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HISTOIRE DES TROIS PREMERS SIECLES
DE L'ÉGLISE CHRÉTIENNE
PARIS. — TYPOGRAPHIE DE CH. MEYRUEIS
t :Î . B U F. CUJAS. — 18!'. 9.
HISTOIRE lio
DES TROIS PREMIERS SIÈCLES
DE L'ÉGLISE CHRÉTIENNE
PAR
E. DE PRESSENSË
TROISIÈME SÉRIE
L'HISTOIRE DU DOGME
f/fci Chrislus, ibi Ecclesia.
PARIS
LIBRAIRIE DE CH. MEYRUEIS, ÉDITEUR
RUE DES SAINTS-PÈRES, 43-45 (PRÈS LA CHARITÉ)
1869
Tous droits réservés.
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it
AVANT-PROPOS.
Ce nouveau volume de mon Histoire des trois premiers
siècles de l'Eglise chrétienne forme à lui seul la troisième
série de l'ouvrage. C'est l'exposé complet des luttes de
la pensée religieuse au second et au troisième siècle :
l'hérésie d'abord, dans ses diverses fractions, puis les
diverses écoles de la théologie chrétienne a cet âge de
ferveur et de liberté.
On se souvient peut-être du plan général du livre.
Après avoir esquissé dans une vaste Introduction l'his-
toire morale de l'ancien monde, pour avoir le droit de
conclure que le christianisme primitif n'est pas simple-
ment le produit du passé, mais qu'il a un caractère
vraiment original, j'ai retracé ses destinées au siècle
apostolique, qui est son époque créatrice. C'est l'ob-
jet de mes deux premiers volumes. Les volumes sui-
vants montrent la religion nouvelle engageant une
lutte formidable avec tout ce qui l'a précédée, sans
qu'elle néghge pourtant de rechercher les points de
contact qui existent entre elle et les besoins supé-
rieurs et permanents de l'humanité. Cette lutte se pour-
Il AVAMT-PROPOS.
suit d'abord sur le terrain des faits par la mission chré-
tienne, par cet immense mouvement de propagande au-
quel répond la persécution; cette histoire extérieure
du christianisme fait l'objet de mon troisième volume.
Mais l'ancien monde ne se contente pas de s'armer de
la force brutale contre l'Eglise. Il tourne contre elle les
ressources de sa culture philosophique, et il amène par
ses attaques la formation de l'apologie chrétienne, dont
j'ai reproduit les diverses tendances dans mon qua-
trième volume.
Le volume actuel nous fait assister à une lutte plus
dangereuse. L'hérésie est un essai plein de hardiesse
de ramener la doctrine évangélique dans le cadre des
religions antérieures, tantôt en faisant disparaître ses
contours arrêtés et son caractère si éminemment mo-
ral dans un panthéisme vague et grandiose, tantôt en
la marquant d'une empreinte judaïque. Grâce aux do-
cuments que nous fournissent les découvertes de ces
vingt dernières années, l'histoire des hérésies primi-
tives est entièrement renouvelée. Ce n'est plus un
chaos de rêves maladifs; on voit apparaître des sys-
tèmes bien liés, souvent bizarres dans la forme, parce
qu'ils reflètent un état singulier des esprits, où la méta-
physique la plus subtile se mêle, comme dans l'Inde, à
un symbolisme mythologique. J'ai consacré une por-
tion considérable de ce volume à une exposition raison-
née de ces doctrines étranges, qui ont exercé une
grande influence sur la théologie chrétienne, surtout
AVANT-PROPOS. m
par voie de réaction. J'ai aussi donné un soin très-
attentif à la litiérature apocryplie, qui abonde à cette
époque; j\y ai cherché les premiers linéaments et
comme la formation de la tradition orale qui, sur bien
des points, s'est imposée à l'Eglise.
Sous le feu des attaques multiples dont elle a été l'ob-
jet pendant cette période, la pensée chrétienne est ap-
pelée à se rendre compte de sa croyance. Etrangère
encore à la discipline d'un Credo décrété, elle déploie
une grande originalité dans ses créations dogmatiques.
Je me suis efforcé de présenter ces premiers systèmes
théologiques avec la plus scrupuleuse fidélité, de telle
sorte que toutes les tendances pussent trouver leur pro-
fit dans ce livre, au moins à titre de document parfaite-
ment sincère.
Il n'est pas de sujet plus digne d'intérêt pour tous
ceux qui ne prennent pas en pitié les questions philoso-
phiques, et qui ne voient pas qu'en méprisant ces hautes
spéculations, ils méprisent la raison elle-même. En tout
cas, nous avons ici un grand chapitre de l'histoire de
l'esprit humain, qui a reçu du christianisme un ébranle-
ment puissant et fécond. Je puis dire que je n'ai rien
épargné pour le traiter convenablement. Toute mon ex-
position est puisée aux sources originales; chaque texte
est traduit à nouveau. J'ai cherché à éviter le plus pos-
sible les termes d'école qui voilent la pensée et à re-
produire ces systèmes si divers dans la langue philoso-
phique courante. Je serais heureux si j'étais parvenu à
IV AVANT-PROPOb
mettre en lumière le caractère profondément iibéral de
la spéculation chrétienne dans une période qui ignore
l'asservissement intellectuel, et qui n'a jamais séparé
l'autorité de la persuasion. C'est dans la liberté et par
la liberté que la grande bataille du christianisme a été
livrée et gagnée à son âge héroïque, au travers même de
l'oppression extérieure et de la persécution. Je ne con-
nais pas d'autre moyen de reconquérir le monde au-
jourd'hui.
Le dernier volume de mon Histoire^ qui sera con-
sacré à la vie intérieure de l'Eglise et montrera la reli-
gion nouvelle au foyer de la famille et aussi à l'heure de
l'adoration et du culte, paraîtra, je l'espère, dans un
délai rapproché. Il terminera ce vaste tableau du chris-
tianisme primitif, commencé il y a vingt ans aux jours
de la jeunesse vaillante, alors qu'on ne sait pas prévoir
tous les obstacles qui se rencontrent dans une carrière
si longue.
Ce livre, traduit dans plusieurs langues, a reçu de
bien précieux encouragements. Mon plus cher désir est
de pouvoir en faire disparaître les imperfections qui
m'ont été signalées ou que j'y découvre, afin de le
rendre moins indigne de cette grande cause de la liberté
chrétienne à laquelle j"ai donné ma vie.
Edmond de Presseksé, D*^ Th.
Paris, -27 septembre 1869.
HISTOIRE
DES TROIS PREMIERS SIÈCLES
DE L'ÉGLISE CHRÉTIENNE
TROISIÈME SÉRIE
L'HISTOIRE DU DOGME
LIVRE PREMIER
L'HÉRÉSIE
CHAPITRE 1
LE GNOSTICISME
§ 1. — Les caractères (jénéraux de la gnose.
Nous avons décrit les grandes luttes de TEglise chré-
tienne pendant les trois premiers siècles de notre ère.
L'histoire du christianisme primitif est l'histoire d'un
combat à outrance entre l'ancien monde et le nouveau
culte qui vient d'apparaître en Judée. Il s'est poursuivi
dans tous les domaines. La persécution est la pre-
1
2 OHIGINK ET CAKACTtKE DE LA GNOSE.
mièrc et inévitable manifestation de cette lutte iormi-
dable. Non -seulement la religion nouvelle repous-
sait les principes constitutifs de la société paicnnc, et
heurtait les préjugés du judaïsme dégénéré, mais encore
elle était essentiellement conquérante. Elle ne se con-
tentait pas de passer comme une étrangère au milieu
d'une civilisation brillante et corrompue qu'elle eût
d'ailleurs condamnée par sa seule présence, elle élevait
la voix pour protester contre ses infamies ou ses fausses
grandeurs. Ce n'était pas assez pour elle de refuser l'en-
cens à l'idole, elle s'attaquait au faux dieu et démas-
quait les turpitudes de son culte. Le plus humble de ses
représentants était son témoin, son missionnaire, son
soldat. Elle pratiquait en tout lieu et à toute heure l'a-
postolat le plus actif et le plus large. Entre elle et l'an-
cien monde l'opposition était radicale, absolue. Sans
doute, delà part des chrétiens, il n'y eut que douceur et
résignation, mais cette douceur même, sous le fer des
bourreaux, faisait l'effet d'une provocation irritante
dans une société fondée sur la violence. Le martyre,
mêlant une résignation sublime à une invincible fidé-
lité, était le saint défi de l'âme à la force brutale, et les
plus fières résistances eussent été mieux tolérées que
cette triomphante faiblesse où se révélait l'énergie in-
domptable de la conscience.
Ce combat terrible qui dura trois siècles, nous l'avons
dépeint dans ses diverses phases jusqu'au jour où le
glaive est tombé de la main des persécuteurs'. La lutte
1 Voir mon Histoire des trois premiers siècles, 1" série. — La grande
ORIGINE ET CARACTERE DE LA GNOSE. 3
ne s'est pas seulement poursuivie sur les arènes et sur
les échafauds. Elle a été aussi engagée dans le do-
maine de la pensée. Le paganisme a attaqué la doctrine
chrétienne par toutes ses voix, tantôt par les clameurs
de la multitude et par les calomnies des carrefours,
tantôt par les sarcasmes des fins moqueurs tels que
Lucien, tantôt par tout l'appareil philosophique des
Celse et des Porphyre. II a fait plus, il a élaboré des
systèmes nouveaux dans lesquels il s'efforçait de
vaincre l'Evangile avec ses propres armes, en lui fai-
sant d'habiles emprunts. Nous avons essayé de repro-
duire la réplique tour à tour savante et éloquente oppo-
sée à ces agressions multiples par l'apologie chrétienne
des premiers âges telle qu'elle se formulait à Carthage,
à Alexandrie ou à Rome.
Nous abordons aujourd'hui des attaques plus dange-
reuses et plus perfides, celles de l'hérésie qui ajoutèrent
les périls d'une guerre intestine et civile en quelque
sorte à ceux des luttes formidables du dehors. En réalité,
c'est toujours le même ennemi, mais subtil et déguisé ;
c'est toujours l'ancien monde, mais cette fois il veut
étouffer la religion nouvelle en l'embrassant. Si elle ne
se fut pas délivrée de cette étreinte, elle était à jamais
compromise, car elle y eût perdu ce qui fait son essence
et son principe vital. Je sais que l'on nous conteste le
droit de qualifier ainsi les tendances qui furent si vi-
vement combattues par les premiers Pères. La dési-
gnation même d'hérésie semble une atteinte portée à la
lutte du christ ianisyne contre le paganistne. — Les mart>jrs et les apolo-
gistes.
4 ORIGINE ET CARACTÈRE DE LA GNOSE.
liberté de conscience et de pensée, ^'ous ne pouvons
partager ces scrupules, car ils n'iraient à rien moins
qu'à enlever au christianisme tout caractère distinctif.
Sans doute, aux époques ultérieures, quand l'Eglise,
devenue une hiérarchie, fut unie à l'empire et qu'elle
lui confia la garde de son Credo ^ la désignation d'hérésie
acquit une gravité nouvelle, elle fut le fait d'une auto-
rité arbitraire souvent tvranuique et amena trop souvent
à sa suite la répression matérielle. Il eu est tout autre-
ment dans la période qui précède les grands conciles et
les pénalités civiles pour cause d'erreur. L'Eglise est une
libre association ; il y a tout profit à se séparer d'elle. La
polémique contre l'erreur n'a d'autres ressources que
la pensée et le sentiment. Un type doctrinal uniforme
n'a pas encore été élaboré ; les divergences secondaires
se produisent en Orient et en Occident avec une entière
liberté, la théologie n'est point liée à d'invariables for-
mules. Si au sein de cette diversité apparaît un fonds
commun de croyances, n'est-on pas en droit d'y voir
non pas un système formulé et composé par les repré-
sentants d'une autorité d'école, mais la foi elle-même ,
dans son instinct le plus sûr et sa manifestation la plus
spontanée? Si cette même unanimité qui se révèle dans
les croyances essentielles, se retrouve pour repousser
telles ou telles tendances, ne serons-nous pas en droit
de conclure que ces tendances étaient en désaccord fla-
grant avec les principes fondamentaux du christia-
nisme? Cette présomption ne se transformera- t-elle pas
en certitude si nous reconnaissons, dans la doctrine
universellement repoussée par l'Eglise, les traits carac-
ORIGINE ET CARACTÈRE DE LA GNOSE. 5
téristiques de Tune des religions du passé? Pour dire
que le gnosticisme ou Tébionitisme sont des formes légi-
times de la pensée chrétienne, il faut dire hardiment
qu'il n'y a pas de pensée chrétienne, ni de caractère
spécifique qui la fasse reconnaître. Sous prétexte de l'é-
largir on la dissout. Personne, au temps de Platon, n'eût
osé couvrir de son nom une doctrine qui n'eût pas fait
place à la théorie des idées, et Ton eût excité les justes
moqueries de la Grèce, en voulant faire d'Epicure ou de
Zenon un disciple de l'Académie. Reconnaissons donc
que s'il existe une religion ou une doctrine qui s'appelle
le christianisme, elle peut avoir ses hérésies.
Le mot d'hérésie a en lui-même une très-belle signifi-
cation, puisqu'il veut dire le libre choix appliqué à une
doctrine.
Au point de départ la religion nouvelle fut appelée
une hérésie par les Juifs \ qui désignaient déjà de ce
nom les divers partis ou les diverses sectes. En effet
pour l'orthodoxie de la synagogue le christianisme méri-
tait l'excommunication, car il s'attaquait à son principe
vital. Les apôtres ont appliqué la même désignation aux
tendances qui, soit du point de vue judaïque, soit du
point de vue de la spéculation païenne, atténuaient gra-
vement la foi véritable en Jésus-Christ-. Les Pères ont
fait un usage identique du mot d'hérésie. Pour nous
comme pour eux il doit s'entendre des doctrines qui sur
un point capital sont en contradiction flagrante avec le
christianisme primitif. Dans le second et le troisième
» Actes XXIV, 5.
2 Gai. V, 20. Titelll, 10.
ORIGINE ET CARACTÈRE DE LA GNOSE.
siècle riiérésie est toujours une réaction, soit dans le
sens juif, soit dans le sens païen. Aussi raraène-t-elle
dans une sphère plus intime, plus près du centre, la
même lutte qui a été engagée entre l'Evangile et l'an-
cien monde sur le terrain des faits et sur celui des idées.
La réaction païenne fut de beaucoup la plus importante.
L'hérésie issue du judaïsme fut timide et insignifiante
ou bien débordée par l'hérésie issue du paganisme. C'est
donc de celle-ci que nous devons nous occuper en pre-
mière ligne'. Nous avons retracé ses obscures origi-
nes dans la partie de ce livre consacrée au siècle apos-
tolique. Au second siècle elle sort de la période
d'élaboration plus ou moins confuse, elle devient une
grande école, elle oppose autel à autel. Le moment est
venu de caractériser ce puissant mouvement d'esprit,
qui suscita tant de périls à l'Eglise.
Le gnosticisme a beau se diviser en nombreuses
écoles; il a un caractère dominant qui ne se dément ja-
mais; son nom seul suffit pour l'indiquer. Le mot de
1 Les sources principales pour l'élude du gnosticisme sont : 1" les écrits
d'Irénée, d'Epiphane et dcThéodoret {De lixretic. fabulis) contre les hé-
résies. 2° Les écrits des Pères, à commencer par ceux d'Alexandrie. L'his-
toire d'Eusèbe est très-importante à cause des citations. 3" Les Philoso-
phoumena (édition Dunker et Schneidewin, Gœttingue, 18S5), qui nous
donnent pour la première fois le texte même de Basilidès et de Valentin.
C'est un document capital auquel nous reviendrons constamment. 4° La
Pistis Sophia, espèce de poëme gnostique, récemment retrouvé. Edition
Petermann. Berlin, 1853. 5° En fait d'écrits modernes, nous rappellerons,
à part les histoires générales de l'Eglise et du dogme que nous citons, la
monographie de Néander, Genetische Eniwickel. der vornehmst. gnostisch.
Système, 1818; l'essai remarquable de Rœssel,son disciple, publié dans
ses Œuvres posthumes [Theol. Schn'f., Berlin, 1847); le grand livre de
Baur : Die christliche Gnosis, Tubingue, 1835; VHistoire critique du
gnosticisme, par M. Matter, 1828-1845. Tous ces ouvrages sont insuffi-
sants à cause des sources nouvelles.
ORIGINE ET CARACTÈRE DE LA GNOSE. 7
gnose se trome déjà dans les écrits apostoliques, mais il
y désigne simplement la connaissance approfondie de la
vérité chrétienne ' . Dans l' épître de Barnabas, il revêt une
acception qui le rapproche du sens nouveau qu'il prit au
deuxième siècle, car il s'entend d'une interprétation allé-
gorique de l'Ancien Testament qui dépasse le sens litté-
ral". De là à la spéculation hardie qui remanie les textes
à sa guise, il n'y a qu'un pas. Le guosticisme tend tou-
jours à faire prédominer l'élément delà connaissance
sur celui de la vie morale ; il transforme la religion en
tliéosophie. S'il se fût borné à chercher la satisfaction
de la pensée par l'étude approfondie de la révélation,
sa tentative n'eût rien eu que de légitime. Le christia-
nisme n'est pas une religion d'obscurantisme, il donne
au contraire une puissante impulsion à l'intelligence, il
agrandit son domaine en lui ouvrant l'infini du monde
divin et invisible, et, s'il la laisse toujours écrasée de-
vant une vérité qui le surpasse comme le ciel surpasse
la terre, il ne la fait plier que sous le poids des ri-
chesses. La foi aboutit à la science, car il n'est pas pos-
sible que l'homme tout entier, pensée, cœur et cou-
science, ne s'efforce de s'assimiler le divin objet de sa
croyance. Il y a une gnose chrétienne de bon aloi dont
le rôle a été considérable dans le développement de
l'Eglise; la théologie est précisément cette connaissance
qu'il faut ajouter à la foi, d'après le précepte apostoli-
que. Mais pour conserver son vrai caractère, elle doit
se garder de tourner à la spéculation pure et ne jamais
1 1 Cor. VllI, 1; 2Cor. VIII, 7.
2 Ep. BarnnI)., c. 2, 9, 10.
8 ORIGINE ET CARACTERE DE LA GNOSE.
tomber dans l'ésotérisme qui réserve à quelques initiés
une doctrine secrète. Le christianisme est une manifes-
tation divine , une libre et souveraine intervention de
Dieu dans l'histoire ; avant d'être une idée, il est un
fait; l'histoire devance le système. C'est une religion po-
sitive bien plus que théorique, une glorieuse assistance
pour une détresse désespérée, un grand relèvement. Il
part d'une réalité désolante, la chute, pour aboutir à
une réalité magnifique, la rédemption. De là son carac-
tère éminemment moral ; il se meut dans la sphère vi-
vante des forces libres et personnelles dont aucune dia-
lectique ne prévoit ni n'enchaîne l'essor. Il pose donc
avant tout de grands faits qui ne sont pas le produit
d'un syllogisme, puisque la liberté, soit en l'homme, soit
en Dieu, échappe au réseau des raisonnements, et qu'il
est de son essence de se révéler comme une force spon-
tanée. Ce caractère moral et historique du christianisme
est précisément ce qui le rend accessible à tous les
liommes, au travers des différence de culture intellec-
tuelle, puisqu'il fait appel avant tout au cœur et à la
conscience, à ce qu'il y a de plus fondamental et de
plus universel dans l'âme. C'est ce qui explique cette
grande et triomphante parole du Christ : « Je te rends
grâce, ô Dieu, de ce que tu as caché ces choses aux
sages et aux intelligents et que tu les as révélées aux en-
fants. » Une religion qui ne serait que pour les sages et
les intelligents, ne serait qu'une spéculation abstraite,
propre à amuser les fins esprits capables de s'élever sur
ces hauteurs glacées ; elle ne serait pas une manifestation
divine tombant sous le sens ou sous l'intuition immé-
LA RELIGION TRANSFORMÉE EN SCIENCE. 9
diate du cœur humain, qu'il batte sous la bure ou sous
la pourpre, sous le sarrau du paysan ou sous le man-
teau du philosophe. Jésus-Christ pouvait à bon droit se
glorifier de cette divine popularité de sa doctrine ; car
c'était là un fait entièrement nouveau. Avant lui, tout
système qui s'était élevé au-dessus des grossières su-
perstitions du paganisme n'avait été qu'une philosophie
abstraite et obscure, réservée à un petit nombre de
disciples.
Voilà ce que le gnosticisme cherchait à ressusciter
dans l'Eglise. Pour lui, la connaissance était tout;
par conséquence le christianisme était affaire de savoir ,
une science pour quelques initiés. Il y avait là un ren-
versement total de l'Evangile, et qui allait bien plus
loin que la prédominance exclusive accordée à un élé-
ment sur un autre. En effet, la religion n'est absolument
transformée en science, que quand on part d'une notion
fataliste de l'univers. Si tout est invariablement réglé
et se meut d'après des lois inflexibles, il nous suffit de
connaître la machine et la place que nous y occupons à
titre de rouages. Au conlraire, s'il existe un monde mo-
ral, si la liberté divine fait appel à la liberté humaine,
connaître est peu, il faut obéir et se donner. Certes,
l'opposition entre les deux conceptions de la religion
est complète; à vrai dire, c'est l'opposition entre la
spéculation fataliste du naturalisme païen et la foi vi-
vante et libre d'une religion véritable.
Ainsi déjà, par sa tendance uniquement intellec-
tuelle, le gnosticisme abandonne le noble drapeau du
spiritualisme chrétien et revient au dualisme qui a été
40 L'ÉSOTÉllISME DE LA GNOSE.
la malédiction de rancien monde. Nous verrons à quel
point il a été fidèle à son principe et avec quel art sou-
vent perfide il a ressuscité les vieilles erreurs qui avaient
conduit à sa ruine la civilisation la plus Ijrillante. De
ce premier caractère, tout spéculatif, résultait Tésoté-
risme orgueilleux qui reconstituait l'aristocratie intel-
lectuelle et relevait la barrière devant les simples et les
enfants. Il se trouvait en définitive que le privilège
tournait au détriment de ceux qui s'en targuaient, car ce
fruit exquis qu'ils avaient prétendu cueillir sur les plus
hautes branches de l'arbre de la science, n'était plus
qu'une écorce aride dans leur main. Mieux valait le
pain fortifiant rompu largement aux multitudes qui se
pressaient sur les pas du Christ!
La prédominance de l'élément intellectuel et spécu-
latif dans le gnosticisrae ne doit pas nous le faire pren-
dre pour une simple école philosophique, du moins au
sens moderne. On se trompe quand on n'y voit qu'une
philosophie de la religion ' . Nous sommes ainsi repor-
tés à des conceptions trop modernes et qui ne répon-
dent pas à l'époque troublée qui vit naître avec la gnose
prétendue chrétienne tant d'autres systèmes analogues.
La philosophie, surtout depuis Descartes, se présente à
nous comme entièrement distincte de la poésie par la
sévérité de ses méthodes et la rigueur de ses déduc-
tions. Elle peut bien s'efforcer de plier à ses systèmes
les symboles d'une religion déjà établie et avec laquelle
elle doit compter. C'est ce qu'a tenté de nos jours l'iié-
gélianisme avec une singulière hardiesse d'interpréta-
* C'est là l'idée de Baur dans son remarquable travail sur la gnose.
SON MYSTICISME RELIGIEUX. U
tion. Mais la philosophie ne crée pas de nouveaux sym-
boles, ou si elle en créait, ils seraient pour elle de
simples métaphores qu'elle ne prendrait pas au sérieux.
Les diverses provinces de l'esprit humain sont aussi
distinctes que les divers pays ; leurs frontières sont
nettement séparées. L'imagination ne se mêle pas à la
spéculation ou du moins elle ne lui prête que des types
plus ou moins transparents. Il eu était bien autrement
au premier âge de l'ère chrétienne. La religion et la
philosophie païennes, reposant, il est vrai, sur une base
identique, se confondaient constamment. Le style clas-
sique, aux formes limpides et arrêtées, avait tout aussi
bien disparu dans le monde intellectuel que dans celui
de l'art. L'Orient submergeait de toutes parts lOccident
avec ses mythes, sa poésie grandiose et ses cultes bizar-
res. Delà un état d'esprit singulier que nous avons beau-
coup de peine à nous représenter. L'impossible n'existe
plus pour la pensée, celle-ci est enivrée du philtre de la
grande déesse qui, sous le nom d'Isis, de Cybèle ou de
Diane d'Ephèse, n'est pas autre chose que la nature di-
vinisée; mettant l'infini en bas et non en haut, elle veut
l'y trouver à tout prix, et elle s'efforce d'animer l'idole,
comme Pygmalion cherchait à réchauffer son marbre ;
elle attribue à la nature le pouvoir créateur, elle lui
suppose des forces cachées, mystérieuses , capables de
produire la vie universelle. Elle s'imagine les voir à
l'œuvre comme ces esprits primordiaux que Faust con-
templait, « tissant la robe vivante de la divinité sur le
bruissant métier du temps. » C'est ainsi que le natura-
lisme le plus absolu touclie à la magie et à la théurgie,
12 LE NATURALISME DE LA GNOSE.
et se plonge dans un rêve fantastique où les visions les
plus étranges sont prises pour des réalités et succèdent
aune dialectique abstraite et serrée.
Il faut connaître ce qu'on peut appeler la pathologie
intellectuelle de cette époque, unique dans l'histoire,
pour apprécier et même pour comprendre l'apparition
d'un phénomène tel que le guosticisme. 11 n'est que
l'une des manifestations spéciales d'un mouvement bien
plus général, ou plutôt il est le contre-coup de ce mou-
vement au sein du christianisme. Le deuxième et le
troisième siècle de notre ère subirent largement ces in-
fluences combinées de la philosophie et de la religion
qui avaient pour résultat une sorte de naturalisme
mystique dont il faut expliquer la filiation. Les religions
de la nature, après avoir ouvert le cycle du paganisme
devaient le fermer, car, livré à lui-même, l'homme ne
s'en affranchit jamais complètement; l'âme pressent et
demande un Dieu plus grand et plus saint ; elle s'élève
parfois jusqu'à lui d'un coup d'aile, mais elle ne peut
à elle seule se maintenir sur ces hauteurs sacrées ; elle
retombe bientôt sous l'empire des forces naturelles et
revient à son premier culte, mais elle lui revient attris-
tée, inquiète. Ce n'est plus l'enchantement naïf et plein
de fraîcheur qui respire dans les hymnes des Védas. La
note mélancolique vibre de préférence comme à la fin
d'un gai festin à Rome et à Athènes, alors que la cou-
ronne des convives tombait fanée à leurs pieds.
L'homme ne se contente plus du phénomène naturel, de
la brillante et féconde aurore, de la pluie fertilisante
et du feu « qui frémit sur le foyer comme un oiseau
LE NATURALISME SOUVERAIN EN ORIENT 13
doré. » Il veut, sous le phénomène, atteindre la cause
cachée, profonde, immense d'où tout émane ; il tombe
dans un panthéisme accablant qui le met en présence
non d'un Dieu vivant, mais d'un abîme béant où rien
ne commence ni ne finit, mais où tout passe et se perd
dans un incessant devenir. La religion de l'Inde, sur-
tout sous sa forme définitive qui est le bouddhisme, avait
donné l'expression la plus parfaite au naturalisme pan-
théiste, elle en avait trouvé le dernier mot. Aussi son
influence fut-elle grande dans un temps où les antiques
barrières qui séparaient les peuples s'abaissaient par-
tout. Elle l'emportait incontestablement sur le parsismc
qui se prêtait moins à l'ascétisme et à l'extase que l'on
considérait de plus en plus comme les deux ailes capa-
bles d'élever l'âme au-dessus du périssable et du chan-
geant. Du reste, la religion de Zoroastre elle-même ten-
dait à se modifier comme nous l'avons vu en retraçant
le développement qu'avait pris le culte de Mithra. La
religion gréco-romaine, surtout en Asie Mineure et en
Egypte , s'était largement pénétrée du panthéisme
oriental; elle le traduisait à sa manière, grâce à l'élas-
ticité de ses mythes. Le judaïsme n'était pas demeuré
étranger à un mouvement si vaste; même sur la terre
des prophètes, devant le sanctuaire où étaient déposées
toutes les traditions nationales, il avait respiré l'air qui
avait passé sur les grandes forêts de l'Inde. L'essé-
nisme était une sorte de bouddhisme juif qui transpor-
tait dans les solitudes brûlées de la mer Morte la même
soif d'anéantissement.
La philosophie du temps, celle du moins qui ne se
1 i LE NATURALISME DANS LA PHILOSOPHIE DU TEMPS.
contentait ni de répicurisrae, ni du doute universel de
la nouvelle Académie, s'eflbrcait de réduire en système
ce naturalisme panthéiste, et il avait a son service ce
merveilleux instrument de la dialectique des Platon et
des Aristote que la grande école classique lui avait lé-
gué. Nous avons déjà dépeint ailleurs le grand mouve-
ment alexandrin qui aboutit au néo-platonisme et que
l'on peut considérer comme un mouvement parallèle au
gnosticisme, car il est issu des mêmes préoccupations
et révèle la même tendance ; il est au platonisme ce que
la gnose a été au christianisme , avec cette différence
que le système de Platon se prêtait infiniment mieux,
que lEvangilc à une pareille interprétation, grâce à l'é-
lément oriental qui le pénétrait; il suffisait d'en retirer le
souffle moral pour le faire aboutir à une théosophie tout
asiatique. Plutarque lui-même appartenait à la même
tendance. Ce fils de la Grèce qui semble avoir pris à
tâche de recueillir précieusement tous les trésors de la
culture classique, est en réalité un transfuge de l'Occi-
dent ; il n'a gardé que les souvenirs glorieux du patrio-
tisme et la langue lumineuse de sa patrie. En réalité
c'est un Oriental complet au point de vue philosophi-
que. Le Dieu véritable pour lui est uu Dieu caché, pro-
fond, que nulle créature ne peut connaître, si bien
qu'une divinité iutermédiaire qui lui parait symbolisée
dans la déesse Isis lui a été nécessaire pour organiser la
matière. L'âme ne le rejoint que par l'extase ou la con-
templation en se dégageant de tout ce qui est corporel ' .
' Ritter, Histoire de la philosophie ancienne, traduction Tissot; t. IV,
p. 416, 417.
IL RÈGNE SURTOUT A ALEXANDRIE. 15
On sait quel développement Plutarque a donné à la
théorie des divinités secondaires et des démons. Il n'y
a pas jusqu'aux stoïciens, ces hommes de la ficre ré-
sistance qui semblent aux antipodes du despotique
Orient, qui n'aient à leur manière développé le thème
du naturalisme panthéiste et fourni des éléments aux
élucubrations du gnosticisme. En unissant la matière et la
raison dans le premier principe des choses, ils ouvraient
la voie à toutes les combinaisons de l'émanation. Mais
le grand précurseur du gnosticisme a été Philon, car
sectateur d'une religion monothéiste, de celle précisé-
ment qui a préparé le christianisme, il a dû lui faire
subir une élaboration toute semblable à celle qui a'été
nécessaire pour traduire l'Evangile en théosophie orien-
tale. Nous n'avons pas à revenir sur une doctrine dont
nous avons retracé les lignes principales. Partant elle
aussi du Dieu caché, insaisissable, sans aucun contact
avec le fini, elle développait avec prédilection la théorie
des divinités intermédiaires qui, par voie d'émanation,
arrivaient à produire le monde inférieur que le Dieu
suprême ne saurait même toucher. C'était là ce monde
du Verbe ou des idées, qui ne parvient jamais à la réa-
lité de l'existence personnelle, malgré toutes les méta-
phores éclatantes ou grandioses de Philon. Il concluait
comme tout l'Orient à l'ascétisme, voulant que, « comme
la cigale se nourrit de rosée, l'àrne vécût d'extase. » Il
avait beau épuiser les textes sacrés, et emprunter à
l'Ancien Testament ses plus magnifiques images : il n'en
reniait pas moins l'esprit, en substituant le salut par la
connaissance et par la contemplation à la réconciliation
16 PHILON PRÉCURSEUR DU GNOSTICISME.
morale, jQgurée et annoncée par toutes les voix prophé-
tiques. Le système de Philon était un véritable gnosti-
cisme juif. Aussi son système combiné avec les élé-
ments divers que nous avons rapidement indiqués, se
retrouve-t-il en substance dans toutes les variations de
la gnose.
Si nous cherchons à discerner dans celle-ci les divers
affluents qui s'y sont mêlés, nous reconnaîtrons les
trois grandes tendances de l'époque: l'hellénisme, l'o-
rientalisme et le christianisme. Au premier, la gnose a
pris son nom et ce caractère purement intellectuel qui
réduit la religion à n'être plus qu'une spéculation de
l'intelligeuce. Au second, elle a emprunté son natura-
lisme panthéiste tout pénétré d'une sombre tristesse et
d'un amer désespoir. Au troisième, elle a dérobé pour
le transformer et le dénaturer la notion de la rédemp-
tion; c'est là précisément ce qui distingue la gnose
chrétienne de la gnose philonienne. On sent que la
grande crise évangélique s'est produite entre les deux
doctrines; il n'est plus possible de se contenter d'une
simple explication de l'univers comme dans les livres
du Juif d'Alexandrie. L'œuvre du Christ a produit un
ébranlement immense dans les esprits. Il faut à tout
prix la faire rentrer dans un système qui a la prétention
d'interpréter l'Evangile, et si ce système demeure en-
taché d'un incurable panthéisme, il devra se consumer
en vains efforts pour dépouiller de son caractère pro-
pre la religion de l'amour et de la liberté. Il fera de la
rédemption ce que Philon a fait de la libre création; il
la réduira à un simple fait cosmologique.
LA GLOSE ABOUTIT AU DOCKTISME. il
Avant d'aborder la classification et l'exposition des
divers systèmes gnostiques nous devons encore relever
deux caractères généraux qui leur sont communs. Ils
inclinent tous vers le Docétismc ; ils tendent à faire éva-
nouir la réalité sensible dans une vaine apparence
(Aû'Ha). C'est une conséquence naturelle des principes
dualistes. Rattachant le mal à l'élément corporel, ils ne
sauraient admettre que le Rédempteur ait aucun con-
tact avec la matière; il ne doit lui emprunter qu'une
ombre impalpable, une forme fantastique et plus qu'aé-
rienne. Ni l'incarnation ni la crucifixion ne sauraient
être admises sérieusement dans le gnosticisme. Mais ce
n'est plus seulement l'élément corporel qui est opposé
au bien absolu, c'est encore tout ce qui est fini, limité,
transitoire. Les réalités contingentes n'ont aucune va-
leur, les êtres individuels sont comme l'écume qui se
forme sur l'Océan et qui doit s'y fondre. Rien n'im-
porte, si ce n'est l'idée, la gnose, le mot de l'énigme
universelle; l'histoire n'en est que l'expression mobile
et fuyante. De là le second caractère commun à tous les
systèmes gnostiques, le mépris de l'histoire qui devient
une sorte de parabole ou de mythologie destinée à tra-
duire en symboles le monde idéal. Ainsi se trouve ex-
pliqué le symbolisme vraiment effréné du gnosticisme.
Il s'imagine avoir agrandi l'Evangile parce qu'il en a
démesurément élargi le cadre et en a fait le drame de
l'univers, et il ne voit pas qu'il Ta rabaissé de toute la
hauteur qui sépare la physique de la morale puisqu'il
n'est plus qu'une théogonie à la façon d'Hésiode. ISon-
seulement il s'empare des faits pour les modeler à son
2
18 LA GNOSE SE JOUE DE L'HISTOIUE ET DES TEXTES.
gré, mais il ne se joue pas moins des textes, grâce à
un perpétuel système d'allégories qui donne pleine car-
rière à l'imagination. Quand on infuse dans les mots le
sens qu'on désire y trouver, ils se prêtent à toutes les
inventions de l'esprit ; on les traite comme les pièces
d'un damier.
En usant d'une exégèse aussi arbitraire, les gnostiques,
comme le leur reprochait Irénée, « déchiraient les
membres de la vérité *. » « Ils sont semblables, ajoutait-
il, à un homme qui possédant l'image d'un roi, faite par
un grand artiste avec des pierres précieuses, détache-
rait ces pierres précieuses, et par une disposition nou-
velle, eu tirerait maladroitement l'image d'un renard
ou d'un chien, tout en prétendant qu'il a conservé la
noble figure parce qu'il met sous nos yeux les mêmes
joyaux. «
fidèle à l'éclectisme du temps, le gnosticisme rece-
vait de toutes mains les symboles et les allégories ; il
puisait aussi bien aux sources païennes, qu'aux livres
sacrés des Juifs et des chrétiens. Le thème fondamental
de tous ces systèmes est la production de l'existence
finie et contingente par voie d'émanation ou bien par
le mélange du principe divin avec la matière éternelle ;
les êtres devenus multiples font retour à l'unité primi-
tive ; la parcelle divine qu'ils renferment, retourne à
son foyer. Entre la sphère du divin et la sphère de la
matière s'étend la région des puissances intermédiaires
qui servent de chaînons entre les deux mondes; c'est la
* A'JOVCSi; "cà [fÀX'f] TYÎç (xAYjÔâîaç. [Contra hxres., 1,1.)
LE SYMBOLISME DE LA GNOSE. 19
région du psychique. Le panthéisme naturaliste varie
ses formes à l'infini, mais il n'a pas d'autres données
essentielles que celle-là.
Les principaux symboles qui sont destinés à recou-
vrir ce fond universel de la gnose peuvent être rame-
nés à quelques types prédominants. Les religions de la
nature avaient divinisé tout d'abord les astres, à cause
de l'influence si grande qu'ils exercent sur notre planète,
le soleil fut longtemps la grande divinité de l'Asie, et
comme le brûlant foyer d'où la mort émane comme la
vie. Les mythes sidéraux jouent également un rôle im-
portant dans le gnosticisme ; les astres sont pour lui
comme les dieux inférieurs, présidant au monde du
changement et de la matière. Le nombre est le principe
d'ordre et d'harmonie le plus élémentaire et le plus ap-
parent dans la vie de la nature; il révèle la mesure et
presque la pensée. Le paganisme oriental a été amené
aux calculs compliqués de l'astrologie d'où il croyait
pouvoir déduire la règle de nos destinées. La philoso-
phie pythagoricienne a été tout entière construite sur
cette base. Nous verrons combien les gnostiques ont
développé ce qu'on peut appeler la mythologie des nom-
bres et quelle place ont occupée, dans leurs .systèmes,
les ogdoades, les hebdomades et toutes les combinai-
sons numériques. L'anthropomorphisme est le plus na-
turel de tous les symboles , aussi a-t-il figuré en pre-
mière ligne dans la plupart des religions idoLàtres ,
longtemps avant qu'il eût subi l'éclatante et poétique
transformation de l'humanisme grec. D'ailleurs le natu-
ralisme panthéiste est comme obsédé d'un rêve volup-
20 LE SYMBOLISME DE LA GNOSE.
tueux ; il graiite tout entier autour de la jouissance
matérielle et il ne se lasse pas de se la représenter à
lui-même par les plus grossiers symboles. Transportant
le rapport des sexes dans la sphère divine , il ne conçoit
ses divinités que par couples ou sygies. Il a beau se
raffiner dans le cours des siècles, il ne se transforme pas
véritablement. Aussi le retrouvons-nous dans la gnose
prétendue chrétienne avec les mêmes préoccupations,
reportant dans les vides régions de l'absolu les relations
sexuelles qui avaient déparé toutes les mythologies an-
tiques : ce qui n'empêche pas le gnosticisrae de butiner
largement dans ces mythologies tour à tour impures ou
gracieuses, pour enrichir ses allégories. Au judaïsme il
emprunte l'échelle lumineuse où les anges montent et
descendent pour y dresser dans les espaces immenses
les degrés des émanations qui de l'abîme silencieux des-
cendent jusqu'à l'existence multiple et diffuse de la ma-
tière. L'Ancien Testament lui fournira également, mais
pour le travestir indignement, le Dieu qui a produit no-
tre monde et tous les êtres d'ordre inférieur qui s'agi-
tent dans sa poussière. La notion de rédemption, non
moins défigurée que celle de la création, est prise à l'E-
vangile, et l'histoire de Jésus devient le plus travaillé,
le plus riche et aussi le plus faussé des symboles de la
gnose ' . Ainsi les quatre sources principales de la sym-
bolique des gnostiques, sont l'astrologie, les combinai-
sons numériques, l'anthropomorphisme et l'histoire des
religions.
1 Voir sur cette symbolique du gnosticisme, Baur, Die christliche
Gnosist p. 230-240.
CLASSIFICATION DES SYSTÈMES GNOSTIQUES. 21
Telle est dans ses traits généraux la langue parlée
dans ces écoles qui sont en même temps des sanctuai-
res, caries symboles n'y sont pas de simples métapho-
res ; ils sont pris au sérieux ; l'imagination échauffée s'en
empare, l'esprit en proie à ces excitations maladives ne
distingue plus entre la chose signifiée et le signe con-
ventionnel; le gnostique croit à celui-ci comme le
Cananéen croyait à son Baal et l'Egyptien à son bœuf
Apis.
On a essayé à plusieurs reprises d'établir une classifi-
cation rigoureuse entre les divers systèmes gnostiques.
Les uns ont cherché un principe de division dans leur
origine historique et nationale * ; mais dans un temps de
syncrétisme universel où toutes les frontières s'abais-
sent, une différence de nationalité ne suffit pas pour
constituer une différence de tendances, d'autant plus
que le gnosticisme n'a pris naissance que dans des con-
trées également soumises à l'influence orientale. D'au-
tres, identifiant la gnose avec la philosophie de la reli-
gion, l'ont divisée en trois principales écoles, selon la
place accordée par chacune d'elles à l'une des trois
grandes formes religieuses du passé. Nous aurions d'a-
bord les systèmes qui , tels que ceux de Basilidès et
de Yalentin, ont reconnu une certaine légitimité aux
cultes du passé et une évolution graduelle de la con-
science religieuse. Nous aurions ensuite ceux qui n'ac-
ceptent qu'une seule des religions anciennes, à savoir
le judaïsme; ce serait le gnosticisme des Clémentines.
1 C'est la théorie du savant ouvrage de M. Matter.
n LA NOTION DU DÉMIURGE EN EST LA BASE.
Nous aurions enfin la doctrine des Ophites et celle bien
supérieure de Marcion, pour qui la vérité ne commence
qu'avec Jésus-Christ, et qui ne voit qu'erreurs monstrueu-
ses dans tout ce qui l'a précédé ^ Cette classification a le
tort de trop considérer le gnosticisme comme un simple
mouvement philosophique et pas assez comme un mé-
lange de religion et de spéculation. La division la plus
raisonnable des systèmes gnostiques nous semble celle
qui tient surtout compte de la position qu'ils prennent
vis-à-vis du Dieu de l'Ancien Testament -. La ques-
tion est double. Il ne s'agit pas seulement du degré
de respect qui sera montré à l'égard des révélations et
des institutions du judaïsme, mais encore du caractère
plus ou moins absolu du dualisme. En effet, le Dieu de
l'Ancien Testament est le Dieu créateur du ciel et de la
terre. Si on voit en lui non pas un Dieu ennemi de la di-
vinité suprême, mais simplement un Dieu subordonné
comme dans le Timéeàe. Platon, le monde qui est sa créa-
tion n'est pas frappé d'une malédiction absolue; il a en-
core quelque chose de bon; l'histoire avant Jésus-Christ
n'est pas livrée au mal sans remède et sans partage. Au
contraire, si le Dieu créateur est un Dieu décidément
mauvais et opposé au monde supérieur, la création est
en soi une malédiction, et son règne n'est que l'évo-
lution du mal. Dans les premiers systèmes, le monde
n'est pas le produit d'un principe éternel opposé à l'être
absolu; il est lui-même renfermé dans le sein de l'abîme
1 C'est la classification de Baur, Die christUche Gnosis, 97-121.
2 C'est celle de Néander (Genefische Eniwickelung der vornehmsten
gnostischen Système, Kirchengesrhiclite, p. A30.)
BASILIDES. 23
originaire; il est produit, sans doute, par une série de
dégradations, mais évidemment il n'est pas absolument
mauvais, comme dans la seconde famille des systèmes
gnostiques qui le font sortir d'un principe éternelle-
m^ent distinct de la divinité supérieure.
On voit que la notion du Dieu créateur ou du Dé-
miurge trace avec «ne grande netteté la ligne de démar-
cation entre les diverses écoles, bien qu'il n'y ait
pas entre elles de différence radicale, parce que ni
les unes ni les autres n'admettent la libre création.
§' II. — Les gnostiques de la xtremière tendance,
A. — Basilidès et Isidore.
Nous avons assisté à l'élaboration confuse du gnosti-
cisme au commencement du second siècle. Avec Basi-
lidès nous abordons les systèmes proprement dits,
construits conformément aux règles de la dialectique,
ou du moins ramenés à une tendance prédominante.
Basilidès, né à Alexandrie dans les premières années du
second siècle, avait été formé dans les savantes écoles
de l'Egypte * ; il semble avoir adopté de préférence les
principes de l'école d'Aristote combinés avec l'idée fon-
damentale du stoïcisme sur l'identité primordiale de
l'esprit et de la matière. Plus dégagé que ses succes-
1 Ce point contesté a été mis en évidence par les Philosophoumena.
BacOvSto-/]? a^oXâcaç -/a-à rr.v At'Yuz-iOv. (VII, 27.) Saint Jérôme le
fait mourir au commencement du second siècle: « Mortuus est tempo-
rilins Adriani, » (Catal. ncri/pi. eccleaimt.)
U SYSTÈME DE BASILIDÈS.
seurs des rêveries légendaires qui enveloppaient d'un
nuage brillant les idées philosophiques, il a déployé
une rare aptitude de métaphysicien subtil, se plaisant
dans l'abstraction sans s'y perdre ; un souffle moral
anime son système qu'il faut distinguer avec soin des
transformations qu'il a subies et qui étaient seules con-
nues jusqu'à ces derniers temps, car les Basilidiens
d'Irénée et d'Epiphane n'appartiennent pas à la doc-
trine primitive qui ne s'est conservée que jusqu'à
Isidore, le fils et le disciple fidèle du maître. Celui-ci
s'est toujours montré plein de respect pour le Dieu de
la nature qui est en môme temps pour lui le Jéhovah des
Juifs; il n'a maudit ni l'œuvre ni l'ouvrier tout eu ne
voyant dans la révélation historique de la Bible que le
piédestal grossier d'une vaste construction métaphysi-
que qui se perd dans le vide. Basilidès prétendait pui-
ser sa doctrine dans un Evangile de l'apôtre Mathias \
C'est à tort qu'on lui a attribué un dualisme tranché qui
n'aurait été qu'une reproduction servile du Zend-
Avesta. On a pris une déviation de sa doctrine pour
son système ^ Le doute n'est plus possible depuis l'ex-
position claire, méthodique et textuelle que nous
1 ^OLzh siprjxévat MaTÔi'av aÙTotç Aoys'-»? àrrcy.pjssj;. {PhiL,
VII, 20.) Voir Grabe, Spicilegiutn, I, 37. 11 se référait également à des au-
torités païennes complètement inconnues; à un certain prophète Barchor.
(Eusèbe, H. E., IV, 7.) Ses principaux écrits paraissent avoir été des com-
mentaires diffus sur les évangiles. Ils auraient composé vingt-quatre li-
vres.
2 On trouve cette assertion dans la Dispulatio Archelai et Manetis, qui
attribue à Basilidès des assertions telles que celles-ci : « Initia omnium
duo esse, quibus bona et mala associaverunt, ipsa dicentes initia sine
initie. »
TOUT EST DANS LE GERME PRIMITIF. 25
en fournit saint Hippolyte, elle concorde parfaitement
avec le témoignage de Clément d'Alexandrie.
Eien n'est plus abstrait que le premier principe de
Basilidès, il faut le chercher par delà tous les mondes et
tous les êtres, avant toute distinction des choses et des
temps; on ne peut pas même dire qu'il est; car l'être
ne saurait se dégager de tout attribut, de toute qualifica-
tion appréciable ; il est comme s'il n'était pas', ce n'est
pas un abîme silencieux, c'est un pur néant. Dans le
vide immense retentit une parole ; d'où venait-elle? qui
la prononçait? Nul ne le saura jamais. De même que
dans la Bible un mot fit jaillir la lumière , ce verbe
sans cause fit apparaître le germe infini des choses.
Dans ce germe est enfoui l'univers avec toutes ses beau-
tés, toutes ses harmonies, comme un petit œuf enferme
le brillant plumage du paon -. Ainsi nous n'avons ni
une émanation ni une organisation d'une matière éter-
nelle, mais une sorte de création ; seulement c'est une
création sans créateur ; l'esprit ne précède pas la matière,
il sort avec elle du même néant; il n'arrivera à sa réali-
sation que par une évolution qui le produira en réalité.
C'est dire qu'il n'est pas reconnu dans son caractère
spécial. Peu importe que le principe premier ait été vo-
latilisé jusqu'à l'abstraction pure, il cache en lui le germe
du monde, et ce germe est sa propre essence, puis-
que c'est par son développement qu'il arrivera à l'exis-
tence , à la réalité. Le cercle de fer du dualisme a beau
1 'Hv cAcoç cjcÈ h. (Phil., VII, 20.) Oij>^ wv 6£6;, ïr.o''.r^ze y,57[;,5v
cùy. cv-a £Ç cù/. ovtwv. [Id., 21.)
* Obvet wbv xoxi Taôivoç. {Id.)
2G LES ÉLÉMENTS DIVERS DOIVENT SE SÉPARER.
être laminé en quelque sorte à ses extrémités jusqu'à
paraître imperceptible; il subsiste intégralement. Basili-
dcs n'a fait que reproduire la théorie des stoïciens sur
le mélange primitif et universel '.
En partant de données semblables, la création ne
peut être qu'une organisation de l'existence bouillon-
nante et confuse; cette organisation consistera dans la
séparation des divers éléments renfermés dans le germe
primitif. Voilà bien ce principe de distinction qui tend
à mettre fin à toijte confusion, à toute agglomération,
dont parle Clément d'Alexandrie dans un texte que
l'on n'avait pu comprendre dans son isolement ^. Pour
expliquer cette séparation Basilidès recourt à l'une des
conceptions les plus originales et les plus belles du sys-
tème d'Aristote, celle qui rapportait le mouvement uni-
versel à une mystérieuse aspiration de l'imperfection
vers ce qui est parfait et absolu. « Le monde, disait-il,
est mû par l'attraction qu'exerce sur lui la pensée éter-
nelle, l'énergie sereine de rintelligence divine^. »Basi-
lidès voyait lui aussi le principe du mouvement ou de
la séparation dans l'attraction que le parfait exerce sur
l'imparfait. « Tout ce qui est en bas, disait-il, tend vers
ce qui est en haut, ce qui est inférieur tend à ce qui est
supérieur, les êtres inférieurs ne sont pas assez insensés
pour ne pas s'élever vers ce qui est en haut \ »
1 SuYX'jatv àpyty.rjV. (Clém., S/>-om., II, 20,112.)
2 'ÂpyjjV Y£vot>.£vov (joçpiaç (f'jXov.p'.rq-'.yJr^ç it -/.al $'.ay.ptT'.y.YÎç y.a't
TeXeonty.YJç y.at àTzcxaTaTTaTty.^ç. {Id., II, 8, 86.)
3 Aristote, Métaphys., \, 7.
* ^TTSÛâei -Tîâvxa 7.aT0)6£v à'vo). (PhiL, VII, 22.)
LES TROIS ESSENCES OU FILIATIONS. 27
C'est ici que commence le symbolisme fantastique
qui ne saurait manquer à la gnose. Le germe primitif
enferme trois essences, trois principes, trois filiatmis,
pour parler la langue de l'école ' . Il n'y faut pas cher-
cher les trois éléments que distingue d'ordinaire le
gnosticisme, à sayoir l'esprit, l'âme et le corps, car la
donnée primitive du système implique le mélange ab-
solu et écarte la séparation tranchée entre le spirituel
et le matériel. Ces trois principes ou ces trois filiations
sont comme trois degrés ou trois formes du mélange
primordial. La première essence qui est dans le germe
est l'élément le plus pur et le plus léger ; aussi rejoint-
elle l'ineffable non-être qui est l'absolu pour les Basi-
lidiens ; elle y Yole comme la plume ou commue la pen-
sée -. La seconde essence est beaucoup plus lourde,
elle veut s'élancer vers l'absolu; en vain l'aile de l'Es-
prit la soulève, elle retombe accablée par son poids ; le
moude supérieur, impalpable, ineffable, lui est fermé.
Le firmament s'étend entre elle et les régions sublimes
et le Saint-Esprit demeure sur la limite des deux sphè-
res. Mais cette essence inférieure garde comme un im-
mortel parfum de la région supérieure ^ ; elle n'est pas
maudite et ne saurait être assimilée au mal pur. Ainsi
se forme l'univers visible auquel nous appartenons.
Lui-môme se divise en trois régions. La première est le
monde supra-humain, elle est désignée par l'un de ces
chiffres sacrés que le gnosticisme empruntait soit au
1 "Hv £V à'JTW -cw CTÂp[J.ci.-'. u[ôr/;ç -.p'.[J.tÇ)-'q:. (Phil., Vil, 22.)
* 'Qad TTTîpbv TQè v6-/;[j!.a. (/rf.)
3 M'jpo'j C3[j.r,v, tl'm\ [j,r, jAupov. [Id.)
28 LA DEUXIEME ESSENCE ASPIRE A L'ABSOLU.
pytliagorisme, soit ii la symbolique des prophètes. Elle
est désignée sous le nom (ÏOgdoade. Là règne le grand
Archange ou Archôn, qui est sorti du germe primitif pour
représenter ce degré de l'être et pour présider à cette
portion de l'univers \ Il n'est point l'ennemi de l'ab-
solu comme le Démiurge envieux et mauvais que nous
rencontrerons dans d'autres écoles ; il remplit sa mis-
sion en conservant sa limite. Seulement il ignore ce
qui est au-dessus du firmament et il se prend pour le
premier principe ; il a tiré de lui-même un fils qui n'est
pas simplement son image, car il est plus beau, plus lu-
mineux que lui. Telle est VOgdoade supérieure. La se-
conde région est celle de YHebdomade. C'est le monde
sublunaire qui a aussi au-dessus de lui une principauté^
un archôn. Cet archôn inférieur à celui de l'Ogdoade
a également engendré uu fils plus beau, plus sage, plus
lumineux que lui. Les Basilidiens divisaient tout l'uni-
vers visible en autant de mondes qu'il y a de jours dans
l'année, et les mondes formaient ce qu'ils appelaient
Vabrasaks, bizarre assemblage de lettres chiffrées qui
exprimaient le nombre de 366. Au-dessous de l'Hebdo-
made s'étend la sombre région de la vie désordonnée
où domine la matière.
Le germe primitif n'est pas épuisé par ces deux es-
sences dont l'une vole droit à l'absolu et dont l'autre ne
l'atteint jamais. Il contient encore une troisième essence
qui doit se dégager de la deuxième et qui est destinée à
rejoindre l'absolu, mais au travers du monde visible et
> '0 i/.éYaç apxwv, ri xs^aAYj xoO -/.oîixou. iPhil.,YU, 23.)
SEULE LA TROISIÈME ESSENCE LE HEJOINI. 29
inférieur dans lequel elle est tout d'abordretenue captive.
Elle doit par l'énergie de son aspiration briser ses liens et
dépasser jusqu'à la borne brillante qui sépare l'univers
visible de la région suprême. C'est qu'elle est faite pour
éprouver dans toute son intensité l'attraction del'absolu .
De même que certaines substances, comme le naphte
indien, allument le feu à de grandes distances, de même
cette attraction souveraine s'exerce jusque dans les
derniers degrés de l'existence sur les êtres qui en sont
susceptibles. Ainsi s'opère la crise décisive de sépara-
tion entre les éléments; ainsi disparaît la confusion pri-
mitive. De là le rôle prédominant de cette troisième
essence, qui est destinée à recevoir et à opérer le bien *.
Elle le reçoit en étant délivrée de ce qui l'entrave et
elle l'opère eu étant l'instrument principal de la sépa-
ration d'où procède l'harmonie. En réalité c'est elle qui
achève l'évolution de la création, puisque la création
n'est pas autre chose que l'organisation du chaos pri-
mordial. Basilidès rattachait étroitement au christia-
risme la manifestation de la troisième esssence. L'an-
cienne alliance appartenait aux deux premiers archôns.
L'archôn de VOgdoade avait régné seul jusqu'à Moïse ^.
Puis l'archôn de VHebdomade était apparu dans le buis-
son ardent au législateur des Hébreux et il avait suscité
les prophètes. Cette période était un temps d'iraper-
» AeiTCSxa'. cï h ty^ TcavsTuîpixîa y) uîcirr^ç q Tp'.Ti] ri -/.aTaXsXeii;.-
[iÀrCj £'j£pYî"îTv vm s'jspYîxsT'Oa'.. [Phil., VII^ 25.)
2 Basilidès lui applique le mot de saint Paul : Le péché a régné cV Adam
jusqu'à Moïse, en prenant le mot qxapTÎa dans le sens à'ignorance,
parce que Varchôn ignore ce qui est au-dessus de lui. (Rom. V, 14.)
30 L'EVANGILE OPERE LA SEPARATION.
fection et d'ignorance relative, mais Basilidès ne se
croyait pas le droit de l'opposer à la nouvelle économie
comme les ténèbres à la lumière ; car TAncien Testa-
ment a eu sa mission. Il fallait bien que la seconde es-
sence se constituât dans son rang. Mais jusqu'à l'appa-
rition de la troisième essence rien n'est consommé. Elle
est la fin, le but de l'univers. Toutes les créatures sont
en travail pour la manifestation des enfants de Dieu,
et cette manifestation glorieuse, c'est la délivrance
des âmes captives dont le brûlant soupir monte vers
l'absolu, c'est l'affranchissement des êtres prédestinés
ou des vrais gnostiques. « C'est nous, disaient les Basi-
lidieus, qui sommes les fils par excellence, les pneuma-
tiques ' . »
Il nous reste à considérer comment cet affranchisse-
ment est opéré. C'est là proprement l'œuvre de l'Evan-
gile. L'Evangile n'est pas une réconciliation, il est
simplement une illumination qui dégage les âmes pré-
destinées du milieu obscur où elles gémissent. Cette
illumination est comme une irradiation de l'absolu.
Tout d'abord elle éclaire les deux grandes régions entre
lesquelles se partage l'univers visible. Le premier qui
sort éclairé dans la région supérieure de VOgdoade est
le Fils du grand Archôn. Il est le premier révélateur,
le premier Christ. Le grand Archôn sous le rayon nou-
veau qui frappe ses regards, reconnaît et confesse son
erreur. C'est de cette crainte salutaire éprouvée par lui
qu'il est écrit qu'elle est le commencement de la sa-
1 rîoi ci, ç"/;!jiVj £7[j.îv r,;j.îï; c: 7:vîV)[;,a-'.>;o:. {fhil., VII, -23.)
ÉVOLUTION DE LA TKOISIÈME ESSENCE. 31
gesse ' . La même illumination se produit dans lu région
sublunaire par un moyen identique, car c'est aussi le
Fils de FArcliôn qui est éclairé le premier et joue le
rôle d'un second Christ. Enfin les basses régions où
nous gémissons sont illuminées, notre plage obscure voit
à son tour se lever la clarté rédemptrice. Le troisième
Christ est Jésus, Marie Fa enfanté par la vertu du Saint-
Esprit. C'est lui qui a porté la lumière dans nos ténè-
bres; tous ceux qui appartiennent à la troisième essence
sont attirés par lui et commencent sur la terre à s'unir
à l'absolu en attendant (qu'ils soient consommés plus
tard en lui, lorsque le nombre des élus aura été com-
plet. Alors tout ce qui n'est pas destiné à cette con-
sommation, tout ce qui appartient par nature à la se-
conde essence à commencer par les deux ardions
retombera dans l'ignorance primitive -. Les voiles éter-
nels ne se sont soulevés que pour la troisième filiation;
les portes de la lumière éternelle se sont entr'ouvertes
pour l'attirer et l'introduire dans l'absolu , après quoi
elles se refermeront, car une fois la crise de séparation
consommée, l'univers est constitué dans son ordre défi-
nitif. Basilidès donne une grande importance a la mort
de Jésus-Christ dans cette œuvre de séparation et d'il-
lumination. En effet, le Sauveur en mourant a restitué aux
diverses sphères de l'existence les éléments qui étaient
en lui ; à la sphère inférieure et désordonnée il a rendu
(Clém., Strom., Il, 68, 36. 'Pfnl., Vil, 26.)
VII, 27.J
32 JESUS RAMENE A L'UN PAK LA GNOSE.
son corps qui n'est pas sorti du sépulcre; la partie su-
périeure de son être est seule ressuscitée, il a laissé
Téléraent psychique à la région sublunaire ; s'élevant
d'un degré il a abandonné à Ja région plus haute où
règne le grand Archôn, l'élément qu'il lui avait em-
prunté; il a rendu au Saint-Esprit le souffle divin qui
l'avait animé, et enfin la troisième essence qui était en
lui a dépassé le firmament et s'est consommée dans
l'absolu. C'est ainsi qu'il nous a montré par lui-même
comment s'opère la crise de séparation et d'organisa-
tion dans l'univers ; car il en csU'image parfaite et nous
présente en sa personne un véritable microcosme. « Jé-
sus a été les prémices de la distinction des essences et sa
passion n'a eu d'autre but que de séparer les éléments
qui avaient été confondus ^ » En réalité il n'est que le
type du vrai gnostique; il nous sauve en nous éclai-
rant. Voilà pourquoi il ne peut pas plus qu'aucun de
nous réclamer la perfection originelle et absolue. N'a-
t-il pas fait partie comme tout être du mélange primi-
tif ? N'a- t-il pas participé à cette confusion au sein de
laquelle le mal et le bien, l'esprit et la matière sont
mêlés indistinctement -? Par conséquent c'est à bon
droit qu'on admet pour lui comme pour tout homme la
possibilité du péché qui explique la souffrance même
chez les meilleurs des êtres, sans qu'on ait le droit
d'accuser Dieu. « J'aimerais mieux tout , dit Casilidès,
1 Ty;ç cùv çuAG7.p'.vrja£0)ç OLT^apyr^ "(hfcvi'f h 'lr;scD;, y.al 10 TcâOc;
O'jy. aAAO'j "tivc; ^âp'.v yévovîv u-b tou çuAcy.p'.v/;()Y;vat Ta c'jy/.î-
XUiJiéva. {Phil., VIll, 27.)
* C'est là. le sens du curieux passage de Basilidès cité par Clément
JESUS-CHRIST A PARTICIPÉ AU MELANGE PRIMITIF. 38
que d'inculper la Providence en quoi que ce soit ^ »
C'est aussi ce mélange primitif qui nous fait compren-
dre les instincts brutaux que nous trouvons dans
l'iiomrae, il a des traits qui rappellent tel ou tel ani-
mal ^ ! Qu'y a-t-il là d'étrange , puisque dans le germe
primitif tout était dans tout?
Pendant la période de confusion et d'obscure élabo-
ration, nous avons participé aussi bien à la nature ani-
male ou végétale qu'à la nature raisonnable et humaine.
Cette loi inférieure et grossière arrachait à saint Paul
des cris de douleur \ Enfin est venu le jour de la liberté,
qui a fait tomber nos chaînes. La foi a été une illu-
mination rapide, magique'. L'Evangile est la connais-
sance des choses supra-lunaires ^. La séparation sera
bientôt achevée et tout sera consommé. Tel est ce système
qui n'est pas sans grandeur. Nousy retrouvons les prin-
cipales erreurs dugnosticisme. La rédemption n'est que
le couronnement de la création, puisque son unique but
d'Alexandrie, dans lequel, à l'occasion des souffrances des martyrs, il est
dit que la peccabilité humaine étant universelle et ne souffrant même pas
d'exception pour le Christ, nulle douleur n'est entièrement imméritée sur
la terre, ce tiui justifie pleinement la providence. (Clém., Sti^om., IV,
12, 83, 184.)
' riavi' èpo) yàp [j.ïXaov y; y.xy.bv to Ttpovosîiv èpo). {Id.)
-01 o' à[x^\ [ÙT.'j'X. 7:po!:apTï;ixaTa -zx rA^r^ y.aXstv ciwOa^tv...
txzpoye^nXç çûjs'.ç cliv aûv.cj, 7:tOr,7.ou, Aéovxoç, Tpâ^ou. [Ici., II,
-20, 112.)
■* « Dixit apostolus : quia ego vivebam sine lege aliquando, hoc est, an-
tequam in istud corpus venirem, in eam speciem corporis vixi, quœ
sub lege non esset, pecudis scilicet vel avis. » (Ex Origenis Comment, ad
Rom. V. Tome IV, 549.)
4 Ta-Touciv là [;.a6rj[xa-a àvaTCoSs'.xTiy.w;. (Clém., Strom., 11,3, 10.)
•^ E'javvéA'.cv ïzv. y^cLi' aj-où; •?) twv u'Kepy.07[j.(wv yvô>7'.;. [Phil.,
VII, 27.)
3
34 JUGEMENT MODÉRÉ SUR LE JUDAÏSME.
est rachèvement de la crise de séparation d'où résulte
l'iiarmonie d'un monde bien ordonné. La liberté morale
est totalement sacrifiée pour la plus grande gloire des
prédestinés de la grâce; tout en revient à la manifes-
tation dos élus, et cette manifestation n'est pas autre
chose que rilluraination de leur intelligence.
Le péché perd son sens moral pour se confondre avec
l'ignorance ou la conuaissance imparfaite, d'ailleurs
voulue de Dieu. Le besoin de salut n'est plus que la
soif de l'infini et de l'absolu, et en définitive cet absolu
où Tàme tourmentée doit trouver le repos n'est qu'un
pur néant, Tabime du non-être '. Partant de l'idée que
l'histoire religieuse de l'humanité est une longue évo-
lution cosmique, Basilidès accepte les religions du passé,
à commencer par le judaïsme, comme l'une des pério-
des nécessaires de cette évolution. Il n'a point d'ou-
trages pour le Dieu des Juifs, Il se contente de le
dédaigner du haut de sa connaissance supérieure, car
il peuse que le moindre de ses disciples est infini-
ment au-dessus de l'Archôn qui n'a été éclairé un
instant que pour faciliter l'illumination des vrais en-
fants de l'absolu. 11 ne rejette pas plus la nature que la
Bible; elle a fait partie du mélange primordial; aussi
voyons-nous son fils Isidore condamner les excès de
l'ascétisme et reconnaître la légitimité du mariage.
C'est donc à tort qu'Irénée et Epiphane ' ont prêté à
Basilidès une haine aveugle du Dieu d'Israël et un do-
cétisme tellement outré qu'il aurait expliqué le supplice
' Irénée, Contra liœres., \, 23.
VALEiNTIN. 35
de la croix par la substitution frauduleuse de Simon
de Cyrène à Jésus.
15. — Valentiii et son 6cole.
Avec Valentin, le gnosticisme forme un système com-
plet, qui est bien lié dans toutes ses parties; la fusion
entre les éléments païens et chrétiens est faite avec un
art profond. Toutes les lignes de la révélation sont pro-
longées dans des perspectives infinies ; derrière les pre-
miers plans du récit évangélique, s'étend un radieux et
fuyant lointain qui donne à l'esprit et surtout à l'ima-
gination une impression de vertige. La conscience chré-
tienne suffit bien sans doute pour dissiper le mirage;
elle reconnaît bientôt que cette brillante métaphysique
rapetisse ce qu'elle prétend agrandir, puisqu'elle
abaisse en définitive la barrière entre la création et le
créateur; mais dès que sa voix cesse de se faire enten-
dre, la séduction est complète. On comprend combien
de ces hauteurs vertigineuses le fils de l'Orient ou de
l'Egypte devait prendre en pitié la doctrine de l'Eglise
avec ses contours arrêtés et sa simplicité. Valentin avait
su jeter sur sa philosophie le voile d'une poésie écla-
tante et étrange, entièrement conforme au goût d'une
époque de décadence, qui ne sait plus goûter la beauté
pure et sereine du grand art. 11 avait également péné-
tré toute sa doctrine de ce sentiment tragique et poi-
gnant de l'existence qui était le trait distinctif de la
décadence romaine ; l'accablante tristesse de cette pé-
riode d'universel déclin qui semblait mettre fin pour
36 POESIE ETRANGE DU SYSTEME.
toujours à la période de force, de santé, de jeunesse, revi-
vait en d'ingénieux symboles et leur donnait un charme
morbide. Il était à sa manière un grand poute lyrique,
exprimant les douleurs de son temps dans la forme bi-
zarre qui lui plaisait le plus. D'ailleurs, toute cette tris-
tesse était facile à accepter, parce qu'elle ne conduisait
pas à l'humilité et dispensait du repentir; elle laissait
debout la grande idole du paganisme, je \eu\ dire Ihu-
manité qui se voyait déifiée sur les sommets dénudés de
la métaphysique valentinienne comme elle l'avait été
sur les cimes dorées de l'Olympe. L'homme apparais-
sait encore comme la réalisation la plus parfaite de la
divinité ; la chute n'était que le passage nécessaire du
divin au travers du fini; la rédemption ne réclamait ni
repentir ni sacrifice, mais seulement le retour du fini
à l'infini et surtout la connaissance de ce retour,
c'est-à-dire la gnose. C'était donc encore le salut par la
science. Le païen d'hier devait trouver qu'une telle ré-
habilitation était à bon marché et la préférer cent fois
au renouvellement intérieur, au baptême d'eau et de
feu qui commence par les pleurs pénitents et s'achève
sous l'action consumante de l'esprit de sainteté. Il était
plus commode en même temps qu'il semblait plus poé-
tique de transporter dans les espaces infinis le drame
rédempteur, que de lui donner pour théâtre notre terre
de péché et pour acteurs de libres créatures morales
appelées à mourir à elles-mêmes au pied de la croix.
Nous avons peu de détails sur Yalentin. D'après
Epiphane, il serait natif de la côte d'Egypte ' et aurait
1 Epiphane, Contra, hœres., \, 3t.
VALENTIN ORIGINAIRE D'EGYPTE. 37
reçu son développement philosophique à Alexandrie.
De là il serait venu à Rome sous Antonin le Pieux et ne
se serait donné jour chef d'école qu'en Chjpre. Tertul-
lien prétend qu'il aurait brigué l'épiscopat et que l'é-
chec de son ambition l'aurait poussé dans les rangs des
ennemis de l'Eglise. Bien ne justifie cette accusation
que l'emportement de lai passion devait faire accepter
facilement par le fougueux Africain. Il n'est nullement
lîécessaire de prêter à Yaleutin une mesquine irritation
pour expliquer l'évolution de sa pensée. 11 a suivi l'une
des pentes les plus entraînantes de la spéculation dans
tous les temps, celle où le portait son génie. Ce n'est
pas lui faire tort que de l'accuser d'une grande superbe
d'esprit. Le fragment textuel d'une de ses lettres que
nous a conservé Epiphane respire le plus arrogant dé-
dain pour la foi simple: «Je viens yous parler, disait-il,
des choses ineffables, secrètes, supra-célestes qui ne
peuvent être comprises ni par les principautés, ni par
les puissances, ni par tout ce qui est inférieur, ni par
personne; si ce n'est par ceux dont l'intelligence nesau-
rait changer'. » Il nous semble l'avoir vu tel que Tertul-
lien nous le montre, fronçant le sourcil et disant d'un
air mystérieux: « Ceci est profond -. »
La doctrine de Valentin est beaucoup plus facile à ré-
sumer que celle de la plupart des gno.stiques, parce
qu'elle forme un tout systématique ^ Elle n'est pas
1 Epiphane, Contra hxres., adv. Valentin., I, 31.
2 « Hoc allum est.» (TertuUien, Adv. Valentin., I, 37.)
* Le 1" livre du Tnité d'Irénée contre lea hérésies, demeure une source
importante, ainsi que'e morceau d'Epiphane (1,31) et celui de Théodo-
ret(I, 7) qui est irès-clar. Mais les Philo.^ophoumena (VI, 29-39) ont en-
38 SYSTÈME DE VALENTIN.
proprement dualiste, puisque son grand effort est de
montrer par quelle dégénérescence la matière pro-
cède du premier principe; aussi se montre-t-elle as-
sez modérée dans son appréciation du judaïsme et de
son Dieu, et par conséquent dans le jugement qu'elle
porte sur la création. Elle est plus platonicienne qu'a-
ristotélicienne, car elle donne une grande importance
au monde idéal; l'histoire humaine avant de se produire
dans notre monde de boue et d'obscurité s'est dérou-
lée dans la haute sphère des idées. La tragédie de l'exis-
tence se joue en trois actes : d'abord dans la sphère
supérieure qui s'appelle le Plérome^ puis dans la région
intermédiaire, et enfin sur la terre. C'est au fond le
même drame, puisqu'il s'agit toujours du trouble qui
est produit dans l'univers par l'aspiration du fini vers
l'infini, trouble qui se fond dans l'harmonie universelle
dont la science est l'agent souverain; c'est la gnose qui
révèle à chaque être son rang et sa destinée. L'origina-
lité de la doctrine valentinienne est d'avoir peint avec
une éloquence passionnée l'angoisse, l'aspiration ardente
des êtres séparés de leur principe absolu et d'avoir ainsi
rapproché le plus possible la théosophie panthéiste de la
notion de la rédemption , sans toutefois jamais l'attein-
dre. On est étonné de voir un système, idéaliste au
point de départ, subir l'influence des mytliologies les
plus grossières de l'Orient, au point de lenr emprunter
core ici apporté la lumière définitive avec une pr&ision qui ne laisse
rien à désirer. Naturellement^ les expositions du système valentinien qui
n'ont pu profiter de cette source incomparable sont désormais insuffi-
santes^ bien qu'il y ait beaucoup à profiter de cflles de Néander et de
Baur dans les ouvrasses cités.
LE PREMIER PRINCIPE EST L'ABIME SANS FOND. 39
ridée de ces accouplements ou sygies qui j figurent eu
première ligne ; celles-ci n'y ont pas même conservé une
apparence de métaphore; l'allégorie est poussée jus-
qu'aux dernières limites et elle offre une pâture dange-
reuse aux imaginations sensuelles. Ce qu'il y avait de
plus éthéré et de plus matériel se mêlait ainsi dans ces
conceptions à moitié philosophiques, à moitié légen-
daires.
Le principe de toutes choses, l'immortel, l'ineffable,
Celui qui mérite de s'appeler le Père au seas absolu, est
un abîme sans fond '. Il n'est lié nia l'espace ni au
temps, il est au-dessus de toute pensée et comme en-
fermé en lui-même. Près de lui repose l'éternel silence.
Le Père ne veut pas rester dans la solitude, car il est
tout amour et l'amour n'existe qu'à la condition de pos-
séder un objet ". Aussi a-t-il produit par émanation Y In-
tellect et la Vérité, h"" Intellect, c'est la conscience que le
Père a de lui-même, c'est le Fils unique, son image vi-
vanie, qui seul le fait connaître, li' Intellect est en même
temp« la Vérité^ précisément à cause de cette identité.
VlnteUect et la Vérité produisent le Verbe et la Vie. Tel
est le grand quaternaire de l'absolu. 'L'Intellect trouve
son expression parfaite dans le Verbe; cette expression
n'est pas un vain symbole, puisqu'elle est aussi la Vie.
Le Verbe e, la Vie produisent V Homme ciV Eglise. Qu'est-
ce à dire, siion que l'absolu ne se manifeste pleinement
que dans l'huiianité? Le divin transcendant se confond
1 Movà; à^éwr,-::.: à-pOap-o;, YSVtjj.o^Tcxr/ip. (Phil., VI, 29.)
40 LE PLÉROME ET LES ÉOiNS.
avec l'humain essentiel. L'Intellect et la Vérité pour
glorifier le Père produisent dix émanations qui s'appel-
lent des Eons ou des Eternités. Le Verbe et la Vie en
produisent douze, ce qui est un nombre moins parfait
que le nombre dix. La sphère supérieure de la plénitude
ou le Plérume est désormais constituée '. Ainsi se dresse
dans l'infini cette échelle des émanations que TertuUien
appelait dans sa langue énergique les gémonies de la
divinité ^. Déjà dans cette sphère supérieure et idéale
se produit la désharmonie. Elle ne saurait être évitée
que si l'équilibre était maintenu entre la double force qui
anime les Eons; en effet, d'une part ils sont attirés vers
leur centre, c'est-à dire vers l'abîme d'où ils tirent leur
origine, et d'une autre part ils en sont éloignés par la
force de projection ou d'émanation. Ils procèdent de
rinfini et ils }' tendent, et pourtant ils ne sont pas l'infiru
et ne doivent pas se confondre avec lui. Du moment où
l'éciuilibre est rompu entre les deux forces, l'Jiarmorie
est détruite dans le Plérôme. C'est ce qui arrive pouf le
dernier des douze Eons produit par le Verbe et la Vie.^
et qui est la vingt-huitième émanation. Se trouvait aux
confins de la région lumineuse, il est dévoré du désir
de rejoindre le Père, il ne se contente pas de h |iortion
de l'essence divine qui lui est échue en partage; il la
compare à l'absolu, à l'infini, et il la trouve pauvre et
misérable; aussi aspire-t-il à se perdre dan? l'abîme si-
lencieux du premier principe. Ce dernier des Eons du
Plérôme qui s'appelle Sophia ou la Sagfsse, veut plus
1 Phil., VI, 30.
2 TertuUien, Adv. Valentin., \, 30.
ASPIRATION DE LA SOPHIA. 41
encore, il veut, à rimitation du premier principe, pro-
duire à son tour, mais produire seul, sans le concours
de i'Eon qui forme avec lui une syc/ie ou un couple di-
vin \ Mais l'incréé seul peut produire dans de telles
conditions ; car à tous les degrés inférieurs de l'être, il
faut deux éléments par toute production, l'élément fémi-
nin ou la substance indécise et informe, et l'élément
masculin ou l'élément formateur ". De là la nécessité
des svgics. Or, la Sophia est un Eou fémiuin. Aussi ne
peut-elle produire qu'un être informe, un avorton ■'.
Dans sou imprudence, elle a troublé l'harmonie du Plé-
rôme ; le désordre y a pénétré, et on ne peut savoir où
il s'arrêtera. Tous les Eons supplient le Père d'y mettre
fin en consolant la Sophia qui se répand en larmes et en
gémissements à la vue de l'être informe qu'elle a en-
fanté dans son iso'ement et son impuissance \ Le salut
du Plérôme est attaché à la productiou d'une nouvelle
émanation. V Intellect et la Véi'ité enfantent le Christ et
l'Esprit saint qui élèvent à trente le nombre des Eons.
Ces deux nouveaux Eons représentent la puissance de
restauration, d'harmonie, d'ordre. Ils commencent à re-
jeter hors du Plérôme !e produit informe de la Sagesse ;
le Père fait surgir la Limite appelée aussi la Croix; il la
place entre le monde supérieur et le monde inférieur,
1 'HQ£).-^(j£ [;.qj/rjc;acOat xbv Tra-épa y.a't ^(vnfflv. 7.a6' ixjTrjV $tx,a
TOUCUÇUYOU. [Phil., VI, 30.)
2 'Ev ToTç YevvYjxotç ■xo [j.àv O-^au Iz-vi O'jzixç, -pocAr^-iiy.cv, xb oè
àpp£v [j.opcponiy.6v. (Itj., VI, 30.)
3 Oùafav a|j,opcpov. {kl.)
* 'EvS/a'.e vàp 7.y.\ 7.7-o)5ûp£-o. {Id., W, 31.)
42 L'HARMONIE RETABLIE DANS LE PLEROME.
auquel appartient le misérable avorton qu'a enfanté la
sagesse ; il est désigné sous le nom à'Achamot. Le Christ
et l'Esprit-Saint lui donnent une forme et rerapôchent
de se perdre dans une confusion indéfinie '. Puis ils re-
montent dans le Plérôme et enseignent aux Eons l'or-
dre éternel des choses, Ja grandeur de leur origine, car
ils procèdent tous du même principe. Le Plérôme,
guéri d'aspirations imprudentes, a retrouvé l'harmonie
et célèbre le Père. Tous les Eons ensemble produisent
comme gage de cette harmonie, et comme témoignage
de leur reconnaissance un dernier Eon qui s'appelle
Jésus ou le Sauveur et qui est le fruit du Plérôme ^. Ainsi
s'achève la première partie de cette trilogie qui com-
prend trois mondes, comme le poëme du Dante, et qui
ne fait que reproduire le même drame sous des formes
différentes.
Essayons de traduire toute cette mythologie ontolo-
gique dans le style précis de la métaphysique, sans
oublier que le gnosticisme n'a jamais séparé les idées
de la forme légendaire qu'il leur donnait. L'absolu doit
nécessairement sortir de son immobilité ; un principe
caché fermente dans l'obscur abîme et en fait découler
la vie universelle qui s'épanche par degrés successifs.
Mais cette manifestation de l'absolu aboutit nécessaire-
ment à une vie imparfaite; de cette imperfection fatale
résulte une aspiration douloureuse vers l'infini, et cette
aspiration ne trouve son terme et son repos que par la con-
naissance de la relation éternelle et normale de tous les
1 "Hv xp'.c-bç lixspswss. [Phil., Vr, 31.)
« '0 7.o'.vcct:u 7:X-^pa)[;.a-c; y.apTrbç h 'Iyjûouç. (/(/., YI, 32.)
LES DOULEURS D'ACHAMOT. 43
êtres avec l'absolu comme en dérivant et en faisant en-
core partie. L'absolu s'est retrouvé en eux ou plutôt ils
se sont retrouvés en lui ; il s'ensuit que l'existence finie
et imparfaite apparaît dans le rayonnement du Plérôme
« comme une petite tache sur une tunique. » Ainsi le
salut dans ce domaine supérieur de la vie procède déjà
de la gnose ou de la connaissance. Le Christ est la puis-
sance de détermination, de formation, le révélateur par
excellence.
Passons au second acte qui se joue dans les vagues
régions qui avoisinent le Piérôme. C'est là que se mani-
feste le plus richement le génie poétique et métaphy-
sique de Valentin. La création et la rédemption se con-
fondent pour lui, car notre monde n'a été produit que
pour la consolation et la restauration de ce fils gémis-
sant de la Sagesse qui a été séparé de la région lumi-
neuse, mais qui n'en saurait perdre le souvenir. Le
Christ du Plérôme et le Saint-Esprit l'ont abandonné à
lui-même, après lui avoir donné une forme distincte ;
il ne se console pas d'avoir perdu cette vision radieuse,
il a gardé le parfum de leur présence et il la redemande
avec larmes.
La Sophia du Plérôme a communiqué tout le feu qui
la dévorait à Achamot, ce produit informe de ses im-
prudentes aspirations; lui aussi, à son exemple, il
s'élance vers l'infini, se heurtant avec douleur à l'in-
franchissable limite , appelant avec passion la lumière
et la vie divine \ C'est le plus chétif des êtres avant
« 'EXuTTriôr, y.v. h) àr.opix èvéve-o. {Phii., Y\, 32.)
44 LE MONDE EST NÉ DES DOULEURS D'ACHAMOT.
notre monde, et cependant nul n'est plus noble que lui,
grâce à cetardent soupir qu'il fait monter vers Dieu et à
ce désir sacré qui ne lui laisse ni trêve ni repos. Parfois
un sourire splendide brille au travers de ses pleurs, c'est
qu'il se souvient de l'échappée rapide qui lui fut accor-
dée sur le Plérôme '. Comment ne pas reconnaître en
lui l'image ou la personnification de cette race de dieux
déchus qui se souviennent des cieux en traversant la
terre? Jamais l'exil de l'âme, fille de la lumière, mais
tombée dans la nuit, n'a été dépeint avec une poésie
plus grandiose. Notre monde est né des douleurs d'A-
chamot, la trame de l'existence terrestre en est tissue,
son cœur brisé palpite dans la nature. De là ce soupir
universel qui semble gonfler le sein de la terre comme
les sanglots soulèvent la poitrine de l'affligé!
Le Plérôme a pitié d'Achamot. Il lui envoie Jésus ou
le Sauveur, ce fruit béni de son harmonie. Celui-ci le
délivre des sentiments qui l'oppressent et après les
avoir arrachés de son sein, il leur donne la forme de
substance concrète. C'est ainsi qu'est produit le monde
inférieur qui deviendra à son tour le théâtre lies mêmes
douleurs et des mêmes délivrances que les deux régions
supérieures. La sombre tristesse d'Achamot devient
l'élément matériel, son désespoir est l'essence démo-
niaque; sa crainte et son aspiration donnent naissance
à l'élément intermédiaire ou psychique qui n'est ni la
1 Tout ce qui se rapporte à la tristesse d'Achamot est traité avec plus
d'ampleur par Irénée {Contra hxi-es., l, c. i, édit. Feuardentius, p. 20).
£Yé/>a.
LE DEMIURGE. 45
matière ni l'esprit ^ Rien de plus ingénieux que cet
essai de résoudre le dualisme qui avait si longtemps
pesé sur la pensée antique par le moyen de cette espèce
de cristallisation ou de pétrification des sentiments de
l'Eon exilé. D'après Trénée, Yalentin aurait poussé
plus loin cette poétique théorie de la création. Les
fleuves et les fontaines rouleraient sous nos yeux les
larmes d'Achamot, tandis que la douce lumière qui
nous réjouit est le rayonnement de sa joie, quand il se
rappelle la visite des émanations célestes ^. Le Démiurge
retrouve sa place dans ce syslcme, il est né de la ter-
reur de l'Eon, crainte salutaire qui est le commence-
ment de la sagesse, car elle accompagne l'ardente sup-
plication que le Plérôme a exaucée. Tandis qu'Achamot
occupe ro^c?oac?e ou la Jérusalem céleste, le Démiurge
est relégué dans l'/Teôf/owatZe composée de sept dieux,
qui sont eux-mêmes sept Eons. Ces chiffres symboliques
marquent la différence des deux régions, car l'Ogdoade
est la sphère qu'habite l'Esprit infiniment élevé au-des-
sus du psychique, il a produit soixante-dix verbes qui
participent à son essence spirituelle. Le Démiurge,
comme son nom l'indique, est le créateur et l'organisa-
teur de notre monde, il s'en croit le Dieu souverain et
il se donne pour tel à Moïse et à tous les hommes de
l'Ancien Testament : « Je suis, disait-il, le seul Dieu, et
il n'en est pas d'autre que moi ^ . » Les hommes ont été
1 'E'::c(r(S£v ây.srrjva'. zy. TraOr, en:' auTr^; xal £7:o('r)cev a\j-7. 'jzo-
(îTaTty,àç C'jsiaç, y.al tov [j.s.v ç^iêov ^'jy'://r;'f è^c/^côv oùsi'av, vr^v
oï Au-r^v 'j/v'.y.rjV, Tf,v os dcTccpiav ox'.[j.cvo)V. [Pldl., VI, 32.)
^ Irénée, Contra hxres., I, c. 1.
3 Oùokv oBîv 6 ©-^(jL'.oupYèç oXojç. (Phil., \'\, 33.)
46 LE CHRIST DE LA TERRE.
créés parle Démiurge; leur corps est emprunté à la ma-
tière, mais leur âme est d'essence psychique ^ . Acha-
mot, à rinsu du Dieu terrestre, communique quelques
parcelles de l'Esprit à un certain nombre d'entre eux.
Ceux-ci constituent l'aristocratie morale de l'humanité,
les spirituels, en opposition aux psychiques et aux ma-
tériels ; les hommes sont ainsi classés par la prédomi-
nance en eux de l'un des trois éléments qui se trouvent
en présence dans cette sphère de l'existence -.
Les prophètes de l'ancienne alliance n'ont été que
•les organes du Démiurge. A la consommation des
temps, le Rédempteur est apparu; c'est la troisième
manifestation de la puissance de restauration et d'har-
monie, et par conséquent le troisième Sauveur. L'école
valentiuienne s'est divisée au sujet de la nature de son
corps; les Occidentaux lui ont attribué une essence psy-
chique; il aurait été formé par le Démiurge et l'Esprit
ne se serait joint à lui qu'à son baptême. Pour les Orien-
taux au contraire, il serait dès l'origine d'essence spi-
rituelle. Un docétisme absolu était la conséquence de
cette conception. Au reste, ces deux écoles admettaient
la naissance miraculeuse.
Le 3Iessie a traversé le sein de 3Iarie « comme l'eau
traverse un canal ^. » Il a éclairé le Démiurge sur l'exis-
tence du Plérôme, puis il a porté la vraie lumière à la
portion spirituelle de l'humanité qui était faite pour
1 Phil., VI, 33.
2 M., VI, 34.
3 Yz-(iTn{i3.<. h 'Ir^sou; ctà Mapiac, [PMI., VI, 35.) 'lr,70ljv ICx Ma-
p(aç (î); c'.à cw/vf,v2;. (Epiphane, Co«ira hxres., 31.)
LE SALUT PAR L'ILLUMLNATION. 47
elle. Acliamot voit s'ouvrir pour lui les portes de la lu-
mière éternelle et oublie ses longues douleurs. Le Dé-
miurge le remplace dans VOydoade ; les hommes spiri-
tuels, les vrais gnostiques unis aux verbes émanés
d'Achamot échappent pour jamais à ce qui est périssable
et entrent dans la béatitude ineffable du Piérôme. La
matière dévorée par le feu disparaît. Elle n'est plus
qu'une ombre sur le fond radieux de la suprême féli-
cité '. On voit que l'illumination remplace la rédemp-
tion comme dans toutes les écoles du gnosticisme. Le
sacrifice, au sens réel du mot, n'a pas de place où le
péché n'a pas de réalité. Tout roule sur les rapports du
fini avec l'infini et non plus sur ceux de l'être moral avec
le Dieu saint. Aussi toute cette brillante métaphysique
recouvre-t-elle le vide ; elle aboutit à un fatalisme dé-
solant, à une prédestination absolue et capricieuse qui
ne réserve le salut qu'aux élus de la gnose, aux fils de
la lumière. Il importe, en effet, de remarquer que la
prédestination a fait sa première apparition dans le
christianisme sous le couvert de l'hérésie. Elle était le
fond intime du gnosticisme. « Les Yalentiniens, dit
Irénée, ne se croieut pas obligés de parvenir à la nature
spirituelle par leurs actes; ils la possèdent par nature
et ils se regardent comme parfaitement sauvés de droit
divin. De même que l'or, quand même il a été déposé
dans la boue, ne perd pas pour cela sa beauté, mais
garde sa nature intacte, de même, ils ne reçoivent au-
cun dommage de toutes les actions grossières auxquelles
» PhiL, \\, 36.
18 LE judaïsme N'EST PAS MAUDIT.
ils peuvent se livrer, et ils conservent leur essence spi-
rituelle K
L'Ancien Testament et le Dieu qu'il révèle n'obtien-
nent pas grand respect de la part de Valentin. Cepen-
dant le Démiurge ne pèche que par ignorance; il pos-
sède une vérité relative. Lui-même doit être élevé
jusqu'aux confins du Plérôme. Il n'y a donc pas ici
opposition tranchée, absolue entre les deux Testaments,
malgré le dédain de la secte à l'égard du prophétisme
hébraïque.
Un système aussi hardi et aussi poétique que celui
de Valentin ouvrait une large carrière aux imagina-
tions inventives et subtiles. Le thème fondamental
fut diversement modifié suivant le caprice de cha-
cun. Nous nous bornerons à marquer d'un trait ra-
pide ces jeux stériles de l'esprit, flottant à tout vent,
sans être retenu par le lest de la vie morale. Bardesane,
d'Edesse en Mésopotamie, parait avoir modifié la gnose
valentinienne dans un sens théiste, car tout en admettant
la division des pneuriiatiques et des psychiques, il fait
la part très-grande à la liberté morale et admet même
pour les seconds la faculté de s'élever au divin. Il re-
connaissait dans toutes les religions des germes de vé-
rité ^. Marcus, né probablement en Syrie, dans la
seconde moitié du second siècle, s'attacha principale-
ment au côté légendaire du système, à toute cette fan-
tasmagorie de la filiation des Eons. Il transportait dans
1 My] B'.à Tupa^co); à'ù.x O'.à -h çùss'. ^rvîuixxT'.y.c'j; î?va'.. (Irénée,
1,1, p. 26.)
2 Voir le fragment de Bardesane dans Eusèbe, Prxparat. evatig., V[, 1 1 .
DOCTRINE DE MARCUS. 49
•îe gnosticisme la typologie pvt!;agoricienne ou plutôt
les symboles tourmentés de la kabbale, et rattachait aux
lettres de l'alphabet et à leur valeur chiffrée ses élucu-
brations singulières. Chaque lettre en résonnant a pro-
duit une émanation qui est un ange et toutes ensemble
sont venues se fondre dans l'Amen comme dans Tunité
finale '.Le Verbe est la principale de ces émanations. Les
consonnes par leur son obscur et sourd symbolisent le
caractère ineffable du Père ou de l'abîme; les demi-
voyelles expriment le Verbe et la Vie et les voyelles
pleines sont affectées à l'homme et à l'Eglise. L'écho du
son primitif retentit au delà du Plérôme; de lui pro-
cède notre monde; il joue donc le rôle du Démiurge. La
douleur habite cette région inférieure, aussi chaque
nouveau-né arrive-t-il dans cette vie imparfaite en pous-
sant uue plainte; son premier cri est : Hélas! C'est
sa manière d'appeler le libérateur. Le Plérôme s'est
uni à l'homme Jésus au moment de son baptême : le
Rédempteur, qui représente la vie universelle, mérite
de s'appeler l'Alpha et l'Oméga. Il a exercé s? mission
en faisant connaître le Père. Cette espèce de métaphy-
sique plaisait à un siècle qui avait l'horreur de la sim-
plicité et n'aimait dans une doctrine que le côté étrange
et mystérieux. 3Iarcus ne dédaignait pas de recourir aux
jongleries de la magie -; il se posait en inspiré. A l'en-
tendre, la Tétrade qui est au sommet du Plérôme lui se-
rait apparue sous les blancs vêtements d'une femme. Il
' Voir pour le système de Marcus, Phil., VI, 39-53; Irénée, Contra
heeres., I, 9; Epiphane, XXXIV.
2 Mav'.y.Y;; qj.ZE'.po;. {Phil., Vi, 39.)
4
50 PTOLEMEE.
parodiait le baptême et la sainte cèDe, prétendant que
l'eau répandue dans la coupe se changeait eu sang.
Le soin que les Pères du second et du troisième siè-
cle ont mis à réfuter ces rêves d'un cerveau malade
donne la mesure des entraînements de leurs contempo-
rains.
Deux autres Valentiniens, appartenant à la branche
occidentale de l'école qui comme nous l'avons vu, faisait
dater du baptême de Jésus la communication de la vie
supérieure, se distinguent par un tour d'esprit modéré
et une vraie spiritualité. Ce sont Ptolémée etHéracléon.
Le premier semble avoir joué un rôle prépondérant
puisque Irénée déclare l'avoir principalement en vue
dans sa réfutation du gnosticisme. Il admettait toutes les
idées fondamentales du système de Yaleutin, se bornant
à modifier quelque peu les hypostases du Plérôme. Il
plaçait près du Père deux Eons au lieu d'un seul; à
côté de la connaissance il mettait la volonté. Peut-être
faisait-il de ces deux Eous la première sy gie ou le premier
couple divin, identifiant l'Intellect à l'élément mascu-
lin. Cette place d'honneur accordée à la volonté n'est
pas sans importance, elle révèle au moins une préoccu-
pation morale très- étrangère aux autres gnostiques.
Ptolémée s'est surtout attaché à déterminer le rap-
port entre les deux alliances ; il suffirait a lui seul à
nous prouver combien l'école valentinienne était relati-
vement modérée dans son appréciation des institutions
mosaïques et du Dieu des Juifs. Nous possédons sur ce
sujet un document étendu de Ptolémée reproduit par
Epiphane : c'est sa lettre à une dame chrétienne nommée
PTOLÉMÉE. SI
Flora; elle est écrite avec un grand art, le style est in-
sinuant et évite toute exagération provoquante ' . Rien ne
révèle mieux l'habile prosélytisme des gnostiques. Pto-
lémée se place à égale distance de ceux qui attribuent
la loi mosaïque à un Dieu suprême et de ceux qui n'y
voient que l'œuvre des démons. Cette législation, d'une
part, est trop imparfaite pour remonter au Père des Es-
prits. D'une autre part, elle n'a pas mérité l'injure d'être
attribuée aux puissances mauvaises. Il faut distinguer
les commandements qui procèdent d'une révélation di-
recte de ceux qui sont du fait de Moïse, comme l'ordon-
nance du divorce appropriée à la dureté du cœur des
Juifs; les ordonnances que Jésus met à la charge de la
tradition des anciens forment une troisième catégorie.
JXuUe part la révélation ne se présente absolument pure ;
à côté de commandements vraiment divins comme le
Décalogue, nous trouvons des commandements décidé-
ment mauvais comme la loi du talion; les ordonnances
de la loi cérémonielle ont un caractère exclusivement
symbolique. Si l'on demande d'où vient ce mélange dans
la révélation mosaïque, il faut en chercher la cause dans
la nature mixte de la divinité dont elle tire son origine
et qui n'est ni le Père des Esprits, habitant une pure et
inaccessible lumière, ni la matière source du mal, mais
le Démiurge, le Dieu intermédiaire ignorant, psychique^.
1 L'Epître à Flora se trouve dans le livre d'Epiphane Sur les hérésies,
XXXIII, 3. Voir Graiie, Spicilegtum,\o\. II, 69.
2 Et vàp [XYjTE uTc' aÙTOu tIXecov ôsou xéSeiTa'. outoç, [j!,-r;-:î bzh xûj
ôîJTCOç àvSiy.wç. (Epiphane, Contra hseres., XXXIII, 5.)
52 HÉRAGLÉON.
Tout cemorceau est remarquable par renchaînement des
idées, la sobriété du langage et uu véritable talent exé-
gétique très-éloigné de l'arbitraire effréué de la gnose;
car Ptolémée se contente du sens naturel et historique
des textes.
Héracléon fut un disciple immédiat de Valentin. Il
était probablement né en Egypte; il vint à Rome dans
la première moitié du second siècle '. 11 nous est sur-
tout connu par les réfutations d'Origène qui lui oppose
son grand ouvrage sur saint Jean. Héracléon avait com-
posé de nombreux commentaires sur le Nouveau Testa-
ment; Clément d'Alexandrie mentionne un livre sur
saint 31atthieu et Origène un commentaire complet sur
le quatrième Evangile. Lui aussi paraît s'être distingué
par un esprit modéré et élevé; sans renier les princi-
pes constitutifs de son école, il se plaisait aux applica-
tions morales. Son interprétation des Ecritures est
parfois pleine de largeur et de souffle. Cependant il se
plaît beaucoup plus que Ptolémée aux tours de force de
l'interprétation allégorique. C'est ainsi que le seigneur
de la cour dont le serviteur a été guéri par Jésus, re-
présente à ses yeux le Démiurge; il joue sur les mots;
s'il voit en lui un Dieu inférieur, c'est que le mot
grec qui le désigne est un diminutif du mot roi -. Les
serviteurs sont les anges de i" Hebdomade , et l'esclave
malade représente l'homme asservi à la matière mais
» Epiphane, Contra heeres., XXXVI; Clément, Sirom., IV, 9, 73. Voir
surtout le Commentaire d'Origène sur saint Jean.
* Bas'.X'.y.b; wvo[j.âaOr, obvsl (j-iy-pôç xt; ^%qCk=\j-. (Grabe, Spicileg.,
ir, 109.)
HÉRAGLÉON. 53
capable d'être délivré. Le saint des saints dans le temple
de Jérusalem figurait le degré supérieur qu'atteignent les.
spirituels, tandis que le parvis est réservé aux hommes de
la matière, à ces marchands qui font trafic des vertus divi-
nes au lieu de les tenir de la grâce seule. Héracléon s'eiîor-
çait de détourner le prologue de saint Jean de son sens
naturel, pour faire une place auxthèses favorites de l'é-
cole. II limite arbitrairement la déclaration que le Verbe a
créé toutes choses, exceptant de cette création le monde
supérieur du Plérôme qui ne peut être confondu avec
notre univers. Dans la Samaritaine de l'Evangile il voyait
le type de l'âme pneumatique faite pour la lumière in-
créée, répoux auquel elle est destinée est l'être supé-
rieur, l'Eon divin avec lequel elle doit former un couple,
une sygie. Le vase avec lequel elle puise l'eau figure la
capacité religieuse d'une nature d'élite. Au reste les psy-
chiques ne sont pas exclus de la participation au salut,
mais ils n'y arrivent pas par la voie transcendante de
l'illumination * ; il leur faut des miracles, des manifes-
tations extérieures delà puissance divine. S'ils se lais-
sent gagner, ils suivront le Démiurge dans ses destinées
glorieuses, qui sont toutefois bien inférieures à celles de
la semence spirituelle. Dans le cas contraire ces âmes pé-
riront, car elles ne sont point immortelles par essence ^,
au contraire les âmes spirituelles seront consommées
en Dieu. Non-seulement elles puisent la vie divine à la
source éternelle, mais encore elles la communiquent.
La source jaillit en eux. La liberté morale n'existe que
' ritcTSÛouct TÔ) cwT'^pt Sià TY)v àX^jôetav. {Gra.h(i,Sptcileg.,U,l09.]
54 HERACLEON.
pour les psychiques; la semence spirituelle possède sa
haute dignité de droit divin, par nature ; elle ne peut per-
dre sa noblesse. Héracléon ne voyait pas qu'en réalité il
abaissait ce qu'il voulait relever, puisque la créature
libre l'emportera toujours en dignité sur l'élu qui ne
saurait ni mériter ni démériter. Le droit de conquête
dans l'ordre moral sera toujours infiniment supérieur
au droit de naissance. Au reste Héracléon admettait
comme Ptolémée la supériorité du judaïsme sur le pa-
ganisme. La montagne de Garizim représente l'idolâtrie,
le règne de la matière, tandis que Jérusalem est le trône
du Démiurge. La sphère supérieure où règne le Dieu-
Esprit s'ouvre aux pneumatiques qui sont les vrais dis-
ciples de Jésus, qu'il a formés par sa parole et sa saine
doctrine. Clément d'Alexandrie nous a conservé un
très-beau fragment d'Héracléon sur la confession du
nom de Jésus-Christ. Il oppose la simple confession de
bouche à celle qui émane de la vie entière et la résume;
il élève la seconde au-dessus de la première, même
quand celle-ci se produit devant les tribunaux païens,
car la parole peut être trompeuse, la vie seule ne ment
pas. C'est d'ailleurs un témoignage permanent qui ne dé-
pend pas des circonstances '. Il y alà une protestation
motivée contre l'estime exagérée du martyre, et un spi-
ritualisme moral de l'ordre le plus élevé. C'est ainsi
que, pour employer l'image même des gnostiques, des
perles se retrouvaient dans ce confus mélange de spécu-
lations de toute provenance.
Les systèmes que nous venons d'exposer ont laissé
f C[ém.,Stro77i.,l\, 9.
LA PISTIS SOPHIA. 55
de côté la partie la plus originale et la plus grandiose
de la doctrine de Yalentin, celle qui se rapporte à la
chute et aux aspirations d'Acbamot, ce produit de la Sa-
gesse placé sur les confins du Plérôme comme la poéti-
que personnification de notre déchéance, et qui est par-
tagé entre d'amers souvenirs et des désirs ardents. La
lacune est comblée par un curieux écrit anonyme en
langue copte, récemment retrouvé. La date en est incer-
taine, il remonte évidemment à l'époque où le gnosticisme
valentinien était arrivé à son plein développement, vers
la fin du second siècle. Il est intitulé : Pistis Sophia, la Sa-
gesse croyante * . Les données générales du système va-
lentinien s'y retrouvent comme au travers d'une végéta-
tion luxuriante et monotone. Il s'agit bien toujours d'une
gnose ou d'une doctrine cachée qui procure le salut par
une simple illumination. Jésus-Christ revient descieux où
il est remonté et apparaît à ses disciples sur le mont des
Oliviers pour leur révéler les plus hauts mystères de la
vérité. Ils forment autour de lui le cercle intime et pri-
vilégié des spirituels qui est chargé de transmettre cette
manne cachée aux hommes pneumatiques des géné-
rations futures. Toutes ces révélations roulent sur la
destinée de la Sophia. Seulement celle-ci symbolise bien
plus clairement que chez les premiers Valentiniens la
triste condition de l'âme humaine, car pour avoir voulu
franchir les limites de sa sphère originelle, elle est tour-
mentée par les puissances cosmiques parmi lesquelles
nous reconnaissons le Démiurge. Celui-ci produit par
* Pistis Sophia. — Opus Q:nosticum e codice manuscripto coptico latine
vertit Schwartz, edidit I. H. Petermann. Berolini, 1853.
56 PLAINTES DE LA PISTIS SOPHIA.
émanation une force terrible a la face de lion, qui entou-
rée d'autres émanations semblables épouvante la noble
et ardente exilée, jusque dans les régions ténébreuses
de la matière, en faisant briller devant ses jeux une
fausse lueur propre à l'égarer. Pséanmoins elle ne perd
pas courage, elle espère , elle croit. A'oilà pourquoi elle
mérite de s'appeler la Sagesse crovante. Douze fois elle
appelle le libérateur par une supplication passionnée et
vraiment sublime ; ce sont ses douze repentirs * . La déli-
vrance s'accomplit par un nombre égal d'interventions
de Jésus. De même que le péché ou la chute n'est pas autre
chose que l'obscurcissement produit par la matière, de
même le salut est un simple retour à la lumière. Cette di-
vision des lamentations de la Sophia et des interventions
de Jésus amène des répétitions fatigantes ; toutefois les as-
pirations de l'âme sont rendues avec une énergie d'autant
plus poétique, que de larges emprunts sont faits à l'Ancien
Testament. En particulier tous les Psaumes de la péni-
tence sont appliqués à la Sophia, en étant détournés de
leur sens naturel. « lumière des lumières, s'écrie-
t-elle, toi que j'ai vue au commencement, écoute le cri de
mon repentir -. Sauve-moi, ô lumière, de mes propres pen-
sées qui sont mauvaises. Je suis tombée dans les régions
infernales. De fausses lueurs m'y ont conduite et je roule
maintenant dans ces ténèbres chaotiques. Je ne puis
déployer mes ailes et revenir à mon lieu, car les forces
1 «Nunc cujus r.'fti)'f).x alacre, progroditor, ut dicat soluUonern duode-
cimae [xaTavcac zîsTsœç acçi'aç.» (Pisf. Soph., p. 70.)
^ « Lumen luminum, cui èrriCTSUja inde ab initio, audi igitur nunc^
lumen, meam [jLSTàvcxv. » {Id., p. 33.)
PLAINTES DE LA PISTIS SOPHIA. 57
mauvaises émanées de mon ennemi et surtout celle à
la face de lion me tiennent captive. J'ai demandé du
secours, mais ma voix meurt dans la nuit. J'ai élevé
mes jeux vers les hauteurs, afin que tu me secoures, ô
lumière. Mais je n'y ai rencontré que les puissances en-
nemies qui se réjouissent de mon infortune et veulent
l'accroître, elles ont voulu éteindre le rayon que je tiens
de toi. Maintenant, ô lumière de vérité, c'est dans la
simplicité de mon cœur que j'ai suivi la fausse clarté
que je confondais avec toi. Le péché que j'ai commis est
tout entier devant toi. Ne me laisse pas souffrir plus
longtemps, parce que j'ai crié à toi dès le commence-
ment. Car c'est pour toi que je suis plongée dans cette
affliction. Me voici dans ce lieu, pleurant, redemandant
ces clartés que j'ai vues sur les hauteurs. De là la fureur
de ceux qui gardent les portes de ma prison. Si tu veux
venir me sauver, grande est ta miséricorde, — exauce
ma supplication. Délivre moi de cette matière ténébreuse,
de peur que je ne sois comme perdue en elle '. » « lu-
mière, abaisse sur moi le regard de ta miséricorde, — car
je souffre cruellement. Hàte-toi, écoute-moi. J'ai attendu
mon époux pour qu'en venant il combatte pour moi et il
n'est pas venu. Au lieu de la lumière, j'ai reçu l'obscurité
et la matière. Je te louerai, je glorifierai ton nom; — que
mon hymne t'agrée, alors qu'il atteint les portes de la lu-
mière. Que toute âme soit purifiée de la matière et habite
dans la cité divine. Que toutes les âmes qui admettent le
mystère y soient introduites ^. » La même plainte s'élève
1 « Libéra me e uAt) hujus caliginis. » [Pist. Soph., p. 3^.)
* « Wijya.i horum qui suscipient mysterium. » (/c?., p. 36.)
o8 PLAINTES DE LA PJSTIS SOPHIA.
douze fois vers le libérateur. « Je suis devenue sembla-
ble, dit encore la Sophia, au démon qui habite dans la
matière où s'éteint toute lumière. Je suis devenue moi-
même matière. Ma force s'est comme pétrifiée en moi'.
J'ai mis mon cœur en toi, ô lumière, ne me laisse pas
dans le chaos. Délivre-moi par la connaissance^. J'ai ma
confiance en toi, je me réjouirai, je chanterai des louan-
ges à ta gloire, parce que tu as eu pitié de moi. Donne-
moi ton baptême et efface mes péchés. » Cette mythologie
pénétrée d'une poétique mélancolie recouvrait habi-
lement le côté abstrait de la gnose et l'appropriait au
goût d'esprits subtils et malades. Le dialogue entre
Jésus et ses disciples, malgré sa coupe uniforme, plai-
sait aux lecteurs des Evangiles apocryphes et satisfai-
sait ces imaginations fiévreuses qui avaient perdu le
sens de la beauté véritable. L'orgueil trouvait sa satis-
faction dans ces nouveaux mystères qui ne laissaient
rien à envier aux initiés d'Eleusis ou de Mithra.
§ 3. — Les gnostiques de la seconde tendance.
A. — Les Ophites et quelques autres gnostiques de la même catégorie.
La seconde tendance gnostique a pour caractère spé-
cial de faire du Démiurge un être décidément malfai-
sant, au lieu de se contenter, comme Basilidès et les
premiers Valentiniens , d'y voir un être inférieur, qui
ignore le Plérôme. Cette tendance est inaugurée par des
* a Atque mea vis congelascuit in me. » (Pist. Soph., p. 43.)
* « Libéra me in tua cognitione. » (Ici., p. 56.)
GNOSTIQUES DE LA SECONDE TENDANCE. 59
hérétiques qui, par leur origine, se rattachaient aux
Valentiniens, mais qui ont modifié entièrement les idées
de la secte en ce qui concerne le Démiurge et l'ancien
monde. Les Ophites occupent le premier rang dans cette
classe de gnostiques.
Nous conL'^issons déjà quatre petites sectes de ce
nom, qui ont été la première ébauche de la gnose. Les
Ophites dont il s'agit maintenant leur sont très-posté-
rieurs, ils doivent être placés après Valentin, puisqu'ils
ont visiblement subi son influence ; ils n'ont fait que
remanier son système en lui donnant une empreinte réa-
liste. Ils ont dû leur nom, ainsi que leurs devanciers,
au rôle important qu'ils attribuaient au serpent dans
rhistoire de l'humanité, bien qu'ils n'aient pas été jus-
qu'à le diviniser comme les Naasséniens '. Les Ophites
d'Irénée n'ont reculé devant aucune métaphore, pas
même devant les plus grossières. La volupté et la haine
sont pour eux les deux pivots de tout le système du
monde. Le premier principe qui s'appelle aussi le pre-
mier homme s'est reproduit dans UQ être semblable à lui-
même, qui est le second homme. Vient ensuite le Saint-
Esprit qui est l'élément féminin auquel s'unissent les
quatre éléments. Les Ophites, on le voit, ne se mettent
pas en grands frais d'inventions métaphysiques. Le pre-
mier et le second homme ravis de la beauté de l'Esprit
engendrent avec lui le Christ qui est le résumé vivant du
Plérôme. Mais l'Esprit n'a pas enfermé en lui toute la
1 Voir sur les seconds Ophites, Irénée, Contra liacres., \, 33-35; Epi-
phane, Contra hscres., XXXVII; Théodoret, De hseretic. fahulis., 1, 14, 15.
Ce dernier a une exposition très-lucide du systènoe.
60 LES OPHITES.
plénitude de lumière qui émanait des deux premiers
principes. Ce qui en a débordé a formé la Sagesse : cet
Eon aussi appelée Prunicos^ est retombé dans les eaux
tumultueuses du chaos. Il s'élance vers le Plérôme et
forme ainsi le firmament étoile; puis il enf;endre le Dé-
miurge auquel il communique une parcelle de son es-
sence lumineuse. Le Démiurge produit sept autres anges
qui forment THebdomade. Mais il ne se contente pas
d'être ignorant ; il est l'ennemi déclaré de la Sagesse et
se sert de la parcelle de lumière qu'il a reçue pour s'op-
poser à ses desseins. De là une lutte acliarnée qui a
pour théâtre principal le monde et pour enjeu l'âme hu-
maine. Le Démiurge a commencé par créer le serpent
ou le démon pour l'opposer aux anges, ses propres fils
qui lui font la guerre. Puis il a formé avec le concours
des anges le corps de l'homme, corps immense et débile
qui rampe misérablement quoiqu'il soit de nature éthé-
rée. La Sagesse soustrait au Démiurge la parcelle lumi-
neuse qui est en lui et la communique à l'homme. Ce
n'est pas encore le souffle de l'Esprit qui ne lui sera
donné que plus tard, mais cette illumination imparfaite
suffit pour l'élever au-dessus de la brute. Ce grand corps
rampant se relève, son œil brille et il pressent par delà
les limites de ce monde les premiers principes. C'en est
assez pour que le Démiurge s'efforce de le perdre; il
tire de lui la femme, cette Eve séduisante qui devait lui
ravir l'élément lumineux, mais soumise par la Sophia,
elle devient l'instrument du bien. En effet, c'est la
femme qui pousse l'homme à obéir aux suggestions du
serpent, à cueillir le fruit de la connaissance et à s'é-
LES OPHITES. 61
lever ainsi immédiatement au-dessus du Démiurge ' . Il a
beau être précipité dans le monde inférieur et revêtu
d'un corps épais, il n'eu est pas moins entré dans la
voie du progrès sous la conduite de la Sophia. En vain
le Démiurge veut préparer un Messie selon sou cœur
et susciter des prophètes qui Tannoncent dans le peuple
de son choix. La Sophia déjoue ses plans, elle fait même
souvent parler à son gré les prophètes de son adversaire.
Enfin le Christ du Plérôme vient se joindre à l'homme
Jésus né de Marie. Il inspire son enseignement et ré-
vèle par lui les grands mystères aux âmes élues. Puis
il l'abandonne au moment où le Démiurge dans sa fu-
reur le fait crucifier par ses Juifs. L'Eou divin s'est
envolé à son insu et n'a laissé qu'une vaine dépouille
aux mains du Démiurge qui s'appelle aussi Jaldabaoth.
Jésus ressuscite, puis après avoir passé dix-huit mois
sur la terre pendant lesquels il révèle les articles les
plus profonds de sa doctrine à quelques initiés, il est
transporté dans le Plérôme près de Christus. De là
Christus et Jésus attirent toutes les âmes pneumati-
(jues, tous les éléments spirituels de la création. La con-
sommation des choses a lieu quand toutes les parcelles
lumineuses ont été ramenées au foyer de l'Esprit -. Le
serpent ne joue pas dans ce système un rôle assez pré-
pondérant pour lui avoir donné son nom ; aussi y a-t-il
eu problement quelque confusion entre les Ophites du
> Ivénée, Contra hœres.,\, 34.
î « Consummationem autem futuram quando tota huineclatio spirilus
luminis coUigatur et abripiatur in CEonem incorruptibilitalis. » (/(/,, \,
34.)
62 SATDRNILUS.
premier siècle et ceux de la seconde période. Cepen-
dant l'une des fractions de l'école semble avoir poussé
jusqu'aux dernières exagérations l'opposition au Dieu
des Juifs ; la fraction dite des Caïnites non-seulement
exaltait le serpent comme la puissance ennemie du Dé-
miurge , mais encore honorait tous les grands rebelles
de la Bible, depuis Gain jusqu'à Judas Iscariot.
La doctrine des Ophites que nous venons d'exposer
nous fait descendre des hauteurs sur lesquelles le gnos-
ticisme se maintenait avec Valentin, Il s'est déjà bien
dépouillé de sa largeur première. Le Démiurge est de
plus en plus assimilé au principe du mal. C'est ainsi que
dans le système de Saturnilus il y a opposition radicale
entre le Dieu suprême et les sept anges qui ont créé le
monde. Le Dieu des Juifs est le dernier de ces anges.
Ils ont bien pu créer l'être physique dans l'homme, mais
c'est le Dieu suprême qui lui a communiqué l'étincelle
lumineuse qui seule constitue son essence. Auss^^oit-
il viser à s'affranchir des biens corporels. Le Sauveur n'a
revêtu que l'apparence de la vie physique. Il est l'ad-
versaire déclaré du Dieu des Juifs et de ses prophètes
et il vient nous apprendre le secret du salut dans un
ascétisme effréné qui proscrit le mariage comme une in-
vention de Satan ' . La tendance panthéiste est très-mar-
quée dans ce système.
Le panthéisme est plus tranché encore chez Monoïme
l'Arabe, obscur hérétique du second siècle-. Le pre-
» Phil., VII, 28.
2 Id., VIII, 12-16. Théodoret avait fait une vague mention de cet héré-
tique. De huretic. fabulis, 1, 18.)
MONOIME. - LES DOCETES. 63
mier principe s'appelle l'homme; c'est un Dieu caché,
tout ensemble masculin et féminin ; il s'exprime ou se
révèle dans le fils de riiomme, qui est son image et son
reflet. De lui sortent les six puissances cosmiques qui
façonnent le monde. L'homme terrestre est la pleine
réalisation de l'idée divine; tout est en lui, et il est tout*.
Aussi retrouve-t-il dans son àme les grands contrastes
de la haine et de l'amour, de la joie et de la tristesse que
la divinité confuse qui comprend toutes choses enferme
dans son obscur abîme. Monoïme donnait à ce pan-
théisme parfaitement net les formes alambiquées du py-
tliagorisme et jouait sur les lettres de l'alphabet à la fa-
çon de Marcus.
Le même fond d'idées se retrouve sous des for-
mes plus compliquées dans une secte dite des Docètes
qui mettait en relief l'un des caractères généraux du
gnosticisme ; la gnose en effet aboutissait toujours, comme
par une pente fatale, à la négation de la réalité corpo-
relle du Rédempteur-. Ces hérétiques aussi peu connus
que Monoïme et dont le souvenir n'est conservé que
dans les Philosophoumena, construisaient tout leur sys-
tème sur une métaphore. De même, disaient-ils, que l'on
doit distinguer dans un figuier les racines , les feuilles
et les fruits, de même il faut reconnaître dans le premier
principe de l'être trois puissances qui contiennent
toutes choses en elles. Ces trois puissances ou ces trois
Bons constituent le Plérôme, le monde intelligible,
et produisent en s'épanouissant trente Eons qui for-
1 Aé^î'. avôpwTcov etva'. to tcSv. [Phil., VIII, 12.)
2 Id., VIII, 18 et suiv.
64 LES DOCÈTES.
ment comme une ('chcUe décroissante. L'absolu se di-
minue en se déroulant. Toutes les puissances ensemble
produisent un fruit commun qui est le Sauveur. Le
troisième Eon laisse tomber dans le chaos les idées qui
sont eu lui; ce sont les âmes. Puis effrayé lui-même de
la région ténébreuse qui s'étend au-dessous de lui, il
élève le firmament comme une muraille d'azur entre le
Plérôme et le chaos. Lui-même s'est reflété dans un
Eon d'ordre inférieur, qui est son image, mais qui vit
dans l'ignorance et les ténèbres. Celui-ci a façonné notre
monde, enfermant les idées ou les âmes dans des corps
et les soumettant aux tortures de la métempsycose.
Le Sauveur issu du Plérôme descend jusqu'à elles,
afin de les affranchir de cette vie misérable, mais sa-
chant qu'aucun être ne pourrait supporter son éclat, il
enferme sa gloire dans un corps infime, qui le contient
comme la pupille resserrée cache un grand foyer de
lumière ' . Descendu sur la terre, il se laisse baptiser
dans le Jourdain afin de laisser aux eaux du fleuve une
empreinte idéale de sa forme corporelle. Lorsque
son corps de chair a été crucifié , son âme poursuit
son miuistère d'illumination au milieu de ses disciples.
Le salut dépend toujours de la connaissance des mys-
tères transcendants. Le mythe admirable de la Sophia
a entièrement disparu. La notion de rédemption s'ef-
face. Recueillons cependant une belle pensée au travers
de cette mythologie bâtarde. Partant de l'idée que
le Sauveur a vécu trente années parce qu'il résumait
{Phil., Yin,iO.)
GARPOCRATE. — EPIPHANE. 65
dans sa personne les trente Eons du Plérôme , les Do-
cètes en concluaient que cette plénitude infinie qui
était en lui expliquait la diversité des sectes : « Cha-
cune d'elles, disaient-ils , le regarde comme lui appar-
tenant parce qu'il est vu par chacune sous un point de
vue particulier ' , qu'elle s'approprie comme s'il était l'u-
nique, repoussant les autres et les taxant de fausseté. »
L'orgueil gnostique respire dans les mots suivants :
" Ceux qui ont une nature basse ne peuvent atteindre
les idées du Sauveur qui les dépassent, mais pour ceux
qui sont d'en haut tels que nous, ils ne les voient pas par-
tiellement, mais dans leur ensemble. Seuls ils sout parfaits
dans leur élévation, les autres ne le sont qu'en partie. »
Ce panthéisme gnostique aboutit aux conséquences
morales les plus désastreuses dans le système de Car-
pocrate, légèrement modifié par son fils Epiphane. Le
premier était né à Alexandrie, son influence a été bien
moins grande que celle de son fils, quoique celui-ci ait
été enlevé à la fleur de l'âge, avant sa vingtième année.
11 avait excité un tel enthousiasme que sa mémoire fut
littéralement adorée à Céphalonie où s'était écoulée sa
courte et brillante existence -. Le système de Carpo-
crate n'avait rien de bien original et ne s'embarras-
sait pas dans une savante construction du monde idéale
Au-dessous du Père incréé il plaçait le Démiurge,
puissance décidément malfaisante qui a produit le
1 "EsTi Tcicra'.; oîy.sTo; ajTatç, aAA-^ oï aX/.oç bp6)[j.v/zz. [Phil.,
\m, 10.)
2 Glém., Strom., III, 25.
3P//î7., VII,2, 3; Iréflée, I, 24.
5
66 CARPOCRATE. — EPIPHANE.
monde par les anges. Jésus est né de Joseph et de
Marie, mais une force céleste nommée Christus s'est unie
à lui au moment de son baptême, pour l'abandonner aux
jours de s:i passion. Elle lui a révélé le Père incréé et l'a
affranchi du joug des anges. Par lui nous recevons les
mêmes lumières et obtenons la même délivrance, si
bien que la connaissance fait de nous de vrais Christs*.
Carpocrate admettait la métcmps\ cose et usait d'arts
magiques. Epif hane s'était plus occupé de métaphysi-
que transcendante; il avait refait à sa façon le fameux
quaternaire mis par Valentin à la tête du Plérôme. C'é-
tait pour lui l'unité divine sous quatre noms divers. Sa
plus grande originalité était dans la partie morale de
son système. La loi de justice, à l'en croire, est la loi
d'égalité qui règne dans la nature ^ Toutes les diffé-
rences ne sont qu'apparentes; tous les êtres reçoivent
également la lumière, et participent à la vie naturelle.
Celle-ci en tant qu'elle émane de Dieu ne connaît nulle
distinction de sexe, de dignité, de richesse. jNous de-
vons donc maintenir cette justice et cette égalité uni-
Yerselles en abolissant toutes les différences sociales qui
sont de convention, en établissant une promiscuité uni-
verselle et en obéissant à nos convoitises comme à un
instinct divin. On le voit, le panthéisme d'E;jiphane
était pleinement conséquent avec lui-même et ne com-
mandait pas des sacrifices bien pénibles. Ce brillant
Vil, 32.)
> AiY^' '^^r' O'.'/.atoGÙVYjv toù OcOÛ xotvwv(av -'.va etva'. [aet' hc-
•OlTOç. (Clém., Strom., Vil, 1, 6.)
SEGUNDUS. - THEODOTUS. - HEHMOGÈNE. — TATIEN. «7
éphèbe de la gnose formulait, dans le domaine de la spé-
culation, le naturalisme monstrueux qu'un autre jeune
homme enivré jusqu'à la folie de ce philtre d'Orient
a essayé de réaliser sur le trône. Héliogabale n'est pos-
sible que dans un siècle où Epiphune est un maître
populaire. Le fond grossièrement païen que recouvrait
le mysticisme poétique de la gnose apparaissait enfin
tout entier et sans voile. Epiphane méritait de passer
pour l'une de ces divinités impures qui n'étaient que le
vice déifié. Son apothéose à Céphalonie est son juste
châtiment. Citons encore pour mémoire quelques au-
tres gnostiques obscurs : Secundus^ qui n'a fait que ren-
chérir sur les hjpostases compliquées du Plérôme ' ;
Theodotus, chef de la secte des Melchisédéciens, qui
identifiait Melchisédec avec la puissance supérieure ^;
le peintre Hermogène qui préludait au dualisme des
Manichéens , et prétendait que Jésus, après avoir laissé
son corps ressuscité au soleil était remonté en esprit
vers son Père % enfin ïatien d'Assyrie, qui après avoir
commencé par l'école de Justin Martyr, avait fini par
l'hérésie en exagérant le platonisme de son maître; il
admettait une sorte de matière éternelle d'où procé-
daient les mauvais esprits, et se faisait remarquer par
son opposition radicale à l'Ancien Testament et par un
ascétisme absolu. Il ne voulait pas admettre le salut
d'Adam, probablement parce qu'il voyait en lui le type
de l'homme terrestre *.
» Phil., VI, 38. — 2 /cf., VII, 85.
'/(/., VIII, 17; Tertullien, Adv. Herinogenen.
4 Phil., VllI, 16; Irénée, Contra hxres., I, 31; Epiphane, Contra
hœres.. 46.
68 MARCION NATIF DU PONT-EUXIN.
B. Marcion et son école '.
La seconde tejidance du gnosticisme ne s'est pas con-
tentée de remanier les mythes valentiniens. Elle s'est
constituée dans son originalité avec 3Iarcion, que les
sarcasmes de Tertullien n'ont pu réussir à avilir.
S'il est toujours difficile de séparer un système de la
personne de son auteur, cela est surtout vrai de la doc-
trine de ce fameux hérétique, car on y retrouve l'em-
preinte de son âme ardente mais étroite, passionnément
attachée au christianisme , mais injuste comme la pas-
sion, même lorsqu'elle se prend à ce qu'il y a de plus
noble et de plus élevé, éprise du plus haut idéal moral,
mais trouvant le moyen de le fausser par une exagération
maladive. Toutefois, quelque graves qu'aient été les er-
reurs de Marcion, il n'en commande pas moins notre res-
pect par la noblesse de son caractère et la grandeur de
quelques-unes de ses pensées qui ne sont devenues des
brandons de discorde que parce qu'il les a présentées
sans les tempéraments qui les eussent complétées. Il
y avait chez Marcion le génie d'un réformateur ; c'est
un Saul de Tarse, demeuré toujours sous l'éclair brû-
lant qui l'a renversé , sans arriver à la lumière riche
et sereine d'une foi apaisée. Disciple fougueux de saint
Paul, il compromet la cause qu'il a embrassée en bri-
1 Les sources principales pour Marcion sont : 1° le Contra Marcionem,
de Tertullien; 2" Rhodoii, apud Eusèbe, H. E., V, 13; 3" Irénée, Adv.
hxres., I, 29; 4° Phil., VII, 29; Epitome, X, 19; 5" Epiphane, Contra
l'ixres., 42; 6° Théodoret, De hxretic. fabulis., \, 24; 7° enfin un fragment
de l'évéque arménien Esnik sur la destruction des hérésies et les hymnes
de saint Ephrera.
SON CARACTERE EMPORTE. 69
sant la grande et féconde synthèse de la prédica-
tion apostolique, pour n'en relever que le côté polémi-
que et négatif. Il se croit appelé à renouveler inces-
samment la scène d'Antioche ; il traite l'Eglise comme
un autre Céphas qu'il s'agit de réprimander pour son
attachement au judaïsme, et il comprend sous ce nom
tout ce qui de près ou de loin se rattache à la religion
de l'Ancien Testament. C'était oublier les vues si larges
et si profondes de l'Apôtre des Gentils sur les rapports
des deux alliances et en particulier sur le rôle prépara-
toire de la loi. Voilà pourquoi ce paulinien outré n'a pu
remplir la noble mission qui lui était dévolue, car rien
n'était plus opportun de son temps que de réagir contre
les tendances judaïques d'autant plus dangereuses
qu'elles reparaissaient sous des noms nouveaux. L'esprit
de réforme se distingue de l'esprit de bouleversement
en ce qu'il ne détruit que les végétations parasites sans
s'attaquer aux parties vitales de l'arbre.
Pour être juste, il faut tenir compte des circonstan-
ces dans lesquelles s'est développé Marcion. Né au bord
du Pont-Euxin, vers l'an 120, il se trouva en présence
d'une tendance, qui empruntait à la littérature apo-
cryphe des Juifs ses teintes chaudes et colorées
pour représenter l'avenir de l'Eglise, et tombait ainsi
dans un vrai matérialisme, Marcion fut poussé à l'ex-
trême opposé. Fils d'un pieux évêque, il s'était signalé
par une piété exaltée, déjà inclinée à l'ascétisme ; il
avait débuté par l'aire don à l'Eglise d'une grosse somme
d'argent*. Nous ne pouvons admettre l'accusation très-
1 Tertullien, De prxscriptionibus, c. XXX.
70 H, RÉAGIT CONTRE UN JUDÉO-CHRISTIANISME EXALTÉ.
grave lancée par Tertullien contre ses mœurs; l'hérésie
était r.ssez souvent comparée à radiillère spirituel pour
qu'une image hasardée, interprétée par la malveillance
la [)lus acharnée, se soit transformée en une calomnie
involontaire. Probablement l'opposition que fit Marcion
au christianisme judaïsant fut de suite immodérée et
violente comme on pouvait l'attendre d'un tel homme.
A la suite des quelques diiïcrends dans lesquels son père
semble avoir pris parti contre lui, il se rendit ci Rome'.
C'était sur ce grand théâtre que chaque novateur brû-
lait de se produire, sachant bien qu'il n'y avait pas de
plus sûr moyen de donner du retentissement à ses idées.
Marcion s'était fort peu occupé de métaphysique jusqu'à
cette époque ; il n'avait aucun goût pour toutes les sub-
tilités de la gnose valentinienne. C'était un homme beau-
coup plus préoccupé de pratique chrétienne que de
théosophie. Il enveloppait dans sa vive antipathie pour
les judaïsants l'Ancien Testament lui-même, sans pro-
fesser un système bien arrêté. Pourtant il fallait bien
donner une base spéculative à ses idées, car elles ne
pouvaient exercer une influence décisive tant qu'elles
étaient à l'état fragmentaire. Cette nécessité de propa-
gande explique le rapprochement qui eut lieu entre
Marcion et la gnose. A Rome, il rencontra un gnostique
modéré qui avait renoncé à la savante et poétique onto-
logie des Valentiniens, et qui partageait son opposition
violente au judaïsme. Il s'appelait Cerdon et était Syrien
d'origine. Sans s'embarrasser dans la généalogie des
1 Tertullien, De prxscript,,c. Ll.
A ROME IL S'ASSOCIE A CERDON. 71
Eons, il se contentait de placer en face du Dieu suprême
et caché, un Dieu visible et inférieur; le premier re-
présentait la bonté, le second la justice. Ainsi se trou-
vait justifiée l'opposition entre rAncicn Testament et
l'Evangile. Cerdon joignait à ces vues une tendance
ascétique très-prononcée'.Marcion était gagné d'avance
à un tel système ; il le compléta et lui communiqua le
feu et la hardiesse de son âme. C'est ainsi qu'il en fit
une doctrine vraiment puissante qui recruta de nom-
breux adhérents.
Il semble avoir toujours redouté le schisme. Quand
P0I3 carpe vint à Rome, il chercha à se rapprocher de
lui, mais le patriarche des Eglises d'Asie Mineure le
repoussa en lui disnnt: «Je te reconnais, tu es le pre-
mier-né de Satan ^. » S'adressant un jour aux anciens de
l'Eglise de Rome, Marcion leur demande ce que Jésus
avait voulu dire quand il avait parlé de la pièce de drap
neuf qui amène la déchirure du vêtement. Sans se con-
tenter de leur réponse {)leine de sagesse, il appliqua hardi-
ment ces paroles à l'Ancien Testament, qu'il assimilait
au vêtement vieilli: « Et moi aussi je briserai l'Eglise,
s'écria-t-il, et la déchirure sera pour l'éternité^ » Il
est difficile de croire, avec Tertullien, qu'un tel homme
ait essayé, sur la ïn\ de sa vie, de se réconcilier avec
l'orthodoxie*.
Marcion se distingue des autres gnostiques, tout
' PhiL, VII, 37. Comp. Eusèbe, H. E., IV, 11; îrénée, Contrahxres.,
1,27.
2 Eusèbe,//. E., IV, 14.
* Epiphane, Contra hxres., 42.
^ Tertullien, De pree^criyt., 30.
72 IL MAINTIENT LE SACERDOCE UNIVERSEL.
d'abord en ce qu'il repousse énergiquement cette es-
pèce d'aristocratisme intellectuel si dédaigneux du pro-
fane vulgaire, qui relevait entre les ignorants et les
savants la barrière abaissée parle maître divin. Marcion
n'admettait même pas que l'on fît une différence à
l'heure de culte entre les membres de l'Eglise et les
cathécumènes ; tant il était préoccupé du désir de po-
pulariser la vérité*. Ensuite il rejetait nettement la
méthode des interprétations allégoriques ; il voulait
que l'on s'en tînt au sens naturel des textes, sans recou-
rir à une exégèse complaisante qui esquivait toutes les
difficultés et les noyait dans un symbolisme arbitraire.
Ne pouvant user des artifices par lesquels on se débar-
rassait des textes difficiles ou qui prêtaient au scandale,
il préférait écarter ce qu'il ne pouvait interpréter, et il
se faisait un livre sacré à son usage, lequel contenait à
l'entendre la vraie tradition de l'enseignement de Jésus-
Christ. 11 ne trouvait cette pure tradition que dans les
écrits de saint Paul et dans l'Evangile de Luc, attribué
à l'influence directe de l'Apôtre des Gentils. Encore ne
l'acceptait-il que sous bénéfice d'inventaire et il en éli-
minait tout ce qui contredisait son système. C'est ainsi
que Marcion a été le père de la critique purement in-
terne et subjective.
On a beaucoup discuté pour savoir s'il admettait deux
ou trois principes des choses. Il est certain qu'il éta-
blissait une opposition éternelle entre le Dieu suprême
1 «Marcion hune locum (Gai., VI, 6) ita interpretatus est, ut putaret
fidèles et catechumenos siraul orare debere. » (Jérôme, Comment, in ep.
ad Gai.)
IL ADMET TROIS PREMIERS PRINCIPES. 73
et la matière incréée, source de tout mal. On se demande
seulement si le Démiurge ou le Dieu inféîicur qui a créé
le monde était élevé par lui au rang d'un troisième prin-
cipe. 11 semble que telle était bien sa pensée, car l'op-
position entre le Démiurge et le Dieu suprême est trop
radicale pour qu'on suppose que le second procède du
premier. D'un autre côté la matière est nettement dis-
tinguée du Démiurge', puisque le premier homme a été
condamné précisément pour avoir violé la loi de son
créateur sous l'influence de la matière. Il vaut mieux
s'en tenir à la coexistence de trois principes distincts,
sous la réserve que le principe matériel étant essentiel-
lement négatif ne peut se comparer aux deux autres; le
système après tout en revient au dualisme^. N'essayons
pas d'introduire une précision rigoureuse dans la méta-
physique d'une école qui est constamment préoccupée de
religion et de pratique. Marcion ne cherche point à ratta-
cher le monde créé au monde supérieur par une longue
chaîne d'émanations ou d'Eons. Son Dieu suprême de-
meure immobile pendant toute l'éternité; il ne sort de
son repos qu'au temps du salut. Le Démiurge a créé le
monde sans se douter qu'il y ait un pouvoir supérieur
au sien ; il façonne la matière incohérente et en tire le
corps de l'homme qu'il anime de son souffle. Il lui
» E^spoi 0£ y.afJwç y.al 6 vaur/;ç Mapy.fwv, z'jo ctpyàq drjr,--(Giiv-ai.
(Rhodon, apud Eusèbe, //.£■., V, 13.) A'jo yp'/àç tou r.avToq uziôSTO.
[Phil., VII, 29.)
- Terlullien compte trois principes d'après Marcion : « Etmateria enim
deus secundum formam divinitatis, innata scilicet et infecta et aeterna.
Atque ita très intérim mihi deos numera Marcionis. » [Adv. Marc, 1, 15.)
Néander (Kirch. Gesch., \, 521; Gnoslisch. Syst., 287 et suiv.), dans son
admirable exposition du système de Marcion, a eu le tort de vouloir ra-
74 .DUALISME ABSOLU.
donne une loi, mais sans le rendre capable de l'accom-
plir. La chute de l'homme est à la charge du Démiurge *.
Celui-ci n'est pas simplement le Dieu visible, opposé au
Dieu invisible ; il présente encore la justice étroite, im-
placable, qui s'arrête à ce qui est extérieur, n'admet
qu'une vertu mercenaire et incomplète et se venge du
mal plutôt qu'elle ne le punit*. Le Démiurge est l'arbre
mauvais de la parabole qui se reconnaît à son fruit ^.
L'Ancien Testament est le monument de celte activité
malfaisante, le peuple juif est le peuple du Démiurge,
la loi est l'émanation de sa cruelle justice, et les misé-
rables destinées d'Israël révèlent l'impuissance d'un
Dieu qui n'a pas même su assurer l'ascendant de ses
favoris*. Quant au paganisme, il appartient à la matière
et aux démons comme le judaïsme appartient au
Démiurge. Tel est l'état du monde jusqu'à la quinzième
année du règne de Tibère.
Tout d'un coup, sans transition et sans préparation,
comme l'éclair qui fend la nue, le Dieu suprême appa-
raît dans la personne de Jésus-Christ ^. Ce Dieu su-
mener le Démiurge au Dieu suprême, tandis que Daur, également dans
l'intérêt d'une symétrie impossible, l'a identifié à la cause matérielle et
visible [Christ H iche Gnosis, 276-282). Pourtant il y a opposition entre le
Démiurge et la nature, comme le prouve la chute de l'homme. Cette op-
position ressort du fragment du livre arménien d'Esnik, cité par Mœller
(Gesch. dcr Koimologie, p. 378 et suiv.) dans lequel la matière lutte
contre le Démiurge pour attirer l'homme à elle.
1 Terlullien, Adv. Marc, II, 5.
* « Quo ore constitues divinitatem duorum Deorura, separalionem
seorsum deputans Deum bonum et seorsum Deum justum. » {Id., II,
12.)
3 Phil., Epitome, X, 19.
^ Cofitra Marc, U, lS-'i9.
* « Subito Christus. » (Contra Marc, IV, 11, 17.)
OPPOSITION TRANCHÉE ENTRE LES DEUX TESTAMENTS. 75
prême, Dieu invisible et caché, est la souveraine bonté,
Taraour opposé à la justice. Il ne s'irrite pas ; il ne sait
que pardonner et gémir. Aussi accorde-t-il le salut non
pas à la justice légale, m?is à la foi confiante qui s'a-
bandonne à lui '. Il y a là l'écho de l'une des plus gran-
des paroles de saint Paul. Malheureusement, elle est
détournée de sa vraie signification, car l'amour distinct
de la justice n'est plus qu'une aveugle bonté, une molle
indulgence. Le Très-Bon, séparé du Très-Saint, n'est
plus le Très-Haut.
Marcion s'attachait à faire saillir le contraste entre le
Démiurge et le Dieu suprême, en dressant une longue
liste d'antithèses entre l'Ancien et le Nouveau Testa-
ment. Tandis que le Messie du Démiurge est un Messie
national et local, Jésus appartient à toute l'humanité.
Le premier ne promet que des biens terrestres; le se-
cond ne parle que du ciel. Le Démiurge commande
d'emporter les vases d'Egjpte; Jésus ordonne à ses
disciples de ne pas même prendre un bâton avec eux.
Le Dieu juif envoie un ours contre les enfants qui ont
raillé Elisée et fait descendre le feu du ciel sur ses en-
nemis; l'Evangile n'enseigne que la bonté et le pardon.
Enfin, le Sauveur miséricordieux a choisi pour ses dis-
ciples les excommuniés du judaïsme. Ces antithèses se
résument dans ces mots éloquents : « Tandis que Moïse
élève les mains au ciel pour demander le carnage des en-
nemis d'Israël, Jésus étend les siennes sur la croix pour
le salut du genre humain. » D'un côté est l'esprit de ven-
' Contra Marc, IV, 20-24; Irénée, î, 27.
76 GUERRE ENTRE LE DEMIURGE ET JESUS.
geance. De l'autre est le triomphe de l'amour \ Jésus
est la manifestation directe du Dieu invisible et bon.
L'an 15 du règne de Tibère, il plut à Dieu de descen-
dre à Nazareth, ville de Galilée. Il ne saurait avoir au-
cun contact avec la matière ; aussi Marcion conclut-il au
docétisme le plus absolu. La naissance de Jésus est ap-
parente; son corps n'est qu'un fantôme. 11 n'a rien em-
prunté au monde du Démiurge ^, si ce n'est le nom de
Messie, car le Dieu de l'Ancien Testament a annoncé la
venue d'un sauveur juif; ses prophètes l'ont tour à
tour prédit. Ce Sauveur inférieur viendra en efifet, mais
seulement pour le peuple élu ; il lui ménage un salut
digne de lui, c'est-à-dire tout matériel et terrestre \ En
attendant le Démiurge allume la haine de ses Juifs contre
le pouvoir rival qui a surgi à Jérusalem. Jésus est im-
molé sous son influence. La mort du Rédempteur a beau
n'être qu'apparente comme toute son apparition terres-
tre, elle nous montre la voie de l'affranchissement par
la rupture des liens matériels. Le Christ de 3Iarcion ne
ressuscite pas, mais il va dans VAdès, chercher non les
saints de l'ancienne alliance qui sont destinés aux joies
grossières du paradis du Démiurge, mais les infortunés
païens, fils de la matière qui ne peuvent être sauvés que
par lui*.
D'après l'Arménien Esnik, ily aurait eu une rencontre
» Tertullien, Adv. Marc, II, 25, 29.
2 « Phantasma vindicans Christum, non erat quod videbatur, caro nec
caro, horao nec homo. » (TertuU., Adv. Marc, 3^ 8.) X^;brfr,'zq b
'Ir^aiu;. {PMI., VII, 31.)
3 Tertullien, Adv. Marc, III, 21.
* Irénée, Adv. hxres., \, 27.
ASCÉTISME OUTRÉ. 77
entre le Christ et le Démiurge, sur les confins du monde
supérieur. Le crucifié aurait fermé la bouche à son adver-
saire en le confondant par sa propre loi, qui défend de
verser le sang innocent. Il lui aurait arraché l'aveu de
son infériorité et aurait délivré tous ceux de ses subor-
donnés qui lui auraient donné leur confiance, abandon-
nanties Juifs obstinés aux sévérités du Démiurge. Jésus
remonte au ciel ; il y attire après lui par le rude sentier
de l'ascétisme tous ceux qui croient en sa parole ; leur
àme doitbriser son enveloppe matérielle comme l'oiseau
brise l'œuf ou l'épi la paille qui l'enferme * . Ils doivent
se préparer aux gloires de l'invisible en renonçant à
toutes les jouissances matérielles, en rompant tous les
liens charnels. Marcion imposait à ses disciples la chas-
teté absolue, il condamnait le mariage; et demandait à
ses catéchumènes de renoncer à la famille et à tous les
biens de la terre. Bien loin de craindre l'opprobre et le
martyre, il les glorifiait l'un et l'autre comme de sûrs
moyens de purification. « Nous sommes voués, disait-il,
à la haine et à la douleur. » On comprend très-bien
l'influence exercée par un tel système, car il était plein
de sève morale, pénétré d'un ardent amour pour le
Christ, et d'un profond sentiment de l'incontestable
supériorité du christianisme sur tout ce qui l'avait pré-
cédé. Ce qu'il avait d'erroné, la part qu'il faisait à une
métaphysique légendaire et à l'ascétisme oriental, lui
gagnait bien des sympathies dans un temps dont il satis-
faisait les tendances les plus prononcées. Aussi, malgré
de vives résistances, malgré la polémique passionnée
* Baur, Christliche Gnosis, p. 273.
78 PREPON ET APELLF.
de Tertullien , le marcionisme recruta de nombreux
adhérents et constitua une véritable Eglise schismatique.
Son influence durait 'encore au temps de Théodoret,
témoin ce farouche \ieiliard qu'il avait rencontré, et qui
se lavait le visage avec sa salive, afin de ne pas em-
prunter une goutte d'eau au monde maudit du Dé-
miurge * .
Parmi les Marcionites, on cite Prépon qui insistait
sur l'existence du troisième principe et Apelle, qui
avait pour disciple enthousiaste une femme du nom de
Philomèle; il admettait quatre principes, faisant du mal
une sorte de personnification distincte. 11 était aussi
sévère que Marcion pour l'Ancien Testament; son docé-
tisme paraît avoir été moins tranché, car d'après lui, le
Christ en remontant au ciel aurait rendu les parcelles
de sa chair aux divers éléments auxquels elles apparte-
naient. A la suite d'un long séjour à Alexandrie, il
mêla au système de Marcion plusieurs éléments de la
doctrine de Valentiu. Le mythe de la Sophia reparaît
dans sa notion du Démiurge qui soupire après le monde
supérieur dès qu'il l'a aperçu. Un système qui perd ses
contours arrêtés est bien près de son déclin. L'école de
Marciou allait bientôt se dissoudre dans le creuset tou-
jours en travail d'une spéculation effrénée.
1 Tnéodoiel, De hxretic. fabulis.^ \, 24.
CHAPITRE II,
LE MANICHEISME.
Le gnosticisme , combattu pendant près de deux siècles
par les plus beaux génies chrétiens de l'Orient et de TOc-
cident, fut d'autant plus sûrement vaincu qu'on ne lui
avait opposé qu'une résistance toute morale, qui ne s'é-
tait pas déshonorée par le recours à la force. Néanmoins
il reparut en Perse vers la fi u du troisième siècle sous une
forme nouvelle, qui trahit la lassitude de l'esprit spécu-
latif. L'effort dialectique y est beaucoup moins grand que
chez Basilidès et Valentin, la légende destinée à recou-
vrir d'images brillantes la construction métaphysique et
à lui donner la vie et la couleur a perdu toute originalité.
Le manichéisme est une traduction, en langage chrétien,
des idées qui sont à la base de la religion de Zoroastre,
mélangée de quelques emprunts faits aux premières
hérésies. Cependant, en touchant le sol de la Perse, le
gnosticisrae reprend une vie nouvelle; si ses créations
sont moins hardies, elles sont aussi moins compliquées
et plus populaires. Aussi cette élaboration appauvrie
80 ORIGINE DU MANICHEISME.
lui rendit un crédit sur lequel il ne pouvait plus comp-
ter, sans qu'il ait toutefois agi comme son devancier sur
la pensée de l'Eglise ; il ne Ta ni pénétrée, ni stimulée
par la nécessité d'une résistance énergique.
Le manichéisme a pris naissance au sein delà religion
qui avait présenté le dualisme avec le plus de netteté ; elle
l'avait élevé jusqu'aux limites du monde spirituel, sans
les franchir toutefois, car elle n'a pas dépassé l'opposition
quelque peu idéalisée des ténèbres et de la lumière. Nous
avons vu que le christianisme avait de bonne heure re-
cruté en Perse un grand nombre d'adhérents. Il avait
même exercé une influence profonde sur les sectateurs
de Zoroastre, qui pour lui faire face lui avaient emprunté
ses propres armes. Les nouveaux livres sacrés élaborés
à cette époque dans l'Iran portent l'empreinte visible
des idées chrétiennes; l'idée de la rédemption, quoique
singulièrement défigurée, y joue un rôle important. Le
développement donné par le Bundehesch aux mythes qui
concernent le héros vainqueur du mal, nommé tour à
tour Sosiosch ou Mithra, ne se comprend que par l'in-
fluence directe de la religion nouvelle. Les célèbres
mystères de Mithra ont pris à l'Evangile leur idée fon-
damentale du renouvellement de l'être au travers de
la mort. Les rites qui s'y célébraient étaient imités du
baptême et de la sainte cène. Pour qu'une religion aussi
ancienne et aussi glorieuse que celle de Zoroastre ait cru
devoir essayer un compromis avec un culte si longtemps
inconnu et méprisé, il fallait que le christianisme eût
grandi à côté délie, avec une étonnante rapidité, et
qu'elle redoutât en lui un dangereux rival. Le mani-
ORIGINE DU MANICHEISME, 81
chéisme est comme la contre-partie de ces tentatives de
fusion ; la religion noiiYelle, mal comprise et déjà altérée
dans son essence, se retourne vers le cultedu passé et s'ef-
force de le rajeunir en lui donnant son propre nom. Elle
lui laisse ses doctrines et se contente d'en modifier l'ex-
pression. Manès est resté mage en se disant chrétien; là
était le péril et aussi l'inanité de sa tentative '.
Nous avons sur Manès deux sources de documents,
les uns accrédités en Occident, les autres provenant des
historiens de la Perse. Les premiers se réduisent au ré-
cit d'une prétendue dispute publique que l'hérésiarque
aurait soutenue à Cascar en Mésopotamie contre un
évêque nommé Archélaiis. Non-seulement ils abondent
en détails sur la doctrine de Manès, mais encore ils re-
tracent son histoire. Ils lui donnent deux devanciers
immédiats. Le vrai fondateur de la secte aurait été Scy-
thianus, riche Arabe versé dans toutes les sciences de
' Les sources où nous avons puisé cette exposition du manichéisme
sont, à part les historiens modernes de l'Eglise : 1° la Dispute d'Ar-
chélaûs , renfermée dans le cinquième volume du Reliquix de Routh;
nous nous expliquerons plus tard sur sa valeur historique. 2° L'écrit
polémique de Tite de Botsra [Contra Manichxos , lib. IV, apud Henrici
Ganisii lection. antiq., édition Basnages, tome I. 3° Les fragments des Let-
tres de Manès, renieillis par Fabricius [Bibliotheca grxcu, tome YIII,
p. 315); ceux recueillis par saint Augustin, spécialement dans VOpus im-
per fectum. 4" Un fragment précieux d'Agapius, disciple de Manès, dans
Photius, Bibliotheca, codAld. 5° Alexandre de Lycopole, philosophe alexan-
drin, qui aurait vécu entre le quatrième et le cinquième siècle^ a donné
une exposition exacte du manichéisme, du moins en ce qui concerne la
partie métaphysique du système. On trouve ce précieux fragment dans le
recueil de Combefils intitulé : Auctarium nov. Biblioth. Patrum, pars II.
Citons encore Epiphane, Hives., 66, qui n'a guère fait que coi piler la
Dispute d'Archélaûs; Théodoret, De hxretic. fabulis., 1, 25. Voir enfin
l'Histoire critique du Manichéisme, par Beausobre (vol. I et 11)^ vaste ré-
pertoire qui épuise la matière.
6
82 DOCUMENTS OCCIDENTAUX SUR MANES.
l'Egypte, qui était deveuue sa patrie d'adoption. Il a
pour disciple Terebiutlie ; celui-ci s'établit en Perse et
rédige en quatre livres la doctrine de son maître. Manès,
adopté par la veuve de Terebinthe, imprime un puissant
élan a l'hérésie nouvelle qu'il enrichit de nombreux em-
prunts faits aux livres sacrés des chrétiens. Il obtient un
grand crédit à la cour du roi Sapor, mais il eu est hon-
teusement chassé après avoir vainement tenté d'opérer
une guérison miraculeuse sur son fils. Il parcourt l'ex-
trême Orient, puis renti"e en Perse; il soutient de vives
controverses avec l'évêque Archélatis dans des confé-
rences publiques. Honteusement battu, il échappe, à
grand'peine, a la fureur populaire pour tomber bientôt
sous les coups du prince qu'il avait abusé.
Cette légende, qui n'a pour elle aucun écrivain con-
temporain, n'a d'autre intérêt que de mettre en lumière
le caractère éclectique de l'hérésie de Manès qui s'est
contenté de combiner des idées de toute provenance.
La Dispute elle-même fournit sur sa doctrine plus d'un
renseignement précieux auquel on peut se fier ' . La ver-
sion orientale sur les origines du manichéisme a en sa
faveur des témoignages plus sûrs empruntés a l'histoire
nationale de la Perse et elle se recommande par un grand
caractère de probabilité. C'est elle que nous suivrons
1 La Dispute d'Archélaûs ne peut être considérée que comme une com-
pilation antimanichéenne sans authenticité. Eusèbe, pas plus qu'Ephrem^
qui vivait en Mésopotamie, n'en ont rien dit. Elle est d'ailleurs remplie
d'inexactitudes. On ne connaît ni le fleuve Stranga ni le château Ara-
bion qui tigurent dans le récit. La ville de Cascar qu'elle place dans l'em-
pire romain appartenait aux Perses. (Voir Beausobre, I, 133-139.) La
Dispute d'Archélaiis n'en conserve pas moins un grand prix au point de
vue doctrinal.
DOCUMENTS ORIENTAUX SUR MANES. 83
pour la biographie du fondateur du manichéisme '.
La dynastie des Sassanides venait d'inaugurer en
Perse une ère de restauration qui avait remis en hon-
neur le culte national. Les historiens persans parlent
d'une espèce de concile solennel tenu par les mages
sous le roi Artaxerce pour fixer le canon de la doctrine.
Un grand ébranlement fut imprimé aux esprits; il cor-
respondait au caractère général d'une époque d'univer-
selle rénovation, dans laquelle le mélange des peunles
et des races ne permettait plus aux croyances de se
renfermer entre les étroites limites d'un pays parti-
culier. Le christianisme avait recruté assez d'adhérents
pour provoquer partout la lutte et apprendre au monde
que le temps des cultes étroitement 'nationaux était
décidément passé. Aussi la religion de Zoroastre, en
reprenant un nouvel essor, devait-elle viser aussi à ce
caractère d'universalité ; mais elle ne le pouvait qu'en
élargissant sa base historique et en se combinant, plus
ou moins, avec l'Evangile. C'est ce que tenta un jeune
Persan, né l'an 240, nommé Manès, qui semble avoir
uni le génie spéculatif à une brillante imagination. On
a prétendu qu'il appartenait à une de ces familles sacer-
dotales qui conservaient la pure tradition de l'Avesta
comme le vrai feu sacré. Il est fort possible qu'il ait été
mage lui-même, bien qu'on n'ait aucune donnée positive
à cet égard. Ses connaissances étaient très vastes; il sur-
passait tous ses compatriotes. Mathématicien, astronome,
1 On trouve la version orientale sur Manès dans l'historien persan Mir-
khoud. (De Sacy, Mémoires sur diverses antiquités de la Perse. Paris
1793, p. 289 et suiv.)
84 JEUNESSE DE MANES.
musicien et peintre , il était fait pour exercer un grand
ascendant sur ses contemporains. Il est douteux qu'il se
soit jamais franchement rattaché à l'Eglise, bien qu'on
prétende qu'il a été revêtu quelque temps de la prêtrise.
Il n'a jamais accepté l'autorité de l'Ecriture sainte; il
en use avec elle comme avec sa propre religion, n'en
gardant que ce qui lui convient. En réalité il n'avait pris
au christianisme que le nom du Christ et les mots de pé-
ché et de rédemption qu'il traduisait à sa guise, bien
qu'il retînt la notion d'une révélation nouvelle et défi-
nitive destinée au genre humain tout entier. Dans le
temps et le pays où il vivait nul système ne réussissait
sans l'attrait du merveilleux. N'avait -il pas l'exemple de
Zoroastre lui-mêtne, qui n'avait parlé que de visions et
d'extases? Un mage, son contemporain, connu pour sa
sainteté, passait jiour avoir été transporté au ciel pen-
dant plusieurs jours; il y avait contemplé de ses yeux
les mystères du monde inconnu, et était parvenu par
ses récits à dissiper les doutes de son souverain sur la
vie future. Manès aspirait à jouer un rôle semblable; il
eût voulu devenir un nouveau Daniel à la cour de
Perse; obtenir la faveur royale lui semblait le plus sûr
moyen d'assurer le triomphe de sa doctrine. Aussi com-
mença-t-il bientôt à raconter ses visions et à trancher
du prophète. Il se donna comme l'apôtre par excellence
de Jésus-Christ, le véritable interprète de ses ensei-
gnements, inspiré directement du ciel. 11 s'attribua le
rôle et le nom du Paraclet, ' moyen commode de déna-
' 11 s'était donné comme le Paraclet annoncé par Jésus. 11 prétendait
SES VOYAGES. 85
turer le christianisme primitif en s'appliquant les pro-
messes du maître sur les révélations du Saint-Esprit
destinées à expliquer ses doctrines. Quelque prudence
qu'il ait mis à conserver les idées de Zoroastre sous des
noms chrétiens, il portait une main trop hardie sur l'an-
cien culte de son pays, pour ne pas provoquer une vive
irritation. Le roi dont il avait quelque temps surpris la
faveur la lui retira dès qu'il eut constitué une secte pro-
prement dite et qu'il eut envoyé des disciples pour prê-
cher le nouveau dogme sans s'astreindre aux prati-
ques nationales. Ce genre d'innovation est en effet
bien plus dangereux que les nouveautés doctrinales; il
faut plus de hardiesse pour heurter les coutumes d'uo
peuple que ses idées, la coutume étantla forme sensible,
et le vêtement de l'idée qui frappe tous les regards. Sa
mort fut décidée. Il se retira au delà de la frontière
orientale de la Perse et poussa jusque dans l'Inde; il
devait se sentir attiré vers cette terre d'ascétisme
effréné et de panthéisme grandiose. Usant de tous les
moyens pour obtenir la popularité, il emplo va sou ta-
lent de peintre à couvrir d'images brillantes les tem-
avoir reçu le don de prophétie; il écrivit un livre qu'il disait être des-
cendu du ciel. [MirkliQud apud Sacy, p. 294.) Dans la Dispute d'Arché-
îaûs, Manès s'exprime ainsi sur lui-même : « Sum quidem ego Paracletus
qui ab Jesu mitti prsedictus sum, » (Routh^ V, 73.) D'après saint Augus-
tin, il se donnait comme l'apôtre de Jésus-Christ, c'est-à-dire l'apôtre par
excellence, qui avait reçu la plénitude du Saint-Esprit (Augustin, Contra
Faustum, lib. XIII, c. iv], ce qui se concilie très-bien avec sa prétention
de personnifier le Paraclet; on en peut juger par ces mots de la Dispute
d'Archélails : « Sicut et qui ante me missus est Paulus ex parte scire et
ex parte prophetare se dixit, mihi reservans quod perfectura est. » [Disput.,
Routh, V, 74.) Manès envoie douze disciples à l'exemple de .Îésus-Christ.
(Augustin, Liber de Hitrës,, c. 46.)
86 SES PRETENDUS MIRACLES.
pies des villes où il passait. Etrange apôtre qui pour se
faire bien venir commençait par favoriser les super-
stitions qu'il rencontrait sur sa route! Il se décide en-
fin a frapper un grand coup. Il se retire dans une
caverne qui, d'après le témoignage de ses ennemis, n'au-
rait été qu'une simple grotte s'ouvrant sur une plaine
fertile où il trouvait tout ce qui était nécessaire à sa
subsistance. 11 prétendit y avoir été honoré des plus su-
blimes extases et avoir été ravi jusqu'au ciel. Dans cette
retraite il compose un livre qu'il appelle son Evangile
et qu'il orne de magnifiques peintures symboliques. Il
le rapporte en Perse comme l'œuvre même de Dieu.
Entouré des prestiges du merveilleux, on le prend pour
un nouveau Zoroastre ; ses disciples se multiplient en
grand nombre. 11 est bien reçu par le nouveau roi, Hor-
muz, fils de Sapor, qui se montre plein d'enthousiasme
pour sa doctrine. Il paraît même lui avoir assuré un lieu
de refuge, une sorte de citadelle où il pouvait se déro-
ber à la haine des mages et à l'opposition des chrétiens,
car il offensait également l'ancienne et la nouvelle reli-
gion en voulant les fusionner dans un mélange hybride
qui les altérait l'une et l'autre. Malheureusement pour
lui Hormuz ne régna que deux ans. Bahram, son suc-
cesseur, était l'ennemi juré du manichéisme. Après
avoir ménagé la secte par prudence au début de son
règne, il montra bientôt ses vrais sentiments eu contrai-
gnant Manès à accepter une de ces discussions publi-
ques dont l'issue est certaine quand c'est un roi qui y
préside. Enfin il fit périr l'hérétique, mais non l'hérésie
qui était trop conforme aux tendances de l'époque pour
SA COURTE FAVEUR A LA COUR. IL EST MIS A MORT. 87
ne pas lui survivre, elle puisa même dans la persécution
une dignité morale qui lui avait manqué jusque-là. Le
supplice de Manès révèle une barbarie extraordinaire,
il fut écorché vif; cependant ses disciples lui demeurè-
rent fidèles, et dispersés par la persécution., ils allèrent
répandre sa doctrine dans le monde entier et lai ac-
quirent une importance qui dépassait do beaucoup sa
valeur intrinsèque. Les chrétiens effrayés de son in-
fluence disaient de lui qu'il avait ouvert sa bouche
comme un sépulcre '.
Le système manichéen, que nous prenons aussi bien
dans les écrits des disciples immédiats que dans les
fragments des livres du maître, n'essaye pas un instant
de voiler le dualisme absolu qui en est le principe fon-
damental ^. Manès ne se croit pas obligé de tailler avec
soin dans l'infini les degrés savamment ménagés des
émanations gnostiques et d'assigner à la matière une
origine métaphysique. Dès l'origine, le monde de l'es-
prit et le monde delà matière sont opposés l'un à l'autre;
sans aucun point de contact. ««Voulant, dit Tite de
Botsra, écarter de Dieu la causalité du mal, Manès a
posé le mal en face de lui et l'a fait incréé en face de
l'incréé divin ^. » « Je reconnais, disait Manès , deux
natures, l'une bonne, et l'autre mauvaise: celle qui est
bonne ne se trouve que dans (juelques parties du monde,
1 '0 0£ 0)ç xi^sv àv£(i)Y[jivov r/wv ih ax^xa. (Roulh, V, 199.)
* « Homo astutus cœpiL in nostris libris occasiones inquirere duali-
tatis suœ. » [Id., 193.)
3 Kay.îav àvTisxr,a£v à'JTW àY^'^'^'^v à^(vri]-L>). (Tit. Boisva, Contra
Manichxos, liv. I, p. GO.)
88 DUALISME ABSOLU DU SYSTÈME.
celle qui est mauvaise comprend le monde entier'. » Ce
principe mauvais qui est de toute éternité en guerre
avec Dieu, s'appelle tantôt la nature, tantôt la matière,
tantôt le Prince de ce monde, tantôt Satan -. «Le mou-
vement désordonné qui est en toutes choses, voilà ce
que 3Ianès appelle la matière ^. » Ainsi il se bornait à
statuer purement et simplement l'opposition d'Ormuz
et d'Ahriman, du royaume lumineux et du royaume té-
nébreux. La lumière n'est pas pour lui le brillant sym-
bole du bien et du vrai ; il a beau l'assimiler à l'élément
spirituel, elle appartient toujours au monde inférieur,
quelque étliérée et impalpable qu'elle soit. Cependant il
oppose constamment le royaume de la lumière à celui des
ténèbres comme la matière à l'esprit. Ce royaume de la
lumière est régi par un premier principe qui s'appelle
l'être bon, le Dieu par excellence, mais dont la person-
nalité est moins tranchée que celle d'Ormuz, et se perd
ou se noie daus la lumière éternelle essentiellement
diffuse; il est mêlé à toute la substance lumineuse. La
matière, personnifiée de la même manière dans le mé-
chant ou le diable, est primitivement dans un état de
confusion, d'incohérence, de désordre vraiment chao-
tique. Elle suit ses élans impétueux, semblable à la
mer dont un veut furieux soulève les vagues; ses for-
ces déchaînées luttent entre elles sans trêve ni repos.
Dans un de ses bonds désordonnés et frénétiques, elle
entrevoit la région lumineuse et se prend pour elle
1 Archel. Disput., Routh, V, 76.
^Phot. Codex, 119.
' AtaxTOV vJ.rCfQ'.^). (Alex. Lycop., Combefils Auclar.,^. 4.)
LA MATIÈRE S'ÉLANCE VERS LA LUMIÈRE. 89
d'un étrange amour. « Il fut un temps, dit Titus de
Botsra, où la matière s'agitait dans le désordre. Elle en-
fantait, elle croissait et produisait plusieurs puissan-
ces, sans avoir aucune intuition du bien. Mais en s'é-
levant elle entrevit la lumière du bien et elle s'efforça
de s'élever jusqu'à cette région , qui ne lui appartenait
pas \ Les ténèbres dépassant leurs frontières enga-
gèrent la guerre contre la lumière -. « Le système ré-
vèle dès le début une étrange inconséquence, car si la
matière est en réalité le contraire de la lumière, com-
ment éprouverait-elle pour ce qui lui est radicalement
opposé une attraction qui supposerait une certaine af-
finité?
Le principe lumineux , dans la région sereine où il
domine, redoute cette invasion de la matière incohé-
rente. Pour la refouler il produit par émanation une
puissance protectrice, destinée à élever une borne en-
tre les deux empires ^. Cette force protectrice s'appelle
la mère de la vie, et n'est autre que la puissance créatrice.
A son tourelle enfante l'homme primitif; elle l'arme des
cinq éléments, qui sont l'eau, la lumière, lair, le feu et
la terre, pour qu'il combatte la matière désordonnée *.
Dans cette lutte gigantesque il perd quelque chose de
» 'E-'.6Y;vai toT-; [j//; iBî'.i; ïr.v/Z'.ç-J.. (Tit. Botsra, \, 65.)
2 Disput. Arc/iel., Routh, V, 49.
3Aûva[xiv àr.OG-iWhZi v.và cpuAa^ouaav -roùc Spcjr. (Tit. Botsra, I,
p. 68.)
* AsYciJ.£v^v M'/jxépa vqc '(wy;? /.al aùrrjV r^poSiSkTi'AhiX'. tov Trpû-
Tov àvOpw'rrov. {Disput., Routh, V, 50.) Alexandre de Lycopole assimi-
lait à l'àirie la puissance spirituelle qui dom{)te la matière. (Combefils,
Auctanuin, p. 41.)
90 L'HOMME PRIMITIF OPPOSE A LA MATIERE.
sa nature lumineuse ^ Les princes de la matière dévo-
rèrent une portion de son armure qui est l'âme. Aussi
quand il est soustrait aux agitations du combat en étant
introduit dans la haute région du Dieu bon, laisse-t-il
après lui des parcelles de lumière qui se mêlent à la
matière. Mais ce qui paraît une défaite est en réalité
un triomphe, car c'est précisément par ce mélangeque
le principe du bien parvient à adoucir et à dompter les
forces chaotiques de la matière. Celle-ci fut liée comme
une bête fauve par la portion spirituelle qu'elle avait ab-
sorbée, et ainsi furent produits le mélange et le tempé-
rament qui empêchent le déchaînement des puissances
matérielles-. Seulement le héros divin ne consent pas à
laisser périr la substance qui est émanée de lui et qui
au fond est sa propre substance. Il veut la dégager peu
à peu et l'absorber de nouveau en lui ^. C'est pour cela
qu'il produit un nouvel Eon qui est le Saint-Esprit, la
puissance organisatrice de la création, travaillant à la
délivrance des éléments lumineux qui y sont comme per-
dus. Les Manichéens représentaient toute cette œuvre
de défense et de délivrance par une comparaison fami-
lière et expressive. Quand on veut prendre un lion fu-
rieux on met un chevreau du troupeau dans une fosse;
ses cris attirent l'animal féroce qui tombe dans le piège,
tandis que le chevreau lui-même est retiré de la fosse
par le berger '. Le lion dévorant c'est la matière en furie,
1 Disput. y4rc/(e/., Routh, V, 49.
2 EoéOr^ Cii-zp 6-^p'!ov. . . •^z-(6^n -roivuv \i.'.^'.z y.ai xpa^'.;. (Tit. Botsra,
lib, I, p. 68.
3 T6t£ Çôjv 7îVîu[xa l-ATtsE Tov 7.c::[j.sv. [Disput. j Routh, V, 51.)
* Id., V, 99.
IL ATTIRE A LUI TOUS LES ÉLÉMENTS LUiilNEUX. 91
le bélier (jui Tattire et le réduit à l'impuissance; c'est la
partie lumineuse descendue de la haute région ; elle est une
amorce trompeuse pour le grand adversaire, selon l'ex-
pression de Théo;loret ' . 3Iais elle-même doit être sauvée
en définitive et c'est là le but de la création et de l'histoire.
Nous retrouvons ici l'idée fondamentale de tous les
systèmes gnostiques d'après laquelle la création se
confond avec la rédemption. Seulement dans le mani-
chéisme il s'agit bien plutôt de la rédemption de Dieu
lui-même que de celle d'un être inférieur. Cette sub-
stance lumineuse que le Dieu bon veut défendre des
invasions de la matière se confond avec son être. « Le
principe bon, disaient les Manichéens, a créé le monde
non parce qu'il désirait le créer, mais pour résister au
mal ^. » Le monde, le Cosmos, n'est que la matière
disciplinée, en vue de défendre l'essence divine, car
il n'est organisé que grâce à la pénétration de l'élé-
ment matériel par l'élément lumineux; l'ordre résulte
du mélange et le mélange est le grand et unique moyen
d'apaiser la région inférieure qui, livrée à elle-même,
ne cesserait pas de se livrer à ses furieuses incursions.
La limite qui sépare la sphère lumineuse de la sphère
supérieure n'est pas un Eon spécial qui, semblable à un
roc, brise l'effort des puissances d'en bas. Elle est plu-
tôt comme dans la philosophie d'Aristote une force inté-
rieure , une énergie limitante résultant du mélange ha-
bilement combiné des éléments contraires.
La mère de la vie et l'homme originel jouent dans le
* Théodoret, De hxretic. fabuL, \, 25.
2 Tit. Botsra, lib. I, p. 69.
92 MÉLANGE BIENFAISANT DE LA LUMIÈRE ET DE LA MATIÈRE.
manichéisme le rôle de la Sophia dans le système de
Valentin, mais avec bien moins de grandeur et de poé-
sie. Il n'y a plus vestige de cette aspiration généreuse
et ardente de TEon inférieur qui soupire après l'union
complète avec le mystérieux principe de son être. Nous
n'avons qu'une vulgaire nécessité de défense person-
nelle pour le premier principe et une inexplicable défaite
de l'Eon qui est son champion. Celui-ci est enlevé du
théâtre orageux et obscur de la lutte comme la Sophia
des Valentiniens. La portion de sa substance qu'il laisse
après lui rappelle Achamot , ce produit gémissant des
douleurs de la Sagesse. Au moins chezYalentin la ré-
demption d'Achamot est-elle de la part du premier prin-
cipe une œuvre d'amour, puisque cet être infortuné se
distingue de lui et qu'il est né de la révolte de la So-
phia. Dans le manichéisme le Dieu bon ne fait que se
racheter lui-même, car cette substance lumineuse qui
s'est répandue dans l'univers est sa propre substance;
il ressaisit son bien dans tous les êtres et rien d'au-
tre. Aussi le système ne s'élève-t-il jamais jusqu'à la
notion de l'amour. Il est morne et glacé comme le pan-
théisme.
Suivons maintenant cette œuvre de création et de
rédemption dans ses évolutions successives. Le Saint-
Esprit étant la puissance d'organisation qui règle le
mélange bienfaisant et calmant de la lumière et des
ténèbres et le soumet à des lois fixes, commence par
former le firmament où les puissances supérieures de
la nature sont unies à l'élément lumineux \ Le so-
' Disput., Routh, Vj5t.
LE SAINT-ESPRIT RÈGLE LE MÉLANGE. 93
leil et la lune sont au plus haut point du firmament et
appartiennent à la région supérieure, ou du moins ces as-
tres sont les premiers intermédiaires entre elle et notre
monde. L'élément lumineux se retrouve à tous les
degrés de Téchelle des êtres; il est déjà enfermé dans
la plante. Son supplice est d'être assujetti aux liens
matériels. C'est là, selon une image poétique et hardie
des Manichéens, la crucifixion universelle du Christ
éternel qu'ils identifient avec le principe lumineux et
divin. « Quelle est, dit saint Augustin, celte croix de la
lumière dont parlent les Manichéens? Les membres de
Dieu, disent- ils, sont répandus dans le monde entier,
engagés dans la lutte universelle. Ils sont dans les
astres, dans les herbes, dans les fruits. Déchirer le sol
par le soc de la charrue, c'est blesser les membres de
Dieu; on fait de même quand on arrache une herbe, ou
qu'on cueille un fruit. Jésus-Christ est ainsi crucifié dans
le monde entier'. » Le développement de la vie dans le
monde qui s'élève de règne en régne est un affranchis-
sement progressif de l'élément divin. Ainsi pour ne
parler que du règne végétal, il se dégage du sol avec les
racines; il se transforme en feuille et en fleur et se ré-
pand dans l'air pour remonter à sa source dans la sphère
lumineuse. La vie animale paraît inférieure dans un
sens à la vie végétale, parce qu'elle est soumise à la
loi de la reproduction ; aussi Manès la faisait-il procéder
plus directement des puissances ténébreuses. Les ar-
dents rayons du soleil hâtent le dégagement du divin
' « Et ipse est Christus crucifixus in toto mundo. » ^Augustin^ Enarra-
iif, in P.mlm., GXL, § 12. Edit. Migne, IV, p. 1823.)
94 CRÉATION DE L'HOMME.
du sein de notre terre. Le but du principe bon est de
délivrer l'âme des liens du mal et de l'amener à s'exha-
ler en quelque sorte du sein de la matière *. Les Mani-
chéens avaient remanié le mythe du géant Atlas ; ils
prétendaient qu'un génie puissant, fils de la matière,
portait le monde sur ses épaules et que les tremble-
ments de terre venaient de ses mouvements ^. Ils expli-
quaient la création de l'homme d'une étrange façon.
D'après eux les puissances malfaisantes de la matière
éprouvèrent un grand effroi en voyant à quel point la
vie naturelle dans son évolution constante perdait tous
les germes divins qui étaient en elle. Désireuses de rete-
nir ces germes pour ne pas retomber dans l'état chaoti-
que, elles produisirentdes êtres qui portaient l'empreinte
de leur nature spirituelle. Satan, qui est le roi de ces
créations éphémères, les détruisit pour recueillir dans
un seul être toutes ces parcelles lumineuses. Cet être
qui concentre la vie du monde et qui est tout ensemble
âme et corps, c'est l'homme ^. Son âme est la concen-
tration des éléments lumineux épars dans la vie univer-
selle. Son corps est l'élément matériel, mais réglé et
vaincu par le mélange. D'après une autre tradition
manichéenne les puissances de la matière, après avoir
entrevu dans une vision l'homme primitif qui a été
transporté dans la région lumineuse , essayèrent de
créer un être à son image et produisirent ainsi Adam, le
' TaÛTr^v àvxX'^aa' Tpoxév Tiva èy. xriq 'ûXr^ç. (Tit. Botsra, lib. I.
p. 69.)
2 Dispuf., Roulh, V, p. 52.
s Id., V, 65, 66.
L'HOMiVlE AFFRANCHI PAR LA REVOLTE DE L'ÉDEN. 95
père de notre race '. Mais il se trouve qu'en défini-
tive les dénions ont fait un faux calcul et qu'en con-
centrant la vie divine dans un être qui est l'image du
monde, un parfait microcosme , ils ont hâté cette espèce
d'évaporation de la lumière après laquelle il ne res-
tera plus que le cadavre de l'univers ou la matière chao-
tique.
L'œuvre divine consistera a soustraire l'homme au
pouvoir de son créateur qui n'est autre que le démon.
L'influence des gnostiques Ophites est facile à recon-
naître dans cette partie du système. La chute de l'Eden
est le point de départ du relèvement, puisqu'elle brise le
joug des puissances ténébreuses qui sont personnifiées
dans le Dieu de la création. En violant leur commande-
ment, en cueillant le fruit de la connaissance, l'homme
commence à fonder sa liberté. L'arbre de la connais-
sance du bien et du mal s'appelle Jésus-, n'est-il pas en
effet l'embième du salut, puisqu'il donne la gnose qui
sauve l'âme \ 3Ialheureusement Eve, sous l'influence
des démons, a séduit l'homme et l'a gagné à la vie volup-
tueuse. Yoilà sa vraie déchéance qui est l'abandon aux
sens. Les Manichéens prenaient vis à-vis de l'Ancien
Testament l'attitude du gnosticisme extrême. Ils s'atta-
quaient avec violence au Dieu d'Israël, a sa loi qu'ils
1 Toi) |ji,£v çioToç sTvat \>Àpoq ty;v iv àvGpwTuotç 4"^XV'5 '^-^ ^^ ^'^•°-
TO'j; 'h cw[ji,a. [Disput., Routh, V, 49.) 'OpiÇsiai xal <l^uy;f,v à^acav
eivai '^ipiooq lou à^(ix%ou cu)[;.a xat cipy.a ty;? ï>\r,q. (Tit. Botsra,
lib. I, 69. Gomp. saint Augustin, Contra Julian., III, 185, édit. Migne,
X, 1325.)
2 Tb 0£ £v Tzapaoîiati) çuxcv, àuTÔ èuxi ô 'Ir^couç. {Disput., Routh,
V, 62.)
^ Ici., 66.
96 LA MORT DÉGAGE LA PARTIE SPIRITUELLE.
accusaient d'être implacable; ils voyaient dans ses pro-
phètes des organes de l'esprit des ténèbres. On voit
d'après la dispute d'Archélaiis que c'était l'un des points
fondamentaux de leur système '. D'après Photius, Aga-
pius, le fidèle disciple de Mancs, se raillait ouvertement
de Moïse et des prophètes et attribuait à la puissance
malfaisante tout ce qui a été dit ou fait sous la première
alliance. Les Manichéensexpliquaient la mortde l'homme
par un mythe bizarre qui était une défiguration nou-
velle du mythe de la Sophia. Ils prétendaient que les
puissances ténébreuses qui résidaient dans le firma-
ment voyaient parfois apparaître l'image delà vie supé-
rieure sous les traits d'une vierge céleste admirable-
ment belle. Ils étaient immédiatement embrasés d'amour
pour elle, et dans leurs efforts impuissants et doulou-
reux pour fatteindre, ils laissaient s'écouler sur la terre
leurs sueurs et leurs larmes qui engendraient les mala-
dies et les pestes mortelles. La mort provenait ainsi
d'une brûlante aspiration trompée^. N'insistons pas sur
cette légende incohérente. Il est certain qu'aux yeux des
Manichéens la mort est pour l'homme le dégagement de
la partie spirituelle qui est emportée par la lune comme
par un vaisseau céleste jusqu'aux régions de la lumière
éternelle et immaculée. La croissance de la lune corres-
pond au moment où elle s'ouvre aux âmes délivrées,
son déclin au moment où elle a déposé son fardeau
' Tr,v cï TOLKonôfy YpaçYjV v.(0[X(i)oeî. (Pholius, Cod., 179. Comp,
Tit. Botsra, III, p. 36.)
2 Disput., Routh, y, 56, 57.
LE SALUT PAR LA SCIENCE ET L'ASCÉTISME. 97
sacré au port céleste ' . Sans reconnaître la liberté morale,
Manès demande à l'homme de lutter contre la partie
matérielle qui vit en lui et de fortifier sa nature spiri-
tuelle. Il admet comme d'autres gnostiques une certaine
prédétermination de nature qui établit la hiérarchie des
âmes. C'est ce qui ressort des termes dans lesquels il
s'adresse à une femme rattachée à sa doctrine et dans
laquelle il reconnaît le fruit d'une race divine". Le salut
dans ce système ne peut consister.que dans la délivrance
des liens de la matière; il s'achève à la mort de chaque
homme par l'extinction de toute vie corporelle. Nous
devons nous y préparer par la connaissance des vrais
principes et l'ascétisme. Manès a exprimé très-nettement
cette notion toute intellectuelle du salut, dans un fragment
de lettre que saint Augustin nous a conservée : « Tu as
été inondée de lumière, écrit-il à une adepte de sa secte,
en apprenant à connaître ce que tu as été primitivement,
de quelle catégorie d'êtres tu émanes, en sachant ce qui
se mêle à tous les corps, à toutes les substances et
se répand dans toutes les espèces. De même que les
âmes sont enfantées par les âmes, de même l'élément
corporel procède du corps. Ce qui est né de la chair
est chair, ce qui est né de l'esprit est esprit. L'esprit,
c'est l'âme qui procède de l'âme comme la chair de la
chair ^. »
Routh, V, 54.)
* « Quia es divinae stirpis friiotus. » (Saint Augustin, Opas imperfect.,
III, 172. Edit. Migne, X, 13î8.)
3 « Splendidaredditd es agnoscendo. » (Saint Augustin, Opus imperfect.,
III, 172. E iit. Migne, X, 1:^8.)
7
98 DOCETISME ABSOLU.
Une fois que la rédemption se confond avec la simple
évolution de la création , le rôle du Sauveur ne saurait
être que très-effacé. Il vient simplement nous révéler
la véritable notion des choses et nous exciter aux sain-
tes mortifications, il est comme Mithra l'esprit du soleil,
le représentant par excellence du principe lumineux; il
est ce même homme primitif qui a engagé la lutte contre
les ténèbres et ne s'est point mêlé à la vie matérielle ;
sa naissance comme sa mort ne sont que des apparences
et son corps lui-même est un fantôme. « La nature de
la lumière, dit Manès, étant simple et vraie, elle n'est
point entrée en contact avec l'essence matérielle '. » Elle
a pris l'apparence fantastique de la chair ; elle en a été
comme l'ombre impalpable, aussi ne connaît-elle pas la
douleur, car on ne saurait parler de la crucifixion de l'om-
bre de la chair -. Le fils de la lumière a révélé son essence
sur la montagne de la transfiguration''. Tl est apparu
sous la forme humaine sans être un homme, il n'a point
connu l'opprobre de notre naissance*. Saint Augustin
déclare dans ses Confessions qu'au temps où il était ma-
nichéen, il ne voyait on Jésus que le fils du soleil ^
Le monde doit peu à peu laisser échapper tout ce qu'il
' O'j Yâp G'jsîa; Yj'i^aTO aapy.b; iWb. l\}.y.ùt'^7.-.'. y.xl cr/r,'^yi~'. aap-
xcç ès'/.'.asOr,. (Frag^ments de Manès dans Fabricius, Bihlioth. Grxca,
vol. Vlll, p. 3)5.
2 Fabricius, loc. cit.
* « Apparuit quidera in hominis specie nec tamen fuit homo. » [Dispuf.,
Routh, 1, 169.)
^ « Ipsum quoque Salvatorem nostrurn tanquam«de massa lucidissimse
molis porrectum ad nostram salutem, ita putabam. » [Confess. suncti
Âugust., iib. VI, X,20. Edit. Migne, 1, 706.)
MANES ADMETTAIT LA MÉTEMPSYCOSE. 99
renferme de divin ; à la fin des temps l'homme primitif
paraîtra, alors la matière ne sera plus qu'une masse
inerte consumée par le feu et les àraes qui auront perdu
leur substance divine en s'abandonnant à la chair seront
confondues avec elle, tandis que les saints ascètes
triompheront au sein de la lumière divine '. Ce ne peut
être le dernier mot du système, car la matière ne doit
pas plus avoir de fin qu'elle n'a eu de commencement.
Il est donc probable que la même évolution recommen-
cerait et que cette succession de faits mythiques révèlent
les phases successives ou pour mieux dire les lois per-
manentes de lavieuuiverselle.il est certain que le mani-
chéisme admettait la métempsycose^; les âmes qui n'a-
vaient pas conservé leur pureté voyaient s'ouvrir devant
elles une série d'épreuves pour attendre la délivrance
définitive. La notion de la liberté morale et celle de la
providence étaient entièrement absentes de ce système
grossièrement dualiste ^. Manès soutenait sa doctrine
par une exégèse qui poussait l'arbitraire jusqu'aux der-
nières limites. Nous savons qu'il éliminait sans scrupule
l'Ancien Testament tout entier. Dans le Nouveau il ne se
sentait gêné par aucun texte ; n'était-il pas le Paraclet,
le dépositaire des révélations supérieures et définitives?
Il usait des mots chrétiens en changeant totalement leur
signification \ La secte se servait de plusieurs écrits
apocryphes qu'elle exploitait dans son sens'*. La morale
» Dùput., Routb, y, 67, 68. — 2 Photius, Codex, 119. — 3Tit. Bolsra,
lib. II, p. 101. — * Pholius, Codex, 179.
^ Les Manichéens se servaient principalement des Acta Thomx, des
IIep(o3oi de Lucius Gharinus et des Acta Pauli et Theclœ.
100 LES DEUX DEGRES DINiTIATION.
pour elle se réduisait à l'ascétisme. Les Manichéens
professaient le mépris de la vie laborieuse et en ce sens
ils rompaient avec les plus vieilles traditions de 1'^-
vesta qui considérait l'activité féconde dans tous les
domaines comme l'œuvre sainte d'Ormuz. Le disci-
ple de Manès devait traverser la vie matérielle en se
gardant de tout ce qui accroît ou embellit l'existence.
« Quand ils veulent manger du pain, dit Epiphane, ils
prient d'abord et prononcent ces paroles: Je ne fai
point moissonné, je n'ai point broyé le grain, je ne l'ai
point envoyé au moulin. Un autre a fait ces choses et
t'a porté jusqu'à moi. Je te mange sans reproches. En
effet, celui qui moissonne sera moissonné; si quelqu'un
envoie le froment à la meule, il sera broyé lui-même ' . »
11 n'était pas possible de formuler plus nettement l'in-
terdiction de tout travail dans la crainte de nuire invo-
lontairement aux parcelles lumineuses répandues au sein
de la matière. La secte avait deux degrés d'initiation.
Les simples auditeurs n'étaient pas admis aux mystères
sacrés et pouvaient user de la vie ordinaire^. Les élus
au contraire brisaient tous les liens de la société et du
mariage et se livraient aux macérations, ils se sou-
mettaient à trois rites qui étaient le sceau de la perfec-
tion* : le signe de la bouche indiquait la pureté du lan-
gage et l'abstention de toute nourriture animale, le
signe de la main impliquait que l'on renonçait à tout
1 Epiphane , Hxres., 66. L'union des sexes était énergriquement flétrie.
Disput., Routh, V, 77.
2 August., Epistol. Clans., IV, ep. 136, 2.
* « Quae suni isia signacula? Oris certè et rnanuum et sinus. » August.,
De Morib. Manich., lib. Il, c. 10.
LES RITES DU MANICHÉISME. \(H
travail manuel propre à féconder et embellir un monde
maudit, et enfin le signe du sein, — signaculum sinus,
— était un vœu perpétuel de chasteté.
Les Manichéens voyaient dans le baptême une puri-
fication des souillures de la naissance matérielle ; il
n'était cependant usité que par exception parmi eux*.
Ils vouaient le dimanche au jeûne. Leur grande fête
était l'anniversaire de la mort de Manès; ils la célé-
braient par une sorte de Pâcpje mystique. Un siège ma-
gnifique , couvert de tissus précieux , était dressé au
milieu de l'édifice où ils se rassemblaient; il rappelait
l'enseignement du maître, la doctrine de délivrance
qu'il avait prêchée -. Les Manichéens n'avaient pas de
temples proprement dits, la prière et le chant des hym-
nes jouaient un grand rôle dans leur culte. Les canti-
ques d'après les fragments conservés consistaient sur-
tout en descriptions brillantes du séjour de la lumière
et de ses habitants, les fils du soleiP.
Tel est ce système, qui a exercé une influence bien
plus considérable que ne le comportait sa valeur dia-
lectique ou religieuse. 11 nous présente, avec une cer-
taine clarté qui dut contribuer à son succès, le résidu
de toutes les erreurs spéculatives qui dès le début avaient
essayé de transformer le christianisme \ Ou voit que
son triomphe eût abouti à une pure et simple restaura-
' Néander, Kirc/i. Gesch. \, p. 568, 569.
* August., Contra epist. fondament., c. 8.
' Voir Basnages, ouvr. cité, t. Il, p. 701 à 728,
* Notre exposition du système manichéen suffit pour écarter l'hypothèse
qui fait le fond du livre que Baur lui a consacré, et d'après laquelle Manès
n'aurait nullement songé à rattacher sa doctrine au christianisme.
102 MANES A RESTAURÉ L'IDÉE PAÏENNE.
tion du dualisme persan, qui n'eût pas beaucoup différé
des mystères de 3Iithra, et que l'idée païenne , dans ce
qu'elle a de plus essentiel, la glorification de la nature,
eût triomphé avec éclat par son moyen. 11 n'est pas, en
définitive, de réfutation plus péremptoire du gnosti-
cisme que cette réduction à l'absurde qui résulte de son
plein développement.
CHAPITRE m
L HERESIE JUDAISANTE AU SECOND ET AU TROISIEME SIECLE.
§ I. — Les Elchasaïtes et les Éhionites.
Si rien n'est plus contraire à la réalité des faits que
d'identifier le christianisme primitif au judaïsme, et de
ne voir qu'un progrès dans ce qui était une révolution
immense, il est certain que des liens étroits rattachaient
la religion nouvelle à la religion de l'Ancien Testa-
ment, qui l'avait préparée et annoncée. Ces liens pou-
vaient être ou brisés tout à fait ou resserrés de manière
à arrêter tout développement, double erreur également
funeste. Tandis que le gnosticisme tend de plus en plus
à creuser un abîme entre les deux Testaments, l'hérésie
judaïsante cherche aies confondre; mais jusque dans
son mouvement de réaction contre la gnose, elle eu su-
bit l'influence et ne produit qu'un judaïsme étrangement
remanié et dénaturé, imbu lui aussi du souffle brûlant
et desséchant du dualisme oriental.
Dès les temps apostoliques, trois tendances nous sont
4 04 LES TROIS TENDANCES DU JUDÉO-CHRISTIANISME.
apparues au sein du judéo-christianisme. La première
demeure étroitement unie au faisceau de la chrétienté
apostolique ; elle en est même une portion importante et
elle peut se réclamer de la plus haute antiquité, car elle
date de la chambre haute de Jérusalem; elle eut pour
type et pour chef Jacques, le frère du Seigneur, et de-
meura invariablement fidèle aux décrets si sages et si
conciliants du concile de Jérusalem. Elle ne cessa pas
de vivre en parfaite harmonie avec la fraction plus libre
qui obéissait à la voix de saint Paul, et qui représen-
tait, après tout, plus fidèlemeut la pensée de Christ en
mettant le vin nouveau dans un vase renouvelé. La se-
conde fraction du judéo-christianisme est ce pharisaïsme
étroit et intraitable qui prétendait transporter dans l'E-
glise toutes les pratiques et tous les préjugés du ju-
daïsme, faisant de la circoncision une condition néces-
saire du salut, et prétendant soumettre les néophytes du
paganisme aux formes légales. Saint Paul n'eut pas d'ad-
versaires plus ardents, plus acharnés, en Galatie et en
Grèce.
La troisième tendance était cet éclectisme , si fré-
quent à cette époque, qui mêlait les idées orientales aux
idées juives. A Corinthe comme en Crète, à Colosse et à
Ephèse, le grand apôtre dut combattre énergiquement
un faux spiritualisme qui identifiait le mal à la matière,
interdisait le mariage et niait la résurrection des corps,
à commencer par la résurrection même de Jésus. Cerin-
the fut le représentant le plus complet de ce judaïsme
bâtard qui réunissait et combinait les plus graves erreurs
du temps, et nous avons vu saint Jean s'en préoccuper
LA TENDANCE MODÉRÉE DISPARAIT PEU A PEU. iOo
dans presque tous ses écrits, parce que c'était bien là
qu'était le plus grave péril pour TEjïlise.
Ces trois tendances du judéo-christianisme reparais-
sent au second siècle, mais singulièrement modiûées par
le cours des événements. La destruction de Jérusalem
fut une révolution encore plus importante dans l'ordre
religieux que dans l'ordre politique'. Le judéo-chris-
tianisme modéré vit dans le renversement du temple la
condamnation de l'ancien culte ; aussi commença-t-il à
se fondre avec l'Eglise issue du paganisme. Ce mouve-
ment de fusion commencé à Pella, où s'étaient réfugiés
les chrétiens, s'accéléra beaucoup pendant la domina-
tion courte et violente de Barkochba, qui versa à flots le
sang de ceux qu'on appelait les Nazaréens; ceux-ci exci-
taient plus que les Koraains eux-mêmes l'animosité du
fanatisme juif. La fraction exaltée du judéo-christia-
nisme n'échappa a la proscription que par une adhésion
à la synagogue, qui équivalait à une rupture avec l'E-
glise. Cette rupture fut inévitable, lorsque après la
construction d'iElia Capitolina par Adrien , sur l'empla-
cement même de Jérusalem, un décret impérial interdit
à tous les pratiquants du judaïsme d'habiter eu des lieux
dont le simple aspect leur eût prêché la révolte. Aussi
l'Eglise qui s'établit promptement dans la nouvelle cité
fut-elle composée, en grande partie, de chrétiens is-
sus du paganisme; un bon nombre d'anciens chrétiens
judaïsants , attirés par l'amour de la patrie, se joigni-
rent à eux, en renonçant à pratiquer leur ancien culte.
1 Voir le deuxième volume de mon Hùtoùe des trois premiers siècles,
p. 291.
406 LA TENDANCE MODÉRÉE DISPARAIT PEU A PEU.
Les chrétiens juifs qui restèrent fidèles à leurs coutu-
mes nationales n'eurent plus le mérite, pour l'Eglise,
de représenter la grande tradition palestinienne, puis-
qu'ils n'habitaient plus un sol sacré ; en outre, ils ne
pouvaient plus se réclamer des décrets du concile de
Jérusalem, puisque la destruction du temple les avait
abrogés en fait, en rendant impossibles la plupart des
obserA^ances de la loi cérémonielle, et en particulier tout
ce qui concernait les sacrifices. Vouloir perpétuer les
pratiques du judaïsme dans de telles conditions, c'était
transformer une mesure de transition en un principe
permanent et universel. Dans cette voie , un conflit
était inévitable , et les pratiques qui étaient légitimes
quelques années auparavant devaient se transformer
peu à peu en hérésie condamnable. Cependant, la ten-
dance modérée du judéo-christianisme ne fut décidé-
ment proscrite que beaucoup plus tard, à l'époque où
l'union de l'Eglise et de l'empire et les décisions des
premiers grands conciles firent prévaloir l'uniformité
sur la liberté. Les pères des quatrième et cinquième
siècles confondirent dans une même réprobation tou-
tes les fractions du judéo- christianisme, sans tenir
compte de leurs divergences, pourtant fort importan-
tes. Il n'en était pas de même au second et au troisième
siècle; le judéo -christianisme modéré subsistait en-
core au temps de Justin 3Iattyr, qui le distinguait
avec soin de la seconde tendance que nous avons nom-
mée la tendance pharisaïque. S'il croyait devoir se sou-
mettre à la circoncision, il reconnaissait néanmoins que
ce rôle n'était point obligatoire pour les païens couver-
JUSTIN MARTYR EN FAIT MENTION. 107
tis, et qu'en conséquence elle n'était pas indispensable au
salut. Justin déclare nettement que le judéo-chrétien
de cette catégorie a part à la vie éternelle , aussi bien
que les autres croyants : « Celui-là, dit-il, sera sauvé,
s'il ne contraint pas les païens de naissance, qui ont été
circoncis de leur erreur, à pratiquer la loi mosaïque * . »
Il n'en est pas de même des judaïsants, qui mettent tou-
tes les observances légales au-dessus de l'Evangile.
« Quant aux Juifs qui, prétendant croire au Christ, dit
Justin, veulent contraindre les chrétiens sortis du paga-
nisme à suivre toute la législation de Moïse, sous peine
de n'être pas sauvés, je ne puis les admettre comme étant
de l'Eglise^. »
Le nom de Nazaréens fut donné aux judéo-chrétiens
modérés, mais peu à peu ils se fondirent dans la se-
conde tendance, celle-là même dont les avait distingués
Justin, et qui se signalait par son judaïsme exclusif.
Elle fut sans doute de plus en plus englobée dans la
troisième tendance par les raisons que nous avons in-
diquées; cependant Epiphane lui fait une place à part
à côté des Ebionites à moitié gnostiques des Clémenti-
nes'^ ; elle se conserva comme un mince filet d'eau à
à^ovii^exai xaùxà aùiô çuXa^jireiv. (Justin, Dial. contra Trijph., 47.
Opéra, p. 2G5, 266.)
s 'Eàv ce ol àub xou y-'^^u:; tou u[X£T£pou ■tt'.'tîusiv Xévovxîç Itti
xouxov xûv XP^'J'^ov èy. zavxbç /.axà xov otà Mwaéa);; otaxa-/6évxa
v6[j.ov ava^y-aî^wci Çyjv xoùç è^ èOvôîv Tîwxeûovxaç. . . xoùxouç oùx.
àTCûOs/oixa'.. [Id.)
^ E\)\\)haLn(i, Advers. heeres., 29. Augustin, De baptism. contra Donat.,
VII, 1, et Jérôme, Ad Esainm, édit. Migne, IV, 357, parlent aussi des Na-
zaréens.
<08 LA TROISIÈME TENDANCE ABSORBE LA SECONDE.
côté d'un grand courant, grâce à sa couleur tranchée.
Elle a enveloppé les Nazaréens dans sa condamnation ;
si bien que, déjà à l'époque d'Irénée, le judaïsme mo-
déré, qui, pendant longtemps, avait été placé au bé-
néfice du concile de Jérusalem, n'a plus de place au
foyer de l'Eglise'. Ce qui devait le plus éloigner l'E-
glise du jndéo-christianismo, c'était sa répudiation ca-
tégorique delà divinité de Jésus-Christ^. Il professait
des vues millénaires très-exagérées , et ne reconnais-
sait dans les Evangiles que celui de Matthieu dans le
texte hébraïque^.
La troisième tendance, celle qui est imbue de gnose
orientale, a bien plus provoqué l'attention et la discus-
sion que les deux autres fractions du judéo-christia-
nisme, parce qu'elle n'est pas un fantôme du passé
renouvelant tardivement une lutte terminée depuis
saint Paul et qui est sans objet. Elle vient bien à
son heure et elle participe à la faveur qu'obtient si fa-
cilement alors tout ce qui est marqué d'une empreinte
théosophique. Elle a eu pour premier foyer les mêmes
contrées qui avaient vu naître l'essénisme, cette plage
désolée et grandiose de la mer Morte, où tout parle de
malédiction et de tristesse; ce désert de Judée, qui selon
l'expression d'un grand écrivain, semble n'avoir pas
rompu le silence depuis qu'il a entendu la voix de Jé-
hovah. La secte bizarre et mélancolique qui s'était sépa-
' Irénée ne mentionne dans son catalogue des hérésies que les Ebionites,
confondant avec eux les Nazaréens.
* IIcpi yrpicTou (Li Acv àvOpW7:ov vo[Ji,(^ouc7'.v. (Epiphane, Contra hxres.,
XXIX.)
» Saint Jérôme, In Esaiam, lib. XVIII, c. 66. (Vol. IV, p. 672.)
ELLE NAIT DE L'ESSENISME. 109
rée du mosaïsme oflBciel, sous l'empire du même acca-
blement de Texistence qui a donné naissance dans
l'Inde à l'ascétisme effréné du bouddhisme, n'avait pu
que prendre un nouvel essor à la suite des terribles
maliieurs de la conquête romaine ' . Eux seuls demeu-
raient debout sur tant de ruines fumantes, car ayant re-
noncé aux sacrifices matériels, ils n'avaient rien perdu
à l'abolition du culte lévitique ; n'avaient-ils pas con-
servé l'autel le plus favorable aux mystiques offrandes
de leurs prières, dans ce pays de la mort où la nature
dépouillée et sans éclat semble pratiquer elle-même un
ascétisme effréné, sur les confins de ces mornes régions
où conformément au rêve des Bouddhistes expirent tout
son, toute couleur, toute forme, enfin tout ce qui rap-
pelle la vie? Les judéo-chrétiens exaltés qui se réfugiè-
rent au désert de Judée ne pouvaient manquer de
s'allier aux débris de l'essénisme; c'était pour eux la
seule manière de se rattacher encore au judaïsme, puis-
qu'ils trouvaient dans les pratiques de cette secte le
moyen de se passer de temple et d'autel. De ce mé-
lange naquit une secte bizarre, dite des Elchasaïtes,
qui devait à son tour enfanter l'ébionitisme.gnostique ^.
• Je ne puis souscrire à l'opinion de Ritschl [Altcai/iolù/i. Kirc/ie,'^'' édit..
p. 179), reprise et développée par M. Réville [Nouvelle Revue de théologie,
vol. V, 3" livraison), sur l'origine purement hébraïque de l'essénisme. Il
est impossible de voir dans l'abstention du mariage et !a suppression des
sacrifices un simple développement de la pureté sacerdotale. Il y a là une
influence orientale d'autant plus facile à accepter qu'il n'est point néces-
saire de recourir à des transplantations d'idées, soit d'Alexandrie, soit de
l'Inde. L'atmosphère générale était saturée partout de ces éléments de
gnose et d'ascétisme.
* Voir sur la secte des Elchasaïtes, Phil.,lX, 17, 18; Epipbane, Con-
<<0 LES ELCHASAITES.
Ce nom d'Elchasaïtes venait du prétendu fondateur de
la secte, qui d'après de vagues traditions aurait reçu, la
troisième année du règne de Trajan, un livre mysté-
rieux renfermant la vraie doctrine ^ Ce livre lui au-
rait été remis par un ange gigantesque accompagné d'une
femme dont la taille dépassait également toutes les pro-
portions ^. L'ange serait le fils de Dieu et la femme le
Saint-Esprit ^. Evidemment nous avons dans cette lé-
gende une ébauche informe du dualisme qui fait le fond
de la gnose et que nous retrouverons élaboré dans les
Clémentines. La personne d'Elchasaï appartient elle-
même à la mythologie métaphysique. En effet ce nom
signifie la puissance cachée; il symboliserait la force
mystérieuse de la divinité ou le Saint-Esprit, d'où pro-
cède toute révélation ^. La doctrine des Elchasaïtes est
encore à l'état d'élaboration confuse. La gnose orientale
et les éléments judaïques ou chrétiens ne se sont pas en-
core pénétrés. A la gnose est empruntée la notion d'une
grande dualité masculine et féminine placée au sommet
de l'univers. L'interdiction de manger de la chair vient
également de l'ascétisme oriental. La célébration du
baptême révèle l'influence du christianisme, mais ce
tra /livres., XIX; Ritschl, Altcatolisch. Kirche , p. 231. Eusèbe, [H. E.,
VI, 38), cite un fragment d'une homélie d'Origène tenue à Césarée contre
cette secte.
1 Origène (apud Eusèbe.-i/. E, ,VI, 38), Epiphane, XIX, réduisent l'ori-
gine céleste du livre au simple caractère prophétique. Les Philusophou-
mena parlent seuls de l'ange.
* 'Yzh aYY^Xcu, sTvat Se cùv aÙTw vcal ÔTjXs'.av. PhiL, IX, 13.)
3 Tbv ix£v àpseva uibv eivai toû 9£oy, 'ï)v oà 6-rjXsiav xaAeîc9at
a^iov TZVtZ^j.'X. [PhiL, IX, 13.)
•* Epiphane, Contra hœres., XIX.
LES ELCHASAITES. 111
rite perd toute signification morale; il devient une in-
stitution magique qui purifie de tout péché, même des
plus grands \ « vous,disaientles adhérents de la secte,
qui avez commis adultère, ou qui vous êtes rendus cou-
pables de fausses prophéties, si vous voulez être con-
vertis et obtenir la rémission des péchés, vous obtien-
drez la paix et votre sort sera avec les justes , dès
qu'après avoir entendu notre livre, vous vous plonge-
rez dans leau tout couverts de vos vêtements -, » Ce
baptême n'est pas seulement célébré au nom du Père
et du Fils, il est encore accompagné de l'invocation de
sept témoins qui sont le ciel, l'eau, les esprits saints,
les anges de la prière, l'huile, le sel et la terre ^. Evi-
demment ces sept témoins sont l'équivalent du Saint-
Esprit dont le nom était invoqué après celui du Père et
du Fils dans le baptême ordinaire. Il s'ensuit que les
éléments du monde font partie de la Divinité , et nous
sommes ainsi ramenés au naturalisme oriental. L'huile
et le sel rappellent la communion telle qu'elle se prati-
quait dans la secte. Le Christ n'est qu'un simple homme ;
il est cependant né d'une vierge, mais il est apparu plu-
sieurs fois dans l'histoire sous des formes diverses ''. Il
est impossible de se faire une juste idée de sa mission,
si ce n'est qu'il est l'une des manifestations de cet ange
' P/iil. ,l'K,lb. BaicTi^ixaTt Aa[;-6âv3tv àpscrcv à[j,ap-t(î)V. (P/iî7.,lX,13.
Comp. Eusèbe, VI, 38.)
■^ Phil.,lX, 13.
3 Xpwv-at ce zr.ao'.oaXç, y.a.\ [3a7:-t(7[j.actv im tyj twv CTOixetwv
C\>SKOyM. (PhiL, X,29.)
'' Pliil., IX, 14. D'après Epiphane, ils appelaient le Christ le grand roi.
(Epiphane, Hxres., XIX.)
112 LES ÉBIONITES.
immense qui a apporté le livre de révélation. Proba-
blement la secte partageait les notions anthropomor-
phiques des mystères juifs et admettait une ressemblance
complète entre le Fils de Dieu et l'homme. L'empreinte
judaïque se retrouve dans le maintien de la circoncision
et des observances légales, en tant du moins qu'elles
étaient compatibles avec l'état des choses depuis le
renversement du temple; le mariage était tenu en haute
estime '. La secte était naturellement adonnée aux
chimères de l'astrologie et de la magie. Elle ne pous-
sait guère à l'héroïsme chrétien, car elle n'attachait au-
cune importance à l'apostasie '^. Toute incohérente
qu'elle fût, cette doctrine se perpétua assez longtemps
et essaya de se propager hors de son obscur berceau,
car Origène rencontra un de ses missionnaires à Césa-
rée, en 231, et saint Hippolyte en trouva un autre à
Rome au commencement du troisième siècle.
L'ébionitisme gnostique , issu de la secte des Elcha-
saïtes, porte à ses conséquences extrêmes la tendance
orientale et ascétique; il lui donne une forme travaillée
et piquante, bien faite pour plaire aux imaginations
maladives et aux esprits avides de spéculations creuses*.
Le nom même de cette secte nouvelle en révèle le
caractère. On a voulu y voir la désignation de son fon-
dateur, mais Ebion a rejoint Elchasaï dans les nimbes
légendaires. Le sens du mot est clair; il veut dire en
1 Epiphanc, C. //., XIX. AsTv y.aTà vci^.ov i^fjV. {PMI., IX, 14.)
2 Epiphane, C. H., XIX. Origèae, ap. Eusèbe, //. E., VI, 38.
' Voir sur l'ébioiiitismo, Irénéo, Adv. hxres , I, 2G; Epiphane, Hâtes.,
XXX; PhiL, VII, 34 ; Ritschl, ouvr. cité, p. 204.
LES ÉBIONITES NIENT LA DIVINITÉ DU CHRIST. 113
hébreu pauvre. Les Ebionites ont donc été appelés les
pauvres par excellence, non pas, comme on Fa aussi
prétendu , à cause de la pauvreté de leur notion du
Christ, ramené par eux à la simple humanité \ mais
parce qu'ils prétendaient réaliser l'idéal des béatitu-
des, cette pauvreté en esprit, ce dépouillement absolu
inséparable à leurs yeux de l'ascétisme le plus exa-
géré. Ce nom a pu être parfois donné, en Palestine,
à tous les chrétiens indifféremment ^, mais après la
rupture des judéo-chrétiens exclusifs avec l'Eglise il
n'a été appliqué qu'à ces derniers, et peut-être aussi
par quelques Pères aux Nazaréens, dont la nuance pour
l'observateur mal informé se confondait facilement avec
les couleurs plus tranchées. Indiquons les traits généraux
de la doctrine ébionite avant qu'elle ait reçu dans les Clé-
mentines une élaboration plus savante. D'après Irénée
et Hippoly te , ses adhérents admettaient que le monde
avait été créé par Dieu * ; ils supprimaient ainsi le chaî-
non intermédiaire du Démiurge, mais ce n'était pas pour
revenir au théisme chrétien comme le prouve le pan-
théisme des Clémentines . Ils étaient d'accord sur la né-
cessité de la circoncision et de l'observation de la loi "*.
Saint Paul était l'objet de leur animadversion et ils le
traitaient d'apostat. Ils niaient formellement la divinité
de Jésus-Christ et ne voyaient en lui qu'un simple
homme né de Joseph et de Marie ; sa piété parfaite l'a-
1 C'était l'idée de Gieseler [Tschirner Arc/nv., IV, 307).
2 Minut. Félix, Odav., 36.
3 Tbv >^6qxov utco tou ovtcoç ôaoîi YSYOvévat. [Pliil., VU, 34.)
* "EOej'.v 'Iouoaï/.oT; ^û^i. iPhil., Vil, 35.)
8
4U LES CLEMENTINES.
"vait élevé à la haute dignité à laquelle il était parvenu,
sans jamais déroger à la loi mosaïque; aussi cliacun de
ses disciples peut-il espérer de devenir à son tour un
Christ en marchant sur ses traces * .
D'après le témoignage d'Origène un certain nombre
d'Ebionites admettaient la naissance surnaturelle de Jé-
sus, mais sans adorer en lui le Fils de Dieu^ Il est pro-
bable qu'Epiphane leur a appliqué indistinctement le
système des Clémentines; on doit donc beaucoup rabattre
de ce qu'il attribue à la secte prise dans son ensemble.
Néanmoins on ne saurait nier que le développement
théosophique qu'elle a pris ne fût en harmonie avec sa
tendance originaire. Il est certain que de bonne heure
les Ebiouites ont abondé dans la métaph} sique tour-
mentée de l'essénisQie, et ont spéculé sur le rapport du
monde et de Dieu. Selon toute probabilité, la mystique
transcendante du judaïsme qui renfermait déjà les
germes de la kabbale a exercé une grande influence sur
eux ; ils lui ont emprunté la notion de l'homme idéal et
éternel, de cet Adam Cadmon qui est la représentation
même de Dieu.
§ II. — Les Clémentines.
L'apparition des grands systèmes gnostiques vint
donner une impulsion puissante à l'ébionitisme ; les
rêveries des Elchasaïtes y contribuèrent également; et
sous ces influences combinées on vit éclore toute une
1 AùvccOai xpiîTO'j; vevécOa'.. (P/a7., VII, 34.)
2 OrigènCj Contra Cels., U, 1.
LES TROIS DOCUMENTS. Uo
littérature à moitié romanesque, à moitié métaphysique,
dont l'expression la plus authentique et la plus ancienne
doit être cherchée dans les Homélies clémentines^ écrites
Yers l'an 150, non pas à Rome, comme l'a prétendu
l'école de Tubingue, mais dans la Syrie orientale, qui
était devenue le point de rencontre entre les idées juives
et la fantasmagorie de la gnose. Essayons de donner
une idée de ce livre singulier, avant d'en dégager l'es-
pèce de système qu'il renferme et de marquer sa place
dans le développement des hérésies *.
1 Sous ce nom de Clémentines , toute une littérature est comprise,
roulant sur un thème identique, les prétendues relations de Clément de
Rome avec l'apôtre Pierre. L'antiquité chrétienne connaissait les ouvrages
suivants, qui tous peuvent être rangés sous la même rubrique : 1" Les
Homélies, dont nous possédons le texte complet depuis la découverte faite
par Dressel de l'homélie XX'^ dans un manuscrit de la Bibliothèque du
Vatican. C'est cette édition que je cite. 2'" Les Recognitiones, traduction
latine de Rufm d'un original perdu. 3" L'Epitome, publié d'abord par
Turnébus (en 1553), puis par Cotelier. C'est un maigre extrait des Ho-
mélies. 4° Plusieurs éditions orthodoxes ou expurgées des Homélies et
des Recognitiones. Nous ne pouvons reproduire la vaste discussion en-
gagée sur la date respective des Homélies et des Recognitiones et sur le
lieu de leur composition. Baur et son école ne veulent entendre par-
ler que de Rome pour faire jouer à ces écrits un rôle de conciliation
dans la fusion des éléments juifs et pauliniens, desquels serait résultée
l'Eglise catholique. Ils affirment aussi la priorité des Recognitiones. Nous
nous bornerons à soutenir l'opinion contraire sur ces deux points capi-
taux. Nous admettons avec Ulhorn, dans son excellente monographie sur
les Clémentines [Homelien und Recognit., Tubingen, 1854), que les Ho-
mélies, qui nous présentent elles-mêmes quelques traces d'interpolation,
sont antérieures aux Recognitiones pour les raisons suivantes : 1" Les
citations des Evangiles canoniques dans les Clémentines sont plus libres,
moins textuelles que dans les Recognitiones. 2° La lettre de Clément en
tête des Homélies est un remaniement évident de la fin de la troisième
homélie. Or d'après Rufin {Ep. ad Gaudentium), elle faisait partie des Re-
cognitiones. Donc celles-ci étaient elles-mêmes un remaniement des Homé-
lies. 4" Le Simon des Homélies est en tout point semblable à celui des
Pldlosophoumena. Dans les Recognitiones, sa doctrine est un mélange
confus. La tradition romaine, bien postérieure à celle recueillie par saint
Hippolyte, est surtout mise à profit. 5" La doctrine des Homélies est d'un
116 LE ^ÈCn DES CLÉMENTINES.
Les Homélies sont précédées d'une lettre de Pierre à
Jacques, frère du Seigneur, pour lui signifier Tenvoi
authentique de ses disputes avec Simon le magicien et
lui recommander de ne transmettre son enseignement
qu'à des disciples intimes et de fonder ainsi une tradi-
tion secrète. Cette lettre est suivie de l'attestation que
tout s'est bien passé comme l'apôtre le disait. Puis vient
une épître de Clément de Rome à Jacques, qui annonce
la mort de Pierre et renferme ses dernières volontés
sur la transmission de sa charge à Clément.
Ces trois documents ont, comme nous le verrons plus
tard, une haute importance au point de vue ecclésiasti-
que , car malgré leur provenance hérétique, ils révèlent
un courant d'idées sacerdotales qui ne s'est que trop
promptement imposé à l'Eglise. Les Homélies elles-
mêmes roulent sur les merveilleux incidents de la ren-
contre de Clément et de Pierre et sur la dispute mémo-
rable entre l'apôtre et Simon le magicien.
Le début du livre est très-beau; il peint avec élo-
quence les tourments de Clément, alors que dévoré de
jet; celle des Recognitiones est sans cohésion et dépendante du premier
type. Quant au lieu d'origine, rien dans les Homélies ne rappelle Rome.
Les analogies avec Velchasatsme sont évidentes et reportent au même
berceau, c'est-à-dire à la Syrie orientale. 11 est certain que les Clémen-
tines dans leur ensemble ont précédé Origène (an 235 ap. J.-C), car dans
son Commentaire sur Matthieu, il leur fait un emprunt, sinon de mots
au moins d'idées (Orig., Ad Matth., XXVI, 6). La date précise des Homé-
lies est postérieure à Marcion (150), puisqu'elles dirigent contre lui leur
polémique; celle des Recognitiones n'a pu précéder l'an 170, puisque cet
écrit contient un fragment du livre de Bardesane, De fato, lequel vivait à
cette époque, d'après Eusèbe [H. E., IV, 30). Nous sommes ainsi repor-
tés vers l'an 180 pour le second écrit et à dix ans plus tôt pour le pre-
mier.
LE RÉCIT DES CLÉMENTINES. 117
la soif de la vérité, il allait frapper à la porte de toutes
les écoles jusqu'à ce qu'il ait rencontré à Alexandrie
Barnabas qui le conduit auprès de saint Pierre en Pa-
lestine. Arrivé à Césarée, il est promptement convaincu
par Tapôtre, qui lui propose d'assister aux grands débats
publics qui vont s'engager entre lui et le chef de l'hé-
résie, le fameux magicien Simon de Samarie.
Pierre profite de ce que le débat est ajourné pour in-
struire Clément sur la nature de la vraie prophétie, sur
l'autorité des Ecritures et sur les erreurs qui sont mêlées
à la vérité dans les livres sacrés. Les Clémentines ren-
ferment deux grandes disputes entre l'apôtre et l'héré-
tique, l'une à Césarée qui dure trois jours et roule prin-
cipalement sur l'interprétation de la Bible, l'autre à
Laodicée sur les visions mensongères, sur le Dieu su-
prême et sur la nature du bien. Dans l'intervalle, d'autres
discussions sur le paganisme, sur l'astrologie et sur le
diable sont soulevées par divers interlocuteurs. Tous
ces discours se tiennent dans des villes différentes où
Pierre nous est représenté dans son activité apostoli-,
que, fondant des Eglises, baptisant les néophytes, in-
stituant les évêques et poursuivant toujours Simon qui,
digne fondateur de la gnose, semble aussi insaisissable
que ses doctrines. Au travers de ces pérégrinations, Clé-
ment retrouve ses parents dont il avait perdu les tra-
ces depuis longtemps ; sa mère reçoit le saint baptême
à Laodicée; ses frères étaient déjà dans la société de
Pierre sans qu'il s'en doutât. Son père fait plus de ré-
sistance. Il lui arrive même une très-singulière aven-
ture. Simon, par ses sortilèges, lui a donné l'apparence
i18 CARACTÈRE GÉNÉRAL DES CLÉMENTINES.
de son propre visage, mais il est pris à san piège, car
Pierre envoie le faux Simon à Antioche où l'hérésie avait
gagné beaucoup de terrain, pour faire une sorte d'abju-
ration publique que les assistants imputent au magicien.
L'apôtre des Clémentines ne recule pas, on le voit, de-
vant une fraude pieuse.
C'est dans ce cadre, ornementé non sans habileté se-
lon le goût du temps, que le système de la gnose ébio-
nite se déroule avec des développements interminables.
Ce qui frappe tout d'abord c'est un certain élargissement
du judaïsme. De même que le paganisme, avant de mou-
rir, a essayé de se rajeunir par des emprunts faits
au christianisme comme dans les mystères de Mithra,
de même la tendance judaïsante s'efforce de prendre à
l'Evangile son caractère d'universalité; elle ne veut rien
rabattre au fond de ses prétentions, mais elle les re-
couvre d'apparences chrétiennes. Intraitable sur le fond,
elle fait des concessions sur la forme et n'hésite pas à
substituer le baptême à la circoncision, sans doute sous
l'influence de la secte des Elchasaïtes. Mais elle n'en re-
jette pas moins tout ce qui fait l'originalité de la religion
nouvelle, eu particulier la doctrine de la grâce, pour lui
substituer le système légal. Aussi poursuit-elle de ses
attaques les plus violentes le grand apôtre des gentils,
visiblement désigné sous le nom de Simon le magicien.
En effet, Pierre, dans l'homélie XVII, représente assez
fidèlement le point de vue de ces docteurs judaïsants de
Corinthe et de Galatie qui refusaient à Paul le titre d'a-
pôtre en se fondant sur ce qu'il n'avait pas vu de ses
yeux Jésus-Christ aux jours de sa chair et qu'il en ap-
judaïsme élargi. - OPPOSITION A SAINT PAUL. 119
pelait toujours à la vision du chemin de Damas. « Tu te
glorifies, dit Simon à Pierre, eu affirmant que tu as bien
rintelligence des paroles du maître, parce que tu l'as \u
de tes yeux et que tu Tas entendu de tes oreilles et que
celui qui n'a eu qu'une vision ou un rêve ne peut avoir
la même certitude. Mais tu te trompes, car il ne suffit
pas d'entendre quelqu'un pour avoir une pleine certi-
tude. On peut se demander si celui qui se présente à
nous sous une forme humaine ne nous trompe pas. La
vision, au contraire révèle immédiatement la divinité. »
« Celui qui croit à une vision , ou à une apparition ou
à un songe, répond l'apôtre, n'est sûr de rien, car il se
peut qu'il n'ait vu qu'un démon ou un esprit de men-
songe qui feint d'être ce qu'il n'est pas ' . »
On ne peut non plus méconnaître que Simon le magi-
cien ne rappelle Marcion par bien des côtés, car les Clé-
mentines sont dirigées essentiellement contre son sys-
tème, mais comme 3Iarcion se réclame de saint Paul, sa
doctrine est atteinte au cœur dans la personne du
grand apôtre. Celui-ci est donc constamment l'objet
des attaques de Pierre.
Le principe fondamental des Clémentines est l'iden-
tité du christianisme et du judaïsme. Il n'y a qu'une
seule religion divine, toujours la même en substance,
qui d'Adam à Jésus s'est perpétuée dans le monde. «L'une
et l'autre doctrine, dit Pierre, sont une; Dieu accepte
également celui qui croit à l'une des deux-. » Cette reli-
gion a eu pour organes de grands prophètes dont le té-
^ Homiliœ,^\U, 13, 14.
2 M'.xç vàp cï à;j.9STipo)V cioar/.a).{ar C'kr,z. {M., VIII, 6.)
1 20 LA BIBLE CONTIENT DES ERREURS.
moignage a été conservé dans les saintes Ecritures,
mais non sans mélange, car la fausse prophétie, toujours
en guerre avec la véritable, a trouvé le moyen d'intro-
duire ses oracles menteurs dans le livre de Dieu '.
Aussi ne peut-il être accepté sans réserve. Il faut savoir
distinguer entre l'erreur et la vérité. Les Ecritures ren-
ferment beaucoup de choses fausses sur Dieu. Le paga-
nisme est absolument mauvais; il n'a eu aucune notion
quelconque de la divinité, et s'est perdu dans ses ténè-
bres-. IS'éanmoins, par une étrange inconséquence, un
certain sens des choses divines est reconnu à l'âme hu-
maine. Elle peut discerner, acclamer la prophétie divine
par une intuition rapide et spontanée. « La vérité, dit
Pierre, est déposée en germe dans notre cœur ^.i>
Les Clémentines n'échappent pas au caractère pure-
ment intellectuel de la gnose. La religion n'est qu'un en-
seignement, une prophétie et jamais une rédemption ;
c'est une parole et non une œuvre divine. Jésus-Christ
est un docteur, il est le vrai prophète et non un sau-
veur. « La vérité ne peut être trouvée que par le vrai pro-
phète de la vérité. Le vrai prophète est celui qui connaît
toutes choses et les pensées de tous, et qui est sans pé-
ché \ »
Il est venu dissiper la fumée qui obscurcissait sa mai-
son et y faire pénétrer la pure lumière du jour, mais il
TC'JTCO. (Homil , M, 38.)
8 M., Il, 7.
3 Id., XVII, 18.
Tr^TOç. (m., m, 11.)
LE SALUT PAR LE VRAI PROPHÈTE. 421
ne Ta pas relevée. Sa parfaite sainteté est admise , mais
il n'en est pas moins dépouillé de sa divinité. Lui-même
a décliné cette haute dignité — « Le Seigneur ne s'est
point donné lui-même comme Dieu * . » Cependant il
n'est pas uu homme comme un autre; il a reparu plu-
sieurs fois dans l'histoire, sous des noms différents. Il
est l'homme idéal, l'homme primitif, réalisant parfaite-
ment l'image de Dieu, l'Adam du paradis qui était la
grande manifestation de la prophétie véritable, laquelle
se confond avec la puissance spirituelle ou le Fils de
Dieu. Cette prophétie véritable a reparu partiellement
en Moïse d'abord, puis tout entière en Jésus qui en est
la plus parfaite représentation depuis Adam, ou plutôt il
est Adam lui-même. Citons le texte même des Clémen--
Unes: « La piété se montre avant tout en ceci qu'elle
reconnaît l'esprit de Christ en l'homme formé par Dieu
au commencement de cette économie. Changeant de for-
mes comme de noms -, il a parcouru tous les âges jus-
qu'à ce qu'enfin il obtienne le repos et reçoive Fonction
de Famour divin en récompense de Fœuvre qu'il a ac-
complie; c'est lui qui a été le dominateur universel. »
Cette identification du judaïsme quelque peu christia-
nisé avec Fhumanité idéale donnait une base à Funiver-
salisme des Clémentines, sans rien concéder aux prin-
cipes constitutifs de FEvangile. Le salut était toujours
rattaché à des observances légales ; la substitution du
baptême à la circoncision n'était qu'un changement de
' OuT£ sauTOV Osbv eTvat àvrjYcpsuîsv. {Homil., XVl, 15.)
2 Mopcpàç àAAiîcwv TGV atwva ipéyj.u {Ici., 111, 20.)
122 LE SALUT PAR LES ŒUVRES ET LES RITES.
forme; le sacrement chrétien était célébré dans un sens
entièrement juif, puisqu'il incorporait le néophyte au
peuple de Dieu an même titre que la circoncision, par
un acte extérieur. La notion du pardon et de la foi jus-
tifiante disparaissait devant celle du mérite des œuvres,
«Dieu a accordé aux Hébreux et aux païens, dit le
Pierre des Clémentines^ la faculté de croire aux maîtres
de la vérité; chacun a pu par son propre jugement
accomplir les bonnes œuvres et la récompense est accor-
dée en toute justice à ceux^ qui les ont faites. Ils n'eus-
sent eu besoin ni de Moïse ni de Jésus-Christ, s'ils
avaient voulu d'eux-mêmes se conformer à leur propre
raison * .» On ne pouvait nier plus explicitement la
chute et la nécessité de la rédemption. C'est toujours la
froide et fausse vertu pharisaïque qui réclame le ciel
comme son salaire, tout en admettant que les peines de
l'autre vie compenseront l'arriéré de la dette. Le châ-
timent suffit à la libération-. La dévotion et ses vaines
pratiques l'emportent sur la morale éternelle. La reli-
gion est une affaire de rites et de cérémonies ; seulement
les nécessités du temps et l'influence de l'essénisme ont
modifié le rituel. Les ablutions remplacent les sacrifices,
mais le principe est le même. C'est toujours cette es-
pèce de trafic qui veut acheter et non recevoir les dons
de Dieu. «La religion divine, lisons-nous dans les Clé-
mentines^ consiste en ces points : adorer Dieu seul, ne
croire qu'au prophète de la vérité, recevoir le baptême
pour le pardon des péchés, renaître ainsi dans le bain
1 Homil., YIII, 5.
2 Id., XI, 16.
UNITE ABSOLUE DE DIEU. 1 23
purificateur par cette eau qui sauve; s'abstenir de la
table des démons, c'est-à-dire des viandes sacrifiées aux
idoles, des bêtes mortes ou étouffées ou tuées par d'au-
tres bêtes, ou ayant encore leur sang; ne pas vivre dans
l'impureté; faire ses ablutions après les rapports sexuels.
Les femmes sont tenues d'observer soigneusement les
purifications légales; tous doivent être sobres, faire le
bien, éviter Tinjusticc, attendre la vie éternelle du Dieu
tout-puissant , et obtenir sa faveur par des prières et
des supplications incessantes. * » La charité, le pardon
des offenses ne trouvent pas place dans cette morale
appauvrie. Les Clémentines battent ainsi en brèche aussi
bien la doctrine de saint Paul que l'interprétation exa-
gérée qu'en avait donnée Marcion dans sa fougueuse op-
position au judaïsme.
La partie spéculative du système est surtout dirigée
contre le dualisme tranché du fameux gnostique. Les Clé-
mentines s'efforcent de se passer du Démiurge et de for-
muler un monothéisme rigide; elles n'y réussissent pas,
parce qu elles aussi désertent le terrain moral et recou-
rent à la théosophie pour expliquer l'origine du mal. Le
point cardinal des Clémentines est l'unité de Dieu. « Sache
avant tout chose que personne ne partage le pouvoir avec
lui". » Ce Dieu unique ne ressemble en rien à l'abîme
sans fond des Valentiniens ou à VUn ineffable de Philon.
Il a une forme corporelle, et comme toute forme doit
avoir sa délimitation, il est enfermé dans le vide immense
1 Eîç àç£7'.v à[j.apTtwv [iaTC-r'.sOrjva'., àvaYîvvTjOrjVa'. 6£0) otà toO
a(î)!^0VT0; uca-oç. {HomiL, VII, 8.)
* llpo ZTKiiTf èvVOOÛ OV. OUO&tÇ a'J'O) Q'Xti^'/V.. (IcL, III, 37.)
124 L'ÉLÉMENT FÉMININ OU LA SOPHIA EST EN DIEU MÊME,
ainsi que dans son lieu \ Il est le cœur de l'univers, du-
quel tout part et auquel tout revient ^. Si les Clémen-
tines insistent sur cette bizarre théorie de la forme de
Dieu, c'est pour établir une de leurs doctrines favori-
tes, la parfaite ressemblance de l'homme avec son créa-
teur. C'est encore pour le même motif que la sagesse
divine qui est comme la vertu productive du Très-Haut,
« sa main créatrice étendue pour enfanter la vie uni-
verselle, » est assimilée à l'élément féminin '. Ainsi
Dieu, comme l'homme primitif, enferme en lui l'élément
mâle et l'élément féminin. C'est là le fondement de
cette loi de la dualité qui s'applique à tout l'univers ;
seulement en Dieu elle ne détruit pas l'unité foncière et
éternelle. Cette Sophia qui s'appelle aussi le fils de
Dieu, est pour Dieu ce qu'Eve était pour Adam; elle
représente évidemment l'élément inférieur , désigné
dans le gnosticisme ordinaire sous le nom de Démiurge,
et ramène dans cette haute sphère de l'unité divine
l'invincible dualisme. Par une inconséquence qui se-
rait étrange dans un système mieux enchaîné, cette
sagesse divine qui est l'élément inférieur en Dieu de-
vient l'élément bon pour le monde. Cela est facile à
comprendre; la sagesse divine en tant que cause directe
de la création matérielle peut être un élément inférieur
comparé au Dieu unique, mais elle n'en est pas moins
> Gscu TCTTOç h-l "ïb [J.r, 'cv. [HomiL, X\U, 8.)
2 W., XVII, 9".
3 'h C£ soo'ia Y)vwTa'. [j.sv Cdz '^'J'/Tj TCO osa , Iv.-t'.vt-T.: oï ir:' aù-
TOJ, 0); X^'Pî cr,;j.'.c'jpYCÎJ3a to 7:av c'.à 'cu-o c= '/.x\ v.ç, av9p(i)7:oç
è^évîTO, à::' ajxclj oï -po^AÔs •/.%'. tc brfh'j. {M., XVI, 12.)
CETTE SOPflIA ORGANISE LA MATIÈRE. 125
au-dessus de la matière comme Vidée pure est au-dessus
de sa réalisation grossière. La sagesse devient la main
droite de Dieu, tandis que le prince du monde matériel
qui en est la personnification est sa main gauche * . Il s'ap-
pelle Satan ou le diable. Ainsiapparaîtdans la création la
grande loi des dualités ^, elle se réalise à tous les degrés de
l'existence, mettant toujours le bien avant le mal jus-
qu'à la formation de l'homme qui est le point de jonc-
tion des deux séries et qui inaugure un ordre inverse,
car dans le domaine humain, le mal précède toujours le
bien ^.
Examinons de plus près de quelle manière le monde
a été créé. La Sophia met en œuvre la matière éter-
nelle qui existe virtuellement et qui est comme le corps
de Dieu. Cette matière est essentiellement flexible,
propre à toutes les transformations, si bien que sous
l'action du souffle divin de la Sophia, l'air se change
en eau et l'eau en se solidifiant se change en pierre et
en terre; les pierres en se heurtant produisent le feu.
« Est-ce que Dieu n'a pas changé la verge de Moïse en
un serpent, c'est-à-dire en un être animé qui est rede-
venu ensuite une verge? Cette même verge n'a-t-elle
pas changé l'eau du Nil en sang et ce sang en eau?
Ainsi en est -il de l'homme; l'esprit insufflé dans la
terre en a fait de la chair qui redevient terre de nou-
veau *. » Les quatre éléments qui sont le sec , l'hu-
» 'ApiJTSpà xou Ocou cuvai;,tç. {HomiL, VU, 2.)
« Tbv '/.avova tyj; au^uY'laç. {Ici., II, 18.)
3 Id., II, 16.
» Id., XX, 6.
426 TOUT SE RÉSOUT EN DUALITÉ.
mide, l'air et le feu, sont neutres ou indifférents au
point de vue moral, n'étant ni bons ni mauvais au mo-
ment de leur production. Ils sont pourtant doués d'une
espèce de spontauéité ou de liberté ; ils se combinent
à leur gré *, et de cette combinaison résulte ie. diable
aussi nommé le prince de ce monde. C'est lui qui est
l'âme pénétrant ce grand corps de l'univers. Il repré-
sente la justice tandis que la Sophia représente l'a-
mour ^, il est le roi du monde présent, tandis que la
Sophia règne sur le monde à venir. Les dualités se suc-
cèdent dans l'ordre indiqué : le ciel, puis la terre; le
jour, puis la nuit. Adam est fait à l'image de Dieu ^. Il
est sa vivante représentation, le grand prophète de la
vérité, mais il enferme en lui l'élément féminin ou Eve
qui est la fausse prophétie. L'histoire humaine se par-
tage entre la vraie prophétie et la fausse. Elles se re-
trouvent l'une et l'autre dans la sainte Ecriture où
nous devons opérer un triage. L'élément masculin, l'é-
lément du bon et du vrai apparaît 4ansla vraie prophé-
tie juive et se concentre en Jésus, le prophète par
excellence. L'élément féminin et mauvais qui a altéré le
^ 'Atuo tou Oîou [>.bf TïpoêâoArjVcat Ta •Tîpw-tsTa cxo'.yjXx TÉccapa,
86£V 3y) y.où'Kixirip-zu^yi'iei'ndQ-tiq oùcîaç, ou iriq ^('/(s>'^r,q ttj; xa-rà
lYjV y.pasiv. {Homil., XX, 3.) Le texte de Dressel portait oùr^^q -^^iîù^'qq.
La correction de Mœller (Gesch. des Kosmolog., p. 465) me semble excel-
lente. Dieu est le père des éléments, mais il n'est pas la cause de la pen-
sée qui préside à leur mélange. Là est la part de la liberté.
■^ 0ebç àizivzv^.t ^CL^iKticuq cûo cugiv tic.v, à^fa^G) tî v.xl -rzo'/r^pw,
Scùç Tw [Asv y.T/xô Tou 7:apcv-oç y,C5|i.0'J [/.i-zà. vcjjlou Trjv jiaî'.Aeiav,
ôa-u' àv e'/civ à^Gusîav xoAa^etv toùç àctxoîivTaç* lù 8a à-^a.%& t^v
ècojJLcVov à'Oiov aiwva. [Homil., XV, 7.)
" Eixwv ^àp Ôeou 6 avÔpa)7;oç. (/rf., XI, 4.)
LES MAUVAIS ANGES PÈRES DE L'IDOLATRIE. 127
livre sacré lui-même s'est développé tout entier dans le
paganisme \ L'idolâtrie a été apportée sur la terre par
les anges déchus devenus démons; ils étaient descen-
dus sur la terre dans un bon but, afin de châtier l'in-
gratitude humaiue vis-à-vis de Dieu en poussant ceux qui
s'en étaient rendus coupables à la cupidité la plus hon-
teuse, et leur infliger ainsi le pire des déshonneurs. Pour
allumer leurs convoitises ils s'étaient changés en dia-
mants et en toutes sortes de pierres précieuses. En dé-
finitive ils se laissèrent enflammer par les plus basses
passions. Epris de la beauté féminine, ils tombèrent
dans de nombreux adultères qui donnèrent naissance
aux géants. Ceux-ci, en répandant à flots le sang dont ils
étaient avides, firent monter du sol les vapeurs mal-
saines qui ont produit les maladies. Les démons ont
entraîné rhumanité à l'idolâtrie et lui ont enseigné les
arts magiques -. Cette légende absurde était destinée à
déverser le mépris sur les nations païennes. Depuis le
Christ les deux règnes opposés sont encore en pré-
sence; le temps présent, le monde avec ses pompes et
ses voluptés séduit la plupart des hommes. Les vrais
disciples de Jésus sont les humbles et les pauvres qui
vivent pour le siècle à venir sous la conduite de la sa-
gesse éternelle, en pratiquant les observances pres-
crites. Si les Clémentines semblent admettre le libre ar-
bitre chez l'homme^, elles retirent bientôt ce qu'elles ont
1 '0 àpûTQV oXw^ àXrfitioL^ •?; OïjÀî'.a ohr, rXirq. [Homil., III, 27.)
2/rf., VIII, 12 etsuiv.
3 "E7.aaT0ç £^oi>5(av eye'. Tîsîôscôa'. •irpbç -h zpacssiv àyaôà ri
7.oi/d. (W.jXX, 3.)
428 LE DIABLE EST AU SERVICE DE DIEU.
accordé, car au point de vue du système, le mal comme
le bien est conforme à la volonté de Dieu' ; il se sert de
sa main gauche comme de sa maiu droite, aussi adora-
ble quand il frappe et châtie que quand il bénit et ré-
compense. Le diable qui représente aussi la justice est
son serviteur à sa manière. Il réalise ses desseins tout
autant que la Sophia. La fausse prophétie est nécessaire
comme la vraie -. On est étonné après de telles déclara-
tions d'entendreparlerde la punition des méchants, mais
ce n'est qu'une punition apparente, car l'enfer est le pa-
radis du démon qui y trouve un séjour en harmonie avec
sa nature. Quant aux bons, ils seront absorbés en Dieu
« comme les vapeurs de la montagne sont absorbées
par le soleil ^ » D'autres textes donnent à penser que
c'est tout l'univers visible qui doit se perdre dans l'u-
nité divine, centre de l'éternel repos comme elle a été
le fojer de la vie universelle.
Il est évident que cet essai de fondre la gnose dans
un judaïsme idéalisé n'a pas réussi. Les Clémentines n'ont
pu se défaire du Démiurge; elles ont beau le trans-
porter en Dieu, elles l'y ont retrouvé comme l'éternelle
limite à 1 unité, à la bonté suprême. Par un coup de har-
diesse, elles ont proclamé que le mal n'est qu'un nom,
et qu'au fond il est identique au bien ; mais un change-
ment d'appellation n'est pas un changement d'essence.
Le mal n'en demeure pas moins le mal pour la con-
1 Tcov ce 56o toûtwv o ïxzpoq xov STepov iy.6'.a^£-a•, 6eoû xsXî'j-
cavTOÇ. [HomiL, XX, 3.)
2 Ici., XX, 3.
3 Id., XX, 9.
FAUSSE INTERPRÉTATION D'UN TEXTE D'HEGÉ^IPPE. <29
science. L'hoaneur de ce système complexe est préci-
sément dans ses contradictions, dans cette revendica-
tion de la liberté, qui y est un non-sens au point de vue
de la logique, mais qui est une protestation de la con-
science. Il ne s'en dissout pas moins dans un panthéisme
idéaliste, qui ne modère les excès de l'ascétisme que
grâce à son origine judaïque. Une doctrine née sur la
terre des patriarches, ne pouvait diffamer le mariage
comme une secte indienne. Le dualisme gnostique, bien
loin d'être vaincu par l'ébionitisme, reparaît sous un
déguisement nouveau dans les Clémentines, et Tune et
l'autre tendance vont se perdre dans le courant natu-
raliste qui les entraîne, et qui n'est autre que le vieux
paganisme lui-même.
Quand on se rend compte de l'histoire du judéo-chris-
tianisme dans le cours du second siècle, on réduit à sa
juste valeur le témoignage d'Hégésippe sur l'état géné-
ral de l'Eglise. Ce Père a déclaré, vers l'an 160, « qu'il
l'a trouvée partout en parfait accord avec la loi, les pro-
phètes et les commandements du Seigneur '. » On a
voulu conclure de ces paroles que la tendance judaïque
prédominait dans toute la chrétienté de cette époque.
Mais c'est leur prêter un sens beaucoup trop précis. Hé-
gésippe invoque simplement l'autorité des saintes Ecritu-
res prises dans leur ensemble, et telle qu'on avait cou-
tume de l'opposer aux gnostiques. Comme ceux-ci
s'attaquaient principalement à l'Ancien Testament, il
1 Ev rz-âsTY) oï c'.aoo/Y; y.ai iv ïv.izvri t.ô'kz'. ojtoj; I/îi w; 6
vcp-oç '/.r^zù-'v. y.at oî Trpoç^Tai y.al 6 Kùpioq. (Hegesippus apud Eu-
sèbe, H. E., IV, 22.)
9
<30 LE JUDEO-CHRISTIANISME DECLINE AU SECOND SIECLE.
fallait bien le leur opposer, et il jouait naturellement
un rôle très-important dans le débat. Si Hégésippe a tracé
un portrait de Jacques, qui rappelle à plus d'un égard
les idées des Nazaréens, cela ne tire à aucune con-
séquence , car cette caractéristique répond parfaite-
ment à l'état de l'Eglise de Jérusalem dans sa première
période, et au rôle spécial du frère du Seigneur. C'est
de l'histoire, et non de la doctrine. Quant à l'origine
judaïque d'Hégésippe lui-même, rien n'est moins
prouvé \ Si donc on ne force pas son langage, on n'en
pourra tirer aucune induction contraire à la réalité
des faits, telle qu'elle ressort de l'histoire générale du
second siècle. Le judéo- christianisme y a végété ob-
scurément sous le nom de nazaréisme, toutes les fois
qu'il n'a pas pactisé avec les idées orientales et gnosti-
ques. 11 n'en a pas moins exercé une influence indirecte
sur l'Eglise, en répandant dans l'atmosphère générale
des idées et des tendances dont nous retrouverons plus
d'une fois les traces.
» Voir RitschI, Altcat. Kirche, 2' édit., p. 268.
CHAPITRE IV.
1.E MONTANISJJE.
Nous rangeons le montanisme dans la catégorie des
hérésies judaïsantes, bien qu'il ne se rattache pas par ses
origines à la synagogue, comme l'ébionitisme. Il n'en
est pas moins un retour en arrière vers le mosaïsme,
par sa tendance générale, par les formes et les rites qu'il
a adoptés. L'hérésie judaïsante, considérée dans sou
principe, est née des défaillances de la spiritualité chré-
tienne. Rien n'est plus difficile à supporter que le régime
de la liberté véritable. Avec ses préceptes innombrables,
la loi de la lettre est plus limitée que la loi de l'esprit,
qui embrasse la vie entière. De là cette tendance con-
stante du cœur humain à se débarrasser d'une liberté
incommode et exigeante pour revenir à un assujettisse-
ment défini, et par conséquent borné. La morale évan-
gélique, qui fait de l'amour la meilleure récompense de
l'amour, place l'homme à une hauteur où il lui est diffi-
cile de se maintenir; il préfère les gloires théocratiques
au paradis tout idéal de saint Jean et de saint Paul, qui
132 1>IEN DU MONTANISME AVEC LE JUDAÏSME.
se résume dans ces grandes paroles : « Ce que nous se-
rons n'a pas été manifesté ; mais nous lui serons faits
semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est '. •«
Enfin, pour ceux qui ne prennent pas leur parti du mal
et de ses souillures, l'ascétisme semble faciliter singuliè-
rement la lutte morale; car en assimilant l'élément cor-
porel au péché, il leur donne l'espoir de le terrasser.
Légalisme, rêveries apocalyptiques, ascétisme, c'est
bien le fond du judéo-christianisme qui a reparu si sou-
vent dans l'Eglise sous des noms divers, mais jamais avec
plus de puissance que dans le montanisme. Il a exercé
une influence considérable sur l'orthodoxie ofiBcielle; les
condamnations qui l'ont frappé ne lont pas empêché de
laisser dans l'Eglise un levain caché dont l'action est fa-
cile à reconnaître.
Le montanisme s'est nettement séparé du judéo-chris-
tianisme primitif, en admettant sans restriction la supé-
riorité de l'Evangile sur toutes les institutions religieu-
ses qui l'avaient précédé; il s'est même montré animé
d'un esprit plus libéral que l'Eglise sur un point capi-
tal ; il a réagi avec énergie contre les idées sacerdotales
qui faisaient iavasion de toutes parts. D ne s'agit donc
ici que d'une tendance, et non d'une filiation judaïque;
mais cette tendance, sous les réserves indiquées, est
bien une marche rétrograde, une déviation en dehors
des voies de la spiritualité chrétienne, bien que le mon-
tanisme se donne comme la plus haute manifestation de
l'esprit nouveau. La manière dont il favorise et formule
le légalisme, ses rêveries apocalyptiques, son ascétisme
1 1 Jean lli, 2.
SON OPPOSITION ABSOLUE AU GNOSTICISME. <33
à outrance, tout en lui est judaïque d'inspiration, sinon
d'origine et de tradition.
Placé au pôle opposé du gnosticisme, il lui a fait la
plus rude guerre, et cependant il n'a pas trouvé grâce
devant l'Eglise qui l'a rejeté de son seiu, bien qu'elle
lui ait dû le plus brillant et le plus éloquent de ses apo-
logistes. Cette exclusion a précédé les grands conciles,
et l'union de l'Eglise à l'empire; elle a été le verdict
spontané de la conscience chrétienne, singulièrement
tempéré en ce qui concerne Tertullien , qui est resté
pour tous un maître vénéré, malgré ses emportements
et ses exagérations. Il est juste de reconnaître que le
montanisme était plus qu'une simple dissidence ; il n'é-
tait pas compatible avec une Eglise qui voulait durer et
s'organiser ; il ouvrait la porte à tous les rêves, à toutes
les fantaisies de l'imagination, et enlevait sa base à l'as-
sociation religieuse. L'exposition de sa doctrine prou-
vera que, quand même il demeurait d'accord avec l'E-
glise sur les points fondamentaux de la doctrine , il
se laissait entraîner à des exagérations si violentes qu'il
ne pouvait s'enfermer dans aucun des cadres existants.
Cependant, on ne saurait le traiter d'hérésie au même
titre que le gnosticisme, car il maintient la substance de
la foi. « LesCataphr}giensou Montanistes, ditEpiplatme,
acceptent toute l'Ecriture sainte, l'Ancien et le Nouveau
Testament, et confessent également la résurrection des
morts ; ils pensent comme la sainte Eglise catholique
sur le Père, le Fils et le Saint-Esprit '. » Tertullien a
< Epiphane, Hxres., 48.
134 LE MONTANISME ORTHODOXE POUR L'ESSENTIEL.
combattu le giiosticisme par les mêmes armes que les
défenseurs orthodoxes de l'Eglise ; ses vues sur la per-
sonne de Jésus-Christ participent au caractère plus ou
moins indéterminé et flottant de la théologie du temps,
sans mériter à aucun égard le reproche d'hérésie qui
l'eût sans doute atteint deux siècles plus lard. Cette or-
thodoxie sur le fond de la doctrine ne donnait cepen-
dant pas au raontanisme le droit de revendiquer sa place
dans la catholicité évangélique, car il était lui-môme un
principe d'exclusion implacable et irréconciliable. Il
faut tenir compte de cette situation complexe pour ap-
précier sainement ce grand mou^ement. Par un côté, il
se rattache à l'orthodoxie de son temps; aussi n'hésite-
rons-nous pas, comme tous les historiens de dogme, à
ranger TertuUien parmi ses plus illustres théologiens
pour toute la partie de son œuvre qui n'a pas l'empreinte
sectaire. C'est précisément cet accord sur les points fon-
damentaux qui a permis au montanisme d'exercer libre-
ment son influence dans l'Eglise, avant d'être repoussé
par elle. Il y a toute une période de son histoire pen-
dant laquelle il n'est qu'un parti ou une tendance trai-
tant avec les autres partis sur un • ied d'égalité. Pour le
moment, nous n'avons à nous occuper du montanisme
qu'en tant qu'il est devenu une doctrine particulière
ou une secte, en se plaçant en dehors de la catholicité
évangélique des premiers siècles. Il se jetait, en quel-
que sorte, dans une voie de traverse qui ne pouvait
aboutir, car elle était en dehors du développement nor-
mal de la pensée religieuse et de la société chrétienne,
bien que, sur plus d'un point, il eût raison contre ses
IL VEUT UN MIRACLE PERPÉTUEL. 4 35
adversaires, et qu'il obéit au début à la plus noble in-
spiration.
Cette inspiration était la poursuite de Tidéal le plus
élevé, le plus austère, mais conçu de telle sorte que
l'Eglise ne pouvait plus prendre pied sur la terre, et
qu'elle se réduisait à n'être qu'une association de saints
des derniers jours. L'erreur fondamentale qui se mêlait
à cette inspiration jileine de grandeur était de ne com-
prendre l'action du christianisme que sous la forme d'un
miracle permanent ; ce n'était plus le surnaturel s'em-
parant de l'ordre naturel, le pénétrant, le transfor-
mant; c'était l'opposition tranchée, constante, entre
les deux domaines. La vie chrétienr.e n'était plus sim-
plement rapportée à un principe miraculeux, intervenu
dans l'histoire comme une puissance de réparation et de
salut, pour inaugurer en définitive un développement
historique nouveau. Non, elle doit être maintenue*à l'é-
tat de prodige perpétuel; tout serait perdu si elle ad-
mettait un seul instant le concours de l'activité natu-
relle, du labeur patient, si elle se pliait aux conditions
d'un développement lentement progressif. La religion
de l'Esprit n'est pas un soleil nouveau qui s'est levé
à l'horizon de l'humanité, et qui doit avoir son cours
régulier après le miracle de son apparition; elle ne
doit pas cesser d'avoir Técht soudain de la foudre,
c'est un long orage ; les éclairs remplacent les rayons.
Le divin ne s'harmonise pas avec l'élément humain,
il fond toujours sur lui comme sur sa proie; il le do-
mine, il le terrasse. Cette tendance a reparu bien des
fois dans Ihistoire du christianisme sous des noms di-
<36 IL VEUT UN MIRACLE PERPÉTDEL.
vers, mais il est d'un haut intérêt de l'étudier dans
sa première forme , qui fut la plus remarquable ,
parce qu'elle participa à la grandeur d'une époque hé-
roïque.
Au fond, le montanisme n'était qu'une réaction em-
portée contre Tordre établi qui est toujours enclin à
la routine; il participait au tempérament fanatique de
la race qui le vit éclore et au génie passionné de son
plus illustre représentant. Il nen pouvait pas moins se
réclamer du plus glorieux passé du christianisme. En
effet, l'Eglise de Jérusalem au lendemain de la Pente-
côte nous présente ce caractère de surnaturel absolu,
tranchant sur le fond de la vie commune. Elle attend
le solennel coup de minuit qui annoncera le retour
de l'époux mystique; elle se croit sur le seuil de la
salle des noces éternelles; les reins ceints et la lampe
allumée dans les mains, elle s'imagine ne plus appar-
tenir à la terre; peu s'en faut qu'elle ne renonce à toute
propriété particulière dans le premier entraînement de
la charité. Elle est comme dans l'extase, les yeux levés
vers le ciel d'où les flammes de l'Esprit-Saint sont descen-
dues sur elle. Les prodiges se multiplient sous sa main ;
ses divines pensées, comme un vin nouveau qui brise le
vase qui le contient, ne peuvent se renfermer dans la
parole ordinaire. Cet tat étrange et sublime, doit être
nécessairement transitoire ; déjà au siècle apostolique,
le fleuve qui s'est montré si impétueux à sa source, a
creusé son lit et coule entre des rives déterminées.
Plus on avance dans le premier siècle, plus l'extase et
le prodige diminuent; l'enseignement calme et appro-
11> VEUT UN MIRACLE PERPETUEL. 137
fondi remplace les brûlantes effusions du don de pro-
phétie, l'organisation ecclésiastique s'élabore et l'Esprit
divin transforme et féconde l'activité humaine sans la
supprimer. Au siècle suivant, la pénétration de l'élément
naturel et surnaturel est plus sensible encore. Les dons
surnaturels proprement dits n'ont pas entièrement dis-
paru, les Pères de cette époque parlent encore de mira-
cles et de prophéties, mais c'est l'exception. L'action
divine toujours surnaturelle dans son principe, se mêle
de plus en plus à l'activité humaine, mais sans briser le
ressort des forces libres et par conséquent en étant
souvent entravée, ralentie et même parfois étouffée.
L'Eglise qui comprend qu'elle n'a pas à dresser une
tente d'un jour veut durer et s'accroître; elle s'organise
comme toute société qui a souci de son existence. Le
possible l'emporte bientôt à ses yeux sur l'idéal , elle est
entraînée à des concessions, à des compromis, à des
altérations du type primitif. Rien n"est plus légitime
que de réagir contre ces altérations, pourvu que ce soit
en se soumettant aux lois historiques, et sans se croire
dispensé de l'effort patient, sans recourir au prodige
et à l'extase qui ne sont plus les conditions religieuses
du temps. L'erreur du montanisme n'est donc pas d'a-
voir protesté contre l'affaiblissement de la sainteté et
de la liberté chrétienne dans l'Eglise, mais bien d'a-
voir exagéré la réaction et de n'avoir admis d'autre type
chrétien que celui de la chambre haute de Jérusalem. Il
a voulu perpétuer et ressusciter ce qui avait dû être
transitoire, et il a pris l'impossible et le chimérique pour
l'idéal.
<38 ORIGINES DU MONTANISME.
Les origines du montanisme sont obscures'. Jl est
certain qu'il est né vers le milieu du second siècle eu
Phrygie au sein d'une population naturellement fana-
tique et crédule. Son fondateur Montanus ne nous est
guère connu que par de vagues renseignements et les
calomnies de ses adversaires ^. 11 paraît avoir enseigné
la doctrine fondamentale de la secte sur le développe-
ment de la révélation par le Paiaclet. Deux femmes
ses compatriotes, Maximillaet Priscilla, furent ses acoly-
tes ; on les considérait autour de lui comme les organes
choisis du Saint-Esprit^. Eusèbe cite parmi ses adhérents
en Asie Mineure Théodotus, Alcibiade,Thémison, Procu-
lus qui joua un rôle important dans les disputes sur la
fixation de la Pâque '. 11 est probable que déjà la secte
prenait une attitude d'opposition vis-à-^is de l'épiscopat,
à en juger par la vivacité de la polémique qui fut enga-
gée contre elle par quelques-uns des évêques d'Asie
* Les sources principales pour l'histoire du montanisme sont: 1° Pln-
losop/ioumena,\'Ui, 19. 2° Epiphane^ Contra lixres., XLVIII. 3" Eusèbe,
H. E., \ , 16-20. 4° Les trai es montanistes de Tertullien. Paruii les mo-
dernes, à part l-^s historiens du dogme déjà cités, nous mentionnerons en
première ligne l'excellent chapitre que Ritschl consacre au montanisme
{Altcuthol. Kirche, p. 462 etsuiv.). Voir aussi Baur [Der Christ, cler drei
erst. Jahrltund...,'^. 264 et suiv.).
^ Eusèbe rapporte ces calomi;ies en les attribuant à un écrivain ecclé-
siastique dont le nom lui est inconnu. {H. E.,\, 16.^
3 Tertullien nomme Montanus [De jejuniis, 1). Il mentionne aussi avec
lui les deux prophétesses phrygiennes : «prophetias Montani, Priscae,
Maxiniillse. » (Adv. Prax., 1.) Voir aussi les Pfdlosophoumena : E^repot
xpcXrjçOévTSç ÙTîb vuvatwv rjTrarr^vTat, IIp'.7/,'AA'/;; Ttvb; y.at Maç'.-
[>.i\'hr,q y.aAou[J.évojv, èv -Tj-y-iq to •::apâ/.A"/;-ov •;:v£j[J!.a '/,tyjjiÇiç/,h%'.
XIvsvTSç. (P/»7., VIII, 19.)
* Eusèbe, H. E., V, 16, 18. Tertullien parle avec grand éloge de Pro-
culus : « Proculus noster. virginis senectae et christianae eloquentia di-
gnitas. » [Adv. Valent., 5.)
SES PREMIERS SUCCÈS A ROME. 4 39
Mineure. Claude Apollinaire, évéque d'Hériopolis ', et
Miltiade, auteur d'un livre contre la prophétie extatique*.
Sérapion, évêque d'Antioche \ et plus tard Clément
d'Alexandrie, prirent part à cette discussion \ A Rome,
le raontanisme trouva un terrain bien préparé , dans
une Eglise qui avait produit un homme tel qu'IIernaas.
Le livre du Pasteur est tout rempli de visions qui con-
cluent au rigorisme ascétique, il abonde en protesta-
tions contre le relâchement de la piété, et il combat avec
énergie les envahissements du cléricalisme. Il parle
aussi de la fin prochaine du monde, seulement il n'élève
pas la vision jusqu'à la hauteur d'une autorité dogma-
tique, il s'arrête au point où la nuance deviendrait une
couleur tranchée. Ce n'est qu'une tendance, ce n'est
pas un parti organisé. Cependant cette tendance était
singulièrement favorable à la propagation du monta-
nisme. Il n'est donc pas étonnant qu'il se soit lar-
gement développé à Rome et qu'il ait même obtenu
l'adhésion momentanée d'un évêque qui ne peut être
qu'Eieuthérus (170-185) ^
Il fut ouvertement condamné plus tard sur les dé-
nonciations de Praxéas qui venait d'Asie Mineure. La
« Eusèbe, IV, 27.
* Eusèbe, V, 17.
' Eusèbe, V, 19,
* Clément d'Alex., Strom., IV, 13,95; VI, 8,C6.
* « Idem Praxaeas tune episcopum romanum coegit litteras pacis jam
emissas revocare. » (TertulL, Adv. Prax., I.) Cet évêque, selon toute pro-
babilité, est Eleuthérus, car Victor, qui s'est signalé par son intolérance
contre les Asiatiques sur la question de la célébration de la Pâque, n'au-
rait guère été incliné à une indulgence momentanée pour une secte très-
opposée à la pratique qu'il recommandait. Quant à Soter (157-161) et à
Anicet (161-170), ils vivaient dans un temps trop rappioché des origines
UO SA PROPAGATION EN AFRIQUE.
lutte décidée ne commença qu'après que l'évêque de
Rome eût affiché la prétention de pardonner les pé-
chés les plus graves, tels que l'adultère'. A Lyon, le
montanisme avait trouvé quelque accès, grâce aux rela-
tions qui existaient entre l'Eglise de cette ville et les
chrétiens d'Asie Mineure, mais on n'y était pas fixé sur le
caractère de la secte. Irénée fut envoyé dans la capitale
de l'empire, porteur d'une lettre qui demandait des
explications et des renseignements^. L'attitude qu'il prit
à son retour vis-à-vis du montanisme, la vive polémique
qu'il engagea contre lui, montrent clairement de quelle
nature fut la réponse des chrétiens de Rome^.
C'est dans l'Afrique proconsulaire que le montanisme
recruta le plus d'adhérents. On voit par les Actes du Mar-
tyre de Félicitas et Perpétue qu'il avait rallié à lui
quelques-uns des plus nobles confesseurs de la foi *.
Tertullien en l'embrassant lui donna tout le prestige et
toute la puissance de sa merveilleuse éloquence ^. Le
succès du montanisme fut aussi court que brillant. Le
crédit dont jouit le grand apologiste de Carthage auprès
de Cyprien, l'homme de l'autorité et de la règle, prouve
suffisamment que peu d'années après sa mort on ne re-
du montanisme pour que sous leur épiscopat il pût être question d'apaiser
une querelle qui n'avait pu naître encore.
< Il s'agit sans doute des faits reprochés par Hippolyte à Zéphirinus
[PhiL, lib. IX) : « Audio edictum esse proposilum et quidem perempto-
rium. Pontifex scilicet maximus, episcopus episcoporum edicit: Ego et
mœchise et fornicalionis delicta pœnitentia functis demitto, » (TertuU., De
pudic, I.)
* Eusèbe, V, 3.
5 Eusèbe, V, 20.
* Ada Perpetuse et Felicit.
5 Voir sur l'accession de Tertullien au montanisme, le vol. III de mon
Histoire^ 2Miv., 2' c, §2.
SON MATÉRIALISME PROPHÉTIQUE. 144
doute plus chez lui le schismatique et qu'on ue craint
pas de relever ses grandes qualités.
Considérons maintenant la doctrine montaniste en telle-
même. Elle a pour inspiration première le sentiment très-
vif de la fin prochaine de toutes choses. Le montanisme
ne se contente pas d'insister sur le devoir du chrétien,
d'attendre incessamment le retour glorieux du Christ;
il fixe une date au delà de laquelle il n'admet pas que
l'histoire humaine continue. « Après moi, s'écrie l'une de
ses prophétesses, il n'y aura plus de prophètes * . » Ter-
tullien peint en traits enflammés les grandes scènes du
jugement dernier qu'il attend d'une heure à l'autre.
Son imagination échauffée se plaisait à se représenter
le règne de mille ans sous les couleurs les plus brillantes :
« Nous attendons le règne qui nous est promis sur la terre ;
avant que nous soyons transportés au ciel, notre condi-
tion sera toute nouvelle. Après la résurrection nous ha-
biterons pendant mille années dans la cité faite par la
main de Dieu, qui est cette Jérusalem céleste que
l'apôtre désigne comme notre mère^ C'est là que rési-
deront les saints, ils seront comblés de tous les biens
spirituels en compensation de ceux que nous avons
méprisés ou perdus dans la vie présente. »
Les saints ressusciteront chacun à son jour, qui est
marqué par ses mérites. La conflagration du monde et
le jugement dernier seront le dernier acte du drame.
» Mst' l\>.ï irpo<pY3Tiç oùxéirt ecxat, aXXà cuvtsXsu eGTCti. (Epiph.,
Hxres., 48, 2.)
« «Confiteraur in terra nobis regnum repromissum , in mille annos, in
civitate divini operis Hierusalem de cœlo delata. » (TertulL, C. Marc,
m, 24.)
1 42 IL ADMET UNE INSPIRATION CONTINUE.
Les Montanistes asiatiques allaient jusqu'à désigner le
lieu où descendrait la Jérusalem céleste, ils le plaçaient
à Pépouza en Phrygie *.
Le montanisme prétend avoir obtenu des révélations
toutes particulières sur la fin du monde. Ces révélations,
il en a été seul honoré; ses fondateurs les ont reçues
directement de l'Esprit-Saint ou du Paraclet. Si on ob-
jecte que TEglise dans sa généralité n'y a pas participé
et ne saurait les reconnaître, il répond en se mettant au-
dessus de son organisation et de ses pouvoirs réguliers
et en invoquant à son profit, et comme un monopole,
la continuité delà révélation. Ainsi s'élabore la doctrine
du Paraclet. Ce n'est pas que les révélations antérieures
soient écartées; elles sont considérées comme des de-
grés d'initiation, L'Ancien Testament conserve ses
droits, seulement le Nouveau perd les siens en ce sens
qu'il n'est plus le dernier mot de l'enseignement divin.
Il n'a pas conduit la révélation à la perfection ; il a fait,
surtout dans l'enseignement apostolique, plus d'une
concession à la faiblesse humaine, et comme Moïse, il a
admis certaines pratiques par égard pour la dureté du
cœur humain. « Le Seigneur, dit Tertullien, a envoyé le
Paraclet, parce que la faiblesse humaine n'était pas capa-
ble de recevoir en une fois toute la vérité ; il fallait que la
discipline fût réglée, ordonnée progressivement jusqu'à
ce qu'elle parvînt à la perfection par le Saint-Esprit ^. »
Paul a donné certains enseignements plutôt par condes-
cendance qu'en parlant au nom de Dieu; il a toléré le
' Epiph.,Hxres., 48.
* TertuU.j De virg. veland., I.
DOCTRINE DU PARACLET. U3
mariage à cause de la faiblesse de la chair, de la même
manière que Moïse avait permis le divorce. « Si Christ a
aboli ce que Moïse avait commandé , pourquoi le Para-
clet ne défendrait-il pas ce que Paul a permis '? »
En définitive l'Esprit-Saint restaure plus qu'il n'in-
nove ^. Le nouveau développement des révélations
n'a-t-il pas été prévu et annoncé par Jésus- Christ?
L'économie définitive et glorieuse du Paraclet a bien pu
commencer à la Pentecôte, mais elle n'est arrivée à
son point culminant qu'a l'apparition de Montanus et
des prophétesses de la Phrjgie ; personne ne sait où
s'arrêteront ses développements. Il n'était pas possible
de porter une plus grave atteinte à l'autorité du chris-
tianisme apostolique.
Quand la révélation est considérée non comme une
doctrine ou une loi, mais comme un fait, le fait de la ré-
demption, le témoignage apostolique conserve sa valeur
souveraine, unique, incomparable. Le fait ne saurait se
modifier, il est ce qu'il est, et les témoins primitifs,
choisis de Dieu pour en conserver le souvenir, enrichis
des dons nécessaires pour une mission si grande, ne
sauraient être ni remplacés ni surpassés. La révélation
est donc close dès que la rédemption est accomplie. Il
n'en est plus ainsi, quand on la considère essentiellement
comme une doctrine et une loi; alors le protocole reste
ouvert en quelque sorte, le progrès est toujours possible.
» « Si Christus abstulit quod Moyses praecepit, cur non et Paracletus
abstulerit, quod Paulus induisit? » [De monogam., I, 4.)
2 « Ut Paracletutn restitutorern potius sentias disciplinae quam institu-
torem, » [Id., k.)
Ui L'INSPIRATION EST UNE EXTASE PASSIVE.
Telle était bien la prétention du montanisme et la plupart
de ses erreurs ou de ses exagérations tiennent à cette
fausse conception de la révélation. En attribuant au Pa-
raclet le pouvoir d'enrichir indéfiniment la révélation, en
plaçant l'inspiration continue au-dessus de la révélation
écrite, le montanisme autorisait d'avance toutes les
rêveries de l'imagination; toutes les fantaisies des es-
prits malades. Une fois que la prophétie dans l'Eglise ne
consistait plus simplement à prévoir tel ou tel événement
ou bien à rendre la vérité déjà connue avec une puissance
extraordinaire, mais qu'elle devenait encore le pouvoir
de modifier ou d'enrichir cette vérité, il n'y avait plus
rien de fixe à quoi on pût s'attacher, plus de base solide
et inébranlable, plus de roc sur lequel on pût bâtir. La
religion n'avait pas le caractère définitif qui appartient à
ce qui est absolu. Le péril était d'autant plus grand que
l'inspiration qui pouvait tout renouveler était affran-
chie aussi bien des règles de la raison (jue de l'au-
torité des saintes Ecritures. Elle était hardiment assi-
milée à l'extase, et son grand mérite était d'après la
secte de réduire l'homme à une passivité complète.
« L'extase s'empare de l'inspiré, c'est la force du Saint-
Esprit qui produit la prophétie *. » C'est une sorte de
démence que Dieu envoie et qui constitue la force spi-
rituelle que nous appelons prophétie. L'âme ne s'ap-
partient plus quand elle prophétise et est en proie au
délire; un pouvoir étrange la domine^. Les rêves et les
* « Extasis, Sancti Spiritus vis operalrix prophétise. -) (TertuU., De
anima, 11.)
* In spirilu patitur. {Ici., 9).
DANGERS DE L'INSPIRATION MONTANISTE. 4 45
visions jouent le rôle principal dans l'inspiration des
Montanistes. L'inspiration n'est plus que la harpe qui
frémit au gré du doigt qui la touche '. « L'homme dort,
moi seul je \eiile, » dit le Paraclet '. Dans une pareille
conception de l'inspiration les êtres mobiles, suscep-
tibles d'impressions vives et rapides, étaient les organes
préférés de la révélation. Aussi la femme occupait-elle
la place d'honneur dans le montanisme. La prophétesse
Priscille prétendait que Jésus-Christ lui était apparu en
vêtement féminin ^. Perpétue a eu une vision extatique
du même genre. « Il y a parmi nous, dit encore ïer-
tuUien, une sœur qui a le don des révélations. Le di-
manche, dans l'assemblée, elle est saisie par l'extase,
s'entretient avec les anges et souvent avec le Seigneur.
Elle lit parfois dans les cœurs et indique des remèdes à
ceux qui les lui demandent \ »
La pythonisse montaniste était aussi capable d'être
abusée par la surexcitation nerveuse et morale que la
prêtresse d'Apollon tout enivrée sur son trépied de
Delphes. Des oracles ambigus et menteurs pouvaient
aussi être substitués aux prescriptions claires et précises
des livres sacrés. On comprend que le christianisme
tout entier fut mis en péril par la doctrine du Paraclet.
Là était l'hérésie fondamentale du montanisme, infini-
ment plus grave que les erreurs particulières auxquelles
il s'est laissé entraîner.
* "AvOpcOTCOÇ Ù)<jÛ AÛpa. (Epiph.. Hxres., 48, 4.)
« W.
3 /c?., 49, 1.
* Tertull., De anima, 9.
10
U6 CONHI-ilON DE L'ÉGLISE VISIBLE ET DE L'ÉGLISE INVISIBLE.
Ces erreurs, nous l'avons dit, ne portent pas tant sur
le dogme que sur la discipline, bien qu'on pût accuser
la secte par sa conception toute légale de la religion
nouvelle d'altérer l'Evangile ou du moins d'en faus-
ser l'esprit. La manière dont les Montanistes considé-
raient l'inspiration divine les amenait à ne pas admet-
tre les nécessités de l'ordre ecclésiastique. Ils étaient
certes bien fondés dans leur résistance aux empié-
tements de la hiérarchie et au relâchement de la dis-
cipline. Mais ils dépassaient la juste mesure sur ce
point comme sur tous les autres, en voulant une Eglise
de saints et de parfaits, comme si le fond dos cœurs pou-
vait jamais être apprécié dans une société humaine qui
est obligée de se contenter de ce qui est extérieur.
« L'Eglise, disait Tertullien, n'est pas constituée par le
nombre des évoques ; elle est l'Esprit-Saint dans l'homme
spirituel ' . »
Cette déclaration serait correcte si elle s'appliquait à
FEglise invisible qui se compose de tous les vrais chré-
tiens et de tout ce qu'il y a de vraiment chrétien en eux.
Mais elle devient fausse et dangereuse en s'appliquant
à telle ou telle Eglise visible qui ne saurait être l'expres-
sion adéquate de l'invisible, puisqu'elle n'échappe pas
au mélange et que l'ivraie y croît à côté du bon grain.
Ou a beau lui donner pour base la profession de la foi,
il n'est jamais certain que cette profession sera sincère
chez tous et il n'est pas d'association religieuse où elle
ne soit incomplète. Il s'ensuit qu'aucune d'elles n'est
1 « EcclesJa Spiritus per spiritalem hominem, non Ecclesia numerus
epipcoporum. » (TertuU.j De pudicit.,U.)
CARACTÈRE LEGAL DU MONTANIS.ME. 4 47
en droit de se donner à rcxchision des autres comme
rincaruatiou même du Saint-Esprit, sinon elle devient
sectaire à la façon des Montanistes, qui s'appelaient les
parfaits et les spirituels à l'exclusion des autres chré-
tiens auxquels ils jetaient le nom méprisant d'hommes
charnels. D'ailleurs leur notion de l'inspiration continue
empêchait un ordre fixe et ruinait l'autorité ecclésias-
tique. Tout était chaque jour remis en question. On ne
savait jamais quelles solutions bizarres pouvaient tom-
ber du ciel.
Les révélations montanistes portaient essentiellement
sur la discipline et la morale. C'est ce qui imprimait au
système le caractère légal que nous avons déjà signalé.
La distinction des deux alliances s'y effaçait. « L'Eglise,
dit'Tertullien, mêle la loi et les prophètes aux Evangiles
et aux écrits apostoliques '. » L'Evangile était aussi bien
un code que le mosaïsme, surtout avec les amplifica-
tions du Paraclet. La loi de liberté était remplacée par
des préceptes minutieux. Tout ce qui n'était pas permis
était frappé d'interdiction'-, et ainsi disparaissait cette
noble liberté chrétienne qui étend le domaine de la mo-
rale au lieu de le restreindre, en s'emparant de la vie
entière pour la soumettre à une même direction et l'ani-
mer d'une inspiration d'amour comme d'un souffle vital.
Le montanisme tendait à un rigorisme de plus en plus
sévère et il insistait surtout sur trois points. Tout d'abord
1 « Ecclesia legem et prophetas cum evangelicis et apostoîicis scriplis
miscet. » (TerlulL, De prescript., 36.)
* « Imo prohibelur quod non ultro est permissum. » (Terlull., De corona
milit., 2.)
as EXALTATION DU MARTYRE.
il exaltait le martyre avec un sombre enthousiasme. Le
martyre satisfaisait ses aspirations favorites, puisqu'il
rompait tous les liens terrestres, foulait aux pieds la vie
présente et s'élançait au-devant de la vie céleste pour
participer au règne de Jésus-Christ. Certes l'Eglise ne
lui marchandait pas l'admiration. Le montanisme va plus
loin : il condamne sévèrement toute mesure de prudence
dans les temps de proscriptions. Le traité de Tertullien
sur la Fuite dans la persécution exprime parfaitement les
idées delà secte. « L'Esprit, dit-il, nous pousse tous au
martyre et non à la fuite ' . » Les Montanistes se faisaient
gloire du grand nombre de confesseurs qu'ils avaient vus
sortir de leurs rangs-.
Le même rigorisme se retrouve dans la pratique du
jeûne. Les chrétiens sont tenus de jeûner jusqu'au soir
les jours de stations, le mercredi et le vendredi. Pen-
dant deux semaines chaque année ils doivent s'abstenir
de viande, devin, de fruits et aussi des bains si chers
aux anciens. Ce temps de macération s'appelle Xénopha-
gie. Tertullien a consacré tout un traité à l'apologie du
jeûne. Les objections que l'on faisait à la secte sur ce
point mettent en pleine lumière le légalisme exagéré par
lequol elle se séparait de la vraie tradition chrétienne.
La loi et les prophètes, disait-on aux Montanistes, ont
duré jusqu'à Jean-Baptiste; le jeûne désormais doit
être un acte volontaire et non commandé. Les apôtres
l'ont même observé, sans l'imposer à personne comme un
1 « Spiritus omnes paene ad martyrium exhortatur, non atl fugam. »
(Tertull., De ''ug. in persecut., 9.)
ï Eusèbe, H. E., Y, 16.
EXALTATION DU JEUNE. U9
joug ; il ne faut pas en revenir aux prescriptions de la loi.
Les prophètes ont marqué un grand dédain pour tout ce
qui n'est que pratique extérieure' . Tertullien répond que
rien n'est mieux fait pour accorder de larges immunités
à la chair que de réduire la loi au grand commandement
de l'amour. Il établit la nécessité du jeûne, d'abord en se
fondant sur ce que son contraire a amené la chute. « Il
faut, dit-il, que l'homme donne satisfaction à Dieu avec
le même élément par le mojen duquel il l'a offensé et
s'interdise la nourriture qui l'a fait tomber'. » Que le
jeûne soit agréable à Dieu , c'est ce que prouve l'appel
plein de douceur adressé à Elle alors qu'il vit de privation
sur l'Horeb , surtout si on le compare à l'interrogation
sévère adressée à Adam, quand il venait de manger le
fruit défendu. Le jeûne facilite les saintes visions comme
le prouve l'histoire sacrée depuis Daniel jusqu'à Pierre,
et il préparc au martyre, tandis que le manque d'absti-
nence conduit à l'apostasie par l'amour des jouissances
matérielles. Aux objections empruntées à l'Ecriture
sainte, Tertullien répond par les révélations du Para-
clet qui en étendent légitimement les applications. 11
efface du reste entièrement dans ce traité la distinction
entre l'Ancien et le Nouveau Testament, comme on
devait l'attendre de son point de vue strictement légal '.
Que les athlètes qui luttent contre les bêtes féroces s'en-
graissent, à la bonne heure, mais autre est la mission du
chrétien qui n'a pas à lutter contre la chair et le sang,
' Tertull., De jejuniis, 2.
* « Ui homo per eamdem maleriam causœ satis Deo faciat, per quam
offenderat. » [Id., 3.)
» Id., c. 6, 7, 8.
150 , EXALTATION DE LA CONTINENCE ABSOLUE.
mais contre les esprits qui sont dans les airs. La porte du
ciel est étroite; un corps exténué y passera plus facile-
ment que celui qui s'est accordé toutes Içs jouissances*.
Le montanisme comme toutes les doctrines ascéti-
ques a été amené à réagir principalement contre l'union
des sexes. Il semble n'en vouloir qu'aux deuxièmes
noces qu'il interdit de la façon la plus péremptoire ,
mais en définitive il rabaisse et flétrit le mariage et
pousse à la continence absolue. Tertullien, dans son
traité sur la monogamie, se contente de proscrire les
secondes noces, tantôt en s'appuvant sur l'Ecriture,
quand il croit pouvoir l'incliner dans son sens, tantôt
en invoquant le pouvoir supérieur du Paraclet, quand
il est en présence des textes précis de saint Paul. L'A-
pôtre , selon lui , autorisait positivement le second
mariage mais avec une nuance marquée d'antipathie.
Du reste, le Paraclet agit toujours dans ses révélations
nouvelles conformément à Jésus-Christ et à ses pro-
messes. « Nous ne connaissons, dit Tertullien, qu'un
seul mariage comme nous ne connaissons qu'un seul
Dieu ^. Jésus-Christ n'a eu qu'une épouse, qui est lE-
glise. Par son exemple et par le commandement précis
révélé par le Paraclet il a restauré la vraie nature; car
la mouogamie date de l'Eden ^. » Les prêtres ne de-
vaient avoir qu'une femme; or, sous la nouvelle éco-
nomie tout chrétien est un prêtre de Christ ; on ne doit
' « FaciliuSj si forte per angustam salulis januam introibit caro exi-
lior. » [De jej'un., 17.)
* « Unum matrimonium novirnus^ sicut unum Deum.» (De monog.,\.]
*« In Christo omnia revocantur ad initium. » {Id., 5.)
EXALTATION DE LA CONTINENCE ABSOLUE. V6\
faire aucune difFérence au jioint de vue moral entre
les clercs et les laïques, caries premiers sortent du peu-
ple chrétien '. Comment d'ailleurs le mariage qui fait
de l'homme et de la femme une seule chair pourrait-il
se renouveler? Est-ce qu'une telle assimilation est pos<
sible deux fois? D'ailleurs les liens entre l'épouse et
l'époux subsistent dans la mort^, ils sont devenus plus
sacrés en devenant plus spirituels. Tertullien va plus
loin dans son traité sur V Exhortation à la chasteté. Il
donne décidément raison au faux ascétisme. Il admet
une morale de perfection qui dépasse le niveau général :
la virginité permanente en est le plus haut sommet ,
l'abstention des rapports sexuels dans le mariage en
rapproche '. Qu'on s'en tienne au moins à la monoga-
mie en conservant la fidélité d'un chaste veuvage ! Les
divers degrés de vertu correspondent à des volontés
différentes en Dieu lui-môme, l'une de tolérance et l'au-
tre de préférence". Nous voilà en plein conseil évangé-
lique comme on doit l'attendre de toute tendance légale
qui ne s'en tient pas à l'unité du principe moral. Ter-
tullien n'hésite pas à assimiler l'union conjugale à
l'adultère, oubliant ses belles paroles sur la perpé-
tuité du mariage après la mort. L'union des sexes a
toujours pour cause un mouvement de convoitise.
« Ainsi donc, se fait-il dire, tu détruis jusqu'aux pre-
1 De monog.j 12.
* « Ergo hoc magis ei juncta est, cum cuo habetapud Deum causam..»
(M., 10.)
3 Terlull.j De exhortât, castilatis, \.
* « Etsi qusedam videntur voluntatem Dei sapere, dura a Deo permit-
tantur, non stalim omne quod permitlitur, ex mera et t a voluntate pro-
cedit ejus qui perniitlit. » [Iri., 3.)
^52 GASDISTIQUE.
mières noces. — C'est à bon droit, répond-il, puisqu'elles
consistent dans le même acte que l'adultère. Aussi ce qui
vaut le mieux à l'homme est-il de ne pas approcher de
la femme, la virginité demeure la sainteté par excel-
lence parce qu'elle s'éloigne le plus de l'adultère ' . » On
voit que le montanisme rejoignait par une voie bien
différente l'ascétisme à outrance de la gnose et qu'il
tombait à sa manière dans le dualisme, au moins au
point de vue moral.
Le légalisme est forcément amené à la casuistique ;
car comme il ne veut rien laisser à la liberté, il doit
multiplier les prescriptions. Les traités de TertuUien
sur le manteau, sur le voile de la vierge, sur la couronne
du soldat, sont une preuve suffisante de cette disposi-
tion. Il veut que la vierge soit voilée comme la femme
mariée, pour ne pas allumer le feu des convoitises. « Je
t'en supplie, femme, que tu sois mère ou fille ou vierge,
voile ta tête ; si tu es mère, fais-le pour le fils; si tu es
sœur, pour ton frère; situ es fille, pour ton père. Car
tu mets tous les âges en péril. Revêts l'armure de la
pudeur, enlace-toi d'un rempart de chasteté. Construis
une barrière à tes regards comme à ceux des autres.
N'as-tu pas été mariée au Christ - ? » Si le chrétien
doit s'envelopper du manteau, c'est pour revêtir le
vêtement du sévère censeur qui critique le luxe uni-
versel. « Réjouis-toi du manteau, car depuis que tu es
chrétien, tu as été initié à la meilleure des philoso-
1 « Ideo virginis principalis sanctitas, quia caret stupri affinitate. »
(De exhort. castit., 9.)
* « Nupsisti enim Christo. » (De virg. veland., 16.)
CASUISTIQUE. 153
phies V » Le soldat ne doit pas accepter de couronne,
sous peine de tremper dans l'idolâtrie; le service mili-
taire est condamné en lui-même par ïertuUien.
L'altération du dogme de la rédemption, d'où décou-
lent le légalisme, la casuistique et l'ascétisme outré, est
surtout sensible dans la distinction arbitraire que fai-
sait le montanisme entre les diverses sortes de péchés.
De même qu'il connaît deux ordres de perfection et
mutile ainsi l'idée du bien, de même il mutile celle du
mal . Les adhérents de la secte établissaient une différence
radicale entre les péchés véniels et les péchés mortels et
refusaient à l'Eglise le droit de pardonner les seconds.
Ils mettaient en première ligne dans cette catégorie
l'adultère et l'apostasie. Ils ne niaient pas que Dieu ne
pût les pardonner directement ou par l'intermédiaire
d'une révélation exceptionnelle ; mais de ce côté de la
tombe il n'y a nulle réintégration possible pour ceux
qui ont commis des péchés semblables, lors môme qu'ils
donneraient les gages les plus sérieux de repentance.
Ce point de vue rigoriste est poussé par Tertullien
aux dernières limites. Son traité sur la pudicité ^
motivé par le décret de l'évêque de Rome qui avait as-
sumé le droit de pardonner les plus grands péchés,
développe la thèse montaniste avec une netteté par-
faite. Il ne se fonde pas un instant sur la difficulté très-
réelle d'obtenir une preuve suffisante d'un repentir
sérieux après ces terribles écarts; il s'attache unique-
ment à la gravité comparée des divers péchés. « Les
1 « Gando pallium et exsulta, rnelior jam te philosophia dignata est,
ex quo Christianum vestire cœpisli. » [De pallio, 6.)
154 LES lÉCHÉS VÉNIELS ET MORTELS.
uns, disait-il, sont réraissibles, les autres au contraire
sont irrémissibles ; les uns méritent le châtiment, les autres
la damnation. De cette différence de délits découle la
différence dans la pénitence. Elle diffère selon qu'il
s'agit d'un péché rémissible ou d'un péché qui ne l'est
pas '. » Rien n'est plus arbitraire qu'une semblable
distinction; le péché sans doute est plus ou moins
grave, selon qu'il implique plus ou moins de prémédi-
tation, de résolution. Mais chaque violation de la loi de
Dieu, petite ou grande, n'en réclame pas moins toute la
miséricorde de Dieu. L'Eglise est la dépositaire du mes-
sage de grâce et de pardon; de quel droit exclurait-elle
de son sein une catégorie de pécheurs plutôt qu'une au-
tre, une fois qu'elle a réclamé les garanties possibles
d'un repentir sérieux? Il n'est pas rationnel d'accorder
un pardon égal à tous les péchés dans l'ordre divin et
de décréter des exclusions irrévocables dans l'ordre
ecclésiastique. Evidemment ces exclusions n'ont d'au-
tre but que de faire expier sur la terre les péchés les
plus graves. Il s'ensuit que l'œuvre rédemptrice ne pa-
raît plus suffisante et qu'à côté du repentir une certaine
satisfaction est demandée au pécheur. Nous atteignons
ici le fond même de l'erreur du montanisme d'où décou-
laient son légalisme et son ascétisme. Nous verrons com-
ment l'Eglise qui l'a repoussé a subi elle-même l'in-
fluence de cette erreur capitale, et a adopté après coup
plusieurs de ses doctrines favorites , en les modi-
fiant quelque peu. C'est au montanisme qu'elle doit
1 Causas pœnitentiae delicta condicimus; haec dividimus in duos exi-
tus, alla erunt remissibilia, alla irremissibilia. » [De pudic, 2.)
LES PÉCHÉS VÉNIELS ET MORTELS. < 35
la notion de l'infaillibilité de ses conciles, qui essayent
à son exemple d'enrichir la révélation , comme aussi
les conseils évangéliques et la distinction des péchés
mortels et véniels. Reconnaissons qu'elle a eu bien soin
de lui laisser son noble libéralisme ecclésiastique et sa
revendication si décidée du sacerdoce universel.
CHAPITRE V.
LES PREMIERS UNITAIRES.
Le montanisme n'a point été novateur en théolo-
gie; sa doctrine delà trinité n'a pas plus de précision
que n'en avait l'orthodoxie de l'époque sur ce point
obscur et difficile entre tous. Cependant sa direc-
tion générale fortifie la tendance trinitaire. Insister
comme il le fait sur la mission du Paraclet ou du Saint-
Esprit dans l'économie chrétienne, c'est évidemment
relever la distinction des personnes divines. On com-
prend donc très-bien que les adversaires du montanisme
aient été entraînés dans leur mouvement de réaction à
multiplier leurs attaques contre les notions trinitaires
et à se faire les apôtres fervents de l'unité de Dieu. En
effet, une fois établi qu'il n'y a aucune distinction de per-
sonne dans la Divinité, il n'était plus possible d'attribuer
au Paraclet l'importance que lui donnait le montanisme.
On en avait fini avec les inspirations extraordinaires
et les révélations nouvelles; on sortait de l'état violent
<58 L'UNITARISME TEND AU PANTHÉISME.
OÙ les prophètes et les prophétesses de la secte voulaient
placer l'Eglise. Seulement cet avantage était payé bien
cher, car le principe fondamental de la théologie chré-
tienne était sacrifié ; on abandonnait la notion vivante
de la Divinité qui la maintient à une égale distance de
l'abstra^îtion glacée et de la confusion avec le monde,
et qui nous permet de reconnaître la réalisation éter-
nelle de l'amour avant la création dans l'union sainte
du Père et du Fils. Dès que l'esprit redescend de cette
hauteur entourée d'un nuage épais comme toutes les
cimes élevées, il n'a plus que le Dieu froid du déisme
qui n'est qu'une idée ou que la divinité éparse du pan-
théisme qui n'est qu'un autre nom du monde. Le plus
souvent la première tendance aboutit à la seconde,
dans l'impossibilité où elle est de se maintenir dans le
vide auquel elle est condamnée.
C'est bien là l'évolution que nous avons constatée
dans l'ébionitisme, qui part lui aussi du monothéisme
abstrait pour se perdre dans le panthéisme gnostique
des Clémentines. 11 faut bien qu'il y ait dans cette trans-
formation de la doctrine une nécessité logique vrai-
ment irrésistible, puisque l'unitarisme parcourt les mê-
mes phases dans les données les plus différentes,
aussi bien quand il prend naissance dans l'Eglise elle-
même que lorsqu'il procède des étroitesses de la syna-
gogue. 11 est d'un haut intérêt de reconnaître à quel
point cette tendance était contraire à la conscience
chrétienne, puisque dans un temps où l'autorité ecclé-
siastique n'était point fermement constituée comme
après Nicée, et où la formule théologique était encore
LES ALOGES. 159
indécise à bien des égards, la chrétienté n'a pas hésité
à repousser avec énergie les systèmes qui portaient at-
teinte à la divinité du Christ.
§ ï. La première catégorie des unitaires \
Au point de départ du mouvement unitaire, nous
trouvons une secte dite des Aloges dont il est impossi-
ble de déterminer exactement les opinions, excepté
sur le point spécial qui lui a valu son nom. Les Aloges
ouïes négateurs du Verbe repoussaient la doctrine cen-
trale des écrits de saint Jean - et. rejetaient son Evan-
gile par des raisons purement théoriques, au nom
d'une critique tout interne et arbitraire qui ne tenait
aucun compte de l'histoire. Ennemis jurés du monta-
nisme d'aj)rès Irénée, ils croyaient voir dans l'Apoca-
lypse et dans le quatrième Evangile une confirmation
de la tendance qu'ils désiraient à tout prix écarter. « J\e
voulant pas, dit Irénée, admettre le don du Saint-Es-
prit qui a été répandu sur le genre humain selon le bon
plaisir du Père, ils n'admettent pas l'Evangile de Jean
dans lequel le Seigneur promet le Paraclet, et ils re-
poussent également l'esprit prophétique ^. »> Les Aloges
' On peut consulter avec fruit sur ce sujet la partie du livre de Dorner
qui s'y rattache : Le^re vo7i der Person Chn'sti, p. 497-562, 698 ; Baur,
Christlische Lelire der Dreieùugkeit, p. 253 et suiv.; Das Christenth. der
drei er$t. Jahrhund., p. 308 et suiv. Je ne mentionne pas les ouvrages
généraux sur l'histoire du dogme ni les sources que j'indique à leur
place. Voir aussi VHistoire du dogme de la divinité de Jésus-Christ, par
Albert Réville, Paris, 1869.
2 'Etuc'i olv TGV Aovov où 0£'/ovTai Tov T^d^k 'lojivvo'j y.sy.r^puY-
IJLSVOV "AAovoi /,}v-r]6'/)C0VTa'.. (Epiph., Hxres.y Li.)
' Irénée, Hxres., III.
-160 LES ALOGES.
cherchaient à mettre en contradiction le quatrième
Evangile avec les trois autres. Le prologue de Jean
leur paraissait incompatible avec le début des synop-
tiques, ils signalaient des différences chronologiques,
spécialement pour le temps assigné au ministère de
Jésus-Christ, qui d'après eux n'aurait compris qu'une
seule Pâque d'après les trois premiers Evangiles. Au
reste, ils confirmaient à leur manière l'antiquité du do-
cument qu'ils voulaient éliminer puisqu'ils l'attri-
buaient à Cerinthe. Ils se débarrassaient de l'Apoca-
lypse d'une façon plus sommaire, en demandant à quoi
servait cette révélation des choses supra-terrestres ' .
Les Aloges étaient des sectaires étroits qui obéis-
saient à l'esprit de système et prétendaient plier les
faits à leurs idées préconçues. Ils suivaient cette mé-
thode dangereuse dans les controverses théologiques
qui consiste à prendre en tout point le contre-pied de
ses adversaires, ne voyant pas que c'était une manière
de se placer sous leur dépendanci- et d'aliéner la liberté
de leurs convictions en renonçant à l'examen désinté-
ressé des questions. Ils ne pajraissent pas avoir élaboré
un système proprement dit; leur attachement aux sy-
noptiques les empêchait sans doute de rejeter la con-
ception miraculeuse de Jésus. Ils admettaient son union
étroite avec la divinité tout en repoussant énergique-
ment la distinction des personnes.
La doctrine unitaire prit une forme plus arrêtée avec
les deux Théodotus; le premier était un corroyeur de
1 Epiphane, Hxres., LI.
THÉODOTUS DE BYSANCE. 1 61
Bysciîice, venu à Rome vers la fin dn deuxième siècle;
le second fut changeur de sou état dans la même ville.
On nomme parmi leurs disciples AsclépiaJe, Hermo-
phile et Apollonides \ Esprits secs et raisonneurs ,
géomètres et grammairiens par goût, ils transportaient
dans l'étude des plus grands problèmes de la métaphy-
sique chrétienne les procédés d'une dialectique rigou-
reuse, qui sous prétexte d'unité sacrifiait les éléments
complexes des problèmes posés -. Tout en admettant la
uaissance surnaturelle de Jésus % ils rejetaient l'incar-
nation pro])rement dite. Ils interprétaient dans leur sens
la parole de Fange à Marie : « La vertu du Très-Haut te
couvrira. » Elle impliquait selon eux une union simple-
ment morale entre la divinité et l'humanité dans la
personne de Jésus, sinon il eût été dit à Marie que le
Saint-Esprit naîtrait d'elle. Ils s'appuyaient également
sur les prophéties de l'Ancien Testament qui annon-
çaient un Messie né de l'homme, et surtout sur les dé-
clarations de l'Evangile qui font allusion à la nature
humaine de Jésus-Christ \ Ils n'admettaient d'autre
différence entre lui et les autres hommes, que la supé-
riorité morale '. En partant de telles données on ne
» Eusèbe, H. E., Y, 28.
Cî'J0'J7'.v. (Eusèbe, H. E., Y, 28.)
■^ C'est à tort qu'Epiphane leur attribue la négation de la conception
surnaturelle de Jésus. [Hxres., LIV.)
* Epiphane, Hxres., LIV.
* « Theodotus hœreticus Bysantius doctrinam introduxit, qua Ghrislum
hominem tantummodo diceret, deum autem illum negaret, ex spiritu
quidem sancto natum ex virgine, sed hominem soJitarium atque nudum,
nulla alla prae cœteris nisi sola justitiee auctoritate. » (Tertull., De
prescripl., c. 53.)
44
'162 LE SECOND THÉODOTUS.
peut plus parler de rédemption. Jésus s'est borné à nous
montrer le divin dans sa personne et dans sa vie d'une
manière exceptionnelle, il réveille en nous l'élément
supérieur qui est enfoui dans notre âme. Le premier
Théodotus fut condamné par l'évéque Victor, bien qu'il
eût réussi à rallier à sa doctrine un saint confesseur
plus dévoué qu'éclairé, nommé Natalis; celui-ci ne per-
sista pas dans son erreur et retira son appui à la secte,
après une vision qui avait laissé une ineffaçable impres-
sion d'épouvante dans son faible esprit. Théodoret l'ac-
cuse d'avoir vendu à prix d'argent son adhésion à
l'hérésie'. 3Iais ce genre d'attaques contre les faux
docteurs doit être reçu avec une grande précaution de
la part d'adversaires empressés à accepter tout ce qui
pouvait les noircir.
Les Pères font mention d'une secte unitaire qui au-
rait admis un lien mystérieux entre Jésus et le chef des
armées angéliques , désigné sous le nom de Melchi-
sédec. Le second Théodotus semble avoir embrassé
cette opinion, qui est évidemment d'origine gnostique
et révèle l'influence de l'ébionitisme mystique sur
l'unitarisme occidental -. Artémon maintint la secte
dans sa ligne purement rationnelle. Sans rejeter la
naissance surnaturelle de Jésus il écarte nettement
sa divinité; il ne voulait admettre qu'une union toute
morale avec le Père. Profitant avec habileté de l'ab-
1 Théodoret, Hœretic. fabuL, W, 5.
2 Tcj; CE Mî/.-/'.îes;-/.'.avo'j; ~^x^]}.% [j.£v elvai to'jtwv ça7i. (Théo-
doret, De hœretic. fabuL, \\, 6.) 0£CCOTOç, Tpazeî^irr;; r})v liyyq'f,
Xé^ît cuvaiJL'.v T'.và tov MeXyjLGZ^ïv. ehx: [j-E^'-^rr^v. [PlnL, VII, 36.)
ARTEMON. 163
sence de formule trinitaire précise pendant tout le se-
cond siècle en Occident, il prétendit que le dogme de
la divinité du Christ n'avait jamais été professé à
Rome jusqu'à l'évêque Zéphyrinus, qui le premier au-
rait érigé en dogme ce qui n'était qu'une invention
récente '. C'était méconnaître le courant profond et
universel de la pensée chrétienne dès l'origine, et op-
poser en juriste les imperfections de la formule à la
réalité substantielle de la croyance. Probablement
Artémon fondait aussi son assertion sur les indécisions
de l'évêque Zéphyrinus, esprit faible, flottaut à tout
vent sous l'influence du rusé Caliiste, qui était son
maire du palais avant d'être son successeur. Il est cer-
tain que Caliiste avait aussi bien caressé la secte de
Théodotus que les autres partis religieux auxquels il
avait fait tour à tour des avances ^. Mais l'inconsistance
et les roueries d'un homme ne suffisent pas pour ébran-
ler la tradition vivante de la foi de l'Eglise.
Le plus brillant représentant de l'école d' Artémon
fut Paul de Samosate, qui occupa le siège épiscopal d'An-
tioche de l'an 260 à l'an 270 ^. Grâce à la faveur de la
reine Zénobie qui se montrait fort bien disposée pour
le judaïsme et tout ce qui lui ressemblait, il jouit d'un
1 Théodoret, Hxretic. fabuL, II, 11. Eusèbe, H. E., Y, 28.
2 PhiL, IX, 12.
3 A part nos auteurs ordinaires sur les hérésies, les sources principales
pour Paul de Samosate sont : 1° Les fragments de ses écrits, recueillis par
Jean de Bysance {Contra Nestor, et Eutych., lib. 111), reproduits d'après
un manuscrit d'Oxford par Ehrlich. Dissertatio de erronbus Paul Samos.
Leipsig, 1745. (Se trouve à la Bibliothèque impériale.) 2° Collection des
conciles de Mansi (I, 1033 ; V, 393). Epiit. episc. ad Paul. 3° Mai, Nova
colledio, VII, 1.
1 64 PAUL DE SAMOSATE.
crédit extraordinaire; il fut le premier type de ces évo-
ques de cour que l'union de TEglise et de l'empire de-
vait multiplier au siècle suivant. L'Eglise d'Antioche
était considérable ; les chrétiens pouvaient apporter un
appoint très-important au parti qu'ils soutiendraient.
Aussi bien leur chef était-il un grand personnage, sur-
tout dans les conflits redoutables qui mettaient fré-
quemment en danger le pouvoir de la reine. Paul de
Samosate exploita largement son influence dans une
ville somptueuse et mondaine. 11 avait même obtenu
une charge publique, celle de ducenarms ou receveur
des deniers publics, qui supposait un certain revenu.
S'entourant de tout l'éclat du luxe oriental, il s'efforça
de réduire à sa domination toutes les Eglises voisines.
Il trancha du métropolitain '. Son siège épiscopal res-
semblait à un trône -. Il prétendait même exercer une
véritable juridiction civile en citant h son tribunal tous
les procès survenus entre chrétiens. De grosses sommes
d'argent lui étaient versées, grâce à cette immixtion
imprudente dans les affaires litigieuses ^ Il sortait ac-
compagné d'un magnifique cortège. C'était un spectacle
aussi triste que nouveau que de voir le représentant
d'une Eglise persécutée et encore proscrite dans tout
l'empire, rivaliser par son luxe et sa morgue avec les
magistrats du plus haut rang. Une vie si dépourvue
d'austérité pouvait-elle demeurer pure? On en doutait
1 Yd^rjAà çpovcî. (Eusèbe, H. E., VII, 30.)
2 Bï;;j.x \>h) v.ai Opôvov u'i/r^Vov sxjtw ■A%-XT/.vjx:ji[).v/oq. {Id.,Y[[,
30.)
î Id.
SOiN LUXE ORIENTAL. 165
généralement. L'accusation d'immoralité, sans se for-
muler nettement, planait sur le brillant évoque *. Il se
montrait trop souvent entouré de femmes élégantes
pour ne pas faire suspecter ses mœurs. Le bruit s'était
répandu de bonne heure que sa doctrine ne valait pas
mieux que sa morale. Il avait osé bannir du culte les
cantiques d'adoration que l'on chantait à l'honneur de
Jésus-Christ, tandis qu'il tolérait des hjmnes cà sa pro-
pre louange -. Une pareille innovation indiquait suffi-
samment sa tendance. Firmilianus, l'évêque le plus in-
fluent de la Cappadoce, était venu deux fois à Antioche
pour se rendre compte des opinions de Paul de Samo-
sate. Celui-ci s'était justifié dans un langage ambigu et
avait prodigué les belles promesses. Mais il s'était bien
gardé de les tenir, et avait même formulé avec plus de
netteté que par le passé ses doctrines particulières. L'é-
moi fut grand dans toutes les Eglises. Bien des efforts de
conciliation furent vainement tentés. Paul de Samosate
résista à tous les conseils et à toutes les raisons qui lui
furent données.
Trois conciles furent tenus à Antioche, le dernier, qui
fut décisif, eut lieu en l'an 269 ^. Paul de Samosate ne
put résister à la pressante dialectique de Malchion qui
n'était que presbytre "*, il dut lever le masque et il dé-
veloppa l'unitarisme le plus complet. Sa condamnation
fut décidée; un autre évêque fut mis à sa place, mais
1 Eusèbe, //. E., VII, 30.
2 WaKiiohq Toùç [ùw dq tov -/.uptov r^yMV 'lY)soijv Xptcxcv 7:a6ca;.
(Jd., VII, 30.)
3 W., VII, 30.
* /c?., Vli, 29.
1 66 DOCTRINE DE PAUL DE SAMOSATE.
il ne céda qu'à la dernière extrémité après la défaite de
Zénobie. Les évêques, pour donner force de loi à leur
décision, invoquèrent l'appui de l'empereur Aurélien
qui leur donna raison ^ Nous aurons à examiner plus
tard tous les incidents de cette grave affaire au point
de vue de l'organisation de l'Eglise. Pour le moment
nous devons nous renfermer strictement dans l'expo-
sition de la doctrine de Paul de Samosate , telle qu'elle
se fait connaître à nous par les fragments de ses écrits
qui nous ont été conservés par les écrivains du temps.
L'évéque d'Antioche poussait à leurs dernières con-
séquences les principes de Théodotus et d'Artémon. Il
rabaissait la dignité du Christ jusqu'à l'assimiler à un
simple homme -. Ecartant sa préexistence, il n'admet-
tait aucune distinction de personnes dans la Divinité ^.
Le Verbe était pour lui uniquement la conscience que
Dieu a de lui-même ; il est pour le Père ce qu'est l'esprit
de l'homme pour l'homme lui-même, non pas une per-
sonne différente, mais la simple conscience de la per-
sonnalité \ Dans ce sens l'homme est l'image de Dieu,
mais sans arriver jamais à une union d'essence, pas
même par Jésus-Christ. Paul de Samosate ne réduisait
cependant pas la divinité du Messie, comme on Ta pré-
1 'EtcgI àv-i-tvn vm rr,v rrj; iy.y'kr^'zix:; y.j.-ztv/v/ ■qvzixo^nT.v y
AùprfA'.avbv 1-v.':j:) è^aXasai 1%^ b/.y.'kr^ziciq,. (Théodorel, Hxretic.
fabuL, II, 8.
2 Ta::£tvà -spi tou XpicToO çpovYjjavcoç, wç xcivoî) rf,v çûs'.v àv-
ôpWTCC'j 7£v;pivo'j. (Eusèbe, H. E., VII, 27.)
3 '0 Zxii.zzjr.v.j- £çpp6v£t [/.àv [XY] elvai 7:pb Map(aç -bv uliv. (Atha-
nase, De syn. Arim. et Seleuc, vol. I, p. 920. Edit. de Paris.)
* 'Ev Oîô) cï xû ovTa Tov aiiTOU Xé^ov 7,ai to 7:v£Îj[Aa aÙTGJ, wj-
TTcp èv àvOpw-ou -/.apBia 6 loio; /.éyo;. (Epiph., Hxres., 65.)
L'ESPRIT DIVIN EST DESCENDU SUR L'HOMME JÉSUS. 167
tendu, à une simple ressemblance psychologique avec
Dieu; non, il admettait une action positive du Verbe sur
l'homme Jésus, l'Esprit de Dieu était descendu sur lui^ ;
mais cette action n'était qu'une influence et n'impliquait
pas l'union d'essence^. Jésus-Christ était bien né d'une
vierge, mais il n'en était pas moins par nature un homme
comme les autres, qui avait réalisé la sainteté par-
faite ^. Il a ainsi mérité de recevoir la grâce divine dans
une mesure extraordinaire '. Le Yerbe divin l'a animé
de son inspiration, mais ne s'est pas incarné en lui. « La
sagesse, disait Paul de Samosate, ne s'est pas unie sub-
stantiellement à la nature humaine^. » Aussi la diffé-
rence n'est-elle que relative entre Jésus-Christ et les au-
tres hommes. La sagesse a simplement habité en lui d'une
façon toute particulière. C'est la mesure de cette divine
communication qui l'élève au-dessus de nous". Com-
ment d'ailleurs soutiendrait-on que Jésus est le l'ils de
Dieu? Ce nom n'est-il pas donné déjà à la sagesse éter-
nelle? Il s'ensuivrait qu'il y aurait deux Fils de Dieu au
sens absolu : ce qui n'est pas possible ^. Jésus n'était
1 Voir Baur, Dreieinig., \, 304.
2 EX6ov-a oà -bv âcycv ■/.%'. youv ob/rfiTM-y. h 'fr,70u àvOptôro)
OVTL (Epiph., Hœres., 65.)
A(p' ou T.pcf^/Sev àzo vqq à'Ktipoi-(d\).ou xapOivou, à-o tô-ô utoç
iXPW^~'-^-'^ • (Athan., Contra omnes lucres., v. 1, 1081.)
'' 0s{a; yip'.TOq o'.açcpovTWÇ t^^imijAvov . (Théod., Hxretic. fabul..
Il, 8.)^
5 Oj vxp Q'j^^-^i-çtrr^z^ai xo) xvOpwTrivo) -r^'i cjocpîav ojîiwow; àXXà
y.a-à -Z'.ÔTr^zx. (Ehrlich, p. 23J
* Tb èvor/.v^aai èv auTU) tyjv aoçîav "ki-rvM w; hi cuosv'. aXXw, tov
|X£v TpcTTOv zr^z £vo'.///)GSw; It^.oX [j.é-rpo) oè 7vai ^ïX'/jOc'. uTcepçépeiv.
(Ehrlich, 23.)
' Ehrlich, 23.
4 68 JESUS EST DEVENU DIVIN PAR SA SAINTETE.
donc pas fils de Dieu quand il est né de la Vierge; il a
conquis ce haut rang par sa sainteté. Le Verbe était
plus grand que Jésus, mais Jésus s'est élevé par la sa-
gesse *. « Il n'j a, disait encore Paul de Samosate, d'au-
tre mode d'union entre les diverses natures et les di-
verses personnes que celui qui procède de la volonté -. >>
Demeuré pur du péché, le Christ s'est uni à Dieu, il est
devenu notre Sauveur saint et juste, ayant triomphé du
péché de notre premier père dans la lutte et la douleur^.
Cette unité de volonté dans Famour est infiniment su-
périeure à la simple unité de nature. C'est ainsi que
Jésus est arrivé à une union étroite avec Dieu et que
l'Esprit divin a reposé sur lui bien plus que chez les
prophètes, il a résidé en lui comme dans un temple '*.
Paul de Samosate substituait l'apothéose à l'incarna-
tion en donnant à penser que Jésus était d'homme de-
venu Dieu, toujours dans un sens relatif ^ La rédemp-
tion disparaît aussi bien que l'incarnation dans une
telle doctrine. En définitive Jésus est l'homme idéal qui
fait briller à nos yeux les plus purs rayons de la sagesse
divine; certes l'écart entre un pareil système et le
christianisme apostolique était assez considérable pour
que l'Eglise le rejetât sans hésitation dès qu'il serait
' '0 A^yoç p-cî^wv f,v -cou Xp'.aTOÎJ, Xp'.CTOç clx 'Z'.dxz i^i^a? M"
VîTS. (Texte de Paul de Samosate. Maï, î\ova coll.XW, 299 )
2 Âî oiaçcpxi çjsc'.; y.al -ïà cii^opa zpôsio-a ëva y.ai ixôvov évw-
cewc; e-/c'J7t TpcTrcv Tf,v y.a-à ■:r^^) 6iAr,s'.v zi)\).ÎJ.':'.-) . (Mai, VII, 68.)
3 Mefvaçy.aÔapb; à[j.apTÎaç YivwB-r; akw, 7.7-.;; y.al oîy.a'.o; vÉvovsv
fjpLÔJv h ca)T'r;p. [Ex Pauli sermonib. ad Sabinum. Mai, VII, 1.)
i 'Q? èv vaû Oeoy. (Mai, No!;a collect., VII, 299.)
5 'E^ àvOpw-wv ^é^ovc ^liq. (Alhanase, v. I, 920.)
BÉRYLLE DE BOTSRA. ^^9
soumis à sa libre appréciation. Il n'était pas nécessaire
de recourir à un empereur païen pour en avoir raison ;
le verdict de la conscience chrétienne était bien suffi-
sant. Il est curieux de remarquer que les Pères du con-
cile d'Antioche ont repoussé l'expression de consub-
stantialité qui devait faire si grande fortune à JNicée ' .
Ils craignaient qu'elle ne fût prise dans un sens équi-
voque, qui sacrifiât la distinction des personnes divines.
Bérjlle, évoque de Botsra, appartint à cette catégorie
d'unitaires jusqu'au jour où il fut ramené par Origène
à la foi générale de l'Eglise à la suite d'une libre con-
férence -. Nous ne connaissons son système que par
un court passage d'Eusèbe dont on a donné les inter-
prétations les plus diverses. Il est ainsi conçu : « Bérylle
prétendait que notre Sauveur et Seigneur n'existait pas
dans la détermination propre de l'être avant son appari-
tion parmi les hommes, qu'il n'avait pas la divinité, mais
que la paternité divine séjournait seulement en lui^. »
On a prétendu tirer de ce texte l'idée d'une hypostase di-
vine se produisant à la naissance du Christ. L'être même
de Dieu aurait été modifié alors, ou plutôt il se serait
modifié par sa propre volonté. La détermination de l'être
se rapporterait a l'être absolu et transcendant, c'est-à-dire
à Dieu. Nous ne trouvons nulle indication de ce genre
dans ce fameux passage. Il y est simplement question de
l'individualité de Jésus. Avant sa naissance, il n'existait
pas comme Yerbe personnel ;iln'avait pas plus d'existence
' Alhanase, v. I, p. 920.
2 Eusèbe, H. E., VI, 33.
* Byjp'JaXoç tcv GWT^pa T^é^siv toA[j.wv \)}f\ -irpolicpESTavai y.ax'
170 BÉRYLLE DE BOTSRA.
distincte que les autres hommes. Le principe de sa vie
supérieure était en Dieu comme le principe de toute exis-
tence morale , ou comme la lumière qui est concentrée
dans son foyer. Il n'est arrivé à l'existence person-
nelle et déterminée qu'à sa naissance ; l'élément divin
qu'il possède lui vient du Père ou du Dieu unique. Il
ne l'a point reçu par voie d'émanation comme s'il était
lui-même un rayon affaibli de la lumière éternelle; c'est
par suite d'une union toute morale qu'il se l'est
approprié. La divinité a pris place dans le cœur de
Jésus comme dans une demeure toute sainte, vraiment
digne d'elle, où elle reçoit l'hospitalité. Bien loin que
Bérylle dans sa période hérétique ait rompu avec la pre-
mière tendance des unitaires, il la représente avec plus
de netteté qu'aucun autre docteur.
tci'av oùciaç Tsp'.vpaçrjV zpb rTj; dq àvOpw-ou; lr.'2r,[jJ.xq
ty;v -KOL-prA-ÇK (Easèhe,H. £.,VI,33.) Nous ne reproduirons pas le débat
qu'a soulevé l'interprétation de ce texte. Schleiermacher y a vu à tort une
détermination en Dieu depuis l'incarnation. Nous adhérons pleinement à
l'opinion de Baur, qui y reconnaît simplement l'idée de non-préexistence
individuelle de Jésus-Christ. 11 cite à ce sujet un passage péremptoire
d'Origène qui reproclje à une classe d'unitaires dans lesquels il est facile
de reconnaître l'école de Bérylle, de nier la divinité du Fils en admettant
pour lui une détermination d'existence entièrement distincte du Père,
c'est-à-dire absolument humaine: TiOévTaç îï a'JTCÙ rr^v lo'.ÔTr^'X, 7,x\
rr^v cjsîav y.ol-x TTîpr/pasTjV -'j'C/^ivcjzxv ï~iç,y:i toî) ~x-piq. (Orig.,
In Johan/i., t. Il, c. 2.) Donc il ne s'agit pas d'une détermination nouvelle
dans l'être même de Dieu, puisque le résultat d'une telle tendance est la
négation de la divinité de Jésus-Christ. Dorner ne semble pas avoir assez
tenu compte de ce texte d'Origène. (Ouvr. cité, p. 553 et suiv.)
LES UNITAIRES ENCLINS AU PANTHÉtSME. 171
§ IL — Les unitaires de la seconde classe.
Le dernier mot des unitaires de la première classe a
été l'apothéose de l'homme Jésus. C'est aussi la devise
du paganisme occidental qui se résume dans l'huma-
nisme. Nous avons vu combien cette apothéose est
vaine et illusoire; l'homme reste ce qu'il est et l'union
réelle avec Dieu n'est pas réalisée. Le sera t-elle davan-
tage dans la seconde tendance, dans celle qui procède
plutôt de l'Orient que de l'Occident et qui absorbe l'é-
lément humain dans l'élément divin? Nous savons déjà
ce que valent les religions panthéistes de l'Asie Mi-
neure et de l'Inde; elles ne connaissent qu'un infini
impersonnel où toute réalité se perd et s'absorbe. Le
Dieu de l'Orient est le grand dévorateur. Quand il se
révèle, ce n'est pas comme Jéhovah parlant à Moïse au
travers d'un buisson ardent qui éclaire sans consumer ;
il est lui-même un feu terrible qui brûle le buisson et
le prophète; il anéantit en lui et le monde au travers
duquel il se manifeste et l'homme qui cherche à enten-
dre sa voix. Il y a plus, lui-même disparaît dans le vide
d'un panthéisme qui lui refuse la conscience de soi.
C'est ainsi que toute idolâtrie finit par briser son idole.
Ni Dieu ni l'homme ne sont sauvegardés dans les reli-
gions ou dans les systèmes qui sacrifient l'élément hu-
main ou l'élément divin, en les absorbant l'un dans
l'autre. La seconde tendance de l'unitarisme primitif,
l'école des Praxéas, des Noétus et des Sabellius, est une
réaction du vieux génie oriental; c'est la gnose moins
4 72 D'APRÈS PRAXÉAS, LE PÈRE S'EST INCARNÉ ENJÉSUS.
son symbolisme tourmenté et fantastique, se tenant plus
près des réalités historiques et de la lettre des textes
sacrés.
Praxéas fut à Rome le premier représentant de cette
tendance. Il venait d'Asie et il portait sur son corps les
glorieux stigmates des confesseurs. Aussi trouva-t-il au
premier abord un grand crédit auprès de l'évèque
Victor; il obtint de lui la condamnation du monta-
nisme. En même temps il commença à propager ses
doctrines particulières qui n'allaient à rien moins qu'à
identifier si absolument Dieu le Père et Jésus-Christ
que Tertullien pouvait dire de lui dans son énergique
langage : « Il a chassé de Rome la prophétie et y a in-
troduit l'hérésie, il a mis en fuite le Paraclet et a cru-
cifié le Père '. » En d'autres termes il a fait condamner
le montanisme et il a attribué à Dieu même les souffran-
ces de la croix. Cette dernière accusation, qui ne
doit être acceptée qu'avec certains tempéraments, a
valu à la doctrine de Praxéas le nom de Patripassia-
nisme. Le chef de la secte s'exprimait probablement en
langage subtil et métaphysique ; aussi ne fut-il pas
compris de suite par les chefs de l'Eglise de Rome, tou-
jours quelque peu étrangers à la philosophie religieuse.
C'est ce qui explique la faveur qu'il trouva et qui même
profita à ses adhérents après lui. Il commença par formu-
ler le dogme de l'unité divine avec une grande énergie,
établissant la monarchie au sens absolu*. Le dogme de
la trinité, à l'en croire , brisait l'unité primordiale, car
1 « Paracletum fugavit et patrem crucitixil. » (Tertull.;, Adv. Prax., c. 1 .)
2 « Monarchiam, inquiunt^ tenemus. » (W.,c. 3.)
LE PERE A SOUFFERT DANS LA CHAIR CRUCIFIEE. 173
il proposait trois dieux à radoration chrétienne, tandis
qu'il n'en faut reconnaître qu'un seul. Praxéas se fon-
dait principalement sur le texte bien connu : « Je suis
Dieu et il n'en est pas d'autre que moi. » 11 l'expliquait
par cette parole de Jésus : « Moi et le Père nous som-
mes un. Celui qui m'a vu a yu mon Père '. » 11 citait
encore à l'appui de sa thèse toutes les déclarations de
l'Ancien Testament dirigées coulre le polythéisme ^.
Praxéas n'admettait donc aucune distinction de per-
sonnes en Dieu, il ne voyait en lui que le Père ou le
principe absolu de l'univers. Par l'incarnation le ïrès-
Haut s'unissait à la chair humaine de Jésus. Ainsi s'é-
tablissait pour la première fois la distinction entre le
Père et le Fils. Le Père est en Jésus le principe divin,
le Fils représente la chair. 3Iais l'union de l'un et de
l'autre élément est devenue si étroite que le Père a
participé aux souffrances du Fils dans son corps cruci-
fié. « lia été annoncé par l'ange à Marie, disait Praxéas,
que le saint qui naîtrait d'elle s'appellera le Fils de
Dieu. Or c'est la chair qui est née, c'est donc la chair
qui est le Fils de Dieu ^. » Il s'ensuit que l'humanité se
réduit à une vaine apparence. Elle n'est que l'enve-
loppe corporelle de l'Esprit divin qui est en même
temps le Verbe et le Père. Sans doute le Père ne souffre
j)as directement, mais il souffre dans la chair qui lui
est unie, dans cette filialité singulière qui n'est point
1 Tertull., /l(/i'. Prax.,<i.O.
3 « Ecce, inquiunt, ab angelo prgedicatum est : propterea quod nascetur
sanctum, vocabilur Filius Dei. Caro itaque nata est, caro utique erit Filius
Dei. » (Id.,21.)
174 BÉRON. NOÉTUS.
distincte de lui, puisqu'elle ne possède pas la personna-
lité '. Il est difficile de se représenter ce que peut être la
rédemption dans une pareille théorie; elle ne saurait être
en définitive que l'absorption du fini dans l'infini, et
c'est bien la conclusion logique du système.
La doctrine de Praxéas subit de nombreux remanie-
ments jusqu'au jour où elle a revêtu sa forme la plus
achevée. Nous avons des documents très-incomplets
sur le système de Béron ^. Il paraît avoir le premier
cherché à expliquer la pénétration du divin et de l'hu-
main en Jésus par la doctrine de l'abaissement. Le
divin s'est abaissé et l'humain a été relevé et glorifié
par sa participation à l'élément supérieur. Malheureu-
sement Béron n'enseignant pas la distinction des per-
sonnes divines ne pouvait admettre qu'une union très-
incomplète entre l'humanité et la divinité. En dehors
de la doctrine de l'incarnation du Verbe il n'y a que
deux alternatives : ou l'absorption totale du divin dans
l'humain ou une communication partielle de la nature
divine à l'homme, car il est de toute impossibilité de
s'imaginer que le Père se soit enfermé tout entier en
Jésus, en laissant en quelque sorte le ciel vide.
Noétus, de Smyrne, qui vint à Borne au commence-
ment du troisième siècle, développa habilement la doc-
trine de Praxéas qui avait déjà été modifiée par Cléo-
mène. Selon lui, il n'y a qu'un seul Dieu qui s'appelle le
Père et qui est le créateur de l'univers. Sa volonté dé-
termine les modes de son existence ; qui le rendent
1 TerlulL, Adv. Prax., 29.
2 Voir Dorner^ Lehre von der Pers. Jesu, v. II, p. 343.
LE PÈRE TOUR A TOUR INVISIBLE ET VISIBLE. 175
tour à tour visible ou invisible. Il s'est décidé à sortir
du mode absolu de l'existence incréée et il s'est soumis
à la loi de la naissance dans la personne de Jésus issu de
la vierge Marie. C'est ainsi qu'il nous apparaît tout en-
semble impassible et soumis à la souffrance , immortel
et mortel, puisque affranchi de la douleur par nature
il s'est volontairement livré à la croix. Il s'appelle à la
fois le Fils et le Père, selon qu'il est désigné par l'une
des deux faces de son être'. Ainsi s'expliquent les théo-
phonies de l'Ancien Testament. Le Père apparaissait déjà
comme Fils aux saints et aux prophètes en se rendant
visible à eux -. Noétus croyait maintenir ainsi l'unité
divine. Le Père et le Fils sont absolument un, le se-
cond ne procède pas du premier; c'est toujours Dieu
qui procède de Dieu, changeant de nom selon la diver-
sité des temps. Il était le Fils pendant sa carrière ter-
restre, après qu'il fut né d'une vierge, et pourtant il
était aussi le Père pour les esprits intelligents ^ En
définitive c'est le grand Dieu du ciel qui a été cloué
sur la croix, qui s'est vu percer de la lance du soldat,
qui a été couché dans le sépulcre et qui est ressuscité.
Le mérite de Cléomène et de Noétus est d'avoir rap-
porté à la souveraine liberté de Dieu les différents mo-
des de son être. Il a le pouvoir de se limiter, et en se
limitant, il fait acte de volonté, et par conséquent de
1 Eva cpaaiv elvai Osbv /.al Traiépa, àçavî] [a=v OTav èOéÀY), cpat-
v6[;,îV0V §£ auTi'xa av PouXïjTai. (Théodoret, Hccretic. fabul., Wl, 3.)
2 EùSoz.ifjaavTa Bà TieçYjvévai toïç àp)^^8£V Btxaioiç ov-a àépaxov.
(P/a7., IX, 10.)
s "Ev y.al To aùrb cpi!j7,o)V UTcâpj^stv Tia-cépa •/.al 'jibv y.aXo6[xsvov.
(/rf.,IX, 10.)
47H NOETUS ABOUTIT AU PANTHEISME INDIEN.
puissance. D'un autre côté, la doctrine de Noétus abou-
tissait nécessairement au panthéisme, en faisant de
l'existence finie la manifestation changeante de la divi-
nité. C'était en revenir aux incarnations de Vischnou.
Avait-il complété son système par la métempsycose,
ainsi que le prétend Epiphane, qui l'accuse de s'être
donné pour 3Ioïse revenu sur la terre des vivants ' ?Cela
est possible. Jésus n'est, après tout, que le type de
l'humanité ; sa personnalité est l'un des masques qu'a
revêtus le grand acteur divin dans le long drame de
l'incarnation, pour parler le langage des légendes in-
diennes; elle n'a rien d'absolu. La nôtre ne saurait l'ê-
tre davantage. Le même élément divin , qui fut en
Moïse, reparaît en Noétus, comme celui qui s'appela
l'ange de l'Eternel dans l'Ancien Testament, se nomme
Jésus dans l'Evangile. Eien n'est plus logique.
Cité devant les anciens de l'Eglise de Rome pour ren-
dre compte de sa doctrine, Noétus refusa d'abord de
répondre, puis, enhardi par le succès, il s'exprima avec
une clarté qui ne laissait rien à désirer. Accusé de
nouveau, il répondait avec audace à ses adversaires :
« Quel mal ai-je donc commis? Je glorifie le Dieu uni-
que; je n'en connais pas d'autre : c'est lui qui est né,
quia souffert, qui est mort. » Les novateurs, à l'exem-
ple de Praxéas, s'appuyaient sur les textes de l'Ecri-
ture qui réfutent le polythéisme, et en particulier sur la
déclaration de Dieu à Moïse : « Je suis le Dieu de tes pè-
res, et il n'y a pas d'autre Dieu après moi. » C'est bien,
1 Epiphane, Hœres., 57.
NOETUS PROTEGE PAR ZEPHYRINUS. 177
disaient-ils, ce que iiuus croyous. Aussi, quand Jésus-
Christ \ient naître sur la terre, nous disons que c'est le
même Dieu, Père et Fils, qui a toujours été, et qui vient
maintenant vers nous'. »
La tendance monarchienne orientale put croire un
instant qu'elle allait triompher, grâce aux intrigues de
l'ancien esclave Calliste, qui profitait de son influence
sur le vieil évêque Zéphyrinus pour préparer sa propre
élection par l'intrigue. Fidèle à la maxime qu'il faut divi-
ser pour régner, il favorisait tour à tour les sectes en pré -
sence, aliu de recruter partout des adhérents, prêta con-
damner le lendemain ceux qu'il avait flattés et captés
par ses artifices. Il paraît avoir donné des gages sérieux
à f hérésie de Cléomène et de Noétus, et même en avoir
épousé, pendant longtemps, les idées favorites, car il
les défendit avec énergie contre l'austère Hippolyte,
évêque d'Ostie, Calliste s'était tellement emparé de l'es-
prit de Zéphyrinus, qu'il lui dictait un langage qui
était la simple reproduction de l'hérésie de Noétus.
L'Eglise de Kome avait entendu avec stupeur son évê-
que s'exprimer en ces termes, dans une assemblée pu-
blique : « Je ne connais qu'un seul Dieu, Jésus-Christ,
et aucun autre, à côté de lui, qui soit né et qui soit
mort^. » Il est vrai que Calliste couvrait sa retraite par
des paroles ambiguës telles que celles-ci : « Ce n'est
pas le Père, c'est le Fils qui est mort', » désignant
ainsi la chair du crucifié selon la terminologie de
^ Epiphane, Hxres., 57.
- 'E^o) Gîoa î'va Osbv Xptatbv '!•/•(-; jv /.v. 7:'/Sft'') cfZ-zi^t htpo't oj-
oéva ^(trr,~hf 7.at -xOr^Tcv. [Phil., IX, 11.)
' M., IX, 11.
12
178 ÉCLECTISME HÉRÉTIQUE DE CALLISTE.
Praxéas. Cette attitude équivoque ne Tempêcliait pas
d'accuser les chrétiens qui, comme Hippolyte, étaient
demeurés fidèles à la grande tradition de l'Eglise d'a-
dorer deux dieux et d'être ditliéistes ' .
Callistc essaya plus tard de remanier quelque peu la
doctrine de Noétus dans la forme; il en conservait les
idées essentielles en les mélangeant avec celles de
Praxéas et de Sabellius. D'après lui, le premier principe
s'appelle le Verbe, et il se manifeste tantôt comme Père,
tantôt comme Fils, tantôt comme Esprit. L'univers en-
tier est rempli de l'Esprit divin. Cet Esprit, qui est iden-
tique au Père, s'est incarné dans le sein de la Vierge.
Aussi Jésus pouvait-il dire, à bon droit : « jNe crois-tu
pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi? »
L'Esprit, invisible dans la personne de Jésus-Christ, est
le Père ; l'humanité visible est le Fils. IVous n'avons donc
(ju'un seul Dieu, et nous échappons à toute dualité. Le
Christ n'est qu'un seul Dieu, une seule personne ; sa chair
a été divinisée par l'union avec l'éiément divin, et le
Père, par son union avec la chair, a sympathisé à ses
souffrances sur la croix. C'est ainsi que Calliste, dans la
phase hérétique de sa carrière, a pratiqué un véritable
éclectisme et a cherché à combiner tous les éléments du
monarchisme -. Il n'a pas fondé d'école, au sens propre
du mot, mais simplement une faction, un parti, au sein
duquel les intrigues l'emportaient sur les idées. On y re-
» \\r.v/Skz: r,\i.j.çhMùu:i. [PhU., IX, U.)
* Tb [xkv vàp (iA£'ro;j.£vcv, c-ep ï'zv.v àvOpoj-cç, tojto àvat t'cv
oîbv, TO Se £v Tîo ulû /(i)pr,6r,v 7:vei>[j,a toûtc zvta.'. tsv iraTépa.
'0 T:aTr;p Tr,v cipy.a èSsoTTCtr^^sv — tcv zatépa 3U[ji.iz£T;cvÔéva'.
70) jîô). (/(/., IX, 12.)
SABELLIUS. 179
cherchait plus l'habileté que l'originalité. Dès que Cal-
liste fut arrivé à ses fins, il condamna ses alliés de la
veille et trancha de l'orthodoxe rigide.
Sabellius de Lybie, contemporain de Calliste, puis-
qu'il mourut vers 260, donna au monarchisme une forme
beaucoup plus achevée, et s'efforça de le concilier avec
les doctrines trinitaires qui avaient pris une précision
nouvelle dans l'Eglise * . I! n'aboutit néanmoins qu'à un
panthéisme décidé. Revenant à la langue philosophique
d'Alexandrie, il désigne le premier principe sous le
nom de monade ou d'unité^. C'est l'Etre suprême de
Philon,immobileet silencieux. Seulement, il ne demeure
pas dans un repos absolu, et la création ne sort pas de
lui par voie d'émanation. Lui-même produit ou organise
le monde : son activité est semblable à la main ou au
bras qui s'étend. C'est toujours le même bras, mais en
s'étendant, il agit. L'Etre éternel rompt le silence ; il
parle. Cette parole est le Verbe ^. Il faut écarter ici
toute idée de substance distincte, d'hypostase et de
personnalité. Le Verbe n'est qu'un mode nouveau de
l'Etre divin; c'est l'être se dilatant au deliors, passant
de l'inaction à l'activité. Est-ce cette activité qui a pro-
duit le monde, ou bien s'est-elle bornée à l'organiser?
1 Sur la doctrine de Sabellius, voir Athanasc, Contra Arianos oratio I V,
c. 2, 9, 13, 14-25; Exposit. fidei, 2; Epiphane, Hxres., 62; Eusèbe, //. E.,
VII, 6; Théodoret, Hxretic. fabuL, II, 9.
2 Mtav uTîOGxaciv eTvai xbv Tcairépa zaî tov utcv y.at to àytov
7:V£Î5[J-a. (Théodoret, Hxretk. fabuL, \\, 9.)
3 Tbv Osbv ctoiTCwvra [asv à^')V)iç)X^^10V }.akzu^iOL oï byùtiv. (Athan.,
Contra Arian. orat. IV, 11,) Etys cttOTTÛv [Aev O'jv, if'mxo tto'.sÎv
7aXô)V lï y.v.'Çiv) v^oçaio. [Id., 25.)
180 f,A THINITI'; K<]- LA TUIPLK MODALni: DE DIKI'.
Sommes-uous eu prcsence d'un dualisme platonicien ou
d'un panthéisme complet ne voyant dans la vie créée
que l'expansion de la vie divine? Les systèmes contem-
porains de Noctus et de Calliste nous portent à inter-
préter dans ce dernier sens le système de Sabellius.
Ainsi, la création n'est pas autre chose que la main
étendue de Dieu, sa parole, sa manifestation.
Vis-à-vis du monde, l'action de Dieu revêt trois for-
mes nouvelles qui n'ont pas davantage le caractère de la
personnalité. Il se révèle tour à tour comme le Père,
comme le Fils et comme le Saint-Esprit'. On a souvent
confondu le Père avec la monade primitive. On conçoit
que la pensée chrétienne, habituée à voir dans le Père
la première personne de la Trinité, eut quelque peine à
^"en déshabituer. Mais évidemment, Sabellius lui-même
n'a pas fait cette confusion. Il n'est pas possible que le
Père apparaisse deux fois dans son système, d'abord
comme monade avant le monde, et ensuite comme la pre-
mière modalité de l'activité divine au sein de la créa-
lion -. De même, il faut distinguer avec soin le Verbe du
Fils, puisque le Verbe désigne en Dieu le passage du
silence à la parole, du repos à l'activité créatrice, tan-
dis que le Fils n'a un rôle que dans le monde déjà créé,
et après que ["histoire humaine a commencé ". Cette dé-
' 'O r.x--qp TTAaT'Jvî-a'. lï tic -jÎsv y.r. TV£u'J.a. (Athau., Contm
Arian. orat. IV, 25.) 'H '^.Z'/k: TrAaT'jvOsTcra -;v(0'/t -p'.x;. [Id., n.)
' Alhanase, qui a plus d'une fois confondu la monaae avec le Père, a
pourtant entrevu lui-même la distinction : E: \>:q ■?) Movàç a/Xo ".'. cît'.
r.j.fy. Tcv -jzaxépa. Il ajoute : •?) \).o^iç, Tp'.Ôiv r.Q':^-.'\7:^^. {Id., IV, 13.;
Il appelait la monade : ulozâ-opa. (Athanase, De synodis, 16.)
5 La distinction entre le Verbe et le Fils ressort clairement de ce pas-
r,A MONADE DEVIENT TOl'R A TOUll PERE. l'IT.S ET ESP1\1T. isl
viatioB (lu langage reçu dans FEglise, qni donnait aii\
mots consacrés des sens nouveaux, a I)eaucoup coutri-
bué à jeter de robscurité sur le système de Sabellius.
fort clair, cependant, au point de Yue de la construc-
tion logique. Il compare la triple modalité de Faction
divine tantôt au soleil, qui est tout ensemble un foyer
brillant, une clarté qui illumine, une flamme qui ré-
chauffe', tantôt aux facultés de Tâme humaine, tantôt
aux dons divins du Saint-Esprit". La monade primitive
et éternelle revit tout entière dans ses diverses mani-
festations; chacune d'elles retourne à sa source et s'y
absorbe, de même que le rayon solaire retourne à son
foyer. Dieu s'est montré comme Père en donnant la loi ;
c'est la période de l'Ancien Testament. Il s'est montré
comme Fils dans l'incarnation de Jésus, dans lequel sa
plénitude a résidé. Enfin, il se montre comme Esprit
dans l'illumination des apôtres et de l'Eglise ^ Sa pater-
nité a pris fin avec l'Ancien Testament, sinon, il n'au-
rait pas été tout entier dans le Fils. Il s'ensuit que l'in-
carnation n'a été elle-même qu'un fait momentané; elle
a cessé dès que son but a été atteint. Le Christ-Dieu n'a
sage d'Athanase : <ï>ast [j:q zipY;a07.'. iv 'T, TraAa'.a -zipl ubu a/Xx
ctaêsêaiOJVTa'.. {Athanàse, Contra Arian., IV, 22.) « Ils disent qu'il n'est
pas parlé du Fils dans l'Ancien Testament, mais seulement du Verbe.
C'est pour cela que le Fils est^ d'après eux, postérieur au Verbe.» Atha-
nase dit nettement que Sabellius osait distinguer le Fils du Verbe : Tc).-
y,tov c'.a'.psTv Xo'i'cv y.al u-cv. {Id., 15.;
1 Epiphane, Hwres., 62.
^"Q(jr.tp o'.y.ipiQZiqyo!.pf.a[).âzw). (Athanase, Contra Arian., IV, 25.)
3 Kal èv u.ev xyj 7:a)>a'.a w; Tratépa v:[XcOî.TY;aa'., iv ttj xaiv^ wç
■jÎsv èvavGpoTCïiaa'., to; zveDy-a c; av'.ov toTç àr.o'zzà'kz'.: stt'.ç:'.-
-fjSa'.. 'Théodoret, Hœretic. fabul., lî, 9.)
1 82 TENDANCE PANTHÉISTE DE SABELLIUS.
point conservé une personnalité distincte. En défini-
tive, Sabellius ne reconnaît donc pas plus sa dignité que
l'ébionitisrae. Le Saint-Esprit, qui est la forme actuelle
de l'activité divine dans le monde, et qui est l'àmc de
l'économie présente, rentrera également dans la mo-
nade primitive, et avec lui, semblc-t-ii, toute l'existence
finie. Bien que Sabellius ne se soit pas exprimé nette-
ment sur ce point, elle a une telle conformité avec la lo-
gique de son système, qu'on peut le considérer comme
établi'. Il paraît avoir très-peu développé la doctrine
du péclré et de la rédemption. Evidemment, pour lui, le
salut est l'absorption en Dieu ; la rédemption est un
simple développement cosmologique; l'histoire religieuse
est l'histoire de la Divinité elle-même, et non les rap-
ports de l'être créé avec le Créateur. Le sabellianisme est
en ce point entièrement conforme aux religions orieu-
tales et aux doctrines gnostiques. Le drame de funivers
n'a qu'un seul acteur, le Dieu insaisissable, indéfini, im-
personnel, qui, en se dilatant, produit le monde, et l'a-
néantit en rentrant en lui-même. Seulement, Sabellius,
averti par la condamnation des gnostiques, surveille son
langage et s'efforce de plier le plus possible sa doctrine
aux formules de fEglise qui, à cette époque, commence
à accepter les idées trinitaires.
1 D'après Epiphane, le Fils rentre dans la monade prinoitive une fois
l'œuvre rédemptrice achevée. On peut en conclure que le Saint-Esprit et
le mode d'existence qu'il représentey rentrent également. (Voir Epiphane,
Hxres., 62.) Du reste Sabellius, d'après Athanase, enseignait formelle-
mont l'extinction en Dieu de la création : OTTrsp y^? ^'■^- ''^ '/.Ticra'.
È-AocTÛvO"^, cuTW Trausixévs'j TGJ TTAaT'JSjj.oj r.y.-jzi'.'j.'. y.7.\ 'q -/-'.z'.z.
(Athanase, Contra Arian., IV, 13.)
TENDANCE PANTHÉISTE DE SABELLIUS. 183
Eemarquons, en terminant ce chapitre, que l'unita-
riauisme a suivi la même marche que l'ébionitisme, et
qu'il n'a pas davantage été capable de s'en tenir à un
déisme abstrait. Le besoin de posséder an Dieu vivant
est si profond et si ardent dans l'âme humaine, que
quand elle ne trouve dans le ciel qu'une divinité loin-
taine qui n'est qu'une froide idée, elle tombe infaillible-
ment, ou plutôt elle se précipite d'instinct dans un pan-
théisme plus ou moins subtil ou plus ou moins grossier.
Cet entraînement est particulièrement irrésistible, alors
que le courant général de la philosophie régnante est
dans cette direction comme au siècle du néo-platonisme
et du gnosticisme. En définitive, l'hérésie la plus dan-
gereuse pour la théologie chrétienne, à cette époque,
fut la spéculation naturaHste, héritière du paganisme an
tique.
CHAPITRE YT.
LA LITTERATURE APOCRVPHK fiU DEUXIEME ET DU TROISIEME SIECLE
ET SON INFLUENCE SUR LA FOP.MATIOX DE LA TRADITION ORALE.
A côté des écrits où les principaux hérétiques ont
formulé leur système, nous avons, au deuxième et au
troisième siècle, toute une prétendue littérature sacrée,
qui met sous le couvert des noms les plus vénérés du
christianisme primitif les idées favorites de la gnose ou
les légendes créées par l'imagination populaire. Les
Clémentines sont comme le chaînon intermédiaire entre
l'exposition des systèmes et les légendes apocryphes,
car elles nous présentent le plus bizarre mélange de dé-
veloppements dialectiques et de fables inventées à plai-
sir. Elles n'affectent point la prétention d'enrichir les
livres sacrés : c'est un vrai roman de tendance. Il n'en est
pas de même de la littérature apocryphe qui se donne po-
sitivement comme faisant partie de la r vélation primi-
tive. Malgré sa pauvreté intellectuelle à peine dissimulée
sous le brillant manteau des inventions légendaires, elle
nous offre un très-grand intérêt. Tout d'abord elle a été
186 LES APOCRYPHES ET LA TRADITION ORALE.
le véhicule le plus rapide de riiùrésie. Ensuite elle nous
permet de discerner avec quelque certitude, dans l'E-
glise elle-même, le ^courant de la tradition populaire
et de reconnaître quels éléments il roulait dans ses
flots, sa pente et sa direction. On aurait une notion
bien insuffisante du mouvement des idées religieuses
dans une époque si Ton ne regardait qu'aux som-
mités, si l'on ne tenait compte que des travaux ap-
profondis des docteurs illustres. Il faut encore savoir
ce que deviennent les grandes vérités au sein des
masses et ce qu'en fait leur imagination un peu gros-
sière mais facilement ébranlée; d'innombrables super-
stitions semblables à une végétation parasite, mais
luxuriante, recouvrent promptement le tronc vigoureux
de la révélation; elles rappellent par leur éclat morbide
les lianes des grandes forêts de l'Inde ; au fond elles
éclosent sous le môme souffle, car c'est toujours de
l'extrême Orient que sont venues, dans les premiers
siècles du christianisme, les influences qui ont le plus
contribué à dénaturer la foi évangélique.
Ce qu'il y a de plus étrange, c'est l'ascendant qu'ob-
tient peu à peu la superstition popnlaire. A ses débuts,
elle n'excite que le dédain; elle est même l'objet des
anathèmes officiels. Et cependant elle fait son chemin
dans les esprits, circulant sans bruit dans les classes
obscures qui ne se soucient point des disputes de l'é-
cole, jusqu'à ce qu'elle acquière une autorité morale avec
laquelle on doit compter. La superstition proscrite et con
damnée d'un siècle devient souvent la doctrine officielle
d'un autre siècle qui lui accorde son droit de circula-
DEUX CATÉGORIES D'APOCRYPHES. 187
tion : les docteurs de ces temps nouveaux trouvent des
raisons excellentes pour l'accepter et lui font une gé-
néalogie illustre comme on édifie un blason de com-
mande pour une noblesse suspecte. L^ tradition popu-
laire est sem^blable aux flots patients qui rongent inces-
samment le rivage et en modifient peu à peu la forme
par un lent mais irrésistible travail. Elle a agi de la
même façon sur les fermes assises de la religion chré-
tienne, et c'est à elle qu'il faut demander d'expliquer
les transformations considérables que nous remarquons
dans la doctrine et dans la morale chrétiennes d'une
époque à l'autre. Il est donc très-important d'en suivre
les développements singuliers, parfois tout à fait étran-
ges, dans les nombreux écrits apocryphes que la science
critique a mis à notre disposition.
La littérature apocryphe se divise en deux branches,
l'une qui est décidément hérétique, l'autre qui n'est
que légendaire à l'origine, bien que l'hérésie ait sou-
vent cherché à se greffer sur elle et l'ait altérée à son
profit.
Les écrits qui appartiennent à la première ont pres-
que tous disparu, ils ont suivi la fortune d'une opinion
vaincue, écrasée. Au contraire la plupart des apocry-
phes qui sont plutôt légendaires qu'hérétiques n'ayant
pas soulevé une vive opposition, ont survécu; ils étaient
la lecture favorite des simples et des ignorants et ils
se sont conservés avec la ténacité inhérente à toute
littérature vraiment populaire.
'88 !.E< Ai'OCHYl'IlES DF L'IIÉRKSIF.
^ i. — Les apocryphes diridriiient hérétiques.
On coniple un grand nombre d'Evangiles attribués
aux hérétiques. Aucun d'eux ne nous a été intégrale-
ment conservé. Les citations fragmentaires de ces
Evangiles, éparses dans les écrits des Pères, suffisent
pour en faire connaître le caractère général. Ils se sont
presque tous rattachés à un tjpe primitif qu'ils ont
surchargé ou dénaturé chacun dans son sens. L'Evangile
de 3Ialthieu a été remanié de préférence parles judéo-
chrétiens de toute nuance, et ces remaniements ont
pris des noms divers. L'Evangile dit des Hébreux dont
parlent Clément d'Alexandrie, Origène, Eusèbe et
Jérôme est le principal de ces remaniements ' ; il a été
écrit en langue araméenne ; les Nazaréens et les Ebio-
nites s'en servaient exclusivement - ; peut-être subis-
sait-il quelques modilicatious en passant des uns aux
autres. En tout cas il sufiSt de comparer cet Evangile
des Hébreux à notre premier Evangile pour reconnaî-
tre qu'il n'a aucun des caractères d'un écrit original ".
» Hégésippe apud Eusèbe, H. E., IV, 22; Eusèbe, H. E.. 111, 25, 27;
Clém. d'Alexandr., Strom., II, 9, 45; Origène, In Joann., II, 6 (v. IV, 63).
« Quod chaldaico quidem syroque sennone scd hebraicis litteris scriptum
est. » (Saint Jérôme, Adv. Pelag., lib. III, c. J.) Voir sur cette question
des Evangiles apocryphes le livre de M. Nicolas. (Michel Lévy.)
2 II n'y a aucun motif pour distinguer, avec M. Nicolas {Etude sur lea
Evangiles apocryphes, p. fJO), l'Evangile des Hébreux de celui des Naza-
réens, une fois que l'on admet que le premier subissait des altérations eu
passant d'une secte à l'autre. L'Evangile des douze apôtres (Origène,
Hnmil. 1 in Luc] est identique à l'Evangile des Hébreux.
^ M. Nicolas soutient l'opinion contraire. Nous ne pensons pas qu'il ait
en rien détruit la forte argumentation de Bleck dans son Introduction au
Nouveau Testament (p. 106 et suiv.)
L'EVANGILE DES HEBREUX. 1 89
Le récit est surchargé d'incidents légendaires ' ; il est
parfois corrigé dans l'intention évidente de faire dis-
paraître une difficulté chronologique -. L'empreinte
d'un svstèrae préconçu se reconnaît dans les additions
ou les suppressions qui modifient le texte canonique.
La suppression des deux premiers cliapitres qui ren-
ferment le récit de la conception miraculeuse était tout
indiquée dans l'école qui refusait à Jésus l'éternelle
divinité \ C'est pour le même motif que l'Evangile des
Hébreux faisait dire à Dieu, au baptême de Jésus :
« Je t'ai engendré aujourd'hui. » La place donnée
à ce texte dans une circonstance semblable était évi-
demment destinée à confirmer l'idée que la divinité du
Christ datait de sa consécration solennelle par le Bap-
tiste ''. L'influence de l'ébionitisme gnostique ou essé-
nien est facile à discerner dans le curieux passage ou
l'Esprit est nommé la mère de Jésus ''. C'est bien là cet
* Nous citerons le trait rapporté par Origène que le Saint-Esprit aurait
ransporté Jésus sur le Thabor en le prenant par l'un de ses cheveux,
(Origène, /« Joann. ,\ome\\, c. 6.) L'Evangile des Hf^'breux combine par-
fois aussi le récit de Matthieu et celui de Luc. Le fragment sur la résur-
rection cité dans l'Epîtrc d'Ignace aux Smyrnéens (c. 3; est un pastich';
de Luc XXIV, 39.
- L'Evangile des Hébreux faisait disparaître la grande difficulté relative
à Zacharie, que notre Matthieu donne à tort pour fds à Barachie ou Ba-
rucb (Matth. XXIII, 33), tandis qu'il avait pour père Jojadah. C'est cette
dernière leçon qui se trouve dans l'Evangile apocryphe. (Jérôme, Comm.
in Matth., XXIII, 33.) Nous avons d'ailleurs une preuve matérielle que
l'Evangile apocryphe est postérieur à notre premier Evangile grec. Il
donne à Jean-Baptiste pour nourriture dans le désert des gâteaux de miel
au lieu de sauterelles. (Epiphane, i/a-Téi'., XXX, 13.) Evidemment, l'inter-
polateur a lu dans Matth. III, 4, è-f/.ptcîç au lieu d'ày.pioî;. Cette confu-
sion de mots implique l'antériorité du texte grec du premier Evangile.
» Epiphane, Hicres., XXX, 14. — * kl., XXX, 13.
■' 'AçiV. £Aa6s [j.z -q \):r,vrfP \}.yj -h àv'.iv r.vv/j.y.. (Orij:fène, Hotnil. XV
>n Javemian, 4, v. 111 . 22 1.'
190 L'ÉVANGILE DES ÉGYPTIENS.
éternel féminin qui faisait partie de la dualité primor-
diale des Elchasaïtes et qu'ils assimilaient à l'Esprit-
Saint. L'Evangile des Hébreux modifiait sensiblement
la déclaration qui au début du sermon sur la montagne
garantit la ]icrmanence de la loi et des prophètes. Il
faisait dire au Christ : « Je suis venu abroger les sacri-
fices ', » accordant ainsi toute satisfaction à l'une des
innovations favorites de la gnose judaïque qui insistait
sur l'abolition des sacrifices sanglants. Au moment
d'instituer la cène, Jésus d'après ce môme Evangile
prononçait ces mots : « Ai je donc bien désiré de man-
ger avec vous la chair de l'agneau pascal ^? » On re-
trouve ici l'antipathie marquée des Ebionites esséniens
pour toute nourriture animale. Evidemment un sys-
tème très-arrêté a présidé à ces retouches de l'histoire
évangélique.
Les remaniements sont plus considérables dans
\ Evangile des Egyptiens qui paraît avoir eu également
pour base l'Evangile de Matthieu ^. Il nous est surtout
connu par Clément d'Alexandrie et par la seconde
lettre, apocryphe elle-même, de Clément de Rome. Les
passages qui en ont été conservés ont un parfum de
théosophic ascétique qu'on ne saurait méconnaître,
malgré la peine que Clément d'Alexandrie a prise pour
les ramener à un sens orthodoxe. Citons les principaux
de ces passages : « Le Seigneur répondit à celui qui lui
demandait quand viendra son règne : Il viendra quand
1 Epiphane, Fcrre.î., XXX, 16.
«W., XXX, 22.
3 Id.. 62 3 Origèno, }i'mU. l in Luc.
L'EVANGILE DES EGYPTIENS. 191
deux seront uu, quand l'extérieur se confondra avec
l'intérieur, et le raàle avec la femelle au point de n'être
plus ni mâle ni femelle \ » li s'agit évidemment ici de
la suppression de toute distinction entre le corps et
l'âme; le corps est ce qui est extérieur, l'àme est ce
qui est intérieur. On sait aussi que dans la langue sym-
bolique de la gnose, l'élément matériel se confond avec
l'élément féminin et l'élément spirituel avec l'élément
masculin. Clément d'Alexandrie complétait ainsi ce
texte étrange : « Il viendra quand vous aurez rejeté le
vêtement de la pudeur ^. » Les robes de peaux dont
Dieu a revêtu dans l'Eden Adam et Eve pour cacher leur
nudité étaient assimilées au corps par tousîesthéosophes
juifs. La matière, la corporalité doit donc disparaître
pour que le règne de Jésus soit fondé. La même pen-
sée ressort de cet autre passage non moins énigmati-
que : « Comme Salomé demandait au Seigneur jusqu'à
quand la mort régnerait : « Ce sera, lui dit-il, tant que
' vous autres femmes vous enfanterez. — J'ai donc eu
« raison, reprit Salomé , de n'avoir jamais enfanté. " Le
Seigneur reprit : « Slangez de toute herbe, mais ne pre-
« nez pas de colle qui est amcre ^. » L'herbe araère qui
{U'oduit la mort, c'est évidemment le mariage. On ne
peut douter que tel soit bien le sens de cette recom-
mandation quand on ia rapproche de cette autre pa-
role attribuée à Jésus : « Je suis venu détruire les csu-
1 "O-av Yév-zjTai-cà oûo ev y.ai -b appev [j.î-à r^; OsAsîaç. (Clém.,
Slrom., \\\, \i; 92, Clément de Rome, ^'-' ep., c. 192.)
2 O^av TC r^; alzyyrr^c £vcu[;-x r.xiTfZiz. [Slrom., 111,13, 92.) L'in-
terprétation de M. Nicolas est tres-concluante sur c poiiit.
3 Gléiaonl d'Alex., tiiruin., ÏW, H, 45.
192 L'EVANGILE DE PlLl'.HK.
vres de Ui ieminc*. ■> La femme c'est cette Eve ter-
restre qui figure rélément matériel dans le gnosti-
cisme, cette Maia séduisante des mythes indiens qui
enveloppe l'âme et dévore la vie de l'esprit. L'Evangile
des Egyptiens était bien nommé, car c'est sur la terre
d'Egypte, tout près de la synagogue où avait enseigné
PhiioUj que devait naître ce produit hybride du judéo-
christianisme et du gnosticisme mitigé.
On cite encore un Evangile de Pierre, dont la seule
particularité connue était de supposer un premier ma-
riage de Joseph duquel seraient issus les frères et les
sœurs de Jésus. Cette tradition était destinée à sauve-
garder la perpétuelle virginité de 3Iarie et à la phicer
en dehors des conditions ordinaires de l'humanité -.
L'Evangile de Pierre était un nouveau remaniement de
celui de Matthieu. Quant à la Prédication de Pierre, dont
il est tant parlé dans les Clémentines, cet écrit était
probablement un premier récit légendaire des disputes
de Pierre avec Simon le magicien. C'est ce qui ressort
évidemment de l'analyse qu'en donnent les Recognitio-
ncs '. Les gnostiques proprement dits ne se sont pas
fait faute de mutiler à leur fantaisie les écrits sacrés.
JBasilidès s'était contenté d'écrire un commentaire, cnr
c'est à tort qu'on lui impute d'avoir voulu posséder
un Evangile à lui ^. Les Yaleutiniens et les Mani-
1 Clément Alex., Strom., \\\, 9, 63.
2 Eusèbe, E. E., VI, 12. Sérapion, évèque d'Antioche en 170, l'avait
trouvé en usage dans l'Eglise de Rhosse en Cilicie; il reconnut prompte-
ment qu'il favorisait le docétisme.
' Recognitiones , lib. III, c. 75.
'•> Oriç''ène. Prnfvmhim in f.uc.
L'EVANGILE DE PHILIPPE. 193
chéens n'ont pas usé du même scrupule, ils ont har-
diment composé des Evangiles en se servant du récit
de Luc et de Jean qu'ils remanièrent entièrement. Les
Pères font aussi allusion à un Evangile dit de la vérité %
dans lequel Valentin aurait formulé un panthéisme ab-
solu, comme on peut en juger par ce fragment : « J'étais
arrêté sur une haute montagne; j'entends une voix
comme celle du tonnerre qui me dit : Je suis toi et tu es
moi; partout où tu es, je suis; je suis répandu en tous ^. »
Mentionnons encore l'Evangile dit de la perfection^ les
grands et les petits Interrorjatoires de Marie, enfin l'Evan-
gile attribué à Philippe ; tous ces écrits reposaient sur la
même donnée panthéiste. Les symboles souvent obscurs
variaient seuls le thème.
Le fragment suivant de l'Evangile dit de Philippe
semble faire allusion aux rites de l'initiation dans quel-
que secte valentinienne : « Le Seigneur a révélé ce que
l'âme doit dire quand elle s'élève aux cieux et comment
elle doit répondre aux vertus célestes : Je me suis recon-
nue moi-même, dira-t-elle. Je n'ai point engendré des
fils à l'Archôn, mais j'ai arraché ses racines et recueilli
ses membres dispersés et j'ai appris à connaître ce que
tu es''. « Ces paroles attribuent le salut à la science et
à l'ascétisme. On y retrouve un souvenir des fameux
mystères de JBacchus dans lesquels les membres dé-
chirés du jeune dieu figuraient la dispersion des êtres
au moment de la création, tandis que la résurrection
1 Irénée, Adv, hscres., 111,11.
^ Epiphane, //.-ères. , XXVI, 3.
' Epiphane, Id., XXVI, 13.
13
<94 L'EVANGILE DE MARCION.
symbolisait la palingéiiésie universelle par le retour à
l'unité,
L'Evangile dit de Marcion, est tout simplement une
édition expurgée de l'Evangile de Luc. Tous les ré-
cits, tous les mots même qui peuvent à un degré quel-
conque favoriser le judaïsme sont supprimés. La ques-
tion d'authenticité s'efface complètement devant celle
de doctrine ; c'est la critique la plus arbitraire , la
plus audacieusement subjective qu'on puisse imaginer.
Les deux premiers chapitres du troisième Evangile
sont éliminés. Marcion écarte le récit du baptême de
Jésus, de sa tentation, sa généalogie, une multitude
de paroles qui ont trait au lien des deux alliances et
présentent l'apparition de Jésus comme un accomplis-
sement des prophéties. La parabole de la vigne qui nous
montre dans les prophètes les précurseurs du Fils, l'en-
seignement qui attribue à la justice divine l'écroule-
ment de la tour de Siloé, l'entrée triomphale à Jérusa-
lem, la lutte di' Gethsémané, l'ascension, tous ces textes
sont rejetés pour des raisons préconçues. Le même
système d'élimination est appliqué aux points de dé-
tail. Ainsi Marcion ne veut pas que Jésus ait invoqué
l'exemple de Jonas et de la reine de Saba (Luc XI, 30-
33), qu'il ait reproché aux Juifs d'avoir versé le sang
des prophètes (XI, 47), qu'il ait invoqué le témoignage
de Moïse pour la résurrection des morts (XX, 37), qu'il
ait parlé de la Pàque (XXÎl, 15, 16) et des douze tribus
d'Israël (XXII, 30). Il ne se faisait aucun scrupule de
changer entièrement ce qui lui déplaisait dans les frag-
ments conservés; il modifiait de la manière suivante la
L'ÉVANGILE DE THOMAS. 195
déclaration du Seigneur sur rimmutabilité de ia loi
(Luc XVr, 17) : " Le ciel et la terre passeront, coinme
aussi la loi et les prophètes^ plutôt qu'un iota de mes paro-
les. «Ces exemples suffisent pour justifier l'assertion de
Tertullien sur Marcion : « Il a sup|)rimé ce qui était con-
traire à son opinion et n'a conservé que ce qui lui était
conforme. « S'il n'est pas parvenu à réaliser toujours
son programme avec une logique parfaite, cette légère
inconséquence ne détruit en rien le fait général et do-
minant \
Les Evangiles apocryphes que nous avons mentionnés
jusqu'ici étaient pour la plupart de simples falsifications
de nos Evangiles canoniques. Semblables à ces méchan-
tes peintures qui se sont superposées aux chefs-d'œuvre
du grand art, ils devaient promptement disparaître
sous l'action du temps. Les productions de l'hérésie qui
n'étaient pas uniquement des superfétations parasites
devaient être plus durables. L'œuvre offrait plus de
résistance quand le canevas était créé aussi bien que la
broderie ^. Nous avons d'abord un curieux Evangile
attribué à Thomas et qui est tout entier conçu au point
de vue du docétisrae '. Il roule sur l'enfance de Jésus
et entasse sur cette période de sa vie prodiges sur pro-
* On trouve tous les fragments de l'Evangile de Marcion réunis dansl'/w-
troduction au Nouveau Testament de de Welte, §§ 70^ 71. Voir les déve-
loppements de Bleekà ce sujet [Einlant. in N. T., p. 122 et suiv.). M. Nico-
las [Evang. apocr.,p. 147 et suiv,) conclut, à tort selon nous, de quelques
inconséquences de Marcion qu'il n'a pas modifié dans son sens l'Evangile
de Luc.
* Pour les Evangiles apocryphes je renvoie au recueil publié par Tischen-
dorf {Evang. apocryph. Lipsiae, 1853). Voir aussi Thilo, Codex apocrgph.
N. T. Lipsiee, 1832,
' L'antiquité de l'Evangile de Thomas ne fait aucun doute. Il en e.sl
196 L'EVANGILE DE THOMAS.
diges afin de la soustraire complètement aux lois du
développement graduel et vraiment humain. L'enfant
Jésus est une espèce de génie capricieux et tout-puis-
sant qui fait de la matière tout ce qu'il veut et prodigue
les miracles pour satisfaire ses colères ou ses fantaisies.
D'un mot il donne la vie aux figurines d'oiseaux qu'il
s'est amusé à pétrir avec de la terre et on les voit s'en-
voler à tire -d'aile. Il fait périr avec non moins de
facilité qu'il fait vivre. Un enfant tombe roide mort,
parce qu'il lui a sauté sur l'épaule. Un autre détourne-
t-il les petites rigoles qu'il a creusées dans ses jeux,
il voit sur l'heure sécher sa main en punition de son ar-
rogance. Ces châtiments provoquent de nouveaux pro-
diges, car Jésus consent à détruire les effets de sa ven-
geance , en ressuscitant ceux qu'il a tués. Ce qui
domine en lui est un esprit implacable. Aussi les habi-
tants de Nazareth viennent-ils dire à Joseph : « Avec
un tel enfant tu ne peux habiter la même ville que
nous, à moins que tu ne lui apprennes à bénirau lieu de
maudire, car il tue nos enfants \ « Ce murmure assez
bien justifié est rudement châtié. Le pouvoir miracu-
leux de l'enfant divin éclate dans les plus minimes cir-
constances. S'il va puiser de l'eau pour sa mère, il la
rapporte dans un pan de sa robe. Il n'a pas besoin
fait mention dans Irénée, Adv. hxres., I, 17. Voir Origène, Homil. l in
Lucam. « Scio evangelium quod appellalur secundum Thonaam. » Voir
aussi Phil ,\, 1, p. 141. Nous citons cet Evangile d'après Tischendorf
\Evang. apocryph. Lipsiae, 1853); il reproduit trois manuscrits, deux
grecs et un latin.
1 2'j TS'.OJTOv Tuaioiov sy^wv cj cûvasa; ixsO' r,[JM'J si'y.sTv. {Evang.
Thoma.'., k, c. 4.)
L'ÉVANGILE DE THOMAS. 1 97
d'outils pour égaliser les planches qui doivent servir
à la fabrication d'un joug dans l'atelier de Joseph, et
quand il a ensemencé le champ de sa famille, la moisson
est si abondante qu'il peut nourrir tous les pauvres de
l'endroit. Mais le prodige sur lequel insiste le plus l'E-
vangile de Thomas, c'est le merveilleux savoir de l'en-
fant qui instruit tous ses maîtres et les châtie sans pitié
dès qu'ils ne plient pas devant lui. Ainsi se forme dans
la légende populaire la notion d'un Christ redoutable
que sa mère seule pourra apaiser. Le premier de ses
maîtres s'appelle Zachée, il veut lui apprendre tout ce
qui se peut savoir, en commençant par le respect de
la vieillesse. Mais il se trouve que c'est lui qui doit re-
connaître son ignorance; quand l'enfant l'interroge
sur le sens profond des premières lettres de l'alpha-
bet, il garde le silence. « Tu ne connais pas la nature
de l'alpha, lui dit Jésus ,' comment enseigneras-tu aux
autres le bêta'? » Ces paroles nous mettent sur la
voie de l'origine de cet Evangile, car on y reconnaît
l'influence du fameux gnostique Marcus. On sait en
effet qu'il rattachait son système incohérent à une ex-
plication symbolique des lettres de l'alphabet. Rien
n'était plus propre à favoriser les fantasmagories gnos-
tiques que ce faux merveUleux qui enlevait toute réalité
humaine à l'enfance de Jésus, et le faisait descendre du
ciel comme un pur rayon de lumière et de puissance
enfermé dans une apparence terrestre. A la vue de ses
prodiges les habitants de Nazareth s'écrient : « Cet en-
1 Su TO àXcpa \xri siStoç xaxà çùctv, ~h ^sr^'x :ro); aAAOuç §i-
Saaxetç. {Evang. Thomx., A, c. C.)
198 LES ACTES DES APOTRES APOCRYPHES.
lant n'est pas fait comme nous, car il peut dompter jus-
qu'au feu. Il était avant la création du monde. Quel être
fçrandiose est-il donc? Un Dieu ou un ange ? C'est un
enfant céleste. D'où est-il donc que toute parole pro-
noncée par lui devienne immédiatement un acte'? »
Nous lisons ce mot très-significatif dans l'intitulé de l'une
des éditions de ce curieux écrit : « Comment Jésus a été
dans son corps a Nazareth'. » Nous sommes en plein do-
cétisme.
L'hérésie s'est encore plus attaquée aux récits légen-
daires sur les apôtres qu'aux Evangiles apocryphes. Le
fond de ces récils existait avant elle, et à côté d'elle,
comme on peut s'en convaincre par les Actes apostoliques^
qu'elle n'a pas falsifiés. Il est même probable qu'elle
s'est bornée à des retouches hardies. L'antiquité chré-
tienne a mis ces falsifications à la charge d'un gnostique
nommé Lucius Charinus, qui vivait sur les confins du
deuxième ou troisième siècle, sans qu'on puisse savoir
exactement à quelle école particulière il appartenait^.
Les falsifications dont on l'accuse ne peuvent être toutes
de sa main. Quelque graves et nombreuses qu'elles
aient été, et bien que condamnées ofiiciellement par l'E-
glise, elles n'en ont pas moins exercé une grande in-
Sluence sur elle, en préparant silencieusement le triom-
* Ojto; t( (J-éva la-h v^, Osbç y; T;yz\QÇ. [Evang. Thomx., A,c. 7.)
* ÂvasTp£!?é[Aîvoç cwjj.aT'.y.wç èv rSki^ 'Sx^'xçii-z. [Evang. Thomee.,
B, 1.) ■ '
' In actibus conscriiitis a Leucio. August. De Actis cum Felice Munich.,
II, 6. Photius, Bihliothecn. Codex , 114. Voir sur le grand nombre de ces
actes apocryphes, Eusèbe, H. E., III, 25; Epiphane, Hxres., 61. Nous ci
tons d'après Tischondorf, Acta apostol. apocrypha. 1851.
ACTES D'ANDRÉ ET DE MATTHIEU. 199
phe de plus d'une erreur et de plus d'une superstition.
Les Actes apostoliques les plus notoirement acceptés ou
modifiés par les hérésies gnos tiques et manichéennes sont
les Actes d'André et de Matthieu^ le Martyre de Matthieu et
les Actes de Thomas. Les premiers ne portent T empreinte
d'aucun système particulier; ils rentrent plutôt dans la
catégorie des légendes populaires qui ont contribué di-
rectement à la formation de la tradition orale. Les Actes
d'Andr et de Matthieu roulent sur la mission de ces deux
apôtres parmi les anthropophages'. Le récit, qui est un
tissu de fables grossières, se termine par la description
du martyre d'André, tourmenté à la fois par les démons
et les anthropophages qui finissent par le décapiter. Cha-
que lambeau de sa chair devient un arbre verdoyant. La
ville meurtrière est ensevelie sous les eaux, et ne doit
son salut qu'à son prompt repentir. André ressuscite les
morts et bâtit un temple sur cette terre inhospitalière. En
fait de miracles étranges, il est raconté que les sphinx eux-
mêmes entonnaient de leur bouche de pierre les louanges
de Christ. Ce qu'il y a de plus grave dans cet écrit ridi-
cule, et ce qui a dû faire sa fortune auprès des gnosti-
ques, c'est ce qu'il raconte des transformations multi-
ples de Jésus, qui apparaît tantôt sous la forme d'un
patron de navire pour commander à André de rejoin-
dre Matthieu, tantôt sous celle d'un petit enfant ^. Son
incarnation est ainsi assimilée aux métamorphoses fan-
* Les Actes d'André et de Matthieu remontent à la même époque que
ceux d'André mentionnés par Eusèbe et Epiphane {loc. cit.). Les gnosti-
quesel les Manichéens en ont fait usage.
' Hv oiZT.ip àv6pu)7:ûç irpwpsûç. {Acta Andr. et Mutth., c. b.)
200 LE MARTYRE DE MATTHIEU.
tastiques de la m} thologie indienne, qui sont tout à fait
à l'appui du docétisme. LeMartyre de MattJiieu nous pré-
sente le même caractère , seulement plus accentué ' .
Jésus-Christ apparaît à son apôtre comme un ange du
paradis , et il lui tient un langage empreint d'une
teinte gnostique très -prononcée, avec une Yoix douce
comme la myrrhe de l'amour : « Je suis, lui dit-il, le
paradis, le Paraclet, le représentant des yertus célestes,
la force des hommes chastes, la couronne des vierges,
le fondement de l'Eglise". » L'ascétisme transcendant
est ainsi glorifié a\ec une affectation mystique. Mat-
thieu vit de mortification ; il a jeûné pendant quarante
jours avant de partir pour sa mission, qui est de planter
l'arbre de vie dans la cité des anthropophages. Ceux-ci,
dès qu'ils en ont mangé, se civilisent et couvrent leur
nudité ; ils sont baptisés dans la source qui jaillit du pied
de l'arbre sacré qu'une vigne enlace de ses rameaux.
Evidemment, tout le récit avait une portée symbolique.
Le martyre de Matthieu, victime de la colère du roi sau-
vage, est raconté avec de grands détails. Le feu qui
doit le dévorer se transforme en rosée pour l'apôtre,
mais devient un dragon furieux pour dévorer ses enne-
mis. L'apôtre finit par succomber; mais son corps et ses
vêtements sont intacts , et il suffit aux malades de tou-
cher son lit pour être guéris \
Les Actes de Thomas nous transportent dans cette
1 Les Actes et le martyre de Matthieu sont la continuation des Actes
d'André et de Matthieu.
2 'H c6va;x'.; twv àvio cuva-rûv èvà), z ^TÉ^avcç TÔVTrxpOévwv. [Acta
et Martyr. Mutth., 2.)
s 'kàd[).viOi [jivcv -f,ç yjhTfZ, èswOïjsav. [Id., 23. J
LES ACTES DE THOMAS. 201
Inde mystérieuse vers laquelle la gnose se sentait attirée
comme vers son berct au * . La prédication de l'apôtre Tho-
mas y est bien inutile, car le christianisme qu'il proclame
est digne des brahmanes et des disciples de Bouddha;
c'est un fleuve qui remonte vers sa source. Thomas a reçu
sa mission de Jésus-Christ; fidèle à son caractère, il ]'a
d'abord déclinée par manque de foi; mais il est parti dé-
guisé en ouvrier charpentier, après s'être laissé embau-
cher par un serviteur du roi de la ville de Goundaphore,
qui fait partout chercher des ouvriers pour lui bâtir un
palais. Thomas, à peine débarqué sur le continent in-
dien, entre avec son compagnon dans une ville eu fête.
On est au moment de célébrer les noces de la fille du roi.
Selon les pratiques de l'hospitalité orientale, tous les sur-
venants sont conviés au festin. Thomas refuse de se prê-
ter aux coutumes païennes du pays ; un serviteur le
soufflette ; celui-ci est immédiatement dévoré par un lion,
au bord de la fontaine où il est venu puiser de l'eau. Une
joueuse de flûte, Juive d'origine, apparaît sur la fin du
festin. Elle seule comprend l'hymne symbolique entonné
par Thomas, à la louange de l'épouse. La jeune fiancée,
aux yeux de l'apôtre, est la personnification de cet élé-
ment féminin qui joue un si grand rôle dans les systèmes
gnostiques, et qui se confond pour eux avec l'Esprit-
Saint. Il célèbre sa beauté sur le ton d'un hiérophante, en
en faisant le type des mystères du Plérônie. Il compare
les déclivités de sa nuque aux degrés inférieurs de l'é-
chelle des émanations. Ses deux mains figurent le chœur
1 Leur antiquité n'est pas contestée. (Eusèbe, H. E., \\\, 25. Epiphane,
Hœres., 61.)
202 LES ACTES DE THOMAS.
des Bons bienheureux. Le nombre des amis de l'épouse
et de ceux de l'époux prend également une valeur sym-
bolique, qui rappelle les Hebdomades et les Ogdoades de la
gnose. Thomas voit dans leurs évolutions la ronde éter-
nelle des Eons, quand ils boivent du vin mystique où
se noient toute soif et toute faim, et quand ils célèbrent
le père de la vérité et la mère de la sagesse '.
Il ne faut pas chercher dans ce chant la précision d'un
système, mais s'en tenir à la teinte générale qui est évi-
demment gnostique. Thomas, sollicité par le roi de bé-
nir les deux jeunes époux sur le seuil de leur chambre
nuptiale, leur prêche l'ascétisme absolu dans des paro-
les qui sont l'écho des préceptes bouddhiques ; il flétrit
le mariage, qui n'enfante que pour la douleur, le vice
ou la mort, et il persuade au jeune homme et à la jeune
fille de se contenter d'une union toute spirituelle ". Le
lendemain, les parents de l'épousée lui demandent le mo-
tif de la joie qui brille sur son visage : « J'ai repoussé, ré-
pond-elle , l'œuvre de la honte et de l'ignominie. » Le
jeune homme rend grâce à Thomas de ce qu'il lui a ré-
vélé le mystère de son être, et l'a rendu capable de
redevenir ce qu'il était avant de descendre dans la ré-
gion de la matière et du changement. Le roi fait recher-
cher le magicien funeste qui a changé pour lui la fête
des noces en un deuil amer ; mais l'apôtre a déjà
quitté cette côte barbare. Il arrive bientôt à sa desti-
liation , et pratique l'ascétisme le plus sévère, ne man-
> Tbv zaxépa ty;; o:hrfiiiy.ç v.7.\ tïjv [j-r^-épa -rv]; -o^îa;. {Acta
Thomse, p. 7.)
ï 'Eàv ir.ixWcf^ff.e t^; puTcapaç y.o'.vwvîaç TaÛTr;;. (Id., 12.)
TEINTE GNOSTIQUE ET ASCÉTIQUE. 203
géant que du pain et du riz, et ne buvant que de l'eau.
Chargé par le roi de Goundaphore de lui élever un
palais, il reçoit de fortes sommes d'or et d'argent; mais
il se hâte de les distribuer aux pauvres. Quand le roi
vient pour visiter la construction nouvelle, il ne trouve
que le sol nu : « J'ai bâti ton palais dans le ciel, » lui
dit Thomas ' . Ce palais de la charité ne remplace pas
pour le prince les portiques de marbre et d'or qu'il vou-
lait habiter; il fait retenir l'apôtre en prison jusqu'à ce
qu'il apprenne que ce palais de l'a'imône existe vérita-
blement. L'âme de son frère lui apparaît pour lui de-
mander une place dans la maison céleste où les anges
l'avaient transporté aussitôt après sa mort. Le roi com-
prend alors que l'apôtre lui a donné une demeure bien
préférable à celle qu'il désirait ". Il n'était pas pos-
sible de comprendre le salut d'une façon plus exté-
rieure, puisqu'il était rattaché à l'aumône même in-
volontaire. C'est au nom des mêmes principes que les
dotations pieuses ont été prodiguées par des prin-
ces tout chargés de crimes. Il leur était commode de
se bâtir une maison au ciel avec le fruit de leurs ra-
pines. Au reste, il n'y a pas trace, dans tous les dis-
cours de Thomas, de la doctrine de la rédemption. Tout
en revient à la connaissance des grands mystères et à
la pratique de l'ascétisme. Une importance exagérée est
attribuée au baptême et à l'onction d'huile. La for-
mule baptismale est modifiée dans un sens gnostique.
« Vienne sur toi, dit l'apôtre au néophjte, le uom de
> Ada Thomx.,'iO,n.
î Id., 23-25.
204 TEINTE GNOSTIQUE ET ASCÉTIQUE.
Christ, qui est au dessus de tout autre nom; viennent
sur toi la vertu du Très-Haut et la miséricorde parfaite ;
viennent le charisme sublime et la mère miséricordieuse;
vienne l'économie du mâle; vienne la révélation des
mystères cachés ; vienne la mère des sept demeures qui
te donne le repos de la huitième ' . » Nous retrouvons ici
les couples ou syzijgies de l'émanation, THebdomade et
rOgdoade, enfin tout Tidiome tourmenté et bizarre de
la guose. Le^ Actes de Thomas enrichissent la mythologie
chrétienne d'un nombre considérable de prodiges fan-
tastiques accomplis par l'apôtre ; il semble vouloir riva-
liser avec les magiciens de l'Inde. Il entremêle les ré-
surrections qu'il opère de prédications ascétiques qui se
terminent par la célébration du baptême, selon les rites
de l'hérésie. La sainte cène revêt la même couleur. L'in-
sistance sur l'élément matériel est très-significative. Le
pain eucharistique est façonné en forme de croix-. L'eau
baptismale est imprégnée d'une vertu divine que lui con-
fère une action purificatrice : «Viens, dit l'apôtre, viens,
force salutaire, et réside dans ces eaux, et que le cha-
risme de l'Esprit-Saint soit ainsi réalisé en elles ^. » L'Es-
prit-Saint est toujours assimilé à l'élément féminin; c'est
la colombe mystique qui procure le repos à l'âme par la
révélation des grands mystères. Le séjour des morts est
dépeint par un jeune ressuscité sous les plus sombres
i 'EX6£ Y] \).T{:r^^ T^ sucnrXav^voç • eXOs f^ oh.ovo]}J.'X toû appsvoç •
èXOi 'q Ta [rj^r/jp'.a àTTcy.aAÙTUTOUîa iol àzé/.puoa. {Acta Thomx, 27.)
2 \<.v/i^y.z,t Tw à'pTO) Tov c-aupov. {Id., 47.)
3 'H o\j\i.x\v.q. TT/Ç ctorr^pîa; èXÔs y.ai c-/.-/;vw(jcv èv tsT; joas'. tcj-
TOtç, Tva To y^ipici^a toD aY'-cu 7r';s6[AaTOç xeXei'wç èv aixoTç t£-
Xetwôfj. [Id., 49.)
APOCALYPSES APOCRYPHES. 205
couleurs. Le récit de la mort de l'apôtre est traité dans
cette manière symbolique qui avait tant de faveur auprès
du gnosticisme. Les quatre soldats qui le conduisent au
supplice sont assimilés aux quatre éléments'. La pous-
sière oîi son corps a été déposé opère de grands prodi-
ges^. Ce curieux écrit nous montre l'hérésie gnos-
tique sortant des nuages de la métaphysique, et essayant
de prendre une forme sensible et attrayante pour les
imaginations malades.
L'hérésie ne s'était pas fait faute d'inventer des apo-
calypses qu'elle mettait sous le nom d'Adam ^, d'Abra-
ham et d'Elie. Elle supposait aussi des écrits prophéti-
ques de Zoroastre "*. Les noms seuls de ces apocalypses
ont surnagé. II est aussi fait mention d'une Apocalypse
de Cerinthe^. Citons enfin une espèce d'apocalypse à
moitié judaïque, à moitié gnostique intitulée : Le Ra-
vissement (TEsaïe ®, et composée de plusieurs parties
dont les dates diffèrent. Le fragment le plus ancien
1 Cotisummatio Thomse, 6.
2 Id., 11.
3 Epiphane, Hxres., m, 8, 6; 39, 5,7.
* Porphyre, Vita Plotini, 16. - ^ Eusèbe, H. E., III, 28.
" Le titre de ce curieux apocryphe est: Ava6aTr/.cv opastç HcaiO'j.
Il se compose de deux parties distinctes dont la première (c. 1 à 5) est la
moins ancienne; car l'état de l'Eglise qui y est indiqué n'est admissible
qu'après Nicée. Elle comprend le récit de l'apparition d'Esaïe à la cour
d'Ezéchias pour annoncer l'impiété de Manassé, puis celui de la persécu-
tion dont il est l'objet et son martyre. Ce fragment a probablement pour
canevas un apocryphe juif. La seconde partie, dont une traduction latine
a été retrouvée à Venise par le cardinal Mai, raconte le ravissement
d'Esaïe au ciel. Elle a une empreinte gnostique évidente. Epiphane y fait
allusion [Hxres., 40, 2). Voir aussi Origène [Homil. I, in Esaiam, 5). Ce
second fragment remonte au troisième siècle. L'ouvrage entier retrouvé
on éthiopien a été publié et traduit en anglais par Laurence (1829). Voir
Lucke, Offenbar. des loliann, I, p. 274 et suiv.
20b APOCALYPSES APOCRYPHES.
roule sur la vision dont le prophète a été honoré en
présence du roi Ezéchias. La gloire du ciel lui est sou-
dain révélée, il tombe muet et accablé devant les splen-
deurs de l'invisible. Il parcourt les sept cieux qui sont
au-dessus de la terre. Sauf le premier qui est l'Adès et
le dernier qui est le séjour du Très -Haut, ils offrent le
même spectacle. Au centre est placé un trône où siège
un archange et des deux côtés les anges se partagent
en couples dans lesquels il est facile de reconnaître les
syz} gies valentiniennes. Dans le septième ciel, Dieu ré-
side avec son Fils bien-aimé et l'Esprit saint. Il donne
l'ordre à son Fils de traverser tous les cieux en revê-
tant dans chacun la forme de l'ange qui y demeure. Il
doit enfin apparaître sur la terre sous la forme d'un
homme né de la vierge Marie, y accomplir de grands mi-
racles, être rejeté et crucifié par les Juifs, puis remonter
au septième ciel pour s'asseoir à la droite du Père. Evi-
demment cette vision est fortement empreinte de docé-
tisme ; le Christ ne revêt pas plus réellement l'humanité
qu'il n'a été vraiment un ange dans ses métamorphoses
successives. La vision d'Esaïe est précédée dans le
livre éthiopien qui nous a conservé ces fragments par
un récit de ce qui s'est passé à la cour d'Ezéchias lors-
que le prophète a annoncé au roi la chute honteuse de
son fils Manassé. Le pieux monarque n'a été empêché
d'immoler son successeur que surles sollicitations d'Esaïe.
Cependant Manassé a voué à celui-ci une haine mor-
telle, et sur l'instigation du démon auquel il obéit, il le
fait saisir sur la montagne de Bethléhem, et commande
qu'on le mette à mort, pour le punir des prédictions
LES APOCRYPHES NON POSITIVEMENT HÉRÉTIQUES. 207
sinistres qu'il a faites à son père sur l'avenir du
monde et sur lui-même. Les visions du prophète renfer-
ment toute une apocalypse qui retrace le ministère, la
mort, la résurrection, l'ascension glorieuse de Jésus-
Christ désigné sous le nom du bien-aimé. Les triomphes
de l'apostolat sont longuement décrits, ils doivent être
suivis d'une période de décadence pour l'Eglise, le
Saint-Esprit se retirera, on ne croira plus aux oracles
sacrés. Le démon descendra du firmament dans la per-
sonne de Néron qui recevra l'adoration de la terre comme
l'antéchrist, jusqu'à ce que le bien aimé descen le du
septième ciel et brise l'empire d' Satan. Le règne des
justes et le jugement dernier sont la conclusion de cette
vision qui appartient évidemment au quatrième siècle
et dépasse notre période.
§ 2. — Les apocnjphes non positivement hérétiques
Donnons une rapide nomenclature des écrits apo-
cryphes qui flotteat entre l'hérésie et l'orthodoxie.
Nous avons tout d'abord un écrit fort curieux inti
tulé le Testament des douze patriarches^ qui malgré son
empreinte judéo-chrétienne ne présente aucun des ca-
ractères de l'hérésie '. Les fils de Jacob nous sont
montrés sur son lit de mort à l'heure propliétique où
l'avenir se dévoile aux regards du patriarche expi-
rant. Chacun d'eux adresse à son tour le suprême adieu
1 Le Testament des douze patriarches se trouve dans le Spicilegiurn de
Grabe^tome 1, p. 145 et suiv. Il remonte an second siècle. Origène le cite
à plusieurs reprises [Commeyit. in Genesin, ad cap. I, v. 14. Eflition Huet,
tome II, p. 15).
208 LE TESTAMENT DES DOUZE PATRIARCHES.
à ses enfants. Tous ces discours se ressemblent et pas-
sent de l'exhortation morale à la prophétie; celle-ci porte
toujours sur le glorieux descendant de la race sainte
auquel le monde devra son salut. Sa divinité, son unité
avec Dieu sont formulées avec une netteté parfaite. Il
est salué comme la postérité de Juda et de Lévi, l'hé-
ritier tout ensemble de la royauté et du sacerdoce.
« Dieu, est-il dit, suscitera le prêtre dans la tribu de
Lévi, le roi dans celle de Juda, il sera à la fois Dieu et
homme , son sacerdoce s'exercera sur toutes les nations
et sera un sacerdoce nouveau '. » La notion de la ré-
demption est encore fort vague dans cet écrit, qui se
borne à déclarer que les impies s'arrêteront dans leur
impiété lorsque les justes se reposeront dans le Christ^.
Il ne nous offre aucune des extravagances de la littéra-
ture apocryphe, tout en étant revêtu d'une teinte ascé-
tique. Il )ie se borne pas à condamner l'incontinence, il
va jusqu'à recommander qu'on se garde de toute femme'.
Il est assez curieux de trouver dans le Testament des
douze patriarches l'idée théocratique du moyen âge formu-
lée dans les termes mêmes employés par les Grégoire VII
et les Innocent III. « Le Seigneur, dit Juda, m'a donné la
royauté et à Lévi le sacerdoce, et il a soumis la royauté
au sacerdoce. Il m'a donné les choses de la terre et à lui
les choses du ciel. Comme le ciel surpasse la terre, le sa-
cerdoce divin surpasse la royauté \ » Le Testament des
^ Uz':'r,zv. h^i'.v.T) véav. (Grabe, p. 164.)
* 01 àvo[ji,c'. y.aira'jca'jcouaw stç y.ay.a. 01 lï y.-/,v.y. y.j.-.rr.xj'zyjz'.'t
h) aÙTÔ. (Grabe, p. 172.)
3 <ï>jAaçx'. Ta; a'!s6-/;7£'.; hîb tÂtc^ç, Or^Aeia;. (Grabe, p. 151.)
* Grabe, p. 186.
LE PROTÉVANGILE DE JACQUES. 209
douze patriarches annonce la destruction du judaïsme,
puis à la fin des temps le retour triomphant du Ciirist,
la résurrection universelle, la condamnation des mé-
chants et le règne des saints , c'est-à-dire de ceux qui
ont été pauvres et affligés dans la vie présente \ Bien
qu'il s'inspire du livre d'Hénoc. auquel il emprunte de
nombreuses citations , il s'est préservé des excès du
matérialisme millénaire.
Les deux plus anciens récits de l'histoire évangélique
appartenant à la catégorie des apocryphes non entachés
d'hérésie, sont le Protévangile de Jacques - et les Actes
de Pilate. Ce dernier écrit est composé de deux parties
distinctes : l'une concerne les scènes du prétoire,
l'autre décrit la descente de Jésus aux enfers. Ces deux
parties ne sont pas de la même date, la première est
antérieure à la seconde, quoique l'une et l'autre appar-
tiennent à la plus haute antiquité chrétienne. Elles ont
été réunies plus tard sous le nom d'Evangile de JSico-
dème ^. Le Protévangile de Jacques rapporte les cir-
constances qui ont précédé la naissance de Marie , mère
de Christ. Le récit est un pastiche de la naissance de
J Grabe, p. 188.
* Justin Martyr fait allusion au Protévangile de Jacques {Dial. cum
Tryph., c. 78); il y a pris du moins l'incident de la naissance de Jésus-
Christ dans une caverne. Origène (/?iil/a<</<. tome X^ 11, vol. IIIj p. 462),
nomme positivement cet apocryphe.
3 Les Acta Pilali sont antérieurs au Descensus ad inferos. Les deux
écrits sont toujours séparés dans les anciens manuscrits. Les mêmes
faits y sont rapportés différemment. Ainsi les paroles du brigand sur la
croix ne sont plus les mêmes dans l'un et l'autre écrit (Tischendorf, Pro-
legomena, page LVl). Le nom de Nicodème donné à la réunion des deux
écrits date du moyen âge. Nous avons deux éditions des Acta Pilati. La
première est la plus ancienne. Justin Martyr la cite directement [ApoL,
\, 35; I, 48. Voir aussi Tertullien, Ayol., 21.)
SHO LE PROTÉVANGILE DE JACQUES.
Jean-Baptiste. Joachim et Anne, deux pieux Israélites
avancés en âge, obtiennent d'une faveur spéciale de
Dieu la fécondité de leur mariage dans leur blanche
vieillesse * . Ce miracle fait pressentir les hautes desti-
nées qui attendent l'enfant qui n'est autre que Marie.
Elle grandit comme un lis à l'ombre de l'autel, au mi-
lieu de jeunes compagnes pures comme elle. Elle est la
favorite des prêtres qui surveillent son éducation jus-
qu'au jour de son mariage. Pour savoir à qui elle sera
confiée, le souverain sacrificateur convie un certain nom-
bre de pieux Israélites. Une blanche colombe s'élance
delà baguette du vieux charpentier Joseph, qui se trouve
désigné par le signe miraculeux comme le chaste gar-
dien de la jeune vierge ^. L'annonciatiou a lieu comme
dans l'Evangile. Les circonstances de la naissance du
Christ sont empruntées à saint Luc, avec cette différence
que Marie met au monde le divin enfant dans une ca-
verne et non dans une étable. Le récit n'a pas d'autre
but que de mettre en pleine lumière la virginité et la
dignité de Marie. Nous avons là un premier essai de la
tirer de l'ombre discrète dont elle est enveloppée
dans nos Evangiles canoniques, avec cette teinte d'ascé-
tisme qui est partout répandue sur les légendes
sacrées.
Les Evangiles apocryphes de l'âge suivant, comme
le Pseudo - Matthieu, Y Evangile copte du charpentier
Joseph f V Evangile arabe de l'enfance de Marie, et enfin
celui sur la nativité, ont enrichi ce premier fond; ils
1 Protevang. Jacobi,c. 6.
2 Id., c. 9.
LES ACTES DE PILATE. - L'EVANGILE DE NICODEME. 211
agrandissent de plus en plus le rôle de la mère de
Jésus. Nous ne les mentionnons que pour montrer où
aboutissait la voie où s'engageait la légende chré-
tienne, dès sa première formation dans le Protévanyile
de Jacques.
Les Actes de Pilate ne révèlent aucune tendance bien
particulière. Les auteurs anonymes cherchent à mettre
l'apologie de Jésus dans la bouche des Juifs, ses contem-
porains. Un grand développement est donné à l'instruc-
tion de son procès parle proconsul romain. Les malades
guéris par le Christ comparaissent à la barre du tribu-
nal et viennent tour à tour déposer en sa faveur en ra-
contant ce qu'il a fait pour eux. Sa résurrection est
ensuite établie par le témoignage des soldats préposés
à la garde du sépulcre et par celui de Joseph d'Arima-
thée, qui l'a vu apparaître dans la prison où lés Juifs
l'avaient jeté et d'où il est miraculeusement sorti. Ce
cadre est rempli d'une manière assez ingénieuse. Il se-
rait possible que quelques incidents véritables du procès
de Jésus eussent été conservés par la tradition, mais on
ne saurait les discerner avec quelque certitude. ]Vi-
codème joue dans toutes ces scènes le rôle de juge
impartial que lui assigne le quatrième Evangile. La se-
conde partie de ce curieux écrit est consacrée aux évé-
nements accomplis dans le séjour des morts , quand
Jésus-Christ y est descendu. Ce récit est attribué aux
deux fils du vieillard Siméou, qui sont sortis du sépul-
cre à la suite du divin Ressuscité. Tandis que l'enfer et
son roi ont été confondus et écrasés par le Rédempteur,
les saints de l'ancienne alliance l'ont accueilli avec ra-
2<2 LES ACIES DE PIERfiE ET DE PAUL.
vissement; chacun d'eux depuis Adam jusqu'à Jean-
llaptiste Ta reconnu comme l'objet de sa longue attente;
les grands prophètes redisent en sa présence leurs plus
célèbres oracles, pour déclarer qu'ils n'ont plus rien à
attendre. Toutes ces scènes du monde invisible sont re-
tracées avec une poésie grandiose où circule un souffle
dantesque. L'écrit se termine par une confrontation ju-
ridique faite par Pilate entre les écrits sacrés de l'An-
cien Testament et les événements qui viennent de se
passer à Jérusalem. C'est de J'apologie notariée; la
question chrétienne est débattue à la façon d'un procès
ordinaire.
Les légendes sur les apôtres n'ont pas obtenu moins
de crédit dans l'Eglise que celles sur la vie de Jésus.
Les Actes de Pierre et de Paul doivent avoir été composés
peu après les Clémentines., car le but de l'écrit est de
mettre en pleine lumière l'accord profond entre les deux
apôtres et de les montrer également opposés à Simon le
magicien. Ainsi se trouvaient écartées les inventions
perfides qui avaient identifié saint Paul à Simon pour
sacrifier l'un et l'autre à Pierre au profit du judéo-
christianisme essénien^ Pierre a précédé Paul à Rome.
Celui-ci est en vovage pour se rendre dans la capitale
de l'empire. Il y arrive malgré la défense de- Néron,
provoquée par les menées des Juifs qui ont trouvé un
auxiliaire dans Simon le magicien. Le père de l'hérésie
prétend confondre les disciples de Jésus-Christ par ses
sortilèges et démontrer qu'il est le vrai fils de Dieu, l'in-
» Le? Ada Pétri et PauH sont cités dans Eusèbe^ H. E., III, 3.
k
LES ACTES DE PAUL ET DE THÉCLA. 213
carnation de la vérité. Une scène de grand apparat est
préparée. Le magicien a fait dresser un bûcher du haut
duquel il promet de s'enlever dans les bras des anges.
L'empereur, qui prêche dévotement l'amour fraternel
aux apôtres et à Simon, préside à la cérémonie. Elle se
termine à la confusion de l'imposteur qui , avec l'aide
des démons, commence bien à s'élever dans les airs
mais pour être bientôt précipité à terre sur l'injonction
de Pierre. La vérité religieuse est ainsi rendue dépen-
dante d'un vain prodige. Tout en revient au merveilleux ;
celui qui peut faire un coup d'éclat a raison de ses ad-
versaires. Les Actes de Pierre et de Paul désigaent^ierre
comme le premier des apôtres *. Le pain eucharistique
y apparaît revêtu d'une vertu magique, car il suffit de
le présenter aux chiens furieux lancés par Simon contre
Pierre pour qu'ils soient arrêtés sur place -. L'écrit se
termine par le martyre de Paul et de Pierre. On y
trouve sous sa première forme la belle légende du quo
vadis, que nous avons déjà rapportée.
Les Actes de Paul et de Thécla remontent au second
siècle ^ C'est le roman de l'ascétisme. L'Apôtre, dans le
cours de ses voyages missionnaires, est arrivé a Iconie,
accompagné de Démas, qui déjà joue le rôle de traître.
Son apparence est minutieusement décrite. Il est petit
de taille, chauve, voûté ; la tristesse est répandue sur
» A§£>v(pè Déxpou TOU TipwTOU Twv àTîOiTcXwv. [Acta Pet, i et Puuli,
C. 5.)
2 Ada Pétri et Pauli, c. 48.
3 Les Acta Pauli et Theclx sont cités par TertuUien [De baptismn, 17).
Voir saint Jérôme, De script, eccles., c. 7.
214 LES ACTES DE THÉCLA.
ses traits, qui sont pourtant empreints d'une angélique
douceur'. Comme Thomas dans Tlnde, il prêche l'as-
cétisme. « Heureux, dit-il, ceux qui ont conservé leur
corps intact. » Son Evangile s'appelle l'Evangile de la
virginité ^. Il gagne entièrement à son avis la fille de
ses hôtes nommée Thécla. Traîné devant les magistrats
par le père de la jeune chrétienne, il développe sa
doctrine et fait une part bien plus large à l'ascétisme
qu'à la rédemption dans l'œuvre de Jésus-Christ. Obligé
de se dérober à la condamnation par une fuite hâtive, il
est bientôt rejoint dans sa retraite par Thécla qui le pour-
suit « comme un agneau poursuit son berger^. » La jeune
fille est elle-même menée devant les juges. Condamnée
à être brûlée elle est respectée par les flammes; Paul
consent à lui conférer le baptême. Menacée à Antioche
par les autorités païennes, elle trouve un abri chez une
femme de la ville. Celle-ci a vu en songe l'âme de sa
fille lui apparaître pour lui demander de protéger la
vierge chrétienne , qui doit par ses prières l'introduire
dans le cieP. .Ainsi, d'après ce récit légendaire l'in-
tercession des saints ouvre les portes du paradis. Thé-
cla traverse encore des aventures non moins merveil-
leuses. Les bêtes féroces auxquelles elle a été livrée
viennent lécher ses pieds dans le cirque; et à Séleu-
cie où elle vit en anachorète, un rocher s'ouvre pour
' Acta Pauli et Ttieclœ, c. 2.
* May.âp'.c. cl àY'^Yjv Tr,v sâpy.a T^p-ri^av-eç. {Id., c. 5.) Tcv rf;;
^îïpOsviaç Xévov. {Id.,1.)
' Qq à;j,vb; èv lpr,[Ji.a) tcv 7:c'.[J.Éva. [M., 21.)
* Iva eu^r^-ra'. -rspl èjACu y.(i'. [AeiaTcBôi ûc, tcv twv 5ty.at(i)v tcttov.
(Id., 28.)
LES ACTES D'ANDRE. 215
la dérober aux attaques brutales de païens dissolus.
Thécla est la glorification anticipée de la virginité mo-
nacale.
Les Actes d'André ont été très en faveur chez les hé-
rétiques *. Cependant, pas plus que les précédents, ils
n'ont été composés par eux. Ils racontent les missions
de l'apôtre André dans le proconsulat d'Achaïe et sa
comparution devant le tribunal païen. Le christianisme
est présenté par lui d'une façon toute matérielle. Il se
contente d'opposer le gibet du Calvaire à l'arbre de la
connaissance du bien et du mal , et il est ainsi amené à
s'exprimer sur la croix dans des termes tout à fait su-
perstitieux ^. Quand l'apôtre est lui-même crucifié, il
s'adresse à l'instrument de son supplice dans un langage
extatique : « Jeté salue, ô croix, dit-il, toi que le corps de
Christ a consacrée et que ses membres ont ornée comme
des joyaux précieux. Je viens à toi sans crainte, afin
que tu me reçoives avec joie, moi le disciple du cruci-
fié, ô croix miséricordieuse, toi à qui les membres du
Seigneur ont conféré la beauté, toi que j'ai désirée et
recherchée ardemment, reçois-moi du milieu deshommes
et donne-moi à mon maître, afin que grâce à toi celui qui
m'a purifié me reçoive '. » Le sacrement de la cène est
aussi présenté de manière à favoriser toutes les super-
stitions ultérieures. « Tous les jours, dit André, j'offre
un sacrifice, mais ce n'est plus avec la fumée de l'en-
cens et le sang des taureaux immolés ou des boucs ; non,
j'offre chaque jour l'agneau sans tache sur l'autel de la
» Eusèbe, H. E., 111, 25. Epiphane, Hxres, 47, 1.
' Acta Andrese, c. 5. — ^ /^^ ^ jq.
2i6 LES ACTES DE SAINT JEAN.
croix. Son corps est vraiment mangé et son sang vrai-
ment bu par son peuple * . » André meurt comme Etienne,
dans un saint ravissement. Ses cendres sont précieuse-
ment recueillies, tandis que le proconsul qui l'a con-
damné est précipité du haut d'un rocher.
Les Actes de saint Jean remontent probablement à la
même date que les Actes d'André^. Ils mettent en scène
l'empereur Domitien , qui, sur les dénonciations des
Juifs , déchaîne la persécution contre les chrétiens.
Ayant appris que Jean annonce la fin de l'empire romain
et l'avénement d'un nouveau règne, il le fait recher-
cher à Ephèse. Il n'obtient de lui que le renouvellement
de ses prophéties sur la venue du Seigneur. Pour accré-
diter ses oracles, l'apôtre boit un poison mortel sans res-
sentir aucun mal ; le même breuvage tue, sous les yeux de
l'empereur, un malheureux assistant que Jean se hâte,
d'ailleurs , de ressusciter. Jean est relégué a Pathmos,
d'où il retourne à Ephèse pour remettre, avant de mou-
rir, l'Eglise à Polycarpe. La divinité du Christ occupe
une grande place dans ses derniers discours. L'ascé-
tisme y est aussi glorifié. L'apôtre expirant se couche
dans son tombeau, d'où jaillit une source d'eau vive,
fidèle image du rajeunissement éternel de son enseigne-
ment*. Citons enfin les Actes de Thaddée, fortement em-
1 "A[j,w[xsv à[xvcv 7.a6' k'/Aavr,'/ rjixspav èv tw OuGtaaTYjpta) tou
CTaupou tepcupvûv, àXr,6wç tc (;ô[/.a aÙToy zapà tou Xacu ptêpwa-
Xêiat y.al to ai\).x aÙTOu o[J.oiwç ztvîTat. (Acta Andrese, c. 6.)
2 Eusèbe, H. E.,m, 25. Epiphane, H aères., 47, 1.
3 Acta Johann., c. 22. Les autres Actes apocryphes publiés par Tischen-
dorf ne ren.ontent pas à notre période. Ni les Actes de Barnabas, ni les
Actes de PhiUppe ne sont mentionnés par Eusèbe. Les Actes de Barthé-
LES ÉPITRES ET LES APOCALYPSES APOCRYPHES, 247
preints d'une teinte judaïque. Ils contiennent la lettre
par laquelle Abgar, roi d'Edesse, demande à Jésus de le
guérir d'une grave maladie. Eusèbe a recueilli dans son
histoire une lettre semblable avec la prétendue réponse
de Jésus-Christ '. La tradition qui fait le fond des Actes
de Thaddée, est donc très-ancienne, et dénote chez les
chrétiens le désir d'avoir un document écrit de la main
de Jésus. Le récit légendaire de la guérison d' Abgar,
par le mojen de l'image du Christ, empreinte sur le
linge avec lequel il a essuyé sa sueur, appartient à une
époque bien postérieure. Les prétendues missions de
Thaddée à Edesse et en Mésopotamie, comme aussi la fa-
ble d'une première apparition de Jésus-Christ à sa mère,
qui aurait précédé toutes les autres, sont des inven-
tions d'une date encore moins ancienne.
Plusieurs épîtres apocryphes ont été mises en circu-
lation dans le cours du second siècle, entre autres une
épître aux Laodicéens, une correspondance entre saint
Paul et Sénèque ; mais elles ne paraissent avoir offert
aucune particularité dogmatique. On vient de publier
récemment les apocalypses apocryphes -. Deux d'entre
elles remontent à l'antiquité chrétienne, sans qu'il soit
possible de préciser leur date. V Apocahjpse de Moïse est
un récit mythique de la maladie et de la mort d'Adam
et d'Eve, appelés les protoplastes^ .Cet écrit a de l'irapor-
lemi sont également d'une date postérieure. Le côté mythique et théâtral
s'accentue toujours davantage.
» Eusèbe, H E., \, 13.
* Tischendorf a publié un recueil des apocalypses apocryphes sous ce
titre: Apocalypses apocryphse. Lipsiœ, 1866.
' V Apocalypse de Moïse n'est probablement qu'un fragment d'un ou-
218 LAPOCALYPSE DE MOÏSE.
tance en tant qu'il relève très-haut la dignité et la gran-
deur de l'homme primitif fait à la ressemblance de
Dieu. Adam apparaît comme le roi de la création, roi
déchu sans doute , mais bien grand encore dans sa dé-
chéance , et destiné au relèvement. Une poésie sublime
est répandue sur tout le récit. Le caractère d'Eve
en ressort comme l'idéal de la femme. Quand Adam
est atteint du mal qui va l'emporter, Eve s'écrie : «
mon seigneur Adam, donne-moi la moitié de ta mala-
die, et je la porterai avec toi, car c'est à cause de moi
que tu es ainsi frappé! C'est moi qui t'ai amené ces dou-
leurs et ces peines '. » Au moment de la mort du pre-
mier homme, Eve lui dit : « Pourquoi meurs-tu, tandis
que je vis^? — Ne t'inquiète pas, répondit Adam, tu me
suivras bientôt; nous mourrons le même jour. » Ne
dirait-on pas l'Eve et l'Adam de 3Iilton suivant le
chemin de l'exil les yeux en pleurs et les mains enla-
cées? Eve raconte à ses enfants de quelle manière elle a
succombé dans la grande épreuve. Elle termine son ré-
cit par un trait admirable, qui résume tout ce que le
cœur humain renferme d'aspirations élevées, de regrets
et de poésie : sur le seuil de l'Eden, au moment de quit-
ter ce séjour de gloire et de pureté, Adam s'adresse aux
séraphins et leur dit : « Laissez-moi emporter le parfum
vrage plus considérable. Ce fragment paraît remonter au deuxième siècle,
car il contient la légende deSeth allant chercher au paradis l'huile de con-
solation pour son père mourant. Or il est fait allusion à cette légende
dans la partie de l'Evangile de Nicodème qui s'appelle Descensus ad in-
féras. Il semble que nous ayons dans V Apocalypse de Moïse le premier
fond de cette légende.
* A6? p.ot To Yj[Aiau zr^c voaou cou. [Apec. Moysis, c. 9.)
• Atà tI ai> àT:o6vy;7y.e',ç xàvà) !^u>; (/cf., c. 31.)
L'APOCALYPSE D'ADAM. 219
du paradis*. » Dieu le permet, et il reçoit ce pur arôme
de l'Eden, qui sera l'encens de ses sacrifices et repré-
sentera tout le côté idéal et céleste de sa vie. L'épisode
principal de V Apocalypse de Moïse est la mission don-
née par Adam à son fils Setli d'aller chercher l'huile de
consolation, qui coule de l'arbre de vie dans le paradis.
Cette faveur lui est refusée, parce qu'il doit mourir;
mais à peine a-t-il expiré que son âme est enlevée par
les anges, et son corps est porté dans l'Eden pour y at-
tendre le jour de la résurrection. La mort de celui qui
était créé pour la vie éternelle et ne devait pas mourir,
produit un saisissement immense dans l'univers. La
terre se refuse à porter le corps de son roi ; le soleil et
la terre se couvrent d'un voile, et mènent deuil sur lui
jusqu'à ce qu'il ait été emporté dans le glorieux sépul-
cre qui lui est réservé, ainsi qu'à la première femme ^.
L'Apocalypse de Moïse renferme l'une des plus belles lé-
gendes de l'antiquité chrétienne. Nous rangeons dans la
même catégorie un écrit fort curieux, composé de plu-
sieurs fragments, intitulé V Apocalypse d'Adam ^ ou Tes-
tament de notre père Adam. Le premier fragment, où l'on
retrouve une teinte persane , nous représente l'adora-
tion des êtres aux diverses heures de la nuit. La pre-
mière heure est l'heure de l'adoration des démons qui
' Aéojxat u[jl{ov , âç£Té [AS àpat eùcoSiaç ex toû ■TrapaSstaou.
[Apoc. Moysis, c. 29.)
« M., c. 35.
» On trouve dans le Journal asiatique, 5" série, vol. II, p. 427 et suiv.,
une traduction de V Apocalypse d'Adam par M. Renan. Elle a été faite
d'après les manuscrits syriaques du Vatican et de Paris. Cet écrit est
identique au fragment intitulé : Pœnitentise Ad ae, condamné par le décret
de Gélase.
220 L'APOCALYPSE D'ADAM.
cessent de faire le mal; la deuxième est réservée aux
poissons et aux reptiles ; la troisième aux abîmes infé-
rieurs, la quatrième aux séraphins. « Avant mon péché,
dit Adam, j'entendais le bruit de leurs ailes dans le j)a-
radis. » A cinq heures, c'est le tour de la mer. « On en-
tend les grandes vagues élevant leur voix pour bénir
Dieu. » A six heures a lieu l'assemblée des nuées ; c'est
un moment de terreur religieuse. A sept heures, toutes
les puissances de la terre se reposent. Si à ce moment
on prend de l'eau, et qu'on y mette l'huile sainte, on
guérit à coup sûr les malades en les oignant de ce mé-
lange. A huit heures, la terre qui reçoit la rosée du ciel,
et voit l'herbe croître sur son sein, éclate en louanges.
Enfin, nous avons l'adoration des hommes. Les portes
du ciel s'ouvrent pour laisser passer leurs prières; cel-
les-ci se prosternent et obtiennent tout ce qu'elles de-
mandent. Quand le soleil se lève, la terre frémit d'une
joie sublime, tous les êtres se recueillent dans le silence,
jusqu'à ce que l'encens de l'adoration soit monté vers le
ciel; alors les puissances se séparent. L'ordre de priè-
res des heures du jour ressemble à celui des heures de la
nuit. Citons ces mots remarquables : « Le Saint-Esprit
descend et plane sur les eaux et les sources. Si l'Esprit
du Seigneur ne descendait pas, et ne planait pas ainsi
sur les eaux et les sources, le genre humain serait perdu,
et les démons feraient périr d'un regard ceux qu'ils vou-
draient. » On voit combien la notion matérielle du sa-
crement se développait déjà dans les fonds obscurs où
s'élaborent les légendes.
Un troisième fragment rapporte la prédiction du
LA MORT DE MARIE. 221
Christ à Adam, après la chute. C'est le patriarche qui la
redit à son fils Seth. Nous y trouvons cette belle parole:
« Ne crains rien ; tu as voulu être Dieu, je te ferai Dieu.
T'ayant créé à mon image, je ne permettrai pas que tu
restes dans le Shehol. Après trois jours passés dans le
tombeau, je reprendrai le corps que j'ai prisa ta race,
puis, montant au ciel, je t'y ferai asseoir à la droite de
ma divinité. » Le testament se termine par cette décla-
ration de Seth : « Moi, Seth, j'ai écrit ce testament après
la mort de mon père Adam; nous l'ensevelîmes moi et
mon frère à l'orient du paradis. Et les auges et les ver-
tus des cieux prirent part à ses funérailles, parce qu'il
avait été créé à l'image de Dieu. Nous déposâmes près
de lui, dans la même caverne dite des Trésors, son tes-
tament, l'encens et la myrrhe du paradis. C'est là que
les mages vinrent chercher les parfums qu'ils offrirent à
l'enfant Jésus. « Ce singulier écrit, qui renferme, comme
on le voit, de grandes beautés, se termine par une clas-
sification des ordres et puissances tout à fait sur le mo-
dèle de l'Avesta.
Citons encore le livre de Jean sur la mort de Marie
qui fait partie des apocalypses r cemment publiées et
qui est consacré à la glorification de la mère du Sau-
veur. Tous les apôtres sont mystérieusement convo-
qués des divers pays où ils poursuivent leur mission,
afin d'assister à la mort de Marie. Ils célèbrent ses
louanges dans des termes qui sans doute ne faisaient pas
partie du texte primitif et qui ont été amplifiés et sur-
chargés, Marie devient une sorte de médiatrice entre
les hommes et son fils. A peine a-t-elle rendu le dernier
222 \:apucalypse de pierre.
soupir que son corps est enlevé par les anges. C'est
ce qu'on appelle déjà son assomption. Bien que la date
de cet écrit ne soit pas certaine, il ne saurait remonter
sous sa forme actuelle au troisième siècle'. Nous y
trouvons le plein épanouissement et la floraison d'une
tradition qui fut longue à se former et dont on ne sau-
rait déterminer exactement le point de départ. Nous de-
vons ranger dans la littérature apocalyptique le livre pré-
tendu d'Hystaspe, le vieux roi mède, qui est mentionné
par Justin Martyr et qui annonce la fin du monde par
le feu ^ et ï Apocalypse de Pierre^ qui annonce les terri-
bles châtiments de l'avenir en termes bizarres ^. Le lait
des femmes en se coagulant formera des vers qui dévo-
reront leur sein et une flamme jaillira des yeux de leurs
enfants pour les dévorer. Les chrétiens ont aussi intro-
duit à l'exemple des Juifs des interpolations dans les
Oracles sibyllins^ .Quelques-unes de ces interpolations re-
montent a la plus haute antiquité chrétienne. La pre-
* La date de l'écrit intitulé De Dormitione Mariée (auquel il faut
joindre Transitus Marix k, Trunsitus Marias B) est diËBcile à fixer. 11 est
certain que les légendes qu'il contient ont pris leur source dans le pre-
mier siècle du christianisme , puisque Grégoire de Tours les reproduisait
(Beda venerabilis^ Retiact in Act. app., c. VII). Le décret de Gélase a
condamné notre apocryphe. Quant aux autres apocalypses éditées par
Tischendorf, celle de Paul remonte au temps de Théodose, et celle de Jean
n'est mentionnée qu'au neuvième siècle. V Apocalypse d'Esdras est d'une
date incertaine et sans valeur au point de vue de la pensée chrétienne.
Voir les Prolégomènes de Tischendorf.
* Kat iicuXXa ok /.ai 'Xqiqi.z'kiç, '{v/r^Giz^ai twv (pOapTwv àvâ-
Xwc'.v c'.à xjpb; iça-av. (Justin Martyr, ApoL, I, 20.)
8 Eusèbe, H. T., III, 25. Clément d'Alexandrie connaissait V Apocalypse
de Pierre d'après Eusèbe, H. E., VI, 14. Grabe, Spicileg:, I, 74.
* Oracula sibylliiia, édit. Alexandre, 1869. Voir dans Jésus, son terups,
son œuvre, p. 95 et suiv., ce qui se rapporte aux livres sibyllins, et spé-
cialement aux interpolations juives.
LES ORACLES SIBYLLINS. 223
mière fait partie du livre IV. La sibylle , après s'être
donnée comme la prêtresse du Dieu suprême qui ne veut
point d'un temple de pierre, décrit en vives couleurs les
affreuses persécutions infligées aux hommes pieux. Le
jour du cliâtiment approche. Néron, Tantéchrist, s'est
retiré eu Asie tout souillé de meurtres. Il va en revenir
après la destruction du temple par Titus et déchaîner
toute la puissance de l'antéchrist. Mais des signes terri-
bles annonceront les jugements suprêmes ; la terre sera
ébranlée et le Vésuve vomira du feu. Néron sera anéanti
et des cendres du monde actuel sortira une terre nou-
velle où régneront les justes, c'est-à-dire ceux qui se
seront fait baptiser à temps \ Le second oracle qui est
au commencement du livre V a une couleur plus judaï-
que. Il annonce les mêmes jugements et les rattache aussi
au retour de Néron. Il est d'une origine alexandrine, car
c'est de l'Egypte qu'il s'occupe le plus ". Les rêves mil-
lénaires se donnaient ainsi carrière et se coloraient des
teintes ardentes de l'ancienne apocalyptique des Juifs.
Nous avons tenu à donner une idée complète de cette
littérature apocryphe qui a exercé en définitive une si
grande influence sur le développement de la pensée
chrétienne en se répandant dans l'atmosphère intellec-
tuelle. Il nous est possible maintenant d'en tirer quel-
ques conséquences non hasardées sur la marche de la
tradition orale dont elle était tour à tour l'inspiration
et l'écho. Tout d'abord nous y reconnaissons cet impé-
rieux besoin de l'imagination populaire de donner une
1 Liv. IV.
«Liv. V, V. 1.
224 CARACTÈRE GÉNÉRAL DES APOCRYPHES CHRÉTIENS.
forme vivante et colorée aux idées religieuses, cet instinct
mythologique qui transforme rapidement les faits et pro-
fite de toutes les lacunes de l'iiistoire comme l'herbe se
glisse dans les interstices d'un mur pour y pousser ses
jets touffus. En effet, s'il est une période dans la vie de
Jésus sur laquelle nos Evangiles canoniques aient gardé
une grande réserve , c'est bien celle de Tenfance du
Christ ; c'est celle-là précisément qui sera transfigu-
rée de préférence par la légende. Il lui suffit de se
rattacher à la réalité par un point imperceptible pour
prendre son élan. Ce qui ressort principalement de
toute cette littérature apocryphe, c'est la tendance à
enlever de plus en plus au christianisme le caractère
de spiritualité qui le distingue et à le transformer en
une religion d'autorité extérieure fondée uniquement
sur des prodiges et aboutissant à une morale étroite. La
doctrine de la rédemption est ou absente ou défigurée
dans la tradition qui se forme peu à peu. Nulle part le
sacrifice de Jésus-Christ n'est présenté dans sa vertu
morale comme réconciliant le monde avec Dieu et ren-
dant à l'âme pardonnée une vie nouvelle. La justifica-
tion par la foi n'a point de place dans toutes ces élucu-
bratious de la dogmatique courante et populaire. Tout
en revient aux œuvres extérieures. La demeure céleste
est construite pour chacun par ses aumônes et ses ma-
cérations. C'est ainsi que l'esprit même du judaïsme
pharisaïque s'infiltre dans les âmes. La personne du
Rédempteur n'est pas moins dénaturée que son œuvre. On
supprime tout le côté humain et progressif de sa carrière
terrestre, tout ce qui rappelle la réalité de son abaisse-
CARACTÈRE GÉNÉRAL DE CES APOCRYPHES. 225
ment, on lui fait accomplir des prodiges sans nombre dès
le berceau et on prépare ainsi cette métaphysique sèche
et roide qui substituera au Christ des Evangiles le Christ
bysantiu , tel que le définit le concile de Chalcédoiue.
La vie chrétienne est également dépourvue des carac-
tères de l'humanité normale; on substitue la perfection
fantastique de l'ascétisme à la pratique simple et virile
du devoir, on est ainsi sur la pente des conseils évan-
géliques et de la mutilation de la morale. Tandis que
les Pères d'Alexandrie inaugurent avec éclat la grande
apologie chrétienne qui fonde la certitude sur l'accord
entre l'Evangile et la conscience, les masses ignorantes
choisissent une voie plus courte, et une démonstration
moins élevée, c'est celle de ces Juifs dont parle saint
Paul , qui demandent des miracles. De là cette prodi-
galité de prodiges que nous avons constatée et qui sont
destinés à établir la divinité de la religion nouvelle.
C'est au nom de la même tendance que l'on cherche à
multiplier les documents apostoliques. Exagérant sans
mesure la valeur du droit écrit, si l'on peut ainsi dire,
on oublie l'esprit pour la lettre et l'on se soucie bien
moins de fonder sa croyance sur une interprétation
rationnelle des Ecritures canoniques que d'en aug-
menter le nombre. Quand on a couvert du nom d'un
apôtre une doctrine quelconque, fùt-elle en opposition
flagrante avec le Nouveau Testament, on croit que tout
est tranché sans appel. C'est du moins l'opinion com-
mune; aussi les faussaires sont-ils encouragés à mettre
en circulation une foule d'écrits apocryphes. Ils ne l'au-
raient pas fait si la tentative eût été rendue inutile par
15
226 LE SPIRITUALISME CHRÉTIEN EST COMPROMIS.
une notion vraiment chrétienne de l'autorité, qui se fût
attachée au sens général de la révélation bien plutôt qu'a
des textes isolés ou à l'invocation de tel ou tel nom.
Une fois que le procès est vidé en dernière instance par
la production d'un nom apostolique, on est singulière-
ment encouragé à fabriquer des pièces fausses. Du reste
elles ne le sont pas absolument; il y a toujours un pre-
mier noyau de tradition plus ou moins véridique; c'est
un fait minime, un mot mal compris, mais cela suffit
pour une formation nouvelle de légendes et on n'é-
prouve aucun scrupule à couvrir tout ce qu'on met en
circulation du môme pavillon sacré. C'est sous des in-
fluences identiques que le matérialisme sacramentel
fait son apparition ; on s'attache de plus en plus au côté
extérieur du rite, on en vient à identifier le baptême
avec les lustrations païennes et l'on s'exprime sur la
sainte cène dans des termes qui autorisent toutes les
superstitions. Enfin on commence à peupler cette es-
pèce d'Olympe chrétien où la créature sera bientôt ado-
rée , et on place déjà à son sommet la Vierge mère
dont l'apothéose ne s'arrêtera que quand elle sera com-
plète. Telle est incontestablement la direction de ce
courant de la tradition orale, qui pour le moment coule
parallèlement à l'enseignement public de l'Eglise , et
s'accommode aux tendances des classes ignorantes, tan-
dis que la grande théologie d'Alexandrie s'établit sur les
cimes un peu nuageuses de la spéculation. La tradition
orale est une sorte de suffrage universel obscur qui finira
par dicter ses volontés et obtiendra la consécration des
autorités officielles.
LIVRE II.
LE DEVELOPPEMENT DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE
AU DEUXIÈME ET AU TROISIÈME SIÈCLE.
CHAPITRE I
CONSIDÉRATIONS GENERALES.
§ I. — La foi univetrselle de l'Eglise au deuxième et au
troisième siècle.
La théologie chrétienne nous présente dans cette pé-
riode de piété intense et de lutte incessante le déve-
loppement le plus riche et le plus varié. On peut par-
ier de grandes écoles, non pas opposées les unes des
autres, mais très-différentes, élaborant les données fon-
damentales de l'Evangile avec une entière liberté. Nul
pouvoir central n'existe; les synodes sont des réunions
accidentelles et tout officieuses. Plus l'Etat se montre in-
tolérant envers l'Eglise , plus celle-ci maintient son in-
dépendance morale ; car toujours aux prises avec la
force brutale, elle ne peut jamais l'avoir pour com-
plice, quand même elle serait tentée de proscrire i'er-
228 DES POINTS FONDAMENTAUX DE LA CROYANCE.
reur. Le tableau que nous tracerons du mouvement de
la pensée chrétienne, à cette féconde époque, en fera
ressortir l'élan et la liberté. Toutefois, elle n'en est pas
moins demeurée profondément et constamment chré-
tienne, "volontairement soumise à l'enseignement apos-
tolique pris dans son ensemble. La spéculation théo-
logique n'a jamais entamé, si je puis ainsi dire, le roc
des yérités fondamentales; elle a respecté la pierre an-
gulaire de l'édifice. Elle a eu, sans doute, ses impruden-
ces et ses obscurités, mais la réalité substantielle de la
croyance subsiste toujours. C'est que la foi de l'Eglise
n'était pas à la merci des tâtonnements et des défaillan-
ces de la science religieuse. Elle était la possession
inaliénable du cœur chrétien fondée sur l'expérience, et
elle constituait un lieu vivant et indestructible entre
toutes les Eglises. C'est ainsi que la distinction si con-
testée entre les points fondamentaux et les points se-
condaires de la croyance se faisait d'elle-même, grâce
au sûr instint de la pieté.
Plus on se sentait assuré de ne pas perdre ce trésor
de la vérité salutaire que les apôtres appelaient le bon
dépôt, plus on accordait de latitude aux recherches de
la théologie, quand celle-ci ne compromettait pas,
comme la gnose, le théisme chrétien. L'énergie de la
résistance pour maintenir les points essentiels se conci-
liait avec une bienfaisante largeur ; on ne s'imaginait pas
perpétuellement que tout était compromis pour la moin-
dre divergence dans la conception d'un même fait, égale-
ment accepté de part et d'autre. La calme certitude de
la foi bannissait les frayeurs insensées qui poussent aux
LA FOI ÉNERGIQUE, MAIS NON TIMORÉE. 229
réactions; car rien ne conduit plus promptementà Tas-
seivissement des esprits que la peur de la recherche, qui
dénote au fond plus d'incrédulité que de fermeté dans
la conviction. Les croyances sérieuses et bien fondées
sont tolérantes, précisément parce qu'elles ne se croient
pas exposées à périr au premier choc. Plus elles sont
religieuses et reposent d'aplomb sur la vie intime de
l'âme, plus elles respectent les droits de la pensée et se
gardent d'empiéter sur son domaine. Au contraire, la
sèche scolastique qui transforme le christianisme en un
système tout intellectuel ne permet pas qu'on enlève
un anneau de la chaîne de ses déductions. Comme la
formule dogmatique*est pour elle l'essentiel, la moindre
déviation la frappe au cœur, ou du moins au point sen-
sible.
Etablissons rapidement en quoi consistait cette una-
nimité de la foi de l'Eglise au deuxième et au troisième
siècle. Je ne pense pas que dans un temps où l'on luttait
énergiquement contre la gnose, on eût désigné la foi
chrétienne par le nom d'orthodoxie, car on eût craint
de favoriser par ce mot une notion purement scienti-
fique de la religion. On voulait moins que jamais eu faire
une opinion correcte sur Dieu; elle était essentielle-
ment morale et vivante, sans être vague et indécise,
comme nous allons le prouver. Nous nous bornerons à
un rapide exposé, car la démonstration proprement dite
ressortira avec éclat de la peinture que nous tracerons
plus tard du culte de l'Eglise et de la vie chrétienne.
Nous nous contenterons de quelques indications pé-
remptoires.
210 ADORATION DU CHRFT.
La foi chrétienne, à cette époque, comme toujours, a
pour objet suprême Jésus-Christ, Fils de Dieu et Sau-
veur du monde. C'est à sa personne que la religion tout
entière est rattachée. Comment en serait-il autrement,
puisqu'il est le médiateur entre le ciel et la terre, celui
qui a rétabli le lien brisé entre l'humanité et Dieu? Ce
lien n'est-il pas la condition essentielle de cette relation
sacrée entre l'homme et son Créateur, qui s'appelle la
religion? Jésus-Christ n'est pas simplement considéré
comme l'initiateur d'un culte nouveau ou un parfait
modèle de religion. IVon, il est l'objet même delà reli-
gion Gu'il a fondée ; il est au centre de la vie, au centre
de la piété. Rien n'est plus éloigné du sentiment uni-
versel de l'Eglise que les notions unitaires. Si, comme
nous le verrons, la théologie, môme animée d'un souffle
évangélique, ne trouve pas des explications suffisantes
et toujours correctes de cette adoration du Christ, le
fait n'en subsiste pas moins avec sa catholicité indiscu-
table. Il suffirait, pour s'en convaincre, de se rappeler
le rôle que la foi en Jésus joue dans le martyre. Le
chrétien qui est jeté en prison et qui comparaît devant le
tribunal du proconsul, pour de là monter sur le bûcher
ou descendre dans l'arène, accepte toutes les privations
et toutes les douleurs pour le Rédempteur; c'est avec sou
nom sur les lèvres qu'il lutte contre ses juges et qu'il
affronte ses bourreaux. Il est prêt à aller, selon l'ex-
pression de la jeune chrétienne de Lyon, partout où
l'Agneau le conduira. Qu'on relise le tableau que nous
avons tracé de ce long et sanglant combat entre la Rome
impériale et l'Eglise, et l'on se convaincra que chaque
LE MARTYRE CONFESSE SA DIVINITE. 231
confesseur avait la conviction intime qu'il se devait tout
entier à son Maître divin ; que celui-ci avait un droit to-
tal sur sa vie, sur ses affections les plus chères, sur tout
son être. Le martyre est en lui-même une confession de
foi, la proclamation énergique que l'on doit tout quitter
pour Jésus, tout lui sacrifier , c'est à ses pieds que les
palmes du glorieux supplice sont jetées. Sa devise est
bien celle d'Ignace : Tout, pourvu que j'obtienne Jésus-
Christ ' / Participer à sa coupe est le suprême bon-
heur -, Si le cachot s'illumine pour le condamné, c'est
que dans ses visions il a vu se détacher lumineuse, sur
l'ombre qui l'enveloppe, la tête du crucifié. Nous avons
déjà montré comment cette foi ardente, absolue au
Christ, qui implique qu'il est le tout de l'âme, revit dans
les symboles expressifs tracés avec une naïveté sublime
sur les sombres parois des catacombes. Là est la confes-
sion de foi de l'Eglise immolée, qui a été tracée d'une
main émue à la lueur des bûchers. Tandis que la repré-
sentation incessamment multipliée du bon Pasteur rap-
portant sur ses épaules la brebis perdue , rappelle
l'amour rédempteur et le fait central de l'Evangile, la
présence du Fils de Dieu dans la fournaise sept fois
chauffée redit ce qui fait la consolation suprême, la joie
triomphante des confesseurs de la nouvelle alliance.
D'innombrables inscriptions, accompagnées de symbo-
les parlants, rapportent au Christ la paix des chrétiens
dont la dépouille a été pieusement déposée près des
martyrs. Le monogramme de son nom, le poisson, l'an-
^ Ignace. Epist. ad Roman., 4.
* Acta martyr. Polyc, c. 14.
232 LA VIE ENTIERE RAPPORTEE AU CHRIST.
cre sous la croix, indi(]uée elle-même d'un trait rapide
et mystérieux, peuplent de son souvenir ce champ de la
mort. Enfin, l'enfant Jésus dans les bras de sa mère est
fréquemment proposé à la prière *.
La manifestation de la croyance, quand elle est invo-
lontaire et mêlée à la vie de tous les jours, a un carac-
tère particulièrement irrécusable. Or, il est certain que
l'existence tout entière est rattachée au souvenir et à la
pensée du Eédempteur ; elle est frappée à son empreinte.
Le premier jour de la semaine, dont la célébration a été
librement substituée au sabbat pour les nécessités du culte
comme pour celles de la piété individuelle, porte son
nom ; le dimanche est le jour du Seigneur, Tanuiver-
saire de sa résurrection -. Bientôt , on consacra le
mercrediet le vendredi àia commémoration de seshumilia-
tions et de sa mort; on les appelait des stations. L'an-
née subit la même transformation ; les grandes solen-
nités juives, qui toutes rappelaient les miracles éclatants
de Jéhovah pour son peuple, sont remplacées par les fê-
tes chrétiennes dont le cycle primitif comprenait l'an-
niversaire de la naissance du Christ, laPâque et la Pen-
tecôte'. On leur donne une si grande importance, que
l'une des discussions les plus graves du second siècle,
entre l'Orient et l'Occident chrétien, roule sur la déter-
mination de la date à laquelle la Pâque doit êtie célé-
1 Voir les pages sur les catacombes dans le premier volume de la
deuxième série de mon histoire (liv. I, c. ii, § 2) . Nous y reviendrons avec
détail dans notre dernier volume, consacré en partie au culte et à la vie
chrétienne.
* Epist. ad Barnab., c. 13. Justin Martyr. Apol., \, 67.
' Gieseler, 'Kirchen-Geschichte, vol. I, c. u, § 53 ; c. iv, § 70.
IL EST LE CENTRE DU CULTE. 233
brée. Les Constitutions apostoliques vont plus loin ; elles
règlent la journée comme la semaine et l'année, et cha-
que heure marque au cadran un souvenir évangélique *.
Nous nous bornons à mentionner ces pratiques de l'an-
cienne Eglise, dont l'exposé complet ne doit pas être pré-
senté d'une manière anticipée. Nous n'en tirons qu'une
seule conséquence: c'est que l'adoration du Christ est à
la base de la vie générale dans l'Eglise, et la marque tout
entière de son sceau.
N'est-ce [as ce qui ressort également du cuite que
nous ne voulons considérer, pour le moment, que dans
ses traits les plus généraux? Où trouver une profession
de foi plus claire que dans les deux grands sacrements de
l'Eglise? Le baptême est l'enrôlement dans la milice sa-
crée; il remplace la circoncision et incorpore le néo-
phyte au peuple de Dieu, au nom du Père, du Fils et du
Saint-Esprit ; parfois même, toute la formule est réduite
au seul nom de Christ, tant il est associé intimement aux
deux autres noms. Le double acte du baptême, l'enseve-
lissement dans l'eau et la réapparition à la lumière, se
rattache à la mort et à la résurrection du Rédempteur ;
aussi ne peut-on l'administrer sans confesser l'Evangile
tout entier. La communion, célébrée comme le grand
mystère chrétien, est le Saint des Saints du culte. Qu'on
parcoure tous les fragments liturgiques qui nous sont
restés, on les verra pénétrés du sentiment de la rédemp-
tion par le sang de la croix et de l'adoration de la vic-
time d'expiation. Il n'est pas possible, même à l'esprit
1 Constit. Eccl. Mgypt., canon 62. Dans les Analeda Anienirxna de
Bunsen, vol. \\, p. 473.
234 PRIÈRES D'ADORATION A JÉSUS-CHRIST.
de système le plus audacieux, de tirer autre chose de la
table eucharistique et de la réduire à un rite sans mys-
tère. " Ce repas, dit Justin, s'appelle eucharistie, car il
n'est permis d'y participer qu'à celui qui croit à ce qui
est enseigné par nous, et qui a reçu le baptême pour la
rémission de ses péchés et la nouvelle naissance '. » Les
prières et les cantiques, qui occupent une large place
dans le culte, et que nous retrouvons dans les docu-
ments liturgiques, épanchent à flots pressés cette adora-
tion pour le Dieu Sauveur, en retraçant dans un langage
coloré et ardent jusqu'au lyrisme l'oeuvre rédemptrice
et ses phases principales. Je ne citerai qu'un seul frag-
ment delà liturgie alexandrine: « Nous te rendons grâce,
Seigneur, par ton Fils bieu-aimé Jésus-Christ, que tu as
envoyé dans les derniers jours pour être notre Sau-
veur et notre Rédempteur. C'est bien là le Verbe qui
vient de toi, et par lequel tu as fait toutes choses. Il a
été fait chair et il a été manifesté ton Fils par l'Esprit-
Saint. » La doxologie est ainsi conçue : « Accorde-nous
ton Saint-Esprit, pour la confirmation de notre foi dans
la vérité, afin que tes saints te célèbrent et te louent dans
ton Fils Jésus-Christ, dans lequel tu as la gloire et la
puissance dans ta sainte Eglise, dès maintenant au siè-
cle des siècles. » La prière se termine par ces mots :
« Au nom de ton Fils unique, dans lequel à toi avec lui
etle Saint-Esprit soient honneur et puissance à jamais! »
Ailleurs, dans cette même liturgie, l'invocation s'adresse
^ 'Hç O'jBsvi àXXtp ]x.z-ZT/jXi èçov èsTtv, yj tû ~\Q-,z.i)ZU-<.. (Justin,
ApoL, II, p. 97). Voir la Liturgie de l'Eglise d'Alexandrie. Bunsen,
Analeda Antenicxna,\. III, p. 101.
TÉMOIGNAGE DES ADVERSAIRES. 235
t'ranchemeut à Jésus-Christ : « Nous te louons, nous te
célébrons, ô Dieu, roi céleste, Père tout-puissant! Sei-
gneur, Fils unique, Jésus-Christ, Agneau de Dieu, Fils
du Père, aie pitié de nous, reçois notre prière. »
Il n'est pas jusqu'aux adversaires de l'Eglise qui ne
rendent témoignage à sa foi, témoin le fameux passage
de la lettre de Pline sur les hymnes que les chrétiens
adressent au Christ comme à leur Dieu. Rappelons nous,
en outre, les attaques du Juif Tryphon et du philoso-
phe païen Celsc contre l'idée que le Nazaréen ait été le
Fils du Très-Haut, et plus spécialement contre l'incar-
nation '. Après cette confession implicite de la foi de
l'Eglise, plus péremptoire qu'aocane autre, nous avons
des témoignages formels et précis sur les croyances com-
munes à tous les chrétiens. Nous n'avons pas à exami-
ner actuellement sous quelles influences se forma l'i-
dée d'une règle de foi plus ou moins imposée ; ce serait
aborder prématurément le développement dogmatique
de la notion d'autorité qui dépend de toute la direc-
tion de la pensée religieuse. Mais à part cette question
spéciale et délicate, les déclarations des Pères suffisent
pour mettre en pleine lumière ce qui constituait la foi
universelle de la chrétienté du deuxième et du troisième
siècle. Justin Martyr nous donne un résumé très-clair
de ce que l'Eglise de son temps reconnaissait comme
l'accomplissement des prophéties : « Les saints oracles,
dit-il , nous annoncent celui qui, né d'une vierge, de-
vait, une fois l'âge viril atteint, guérir toute maladie et
1 Pline, Epist., lib. X, ép. 46. Justin, Dial. cum Tryph., p. 250 (édit.
de Paris). Origène, Contra Ce/5., IV, 3 et suiv. [Opéra, \, 503-506.)
236 LE CREDO DE JUSTIN MARTYR ET DIRÉNÉE.
toute langueur, et ressusciter les morts, puis, haï au-
tant que méconnu, être crucifié, mourir, ressusciter,
remonter au ciel. C'est notre Jésus-Clirist qui est appelé
le Fils de Dieu, ce qu'il est en réalité *. » Le passage
suivant d'Irénée est plus explicite encore sur la foi com-
mune à toutes les Eglises :
« Les apôtres et leurs disciples ont transmis à l'E-
glise, qui est répandue sur le monde entier jusqu'aux
confins de la terre, la foi en un seul Dieu, Père tout-
puissant, qui a fait le ciel et la terre, les mers et toutes
les choses qui y sont contenues, et en Jésus-Christ, le
Fils de Dieu incarné i our notre salut, et dans le Saint-
Esprit, qui a annoncé par les prophètes les dispensa-
tions divines et l'avènement du Fils, et sa passion et sa
résurrection d'entre les morts, et son ascension en son
corps dans les cieux et sa descente du ciel de la gloire
du Père, pour renouveler toutes choses, ressu>citer
toute chair humaine, et pour que tout genou dans le
ciel, sur la terre etsous la terre, fléchisse devant Jésus-
Christ, notre Seigneur, notre Dieu, notre Sauveur et
notre roi, selon le bon plaisir du Père invisible, et que
toute langue le confesse, que toute langue lui rende té-
moignage, et qu'il exerce la justice, le jugement univer-
sel. Il condamnera au feu éternelles esprits pervers, les
anges rebelles et les apostats, ainsi que les impies, les
injustes, les désobéissants et les blasphémateurs parmi
les hommes. Mais pour les justes et les saints, pour ceux
qui auront gardé les commandements et seront demeu-
' Justin, ApoL, U, p. 73.
LA RÈGLE DE FOI DE TERTULLIEN. 237
rés dans son amour, soit dès le début, soit après leur
repentir, il leur réserve riramortalité et la gloire éter-
nelle ^ >' Voilà pour la seconde moitié du deuxième
siècle.
Ecoutons Tertullien , au commencement du troi-
sième. Il nous donne trois résumés de la foi universelle.
Je reproduis le plus court et le plus précis : « Il n'y a
qu'une seule règle de foi. Elle consiste à croire en un
Dieu unique, tout-puissant créateur du monde, et dans
son Fils Jésus-Ciirist, né de la vierge Marie, crucifié
sous Ponce-Pilate, ressuscité des morts le troisième
jour, reçu dans le ciel, siégeant maintenant à la droite
dn Père, devant revenir juger les vivants et les morts
par la résurrection de la chair ^. » Ecoutons Origène :
« Voici le résumé de ce qui nous a été transmis par la
prédication apostolique. Tout d'abord, il y a un seul
Dieu qui a tout créé et formé, qui a fait toutes choses du
néant. Dieu de tous les justes, depuis la création et la
formation du monde. Dieu d'Adam, d'Abel, de Seth,
d'Hénoc, de Noé, de Sem, d'Abraham, d'Isaac, de Ja-
cob, des douze patriarches, de Moïse et des prophètes.
Ce Dieu, dans les derniers temps, comme il l'avait an-
noncé par les prophètes, a envoyé notre Seigneur Jésus-
Christ, tout d'abord pour appeler à lui Israël, puis les
> TojTC 10 /.•/jp'JYf.a y.al Ta6x*/]v -rjv Tziav.v ■/] ly.vXriala. y.aiTïèp èv
oXo) 'Si 7.6c\j.{ù C'.eijiZ'XpiiÀYr, è'T^'.^-SAôj^ (^ukda'jV.. (lrénée,H3eres.,l, 3.)
2 « Régula fidei una omnino est sola immobilis et irreformabilis, cre-
dendi scilicet in unicum Deum omnipotenlem, niundi creatorem etfilium
ejus Jesum Christum, natum exvirgine Maria, crucifixum sub PontioPi-
lato, ténia die resuscitatum a mortuis, receptum in cœlis, sedenteni nunc
ad dexteram Patris, venturum judicare vivos et morluos per carnis etiarn
resurrectionem. » (Tertullien, De virg, vel, c. L)
238 LE CREDO D ORIGÈNE ET DE L'ÉGLISE D'ALEXANDRIE.
Gentils, après la perfidie du peuple d'Israël, Ce Dieu
juste et bon est le Père de notre Seigneur Jésus-Christ ;
il a donné la loi, les prophètes et les Evangiles. Il est le
Dieu des apôtres, le Dieu de l'Ancien et du Nouveau
Testament. Jésus-Christ, qui est venu dans le monde,
est né du Père avant toute créature. Après avoir coo-
péré avec son Père dans la création de l'univers, car
toutes choses ont été faites par lui, dans les derniers
temps, il s'est anéanti et s'est fait homme et incarné,
lui qui était Dieu, et il est demeuré ce qu'il était, c'est-
à-dire Dieu, en devenant homme. Il a revêtu un corps
semblable au nôtre, et qui n'en différait que parce qu'il
était né d'une vierge et de TEsprit-Saint. La naissance,
comme la souffrance de ce Jésus, a été en vérité; il n'a
point enduré en apparence la mort commune, il est mort
réellement; il est vraiment ressuscité des morts, et s'est
entretenu avec ses disciples après sa résurrection. D'a-
près cette même tradition des apôtres, le Saint-Esprit est
uni en honneur et en dignité au Père et au Fils *. »
A la même époque, les catéchumènes d'Alexandrie
étaient appelés à formuler leur foi dans ces termes : « Je
crois dans le seul vrai Dieu le Père tout-puissant, et
dans son Fils unique Jésus-Christ notre Seigneur et
Sauveur, et dans le Saint-Esprit qui donne la vie ^. »
1 Origène, De Princip., \, Prxfatio, 4.
2 nij-cùo) elq TGV [jLcvGV àAr,6'.vbv 6c"cv, Gecv tcv r.x-ipT. tgv zav-
tcy.paTopa, xat ziq tcv [xovoy^'^'^ a^TCu ulcv 'l-/]acijv y^p'^TCV tov xu-
ptov y.at zisi-f^px r,;j.ojv, y.al sic tc av-.ov zveujJiaTb Çwo'jto'.ouv. Constit.
Eccl. Mgypt., 11,46. (Bunsen, Antenicxna, 111,91.) Les mots qui suivent:
6[;.00'ja'.cv':p'.âca sont une interpolation du quatrième siècle. Le troisième
siècle rejetait encore l'expression 6[AOo6cioç comme le prouve la con-
damnation de Paul de Samosate.
LE MEME CREDO A LA FIN DU TROISIEME SIECLE. 239
C'était un premier développement de la simple formule
du baptême dont on s'était longtemps contenté. A la fin
du troisième siècle, cette simple profession de foi s'était
beaucoup surchargée, comme on peut s'en convaincre
par le symbole contenu au septième livre des Constitu-
tions apostoliques qui remonte à cette date. Il est ainsi
conçu : « Je m'engage au Christ, et je suis baptisé dans la
foi au Dieu unique, incréé, souverain, en Jésus-Christ,
qui a créé et formé l'univers, et duquel procèdent toutes
choses. Je crois au Seigneur Jésus , son Fils unique, le
premier-né de toute création, engendré avant les siècles
par le bon plaisir du Père, uon créé, par qui ont été faites
toutes choses dans le ciel et sur la terre , les visibles et
les invisibles; dans les derniers temps, il est descendu
du ciel et a revêtu notre chair. Il est né de la sainte
vierge Marie. 11 a vécu saintement dans le monde, con-
formément aux lois de son Dieu et Père. Il a été crucifié
sous Ponce-Pilate; il est mort pour nous, et après sa
passion, il est ressuscité pour nous le troisième jour, et
il est remonté au ciel où il est assis à la droite du Père.
Il en reviendra avec gloire à la consommation du siècle
pour juger les vivants et les morts, et son règne n'aura
pas de fin. Je suis baptisé dans le Saint-Esprit, qui est le
Paraclet, qui a agi depuis le commencement du monde
dans tous les saints, qui ensuite a été envoyé aux apô-
tres selon la promesse de noire Seigneur Jésus-Christ,
et après les apôtres à tous ceux qui croient, au nom de
la sainte Eglise, la résurrection de la chair, la rémission
des péchés, le règne des cieux et la vie éternelle ^ »
> Constit. Apost., 1. VII, 41,
240 LE SYMBOLE DIT DES APOTRES.
Nous retrouvons là , sous une forme un peu prolixe ,
toutes les parties essentielles du symbole dit des apô-
tres. L'analogie est plus frappante dans la formule con-
cise qui avait cours dans l'Eglise d'Afrique au temps de
Cyprien. Sauf les deux derniers articles, c'est exacte-
ment notre symbole actuel; on reconnaît qu'il est com-
posé de la formule du baptême dans laquelle on a in-
tercalé la règle de foi telle que nous la lisons dans
TertuUien ^ Personne ne prétend alors le faire remon-
ter aux apôtres, commeon l'essayera avec succès dès la
fin du quatrième siècle ; on y reconnaît une simple et
naturelle dilatation de la confession de foi primitive des
néophytes, qui ne fait que résumer la croyance générale
de l'Eglise depuis trois siècles-. Nous pouvons donc le
considérer comme le vrai symbole de ces premiers âges ;
il exprime avec simplicité, sous une forme d'exposition
historique, mais non sans tenir compte des grandes hé-
résies gnostiques qui avaient si profondément agité les
esprits, les croyances qui faisaient la joie et la force de
la chrétienté primitive. Ce symbole est bien élevé au-
dessus de la théologie ; il ne saurait être détruit par
elle, et on le retrouve en substance dans tous les grands
systèmes qui essayent de donner une explication sa-
tisfaisante de la vérité salutaire, après qu'elle a été
saisie et possédée par le cœur de chaque croyant.
1 Cyprien, Epist,, 697.
2 Voir le livre de M. Nicolas : Le Symbole des Apôtres. Essai historique.
Paris, 1867, c. IV. Voir aussi l'excellente brochure de M. Viguier sur le
même sujet et VHistoire du Credo par A. Coquerel fils. Gernaer-Baillière,
1869, sous la réserve des points de divergence entre nous et ces honorables
auteurs.
DISTINCTION ENTRE LA FOI ET LA THÉOLOGIE. 241
Au reste, les Pères se rendesit parfaitement compte
de la différence qui existe entre la simple foi et la
science religieuse. Ils ne veulent pas que la première
soit comprise dans les tâtonnements et les incertitudes
de la seconde. Justin Martyr déclare que le fait de la
divinité du Christ n'en subsistera pas moins, si ses ex-
plications sont trouvées insuffisantes. « Tryphon ! dit-
il, Jésus-Clirist ne cessera pas d'être le Fils de Dieu,
même si je ne réussis pas à prouver qu'il préexiste
comme le Fils de Celui duquel tout procède. Il sera juste
de m'accuser d'être tombé dans quelque erreur, mais
non de nier qu'il est le Christ ^ » Ainsi, nous sommes
avertis que les défaillances de la spéculation ne sau-
raient ébranler la foi du cœur qui subsiste au travers
des efforts souvent trompés de la science. Origène trace
d'une main non moins ferme la ligne de démarcation
entre la foi et la théologie. Après avoir donné le résumé
des croyances universelles des chrétiens que nous avons
cité, il ajoute : « On ne voit pas clairement s'il faut ad-
mettre que le Fils de Dieu a été ou non engendré. 3Iais
de telles questions doivent être résolues par l'étude de
la sainte Ecriture et une recherche sagace -. » Ainsi se
concilient les nécessités de la foi, qui ne doit pas être
incertaine, et celles de la science chrétienne qui, dans
les limites de la révélation, doit avoir le champ libre.
On ne peut tirer aucun système d'école , aucune for-
• O'jy. àxoXXuxat xb to'.outov eTvat yp'.G^b/ tou ôeou, èàv àxoSeî^at
\ù\ o6v{))[j.a'. o-t y.al r.poDzripyvf uîb; toO xofrjTotj twv oXgjv 6£o;.
(Justin, Dî'a/. cum Tryph.jlQl.)
* Origène, De Princip., l,Prxfatio, 4.
i6
242 LA DIVERSITÉ DANS L'UNITÉ.
mule scolastique des simples documents où revit le
christianisme primitif. Voilà pourquoi il se prête admi-
rablement au mouvement de la pensée, à ses recher-
ches saintement hardies; il ne l'arrête pas par d'aveu-
gles anathèmes ; mais s'il ne la préserve pas d'erreur,
il la garde de naufrages comme un lest sacré. Rien n'é-
gale la puissance d'une foi si sûre d'elle-même, stricte et
sévère sur les points essentiels, mais pleine de largeur
pour tout ce qui est du domaine proprement scienti-
fique. Il est vrai que plus on se rapproche de la fin de
celte période, plus on voit l'Eglise tendre à forger le
joug de la tradition et de l'autorité ecclésiastique; mais
il a dû être frappé sur l'enclume impériale pour peser
de tout son poids sur la théologie. La liberté primitive
n'a été que peu à peu aliénée; il a fallu l'effort combiné
des grands conciles et des protecteurs couronnés pour
la supprimer tout à fait.
$11, — Les écoles et les tendances dans le développement
dogmatique du second et du troisième siècle.
Nous avons maintenant à décrire le développement
de la théologie chrétienne au second et au troisième
siècle, en laissant de côté la question apologétique déjà
traitée et les débats ecclésiastiques réservés pour la
conclusion du livre. Les hommes qui exercèrent l'in-
fluence prépondérante sur ce développement nous sont
connus. Nous n'avons pas affaire à des êtres de raison,
à des abstractions. Il nous est facile de retrouver dans
chaque système celui qui l'a conçu, élaboré, et d'y sai-
L'A PRIORI DANS L'HISTOIUE DU DOGME. 243
sir en quelque sorte sa physionomie morale. Nous n'a-
vons plus maintenant qu'à nous occuper des doctrines
elles-mêmes.
Deux écueils doivent être ici écartés. Il faut se garder
tout autant de l'esprit de système qui applique aux
faits ses généralisations hardies et les y plie au besoin,
quitte à les mutiler, que du fractionnement indéfini qui
enlève aux idées leur vraie signification eu les déta-
chant de l'ensemble ou de la pensée mère dont elles
dépendent. Le procédé généralisateur a été poussé aux
dernières limites dans l'histoire de la doctrine chrétienne
par deux écoles en tout point opposées, sauf sur cette
question de méthode. L'école de l'orthodoxie à tout
prix en a usé tout autant que l'école de la spéculation
à outrance ; l'une et l'autre refont l'histoire au lieu de
s'y conformer et commencent par y mettre ce qu'elles
désirent y trouver. C'est surtout en ce qui concerne le
dogme du second et du troisième siècle, que l'arbitraire
des interprétations s'est donné de part et d'autre libre
carrière. Plus tard la théologie prend une forme arrê-
tée, rigoureusement délimitée et qui se prêterait avec
difiiculté à une transformation totale. Il n'en est pas de
même à l'époque où elle est en quelque sorte à l'état
d'élaboration; avec un peu de bonne volonté et quel-
ques efforts on arrive à tirer à soi les idées réfractaires ;
mais aussi, pour le plaisir de retrouver son propre sym-
bole, on a perdu le sens de la réalité et on a dénaturé
l'histoire.
C'est là le grand reproche que nous faisons à ce que
nous avons appelé l'orthodoxie à tout prix, soit dans le
244 L'A PRIORI ORTHODOXK. — BOSSUET.
sens catholique, soit dans le sens protestant. Le plus
modéré parmi les historiens du dogme au sein du ca-
tholicisme est l'un des plus anciens et des plus sa-
vants. Le père Petau essaye bien, dans son grand li-
vre sur la Théologie dogmatique ', d'établir l'unanimité
de tous les docteurs des premiers siècles, afin de de-
meurer fidèle au principe de Yincent de Lérins sur
l'orthodoxie traditionnelle qui doit être retrouvée en
tout lieu, en tout temps et chez tous les docteurs'^.
Néanmoins, à propos du dogme de la Trinité, il recon-
naît plus d'une divergence chez les premiers Pères;
il cherche à les atténuer en déclarant tantôt qu'elles
sont insignifiantes et ne sont imputables qu'aux dé-
fectuosités du langage théologique, tantôt qu'elles ré-
sultent des nécessités et des embarras de l'apologétique
chrétienne ^. Cependant, quand il en vient à l'exposi-
tion même de la doctrine de ces Pères, il avoue que
Justin, Athénagore et Théophile d'Antioche ont enseigné
la subordination du Fils au Père ^. Bossuet, dans la po-
lémique qu'il soutint contre Jurieu, à l'occasion de
son Histoire des variations^ se garde bien de faire cette
concession. Dans une discussion admirable de luci-
dité et d'éloquence nerveuse, il s'efforce d'écarter tout
sens suspect des textes les plus difficiles de Justin
Martyr ou d'Athénagore, et de les ramener à l'ortho-
doxie de Nicée; son argumentation ne cesse pas d'être
générale et vague, malgré ses airs de force. Son beau
1 De theologicis dogmalibus. Edit. de Paris, 1644,
2 «Quod ab omnibus, quod ubique, quod semper. »
s De theolog. dogmat., vol. H, Préface, § 12.
» Id., vol. II, c. 3.
KLÉE. — MŒHLER. 245
langage ne parvient pas à dissimuler la faiblesse de
son exégèse. Il en reyient toujours à dire qu'il n'est
pas possible que de grands saints , martyrs du Christ,
aient affaibli la notion de son éternelle divinité. Avec
une telle méthode on ne recherche plus simplement
ce qui a été, mais on prétend retrouver toujours ce qui
aurait dû être au point de vue du système adopté '.
Malheureusement elle est encore suivie par un grand
nombre d'historiens, en Allemagne et en France ; on la re-
trouve avec tous ses inconvénients dans l'histoire du
dogme d'Henri Klée^, ouvrage d'ailleurs savant (jui noie
les divergences des doctrines dans l'accord fondaoïental
de la tradition, en atténuant plus que de raison toutes
les dissonances. « La croyance générale, dit il , s'est
exprimée par les croyances particulières. » De là à forcer
le sens des croyances particulières il n'y a qu'un pas, et
ce pas est constamment franchi par l'auteur. V Histoire
des dogmes des temps antérieurs à Nicée de Schwane, dé-
ploie plus de science pour arriver au même résultat,
tout en faisant quelques concessions sur l'imperfection
des formules dogmatiques des Pères du second siècle ^
Mœhler, dans sa Pairologie, maintient l'orthodoxie im-
maculée des premiers apologistes, et malgré son riche
savoir et sa belle méthode d'exposition, il révèle d'em-
blée le parti pris qui empêche l'étude impartiale des
1 Avertissements aux protestants sur les lettres du ministre Jurieu.
Œuvres de Bossuet, édil. Didot, t. IV, p. 298 et suiv.
2 Manuel de l'histoire des dogmes chrétiens, par Henri Klée, traduit de
l'allemand par l'abbé Mabire. Paris, Lecoffre, 1848.
3 Dogmengeschichte der vorhicxnischen Zeit Von Jos. Schwane. Muns-
ter, 1862.
246 L'ABBÉ FREPPEL. — MfiB GINOULHAC.
faits '. ]Vous adressons un reproche identique aux tra-
vaux du même genre, publiés en France depuis quel-
ques années. Sous la désignation d'un Cours d'éloquence
sacrée^ M. l'abbé Freppcl, chanoine de Sainte-Gene-
viève, présente un tableau complet de la littérature
chrétienne des premiers âges jusqu'à là fin du troi-
sième siècle. Il y déploie une érudition très-vaste et
jette un vif intérêt sur son exposition toujours lucide.
Elle manque cependant de la haute impartialité qui
ne demande à l'histoire que ce qu'elle peut donner,
car lui aussi ramène de force à l'orthodoxie du qua-
trième siècle les pensées souvent flottantes des Pères
de l'âge précédent ^. L'ouvrage le plus considérable
consacré à l'histoire du dogme avant Nicée, est le
savant livre de Mgr Ginoulhac, évêque de Grenoble, in-
titulé : Histoire du dogme catholique pendant les trois
premiers siècles de l'Eglise ^. Le titre indique la méthode.
C'est le dogme catholique que l'auteur veut retrouver
dans toute sa rigueur, dès le second siècle. Il com-
mence par l'exposer sur chaque article tel qu'il est
oflBciellement consacré, puis il ramène tous les textes,
même les plus récalcitrants, à la formule orthodoxe,
sans admettre un instant l'hésitation et l'élaboration.
Justin Martyr, Athénagore et Tertullien en remontrent
à Athanase sur la trinité. Il n'est pas possible de
' La Pafrologie, ou Histoire littéraire des trois premiers siècles de
l'Eglise chrétienne. Œuvre posthume de J. Mœhler. 2 vol., trad. par
Jean Cohen. Paris, 1842.
' Cours d'éloquence sacrée (comprenant les Pères apostoliques, les apo-
logistes, Tertullien). Paris, Bray, éditeur.
' Paris, Durand, 1866. 1" édition.
L'A PRIORI DE L'ECOLE ANGLAISE. 247
manquer davantage aux conditions les plus élémentai-
res de la science, malgré une incontestable érudition.
Nous aurons plus d'une occasion d'en fournir des
preuves conciliantes dans l'examen de la théologie
d'avant Nicée.
Toutes les orthodoxies étroites se rencontrent dans
cet à priori qui fait la leçon à l'histoire au lieu de se
laisser instruire par elle. On sait combien l'idée que la
moindre divergence ait pu se produire dans l'antiquité
chrétienne sur la trinité ou la rédemption, était étran-
gère à l'école évangélique anglaise qui a tant contribué
au réveil de la foi au commencement du siècle, mais
quia plié longtemps à son joug la pensée religieuse dans
nos pays de langue française. La seule mention d'une
histoire de dogme lui eût été en scandale. Elle préten-
dait elle aussi retrouver une tradition immaculée, qui
de la Réforme auxVaudois et des Yaudois aux premiers
temps du christianisme, formât une chaîne non inter-
rompue de pure doctrine. Qu'on lise VHistoire de r Eglise
de Milner, l'un des livres les plus populaires de cette
école, on verra ce que devient l'originalité féconde des
grandes fractions de l'Eglise primitive en Orient et en
Occident'. Les diversités se fondent dans une même
teinte grise, la sèche scolastique protestante du dix-
* Histoire de l'Eglise chrétienne jusqu'au milieu du seizième siècle,
par J. Milner. Traduit de l'anglais. Paris, 1831. Voir en particulier
vol. l, c. 2, où l'auteur retrouve toute son orthodoxie dans les trois
premiers siècles. Clément d'Alexandrie et Origène méritent seuls à ses
yeux une mention sévère, pour avoir reconnu quelques bons éléments
dans la philosophie païenne, mais en définitive ils ont été orthodoxes
comme les autres. Ce livre est un chef-d'œuvre d'ignorance bigote.
248 LA THÉORIE DU DÉVELOPPEMENT. - ISEWMANN.
septième siècle est reportée jusqu'à l'époque d'Irénée,
d'Hippolyte et d'Origène.
C'est ainsi que l'esprit de système fausse aussi bien
l'histoire sous le drapeau de la Réforme que sous ce-
lui du catholicisme. Il est juste de reconnaître que le
mouvement scientifique du dix-neuvième siècle a con-
tribué à élargir les appréciations dans les deux camps.
Il est inutile de rappeler ici les grands travaux de l'é-
cole évangélique allemande, ces vastes et conscien-
cieuses histoires du dogme auxquelles nous avons sans
cesse renvo}é nos lecteurs. Us avaient été devancés
par les écrits polémiques de Jurieu contre Bossuet. Bas-
nages , dans son savant ouvrage sur l'Histoire de l'E-
glise et de sa succession^ constate les divergences des
Pères, tout en étant trop disposé à chercher à côté du
grand courant un mince filet de pure doctrine qui main-
tienne la tradition des apôtres. Le catholicisme contem-
porain a essayé d'entrer dans celte voie libérale et
scientifique par le livre remarquable du D"" ZS'ewmann,
sur le développement de la doctrine chrétienne ^ L'ingé-
nieux auteur reconnaît sans hésitation les variations de
la théologie primitive ; il distingue entre le fait originel
et sacré qui constitue à ses yeux le christianisme immua-
ble, et les explications de ce fait; celles-ci sont suscep-
tibles de progrès, de développement, et serrent tou-
jours de plus près les divines réalités. Le D"" iXevvmann
a beau prétendre que ce développement s'est poursuivi
' Histoire du développement de la doctrine chrétienne de J.-H. New-
mann. Ouvrage traduit de l'anglais. Paris, 1848.
VA PRIORI SPÉCULATIF. — BAUR. 249
au sein de l'Eglise catholique dans sa ligne normale,
sous la direction d'une autorité infaillible, qui elle-
même a eu besoin de se préciser; il n'en conserve pas
moins le droit de constater les divergences des premiers
Pères, sans se croire forcé à les dissimuler, et il peut
rester un historien impartial et sincère. Cette tentative
scientifique, poursuivie avec un grand savoir et une rare
finesse d'esprit, mérite d'être signalée; elle indique
aux théologiens catholiques le seul moyen d'aborder
sérieusement l'histoire de la doctrine, sans lui faire
violence. Reconnaissons toutefois que l'essai du W New-
mann a été isolé, et que la méthode historique d'un tra-
ditionalisme absolu à la façon de Yincens de Lérins
prédomine encore d'une façon très-regrettable pour la
science religieuse.
L'école de Va priori reparaît au bord opposé de la
stricte orthodoxie catholique ou protestante. Là elle
parle au nom de la philosophie transcendante; elle a eu
l'honneur d'avoir pour représentant l'illustre Baur, qui
a mis son immense savoir et sa dialectique serrée au
service de la philosophie de Hegel. Qu'on lise son li-
vre sur l'histoire des trois premiers siècles, dans le-
quel on admire une merveilleuse finesse d'analyse dans
l'exposition des divers systèmes ; il nous présente la
succession des doctrines comme le développement fatal
d'un théorème métaphysique qui marche tout seul.
C'est toujours l'évolution de l'esprit infini, qui de l'af-
firmation tire la négation pour aboutir au fécond de-
venir d'où procède une évolution nouvelle parcourant
des phases identiques. C'est ainsi que le judéo-christia-
250 LA MÉTHODE DU FRACTIONNEMENT.
nisme et le paulinisme forment la première antithèse
qui se résout dans la large spéculation du quatrième
Evangile. Nous avons ensuite l'opposition du gnosti-
cisme et du montanisme aboutissant à une synthèse
nouvelle qui est la catholicité du troisième siècle, tout
ensemble spéculative à Alexandrie et réaliste à Rome.
Cet à priori philosophique, malgré le savoir et le talent
supérieur de l'historien, aboutit à une vraie fantasma-
gorie '.
Si l'histoire du dogme doit éviter les généralisations
de l'esprit de système, elle n'est pas autorisée à se
jeter dans un autre extrême en pratiquant la méthode
du fractionnement indéfini; c'est ce qui lui est trop
souvent arrivé. Combien de livres très-estimés dans
lesquels toute la dogmatique d'une période est rangée
sous des titres de chapitres généraux , tels que l'inspi-
ration des Ecritures , la trinité , la rédemption ; les
citations des Pères sont placées à la suite les unes des
autres, comme s'ils avaient tous travaillé à la même
trame théologique ! Cette classification est tout à fait
fautive. En effet, une doctrine reçoit son vrai sens du
milieu où elle se produit, et de sa relation avec le sys-
tème dont elle fait partie. Nous admettons qu'on range
les théologiens par école ou par groupe quand l'aflSnité
entre eux est évidente, mais on ne produit que la con-
tusion quand on élargit le cadre au point d'y faire ren-
trer à la fois toutes les tendances d'une grande époque.
Notre premier soin sera donc de marquer nettement les
* On le retrouve exposé dans les divers ouvrages de Baur et spéciale-
ment dans ses Leçons sur Vhistoire du dogme publiées après sa mort. A
CHAQUE SYSTÈME A SON PRINCIPE CENTRAL. 251
écoles, puis de chercher dans leurs représentants les
plus éminents qu'on peut considérer comme leurs chefs,
la pensée maîtresse autour de laquelle le système s'est
organisé. Cette pensée maîtresse, nous la trouverons
toujours dans la conception du rapport entre l'homme
et Dieu, qui est au fond l'idée essentielle de la reli-
gion, car qui dit religion dit le mode de relation entre
la créature et son Créateur. Selon que cette conception
implique plus ou moins l'harmonie entre l'humain et le
divin ou plutôt le rétablissement de cette harmonie,
tout le système prendra une direction différente. La
notion de la rédemption influe profondément sur toute
la théologie. C'est elle qui détermine les idées que l'on
se fera sur la personne même du Christ, et sur l'union
de l'humanité et de la divinité en lui. La grande ques-
tion de la foi justifiante et des œuvres, celles du sacre-
ment, de l'autorité ecclésiastique dépendent de la solu-
tion donnée au premier problème. En effet, si l'homme
est vraiment réconcilié avec Dieu par le sacrifice du
Christ, il est affranchi de tout ce qui élevait une barrière
entre lui et le ciel; la religion agit désormais du dedans
plus que du dehors, l'autorité religieuse change de na-
ture, et tout en revient à l'action morale, spirituelle. Si,
part d'intéressantes monographies^ la France protestante n'a produit ces
dernières années qu'un seul ouvrage considérable sur l'histoire du dogme,
c'est ['Histoire des Dogmes chrétiens^ par M. Eugène Haag. (Paris, Gher-
buliez, 1862.) C'est plutôt une vaste compilation qu'une histoire propre-
ment dite; elle est faite au point de vue rationaliste pur : elle est très-in-
suffisante , surtout en ce qui concerne les premiers siècles. On est surpris
d'y trouver, par exemple, un chapitre sur le gnosticisme qui ne tient aucun
compte des sources récemment découvertes. Evidemment, l'auteur n'a pas
porté dans ce grand sujet la science approfondie qui fait le mérite de la
France protestante.
252 INFLUENCE DE LA PHILOSOPHIE ET DE L'HÉRÉSIE.
au contraire, la rédemptioQ est nulle, il est ramené à
la servitude dans tous ses sens. On peut donc voir dans
la doctrine de la rédemption le rouage principal, le mo-
teur central de tout l'organisme dogmatique et ecclé-
siastique; la moindre déviation qui s'y produit a son con-
tre-coup dans toute la conception religieuse.
Nous aurons à tenir compte dans les divers systèmes
théologiques de l'influence des philosophies antérieures.
Qu'on s'en défie ou non, il n'en demeure pas moins que la
philosophie exerce dans les choses de l'esprit un pouvoir
considérable. Elle crée la langue intellectuelle d'un
temps et impose plus ou moins ses formules. Il importe
extrêmement de faire le départ dans la théologie des
Pères entre ce qu'ils doivent à l'Evangile et ce qu'ils
ont conservé des maîtres de la sagesse antique '. Si en
plein christianisme le cartésianisme a marqué de son
sceau toute la théologie d'un siècle, il n'est pas éton-
nant que le platonisme dans ses diverses fractions plus
ou moins modifiées ait pesé d'un poids très-lourd sur
la pensée chrétienne sans l'absorber pourtant, si ce
n'est dans l'hérésie ^. Celle-ci est aussi à sa manière un
facteur du dogme ou du moins de la théologie, soit par
les réactions qu'elle provoque, soit par l'action secrète
qu'elle exerce en se mêlant subtilement à l'atmosphère
morale du temps. L'hérésie gnostique a contribué puis-
samment par ses attaques à fortifier la tendance théiste,
* Voir sur ce sujet le 6^ vol. de VHùtoire de la philosophie chrétienne,
parRitter, traduction Truliard. Paris, Ladrange, 1843.
* M. Vacherot, dans sa savante Histoire de l'école d'Alexandrie, exa-
gère beaucoup cette influence de la philosophie platonicienne sur le
dogme.
CLASSEMENT DES ECOLES EN ORIENT ET EN OCCIDENT. 253
mais elle n'a pas été étrangère aux conceptions trop
intellectuelles du christianisme qui en ont fait à Alexan-
drie une gnose divine toute pénétrée du souffle vital de
la liberté, sans conserver toutefois suffisamment le ca-
ractère d'une œuvre de rédemption et de restauration.
Les prétentions exclusives du judéo-christianisme ont
amené la théologie chrétienne à formuler dans toute sa
beauté la grande idée de l'humanité chrétienne, mais
sans parler des retours plus ou moins rapides aux in-
stitutions sacerdotales et théocratiques, c'est bien à
l'esprit judaïsant qu'il faut attribuer la tendance légale
qui ôte au pardon sa simplicité. Mais toutes ces trans-
formations et ces déviations ne se manifestent que
graduellement et inégalement, et n'empêchent pas un
développement large et fécond de la pensée chrétienne
qui sur bien des points n'a pas été dépassé. Tant que
la liberté première subsiste dans l'Eglise, l'erreur trouve
sou correctif à côté d'elle. Il en est de la société chré-
tienne comme de ces régimes politiques qui ne con-
naissent pas de maux politiques irrémédiables. L'abso-
lutisme est seul incurable dans tous les domaines, parce
qu'il imprime au mal le sceau d'une indiscutable auto-
rité.
L'Eglise se partage en deux grandes divisions.
L'Orient, qui comprend la Grèce et l'Egypte, est la pa-
trie de la spéculation, de l'idéalisme parfois trans-
cendant. C'est là que sont nées les grandes écoles de la
philosophie. Il fut aussi le berceau de la théologie, et
lui conserva un caractère tout ensemble spéculatif et
symbolique. L'Occident, qui comprend l'Afrique procon-
254 CLASSEMENT DES ECOLES EN ORIENT ET EN OCCIDENT.
salaire, a reçu dans la théologie comme dans la pratique
la forte et rude empreinte de Rome. Nous aurons tout
d'abord à constater l'opposition ou du moins les diffé-
rences tranchées du génie de ces deux grandes Eglises.
Mais cette division ne suffit pas à reproduire la variété
des écoles théologiques au deuxième et au troisième
siècle. Nous pouvons en compter quatre qui ont eu
une capitale importance : en premier lieu, l'école grec-
que asiatique qui a pour chef Justin Martyr; en second
lieu, l'école du christianisme alexandrin illustrée par
Clément et Origène; troisièmement, l'école gauloise asia-
tique d'irénée et d'Hippolyte qui sert de transition
entre l'Orient et l'Occident , et enfin l'école africaine,
qui après les bouillonnements de Tertullien trouve sa
forme définitive chez Cjprieu. C'est dans ce cadre que
nous présenterons l'histoire de la théologie chrétienne
depuis Justin jusqu'à la paix de l'Eglise.
CHAPITRE IT
L ECOLE GRECQUE ASIATIQUE.
Le premier groupe de théologiens formant école ou
du moins présentant une parenté intellectuelle qui per-
mette de les ranger dans la même catégorie, se rattache
à la fois à l'Asie et à la Grèce. Asiatiques d'origine, ils
parlent la langue philosophique du platonisme dont ils
subissent l'influence au plus haut point, tout en de-
meurant des chrétiens sincères. Ils ne se distinguent de
l'école d'Alexandrie que comme une ébauche se distin-
gue de l'œuvre achevée; ils ont, en effet, en principe
et en germe les grandes idées qui s'épanouirent dans
les écrits de Clément et d'Origène; ils souffrent aussi
des mêmes imperfections comme nous le montrerons
après avoir exposé leurs systèmes.
*5 I. — La Lettre à Diognète.
Sur le seuil de cette période, nous rencontrons une
œuvre des plus remarquables qui nous transporte au-
256 VÉPITRE A DIOGNÈTE.
dessus des formules de la science religieuse, dans le
domaine de l'intuition immédiate. La Lettre à Diognète
qui nous est parvenue sans nom d'auteur, est un des
plus précieux joyaux de l'antiquité chrétienne; elle
n'appartient pas évidemment au premier siècle, car elle
n'a pas l'empreinte apostolique, et la manière dont le
judaïsme est condamné en bloc, nous reporte aux lut-
tes de l'âge suivant ; on dirait un Marcionite débar-
rassé des vaines spéculations de la gnose , un Pau-
linien quelque peu outré dans sa réaction contre la
synagogue, qui n'a pas su distinguer comme l'Apôtre
des gentils entre le judaïsme des prophètes et celui des
rabbins. L'enthousiasme ardent qu'éprouve l'auteur
inconnu pour la religion nouvelle , l'a rendu injuste
pour ce qui l'a précédé. Il nous apporte aussi un écho
sublime de l'école d'Ephèse, de cette doctrine de l'a-
mour qui fut le dernier mot et comme le legs de l'âge
apostolique, mais sans ce caractère de pondération
qui n'appartient qu'à l'époque vraiment créatrice dans
l'histoire de l'Eglise. Ce qui fait le charme, la beauté
incomparable de la Lettre à Diognète^ c'est qu'elle évite
entièrement le langage de l'école ; la pensée et le sen-
timent y coulent du même jet. De là la simplicité , la
fraîcheur de l'exposition. On dirait l'heure brillante et
pure du matin , au commencement d'un jour qui aura
ses nuages et ses brumes. Et cependant elle inaugure
la théologie du second siècle; la tendance de Justin
Martyr est si bien accusée dans ces pages, qu'on les
lui a attribuées plusieurs fois , hypothèse qui ne peut
d'ailleurs se soutenir, non-seulement à cause de la dif-
LE VERBE RÉVÉLATEUR ET SAUVEUR. 257
férencedu style, mais encore par suite de quelques di-
vergences doctrinales très-caractéristiques *.
L'Epitre à Diognète était destinée à établir aux yeux
d'un païen, les droits de la religion évangélique. L'au-
teur suit une méthode historique : il montre quel a été
son rôle dans les destinées de l'humanité, et comment
elle a été le dénoûment préparé par Dieu, de la pé-
riode longue et obscure qui s'étend depuis le péché jus-
qu'à Jésus-Christ. Laissant de côté le point de vue
apologétique et tout ce qui se rapporte à la peinture de
la vie chrétienne, nous chercherons à dégager la con-
ception dogmatique de cet écrit. La religion nous est
présentée tout ensemble comme une révélation et une
rédemption. Conformément au génie grec, l'auteur
insiste sur le premier caractère : dissiper les ténèbres
de l'ignorance , illuminer l'esprit humain par la vraie
connaissance de Dieu est l'objet essentiel de l'Evan-
gile et du Verbe dont le livre divin est la manifesta-
tion parfaite. La vérité n'est pour les chrétiens ni une
découverte terrestre, ni une doctrine périssable, ni le
dépôt de simples mystères humains. « Le Dieu tout-puis-
sant, créateur de toutes choses, le Dieu invisible, l'a fait
descendre du ciel ; son Verbe saint et incompréhensible
a pris rang parmi les hommes, et il a voulu qu'il eût
une demeure fixe dans leur cœur^. » Personne avant lui
n'avait réussi à connaître Dieu, comme le prouvent le
culte grossier des idolâtres et les vaines imaginations
' Nous ne parlons pas des deux derniers chapitres, qui sont une évi-
dente interpolation.
2 'EYy.ax£c;rripi^£ Tatç xapStatç aÙTWv. [Ep. ad Diogn., c, 7. (Edi-
tion Hefeie. Tubinguejl847.)
n
258 NOTION TRÈS-INCOMPLÈTE DU SACRIFICE.
des philosophes \ Le judaïsme n'est guère mieux traité
que le paganisme, car s'il a connu le ^rai Dieu il s'est
imaginé qu'il avait besoin de dons matériels, et il lui a
offert des sacrifices sanglants. La vraie lumière a donc
commencé avec Jésus-Christ; cette lumière n'éclaire pas
simplement l'intelligence, elle réchauffe le cœur et sauve
le pécheur perdu. Le christianisme est une rédemption
en même temps qu'une révélation, ou plutôt il est la ré-
vélation de la rédemption. « Dieu ne nous a pas haïs, il
ne s'est pas souvenu de notre méchanceté , il a supporté
nos péchés et nous a donné son propre fils comme prix
de notre rachat — le saint pour l'inique. La justice seule
a pu couvrir le péché. doux échauge qui fait que
l'iniquité de plusieurs est cachée par un seul juste et
que la justice d'un seul justifie beaucoup d'injustes^ ! »
On ne peut tirer de ces mots aucune formule précise ;
ils contiennent l'affirmation pure et simple du salut de
l'humanité par l'œuvre de Jésus-Christ. Sa justice a cou-
vert nos péchés et nous a rachetés; l'auteur ne va pas
plus loin; il n'y a pas trace dans la Lettre à Diognète
d'une satisfaction de la colère divine; car Dieu ne nous
a point haïs. Le Fils n'a donc pas eu à subir une malé-
diction qui n'existait pas; il nous a simplement couverts
de sa sainteté comme d'un bouclier. La notion du sacri-
fice proprement dit échappe à l'auteur; c'est ce qui ex-
plique la sévérité avec laquelle il juge les sacrifices juifs;
il va même jusqu'à les considérer comme des actes su-
perstitieux par lesquels on essayait d'acheter par un
1 Ep. ad Dioyn.j c. 8.
» Id., c. 9.
L'AMOUR EST L'ESSENCE DE DIEU. 259
présent les faveurs de Dieu ^ Evidemment, si l'auteur
eût admis une expiation au sens réel, il eût rattaclié l'œu-
vre du Christ aux rites sanglants de raucienne alliance.
Il n'est pas possible de combler cette lacune du système,
sinon par des additions qui viennent d'autre part. La sub-
stitution du juste aux pécheurs est clairement enseignée,
mais non pas sa condamnation directe par Dieu à notre
place. La mort du fils est une preuve de l'amour du
Père pour nous et rien de plus. La croix ne parle que de
charité et de sainteté. Nous ne prétendons pas que l'ex-
plication suffise ; mais c'est celle de VEpitre à Diognète.
L'idée de Dieu y est développée tout à fait dans le
sens de saint Jean. La toute-puissance et la toute-science
ne sont pas les attributs par excellence de la Divinité.
Dieu est plus que le Très-Haut et le Très-Sage; il est
essentiellement amour. « Obtenir la domination sur son
prochain , écraser sa faiblesse , acquérir la richesse et
violenter ses inférieurs, rien de tout cela ne donne le
bonheur à l'homme, et ce n'est pas ainsi qu'il peut imi-
ter Dieu. Ces choses sont en dehors de la majesté di-
vine. Si tu aimes, tu seras l'imitateur de sa miséri-
corde^. » En créant, il n'a pas eu d'autre motif que le
bien de sa créature; elle est donc une œuvre de son
amour, sa gloire est d'être aimé. Il a toujours été le
même, il ne saurait changer ni maintenant ni jamais;
il sera toujours bienveillant, bon, incapable de colère,
seul il est bon^.
1 Ep. ad Diogn., c. 3. — 2 Id., c. 10.
à"]fa6b(; xai àôp-cti-zoç xat àX-rjO'/jç. [Id., c. 8.)
260 L'HOMME APPELÉ A LA DIVINITÉ.
La Lettre à Diognète affirme en termes explicites que le
Yerbe n'est ni un ange, ni un des êtres qui gouvernent
les choses terrestres ou auxquels est confiée l'adminis-
tration des choses célestes, mais qu'il est le Créateur du
ciel et de la terre '. Le Verbe est ainsi distinct de toute
créature. L'auteur ne va pas plus loin dans l'ontologie
divine, et même il semble confondre la deuxième et la
troisième personne de la Trinité dans le passage que
nous avons cité sur la résidence du Verbe dans le cœur
humain. Le Fils connaissait le dessein du Père de sau-
ver le monde ; il lui était uni dans le mystère de l'a-
mour éternel. Si, comme nous l'avons vu, la Lettre à
Diognète rejette toute la culture antique ^ans y recon-
naître un seul éclair de vérité, ce n'est pas qu'elle éta-
blisse une opposition radicale entre la nature humaine
et la nature divine. Non, l'homme est un être divin
qui, par l'amour, participe tellement au caractère de
son Créateur, qu'il devient Dieu ; tout bienfaiteur est
vraiment le Dieu de ceux qu'il a comblés*. La foi est
l'œil intérieur qui voit Dieu. La liberté morale est for-
mulée avec éloquence contre le fatalisme gnostique.
« Le Fils n'a pas été envoyé comme on pourrait le pen-
ser pour exercer la tyrannie et répandre la terreur.
Non certes, il est venu dans la clémence et la douceur.
Dieu l'a envoyé comme un roi qui envoie son fils, roi
lui-même, car il l'a envoyé comme un Dieu auprès des
hommes, pour sauver, pour persuader et non pas pour
1 A'jtcv tcv Tiyy'.zçt y.ai or,iJ-'.cjp7Cv tcov oàwv. {Ep.adDiogn. ,c.1.)
* Bebç YÎvi-ra'. twv Xap.éavovTWV. [Id., c. 10.)
POINT D'AUTORITÉ EXTÉRIEURE. 261
faire violence, car la \ioleuce n'est pas de Dieu'. »
Comment, en effet, l'amour ne serait-il pas la liberté?
Ce respect de la liberté humaine explique le retard de
l'envoi du Rédempteur ; il fallait une correspondance
morale entre lui et la race humaine. II est venu quand
elle a eu le loisir d'expérimenter sa misère et son im-
puissance à se sauver elle-même. D'une pareille théo-
logie on ne tirera pas un système d'autorité extérieure.
Aussi toutes les préoccupations épiscopales si fréquentes
à cette époque, ne sont-elles pas même indiquées par
une allusion. La vie chrétienne est tout entière livrée
à la loi de liberté. L'auteur a trop méconnu le caractère
providentiel de la loi ancienne pour être tenté de la
restaurer dans l'économie évangélique. Il traite de ri-
dicules les prescriptions concernant les sabbats et les
jeûnes. Le courant d^ sa pensée, aussi bien dans ce
qu'il a de défectueux que dans ce qu'il a de vrai et de
fécond, l'éloigné absolument des tendances hiérarchi-
ques et sacramentelles ; il eût plutôt conduit à un mys-
ticisme tout pénétré de sève morale. Ce souffle pur et
léger n'était pas capable d'enfler les voiles du navire;
l'influence prédominante devait nécessairement appar-
tenir à des tendances plus tranchées et plus militantes.
La Lettre à Diognète demeure un monument isolé qui
surpasse tout ce qui l'entoure.
• Ep. al Diogn., c. 7.
262 THÉOLOGIE DE JUSTIN.
§ II. — La théologie de Justin Martyr *.
La théologie proprement dite de Justin présente de
singuliers contrastes que les imperfections de sa mé-
thode apologétique nous ont fait pressentir. Ce géné-
reux penseur, qui établit si nettement la parenté en-
tre l'âme humaine et Dieu , et écarte le dualisme fata-
liste à tous les degrés, n'en a pas moins subi l'influence
du platonisme et a même donné des gages à l'allégo-
risrae exégétique des rabbins. S'il eût suivi l'inspira-
tion toute biblique de YEpître à Diognète en dégageant
sa pensée des liens de la philosophie grecque, il serait
arrivé par la plus simple déduction à faire reposer l'é-
ternité du Yerbe sur sa vraie base. En effet, si Dieu
est essentiellement l'amour éternel, il a dû avoir un
objet à aimer en dehors et au-dessus du monde, et cet
objet ne saurait être que le Verbe. Ainsi compris, le
Yerbe est comme le complément nécessaire de la vie
divine. Sans le Fils, Dieu ne serait pas le Père, il ne
serait pas l'amour essentiel. La Lettre à Diognète n'a
pas tiré cette conclusion, parce qu'elle n'avait aucun
caractère métaphysique ; elle se fût imposée d'elle-
même à un esprit aussi logique que Justin, s'il s'était
borné à creuser ce précieux filon. Malheureusement,
tout en reconnaissant hautement que l'Evangile est
la manifestation de la miséricorde divine , il n'a pas
donné à la notion de l'amour une place centrale dans
sa théologie. Dieu est essentiellement pour lui comme
1 Voir sur Justin la riche monographie de Semisch : Justin der Meert.
î vol. Breslau, 1840.
THÉODICÉE ABSTRAITE. 263
pour le platonisme plus ou moins modifié de son temps,
l'absolu, l'incompréhensible. Dès lors le Verbe est l'or-
gane révélateur, la Parole ou la raison divine parlée
plutôt que le Fils unique et bien-airaé. L'absolu in-
compréhensible est complet en lui-même; il lui suf-
fit d'avoir conscience de soi. Rien ne l'oblige à se
manifester dans un être distinct de lui. Il peut pro-
duire ou engendrer cet être , comme il peut demeu-
rer renfermé en soi. La distinction des personnes divi-
nes n'est donc pas une nécessité éternelle de l'exis-
tence absolue ; elle a un caractère d'occasion et elle a
eu commencement. Son origine a beau remonter avant
les siècles, avant la création du monde, elle n'est pas
éternelle. C'est la première erreur du système ; nous
verrons combien longtemps elle a pesé sur la théologie
chrétienne. Ainsi s'explique le caractère trop intellec-
tuel de toute la doctrine de Justin, et son atténuation
de la rédemption. Le Verbe étant essentiellement un
révélateur, tout en revient à la manifestation de l'incom-
préhensible, la religion est surtout une science trans-
cendante.
La théodicée trop abstraite de Justin ressort des pas-
sages suivants : « Le Père ineffable qui est le Seigneur
de l'univers demeure dans la région où il réside, et rien
ne lui échappe de ce qui se voit ou s'entend, non qu'il
se serve d'yeux ou d'oreilles, mais par sa puissance in-
dicible il perçoit et connaît toute chose. Il ne sait pas
ce que c'est que de se mouvoir; aucun lieu, pas même
le monde entier, n'enferme Celui qui est avant que le
monde devînt. Comment donc, étant tel, parlerait-il à
264 DIVINITÉ DU VERBE.
un homme ou serait-il vu par lui sur un point impercep-
tible de la terre '? Le peuple ne pouvait contempler sa
gloire au Sinaï, alors même qu'elle était reflétée sur son
envoyé. Le prêtre n'osait se tenir debout devant le
sanctuaire bâti par Salomon, dès que l'arche y eut été
déposée. M Abraham, ni Isaac, ni Jacob, ni aucun
homme n'a vu le Père , le Seigneur ineffable de l'uni-
vers et de Jésus-Christ lui-même-. >< Celui-là seul a
été visible qui, conformément au conseil et à la vo-
lonté de Dieu , est tout ensemble Dieu et Fils et s'ap-
pelle aussi l'ange de l'Eternel pour accomplir ses des-
seins. Il s'appelle le Yerbe parce qu'il porte aux mortels
les paroles de Dieu^. Il n'est pas possible de rétablir
avec plus de netteté la distinction fondamentale de
Philon entre le Dieu caché et le Dieu manifesté. Le Dieu
caché, ineffable, est seul l'absolu, le premier principe,
le Très-Haut.
Si ferme et précis que soit Justin sur la divinité de
Jésus-Christ, il n'admet ni son égalité complète avec le
Père, ni même sa préexistence éternelle, du moins en
tant que personne distincte. Il affirme la subordination
de la manière la plus catégorique. Le Fils est au second
rang\ Il s'entretient avec Abraham sous le chêne de
Mamré, comme l'envoyé du Dieu suprême qui est dans
1 lia); àv cOv yJ AaAY;ce'.s Tpéç T'.va r^ cohdr, -.'.'A ; (Justin, Dial. cum
Tryph., c. 127. [Opéra, p. 357.) Édit. de Cologne, 1688.)
2 O'JTî aXXc; «vôpw-wv £ÎC£ tcv T.o.-izx y.ai appr^TOV K'jp'.cv tûv
TîâvTwv. [Id., c. 127.)
3W.,c. 128.
* 'Ev GSUTÉpa /wpa. (^/jo/., II, p. 70.) Mgr Ginouilhac essaye en vain
d'affaiblir la portée de celte expression (II, p. 115).
SA SUBORDINATION AU PERE. 265
le ciel, et il remplit le mandat qu'il en a reçu '. C'est
encore lui qui se montre à ^loïse dans le buisson ar-
dent^. Le Dieu suprême ne saurait apparaître dans un
coin du monde, il se manifeste par son Fils qui fait sa
\olonté , ici comme partout et toujours ^. Toutes les
tiiéophanies de l'Ancien Testament se rapportent à lui,
puisqu'il est le Dieu révélateur, le Verbe du Dieu caché
et ineffable. S'il est un avec son Père par la volonté, il
s'en distingue en quelque sorte numériquement \ Cette
subordination s'explique d'autant mieux que l'existence
distincte et personnelle du Fils a eu un commencement.
« Avant toutes les créatures, Dieu a engendré de lui-
même une puissance, qui est appelée par le Saint-Es-
prit la gloire du Seigneur, ou le Fils ou la Sagesse, ou
l'ange de l'Eternel, ou Dieu ou encore le Seigneur et le
Verbe, et parfois encore le Chef souverain ; c'est lui qui
est apparu sous forme humaine à Josué, fils de Nun. Il
peut porter ces noms divers, parce qu'il accomplit tou-
jours les volontés du Père et qu'il a été engendré par la
volonté du Père'. » Justin compare cet engendreraentà
la production de la parole humaine qui ne diminue en rien
la puissance intérieure dont elle émane toat en la repro-
1 xaî 0cbç y.oî'. Kûptoç rû b> xotç oùpavoti; u'T^-^psTwv. [Dial.
cum Tryph., c. 56, \>. 279).
8 i4/30/., II, p. 95.
3 Dia/. cum Tryph., c. 127.
* 'Ap'.0[J.OJ àXXà où YVWjJLY). {Id., c. 86, p. 276.)
5 Ap-/r,v Trpb Travïwv twv y.Tic[;.axo)V 6 Oebî yf^ÉT/rtXZ oùv<x[xiv
T'.và.èç éauToy Xo^fz-TiV, ttots os uicç, Trcià Se 2o<p(a, tco-£ Sa "Ay^e-
Aoç, Tio-zï 0£ 0sc:, xo-ïè Ss Kup'.oç y.al S.6^oq- îyv. ^àp %œnct.
Tîpoc:ovo[j.âL£':Oat, ex loû itr.-qpzieh im ■jra-ptvcÇ) ^jouX-qicnii, xal ex
Tou àrcQ Tou TraTpb; OsAr,crîi -^z-^v/riG^a'.. {Dial. cum Tryph., c. 62,
p. 284.)
266 IL N'EST PAS COETERNEL AU PERE.
duisant. Le Verbe ressemble encore au feu qui n'enlève
rieii au foyer d'où il jaillit tout en brûlant d'une flamme
également vive' ; il est ce Fils produit véritablement par
le Père , qui était avec lui avant toutes les créatures.
C'est à lui qu'il a été dit comme à la puissance créatrice :
Faisons l'homme à notre image. Salomon reconnaissait
déjà en lui la sagesse ou la raison de Dieu -. S'ensuit-il
que ce Verbe, qui était de toute éternité caché en Dieu,
n'a été appelé à l'existence distincte qu'au moment de
la création et pour la création? C'est bien ce qui semble
ressortir des paroles suivantes : « Le Père de l'univers
n'a pas de nom, parce qu'il n'a pas été engendré. Mais
il n'en est pas de même de son Fils, de Celui qui est
seul appelé fils (dans un sens d'éminence), il a un nom ce
Verbe qui était uni au Père avant la création et qui a
été engendré alors qu'au commencement Dieu créa et
ordonna toutes choses par son moyen^.-» Evidemment le
Dieu sans nom, l'absolu incompréhensible, n'est sorti
du mystère de son être qu'au moment où il a créé. Alors
la parole intérieure est devenue parole extérieure, dis-
» Dial. cuvi Tryph.,c. 64, p. £84.
2 ToJTO -0 TW 'gvt'. àzb Toy r.7.':po; r.po6}.rfihf ^éw^f^x, zpb tt^/tiov
Twv T.O':rt\i.i-(x>v cuvr/^ tu) r.x-pi. {M., c. 62, p. 285.)
3 '0 XoYoç ~Ç)0 Ttïtv 7:o'.r,;;.aTt»)v-/,at auvwv xal Y£vv{i)[j.eva;, 5t£ tyjv
àpXTjV 5i' à'JTOU T.Ti-i ï'/.v.zt y.al £7.oc[JLt;s£. [Dial. cum Tryph., c. 62.)
Dorner nous semble ne pas donner au mot ct£ son vrai sens et le changer
arbitrairement en ctj, en contestant la coïncidence entre la production
hypostatique du verbe et la création. (Ouvr. cité, p. 423.) Ces textes sont
péremptoires pour écarter l'interprétation absolument athanasienne don-
née au système de Justin par les écrivains que nous avons cités. Ici il
n'y a pas simplement accommodation apologétique, il y a une afiirma-
tion positive de subordination du Fils au Père en même temps que la
négation formelle de la préexistence éternelle du Verbe en tant que per-
sonne.
LA DOCTRINE DE L'ESPRIT EST FLOTTANTE. 267
tincte, appelant tout ensemble les êtres à la vie et leur
révélant le Père ineffable. Cette doctrine se dévelop-
pera avec infiniment plus de clarté chez les successeurs
de Justin, mais elle est inhérente à son système. Il a su
du reste éviter tout ce qui ressemble à l'émanation, en
attribuant l'engendrement du Verbe à un acte de la vo-
lonté divine et non à une sorte de nécessité métaphy-
sique. La doctrine du Saint-Esprit est plutôt mentionnée
que développée par Justin. Il lui donne le troisième
rang et marque ainsi sa subordination d'une manière
tranchée ^ Il va même jusqu'à l'identifier au Verbe ^.
Dans une paraphrase d'un texte d'Esaïe ainsi conçu :
Je suis Jéhovah, je n'abandonne mon honneur à per-
sonne (Esaïe XLII, 8), Justin établit que Dieu ne peut
laisser son honneur qu'à Celui qui est la lumière des
nations, c'est-à-dire à Jésus-Christ seuP. S'il avait cru
à la divinité distincte du Saint-Esprit il n'eût pas tenu
ce langage qui écarte l'adoration de toute autre personne
divine que le Père et le Fils. On voit à quel point l'idée
trinitaire est encore indécise.
L'univers est l'œuvre du Verbe de Dieu. Il a pour
commencement et pour fin la créature morale. Notre
monde a été fait eu vue de l'homme ^ dans lequel nous
pouvons distinguer, à l'exemple de saint Paul, le corps,
l'âme et l'esprit ^ 11 est dans une relation toute spéciale
1 ApoL, II, p. 60.
2 Tb T:vîij[j.a cuv ouBev àXXo voYJcat 0£[/.tç, ?) xbv àoyov. {Apol.^ II,
p. 75.)
' Dial. cum Tryph., p. 289.
''ApoL, ], 43.
* Frag. de Resurrect., § 13. (Grabe, Spicileg ., II, p. 192.)
268 L'HOMME CREE LIBRE,
avec Dieu et son Fils, car il participe à la nature divine ; la
vie supérieure en lui est précisément ce germe du Verbe,
ce Verbe spermatique. qui est le trait le plus original et le
plus fécond de Y Apologie de Justine La liberté est son
apanage; elle est du reste la loi même du monde moral,
sa condition essentielle^. Le mal ne naît pas d'une fa-
talité de nature comme chez les gnostiques, il n'est pas
identifié à la matière, il est une révolte de la volonté,
un acte de désobéissance, l'abus de la liberté. « Nous
n'admettons pas, dit-il, que le sort règle les actions des
hommes ou les événements de leur vie. Le bien comme
le mal dépendent du libre arbitre de chacun. » Les
anges ont été aussi bien créés libres et responsables que
les hommes ; ceux qui sont devenus des démons ne peu-
vent s'en prendre qu'à eux-mêmes et aux détermina-
tions de leur volonté. Si l'on supprime la liberté, il n'y a
plusni biennimal, nimérite ni démérite, ni vertu ni vice.
Comment s'expliquerait-ou alors que le môme homme
change fréquemment de conduite? Dieu n'a pas créé
l'homme à la façon des animaux et des arbres qui n'ont
aucune liberté de choix ; ni le châtiment ni la récom-
pense ne seraient applicables à des actions machinales
et forcées^. La loi morale a beau être obscurcie parles
ténèbres de l'enfer, elle n'en demeure pas moins
p. 46.)
£-0'.r,7£v c ôebç. {Id., l, p. 45.)
3 Où Y^p wTTrsp xà aXXa, cTov SévSpa x,ai zsfpâzsca, (j.r;c£v 5y-
vâ[J.£va xpoaipécsi lupâxxeiv, £7:oi''/;jev b ôebç xbv àvOptoixov. [Id., Il,
p. 81.)
LA CHUTE. — INFLUENCE DES DÉMONS. 269
universelle, et tonte conscience droite sait le recon-
naître.
C'est précisément par la violation de cette loi sainte
que s'est formé le sombre royaume du mal qui nous
presse de toutes parts. Justin donne la plus grande im-
portance au rôle des démons dans l'histoire de l'huma-
nité. Sans contester en quoi que ce soit la chute
d'Adam ', il insiste beaucoup plus sur l'épouvantable
dégradation amenée par l'idolâtrie et il l'attribue au
pouvoir des démons qui sont nés des relations adultè-
res entre les anges et les filles des hommes. Ainsi a été
amené un grand bouleversement dans notre monde,
car ces anges étaient commis par Dieu à la surveillance
et à la garde de la terre et de l'humanité. Ils étaient
comme ses délégués et ses lieutenants. Leur prévari-
cation a été une révolution radicale dans l'ordre spiri-
tuel. Les démons sont des êtres doués d'une puissance
mystérieuse mais réelle, capables de troubler par des
visions et des sortilèges les imaginations des hommes.
Ils les ont réduits en servitude , ils ont ainsi réussi à se
faire adorer et sont devenus les faux dieux de l'ancien
monde. Ainsi le pyganisme est une puissance infernale
pleine de réalité qui agit sur notre monde pour le per-
dre ^.
C'est dans l'idolâtrie que se concentre le pouvoir du
mal qui exerce une odieuse tyrannie sur le genre hu-
main. Pris dans son ensemble, il est comme la proie d'une
puissance démoniaque dont l'action mystérieuse doit
» Dial. cum Tryph., c. 124, p. 35?.
î Ap<jl.,\, p. 44, 56.
270 LE CHRIST INCARNÉ EST L'HOMME IDÉAL.
être brisée par une autre action non moins mystérieuse.
C'est en cela que consiste principalement l'œuvre de la
rédemption. Elle est tout d'abord une éclatante victoire
sur les démons et par conséquent sur le péché; elle
produit l'affranchissement et la sainteté de lame hu-
maine. Pour l'accomplir, le Verbe s'est incarné en Jésus
né miraculeusement de la Vierge. Cette apparition
n'est pas transitoire comme dans les théophanies de
l'Ancien Testament, mais définitive *. Elle n'est pas
partielle, comme chez les simples individus humains qui
ont le germe du Verbe en eux. Elle est absolue, le
Verbe tout entier s'est manifesté dans le Christ*. Aussi
bien existe-t-il une affinité réelle entre lui et l'huma-
nité , car il la rend vraiment divine : « De même que
d'un seul Jacob, surnommé Israël, toute notre race a
reçu son nom, de même nous avons reçu le nôtre de
Jésus qui nous a enfantés à Dieu; nous sommes ap-
pelés et nous sommes en effet les vrais enfants de
Dieu*. » Pour mieux préciser sa pensée, il cite le
psaume LXXXII, qui appelle les hommes des dieux et
il conclut par ces mots : « Il a été accordé aux hommes
de pouvoir devenir des dieux et les fils du Tout-Puis-
sant^. » 11 s'ensuit que le Verbe incarné réalise dans
toute sa plénitude l'idée ou l'idéal de l'humanité. Jus-
tin n'entre dans aucun développement sur l'union du
divin et de l'humain dans le Rédempteur, il se contente
1 Dial. cum Tryph., c. 30-32.
« Tou zavxbç X^YOU. [ApoL, I, p. 46.)
3 Kai r/'^sTç olt:o xoy ^vtr^'sa'iioq Yjjxaç £Îç Oîbv Xp'.CTOÛ 6ecu TÉxva
aÂTjB'.và y.aÀ0L»[jL£6a xai ÏQ^ii. [Dial. cum Tryph., c. 123, p. 353.)
* Id., c. 124.
LA REDEMPTION. 271
de l'affirmer. Il reconnaît en lui le représentant com-
plet de l'humanité nouvelle, si bien que sa mort est la
mort de la puissance de corruption qui s'est attachée à
notre corps depuis la chute et sa résurrection devient
notre propre résurrection. La corruption s'étant mê-
lée à la nature humaine , il était nécessaire que le
Rédempteur abolît la substance corruptrice. Or, cela
ne pouvait se faire qu'à la condition que Celui qui
était la vie essentielle s'unît à l'élément qui avait été
infecté de la corruption et abolît cette corruption , et
qu'ainsi l'immortel conservât ce qui avait été cor-
rompu ' . « Le Verbe a donc revêtu un corps afiu de
nous délivrer de la corruption qui s'était attachée à no-
tre nature. Ainsi sur la croix Jésus a vaincu la mort.
En ressuscitant il nous a donné dans sa personne la
résurrection et la vie étemelle ". » Nous lui sommes
vraiment identifiés et nous devenons la chair de sa chair
et les os de ses os.
Sur la nature môme de l'œuvre de la rédemption,
Justin n'a pas d'idée précise. Il commence par recon-
naître la réalité de l'abaissement du Verbe, sa confor-
mité à notre nature sauf le péché, par le développement
graduel et la souffrance ; il redit comme tous les Pères
les principaux textes de saint Paul sur la valeur effi-
cace de la mort de Jésus, mais celle-ci se réduit en dé-
viÇouaa [xàv TYjV (fOcpav. (Grabe, Spicileg., II, p. 172. Ex Sermone con-
tra Gentes.)
* Aiâûùç Yjixtv èv éauTÛ Tï)v £/. vsxpûv àviaTaatv. (Id., \, p. 178. Z)«
resurred.)
272 LA CROIK EST LE TRIOMPHE SUR LES DEMONS.
finitive pour lui, h une victoire sur les puissances téné-
breuses. C'est là ce qu'il appelle le mystère de la
croix, dont il retrouve les signes non-seulement dans
les types de l'Ancien Testament, mais encore dans
les usages populaires les plus simples \ « Nous de-
mandons à Dieu, dit-il à Tryphon, de nous garder par
Jésus-Christ du pouvoir des démons , auxquels nous
avons jadis rendu un culte. Nous invoquons son appui
comme notre Rédempteur, et les démons tremblent,
devant le pouvoir de son nom, et adjurés par le nom
de ce Jésus crucifié sous Ponce-Pilate, le procurateur des
Juifs, ils nous obéissent afin qu'il soit évident à tous
que le Père lui a donné le pouvoir de soumettre les
démons à l'économie de sa passion ^. »
Sur la croix a été réalisé le type du serpent d'ai-
rfîin. La sainte victime y a vaincu le serpent ancien.
C'est là le profond mystère de la défaite du serpent
qui avait amené la révolte d'Adam ^ Justin l'appelle
le mystère du bois de la croix ^. Il y a eu là con me
une conjuration des maléfices des puissances téné-
breuses. La croix est encore comparée au bois par
lequel Elisée a retiré la cognée tombée dans l'eau,
elle nous a arrachés à l'abîme où nos péchés nous en-
1 Dial. cum Tryph , c. 90, 91.
2 Qg-£ y.al xà oa'.[xcv'.a OTîSTXJaejôat tw biô\}.y.-i aùtou /.ai ~r^ toû
vevojJLévou iciOo'j; aÙTOu o?y.ovo,i;.(a. (Id.,c. 30;p. S'*?.)
3 M'Js-'/jp'.ov £7.-r]pujs£, et' C'j y.araA'jE'.v ij.'îv rr.v C'jva;j.'.v toû ocpso)^
Tou y.al -T^-) zapâca^'-v b~o toj Âcà;x Y^vÉaOa'. èpYaaa!J,évc'j, b/Xi-
pUîJCc. (Id., c. 91, p. 322.)
* S'jXo'j TOÎ>~b ;j.!jc;tyjp'.ov tou aiaupcj. [Dial. cum Tryph., c. 138,
p. 367.)
NOTION INCOMPLETE DES SACRIFICES JUIFS. 273
fonçaient'. Justin se cont' nte d'affirmer le triomphe
de Jésus sur Sntan, l'idée d'une rançon payée à notre
tyran lui est encore étrangère ; il ne parle pas davantage
d'une rançon réclamée par Dieu. S'il insiste sur les souf-
frances du Rédempteur, s'il y voit selon sa belle expres-
sion le trait caractéristique du Christ, elle n'est point à ses
yeux une immolation pour le péché, une expiation pro-
prement dite. La manière dont il interprète le sacrifice
juif dans lequel il ne \oit qu'un châtiment de l'idolâtrie
du peuple élu, montre qu'il n'a pas compris le profond
besoin de réparation qui tourmente la conscience hu-
maine et dont le rituel lévitique était l'expression su-
blime, tout en annonçant sous un voile transparent la
grande expiation du Calvaire. « Les sacrifices, dit-il,
ont eu lieu à cause des péchés du peuple et de son ido-
lâtrie, sans qu'on puisse invoquer en leur faveur au-
cune nécessité ^. » C'est l'adoration du veau d'or qui a
amené la distinction entre les animaux purs et impurs.
Tout est donc accidentel, extérieur, dans ces institu-
tions fondamentales du mosaïsme qui n'avaient cepen-
dant de portée qu'en tant qu'elles développaient le
besoin de la réparation et de l'expiation. S'il fait excep-
tion pour l'agneau pascal, il ne le considère pas cepen-
dant comme une victime au sens propre du mot, mais
comme la figure du Christ libérateur dont le sang nous
sauve, parce qu'il a coulé dans sa lutte victorieuse con-
tre les démons ^. 11 ne le compare au bouc Azazel, que
parce qu'il a été chargé de l'exécration du peuple
1 Dial. cum Tryph., c. 86. — ^ /./., c. 22. — 3 /J., c. 40.
274 JESUS N'EST PAS DESCENDU EN ENFER.
juif' On ne saurait tirer davantage de sa déclaration
que le Christ est une oblation pour tous ceux qui se re-
pentent^. La crucifixion estbicn une immolation qui nous
\aut le salut, mais cette immolation n'est pas une dette
payée à Dieu et à Satan; c'est un triomphe sur l'enfer.
Pour remporter ce triomphe et nous guérir, Jésus a dû
participera nos douleurs^; et tout d'abord à la plus
amère, à cette mort dont il a brisé l'aiguillon contre sa
poitrine. Mais s'il a vaincu l'enfer, ce n'est pas qu'il y
soit descendu un seul instant et qu'il ait connu au
sens réel la colère du Père pour établir une balance
entre sa souffrance et notre péché. Justin reconnaît
hautement que Dieu a livré son Fils aux plus cruelles
angoisses à cause de nous. De ces angoisses, la plus
cruelle a été celle que rappelle ce fameux texte de
saint Paul : « Maudit est quiconque est pendu au bois. »
Seulement la malédiction dont a été frappée la sainte
victime n'est point semblable à celle qui atteint les
prévaricateurs de la loi. « De même que Dieu ne s'est
pas contredit en ordonnant la construction du serpent
d'airain (bien qu'il eût interdit les images d'une ma-
nière générale), de même fl n'y a pas de contradiction
entre la déclaration de la loi que tout homme crucifié
est maudit et le fait qu'aucune malédiction n'est pro-
noncée contre le Christ de Dieu qui était destiné à sau-
Tryph., c. 40, p. 259.)
c, 40.)
' Id.,c. 103.
JÉSUS A ÉTÉ MAUDIT DES HOMMES. 275
ver tous ceux qui ont commis des actes dignes de con-
damnation '. » Tous les hommes, païens et Juifs, ont
encouru justement la malédiction divine. Si Jésus a été
chargé d'une malédiction pour eux, ce n'est pas à
coup sûr de celle qui les atteint justement et qui vient
directement de Dieu. « Ces paroles de la loi, dit ex-
pressément Justin : Maudit est quiconque est pendu au
bois, ne confirment pas notre espérance dans le cruci-
fié, dans ce sens que la malédiction qui le frappe
viendrait de Dieu , mais en ce qu'elles annoncent au
nom de Dieu , que vous tous et vos pareils méconnaî-
triez dans le crucifié celui qui est avant toutes cho-
ses prêtre éternel de Dieu, destiné à être roi et Christ.
Vous pouvez voir de vos yeux l'accomplissement de
cette prophétie, car dans vos synagogues vous maudis-
sez tous ceux qui se réclament de son nom, tandis que
les païens, passant des outrages aux actes, mettent à
mort ceux qui simplement se disent chrétiens. Si Jésus-
Christ a donc pris la malédiction de tous les hommes,
cela signifie qu'il a été l'objet de l'universelle exécra-
tion ^. » Après ce commentaire des paroles de Justin
par Justin lui-même, il n'y a plus lieu à l'équivoque '.
1 'Oux, cTt OS xal y,atà tgu Xptc-ou toû Oeou y.a-rapa /.et-ai,
St' où cw^st xâvra; xcù; /.XTapaç à^'.cc Trpi^avxaç. [Dial. cum Try/jh.,
C. 95, p. 322.)
2 Kal ^àp xà £ipY)jjL£va ev tw v6p.a), o-i èTrixaiapaTOç Tcâç b xpe-
[i(i.\>.vfoq è-Ki ^uAou, O'j-/ (î); tou Osou y.aTapto[JLévou toutou tou laxau-
pwixévou, àXV 0); TTpoî'.TïôvTOÇ TOU ôsou TO uo' ù[;.ûv -JzâvTWv xal
Twv 6[A0ta)v up-Tv jJLY) è7:icTa[j!.évou, toutov cîvat tôv ^pb TcâvTwv
ovTa. [Id., c. 9G, p. 323.)
* Les citations qui précèdent suffisent pour écarter absolument la ten-
tative faite par M. Pozzy dans son travail historique sur le dogme de lu
270 IMPORTANCE DE LA RESURRECTION DE JESUS.
Le cri de mystérieux abandon de Jésus se confond
pour lui avec les autres paroles de son agonie, et il voit
dans la prière qui se mêle à ses gémissements une le-
çon sublime pour nous apprendre à recourir à Dieu à
l'heure de la mort et à lui demander d'échapper à
l'ange pervers et audacieux *. Il demeure que pour lui
la rédemption est la grande et mystérieuse bataille ga-
gnée par le Verbe incarné et crucifié sur Satan et ses
armées dans la sombre nuit du Calvaire. Sans doute le
salut conserve son caractère de réalité; il n'est pas
simplement une déclaration, il se rattache à la mort
sanglante du Christ qui n'est pas un symbole, mais une
œuvre de l'amour divin. Justin est ainsi dans le grand
courant de la foi évangélique, malgré tout ce que sa con-
ception a d'incomplet, mais ce n'est pas une raison pour
l'enrichir d'idées qui ne lui appartiennent pas et qui
n'ont fait que plus tard leur apparition dans la théologie.
La résurrection du Christ occupe une grande place
dans ses écrits -. Bien qu'il prodigue les textes de saint
Paul sur l'appropriation du salut, il est certain qu'il en
altère singulièrement le sens profond. Comment en se-
rait-il autrement? L'insuffisance de sa conception de la
rédemption doit se retrouver nécessairement dans sa
notion de la foi. Quand l'œuvre du Christ est considérée
comme le rétablissement complet de notre relation avec
Dieu par le sacrifice réparateur, il n'y a plus pour
Rédemptionàe rattacher la conception de Justin à l'orthodoxie tradition-
nelle de nos jours. Il n'est pas possible de soutenir encore que Justin a
admis que Jésus, dans un sens quelconque, ait été l'objet de la malédiction
du Père; il ne s'agit pour ce Père que de la malédiction des hommes.
' Diat. cum Tnjph., c. 105.
« Id., c. 10G, 107.
SPIRITUALISME MORAL DE JUSTIN. 277
l'homme qu'à ratifier ce qui a été accompli pour lui sur
la croix, et qu'à s'unir à cette humanité nouvelle qui
a trouvé grâce devant Dieu; l'acte de foi qui, selon
l'expression de saint Paul, nous fait une même plante
dans la crucifixion et la résurrection de Jésus, nous ap-
proprie tout ce qu'il a souffert et conquis pour nous.
Il n'en est plus de même quand son œuvre est conçue
comme une simple victoire sur les puissances des ténè-
bres. Nous sommes bien affranchis de leur joug, mais
nous avons à travailler pour nous-mêmes à conquérir la
faveur de Dieu ; le légalisme juif rentre par cette brè-
che dans la morale chrétienne. Justin Martyr est retenu
sur cette pente par la profondeur de son sentiment chré-
tien, et il redit avec bonheur les grandes affirmations
chrétiennes sur la foi justifiante qui abondent dans les
lettres de l'Apôtre des gentils. Cependant la déviation
est patente'. Elle ressort tout d'abord delà manière
dont il comprend les rapports de l'ancienne et de la nou-
velle alliance.
A ne juger de sa pensée que du dehors et superficielle-
ment, nul n'aurait poussé plus loin que lui l'opposition
au judéo-christianisme. Il rejette avec énergie tout ce
qui rappelle les observances et les rites du judaïsme; il
professe l'universalisme le plus large, abat toutes les
barrières nationales et reconnaît hautement qu'il n'y
a plus de privilège religieux pour les enfants d'A-
braham, mais que l'Eglise est l'Israël de Dieu. Il re-
pousse également le sacerdoce spécial, déclarant que
tout homme est un prêtre de Jésus-Christ ; il ne veut pas
' Voir sur ce point Ritschl^ Altcalhol. Kirclie, p. 228 etsuiv.
278 NI JOURS, NI LIEUX, NI HOMMES MIS A PART.
plus d'un jour saint que d'une caste sacrée; le diman-
che n'a point été substitué au sabbat juif. Le sanctuaire
où Ton adore exclusivement est écroulé à jamais ; les
chrétiens forment eux-mêmes le temple de Dieu, et il
renvoie au passé les ordonnances concernant les puri-
fications, les ablutions; le jeûne spirituel qui consiste à
s'abstenir du mal a remplacé le jeûne matériel, et le sa-
crifice sanglant a disparu devant le sacrifice intérieur,
comme la circoncision devant le baptême. Sur tous ces
points, Justin conserve toutes les conquêîes du spiri-
tualisme évangélique. « Nous sommes, dit-il, l'Israël
spirituel, conduit à Dieu par le Christ crucifié '. Une
nouvelle circoncision est devenue nécessaire et vous ne
vous glorifiez que de celle qui est opérée dans la chair.
La nouvelle loi veut que nous célébrions un perpétuel
sabbat et vous ne voulez consacrer à Dieu qu'un seul
jour^? Quand vous avez mangé les pains azymes, vous
croyez avoir accompli la loi de Dieu. Et cependant le
Seigneur notre Dieu ne se réjouit pas de ces pratiques.
S'il y a parmi vous quelque parjure et quelque larron,
qu'il renonce à ses crimes; que l'adultère se repente et
alors vous célébrerez les vrais et joyeux sabbats de
Dieu. Purifiez-vous de la colère, de l'avarice, de l'en-
vie ^ » Manger le pain azyme, c'est ne plus accomplir
les œuvres mauvaises. «
On se demande, après de telles déclarations, ce qui
« 'Ispr^/.iTty.bv to àXY;Oivbv, T:v£'j;j.aTty.6v. {Dial.cum Tryph., cil,
p. 229.)
* 2a66axf^etv u[xaç o y.a'.vbç vcij.oç Stazavxb;; èGéXst, y.al b\).^Xq
[j.(2v àpYoI>vT£ç Yi[j.£pav, EÙasêeTv ooy.etTî. {Id., c. 12.)
s !d., c. 12, 18-25.
RETOUR AU LÉGALISME. 279
peut subsister de judaïque chez lui. Rien, sans doute,
au point de vue des institutions extérieures, mais beau-
coup quant à l'esprit , à l'inspiration dominante. En
effet il présente plutôt le christianisme comme une
nouvelle loi que comme l'alliance de la grâce et du par-
don gratuit. Sans doute l'obligation morale n'est pas
affaiblie par l'Evangile, puisqu'il demande de nous la
la sainteté; la loi de la liberté est la loi parfaite, mais
elle se distingue de la loi ancienne en ce qu'elle ratta-
che la vie morale au salut déjà accompli, et n'y voit à
aucun titre et à aucun degré l'acquittement de notre
dette envers Dieu, acquittement impossible au pécheur,
et dont la simple tentative le jetterait dans une détresse
profonde. Voilà ce que Justin a méconnu. Jésus-Christ,
à l'entendre, est plutôt venu nous révéler une nouvelle
loi dont l'accomplissement nous rendra agréables à Dieu
que nous apporter une délivrance totale. Il est le second
et divin Moïse, le législateur qui nous revêt un judaïsme
épuré, mais comme ce second judaïsme était déjà ren-
fermé en principe dans le Dûcalogue, et qu'il suffit de
le dégager des surcharges cérémonielles et des institu-
tions ultérieures ajoutées à cause des péchés du peuple,
la ligne de démarcation au point de vue moral, flotte
indécise entre l'Ancien et le Nouveau Testament. « La
loi proclamée en Horeb, dit Justin, a vieilli et n'est
qu'à vous ; la nôtre est pour tous en tout lieu. Elle est
nouvelle et éternelle , et elle nous a été donnée en
Christ; il est notre législateur '. »
' IlxpîGTlv 5 vojAOÔsr^ç. {Dial. cum Tryph., c. 11.)
«80 LE MÉRITE HUMAIN.
L'idée de mérite humain reparaît déjà bien que timi-
dement ; le sacrifice de Jésus- Clirist a pour but principal
de nous placer dans les conditions de mériter à notre
tour, après que le pouvoir de Satan aura été brisé et
que la mort aura été vaincue et comme enveloppée dans
la résurrection du Verbe. Parmi ces mérites, Justin
compte le repentir, la connaissance théorique de Jésus-
Clirist et de son œuvre, et la pratique des bonnes
œuvres. « Si vous vous repentez de vos péchés, dit-il,
si vous reconnaissez que Jésus est le Christ, et si en
gardant ses commandements vous reconnaissez que le
Père a voulu qu'il souffrît ces choses pour que nous
fussions guéris par sa blessure, vous obtiendrez le par-
don des péchés '. » Le vrai et le faux se mêlent d'une
manière subtile dans cette déclaration, car la pratique
du bien est posée comme l'une des conditions du par-
don des péchés. Les chrétiens et les saints de l'ancienne
alliance ont, en définitive, suivi le même chemin pour
arriver au salut. La loi de Moïse ordonne à ses adhé-
rents d'accomplir ce qui est foncièrement d'accord avec
le bien et la piété. Aussi tous ceux qui ont accompli le
bien essentiel, général et éternel, sont agréables à
Dieu, et ils seront sauvés par Christ au jour de la ré-
surrection, aussi bien que les Juifs qui les ont précédés,
Noé, Hénoc et Jacob, et les païens avec ceux qui ont
TOUTOV sTva'. TGV Xp'.GTOV 7.ol\ çuXâjccvTsç a'JTOÎj xà; èvroAàç TaÛTa
9r,a£T£ ('6-'. b Trarr^p akcv r/)éAr,c;e 'xj-.a. zaOeTv, ?va tw [im/m-k:
aùxoi) h'Z'.c, ^(V)r{zct.\ xw vévs'. -ïwv àvOpw-wv), àçcCiç G|j.TvTâ)v à|;,ap-
TtU)v £7xa'.. [Dial. cum Tryph., c. 95, p. 323.)
LE BAPTÊME IMPLIQUE LA FOI. 281
reconnu dar.s le Christ le Fils de Dieu'. » Ce passage
est péremptoire et il limite singulièrement la portée de
cette autre déclaration déjà citée : « Il devait souffrir
pour purifier par son sang ceux qui croient en lui^. »
Justin n'en demeure pas moins élevé au-dessus des di-
verses tendances judéo-chrétiennes de toute la hau-
teur de sa doctrine du Verbe divin. La notion du sa-
crement est peu développée dans ses écrits. Il donne
une grande importance au baptême ; il l'oppose à la
naissance naturelle qui a un caractère de nécessité, et
nous laisse dans l'ignorance, tandis que le baptême nous
rend les enfants choisis de Dieu par le pardon des
péchés^. Mais il ne produit ses effets glorieux que par
la foi vivante , il ne ressemble point aux lustrations
juives, car tous les flots de la mer ne laveraient pas
nos péchés; il nous purifie par la foi dans le Christ
crucifié. Le baptême n'est salutaire qu'au pécheur qui
se repent^; alors il devient la source de vie et s'il
mérite de s'appeler illumination, c'est grâce à la doc-
trine qu'il rappelle et qu'on a enseignée au néophjte^
Justin ne parle pas du baptême des enfants, mais seu-
lement de leur instruction". Sur la cène, son langage
1 Dial. cum Tryph., C. 45.
c. 111, p. 338.)
3 Otcwç [j/rj àvâY/.'r); xé/.va \j:rfiï à^vota; [j.£voj[X£v , ah'hà.
uèaTU {ApoL, I, p. 94.)
* TOUTO £/,£tVO TO CWir^p'-iV AC'J-pbv ■?/>, SÏTTcTO Tûîç \}.Z-^X^ViCù-
ffXOUa'.. (Dial. cum Trypii., c. 13.)
5 ApoL, I, p. 94.
« O'i è[J,a0v]T£69r(jav èy. Tiaîowv. [ApoL, U, p. 62.)
2:^2 LANGAGE MYSTIQUE SUR LA CÈNE.
est moins précis; il semble supposer une union du
Verbe avec les éléments eucharistiques qui ne sont
plus le pain et le vin ordinaires ; de même que le
Verbe de Dieu a revêtu notre chair, de même il s'in-
carne encore dans ces éléments qui, par une sorte de
transformation, nourrissent l'âme'. Cependant ailleurs,
Justin insiste sur l'idée que la cène est un mémorial de la
rédemption. Le pain est offert en mémoire du corps de
Christ et le vin, eu mémoire de son sang'. On ne sau-
rait rien tirer de net et de précis de ce langage mys-
tique. Justin formule l'inspiration des Ecritures dans le
sens d'une théopneustie absolue. Les prophètes ont
reçu les paroles mêmes du Verbe \ Seulement, il ne faut
pas oublier qu'il ne parle que de l'Ancien Testament et
qu'il admet que la prophétie spéciale a pris fin en
Jésus-Christ en qui elle a trouvé sa consommation. Dé-
sormais elle se répand comme la sacrificature univer-
selle sur tous les chrétiens. Cela implique évidemment
un singulier élargissement de l'inspiration pour la nou-
velle alliance. A l'objection faite par Tryphon que si
le Christ , d'après le prophète Esaïe, devait recevoir le
Saint-Esprit, il ne possédait pas la divinité qui n'a be-
soin d'aucun don, Justin répond par ces mots : « Les
dons de l'esprit n'ont pas été accordés au Verbe comme
s'ils lui eussent été nécessaires, mais parce qu'ils de-
» TtjV J'.'eùyY); à6yo'j £'jyap'.7TY;6£tsav Tps^-rjv è^ r,z ai[>.x xai
adpy.eq y.ixk |j-£TaêoXY;v Tpé^ov-at Yi[j.a)v, èy.scvsy 'It/TOu /.ai aapxa
y.at aX\).7. èo'.cây_OY;[j.sv zbtv.. [Apol., W, p. 98.)
» llspi TOJ aptsu £Î; àva;j.vr(S'.v xoD 'wiJ.a-07:5'.Yjja76ai aûiov, toîÎ
•jzoTr/P'.ou £'!ç àvâ[j.vr^!jiv xcu ai]}.X'oq a'jxou. {Dial. cum Tryph., c. 70.)
» Tou y.ivouvTOç aÙTOÙ; ôeîou Xi^ou. lApoL, l, p 76.)
L'INSPIRATION SPECIALE A PRIS FIN AVEC L'ANC. TESTAM. 283
vaient trouver leur repos ou leur terme en lui, de telle
sorte qu'aucun prophète ne devait plus sortir du milieu
de nous depuis ce moment, ce que vous pouvez recon-
naître de vos propres yeux. L'Esprit a donc eu son
terme et s'est reposé à la venue de celui qui devait met-
tre fin, parmi nous, à l'ancienne économie pour les
hommes de son temps. Ces dons ayant ainsi trouvé leur
point culminant en lui, se sont répandus conformément
aux saints oracles parla vertu de l'Esprit divin sur tous
ceux qui croient, selon qu'il les en a jugés dignes. C'est
la le prodige annoncé par les prophètes quand ils font
dire au Christ glorifié : « Voici, je répandrai mon esprit
sur toute chair et vos fils et vos filles prophétiseront. »
" On peut voir, ajoute Justin, au milieu de nous les
hommes et les femmes possédant ces vertus de l'Esprit-
Saint '. « Ainsi Justin n'admet aucune différence spéci-
fique dans l'inspiration des chrétiens. Ce n'est pas qu'il
affaiblisse l'autorité des apôtres ; il invoque fréquem-
ment leurs mémoires ou leurs écrits comme base de son
enseignement, mais il ne revendique pas pour eux le
monopole des dons prophétiques qui sont répandus sur
toute l'Eglise. Nulle part il n'invoque une règle de foi,
une tradition constituée, et il n'aborde ni de près ni de
loin les questions d'organisation intérieure. Sa concep-
tion du sacerdoce universel est évidemment contraire à
' Avexa'JcaTO gjv (to •::vîij[j,a) èXOôvTs; i/.s(v:'j, èv toûtio àva-
ëxasTov ztJ.g-oi.. Kat zap' y;[.i,Tv èuTiv iSsTv y.ai ÔYjXsi'aç, y.al àpa-îvaç
Xapia[i.2-:a ài:o tou 7:vîij[^.aTo; io\) 6îoy r/ovTa;. {Dial. curn Tryph.,
c. 87, p. 315.)
284 PAS TRACE DU SYSTEME HIERARCHIQUE.
la monarchie épiscopale dont il ne fait jamais mention,
Il met tout à fait sur le même rang Pierre et les fils de
Zébédée, à l'occasion des surnoms que le Maître leur a
donnés'. La belle confession de Céphas explique son
glorieux surnom. Justin annonce une seconde venue de
Jésus-Christ pour briser le pouvoir de l'Antéchrist et
dépeint son règne ici-bas sous les vives couleurs des
millénaires; il croit à une Jérusalem terrestre et n'ad-
met pas le rétablissement des Juifs". Avec toute l'an-
cienne Eglise, il admet la région intermédiaire où les
âmes sont placées sous la garde d'un pouvoir mysté-
rieux; mais comme il ne reconnaît aucune vertu d'ex-
piation à leurs souffrances, il y a un abîme entre son
idée et celle du purgatoire '. La résurrection des corps
est présentée par lui dans un sens absolument matériel
et non avec la haute spiritualité de saint Paul. Il semble
admettre l'éternité des peines , du moins il emploie le
termegrecqui prête à de si fréquentes équivoques, sans
laisser supposer le rétablissement final *.
Tel est ce système abondant en contradictions, in-
complet comme il était naturel de l'attendre d'une pre-
mière tentative d'élaboration théologique. Ni la notion
de Dieu, ni celle du Verbe, ni celle delà rédemption n'y
sont saisies dans leur vrai caractère. Des éléments plato-
niques et judaïques s'y mêlent à l'immortelle vérité de
l'Evangile et l'obscurcissent. Elle s'en dégage néanmoins
1 Dial. cum Tryph., c. 106, p. 333.
' Id., c. 80, 81. Il reconnaît cependant qu'il est des chrétiens qui pen-
sent différemment sur ce point.
3 M., c. 103.
* AlWVtOV 'K\)Çl. [ApoL, II, 87.)
APPRÉCIATION GENERALE DES SYSTÈMES. 285
à chaque instanl comme le soleil perce les nuages; Ta-
doration du Christ, objet absolu de la religion et Sauveur
du monde, y palpite en paroles ardentes. Les souvenirs
de la philosophie grecque n'empêchent pas la grande
idée du Verbe divin et de son affinité morale avec l'hu-
manité, de resplendir dans tout son éclat. La liberté
morale^ comme un souffle vivifiant, écarte tout dualisme
panthéiste, et les droits imprescriptibles de la nou-
velle alliance et des affranchis du Christ sont maintenus
avec un admirable spiritualisme malgré l'invasion trop
marquée d'un nouveau légalisme. Au travers de son
langage diffus, de sa typologie tourmentée, on reconnaît
le généreux martyr qui est mort en s'écriant : « Je suis
trop petit pour dire du Christ quelque chose de grand. »
Il s'est senti surpassé par la vérité divine qu'il essayait
de définir, et il a voué tout le premier au feu qui pu-
rifie la paille et le chaume qui se sont mêlés au marbre
et à l'or dans sa construction dogmatique. Justin mé-
rite d'occuper un rang d'honneur dans ce périlleux mais
nécessaire labeur de la science religieuse.
§ IlL — Athénagorc , Théophile d'Antioche, Tatien.
L'influence du platonisme est [.lus sensible chez Athé-
nagore que chez Justin. Il part également del'idée du Dieu
ineffable, impassible, enveloppé d'une inaccessible lu-
mière*. Le Verbe est sa raison éternelle; il est dans le
Père et le Père est en lui. Le Saint-Esprit est la sagesse
' Âi^'.ov àôpaxov 7,at àraO-?] y,a\ ày.axaXTQTîTOV /.ai à/^a)p'f,Tov, fwx'.
286 ATHÉNAGORE.
divine, le lien de l'unité entre le Père et le Fils ; il a
brillé dans rame des prophètes comme un rayon émané
du soleil. La Divinité ainsi conçue forme un monde par-
fait ' . Le Verbe est inséparable de Dieu comme la pensée
est inséparable de l'esprit -. La création n'était donc
point une nécessité ; le monde a été formé uniquement
par le bon plaisir de Dieu, et au nom de son libre
amour. Voilà le trait vraiment chrétien du système
d'Athénagore. Le Verbe a été appelé à l'existence dis-
tincte pour organiser la matière confuse, pour lui im-
primer la forme et l'harmonie. L'univers trouve en lui
son principe actif et son idée. Aussi a-t-il pu dire :
« Le Seigneur m'a créé comme le principe de ses voies
pour ses œuvres^. »
Le Verbe possède donc avant le monde une existence
idéale; mais l'idée ne passe à l'existence complète, et
ne devient énergie, force, puissance positive qu'à la
création. Cependant il n'est pas uniquement l'idée du
monde, puisque le monde n'est pas nécessaire, mais il
le devient une fois que Dieu a résolu de créer, car c'est
lui qui imprime la forme et la pensée de Dieu à la ma-
tière diffuse, sur l'origine de laquelle Athénagore ne
s'explique pas. Il ne l'identifie pas sans doute avec le
xat xâXXei àvcxSir,Y''0'^V irspièx^tiévov. (Athénag., Leg. pro Christ.,
P- 10.)
1 nâvca vàp 6 6c6ç èj-iv aÙTOç ajTw 7.;c,u,2ç TéXeioç, 7:vsu[xa, 5i>^
vaixiç, \ô'(oq. (Leg. pio Christ., p. 15.)
î Id.,p. 17.
3 ripwTOv -{hrqxx ehxi xco TîaTp:, cj/^ w; ^(Vfé\J.ViO'f (è^ àpx"^?
Yàp Osbç vûu; aïoioç wv, T^^v ajTc; èv ïtj~C> xbv Xéyov) àXX' w;
Twv uXawv lâéa xai èvépYSia eTvai zposXOwv. [Leg. pro Christ.,
p. 10.)
THÉOPHILE D'ANTIOCHE. 287
mal, puisque le mal n'existe pas dans la création primi-
tive ; mais elle a en tout cas une grande propension native
au péché, car après que les anges ont été préposés comme
des satrapes aux diverses sphères de l'existence, c'est
l'ange de la matière qui est le premier séduit et qui
entraîne le monde dans le mal '. Le péché est tout en-
tier dans la sensualité. Aussi Athénagore conclut-il à
l'ascétisme, tout en le maintenant dans des bornes assez
raisonnables ; il ne tolère le mariage qu'au point de vue
de la multiplication de l'espèce. Cependant, par une
singulière contradiction, il admet la résurrection de la
chair au sens le plus matériel ^. Il partage toutes les
idées de Justin sur la formation de l'idolâtrie et sur l'in-
spiration des prophètes. Il rejette absolument les sacri-
fices sanglants, même sous l'alliance judaïque, et ne
formule nulle part une théorie de la rédemption.
Théophile d'Antioche établit un rapport plus étroit
que ne l'a fait Athénagore, entre la création du monde
et la production extérieure ou hypostatique du Verbe. Il
insiste comme ses devanciers sur l'incompréhensibilité
de Dieu, qui ne saurait jamais être connu en lui-même
mais seulement par ses œuvres^. Le grand but de la
création matérielle est de le révéler à l'homme, et
l'homme lui-même a été appelé à l'existence pour cou-
naitreDieu, qui, sans lui aurait été comme un rayon sans
reflet*. Le Yerbe, jusqu'à la création, était dans le sein
• Leg, pro Christ., p. 27.
« Id., p. 42, /:3.
3 kytçtT^zoq. (Théophile d'Antioche, Contra Antolyc, p. 71.;
* 'HOéXr^csv àvOpWTCOv xoi^ja'. w Y'^coÔt]. {Opera^p. 88. j
288 THÉOPHILE DANTIOGHE.
de Dieu, simplement à l'état virtuel; le Père l'a produit
par sa sagesse ou son Esprit et il en a fait son organe
pour la création du monde. C'est lui qui est le principe,
le commencement dont Moïse a dit : Par le commence-
ment Dieu a créé le ciel et la terre '. 11 s'appelle aussi
la Sagesse, l'Esprit, et il a illuminé l'àme des prophètes.
Rien n'est plus confus qu'une telle notion de la Trinité,
bien que le mot soit pour la première fois employé par
Théophile. Toutes les théophanies, depuis celle du
paradis, sont rapportées au Verbe qui représente le
Père , le Dieu absolu dont il demeure toujours la raison
éternelle. Théophile reconnaît explicitement que le
monde a été créé du néant : l'homme est un être vrai-
ment divin comme le prouve la solennité de l'acte créa-
teur qui le concerne. En effet, Dieu, avant de l'appeler
à l'existence, se recueille avec son Verbe et lui dit : Fai-
sons l'homme à notre image -. Il est sorti pur des mains
de Dieu ainsi que le monde entier dont il est le roi, mais
qu'il a ensuite enveloppé dans sa chute. L'épreuve
de l'Eden n'était point destinée à le perdre, mais au
contraire à l'élever par l'obéissance au rang divin.
Proclamé Dieu, s'il eût obéi, il fût monté au ciel; ' sa
révolte est la seule cause de son malheur actuel. La
doctrine de la rédemption est à peine indiquée; la ré-
1 "E)((j)v oiv 6 ôsb; tov eauTOu )v6yov èvS'.aOeTov èv toTç tSfoiç
auXccY^vo'-ç, £YévvY]':£v aùiov [A£tà ty^ç eauTOu aoç(aç è^spsu^âixsvoç
TCpb TWV oXwv TOÙTûV TGV X6yOV, îT/îV UZO'jpYOV Xôiv UTU' aÙTOU
YEYSvr^jj.évwv 'ki'^t-jx àpyjr,, o)v ■::v-ii\).y. ôsoij. [Opéra, p. 88.)
* Id., p. 96.
' "OkCoç TéXstoç Ysvôp.svoc, iv. y.û 6cbç àvaSety^Oelç, outo); xat
eîç Tov oùpavbv àvaSv). (Id., p. loi.)
TATIEN INCLINE AU PLATONISME. 289
jection de Tidolâtrie et la pratique des bonnes œuvres
nous mettent sur la voie du salut'. Théophile d'An-
tioche n'est pas tombé dans un faux ascétisme; il ne
veut pas qu'on méprise le mariage, car ce serait mépri-
ser son père et sa mère *.
On voit l'école grecque asiatique descendre assez
rapidement la pente qui conduisait à la confusion du
Verbe et du monde. \S Exhortation contre les Grecs, de
Tatien, qui fut au début disciple de Justin, marque un
progrès sensible dans cette voie. D'après lui, Dieu était
absolument seul avant que le monde fût créé. Néanmoins
tout existait en lui en puissance, aussi bien les choses
visibles que les invisibles ; elles reposaient en quelque
sorte dans la virtualité du Verbe ^. Nous voilà bien près
du platonisme alexandrin , cependant l'auteur écarte
absolument toute idée d'émanation ; le Verbe a été con-
stitué dans son existence distincte par un acte positif de
la volonté divine ", il est le premier- né de l'Esprit et il
devient le créateur du monde qu'il tire du néant. Il est
né non par voie de retranchement, mais par voie de
communication, et ainsi il n'ôte rien au Père, pas plus
qu'un flambeau allumé ne diminue le flambeau qui lui
a communiqué sa flamme ^ La parole ne laisse telle pas
intacte la raison dont elle est l'expression? Tatien ad-
met que la matière a été créée de Dieu, et que parcon-
' Opéra, Y). 110.
2 M., p. 104.
3 Trjv àpxrjV X6you ouvaij.'.v, — jùv ajTw ôew tx xavrâ. [Conira
Grxc. orat., p. 145.)
* 6sXY][J,aTt, p. 145.
5 Id.
19
290 TATIEN INCLINE AU PLATONISME.
séquent elle n'est pas identique au mal; il proclame aussi
nettement que Justin la liberté morale. Cependant en
définitive c'est bien de la matière que procède l'influence
mauvaise; celle-ci fascine Tàme humaine, qui n'est pas
de race divine et immortelle par nature ' ; aussi la ma-
tière ne sera-t-elle jamais restaurée. De là au dualisme
gnostique, il n'y avait qu'un pas. La conversion est pré-
sentée uniquement comme un retour au bien. Le Verbe
créateur efface le Verbe rédempteur. Il est facile de
comprendre que l'auteur d'un tel système ait prompte-
ment abouti à confondre le drame moral avec la cosmo-
logie. Il serait injuste d'y voir la conséquence néces-
saire de l'école de Justin; Tatien en relève le côté dan-
gereux, sans détruire ce qu'elle a de fécond et de géné-
reux.
1 Contra Grxc. orat., p. 152.
CHAPITRE III.
LA THEOLOGIE DE L ECOLE D ALEXANDRIE.
CLÉMENT D'ALEXANDRIE*.
Notre tâche est bien abrégée par l'ample exposition
que nous avons faite de la partie apologétique de la théo-
logie de Clément et d'Origène, qui demeure leur meilleur
titre de gloire ^. L'école d'Alexandrie fut avant tout
consacrée à la défense du christianisme ; elle plaida ce
grand procès devant le tribunal de la haute culture et
on peut dire qu'elle le gagna. Sa méthode a pu être
longtemps oubliée; elle n'a pas vieilli. Nous ne saurions
mieux faire en plein dix-neuvième siècle que de repren-
dre ses belles et larges démonstrations sur l'harmonie
profonde qui existe entre les besoins supérieurs de
l'âme et l'Evangile, sur la légitimité de la certitude re-
> A part les ouvrages déjà cités, je mentionnerai sur Clément d'Alexan-
drie le livre de l'abbé Cognât : Clément d' Alexandrie , sa doctrine et sa
polémique. Paris, Denlu, 1859. L'auteur s'y préoccupe presque exclusive-
ment de la question du traditionalisme.
' Voir le tome II de la seconde série de VHistoire des trois premiers
siècles de l'Eglise.
292 THÉODICÉE DE CLÉMENT.
ligieuse fondée sur la foi, sur la préparation évangéli-
que au travers des ténèbres du paganisme. Nous n'ayons
pas à revenir sur ces développements. Ils ont déjà mis
en lumière le grand mérite et aussi le plus grave défaut
de la théologie alexandrine. On ne saurait trop la louer
d'avoir triomphé absolument du dualisme, en insistant
sur l'accord essentiel qui existe entre l'humain et le
divin, et d'une manière plus générale, entre la nature
et Dieu. Mais on est en droit de lui reprocher l'exagé-
ration de l'élément intellectuel dans la conception de
la religion, et un souvenir trop fidèle du platonisme.
Nous retrouverons ce double caractère dans l'ensemble
du système élaboré par ces illustres et généreux pen-
seurs.
§ 1, — La théodicée de Clément d'Alexandrie.
L'idée de Dieu chez Clément semble au premier
abord plus abstraite encore que chez Justin. A n'en
juger que par certains passages de ses écrits, on croirait
qu'il s'en tient à l'idéalisme absolu des néo-platoniciens,
à une notion purement négative. Il veut que le gnosti-
que chrétien qui aspire à la vraie connaissance, n'imite
pas les hommes ordinaires, que l'on voit s'envelopper
de la matière, comme l'escargot de sa coquille, ou bien
se rouler sur leurs passions charnelles comme le hérisson
sur ses pointes '. Qu'ils se dégagent de toutes les idées
inférieures; qu'ils ne voient que des images dans les
» Clément d'Alex., Opéra. Edit. de Leipzig (Schwikert, 1832). Slro-
mates, liv. V, c. 11. § 69.
CARACTÈRE ABSTRAIT DU PREMIER PRINCIPE. '293
textes bibliques qui assimilent Dieu à l'homme comme
s'il occupait un lieu quelconque, comme s'il possédait
des )' eux, des bras, une bouche ; comme s'il avait des
passions du genre des nôtres, la colère, la menace.
Qu'il s'élève à l'initiation du grand mystère divin, en
franchissant tous les degrés inférieurs et en faisant
abstraction de toutes les qualités matérielles de l'être,
à commencer par la dimension. Qu'il atteigne ainsi le
point indivisible, qu'il le supprime et alors il rejoin-
dra l'Un véritable', la cause première qui est au-des-
sus de l'espace, du temps, que ni la parole ni la pen-
sée ne peuvent exprimer ou concevoir ^. C'est parce
que Dieu est l'Esprit absolu qu'il demeure incompré-
hensible à des êtres bornés , et qu'il ne saurait être
saisi tout entier par ceux dont l'intelligence ne peut
s'affranchir des catégories du temps et de l'espace.
Mais Clément, a beau emprunter au platonisme alexan-
drin ses plus fortes expressions , appeler Dieu l'a-
bîme^, l'être infini que nul ne saurait atteindre, qui
n'est ni genre ni différence, ni espèce, ni iidividu, ni
nombre, ni accident; il a beau déclarer qu'aucun attri-
but, même le plus excellent, ne suffit à le désigner