àme doitbriser son enveloppe matérielle comme l'oiseau 
brise l'œuf ou l'épi la paille qui l'enferme * . Ils doivent 
se préparer aux gloires de l'invisible en renonçant à 
toutes les jouissances matérielles, en rompant tous les 
liens charnels. Marcion imposait à ses disciples la chas- 
teté absolue, il condamnait le mariage; et demandait à 
ses catéchumènes de renoncer à la famille et à tous les 
biens de la terre. Bien loin de craindre l'opprobre et le 
martyre, il les glorifiait l'un et l'autre comme de sûrs 
moyens de purification. « Nous sommes voués, disait-il, 
à la haine et à la douleur. » On comprend très-bien 
l'influence exercée par un tel système, car il était plein 
de sève morale, pénétré d'un ardent amour pour le 
Christ, et d'un profond sentiment de l'incontestable 
supériorité du christianisme sur tout ce qui l'avait pré- 
cédé. Ce qu'il avait d'erroné, la part qu'il faisait à une 
métaphysique légendaire et à l'ascétisme oriental, lui 
gagnait bien des sympathies dans un temps dont il satis- 
faisait les tendances les plus prononcées. Aussi, malgré 
de vives résistances, malgré la polémique passionnée 

* Baur, Christliche Gnosis, p. 273. 



78 PREPON ET APELLF. 

de Tertullien , le marcionisme recruta de nombreux 
adhérents et constitua une véritable Eglise schismatique. 
Son influence durait 'encore au temps de Théodoret, 
témoin ce farouche \ieiliard qu'il avait rencontré, et qui 
se lavait le visage avec sa salive, afin de ne pas em- 
prunter une goutte d'eau au monde maudit du Dé- 
miurge * . 

Parmi les Marcionites, on cite Prépon qui insistait 
sur l'existence du troisième principe et Apelle, qui 
avait pour disciple enthousiaste une femme du nom de 
Philomèle; il admettait quatre principes, faisant du mal 
une sorte de personnification distincte. 11 était aussi 
sévère que Marcion pour l'Ancien Testament; son docé- 
tisme paraît avoir été moins tranché, car d'après lui, le 
Christ en remontant au ciel aurait rendu les parcelles 
de sa chair aux divers éléments auxquels elles apparte- 
naient. A la suite d'un long séjour à Alexandrie, il 
mêla au système de Marcion plusieurs éléments de la 
doctrine de Valentiu. Le mythe de la Sophia reparaît 
dans sa notion du Démiurge qui soupire après le monde 
supérieur dès qu'il l'a aperçu. Un système qui perd ses 
contours arrêtés est bien près de son déclin. L'école de 
Marciou allait bientôt se dissoudre dans le creuset tou- 
jours en travail d'une spéculation effrénée. 

1 Tnéodoiel, De hxretic. fabulis.^ \, 24. 



CHAPITRE II, 



LE MANICHEISME. 



Le gnosticisme , combattu pendant près de deux siècles 
par les plus beaux génies chrétiens de l'Orient et de TOc- 
cident, fut d'autant plus sûrement vaincu qu'on ne lui 
avait opposé qu'une résistance toute morale, qui ne s'é- 
tait pas déshonorée par le recours à la force. Néanmoins 
il reparut en Perse vers la fi u du troisième siècle sous une 
forme nouvelle, qui trahit la lassitude de l'esprit spécu- 
latif. L'effort dialectique y est beaucoup moins grand que 
chez Basilidès et Valentin, la légende destinée à recou- 
vrir d'images brillantes la construction métaphysique et 
à lui donner la vie et la couleur a perdu toute originalité. 
Le manichéisme est une traduction, en langage chrétien, 
des idées qui sont à la base de la religion de Zoroastre, 
mélangée de quelques emprunts faits aux premières 
hérésies. Cependant, en touchant le sol de la Perse, le 
gnosticisrae reprend une vie nouvelle; si ses créations 
sont moins hardies, elles sont aussi moins compliquées 
et plus populaires. Aussi cette élaboration appauvrie 



80 ORIGINE DU MANICHEISME. 

lui rendit un crédit sur lequel il ne pouvait plus comp- 
ter, sans qu'il ait toutefois agi comme son devancier sur 
la pensée de l'Eglise ; il ne Ta ni pénétrée, ni stimulée 
par la nécessité d'une résistance énergique. 

Le manichéisme a pris naissance au sein delà religion 
qui avait présenté le dualisme avec le plus de netteté ; elle 
l'avait élevé jusqu'aux limites du monde spirituel, sans 
les franchir toutefois, car elle n'a pas dépassé l'opposition 
quelque peu idéalisée des ténèbres et de la lumière. Nous 
avons vu que le christianisme avait de bonne heure re- 
cruté en Perse un grand nombre d'adhérents. Il avait 
même exercé une influence profonde sur les sectateurs 
de Zoroastre, qui pour lui faire face lui avaient emprunté 
ses propres armes. Les nouveaux livres sacrés élaborés 
à cette époque dans l'Iran portent l'empreinte visible 
des idées chrétiennes; l'idée de la rédemption, quoique 
singulièrement défigurée, y joue un rôle important. Le 
développement donné par le Bundehesch aux mythes qui 
concernent le héros vainqueur du mal, nommé tour à 
tour Sosiosch ou Mithra, ne se comprend que par l'in- 
fluence directe de la religion nouvelle. Les célèbres 
mystères de Mithra ont pris à l'Evangile leur idée fon- 
damentale du renouvellement de l'être au travers de 
la mort. Les rites qui s'y célébraient étaient imités du 
baptême et de la sainte cène. Pour qu'une religion aussi 
ancienne et aussi glorieuse que celle de Zoroastre ait cru 
devoir essayer un compromis avec un culte si longtemps 
inconnu et méprisé, il fallait que le christianisme eût 
grandi à côté délie, avec une étonnante rapidité, et 
qu'elle redoutât en lui un dangereux rival. Le mani- 



ORIGINE DU MANICHEISME, 81 

chéisme est comme la contre-partie de ces tentatives de 
fusion ; la religion noiiYelle, mal comprise et déjà altérée 
dans son essence, se retourne vers le cultedu passé et s'ef- 
force de le rajeunir en lui donnant son propre nom. Elle 
lui laisse ses doctrines et se contente d'en modifier l'ex- 
pression. Manès est resté mage en se disant chrétien; là 
était le péril et aussi l'inanité de sa tentative '. 

Nous avons sur Manès deux sources de documents, 
les uns accrédités en Occident, les autres provenant des 
historiens de la Perse. Les premiers se réduisent au ré- 
cit d'une prétendue dispute publique que l'hérésiarque 
aurait soutenue à Cascar en Mésopotamie contre un 
évêque nommé Archélaiis. Non-seulement ils abondent 
en détails sur la doctrine de Manès, mais encore ils re- 
tracent son histoire. Ils lui donnent deux devanciers 
immédiats. Le vrai fondateur de la secte aurait été Scy- 
thianus, riche Arabe versé dans toutes les sciences de 



' Les sources où nous avons puisé cette exposition du manichéisme 
sont, à part les historiens modernes de l'Eglise : 1° la Dispute d'Ar- 
chélaûs , renfermée dans le cinquième volume du Reliquix de Routh; 
nous nous expliquerons plus tard sur sa valeur historique. 2° L'écrit 
polémique de Tite de Botsra [Contra Manichxos , lib. IV, apud Henrici 
Ganisii lection. antiq., édition Basnages, tome I. 3° Les fragments des Let- 
tres de Manès, renieillis par Fabricius [Bibliotheca grxcu, tome YIII, 
p. 315); ceux recueillis par saint Augustin, spécialement dans VOpus im- 
per fectum. 4" Un fragment précieux d'Agapius, disciple de Manès, dans 
Photius, Bibliotheca, codAld. 5° Alexandre de Lycopole, philosophe alexan- 
drin, qui aurait vécu entre le quatrième et le cinquième siècle^ a donné 
une exposition exacte du manichéisme, du moins en ce qui concerne la 
partie métaphysique du système. On trouve ce précieux fragment dans le 
recueil de Combefils intitulé : Auctarium nov. Biblioth. Patrum, pars II. 
Citons encore Epiphane, Hives., 66, qui n'a guère fait que coi piler la 
Dispute d'Archélaûs; Théodoret, De hxretic. fabulis., 1, 25. Voir enfin 
l'Histoire critique du Manichéisme, par Beausobre (vol. I et 11)^ vaste ré- 
pertoire qui épuise la matière. 

6 



82 DOCUMENTS OCCIDENTAUX SUR MANES. 

l'Egypte, qui était deveuue sa patrie d'adoption. Il a 
pour disciple Terebiutlie ; celui-ci s'établit en Perse et 
rédige en quatre livres la doctrine de son maître. Manès, 
adopté par la veuve de Terebinthe, imprime un puissant 
élan a l'hérésie nouvelle qu'il enrichit de nombreux em- 
prunts faits aux livres sacrés des chrétiens. Il obtient un 
grand crédit à la cour du roi Sapor, mais il eu est hon- 
teusement chassé après avoir vainement tenté d'opérer 
une guérison miraculeuse sur son fils. Il parcourt l'ex- 
trême Orient, puis renti"e en Perse; il soutient de vives 
controverses avec l'évêque Archélatis dans des confé- 
rences publiques. Honteusement battu, il échappe, à 
grand'peine, a la fureur populaire pour tomber bientôt 
sous les coups du prince qu'il avait abusé. 

Cette légende, qui n'a pour elle aucun écrivain con- 
temporain, n'a d'autre intérêt que de mettre en lumière 
le caractère éclectique de l'hérésie de Manès qui s'est 
contenté de combiner des idées de toute provenance. 
La Dispute elle-même fournit sur sa doctrine plus d'un 
renseignement précieux auquel on peut se fier ' . La ver- 
sion orientale sur les origines du manichéisme a en sa 
faveur des témoignages plus sûrs empruntés a l'histoire 
nationale de la Perse et elle se recommande par un grand 
caractère de probabilité. C'est elle que nous suivrons 

1 La Dispute d'Archélaûs ne peut être considérée que comme une com- 
pilation antimanichéenne sans authenticité. Eusèbe, pas plus qu'Ephrem^ 
qui vivait en Mésopotamie, n'en ont rien dit. Elle est d'ailleurs remplie 
d'inexactitudes. On ne connaît ni le fleuve Stranga ni le château Ara- 
bion qui tigurent dans le récit. La ville de Cascar qu'elle place dans l'em- 
pire romain appartenait aux Perses. (Voir Beausobre, I, 133-139.) La 
Dispute d'Archélaiis n'en conserve pas moins un grand prix au point de 
vue doctrinal. 



DOCUMENTS ORIENTAUX SUR MANES. 83 

pour la biographie du fondateur du manichéisme '. 
La dynastie des Sassanides venait d'inaugurer en 
Perse une ère de restauration qui avait remis en hon- 
neur le culte national. Les historiens persans parlent 
d'une espèce de concile solennel tenu par les mages 
sous le roi Artaxerce pour fixer le canon de la doctrine. 
Un grand ébranlement fut imprimé aux esprits; il cor- 
respondait au caractère général d'une époque d'univer- 
selle rénovation, dans laquelle le mélange des peunles 
et des races ne permettait plus aux croyances de se 
renfermer entre les étroites limites d'un pays parti- 
culier. Le christianisme avait recruté assez d'adhérents 
pour provoquer partout la lutte et apprendre au monde 
que le temps des cultes étroitement 'nationaux était 
décidément passé. Aussi la religion de Zoroastre, en 
reprenant un nouvel essor, devait-elle viser aussi à ce 
caractère d'universalité ; mais elle ne le pouvait qu'en 
élargissant sa base historique et en se combinant, plus 
ou moins, avec l'Evangile. C'est ce que tenta un jeune 
Persan, né l'an 240, nommé Manès, qui semble avoir 
uni le génie spéculatif à une brillante imagination. On 
a prétendu qu'il appartenait à une de ces familles sacer- 
dotales qui conservaient la pure tradition de l'Avesta 
comme le vrai feu sacré. Il est fort possible qu'il ait été 
mage lui-même, bien qu'on n'ait aucune donnée positive 
à cet égard. Ses connaissances étaient très vastes; il sur- 
passait tous ses compatriotes. Mathématicien, astronome, 



1 On trouve la version orientale sur Manès dans l'historien persan Mir- 
khoud. (De Sacy, Mémoires sur diverses antiquités de la Perse. Paris 
1793, p. 289 et suiv.) 



84 JEUNESSE DE MANES. 

musicien et peintre , il était fait pour exercer un grand 
ascendant sur ses contemporains. Il est douteux qu'il se 
soit jamais franchement rattaché à l'Eglise, bien qu'on 
prétende qu'il a été revêtu quelque temps de la prêtrise. 
Il n'a jamais accepté l'autorité de l'Ecriture sainte; il 
en use avec elle comme avec sa propre religion, n'en 
gardant que ce qui lui convient. En réalité il n'avait pris 
au christianisme que le nom du Christ et les mots de pé- 
ché et de rédemption qu'il traduisait à sa guise, bien 
qu'il retînt la notion d'une révélation nouvelle et défi- 
nitive destinée au genre humain tout entier. Dans le 
temps et le pays où il vivait nul système ne réussissait 
sans l'attrait du merveilleux. N'avait -il pas l'exemple de 
Zoroastre lui-mêtne, qui n'avait parlé que de visions et 
d'extases? Un mage, son contemporain, connu pour sa 
sainteté, passait jiour avoir été transporté au ciel pen- 
dant plusieurs jours; il y avait contemplé de ses yeux 
les mystères du monde inconnu, et était parvenu par 
ses récits à dissiper les doutes de son souverain sur la 
vie future. Manès aspirait à jouer un rôle semblable; il 
eût voulu devenir un nouveau Daniel à la cour de 
Perse; obtenir la faveur royale lui semblait le plus sûr 
moyen d'assurer le triomphe de sa doctrine. Aussi com- 
mença-t-il bientôt à raconter ses visions et à trancher 
du prophète. Il se donna comme l'apôtre par excellence 
de Jésus-Christ, le véritable interprète de ses ensei- 
gnements, inspiré directement du ciel. 11 s'attribua le 
rôle et le nom du Paraclet, ' moyen commode de déna- 

' 11 s'était donné comme le Paraclet annoncé par Jésus. 11 prétendait 



SES VOYAGES. 85 

turer le christianisme primitif en s'appliquant les pro- 
messes du maître sur les révélations du Saint-Esprit 
destinées à expliquer ses doctrines. Quelque prudence 
qu'il ait mis à conserver les idées de Zoroastre sous des 
noms chrétiens, il portait une main trop hardie sur l'an- 
cien culte de son pays, pour ne pas provoquer une vive 
irritation. Le roi dont il avait quelque temps surpris la 
faveur la lui retira dès qu'il eut constitué une secte pro- 
prement dite et qu'il eut envoyé des disciples pour prê- 
cher le nouveau dogme sans s'astreindre aux prati- 
ques nationales. Ce genre d'innovation est en effet 
bien plus dangereux que les nouveautés doctrinales; il 
faut plus de hardiesse pour heurter les coutumes d'uo 
peuple que ses idées, la coutume étantla forme sensible, 
et le vêtement de l'idée qui frappe tous les regards. Sa 
mort fut décidée. Il se retira au delà de la frontière 
orientale de la Perse et poussa jusque dans l'Inde; il 
devait se sentir attiré vers cette terre d'ascétisme 
effréné et de panthéisme grandiose. Usant de tous les 
moyens pour obtenir la popularité, il emplo va sou ta- 
lent de peintre à couvrir d'images brillantes les tem- 



avoir reçu le don de prophétie; il écrivit un livre qu'il disait être des- 
cendu du ciel. [MirkliQud apud Sacy, p. 294.) Dans la Dispute d'Arché- 
îaûs, Manès s'exprime ainsi sur lui-même : « Sum quidem ego Paracletus 
qui ab Jesu mitti prsedictus sum, » (Routh^ V, 73.) D'après saint Augus- 
tin, il se donnait comme l'apôtre de Jésus-Christ, c'est-à-dire l'apôtre par 
excellence, qui avait reçu la plénitude du Saint-Esprit (Augustin, Contra 
Faustum, lib. XIII, c. iv], ce qui se concilie très-bien avec sa prétention 
de personnifier le Paraclet; on en peut juger par ces mots de la Dispute 
d'Archélails : « Sicut et qui ante me missus est Paulus ex parte scire et 
ex parte prophetare se dixit, mihi reservans quod perfectura est. » [Disput., 
Routh, V, 74.) Manès envoie douze disciples à l'exemple de .Îésus-Christ. 
(Augustin, Liber de Hitrës,, c. 46.) 



86 SES PRETENDUS MIRACLES. 

pies des villes où il passait. Etrange apôtre qui pour se 
faire bien venir commençait par favoriser les super- 
stitions qu'il rencontrait sur sa route! Il se décide en- 
fin a frapper un grand coup. Il se retire dans une 
caverne qui, d'après le témoignage de ses ennemis, n'au- 
rait été qu'une simple grotte s'ouvrant sur une plaine 
fertile où il trouvait tout ce qui était nécessaire à sa 
subsistance. 11 prétendit y avoir été honoré des plus su- 
blimes extases et avoir été ravi jusqu'au ciel. Dans cette 
retraite il compose un livre qu'il appelle son Evangile 
et qu'il orne de magnifiques peintures symboliques. Il 
le rapporte en Perse comme l'œuvre même de Dieu. 
Entouré des prestiges du merveilleux, on le prend pour 
un nouveau Zoroastre ; ses disciples se multiplient en 
grand nombre. 11 est bien reçu par le nouveau roi, Hor- 
muz, fils de Sapor, qui se montre plein d'enthousiasme 
pour sa doctrine. Il paraît même lui avoir assuré un lieu 
de refuge, une sorte de citadelle où il pouvait se déro- 
ber à la haine des mages et à l'opposition des chrétiens, 
car il offensait également l'ancienne et la nouvelle reli- 
gion en voulant les fusionner dans un mélange hybride 
qui les altérait l'une et l'autre. Malheureusement pour 
lui Hormuz ne régna que deux ans. Bahram, son suc- 
cesseur, était l'ennemi juré du manichéisme. Après 
avoir ménagé la secte par prudence au début de son 
règne, il montra bientôt ses vrais sentiments eu contrai- 
gnant Manès à accepter une de ces discussions publi- 
ques dont l'issue est certaine quand c'est un roi qui y 
préside. Enfin il fit périr l'hérétique, mais non l'hérésie 
qui était trop conforme aux tendances de l'époque pour 



SA COURTE FAVEUR A LA COUR. IL EST MIS A MORT. 87 

ne pas lui survivre, elle puisa même dans la persécution 
une dignité morale qui lui avait manqué jusque-là. Le 
supplice de Manès révèle une barbarie extraordinaire, 
il fut écorché vif; cependant ses disciples lui demeurè- 
rent fidèles, et dispersés par la persécution., ils allèrent 
répandre sa doctrine dans le monde entier et lai ac- 
quirent une importance qui dépassait do beaucoup sa 
valeur intrinsèque. Les chrétiens effrayés de son in- 
fluence disaient de lui qu'il avait ouvert sa bouche 
comme un sépulcre '. 

Le système manichéen, que nous prenons aussi bien 
dans les écrits des disciples immédiats que dans les 
fragments des livres du maître, n'essaye pas un instant 
de voiler le dualisme absolu qui en est le principe fon- 
damental ^. Manès ne se croit pas obligé de tailler avec 
soin dans l'infini les degrés savamment ménagés des 
émanations gnostiques et d'assigner à la matière une 
origine métaphysique. Dès l'origine, le monde de l'es- 
prit et le monde delà matière sont opposés l'un à l'autre; 
sans aucun point de contact. ««Voulant, dit Tite de 
Botsra, écarter de Dieu la causalité du mal, Manès a 
posé le mal en face de lui et l'a fait incréé en face de 
l'incréé divin ^. » « Je reconnais, disait Manès , deux 
natures, l'une bonne, et l'autre mauvaise: celle qui est 
bonne ne se trouve que dans (juelques parties du monde, 



1 '0 0£ 0)ç xi^sv àv£(i)Y[jivov r/wv ih ax^xa. (Roulh, V, 199.) 
* « Homo astutus cœpiL in nostris libris occasiones inquirere duali- 

tatis suœ. » [Id., 193.) 
3 Kay.îav àvTisxr,a£v à'JTW àY^'^'^'^v à^(vri]-L>). (Tit. Boisva, Contra 

Manichxos, liv. I, p. GO.) 



88 DUALISME ABSOLU DU SYSTÈME. 

celle qui est mauvaise comprend le monde entier'. » Ce 
principe mauvais qui est de toute éternité en guerre 
avec Dieu, s'appelle tantôt la nature, tantôt la matière, 
tantôt le Prince de ce monde, tantôt Satan -. «Le mou- 
vement désordonné qui est en toutes choses, voilà ce 
que 3Ianès appelle la matière ^. » Ainsi il se bornait à 
statuer purement et simplement l'opposition d'Ormuz 
et d'Ahriman, du royaume lumineux et du royaume té- 
nébreux. La lumière n'est pas pour lui le brillant sym- 
bole du bien et du vrai ; il a beau l'assimiler à l'élément 
spirituel, elle appartient toujours au monde inférieur, 
quelque étliérée et impalpable qu'elle soit. Cependant il 
oppose constamment le royaume de la lumière à celui des 
ténèbres comme la matière à l'esprit. Ce royaume de la 
lumière est régi par un premier principe qui s'appelle 
l'être bon, le Dieu par excellence, mais dont la person- 
nalité est moins tranchée que celle d'Ormuz, et se perd 
ou se noie daus la lumière éternelle essentiellement 
diffuse; il est mêlé à toute la substance lumineuse. La 
matière, personnifiée de la même manière dans le mé- 
chant ou le diable, est primitivement dans un état de 
confusion, d'incohérence, de désordre vraiment chao- 
tique. Elle suit ses élans impétueux, semblable à la 
mer dont un veut furieux soulève les vagues; ses for- 
ces déchaînées luttent entre elles sans trêve ni repos. 
Dans un de ses bonds désordonnés et frénétiques, elle 
entrevoit la région lumineuse et se prend pour elle 

1 Archel. Disput., Routh, V, 76. 

^Phot. Codex, 119. 

' AtaxTOV vJ.rCfQ'.^). (Alex. Lycop., Combefils Auclar.,^. 4.) 



LA MATIÈRE S'ÉLANCE VERS LA LUMIÈRE. 89 

d'un étrange amour. « Il fut un temps, dit Titus de 
Botsra, où la matière s'agitait dans le désordre. Elle en- 
fantait, elle croissait et produisait plusieurs puissan- 
ces, sans avoir aucune intuition du bien. Mais en s'é- 
levant elle entrevit la lumière du bien et elle s'efforça 
de s'élever jusqu'à cette région , qui ne lui appartenait 
pas \ Les ténèbres dépassant leurs frontières enga- 
gèrent la guerre contre la lumière -. « Le système ré- 
vèle dès le début une étrange inconséquence, car si la 
matière est en réalité le contraire de la lumière, com- 
ment éprouverait-elle pour ce qui lui est radicalement 
opposé une attraction qui supposerait une certaine af- 
finité? 

Le principe lumineux , dans la région sereine où il 
domine, redoute cette invasion de la matière incohé- 
rente. Pour la refouler il produit par émanation une 
puissance protectrice, destinée à élever une borne en- 
tre les deux empires ^. Cette force protectrice s'appelle 
la mère de la vie, et n'est autre que la puissance créatrice. 
A son tourelle enfante l'homme primitif; elle l'arme des 
cinq éléments, qui sont l'eau, la lumière, lair, le feu et 
la terre, pour qu'il combatte la matière désordonnée *. 
Dans cette lutte gigantesque il perd quelque chose de 



» 'E-'.6Y;vai toT-; [j//; iBî'.i; ïr.v/Z'.ç-J.. (Tit. Botsra, \, 65.) 
2 Disput. Arc/iel., Routh, V, 49. 

3Aûva[xiv àr.OG-iWhZi v.và cpuAa^ouaav -roùc Spcjr. (Tit. Botsra, I, 
p. 68.) 

* AsYciJ.£v^v M'/jxépa vqc '(wy;? /.al aùrrjV r^poSiSkTi'AhiX'. tov Trpû- 
Tov àvOpw'rrov. {Disput., Routh, V, 50.) Alexandre de Lycopole assimi- 
lait à l'àirie la puissance spirituelle qui dom{)te la matière. (Combefils, 
Auctanuin, p. 41.) 



90 L'HOMME PRIMITIF OPPOSE A LA MATIERE. 

sa nature lumineuse ^ Les princes de la matière dévo- 
rèrent une portion de son armure qui est l'âme. Aussi 
quand il est soustrait aux agitations du combat en étant 
introduit dans la haute région du Dieu bon, laisse-t-il 
après lui des parcelles de lumière qui se mêlent à la 
matière. Mais ce qui paraît une défaite est en réalité 
un triomphe, car c'est précisément par ce mélangeque 
le principe du bien parvient à adoucir et à dompter les 
forces chaotiques de la matière. Celle-ci fut liée comme 
une bête fauve par la portion spirituelle qu'elle avait ab- 
sorbée, et ainsi furent produits le mélange et le tempé- 
rament qui empêchent le déchaînement des puissances 
matérielles-. Seulement le héros divin ne consent pas à 
laisser périr la substance qui est émanée de lui et qui 
au fond est sa propre substance. Il veut la dégager peu 
à peu et l'absorber de nouveau en lui ^. C'est pour cela 
qu'il produit un nouvel Eon qui est le Saint-Esprit, la 
puissance organisatrice de la création, travaillant à la 
délivrance des éléments lumineux qui y sont comme per- 
dus. Les Manichéens représentaient toute cette œuvre 
de défense et de délivrance par une comparaison fami- 
lière et expressive. Quand on veut prendre un lion fu- 
rieux on met un chevreau du troupeau dans une fosse; 
ses cris attirent l'animal féroce qui tombe dans le piège, 
tandis que le chevreau lui-même est retiré de la fosse 
par le berger '. Le lion dévorant c'est la matière en furie, 

1 Disput. y4rc/(e/., Routh, V, 49. 

2 EoéOr^ Cii-zp 6-^p'!ov. . . •^z-(6^n -roivuv \i.'.^'.z y.ai xpa^'.;. (Tit. Botsra, 
lib, I, p. 68. 

3 T6t£ Çôjv 7îVîu[xa l-ATtsE Tov 7.c::[j.sv. [Disput. j Routh, V, 51.) 
* Id., V, 99. 



IL ATTIRE A LUI TOUS LES ÉLÉMENTS LUiilNEUX. 91 

le bélier (jui Tattire et le réduit à l'impuissance; c'est la 
partie lumineuse descendue de la haute région ; elle est une 
amorce trompeuse pour le grand adversaire, selon l'ex- 
pression de Théo;loret ' . 3Iais elle-même doit être sauvée 
en définitive et c'est là le but de la création et de l'histoire. 

Nous retrouvons ici l'idée fondamentale de tous les 
systèmes gnostiques d'après laquelle la création se 
confond avec la rédemption. Seulement dans le mani- 
chéisme il s'agit bien plutôt de la rédemption de Dieu 
lui-même que de celle d'un être inférieur. Cette sub- 
stance lumineuse que le Dieu bon veut défendre des 
invasions de la matière se confond avec son être. « Le 
principe bon, disaient les Manichéens, a créé le monde 
non parce qu'il désirait le créer, mais pour résister au 
mal ^. » Le monde, le Cosmos, n'est que la matière 
disciplinée, en vue de défendre l'essence divine, car 
il n'est organisé que grâce à la pénétration de l'élé- 
ment matériel par l'élément lumineux; l'ordre résulte 
du mélange et le mélange est le grand et unique moyen 
d'apaiser la région inférieure qui, livrée à elle-même, 
ne cesserait pas de se livrer à ses furieuses incursions. 
La limite qui sépare la sphère lumineuse de la sphère 
supérieure n'est pas un Eon spécial qui, semblable à un 
roc, brise l'effort des puissances d'en bas. Elle est plu- 
tôt comme dans la philosophie d'Aristote une force inté- 
rieure , une énergie limitante résultant du mélange ha- 
bilement combiné des éléments contraires. 

La mère de la vie et l'homme originel jouent dans le 

* Théodoret, De hxretic. fabuL, \, 25. 
2 Tit. Botsra, lib. I, p. 69. 



92 MÉLANGE BIENFAISANT DE LA LUMIÈRE ET DE LA MATIÈRE. 

manichéisme le rôle de la Sophia dans le système de 
Valentin, mais avec bien moins de grandeur et de poé- 
sie. Il n'y a plus vestige de cette aspiration généreuse 
et ardente de TEon inférieur qui soupire après l'union 
complète avec le mystérieux principe de son être. Nous 
n'avons qu'une vulgaire nécessité de défense person- 
nelle pour le premier principe et une inexplicable défaite 
de l'Eon qui est son champion. Celui-ci est enlevé du 
théâtre orageux et obscur de la lutte comme la Sophia 
des Valentiniens. La portion de sa substance qu'il laisse 
après lui rappelle Achamot , ce produit gémissant des 
douleurs de la Sagesse. Au moins chezYalentin la ré- 
demption d'Achamot est-elle de la part du premier prin- 
cipe une œuvre d'amour, puisque cet être infortuné se 
distingue de lui et qu'il est né de la révolte de la So- 
phia. Dans le manichéisme le Dieu bon ne fait que se 
racheter lui-même, car cette substance lumineuse qui 
s'est répandue dans l'univers est sa propre substance; 
il ressaisit son bien dans tous les êtres et rien d'au- 
tre. Aussi le système ne s'élève-t-il jamais jusqu'à la 
notion de l'amour. Il est morne et glacé comme le pan- 
théisme. 

Suivons maintenant cette œuvre de création et de 
rédemption dans ses évolutions successives. Le Saint- 
Esprit étant la puissance d'organisation qui règle le 
mélange bienfaisant et calmant de la lumière et des 
ténèbres et le soumet à des lois fixes, commence par 
former le firmament où les puissances supérieures de 
la nature sont unies à l'élément lumineux \ Le so- 

' Disput., Routh, Vj5t. 



LE SAINT-ESPRIT RÈGLE LE MÉLANGE. 93 

leil et la lune sont au plus haut point du firmament et 
appartiennent à la région supérieure, ou du moins ces as- 
tres sont les premiers intermédiaires entre elle et notre 
monde. L'élément lumineux se retrouve à tous les 
degrés de Téchelle des êtres; il est déjà enfermé dans 
la plante. Son supplice est d'être assujetti aux liens 
matériels. C'est là, selon une image poétique et hardie 
des Manichéens, la crucifixion universelle du Christ 
éternel qu'ils identifient avec le principe lumineux et 
divin. « Quelle est, dit saint Augustin, celte croix de la 
lumière dont parlent les Manichéens? Les membres de 
Dieu, disent- ils, sont répandus dans le monde entier, 
engagés dans la lutte universelle. Ils sont dans les 
astres, dans les herbes, dans les fruits. Déchirer le sol 
par le soc de la charrue, c'est blesser les membres de 
Dieu; on fait de même quand on arrache une herbe, ou 
qu'on cueille un fruit. Jésus-Christ est ainsi crucifié dans 
le monde entier'. » Le développement de la vie dans le 
monde qui s'élève de règne en régne est un affranchis- 
sement progressif de l'élément divin. Ainsi pour ne 
parler que du règne végétal, il se dégage du sol avec les 
racines; il se transforme en feuille et en fleur et se ré- 
pand dans l'air pour remonter à sa source dans la sphère 
lumineuse. La vie animale paraît inférieure dans un 
sens à la vie végétale, parce qu'elle est soumise à la 
loi de la reproduction ; aussi Manès la faisait-il procéder 
plus directement des puissances ténébreuses. Les ar- 
dents rayons du soleil hâtent le dégagement du divin 

' « Et ipse est Christus crucifixus in toto mundo. » ^Augustin^ Enarra- 
iif, in P.mlm., GXL, § 12. Edit. Migne, IV, p. 1823.) 



94 CRÉATION DE L'HOMME. 

du sein de notre terre. Le but du principe bon est de 
délivrer l'âme des liens du mal et de l'amener à s'exha- 
ler en quelque sorte du sein de la matière *. Les Mani- 
chéens avaient remanié le mythe du géant Atlas ; ils 
prétendaient qu'un génie puissant, fils de la matière, 
portait le monde sur ses épaules et que les tremble- 
ments de terre venaient de ses mouvements ^. Ils expli- 
quaient la création de l'homme d'une étrange façon. 
D'après eux les puissances malfaisantes de la matière 
éprouvèrent un grand effroi en voyant à quel point la 
vie naturelle dans son évolution constante perdait tous 
les germes divins qui étaient en elle. Désireuses de rete- 
nir ces germes pour ne pas retomber dans l'état chaoti- 
que, elles produisirentdes êtres qui portaient l'empreinte 
de leur nature spirituelle. Satan, qui est le roi de ces 
créations éphémères, les détruisit pour recueillir dans 
un seul être toutes ces parcelles lumineuses. Cet être 
qui concentre la vie du monde et qui est tout ensemble 
âme et corps, c'est l'homme ^. Son âme est la concen- 
tration des éléments lumineux épars dans la vie univer- 
selle. Son corps est l'élément matériel, mais réglé et 
vaincu par le mélange. D'après une autre tradition 
manichéenne les puissances de la matière, après avoir 
entrevu dans une vision l'homme primitif qui a été 
transporté dans la région lumineuse , essayèrent de 
créer un être à son image et produisirent ainsi Adam, le 



' TaÛTr^v àvxX'^aa' Tpoxév Tiva èy. xriq 'ûXr^ç. (Tit. Botsra, lib. I. 
p. 69.) 

2 Dispuf., Roulh, V, p. 52. 
s Id., V, 65, 66. 



L'HOMiVlE AFFRANCHI PAR LA REVOLTE DE L'ÉDEN. 95 

père de notre race '. Mais il se trouve qu'en défini- 
tive les dénions ont fait un faux calcul et qu'en con- 
centrant la vie divine dans un être qui est l'image du 
monde, un parfait microcosme , ils ont hâté cette espèce 
d'évaporation de la lumière après laquelle il ne res- 
tera plus que le cadavre de l'univers ou la matière chao- 
tique. 

L'œuvre divine consistera a soustraire l'homme au 
pouvoir de son créateur qui n'est autre que le démon. 
L'influence des gnostiques Ophites est facile à recon- 
naître dans cette partie du système. La chute de l'Eden 
est le point de départ du relèvement, puisqu'elle brise le 
joug des puissances ténébreuses qui sont personnifiées 
dans le Dieu de la création. En violant leur commande- 
ment, en cueillant le fruit de la connaissance, l'homme 
commence à fonder sa liberté. L'arbre de la connais- 
sance du bien et du mal s'appelle Jésus-, n'est-il pas en 
effet l'embième du salut, puisqu'il donne la gnose qui 
sauve l'âme \ 3Ialheureusement Eve, sous l'influence 
des démons, a séduit l'homme et l'a gagné à la vie volup- 
tueuse. Yoilà sa vraie déchéance qui est l'abandon aux 
sens. Les Manichéens prenaient vis à-vis de l'Ancien 
Testament l'attitude du gnosticisme extrême. Ils s'atta- 
quaient avec violence au Dieu d'Israël, a sa loi qu'ils 

1 Toi) |ji,£v çioToç sTvat \>Àpoq ty;v iv àvGpwTuotç 4"^XV'5 '^-^ ^^ ^'^•°- 
TO'j; 'h cw[ji,a. [Disput., Routh, V, 49.) 'OpiÇsiai xal <l^uy;f,v à^acav 
eivai '^ipiooq lou à^(ix%ou cu)[;.a xat cipy.a ty;? ï>\r,q. (Tit. Botsra, 
lib. I, 69. Gomp. saint Augustin, Contra Julian., III, 185, édit. Migne, 
X, 1325.) 

2 Tb 0£ £v Tzapaoîiati) çuxcv, àuTÔ èuxi ô 'Ir^couç. {Disput., Routh, 
V, 62.) 

^ Ici., 66. 



96 LA MORT DÉGAGE LA PARTIE SPIRITUELLE. 

accusaient d'être implacable; ils voyaient dans ses pro- 
phètes des organes de l'esprit des ténèbres. On voit 
d'après la dispute d'Archélaiis que c'était l'un des points 
fondamentaux de leur système '. D'après Photius, Aga- 
pius, le fidèle disciple de Mancs, se raillait ouvertement 
de Moïse et des prophètes et attribuait à la puissance 
malfaisante tout ce qui a été dit ou fait sous la première 
alliance. Les Manichéensexpliquaient la mortde l'homme 
par un mythe bizarre qui était une défiguration nou- 
velle du mythe de la Sophia. Ils prétendaient que les 
puissances ténébreuses qui résidaient dans le firma- 
ment voyaient parfois apparaître l'image delà vie supé- 
rieure sous les traits d'une vierge céleste admirable- 
ment belle. Ils étaient immédiatement embrasés d'amour 
pour elle, et dans leurs efforts impuissants et doulou- 
reux pour fatteindre, ils laissaient s'écouler sur la terre 
leurs sueurs et leurs larmes qui engendraient les mala- 
dies et les pestes mortelles. La mort provenait ainsi 
d'une brûlante aspiration trompée^. N'insistons pas sur 
cette légende incohérente. Il est certain qu'aux yeux des 
Manichéens la mort est pour l'homme le dégagement de 
la partie spirituelle qui est emportée par la lune comme 
par un vaisseau céleste jusqu'aux régions de la lumière 
éternelle et immaculée. La croissance de la lune corres- 
pond au moment où elle s'ouvre aux âmes délivrées, 
son déclin au moment où elle a déposé son fardeau 



' Tr,v cï TOLKonôfy YpaçYjV v.(0[X(i)oeî. (Pholius, Cod., 179. Comp, 
Tit. Botsra, III, p. 36.) 

2 Disput., Routh, y, 56, 57. 



LE SALUT PAR LA SCIENCE ET L'ASCÉTISME. 97 

sacré au port céleste ' . Sans reconnaître la liberté morale, 
Manès demande à l'homme de lutter contre la partie 
matérielle qui vit en lui et de fortifier sa nature spiri- 
tuelle. Il admet comme d'autres gnostiques une certaine 
prédétermination de nature qui établit la hiérarchie des 
âmes. C'est ce qui ressort des termes dans lesquels il 
s'adresse à une femme rattachée à sa doctrine et dans 
laquelle il reconnaît le fruit d'une race divine". Le salut 
dans ce système ne peut consister.que dans la délivrance 
des liens de la matière; il s'achève à la mort de chaque 
homme par l'extinction de toute vie corporelle. Nous 
devons nous y préparer par la connaissance des vrais 
principes et l'ascétisme. Manès a exprimé très-nettement 
cette notion toute intellectuelle du salut, dans un fragment 
de lettre que saint Augustin nous a conservée : « Tu as 
été inondée de lumière, écrit-il à une adepte de sa secte, 
en apprenant à connaître ce que tu as été primitivement, 
de quelle catégorie d'êtres tu émanes, en sachant ce qui 
se mêle à tous les corps, à toutes les substances et 
se répand dans toutes les espèces. De même que les 
âmes sont enfantées par les âmes, de même l'élément 
corporel procède du corps. Ce qui est né de la chair 
est chair, ce qui est né de l'esprit est esprit. L'esprit, 
c'est l'âme qui procède de l'âme comme la chair de la 
chair ^. » 



Routh, V, 54.) 

* « Quia es divinae stirpis friiotus. » (Saint Augustin, Opas imperfect., 
III, 172. Edit. Migne, X, 13î8.) 

3 « Splendidaredditd es agnoscendo. » (Saint Augustin, Opus imperfect., 
III, 172. E iit. Migne, X, 1:^8.) 

7 



98 DOCETISME ABSOLU. 

Une fois que la rédemption se confond avec la simple 
évolution de la création , le rôle du Sauveur ne saurait 
être que très-effacé. Il vient simplement nous révéler 
la véritable notion des choses et nous exciter aux sain- 
tes mortifications, il est comme Mithra l'esprit du soleil, 
le représentant par excellence du principe lumineux; il 
est ce même homme primitif qui a engagé la lutte contre 
les ténèbres et ne s'est point mêlé à la vie matérielle ; 
sa naissance comme sa mort ne sont que des apparences 
et son corps lui-même est un fantôme. « La nature de 
la lumière, dit Manès, étant simple et vraie, elle n'est 
point entrée en contact avec l'essence matérielle '. » Elle 
a pris l'apparence fantastique de la chair ; elle en a été 
comme l'ombre impalpable, aussi ne connaît-elle pas la 
douleur, car on ne saurait parler de la crucifixion de l'om- 
bre de la chair -. Le fils de la lumière a révélé son essence 
sur la montagne de la transfiguration''. Tl est apparu 
sous la forme humaine sans être un homme, il n'a point 
connu l'opprobre de notre naissance*. Saint Augustin 
déclare dans ses Confessions qu'au temps où il était ma- 
nichéen, il ne voyait on Jésus que le fils du soleil ^ 
Le monde doit peu à peu laisser échapper tout ce qu'il 



' O'j Yâp G'jsîa; Yj'i^aTO aapy.b; iWb. l\}.y.ùt'^7.-.'. y.xl cr/r,'^yi~'. aap- 
xcç ès'/.'.asOr,. (Frag^ments de Manès dans Fabricius, Bihlioth. Grxca, 
vol. Vlll, p. 3)5. 

2 Fabricius, loc. cit. 

* « Apparuit quidera in hominis specie nec tamen fuit homo. » [Dispuf., 
Routh, 1, 169.) 

^ « Ipsum quoque Salvatorem nostrurn tanquam«de massa lucidissimse 
molis porrectum ad nostram salutem, ita putabam. » [Confess. suncti 
Âugust., iib. VI, X,20. Edit. Migne, 1, 706.) 



MANES ADMETTAIT LA MÉTEMPSYCOSE. 99 

renferme de divin ; à la fin des temps l'homme primitif 
paraîtra, alors la matière ne sera plus qu'une masse 
inerte consumée par le feu et les àraes qui auront perdu 
leur substance divine en s'abandonnant à la chair seront 
confondues avec elle, tandis que les saints ascètes 
triompheront au sein de la lumière divine '. Ce ne peut 
être le dernier mot du système, car la matière ne doit 
pas plus avoir de fin qu'elle n'a eu de commencement. 
Il est donc probable que la même évolution recommen- 
cerait et que cette succession de faits mythiques révèlent 
les phases successives ou pour mieux dire les lois per- 
manentes de lavieuuiverselle.il est certain que le mani- 
chéisme admettait la métempsycose^; les âmes qui n'a- 
vaient pas conservé leur pureté voyaient s'ouvrir devant 
elles une série d'épreuves pour attendre la délivrance 
définitive. La notion de la liberté morale et celle de la 
providence étaient entièrement absentes de ce système 
grossièrement dualiste ^. Manès soutenait sa doctrine 
par une exégèse qui poussait l'arbitraire jusqu'aux der- 
nières limites. Nous savons qu'il éliminait sans scrupule 
l'Ancien Testament tout entier. Dans le Nouveau il ne se 
sentait gêné par aucun texte ; n'était-il pas le Paraclet, 
le dépositaire des révélations supérieures et définitives? 
Il usait des mots chrétiens en changeant totalement leur 
signification \ La secte se servait de plusieurs écrits 
apocryphes qu'elle exploitait dans son sens'*. La morale 



» Dùput., Routb, y, 67, 68. — 2 Photius, Codex, 119. — 3Tit. Bolsra, 
lib. II, p. 101. — * Pholius, Codex, 179. 

^ Les Manichéens se servaient principalement des Acta Thomx, des 
IIep(o3oi de Lucius Gharinus et des Acta Pauli et Theclœ. 



100 LES DEUX DEGRES DINiTIATION. 

pour elle se réduisait à l'ascétisme. Les Manichéens 
professaient le mépris de la vie laborieuse et en ce sens 
ils rompaient avec les plus vieilles traditions de 1'^- 
vesta qui considérait l'activité féconde dans tous les 
domaines comme l'œuvre sainte d'Ormuz. Le disci- 
ple de Manès devait traverser la vie matérielle en se 
gardant de tout ce qui accroît ou embellit l'existence. 
« Quand ils veulent manger du pain, dit Epiphane, ils 
prient d'abord et prononcent ces paroles: Je ne fai 
point moissonné, je n'ai point broyé le grain, je ne l'ai 
point envoyé au moulin. Un autre a fait ces choses et 
t'a porté jusqu'à moi. Je te mange sans reproches. En 
effet, celui qui moissonne sera moissonné; si quelqu'un 
envoie le froment à la meule, il sera broyé lui-même ' . » 
11 n'était pas possible de formuler plus nettement l'in- 
terdiction de tout travail dans la crainte de nuire invo- 
lontairement aux parcelles lumineuses répandues au sein 
de la matière. La secte avait deux degrés d'initiation. 
Les simples auditeurs n'étaient pas admis aux mystères 
sacrés et pouvaient user de la vie ordinaire^. Les élus 
au contraire brisaient tous les liens de la société et du 
mariage et se livraient aux macérations, ils se sou- 
mettaient à trois rites qui étaient le sceau de la perfec- 
tion* : le signe de la bouche indiquait la pureté du lan- 
gage et l'abstention de toute nourriture animale, le 
signe de la main impliquait que l'on renonçait à tout 

1 Epiphane , Hxres., 66. L'union des sexes était énergriquement flétrie. 
Disput., Routh, V, 77. 

2 August., Epistol. Clans., IV, ep. 136, 2. 

* « Quae suni isia signacula? Oris certè et rnanuum et sinus. » August., 
De Morib. Manich., lib. Il, c. 10. 



LES RITES DU MANICHÉISME. \(H 

travail manuel propre à féconder et embellir un monde 
maudit, et enfin le signe du sein, — signaculum sinus, 
— était un vœu perpétuel de chasteté. 

Les Manichéens voyaient dans le baptême une puri- 
fication des souillures de la naissance matérielle ; il 
n'était cependant usité que par exception parmi eux*. 
Ils vouaient le dimanche au jeûne. Leur grande fête 
était l'anniversaire de la mort de Manès; ils la célé- 
braient par une sorte de Pâcpje mystique. Un siège ma- 
gnifique , couvert de tissus précieux , était dressé au 
milieu de l'édifice où ils se rassemblaient; il rappelait 
l'enseignement du maître, la doctrine de délivrance 
qu'il avait prêchée -. Les Manichéens n'avaient pas de 
temples proprement dits, la prière et le chant des hym- 
nes jouaient un grand rôle dans leur culte. Les canti- 
ques d'après les fragments conservés consistaient sur- 
tout en descriptions brillantes du séjour de la lumière 
et de ses habitants, les fils du soleiP. 

Tel est ce système, qui a exercé une influence bien 
plus considérable que ne le comportait sa valeur dia- 
lectique ou religieuse. 11 nous présente, avec une cer- 
taine clarté qui dut contribuer à son succès, le résidu 
de toutes les erreurs spéculatives qui dès le début avaient 
essayé de transformer le christianisme \ Ou voit que 
son triomphe eût abouti à une pure et simple restaura- 

' Néander, Kirc/i. Gesch. \, p. 568, 569. 

* August., Contra epist. fondament., c. 8. 

' Voir Basnages, ouvr. cité, t. Il, p. 701 à 728, 

* Notre exposition du système manichéen suffit pour écarter l'hypothèse 
qui fait le fond du livre que Baur lui a consacré, et d'après laquelle Manès 
n'aurait nullement songé à rattacher sa doctrine au christianisme. 



102 MANES A RESTAURÉ L'IDÉE PAÏENNE. 

tion du dualisme persan, qui n'eût pas beaucoup différé 
des mystères de 3Iithra, et que l'idée païenne , dans ce 
qu'elle a de plus essentiel, la glorification de la nature, 
eût triomphé avec éclat par son moyen. 11 n'est pas, en 
définitive, de réfutation plus péremptoire du gnosti- 
cisme que cette réduction à l'absurde qui résulte de son 
plein développement. 



CHAPITRE m 



L HERESIE JUDAISANTE AU SECOND ET AU TROISIEME SIECLE. 



§ I. — Les Elchasaïtes et les Éhionites. 

Si rien n'est plus contraire à la réalité des faits que 
d'identifier le christianisme primitif au judaïsme, et de 
ne voir qu'un progrès dans ce qui était une révolution 
immense, il est certain que des liens étroits rattachaient 
la religion nouvelle à la religion de l'Ancien Testa- 
ment, qui l'avait préparée et annoncée. Ces liens pou- 
vaient être ou brisés tout à fait ou resserrés de manière 
à arrêter tout développement, double erreur également 
funeste. Tandis que le gnosticisme tend de plus en plus 
à creuser un abîme entre les deux Testaments, l'hérésie 
judaïsante cherche aies confondre; mais jusque dans 
son mouvement de réaction contre la gnose, elle eu su- 
bit l'influence et ne produit qu'un judaïsme étrangement 
remanié et dénaturé, imbu lui aussi du souffle brûlant 
et desséchant du dualisme oriental. 

Dès les temps apostoliques, trois tendances nous sont 



4 04 LES TROIS TENDANCES DU JUDÉO-CHRISTIANISME. 

apparues au sein du judéo-christianisme. La première 
demeure étroitement unie au faisceau de la chrétienté 
apostolique ; elle en est même une portion importante et 
elle peut se réclamer de la plus haute antiquité, car elle 
date de la chambre haute de Jérusalem; elle eut pour 
type et pour chef Jacques, le frère du Seigneur, et de- 
meura invariablement fidèle aux décrets si sages et si 
conciliants du concile de Jérusalem. Elle ne cessa pas 
de vivre en parfaite harmonie avec la fraction plus libre 
qui obéissait à la voix de saint Paul, et qui représen- 
tait, après tout, plus fidèlemeut la pensée de Christ en 
mettant le vin nouveau dans un vase renouvelé. La se- 
conde fraction du judéo-christianisme est ce pharisaïsme 
étroit et intraitable qui prétendait transporter dans l'E- 
glise toutes les pratiques et tous les préjugés du ju- 
daïsme, faisant de la circoncision une condition néces- 
saire du salut, et prétendant soumettre les néophytes du 
paganisme aux formes légales. Saint Paul n'eut pas d'ad- 
versaires plus ardents, plus acharnés, en Galatie et en 
Grèce. 

La troisième tendance était cet éclectisme , si fré- 
quent à cette époque, qui mêlait les idées orientales aux 
idées juives. A Corinthe comme en Crète, à Colosse et à 
Ephèse, le grand apôtre dut combattre énergiquement 
un faux spiritualisme qui identifiait le mal à la matière, 
interdisait le mariage et niait la résurrection des corps, 
à commencer par la résurrection même de Jésus. Cerin- 
the fut le représentant le plus complet de ce judaïsme 
bâtard qui réunissait et combinait les plus graves erreurs 
du temps, et nous avons vu saint Jean s'en préoccuper 



LA TENDANCE MODÉRÉE DISPARAIT PEU A PEU. iOo 

dans presque tous ses écrits, parce que c'était bien là 
qu'était le plus grave péril pour TEjïlise. 

Ces trois tendances du judéo-christianisme reparais- 
sent au second siècle, mais singulièrement modiûées par 
le cours des événements. La destruction de Jérusalem 
fut une révolution encore plus importante dans l'ordre 
religieux que dans l'ordre politique'. Le judéo-chris- 
tianisme modéré vit dans le renversement du temple la 
condamnation de l'ancien culte ; aussi commença-t-il à 
se fondre avec l'Eglise issue du paganisme. Ce mouve- 
ment de fusion commencé à Pella, où s'étaient réfugiés 
les chrétiens, s'accéléra beaucoup pendant la domina- 
tion courte et violente de Barkochba, qui versa à flots le 
sang de ceux qu'on appelait les Nazaréens; ceux-ci exci- 
taient plus que les Koraains eux-mêmes l'animosité du 
fanatisme juif. La fraction exaltée du judéo-christia- 
nisme n'échappa a la proscription que par une adhésion 
à la synagogue, qui équivalait à une rupture avec l'E- 
glise. Cette rupture fut inévitable, lorsque après la 
construction d'iElia Capitolina par Adrien , sur l'empla- 
cement même de Jérusalem, un décret impérial interdit 
à tous les pratiquants du judaïsme d'habiter eu des lieux 
dont le simple aspect leur eût prêché la révolte. Aussi 
l'Eglise qui s'établit promptement dans la nouvelle cité 
fut-elle composée, en grande partie, de chrétiens is- 
sus du paganisme; un bon nombre d'anciens chrétiens 
judaïsants , attirés par l'amour de la patrie, se joigni- 
rent à eux, en renonçant à pratiquer leur ancien culte. 

1 Voir le deuxième volume de mon Hùtoùe des trois premiers siècles, 
p. 291. 



406 LA TENDANCE MODÉRÉE DISPARAIT PEU A PEU. 

Les chrétiens juifs qui restèrent fidèles à leurs coutu- 
mes nationales n'eurent plus le mérite, pour l'Eglise, 
de représenter la grande tradition palestinienne, puis- 
qu'ils n'habitaient plus un sol sacré ; en outre, ils ne 
pouvaient plus se réclamer des décrets du concile de 
Jérusalem, puisque la destruction du temple les avait 
abrogés en fait, en rendant impossibles la plupart des 
obserA^ances de la loi cérémonielle, et en particulier tout 
ce qui concernait les sacrifices. Vouloir perpétuer les 
pratiques du judaïsme dans de telles conditions, c'était 
transformer une mesure de transition en un principe 
permanent et universel. Dans cette voie , un conflit 
était inévitable , et les pratiques qui étaient légitimes 
quelques années auparavant devaient se transformer 
peu à peu en hérésie condamnable. Cependant, la ten- 
dance modérée du judéo-christianisme ne fut décidé- 
ment proscrite que beaucoup plus tard, à l'époque où 
l'union de l'Eglise et de l'empire et les décisions des 
premiers grands conciles firent prévaloir l'uniformité 
sur la liberté. Les pères des quatrième et cinquième 
siècles confondirent dans une même réprobation tou- 
tes les fractions du judéo- christianisme, sans tenir 
compte de leurs divergences, pourtant fort importan- 
tes. Il n'en était pas de même au second et au troisième 
siècle; le judéo -christianisme modéré subsistait en- 
core au temps de Justin 3Iattyr, qui le distinguait 
avec soin de la seconde tendance que nous avons nom- 
mée la tendance pharisaïque. S'il croyait devoir se sou- 
mettre à la circoncision, il reconnaissait néanmoins que 
ce rôle n'était point obligatoire pour les païens couver- 



JUSTIN MARTYR EN FAIT MENTION. 107 

tis, et qu'en conséquence elle n'était pas indispensable au 
salut. Justin déclare nettement que le judéo-chrétien 
de cette catégorie a part à la vie éternelle , aussi bien 
que les autres croyants : « Celui-là, dit-il, sera sauvé, 
s'il ne contraint pas les païens de naissance, qui ont été 
circoncis de leur erreur, à pratiquer la loi mosaïque * . » 
Il n'en est pas de même des judaïsants, qui mettent tou- 
tes les observances légales au-dessus de l'Evangile. 
« Quant aux Juifs qui, prétendant croire au Christ, dit 
Justin, veulent contraindre les chrétiens sortis du paga- 
nisme à suivre toute la législation de Moïse, sous peine 
de n'être pas sauvés, je ne puis les admettre comme étant 
de l'Eglise^. » 

Le nom de Nazaréens fut donné aux judéo-chrétiens 
modérés, mais peu à peu ils se fondirent dans la se- 
conde tendance, celle-là même dont les avait distingués 
Justin, et qui se signalait par son judaïsme exclusif. 
Elle fut sans doute de plus en plus englobée dans la 
troisième tendance par les raisons que nous avons in- 
diquées; cependant Epiphane lui fait une place à part 
à côté des Ebionites à moitié gnostiques des Clémenti- 
nes'^ ; elle se conserva comme un mince filet d'eau à 



à^ovii^exai xaùxà aùiô çuXa^jireiv. (Justin, Dial. contra Trijph., 47. 
Opéra, p. 2G5, 266.) 

s 'Eàv ce ol àub xou y-'^^u:; tou u[X£T£pou ■tt'.'tîusiv Xévovxîç Itti 
xouxov xûv XP^'J'^ov èy. zavxbç /.axà xov otà Mwaéa);; otaxa-/6évxa 
v6[j.ov ava^y-aî^wci Çyjv xoùç è^ èOvôîv Tîwxeûovxaç. . . xoùxouç oùx. 
àTCûOs/oixa'.. [Id.) 

^ E\)\\)haLn(i, Advers. heeres., 29. Augustin, De baptism. contra Donat., 
VII, 1, et Jérôme, Ad Esainm, édit. Migne, IV, 357, parlent aussi des Na- 
zaréens. 



<08 LA TROISIÈME TENDANCE ABSORBE LA SECONDE. 

côté d'un grand courant, grâce à sa couleur tranchée. 
Elle a enveloppé les Nazaréens dans sa condamnation ; 
si bien que, déjà à l'époque d'Irénée, le judaïsme mo- 
déré, qui, pendant longtemps, avait été placé au bé- 
néfice du concile de Jérusalem, n'a plus de place au 
foyer de l'Eglise'. Ce qui devait le plus éloigner l'E- 
glise du jndéo-christianismo, c'était sa répudiation ca- 
tégorique delà divinité de Jésus-Christ^. Il professait 
des vues millénaires très-exagérées , et ne reconnais- 
sait dans les Evangiles que celui de Matthieu dans le 
texte hébraïque^. 

La troisième tendance, celle qui est imbue de gnose 
orientale, a bien plus provoqué l'attention et la discus- 
sion que les deux autres fractions du judéo-christia- 
nisme, parce qu'elle n'est pas un fantôme du passé 
renouvelant tardivement une lutte terminée depuis 
saint Paul et qui est sans objet. Elle vient bien à 
son heure et elle participe à la faveur qu'obtient si fa- 
cilement alors tout ce qui est marqué d'une empreinte 
théosophique. Elle a eu pour premier foyer les mêmes 
contrées qui avaient vu naître l'essénisme, cette plage 
désolée et grandiose de la mer Morte, où tout parle de 
malédiction et de tristesse; ce désert de Judée, qui selon 
l'expression d'un grand écrivain, semble n'avoir pas 
rompu le silence depuis qu'il a entendu la voix de Jé- 
hovah. La secte bizarre et mélancolique qui s'était sépa- 

' Irénée ne mentionne dans son catalogue des hérésies que les Ebionites, 
confondant avec eux les Nazaréens. 

* IIcpi yrpicTou (Li Acv àvOpW7:ov vo[Ji,(^ouc7'.v. (Epiphane, Contra hxres., 
XXIX.) 

» Saint Jérôme, In Esaiam, lib. XVIII, c. 66. (Vol. IV, p. 672.) 



ELLE NAIT DE L'ESSENISME. 109 

rée du mosaïsme oflBciel, sous l'empire du même acca- 
blement de Texistence qui a donné naissance dans 
l'Inde à l'ascétisme effréné du bouddhisme, n'avait pu 
que prendre un nouvel essor à la suite des terribles 
maliieurs de la conquête romaine ' . Eux seuls demeu- 
raient debout sur tant de ruines fumantes, car ayant re- 
noncé aux sacrifices matériels, ils n'avaient rien perdu 
à l'abolition du culte lévitique ; n'avaient-ils pas con- 
servé l'autel le plus favorable aux mystiques offrandes 
de leurs prières, dans ce pays de la mort où la nature 
dépouillée et sans éclat semble pratiquer elle-même un 
ascétisme effréné, sur les confins de ces mornes régions 
où conformément au rêve des Bouddhistes expirent tout 
son, toute couleur, toute forme, enfin tout ce qui rap- 
pelle la vie? Les judéo-chrétiens exaltés qui se réfugiè- 
rent au désert de Judée ne pouvaient manquer de 
s'allier aux débris de l'essénisme; c'était pour eux la 
seule manière de se rattacher encore au judaïsme, puis- 
qu'ils trouvaient dans les pratiques de cette secte le 
moyen de se passer de temple et d'autel. De ce mé- 
lange naquit une secte bizarre, dite des Elchasaïtes, 
qui devait à son tour enfanter l'ébionitisme.gnostique ^. 



• Je ne puis souscrire à l'opinion de Ritschl [Altcai/iolù/i. Kirc/ie,'^'' édit.. 
p. 179), reprise et développée par M. Réville [Nouvelle Revue de théologie, 
vol. V, 3" livraison), sur l'origine purement hébraïque de l'essénisme. Il 
est impossible de voir dans l'abstention du mariage et !a suppression des 
sacrifices un simple développement de la pureté sacerdotale. Il y a là une 
influence orientale d'autant plus facile à accepter qu'il n'est point néces- 
saire de recourir à des transplantations d'idées, soit d'Alexandrie, soit de 
l'Inde. L'atmosphère générale était saturée partout de ces éléments de 
gnose et d'ascétisme. 

* Voir sur la secte des Elchasaïtes, Phil.,lX, 17, 18; Epipbane, Con- 



<<0 LES ELCHASAITES. 

Ce nom d'Elchasaïtes venait du prétendu fondateur de 
la secte, qui d'après de vagues traditions aurait reçu, la 
troisième année du règne de Trajan, un livre mysté- 
rieux renfermant la vraie doctrine ^ Ce livre lui au- 
rait été remis par un ange gigantesque accompagné d'une 
femme dont la taille dépassait également toutes les pro- 
portions ^. L'ange serait le fils de Dieu et la femme le 
Saint-Esprit ^. Evidemment nous avons dans cette lé- 
gende une ébauche informe du dualisme qui fait le fond 
de la gnose et que nous retrouverons élaboré dans les 
Clémentines. La personne d'Elchasaï appartient elle- 
même à la mythologie métaphysique. En effet ce nom 
signifie la puissance cachée; il symboliserait la force 
mystérieuse de la divinité ou le Saint-Esprit, d'où pro- 
cède toute révélation ^. La doctrine des Elchasaïtes est 
encore à l'état d'élaboration confuse. La gnose orientale 
et les éléments judaïques ou chrétiens ne se sont pas en- 
core pénétrés. A la gnose est empruntée la notion d'une 
grande dualité masculine et féminine placée au sommet 
de l'univers. L'interdiction de manger de la chair vient 
également de l'ascétisme oriental. La célébration du 
baptême révèle l'influence du christianisme, mais ce 



tra /livres., XIX; Ritschl, Altcatolisch. Kirche , p. 231. Eusèbe, [H. E., 
VI, 38), cite un fragment d'une homélie d'Origène tenue à Césarée contre 
cette secte. 

1 Origène (apud Eusèbe.-i/. E, ,VI, 38), Epiphane, XIX, réduisent l'ori- 
gine céleste du livre au simple caractère prophétique. Les Philusophou- 
mena parlent seuls de l'ange. 

* 'Yzh aYY^Xcu, sTvat Se cùv aÙTw vcal ÔTjXs'.av. PhiL, IX, 13.) 

3 Tbv ix£v àpseva uibv eivai toû 9£oy, 'ï)v oà 6-rjXsiav xaAeîc9at 
a^iov TZVtZ^j.'X. [PhiL, IX, 13.) 

•* Epiphane, Contra hœres., XIX. 



LES ELCHASAITES. 111 

rite perd toute signification morale; il devient une in- 
stitution magique qui purifie de tout péché, même des 
plus grands \ « vous,disaientles adhérents de la secte, 
qui avez commis adultère, ou qui vous êtes rendus cou- 
pables de fausses prophéties, si vous voulez être con- 
vertis et obtenir la rémission des péchés, vous obtien- 
drez la paix et votre sort sera avec les justes , dès 
qu'après avoir entendu notre livre, vous vous plonge- 
rez dans leau tout couverts de vos vêtements -, » Ce 
baptême n'est pas seulement célébré au nom du Père 
et du Fils, il est encore accompagné de l'invocation de 
sept témoins qui sont le ciel, l'eau, les esprits saints, 
les anges de la prière, l'huile, le sel et la terre ^. Evi- 
demment ces sept témoins sont l'équivalent du Saint- 
Esprit dont le nom était invoqué après celui du Père et 
du Fils dans le baptême ordinaire. Il s'ensuit que les 
éléments du monde font partie de la Divinité , et nous 
sommes ainsi ramenés au naturalisme oriental. L'huile 
et le sel rappellent la communion telle qu'elle se prati- 
quait dans la secte. Le Christ n'est qu'un simple homme ; 
il est cependant né d'une vierge, mais il est apparu plu- 
sieurs fois dans l'histoire sous des formes diverses ''. Il 
est impossible de se faire une juste idée de sa mission, 
si ce n'est qu'il est l'une des manifestations de cet ange 



' P/iil. ,l'K,lb. BaicTi^ixaTt Aa[;-6âv3tv àpscrcv à[j,ap-t(î)V. (P/iî7.,lX,13. 
Comp. Eusèbe, VI, 38.) 

■^ Phil.,lX, 13. 

3 Xpwv-at ce zr.ao'.oaXç, y.a.\ [3a7:-t(7[j.actv im tyj twv CTOixetwv 
C\>SKOyM. (PhiL, X,29.) 

'' Pliil., IX, 14. D'après Epiphane, ils appelaient le Christ le grand roi. 
(Epiphane, Hxres., XIX.) 



112 LES ÉBIONITES. 

immense qui a apporté le livre de révélation. Proba- 
blement la secte partageait les notions anthropomor- 
phiques des mystères juifs et admettait une ressemblance 
complète entre le Fils de Dieu et l'homme. L'empreinte 
judaïque se retrouve dans le maintien de la circoncision 
et des observances légales, en tant du moins qu'elles 
étaient compatibles avec l'état des choses depuis le 
renversement du temple; le mariage était tenu en haute 
estime '. La secte était naturellement adonnée aux 
chimères de l'astrologie et de la magie. Elle ne pous- 
sait guère à l'héroïsme chrétien, car elle n'attachait au- 
cune importance à l'apostasie '^. Toute incohérente 
qu'elle fût, cette doctrine se perpétua assez longtemps 
et essaya de se propager hors de son obscur berceau, 
car Origène rencontra un de ses missionnaires à Césa- 
rée, en 231, et saint Hippolyte en trouva un autre à 
Rome au commencement du troisième siècle. 

L'ébionitisme gnostique , issu de la secte des Elcha- 
saïtes, porte à ses conséquences extrêmes la tendance 
orientale et ascétique; il lui donne une forme travaillée 
et piquante, bien faite pour plaire aux imaginations 
maladives et aux esprits avides de spéculations creuses*. 
Le nom même de cette secte nouvelle en révèle le 
caractère. On a voulu y voir la désignation de son fon- 
dateur, mais Ebion a rejoint Elchasaï dans les nimbes 
légendaires. Le sens du mot est clair; il veut dire en 



1 Epiphanc, C. //., XIX. AsTv y.aTà vci^.ov i^fjV. {PMI., IX, 14.) 

2 Epiphane, C. H., XIX. Origèae, ap. Eusèbe, //. E., VI, 38. 

' Voir sur l'ébioiiitismo, Irénéo, Adv. hxres , I, 2G; Epiphane, Hâtes., 
XXX; PhiL, VII, 34 ; Ritschl, ouvr. cité, p. 204. 



LES ÉBIONITES NIENT LA DIVINITÉ DU CHRIST. 113 

hébreu pauvre. Les Ebionites ont donc été appelés les 
pauvres par excellence, non pas, comme on Fa aussi 
prétendu , à cause de la pauvreté de leur notion du 
Christ, ramené par eux à la simple humanité \ mais 
parce qu'ils prétendaient réaliser l'idéal des béatitu- 
des, cette pauvreté en esprit, ce dépouillement absolu 
inséparable à leurs yeux de l'ascétisme le plus exa- 
géré. Ce nom a pu être parfois donné, en Palestine, 
à tous les chrétiens indifféremment ^, mais après la 
rupture des judéo-chrétiens exclusifs avec l'Eglise il 
n'a été appliqué qu'à ces derniers, et peut-être aussi 
par quelques Pères aux Nazaréens, dont la nuance pour 
l'observateur mal informé se confondait facilement avec 
les couleurs plus tranchées. Indiquons les traits généraux 
de la doctrine ébionite avant qu'elle ait reçu dans les Clé- 
mentines une élaboration plus savante. D'après Irénée 
et Hippoly te , ses adhérents admettaient que le monde 
avait été créé par Dieu * ; ils supprimaient ainsi le chaî- 
non intermédiaire du Démiurge, mais ce n'était pas pour 
revenir au théisme chrétien comme le prouve le pan- 
théisme des Clémentines . Ils étaient d'accord sur la né- 
cessité de la circoncision et de l'observation de la loi "*. 
Saint Paul était l'objet de leur animadversion et ils le 
traitaient d'apostat. Ils niaient formellement la divinité 
de Jésus-Christ et ne voyaient en lui qu'un simple 
homme né de Joseph et de Marie ; sa piété parfaite l'a- 



1 C'était l'idée de Gieseler [Tschirner Arc/nv., IV, 307). 

2 Minut. Félix, Odav., 36. 

3 Tbv >^6qxov utco tou ovtcoç ôaoîi YSYOvévat. [Pliil., VU, 34.) 
* "EOej'.v 'Iouoaï/.oT; ^û^i. iPhil., Vil, 35.) 

8 



4U LES CLEMENTINES. 

"vait élevé à la haute dignité à laquelle il était parvenu, 
sans jamais déroger à la loi mosaïque; aussi cliacun de 
ses disciples peut-il espérer de devenir à son tour un 
Christ en marchant sur ses traces * . 

D'après le témoignage d'Origène un certain nombre 
d'Ebionites admettaient la naissance surnaturelle de Jé- 
sus, mais sans adorer en lui le Fils de Dieu^ Il est pro- 
bable qu'Epiphane leur a appliqué indistinctement le 
système des Clémentines; on doit donc beaucoup rabattre 
de ce qu'il attribue à la secte prise dans son ensemble. 
Néanmoins on ne saurait nier que le développement 
théosophique qu'elle a pris ne fût en harmonie avec sa 
tendance originaire. Il est certain que de bonne heure 
les Ebiouites ont abondé dans la métaph} sique tour- 
mentée de l'essénisQie, et ont spéculé sur le rapport du 
monde et de Dieu. Selon toute probabilité, la mystique 
transcendante du judaïsme qui renfermait déjà les 
germes de la kabbale a exercé une grande influence sur 
eux ; ils lui ont emprunté la notion de l'homme idéal et 
éternel, de cet Adam Cadmon qui est la représentation 
même de Dieu. 

§ II. — Les Clémentines. 

L'apparition des grands systèmes gnostiques vint 
donner une impulsion puissante à l'ébionitisme ; les 
rêveries des Elchasaïtes y contribuèrent également; et 
sous ces influences combinées on vit éclore toute une 

1 AùvccOai xpiîTO'j; vevécOa'.. (P/a7., VII, 34.) 

2 OrigènCj Contra Cels., U, 1. 



LES TROIS DOCUMENTS. Uo 

littérature à moitié romanesque, à moitié métaphysique, 
dont l'expression la plus authentique et la plus ancienne 
doit être cherchée dans les Homélies clémentines^ écrites 
Yers l'an 150, non pas à Rome, comme l'a prétendu 
l'école de Tubingue, mais dans la Syrie orientale, qui 
était devenue le point de rencontre entre les idées juives 
et la fantasmagorie de la gnose. Essayons de donner 
une idée de ce livre singulier, avant d'en dégager l'es- 
pèce de système qu'il renferme et de marquer sa place 
dans le développement des hérésies *. 

1 Sous ce nom de Clémentines , toute une littérature est comprise, 
roulant sur un thème identique, les prétendues relations de Clément de 
Rome avec l'apôtre Pierre. L'antiquité chrétienne connaissait les ouvrages 
suivants, qui tous peuvent être rangés sous la même rubrique : 1" Les 
Homélies, dont nous possédons le texte complet depuis la découverte faite 
par Dressel de l'homélie XX'^ dans un manuscrit de la Bibliothèque du 
Vatican. C'est cette édition que je cite. 2'" Les Recognitiones, traduction 
latine de Rufm d'un original perdu. 3" L'Epitome, publié d'abord par 
Turnébus (en 1553), puis par Cotelier. C'est un maigre extrait des Ho- 
mélies. 4° Plusieurs éditions orthodoxes ou expurgées des Homélies et 
des Recognitiones. Nous ne pouvons reproduire la vaste discussion en- 
gagée sur la date respective des Homélies et des Recognitiones et sur le 
lieu de leur composition. Baur et son école ne veulent entendre par- 
ler que de Rome pour faire jouer à ces écrits un rôle de conciliation 
dans la fusion des éléments juifs et pauliniens, desquels serait résultée 
l'Eglise catholique. Ils affirment aussi la priorité des Recognitiones. Nous 
nous bornerons à soutenir l'opinion contraire sur ces deux points capi- 
taux. Nous admettons avec Ulhorn, dans son excellente monographie sur 
les Clémentines [Homelien und Recognit., Tubingen, 1854), que les Ho- 
mélies, qui nous présentent elles-mêmes quelques traces d'interpolation, 
sont antérieures aux Recognitiones pour les raisons suivantes : 1" Les 
citations des Evangiles canoniques dans les Clémentines sont plus libres, 
moins textuelles que dans les Recognitiones. 2° La lettre de Clément en 
tête des Homélies est un remaniement évident de la fin de la troisième 
homélie. Or d'après Rufin {Ep. ad Gaudentium), elle faisait partie des Re- 
cognitiones. Donc celles-ci étaient elles-mêmes un remaniement des Homé- 
lies. 4" Le Simon des Homélies est en tout point semblable à celui des 
Pldlosophoumena. Dans les Recognitiones, sa doctrine est un mélange 
confus. La tradition romaine, bien postérieure à celle recueillie par saint 
Hippolyte, est surtout mise à profit. 5" La doctrine des Homélies est d'un 



116 LE ^ÈCn DES CLÉMENTINES. 

Les Homélies sont précédées d'une lettre de Pierre à 
Jacques, frère du Seigneur, pour lui signifier Tenvoi 
authentique de ses disputes avec Simon le magicien et 
lui recommander de ne transmettre son enseignement 
qu'à des disciples intimes et de fonder ainsi une tradi- 
tion secrète. Cette lettre est suivie de l'attestation que 
tout s'est bien passé comme l'apôtre le disait. Puis vient 
une épître de Clément de Rome à Jacques, qui annonce 
la mort de Pierre et renferme ses dernières volontés 
sur la transmission de sa charge à Clément. 

Ces trois documents ont, comme nous le verrons plus 
tard, une haute importance au point de vue ecclésiasti- 
que , car malgré leur provenance hérétique, ils révèlent 
un courant d'idées sacerdotales qui ne s'est que trop 
promptement imposé à l'Eglise. Les Homélies elles- 
mêmes roulent sur les merveilleux incidents de la ren- 
contre de Clément et de Pierre et sur la dispute mémo- 
rable entre l'apôtre et Simon le magicien. 

Le début du livre est très-beau; il peint avec élo- 
quence les tourments de Clément, alors que dévoré de 



jet; celle des Recognitiones est sans cohésion et dépendante du premier 
type. Quant au lieu d'origine, rien dans les Homélies ne rappelle Rome. 
Les analogies avec Velchasatsme sont évidentes et reportent au même 
berceau, c'est-à-dire à la Syrie orientale. 11 est certain que les Clémen- 
tines dans leur ensemble ont précédé Origène (an 235 ap. J.-C), car dans 
son Commentaire sur Matthieu, il leur fait un emprunt, sinon de mots 
au moins d'idées (Orig., Ad Matth., XXVI, 6). La date précise des Homé- 
lies est postérieure à Marcion (150), puisqu'elles dirigent contre lui leur 
polémique; celle des Recognitiones n'a pu précéder l'an 170, puisque cet 
écrit contient un fragment du livre de Bardesane, De fato, lequel vivait à 
cette époque, d'après Eusèbe [H. E., IV, 30). Nous sommes ainsi repor- 
tés vers l'an 180 pour le second écrit et à dix ans plus tôt pour le pre- 
mier. 



LE RÉCIT DES CLÉMENTINES. 117 

la soif de la vérité, il allait frapper à la porte de toutes 
les écoles jusqu'à ce qu'il ait rencontré à Alexandrie 
Barnabas qui le conduit auprès de saint Pierre en Pa- 
lestine. Arrivé à Césarée, il est promptement convaincu 
par Tapôtre, qui lui propose d'assister aux grands débats 
publics qui vont s'engager entre lui et le chef de l'hé- 
résie, le fameux magicien Simon de Samarie. 

Pierre profite de ce que le débat est ajourné pour in- 
struire Clément sur la nature de la vraie prophétie, sur 
l'autorité des Ecritures et sur les erreurs qui sont mêlées 
à la vérité dans les livres sacrés. Les Clémentines ren- 
ferment deux grandes disputes entre l'apôtre et l'héré- 
tique, l'une à Césarée qui dure trois jours et roule prin- 
cipalement sur l'interprétation de la Bible, l'autre à 
Laodicée sur les visions mensongères, sur le Dieu su- 
prême et sur la nature du bien. Dans l'intervalle, d'autres 
discussions sur le paganisme, sur l'astrologie et sur le 
diable sont soulevées par divers interlocuteurs. Tous 
ces discours se tiennent dans des villes différentes où 
Pierre nous est représenté dans son activité apostoli-, 
que, fondant des Eglises, baptisant les néophytes, in- 
stituant les évêques et poursuivant toujours Simon qui, 
digne fondateur de la gnose, semble aussi insaisissable 
que ses doctrines. Au travers de ces pérégrinations, Clé- 
ment retrouve ses parents dont il avait perdu les tra- 
ces depuis longtemps ; sa mère reçoit le saint baptême 
à Laodicée; ses frères étaient déjà dans la société de 
Pierre sans qu'il s'en doutât. Son père fait plus de ré- 
sistance. Il lui arrive même une très-singulière aven- 
ture. Simon, par ses sortilèges, lui a donné l'apparence 



i18 CARACTÈRE GÉNÉRAL DES CLÉMENTINES. 

de son propre visage, mais il est pris à san piège, car 
Pierre envoie le faux Simon à Antioche où l'hérésie avait 
gagné beaucoup de terrain, pour faire une sorte d'abju- 
ration publique que les assistants imputent au magicien. 
L'apôtre des Clémentines ne recule pas, on le voit, de- 
vant une fraude pieuse. 

C'est dans ce cadre, ornementé non sans habileté se- 
lon le goût du temps, que le système de la gnose ébio- 
nite se déroule avec des développements interminables. 
Ce qui frappe tout d'abord c'est un certain élargissement 
du judaïsme. De même que le paganisme, avant de mou- 
rir, a essayé de se rajeunir par des emprunts faits 
au christianisme comme dans les mystères de Mithra, 
de même la tendance judaïsante s'efforce de prendre à 
l'Evangile son caractère d'universalité; elle ne veut rien 
rabattre au fond de ses prétentions, mais elle les re- 
couvre d'apparences chrétiennes. Intraitable sur le fond, 
elle fait des concessions sur la forme et n'hésite pas à 
substituer le baptême à la circoncision, sans doute sous 
l'influence de la secte des Elchasaïtes. Mais elle n'en re- 
jette pas moins tout ce qui fait l'originalité de la religion 
nouvelle, eu particulier la doctrine de la grâce, pour lui 
substituer le système légal. Aussi poursuit-elle de ses 
attaques les plus violentes le grand apôtre des gentils, 
visiblement désigné sous le nom de Simon le magicien. 
En effet, Pierre, dans l'homélie XVII, représente assez 
fidèlement le point de vue de ces docteurs judaïsants de 
Corinthe et de Galatie qui refusaient à Paul le titre d'a- 
pôtre en se fondant sur ce qu'il n'avait pas vu de ses 
yeux Jésus-Christ aux jours de sa chair et qu'il en ap- 



judaïsme élargi. - OPPOSITION A SAINT PAUL. 119 

pelait toujours à la vision du chemin de Damas. « Tu te 
glorifies, dit Simon à Pierre, eu affirmant que tu as bien 
rintelligence des paroles du maître, parce que tu l'as \u 
de tes yeux et que tu Tas entendu de tes oreilles et que 
celui qui n'a eu qu'une vision ou un rêve ne peut avoir 
la même certitude. Mais tu te trompes, car il ne suffit 
pas d'entendre quelqu'un pour avoir une pleine certi- 
tude. On peut se demander si celui qui se présente à 
nous sous une forme humaine ne nous trompe pas. La 
vision, au contraire révèle immédiatement la divinité. » 
« Celui qui croit à une vision , ou à une apparition ou 
à un songe, répond l'apôtre, n'est sûr de rien, car il se 
peut qu'il n'ait vu qu'un démon ou un esprit de men- 
songe qui feint d'être ce qu'il n'est pas ' . » 

On ne peut non plus méconnaître que Simon le magi- 
cien ne rappelle Marcion par bien des côtés, car les Clé- 
mentines sont dirigées essentiellement contre son sys- 
tème, mais comme 3Iarcion se réclame de saint Paul, sa 
doctrine est atteinte au cœur dans la personne du 
grand apôtre. Celui-ci est donc constamment l'objet 
des attaques de Pierre. 

Le principe fondamental des Clémentines est l'iden- 
tité du christianisme et du judaïsme. Il n'y a qu'une 
seule religion divine, toujours la même en substance, 
qui d'Adam à Jésus s'est perpétuée dans le monde. «L'une 
et l'autre doctrine, dit Pierre, sont une; Dieu accepte 
également celui qui croit à l'une des deux-. » Cette reli- 
gion a eu pour organes de grands prophètes dont le té- 

^ Homiliœ,^\U, 13, 14. 

2 M'.xç vàp cï à;j.9STipo)V cioar/.a).{ar C'kr,z. {M., VIII, 6.) 



1 20 LA BIBLE CONTIENT DES ERREURS. 

moignage a été conservé dans les saintes Ecritures, 
mais non sans mélange, car la fausse prophétie, toujours 
en guerre avec la véritable, a trouvé le moyen d'intro- 
duire ses oracles menteurs dans le livre de Dieu '. 
Aussi ne peut-il être accepté sans réserve. Il faut savoir 
distinguer entre l'erreur et la vérité. Les Ecritures ren- 
ferment beaucoup de choses fausses sur Dieu. Le paga- 
nisme est absolument mauvais; il n'a eu aucune notion 
quelconque de la divinité, et s'est perdu dans ses ténè- 
bres-. IS'éanmoins, par une étrange inconséquence, un 
certain sens des choses divines est reconnu à l'âme hu- 
maine. Elle peut discerner, acclamer la prophétie divine 
par une intuition rapide et spontanée. « La vérité, dit 
Pierre, est déposée en germe dans notre cœur ^.i> 

Les Clémentines n'échappent pas au caractère pure- 
ment intellectuel de la gnose. La religion n'est qu'un en- 
seignement, une prophétie et jamais une rédemption ; 
c'est une parole et non une œuvre divine. Jésus-Christ 
est un docteur, il est le vrai prophète et non un sau- 
veur. « La vérité ne peut être trouvée que par le vrai pro- 
phète de la vérité. Le vrai prophète est celui qui connaît 
toutes choses et les pensées de tous, et qui est sans pé- 
ché \ » 

Il est venu dissiper la fumée qui obscurcissait sa mai- 
son et y faire pénétrer la pure lumière du jour, mais il 

TC'JTCO. (Homil , M, 38.) 
8 M., Il, 7. 
3 Id., XVII, 18. 

Tr^TOç. (m., m, 11.) 



LE SALUT PAR LE VRAI PROPHÈTE. 421 

ne Ta pas relevée. Sa parfaite sainteté est admise , mais 
il n'en est pas moins dépouillé de sa divinité. Lui-même 
a décliné cette haute dignité — « Le Seigneur ne s'est 
point donné lui-même comme Dieu * . » Cependant il 
n'est pas uu homme comme un autre; il a reparu plu- 
sieurs fois dans l'histoire, sous des noms différents. Il 
est l'homme idéal, l'homme primitif, réalisant parfaite- 
ment l'image de Dieu, l'Adam du paradis qui était la 
grande manifestation de la prophétie véritable, laquelle 
se confond avec la puissance spirituelle ou le Fils de 
Dieu. Cette prophétie véritable a reparu partiellement 
en Moïse d'abord, puis tout entière en Jésus qui en est 
la plus parfaite représentation depuis Adam, ou plutôt il 
est Adam lui-même. Citons le texte même des Clémen-- 
Unes: « La piété se montre avant tout en ceci qu'elle 
reconnaît l'esprit de Christ en l'homme formé par Dieu 
au commencement de cette économie. Changeant de for- 
mes comme de noms -, il a parcouru tous les âges jus- 
qu'à ce qu'enfin il obtienne le repos et reçoive Fonction 
de Famour divin en récompense de Fœuvre qu'il a ac- 
complie; c'est lui qui a été le dominateur universel. » 

Cette identification du judaïsme quelque peu christia- 
nisé avec Fhumanité idéale donnait une base à Funiver- 
salisme des Clémentines, sans rien concéder aux prin- 
cipes constitutifs de FEvangile. Le salut était toujours 
rattaché à des observances légales ; la substitution du 
baptême à la circoncision n'était qu'un changement de 



' OuT£ sauTOV Osbv eTvat àvrjYcpsuîsv. {Homil., XVl, 15.) 
2 Mopcpàç àAAiîcwv TGV atwva ipéyj.u {Ici., 111, 20.) 



122 LE SALUT PAR LES ŒUVRES ET LES RITES. 

forme; le sacrement chrétien était célébré dans un sens 
entièrement juif, puisqu'il incorporait le néophyte au 
peuple de Dieu an même titre que la circoncision, par 
un acte extérieur. La notion du pardon et de la foi jus- 
tifiante disparaissait devant celle du mérite des œuvres, 
«Dieu a accordé aux Hébreux et aux païens, dit le 
Pierre des Clémentines^ la faculté de croire aux maîtres 
de la vérité; chacun a pu par son propre jugement 
accomplir les bonnes œuvres et la récompense est accor- 
dée en toute justice à ceux^ qui les ont faites. Ils n'eus- 
sent eu besoin ni de Moïse ni de Jésus-Christ, s'ils 
avaient voulu d'eux-mêmes se conformer à leur propre 
raison * .» On ne pouvait nier plus explicitement la 
chute et la nécessité de la rédemption. C'est toujours la 
froide et fausse vertu pharisaïque qui réclame le ciel 
comme son salaire, tout en admettant que les peines de 
l'autre vie compenseront l'arriéré de la dette. Le châ- 
timent suffit à la libération-. La dévotion et ses vaines 
pratiques l'emportent sur la morale éternelle. La reli- 
gion est une affaire de rites et de cérémonies ; seulement 
les nécessités du temps et l'influence de l'essénisme ont 
modifié le rituel. Les ablutions remplacent les sacrifices, 
mais le principe est le même. C'est toujours cette es- 
pèce de trafic qui veut acheter et non recevoir les dons 
de Dieu. «La religion divine, lisons-nous dans les Clé- 
mentines^ consiste en ces points : adorer Dieu seul, ne 
croire qu'au prophète de la vérité, recevoir le baptême 
pour le pardon des péchés, renaître ainsi dans le bain 

1 Homil., YIII, 5. 

2 Id., XI, 16. 



UNITE ABSOLUE DE DIEU. 1 23 

purificateur par cette eau qui sauve; s'abstenir de la 
table des démons, c'est-à-dire des viandes sacrifiées aux 
idoles, des bêtes mortes ou étouffées ou tuées par d'au- 
tres bêtes, ou ayant encore leur sang; ne pas vivre dans 
l'impureté; faire ses ablutions après les rapports sexuels. 
Les femmes sont tenues d'observer soigneusement les 
purifications légales; tous doivent être sobres, faire le 
bien, éviter Tinjusticc, attendre la vie éternelle du Dieu 
tout-puissant , et obtenir sa faveur par des prières et 
des supplications incessantes. * » La charité, le pardon 
des offenses ne trouvent pas place dans cette morale 
appauvrie. Les Clémentines battent ainsi en brèche aussi 
bien la doctrine de saint Paul que l'interprétation exa- 
gérée qu'en avait donnée Marcion dans sa fougueuse op- 
position au judaïsme. 

La partie spéculative du système est surtout dirigée 
contre le dualisme tranché du fameux gnostique. Les Clé- 
mentines s'efforcent de se passer du Démiurge et de for- 
muler un monothéisme rigide; elles n'y réussissent pas, 
parce qu elles aussi désertent le terrain moral et recou- 
rent à la théosophie pour expliquer l'origine du mal. Le 
point cardinal des Clémentines est l'unité de Dieu. « Sache 
avant tout chose que personne ne partage le pouvoir avec 
lui". » Ce Dieu unique ne ressemble en rien à l'abîme 
sans fond des Valentiniens ou à VUn ineffable de Philon. 
Il a une forme corporelle, et comme toute forme doit 
avoir sa délimitation, il est enfermé dans le vide immense 

1 Eîç àç£7'.v à[j.apTtwv [iaTC-r'.sOrjva'., àvaYîvvTjOrjVa'. 6£0) otà toO 
a(î)!^0VT0; uca-oç. {HomiL, VII, 8.) 

* llpo ZTKiiTf èvVOOÛ OV. OUO&tÇ a'J'O) Q'Xti^'/V.. (IcL, III, 37.) 



124 L'ÉLÉMENT FÉMININ OU LA SOPHIA EST EN DIEU MÊME, 

ainsi que dans son lieu \ Il est le cœur de l'univers, du- 
quel tout part et auquel tout revient ^. Si les Clémen- 
tines insistent sur cette bizarre théorie de la forme de 
Dieu, c'est pour établir une de leurs doctrines favori- 
tes, la parfaite ressemblance de l'homme avec son créa- 
teur. C'est encore pour le même motif que la sagesse 
divine qui est comme la vertu productive du Très-Haut, 
« sa main créatrice étendue pour enfanter la vie uni- 
verselle, » est assimilée à l'élément féminin '. Ainsi 
Dieu, comme l'homme primitif, enferme en lui l'élément 
mâle et l'élément féminin. C'est là le fondement de 
cette loi de la dualité qui s'applique à tout l'univers ; 
seulement en Dieu elle ne détruit pas l'unité foncière et 
éternelle. Cette Sophia qui s'appelle aussi le fils de 
Dieu, est pour Dieu ce qu'Eve était pour Adam; elle 
représente évidemment l'élément inférieur , désigné 
dans le gnosticisme ordinaire sous le nom de Démiurge, 
et ramène dans cette haute sphère de l'unité divine 
l'invincible dualisme. Par une inconséquence qui se- 
rait étrange dans un système mieux enchaîné, cette 
sagesse divine qui est l'élément inférieur en Dieu de- 
vient l'élément bon pour le monde. Cela est facile à 
comprendre; la sagesse divine en tant que cause directe 
de la création matérielle peut être un élément inférieur 
comparé au Dieu unique, mais elle n'en est pas moins 



> Gscu TCTTOç h-l "ïb [J.r, 'cv. [HomiL, X\U, 8.) 

2 W., XVII, 9". 

3 'h C£ soo'ia Y)vwTa'. [j.sv Cdz '^'J'/Tj TCO osa , Iv.-t'.vt-T.: oï ir:' aù- 
TOJ, 0); X^'Pî cr,;j.'.c'jpYCÎJ3a to 7:av c'.à 'cu-o c= '/.x\ v.ç, av9p(i)7:oç 
è^évîTO, à::' ajxclj oï -po^AÔs •/.%'. tc brfh'j. {M., XVI, 12.) 



CETTE SOPflIA ORGANISE LA MATIÈRE. 125 

au-dessus de la matière comme Vidée pure est au-dessus 
de sa réalisation grossière. La sagesse devient la main 
droite de Dieu, tandis que le prince du monde matériel 
qui en est la personnification est sa main gauche * . Il s'ap- 
pelle Satan ou le diable. Ainsiapparaîtdans la création la 
grande loi des dualités ^, elle se réalise à tous les degrés de 
l'existence, mettant toujours le bien avant le mal jus- 
qu'à la formation de l'homme qui est le point de jonc- 
tion des deux séries et qui inaugure un ordre inverse, 
car dans le domaine humain, le mal précède toujours le 
bien ^. 

Examinons de plus près de quelle manière le monde 
a été créé. La Sophia met en œuvre la matière éter- 
nelle qui existe virtuellement et qui est comme le corps 
de Dieu. Cette matière est essentiellement flexible, 
propre à toutes les transformations, si bien que sous 
l'action du souffle divin de la Sophia, l'air se change 
en eau et l'eau en se solidifiant se change en pierre et 
en terre; les pierres en se heurtant produisent le feu. 
« Est-ce que Dieu n'a pas changé la verge de Moïse en 
un serpent, c'est-à-dire en un être animé qui est rede- 
venu ensuite une verge? Cette même verge n'a-t-elle 
pas changé l'eau du Nil en sang et ce sang en eau? 
Ainsi en est -il de l'homme; l'esprit insufflé dans la 
terre en a fait de la chair qui redevient terre de nou- 
veau *. » Les quatre éléments qui sont le sec , l'hu- 

» 'ApiJTSpà xou Ocou cuvai;,tç. {HomiL, VU, 2.) 
« Tbv '/.avova tyj; au^uY'laç. {Ici., II, 18.) 
3 Id., II, 16. 
» Id., XX, 6. 



426 TOUT SE RÉSOUT EN DUALITÉ. 

mide, l'air et le feu, sont neutres ou indifférents au 
point de vue moral, n'étant ni bons ni mauvais au mo- 
ment de leur production. Ils sont pourtant doués d'une 
espèce de spontauéité ou de liberté ; ils se combinent 
à leur gré *, et de cette combinaison résulte ie. diable 
aussi nommé le prince de ce monde. C'est lui qui est 
l'âme pénétrant ce grand corps de l'univers. Il repré- 
sente la justice tandis que la Sophia représente l'a- 
mour ^, il est le roi du monde présent, tandis que la 
Sophia règne sur le monde à venir. Les dualités se suc- 
cèdent dans l'ordre indiqué : le ciel, puis la terre; le 
jour, puis la nuit. Adam est fait à l'image de Dieu ^. Il 
est sa vivante représentation, le grand prophète de la 
vérité, mais il enferme en lui l'élément féminin ou Eve 
qui est la fausse prophétie. L'histoire humaine se par- 
tage entre la vraie prophétie et la fausse. Elles se re- 
trouvent l'une et l'autre dans la sainte Ecriture où 
nous devons opérer un triage. L'élément masculin, l'é- 
lément du bon et du vrai apparaît 4ansla vraie prophé- 
tie juive et se concentre en Jésus, le prophète par 
excellence. L'élément féminin et mauvais qui a altéré le 



^ 'Atuo tou Oîou [>.bf TïpoêâoArjVcat Ta •Tîpw-tsTa cxo'.yjXx TÉccapa, 
86£V 3y) y.où'Kixirip-zu^yi'iei'ndQ-tiq oùcîaç, ou iriq ^('/(s>'^r,q ttj; xa-rà 
lYjV y.pasiv. {Homil., XX, 3.) Le texte de Dressel portait oùr^^q -^^iîù^'qq. 
La correction de Mœller (Gesch. des Kosmolog., p. 465) me semble excel- 
lente. Dieu est le père des éléments, mais il n'est pas la cause de la pen- 
sée qui préside à leur mélange. Là est la part de la liberté. 

■^ 0ebç àizivzv^.t ^CL^iKticuq cûo cugiv tic.v, à^fa^G) tî v.xl -rzo'/r^pw, 
Scùç Tw [Asv y.T/xô Tou 7:apcv-oç y,C5|i.0'J [/.i-zà. vcjjlou Trjv jiaî'.Aeiav, 
ôa-u' àv e'/civ à^Gusîav xoAa^etv toùç àctxoîivTaç* lù 8a à-^a.%& t^v 
ècojJLcVov à'Oiov aiwva. [Homil., XV, 7.) 

" Eixwv ^àp Ôeou 6 avÔpa)7;oç. (/rf., XI, 4.) 



LES MAUVAIS ANGES PÈRES DE L'IDOLATRIE. 127 

livre sacré lui-même s'est développé tout entier dans le 
paganisme \ L'idolâtrie a été apportée sur la terre par 
les anges déchus devenus démons; ils étaient descen- 
dus sur la terre dans un bon but, afin de châtier l'in- 
gratitude humaiue vis-à-vis de Dieu en poussant ceux qui 
s'en étaient rendus coupables à la cupidité la plus hon- 
teuse, et leur infliger ainsi le pire des déshonneurs. Pour 
allumer leurs convoitises ils s'étaient changés en dia- 
mants et en toutes sortes de pierres précieuses. En dé- 
finitive ils se laissèrent enflammer par les plus basses 
passions. Epris de la beauté féminine, ils tombèrent 
dans de nombreux adultères qui donnèrent naissance 
aux géants. Ceux-ci, en répandant à flots le sang dont ils 
étaient avides, firent monter du sol les vapeurs mal- 
saines qui ont produit les maladies. Les démons ont 
entraîné rhumanité à l'idolâtrie et lui ont enseigné les 
arts magiques -. Cette légende absurde était destinée à 
déverser le mépris sur les nations païennes. Depuis le 
Christ les deux règnes opposés sont encore en pré- 
sence; le temps présent, le monde avec ses pompes et 
ses voluptés séduit la plupart des hommes. Les vrais 
disciples de Jésus sont les humbles et les pauvres qui 
vivent pour le siècle à venir sous la conduite de la sa- 
gesse éternelle, en pratiquant les observances pres- 
crites. Si les Clémentines semblent admettre le libre ar- 
bitre chez l'homme^, elles retirent bientôt ce qu'elles ont 



1 '0 àpûTQV oXw^ àXrfitioL^ •?; OïjÀî'.a ohr, rXirq. [Homil., III, 27.) 
2/rf., VIII, 12 etsuiv. 

3 "E7.aaT0ç £^oi>5(av eye'. Tîsîôscôa'. •irpbç -h zpacssiv àyaôà ri 
7.oi/d. (W.jXX, 3.) 



428 LE DIABLE EST AU SERVICE DE DIEU. 

accordé, car au point de vue du système, le mal comme 
le bien est conforme à la volonté de Dieu' ; il se sert de 
sa main gauche comme de sa maiu droite, aussi adora- 
ble quand il frappe et châtie que quand il bénit et ré- 
compense. Le diable qui représente aussi la justice est 
son serviteur à sa manière. Il réalise ses desseins tout 
autant que la Sophia. La fausse prophétie est nécessaire 
comme la vraie -. On est étonné après de telles déclara- 
tions d'entendreparlerde la punition des méchants, mais 
ce n'est qu'une punition apparente, car l'enfer est le pa- 
radis du démon qui y trouve un séjour en harmonie avec 
sa nature. Quant aux bons, ils seront absorbés en Dieu 
« comme les vapeurs de la montagne sont absorbées 
par le soleil ^ » D'autres textes donnent à penser que 
c'est tout l'univers visible qui doit se perdre dans l'u- 
nité divine, centre de l'éternel repos comme elle a été 
le fojer de la vie universelle. 

Il est évident que cet essai de fondre la gnose dans 
un judaïsme idéalisé n'a pas réussi. Les Clémentines n'ont 
pu se défaire du Démiurge; elles ont beau le trans- 
porter en Dieu, elles l'y ont retrouvé comme l'éternelle 
limite à 1 unité, à la bonté suprême. Par un coup de har- 
diesse, elles ont proclamé que le mal n'est qu'un nom, 
et qu'au fond il est identique au bien ; mais un change- 
ment d'appellation n'est pas un changement d'essence. 
Le mal n'en demeure pas moins le mal pour la con- 



1 Tcov ce 56o toûtwv o ïxzpoq xov STepov iy.6'.a^£-a•, 6eoû xsXî'j- 
cavTOÇ. [HomiL, XX, 3.) 

2 Ici., XX, 3. 

3 Id., XX, 9. 



FAUSSE INTERPRÉTATION D'UN TEXTE D'HEGÉ^IPPE. <29 

science. L'hoaneur de ce système complexe est préci- 
sément dans ses contradictions, dans cette revendica- 
tion de la liberté, qui y est un non-sens au point de vue 
de la logique, mais qui est une protestation de la con- 
science. Il ne s'en dissout pas moins dans un panthéisme 
idéaliste, qui ne modère les excès de l'ascétisme que 
grâce à son origine judaïque. Une doctrine née sur la 
terre des patriarches, ne pouvait diffamer le mariage 
comme une secte indienne. Le dualisme gnostique, bien 
loin d'être vaincu par l'ébionitisme, reparaît sous un 
déguisement nouveau dans les Clémentines, et Tune et 
l'autre tendance vont se perdre dans le courant natu- 
raliste qui les entraîne, et qui n'est autre que le vieux 
paganisme lui-même. 

Quand on se rend compte de l'histoire du judéo-chris- 
tianisme dans le cours du second siècle, on réduit à sa 
juste valeur le témoignage d'Hégésippe sur l'état géné- 
ral de l'Eglise. Ce Père a déclaré, vers l'an 160, « qu'il 
l'a trouvée partout en parfait accord avec la loi, les pro- 
phètes et les commandements du Seigneur '. » On a 
voulu conclure de ces paroles que la tendance judaïque 
prédominait dans toute la chrétienté de cette époque. 
Mais c'est leur prêter un sens beaucoup trop précis. Hé- 
gésippe invoque simplement l'autorité des saintes Ecritu- 
res prises dans leur ensemble, et telle qu'on avait cou- 
tume de l'opposer aux gnostiques. Comme ceux-ci 
s'attaquaient principalement à l'Ancien Testament, il 

1 Ev rz-âsTY) oï c'.aoo/Y; y.ai iv ïv.izvri t.ô'kz'. ojtoj; I/îi w; 6 
vcp-oç '/.r^zù-'v. y.at oî Trpoç^Tai y.al 6 Kùpioq. (Hegesippus apud Eu- 
sèbe, H. E., IV, 22.) 

9 



<30 LE JUDEO-CHRISTIANISME DECLINE AU SECOND SIECLE. 

fallait bien le leur opposer, et il jouait naturellement 
un rôle très-important dans le débat. Si Hégésippe a tracé 
un portrait de Jacques, qui rappelle à plus d'un égard 
les idées des Nazaréens, cela ne tire à aucune con- 
séquence , car cette caractéristique répond parfaite- 
ment à l'état de l'Eglise de Jérusalem dans sa première 
période, et au rôle spécial du frère du Seigneur. C'est 
de l'histoire, et non de la doctrine. Quant à l'origine 
judaïque d'Hégésippe lui-même, rien n'est moins 
prouvé \ Si donc on ne force pas son langage, on n'en 
pourra tirer aucune induction contraire à la réalité 
des faits, telle qu'elle ressort de l'histoire générale du 
second siècle. Le judéo- christianisme y a végété ob- 
scurément sous le nom de nazaréisme, toutes les fois 
qu'il n'a pas pactisé avec les idées orientales et gnosti- 
ques. 11 n'en a pas moins exercé une influence indirecte 
sur l'Eglise, en répandant dans l'atmosphère générale 
des idées et des tendances dont nous retrouverons plus 
d'une fois les traces. 

» Voir RitschI, Altcat. Kirche, 2' édit., p. 268. 



CHAPITRE IV. 



1.E MONTANISJJE. 



Nous rangeons le montanisme dans la catégorie des 
hérésies judaïsantes, bien qu'il ne se rattache pas par ses 
origines à la synagogue, comme l'ébionitisme. Il n'en 
est pas moins un retour en arrière vers le mosaïsme, 
par sa tendance générale, par les formes et les rites qu'il 
a adoptés. L'hérésie judaïsante, considérée dans sou 
principe, est née des défaillances de la spiritualité chré- 
tienne. Rien n'est plus difficile à supporter que le régime 
de la liberté véritable. Avec ses préceptes innombrables, 
la loi de la lettre est plus limitée que la loi de l'esprit, 
qui embrasse la vie entière. De là cette tendance con- 
stante du cœur humain à se débarrasser d'une liberté 
incommode et exigeante pour revenir à un assujettisse- 
ment défini, et par conséquent borné. La morale évan- 
gélique, qui fait de l'amour la meilleure récompense de 
l'amour, place l'homme à une hauteur où il lui est diffi- 
cile de se maintenir; il préfère les gloires théocratiques 
au paradis tout idéal de saint Jean et de saint Paul, qui 



132 1>IEN DU MONTANISME AVEC LE JUDAÏSME. 

se résume dans ces grandes paroles : « Ce que nous se- 
rons n'a pas été manifesté ; mais nous lui serons faits 
semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est '. •« 
Enfin, pour ceux qui ne prennent pas leur parti du mal 
et de ses souillures, l'ascétisme semble faciliter singuliè- 
rement la lutte morale; car en assimilant l'élément cor- 
porel au péché, il leur donne l'espoir de le terrasser. 
Légalisme, rêveries apocalyptiques, ascétisme, c'est 
bien le fond du judéo-christianisme qui a reparu si sou- 
vent dans l'Eglise sous des noms divers, mais jamais avec 
plus de puissance que dans le montanisme. Il a exercé 
une influence considérable sur l'orthodoxie ofiBcielle; les 
condamnations qui l'ont frappé ne lont pas empêché de 
laisser dans l'Eglise un levain caché dont l'action est fa- 
cile à reconnaître. 

Le montanisme s'est nettement séparé du judéo-chris- 
tianisme primitif, en admettant sans restriction la supé- 
riorité de l'Evangile sur toutes les institutions religieu- 
ses qui l'avaient précédé; il s'est même montré animé 
d'un esprit plus libéral que l'Eglise sur un point capi- 
tal ; il a réagi avec énergie contre les idées sacerdotales 
qui faisaient iavasion de toutes parts. D ne s'agit donc 
ici que d'une tendance, et non d'une filiation judaïque; 
mais cette tendance, sous les réserves indiquées, est 
bien une marche rétrograde, une déviation en dehors 
des voies de la spiritualité chrétienne, bien que le mon- 
tanisme se donne comme la plus haute manifestation de 
l'esprit nouveau. La manière dont il favorise et formule 
le légalisme, ses rêveries apocalyptiques, son ascétisme 

1 1 Jean lli, 2. 



SON OPPOSITION ABSOLUE AU GNOSTICISME. <33 

à outrance, tout en lui est judaïque d'inspiration, sinon 
d'origine et de tradition. 

Placé au pôle opposé du gnosticisme, il lui a fait la 
plus rude guerre, et cependant il n'a pas trouvé grâce 
devant l'Eglise qui l'a rejeté de son seiu, bien qu'elle 
lui ait dû le plus brillant et le plus éloquent de ses apo- 
logistes. Cette exclusion a précédé les grands conciles, 
et l'union de l'Eglise à l'empire; elle a été le verdict 
spontané de la conscience chrétienne, singulièrement 
tempéré en ce qui concerne Tertullien , qui est resté 
pour tous un maître vénéré, malgré ses emportements 
et ses exagérations. Il est juste de reconnaître que le 
montanisme était plus qu'une simple dissidence ; il n'é- 
tait pas compatible avec une Eglise qui voulait durer et 
s'organiser ; il ouvrait la porte à tous les rêves, à toutes 
les fantaisies de l'imagination, et enlevait sa base à l'as- 
sociation religieuse. L'exposition de sa doctrine prou- 
vera que, quand même il demeurait d'accord avec l'E- 
glise sur les points fondamentaux de la doctrine , il 
se laissait entraîner à des exagérations si violentes qu'il 
ne pouvait s'enfermer dans aucun des cadres existants. 
Cependant, on ne saurait le traiter d'hérésie au même 
titre que le gnosticisme, car il maintient la substance de 
la foi. « LesCataphr}giensou Montanistes, ditEpiplatme, 
acceptent toute l'Ecriture sainte, l'Ancien et le Nouveau 
Testament, et confessent également la résurrection des 
morts ; ils pensent comme la sainte Eglise catholique 
sur le Père, le Fils et le Saint-Esprit '. » Tertullien a 

< Epiphane, Hxres., 48. 



134 LE MONTANISME ORTHODOXE POUR L'ESSENTIEL. 

combattu le giiosticisme par les mêmes armes que les 
défenseurs orthodoxes de l'Eglise ; ses vues sur la per- 
sonne de Jésus-Christ participent au caractère plus ou 
moins indéterminé et flottant de la théologie du temps, 
sans mériter à aucun égard le reproche d'hérésie qui 
l'eût sans doute atteint deux siècles plus lard. Cette or- 
thodoxie sur le fond de la doctrine ne donnait cepen- 
dant pas au raontanisme le droit de revendiquer sa place 
dans la catholicité évangélique, car il était lui-môme un 
principe d'exclusion implacable et irréconciliable. Il 
faut tenir compte de cette situation complexe pour ap- 
précier sainement ce grand mou^ement. Par un côté, il 
se rattache à l'orthodoxie de son temps; aussi n'hésite- 
rons-nous pas, comme tous les historiens de dogme, à 
ranger TertuUien parmi ses plus illustres théologiens 
pour toute la partie de son œuvre qui n'a pas l'empreinte 
sectaire. C'est précisément cet accord sur les points fon- 
damentaux qui a permis au montanisme d'exercer libre- 
ment son influence dans l'Eglise, avant d'être repoussé 
par elle. Il y a toute une période de son histoire pen- 
dant laquelle il n'est qu'un parti ou une tendance trai- 
tant avec les autres partis sur un • ied d'égalité. Pour le 
moment, nous n'avons à nous occuper du montanisme 
qu'en tant qu'il est devenu une doctrine particulière 
ou une secte, en se plaçant en dehors de la catholicité 
évangélique des premiers siècles. Il se jetait, en quel- 
que sorte, dans une voie de traverse qui ne pouvait 
aboutir, car elle était en dehors du développement nor- 
mal de la pensée religieuse et de la société chrétienne, 
bien que, sur plus d'un point, il eût raison contre ses 



IL VEUT UN MIRACLE PERPÉTUEL. 4 35 

adversaires, et qu'il obéit au début à la plus noble in- 
spiration. 

Cette inspiration était la poursuite de Tidéal le plus 
élevé, le plus austère, mais conçu de telle sorte que 
l'Eglise ne pouvait plus prendre pied sur la terre, et 
qu'elle se réduisait à n'être qu'une association de saints 
des derniers jours. L'erreur fondamentale qui se mêlait 
à cette inspiration jileine de grandeur était de ne com- 
prendre l'action du christianisme que sous la forme d'un 
miracle permanent ; ce n'était plus le surnaturel s'em- 
parant de l'ordre naturel, le pénétrant, le transfor- 
mant; c'était l'opposition tranchée, constante, entre 
les deux domaines. La vie chrétienr.e n'était plus sim- 
plement rapportée à un principe miraculeux, intervenu 
dans l'histoire comme une puissance de réparation et de 
salut, pour inaugurer en définitive un développement 
historique nouveau. Non, elle doit être maintenue*à l'é- 
tat de prodige perpétuel; tout serait perdu si elle ad- 
mettait un seul instant le concours de l'activité natu- 
relle, du labeur patient, si elle se pliait aux conditions 
d'un développement lentement progressif. La religion 
de l'Esprit n'est pas un soleil nouveau qui s'est levé 
à l'horizon de l'humanité, et qui doit avoir son cours 
régulier après le miracle de son apparition; elle ne 
doit pas cesser d'avoir Técht soudain de la foudre, 
c'est un long orage ; les éclairs remplacent les rayons. 
Le divin ne s'harmonise pas avec l'élément humain, 
il fond toujours sur lui comme sur sa proie; il le do- 
mine, il le terrasse. Cette tendance a reparu bien des 
fois dans Ihistoire du christianisme sous des noms di- 



<36 IL VEUT UN MIRACLE PERPÉTDEL. 

vers, mais il est d'un haut intérêt de l'étudier dans 
sa première forme , qui fut la plus remarquable , 
parce qu'elle participa à la grandeur d'une époque hé- 
roïque. 

Au fond, le montanisme n'était qu'une réaction em- 
portée contre Tordre établi qui est toujours enclin à 
la routine; il participait au tempérament fanatique de 
la race qui le vit éclore et au génie passionné de son 
plus illustre représentant. Il nen pouvait pas moins se 
réclamer du plus glorieux passé du christianisme. En 
effet, l'Eglise de Jérusalem au lendemain de la Pente- 
côte nous présente ce caractère de surnaturel absolu, 
tranchant sur le fond de la vie commune. Elle attend 
le solennel coup de minuit qui annoncera le retour 
de l'époux mystique; elle se croit sur le seuil de la 
salle des noces éternelles; les reins ceints et la lampe 
allumée dans les mains, elle s'imagine ne plus appar- 
tenir à la terre; peu s'en faut qu'elle ne renonce à toute 
propriété particulière dans le premier entraînement de 
la charité. Elle est comme dans l'extase, les yeux levés 
vers le ciel d'où les flammes de l'Esprit-Saint sont descen- 
dues sur elle. Les prodiges se multiplient sous sa main ; 
ses divines pensées, comme un vin nouveau qui brise le 
vase qui le contient, ne peuvent se renfermer dans la 
parole ordinaire. Cet tat étrange et sublime, doit être 
nécessairement transitoire ; déjà au siècle apostolique, 
le fleuve qui s'est montré si impétueux à sa source, a 
creusé son lit et coule entre des rives déterminées. 
Plus on avance dans le premier siècle, plus l'extase et 
le prodige diminuent; l'enseignement calme et appro- 



11> VEUT UN MIRACLE PERPETUEL. 137 

fondi remplace les brûlantes effusions du don de pro- 
phétie, l'organisation ecclésiastique s'élabore et l'Esprit 
divin transforme et féconde l'activité humaine sans la 
supprimer. Au siècle suivant, la pénétration de l'élément 
naturel et surnaturel est plus sensible encore. Les dons 
surnaturels proprement dits n'ont pas entièrement dis- 
paru, les Pères de cette époque parlent encore de mira- 
cles et de prophéties, mais c'est l'exception. L'action 
divine toujours surnaturelle dans son principe, se mêle 
de plus en plus à l'activité humaine, mais sans briser le 
ressort des forces libres et par conséquent en étant 
souvent entravée, ralentie et même parfois étouffée. 
L'Eglise qui comprend qu'elle n'a pas à dresser une 
tente d'un jour veut durer et s'accroître; elle s'organise 
comme toute société qui a souci de son existence. Le 
possible l'emporte bientôt à ses yeux sur l'idéal , elle est 
entraînée à des concessions, à des compromis, à des 
altérations du type primitif. Rien n"est plus légitime 
que de réagir contre ces altérations, pourvu que ce soit 
en se soumettant aux lois historiques, et sans se croire 
dispensé de l'effort patient, sans recourir au prodige 
et à l'extase qui ne sont plus les conditions religieuses 
du temps. L'erreur du montanisme n'est donc pas d'a- 
voir protesté contre l'affaiblissement de la sainteté et 
de la liberté chrétienne dans l'Eglise, mais bien d'a- 
voir exagéré la réaction et de n'avoir admis d'autre type 
chrétien que celui de la chambre haute de Jérusalem. Il 
a voulu perpétuer et ressusciter ce qui avait dû être 
transitoire, et il a pris l'impossible et le chimérique pour 
l'idéal. 



<38 ORIGINES DU MONTANISME. 

Les origines du montanisme sont obscures'. Jl est 
certain qu'il est né vers le milieu du second siècle eu 
Phrygie au sein d'une population naturellement fana- 
tique et crédule. Son fondateur Montanus ne nous est 
guère connu que par de vagues renseignements et les 
calomnies de ses adversaires ^. 11 paraît avoir enseigné 
la doctrine fondamentale de la secte sur le développe- 
ment de la révélation par le Paiaclet. Deux femmes 
ses compatriotes, Maximillaet Priscilla, furent ses acoly- 
tes ; on les considérait autour de lui comme les organes 
choisis du Saint-Esprit^. Eusèbe cite parmi ses adhérents 
en Asie Mineure Théodotus, Alcibiade,Thémison, Procu- 
lus qui joua un rôle important dans les disputes sur la 
fixation de la Pâque '. 11 est probable que déjà la secte 
prenait une attitude d'opposition vis-à-^is de l'épiscopat, 
à en juger par la vivacité de la polémique qui fut enga- 
gée contre elle par quelques-uns des évêques d'Asie 



* Les sources principales pour l'histoire du montanisme sont: 1° Pln- 
losop/ioumena,\'Ui, 19. 2° Epiphane^ Contra lixres., XLVIII. 3" Eusèbe, 
H. E., \ , 16-20. 4° Les trai es montanistes de Tertullien. Paruii les mo- 
dernes, à part l-^s historiens du dogme déjà cités, nous mentionnerons en 
première ligne l'excellent chapitre que Ritschl consacre au montanisme 
{Altcuthol. Kirche, p. 462 etsuiv.). Voir aussi Baur [Der Christ, cler drei 
erst. Jahrltund...,'^. 264 et suiv.). 

^ Eusèbe rapporte ces calomi;ies en les attribuant à un écrivain ecclé- 
siastique dont le nom lui est inconnu. {H. E.,\, 16.^ 

3 Tertullien nomme Montanus [De jejuniis, 1). Il mentionne aussi avec 
lui les deux prophétesses phrygiennes : «prophetias Montani, Priscae, 
Maxiniillse. » (Adv. Prax., 1.) Voir aussi les Pfdlosophoumena : E^repot 
xpcXrjçOévTSç ÙTîb vuvatwv rjTrarr^vTat, IIp'.7/,'AA'/;; Ttvb; y.at Maç'.- 
[>.i\'hr,q y.aAou[J.évojv, èv -Tj-y-iq to •::apâ/.A"/;-ov •;:v£j[J!.a '/,tyjjiÇiç/,h%'. 
XIvsvTSç. (P/»7., VIII, 19.) 

* Eusèbe, H. E., V, 16, 18. Tertullien parle avec grand éloge de Pro- 
culus : « Proculus noster. virginis senectae et christianae eloquentia di- 
gnitas. » [Adv. Valent., 5.) 



SES PREMIERS SUCCÈS A ROME. 4 39 

Mineure. Claude Apollinaire, évéque d'Hériopolis ', et 
Miltiade, auteur d'un livre contre la prophétie extatique*. 
Sérapion, évêque d'Antioche \ et plus tard Clément 
d'Alexandrie, prirent part à cette discussion \ A Rome, 
le raontanisme trouva un terrain bien préparé , dans 
une Eglise qui avait produit un homme tel qu'IIernaas. 
Le livre du Pasteur est tout rempli de visions qui con- 
cluent au rigorisme ascétique, il abonde en protesta- 
tions contre le relâchement de la piété, et il combat avec 
énergie les envahissements du cléricalisme. Il parle 
aussi de la fin prochaine du monde, seulement il n'élève 
pas la vision jusqu'à la hauteur d'une autorité dogma- 
tique, il s'arrête au point où la nuance deviendrait une 
couleur tranchée. Ce n'est qu'une tendance, ce n'est 
pas un parti organisé. Cependant cette tendance était 
singulièrement favorable à la propagation du monta- 
nisme. Il n'est donc pas étonnant qu'il se soit lar- 
gement développé à Rome et qu'il ait même obtenu 
l'adhésion momentanée d'un évêque qui ne peut être 
qu'Eieuthérus (170-185) ^ 

Il fut ouvertement condamné plus tard sur les dé- 
nonciations de Praxéas qui venait d'Asie Mineure. La 

« Eusèbe, IV, 27. 

* Eusèbe, V, 17. 
' Eusèbe, V, 19, 

* Clément d'Alex., Strom., IV, 13,95; VI, 8,C6. 

* « Idem Praxaeas tune episcopum romanum coegit litteras pacis jam 
emissas revocare. » (TertulL, Adv. Prax., I.) Cet évêque, selon toute pro- 
babilité, est Eleuthérus, car Victor, qui s'est signalé par son intolérance 
contre les Asiatiques sur la question de la célébration de la Pâque, n'au- 
rait guère été incliné à une indulgence momentanée pour une secte très- 
opposée à la pratique qu'il recommandait. Quant à Soter (157-161) et à 
Anicet (161-170), ils vivaient dans un temps trop rappioché des origines 



UO SA PROPAGATION EN AFRIQUE. 

lutte décidée ne commença qu'après que l'évêque de 
Rome eût affiché la prétention de pardonner les pé- 
chés les plus graves, tels que l'adultère'. A Lyon, le 
montanisme avait trouvé quelque accès, grâce aux rela- 
tions qui existaient entre l'Eglise de cette ville et les 
chrétiens d'Asie Mineure, mais on n'y était pas fixé sur le 
caractère de la secte. Irénée fut envoyé dans la capitale 
de l'empire, porteur d'une lettre qui demandait des 
explications et des renseignements^. L'attitude qu'il prit 
à son retour vis-à-vis du montanisme, la vive polémique 
qu'il engagea contre lui, montrent clairement de quelle 
nature fut la réponse des chrétiens de Rome^. 

C'est dans l'Afrique proconsulaire que le montanisme 
recruta le plus d'adhérents. On voit par les Actes du Mar- 
tyre de Félicitas et Perpétue qu'il avait rallié à lui 
quelques-uns des plus nobles confesseurs de la foi *. 
Tertullien en l'embrassant lui donna tout le prestige et 
toute la puissance de sa merveilleuse éloquence ^. Le 
succès du montanisme fut aussi court que brillant. Le 
crédit dont jouit le grand apologiste de Carthage auprès 
de Cyprien, l'homme de l'autorité et de la règle, prouve 
suffisamment que peu d'années après sa mort on ne re- 

du montanisme pour que sous leur épiscopat il pût être question d'apaiser 
une querelle qui n'avait pu naître encore. 

< Il s'agit sans doute des faits reprochés par Hippolyte à Zéphirinus 
[PhiL, lib. IX) : « Audio edictum esse proposilum et quidem perempto- 
rium. Pontifex scilicet maximus, episcopus episcoporum edicit: Ego et 
mœchise et fornicalionis delicta pœnitentia functis demitto, » (TertuU., De 
pudic, I.) 

* Eusèbe, V, 3. 

5 Eusèbe, V, 20. 

* Ada Perpetuse et Felicit. 

5 Voir sur l'accession de Tertullien au montanisme, le vol. III de mon 
Histoire^ 2Miv., 2' c, §2. 



SON MATÉRIALISME PROPHÉTIQUE. 144 

doute plus chez lui le schismatique et qu'on ue craint 
pas de relever ses grandes qualités. 

Considérons maintenant la doctrine montaniste en telle- 
même. Elle a pour inspiration première le sentiment très- 
vif de la fin prochaine de toutes choses. Le montanisme 
ne se contente pas d'insister sur le devoir du chrétien, 
d'attendre incessamment le retour glorieux du Christ; 
il fixe une date au delà de laquelle il n'admet pas que 
l'histoire humaine continue. « Après moi, s'écrie l'une de 
ses prophétesses, il n'y aura plus de prophètes * . » Ter- 
tullien peint en traits enflammés les grandes scènes du 
jugement dernier qu'il attend d'une heure à l'autre. 
Son imagination échauffée se plaisait à se représenter 
le règne de mille ans sous les couleurs les plus brillantes : 
« Nous attendons le règne qui nous est promis sur la terre ; 
avant que nous soyons transportés au ciel, notre condi- 
tion sera toute nouvelle. Après la résurrection nous ha- 
biterons pendant mille années dans la cité faite par la 
main de Dieu, qui est cette Jérusalem céleste que 
l'apôtre désigne comme notre mère^ C'est là que rési- 
deront les saints, ils seront comblés de tous les biens 
spirituels en compensation de ceux que nous avons 
méprisés ou perdus dans la vie présente. » 

Les saints ressusciteront chacun à son jour, qui est 
marqué par ses mérites. La conflagration du monde et 
le jugement dernier seront le dernier acte du drame. 

» Mst' l\>.ï irpo<pY3Tiç oùxéirt ecxat, aXXà cuvtsXsu eGTCti. (Epiph., 
Hxres., 48, 2.) 

« «Confiteraur in terra nobis regnum repromissum , in mille annos, in 
civitate divini operis Hierusalem de cœlo delata. » (TertulL, C. Marc, 

m, 24.) 



1 42 IL ADMET UNE INSPIRATION CONTINUE. 

Les Montanistes asiatiques allaient jusqu'à désigner le 
lieu où descendrait la Jérusalem céleste, ils le plaçaient 
à Pépouza en Phrygie *. 

Le montanisme prétend avoir obtenu des révélations 
toutes particulières sur la fin du monde. Ces révélations, 
il en a été seul honoré; ses fondateurs les ont reçues 
directement de l'Esprit-Saint ou du Paraclet. Si on ob- 
jecte que TEglise dans sa généralité n'y a pas participé 
et ne saurait les reconnaître, il répond en se mettant au- 
dessus de son organisation et de ses pouvoirs réguliers 
et en invoquant à son profit, et comme un monopole, 
la continuité delà révélation. Ainsi s'élabore la doctrine 
du Paraclet. Ce n'est pas que les révélations antérieures 
soient écartées; elles sont considérées comme des de- 
grés d'initiation, L'Ancien Testament conserve ses 
droits, seulement le Nouveau perd les siens en ce sens 
qu'il n'est plus le dernier mot de l'enseignement divin. 
Il n'a pas conduit la révélation à la perfection ; il a fait, 
surtout dans l'enseignement apostolique, plus d'une 
concession à la faiblesse humaine, et comme Moïse, il a 
admis certaines pratiques par égard pour la dureté du 
cœur humain. « Le Seigneur, dit Tertullien, a envoyé le 
Paraclet, parce que la faiblesse humaine n'était pas capa- 
ble de recevoir en une fois toute la vérité ; il fallait que la 
discipline fût réglée, ordonnée progressivement jusqu'à 
ce qu'elle parvînt à la perfection par le Saint-Esprit ^. » 
Paul a donné certains enseignements plutôt par condes- 
cendance qu'en parlant au nom de Dieu; il a toléré le 

' Epiph.,Hxres., 48. 

* TertuU.j De virg. veland., I. 



DOCTRINE DU PARACLET. U3 

mariage à cause de la faiblesse de la chair, de la même 
manière que Moïse avait permis le divorce. « Si Christ a 
aboli ce que Moïse avait commandé , pourquoi le Para- 
clet ne défendrait-il pas ce que Paul a permis '? » 

En définitive l'Esprit-Saint restaure plus qu'il n'in- 
nove ^. Le nouveau développement des révélations 
n'a-t-il pas été prévu et annoncé par Jésus- Christ? 
L'économie définitive et glorieuse du Paraclet a bien pu 
commencer à la Pentecôte, mais elle n'est arrivée à 
son point culminant qu'a l'apparition de Montanus et 
des prophétesses de la Phrjgie ; personne ne sait où 
s'arrêteront ses développements. Il n'était pas possible 
de porter une plus grave atteinte à l'autorité du chris- 
tianisme apostolique. 

Quand la révélation est considérée non comme une 
doctrine ou une loi, mais comme un fait, le fait de la ré- 
demption, le témoignage apostolique conserve sa valeur 
souveraine, unique, incomparable. Le fait ne saurait se 
modifier, il est ce qu'il est, et les témoins primitifs, 
choisis de Dieu pour en conserver le souvenir, enrichis 
des dons nécessaires pour une mission si grande, ne 
sauraient être ni remplacés ni surpassés. La révélation 
est donc close dès que la rédemption est accomplie. Il 
n'en est plus ainsi, quand on la considère essentiellement 
comme une doctrine et une loi; alors le protocole reste 
ouvert en quelque sorte, le progrès est toujours possible. 



» « Si Christus abstulit quod Moyses praecepit, cur non et Paracletus 
abstulerit, quod Paulus induisit? » [De monogam., I, 4.) 

2 « Ut Paracletutn restitutorern potius sentias disciplinae quam institu- 
torem, » [Id., k.) 



Ui L'INSPIRATION EST UNE EXTASE PASSIVE. 

Telle était bien la prétention du montanisme et la plupart 
de ses erreurs ou de ses exagérations tiennent à cette 
fausse conception de la révélation. En attribuant au Pa- 
raclet le pouvoir d'enrichir indéfiniment la révélation, en 
plaçant l'inspiration continue au-dessus de la révélation 
écrite, le montanisme autorisait d'avance toutes les 
rêveries de l'imagination; toutes les fantaisies des es- 
prits malades. Une fois que la prophétie dans l'Eglise ne 
consistait plus simplement à prévoir tel ou tel événement 
ou bien à rendre la vérité déjà connue avec une puissance 
extraordinaire, mais qu'elle devenait encore le pouvoir 
de modifier ou d'enrichir cette vérité, il n'y avait plus 
rien de fixe à quoi on pût s'attacher, plus de base solide 
et inébranlable, plus de roc sur lequel on pût bâtir. La 
religion n'avait pas le caractère définitif qui appartient à 
ce qui est absolu. Le péril était d'autant plus grand que 
l'inspiration qui pouvait tout renouveler était affran- 
chie aussi bien des règles de la raison (jue de l'au- 
torité des saintes Ecritures. Elle était hardiment assi- 
milée à l'extase, et son grand mérite était d'après la 
secte de réduire l'homme à une passivité complète. 
« L'extase s'empare de l'inspiré, c'est la force du Saint- 
Esprit qui produit la prophétie *. » C'est une sorte de 
démence que Dieu envoie et qui constitue la force spi- 
rituelle que nous appelons prophétie. L'âme ne s'ap- 
partient plus quand elle prophétise et est en proie au 
délire; un pouvoir étrange la domine^. Les rêves et les 



* « Extasis, Sancti Spiritus vis operalrix prophétise. -) (TertuU., De 
anima, 11.) 

* In spirilu patitur. {Ici., 9). 



DANGERS DE L'INSPIRATION MONTANISTE. 4 45 

visions jouent le rôle principal dans l'inspiration des 
Montanistes. L'inspiration n'est plus que la harpe qui 
frémit au gré du doigt qui la touche '. « L'homme dort, 
moi seul je \eiile, » dit le Paraclet '. Dans une pareille 
conception de l'inspiration les êtres mobiles, suscep- 
tibles d'impressions vives et rapides, étaient les organes 
préférés de la révélation. Aussi la femme occupait-elle 
la place d'honneur dans le montanisme. La prophétesse 
Priscille prétendait que Jésus-Christ lui était apparu en 
vêtement féminin ^. Perpétue a eu une vision extatique 
du même genre. « Il y a parmi nous, dit encore ïer- 
tuUien, une sœur qui a le don des révélations. Le di- 
manche, dans l'assemblée, elle est saisie par l'extase, 
s'entretient avec les anges et souvent avec le Seigneur. 
Elle lit parfois dans les cœurs et indique des remèdes à 
ceux qui les lui demandent \ » 

La pythonisse montaniste était aussi capable d'être 
abusée par la surexcitation nerveuse et morale que la 
prêtresse d'Apollon tout enivrée sur son trépied de 
Delphes. Des oracles ambigus et menteurs pouvaient 
aussi être substitués aux prescriptions claires et précises 
des livres sacrés. On comprend que le christianisme 
tout entier fut mis en péril par la doctrine du Paraclet. 
Là était l'hérésie fondamentale du montanisme, infini- 
ment plus grave que les erreurs particulières auxquelles 
il s'est laissé entraîner. 



* "AvOpcOTCOÇ Ù)<jÛ AÛpa. (Epiph.. Hxres., 48, 4.) 
« W. 

3 /c?., 49, 1. 

* Tertull., De anima, 9. 

10 



U6 CONHI-ilON DE L'ÉGLISE VISIBLE ET DE L'ÉGLISE INVISIBLE. 

Ces erreurs, nous l'avons dit, ne portent pas tant sur 
le dogme que sur la discipline, bien qu'on pût accuser 
la secte par sa conception toute légale de la religion 
nouvelle d'altérer l'Evangile ou du moins d'en faus- 
ser l'esprit. La manière dont les Montanistes considé- 
raient l'inspiration divine les amenait à ne pas admet- 
tre les nécessités de l'ordre ecclésiastique. Ils étaient 
certes bien fondés dans leur résistance aux empié- 
tements de la hiérarchie et au relâchement de la dis- 
cipline. Mais ils dépassaient la juste mesure sur ce 
point comme sur tous les autres, en voulant une Eglise 
de saints et de parfaits, comme si le fond dos cœurs pou- 
vait jamais être apprécié dans une société humaine qui 
est obligée de se contenter de ce qui est extérieur. 
« L'Eglise, disait Tertullien, n'est pas constituée par le 
nombre des évoques ; elle est l'Esprit-Saint dans l'homme 
spirituel ' . » 

Cette déclaration serait correcte si elle s'appliquait à 
FEglise invisible qui se compose de tous les vrais chré- 
tiens et de tout ce qu'il y a de vraiment chrétien en eux. 
Mais elle devient fausse et dangereuse en s'appliquant 
à telle ou telle Eglise visible qui ne saurait être l'expres- 
sion adéquate de l'invisible, puisqu'elle n'échappe pas 
au mélange et que l'ivraie y croît à côté du bon grain. 
Ou a beau lui donner pour base la profession de la foi, 
il n'est jamais certain que cette profession sera sincère 
chez tous et il n'est pas d'association religieuse où elle 
ne soit incomplète. Il s'ensuit qu'aucune d'elles n'est 

1 « EcclesJa Spiritus per spiritalem hominem, non Ecclesia numerus 
epipcoporum. » (TertuU.j De pudicit.,U.) 



CARACTÈRE LEGAL DU MONTANIS.ME. 4 47 

en droit de se donner à rcxchision des autres comme 
rincaruatiou même du Saint-Esprit, sinon elle devient 
sectaire à la façon des Montanistes, qui s'appelaient les 
parfaits et les spirituels à l'exclusion des autres chré- 
tiens auxquels ils jetaient le nom méprisant d'hommes 
charnels. D'ailleurs leur notion de l'inspiration continue 
empêchait un ordre fixe et ruinait l'autorité ecclésias- 
tique. Tout était chaque jour remis en question. On ne 
savait jamais quelles solutions bizarres pouvaient tom- 
ber du ciel. 

Les révélations montanistes portaient essentiellement 
sur la discipline et la morale. C'est ce qui imprimait au 
système le caractère légal que nous avons déjà signalé. 
La distinction des deux alliances s'y effaçait. « L'Eglise, 
dit'Tertullien, mêle la loi et les prophètes aux Evangiles 
et aux écrits apostoliques '. » L'Evangile était aussi bien 
un code que le mosaïsme, surtout avec les amplifica- 
tions du Paraclet. La loi de liberté était remplacée par 
des préceptes minutieux. Tout ce qui n'était pas permis 
était frappé d'interdiction'-, et ainsi disparaissait cette 
noble liberté chrétienne qui étend le domaine de la mo- 
rale au lieu de le restreindre, en s'emparant de la vie 
entière pour la soumettre à une même direction et l'ani- 
mer d'une inspiration d'amour comme d'un souffle vital. 
Le montanisme tendait à un rigorisme de plus en plus 
sévère et il insistait surtout sur trois points. Tout d'abord 



1 « Ecclesia legem et prophetas cum evangelicis et apostoîicis scriplis 
miscet. » (TerlulL, De prescript., 36.) 

* « Imo prohibelur quod non ultro est permissum. » (Terlull., De corona 
milit., 2.) 



as EXALTATION DU MARTYRE. 

il exaltait le martyre avec un sombre enthousiasme. Le 
martyre satisfaisait ses aspirations favorites, puisqu'il 
rompait tous les liens terrestres, foulait aux pieds la vie 
présente et s'élançait au-devant de la vie céleste pour 
participer au règne de Jésus-Christ. Certes l'Eglise ne 
lui marchandait pas l'admiration. Le montanisme va plus 
loin : il condamne sévèrement toute mesure de prudence 
dans les temps de proscriptions. Le traité de Tertullien 
sur la Fuite dans la persécution exprime parfaitement les 
idées delà secte. « L'Esprit, dit-il, nous pousse tous au 
martyre et non à la fuite ' . » Les Montanistes se faisaient 
gloire du grand nombre de confesseurs qu'ils avaient vus 
sortir de leurs rangs-. 

Le même rigorisme se retrouve dans la pratique du 
jeûne. Les chrétiens sont tenus de jeûner jusqu'au soir 
les jours de stations, le mercredi et le vendredi. Pen- 
dant deux semaines chaque année ils doivent s'abstenir 
de viande, devin, de fruits et aussi des bains si chers 
aux anciens. Ce temps de macération s'appelle Xénopha- 
gie. Tertullien a consacré tout un traité à l'apologie du 
jeûne. Les objections que l'on faisait à la secte sur ce 
point mettent en pleine lumière le légalisme exagéré par 
lequol elle se séparait de la vraie tradition chrétienne. 
La loi et les prophètes, disait-on aux Montanistes, ont 
duré jusqu'à Jean-Baptiste; le jeûne désormais doit 
être un acte volontaire et non commandé. Les apôtres 
l'ont même observé, sans l'imposer à personne comme un 



1 « Spiritus omnes paene ad martyrium exhortatur, non atl fugam. » 
(Tertull., De ''ug. in persecut., 9.) 
ï Eusèbe, H. E., Y, 16. 



EXALTATION DU JEUNE. U9 

joug ; il ne faut pas en revenir aux prescriptions de la loi. 
Les prophètes ont marqué un grand dédain pour tout ce 
qui n'est que pratique extérieure' . Tertullien répond que 
rien n'est mieux fait pour accorder de larges immunités 
à la chair que de réduire la loi au grand commandement 
de l'amour. Il établit la nécessité du jeûne, d'abord en se 
fondant sur ce que son contraire a amené la chute. « Il 
faut, dit-il, que l'homme donne satisfaction à Dieu avec 
le même élément par le mojen duquel il l'a offensé et 
s'interdise la nourriture qui l'a fait tomber'. » Que le 
jeûne soit agréable à Dieu , c'est ce que prouve l'appel 
plein de douceur adressé à Elle alors qu'il vit de privation 
sur l'Horeb , surtout si on le compare à l'interrogation 
sévère adressée à Adam, quand il venait de manger le 
fruit défendu. Le jeûne facilite les saintes visions comme 
le prouve l'histoire sacrée depuis Daniel jusqu'à Pierre, 
et il préparc au martyre, tandis que le manque d'absti- 
nence conduit à l'apostasie par l'amour des jouissances 
matérielles. Aux objections empruntées à l'Ecriture 
sainte, Tertullien répond par les révélations du Para- 
clet qui en étendent légitimement les applications. 11 
efface du reste entièrement dans ce traité la distinction 
entre l'Ancien et le Nouveau Testament, comme on 
devait l'attendre de son point de vue strictement légal '. 
Que les athlètes qui luttent contre les bêtes féroces s'en- 
graissent, à la bonne heure, mais autre est la mission du 
chrétien qui n'a pas à lutter contre la chair et le sang, 

' Tertull., De jejuniis, 2. 

* « Ui homo per eamdem maleriam causœ satis Deo faciat, per quam 
offenderat. » [Id., 3.) 
» Id., c. 6, 7, 8. 



150 , EXALTATION DE LA CONTINENCE ABSOLUE. 

mais contre les esprits qui sont dans les airs. La porte du 
ciel est étroite; un corps exténué y passera plus facile- 
ment que celui qui s'est accordé toutes Içs jouissances*. 
Le montanisme comme toutes les doctrines ascéti- 
ques a été amené à réagir principalement contre l'union 
des sexes. Il semble n'en vouloir qu'aux deuxièmes 
noces qu'il interdit de la façon la plus péremptoire , 
mais en définitive il rabaisse et flétrit le mariage et 
pousse à la continence absolue. Tertullien, dans son 
traité sur la monogamie, se contente de proscrire les 
secondes noces, tantôt en s'appuvant sur l'Ecriture, 
quand il croit pouvoir l'incliner dans son sens, tantôt 
en invoquant le pouvoir supérieur du Paraclet, quand 
il est en présence des textes précis de saint Paul. L'A- 
pôtre , selon lui , autorisait positivement le second 
mariage mais avec une nuance marquée d'antipathie. 
Du reste, le Paraclet agit toujours dans ses révélations 
nouvelles conformément à Jésus-Christ et à ses pro- 
messes. « Nous ne connaissons, dit Tertullien, qu'un 
seul mariage comme nous ne connaissons qu'un seul 
Dieu ^. Jésus-Christ n'a eu qu'une épouse, qui est lE- 
glise. Par son exemple et par le commandement précis 
révélé par le Paraclet il a restauré la vraie nature; car 
la mouogamie date de l'Eden ^. » Les prêtres ne de- 
vaient avoir qu'une femme; or, sous la nouvelle éco- 
nomie tout chrétien est un prêtre de Christ ; on ne doit 



' « FaciliuSj si forte per angustam salulis januam introibit caro exi- 
lior. » [De jej'un., 17.) 
* « Unum matrimonium novirnus^ sicut unum Deum.» (De monog.,\.] 
*« In Christo omnia revocantur ad initium. » {Id., 5.) 



EXALTATION DE LA CONTINENCE ABSOLUE. V6\ 

faire aucune difFérence au jioint de vue moral entre 
les clercs et les laïques, caries premiers sortent du peu- 
ple chrétien '. Comment d'ailleurs le mariage qui fait 
de l'homme et de la femme une seule chair pourrait-il 
se renouveler? Est-ce qu'une telle assimilation est pos< 
sible deux fois? D'ailleurs les liens entre l'épouse et 
l'époux subsistent dans la mort^, ils sont devenus plus 
sacrés en devenant plus spirituels. Tertullien va plus 
loin dans son traité sur V Exhortation à la chasteté. Il 
donne décidément raison au faux ascétisme. Il admet 
une morale de perfection qui dépasse le niveau général : 
la virginité permanente en est le plus haut sommet , 
l'abstention des rapports sexuels dans le mariage en 
rapproche '. Qu'on s'en tienne au moins à la monoga- 
mie en conservant la fidélité d'un chaste veuvage ! Les 
divers degrés de vertu correspondent à des volontés 
différentes en Dieu lui-môme, l'une de tolérance et l'au- 
tre de préférence". Nous voilà en plein conseil évangé- 
lique comme on doit l'attendre de toute tendance légale 
qui ne s'en tient pas à l'unité du principe moral. Ter- 
tullien n'hésite pas à assimiler l'union conjugale à 
l'adultère, oubliant ses belles paroles sur la perpé- 
tuité du mariage après la mort. L'union des sexes a 
toujours pour cause un mouvement de convoitise. 
« Ainsi donc, se fait-il dire, tu détruis jusqu'aux pre- 

1 De monog.j 12. 

* « Ergo hoc magis ei juncta est, cum cuo habetapud Deum causam..» 
(M., 10.) 

3 Terlull.j De exhortât, castilatis, \. 

* « Etsi qusedam videntur voluntatem Dei sapere, dura a Deo permit- 
tantur, non stalim omne quod permitlitur, ex mera et t a voluntate pro- 
cedit ejus qui perniitlit. » [Iri., 3.) 



^52 GASDISTIQUE. 

mières noces. — C'est à bon droit, répond-il, puisqu'elles 
consistent dans le même acte que l'adultère. Aussi ce qui 
vaut le mieux à l'homme est-il de ne pas approcher de 
la femme, la virginité demeure la sainteté par excel- 
lence parce qu'elle s'éloigne le plus de l'adultère ' . » On 
voit que le montanisme rejoignait par une voie bien 
différente l'ascétisme à outrance de la gnose et qu'il 
tombait à sa manière dans le dualisme, au moins au 
point de vue moral. 

Le légalisme est forcément amené à la casuistique ; 
car comme il ne veut rien laisser à la liberté, il doit 
multiplier les prescriptions. Les traités de TertuUien 
sur le manteau, sur le voile de la vierge, sur la couronne 
du soldat, sont une preuve suffisante de cette disposi- 
tion. Il veut que la vierge soit voilée comme la femme 
mariée, pour ne pas allumer le feu des convoitises. « Je 
t'en supplie, femme, que tu sois mère ou fille ou vierge, 
voile ta tête ; si tu es mère, fais-le pour le fils; si tu es 
sœur, pour ton frère; situ es fille, pour ton père. Car 
tu mets tous les âges en péril. Revêts l'armure de la 
pudeur, enlace-toi d'un rempart de chasteté. Construis 
une barrière à tes regards comme à ceux des autres. 
N'as-tu pas été mariée au Christ - ? » Si le chrétien 
doit s'envelopper du manteau, c'est pour revêtir le 
vêtement du sévère censeur qui critique le luxe uni- 
versel. « Réjouis-toi du manteau, car depuis que tu es 
chrétien, tu as été initié à la meilleure des philoso- 



1 « Ideo virginis principalis sanctitas, quia caret stupri affinitate. » 
(De exhort. castit., 9.) 
* « Nupsisti enim Christo. » (De virg. veland., 16.) 



CASUISTIQUE. 153 

phies V » Le soldat ne doit pas accepter de couronne, 
sous peine de tremper dans l'idolâtrie; le service mili- 
taire est condamné en lui-même par ïertuUien. 

L'altération du dogme de la rédemption, d'où décou- 
lent le légalisme, la casuistique et l'ascétisme outré, est 
surtout sensible dans la distinction arbitraire que fai- 
sait le montanisme entre les diverses sortes de péchés. 
De même qu'il connaît deux ordres de perfection et 
mutile ainsi l'idée du bien, de même il mutile celle du 
mal . Les adhérents de la secte établissaient une différence 
radicale entre les péchés véniels et les péchés mortels et 
refusaient à l'Eglise le droit de pardonner les seconds. 
Ils mettaient en première ligne dans cette catégorie 
l'adultère et l'apostasie. Ils ne niaient pas que Dieu ne 
pût les pardonner directement ou par l'intermédiaire 
d'une révélation exceptionnelle ; mais de ce côté de la 
tombe il n'y a nulle réintégration possible pour ceux 
qui ont commis des péchés semblables, lors môme qu'ils 
donneraient les gages les plus sérieux de repentance. 
Ce point de vue rigoriste est poussé par Tertullien 
aux dernières limites. Son traité sur la pudicité ^ 
motivé par le décret de l'évêque de Rome qui avait as- 
sumé le droit de pardonner les plus grands péchés, 
développe la thèse montaniste avec une netteté par- 
faite. Il ne se fonde pas un instant sur la difficulté très- 
réelle d'obtenir une preuve suffisante d'un repentir 
sérieux après ces terribles écarts; il s'attache unique- 
ment à la gravité comparée des divers péchés. « Les 

1 « Gando pallium et exsulta, rnelior jam te philosophia dignata est, 
ex quo Christianum vestire cœpisli. » [De pallio, 6.) 



154 LES lÉCHÉS VÉNIELS ET MORTELS. 

uns, disait-il, sont réraissibles, les autres au contraire 
sont irrémissibles ; les uns méritent le châtiment, les autres 
la damnation. De cette différence de délits découle la 
différence dans la pénitence. Elle diffère selon qu'il 
s'agit d'un péché rémissible ou d'un péché qui ne l'est 
pas '. » Rien n'est plus arbitraire qu'une semblable 
distinction; le péché sans doute est plus ou moins 
grave, selon qu'il implique plus ou moins de prémédi- 
tation, de résolution. Mais chaque violation de la loi de 
Dieu, petite ou grande, n'en réclame pas moins toute la 
miséricorde de Dieu. L'Eglise est la dépositaire du mes- 
sage de grâce et de pardon; de quel droit exclurait-elle 
de son sein une catégorie de pécheurs plutôt qu'une au- 
tre, une fois qu'elle a réclamé les garanties possibles 
d'un repentir sérieux? Il n'est pas rationnel d'accorder 
un pardon égal à tous les péchés dans l'ordre divin et 
de décréter des exclusions irrévocables dans l'ordre 
ecclésiastique. Evidemment ces exclusions n'ont d'au- 
tre but que de faire expier sur la terre les péchés les 
plus graves. Il s'ensuit que l'œuvre rédemptrice ne pa- 
raît plus suffisante et qu'à côté du repentir une certaine 
satisfaction est demandée au pécheur. Nous atteignons 
ici le fond même de l'erreur du montanisme d'où décou- 
laient son légalisme et son ascétisme. Nous verrons com- 
ment l'Eglise qui l'a repoussé a subi elle-même l'in- 
fluence de cette erreur capitale, et a adopté après coup 
plusieurs de ses doctrines favorites , en les modi- 
fiant quelque peu. C'est au montanisme qu'elle doit 

1 Causas pœnitentiae delicta condicimus; haec dividimus in duos exi- 
tus, alla erunt remissibilia, alla irremissibilia. » [De pudic, 2.) 



LES PÉCHÉS VÉNIELS ET MORTELS. < 35 

la notion de l'infaillibilité de ses conciles, qui essayent 
à son exemple d'enrichir la révélation , comme aussi 
les conseils évangéliques et la distinction des péchés 
mortels et véniels. Reconnaissons qu'elle a eu bien soin 
de lui laisser son noble libéralisme ecclésiastique et sa 
revendication si décidée du sacerdoce universel. 



CHAPITRE V. 



LES PREMIERS UNITAIRES. 



Le montanisme n'a point été novateur en théolo- 
gie; sa doctrine delà trinité n'a pas plus de précision 
que n'en avait l'orthodoxie de l'époque sur ce point 
obscur et difficile entre tous. Cependant sa direc- 
tion générale fortifie la tendance trinitaire. Insister 
comme il le fait sur la mission du Paraclet ou du Saint- 
Esprit dans l'économie chrétienne, c'est évidemment 
relever la distinction des personnes divines. On com- 
prend donc très-bien que les adversaires du montanisme 
aient été entraînés dans leur mouvement de réaction à 
multiplier leurs attaques contre les notions trinitaires 
et à se faire les apôtres fervents de l'unité de Dieu. En 
effet, une fois établi qu'il n'y a aucune distinction de per- 
sonne dans la Divinité, il n'était plus possible d'attribuer 
au Paraclet l'importance que lui donnait le montanisme. 
On en avait fini avec les inspirations extraordinaires 
et les révélations nouvelles; on sortait de l'état violent 



<58 L'UNITARISME TEND AU PANTHÉISME. 

OÙ les prophètes et les prophétesses de la secte voulaient 
placer l'Eglise. Seulement cet avantage était payé bien 
cher, car le principe fondamental de la théologie chré- 
tienne était sacrifié ; on abandonnait la notion vivante 
de la Divinité qui la maintient à une égale distance de 
l'abstra^îtion glacée et de la confusion avec le monde, 
et qui nous permet de reconnaître la réalisation éter- 
nelle de l'amour avant la création dans l'union sainte 
du Père et du Fils. Dès que l'esprit redescend de cette 
hauteur entourée d'un nuage épais comme toutes les 
cimes élevées, il n'a plus que le Dieu froid du déisme 
qui n'est qu'une idée ou que la divinité éparse du pan- 
théisme qui n'est qu'un autre nom du monde. Le plus 
souvent la première tendance aboutit à la seconde, 
dans l'impossibilité où elle est de se maintenir dans le 
vide auquel elle est condamnée. 

C'est bien là l'évolution que nous avons constatée 
dans l'ébionitisme, qui part lui aussi du monothéisme 
abstrait pour se perdre dans le panthéisme gnostique 
des Clémentines. 11 faut bien qu'il y ait dans cette trans- 
formation de la doctrine une nécessité logique vrai- 
ment irrésistible, puisque l'unitarisme parcourt les mê- 
mes phases dans les données les plus différentes, 
aussi bien quand il prend naissance dans l'Eglise elle- 
même que lorsqu'il procède des étroitesses de la syna- 
gogue. 11 est d'un haut intérêt de reconnaître à quel 
point cette tendance était contraire à la conscience 
chrétienne, puisque dans un temps où l'autorité ecclé- 
siastique n'était point fermement constituée comme 
après Nicée, et où la formule théologique était encore 



LES ALOGES. 159 

indécise à bien des égards, la chrétienté n'a pas hésité 
à repousser avec énergie les systèmes qui portaient at- 
teinte à la divinité du Christ. 

§ ï. La première catégorie des unitaires \ 

Au point de départ du mouvement unitaire, nous 
trouvons une secte dite des Aloges dont il est impossi- 
ble de déterminer exactement les opinions, excepté 
sur le point spécial qui lui a valu son nom. Les Aloges 
ouïes négateurs du Verbe repoussaient la doctrine cen- 
trale des écrits de saint Jean - et. rejetaient son Evan- 
gile par des raisons purement théoriques, au nom 
d'une critique tout interne et arbitraire qui ne tenait 
aucun compte de l'histoire. Ennemis jurés du monta- 
nisme d'aj)rès Irénée, ils croyaient voir dans l'Apoca- 
lypse et dans le quatrième Evangile une confirmation 
de la tendance qu'ils désiraient à tout prix écarter. « J\e 
voulant pas, dit Irénée, admettre le don du Saint-Es- 
prit qui a été répandu sur le genre humain selon le bon 
plaisir du Père, ils n'admettent pas l'Evangile de Jean 
dans lequel le Seigneur promet le Paraclet, et ils re- 
poussent également l'esprit prophétique ^. »> Les Aloges 

' On peut consulter avec fruit sur ce sujet la partie du livre de Dorner 
qui s'y rattache : Le^re vo7i der Person Chn'sti, p. 497-562, 698 ; Baur, 
Christlische Lelire der Dreieùugkeit, p. 253 et suiv.; Das Christenth. der 
drei er$t. Jahrhund., p. 308 et suiv. Je ne mentionne pas les ouvrages 
généraux sur l'histoire du dogme ni les sources que j'indique à leur 
place. Voir aussi VHistoire du dogme de la divinité de Jésus-Christ, par 
Albert Réville, Paris, 1869. 

2 'Etuc'i olv TGV Aovov où 0£'/ovTai Tov T^d^k 'lojivvo'j y.sy.r^puY- 
IJLSVOV "AAovoi /,}v-r]6'/)C0VTa'.. (Epiph., Hxres.y Li.) 

' Irénée, Hxres., III. 



-160 LES ALOGES. 

cherchaient à mettre en contradiction le quatrième 
Evangile avec les trois autres. Le prologue de Jean 
leur paraissait incompatible avec le début des synop- 
tiques, ils signalaient des différences chronologiques, 
spécialement pour le temps assigné au ministère de 
Jésus-Christ, qui d'après eux n'aurait compris qu'une 
seule Pâque d'après les trois premiers Evangiles. Au 
reste, ils confirmaient à leur manière l'antiquité du do- 
cument qu'ils voulaient éliminer puisqu'ils l'attri- 
buaient à Cerinthe. Ils se débarrassaient de l'Apoca- 
lypse d'une façon plus sommaire, en demandant à quoi 
servait cette révélation des choses supra-terrestres ' . 
Les Aloges étaient des sectaires étroits qui obéis- 
saient à l'esprit de système et prétendaient plier les 
faits à leurs idées préconçues. Ils suivaient cette mé- 
thode dangereuse dans les controverses théologiques 
qui consiste à prendre en tout point le contre-pied de 
ses adversaires, ne voyant pas que c'était une manière 
de se placer sous leur dépendanci- et d'aliéner la liberté 
de leurs convictions en renonçant à l'examen désinté- 
ressé des questions. Ils ne pajraissent pas avoir élaboré 
un système proprement dit; leur attachement aux sy- 
noptiques les empêchait sans doute de rejeter la con- 
ception miraculeuse de Jésus. Ils admettaient son union 
étroite avec la divinité tout en repoussant énergique- 
ment la distinction des personnes. 

La doctrine unitaire prit une forme plus arrêtée avec 
les deux Théodotus; le premier était un corroyeur de 

1 Epiphane, Hxres., LI. 



THÉODOTUS DE BYSANCE. 1 61 

Bysciîice, venu à Rome vers la fin dn deuxième siècle; 
le second fut changeur de sou état dans la même ville. 
On nomme parmi leurs disciples AsclépiaJe, Hermo- 
phile et Apollonides \ Esprits secs et raisonneurs , 
géomètres et grammairiens par goût, ils transportaient 
dans l'étude des plus grands problèmes de la métaphy- 
sique chrétienne les procédés d'une dialectique rigou- 
reuse, qui sous prétexte d'unité sacrifiait les éléments 
complexes des problèmes posés -. Tout en admettant la 
uaissance surnaturelle de Jésus % ils rejetaient l'incar- 
nation pro])rement dite. Ils interprétaient dans leur sens 
la parole de Fange à Marie : « La vertu du Très-Haut te 
couvrira. » Elle impliquait selon eux une union simple- 
ment morale entre la divinité et l'humanité dans la 
personne de Jésus, sinon il eût été dit à Marie que le 
Saint-Esprit naîtrait d'elle. Ils s'appuyaient également 
sur les prophéties de l'Ancien Testament qui annon- 
çaient un Messie né de l'homme, et surtout sur les dé- 
clarations de l'Evangile qui font allusion à la nature 
humaine de Jésus-Christ \ Ils n'admettaient d'autre 
différence entre lui et les autres hommes, que la supé- 
riorité morale '. En partant de telles données on ne 

» Eusèbe, H. E., Y, 28. 

Cî'J0'J7'.v. (Eusèbe, H. E., Y, 28.) 

■^ C'est à tort qu'Epiphane leur attribue la négation de la conception 
surnaturelle de Jésus. [Hxres., LIV.) 

* Epiphane, Hxres., LIV. 

* « Theodotus hœreticus Bysantius doctrinam introduxit, qua Ghrislum 
hominem tantummodo diceret, deum autem illum negaret, ex spiritu 
quidem sancto natum ex virgine, sed hominem soJitarium atque nudum, 
nulla alla prae cœteris nisi sola justitiee auctoritate. » (Tertull., De 
prescripl., c. 53.) 

44 



'162 LE SECOND THÉODOTUS. 

peut plus parler de rédemption. Jésus s'est borné à nous 
montrer le divin dans sa personne et dans sa vie d'une 
manière exceptionnelle, il réveille en nous l'élément 
supérieur qui est enfoui dans notre âme. Le premier 
Théodotus fut condamné par l'évéque Victor, bien qu'il 
eût réussi à rallier à sa doctrine un saint confesseur 
plus dévoué qu'éclairé, nommé Natalis; celui-ci ne per- 
sista pas dans son erreur et retira son appui à la secte, 
après une vision qui avait laissé une ineffaçable impres- 
sion d'épouvante dans son faible esprit. Théodoret l'ac- 
cuse d'avoir vendu à prix d'argent son adhésion à 
l'hérésie'. 3Iais ce genre d'attaques contre les faux 
docteurs doit être reçu avec une grande précaution de 
la part d'adversaires empressés à accepter tout ce qui 
pouvait les noircir. 

Les Pères font mention d'une secte unitaire qui au- 
rait admis un lien mystérieux entre Jésus et le chef des 
armées angéliques , désigné sous le nom de Melchi- 
sédec. Le second Théodotus semble avoir embrassé 
cette opinion, qui est évidemment d'origine gnostique 
et révèle l'influence de l'ébionitisme mystique sur 
l'unitarisme occidental -. Artémon maintint la secte 
dans sa ligne purement rationnelle. Sans rejeter la 
naissance surnaturelle de Jésus il écarte nettement 
sa divinité; il ne voulait admettre qu'une union toute 
morale avec le Père. Profitant avec habileté de l'ab- 



1 Théodoret, Hœretic. fabuL, W, 5. 

2 Tcj; CE Mî/.-/'.îes;-/.'.avo'j; ~^x^]}.% [j.£v elvai to'jtwv ça7i. (Théo- 
doret, De hœretic. fabuL, \\, 6.) 0£CCOTOç, Tpazeî^irr;; r})v liyyq'f, 
Xé^ît cuvaiJL'.v T'.và tov MeXyjLGZ^ïv. ehx: [j-E^'-^rr^v. [PlnL, VII, 36.) 



ARTEMON. 163 

sence de formule trinitaire précise pendant tout le se- 
cond siècle en Occident, il prétendit que le dogme de 
la divinité du Christ n'avait jamais été professé à 
Rome jusqu'à l'évêque Zéphyrinus, qui le premier au- 
rait érigé en dogme ce qui n'était qu'une invention 
récente '. C'était méconnaître le courant profond et 
universel de la pensée chrétienne dès l'origine, et op- 
poser en juriste les imperfections de la formule à la 
réalité substantielle de la croyance. Probablement 
Artémon fondait aussi son assertion sur les indécisions 
de l'évêque Zéphyrinus, esprit faible, flottaut à tout 
vent sous l'influence du rusé Caliiste, qui était son 
maire du palais avant d'être son successeur. Il est cer- 
tain que Caliiste avait aussi bien caressé la secte de 
Théodotus que les autres partis religieux auxquels il 
avait fait tour à tour des avances ^. Mais l'inconsistance 
et les roueries d'un homme ne suffisent pas pour ébran- 
ler la tradition vivante de la foi de l'Eglise. 

Le plus brillant représentant de l'école d' Artémon 
fut Paul de Samosate, qui occupa le siège épiscopal d'An- 
tioche de l'an 260 à l'an 270 ^. Grâce à la faveur de la 
reine Zénobie qui se montrait fort bien disposée pour 
le judaïsme et tout ce qui lui ressemblait, il jouit d'un 



1 Théodoret, Hxretic. fabuL, II, 11. Eusèbe, H. E., Y, 28. 

2 PhiL, IX, 12. 

3 A part nos auteurs ordinaires sur les hérésies, les sources principales 
pour Paul de Samosate sont : 1° Les fragments de ses écrits, recueillis par 
Jean de Bysance {Contra Nestor, et Eutych., lib. 111), reproduits d'après 
un manuscrit d'Oxford par Ehrlich. Dissertatio de erronbus Paul Samos. 
Leipsig, 1745. (Se trouve à la Bibliothèque impériale.) 2° Collection des 
conciles de Mansi (I, 1033 ; V, 393). Epiit. episc. ad Paul. 3° Mai, Nova 
colledio, VII, 1. 



1 64 PAUL DE SAMOSATE. 

crédit extraordinaire; il fut le premier type de ces évo- 
ques de cour que l'union de TEglise et de l'empire de- 
vait multiplier au siècle suivant. L'Eglise d'Antioche 
était considérable ; les chrétiens pouvaient apporter un 
appoint très-important au parti qu'ils soutiendraient. 
Aussi bien leur chef était-il un grand personnage, sur- 
tout dans les conflits redoutables qui mettaient fré- 
quemment en danger le pouvoir de la reine. Paul de 
Samosate exploita largement son influence dans une 
ville somptueuse et mondaine. 11 avait même obtenu 
une charge publique, celle de ducenarms ou receveur 
des deniers publics, qui supposait un certain revenu. 
S'entourant de tout l'éclat du luxe oriental, il s'efforça 
de réduire à sa domination toutes les Eglises voisines. 
Il trancha du métropolitain '. Son siège épiscopal res- 
semblait à un trône -. Il prétendait même exercer une 
véritable juridiction civile en citant h son tribunal tous 
les procès survenus entre chrétiens. De grosses sommes 
d'argent lui étaient versées, grâce à cette immixtion 
imprudente dans les affaires litigieuses ^ Il sortait ac- 
compagné d'un magnifique cortège. C'était un spectacle 
aussi triste que nouveau que de voir le représentant 
d'une Eglise persécutée et encore proscrite dans tout 
l'empire, rivaliser par son luxe et sa morgue avec les 
magistrats du plus haut rang. Une vie si dépourvue 
d'austérité pouvait-elle demeurer pure? On en doutait 



1 Yd^rjAà çpovcî. (Eusèbe, H. E., VII, 30.) 

2 Bï;;j.x \>h) v.ai Opôvov u'i/r^Vov sxjtw ■A%-XT/.vjx:ji[).v/oq. {Id.,Y[[, 
30.) 

î Id. 



SOiN LUXE ORIENTAL. 165 

généralement. L'accusation d'immoralité, sans se for- 
muler nettement, planait sur le brillant évoque *. Il se 
montrait trop souvent entouré de femmes élégantes 
pour ne pas faire suspecter ses mœurs. Le bruit s'était 
répandu de bonne heure que sa doctrine ne valait pas 
mieux que sa morale. Il avait osé bannir du culte les 
cantiques d'adoration que l'on chantait à l'honneur de 
Jésus-Christ, tandis qu'il tolérait des hjmnes cà sa pro- 
pre louange -. Une pareille innovation indiquait suffi- 
samment sa tendance. Firmilianus, l'évêque le plus in- 
fluent de la Cappadoce, était venu deux fois à Antioche 
pour se rendre compte des opinions de Paul de Samo- 
sate. Celui-ci s'était justifié dans un langage ambigu et 
avait prodigué les belles promesses. Mais il s'était bien 
gardé de les tenir, et avait même formulé avec plus de 
netteté que par le passé ses doctrines particulières. L'é- 
moi fut grand dans toutes les Eglises. Bien des efforts de 
conciliation furent vainement tentés. Paul de Samosate 
résista à tous les conseils et à toutes les raisons qui lui 
furent données. 

Trois conciles furent tenus à Antioche, le dernier, qui 
fut décisif, eut lieu en l'an 269 ^. Paul de Samosate ne 
put résister à la pressante dialectique de Malchion qui 
n'était que presbytre "*, il dut lever le masque et il dé- 
veloppa l'unitarisme le plus complet. Sa condamnation 
fut décidée; un autre évêque fut mis à sa place, mais 

1 Eusèbe, //. E., VII, 30. 

2 WaKiiohq Toùç [ùw dq tov -/.uptov r^yMV 'lY)soijv Xptcxcv 7:a6ca;. 
(Jd., VII, 30.) 

3 W., VII, 30. 
* /c?., Vli, 29. 



1 66 DOCTRINE DE PAUL DE SAMOSATE. 

il ne céda qu'à la dernière extrémité après la défaite de 
Zénobie. Les évêques, pour donner force de loi à leur 
décision, invoquèrent l'appui de l'empereur Aurélien 
qui leur donna raison ^ Nous aurons à examiner plus 
tard tous les incidents de cette grave affaire au point 
de vue de l'organisation de l'Eglise. Pour le moment 
nous devons nous renfermer strictement dans l'expo- 
sition de la doctrine de Paul de Samosate , telle qu'elle 
se fait connaître à nous par les fragments de ses écrits 
qui nous ont été conservés par les écrivains du temps. 
L'évéque d'Antioche poussait à leurs dernières con- 
séquences les principes de Théodotus et d'Artémon. Il 
rabaissait la dignité du Christ jusqu'à l'assimiler à un 
simple homme -. Ecartant sa préexistence, il n'admet- 
tait aucune distinction de personnes dans la Divinité ^. 
Le Verbe était pour lui uniquement la conscience que 
Dieu a de lui-même ; il est pour le Père ce qu'est l'esprit 
de l'homme pour l'homme lui-même, non pas une per- 
sonne différente, mais la simple conscience de la per- 
sonnalité \ Dans ce sens l'homme est l'image de Dieu, 
mais sans arriver jamais à une union d'essence, pas 
même par Jésus-Christ. Paul de Samosate ne réduisait 
cependant pas la divinité du Messie, comme on Ta pré- 

1 'EtcgI àv-i-tvn vm rr,v rrj; iy.y'kr^'zix:; y.j.-ztv/v/ ■qvzixo^nT.v y 
AùprfA'.avbv 1-v.':j:) è^aXasai 1%^ b/.y.'kr^ziciq,. (Théodorel, Hxretic. 
fabuL, II, 8. 

2 Ta::£tvà -spi tou XpicToO çpovYjjavcoç, wç xcivoî) rf,v çûs'.v àv- 
ôpWTCC'j 7£v;pivo'j. (Eusèbe, H. E., VII, 27.) 

3 '0 Zxii.zzjr.v.j- £çpp6v£t [/.àv [XY] elvai 7:pb Map(aç -bv uliv. (Atha- 
nase, De syn. Arim. et Seleuc, vol. I, p. 920. Edit. de Paris.) 

* 'Ev Oîô) cï xû ovTa Tov aiiTOU Xé^ov 7,ai to 7:v£Îj[Aa aÙTGJ, wj- 
TTcp èv àvOpw-ou -/.apBia 6 loio; /.éyo;. (Epiph., Hxres., 65.) 



L'ESPRIT DIVIN EST DESCENDU SUR L'HOMME JÉSUS. 167 

tendu, à une simple ressemblance psychologique avec 
Dieu; non, il admettait une action positive du Verbe sur 
l'homme Jésus, l'Esprit de Dieu était descendu sur lui^ ; 
mais cette action n'était qu'une influence et n'impliquait 
pas l'union d'essence^. Jésus-Christ était bien né d'une 
vierge, mais il n'en était pas moins par nature un homme 
comme les autres, qui avait réalisé la sainteté par- 
faite ^. Il a ainsi mérité de recevoir la grâce divine dans 
une mesure extraordinaire '. Le Yerbe divin l'a animé 
de son inspiration, mais ne s'est pas incarné en lui. « La 
sagesse, disait Paul de Samosate, ne s'est pas unie sub- 
stantiellement à la nature humaine^. » Aussi la diffé- 
rence n'est-elle que relative entre Jésus-Christ et les au- 
tres hommes. La sagesse a simplement habité en lui d'une 
façon toute particulière. C'est la mesure de cette divine 
communication qui l'élève au-dessus de nous". Com- 
ment d'ailleurs soutiendrait-on que Jésus est le l'ils de 
Dieu? Ce nom n'est-il pas donné déjà à la sagesse éter- 
nelle? Il s'ensuivrait qu'il y aurait deux Fils de Dieu au 
sens absolu : ce qui n'est pas possible ^. Jésus n'était 



1 Voir Baur, Dreieinig., \, 304. 

2 EX6ov-a oà -bv âcycv ■/.%'. youv ob/rfiTM-y. h 'fr,70u àvOptôro) 
OVTL (Epiph., Hœres., 65.) 

A(p' ou T.pcf^/Sev àzo vqq à'Ktipoi-(d\).ou xapOivou, à-o tô-ô utoç 

iXPW^~'-^-'^ • (Athan., Contra omnes lucres., v. 1, 1081.) 

'' 0s{a; yip'.TOq o'.açcpovTWÇ t^^imijAvov . (Théod., Hxretic. fabul.. 
Il, 8.)^ 

5 Oj vxp Q'j^^-^i-çtrr^z^ai xo) xvOpwTrivo) -r^'i cjocpîav ojîiwow; àXXà 
y.a-à -Z'.ÔTr^zx. (Ehrlich, p. 23J 

* Tb èvor/.v^aai èv auTU) tyjv aoçîav "ki-rvM w; hi cuosv'. aXXw, tov 
|X£v TpcTTOv zr^z £vo'.///)GSw; It^.oX [j.é-rpo) oè 7vai ^ïX'/jOc'. uTcepçépeiv. 
(Ehrlich, 23.) 

' Ehrlich, 23. 



4 68 JESUS EST DEVENU DIVIN PAR SA SAINTETE. 

donc pas fils de Dieu quand il est né de la Vierge; il a 
conquis ce haut rang par sa sainteté. Le Verbe était 
plus grand que Jésus, mais Jésus s'est élevé par la sa- 
gesse *. « Il n'j a, disait encore Paul de Samosate, d'au- 
tre mode d'union entre les diverses natures et les di- 
verses personnes que celui qui procède de la volonté -. >> 
Demeuré pur du péché, le Christ s'est uni à Dieu, il est 
devenu notre Sauveur saint et juste, ayant triomphé du 
péché de notre premier père dans la lutte et la douleur^. 
Cette unité de volonté dans Famour est infiniment su- 
périeure à la simple unité de nature. C'est ainsi que 
Jésus est arrivé à une union étroite avec Dieu et que 
l'Esprit divin a reposé sur lui bien plus que chez les 
prophètes, il a résidé en lui comme dans un temple '*. 
Paul de Samosate substituait l'apothéose à l'incarna- 
tion en donnant à penser que Jésus était d'homme de- 
venu Dieu, toujours dans un sens relatif ^ La rédemp- 
tion disparaît aussi bien que l'incarnation dans une 
telle doctrine. En définitive Jésus est l'homme idéal qui 
fait briller à nos yeux les plus purs rayons de la sagesse 
divine; certes l'écart entre un pareil système et le 
christianisme apostolique était assez considérable pour 
que l'Eglise le rejetât sans hésitation dès qu'il serait 

' '0 A^yoç p-cî^wv f,v -cou Xp'.aTOÎJ, Xp'.CTOç clx 'Z'.dxz i^i^a? M" 
VîTS. (Texte de Paul de Samosate. Maï, î\ova coll.XW, 299 ) 

2 Âî oiaçcpxi çjsc'.; y.al -ïà cii^opa zpôsio-a ëva y.ai ixôvov évw- 
cewc; e-/c'J7t TpcTrcv Tf,v y.a-à ■:r^^) 6iAr,s'.v zi)\).ÎJ.':'.-) . (Mai, VII, 68.) 

3 Mefvaçy.aÔapb; à[j.apTÎaç YivwB-r; akw, 7.7-.;; y.al oîy.a'.o; vÉvovsv 
fjpLÔJv h ca)T'r;p. [Ex Pauli sermonib. ad Sabinum. Mai, VII, 1.) 

i 'Q? èv vaû Oeoy. (Mai, No!;a collect., VII, 299.) 
5 'E^ àvOpw-wv ^é^ovc ^liq. (Alhanase, v. I, 920.) 



BÉRYLLE DE BOTSRA. ^^9 

soumis à sa libre appréciation. Il n'était pas nécessaire 
de recourir à un empereur païen pour en avoir raison ; 
le verdict de la conscience chrétienne était bien suffi- 
sant. Il est curieux de remarquer que les Pères du con- 
cile d'Antioche ont repoussé l'expression de consub- 
stantialité qui devait faire si grande fortune à JNicée ' . 
Ils craignaient qu'elle ne fût prise dans un sens équi- 
voque, qui sacrifiât la distinction des personnes divines. 
Bérjlle, évoque de Botsra, appartint à cette catégorie 
d'unitaires jusqu'au jour où il fut ramené par Origène 
à la foi générale de l'Eglise à la suite d'une libre con- 
férence -. Nous ne connaissons son système que par 
un court passage d'Eusèbe dont on a donné les inter- 
prétations les plus diverses. Il est ainsi conçu : « Bérylle 
prétendait que notre Sauveur et Seigneur n'existait pas 
dans la détermination propre de l'être avant son appari- 
tion parmi les hommes, qu'il n'avait pas la divinité, mais 
que la paternité divine séjournait seulement en lui^. » 
On a prétendu tirer de ce texte l'idée d'une hypostase di- 
vine se produisant à la naissance du Christ. L'être même 
de Dieu aurait été modifié alors, ou plutôt il se serait 
modifié par sa propre volonté. La détermination de l'être 
se rapporterait a l'être absolu et transcendant, c'est-à-dire 
à Dieu. Nous ne trouvons nulle indication de ce genre 
dans ce fameux passage. Il y est simplement question de 
l'individualité de Jésus. Avant sa naissance, il n'existait 
pas comme Yerbe personnel ;iln'avait pas plus d'existence 

' Alhanase, v. I, p. 920. 
2 Eusèbe, H. E., VI, 33. 
* Byjp'JaXoç tcv GWT^pa T^é^siv toA[j.wv \)}f\ -irpolicpESTavai y.ax' 



170 BÉRYLLE DE BOTSRA. 

distincte que les autres hommes. Le principe de sa vie 
supérieure était en Dieu comme le principe de toute exis- 
tence morale , ou comme la lumière qui est concentrée 
dans son foyer. Il n'est arrivé à l'existence person- 
nelle et déterminée qu'à sa naissance ; l'élément divin 
qu'il possède lui vient du Père ou du Dieu unique. Il 
ne l'a point reçu par voie d'émanation comme s'il était 
lui-même un rayon affaibli de la lumière éternelle; c'est 
par suite d'une union toute morale qu'il se l'est 
approprié. La divinité a pris place dans le cœur de 
Jésus comme dans une demeure toute sainte, vraiment 
digne d'elle, où elle reçoit l'hospitalité. Bien loin que 
Bérylle dans sa période hérétique ait rompu avec la pre- 
mière tendance des unitaires, il la représente avec plus 
de netteté qu'aucun autre docteur. 

tci'av oùciaç Tsp'.vpaçrjV zpb rTj; dq àvOpw-ou; lr.'2r,[jJ.xq 

ty;v -KOL-prA-ÇK (Easèhe,H. £.,VI,33.) Nous ne reproduirons pas le débat 
qu'a soulevé l'interprétation de ce texte. Schleiermacher y a vu à tort une 
détermination en Dieu depuis l'incarnation. Nous adhérons pleinement à 
l'opinion de Baur, qui y reconnaît simplement l'idée de non-préexistence 
individuelle de Jésus-Christ. 11 cite à ce sujet un passage péremptoire 
d'Origène qui reproclje à une classe d'unitaires dans lesquels il est facile 
de reconnaître l'école de Bérylle, de nier la divinité du Fils en admettant 
pour lui une détermination d'existence entièrement distincte du Père, 
c'est-à-dire absolument humaine: TiOévTaç îï a'JTCÙ rr^v lo'.ÔTr^'X, 7,x\ 
rr^v cjsîav y.ol-x TTîpr/pasTjV -'j'C/^ivcjzxv ï~iç,y:i toî) ~x-piq. (Orig., 
In Johan/i., t. Il, c. 2.) Donc il ne s'agit pas d'une détermination nouvelle 
dans l'être même de Dieu, puisque le résultat d'une telle tendance est la 
négation de la divinité de Jésus-Christ. Dorner ne semble pas avoir assez 
tenu compte de ce texte d'Origène. (Ouvr. cité, p. 553 et suiv.) 



LES UNITAIRES ENCLINS AU PANTHÉtSME. 171 

§ IL — Les unitaires de la seconde classe. 

Le dernier mot des unitaires de la première classe a 
été l'apothéose de l'homme Jésus. C'est aussi la devise 
du paganisme occidental qui se résume dans l'huma- 
nisme. Nous avons vu combien cette apothéose est 
vaine et illusoire; l'homme reste ce qu'il est et l'union 
réelle avec Dieu n'est pas réalisée. Le sera t-elle davan- 
tage dans la seconde tendance, dans celle qui procède 
plutôt de l'Orient que de l'Occident et qui absorbe l'é- 
lément humain dans l'élément divin? Nous savons déjà 
ce que valent les religions panthéistes de l'Asie Mi- 
neure et de l'Inde; elles ne connaissent qu'un infini 
impersonnel où toute réalité se perd et s'absorbe. Le 
Dieu de l'Orient est le grand dévorateur. Quand il se 
révèle, ce n'est pas comme Jéhovah parlant à Moïse au 
travers d'un buisson ardent qui éclaire sans consumer ; 
il est lui-même un feu terrible qui brûle le buisson et 
le prophète; il anéantit en lui et le monde au travers 
duquel il se manifeste et l'homme qui cherche à enten- 
dre sa voix. Il y a plus, lui-même disparaît dans le vide 
d'un panthéisme qui lui refuse la conscience de soi. 
C'est ainsi que toute idolâtrie finit par briser son idole. 
Ni Dieu ni l'homme ne sont sauvegardés dans les reli- 
gions ou dans les systèmes qui sacrifient l'élément hu- 
main ou l'élément divin, en les absorbant l'un dans 
l'autre. La seconde tendance de l'unitarisme primitif, 
l'école des Praxéas, des Noétus et des Sabellius, est une 
réaction du vieux génie oriental; c'est la gnose moins 



4 72 D'APRÈS PRAXÉAS, LE PÈRE S'EST INCARNÉ ENJÉSUS. 

son symbolisme tourmenté et fantastique, se tenant plus 
près des réalités historiques et de la lettre des textes 
sacrés. 

Praxéas fut à Rome le premier représentant de cette 
tendance. Il venait d'Asie et il portait sur son corps les 
glorieux stigmates des confesseurs. Aussi trouva-t-il au 
premier abord un grand crédit auprès de l'évèque 
Victor; il obtint de lui la condamnation du monta- 
nisme. En même temps il commença à propager ses 
doctrines particulières qui n'allaient à rien moins qu'à 
identifier si absolument Dieu le Père et Jésus-Christ 
que Tertullien pouvait dire de lui dans son énergique 
langage : « Il a chassé de Rome la prophétie et y a in- 
troduit l'hérésie, il a mis en fuite le Paraclet et a cru- 
cifié le Père '. » En d'autres termes il a fait condamner 
le montanisme et il a attribué à Dieu même les souffran- 
ces de la croix. Cette dernière accusation, qui ne 
doit être acceptée qu'avec certains tempéraments, a 
valu à la doctrine de Praxéas le nom de Patripassia- 
nisme. Le chef de la secte s'exprimait probablement en 
langage subtil et métaphysique ; aussi ne fut-il pas 
compris de suite par les chefs de l'Eglise de Rome, tou- 
jours quelque peu étrangers à la philosophie religieuse. 
C'est ce qui explique la faveur qu'il trouva et qui même 
profita à ses adhérents après lui. Il commença par formu- 
ler le dogme de l'unité divine avec une grande énergie, 
établissant la monarchie au sens absolu*. Le dogme de 
la trinité, à l'en croire , brisait l'unité primordiale, car 

1 « Paracletum fugavit et patrem crucitixil. » (Tertull.;, Adv. Prax., c. 1 .) 

2 « Monarchiam, inquiunt^ tenemus. » (W.,c. 3.) 



LE PERE A SOUFFERT DANS LA CHAIR CRUCIFIEE. 173 

il proposait trois dieux à radoration chrétienne, tandis 
qu'il n'en faut reconnaître qu'un seul. Praxéas se fon- 
dait principalement sur le texte bien connu : « Je suis 
Dieu et il n'en est pas d'autre que moi. » 11 l'expliquait 
par cette parole de Jésus : « Moi et le Père nous som- 
mes un. Celui qui m'a vu a yu mon Père '. » 11 citait 
encore à l'appui de sa thèse toutes les déclarations de 
l'Ancien Testament dirigées coulre le polythéisme ^. 
Praxéas n'admettait donc aucune distinction de per- 
sonnes en Dieu, il ne voyait en lui que le Père ou le 
principe absolu de l'univers. Par l'incarnation le ïrès- 
Haut s'unissait à la chair humaine de Jésus. Ainsi s'é- 
tablissait pour la première fois la distinction entre le 
Père et le Fils. Le Père est en Jésus le principe divin, 
le Fils représente la chair. 3Iais l'union de l'un et de 
l'autre élément est devenue si étroite que le Père a 
participé aux souffrances du Fils dans son corps cruci- 
fié. « lia été annoncé par l'ange à Marie, disait Praxéas, 
que le saint qui naîtrait d'elle s'appellera le Fils de 
Dieu. Or c'est la chair qui est née, c'est donc la chair 
qui est le Fils de Dieu ^. » Il s'ensuit que l'humanité se 
réduit à une vaine apparence. Elle n'est que l'enve- 
loppe corporelle de l'Esprit divin qui est en même 
temps le Verbe et le Père. Sans doute le Père ne souffre 
j)as directement, mais il souffre dans la chair qui lui 
est unie, dans cette filialité singulière qui n'est point 

1 Tertull., /l(/i'. Prax.,<i.O. 

3 « Ecce, inquiunt, ab angelo prgedicatum est : propterea quod nascetur 
sanctum, vocabilur Filius Dei. Caro itaque nata est, caro utique erit Filius 
Dei. » (Id.,21.) 



174 BÉRON. NOÉTUS. 

distincte de lui, puisqu'elle ne possède pas la personna- 
lité '. Il est difficile de se représenter ce que peut être la 
rédemption dans une pareille théorie; elle ne saurait être 
en définitive que l'absorption du fini dans l'infini, et 
c'est bien la conclusion logique du système. 

La doctrine de Praxéas subit de nombreux remanie- 
ments jusqu'au jour où elle a revêtu sa forme la plus 
achevée. Nous avons des documents très-incomplets 
sur le système de Béron ^. Il paraît avoir le premier 
cherché à expliquer la pénétration du divin et de l'hu- 
main en Jésus par la doctrine de l'abaissement. Le 
divin s'est abaissé et l'humain a été relevé et glorifié 
par sa participation à l'élément supérieur. Malheureu- 
sement Béron n'enseignant pas la distinction des per- 
sonnes divines ne pouvait admettre qu'une union très- 
incomplète entre l'humanité et la divinité. En dehors 
de la doctrine de l'incarnation du Verbe il n'y a que 
deux alternatives : ou l'absorption totale du divin dans 
l'humain ou une communication partielle de la nature 
divine à l'homme, car il est de toute impossibilité de 
s'imaginer que le Père se soit enfermé tout entier en 
Jésus, en laissant en quelque sorte le ciel vide. 

Noétus, de Smyrne, qui vint à Borne au commence- 
ment du troisième siècle, développa habilement la doc- 
trine de Praxéas qui avait déjà été modifiée par Cléo- 
mène. Selon lui, il n'y a qu'un seul Dieu qui s'appelle le 
Père et qui est le créateur de l'univers. Sa volonté dé- 
termine les modes de son existence ; qui le rendent 

1 TerlulL, Adv. Prax., 29. 

2 Voir Dorner^ Lehre von der Pers. Jesu, v. II, p. 343. 



LE PÈRE TOUR A TOUR INVISIBLE ET VISIBLE. 175 

tour à tour visible ou invisible. Il s'est décidé à sortir 
du mode absolu de l'existence incréée et il s'est soumis 
à la loi de la naissance dans la personne de Jésus issu de 
la vierge Marie. C'est ainsi qu'il nous apparaît tout en- 
semble impassible et soumis à la souffrance , immortel 
et mortel, puisque affranchi de la douleur par nature 
il s'est volontairement livré à la croix. Il s'appelle à la 
fois le Fils et le Père, selon qu'il est désigné par l'une 
des deux faces de son être'. Ainsi s'expliquent les théo- 
phonies de l'Ancien Testament. Le Père apparaissait déjà 
comme Fils aux saints et aux prophètes en se rendant 
visible à eux -. Noétus croyait maintenir ainsi l'unité 
divine. Le Père et le Fils sont absolument un, le se- 
cond ne procède pas du premier; c'est toujours Dieu 
qui procède de Dieu, changeant de nom selon la diver- 
sité des temps. Il était le Fils pendant sa carrière ter- 
restre, après qu'il fut né d'une vierge, et pourtant il 
était aussi le Père pour les esprits intelligents ^ En 
définitive c'est le grand Dieu du ciel qui a été cloué 
sur la croix, qui s'est vu percer de la lance du soldat, 
qui a été couché dans le sépulcre et qui est ressuscité. 
Le mérite de Cléomène et de Noétus est d'avoir rap- 
porté à la souveraine liberté de Dieu les différents mo- 
des de son être. Il a le pouvoir de se limiter, et en se 
limitant, il fait acte de volonté, et par conséquent de 

1 Eva cpaaiv elvai Osbv /.al Traiépa, àçavî] [a=v OTav èOéÀY), cpat- 
v6[;,îV0V §£ auTi'xa av PouXïjTai. (Théodoret, Hccretic. fabul., Wl, 3.) 

2 EùSoz.ifjaavTa Bà TieçYjvévai toïç àp)^^8£V Btxaioiç ov-a àépaxov. 
(P/a7., IX, 10.) 

s "Ev y.al To aùrb cpi!j7,o)V UTcâpj^stv Tia-cépa •/.al 'jibv y.aXo6[xsvov. 
(/rf.,IX, 10.) 



47H NOETUS ABOUTIT AU PANTHEISME INDIEN. 

puissance. D'un autre côté, la doctrine de Noétus abou- 
tissait nécessairement au panthéisme, en faisant de 
l'existence finie la manifestation changeante de la divi- 
nité. C'était en revenir aux incarnations de Vischnou. 
Avait-il complété son système par la métempsycose, 
ainsi que le prétend Epiphane, qui l'accuse de s'être 
donné pour 3Ioïse revenu sur la terre des vivants ' ?Cela 
est possible. Jésus n'est, après tout, que le type de 
l'humanité ; sa personnalité est l'un des masques qu'a 
revêtus le grand acteur divin dans le long drame de 
l'incarnation, pour parler le langage des légendes in- 
diennes; elle n'a rien d'absolu. La nôtre ne saurait l'ê- 
tre davantage. Le même élément divin , qui fut en 
Moïse, reparaît en Noétus, comme celui qui s'appela 
l'ange de l'Eternel dans l'Ancien Testament, se nomme 
Jésus dans l'Evangile. Eien n'est plus logique. 

Cité devant les anciens de l'Eglise de Rome pour ren- 
dre compte de sa doctrine, Noétus refusa d'abord de 
répondre, puis, enhardi par le succès, il s'exprima avec 
une clarté qui ne laissait rien à désirer. Accusé de 
nouveau, il répondait avec audace à ses adversaires : 
« Quel mal ai-je donc commis? Je glorifie le Dieu uni- 
que; je n'en connais pas d'autre : c'est lui qui est né, 
quia souffert, qui est mort. » Les novateurs, à l'exem- 
ple de Praxéas, s'appuyaient sur les textes de l'Ecri- 
ture qui réfutent le polythéisme, et en particulier sur la 
déclaration de Dieu à Moïse : « Je suis le Dieu de tes pè- 
res, et il n'y a pas d'autre Dieu après moi. » C'est bien, 

1 Epiphane, Hœres., 57. 



NOETUS PROTEGE PAR ZEPHYRINUS. 177 

disaient-ils, ce que iiuus croyous. Aussi, quand Jésus- 
Christ \ient naître sur la terre, nous disons que c'est le 
même Dieu, Père et Fils, qui a toujours été, et qui vient 
maintenant vers nous'. » 

La tendance monarchienne orientale put croire un 
instant qu'elle allait triompher, grâce aux intrigues de 
l'ancien esclave Calliste, qui profitait de son influence 
sur le vieil évêque Zéphyrinus pour préparer sa propre 
élection par l'intrigue. Fidèle à la maxime qu'il faut divi- 
ser pour régner, il favorisait tour à tour les sectes en pré - 
sence, aliu de recruter partout des adhérents, prêta con- 
damner le lendemain ceux qu'il avait flattés et captés 
par ses artifices. Il paraît avoir donné des gages sérieux 
à f hérésie de Cléomène et de Noétus, et même en avoir 
épousé, pendant longtemps, les idées favorites, car il 
les défendit avec énergie contre l'austère Hippolyte, 
évêque d'Ostie, Calliste s'était tellement emparé de l'es- 
prit de Zéphyrinus, qu'il lui dictait un langage qui 
était la simple reproduction de l'hérésie de Noétus. 
L'Eglise de Kome avait entendu avec stupeur son évê- 
que s'exprimer en ces termes, dans une assemblée pu- 
blique : « Je ne connais qu'un seul Dieu, Jésus-Christ, 
et aucun autre, à côté de lui, qui soit né et qui soit 
mort^. » Il est vrai que Calliste couvrait sa retraite par 
des paroles ambiguës telles que celles-ci : « Ce n'est 
pas le Père, c'est le Fils qui est mort', » désignant 
ainsi la chair du crucifié selon la terminologie de 

^ Epiphane, Hxres., 57. 

- 'E^o) Gîoa î'va Osbv Xptatbv '!•/•(-; jv /.v. 7:'/Sft'') cfZ-zi^t htpo't oj- 
oéva ^(trr,~hf 7.at -xOr^Tcv. [Phil., IX, 11.) 
' M., IX, 11. 

12 



178 ÉCLECTISME HÉRÉTIQUE DE CALLISTE. 

Praxéas. Cette attitude équivoque ne Tempêcliait pas 
d'accuser les chrétiens qui, comme Hippolyte, étaient 
demeurés fidèles à la grande tradition de l'Eglise d'a- 
dorer deux dieux et d'être ditliéistes ' . 

Callistc essaya plus tard de remanier quelque peu la 
doctrine de Noétus dans la forme; il en conservait les 
idées essentielles en les mélangeant avec celles de 
Praxéas et de Sabellius. D'après lui, le premier principe 
s'appelle le Verbe, et il se manifeste tantôt comme Père, 
tantôt comme Fils, tantôt comme Esprit. L'univers en- 
tier est rempli de l'Esprit divin. Cet Esprit, qui est iden- 
tique au Père, s'est incarné dans le sein de la Vierge. 
Aussi Jésus pouvait-il dire, à bon droit : « jNe crois-tu 
pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi? » 
L'Esprit, invisible dans la personne de Jésus-Christ, est 
le Père ; l'humanité visible est le Fils. IVous n'avons donc 
(ju'un seul Dieu, et nous échappons à toute dualité. Le 
Christ n'est qu'un seul Dieu, une seule personne ; sa chair 
a été divinisée par l'union avec l'éiément divin, et le 
Père, par son union avec la chair, a sympathisé à ses 
souffrances sur la croix. C'est ainsi que Calliste, dans la 
phase hérétique de sa carrière, a pratiqué un véritable 
éclectisme et a cherché à combiner tous les éléments du 
monarchisme -. Il n'a pas fondé d'école, au sens propre 
du mot, mais simplement une faction, un parti, au sein 
duquel les intrigues l'emportaient sur les idées. On y re- 

» \\r.v/Skz: r,\i.j.çhMùu:i. [PhU., IX, U.) 

* Tb [xkv vàp (iA£'ro;j.£vcv, c-ep ï'zv.v àvOpoj-cç, tojto àvat t'cv 
oîbv, TO Se £v Tîo ulû /(i)pr,6r,v 7:vei>[j,a toûtc zvta.'. tsv iraTépa. 
'0 T:aTr;p Tr,v cipy.a èSsoTTCtr^^sv — tcv zatépa 3U[ji.iz£T;cvÔéva'. 
70) jîô). (/(/., IX, 12.) 



SABELLIUS. 179 

cherchait plus l'habileté que l'originalité. Dès que Cal- 
liste fut arrivé à ses fins, il condamna ses alliés de la 
veille et trancha de l'orthodoxe rigide. 

Sabellius de Lybie, contemporain de Calliste, puis- 
qu'il mourut vers 260, donna au monarchisme une forme 
beaucoup plus achevée, et s'efforça de le concilier avec 
les doctrines trinitaires qui avaient pris une précision 
nouvelle dans l'Eglise * . I! n'aboutit néanmoins qu'à un 
panthéisme décidé. Revenant à la langue philosophique 
d'Alexandrie, il désigne le premier principe sous le 
nom de monade ou d'unité^. C'est l'Etre suprême de 
Philon,immobileet silencieux. Seulement, il ne demeure 
pas dans un repos absolu, et la création ne sort pas de 
lui par voie d'émanation. Lui-même produit ou organise 
le monde : son activité est semblable à la main ou au 
bras qui s'étend. C'est toujours le même bras, mais en 
s'étendant, il agit. L'Etre éternel rompt le silence ; il 
parle. Cette parole est le Verbe ^. Il faut écarter ici 
toute idée de substance distincte, d'hypostase et de 
personnalité. Le Verbe n'est qu'un mode nouveau de 
l'Etre divin; c'est l'être se dilatant au deliors, passant 
de l'inaction à l'activité. Est-ce cette activité qui a pro- 
duit le monde, ou bien s'est-elle bornée à l'organiser? 



1 Sur la doctrine de Sabellius, voir Athanasc, Contra Arianos oratio I V, 
c. 2, 9, 13, 14-25; Exposit. fidei, 2; Epiphane, Hxres., 62; Eusèbe, //. E., 
VII, 6; Théodoret, Hxretic. fabuL, II, 9. 

2 Mtav uTîOGxaciv eTvai xbv Tcairépa zaî tov utcv y.at to àytov 
7:V£Î5[J-a. (Théodoret, Hxretk. fabuL, \\, 9.) 

3 Tbv Osbv ctoiTCwvra [asv à^')V)iç)X^^10V }.akzu^iOL oï byùtiv. (Athan., 
Contra Arian. orat. IV, 11,) Etys cttOTTÛv [Aev O'jv, if'mxo tto'.sÎv 
7aXô)V lï y.v.'Çiv) v^oçaio. [Id., 25.) 



180 f,A THINITI'; K<]- LA TUIPLK MODALni: DE DIKI'. 

Sommes-uous eu prcsence d'un dualisme platonicien ou 
d'un panthéisme complet ne voyant dans la vie créée 
que l'expansion de la vie divine? Les systèmes contem- 
porains de Noctus et de Calliste nous portent à inter- 
préter dans ce dernier sens le système de Sabellius. 
Ainsi, la création n'est pas autre chose que la main 
étendue de Dieu, sa parole, sa manifestation. 

Vis-à-vis du monde, l'action de Dieu revêt trois for- 
mes nouvelles qui n'ont pas davantage le caractère de la 
personnalité. Il se révèle tour à tour comme le Père, 
comme le Fils et comme le Saint-Esprit'. On a souvent 
confondu le Père avec la monade primitive. On conçoit 
que la pensée chrétienne, habituée à voir dans le Père 
la première personne de la Trinité, eut quelque peine à 
^"en déshabituer. Mais évidemment, Sabellius lui-même 
n'a pas fait cette confusion. Il n'est pas possible que le 
Père apparaisse deux fois dans son système, d'abord 
comme monade avant le monde, et ensuite comme la pre- 
mière modalité de l'activité divine au sein de la créa- 
lion -. De même, il faut distinguer avec soin le Verbe du 
Fils, puisque le Verbe désigne en Dieu le passage du 
silence à la parole, du repos à l'activité créatrice, tan- 
dis que le Fils n'a un rôle que dans le monde déjà créé, 
et après que ["histoire humaine a commencé ". Cette dé- 

' 'O r.x--qp TTAaT'Jvî-a'. lï tic -jÎsv y.r. TV£u'J.a. (Athau., Contm 

Arian. orat. IV, 25.) 'H '^.Z'/k: TrAaT'jvOsTcra -;v(0'/t -p'.x;. [Id., n.) 
' Alhanase, qui a plus d'une fois confondu la monaae avec le Père, a 

pourtant entrevu lui-même la distinction : E: \>:q ■?) Movàç a/Xo ".'. cît'. 

r.j.fy. Tcv -jzaxépa. Il ajoute : •?) \).o^iç, Tp'.Ôiv r.Q':^-.'\7:^^. {Id., IV, 13.; 

Il appelait la monade : ulozâ-opa. (Athanase, De synodis, 16.) 
5 La distinction entre le Verbe et le Fils ressort clairement de ce pas- 



r,A MONADE DEVIENT TOl'R A TOUll PERE. l'IT.S ET ESP1\1T. isl 

viatioB (lu langage reçu dans FEglise, qni donnait aii\ 
mots consacrés des sens nouveaux, a I)eaucoup coutri- 
bué à jeter de robscurité sur le système de Sabellius. 
fort clair, cependant, au point de Yue de la construc- 
tion logique. Il compare la triple modalité de Faction 
divine tantôt au soleil, qui est tout ensemble un foyer 
brillant, une clarté qui illumine, une flamme qui ré- 
chauffe', tantôt aux facultés de Tâme humaine, tantôt 
aux dons divins du Saint-Esprit". La monade primitive 
et éternelle revit tout entière dans ses diverses mani- 
festations; chacune d'elles retourne à sa source et s'y 
absorbe, de même que le rayon solaire retourne à son 
foyer. Dieu s'est montré comme Père en donnant la loi ; 
c'est la période de l'Ancien Testament. Il s'est montré 
comme Fils dans l'incarnation de Jésus, dans lequel sa 
plénitude a résidé. Enfin, il se montre comme Esprit 
dans l'illumination des apôtres et de l'Eglise ^ Sa pater- 
nité a pris fin avec l'Ancien Testament, sinon, il n'au- 
rait pas été tout entier dans le Fils. Il s'ensuit que l'in- 
carnation n'a été elle-même qu'un fait momentané; elle 
a cessé dès que son but a été atteint. Le Christ-Dieu n'a 

sage d'Athanase : <ï>ast [j:q zipY;a07.'. iv 'T, TraAa'.a -zipl ubu a/Xx 

ctaêsêaiOJVTa'.. {Athanàse, Contra Arian., IV, 22.) « Ils disent qu'il n'est 

pas parlé du Fils dans l'Ancien Testament, mais seulement du Verbe. 

C'est pour cela que le Fils est^ d'après eux, postérieur au Verbe.» Atha- 

nase dit nettement que Sabellius osait distinguer le Fils du Verbe : Tc).- 

y,tov c'.a'.psTv Xo'i'cv y.al u-cv. {Id., 15.; 
1 Epiphane, Hwres., 62. 

^"Q(jr.tp o'.y.ipiQZiqyo!.pf.a[).âzw). (Athanase, Contra Arian., IV, 25.) 
3 Kal èv u.ev xyj 7:a)>a'.a w; Tratépa v:[XcOî.TY;aa'., iv ttj xaiv^ wç 

■jÎsv èvavGpoTCïiaa'., to; zveDy-a c; av'.ov toTç àr.o'zzà'kz'.: stt'.ç:'.- 

-fjSa'.. 'Théodoret, Hœretic. fabul., lî, 9.) 



1 82 TENDANCE PANTHÉISTE DE SABELLIUS. 

point conservé une personnalité distincte. En défini- 
tive, Sabellius ne reconnaît donc pas plus sa dignité que 
l'ébionitisrae. Le Saint-Esprit, qui est la forme actuelle 
de l'activité divine dans le monde, et qui est l'àmc de 
l'économie présente, rentrera également dans la mo- 
nade primitive, et avec lui, semblc-t-ii, toute l'existence 
finie. Bien que Sabellius ne se soit pas exprimé nette- 
ment sur ce point, elle a une telle conformité avec la lo- 
gique de son système, qu'on peut le considérer comme 
établi'. Il paraît avoir très-peu développé la doctrine 
du péclré et de la rédemption. Evidemment, pour lui, le 
salut est l'absorption en Dieu ; la rédemption est un 
simple développement cosmologique; l'histoire religieuse 
est l'histoire de la Divinité elle-même, et non les rap- 
ports de l'être créé avec le Créateur. Le sabellianisme est 
en ce point entièrement conforme aux religions orieu- 
tales et aux doctrines gnostiques. Le drame de funivers 
n'a qu'un seul acteur, le Dieu insaisissable, indéfini, im- 
personnel, qui, en se dilatant, produit le monde, et l'a- 
néantit en rentrant en lui-même. Seulement, Sabellius, 
averti par la condamnation des gnostiques, surveille son 
langage et s'efforce de plier le plus possible sa doctrine 
aux formules de fEglise qui, à cette époque, commence 
à accepter les idées trinitaires. 



1 D'après Epiphane, le Fils rentre dans la monade prinoitive une fois 
l'œuvre rédemptrice achevée. On peut en conclure que le Saint-Esprit et 
le mode d'existence qu'il représentey rentrent également. (Voir Epiphane, 
Hxres., 62.) Du reste Sabellius, d'après Athanase, enseignait formelle- 
mont l'extinction en Dieu de la création : OTTrsp y^? ^'■^- ''^ '/.Ticra'. 
È-AocTÛvO"^, cuTW Trausixévs'j TGJ TTAaT'JSjj.oj r.y.-jzi'.'j.'. y.7.\ 'q -/-'.z'.z. 
(Athanase, Contra Arian., IV, 13.) 



TENDANCE PANTHÉISTE DE SABELLIUS. 183 

Eemarquons, en terminant ce chapitre, que l'unita- 
riauisme a suivi la même marche que l'ébionitisme, et 
qu'il n'a pas davantage été capable de s'en tenir à un 
déisme abstrait. Le besoin de posséder an Dieu vivant 
est si profond et si ardent dans l'âme humaine, que 
quand elle ne trouve dans le ciel qu'une divinité loin- 
taine qui n'est qu'une froide idée, elle tombe infaillible- 
ment, ou plutôt elle se précipite d'instinct dans un pan- 
théisme plus ou moins subtil ou plus ou moins grossier. 
Cet entraînement est particulièrement irrésistible, alors 
que le courant général de la philosophie régnante est 
dans cette direction comme au siècle du néo-platonisme 
et du gnosticisme. En définitive, l'hérésie la plus dan- 
gereuse pour la théologie chrétienne, à cette époque, 
fut la spéculation naturaHste, héritière du paganisme an 
tique. 



CHAPITRE YT. 



LA LITTERATURE APOCRVPHK fiU DEUXIEME ET DU TROISIEME SIECLE 
ET SON INFLUENCE SUR LA FOP.MATIOX DE LA TRADITION ORALE. 



A côté des écrits où les principaux hérétiques ont 
formulé leur système, nous avons, au deuxième et au 
troisième siècle, toute une prétendue littérature sacrée, 
qui met sous le couvert des noms les plus vénérés du 
christianisme primitif les idées favorites de la gnose ou 
les légendes créées par l'imagination populaire. Les 
Clémentines sont comme le chaînon intermédiaire entre 
l'exposition des systèmes et les légendes apocryphes, 
car elles nous présentent le plus bizarre mélange de dé- 
veloppements dialectiques et de fables inventées à plai- 
sir. Elles n'affectent point la prétention d'enrichir les 
livres sacrés : c'est un vrai roman de tendance. Il n'en est 
pas de même de la littérature apocryphe qui se donne po- 
sitivement comme faisant partie de la rvélation primi- 
tive. Malgré sa pauvreté intellectuelle à peine dissimulée 
sous le brillant manteau des inventions légendaires, elle 
nous offre un très-grand intérêt. Tout d'abord elle a été 



186 LES APOCRYPHES ET LA TRADITION ORALE. 

le véhicule le plus rapide de riiùrésie. Ensuite elle nous 
permet de discerner avec quelque certitude, dans l'E- 
glise elle-même, le ^courant de la tradition populaire 
et de reconnaître quels éléments il roulait dans ses 
flots, sa pente et sa direction. On aurait une notion 
bien insuffisante du mouvement des idées religieuses 
dans une époque si Ton ne regardait qu'aux som- 
mités, si l'on ne tenait compte que des travaux ap- 
profondis des docteurs illustres. Il faut encore savoir 
ce que deviennent les grandes vérités au sein des 
masses et ce qu'en fait leur imagination un peu gros- 
sière mais facilement ébranlée; d'innombrables super- 
stitions semblables à une végétation parasite, mais 
luxuriante, recouvrent promptement le tronc vigoureux 
de la révélation; elles rappellent par leur éclat morbide 
les lianes des grandes forêts de l'Inde ; au fond elles 
éclosent sous le môme souffle, car c'est toujours de 
l'extrême Orient que sont venues, dans les premiers 
siècles du christianisme, les influences qui ont le plus 
contribué à dénaturer la foi évangélique. 

Ce qu'il y a de plus étrange, c'est l'ascendant qu'ob- 
tient peu à peu la superstition popnlaire. A ses débuts, 
elle n'excite que le dédain; elle est même l'objet des 
anathèmes officiels. Et cependant elle fait son chemin 
dans les esprits, circulant sans bruit dans les classes 
obscures qui ne se soucient point des disputes de l'é- 
cole, jusqu'à ce qu'elle acquière une autorité morale avec 
laquelle on doit compter. La superstition proscrite et con 
damnée d'un siècle devient souvent la doctrine officielle 
d'un autre siècle qui lui accorde son droit de circula- 



DEUX CATÉGORIES D'APOCRYPHES. 187 

tion : les docteurs de ces temps nouveaux trouvent des 
raisons excellentes pour l'accepter et lui font une gé- 
néalogie illustre comme on édifie un blason de com- 
mande pour une noblesse suspecte. L^ tradition popu- 
laire est sem^blable aux flots patients qui rongent inces- 
samment le rivage et en modifient peu à peu la forme 
par un lent mais irrésistible travail. Elle a agi de la 
même façon sur les fermes assises de la religion chré- 
tienne, et c'est à elle qu'il faut demander d'expliquer 
les transformations considérables que nous remarquons 
dans la doctrine et dans la morale chrétiennes d'une 
époque à l'autre. Il est donc très-important d'en suivre 
les développements singuliers, parfois tout à fait étran- 
ges, dans les nombreux écrits apocryphes que la science 
critique a mis à notre disposition. 

La littérature apocryphe se divise en deux branches, 
l'une qui est décidément hérétique, l'autre qui n'est 
que légendaire à l'origine, bien que l'hérésie ait sou- 
vent cherché à se greffer sur elle et l'ait altérée à son 
profit. 

Les écrits qui appartiennent à la première ont pres- 
que tous disparu, ils ont suivi la fortune d'une opinion 
vaincue, écrasée. Au contraire la plupart des apocry- 
phes qui sont plutôt légendaires qu'hérétiques n'ayant 
pas soulevé une vive opposition, ont survécu; ils étaient 
la lecture favorite des simples et des ignorants et ils 
se sont conservés avec la ténacité inhérente à toute 
littérature vraiment populaire. 



'88 !.E< Ai'OCHYl'IlES DF L'IIÉRKSIF. 

^ i. — Les apocryphes diridriiient hérétiques. 

On coniple un grand nombre d'Evangiles attribués 
aux hérétiques. Aucun d'eux ne nous a été intégrale- 
ment conservé. Les citations fragmentaires de ces 
Evangiles, éparses dans les écrits des Pères, suffisent 
pour en faire connaître le caractère général. Ils se sont 
presque tous rattachés à un tjpe primitif qu'ils ont 
surchargé ou dénaturé chacun dans son sens. L'Evangile 
de 3Ialthieu a été remanié de préférence parles judéo- 
chrétiens de toute nuance, et ces remaniements ont 
pris des noms divers. L'Evangile dit des Hébreux dont 
parlent Clément d'Alexandrie, Origène, Eusèbe et 
Jérôme est le principal de ces remaniements ' ; il a été 
écrit en langue araméenne ; les Nazaréens et les Ebio- 
nites s'en servaient exclusivement - ; peut-être subis- 
sait-il quelques modilicatious en passant des uns aux 
autres. En tout cas il sufiSt de comparer cet Evangile 
des Hébreux à notre premier Evangile pour reconnaî- 
tre qu'il n'a aucun des caractères d'un écrit original ". 

» Hégésippe apud Eusèbe, H. E., IV, 22; Eusèbe, H. E.. 111, 25, 27; 
Clém. d'Alexandr., Strom., II, 9, 45; Origène, In Joann., II, 6 (v. IV, 63). 
« Quod chaldaico quidem syroque sennone scd hebraicis litteris scriptum 
est. » (Saint Jérôme, Adv. Pelag., lib. III, c. J.) Voir sur cette question 
des Evangiles apocryphes le livre de M. Nicolas. (Michel Lévy.) 

2 II n'y a aucun motif pour distinguer, avec M. Nicolas {Etude sur lea 
Evangiles apocryphes, p. fJO), l'Evangile des Hébreux de celui des Naza- 
réens, une fois que l'on admet que le premier subissait des altérations eu 
passant d'une secte à l'autre. L'Evangile des douze apôtres (Origène, 
Hnmil. 1 in Luc] est identique à l'Evangile des Hébreux. 

^ M. Nicolas soutient l'opinion contraire. Nous ne pensons pas qu'il ait 
en rien détruit la forte argumentation de Bleck dans son Introduction au 
Nouveau Testament (p. 106 et suiv.) 



L'EVANGILE DES HEBREUX. 1 89 

Le récit est surchargé d'incidents légendaires ' ; il est 
parfois corrigé dans l'intention évidente de faire dis- 
paraître une difficulté chronologique -. L'empreinte 
d'un svstèrae préconçu se reconnaît dans les additions 
ou les suppressions qui modifient le texte canonique. 
La suppression des deux premiers cliapitres qui ren- 
ferment le récit de la conception miraculeuse était tout 
indiquée dans l'école qui refusait à Jésus l'éternelle 
divinité \ C'est pour le même motif que l'Evangile des 
Hébreux faisait dire à Dieu, au baptême de Jésus : 
« Je t'ai engendré aujourd'hui. » La place donnée 
à ce texte dans une circonstance semblable était évi- 
demment destinée à confirmer l'idée que la divinité du 
Christ datait de sa consécration solennelle par le Bap- 
tiste ''. L'influence de l'ébionitisme gnostique ou essé- 
nien est facile à discerner dans le curieux passage ou 
l'Esprit est nommé la mère de Jésus ''. C'est bien là cet 

* Nous citerons le trait rapporté par Origène que le Saint-Esprit aurait 
ransporté Jésus sur le Thabor en le prenant par l'un de ses cheveux, 
(Origène, /« Joann. ,\ome\\, c. 6.) L'Evangile des Hf^'breux combine par- 
fois aussi le récit de Matthieu et celui de Luc. Le fragment sur la résur- 
rection cité dans l'Epîtrc d'Ignace aux Smyrnéens (c. 3; est un pastich'; 
de Luc XXIV, 39. 

- L'Evangile des Hébreux faisait disparaître la grande difficulté relative 
à Zacharie, que notre Matthieu donne à tort pour fds à Barachie ou Ba- 
rucb (Matth. XXIII, 33), tandis qu'il avait pour père Jojadah. C'est cette 
dernière leçon qui se trouve dans l'Evangile apocryphe. (Jérôme, Comm. 
in Matth., XXIII, 33.) Nous avons d'ailleurs une preuve matérielle que 
l'Evangile apocryphe est postérieur à notre premier Evangile grec. Il 
donne à Jean-Baptiste pour nourriture dans le désert des gâteaux de miel 
au lieu de sauterelles. (Epiphane, i/a-Téi'., XXX, 13.) Evidemment, l'inter- 
polateur a lu dans Matth. III, 4, è-f/.ptcîç au lieu d'ày.pioî;. Cette confu- 
sion de mots implique l'antériorité du texte grec du premier Evangile. 

» Epiphane, Hicres., XXX, 14. — * kl., XXX, 13. 

■' 'AçiV. £Aa6s [j.z -q \):r,vrfP \}.yj -h àv'.iv r.vv/j.y.. (Orij:fène, Hotnil. XV 
>n Javemian, 4, v. 111 . 22 1.' 



190 L'ÉVANGILE DES ÉGYPTIENS. 

éternel féminin qui faisait partie de la dualité primor- 
diale des Elchasaïtes et qu'ils assimilaient à l'Esprit- 
Saint. L'Evangile des Hébreux modifiait sensiblement 
la déclaration qui au début du sermon sur la montagne 
garantit la ]icrmanence de la loi et des prophètes. Il 
faisait dire au Christ : « Je suis venu abroger les sacri- 
fices ', » accordant ainsi toute satisfaction à l'une des 
innovations favorites de la gnose judaïque qui insistait 
sur l'abolition des sacrifices sanglants. Au moment 
d'instituer la cène, Jésus d'après ce môme Evangile 
prononçait ces mots : « Ai je donc bien désiré de man- 
ger avec vous la chair de l'agneau pascal ^? » On re- 
trouve ici l'antipathie marquée des Ebionites esséniens 
pour toute nourriture animale. Evidemment un sys- 
tème très-arrêté a présidé à ces retouches de l'histoire 
évangélique. 

Les remaniements sont plus considérables dans 
\ Evangile des Egyptiens qui paraît avoir eu également 
pour base l'Evangile de Matthieu ^. Il nous est surtout 
connu par Clément d'Alexandrie et par la seconde 
lettre, apocryphe elle-même, de Clément de Rome. Les 
passages qui en ont été conservés ont un parfum de 
théosophic ascétique qu'on ne saurait méconnaître, 
malgré la peine que Clément d'Alexandrie a prise pour 
les ramener à un sens orthodoxe. Citons les principaux 
de ces passages : « Le Seigneur répondit à celui qui lui 
demandait quand viendra son règne : Il viendra quand 



1 Epiphane, Fcrre.î., XXX, 16. 

«W., XXX, 22. 

3 Id.. 62 3 Origèno, }i'mU. l in Luc. 



L'EVANGILE DES EGYPTIENS. 191 

deux seront uu, quand l'extérieur se confondra avec 
l'intérieur, et le raàle avec la femelle au point de n'être 
plus ni mâle ni femelle \ » li s'agit évidemment ici de 
la suppression de toute distinction entre le corps et 
l'âme; le corps est ce qui est extérieur, l'àme est ce 
qui est intérieur. On sait aussi que dans la langue sym- 
bolique de la gnose, l'élément matériel se confond avec 
l'élément féminin et l'élément spirituel avec l'élément 
masculin. Clément d'Alexandrie complétait ainsi ce 
texte étrange : « Il viendra quand vous aurez rejeté le 
vêtement de la pudeur ^. » Les robes de peaux dont 
Dieu a revêtu dans l'Eden Adam et Eve pour cacher leur 
nudité étaient assimilées au corps par tousîesthéosophes 
juifs. La matière, la corporalité doit donc disparaître 
pour que le règne de Jésus soit fondé. La même pen- 
sée ressort de cet autre passage non moins énigmati- 
que : « Comme Salomé demandait au Seigneur jusqu'à 
quand la mort régnerait : « Ce sera, lui dit-il, tant que 
' vous autres femmes vous enfanterez. — J'ai donc eu 
« raison, reprit Salomé , de n'avoir jamais enfanté. " Le 
Seigneur reprit : « Slangez de toute herbe, mais ne pre- 
« nez pas de colle qui est amcre ^. » L'herbe araère qui 
{U'oduit la mort, c'est évidemment le mariage. On ne 
peut douter que tel soit bien le sens de cette recom- 
mandation quand on ia rapproche de cette autre pa- 
role attribuée à Jésus : « Je suis venu détruire les csu- 

1 "O-av Yév-zjTai-cà oûo ev y.ai -b appev [j.î-à r^; OsAsîaç. (Clém., 
Slrom., \\\, \i; 92, Clément de Rome, ^'-' ep., c. 192.) 

2 O^av TC r^; alzyyrr^c £vcu[;-x r.xiTfZiz. [Slrom., 111,13, 92.) L'in- 
terprétation de M. Nicolas est tres-concluante sur c poiiit. 

3 Gléiaonl d'Alex., tiiruin., ÏW, H, 45. 



192 L'EVANGILE DE PlLl'.HK. 

vres de Ui ieminc*. ■> La femme c'est cette Eve ter- 
restre qui figure rélément matériel dans le gnosti- 
cisme, cette Maia séduisante des mythes indiens qui 
enveloppe l'âme et dévore la vie de l'esprit. L'Evangile 
des Egyptiens était bien nommé, car c'est sur la terre 
d'Egypte, tout près de la synagogue où avait enseigné 
PhiioUj que devait naître ce produit hybride du judéo- 
christianisme et du gnosticisme mitigé. 

On cite encore un Evangile de Pierre, dont la seule 
particularité connue était de supposer un premier ma- 
riage de Joseph duquel seraient issus les frères et les 
sœurs de Jésus. Cette tradition était destinée à sauve- 
garder la perpétuelle virginité de 3Iarie et à la phicer 
en dehors des conditions ordinaires de l'humanité -. 
L'Evangile de Pierre était un nouveau remaniement de 
celui de Matthieu. Quant à la Prédication de Pierre, dont 
il est tant parlé dans les Clémentines, cet écrit était 
probablement un premier récit légendaire des disputes 
de Pierre avec Simon le magicien. C'est ce qui ressort 
évidemment de l'analyse qu'en donnent les Recognitio- 
ncs '. Les gnostiques proprement dits ne se sont pas 
fait faute de mutiler à leur fantaisie les écrits sacrés. 
JBasilidès s'était contenté d'écrire un commentaire, cnr 
c'est à tort qu'on lui impute d'avoir voulu posséder 
un Evangile à lui ^. Les Yaleutiniens et les Mani- 



1 Clément Alex., Strom., \\\, 9, 63. 

2 Eusèbe, E. E., VI, 12. Sérapion, évèque d'Antioche en 170, l'avait 
trouvé en usage dans l'Eglise de Rhosse en Cilicie; il reconnut prompte- 
ment qu'il favorisait le docétisme. 

' Recognitiones , lib. III, c. 75. 
'•> Oriç''ène. Prnfvmhim in f.uc. 



L'EVANGILE DE PHILIPPE. 193 

chéens n'ont pas usé du même scrupule, ils ont har- 
diment composé des Evangiles en se servant du récit 
de Luc et de Jean qu'ils remanièrent entièrement. Les 
Pères font aussi allusion à un Evangile dit de la vérité % 
dans lequel Valentin aurait formulé un panthéisme ab- 
solu, comme on peut en juger par ce fragment : « J'étais 
arrêté sur une haute montagne; j'entends une voix 
comme celle du tonnerre qui me dit : Je suis toi et tu es 
moi; partout où tu es, je suis; je suis répandu en tous ^. » 
Mentionnons encore l'Evangile dit de la perfection^ les 
grands et les petits Interrorjatoires de Marie, enfin l'Evan- 
gile attribué à Philippe ; tous ces écrits reposaient sur la 
même donnée panthéiste. Les symboles souvent obscurs 
variaient seuls le thème. 

Le fragment suivant de l'Evangile dit de Philippe 
semble faire allusion aux rites de l'initiation dans quel- 
que secte valentinienne : « Le Seigneur a révélé ce que 
l'âme doit dire quand elle s'élève aux cieux et comment 
elle doit répondre aux vertus célestes : Je me suis recon- 
nue moi-même, dira-t-elle. Je n'ai point engendré des 
fils à l'Archôn, mais j'ai arraché ses racines et recueilli 
ses membres dispersés et j'ai appris à connaître ce que 
tu es''. « Ces paroles attribuent le salut à la science et 
à l'ascétisme. On y retrouve un souvenir des fameux 
mystères de JBacchus dans lesquels les membres dé- 
chirés du jeune dieu figuraient la dispersion des êtres 
au moment de la création, tandis que la résurrection 

1 Irénée, Adv, hscres., 111,11. 
^ Epiphane, //.-ères. , XXVI, 3. 
' Epiphane, Id., XXVI, 13. 

13 



<94 L'EVANGILE DE MARCION. 

symbolisait la palingéiiésie universelle par le retour à 
l'unité, 

L'Evangile dit de Marcion, est tout simplement une 
édition expurgée de l'Evangile de Luc. Tous les ré- 
cits, tous les mots même qui peuvent à un degré quel- 
conque favoriser le judaïsme sont supprimés. La ques- 
tion d'authenticité s'efface complètement devant celle 
de doctrine ; c'est la critique la plus arbitraire , la 
plus audacieusement subjective qu'on puisse imaginer. 
Les deux premiers chapitres du troisième Evangile 
sont éliminés. Marcion écarte le récit du baptême de 
Jésus, de sa tentation, sa généalogie, une multitude 
de paroles qui ont trait au lien des deux alliances et 
présentent l'apparition de Jésus comme un accomplis- 
sement des prophéties. La parabole de la vigne qui nous 
montre dans les prophètes les précurseurs du Fils, l'en- 
seignement qui attribue à la justice divine l'écroule- 
ment de la tour de Siloé, l'entrée triomphale à Jérusa- 
lem, la lutte di' Gethsémané, l'ascension, tous ces textes 
sont rejetés pour des raisons préconçues. Le même 
système d'élimination est appliqué aux points de dé- 
tail. Ainsi Marcion ne veut pas que Jésus ait invoqué 
l'exemple de Jonas et de la reine de Saba (Luc XI, 30- 
33), qu'il ait reproché aux Juifs d'avoir versé le sang 
des prophètes (XI, 47), qu'il ait invoqué le témoignage 
de Moïse pour la résurrection des morts (XX, 37), qu'il 
ait parlé de la Pàque (XXÎl, 15, 16) et des douze tribus 
d'Israël (XXII, 30). Il ne se faisait aucun scrupule de 
changer entièrement ce qui lui déplaisait dans les frag- 
ments conservés; il modifiait de la manière suivante la 



L'ÉVANGILE DE THOMAS. 195 

déclaration du Seigneur sur rimmutabilité de ia loi 
(Luc XVr, 17) : " Le ciel et la terre passeront, coinme 
aussi la loi et les prophètes^ plutôt qu'un iota de mes paro- 
les. «Ces exemples suffisent pour justifier l'assertion de 
Tertullien sur Marcion : « Il a sup|)rimé ce qui était con- 
traire à son opinion et n'a conservé que ce qui lui était 
conforme. « S'il n'est pas parvenu à réaliser toujours 
son programme avec une logique parfaite, cette légère 
inconséquence ne détruit en rien le fait général et do- 
minant \ 

Les Evangiles apocryphes que nous avons mentionnés 
jusqu'ici étaient pour la plupart de simples falsifications 
de nos Evangiles canoniques. Semblables à ces méchan- 
tes peintures qui se sont superposées aux chefs-d'œuvre 
du grand art, ils devaient promptement disparaître 
sous l'action du temps. Les productions de l'hérésie qui 
n'étaient pas uniquement des superfétations parasites 
devaient être plus durables. L'œuvre offrait plus de 
résistance quand le canevas était créé aussi bien que la 
broderie ^. Nous avons d'abord un curieux Evangile 
attribué à Thomas et qui est tout entier conçu au point 
de vue du docétisrae '. Il roule sur l'enfance de Jésus 
et entasse sur cette période de sa vie prodiges sur pro- 

* On trouve tous les fragments de l'Evangile de Marcion réunis dansl'/w- 
troduction au Nouveau Testament de de Welte, §§ 70^ 71. Voir les déve- 
loppements de Bleekà ce sujet [Einlant. in N. T., p. 122 et suiv.). M. Nico- 
las [Evang. apocr.,p. 147 et suiv,) conclut, à tort selon nous, de quelques 
inconséquences de Marcion qu'il n'a pas modifié dans son sens l'Evangile 
de Luc. 

* Pour les Evangiles apocryphes je renvoie au recueil publié par Tischen- 
dorf {Evang. apocryph. Lipsiae, 1853). Voir aussi Thilo, Codex apocrgph. 
N. T. Lipsiee, 1832, 

' L'antiquité de l'Evangile de Thomas ne fait aucun doute. Il en e.sl 



196 L'EVANGILE DE THOMAS. 

diges afin de la soustraire complètement aux lois du 
développement graduel et vraiment humain. L'enfant 
Jésus est une espèce de génie capricieux et tout-puis- 
sant qui fait de la matière tout ce qu'il veut et prodigue 
les miracles pour satisfaire ses colères ou ses fantaisies. 
D'un mot il donne la vie aux figurines d'oiseaux qu'il 
s'est amusé à pétrir avec de la terre et on les voit s'en- 
voler à tire -d'aile. Il fait périr avec non moins de 
facilité qu'il fait vivre. Un enfant tombe roide mort, 
parce qu'il lui a sauté sur l'épaule. Un autre détourne- 
t-il les petites rigoles qu'il a creusées dans ses jeux, 
il voit sur l'heure sécher sa main en punition de son ar- 
rogance. Ces châtiments provoquent de nouveaux pro- 
diges, car Jésus consent à détruire les effets de sa ven- 
geance , en ressuscitant ceux qu'il a tués. Ce qui 
domine en lui est un esprit implacable. Aussi les habi- 
tants de Nazareth viennent-ils dire à Joseph : « Avec 
un tel enfant tu ne peux habiter la même ville que 
nous, à moins que tu ne lui apprennes à bénirau lieu de 
maudire, car il tue nos enfants \ « Ce murmure assez 
bien justifié est rudement châtié. Le pouvoir miracu- 
leux de l'enfant divin éclate dans les plus minimes cir- 
constances. S'il va puiser de l'eau pour sa mère, il la 
rapporte dans un pan de sa robe. Il n'a pas besoin 



fait mention dans Irénée, Adv. hxres., I, 17. Voir Origène, Homil. l in 
Lucam. « Scio evangelium quod appellalur secundum Thonaam. » Voir 
aussi Phil ,\, 1, p. 141. Nous citons cet Evangile d'après Tischendorf 
\Evang. apocryph. Lipsiae, 1853); il reproduit trois manuscrits, deux 
grecs et un latin. 

1 2'j TS'.OJTOv Tuaioiov sy^wv cj cûvasa; ixsO' r,[JM'J si'y.sTv. {Evang. 
Thoma.'., k, c. 4.) 



L'ÉVANGILE DE THOMAS. 1 97 

d'outils pour égaliser les planches qui doivent servir 
à la fabrication d'un joug dans l'atelier de Joseph, et 
quand il a ensemencé le champ de sa famille, la moisson 
est si abondante qu'il peut nourrir tous les pauvres de 
l'endroit. Mais le prodige sur lequel insiste le plus l'E- 
vangile de Thomas, c'est le merveilleux savoir de l'en- 
fant qui instruit tous ses maîtres et les châtie sans pitié 
dès qu'ils ne plient pas devant lui. Ainsi se forme dans 
la légende populaire la notion d'un Christ redoutable 
que sa mère seule pourra apaiser. Le premier de ses 
maîtres s'appelle Zachée, il veut lui apprendre tout ce 
qui se peut savoir, en commençant par le respect de 
la vieillesse. Mais il se trouve que c'est lui qui doit re- 
connaître son ignorance; quand l'enfant l'interroge 
sur le sens profond des premières lettres de l'alpha- 
bet, il garde le silence. « Tu ne connais pas la nature 
de l'alpha, lui dit Jésus ,' comment enseigneras-tu aux 
autres le bêta'? » Ces paroles nous mettent sur la 
voie de l'origine de cet Evangile, car on y reconnaît 
l'influence du fameux gnostique Marcus. On sait en 
effet qu'il rattachait son système incohérent à une ex- 
plication symbolique des lettres de l'alphabet. Rien 
n'était plus propre à favoriser les fantasmagories gnos- 
tiques que ce faux merveUleux qui enlevait toute réalité 
humaine à l'enfance de Jésus, et le faisait descendre du 
ciel comme un pur rayon de lumière et de puissance 
enfermé dans une apparence terrestre. A la vue de ses 
prodiges les habitants de Nazareth s'écrient : « Cet en- 

1 Su TO àXcpa \xri siStoç xaxà çùctv, ~h ^sr^'x :ro); aAAOuç §i- 
Saaxetç. {Evang. Thomx., A, c. C.) 



198 LES ACTES DES APOTRES APOCRYPHES. 

lant n'est pas fait comme nous, car il peut dompter jus- 
qu'au feu. Il était avant la création du monde. Quel être 
fçrandiose est-il donc? Un Dieu ou un ange ? C'est un 
enfant céleste. D'où est-il donc que toute parole pro- 
noncée par lui devienne immédiatement un acte'? » 
Nous lisons ce mot très-significatif dans l'intitulé de l'une 
des éditions de ce curieux écrit : « Comment Jésus a été 
dans son corps a Nazareth'. » Nous sommes en plein do- 
cétisme. 

L'hérésie s'est encore plus attaquée aux récits légen- 
daires sur les apôtres qu'aux Evangiles apocryphes. Le 
fond de ces récils existait avant elle, et à côté d'elle, 
comme on peut s'en convaincre par les Actes apostoliques^ 
qu'elle n'a pas falsifiés. Il est même probable qu'elle 
s'est bornée à des retouches hardies. L'antiquité chré- 
tienne a mis ces falsifications à la charge d'un gnostique 
nommé Lucius Charinus, qui vivait sur les confins du 
deuxième ou troisième siècle, sans qu'on puisse savoir 
exactement à quelle école particulière il appartenait^. 
Les falsifications dont on l'accuse ne peuvent être toutes 
de sa main. Quelque graves et nombreuses qu'elles 
aient été, et bien que condamnées ofiiciellement par l'E- 
glise, elles n'en ont pas moins exercé une grande in- 
Sluence sur elle, en préparant silencieusement le triom- 



* Ojto; t( (J-éva la-h v^, Osbç y; T;yz\QÇ. [Evang. Thomx., A,c. 7.) 

* ÂvasTp£!?é[Aîvoç cwjj.aT'.y.wç èv rSki^ 'Sx^'xçii-z. [Evang. Thomee., 
B, 1.) ■ ' 

' In actibus conscriiitis a Leucio. August. De Actis cum Felice Munich., 
II, 6. Photius, Bihliothecn. Codex , 114. Voir sur le grand nombre de ces 
actes apocryphes, Eusèbe, H. E., III, 25; Epiphane, Hxres., 61. Nous ci 
tons d'après Tischondorf, Acta apostol. apocrypha. 1851. 



ACTES D'ANDRÉ ET DE MATTHIEU. 199 

phe de plus d'une erreur et de plus d'une superstition. 
Les Actes apostoliques les plus notoirement acceptés ou 
modifiés par les hérésies gnos tiques et manichéennes sont 
les Actes d'André et de Matthieu^ le Martyre de Matthieu et 
les Actes de Thomas. Les premiers ne portent T empreinte 
d'aucun système particulier; ils rentrent plutôt dans la 
catégorie des légendes populaires qui ont contribué di- 
rectement à la formation de la tradition orale. Les Actes 
d'Andr et de Matthieu roulent sur la mission de ces deux 
apôtres parmi les anthropophages'. Le récit, qui est un 
tissu de fables grossières, se termine par la description 
du martyre d'André, tourmenté à la fois par les démons 
et les anthropophages qui finissent par le décapiter. Cha- 
que lambeau de sa chair devient un arbre verdoyant. La 
ville meurtrière est ensevelie sous les eaux, et ne doit 
son salut qu'à son prompt repentir. André ressuscite les 
morts et bâtit un temple sur cette terre inhospitalière. En 
fait de miracles étranges, il est raconté que les sphinx eux- 
mêmes entonnaient de leur bouche de pierre les louanges 
de Christ. Ce qu'il y a de plus grave dans cet écrit ridi- 
cule, et ce qui a dû faire sa fortune auprès des gnosti- 
ques, c'est ce qu'il raconte des transformations multi- 
ples de Jésus, qui apparaît tantôt sous la forme d'un 
patron de navire pour commander à André de rejoin- 
dre Matthieu, tantôt sous celle d'un petit enfant ^. Son 
incarnation est ainsi assimilée aux métamorphoses fan- 



* Les Actes d'André et de Matthieu remontent à la même époque que 
ceux d'André mentionnés par Eusèbe et Epiphane {loc. cit.). Les gnosti- 
quesel les Manichéens en ont fait usage. 

' Hv oiZT.ip àv6pu)7:ûç irpwpsûç. {Acta Andr. et Mutth., c. b.) 



200 LE MARTYRE DE MATTHIEU. 

tastiques de la m} thologie indienne, qui sont tout à fait 
à l'appui du docétisme. LeMartyre de MattJiieu nous pré- 
sente le même caractère , seulement plus accentué ' . 
Jésus-Christ apparaît à son apôtre comme un ange du 
paradis , et il lui tient un langage empreint d'une 
teinte gnostique très -prononcée, avec une Yoix douce 
comme la myrrhe de l'amour : « Je suis, lui dit-il, le 
paradis, le Paraclet, le représentant des yertus célestes, 
la force des hommes chastes, la couronne des vierges, 
le fondement de l'Eglise". » L'ascétisme transcendant 
est ainsi glorifié a\ec une affectation mystique. Mat- 
thieu vit de mortification ; il a jeûné pendant quarante 
jours avant de partir pour sa mission, qui est de planter 
l'arbre de vie dans la cité des anthropophages. Ceux-ci, 
dès qu'ils en ont mangé, se civilisent et couvrent leur 
nudité ; ils sont baptisés dans la source qui jaillit du pied 
de l'arbre sacré qu'une vigne enlace de ses rameaux. 
Evidemment, tout le récit avait une portée symbolique. 
Le martyre de Matthieu, victime de la colère du roi sau- 
vage, est raconté avec de grands détails. Le feu qui 
doit le dévorer se transforme en rosée pour l'apôtre, 
mais devient un dragon furieux pour dévorer ses enne- 
mis. L'apôtre finit par succomber; mais son corps et ses 
vêtements sont intacts , et il suffit aux malades de tou- 
cher son lit pour être guéris \ 

Les Actes de Thomas nous transportent dans cette 

1 Les Actes et le martyre de Matthieu sont la continuation des Actes 
d'André et de Matthieu. 

2 'H c6va;x'.; twv àvio cuva-rûv èvà), z ^TÉ^avcç TÔVTrxpOévwv. [Acta 
et Martyr. Mutth., 2.) 

s 'kàd[).viOi [jivcv -f,ç yjhTfZ, èswOïjsav. [Id., 23. J 



LES ACTES DE THOMAS. 201 

Inde mystérieuse vers laquelle la gnose se sentait attirée 
comme vers son berct au * . La prédication de l'apôtre Tho- 
mas y est bien inutile, car le christianisme qu'il proclame 
est digne des brahmanes et des disciples de Bouddha; 
c'est un fleuve qui remonte vers sa source. Thomas a reçu 
sa mission de Jésus-Christ; fidèle à son caractère, il ]'a 
d'abord déclinée par manque de foi; mais il est parti dé- 
guisé en ouvrier charpentier, après s'être laissé embau- 
cher par un serviteur du roi de la ville de Goundaphore, 
qui fait partout chercher des ouvriers pour lui bâtir un 
palais. Thomas, à peine débarqué sur le continent in- 
dien, entre avec son compagnon dans une ville eu fête. 
On est au moment de célébrer les noces de la fille du roi. 
Selon les pratiques de l'hospitalité orientale, tous les sur- 
venants sont conviés au festin. Thomas refuse de se prê- 
ter aux coutumes païennes du pays ; un serviteur le 
soufflette ; celui-ci est immédiatement dévoré par un lion, 
au bord de la fontaine où il est venu puiser de l'eau. Une 
joueuse de flûte, Juive d'origine, apparaît sur la fin du 
festin. Elle seule comprend l'hymne symbolique entonné 
par Thomas, à la louange de l'épouse. La jeune fiancée, 
aux yeux de l'apôtre, est la personnification de cet élé- 
ment féminin qui joue un si grand rôle dans les systèmes 
gnostiques, et qui se confond pour eux avec l'Esprit- 
Saint. Il célèbre sa beauté sur le ton d'un hiérophante, en 
en faisant le type des mystères du Plérônie. Il compare 
les déclivités de sa nuque aux degrés inférieurs de l'é- 
chelle des émanations. Ses deux mains figurent le chœur 

1 Leur antiquité n'est pas contestée. (Eusèbe, H. E., \\\, 25. Epiphane, 
Hœres., 61.) 



202 LES ACTES DE THOMAS. 

des Bons bienheureux. Le nombre des amis de l'épouse 
et de ceux de l'époux prend également une valeur sym- 
bolique, qui rappelle les Hebdomades et les Ogdoades de la 
gnose. Thomas voit dans leurs évolutions la ronde éter- 
nelle des Eons, quand ils boivent du vin mystique où 
se noient toute soif et toute faim, et quand ils célèbrent 
le père de la vérité et la mère de la sagesse '. 

Il ne faut pas chercher dans ce chant la précision d'un 
système, mais s'en tenir à la teinte générale qui est évi- 
demment gnostique. Thomas, sollicité par le roi de bé- 
nir les deux jeunes époux sur le seuil de leur chambre 
nuptiale, leur prêche l'ascétisme absolu dans des paro- 
les qui sont l'écho des préceptes bouddhiques ; il flétrit 
le mariage, qui n'enfante que pour la douleur, le vice 
ou la mort, et il persuade au jeune homme et à la jeune 
fille de se contenter d'une union toute spirituelle ". Le 
lendemain, les parents de l'épousée lui demandent le mo- 
tif de la joie qui brille sur son visage : « J'ai repoussé, ré- 
pond-elle , l'œuvre de la honte et de l'ignominie. » Le 
jeune homme rend grâce à Thomas de ce qu'il lui a ré- 
vélé le mystère de son être, et l'a rendu capable de 
redevenir ce qu'il était avant de descendre dans la ré- 
gion de la matière et du changement. Le roi fait recher- 
cher le magicien funeste qui a changé pour lui la fête 
des noces en un deuil amer ; mais l'apôtre a déjà 
quitté cette côte barbare. Il arrive bientôt à sa desti- 
liation , et pratique l'ascétisme le plus sévère, ne man- 

> Tbv zaxépa ty;; o:hrfiiiy.ç v.7.\ tïjv [j-r^-épa -rv]; -o^îa;. {Acta 
Thomse, p. 7.) 
ï 'Eàv ir.ixWcf^ff.e t^; puTcapaç y.o'.vwvîaç TaÛTr;;. (Id., 12.) 



TEINTE GNOSTIQUE ET ASCÉTIQUE. 203 

géant que du pain et du riz, et ne buvant que de l'eau. 
Chargé par le roi de Goundaphore de lui élever un 
palais, il reçoit de fortes sommes d'or et d'argent; mais 
il se hâte de les distribuer aux pauvres. Quand le roi 
vient pour visiter la construction nouvelle, il ne trouve 
que le sol nu : « J'ai bâti ton palais dans le ciel, » lui 
dit Thomas ' . Ce palais de la charité ne remplace pas 
pour le prince les portiques de marbre et d'or qu'il vou- 
lait habiter; il fait retenir l'apôtre en prison jusqu'à ce 
qu'il apprenne que ce palais de l'a'imône existe vérita- 
blement. L'âme de son frère lui apparaît pour lui de- 
mander une place dans la maison céleste où les anges 
l'avaient transporté aussitôt après sa mort. Le roi com- 
prend alors que l'apôtre lui a donné une demeure bien 
préférable à celle qu'il désirait ". Il n'était pas pos- 
sible de comprendre le salut d'une façon plus exté- 
rieure, puisqu'il était rattaché à l'aumône même in- 
volontaire. C'est au nom des mêmes principes que les 
dotations pieuses ont été prodiguées par des prin- 
ces tout chargés de crimes. Il leur était commode de 
se bâtir une maison au ciel avec le fruit de leurs ra- 
pines. Au reste, il n'y a pas trace, dans tous les dis- 
cours de Thomas, de la doctrine de la rédemption. Tout 
en revient à la connaissance des grands mystères et à 
la pratique de l'ascétisme. Une importance exagérée est 
attribuée au baptême et à l'onction d'huile. La for- 
mule baptismale est modifiée dans un sens gnostique. 
« Vienne sur toi, dit l'apôtre au néophjte, le uom de 

> Ada Thomx.,'iO,n. 
î Id., 23-25. 



204 TEINTE GNOSTIQUE ET ASCÉTIQUE. 

Christ, qui est au dessus de tout autre nom; viennent 
sur toi la vertu du Très-Haut et la miséricorde parfaite ; 
viennent le charisme sublime et la mère miséricordieuse; 
vienne l'économie du mâle; vienne la révélation des 
mystères cachés ; vienne la mère des sept demeures qui 
te donne le repos de la huitième ' . » Nous retrouvons ici 
les couples ou syzijgies de l'émanation, THebdomade et 
rOgdoade, enfin tout Tidiome tourmenté et bizarre de 
la guose. Le^ Actes de Thomas enrichissent la mythologie 
chrétienne d'un nombre considérable de prodiges fan- 
tastiques accomplis par l'apôtre ; il semble vouloir riva- 
liser avec les magiciens de l'Inde. Il entremêle les ré- 
surrections qu'il opère de prédications ascétiques qui se 
terminent par la célébration du baptême, selon les rites 
de l'hérésie. La sainte cène revêt la même couleur. L'in- 
sistance sur l'élément matériel est très-significative. Le 
pain eucharistique est façonné en forme de croix-. L'eau 
baptismale est imprégnée d'une vertu divine que lui con- 
fère une action purificatrice : «Viens, dit l'apôtre, viens, 
force salutaire, et réside dans ces eaux, et que le cha- 
risme de l'Esprit-Saint soit ainsi réalisé en elles ^. » L'Es- 
prit-Saint est toujours assimilé à l'élément féminin; c'est 
la colombe mystique qui procure le repos à l'âme par la 
révélation des grands mystères. Le séjour des morts est 
dépeint par un jeune ressuscité sous les plus sombres 

i 'EX6£ Y] \).T{:r^^ T^ sucnrXav^voç • eXOs f^ oh.ovo]}J.'X toû appsvoç • 
èXOi 'q Ta [rj^r/jp'.a àTTcy.aAÙTUTOUîa iol àzé/.puoa. {Acta Thomx, 27.) 

2 \<.v/i^y.z,t Tw à'pTO) Tov c-aupov. {Id., 47.) 

3 'H o\j\i.x\v.q. TT/Ç ctorr^pîa; èXÔs y.ai c-/.-/;vw(jcv èv tsT; joas'. tcj- 
TOtç, Tva To y^ipici^a toD aY'-cu 7r';s6[AaTOç xeXei'wç èv aixoTç t£- 
Xetwôfj. [Id., 49.) 



APOCALYPSES APOCRYPHES. 205 

couleurs. Le récit de la mort de l'apôtre est traité dans 
cette manière symbolique qui avait tant de faveur auprès 
du gnosticisme. Les quatre soldats qui le conduisent au 
supplice sont assimilés aux quatre éléments'. La pous- 
sière oîi son corps a été déposé opère de grands prodi- 
ges^. Ce curieux écrit nous montre l'hérésie gnos- 
tique sortant des nuages de la métaphysique, et essayant 
de prendre une forme sensible et attrayante pour les 
imaginations malades. 

L'hérésie ne s'était pas fait faute d'inventer des apo- 
calypses qu'elle mettait sous le nom d'Adam ^, d'Abra- 
ham et d'Elie. Elle supposait aussi des écrits prophéti- 
ques de Zoroastre "*. Les noms seuls de ces apocalypses 
ont surnagé. II est aussi fait mention d'une Apocalypse 
de Cerinthe^. Citons enfin une espèce d'apocalypse à 
moitié judaïque, à moitié gnostique intitulée : Le Ra- 
vissement (TEsaïe ®, et composée de plusieurs parties 
dont les dates diffèrent. Le fragment le plus ancien 



1 Cotisummatio Thomse, 6. 

2 Id., 11. 

3 Epiphane, Hxres., m, 8, 6; 39, 5,7. 

* Porphyre, Vita Plotini, 16. - ^ Eusèbe, H. E., III, 28. 

" Le titre de ce curieux apocryphe est: Ava6aTr/.cv opastç HcaiO'j. 
Il se compose de deux parties distinctes dont la première (c. 1 à 5) est la 
moins ancienne; car l'état de l'Eglise qui y est indiqué n'est admissible 
qu'après Nicée. Elle comprend le récit de l'apparition d'Esaïe à la cour 
d'Ezéchias pour annoncer l'impiété de Manassé, puis celui de la persécu- 
tion dont il est l'objet et son martyre. Ce fragment a probablement pour 
canevas un apocryphe juif. La seconde partie, dont une traduction latine 
a été retrouvée à Venise par le cardinal Mai, raconte le ravissement 
d'Esaïe au ciel. Elle a une empreinte gnostique évidente. Epiphane y fait 
allusion [Hxres., 40, 2). Voir aussi Origène [Homil. I, in Esaiam, 5). Ce 
second fragment remonte au troisième siècle. L'ouvrage entier retrouvé 
on éthiopien a été publié et traduit en anglais par Laurence (1829). Voir 
Lucke, Offenbar. des loliann, I, p. 274 et suiv. 



20b APOCALYPSES APOCRYPHES. 

roule sur la vision dont le prophète a été honoré en 
présence du roi Ezéchias. La gloire du ciel lui est sou- 
dain révélée, il tombe muet et accablé devant les splen- 
deurs de l'invisible. Il parcourt les sept cieux qui sont 
au-dessus de la terre. Sauf le premier qui est l'Adès et 
le dernier qui est le séjour du Très -Haut, ils offrent le 
même spectacle. Au centre est placé un trône où siège 
un archange et des deux côtés les anges se partagent 
en couples dans lesquels il est facile de reconnaître les 
syz} gies valentiniennes. Dans le septième ciel, Dieu ré- 
side avec son Fils bien-aimé et l'Esprit saint. Il donne 
l'ordre à son Fils de traverser tous les cieux en revê- 
tant dans chacun la forme de l'ange qui y demeure. Il 
doit enfin apparaître sur la terre sous la forme d'un 
homme né de la vierge Marie, y accomplir de grands mi- 
racles, être rejeté et crucifié par les Juifs, puis remonter 
au septième ciel pour s'asseoir à la droite du Père. Evi- 
demment cette vision est fortement empreinte de docé- 
tisme ; le Christ ne revêt pas plus réellement l'humanité 
qu'il n'a été vraiment un ange dans ses métamorphoses 
successives. La vision d'Esaïe est précédée dans le 
livre éthiopien qui nous a conservé ces fragments par 
un récit de ce qui s'est passé à la cour d'Ezéchias lors- 
que le prophète a annoncé au roi la chute honteuse de 
son fils Manassé. Le pieux monarque n'a été empêché 
d'immoler son successeur que surles sollicitations d'Esaïe. 
Cependant Manassé a voué à celui-ci une haine mor- 
telle, et sur l'instigation du démon auquel il obéit, il le 
fait saisir sur la montagne de Bethléhem, et commande 
qu'on le mette à mort, pour le punir des prédictions 



LES APOCRYPHES NON POSITIVEMENT HÉRÉTIQUES. 207 

sinistres qu'il a faites à son père sur l'avenir du 
monde et sur lui-même. Les visions du prophète renfer- 
ment toute une apocalypse qui retrace le ministère, la 
mort, la résurrection, l'ascension glorieuse de Jésus- 
Christ désigné sous le nom du bien-aimé. Les triomphes 
de l'apostolat sont longuement décrits, ils doivent être 
suivis d'une période de décadence pour l'Eglise, le 
Saint-Esprit se retirera, on ne croira plus aux oracles 
sacrés. Le démon descendra du firmament dans la per- 
sonne de Néron qui recevra l'adoration de la terre comme 
l'antéchrist, jusqu'à ce que le bien aimé descen le du 
septième ciel et brise l'empire d' Satan. Le règne des 
justes et le jugement dernier sont la conclusion de cette 
vision qui appartient évidemment au quatrième siècle 
et dépasse notre période. 

§ 2. — Les apocnjphes non positivement hérétiques 

Donnons une rapide nomenclature des écrits apo- 
cryphes qui flotteat entre l'hérésie et l'orthodoxie. 

Nous avons tout d'abord un écrit fort curieux inti 
tulé le Testament des douze patriarches^ qui malgré son 
empreinte judéo-chrétienne ne présente aucun des ca- 
ractères de l'hérésie '. Les fils de Jacob nous sont 
montrés sur son lit de mort à l'heure propliétique où 
l'avenir se dévoile aux regards du patriarche expi- 
rant. Chacun d'eux adresse à son tour le suprême adieu 

1 Le Testament des douze patriarches se trouve dans le Spicilegiurn de 
Grabe^tome 1, p. 145 et suiv. Il remonte an second siècle. Origène le cite 
à plusieurs reprises [Commeyit. in Genesin, ad cap. I, v. 14. Eflition Huet, 
tome II, p. 15). 



208 LE TESTAMENT DES DOUZE PATRIARCHES. 

à ses enfants. Tous ces discours se ressemblent et pas- 
sent de l'exhortation morale à la prophétie; celle-ci porte 
toujours sur le glorieux descendant de la race sainte 
auquel le monde devra son salut. Sa divinité, son unité 
avec Dieu sont formulées avec une netteté parfaite. Il 
est salué comme la postérité de Juda et de Lévi, l'hé- 
ritier tout ensemble de la royauté et du sacerdoce. 
« Dieu, est-il dit, suscitera le prêtre dans la tribu de 
Lévi, le roi dans celle de Juda, il sera à la fois Dieu et 
homme , son sacerdoce s'exercera sur toutes les nations 
et sera un sacerdoce nouveau '. » La notion de la ré- 
demption est encore fort vague dans cet écrit, qui se 
borne à déclarer que les impies s'arrêteront dans leur 
impiété lorsque les justes se reposeront dans le Christ^. 
Il ne nous offre aucune des extravagances de la littéra- 
ture apocryphe, tout en étant revêtu d'une teinte ascé- 
tique. Il )ie se borne pas à condamner l'incontinence, il 
va jusqu'à recommander qu'on se garde de toute femme'. 
Il est assez curieux de trouver dans le Testament des 
douze patriarches l'idée théocratique du moyen âge formu- 
lée dans les termes mêmes employés par les Grégoire VII 
et les Innocent III. « Le Seigneur, dit Juda, m'a donné la 
royauté et à Lévi le sacerdoce, et il a soumis la royauté 
au sacerdoce. Il m'a donné les choses de la terre et à lui 
les choses du ciel. Comme le ciel surpasse la terre, le sa- 
cerdoce divin surpasse la royauté \ » Le Testament des 

^ Uz':'r,zv. h^i'.v.T) véav. (Grabe, p. 164.) 

* 01 àvo[ji,c'. y.aira'jca'jcouaw stç y.ay.a. 01 lï y.-/,v.y. y.j.-.rr.xj'zyjz'.'t 
h) aÙTÔ. (Grabe, p. 172.) 

3 <ï>jAaçx'. Ta; a'!s6-/;7£'.; hîb tÂtc^ç, Or^Aeia;. (Grabe, p. 151.) 

* Grabe, p. 186. 



LE PROTÉVANGILE DE JACQUES. 209 

douze patriarches annonce la destruction du judaïsme, 
puis à la fin des temps le retour triomphant du Ciirist, 
la résurrection universelle, la condamnation des mé- 
chants et le règne des saints , c'est-à-dire de ceux qui 
ont été pauvres et affligés dans la vie présente \ Bien 
qu'il s'inspire du livre d'Hénoc. auquel il emprunte de 
nombreuses citations , il s'est préservé des excès du 
matérialisme millénaire. 

Les deux plus anciens récits de l'histoire évangélique 
appartenant à la catégorie des apocryphes non entachés 
d'hérésie, sont le Protévangile de Jacques - et les Actes 
de Pilate. Ce dernier écrit est composé de deux parties 
distinctes : l'une concerne les scènes du prétoire, 
l'autre décrit la descente de Jésus aux enfers. Ces deux 
parties ne sont pas de la même date, la première est 
antérieure à la seconde, quoique l'une et l'autre appar- 
tiennent à la plus haute antiquité chrétienne. Elles ont 
été réunies plus tard sous le nom d'Evangile de JSico- 
dème ^. Le Protévangile de Jacques rapporte les cir- 
constances qui ont précédé la naissance de Marie , mère 
de Christ. Le récit est un pastiche de la naissance de 

J Grabe, p. 188. 

* Justin Martyr fait allusion au Protévangile de Jacques {Dial. cum 
Tryph., c. 78); il y a pris du moins l'incident de la naissance de Jésus- 
Christ dans une caverne. Origène (/?iil/a<</<. tome X^ 11, vol. IIIj p. 462), 
nomme positivement cet apocryphe. 

3 Les Acta Pilali sont antérieurs au Descensus ad inferos. Les deux 
écrits sont toujours séparés dans les anciens manuscrits. Les mêmes 
faits y sont rapportés différemment. Ainsi les paroles du brigand sur la 
croix ne sont plus les mêmes dans l'un et l'autre écrit (Tischendorf, Pro- 
legomena, page LVl). Le nom de Nicodème donné à la réunion des deux 
écrits date du moyen âge. Nous avons deux éditions des Acta Pilati. La 
première est la plus ancienne. Justin Martyr la cite directement [ApoL, 
\, 35; I, 48. Voir aussi Tertullien, Ayol., 21.) 



SHO LE PROTÉVANGILE DE JACQUES. 

Jean-Baptiste. Joachim et Anne, deux pieux Israélites 
avancés en âge, obtiennent d'une faveur spéciale de 
Dieu la fécondité de leur mariage dans leur blanche 
vieillesse * . Ce miracle fait pressentir les hautes desti- 
nées qui attendent l'enfant qui n'est autre que Marie. 
Elle grandit comme un lis à l'ombre de l'autel, au mi- 
lieu de jeunes compagnes pures comme elle. Elle est la 
favorite des prêtres qui surveillent son éducation jus- 
qu'au jour de son mariage. Pour savoir à qui elle sera 
confiée, le souverain sacrificateur convie un certain nom- 
bre de pieux Israélites. Une blanche colombe s'élance 
delà baguette du vieux charpentier Joseph, qui se trouve 
désigné par le signe miraculeux comme le chaste gar- 
dien de la jeune vierge ^. L'annonciatiou a lieu comme 
dans l'Evangile. Les circonstances de la naissance du 
Christ sont empruntées à saint Luc, avec cette différence 
que Marie met au monde le divin enfant dans une ca- 
verne et non dans une étable. Le récit n'a pas d'autre 
but que de mettre en pleine lumière la virginité et la 
dignité de Marie. Nous avons là un premier essai de la 
tirer de l'ombre discrète dont elle est enveloppée 
dans nos Evangiles canoniques, avec cette teinte d'ascé- 
tisme qui est partout répandue sur les légendes 
sacrées. 

Les Evangiles apocryphes de l'âge suivant, comme 
le Pseudo - Matthieu, Y Evangile copte du charpentier 
Joseph f V Evangile arabe de l'enfance de Marie, et enfin 
celui sur la nativité, ont enrichi ce premier fond; ils 

1 Protevang. Jacobi,c. 6. 

2 Id., c. 9. 



LES ACTES DE PILATE. - L'EVANGILE DE NICODEME. 211 

agrandissent de plus en plus le rôle de la mère de 
Jésus. Nous ne les mentionnons que pour montrer où 
aboutissait la voie où s'engageait la légende chré- 
tienne, dès sa première formation dans le Protévanyile 
de Jacques. 

Les Actes de Pilate ne révèlent aucune tendance bien 
particulière. Les auteurs anonymes cherchent à mettre 
l'apologie de Jésus dans la bouche des Juifs, ses contem- 
porains. Un grand développement est donné à l'instruc- 
tion de son procès parle proconsul romain. Les malades 
guéris par le Christ comparaissent à la barre du tribu- 
nal et viennent tour à tour déposer en sa faveur en ra- 
contant ce qu'il a fait pour eux. Sa résurrection est 
ensuite établie par le témoignage des soldats préposés 
à la garde du sépulcre et par celui de Joseph d'Arima- 
thée, qui l'a vu apparaître dans la prison où lés Juifs 
l'avaient jeté et d'où il est miraculeusement sorti. Ce 
cadre est rempli d'une manière assez ingénieuse. Il se- 
rait possible que quelques incidents véritables du procès 
de Jésus eussent été conservés par la tradition, mais on 
ne saurait les discerner avec quelque certitude. ]Vi- 
codème joue dans toutes ces scènes le rôle de juge 
impartial que lui assigne le quatrième Evangile. La se- 
conde partie de ce curieux écrit est consacrée aux évé- 
nements accomplis dans le séjour des morts , quand 
Jésus-Christ y est descendu. Ce récit est attribué aux 
deux fils du vieillard Siméou, qui sont sortis du sépul- 
cre à la suite du divin Ressuscité. Tandis que l'enfer et 
son roi ont été confondus et écrasés par le Rédempteur, 
les saints de l'ancienne alliance l'ont accueilli avec ra- 



2<2 LES ACIES DE PIERfiE ET DE PAUL. 

vissement; chacun d'eux depuis Adam jusqu'à Jean- 
llaptiste Ta reconnu comme l'objet de sa longue attente; 
les grands prophètes redisent en sa présence leurs plus 
célèbres oracles, pour déclarer qu'ils n'ont plus rien à 
attendre. Toutes ces scènes du monde invisible sont re- 
tracées avec une poésie grandiose où circule un souffle 
dantesque. L'écrit se termine par une confrontation ju- 
ridique faite par Pilate entre les écrits sacrés de l'An- 
cien Testament et les événements qui viennent de se 
passer à Jérusalem. C'est de J'apologie notariée; la 
question chrétienne est débattue à la façon d'un procès 
ordinaire. 

Les légendes sur les apôtres n'ont pas obtenu moins 
de crédit dans l'Eglise que celles sur la vie de Jésus. 
Les Actes de Pierre et de Paul doivent avoir été composés 
peu après les Clémentines., car le but de l'écrit est de 
mettre en pleine lumière l'accord profond entre les deux 
apôtres et de les montrer également opposés à Simon le 
magicien. Ainsi se trouvaient écartées les inventions 
perfides qui avaient identifié saint Paul à Simon pour 
sacrifier l'un et l'autre à Pierre au profit du judéo- 
christianisme essénien^ Pierre a précédé Paul à Rome. 
Celui-ci est en vovage pour se rendre dans la capitale 
de l'empire. Il y arrive malgré la défense de- Néron, 
provoquée par les menées des Juifs qui ont trouvé un 
auxiliaire dans Simon le magicien. Le père de l'hérésie 
prétend confondre les disciples de Jésus-Christ par ses 
sortilèges et démontrer qu'il est le vrai fils de Dieu, l'in- 

» Le? Ada Pétri et PauH sont cités dans Eusèbe^ H. E., III, 3. 



k 



LES ACTES DE PAUL ET DE THÉCLA. 213 

carnation de la vérité. Une scène de grand apparat est 
préparée. Le magicien a fait dresser un bûcher du haut 
duquel il promet de s'enlever dans les bras des anges. 
L'empereur, qui prêche dévotement l'amour fraternel 
aux apôtres et à Simon, préside à la cérémonie. Elle se 
termine à la confusion de l'imposteur qui , avec l'aide 
des démons, commence bien à s'élever dans les airs 
mais pour être bientôt précipité à terre sur l'injonction 
de Pierre. La vérité religieuse est ainsi rendue dépen- 
dante d'un vain prodige. Tout en revient au merveilleux ; 
celui qui peut faire un coup d'éclat a raison de ses ad- 
versaires. Les Actes de Pierre et de Paul désigaent^ierre 
comme le premier des apôtres *. Le pain eucharistique 
y apparaît revêtu d'une vertu magique, car il suffit de 
le présenter aux chiens furieux lancés par Simon contre 
Pierre pour qu'ils soient arrêtés sur place -. L'écrit se 
termine par le martyre de Paul et de Pierre. On y 
trouve sous sa première forme la belle légende du quo 
vadis, que nous avons déjà rapportée. 

Les Actes de Paul et de Thécla remontent au second 
siècle ^ C'est le roman de l'ascétisme. L'Apôtre, dans le 
cours de ses voyages missionnaires, est arrivé a Iconie, 
accompagné de Démas, qui déjà joue le rôle de traître. 
Son apparence est minutieusement décrite. Il est petit 
de taille, chauve, voûté ; la tristesse est répandue sur 



» A§£>v(pè Déxpou TOU TipwTOU Twv àTîOiTcXwv. [Acta Pet, i et Puuli, 
C. 5.) 

2 Ada Pétri et Pauli, c. 48. 

3 Les Acta Pauli et Theclx sont cités par TertuUien [De baptismn, 17). 
Voir saint Jérôme, De script, eccles., c. 7. 



214 LES ACTES DE THÉCLA. 

ses traits, qui sont pourtant empreints d'une angélique 
douceur'. Comme Thomas dans Tlnde, il prêche l'as- 
cétisme. « Heureux, dit-il, ceux qui ont conservé leur 
corps intact. » Son Evangile s'appelle l'Evangile de la 
virginité ^. Il gagne entièrement à son avis la fille de 
ses hôtes nommée Thécla. Traîné devant les magistrats 
par le père de la jeune chrétienne, il développe sa 
doctrine et fait une part bien plus large à l'ascétisme 
qu'à la rédemption dans l'œuvre de Jésus-Christ. Obligé 
de se dérober à la condamnation par une fuite hâtive, il 
est bientôt rejoint dans sa retraite par Thécla qui le pour- 
suit « comme un agneau poursuit son berger^. » La jeune 
fille est elle-même menée devant les juges. Condamnée 
à être brûlée elle est respectée par les flammes; Paul 
consent à lui conférer le baptême. Menacée à Antioche 
par les autorités païennes, elle trouve un abri chez une 
femme de la ville. Celle-ci a vu en songe l'âme de sa 
fille lui apparaître pour lui demander de protéger la 
vierge chrétienne , qui doit par ses prières l'introduire 
dans le cieP. .Ainsi, d'après ce récit légendaire l'in- 
tercession des saints ouvre les portes du paradis. Thé- 
cla traverse encore des aventures non moins merveil- 
leuses. Les bêtes féroces auxquelles elle a été livrée 
viennent lécher ses pieds dans le cirque; et à Séleu- 
cie où elle vit en anachorète, un rocher s'ouvre pour 



' Acta Pauli et Ttieclœ, c. 2. 

* May.âp'.c. cl àY'^Yjv Tr,v sâpy.a T^p-ri^av-eç. {Id., c. 5.) Tcv rf;; 
^îïpOsviaç Xévov. {Id.,1.) 

' Qq à;j,vb; èv lpr,[Ji.a) tcv 7:c'.[J.Éva. [M., 21.) 

* Iva eu^r^-ra'. -rspl èjACu y.(i'. [AeiaTcBôi ûc, tcv twv 5ty.at(i)v tcttov. 
(Id., 28.) 



LES ACTES D'ANDRE. 215 

la dérober aux attaques brutales de païens dissolus. 
Thécla est la glorification anticipée de la virginité mo- 
nacale. 

Les Actes d'André ont été très en faveur chez les hé- 
rétiques *. Cependant, pas plus que les précédents, ils 
n'ont été composés par eux. Ils racontent les missions 
de l'apôtre André dans le proconsulat d'Achaïe et sa 
comparution devant le tribunal païen. Le christianisme 
est présenté par lui d'une façon toute matérielle. Il se 
contente d'opposer le gibet du Calvaire à l'arbre de la 
connaissance du bien et du mal , et il est ainsi amené à 
s'exprimer sur la croix dans des termes tout à fait su- 
perstitieux ^. Quand l'apôtre est lui-même crucifié, il 
s'adresse à l'instrument de son supplice dans un langage 
extatique : « Jeté salue, ô croix, dit-il, toi que le corps de 
Christ a consacrée et que ses membres ont ornée comme 
des joyaux précieux. Je viens à toi sans crainte, afin 
que tu me reçoives avec joie, moi le disciple du cruci- 
fié, ô croix miséricordieuse, toi à qui les membres du 
Seigneur ont conféré la beauté, toi que j'ai désirée et 
recherchée ardemment, reçois-moi du milieu deshommes 
et donne-moi à mon maître, afin que grâce à toi celui qui 
m'a purifié me reçoive '. » Le sacrement de la cène est 
aussi présenté de manière à favoriser toutes les super- 
stitions ultérieures. « Tous les jours, dit André, j'offre 
un sacrifice, mais ce n'est plus avec la fumée de l'en- 
cens et le sang des taureaux immolés ou des boucs ; non, 
j'offre chaque jour l'agneau sans tache sur l'autel de la 

» Eusèbe, H. E., 111, 25. Epiphane, Hxres, 47, 1. 
' Acta Andrese, c. 5. — ^ /^^ ^ jq. 



2i6 LES ACTES DE SAINT JEAN. 

croix. Son corps est vraiment mangé et son sang vrai- 
ment bu par son peuple * . » André meurt comme Etienne, 
dans un saint ravissement. Ses cendres sont précieuse- 
ment recueillies, tandis que le proconsul qui l'a con- 
damné est précipité du haut d'un rocher. 

Les Actes de saint Jean remontent probablement à la 
même date que les Actes d'André^. Ils mettent en scène 
l'empereur Domitien , qui, sur les dénonciations des 
Juifs , déchaîne la persécution contre les chrétiens. 
Ayant appris que Jean annonce la fin de l'empire romain 
et l'avénement d'un nouveau règne, il le fait recher- 
cher à Ephèse. Il n'obtient de lui que le renouvellement 
de ses prophéties sur la venue du Seigneur. Pour accré- 
diter ses oracles, l'apôtre boit un poison mortel sans res- 
sentir aucun mal ; le même breuvage tue, sous les yeux de 
l'empereur, un malheureux assistant que Jean se hâte, 
d'ailleurs , de ressusciter. Jean est relégué a Pathmos, 
d'où il retourne à Ephèse pour remettre, avant de mou- 
rir, l'Eglise à Polycarpe. La divinité du Christ occupe 
une grande place dans ses derniers discours. L'ascé- 
tisme y est aussi glorifié. L'apôtre expirant se couche 
dans son tombeau, d'où jaillit une source d'eau vive, 
fidèle image du rajeunissement éternel de son enseigne- 
ment*. Citons enfin les Actes de Thaddée, fortement em- 



1 "A[j,w[xsv à[xvcv 7.a6' k'/Aavr,'/ rjixspav èv tw OuGtaaTYjpta) tou 

CTaupou tepcupvûv, àXr,6wç tc (;ô[/.a aÙToy zapà tou Xacu ptêpwa- 
Xêiat y.al to ai\).x aÙTOu o[J.oiwç ztvîTat. (Acta Andrese, c. 6.) 

2 Eusèbe, H. E.,m, 25. Epiphane, H aères., 47, 1. 

3 Acta Johann., c. 22. Les autres Actes apocryphes publiés par Tischen- 
dorf ne ren.ontent pas à notre période. Ni les Actes de Barnabas, ni les 
Actes de PhiUppe ne sont mentionnés par Eusèbe. Les Actes de Barthé- 



LES ÉPITRES ET LES APOCALYPSES APOCRYPHES, 247 

preints d'une teinte judaïque. Ils contiennent la lettre 
par laquelle Abgar, roi d'Edesse, demande à Jésus de le 
guérir d'une grave maladie. Eusèbe a recueilli dans son 
histoire une lettre semblable avec la prétendue réponse 
de Jésus-Christ '. La tradition qui fait le fond des Actes 
de Thaddée, est donc très-ancienne, et dénote chez les 
chrétiens le désir d'avoir un document écrit de la main 
de Jésus. Le récit légendaire de la guérison d' Abgar, 
par le mojen de l'image du Christ, empreinte sur le 
linge avec lequel il a essuyé sa sueur, appartient à une 
époque bien postérieure. Les prétendues missions de 
Thaddée à Edesse et en Mésopotamie, comme aussi la fa- 
ble d'une première apparition de Jésus-Christ à sa mère, 
qui aurait précédé toutes les autres, sont des inven- 
tions d'une date encore moins ancienne. 

Plusieurs épîtres apocryphes ont été mises en circu- 
lation dans le cours du second siècle, entre autres une 
épître aux Laodicéens, une correspondance entre saint 
Paul et Sénèque ; mais elles ne paraissent avoir offert 
aucune particularité dogmatique. On vient de publier 
récemment les apocalypses apocryphes -. Deux d'entre 
elles remontent à l'antiquité chrétienne, sans qu'il soit 
possible de préciser leur date. V Apocahjpse de Moïse est 
un récit mythique de la maladie et de la mort d'Adam 
et d'Eve, appelés les protoplastes^ .Cet écrit a de l'irapor- 



lemi sont également d'une date postérieure. Le côté mythique et théâtral 
s'accentue toujours davantage. 

» Eusèbe, H E., \, 13. 

* Tischendorf a publié un recueil des apocalypses apocryphes sous ce 
titre: Apocalypses apocryphse. Lipsiœ, 1866. 

' V Apocalypse de Moïse n'est probablement qu'un fragment d'un ou- 



218 LAPOCALYPSE DE MOÏSE. 

tance en tant qu'il relève très-haut la dignité et la gran- 
deur de l'homme primitif fait à la ressemblance de 
Dieu. Adam apparaît comme le roi de la création, roi 
déchu sans doute , mais bien grand encore dans sa dé- 
chéance , et destiné au relèvement. Une poésie sublime 
est répandue sur tout le récit. Le caractère d'Eve 
en ressort comme l'idéal de la femme. Quand Adam 
est atteint du mal qui va l'emporter, Eve s'écrie : « 
mon seigneur Adam, donne-moi la moitié de ta mala- 
die, et je la porterai avec toi, car c'est à cause de moi 
que tu es ainsi frappé! C'est moi qui t'ai amené ces dou- 
leurs et ces peines '. » Au moment de la mort du pre- 
mier homme, Eve lui dit : « Pourquoi meurs-tu, tandis 
que je vis^? — Ne t'inquiète pas, répondit Adam, tu me 
suivras bientôt; nous mourrons le même jour. » Ne 
dirait-on pas l'Eve et l'Adam de 3Iilton suivant le 
chemin de l'exil les yeux en pleurs et les mains enla- 
cées? Eve raconte à ses enfants de quelle manière elle a 
succombé dans la grande épreuve. Elle termine son ré- 
cit par un trait admirable, qui résume tout ce que le 
cœur humain renferme d'aspirations élevées, de regrets 
et de poésie : sur le seuil de l'Eden, au moment de quit- 
ter ce séjour de gloire et de pureté, Adam s'adresse aux 
séraphins et leur dit : « Laissez-moi emporter le parfum 

vrage plus considérable. Ce fragment paraît remonter au deuxième siècle, 
car il contient la légende deSeth allant chercher au paradis l'huile de con- 
solation pour son père mourant. Or il est fait allusion à cette légende 
dans la partie de l'Evangile de Nicodème qui s'appelle Descensus ad in- 
féras. Il semble que nous ayons dans V Apocalypse de Moïse le premier 
fond de cette légende. 

* A6? p.ot To Yj[Aiau zr^c voaou cou. [Apec. Moysis, c. 9.) 

• Atà tI ai> àT:o6vy;7y.e',ç xàvà) !^u>; (/cf., c. 31.) 



L'APOCALYPSE D'ADAM. 219 

du paradis*. » Dieu le permet, et il reçoit ce pur arôme 
de l'Eden, qui sera l'encens de ses sacrifices et repré- 
sentera tout le côté idéal et céleste de sa vie. L'épisode 
principal de V Apocalypse de Moïse est la mission don- 
née par Adam à son fils Setli d'aller chercher l'huile de 
consolation, qui coule de l'arbre de vie dans le paradis. 
Cette faveur lui est refusée, parce qu'il doit mourir; 
mais à peine a-t-il expiré que son âme est enlevée par 
les anges, et son corps est porté dans l'Eden pour y at- 
tendre le jour de la résurrection. La mort de celui qui 
était créé pour la vie éternelle et ne devait pas mourir, 
produit un saisissement immense dans l'univers. La 
terre se refuse à porter le corps de son roi ; le soleil et 
la terre se couvrent d'un voile, et mènent deuil sur lui 
jusqu'à ce qu'il ait été emporté dans le glorieux sépul- 
cre qui lui est réservé, ainsi qu'à la première femme ^. 
L'Apocalypse de Moïse renferme l'une des plus belles lé- 
gendes de l'antiquité chrétienne. Nous rangeons dans la 
même catégorie un écrit fort curieux, composé de plu- 
sieurs fragments, intitulé V Apocalypse d'Adam ^ ou Tes- 
tament de notre père Adam. Le premier fragment, où l'on 
retrouve une teinte persane , nous représente l'adora- 
tion des êtres aux diverses heures de la nuit. La pre- 
mière heure est l'heure de l'adoration des démons qui 



' Aéojxat u[jl{ov , âç£Té [AS àpat eùcoSiaç ex toû ■TrapaSstaou. 
[Apoc. Moysis, c. 29.) 

« M., c. 35. 

» On trouve dans le Journal asiatique, 5" série, vol. II, p. 427 et suiv., 
une traduction de V Apocalypse d'Adam par M. Renan. Elle a été faite 
d'après les manuscrits syriaques du Vatican et de Paris. Cet écrit est 
identique au fragment intitulé : Pœnitentise Ad ae, condamné par le décret 
de Gélase. 



220 L'APOCALYPSE D'ADAM. 

cessent de faire le mal; la deuxième est réservée aux 
poissons et aux reptiles ; la troisième aux abîmes infé- 
rieurs, la quatrième aux séraphins. « Avant mon péché, 
dit Adam, j'entendais le bruit de leurs ailes dans le j)a- 
radis. » A cinq heures, c'est le tour de la mer. « On en- 
tend les grandes vagues élevant leur voix pour bénir 
Dieu. » A six heures a lieu l'assemblée des nuées ; c'est 
un moment de terreur religieuse. A sept heures, toutes 
les puissances de la terre se reposent. Si à ce moment 
on prend de l'eau, et qu'on y mette l'huile sainte, on 
guérit à coup sûr les malades en les oignant de ce mé- 
lange. A huit heures, la terre qui reçoit la rosée du ciel, 
et voit l'herbe croître sur son sein, éclate en louanges. 
Enfin, nous avons l'adoration des hommes. Les portes 
du ciel s'ouvrent pour laisser passer leurs prières; cel- 
les-ci se prosternent et obtiennent tout ce qu'elles de- 
mandent. Quand le soleil se lève, la terre frémit d'une 
joie sublime, tous les êtres se recueillent dans le silence, 
jusqu'à ce que l'encens de l'adoration soit monté vers le 
ciel; alors les puissances se séparent. L'ordre de priè- 
res des heures du jour ressemble à celui des heures de la 
nuit. Citons ces mots remarquables : « Le Saint-Esprit 
descend et plane sur les eaux et les sources. Si l'Esprit 
du Seigneur ne descendait pas, et ne planait pas ainsi 
sur les eaux et les sources, le genre humain serait perdu, 
et les démons feraient périr d'un regard ceux qu'ils vou- 
draient. » On voit combien la notion matérielle du sa- 
crement se développait déjà dans les fonds obscurs où 
s'élaborent les légendes. 

Un troisième fragment rapporte la prédiction du 



LA MORT DE MARIE. 221 

Christ à Adam, après la chute. C'est le patriarche qui la 
redit à son fils Seth. Nous y trouvons cette belle parole: 
« Ne crains rien ; tu as voulu être Dieu, je te ferai Dieu. 
T'ayant créé à mon image, je ne permettrai pas que tu 
restes dans le Shehol. Après trois jours passés dans le 
tombeau, je reprendrai le corps que j'ai prisa ta race, 
puis, montant au ciel, je t'y ferai asseoir à la droite de 
ma divinité. » Le testament se termine par cette décla- 
ration de Seth : « Moi, Seth, j'ai écrit ce testament après 
la mort de mon père Adam; nous l'ensevelîmes moi et 
mon frère à l'orient du paradis. Et les auges et les ver- 
tus des cieux prirent part à ses funérailles, parce qu'il 
avait été créé à l'image de Dieu. Nous déposâmes près 
de lui, dans la même caverne dite des Trésors, son tes- 
tament, l'encens et la myrrhe du paradis. C'est là que 
les mages vinrent chercher les parfums qu'ils offrirent à 
l'enfant Jésus. « Ce singulier écrit, qui renferme, comme 
on le voit, de grandes beautés, se termine par une clas- 
sification des ordres et puissances tout à fait sur le mo- 
dèle de l'Avesta. 

Citons encore le livre de Jean sur la mort de Marie 
qui fait partie des apocalypses rcemment publiées et 
qui est consacré à la glorification de la mère du Sau- 
veur. Tous les apôtres sont mystérieusement convo- 
qués des divers pays où ils poursuivent leur mission, 
afin d'assister à la mort de Marie. Ils célèbrent ses 
louanges dans des termes qui sans doute ne faisaient pas 
partie du texte primitif et qui ont été amplifiés et sur- 
chargés, Marie devient une sorte de médiatrice entre 
les hommes et son fils. A peine a-t-elle rendu le dernier 



222 \:apucalypse de pierre. 

soupir que son corps est enlevé par les anges. C'est 
ce qu'on appelle déjà son assomption. Bien que la date 
de cet écrit ne soit pas certaine, il ne saurait remonter 
sous sa forme actuelle au troisième siècle'. Nous y 
trouvons le plein épanouissement et la floraison d'une 
tradition qui fut longue à se former et dont on ne sau- 
rait déterminer exactement le point de départ. Nous de- 
vons ranger dans la littérature apocalyptique le livre pré- 
tendu d'Hystaspe, le vieux roi mède, qui est mentionné 
par Justin Martyr et qui annonce la fin du monde par 
le feu ^ et ï Apocalypse de Pierre^ qui annonce les terri- 
bles châtiments de l'avenir en termes bizarres ^. Le lait 
des femmes en se coagulant formera des vers qui dévo- 
reront leur sein et une flamme jaillira des yeux de leurs 
enfants pour les dévorer. Les chrétiens ont aussi intro- 
duit à l'exemple des Juifs des interpolations dans les 
Oracles sibyllins^ .Quelques-unes de ces interpolations re- 
montent a la plus haute antiquité chrétienne. La pre- 

* La date de l'écrit intitulé De Dormitione Mariée (auquel il faut 
joindre Transitus Marix k, Trunsitus Marias B) est diËBcile à fixer. 11 est 
certain que les légendes qu'il contient ont pris leur source dans le pre- 
mier siècle du christianisme , puisque Grégoire de Tours les reproduisait 
(Beda venerabilis^ Retiact in Act. app., c. VII). Le décret de Gélase a 
condamné notre apocryphe. Quant aux autres apocalypses éditées par 
Tischendorf, celle de Paul remonte au temps de Théodose, et celle de Jean 
n'est mentionnée qu'au neuvième siècle. V Apocalypse d'Esdras est d'une 
date incertaine et sans valeur au point de vue de la pensée chrétienne. 
Voir les Prolégomènes de Tischendorf. 

* Kat iicuXXa ok /.ai 'Xqiqi.z'kiç, '{v/r^Giz^ai twv (pOapTwv àvâ- 
Xwc'.v c'.à xjpb; iça-av. (Justin Martyr, ApoL, I, 20.) 

8 Eusèbe, H. T., III, 25. Clément d'Alexandrie connaissait V Apocalypse 
de Pierre d'après Eusèbe, H. E., VI, 14. Grabe, Spicileg:, I, 74. 

* Oracula sibylliiia, édit. Alexandre, 1869. Voir dans Jésus, son terups, 
son œuvre, p. 95 et suiv., ce qui se rapporte aux livres sibyllins, et spé- 
cialement aux interpolations juives. 



LES ORACLES SIBYLLINS. 223 

mière fait partie du livre IV. La sibylle , après s'être 
donnée comme la prêtresse du Dieu suprême qui ne veut 
point d'un temple de pierre, décrit en vives couleurs les 
affreuses persécutions infligées aux hommes pieux. Le 
jour du cliâtiment approche. Néron, Tantéchrist, s'est 
retiré eu Asie tout souillé de meurtres. Il va en revenir 
après la destruction du temple par Titus et déchaîner 
toute la puissance de l'antéchrist. Mais des signes terri- 
bles annonceront les jugements suprêmes ; la terre sera 
ébranlée et le Vésuve vomira du feu. Néron sera anéanti 
et des cendres du monde actuel sortira une terre nou- 
velle où régneront les justes, c'est-à-dire ceux qui se 
seront fait baptiser à temps \ Le second oracle qui est 
au commencement du livre V a une couleur plus judaï- 
que. Il annonce les mêmes jugements et les rattache aussi 
au retour de Néron. Il est d'une origine alexandrine, car 
c'est de l'Egypte qu'il s'occupe le plus ". Les rêves mil- 
lénaires se donnaient ainsi carrière et se coloraient des 
teintes ardentes de l'ancienne apocalyptique des Juifs. 
Nous avons tenu à donner une idée complète de cette 
littérature apocryphe qui a exercé en définitive une si 
grande influence sur le développement de la pensée 
chrétienne en se répandant dans l'atmosphère intellec- 
tuelle. Il nous est possible maintenant d'en tirer quel- 
ques conséquences non hasardées sur la marche de la 
tradition orale dont elle était tour à tour l'inspiration 
et l'écho. Tout d'abord nous y reconnaissons cet impé- 
rieux besoin de l'imagination populaire de donner une 

1 Liv. IV. 
«Liv. V, V. 1. 



224 CARACTÈRE GÉNÉRAL DES APOCRYPHES CHRÉTIENS. 

forme vivante et colorée aux idées religieuses, cet instinct 
mythologique qui transforme rapidement les faits et pro- 
fite de toutes les lacunes de l'iiistoire comme l'herbe se 
glisse dans les interstices d'un mur pour y pousser ses 
jets touffus. En effet, s'il est une période dans la vie de 
Jésus sur laquelle nos Evangiles canoniques aient gardé 
une grande réserve , c'est bien celle de Tenfance du 
Christ ; c'est celle-là précisément qui sera transfigu- 
rée de préférence par la légende. Il lui suffit de se 
rattacher à la réalité par un point imperceptible pour 
prendre son élan. Ce qui ressort principalement de 
toute cette littérature apocryphe, c'est la tendance à 
enlever de plus en plus au christianisme le caractère 
de spiritualité qui le distingue et à le transformer en 
une religion d'autorité extérieure fondée uniquement 
sur des prodiges et aboutissant à une morale étroite. La 
doctrine de la rédemption est ou absente ou défigurée 
dans la tradition qui se forme peu à peu. Nulle part le 
sacrifice de Jésus-Christ n'est présenté dans sa vertu 
morale comme réconciliant le monde avec Dieu et ren- 
dant à l'âme pardonnée une vie nouvelle. La justifica- 
tion par la foi n'a point de place dans toutes ces élucu- 
bratious de la dogmatique courante et populaire. Tout 
en revient aux œuvres extérieures. La demeure céleste 
est construite pour chacun par ses aumônes et ses ma- 
cérations. C'est ainsi que l'esprit même du judaïsme 
pharisaïque s'infiltre dans les âmes. La personne du 
Rédempteur n'est pas moins dénaturée que son œuvre. On 
supprime tout le côté humain et progressif de sa carrière 
terrestre, tout ce qui rappelle la réalité de son abaisse- 



CARACTÈRE GÉNÉRAL DE CES APOCRYPHES. 225 

ment, on lui fait accomplir des prodiges sans nombre dès 
le berceau et on prépare ainsi cette métaphysique sèche 
et roide qui substituera au Christ des Evangiles le Christ 
bysantiu , tel que le définit le concile de Chalcédoiue. 
La vie chrétienne est également dépourvue des carac- 
tères de l'humanité normale; on substitue la perfection 
fantastique de l'ascétisme à la pratique simple et virile 
du devoir, on est ainsi sur la pente des conseils évan- 
géliques et de la mutilation de la morale. Tandis que 
les Pères d'Alexandrie inaugurent avec éclat la grande 
apologie chrétienne qui fonde la certitude sur l'accord 
entre l'Evangile et la conscience, les masses ignorantes 
choisissent une voie plus courte, et une démonstration 
moins élevée, c'est celle de ces Juifs dont parle saint 
Paul , qui demandent des miracles. De là cette prodi- 
galité de prodiges que nous avons constatée et qui sont 
destinés à établir la divinité de la religion nouvelle. 
C'est au nom de la même tendance que l'on cherche à 
multiplier les documents apostoliques. Exagérant sans 
mesure la valeur du droit écrit, si l'on peut ainsi dire, 
on oublie l'esprit pour la lettre et l'on se soucie bien 
moins de fonder sa croyance sur une interprétation 
rationnelle des Ecritures canoniques que d'en aug- 
menter le nombre. Quand on a couvert du nom d'un 
apôtre une doctrine quelconque, fùt-elle en opposition 
flagrante avec le Nouveau Testament, on croit que tout 
est tranché sans appel. C'est du moins l'opinion com- 
mune; aussi les faussaires sont-ils encouragés à mettre 
en circulation une foule d'écrits apocryphes. Ils ne l'au- 
raient pas fait si la tentative eût été rendue inutile par 

15 



226 LE SPIRITUALISME CHRÉTIEN EST COMPROMIS. 

une notion vraiment chrétienne de l'autorité, qui se fût 
attachée au sens général de la révélation bien plutôt qu'a 
des textes isolés ou à l'invocation de tel ou tel nom. 
Une fois que le procès est vidé en dernière instance par 
la production d'un nom apostolique, on est singulière- 
ment encouragé à fabriquer des pièces fausses. Du reste 
elles ne le sont pas absolument; il y a toujours un pre- 
mier noyau de tradition plus ou moins véridique; c'est 
un fait minime, un mot mal compris, mais cela suffit 
pour une formation nouvelle de légendes et on n'é- 
prouve aucun scrupule à couvrir tout ce qu'on met en 
circulation du môme pavillon sacré. C'est sous des in- 
fluences identiques que le matérialisme sacramentel 
fait son apparition ; on s'attache de plus en plus au côté 
extérieur du rite, on en vient à identifier le baptême 
avec les lustrations païennes et l'on s'exprime sur la 
sainte cène dans des termes qui autorisent toutes les 
superstitions. Enfin on commence à peupler cette es- 
pèce d'Olympe chrétien où la créature sera bientôt ado- 
rée , et on place déjà à son sommet la Vierge mère 
dont l'apothéose ne s'arrêtera que quand elle sera com- 
plète. Telle est incontestablement la direction de ce 
courant de la tradition orale, qui pour le moment coule 
parallèlement à l'enseignement public de l'Eglise , et 
s'accommode aux tendances des classes ignorantes, tan- 
dis que la grande théologie d'Alexandrie s'établit sur les 
cimes un peu nuageuses de la spéculation. La tradition 
orale est une sorte de suffrage universel obscur qui finira 
par dicter ses volontés et obtiendra la consécration des 
autorités officielles. 



LIVRE II. 



LE DEVELOPPEMENT DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE 
AU DEUXIÈME ET AU TROISIÈME SIÈCLE. 



CHAPITRE I 

CONSIDÉRATIONS GENERALES. 

§ I. — La foi univetrselle de l'Eglise au deuxième et au 
troisième siècle. 

La théologie chrétienne nous présente dans cette pé- 
riode de piété intense et de lutte incessante le déve- 
loppement le plus riche et le plus varié. On peut par- 
ier de grandes écoles, non pas opposées les unes des 
autres, mais très-différentes, élaborant les données fon- 
damentales de l'Evangile avec une entière liberté. Nul 
pouvoir central n'existe; les synodes sont des réunions 
accidentelles et tout officieuses. Plus l'Etat se montre in- 
tolérant envers l'Eglise , plus celle-ci maintient son in- 
dépendance morale ; car toujours aux prises avec la 
force brutale, elle ne peut jamais l'avoir pour com- 
plice, quand même elle serait tentée de proscrire i'er- 



228 DES POINTS FONDAMENTAUX DE LA CROYANCE. 

reur. Le tableau que nous tracerons du mouvement de 
la pensée chrétienne, à cette féconde époque, en fera 
ressortir l'élan et la liberté. Toutefois, elle n'en est pas 
moins demeurée profondément et constamment chré- 
tienne, "volontairement soumise à l'enseignement apos- 
tolique pris dans son ensemble. La spéculation théo- 
logique n'a jamais entamé, si je puis ainsi dire, le roc 
des yérités fondamentales; elle a respecté la pierre an- 
gulaire de l'édifice. Elle a eu, sans doute, ses impruden- 
ces et ses obscurités, mais la réalité substantielle de la 
croyance subsiste toujours. C'est que la foi de l'Eglise 
n'était pas à la merci des tâtonnements et des défaillan- 
ces de la science religieuse. Elle était la possession 
inaliénable du cœur chrétien fondée sur l'expérience, et 
elle constituait un lieu vivant et indestructible entre 
toutes les Eglises. C'est ainsi que la distinction si con- 
testée entre les points fondamentaux et les points se- 
condaires de la croyance se faisait d'elle-même, grâce 
au sûr instint de la pieté. 

Plus on se sentait assuré de ne pas perdre ce trésor 
de la vérité salutaire que les apôtres appelaient le bon 
dépôt, plus on accordait de latitude aux recherches de 
la théologie, quand celle-ci ne compromettait pas, 
comme la gnose, le théisme chrétien. L'énergie de la 
résistance pour maintenir les points essentiels se conci- 
liait avec une bienfaisante largeur ; on ne s'imaginait pas 
perpétuellement que tout était compromis pour la moin- 
dre divergence dans la conception d'un même fait, égale- 
ment accepté de part et d'autre. La calme certitude de 
la foi bannissait les frayeurs insensées qui poussent aux 



LA FOI ÉNERGIQUE, MAIS NON TIMORÉE. 229 

réactions; car rien ne conduit plus promptementà Tas- 
seivissement des esprits que la peur de la recherche, qui 
dénote au fond plus d'incrédulité que de fermeté dans 
la conviction. Les croyances sérieuses et bien fondées 
sont tolérantes, précisément parce qu'elles ne se croient 
pas exposées à périr au premier choc. Plus elles sont 
religieuses et reposent d'aplomb sur la vie intime de 
l'âme, plus elles respectent les droits de la pensée et se 
gardent d'empiéter sur son domaine. Au contraire, la 
sèche scolastique qui transforme le christianisme en un 
système tout intellectuel ne permet pas qu'on enlève 
un anneau de la chaîne de ses déductions. Comme la 
formule dogmatique*est pour elle l'essentiel, la moindre 
déviation la frappe au cœur, ou du moins au point sen- 
sible. 

Etablissons rapidement en quoi consistait cette una- 
nimité de la foi de l'Eglise au deuxième et au troisième 
siècle. Je ne pense pas que dans un temps où l'on luttait 
énergiquement contre la gnose, on eût désigné la foi 
chrétienne par le nom d'orthodoxie, car on eût craint 
de favoriser par ce mot une notion purement scienti- 
fique de la religion. On voulait moins que jamais eu faire 
une opinion correcte sur Dieu; elle était essentielle- 
ment morale et vivante, sans être vague et indécise, 
comme nous allons le prouver. Nous nous bornerons à 
un rapide exposé, car la démonstration proprement dite 
ressortira avec éclat de la peinture que nous tracerons 
plus tard du culte de l'Eglise et de la vie chrétienne. 
Nous nous contenterons de quelques indications pé- 
remptoires. 



210 ADORATION DU CHRFT. 

La foi chrétienne, à cette époque, comme toujours, a 
pour objet suprême Jésus-Christ, Fils de Dieu et Sau- 
veur du monde. C'est à sa personne que la religion tout 
entière est rattachée. Comment en serait-il autrement, 
puisqu'il est le médiateur entre le ciel et la terre, celui 
qui a rétabli le lien brisé entre l'humanité et Dieu? Ce 
lien n'est-il pas la condition essentielle de cette relation 
sacrée entre l'homme et son Créateur, qui s'appelle la 
religion? Jésus-Christ n'est pas simplement considéré 
comme l'initiateur d'un culte nouveau ou un parfait 
modèle de religion. IVon, il est l'objet même delà reli- 
gion Gu'il a fondée ; il est au centre de la vie, au centre 
de la piété. Rien n'est plus éloigné du sentiment uni- 
versel de l'Eglise que les notions unitaires. Si, comme 
nous le verrons, la théologie, môme animée d'un souffle 
évangélique, ne trouve pas des explications suffisantes 
et toujours correctes de cette adoration du Christ, le 
fait n'en subsiste pas moins avec sa catholicité indiscu- 
table. Il suffirait, pour s'en convaincre, de se rappeler 
le rôle que la foi en Jésus joue dans le martyre. Le 
chrétien qui est jeté en prison et qui comparaît devant le 
tribunal du proconsul, pour de là monter sur le bûcher 
ou descendre dans l'arène, accepte toutes les privations 
et toutes les douleurs pour le Rédempteur; c'est avec sou 
nom sur les lèvres qu'il lutte contre ses juges et qu'il 
affronte ses bourreaux. Il est prêt à aller, selon l'ex- 
pression de la jeune chrétienne de Lyon, partout où 
l'Agneau le conduira. Qu'on relise le tableau que nous 
avons tracé de ce long et sanglant combat entre la Rome 
impériale et l'Eglise, et l'on se convaincra que chaque 



LE MARTYRE CONFESSE SA DIVINITE. 231 

confesseur avait la conviction intime qu'il se devait tout 
entier à son Maître divin ; que celui-ci avait un droit to- 
tal sur sa vie, sur ses affections les plus chères, sur tout 
son être. Le martyre est en lui-même une confession de 
foi, la proclamation énergique que l'on doit tout quitter 
pour Jésus, tout lui sacrifier , c'est à ses pieds que les 
palmes du glorieux supplice sont jetées. Sa devise est 
bien celle d'Ignace : Tout, pourvu que j'obtienne Jésus- 
Christ ' / Participer à sa coupe est le suprême bon- 
heur -, Si le cachot s'illumine pour le condamné, c'est 
que dans ses visions il a vu se détacher lumineuse, sur 
l'ombre qui l'enveloppe, la tête du crucifié. Nous avons 
déjà montré comment cette foi ardente, absolue au 
Christ, qui implique qu'il est le tout de l'âme, revit dans 
les symboles expressifs tracés avec une naïveté sublime 
sur les sombres parois des catacombes. Là est la confes- 
sion de foi de l'Eglise immolée, qui a été tracée d'une 
main émue à la lueur des bûchers. Tandis que la repré- 
sentation incessamment multipliée du bon Pasteur rap- 
portant sur ses épaules la brebis perdue , rappelle 
l'amour rédempteur et le fait central de l'Evangile, la 
présence du Fils de Dieu dans la fournaise sept fois 
chauffée redit ce qui fait la consolation suprême, la joie 
triomphante des confesseurs de la nouvelle alliance. 
D'innombrables inscriptions, accompagnées de symbo- 
les parlants, rapportent au Christ la paix des chrétiens 
dont la dépouille a été pieusement déposée près des 
martyrs. Le monogramme de son nom, le poisson, l'an- 

^ Ignace. Epist. ad Roman., 4. 
* Acta martyr. Polyc, c. 14. 



232 LA VIE ENTIERE RAPPORTEE AU CHRIST. 

cre sous la croix, indi(]uée elle-même d'un trait rapide 
et mystérieux, peuplent de son souvenir ce champ de la 
mort. Enfin, l'enfant Jésus dans les bras de sa mère est 
fréquemment proposé à la prière *. 

La manifestation de la croyance, quand elle est invo- 
lontaire et mêlée à la vie de tous les jours, a un carac- 
tère particulièrement irrécusable. Or, il est certain que 
l'existence tout entière est rattachée au souvenir et à la 
pensée du Eédempteur ; elle est frappée à son empreinte. 
Le premier jour de la semaine, dont la célébration a été 
librement substituée au sabbat pour les nécessités du culte 
comme pour celles de la piété individuelle, porte son 
nom ; le dimanche est le jour du Seigneur, Tanuiver- 
saire de sa résurrection -. Bientôt , on consacra le 
mercrediet le vendredi àia commémoration de seshumilia- 
tions et de sa mort; on les appelait des stations. L'an- 
née subit la même transformation ; les grandes solen- 
nités juives, qui toutes rappelaient les miracles éclatants 
de Jéhovah pour son peuple, sont remplacées par les fê- 
tes chrétiennes dont le cycle primitif comprenait l'an- 
niversaire de la naissance du Christ, laPâque et la Pen- 
tecôte'. On leur donne une si grande importance, que 
l'une des discussions les plus graves du second siècle, 
entre l'Orient et l'Occident chrétien, roule sur la déter- 
mination de la date à laquelle la Pâque doit êtie célé- 



1 Voir les pages sur les catacombes dans le premier volume de la 
deuxième série de mon histoire (liv. I, c. ii, § 2) . Nous y reviendrons avec 
détail dans notre dernier volume, consacré en partie au culte et à la vie 
chrétienne. 

* Epist. ad Barnab., c. 13. Justin Martyr. Apol., \, 67. 

' Gieseler, 'Kirchen-Geschichte, vol. I, c. u, § 53 ; c. iv, § 70. 



IL EST LE CENTRE DU CULTE. 233 

brée. Les Constitutions apostoliques vont plus loin ; elles 
règlent la journée comme la semaine et l'année, et cha- 
que heure marque au cadran un souvenir évangélique *. 
Nous nous bornons à mentionner ces pratiques de l'an- 
cienne Eglise, dont l'exposé complet ne doit pas être pré- 
senté d'une manière anticipée. Nous n'en tirons qu'une 
seule conséquence: c'est que l'adoration du Christ est à 
la base de la vie générale dans l'Eglise, et la marque tout 
entière de son sceau. 

N'est-ce [as ce qui ressort également du cuite que 
nous ne voulons considérer, pour le moment, que dans 
ses traits les plus généraux? Où trouver une profession 
de foi plus claire que dans les deux grands sacrements de 
l'Eglise? Le baptême est l'enrôlement dans la milice sa- 
crée; il remplace la circoncision et incorpore le néo- 
phyte au peuple de Dieu, au nom du Père, du Fils et du 
Saint-Esprit ; parfois même, toute la formule est réduite 
au seul nom de Christ, tant il est associé intimement aux 
deux autres noms. Le double acte du baptême, l'enseve- 
lissement dans l'eau et la réapparition à la lumière, se 
rattache à la mort et à la résurrection du Rédempteur ; 
aussi ne peut-on l'administrer sans confesser l'Evangile 
tout entier. La communion, célébrée comme le grand 
mystère chrétien, est le Saint des Saints du culte. Qu'on 
parcoure tous les fragments liturgiques qui nous sont 
restés, on les verra pénétrés du sentiment de la rédemp- 
tion par le sang de la croix et de l'adoration de la vic- 
time d'expiation. Il n'est pas possible, même à l'esprit 

1 Constit. Eccl. Mgypt., canon 62. Dans les Analeda Anienirxna de 
Bunsen, vol. \\, p. 473. 



234 PRIÈRES D'ADORATION A JÉSUS-CHRIST. 

de système le plus audacieux, de tirer autre chose de la 
table eucharistique et de la réduire à un rite sans mys- 
tère. " Ce repas, dit Justin, s'appelle eucharistie, car il 
n'est permis d'y participer qu'à celui qui croit à ce qui 
est enseigné par nous, et qui a reçu le baptême pour la 
rémission de ses péchés et la nouvelle naissance '. » Les 
prières et les cantiques, qui occupent une large place 
dans le culte, et que nous retrouvons dans les docu- 
ments liturgiques, épanchent à flots pressés cette adora- 
tion pour le Dieu Sauveur, en retraçant dans un langage 
coloré et ardent jusqu'au lyrisme l'oeuvre rédemptrice 
et ses phases principales. Je ne citerai qu'un seul frag- 
ment delà liturgie alexandrine: « Nous te rendons grâce, 
Seigneur, par ton Fils bieu-aimé Jésus-Christ, que tu as 
envoyé dans les derniers jours pour être notre Sau- 
veur et notre Rédempteur. C'est bien là le Verbe qui 
vient de toi, et par lequel tu as fait toutes choses. Il a 
été fait chair et il a été manifesté ton Fils par l'Esprit- 
Saint. » La doxologie est ainsi conçue : « Accorde-nous 
ton Saint-Esprit, pour la confirmation de notre foi dans 
la vérité, afin que tes saints te célèbrent et te louent dans 
ton Fils Jésus-Christ, dans lequel tu as la gloire et la 
puissance dans ta sainte Eglise, dès maintenant au siè- 
cle des siècles. » La prière se termine par ces mots : 
« Au nom de ton Fils unique, dans lequel à toi avec lui 
etle Saint-Esprit soient honneur et puissance à jamais! » 
Ailleurs, dans cette même liturgie, l'invocation s'adresse 

^ 'Hç O'jBsvi àXXtp ]x.z-ZT/jXi èçov èsTtv, yj tû ~\Q-,z.i)ZU-<.. (Justin, 
ApoL, II, p. 97). Voir la Liturgie de l'Eglise d'Alexandrie. Bunsen, 
Analeda Antenicxna,\. III, p. 101. 



TÉMOIGNAGE DES ADVERSAIRES. 235 

t'ranchemeut à Jésus-Christ : « Nous te louons, nous te 
célébrons, ô Dieu, roi céleste, Père tout-puissant! Sei- 
gneur, Fils unique, Jésus-Christ, Agneau de Dieu, Fils 
du Père, aie pitié de nous, reçois notre prière. » 

Il n'est pas jusqu'aux adversaires de l'Eglise qui ne 
rendent témoignage à sa foi, témoin le fameux passage 
de la lettre de Pline sur les hymnes que les chrétiens 
adressent au Christ comme à leur Dieu. Rappelons nous, 
en outre, les attaques du Juif Tryphon et du philoso- 
phe païen Celsc contre l'idée que le Nazaréen ait été le 
Fils du Très-Haut, et plus spécialement contre l'incar- 
nation '. Après cette confession implicite de la foi de 
l'Eglise, plus péremptoire qu'aocane autre, nous avons 
des témoignages formels et précis sur les croyances com- 
munes à tous les chrétiens. Nous n'avons pas à exami- 
ner actuellement sous quelles influences se forma l'i- 
dée d'une règle de foi plus ou moins imposée ; ce serait 
aborder prématurément le développement dogmatique 
de la notion d'autorité qui dépend de toute la direc- 
tion de la pensée religieuse. Mais à part cette question 
spéciale et délicate, les déclarations des Pères suffisent 
pour mettre en pleine lumière ce qui constituait la foi 
universelle de la chrétienté du deuxième et du troisième 
siècle. Justin Martyr nous donne un résumé très-clair 
de ce que l'Eglise de son temps reconnaissait comme 
l'accomplissement des prophéties : « Les saints oracles, 
dit-il , nous annoncent celui qui, né d'une vierge, de- 
vait, une fois l'âge viril atteint, guérir toute maladie et 

1 Pline, Epist., lib. X, ép. 46. Justin, Dial. cum Tryph., p. 250 (édit. 
de Paris). Origène, Contra Ce/5., IV, 3 et suiv. [Opéra, \, 503-506.) 



236 LE CREDO DE JUSTIN MARTYR ET DIRÉNÉE. 

toute langueur, et ressusciter les morts, puis, haï au- 
tant que méconnu, être crucifié, mourir, ressusciter, 
remonter au ciel. C'est notre Jésus-Clirist qui est appelé 
le Fils de Dieu, ce qu'il est en réalité *. » Le passage 
suivant d'Irénée est plus explicite encore sur la foi com- 
mune à toutes les Eglises : 

« Les apôtres et leurs disciples ont transmis à l'E- 
glise, qui est répandue sur le monde entier jusqu'aux 
confins de la terre, la foi en un seul Dieu, Père tout- 
puissant, qui a fait le ciel et la terre, les mers et toutes 
les choses qui y sont contenues, et en Jésus-Christ, le 
Fils de Dieu incarné i our notre salut, et dans le Saint- 
Esprit, qui a annoncé par les prophètes les dispensa- 
tions divines et l'avènement du Fils, et sa passion et sa 
résurrection d'entre les morts, et son ascension en son 
corps dans les cieux et sa descente du ciel de la gloire 
du Père, pour renouveler toutes choses, ressu>citer 
toute chair humaine, et pour que tout genou dans le 
ciel, sur la terre etsous la terre, fléchisse devant Jésus- 
Christ, notre Seigneur, notre Dieu, notre Sauveur et 
notre roi, selon le bon plaisir du Père invisible, et que 
toute langue le confesse, que toute langue lui rende té- 
moignage, et qu'il exerce la justice, le jugement univer- 
sel. Il condamnera au feu éternelles esprits pervers, les 
anges rebelles et les apostats, ainsi que les impies, les 
injustes, les désobéissants et les blasphémateurs parmi 
les hommes. Mais pour les justes et les saints, pour ceux 
qui auront gardé les commandements et seront demeu- 

' Justin, ApoL, U, p. 73. 



LA RÈGLE DE FOI DE TERTULLIEN. 237 

rés dans son amour, soit dès le début, soit après leur 
repentir, il leur réserve riramortalité et la gloire éter- 
nelle ^ >' Voilà pour la seconde moitié du deuxième 
siècle. 

Ecoutons Tertullien , au commencement du troi- 
sième. Il nous donne trois résumés de la foi universelle. 
Je reproduis le plus court et le plus précis : « Il n'y a 
qu'une seule règle de foi. Elle consiste à croire en un 
Dieu unique, tout-puissant créateur du monde, et dans 
son Fils Jésus-Ciirist, né de la vierge Marie, crucifié 
sous Ponce-Pilate, ressuscité des morts le troisième 
jour, reçu dans le ciel, siégeant maintenant à la droite 
dn Père, devant revenir juger les vivants et les morts 
par la résurrection de la chair ^. » Ecoutons Origène : 
« Voici le résumé de ce qui nous a été transmis par la 
prédication apostolique. Tout d'abord, il y a un seul 
Dieu qui a tout créé et formé, qui a fait toutes choses du 
néant. Dieu de tous les justes, depuis la création et la 
formation du monde. Dieu d'Adam, d'Abel, de Seth, 
d'Hénoc, de Noé, de Sem, d'Abraham, d'Isaac, de Ja- 
cob, des douze patriarches, de Moïse et des prophètes. 
Ce Dieu, dans les derniers temps, comme il l'avait an- 
noncé par les prophètes, a envoyé notre Seigneur Jésus- 
Christ, tout d'abord pour appeler à lui Israël, puis les 

> TojTC 10 /.•/jp'JYf.a y.al Ta6x*/]v -rjv Tziav.v ■/] ly.vXriala. y.aiTïèp èv 
oXo) 'Si 7.6c\j.{ù C'.eijiZ'XpiiÀYr, è'T^'.^-SAôj^ (^ukda'jV.. (lrénée,H3eres.,l, 3.) 

2 « Régula fidei una omnino est sola immobilis et irreformabilis, cre- 
dendi scilicet in unicum Deum omnipotenlem, niundi creatorem etfilium 
ejus Jesum Christum, natum exvirgine Maria, crucifixum sub PontioPi- 
lato, ténia die resuscitatum a mortuis, receptum in cœlis, sedenteni nunc 
ad dexteram Patris, venturum judicare vivos et morluos per carnis etiarn 
resurrectionem. » (Tertullien, De virg, vel, c. L) 



238 LE CREDO D ORIGÈNE ET DE L'ÉGLISE D'ALEXANDRIE. 

Gentils, après la perfidie du peuple d'Israël, Ce Dieu 
juste et bon est le Père de notre Seigneur Jésus-Christ ; 
il a donné la loi, les prophètes et les Evangiles. Il est le 
Dieu des apôtres, le Dieu de l'Ancien et du Nouveau 
Testament. Jésus-Christ, qui est venu dans le monde, 
est né du Père avant toute créature. Après avoir coo- 
péré avec son Père dans la création de l'univers, car 
toutes choses ont été faites par lui, dans les derniers 
temps, il s'est anéanti et s'est fait homme et incarné, 
lui qui était Dieu, et il est demeuré ce qu'il était, c'est- 
à-dire Dieu, en devenant homme. Il a revêtu un corps 
semblable au nôtre, et qui n'en différait que parce qu'il 
était né d'une vierge et de TEsprit-Saint. La naissance, 
comme la souffrance de ce Jésus, a été en vérité; il n'a 
point enduré en apparence la mort commune, il est mort 
réellement; il est vraiment ressuscité des morts, et s'est 
entretenu avec ses disciples après sa résurrection. D'a- 
près cette même tradition des apôtres, le Saint-Esprit est 
uni en honneur et en dignité au Père et au Fils *. » 

A la même époque, les catéchumènes d'Alexandrie 
étaient appelés à formuler leur foi dans ces termes : « Je 
crois dans le seul vrai Dieu le Père tout-puissant, et 
dans son Fils unique Jésus-Christ notre Seigneur et 
Sauveur, et dans le Saint-Esprit qui donne la vie ^. » 

1 Origène, De Princip., \, Prxfatio, 4. 

2 nij-cùo) elq TGV [jLcvGV àAr,6'.vbv 6c"cv, Gecv tcv r.x-ipT. tgv zav- 
tcy.paTopa, xat ziq tcv [xovoy^'^'^ a^TCu ulcv 'l-/]acijv y^p'^TCV tov xu- 
ptov y.at zisi-f^px r,;j.ojv, y.al sic tc av-.ov zveujJiaTb Çwo'jto'.ouv. Constit. 
Eccl. Mgypt., 11,46. (Bunsen, Antenicxna, 111,91.) Les mots qui suivent: 
6[;.00'ja'.cv':p'.âca sont une interpolation du quatrième siècle. Le troisième 
siècle rejetait encore l'expression 6[AOo6cioç comme le prouve la con- 
damnation de Paul de Samosate. 



LE MEME CREDO A LA FIN DU TROISIEME SIECLE. 239 

C'était un premier développement de la simple formule 
du baptême dont on s'était longtemps contenté. A la fin 
du troisième siècle, cette simple profession de foi s'était 
beaucoup surchargée, comme on peut s'en convaincre 
par le symbole contenu au septième livre des Constitu- 
tions apostoliques qui remonte à cette date. Il est ainsi 
conçu : « Je m'engage au Christ, et je suis baptisé dans la 
foi au Dieu unique, incréé, souverain, en Jésus-Christ, 
qui a créé et formé l'univers, et duquel procèdent toutes 
choses. Je crois au Seigneur Jésus , son Fils unique, le 
premier-né de toute création, engendré avant les siècles 
par le bon plaisir du Père, uon créé, par qui ont été faites 
toutes choses dans le ciel et sur la terre , les visibles et 
les invisibles; dans les derniers temps, il est descendu 
du ciel et a revêtu notre chair. Il est né de la sainte 
vierge Marie. 11 a vécu saintement dans le monde, con- 
formément aux lois de son Dieu et Père. Il a été crucifié 
sous Ponce-Pilate; il est mort pour nous, et après sa 
passion, il est ressuscité pour nous le troisième jour, et 
il est remonté au ciel où il est assis à la droite du Père. 
Il en reviendra avec gloire à la consommation du siècle 
pour juger les vivants et les morts, et son règne n'aura 
pas de fin. Je suis baptisé dans le Saint-Esprit, qui est le 
Paraclet, qui a agi depuis le commencement du monde 
dans tous les saints, qui ensuite a été envoyé aux apô- 
tres selon la promesse de noire Seigneur Jésus-Christ, 
et après les apôtres à tous ceux qui croient, au nom de 
la sainte Eglise, la résurrection de la chair, la rémission 
des péchés, le règne des cieux et la vie éternelle ^ » 

> Constit. Apost., 1. VII, 41, 



240 LE SYMBOLE DIT DES APOTRES. 

Nous retrouvons là , sous une forme un peu prolixe , 
toutes les parties essentielles du symbole dit des apô- 
tres. L'analogie est plus frappante dans la formule con- 
cise qui avait cours dans l'Eglise d'Afrique au temps de 
Cyprien. Sauf les deux derniers articles, c'est exacte- 
ment notre symbole actuel; on reconnaît qu'il est com- 
posé de la formule du baptême dans laquelle on a in- 
tercalé la règle de foi telle que nous la lisons dans 
TertuUien ^ Personne ne prétend alors le faire remon- 
ter aux apôtres, commeon l'essayera avec succès dès la 
fin du quatrième siècle ; on y reconnaît une simple et 
naturelle dilatation de la confession de foi primitive des 
néophytes, qui ne fait que résumer la croyance générale 
de l'Eglise depuis trois siècles-. Nous pouvons donc le 
considérer comme le vrai symbole de ces premiers âges ; 
il exprime avec simplicité, sous une forme d'exposition 
historique, mais non sans tenir compte des grandes hé- 
résies gnostiques qui avaient si profondément agité les 
esprits, les croyances qui faisaient la joie et la force de 
la chrétienté primitive. Ce symbole est bien élevé au- 
dessus de la théologie ; il ne saurait être détruit par 
elle, et on le retrouve en substance dans tous les grands 
systèmes qui essayent de donner une explication sa- 
tisfaisante de la vérité salutaire, après qu'elle a été 
saisie et possédée par le cœur de chaque croyant. 

1 Cyprien, Epist,, 697. 

2 Voir le livre de M. Nicolas : Le Symbole des Apôtres. Essai historique. 
Paris, 1867, c. IV. Voir aussi l'excellente brochure de M. Viguier sur le 
même sujet et VHistoire du Credo par A. Coquerel fils. Gernaer-Baillière, 
1869, sous la réserve des points de divergence entre nous et ces honorables 
auteurs. 



DISTINCTION ENTRE LA FOI ET LA THÉOLOGIE. 241 

Au reste, les Pères se rendesit parfaitement compte 
de la différence qui existe entre la simple foi et la 
science religieuse. Ils ne veulent pas que la première 
soit comprise dans les tâtonnements et les incertitudes 
de la seconde. Justin Martyr déclare que le fait de la 
divinité du Christ n'en subsistera pas moins, si ses ex- 
plications sont trouvées insuffisantes. « Tryphon ! dit- 
il, Jésus-Clirist ne cessera pas d'être le Fils de Dieu, 
même si je ne réussis pas à prouver qu'il préexiste 
comme le Fils de Celui duquel tout procède. Il sera juste 
de m'accuser d'être tombé dans quelque erreur, mais 
non de nier qu'il est le Christ ^ » Ainsi, nous sommes 
avertis que les défaillances de la spéculation ne sau- 
raient ébranler la foi du cœur qui subsiste au travers 
des efforts souvent trompés de la science. Origène trace 
d'une main non moins ferme la ligne de démarcation 
entre la foi et la théologie. Après avoir donné le résumé 
des croyances universelles des chrétiens que nous avons 
cité, il ajoute : « On ne voit pas clairement s'il faut ad- 
mettre que le Fils de Dieu a été ou non engendré. 3Iais 
de telles questions doivent être résolues par l'étude de 
la sainte Ecriture et une recherche sagace -. » Ainsi se 
concilient les nécessités de la foi, qui ne doit pas être 
incertaine, et celles de la science chrétienne qui, dans 
les limites de la révélation, doit avoir le champ libre. 
On ne peut tirer aucun système d'école , aucune for- 



• O'jy. àxoXXuxat xb to'.outov eTvat yp'.G^b/ tou ôeou, èàv àxoSeî^at 
\ù\ o6v{))[j.a'. o-t y.al r.poDzripyvf uîb; toO xofrjTotj twv oXgjv 6£o;. 
(Justin, Dî'a/. cum Tryph.jlQl.) 

* Origène, De Princip., l,Prxfatio, 4. 

i6 



242 LA DIVERSITÉ DANS L'UNITÉ. 

mule scolastique des simples documents où revit le 
christianisme primitif. Voilà pourquoi il se prête admi- 
rablement au mouvement de la pensée, à ses recher- 
ches saintement hardies; il ne l'arrête pas par d'aveu- 
gles anathèmes ; mais s'il ne la préserve pas d'erreur, 
il la garde de naufrages comme un lest sacré. Rien n'é- 
gale la puissance d'une foi si sûre d'elle-même, stricte et 
sévère sur les points essentiels, mais pleine de largeur 
pour tout ce qui est du domaine proprement scienti- 
fique. Il est vrai que plus on se rapproche de la fin de 
celte période, plus on voit l'Eglise tendre à forger le 
joug de la tradition et de l'autorité ecclésiastique; mais 
il a dû être frappé sur l'enclume impériale pour peser 
de tout son poids sur la théologie. La liberté primitive 
n'a été que peu à peu aliénée; il a fallu l'effort combiné 
des grands conciles et des protecteurs couronnés pour 
la supprimer tout à fait. 

$11, — Les écoles et les tendances dans le développement 
dogmatique du second et du troisième siècle. 

Nous avons maintenant à décrire le développement 
de la théologie chrétienne au second et au troisième 
siècle, en laissant de côté la question apologétique déjà 
traitée et les débats ecclésiastiques réservés pour la 
conclusion du livre. Les hommes qui exercèrent l'in- 
fluence prépondérante sur ce développement nous sont 
connus. Nous n'avons pas affaire à des êtres de raison, 
à des abstractions. Il nous est facile de retrouver dans 
chaque système celui qui l'a conçu, élaboré, et d'y sai- 



L'A PRIORI DANS L'HISTOIUE DU DOGME. 243 

sir en quelque sorte sa physionomie morale. Nous n'a- 
vons plus maintenant qu'à nous occuper des doctrines 
elles-mêmes. 

Deux écueils doivent être ici écartés. Il faut se garder 
tout autant de l'esprit de système qui applique aux 
faits ses généralisations hardies et les y plie au besoin, 
quitte à les mutiler, que du fractionnement indéfini qui 
enlève aux idées leur vraie signification eu les déta- 
chant de l'ensemble ou de la pensée mère dont elles 
dépendent. Le procédé généralisateur a été poussé aux 
dernières limites dans l'histoire de la doctrine chrétienne 
par deux écoles en tout point opposées, sauf sur cette 
question de méthode. L'école de l'orthodoxie à tout 
prix en a usé tout autant que l'école de la spéculation 
à outrance ; l'une et l'autre refont l'histoire au lieu de 
s'y conformer et commencent par y mettre ce qu'elles 
désirent y trouver. C'est surtout en ce qui concerne le 
dogme du second et du troisième siècle, que l'arbitraire 
des interprétations s'est donné de part et d'autre libre 
carrière. Plus tard la théologie prend une forme arrê- 
tée, rigoureusement délimitée et qui se prêterait avec 
difiiculté à une transformation totale. Il n'en est pas de 
même à l'époque où elle est en quelque sorte à l'état 
d'élaboration; avec un peu de bonne volonté et quel- 
ques efforts on arrive à tirer à soi les idées réfractaires ; 
mais aussi, pour le plaisir de retrouver son propre sym- 
bole, on a perdu le sens de la réalité et on a dénaturé 
l'histoire. 

C'est là le grand reproche que nous faisons à ce que 
nous avons appelé l'orthodoxie à tout prix, soit dans le 



244 L'A PRIORI ORTHODOXK. — BOSSUET. 

sens catholique, soit dans le sens protestant. Le plus 
modéré parmi les historiens du dogme au sein du ca- 
tholicisme est l'un des plus anciens et des plus sa- 
vants. Le père Petau essaye bien, dans son grand li- 
vre sur la Théologie dogmatique ', d'établir l'unanimité 
de tous les docteurs des premiers siècles, afin de de- 
meurer fidèle au principe de Yincent de Lérins sur 
l'orthodoxie traditionnelle qui doit être retrouvée en 
tout lieu, en tout temps et chez tous les docteurs'^. 
Néanmoins, à propos du dogme de la Trinité, il recon- 
naît plus d'une divergence chez les premiers Pères; 
il cherche à les atténuer en déclarant tantôt qu'elles 
sont insignifiantes et ne sont imputables qu'aux dé- 
fectuosités du langage théologique, tantôt qu'elles ré- 
sultent des nécessités et des embarras de l'apologétique 
chrétienne ^. Cependant, quand il en vient à l'exposi- 
tion même de la doctrine de ces Pères, il avoue que 
Justin, Athénagore et Théophile d'Antioche ont enseigné 
la subordination du Fils au Père ^. Bossuet, dans la po- 
lémique qu'il soutint contre Jurieu, à l'occasion de 
son Histoire des variations^ se garde bien de faire cette 
concession. Dans une discussion admirable de luci- 
dité et d'éloquence nerveuse, il s'efforce d'écarter tout 
sens suspect des textes les plus difficiles de Justin 
Martyr ou d'Athénagore, et de les ramener à l'ortho- 
doxie de Nicée; son argumentation ne cesse pas d'être 
générale et vague, malgré ses airs de force. Son beau 

1 De theologicis dogmalibus. Edit. de Paris, 1644, 

2 «Quod ab omnibus, quod ubique, quod semper. » 
s De theolog. dogmat., vol. H, Préface, § 12. 

» Id., vol. II, c. 3. 



KLÉE. — MŒHLER. 245 

langage ne parvient pas à dissimuler la faiblesse de 
son exégèse. Il en reyient toujours à dire qu'il n'est 
pas possible que de grands saints , martyrs du Christ, 
aient affaibli la notion de son éternelle divinité. Avec 
une telle méthode on ne recherche plus simplement 
ce qui a été, mais on prétend retrouver toujours ce qui 
aurait dû être au point de vue du système adopté '. 
Malheureusement elle est encore suivie par un grand 
nombre d'historiens, en Allemagne et en France ; on la re- 
trouve avec tous ses inconvénients dans l'histoire du 
dogme d'Henri Klée^, ouvrage d'ailleurs savant (jui noie 
les divergences des doctrines dans l'accord fondaoïental 
de la tradition, en atténuant plus que de raison toutes 
les dissonances. « La croyance générale, dit il , s'est 
exprimée par les croyances particulières. » De là à forcer 
le sens des croyances particulières il n'y a qu'un pas, et 
ce pas est constamment franchi par l'auteur. V Histoire 
des dogmes des temps antérieurs à Nicée de Schwane, dé- 
ploie plus de science pour arriver au même résultat, 
tout en faisant quelques concessions sur l'imperfection 
des formules dogmatiques des Pères du second siècle ^ 
Mœhler, dans sa Pairologie, maintient l'orthodoxie im- 
maculée des premiers apologistes, et malgré son riche 
savoir et sa belle méthode d'exposition, il révèle d'em- 
blée le parti pris qui empêche l'étude impartiale des 



1 Avertissements aux protestants sur les lettres du ministre Jurieu. 
Œuvres de Bossuet, édil. Didot, t. IV, p. 298 et suiv. 

2 Manuel de l'histoire des dogmes chrétiens, par Henri Klée, traduit de 
l'allemand par l'abbé Mabire. Paris, Lecoffre, 1848. 

3 Dogmengeschichte der vorhicxnischen Zeit Von Jos. Schwane. Muns- 
ter, 1862. 



246 L'ABBÉ FREPPEL. — MfiB GINOULHAC. 

faits '. ]Vous adressons un reproche identique aux tra- 
vaux du même genre, publiés en France depuis quel- 
ques années. Sous la désignation d'un Cours d'éloquence 
sacrée^ M. l'abbé Freppcl, chanoine de Sainte-Gene- 
viève, présente un tableau complet de la littérature 
chrétienne des premiers âges jusqu'à là fin du troi- 
sième siècle. Il y déploie une érudition très-vaste et 
jette un vif intérêt sur son exposition toujours lucide. 
Elle manque cependant de la haute impartialité qui 
ne demande à l'histoire que ce qu'elle peut donner, 
car lui aussi ramène de force à l'orthodoxie du qua- 
trième siècle les pensées souvent flottantes des Pères 
de l'âge précédent ^. L'ouvrage le plus considérable 
consacré à l'histoire du dogme avant Nicée, est le 
savant livre de Mgr Ginoulhac, évêque de Grenoble, in- 
titulé : Histoire du dogme catholique pendant les trois 
premiers siècles de l'Eglise ^. Le titre indique la méthode. 
C'est le dogme catholique que l'auteur veut retrouver 
dans toute sa rigueur, dès le second siècle. Il com- 
mence par l'exposer sur chaque article tel qu'il est 
oflBciellement consacré, puis il ramène tous les textes, 
même les plus récalcitrants, à la formule orthodoxe, 
sans admettre un instant l'hésitation et l'élaboration. 
Justin Martyr, Athénagore et Tertullien en remontrent 
à Athanase sur la trinité. Il n'est pas possible de 



' La Pafrologie, ou Histoire littéraire des trois premiers siècles de 
l'Eglise chrétienne. Œuvre posthume de J. Mœhler. 2 vol., trad. par 
Jean Cohen. Paris, 1842. 

' Cours d'éloquence sacrée (comprenant les Pères apostoliques, les apo- 
logistes, Tertullien). Paris, Bray, éditeur. 

' Paris, Durand, 1866. 1" édition. 



L'A PRIORI DE L'ECOLE ANGLAISE. 247 

manquer davantage aux conditions les plus élémentai- 
res de la science, malgré une incontestable érudition. 
Nous aurons plus d'une occasion d'en fournir des 
preuves conciliantes dans l'examen de la théologie 
d'avant Nicée. 

Toutes les orthodoxies étroites se rencontrent dans 
cet à priori qui fait la leçon à l'histoire au lieu de se 
laisser instruire par elle. On sait combien l'idée que la 
moindre divergence ait pu se produire dans l'antiquité 
chrétienne sur la trinité ou la rédemption, était étran- 
gère à l'école évangélique anglaise qui a tant contribué 
au réveil de la foi au commencement du siècle, mais 
quia plié longtemps à son joug la pensée religieuse dans 
nos pays de langue française. La seule mention d'une 
histoire de dogme lui eût été en scandale. Elle préten- 
dait elle aussi retrouver une tradition immaculée, qui 
de la Réforme auxVaudois et des Yaudois aux premiers 
temps du christianisme, formât une chaîne non inter- 
rompue de pure doctrine. Qu'on lise VHistoire de r Eglise 
de Milner, l'un des livres les plus populaires de cette 
école, on verra ce que devient l'originalité féconde des 
grandes fractions de l'Eglise primitive en Orient et en 
Occident'. Les diversités se fondent dans une même 
teinte grise, la sèche scolastique protestante du dix- 



* Histoire de l'Eglise chrétienne jusqu'au milieu du seizième siècle, 
par J. Milner. Traduit de l'anglais. Paris, 1831. Voir en particulier 
vol. l, c. 2, où l'auteur retrouve toute son orthodoxie dans les trois 
premiers siècles. Clément d'Alexandrie et Origène méritent seuls à ses 
yeux une mention sévère, pour avoir reconnu quelques bons éléments 
dans la philosophie païenne, mais en définitive ils ont été orthodoxes 
comme les autres. Ce livre est un chef-d'œuvre d'ignorance bigote. 



248 LA THÉORIE DU DÉVELOPPEMENT. - ISEWMANN. 

septième siècle est reportée jusqu'à l'époque d'Irénée, 
d'Hippolyte et d'Origène. 

C'est ainsi que l'esprit de système fausse aussi bien 
l'histoire sous le drapeau de la Réforme que sous ce- 
lui du catholicisme. Il est juste de reconnaître que le 
mouvement scientifique du dix-neuvième siècle a con- 
tribué à élargir les appréciations dans les deux camps. 
Il est inutile de rappeler ici les grands travaux de l'é- 
cole évangélique allemande, ces vastes et conscien- 
cieuses histoires du dogme auxquelles nous avons sans 
cesse renvo}é nos lecteurs. Us avaient été devancés 
par les écrits polémiques de Jurieu contre Bossuet. Bas- 
nages , dans son savant ouvrage sur l'Histoire de l'E- 
glise et de sa succession^ constate les divergences des 
Pères, tout en étant trop disposé à chercher à côté du 
grand courant un mince filet de pure doctrine qui main- 
tienne la tradition des apôtres. Le catholicisme contem- 
porain a essayé d'entrer dans celte voie libérale et 
scientifique par le livre remarquable du D"" ZS'ewmann, 
sur le développement de la doctrine chrétienne ^ L'ingé- 
nieux auteur reconnaît sans hésitation les variations de 
la théologie primitive ; il distingue entre le fait originel 
et sacré qui constitue à ses yeux le christianisme immua- 
ble, et les explications de ce fait; celles-ci sont suscep- 
tibles de progrès, de développement, et serrent tou- 
jours de plus près les divines réalités. Le D"" iXevvmann 
a beau prétendre que ce développement s'est poursuivi 



' Histoire du développement de la doctrine chrétienne de J.-H. New- 
mann. Ouvrage traduit de l'anglais. Paris, 1848. 



VA PRIORI SPÉCULATIF. — BAUR. 249 

au sein de l'Eglise catholique dans sa ligne normale, 
sous la direction d'une autorité infaillible, qui elle- 
même a eu besoin de se préciser; il n'en conserve pas 
moins le droit de constater les divergences des premiers 
Pères, sans se croire forcé à les dissimuler, et il peut 
rester un historien impartial et sincère. Cette tentative 
scientifique, poursuivie avec un grand savoir et une rare 
finesse d'esprit, mérite d'être signalée; elle indique 
aux théologiens catholiques le seul moyen d'aborder 
sérieusement l'histoire de la doctrine, sans lui faire 
violence. Reconnaissons toutefois que l'essai du W New- 
mann a été isolé, et que la méthode historique d'un tra- 
ditionalisme absolu à la façon de Yincens de Lérins 
prédomine encore d'une façon très-regrettable pour la 
science religieuse. 

L'école de Va priori reparaît au bord opposé de la 
stricte orthodoxie catholique ou protestante. Là elle 
parle au nom de la philosophie transcendante; elle a eu 
l'honneur d'avoir pour représentant l'illustre Baur, qui 
a mis son immense savoir et sa dialectique serrée au 
service de la philosophie de Hegel. Qu'on lise son li- 
vre sur l'histoire des trois premiers siècles, dans le- 
quel on admire une merveilleuse finesse d'analyse dans 
l'exposition des divers systèmes ; il nous présente la 
succession des doctrines comme le développement fatal 
d'un théorème métaphysique qui marche tout seul. 
C'est toujours l'évolution de l'esprit infini, qui de l'af- 
firmation tire la négation pour aboutir au fécond de- 
venir d'où procède une évolution nouvelle parcourant 
des phases identiques. C'est ainsi que le judéo-christia- 



250 LA MÉTHODE DU FRACTIONNEMENT. 

nisme et le paulinisme forment la première antithèse 
qui se résout dans la large spéculation du quatrième 
Evangile. Nous avons ensuite l'opposition du gnosti- 
cisme et du montanisme aboutissant à une synthèse 
nouvelle qui est la catholicité du troisième siècle, tout 
ensemble spéculative à Alexandrie et réaliste à Rome. 
Cet à priori philosophique, malgré le savoir et le talent 
supérieur de l'historien, aboutit à une vraie fantasma- 
gorie '. 

Si l'histoire du dogme doit éviter les généralisations 
de l'esprit de système, elle n'est pas autorisée à se 
jeter dans un autre extrême en pratiquant la méthode 
du fractionnement indéfini; c'est ce qui lui est trop 
souvent arrivé. Combien de livres très-estimés dans 
lesquels toute la dogmatique d'une période est rangée 
sous des titres de chapitres généraux , tels que l'inspi- 
ration des Ecritures , la trinité , la rédemption ; les 
citations des Pères sont placées à la suite les unes des 
autres, comme s'ils avaient tous travaillé à la même 
trame théologique ! Cette classification est tout à fait 
fautive. En effet, une doctrine reçoit son vrai sens du 
milieu où elle se produit, et de sa relation avec le sys- 
tème dont elle fait partie. Nous admettons qu'on range 
les théologiens par école ou par groupe quand l'aflSnité 
entre eux est évidente, mais on ne produit que la con- 
tusion quand on élargit le cadre au point d'y faire ren- 
trer à la fois toutes les tendances d'une grande époque. 
Notre premier soin sera donc de marquer nettement les 

* On le retrouve exposé dans les divers ouvrages de Baur et spéciale- 
ment dans ses Leçons sur Vhistoire du dogme publiées après sa mort. A 



CHAQUE SYSTÈME A SON PRINCIPE CENTRAL. 251 

écoles, puis de chercher dans leurs représentants les 
plus éminents qu'on peut considérer comme leurs chefs, 
la pensée maîtresse autour de laquelle le système s'est 
organisé. Cette pensée maîtresse, nous la trouverons 
toujours dans la conception du rapport entre l'homme 
et Dieu, qui est au fond l'idée essentielle de la reli- 
gion, car qui dit religion dit le mode de relation entre 
la créature et son Créateur. Selon que cette conception 
implique plus ou moins l'harmonie entre l'humain et le 
divin ou plutôt le rétablissement de cette harmonie, 
tout le système prendra une direction différente. La 
notion de la rédemption influe profondément sur toute 
la théologie. C'est elle qui détermine les idées que l'on 
se fera sur la personne même du Christ, et sur l'union 
de l'humanité et de la divinité en lui. La grande ques- 
tion de la foi justifiante et des œuvres, celles du sacre- 
ment, de l'autorité ecclésiastique dépendent de la solu- 
tion donnée au premier problème. En effet, si l'homme 
est vraiment réconcilié avec Dieu par le sacrifice du 
Christ, il est affranchi de tout ce qui élevait une barrière 
entre lui et le ciel; la religion agit désormais du dedans 
plus que du dehors, l'autorité religieuse change de na- 
ture, et tout en revient à l'action morale, spirituelle. Si, 

part d'intéressantes monographies^ la France protestante n'a produit ces 
dernières années qu'un seul ouvrage considérable sur l'histoire du dogme, 
c'est ['Histoire des Dogmes chrétiens^ par M. Eugène Haag. (Paris, Gher- 
buliez, 1862.) C'est plutôt une vaste compilation qu'une histoire propre- 
ment dite; elle est faite au point de vue rationaliste pur : elle est très-in- 
suffisante , surtout en ce qui concerne les premiers siècles. On est surpris 
d'y trouver, par exemple, un chapitre sur le gnosticisme qui ne tient aucun 
compte des sources récemment découvertes. Evidemment, l'auteur n'a pas 
porté dans ce grand sujet la science approfondie qui fait le mérite de la 
France protestante. 



252 INFLUENCE DE LA PHILOSOPHIE ET DE L'HÉRÉSIE. 

au contraire, la rédemptioQ est nulle, il est ramené à 
la servitude dans tous ses sens. On peut donc voir dans 
la doctrine de la rédemption le rouage principal, le mo- 
teur central de tout l'organisme dogmatique et ecclé- 
siastique; la moindre déviation qui s'y produit a son con- 
tre-coup dans toute la conception religieuse. 

Nous aurons à tenir compte dans les divers systèmes 
théologiques de l'influence des philosophies antérieures. 
Qu'on s'en défie ou non, il n'en demeure pas moins que la 
philosophie exerce dans les choses de l'esprit un pouvoir 
considérable. Elle crée la langue intellectuelle d'un 
temps et impose plus ou moins ses formules. Il importe 
extrêmement de faire le départ dans la théologie des 
Pères entre ce qu'ils doivent à l'Evangile et ce qu'ils 
ont conservé des maîtres de la sagesse antique '. Si en 
plein christianisme le cartésianisme a marqué de son 
sceau toute la théologie d'un siècle, il n'est pas éton- 
nant que le platonisme dans ses diverses fractions plus 
ou moins modifiées ait pesé d'un poids très-lourd sur 
la pensée chrétienne sans l'absorber pourtant, si ce 
n'est dans l'hérésie ^. Celle-ci est aussi à sa manière un 
facteur du dogme ou du moins de la théologie, soit par 
les réactions qu'elle provoque, soit par l'action secrète 
qu'elle exerce en se mêlant subtilement à l'atmosphère 
morale du temps. L'hérésie gnostique a contribué puis- 
samment par ses attaques à fortifier la tendance théiste, 

* Voir sur ce sujet le 6^ vol. de VHùtoire de la philosophie chrétienne, 
parRitter, traduction Truliard. Paris, Ladrange, 1843. 

* M. Vacherot, dans sa savante Histoire de l'école d'Alexandrie, exa- 
gère beaucoup cette influence de la philosophie platonicienne sur le 
dogme. 



CLASSEMENT DES ECOLES EN ORIENT ET EN OCCIDENT. 253 

mais elle n'a pas été étrangère aux conceptions trop 
intellectuelles du christianisme qui en ont fait à Alexan- 
drie une gnose divine toute pénétrée du souffle vital de 
la liberté, sans conserver toutefois suffisamment le ca- 
ractère d'une œuvre de rédemption et de restauration. 
Les prétentions exclusives du judéo-christianisme ont 
amené la théologie chrétienne à formuler dans toute sa 
beauté la grande idée de l'humanité chrétienne, mais 
sans parler des retours plus ou moins rapides aux in- 
stitutions sacerdotales et théocratiques, c'est bien à 
l'esprit judaïsant qu'il faut attribuer la tendance légale 
qui ôte au pardon sa simplicité. Mais toutes ces trans- 
formations et ces déviations ne se manifestent que 
graduellement et inégalement, et n'empêchent pas un 
développement large et fécond de la pensée chrétienne 
qui sur bien des points n'a pas été dépassé. Tant que 
la liberté première subsiste dans l'Eglise, l'erreur trouve 
sou correctif à côté d'elle. Il en est de la société chré- 
tienne comme de ces régimes politiques qui ne con- 
naissent pas de maux politiques irrémédiables. L'abso- 
lutisme est seul incurable dans tous les domaines, parce 
qu'il imprime au mal le sceau d'une indiscutable auto- 
rité. 

L'Eglise se partage en deux grandes divisions. 
L'Orient, qui comprend la Grèce et l'Egypte, est la pa- 
trie de la spéculation, de l'idéalisme parfois trans- 
cendant. C'est là que sont nées les grandes écoles de la 
philosophie. Il fut aussi le berceau de la théologie, et 
lui conserva un caractère tout ensemble spéculatif et 
symbolique. L'Occident, qui comprend l'Afrique procon- 



254 CLASSEMENT DES ECOLES EN ORIENT ET EN OCCIDENT. 

salaire, a reçu dans la théologie comme dans la pratique 
la forte et rude empreinte de Rome. Nous aurons tout 
d'abord à constater l'opposition ou du moins les diffé- 
rences tranchées du génie de ces deux grandes Eglises. 
Mais cette division ne suffit pas à reproduire la variété 
des écoles théologiques au deuxième et au troisième 
siècle. Nous pouvons en compter quatre qui ont eu 
une capitale importance : en premier lieu, l'école grec- 
que asiatique qui a pour chef Justin Martyr; en second 
lieu, l'école du christianisme alexandrin illustrée par 
Clément et Origène; troisièmement, l'école gauloise asia- 
tique d'irénée et d'Hippolyte qui sert de transition 
entre l'Orient et l'Occident , et enfin l'école africaine, 
qui après les bouillonnements de Tertullien trouve sa 
forme définitive chez Cjprieu. C'est dans ce cadre que 
nous présenterons l'histoire de la théologie chrétienne 
depuis Justin jusqu'à la paix de l'Eglise. 



CHAPITRE IT 



L ECOLE GRECQUE ASIATIQUE. 



Le premier groupe de théologiens formant école ou 
du moins présentant une parenté intellectuelle qui per- 
mette de les ranger dans la même catégorie, se rattache 
à la fois à l'Asie et à la Grèce. Asiatiques d'origine, ils 
parlent la langue philosophique du platonisme dont ils 
subissent l'influence au plus haut point, tout en de- 
meurant des chrétiens sincères. Ils ne se distinguent de 
l'école d'Alexandrie que comme une ébauche se distin- 
gue de l'œuvre achevée; ils ont, en effet, en principe 
et en germe les grandes idées qui s'épanouirent dans 
les écrits de Clément et d'Origène; ils souffrent aussi 
des mêmes imperfections comme nous le montrerons 
après avoir exposé leurs systèmes. 

*5 I. — La Lettre à Diognète. 

Sur le seuil de cette période, nous rencontrons une 
œuvre des plus remarquables qui nous transporte au- 



256 VÉPITRE A DIOGNÈTE. 

dessus des formules de la science religieuse, dans le 
domaine de l'intuition immédiate. La Lettre à Diognète 
qui nous est parvenue sans nom d'auteur, est un des 
plus précieux joyaux de l'antiquité chrétienne; elle 
n'appartient pas évidemment au premier siècle, car elle 
n'a pas l'empreinte apostolique, et la manière dont le 
judaïsme est condamné en bloc, nous reporte aux lut- 
tes de l'âge suivant ; on dirait un Marcionite débar- 
rassé des vaines spéculations de la gnose , un Pau- 
linien quelque peu outré dans sa réaction contre la 
synagogue, qui n'a pas su distinguer comme l'Apôtre 
des gentils entre le judaïsme des prophètes et celui des 
rabbins. L'enthousiasme ardent qu'éprouve l'auteur 
inconnu pour la religion nouvelle , l'a rendu injuste 
pour ce qui l'a précédé. Il nous apporte aussi un écho 
sublime de l'école d'Ephèse, de cette doctrine de l'a- 
mour qui fut le dernier mot et comme le legs de l'âge 
apostolique, mais sans ce caractère de pondération 
qui n'appartient qu'à l'époque vraiment créatrice dans 
l'histoire de l'Eglise. Ce qui fait le charme, la beauté 
incomparable de la Lettre à Diognète^ c'est qu'elle évite 
entièrement le langage de l'école ; la pensée et le sen- 
timent y coulent du même jet. De là la simplicité , la 
fraîcheur de l'exposition. On dirait l'heure brillante et 
pure du matin , au commencement d'un jour qui aura 
ses nuages et ses brumes. Et cependant elle inaugure 
la théologie du second siècle; la tendance de Justin 
Martyr est si bien accusée dans ces pages, qu'on les 
lui a attribuées plusieurs fois , hypothèse qui ne peut 
d'ailleurs se soutenir, non-seulement à cause de la dif- 



LE VERBE RÉVÉLATEUR ET SAUVEUR. 257 

férencedu style, mais encore par suite de quelques di- 
vergences doctrinales très-caractéristiques *. 

L'Epitre à Diognète était destinée à établir aux yeux 
d'un païen, les droits de la religion évangélique. L'au- 
teur suit une méthode historique : il montre quel a été 
son rôle dans les destinées de l'humanité, et comment 
elle a été le dénoûment préparé par Dieu, de la pé- 
riode longue et obscure qui s'étend depuis le péché jus- 
qu'à Jésus-Christ. Laissant de côté le point de vue 
apologétique et tout ce qui se rapporte à la peinture de 
la vie chrétienne, nous chercherons à dégager la con- 
ception dogmatique de cet écrit. La religion nous est 
présentée tout ensemble comme une révélation et une 
rédemption. Conformément au génie grec, l'auteur 
insiste sur le premier caractère : dissiper les ténèbres 
de l'ignorance , illuminer l'esprit humain par la vraie 
connaissance de Dieu est l'objet essentiel de l'Evan- 
gile et du Verbe dont le livre divin est la manifesta- 
tion parfaite. La vérité n'est pour les chrétiens ni une 
découverte terrestre, ni une doctrine périssable, ni le 
dépôt de simples mystères humains. « Le Dieu tout-puis- 
sant, créateur de toutes choses, le Dieu invisible, l'a fait 
descendre du ciel ; son Verbe saint et incompréhensible 
a pris rang parmi les hommes, et il a voulu qu'il eût 
une demeure fixe dans leur cœur^. » Personne avant lui 
n'avait réussi à connaître Dieu, comme le prouvent le 
culte grossier des idolâtres et les vaines imaginations 

' Nous ne parlons pas des deux derniers chapitres, qui sont une évi- 
dente interpolation. 

2 'EYy.ax£c;rripi^£ Tatç xapStatç aÙTWv. [Ep. ad Diogn., c, 7. (Edi- 
tion Hefeie. Tubinguejl847.) 

n 



258 NOTION TRÈS-INCOMPLÈTE DU SACRIFICE. 

des philosophes \ Le judaïsme n'est guère mieux traité 
que le paganisme, car s'il a connu le ^rai Dieu il s'est 
imaginé qu'il avait besoin de dons matériels, et il lui a 
offert des sacrifices sanglants. La vraie lumière a donc 
commencé avec Jésus-Christ; cette lumière n'éclaire pas 
simplement l'intelligence, elle réchauffe le cœur et sauve 
le pécheur perdu. Le christianisme est une rédemption 
en même temps qu'une révélation, ou plutôt il est la ré- 
vélation de la rédemption. « Dieu ne nous a pas haïs, il 
ne s'est pas souvenu de notre méchanceté , il a supporté 
nos péchés et nous a donné son propre fils comme prix 
de notre rachat — le saint pour l'inique. La justice seule 
a pu couvrir le péché. doux échauge qui fait que 
l'iniquité de plusieurs est cachée par un seul juste et 
que la justice d'un seul justifie beaucoup d'injustes^ ! » 
On ne peut tirer de ces mots aucune formule précise ; 
ils contiennent l'affirmation pure et simple du salut de 
l'humanité par l'œuvre de Jésus-Christ. Sa justice a cou- 
vert nos péchés et nous a rachetés; l'auteur ne va pas 
plus loin; il n'y a pas trace dans la Lettre à Diognète 
d'une satisfaction de la colère divine; car Dieu ne nous 
a point haïs. Le Fils n'a donc pas eu à subir une malé- 
diction qui n'existait pas; il nous a simplement couverts 
de sa sainteté comme d'un bouclier. La notion du sacri- 
fice proprement dit échappe à l'auteur; c'est ce qui ex- 
plique la sévérité avec laquelle il juge les sacrifices juifs; 
il va même jusqu'à les considérer comme des actes su- 
perstitieux par lesquels on essayait d'acheter par un 

1 Ep. ad Dioyn.j c. 8. 
» Id., c. 9. 



L'AMOUR EST L'ESSENCE DE DIEU. 259 

présent les faveurs de Dieu ^ Evidemment, si l'auteur 
eût admis une expiation au sens réel, il eût rattaclié l'œu- 
vre du Christ aux rites sanglants de raucienne alliance. 
Il n'est pas possible de combler cette lacune du système, 
sinon par des additions qui viennent d'autre part. La sub- 
stitution du juste aux pécheurs est clairement enseignée, 
mais non pas sa condamnation directe par Dieu à notre 
place. La mort du fils est une preuve de l'amour du 
Père pour nous et rien de plus. La croix ne parle que de 
charité et de sainteté. Nous ne prétendons pas que l'ex- 
plication suffise ; mais c'est celle de VEpitre à Diognète. 
L'idée de Dieu y est développée tout à fait dans le 
sens de saint Jean. La toute-puissance et la toute-science 
ne sont pas les attributs par excellence de la Divinité. 
Dieu est plus que le Très-Haut et le Très-Sage; il est 
essentiellement amour. « Obtenir la domination sur son 
prochain , écraser sa faiblesse , acquérir la richesse et 
violenter ses inférieurs, rien de tout cela ne donne le 
bonheur à l'homme, et ce n'est pas ainsi qu'il peut imi- 
ter Dieu. Ces choses sont en dehors de la majesté di- 
vine. Si tu aimes, tu seras l'imitateur de sa miséri- 
corde^. » En créant, il n'a pas eu d'autre motif que le 
bien de sa créature; elle est donc une œuvre de son 
amour, sa gloire est d'être aimé. Il a toujours été le 
même, il ne saurait changer ni maintenant ni jamais; 
il sera toujours bienveillant, bon, incapable de colère, 
seul il est bon^. 

1 Ep. ad Diogn., c. 3. — 2 Id., c. 10. 
à"]fa6b(; xai àôp-cti-zoç xat àX-rjO'/jç. [Id., c. 8.) 



260 L'HOMME APPELÉ A LA DIVINITÉ. 

La Lettre à Diognète affirme en termes explicites que le 
Yerbe n'est ni un ange, ni un des êtres qui gouvernent 
les choses terrestres ou auxquels est confiée l'adminis- 
tration des choses célestes, mais qu'il est le Créateur du 
ciel et de la terre '. Le Verbe est ainsi distinct de toute 
créature. L'auteur ne va pas plus loin dans l'ontologie 
divine, et même il semble confondre la deuxième et la 
troisième personne de la Trinité dans le passage que 
nous avons cité sur la résidence du Verbe dans le cœur 
humain. Le Fils connaissait le dessein du Père de sau- 
ver le monde ; il lui était uni dans le mystère de l'a- 
mour éternel. Si, comme nous l'avons vu, la Lettre à 
Diognète rejette toute la culture antique ^ans y recon- 
naître un seul éclair de vérité, ce n'est pas qu'elle éta- 
blisse une opposition radicale entre la nature humaine 
et la nature divine. Non, l'homme est un être divin 
qui, par l'amour, participe tellement au caractère de 
son Créateur, qu'il devient Dieu ; tout bienfaiteur est 
vraiment le Dieu de ceux qu'il a comblés*. La foi est 
l'œil intérieur qui voit Dieu. La liberté morale est for- 
mulée avec éloquence contre le fatalisme gnostique. 
« Le Fils n'a pas été envoyé comme on pourrait le pen- 
ser pour exercer la tyrannie et répandre la terreur. 
Non certes, il est venu dans la clémence et la douceur. 
Dieu l'a envoyé comme un roi qui envoie son fils, roi 
lui-même, car il l'a envoyé comme un Dieu auprès des 
hommes, pour sauver, pour persuader et non pas pour 



1 A'jtcv tcv Tiyy'.zçt y.ai or,iJ-'.cjp7Cv tcov oàwv. {Ep.adDiogn. ,c.1.) 
* Bebç YÎvi-ra'. twv Xap.éavovTWV. [Id., c. 10.) 



POINT D'AUTORITÉ EXTÉRIEURE. 261 

faire violence, car la \ioleuce n'est pas de Dieu'. » 
Comment, en effet, l'amour ne serait-il pas la liberté? 
Ce respect de la liberté humaine explique le retard de 
l'envoi du Rédempteur ; il fallait une correspondance 
morale entre lui et la race humaine. II est venu quand 
elle a eu le loisir d'expérimenter sa misère et son im- 
puissance à se sauver elle-même. D'une pareille théo- 
logie on ne tirera pas un système d'autorité extérieure. 
Aussi toutes les préoccupations épiscopales si fréquentes 
à cette époque, ne sont-elles pas même indiquées par 
une allusion. La vie chrétienne est tout entière livrée 
à la loi de liberté. L'auteur a trop méconnu le caractère 
providentiel de la loi ancienne pour être tenté de la 
restaurer dans l'économie évangélique. Il traite de ri- 
dicules les prescriptions concernant les sabbats et les 
jeûnes. Le courant d^ sa pensée, aussi bien dans ce 
qu'il a de défectueux que dans ce qu'il a de vrai et de 
fécond, l'éloigné absolument des tendances hiérarchi- 
ques et sacramentelles ; il eût plutôt conduit à un mys- 
ticisme tout pénétré de sève morale. Ce souffle pur et 
léger n'était pas capable d'enfler les voiles du navire; 
l'influence prédominante devait nécessairement appar- 
tenir à des tendances plus tranchées et plus militantes. 
La Lettre à Diognète demeure un monument isolé qui 
surpasse tout ce qui l'entoure. 

• Ep. al Diogn., c. 7. 



262 THÉOLOGIE DE JUSTIN. 

§ II. — La théologie de Justin Martyr *. 

La théologie proprement dite de Justin présente de 
singuliers contrastes que les imperfections de sa mé- 
thode apologétique nous ont fait pressentir. Ce géné- 
reux penseur, qui établit si nettement la parenté en- 
tre l'âme humaine et Dieu , et écarte le dualisme fata- 
liste à tous les degrés, n'en a pas moins subi l'influence 
du platonisme et a même donné des gages à l'allégo- 
risrae exégétique des rabbins. S'il eût suivi l'inspira- 
tion toute biblique de YEpître à Diognète en dégageant 
sa pensée des liens de la philosophie grecque, il serait 
arrivé par la plus simple déduction à faire reposer l'é- 
ternité du Yerbe sur sa vraie base. En effet, si Dieu 
est essentiellement l'amour éternel, il a dû avoir un 
objet à aimer en dehors et au-dessus du monde, et cet 
objet ne saurait être que le Verbe. Ainsi compris, le 
Yerbe est comme le complément nécessaire de la vie 
divine. Sans le Fils, Dieu ne serait pas le Père, il ne 
serait pas l'amour essentiel. La Lettre à Diognète n'a 
pas tiré cette conclusion, parce qu'elle n'avait aucun 
caractère métaphysique ; elle se fût imposée d'elle- 
même à un esprit aussi logique que Justin, s'il s'était 
borné à creuser ce précieux filon. Malheureusement, 
tout en reconnaissant hautement que l'Evangile est 
la manifestation de la miséricorde divine , il n'a pas 
donné à la notion de l'amour une place centrale dans 
sa théologie. Dieu est essentiellement pour lui comme 

1 Voir sur Justin la riche monographie de Semisch : Justin der Meert. 
î vol. Breslau, 1840. 



THÉODICÉE ABSTRAITE. 263 

pour le platonisme plus ou moins modifié de son temps, 
l'absolu, l'incompréhensible. Dès lors le Verbe est l'or- 
gane révélateur, la Parole ou la raison divine parlée 
plutôt que le Fils unique et bien-airaé. L'absolu in- 
compréhensible est complet en lui-même; il lui suf- 
fit d'avoir conscience de soi. Rien ne l'oblige à se 
manifester dans un être distinct de lui. Il peut pro- 
duire ou engendrer cet être , comme il peut demeu- 
rer renfermé en soi. La distinction des personnes divi- 
nes n'est donc pas une nécessité éternelle de l'exis- 
tence absolue ; elle a un caractère d'occasion et elle a 
eu commencement. Son origine a beau remonter avant 
les siècles, avant la création du monde, elle n'est pas 
éternelle. C'est la première erreur du système ; nous 
verrons combien longtemps elle a pesé sur la théologie 
chrétienne. Ainsi s'explique le caractère trop intellec- 
tuel de toute la doctrine de Justin, et son atténuation 
de la rédemption. Le Verbe étant essentiellement un 
révélateur, tout en revient à la manifestation de l'incom- 
préhensible, la religion est surtout une science trans- 
cendante. 

La théodicée trop abstraite de Justin ressort des pas- 
sages suivants : « Le Père ineffable qui est le Seigneur 
de l'univers demeure dans la région où il réside, et rien 
ne lui échappe de ce qui se voit ou s'entend, non qu'il 
se serve d'yeux ou d'oreilles, mais par sa puissance in- 
dicible il perçoit et connaît toute chose. Il ne sait pas 
ce que c'est que de se mouvoir; aucun lieu, pas même 
le monde entier, n'enferme Celui qui est avant que le 
monde devînt. Comment donc, étant tel, parlerait-il à 



264 DIVINITÉ DU VERBE. 

un homme ou serait-il vu par lui sur un point impercep- 
tible de la terre '? Le peuple ne pouvait contempler sa 
gloire au Sinaï, alors même qu'elle était reflétée sur son 
envoyé. Le prêtre n'osait se tenir debout devant le 
sanctuaire bâti par Salomon, dès que l'arche y eut été 
déposée. M Abraham, ni Isaac, ni Jacob, ni aucun 
homme n'a vu le Père , le Seigneur ineffable de l'uni- 
vers et de Jésus-Christ lui-même-. >< Celui-là seul a 
été visible qui, conformément au conseil et à la vo- 
lonté de Dieu , est tout ensemble Dieu et Fils et s'ap- 
pelle aussi l'ange de l'Eternel pour accomplir ses des- 
seins. Il s'appelle le Yerbe parce qu'il porte aux mortels 
les paroles de Dieu^. Il n'est pas possible de rétablir 
avec plus de netteté la distinction fondamentale de 
Philon entre le Dieu caché et le Dieu manifesté. Le Dieu 
caché, ineffable, est seul l'absolu, le premier principe, 
le Très-Haut. 

Si ferme et précis que soit Justin sur la divinité de 
Jésus-Christ, il n'admet ni son égalité complète avec le 
Père, ni même sa préexistence éternelle, du moins en 
tant que personne distincte. Il affirme la subordination 
de la manière la plus catégorique. Le Fils est au second 
rang\ Il s'entretient avec Abraham sous le chêne de 
Mamré, comme l'envoyé du Dieu suprême qui est dans 



1 lia); àv cOv yJ AaAY;ce'.s Tpéç T'.va r^ cohdr, -.'.'A ; (Justin, Dial. cum 
Tryph., c. 127. [Opéra, p. 357.) Édit. de Cologne, 1688.) 

2 O'JTî aXXc; «vôpw-wv £ÎC£ tcv T.o.-izx y.ai appr^TOV K'jp'.cv tûv 
TîâvTwv. [Id., c. 127.) 

3W.,c. 128. 

* 'Ev GSUTÉpa /wpa. (^/jo/., II, p. 70.) Mgr Ginouilhac essaye en vain 
d'affaiblir la portée de celte expression (II, p. 115). 



SA SUBORDINATION AU PERE. 265 

le ciel, et il remplit le mandat qu'il en a reçu '. C'est 
encore lui qui se montre à ^loïse dans le buisson ar- 
dent^. Le Dieu suprême ne saurait apparaître dans un 
coin du monde, il se manifeste par son Fils qui fait sa 
\olonté , ici comme partout et toujours ^. Toutes les 
tiiéophanies de l'Ancien Testament se rapportent à lui, 
puisqu'il est le Dieu révélateur, le Verbe du Dieu caché 
et ineffable. S'il est un avec son Père par la volonté, il 
s'en distingue en quelque sorte numériquement \ Cette 
subordination s'explique d'autant mieux que l'existence 
distincte et personnelle du Fils a eu un commencement. 
« Avant toutes les créatures, Dieu a engendré de lui- 
même une puissance, qui est appelée par le Saint-Es- 
prit la gloire du Seigneur, ou le Fils ou la Sagesse, ou 
l'ange de l'Eternel, ou Dieu ou encore le Seigneur et le 
Verbe, et parfois encore le Chef souverain ; c'est lui qui 
est apparu sous forme humaine à Josué, fils de Nun. Il 
peut porter ces noms divers, parce qu'il accomplit tou- 
jours les volontés du Père et qu'il a été engendré par la 
volonté du Père'. » Justin compare cet engendreraentà 
la production de la parole humaine qui ne diminue en rien 
la puissance intérieure dont elle émane toat en la repro- 

1 xaî 0cbç y.oî'. Kûptoç rû b> xotç oùpavoti; u'T^-^psTwv. [Dial. 
cum Tryph., c. 56, \>. 279). 

8 i4/30/., II, p. 95. 

3 Dia/. cum Tryph., c. 127. 

* 'Ap'.0[J.OJ àXXà où YVWjJLY). {Id., c. 86, p. 276.) 

5 Ap-/r,v Trpb Travïwv twv y.Tic[;.axo)V 6 Oebî yf^ÉT/rtXZ oùv<x[xiv 
T'.và.èç éauToy Xo^fz-TiV, ttots os uicç, Trcià Se 2o<p(a, tco-£ Sa "Ay^e- 
Aoç, Tio-zï 0£ 0sc:, xo-ïè Ss Kup'.oç y.al S.6^oq- îyv. ^àp %œnct. 
Tîpoc:ovo[j.âL£':Oat, ex loû itr.-qpzieh im ■jra-ptvcÇ) ^jouX-qicnii, xal ex 
Tou àrcQ Tou TraTpb; OsAr,crîi -^z-^v/riG^a'.. {Dial. cum Tryph., c. 62, 
p. 284.) 



266 IL N'EST PAS COETERNEL AU PERE. 

duisant. Le Verbe ressemble encore au feu qui n'enlève 
rieii au foyer d'où il jaillit tout en brûlant d'une flamme 
également vive' ; il est ce Fils produit véritablement par 
le Père , qui était avec lui avant toutes les créatures. 
C'est à lui qu'il a été dit comme à la puissance créatrice : 
Faisons l'homme à notre image. Salomon reconnaissait 
déjà en lui la sagesse ou la raison de Dieu -. S'ensuit-il 
que ce Verbe, qui était de toute éternité caché en Dieu, 
n'a été appelé à l'existence distincte qu'au moment de 
la création et pour la création? C'est bien ce qui semble 
ressortir des paroles suivantes : « Le Père de l'univers 
n'a pas de nom, parce qu'il n'a pas été engendré. Mais 
il n'en est pas de même de son Fils, de Celui qui est 
seul appelé fils (dans un sens d'éminence), il a un nom ce 
Verbe qui était uni au Père avant la création et qui a 
été engendré alors qu'au commencement Dieu créa et 
ordonna toutes choses par son moyen^.-» Evidemment le 
Dieu sans nom, l'absolu incompréhensible, n'est sorti 
du mystère de son être qu'au moment où il a créé. Alors 
la parole intérieure est devenue parole extérieure, dis- 

» Dial. cuvi Tryph.,c. 64, p. £84. 

2 ToJTO -0 TW 'gvt'. àzb Toy r.7.':po; r.po6}.rfihf ^éw^f^x, zpb tt^/tiov 
Twv T.O':rt\i.i-(x>v cuvr/^ tu) r.x-pi. {M., c. 62, p. 285.) 

3 '0 XoYoç ~Ç)0 Ttïtv 7:o'.r,;;.aTt»)v-/,at auvwv xal Y£vv{i)[j.eva;, 5t£ tyjv 
àpXTjV 5i' à'JTOU T.Ti-i ï'/.v.zt y.al £7.oc[JLt;s£. [Dial. cum Tryph., c. 62.) 
Dorner nous semble ne pas donner au mot ct£ son vrai sens et le changer 
arbitrairement en ctj, en contestant la coïncidence entre la production 
hypostatique du verbe et la création. (Ouvr. cité, p. 423.) Ces textes sont 
péremptoires pour écarter l'interprétation absolument athanasienne don- 
née au système de Justin par les écrivains que nous avons cités. Ici il 
n'y a pas simplement accommodation apologétique, il y a une afiirma- 
tion positive de subordination du Fils au Père en même temps que la 
négation formelle de la préexistence éternelle du Verbe en tant que per- 
sonne. 



LA DOCTRINE DE L'ESPRIT EST FLOTTANTE. 267 

tincte, appelant tout ensemble les êtres à la vie et leur 
révélant le Père ineffable. Cette doctrine se dévelop- 
pera avec infiniment plus de clarté chez les successeurs 
de Justin, mais elle est inhérente à son système. Il a su 
du reste éviter tout ce qui ressemble à l'émanation, en 
attribuant l'engendrement du Verbe à un acte de la vo- 
lonté divine et non à une sorte de nécessité métaphy- 
sique. La doctrine du Saint-Esprit est plutôt mentionnée 
que développée par Justin. Il lui donne le troisième 
rang et marque ainsi sa subordination d'une manière 
tranchée ^ Il va même jusqu'à l'identifier au Verbe ^. 
Dans une paraphrase d'un texte d'Esaïe ainsi conçu : 
Je suis Jéhovah, je n'abandonne mon honneur à per- 
sonne (Esaïe XLII, 8), Justin établit que Dieu ne peut 
laisser son honneur qu'à Celui qui est la lumière des 
nations, c'est-à-dire à Jésus-Christ seuP. S'il avait cru 
à la divinité distincte du Saint-Esprit il n'eût pas tenu 
ce langage qui écarte l'adoration de toute autre personne 
divine que le Père et le Fils. On voit à quel point l'idée 
trinitaire est encore indécise. 

L'univers est l'œuvre du Verbe de Dieu. Il a pour 
commencement et pour fin la créature morale. Notre 
monde a été fait eu vue de l'homme ^ dans lequel nous 
pouvons distinguer, à l'exemple de saint Paul, le corps, 
l'âme et l'esprit ^ 11 est dans une relation toute spéciale 



1 ApoL, II, p. 60. 

2 Tb T:vîij[j.a cuv ouBev àXXo voYJcat 0£[/.tç, ?) xbv àoyov. {Apol.^ II, 
p. 75.) 

' Dial. cum Tryph., p. 289. 

''ApoL, ], 43. 

* Frag. de Resurrect., § 13. (Grabe, Spicileg ., II, p. 192.) 



268 L'HOMME CREE LIBRE, 

avec Dieu et son Fils, car il participe à la nature divine ; la 
vie supérieure en lui est précisément ce germe du Verbe, 
ce Verbe spermatique. qui est le trait le plus original et le 
plus fécond de Y Apologie de Justine La liberté est son 
apanage; elle est du reste la loi même du monde moral, 
sa condition essentielle^. Le mal ne naît pas d'une fa- 
talité de nature comme chez les gnostiques, il n'est pas 
identifié à la matière, il est une révolte de la volonté, 
un acte de désobéissance, l'abus de la liberté. « Nous 
n'admettons pas, dit-il, que le sort règle les actions des 
hommes ou les événements de leur vie. Le bien comme 
le mal dépendent du libre arbitre de chacun. » Les 
anges ont été aussi bien créés libres et responsables que 
les hommes ; ceux qui sont devenus des démons ne peu- 
vent s'en prendre qu'à eux-mêmes et aux détermina- 
tions de leur volonté. Si l'on supprime la liberté, il n'y a 
plusni biennimal, nimérite ni démérite, ni vertu ni vice. 
Comment s'expliquerait-ou alors que le môme homme 
change fréquemment de conduite? Dieu n'a pas créé 
l'homme à la façon des animaux et des arbres qui n'ont 
aucune liberté de choix ; ni le châtiment ni la récom- 
pense ne seraient applicables à des actions machinales 
et forcées^. La loi morale a beau être obscurcie parles 
ténèbres de l'enfer, elle n'en demeure pas moins 



p. 46.) 

£-0'.r,7£v c ôebç. {Id., l, p. 45.) 

3 Où Y^p wTTrsp xà aXXa, cTov SévSpa x,ai zsfpâzsca, (j.r;c£v 5y- 
vâ[J.£va xpoaipécsi lupâxxeiv, £7:oi''/;jev b ôebç xbv àvOptoixov. [Id., Il, 
p. 81.) 



LA CHUTE. — INFLUENCE DES DÉMONS. 269 

universelle, et tonte conscience droite sait le recon- 
naître. 

C'est précisément par la violation de cette loi sainte 
que s'est formé le sombre royaume du mal qui nous 
presse de toutes parts. Justin donne la plus grande im- 
portance au rôle des démons dans l'histoire de l'huma- 
nité. Sans contester en quoi que ce soit la chute 
d'Adam ', il insiste beaucoup plus sur l'épouvantable 
dégradation amenée par l'idolâtrie et il l'attribue au 
pouvoir des démons qui sont nés des relations adultè- 
res entre les anges et les filles des hommes. Ainsi a été 
amené un grand bouleversement dans notre monde, 
car ces anges étaient commis par Dieu à la surveillance 
et à la garde de la terre et de l'humanité. Ils étaient 
comme ses délégués et ses lieutenants. Leur prévari- 
cation a été une révolution radicale dans l'ordre spiri- 
tuel. Les démons sont des êtres doués d'une puissance 
mystérieuse mais réelle, capables de troubler par des 
visions et des sortilèges les imaginations des hommes. 
Ils les ont réduits en servitude , ils ont ainsi réussi à se 
faire adorer et sont devenus les faux dieux de l'ancien 
monde. Ainsi le pyganisme est une puissance infernale 
pleine de réalité qui agit sur notre monde pour le per- 
dre ^. 

C'est dans l'idolâtrie que se concentre le pouvoir du 
mal qui exerce une odieuse tyrannie sur le genre hu- 
main. Pris dans son ensemble, il est comme la proie d'une 
puissance démoniaque dont l'action mystérieuse doit 

» Dial. cum Tryph., c. 124, p. 35?. 
î Ap<jl.,\, p. 44, 56. 



270 LE CHRIST INCARNÉ EST L'HOMME IDÉAL. 

être brisée par une autre action non moins mystérieuse. 
C'est en cela que consiste principalement l'œuvre de la 
rédemption. Elle est tout d'abord une éclatante victoire 
sur les démons et par conséquent sur le péché; elle 
produit l'affranchissement et la sainteté de lame hu- 
maine. Pour l'accomplir, le Verbe s'est incarné en Jésus 
né miraculeusement de la Vierge. Cette apparition 
n'est pas transitoire comme dans les théophanies de 
l'Ancien Testament, mais définitive *. Elle n'est pas 
partielle, comme chez les simples individus humains qui 
ont le germe du Verbe en eux. Elle est absolue, le 
Verbe tout entier s'est manifesté dans le Christ*. Aussi 
bien existe-t-il une affinité réelle entre lui et l'huma- 
nité , car il la rend vraiment divine : « De même que 
d'un seul Jacob, surnommé Israël, toute notre race a 
reçu son nom, de même nous avons reçu le nôtre de 
Jésus qui nous a enfantés à Dieu; nous sommes ap- 
pelés et nous sommes en effet les vrais enfants de 
Dieu*. » Pour mieux préciser sa pensée, il cite le 
psaume LXXXII, qui appelle les hommes des dieux et 
il conclut par ces mots : « Il a été accordé aux hommes 
de pouvoir devenir des dieux et les fils du Tout-Puis- 
sant^. » 11 s'ensuit que le Verbe incarné réalise dans 
toute sa plénitude l'idée ou l'idéal de l'humanité. Jus- 
tin n'entre dans aucun développement sur l'union du 
divin et de l'humain dans le Rédempteur, il se contente 

1 Dial. cum Tryph., c. 30-32. 
« Tou zavxbç X^YOU. [ApoL, I, p. 46.) 

3 Kai r/'^sTç olt:o xoy ^vtr^'sa'iioq Yjjxaç £Îç Oîbv Xp'.CTOÛ 6ecu TÉxva 
aÂTjB'.và y.aÀ0L»[jL£6a xai ÏQ^ii. [Dial. cum Tryph., c. 123, p. 353.) 
* Id., c. 124. 



LA REDEMPTION. 271 

de l'affirmer. Il reconnaît en lui le représentant com- 
plet de l'humanité nouvelle, si bien que sa mort est la 
mort de la puissance de corruption qui s'est attachée à 
notre corps depuis la chute et sa résurrection devient 
notre propre résurrection. La corruption s'étant mê- 
lée à la nature humaine , il était nécessaire que le 
Rédempteur abolît la substance corruptrice. Or, cela 
ne pouvait se faire qu'à la condition que Celui qui 
était la vie essentielle s'unît à l'élément qui avait été 
infecté de la corruption et abolît cette corruption , et 
qu'ainsi l'immortel conservât ce qui avait été cor- 
rompu ' . « Le Verbe a donc revêtu un corps afiu de 
nous délivrer de la corruption qui s'était attachée à no- 
tre nature. Ainsi sur la croix Jésus a vaincu la mort. 
En ressuscitant il nous a donné dans sa personne la 
résurrection et la vie étemelle ". » Nous lui sommes 
vraiment identifiés et nous devenons la chair de sa chair 
et les os de ses os. 

Sur la nature môme de l'œuvre de la rédemption, 
Justin n'a pas d'idée précise. Il commence par recon- 
naître la réalité de l'abaissement du Verbe, sa confor- 
mité à notre nature sauf le péché, par le développement 
graduel et la souffrance ; il redit comme tous les Pères 
les principaux textes de saint Paul sur la valeur effi- 
cace de la mort de Jésus, mais celle-ci se réduit en dé- 



viÇouaa [xàv TYjV (fOcpav. (Grabe, Spicileg., II, p. 172. Ex Sermone con- 
tra Gentes.) 

* Aiâûùç Yjixtv èv éauTÛ Tï)v £/. vsxpûv àviaTaatv. (Id., \, p. 178. Z)« 
resurred.) 



272 LA CROIK EST LE TRIOMPHE SUR LES DEMONS. 

finitive pour lui, h une victoire sur les puissances téné- 
breuses. C'est là ce qu'il appelle le mystère de la 
croix, dont il retrouve les signes non-seulement dans 
les types de l'Ancien Testament, mais encore dans 
les usages populaires les plus simples \ « Nous de- 
mandons à Dieu, dit-il à Tryphon, de nous garder par 
Jésus-Christ du pouvoir des démons , auxquels nous 
avons jadis rendu un culte. Nous invoquons son appui 
comme notre Rédempteur, et les démons tremblent, 
devant le pouvoir de son nom, et adjurés par le nom 
de ce Jésus crucifié sous Ponce-Pilate, le procurateur des 
Juifs, ils nous obéissent afin qu'il soit évident à tous 
que le Père lui a donné le pouvoir de soumettre les 
démons à l'économie de sa passion ^. » 

Sur la croix a été réalisé le type du serpent d'ai- 
rfîin. La sainte victime y a vaincu le serpent ancien. 
C'est là le profond mystère de la défaite du serpent 
qui avait amené la révolte d'Adam ^ Justin l'appelle 
le mystère du bois de la croix ^. Il y a eu là con me 
une conjuration des maléfices des puissances téné- 
breuses. La croix est encore comparée au bois par 
lequel Elisée a retiré la cognée tombée dans l'eau, 
elle nous a arrachés à l'abîme où nos péchés nous en- 



1 Dial. cum Tryph , c. 90, 91. 

2 Qg-£ y.al xà oa'.[xcv'.a OTîSTXJaejôat tw biô\}.y.-i aùtou /.ai ~r^ toû 
vevojJLévou iciOo'j; aÙTOu o?y.ovo,i;.(a. (Id.,c. 30;p. S'*?.) 

3 M'Js-'/jp'.ov £7.-r]pujs£, et' C'j y.araA'jE'.v ij.'îv rr.v C'jva;j.'.v toû ocpso)^ 
Tou y.al -T^-) zapâca^'-v b~o toj Âcà;x Y^vÉaOa'. èpYaaa!J,évc'j, b/Xi- 
pUîJCc. (Id., c. 91, p. 322.) 

* S'jXo'j TOÎ>~b ;j.!jc;tyjp'.ov tou aiaupcj. [Dial. cum Tryph., c. 138, 
p. 367.) 



NOTION INCOMPLETE DES SACRIFICES JUIFS. 273 

fonçaient'. Justin se cont' nte d'affirmer le triomphe 
de Jésus sur Sntan, l'idée d'une rançon payée à notre 
tyran lui est encore étrangère ; il ne parle pas davantage 
d'une rançon réclamée par Dieu. S'il insiste sur les souf- 
frances du Rédempteur, s'il y voit selon sa belle expres- 
sion le trait caractéristique du Christ, elle n'est point à ses 
yeux une immolation pour le péché, une expiation pro- 
prement dite. La manière dont il interprète le sacrifice 
juif dans lequel il ne \oit qu'un châtiment de l'idolâtrie 
du peuple élu, montre qu'il n'a pas compris le profond 
besoin de réparation qui tourmente la conscience hu- 
maine et dont le rituel lévitique était l'expression su- 
blime, tout en annonçant sous un voile transparent la 
grande expiation du Calvaire. « Les sacrifices, dit-il, 
ont eu lieu à cause des péchés du peuple et de son ido- 
lâtrie, sans qu'on puisse invoquer en leur faveur au- 
cune nécessité ^. » C'est l'adoration du veau d'or qui a 
amené la distinction entre les animaux purs et impurs. 
Tout est donc accidentel, extérieur, dans ces institu- 
tions fondamentales du mosaïsme qui n'avaient cepen- 
dant de portée qu'en tant qu'elles développaient le 
besoin de la réparation et de l'expiation. S'il fait excep- 
tion pour l'agneau pascal, il ne le considère pas cepen- 
dant comme une victime au sens propre du mot, mais 
comme la figure du Christ libérateur dont le sang nous 
sauve, parce qu'il a coulé dans sa lutte victorieuse con- 
tre les démons ^. 11 ne le compare au bouc Azazel, que 
parce qu'il a été chargé de l'exécration du peuple 



1 Dial. cum Tryph., c. 86. — ^ /./., c. 22. — 3 /J., c. 40. 



274 JESUS N'EST PAS DESCENDU EN ENFER. 

juif' On ne saurait tirer davantage de sa déclaration 
que le Christ est une oblation pour tous ceux qui se re- 
pentent^. La crucifixion estbicn une immolation qui nous 
\aut le salut, mais cette immolation n'est pas une dette 
payée à Dieu et à Satan; c'est un triomphe sur l'enfer. 
Pour remporter ce triomphe et nous guérir, Jésus a dû 
participera nos douleurs^; et tout d'abord à la plus 
amère, à cette mort dont il a brisé l'aiguillon contre sa 
poitrine. Mais s'il a vaincu l'enfer, ce n'est pas qu'il y 
soit descendu un seul instant et qu'il ait connu au 
sens réel la colère du Père pour établir une balance 
entre sa souffrance et notre péché. Justin reconnaît 
hautement que Dieu a livré son Fils aux plus cruelles 
angoisses à cause de nous. De ces angoisses, la plus 
cruelle a été celle que rappelle ce fameux texte de 
saint Paul : « Maudit est quiconque est pendu au bois. » 
Seulement la malédiction dont a été frappée la sainte 
victime n'est point semblable à celle qui atteint les 
prévaricateurs de la loi. « De même que Dieu ne s'est 
pas contredit en ordonnant la construction du serpent 
d'airain (bien qu'il eût interdit les images d'une ma- 
nière générale), de même fl n'y a pas de contradiction 
entre la déclaration de la loi que tout homme crucifié 
est maudit et le fait qu'aucune malédiction n'est pro- 
noncée contre le Christ de Dieu qui était destiné à sau- 



Tryph., c. 40, p. 259.) 

c, 40.) 

' Id.,c. 103. 



JÉSUS A ÉTÉ MAUDIT DES HOMMES. 275 

ver tous ceux qui ont commis des actes dignes de con- 
damnation '. » Tous les hommes, païens et Juifs, ont 
encouru justement la malédiction divine. Si Jésus a été 
chargé d'une malédiction pour eux, ce n'est pas à 
coup sûr de celle qui les atteint justement et qui vient 
directement de Dieu. « Ces paroles de la loi, dit ex- 
pressément Justin : Maudit est quiconque est pendu au 
bois, ne confirment pas notre espérance dans le cruci- 
fié, dans ce sens que la malédiction qui le frappe 
viendrait de Dieu , mais en ce qu'elles annoncent au 
nom de Dieu , que vous tous et vos pareils méconnaî- 
triez dans le crucifié celui qui est avant toutes cho- 
ses prêtre éternel de Dieu, destiné à être roi et Christ. 
Vous pouvez voir de vos yeux l'accomplissement de 
cette prophétie, car dans vos synagogues vous maudis- 
sez tous ceux qui se réclament de son nom, tandis que 
les païens, passant des outrages aux actes, mettent à 
mort ceux qui simplement se disent chrétiens. Si Jésus- 
Christ a donc pris la malédiction de tous les hommes, 
cela signifie qu'il a été l'objet de l'universelle exécra- 
tion ^. » Après ce commentaire des paroles de Justin 
par Justin lui-même, il n'y a plus lieu à l'équivoque '. 

1 'Oux, cTt OS xal y,atà tgu Xptc-ou toû Oeou y.a-rapa /.et-ai, 

St' où cw^st xâvra; xcù; /.XTapaç à^'.cc Trpi^avxaç. [Dial. cum Try/jh., 
C. 95, p. 322.) 

2 Kal ^àp xà £ipY)jjL£va ev tw v6p.a), o-i èTrixaiapaTOç Tcâç b xpe- 
[i(i.\>.vfoq è-Ki ^uAou, O'j-/ (î); tou Osou y.aTapto[JLévou toutou tou laxau- 
pwixévou, àXV 0); TTpoî'.TïôvTOÇ TOU ôsou TO uo' ù[;.ûv -JzâvTWv xal 
Twv 6[A0ta)v up-Tv jJLY) è7:icTa[j!.évou, toutov cîvat tôv ^pb TcâvTwv 
ovTa. [Id., c. 9G, p. 323.) 

* Les citations qui précèdent suffisent pour écarter absolument la ten- 
tative faite par M. Pozzy dans son travail historique sur le dogme de lu 



270 IMPORTANCE DE LA RESURRECTION DE JESUS. 

Le cri de mystérieux abandon de Jésus se confond 
pour lui avec les autres paroles de son agonie, et il voit 
dans la prière qui se mêle à ses gémissements une le- 
çon sublime pour nous apprendre à recourir à Dieu à 
l'heure de la mort et à lui demander d'échapper à 
l'ange pervers et audacieux *. Il demeure que pour lui 
la rédemption est la grande et mystérieuse bataille ga- 
gnée par le Verbe incarné et crucifié sur Satan et ses 
armées dans la sombre nuit du Calvaire. Sans doute le 
salut conserve son caractère de réalité; il n'est pas 
simplement une déclaration, il se rattache à la mort 
sanglante du Christ qui n'est pas un symbole, mais une 
œuvre de l'amour divin. Justin est ainsi dans le grand 
courant de la foi évangélique, malgré tout ce que sa con- 
ception a d'incomplet, mais ce n'est pas une raison pour 
l'enrichir d'idées qui ne lui appartiennent pas et qui 
n'ont fait que plus tard leur apparition dans la théologie. 
La résurrection du Christ occupe une grande place 
dans ses écrits -. Bien qu'il prodigue les textes de saint 
Paul sur l'appropriation du salut, il est certain qu'il en 
altère singulièrement le sens profond. Comment en se- 
rait-il autrement? L'insuffisance de sa conception de la 
rédemption doit se retrouver nécessairement dans sa 
notion de la foi. Quand l'œuvre du Christ est considérée 
comme le rétablissement complet de notre relation avec 
Dieu par le sacrifice réparateur, il n'y a plus pour 

Rédemptionàe rattacher la conception de Justin à l'orthodoxie tradition- 
nelle de nos jours. Il n'est pas possible de soutenir encore que Justin a 
admis que Jésus, dans un sens quelconque, ait été l'objet de la malédiction 
du Père; il ne s'agit pour ce Père que de la malédiction des hommes. 

' Diat. cum Tnjph., c. 105. 

« Id., c. 10G, 107. 



SPIRITUALISME MORAL DE JUSTIN. 277 

l'homme qu'à ratifier ce qui a été accompli pour lui sur 
la croix, et qu'à s'unir à cette humanité nouvelle qui 
a trouvé grâce devant Dieu; l'acte de foi qui, selon 
l'expression de saint Paul, nous fait une même plante 
dans la crucifixion et la résurrection de Jésus, nous ap- 
proprie tout ce qu'il a souffert et conquis pour nous. 
Il n'en est plus de même quand son œuvre est conçue 
comme une simple victoire sur les puissances des ténè- 
bres. Nous sommes bien affranchis de leur joug, mais 
nous avons à travailler pour nous-mêmes à conquérir la 
faveur de Dieu ; le légalisme juif rentre par cette brè- 
che dans la morale chrétienne. Justin Martyr est retenu 
sur cette pente par la profondeur de son sentiment chré- 
tien, et il redit avec bonheur les grandes affirmations 
chrétiennes sur la foi justifiante qui abondent dans les 
lettres de l'Apôtre des gentils. Cependant la déviation 
est patente'. Elle ressort tout d'abord delà manière 
dont il comprend les rapports de l'ancienne et de la nou- 
velle alliance. 

A ne juger de sa pensée que du dehors et superficielle- 
ment, nul n'aurait poussé plus loin que lui l'opposition 
au judéo-christianisme. Il rejette avec énergie tout ce 
qui rappelle les observances et les rites du judaïsme; il 
professe l'universalisme le plus large, abat toutes les 
barrières nationales et reconnaît hautement qu'il n'y 
a plus de privilège religieux pour les enfants d'A- 
braham, mais que l'Eglise est l'Israël de Dieu. Il re- 
pousse également le sacerdoce spécial, déclarant que 
tout homme est un prêtre de Jésus-Christ ; il ne veut pas 

' Voir sur ce point Ritschl^ Altcalhol. Kirclie, p. 228 etsuiv. 



278 NI JOURS, NI LIEUX, NI HOMMES MIS A PART. 

plus d'un jour saint que d'une caste sacrée; le diman- 
che n'a point été substitué au sabbat juif. Le sanctuaire 
où Ton adore exclusivement est écroulé à jamais ; les 
chrétiens forment eux-mêmes le temple de Dieu, et il 
renvoie au passé les ordonnances concernant les puri- 
fications, les ablutions; le jeûne spirituel qui consiste à 
s'abstenir du mal a remplacé le jeûne matériel, et le sa- 
crifice sanglant a disparu devant le sacrifice intérieur, 
comme la circoncision devant le baptême. Sur tous ces 
points, Justin conserve toutes les conquêîes du spiri- 
tualisme évangélique. « Nous sommes, dit-il, l'Israël 
spirituel, conduit à Dieu par le Christ crucifié '. Une 
nouvelle circoncision est devenue nécessaire et vous ne 
vous glorifiez que de celle qui est opérée dans la chair. 
La nouvelle loi veut que nous célébrions un perpétuel 
sabbat et vous ne voulez consacrer à Dieu qu'un seul 
jour^? Quand vous avez mangé les pains azymes, vous 
croyez avoir accompli la loi de Dieu. Et cependant le 
Seigneur notre Dieu ne se réjouit pas de ces pratiques. 
S'il y a parmi vous quelque parjure et quelque larron, 
qu'il renonce à ses crimes; que l'adultère se repente et 
alors vous célébrerez les vrais et joyeux sabbats de 
Dieu. Purifiez-vous de la colère, de l'avarice, de l'en- 
vie ^ » Manger le pain azyme, c'est ne plus accomplir 
les œuvres mauvaises. « 

On se demande, après de telles déclarations, ce qui 

« 'Ispr^/.iTty.bv to àXY;Oivbv, T:v£'j;j.aTty.6v. {Dial.cum Tryph., cil, 
p. 229.) 

* 2a66axf^etv u[xaç o y.a'.vbç vcij.oç Stazavxb;; èGéXst, y.al b\).^Xq 
[j.(2v àpYoI>vT£ç Yi[j.£pav, EÙasêeTv ooy.etTî. {Id., c. 12.) 

s !d., c. 12, 18-25. 



RETOUR AU LÉGALISME. 279 

peut subsister de judaïque chez lui. Rien, sans doute, 
au point de vue des institutions extérieures, mais beau- 
coup quant à l'esprit , à l'inspiration dominante. En 
effet il présente plutôt le christianisme comme une 
nouvelle loi que comme l'alliance de la grâce et du par- 
don gratuit. Sans doute l'obligation morale n'est pas 
affaiblie par l'Evangile, puisqu'il demande de nous la 
la sainteté; la loi de la liberté est la loi parfaite, mais 
elle se distingue de la loi ancienne en ce qu'elle ratta- 
che la vie morale au salut déjà accompli, et n'y voit à 
aucun titre et à aucun degré l'acquittement de notre 
dette envers Dieu, acquittement impossible au pécheur, 
et dont la simple tentative le jetterait dans une détresse 
profonde. Voilà ce que Justin a méconnu. Jésus-Christ, 
à l'entendre, est plutôt venu nous révéler une nouvelle 
loi dont l'accomplissement nous rendra agréables à Dieu 
que nous apporter une délivrance totale. Il est le second 
et divin Moïse, le législateur qui nous revêt un judaïsme 
épuré, mais comme ce second judaïsme était déjà ren- 
fermé en principe dans le Dûcalogue, et qu'il suffit de 
le dégager des surcharges cérémonielles et des institu- 
tions ultérieures ajoutées à cause des péchés du peuple, 
la ligne de démarcation au point de vue moral, flotte 
indécise entre l'Ancien et le Nouveau Testament. « La 
loi proclamée en Horeb, dit Justin, a vieilli et n'est 
qu'à vous ; la nôtre est pour tous en tout lieu. Elle est 
nouvelle et éternelle , et elle nous a été donnée en 
Christ; il est notre législateur '. » 

' IlxpîGTlv 5 vojAOÔsr^ç. {Dial. cum Tryph., c. 11.) 



«80 LE MÉRITE HUMAIN. 

L'idée de mérite humain reparaît déjà bien que timi- 
dement ; le sacrifice de Jésus- Clirist a pour but principal 
de nous placer dans les conditions de mériter à notre 
tour, après que le pouvoir de Satan aura été brisé et 
que la mort aura été vaincue et comme enveloppée dans 
la résurrection du Verbe. Parmi ces mérites, Justin 
compte le repentir, la connaissance théorique de Jésus- 
Clirist et de son œuvre, et la pratique des bonnes 
œuvres. « Si vous vous repentez de vos péchés, dit-il, 
si vous reconnaissez que Jésus est le Christ, et si en 
gardant ses commandements vous reconnaissez que le 
Père a voulu qu'il souffrît ces choses pour que nous 
fussions guéris par sa blessure, vous obtiendrez le par- 
don des péchés '. » Le vrai et le faux se mêlent d'une 
manière subtile dans cette déclaration, car la pratique 
du bien est posée comme l'une des conditions du par- 
don des péchés. Les chrétiens et les saints de l'ancienne 
alliance ont, en définitive, suivi le même chemin pour 
arriver au salut. La loi de Moïse ordonne à ses adhé- 
rents d'accomplir ce qui est foncièrement d'accord avec 
le bien et la piété. Aussi tous ceux qui ont accompli le 
bien essentiel, général et éternel, sont agréables à 
Dieu, et ils seront sauvés par Christ au jour de la ré- 
surrection, aussi bien que les Juifs qui les ont précédés, 
Noé, Hénoc et Jacob, et les païens avec ceux qui ont 



TOUTOV sTva'. TGV Xp'.GTOV 7.ol\ çuXâjccvTsç a'JTOÎj xà; èvroAàç TaÛTa 
9r,a£T£ ('6-'. b Trarr^p akcv r/)éAr,c;e 'xj-.a. zaOeTv, ?va tw [im/m-k: 
aùxoi) h'Z'.c, ^(V)r{zct.\ xw vévs'. -ïwv àvOpw-wv), àçcCiç G|j.TvTâ)v à|;,ap- 
TtU)v £7xa'.. [Dial. cum Tryph., c. 95, p. 323.) 



LE BAPTÊME IMPLIQUE LA FOI. 281 

reconnu dar.s le Christ le Fils de Dieu'. » Ce passage 
est péremptoire et il limite singulièrement la portée de 
cette autre déclaration déjà citée : « Il devait souffrir 
pour purifier par son sang ceux qui croient en lui^. » 
Justin n'en demeure pas moins élevé au-dessus des di- 
verses tendances judéo-chrétiennes de toute la hau- 
teur de sa doctrine du Verbe divin. La notion du sa- 
crement est peu développée dans ses écrits. Il donne 
une grande importance au baptême ; il l'oppose à la 
naissance naturelle qui a un caractère de nécessité, et 
nous laisse dans l'ignorance, tandis que le baptême nous 
rend les enfants choisis de Dieu par le pardon des 
péchés^. Mais il ne produit ses effets glorieux que par 
la foi vivante , il ne ressemble point aux lustrations 
juives, car tous les flots de la mer ne laveraient pas 
nos péchés; il nous purifie par la foi dans le Christ 
crucifié. Le baptême n'est salutaire qu'au pécheur qui 
se repent^; alors il devient la source de vie et s'il 
mérite de s'appeler illumination, c'est grâce à la doc- 
trine qu'il rappelle et qu'on a enseignée au néophjte^ 
Justin ne parle pas du baptême des enfants, mais seu- 
lement de leur instruction". Sur la cène, son langage 



1 Dial. cum Tryph., C. 45. 

c. 111, p. 338.) 
3 Otcwç [j/rj àvâY/.'r); xé/.va \j:rfiï à^vota; [j.£voj[X£v , ah'hà. 

uèaTU {ApoL, I, p. 94.) 

* TOUTO £/,£tVO TO CWir^p'-iV AC'J-pbv ■?/>, SÏTTcTO Tûîç \}.Z-^X^ViCù- 

ffXOUa'.. (Dial. cum Trypii., c. 13.) 
5 ApoL, I, p. 94. 
« O'i è[J,a0v]T£69r(jav èy. Tiaîowv. [ApoL, U, p. 62.) 



2:^2 LANGAGE MYSTIQUE SUR LA CÈNE. 

est moins précis; il semble supposer une union du 
Verbe avec les éléments eucharistiques qui ne sont 
plus le pain et le vin ordinaires ; de même que le 
Verbe de Dieu a revêtu notre chair, de même il s'in- 
carne encore dans ces éléments qui, par une sorte de 
transformation, nourrissent l'âme'. Cependant ailleurs, 
Justin insiste sur l'idée que la cène est un mémorial de la 
rédemption. Le pain est offert en mémoire du corps de 
Christ et le vin, eu mémoire de son sang'. On ne sau- 
rait rien tirer de net et de précis de ce langage mys- 
tique. Justin formule l'inspiration des Ecritures dans le 
sens d'une théopneustie absolue. Les prophètes ont 
reçu les paroles mêmes du Verbe \ Seulement, il ne faut 
pas oublier qu'il ne parle que de l'Ancien Testament et 
qu'il admet que la prophétie spéciale a pris fin en 
Jésus-Christ en qui elle a trouvé sa consommation. Dé- 
sormais elle se répand comme la sacrificature univer- 
selle sur tous les chrétiens. Cela implique évidemment 
un singulier élargissement de l'inspiration pour la nou- 
velle alliance. A l'objection faite par Tryphon que si 
le Christ , d'après le prophète Esaïe, devait recevoir le 
Saint-Esprit, il ne possédait pas la divinité qui n'a be- 
soin d'aucun don, Justin répond par ces mots : « Les 
dons de l'esprit n'ont pas été accordés au Verbe comme 
s'ils lui eussent été nécessaires, mais parce qu'ils de- 

» TtjV J'.'eùyY); à6yo'j £'jyap'.7TY;6£tsav Tps^-rjv è^ r,z ai[>.x xai 
adpy.eq y.ixk |j-£TaêoXY;v Tpé^ov-at Yi[j.a)v, èy.scvsy 'It/TOu /.ai aapxa 
y.at aX\).7. èo'.cây_OY;[j.sv zbtv.. [Apol., W, p. 98.) 

» llspi TOJ aptsu £Î; àva;j.vr(S'.v xoD 'wiJ.a-07:5'.Yjja76ai aûiov, toîÎ 
•jzoTr/P'.ou £'!ç àvâ[j.vr^!jiv xcu ai]}.X'oq a'jxou. {Dial. cum Tryph., c. 70.) 

» Tou y.ivouvTOç aÙTOÙ; ôeîou Xi^ou. lApoL, l, p 76.) 



L'INSPIRATION SPECIALE A PRIS FIN AVEC L'ANC. TESTAM. 283 

vaient trouver leur repos ou leur terme en lui, de telle 
sorte qu'aucun prophète ne devait plus sortir du milieu 
de nous depuis ce moment, ce que vous pouvez recon- 
naître de vos propres yeux. L'Esprit a donc eu son 
terme et s'est reposé à la venue de celui qui devait met- 
tre fin, parmi nous, à l'ancienne économie pour les 
hommes de son temps. Ces dons ayant ainsi trouvé leur 
point culminant en lui, se sont répandus conformément 
aux saints oracles parla vertu de l'Esprit divin sur tous 
ceux qui croient, selon qu'il les en a jugés dignes. C'est 
la le prodige annoncé par les prophètes quand ils font 
dire au Christ glorifié : « Voici, je répandrai mon esprit 
sur toute chair et vos fils et vos filles prophétiseront. » 
" On peut voir, ajoute Justin, au milieu de nous les 
hommes et les femmes possédant ces vertus de l'Esprit- 
Saint '. « Ainsi Justin n'admet aucune différence spéci- 
fique dans l'inspiration des chrétiens. Ce n'est pas qu'il 
affaiblisse l'autorité des apôtres ; il invoque fréquem- 
ment leurs mémoires ou leurs écrits comme base de son 
enseignement, mais il ne revendique pas pour eux le 
monopole des dons prophétiques qui sont répandus sur 
toute l'Eglise. Nulle part il n'invoque une règle de foi, 
une tradition constituée, et il n'aborde ni de près ni de 
loin les questions d'organisation intérieure. Sa concep- 
tion du sacerdoce universel est évidemment contraire à 



' Avexa'JcaTO gjv (to •::vîij[j,a) èXOôvTs; i/.s(v:'j, èv toûtio àva- 

ëxasTov ztJ.g-oi.. Kat zap' y;[.i,Tv èuTiv iSsTv y.ai ÔYjXsi'aç, y.al àpa-îvaç 

Xapia[i.2-:a ài:o tou 7:vîij[^.aTo; io\) 6îoy r/ovTa;. {Dial. curn Tryph., 
c. 87, p. 315.) 



284 PAS TRACE DU SYSTEME HIERARCHIQUE. 

la monarchie épiscopale dont il ne fait jamais mention, 
Il met tout à fait sur le même rang Pierre et les fils de 
Zébédée, à l'occasion des surnoms que le Maître leur a 
donnés'. La belle confession de Céphas explique son 
glorieux surnom. Justin annonce une seconde venue de 
Jésus-Christ pour briser le pouvoir de l'Antéchrist et 
dépeint son règne ici-bas sous les vives couleurs des 
millénaires; il croit à une Jérusalem terrestre et n'ad- 
met pas le rétablissement des Juifs". Avec toute l'an- 
cienne Eglise, il admet la région intermédiaire où les 
âmes sont placées sous la garde d'un pouvoir mysté- 
rieux; mais comme il ne reconnaît aucune vertu d'ex- 
piation à leurs souffrances, il y a un abîme entre son 
idée et celle du purgatoire '. La résurrection des corps 
est présentée par lui dans un sens absolument matériel 
et non avec la haute spiritualité de saint Paul. Il semble 
admettre l'éternité des peines , du moins il emploie le 
termegrecqui prête à de si fréquentes équivoques, sans 
laisser supposer le rétablissement final *. 

Tel est ce système abondant en contradictions, in- 
complet comme il était naturel de l'attendre d'une pre- 
mière tentative d'élaboration théologique. Ni la notion 
de Dieu, ni celle du Verbe, ni celle delà rédemption n'y 
sont saisies dans leur vrai caractère. Des éléments plato- 
niques et judaïques s'y mêlent à l'immortelle vérité de 
l'Evangile et l'obscurcissent. Elle s'en dégage néanmoins 

1 Dial. cum Tryph., c. 106, p. 333. 

' Id., c. 80, 81. Il reconnaît cependant qu'il est des chrétiens qui pen- 
sent différemment sur ce point. 
3 M., c. 103. 
* AlWVtOV 'K\)Çl. [ApoL, II, 87.) 



APPRÉCIATION GENERALE DES SYSTÈMES. 285 

à chaque instanl comme le soleil perce les nuages; Ta- 
doration du Christ, objet absolu de la religion et Sauveur 
du monde, y palpite en paroles ardentes. Les souvenirs 
de la philosophie grecque n'empêchent pas la grande 
idée du Verbe divin et de son affinité morale avec l'hu- 
manité, de resplendir dans tout son éclat. La liberté 
morale^ comme un souffle vivifiant, écarte tout dualisme 
panthéiste, et les droits imprescriptibles de la nou- 
velle alliance et des affranchis du Christ sont maintenus 
avec un admirable spiritualisme malgré l'invasion trop 
marquée d'un nouveau légalisme. Au travers de son 
langage diffus, de sa typologie tourmentée, on reconnaît 
le généreux martyr qui est mort en s'écriant : « Je suis 
trop petit pour dire du Christ quelque chose de grand. » 
Il s'est senti surpassé par la vérité divine qu'il essayait 
de définir, et il a voué tout le premier au feu qui pu- 
rifie la paille et le chaume qui se sont mêlés au marbre 
et à l'or dans sa construction dogmatique. Justin mé- 
rite d'occuper un rang d'honneur dans ce périlleux mais 
nécessaire labeur de la science religieuse. 

§ IlL — Athénagorc , Théophile d'Antioche, Tatien. 

L'influence du platonisme est [.lus sensible chez Athé- 
nagore que chez Justin. Il part également del'idée du Dieu 
ineffable, impassible, enveloppé d'une inaccessible lu- 
mière*. Le Verbe est sa raison éternelle; il est dans le 
Père et le Père est en lui. Le Saint-Esprit est la sagesse 

' Âi^'.ov àôpaxov 7,at àraO-?] y,a\ ày.axaXTQTîTOV /.ai à/^a)p'f,Tov, fwx'. 



286 ATHÉNAGORE. 

divine, le lien de l'unité entre le Père et le Fils ; il a 
brillé dans rame des prophètes comme un rayon émané 
du soleil. La Divinité ainsi conçue forme un monde par- 
fait ' . Le Verbe est inséparable de Dieu comme la pensée 
est inséparable de l'esprit -. La création n'était donc 
point une nécessité ; le monde a été formé uniquement 
par le bon plaisir de Dieu, et au nom de son libre 
amour. Voilà le trait vraiment chrétien du système 
d'Athénagore. Le Verbe a été appelé à l'existence dis- 
tincte pour organiser la matière confuse, pour lui im- 
primer la forme et l'harmonie. L'univers trouve en lui 
son principe actif et son idée. Aussi a-t-il pu dire : 
« Le Seigneur m'a créé comme le principe de ses voies 
pour ses œuvres^. » 

Le Verbe possède donc avant le monde une existence 
idéale; mais l'idée ne passe à l'existence complète, et 
ne devient énergie, force, puissance positive qu'à la 
création. Cependant il n'est pas uniquement l'idée du 
monde, puisque le monde n'est pas nécessaire, mais il 
le devient une fois que Dieu a résolu de créer, car c'est 
lui qui imprime la forme et la pensée de Dieu à la ma- 
tière diffuse, sur l'origine de laquelle Athénagore ne 
s'explique pas. Il ne l'identifie pas sans doute avec le 

xat xâXXei àvcxSir,Y''0'^V irspièx^tiévov. (Athénag., Leg. pro Christ., 
P- 10.) 

1 nâvca vàp 6 6c6ç èj-iv aÙTOç ajTw 7.;c,u,2ç TéXeioç, 7:vsu[xa, 5i>^ 
vaixiç, \ô'(oq. (Leg. pio Christ., p. 15.) 

î Id.,p. 17. 

3 ripwTOv -{hrqxx ehxi xco TîaTp:, cj/^ w; ^(Vfé\J.ViO'f (è^ àpx"^? 
Yàp Osbç vûu; aïoioç wv, T^^v ajTc; èv ïtj~C> xbv Xéyov) àXX' w; 
Twv uXawv lâéa xai èvépYSia eTvai zposXOwv. [Leg. pro Christ., 
p. 10.) 



THÉOPHILE D'ANTIOCHE. 287 

mal, puisque le mal n'existe pas dans la création primi- 
tive ; mais elle a en tout cas une grande propension native 
au péché, car après que les anges ont été préposés comme 
des satrapes aux diverses sphères de l'existence, c'est 
l'ange de la matière qui est le premier séduit et qui 
entraîne le monde dans le mal '. Le péché est tout en- 
tier dans la sensualité. Aussi Athénagore conclut-il à 
l'ascétisme, tout en le maintenant dans des bornes assez 
raisonnables ; il ne tolère le mariage qu'au point de vue 
de la multiplication de l'espèce. Cependant, par une 
singulière contradiction, il admet la résurrection de la 
chair au sens le plus matériel ^. Il partage toutes les 
idées de Justin sur la formation de l'idolâtrie et sur l'in- 
spiration des prophètes. Il rejette absolument les sacri- 
fices sanglants, même sous l'alliance judaïque, et ne 
formule nulle part une théorie de la rédemption. 

Théophile d'Antioche établit un rapport plus étroit 
que ne l'a fait Athénagore, entre la création du monde 
et la production extérieure ou hypostatique du Verbe. Il 
insiste comme ses devanciers sur l'incompréhensibilité 
de Dieu, qui ne saurait jamais être connu en lui-même 
mais seulement par ses œuvres^. Le grand but de la 
création matérielle est de le révéler à l'homme, et 
l'homme lui-même a été appelé à l'existence pour cou- 
naitreDieu, qui, sans lui aurait été comme un rayon sans 
reflet*. Le Yerbe, jusqu'à la création, était dans le sein 



• Leg, pro Christ., p. 27. 
« Id., p. 42, /:3. 

3 kytçtT^zoq. (Théophile d'Antioche, Contra Antolyc, p. 71.; 

* 'HOéXr^csv àvOpWTCOv xoi^ja'. w Y'^coÔt]. {Opera^p. 88. j 



288 THÉOPHILE DANTIOGHE. 

de Dieu, simplement à l'état virtuel; le Père l'a produit 
par sa sagesse ou son Esprit et il en a fait son organe 
pour la création du monde. C'est lui qui est le principe, 
le commencement dont Moïse a dit : Par le commence- 
ment Dieu a créé le ciel et la terre '. 11 s'appelle aussi 
la Sagesse, l'Esprit, et il a illuminé l'àme des prophètes. 
Rien n'est plus confus qu'une telle notion de la Trinité, 
bien que le mot soit pour la première fois employé par 
Théophile. Toutes les théophanies, depuis celle du 
paradis, sont rapportées au Verbe qui représente le 
Père , le Dieu absolu dont il demeure toujours la raison 
éternelle. Théophile reconnaît explicitement que le 
monde a été créé du néant : l'homme est un être vrai- 
ment divin comme le prouve la solennité de l'acte créa- 
teur qui le concerne. En effet, Dieu, avant de l'appeler 
à l'existence, se recueille avec son Verbe et lui dit : Fai- 
sons l'homme à notre image -. Il est sorti pur des mains 
de Dieu ainsi que le monde entier dont il est le roi, mais 
qu'il a ensuite enveloppé dans sa chute. L'épreuve 
de l'Eden n'était point destinée à le perdre, mais au 
contraire à l'élever par l'obéissance au rang divin. 
Proclamé Dieu, s'il eût obéi, il fût monté au ciel; ' sa 
révolte est la seule cause de son malheur actuel. La 
doctrine de la rédemption est à peine indiquée; la ré- 

1 "E)((j)v oiv 6 ôsb; tov eauTOu )v6yov èvS'.aOeTov èv toTç tSfoiç 
auXccY^vo'-ç, £YévvY]':£v aùiov [A£tà ty^ç eauTOu aoç(aç è^spsu^âixsvoç 

TCpb TWV oXwv TOÙTûV TGV X6yOV, îT/îV UZO'jpYOV Xôiv UTU' aÙTOU 

YEYSvr^jj.évwv 'ki'^t-jx àpyjr,, o)v ■::v-ii\).y. ôsoij. [Opéra, p. 88.) 
* Id., p. 96. 

' "OkCoç TéXstoç Ysvôp.svoc, iv. y.û 6cbç àvaSety^Oelç, outo); xat 
eîç Tov oùpavbv àvaSv). (Id., p. loi.) 



TATIEN INCLINE AU PLATONISME. 289 

jection de Tidolâtrie et la pratique des bonnes œuvres 
nous mettent sur la voie du salut'. Théophile d'An- 
tioche n'est pas tombé dans un faux ascétisme; il ne 
veut pas qu'on méprise le mariage, car ce serait mépri- 
ser son père et sa mère *. 

On voit l'école grecque asiatique descendre assez 
rapidement la pente qui conduisait à la confusion du 
Verbe et du monde. \S Exhortation contre les Grecs, de 
Tatien, qui fut au début disciple de Justin, marque un 
progrès sensible dans cette voie. D'après lui, Dieu était 
absolument seul avant que le monde fût créé. Néanmoins 
tout existait en lui en puissance, aussi bien les choses 
visibles que les invisibles ; elles reposaient en quelque 
sorte dans la virtualité du Verbe ^. Nous voilà bien près 
du platonisme alexandrin , cependant l'auteur écarte 
absolument toute idée d'émanation ; le Verbe a été con- 
stitué dans son existence distincte par un acte positif de 
la volonté divine ", il est le premier- né de l'Esprit et il 
devient le créateur du monde qu'il tire du néant. Il est 
né non par voie de retranchement, mais par voie de 
communication, et ainsi il n'ôte rien au Père, pas plus 
qu'un flambeau allumé ne diminue le flambeau qui lui 
a communiqué sa flamme ^ La parole ne laisse telle pas 
intacte la raison dont elle est l'expression? Tatien ad- 
met que la matière a été créée de Dieu, et que parcon- 



' Opéra, Y). 110. 

2 M., p. 104. 

3 Trjv àpxrjV X6you ouvaij.'.v, — jùv ajTw ôew tx xavrâ. [Conira 
Grxc. orat., p. 145.) 

* 6sXY][J,aTt, p. 145. 
5 Id. 

19 



290 TATIEN INCLINE AU PLATONISME. 

séquent elle n'est pas identique au mal; il proclame aussi 
nettement que Justin la liberté morale. Cependant en 
définitive c'est bien de la matière que procède l'influence 
mauvaise; celle-ci fascine Tàme humaine, qui n'est pas 
de race divine et immortelle par nature ' ; aussi la ma- 
tière ne sera-t-elle jamais restaurée. De là au dualisme 
gnostique, il n'y avait qu'un pas. La conversion est pré- 
sentée uniquement comme un retour au bien. Le Verbe 
créateur efface le Verbe rédempteur. Il est facile de 
comprendre que l'auteur d'un tel système ait prompte- 
ment abouti à confondre le drame moral avec la cosmo- 
logie. Il serait injuste d'y voir la conséquence néces- 
saire de l'école de Justin; Tatien en relève le côté dan- 
gereux, sans détruire ce qu'elle a de fécond et de géné- 
reux. 

1 Contra Grxc. orat., p. 152. 



CHAPITRE III. 



LA THEOLOGIE DE L ECOLE D ALEXANDRIE. 
CLÉMENT D'ALEXANDRIE*. 



Notre tâche est bien abrégée par l'ample exposition 
que nous avons faite de la partie apologétique de la théo- 
logie de Clément et d'Origène, qui demeure leur meilleur 
titre de gloire ^. L'école d'Alexandrie fut avant tout 
consacrée à la défense du christianisme ; elle plaida ce 
grand procès devant le tribunal de la haute culture et 
on peut dire qu'elle le gagna. Sa méthode a pu être 
longtemps oubliée; elle n'a pas vieilli. Nous ne saurions 
mieux faire en plein dix-neuvième siècle que de repren- 
dre ses belles et larges démonstrations sur l'harmonie 
profonde qui existe entre les besoins supérieurs de 
l'âme et l'Evangile, sur la légitimité de la certitude re- 



> A part les ouvrages déjà cités, je mentionnerai sur Clément d'Alexan- 
drie le livre de l'abbé Cognât : Clément d' Alexandrie , sa doctrine et sa 
polémique. Paris, Denlu, 1859. L'auteur s'y préoccupe presque exclusive- 
ment de la question du traditionalisme. 

' Voir le tome II de la seconde série de VHistoire des trois premiers 
siècles de l'Eglise. 



292 THÉODICÉE DE CLÉMENT. 

ligieuse fondée sur la foi, sur la préparation évangéli- 
que au travers des ténèbres du paganisme. Nous n'ayons 
pas à revenir sur ces développements. Ils ont déjà mis 
en lumière le grand mérite et aussi le plus grave défaut 
de la théologie alexandrine. On ne saurait trop la louer 
d'avoir triomphé absolument du dualisme, en insistant 
sur l'accord essentiel qui existe entre l'humain et le 
divin, et d'une manière plus générale, entre la nature 
et Dieu. Mais on est en droit de lui reprocher l'exagé- 
ration de l'élément intellectuel dans la conception de 
la religion, et un souvenir trop fidèle du platonisme. 
Nous retrouverons ce double caractère dans l'ensemble 
du système élaboré par ces illustres et généreux pen- 
seurs. 

§ 1, — La théodicée de Clément d'Alexandrie. 

L'idée de Dieu chez Clément semble au premier 
abord plus abstraite encore que chez Justin. A n'en 
juger que par certains passages de ses écrits, on croirait 
qu'il s'en tient à l'idéalisme absolu des néo-platoniciens, 
à une notion purement négative. Il veut que le gnosti- 
que chrétien qui aspire à la vraie connaissance, n'imite 
pas les hommes ordinaires, que l'on voit s'envelopper 
de la matière, comme l'escargot de sa coquille, ou bien 
se rouler sur leurs passions charnelles comme le hérisson 
sur ses pointes '. Qu'ils se dégagent de toutes les idées 
inférieures; qu'ils ne voient que des images dans les 

» Clément d'Alex., Opéra. Edit. de Leipzig (Schwikert, 1832). Slro- 
mates, liv. V, c. 11. § 69. 



CARACTÈRE ABSTRAIT DU PREMIER PRINCIPE. '293 

textes bibliques qui assimilent Dieu à l'homme comme 
s'il occupait un lieu quelconque, comme s'il possédait 
des )' eux, des bras, une bouche ; comme s'il avait des 
passions du genre des nôtres, la colère, la menace. 
Qu'il s'élève à l'initiation du grand mystère divin, en 
franchissant tous les degrés inférieurs et en faisant 
abstraction de toutes les qualités matérielles de l'être, 
à commencer par la dimension. Qu'il atteigne ainsi le 
point indivisible, qu'il le supprime et alors il rejoin- 
dra l'Un véritable', la cause première qui est au-des- 
sus de l'espace, du temps, que ni la parole ni la pen- 
sée ne peuvent exprimer ou concevoir ^. C'est parce 
que Dieu est l'Esprit absolu qu'il demeure incompré- 
hensible à des êtres bornés , et qu'il ne saurait être 
saisi tout entier par ceux dont l'intelligence ne peut 
s'affranchir des catégories du temps et de l'espace. 
Mais Clément, a beau emprunter au platonisme alexan- 
drin ses plus fortes expressions , appeler Dieu l'a- 
bîme^, l'être infini que nul ne saurait atteindre, qui 
n'est ni genre ni différence, ni espèce, ni iidividu, ni 
nombre, ni accident; il a beau déclarer qu'aucun attri- 
but, même le plus excellent, ne suffit à le désigner