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Full text of "Histoire du commerce de Bordeaux depuis les origines jusqu'à nos jours"

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HISTOIRE 



DU 



COMMERCE DE BORDEAUX 

DEPUIS LES ORIGINES JUSQU'A NOS JOURS 



Théophile MALVEZIN 



HISTOIRE 



DU 



COMMERCE DE BORDEAUX 

DEPUIS LES ORIGINES JUSQU'A NOS JOURS 



« L'histoire du commerce est l'histoire de 
la communication des Peuples. » 

Montesquieu. (Esprit ries Lois.) 



Utriusque memor. 



DEUXIEME VOLUME 

XVI® ET XVII*' SIÈCLES 




BORDEAUX 
IMPRIMERIE NOUVELLE A. BELLIER et 0% ÉDITEURS 

Imprimeurs de la Chambre de Commerce 

l6, RUE CABIROL, ET RUE PORTE-DIJEAUX, 43 

— -1892 — 






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AU LECTEUR 



Au moment où allait se terminer l'impression du 
premier volume de cet ouvrage, la Mairie de Bordeaux 
a publié, sous la direction du Maire, M. Ad. Bayssellance, 
les magnifiques volumes présentant le tableau de notre 
ville et intitulés Bordeaux. 

Le lecteur trouvera dans mon travail d'assez nombreux 
passages qui figurent dans le Bordeaux. Je le prie de 
croire que je n'ai fait aucun emprunt indiscret au livre de 
la Municipalité bordelaise, et que les passages communs 
aux deux ouvrages sont bien légitimement ma propriété. 

Pour empêcher toute erreur à ce sujet, je précise : 

J'ai eu l'honneur de contribuer dans une faible mesure 
à ce grand travail du Bordeaux. M. le Maire, dans sa 
préface du V' mars 1892, a bien voulu s'exprimer ainsi : 
« Nous avons pris dans les travaux de M. Malvezin, 
» l'érudit auquel on doit VHistoire du Commerce bordelais, 
» les notes sur diverses industries anciennes. » 

J'avais en effet précédemment, et sur la bienveillante 
invitation du Maire, fait paraître dans le Bulletin muni- 
cipal officiel de la Ville de Bordeaux, sous le titre de 
Souvenirs de V ancien Bordeaux, divers articles qui ont été 
textuellement et à peu près intégralement reproduits 
dans le Bordeaux., et qui se retrouvent dans mon Histoire 
du Commerce. 

Ce sont les suivants : au premier volume du Bordeaux, 
du f' 425 au f 469 : « Histoire de quelques industries : 
y> imprimerie, verrerie, faïencerie, porcelainerie, raffinerie, 
» distillerie, constructions de navires. » 



Au second volume, au chapitre « Finances munici- 
> pales >, les i"' 7 à 18 sur les budgets des xvS xvi", xvii'^ 
et XYiii" siècles. 

Et au chapitre «Alimentation » du même volume, les 
f"^ 229 h 239 sur les prix du pain et de la viande du 
xv'^' au xviir siècle. 

J'ajoute que le rédacteur de l'article intitulé Vin et 
ViiicuUare (i'"' 3G5 et ss.) a bien voulu faire à mon ouvrage 
« Lettre sur les fjrands vins de Bordeaux » l'honneur de 
lui faire d'assez importants emprunts. 

Le lecteur pourra donc trouver dans l'Histoire du 
Commerce quelques feuillets déjà imprimés ailleurs, 
mais qui appartiennent bien h cet ouvrage. 

Théophile MALVEZIN. 



Bordeaux, juin 1892. 



AVANT-PROPOS 



A partir du jour où cessa la domination anglaise en Guienne, 
commença pour la nouvelle province française un long travail 
d'assimilation qui devait, non toutefois sans résistances et sans 
révoltes, l'incorporer à la nationalité victorieuse. Il s'écoula 
près d'un siècle et demi jusqu'au moment où l'avènement au 
trône du prince gascon Henri IV vint fermer l'ère des troubles 
et des guerres civiles, et consacrer le développement du pouvoir 
royal, s'étendant désormais sur la France tout entière, assez 
fort pour imposer sa loi aux cités municipales comme aux plus 
grands seigneurs et aux provinces elles-mêmes. 

Cette période est marquée dans l'histoire de Bordeaux, 
comme dans celle du monde, par des événements qui devaient 
modifier profondément toutes les conditions d'existence et toutes 
les relations politiques et commerciales des peuples européens, 
ainsi que celles de la cité bordelaise. 

C'est vraiment l'époque de la renaissance des lettres et des 
arts de l'antiquité que favorisèrent les guerres d'Italie ; mais 
c'est aussi la naissance de la liberté philosophique et religieuse 
à laquelle préludait la Réforme, de l'expansion de la pensée 
que venait si bien à propos servir ce merveilleux instrument, 
l'imprimerie. C'est aussi l'immense agrandissement de l'univers 
connu, les découvertes de diverses contrées de l'Asie et de 
l'Afrique, celle de l'Amérique tout entière. 

A la distance où nous sommes de ces événements, nous 
perdons peu à peu' le souvenir des douleurs dont nos pères ont 
payé les bienfaits qui nous profitent. 

Fiers des progrès accomplis, nous devons toutefois retracer 
les vicissitudes commerciales que la Guienne eut à subir lorsque 
se brisèrent les liens trois fois séculaires qui l'attachaient h. 



— 6 — 

l'Angleterre, lorsque les anciennes relations se trouvèrent, 
sinon éteintes, du moins longtemps interrompues, et qu'il 
fallut en créer de nouvelles. 

Les guerres religieuses amenèrent avec elles leur fatal 
cortège de persécutions et de supplices, de pillages et de 
désordres. 

Quant à la découverte de l'Amérique, suivant de près celle 
du cap de Bonne -Espérance, qui ouvrait la route des Indes, 
cet immense événement ne devait modifier sensiblement le 
commerce de Bordeaux qu'après de longues années. Cette 
ville ne prit part à aucune de ces tentatives de colonisation 
qu'essayèrent quelques autres ports français; elle se borna 
timidement à commanditer quelques navires pour la pêche de 
la morue. Ce n'est que plus tard qu'elle comprendra l'impor- 
tance de ces riches produits, le sucre, le café, le tabac, le coton; 
qu'elle créera des colonies pour les cultiver et les récolter, des 
navires pour les transporter, des usines pour les transformer 
suivant les emplois demandés par la consommation. 

Mais Bordeaux subira la crise financière qu'amena l'immense 
importation de métaux précieux qu'opéraient l'Espagne et le 
Portugal; la baisse de l'argent, la hausse des marchandises, 
se feront vivement sentir jusqu'au moment où l'équilibre sera 
rétabli. 

Et cependant, malgré les troubles incessants, malgré les 
rudes épreuves économiques, le commerce se retrouve, après 
chaque lutte nouvelle, plus fort et plus puissant; il grandit, 
malgré les guerres civiles et étrangères, malgré les barrières 
anciennes et nouvelles. Il a pris sa place aux États Généraux; 
il fait entendre ses plaintes, il expose ses besoins, il réclame 
des réformes sur la législation, sur la juridiction, sur les 
impôts, sur les douanes. Il demande énergiquement la liberté 
générale du trafic, tout en réclamant sur quelques points des 
prohibitions et des monopoles. 

Je me suis efforcé de retracer fidèlement la physionomie de 
ce xvi« siècle qui offre un si puissant intérêt. 
\ J'ai puisé la plus grande partie des documents dont je me 
suis servi dans les dépôts si riches et si abondants que possèdent 
les Archives départementales et les Archives municipales. 

Aux Archives départementales est déposé ce qui reste des 
\ minutes des notaires de la fin du xv« siècle et de celles bien plus 



nombreuses des notaires du xvl^ II existe un grand nombre 
de liasses, près de 5,000, des papiers de ces anciens notaires, 
dont quelques-uns remontent presque au moment où commence 
la domination française en Guionne. Je n"ai pu dépouiller et 
analyser tous ces registres; plusieurs offrent à la lecture des 
diriicultés considérables occasionnées soit par le mauvais état 
de ces manuscrits, soit par les défectuosités de l'écriture elle- 
même, soit par les abréviations alors en usage; j'ai dû me 
borner à en étudier un nombre suffisant pour connaître le 
mouvement commercial de l'époque. 

Parmi les notaires antérieurs à l'an 1500, Dubois ou de Bosco 
commence dès 1456; avec ses minutes j'ai analysé celles 
de Artigamala, qui contiennent l'achat de la terre noble de 
Montaigne par le vieux et riche marchand Ramon Ej'quem, 
le quadrisaïeul de Michel de Montaigne; celles d'Arnault, 
Blanchardi, Bridon, Dejean, Démons, Fontanelle, Johannis, 
Praheaco, Pvousseau, Sénéchault, Turpaud. Chez ces notaires se 
trouvent une grande quantité d'actes commerciaux concernant 
les principaux négociants de Bordeaux, et grand nombre 
d'étrangers, Anglais, Flamands, Italiens, Espagnols, Portugais, 
Juifs. 

Parmi les notaires du xvi^ siècle, j'ai analysé les minutes de 
Barré, Berthet, Béchemil, Brigot, Contât, les deux Castaigne, 
Chadirac, Dervault, de Desio, Dugats, d'Estival, Dupuy, 
Joyeulx, Laurent, Lortic, Martin, Militis, Moreau, Payron, 
Le Pelletier, Peyroulx, Perrinault, Rougier, de Vaulx, et 
quelques autres. Tout le personnel des nobles, des bourgeois, 
des marchands de l'époque, figure dans ces papiers. 

J'ai étudié encore aux Archives départementales les registres 
des comptes de l'archevêché, et ceux des chapitres de Saint- 
André et de Saint-Seurin, des églises de Saint-Pierre et de 
Saint-Michel, des abbaj'es et des communautés religieuses. 

Les registres de la comptablie, série C, bureaux des trésoriers 
de France, indiquant les recettes et dépenses de la comptablie, 
commencent en 1562. Ces registres, malgré de regrettables 
lacunes, font connaître les dépenses et recettes des douanes, la 
nature des marchandises, le nom du navire, du capitaine, et 
le lieu d'arrivée ou de destination. 

Les registres du Parlement relatifs à l'enregistrement des 
édits royaux, série B, commencent en 1476, sous Louis XL. 



Ils contiennent les édiis et ordonnances relatifs aux privilèges 
commerciaux des villes de Bordeaux, Libourne, Bourg, 
Bayonne, Saint-Jean de Luz, Capbreton, etc.; ceux relatifs aux 
p(kMieries, aux péages des rivières, à l'amirauté; aux navires 
et aux marchandises; anx lettres de marque et de représailles; 
aux prises maritimes; aux monnaies et faux-monnayeurs; au 
commerce avec les étrangers; à la prohibition d'exporter les 
matières d'or et d'argent; d'exporter ou d'importer certaines 
autres marchandises; ceux relatifs à la traite foraine, aux 
foires, aux douanes; aux impôts relatifs au sel, au vin, au 
pastel, au papier, etc.; à la juridiction de l'amirauté; à celle 
des juges et consuls de la Bourse; aux lois somptuaires sur 
la nourriture, l'habillement, la taxe des vivres. 

J'ai consulté aussi aux Archives départementales les registres 
des arrêts du Parlement; j'y ai noté quelques procès commer- 
ciaux intéressant les corporations, comme celles des merciers, 
des marchands fréquentant les rivières; des règlements pour 
les marchands étrangers, des actes relatifs à diverses mesures 
de police. 

Aux Archives municipales j'ai puisé dans les cartons de la 
série A A relatifs aux privilèges des bourgeois de Bordeaux 
pour leurs vins; dans ceux contenant les lettres royales de 
François I", de Charles IX, d'Henri III, de Marie de Médicis, 
d'Henri IV ; dans la série BB où sont les édits royaux déjà 
connus par les registres d'enregistrement au Parlement, et 
les cartons des délibérations des jurats de 1520 à 1624, qui 
ont beaucoup souffert de l'incendie, mais qui sont en voie de 
reconstitution partielle ; 

Dans la série CC, où sont quelques documents relatifs aux 
finances et à la comptablie; dans la série HH où se trouvent 
des pièces sur la Bourse des marchands, les foires, les poids et 
mesures ; 

Enfin, dans les quarante cartons de la série JJ, n"' 359 à 
391, contenant l'analyse des délibérations des jurats depuis 
1520, et dont les précieuses indications sont dues en grande 
partie à l'inventaire dressé par l'abbé Baurein. 

Je ne mentionne que pour mémoire les ouvrages imprimés 
qui ont été mis à contribution, parmi lesquels figurent les 
recueils des Archives historiques de la Gironde et celui des 
Actes de V Académie de Bordeaux; ceux des Lois françaises 



d'Isambert et de Fontanon; les pul)lications relatives à l'éco- 
nomie politique de cette époque, aux assemblées des États 
Généraux et des notables; et un grand nombre d'écrits contem- 
porains du xvi^ siècle ou postérieurs. 

Je n'ai rien cbangé à Tordre suivi pour les deux époques 
précédentes dans la division du sujet. 

Le premier chapitre est consacré à l'histoire générale du 
commerce de Bordeaux à la fin du xv*^ et pendant toute la 
durée du xvi^ siècle; 

Le second à l'étude des conditions particulières du commerce 
à cette époq ue ; 

Le troisième au commerce intérieur; 

Le quatrième au commerce extérieur, aux importations et 
aux exportations, et renferme un article spécial pour les vins. 



Première Époque. — LE CABOTAGE 



LIVRE TROISIEME 

Troisième période. — ÉPOQUE FRANÇAISE 

XV^ et XVI^ SIÈCLES 



Première Époque. — LE CABOTAGE 



LIVRE TROISIÈME 

Troisième Période. — XV° et XVI° SIÈCLES 

AVANT- PROPOS. — Division du sujet. 

CHAPITRE I". — Situation générale. 

Art. \". — Conséquences de la conquête française. 

Art. 2. — États Généraux de 1483. 

Art. 3. — Guerres d'Italie. Révolte des Bordelais. 

Art. 4. — Guerres de religion et situation à la fin du xvi^ siècle. 

CHAPITRE U. — Conditions du commerce. 

Art. l^f. — Les Commerçants de Bordeaux. 

I 1. Les Négociants français et étrangers. 

I 2. Les Corporations. 
Art. 2. — Institutions auxiliaires du commerce. 

I 1. La Bourse. 

I 2. Droit commercial. Juridiction consulaire. 

I 3. Les Courtiers. 

I 4. Les Foires. 
Art. 3. — Monnaies. Finances. Lois somptuaires. 

CHAPITRE HI. — Commerce intérieur. 

Art. I®"". — Voies de communication par terre et par les rivières. 

Art. 2. — Budgets de la ville. 

Art. 3. — Articles divers du commerce intérieur. 

I 1. Objets d'alimentation. 

I 2. Vins vendus en ville en détail. 

I 3. Métaux. 

I 4. Industrie des Bois. Résines. 

I 5. Matières textiles. 

I 6. Peaux et Cuirs. 

I 7. Verreries et Poteries. 

I 8. Imprimerie. 



CHAPITRE IV. — Commerce extérteur. 
Art. l<'^ — Navigation maritime. 

I 1. Le port de Bordeaux reste étranger aux 
voyages de long cours. 

I 2. Pèche de la morue h Terre-Neuve. 

I 3. Navires de Bordeaux et navires étrangers. 
Art. 2. — Le Fleuve. 

I 1. Embouchure. La tour de Cordouan. 

I 2. Régime du tleuve. 

I 3. Port. Police. Délestage. 
Art. 3. — Mouvementgénéraldesmarchandises.Droitsd'entrée 

et de sortie. 
Art. 4. — Importations. 
Art. 5. — Exportations. 

I 1. Produits alimentaires et produits végétaux 
divers. 

I 2. Objets fabriqués. 

I 3. Pastel. 
Art. 6. — Vins. 

I i. Culture de la vigne. 

I 2. Tonneliers. Merrains. Barriques. 

I 3. Privilèges des bourgeois. 

I 4. Quantités exportées. 

i 5. Prix des vins. 



Voir la table sommaire à la fin du volume. 



PREMIÈRE ÉPOQUE 

LE CABOTAGE 



TROISIÈME PÉRIODE 

ÉPOQUK FRANÇAISE 



CHAPITRE PREMIER 

Histoire générale du commerce de Bordeaux 
au XV^ et au XVP siècle. 



Article premier. — Conséquences de la conquête française. 

. Le 12 juin 1451, les trois États de la ville de Bordeaux, 
représentés par M^'"" Pey Berlan, archevêque de Bordeaux; 
Bertrand, seigneur de Montferrand; Gaillard de Durtbrt, 
seigneur de Duras et de Blanquefort; Godifer Ghartoise, maire 
de Bordeaux ; Bertrand Angevin, seigneur de Rauzan et de 
Pujols; Jean de la Lande, seigneur de La Brède, et Guillaume 
Andron, seigneur de Lansac, firent leur soumission pour le 
pays bordelais et la Guienne, ainsi que pour la cité, au roi de 
France Charles VII. 

Le 30 juin, au soleil levant, par un temps magnifique, 
l'armée royale fit son entrée dans la ville conquise. Les 
seigneurs bordelais et les jurats étaient venus au-devant de 
l'armée, mise en bataille sur la place de l'église des Chartrons, 
et avaient remis les clefs de la ville au comte de Dunois, 
représentant le roi de France. 

A la tête des troupes marchaient le maître de l'artillerie 
Joachim Rouhault, qui venait d'être nommé connétable de 
Guienne, les maréchaux de Lohéac et de .Jalonges, et les 
principaux officiers de l'armée, les comtes d'Armagnac, de 
Nevers, de Lautrec; des membres du Conseil royal, et le 
redouté Tristan l'Hermitte, prévôt de l'armée, avec les hérauts 



— 1(1 



d'armes et les trompettes. Derrière eux venait une haquenée 
blanche, portant sur un coussin de velours cramoisi, brodé de 
fleurs de lys d'or, les sceaux du roi de France qu'escortait le 
ixrand chancelier messire Juvënal des Ursins, vêtu d'un 
costume de guerre. 

Après lui, Pothon de Xaintrailles et Montaigu portaient les 
bannières aux fleurs de lys. Puis s'avançait le comte de Dunois, 
revêtu d'une armure blanche et monté sur un cheval blanc 
caparaçonné de velours bleu, suivi des comtes d'Angoulême, 
de Clermont, de Vendôme et de Castres; et du gros de l'armée 
conduit par Jacques de Chabannes, Geoffroy de Saint-Belin et 
Abel Rouhaut. 

Le cortège s'arrêta devant l'église Saint-André. Dunois et 
les principaux seigneurs mirent pied à terre et entrèrent dans 
l'église, ainsi que les nouveaux fonctionnaires nommés par le 
roi de France : Olivier de Coëtivy, sénéchal ; .Joachim Rouhault, 
connétable, et Jean Bureau, maire. 

L'archevêque Pey Berlan fit jurer à Dunois, au nom du roi 
Charles, de maintenir et garder à toujours les Bordelais dans 
\ leurs franchises, privilèges et libertés anciennes et accoutumées. 

Et après le serment prêté par Dunois et par les seigneurs 
français, l'archevêque, les chanoines des chapitres, les seigneurs 
de Duras, de Rauzan, de Lesparre, de Montferrand, d'Anglade, 
de Lansac, de l'Isle, les jurats et les notables bourgeois de la 
ville, représentant les trois États de Guienne, en présence de 
la multitude qui criait Noëll Noëll promirent et jurèrent d'être 
vrais et loyaux sujets du roi de France. 

Les promesses du roi et les stipulations du traité ne furent 
pas observées par les officiers royaux. Le roi avait pris 
V l'engagement d'entretenir à ses frais les gens de guerre qu'il 
"^ voulait laisser en Guienne; de ne soumettre les habitants à 
aucun nouvel impôt, et de conserver leurs franchises et libertés. 
Il ne tarda pas à vouloir faire supporter aux Bordelais l'entretien 
des gens de guerre; et après avoir inutilement essayé d'obtenir 
de nouveaux impôts du consentement des trois États de 
Guienne, des officiers en firent la perception à main armée 
avec le concours des troupes. 

Les Anglais n'achetaient plus les vins; la cessation du 
commerce avait amené, pour toutes les classes de la population, 
une détresse et un mécontentement général. En vain les 



- 17 — 

Bordelais avaient-ils adressé leurs plaintes à leur nouveau 
maître ; le roi n'y avait pas fait droit. Ils se regardèrent alors 
comme déliés de leur serment par Tinexécution du traité, se 
révoltèrent et appelèrent les Anglais à leur aide. 

Le vieux lord Talbot, l'Achille de l'Angleterre, perdit la 
bataille et la vie dans la plaine de Colles, près de Castillon, et 
le roi Charles YII vint en personne faire le siège de Bordeaux. 

Les conditions faites aux vaincus par un maître irrité furent 
très dures. 

La ville et le pays perdirent leurs antiques privilèges, leurs 
exemptions des impôts anciens, le droit de voter et d'accorder 
les impôts nouveaux ; ils furent condamnés à payer une 
rançon de cent mille écus d'or. Les vingt principaux auteurs 
de la révolte furent bannis et leurs biens confisqués. C'étaient 
les plus riches seigneurs de la Guienne : le captai de Buch et 
son fils le comte de Caudale; Gaillard de Durfort, seigneur de 
Duras et de Blanquefort; Bertrand Angevin, seigneur de 
Rauzan ; François de Moniferrand, seigneur d'Uza ; Pierre de 
Montferrand, souldic de Latrau, qui se prétendait seigneur de 
Lesparre. Le comte de Caudale et Jean d'Anglade, faits 
prisonniers, furent traités avec une extrême rigueur. Pierre 
de Montferrand étant rentré en France, sur la foi d'un sauf- 
conduit, fut arrêté, le sauf-conduit déclaré faux; et il fut 
supplicié; son château de Latrau fut rasé. 

Les documents contemporains, les recueils de Rymer et de 
Thomas Carte, nous montrent l'affreuse misère où étaient 
tombés ces grands seigneurs bannis. Ils s'adressaient au roi 
d'Angleterre qui leur accordait quelques maigres pensions et 
quelques faveurs commerciales. Ces nobles barons étaient 
devenus marchands. Gaillard de Durfort recevait une pension 
de cent livres, portée plus "tard à trois cents. Il trafiquait, sous 
le sauf-conduit du roi, avec la barge de 80 tonneaux la 
Sainte-Marie de Veyrines ; il obtenait la protection du roi 
d'Angleterre contre ses créanciers. François de Montferrand, 
seigneur d'Uza, avait aussi reçu une pension de cent livres sur 
le revenu des laines et des peaux à Londres; il se mit aussi 
dans le commerce; mais son navire fut pillé sur mer par 
les Bretons. Le roi lui accorda l'exemption de tous impôts 
dans les ports anglais pour deux mille pièces de draps 
d'Angleterre, de Flandre ou d'Espagne. 



— 18 — 

Henri XI accordait à la veuve de Pierre de Montferrand, 
Marie, lîlle du duc de Bedford, oncle du roi, une maigre 
pension de vingt livres, portée ensuite à quarante. Elle avait 
ses deux tils prisonniers en France. 

Lorsque, en 1460, Jehan de Foix, comte de Kendall, fait 
prisonnier à Castillon, et qui venait d'être mis on liberté après 
avoir payé une énorme rançon, invoqua Taide du roi d'Angleterre, 
il obtint aussi la permission de décharger et de vendre où il 
lui plairait deux mille sacs de laine en franchise de droits, 

Thomas de Citran, Jean de Montlaur, Jean de Charnock, 
Arnaud et Grimon de Bordeaux, et un grand nombre d'émigrés 
volontaires, qui avaient abandonné Bordeaux et s'étaient 
réfugiés en Angleterre, obtinrent aussi des faveurs commer- 
ciales de diverses sortes. Pendant que ces bannis et ces 
émigrés, Jean de Campagne, Jean Constantin, Gaston 
de Falces, Jean d'Abzac, Jean de Ville et autres, faisaient à 
l'étranger le commerce des laines et des draps, presque toutes 
les relations de commerce entre Bordeaux et l'Angleterre 
avaient été interrompues. Les foires, dont on avait ôté la 
franchise, ne recevaient plus de marchandises, et tombaient 
en désuétude. 

Les libertés municipales avaient disparu. Les jurats, naguère 
librement élus, avaient été nommés directement par le roi. Les 
impôts étaient devenus très lourds, les revenus de la ville avaient 
été confisqués au profit du roi. Bordeaux se trouvait dans 
l'impossibilité de fournir les cent mille écus d'or de sa rançon. 

Les Bordelais envoyèrent au roi Charles VII une députation 
pour le supplier d'alléger les maux dont ils souffraient. Celui-ci 
leur accorda, le 11 avril 1454, des lettres de pardon, qui 
réduisirent à trente mille les cent mille écus d'or de la rançon; 
les douze jurats furent rétablis, mais le roi en nommait sept, 
et ne permettait d'en élire que cinq. Le roi ne voulut pas de 
Parlement à Bordeaux, et plaça la Guienne dans le ressort du 
Parlement de Paris, consentant toutefois à envoyer de temps 
en temps à Bordeaux un président et quatre conseillers de 
Paris pour juger les appels. Ce furent les Grands Jours de 
1456 et de 1459 (1). 



(1) Ordonn. des Rois de France, t. XIV, fo 272 et ss. ; t. XV, p. 379-380; - 
Archiv. historiq. de la Gironde, t. I, p. 50. 



— 19 - 

Quant aux imptMs, il ne s'agissait plus d'obtenir le consen- 
tement des trois États de Guienne. Le roi laissa le logement et 
la nourriture des gens de guerre à la charge des habitants ; 
s'empara de la redevance de 12 deniers pour livre que la ville 
percevait sur certaines marchandises; imposa 25 sols tournois 
par tonneau à payer par l'acheteur et 1 deniers par le vendeur, 
pour les vins transportés par terre ou par eau hors du pays 
conquesté. 

Non seulement le commerce maritime n'existait plus, mais 
les approvisionnements de vivres n'étaient plus assurés. En 
1457, il n'y avait pain à vendre au marchié, disait le roi lui- 
môme en confirmant les statuts des boulangers de Bordeaux (1). 

Le roi Charles ne se montrait d'ailleurs guère favorable aux 
marchands. 11 avait porté un coup fatal au commerce de la 
France en faisant condamner Jacques Cœur, ce hardi négociant 
qui, après avoir parcouru l'Asie, avait fondé à Bourges, à 
Montpellier, à Marseille, une maison de commerce dont les 
trois cents facteurs avaient apporté à la France les affaires de 
l'Inde et de la Méditerranée. La légende racontait que Raymond 
Lulle lui avait appris à faire de l'or. L'intelligence et le travail 
ont trop souvent passé pour sortilège, et Jacques Cœur obéissait 
à sa fière devise : « A cœur vaillant, rien d'impossible. » 

Louis XI succéda à Charles VII en 1461. Le 12 février il était 
àBlaye; il traversa le fleuve, aborda en Médoc et vint à Bordeaux. 

Son père avait rudement conquis ; il voulut sagement admi- 
nistrer. 

Le mal était grand. 11 trouva le pays presque désert ; le 
duché avait perdu un tiers de ses habitants (2). Le port n'avait 
plus de navires. Les vignes n'étaient plus cultivées. A Libourne, 
à Sainte-Foy, à Saint-Émilion, à Marmande et ailleurs, se 
faisaient entendre les mêmes plaintes qu'à Bordeaux (3). Les 
revenus royaux s'affaiblissaient et menaçaient de disparaître (4). 
La désolation était telle dans la ville de Bordeaux qu'un grand 
nombre de maisons étaient sans habitants et abandonnées par 
leurs propriétaires. 



(1) Ordonn. des Rois, 5 juillet U57. 

(2) D. Vaissette. Hist. du Languedoc, t. V, p. 21. — Moiillozun. Hisl. de 
Gascogne, t. IV, p. 329. 

(3) Guinodie. ilist. de Libourne, t. I, p. 403 ; l. II, p. 345. 

(4) Ordonn. des Rois de France, t. XVII, p. 257. 



— -20 — 

Louis XI abolit les dures conditions que son père avait 
apposées aux lettres de pardon de 1454. Il rendit à la ville les 
antiques franchises que lui avait autrefois reconnues dans la 
Pliitippine \q roi Philippe le Bel, possesseur du duché de 1295 
à 1303, et qui avaient été habituelles sous les rois d'Angleterre. 

Il institua le Parlement promis à Bordeaux lors du' traité 
de 1451 (1). 

11 fit disparaître les écorcheurs qui dévastaient le pays, et fit 
exécuter leur chef, Jacques de Chabannes, le fameux comte 
de Dammartin, favori de Charles Vil, qui avait reçu de celui- 
ci le château de Curton, dans l'Entre-deux-Mers, confisqué sur 
Jean d'Anglade. 

Il reconstitua les deux foires franches de Bordeaux créées en 
1341 par Edouard III, et leur restitua le privilège d'exemption 
des droits sur toutes marchandises pendant leur durée. Il 
exempta les bourgeois pour les vins de leur cru du droit de 
25 sous tournois par tonneau créé par Charles VI, et réduisit à 
18 sous tournois le droit sur les vins étrangers. 

Il rappela les exilés: le comte de Candale, Gaillard de 
Durfort, Jean de Lalande, Jean d'Anglade, Thomas de Citran, 
François de Montferrand et leurs compagnons; il leur rendit 
leurs biens confisqués, et leurs charges, ou leur donna des 
dédommagements. 

Il chercha à attirer les étrangers ; « sauf les Anglais, nos 
» ennemis », Il renonça au droit de naufrage et d'aubaine envers 
les marchands de Brabant, de Flandre, de Hollande et de 
Zélande (1461). Il accorda les mêmes privilèges à ceux de la 
hanse teutonique (1464). Il accordait à tous les marchands 
non seulement le droit de commercer et séjourner dans tous les 
lieux et ports du roj^aume, par mer et par terre, avec denrées 
et marchandises; mais même de faire, en qualités de neutres, 
le commerce avec l'Angleterre « sans qu'on pût le leur 
» reprocher ». Enfin il ne tarda pas à chercher à faire paix et 
commerce avec les Anglais eux-mêmes; et dans ce but il signa 
diverses trêves, confirmées de 1463 à 1468, et qui devaient un 
peu plus tard rétablir le commerce entre Bordeaux et l'Angle- 
terre. Enfin, pour repeupler la ville, le roi avait permis le 
16 février 1464 aux étrangers de venir s'étal:)lir à Bordeaux 

(1) Ordonn. des Rois de France, t. XV, p. 500 et ss. 12 juin 1462. 



dans les maisons qui avaient été abandonnées, en leur donnant 
l'assurance qu'ils seraient admis à jouir de tous les privilèges 
des anciens habitants de Bordeaux, sans avoir besoin de lettres 
spéciales de naturalisation. Les officiers du roi à Bordeaux 
étaient chargés du soin de faire attribution et donation à ces 
étrangers des maisons vacantes provenant des Anglais ou de 
ceux qui s'étaient retirés en Angleterre. 

Un assez grand nombre d'étrangers profita de ces disposi- 
tions; « et les marchands commencèrent à passer d'un pays à 
» l'autre, et à faire leur négoce », dit un contemporain, Mathieu 
de Coucy. 

Un événement qui eut une certaine importance pour le 
commerce de Bordeaux, fut la réunion des États Généraux de 
France à Tours en 1467. C'était la première fois que la Guienne 
voyait ses députés réunis à ceux des provinces françaises, 
et qu'ils avaient à débattre avec ces provinces des intérêts 
communs ou opposés. 

Le roi avait convoqué en février 1467 les représentants des 
soixante-quatre villes les plus importantes ; chaque ville devait 
élire un clerc, un noble et un bourgeois. 

Le clergé de Bordeaux élut pour son représentant Jacques 
Loup, sous-chantre de Saint- André et abbé de l'Isle en Médoc. 
Le représentant de la bourgeoisie fut Grimond de Bordeaux, 
greffier en chef du Parlement. 

Ces États se bornèrent à nommer une commission de députés 
et de conseillers du roi pour étudier les réformes à faire. La 
session fut close le 17 avril par le chancelier Guillaume Ju vénal 
des Ursins. Ils avaient mis en présence les représentants des 
provinces différentes de race et d'origine qui constituaient la 
France ; ils faisaient pressentir l'alliance qui allait se former 
bientôt entre le pouvoir royal et la bourgeoisie contre les abus 
du régime féodal, et celle des trois ordres contre les excès de 
l'administration royale elle-même. 

La donation de la Guienne à Charles, frère du roi, donna 
un moment aux uns la crainte, aux autres l'espérance, de voir 
cette contrée se soustraire à l'unité française; mais la courte 
durée du pouvoir du nouveau duc de Guienne, de 1470 à 1472, 
empêcha tout changement dans la situation. 

Notons, comme indice des usages de l'époque, que lorsque 
le duc Charles fit son entrée solennelle à Bordeaux, le 



_ 2^ 

10 avril 1170, il reçut divers présents. Le chapitre de Saint- 
André lui donna quatre cartons de vin blanc, quatre de rouge, 
quatre de vin clairet et quatre de vin doux ou hypocras, ainsi 
que quatre douzaines de pains blancs, que le prince daigna 
recevoir avec bonté. 

La paix de Picquigny, signée le 29 août 1475 avec le roi 
d'Angleterre, accompagnant la paix avec le duc de Bretagne 
et le duc de Bourgogne, permit au commerce quelques tenta- 
tives d'expansion. 

Les commerçants d'Angleterre, comme ceux de Guienne, se 
plaignaient du mauvais accueil qui leur était fait, aux uns à 
Bordeaux, aux autres à Londres. 

Les Français se plaignaient de ne pouvoir charger leurs 
vins pour l'Angleterre que sur un navire anglais, à peine de 
confiscation, à moins d'une permission spéciale du roi; d'être 
soumis à des pénalités sévères en cas d'erreurs dans les 
déclarations de douane; de ne pouvoir vendre leurs vins 
qu'après déchargement, et seulement aux bourgeois de la ville 
où les vins étaient débarqués ; d'être tenus de faire emploi du 
prix des vins en marchandises anglaises, et de ne pouvoir 
emporter en espèces au delà de 10 écus par marchand, sous 
peine de confiscation du surplus ; de ne pouvoir acheter qu'aux 
bourgeois des villes où ils avaient débarqué et vendu; de ne 
pouvoir obtenir justice en Angleterre des tribunaux anglais 
pour l'exécution des marchés souscrits en France par des 
Anglais; d'être mis en prison, si dans une ville d'Angleterre 
le Français se trouvait, la nuit venue, dans la rue sans avoir 
de lanterne (1). 

De leur côté, les ambassadeurs anglais avaient adressé leurs 
demandes au roi lui-même, et celui-ci répondit par lettres 
datées du Plessis-lès-Tours à la date du 8 janvier 1475, avant 
la signature de la paix (2). 

« Comme naguère, dit le roi, en prenant la trêve d'entre 
» nous et notre très amé cousin le roi d'Angleteterre, ait été 
» par exprès dit et déclaré par icelle trêve, entre autres choses, 
» que tous marchands et autres, tant d'une part que de l'autre, 

(1) « Mémoire du traitement des Français qui sont au royaume d'Angleterre. » 
(Archives nationales. J 965, no 5.) 

(2) Isambert. Ordonn., t. XVII, p. 460. 



_ 23 

» pourront, durant le temps d'icelle trêve et amitié, aller et 
» venir, seurement et sauvement, de l'un royaume en l'autre, 
» marchandement et autrement, sans qu'il soit besoin de avoir 
» et obtenir sur aulcune lettre ou sauf-conduit; au moyen de 
» laquelle trêve, plusieurs marchands et autres gens du 
» royaume d'Angleterre, sont venus tant par mer que par 
» terre, pour faict de marchandise, en celuy nostre royaume, 
» et mesmement au port et ville de Bordeaux; lesquels ont 
» l'intention d'y venir et fréquenter d'ores en avant plus 
» souvent qu'ils n'ont faict par en devant. Et à cette cause le 
» roi d'Angleterre, notre cousin, considérant le bien et utilité 
» qui peut venir à cause desdits marchands, ait présentement 
» envoyé par devant nous Thomas de Montgomery, chevalier, 
» son conseiller et chambellan, et Thomas Galle d'Ortenne, 
» du païs d'Angleterre, ses ambassadeurs, touchant le faict 
» et entretenue de ladite marchandise. » 

Les ambassadeurs se sont plaints « du droit de 2 francs 
» bordelais 1/2, par chaque tonneau que le navire peut porter, 
» pQur sauf-conduit à l'amiral de France, lequel n'est valable 
» que pour le duché de Guienne; et de 2 francs pour le vidimus 
» de ce sauf-conduit ; il faut payer pareil droit pour le sauf- 
» conduit de l'amiral de Guienne, lequel n'est pas valable sur 
» la mer, mais seulement pour la Gironde ». Les droits sont 
supprimés par le roi. 

« Quand les marchands anglais entrent dans la rivière de 
» Gironde, continuent les ambassadeurs, devant Notre-Dame 
» de Soulac, à quinze lieues de Bordeaux, il faut qu'ils s'arrêtent 
» pour envoyer chercher dans cette ville leur congé et licence 
» de venir, en payant par tonneau 4 ardits lx)rdelais; puis 
» attendre à Blaye pour faire examiner qu'ils ne sont pas 
» navires de guerre, mais bien marchands. Ce certificat coûte 
» 4 francs par navire, et la plupart du temps les navires sont 
» là tergés (retardés), et demeurent à l'ancre un mois ou plus. 
» Ils sont contraints de mettre à terre leur artillerie, pour la 
» reprendre au retour de Bordeaux ; et pour le retour ils paient 
» encore 4 francs bordelais par navire. » Le roi leur permet 
d'aller droit à Bordeaux « faire et exercer leur faict de 
» marchandise, ainsi qu'ils aviseront ». 

Devant Bordeaux « iceux marchands sont tenus que chacune 
» personne, soit homme ou enfant, ait l)illet du maire, avant 



— 24 — 

> qu'ils osent doscondre à terre, sous peine d'être prisonniers 

> et de payer rançon. Le billet de séjour n'est valable que 
» pour un mois, et doit être renouvelé en payant nouvelle 
» redevance. Chaque navire ou marchand chef paie 2 francs; 
» les autres marchands, 40 ardits; les marins ordinaires et les 
» enfants, 10 ardits. » Le roi supprime le paiement des billets 
de logement. 

On payait non seulement au maire, mais au fourrier de la 
ville, chargé d'indiquer le logement. Il percevait 2 francs 1/2 
par personne. Le roi ordonna que les marchands se logeraient 
aux hôtelleries, comme bon leur semblerait; il supprima le 
sauf-conduit et le droit de vidimus du sauf-conduit. 11 permit 
aux marins et aux commerçants de séjourner à Bordeaux aussi 
longtemps qu'il leur conviendrait. 

Le prévôt royal de Bordeaux percevait 4 francs bordelais par 
navire au-dessus de 100 tonneaux. Le droit est réduit par le 
roi à 5 sols bordelais par navire de 100 tonneaux. 11 dispensa 
les navires anglais de Tobligation de payer un pilote pour la 
montée du fleuve; le salaire de ce pilote était de 50 ardits par 
navire, « nonobstant que les maîtres desdits navires fussent 
» suffisants pour en faire eux-mêmes la conduite >. 

Les ambassadeurs se plaignaient de ce que les Anglais à 
Bordeaux ne pouvaient sortir de leur logis avant que la cloche 
de la ville eût sonné sept heures du matin, et qu'ils devaient 
être rentrés avant cinq heures du soir, à peine d'être faits 
prisonniers de guerre, et de ne pouvoir obtenir leur libération 
qu'en payant rançon. Le roi ordonna qu'à l'avenir les Anglais 
seraient en pleine liberté à Bordeaux comme l'étaient ses 
propres sujets. 

Le droit de branche de cyprès, qui avait été porté à 12 francs 
bordelais par cent tonneaux de vin, et au prorata, fut fixé à 
5 sols tournois. 

Le roi fit droit à la plainte des ambassadeurs à propos du 
mesurage des draps; il ordonna aux mesureurs et auneurs de 
faire bonne et juste mesure. Il admit le principe de libre transit 
pour les marchandises, notamment pour celles d'Espagne 
passant par Bordeaux et qui allaient en Angleterre. C'étaient 
principalement des fers. 

Il modéra de moitié au profit des Anglais les droits de 
douanes ou de coutume. Il réduisit à 6 deniers tournois pour 



livre ceux de grande coutume fixés par Charles VII à 12 deniers 
tournois pour livre sur tonte marchandise entrant on sortant 
au pays de Guienne. Pour les Anglais, il réduisit à 12 deniers 
tournois la grande coutume des vins qui était auparavant de 
25 deniers tournois par tonneau pour les vins des pays d'amont 
Bordeaux; et maintint la petite coutume de 4 deniers par 
tonneau qui existait depuis longtemps. Il maintint également 
les 2 deniers et obole par tonneau de la coutume de Royan ; et 
les 9 sols tournois pour voyage de sortie par navire chargé de 
vins de la coutume de la tour de Cordouan, pour l'entretien de 
la lanterne. 

Ces lettres, données « pour le bien de la marchandise », 
furent solennellement publiées en la ville de Bordeaux et dans 
tout le duché. 

Louis XI ne se borna pas à ces mesures; il accorda encore 
aux Bordelais d'autres faveurs commerciales. Il donna au maire 
et aux jurats pleine juridiction sur la rivière de Garonne dans 
toute l'étendue du port, et la retira à son propre officier le 
prévôt de l'Ombrière qui y apportait trop de négligence. Cette 
juridiction comprenait les droits de police sur les navires dans 
le port; il défendit aux marins de jeter leur lest dans la rivière, 
et leur ordonna de le déposer au lieu qui serait fixé par le 
maire. Toutefois, il réserva les droits de justice attribués au 
prévôt de l'Ombrière sur les étrangers. 

Le roi voulait faire de Bordeaux l'entrepôt de toute la région. 
Il ordonna le 6 septembre 1481 que les denrées des contrées 
voisines ne pourraient être expédiées que du port de Bordeaux 
à destination de la Navarre, de l'Espagne et du Portugal, 
comme de la Bretagne, de l'Angleterre et de la Flandre. 

Cependant les pirates bretons et quelquefois français venaient 
trop souvent encore porter préjudice au commerce maritime; 
et si, à Bordeaux, l'importance des relations avec l'Angleterre 
engageait le sénéchal, le connétable, le maire et les jurats à 
tenir la main à l'exécution des ordonnances de Louis XI, le 
même accueil n'était peut-être pas fait aux Anglais dans 
d'autres ports, et ceux-ci craignaient les dangers du voyage. 
Le roi d'Angleterre s'en plaignait au roi de France en 1483. 
« Les marchands de cestuy mon royaume d'Angleterre, lui 
» écrivait-il, voyanz les grandes occasions à eulx données par 
> vos subjects en prenant les navires et marchandises, et 



— ^G - 

» aultrement, doublent grandement de eulx aventurer à 
» Bourdeaulx, et ailleurs en vostre obéissance, jusqu'à ce qu'ils 
» puissent estrc asseurés de par vous de pouvoir sauvement et 
» seurement exercer le faict de leur dite marchandise en tous 
-» les lieux de vostre dicte obéissance. » 

Les assurances demandées furent données au roi d'Angle- 
terre, et confirmées en 1495 par le roi Charles VIII. « Ledit 
» seigneur a voulu et veut, disent les ordonnances des tréso- 
» riers de France, que les marchands du royaume d'Angleterre, 
» fréquentanz et exerçanz les faiz et entrecours de marchan- 
» dises en sa ville et cité de Bourdeaulx, soient tenus quittes 
» et paisibles par le comptable de Bourdeaulx de tous et 
» chascun les droiz et devoirs dus par leurs dites marchandises 
» en ladite ville, dont ils jouissoient et estoient tenuz francs 
» et exempts du vivant du roy Loys, son père, dont Dieu ait 
» l'âme. » 

Il ne restait plus, des dispositions sévères prises en 1453 
contre les Anglais, que l'obligation pour leurs navires de déposer 
à Blaye leur artillerie et leurs munitions de guerre, en payant 
un escu par navire. Arrivés à Bordeaux, les marchands et les 
matelots peuvent entrer et séjourner en ville sans difficultés, 
« tellement, dit un contemporain, qu'il y a des jours où il s'en 
» trouve sept ou huit mille dans ladite cité. » Mais ils ne 
peuvent courir les environs pour acheter des vins dans la 
campagne qu'accompagnés d'un courtier ou d'un marchand de 
la ville, et avec la permission du maire et des jurats; et ils 
n'ont le droit d'acheter d'autres vins que ceux du cru des 
bourgeois de Bordeaux. 



Article 2. — Etats Généraux de 1483. 



Un fait important pour le commerce de Bordeaux s'était 
passé pendant la minorité du roi Charles YIII: c'était la 
convocation des États Généraux de Tours en 1483. La régente, 
Anne de Beaujeu, cherchait un appui contre Charles d'Orléans, 
qui convoitait la régence, contre Dunois et les grands seigneurs 
mécontents; elle demandait aussi des subsides financiers. Pour 
obtenir le concours des États contre les princes, le chancelier 



— ^7 — 

Guillaume de Rochefort s'empressait d'annoncer, le jour de 
l'ouverture de la session, que le roi voulait réparer les abus. 

Bordeaux était représenté par l'archevêque André d'Épinay 
pour le clergé, par Gaston de Foix, comte de Lavaur, pour la 
noblesse, et par M^ Henry de Ferraignes pour la bourgeoisie. 
Henry de Ferraignes était un des plus importants bourgeois 
de Bordeaux, allié aux grandes familles bourgeoises de cette 
époque. H avait fait partie, comme conseiller du roi, du 
Parlement institué à Bordeaux en 1462 par le roi Louis XI. 

Les premiers travaux de l'assemblée eurent pour but de 
fondre en un seul les divers cahiers des provinces. Nous ne 
pouvons, par suite, savoir quelles étaient les demandes parti- 
culières du commerce de Bordeaux; nous allons nous borner à 
indiquer les réclamations générales. 

Nous ne nous arrêtons pas aux questions politiques qui 
furent soumises aux États, notamment à celle de savoir à 
qui devait appartenir la régence. Nous ne pouvons toutefois 
nous désintéresser complètement des idées relatives à la souve- 
raineté du peuple, exprimées à cette occasion par Philippe Pot, 
sénéchal de Bourgogne, dans le plus énergique langage, idées 
qui devaient triompher dans une autre assemblée d'Etats 
Généraux, trois cents ans plus tard. « La royauté, disait le 
» hardi sénéchal aux princes qui voulaient partager entre eux 
» le pouvoir à raison de leur parenté avec le roi mineur, la 
» royauté est une dignité et non une hérédité, et elle ne doit 
» aucunement, comme les hérédités, passer toujours aux tuteurs 
>^ naturels, savoir aux proches parents... Elle doit être d'abord 
» déférée aux États Généraux... Comme l'histoire le raconte, 
» et comme je l'ai appris de mes pères, dans l'origine le peuple 
> souverain créa des rois par son suffrage, et pour son utilité... 
» N'avez- vous pas lu souvent que l'État est la chose du peuple ? 
» Or, ce que j'appelle peuple, ce n'est pas seulement la plèl)e, 
» ni les autres classes inférieures de la société, mais tous ceux 
» de chaque état; de telle sorte que sous le nom d'États 
» Généraux, je comprends de même les princes, et n'exclus 
» aucun des habitants du royaume. » 

Des hommes qui revendiquaient aussi hautement la liberté 
politique ne pouvaient être indifférents à la liberté du 
commerce. « Le commerce, disaient leurs cahiers, est cause et 
» moyen de faire venir richesse et abondance de tous biens en 



— 28 — 

tous royaumes, et sans lui la chose publique ne se peut 
bonnement entretenir. Semble en conséquence aux gens 
des dits États, que le cours de la marchandise doit être 
entretenu franchement et libéralement par tout le royaume, 
et qu'il soit loisible à tous marchands de pouvoir marchander, 
tant hors le royaume es pays non contraires au roy, que 
dedans, par mer et par terre. » 

Les principales réclamations des États portaient sur 
'élévation des droits sur les marchandises, sur les abus des 
péages, sur les douanes à l'intérieur du royaume, sur l'inter- 
diction à prononcer contre les officiers royaux de faire le 
commerce; enfin certaines provinces, le Languedoc, la 
Bourgogne, la Normandie, avaient formulé quelques demandes 
spéciales. 

Les droits sur les marchandises à l'entrée et à la sortie de 
France portaient divers noms : droits de hault passage, droits 
de rède (du vieux mot rède, 7^eddere, recette). Ils n'étaient pas 
seulement perçus sur les marchandises à destination de 
l'étranger ou venant de l'étranger, mais encore sur celles de 
diverses provinces françaises qui étaient considérées comme 
étrangères. Celles-ci étaient lès provinces qui au xiv^ siècle 
n'avaient pas voulu contribuer à la rançon du roi Jean, fait 
prisonnier par le prince de Galles. La Guienne, anglaise à 
l'époque de la rançon, était restée province étrangère. Une 
ligne de douanes séparait des autres les provinces étrangères, 
et la marchandise ne pouvait franchir cette barrière qu'en 
payant les droits de l'imposition foraine. 

Le Languedoc, après avoir rappelé que « la marchandise 
» était sa nourrice », insistait pour que le commerce maritime 
reçût une protection efficace, et pour obtenir la liberté du 
commerce des grains. Mais en même temps, il demandait le 
monopole pour ses ports de l'entrée de « toutes espiceries, 
» drogues et autres denrées qui viennent du Levant ». Il 
demandait aussi la protection pour l'industrie de la soie qui 
commençait à s'introduire dans le Midi. 

Quoique les séances des États eussent été brusquement 
clôturées après le vote des subsides royaux, leurs doléances, 
pour nous servir de l'expression alors adoptée, ne restèrent pas 
sans résultats. Des ordonnances royales, datées de mars 1483, 
supprimèrent les péages établis depuis la mort de Charles VIT, 



— 29 - 

suppression qui fut confirmée plus tard, le 27 mai 1505, par 
ordonnance rendue à Blois, prescrivant en outre l'application 
du produit des péages à l'entretien des ponts, routes et rivières, 
et attribuant juridiction exclusive sur la matière au Parlement 
de Paris. En août 1493, les tribunaux d'amirauté furent 
institués juges des prises maritimes. Il fut sévèrement interdit 
aux officiers du roi et aux officiers de justice de faire des actes 
de commerce. Enfin le 30 mars 1502, à Lyon, le roi Louis XII 
autorisa l'exportation des grains de province à province, et le 
12 février 1507, l'ordonnance de Melun publia un règlement 
pour la conduite des blés hors du royaume. 

Si les réclamations des États contre les abus n'obtinrent 
pas une satisfaction immédiate et complète, elles avaient 
cependant acquis une importance dont la royauté comprenait 
qu'il fallait tenir compte, et qui devait grandir dans les réunions 
d'États Généraux qui suivirent. Aussi Augustin Thierry a-t-il 
pu dire de ces États du xv® et du xvi^ siècle que « l'adminis- 
» tration du royaume sortit tout entière de leurs cahiers ». 
Nous aurons occasion de constater lors de nouvelles réunions 
des États le concours efficace qu'ils apportèrent aux améliora- 
tions et aux progrès du commerce. 



Article 3. — Guerres d'Italie. — Révolte des Bordelais. 

La fin du règne de Charles VIII vit commencer les expéditions 
guerrières des Français en Italie, qui occupèrent la première 
moitié du xvi« siècle, et exercèrent sur le commerce français, 
comme sur la civilisation de cette époque, une influence si 
considérable. 

Charles VIII était entré en 1494 dans le royaume de Naples; 
mais il avait dû l'évacuer deux ans après. Le souvenir de cette 
expédition se trouve encore à Bordeaux dans l'élégante Porte 
du Caillau, nouvellement restaurée, autrefois appelée Porte 
Royale ou Porte du Palais, construite en 1495 pour consacrer 
le souvenir de la bataille de Fornoue. 

Louis XII ne fut pas plus heureux que son prédécesseur. Il 
s'empara du Milanais et du royaume de Naples, mais il ne put 
les garder. De 1499 à 1514 les années françaises ne quittèrent 



— 30 — 

pas la Péninsule. Malgré les glorieuses mais inutiles batailles 
d'Agnadel, de Bologne et de Brescia, il fallut évacuer la 
Lombardie et abandonner l'Italie. A la ligue des divers États 
italiens s'étaient jointes les armées d'Espagne et la puissance 
de l'Angleterre. 11 fallut faire la paix. 

Cette paix fut toutefois de courte durée. A Louis XII venait 
de succéder un prince jeune et brillant, ardent pour la gloire 
et les batailles, comme pour l'amour, les arts et les lettres. 
François P"" s'empressa de passer les Alpes, et d'inaugurer par 
la victoire de Marignan une campagne qui devait se terminer 
par la défaite de Pavie, où le roi fut fait prisonnier, et par la 
paix de Cambrai, qu'on appela la paix des Dames. 

Les deux illustres adversaires qui luttèrent pour l'empire et 
dont la rivalité remplit un quart de siècle, François I" et 
Charles-Quint, séjournèrent l'un après l'autre à Bordeaux : le 
roi de France, revenant de sa prison d'Espagne, et plus tard 
Charles-Quint traversant la France pour aller de Madrid châtier 
les Flamands rebelles, et fort étonné, comme le fut alors tout 
le monde, de ne pas être retenu prisonnier par son rival, plus 
chevaleresque que politique. 

François I", par ses lettres patentes de 1520, avait confirmé 
les anciens privilèges des Bordelais relatifs à leurs vins. 
En 1521 le premier président du Parlement fit la rédaction des 
Coutumes de Guienne, qui vint donner un texte précis à des 
usages que conservait seule la tradition, souvent incertaine. 
Les trois États de Guienne furent convoqués pour délibérer sur 
l'adoption de ce travail ; et après approbation, le roi en ordonna 
la publication légale. 

François I" revint à Bordeaux après la paix des Dames, pour 
épouser Éléonore, sœur de Charles-Quint. 

A cette époque les relations commerciales de Bordeaux avec 
l'Espagne, avec l'Italie, et surtout avec le bassin de la Garonne, 
le nord de la France, les îles anglaises et les Flandres, avaient 
pris une large extension. Le mouvement d'exportation des vins 
ne s'était pas reporté sur l'intérieur, comme il a été dit par un 
historien, mais il s'était renoué avec l'extérieur. 

Cette prospérité croissante se trouva tout à coup brisée par 
un événement qui apporta pour longues années d'immenses 
malheurs aux habitants et à la ville de Bordeaux. 

Le désordre des finances royales, épuisées par la guerre et 



— 31 — 

par la rançon du roi, était au comble. Pour remplir les coffres 
vides on eut recours à tous les expédients. François I" avait 
solennellement juré, en 1526, dans la cathédrale de Saint-André, 
de maintenir les privilèges de la ville parmi lesquels un des 
plus importants, stipulé bien auparavant dans la capitulation 
consentie par Charles VII, était « de no payer aucunes tailles, 
» impositions, gabelles, fouages, ne autres subsidesquelconques, 
» et de n'être tenus dores en avant que des droits anciens deubs 
> et accoutumés en ladicte ville de Bordeaux et pays ». Le roi 
avait prêté serment devant Tarchevêque Jean de Foix, devant 
le clergé, la noblesse, le maire et les jurats de la ville, et une 
grande foule de populaire : « Je jure que je serai bon prince et 
» droicturier seigneur et feray bonne justice à tous et à chascun 
» des Estais de cette province de Guienne, tant au pauvre qu'au 
» riche, et les garderay et defifendray de tort et de force, 
» de moi-même et de tous les autres à mon loyal pouvoir. 
» Item je leur garderay et entretiendray leurs privilèges, 
» libertés, franchises, coustumes, observations, establiments, 
» stiles et usances. Ainsi Dieu me soit en aide et les saints 
» Évangiles! » 

Henri II avait oublié le serment de son père, et ses officiers 
étendirent à toutes les provinces de France l'impôt sur le sel, 
la gabelle, de tous temps odieux aux populations et dont la 
Guienne était exempte. La Saintonge, l'Aunis, le Périgord, la 
Guienne, résistèrent au nouvel impôt dont le serment royal 
aurait dû les garder. Les paysans révoltés attaquèrent les gens 
du roi, pillèrent et brûlèrent des maisons dans les campagnes, 
commirent des excès dans les villes. A Bordeaux la sédition 
éclata, aidée et dirigée, a-t-on dit, par quelques riches 
marchands, et même par des membres du Parlement. Les 
révoltés tuèrent le représentant de l'autorité royale Tristan 
de Moneins, qui avait essayé de parlementer avec eux, massa- 
crèrent quelques officiers des gabelles et plusieurs autres 
personnes et commirent divers excès. Cependant la révolte fut 
de courte durée; elle était apaisée depuis longtemps lorsque la 
répression arriva, tardive, mais cruelle et terrible. Le nouveau 
roi Henri II, qui était alors en Piémont, chargea le connétable 
Anne de Montmorency de réprimer et de punir. Ce rude et 
dur soldat partit de Toulouse avec 10,000 hommes, entra par 
ja brèche faite à coups de canon dans la ville de Bordeaux, alors 

Q^ Ùi*^ V)-*^ vJ6.0r-<-». Jxit>^ .' f ^- "^ f^*tfi-x 



— 32 — 

que non seulonient il n'existait aucune résistance, mais encore 
que le Parlement et les jurats lui offraient une entrée libre et 
fastueuse. 

Il établit en permanence sur la place de l'Hôtel de Ville 
des gibets et des échaCauds. Le premier jour il fit exécuter 
150 personnes qui furent décapitées, pendues ou brûlées' vives. 
11 fit trancher la tête aux deux frères du Sault et au jurât 
Lestonnat. Pendant cinquante jours le maréchal fit rouer, 
empaler, tirer à quatre chevaux, briser à coups de barre de fer 
les malheureux soupçonnés d'avoir pris part à la rébellion. 
Pour un grand nombre d'autres on se contenta de les fouetter 
rudement par les rues, de les bannir, ou de les priver de leurs 
charges et offices. 

La camp igne ne fut pas épargnée. Les soldats parcoururent 
la contrée, pendirent sans formes de procès, aux fenêtres, aux 
clochers, aux arbres des routes; pillèrent, violèrent, incendièrent, 
et perçurent d'énormes amendes. 

Des commissaires nommés par le roi jugèrent et condam- 
nèrent la Ville prise comme collège et corps de commune. Elle 
fut imposée à une contribution de 200,000 francs ; elle fut 
déclarée déchue de tous droits, privilèges et revenus. Ses 
revenus, et notamment ceux de grande et de petite coutume, 
furent confisqués au profit du roi ; il fut déclaré qu'elle n'avait 
plus d'existence comme commune ; qu'elle n'aurait ni caisse, 
ni sceau ; qu'elle serait privée de toute juridiction et de tout 
privilège, même en matière de commerce. On ordonna de 
brûler les titres et les papiers d& la com^mune ; de briser les 
horloges et les cloches, de démolir la tour de l'Hôtel de Ville. 

Le pays tout entier était ruiné : « Je trouvai la ville moult 
» triste, et dans un silence non accoutumé », dit Élie Vinet, 
revenant du Portugal au mois de juin 1549. 

Un peu plus tard, éclairé par le désastreux effet des rigueurs 
du connétable et de ses commissaires, le roi Henri II adoucit 
quelque peu la situation des Bordelais et de leur ville. Il rétablit 
la commune, le maire et les jurats ; mais il réduisit le nombre 
de ceux-ci de 12 à 6 ; il rendit au maire et aux jurats leur 
juridiction sur la ville et la banlieue ; il confirma les anciens 
privilèges relatifs aux vins. Il maintint la ville dans la possession 
de ses vacants ou padouens ; enfin il réintégra les bourgeois 
dans leur droit de franc fief. 



— 33 — 

Le roi affranchit môme Bordeaux de la gabelle, cause de la 
rébellion ; mais il fit payer cet affranchissement et sa clémence 
par la somme énorme do 200,000 écus d'or qu'il réduisit plus 
tard à 120,000 ; et, en outre, il garda à son profit les impôts 
et les droits de coutume confisqués. Les provinces affranchies 
de la gabelle prirent le nom de provinces rédimées. L'impôt 
du sel, pour les provinces non rédimées, était alors de 7 sols 
6 deniers par livre de sel. 



Article 4. — Guerres de religion et situation à la fin 
du XF/« siècle. 



Le commerce de Bordeaux avait été rudement frappé par le 
pouvoir royal. La situation était devenue de nouveau aussi 
mauvaise qu'elle l'avait été un siècle auparavant après la 
défaite de Talbot ; mais les conséquences devaient en être plus 
défavorables. 

Après la conquête, la politique de Louis XI s'était appliquée 
à adoucir les maux de la guerre, à ranimer le commerce et la 
vie de la cité. Pendant près d'un siècle la ville avait continué 
l'existence communale qu'elle avait eue du temps des Anglais. 
Elle s'était administrée librement par le corps de ville composé 
du maire et des jurats, aidés par le conseil des Trente et celui 
des Trois Cents. Elle exerçait ses anciens droits de police et de 
juridiction, percevait ses redevances et ne payait au roi que 
celles accoutumées. 

Désormais le corps de ville est dans la main du roi, et 
l'antique liberté municipale décroîtra progressivement ; la 
prééminence de la royauté commence à se dessiner nettement; 
l'unification des provinces françaises se poursuit sous les 
successeurs d'Henri 11, malgré les obstacles que vont lui faire 
éprouver les guerres civiles et religieuses ; elle atteindra 
presque le but avec Henri IV. 

Ces guerres de religion, qui ont eu la Guienne pour leur 
principal théâtre, avaient trouvé dans ces populations, souffrant 
encore de la répression brutale qui leur avait été infligée, des 
esprits toujours agités, mal disposés à l'obéissance et préparés 
à la lutte. Aussi la réformation religieuse prêchée en France 



— 34 — 

par Calvin avait-elle fait dans cette province de nombreux 
prosélytes. « Il n'est fils de bonne famille qui n'aist voulu 
» gouster de cette viande », a dit Montluc. 

Des intérêts politiques, des rivalités entre les princes, des 
désirs plus ou moins apparents de démembrements féodaux 
ou d'indépendance républicaine, vinrent bientôt compliquer 
encore la situation religieuse. Après la conjuration d'Amboise 
et l'arrestation de Coligny, commencèrent les guerres civiles 
qui devaient pendant si longtemps porter la désolation dans 
le royaume. 

Nous n'avons pas à juger ici, ni même à raconter les 
événements qui se passèrent à cette époque en Guienne ; mais 
nous devons, au point de vue de Thistoire du commerce, 
constater que pendant ces longues dissensions intestines, ces 
hostilités de ville à ville et dans la même ville, ces guerres et 
ces surprises de château à château, de village à village, où 
catholiques et protestants rivalisaient de haine farouche, de 
perfidie et de cruauté, les paisibles commerçants ne trouvaient 
plus aucune sécurité, ni sur les routes de terre, ni sur les 
rivières et les fleuves, ni même sur la mer. Les navires étaient 
saisis et pillés sous différents prétextes, ennemis ou amis, 
étrangers ou nationaux, protestants ou catholiques, non 
seulement par les soldats et les marins des partis opposés, 
mais aussi par ces capitaines d'aventure et leurs bandes, se 
couvrant tantôt d'un parti, tantôt de l'autre, et qui renouvelaient 
les brigandages de la guerre de Cent ans. 

Cette situation commençait à faire sentir ses malheureux 
effets, lorsqu'après la mort tragique de François II, la régente 
Catherine de Médicis, tutrice du jeune roi Charles IX, convoqua, 
le 13 octobre 1560, les États Généraux à Orléans. C'est en 
consultant les travaux de ces États que nous pouvons retracer 
le portrait fidèle de l'état du commerce. 

Les représentants du tiers État de la ville de Bordeaux 
étaient le maire Pierre Geneste, seigneur de Favas, et le 
conseiller au Parlement Jean de Lange. Ils joignirent leurs 
demandes relatives aux besoins du commerce à celles des 
représentants des autres provinces. 

Le pouvoir royal était des mieux disposés pour faciliter la 
liberté du commerce. Un édit rendu à Paris le 14 février 1557 
mérite que nous en reproduisions les considérants : 



— 35 - 

« L'on a toujours veu et cogneu par commune expérience 
» que le principal moyen de faire les peuples et subjects des 
royaumes, pays et provinces, aisez, riches et opulents, a esté 
et est la liberté du commerce et trafic qu'ils font avec les 
voisins et estrangers, auxquels ils vendent, troquent et 
exchangent les denrées, marchandises et commoditez qu'ils 
leur portent des lieux et pays dont ils sont, pour en apporter 
d'autres qui y défaillent, avec or, argent, et autres choses 
utiles, nécessaires et profitables; dont s'ensuyt par ce moyen 
que le prince, le pays et subjects, tous ensemble, sont 
réciproquement accommodez de ce qui leur est nécessaire. 
Autrement, il faudroit que les biens et fruicts croissans 
esdits royaumes, pays et provinces, avec les singularitez et 
manufactures qui s'y font, fussent là même usez et consumez 
par les habitans d'iceux, auxquels par ce moyen la plupart 
de leurs dicts fruicts, commoditez et manufactures demeu- 
reroient comme inutiles; et, en ce faisant, le seigneur de la 
terre frustré de son attente et espérance de pouvoir profiter 
de son bien, et les laboureurs et artisans de leur labeur et 
industrie (1). » 

Les questions commerciales dont s'occupèrent les États 
off'raient un grand intérêt. Elles étaient relatives au commerce 
intérieur et aux relations internationales. 

Pour le premier elles s'appliquaient au droit commercial, 
aux impôts, aux octrois, aux douanes intérieures, aux poids et 
mesures. 

Au point de vue du droit commercial, les réformes demandées 
avaient pour but d'assurer l'exécution des engagements, de 
punir les banqueroutiers et de réprimer l'usure. 

Au premier rang des garanties réclamées pour assurer 
l'exécution des engagements était la contrainte par corps. 
Elle était attachée au privilège des foires, et, les opérations 
continuant même après cette époque, elle était devenue peu à 
peu permanente pour les villes où se tenaient les foires. Le 
tiers État eût voulu qu'elle devînt générale, puisqu'elle était 
efficace, ou qu'elle fût abolie partout, si elle était jugée 
mauvaise; qu'elle devînt la règle « de marchand â marchand ». 
Elle devint en eff"et de droit commun en matière de commerce. 



(1) Footanon. I, 958. Anciennes lois françaises, XVIII, 506. 



— 36 — 

Les États demandaient l'interdiction des marchés à terme à 
tous autres qu'aux marchands. Sous l'apparence de marchés 
à terme, de ventes d'étoffes, de soieries et d'autres objets de 
grand prix, se masquaient souvent des usures énormes envers 
les simples particuliers. 

Contre les banqueroutiers, les États réclamaient l'application 
énergique de la peine de mort; et cette pénalité excessive 
montre combien peu les engagements commerciaux étaient 
respectés par les débiteurs. Le chancelier approuva ces sévérités, 
et une ordonnance de 1560 leur donna force de loi. Le droit de 
faire faire des saisies -exécutions pour le recouvrement des 
créances, et qui n'appartenait qu'aux bourgeois de Paris et de 
quelques grandes villes, fut accordé à tous les marchands. 

Les doléances des États pour la diminution des impôts sur 
les marchandises et pour l'abolition des douanes intérieures 
restèrent sans résultats. Ilb avaient prié le roi de « permettre à 
» ses sujets qu'ils puissent librement trafiquer et exercer le 
» fait de toutes sortes de marchandises, soit vivres ou autres 
» de ce royaume, et icelles transférer de lieu en autre, 
» franchement et librement, en tous temps et saisons, au 
» dedans des confins de celui-ci ». 

Les États ne furent pas plus heureux lorsqu'ils sollicitèrent 
l'abolition du monopole des Compagnies de navigation établies 
sur la Seine, sur la Loire et sur la Garonne. Ils n'osèrent pas 
réclamer la suppression, ni même la diminution des octrois 
des villes, parce que presque tous les députés étaient les 
représentants des villes et peu portés à tarir la source des 
revenus municipaux. 

Les États demandèrent aussi, à l'unanimité des trois ordres, 
l'unité des poids, mesures et monnaies. Ce vœu si légitime, si 
souvent converti en loi par le pouvoir royal, par Louis XI, par 
Louis XII, plus récemment encore par François P'', n'était pas 
accepté par les mœurs : « Toutes les aulnes seront égales dans 
» tout le royaume de France, avait édicté François P"" en 1540, 
» et il n'y aura qu'une seule forme d'aulner (1). » 

Les questions relatives au commerce international étaient 
importantes. Les marchands se plaignaient que les marchan- 
dises françaises payaient au fisc des droits très lourds, tandis 

(1) Ordonn. 1540. Fontanon. Édits et ovdonn. des Rois de France, 974. 



— 37 — 

que les étrangers en étaient affranchis. Ils demandaient 
« qu'il fût loisible de tirer hors du royaume pour conduire es 
» pays étrangers, le tout tant par mer, terre, qu'eau douce, 
» sans pour ce être contraint de payer aucuns subsides et 
» impositions ». Ils désiraient l'égalité et la réciprocité des 
droits de douanes entre les nations commerçantes : « Que le 
« roi, par ses ambassadeurs, fasse prier les princes étrangers 
» qu'aux régnicolos soient données pareilles libertés pour le 
» commerce que les étrangers ont en France. » 

Ils se plaignaient vivement des banquiers étrangers, dont 
les opérations leur occasionnaient une extrême métiance. Ces 
banquiers étaient quelques juifs et surtout des Italiens que les 
guerres avaient mis en relations avec les armées françaises en 
Italie, plus tard avec les commerçants des grandes villes. Un 
grand nombre était arrivé en France à la suite de Catherine 
de Médicis. « On les voit tous les jours, disent les États, 
» entrer en ce royaume avec la plume et le papier en main 
» seulement, et en peu de temps se faire riches. » Aussi 
cherchaient-ils à interdire aux étrangers le droit de^faire la 
banque. Ils réussirent en partie. Une ordonnance royale de 
1563 assujettit les étrangers, pour être autorisés à faire la 
banque en France, à fournir une caution de 50,000 écus. 

Les États d'Orléans furent prorogés et se réunirent peu 
après à Poissy et à Saint-Germain. La majorité des députés, 
suivant les inspirations du chancelier de l'Hospital et de la 
régente, se montrèrent favorables à la modération religieuse, 
et à une tolérance politique en matière de liberté de conscience. 

C'est dans l'espoir d'arriver à une conciliation désirée que 
fut convoquée l'assemblée de catholiques et de protestants 
connue sous le nom de Colloque de Poissy. Malgré les exhor- 
tations du chancelier, de la reine et du roi, le parti catholique, 
dirigé par les cardinaux de Tournon et de Lorraine et le 
général des jésuites Lainez, repoussa toute transaction. Bientôt 
François de Guise, uni au connétable de Montmorency et au 
maréchal de Saint-André, s'empara de la régente et du roi, 
pendant que le prince de Condé réunissait les troupes protes- 
tantes près d'Orléans, et la guerre recommença dans toutes 
les provinces de France. 

Elle fut arrêtée un moment par la convention d'Amboise, du 
19 mars 1563, qui accorda quelques avantages aux protestants. 



— 38 — 

La régente Catherine deMédicis résolut de visiter, en compa- 
gnie du jeune roi Charles IX, ces contrées de la Guienne qui, 
suivant l'expression de Montaigne, se trouvaient au moyeu de 
toutes les guerres religieuses. Elle vint à Bordeaux avec le 
\roi, fit son entrée dans la ville le 9 avril 1565, et y séjourna 
plus d'un mois. 

Le séjour royal fut avantageux à la ville et au commerce 
de Bordeaux. 

La juridiction commerciale de juges choisis parmi les 
marchands avait été établie pour les foires de Lyon par 
Louis XI et par Charles VIII. La juridiction des juges et 
consuls de la Bourse de Paris avait été constituée par ordon- 
nance de Charles IX de décembre 1563. Le même jour était 
institué le Tribunal consulaire de la Bourse de Bordeaux, qui 
fut installé le 8 mai 1564; et qui, le jour de l'entrée royale, 
le 9 avril 1565, ne faisait qu'un avec le corps de ville, composé 
du maire et des jurats. 

Le roi, par son édit du mois de juin 1565, fixa l'époque des 
deux foires au P'" mars et au 15 octobre. 

Un mémoire fut présenté à la régente sur l'excessive 
cherté des vivres et des marchandises dont se plaignaient 
les populations ; et un autre mémoire présenté au roi 
quelque temps après exprimait les plaintes des propriétaires 
de vignobles. 

La législation civile fut réformée par la célèbre ordonnance 
de Moulins, en 1566, due au chancelier de l'Hospital. Celui-ci 
avait fortement semonce le Parlement de Bordeaux lors du 
séjour royal en 1565. 

Le roi et la régente partirent de Bordeaux le 18 mai, pour 
se rendre à l'entrevue de Bayonne, avec le roi d'Espagne et le 
duc d'Albe. 

Les troubles recommencèrent dès 1567, s'arrêtèrent à peine 
après l'édit de Longjumeau et la bataille de Jarnac par le traité 
de Saint-Germain en 1570 et par le mariage du roi de Navarre, 
qui allait être suivi quelques jours après, le 24 août 1572, de 
l'épouvantable massacre de la Saint-Barthélémy. 

Nous ne rappellerons pas les assassinats qui eurent lieu à 
Bordeaux et dans la contrée, ni les reproches de tiédeur pour 
la tuerie, faits par le Parlement à M. de Montferrand qui 
ne présentait le rôle que de 250 personnes tuées. 



— 39 — 

Au point do vue commercial, nous devons signaler un 
mouvement économique qui se dessinait nettement pour la 
restriction du commerce avec Pétranger, en contradiction avec 
les doctrines de liberté proclamées par l'ordonnance royale de 
1557 et par les États Généraux de 1560. 

Cette doctrine s'affirmait par l'édit du chancelier Birague, 
rendu en 1572, en faveur de l'industrie française, c'est-à-dire 
prohibant l'entrée de certaines marchandises étrangères fabri- 
quées, telles que les draps et les toiles, et, d'autre part, prohibant 
la sortie de certaines matières premières. L'opinion publique, 
et les États Généraux qui en formulaient l'expression, allaient 
avoir à se prononcer sur ces questions que soulevait la crise 
économique à laquelle l'Europe tout entière était en proie, et 
qui se traduisait par la hausse considérable du prix des 
denrées. 

La doctrine de restriction allait bientôt s'affirmer aussi aux 
États Généraux. 

Les États se réunirent à Blois le 6 décembre 1576. Parmi les 
députés figuraient des hommes éminents comme Guy Coquille, 
Jean Bodin, Pierre Jeannin. 

La Guienne était représentée par M^"^ de Sansac, archevêque 
de Bordeaux, pour le clergé; par le comte d'Escar de Merville, 
pour la noblesse; par Joseph d'Eymar, président au Parlement 
et maire de Bordeaux, et par François de la Rivière, procureur 
syndic de la ville (1). Arnaud de Pontac, évêque de Bazas, 
représentait cette dernière ville. 

Le président d'Eymar joua un rôle des plus importants, et se 
montra l'un des plus sages comme des plus fermes conseillers 
de la conciliation religieuse et des réformes utiles. Mais en 
vain les députés bordelais insistaient-ils pour qu'un accord fût 
conclu par des voies douces et pacifiques, la grande majorité 
du clergé et de la noblesse ne voulait entendre parler d'aucun 
accord. Elle l'emporta, et les États demandèrent l'interdiction 

(i) Joseph d'Eymar, chevalier, premier président au Parlement de Bordeaux, 
maire de Bordeaux, était fils de M«^ Etienne Aymar, conseiller en la Cour, et de 
Béatrix de Villeneufve, sœur du président Jean de Villeneufve. 11 descendait 
par sa mère de la famille de Louppes, ou plutôt Lopès de Villeneuve, établie 
à Bordeaux et à Toulouse, et dont était la mère de Michel de Montaigne. — 
V. Théophile Malvezin. Michel de Montaigne, son origine, sa famille, p. 115 
etss.,305. 



— 40 - 

dans tout le royaume de toute autre religion que la religion 
catholique, et la révocation de tous les édits de pacification. 

La question qui avait donné lieu à la convocation des États 
était, comme d'habitude, une question fiscale: il s'agissait de 
combler un déficit, et de créer des ressources nouvelles (1). , 

Malgré l'accroissement continu des impôts, les finances 
royales ne suffisaient plus aux dépenses. La dette publique, de 
41 millions de francs en 1561, s'élevait à 101 millions en 1576. 
Le roi demandait de nouveaux impôts; mais la noblesse et le 
tiers s'y refusaient absolument, et fort énergiquement. Le 
clergé consentait à en accorder; mais l'impôt le moins onéreux 
lui paraissait être une augmentation sur le droit de sortie de 
marchandises. Cette opinion était exprimée par Bodin. 

Les États s'occupèrent de plusieurs questions du commerce 
intérieur, sur lesquelles ils proposèrent d'utiles améliorations. 

Ils demandaient, ajuste titre, les facilités de transport pour 
les marchandises et pour les voyageurs. Guy Coquille réclamait 
la suppression des abus toujours renaissants sur les péages : 
tous demandaient aussi l'entretien des voies de communication 
fluviales et terrestres. Pour les voyageurs, qui jusqu'alors 
n'avaient parcouru les routes de terre qu'à pied ou à cheval, 
une innovation hardie venait de se produire. Des lettres 
patentes du roi, en date du 10 janvier 1575, avaient autorisé 
l'établissement de coches publics de Paris à Rouen, à Orléans, 
à Troyes et à Beauvais. Les députés, surtout ceux du tiers, 
approuvèrent l'invention; mais demandèrent la suppression 
du monopole, et « qu'il fût loisible à toutes personnes de tenir 
> coches et chariots pour aller et venir par tout le pays ». 

Ils renouvelaient les anciennes réclamations, jusqu'alors 
restées sans résultats, pour obtenir l'unité des poids et mesures: 
« Que par tout le royaume, il n'y ait qu'une aune, qu'un poids, 
» une mesure, un pied, un pouce, une verge, une jauge pour 
» tout vaisseau de vin, une mesure pour toute denrée. » 

Plusieurs députés demandaient l'abolition de la magistrature 
consulaire qui avait été établie en 1563 par le chancelier de 
l'Hospital. Mais la plupart des grandes villes, malgré leurs 
propres députés, en réclamaient le maintien. 

(1) J. Bodin. Journal. — Guy Coquille, dépulé aux États de Blois. Remarq. 
sur l'ordoiin. de 1579. — J. Picot. ïlist. des États Généraux; Paris. -1872. 



— 41 — 

Les États demandaient des restrictions au commerce de 
détail et au commerce de gros; du premier, ils voulaient 
exclure les étrangers et le réserver exclusivement aux 
nationaux; du second, ils auraient voulu limiter les reventes 
de marchandises. « L'une des plus grandes occasions de la 
» cherté, disaient-ils, c'est quand la marchandise est passée en 

> gros par plusieurs mains, parce que chacun y veut prendre 
» et avoir son gain. » 

Les États obtinrent plus tard satisfaction sur quelques-unes 
de ces demandes, notamment pour les péages et les routes. 
L'ordonnance de 1579 renouvelant celles faites après les États 
d'Orléans, donna au procureur des baillages le droit de saisir 
les revenus des péages et de les appliquer à l'entretien des 
routes. Un édit de janvier 1583 ordonna l'entretien des ponts 
et la destruction des obstacles à la navigation des rivières et à 
la viabilité des chaussées. Mais le monopole des coches fut 
maintenu ; les systèmes différents pour les poids et mesures ne 
furent pas unifiés; la magistrature consulaire fut conservée, 
sauf dans quelques villes de peu d'importance; il ne fut pas 
apporté de restriction au commerce de détail ni à celui de gros. 

Une question spéciale, qui touche suivant les circonstances 
le commerce intérieur et extérieur, celle des blés, occupa les 
États. La noblesse et le tiers tirent entendre leurs doléances; 
ils s'inquiétaient des disettes, craignaient les accaparements, et 
demandaient la défense des exportations. Une ordonnance de 
novembre 1577 essaya de régler ces intérêts contradictoires (1). 

Les questions relatives au commerce extérieur furent toutes 
résolues dans le sens de la méfiance manifestée « contre les 
» étrangers qui viennent faire le commerce en France et s'y 

> enrichir >. Les députés renouvelèrent les plaintes contre ces 
intrigants Italiens que Catherine de Médicis avait attirés dans 
le royaume, et qui n'avaient que la plume à l'oreille ou la cape 
et l'épée. Une ordonnance obligea ces banquiers à diverses 
obligations, et à des dépôts de cautionnement. 

La sortie de l'or et de l'argent inspirait aux États autant de 
craintes que celle des grains; aussi réclamaient-ils, et surtout 
les députés de la noblesse, la défense de les transporter hors 
du royaume. 



(1) FontanoD. Ordonn., I, 823. 



— 42 — 

Quant au commerce des marchandises, les députés deman- 
daient la prohibition d'entrée des étoffes étrangères et celle de 
sortie des matières premières de ces étoffes et des produits 
tinctoriaux. Le tiers formulait ainsi son système: « Vous plaise 
» ordonner que dorénavant nulle marchandise ne sera tirée, 
■» portée ne vendue hors du royaume, qu'elle ne soit préala- 
» blement manufacturée et ouvrée par deçà; et au contraire 
» qu'il ne sera permis à l'étranger d'en amener, ni aux 
» régnicoles d'en faire venir qui soit ouvrée ou manufacturée, 
» à peine de confiscation de la marchandise. » Il ajoutait : 
«. Si possible est de faire en sorte que l'homme ne soit habillé 
» que de laine ou soie manufacturée en France, ce qui sauvera 
» bien grand denier au royaume. >.- 

L'ordonnance de novembre 1577 donna satisfaction à ces 
vœux des États (1) : « Sa Majesté considérant que le plus 
» grand bien qu'elle pourrait procurer à ses subjects c'est 
» qu'ils puissent estre occupez en la manufacture des laines 
» desquelles le royaume est fort abondamment fourny, dont il 
» adviendra double profit et utilité, premièrement en ce que, 
» sans aller chercher les draps estrangers, l'on se pourra à 
» bon prix vestir des draps, sarges, estamets et autres 
» lanifiques qui se feront en ce royaume ; puis en la vente et 
» transport qui s'en pourra faire d'une bonne quantité es pays 
» estrangers. » 

Après avoir défendu d'exporter les laines non ouvrées ou 
brutes, l'ordonnance ajoute : « Néanmoins, sera libre à tous 
» marchands d'enlever laines de tous lieux et pays estrangers, 
» pour estre les dites laines drapées en ce royaume. » 

Le commerce maritime demandait surtout la sécurité de la 
navigation. Les pirates étaient hardis et nombreux. Les États 
émirent un seul vœu, celui de vérifier si les navires en partance 
étaient suffisamment armés pour leur défense. Ce commerce 
n'avait pas encore pris pour le port de Bordeaux un autre 
caractère que dans les temps précédents. C'était toujours 
l'étranger qui venait sur notre marché; c'étaient ses navires 
qui opéraient les transports et bénéficiaient des frets ; le port 
de Bordeaux n'avait que peu de navires pour la navigation 
des contrées de l'Europe; il n'en avait pas pour celle deS 

[\) Fonlanon. Ordonnances. Novembre 1577, I, p. 833. 



— 43 — 

contrées nouvellement découvertes. Cependant nous aurons a 
constater plus tard qu'un assez grand nombre de marchands 
ou de capitalistes bordelais prenaient des parts d'intérêt dans 
des armements pour la pèche de la morue à Terre-Neuve, et 
pour la course en temps de guerre. Mais ces opérations se 
faisaient presque exclusivement avec des navires de Bayonne. 

L'heure des grandes opérations maritimes n'avait pas encore 
sonné pour le commerce de Bordeaux. 

Il devait continuer à souffrir des maux qu'apportaient avec 
elles les guerres religieuses et politiques pendant le règne 
d'Henri III. Les désordres ne cessèrent que lorsque Henri lY 
eut vaincu la Ligue et établi dans toute la France le pouvoir 
royal sur des bases assez solides pour soumettre tous les 
partis et pouvoir accorder l'édit de Nantes. 

A ce moment se termine la période historique que nous 
avons à étudier. 



— 44 — 

CHAPITRE II 
Conditions du Commerce. 



Article premier. — Les commerçants de Bordeaux. 

I i. LES NÉGOCIANTS FRANÇAIS ET ÉTRANGERS. 

Nous venons d'esquisser le caractère général du commerce 
de Bordeaux au xvi'' siècle, depuis le moment où la Guienne 
venait de passer de la domination des rois d'Angleterre sous 
celle des rois de France, jusqu'au moment où l'ancienne liberté 
municipale, politique et commerciale qui avait appartenu à la 
ville, représentée par son maire et ses jurats, a presque 
complètement disparu sous la puissance royale. 

Nous avons dit que la conquête française ne s'était pas 
opérée sans amener des perturbations douloureuses pour les 
principaux habitants de Bordeaux et de la Guienne, grands 
seigneurs ou riches marchands, profondément atteints dans 
leur puissance et dans leur richesse. Lorsque ces grands 
seigneurs de l'époque anglaise furent bannis par le nouveau 
souverain, lorsque toutes les relations commerciales qui 
existaient depuis trois siècles entre Bordeaux et l'Angleterre 
lurent brusquement rompues^ et que grand nombre de 
marchands furent obligés de s'exiler, nous avons vu dans 
quelle misère étaient tombés non seulement ces bannis et ces 
fugitifs, mais la population tout entière qui était restée dans 
la ville. 

Les Foix-Candale s'étaient retirés dans leur petite seigneurie 
en Aragon; les Durfort-Duras, les Montferrand, les d'Anglade, 
les Donyssan et un grand nombre de gentilshommes étaient 
devenus en Angleterre marchands de laines, de sel ou de vin, 
sollicitant des rois anglais des privilèges et des exemptions 
d'impôts sur leurs marchandises, des pensions, des emplois, 
jusqu'au moment où l'habile politique de Louis XI leur permit 
de rentrer en France et de recouvrer une partie de leurs 
anciens domaines, mais non leur ancienne puissance féodale. 



— 45 — 

Avec eux revinrent la plupart des marchands bordelais que 
leurs intérêts en Angleterre avaient contraints de se retirer en 
ce pays. 

Ces exilés ne trouvèrent pas à leur retour les choses telles 
qu'ils les avaient laissées. L'interruption des relations avec 
l'Angleterre avait duré longtemps; et, malgré les efforts de 
Louis XI, les affaires ne purent se renouer que lentement pour 
effacer les ruines du passé. 

A ce moment, la plupart des grandes maisons de commerce 
de la première moitié du xv^ siècle n'existaient plus. Les unes 
avaient disparu dans la tourmente; d'autres étaient entrées 
dans la noblesse et avaient abandonné les affaires; quelques- 
unes, il est vrai, malgré leur noblesse plus ou moins récente, 
ne dédaignaient pas, soit de continuer leurs opérations commer- 
ciales, soit de confier leurs capitaux en commandite à de 
nouveaux commerçants. 

Les Colomb, les Solers, dont les rivalités avaient créé dans 
la ville des partis opposés que caressaient ou menaçaient tour 
à tour les rois d'Angleterre; les Angevin, les Andron, les 
Dailhan, les Lambert, les Mayensan, les Makanan, les Monadey, 
les Rostaing, les Vigier ou Begueys, étaient depuis longtemps 
mêlés et alliés aux plus grands seigneurs de la contrée, se 
titraient de nobles et de chevaliers, et possédaient les 
seigneuries et des baronnies dont ils portaient le nom et les 
armoiries. 

Après eux, et à l'époque française, arrivèrent successivement 
par le commerce, à la richesse, à l'influence, aux honneurs de 
lajurade et de la mairie, de nouvelles familles qui firent à leur 
tour souche de doctes jurisconsultes, de graves conseillers au 
Parlement, de nobles seigneurs et de riches barons, et se 
mélangèrent assez rapidement avec les familles de noblesse 
ancienne, quelques-unes même avec les plus illustres, avec les 
Foix-Grailly, les Montferrand, les de Lur, les Anglade, les 
Duras, les Lalande, les Ségur, et bien d'autres. 

Sur ces marchands do Bordeaux du xvi*' siècle les rensei- 
gnements sont nombreux. Les actes des notaires, les registres 
des églises, notamment ceux de Saint-Michel, de Saint- Pierre, 
de Saint-André, de Saint-Seurin, les listes des jurats, celles 
des juges et consuls de la Bourse, les livres des bourgeois, les 
registres des insinuations, et d'autres documents, nous ont 



— 46 — 

fourni un noinl)re de renseignements tellement considérable 
que nous pouvons suivre le mouvement de la plupart des 
familles commerçantes de cette époque et assister à la vie et 
au dc'veloppemont de leurs générations successives. 

Nous pourrions décrire leurs vêtements qui nous ont été 
conservés par les peintures contemporaines; leurs maisons et 
leurs meubles; leurs repas, réglés par les lois somptuaires 
et les prescriptions catholiques; assister à leurs mariages, 
aux testaments , aux partages ; connaître les affaires de 
leur comptoir, les armements pour la pêche ou pour la 
guerre. 

Les us et coutumes que nous révèlent les notaires nous 
permettent de suivre la carrière de ces marchands. Ils nous 
montrent le contrat d'apprentissage, puis les contrats faits 
par honorable homme et plus tard sire un tel, bourgeois et 
marchand de Saint-Michel. Ce marchand devenu jurât prend 
le titre de citoyen, et plus tard celui de noble, soit qu'il ait 
acheté une terre noble, soit, comme les capitouls de Toulouse, 
par l'exercice des fonctions de la jurade. 

Et si le marchand enrichi n'a pas conquis la noblesse pour 
lui-même, il l'assurera à ses fils par l'achat d'un de ces offices 
tels que ceux du Parlement, des trésoriers de France, des 
notaires et secrétaires du roi, qui conféraient la noblesse 
personnelle et transmettaient la noblesse héréditaire à la 
troisième génération, « ex avo et pâtre consulibus ». Le garde 
des sceaux Michel de l'Hospital le leur reprochait durement : 
« Dès lors qu'un marchand a de quoy, disait-il en présence du 
» roi en séance solennelle du Parlement de Bordeaux, il faut 
» qu'il fasse son fils avocat ou conseiller. » 

Plusieurs de ces marchands sont devenus la souche de 
familles dont les descendants existent encore aujourd'hui ; 
d'autres n'ont laissé que le souvenir de leur nom; un grand 
nombre n'ont pas laissé de suite aux traces fugitives de leur 
existence. 

Les noms de ces commerçants sont si nombreux que nous 
ne pouvons en citer que quelques uns. 

Commençons par le nom le plus illustre, celui de la famille 
de Michel de^Iontaigne (1). 

[\) Théophile Malvezin. Michel de Montaigne, son origine, sa famille. 



Le 10 octobre 1477, devant d'Artigamala, notaire, honorable 
homme Ramon Ayquem, marchand et bourgeois de Bordeaux, / 
paroissien de Saint-^Iichol, acheta les maisons nobles de 
Montaigne et de Belbeyo; et devint seigneur do Montaigne, 
dont il devait hommage à l'archevêque de Bordeaux, seigneur 
de Montravel, fief dominant. Son fils aîné Grimond Ayquem, 
souvent qualifié do marchand, fut le grand-père de Michel : il 
fut jurât de Bordeaux; son fils Pierre et son petit-fils Michel 
furent maires. 

Honorable homme Arnaud de Pontac, originaire du lieu de 
Pontac, au diocèse de Tarbes, marchand et bourgeois de 
Bordeaux, paroissien de Saint-Michel, a laissé trace de ses 
afi'aires commerciales chez tous les notaires contemporains. 
Devenu très riche, il fut jurât et sous-maire de Bordeaux. Il 
avait acheté le 24 août 1477 la maison -noble de La Sable de 
Lormont. En 1505 il était contrôleur de la comptablie. Dès 1516, 
les actes des notaires le qualifient de noble Arnaud de Pontac, 
contrôleur de la comptablie. Il avait épousé Hélène de Cos, 
dame de Pès, en Médoc. Il était seigneur de l'Isle de Lalande, 
de Haut-Brion, de Belin, d'Escassefort, de Pès et de Loirac. Il 
mourut en 1522, laissant six enfants mâles. L'aîné, Jean de 
Pontac, fut pourvu par le roi François I", le 2 avril 1522, de la 
charge de greffier civil et criminel du Parlement de Bordeaux, 
qui resta fort longtemps dans sa famille. Il mourut en 1589, 
à l'âge de quatre-vingt-treize ans. Les diverses branches de la 
famille portèrent à un haut degré l'illustration de cette maison 
par les grandes alliances que contractèrent ses membres et par 
le mérite de quelques-uns. Nous nous bornons à citer les noms 
d'Arnaud de Pontac, évoque de Bazas, et d'Arnaud de Pontac, 
premier président du Parlement. 

Johan Yaquey ou Baquey, dit lo forney de San Macari, 
paraît avoir fait le commerce des grains. Il figure, dès 1455, 
dans les archives de Saint-André, et en 1464 dans les minutes 
du notaire Bosco. Il laissa à son neveu et héritier Martin 
Vaquey une fortune qui permit à celui-ci de faire do grosses 
afi'aires sur les laines, les pastels, les poivres, les vins. Il maria 
sa fille à Jean Andron, seigneur de Maurian, qui, après la mort 
de celle-ci, épousa la fille de Ramon Eyquom. Il avait acheté 
la seigneurie de Sallebœuf, qui obligeait au service militaire. 
Convoqué en 1494, pour le ban de la guerre d'Italie, il exposa 



- 48 — 

qu'il était sexagénaire et offrit à sa place un archer bien armé. 
Une branche de ses descendants se fondit dans la famille de 
Gères. 

Le marchand Hélias Ferron, paroissien de Saint-Michel, 
figure dans les actes du notaire de Bosco dès l'année J44b. 
Il eut deux fils, Jehan Ferron le vieux, et Jehan Ferron le 
jeune, également marchands, et dont les actes des notaires 
indiquent les nombreuses et importantes affaires. L'ainé fut 
jurât de Bordeaux. Son fils, noble Jehan de Ferron, avocat 
au Parlement, épousa, le 17 janvier 1503, suivant acte de 
Sénéchault, notaire, demoiselle Serène de Vertheuil ; et fut père 
d'Arnaud de Ferron, conseiller au Parlement et jurisconsulte 
renommé. Les Ferron devinrent seigneurs de Carbonnieux et 
barons d'Ambrus. 

Honorable homme Bernard de Yertheuil, marchand, 
paroissien de Saint-Michel, et sa femme Guilhelmine Démons, 
figurent dans les actes de Bosco, de d'Artigamala, de Johannis, 
dès 1464. Ils eurent deux fils, Bernard qui continua le 
commerce, et Ramon qui devint conseiller au Parlement. Ils 
étaient alliés aux Eyquem, aux Démons, aux Ferron, et 
devinrent la tige des Vertheuil, seigneurs de Maleret, de 
Feuillas et de Romefort. 

Pierre d'Agés, fils du marchand Pierre d'Agés, devint 
seigneur de Thouars et baron de Saint-Magne. 

Le notaire Pierre de Bosco a retenu à la fin du xv^ siècle 
de nombreux actes pour honorable homme Itey Blanc, fils de 
Pey Blanc, bourgeois et marchand de Bordeaux, paroissien de 
Saint-Michel. A partir de 1501 il figure dans les minutes du 
notaire Sénéchault; il vend des blés et des draps; il devient 
jurât. En 1516 il est qualifié de noble homme Ithier Blanc, 
citoyen. Il est seigneur de La Salle du Benquet à Cadillac. Sa 
succession s'ouvre en 1533; le notaire Contât la liquide entre ses 
trois fils, Jean, seigneur de Labatut; Pierre, seigneur de Séguin, 
et Guillaume Blanc, seigneur de Polignac, avocat. Ce dernier 
est l'avocat renommé qui présenta la défense de la ville de 
^, Bordeaux, après l'émeute de 1548, suivie d'une sanglante 
répression. Il devint conseiller au Parlement en 1556. Un de 
ses descendants, Jacques Blanc, épousa en 1600 Marguerite de 
la Rivière, qui lui apporta la petite seigneurie de Mauvesin, 
en Médoc, dont il prit le nom. La famille Blanc, ou Le Blanc 



— 49 - 

de Mauvesin, a donné une longue suite de conseillers et de 
présidents au Parlement de Bordeaux. Leur nom s'est éteint 
récemment. 

Citons encore parmi ces marchands de Bordeaux, à la fin du 
xv^ et au commencement du xvi« siècle, les noms de Bernard 
de Garos, marchand de Saint-Michel, dont le flls aîné Bernard 
devint seigneur de Bessan; de Marc Dussault, dont les fils 
devinrent seigneurs d'Agassac; des Macanan et de Ramon de 
Laurensanes, leur commis; de honeste homme Guilhem de 
Lestonna, marchand de la paroisse Sainte-Eulalie; de Johan du 
Bernet, facteur de Jehan Garos, et dont un descendant devint 
premier président au Parlement; d'Arnaud Miqueu, dont le 
nom est rappelé par une des rues de Bordeaux, père de noble 
Balthasar Miqueu; de Giron de Tustal, maître de la monnaie, 
dont le fils François de Tustal devint seigneur de Laubar- 
demont; de Jean Gimel, jurât, qui 'devint seigneur de la Mothe 
de Margaux, et transmit ce fief à son gendre Jean de Lory, 
monnayeur; du riche Bertrand Le Piochel, de Bernard de 
Fortage, de Jean de Guionet, de Jeannot de Poncastel ; d'Henri 
de Mons, marchand, dont la famille entra au Parlement et 
posséda la seigneurie de Bessan, en Médoc; de Johan de 
Casaubon, de Saint-Michel; d'honorable homme Pierre Carie, 
aussi marchand de Saint-Michel, père de Jean Carie, docteur 
en droit; de Pey du Corau; de Bernard de Maucamp; de 
Baudinot Constantin; de Jean de Malus; d'Hélias Guimard; 
d'Arnaud de Lavie, de Saint-Éloi; de Johan de Moncuq; de 
Ramon du Bergey ou du Vergier; de Pierre du Fleix. 

Citons encore, mais à des dates postérieures, François 
de Malbos, François Vaillant, Louis de Menou; Arnaud de 
Gourgues, dont le fils Augier devint un des plus riches 
trésoriers de France, et baron de Vayres, dont le petit-fils 
fut président du Parlement; Jehan de Nahugues, Jacques 
Jousset, dont un descendant devint par son mariage baron du 
Breuil en Médoc; Johan Mulet, qui eut pour descendants 
Romain Mulet, et les conseillers et président de Mulet. 

Nommons aussi parmi ces bourgeois et marchands du 
XVI® siècle Jean Le Berthon, dont un descendant, baron du 
La Tresne, fut premier président du Parlement; honorables 
hommes Girault et Guilhem Goff'reteau; sires Jean et Richard 
Pichon, marchands, qui eurent parmi leurs descendants 



— 50 - 

Richard Pichon, clerc clo la ville, et plusieurs présidents et 
conseillers, dont une branche posséda la baronnie de Parem- 
puyro et une autre celle de Longueville; Pierre de Sainte-Marie 
et Jean de Sainte-Marie, qui devinrent seigneurs de Marcillonet 
et de Ricaut; Jehan et Charles d'Aste, qui furent receveurs de 
la comi)tablie. 

A côté de ces bourgeois et marchands de Bordeaux, dont 
nous n'avons pu citer que les plus marquants, et qui paraissent 
originaires sinon de la ville elle-même, du moins de la contrée, 
nous rencontrons aussi, se livrant au commerce dans cette cité, 
un assez grand nombre d'étrangers dont les uns, après avoir 
été reçus bourgeois, s'y sont établis à perpétuelle demeure et 
y ont fondé leur fauiille, dont les autres n'y ont fait qu'un 
séjour temporaire et forain, comme on disait autrefois. 

Les actes des notaires , les registres de la comptablie , 
quoique incomplets, nous indiquent en grande quantité les 
noms et les actes de ces étrangers, Basques, Espagnols, 
Anglais, Flamands, Italiens et Juifs, qui avaient porté à 
Bordeaux le centre de leurs affaires ou les succursales de leurs 
maisons. 

Parmi les Basques nous citerons Jehan du Halde, Jehan 
Dibarolla, Pierre de Sanguinet, Aposteguy, de Rostéguy, de 
Lahet, dont les familles s'établirent à Bordeaux. Les deux 
dernières comptèrent parmi leurs membres plusieurs conseillers 
au Parlement. 

Les Espagnols et les Portugais étaient plus nombreux et 
tenaient une plus large place par l'importance de leurs affaires. 
La plupart de ces commerçants, arrivés à la fin du xv^ et au 
commencement du xvi*' siècle, étaient des Juifs fuyant les 
persécutions cruelles des rois d'Espagne et de Portugal; et qui, 
convertis par force, n'avaient paru abjurer leur religion que 
pour attendre l'occasion de mettre en sûreté leurs richesses et 
leur vie. Conservant au fond du cœur leur croyance proscrite, 
plusieurs de ces fugitifs étaient venus chercher un reluge, 
souvent précaire, dans le midi de la France, au Pont-Saint- 
Esprit près de Bayonne, à Toulouse, à Avignon la ville 
papale, à Bordeaux qui avait avec l'Espagne de nombreuses 
relations. 

D'autres Juifs d'Espagne, qui habitaient près des côtes de la 
Méditerranée, s'étaient dirigés sur Rome et sur les principales 



— ol — 

villes de l'Italie; tandis que d'autres encore plus voisins de 
l'Océan, et une partie de ceux du Portugal, avaient gagné 
Londres et les Pays-Bas. 

, Ceux arrivés à Bordeaux, commerçants humbles et modestes, 
se couvrant sous le nom de nouveaux chrétiens, professant 
tous les actes extérieurs de la religion qui leur était imposée, 
obtinrent en 1550, du roi Henri II, une ordonnance qui leur 
permettait de s'établir à Bordeaux, et d'y vivre sous les 
coutumes de leur nation. On prétend qu'ils ladurentà l'induence 
d'Antoine Gouvea ou Gobea, qui était de leur race et de leur ^ 
religion, et qui dirigeait avec un éclatant succès le collège de 
Guienne. 

Nous avons raconté ailleurs leur établissement à Bordeaux 
et les vicissitudes de leur colonie (1). 

Au collège de Guienne, autour de Gouvea et de ses frères, 
nous trouvons d'autres professeurs de même race : les da Costa, <^ 
les Mendès, les de Teyva. Ce groupe Israélite ne s'occupait pas 
exclusivement du collège de Guienne; les actes des notaires nous 
montrent quelques-uns de ses membres, et surtout Antoine de 
Gouvea, mêlés au mouvement des affaires commerciales. Gouvea 
était à Bordeaux le correspondant du roi de Portugal, chargé 
de faire valoir ses réclamations relativement à des navires 
portugais qui avaient été capturés par des Français, consi- 
gnataire des poivres et d'autres marchandises qui avaient été 
expédiés à Bordeaux pour compte de ce souverain. 

Quant à d'autres compatriotes de Gouvea, Portugais et 
Italiens, quelques-uns, comme Ramon de GranoUers, Gabriel 
de Taregua, Bertrand Lopes, exercèrent la médecine, cette 
science aimée des Juifs ; quelques autres s'adonnèrent à l'étude 
des lois, comme Dominique Ram, d'Aragon, qui devint conseiller 
au Parlement; mais la plupart se livrèrent au commerce. Jehan 
de Yillanos, Alfonso Fernandez, Ramon de Lunas, Antonio 
Mendès, Jean da Costa, Pierre de Alsato, Diego Mendès, Diego 
de Castro, figurent parmi ces commerçants. 

Un d'entre eux conquit une situation considérable, Antonio 
Lopes de Yillanova, dont les contemporains ont fait Antoine 
de Louppes de Villeneuve. D'une famille dont les branches 
diverses, à leur sortie d'Espagne, s'étaient établies à Avignon, 



[1; Théophile Malvezin. Histoire des Juifs à Bordeaux. 



— 52 — 

à Toulouse, à Anvers, à Londres, à Bordeaux, il était en 
relations avec tout le monde commercial alors connu. Les 
actes des notaires nous le montrent opérant des chargements 
considérables de diverses marchandises, notamment de pastel. 
Il expédiait ces chargements soit seul, soit en participation 
avec Pierre de Louppes, son frère, et Jacques de Bernuy,' son 
parent, tous deux établis à Toulouse, avec les principaux 
négociants de Bordeaux, et aussi avec Pierre Eyquem, seigneur 
de Montaigne, le père du célèbre philosophe, qui avait épousé 
Antoinette de Louppes, fille de Pierre de Louppes, de Toulouse. 
Après lui, son fils Bertrand de A^illeneuve continua sa maison 
de commerce et fut l'un des premiers juges de la Bourse de 
Bordeaux, pendant que son second fils, le président Jean de 
Villeneuve, devenait seigneur de Cantemerle en Médoc. 

Venus en France à la suite des guerres d'Italie, et surtout 
après le mariage du roi Henri II avec Catherine de Médicis, 

A plusieurs Italiens avaient noué des relations d'affaires avec 
Bordeaux: quelques-uns s'y étaient établis, et s'employaient 
surtout à la banque, au commerce des laines et du pastel, des 
étoffes de soie et de celles brodées d'or et d'argent, de l'orfè- 
vrerie et des pierres précieuses. Nous avons déjà indiqué que 

''H'arrivée de ces étrangers avait été mal accueillie en France. Les 
États Généraux avaient retenti des doléances contre ces inconnus 
qui n'avaient apporté que la cape et la plume, mais dont 
l'aptitude aux affaires, l'habitude des opérations de banque et des 
relations de place à place, avaient soulevé chez les commerçants 
français, dont ils dérangeaient les habitudes routinières, la 
plus vive jalousie et les plaintes les plus amères. 

Les minutes des notaires nous indiquent les noms de plusieurs 
Italiens qui faisaient des affaires à Bordeaux, mais qui ne 
paraissent pas y avoir fondé d'établissement; nous citerons les 
Lucquois Francisco Esbuire, Juan Cavalary, Barsoboni, Paulo 
Galli. Citons encore Pietro de Lutiano et Pietro Baroncelli, 
d'Avignon; Jacob de Laignel, Florentin, qui trafiquaient aussi 
à Bordeaux, soit sur les vins et le pastel, soit sur la banque, 
soit sur l'obtention des lettres papales. 

Des banquiers italiens établis à Paris, Robert Rossi, Filipo 
Parentés, Antonio Dodini, Juan Batista Grilandari, paraissent 
aussi avoir eu des intérêts à Bordeaux; ils y avaient pour 
correspondants, en 1559, Jacopo Ceretani et Bastiano Segni. 



— 53 - 

Jacopo et son frère Mateo Ceretani étaient de Florence. 
C'étaient de riches et puissants banquiers et marchands dont 
les affaires étaient considérables. Ils prêtaient leurs capitaux 
et achetaient des draps, des pastels, des vins, des barriques. Un 
de leurs homonymes, peut-être leur parent, Arolin Ceretani, 
de Sienne, avait pour facteur Johannès Salvi, qui paraît lui 
avoir succédé. 

Mateo Ceretani avait acheté une maison aux héritiers d'un 
autre Italien établi à Bordeaux, et qui y occupait une impor- 
tante situation. Le Florentin Pietro di Toalha, devenu Pierre 
de Touaille sous la plume des notaires contemporains, était 
bourgeois de Bordeaux et dirigeait un gros commerce. Était-il, 
comme Fa écrit Francisque Michel, commandité par la reine 
Catherine de Médicis, en faveur de laquelle il aurait fait son 
testament en 1549 ? Cela serait possible. La reine était la fille 
de ces riches marchands de Florence qui ne dédaignaient 
point les profits du négoce. Nous ne connaissons pas toutefois 
d'acte qui indique de sa part un prêt en commandite; mais 
nous savons qu'elle avait souvent l)esoin d'argent. Se trouvant 
à Bordeaux, le 25 septembre 1578, elle emprunta 3,000 écus 
d'or au riche François Lecomte, baron de La Tresne, en 
présence de Nicolas Mole et d'Augier de Gourgues, et sous le 
cautionnement de messire Loys de Saint-Gelais et de messire 
François, comte d'Escars, tous deux chevaliers de l'ordre du 
roi. 

Était-ce réellement un Florentin, comme l'affirme Francisque 
Michel, que ce Pietro di Toalha? N'était-ce pas plutôt un juif 
de Florence? Ce qui le ferait présumer, ce ne seraient pas 
seulement les nombreux chargements qu'il faisait avec Antoine 
de Louppes et toute la colonie juive de Bordeaux, mais encore 
que son nom était Lopes de Toalha, et que ses héritiers, 
lorsqu'ils vendirent à Mateo Ceretani une maison provenant 
de sa succession, sont dénommés Pierre et Francisco Lopes 
de Thoaille, ce qui indique une origine espagnole. 

Nous n'avons pas rencontré grand nombre d'Anglais établis 
à Bordeaux. Nous les voyons arriver par flottes au moment 
favorable à l'expédition des vins, en octobre ou en mars, 
pendant les foires, pour profiter de la franchise de droits, soit 
sur les draps qu'ils apportent, soit sur les vins, le pastel, le sel 
qu'ils viennent chercher. Leurs noms sont nombreux dans les 



— 54 — 

actes des notaires qui constatent leurs achats et leurs ventes ou 
le fret de leurs navires. La foire finie, ils partent avec leurs 
navires chargés. 

Les Allemands, c'est-à-dire les Flamands, les Zélandais, les 
Hollandais, les marchands de la hanse, arrivent aussi pour 
l'époque des foires. Les marchands et les capitaines amènent 
avec eux, dans leur navire à la poape arrondie, leur femme et 
une partie de leur famille. Quelques-uns ont fini par s'arrêter 
définitivement à Bordeaux; ils y sont les commissionnaires de 
leurs compatriotes, et s'appliquent à conquérir le droit de 
bourgeoisie qui leur assure l'immense avantage commercial 
d'être désormais exempts d'une grande partie des droits 
établis sur les marchandises et surtout sur les vins. Ainsi 
voyons-nous vers la fin du siècle sur les registres des 
bourgeois figurer Cornelis Borgard, de Flessingue; Thomas 
German, Abraham Cavalier, Meerman, Pitre Cap et quelques 
autres. 

Tel est le monde commercial de Bordeaux au xvi^ siècle. 

Mais au-dessous de ces gros marchands qui acquièrent richesse 
et noblesse et dont les descendants, oul)lieux du comptoir, 
porteront fièrement la robe rouge fourrée d'hermine du 
magistrat ou l'épée à poignée d'or de l'officier, nous devons 
mentionner la classe nombreuse des petits marchands et des 
gens de métier, dont nous allons nous occuper. 

Qu'il nous soit permis toutefois, en quittant les négociants 
de Bordeaux à cette époque, d'indiquer le reproche qui leur 
était adressé, celui d'être trop timides en affaires, et de se 
cantonner dans une routine peu profitable au commerce. Non 
seulement ils n'avaient pas encore tenté d'aborder ce nouveau 
monde déjà découvert depuis un siècle, mais ils ne vendaient 
' leurs vins, leurs pastels et leurs sels que parce que les Anglais 
et les Flamands venaient les chercher et apportaient leurs 
marchandises ; ils avaient à peine quelques navires, et ceux 
qu'ils frétaient pour Terre-Neuve n'appartenaient pas à leur 
port. 

Ils méritaient pour leur part ce qu'a dit d'eux un historien : 
« Les marchands français, vous n'êtes pas commerçants; par 
> mer, du côté de l'Océan, ce sont les Espagnols, les Portugais 
» et un peu les Anglais qui font votre commerce, ainsi que les 
» Flamands. Par mer encore, du côté de la Méditerranée, ce 



oo — 



» sont les Italiens. Par terre ce sont les Flamands et un peu 
» les Allemands. Les marchands français, vous n'êtes que des 
» détaillants, des revendeurs (1) ». 



I 2. LES CORPORATIONS. 

Sous la domination romaine, les marchands et les gens de 
métier avaient été réunis en corporations diverses dont chacune 
avait sa vie propre, son administration, ses règlements, et dans 
lesquelles les lois les classaient à titre héréditaire et les 
enfermaient. Nous avons indiqué cette situation pour les 
habitants de Bordeaux à cette époque; nous avons retrouvé les 
traces de cette organisation dans les siècles qui suivirent la 
lente dissolution de la puissance romaine, et pendant les 
vicissitudes de l'état social amenées par les invasions barbares. 

Pendant les trois siècles où Bordeaux et la contrée d'Aqui- 
taine obéirent aux rois d'Angleterre héritiers de leurs anciens 
ducs, nous pouvons constater, si nous portons nos regards sur 
la France à laquelle l'Aquitaine était alors étrangère, quand 
elle n'était pas ennemie, que chez nos voisins continuait 
l'existence des corporations, sous la réglementation royale. 
On en trouve cependant peu de traces avant Philippe- Auguste. 
C'est au roi saint Louis et au prévôt de Paris Etienne Boyleau 
que revient l'honneur d'avoir organisé hiérarchiquement les 
corporations de travailleurs. Les statuts furent dressés pour la 
bonne foi du commerce et la protection des arts. « Cy avons- nous 
» fait, dit Etienne Boyleau à la fin du Livre des Mestiers, 
> pour le profit de tous, et mesmement pour les poures et les 
» estrangiers qui viennent à Paris achater aucune marchan- 
» dise. » Les confréries, protégées et réglementées par l'autorité 
royale, eurent leurs syndics, leurs chambres de discipline, leurs 
protecteurs, leur personnalité et leur vie propre. Elles étaient 
placées sous l'invocation d'un saint patron et arboraient leur 
étendard brodé de leurs armoiries. Du xiii^ au xvii^ siècle leur 
existence se continue et leur histoire a été faite. 

A Bordeaux, pendant la période anglaise, il est possible que 
les traditions des antiques corporations n'aient pas été complè- 



(I) A. Monteil. Hist. des Frannils des divers états. 



— 56 — 

tement perdues, mais il nous a été impossible, malgré le soin 
que nous avons apporté à nos minutieuses recherches, de 
trouver à cette époque un document démontrant l'existence des 
corporations bordelaises. Les recueils de Rymer, le Catalogue 
des Rôles gascons, les Archives de la ville comprenant le Jivre 
des Bouillons, celui des Privilèges, celui de la Jurade, les 
publications de Delpit, de Francisque Michel, après celles de 
Bréquigny, sont tous muets sur ce sujet. Les écrivains de la 
Chronique hourdeloise, les auteurs de travaux historiques sur 
cette période de temps, les chercheurs comme Baurein, l'abbé 
Bellet et bien d'autres, ne nous fournissent pas plus de rensei- 
gnements. 

Nous avons bien trouvé à la date de 1414 les statuts présentés 
par les barbiers-chirurgiens à l'approbation du maire et des 
jurats; mais il ne s'agit pas de commerçants. 

Nous rencontrons aussi de nombreuses mesures de police 
prises par le maire et les jurats à l'égard de divers artisans, 
les bouchers, les boulangers, les pâtissiers, les taverniers, les 
courtiers, les sacquiers; mais nous ne voyons pas les carac- 
tères qui constituent la corporation, c'est-à-dire l'association 
partielle des membres, la limitation du nombre, le monopole 
de l'industrie. 

Nous avons signalé l'erreur de M. Pigeonneau, lorsqu'il 
a cru que la Jurade bordelaise, c'est-à-dire l'administration 
municipale de Bordeaux composée du maire et des jurats, 
était une corporation de marchands de vins. 

Ce n'est qu'après la conquête française que nous allons 
trouver des documents relatifs aux corporations de marchands 
et d'artisans. Ces documents paraissent, il est vrai, quelquefois 
supposer l'existence précédente de ces confréries : nous n'avons 
pas à examiner ici quelle était cette origine; et nous nous 
bornons à remarquer que ces confréries affectent un caractère 
de bienfaisance mutuelle et religieuse plutôt peut-être que 
"^ commercial et économique. 

Chaque corps d'état est placé sous le patronage d'un saint 
et assiste, sous la bannière de ce saint, aux messes et aux 
cérémonies religieuses. Les confrères ne se bornent pas à 
promettre d'être de bonnes vie et mœurs, mais s'engagent à 
communier à diverses fêtes de l'année. Ils se doivent une aide 
réciproque, ont des repas et des fêtes de corps, et sont admi- 



— 57 — 

nistrés par des comtes, bayles ou syndics. Ils font approuver 
leurs statuts par le maire et les jurats, de la police desquels 
ils relèvent. 

Après la conquête française apparaît l'intervention du pouvoir 
royal, qui confirme les statuts approuvés par la municipalité. 
Nous verrons aussi l'intervention du Parlement, comme investi 
d'une juridiction d'ordre et de police supérieure à celle de la 
Jurade. 

Dès le 23 juin 1451, trois jours après avoir confirmé le traité 
de la reddition de Bordeaux et de la Guienne, Charles VII 
approuvait les statuts dos orfèvres de Bordeaux, et quelques 
jours après ceux des chirurgiens et barbiers (1), qu'il confirmait 
à nouveau en 1457. Les statuts des chirurgiens sont en gascon ; 
les membres doivent être fils de maîtres et jugés suffisants par 
le maire et les jurats; ils ne peuvent faire la barbe le dimanche 
ni les jours de fêtes (2). 

Les boulangers obéissaient aux règlements imposés par le 
maire et les jurats. Ils étaient soumis à la taxe dont le prix était 
fixé par ces magistrats suivant le prix du blé. Le roi confirme, 
le 29 avril 1457, le règlement fait par le maire et les jurats. 

Louis XI était à Bordeaux en 1461. Au mois d'avril il donna 
des lettres par lesquelles il érigea en corporation une ancienne 
confrérie religieuse en l'honneur de la Vierge, dont les memijres, 
marins de la rivière de Bordeaux, allaient tous les ans en 
pèlerinage à la chapelle de Notre-Dame de Montuzet, près de 
Blaye. « Voulons, en oultre, qu'il n'y ait personne, sinon qu'ils 
» soient du serment de ladite confrérie, qui puisse ni doive 
» naviguer sur ladite rivière de Gironde. » Il accorda à la 
confrérie le droit dépêche, et s'inscrivit comme premier confrère 
pour un don annuel de 6 pipes de vin qui a été payé en nature 
pendant près d'un siècle, et en argent jusqu'en 1793 (3). 

La même année, en avril et en mai, Louis XI approuvait les 
statuts des cordonniers et ceux des tailleurs de Bordeaux (4). 

Nous voyons apparaître la corporation des merciers dès 1472. 
Elle paraît se constituer seulement à cette époque, ainsi qu'il 

[1) Ordonn. de Charles YII. Sainl-Jean d'Angély, 23 juin 4451. Isambert, 
t. XIV, p. 145; et juillet 1451, p. 157. 

(2) Lyon, 20 août 1457. Isambert, t. XIV, p. 427. 

(3-4) Isambert. Ordonn, roi/alcs, t. XV, p. 410; — t. XV, p. 451, 474. 



— 58 - 

résulte du texte même que Pierre Ap et ses confrères apportent 
au maire et aux jurats de Bordeaux à l'appui de leur demande 
en approbation des statuts et des règles de la corporation qu'ils 
viennent de fonder. 

Le maire et les jurats accueillent la requête et rendent 
une ordonnance, sous le cachet de Saint-Éloi, portant que les 
règles et les statuts des merciers seront dorénavant gardés et 
observés (1). 

Il est à remarquer que les merciers ne réclament aucune 
prééminence sur les autres corporations, dont le nombre allait 
croissant. 

Mais quelques années plus tard, ils craignent que l'autori- 
sation qui leur a été donnée par les jurats ne soit plus suffisante. 
Ils s'adressent à plus puissant. Le pouvoir royal veut être le 
seul dispensateur du droit au travail, de l'autorisation de la 
corporation, qu'il n'accordera bientôt qu'à prix d'argent. Les 
merciers de Bordeaux s'adressent au roi Charles VIII en 1492. 
Le comte et le boursier de la confrérie exposent qu'ils ont, 
entretenant les bonnes et anciennes coutumes, établi leur 
confrérie en la chapelle Sixte de l'église Sainte-Colombe; qu'ils 
ont autrefois présenté leurs statuts au maire et aux jurats de 
Bordeaux, dont ils rapportent l'approbation, et qu'ils ont 
toujours joui paisiblement desdits statuts depuis cette époque; 
« mais pour ce qu'ils leur ont été octroyés par les maire et 
» jurats, en tant que à eulx estoit, il plaise au roi iceux 
» ratifier, confirmer et approuver » . Ce que fit le roi à Tours 
au mois de novembre 1492; et ce que Louis XII renouvela à 
Angers en février 1498 (2). 

Nous pourrions voir approuver par les rois, les statuts des 
menuisiers, par Louis XI, confirmés par Charles YIII et par 
Louis XII; ceux des potiers d'étain en 1486; des chaussetiers 



(1) Isambert. Ordonn. royales, t. XX, p. 365. 

(2) Isambert. Ordonn. royales, t. XXI, p. 161. — Pey Ap, qui paraît être le 
comte des merciers, eut une de ses filles, Billone Ap, mariée à Grimon duFourn, 
alors jurât de Bordeaux, qui figure à l'ordonnance. Leur fille, Jeanne du Fourn, 
épousa Grimond Eyquem de Montaigne, fils de ce Ramon Eyquem, aussi jurât 
porté en la même ordonnance. Grimond fut le grand-père de Michel Eyquem de 
Montaigne, dont Pey Ap se trouvait aïeul au quatrième degré. — V. Théophile 
Malvezin. Notes sur la maison d'habitation de Michel de Montaigne, Bord., 
<889, in-8o, p. 32 ; et Michel de Montaigne, son origine, sa famille, p. 246, 



— o9 — 

en 1515, et successivement ceux des diverses corporations de 
Bordeaux. Nous renvoyons pour les statuts au volume intitulé : 
Anciens et nouveaux Statuts de Bordeauœ (1). 

Dès le règne de François P"", nous voyons la plus grande 
partie des industries ou métiers constitués en confréries ou 
corporations avec l'agrément et sous la police des jurats. 

Lorsque la paix eut permis au roi, prisonnier à Madrid, de 
revenir en France, la reine régente s'empressa d'annoncer 
cette bonne nouvelle aux jurats de Bordeaux, et de les prévenir 
que le roi s'arrêterait dans cette ville, où la reine, les infants 
de France et la cour iraient le recevoir. 

La ville donna de grandes fêtes pour cette réception. Elle / 
fit acheter 120 tonneaux de vin de Graves, du meilleur, dont 
le prix fut de 35 francs bordelais le tonneau. Elle en envoya 
6 l)arriques à M. de Vendôme, 2 à M™^ de Vendôme, 2 au 
cardinal de Vendôme, 2 au cardinal de Lorraine. Elle envoya 
à la reine régente un esturgeon qui avait coûté 40 francs 
bordelais; elle donna au gouverneur 2 saumons, 12 lamproies, 
6 aloses, 6 brochets. 

Elle fit faire des arcs de triomphe et paya 10 écus sol au 
peintre qui les décora d'écussons et d'armoiries. 

Elle envoya à Lyon choisir des étoffes de damas blanc et 
cramoisi et de toile d'argent pour faire faire des robes et des 
chaperons de livrée au maire et aux jurats. 

Enfin elle convoqua les comtes et les bayles des apothicaires, 
des courtiers, des chaussetiers, des merciers, des cordiers et 
des diverses autres corporations, à se trouver bien habillés et 
en bon ordre pour figurer dans le cortège royal. 

Nous n'avons pas à faire ici l'histoire de ces corporations, à 
étudier les conséquences du monopole qu'elles achetaient au 
roi, les rivalités, les procès qu'engendraient ces monopoles 
souvent ennemis les uns des autres, les abus du droit royal qui 
accordait les exemptions de maîtrise, ni d'un autre côté les 
avantages que pouvait offrir cette organisation. 

Disons cependant un mot du Roi des merciers et de ses 
lieutenants. 

Depuis fort longtemps les grands officiers de la couronne de 
France s'étaient attribué sur les marchands et artisans qui 

(I^ Millanges. Anciens et nouveaux Statuts. 1612. 



— 60 — 

avaient rapport à leurs offices une sorte de juridiction qui se 
manifestait principalement par l'imposition d'une redevance 
comme prix de leur protection. Les marchands en gros ou 
merciers en gros trafiquaient de toute espèce de marchandise, 
l'épicerie, la droguerie, la quincaillerie, les étoffes de laine ou 
de toile; ils étaient distincts des simples merciers auxquels 
était réservée la vente au détail. Ils dépendaient du grand 
chambrier de France, qui choisissait dans leur confrérie un 
chef, désigné sous le nom do roi des merciers, et dont les 
fonctions n'étaient pas sans analogie avec celles des capitaines 
ou consuls des marchands étrangers; elles avaient toutefois 
pour but la surveillance des marchands et le paiement de la 
taxe. 

Il y avait aussi, dans les autres confréries, le roi de la 
basoche, ceux des barbiers, des arpenteurs, des violons. 

Le roi des merciers était spécialement chargé des arts et 
manufactures. 

Lorsque le domaine de la couronne s'étendit sur la Guienne, 
les grands officiers exercèrent dans cette province les droits 
dont ils jouissaient déjà dans l'ancienne France, et le grand 
chambrier revendiqua ceux qu'il faisait valoir par le roi des 
merciers pour la France, et par le lieutenant de celui-ci pour 
Bordeaux. C'est du moins ce que nous pouvons inférer d'un 
acte du notaire Charrier, à la date du l^"" décembre 1520, cité 
par M. F. Michel, et par lequel un mercier de Bordeaux se 
mettait pour un an au service d'honnête homme Jean Barre, 
lieutenant du roi des merciers en la duché de Guienne (1). 

La juridiction du roi des merciers s'étendait sur tout le 
royaume. Elle avait créé une sorte de chevalerie commerçante 
dont les membres étaient reçus par cet officier. Ce délégué du 
grand chambrier, reconnu par le pouvoir souverain, avait un 
rôle important. Aucun marchand ne pouvait, sans son autori- 
sation, mettre en vente ses marchandises dont il devait vérifier 
le poids ou Tannage, la qualité et la provenance. Il était juge 
dans les procès relatifs à la mercerie; il prélevait des droits 
sur les foires et marchés; il administrait la caisse commune. 

Ces attributions ne laissèrent pas que d'occasionner des 
conflits soit avec les corporations de la province, soit avec la 

(1) F, Miohol. Hist. (lu Cowmercp de Bordeaux, t. I, p. 254. 



— 61 — 

juracle qui se plaignait d'empiétements sur ses droits de police. 
La charge de roi des merciers fut supprimée en 1544; rétablie 
en 1545. 

Un arrêt du Parlement du 21 mars 1595 précéda de peu la 
suppression définitive du roi des merciers qui fut prononcée 
en 1597 par Henri IV. 

Cet arrêt est intéressant à raison de ce que parmi les parties 
figuraient non seulement le lieutenant du roi des merciers à 
Bordeaux, mais la ville elle-même. Le sieur Michel Bertrand 
avait obtenu d'Henri III des lettres patentes qui lui conféraient 
l'office de « visiteur et réformateur général des marchands 
» drapiers, merciers grossiers, joailliers, poids, crochets et 
» autres mesures pour les provinces de Guienne, généralité 
» de Bordeaux, Poitou, Aunis, Saintonge et Angoumois ». Il 
avait présenté requête au Parlement de Bordeaux pour faire 
enregistrer ses lettres patentes avec défense à toutes autres 
personnes, sous peine d'amende et dommages, d'exercer les 
fonctions de cet office. 

Devant le Parlement, il rencontra trois opposants. Maître 
François Senne, lieutenant des merciers et marchands de 
France; le maire et les jurats de Bordeaux, et leur employé 
Gaspard David, adjusteur des poids, aulnes et mesures de 
ladite ville et banlieue. La Cour admit l'opposition et rejeta la 
demande de Michel Bertrand. Elle reconnaissait ainsi, non 
seulement le droit antérieur du sieur François Senne, mais le 
droit de police du maire et des jurats sur les poids et mesures 
de la ville, droit exercé par son préposé. 

Nous aurons à étudier, quand nous nous occuperons du 
commerce intérieur, le rôle commercial que chacune des 
corporations bordelaises a pu jouer au xvi*' siècle. Nous nous 
bornons à constater que ces corporations, longtemps soumises 
à des obligations religieuses ou à des règlements purement 
municipaux, sous l'empire desquels elles paraissent avoir eu 
une existence assez libre, ont vu depuis la conquête française 
et surtout après les premières années du siècle suivant, 
s'accomplir dans leur régime une révolution considérable. Le 
roi ne se borne plus à exercer, dans l'intérêt public, une action 
de surveillance et de police sur le travail des artisans et le 
commerce des boutiquiers; il est devenu non seulement le 
dispensateur du droit au travail, mais le propriétaire exclusif 



— 62 — 

de ce droit, qu'il vend à beaux deniers comptants et à un prix 
de plus en plus élevé. L'édit d'Henri III, en décembre 1581, 
établit sur les corporations des taxes très lourdes, en môme 
temps qu'il multipliait les règlements à propos de l'appren- 
tissage, de la réception des maîtres et de l'élection des syndics 
ou bayles. Quelques années plus tard, un nouvel édit rendu 
en 1583 déclara formellement que le droit de travailler était un 
droit royal et domanial, c'est-à-dire la propriété du souverain, 
qui le déléguait, moyennant finance, aux corps de maîtrises et 
jurandes. 

La corporation ne fut plus considérée que comme matière 
imposable. En revanche, dit Forbonnais, on lui accorda la 
limitation du nombre de ses membres, et le monopole exclusif 
de sa branche d'industrie. En avril 1597, un édit d'Henri IV, en 
confirmant le précédent, y ajouta des dispositions plus rudes 
encore et plus oppressives de la liberté; mais il adoucit le 
poids, jugé trop lourd par Sully, de la redevance fiscale. La 
mesure était générale. Le préambule de l'édit s'exprime en ces 
termes : « Il a été jugé très utile et très nécessaire par les rois 
» nos prédécesseurs, que tous marchands vendant par poids et 
» par mesures quelques sortes de marchandises que ce fussent, 
» et que ceux qui exercent quelques arts et métiers que ce 
» soient, en boutiques ouvertes, magasins, chambres, ateliers ou 
» autrement, fussent tenus ou astreints, auparavant de pouvoir 
» entrer auxdits exercices, de prendre lettres de maîtrise. » 

Nous n'avons pas à nous occuper ici des avantages, pas plus 
que des inconvénients, du régime des corporations. De longues 
et nombreuses controverses ont été soulevées à ce sujet. Nous 
renvoyons aux ouvrages spéciaux, nous contentant d'indiquer 
en son lieu l'action de chacune des corporations que nous 
rencontrerons dans le mouvement commercial dont nous nous 
occupons. 

Les abus ne tardèrent pas à devenir nombreux et divers. 
Chaque corporation défendit âprement le monopole qu'elle 
avait acheté. On cite le procès entre les fripiers et les tailleurs 
qui, commencé en 1530, n'était pas encore terminé en 1776, 
lors de l'abolition des jurandes. 

D'autre part, le pouvoir royal avait singulièrement étendu 
les occasions de vendre des maîtrises; il les vendait à tout 
propos. L'entrée des rois, des reines, des princes du sang dans 



— 63 — 

une ville; les mariages princiers, les naissances, les régences, 
étaient suivis de la création de plusieurs maîtrises dans chaque 
corporation, vendues à des acheteurs qui étaient exemptés, de 
grâce royale, de toutes conditions d'apprentissage préalable. 

Ces abus étaient devenus si onéreux que le tiers État, aux 
États Généraux de 1614, fit entendre de vives réclamations. 
Le pouvoir royal en prenait acte. On lui demandait « que toutes 
» maîtrises de métiers érigées depuis les États tenus en la ville 
» de Blois en Tan 1576, soient éteintes... et l'exercice desdits 
» métiers laissé libre à nos pauvres sujets;... que toutes les 
» lettres de maîtrise accordées en faveur d'entrées, mariages, 
» naissances, régences de rois et reines, soient révoquées. » 

L'assemblée des notables tenue à Rouen en 1617 renouvela 
ces plaintes. Le pouvoir royal en reconnaissait la légitimité; 
il demandait lui-même la suppression de la vénalité et de 
l'hérédité des offices ; mais il aurait fallu rembourser les titu- 
laires, ce que ne permettait pas l'embarras des finances. 

Nous avons peu de chose à dire sur le contrat d'apprentissage. 

On sait que la corporation comprenait l'apprenti, le compagnon 
et le maître. Nous rencontrons dans les actes des notaires un 
grand nombre de contrats d'apprentissage, non seulement 
pour les corporations proprement dites des arts et métiers, 
mais encore pour d'autres professions telles que le commerce 
en général et même le notariat. Souvent il s'agit de jeunes 
gens nés dans des villes assez voisines, qui retourneront chez 
eux après avoir appris leur profession, ou qui s'établiront à 
Bordeaux et succéderont à leurs anciens patrons. 

Le plus ancien de ceux de ces contrats que nous ayons lus est 
à la date du 8 mars 1459. 11 est dans les minutes du notaire 
de Bosco, écrit en gascon. Il concerne Guilhem de Lestonna, 
de la ville de Fleurance au diocèse d'Auch, et indique nettement 
les engagements réciproques du maître et de l'apprenti. Nous 
reviendrons sur ces engagements. Une trentaine d'années 
après, en 1486, un acte du même notaire nous montre Peyrot 
de Brusselay, d'Orthès en Béarn, âgé de seize ans, entrer 
comme apprenti chez honorables hommes Grimond et Pey 
Eyquem, marchands et paroissiens de Saint-Michel, qui 
prennent l'engagement « de lo ensegnar de marchandise ». 
Plus tard, Grimond Eyquem, seigneur de Montaigne, céda ses 
affaires à son ancien apprenti. 



— 64 — 

A une époque postérieure, en 1519, dans les minutes du 
notaire Guilhem Berthet, se trouve le contrat par lequel Jehan 
de Raye, fils de noble homme Yquem de Raye, seigneur de la 
maison noble de Salles en la seigneurie de Montferrand, entre 
comme apprenti dans l'étude du notaire G. Berthet qui devra 
le nourrir et loger et lui enseignera lire et à écrire, moyennant 
1 tonneau de vin et 9 boisseaux de froment par an. 

Nous arrivons au milieu du xvi^ siècle, et nous indiquerons 
les conditions du contrat que nous empruntons aux minutes 
du notaire Raoul Brigot. Le 11 juillet 1552, Jehan P'oucques, 
de Cognac, mit son fils en apprentissage chez sire Pierre de 
Salignac le jeune, bourgeois et marchand de Bordeaux. Ledit 
apprenti promet de servir son maître, sa femme et sa famille, de 
nuit et de jour, en toutes choses licites et honnêtes. S'il savait 
que l'on lit ou voulût faire quelque chose à son déshonneur 
ou à son dam, il sera tenu de le lui révéler ; il rendra juste et 
loyal compte des sommes qui lui seront confiées. 11 paiera pour 
l'apprentissage la somme de 20 escus sol. Ledit de Salignac a 
promis et sera tenu enseigner ledit apprenti au faict et train 
de marchandise dont il use ; et sera tenu de le pourvoir de 
boire et de manger, ainsi que de coucher ; le tout sain ou 
malade de corps, demeurant en la maison ; et, s'il en était 
besoin, avoir médecin, barbier et drogues. L'apprenti s'entre- 
tiendra d'habillements par lui-même. 

Citons encore François de la Bassetière, de La Réole, qui 
mettait à la même époque son neveu Peyrot apprenti chez 
sire Jehan de Masparault, bourgeois et marchand de Bordeaux, 
et lui payait une pension de 100 francs bordelais par an. 
Jehannot de Roustéguy, marchand de Saint-Macaire, plaçait 
son fils Bernard comme apprenti chez sire Jehan Pichon, 
bourgeois et marchand de Bordeaux, Le 4 août 1552, M® Fran- 
çois de la Rivière, avocat au Parlement de Bordeaux, tant 
pour luy que pour Marguerite de la Vergne, sa mère, mettait 
Arnaud de la Rivière, son frère, apprenti de sire Georges 
Bohard, marchand de Bordeaux. 



— (35 



Article 2, — Institutions auxiliaires du commerce : 
Bourse. Tribunal consulaire. Juges et Consuls. Foires. Courtiers. 

I 1. LA BOURSE. 

Dans toutes les villes commerçantes les marchands ont senti 
la nécessité d'avoir un lieu de réunion où ils puissent se rendre 
compte des diverses choses de nature à intéresser leur négoce 
et notamment des variations de quantités et de prix des diverses 
marchandises offertes sur le marché. Ces collèges de marchands 
existaient à Rome ; les ruines de l'édifice qui était consacré à 
leurs assemblées subsistent encore; elles sont connues sous le 
nom de la loggia. 

Cette antique institution, nécessitée par le mouvement même 
des affaires, a dû se continuer d'une manière plus ou moins 
régulière, par des réunions sur quelque place publique ou 
quelque lieu de marché, depuis l'époque de la domination 
romaine. Nous la retrouvons, régulièrement organisée, dès le 
milieu du xi" siècle, pour la France. Elle est constatée en 
Flandre avant cette époque. C'est à Bruges, à ce que rapportent 
plusieurs écrivains, qu'aurait été, pour la première fois, donné 
le nom de Bourse au local affecté à ces réunions de marchands^ 
parce que cette réunion aurait eu lieu dans la maison du 
négociant Van der Burse. Nous nous en tenons plus sagement 
à croire que la Bourse commune des marchands a simplement 
pris son nom de ce qu'ils faisaient en effet bourse commune 
pour les dépenses que nécessitait leur réunion dans leurs 
intérêts communs. 

Ce fait est constaté pour Bordeaux à l'époque qui nous occupe 
notamment par une délibération des jurats du 22 août 1520, 
portant nomination du surintendant de la Bourse des mar- 
chands (1). 

Lyon, dont les foires et le commerce avaient une importance 
considérable, et peu après Toulouse, paraissent être les deux 
premières places de commerce des provinces françaises où 
furent officiellement établies des Bourses. L'édit de juillet 1549, 



(1) Arclîiv. municip., J J 363. 



— (56 — 

qui fonda la Bourse de Toulouse, nous donne les motifs de 

cette institution : « Comme notre bonne ville et cité de 

Toulouse, pour la situation où elle est et la commodité des 

rivières, soit l'une des plus propres et des plus convenables 

pour le trafic et exercice du commerce, au moyen de quoi 

les bons et grands marchands des diverses et étranges nations 

s'y soient par ci-devant retirés et habitués; toutesfois comme 

l'on voit et que nous sommes averti, ledit trafic et commerce 

n'y est à présent exercé comme et ainsi qu'il est en notre 

ville de Lyon et autres qui ne sont plus commodes et à propos 

pour cet effet, la principale cause de quoy provient de ce 

qu'il n'y a pas, comme audit Lyon, Anvers, et autres grosses 

villes marchandes, de lieu qu'on appelle change, estrade ou 

bourse, où deux fois le jour les marchands, facteurs et 

trafiqueurs puissent convenir pour répondre et rendre raison 

les uns aux autres de leurs trafics, et faire leurs entreprises 

qu'ils ont par ensemble accoutumé faire en aucuns lieux et 

endroicts, pour tirer et amener par deçà en notre royaume 

les riches marchandises et commodités des pays estrangers 

et faire argent de celles qui sont en notre dit royaume. » 

Tous ces motifs pouvaient facilement s'appliquer à Bordeaux, 

et mieux qu'à Toulouse. Mais, en ce moment-là, Bordeaux 

subissait les cruels traitements que lui infligeait la colère 

royale par la rude main du connétable Anne de Montmorency, 

pour la révolte ou plutôt l'émeute de 1548, dans laquelle avait 

péri Tristan de Moneins, le représentant du roi. Le terrible 

connétable avait fait pendre les coupables et les innocents, 

avait fait enlever à la ville ses droits de cité et de commerce, 

ordonné la démolition de l'Hôtel de Ville. Ce n'était pas le 

moment de demander la création d'une Bourse. 

En 1556 fut créée la Bourse de Rouen. L'édifice de la Bourse 
de Londres, le Royal Exchange, élevé aux frais du riche 
négociant Thomas Gresham, fut inauguré le 23 janvier 1561 
par la reine Elisabeth. 

La création officielle de la Bourse de Bordeaux, ou plutôt sa 
légalisation, car elle existait déjà en fait, ainsi que nous l'avons 
vu, au moins depuis 1520, eut lieu par l'édit de décembre 1563, 
qui instituait aussi le Tribunal de commerce. 

L'article 18 de l'édit porte : « Pour faciliter la commodité de 
» convenir et de négocier ensemble, avons permis et permettons 



— G7 — 

» aux marchands bourgeois de notre ville de Bordeaux, natifs 
» et originaires de notre royaume, pays et terres de notre 
» obéissance, d'imposer et de lever sur eux telles sommes 
» de deniers qu'ils aviseront nécessaire pour l'achat et le 
» louage d'une maison au lieu qui sera appelé la place com- 
» mune des marchands, laquelle nous avons, dès à présent, 
» établie à l'instar et tout ainsi que les places appelées le 
» Change en notre ville de Lyon, et Bourses de nos villes de 
» Toulouse et de Rouen, avec tels et semblables privilèges 
» dont jouissent les marchands fréquentant les foires de Lyon 
» et places de Toulouse et de Rouen. » 

La Bourse proprement dite ou Collège des marchands occu- 
pait le même local que le juge et les consuls de la Bourse, et 
que la ville avait acquis des héritiers Lescalle. Cette maison 
était située sur la place de l'Ombrière, joignant la Monnaie, 
près la porte du Caillou. Elle fut appropriée à sa destination 
et reçut une riche ornementation intérieure et extérieure dans 
le style élégant de l'époque. Cet édifice fut abandonné en 1749, 
lorsque la Bourse s'installa dans le pavillon que venait de faire 
construire M. de Tourny, et qu'elle occupe encore; il subit 
depuis diverses vicissitudes et des mutilations regrettables; 
après avoir longtemps servi pour une maison de roulage, il 
fut démoli en 1847 et remplacé par des magasins et des entrepôts 
de marchandises. Le souvenir ne nous en est guère conservé 
que par quelques dessins et par l'ouvrage de Tarchitecte Bordes, 
sur les monuments de Bordeaux. 



I 2. DROIT COMMERCIAL. JURIDICTION CONSULAIRE 

Le droit commercial, pendant la période dont nous nous 
occupons, eut à faire une application plus fréquente que parle 
passé des règles de l'assurance maritime. La forme la plus 
usitée de l'assurance est encore celle du prêt à la grosse que 
nous rencontrons si fréquemment dans les actes des notaires 
contemporains. Le contrat à la grosse offrait à l'emprunteur 
la facilité de se procurer immédiatement l'argent nécessaire 
pour l'armement du navire, et ne l'obligeait au remboursement 
qu'une fois l'opération menée à bon terme par l'heureuse arrivée 
au port désigné. L'assurance ne fournissait pas d'argent, et ne 



— 68 — 

consistait que dans la promesse de payer la valeur du navire 
ou des marchandises en cas de naufrage et en cas de prise par 
l'ennemi ou par les pirates. 

Les contrats d'assurances que nous avons vus portent géné- 
ralement sur le navire et pour le cas de guerre. Nous les 
rencontrons en grand nombre au moment où la guerre est 
imminente. Ainsi, au mois de mai 1552, nous voyons Johannot 
du Halde, marchand de Bordeaux, et Pierre de Moleyres, 
d'Ustaritz, stipuler avec Jean Hergo, maître après Dieu du 
navige la Marie, de Bordeaux, et promettre, au cas que ledit 
navire soit pris par les Espagnols, soit à l'aller, soit au retour, 
de payer pour ledit navire et ses appareils la somme de 345 livres 
tournois, à moins que ladite prise ne soit advenue par le défaut 
de lui ou de ses mariniers. René Guilhem de La Fitte assure le 
navire la Johanne de Saint-Juste, chargée de blé pour Saint-Jean 
de Luz, et retour, en cas qu'il soit pris par les Espagnols, pour 
450 livres tournois pour le navire, agrès et apparaux (1). 

Quant à la juridiction compétente pour statuer sur les litiges 
maritimes, nous trouvons dans le plus grand nombre des 
contrats à la grosse, comme dans les chartes-parties d'affrè- 
tement, la clause que nous copions : « Les parties obligent et 
» engagent leurs biens et choses meubles et immeubles, et 
» spécialement ledit navire, ses dépendances et la marchandise 
» de retour, soumettant lesdites choses ez juridictions et 
» rigueurs des cours de M. le grand sénéchal de Guienne, 
» du prévôt royal de l'Ombrière à Bourdeaulx, et de chescun 
» d'eux leurs lieutenants, et spécialement de la rigueur du 
•>■> garde exécuteur des scels et contre-scels royaux, establiz aux 
» contracts de la ville et cité de Bourdeaulx, et de tous autres 
» seigneurs et juges séculiers, renonçant à tout droit escript 
» ou non escript, canon, etc. » 

Cependant, il existait une autre juridiction maritime, celle 
de l'amirauté de Guienne. Cette juridiction de l'amirauté 
n'avait pas été établie, par les rois de France, sans opposition 
de la part du maire et des jurats de Bordeaux. 

La juridiction de l'amiral de France avait été définie et 
étendue à Bordeaux par les lettres patentes rendues à Montil- 
lez-Tours, le 12 juillet 1490, par Charles VIII. Après avoir 

(1) Arch. dép. R. Bri.i^ot, notaire. 



— 69 — 

déterminé l'étendue de cette juridiction, le roi s'exprime ainsi : 
« Mais que, néanmoins, les maires et les jurés de Bordeaux et 
» de La Rochelle, sous ombre de ce que ses prédécesseurs 
» n'ont pas toujours exercé ladite juridiction, s'efforcent de 
» l'empêcher. Voulons et ordonnons que iceluy notre admirai 
» puisse tenir et exercer, par lui et ses officiers, son auditoire 
» et juridiction, court et audience, dans nos dites villes de 
» Bourdeaulx, Bayonne, La Rochelle et autres lieux, dedans 
» nostre châtel de l'Ombrière; ordonner et constituer lieu- 
» tenants, procureurs, greffiers, sergents et autres officiers ; 
» et y cognoistre et décider des bris, naufraiges, arrests, 
» promesses, obligations, actions, causes, dépendans du faict 
» de la mer, soit criminelles ou civiles; et de faict de guerre », 
avec interdiction aux autres officiers royaux de connaître de 
ces causes. Ces lettres furent adressées aux Parlements de 
Bordeaux et de Toulouse comme à celui de Paris; aux gouver- 
neur, sénéchal et autres officiers du roi en Guienne (1). 

Notons en passant qu'en août 1493, Charles enjoignait à 
l'amiral de prendre les mesures nécessaires pour la répression 
de la piraterie dont se plaignaient vivement les marchands (2). 

Le 15 juillet 1508, par lettres patentes données à Blois, le 
roi Louis XII constatait encore la résistance opposée à la 
juridiction de l'amiral. « Le sire de la Trimouille, admirai de 
» Guienne... nous a humlilement fait remontrer que, à cause 
» dudit office d'admiral, lui appartient la connaissance de tous 
» cas advenant sur mer, prises, naufrages, débats et différends 
» pour raison de navigage et autres cas. » Sur l'opposition 
faite par les officiers du pays de Guienne, le roi ordonne aux 
gouverneur, prévost, maire, jurez, sénéchaulx, etc., « que 
» nostre dit cousin, admirai de Guienne, connaisse, décide et 
» détermine en première instance des prises faites sur mer, 

> naufrages, débats et dissensions pour naufrages, charte- 
» partie des marchandises dudit navigage sur mer, et autres 
y> cas quelconques tant sur mer que sur les côtes jusqu'au 

> grand flot de mars (3) ». Un édit du 27 août 1512 régla les 
privilèges de l'amiral (4). 

(1) Arch. départ. Parlera. Enregist. des éd. royaux; vol. XXI, fo' 370 et ss. 
(2-3) Arch. départ., loco citato. 
Ct' Ordonii., t. XXI, p. 370 et 484 



— 70 - 

Un nouvel édit sur ramimuté fut rendu par François I" 
le 1" juillet 1517. Sur les plaintes des gentilshommes et des 
marchands fréquentant la mer, il fut ordonné à Louis de la 
Trimouille, prince de Talmont, amiral de Guienne et de 
Bretagne, de veiller plus exactement à la répression des 
pirates. Par le même édit sa juridiction maritime était à 
nouveau définie et proclamée. Il en fut de même par l'édit du 
17 février 1534, et par les ordonnances de 1544 et de 1549. 

Nous trouvons quelques exemples de l'application de ces 
dispositions. Nous n'en citerons qu'un. Le 22 avril 1552 eut 
lieu devant le notaire Raoul Brigot une transaction dans 
laquelle il est dit que Guillaume Augier, se prétendant 
créancier de Sanche de Cortieu, maître du navire la Saubade, 
du port de Bayonne, avait fait saisir ce navire qui venait 
d'entrer au port de Bordeaux; que Bertrand Destoc et Simon 
de Lalande se seraient opposés à la saisie, et auraient assigné 
par-devant le juge de l'amirauté de Guienne, et par appel 
devant la Cour de Parlement de Bordeaux, 

La juridiction commerciale appartenait donc, suivant les cas, 
au tribunal du maire, ou Gourde Saint-Éloi, quand il s'agissait 
de contestations entre bourgeois et habitants de Bordeaux, au 
sénéchal ou au prévôt de l'Ombrière, son lieutenant, pour les 
affaires dans lesquelles étaient intéressés des étrangers, et dans 
les deux cas lorsqu'elles n'offraient pas un caractère maritime 
particulier; à l'amiral quand elles offraient ce caractère. 

Ces juridictions ne jugeaient qu'en première instance au delà 
de certaine somme, et les appels étaient portés au Parlement 
de Bordeaux. 

Il en fut ainsi jusqu'en 1564, époque à laquelle fut créée la 
Bourse ou Tribunal de commerce, qui enleva au maire, au 
sénéchal et à l'amirauté la connaissance des affaires commer- 
ciales ordinaires pour l'attribuer aux juges élus par les 
marchands eux-mêmes. Il est à remarquer que l'amirauté 
conserva la juridiction sur les affaires maritimes, et qu'il 
devait résulter de là de nombreux conflits de juridiction et de 
compétence. 

La création du Tribunal consulaire fut établie par édit royal 
de décembre 1563. Elle fut due au chancelier de l'Hospital 
ainsi que l'institution légale de la Bourse des marchands, qui 
devait plus tard devenir la Chambre de commerce. 



— 71 — 

L'édit de décembre 1563 comprend ces deux institutions : 
celle de la juridiction commerciale et celle de l'assemblée des 
marchands. Nous avons parlé des marchands, occupons-nous 
du Tribunal. 

Les nouveaux juges des marchands devaient être élus par 
ceux-ci, et dans leurs attributions Tédit royal plaçait des 
matières qui jusqu'alors avaient été de la compétence d'autres 
tribunaux, notamment de celui du sénéchal de Guienne et du 
prévôt de l'Ombrière, son lieutenant, et de celui de l'amirauté. 
Aussi l'opposition fut-elle vive. Le Parlement de Bordeaux 
refusa d'enregistrer l'édit royal, c'est-à-dire de le laisser 
exécuter. Il le fit transmettre par le procureur général au 
sénéchal et à l'amiral, qui y formèrent opposition. Le roi dut 
adresser au Parlement des lettres de jussion, datées de Troyes 
le 25 mars 1564, pour avoir à enregistrer son édit. Le 
Parlement s'exécuta. L'édit fut lu en audience publique, 
enregistré et publié le 27 avril 1564, et la copie est signée au 
registre par le greffier Jean de Pontac. 

Le même jour le Parlement rendit son arrêt entre les 
bourgeois et marchands de Bordeaux, demandeurs et requérant 
la publication de certaines lettres du roy en forme d'édit, d'une 
part, et le sénéchal de Guienne ou son lieutenant, prévost 
royal de Bordeaux; les maires et jurats de la dite ville et les 
juges de l'amirauté et de la rigueur et les greffiers du prévost 
de la rigueur et privilèges royaux, opposants, d'autre, Veu par 
la Cour, les chambres assemblées, les lettres patentes du roy, 
datées du mois de décembre 1563, sur l'abréviation des procès 
et différends meus entre marchands; corrigé du 24 février 
dernier contenant le dire des défendeurs, et ouï sur ce le 
procureur général du roy, ladite Cour a ordonné et ordonne 
que lesdites lettres seront lues, publiées et enregistrées au 
greffe d'icelle Cour, pour estre doresnavant gardées et 
observées de point en point selon leur forme et teneur, sans 
préjudice de l'opposition des défendeurs, sur laquelle se 
pourront pourvoir devant le roy, comme ils verront être à 
faire. 

L'édit commençait ainsi : « Savoir faisons que sur la requête 
» très humble à nous faite en notre Conseil de la part des 
» marchands de nostre bonne ville de Bourdeaulx, et pour le 
» bien public et abréviation de tous procès et différends entre 



— 72 — 

» marchands, qui doivent négocier ensemble de bonne foi et 
» sans être astreints aux subtilités des lois et ordonnances.. 

» Avons promis et enjoinct aux maire et.jurats de nostre 

» ville de Bourdeaulx, nommer et eslire en l'assemblée de 
» cinquante notables bourgeois de la dite ville, qui seront pour 
» cet effet appelez et convoquez après la publication des 
» présentes, trois marchands du nombre des dits cinquante, ou 
» même absents, pourvu qu'ils soient natifs de nostre royaulme, 
» marchands, demeurant en nostre dite ville de Bourdeaulx ; 
» le premier desquels nous avons nommé Jur/e des marchands, 
» et les deux autres consuls des dits marchands; qui feront le 
» serment devant les dits maire et Jurats. » 

Le maire, messire Gaston de l'Isle de la Lande, seigneur de 
la Rivière, les jurats Pierre Renon, Guillaume de Roustaing, 
Martin Lambert qui avait remplacé Jacques de Gobineau, 
mort jurât, et les trois nouveaux élus le 1" août 1563, MM. de 
Galoupin, Cazeaux et Ledoulx, assistés du procureur de ville, 
sire de la Rivière, et du clerc de ville Richard de Pichon, 
convoquèrent à l'Hôtel de Ville les cinquante notables pour 
le 8 mai 1564. L'assemblée nomma pour juge noble Jean 
de Bonneau, et pour consuls Jean de Reignac et François 
de Pontcastel, qui prêtèrent immédiatement serment devant le 
maire et les Jurats. 

Il est à regretter que le grand tableau qui dans la salle 
d'audience de notre Tribunal de commerce a la prétention de 
représenter la prestation de serment des premiers juges consu- 
laires, au lieu de se conformer à la vérité historique, puisse 
laisser supposer que ce serment avait eu lieu devant la Cour 
du Parlement. 

La première séance du Tribunal de la Bourse eut lieu dans 
l'hôtel de la Monnaie, où il fut provisoirement installé par le 
maire et les jurats. Trois mois plus tard, la ville ayant acquis, 
de l'avis de son Conseil des Trente, un local qui appartenait 
aux héritiers Lescalle, le Tribunal et la Bourse y furent 
transportés. 

Le juge et les consuls n'étaient nommés que pour un an 
La seconde élection fut faite, conformément à l'édit, sans 
l'assistance du maire et des jurats. Les quarante bourgeois, 
convoqués par le juge et par les consuls sortants, élurent 
d'abord vingt d'entre eux, lesquels avec le juge et les consuls 



- 73 - 

sortants procédèrent à l'élection du juge et des deux consuls 
nouveaux. Les élus : Jean de Reignac, juge; Pierre Sauvage 
et Jean Duprat, consuls, prêtèrent serment entre les mains de 
leurs prédécesseurs. 

La Chronique Bordelaise nous a fourni les noms des juges 
et des consuls qui se sont succédé pendant de longues années. 
Nous croyons devoir conserver le souvenir de ces noms, et 
nous donnerons ceux du xvi*' siècle dans cette partie de notre 
travail . 

Nous regrettons de ne pouvoir donner comme pièce justifi- 
cative le texte même de Fédit de 1563. Ce texte existe aux 
Archives du département; c'est la copie enregistrée et signée 
Pontac : l'écriture en est difficile à lire (1). Il a été publié en 
1744 et en 1750, dans Vlnstrucfion générale sur la Juridiction 
consulaire; mais cet ouvrage est devenu très rare (2). 

Nous avons déjà dit que les juges et consuls de la Bourse 
faisaient partie du corps de ville, dont ils exerçaient l'antique 
juridiction commerciale, et que, dès le 9 avril 1565, à l'entrée 
de Charles IX, ils étaient réunis au maire et aux jurats, qui 
avaient eu l'honneur d'offrir au roi le dais de cérémonie et de 
le haranguer les premiers. 

Le juge et les consuls avaient été institués « pour le bien 
» public et abréviation de tous procès et différends entre 
» marchands ». Il n'existait plus de différence entre les 
régnicoles et les étrangers pour la compétence du maire ou 
prévùt de la ville, et celle du prévôt de l'Ombrière. La juri- 
diction nouvelle s'étendait sur tous les marchands et sur tous 
les actes de commerce « pour faits de marchandise, obligations, 
> cédules, récépissés, lettres de change ou de crédit, transports 
» de dettes ou novations, assurances, comptes, calculs ou 
» erreurs en iceux, compaignies, sociétés ou associations, etc. ». 

Les ajournements devaient être libellés. Les plaideurs 
devaient comparaître en personne « pour être ouys par leur 
» bouche, s'ils n'ont légitime excuse de maladie ou d'absence » . 
En ces derniers cas ils devaient remettre un mémoire « signé 

(1) Arch. de la Gironde, série B. Parlement. Enreg. des édits royaux; vol. 
XXXVI, fo 60. 

(2) Bordeaux, chez Jean Ghappuis, infipriraeur ord. de la Cour de la Bourse, 
r, Désirade. 



/4 — 



» de leur main propre ». Le* tout « sans aucun ministère 
» d'avocat ou de procureur ». Il était recommandé aux juges 
d'apporter promptitude dans leurs décisions, de n'accorder que 
les délais nécessaires; et de ne rien recevoir des parties, sous 
peine d'être punis comme concussionnaires. 

Le Tribunal jugeait en dernier ressort jusqu'à concurrence 
do 500 livres, et ses jugements étaient, jusqu'à ce dernier 
chiffre, exécutoires par provision. L'appel, pour les jugements 
au-dessus de 500 livres, était porté au Parlement. 

Les juges choisissaient leur greffier parmi des gens d'expé- 
rience, marchands ou autres. Le greffier devait faire ses 
expéditions sur bon papier et non sur parchemin. Il lui était 
alloué pour ses salaires et vacations 10 deniers tournois par 
feuillet. 

L'exécution des jugements était confiée aux juges civils. 
La contrainte par corps, énergiquement réclamée aux États 
Généraux de 1560, était devenue la règle en matière commer- 
ciale. Les peines édictées contre les banqueroutiers avaient été 
aggravées : elles n'étaient plus l'amende, le carcan, le pilori et 
l'emprisonnement, mais la mort (1). 

Notons qu'il était défendu à tous huissiers ^ou sergents de 
faire contre les marchands aucun exploit ou ajournement en 
matière civile pendant leur réunion à la Bourse, sur la place 
commune, réunion qui avait lieu de neuf à onze heures du 
matin, et de quatre à six heures de relevée. 

Nous avons déjà indiqué l'opposition qu'avait rencontrée 
dès sa naissance la juridiction consulaire, non seulement à 
Bordeaux, mais dans les principales villes de France. A Paris 
l'opposition venait du prévôt des marchands, à Bordeaux du 
tribunal de l'amirauté. La juridiction de l'amiral avait été 
fixée par les ordonnances de 1498, de 1508, de 1517, de 1534, 
de 1541, de 1549. Ces ordonnances avaient toujours été mal 
reçues par le maire et les jurats qui leur reprochaient d'être 
contraires à leur juridiction de police et de commerce. 

Les nouveaux magistrats de la Bourse, qui, avons-nous dit, 
assistaient en avril 1565 à l'entrée du roi Charles IX, profi- 
tèrent du séjour de ce prince dans leur ville, pour obtenir 

(1) Ordonnance de janvier 1561. Isambert, t. XIV, p, 96. — Ordonn. du 
10oet.1o36;dejanv. 1561 ; de Blois, 1579. Isambert, XII, 527; XIV, 96 et 460. 



/o 



quelques jours après, le 26 avril, une déclaration qui avait 
pour but de régler la compétence respective de la Bourse et de 
l'amirauté (1). 

Le 5 mars 1566 ils présentaient au roi un nouveau placet 
relatif à leur compétence, et obtenaient enfin le 23 octobre 1570 
un nouvel édit portant règlement de juridiction entre la Bourse 
et l'amirauté. 

Il est à remarquer que ces édits étaient particuliers à 
Bordeaux; lorsqu'en effet la juridiction consulaire triompha 
des efforts faits pour la faire supprimer aux États Généraux 
de 1576, elle eut encore à lutter contre l'amirauté, pour la 
compétence commerciale de certaines, affaires maritimes, 
comme luttaient les jurats pour leur compétence de police. 
C'est ce qui arriva lors de l'édit sur l'amirauté de mars 1584, 
précurseur de la célèbre ordonnance de Colbert au siècle 
suivant. En 1584 comme en 1681, certaines dispositions des 
ordonnances furent déclarées ne pas s'appliquer cà Bordeaux. 
Nous en parlerons quand nous étudierons le xvii® siècle (2). 

Nous donnons le nom des juges et consuls depuis la création 
du Tribunal. 

NOMS DES JUGES ET CONSULS DE LA BOURSE PENDANT LE XVI^ SIÈCLE. 





Juges : 


ConsH 


Is : 


1o6i. 


Jean de Bonneaii 


Jean de Reignac 


Fols Poncastel 


■1565. 


Jean de Reignac 


Pierre Sauvage 


Jean du Prat 


1366. 


Bertrand de Villeneiifve 


Les noms des consuls 


ne se trouvent. 


1567. 


Jean de Pontcaslel 


Mathieu de Junqua 


X*** 


1568. 


Jacques Pichon 


J" Lambert 


Jn Boucaut 


1369. 


F»'^ de Pontcastel 


X*** 


X*** 


1370. 


Jn de Biarotte 


Eslo« du Vignau 


Ch. Bastié 


1571. 


Louis Roux 


X*** 


X*** 


1572. 


Etienne du Vignau 


Pierre Régnier 


Salinet 


1573. 


J. de Boucaut 


J. Moussi 


pois Treilles 


1574. 


Et. Cruzeau 


Et. Bérard 


Ant. Paulte 


1573. 


P. Régnier 


Grat. d'Olive 


André Dubroqua 


1576. 


J. Ledoulx 


Estienne Goubineau 


Claude Gazet 


1577. 


Ant. Paulte 


J Georg. Dupuy 
( Guill. Casaubon 


Guill. Casaubon 
P. Montaudon 


1378. 


Fr. Treilhes 


Jean Martin 


Claude Gainpain 


1379. 


P. du Gua 


Jean de Barats 


J. Lapeyre 



(1) Chappuis. Instr. génér. sur la Juridiction consulaire à Bordeaux. 

(2) Édit sur l'amirauté. Mars 1384. Isambert, t. XIV, p. 556. 



— 76 — 



1580. 


Est. Roux 


Gér. Treilhes 


Guill. de Noiihaut 


1581. 


Est. Bérard 


J. Lalyon 


Jacq. Boudret 


1582. 


Grat. d'Olive 


Fr. Fouques 


Fr, du Courneau 


1583. 


P. Montaudon 


Guill. Boucaut 


Raym. Gros 


1584. 


Jean de Barats 


Arn. Maillard 


P. Fouré 


1585. 


Guill. Casaubon 


J. de Guichaner 


Ant. Becquel 


1586. 


Jean de Martin 


Philippe de Minvielle 


Jean de Mons 


1587. 


Jean Lalyon 


P. Roustand 


J. Mercadé 


1588. 


Guill. de Nouhalt 


Fortis Ducasse 


Nicolas Truchon 


1589. 


Franc, du Cournault 


Jean Ayral 


Michel Guichaner 


1590. 


Franc. Fouquès 


F»is Jouchet 


Mathurin Salomon 


1591. 


J. Guichaner, dit le Vieil 


Raym. Causse 


P. Maillard 


1592. 


Franc. Ayral 


Raym. Martin 


Arn. Peleau 


1593. 


Fortis Ducasse 


Arn. de Minvielle 


Arn. Dejean 


1594. 


Ray m. Causse 


Bertr. de Minvielle 


Jean JoUy 


1595. 


Jean Mercadé 


Robert du Viguié 


Jean Truchon 


1596. 


Guill, Boucaut 


Jean Teste 


Est. Bérard 


1597. 


Arn. Peleau 


Jacques Paty 


P. Maurian 


1598. 


P. Fourré 


Bernard Constantin 


J. Orty 


1599. 


Nicolas Truchon 


Bertrand Pallot 

5. COURTIERS. 


J. de la Rocque 



Nous avons déjà constaté aux époques précédentes l'existence 
presque immémoriale des courtiers, notamment des courtiers 
de vins, dont la principale fonction semblait être d'accompagner 
les Anglais qui allaient acheter des vins en Graves. D'autres 
courtiers s'occupaient du pastel, des draps, des sels, du poisson 
salé, du change des monnaies. 

Ces courtiers étaient nommés par le maire et les jurats et 
restaient sous leur juridiction de police. La Jurade maintenait 
avec soin son droit de nomination et de surveillance des cour- 
tiers et des changeurs. 

La négociation des lettres de change et du papier commercial 
avait pris un grand développement, et de nouvelles opérations 
étaient nées de la négociation des obligations de formes 
diverses contractées par les gouvernements , par les villes et 
les communautés. Depuis les guerres ruineuses entre Charles- 
Quint et François l", auxquelles prirent part la France et 
l'Espagne, l'Italie, les Pays-Bas, l'Angleterre, tous les États 
de l'Europe s'étaient endettés et avaient dû créer des titres 
nombreux. 



— 11 — 

Le gouvernement royal, qui ne négligeait aucune occasion 
d'accroître les revenus du lise par la vente des maîtrises des 
corporations et par celle des divers offices publics, ne pouvait 
négliger les courtiers; aussi Charles IX, par une ordonnance de 
juin 1572, les érigea en titre d'office et engloba dans ces offices 
toutes les opérations de courtage : 

« L'estat de courretier, dit l'édit, auquel la loyalté et preud- 
» homie sont principalement requises, étant exercé par toutes 
» personnes indifféremment qui s'en entremettent, sans prester 
» aucun serment devant nos juges ; et par ces moyens ont esté 
» et sont commis infinis abus et malversations; à quoy nous 
» désirons et voulons pourvoir pour le bien de nos subjects et 
» de la marchandise. » 

L'édit ne limitait ni le nombre des courtiers, ni la nature 
spéciale des opérations de chacun d'eux; il les instituait pour 
toute espèce de marchandises, draps de soie, laines, cuirs, 
toiles,blés, vins, bétail; pour les négociations de billets, papiers, 
lettres de change, titres de rente et valeurs mobilières; pour 
les affrètements, prêts à la grosse et assurances. 

Jusqu'au 15 mai 1557 le nombre des courtiers à Bordeaux 
avait été de trente. A cette époque le maire et les jurats le 
portèrent à quarante. En 1564 les jurats, avec l'avis du Conseil 
général de la ville, firent un nouveau règlement relatif aux 
courtiers. Les droits du maire et des jurats sur la matière ayant 
été contestés, les jurats maintinrent que ces droits faisaient 
partie de l'ancien domaine de la ville, et obtinrent le 2 avril 1575 
un arrêt du Conseil du roi qui les confirma dans leur antique 
possession. Les règlements de 1564 furent confirmés par arrêts 
du 31 janvier et du 30 mars 1579. 

Les courtiers devaient habiter la ville; mais ils n'étaient 
plus astreints à en être reçus bourgeois. Ils devaient être gens 
de bien et de bonne vie; posséder en ville un immeuble valant 
au moins cinq cents livres bordelaises ou fournir caution. 

Ils avaient le monopole du courtage : tout individu qui se 
mêlait de courtage clandestin était puni d'une amende de cent 
livres tournois. 

Les courtiers devaient enregistrer leurs marchés et les faire 
signer par les parties ou par des témoins si les parties ne 
savaient signer. Lorsqu'un marché dépassait la valeur de mille 
sous bordelais, il fallait le ministère de deux courtiers. 



— 78 — 

Il leur était défendu d'opérer pour eux-mêmes et de se prêter 
à des manœuvres dolosives. 

« Et si est enjoint aux dits courtiers préférer les bourgeois de 
» la dite ville à faire vendre les vins ou autres marchandises; 
» aussi de préférer après les dits bourgeois les manants et 
» habitants de la dite ville et banlieue d'icelle; pareillement 
» aux dits courtiers est très expressément défendu de sortir 
» hors la ville et banlieue d'icelle pour mener et conduire 
» marchands étrangers pour acheter vins, si ce n'est par congé 
» desdits seigneurs maire et jurais; et ce à peine de suspension 
» de leurs dits offices pour trois mois, et autre peine arbitraire. 

» Et ne prendront les dits courtiers par tonneau de vin qu'ils 
» feront vendre que 6 sols tournois, et d'autre marchandise 
» comme blé, plomb, drap, laine, etc., 6 deniers et maille ou 
» obole pour chacune livre. » 

Par délibération publique faite avec le Conseil général de la 
ville en 1584, le salaire de 6 sols par tonneau de vin fut porté 
à 12 sols; il fut alloué : par pipe de pastel, 10 sols tournois; 
par tonneau de miel, 7 sols; par douzaine de barriques, 1 sol 
de l'acheteur et 1 sol du vendeur ; « prendront aussi lesdits 
» courtiers pour leur salaire des affrets de navires, la valeur 
» du premier tonneau; et ce sur le maître du navire, ou autre 
» qui l'affrétera. » 

Un édit d'Henri IV et un arrêt du Conseil du 15 avril 1595 
limita le nombre des courtiers de change et de marchandises, 
et attribua à Bordeaux deux courtiers de plus. 

Les courtiers étaient établis en corporations et avaient leurs 
bayles ou syndics. 



I 4. FOIRES. 

Nous connaissons toute l'importance qu'avaient les foires au 
moyen âge. Les foires franches se tenaient dans des places de 
commerce, qui devenaient, pendant leur durée, des lieux privi- 
légiés pour la réunion des marchands et pour le trafic des 
marchandises. Les voies de communication qui permettaient 
à l'étranger de se rendre à la foire étaient l'objet d'une grande 
sollicitude. L'exemption de droits octroyée aux marchandises 
foraines , les facilités accordées pour leur rembarquement 



— 79 — 

lorsqu'elles n'avaient pas été vendues, la juridiction spéciale et 
rapide adoptée pour l'accomplissement des obligations prises 
en foire, la sanction de la contrainte par corps, avaient pour 
résultat de protéger les intérêts commerciaux. 

Pendant l'époque anglaise, les deux grandes foires de 
Bordeaux, durant quinze jours chacune, étaient fixées aux 
fêtes de l'Annonciation et de la Toussaint, époques favorables à 
l'exportation des vins nouveaux, le principal article d'échanges 
de Bordeaux. La réglementation de ces foires subit diverses 
modifications par les rois de France. Charles YII, en 1453, 
en fixa les époques l'une à partir du P"" lundi de carême, 
l'autre du 15 août. A cette dernière époque le vin nouveau 
n'avait pas encore été récolté; le vin de l'année précédente 
se trouvait dans les plus mauvaises conditions pour être 
exporté. 

Louis XI, voulant réparer les maux que la conquête avait 
apportés au commerce de Bordeaux, confirma, par lettres 
patentes de mars 1461, l'institution des deux foires franches 
de huit jours chacune ; mais ne voulant pas cependant aban- 
donner en entier le revenu qu'il tirait des droits sur les 
marchandises, il décida par édit du 12 juillet 1463 que les 
nations étrangères seraient assujetties, même en temps de 
foire, au paiement du droit de coutume de 12 deniers par livre 
sur la valeur de leurs marchandises, soit 5 0/0. 

Il ne paraît pas s'être opéré pendant longtemps de grands 
changements à cette situation. Peu après son avènement en 
1547, par l'édit de Fontainebleau, Henri II confirma l'existence 
des foires. Au moment de l'avènement de son successeur, 
l'assemblée des Trente députa devant le nouveau roi François II 
pour obtenir que les deux foires franches fussent fixées l'une 
au 15 octobre, l'autre au 15 février, et qu'elles eussent une 
durée de trente jours chacune, savoir : dix jours pour 
l'entrée, dix jours pour la tenue, et dix jours pour la sortie. 
Un arrêt du Conseil d'État, du 5 novembre 1560, renvoya 
la requête aux trésoriers de France pour avoir leur avis. Des 
lettres patentes du 18 février 1561 accordèrent les deux foires 
de trente jours et fixèrent leurs dates au 15 octobre et au 
15 février. 

Les Bordelais obtinrent en 1565 du roi Charles IX, qui venait 
de visiter leur ville, une légère modification à la date de la 



— 80 - 

foire du 15 février qui fut portée au V mars. Ce sont ces 
deux dates d'ouverture du 15 octobre et du 1" mars qui 
subsistent encore aujourd'hui (1). 

L'édit de Charles IX, daté de Bazas au mois de juin 1565, 
portait que ces foires ne seraient pas révocables au gré du 
souverain, mais étaient concédées à titre perpétuel (2). Cette 
déclaration fut renouvelée par les lettres patentes de mars 1571, 
intervenant après le règlement sur les conditions des deux foires 
porté par l'arrêt du Conseil d'État du 7 juin 1570 (3). 

L'exemption des droits pendant les foires occasionnait un 
déficit dans les recettes des douanes. Aussi le roi Charles IX 
mit pour condition à l'exemption des droits que la ville prit à 
sa charge et à ferme le montant annuel des droits de grande 
et de petite coutume. La ville afferma ces droits pendant 
quatre ans pour le prix de soixante mille livres tournois par an. 

Pour que les marchandises importées pour la foire fussent 
exemptes des droits de coutume et de comptablie, il fallait 
qu'elles fussent arrivées à minuit, la veille du premier jour de 
la foire, dans des limites déterminées ; les limites de la foire 
elles-mêmes étaient fixées à l'amont à l'estey de Sainte-Croix et 
en aval à l'estey des Chartrons. Le dernier jour de la foire, avant 
minuit, les navires chargés devaient avoir franchi cette limite, 
qu'on appelait le coutu?nas, et recevoir la visite des visiteurs 
de sortie qui constataient l'état de leur chargement. 

Pendant le séjour à Bordeaux ces marchandises ne pouvaient 
rester à bord ; elles devaient être déchargées ; mais elles 
n'étaient pas astreintes à un entrepôt dans un lieu déterminé ; 
elles étaient disséminées par la ville, sur les quais et places 
publiques, au devant des maisons ou dans les boutiques des 
marchands de la ville qui consentaient à ces dépôts. Le juge 
et les consuls de la Bourse essayèrent de régulariser ce 
désordre et rendirent, le 22 octobre 1572, une ordonnance pour 
taire défense aux marchands forains, pendant les foires d'octobre 
et de mars, d'étaler leurs marchandises ailleurs que dans 
l'enceinte et à l'entour de l'hôtel de la Bourse, ainsi que de 
vendre au détail les jours de dimanche et de fêtes. 



(1) Ordonn. des Rois de France. Édit de Fontainebleau, 1547 -, édit de 1560. 
- Archiv. municip., JJ, carton 371. 

(2) Oi-d)iin. des Rois de France. Bazas, juin 1565, mars 1571 ; Charles IX. 

(3) Arch. municip., J J, carton 371. 



- 81 — 

Le maire et les Jiirats s'étaient toujours montrés très jaloux 
de leurs droits de juridiction et de police des foires. Ils 
cassèrent l'ordonnance des juge et consuls et leur firent défense 
de renouveler une pareille tentative, à peine de mille livres 
d'amende et de tous dépens, dommages et intérêts. 



Article 3. — Monnaies. Finances. Lois somptuaires. 

I 4. MONNAIES. 

Au moment où Charles Yll réunissait la Guienne à la 
France, Bordeaux et toute la contrée se servaient pour leurs 
relations commerciales des monnaies locales de l'époque 
anglaise, de celles d'Angleterre, d'Espagne, de Flandre et de 
France. 

A cette époque l'or et l'argent étaient rares, et les pièces de 
monnaie d'un type connu obtenaient une faveur sur les pièces 
nouvelles dont on n'avait pas l'habitude; aussi ces anciennes 
pièces restèrent-elles longtemps dans la circulation malgré 
les ordonnances des rois de France qui essayèrent, à diverses 
reprises, de les démonétiser sans pouvoir y réussir, et qui durent 
se contenter d'en régler le cours et la valeur commerciale 
suivant les époques. Aces anciennes monnaies qui conservèrent 
leur usage pendant toute la durée du xvi^ siècle, vinrent se 
joindre les pièces nouvelles frappées par les ateliers royaux. 

Désormais, le roi seul frappe monnaie dans les pays de son 
obéissance, et sa monnaie porte son nom. Par l'édit de Taille- 
bourg de septembre 1451, Charles VII confirma à l'archevêque 
de Bordeaux et au chapitre de Saint-André l'antique concession 
que les ducs d'Aquitaine et les rois d'Angleterre leur avaient 
reconnue, et qui leur attribuait le tiers du produit du seigneu- 
riage ou redevance royale sur la monnaie de Bordeaux; mais 
la fabrication municipale disparut, ou du moins fut soumise à 
l'autorisation royale. 

Parmi les monnaies frappées en France pendant les années qui 
précédèrent la conquête et dont le cours était déjà établi ou 
allait s'établir dans la Guienne, se trouvaient celles que les rois 
d'Angleterre avaient fait faire à l'époque où ils occupaient Paris 



— 82 — 

et presque loute la France, alors que le roi Charles n'était guère 
que le roi de Bourges, et celles que Charles VII lui-même 
avait créées. 

Parmi les premières, nous remarquerons les deniers d'or 
nommés saluts qu'Henri VI avait fait fabriquer en 1422. Cette 
pièce, dont il y avait 70 au marc d'or, était au titre de 24 carats 
avec 1/4 de carat de remède, le marc d'or fin valant 78 livres 
tournois. Le salut comptait pour 22 sous 6 deniers tournois. 
Le salut et le noble, demi et quart de noble, étaient les prin- 
cipales monnaies d'or; les grands et petits blancs, les deniers 
tournois, les mailles, les principales monnaies d'argent et de 
billon (1). Ces monnaies durèrent longtemps. 

Charles VII avait frappé en 1430 des deniers d'or appelés 
veaux ayant cours pour 25 sols tournois pièce: et, en argent, 
des grands blancs, qui valaient 10 deniers tournois; des petits 
blancs de 5 deniers; des deniers noirs qui valaient 1 denier 
tournois. Le 26 mai 1447, il avait émis des écus et des gros. 
Les écus d'or, de 70 1/2 au marc, étaient au titre de 23 carats 3/4 
et 1/4 de remède. Le prix du marc d'or était 70 écus 3/4. Les gros 
tournois d'argent valaient 2 sols 6 deniers tournois pièce, le 
prix du marc d'argent étant de 8 livres tournois (2). 

A partir de cette époque, le prix du marc d'or et celui du marc 
d'argent sera représenté jusqu'à la fin du siècle suivant par un 
nombre toujours croissant en livres, sous et deniers tournois. 

Une fois en possession de la Guienne, Charles VII essaya de 
remplacer par des monnaies nouvelles les anciennes monnaies 
locales et les monnaies étrangères. Il était dit dans le traité de 
reddition de Bordeaux confirmé par le roi à Saint- Jean d'Angély , 
le 20 juin 1451 : « Fera le roi de France battre monnaie en 
» ladite ville de Bordeaux, par l'avis et délibération de ses 
» officiers et gens des Trois États du pays de Guienne, en ce 
» cognoissans, appelez avec eux les généraux maîtres des 
» monnaies. Et promettra le roi par ses lettres patentes, que 
» les monnaies qui à présent ont cours au dit pays puissent 

(1) Ordonn. d'Henri VI. Paris, 6 février U22; Paris, 10 septembre 1422; 
Paris, 7 septembre 1424; Paris, 20 novembre 1426. — Ordonnances des Rois 
de France. Isambert, t. XIII, p. 22, 36, 67, 120. 

(2) Ordonn. de Charles VII. Paris, 1430; Paris, 26 mai 1447. — Ordonn. 
des Rois de France. Isambert, t. XIII, p. 164, 168, 503. 

Le prix du marc d'or était de 97 livres 15 sous tournois. 



- 83 - 

» encore y avoir cours un an ou deux, si bon lui semble; et 
» donnera le roi, en faisant icelle monnaie, la pluspart de son 
> droit de seigneuriage, afin d'amender ladite monnaie, au 
» profit du peuple du pays. » 

Au mois de septembre 1451, Charles VIII confirmait les 
privilèges des monnayeurs de Guienne (1). 

Après la seconde conquête de la Guienne, dès le 9 mai 1455, 
il mandait à son sénéchal de Guienne de faire fabriquer à 
Bordeaux des monnaies d'or et d'argent seml)lables à celles 
frappées en France; quelques jours après, le 16 juin, précisant 
ses ordres, il ordonnait de faire et continuer la fabrication. 
Les escus d'or, demy-escus, devaient être de 71 de poids au 
marc; chaque marc d'or payé 100 livres tournois; les deniers 
d'argent appelés gros, étaient de 11 deniers 12 grains d'aloy, 
et comptaient pour 2 sols 6 deniers tournois. Un an après, 
le 7 juin 1456, il déclarait que les écus d'or nouveaux valaient 
27 sous 6 deniers tournois, les grands et petits blancs et le 
gros, monnaies d'argent, 10 et 5 deniers les premiers, 2 sols 
6 deniers tournois le gros (2). 

Louis XI, en montant sur le trône, recommanda aux mon- 
nayeurs de remplacer sur les pièces d'or et d'argent le nom de 
Carolus par celui de Ludovicus. 

Il fit frapper en Guienne une grande quantité de menue 
monnaie, dont le peuple avait besoin pour les transactions 
journalières. Ces liards ou hardiz de France valaient 3 deniers 
tournois pièce. Ils furent fabriqués en 1467 (3). 

Par son ordonnance de Montils-lez-Tours, du 4 janvier 1470, 
il régla le cours des pièces d'or et d'argent françaises et étran- 
gères et fixa leur valeur en monnaie de compte, livres, sous et 
deniers tournois (4). 

Nous ne pouvons donner tous les détails de cette ordonnance. 
Nous nous bornerons à indiquer le nom et l'évaluation de 
quelques-unes de ces monnaies, 

L'écu d'or, « que de présent faisons », dit le roi, valait 
27 sols 6 deniers tournois. 



(i) Ordonnances des Rois. Isambert, t. XIV, p. 143, 182. 

(2) Ordonn.de Charles VII. Mehun-sur-Vèvre, 9 mai 1435 ; Boissire-Amé, 
16 juin 1455. - V. Ordonn. des Rois de France. Isambert, t. XIV, p. 353, 357. 

(3) Ordonn. de Louis XI. Paris, 18 octobre 1467. Isambert, t. XVII, p. 24. 

(4) Isambert, t. XVII, p. 362. 



La monnaie d'argent, grands et petits blancs, valait encore 
10 et 5 deniers. 

Les éciis vieils, les réaulx, les francs à pied et à cheval, les 
écus de Toulouse, les moutons de Montpellier, anciennes 
monnaies, valaient de 30 sous à 27 sols 6 deniers et 15 sols 
tournois pour les deux derniers. 

Parmi les monnaies étrangères, ou devenues étrangères, 
nous voyons les nobles d'Edward et ceux du roi Henri, les 
saluts; les lyons, \esridder, \e^ piètres de Flandres; les florins^ 
les ducats, les clinquards; les écus de Savoie; les e'cus et vaches 
de Béarn; les bandes d'Espagne, etc. 

Cette fixation toujours variable de la monnaie métallique en 
monnaie de compte, est une des grandes préoccupations des 
hommes d'État et des financiers. Nous pouvons la suivre dans 
les ordonnances royales jusqu'à la fin de la période dont nous 
nous occupons. Les monnaies anciennes et étrangères perdaient 
leur poids par le frai, par les rognures; elles étaient décriées, 
suivant l'expression du temps, mais ce décry ne les empêchait 
pas d'avoir cours malgré les prohibitions renouvelées, malgré 
les ordres de les cisailler et de les porter au creuset. 

La liste est longue de ces ordonnances qui énumèrent les 
monnaies et fixent leur prix. Louis XII, à Blois, le 22 novembre 
1506 et le 5 décembre 1511, continua l'œuvre de Louis XI et 
de Charles VIII, et reproduisit, en modifiant les chifi'res, les 
ordonnances de 1473, 1475, 1479 du premier de ces rois. 

François I" obéit aux mêmes nécessités que ses prédécesseurs 
pour réglementer le cours des monnaies, et en fixer la valeur 
en livres tournois. Il rendit édits et ordonnances sur ce sujet: 
à Nantouillet le 5 mars 1532; à Lyon le 14 juillet 1536; à 
Abbeville le 24 février 1539; à Blois le 19 mars 1540 (1). A 
chaque nouvelle ordonnance les espèces métalliques, comme le 
marc d'or et d'argent, étaient évaluées à un nombre croissant 
de livres tournois, que ces espèces fussent de nouvelle ou 
d'ancienne fabrication, de provenance française ou étrangère. 

Arrêtons-nous un instant à la situation vers 1540, complétée 
par l'ordonnance de Fontainebleau du 15 novembre, par celle 
de Vincennes du 6 mars 1541 et par la publication du 13 juin 
de la même année (2). 

'1-2) Fontdnon. Ordonn. des Rois, t. H, p. llOetss. ; — p. 120elss. : p. 132. 



— 85 — 

Le prix des êcus soleil^ qui était en 1506 de 36 sols 3 deniers, 
est de 45 sols; celui des écus à la couronne est porté de 35 sols 
à 43 sols. Une augmentation équivalente a lieu sur les autres 
types: écus vieux, francs à pied ou à cheval, royaux, nobles à 
la rose, nobles de Henri, saluts, lyons, angelots, ridders, ducats 
de Venise, de Portugal, d'Espagne, de Gênes, de Sicile, 
impériales, florins, carolus, alfonsins, henriques, etc. 

La valeur du marc d'or est fixée à 165 livres tournois, celle 
du marc d'argent à 14 livres. Ces chiffres furent confirmés 
par Henri II le 29 juillet 1549. 

Nous résumons comme suit ces principales variations. 

Nous les avons prises, soit dans les édits et ordonnances, 
soit dans les travaux de M. Natalis de Wailly que nous avons 
préférés aux tables de Leblanc, parce que les tables de 
Leblanc ont, selon nous, l'inconvénient de s'appliquer tantôt à 
la monnaie pari sis, tantôt à la monnaie tournois. C'est cette 
dernière monnaie dont nous nous servons parce que c'était 
celle employée à Bordeaux. Nous ne donnons que quelques 
années, afin d'indiquer la continuité du mouvement monétaire, 
et nous renvoyons aux ouvrages spéciaux pour des renseigne- 
ments plus détaillés. 



4NHÉ13 


PRIX 

du 
MARC d'or 

liTrestoarnois. 


PRIX 

de 

l'éctj d'or 

en 

liTrestoarnois. 


VALEUR 

niTRINSÈQCE 
de 

l'écu. 


ANBÉgS 


PRIX 

du 
MARC d'or 

en 

llTOs tournois. 


PRIX 

de 

l'ECU d'or 

en 

livres tournois. 


VALEUR 

INTBINsègOB 

de 

l'écu. 


1422 


78'- 


11 


2s.gd. 


» 


1504 


130'- 3-4"- 


11.15s. 


llf 540 


1430 


» 




5 


» 


1506 


» 


» 


» 


1446 


97 15^- 




» 


» 


1511 


» 


1 19 


11 54 


1450 


99 5 




7 6 


llf 46c 


1533 


160 


2 3 6 


11 29 


1456 


100 




7 6 


11 38 


1540 


165 7 6 


2 5 


11 29 


1473 


103 




8 4 


11 22 


1550 


» 


2 6 


11 29 


1474 


ilO 




» 


)) 


1561 


185 


2 10 


11 02 


1475 


118 10 




12 1 


li 54 


1570 


» 


2 14 


11 02 


1487 


130 




15 


11 22 


1575 


222 


3 


11 02 


1943 


130 3 




15 


11 22 


1602 


240 10 


3 5 


11 02 



Ainsi la valeur intrinsèque de l'écu d'or n'a pas beaucoup 
varié, ce qui veut dire que la pièce métallique a conservé son 



— 86 — 

poids et son titre. Ce qui a été altéré par les ordonnances 
royales, c'est le rapport entre la pièce métallique, monnaie 
réelle, et la livre tournois, monnaie de compte. 

Cette disproportion entre la valeur intrinsèque et la valeur 
légale était encore augmentée lorsqu'il s'agissait de monnaies 
anciennes ou étrangères que Ton voulait déprécier. 

La livre tournois a perdu, par un al)aissement continu, 
quelquefois brusque, quelquefois ralenti, de saint Louis à 
Louis XVI, les dix-neuf vingtièmes de sa valeur intrinsèque. 
De telle sorte qu'un créancier d'une rente de cent livres tournois 
sur le trésor royal de saint Louis, qui aurait transmis son titre 
intact à ses héritiers, alors que ces cent livres représentaient 
intrinsèquement 2,026 ir. 38 de notre monnaie, n'aurait laissé 
en réalité à ses descendants se présentant au trésor en 1785 
qu'une rente payée 98 fr. 94 à cette dernière époque. 

Cette baisse de valeur de la livre tournois n'était pas aussi 
prononcée au xvi^ siècle, mais avait été plus cruelle par ses 
variations brusques et violentes. Nous en donnons un aperçu, 
en faisant remarquer l'augmentation en monnaie de compte 
du prix du marc d'argent qui de 8 livres tournois en 1450 était 
monté à 14 en 1550 et avait continué ce mouvement pendant 
tout le xvi^ siècle. Quant à la proportion de l'or à l'argent, elle 
s'était maintenue de 10 à 11 d'argent pour 1 d'or. 



DATE 


VALEUR INTRINSÈQUE MOYENNE 

DE LA LIVRE TOURNOIS 

en. francs actuels. 


PROPORTION 

DE l'or 
A l'argent 


DENIER 


son 


LIVRE 


1450 

1471 
1475 
1493 
1513 
1533 
1543 
1550 
1573 
1580 
1602 


0^03-^ 
03 
025 
023 
02 
018 
0176 
0169 
0148 
013 
012 


0^35'^ 
35 
30 
273 
25 
216 
212 
203 
177 
157 
146 


7f i^c 

6 92 
6 » 
5 47 
5 17 
4 32 
4 24 
4 06 
3 35 
3 14 
2 92 


10.97 
10.79 
11.20 
11.14 
9.71 
11.23 
10.72 
10.91 
11.53 
11.04 
11.22 



— S'- 
il n'est pas sans intérêt de dire quelques mots de la menue 
monnaie qui servait dans les transactions journalières, les 
achats de vivres et de menues denrées et les salaires des 
ouvriers. Ces monnaies continuaient à être frappées par les 
monnayeurs de la ville, par les ordres et sous la surveillance 
du maire et des jurats. 

Ainsi le 27 août 1559, les jurats prescrivaient à Martin de 
Malus, maître de la monnaie, de faire ftibriquer des sous, des 
liards et des doubles pour faciliter le paiement des ouvriers 
travaillant à la journée. 

La nécessité de circulation de pièces de menue monnaie 
devint plus pressante encore une trentaine d'années plus tard, 
lorsque l'arrivée des métaux précieux d'Amérique eut occa- 
sionné la hausse des marchandises et la crise financière et 
économique dont nous aurons l)ientôt à parler. L'importance 
d'une émission monétaire de pièces d'un usage courant et du 
nombre de ces pièces, la détermination des conditions de leur 
fabrication et du rapport de leur valeur, parurent rendre 
nécessaire l'intervention de l'autorité royale toujours envahis- 
sante, et celle du Parlement, non moins désireux de s'attribuer 
les matières d'ordre public. 

Des lettres patentes du roi autorisèrent l'émission demandée 
qui fut réglée par arrêt du Parlement de Bordeaux du 
30 mai 1588. En vertu de cet arrêt, les maîtres de la monnaie 
de la ville furent autorisés à fabriquer des doubles et des 
deniers, savoir les doubles de 78 pièces au marc et au remède 
de 4 pièces, et les petits deniers de 156 pièces au marc; la pièce 
desdits doubles trébuchant 2 deniers 9 grains, et la pièce des 
deniers 1 denier 4 grains et demi (1). 

I 2. FINANCES 

Il semble établi que jusqu'au milieu du xvp siècle le stock 
des métaux précieux en Europe avait considérablement diminué. 
Cette rareté de l'or et de l'argent est constatée par une ordon- 
nance de Louis XII en date du 15 juillet 1506 qui interdit 
aux orfèvres de fabriquer des objets d'or et d'argent à cause 



(4) Archiv. municip., J J 378. — Inventaire de 1759. 



de la rareté du métal. Cette défense dura plusieurs années. 
Les prohibitions d'exporter du royaume les métaux précieux 
se retrouvent dans toutes les ordonnances relatives aux 
monnaies. Cette rareté des métaux a été une des causes des 
lois somptuaires qui ont fait défendre à diverses reprises de 
porter pour habillements des draps et étoffes d'or et d'argent. 
Elle a été aussi une des causes de la croissance considérable de 
valeur de l'or et de l'argent comparée à celle des denrées et 
marchandises, et un attrait- pour les souverains les portant à 
attribuer à la pièce métallique conservant son poids et son titre 
une valeur nominale et légale de compte, supérieure à celle 
qu'elle devait avoir normalement. 

Cette rareté de l'or et de l'argent était aussi attribuée au 
mouvement commercial nouveau qui venait de s'établir avec 
l'Orient depuis que les Portugais avaient trouvé la route 
maritime des Indes par le cap de Bonne-Espérance. L'Inde, 
l'Egypte et toutes ces contrées qui fournissaient les riches 
étoffes, les teintures, les parfums, les épices, n'achetaient point 
les marchandises européennes, et ne recevaient en paiement 
de leurs denrées que des espèces d'or et d'argent. 

Cependant les Espagnols commençaient dès la première 
moitié du siècle à recevoir d'Amérique des quantités de plus 
en plus considérables des métaux fournis par les mines du 
nouveau monde. Charles-Quint n'usa de ces richesses que pour 
inonder l'Europe de fausse monnaie. Vers 1540 l'Espagne et les 
Flandres, comme la France, l'Angleterre et les républiques 
d'Italie, s'efforçaient à l'envi d'augmenter progressivement par 
les édits relatifs aux monnaies la valeur nominale du marc d'or 
et du marc d'argent, et la portèrent au double de celle qu'elle 
avait précédemment. 

Mais, de même qu'on ne double pas la longueur d'une pièce 
d'étoffe en la mesurant avec une aune qu'on a diminuée de moitié 
en lui conservant le même nom, on ne double pas la valeur 
réelle d'une pièce d'or dont le poids n'a pas changé en lui 
attribuant par un édit la valeur nominale double de la monnaie 
de compte qu'elle représentait. On a bien pu dire que le même 
écu d'or qui valait 25 sols tournois en 1530, en vaudrait 43 en 
1540 et 50 en 1550, on n'obtiendra pas le résultat de faire 
échanger contre cette pièce d'or deux fois plus de marchandises 
qu'auparavant. 



— 89 — 

A la rareté des métaux précieux dont nous parlons succéda 
presque subitement, dans la seconde moitié du xvi« siècle, une 
abondance considérable dont les résultats économiques devaient 
avoir les mêmes conséquences : l'élévation du prix des denrées 
et marchandises par la dépréciation des monnaies. 

L'importation en Europe des produits des mines d'or et 
d'argent que TEspagne tirait de l'Amérique, avait pris un 
immense accroissement depuis la découverte, en 1545, des 
gisements métalliques du Potose, les plus riches qui aient été 
connus jusqu'alors. A cette exploitation croissante vinrent 
bientôt en aide des procédés d'extraction plus économiques qui 
diminuèrent les frais d'extraction des métaux et augmentèrent 
leur abondance. La frappe des monnaies . elle-même allait 
devenir moins coûteuse et plus parfaite par l'application du 
balancier. De Humboldt estime à près de 70 0/0 la diminution 
des frais de production qu'occasionna le procédé de l'amal- 
gamation par le mercure, après la découverte des mines de 
mercure de Cuencavilia, en 1570. 

On a évalué à près de soixante millions par an la production 
des mines de l'Amérique espagnole de 1546 à 1600. Les besoins 
croissants du commerce et de l'industrie qui commençaient 
à s'étendre de nation à nation, l'importance des achats du 
commerce avec l'Inde et l'Orient qui ne se payaient qu'en 
métaux, les usages nouveaux de l'or et de l'argent pour. les 
étoffes et l'orfèvrerie, les guerres elles-mêmes, absorbèrent en 
dépenses improductives une grande partie des métaux précieux 
qui affluaient sur le marché européen ; mais l'importance de 
ceux qui ne trouvaient encore que difflcilement leur emploi, 
produisit une baisse sur leur valeur proportionnelle qui se 
traduisit par une hausse considérable du prix des denrées et 
marchandises. 

Dès 1565, lors du séjour à Bordeaux du jeune roi Charles IX 
et de la reine régente, sa mère, la crise économique se faisait 
rudement sentir, et étonnait les contemporains. Ils ne compre- 
naient pas comment pouvait s'élever ainsi brusquement le 
prix de toutes les marchandises alors qu'elles n'étaient pas 
plus rares qu'auparavant : « La même quantité de blé, dit 
» Blanqui, s'échangeait toujours contre une vache ou contre 
» un mouton; mais quand il fallait mesurer ces marchandises 
» au moyen de l'argent, les proportions n'étaient plus les 



— 00 — 

» mêmes, l'acheteur se plaignait de donner plus de numéraire, 
» oubliant que lorsqu'il était vendeur, il en recevait aussi 
» davantage. > 

Des plaintes amères retentissaient dans toute l'Europe. Les 
Espagnols, importateurs de métaux, se trouvaient les premières 
victimes de la crise. « Avant la découverte des Indes, s'écriait 
» le P. don Sancho de Moncada, on avait pour un cuarto ce qui 
> coûte aujourd'hui six réaies ; le cuivre valait trois fois plus 
» que ne vaut aujourd'hui l'argent. » 

En Angleterre l'évêque Latimer faisait entendre les mêmes 
lamentations populaires et les exprimait du haut de la chaire : 
« Le pauvre homme qui vit de son travail, disait-il, ne peut plus 
» payer sa nourriture, tant toutes sortes de vivres sont devenus 
» chers. Cochons, oies, chapons, poulets, œufs, toutes ces choses 
» et bien d'autres ont haussé de prix d une façon si peu raison- 
» nable que je pense en vérité, si cela continue, qu'il faudra 
» bientôt payer pour le prix d'un cochon jusques à une livre. > 

Nous trouvons l'expression de ces plaintes en France, et 
spécialement à Bordeaux, dans divers écrits de cette époque. 
L'un d'eux, intitulé : « Discours sur les causes de l'extrême 
» cherté qui est aujourd'hui au royaume de France, présenté à 
» la Reine mère du Roi par un sien fidèle serviteur », fut très 
probablement présenté à Bordeaux à Catherine de Médicis, au 
mois d'avril 1565. Il a été imprimé à Bordeaux en 1574 par le 
Bordelais Girard du Haillan, historiographe de France (1). 

L'auteur y. passe en revue, dans le plus grand détail, le prix 
des grains, viandes, fruits, légumes, fourrages et autres objets 
de consommation journalière; ceux des salaires, gages et 
journées d'ouvriers en été comme en hiver, tels que ces prix 
couraient soixante ou soixante-dix ans auparavant, et affirme 
qu'au moment où il écrit, ces prix sont renchéris de dix à 
douze fois. La même hausse se faisait sentir sur le prix des 
maisons et des domaines. 

Ce renchérissement du prix de toutes choses, surtout celui 
des denrées et des salaires dont le prix des premières haussait 



V (1) Arcliiv. curieuses de l'hist. de France. I'^ série, VI, p. 423 et ^s. — 
\^ Blanqui. Hist. de l'Écon. polit., ch. xxiv. — Ce discours offre de grandes 

ressemblances avec la réponse de J. Bodin aux paradoxes du seigneur de 

Malestroit publiée en 1568. 



— 91 — 

plus rapidement que celui des seconds, rendait la vie plus dure 
et plus difficile surtout à ceux qui étaient créanciers de rentes 
fixes ou qui recevaient des salaires ou traitements devenus 
insuffisants. En mars 1566 un maître des comptes présenta au 
roi un mémoire sous le titre de « Paradoxes du seigneur de 
» Malestroict sur le faict des monnoies ». Bodin, qui devait 
plus tard tenir une place considérable aux États de Blois et 
écrire son fameux traité de la République, publia en 1568 sa 
réponse aux paradoxes de Malestroit ; et reprit la question en 
1578 dans son « Discours sur le rehaussement et la diminution 
des monnoies >->. Il est intéressant de connaître l'opinion de ces 
contemporains. 

Le premier paradoxe du seigneur de Malestroit portait que 
l'on se plaignait à tort du renchérissement de toutes choses, 
attendu que rien n'avait réellement enchéri depuis trois cents 
ans. Il indique qu'on ne donnait pas en 1566 une plus grande 
quantité d'or ou d'argent pour la même marchandise, mais 
que le rapport entre la pièce d'or et d'argent, monnaie réelle, 
et la monnaie de compte , livre , sou et denier, a été faussé : 
« Le roi Jean, dit-il, en 1350 fit forger les premiers francs à 
» pied et à cheval, qui ne valaient alors que 20 sols tournois, 
» et en valent aujourd'huy 60, qui est le triple. Si en ce temps-là 
» le muid de vin moyennement bon valait 4 livres, il fallait 
» payer 4 de ces francs d'or, ou monnaie d'argent à l'avenant. 

» Si maintenant nous achetons un muid de vin 12 livres, pour 
» payer ces 12 livres ne faut payer que 4 francs d'or à ladite 
» raison de 60 sols tournois pièce, ou monnaie d'argent à la 

> valeur; par quoy ne se peut dire que depuis ledit temps il 
» y ait sur le vin aucun enchérissement. Le semblable est 
» des grains et autres marchandises. 

> Argent. D'un sol de saint Louis on en a fait 5; et par 

> conséquent 20 sols d'aujourd'huy ne valent que 4 de ce 
» temps-là : le muid de vin n'est pas plus cher à 12 livres 
» 10 sous qu'il était alors à 50 sols. » 

Le seigneur de ^Malestroit indique très nettement la pertur- 
bation qui a été apportée dans les contrats antérieurs et dans 
toutes les transactions civiles et commerciales par l'attribution 
arbitraire à la même pièce de métal d'une valeur nominale 
différente en monnaie de compte, telle que de décréter que l'écu 
qui valait 20 sols vaudrait désormais 60 sols. « Ainsi le créancier 



— 92 — 

» d'une rente de 16 livres valant 20 sous chacune au moment 
» du contrat, devait recevoir 5 marcs d'argent fin, et ne recevra 
» plus aujourd'huy pour 16 livres valant 20 sous que 1 marc 

> d'argent fin. » 

Jean Bodin répondit aux Paradoxes du seigneur de Males- 
troiet, ou plutôt s'occupa des mômes questions à des points de 
vue diff'érents. 

Il constata le renchérissement des denrées, surtout depuis 
l'année 1565, où le froid avait détruit les blés et les vignes : 
« Le prix des choses, il y a cinquante ans, dit-il, était dix fois 
» moindre qu'il n'est à présent. » 

Il prétendit que cet enchérissement ne provenait pas seule- 
ment de l'altération des monnaies ou de l'exagération de leur 
valeur de compte; et, comparant le poids et le titre de la 
monnaie aux deux époques, il trouvait que la différence entre 
ces deux valeurs était beaucoup moindre que celle qu'il signalait 
entre la valeur de la monnaie et le prix des marchandises. 
« Le renchérissement du prix des marchandises provient donc, 
» disait-il, outre cette cause, d'une autre encore. » 

Il trouvait cette cause dans l'abondance actuelle de l'or et de 
l'argent, et dans les facilités nouvelles de leur circulation. 
« La principale et presque seule cause, que personne jusqu'ici 
» n'a touchée, dit-il, est l'abondance d'or et d'argent qui est 
» aujourd'huy en ce royaume. » 

« Cette abondance, ajoute-t-il, est produite par le commerce 
» avec l'étranger; l'Espagnol, qui ne tient rien que de France, 
» étant forcé de prendre chez nous bleds, draps, pastels, redons, 

> papier, etc., va nous chercher au bout du monde l'or, l'argent 
» et les épiceries. L'Anglais, l'Écossais, les peuples de Norwège, 
» Danemark et de la côte Baltique, vont fouyr la terre pour 
» achetter nos vins, notre safran, nos pruneaux, notre pastel, 
» et surtout notre sel. » 

Il parle du mouvement et de la circulation de l'argent et du 
crédit que provoquent les banques, notamment celle de Lyon, et 
les capitaux apportés par les banquiers italiens. 

Dès cette époque se posaient les questions relatives à la liberté 
du commerce, à la prohibition ou aux restrictions à l'entrée 
des marchandises étrangères et à la sortie des marchandises 
indigènes. Les États Généraux d'Orléans en 1561, ceux de Blois 
en 1576, ne s'étaient pas bornés à demander la libre circulation 



— 93 — 

des marchandises dans tout le royaume, mais aussi la liberté 
d'importer et d'exporter, en acquittant aux frontières les droits 
accoutumés depuis longtemps. Les prohibitions d'exporter ne 
s'appliquaient guère qu'aux métaux précieux, et dans quelques 
circonstances aux grains. Mais il ne manquait pas de gens qui 
auraient désiré les appliquer à beaucoup d'autres objets pour 
en conserver l'abondance à l'intérieur du royaume. 

Il est intéressant de rappeler la doctrine de Bodin sur la liberté. 

« Il y a plusieurs grands personnages qui s'efforcent et se sont 
■» efforcés, par dit et par escrit, de retrancher du tout (1) la traite 
» des marchandises qui sortent du royaume, s'il leur était 
» possible, croyant que nous pourrions vivre heureusement et 
» à grand marché sans rien bailher ni recepvoir de l'étranger. 

» Mais ils s'abusent à mon avis, car nous avons affaire des 
» étrangers, et ne saurions nous en passer. Je confesse que 
» nous leur envoyons blé, vin, sel, safran, pastel, pruneaux, 
» papiers, draps et grosse toile; aussi avons -nous d'eux en 
y> contre-échange, premièrement tous les métaux, hormis le fer. 
» Nous avons d'eux or, argent, étain, cuyvre, plomb, acier, 
» vif-argent, alun, souphre, vitriol, couperose, cynabre, huiles, 
» cire, miel, poix, résine, ébène, fustel, gayac, yvoire, maro- 
» quins, toiles fines; couleurs, cochenilles, épiceries; sucres, 

> chevaux, saleures de saumon, sardines, maquereaux, molues; 
» bref, une infinité de bons livres et autres ouvrages de main. 

» Nous ne pouvons nous passer de ces marchandises. 

» Nos marchands ne donnent pas pour rien nos biens aux 
étrangers. 

» ... Il ne reste qu'un argument auquel il faut répondre en 
» un mot. Quand la traite a lieu, disent-ils, toutes choses 

> enchérissent au pays. Je leur nie ce point-là, car ce qui 

> entre au lieu de ce qui sort, cause le bon marché de ce qui 
y> défaillait. D'avantage il semble, à les ouyr, que le marchand 
» donne son bien pour néant, ou que les richesses des Indes et 

> de l'Arabie heureuse croissent en nos landes. Je n'excepterais 
» que le blé dont la traite doit être gouvernée plus sagement 
» qu'on ne fait. » 

La question du libre-échange se posait dès cette époque sous 
sa double face : facilités de sortie à l'étranger pour la mar- 

(1) Supprimer entièrement. 



— 94 — 

chandiso nationale par la modération des droits de douane à 
la sortie, prohibition d'entrée ou élévation des droits d'entrée 
pour la marchandise étrangère façonnée, en même temps que 
facilités accordées pour les matières premières à l'entrée et 
défenses pour leur sortie. 

Les États Généraux de Blois ne demandaient que la mode-» 
ration pour les droits de sortie, et Bodin lui-même reconnaissait 
que les marchandises sortant du royaume, ce qu'on appelait la 
traite foraine, « etsurtout vins, blés, sels, pastel, toiles et draps, 
» fussent soumises à un impôt de sortie qui n'empêcherait pas 
» les étrangers de les acheter, car ils en ont besoin ». 

Quant aux prohibitions, « il n'y a édict^^qui tienne, disait-il, 
» et la fraude et la contrebande y mettent bon ordre ». 

C'est cependant à ces prohibitions que le chancelier de 
Birague, qui venait de succéder à l'Hospital, demandait le 
remède aux difficultés de la situation économique. C'est son 
système que combattait en vain Bodin dans ses écrits et aux 
États, et qui fut appliqué par l'édit de janvier 1572 (1). Le roi 
déclarait que ses sujets, pour jouir de la commodité, fertilité 
et abondance dont il a plu à Dieu de douer et bénir le royaume, 
n'avaient besoin de requérir ou rechercher de l'étranger que 
bien peu des choses nécessaires à l'usage de l'homme; mais au 
contraire qu'ils pouvaient secourir commodément le même 
étranger de plusieurs sortes de vivres et de marchandises qui 
croissent et abondent dans ledit pays. 

Quant à l'exportation, celle des laines, chanvres, lins et 
filasses ne pourra avoir lieu sans autorisation royale. Celle des 
blés, vins, sels, huiles, pastel, safran, résines, térébenthines, 
papiers, cordages, fer, quincaillerie, toiles, et celle des bœufs, 
moutons, pourceaux, chevaux, ne sera permise que si, d'après 
les statistiques dressées deux fois par an dans chaque province, 
le roi décide qu'il peut autoriser ou défendre la sortie de ces 
marchandises. La sortie des matières d'or et d'argent est 
défendue. Les vins, les draps, les laines, le pastel, sont soumis 
à des droits plus élevés que ceux du tarif de 1540; en 1581 l'édit 
du 3 octobre les élève encore. 

A l'importation étaient prohibées toutes les étoffes tissées d'or 
ou d'argent, les velours, satins, damas, taffetas, les tapisseries, 

(1) Fontanon, t. II, p. 241. 



— 95 — 

les armes et harnais dorés et argentés. Des droits considérables 
étaient mis à l'entrée sur les tissus de laine et de soie, sur les 
toiles, sur divers objets manufacturés; ils étaient de 16, de 33, 
de 10 pour 100 sur ces trois articles et s'abaissaient à 5 pour 100 
pour les objets d'alimentation et les matières premières (1). 

Ces mesures ne paraissaient pas suffisantes pour arrêter la 
hausse croissante du prix des marchandises. Chaque année les 
galions d'Espagne apportaient en Europe de nouvelles quan- 
tités de métaux précieux. Les facilités de crédit et de circulation 
des valeurs apportées par les banquiers italiens, dont les 
comptoirs correspondaient avec toutes les places commerçantes, 
l'extension des besoins nouveaux, continuaient à accroître la 
valeur nominale de toutes choses. Le prix du blé, du vin et 
des autres marchandises, celui des immeubles, des salaires, 
s'élevait constamment, et de 1560 à la fin du siècle les plaintes 
se renouvelaient. Brantôme nous en a transmis l'écho. « Ce qui 
» se vendait auparavant un teston se vend un escu pour le 
» moins », disait-il. L'écu valait cinq testons; c'était une 
augmentation au quintuple. 

Les impôts croissaient également, et non pas seulement ceux 
des douanes, mais tous les autres. Le Secret des Finances, 
imprimé en 1581 et attribué à Fromenteau, constate que dans 
une période de moins de soixante-quinze ans les impôts avaient 
plus que quintuplé. 

Trois ans auparavant, l'édit de Poitiers, de septembre 1577, 
avait essayé d'apporter un remède à la crise financière en 
réglant à nouveau la valeur de l'écu et des autres monnaies, 
et en décidant que les comptes se feraient désormais en écus et 
non en livres. « Nous avons estimé n'y avoir rien de si néces- 
» saire, disait le roi Henri 111, que d'observer la justice en 
» la proportion et correspondance d'entre ces deux métaux 
» (l'or et l'argent), et ce que l'un achepte l'autre. La principale 
» cause du trouble, ajoute-t-il, ce sont les comptes en livres et 
> les spéculations des agioteurs qui font varier la valeur de 
» la livre. » L'édit fixe la valeur de l'écu à trois livres ou 
soixante sols; celle du marc d'or fin à soixante-quatorze écus, 
et celle du marc argent le roy à six écus un tiers (2). 

[\) Fontanon, t. 11, p. 386. 

(2) Fontanon. Édicts et Ordonn, des Rois de France^ t. II, p. 192. 



- 96 - 

Le compte par écus ne fut pas accepté par les usages popu- 
laires, et il fut supprimé par les édits de Paris 24 mai 1601, et 
de Monceaux en 1602, qui remirent en usage légal le compte 
par livres qui n'avait pas cessé d'être employé. 

Pendant le xyi*^ siècle l'unité monétaire a fait de grands 
progrès, en suivant ceux de l'unité politique. La France est 
constituée dans ses grandes lignes. La Provence, la Guienne, 
la Bretagne, la Normandie, la Bourgogne, sont réunies aux 
provinces du Centre, et si chacune conserve encore une partie 
de ses anciennes monnaies et se sert des monnaies étrangères 
que le commerce lui apporte, la monnaie royale est désormais 
la seule qui soit frappée, et c'est elle qui règle le cours des 
autres jusqu'au moment où elle pourra les remplacer. 

Le poids et le titre de cette monnaie sont fixés par l'autorité 
royale et ne subissent plus de scandaleuses diminutions: sa 
valeur n'est influencée que par les lois générales qui font 
varier le cours des marchandises. 

La fabrication même a fait des progrès. Jusque là la frappe 
avait été faite au marteau. Lorsque le hapteur de monnaie 
avait réalisé les alliages de métaux conformément au type 
demandé, il devait faire fondre son alliage, et après plusieurs 
opérations nécessaires pour amener la matière à l'homogénéité 
et au poids voulu, et pour lui donner en même temps les 
dimensions et la forme arrondie requises, il plaçait ce disque 
métallique, qui prenait le nom de flan^ entre les deux coins de 
fer portant les gravures spéciales de la face et du revers. Le 
monnayeur frappait alors avec son marteau pour que la pièce 
de monnaie reçoive les empreintes. 

Vers 1550 une importante amélioration modifia ce mode 
primitif de fabrication et permit d'obtenir plus d'exactitude et 
de rapidité par l'application du balancier, et par l'invention 
du laminoir et du découpeur mécanique. Notons toutefois que le 
balancier, supprimé en 1587, ne fut repris qu'en 1640. 

I 3. LOIS SOMPTUAIRES 

Les lois somptuaires qui remplissent le xvi^ siècle ne devaient 
pas se montrer plus efficaces pour remédier à la crise écono- 
mique que ne l'avaient été les prohibitions d'exportation des 
métaux précieux et les règlements sur les monnaies. 



— 97 — 

Ces lois avaient pour but de modérer toutes les dépenses de 
luxe, et de prescrire réconomie pour les meubles et les bijoux, 
pour les vêtements, pour les repas. Elles étaient accompagnées 
de règlements qui fixaient le prix de toutes choses. Ces mesures 
n'étaient pas prises pour la première fois : elles avaient été 
précédées de prescriptions analogues, et devaient être suivies 
par d'autres longtemps après la fin de la période dont nous 
nous occupons. Elles devaient toutes échouer dans la même 
impuissance. 

Les ordonnances des rois de France contiennent de nombreux 
règlements sur ces points. Nous nous bornons à rappeler qu'en 
1294 le roi de France avait défendu à toutes manières de 
gens qui n'avaient 6,000 livres tournois de rentes de se servir 
de vaisselle d'or ou d'argent, ces métaux étant réservés pour 
les monnaies; aux bourgeois et à leurs femmes de porter 
fourrures de prix, bijoux et ornements de pierres précieuses, 
d'or ou d'argent ; il avait permis aux ducs, comtes et barons de 
0,000 livres de rente et à leurs femmes de porter quatre robes 
par an, et non plus; et le prix de l'étoffe ne devait pas dépasser 
25 sous tournois l'aune de Paris; le chevalier de 3,000 livres 
de rente et sa femme ne devaient porter que trois robes par an, 
dont une pour l'été. Les repas étaient réglés: « Nul ne donnera 
» au grand manger que deux mets, sans fraude; et s'il est 
» jour déjeune, il pourra donner deux potages aux harengs, 
» et deux mets. » 

Des mesures analogues devaient être prises par ce monarque 
élégant qui protégeait les lettres et les arts de luxe, les 
produits artistiques de l'Italie, les soieries, les faïences, les 
glaces, les tapisseries, les meubles, qui fut le protecteur de la 
Renaissance, et dont les prodigalités firent donner à l'entrevue 
qu'il eut avec son rival Charles-Quint le nom d'entrevue du 
Camp du Drap d'or. 

François I" prohibait en 1517 l'importation des étoffes d'or 
et d'argent et des soieries. En 1532 il défendit aux gens de 
finances de porter draps de soie, fourrures "de martre ou de 
zibeline, bijoux de prix. En 1547 Henri II rendit un édit 
prohibant de porter draps ni toiles d'or et d'argent, qui en 1543 
avaient été réservés aux seuls princes du sang royal. En 1549 
nouveaux règlements sur les vêtements des hommes et des 
femmes. En 1561, en 1563, en 1573 il en est de même. Nous 



— 98 - 

ne pouvons nous arrêter à l'examen de chacune de ces 
ordonnances : nous nous bornerons à analyser rapidement la 
dernière l'cndue par Charles IX le 15 février 1573. Le roi rappelle 
aux gentilshommes que chacun doit garder modestie selon son 
état, qu'ils doivent consacrer leurs biens à l'entretènement de 
leurs ménages et de leurs familles, ainsi qu'au service du roi 
et à la chose publique. Il défend de porter draps ni toiles d'or 
et d'argent, profîleries, broderies, passements, orfèvreries, 
cordons, velours, satins ou taffetas barrés, meslés, couverts ou 
tressés d'or et d'argent. Il permet cependant d'en porter un peu, 
une bande de quatre doigts de largeur aux manches et aux fentes 
du pourpoint. Les dames et damoiselles, les filles d'honneur de 
la reine et de la reine de Navarre, celles qui sont au service de 
princesses ou de dames qualifiées, pourront porter les unes des 
robes de soie et de velours rouge cramoisi, les autres de velours 
de toutes couleurs, mais non cramoisi ; les dernières ne pourront 
porter d'autre velours que noir, leur laissant néanmoins en 
autres draps de soye les couleurs non défendues (1). 

« Quant aux femmes des gens de notre justice ou aultres, 
» demeurant es villes de notre royaume, défense de porter 
» aucunes robes de velours ni d'autre drap de soie de couleur; 
» leur permettons seulement les porter en cottes et en man- 
» cherons. » 

Quant aux hommes, le velours cramoisi, le velours et les 
draps de soie sont mesurés aux gentilshommes et gens de 
guerre, aux gens d'église, aux pages, aux gens de robe longue 
qui sont gentilshommes, aux notaires et secrétaires du roi, 
comme nobles. Ceux qui ne sont pas gentilshommes ne peuvent 
porter soie sur soie, ni chapeaux ou souliers de velours. 

Les lois somptuaires n'avaient garde de négliger de régle- 
menter la nourriture et de fixer le prix des vivres et l'ordonnance 
des repas. 

Nous ouvrons la série du xvi^ siècle par l'ordonnance qui 
venait d'être rendue à Blois par Louis XII le 11 mars 1498 (2). 
Elle était m.otivée sur « l'excessive cherté de tous les objets 
» nécessaires à la vie dont toutes gens se plaignaient ». Le roi 
ordonnait à ses sénéchaux, baillis et autres officiers, de 

(1) Arch. de la Gir. Enregist. des édils royaux, reg. XXXIX, f" 44. 

(2) Isambert, t. XXI, p. 166. 



— 99 - 

demander le concours de deux gens d'église, de deux gentils 
hommes, du maire et des échevins, et de faire une taxe 
raisonnable de ce que les hôteliers devaient faire payer aux 
voyageurs par journée d'homme et de cheval, ou par repas ; 
de fixer le prix des viandes, des volailles, œufs, beurre, huile, 
vins, foins, paille, avoine, chandelle. La même ordonnance 
fixait en outre le prix des draps, pour les fins draps de laine, 
écarlates, noirs et gris, à 8 livres tournois, 6 livres et 4 livres 
10 sols. 

Le 14 juillet 1551 le roi Henri II ordonna de nouveau aux 
magistrats de faire la taxe des objets d'alimentation avec 
l'assistance de bons bourgeois. Il défendit aux bouchers de 
vendre la chair des bœufs, moutons, veaux et porcs autrement 
qu'à la livre de 16 onces. Il défendit aux hôteliers de vendre 
aux voyageurs autres viandes que celles ci-dessus, et de leur 
vendre volailles et gibier gros et menu, dont la vente était 
réservée aux rôtisseurs (1). 

Le 22 décembre 1557 le roi se plaignait de la malice et de 
l'avarice des hôteliers et autres vendeurs de vivres, malgré les 
édits et ordonnances. Il ordonnait aux sénéchaux et baillis, 
assistés de quelques notables personnages, de faire des taxes 
raisonnables (2). 

Nous signalons aux curieux une de ces ordonnances, celle 
rendue à Paris le 23 janvier 1563 par le roi Charles IX, et qui 
est très complète (3). Le roi constate l'excessive cherté des 
vivres et la difficulté de fixer un prix pour tout le royaume, 
<.< pour ce que la valeur des choses augmente et diminue > 
suivant les lieux et les temps. Il s'en réfère à la taxe qui sera 
fixée par les magistrats et qui devra être affichée à la maison 
commune et au marché. Il ordonne de fixer aux hôteliers le 
prix pour la journée d'homme et de cheval, et la quantité 
de chair, pain et vin , foin, paille et avoine qui sera fournie 
pour ce prix. 

Le pain blanc, bis ou noir doit être estimé à la livre ou à 
l'once; le vin blanc et clairet à la pinte ou à la mesure des lieux; 
le bœuf, veau, mouton, pourceau, à la livre. La taxe comprendra 

(1) Arch. de la Gir. Parlem. Enreg. des édits roy., t. XXXIIl, f° 203. 

(2) Archiv, de la Gir. Parlem. Enregist., t. XXXV, f" 48. 

(3) Arcliiv. de la Gir., t. XXXVI, fo 38. 



— 100 — 

le lard, le fromage, les œufs, le jardinage, le poisson frais et 
salé ; l'avoine, le foin, la paille, le bois, le charbon, la résine, 
la chandelle, etc. Pour remédier au prix excessif que les 
poulaillers, rôtisseurs et revendeurs mettent à la volaille et au 
gibier, le roi en fixe lui-même le prix. Nous en donnons un 
aperçu en note (1). 

Voici comment était ordonnancé chaque repas : 

« Qu'en toutes nopces, banquets, festins ou tables privées, 
» n'y ait dorénavant plus de trois services, à savoir les entrées 
» de table, puis la chair ou poisson, et finalement l'essère (2); 
» que toutes sortes d'entrées, soit en potaiges, fricassées et 
» pâtisseries, n'aura que six plats, en chacun desquels ne 
» pourra avoir qu'une sorte de viande et ne seront les viandes 
» doublées, comme par exemple deux chapons, deux lapins ou 
» deux perdrix pour un plat. Quant aux pigeonneaux, se 
» pourront servir jusqu'à trois, d'alouettes une douzaine, et de 
> genêts, bécassines ou autres oiseaux, jusqu'à quatre. > 

« La façon dont nos lois avaient à régler les folles et vaines 
» dépenses des tables et vestements, disait Montaigne, semble 
» être contraire à sa fin. > Montaigne avait assisté aux États 
de Blois de 1576 ; il était l'allié du premier président Joseph 
d'Eymard, qui y était député; il avait dû y connaître Bodin. 
« On a fait de beaux édits, disait ce dernier, mais ils ne servent 
» de rien. » C'était le même résultat que pour les prohibitions 
de commerce. « Il n'y a édit qui tienne », avait-il dit, et avec 
raison (3). 

Après avoir constaté cette pénible épreuve occasionnée par 
l'abondance des métaux précieux, nous ne devons pas oublier 
d'autre part que lorsque, peu à peu et par l'effet naturel de 
l'équilibre qui tend constamment à s'établir entre la valeur des 



(-1) Gros chapons, 


6 sols ts 


GIBIER : 




moyen ramier, 


2 s. 


Moyens, 


5 s. 


lapin de garenne, 


, 5 s. 


bizet, 


ISd 


Meilleures poules, 


4 s. 6d 


lapin de clapier, 


4 s. 


grive, 


42<i 


Moindres, 


4 s. 


perdrix, 


4 s. 


douzaine d'alouettes 




Gros poulets, 


2 s. 


bécasse, 


3 8. 


grasses, 


3 s. 


Le moindre, 


ISd 


bécassine, 


dSi 


pluvier, sarcelle. 


3 s. 


Pigeons et pigeon- 




caille, 


4oJ 


canard sauvage, 


4 s. 


neaux. 


1 s. 


gros ramier, 


3 s. 


canard de pailler, 


2 s. 


(2) Le dessert 












(3) Montaigne. 


Essais, 


ch. XLiii, livre I 


«■"j et ch. 


XL. ft Quand je vins 


de ces 


fameux Étals de Blois. » 











— 101 — 

marchandises et celle du signe qui les représente, do la monnaie, 
l'abondance de l'or et de l'argent devint la cause d'un dévelop- 
pement considérable du travail et du crédit, de l'excitation 
de l'esprit d'entreprise, de l'exploitation de ces produits du 
nouveau monde, le sucre, le café, le cacao, comme des métaux 
précieux eux-mêmes. Cette abondance ouvrit au commerce du 
vieux monde de nouveaux horizons et créa la grande navigation. 
Les tentatives de relations commerciales entre Bordeaux et 
l'Amérique ne se montrent que timidement au xvi^ siècle ; 
elles seront encore peu développées dans le siècle suivant, 
mais elles s'étudient et se préparent, et le moment approche 
où leur épanouissement fera la richesse et l'honneur du port 
de Bordeaux. 



— 102 — 

CHAPITRE III 
Commerce intérieur. 



Article premier. — Voies de communication par terre 
et par les rivières. 

Le commerce intérieur demande des voies de communication 
faciles et sûres entre les diverses contrées unies dans la même 
nationalité, qu'il s'agisse des routes de terre ou de la navigation 
fluviale. 

On distinguait au xvi^ siècle trois sortes de routes ou 
chemins. Les chemins royaux, qui généralement unissaient 
deux grandes villes; les chemins vicomtiers ou seigneuriaux, 
qui étaient publics, comme les premiers, mais qui apparte- 
naient au seigneur féodal; et les chemins particuliers. 

Les chemins devaient être entretenus par ceux à qui ils 
appartenaient : les chemins royaux, par le roi; les chemins 
seigneuriaux, par le seigneur. Il arrivait souvent que ni les 
uns ni les autres ne s'acquittaient convenablement de leurs 
obligations; mais alors les grandes villes réclamaient auprès 
du roi ou auprès des États Généraux qui étaient souvent 
assemblés, et l'intérêt public était assez puissant pour obtenir 
du roi les travaux nécessaires, celui-ci dût-il augmenter dans 
ce but les impôts ordinaires, ou obtenir une imposition extraor- 
dinaire. 

Pendant longtemps, la royauté n'exerça aucune action pour 
obliger les seigneurs à employer à l'entretien des chemins le 
produit des péages qu'ils percevaient. Mais à mesure que 
grandissaient l'autorité et la puissance du roi, celui-ci reven- 
diquait et exerçait, dans l'intérêt public, le droit de police et 
de surveillance pour assurer la sécurité et la viabilité de tous 
les chemins publics, même de ceux appartenant aux seigneurs. 

Une ordonnance de mai 1413, publiée par Fontanon, porte 
que le roi, « apprenant qu'il y avait dans le royaume plusieurs 
» chemins, chaussées et passages tels, que bonnement on ne 
» pouvait y passer sans de très grands inconvénients et 



— 103 — 

> dangers », ordonna à ses sénéchaux, baillis et prévôts, de 
s'informer bien diligemment à qui on pouvait imputer ces 
inconvénients, et de contraindre rigoureusement les auteurs 
à mettre ces routes en bon état. 

En Guienne, surtout dans les dernières années de la domi- 
nation anglaise, les seigneurs avaient commis de nombreuses 
usurpations de péages. La royauté française eut de longues 
luttes à soutenir pour réprimer ces excès et obtenir de meilleures 
conditions d'entretien des routes. Une ordonnance rendue par 
Louis XII en 1508 chargea les trésoriers généraux des finances 
de « visiter tous chemins, chaussées, ponts et passages du 
» royaume, s'informer et s'enquérir de l'état où ils sont; et 
» s'il y a lieu à aucuns qui aient besoin de réparations, de 
» les faire faire de nos deniers, en regard de ceux qui sont en 
» notre charge; et des autres, qui sont à la charge d'autrui et 
» qui, pour ce, prennent péages, barrages, et autres trucs et 
» devoirs, qu'ils les contraignent chacun les faire faire suivant 
» qu'ils y sont tenus ». 

Nous avons indiqué, quand nous avons parlé des diverses 
sessions des États Généraux, combien était importante cette 
question des péages, qui renaissait sans cesse, quelles étaient 
les plaintes des populations et des commerçants contre les 
seigneurs péagistes. Un grand nombre d'ordonnances royales 
ordonna aux barons et à tous ceux qui exerçaient ces droits de 
péage de faire montre de leurs titres, et de justifier d'une 
possession qui le plus souvent ne s'appuyait que sur la tradition. 
Nous avons parlé des efforts des gens du roi pour arriver à 
faire appliquer à l'entretien des routes une partie des péages 
perçus. Mais le xvi^ siècle ne devait pas voir la fin des péages 
féodaux. 

Des ordonnances rendues en 1522, en 1533, en 1579, en 1583, 
s'occupaient de la viabilité, de l'entretien et même de l'agrément 
des routes royales, en ordonnant d'y planter des ormes pour 
fournir à l'artillerie le bois des roues et des affûts, et pour offrir 
un abri aux voyageurs. 

Sur ces routes, un service de poste, analogue à celui qui 
avait existé sous l'Empire Romain et sous Charlemagne, fut 
établi par Louis XL Un arrêt du Conseil royal du 19 juin 1464 
fixa diverses stations où seraient constamment entretenus les 
chevaux du service; 230 courriers aux ordres du roi furent 



'■/ 



— 104 — 

chargés du transport des dépèches. Des messagers royaux, 
ayant les mêmes droits et les mêmes privilèges que les membres 
de l'Université, furent établis par un édit de 1576. 

François P"" avait autorisé les maîtres de poste à louer des 
chevaux aux particuliers. Montaigne témoigne s'être servi de 
ce moyen de transport. « Je n'ai pas été des plus faibles en cet 
» exercice, dit-il, en parlant des postes, mais j'en quitte le 
» métier; il nous essaye trop pour y durer longtemps (1). » 
En courant la poste, avec un guide pour ramener le cheval, 
le voyage coûtait cher. Il était préférable de s'entendre avec le 
messager royal. On voyageait à forfait : le messager de Nantes 
à La Rochelle, à la fin du règne de Henri III, prenait 12 livres 
pour le voyage et nourrissait le voyageur. C'était le même prix 
de La Rochelle à Bordeaux. 

Le voyage en litière, très lent, cotitant très cher, n'était pas 
encore abandonné. L'institution des voitures publiques ou 
coches commençait à fonctionner, surtout autour de Paris; 
les États Généraux demandaient la liberté pour cette industrie 
nouvelle. 

Les transports de marchandises étaient fort coûteux par les 
routes de terre. 

Les voyageurs à pied et à cheval trouvaient sur les routes 
de nombreuses hôtelleries. Des ordonnances royales, souvent 
répétées, recommandaient de taxer le prix de la journée de 
l'homme et du cheval, de déterminer non seulement le prix, 
mais la quantité des vivres. Quelques-unes de ces hôtelleries 
paraissent avoir été bien tenues. Montaigne, dans son voyage 
de Bordeaux en Allemagne, fait l'éloge de celle de Châlons-sur- 
Marne, où la vaisselle était d'argent. 

La navigation fluviale, utilisant le réseau des rivières du 
bassin de la Garonne, remplissait le double rôle de réunir à 
Bordeaux les marchandises destinées à être transportées à 
l'étranger par la voie maritime, et de distribuer à l'intérieur 
celles qui arrivaient du dehors. 

Les mêmes obstacles au libre parcours, les droits de péage, 
existaient sur les rivières navigables comme sur les routes de 
terre. Ces péages appartenaient à des seigneurs ou à des 
communautés de villes. Les redevances à payer aux villes ou 

(1; Montaigne. Essais, 1. II, chap. xxii. 



— lOo — 

aux seigneurs devant le territoire desquels passait la marchan- 
dise venant de Narbonne, de Cette ou de Toulouse à Bordeaux, 
étaient multipliées et grevaient le prix du transport d'une 
charge énorme. Les droits de péage donnaient lieu à des 
contestations sans cesse renaissantes. 

De nombreux édits publiés par les rois pour la suppression 
des péages abusifs, pour l'entretien des chemins de halage, 
pour la destruction des barrages, des moulins et dus estacades 
construits sur les rivières navigables, indiquent l'importance 
que le pouvoir royal attachait à faciliter la navigation. 

Une des mesures qui contribuèrent le plus efficacement à 
améliorer les conditions des transports fluviaux, ce fut l'asso- 
ciation des marchands fréquentant les rivières de la Garonne, 
du Tarn et du Lot. Cette association formait un syndicat de 
défense analogue à celui de la hanse parisienne, et à celui des 
marchands de la rivière de Loire. Nous ne connaissons pas la 
date de la formation du syndicat de la Garonne; mais il est 
certain qu'il existait avant l'année 1480, car il donna lieu à un 
arrêt du Parlement de Bordeaux rendu le 7 septembre 1480. 

Le Parlement de Bordeaux exerçait les droits souverains de 
police qui faisaient partie de ses attributions ; il ne se bornait 
pas à rendre des arrêts d'espèce en matière litigieuse, mais 
édictait des arrêts de règlement ayant l'autorité législative. 
_Sa_jin:id]ctionj_réglée par la sage politique de Louis XI, 
comprenait alors presque tout le bassin de la Garonne, 
notamment l'Armagnac et le Quercy, qui en furent distraits 
depuis. L'arrêt de 1480, rendu entre le syndic des marchands 
du haut pays et le maire et les jurats de La Réole, autorisait 
ces derniers à percevoir un droit de péage de 6 liards par 
pipe de sel venant de l'Aunis ou de Bordeaux et remontant le 
fleuve. 

Par lettres patentes du 2.3 décembre 1499 Louis Xll permit 
aux marchands fréquentant les rivières de la Garonne, du Lot et 
du Tarn de s'organiser sur les mêmes bases que celles adoptées 
depuis longtemps déjà par les compagnies naviguant sur la 
Seine et sur la Loire. Cette association nommait elle-même ses 
syndics et ses agents, et recevait le pouvoir d'imposer sur la 
marchandise un droit de levage destiné à résister aux taxes 
de péage indûment prétendues par les seigneurs ou par les 
villes. 



— 106 — 

Ces lettres patentes, citées par Cleirae, adressées par le 
roi aux premiers présidents des Parlements de Bordeaux et 
de Toulouse, instituaient les seconds présidents de ces deux 
Parlements en la qualité de commissaires royaux pour sur- 
veiller les obstacles qui pourraient s'opposer à la facilité de'la 
navigation. Il leur était ordonné de « tenir de trois ans en 
» trois ans leurs assises et chevauchées le long de la dite rivière 
» de Garonne, et des autres qui affluent en icelle au dessus de 
» Bourdeaus; et en passant faire amender, avant passer 
» outre, tous les empêchements et les entreprises qui offusquent 
» la navigation, sans que les propriétaires des arbres coupés 
» ou des maisons abattues puissent demander aucuns dédom- 
» magements (1). » 

En cas de litige, la question était jugée sommairement, 
ou portée comme urgente, et à bref délai devant celui des 
deux Parlements compétent. L'exécution de l'arrêt devait être 
poursuivie à la diligence du conseiller commis à cet effet. 

Dans un arrêt du Parlement de Bordeaux rendu en 1480, 
dans un autre rendu le 26 janvier 1488, dans les lettres patentes 
de 1499, dans un autre arrêt du Parlement du P"" février 1510, 
on ne voit figurer que le syndic des marchands fréquentant les 
rivières; mais plus tard il fut établi plusieurs syndics en divers 
points de ces rivières. Pour les marchands fréquentant le Tarn, 
le Lot et la Garonne, on institua trois syndics, l'un à Montauban, 
un autre à Agen, un troisième à Bordeaux; un autre encore à 
Bergerac, pour la Dordogne. « Ces syndics, dit Cleirae, soignent 
» et surveillent continuellement, chacun en son destroit, aux 
» entreprises et nouveautés, et à l'assurance de liberté de la 
» navigation sur les rivières (2) , 



» 



Le Parlement de Bordeaux, voulant que les marchands 
pussent connaître exactement les droits qu'ils avaient à payer 
à chaque péage, ordonna que des tableaux indicatifs de ces 
droits fussent placés à la vue du public dans chaque bureau de 
recette du péage. Mais ces dispositions ne tardèrent pas à 
être éludées par les fermiers et receveurs. Ceux-ci avaient 
installé dans leurs bureaux des cabarets et des tavernes; pour 
obliger les marins et gabariers à multiplier les dépenses qu'ils 
faisaient chez eux, au lieu de les expédier promptement, ils 



(1-2) Cleirae. Us et Coutumes de la mer, p. 169 ; — p. 470. 



— 107 — 

s'étudiaient à prolonger leur séjour, et pour y parvenir, 
exigeaient un mesurage des marchandises à chaque péage. Ces 
abus, dénoncés au Parlement, donnèrent lieu à un arrêt de 
règlement en date du P' mars 1532, qui défendit ces vexations, 
et fixa lui-même le tarif de quelques-uns des péages de la 
Garonne, notamment ceux de Tonneins et de Cadillac. 

Dans rénumération des marchandises soumises au droit de 
péage figurent des denrées alimentaires, blés, sels, huiles, 
poissons salés tels que merluches et harengs blancs et saurs; les 
poissons frais, esturgeons, saumons, aloses, lamproies; les 
viandes salées et le bétail vivant; les vins; divers métaux, 
fer, étain, cuivre, plomb, vitriol, soufre; des produits végétaux, 
gemmes, résines; des produits animaux, miel, cire, cuirs bruts 
et tannés, laines; des draps, des matières tinctoriales, pastel, 
guesde. 

Les ordonnances du 24 août 1532, de septembre 1535, de 
janvier 1560, et de mai 1579, ne parvinrent pas à détruire les 
abus des péages, ni à débarrasser le lit des rivières des moulins 
et des bafrages qui les obstruaient, et qui portaient obstacle 
aux bateaux, anguiles, couraux ou couralins qui descendaient 
ou remontaient la Garonne et ses affluents. Cependant elles 
amenèrent des améliorations progressives quoique lentes, et le 
pouvoir royal se montra disposé à régulariser les péages qu'il 
ne pouvait abolir. C'est à lui que s'adressait le commerce pour 
résister aux entreprises contre la libre navigation fluviale. 

La ville du Mas de Verdun, près de Toulouse, avait, en 1583, 
établi un droit de péage sur les marchandises remontant ou 
descendant la Garonne devant ses murs. La ville de Bordeaux 
s'émut de cette entrave apportée à son commerce avec Toulouse 
et la Méditerranée. Le maire, c'était alors Michel de Montaigne, 
l'illustre auteur des Essais, et le procureur-syndic de la ville, 
Gabriel de Lurbe, furent députés par la jurade auprès du 
lieutenant du roi de France au pays et duché de Guienne, le 
roi de Navarre, et chargés de demander pour le bien et service 
de Sa Majesté et le soulagement de ses sujets, de conserver 
et maintenir la liberté du commerce entre toutes personnes, 
suivant les édits du roy. 

« Remontreront au dit seigneur roi de Navarre, disent les 
» instructions données à Montaigne et à de Lurbe par la 
» délibération municipale, que les provinces et villes ne 



— lOcS — 

» peuvent être maintenues en leur estre sans la liberté du 
» coninierce, laquelle par la communication libre des uns avec 
» les autres cause que toutes choses y abondent; et, parce 
» mojTu le laboureur, de la vente de ses fruicts nourrit et 
» entretient sa famille; le marchand trafique des denrées, et 
» l'artisan trouve le prix de son ouvrage, le tout pour 
» supporter les charges publiques. Et d'autant que le principal 
» commerce des habitants de cette ville se faict avec les 
» habitants de Tolose et autres villes qui sont scizes sur la 
» Garonne, tant pour le faict des blés, pastels, vins, poissons, 
» que laynes. » 



Article 2. — Budgets de la ville. 

Pour pouvoir apprécier l'importance du commerce intérieur, 
et même celle du commerce extérieur de la ville, il nous paraît 
intéressant de fournir quelques renseignements sur les recettes 
et les dépenses municipales. Nous les puisons dans les archives 
de la ville, malheureusement incomplètes. 

Nous n'avons pas de renseignements pour la fin du xv^ siècle. 
Dans les premières années du xvi% l'équilibre paraît assez 
satisfaisant entre les recettes et les dépenses ; et il est constaté, 
le 14 novembre 1520, que les comptes du trésorier de la ville 
pour l'année expirée laissent au profit de celle-ci un excédent 
de recettes de 3,825 livres 13 sols 8 deniers tournois. 

Peu d'années après, cet équilibre était rompu. Au moment où 
le roi François P"", revenant de sa captivité de Madrid, passa 
par Bordeaux avec la nouvelle reine et les enfants de France, 
non seulement la ville fit de fortes dépenses pour la réception 
de la famille royale, mais elle dut contribuer aux lourdes 
charges de la rançon du monarque. Aussi, depuis 1526, le 
déficit se montre dans les finances municipales. 

Les comptes du trésorier, examinés et vérifiés par les jurats 
du 22 août 1525 au 22 août 1526, portent : 

En dépense, une somme de 45,926> 13^ 6"^ 

En recette 43,635 12 10 

laissant un déficit de 2,291' »^ 8'' 



— 109 — 

Les comptes d'août 1526 à août 1527 donnent une balance 
analogue. 

La dépense s'élève à 62,121' 9^ 9^ 

La recette à 58,087 5 5 

et le déficit est de 4,034' 4^ 4'' 



En 1532, le prévôt de la ville, MM. do la Tour, Guilloche, 
d'Arche, jurats, et les commissaires, MM. Germain de Rague- 
neau et Pierre Eyquem, seigneur de Montaigne, vérifient les 
comptes de Martin du Sault, trésorier de la ville, et constatent 
que pour le second semestre de l'année précédente il y a eu un 
excédent de dépenses de 3,934 livres 14 sols 11 deniers. 

Le 12 juillet 1533, les jurats et les commissaires auditeurs 
des comptes arrêtent les dépenses et recettes du trésorier 
Martin du Sault. Il en est de même en 1534. 

1533 1534 

Les dépenses sont de . . 55,558' IS^ll** 50,187' 15' 
Les recettes de 38,332 16 6 36,146 10 

et le déficit de 17,226' 2' 5^ 14,041 ' 5^ 



Parmi les recettes figuraient les droits de grande et petite 
coutume dont la ville jouissait sur les marchandises d'entrée 
et de sortie, sauf celles des bourgeois qui étaient exemptes 
d'impôts. Mais après la révolte de 1548, si cruellement réprimée 
par le connétable de Montmorency, le roi confisqua à son profit 
les droits de grande et petite coutume. La ville obtint cependant 
après le pardon de sa rébellion, et moyennant le paiement d'une 
somme considérable, l'autorisation d'établir quelques redevances 
à son profit sur l'entrée et la sortie de certaines marchandises. 

A partir de cette époque la ville paraît avoir eu deux comp- 
tabilités pour sa recette, l'une comprenant les droits d'entrée 
et de sortie, dont nous venons de parler, et l'autre les taxes de 
consommation sur le pain, les viandes, le poisson, les vins, la 
résine et autres denrées, les revenus fonciers et les amendes. 

Nous pouvons établir ces deux comptes de recettes diverses, 
ainsi que le compte des dépenses, soit pour l'année 1554, soit 
pour l'année 1560. Le maire était, en 1554, Pierre Eyquem de 



— 110 — 

Montaigne, le père de Michel, et son administration paraît avoir 
été empreinte au plus haut degré des qualités d'ordre et de 
sagesse financière dont l'étude des documents de cette époque 
nous révèle l'existence chez la jurade bordelaise. 

Nous compléterons ces comptes de recettes et dépenses par 
les tarifs. 

Les recettes ordinaires de la ville comprenaient : 

1" Le droit de taverne appelé aussi droit d'échats et droit 
d'yssac sur le vin qui se vendait au détail aux Chartreux; 

2° Le même droit de taverne, d'échats ou d'yssac sur le vin 
qui se vendait au détail en ville et chez les hôteliers; 

3'' Le droit perçu sur les ventes à l'encan qu'on appelait 
aussi ventes à la chandelle; 

4*^ Le droit de tholozan ou saumade de poisson frais; 

5° Le trézain du pain sur le pain vendu en ville par les forain^ 
habitants de la banlieue ; 

6° Le droit de quai et de mesures du Pont Saint-Jean, pour 
le placage et le mesurage des marchandises ; 

7° Le droit de béguerieu ou de marché sur les viandes; 

8» Les droits sur les résines et gemmes, miel, huile, etc., 
vendus au détail; 

9° Le revenu des amendes prononcées par la juridiction 
municipale; 

10° Les revenus des immeubles de la ville, de la comté 
d'Ornon, de la baronnie de Veyrines et de celle de Montferrand. 

Voici l'état des revenus de ces articles : 

1552 1554 1559 

1" Échats du vin des Chartreux 20' 

^'^ Échats du vin en ville 1,600 

3° Droit d'encan 175 

4° Tholozan du poisson 15 

o° Trézain du pain 16 

6° Droit de quai et de mesures 92 

7° Droit de béguerieu sur les viandes .... » 

8° Droit de 12 deniers sur la résine 200 

et de 3 sols 6 deniers oOO 

9° et 10° Amendes et revenus fonciers .... » 



361 


511 


L9o0 


1,860 


230 


305 


17 


20 


65 


80 


100 


95 


» 


» 


180 


» 


455 


535 


1.123 


706 



2,618' 4,156' 3,652' 



— 111 - 

Les droits de béguerieu ou de marché ne figurent pas, parce 
qu'ils avaient été aliénés à pacte de rachat, le 22 octobre 1547, 
pour la somme de 5,000 livres. 

Les recettes provenant des droits sur les marchandises, et 
formant le second compte, s'élevaient à une vingtaine de mille 
livres, ainsi qu'il résulte des comptes de Jean de Salignac. 

Les receltes accusées par Jean de Salignac au bureau de la 
Maison commune, et acceptées par les jurats et les auditeurs 
des comptes de la ville, pour les années 1558-59 et 1559-60, 
s'établissent ainsi : 

10 sept. 1358-59 1559-60 

1° Entrées : Pastel et laines oW 2^ 884» 8^ 

Marchandises diverses... 1,391 7 7'^ 1,292 9 

Vins du haut pays 1,724 4 89 18 

2° Sorties: Marchandises diverses. . . 4,065 10 6 5,3o9 11 3^ 

Vins 4,824 18 8 5,372 12 

Blés 4,111 16 1.381 4 

3" Afferme du droit sur les chairs. . . . 4,500 4,500 

21.127» 18«9d 18,880' 2^3'^ 

11 est fort difficile, dans les documents de l'époque, de suivre 
les diverses variations des recettes, parce que le plus souvent 
divers droits étaient aliénés à pacte de rachat, et ne figuraient 
plus pendant une certaine période de temps, puis reparaissaient, 
soit qu'ils fussent affermés, soit qu'ils fussent perçus direc- 
tement par le trésorier. 

Ainsi, nous voyons que le droit sur la vente en taverne 
des vins du haut pays, faite aux Chartrons, qui figure pour 
1,724 livres 4 sols dans le premier des tableaux ci-dessus, n'est 
plus porté dans le second qu'à 89 livres 18 sols. C'est que le 
10 juillet 1559 ce droit de marque et demi-marque avait été 
vendu. 11 fut repris par la ville, puis revendu. Le 22 juillet 1592, 
M™® Ysabeau de Chassaignes, dame de Salles, l'acheta pour 
8,000 écus. 

Le droit de tholozan, sur le bétail vendu en ville par les 
forains, fut aliéné le 20 juillet 1568 à M. Royer, président aux 
enquêtes au Parlement de Toulouse, pour 5,000 livres. Il en fut 
de même pour le droit de tholozan sur le poisson frais et pour 
celui de béguerieu, aliéné le 22 octobre 1568 pour 5,000 livres 
à M" Martin de la Vergne, procureur de la Cour. 



— Ill> — 

Nous donnons les tarifs arrêtés le 20 juin 1554 des droits 
d'entrée et de sortie des diverses marchandises. 

Ces tarifs nous indiquent la nature des principales marchan- 
dises qui formaient le commerce intérieur et extérieur de 
Bordeaux, à l'exception des vins de la sénéchaussée et de 
quelques produits industriels. 

Nous avons donné pour le budget ordinaire de la ville 
en 1554, sous l'administration de Pierre de Montaigne, le chiffre 
des recettes s'élevant à 4,156 livres. 

Pour cette même année le budget des dépenses s'élevait 
à 5,375 livres 18 sols. 

Nous en donnons le détail : 

ESTAT DE LA DÉPENSE ORDINAIRE DE LA MAISON DE LA VILLE ET CITÉ 
DE BOURDEAULX (1). 

Le maire, 2 robes par an, chascune de 100 livres 200^ 

Les jurais, 2 robes par an, chascune de 75 livres 900 

Le clerc de la ville 200 

Plus 2 robes au clerc par an 1 oO 

Le procureur de la ville 200 

Plus 2 robes par an ioO 

Le contrôleur des affermes de la ville 80 

24 sergents, chacun 7 liv. 4 sols 172 7* 

Le marqueur de vins du haut pays 19 10 

2 trompettes, à chacun 15 livres 30 

2 taxeurs de poisson, à chascun 9 Kvres 18 

Le portier et garde de la maison de la dite ville 30 

Au boulangier qui visite le pain 40 

A celuy qui pèse le pain 30 

A celuy qui fera entretenir la police sur la rivière 6 

A celuy qui rapportera le nombre et poids du blé sur la 

rivière 12 

Aux visiteurs de la rivière 30 

A l'advocat, au procureur en la court et au secrétaire, à 

chacun 20 livres 60 

Aux deux procureurs en court d'Ornon et de Veyrines, chascun 

10 livres , 20 

Au prêtre qui doit dire la messe chaque jour de jurade lo 



(1) Arch. municip. Série C G. Rôle des affermes de la ville. — Série J J, 369. 
État de la dépense ordinaire de la ville. <554, 3 octobre. 



— 113 — 

A celui qui aui'a en sa charge de nettoyer les graux de la 

Devise 4' 

Au trésorier et receveur des deniers communs 80 

A celui (jui a la charge de nettoyer les fontaines !22 10^ 

A celui qui arrangera les écritures ettacées i2-4 

A celui qui arrangera les bourriers 72 

A celui qui fait tirer les charrettes aux joueurs et vagabons. . 54 

A celui qui visite les caves 80 

Les Augustins, pour une messe fondée au couvent 37 10 

Le maçon qui a la suj)erintendance des œuvres do la ville. . . 50 

Le charpentier, idem 10 

Le chevaulcheur pour le service do la ville 25 

La poursuite des procès qu'a la ville 500 

Les réparations des pavés, chemins et ponts 200 

Un secrétaire qui demeure en la court, à la poursuite des 

procès pour les rentes et atïermes de la ville 200 

Pour les robes et livrées d& la ville : 24 sergents, 2 visiteurs 
de la rivière, le maçon, le charpentier, le..., qui sont 29, 

chacun 4 aulnes de drap 400 

Somme payée chascun an, pour la réparation des ponts et 

chaussées de la route de Bayonne 200 

Plus, pour réparer les ponts-levis voilants estans aux portes 

de la ville, compris les ferrures et les bois 800 

A 2 sergents qui ont charge pour les pauvres de l'hôpital, plus 
à 2 qui sont commis à loger les hommes d'armes, à 

chascun 20 escus 80 12 

Plus les despenses qui se font les jours de jurade 214 9 

Plus, pour les torches baillées à M. le maire, à chascun jurât, 
au procureur et clerc de la ville, pour aller à la maison 
commune le long de l'année, ensemble des chandelles 
pour service au bureau 9 



Total 5,375'18« 



TARIF, ARRÊTÉ LE 20 JUIN 1554, DES DROITS d'ENTRÉE ET DE SORTIE. 

Entrée et passage. 

Par balle de pastel 2 sous t* 

Par balle de laine 5 

Par quintal de plume 3 

Par pipe d'huile d'olive, contenant de 12 à 14 q^. 25 

Par balle de chervès (chanvre), contenant 5 quint. 5 



— 114 — 



Issue (sortie). 

Par tonneau de vin de la banlieue, cru des bour- 
geois, Médoc el autres pays, qui se chargera 
en la ville et aux Chartreux, pour être trans- 
porté par mer; payable par le vendeur 4 sous t^ 

Par pipe de merlus 10 

Par pipe de morue • 5 

Par millier de morue sèche 10 

Par millier de grande morue verte 36 

Par millier de moyenne 20 

Par millier de petite 10 

Par last de harengs blancs 24 

Par last de harengs soret (rouges) 20 

Par balle de papier lin 3 

Par balle de papier de trace 18 

Par pain de gème ou résine » 6 den. 

Par baril de térébenthine 2 

Par barrique de térébenthine 4 

Par quintal d'épiceries 25 

Par boisseau de blé par mer 2 

Par quintal de cire 6 

Par quintal de cordages 2 

Par descente de tonneau de vin de double marque. 4 

Par balle de drap et couvertes de Toulouse 1 

Par caisse ou cotîre de draps de soie 10 livres 

Par barrique de baleyne 10 sous t* 

Par barrique d'huile de poisson 10 

Par barrique de sardines 3 

Par barrique de saumon salé 10 

Par balle de congres 5 

Par balle de garance 30 

Par millier bois de Brésil 10 

Par quintal d'étain 5 

Par quintal de plomb 12 

Par quintal de sucre et cassonade 6 

Par traque de cuirs verts et secs 20 

Par douzaine de védelins, marroquins et peaux de 

mouton , 2 

Par paquets de toiles et draps o 

Par pied rond : cheval, mulet 3 

— âne, ànesse » 12 den. 



— 115 — 

Par pied fourché : bœuf 15 sous t^ 

— vache 10 

— veau 3 

— mouton, chèvre, brebis 2 

— cochon 3 



Article 3. — Articles divers du Commerce intérieur. 

Il est assez difficile, en l'absence de documents statistiques, 
et à la distance où nous sommes du xvr siècle, de distinguer 
nettement les marchandises formant l'objet du commerce 
intérieur de celles destinées au transit et aux relations avec les 
étrangers. Il n'est pas facile d'établir une distinction entre les 
blés qui arrivent de Toulouse, de Montauban, de Moissac et du 
Quercy, ceux venant de La Rochelle, de Bretagne ou d'Irlande, 
et ceux destinés à l'alimentation de Bordeaux ou de certaines 
parties de l'intérieur. Il en est de même pour le pastel, par 
exemple. Nous savons l)ien qu'il vient de Toulouse, mais nous 
ne connaissons pas la quantité affectée aux besoins de la ville 
de Bordeaux, quoique nous ayons quelques indications sur 
celle qui s'exportera pour l'Angleterre ou pour la Flandre. 

Nous ne pouvons guère évaluer le commerce intérieur qu'en 
prenant pour point de comparaison les besoins de consommation 
de la population locale, et la production des substances agricoles 
et des objets manufacturés. Nous connaîtrons la nature, mais 
non la quantité de ces produits. Cependant nous pouvons 
déduire quelques renseignements des chiffres de la recette de 
la ville que nous avons donnés. 

Nous allons étudier ces objets de commerce sous diverses 
catégories : les objets d'alimentation et les boissons; les métaux; 
les matières textiles; les bois et produits divers ; quelques 
marchandises fabriquées ; les livres. 

I 1. OBJETS d'alimentation 

Grains. 

Les grains forment l'article d'alimentation le plus important, 
comme aussi le plus variable dans le mouvement commercial 
et le plus difficile à étudier. Depuis la conquête française, 



— IIG — 

Bordeaux n'étant plus séparé des contrées du bassin de la 
Garonne, avait, en temps ordinaire, lorsque les guerres civiles 
n'y portaient pas obstacle, lorsque les disettes n'arrêtaient pas 
le mouvement commercial, à demander aux plaines fertiles de 
la Garonne une assez considéral)le quantité de grains, soit pour 
parfaire sa consommation personnelle, soit pour les exporter 
en Espagne. Quand les récoltes étaient peu abondantes dans 
la contrée, Bordeaux recevait au contraire de Bretagne, de 
Flandre et d'Irlande, des quantités importantes de céréales. 
Ces exportations et ces importations étaient tantôt permises, 
tantôt prohibées. Nous nous en occuperons quand nous 
traiterons du commerce extérieur. Nous ne parlons en ce 
moment que des grains destinés à la consommation locale, 
et dont la quantité variait avec celle de la récolte et était 
proportionnelle au chiffre de la population de la sénéchaussée. 

Les navires et les bateaux porteurs de blé ne pouvaient 
vendre leur chargement pendant le cours du voyage, et il 
était défendu d'aller au-devant des bateaux. Lorsque le blé 
était mis en vente, il ne pouvait l'être qu'aux prix fixés par 
les jurats; et, en temps de disette, un jurât devait être présent 
à la vente. Il devait être vendu de préférence à ceux qui se 
présentaient avec leur argent, et qui achetaient pour leur 
consommation de famille. La ville entretenait un grenier 
d'abondance pour les temps de disette, qui arrivaient 
fréquemment. 

Les boulangers devaient être approvisionnés pour trois 
mois. 

Les meuniers, qui fabriquaient la farine; les fourniers et les 
boulangers, qui faisaient cuire le pain, formaient des 
corporations rigoureusement astreintes à l'observation de 
leurs statuts. 

La taxe du pain était faite par les jurats et comprenait 
trois espèces de pains : le blanc, le cô, et le noir. La farine de 
seigle entrait pour une large part dans l'alimentation 
populaire. Les variations de la taxe ne portaient pas sur 
le prix qui restait toujours le même pour la miche de chaque 
espèce de pain, mais sur le poids de cette miche. Ainsi la 
miche de choyne ou pain blanc et celle de pain brun se 
paieront toujours chacune un double^ et le pain cô, à tout 
son, 1 liard. Mais le poids variera suivant une gamme ou 



— 117 — 

échelle savamment graduée du prix du froment. Si le blé est 
au prix de 12 sous 6 deniers tournois le boisseau, ce qui est 
considéré comme son prix minimum, le choyne devra peser 
18 onces, le pain brun 31 onces 1/2, et le pain cô, 1 livre 
14 onces 3/4. Si le boisseau est à 60 sous ou 3 livres, ce qui 
paraît le maximum possible, le choyne devra peser seulement 

4 onces 3/4, le pain brun 7 onces 1/4 et 1/2 quart, et le cô 

8 onces 1/4. 

Les obligations des boulangers de Bordeaux au xvi^ siècle 
étaient formulées dans les lettres patentes de Charles VII 
en date du 5 juillet 1447, confirmées en octobre 1538 par 
François I", qui régissaient leur corporation. Les boulangers 
devaient prêter serment entre les mains du maire et des jurats. 
Le pain devaient être marqué à la marque de chacun d'eux. 
Nous avons dit qu'ils devaient « fournir la ville sans la laisser 
» manquer », et qu'ils étaient assujettis à la taxe municipale. 

Des difticultés s'élevaient souvent entre eux et les jurats. A 
la fin du xvi^ siècle ces difficultés étaient devenues très graves, 
et les boulangers s'étaient mis en grève. Ils avaient, suivant 
l'expression des jurats, « fermé leurs boutiques, et s'en étaient 
» allés aux champs ». Ils étaient au nombre de soixante. Les 
jurats s'adressèrent au Parlement, qui exerçait alors les 
droits de haute police, et lui demandèrent d'ordonner que les 
boulangers seraient condamnéi) à faire du pain et à tenir la 
ville approvisionnée sous peine du fouet. Le Parlement rendit 
contre les boulangers plusieurs arrêts : le 12 juillet 1596, les 

5 juin, 8 juin, 18 juin, 7 juillet 1599. Les jurats, le 19 août 1599, 
procédèrent à des opérations destinées à donner satisfaction 
aux boulangers en établissant une taxe équitable. MM. du Sault 
et Olive, jurats, assistés d'experts, prirent un boisseau de 
froment du prix de 32 sous 6 deniers tournois, et le firent 
moudre. La farine produisit 140 livres, dont 10 livres pour le 
meunier. Les 130 livres ayant été tamisées, le maître boulanger 
en sortit un quart de son, valant 1 sou 3 deniers tournois. Du 
reste de la farine on fit 178 choines de pur froment, pesant 
en pâte chacun 9 onces et de 2 deniers pièce, ce qui monte à 
29 sous 8 deniers; plus 9 pains bruns de 12 deniers, valant 

9 sous 8 deniers. Le tout valant 40 sous 7 deniers. On ajouta 
les frais de fabrication et les frais généraux, 5 sous de bois 
pour chauffer le four, les frais des garçons, des servantes, des 



— 118 — 

ustensiles, des loyers, de nourriture, le bénéfice, et il fut décidé 
quelechoine de 2 deniers pièce devait peser 8 onces 1/4; 
le pain brun de 2 deniers, 14 onces 1/4, et celui de 12 deniers, 
5 livres 5 onces. 

Viandes. 

La population bordelaise aimait à faire bonne chère, si nous 
en croyons l'ambassadeur vénitien Lippomano. «Tout ouvrier, 
» dit-il, tout marchand si chétif qu'il soit, veut manger les 
» jours gras du chevreuil, du mouton, de la perdrix, aussi 
>' bien que les riches. » Les bouchers, les rôtisseurs, les 
pâtissiers, ont leurs boutiques bien garnies. 

Le prix des viandes était taxé par les jurats. Des édits 
royaux fixaient le prix du gibier et de la volaille, le nombre 
et la qualité des services de table et de chaque plat. Nous 
avons parlé ailleurs de ces lois somptuaires. 

Les bouchers ne pouvaient vendre de viande pendant le 
carême ni les jours de maigre et d'absiinence, si ce n'est pour 
les hôpitaux et conformément aux règlements. 11 leur était 
aussi défendu de tuer des bœufs ou des moutons quand se 
produisait quelque peste soit sur la race ovine soit sur la 
bovine. Ainsi fut fait en 1521 et dans d'autres années. 

En 1526 les habitants de Bordeaux se plaignaient du prix 
excessif delà viande. Le Parlement et les jurats mandèrent 
les bayles de la corporation des bouchers. Cette corporation 
était fort riche et fort influente ; elle avait des alliances avec 
plusieurs membres du Parlement. Le 7 février 1533, les 
principaux bouchers, parmi lesquels figuraient Pierre Benoît, 
Bernard Cruzeau, Giron Salomon, reçurent ordre des jurats de 
vendre le meilleur quartier de mouton pour 6 sols tournois, le 
commun 5 sols; la pièce de bœuf, 6 blancs, avec défense de 
vendre à plus haut prix, sous peine du fouet. Vingt ans après, 
le 29 septembre 1554, sous la mairie de, Pierre Eyquem de 
Montaigne,^ nouvelle taxe, non plus au quartier, mais à la 
livre. Les bouchers réclament : ils disent que le prix du bétail 
a haussé; qu'auparavant ils avaient un bœuf gras pour 8 à 9 
écus, un mouton pour 24 à 25 sous, et que maintenant le 
mouton leur coûte 30 à 35 sous et le bœuf dans la même 
proportion. L'assemblée des Trente, réunie aux jurats, délibère 



— 119 ~ 

et arrête le 26 avril 1555 une nouvelle taxe : la livre de veau 
à 3 sous 4 deniers; de mouton k 2 sous 6 deniers; de bœuf, de 
vache, de cochon, à 20 deniers on 2 carolus. 

Les taxes et le prix des viandes augmentèrent progres- 
sivement. Nous avons parlé ailleurs du « Discours sur 
» l'excessive cherté » adressé à la reine Catherine de Médicis, 
des « Paradoxes du seigneur de Malestroit » et des écrits de 
Jean Bodin, constatant la hausse considérable qui se manifestait 
dès 1565 sur le prix des vivres comme sur celui de toutes les 
marchandises. 

Poissons. 

« Les jours maigres, dit l'ambassadeur vénitien, tout 
» marchand si chétif qu'il soit veut manger du saumon, de la 
» morue, des harengs salés ; et ont aussi leurs boutiques bien 
» garnies, les marchands de poissons salés et de poissons frais 
» qui vendent en détail sur les marchés. » 

La consommation du poisson salé était, à cette époque, 
considérable. Les défenses portées par l'Église de manger des 
viandes les jours maigres, les jours de jeûne, et pendant le 
carême, comprenaient une grande partie des jours de l'année. 
Elles étaient sanctionnées par la loi civile et rigoureusement 
observées. Un édit de Henri II, daté de 1549, défendait de 
vendre de la viande en carême, à moins que l'acheteur n'eût 
un certificat régulier de médecin. La même défense fut 
reproduite en 1563 par Charles IX, et appliquée même aux 
huguenots. 

Le poisson salé était un article d'importation dont nous 
parlerons ailleurs ; nous ne nous occupons que de sa vente au 
détail dans la ville. Par arrêt du Parlement de Bordeaux du 
30 décembre 1549, tout le poisson salé qui se débitait par les 
regrattiers devait être vendu, non au grand marché, mais au 
canton des Ayres, sur la place qui a porté depuis ce temps le 
nom de marché et rue du Poisson Salé. Il fut confirmé par 
nouvel arrêt du 18 janvier 1585. 

Ces poissons étaient le merlus, le colac ou esturgeon, le 
saumon, les harengs, la sardine. Ils venaient de Bretagne, de 
Normandie, d'Angleterre, d'Ecosse, d'Irlande et de Flandre. 
La morue de Terre-Neuve venait de faire son apparition sur le 



— 120 — 

marché. La vente était réglée par les statuts; des visiteurs 
étaient commis à l'inspection de la marchandise, et à l'exécution 
des règlements. Ces règlements remontaient à l'ordonnance du 
20 mars 1497 dont il lut donné lecture aux poissonniers le 
9 mars 1520 avec défense d'y contrevenir. Il était défendu de 
vendre le poisson salé, saumon, merlus, harengs, etc., au poids 
et sans le faire compter par les visiteurs de la ville. Le 
16 janvier 1520, Guilhem de la Taste, visiteur du poisson salé, 
fit condamner à l'amende Janet de Bordes qui avait acheté 
du merlus à Expert, marchand de Penmark , à raison de 
32 francs la pipe et sans le faire compter par les visiteurs. Ces 
pipes, après mesurage, contenaient en moyenne .300 poissons. 
D'autres ventes de merlus faites à 100 sous le quintal, alors 
qu'il était prohibé de vendre au poids, donnèrent lieu à de 
nombreuses amendes. Nous en notons une infligée en 1534 à 
Bertrand de Larrieu. 

Nous parlerons de la pêche de la morue en nous occupant de 
la navigation et du commerce de la morue comme article 
d'importation et d'exportation. Nous nous bornons ici à rappeler 
que dès 1554 la morue formait avec le merlus, le saumon, les 
harengs, la sardine, les congres, un des articles des revenus 
de la ville, et qu'on distinguait la morue sèche de la morue 
verte. 

\jQ poisson frais a de tous temps formé un article important 
du commerce intérieur à Bordeaux, et cependant il paraît avoir 
toujours été tenu à un prix fort élevé sur les marchés. 

L'alose, la dorade, le muge, le lamproie, le saumon, le turbot, 
la sardine, et les autres poissons de mer venant de Soulac, de 
Royan, d'Arcachon, et des eaux maritimes de la Gironde, de 
la Dordogne et de la Garonne, étaient les principaux produits 
de la pêche. Les brochets et les carpes des étangs du littoral, 
ainsi que les autres poissons d'eau douce, ne comptaient que 
pour une faible part dans la consommation locale. 

La vente du poisson frais était sévèrement réglementée, ce 
qui n'empêchait pas les abus. Le captai de Buch prélevait en 
nature un impôt considérable sur le poisson qui se péchait 
dans le captalat, dont faisait partie le bassin d'Arcachon ; il 
exigeait en outre au marché de la clie, à Bordeaux, non 
seulement le prélèvement de tout le poisson jugé nécessaire 
aux besoins de sa maison, mais encore une redevance 



— 121 — 

importante. Le seigneur de Lesparre, le prieur de Soulac, et 
les seigneurs riverains de la mer et des rivières, prélevaient 
aussi leur part sur le poisson poché devant leur rivage. 

Le 3 novembre 14.59, les magistrats tenant les audiences des 
G-rands Jours de Guienne avaient imposé au maire et aux 
jurats de Bordeaux l'obligation de construire une halle aux 
poissons pour empêcher les désordres causés par les gens qui, 
sous divers prétextes, voulaient s'emparer du poisson, même 
par la force, ou voulaient être préférés aux autres; il leur 
fut ordonné d'avoir des employés pour vendre et distribuer le 
poisson aux acheteurs. Cette halle, fermée de barreaux de fer 
en forme de claire-voie, fut placée sur le vieux marché. On 
l'appelait la claye, ou la clie. Des arrêts du Parlement de 1520, 
de 1525, de 1554, de 1578, de 1579, de 1582, défendaient de 
vendre le poisson frais hors de la clie du marché, et réglaient 
cette vente ainsi que le mode de distribution du poisson de 
marée. 

Il y avait dos spéculateurs sur le marché aux poissons. 
Ces acheteurs, appelés regrattiers, dirigeaient le poisson qu'ils 
avaient acheté sur tel point où la vente leur paraissait devoir 
être le plus avantageuse. Les regrattiers d'Agen et de Toulouse, 
où le poisson était rare, venaient quelquefois faire concurrence 
à ceux de Bordeaux. Ils s'adressaient aux pêcheurs eux-mêmes 
et leur achetaient non seulement le poisson déjà pris, mais celui 
à prendre. Le Parlement, par arrêt du 15 mai 1532, défendit 
aux poissonniers ces marchés à terme sur le poisson frais. 

De telles défenses sont difficiles à faire observer. Aussi 
voyons-nous, en 1569, un pêcheur de La Teste, Pierre Daney, 
vendre à un poissonnier en gros établi à Ares, tout le poisson 
qu'il pourrait pêcher pendant sa saison de pêche; le prix fut 
fixé pour chaque espèce de poisson. 

Dans les espèces de poissons indiquées dans cet achat, nous 
ne voyons pas figurer la sardine, le turbot, ni la sole. Quatre 
poissons, la touille, la touillie, la beyto et la martheranne, 
sont à 5 sols pièce; le bar, la raie, le rousseau, le merlus, 
à 24 sols la douzaine; le grondin rouge, à 12 sols. 

Les huîtres et les moules arrivaient d'Arcachon et de Soulac. 
Le seigneur de Lesparre percevait un droit sur les ânes et 
sommiers chargés de sacs d'huystres et de muscles que les 
pêcheurs allaient vendre. 



— 'J22 — 



Sel. 



Nous ne nous occupons du sel que comme article d'alimen- 
tation et objet du commerce intérieur. 

Le sel vendu au détail à Bordeaux venait des marais salants 
de Soulac et du Bas-Médoc, et de ceux de la Saintonge et de 
l'Aunis; ces derniers sels étaient connus sous le nom de sels 
de Brouage. 

Jusqu'au xvp siècle, la Guienne avait été exempte des 
gabelles royales, et les bourgeois de Bordeaux avaient joui 
des mêmes franchises pour le sel que pour le vin et leurs 
autres marchandises. Le déplorable état des finances amena le 
pouvoir royal à violer les anciens usages et à ne pas tenir 
compte des droits, privilèges et libertés des bourgeois de 
Bordeaux, qu'en 1526 le roi François I" avait solennellement 
juré d'observer en prêtant serment dans la cathédrale de 
Saint-André en présence des prélats, des barons, des bourgeois 
et de tout le peuple de Bordeaux. En 1548, son successeur 
Henri II imposa sur le sel une taxe qui amena la révolte de 
l'Aunis, de l'Angoumois, de la Saintonge et d'une partie de la 
Guienne. Nous avons dit ailleurs quelles furent pour Bordeaux 
les cruelles et sanglantes conséquences de l'émeute populaire. 

Avant Louis XII, le droit de gabelle sur les sels, pour les 
provinces assujetties alors à cet impôt, était du quart pour 
livre, c'est-à-dire de 5 sols par livre tournois du prix mar- 
chand. Louis XII porta ce droit à 7 sols et demi ; on l'appelait 
le quart et demi. Ce fut l'impôt du quart et demi qui fut 
appliqué à la Guienne. Mais cet impôt ne dura pas longtemps, 
et le roi, par les édits du 7 octobre 1549 et du P"" août 1550 (1), 
ayant accordé des conditions plus douces aux Bordelais que 
celles qui avaient suivi leur révolte, consentit à supprimer 
dans la province l'impôt de gabelle du quart et demi, mais en 
se réservant de le rétablir plus tard, et en vendant cette faveur 
pour la somme énorme de deux cent mille écus d'or, valant 
400,000 livres tournois. 

Le marché au sel était établi sur la partie du quai qui en a 
retenu le nom de quai des Salinières; les conditions et les 

(1) Isambert, t. Xll, à leur date. 



— H3 — 

mesures de police relatives au commerce du sel étaient réglées 
par les maire et jurats vis-à-vis des marchands et des quatorze 
mesureurs de sel nommés par la ville (1). 

Épiceries. 

Les épiciers, outre les articles ordinaires de leur commerce, 
qui comprenait les menus objets de consommation usuelle de 
ménage, vendaient encore les denrées étrangères qui avaient 
reçu le nom d'épices, et aussi d'autres désignées comme 
drogues et qui ne formaient pas un objet d'alimentation. Le 
prix des marchandises, fixé pour le commerce de gros par 
l'édit de François P'" du 20 avril 1542, et par conséquent 
beaucoup moins élevé que le prix du commerce de détail, nous 
indique la nature de quelques-unes de ces marchandises. Nous 
y trouvons Taloès, l'ambre gris, le borax, le camphre, la 
cannelle, le gingembre, le girofle, le macis, la manne do 
Calabre, le musc, la noix muscade, le poivre, le safran, le 
séné, le sucre. 

I 2. VIXS VENDUS EN VILLE AU DÉTAIL. 

Les vins vendus au détail, pour Fusage des habitants et des 
étrangers, étaient un des objets les plus considérables du 
commerce intérieur. 

Le marché bordelais était exclusivement réservé au vin des 
bourgeois de Bordeaux d'abord, à ceux des habitants de la 
sénéchaussée ensuite. Seuls ces vins pouvaient entrer en ville 
à toute époque de l'année. Les vins étrangers à la sénéchaussée, 
qu'ils vinssent à Bordeaux de l'amont de la Garonne, et qu'on 
appelait vins du haut pays, ou de l'aval, c'est-à-dire du 
Périgord ou de la Saintonge, ne pouvaient entrer en ville; ils 
devaient être entreposés au faubourg des Chartreux ; être logés 
dans des futailles différentes de forme et de contenance de la 
barrique bordelaise. Il était défendu aux bourgeois de Bordeaux 
d'acheter ces vins et de les introduire en ville, sous peine de 
perte de leur droit de bourgeoisie. 

(1) Ane. et nouveaux Statuts, p. 463. 



— \u — 

Le viii du cru des bourgeois, ou des personnes ecclésias- 
tiques assimilées aux bourgeois, celui des nobles et barons 
issus de maire, jurats ou bourgeois, et en justifiant par leurs 
lettres de bourgeoisie; et après ce vin celui des habitants de la 
sénéchaussée, continuaient à jouir des privilèges qui existaient 
déjà à l'époque anglaise, qui avaient été confirmés par lettres 
patentes de Charles VII, et par divers monuments législatifs 
émanés de ses successeurs ou de la cour de Parlement de 
Bordeaux. Parmi ces derniers nous nous contentons de citer 
l'arrêt du 26 juin 1584; et nous renvoyons pour plus amples 
détails aux Anciens et nouveaux Statuts de la ville. 

Chacun des bourgeois ou des personnes qui leur étaient 
assimilées était libre de vendre par lui-même ou par ses préposés, 
à pot et à pinte, le vin de ses domaines, et de faire taverne sans 
tavernier, ou de donner pour le vendre commission au tavernier. 

Ces ventes étaient sévèrement réglementées et surveillées 
par la ville. 

L'institution et la police des taverniers appartenaient aux 
maire et jurats, ainsi que l'avait reconnu le roi Henri II le 
21 décembre 1556. 

Les taverniers prêtaient serment devant le maire et les jurats. 
Il leur était défendu, aux termes de l'ordonnance de Louis XI 
en date du 12 novembre 1478, de vendre autre vin que celui 
des bourgeois (1), tant qu'il y aurait du vin des bourgeois; et ce 
à peine de 300 livres d'amende par chaque barrique. Ils ne 
pouvaient refuser à aucun bourgeois de vendre son vin au 
détail; ils ne devaient pas s'établir pendant trois jours auprès 
d'un bourgeois qui vendait lui-même au détail; ils devaient 
fournir, au bourgeois qui leur confiait la vente de son vin, les 
brocs et mesures nécessaires. Ils devaient rendre aux bourgeois 
après la vente autant de francs par tonneau que le carton de 
vin s'était vendu de deniers. Leur salaire était fixé de 15 à 20 
sols par tonneau suivant la qualité des vins. 

Ils étaient tenus de crier le vin qu'ils avaient à vendre; de 
déclarer le prix, la qualité et le lieu d'origine; il leur était 
expressément défendu de crier le vin du Médoc, des Queyries 
ou des palus, sous le nom de vin de graves. 

(1) Serment des taverniers. Livre des Bouillons, 543. Anciens et nouveaux 
Statuts, p. 178 et ss. 



— 123 — 

Il leur était défendu de crier le vin devant les églises au 
moment des offices; de donner à boire après qu'avait sonné 
la cloche de la retraite; mais ils pouvaient vendre à pot et 
à pinte, pour emporter. Il leur était défendu de donner à 
boire aux gens mariés; de donner à jouer et de fournir des 
cartes. 

Les jurats veillaient avec soin à ce que les bourgeois seuls 
pussent exercer le droit de vendre leur vin en taverne. Ils 
repoussèrent en 1522 la prétention des habitants de la banlieue, 
d'Eysines et de Caudéran, se prétondant bourgeois de la ville 
pour venir y vendre leurs vins. Ils condamnaient à l'amende 
les bourgeois mêmes qui vendaient, avec les vins de leur cru, 
des vins étrangers. Nous notons la condamnation du bourgeois 
Pierre Boneau du 3 janvier 1525. 

Les offices de taverniers appartenaient à la ville, qui les 
vendait à son profit. En 1538 les jurats créèrent 15 nouveaux 
offices de taverniers, ce qui en porta le nombre à 60. En vain 
le Parlement rendit-il le V juin 1541 un arrêt pour défendre 
aux jurats de créer de nouveaux offices de taverniers. Le 
nombre de ceux-ci ne tarda pas à s'élever à 75, à 100, et au 
moment de l'arrêt du Parlement de 1584 qui renouvelait les 
défenses de tenir taverne à tout habitant non bourgeois, il 
était de 120. 

Ces offlces n'appartenaient pas seulement à des gens de 
basse ou de médiocre condition, plusieurs étaient la propriété de 
personnages haut placés qui les faisaient tenir par des préposés, 
comme il est d'usage aujourd'hui pour les bureaux de tabac. 
Ainsi le 6 mars 1554 sire Jean d'Olive, jurât, demanda à la ville 
de lui octroyer un office de tavernier, en considération des 
services extraordinaires qu'il avait rendus. Les jurats lui 
accordèrent sa demande, à condition de présenter un homme 
suffisant pour remplir l'office. 

A la même époque, le 23 mars 1554, un office de tavernier 
était exercé par Jacques Duchemin, domestique de Pierre 
Eyquem, seigneur de Montaigne, maire de Bordeaux, et un 
autre par Jean de Magne, domestique du conseiller au Parlement 
Raymond Eyquem, seigneur de Bussaguet, frère du maire. Un 
peu plus tard, le 30 aoiit 1559, nous voyons noble Marc du Sault, 
jurât, seigneur d'Agassac, demander et obtenir un office de 
tavernier. 



— 126 — 

Les redevances payées par les taverniers, soit pour les vins 
qui se vendaient en détail en ville, soit pour ceux qui se vendaient 
aux Chartreux, formaient un article de recette important pour 
les finances de la ville. On les appelait droits des échats ou 
d'yssac. Ces droits étaient calculés sur le taux de 6 pots de vin 
sur 100 pots, soit 6 pour 100. Ils étaient affermés en 1525 et en 
1527 pour 1,200 escus sol; en 1552 pour 1,600 livres tournois ; 
en 1554 pour 1,950; en 1559 pour 1,060 livres; et nous arrivons 
ainsi à la fin du siècle, à l'année 1598 où le prix do ferme est 
de 2,800 écus de 3 livres, soit 8,400 livres. 

Nous pouvons tirer de ces chiffres celui de la consommation 
offlcielle, soumise à l'impôt, des vins vendus au détail. 11 suffit 
pour cela, sachant que la taxe représentait 6 pots pour 100^ 
de chercher le nombre de livres formant le capital à 6 pour 100 
du nombre de livres reçues, et de diviser ce capital par le prix 
d'un tonneau de vin à l'époque où la taxe a été perçue. Ainsi 
en 1554 le chiffre de recettes de l'année, 1,950 livres, représente 
à 6 pour 100 un capital de 32,500 livres. Le prix moyen du vin 
étant à cette époque de 20 livres le tonneau, 32,500 livres 
forment le prix de 1,625 tonneaux environ. En 1598 le capital 
à 6 pour 100 de 8,400 livres est de 140,000 livres ; et le prix du 
tonneau étant alors de 100 livres, ce chiffre représente 
1,400 tonneaux. D'où nous pouvons déduire une consommation 
moyenne de vins en taverne.de 1,500 tonneaux. 

A ce chiffre il faut ajouter celui des vins des bourgeois 
vendus par eux-mêmes ou consommés par leur famille, e.t qui 
ne payaient pas de taxe. 

11 faut aussi tenir compte du vin de la ville employé par elle 
à faire de nombreux présents aux personnages de marque, aux 
mem1)res du Parlement, et aux repas officiels donnés par les 
jurats. 

En 1520 les vins de la ville étaient logés sous la voûte des 
Piliers-de-Tutelle; et les jurats constatèrent dans leur visite 
du V août que leur employé en avait vendu six barriques. 
Le 17 février 1525 ils donnèrent ordre à leur trésorier d'acheter 
120 tonneaux du meilleur vin de graves pour la venue du roi 
François 1", de la reine régente et des enfants de France. Le 
prix de ce vin fut fixé, après dégustation, à 35 livres tournois 
le tonneau. Il en fut fait ample distribution. On en donna au 
gouverneur de la province, auquel on donna aussi 2 saumons, 



— 127 — 

12 lamproies, 6 aloses et 6 brochets. Le l*"" mars 1525, 
M. de Vendôme en reçut 6 barriques, M'"'' de Vendôme 2, le 
cardinal de Vendôme 2 et le cardinal de Lorraine 2. La reine 
régente en reçut aussi, et en même temps un esturgeon qui 
avait coûté 40 francs bordelais. Peu après la ville donnait 
12 barriques au roi de Navarre, 4 barriques à M. de Jarnac, 
et M'"« de Jarnac recevait pour ses étrennes de Noël 
12 chevreaux et 500 oranges. En 1533, M. de Barbesieux reçut 
46 barriques do vin de Nérac. 

A chaque instant les comptes du trésorier et les registres des 
délibérations nous indiquent des présents de vins pour divers 
seigneurs, pour le sénéchal, pour les membres du Parlement. 
En 1534 la ville paie le meilleur vin de graves 40 livres le 
tonneau; elle l'avait payé 35 en 1533 et 15 écus en 1526. 

Les jurats faisaient eux-mêmes une grande consommation 
de vin dans les repas qu'ils donnaient. En 1526, le roi d'Angle- 
terre avait envoyé à Bordeaux un des seigneurs de sa cour, 
accompagné de son sommelier, pour acheter des vins. Les 
jurats leur offrirent un dîner où le vin ne fut pas épargné. 
Peu auparavant, le 21 juillet 1526, le repas donné par les jurats 
pour le jour du conclave, et le repas du lendemain, consom- 
mèrent 5 tonneaux de vin. L'année suivante, le 20 juillet 1527, 
après que les nouveaux jurats et les 24 prud'hommes eurent 
prêté le serment à Saint-Éloi, le repas eut lieu dans la salle du 
Conseil et dans la salle d'audience. Il se composait de 48 plats, 
à 3 écus sols par plat. 11 fut employé 3 tonneaux de vin pour 
la commune, 2 tonneaux pour le conclave et 2 tonneaux pour 
MM. de la Cour de Parlement. 

L'indication de ces repas, et la taxe imposée aux hôteliers 
sur le vin, nous amènent, pour terminer la série des industries 
relatives à l'alimentation, à dire quelques mots des 

Hôteliers et Rôtisseurs. 

Nous avons déjà parlé des lois somptuaires qui fixaient ou 
qui soumettaient à la taxe faite par les autorités locales, les 
dépenses faites dans les hôtelleries par les voyageurs à pied ou 
à cheval, le prix des vivres et fournitures, pain, viandes, 
volailles, gibier, poisson, légumes, fruits, avoine, paille, foin. 
Nous n'y reviendrons pas. 



— 128 — 

Les jurais de Bordeaux ne négligeaient ni leurs droits de 
police ni leurs droits de taxe. Le 15 avril 1521, ils obligeaient 
les hôteliers des Chartrons, qui recevaient beaucoup d'étrangers, 
à payer les droits sur les vins auxquels ils essayaient de se 
soustraire. Parmi les hôteliers, nous remarquons les noms de 
Jean de Bast, Arnaud de Favars, Arnaud de la Faurie. 

En 1532, ils rappelaient à l'observation des ordonnances la 
do7ic de Gaulte-Rouge, demeurant au Chapeau Rouge, et 
l'hôtesse de la Tète Noire, rue des Ayres. Ils permettaient à 
la veuve de Jean de Lacroix^de transporter son enseigne du 
Lion d'Or de la rue des Fossés-Trompette à la rue Maucaillou, 
en payant un noble à la rose. En 1554, sur le rapport du jurât 
de Sainte-Marie, ils défendaient au sieur Jean Duboet de tenir 
cabaret au Chapeau Blanc, près la porte Despaux, parce qu'il 
n'était pas bourgeois. 

En 1559, ils faisaient une enquête sur les hôtelleries de la 
ville et sur le nombre des voyageurs que chacune d'elles 
pouvait recevoir. Jean Orgueil pouvait héberger 50 hommes et 
50 chevaux. Le 12 août 1559, sur les plaintes des voyageurs 
et « pour éviter que la ville n'acquière à cet égard une mauvaise 
» réputation «, ils taxèrent à 15 sous tournois la dépense d'un 
homme et d'un cheval pour le jour et la nuit. 

Quant à ces petits marchands de vivres que l'on appelait 
regratiers, « il y a tant d'arrêts, dit le livre des Statuts, contre 
» la malice des regretiers et regretières, qu'il serait ennuyeux 
» de les citer ». 

I 3. MÉTAUX. 

Fers. 

Nous ne trouvons pas de documents indiquant que Bordeaux 
recevait, au xvi® siècle, des fers d'Angleterre ou des Pays-Bas, 
ou même des fers d'Espagne, quoique ces derniers aient été 
probablement amenés quelquefois sur le marché. Ce n'est donc 
qu'au point de vue du commerce intérieur que nous nous 
occupons du commerce et de l'industrie du fer. 

Les fers dont on se servait à Bordeaux étaient tournis par 
les contrées voisines et notamment par le Périgord et les 
Landes. Les fers du Périgord étaient très anciennement connus 



— 129 — 

sur la place de Bordeaux. Dans le milieu du xvi" siècle, nous 
trouvons dans divers actes des notaires des mentions relatives 
à ces fers ; ceux de la forge du Buguo ou des Aysies se vendaient 

40 sols tournois le quintal; Jean Burète, de Miremont, vendait 
ceux de la forge de Larmandie, affinés et martelés, au Bordelais 
Brandelyn de la Ramière, pour 49 sols tournois le quintal, 
tandis que le fer des forges de la Manaurie atteignait le prix 
de 50 sols. D'autre part, le 22 mars 1522, Ramon de Montferrier, 
maître de la forge de Labédouze, juridiction d'Estissac, 
vendait à sire Georges Bohard, marchand de Bordeaux, 
100 quintaux de fers de ladite forge, bons et marchands, du 
même poids que ceux de la forge de la Fongaude, au prix de 

41 sols tournois le quintal. Ce n'est qu'au siècle suivant que 
nous verrons arriver, par Bilbao, une grande quantité de fers 
catalans. 

Les diverses industries du fer étaient exercées par des 
corporations, dont chacune avait ses statuts particuliers, sous 
la surveillance du maire et des jurats. Les faures ou forgerons 
fabriquaient les ancres des navires, et il existait à Bordeaux 
une fonderie de canons. Les navires qui allaient à la pêche 
de la baleine et les corsaires armés en course achetaient 
à Bordeaux leurs canons avec la poudre et les boulets. Les 
navires la Marie^ le Saint-Jean, le Baptiste et d'autres, 
portaient chacun 14 pièces d'artillerie de divers calibres; ils 
achetaient leur poudre à raison de 12 livres 10 sols tournois 
le quintal. La maison où se fabriquait la poudre à canon et 
où se trouvaient les moulins était, en 1554, dans la paroisse 
Sainte-Eulalie. 

La ville de Bordeaux avait son arsenal d'artillerie. Le 
15 septembre 1520, elle prêtait 4 fauconneaux à la ville de 
Bourg. Le 24 avril 1521, M. de la Chapelle, lieutenant ordinaire 
de l'artillerie du roi, sur l'ordre de son chef, M. Desparros, 
demandait aux jurats des munitions et des chevaux. Les jurats 
commandèrent plusieurs canons à Mathurin Camorseau, et le 
26 janvier 1525, ils constatèrent que 34 pièces étaient faites. 
Ils achetèrent à M""^ de Lautrec du bois pour les roues et 
pour monter les pièces. En 1569, ils dressaient l'inventaire de 
leur artillerie. 

La corporation des fourbisseurs et armuriers fournissait les 
arbalètes, les arquebuses, les piques dont étaient armés les 



— 130 — 

marins; les épées des gentilshommes; et il lui était défendu de 
livrer des épées en mauvais état. Elle vendait aussi des cottes 
de mailles : Peyroton Dallas, de Bayonne, achetait en 1552, 
à Thomas de Surville, une cotte de mailles doublée de toile 
grise, pour 27 livres tournois. 

Les couteliers, les quincailliers, les cloutiers, les taillandiers, 
les serruriers, les espingliers, les aiguilletiers, les maréchaux 
ferrants, avaient, chacun dans son métier, des attributions 
déterminées. Le 14 août 1552, sire Jacques Gobineau, marchand 
de Bordeaux, achetait, pour 62 livres tournois, 100 grosses 
d'éguillettes de chevaux à grands fers découpés. 

En 1554, l'entrepreneur des ponts des portes de la ville 
fournissait à 14 deniers par livre le fer neuf et ouvré, et le 
fer vieux à 8 deniers. 



Cuivre. Plomb. Étain. 

Nous ne nous occupons que de l'emploi industriel de ces 
métaux pour le commerce intérieur de Bordeaux. 

Nous manquons de renseignements sur le cuivre. Le plomb 
était le plus souvent employé en alliage avec l'étain. 

A cette époque, où l'on ne connaissait guère pour l'usage 

habituel qu'une poterie grossière, l'importance de l'étain pour 

la vaisselle était considérable. Si les grands seigneurs, les 

prélats, se faisaient honneur de leurs magnifiques services 

d'or et d'argent; si même beaucoup de magistrats et de 

riches marchands rivalisaient de luxe avec eux, la masse des 

gentilshommes, même bien rentes, et des l)ourgeois, même 

-riches, ne se servait à l'ordinaire que de vases et de plats 

\ / d'étain. L'art délicat des artistes de la Renaissance avait 

Y d'ailleurs su donner à ces objets les formes les plus élégantes 

/ \ et l'ornementation la plus variée. L'Exposition de la Société 

/ \philomathique de Bordeaux de 1882 nous en a montré quelques 

/ spécimens, dont nous regrettons de ne pouvoir donner la 

gravure. 

Les pintiers (fabricants de'pintes), estaingniers ou estaneys, 
étaient régis par les ordonnances du maire et des jurats. 
Leurs statuts furent confirmés par Charles VI IL en 1486, et 
par François P% en avril 1526. 



— 131 — 

Plusieurs inventaires dressés par les notaires peuvent nous 
donner une idée de l'importance de la fabrication des objets 
d etain. Dans l'inventaire dressé le 19 avril 1563, après le décès 
du conseiller au Parlement Jean do Calvimont, le notaire 
Arfeuille énumère les douzaines de plats et d'assiettes d'étain, 
les sauciers, les pots, les demi-pots, les canettes, les brocs, qui 
servaient pour les mets et pour les boissons. 

Les archives des notaires nous indiquent que les potiers 
d'étain exerçaient une industrie très lucrative et nous donnent 
quelques détails. Les plus anciens de ces industriels que nous 
connaissions sont ceux dont les noms tigurent dans les statuts 
de 1486 et qui n'ont pas eu de notoriété. Plus tard, on trouve 
le nom d'Estève de Pontac, estanhey, mentionné avec celui de 
Marie Biron, sa femme, dans un acte du notaire de Bosco, du 
29 décembre 1497, où figure aussi Grimon Eyquem, seigneur 
de Montaigne, le grand-père de Michel. 

De 1517 à 1530, Guillaume Daguet fut le plus renommé des 
membres de la corporation. En 1572, Nicolas David livra aux 
jurats un échantillon modèle des mesures de contenance pour 
les liquides en usage à Bordeaux et dans la sénéchaussée. En 
témoignage de satisfaction, il reçut des lettres de bourgeoisie. 

La corporation des potiers d'étain comptait 20 maîtres. Les 
compagnons étaient payés, vers 1550, 15 sols tournois pour la 
douzaine de pots, 7 sols 1/2 pour la douzaine de plats, 3 sols 

9 deniers par douzaine d'écuelles, et 6 sols pour chaque plat 
de barbier; les boîtes de barbier étaient divisées en compar- 
timents pour les rasoirs et les lancettes. 

Nous marquons à cette époque quelques prix pour l'étain et 
le plomb. 

Le P'' avril 1531, Richard Pichon et Arnaud de Lestonna 
vendaient à Henri de la Taste 52,019 livres de plomb, au prix 
de 25 livres tournois le mille. En 1552, Mathieu Martin, 
estaignier, achetait à sire Augier Faure, de l'étain à 3 livres 

15 sols tournois le quintal, et du plomb, à 70 sols tournois. Le 

10 août 1552, les facteurs de François de Pontcastel vendaient 

16 quintaux 71 livres d'étain pour 47 livres 12 sols tournois, et 
chargeaient 51 quintaux de plomb en saumons pour Montauban, 
au fret de 5 sols tournois par quintal (1). 

(1) Raoul Brigot, notaire. 



— 132 — 
Or. A7'gent. 

Nous avons parlé ailleurs de ce qui regarde les monnaies; 
nous ne nous occupons que de l'orfèvrerie. 

La fabrication et le commerce des objets fa))riqués en or et 
en argent, souvent ornés de pierreries, avaient une grande 
importance. 

Le 26 juillet 1497, Grimon Eyquem achetait à son voisin, 
Jean Gimel, une maison à la Rousselle pour le prix de cent 
francs et la payait « en un bassin d'argent avec les bras dorés 
» et un triolet au milieu, pesant 5 marcs 6 onces, et 4 francs 
» bordelois de monnaie courante ». 

Le 5 novembre 1517, noble homme Arnaud de Pontac, 
receveur de la comptablie, achetait au marchand Henry de la 
Taste, devant le notaire Peyron, six tasses et une aiguière 
d'argent, pesant 22 marcs 1/2, pour 245 livres. 

Le 24 avril 1538, Robert Lanabo, maître orfèvre, remit à 
M'"'^ François Bayle, prêtre, un calice d'argent pesant 1 marc 1/2 
de fin et bon argent; pour la façon et la fourniture, il avait été 
fait prix d'une somme de 36 livres bordeloises, sur laquelle 
l'orfèvre reconnaît avoir reçu 24 francs bordelois en un tonneau 
de vin bon et marchand. 

Le 30 novembre 1548, une dame de Bordeaux remettait en 
gage à un banquier italien, qui s'était chargé de lui faire venir 
de Rome des bulles du prix de 465 écus d'or, divers objets 
d'argent pesant 70 marcs 6 onces, et consistant en deux grandes 
tasses, six tasses ouvrées à la façon de Portugal, une douzaine 
d'assiettes, deux salières, quatre cuillers, un grand bassin, deux 
aiguières, une coupe dorée, deux tasses, un couvert de coupe 
en vermeil, etc. En 1549, Brandelyn de la Ramière, qui paraît 
avoir fait le commerce des métaux, vendait à Guilhem de la 
Cornière six anneaux d'or enchâssés de turquoises, ainsi que 
des turquoises et des rubis. 

En 1552, noble Adam du Benquet vendait pour 9 livres 3 sols 
tournois des chandeliers d'argent pesant 7 marcs 1 once 2 gros. 
Le P' septembre de la même année, sire François de Pontcastel 
achetait quatre tasses d'argent, pesant 4 marcs 1/2, pour 
14 livres tournois le marc. Un peu plus tard, en 1557, M^ Louis 
de Pontac, fils d'Arnaud, achetait à Joachim de Ségur un 



— 183 — 

bassin, deux coupes, deux aiguières, deux salières, pesant 
19 marcs 2 onces 1/2, pour la souiine de 250 livres tournois. 

Nous avons parlé, au chapitre des monnaies, des variations 
du prix du marc d'argent. 

Le commerce des bijoux d'or et des vases d'argent était 
considérable. Celui des pierres précieuses ne Tétait pas moins, 
malgré les lois somptuaires qui essayaient d'y porter obstacle. 
A cette époque, on aimait à porter les diamants et les rubis 
sur des habits d'étoffes d'or et d'argent. Nous nous bornons 
à rappeler la fameuse entrevue du Camp du Drap d'or, où 
Charles-Quint et François P"", et, à leur exemple, les seigneurs 
de la suite, firent montre d'un tel luxe, que plusieurs de ces 
courtisans portaient, disait-on, sur leurs épaules leurs prairies 
et leurs moulins. 

A Bordeaux, on aimait les pierreries. Dans son testament, 
fait en 1598, Marie de Foix, vicomtesse de Ribérac, dit avoir 
donné aux enfants du duc d'Épernon 95,500 livres en argent 
comptant et pour plus de 40,000 écus de pierreries (1). 

M"^ de Geneste, mariée à M. de Ferron, avait reçu de son 
père un grand nombre de bijoux et d'objets de prix inventoriés 
dans un acte du notaire Chadirac, du 29 novembre 1599. Il y a 
notamment : « un grand diamant et un ruby achetés à la Coste, 
» Portugais (da Costa), pour 114 escus; 2 pendants d'oreilles 
» garnys de diamants et de perles, achetés à sire Orlic, mar- 
» chand, pour 45 escus; 3 douzaines de boutons d'or émaillés, 
» achetés à Paris, 59 escus ; 1 carquan de pierreries de diamants 
» et chatons de perles, plus une enfîlure de perles, d'or et de 
» perles, d'or et de musc, 550 escus; 6 douzaines de boutons 
» de perles, 30 escus », etc.; et une grande quantité d'autres 
joyaux. 

Les robes mêmes étaient garnies d'or et'd'argent. « Une robe 
» de velours, avec cotillon de satin colombey doublé de taffetas 
» blanc avec un galon d'argent; une robe de velours noir 
» plain; un cotillon de velours violet à fond d'or avec un 
» galon d'or; une robe de satin noir faite en broderie ; un cotillon 
>: de velours vert avec un parement d'argent, etc. (2). » 

Les orfèvres formaient à Bordeaux une corporation riche et 
puissante. Ils étaient tenus de marquer leurs œuvres du poinçon 

(l-2j Chadirac, notaire. A leur date. 



— 134 — 

royal à la llcur do lys. Ils devaient indiquer le prix du métal 
au prix du marc, et le prix de la façon. La plupart d'entre eux 
logeaient dans la rue qui porte encore aujourd'hui le nom de 
rue des Argentiers. Ils fournissaient une caution de 25 marcs 
d'argent. 

Horlogers. 

Nous avons peu de renseignements. Notons cependant que 
l'horloge de l'Hôtel de Ville était réglée, de 1521 à 1532, par 
un horloger. Noël Canterat était, à cette époque, chargé de 
l'entretien. Il avait fait le cadran pour le prix de 12 livres. 

I 4. INDUSTRIES DU BOIS. 

Pin maritime. Résines. Goudrons. Brais. Charbon de bois. 

Ces industries comprenaient les charrons, dont les compa- 
gnons devaient faire, pour être reçus maîtres, deux roues de 
pièce d'artillerie, lesquelles roues devenaient la propriété de la 
ville; les charpentiers de haute futaie, les charpentiers de 
barriques, les menuisiers, les bahutiers. 

Nous parlons des tonneliers et des bois à barriques dans notre 
article relatif au vin. 

Le prix des bois de construction était, le 8 août 1554 : 

Madriers de 14 pieds 17' lOMa douzaine. 

» 10 » 10 » » 

Soliveaux 17 » » 25 pièce. 

Chevrons 15 » 6 » la douzaine. 

Une industrie assurément bien nouvelle à Bordeaux était la 
carrosserie, dont nous pouvons indiquer la naissance. 

En 1588 il n'existait à Bordeaux que quatre carrosses. Ils 
appartenaient à la comtesse deThorigny, belle-fille du maréchal 
de Matignon, gouverneur de la province ; à M. de Merville, 
gouverneur du château du Hâ; Charles d'Aste, connétable de 
Bordeaux, et Augier do Gourgnes, trésorier général de Guienne. 
Haute et puissante dame Madeleine d'Eydie, dame de Civrac, 
désira aller elle aussi en voiture. Elle traita à cet effet avec 
M^ Micheau Mosnier, de la paroisse de Saint-Seurin, lequel 



— 18o — 

prit rengagement « de lui fiure une carosse, bien et duement 
» faicte, de même façon et grandeur que celles de Madame la 
» comtesse de Thorigny, ou de celles de MM. de Merville, 
» d'Aste ou de Gourgues », Il devait « fournir la dite carosse, 
« soit boys, cuyr, fers, harnays de quatre cheveaulx, avec une 
> selle planiste à l'ung des cheveaulx, testières, brides, traicts, 
» colliers, couvertes et sangles des cheveaulx ; plus trois 
carreaux, ou quatre s'il est besoing, bien rembourrés de 
bourre, avec leurs franges, passements de soye, fauve s'il 
s'en peut trouver ; ou de telle couleur que la dite dame 
advisera ; et sera, tenu de faire faire les armoiries de lad. 
dame, et les faire peindre de belle pinture sur lad. carosse; 
de faire les doublures de lad. carosse de bon estame tanné, 
s'il s'en peut trover, ou d'autre coleur qui sera advisé par 
lad. dame ; de faire les rideaulx du carrige tannés ou de 
trame, au choix de lad. dame, ou bien de camellot; s'il les 
faict de camellot, lequel lui coustera plus, lad. dame lui 
payera le surplus...; et de faire peindre lad. carosse, tant 
dedans que dehors, *de la couleur que lad. dame advisera », 
Le prix fut fixé à 1 36 escus sol, dont 60 furent payés en espèces, 
et 76 devaient être payés en 23 boisseaux de blé froment et un 
tonneau de vin, fust et lie (1). 

Les produits du pin maritime étaient l'objet d'une très 
ancienne industrie. 

Sur le littoral de l'Océan, de l'Espagne à la pointe du Médoc, 
s'étend encore de nos jours une immense plaine à peine 
ondulée, couverte de sables arides où les eaux souterraines, 
retenues près de la surface par une couche imperméable 
d'argile et d'alios, forment obstacle à la culture et ne permettent 
la végétation qu'à l'ajonc épineux, à la bruyère stérile et à 
quelques bouquets de pins maritimes. 

Le paysage et la végétation ne paraissent pas avoir changé 
depuis de longs siècles. 

Cette zOne des landes a eu cependant des habitants depuis 
les temps les plus reculés que peut éclairer un peu l'histoire, 
et dès l'époque où Bordeaux devint un marché commercial, 
ces peuplades voisines entrèrent en relations avec la ville 
naissante, et lui apportèrent les produits de leur sol et de leur 

(1) Chadirac, notaire. 



— 130 — 

industrie : le miel et la cire de leurs abeilles, la poix et la 
résine de leurs pins, le tan de leurs chênes, le charbon des 
bruyères. 

A l'époque romaine, le consul Ausone, dans son épître à 
Théon, qui commerçait dans le Bas-Médoc, parle de ces produits 
des landes, et notamment de la poix et de la résine. Saint 
Paulin appelle Piccos Boios les habitants de La Teste de Buch, 
les Boiens. 

Le pin maritime fournissait aux habitants de la contrée les 
bois nécessaires nécessaires à la construction de leurs cabanes 
et de leurs barques, appelées pinasses; la forêt elle-même avait 
le nom de pinadas. 

L'industrie naissante savait déjà tirer parti des produits du 
pin, plus faciles à transporter que le bois lui-même. 

Les produits naturels du pin maritime se détachent du tronc 
de l'arbre par exsudation. La gemme, le galipot, la résine 
crote, qui ne diffèrent guère que par la plus ou moins grande 
quantité d'impuretés, forment par leur épuration les térében- 
thines, et par leur distillation l'essence de térébenthine. Les 
résidus de la distillation donnent les brais secs et l'arcanson 
ou colophane. On disait aussi colophone, du nom de la ville de 
Colophon, où cette résine fut, dit-on, fabriquée primitivement 
dans l'antiquité. Voilà bien des noms pour un même produit, la 
résine ! 

Le goudron est le produit de la distillation du bois de 
pin. 

Le charbon, celui de l'incinération incomplète du bois. 

Ce ne sont que les produits naturels qui ont été employés 
pendant fort longtemps. A la fin de la période anglaise, 
de 1400 à 1450, nous voyons la geina, la rosina et le barras 
introduits à Bordeaux; maié la quantité qui peut y séjourner 
est réduite à celle nécessaire à la consommation de chaque 
dépositaire. Les dangers d'incendie font défendre Timportation 
de grandes quantités. 

La résine payait un droit à l'entrée en ville. La ferme en fut 
concédée pour 10 livres par an à Arnaud Guilhem Lamfford, 
Anglais, qui était devenu portier de l'hôtel de ville de Saint- 
Éloi et huissier des jurats; remise lui fut faite du prix de ferme 
parce que Tétat de guerre contre la France ne lui avait pas 
permis d'effectuer de recettes. 



— 187 — 

La ville achetait treys fogueys de gema et un cVarrosina pour 
aller brûler les vaisseaux français du duc d'Orléans qui faisait 
le siège de Bourg. Elle les paya 47 livres 10 sous et fit équiper 
un navire pour aller en brtîlot. 

La ville permit à des marins de Bretagne de charger six à 
huit fogueys de résine en payant les droits à la sortie. 

Nous ne trouvons pas encore mention des produits d'une 
véritable fabrication. Le brai sec avait toutefois acquis une 
importance telle que son nom iVarcanson était donné à la 
localité, voisine de La Teste do Buch, qu'on appelle aujourd'hui 
Arcachon. 

Au xvi^ siècle, les registres de la comptablie font mention 
d'un assez grand nombre d'expéditions de brais, gemmes, 
résines et même de térél)entliine. Le goudron commence à être 
mentionné. 

Ces produits se vendaient pour l'Espagne, mais surtout pour 
la Flandre et l'Angleterre. 

En 1568, Jean de Lauste, habitant de Parentis-en-Born, 
vendait à Jean de Baleste, habitant de La Teste, 20 milliers de 
résine pour 200 livres bordelaises. La térébenthine, à cette 
époque, se vendait 8 livres la barrique bordelaise et 8 livres 
10 sous la barrique de Chalosse. 

Pendant fort longtemps, l'industrie, qui tirait parti des 
produits naturels d'exsudation du pin maritime, se borna à 
séparer les diverses matières et à les épurer grossièrement. 



I 5. MATIÈRES TEXTILES. 

Chanvres. Lins. Cordages. Toiles grossières. Laines et draps du pays. 

Ces diverses industries étaient exercées par les cordiers, les 
tisserands, les tondeurs de draps, les couturiers tailleurs et 
rapiéceurs, les pourpoinctiers, les chaussetiers, les bonnetiers. 

Les chanvres arrivaient à Bordeaux de la Navarre et du haut 
pays. Il était défendu aux cordiers de Bordeaux de mélanger 
le chanvre de Navarre avec celui d'Agen, sous peine du fouet. 
Le chanvre, avant d'être employé, devait être visité par les 
experts. Les cordiers ne pouvaient fabriquer de cordes en 
temps de pluie, ni pendant la nuit. 



— 138 — 

Les câbles, cordages, toiles à voiles pour la marine, étaient 
employés pourles navires étrangers ou français qui se trouvaient 
au port. Le marché de ces produits se tenait au Pont Saint 
Jean. Nous ne trouvons pas indiqué de détails do prix dans les 
minutes des notaires. Habituellement il n'est fait qu'un prix 
pour la fourniture des câbles, cordages et toiles d'un navire; 
très souvent le prix est stipulé comme le faisait le maître 
cordier Pierre Besse, en 1552, devant le notaire Raoul Brigot, 
en un contrat à la grosse. 

Les laines du Médoc, celles des Landes, de TAgenais, du 
Toulousain et des autres contrées du bassin de la Garonne, 
trouvaient à Bordeaux un débouché pour la consommation 
locale. Elles offraient même un certain aliment au commerce 
intérieur de la France et se vendaient fréquemment pour Niort 
et le Poitou, pour Orléans, et dans le Midi pour Castres; mais 
leur emploi principal était pour les petites fabriques du paj^s. 

Il y avait dans le Médoc, dans les Landes, à Bordeaux, 
quelques fabriques de draps et d'étoffes de laines peu impor- 
tantes et qui servaient aux emplois locaux; elles étaient 
insuffisantes pour les besoins de laconsommation. Aussi voyons- 
nous arriver sur le marché, non seulement des draps étrangers, 
dont nous parlerons quand nous nous occuperons du commerce 
extérieur, mais encore une notable quantité de draps de France : 
des draps rouges et blancs de Paris et de Meaux; des draps 
noirs et des draps gris de Niort; des draps et serges d'Arras; 
des serges, des estâmes, des camelots, des couvertures de 
laine, de Carcassonne, de Castres, de Toulouse, de Montpellier. 

Les draps étaient vendus aux particuliers par divers corps 
de métiers, ainsi que les tissus en général. Nous comptons, pour 
ce commerce intérieur, les chaussetiers, les couturiers et 
tailleurs, les tisserands, les bonnetiers, les pourpoinctiers, les 
merciers. 

Le 7 juin 1511, les statuts des chaussetiers avaient été 
approuvés par le maire et les jurats. Les compagnons, pour 
passer maîtres, devaient payer 6 écus d'or et donner à dîner 
au prévôt et au procureur de la ville. Les statuts de Bordeaux 
nous donnent les noms de quelques chaussetiers du milieu du 
xvi" siècle. Richard Pichon, Jean Pichon, Estienne Cruzeau, 
Guillaume Ledoulx, Jacques Moytié, Jean Bernage et autres. 
Le 4 avril 1552, sire Jehan Pichon vendait à Etienne de la Caze 



— 139 — 

2 aunes de fin drap blanc de Meaiix pour taire une cotte à sa 
femme, à raison de 67 sols 6 deniers tournois Taune. Le 7, il 
vendait 30 aunes do drap noir de Paris à 75 sols tournois 
l'aune. Le 16 mai, une paire de chausses d'estame gris doublé 
du môme pour 4 livres tournois, et d'autres on drap noir pour 
•4 livres 2 sols et 4 livres 5 sols. Le drap rouge était vendu 
4 livres 10 sols. 

Les merciers de Bordeaux étaient réunis on conûério depuis 
longtemps. Le 28 novembre 1472, les quatorze merciers, 
Pey Ap, Mathieu du Peyrat, Francis Tustal, et les onze autres, 
se présentèrent devant Jean Aubin, seigneur de Malicorne et de 
Blanquefort, maire de Bordeaux, et devant lesjurats Estève 
Macanan, Bernard Olivey, Grimon Gassies, Nolot Revescas, 
Grimon de Bordeaux, Rainon Eyquem, Guiraud de Passarara, 
Jean de Laurensanos et Grimon du Forn, et obtinrent l'appro- 
bation do leuî's statuts. Ils demandèrent au roi une nouvelle 
approbation, et rol)tinront de Charles Ylll en novembre 1492, 
avec confirmation par Louis Xll en 1498. 

Les merciers de Bordeaux n'avaient aucune prééminence su 
les autres corps de marchands. 

Nous voyons à la fin du xV" siècle .Johan Gimol, jurât de 
Bordeaux, acheter dos toiles de Bretagne. Nous trouvons aussi 
plusieurs achats de toile de Bretagne dans le cours du siècle 
suivant, mais le prix n'est pas indiqué. Ainsi le 10 juin 1552 
Germain Challin, marchand, achetait à sire Mathieu Domal, 
de Lesneuven en Brotaigne, 449 aulnes de toile^ qu'il lui payait 
en vin bon et marchand de son cru, rendu à bord du navire 
plein et ouille, à la Saint-Michel. On vendait par grandes 
quantités les toiles de Hollande. 

Los merciers pouvaient vendre toutes sortes de marchandises 
fabriquées, étoffes, fils, rubans, galons, soies, bijoux, boutons, 
gants; mais ils ne pouvaient fabriquer. Ils avaient des boutiques 
au palais de justice, à côté de celles des imprimeurs-libraires. 

Ils achetaient leurs marchandises aux industriels de la 
ville, et surtout aux marchands de Toulouse, Montpellier, 
Montauban, Niort, Rouen, Orléans, Paris, Lyon, Avignon, 
qui arrivaient aux foires franches do mars et d'octobre. 
M. Francisque Michel cite un acte du notaire Chartier, de 1520, 
mentionnant l'existence à Bordeaux d'un lieutenant du roi des 
merciers de Paris. Nous avons cité un arrêt du Parlement de 



- liO — 

Bordeaux à la date du 21 mars 1595, qui reconnaissait à 
Bordeaux un lieutenant du roi des merciers de Paris, mais qui 
confirmait le maire et les jurats de Bordeaux dans leur droit de 
juridiction et de police sur les merciers et en matière de poids 
et mesures. 



I 6. PEAUX. CUIRS. 

Le commerce local des peaux et des cuirs occupait l'industrie 
des tanneurs, des parcheminiers, des selliers, des cordonniers, 
des savetiers, des gantiers, toutes distinctes. 

Les tanneurs achetaient habituellement à l'année, finissant 
au mardi gras, les peaux des animaux tués par les bouchers. 
Ils étaient presque tous établis sur les bords du ruisseau du 
Peugue. 

Les actes des notaires contiennent un grand nombre d'actes 
relatifs à cette industrie; nous en mentionnerons seulement 
quelques-uns. 

En avril 1493, les bouchers Pierre et Jean de Gajac affer- 
maient pour un an les cuirs des boeufs, des vaches et des 
moutons qu'ils tueraient, au prix : la traque de cuirs de bœuf 
marchande, à 20 francs; celle de vache, à 12 francs, et la 
douzaine de moutons, à 1 fr. 16 ardits. En 1550, les peaux de 
bœuf en poil étaient achetées à 49 livres bordeloises la traque 
par des marchands de Bilbao, et 200 peaux étaient vendues 
135 livres bordeloises. Les peaux d'agneau et de chevreau se 
payaient 9 livres bordeloises la douzaine. En 1552, un grand 
nombre d'actes montrent Pierre Bonneau, maître parcheminier, 
vendant des peaux de mouton, ainsi que René Duchesne, 
Martin de Chebéry et d'autres. Pierre Bonneau prenait à ferme 
d'Héliot de laGuye toutes les peaux d'aouilles (brebis, moutons) 
que celui-ci tuerait dans sa craberie de Saint-Michel, pour le 
prix, savoir : par douzaine de peaux de harreaulx jusqu'à 
la Saint-Michel, 37 sols 6 deniers tournois, et par douzaine 
de peaux marnes^ de la Saint-Michel au mardi gras, 55 sols 
tournois. Le 13 juin, les peaux de mouton se vendaient 40 sols 
la douzaine; et le 14 juillet, Pierre Bonneau achetait à un 
marchand de Montauban 12 douzaines de peaux de veau 
tannées pour 37 livres tournois. 



- — 141 — 

Les tanneurs, pour être reçus maîtres, devaient préparer 
des cuirs de bœuf, de vache, de veau, de chèvre et de mouton. 
Leurs statuts avaient été approuvés par les jurats le 
7 décembre 1570. Parmi les principaux tanneurs de cette 
époque nous citons Jean de Gaufreteau et Pierre de Gaufreteau, 
son fils. 

§ 7. POTERIES ET VERRERIES. 

Potiers de terre. 

La contrée fournissait quelques argiles employées pour la 
fabrication des poteries communes à l'usage de la cuisine et du 
ménage. Bordeaux recevait aussi quelques-unes de ces poteries 
du haut pays et de Toulouse. On fabriquait en outre des tuiles 
creuses, dont le modèle semble encore usité. 

Le verre. 

L'industrie du verre a une importance considérable et rend 
les plus grands et les plus nombreux services. Il nous suffit 
d'énumérer quelques-uns des emplois de cette fabrication : les 
vitres, les glaces, la gobeleterie, le cristal, les émaux, la 
verrerie pour optique. 

Le verre est un mélange de silice et d'un fondant tel que la 
soude ou la potasse, qui, chauffe au rouge vif, entre en fusion 
et est susceptible, à l'état liquide, de recevoir en refroidissant 
la forme qui lui est destinée, suivant qu'on veut obtenir des 
vitres, des glaces, des vases ou des cristaux. Le caractère 
principal de cette fabrication est de produire un corps dur et 
cassant, doué de transparence et d'un éclat caractéristique. 

Nous ne pouvons entrer dans les détails de cette industrie 
très intéressante, dont quelques l)ranches, comme celles des 
vitraux ou verrières et celles des vases d'ornement, touchent à 
l'art, tandis que d'autres, telles que celles du verre à vitres et 
des bouteilles, donnent lieu à un commerce fort étendu. 

La fabrication du verre était connue depuis une très haute 
antiquité. Les historiens anciens en font remonter la découverte 
aux Phéniciens; ils nous ont conservé quelques détails sur le 



— 142 — 

mode de cette fabrication et sur les usages auxquels elle était 
employée. 

Les Romains connaissaient l'emploi du verre pour les 
amphores et les vases destinés à contenir les liquides et surtout 
du vin. On a retrouvé à Ponipéi quelques-unes de ces bouteilles 
en verre antique contenant encore des résidus desséchés, ce 
que nous pourrions appeler l'extrait sec de ces vins, vieux 
de dix-huit siècles, et dont, les chimistes ont pu faire Tanalyse. 

Quant au verre à vitres, il était aussi connu des Romains. 
Mais pendant fort longtemps ces divers produits ne pouvaient 
être obtenus qu'avec des difficultés et des dépenses très consi- 
dérables; leur emploi était extrêmement rare et leur production 
très réduite. Cependant, quand le christianisme fut devenu la 
religion de l'empire, on fit un plus grand usage du verre coloré 
pour imiter les pierres précieuses ei pour la décoration des 
châsses des saints, des vases, des croix et d'autres objets de 
piété. 

Après la chute de l'Empire Romain, les Barbares négligèrent 
cette industrie, qui parut longtemps mise en oubli; elle n'avait 
pas complètement disparu toutefois, et dès le vi^ siècle on a pu 
signaler la fabrication de vases, de bijoux et d'autres objets de 
luxe en verre coloré, et surtout de vitraux peints pour la 
décoration des fenêtres des églises. 

En l'année 726, l'évêque Vigfrid, suivant ce qu'énonce 
Ducange, d'après l'historien Thomas Stubb, avait introduit 
ce mode de décoration des églises en Angleterre : Artifices 
lapidearum et vitrearwn fenestrarum, primus o?nniu?n in 
Angliam ascivit . Ces vitraux d'église étaient formés de 
tablettes de verre réunies par des baguettes de plomb ou de 
fer : Fenestras plomba simul compactis iabulis ferroque 
connexis inclusit. 

En France, Grégoire de Tours avait, dès le v^ siècle, signalé 
l'existence des verrières; parlant d'individus pénétrant par 
violence dans une église, il avait dit : « Après avoir brisé les 
» vitres, ils entrèrent. » Effracta vitrea, ingrcssi sunt. 

Une charte de Charles le Chauve, de 863, nous parle aussi 
de vitraux d'église. Des vitraux existèrent après cette époque 
dans presque toutes les églises importantes. Nous nous 
bornerons à en signaler quelques-unes. 

Les statuts de l'église de Trêves constataient qu'à la date de 



— 143 - 

1155 et 1156, les fenêtres de cette église et de presque toutes 
les églises et chapelles de ce diocèse, vitrales fenestrœ, étaient 
superbement vitrées, et qu'on avait peint sur ces vitres des 
armes et des emblèmes pour en conserver la mémoire. 

La chronique de Bernard Ythier, moine de Saint-Martial, sur 
l'année 1214, dit qu'un vent violent lit tomber la pierre qui 
était au sommet du cloître Saint-Martin, de Limoges, et le 
milieu du vitrage qui était au-dessus do l'arc. 

On employait aussi le verre comme imitation de pierres 
précieuses. L'inventaire de la Sainte-Chapelle, de Paris, porte 
que le chef (crâne) de saint Clément avait été placé dans un 
vase d'argent doré, orné de pierres de verre, ornatum 
lapidihus vitrinis; et au-dessus des cornes de la mitre avaient 
été placées deux pierres de verre percées. 

On se servait encore du verre pour les hanaps et les verres à 
boire. En 1338, le dauphin de Viennois, Hiimbert, accorda un 
privilège à un habile maître verrier pour fabriquer des hanaps, 
amphores, verres à boire, salières, aiguières, plats, écuelles, 
chandeliers, lampes et autres objets de gobeleterie. 

Le prix de ces divers objets était très élevé. 

Il en était de même pour les verrières des églises. 

Bordeaux possédait d'antiques églises; et, sans remonter 
jusqu'aux temps de Charlemagne et des ducs d'Aquitaine, il 
serait intéressant de savoir si, à l'époque de la domination 
anglaise, tout au moins, ces églises étaient ornées de verrières. 

Sainte-Croix a été reconstruite, dit-on, par Charlemagne, et, 
plus tard, par un duc de Gascogne ; Saint-Pierre fut restaurée 
en 821 par un duc d'Aquitaine, et, en 1411, par un roi 
d'Angleterre; Saint -Seurin date des premiers temps du 
christianisme à Bordeaux; Saint-André, très ancienne aussi, 
a été rebâtie au xiv® siècle; Saint-Michel est du xvi^ siècle. 

Toutes ces églises, magnifiques, riches, ornées, n'avaient- 
elles pas, du xii^ au xv' siècle, comme les autres églises de 
leur époque, leur décoration de verrières artistiques? 

Nous avons quelques renseignements sur les verrières de 
Saint-André à la fin du xiv^ siècle; mais nous pensons qu'il en 
existait auparavant. Rymer,à l'année 1386, sous le règne de 
Richard II, roi d'Angleterre t. YII, p. 257), parle d'une simple 
chapelle dont il s'agissait de réparer les vitres des fenêtres. 
Comment la cathédrale de Bordeaux n'aurait-elle pas eu de 



— 144 — 

vitres? Hiérosme Lopès, dans sa description de l'église Saint- 
André, nous décrit la galefio qui règne autour du chœur, entre 
quatorze colonnes : « Un pou au-dossus, dit-il, sont les vitraux 
» que fit faire en partie Pierre de Bosco, évèque d'Aqs, chanoine 
» de cette église, qui vivait sur la fin du xiv* siècle. On voit son 
» nom, son portrait et ses armes dans ces vitraux. Ces vitraux 
» remplissent en haut tout l'intervalle de ces colonnes, et sont 
» de la hauteur do '32 pieds sur 12 et 6 pieds de largeur, suivant 
» la différente distance de ces colonnes. » 

M. L. de Lamothe, dans son essai historique sur la 
cathédrale de Saint- André, signale ces verrières comme 
reproduisant des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. 
Il n'en existe plus que quelques fragments. 

L'archevêque Arthur de Montauban a fait faire, de 1467 à 
1478, les verrières du chœur, qui n'existent plus; et l'arche- 
vêque Prévost de Sansac a fait établir, de 1560 à 1591, les 
verrières des croisées de la nef, qui ont aussi disparu. 

Les verrières de la rose méridionale représentaient la Vierge, 
l'Enfant Jésus et des fleurs. 

Ces travaux étaient-ils l'œuvre d'artistes bordelais ? 

Nous trouvons quelques détails sur l'industrie de la verrerie 
établie à Bordeaux dès le commencement du xvi" siècle, pour 
les églises, les édifices publics, et même les habitations privées. 

L'archiviste de la Ville, M. E. GauUieur, dans ses Bordelais 
inco7inus, a cité un marché relatif au vitrage de l'église Saint- 
Eutrope : dans cette verrière devaient être faites deux images, 
celles de sainte Innocente et de saint Blays; elles étaient payées 
au prix de 12 ardits le pied carré. 

Nous avons noté un acte du notaire Laurent, du mois de 
septembre 1514, où figurent Michel de Rabart, pintre de 
Saint-Michel et vitrier, ainsi que son fils, Michel de Rabart, 
premier huissier du Parlement. 

Un arrêt du Parlement, du 31 janvier 1519, nous apprend 
que la Cour faisait « rhabiller les vitres des chambres 
» d'audience et de la Tournelle, qui étaient cassées, et y faisait 
» mettre du plomb tout neuf ». 

Les minutes des notaires déposées aux Archives du dépar- 
tement nous ont révélé le nom et les affaires de quelques 
verriers de Bordeaux : Rabart, Petit-Jean, Gombaud, Paproche, 
Guichardier, Renoul, Girault, 



— 14S - 

Des vitres et vitraux étaient posés dans quelques maisons 
des riches marchands de Bordeaux. Un acte du notaire Moreau, 
du 4 juin 1519, nous indique que Jehan Pichon fit poser en sa 
maison des vitres et verrines semblables à celles qui existaient 
dans la salle basse de M® François Lesueur, procureur au 
Parlement, et « avec tels imaiges et rondeaulx que Pierre 
Faiire avait en sa maison ». 

11 ne faut pas oublier qu'à cette époque les maisons d'habi- 
tation ne prenaient habituellement jour que par d'étroites 
ouvertures fermées de volets de bois, ou par des châssis garnis 
de peaux amincies, de toiles tendues, ou de papier huilé, qui 
tauiisaient une lumière affaiblie. Des fabriques de châssis à 
papier huilé existaient encore à Paris au siècle dernier. 

Les marchands bordelais étaient plus luxueux dans leurs 
verrières que ne l'étaient beaucoup de grands seigneurs. En 
1567 seulement, le fastueux château du duc de Northumberland 
fut orné de vitres aux fenêtres principales; mais les vitres 
étaient considérées comme des objets si rares et si précieux 
que les châssis sur lesquels elles étaient apposées n'étaient 
mis en place que lorsque le duc habitait le château, et qu'en 
son absence, ils étaient soigneusement retirés et serrés. 

On prenait grand soin de ces précieuses verrières. En 1526, 
les jurats de Bordeaux firent défense aux bouchers de faire 
passer leurs moutons venant des landes, par la porte du Hâ, 
sur la place Saint- André, parce que la poussière qu'ils soule- 
vaient salissait les vitraux de la cathédrale. 

On sait que les rois avaient accordé aux verriers les 
privilèges de la noblesse, et que ceux-ci étaient qualifiés de 
gentilshommes. 

Le 13 mars 1527, les maîtres verriers et les maîtres vitriers 
se plaignirent aux jurats de ce que M" Jehan Benoît, l'un 
d'eux, avait acheté à un marchand lorrain du verre pour faire 
des vitres, et qu'il le- leur revendait trop cher. Benoît répondit 
qu'étant marchand il devait gagner sur la marchandise. Il 
jura que le lien de verre, composé de trois pièces, entier et 
rompu, blanc et de couleur, lui coûtait 16 et 17 sous tournois. 
Les jurats ordonnèrent qu'il vendrait le lien de verre blanc 
18 sous, et celui de couleur 20 sous. 

M. Francisque Michel nous a donné quelques renseignements 
sur les verreries du Périgord au xvi® siècle. Elles recevaient 



— 140 — 

de Bordeaux une des matières premières de cette industrie, la 
soude, ou plutôt la plante marine dont on l'extrayait, la 
salicorne. Plusieurs verreries existaient près de Montpon, à 
Saint-Michel du Double, à Saint- André près Bergerac. 

11 dit aussi que de nos jours on a trouvé à Vertheuij, en 
Médoc, des vestiges d'anciennes verreries; nous ne connaissons 
pas ces vestiges, mais seulement des dépôts de scories de forges 
dans lesquels se trouvent quelques vitrifications. 



§ 8. l'imprimerie. 

Avant l'invention de' l'imprimerie, les livres religieux ou 
profanes étaient écrits à la main par des écrivains dont 
quelques-uns étaient de véritables artistes et ornaient leurs 
œuvres de dessins et d'enluminures souvent remarquables. Ils 
écrivaient sur parchemin et, pour les ouvrages de moindre 
importance, sur le papier, connu depuis longtemps. 

Bordeaux possédait des maîtres écrivains qui étaient presque 
des peintres. Aussi la rue où habitaient plusieurs d'entre eux 
était-elle nommée rue des Pinhadors; elle occupait une partie 
de la rue du Loup actuelle. 

L'ornementation des missels, des livres religieux et des 
Écritures posées sur l'autel pour le culte catholique, était 
arrivée à un remarquable degré de perfection par le dessin, les 
couleurs et les métaux précieux. Les chapitres de Saint- André 
et de Saint-Seurin, les abbayes de Sainte-Croix et de La Sauve 
avaient leurs écrivains attitrés, habituellement recrutés parmi 
les prêtres et les religieux du chapitre ou de l'abbaye. 

De ces artistes, nous n'avons conservé que les Cartulaires de 
Sainte-Croix et de La Sauve, précieux spécimens de l'art aux 
XI® et XII® siècles, et quelques autres magnifiques volumes qui 
sont placés aux Archives départementales et à la Bibliothèque 
de la ville. 

La mairie et la jurade de Bordeaux avaient aussi leurs 
écrivains, auxquels nous devons le manuscrit des Costumas^ et 
sa copie donnée à la ville par l'abbé Baurein, le livre des 
Bouillons; et au xii® siècle le livre des Statuts. 

Les Archives municipales nous apprennent qu'à la date du 
16 mars 1520, une délibération des jurats porte qu'il serait 



— 147 — 

payé à Jean de Belouguet, clerc, qui avait écrit le Livre des 
Coutumes sous la direction du clerc de la ville, la somme de 
un écu soleil, et à Philippon Coutard, qui en avait fait un 
double, la somme de 8 sols tournois. 

Nous trouvons ainsi mention de quelques-uns de ces écrivains 
plusieurs années après l'invention de l'imprimerie et même 
jusqu'au milieu du xvi' siècle. M. Gaullieur a publié un acte 
du notaire Guignier, en date du 21 juillet 1534, par lequel le 
chapitre de Saint-Seurin commande à deux presbtres écrivains, 
messires Pierre Faydieu et Guillaume Calvet, une bonne copie 
sur bon parchemin de vélin du Responsif du Sanctoral de la 
dite église. « La copie doit être illuminée d'azur et de vermillon. 
» Elle sera payée la somme de six vingts francs bordelois en 
» 40. escus d'or sol de 45 sols pièce, soit 50 sols tournois 
» pour chaque cahier de huit feuillets d'une peau entière le 
» feuillet, et 6 lignes d'écriture sous note en chaque page. » 

L'imprimerie allait bientôt supprimer ces maîtres écrivains. 

Nous n'avons pas à étudier l'histoire générale de l'impri- 
merie et de ses origines; nous nous bornons aux faits qui 
intéressent Bordeaux. Toutefois ces faits eux-mêmes ne 
peuvent être bien compris que si nous rappelons rapidement 
ceux qui leur ont donné naissance. 

Laurent Coster,de Haarlem, avait dès 1436 exécuté des essais 
encore informes pour remplacer par un procédé mécanique 
la main de l'homme pour l'écriture. Ces essais contenaient en 
germe la magnifique découverte qui devait avoir une impor- 
tance sociale si énorme. Six ans après, Faust s'emparant de 
ces procédés primitifs et les perfectionnant, s'établissait à 
Mayence; mais il ne parvenait lui aussi qu'à ébaucher la 
reproduction mécanique de l'écriture manuelle. L'invention ne 
devint complète, et susceptible de prendre l'immense dévelop- 
pement qui l'attendait, que lorsque Gutenberg et Schaeffer 
furent parvenus à graver des matrices et à fondre sur ces 
matrices des caractères mobiles. 

Ces premiers imprimeurs et leurs ouvriers, établis à Mayence 
en 1457, furent obligés de se disperser après la prise de cette 
ville par le duc de Nassau; et, apôtres de l'art qui venait de 
naître, allèrent le propager dans toute l'Europe. 

C'est ainsi qu'en France les premiers livres d'abord, les 
premiers imprimeurs ensuite, vinrent d'Allemagne. 




— 148 — 

Les premiers livres furent expédiés à Paris par Hans Conrad 
Gaiilick, associé de Schaeffer et successeur de Faust et de 
Gutenberg, qui les adressait à son compatriote, l'écolier 
Hermann Stateren, étudiant. Celui-ci les vendait ensuite aux 
professeurs et aux étudiants de la Sorbonne et de l'Université. 

En 1469, alors que Timprimerie venait d'être établie à Rome 
et à Venise, le prieur de la Sorbonne à Paris, Jean de la Pierre, 
et le professeur Guillaume Fichet, attirèrent dans cette ville 
trois ouvriers de Mayence, Ulrich Geringhen, Martin Krantz 
et Michel Frisburger, dont il placèrent les ateliers au cœur 
môme de la Sorbonne. Ils donnèrent en l'année 1370 le premier 
livre imprimé en France : Gasparini B&rsizii, Pergamensis^ 
Epistolœ. Le premier livre français fut publié par Pierre 
Carron, libraire installé rue Quincampoix, et porte la date 
de 1473. Puis vinrent, en 1476, /es Grandes Chroniques de 
Saint-Denis, publiées par Pasquet Bonhomme. 

Le mouvement gagna rapidement toute l'Europe. William 
Caxton l'avait porté en Angleterre en 1474. Les villes des 
provinces françaises rivalisaient à l'envi pour établir des 
imprimeries : Lyon, dès 1473; Angers, en 1477; Toulouse et 
Poitiers, en 1479 ; Caen, en 1480; Rouen, en 1483; Rennes, en 
1484; Abbeville, en 1486. 

C'est également en 1486 que les jurats de Bordeaux voulurent 
doter la ville d'une imprimerie. 

Bordeaux possédait déjà une Université. Elle avait été créée 

7 mai 1441 par le pape Eugène IV, sur la demande du maire 
et des jurats, alors que la Guienne était encore sous la 
domination des rois d'Angleterre. Les rois de France devenus 
souverains de la Guienne avaient favorisé l'Université de 
Bordeaux. Louis XI lui avait accordé les mêmes droits que ceux 

nt jouissait déjà l'Université de Toulouse. 

s magistrats municipaux de Bordeaux se montraient fiers 
de leur Collège des Arts, qui allait devenir l'illustre Collège 
de Guyenne^ et qui prospérait alors, en 1486, sous l'habile 
direction de Psalmodier Constantin, et du savant Pierre de 
Casaubon. Ils achetaient en 1486 des maisons et des terrains 
pour son agrandissement. 

Quelques jours auparavant, le 21 juin 1486, ils avaient 
traité avec l'Allemand Michel Svierler, d'Ulm en Souabe, pour 
l'établissement d'une imprimerie à Bordeaux. L'acte a été 



— 149 — 

déposé, le 16 décembre suivant, dans les minutes du notaire 
Dubosq ou de Bosco, qui sont conservées aux Archives dépar- 
tementales. Il a été publié par M. Gaullicur. 

Les noms des jurats qui signèrent cet acte méritent d'être 
recueillis. C'étaient : .Jean Colomb, sous-maire; Baude 
Constantin, prévôt; Grimon Gassies, Bernard Olivey, Grimon 
du Fourn, Jean Gimel, Nolot Revesques, Arnaud Miqueu, 
Grimon Eyquem et Jean de Laurensanes, jurats. 

Grimon Eyquem était le grand-père de Michel Eyquem de 
Montaigne, l'auteur des Essais. 

Michel Svierler, « librayre et vendedor de libres », devait 
se faire assister d'un maître et de deux compagnons; il devait 
aussi enseigner son art à des enfants et compagnons de la 
ville. Il lui était alloué par les jurats une somme de 200 livres 
tournois, payable en divers pactes. Enfin, il était cautionné 
par Nolot de Guiton, procureur-syndic de la ville, personnage 
riche et influent, qui signa avec lui un traité d'association. 

Il ne nous paraît pas, malgré les allégations de M. Gaullieur, 
qui sont dénuées de preuves suffisantes, que Michel Svierler, 
ou Micheau d'Oulme, comme l'appelaient ses contemporains, 
ait réussi à établir une imprimerie à Bordeaux, ni qu'il ait fait 
venir dans cette ville soit la personne de Jean Malthear, de 
Mindellion, qu'il s'était primitivement associé, soit même la 
grande quantité de lectres d'estaing., que celui-ci devait lui 
fournir. Il se serait borné à transmettre à d'autres, au lieu de 
l'exécuter lui-même, la commande qui lui avait été faite de 
rimpression d'un bréviaire du diocèse d'Anch, tiré à sept cents 
exemplaires, et qu'il fit imprimer à Poitiers par Estienne 
Sauvetau et Guilhaume Bouchet. Cette affaire fut l'objet d'un 
règlement de comptes entre lui et son associé Nolot de Guiton; 
et, le 7 juin 1487, le notaire de Bosco constate que les actes 
passés entre Svierler, Guiton et la ville, ont été cancellés, 
c'est-à-dire annulés. 

Nous ne pouvons donc constater, de juin 1486 à juin 1487, 
qu'une tentative infructueuse et non l'établissement d'une 
imprimerie. Bordeaux devait se contenter des livres que 
vendaient, mais que n'imprimaient pas les librairies de la ville, 
et qu'ils faisaient venir principalement de Paris, de Poitiers 
et de Toulouse. 

M. de Lamothe a signalé deux publications faites en 1517, à 

10 



— 150 — 

La Réolo, par Jean Maur Constantin. L'une, in-4'' gothique : 
Johrrnnïs Mauri Constantini commentarii compositionum ac 
derivationum linyuœ latinœ. L'autre, petit in-4" : Jehan 
Maurus. La Réole. Vinstruction des curez. Il fait remarquer 
que le Parlement de Bordeaux était alors siégeant à La Réole 
et qu'il serait possible que Mauru fût un imprimeur de Bordeaux 
venu à La Réole avec le Parlement. Cela est possible, maisjce 
n'est pas certain. Jules Del pi t a pensé que Jean Maurus était 
originaire de Constance, en Allemagne, et qu'il avait été 
appelé à La Réole par le cardinal Amanieu d'Albret. Il aurait 
été le premier imprimeur établi, non à Bordeaux, mais en 
Guienne. 

M. Ed Forestié, de Montauban, pense que J. Maurus était 
originaire de Coutances, Constancianus, et qu'il aurait 
transporté son imprimerie à Bordeaux et l'aurait vendue à 
Jean Guyard. Ceci est une supposition, ajoute M. Forestié, et 
avec raison, car il dit lui-même que Jean Maurus avait quitté 
La Réole et était professeur à Lectoure en 1513, et il oublie 
qu'avant Jean Guyard, il existait un autre imprimeur, Gaspard 
Philippes, dont nous allons parler. 

Il paraîtrait que le premier volume, authentiquement connu 
comme ayant été imprimé à Bordeaux, l'aurait été à la date du 
18 octobre 1520. C'est du moins l'opinion de J.-Ch. Brunet, dans 
son Manuel du libraire-, de Gustave Brunet, de Bordeaux, 
dans les notes qu'il a transmises à M. P. Deschamps sur ce 
sujet, quoique M. Delpit et M. Gaullieur pensent qu'avant 1520 
il a été probablement imprimé quelque autre livre; mais ce ne 
sont que des présomptions, comme celles formées par M. de 
Lamothe. 

Le premier livre connu, imprimé à Bordeaux, l'a donc été 
en 1520. Ce premier livre est un traité médical, IdiSumma, de 
Gabriel Taregua, régent de la Faculté de médecine de Bordeaux 
et médecin de la ville depuis l'année 1496, qui était qualifié : 
egregius dominus doctor. Ce livre sortit des presses de Gaspard 
Philippes qui s'intitulait calcographe, et était établi en face de 
l'église Sainte-Colombe. 

Gaspard Philippes avait été précédemment établi à Paris. On 
l'y trouve en 1499. Il y était encore en 1508, comme l'indique 
une publication faite par lui à cette époque. Ce serait donc 
après 1508 qu'il serait venu à Bordeaux. 



— l.-il — 

Il eut pour successeur Jean Guyaril, qui travaillait déjà, 
peut-être comme associé, dans son imprimerie, et qui épousa 
sa veuve. Guj'ard termina en 1524 Timprossion de la Summa 
diversarum quesdonarhimdeG. Taregua. 11 s'intitulait, comme 
Gaspard Philippes, calcographe, et habitait la même maison 
que son prédécesseur, sur la place Sainte-Colombe. 

Guyard imprima une assez grande quantité d'ouvrages. 
Il réimprima, le 27 .mars 1524, les Constitutions de Jean de 
Foix, archevêque de Bordeaux, dont un exemplaire existe 
à la Bibliothèque de la Ville, et dont, selon M. Jules Delpit, la 
première impression aurait été due à Gaspard Philippes et à 
lui, peu après la promulgation de ces Constitutions, qui eut 
lieu en 1502. Il faudrait alors admettre que cette première 
impression aurait été faite vers 1508 et aurait précédé celle 
de la Summa de Taregua, qui est datée de 1520. 

J. Guyard avait obtenu, le 4 septembre 1527, le privilège 
d'imprimer les Coutumes de Bordeaux, dont le texte venait 
d'être arrêté par le Parlement, sous la présidence de messire 
François de Belcier, premier président. Mais Guyard eut à 
lutter à ce sujet contre le greffier civil et criminel du Parlement, 
M" Jehan de Pontac, qui avait obtenu pour cette impression un 
privilège émanant du roi lui-même. Guyard parvint à faire 
révoquer les pouvoirs donnés à Pontac. L'impi'ession des 
Coutumes fut terminée en juillet 1528. 

Il publia encore, de 1.529 à 1512, les Gestes des solliciteurs, 
les Statuts religieux de la province, dressés par l'archevêque 
de Gramont ; les Com?nentaria, nouvel ouvrage médical de 
Gabriel Taregua, et le Repertoriuni seu Compendium, du 
même auteur. 

Guyard ne vendait pas ses ouvrages et ses livres seulement 
à Bordeaux, mais aussi dans les villes voisines, notamment à 
Toulouse. Le 10 janvier 1542, devant Castaigne, notaire à 
Bordeaux, Jean Guyard donnait procuration à Arnaud Guyard, 
son llls, et à Guyon Boudeville, imprimeur à Toulouse, de 
retirer des mains de Jacques Colomès, aussi imprimeur à 
Toulouse, les livres à lui confiés et énumérés dans un mémoire 
commençant par « Jésus, Maria » et finissant par « les Neuf 
» Preux figurés »; ledit mémoire signé du constituant et du 
notaire ; à défaut de recevoir les livres ou leur valeur en argent, 
de poursuivre en justice le sieur Colomès. Il leur donne aussi 



— 152 — 

procuration pour recevoir do Guillaume Prelles, régent du 
collège de Saint-Cernin, la somme de 50 livres tournois, due par 
lui, ou de le poursuivre. Il est regrettable que le notaire se soit 
borné à contresigner le mémoire et ne l'ait pas annexé à sa 
minute; nous aurions eu la liste des ouvrages imprimés par 
Guyard. 

Le dernier de ceux énoncés dans Tacte, les Neuf Preux 
figurés ou les Neuf Preux de gourmandise, contenait des 
passages ou des caricatures qui avaient blessé quelques 
personnages importants. Le 16 novembre 1541 Jean Guyard 
fut traduit devant le Parlement à raison de cet ouvrage; il 
n'échappa à une sévère condamnation qu'en promettant de 
lacérer tous les exemplaires dans la journée même. 

Le Parlement de Bordeaux se montrait cependant favorable 
aux imprimeurs, suivant en cela l'exemple donné par la royauté. 
Dès la naissance de l'imprimerie, les rois de France avaient 
reconnu et proclamé l'importance de cette découverte. « C'est 
» une invention plus divine qu'humaine >-^, avait dit Louis XIL 
François P'' la tenait en grand honneur. Les imprimeurs 
recevaient, dans les termes les plus flatteurs, des exemptions 
d'impôts et des privilèges par les lettres royales données à 
Saint-Germain-en-Laye le 23 septembre 1553, et qu'enregistrait 
le Parlement de Bordeaux. 

Ce Parlement enregistrait plus tard l'édit de 1562, tout aussi 
favorable, qui réglait les conditions de la nouvelle industrie 
et la classait parmi les arts libéraux. Lorsque Henri III, en 
1583, et Henri IV, en 1594, établirent des impôts sur les 
artisans des divers métiers, ils eurent soin d'en exempter les 
imprimeurs : « Jamais le dit art, disent-ils, n'avait été mis au 
» nombre des métiers mécaniques. » 

Après Gaspard Philippes et Jean Guyard, nous rencontrons, 
dans les actes des notaires, les noms de quelques libraires, 
qui paraissent avoir été simplement des marchands de livres 
et ceux de quelques imprimeurs à qui sont dues des publications 
estimables. Nous citons parmi ces derniers François Morpain, 
Pierre de Eadîme et Pierre de Toulouse. 

François Morpain avait été, dès 1520, l'apprenti de Philippes 
et de Guyard. Il était resté dans cette imprimerie depuis cette 
époque; il paraît avoir succédé àGuyard dès 1543. Il s'est servi 
dans plusieurs de ses publications des mêmes bois dont s'était 



— 153 — 

servi celui-ci, et notamment de ceux représentant les armoiries 
de la ville de Bordeaux, qu'il employa dans son impression, 
en 1553, des CoiUmnes générales de la ville de Boiirdeaiilx. 

Etienne de Toulouse, que ^\. Delpit croit avoir été un fils 
du premier lit de Gilette Moline, veuve en premières noces de 
Gaspard Philippes, et décédée femme de Jean Guyard, et qui 
avait été nommé, en 1526, exécuteur testamentaire de ladite 
dame, aurait donc été fils de Gaspard Philippes. Il nous est 
connu par le magnifique missel qu'il publia en 1543 avec son 
associé Louis Rostelin. Il était libraire juré de la ville en 1565. 

Pierre de Ladîme a publié, en 1571, les Antiquités de 
Saintes^ dont le texte est dû à Élie Vinet. 

Ce n'était donc pas précisément que des chétifs et ignorants 
imprimeurs qui exerçaient cet art à Bordeaux, comme s'exprime 
à leur égard la Chronique bourdeloise. 

Mais il ne faut pas oublier que la première et la seconde 
édition de cette chronique ont été imprimées par Simon 
Millanges, dont la renommée devait éteindre le souvenir de 
ses devanciers, à ce point que plusieurs écrivains Font considéré 
comme le plus ancien imprimeur de Bordeaux. 

Ce que nous avons dit démontre suffisamment l'erreur 
commise dans l'histoire de l'imprimerie ■ par le Bibliophile 
Jacob, E. Fournier et P. Sévé, lorsqu'ils disent que Bordeaux 
n'eut une imprimerie qu'en 1572, celle de Milîanger, dont ils 
défigurent le nom, car ils veulent parler de Simon Millanges. 

Le nom de Millanges n'était pas inconnu à Bordeaux. Il 
avait été porté par Jean Millanges, procureur au Parlement, 
et qui, au témoignage de son coreligionnaire, le Bordelais 
Benjamin Francia (Beaufleury), était de la religion de Moïse 
par son origine. Ce qui confirme cette assertion, c'est que 
Jean Millanges était lié d'affaires avec les principaux de ces 
nouveaux chrétiens, chassés d'Espagne et de Portugal, qui 
s'étaient réfugiés à Bordeaux à la fin du siècle précédent. Les 
minutes des notaires contemporains en font foi; nous nous 
contenterons d'indiquer un acte du notaire Donzeau, en date 
du 31 juillet 1525, dans lequel Jehan de r^Iillanges, procureur au 
Parlement, comparaît avec Anthoine Lopes de Villeneuve, le 
riche marchand, Dominique Ram, docteur en droit, et Ramon 
de Granollers, docteur en médecine, Israélites comme lui, du 
moins de naissance. 



— 154 — 

Pliisioiii's (les régents de ce Collège de Guyenne, illustré par 
les deux Govea, Diego de Teyva, Jehan da Costa, Antoine 
Mondes, Mathurin Berny, étaient aussi d'origine israélite. 

Simon Millanges était on l'année 1572 l'un des professeurs du 
Collège de Guyenne; et plusieurs ont pensé qu'il était le- fils du 
procureur au Parlement Jehan Millanges. Mais le contrat de 
mariage de Simon, passé le 17 juin 1576, devant W Sixte 
Guay, notaire à Bordeaux, constate que s'il était bourgeois de 
Bordeaux, ilétaitnatifdu lieu de Mille-Millangesen Limousin (1), 
et fils de feu Pauly Millanges et de Catherine Bréjon. Il épousa 
Gailharde du Sault, fille de feu Pierre du Sault, bourgeois et 
marchand de Bordeaux, et de Jeanne Bon, sœur de Simon et 
Martial du Sault, et cousine de Charles du Sault, conseiller du 
\ Roy, et son avocat général au Parlement. Les témoins étaient 
KJie Vinet et Antoine Dupré, régents du Collège de Guyenne, 
et Jacques Arrérac, avocat en la Cour. 

C'est le 4 février 1573, trois ans avant son mariage, que 

Simon abandonna ses fonctions au Collège de Guyenne pour 

\ devenir imprimeur. Le contrat passé entre la Ville et Simon 

\ Millanges a été publié par la Société des Archives historiques 

Xt. I, p. 39). Nous devons cependant en rappeler quelques 

dispositions intéressantes. 

L'acte est passé devant Léonard Destival, notaire et 
tabellion royal en Guyenne. Il porte : 

« Saichent tous que M*' Simon Milanges, régent au Collège 
» de Guyenne, eust présenté requeste en jurade à MM. les maire 
» et jurais de cette ville et cité de Bourdeaulx, contenant que 
» selon le propos qu'il leur avoit auparavant teneu, de dresser 
» une imprimerie en la dicte ville, il avoit naguère achapté 
» d'ung imprimeur de la ville de La Rochelle, nommé Pierre 
» Hautin, deux presses avec toutes sortes de lettres, comme 

> appert par le contrat sur ce entre eux faict, receu et passé 
y> par M^ Pierre Themer, notaire royal, en date du 17^ de juing 
» dernier, qu'il avoit communiqué aux dicts sieurs, et parce 
» que par le dict contract le dict sieur Hautin auroit promis le 

> tout rendre en ceste ville dans le mois d'aoust alors prochain, 
» et le dict suppliant prest d'employer toute son industrie au 

(1) Mille-Millanges, commune de Saiiil-Goussaux, canton de Bénévent. arron- 
dissement de Bourganeuf (Creuse), 20 lial)itants. 



— 155 — 

» dict art, et leur faire service, aiiroit supplié les dicts sieurs luy 
» vouloir secourir trun logis eu la rue Saint-Jammes de ceste 
» dicte ville, ou de la souime de 200 escus soleil; ensemble le 
» recepvoir bourgeois de la dicte ville, et l'exempter tant luy 
» que les siens qui luy succéderont, descendans de loial 
» mariage, faisant la dicte vacation, de toutes les charges 
» auxquelles seront subjects les bourgeois et autres habitans 
» de la dicte ville, comme de payer tributs, et au Ires subsides 
» et charges, et d'aller ou envoyer au guet et porte qu'il 
» serait expédient de faire de nuict ou de jour. 

» A quoy les dicts sieurs luy auroient accordé la somme de 
» 400 livres tournoises une fois paj-ée; le recepvoir bourgeois 
» de la dicte ville et de l'exemptera lui et aux siens descendans 
» de loyal mariaige, tant que actuellement ils exerceront le 
» dict art en la dicte ville de toutes lesd. charges et impositions ; 
» à ce que le dict de Milanges ne pourra ne lui sera loisible 
» imprimer aucuns livres prohi])és ne scandaleux outre les 
» édicts du roy, et qu'il et les siens feront leur continuelle 
» résidence en la dicte ville... 

» Le dict de Milanges, pour luy et les siens, a promis à 
» MINI. M* Jehan de Tarneau, advocat, Esticnne Cruseau, 
» contrôleur de l'élection de Guyenne, Pierre de Lestonac, 
» M. M" Jacques de Pichon, contrôleur général des finances de 
» Guyenne, Jehan Ledoulx, et M" Anthoino Gouldroy, procureur 
» en la Cour, les tous jurats; et M'' François de la Rivière, 
» aussi advocat en la Cour et procureur syndic de lad. ville, 
» estans assemblés en jurade, en la maison commune, de 
» dresser en ceste dicte ville une imprimerie; et y imprimer 
» livres avec beaulx et bons caractères... et à ces fins tenir tant 
» qu'il vivra deux presses pour le moing, garnies de membres, 
» tympans, frisquettes, châssis, encryère, casses, traicteaulx, 
» poupetes et autres ustenciles nécessaires à une imprimerie 
» de renom : le tout garny de laine, peaulx et parchemins; 

» Plus de douze sortes de caractères latins et de leurs 
» matrices : 1° d'ung gros texte et de son italique; 2° d'ung 
» saint-augustin et de son italique; .S" d'ung cicéron et de son 
» italique; 4"^ d'ung garamon et petit romain et de son italique; 
» 5" d'ung petit texte et de son italique; 6" d'une nonpareille 
» et 7° d'autres caractères grecs qui seront nécessaires à 
» l'impression des livres qui s'y pourront présenter. » 



— 156 — 

Le 11 janvier 1576, des lettres patentes du Roi, enregistrées 
au Parlement, constituèrent Simon Millanges imprimeur 
ordinaire du roi à Bordeaux, 

Il avait déjà imprimé plusieurs ouvrages remarqués. « Simon 
» Millanges, dit la Chronique bordelaise, dressa une des plus 
» belles imprimeries de France, travailla assiduement à la 
» correction des livres, et à avoir de beaux caractères tant 
» grecs que latins^ de manière qu'il a été estimé l'un des 
» premiers de son temps, et non en moindre réputation que 
» Robert Estienne. Il a consommé ses années en ceste 
» honneste occupation, ayant attiré à Bordeaux le commerce 
» de la librairie. » 

A propos de ces savants imprimeurs du xvi® siècle, de Simon 
Millanges, de Robert Estienne qu'a cités la Chronique, et des 
Estienne, qu'on nous permette de rappeler le souvenir du gendre 
d'Henri Estienne, Bordelais d'origine, d'Isaac de Casaubon, 
non moins célèbre que les Estienne, et plus que Millanges : 
« Je naquis, a-t-il écrit, l'an 1559, le 8 février, à Genève, où 
» mes bons père et mère s etoient retirés de Gascoigne, ayant 
» failli d'estre brûlés à Bourdeaus. » Son père, Arnaud de 
Casaubon, zélé protestant, avait vendu, en 1546, à ses frères, 
les biens qu'il possédait près de La Brède, suivant acte de 
Dedugats, notaire. Un de ses parents, Guillaume de Casaubon, 
a été consul et juge de la Bourse en 1577 et 1585. Un autre, 
Simon de Casaubon, était juge de Lormont. Était-il descendant 
de ce Pierre de Casaubon, maître es arts en l'Université de 
Bordeaux, qui dirigeait le Collège des Arts en 1486 avec 
Psalmodier Constantin? Toujours est-il que son père Arnaud 
et sa famille étaient établis à Bordeaux, d'où ils furent chassés 
par la persécution religieuse. On sait qu'appelé en Angleterre 
par le roi, il mourut à Londres, et que son toml)eau se trouve 
dans l'abbaye de Wesminster, au corner poetarwni. 

Il est intéressant pour les bibliophiles bordelais d'avoir la 
liste des ouvrages imprimés par Simon Millanges. Nous nous 
contentons ici d'indiquer ceux qui ont été exécutés dans les 
premières années de son installation, et dont il existe des 
exemplaires à la Bibliothèque de la ville de Bordeaux : 

Ce sont, en 1753 : l** Martialis Monerii, Lemovicensis, 
epigrammata, elegiœ et odœ, in-8°; 2°Eliœ Vineti, Santonis, 
de Logistica, libri très, in-8°. 



— lo7 — 

En 1574 : 1* Privilèges des bourgeois de la ville et cité de 
Bourdeaus, in-12: 2" V Antiquité de Bourdeaus et de Bourg, 
par Elie Vinet, iii-4"; 3° De animorum natura, morbis, etc., 
auctore Petro Picheto, Anclegave, medico Burdigalensi, in-2°; 
4"^ MerciD'ii Trismegisti Pimandras ufraquelingua restitutus 
domini Flossatis Candalœ industria, iii-4o; 5° le Pimandre 
de Merciire Trismegiste^ nouvellement traduit de V exemplaire 
grec restitué en langue françogse.par François, Monsieur de 
Foix, de la famille de Candale, iii-8°. 

En 1579, devant Chadirac, notaire, jVP Simon Millanges se 
reconnut débiteur « de très hault et très puissant seigneur, 
» messire François, monsieur de Foix et de Candale, captai de 
» Buch, seigneur et baron de Castelnau en Médoc, évesque 
» d'Ayre, de la somme de 412 liv. 2 sols tournois, revenant à 
» 137 éciis et demi sol, pour la vendition et la délivrance de 
» 150 exemplaires d\i Merciu^e Trismegiste, revenant à 55 sols 
» pièce, laquelle somme le dict sieur Millanges a promis et sera 
> tenu de bailler, payer et délivrer au dict seigneur de Candale, 
» ou à son certain commandement dedans le jour et feste de la 
» Saint- Jehan-Baptiste, prochainement venant. Et a été arresté 
» que le dict Millanges ne pourra vendre ni débiter les dicts 
» livres et exemplères ailleurs qu'à Paris, ou ailleurs, à peine 
» de cent escus sol, sauf de dix exemplaires seulement, qu'il 
» pourra vendre en sa boutique en la présente ville. Toutesfois, 
» ne pourra les vendre à aulcun des librères de ladite ville, à 
» mômes peines que dessus. » 

C'est de ce savant prélat que parle Montaigne dans son 
chapitre sur l'institution des enfants, dédié à M™® Diane de 
Foix, comtesse de Gurson, lorsqu'il lui dit : « Madame, c'est 
» un grand ornement que la science, et un outil de merveilleux 
» service... je croy que vous n'oublierez pas cette partie en 
» l'institution des vôtres, vous qui en avez savouré la douceur, 
y> et qui estes d'une race lettrée; car nous avons encore les 
» écrits de ces anciens comtes de Foix d'où monsieur le comte 
» vostre mary et vous, estes descendus ; et François, monsieur de 
y> Candale, vostre oncle, en faictnaistre tous les jours d'aultres, 
» qui estendront la cognoissance de cette qualité de vostre 
» famille à plusieurs siècles. » 

Montaigne lui-mèmeemployales presses de Simon Millanges. 
La première édition des Essais de messire Michel, seigneur 



— 158 — 

de Montaigne^ est à la date de 1580. Comme M^"" de Foix, 
le seigneur de Montaigne dut faire les frais de l'impression, et 
les Bordelais ne paraissent pas avoir fait grand accueil au 
nouvel ouvrage. « Nul a esté prophète non seulement en sa 
» maison, mais en son pays, a dit Montaigne au livre III, 
» chapitre ii, de l'édition faite à Paris par Langelier; en mon 
» climat de Gascoigne, on tient pour drôlerie de me veoir 
» imprime... J'achète les imprimeurs en Guienne; ailleurs, ils 
» m'achètent. » 

Nous ignorons le prix payé par Michel pour la première 
édition de ses Essais en 1580 et pour une seconde faite aussi 
par S. Millanges en 1582. 

Dans plusieurs des éditions de Millanges, le titre est orné 
d'un cartouche représentant Dieu le père, entouré d'anges, 
avec cette inscripiion : « Millia milliwn ministrabant et h, 
allusion de mille anges au nom de Millanges. 



— loO — 

CHAPITRE IV 
Commerce extérieur. 



Article premier. — Navigation maritime. 

% 1. BORDEAUX RESTE ÉTRANGEH AUX VOYAGES DE LONG COURS 

A l'époque où la Guienne devint française, la navigation 
allait entrer dans une phase nouvelle. La multiplicité toujours 
croissante des relations commerciales entre les nations euro- 
péennes, entre la Méditerranée et TOcéan, entre les divers 
ports du littoral de TOcéan et de la mer du Nord, enfin les 
découvertes des Portugais et des Espagnols qui ouvraient la 
route des Indes et faisaient connaître l'Amérique, allaient faire 
effectuer d'immenses progrès à l'art de la navigation. 

L'Océan ne sera plus désormais tel que le décrivait au 
XI® siècle l'Arabe Edrisi. Ce ne sera plus « la mer ténébreuse, 
» couverte d'une nuit éternelle, et sur laquelle aucun pilote 
» n'osait s'aventurer». 

Même avant Christophe Colomb, des navigateurs avaient 
rencontré quelques points du monde nouveau qui allait se 
révéler; mais cela n'avait été que l'effet du hasard, et ces 
fortunes de mer n'avaient pas eu de suites. S'il est vrai qu'au 
x^ siècle l'Islandais Biorn Herjolz avait abordé sur la côte 
américaine, alors qu'il se dirigeait vers le Groenland et était 
poussé au sud-ouest par la tempête, il ne sut pas retrouver ces 
terres inconnues, couvertes de vignes sauvages, qui lui firent 
donner à cette contrée le nom de Wineland. Si, comme le 
raconte Cleirac, s'appuyant sur le témoignage des géographes 
flamands Cornelys Waystler et autres, ainsi que sur celui de 
certains historiens espagnols, quelques-uns de nos hardis marins 
de Guienne ou du pays basque, poursuivant la baleine, auraient 
dès le XIII® siècle rencontré Terre-Neuve et le Canada; si les 
marins de Dieppe prétendent qu'un des leurs, Jean Cousin, 
précédant Christophe Colomb, aurait abordé au Brésil en 1488, 
il faut bien avouer que ces voyages n'eurent pas pour résultat 




— I()0 — 

do fournir une connaissance réelle des pays aperçus, puisqu'on 
no put y l'cvonir. I/im perfection de l'art nautique empochait 
do connaître oxacleinent la position de ces côtes, et ne four- 
nissait point de moyens assures pour pouvoir les retrouver. 

Les perfectionnements apportes à la boussole, désormais 
composée de l'aiguille aimantée, mobile sur son pivot au milieu 
d'un cercle gradué et orienté, avaient permis de mieux apprécier 
la direction du navire, quoiqu'on ignorât encore les variations 
de l'aiguille. Cet instrument avait suffi aux marins de la fin du 
xV^ siècle pour diriger leur route audacieuse à la découverte 
de terres inconnues; il avait été lo guide précieux à l'aide 
duquel on avait pu s'éloigner des rivages du vieux continent, 
et aborder successivement aux Canaries, aux Açores, au cap 
de Bonne-Espérance, on Amérique. 

L'audace de ces marins du xvi*' siècle était d'autant plus 
grande qu'ils manquaient de moyens précis, d'instruments 
exacts pour déterminer quelle orientation ils devaient donner 
au cap du navire pour arriver à un point voulu, et surtout 
pour déterminer la situation exacte du navire en pleine mer. 

Cependant les progrès dans les moyens de naviguer s'accom- 
plissaient chaque jour. L'emploi du loch, pour apprécier par 
la vitesse du navire la distance parcourue depuis le point de 
départ; l'observation de l'étoile polaire par les belles nuits; 
celle de la hauteur du soleil à Taide de Tarbalète; les tables de 
la distance variable du soleil au pôle, calculées dès 1485 par le 
Portugais Martin de Bohem ; les cartes plates représentant la 
configuration des côtes, et les rectifications de ces cartes opérées 
en 1550 par le géographe Mercator, permirent aux marins de 
désormais mieux calculer et connaître leur route. 

Mais il y avait encore bien des progrès à accomplir; et si les 
marins du xvi" siècle pouvaient à peu près déterminer le point 
de leur situation sur la mer parcourue et par la latitude, à 
l'aide d'une bonne carte, ils n'étaient que trop souvent trompés 
par les erreurs des cartes géographiques de l'époque, par 
l'absence de cartes exactes de sondages, par les variations de 
la boussole, par l'insuffisance des phares et le défaut de balises. 
Enfin, ils étaient dans l'ignorance de leur longitude, faute de 
moyens propres à préciser la différence de l'heure du lieu où ils 
se trouvaient sur mer, avec l'heure du méridien pris pour point 
de départ. Pendant longtemps encore la navigation devait être 



- IGl - 

condamnée à des tâtonnements longs et dangereux, avant 
d'acquérir la précision scientifique qui lui est indispensable. 

L'extension nouvelle de la navigation n'amena pas seulement 
l'emploi de méthodes plus parfaites pour la direction et la 
conduite des navires, mais aussi des changements dans les 
formes et dans les dimensions des navires eux-mêmes, calculées 
sur les nouveaux services qui allaient leur être demandés, soit 
pour le parcours maritime désormais agrandi, soit pour le 
service commen^ial devenu plus important. 

La caravelle était le type du navire marchand do la fin du 
xv« siècle, du navire employé par les Portugais et les Espagnols 
dans leurs voyages de découvertes aux Indes et en Amérique. 
C'est une caravelle, la Santa-Maria, que montait Christophe 
Colomb à son premier voyage. Des trois navires formant la 
flottille du hardi marin, la Santa-Maria seule était pontée, 
les deux autres, qui voyageaient de conserve avec elle, étaient 
ouvertes au milieu avec des cabanons à l'avant et à l'arrière 
pour l'équipage. La Santa-Maria avait environ 20 mètres de 
long et pouvait jauger 100 tonneaux. 

Les magnifiques découvertes des marins partis du Portugal 
et de l'Espagne avaient ouvert la route des Indes par le cap de 
Bonne-Espérance et fait connaître l'existence de l'immense 
, continent américain. L'Espagne et le Portugal n'entendaient 
point donner part aux autres nations des avantages que leur 
promettait la conquête des pays de l'or et des épices, et la 
décision du Pape avait fixé la ligne séparative de l'empire des 
mondes nouveaux : à l'est le domaine attribué au Portugal, a 
l'ouest celui de l'Espagne. 

Le roi François P"" disait bien qu'il ne connaissait pas l'article 
du testament d'Adam qui attribuait aux deux monarques de la 
péninsule la souveraineté de ces contrées qui formaient une si 
colossale partie de l'univers; mais il ne sut pas revendiquer 
avec énergie le droit pour la France de s'établir dans les 
contrées où les explorateurs français avaient porté leur pavillon 
avant toute occupation portugaise ou espagnole. 

Déjà ces illustres négociants de Dieppe, Jean An go père et 
Jean Ango fils, associant avec eux les grands marchands de 
Dieppe et de Rouen, avaient envoyé leurs navires au Brésil et 
à Terre-Neuve, de même qu'en Guinée, à Sumatra et dans la 
mer des Indes. Les pêcheries de Terre-Neuve occupaient de 



— \Cd — 

soixante à quatre-vingts navires français, de Normandie et de 
Bretagne. Ce mouvement qui se développait de 1526 à 1530, 
fut arrêté, dès 1531, par le roi lui-même. Il ne voulait pas, 
ou plus exactement il ne pouvait plus faire la guerre contre 
l'Espagne et le Portugal. Il ordonna d'arrêter dans les ports de 
Xormandie tous les navires qui se rendraient au Brésil, en 
Guinée ou en tout autre point dont le Portugal réclamait la 
souveraineté. Les plaintes des commerçants de Rouen ne purent 
faire rapporter cette ordonnance qui ruinait dès sa naissance 
le commerce maritime. Ces défenses furent renouvelées en 1537, 
et en 1538, «: défense aux sujets du roy de voyager es dites 
» terres de Brésil et Malaguette (Guinée), ny aux autres terres 
» découvertes par le roy de Portugal, sur peine de confiscation 
» de leurs navires, denrées et marchandises, et de tous et un 
» chascun leurs biens, et de punition corporelle (1) ». En vain 
les navigateurs suppliaient-ils le roi de « tant soit peu lâcher 
» la bride aux négociants français » et revendiquaient- ils 
énergiquement la liberté des mers et du commerce. « La mer 
» est commune à tous, disaient-ils; ces terres qu'elle baigne 
» sont ouvertes à toutes les nations; le fait d'avoir navigué le 
» long d'une côte ne peut en attribuer la propriété. » 

Ces remontrances appuyées par Saint-Blancard, l'amiral de 
Marseille, par le commerce de Rouen et par le prévôt des 
marchands et les marchands de Paris, furent enfin accueillies, 
et le retrait des prohibitions des expéditions au Brésil et en 
Guinée fut prononcé en 1539. Mais l'esprit public était décou- 
ragé, et le fut plus encore par l'insuccès des tentatives qui 
suivirent. 

Ango était mort en 1.551 complètement ruiné. Les efforts de 
Coligny avec Villegagnon à Rio-de-Janeiro, avec Ribaut dans 
la Floride, n'avaient abouti qu'au massacre des colonisateurs 
français par les Portugais et les Espagnols, en 1562 et en 1565. 
En vain, Catherine de Médicis essaya-telle par la voie diplo- 
matique d'obtenir du roi d'Espagne Philippe II, qui allait devenir 
aussi roi de Portugal,' la reconnaissance du droit de faire le 
commerce, et la réparation du massacre des Français. Elle ne 
put rien gagner. 

Elle était à Bordeaux en avril et mai 1565. Était-ce avec 

(1) Fréville. Hist. de Rouen, t. II, p. 437. 



— 163 — 

son tacite assentiment qu'un Bordelais, Dominique de Gourgues, 
allait entreprendre de venger les Français massacrés dans la 
Floride ? 

Dominique do Gourgues appartenait à une famille de mar- 
chands de Bordeaux. Quelques-uns d'entre eux avaient eu le 
caractère trop aventureux, et si Bernard, Arnaud, Martin, 
Menjon de Gourgues, dont nous rencontrons les noms dans les 
minutes des notaires, ne se révèlent à nous que comme de 
paisibles marchands, d'autres personnages de ce nom durent 
subir la peine de leurs violences. Les registres du Parlement 
constatent que Jean de Gourgues fut condamné pour dix ans 
par arrêt du 12 août 1551, et remis entre les mains du baron 
de Saint-Blancard, capitaine des galères à Marseille; que la 
même année, Bertrand de Gourgues fut condamné à avoir la 
tète tranchée et son corps mis à quartiers par l'exécuteur de 
la haute justice. Quant à Dominique de Gourgues, il sut mieux 
utiliser son courage, réunit à Bordeaux les ressources néces- 
saires pour armer trois bâtiments d'assez faible tonnage, et 
mit à la voile le 2 août 1567 pour la Floride. Il fut probablement 
aidé par le riche Augier de Gourgues, marchand de Bordeaux, 
adjudicataire des droits de douane, possesseur d'une grande 
fortune, et qui bientôt allait acquérir des seigneuries et devenir 
le fondateur d'une illustre famille. 

Mais l'expédition de Dominique de Gourgues n'avait nulle- 
ment le caractère d'une opération commerciale. Elle se composait 
de 80 matelots et 100 arquebusiers; et, si elle avait à bord 
des armes et des vivres, elle n'emportait aucune marchandise 
d'échange. Lorsque de Gourgues eut tué ou pendu les quatre- 
vingts hommes de la garnison espagnole du fort, il ne songea 
nullement à s'établir dans le terrain conquis, et il repartit 
emportant les armes et les canons espagnols (1). 

Une autre expédition, faite à peu près à la même époque par 
un autre Bordelais, n'eu t pas davantage le caractère commercial ; 
elle était commandée par un des fils de Montluc, le terrible et 
cruel ennemi des protestants de Guienne. Le capitaine Peyrot 
avait dirigé sur l'île de Madère, appartenant au roi de Portugal, 
des navires dont Féquipagc se borna à piller à main armée. 
Malgré la haute influence de M. de Montluc, les pirateries de 

(I) La Reprise de la Floride, par Tamizey de Larroque. 



— 164 — 

son fils furent iDlâmées et réprimées par ordonnance royale 
de 1566 (1). 

Bordeaux ne prit aucune part au mouvement maritime qui 
se dessina dans les ports de Normandie et de Bretagne à 
la lin du xvi« siècle, alors que Rouen, Dieppe, le Havre, La 
Rochelle expédiaient vers la côte d'Afrique des convois de 
plusieurs navires, et, malgré les défenses espagnoles, conti- 
nuaient un commerce interlope avec le Brésil. 

L'opinion publique s'occupait avec intérêt des récits d'outre- 
mer; mais les négociants bordelais manquaient de hardiesse. 
Nous trouvons dans les écrits de leur illustre maire, Michel 
de Montaigne, le témoignage de leur curiosité et de leurs 
hésitations commerciales. 

Montaigne avait vu à Rouen, « du temps que le feu roy 
» Charles IX y était », trois naturels de l'Amérique, mais il 
ne nous dit pas de quelle contrée. « Je parlai à l'un d'eux fort 
» longtemps, dit-il, mais j'avais un truchement qui me suivait 
» si mal et qui était si empêché à recevoir mes imaginations 
» par sa bêtise, que je'n'en pus retirer rien qui vaille. » Il eut 
des renseignements plus complets sur le Canada par un homme 
qu'il eut à son service et par des matelots et des marchands 
qui avaient voyagé avec cet homme dans l'expédition de 
A'illegagnon au Canada, ou dans la France arctique, comme 
on l'appelait en 1560. « Cette découverte d'un pays intlni semble 
» de grande considération. Je ne sais si je me puis répondre qu'il 
» ne s'en fasse à l'avenir quelque autre, tant de personnages 
» plus grands que nous ayant été trompés en ceste-cy. J'ai peur 
» que nous ayons les yeux plus grands que le ventre et plus 
» de curiosité que nous n'avons de capacité. Nous embrassons 
» tout, mais nous n'estreignons que du vent (2). » 

I 2. PÈCHE DE LA MORUE A TERRE-NEUVE. 

Si Bordeaux ne prenait pas une part directe par ses navires 
dans les expéditions d'outre-mer, ce port prenait cependant 
une part importante dans une des branches du commerce 
maritime, celle de la pêche à Terre-Neuve. 



(4) Arch. de la Gironde. Parlem. Enreg. des éd. royaux, vol. XXXVII, p. 67. 
(2) Montaigne, I. I, ch. xxx. 



- ion - 

Quoique la moruo existe dans la mer du Nord, en Norwège, 
en Suède, en Islande, je n'ai l'intention de m'occuper ici que 
de son lieu de prédilection, du grand banc de Terre-Neuve; je 
remonte à l'époque où les pécheurs bretons et normands 
d'abord, les navires basques partant de Bordeaux ensuite, 
commencèrent à fréquenter Terre-Neuve, c'est-à-dire aux 
premières années du xvi" siècle. 

Le mouvement de la pèche à Terre-Neuve, après les expéditions 
des hardis négociants de Rouen et de Dieppe, et surtout de 
Jean Ango père et Jean Ango tils, occupait de 1520 à 1530 le 
nombre de soixante à quatre-vingts navires français, princi- 
palement de Normandie et de Bretagne; quelques navires de 
La Rochelle et un grand nomI)re de Rayonne venaient chercher 
à Bordeaux pour l'aller les capitaux nécessaires au voyage, 
pour le retour les acheteurs du poisson; mais peu de navires 
de Bordeaux partaient pour la pèche. 

Le commerce de Bayonne était menacé par la déviation de 
l'Adour, qui avait changé de lit; et, abandonnant la fosse de 
Capbreton, avait porté son embouchure au Vieux-Boucau, 
près de 18 kilomètres au nord. Le nouveau lit du fleuve n'était 
plus accessible qu'aux navires de très faible tonnage, et dès 
la fin du règne de François P', les navires et les marins de 
Bayonne étaient venus chercher à Bordeaux un refuge et des 
capitaux. 

Nous pourrions citer un très grand nombre d'actes notariés 
relatifs à ces opérations. Mais tous ces actes sont rédigés sur 
la même formule. Nous nous bornons à en analyser un, et à 
suivre les opérations d'un seul navire. 

Le Saint-Esprit, de Saint-Jean de Luz, commandé par le 
maître Augerot Darnisquet, et dont les sieurs du Halde et 
de Chébéry étaient co-propriétaires, était en rade de Bordeaux 
au mois de mars 1552. Le 26 mars les propriétaires traitent 
avec Simon de Béhère pour ravitaillement du navire, qui sera 
chargé pour la pèche de la morue à Terre-Neuve. Sur le produit 
de la pèche le navire aura un quart; du reste, les victuailles 
auront quarante parts et les compagnons trente-quatre parts. 

Le 16 avril, Gaucem du Halde emprunte sur le navire à la 
grosse aventure diverses sommes à sires Mathieu de Belin, 
J. Delesplan, Marsault Bordes, Jacques de Martin, Ramon de 
Soubies; le 23, à François de Pontcastel. Il reçoit les espèces 

11 



— 160 — 

en pistoles, angelots, ducats, nobles à la rose, doubles ducats et 
monnaie courante. Le 22 avait lieu le compte d'avitaillement. 
« C'est assavoir que ledit du Halde, pour équiper le navire 
» le Saint-Esprit, du port de sept vingts tonneaux, pour la 
» pêche de la morue à Terre-Neufve, doit y placer 40 hommes, 
» chacun garny d'une harquebuse ou arbalète; plus 20 pièces 
» d'artillerie garnyes de boulets et poudres, 2 douzaines de 
» grandes piques, 2 douzaines et demie de demies-piques. En 
» outre chaloupes et 1 bateau. Le dit de Béhère, advitailleur, 
> a fourni 1 tonneau de poudre, 20 tonneaux de vin, 120 quin- 
» taux de biscuits, 10 quintaux de lard, 2 quintaux et demi 
» d'huile d'olive, 22 barils de vinaigre, 120 livres de chandelles, 
» 1 barrique fèves, 2 barils peseaulx, et autres menues 
» victuailles pour faire le voyage. Accordé entre les parties 
» que toute la marchandise de retour sera conduite, sauf les 
» fortunes de mer, au port de Bordeaux pour y être déchargée; 
» et que de toute la marchandise de retour, le bourgeois en 
» prendra pour le corps du navire une quarte partie, les 
» compaignons un tiers, et le restant entièrement ledit sieur 
» de Béhère pour ses victuailles. Ledit tiers des compaignons 

» se partira en 34 lots et demi Ledit de Béhère a payé la 

» moitié de la dépense de l)ouche que les compaignons dudit 
» navire ont faite en venant de Saint- Jean de Luz à Bordeaux. 
» Et quant aux mortes-paies de galion, le sieur de Béhère sera 
» tenu de les payer ainsi qu'il est accoutumé de les payer aux 
» navires de Saint- Jean de Luz. Toutes les victuailles qui se 
» trouveront au dit navire au retour du voyage de Terre-Neufve 
» demeureront au dit de Béhère, qui sera tenu de faire à ses 
» frais la dépense des compaignons du dit navire jusqu'après 
» la décharge de la marchandise de retour qui aura lieu au 
» port de Bordeaux. 

» Et si, en faisant le dit voyage, le dit navire ou équipage 
» faisait aucune prise sur les ennemis du roi de France, les dits 
» compaignons en prendront la moitié, le dit de Béhère pour 
» ses victuailles un tiers entièrement, et les dits bourgeois pour 
» le corps du navire, le restant (1). » 

A la même époque, avait lieu à Bordeaux dans les mêmes 
conditions le chargement des navires de Bayonne ou de Saint- 
Ci) Brigot, notaire. 22 avril 1552. 



— 107 — 

Jean tlo Liiz; pour la poche do la morue, le Baptiste, de Saint- 
Jean de Luz, la Catherine, d'Olonne, « pour aller à la pesche 
» de la l)aleyne en Terre-Neufvc »; la Marie, de Saint-Jean de 
Luz; la Madeleine, du môme port; le Saint-Esprit, du même; 
le Nicolas, de La Rochelle; la Saubade^ de Bayonne; le Saint- 
Jean- Baptiste, de Saint-Jean de Luz; la Françoise, de Saint- 
Jean de Luz, appartenant à d'Aguerre. 

Pour tous ces navires les opérations sont les mêmes : prêts 
à la grosse; navigation à la part; navires étrangers au port de 
Bordeaux, mais armés par les capitaux bordelais; retour et 
vente delà marchandise à Bordeaux. Depuis trois cent cinquante 
ans les habitudes commerciales pour la pêche de la morue 
n'ont presque pas changé. Ce sont encore des navires étrangers 
au port de Bordeaux qui viennent y vendre les produits de la 
pêche, et la navigation s'effectue encore à la part. 

Nous pouvons donner quelques indications sur le prix de ces 
navires. M*' Jehan Bonneau, greffier de la prévôté d'Entre-deux- 
Mers et jurât de Bordeaux, était propriétaire, ou comme on 
disait alors, bourgeois, d'un tiers du navire le Saint-Jean- 
Baptiste, de Saint-Jean de Luz; il vendit, le 25 avril 1552, cette 
tierce partie, comprenant les voiles, agrès, câbles, cordages, 
artillerie, lances à feu, picques, munitions et apparaux, à Pierre 
de Harabillette, bourgeois et marchand de Bordeaux, pour la 
somme de 460 livres tournois. Le 9 mai, Samson de Béhère 
vendait, pour 300 livres tournois, les trois quarts du navire la 
Marie, de Saint- Jean de Luz (1). 

Les prêts à la grosse et les assurances devenaient plus chers. 
Le taux de 30 0/0 était monté à 45 0/0, à cause de la guerre 
avec l'Espagne. Le 3 juin 1552, plusieurs navires, probablement 
destinés à la pêche de la morue, reçoivent une autre direction. 
Les propriétaires les arment en corsaires contre les Espagnols. 

Il résulte, en effet, d'un acte du notaire Raoul Brigot, en 
date du 3 juin 1552 que les navires la Marie, le Saint-Esprit 
et le Baptiste de Saint-Jean de Luz doivent aller de compagnie 
en la guerre contre les ennemis du roi de France; que ces navires 
ont emprunté à la grosse pour leur avitaillement; que la Marie 
pour son propre compte a emprunté 950 livres tournois à 
sire G. Bohard, Simon de Béhère, Jacques de Martin, Ramond 

(I) Tous ces actes se trouvent chez le notaire Raoul Brigot, année i552. 



- 108 — 

(le Souloyos, J. do Domec, M. de Belyn, tous bourgeois et 
marchands de Bordeaux; que les navires sont prêts à sortir du 
port de Bordeaux en temps convenable; et retourneront aux 
ports de La Rochelle ou de Bordeaux ou tout autre port de 
France où s'opérera leur décharge; que les dits marchands 
prêteurs à la grosse adventure ont promis prendre à leur cliarge 
les aventures de mer et de guerre, moyennant un intérêt ou 
prime de 45 pour 100 payable au retour du navire. 

Le 10 juin, sire Bernauton de Sémian, bourgeois du navire 
le Saint-Esprit de Saint-Jean de Luz, empruntait à sire Jehan 
de Pontcastel, marchand de Bordeaux, la somme de 100 livres 
tournois pour aller à la guerre en compagnie de la Marie et du 
Baptiste : « de laquelle somme de 100 livres le dit de Pontcastel 
» a pris toutes les adventures de mer et de guerre sur la quille 
» du dit navire partant dud. port de Bordeaux, Tancre et voiles 
» levées, en temps convenable, tout prest pour appareiller et 
» aller à la guerre. Et retournant jusques à l'un des ports de 
» Bordeaux, La Rochelle ou en autre port où le navire posera 
» l'ancre pour faire la descharge et vente du retour. Et retourné 
» le dit navire à l'un des dits lieux, et l'ancre à l'un d'iceulx 
» posée, le dit de Pontcastel demeure quitte de ladite adventure, 
» et icelle somme de 100 livres, ensemble les intérêts d'icelle 
» à raison de 45 pour cent, le dit Bernauton de Sémian sera tenu 
» de payer en ceste ville de Bordeaux audit de Pontcastel ou 
» à son certain commandement, quinze jours après l'arrivée 
» de retour du navire au port où il posera l'ancre pour le faire 
» descharger. 

» Et a esté dit que si l'un des navires se perdist en faisant 
» le voyage, ce que Dieu ne veuille ! et que les dits navires ou 
;> l'un d'eux aient fait ou fassent prises, le dit de Sémyan sera 
» tenu de payer de la dite somme prorata de la valeur des dites 
» prises, au sol la livre. » 

Les armateurs de ces navires achètent des vins à raison de 
22 livres 10 sols le tonneau. On charge sur la Marie 18 tonneaux 
de vin, 10 de goudron; 67 boisseaux de blé en sacs pour la 
pension des compagnons, puis encore 7 tonneaux de vin, payés 
comme les premiers 22 livres 10 sols le tonneau; 20 quintaux 
de poudre à canon à 12 livres 10 sols tournois le quintal. 

Laissons ces navires courir leurs fortunes de guerre, et 
revenons à la pêche de la morue. 



— 109 — 

Le navire /« Madeleine de Saint-Jean de Luz, dont était maître 
après Dieu Martin de Panche, avait heureusement effectué son 
voyage de Terre-Neuve, et avait rapporté son chargement de 
morues de diverses qualités. Samson de Béhère était intéressé 
dans l'opération proportionnellement à la somme de 650 livres 
tournois. Le règlement de la marchandise a lieu « en la raison 
» que s'ensuyt, la grande moulue verte à 12 livres tournois 
» le cent, la moyenne verte à livres tournois le cent, la petite 
» verte à 8 livres tournois, et la moulue parée aussy à 3 livres 
» tournois le cent ». 

La morue que Bordeaux recevait était un article d'exportation 
qui payait à la ville des droits de sortie. Le tarif du 20 juin L554, 
édicté pendant que Pierre Eyquem, seigneur de Montaigne, 
père du célèbre Michel, était maire de Bordeaux, taxe la pipe 
de morue à 5 sous de droit de sortie, le millier de morue sèche 
à 10 sous, le millier de grande morue verte à 30 sous, de 
moyenne à 20 sous, et de petite à 10 sous. 

La morue rivalisait sur le marché avec le merlus, le saumon, 
les harengs, les sardines et autres poissons salés. 

La morue formait un article d'exportation pour l'Angleterre. 
Là, elle payait un droit d'entrée de 15 deniers pour livre 
ad valorem (6 25 0/0). Et les registres de la douane anglaise 
nous fournissent le prix d'estimation de cet article en 1545 et 
en 1562. Le prix de la grande sorte avait monté de 20 à 30 livres 
tournois; celui de la moyenne, de 10 à 20, et de la petite de 4 à 
10 livras tournois. 

Le commerce du poisson frais et du poisson salé avait une 
importance très considérable motivée par les prescriptions de 
la religion catholique pour les jours de jeûne et de nourriture 
maigre. Il était concentré presque en entier dans le quartier de 
la Rousselle. Parmi les négociants qui s'adonnaient à cette 
époque au commerce des poissons, nous pouvons mentionner 
les noms de plusieurs qui comptaient parmi les notables de la 
ville, qui furent revêtus des fonctions de juge et consuls de la 
Bourse et de ju rats ; nous nous contentons de citer Jean Geneste, 
Guillaume de Casaubon, Jacques de Martin, Guillaume de 
Gaufreteau, Jean de Galateau, J. Compère, François de Pont- 
castel, Marsaultde Bordes, Marquet Tandonnet et Pierre Daney, 
de La Teste. 
Ces origines sont modestes, mais elles offrent un intérêt 



— 170 — 

d'autant plus grand que les traditions paraissent s'en être 
conservées jusqu'à nos jours, du moins pour deux points 
importants : le mode de navigation à la part pour les salaires 
des matelots, et la concentration à P>ordeaux du commerce de 
la morue française. 

Aujourd'hui, plus de 10,000 marins des ports français du 
Nord et du Nord-Ouest partent tous les ans pour la pèche de la 
morue; on évalue à 60,000 le nombre des individus de leurs 
familles, vieillards, femmes et enfants, qui vivent du produit de 
leur rude travail, et à près de 600,000 celui des individus qui 
sont les auxiliaires de cette industrie: tonneliers, charpentiers, 
constructeurs de navires, voiliers, cordiers, calfats et 
autres. 

En 1886, dernière année dont je parle dans cette Histoire 
du Commerce de Bordeaux^ la pêche de la morue a occupé 
185 navires, jaugeant 30,079 tonneaux et montés par 5,079 
hommes. Le poids du poisson apporté sur le marché a été de 
33 millions 715,858 kilos, dont la valeur en gros a été estimée 
7 millions 953,392 francs. 



I 3. NAVIRES DE BORDEAUX ET NAVIRES ÉTRANGERS A CE PORT. 

Les navires qui fréquentaient le port de Bordeaux sont presque 
toujours désignés sous le nom de caravelles dans les très 
nombreux actes des notaires contemporains que nous avons eu 
occasion de lire. Ils jaugeaient de 80 à 100 tonneaux à la fin 
du xv^ siècle, mais peu à peu leur tonnage avait augmenté, 
et nous avons vu quelques navires destinés à la pèche de la 
morue jauger de 120 à 140 tonneaux; ce tonnage ne paraît pas 
avoir été sensiblement dépassé pendant la durée du xvi*' siècle; 
les comptes de la comptablie, pour les années 1590 à 1600, 
établissent un tonnage effectif de chargement qui ne dépasse 
guère 40 à 50 tonneaux. 

Ces navires étaient presque tous étrangers au port de 
Bordeaux: c'étaient des espagnols, des basques, des bretons, 
des normands, des anglais, des flamands, quelques hanséates. 
Ils portaient en général peu de marchandises d'encombrement, 
et venaient en partie sur lest. Les registres des notaires 
contemporains comprennent un grand nombre de chartes- 



— 171 — 

parties qui nous donnent à ce sujet des indications précises. Les 
registres de la comptablie, malheureusement très incomplets, 
fournissent à cet égard des documents certains. Ils indiquent 
les noms du navire, du port d'attache, du capitaine et des 
chargeurs. Ainsi, en 1580, sur 117 navires passant au contrôle 
des vins, nous n'en trouvons pas un seul de Bordeaux, et il n'y 
en a que deux de la Gironde, le Polhoii, de Blaye, et la 
Catherine, de Talmont. 

Un registre des droits payés au bureau de la comptablie de 
Bordeaux pendant une année révolue, du 1 octobre 1589 au 
5 octobre lo90, nous Iburnit le renseignement suivant par port 
d'attache des navires. Sur 849 navires, le port de Bordeaux 
n'en a que 13; Langon en a 1, Saint-Macaire, 3, Langoiran, 5, 
Talmont, 7; en tout, 29 navires pour la Gironde et la Garonne. 
Les ports de Libourne, Bourg et Blaye ne sont pas mentionnés, 
il est vrai, par la raison que leurs navires ne chargeaient pas 
à Bordeaux et ne dépendaient point du bureau de recette de ce 
port. 

Les 820 navires étrangers au port qui chargèrent des vins 
à Bordeaux, dans le cours de cette campagne 1589-90, étaient 
répartis de la manière suivante : 

Côtes de France 480 

Angleterre et Ecosse 20:2 

Hollande et Nord 86 

Parmi les navires des côtes de France nous cotons quelques 
chiffres : 

Audierne 79 Dieppe 36 Meschers 12 

Saint-Gilles... 63 Marennes 24 Ile Dieu 11 

Penmarck .... 52 Brest 13 La Rochelle. . . 5 

Olonne 49 Le Croisic 12 Rouen 2 

Pour l'Angleterre et l'Ecosse, les noms sont tellement 
défigurés que nous n'osons" lire Southampton, Darmouth, 
Yarmouth ou d'autres. Nous lisons : 



Londres. . 

Leith 

Dundee . . 
Aberdeen , 



19 
16 



Ipsich. . 
Hull.... 
Lynn . . . 
Illisibles , 



12 

12 

6 

68 



— 172 — 

Dans ces soixante-huit illisibles plusieurs noms s'appliquent 
probablement à des navires flamands ou hollandais; car nous 
n'avons pas trouvé ceux de Harlem, de l'Écluse et d'autres qui 
flgurent dans les chartes-parties des notaires. Nous lisons : 

Flessingue 53 Rotterdam ' 5 

Amsterdam 8 Brème 2 

Erabden 6 Hambourg 1 



Le chiffre des navires de Bordeaux, comparé à celui des 
navires étrangers à ce port, ne fournit qu'une proportion de 
3.40 pour cent. 

D'autres documents antérieurs nous fournissent des chiffres 
différents. En 1509, la recette des ermites de la tour de 
Cordouan, dont nous parlerons en son lieu, accuse le nombre 
de 587 navires ; en 1562 le chiffre énorme de 2,566 et en 1563 
celui de 1,604. 

PRIX DES NAVIRES. 

Nous pouvons donner quelques indications sur le prix des 
navires. Nous avons déjà indiqué celui de plusieurs de ceux 
chargés pour la pêche de la morue; nous allons rechercher le 
prix de ceux qui chargeaient les vins et autres marchandises. 
Nous les prenons dans les actes des notaires que nous avons 
compulsés, ou dans d'autres documents dignes de foi. 

En 1470 des corsaires anglais s'étaient emparés de sept 
navires espagnols chargés de vins à Bordeaux à destination 
de Flandre. Les Espagnols portèrent leurs plaintes au roi 
d'Angleterre, et affirmèrent sous serment la valeur de leurs 
navires et celle de la cargaison. Ils avaient un navire de 
40 tonneaux, un de 70, un de 100, deux de 110, deux de 120, 
en tout 670 tonneaux. Ils demandaient pour ces navires une 
indemnité de 827 livres sterling, soit environ 1 liv.5 schellings 
par tonneau. La livre sterling à cette époque valait 5 livres 
tournois, et la livre tournois comparée à la valeur de notre 
franc actuel valait 55 francs. Le prix par tonneau pouvait donc 
s'élever, en monnaie actuelle, à 330 francs, et sur ce prix il faut 
tenir compte de l'exagération probable de la demande en 
indemnité. 



- 178 — 

Un acte du notaire de Bosco, daté de 1499, constate la vente 
par l'Anglais Wilhem Tucq à Guilhoni Fond, marchand de 
Bordeaux, d'un nabcu ou caravelle nommée la Trinite\ de 
Londres, de la charge de 80 tonneaux environ, avec « ses 
» ancres, tros, cordannes, câbles et autres habillaumetz et 
» appareils », pour le prix de 300 francs I)ordelais. Le franc 
bordelais valait 15 sous tournois, 300 francs bordelais valaient 
225 livres tournois et chaque tonneau de jauge 2 liv. 16 sous 
tournois, ce qui représenterait en monnaie actuelle 12,250 francs 
pour le navire, et 153 fr. 20 par tonneau de jauge. 

A peu près à la même époque et chez le même notaire, 
honorable homme Henri de Mons, marchand et bourgeois de 
Bordeaux, paroissien de Saint-Michel, un des plus riches 
commerçants de cette époque, vendait à Thomas Habbart et 
Robert Taler, de Bristol, et à Gracian la Plane, de Worcester, ce 
dernier probablement Bordelais établi en Angleterre, le navire 
nommé la Marie de Chepistol, avec ses appareils, pour le prix 
de 400 francs bordelais, ce qui revient à 16,500 francs de la 
monnaie actuelle. Le tonnage n'est pas indiqué. 

En 1546, un marchand de Bordeaux fit construire au Faou, 
en Bretagne, une barque de 145 tonneaux qui fut payée, avec ses 
voiles, mâts, cordages, câbles et avirons, le prix de 596 livres, 
soit en monnaie actuelle 13,112 francs, ou 286 francs par 
tonneau. 

Ce prix représente une hausse considérable qui est aussi 
constatée par les prix des navires de pêche dont nous avons 
parlé. En 1552, le tiers du navire de 140 tonneaux le Saint- 
Jean-Baptiste était vendu pour 460 livres tournois, ce qui porte 
le tout à 1,380 livres, et le prix du tonneau à 9 livres 2 sous 
tournois, monnaie de l'époque. 

Cette hausse était générale et le résultat de la crise flnancièrQ. 
occasionnée par les importations de métaux précieux qui dura 
pendant toute la seconde partie du xvi« siècle. 

Quelquefois il nous est difficile d'apprécier la valeur du navire 
parce que très souvent, pour les navires comme pour d'autres 
marchandises, le prix n'est pas exprimé en monnaie, mais 
consiste en échange. Ainsi le 14 mai 1552, le marinier 
Rohault Gasson, de Toulouse, vendait un de ces bateaux ou 
couralins qui naviguaient sur la Garonne, avec mâts et 
avirons, pour le prix de 15 pipes de sel. 



17^ 



FRET. 



Occupons-nous du prix du fret des navires. 

C'est par centaines que les affrètements figurent dans les 
minutes des notaires. Nous serons sobres dans nos indications, 
que nous donnons sur les principaux lieux de destination, 
Espagne, côtes de France, îles Anglaises, Flandre et Nord. 
Nous choisirons des époques différentes, la fin du xv« et celle 
du XVI'' siècle, et nous pourrons constater des variations 
importantes. 

Le 26 décembre 1445, Johan Logal, marchand et bourgeois 
de Bordeaux, affrétait la barque le Saint' Yves de Redon pour 
aller à divers ports de Bretagne, Pontrieux, Hennebon ou 
A'annes; il chargeait 30 tonneaux de vin pour le prix de 
30 souds, monnaie de Bretagne, par chaque tonneau de fret, et 
21 tonneaux comptant pour 20 (1). 

Le 22 novembre 1477, Ramon Ej^quem, le riche marchand 
qui venait d'acheter à la même époque la terre noble de 
Montaigne, chargeait sur la caravelle Nicholas, de Saint-Pol, 
50 tonneaux de vin pour le Crotoy en Picardie, au fret de 
3 escus et 3/4 à compter 24 patars, monnaie de Flandre, par 
écu, comptant 21 tonneaux pour 20, et payable 20 jours 
ouvrables après celui de la décharge (2). 

Une dizaine d'années plus tard le prix du fret n'a guère 
varié. Plusieurs chartes-parties sont faites pour les caravelles 
le Saint-Christophe de Penmarck, le Saint-Pierre et autres 
navires de Penmarck et de Bretagne à destination de divers 
ports de Zélande, par Arnaud Andraud, Bernard du Fleix, 
Arnaud de Lory, Jean Dufaure, etc., au fret de 3 écus 3/4 
de 24 patars. La même année 1497, Bernard de Vertheuil 
chargeait 10 tonneaux de vin pour Quimper-Corentin ou Pont- 
l'Abbé; Etienne de Macanan chargeait aussi pour Calais, au 
même prix de fret de 6 livres bordelaises, à compter 20 sols 
bordelais pour livre, et en monnaie courante de Calais (3). 

L'année suivante, Bernard du Fleix, Hélies Sorbier, Hélies 

(1) De Bosco, notaire. 

^2) De Artigamala, notaire. 

(3) Divers actes de Bosco, 1497. 



— 175 — 

de Salignac, marchands de Bordeaux, et Pierre du Puy, 
marchand de Toulouse, chargeaient du vin et du pastel sur 
une caravelle de Penmarck pour les porter en Zélande., 
168 sacs de pastel allant pour 20 tonneaux, pour le fret de 
4 escus par tonneau, à compter 28 patars par écu. Ramon du 
Bernet avait payé un peu plus cher, 4 écus 4 sous monnaie de 
Flandre (1). 

Le même prix de fret 4 écus par tonneau était payé pour 
TAngleterre. En 1498 Henri de Mon s et Bernard de Vertheuil 
frètent la caravelle le Saint-Yves de Penmarck pour porter 
des vins <à Londres à raison de 4 écus, à compter 10 gros, 
monnaie d'Angleterre, par écu (2). L'année précédente Henri 
de Mons avait payé 5 deniers d'Angleterre par tonneau sur 
la Marie de Chepistol, chargée pour Worcester au pays de 
Galles (3) . 

Le prix du fret était à peu près le même pour le Portugal et 
l'Espagne que pour la Flandre, l'Angleterre et l'Ecosse. Jacob 
de Laignel, marchand florentin établi à Bordeaux, chargeait 
pour la Zélande. Pierre d'Alsata, de Bayonne, chargeait à 
Bordeaux la Marie du Conquet pour Lisbonne en Portugal, 
Londres ou l'Écluse, à son choix, pour le fret de 7 écus par 
tonneau, valant 10 gros monnaie courante d'Angleterre. 
Ramon de Casamajor et Arnaud de Vesins avaient chargé la 
caravelle le Dauphin de Cherbourg, pour aller au royaume 
d'Ecosse, pour le prix de 7 écus et demi, monnaie reçue au 
pays d'Angleterre (4). 

Nous avons cité ailleurs de nombreux affrètements faits de 
1520 à 1540 pour l'Espagne, la Bretagne, les Flandres. Nous 
n'y reviendrons pas (5). Nous arrivons à 1552. 

Le 11 avril 1552, la Catherine de Cornouailles chargeait 
pour l'Angleterre, pour le prix de 51 gros, monnaie courante 
d'Angleterre, par tonneau. En juin, la Jeannette du Morbihan 
prenait pour l'Angleterre 9 liv. 10 sons tournois. Les mêmes 
prix sont payés pour d'autres navires. 



(1-2-3-4) Minutes de Bosco. 

(5) Montaigne, son origine, etc., p. 107, 254, 257, 260. A cette dernière 
page se trouve la charte-partie d'un chargement fait le 27 février 1534 par 
diverses personnes dont faisait partie Pierre Eyquem, écuyer, seigneur de 
Montaigne, frère de Michel de iMontaigne, qui était né l'année précédente. Le 
prix du fret pour Anvers était do 6 livres 5 sols. Donzeau, notaire. 



— 176 — 

Pour Ba^'oiino ou Saint-Jean de Luz, les prix se sont élevés. 
La Marie de Saint-Jean de Luz charge du blé et des fèves pour 
ce port à raison de 4 livres tournois pour fret, et 18 boisseaux 
pour 1 tonneau. La Marie de Bordeaux stipule pour la même 
nature de chargement 70 sous tournois de fret par twmeau. 
La Marie de Saint-Oysens (Ouessant), est chargée par Martin 
d'Arrestéguy et Jean d^e Calca pour Saint-Jean de Luz, de blés 
et de vins, à raison de 100 sols le tonneau. 

Pour les côtes de France, le fret a aussi monté. La Marie 
de Saint-Pol de Léon charge 41 tonneaux de vin, quittes de 
breuvage, pour Quimper-Corentin, Landerneau ou Morlaix, au 
fret pour le premier port de 110 sols tournois, pour le second 
de 6 liv. tournois et pour le troisième, de 6 liv. 15 sols tournois 
par tonneau, comptant 21 pour 20. Le BerttYtnd^ pour le 
Croisic, reçoit 6 livres tournois de fret par tonneau. Le Nicolas 
de La Rochelle, chargé de 63 tonneaux de vin par sire François 
de Pontcastel pour « le port et havre du Havre-Neuf en 
» Normandie, ou bien à Dieppe, à Saint- Valéry, au Crotoy, au 
» plaisir dudit marchand, stipule, savoir : pour le Havre-Neuf, 
» 9 liv. 10 sols, et pour les autres ports 10 liv. 10 sols par 
» tonneau ». La Comète perçoit 6 liv. 15 sols pour Brest et 
7 liv. 15 sols tournois pour Saint-Pol de Léon. Le Gabriel, de 
Roscoff, charge à raison de 7 livres par tonneau pour Brest, 
Saint-Brieuc, Saint-Pol de Léon, Paiinpol, Saint-Malo, l'île de 
Bas ou le Conquet (1). 

Ces prix de fret se maintinrent, avec tendance constante à 
Ja hausse, jusqu'à la fin de la période que nous étudions. 



Article 2. — Le Fleuve. 

§ 1. EMBOUCHURE. LA TOUR DE CORDOUAN. 

Dès le xvi" siècle la navigation de la Gironde paraît avoir 
présenté des difficultés, môme pour les navires de faible tirant 
d'eau qui étaient alors en usage. Les courants variables, les 
dépôts de vases et de sables formant des bancs souvent mobiles, 
l'absence de balises et de bouées pour jalonner la route 

(1) Raoul Brigot, notaire. Avril à novembre 4552. 



— 17/ 



maritime pendant le jour, de feux pour l'éclairer pendant la 
nuit, de cartes exactes pour signaler les passes, obligeaient le 
marin à une prudence extrême, trop souvent en défaut. 

La seule carte dont nous trouvons la mention à cette époque 
avait été dressée par un pilote de Royan « pour aller en la 
» rivière très dangereuse de Gironde jusqu'à la noble et 
» puissante ville de Bourdeaulxen Guyane ». 

L'entrée de l'embouchure avait lieu par les deux passes du 
Pas de Graves, au sud de Cordouan, et du Matelier, au nord, 
la plus fréquentée. 

Pour la sécurité des navii'es arrivant la nuit de la haute mer, 
le feu de la tour de Cordouan était seul placé à l'entrée difficile 
du tleuve. Ce feu, qui existait déjà dès l'époque anglaise, 
n'était le plus souvent que d'un faible secours aux navigateurs. 
Les bâtiments en étaient mal entretenus, et le feu lui-même 
restait trop souvent sans être allumé. La lumière était obtenue 
par la combustion de branches de bois de pin brûlant sur une 
plateforme en pierre, mal défendue contre la violence du vent 
et de la pluie. La clarté tutélaire que cherchaient les marins 
était trop souvent étouffée dans la fumée ou complètement 
éteinte. Si nous ajoutons à ces causes la négligence des 
gardiens, les dégradations amenées par les gros temps, les 
difficultés de l'approvisionnement de bois, souvent le manque 
des sommes nécessaires aux dépenses, et les difficultés pendant 
la mauvaise saison des communications avec la terre, nous ne 
serons pas étonnés des plaintes incessantes que faisaient 
entendre les marins et les commerçants. 

Pour pourvoir à l'entretien du phare, une coutume ou impôt 
de 9 sols tournois par navire fut ordonnée par Louis XI; elle 
fut plus tard réduite à 6 sols par navire chargeant vins aux 
ports de Bordeaux, Libourne, Bourg et Blaye. Cette redevance, 
perçue par le receveur de la comptablie de Bordeaux, était par 
lui versée dans les mains des gardiens ou ermites de la Tour, 
chargés de l'entretien des feux. Le 15 octobre 1509, frère 
Archambaud de Béarn, hermitte principal de Nostre-Dame de 
Cordan, donnait quittance à M" Hélies du Tillet, comptable 
de Bordeaux, de la somme de 176 liv. 2 sols tournois pour les 
droits qui lui étaient dus sur 587 navires. 

Les ermites continuèrent à recevoir une somme variable 
suivant le nombre des navires jusqu'en 1571. Ainsi, en 1563, 




— 178 — 

le comptable de Bordeaux Charles de Aste leur versa 766 livres 
16 sols tournois pour 2,556 navires qui avaient passé devant la 
tour, du P"" juillet 1562 au 30 juin 1563; mais l'année suivante 
il ne passa que 1,604 navires, et la recette ne se monta qu'à 
331 liv. 4 sols, moins de la moitié. 

En 1571, il était alloué par abonnement à l'ermite de 
Cordouan une somme annuelle de 900 livres, qui fut payée 
par Ogier de Gourgues, fermier de la comptablie. A partir de 
cette époque, les registres ne mentionnent plus le nombre des 
navires. 

Cependant, malgré les sommes payées pour l'abonnement, 
les marins et les commerçants faisaient entendre des plaintes 
continuelles sur ce que le feu était irrégulièrement allumé, 
que souvent même il ne l'était pas du tout, ce qui donnait lieu 
à des accidents et à des naufrages. 

Les bâtiments eux-mêmes qui supportaient la lanterne, la 
tour, constamment battus par la vague et par la tempête, 
nécessitaient de fréquentes réparations. M^ Nicolas Bresson, 
nommé commissaire en 1548 par le comte du Lude, gouver- 
neur de la Guienne, pour faire faire aux frais des habitants de 
Bordeaux les réparations nécessaires à la tour de Cordouan, 
comme aux châteaux Trompette et du Hâ, fit exécuter en 1550 
et 1551 divers travaux à Cordouan, sur les ordres du roi. 

Mais les ordres du roi n'étaient pas toujours bien exécutés, 
et les fonds destinés à Cordouan ne recevaient pas toujours 
cet emploi. Les jurats de Bordeaux s'en plaignaient. « Sire, 
» disaient-ils au roi le 5 janvier 1580, à l'embouchure des 
» rivières de Gironde, les rois vos prédécesseurs ont fait bâtir 
» au milieu de la mer une tour qu'on appelle Cordouan, où ils 
» ont voulu qu'il y eût un hermite qui fût tenu tenir un fanal 
» au sommet d'icelle toute la nuit pour l'adresse de la route 
» des nefs... Et est advenu que par le peu de soin qu'on a eu 
» de la réparer... la dite tour est tellement ruynée, qu'il n'y a 
» plus de fanal; d'où s'en sont ensuyvis infinis naufrages, au 
» grand dommage du commerce (1). » 

En 1583 nouvelles plaintes. Le maire était alors Michel de 
Montaigne. 11 s'adressait, ainsi au roi : « Plaise à Vostre 
» Majesté, considérer que ores que les sommes destinées pour 

(1) Archiv. hislor. de la Gironde, t. XI\^ 



— 179 — 

» la réparation de la tour de Cordouan, quelles qu'elles soient, 
» la plus grande partie d'icelles ayant été levées et mises en 
» la main de vostre receveur général, ce néanmoins il n'a 
» esté encore aulcunement touché à la dite réparation, ni 
» pourveu aux préparations d'icelle, comme la nécesssité le 
» requéroit (1). » 

Il avait été établi un droit de 10 sous par balle de pastel et 
autant par balle de laine, et en outre les Bordelais avaient été 
imposés à une contribution ou subside de 8,000 livres pour 
fournir les sommes que nécessitait Tétat de délabrement do la 
tour. 

La tour allait être magnifiquement restaurée et bientôt 
devait s'élever l'élégant et majestueux édifice que nous 
admirons encore. 

Le 2 mars 1584, les travaux de construction du nouveau 
phare furent confiés à Louis de Foix, ingénieur qui s'était 
déjà fait connaître par de remarquables travaux d'endiguement 
de l'Adour, et qui avait bâti le palais de l'Escurial pour le roi 
d'Espagne. Le devis des travaux fut établi et ils commencèrent/ 
immédiatement; ils devaient durer plusieurs années. ' 

Michel de Montaigne était alors maire de Bordeaux. Le 
traité fait avec Louis de Foix a été cité et analysé par divers 
historiens, notamment par M. Tamizey de Larroque et par 
M. Labat. Les Archives municipales contiennent divers dossiers 
relatifs à ces travaux. Le carton J J, n» 387, indique, à la date 
du 20 février 1582 jusqu'au 31 décembre 1591 et au 22 jan- 
vier 1596, les lettres patentes, arrêts du Conseil, arrêts du 
Parlement, délibérations des jurats, ordonnances des trésoriers 
de France, procès-verbaux de visite et d'expertise des travaux, 
comptes de dépenses et de frais. 

Les jurats favorisaient d'ailleurs l'entreprise. Le 12 décem- 
bre 1592 ils permirent à l'entrepreneur de la tour de Cordouan 
de faire descendre du haut pays 100 tonneaux de vin pour la 
boisson de ses ouvriers sans avoir à payer les droits de passage 
devant la ville appartenant à cette dernière. Les trésoriers de 
France, pour compte du roi, rendirent une pareille ordonnance 
et la renouvelèrent le 22 janvier 1596. 

En 1601 il est noté au registre que par le contrat que le roi 

(1) D"" Payen. Recherches sur Montaigne. Paris, 1856, p. 59. 



— i.so — 

avait passé avec Louis de Foix il avait été accordé à ce dernier 
36,000 écus à prendre sur les deniers de l'imposition laite à 
Bordeaux pour l'extinction des subsides de Royan et du convoi, 
et que malgré les lettres patentes à lui accordées à ce sujet, 
ledit de Foix n'avait pu être payé ei s'adressait à la ville. 

En même temps que le roi Henri lY et la ville de Bordeaux 
s'occupaient de la tour de Cordouan destinée à signaler la 
position du rocher pendant la nuit, ils ne pouvaient négliger 
les précautions nécessaires pour faire connaître les passes de 
l'embouchure pendant le jour. Un arrêt du Conseil à la date 
du 27 mars 1604 accorde au Flamand Conrad Gaucem la 
concession de la pose et de l'entretien de barrils flottants à 
l'entrée de la Gironde, « au pas des Anes, au pas des Espagnols 
» et au pas de Graves, qui sont les trois endroits périlleux de 
» la dite entrée ». 

Nous verrons plus tard comment s'exécutèrent ces balises. 
La pose en fut longtemps retardée par l'insuffisance des 
ressources pécuniaires, et par la résistance qu'opposaient les 
Bordelais aux taxes proposées. 

I 2. RÉGIME DU FLEUVE. 

Quelques mots d'explication sur le régime des eaux de la 
Garonne et de la Gironde nous paraissent utiles. 

Si nous jetons uncoupd'œil sur le cours du fleuve descendant 
à la mer depuis Bordeaux, nous pouvons constater un fait 
important. Les eaux de descente, parcourant les sinuosités du 
lit, arrivent avec force dans les anses concaves du terrain et 
y creusent le fond; de ces anses elles sont rejetées avec plus 
ou moins d'énergie sur la rive opposée où le même efi'et se 
produit. C'est ainsi qu'après avoir parcouru la courbe qui 
forme le port même de Bordeaux, semblable au croissant de 
la lune, et où les grandes profondeurs se trouvent dans l'anse 
formée depuis le pont jusqu'aux Chartrons, sur la rive gauche, 
les eaux, rejetées par la pointe de Bacalan, vont creuser la 
rade de Lormont, pour revenir sur la rive gauche, et encore 
sur la rive droite jusqu'au Bec. 

A partir de la pointe du Bec, les eaux de la Garonne et celles 
de la Dordogne courent non pas ensemble mais parallèlement 



— 181 — 

vers la mer, accolées plutôt que mêlées, différentes de volume, 
de hauteur, de vitesse. Il semble que chacun des deux fleuves 
conserve son lit, et que ces deux lits parallèles, séparés 
jusqu'auprès de l'embouchure, par une longue ligne d'îles, de 
bancs et de dépôts qui occupent une zone formant une sorte 
de crête élevée entre les deux courants, conservent jusqu'à 
l'Océan leur direction particulière et se déversent l'un à la 
passe du Nord, l'autre à celle du Sud, séparés encore jusqu'au 
dernier moment par l'îlot rocheux de Cordouan. 

L'embouchure du Sud ou la passe de Graves, d'après les 
traditions, aurait remplacé une ancienne passe située beaucoup 
plus au sud, et l'îlot de Cordouan aurait fait partie de la côte 
du Médoc. Le chenal par lequel débouchaient dans l'Océan les 
eaux de la Garonne aurait eu son origine à la dépression de 
Goulée sur la rive gauche; les eaux se seraient dirigées de là 
vers l'ouest, où l'abaissement du sol leur laissait un passage 
entre le plateau de Jau et le terme des hauteurs de Valeyrac, 
pour venir se jeter dans l'Océan sur un point du littoral situé 
au sud de la Négade, en formant ainsi l'île du Médoc (1). 

Sous ce nom d'île du Médoc était autrefois désignée la plus 
grande partie du Bas-Médoc. La vue de la carte de l'état- 
major nous montre la dépression de terrain comprenant cette 
vaste étendue de marais dont l'altitude ne dépasse pas un ou 
deux mètres au-dessus du niveau de la mer, communiquant 
avec le fleuve par Goulée et plus au nord par Saint-Yivien, et 
se dirigeant d'un côté sur Lesparre, de l'autre, par les marais 
du Guâ, vers les étangs du littoral et l'Océan. 

C'est là, au bord de l'étang d'Hourtin, sur un emplacement 
aujourd'hui occupé par les dunes, comme tous les anciens 
ports de l'Océan de Gascogne, qu'était le port d'Anchises, qui 
figurait en 1592 sur les cartes, et dont cent ans après, en 1680, 
nous trouvons encore la mention. Le Grand et nouveau Miroir 
du Flambeau de la mer, par Jan van Loon et Claas van Voogt, 
imprimé chez Gaspard Laotsman, et réédité en 1697 par Van 
den Keulen, après l'avoir marqué sur la carte, dit qu'entre 
la pointe de Graves et Arcachon il existe à Anchises un havre 
de marée pour les grands navires. 

(1) Dépôt des cartes et plans de la marine. 9e cahier. Reconnaissance de 
rembouch. de la Gironde en 1874, par L. Manen. Paris, Impr. Nat. 1878. 

12 



— 182 — 

Ces terrains ou marais s'étant ensuite recouverts d'alluvions 
et de dépôts, il se serait peu à peu formé au nord de la pointe 
du Médoc, entre cette pointe et Cordouan jusqu'alors réuni à la 
côte, un nouveau passage pour les eaux, lequel s'accroissant 
sans cesse aurait séparé les rochers de Cordouan de la terre 
ferme. 

Ce qui paraît certain, c'est qu'au moment où Louis de Foix 
exécutait des travaux à Cordouan, l'îlot avait encore une 
certaine étendue. Les constructions assez considérables élevées 
autrefois par le Prince Noir comprenaient la tour, une chapelle, 
plusieurs maisons; le fait même de la construction de ces 
bâtiments sur un banc de roche aujourd'hui recouvert par les 
eaux à chaque marée, démontre l'existence à cette époque, 
autour de cette roche, d'un îlot assez considérable. En 1590 
cette île existait encore, et dans la carte publiée par Tassin, 
géographe du roi, représentant les travaux de construction du 
phare actuel, on voit la tour déjà élevée de son premier étage, 
en même temps que dans le nord-ouest on aperçoit une tour 
carrée, vestige de l'ancien phare. Cette gravure représente 
aussi des maisons et un terrain autour d'elles, emplacements 
aujourd'hui emportés par les flots. 

Pour l'étude des passes du fleuve, de l'embouchure à Bordeaux, 
nous n'avons pu consulter que deux documents contemporains 
qui puissent nous fournir quelques données utilisables. L'un 
est la carte de Jean Whagenaer, publiée à Amsterdam en 1589, 
et dont M. l'ingénieur Manen nous a donné une reproduction 
de l'embouchure du fleuve jusqu'à Blaye. L'autre est une carte 
de 1592, qui a été reproduite par M. Francisque Michel. 

Ces deux cartes ne sont que des croquis informes où les 
distances réelles ne sont pas observées; mais on peut les 
utiliser comme renseignements, et suivre à peu près la ligne 
des sondages qui jalonne la route. 

Dans la première de ces cartes, la direction est donnée par la 
passe du Nord avec des profondeurs de 9 à 13 mètres, par le 
passage entre Royan et Cordouan par 38, 36, 27 mètres; de là 
on peut suivre les deux rives. 

La même direction est donnée par la carte anglaise de Royan 
à Meschers; puis elle prend la côte de Pauillac, en indiquant 
qu'il n'y a pas de passage près de la côte au nord de Blaye : 
<i no passage this way. » Les gros navires de la flotte anglaise 



— 183 — 

se tiennent devant Saint-Estèphe, Pauillac et Beychevelle. Il n'y 
a plus de sondages du Bec à Bordeaux. 

En résumé, les navires dont la calaison habituelle ne 
dépassait pas 8 à 10 pieds n'éprouvaient pas de grandes 
difficultés dans les passes par les marées ordinaires. 



I 3. PORT. POLICE. DÉLESTAGE. 

Les navires qui arrivaient à Bordeaux de Saint-Jean de Luz, 
des côtes de France, des îles anglaises, des Flandres et du 
Nord pour charger des blés, des sels, et surtout des vins, 
apportaient pour payer ces marchandises des draps, des toiles, 
de la mercerie, des épiceries, des métaux, c'est-à-dire des 
objets de peu d'encombrement; aussi étaient-ils obligés de 
venir en partie sur lest. Arrivés dans le port de Bordeaux, ils 
ne pouvaient jeter ce lest qu'en des lieux déterminés afin de 
nuire le moins possible à la navigation. 

La police du fleuve et des rivières navigables appartenait au 
roi, et s'exerçait par le sénéchal et par le prévôt royal de 
rOmbrière; mais le roi Louis XI avait accordé au maire et aux 
jurats les droits de police et de juridiction qu'ils avaient 
exercés autrefois sur le port et havre de la ville. Ceux-ci s'étaient 
plaints au roi de ce que ses officiers ne tenaient pas une main 
assez ferme pour empêcher les abus qui se commettaient 
journellement, et notamment de ce que les mariniers qui 
venaient par mer jetaient leur lest au hasard après leur entrée 
en rivière, ce qui pouvait occasionner des obstacles à l'arrivée 
des navires jusqu'à Bordeaux, et amener la ruine et la 
destruction de la ville et du pays. 

L'ordonnance royale défendit à tout navire de jeter son lest 
dans la Gironde, et ordonna qu'une fois le navire arrivé à 
Bordeaux, le capitaine prêtât serment devant le maire de 
n'avoir jeté aucune partie de son lest en rivière, et reçût du 
maire la prescription du lieu où le lest pouvait être jeté. Le 
roi ordonnait d'ailleurs que le prévôt de l'Ombrière conserverait 
sa juridiction vis-à-vis des étrangers (1). 

Les droits du maire et des jurats relativement au délestage, 

(1) Ordonn. des Rois de France, t. XVII, p. 576. 



— 184 — 

à Tancragc et au jaugeage des navires, furent consacrés par 
nouvelles lettres royales qui furent enregistrées au Parlement 
de Bordeaux le 14 mars 1474, malgré Topposition du procureur 
général du roi et du capitaine du château du roi, mais sous 
la réserve des droits du prévôt de l'Ombrière (1). 

Le maire et les jurats édictèrent le règlement de police : 
< ils dé fendirent à tous, Bretons, Flamands, Irlandais, Écossais, 
» Espagnols, et à toute autre manière de gens », de jeter aucun 
lest dans la rivière de Gironde depuis son embouchure jusqu'au 
port de Bordeaux; arrivés là, de ne point décharger qu'après 
autorisation et au lieu désigné, après serment sur les saints 
Évangiles. 

Dans le port, les navires devaient être ancrés à 15 brasses de 
terre pour laisser un passage suffisant aux bateaux et gabares. 

Les gabariers pouvaient prendre le lest déchargé des navires; 
mais ils ne pouvaient le porter qu'aux lieux accoutumés à 
mettre le lest, savoir auprès le portail de la Grave, au quai 
du Calhau et près le Château-Trompette. Il fut défendu de 
déposer sur les quais des matériaux, tels que pierres ou bois, 
d'y abandonner des gabares ou bateaux rompus, qui servaient 
de refuge aux larrons et à d'autres malfaiteurs. 

Les emplacements affectés aux dépôts de lest furent bientôt 
couverts par ces amas de sable ainsi déposés contre les murailles 
de la ville. Les vents, suivant l'expression de Cleirac, « les 
» espandent et les blutent comme neige ou fleur de farine ». 

Les quais n'étaient d'ailleurs ni réguliers ni empierrés. 
Chaque marée y laissait un dépôt vaseux; et, malgré les 
ordonnances des jurats, réitérées, mais mal exécutées, ils 
étaient remplis de débris de carcasses de bateaux ; aussi des 
arrêts du Parlement du 12 juin 1572 et du 4 mars 1580 
ordonnèrent-ils que ces carcasses de navires seraient, si elles 
n'étaient enlevées à bref délai, saisies et vendues comme épaves. 

Il n'était permis de laisser les bateaux échoués sur le quai à 
marée basse que pour cause urgente, comme pour les réparer et 
rhabiller, et seulement avec autorisation du maire et des jurats. 

Il était également défendu de vendre sels ou autres 
marchandises sur bateaux. Elles devaient être déchargées et 
portées dans l'intérieur de la ville. 

(I) Archiv. du départ. Série B. Reg. du Parlem. Enregist., no 3, f'' 46. 



— 185 — 

Article 3. — Mouvement général des marchandises. 
Droits d'entrée et de sortie. 

Les marchandises arrivant à Bordeaux et celles expédiées 
de ce port étaient soumises à des droits d'entrée et de sortie 
qui variaient non seulement suivant la nature, la provenance 
et la valeur de ces marchandises, mais aussi suivant la natio- 
nalité ou les privilèges particuliers des importateurs ou des 
exportateurs. Ainsi les bourgeois de Bordeaux, les Français, 
les Anglais, les autres étrangers, étaient l'objet de traitements 
douaniers différents. Les bourgeois de Bordeaux étaient 
exempts de droits; les régnicoles payaient 8 deniers pour 
livre; les Anglais, plus favorisés, 6 deniers, et les autres 
étrangers, 12 deniers. 

11 est donc très difficile, même lorsque l'on rencontre un 
document qui indique le chiffre d'une recette des douanes, de 
déduire de ce chiffre celui de la quantité de cette marchandise 
qui a payé le droit; il faut ajouter que les droits étaient perçus 
ad valorem sur des estimations qui variaient fréquemment. 
Enfin les receveurs ne faisaient souvent aucune distinction 
relative à l'entrée et à la sortie, et se bornaient à mentionner 
la somme reçue; et lorsqu'il est mentionné que les grains par 
exemple, ou le sel^, ont produit une somme déterminée, comme 
ces marchandises entraient et sortaient, nous ne pouvons 
déterminer la quantité de Tun ou de l'autre de ces mouvements. 
Il faut remarquer encore que le plus souvent le produit des 
douanes, entrée et sortie, était affermé en bloc, et que le fermier 
ne nous a pas transmis ses livres de recette. 

Quelquefois cependant les recettes ont été perçues directe- 
ment par le receveur royal, et il est possible de retrouver 
quelques traces de ses opérations. Il existe encore aux Archives 
départementales de la Gironde quelques débris des anciens 
registres de lacomptablie qui, malgré leurs immenses lacunes, 
peuvent servir à donner des renseignements utiles et à fournir 
une idée du mouvement commercial de cette époque. Nous les 
avons étudiés avec soin et, croyons-nous, non sans quelque 
profit. 

Les droits d'entrée et de sortie constituaient dans leur 



— 186 — 

ensemble ce qu'on appelait les droits de coutumes, ce mot pris 
dans le même sens que le mot anglais custom, douanes. On 
distinguait la grande et la petite coutume, qui ne différaient 
guère que par la quotité du droit. 

La coutume appartenait autrefois aux bourgeois de Bordeaux; 
ils la levaient à leur profit, l'appliquaient à leurs besoins, la 
percevaient sur les étrangers, et en étaient exempts eux- 
mêmes. Les ducs d'Aquitaine, les rois d'Angleterre, avaient 
maintes fois reconnu ce privilège, et ne le contestaient pas. Il 
en fut de même après la conquête de Charles VII. du moins 
après la première; et les Bordelais obtinrent de Charles YII 
lui-même et de Louis XI le rétablissement de ces antiques 
privilèges, que plus tard le roi François I" jura solennellement 
de maintenir. 

En 1520, la grande et la petite coutume appartenaient ainsi 
à la ville qui l'affermait à .Jean de Xahugues, G. del Casso et 
autres, pour le prix de 38,500 livres tournois. En 1537, sire 
Arnaud de Lestonna, bourgeois et marchand, en était fermier 
pour un prix inférieur; il ne payait que 32,000 livres par an. 
Il reçut quittance de son prix de ferme par noble Pierre Eyquem 
de Montaigne, sous-maire, et par les jurats (1). 

Après 1548, après les troubles survenus à l'occasion de 
l'impôt sur le sel, le roi confisqua à son profit les droits de 
grande et de petite coutume et les fit percevoir par son conné- 
table de Bordeaux. Lorsqu'on 1550 il consentit à restituer 
à la ville coupable et punie une partie de ses droits et de ses 
revenus, il en excepta la grande et la petite coutume qui dès 
cette époque demeurèrent réunies au domaine royal. 

En 1562, M- Charles de Aste était receveur de la comptablie. 
La recette était affermée pour la somme de 61,000 livres 
tournois jusqu'en 1565 à sire Martin de Malus et consorts. Il 
ne figure sur le livre de Aste, à la recette, que ce seul chiffre 
et ce seul article pour la recette des douanes. 

Le 9 mai 1565, le roi Charles IX se trouvait à Bordeaux, et 
il donna lui-même à ferme à la ville de Bordeaux, les droits de 
grande et de petite coutume de Bordeaux et grenier à sel de 
Libourne pour la somme de 60,000 livres par an pour quatre 
ans ; le prix payable par trimestre entre les mains du comptable. 

(1) Castaigne, not. 21 juillet 1537. 



— 187 — 

Et, sur la demande de la ville, il l'autorisa à sous-affermer à 
Guillaume Gasq, cautionné par deux autres riches marchands 
de Bordeaux, ses parsonniers, Jehan Duprat et Jacques Pichon. 

Aucun droit ne devait être perçu pendant les deux foires de 
mars et d'octobre sur les marchandises déposées entre l'estey 
de Sainte-Croix et l'estey des Chartrons. Les droits portaient 
sur l'entrée et issue des vins de quelque lieu qu'ils fussent, des 
pastels, laines, plumes, copeaux, brésils, toiles, résines, lièges, 
draps de laine et de soie, merceries, étain, plomb, lard, poissons, 
sels, graisses, huiles et toutes autres marchandises quelconques 
entrant et sortant aux ports de Bordeaux, de Libourne et de 
Bourg (1). 

Les droits de quillage, lestage et autres sur les navires 
n'étaient pas compris dans la ferme, et devaient être perçus au 
profit de la ville. 

De 1565 à 1577, Augier de Gourgues devint fermier. 

Le 12 avril 1577, M?"" le marquis de Villars, assisté du 
premier président au Parlement M'''^ Benoist de Largebaston, 
des présidents Jean de Villeneuve et Sarran de la Lanne, des 
trésoriers généraux des finances A. de Gourgues et G. de Gasq, 
et de l'avocat général du Sault, affermèrent pour le roy, au 
prix de 54,000 livres tournois et 1,000 livres pour l'hôpital 
Saint- André, à Jacques Joly de Paris, le droit de convoy sur 
toutes marchandises tant entrées qu'issues, réservé le blé, 
savoir : sur chaque tonneau de vin qui passera au devant des 
villes de Bordeaux, Libourne et Bourg, 15 sols tournois, pour 
le sel 40 sols, et pour le reste, excepté le blé, 6 deniers ; et à 
la réserve et exemption des Anglais qui chargeraient sans 
fraude, et de tous les bourgeois de Bordeaux, sauf l'entrée du 
pastel et issue du sel. 

En 1580, André Dubroca devint fermier pour cinq ans, au 
prix de 80,000 livres. De 1585 à 1590, Jules et Raymond 
Martin lui succédèrent pour le prix de ferme de 26,000 écus. 
Depuis octobre 1589, le comptable de Bordeaux opéra direc- 
tement la recette, et nous avons son registre. Nous avons aussi 
ceux de 1594 à 1599. 11 en résulte que les recettes s'élevèrent 
successivement à des sommes de plus en plus considérables; 
il faut noter toutefois que les tarifs avaient été augmentés 

(1) Arch. du Départ. Parlement. Enreg. des édits. Reg. XXVI, P 101. 



— 188 



dans d'énormes proportions. Les derniers registres de la 
comptablie distinguent les perceptions à l'entrée et celles à la 
sortie. 

Elles s'élèvent pour Bordeaux seul, compté en écus de trois 
livres : 





A l'entrée 


A la sortie 


Ensemble 


En 1594-95 


13.381V 25« 


71.022^52« 


84.403-17» 


1595-96 


21.027 2 


68.231 47 


89.258 49 


1596-97 


15.279 55 


75.171 » 


90.450 55 


1597-98 


9.184 16 


36.235 32 


45.419 58 


Total 


58.872^38» 


250. 661 -rp 


309.532^59^ 


Moyenne . . . 


14.718 9 


62.665 18 


77.383 15 



Ainsi, depuis 1520 la perception totale des droits de douanes 
s'était élevée, de 38,500 livres, à 60,000 livres vers 1565, à 80 
et 90,000 livres tournois à la fin du siècle. Si nous ajoutons 
à ces sommes le chiffre qu'aurait représenté la perception sur 
les marchandises des bourgeois, qui ne payaient pas, et que 
nous évaluons à 25 pour 100 en sus des chiffres ci-dessus, 
nous pourrions être fondés à évaluer le mouvement commercial 
du port de Bordeaux à un rendement douanier s'élevant de 
48,000 écus à 100 et 112,000. Nous remarquerons aussi que les 
droits d'entrée sont environ quatre fois moins productifs que 
les droits de sortie. 

Si nous voulons nous rendre compte de la nature des 
marchandises d'importation ou d'exportation, nous les trouvons 
énumérées avec détail dans un registre du 17 mai 1580 au 
24 mai 1581. Mais elles ne sont classées que par la date àe 
chaque recette. Nous avons diî classer chaque article en le 
faisant entrer dans les chapitres des produits alimentaires, 
des produits du sol et métaux, des objets fabriqués. Nous 
étudierons successivement les plus importants de ces articles. 

Les tarifs d'entrée et de sortie ont souvent varié pendant le 
cours du xvi« siècle avec une aggravation constante. Les 
Bordelais se plaignaient amèrement de cette augmentation des 
redevances, surtout de celles qui frappaient les vins, la plus 
importante branche de leur commerce. Le maire et les habitants 
de Bordeaux avaient porté leurs plaintes en 1568 au roi 
Charles IX qui venait de mettre un nouvel impôt sur le vin. 



— 189 — 

Le roi voulut l)ien révoquer son édit et en rendre un nouveau 
plus modéré qui fut vérifié au Parlement de Bordeaux au 
mois d'août 1571. Mais moins de deux mois après, il établissait 
un nouveau subside sur le vin, de 15 sols par tonneau, alors 
qu'une disette sur les grains et une gelée sur les vignes 
amenaient la misère et la faim. Le maire et les jurats de 
Bordeaux s'adressèrent au roi le 25 octobre 1573 pour obtenir 
quelque soulagement. 

Ils se plaignaient non seulement du poids des impôts ordonnés 
par le roi, mais encore de ceux qui étaient illégalement et 
violemment perçus par un grand nombre d'autres personnes. 
Le 25 octobre 1590, le Parlement de Bordeaux se plaignait au 
roi de ce que M. de Lussan, commandant les troupes royales 
devant Blaye, s'étant saisi de six navires anglais, s'en servait 
pour lever par la force une contribution d'un écu et demi par 
tonneau de vin et de deux et demi pour cent sur toute 
marchandise, et qu'il continuait ces déprédations malgré les 
députations que le Parlement lui avait envoyées. Le maréchal 
de Matignon écrivait au roi que le sieur de Lussan levait de si 
excessives contributions qu'il n'était pas possible qu'il se fit 
ttYific de deçà. Le maréchal fut obligé de rassembler des navires 
de La Rochelle, d'emprunter des navires de guerre aux Anglais, 
et d'aller assiéger le sieur de Lussan dans Blaye. 

Le sieur de Lussan dut cesser en 1592 de lever des contri- 
butions sur le vin et les marchandises passant devant Blaye ; 
mais le commerce n'en éprouva pas un grand soulagement, 
car le roi établit en 1593 de nouveaux impôts qui aggravèrent 
considérablement les anciens; ainsi le droit de coutume sur 
les vins du haut pays et demi-marque, qui était en 1590 de 
12 sols par tonneau, fut porté à un écu, c'est-à-dire quintuplé. 

Quant aux droits de douanes payés à l'étranger par les 
marchandises importées en France, ainsi que par celles venant 
de France, nous n'avons qu'un seul document; il est relatif 
à l'Angleterre. C'est un mémoire adressé en 1564 au roi 
Charles IX par l'ambassadeur français à Londres (1). 



(1) Il est intitulé: « Charges et subsides insupportables que souiïrent les 
subjects du roi de France en leurs commerces et trafficques en Angleterre. » 11 
en existe un manuscrit à la Bibl. Nationale, n" 3881, P^onds français, et un autre 
aux Archives nationales, Registre de l'Hôtel de Ville H, 1784. Il a été 
publié par M. Pigeonneau, t. II, p. 467. 



— 190 — 

Les marchandises importées en Angleterre payaient un droit 
variable suivant la nationalité des importateurs. Il en était de 
même à la sortie. Le taux général était de 12 deniers par livre 
pour les Anglais, et de 15 deniers pour les Français, soit 5 et 
6.25 pour cent. Ce droit était perçu ad valorem par les officiers 
et receveurs royaux. L'ambassadeur se plaignait de ce que les 
estimations avaient été en 1562 à peu près du double de celles 
de 1545. Et il donne pour ces deux époques les estimations 
régulièrement constatées aux registres officiels et imprimés des 
douanes anglaises. 

Nous aurons à revenir sur ce document-, nous ne lui 
empruntons pour le moment que l'indication de quelques-unes 
des marchandises anglaises importées à Bordeaux, et de celles 
que Bordeaux expédiait en Angleterre. 

Le rapport dont nous parlons ne mentionne que trois sortes 
de marchandises sortant d'Angleterre : 1" des pannes de draps 
de laine, des draperies de toutes sortes, et des lainages 
appelés ostades ou worsted de Norwich; 2° des peaux de 
lapin, de mouton, d'agneau, de veau; 3° des métaux, étain et 
plomb. 

Parmi les marchandises qu'il mentionne comme venant de 
France, nous remarquons en produits alimentaires les amandes, 
les pommes, les poires, les prunes, les morues, Fhuile d'olive; 
le sel de Brouage, puis les huiles de baleine, celles de laurier; 
la résine de Bayonne, le pastel de Toulouse, les velours de Lyon 
et d'Avignon. 

Nous allons étudier rapidement chacun des articles d'impor- 
tation et d'exportation. 



Article 4. — Importations. 

GRAINS. 

Bordeaux ne produisait pas dans la sénéchaussée la quantité 
de céréales nécessaire à l'alimentation de ses habitants. En 
règle générale, il y avait lieu à une importation variable 
suivant l'abondance ou la rareté des récoltes, et provenant des 
contrées voisines et même des contrées étrangères. 

D'autre part, Bordeaux exportait une grande quantité de blés, 



— 191 — 

notamment pour l'Espagne. Il nous serait difficile de suivre 
avec ordre ces alternatives d'importations ou d'exportations, 
et nous nous occuperons successivement dans ce chapitre des 
unes et des autres. 

Pendant l'époque précédente, il y avait eu un mouvement 
commercial assez considérable entre les îles anglaises et 
Bordeaux pour les approvisionnements réciproques de céréales. 
Cependant il ne parait pas que ce commerce fût entièrement 
libre, et nous avons, en leur lieu, indiqué les documents qui 
constatent tantôt les prohibitions, tantôt les autorisations 
données par les rois d'Angleterre pour la sortie de leur 
royaume des céréales destinées à Bordeaux ; et, malgré 
l'assertion du médecin contemporain Jean Bruyère Champier, 
adoptée trop légèrement par Francisque Michel, les recueils de 
Rymer et de Thomas Carte indiquent un beaucoup plus grand 
nombre d'expéditions autorisées des grains anglais en Guienne, 
que des grains de Guienne en Angleterre. 

Après la conquête française, il paraît avoir existé entre les 
deux nations une prohibition réciproque de la sortie des 
grains de chacune d'elles. Ces défenses n'avaient pas pour 
cause une protection douanière accordée aux producteurs de 
chacun des deux États voisins ; elles prenaient leur source 
dans le désir de conserver pour soi-même les grains dont 
la récolte était presque toujours insuffisante, et d'éviter les 
disettes et même les famines, si fréquentes à cette époque. Ces 
prohibitions d'ailleurs ne s'appliquaient pas seulement d'État 
à État, de province à province : chaque sénéchaussée, chaque 
ville ou communauté, chaque seigneurie ayant droit de justice 
s'empressait avec un soin jaloux de retenir pour sa propre 
consommation le produit de sa récolte, et de l'empêcher d'arriver 
chez le voisin. 

En 1470, le prix du blé était à Bordeaux de 1 franc bordelais 
le boisseau, ainsi que nous le constate un acte du notaire 
Fontanelle; mais dans les années suivantes, le prix s'éleva et 
l'insuffisance des récoltes en 1475 amena la hausse et la disette. 
Les jurats obtinrent de Louis XI l'autorisation d'emprunter 
2,500 escus d'or, valant 2 francs et 20 ardits par écu, et 
25 sols monnaie de Bordeaux par franc, pour acheter du blé 
destiné au ravitaillement de la ville. Ils chargèrent de l'achat 
Jean Faure, qui se procura dans l'Angoumois les blés 



— ]92 — 

nécessaires (1). Dix ans après, le notaire Bosco nous indique 
des ventes de blés de Tonneins à 53 ardits le boisseau. 

En 1504, la disette était revenue, et les jurats faisaient crier 
par la ville la proclamation suivante : « A tous ceux qui ces 
» présentes verront, salut! Nous, Jehan de Rostangh,'soubs- 
» major de la ville et cité de Bourdeaulx; Jolian du Sault, 
» prévost d'icelle; Grimon Gassies, Grimon Eyquem, Johan 
» Miqueu, Pey de Montcuq, Loys de Macanan, Johan Gimel, 
» Charles de Bourdeaulx, jurats de ladite ville; salut! » Ils 
annoncent qu'à raison de la disette du blé, et avec l'autorisation 
du roi qui a permis de tirer 10,000 charges de blé du pays de 
Picardie pour les distribuer aux pauvres nécessiteux, ils ont 
chargé Jean de Maucamp de faire venir ces blés (2). 

En 1510, nouvelle disette. Le maire et les jurats obtiennent 
du roi, pour deux années, le privilège de faire venir par eau 
du haut de la Garonne et sans payer les droits de péage, la 
quantité de 3,000 tonneaux de blé. Mais les seigneurs posses- 
seurs de ces antiques droits de péage sur le Tarn, le Lot, la 
Garonne, n'entendaient point y renoncer, même au profit de la 
ville de Bordeaux; et, ayant à leur tête le puissant Alain le 
Grand, seigneur d'Albret, ils présentèrent au roi un mémoire 
contre le privilège accordé aux Bordelais. Ils prétendaient que 
ce privilège écarterait la concurrence naturelle qu'auraient 
faite tous les marchands habitués au commerce des grains, 
qui auraient tous été soumis aux mêmes conditions et auraient 
apporté leur marchandise sur le marché qui les demandait: 
tandis qu'en présence du privilège d'exemption de droits pour 
les achats faits par la ville de Bordeaux, et laissant les droits 
à leur charge, ils ne viendraient point vendre leurs marchan- 
dises à Bordeaux, « ce qui eût été, disaient les pétitionnaires, 
» leprouflict du commun et des habitants de la ville ». 

L'édit du roi rendu à Blois, le 6 août 1512, prohiba entière- 

(1) Fontanelle, notaire. 1470; — De Artigamala, notaire. 1476; — De Bosco, 
notaire. 1486. 

Les jurats de 1476, dont les noms sont donnés par de Artigamala, se titraient 
nobles et honorables hommes Bernard Olivey, Grimon de Bourdeaulx, Jehan de 
la Bia, Grimon Gassies. Grimon du Fourn, Ramon de Rostangh, Pey Ap, 
Johan Dallayre, Nicolau de la Lande, Martin Vaquey, Arn. de Lescale, Johan 
Ferron lo Bieilh, Guilhem de Lestonna. 

(2) Sénéchault, notaire. 1504. 



— 193 — 

ment la sortie de France des céréales. Mais ces prohibitions 
n'étaient jamais que temporaires et cessaient avec Pabondance 
des récoltes, pour être renouvelées avec la disette. Quant aux 
importations, elles étaient toujours permises. 

Le fait qui se dégage des vicissitudes du commerce des 
grains, c'est la crainte de la disette dont la menace est perma- 
nente; et cette crainte, nous pourrions dire cette terreur, 
s'étend à la population tout entière ; elle n'est pas seulement 
affolée chez le commun peuple, elle est partagée par les admi- 
nistrateurs et les gouvernants, par le maire et les jurats de 
Bordeaux, par le Parlement, par le pouvoir royal. 

Non seulement les ordonnances du Parlement du 24 mars 1523 
et du 12 septembre 1524 prohibaient sévèrement la sortie des 
grains, mais elles prenaient pour la vente des grains arrivés 
au port de Bordeaux, de l'Agenais, de TAngoumois, de la 
Saintonge, de la Bretagne, de la Normandie, de la Picardie et 
de tout autre lieu, des mesures minutieuses, qui, complétées 
par celles prises par la jurade, constituaient un ensemble de 
précautions que Delurbe nous a transmises. 

Quand l'exportation des céréales était permise, elle avait 
lieu sur une grande échelle pour l'Espagne. Le milieu du 
xvi^ siècle a été marqué par un mouvement très accentué, 
pour les ports de Saint- Jean de Luz et de Bilbao, de blés, 
seigles, fèves, avoines. Nous avons indiqué les prix de fret 
pour ces ports qui s'élevaient de 1550 à 1554 de 3 liv. 10 sous 
tournois à 4 livres et plus tard à 5 livres tournois par tonneau 
composé de 18 boisseaux. Vers la même époque, les minutes 
des notaires relatent un grand nombre d'achats et d'expéditions. 
Un des plus gros marchands est sire François de Pontcastel ; 
puis viennent Pierre Pichon, Jean Duvergier, Marsault Bordes. 
Le prix du blé varie de 29 sols tournois à 34 sols. Le seigle 
esta 24 sols; le mil à 16 sols. 

Ce commerce avec l'Espagne avait pris une très grande 
importance; une ordonnance de 1571 l'autorisa de nouveau, 
en y comprenant le Portugal. 

Cette ordonnance fut mal accueillie et vivement critiquée, 
même à Bordeaux, sous le prétexte que la permission d'exporter 
les grains hors du roj^aume, et môme seulement hors de la 
Guienne, devait avoir pour résultat d'amener la cherté dans 
la contrée. Un écrivain contemporain accuse de la cherté 



— 194 — 

du blé « la libéralité dont nos rois ont usé à donner les 
» traites des blés, des vins et autres marchandises, pour les 
» transporter hors du royaume. Car les marchands avertis 
» de l'extrême cherté qui est ordinairement en Espagne 
» et en Portugal, et qui souvent advient aux autres lieux, 
» obtiennent par le moj^en des favoris de la cour des traites 
» pour y transporter lesdits blés, le transport desquels nous 
» laisse la cherté (1) ». 

Suivant M. Marc Fournier, ce n'était là que la reproduction 
des idées de Jean Bodin, le célèbre député aux États de Blois 
en 1576. Nous avons déjà parlé du système économique du 
xvi^ siècle; nous nous bornons à signaler ici les deux tendances 
opposées qui se dessinent nettement: celle de la prohibition de 
sortie de la marchandise pour empêcher la hausse du prix, et 
celle de la liberté commerciale. 

Le langage tenu à la reine-mère peut être attribué à Girard 
du Haillan, plutôt qu'à Jean Bodin. Et si celui-ci, grand partisan 
de la liberté du commerce entre toutes les nations, a écrit que, 
relativement au commerce des blés, il pouvait y avoir des 
exceptions à cette liberté, et qu'on devait le manéger mieux 
qu'on ne le faisait, il a été bien loin de vouloir le proscrire. 
Toujours est-il qu'il s'opposait aux mesures que Ton proposait 
en 1575, dans le but d'augmenter la récolte des blés en arra- 
chant les vignes. 

Cette même année 1575, il y eut à Bordeaux, dit la 
Chronique bordeloise, « disette et cherté de grains. Le peuple 
» était en appréhension d'une famine. Tout à coup arriva sur 
» le port une si grande quantité de navires chargés de blés, 
» qu'il vint à fort bas prix, ce qui arrive ordinairement à 
» Bordeaux », ajoute le chroniqueur. 

■ Les témoignages des notaires contemporains, ceux de Girard 
du Haillan et de Jean Bodin, nous indiquent l'importance du 
commerce des blés avec l'Espagne et le Portugal, pays qui, 
suivant l'expression d'un de ces écrivains, « ne sauraient 
» subsister sans nous, et qui, pour nos blés et notre sel, vont 
» nous chercher au bout du monde l'or et les épiceries ». 
Nous regrettons de n'avoir aucun document statistique qui 

(1) Discours à la reine-mère sur l'excessive cliert''. Var. hist. et litt., t. Yll, 
p. 147. — Les Paradoxes du seigneur de Malestroit. 



— 495 — 

nous permette d'évaluer exactement le mouvement de ce 
commerce pour le port de Bordeaux. 



POISSON SALE. 



L'importation du poisson salé était considérable à Bordeaux. 
Ce port n'avait pas, à proprement parler, de navires pour la 
pêche, mais dès que la pêche de la morue prit de l'extension, 
il commandita et arma des navires, pour la plupart basques, 
dont les chargements de retour venaient se vendre à Bordeaux. 
Il recevait une grande quantité de poissons salés provenant 
des pêches étrangères, des Flamands, des Écossais, des Irlan- 
dais, des Bretons, des Normands et des Basques. Les pêcheurs 
de Bretagne apportaient le merlus ; ceux d'Irlande le colac et 
le saumon; les Flamands, les Écossais, les Irlandais, les 
Normands, étaient chargés de harengs; les Anglais, les 
Picards, les Normands, les Bretons, de sardines. 

L'article le plus important était le hareng blanc et rouge. 

Le commerce du poisson salé était concentré dans la rue de 
la Rousselle, avec celui des poivres, des sels, des pastels. 

Nous avons indiqué le prix des diverses sortes de morues ; 
nous pouvons donner quelques prix de harengs. En 1548, 
le baril de harengs blancs était vendu 7 francs bordelais. 
En 1552, Guilhem de Casaubon, Pey Faure et quelques autres 
le vendaient 12 francs bordelais. La vente au baril ou à 
la pipe entraînait des abus de la part des vendeurs, qui ne 
livraient pas la quantité présumée contenue dans ces vaisseaux. 
Le maire et les jurats ordonnèrent que le poisson serait vendu 
au cent ou au millier et nommèrent des visiteurs chargés de 
compter et vérifier le nombre des poissons. Il fut sévèrement 
défendu aux Anglais, Ecossais, Irlandais, d'empaqueter leurs 
harengs dans des barils semblables à ceux de Flandres, et il 
leur fut ordonné de les laisser dans leur conditionnement 
d'origine. 

Nous renvoyons aux statuts de la ville pour les règlements 
relatifs à la vente du poisson salé. Nous ne possédons pas de 
documents statistiques concernant l'importance de cet article 
d'importation. 



196 



EPICERIES. SUCRES. 



Les épiceries et drogueries qui venaient de l'Orient, des 
Indes, des côtes d'Afrique, des possessions espagnoles et 
portugaises de l'Amérique, étaient importées en Europe par les 
galions d'Espagne et de Portugal pour la plus grande partie, 
par les navires de Marseille ou des ports de la Méditerranée 
pour le reste. 

Bordeaux recevait par Marseille quelques-unes de ces 
marchandises, mais la plus grande quantité lui était apportée 
d'Espagne et de Portugal par des navires de Bilbao ou de Saint- 
Jean de Luz, qui chargeaient en retour des blés et des sels, et 
qui avaient à fournir en or ou en argent la balance du compte. 
D'autres marchandises étaient importées par les navires de 
Flandre et de Hollande, très peu par les navires de Bordeaux. 

Ces produits, désignés comme drogueries et épiceries, sont 
énumérés dans divers documents, notamment dans un registre 
de la comptablie de 1580 à 1581. Ils comprenaient: alun, aloès, 
borax, camphre, cannelle, gingembre, girofle, macis, manne, 
musc, noix muscades, poivre, rhubarbe, safran, séné, sucre. 

Henri II vint un moment porter obstacle à cette importation 
par redit du 10 septembre 1549, statuant qu'à l'avenir, pour 
éviter la fraude, les épiceries et drogueries ne pourraient plus 
être introduites par terre que par Lyon; par mer que par 
Marseille pour la Méditerranée, et par Rouen pour l'Océan. 
Mais cette prohibition ne fut pas de longue durée, et bientôt les 
ports de Bordeaux et de La Rochelle obtinrent, comme Rouen, 
le droit d'importer des épices. 

L'article le plus important était le poivre, et le roi de Portugal 
ne dédaignait pas lui-même d'en faire le commerce. Un acte 
du notaire Jacques de Vaulx, à la date du 4 avril 1510, constate 
que par arrêt du Parlement de Bordeaux, rendu au rapport 
de M® Pelet, conseiller, la Cour avait confié à noble homme 
Grimon Eyquem, seigneur de Montaigne, la quantité de 350 
livres de poivre appartenant au roi de Portugal . Grimon Eyquem 
les avait lui-même déposés dans un magasin appartenant à 
M^ Dominique Ram, docteur en droit, avocat au Parlement. 
L'acte du notaire constate qu'après accord entre les parties. 



— 197 — 

noble homme Pierre Calasso, procureur du roi de Portugal, prit 
livraison des poivres litigieux. 

Le sucre est déjà nommé parmi les produits importés, mais 
il paraît encore très rare. 11 venait de Madère et des Açores. 
Dans un acte passé devant Castaigne, notaire à Bordeaux, le 
7 décembre 1543, M^ André de Gobea, principal du Collège de 
Guienne à Bordeaux, expose qu'il est chargé par des marchands 
portugais, et avec l'appui de don Francisco de Maronhas, 
ambassadeur de Portugal en France, de former des réclama- 
tions pour la capture indûment faite par des marins français 
de deux navires chargés de fers et d'aciers et venant deBilbao; 
et pour celle faite en face même de Bilbao par dos mariniers 
de Rouen, d'un autre navire chargé de 24 balles de draps, 
serges et toiles de Hollande; et enfin d'une nau, chargée de 
sucres, qui allait de Pile Madère en Flandre. 

Le sucre qui arrivait à Bordeaux était à l'état brut et désigné 
sous le nom de cassonade. Nous n'en avons rencontré que 
deux mentions : l'une dans une vente faite le 13 juin 1552, 
devant le notaire Raoul Brigot, par sire François dePontcastel 
à sire Jehan de Labedan, marchand d'Albi, et en paiement de 
pastel. 11 livre 54 quintaux 48 livres de cassonade au prix de 
18 livres tournois le quintal, pris à Bordeaux, 

La seconde mention que nous avons vue est faite dans le 
registre de la comptablie comprenant les droits d'entrée et de 
sortie des marchandises depuis le 17 mai 1580 jusqu'au 
24 mai 1581. Il y est question d'une seule barrique de sucre et 
de quelques barriques de cassonade. 

Le prix des épiceries et des drogueries était nécessairement 
très variable et très élevé. 



METAUX. 

Nous avons déjà parlé au commerce intérieur de l'industrie 
des métaux, et nous avons indiqué, quand nous nous sommes 
occupé des monnaies et de l'orfèvrerie, que l'importation de 
l'or et de l'argent provenait principalement des possessions 
espagnoles et des mines de l'Amérique. 

Quant aux métaux inférieurs, nous avons indiqué que les 
fers français venaient des forges du Périgord et des Landes, 

13 



25» 


30» 


25» 


33» 


4 » 


6» 



— 198 — 

et ceux étrangers d'Espagne par Bilbao. Les aciers venaient 
d'Espagne; le cuivre, de Flandre et de Hollande; l'étain et 
le plomb d'Angleterre. 

Le rapport de l'ambassadeur français en Angleterre, adressé 
en 156-1 au roi Charles IX, nous indique le prix de ces, deux 
métaux aux lieux de production, d'après les tarifs officiels des 
douanes anglaises, et nous montre la hausse qui se manifestait 
déjà de 1545 à 1562, et qui prit à la fin du siècle de plus 
grandes proportions. 

En voici le tableau : 

1545 1562 

Étain en œuvre, le cent pesant. . . . 26^ S'^ 46^8'* 
Étain de Hampshire ou de Devonshire, 

le saumon 

Étain de Cornouailies, le saumon . 
Plomb en saumon de 200 livres . . 

Ces prix sont en monnaie d'Angleterre dont la livre valait 
3 écus sol de France et 1/3; le sol un escu, et le denier 
8 livres et 6 mailles tournois. 



TISSUS ET DRAPS. 

Ils forment le grand article des importations à Bordeaux aux 
XV® et xvi^ siècles, comme aux siècles précédents. « Comment 
» pourront subsister le peuple et les habitants de Bordeaux, 
» disait un Bordelais au roi d'Angleterre en 1407, si nous ne 
» pouvons plus vendre nos vins aux Anglais et acheter leurs 
» draps? » 

Louis XI avait facilité ce commerce, avantageux aux deux 
pays et qui ne portait alors aucun ombrage aux fabricants du 
sud-est de la France. Depuis cette époque et pendant la plus 
grande partie du xvi^ siècle, jusqu'aux États Généraux de 
1576, les minutes des notaires contemporains nous laissent de 
nombreuses indications des draps anglais importés à Bordeaux. 

Un acte de Bosco, notaire, daté de 1464, nous rappelle un 
achat de pastel fait par Johan Gassias, donzet, ledit pastel 
remis en garde à Johan Vaquey, appelé lo fornexj de. Saint- 
Macciri, et pour paiement duquel il donnait entre autres choses 



— 199 — 

unze draps de Bristol. En 1497, devant le même notaire, 
Johan Moris, marchand de Bristol, achetait à Marc du Sault, 
marchand, dix tonneaux de vin au prix de 20 livres le tonneau 
payables pour partie en draps de Bristol, bons et marchands, 
2 draps rouges, 1 violet estu, i vert estu, 1 pers clair, au prix 
de 20 escus petits, livrables à Bordeaux à la fête de Pâques. 
Peu de temps auparavant, noble Marc du Sault s'était reconnu 
débiteur, devant le notaire Praheaco, d'un marchand de 
Bristol, de la somme de 230 liv. 16 ardits pour vente de draps. 

Le riche marchand Bernard de Vertheuil achetait aussi des 
draps anglais; nous trouvons son nom depuis 1474, époque à 
laquelle il achète à un marchand d'Angleterre des draps pour 
la somme de 27 escus (Taur, de bon aur et du coin neuf de 
France, payables à la Saint-Michel; en 1479, il vendait des 
draps de Bristol à un marchand de Montauban, et prenait des 
plumes d'oie en paiement. A la même époque nous voj^ons 
plusieurs achats de draps payables en vins ou en pastel aux 
marchands anglais. 

Il existait depuis l'époque anglaise une différence entre les 
mesures anglaises et les mesures françaises des draps. La 
ville avait ses mesureurs chargés des vérifications de ce genre, 
et percevait un droit sur les marchandises qui n'étaient pas 
mesurées. En 1501, le trésorier de la ville Jean de Maucamp, 
le sous-maire Estienne de Macanan et les jurats, mettaient en 
adjudication, aux enchères publiques, la ferme de ce droit (1). 

Avec le commencement du xvr siècle nous voyons arriver 
de nouveaux noms dans le commerce des draperies anglaises. 
En 1508, honorable homme Arnaud de Pontac, sous-maire, 
vendait du drap à Henry de Camarsac. Le 25 août 1517, 
Thomas Dickson et Thomas Gall, marchands de Londres, 
faisaient remise à Jean et à Richard Pichon, frères, marchands 
et bourgeois de Bordeaux, de 34 demi-pièces de drap noir, et 
27 pièces entières du même, ainsi que de 400 livres sterling de 
créances sur La Rochelle, et s'engageaient à leur compter dans 
la quinzaine 400 livres tournois en argent, moyennant quoi les 
frères Pichon promettaient de payer pour leur compte, à 
Anthoine Loppes de Villeneuve, 1,807 livres tournois qu'ils 
lui devaient pour achat de pastel. Le 8 avril 1519, Arnaud 

(1) Sénéchault, notaire. 28 mai 1501. 



— ^ou — 

de Caupèno, bourgeois et marchand de Bordeaux, vendait 
23 pièces de draps d'Angleterre, et 43 de draps de Londres 
en frison (1). Puis nous retrouvons les Pichon, Richard et 
Jehan, faisant pendant trente ans au moins, de 1517 à 1554, 
un immense commerce de draps d'Angleterre. Nous les voyons, 
en 1552, vendre des draps gris d'Angleterre à 4 livres tournois 
l'aune, des frises blanches, des cordillac. 

A la même époque, de 1550 à 1554, les notaires nous font 
connaître comme se livrant au commerce des draps anglais, 
noble Jehan d'Aste, citoyen de Bordeaux; sire Loys d'Aste, 
qui payait 62 aunes de dy^cip de Gestre en essence de térében- 
thine; sire François Poitevin, qui vendait le cordeillan blanc 
d'Angleterre à 30 sols l'aune, pendant que Jehan Pichon et 
Nicolas d'Orgueil la vendaient 27 sols, ainsi que Jehan Daydie. 

Ces prix allaient bientôt suivre la hausse des prix de mar- 
chandises que le contre-coup des importations d'or et d'argent 
des mines d'Amérique allait produire en Europe. Le rapport 
adressé en 1564 au roi Charles IX, par son ambassadeur en 
Angleterre, indique sous trois articles l'importation des draps 
pour la France, et le prix officiel d'estimation des douanes 
anglaises : 

1545 1562 

Pannes de draps de laine, le cent pesant. . 10^ » 20^ » 
Draps d'Angleterre de toutes sortes, la pièce. 6 8'* 13 7** 
Lainages worsted, de Norwich, la pièce. . 20 » 30 » 
Monnaie anglaise, valant la livre, 3 écus et demi sol de 
France, le sol 1 escu, et le^ denier 8 liards et 6 mailles. 

Le commerce d'importation des draps en France avait été 
libre, sauf la perception des droits qui étaient peu importants, 
car les bourgeois de Bordeaux en étaient exempts, et les 
Anglais ne payaient que 6 deniers tournois par livre sur la 
valeur de la marchandise; soit 2.50 pour 100. 

François P'" avait rendu quelques ordonnances dont le but 
était de protéger les fabricants de draps du midi de la France 
contre les fabriques espagnoles de Perpignan et de la Catalogne, 

(1) Notaires. Nicolas Moreau, IôIT, 25 aoùl; et 1519, 8 avril; —Guillaume 
Payron, 1519, 7 septembre. 



— 201 — 

et les fobricants de draps du Nord, d'Amiens, d'Abbeville, de 
Beauvais, contre les fabriques de Flandre. 

Les fabricants de draps du Midi voulaient davantage: ils 
demandaient à être protégés contre les draps anglais que la 
paix conclue le 9 avril 1564 entre la France et l'Angleterre 
allait favoriser. Ils portèrent leurs plaintes au roi Charles IX. 
Elles furent accueillies en partie. Le garde des sceaux, René de 
Birague, qui avait succédé à Michel de l'Hospital, était un de 
ces Italiens que la reine-mère avait amenés en France; il était 
partisan des doctrines économiques qui régnaient alors dans 
les riches républiques commerçantes de l'Italie, de même que 
dans les anciens États de Charles-Quint. Il voulait protéger 
l'industrie nationale par la double défense de laisser entrer 
les marchandises fabriquées et de laisser sortir les matières 
nécessaires à leur fabrication. 

Il fit rendre le 2 mars 1571 et en janvier 1572 des édits 
relatifs à la fabrication des draps en France et au commerce 
avec l'étranger, dont les motifs sont très clairement indiqués : 

« Afln que nos dits subjects se puissent adonner à la manu- 
» facture et ouvrage des laines, lins, chanvres et filaces, qui 
» croissent et abondent dans nostre dit royaume et pays, et 
» en faire tirer le profit qu'en fait l'estranger, lequel les y vient 
» acheter communément à petit prix, les transporte et fait 
» mettre en œuvre; et, après avoir apporté les draps et linges 
» qu'il vend à prix excessifs; avons ordonné et ordonnons qu'il 
» ne sera doresnavant loisible à aucun de nos dits subjects et 
» estrangers, sous quelque cause ou prétexte que ce soit, 
» transporter hors nostre dit royaume et pays aucunes laines, 
» lins, chanvres et filaces... Defifendons aussi très expressément 
» toute entrée en nostre dit royaume, de tous draps, toilles, 
» passements et cannetilles d'or et d'argent, ensemble de tous 
» veloux, satins, damas, taffetas, camelots, toilles et toutes 
» sortes d'estofïes rayées, ou y ayant or et argent, et pareille- 
» ment de tous harnais de chevaux, ceintures, espées et dagues, 
» estrieux et espérons dorez, argentez ou gravez, sur peine de 
» confiscation des dites marchandises... Davantage deffendons 
» l'entrée en nostre dit royaume et pays, de toutes sortes de 
» tapisseries estrangères. » 

Ces prohibitions ne s'appliquaient pas aux étoffes de laine 
que fournissait l'Angleterre, et qui ne comprenaient pas de 



— 202 — 

matières d'or et d'argent. Les réclamations que les fabricants 
de draps du Midi présentèrent aux États de Blois en 1576 
n'aboutirent qu'à la confirmation de la prohibition de sortie des 
matières premières laines et fils. Nous en avons parlé ailleurs. 
Jusqu'à la fin du xvi^ siècle les Anglais continuèriînt à 
porter à Bordeaux leurs draps de Bristol, de Chester, de 
Norwich, « voire en si grande quantité, disait Montchrestien, 
» que nos ouvriers sont pour la plupart contraints de prendre 
» un autre mestier, et bien souvent de mendier leur pain ». 
C'était l'écho des fabricants de Carcassonne et de Montpellier. 



Article 5. — Exportations. 

I 1. PRODUITS ALIMENTAIRES. 

Les exportations du port de Bordeaux comprenaient un grand 
nombre d'articles. Nous allons en donner l'énumération exacte; 
mais nous ne pouvons bien connaître les quantités de chaque 
nature de marchandises. Nous ne donnerons quelques détails 
que sur les principales. 

Nous prenons cette énumération dans un registre de la 
comptablie qui comprend la sortie pendant une année. Ce 
manuscrit des Archives départementales, série C, n° 4088, porte 
en titre : « Rôle des marchandises », et quelques mots eff"acés 
par le temps. Il se termine ainsi : « Somme totale du provenu 
» des marchandises d'yssues et chargées depuis le 17^ jour de 
» may 1580 jusques au 24^ de may 1581, comprises 9,141 pipes 
» de sel ; le tout, suivant le contenu du présent registre, par 
» moy, comptable, la somme de 7,685 escus sols et 5 sous. 
» Signé Louis Roux, compterolleur. » 

Les premières pages manquent; les recettes sont établies sans 
discontinuer depuis le 15 juin, jour par jour; elles indiquent 
la somme reçue, la nature et quelquefois la quantité de la 
marchandise, et la désignation du chargeur; mais lorsque le 
chargeur, ce qui arrivait fréquemment, expédiait divers objets, 
le receveur se bornait à indiquer le chiffre total de la recette; 
il inscrivait par exemple : « 12 août 1580. Jehan de Villeneufve: 
» 26 aulnes de toille et ung carteron molue parée, xix sols 
» VI deniers. » 



— 203 — 

Très souvent l'expéditeur n'est désigné que par sa nationalité, 
un Breton, un Anglois, un Escoussois, un Flanian, un Basque, 
un Espagnol, etc.; jamais il n'y a d'indication du lieu de 
destination ni du navire. 

Les noms des expéditeurs nous rappellent un grand nombre 
de ceux qui se sont déjà souvent trouvés sous notre plume. 
Nous noterons cependant parmi les chargeurs de morues de 
cette époque, Jean Geneste, Guillaume Gaufreteau, .1. Galatheau, 
J. Compère, MarquetTandonnet; parmi les expéditeurs de fers, 
Guilhem Furt. Nous indiquerons plus tard les principaux 
exportateurs de pastel. 

Nous classons ainsi ces marchandises : 

Produits alimentaires : 

Grains : blé, seigle, avoine, millet, fèves. 

Poissons salés : morue verte et parée, harengs, sardines, 
blancs et saurs. 

Sel. 

Épiceries : poivre, gingembre, sucre, cassonade, miel, 
drogueries. 

Beurre, huile d'olive, huile de noix, prunes. 

Boissons : vinaigres, vins. 

Métaux et minéraux : 
Alun, fer, acier, étain, plomb, charbon de terre. 

Produits végétaux : 

Liège, brais, résines, térébenthine, goudrons, brésil, buis, 
pastel . 

Produits animaux : 
Plumes, cire, huiles de poisson. 

Objets fabriqués : 

Cuirs et peaux de bœuf, vache, veau, mouton, chèvre; suif, 
chandelles. 

Tissus de chanvre et de lin, toiles grossières, cordages, 
papiers. 

Mercerie, quincaillerie, armurerie, ouvrages de fer. 



iOl 



Nous allons passer rapidement en revue tous ces articles 
d'exportation, en ne nous arrêtant guère que sur les principaux : 
les grains, le sel, dont nous avons déjà parlé; le pastel et le vin, 
auxquels nous consacrerons un plus long développement. 



Produits alimentaires. 

Nous avons déjà parlé des grains, dont l'exportation avait 
lieu principalement pour l'Espagne et le Portugal. 

Poissons salés. — Nous avons également parlé de la pêche 
de la morue. A certaines époques de l'année, le registre de la 
comptablie contient beaucoup plus de mentions relatives au 
chargement des morues qu'à celui des vins eux-mêmes. 

Un grand nombre de mentions portent : « Pour un Anglais; 
» pour un Écossais. » Bordeaux expédiait en effet beaucoup de 
morues pour l'Angleterre. Le rapport de l'ambassadeur français 
de 1564 nous en fournit la preuve. Il porte l'estimation de 
douanes en 1545 et en 1562 : 

1545 1562 

Morues des terres neufves de la grande 

sorte, le cent. 20^ 30' 

Morues de la moyenne sorte, le cent. ... 10 20 

Morues de la petite sorte, le cent 4 10 

Les registres de la comptablie mentionnent aussi de nombreux 
chargements de harengs blancs et rouges ou saurets, et de 
sardines blanches ou sorettes. 

Nous avons parlé du sel, comme article d'importation. Les 
registres de la comptablie nous indiquent une sortie moyenne 
annuelle de 9 à 10,000 pipes de sel. 

Le sel de Brouage exporté par Bordeaux était estimé 13 sols 
4 deniers en 1545 par la douane anglaise et 20 sols en 1562. 

Les chargements d'articles cVépiceries., poivres, gingembres, 
cassonade, sucres, étaient d'une faible importance et par petites 
quantités. C'est par paquets de 10 livres que s'expédiaient de 
peu nombreux colis de cassonade; nous n'avons trouvé qu'une 
barrique de sucre expédiée de Bordeaux. 

Il commençait cependant à entrer dans la consommation 
usuelle, et nous en donnons une assez curieuse indication. Il 



— 205 - 

était d'usage que le roi fournît a certains de ses officiers un 
certain nombre d'objets en nature. Ainsi, il faisait 3 tonneaux 
de vin de rente à ses confrères, les u);irins de Montuzot; plus 
tard ces dons en nature furent convertis en une rente ou pension 
payée en argent. C'est ainsi que nous voyons figurer dans les 
comptes de Charles de Aste, comptable, pendant plusieurs 
années, la somme de 125 escus et demi et 4 sols pour la pension 
de molues, harang sor, poix et sucre due à MM. les trésoriers 
généraux, advocats et procureurs généraux du roi en la Cour 
de Parlement et à MM. les officiers ordinaires de la séné- 
chaussée de Guienne (1). 

Le miel, ce prédécesseur du sucre, était expédié par quantités 
peu importantes. 

he beicrre figure fréquemment sur les registres d'expédition; 
fréquemment aussi les huiles d'olive, un peu moins les huiles 
de noix. 

Vhuile d'olive de Provence, expédiée par Bordeaux, était 
estimée par la douane anglaise, en 1545, à 4 livres le tonneau, 
et en 1562, à 8 livres. L'huile de noix et de navette, à 13 sous 
4 deniers à la première de ces époques, et 26 sous 8 deniers à 
la seconde. 

Un acte du notaire Raoul Brigot, du 16 juillet 1552, porte 
vente par sire Jehan Rignac, pour 70 livres 7 sous tournois, de 
2 pipes huile d'olive, faisant 11 quintaux 3 livres, rabattues, 
à raison de 7 livres 7 sous 6 deniers le quintal. 

Les drogueries ne sont jamais mentionnées autrement que : 
« un paquet de droguerie » . 

Les prunes ne sont pas mentionnées aussi souvent que nous 
l'aurions cru dans les registres de la comptablie; et nous 
sommes bien loin des chifi'res qui nous ont été indiqués, proba- 
blement parce qu'on a voulu appliquer à Bordeaux seul ce qui 
a pu être dit de toute la France, et encore parce qu'on a attribué 
au xvi« siècle ce qui n'a existé qu'au siècle suivant. 

« Je me suis assuré, écrivait en 1546 l'ambassadeur vénitien 
» Martino Cavaîli, que le seul revenu sur les prunes sèches 
» que la France envoie en Angleterre, en Ecosse et en Flandre, 
» est affermé dix mille écus par an. » Et M. Francisque Michel 
écrit : « Un document de l'année 1551 fait mention de navires 

(1) Arch. départ. Série C. Reg. de la comptablie, n" 40S7, ann. 1581-82. 



— 206 — 

» anglais chargés de prunes et autres denrées de France. » 
Mais dans quelle proportion se trouvaient les prunes? Si nous 
en croyons le receveur de 1580, la recette sur les prunes 
n'atteignait pas 1 pour 100 des 7,685 écus qu'il additionne (1). 

Il ne saurait d'ailleurs être question d'une recette de dix 
mille écus pour Bordeaux, alors que vingt ans après la ferme 
de tous les droits d'entrée et de sortie, contenant les vins, le 
pastel, le sel, etc., était consentie par le roi Charles IX pour 
soixante mille livres. 

Comment croire d'ailleurs aux chiffres empruntés à Guillaume 
de Catel, si on veut les appliquer à une époque bien antérieure 
à celle à laquelle il écrivait, et comment les concilier avec les 
exagérations gasconnes de Duchesne, le médecin d'Henri IV? 
Guillaume de Catel dit : « Le profit de ces prunes (du Rouergue) 
» est bien si grand qu'on l'estime, à communes années, revenir 
» à la somme de cent mille livres (2) » ; et Duchesne : « J'ay ouï 
» assurer qu'il surpassait le prix de plus de cent mil escus. » 
Cent mille écus font déjà le triple de cent mille livres. 

Il est vrai qu'il ajoute à son assertion : « Je vous la donne 
» pour le mesme prix que je l'ay achetée (3). » 

Le sel était autrement important que les prunes. 

Le vin formait le gros article d'exportation. Nous lui consa- 
crons une étude spéciale à la fin de cette rapide revue des 
autres marchandises. 

Parmi les produits végétaux, nous avons rencontré des 
expéditions des produits de deux arbres de la contrée, du chène- 
liège et du pin maritime. 

Nous trouvons dans les registres de la comptablie comme 
chez les notaires l'exportation de quelques balles de liège. 

Nous trouvons en plus grand nombre des expéditions de 
brais, de gemmes, de résines, de goudrons, et même à' essence 
de térébenthine. 

Ces produits se vendaient pour l'Espagne, mais surtout pour 
la Flandre et l'Angleterre. Souvent ils étaient donnés en 
paiement ou échange pour d'autres marchandises. Ainsi le 
8 juin 1552, devant le notaire R. Brigot, sire Louis d'Aste, de 
Bordeaux, vendait à un marchand de Londres 248 quintaux 

(1-2-3) Fr. Michel. Histoire du Commerce de Bordeaux, t. I, p. 469 et ss. ; — 
p. 471. 



— 207 — 

d'essence, non verte, poids de Bordeaux, pour 62 aunes de 
drap de Cestre, à raison de 4 quintaux par aune. 

La poix résine de Bayonne était estimée par les douanes 
anglaises en 1545 à 2 sols le cent pesant ; en 1562, à 3 sols 
4 deniers. La térébenthine, aux mêmes datées, à 4 sols et à 
10 sols. 

On trouve quelques mentions d'exportation de bois de Brésyl, 
et de bois de Navarre pour peignes, ou bois de buis. Cet 
article, fort peu important, était estimé par la douane de 
Londres à 6 sols 8 deniers la balle. Le bois de Brésil était 
vendu en 1552 par François de Pontcastel à raison de 30 Tivres 
tournois le millier. 

Le produit végétal le plus digne d'attirer notre attention 
est le pastel, auquel nous consacrerons une notice. 

Passons rapidement sur deux produits animaux, la cire et 
les plumes. Les plumes à lit de Bordeaux étaient estimées en 
Angleterre 10 sols en 1545 et 30 sols en 1562. Le 10 août 1552, 
sire Artus Faure vendait 77 livres de plume au prix de 10 livres 
10 sols tournois le quintal. 

Les huiles de poisson et de baleine s'expédiaient en Flandre 
et en Angleterre. Nous trouvons quelques expéditions faites 
en 1552 par Jehan de Hiriard, ou plutôt Yriarte, marchand de 
Bordeaux, et par Pierre Lopès de Rieugalde, de Saint-Sébastien. 
Le registre de 1580 en indique aussi quelques-unes. L'esti- 
mation anglaise de 1545 porte la valeur de l'huile de baleine 
à 4 livres le tonneau et celle de 1562 à 5 livres. 



I 2. OBJETS FABRIQUÉS. 

Cuirs et peaux. — Le registre de la comptablie mentionne 
des exportations de peaux de bœuf, de vache, de veau ou 
bédelin, de mouton et de chèvre. 

Tissus de chanvre et de lin, cordages, toiles grossières. — 
Il n'est fait aucune mention d'exportation de draps ou tissus de 
laine, pas plus que des laines. Il n'est pas non plus parlé des 
filasses de chanvre ou de lin dont l'exportation était prohibée ; 
les mentions relatives aux cordages sont peu nombreuses. Il 
en existe davantage pour les toiles, mais il est toujours dit : 
toiles grossières. L'Angleterre en prenait une certaine quantité. 



— 208 — 

Ces toiles venaient à Bordeaux de Bretagne et de Normandie, 
comme articles destinés au paiement du vin, et étaient en 
partie réexpédiées pour FAngieterre par les Anglais venant 
charger à Bordeaux. Ces toiles de Bretagne et gros canevas de 
Normandie sont portés sur les registres des douanes anglaises 
à une estimation de 20 et 30 sous en 1545, de 33 et 50 sols 
en 1562. 

Le papier est très souvent mentionné dans les registres du 
receveur, mais par petites parties; il en était expédié princi- 
palement pour TAngleterre. Il était estimé par les douanes 
anglaises : 

Papier royal, la rame en 1545 3^ » ; — en 1562 6^8^ 
Papier demy, » » » 26*^ » 2 8 

Papier commun » » » 16 » 2 8 

L,a mercerie et la quincaillerie ne sont mentionnées que par 
la désignation de un paquet ou une caisse. Il en était de même 
des esguilletteset des peignes. On voit quelquefois, mais en 
petit noml)re, figurer par paquets de 4 ou de 6 des lames et des 
fourreaux d'épée ; on rencontre aussi des ouvrages de fer, des 
môles ou enclumes de forgeron. 

Nous avons fidèlement analysé le seul document exact et 
complet que nous ayons pu rencontrer sur le détail des expor- 
tations ou yssues. 

Il ne nous reste plus à étudier que le pastel et le vin. 



PASTEL. 



Le pastel, arrivant à Bordeaux par Toulouse, avait fourni 
dès la fin de l'époque anglaise un article d'exportation, alors 
peu important, mais qui allait prendre un accroissement consi- 
dérable à mesure que se multipliaient les manufactures de 
laines tissées et de draps, tant en France qu'à l'étranger. 

Le pastel s'expédiait de Bordeaux par l'Océan, pour les 
principales fabriques de la France; par Marans et La Rochelle 
pour celles de Niort et du Poitou; par Nantes et Redon pour 
la Bretagne; par le Havre et Rouen, pour la Normandie, Paris 
et Orléans ; par Abbeville pour Amiens et le Nord. 

C'est également par l'Océan et par Bordeaux que cette matière 



— 209 — 

tinctoriale est exportée par Bilbao pour TEspagne, par Londres 
et les ports anglais pour les Iles Britanniques, par Anvers poiir 
les Pays-Bas et les Flandres. 

Les négociants bordelais recevaient le pastel de leurs 
correspondants de Montpellier, de Montauban, d'Albi et surtout 
de Toulouse. Cette ville était le centre du commerce du pastel. 
Ce commerce fit au xvi^ siècle sa fortune et sa splendeur; c'est 
à lui qu'elle doit ses élégants hôtels et les charmantes dentelles 
et broderies de pierre qui décorent ses monuments de la 
Renaissance. 

Parmi ces marchands de pastel de Toulouse, dont les notaires 
contemporains nous ont conservé les noms, ainsi que les traces 
de leurs relations avec Bordeaux, nous voyons figurer les 
Aldeguier, les d'Assézac, les Seray, les du Puy, les Ébrard, 
les de Louppes, les Bernuy, et d'autres, dont nous retrouvons 
le souvenir dans les listes des capitouls et dans le nobiliaire 
toulousain. 

Pierre Lopès ou de Louppes, de Toulouse, avait avec Bordeaux 
les relations les plus considérables. Nous avons eu l'occasion 
d'en parler dans d'autres travaux (1). Il avait plusieurs frères 
établis à Londres, à Anvers, à Bilbao, à Bordeaux. Il était 
d'origine juive, et, ainsi que nous l'avons établi, c'était le père 
de cette Antoinette de Louppes qui épousa en 1528 Pierre 
Eyquem de Montaigne, et devint la mère du célèbre Michel de 
Montaigne, Ces de Louppes de Villeneuve ont vu leur branche 
d'origine devenir la tige des marquis de la Fare. 

Ils étaient alliés au plus riche et au plus célèbre de tous ces 
marchands de pastel, à Jean de Bernuy, seigneur de Villeneuve, 
capitoul de Toulouse en 1522, et ayant conservé en Espagne une 
branche de sa famille, celle de sire Diego de Bernuy, corrégidor 
de Burgos ; il avait aussi à Bordeaux un autre parent, Jean de 
Bernuy, un des professeurs du Collège de Guienne sous Govea. 
La réputation de richesse de Jean de Bernuy était si grande 
que lorsque Charles-Quint, le vainqueur de Pavie, mit à rançon 
son royal prisonnier, il exigea, parmi les garanties qu'il 
réclamait, la caution de sire Jehan de Bernuy, le marchand de 
pastel. 

(I) Malvezin. Montaigae, son origine, su faiiiille^ p. 106 et suiv.; p. 254, 
257, 260. 



— 210 — 

C'est le parent de ce Bernuy, le frère de Pierre de Louppes 
de Villeneuve, de Toulouse, qui est leur correspondant à 
Bordeaux. Il s'appelle Anthoine de Louppes de Villeneufve. Il 
reçoit les marchandises de Giraud Ébrard, de Pierre et Arnould 
du Puy, de Pierre de Louppes, ses parents; il les expédie^ ses 
frères établis à Bilbao, à Londres, à Anvers. Nous avons indiqué 
quelques-uns des chargements considérables de pastel qu'il 
effectuait. Du mois de septembre au mois de décembre 1527, 
nous le voyons charger pour Bilbao, Londres et Anvers. Dans 
une seule page (257) de notre livre intitulé : Mo7itaigne, son 
origine, nous citons douze chargements montant ensemble 
à 8,437 balles, et plusieurs autres où le nombre n'est pas 
indiqué (1). 

Avec Antoine de Louppes de Villeneuve, nous voyons comme 
expéditeurs de pastel Grimon Eyquem, seigneur de Montaigne, 
et Pierre Eyquem, son fils, le neveu d'Antoine de Louppes; 
Martin Baquey ou Vaquey, qui devint seigneur de Sallebœuf ; 
Jehan de Nahugues; Blanquine de Lias; Bernard de Hériard; 
noble Jehan Gassies, écuyer; sire Richard Pichon; Jehan de 
Pontac le jeune, receveur de la comptablie ; Johan Pichon; Jean 
de Sainte -Marie; François Malbosq; Arnaud de Lestonna; 
François de Pontcastel, et beaucoup d'autres, tous bourgeois et 
marchands de Bordeaux. 

Attirés par ce commerce de pastel, nous rencontrons en grand 
nombre des étrangers, Espagnols et Italiens principalement, 
quelques Anglais et Allemands. Les Espagnols chargent pour 
Bilbao, Saint-Jean de Luz, Santander; de là, la marchandise 
est dirigée sur Pampelune, Burgos et l'intérieur. Ce sont 
Alphonse Fernandes, Alphonse de Lisana, Pierre de Alsata, 
Diego del Casso, Diego de Castro. 

Les Italiens achètent de grandes quantités de pastel pour 
Anvers et pour l'Écluse; quelques-uns sont établis à Bordeaux : 
Jacob de Laignel, Pierre et André de Touaille, Jean Salvi, Jean 
Cavalary; d'autres, de Florence, de Lucques, ont des corres- 
pondants ou des associés à Bordeaux : Louis Ambroys, de 
Florence, a pour associé Bernard de Hériard. 

En Angleterre, le pastel n'était admis que sur les navires 
anglais. Aussi les registres des notaires nous donnent-ils les 

(1) Tli. iMalvezin. Hisl. des Juifs à Bord., p. 62 et 138. 



— 211 — 

noms, parfaitement inconnus d'ailleurs, de quelques-uns des 
Anglais qui faisaient leurs achats à Bordeaux, et chargeaient 
avec des vins, et particulièrement pour Bristol. Il est à 
remarquer que, même en cas de guerre, le commerce du pastel 
était libre, et que les vaisseaux étrangers et même ennemis 
pouvaient venir à Bordeaux, sur lest, pour chercher cette 
marchandise d'une si grande utilité. 

Jusqu'au milieu du xvi^ siècle nous pouvons indiquer 
quelques prix relatifs au pastel. 

Un acte de Bosco de l'année 1486 nous indique une vente de 
pastel au prix de 33 livres bordelaises, la pipe de 16 mesures, 
livrables à Bordeaux. En 1490, Blanquine de Lias vendait à 
des marchands anglais 6 pipes pour 90 réalles blanques. 
En 1491, Jacobus de Laignel, marchand florentin, chargeait 
au port de Bordeaux, pour la Zélande, 204 balles de pastel. 
La même année, Grimon Ej^quem vendait à des marchands 
anglais 26 pipes de pastel et restait créancier de 487 francs 
bordelais et 10 ardits, reste de plus forte somme. Les prix 
étaient rarement indiqués, parce que le pastel ne se vendait 
qu'après essai, ou plutôt expertise, et que le prix n'en était pas 
fixé au moment de la vente, mais à celui de la livraison. Ainsi 
un arrêt du Parlement, en date du 23 octobre 1511, porte 
condamnation contre Symon Bouloys et Grimon Eyquem à 
36 francs bordelais par pipe; et nomme des experts pour 
apprécier la valeur d'une autre partie de pastel. 

Le notaire Payron nous indique, à la date du 12 mai 1517, 
que pour une expertise en pareille matière, les pastels litigieux 
avaient été déposés dans les chais des Chartreux de l'ordre de 
Vauclaire au faubourg des Chartreux, par Georges Roquette et 
Guillaume Beauharnais, marchands d'Orléans. Le même jour, 
il constatait une vente de pastel, pour Rouen, à 25 livres la 
balle. 

Les nombreux chargements d'Anthoine de Louppes ne sont 
que des chartes-parties et nous donnent le nombre des balles 
chargées, mais non le prix. 

Vers 1552, des actes du notaire Brigot nous donnent les prix 
de 20 livres 5 sous tournois et de 16 livres tournois la balle, 
faits par Arnaud de Lestonna et par François de Pontcastel. 

«c On expédiait chaque année par Bordeaux environ 200,000 
» balles, dit Chaptal. Anvers seul recevait 40,000 balles, qui, 



— 212 - 

» à 7 écus et demi la pièce, représentaient 300,000 écus. » Le 
» tout eût donc fourni 1,500,000 écus. 

Cette ère magnifique de prospérité fut peu durable, et dès 
1560 ou 1565, le commerce du pastel était cruellement atteint 
par la concurrence que vint lui faire une nouvelle matière 
tinctoriale, l'indigo des îles et du continent américain. Peu à 
peu les teinturiers délaissèrent le pastel. 

Les registres de la comptablie attestent cette décadence. 
Celui des sorties de 1580 indique peu d'exportations. Les 
registres suivants sont plus explicites et leurs chiffres sont 
éloquents, lorsqu'on les rapproche des 200,000 balles dont 
parle Chaptal. 

Le registre de 1587 ne porte que 5,401 balles; celui de 1588, 
3,242; celui de 1593, 4,247 balles. 

En vain, pour arrêter ce mouvement en faveur de l'indigo, 
le roi Henri IV et ses conseillers eurent-ils recours à ce remède, 
si souvent trompeur, des prohibitions; et à l'appui de la prohi- 
bition d'apporter en France cette « drogue fausse et pernicieuse, 
» appelée inde », prononçait-on la peine de mort; les teinturiers 
d'Espagne, des Flandres, d'Angleterre, ne demandaient plus à 
Bordeaux les pastels de Toulouse ; et plus tard, Bordeaux lui- 
même alla chercher en Amérique la plante victorieuse. Il y 
joignit celle de l'Inde orientale, et pendant longtemps, l'indigo 
devait être une branche importante du commerce bordelais. 

De nos jours, l'indigo lui-même se voit écarté du marché par 
les couleurs extraites de la houille. 



Article 6. — Vins. 



Le grand article d'exportation de Bordeaux au xvi^ siècle, 
c'est le vin; et de tout temps il en a été ainsi, dans les siècles 
précédents comme dans les siècles suivants. Nous avons donc 
à parler du vin à chacune des périodes de notre histoire 
commerciale, et il nous sera difiicile d'éviter quelques répé- 
titions. 

D'un autre côté, tant d'écrivains ont traité ce sujet avec plus 
ou moins d'exactitude et de talent, que nous nous serions 
borné à quelques indications générales, si nous n'avions pas 



- 213 - 

été obligé de constater des erreurs considérables dans la 
plupart des ouvrages que nous avons étudiés, et des lacunes 
importantes qui leur enlèvent la plus grande partie de leur 
utilitf'. Nous donnons donc notre œuvre personnelle, et nous 
indiquerons, comme d'habitude, les documents sérieux sur 
lesquels nous l'appuyons. 

Pendant les premiers temps de la conquête française, il y 
eut, ainsi que nous l'avons dit dans notre histoire générale, 
une interruption subite et complète des expéditions de vins 
pour l'Angleterre; mais elle ne dura pas, et nous avons dit les 
efforts du roi Louis XI pour renouer ces relations commer- 
ciales. Les actes des notaires contemporains constatent la 
reprise des chargements de vin, et ces affaires continuèrent 
avec des alternatives et des interruptions diverses suivant les 
rivalités et les guerres de la France avec les Flandres, avec 
l'Angleterre et avec l'Espagne. Les guerres avec l'Italie ne 
touchèrent que peu au commerce qui se faisait sur l'Océan, 
mais il n'en fut pas de même pour les guerres qui signalèrent 
les rivalités de François V et de Charles-Quint, parce que ces 
luttes arrêtèrent les relations commerciales avec tous les États 
qui nous apportaient leurs productions et achetaient nos vins. 

Nous nous proposons de nous occuper en premier lieu de la 
culture de la vigne; en second lieu des industries accessoires 
de la vigne; en troisième lieu du chiffre probable des vins 
exportés; enfin nous indiquerons quelques prix des vins à 
cette époque. 

I 1. CULTURE DE LA VIGNE. 

Nous n'avons pas à signaler de changements importants 
depuis l'époque anglaise. Nous avons indiqué que le labourage 
avec les bœufs était usité dans les graves de Bordeaux, tandis 
que les travaux ou façons à la main étaient employés pour les 
vignes de côtes, de palus, et pour les petites exploitations, 
alors très nombreuses. Nous avons cité les registres de l'Arche- 
vêché qui nous ont fourni des documents authentiques. 

A ces documents nous pouvons ajouter pour l'époque qui 
nous occupe un grand nombre d'autres relatifs à la culture de 
la vigne et qui sont contenus notamment dans les titres de la 

14 



— :>I-4 — 

sirie de Lesparre, dans l'inventaire de Lesparre, dans les 
terriers des baronnies et des seigneuries locales, dans les 
papiers des communautés religieuses, et dans les minutes des 
notaires contemporains. Tous se trouvent aux Archives du 
département. 

De leur ensemble il résulte que la plus grande partie des 
terrains cultivés en vignes Tétaient par de petits tenanciers 
auxquels ces terrains étaient donnés à charge de cens et rentes 
ou agrières. Le cens et la rente étaient une redevance féodale 
payée en espèces et quelquefois en nature, en poules, en blé, en 
vin. L'agrière était une quotité annuelle de la récolte; elle 
était du quart, du quint, du huitain, du dizain des fruits. Au 
moment des vendanges le tenancier au dizain devait remplir 
dix bastes de raisins et les poser toutes au bout de la rège, ou 
rang de vignes. Le seigneur ou son représentant choisissait 
une des dix bastes, en faisait verser le contenu dans le douil, 
posé sur la charrette, et ramenait au cuvierde la maison noble 
la part de vendange ainsi recueillie. Ainsi le 23 avril 1558, 
Jacques de Bécoiran, seigneur de Lafite, vendait et affermait à 
Simon de la Bégorce les agrières des blés et des vins dus à la 
maison noljle deLatite es lieux de Milon, Loubeyres, Anseillan 
et autres en Pauillac, Lhorte en Saint-Laurent, etc. Le seigneur 
de Lafite relevait lui-même à foi et hommage du chapitre Saint- 
André, baron deVertheuil; il avait fait son hommage dans 
l'église de Yertheuil le 12 décembre 1519 et avait baillé aux 
chanoines délégués M^* Robert de la Chassaigne et Pierre Borda, 
en fléchissant le genou, l'épervier qu'il avait au poing et qu'il 
avait le devoir de livrer à muance de vassal. Le chapitre 
prélevait en outre la dîme du vin sur les tenanciers de 
Lafite. 

Les communautés religieuses, les abbayes, les ordres reli- 
gieux, les grands domaines féodaux, avaient ainsi de grandes 
quantités de vins. Les bourgeois de Bordeaux possédaient 
des maisons nobles et des domaines roturiers dans lesquels 
ils joignaient aux agrières les récoltes faites par leurs propres 
vignerons; nous avons déjà vu les archevêques de Bordeaux 
exploiter ainsi directement 1-eur vignoble de Lormont, et celui 
du Pape-Clément à Pessac. 

Souvent les seigneurs et les grands propriétaires affermaient 
les revenus de leurs domaines, ou les donnaient à colonage à 



- 215 - 

moitié ou à tiers des fruits. Ainsi les archevêques de Bordeaux 
cessèrent d'exploiter leurs vignobles, et nous ne rencontrons 
plus dans leurs comptes de dépenses le prix des journées 
de vignerons, de laboureurs, de vendangeurs, des façons à la 
main ou par paires de bœufs. La vigne du Pape-Clément a été 
affermée à moitié fruits. Elle se composait de deux pièces de 
vignes. L'une d'elles, la plus importante, située près le Moulin- 
à-Vent, était d'une contenance de 12 journaux à bœufs. Le 
journal du Médoc, et Pessac était en Médoc, se composait de 
4 sadons, le sadon de 10 règes de 100 pas, il valait 31 ares 81. 

Les vendanges de 1562 à 1576 eurent lieu du 12 au 23 sep- 
tembre comme date d'ouverture. 

Elles donnèrent le chiffre suivant de récolte : 

1562 12 barriques. 1571 20 barriques. 

1563 20 » 1572 8 » 

1566 24 » 1573 10 » 

1567 24 » 1575 6 3/4 » 

Ces chiffres, en supposant qu'ils représentent la demie 
revenant à l'archevêque, constitueraient un rendement moyen 
de 40 barriques pour la première période, de 18 pour la 
seconde et de 30 barriques en moyenne pour les 12 journaux, 
valant à peu près 4 hectares du vignoble, soit environ 16 à 
17 hectolitres à l'hectare. 

Dans les petits vignobles cultivés à bras, et surtout dans 
ceux situés dans l'enceinte actuelle de la ville, le rendement, 
favorisé par les treilles et l'emploi des détritus et des bourriers, 
était plus considérable. Nous n'avons pas calculé le produit 
des récoltes ni la superficie des nombreuses petites pièces de 
vignes qui relevaient dans la ville même de l'archevêque. 
Nous nous contentons d'indiquer qu'elles étaient situées à 
Saint-Genès, partant du portail de Sainte-Eulalie ; derrière les 
Gahets près l'église Saint-Nicolas ; au moulin à vent de la 
Croix-Blanche ; à Terre-Nègre, à Pontlong, à la Grande-Taupe, 
à la Recluse (rue Saint-Martin) ; à Maubourguet (place Dau- 
phine) ; à Bardenac, à la mette des Capérans, au Palais 
Gallien, à l'Homme-Mort, au Petit Haut-Brion, etc. 

Les tenanciers de l'archevêque n'étaient pas d'ailleurs les 
seuls à cultiver la vigne dans la ville d'alors et sur l'empla- 
cement de celle d'aujourd'hui; le cep de vigne dressé sur 
échalas dans le jardin ou grimpant en treille le longs des 



- 21G — 

murs, à coté de la porte do la rue, s'élevait partout où il 
pouvait trouver une place. 

Les propriétaires de vignes dans la banlieue de la ville ne 
pouvaient faire les vendanges que lorsque la cloche de la ville, 
sur l'ordre du maire et des jurats, en avait donné le signal. 
A.près la récolte de 1548 et pendant les années où la cloche de 
l'Hôtel de Ville fut supprimée en punition de cette révolte, la 
permission de vendanger était publiée à son de trompe et à 
cri public du haut des grandes tours de la ville. Dans la séné- 
chaussée, le ban des vendanges était annoncé au prône des 
églises par les officiers du seigneur haut-justicier. Les verjus 
et les raisins du dehors ne pouvaient être portés en ville qu'à 
la fin de septembre, après les octaves de la Saint-Michel. 

Des peines sévères étaient édictées contre les ouvriers des 
vignes qui auraient volé des raisins, des bois de vigne ou 
échalas. 

Tout mélange de vin de la sénéchaussée avec du vin étranger 
était sévèrement prohibé; les anciens privilèges relatifs à 
l'entrée des vins en ville, aux faveurs accordées aux vins des 
bourgeois et à ceux de la sénéchaussée, étaient sévèrement 
maintenus. Nous aurons à y revenir. La contenance, la forme 
de la barrique bordelaise, la prohibition de s'en servir pour 
loger des vins étrangers, étaient l'objet d'une surveillance 
jalouse. 

La culture de la vigne aurait été cruellement éprouvée par 
un édit de Charles IX, en date du 28 décembre 1575, qui aurait 
ordonné l'arrachement d'une partie des vignes de la Guienne. 
Beaucoup d'écrivains ont parlé de cet édit, aucun n'en a cité le 
texte, et nous n'avons pu le retrouver dans aucun des recueils 
des lettres, édits et ordonnances. Tout nous porte à croire qu'il 
n'a pas existé et que, dans tous les cas, il n'aurait pas eu 
d'exécution. Cet édit aurait été motivé par les fréquentes disettes 
de blé et par l'espoir d'y remédier en obligeant les propriétaires 
du sol à consacrer au blé le terrain sur lequel on aurait arraché 
la vigne. 

Cette erreur économique a bien pu être préconisée à cette 
époque; elle l'a été plus tard, et on a exalté le double et 
merveilleux résultat qu'elle devait procurer, l'abondance du 
blé, et la hausse du prix du vin devenu plus rare et plus cher. Ce 
sophisme devait être combattu au xviii^ siècle par Montesquieu; 



— :>17 — 

il 1g fut au XVI'' par Jean Bodin, avec le bon sens et la science 
économique dont il avait donné les preuves aux États Généraux 
et dans ses écrits. En 1578, Bodin s'élevait avec vigueur contre 
<< l'advis de quelques-uns qui veulent qu'on arrache les vignes 
» pour mettre tout en blé ». Il rappelle que le fameux édit de 
Dioclétien ne fut pas exécuté ; et il nous donne la conviction 
que celui qui aurait été rendu en 1575 n'a pas existé, car alors 
'1 ne se serait pas borné à combattre l'advis de quelques gens, 
mais redit lui-même : « Les paysans, dit Bodin, se moquent à 
» bon droit de telles ordonnances. Dieu, par sa grâce, a bien 
» donné ordre que tout ne fût pas en vignes ou en blé ; car 
» la meilleure terre pour la vigne ne vaut rien pour le blé. 
» Davantage la vigne ne peut croître oultre le 49^ degré pour 
» là froidure ; tellement que tous les peuples du septentrion 
» n'ont d'autres vins que ceux de France et du Rhin. Par ainsi, 
» arrachant les vignes, on arracherait une des plus grandes 
» richesses de France. » 

11 paraît probable, d'ailleurs, que les historiens qui ont parlé, 
sans en citer le texte, de l'édit de 1575, ont commis quelque 
confusion, en appliquant à l'arrachement général des vignes 
un édit réel, mais qui ne s'appliquait qu'à quelques vignes de 
petite étendue. Les délibérations des jurats nous apprennent, 
en effet, que les propriétaires voisins des fossés qui entouraient 
la ville avaient planté des vignes le long de ces fossés. Depuis 
longtemps les jurats s'étaient efforcés de les faire arracher. 
Nous les voyons s'en occuper dès le 27 octobre 1520 où ces 
vignes furent visitées par les jurats Coibo et Lestonna, qui en 
firent l'estimation et offrirent une indemnité aux planteurs, 
notamment à l'abbé de Sainte-Croix. Ils ne réussirent pas à 
obtenir à cette époque l'arrachement de ces vignes; mais les 
jurats reçurent le 28 septembre 1575, du roi Henri 111, une 
déclaration en forme d'édit, ordonnant que les vignes plantées 
à moins de trois cents pas des fossés de la ville, seraient 
arrachées. Un arrêt du Parlement du 8 août 1585 renouvela 
cette ordonnance. C'est probablement de là qu'est venue la 
confusion (1). 

Le roi préférait, d'ailleurs, et de beaucoup, mettre de 
nouveaux impôts sur les vins que de se priver de cette précieuse 

(I) Archiv. raunicip., JJ 389. 



— -218 — 

ressource pour un trésor toujours obéré. Aussi, quelques années 
auparavant, avait-il augmenté les droits de circulation et 
d'exportation sur les vins. Le maire et les jurats de Bordeaux 
lui avaient porté leurs plaintes sur ces nouvelles charges, et 
l'état des vignes du Bordelais était loin d'accuser un excès de 
production auquel il fût urgent de porter remède : « Sire », 
disaient-ils le 11 juin 1568 au roi Charles IX qui, trois ans 
auparavant, avait passé quelques mois dans leur ville, et 
pouvait apprécier l'exactitude de ce qu'ils lui disaient : « Sire, 
» les maire, jurats, manans et habitans de vostre ville de 
» Bourdeaulx vous remonstrent très humblement que le pais 
» de Bourdeloys est le plus stéril et infertil que aulcun aultre 
» de vostre royaulme, comme Vostre Majesté a pu veoir à l'œil 
» en faisant vostre voiage dudit Bourdeaulx à Baïone en 
» l'année 1565, auquel pais n'est possible de semer et faire 
» croistre aultres grains ni fruictz que des vignes seulement, 
» pour l'entretènement et culture desquelles il y faut tant de 
» frais et de façons que les dits supplians sont contraincts d'y 
» employer tout ce qu'ils peuvent réserver et acquérir d'ailleurs 
» par leur industrie et trafîcq; car la journée de l'homme ne 
» labeur, qui anciennement ne coustoit que 2 sols ou 6 blancs, 
» couste à présent 6 ou 7 sols; les eschallars quatre foys autant 
» qu'ils souloyent faire; les muyds, qui ne souloyent couster 
» que VIII ou ix livres la douzaine, coustent à présent xxiii 
» ou XXV livres; et néanmoins on ne cognoist point que le vin 
» ait augmenté de prix; ains se donne à présent à pareil et 
» semblable qu'il faisoit anciennement. » 

Nous pourrons apprécier la hausse du prix des barriques, et 
nous verrons qu'elle était accompagnée d'une hausse sur le prix 
des vins. 



I 2. TONNELIERS. MERRAINS. PIPES. BARRIQUES BORDELAISES. 

Les vins étaient logés en pipes ou en barriques. La pipe avait 
la contenance de deux barriques, et le tonneau se composait 
de deux pipes ou quatre barriques. 

Les bois employés ou merrains étaient comme précédemment 
ceux de chêne et de châtaignier que fournissaient en quantité 
suffisante la contrée avoisinant Bordeaux, principalement les 



— 219 — 

environs do Lanpron, et plus au nord le P<''rigord, la Saintonixo 
et rAngoumois. Nous n'avons pas rencontré de ventes de bois 
étrangers. Les merrains, les fonçailles, les barres, les codres, 
les vimes qui entraient dans la confection des barriques étaient 
livrés aux tonneliers ou carpentej^s de pipes sur le quai de 
Bordea\ix, et la vente en était réglée par les ordonnances de 
police. 

Quand on veut chercher quelques renseignements sur ce 
sujet, il faut ne pas ignorer ce dont on parle et ne pas négliger 
pour les prix de savoir en quelle monnaie ils sont payés. Ainsi 
M. Francisque Michel confond le coudre avec le merrain, la 
pipe avec la barrique, et néglige souvent de dire si la livre est 
tournoise ou bordelaise (1). Nous étudions autrement nos 
documents. Le merrain à doler était le bois de chêne ou de 
châtaignier; la fonçaille, de même bois, avait un autre emploi 
indiquf' par son nom ; le codre ou coudre était la latte de 
châtaignier, enroulée de vimes, et formant les cercles entourant 
la barrique. 

D'après les documents conservés par les notaires, nous 
trouvons un certain nombre d'achats de merrains de bois de 
casse (chêne), dont le prix varie de 12 à 15 livres tournois, y 
compris la fonçaille. Il serait sans intérêt d'en citer un grand 
nombre. Le 28 avril 1552, Guilhem du Grand-Luc, habitant de 
Targon en Benauges, vendait à M. M^ Jehan Bonneau, greffier 
de la prévôté royale d'Entre-deux-Mers et jurât de Bordeaux, le 
nombre de 10 milliers de merrain, bon et marchand, garni de 
fonçailles, pour le prix de 15 livres tournois le millier. Le 
même jour, François Prévost, de Lesparre, avait vendu à sire 
Simon de la Lande la quantité de 150 faix de cercles d'aulan, 
de huit pieds de long, à 6 sous 6 deniers tournois le faix. 

Quant aux pipes et aux barriques, en 1487 noble Balthasar 
Miqueu, fils du riche marchand Arnaud Miquou qui a laissé 
son nom à une des rues de Bordeaux, achetait des pipes à 
raison de 7 livres 10 sous tournois la douzaine. Vers la même 
époque nous vo^'ons Jean Gimel, Jean Ferron, Arnaud de 
Pontac et autres acheter de 7 à 13 francs bordelais la douzaine 
de pipes, et de 5 à 6 la douzaine de barriques. Au milieu 
du siècle, sire Jehan Pichon, bourgeois et marchand de 

(i) Pr. Michel, t. II. p. 489 et ss. 



— '2-li) — 

Bordeaux, achetait plusieurs douzaines de barriques neuves, 
bonnes et marchandes, couvertes d'aulan, sans aubec, bois 
rouge ni cossons, mesure de Bordeaux, pour 6 livres 15 sous 
tournois chaque douzaine (1). Nous pourrions citer grand 
nombre de^ces achats. Notons encore en 1599 un achat fait par 
François du Périer, conseiller au siège présidial de Guienne, 
à 27 francs bordelais la douzaine. 



3. PRIVILÈGES DES BOURGEOIS DE BORDEAUX POUR LES VINS EXPORTÉS. 



Nous avons parlé des privilèges dont jouissaient depuis un 
temps immémorial les bourgois de Bordeaux pour les vins. 
Ces privilèges, nombre de fois confirmés par les souverains 
anglais, ne l'ont pas été moins souvent par les rois de France. 
Nous n'entrerons pas ici dans l'histoire détaillée de ce véritable 
monopole accordé aux Bordelais, dont ils étaient extrêmement 
jaloux et qui amena de longs procès avec les diverses contrées 
dont les vins ne pouvaient avoir un débouché maritime qu'en 
passant devant Bordeaux. 

Ces privilèges étaient de deux sortes : 1° exemption d'impôts 
pour les bourgeois de Bordeaux, soit à l'entrée des vins dans la 
ville, soit à la sortie des vins exportés ; 2° diminution des impôts 
pour les vins de la sénéchaussée de Bordeaux sur ceux payés 
par les vins étrangers; 3° impôts perçus au profit de la ville 
sous le nom de droits de marque et de demi-marque sur les vins 
des contrées voisines venant à Bordeaux. 

A ces différences de taxes il faut ajouter le monopole à 
divers degrés résultant pour la vente des vins de la prohibition 
d'acheter ou de vendre d'autre vin, en gros ou en détail, avant 
que tout le vin du cru des bourgeois fût épuisé; de laisser 
arriver à Bordeaux le vin dit du haut pays et les autres vins de 
la contrée avant certaines époques fixées; de recevoir ce vin 
étranger dans la ville et de le faire entreposer aux Chartrons; 
d'être marqué d'une façon distincte, et d'être logé dans des 



(i) Les minutes de Bosco, Praheaco, Devaulx, Perinault, Donzeau, Brigot, 
Chadirac, et de plusieurs autres notaires, contiennent un grand nombre de ces 
achats. 



221 

barriques spéciales alin de n'être pas eonromUi avec le vrai 
vin, le vin de ville, ou le vin bourgeois. 

Tout un arsenal de lois, d'édits et ordonnances, d'arrêts du 
Parlement, de mesures de police, avaient pour but de maintenir 
cet état de choses incessamment attaqué et vivement défendu. 

Nous avons dit qu'il était interdit aux courtiers de faire 
acheter des vins pour compte des étrangers avant d'avoir 
épuisé la récolte des vins bourgeois; ils ne pouvaient acheter 
à la campagne que les vins de la sénéchaussée, et l'achat des 
autres vins, désignés sous le nom générique de vins de haut, ne 
devait avoir lieu qu'après l'arrivée de ces vins aux Chartreux 
aux dates fixées. 

Ainsi les premiers vins qui arrivaient au port de Bordeaux 
ne pouvaient le faire qu'après la Saint-Martin (11 novembre). 
C'étaient ceux de l'Entre-deux-Mers, d'une partie du Périgord 
et du Blayais. Ils devaient être emmagasinés au dehors de la 
ville, au lieu des Chartreux, dans des entrepôts surveillés; 
être logés dans les barriques habituelles de leur lieu d'origine, 
marquées aux deux bouts, et payaient le droit de demi- 
marque. 

D'autres vins, provenant des vignobles de Périgord et do 
Saintonge situés plus au nord, étaient reçus à la même époque, 
et dans des entrepôts situés aussi aux Chartreux; mais ils 
payaient la double marque, 5 sols bordelais par tonneau, et un 
droit de vente de 14 deniers et maille par livre. 

Les vins de Gaillac et de Rabastens arrivaient à la fête de 
Saint- André, le 30 novembre; mais ils devaient attendre dans 
leurs entrepôts des Chartreux le moment de la vente fixée 
seulement après la Noël. Cependant, par transaction faite le 
2 décembre 1500 entre la ville de Bordeaux et les députés du 
Languedoc, homologuée par arrêt du Conseil du 23 mars 
suivant, il fut permis de vendre et de charger ces vins entre- 
posés aux Chartreux avant la Noël, mais à la condition expresse 
de ne pas les mener en Angleterre. 

Depuis l'ordonnance de Louis XI de mars 1461, tous les 
autres vins du haut pays n'avaient droit de naviguer sur la 
Garonne avant la Noël que jusqu'à Saint-Macaire ; là ils 
attendaient le moment fixé pour leur arrivage à Bordeaux et 
leur entrepôt aux Chartreux, où ils étaient soumis à la double 
marque et aux redevances. 



— 222 — 

De nombreux procès naissaient de cet état de choses. Ainsi 
les vins étaient forcés d'attendre à Saint-Macaire le jour de 
Noël pour descendre à Bordeaux ; mais Langon se trouve situé 
en aval de Saint-Macaire, dans le Bazadais, sur la limite, mais 
en dehors de la sénéchaussée de Bordeaux dont, l'entrée était 
interdite. Les vins proscrits n'auraient-ils pu s'arrêter à 
Langon? Mais Langon touche Toulenne, qui était dans la 
sénéchaussée de Bordeaux elle-même. Et les vins qui se trou- 
vaient à Toulenne n'étaient-ils pas vins de la sénéchaussée ? 
Les procès durèrent plus de cent ans. 

Procès aussi avec La Réole. Les habitants de La Réole 
prétendaient n'être compris dans les prohibitions d'aucun édit, 
d'aucune ordonnance ou lettre patente, et revendiquaient le 
droit naturel de faire descendre leurs vins sur le fleuve. Ils 
plaidaient en 1560 et longtemps encore après. 

La liberté du commerce des vins ne fut reconnue que peu 
avant la révolution de 1789, sous le ministère de Turgot (1). 



§ 4. EXPORTATION DES VINS. 

Nous voudrions indiquer d'une manière exacte les quantités 
de vin exportées de Bordeaux au xvi" siècle. Nous n'avons 
trouvé sur ce point aucun renseignement sérieux dans les 
divers écrivains qui se sont occupés de ce sujet; ni les 
Chroniques bordelaises, ni les publications et les mémoires de 
l'abbé Bellet et de l'abbé Baurein, les statistiques de Jouanet, 
les recherches de G. Brunet, les ouvrages spéciaux de Bachelier, 
de Francisque Michel et tout récemment de Kehrig, ne nous 
donnent satisfaction. 

Les documents sur lesquels nous avons fait nos études 
personnelles sont malheureusement en petit nombre et incom- 
plets. Lorsque nous parvenons à recueillir une indication, elle 
laisse presque toujours dans l'ombre quelque point important. 
Ainsi tantôt nous connaissons le nombre des navires expédiés, 
mais nous n'avons pas le. chiffre de leur chargement; tantôt 



(1) M. Bachelier, Histoire du Commerce de Bordeaux, p. 72 à 89, a énuméré 
avec soin ces divers privilèges. Voyez aussi Kehrig : Les Privilèges des vins de 
Bordeaux. Feret et fils. 



2^3 

nous connaissons le chiffre de la recette pour les droits de 
sortie, et ce serait une base excellente en la rapprochant du 
taux de la taxe par tonneau, si nous n'avions pas à tenir 
compte de ce que cette recette ne s'applique pas aux vins des 
bourgeois, qui étaient exempts de droits, et ne peut nous 
donner par suite qu'une partie du tonnage réel. Si l'on ajoute 
à cette pénurie de documents la difficulté de faire une exacte 
évaluation et de poser une moyenne alors qu'il s'agit d'un 
mouvement commercial aussi variable que celui qui résulte de 
l'abondance ou de la rareté des récoltes des vins, on excusera 
les erreurs que nous pouvons commettre dans les évaluations 
que nous allons présenter. 

Nous avons dû rapprocher plusieurs documents, les contrôler 
les uns par les autres et arriver ainsi à un résultat probable. 

En 1509, le frère Archainbaud de Béarn, ermite et gardien 
de la tour de Cordouan, donnait quittance de 176 livres 2 sous 
tournois pour le droit de la tour fixé à 6 sous par navire. 
Cette somme représentait 587 navires ayant chargé du vin. 
Nous estimons à quarante tonneaux par navire la quantité de 
vin chargée. Nous déduisons ce chiffre de 40 tonneaux d'un 
grand nombre de chartes-parties que nous ont conservées les 
minutes des notaires; notre travail, très long, fatiguerait le 
lecteur. Nous arrivons au même chiffre par le tonnage moyen 
des navires qui était de 60 à 100 tonneaux; il est en outre 
conforme à celui exactement donné par un registre de la 
comptablie de 1589-90 sur lequel nous aurons à revenir. 

Nous pensons donc que les 587 navires de 1509 exportaient 
23,480 tonneaux de vin, tant vin de ville que vin de haut. 

Cinquante ans plus tard, en 1563, le registre du connétable 
de Bordeaux nous indique qu'il a payé aux ermites de la tour 
de Cordouan 766 livres 16 sous tournois pour le péage de 
2,556 navires à raison de 6 sous l'un. Ce chiffre considérable 
d'expéditions faites en 1562 indique l'abondance de la récolte, 
l'état de paix à l'extérieur et à l'intérieur. Les guerres reli- 
gieuses n'avaient pas encore commencé. En appliquant à ces 
2,556 navires un chargement de 40 tonneaux par navire, nous 
arrivons à un chiffre d'exportation de 102,240 tonneaux. 

En 1564 la recette des ermites de la tour de Cordouan n'est 
que de 331 livres pour 1,604 navires, réduction considérable, 
mais qui suppose encore une exportation de 64,160 tonneaux. 



_ 224 — 

Ces chiffres ne sont-ils pas trop forts, n'avons-nous pas 
exagéré le chiffre de 40 tonneaux de port vrai par navire ? 
Étudions d'autres documents qui donnent des chiffres moins 
élevés et indiquent le faible tonnage des navires pour les côtes 
de France. 

Pour l'année 1589-1590, le comptable fournit le détail complet 
des recettes du 5 octobre au 6 octobre de l'année suivante, en 
indiquant : la date du chargement ; les noms du navire, du 
capitaine et du port d'attache ; le lieu de destination ; la quantité 
et la qualité du vin chargé au point de vue du fisc, c'est-à-dire 
vin de haut, payant le droit de comptablie, ou vin de ville et 
bourgeois exempt de droits; la qualité, la nationalité, le nom 
du chargeur ; enfin la somme reçue. 

Cet immense registre, patiemment étudié et analysé, nous a 
permis d'additionner le nombre de tonneaux vins de haut, qui 
ont payé; celui des tonneaux vins bourgeois de ville, exempts; 
de connaître le chargement et le tonnage de chaque navire, 
son port d'attache, ses capitaine et chargeurs. 

Voici les résultats de notre travail : 

La recette s'élève à 5,225 écus et 20 sols, pour 26.126 ton- 
neaux et 3 barriques sujets aux droits. Le vin des bourgeois, 
franc d'impôts, s'est élevé à 6,285 tonneaux; ce qui donne un 
chargement total de 32,411 tonneaux et 3 barriques. Le nombre 
des navires chargés, étant de 889, donne 35 tonneaux pour 
chargement moyen. 

Ce chargement moyen de 35 tonneaux, si nous l'appliquons 
aux exportations de 1563 et de 1564, réduira la première à 
89,460 tonneaux, et la seconde à 56,140, ce qui nous paraît 
approcher davantage de la vérité, quoique donnant encore un 
chiffre trop fort. 

Notons également la proportion entre la quantité des vins 
bourgeois, 6,285 tonneaux, et celle des vins de haut, 26,126 ton- 
neaux, c'est-à-dire que connaissant le chiffre du tonnage des 
vins payants, il faut y ajouter 25 pour 100 pour le chiffre total, 
ces 25 pour 100 représentant la proportion des vins bourgeois. 

En 1593, le registre de la comptablie porte la recette des 
vins à 7,892 écus 43 sous 3 deniers, qui, à 12 deniers le 
tonneau, donnent un chargement de 39,464 tonneaux. 

Le 27 novembre 1594, le comptable Henri de Lanxade 
commença de nouveaux registres dont voici le résumé indiquant 



-^^ri — 



le mouvement des recettes à l'entrée 
quatre ans. Les chiffres sont portés 
3 livres tournois. 



et à la sortie pendant 
en écus. L'écu valait 







Marchandises. 




SOMMES 


REÇUES 


4594-95 


Entrée. 


Sortie. 


Bordeaux. 


Vins 


(le 


haut navs . 




10,977^ ;2o^ 


70 818%36^ 


i) 


. Sel, 


pas 


tel. 


prunes. 


miel. 


2,404 » 


4,204 16 


Libourne . 


. Vin 










13,120 » 


10,583 » 


» 


. Sel. 










1 ,394 » 


2,826 40 


Bourg . . . 


. Vin. 










» 


3,300 » 


Blaye .... 


. Vin. 










» 


2,517 » 












27.89o^25' 


84.269^32^ 


1595-96 






Bordeaux. 


Vins 


• • . 


... 






14,447^30^ 


64,003M5= 


» 


. Sel, 


pastel. 


prunes. 


miel. 


6,7o9 32 


4,228 32 


Libourne . 


. Vin. 










9,479 30 


10,866 30 


» 


. Sel. 










1,218 30 


2,564 » 


Bourg . . . 


. Vin. 




. . . 






» 


5,219 » 


Blaye .... 


. Vin. 










» 


» 




31.725^ 2^ 


86,881M7^ 


1596-97 






Bordeaux. 


. Vins 


^ 


• 






12,780^55= 


65,297^ » 


» 


. Sel, 


pastel, 


prunes 


miel. 


2,499 » 


9,874 » 


Libourne . 


. Vin. 


. . . 








4,939 » 


6,955 » 


» 


. Sel. 










633 » 


2,217 35^ 


Bourg . . . 


. Vin. 










» 


4,227 30 


Blaye .... 
» .... 


Vin. 










» 


5,450 » 


. Sel. 










» 


1,206 5 


» .... 


. Dive 


rs . 








» 


614 » 




20,851^55^ 


95.841^ 5^ 


1597-98 






Bordeaux. 


Vins 










5,393M6^ 
3,791 » 


26,505^20' 


» 


. Sel, 


pa 


itel, 


prunes 


miel. 


9,730 2 


Libourne . 


. Vin. 










9,336 » 


9,877 » 


» 


. Sel. 








. • • > 


731 20 


1,617 7 


Bourg . . . 


. Vin. 










» 


3.018 » 


Blaye . . . . 


. Vin. 










» 


830 » 


» .... 


. Sel. 










» 


1,215 * 


» .... 


. Divers 








» 


551 » 




19.201^36^ 


.53,.34.3^39^ 



— 226 - 

Il résulte de ces petits tableaux que la sortie des vins a 
éprouvé à Bordeaux des variations beaucoup plus considé- 
rables qu'à Libourne, à Bourg et à Blaye, et que l'année 1598 
a été particulièrement défavorable. 

D'après les chiffres qui précèdent, l'exportation des vins a 
produit : 

Libourne, 
Bordeaux. Bourg et Blaye. 



1594-95 


70,818^-36^ 


16,400'' 30 


1595-96 


64,003 15 


16,085 » 


1596-97 


65,297 » 


16,632 » 


1597-98 


26,505 30 


13,725 » 



226,624 21 



62,842 30 



Pour apprécier la quantité de tonneaux de 4 barriques que 
représentent ces recettes évaluées en écus de 3 livres, il faut 
se rappeler deux choses : Tune que chaque tonneau payait à 
cette époque 3 écus, et que par conséquent, en divisant par 3 
le nombre des écus de la recette on obtient le chiffre des 
tonneaux soumis aux droits; la seconde, qu'à ce nombre de 
tonneaux payants il faut ajouter le nombre de tonneaux de 
vins bourgeois non payants qui doivent être comptés dans la 
proportion de 25 pour 100. 

Nous arrivons aux résultats suivants : 



ANNÉES 


BORDEAUX 


LIBOURNE 
BOURG 
BLAYE 


TOTAL 

GÉNÉRAL 


VINS DE VILLE 


VINS DE HAUT 


TOTAL 


1594-95... 
1595-96... 
1596-97... 
1597-98... 


5.902 t- 
5.333 n 
5.442 » 
2.209 ). 


23.606 t^ 
21.334 )) 
21.766 » 
11.044 » 


29.508 t^ 
26.668 « 
27.208 » 
13.253 )) 


5 466 t^ 

5.362 » 
5.444 .. 
4.575 « 


34.974 t^ 
31.030 » 
32.652 ); 
17.828 » 


Totaux.... 
Moyennes. 


18.886 t- 
4.721 2 


77.750 t^ 
19.437 2 


96.637 t^ 
24.159 » 


20.847 t^ 
5.212 )) 


116.484 f^ 
29.121 » 



11 résulte de ces documents que nous pouvons évaluer à 
30,000 tonneaux en moyenne l'exportation des vins de la 
Gironde, dont 25,000 pour les vins sortant de Bordeaux et 
5,000 pour les vins bourgeois, pour chaque année. 



— 2-27 — 

Ces chiffres ne peuvent toutefois donner qu'une idée impar- 
faite de la nk'olto annuelle de la schiéchaussée, d'une part parce 
qu'ils comprennent des vins qui y sont étrangers, et de l'autre 
parce qu'il faudrait ajouter le chiff're de la consommation locale 
qui était considérable, et dont nous ne pouvons donner une 
évaluation sérieuse. 

Nous ne connaissons pas très exactement les droits de 
douanes que les vins exportés de Bordeaux avaient à payer soit 
à divers titres à leur arrivée sur les côtes de France, soit en 
Flandre ou en Ecosse. Nous sommes mieux renseignés pour 
l'Angleterre. Un mémoire adressé à Charles IX en 1564, par 
l'ambassadeur français à Londres, se plaint que ces droits de 
douanes soient toujours augmentés. Lorsque les vins étaient 
importés en Angleterre par des Anglais, ils n'étaient sujets 
qu'à un droit de 25 sols par tonneau ; mais lorsque l'importation 
avait lieu par des navires français, on avait depuis quelques 
années porté les droits à 42 sols 6 deniers, outre le droit de 
scavaige que percevait la ville de Londres et qui était exigé 
depuis l'année 1557. « Durant le règne de la reine Marie, dit 
» l'ambassadeur, outre les 42 sols 6 deniers, fut imposé sur 
» les Français huit nobles par chacun tonneau de vin, qui 
» viennent à 9 escus sol et 5 sois 4 deniers, de façon qu'elle 
» prend sur chacun tonneau plus de dix escus au soleil, qui est 
y> somme si grande qu'elle monte le plus souvent plus que 
» l'achapt principal du vin et porte dommage aux subjects du 
» roy de plus de cent mille escus par an. Et est à notter que 
» tous aultres vins, soit du Rhin, d'Allemagne, vin sec et 
» aultre d'Espaigne, malvoisye et muscadet d'itallye et de tous 
» aultres endroictz, sont exempts de ladite charge. » 

Pour indiquer exactement l'importance des droits, l'ambas- 
sadeur a soin de dire quel est le rapport des monnaies 
d'Angleterre à celles de France, les 6 sols d'Angleterre revenant 
à un escu sol, la livre à 3 escus 1/3, et le denier à 8 liards 
tournois et 6 mailles. 

I 5. PRIX DES VL\S VENDUS POUR l'eXPORTATION. 

Des vins expédiés de Bordeaux pendant le xv!*^ siècle, les 
plus estimés et partant ceux dont le prix était le plus élevé, 
étaient ceux de la sénéchaussée, préférés aux vins du haut 



— 228 — 

pays, et parmi ceux de la sénéchaussée on distinguait les vins 
de graves placés au premier rang, les vins du Médoc au 
second et les vins de palus. En dehors de ces grandes classes, 
il ivexistait pas dans chacune d'elles de classification parti- 
culière. 

Les vins de graves étaient ceux des vignes plantées sur ces 
terrains de graviers ou cailloux de quartz et de silice qui 
formaient les légères oscillations du sol autour de Bordeaux, 
c'est-à-dire sur cette nature de terrain qui de tout temps a été 
reconnue la plus apte à conférer au raisin les qualités qu'il 
transmet au vin. Ils étaient le produit du cépage de vigne 
renommé depuis les Romains, de l'antique Viiis biturica, la 
Bidure des paysans. 

La Chronique hoi^delaise^ les délibérations des jurats, nous 
montrent l'estime dans laquelle on tenait le vin de graves. C'est 
ce vin qu'on offrait en présent aux rois et aux princes étrangers 
quand ils venaient à Bordeaux; qu'on donnait aux grands 
seigneurs influents pour invoquer leur protection lorsqu'il 
s'agissait des intérêts de la ville. Michel de Montaigne, qui en 
sa qualité de maire de Bordeaux avait eu occasion de faire 
boire de ce vin à de hauts personnages qui, en avait probable- 
ment ofiert au roi le visitant dans son château, et qui comptait 
parmi les memlires de sa famille et ses alliés de nombreux 
propriétaires de vignobles de graves, constate la renommée de 
ces vins. Il déclare, il est vrai, qu'il n'a jamais été un gourmet 
bien expert, qu'il sait à peine discerner le goût du vin de 
graves de celui de l'aloès. « Je laisse de savoir comment on 
» fait mes vins », disait-il. Il ne buvait pas de vin pur. « Je 
» trempe mon vin à moitié, parfois au tiers d'eau, dit-il; et 
» je bois en un repas trois demy-setiers ou environ, car les 
» petits verres sont les miens favoris. Boire à la française à 
» deux repas et modérément, ajoute-il, c'est trop restreindre 
> les faveurs de ce dieu, Dyonisius..., ce bon dieu qui donne 
» aux hommes la gaieté et la jeunesse aux vieillards. » Mais 
peu lui importe la qualité du vin : « La délicatesse y est à fuir 
» et le soigneux triage du vin. Les Allemands boivent quasi 
» également de tout vin, avec plaisir. Leur fin, c'est l'avaler, 
» plutôt que le goûter. Leur volupté est bien plus plantureuse 
» et plus en mains. » 

C'était un peu d'ailleurs ce que pensaient nos pères. Si 



- :2-29 - 

quelques délicats laissaient vieillir leurs vins et choisissaient 
ceux qu'ils achetaient, si les jurats ordonnaient aux marchands 
de vins de ne pas donner sous le nom do vins do graves ceux- 
du Médoc et de palus, la masse dos buveurs préférait le vin 
nouveau au vin vieux. Nous avons vu qu'en Angleterre il était 
défendu de mêler le vin vieux, toujours présumé gâté et qui 
l'était en effet presque toujours, iaute des soins nécessaires, 
aux vins nouveaux achetés aux vendanges et arrivant en 
octobre ou en mars, après les foires. 

Rabelais témoigne de la grande faveur que les beuveurs très 
illustres accordaient aux vins nouveaux. Dans ces conditions les 
qualités que nous recherchons aujourd'hui dans nos grands 
vins n'avaient pas le temps de se développer. Le vin de la 
plus noble race était consommé avant l'épuration des lies, la 
formation du bouquet, la maturité de sa liqueur. Le vin gardait 
son âpreté primitive et se piquait habituellement vers le mois 
d'août. 

Dans ces conditions, acheteurs et consommateurs ne faisaient 
pas grandes diff'érences entre les vins des différents crus de 
graves. Du moins, les nombreux actes des notaires constatant 
des ventes de vin qui nous sont passés sous les yeux, sont-ils 
muets sur ce point; à peine mentionnent-ils qu'il s'agit de vins 
de graves ou de vins de palus ou du haut pays. Il n'y a jamais 
de distinction établie entre les divers crus de graves ou ceux 
de palus. 

Nous allons donner quelques indications de prix de vins 
depuis l'époque de la conquête française. 

Pendant la fin du xv*' siècle et les premières années du xvi«, 
nous ne remarquons pas de changements importants dans ces 
prix. Il en sera tout autrement vers 1550 et surtout à la fin du 
siècle. 

En 1446, par-devant de Bosco, notaire, plusieurs marchands 
de Cornouailles se reconnaissaient débiteurs de Jean Logal, 
bourgeois de Bordeaux et paroissien de Saint-Michel, de la 
somme de 203 francs, 25 sols monnaie de Bordeaux comptés 
pour un franc, pour la vente à eux faite de 7 tonneaux de vin 
bon, pur, marchand et nouveau. En 1469, John Waterman et 
autres marchands anglais, achetaient 3 tonneaux de vins de 
graves pour 51 francs bordelais payables à la Toussaint. Ce 
prix, 17 francs bordelais ou 13 livres tournois le tonneau, est 

15 



— 230 — 

l'équivalent en valeur actuelle cFun prix de 700 francs le 
tonneau. 

L'année suivante, devant le môme notaire, l'Anglais Havey 
Gigones payait 101 francs bordelais à Pierre de Reynaut, 
marchand de Bordeaux, pour l'achat de 3 pipes et demie de vin 
de Gascogne, soit 12 livres tournois le tonneau, en monnaie 
actuelle représentant 659 francs. En 1485, devant Bosco, notaire, 
Pey Hosten, paroissien de Pessac, en Médoc, vendait 5 tonneaux 
de vin pour 80 livres bordelaises, faisant 16 livres bordelaises 
ou 12 livres tournois le tonneau, valeur actuelle 659 francs. 
La même année, devant le môme notaire, un riche marchand 
de la rue de la Rousselle, Pey Faure, achetait 15 tonneaux et 
2 barriques pour 387 livres bordelaises, revenant le tonneau à 
18 livres 13 sous tournois, soit 1,025 francs de notre monnaie. 
En 1475, devant le notaire de Artigamala, Pierre d'Alsata 
achetait 8 tonneaux de vin pour 109 francs bordelais, payables 
le dimars gras. 

Citons encore quelques autres prix: en 1490, par-devant 
Praheaco, notaire, les facteurs de la riche veuve Blanquine 
de Lias vendaient à divers marchands de Bretagne 6 tonneaux 
de vin pour 126 francs bordelais, soit 23 francs bordelais chaque. 
En 1491, Bosco, notaire, vente de 30 tonneaux pour 15 écus et 
demi d'or, à compter 35 sous tournois par écu, pour chaque 
tonneau. 

En 1497 plusieurs ventes à 20 francs bordelais le tonneau : 
l'une par Pierre de Lestonna, marchand, paroissien de Sainte- 
Eulalie, à Jean Gimel le jeune, de la paroisse de Saint-Michel, 
pour 16 tonneaux et 2 pipes de vin bon et marchand que 
l'acheteur déclare avoir goûtés, reçus et en être content, 
payables au mardi gras. Une autre par honorable homme 
Marc du Sault, marchand, de la paroisse Saint-Éloi, à des 
marchands de Boston en Angleterre. Ceux-ci paieront en livrant 
à la fête de Pâques des draps de Boston bons et marchands, 
savoir 2 draps rouges, 1 violet estu, 1 vert estu, 1 pers clair, 
au prix de 20 escus petits. 11 est à noter que Jean Gimel était 
seigneur de Margaux, et Marc du Sault seigneur d'Agassac. 

A la même époque, Jean Andron de Lansac, seigneur de 
Maurian à Blanquefort, ne vendait ses vins que 12 francs 
bordelais le tonneau, soit 453 francs de notre monnaie ; plus 
heureux toutefois que Fortaney de Toilh, qui ne vendait ses 



— -2H1 - 

vins de Lesparre qu'à raison de 6 liv. 8 sous 4 deniers tournois 
le tonneau, soit 234 francs de notre monnaie. 

Le prix du vin paraît donc se maintenir jusqu'à la fin du 
siècle entre 12 et 20 francs bordelais le tonneau, soit de 
450 à 700 francs de notre monnaie pour les vins de graves, et 
aux environs de 250 francs pour les autres. 

Vers le milieu du xvi^ siècle la valeur nominale du vin 
paraît avoir augmenté. Le 5 avril 1532, le Parlement enjoignait 
à Arnaud du Perler, receveur de la comptablie, de payer à la 
confrérie des marins de Montuzet, la somme de 135 francs 
bordelais à eux taxée par les officiers du roi pour les trois 
tonneaux de vin que le roi devait donner tous les ans à cette 
confrérie. Ces 135 francs bordelais valaient 104 liv. 5 sous 
tournois, soit 34 liv. 15 sous tournois par tonneau. La livre 
tournois valait, au poids du marc actuel, 4 liv. 4 sous 8 deniers, 
et le tonneau,en tenant compte du pouvoir actuel de l'argent, 
coûterait 877 fr. 40. 

La même année 1532, Jean Bernard, seigneur de la Mothe 
de Cissac, en Médoc, vendait 25 tonneaux pour 500 livres, et 
du vin de Macau était vendu le même prix, 20 livres tournois 
le tonneau. Il en était de même en 1541 pour du vin de Bourg; 
tandis que du vin de Moulis ne se vendait que 19 livres. Le 
prix de 20 livres représentait environ 500 francs de notre 
monnaie. 

Cette moyenne de 20 livres tournois par tonneau paraît se 
maintenir pendant quelques années, avec quelques variations. 
Le 12 mars 1550, Christophe Godwin, d'Ipswich, en Angleterre, 
achetait à des marchands de Bordeaux 50 tonneaux de vin 
pour 550 écus sol, soit 11 écus le tonneau. L'écu sol valant 
alors 48 sols tournois, le prix du tonneau était de 26 livres 
4 sols, soit 575 francs monnaie actuelle. 

En 1552, Wilhem Johnson, de HuU, achetait à sir Jehan 
Daydie 58 tonneaux de vin, à raison de 11 écus pistoles le 
tonneau. Lesdits vins tastés, gotités et chargez; le 14 avril, 
Olivier Roconguar, de Landerneau, achetait pour la Bretagne 
à raison de 13 livres 10 sols tournois le tonneau, payable à la 
Saint-Michel. Le 21 avril, Pierre Pichon, marchand, vendait 
10 tonneaux à 18 livres tournois. Le 2 mai, John Hamond, de 
Bridgewater, achetait à Pierre Mulet, marchand, 57 tonneaux 
pour 1,410 livres 15 sols tournois, soit 24 livres 2 sols tournois 



— ^32 — 

le tonneau. Le 14 juin, les armateurs de la Marie achètent 
12 barriques de vins de Gaillac, beaux et rouges, pour 'M livres 
tournois le tonneau. Le 15, sire Robert Dorgueil, marchand, 
vend du vin à 22 livres 10 sols tournois le tonneau à Pierre de 
Saumian, qui en achète, le 20 juin, à 15 livres tournois, tandis 
que le môme Robert Dorgueil en vendait encore, le 22 juin, à 
22 livres 10 sols, et en achetait, le 26, à 15 livres 15 sols. La 
semaine suivante, nous relevons des ventes à 13 livres 10 sols, 
19 livres tournois et 23 francs bordelais le tonneau, de 18 francs 
bordelais le tonneau, pour du vin blanc de Fronsac acheté pour 
les hoirs de feu sire Jehan du Bernet; de 15 francs, pour du vin 
vendu par Arnaud de Saint-Cricq, écuyer, de son cru de 
Podensac. 

C'est également au prix de 15 livres le tonneau, que Pierre 
de Montaigne, le père de Michel, vendait, en 1554, le vin de 
son château de Montaigne, en Périgord, ce qui reviendrait à 
330 francs de notre monnaie. 

Cette moj-enne de prix allait rapidement augmenter dans 
les années suivantes, du moins si l'on ne tient compte que des 
prix nominaux, et subir l'influence de la crise économique et 
financière qui suivit l'abondante importation des métaux 
précieux d'Amérique. Cette hausse toutefois ne paraissait pas 
aux contemporains proportionnelle à celle des salaires et des 
marchandises; aussi le maire et les jurats de Bordeaux en 
portaient-ils leurs plaintes en 1568 au roi Charles IX et à la 
régente. Girard du Haillan et Bodin nous en ont laissé l'écho. 
Nous en avons déjà parlé. 

Le prix du vin avait monté, disons-nous. De 20 livres il était 
arrivé à 40. En octobre 1559 les vins du vignoble de Calon à 
Saint-Estèphe se vendaient 39 livres ; en 1565, en présence de 
Richard Pichon et de Jean Ledoulx, sire Martin Lambert 
vendait tous les vins qu'il recueillerait dans ses domaines de 
la sénéchaussée au prix de 40 livres le tonneau . 

Quelques années plus tard, le vin est à 100 livres et plus. 
Haute et puissante dame Jacqueline de Foix, qui possédait les 
terres seigneuriales de Listrac, de Cussac, de Mouton et de 
Sémignan, vendait ses vins, en 1575, à raison de 100 livres le 
tonneau. Et sa parente, Madeleine de Foix, dame de Civrac, 
donnait en paiement de partie du prix d'un carrosse, du vin au 
prix de 140 livres le tonneau. 



— :>33 — 

Ce prix de 100 livres le tonneau, avec des moditications dont 
nous ne pouvons aujourd'hui apprécier les causes et qui 
provenaient surtout de l'abondance ou de la rareté des récoltes, 
de la bonne ou mauvaise qualité des vins, de l'état de paix ou 
do guerre, se maintint à peu près jusqu'à la lin du siècle. 
Mais il ne paraît pas avoir été influencé par une sorte de 
préférence pour tel ou tel cru ; la classilication ne se dessine 
encore que par grandes catégories, vins de haut et vins de 
bourgeois; vins de graves et de Médoc, et vins de palus. 



LIVRE QJJA.TFIIEME 



Deuxième Epoque. — LE LONG COURS 

Première période. — XVIP SIÈCLE 



LIVRE QUATRIÈME 



Deuxième Époque. - LE LON& COURS 

Première Période. — XYII« SIÈCLE 

AVANT- PROPOS. - Division du sujet. 

CHAPITRE P^ — Histoire générale. 

I 1. Henri IV et Sully. Assemblée des notables à 

Rouen. 
I 2. Ministère de Richelieu. 
I 3. Ministère de Mazarin. 
I 4. Ministère de Colbert. Sédition des Bordelais. 
I 5. Les successeurs de Colbert. Révocation de 

l'édit de Nantes. 
I 6. Mémoire de M. Bazin de Bezons en 1698. 

CHAPITRE H. — Conditions du commerce. 

Art. l^f. — Les Commerçants de Bordeaux. 
Art. 2. — Administration commerciale. 

Juridiction. Foires. Bourse. Entrepôts. Courtiers. 
Assurances. 
Art. 3. — Finances et Monnaies. 

CHAPITRE III. — Commerce intérieur. 

Art. \^\ — Voies de communication. 

I 1. Routes de terre. Roulage. Poste aux chevaux. 

Poste aux lettres. Voitures -publiques. 
I 2. Navigation fluviale. Canaux. 
Art. 2. — Revenus de la ville. Droits perçus sur le commerce 

intérieur. 
Art. 3. — Divers articles du commerce intérieur. 
Grains. Vivres. Viandes. 

CHAPITRE IV. — Commerce extérieur. 

Art. l^^ — Droit maritime international. 
Art. 2. — Navigation maritime. 

Les marins. Les navires. Le port. Le fleuve. 



Art. 3. — Commerce avec les colonies. 

Le sucre. Les raffineries. 
Art. 4. — Commerce avec l'étranger. 
I 1. Droits de douane. 
I 2. Importations. 

ArchivesderamiraïUé: Entrées des navires. 

Articles divers d'importation. 

Objets d'alimentation. Objets divers. Objets 

manufacturés. 
Statistique de l'entrée des marchandises. 
I 3. Exportations. 

a. — Industries diverses. 
h. — Agriculture, 
f. — La vigne et le vin. 
(l. — Exportations par mer : Navires. 
Tonnage. Destinations. Marchandises. 
i 4. Encouragements à l'étude de l'histoire locale. 



Voir la table sommaire à la fin du volume. 



AVANT-PROPOS 



C'est vers le milieu du xvii« siècle que commença pour le 
port de Bordeaux la navigation au long cours et le commerce 
des colonies. 

Sous l'action puissante de Colbert, sous la protection des lois 
commerciales et douanières qui furent son œuvre, le commerce 
prit un développement considérable, qui fut malheureusement 
souvent interrompu par les guerres dispendieuses et les prodi- 
galités de Louis XIV, par des mesures funestes, telles que la 
révocation de l'édit de Nantes. 

Pour écrire l'histoire commerciale de Bordeaux à cette époque, 
nous avons eu recours aux ouvrages d'un grand nombre 
d'auteurs, mais principalement aux documents originaux 
relatifs à Sully, à Mazarin, à Richelieu, à Colbert, et dont un 
grand nombre a été publié de nos jours. 

Parmi les principaux nous citerons la Correspondance admi- 
nistrative sous le règne de Louis XIV, par G. Depping; 
les Lettres, Instructions et Mémoires de Colbert, par Pierre 
Clément; la Correspondance des contrôleurs généraux avec les 
Intendants, publiée par M. de Boislile. 

Je me suis encore servi d'un grand nombre de documents 
inédits qui existent aux Arc/? eî?^s de la Ville et 3i\xx Archives du 
Département. Dans les premières, et surtout dans la série JJ, 
j'ai trouvé de nombreuses indications provenant des analyses 
des délibérations des jurats faites par l'abbé Baurein et rela- 
tives au commerce et aux commerçants, à la marine, aux 
revenus de la ville, aux diverses industries locales. Dans les 
secondes et surtout dans le fonds de l'Amirauté, provenant du 
greffe de la Chambre de commerce, j'ai pris tout ce qui se 
rapporte aux passes du fleuve, au nombre et au tonnage des 
navires^ au mouvement de la navigation bordelaise et étrangère, 
aux chargements des marchandises d'importation et d'expor- 



— :240 — 

tatioii, aux ports d'arrivée et de destination. J'ai pu arriver 
ainsi à constituer une statistique qui n'existait pas. 

J'ai d'ailleurs suivi l'ordre habituel adopté pour chaque 
époque dont je m'occupe. 

Le premier chapitre est consacré à l'histoire générale du 
commerce de Bordeaux au xyii" siècle. 

Le second aux conditions du commerce, aux commerçants, 
à l'administration et à la juridiction commerciale, foires, bourses, 
entrepôts, courtiers, assurances, finances et monnaies. 

Le troisième au commerce intérieur, voies de communication 
par terre et par eau, revenus de la ville, mouvement et mar- 
chandises du commerce intérieur. 

Le quatrième et dernier chapitre s'occupe du commerce 
extérieur; du droit maritime international, de la navigation, du 
commerce avec les colonies, du commerce avec l'étranger. 
Dans les articles relatifs à celui-ci, il étudie les douanes et 
les importations, d'une part, les exportations de l'autre; et 
consacre des paragraphes particuliers aux industries locales, à 
l'agriculture, à la vigne et au vin, aux diverses marchandises 
d'exportation. 



DEUXIÈME ÉPOQUE 

LE LONG COURS 



PREMIÈRE PÉRIODE 
XVII^ SIÈCLE 



CHAPITRE PREMIER 
Histoire générale du Commerce de Bordeaux. 

I 1. HENRI IV ET SULLY. ASSEMBLÉE DES NOTABLES A ROUEN. 

L'entrée d'Henri IV à Paris, le 22 mars 1594, fut bientôt 
suivie de la soumission successive de tous les anciens chefs de 
la Ligue. Dès ce moment, commence une nouvelle période de 
l'histoire de France, celle de la royauté absolue, qui prendra 
fin à la révolution de 1789, et une nouvelle période do l'histoire 
du Commerce bordelais, celle de la navigation au long cours 
et du commerce colonial qui se continuera pendant le premier 
tiers de notre siècle. 

Ce n'est guère que dans la seconde moitié du xvii'^ siècle que 
la navigation, jusqu'alors timide, n'osant s'écarter des côtes 
et réduite au cabotage européen, va traverser l'Océan dans 
diverses directions, créer des colonies, et rechercher dans l'Inde, 
en Afrique, en Amérique, ces denrées jusqu'alors rares et 
inconnues, les épices, le sucre, le cacao, le café, l'indigo et le 
tabac. 

Aux voyages d'exploration tentés au xvi'' siècle, aux essais 
peu nombreux et bientôt abandonnés de création de colonies, 
le pouvoir royal va donner une impulsion plus puissante. Les 
efforts de Sully et d'Henri IV, de Richelieu et de Mazarin, vont 
préparer l'action énergique qu'imprimeront le génie de Colbert 
et l'autorité de Louis XIV. 

Et si la forte organisation industrielle, commerciale et 
coloniale imposée à la France au xvii' siècle ne donna pas dès 



— "242 — 

cette époque tous les résultats favorables qu'en avait espérés son 
illustre fondateur, c'est que les énormes dépenses qu'entraînèrent 
le luxe du souverain, les guerres soutenues contre l'Angleterre, 
la Hollande, l'Empire et l'Espagne, apportèrent au commerce 
frai\jçais, et notamment au commerce bordelais, des entraves 
et des pertes considérables. 

Les conséquences du système de Colbert ne se sont efficace- 
ment développées qu'au xviii^ siècle. Malgré les guerres encore 
trop fréquentes, malgré les fautes et les erreurs économiques 
reprochées au colbertisme, les restrictions et les prohibitions 
douanières, nous verrons alors le commerce de Bordeaux prendre 
une magnifique extension dans les limites qui lui sont fixées. 

Et quand, après les troubles sanglants et les guerres étran- 
gères qui arrêteront tout commerce à l'époque de la République, 
et ne lui laisseront prendre sous l'Empire qu'un essor timide 
et restreint, quand le mouvement commercial put enfin renaître 
avec le gouvernement de la Restauration, ce fut encore le 
système colonial et protecteur de Colbert qui en régla le déve- 
loppement, et ce fut la navigation à voiles du long cours qui 
en fut l'instrument. 

Nous allons étudier successivement ces trois époques, le 
xvii% le XVIII® siècle, et le commencement du xix% qui forment 
l'ensemble de cette période de temps caractérisée par l'appli- 
cation des mêmes principes. 

Nous commençons notre étude par le xvii^ siècle. 

Au point de vue historique, de même qu'au point de vue 
commercial, quelques noms éclatants de souverains et de 
grands ministres sont pour nous'comme les phares lumineux 
qui éclairent le xvii'' siècle. Au commencement, Henri IV et 
Sully; puis Richelieu et Mazarin; depuis la seconde moitié 
du siècle, Colbert et Louis XIV. 

Au moment où Henri IV affermissait dans ses mains le 
pouvoir royal, les guerres religieuses avaient ruiné la France. 
Les villes n'avaient plus de commerce; les campagnes étaient 
en proie à la misère la plus affreuse. Le tableau en est tracé 
par une lettre du Parlement de Bordeaux adressée au roi le 
23 octobre 1590 (1). Le Parlement dépeint « la ruyne du 

(1) Archiv. hist., t. VII, p. 209. 



— 243 — 

> commerce qui seul entretient cette ville et les environs; la 
» ruyne et la subversion, si Dieu n'y secourt, et que par Vostre 
» Majesté n'y soit remédié ». 

Les maisons des paysans, couvertes en chaume, n'avaient 
ni croisées ni cheminées. Le sol de la chambre unique où 
couchait la famille, et quelquefois les bestiaux, était la terre 
nue, sur laquelle on marchait à pieds nus. « Les paysans, disait 
» un contemporain, Fortescue, se font avec du seigle un pain 
» de couleur noire, et ne savent pas même ce que c'est que la 
» viande. » Les impôts étaient excessifs et la rentrée en était 
poursuivie par les moyens les plus rigoureux. « Le pays, 
» écrivait un contemporain, est mangé non seulement par les 
» gens d'armes et les gabelleurs; mais, de temps à autre, 
» sortent des citadelles les soldats qui vont à la picorée avec 
» des excès tels qu'il n'y a village ou maison qui une, deux et 

> trois fois la semaine ne soit contrainte de contribuer à 
» l'appétit de ces canailles. Quand le soldat sort, le sergent 
» entre. » Ce n'était pas encore le régime de la poule au pot 
dont devait rêver Henri IV. 

Outre les lourdes taxes de l'État, il fallait payer encore 
celles plus lourdes que levaient à leur bon plaisir et pour leur 
profit personnel les gouverneurs des provinces et les chefs 
militaires. Le duc d'Épernon levait de sa seule autorité, et non 
sans de cruelles violences, dans la Guienne plus de 60,000 écus 
d'or par an, près de 800,000 francs de notre monnaie. 

L'amiral du roi, M. de Lussan, s'emparait des vaisseaux 
marchands anglais qui venaient à Bordeaux, et les armait. 
Il levait de son chef un impôt de « ung escu et demy par 
» thonneau de vin et deux et demy pour cent sur toute espèce 
» de marchandises (1) ». Le maréchal de Matignon signalait 
au roi ces abus qu'il était impuissant à réprimer (2). 

Sully mit fin ces pillages et à ces exactions. Sous la rude et 
honnête main du vieux guerrier chargé des finances, l'ordre 
fut rétabli. Il menaça en homme de guerre l'orgueilleux duc 
d'Épernon. Il mit à la raison les traitants, les fermiers, tous 
les pillards de haut et bas étage auxquels les déprédations 
du surintendant d'O avaient donné l'exemple. Il fit punir 
sévèrement les soldats coupables de vexations envers le paysan. 

(1-2) Archiv. liisL, L YII, p. 209-213. 



— ^44 — 

Malgré le déficit de 340 millions de livres qui écrasait le 
Trésor quand il entra aux finances, il réussit à payer ce lourd 
arriéré du règne de Henri III, tout en diminuant le fardeau des 
tailles. 

Sully s'occupa de favoriser le commerce intérieuf et prit 
d'excellentes mesures à ce sujet. 

Il défendit au fisc de saisir les bestiaux et les instruments 
du laboureur. Il abaissa à 6 pour 100 le taux légal de l'intérêt. 

Il facilita la circulation des marchandises par les soins qu'il 
donna à la restriction des péages, à l'entretien des routes et 
des ponts, à l'organisation sur les routes de relais de poste 
pour les voyageurs, à l'amélioration de la navigation des 
rivières, à l'étaljlissement de coches d'eau publics. 

Sully a lui-même résumé ses vues dans une note qu'il adressa 
au roi et qu'il a reproduite dans ses Mémoires : 

« Je la présente ici comme un abrégé des principes qui m'ont 
» servi de règle. Les causes de la ruine ou de l'affaiblissement 
» des monarchies, sont les subsides outrés... les monopoles, 
» principalement sur le blé; le négligement du commerce, du 
» trafic, du labourage, des arts et métiers; le luxe, et tout ce 
» qui y a rapport... les variations dans les monnaies. » 

C'est ce programme qu'il s'appliqua à exécuter, comme 
nous venons de le dire. Quant au blé, cet objet si important 
d'alimentation, Sully ne se borna pas à donner la sécurité au 
laboureur qui put enfin récolter le blé qu'il avait semé et 
travaillé; il fit plus: malgré les préjugés vivaces qu'enfantaient 
incessamment les craintes de disette, il permit de vendre le 
blé et de le faire librement transporter. Yoici le magnifique 
langage que tenaient le roi Henri IV et son ministre dans l'édit 
de 1595 sur la circulation des grains : 

« Autant qu'il y a de divers climats, régions et contrées, 
» autant semble-t-il que Dieu les aye voulu diversement faire 
» abonder en certaines propriétés, commodités, matières, 
» denrées, arts et métiers, spéciaux et particuliers qui ne sont 
» point communs, ou du moins de telle beauté aux autres 
» lieux, afin que, pour le trafic et commerce des choses, dont 
» les uns ont abondance et les autres disette, la fréquentation, 
» conversation et société humaine, soient entièrement entre 
» les nations, tant éloignées fussent-elles les unes des autres. » 

Aussi pouvait-il, dans ses Mémoires, se rendre ce juste 



— 24o — 

témoignage que l'abondance commençait à renaître, et que 
« les paysans, délivrés de tous leurs tyrans dans la finance, la 
» noblesse et la milice », ensemençaient leurs champs et 
récoltaient en sécurité. 

A ce moment la France allait enfin pouvoir respirer et 
prendre un peu de repos et de force. Elle était en paix avec ses 
deux constants ennemis, l'Angleterre, qui avait soutenu les 
protestants, et avec laquelle on signait les traités d'alliance et 
de commerce de 1596 et de 1603; l'Espagne, qui avait soutenu 
la Ligue, qui avait essayé de mettre la couronne de France 
sur la tête du descendant de Charles-Quint, et avec laquelle on 
signait le traité de Vervins en 1598, modifié et renouvelé en 1604. 

A l'intérieur l'édit de Nantes, en 1598, avait calmé les haines 
religieuses et avait permis aux populations de se remettre au 
travail et au commerce, sous la protection d'Henri IV et de Sully. 

Nous avons donné déjà le détail du mouvement de la navi- 
gation et du commerce dans les dernières années du xv!** siècle. 
Nous en avons emprunté les principaux éléments aux registres 
de la comptablie. Nous n'avons pas à y revenir. Ce que nous 
étudions en ce moment c'est le mouvement général, la direction 
officielle imprimée au commerce par le pouvoir royal dès que 
celui-ci a pu affermir sa puissance, et nous aurons à constater 
que l'œuvre commencée par Sully sera modifiée en plusieurs 
points mais continuée sur bien d'autres par ses successeurs et 
surtout par Colbert. 

On a souvent répété que Sully s'était appliqué à encourager 
l'agriculture ; qu'il tenait pour maxime que « le labourage et 
» le pâturage sont les deux mamelles de l'État » ; mais on lui 
a reproché de s'être montré hostile à l'industrie et au commerce. 

Cela n'est point exact. Sully, dans la note que nous avons 
citée, dit, au contraire, que la ruine de l'État vient du négli- 
gement du commerce, du trafic, du labourage, des arts et 
métiers. Aussi montra-t-il la plus grande sollicitude pour les 
manufactures françaises d'objets utiles et de consommation 
courante; mais il n'entendait pas protéger les fabriques d'objets 
de luxe, pas plus qu'il ne voulait recevoir ces marchandises de 
l'étranger. 11 proscrivait les draps et étoffes d'or et d'argent, 
les dentelles, les pierreries, les glaces de Venise, les tapisseries 
de Flandre. 11 se moquait de ces gentilshommes inutiles à l'État, 
vêtus d'habits d'or et d'écarlate, couverts de broderies et de 

16 



— -246 — 

dentelles, et qui portaient, disait-il, leurs moulins et leurs prés 
sur leur dos. 

« Que fait-on, disait-il encore, en présentant au peuple la 
» culture de la soie ? Vous énervez les peuples des campagnes, 
» les vrais soutiens de PÉtat. » Et il recevait avec tant de 
hauteur une députation des marchands de soieries de Paris, 
que ceux-ci, qui sortaient d'une audience du roi, disaient: 
« Le valet est plus rude et plus odieux que le maître. » 

Sully ne voulait recevoir en France ni les marchandises, ni 
les monnaies des nations étrangères. « Il n'est pas moins 
» nécessaire, disait-il, de se passer des marchandises de nos 
» voisins que de leurs monnaies (1). » 

C'est ainsi qu'il défendit l'usage des monnaies étrangères 
jusqu'alors reçues dans toutes les places commerçantes de 
la France. 11 ordonna de porter aux hôtels des monnaies, pour 
les refondre, celles qui pouvaient exister dans le royaume. 
Par contre, il proscrivit l'exportation des monnaies françaises, 
des lingots et objets d'or et d'argent. Il proscrivit aussi la 
sortie de certaines matières premières nécessaires à l'industrie 
française, telles que les laines et les peaux. 

Nous avons déjà rencontré, dans l'histoire du commerce 
bordelais, ces prohibitions à l'entrée et à la sortie. Nous les 
rencontrerons encore souvent à d'autres époques. 

Ces mesures n'étaient pas d'ailleurs particulières à la France; 
elles étaient pratiquées à l'étranger comme chez nous, et étaient 
réclamées par l'opinion publique. 

Nous trouvons l'expression de cette opinion publique dans 
l'assemblée des notables tenue à Rouen en 1596. Cette assemblée 
nous fournit la constatation de l'état commercial de la France 
à cette époque et des moyens proposés pour l'améliorer. 

Le mémoire de Barthélémy Laffemas, plus tard contrôleur 
général des finances, constate l'extrême misère du peuple et 
le faste insensé des grands seigneurs et des traitants. Il propose 
ensuite divers moyens de ranimer le commerce et l'industrie, 
entre autres l'établissement de manufactures dans les principales 
villes du royaume; la plantation de mûriers pour l'établissement 
de manufactures de soie ; là prohibition de sortie des matières 
premières et leur exemption détaxes à l'entrée ; la prohibition 

(1) Sully, Mémoires, t. II, p. 390. 



— 247 — 

d'entrée des étoffes de fabrique étrangère pour ramener cette 
fabrication dans le royaume ; la prohibition de sortie des 
monnaies et objets d'or et d'argent ; enfin la création de 
chambres de commerce. 

Les notables s'attachèrent surtout à la prohibition à l'entrée 
des étoffes d'or et d'argent et des soieries manufacturées à 
l'étranger, ainsi qu'à celle de la sortie de matières premières 
et des métaux précieux. « Que l'entrée du fil, draps et 
» passements d'or et d'argent, ensemble toutes sortes de 
» marchandises de soyes" et laines manufacturées hors le 
» royaume, soient deffendues en iceluy ; et que les soyes et 
» laines creues (1) soient deschargées de l'impôt et droict de 
» douane qu'elles payent; et que les monopoles soient empeschez, 
» et deffendu de transporter les laines et autres étoffes non 
» manufacturées, hors le royaume. » 

« Les manufactures de laines s'en allaient perdues, disait 
» Isaac Laffemas, si Vostre Majesté n'y avait opportunément 
» mis la main (2). » 

« Nos voisins, disaient les notables, nous envoient tous les 
» ans d'Angleterre plus de mille vaisseaux, en partie chargés 
» de marchandises manufacturées qui sont draps de laine, bas 
» d'estame, futaine, bural et autres marchandises. » Barthélémy 
Laffemas, dans son livre les Monopoles et trafic des étrangers 
dévoilés, nous a transmis ces plaintes énergiques (3). 

Des édits royaux donnèrent satisfaction à quelques-uns des 
vœux des notables de Rouen; prohibèrent l'entrée de certaines 
marchandises étrangères, notamment des soies; la sortie de 
quelques matières premières, telles que laines, peaux, chanvres, 
et surtout la sortie de l'or et de l'argent. 

Mais bientôt, sur les plaintes de la ville de Lyon , il fallut 
révoquer la prohibition des soies , qui avait été obtenue sur les 
instances des fabricants de Tours. Le commerce de Bordeaux 
se plaignait des restrictions apportées aux échanges avec 
l'Angleterre, qui rendaient difficile la vente de ses vins. Quant 
à l'or et l'argent, en vain s'efforçait-on de les retenir. « Le 
> numéraire, a-t-on dit, est essentiellement rebelle aux ordres 

(1) Brutes. 

(2) Isaac Laffemas. Hisi. du Comm., p. 145. 

(3) B. Laffemas, loc. cit., p. 149. 




— 248 — 

» de la loi; il vient sans qu'on l'appelle; s'en va quand on 
» l'arrête; sourd aux avances, insensible aux menaces, attiré 
» seulement par l'appât des profits. » 

Les nations voisines adoptaient le même système économique. 
La protection accordée aux manufactures nationales- par la 
prohibition des marchandises étrangères amenait la création 
d'une nouvelle classe de consommateurs ; il fallait, à l'exemple 
de l'Espagne, du Portugal, de l'Angleterre, fonder des colonies. 

Les tentatives faites avant Sully n'avaient pas réussi. Pendant 
que depuis près d'un siècle l'Espagne s'était emparée de la plus 
grande partie du Nouveau-Monde, que le Portugal détenait la 
route des Indes, que la Hollande et l'Angleterre fondaient des 
comptoirs commerciaux et cherchaient à occuper les terri- 
toires d'Afrique, d'Asie, d'Amérique, les plus favorables à leur 
commerce, la France n'avait fait pendant le xvi" siècle que 
des tentatives bientôt abandonnées ou sans grands résultats. 
Quelques pêcheries au Cap-Breton et à Terre-Neuve; quelques 
débarquements en Guinée, au Canada, en Floride, au Brésil, 
n'avaient pas amené la fondation de colonies sérieuses. 

Deux nouvelles tentatives sont faites en 1604. L'une était due 
à Pierre de Mons, auquel une patente royale concéda les pays 
sauvages situés du 40^ au 46® degré. C'était l'Acadie, où plus 
tard Champlain devait fonder Québec et Montréal, et coloniser 
la contrée à l'ouest, le Canada. 

L'autre était fait par le Flamand Gérard Leroi, qui espérait 
obtenir les magnifiques résultats que la Hollande retirait de son 
commerce avec les Indes. Il avait proposé à Henri IV la création 
d'une Compagnie française des Indes. Malgré l'acceptation du 
projet par le roi, les lettres patentes ne furent obtenues 
qu'en 1611 de Louis XIII, et la Compagnie n'eut aucun succès. 

La création de colonies était, suivant Sully, « chose dispro- 
» portionnée au naturel et à la cervelle des Français ». 

I 2. MINISTÈRE DE RICHELIEU. 

Après Sully, la situation commerciale de la France devait 
attirer l'attention du cardinal de Richelieu, entré au ministère 
en 1616 et devenu en 1626 grand-maître et surintendant général 
de la navigation. 



— 249 — 

La régence de ^larie de Médicis avait vu renaître les luttes du 
pouvoir royal contre l'aristocratie féodale, un moment domptée, 
mais non soumise. Les protestants se soulevaient en Guienne 
et en Languedoc, réclamant, les uns le libre et complet exercice 
de leur religion et des places de sûreté ; les autres désireux 
d'établir une sorte de république mal définie. La guerre civile 
avait recommencé de toutes parts. Il fallut arrêter le prince de 
Condé; diriger une armée contre les autres princes et les battre; 
soutenir une guerre de plusieurs années, avant d'enlever aux 
protestants les places de Montauban, de Saint- Jean d'Angély 
et de La Rochelle. 

L'état précaire du commerce se révélait dans les vœux de 
l'assemblée des notables convoquée à Rouen en 1617, pour 
délibérer sur les cahiers préparés en 1614 pour les Etats 
Généraux, qui n'avaient abouti à aucun résultat. L'assemblée 
de Rouen fit des vœux inutiles pour demander la sécurité des 
mers, la protection des navires, la police des côtes, ainsi que 
pour montrer la nécessité de nouer des relations commerciales 
avec les nations voisines. 

Le commerce de Bordeaux subissait les plus graves dom- 
mages. Les protestants de La Rochelle avaient armé des pirates 
qui se tenaient aux aguets à l'embouchure de la Gironde. 
En 1620, le premier président et le Parlement, ainsi que le 
vice-amiral, M. de Barraut, prêtèrent leur concours aux jurats 
pour armer deux vaisseaux et courir sus aux pirates. Le jurât 
Dorât fut délégué et député vers le roi, qui était au siège de 
Saint-Jean d'Angély, pour supplier Sa Majesté d'employer ses 
vaisseaux à rendre la rivière libre. 

Dorât revint le 12 janvier, sans avoir obtenu autre chose 
qu'un arrêt du Conseil autorisant la ville à faire un emprunt 
pour l'armement de quatre vaisseaux. Bonalgues et Dorât, 
jurats, portèrent au Parlement l'arrêt du Conseil; mais le 
Parlement ajourna sa décision. 

Cependant les pirateries des Rochelais s'accroissaient. Les 
jurats furent prévenus le 4 novembre 1621 qu'il était parti de 
La Rochelle plusieurs navires montés par 4,000 hommes. 
Ils écrivirent au roi que ces pirateries ruinaient le commerce 
de Bordeaux, et demandèrent à Sa Majesté le secours de son 
armée navale. 

L'année suivante, les ravages continuent. Les Rochelais 



— 2o0 — 

avaient établi une station au Bec-d'Ambès et commençaient à 
s'y fortifier. Le Parlement décida qu'il fallait armer sur mer 
et emprunter pour cet armement. Il rendit, le 29 janvier et le 
16 février 1622, deux arrêts par lesquels il ordonna un emprunt 
de 15,000 livres sur un ou plusieurs bourgeois de la ville, qui 
seraient remboursés sur ce qu'on appelait le droit de convoi. 

Le roi n'avait pas de vaisseaux disponibles pour protéger 
les navires marchands du port de Bordeaux; il chercha à se 
procurer des vaisseaux étrangers. Dans ce but, le roi, qui était 
au camp devant Royan, envoya l'ordre au gouverneur de Blaye 
et à M. de Condé, de s'emparer chacun de deux vaisseaux 
flamands parmi ceux qui se trouvaient alors dans le port de 
Bordeaux; et de s'en servir pour escorter et protéger contre les 
gens de La Rochelle une quarantaine de navires arrêtés devant 
Vallier et n'osant sortir du fleuve. Les officiers du roi offrirent 
aux navires flamands de leur payer le prix du fret, tel qu'ils le 
fixeraient eux-mêmes; mais les Flamands refusèrent. Alors, et 
malgré les observations des jurats de Bordeaux, qu'un tel fait 
aurait pour résultat de faire périr tout à fait le commerce, les 
officiers royaux firent attaquer les vaisseaux flamands à coups 
de canon, s'en emparèrent et firent les marins prisonniers. 

L'ambassadeur des États-Unis des Pays-Bas s'empressa de 
faire entendre à Sa Majesté les plus vives réclamations, et le 
roi voulut bien ordonner la restitution des navires saisis et la 
mise en liberté des équipages. Mais, le 17 avril, le roi prohiba 
tout commerce par mer et par terre par les rivières de Charente, 
Seudre, Gironde, Garonne et Dordogne. L'interdiction dura 
jusqu'au 20 novembre, et resta maintenue pour La Rochelle, 
pays rebelle, et l'Espagne, pays ennemi. 

A la même époque, 1625, la flotte de M. de Soubise arrêtait 
tous les navires à l'embouchure de la Gironde. Les jurats 
demandèrent au Parlement s'il était nécessaire d'armer pour 
le repousser; mais dès le 10 mars, M. de Soubise retira ses 
vaisseaux. 

Le 17 mars 1626, une paix fut accordée à ceux de la religion 
réformée. 

Peu après, le 23 juin, le Parlement annonça officiellement aux 
jurats la levée de la prohibition du commerce avec l'Espagne 
et les invita à faire la publication de cette bonne nouvelle. Le 
jurât AUenet, le clerc de ville Hostein, en robes et chaperons de 



— 231 — 

livrée, à cheval, accompagnés de M. Lalanno, secrétaire de la 
Cour, de l'avocat du roi, escortés du chevalier et des archers 
du guet et des trompettes de la ville, firent faire par le premier 
huissier et trois autres huissiers en robe rouge, les publications 
aux places et carrefours accoutumés. 

L'assemblée des notables convoquée à Paris en 1626 nous 
donne des renseignements importants sur l'état du commerce 
à cette époque. 

La séance d'ouverture fut présidée avec éclat par le jeune 
prince Gaston d'Orléans, frère du roi Louis XIll. Le garde des 
sceaux Marillac prononça un discours dans lequel il dépei- 
gnait la léthargie du commerce, les pirates pillant les côtes, 
la Méditerranée infestée par les Turcs, les pêcheries de Terre- 
Neuve inabordables, les constructions de navires arrêtées, le 
commerce maritime ne se faisant guère que par ravires 
étrangers : « Si elle demeure davantage en cet engourdissei7ient, 
» la France se perdra », disait le garde des sceaux. 

« Nous avons les grands bois et le fer pour la construction 
» des vaisseaux, ajoutait-il; les toiles et les chanvres pour les 
» bâches et les cordages, les fournissements pour les biscuits, 
» le vin, le cidre, la bière ; les matelots et mariniers en abon- 
» dance ; les meilleurs ports de l'Europe. » 

« La France, a écrit Richelieu dans son testament politique, 
» est si fertile en blés, si abondante en vins, si remplie de lins 
» et de chanvres pour faire les toiles et cordages, nécessaires 
» à la navigation, que l'Espagne, l'Angleterre et tous les autres 
» États voisins ont besoin d'y avoir recours. » 

L'illustre cardinal était donc résolu « à mettre à bon escient 
» la main au commerce », suivant son expression; aussi flt-il 
porter sur des sujets importants les délibérations de l'assemblée 
des notables. 

Une des questions les plus intéressantes à cette époque, 
surtout pour le port de Bordeaux, était celle du commerce des 
grains, d'où dépendait à de fréquents intervalles Talimentation 
de la ville et de la province. A ces époques, les disettes étaient 
très fréquentes, non seulement en France et à l'étranger, mais 
dans diverses contrées de la France. Aussitôt que des craintes 
de disette se manifestaient dans quelque partie d'une province 
française, les contrées voisines, redoutant un malheur sem- 
blable, s'efforçaient avec un soin jaloux de conserver la 



— 252 — 

totalité de leurs grains et en empêchaient le transport; de 
province à province, de ville à ville, la défiance surveillait les 
marchands qui avaient voulu acheter ou vendre des grains. 
Les Parlements, les officiers municipaux, les préjugés popu- 
laires prohibaient les transports, empêchaient les approvision- 
nements, et menaçaient de mort les accapareurs. 

Mieux pénétrés des droits et des besoins sociaux, les notables 
de 1626 demandaient que, selon l'abondance ou la rareté des 
grains, on en permît ou on en interdît l'entrée ou la sortie avec 
les pays étrangers. C'était une sorte d'échelle mobile. Quant à 
l'intérieur, on demandait la liberté du commerce des grains de 
province à province, « afin que la disette de l'une soit secourue 
» et soulagée par l'abondance des autres ». On ne s'apercevait 
pas que si ce moyen était efficace de province à province, il ne 
devait l'être pas moins de royaume à royaume. 

Les douanes intérieures de province à province n'étaient pas 
moins nuisibles au commerce que les difficultés matérielles des 
communications par les routes et les rivières. Les notables 
demandaient l'abolition de ces barrières; mais les provinces 
elles-mêmes se refusaient à faire cesser cet isolement. En vain 
le pouvoir royal leur offrait-il, par la déclaration du roi du 
20 février 1622, de reporter les barrières de douane à la 
frontière du royaume. « Nos sujets de nos pays de Bretagne, 
» Saintonge, Poitou, Guyenne, Languedoc, Dauphiné, Metz, 
» Toul, Verdun et Limoges, ont refusé l'établissement des dits 
» bureaux. » La Bourgogne seule avait accepté parce que ses 
vins, peu expédiés en Allemagne, avaient été jusque là séparés 
par une ligne fiscale du centre et de l'ouest de la France, et 
surtout de Paris où ils étaient très appréciés, et où ils pouvaient 
facilement descendre par eau. 

Les droits de diverses natures qui pesaient sur les vins et 
sur les marchandises étaient considérables, et excitaient les 
plaintes les plus vives, surtout depuis l'édit de 1602 qui les 
avait aggravés. Le droit de vente sur les vins, déjà fort lourd, 
était en outre perçu d'une façon vexatoire par les agents des 
fermiers royaux, « et d'autant que le peuple se sent grande- 
» ment travaillé par les fermiers des acquéreurs de vos aydes, 
» disaient au roi les notables de 1626, pour les dits droits des 
» quart, huitain, douzain et vingtain des vins vendus par les 
» particuliers, lesquels on contrainct d'aller affirmer devant 



— 253 — 

» vos esleus, juges favorables aux fermiers, et qui souvent 
» sont éloignés de la demeure des parties de sept à huict lieues : 
« ce qu'ils ont vendu de vins, quelle quantité ils ont faict 
» entrer, combien ils en ont acheté, vendu, troqué, pris ou 
» baillé en paiement; veulent savoir à qui; et, non contents, 
» contraignent les pauvres gens d'ouvrir leurs caves et leurs 
» maisons, pour visiter ce qu'ils ont dedans. » 

Ils faut remarquer que les bourgeois de Bordeaux, dont la 
qualité de bourgeois était reconnue, jouissaient pour leurs 
vins de privilèges séculaires et d'exemptions d'impôts que nous 
avons signalées; notamment, ils ne payaient point les droits 
de coutume ou de comptablie sur les vins bourgeois qu'ils 
chargeaient pour les côtes de France ou pour l'étranger. 

Mais ils étaient assujettis au droit de convoi qui avait été 
établi pour l'entretien des vaisseaux du roi destinés à protéger 
les vaisseaux marchands à l'embouchure de la Gironde. Le 
droit de convoi ne manquait pas d'être perçu, mais son produit 
n'était pas employé conformément à sa destination : le roi 
n'avait pas de vaisseaux, avons-nous dit. 

En 1627, le roi, faisant le siège de La Rochelle, écrivit au 
duc d'Épernon, gouverneur de Guienne, pour que la ville de 
Bordeaux lui fournît et lit équiper six flûtes de Hollande, afin 
de fermer le canal de La Rochelle. Sur la lettre du roi et celle 
du duc d'Épernon, les jurats se décident à acheter les six flûtes 
et, dans ce but, à emprunter 100,000 livres. Le roi eût préféré 
qu'on lui comptât 60,000 livres. Le 10 décembre, les jurats 
convoquent pour l'emprunt huit des plus riches bourgeois; mais 
ceux-ci refusent de se cotiser. Les jurats parviennent à grande 
peine à emprunter 15,000 livres à Tallement, et 67,300 livres 
à la dame Damalby et au sieur Dupin (1). 

Le cardinal de Richelieu s'appliqua à créer une marine 
militaire qui pût donner une protection efficace au commerce 
maritime. La régence d'Alger s'engagea à respecter le pavillon 
français; le Maroc accorda des facilités de commerce. 

11 voulut aussi faciliter le commerce avec l'étranger et avec 
les colonies françaises qui naissaient à peine. Les notables de 
1626 avaient exprimé leurs -vœux à ce sujet de la manière 
suivante : « Qu'il soit permis à tous marchands de faire trafic 

(1) Archiv. municip.^ série JJ, c. 376. 



— 254 — 

» avec la nouvelle France du Canada, et par toute l'estendue 
» du pays, et en tous autres lieux, tant dedans que dehors 
» vostre royaume, de toutes sortes de denrées et marchandises ; 
» et à tous artisans et autres d'ouvrir et faire ouvrer (1) toutes 
» sortes de manufactunîs, nonobstant tous privilèges concédés 
» à aucuns, ou partis faicts sur le trafic et manufacture des 
» castors, aluns, tapisseries, eaux-de-vie, vinaigres, moutardes 
» et aultres quelconques, qui seront cassés, et toutes inter- 
» dictions cy-devant faictes à vos sujets de trafiquer de 
» certaines marchandises et denrées, et de n'ouvrir quelques 
» manufactures, seront entièrement levées, et la liberté du 
» commerce, trafic et manufacture, remise en tout lieu et pour 
» toutes choses. » 

Les archives de l'Hôtel de Ville nous montrent les jurats 
s'occupant, le 23 avril 1628, des premières tentatives à 
Bordeaux du commerce avec le Canada et le Brésil, et de la 
formation, pour ce commerce, d'associations autorisées et 
subventionnées par le roi. La Compagnie de « la Nacelle de 
Saint Pierre fleurdelysée », qui devait exploiter des pêcheries, 
celle de Saint-Christophe, fondée en 1625, n'avaient pas eu 
d'adhérents à Bordeaux; celle des îles de l'Amérique, fondée en 
1638, n'en eut pas davantage. Ces Compagnies ne réussirent pas. 

Bordeaux préférait son antique commerce avec l'Angleterre 
et la Hollande, fidèles acheteurs de ses vins. Aussi la joie fut- 
elle grande dans la ville lorsque le duc d'Épernon remit aux 
jurats les lettres officielles qui rétablissaient le commerce avec 
l'Angleterre. Le 10 juillet 1629, les jurats en firent faire la 
publication avec le cérémonial accoutumé. 

Quelques années plus tard, le 1®*" décembre 1635, Guillaume 
van den Platen, marchand flamand, présenta requête au 
Parlement de Bordeaux pour obtenir l'enregistrement d'un 
arrêt du Conseil du 25 février précédent, portant que les sujets 
des États Généraux des Pays-Bas jouiraient en France des 
mêmes privilèges commerciaux que les Français. 11 présentait sa 
requête au nom des ambassadeurs extraordinaires de ces États. 
Les jurats avaient appelé à délibérer sur cette requête le Conseil 
des Trente, celui des Cent trente, et quarante-sept bourgeois 
notables, et avaient transmis au gouverneur avis favorable. 

(I) Travailler. 



— 255 — 

En terminant, signalons quelques progrès dans le droit 
commercial. La publicité imposée par les États de Blois aux 
Sociétés de commerce formées à l'étranger et exerçant en France 
fut appliquée aux Sociétés françaises. Des arrêts de règlement 
du Parlement de Paris mirent ordre aux fraudes auxquelles 
donnaient lieu les billets au porteur et les lettres de change 
simulées de place à place. 



I S. MINISTERE DE MAZARIN. 

Après la mort de Richelieu et celle de Louis XIII, les troubles 
de la. régence et l'administration de Mazarin furent peu favo- 
rables au commerce de Bordeaux. 

On sait la part considérable que prit Bordeaux dans cette lutte 
dirigée, en apparence du moins, contre le cardinal italien. La 
cour était venue à Bordeaux au mois de juillet 1650 pour 
apaiser les séditions, et un traité avait été signé le 1" octobre 
entre le roi et ceux qu'on appelait les révoltés de Guienne. 
Nous n'avons pas à raconter ici les mouvements de la Fronde, 
ni ceux de l'Ormée, pas plus que le rôle que jouèrent en faveur 
des princes ou en faveur du cardinal les membres du Parlement 
et les bourgeois et marchands de Bordeaux. 

L'Espagne avait pris parti pour les princes; les ormistes 
avaient envoyé des députés pour solliciter l'appui de Cromwell. 
La Gironde était depuis longtemps occupée par les navires des 
partis belligérants, et par ceux du fameux pirate Monstri : les 
navires de commerce ne pouvaient plus passer sans s'exposer 
à être pris. Les Anglais et les Hollandais avaient interrompu 
tout commerce. Aussi Omer Talon avait-il pu dire à bon droit 
à la reine régente, dans le lit de justice tenu le 15 janvier 1648 : 
« Il y a dix ans que la campagne est ruinée, les paysans réduits 
» à coucher sur la paille, leurs meubles vendus pour le paie- 
» ment des impositions : ils sont obligés de vivre de pain de 
» son et d'avoine. » 

Au moment où cette interruption du commerce de Bordeaux 
allait se dessiner, un document contemporain nous donne le 
tableau du commerce de la France. Ce document porte la date 
de 1646. 

Dans ce commerce l'Espagne ne figure pas. 



— 256 — 



IMPORTATIONS. 



Les Hollandais appoiient chaque année en poivres, girofles, 
muscades, cannelles et autres drogueries, pour . . 3,l'93,130i 

En sucres, tant raffinés qu'autres, et fruits contits. . . 1,885/150 

En drogueries médicinales et pour teintures. 842,080 

En pierreries, perles, cotons, plumes, laines 1,835,200 

En bois de teinture, garance, noix de galle, alun, 

couperose, vitriol et autres 1,035,220 

En draps, toiles, tableaux, livres, etc 0,889,960 

En cuivre, étain, plomb, chaudières à eaux-de-vie, 

épingles, fers et aciers 1,500,000 

En canons, pierriers, soufre, salpêtre, poudres, mous- 
quets, pistolets, épées 1,235,000 

En cuirs, maroquins, vaches de Russie, fourrures de 

toutes sortes 675,300 

En lins, chanvres, cires, poix, mâts de navires, planches 

de sap et ailtres bois 1,700,170 

En harengs, saumons, baleines, huiles de baleine et 

autres huiles 454,300 

En beurre, fromage, chandelle et suif 200,010 

Les Anglais, Écossais et Irlandais amènent chaque 
année en France : 

Draps de laine, mantes et couvertures, bas de soie et 
de tîloselle. toiles de soie, rubans, cuirs, plomb, 
étain, alun, beurre, suif, fromage, charbon de 
terre, pour 15,372,000 

Les Portugais, en draperies, laines, cotons, sucres, 
poivre, cannelle, gingembre, anis, raisins, ligues, 
cochenille, indigo, joaillerie, drogues médicinales. 4,922,500 

Les Italiens, en velours, satins, damas, gros de 
Naples, bas de soie, draps d'or, draps d'argent, 
soies, dentelles, glaces de Venise, etc 4,124,500 

Total 45,864.5201 



EXPORTATIONS. 



Les Hollandais. — Exportations en vins et eaux-de- 
vie de toutes sortes 6,192,632i 

En blés, froment, seigle, orge, pois, fèves, châtaignes. 3,450,450 

A reporter 9,643,082' 



— 257 — 

Report 9,643,082' 

En toiles et linges de Bretagne, Guienno et Normandie. 1,583,432 
En huiles d'olives, amandes, ligues, raisins et autres 

fruits de la Provence 715,177 

En draperies, merceries, papiers 915,525 

En miel, térébenthine, cire 355,500 

En sel de La Rochelle, Marennes et pays nantais 2,488,750 

Les Anglais, Écossais et Mandais, en blés de toutes 

sortes, vins de tontes sortes, vinaigres, sels, huiles 

d'olive, figues, amandes, toiles, papiers 12,904,100 

Les Portugais, en blés, froments, seigles, orges, 

toiles, papiers, mercerie, quincaillerie 5,851,950 

Les Italiens, en blés, vins de Languedoc et de 

Provence, draperies, toiles, mercerie 3,020,000 

Total 37,477, 51Gi 



Les principaux ports français par lesquels s'effectuait ce 
mouvement de marchandises étaient Rouen, Nantes, Bordeaux, 
La Rochelle et Bayonne; Bordeaux en était le plus important (1), 

Le commerce reprit à la fin des troubles. Le signal de la 
paix fut donné par les négociants dont les fréquentes réunions 
à la Bourse, sous l'inspiration du juge de la Bourse Martini, 
avaient eu pour résultat de leur donner sur les affaires une 
influence dont ils se servirent pour transmettre au prince 
de Conti les vœux des habitants de Bordeaux. Le 31 juillet 1653, 
la ville de Bordeaux fit sa soumission à l'autorité royale. 

L'événement le plus important pour le commerce de Bordeaux 
qui suivit la pacification de la Guienne, fut le traité de 
commerce avec l'Angleterre. 

Les questions de commerce avaient déjà conquis une impor- 
tance si considérable que leur solution prédominait sur les 
considérations politiques et religieuses qui leur étaient opposées. 
Déjà, au siècle précédent François P"", et, depuis, Henri IV, 
avaient traité avec le sultan de Constantinople pour protéger 
les intérêts du commerce français dans la Méditerranée, et 
avaient même fait des conventions avec la régence d'Alger et 
le Maroc. Richelieu s'était allié contre la Maison d'Autriche 



(1) Li' Commerce honorable. Naiil.es, G. Leiuonriier; cité par Lebœuf, 
Commerce de Nantes, p. 108. — V. aussi Arnoul. Balance du Commerce. 



— 258 — 

avec les princes protestants. Mazarin ne craignit pas, pour 
renouer les relations avec l'Angleterre, de s'allier avec 
Cromwell qui avait fait tomber sur l'échafaud la tète de 
Charles P"", le gendre d'Henri IV. 

Il est intéressant de rappeler les maximes politiques procla- 
mées en cette circonstance par le représentant de la monarchie 
absolue, M. de Neuville, envoyé du cardinal Mazarin, dans 
l'audience du Parlement républicain d'Angleterre : « L'union 
» qui doit être entre les États voisins ne se règle pas suivant 
» la forme de leurs gouvernements. C'est pourquoi, s'il a plu à 
» Dieu, par sa Providence, de changer celle qui était ci devant 
» établie dans ce pays, il ne laisse pas d'y avoir une nécessité 
» de commerce et d'intelligence entre la France et l'Angleterre. 
» Ce royaume a pu changer de face, et de monarchie devenir 
» république, mais la situation des lieux ne change point. Les 
» peuples demeurent toujours voisins, et intéressés l'un vers 
» l'autre par le commerce. » 

La reprise des relations commerciales avec l'Angleterre 
intéressait au plus haut degré la Gironde et Bordeaux. Aussi 
les Bordelais y prirent-ils grande part. M. de Virelade, repré- 
sentant du commerce de Bordeaux et de Nantes, s'y employa 
activement. L'archevêque de Bordeaux, ambassadeur du roi à 
Londres, eut l'honneur de signer le traité. 

Un des secrétaires de Mazarin avait pris une part active aux 
études qui préparèrent les négociations ; c'était lejeune Colbert, 
qui devait succéder quelques années après à son patron. 

Le précédent traité de commerce qui avait été conclu entre 
la France et l'Angleterre sous le règne d'Henri IV ne stipulait 
que des droits de douanes modérés de part et d'autre, et il 
avait posé pour règle que « en toutes choses la liberté et 
» l'égalité du commerce devait être gardée le plus que faire 
» se pourrait ». 

Pour appliquer cette règle, le petit-tils d'Henri IV devait 
renoncer aux mesures de défiance qui avaient été adoptées par 
les rois de France depuis la conquête de la Guienne contre 
les Anglais, anciens possesseurs du pays, et aussi contre les 
Bordelais, suspects de regretter la domination de leurs anciens 
ducs, les rois d'Angleterre. Parmi ces mesures était celle qui 
ordonnait aux vaisseaux anglais de débarquer leur artillerie 
à Blaye, et les assujettissait à certaines précautions pendant 



— 259 — 

leur séjour. Les Anglais demandaient l'abolition de cet antique 
usage, faisant remarquer qu'ils n'astreignaient à aucun désar- 
mement les navires français venant dans leurs ports. 

Le cardinal, dans ses instructions secrètes à l'archevêque 
de Bordeaux, ambassadeur du roi en Angleterre, faisait 
remarquer que la mesure prise contre les navires anglais ne 
l'était pas « ailleurs qu'en rivière de Bordeaux, où nous ne 
» pouvons aucunement nous départir de ce qui a été observé 
» de tout temps, sans grands périls, les Bordelais étant 
» naturellement changeants et remuants, et leur port étant 
» quelquefois rempli d'un nombre de vaisseaux anglais 
» capables d'une grande entreprise, pour peu d'assistance 
» qu'ils reçussent de ceux du dedans ». 

L'abandon de la mesure fut toutefois décidé. 

Le traité de 1655 stipula que les vaisseaux anglais et les 
vaisseaux français jouiraient des mêmes privilèges et du même 
traitement dans les ports des deux pays; il supprima les lettres 
de représailles; il établit la liberté du commerce entre les deux 
pays; il déclara libres l'importation et l'exportation pour 
toutes denrées et tous objets manufacturés de l'un et de l'autre 
royaume (1). 

Ces conventions étaient l'application du mémoire rédigé par 
Colbert. Celui-ci s'était ainsi exprimé : 

<< Bien que l'abondance dont il a plu à Dieu de douer la 
» plupart des provinces de ce royaume semble le pouvoir 
» mettre en état de se sufiire à lui-même, néanmoins la 
» Providence a posé la France en telle situation que sa propre 
» fertilité lui serait inutile, et souvent à charge et incommode, 
y> sans le bénéfice du commerce, qui porte d'une province à 
» l'autre et chez les étrangers, ce dont les uns et les autres 
» peuvent avoir besoin, pour en attirer à soi toute l'utilité. 

» Pour la liberté du commerce, il y a deux choses à désirer : 
» l'une la décharge des impositions et de celles que les Anglais 

» lèvent sur les marchands français ; l'autre qui regarde 

» particulièrement la Guienne, La Rochelle et Nantes, qu'ils 
» laissent entrer les vins de France en Angleterre, en leur 
» permettant l'entrée de leurs draps directement, suivant les 
» traités faicts avec leurs rois pour le commerce, au lieu que 

(I) Lettres, Instructions et Mémoires de Colbert, par P. Clément, l. l. 



— 260 - 

» nous recevons tous les jours leurs draps par les Hollandais, 
» qui leur portent aussi nos vins transvasés dans d'autres 
» futailles. L'intérêt des finances du roi est visible en cette 
» permission réciproque, les douanes ne pouvant subsister si 
» toutes les marchandises n'y sont reçues indifféremment avec 
» liberté, et n'en sortent de même. » 

On a douté que Colbert ait été le rédacteur de ce mémoire, 
parce que les principes de liberté qu'il proclame paraissent en 
opposition avec les mesures que Colbert a appliquées quand il 
a eu le pouvoir. Mais le mémoire existe aux archives du 
ministère des affaires étrangères, et Clément le déclare 
authentique (1). 

Le roi écrivit au premier président, M. de Pontac, pour lui 
faire part du traité de paix, et qu'il communiquât sa lettre aux 
jurats. Ceux-ci ordonnèrent la publication de cet heureux 
événement avec les formalités accoutumées. Elle eut lieu le 
5 janvier 1656. 

Quelques jours après, le 8 du même mois, Olivier Cromwell, 
protecteur de la république d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, 
écrivait aux jurats de Bordeaux, au sujet d'un navire de 
Hambourg pris par les Anglais et dont partie du chargement, 
réclamé par des marchands bordelais, formait un litige pendant 
devant l'amirauté d'Angleterre. H leur demandait de faire une 
enquête relative à ces marchandises et de lui envoyer la 
procédure qui serait faite. 

De son côté, le premier président de Pontac ordonnait, le 
14 janvier, de ne pas arrêter à Blaye un vaisseau marchand 
anglais pour lui faire déposer son artillerie, l'article 2 du 
traité portant que les vaisseaux anglais entrant en Gironde ne 
seraient plus tenus à cette mesure {2). 

Deux événements fort importants pour le commerce de 
Bordeaux eurent lieu à la fin du ministère de Mazarin : l'un 
fut l'établissement par la France d'un droit sur le tonnage des 
navires étrangers; l'autre fut l'acte de navigation publié par 
le Parlement d'Angleterre. 

Le 15 mars 1659, Fouquet, seul surintendant des finances 



('I; Clément. Lettres. Mémoires et înstr actions de Colbert, t. 11^ H" partie, 
p. 1, 4, 406. 
(2) Archiv. tnunicip., Série JJ, p. 377. 



— 264 — 

depuis la mort de Servien, arrivée le mois précédent, fit rendre 
un arrêt du conseil défendant aux navires étrangers de venir 
charger dans les ports de France sans être munis d'une 
permission spéciale. Un arrêt du 31 mars fixa à 50 sous par 
tonneau le droit à payer pour obtenir ces permissions. 

Le 20 juin 1659, l'autorisation spéciale fut supprimée pour 
les navires étrangers, mais le droit de 50 sous par tonneau fut 
maintenu. Les navires nationaux en étaient exempts. 

Ainsi tout navire étranger abordant dans un port français 
pour y faire le transport de l'importation, de l'exportation et 
du cabotage, fut astreint au paiement à chaque voyage d'entrée 
ou de sortie d'un droit de 50 sous par tonneau de jauge. 

Cette taxe excita une vive émotion chez les Anglais et 
surtout chez les Hollandais. Il faut remarquer qu'à cette 
époque, suivant des calculs que nous empruntons à Colbert 
. lui-même, le nombre total des navires de l'Europe était évalué 
à 25,000; que sur ce nombre les Hollandais en possédaient 
15 à 16,000, et les Français tout au plus 5 ou 6,000 et d'un 
tonnage beaucoup plus faible. Le port de Bordeaux, en dehors 
de 5 à 6 navires de 50 à 100 tonneaux pour Terre-Neuve, ne 
possédait qu'un très petit nombre de navires de 10 à 20 tonneaux 
de jauge, et se servait pour son commerce des côtes de France 
des navires de ces contrées ; pour l'Angleterre, la Hollande et 
le Nord, des anglais et des hollandais. 

Rouen, Nantes, La Rochelle, Bordeaux, craignaient pour 
l'existence même de leur commerce que ces impôts éloignassent 
les étrangers de nos ports, ou leur donnassent occasion 
d'augmenter par voie de représailles les droits sur les vins, 
les eaux-de-vie et les autres marchandises françaises. Les 
navires anglais et hollandais arrivaient chaque année à 
Bordeaux au nombre de 600 environ, apportant des draps, des 
toiles, des épices, des bois, des charbons, des blés, et exportant 
surtout de« vins, des eaux-de-vie, des sels. Les nouveaux droits 
n'allaient-ils pas faire hausser le prix des marchandises 
importées ? n'allaient-ils pas faire baisser celles dont Bordeaux 
était vendeur ? 

Le 5 août 1660, une délibération des jurats de Bordeaux 
invitait les Flamands qui faisaient commerce avec Bordeaux 
à se joindre à la jurade dans la prière que la ville adressait 
au roi pour demander la suppression du droit de 50 sous par 

17 



— 262 — 

tonneau sur les navires étrangers. Le 30 août, les jurats 
nomment des députés auprès du roi, et rédigent les instructions 
qu'ils leur donnent (1). 

Au mois de novembre 1660, les États de Hollande avaient 
envoyé à Paris comme ambassadeur Conrad van Benningen. 
Celui-ci représentait au surintendant Fouquet et aux ministres 
du roi l'importance du commerce des Hollandais qui achetaient 
pour plus de 8 millions de livres par an de vins, d'eaux-de-vie 
et de sel ; l'abaissement du prix du fret descendu si bas qu'à 
peine rapportait-il aux armateurs un intérêt suffisant. Il faisait 
remarquer le dommage causé aux Français eux-mêmes par 
l'établissement du droit, ajoutant que l'Allemagne se disposait 
à envoyer en Hollande des vins du Rhin pour remplacer les 
vins français. 

Ces plaintes ne furent pas davantage écoutées que celles des 
Bordelais. Les jurats prirent de nouvelles délibérations à ce 
sujet, le 5 février, le P'" octobre 1661. MM. de Malet et de Jean, 
jurats, furent députés à la cour (2). 

Nous verrons plus tard ce qu'il advint de ces réclamations. 

Le célèbre acte de navigation promulgué par le Parlement 
anglais le 23 septembre 1660, avait été la réponse au droit de 
50 sous imposé par la France. Il avait pour but de réserver le 
monopole de la navigation anglaise aux navires anglais, 
construits en Angleterre, monté par des équipages anglais. Le 
cabotage entre ports anglais fut interdit aux étrangers. Les 
vaisseaux étrangers ne pouvaient venir en Angleterre que des 
pays de production des marchandises composant leur charge- 
ment. Les vins et autres marchandises portés en Angleterre 
par des vaisseaux étrangers payaient une surtaxe de douanes; 
enfin tout navire français devait payer dans les ports anglais 
un droit de 5 schellings par tonneau, tant que l'impôt de 
50 sous serait maintenu en France sur les navires anglais (3). 

L'acte de navigation ne portait pas un grand préjudice à la 
France, qui n'avait pas de marine marchande; il ne nuisait à 
Bordeaux que par la surtaxe sur les vins portés à Londres par 
les Hollandais ; mais il portait un coup terrible à la Hollande, 
qui vivait surtout par le commerce de transit. 

(-1-2) Arch. municip., série JJ, 377. 
(3) Joubleau. Étude sur Colbert, p. 231. 



— 263 — 

Des coups plus terribles encore devaient être portés à cette 
puissance qui avait excité les jalousies de l'Angleterre et de la 
France; toutes les deux cherchaient à combattre son commerce 
maritime pour se substituer à son action. 



I 4. MINISTÈRE DE COLBERT. SÉDITION DES BORDELAIS. 

Mazarin était mort le 9 mars 1661 ; Fouquet avait été arrêté 
le 2 septembre, et Colbert était devenu le surintendant des 
finances. 

Mazarin mourant aurait, suivant les récits de l'époque, dit 
au roi Louis XIV qu'il croyait s'acquitter envers lui de ce qu'il 
lui devait en lui donnant Colbert. 

Ce petit homme maigre, brun, aux yeux noirs enfoncés sous 
d'épais sourcils, à l'abord dur et froid, difficile à apprivoiser, 
comme disait de lui l'abbé de Choisy, possédait au plus haut 
degré les qualités d'ordre, d'aptitude au travail, d'organisation 
et de volonté nécessaires pour porter remède aux rapines de 
Mazarin, aux prodigalités de Fouquet, pour reconstituer la 
marine, pour réglementer l'industrie, pour donner au commerce, 
tel qu'on le couiprenait de son temps, une sécurité jusqu'alors 
inconnue, et un développement considérable. 

Possédant la confiance entière du jeune prince qui venait de 
déclarer vouloir désormais gouverner par lui-même, et qui 
pendant plus de cinquante ans consacra chaque jour huit 
heures au travail pour les affaires de son royaume, Colbert 
réunit dans ses mains presque toute l'administration de la 
France, finances, marine, agriculture, industrie, commerce. 
Et s'il n'eut pas la direction des affaires étrangères et de la 
guerre, il exerça toutefois une influence considérable sur les 
relations de la France avec les puissances européennes par 
les tarifs de douanes qui amenèrent souvent la guerre ou 
devinrent les conditions de la paix. Les longues luttes avec 
la Hollande eurent pour cause des questions douanières et des 
rivalités de commerce. 

L'impulsion puissante de Colbert, le système qu'il appliqua, 
ou dont on lui attribua la création, ne tombèrent pas avec lui, 
et continuèrent pendant près de deux siècles à exercer leur 
influence. 



— 264 — 

Nous n'avons pas à retracer ici Tœuvre de Colbcrt dans son 
entier; nous nous bornons à retracer ce qui se rattache au 
commerce de Bordeaux, en donnant toutefois les indications 
générales nécessaires. 

Nous allons donc présenter très rapidement ces indications 
générales, renvoyant nos lecteurs aux ouvrages spéciaux qui 
ont été publiés sur l'administration de Colbert, notamment à 
ceux de MM. Joubleau et P. Clément (1). 

Le commerce de la ville de Bordeaux était intéressé, comme 
l'était la France elle-même, à l'ordre dans les finances, à la 
prospérité du commerce intérieur et à celle du commerce 
extérieur; ce sont là les trois objets dont nous avons à nous 
occuper. 

Comme Sully, Colbert attachait le plus grand prix à l'ordre 
dans les finances. « Les finances dans un État, a-t-il écrit, ont 
» toujours été et devront être considérées comme la principale 
» et la plus grande partie de sa gloire. » 

Sous l'administration de Fouquet on évaluait l'impôt payé 
par la France à 84 millions de francs dont l'État n'en touchait 
pas 23. Les fermiers, les pots -de-vin, les favoris, les désordres 
de toutes sortes, faisaient disparaître plus de 60 millions, plus 
des trois quarts de la recette. 

Colbert éleva considérablement les impôts, il les porta au 

chiff"re de 97,315,000 livres ; mais cette somme était mieux 

répartie, plus facile à payer, et il réduisit les frais de perception 

de telle sorte que le Trésor put toucher net 75,433,497 livres. 

Le montant de la somme payée par la généralité de Bordeaux 

était évalué, en totalité, à 23,160,000' 

L'impôt du vingtième sur le revenu montait à. 1,158,000 

Les impositions ordinaires à 3,163,313 

Les droits de convoi et de comptablie à . , . . 3,600,000 
Le bail du droit de convoi et de comptablie n'était, sous 
Fouquet, que de 3,420,000 livres; mais le fermier donnait à 
l'intendant des finances un pot-de-vin de 40,000 livres par an. 

(1) Félix Joubleau. Étude siir Colbert. Paris, Guillaumin, 1856. — P. Clément. 
Histoire de la vie et administ. de Colbert. Paris, Guillaumin, 1 846. — P. Clément. 
Lettres, Inst. et Mémoires de Colbert. Imprimerie Impériale, 1861 , 10 vol. ia-4". 
— J.-B. Depping. Corresp. administ. sous le règne de Louis XIV. Imprimerie 
Nationale, 1850, 4 vol. in-4o. 



— 265 — 

Colbert porta le droit à 4,720,000 livres en 1662, mais ne prit 
pas de pot-de-vin (1). 

L'impôt foncier était la taille qui n'était pas perçue sur les 
terres nobles, môme appartenant à des roturiers, mais qui 
l'était sur toutes les terres non nobles. Aussi les nobles, les 
bourgeois de Bordeaux, les ecclésiastiques, qui n'étaient pas 
personnellement sujets à la taille, s'efforçaient-ils de faire 
convertir en fiefs nobles leurs domaines roturiers. 

Pour donner une base certaine et équitable à l'impôt foncier, 
il aurait fallu établir un cadastre. La formation de ce cadastre 
pour la généralité de Bordeaux fut ordonnée par un règlement 
du 15 juillet 1668, rendu sur les instances de l'intendant 
Claude Pellot, mais il ne fut pas exécuté. Peu après un arrêt 
du Conseil du 1*"" août 1671 prescrivit à d'Aguesseau, alors 
intendant de Bordeaux, de faire procéder au cadastre; M. de 
Baritault, avocat général à la Cour des Aydes, lui fut adjoint. 
Les opérations commencèrent dans l'Agenais, le Condomois et 
les Landes; mais n'eurent pas lieu dans le Bordelais. 

L'ordre que Colbert s'appliquait à établir dans les finances 
ne put se maintenir; les énormes dépenses voluptuaires de 
Louis XIV, celles encore plus écrasantes dos guerres inces- 
santes qui marquèrent le règne de ce prince depuis la paix de 
Westphalie en 1648 jusqu'à celle d'Utrecht en 1713, avaient, 
du vivant même de Colbert, introduit un désordre et des 
désastres, plus accentués encore après lui, qui arrêtèrent à 
plusieurs reprises l'essor que le commerce paraissait disposé 
à prendre. 

Pour élargir le marché intérieur, il était important de 
faciliter les moyens de communication pour les marchandises 
et pour les voyageurs, et au besoin d'en créer de nouveaux; de 
supprimer où de réduire les péages les plus onéreux sur les 
rivières et les routes de terre ; d'entretenir les anciennes routes 
et d'en ouvrir de nouvelles; de créer des relais de postes, des 
coches d'eau et des voitures publiques. Ces améliorations eurent 
lieu en Guienne et nous en parlerons avec plus de détails. Nous 
nous occuperons aussi du canal de Languedoc, commencé en 
1664, et destiné au transport de la marchandise dans le Midi, 
de même qu'on allait ordonner pour le Centre et le Nord la 

(I) Joiibleau. Étude sur Colbert. 



— 266 - 

création du canal d'Orléans et former les projets du canal de 
Bourgogne . 

Il était plus important encore d'abaisser les barrières de 
douanes qui isolaient chaque province et la fermaient aux 
produits des provinces voisines. La ligne de douanes aurait 
dû n'exister que vis-à-vis de l'étranger, et être reportée à la 
frontière du royaume. 

Cette liberté du commerce intérieur était reconnue nécessaire 
par Colbert, lorsqu'il écrivait : « La liberté est l'âme du 
» commerce » ; et ailleurs : « Il faut établir la liberté, sans 
» laquelle le commerce ne peut s'établir ni prospérer, » Il ne 
réussit qu'en partie. 

La France, sous Louis XIV, était composée de plusieurs 
provinces successivement unies à la monarchie, mais différant 
entre elles non seulement par le climat et le sol, par la race de 
leurs habitants, par leurs productions agricoles et industrielles, 
mais encore, après avoir formé des États indépendants, par 
les conditions de leur réunion à la patrie commune, conditions 
qui constituaient des privilèges dont chacune se montrait la 
gardienne jalouse. 

L'ordonnance du 16 novembre 1664 dut tenir compte de ces 
privilèges, et elle se contenta de proposer aux provinces de 
reporter les lignes de douanes à la frontière du royaume, sans 
toutefois le leur imposer. Vingt provinces du Centre accep- 
tèrent, et ne furent plus séparées entre elles par aucune barrière 
fiscale. On leur donna le nom de provinces des cinq grosses 
fermes (I). 

La Guienne, ainsi que d'autres provinces et particulièrement 
celles des côtes maritimes, refusa d'abandonner les privilèges 
commerciaux dont elle jouissait. Ces provinces prirent le nom 
de provinces étrangères. 

La question qui préoccupait le plus les Bordelais, c'était 
celle des relations avec les nations voisines, celle du commerce 
extérieur, des droits d'entrée et de sortie des marchandises, de 
la liberté de la navigation. 

Les jurats et les marchands de Bordeaux avaient toujours 
revendiqué la liberté du. commerce extérieur; ils l'avaient 
obtenue par le traité de 1655 avec l'Angleterre. 

(1) Joubleau. Section II : « Les cinq grosses fermes. » 



— 267 — 

Ils étaient traccord sur ce point avec le commerce de Paris. 
Les six corps de marchands de la ville de Paris, s'adressant 
au roi le 26 janvier 1654, lui avaient dit : « Il n'y a que le 
» commerce et l'industrie qui attirent l'or et l'argent... Si nos 
» ouvriers tirent profit de notre industrie, ce n'est pas sans 
» l'aide des étrangers qui nous fournissent toutes les laines 
» fines, car nous n'en avons que de grossières, aussi bien que 
» les drogues pour les teintures, les épiceries, les sucres, les 
» savons et les cuirs, dont on ne peut se passer et qui n'existent 
» pas dans le royaume. Les étrangers ne manqueront pas, pour 
» nous rendre le change, de charger toutes ces marchandises 
» de grosses impositions ; d'où il arrivera que nous n'en 
">■> tirerons plus, ou qu'ils nous défendront l'entrée de leurs 
» manufactures. » 

Mais, d'autre part, un courant d'opinion contemporaine 
demandait au contraire la défense d'exporter l'or et l'argent 
pour les retenir en France ; la prohibition d'entrée des marchan- 
dises étrangères fabriquées et, celle de sortie des matières 
premières indigènes. 

C'était le système que Sully avait appliqué, le système préco- 
nisé dans l'assemblée des notables à Rouen, en 1627 : <^< Quels 
» moyens avait-on employés pour fonder la prospérité de la 
» France? François P'', père du peuple; Henri le Grand, en 
» 1599, avaient défendu l'exportation de l'or et de l'argent, et 
» l'importation et le débit des marchandises manufacturées 
» d'or et d'argent, de soies, de laines et de toiles. 

» En résumé, la prospérité de la France, c'est-à-dire le secret 
» d'y conserver l'or et l'argent, tient à une mesure fort simple: 
» il consiste à fabriquer chez nous ce que les étrangers fabri- 
» quent chez eux. Tel est le moyen de retenir en nos mains le 
» profit qu'ils font sur nous. » 

C'est à 30 millions de livres qu'on évaluait ce profit, soit la 
perte annuelle que faisait la France en recevant les marchan- 
dises étrangères ( 1 ) . 

« On perd avec l'Italie, par ses toiles d'or et d'argent, draps 
» de soye, raz de Milan 9,000,000 1. 

» Et les soies crues 2 à 3,000,000 

(1) Mémoire présenté aux Étals de 1627. Cité par F. Joubleau. Étude sur 
Colbert. 



— 268 — 

» Avec la Flandre, par ses camelots, 
» moucargeas , serges, tapisseries, toiles, 
» dentelles, points coupés, velours et passe- 
» menteries 8,000,000 1. 

» Avec la Hollande, par ses toiles 4,000,000 

» Avec l'Angleterre, par ses draps revô- 
» ches et ses bas d'estame 4,000,000 

» Avec l'Espagne, par ses draps 4,000,000 » 

Colbert, dans un mémoire présenté au roi, formulait ainsi 
le programme qu'il allait appliquer : « Réduire les droits à la 
» sortie sur les denrées et marchandises du royaume, diminuer 
» les droits aux entrées sur tout ce qui sert à la fabrication, 
» repousser par des droits élevés les marchandises étrangères. » 

Mais, pour la fixation de ces droits de douanes, il y avait 
à établir un équilibre difficile. Il fallait élever les droits au 
point que la surtaxe imposée à la marchandise étrangère fût 
suffisante pour empêcher la concurrence avec la marchandise 
française analogue ; ne pas les élever au point d'amener des 
représailles de la part des étrangers sur celles de nos marchan- 
dises qu'ils étaient habitués à nous acheter. Il fallait protéger 
les draps, les soies, les toiles de France, contre les draps, les 
soies, les toiles d'Angleterre, de Hollande, d'Italie, d'Espagne, 
mais il ne fallait pas empêcher nos voisins d'acheter nos vins, 
nos eaux-de-vie, nos sels. 

Nous assisterons pendant tout le xvii^ siècle à cette lutte de 
tarifs. 

Il s'agissait aussi de prot-éger par des taxes différentes la 
navigation du pavillon français à rencontre du pavillon 
étranger ; et de créer une marine marchande qui n'existait pas, 
et une marine militaire destinée à assurer la sécurité du 
commerce ; enfin il était nécessaire d'avoir des colonies pour 
assurer à la fois un débouché exclusif aux produits français et 
un fret aussi exclusif aux navires nationaux. 

Nous allons voir comment ce but fut poursuivi à Bordeaux 
et quelles vicissitudes en subit l'exécution. 

La première question qui se présenta lorsque Colbert eut 
remplacé Fouquet comme surintendant des finances, fut celle 
du droit de 50 sous par tonneau dont se plaignaient surtout 
les Hollandais. 

Nous avons vu les Bordelais s'en plaindre eux-mêmes. Ils 



- 269 - 

prétendaient même que les commis appliquaient ce droit à des 
navires construits en Angleterre et en Hollande, mais qui leur 
appartenaient en réalité. Satisfaction leur fut donnée sur ce 
point par un arrêt du Conseil du 10 février 1662, transmis aux 
jurats, et qui déchargeait du droit de 50 sous tous les marchands 
français pour les navires à eux appartenant, construits en 
France ou ù l'étranger lors de la déclaration de juin 1659, ou 
qu'ils achetaient par acte authentique, à la condition qu'ils 
fussent commandés par des officiers français et que l'équipage 
fût, pour les deux tiers, composé de nationaux (1). 

Peu après, le 27 avril 1662, fut signé à Paris, entre la 
France et les Provinces-Unies des Pays-Bas, un traité d'amitié, 
de commerce et de navigation. Celles-ci n'eurent à payer le 
droit de 50 sous qu'une fois par voyage et seulement à la 
sortie; le droit fut en outre réduit de moitié pour les navires 
sortant chargés de sel. Enfin il fut stipulé que si les Hollandais 
voulaient frapper une imposition analogue sur les navires 
étrangers dans leurs ports, celle qu'ils mettraient sur les 
navires français ne pourrait excéder celle mise en France sur 
les navires hollandais. 

Bientôt même il fallut surseoir à la perception du droit à 
cause de la disette des grains, et une déclaration du roi permit 
de faire venir des blés avec décharge du droit. 

Colbert n'avait consenti qu'à regret ces concessions aux 
Hollandais; il éleva ou fit élever par les fermiers de nombreuses 
difficultés sur le jaugeage des navires. 

Ces fermiers faisaient d'ailleurs montre d'un zèle excessif. Ils 
excitaient les plaintes du commerce de Bordeaux qui furent 
transmises à Colbert par le maire, le 30 octobre 1662. 

Colbert lui-même écrivait le 16 novembre aux jurats pour 
leur recommander de lui signaler la moindre infraction qui 
pourrait être faite par les Espagnols au traité de commerce du 
7 novembre 1659 (2). 

Cependant les ambassadeurs des États Généraux, Boreeb et 
van Benningen, continuaient à Paris leurs démarches pour 
obtenir la suppression du droit de 50 sous, et transmettaient 
leurs impressions au grand pensionnaire Jean de Wilt. Mais 



(I) Archiv. municip., série JJ, 377. 

^2) Clément. Lettres, Inslr. et Méin., t. II, II« pari., no7, p. 418. 



— 270 — 

Colbert écrivait le 24 août 1663 au comte d'Estrades, ambas- 
sadeur de France à La Haye, que leurs sollicitations n'auraient 
pas grand effet (1). 

Nous verrons bientôt en effet de nouvelles taxes de douane 
imposées aux Hollandais, de nouvelles entraves apportées à 
leur navigation, enfin la guerre déclarée contre eux. Le but de 
ces mesures et de ces hostilités était de ruiner le commerce des 
Pays-Bas, et de lui substituer le commerce français. 

Mais pour atteindre ce but il était nécessaire de créer une 
marine militaire pour détruire les navires marchands et le 
commerce de la Hollande; de créer la marine marchande qui 
manquait à la France ; de créer aussi des colonies et des 
compagnies de commerce pour les exploiter. 

« Les colonies et la navigation, disait Colbert, sont les seuls 
» et véritables moyens de mettre le commerce dans l'état où 
» il est chez les étrangers. » 

La marine militaire a une importance considérable au point 
de vue du commerce. Elle est la sécurité des navires marchands 
et celle des ports eux-mêmes. Richelieu avait eu 20 galères et 
80 vaisseaux, mais Mazarin avait laissé dépérir cette flotte, et 
Colbert a constaté lui-même qu'il ne trouva plus que 20 vaisseaux 
dont deux ou trois à peine auraient pu tenir la mer. H acheta 
des navires en Hollande ; il y fit construire 12 vaisseaux ; en 
1677 il allait arriver à 270 vaisseaux et 30 galères (2). 

Les ports de la Méditerranée, Toulon, Marseille, Cette, 
reçurent des améliorations importantes. Sur l'Océan, Colbert 
créa le port de Rochefort dès 1663, pour en faire l'équivalent du 
port hollandais de Saardam. Des travaux furent faits aux ports 
de Dunkerque, du Havre, de Brest. 

Les côtes de l'Ouest et l'embouchure de la Gironde furent 
étudiées par les ingénieurs; des réparations furent faites à la 
tour de Cordouan. 

Enfin le ministre s'occupa de tout ce qui regardait la cons- 
truction et l'armement des navires, des fournitures des bois, des 
mâts, des cordages, des voiles, des fers, des canons. 

L'œuvre fut complétée par la création du système des classes 
qui assurait le recrutement de la marine. 



(1) Clément. Lettres, Instr. et Mém., l. II, II« part.; — n" 12. 

(2) P. Clément, loc. cit.., t III. « Marine et Galères. » 



- 271 — 

Les encouragements furent prodigués pour la création d'une 
marine marchande nationale. L'édit de 1664 pouvait dire à bon 
droit que « les étrangers s'étaient rendus maîtres de tout le 
» commerce par mer, même de celui qui se fait de port en port 
» au dedans du royaume ». On n'estimait pas à plus de deux 
cents le nombre des navires marchands français. 

Si nous étudions le port de Bordeaux en 1651, nous verrons 
qu'il ne possédait que 83 navires, dont 13 seulement dépas- 
saient 50 tonneaux et étaient employés au grand cabotage ou à 
la pêche de Terre-Neuve; les 70 autres faisaient le cabotage 
des côtes de France (1). 

Le tableau de sortie que nous avons dressé pour l'année 1651 
nous donne les résultats suivants : 



Navires de Bordeaux 

Navires des côles de France. 



Navires étrangers 



Totaux . 



NOMBRE 

~83 

1,007 

423 


TONNAGE 

4,972 
21,321 

72,630 


1,313 


99,123 



Nous avons établi ces chiffres en analysant le registre de 
sortie de Tannée 1651 conservé aux Archives du département 
parmi les papiers de l'Amirauté. Nous donnerons ailleurs plus 
de détails sur le mouvement de la navigation à Bordeaux. 

Nous remarquons que les navires employés au cabotage 
des ports de France étaient d'un faible tonnage, de 10 à 25 
tonneaux, mais qu'ils étaient presque tous français, surtout 
bretons. Ils arrivaient à Bordeaux portant du sel, des merrains, 
des sardines, du blé, et souvent sur lest; ils repartaient avec 
des vins, des eaux-de-vie, et diverses autres marchandises. 

Le mouvement de sortie de 1651 accuse : 



Sortie sur lest 

Chargés de vins pour France 

Chargés de vins pour l'étranger. . . 

Marchandises diverses 

Pèche de la morue à Terre-Neuve . 

Totaux 



NAVIRES 


TONNAGE 


296 


10,326 


714 


16,399 


373 


61,233 


113 


9,200 


13 


1,743 


1,313 


99,123 



fl) Archiv. dépariera. Registres de l'Amirauté. 



- 272 — 

Ces documents officiels nous indiquent qu'il faut lire avec 
certaines précautions les chiffres que Colbert énonce quelquefois 
pour appuyer ses ordres. Ainsi il a dit dans une lettre de 1669 à 
Fambassadeur de France à La Haye : « Les Hollandais viennent 
» tous les ans dans les rivières de Garonne et de Charente avec 
» trois à quatre mille vaisseaux enlever les vins (1). » 

Le nombre de ces navires a paru si exagéré à Forbonnais 
qu'il l'a remplacé par celui de trois à quatre cents, emportant 
80,000 barriques de vin (2). 

Le chiffre réel de 1651 est de 441 navires hollandais, dont : 



NAVIRES TONNAGE 



NAVIRES TONNAGE 



Amsterdam. 104 19,904 

Anvers 1 140 

Brème 1 100 

Dam 4 745 

Flessingue.. 118 18,421 

Hambourg. . 15 2,173 

Harlem .... 4 490 

Harlingen . . 1 126 

Hollande... 78 4,333 



Horn 1 138 

Bruges 1 190 

Delft 1 215 

Medemblick 5 957 

Middelbourg 36 5,004 

Rotterdam.'. 46 6,381 

Saardam ... 12 2,263 

Serixe 9 1,536 

Zélande 4 711 



Et le chiffre du tonnage est, non 80,000 barriques, mais 
62,822 tonneaux. 

Pour enlever ce fret aux Hollandais, il aurait fallu que les 
Bordelais eussent un nombre suffisant de navires, de tonnage 
approprié au voyage; mais ils paraissaient peu soucieux de 
faire construire des navires, et préféraient prendre intérêt sur 
les navires étrangers. 

Ainsi, lorsque la guerre existait entre l'Angleterre et la 
Hollande et que les Anglais capturaient les vaisseaux hollandais, 
les Bordelais réclamaient comme non sujettes au droit de 
capture les marchandises qui leur appartenaient sur ces navires ; 
la marchandise chargée sur vaisseau ennemi devant être 
respectée. Nous avons vu Cromwell s'adressant au maire et aux 
jurats de Bordeaux pour un cas de ce genre. Ces réclamations, 
il est vrai, paraissaient quelquefois suspectes. 

Le 28 janvier 1665 le premier président Arnaud de Pontac 



(1-2) Clément. Lettr., de, t. II, 11^ p., n° 88, p. 461, 



— 273 — 

ayant remis aux jurats une lettre par lui reçue de M. de Colbert, 
les jurats décidèrent de réunir les citoyens et les principaux 
marchands pour leur faire lecture de cette lettre. Le surin- 
tendant marquait au premier président que tous les jours les 
marchands de Bordeaux se plaignaient de ce que les Anglais 
avaient pris les effets par eux chargés sur des navires 
hollandais; mais qu'il soupçonnait que les Hollandais mettaient 
ce prétexte en usage pour réclamer sous le nom des Français, 
les marchandises prises sur eux par les Anglais. Il priait le 
président de découvrir la vérité. 

L'assemblée des citoyens et des principaux marchands de la 
ville fut réunie par les jurats le 27 janvier 1665. Après lecture 
de la lettre de Colbert et d'une ordonnance du roi d'Angleterre 
qui déclarait vouloir entretenir bonne amitié et correspondance 
avec les sujets du roi de France, il fut délibéré qu'on écrirait 
à M. de Colbert pour lui faire connaître que de tous les temps 
les bourgeois de Bordeaux avaient fait la majeure partie des 
cargaisons sur cette rivière pour leur compte, comme il pouvait 
être justifié par le livre de recettes du bureau ; que le commerce 
des Hollandais en cette province avait été peu considérable eu 
égard au leur ; et que pour la sécurité et la facilité du commerce 
desdites marchandises pendant la guerre des Anglais et des 
Hollandais, ils viendraient dans l'hôtel de ville déclarer sous 
serm.ent la quantité de marchandises qu'ils auraient chargées, 
le nom du vaisseau et du maître, de même que le nom de ceux 
dont les marchandises ont été arrêtées. 

Ces observations ayant été transmises au roi d'Angleterre par 
l'ambassadeur de France, les jurats de Bordeaux reçurent le 
21 février 1665 une lettre de M. de Colbert leur transmettant la 
réponse faite sur leurs plaintes par le roi de la Grande-Bretagne 
à M. de Comminges, ambassadeur du roi. S. M. Britannique 
dit avoir donné des ordres précis pour faire relâcher tous les 
vaisseaux français et toutes les marchandises des Français 
trouvées sur les vaisseaux hollandais avant la rupture des 
deux nations ; que son intention n'était pas que ses vaisseaux 
de guerre troublassent la navigation des Français, soit qu'ils 
naviguassent avec des vaisseaux construits en France ou en 
étrange pays, pourvu qu'une partie de l'équipage fût français, 
sans même qu'ils fussent visités. 

La lettre de M. de Colbert à MM. les jurats leur marquait 



— 274 — 

qu'il leur envoyait la copie de cette réponse, et que le roi 
d'Angleterre avait depuis déclaré qu'il voulait qu'on rendît 
justice aux plaignants; qu'à cet effet, Sa Majesté avait nommé 
des commissaires. Il leur mandait également que le roi avait 
soupçonné que les marchands de Bordeaux prêtassent leur nom 
aux Hollandais, et que, tant qu'ils ne feraient pas construire 
des vaisseaux, ils ne feraient pas de grands progrès dans la 
navigation (1). 

Les Bordelais préféraient prendre fret sur les navires hollan- 
dais, parce que ce fret était meilleur marché que celui qu'ils 
auraient dû payer sur les navires qu'ils auraient fait construire. 
Si les Hollandais étaient devenus les transporteurs maritimes, 
c'est que sobres, économes, âpres au gain, soigneux de ne 
voyager que le moins possible sur lest, ils offraient le fret à bas 
prix et défiaient toute concurrence. « C'est un proverbe entre 
» les marchands, disait un document contemporain, que là où 
» le Hollandais pisse, il ne croît rien, c'est-à-dire qu'il n'y a 
» rien à faire après eux, et qu'ils tirent toute la quintessence 
» du commerce. L'Anglais est encore pire : nation superbe, 
» insolente, intéressée, qui veut tout pour elle. > 

Quels que fussent les encouragements, les primes, les honneurs 
accordés à ceux qui feraient construire des vaisseaux, et dont 
nous aurons à parler, les résultats furent peu favorables. Le 
fils de Colbert, le marquis de Seignelay, visitant les ports 
français, le constatait. Il écrivait à son père, le 2 décembre 1670, 
après avoir quitté Bordeaux : « C'est une chose fort agréable à 
» voir que le port de Bordeaux pendant la foire. La ville paraît 
» dans l'enfoncement, et le port, qui est en croissant, et qui 
» s'appelle, à cause de cela, le port de la Lune, est orné de 
» 7 à 800 vaisseaux tant français qu'estrangers, qui viennent 
» charger les vins qui font toute la fortune du pays. 

» Les gens de cette ville sont fort étourdis et fort vifs. Ils 
» n'ont aucune application pour le commerce, et il n'y a pas 
» trois bourgeoys dans Bordeaux qui aient un vaisseau à eux, 
» quoique ce soit une des villes du monde les mieux situées et 
» qu'il paraisse que s'ils voulaient faire construire des vaisseaux, 
» ils feraient un profit considérable par la raison que cela les 
» exempterait de payer le fret aux navires estrangers, ce qui 

(i) Archiv. municip., série JJ, c. 377. 



— -27a - 

» se fait pour le débit des vins et autres marchandises du pays, 
» et augmente fort la dépense (1). » 

Il en était de même à Marseille : « Vous m'alléguez, écrivait 
» Colbert à un de ses agents dans cette ville, les Anglais et les 
» Hollandais qui font dans le Levant 10 à 12 millions de 
» commerce; ils le font avec de grands vaisseaux. Messieurs 
» de Marseille ne veulent que des barques afin que chacun ait 
» la sienne. Ainsi l'un réussit, l'autre non. » 

Il y eut toutefois quelques progrès. 

En 1672, le port de Bordeaux a compté 107 navires, jaugeant 
5,284 tonneaux, dont 20, jaugeant 225 tonneaux, pour Terre- 
Neuve et les îles d'Amérique; 1,699 navires, jaugeant 45,151 
tonneaux, pour les côtes de France, et 339 navires étrangers, 
jaugeant 25,613 tonneaux; en totalité 2,145 navires, jaugeant 
76,048 tonneaux. 

En 1682, le progrès est plus sensible. 

Le port de Bordeaux a 223 navires, jaugeant 7,209 tonneaux, 
et le mouvement total est de 3,055 navires, jaugeant 143,313 
tonneaux. 

Soit pour Bordeaux, 7 0/0 en nombre de navires, et 5 0/0 en 
tonnage. 

Les Bordelais, pas plus que les Marseillais, n'avaient de goût 
pour l'association, ni pour la navigation; ils n'en montraient 
pas davantage pour la création des colonies. 

L'Angleterre et la Hollande avaient formé des Compagnies 
pour le commerce de leurs colonies, et ces Compagnies, qui 
jouissaient de nombreux privilèges, avaient une très grande 
prospérité. 

L'Angleterre avait fondé, dès 1600, la Société des marchands 
de Londres, trafiquant avec les Indes Orientales, dont on venait 
de renouveler le privilège en 1657. 

L'attention des hommes d'État et des commerçants était 
surtout attirée par l'éclatant succès de la Compagnie hollandaise 
des Indes Orientales, dont les actionnaires avaient touché 15 0/0 
en 1605, 75 0/0 en 1606, 40 0/0 en 1661, 30 O'O en 1663. La 
Hollande avait aussi créé, en 1621, une Compagnie des Indes 
Occidentales ou d'Amérique. 

(1) Lettres, Instr. et Métn. de Colbert. Impr. Impériale, 1861 , t. III, 11^ partie, 
n° 13, p. 23. 



— 276 — 

Les Compagnies créées en France n'avaient pas réussi. 
La Compagnie de Saint-Christophe, créée en 1626, celle du 
Canada ou Nouvelle-France, créée en 1628, la Compagnie de 
Madagascar en 1637, devenue en 1642 la Compagnie d'Orient, 
la Compagnie de Cayenne en 1651, celle de Chine, Cochinchine, 
Tonquin et îles adjacentes, en 1660, avaient toutes succombé 
sous l'insuccès. 

Colbert et Louis XIV voulurent constituer deux nouvelles 
Compagnies, l'une pour les Indes Occidentales, l'autre pour les 
Indes Orientales. 

Le 28 mai 1664, un édit royal établit la Compagnie des Indes 
Occidentales. Au mois d'août suivant, un autre édit établit celle 
des Indes Orientales. 

La première intéressait plus particulièrement Bordeaux-et les 
ports sur l'Atlantique. En fait de colonies aux Indes Occiden- 
tales, nous ne possédions que quelques territoires au Canada, 
dont la population ne s'élevait qu'à 3,418 têtes; le territoire de 
Cayenne, et quelques îles dans les petites Antilles ; en Orient, 
nous avions Bourbon et quelques comptoirs à Madagascar et 
aux Indes. 

Colbert racheta les concessions des anciennes Compagnies 
et les apporta aux nouvelles. Il accorda en outre à celles-ci 
de nombreux privilèges et des primes considérables. 

On ne négligea rien pour faire souscrire le capital. Non 
seulement le roi donna l'exemple; non seulement il engagea 
les princes du sang, les grands seigneurs, les magistrats, les 
marchands, à souscrire, mais on les contraignit même à le faire. 
A Bordeaux, les démarches les plus actives étaient faites 
auprès de la noblesse, du clergé, du Parlement, de la Cour des 
Aydes, des commerçants. Le gouverneur de Guienne, marquis 
de Saint-Luc, rendait compte de ses démarches auprès du 
clergé et de la Cour des Aydes : « Il n'y a que le clergé qui s'en 
» veut dispenser et la Cour des Aydes qui ne fait pas, il me 
» semble, tout ce qu'elle pourrait. Le premier corps dit que ce 
» serait contre son ministère, et l'autre, assurément, n'a pas de 
» raison de ne pas faire un plus grand efiFort : elle prétend ne 
» donner que 40,000 livres. Ils sont quarante officiers, plus 
> accommodés à proportion que ceux du Parlement. » Il 
conseille un appel plus sévère au premier président de cette 
Cour. 



— 277 — 

Le premier président du Parlement, M. Arnaud de Pontac, 
écrivait à Colbert qu'il avait souscrit lui-même pour 6,000 livres 
et que M. le président de Pichon, et les conseillers Montesquieu, 
Grimard et Salomon, y avaient mis chacun 3,000 livres. 

Auprès du commerce, l'intendant Pellot faisait les plus vives 
instances. 

Le 25 juin 1664, les jurats furent réunis pour recevoir des 
lettres du roi et des syndics parisiens de la Compagnie des 
Indes, les avertissant d'avoir à faire assemblée générale des 
principaux habitants de la ville, pour savoir ceux qui voudraient 
s'associer dans la Compagnie des Indes et signer les statuts 
dressés par les marchands de Paris, le 26 mai ; et d'informer 
M. de Colbert, intendant des finances, de tout ce qui se passerait 
dans l'assemblée. 

MM. les jurats Clary et de Jehan ayant été députés au 
Parlement pour obtenir des commissaires, l'assemblée des Cent 
trente eut lieu le 26 juin 1664. Le clerc de ville fit lecture des 
lettres, et les jurats exhortèrent l'assemblée à entrer dans la 
Compagnie. 

Les marchands souscrivirent peu. Le 3 novembre 1664, le 
jurât Clary, dans l'assemblée de la jurade, rapporta que M. le 
premier président lui avait fait voir une lettre qu'ii avait reçue 
de M. de Colbert par laquelle il lui marquait que le roi trouvait 
mauvais qu'après avoir témoigné sa volonté pour l'établissement 
de la Compagnie des Indes, ses sujets de la ville de Bordeaux 
demeurassent dans une léthargie, pendant que toutes les villes 
du royaume se préparaient à fournir des sommes considérables 
pour entrer dans cette Compagnie, et représentait que cela 
pourrait aigrir l'esprit de Sa Majesté et causer la perte des 
privilèges des bourgeois de Bordeaux. 

Sur ce, assemblée des Cent trente, et, le 10 janvier 1665, le 
juge de la Bourse remit sur le bureau les engagements des 
bourgeois et marchands pour la Compagnie, montant à 108,400 
livres. 

Le 27 avril, les intéressés de Bordeaux dans la Compagnie 
des Indes nommèrent leurs directeurs. Le Parlement nomma 
un de ses membres; cinq furent nommés par les autres 
intéressés. Ce furent M. de Saint-Luc et MM. Duribaut, 
de Jehan, Lafon et Lavaud. 

Les souscripteurs payèrent mal. Le 26 février 1667, MM. de 

18 



— 278 — 

Jehan et Lafon, directeurs à Bordeaux, dirent en jurade que 
M. de Colbert leur avait marqué de contraindre les intéressés 
dans la Compagnie des Indes, au paiement du premier quartier, 
qu'ils avaient remis les lettres dudit seigneur à MM. de Saint- 
Luc, au premier président et à l'intendant; mais que. ceux-ci 
n'avaient pas cru devoir se servir de leur autorité, et leur 
avaient conseillé de recourir aux jurats pour obtenir des 
contraintes contre les refusants. Sur quoi, les jurats rendirent 
une ordonnance enjoignant aux débiteurs d'avoir à payer sous 
huitaine, et une autre chargeant le chevalier du guet des 
poursuites. 

Le 27 mars 1669, les jurats de Bordeaux reçurent une lettre 
de M. de Colbert leur marquant que le roi l'avait honoré de la 
charge de secrétaire d'État et l'avait chargé de tout ce qui 
pouvait intéresser le commerce. Il les priait de vouloir bien 
lui donner avis de tout ce qui pouvait être pratiqué afin de 
l'augmenter (1). 

Un des moyens qui parut au ministre propre à remplir ce 
but, fut la création d'une Compagnie privilégiée qui reçut le 
nom de Compagnie du Nord et qui avait pour objet de faire le 
commerce et d'envoyer ses navires dans tous les pays du Nord, 
Zélande, HoHande, côtes d'Allemagne, Danemark, mer Baltique, 
Suède, Norwège, Moscovie. Cette Compagnie fut créée par un 
arrêt du Conseil du 3 juin 1669. 

On se proposait de remplacer les Hollandais, non seulement 
pour le transport en France des produits du Nord, blés, bois, 
cordages, goudrons, mais encore pour le transport des vins, 
eaux-de-vie et produits français dans le Nord. Des traités de 
commerce furent faits avec les États du Nord, dans lesquels il 
était stipulé que ces États ne recevraient que directement de 
France et non de Hollande ou d'ailleurs les vins et brandevins 
français. « La Compagnie doit se méfier des Hollandais comme 
> de ses ennemis mortels », écrivait Colbert (2). 

Pour faire souscrire les actions, Colbert ne s'était pas borné 
à oflrir des avantages aux actionnaires, il avait fait décider 
des pénalités contre ceux des bourgeois de Bordeaux qui ne 

(1) Archiv. municip.. série JJ, carton 365. 

(2) Félix Joubleau. Étude sur Colbert. 12 août 1669. Collection Colbert et 
SeignSlay, t. I, cote 2, manuscrits. Bibl. Nationale. 



— 279 — 

souscriraient pas, et il employait avec activité l'intendant Claude 
Pellot à obliger les marchands à entrer dans la Compagnie. 

L'intendant Pellot lui écrivait de Bordeaux le 5 juillet 1669 : 
« Je ne suis pas encore parti de cette ville, parce qu'ayant vu 
» qu'on faisait du bruit, et qu'on se plaignait de l'arrêt du 
» Conseil du 3 juin dernier portant que les bourgeois ne 
» jouiront pas de leurs privilèges qu'ils n'aient signé pour 
» 1,000 livres dans la Compagnie du Nord;,., je pense qu'il ne 
» faut obliger à signer pour la Compagnie que les bourgeois 
y> dont j'ai fait une liste; et ainsi les signatures à Bordeaux 
» s'élèveront à 250,000 livres (1). » 

Déjà, l'année précédente, par un arrêt du Conseil d'État du 
27 juin 1668, adressé à l'intendant Claude Pellot, Sa Majesté 
avait ordonné qu'il ne serait plus reçu de bourgeois sans 
qu'outre les qualités requises par les statuts, il ne fût prouvé 
par contrat soit la possession d'un navire, soit une société avec 
des propriétaires de navires. Sa Majesté avait aussi ordonné 
que nul ne pourrait être jurât, s'il ne faisait preuve d'avoir 
intérêt et part dans le corps des navires jusqu'à concurrence de 
2,000 livres, les jurats de la Bourse de 2,000 et les consuls de 
1,000 livres, «l'intention du roi étant de porter les Bordelais à 
» s'appliquer à la navigation et au commerce, si utiles au bien 
» de l'État, et à profiter de la situation avantageuse de la ville 
» et de la grande étendue de leur port (2) ». 

Les négociants de Bordeaux avaient exprimé à l'intendant les 
difficultés pratiques qu'ils allaient rencontrer dans leur concur- 
rence avec les Hollandais, en possession depuis si longtemps 
de la clientèle des consommateurs du Nord, pour lesquels ils 
préparaient les vins selon le goût et les habitudes de ceux-ci. 
Ils firent remettre leurs mémoires à Colbert. Celui-ci ne voulut 
pas entrer dans leurs raisons. S'il est nécessaire de travailler 
les vins pendant l'hiver, disait-il, de les frelater comme font 
les Hollandais, cela peut aussi bien se faire à Bordeaux, et on 
peut y faire venir les plus entendus en cet art, en cas que ce 
soit un secret des Hollandais ; mais il croit que si on portait du 
vin naturel dans la Baltique, le commerce des Hollandais y 
serait perdu. Les navires français partant des côtes de France 



(1) F. Joubleaii. Elude sur Colbert. Tiré de la collection verte. 4 juillet 1669. 

(2) Archiv. raunicip., série JJ, carton 363. 



— 280 — 

dès le mois de mars pourraient avoir une avance pour leurs 
vins et pour leurs denrées de quinze jours à trois semaines 
sur les Hollandais (1). 

En résumé, dans cette lettre adressée à M. Daguesseau, 
intendant à Bordeaux, le 12 septembre 1670, Colbert disait : 
« A l'égard des mémoires des marchands de Bordeaux sur 
» la difficulté et l'impossibilité qu'ils trouvent d'envoyer leurs 
» marchandises dans le Nord,... toutes les raisons qu'ils allè- 
» guent sont très faibles... et même que toutes les présuppo- 
» sitions en sont fausses. Mais comme cette sorte de commerce 
» ne se peut forcer, il suffit de les exciter toujours de temps 
» en temps, de tenir soigneusement la main à ce qu'aucun ne 
» soit admis dans la jurade qu'aux conditions de l'arrêt du 
» mois de juin 1669, et de favoriser toujours ceux qui feront 
» bastir des vaisseaux ou qui en achèteront, ou qui y prendront 
» part (2). » 

Le 27 novembre 1670, M. Daguesseau, intendant, entra en 
l'Hôtel de Ville, et dans l'assemblée des jurats, où se trouvaient 
le juge et les consuls de la Bourse et les notables marchands, 
et se plaçant au grand bureau du maire, il dit qu'il avait reçu 
un ordre du roi de faire payer aux bourgeois intéressés dans 
les vaissearfx qui ont fait le voyage du Nord les sommes 
portées par les arrêts du Conseil; et dans le même instant le 
sieur Lombard ayant lu la liste desdits vaisseaux et desdits 
bourgeois, il compta à chacun ce qui était dû (3). 

La Compagnie du Nord, comme l'avaient prévu les négociants 
de Bordeaux, ne réussit pas. 

Le même insuccès frappa la Compagnie privilégiée des 
négociants de Bordeaux. 

Cette Compagnie fut instituée par arrêt du Conseil du 
27 juin 1671, ordonnant qu'à l'avenir aucun négociant ne 
pourrait être nommé jurât ou juge de la Bourse, s'il n'avait 
versé 2,000 livres, et aucun consul de la Bourse ou bourgeois, 
s'il n'avait versé 1,000 livres dans cette Compagnie. Les 
étrangers devaient justifier de 1,000 livres pour être natura- 
lisés, de 2,000 pour être reçus bourgeois. 

Il fut ordonné que sur le revenu de la maison commune de la 

(1-2) Lettr., Inst. et Mém. de Colbert, t. II, IP partie, p. 248. 
(3) Arch. municip., série JJ, c. 365. 



— 281 — 

Bourse, il serait fait un fonds de 30,000 livres en dix années 
pour supporter les pertes, frais et avaries de la Compagnie, qui 
était créée pour la construction et le fret de navires marchands. 

Il fut permis à la Compagnie de mettre sur ses vaisseaux et 
sur ses enseignes les armes de la ville. Il fut fait décharge 
entière sur les avitaillements et les boissons des vaisseaux de 
la Compagnie de tous droits de ville, taxes, étapes, entrepôts 
et transit; accordé les gratifications promises par l'arrêt de 
décembre 1664 ; enfin divers autres avantages furent concédés 
à la Compagnie (1). 

Le premier navire, lancé avec grand éclat de cérémonie, porta 
le nom de « Ville-de-Bordeaux ». 

La Compagnie ne réussit pas, et excita les plaintes générales. 

Le 16 mai 1674, dans l'assemblée des jurats, les jurats 
Duribaut et Fonteneil rapportèrent que le maréchal d'Albret, 
gouverneur, etM.de Sève, intendant, leur avaient communiqué 
des lettres que M. de Colbert leur avait écrites marquant que 
rétablissement de la Compagnie privilégiée du Commerce de 
Bordeaux n'avait été fait que sur les mémoires de quelques 
négociants, mais que le roi pourrait bien écouter les raisons 
que les jurats et les notables négociants alléguaient que cet 
établissement avait été fait mal à propos et pourrait le révoquer. 

Dans l'assemblée du lendemain, à laquelle assistaient le 
Conseil ordinaire de la ville, le juge et les consuls de la Bourse 
et les notables négociants, il fut délibéré de supplier Sa Majesté 
d'éteindre ladite Compagnie par la raison qu'il n'y était entré 
que les négociants les moins considérables et les moins accré- 
dités; que l'envie et la division régnaient parmi les intéressés; 
que la Compagnie avait perdu trois vaisseaux sur les quatre 
qu'elle avait possédés, et racheté le quatrième (2) . 

On fut obligé de liquider la Compagnie. 

Nous venons de voir quelles mesures avaient été prises par 
le gouvernement de Louis XIV pour la formation de Compagnies 
commerciales et de navigation et quel en avait été le résultat 
pour le commerce de Bordeaux. Nous allons nous occuper de 
celles prises pour favoriser les manufactures et le commerce 
français par la fixation des droits de douanes. 

(i-2) Archiv. municip., série JJ, carton 365. 



— 282 — 

Toutes ces mesures avaient le même but et étaient rapplication 
d'un système complet que nous trouvons parfaitement indiqué 
dans le préambule de l'édit de septembre 1664. 

Dans cet édit, le roi énumérait les dispositions qu'il avait 
prises en faveur du commerce : l'enquête pour la diminution 
et la suppression des péages; les réparations des ponts et 
chaussées : voilà pour le commerce intérieur. Quant au 
commerce du dehors, il disait : « Ayant trouvé que par une 
» longue succession de temps, les étrangers s'étaient rendus 
» maîtres de tout le commerce par mer, même de celui qui se 
» fait de port en port au dedans de notre royaume, et que le 
» peu de vaisseaux qui restait à nos sujets dans toute l'étendue 
» de nos mers était tous les jours pris, jusque sur nos côtes, 
» tant en Levant qu'en Ponent, par les corsaires de Barbarie. 
» nous avons établi l'imposition de 50 sols par tonneau de fret 
» sur tous les navires étrangers, dont nous avons déchargé 
» nos sujets; et, en même temps, nous avons mis en mer des 
» forces si considérables que nous avons obligé les corsaires 
v> de Barbarie de demeurer dans les lieux de leurs retraites. 

> Nous avons donné le fondement à ces deux grandes 
» Compagnies des Indes Orientales et Occidentales... et avons 

> résolu d'établir un Conseil de commerce en notre présence 
» tous les quinze jours. Nous avons fait connaître à tous nos 

> gouverneurs, intendants, etc., en quelle considération nous 
» avions à présent tout ce qui pouvait regarder ce même 
» commerce; avec ordre d'employer l'autorité que nous leur 
» avons commise pour protéger tous les marchands et pour 
» leur rendre la justice... Nous avons convié tous les marchands 
» à s'adresser directement à nous pour tous leurs besoins; 
» nous les avons conviés de députer quelqu'un d'entre eux 
» pour toutes leurs plaintes et réclamations ; et, en cas de 
» difficultés, nous avons établi une personne à notre suite, 
» pour recevoir toutes leurs plaintes et en faire les sollicitations. 

> Nous avons résolu d'employer tous les ans un million de 
» livres pour le rétablissement des manufactures et l'augmen- 
» tation de la navigation. . 

» Mais comme le moyen le plus solide et le plus essentiel 
» pour le rétablissement du commerce est la diminution et le 
» règlement des droits qui se lèvent sur toutes les marchandises 
» entrant ou sortant du royaume, nous avons ordonné à notre 



— 283 — 

» améet féal le sieur Colbert, intendant de nos finances, ayant 
» le département de nos fermes et commerce, de nous faire un 
» ample rapport de l'origine et établissement de tous les dits 
» droits. 

» Nous avons clairement connu qu'il était absolument 
» nécessaire de réduire tous ces droits à un seul d'entrée et un 
» autre de sortie, et même de les diminuer considérablement, 
» afin d'exciter par ce moyen tous nos sujets des provinces 
» maritimes d'entreprendre des voyages de long cours, pour 
» rétablir les anciennes manufactures, et en introduire de 
» nouvelles; exercer l'industrie de nos sujets et leur procurer 
» des moyens d'employer utilement les avantages qu'ils ont 
» reçus de la nature (1). » 

Le 10 septembre suivant, les jurats de Bordeaux reçurent 
une lettre du roi par laquelle Sa Majesté leur prescrivait 
d'assembler tous les marchands de Bordeaux pour les informer 
que Sa Majesté avait donné ordre à tous les gouverneurs, 
lieutenants généraux, cours souveraines, intendants et autres, 
de les protéger et d'expédier leurs procès de préférence ; qu'elle 
avait destiné un million tous les ans pour le rétablissement des 
manufactures et l'augmentation de la navigation, sans compter 
les sommes qu'elle donnait pour former les Compagnies des 
Indes Orientales et Occidentales; qu'elle travaillait à abolir tous 
les péages su ries rivières navigables ; qu'elle avait déjà dépensé 
plus d'un million pour la réparation des chemins; 

Qu'elle assisterait tous ceux qui voudraient rétablir les 
manufactures ou en proposer de nouvelles... ; qu'elle gratifierait 
ceux qui achèteraient des vaisseaux ou qui en feraient 
construire pour leur trafic ou commerce; qu'elle gratifierait 
pareillement ceux qui voudraient entreprendre de longs 
voyages, en en rapportant des certificats qu'elle prescrirait, et 
leur donnerait un tant par tonneau des marchandises qu'ils 
porteraient et rapporteraient; et que tous lesdits marchands 
n'avaient qu'à s'adresser à M. de Colbert, intendant des 
finances, pour toutes les choses qui concerneraient le bien et 
avantage de leur commerce (2). 

(1) Depping. Collect. de docum. inéd. sur l'hist. de France. Correspond, 
admin. sous le règne de Louis XIV. Inlrod., p. xwi. 

(2) Arch. municip., série JJ, c. 363. 



— 284 — 

Les intentions annoncées par le roi furent complétées par le 
tarif douanier de 1664, sur lequel nous allons revenir, et par 
l'arrêt du Conseil du 5 décembre 1664, relatif à plusieurs des 
mesures annoncées. 

Par cet arrêt le roi ordonna : 

1° L'élection d'un député du commerce pour la Normandie, 
la Bretagne et le Nord; d'un second pour la Guienne, la 
Saintonge et le Poitou ; d'un troisième pour le Languedoc, la 
Provence et Lyon ; celle de députés locaux dans les principales 
villes de commerce; 

2° Permit aux gentilshommes de faire le commerce de mer, 
sans déroger; 

3" Accorda 5 livres par tonneau de gratification à celui qui 
ferait construire un navire de 100 à 200 tonneaux, et 6 livres 
au-dessus de 200 tonneaux ; 4 livres par tonneau pour l'achat 
d'un navire étranger; 

4° Accorda une prime de 40 sous par tonneau pour les 
voyages dans la Baltique et sur les côtes de Norwège; 

5" Une prime de 5 livres par homme et 3 par femme trans- 
portés au Canada, dans les îles, à Terre-Neuf ve ou autres 
colonies françaises; 

6° La création d'un fonds de 300,000 livres pour ces gratifi- 
cations. 

Les jurats ayant reçu cet arrêt, ainsi qu'une lettre de M. de 
Colbert, délibérèrent le 2 mars 1665, après avoir convoqué le 
juge et les consuls de la Bourse, et ordonnèrent l'impression 
et la publication de l'arrêt (1). 

Nous avons maintenant à nous occuper du régime économique 
des droits de douanes qui fut adopté dans le double but de 
protéger la production française et de conserver le fret à la 
marine nationale. 

Les manufactures françaises avaient dès cette époque une 
importance telle que Jean de Witt, dans ses mémoires, a 
écrit que dès l'année 1658 les objets de fabrique française 
exportés pour l'Angleterre et pour la Hollande s'élevaient à 
80 millions de livres. Nous croyons que ce chiff're est trop 
élevé, ou du moins qu'il doit s'appliquer à l'ensemble de 

(1) Arch. municip., série JJ, c. 365. 



— 285 — 

Texportation, et comprendre, outre les objets manufacturés, 
les produits du sol, blés, vins, sels. 

Le préambule de l'édit de septembre 1664 n'annonçait pas la 
création de droits très élevés pour l'entrée des marchandise 
étrangères. Il marquait cependant une augmentation assez 
notable sur les tarifs précédents de 1632 et 1644. 

Les Anglais et les Hollandais firent entendre quelques 
plaintes. Non seulement on y eut pas égard, mais Colbert fit 
un pas de plus dans le système restrictif et publia le tarif de 
1667, à peu près prohibitif des marchandises fabriquées venant 
de l'étranger. 

Voici le tableau de l'augmentation progressive des tarifs : 



Draps de Hollande et d'An- 
gleterre, la pièce de 25 
aunes 


Avant 

1632 














1632 

6' »' 

» 

» 
«MO' 
1 » 

1 n 

» 


1644 

301 »« 

» 

)) 

50« 
5 » 
5 » 

» 


1664 

401 „s 
60 » 
120 )) 

2 » 

3 10 
5 )) 

10 » 
15 » 


1667 

80' «'^ 

100 » 

200 » 

4 )) 

8 )) 

10 » 

12 » 

22 10 


Tapisseries d'Audenarde, 
le quintal pesant 

Tapisseries de Bruxelles et 
d'Anvers, le q*^i pesant. 

Toiles de Hollande, la pièce 
de 15 aunes 


Bas d'estame 


Bayettes d'Angleterre 

Serffes 


Sucres raffinés, le q«> pesant. 



Colbert se flattait que l'exclusion des marchandises étrangères 
ferait profiter la France des seize millions qu'elle payait à la 
Hollande, savoir quatre millions pour chacun des quatre 
articles suivants : le sucre, les étoffes, les points de Gênes et de 
Venise, les fournitures de la marine (1). 

Les Anglais répondirent au tarif d'avril 1667 en élevant les 
droits sur les vins et les eaux-de-vie de France et n'élevèrent 
pas ceux sur les vins du Rhin, d'Espagne et de Portugal; et 
une triple alliance fut conclue contre la France par l'Angleterre, 



(1) F. Joubleau. Élude sur Colbert. — P. Clément. Lettres, etc. Introduct. 



— 286 — 

l'Espagne et la Hollande, le 23 janvier 1668. Elle prit fin par 
la paix d'Aix-la-Chapelle, le 2 mai suivant. 

La guerre n'avait pas permis d'apprécier les effets du tarif 
de 1667, puisqu'elle avait interrompu le commerce. Après la 
paix les réclamations contre le tarif recommencèrent. 

Les Anglais se plaignaient que le tarif de 1667 triplât les 
droits sur les draps, bas de soie, bas d'estame, molletons, 
bayettes, serges. Ils avaient donné à l'élévation des droits sur 
les vins de France un effet rétroactif. Les Hollandais annonçaient 
qu'ils allaient eux aussi élever les droits sur les vins et eaux- 
de-vie. 

Colbert n'était pas sans appréhensions : il craignait l'inter- 
ruption de cet important commerce... « Prenez bien garde, 
» écrivait-il à M. de Souzy, de ne rien faire qui puisse troubler 
» ni diminuer le commerce... » « 11 faut prendre garde, écrivait-il 
» le 8 août 1669 à Colbert du Terron, à ne point trop obliger 
» les étrangers à rechercher les moyens de se passer de nos 
» vins (1). » 

Les réclamations de l'Angleterre furent accueillies pour la 
plus grande partie par le traité secret du 2 janvier 1671, signé 
à Londres, et par lequel Charles II s'alliait à Louis XIV contre 
la Hollande. On revint au tarif de 1664. 

Quand à la Hollande, Colbert ne croyait pas qu'elle pût se 
passer de nos vins. Il en donnait les motifs à M. de Pompone, 
ambassadeur de France en Hollande, dans une lettre du 
21 mars 1669 (2) : « Je ne crois pas que l'imposition que les 
» États veulent mettre sur les vins de France nous fasse grand 
» préjudice. » Il dit que le tiers seulement des vins transportés 
par les Hollandais se consomme dans leur pays et paie les droits ; 
que les deux autres tiers sont portés dans le Nord où les 
Français peuvent bien le porter eux-mêmes. C'est cette dernière 
considération qui avait fait créer la Compagnie du Nord dont 
nous avons parlé. 

Colbert aspirait non seulement à supprimer le commerce 
hollandais, mais à s'en emparer, et la cour de Louis XIV 
rêvait la conquête de la Hollande, comme on venait de faire 
celle de la Franche-Comté. 



(1-2) Clément. Lettres, Instruct., etc., t. II, 11« part., n" 57, p. 48G ; — n" 38, 
p. 461, et trois lettres de novembre, n" 75. p. 497, 498, 500. 



— 287 — 

Le 19 février 1672, le ministre écrivait à M. Daguesseau, 
intendant de Bordeaux, pour lui annoncer que le roi devant 
déclarer dans peu de temps la guerre aux Hollandais (elle le 
fut le 2 avril suivant), il fît faire une assemblée des principaux 
marchands pour aviser aux moyens d'assurer leur commerce (1). 

Les premières victoires du roi semblaient assurer la conquête 
du pays. Louis XIV avait triomphalement passé le Rhin. « Il 
^> va être roi de Hollande comme de France », écrivait M"^" de 
Scudéry à Bussy-^abutin; et une minute autographe de Colbert, 
du 8 juillet 1672, étudiait « les avantages qu'on pourrait tirer 
» des États de Hollande pour le commerce du royaume (2) ». 

Mais la puissance du roi devait trouver une limite, et le 
mot de Tambassadeur de Hollande, van Benningen, allait être 
justifié ; lorsqu'il avait dit : « Je n'examine pas ce que le roi 
» veut, mais ce qu'il peut. > Les Anglais firent la paix avec 
la Hollande le 9 février 1674, et nous laissèrent seuls continuer 
la lutte qui dura jusqu'au 10 mai 1678, à la paix de Nimègue. 
La France, quoique victorieuse, avait subi des pertes consi- 
dérables. La Hollande avait été évacuée et le retour au tarif 
douanier de 1664 avait été une des conditions de la paix. 

Colbert le regrettait, et il écrivait en 1681 : « Si le tarif de 
» 1667 était rétabli, il produirait un très grand bien aux sujets 
» du roy (3). » 

La Guienne et Bordeaux n'avaient pas eu à souffrir seulement 
de la guerre avec la Hollande; elles eurent à supporter les 
terribles conséquences d'une sédition populaire et de la 
vengeance royale. 

Les anciens impôts ne suffisaient plus; on en avait créé de 
nouveaux, notamment un droit de contrôle sur la vaisselle 
d'étain dont on faisait alors un très grand usage, et on augmenta 
le droit de timbre sur le papier servant aux actes judiciaires. 

Le 26 mars 1675, pendant que les commis des fermiers de la 
marque d'étain faisaient leur opération chez un potier d'étain 
de la rue du Loup, des rassemblements se formèrent, bientôt 
dispersés sur l'insistance des jurats; mais ils recommencèrent 

(1-2) p. Clément. Lettres, Instrnct. et Mém. de Colbert, t. II, 11^ p., no 237, 
p. 646; —no 249, p. 658. 
(3) F. Juubleau. Étude sur Colbert. 



— 288 - 

les jours suivants. Les séditieux sonnèrent le tocsin à Saint- 
Michel et à Sainte-Croix, tuèrent le conseiller Tarneau, 
maltraitèrent plusieurs des jurats, pillèrent les bureaux et les 
maisons des commis de la ferme. Le maréchal d'Albret, 
gouverneur, se préparait à charger les mutins lorsque ceux-ci 
annoncèrent qu'ils étaient prêts à faire leur soumission, si le 
Parlement voulait empêcher la levée du nouvel impôt. Le 
Parlement rendit un arrêt de surséance à la levée de l'impôt, 
avec promesse d'amnistie. L'émeute fut calnaée, et quelques 
jours après le roi accorda amnistie pleine et entière; la décla- 
ration royale fut enregistrée au Parlement le 8 avril 1675. 

Malheureusement, quatre mois après, le 16 août, le peuple 
arrêta deux ballots de papier timbré qu'on chargeait sur le 
quai, prétendant que malgré les promesses faites on allait 
rétablir l'impôt. L'émeute grossit bientôt, l'intervention des 
jurats resta sans effet; les séditieux essayèrent d'envahir 
l'hôtel de ville ; ils furent reçus par la fusillade des soldats du 
guet et des troupes bourgeoises, postés à l'intérieur, pendant 
qu'un autre détachement de ces troupes et trois cents soldats 
de la garnison du Château-Trompette, dirigés par le maréchal 
d'Albret, les prenaient en flanc et à revers. 

Le lendemain, ils demandèrent grâce. Elle fut accordée par le 
maréchal, sauf aux chefs de la sédition. Douze hommes et une 
femme furent condamnés à mort par le Parlement ; trois furent 
brûlés vifs sur la place Canteloup; les autres et les femmes 
furent pendus. La tranquillité publique fut rétablie. 

Le correspondant de Colbert, l'ingénieur Lombard, lui rendit 
compte des événements. Une narration complète en existe aux 
Archives municipales (1). 

La répression, quelque temps différée, fut terrible. Plusieurs 
mois après, le 17 novembre, dix-huit régiments de toutes 
armes, qui revenaient de la guerre d'Espagne, entrèrent dans 
Bordeaux comme dans une ville ennemie conquise par les 
armes. Dès le 15 novembre, le roi avait donné une déclaration, 
enregistrée au Parlement de Bordeaux le 20, par laquelle il 
transférait le Parlement à Condom; il fut plus tard transféré à 

(I) Archiv. municip., série JJ, 385. Il existe un gros cahier contenant le récit 
des événements de 1675. 
Clément, loc. cit. Introd. « Commerce », p. clx. 



— 289 — 

Marmande et à La Réole où il devait rester douze ans. La 
Cour des Aydes fut exilée à Libourne. Par sa déclaration, le 
roi imposa à la ville une taxe de 15,000 livres pour le taillon 
et une autre de 15,000 livres pour la subsistance des troupes; 
enfin il révoqua et supprima tous les privilèges séculaires des 
bourgeois et les exemptions pour les droits de convoi, de 
comptablie, de grande et de petite coutume. 

Nous n'entrons pas ici dans le détail des mesures qui furent 
prises contre les habitants et même contre les monuments de 
Bordeaux : désOTmement général ; démolition des portes de 
Sainte-Croix et de Saint-Germain, ainsi que de cinq cents toises 
de murailles de la ville; démolition de l'antique temple romain 
des Piliers de Tutelle, pour agrandir le Château-Trompette; 
démolition ordonnée, mais heureusement inexécutée, du clocher 
de Saint-Michel ; transport au Château-Trompette des cloches 
des églises de Saint-Michel, de Sainte-Croix et de Sainte-Eulalie, 
coupables d'avoir sonné le tocsin (1). 

Nous nous contentons de signaler le préjudice considérable 
apporté au commerce par les excès et les pillages des soldats 
et même des officiers, par le départ de la ville des négociants 
étrangers et d'un grand nombre de ses habitants, et enfin par 
la suppression des exemptions d'impôts commerciaux. Nous en 
avons parlé ailleurs (2). 

En vain les jurats adressèrent-ils leurs réclamations aux 
ministres, à M. de Châteauneuf, à M. de Louvois, à M. de 
Colbert. Ils écrivaient le 30 décembre 1675 à M. de Châteauneuf: 
« La ville de Bordeaux n'est plus que l'ombre de ce qu'elle a 
» été... Pour comble de malheur nous voyons que tous ceux 
» qui peuvent se retirer abandonnent la ville; déjà plus de 
» quinze cents maisons sont devenues désertes. Les Portugais 
» et les étrangers, qui font les plus grandes aff"aires, cherchent 
» les moyens de se retirer. Notre commerce est interrompu; 
» nos vins, qui sont toute notre subsistance, ont diminué de 
» moitié : enfin nous sommes les magistrats d'une ville 
» désolée. » 

Le 5 février 1676, ils disaient à Colbert : « Notre ville, en l'état 
» qu'elle est, n'est qu'un débris funeste de ce qu'elle a été. » 

(1) Dom Devienne. Hist. de Bord., p. 482 et ss. 

(2) T. Malvezin. Hist. des Juifs à Bordeaux. 



— 290 — 

Les troupes sortirent peu à peu de Bordeaux ; mais les cours 
souveraines ne devaient rentrer qu'en 1690, et les privilèges 
des bourgeois devaient rester plus longtemps encore suspendus. 
Ils constituaient une exception fiscale que Colbert avait 
souvent essayé de supprimer, et qu'il était loin de songer à 
rétablir. 

La guerre contre la Hollande continuait ; mais après la paix 
de Nimègue, signée le 10 août 1678, les expéditions de vins de 
Bordeaux reprirent. Les registres de l'amirauté nous ont 
permis de constater le mouvement maritime en 1682, un an 
avant la mort de Colbert. 

Le nombre des navires de Bordeaux s'élève à 223, jaugeant 
7,209 tonneaux; celui des caboteurs des côtes de France, à 
2,120, jaugeant 49,164 tonneaux ; et celui des navires étrangers 
à 935, jaugeant 94,149 tonneaux. Soit un total de 3,278 
navires, jaugeant 150^522 tonneaux. C'est à peu près le double 
du mouvement de 1672 qui n'avait été que de 73,015 tonnes. 
Mais on était revenu au tarif de 1664. 

Il avait fallu renoncer à ce tarif protecteur de 1667 qui avait 
été l'origine de la guerre de 1672, et que Colbert regardait 
comme l'instrument qui devait donner la prospérité à la France ; 
il avait fallu, dès 1674, liquider la Compagnie du Nord et la 
Compagnie des négociants de Bordeaux; il avait fallu renoncer 
au monopole de la Compagnie des Indes, et par les arrêts du 
26 décembre 1681 et du 20 janvier 1682 déclarer le commerce 
des Indes ouvert à tous les Français, à condition de se servir 
des vaisseaux et des magasins de la Compagnie. 

Il avait fallu aussi, pour subvenir aux dépenses insensées de 
Louis XIV et aux frais énormes des guerres, exagérer tous les 
impôts et recourir aux emprunts les plus onéreux. Aussi la 
situation générale était mauvaise; des troubles analogues à 
ceux de Bordeaux avaient eu lieu en Bretagne; les années de 
disette de blés, si fréquentes, ramenaient la misère, et dès 1680, 
Colbert lui-même était obligé d'annoncer au roi que toutes les 
lettres des intendants de province reflétaient les plaintes des 
populations. 

Colbert mourut le 6 septembre 1683, maudit par le peuple 
qui lui attribuait ses malheurs et sa misère. Il fallut lenterrer 
la nuit, à la dérobée, sous la protection d'une escorte de soldats 
pour éviter que la populace insultât son cercueil. 



— 291 — 



I 5. LES SUCCESSEURS DE COLBERT, — RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES. 

Après Colbert, les fautes devinrent plus considérables, les 
impôts furent plus lourds, la misère plus grande, et le tableau 
s'assombrit encore. La plus grave des fautes commises fut la 
révocation de Tédit de Nantes proclamée le 20 octobre 1685 : 
elle porta à l'industrie et au commerce français le coup le 
plus fatal. Bordeaux, qui comptait parmi ses négociants, ses 
habitants étrangers et ses correspondants un grand nombre 
de protestants, fut profondément atteint. 

Depuis les troubles terminés par la main puissante de 
Richelieu, les réformés n'étaient plus un danger pour l'État. 
« Le petit troupeau broute de mauvaises herbes, disait Mazarin, 
» mais il ne s'écarte pas. » Et, en 1652, il avait fait solennel- 
lement renouveler au nom du roi l'engagement de ne pas 
attenter à leur liberté de conscience. 

« Cette année 1685, dit le duc de Saint-Simon, fut celle de 
» la révocation de l'édit de Nantes, conseil pernicieux et plus 
» pernicieusement exécuté. Toute cette affaire fut conduite par 
» Louvois, le confesseur du roi et M'"'^ de Maintenon... Colbert, 
» le seul homme que Louvois eût pu craindre... pour l'opposi- 
» tion ferme et soutenue, était mort depuis deux ans. 

» ... Le roi se croyait un apostre... Cependant le temps vint 
» qu'il ne put ne pas voir et sentir les suites funestes de tant 
y> d'horreurs... La révocation de l'édit de Nantes, sans le 

> moindre prétexte et sans nul besoin, immédiatement suivie 

> des proscriptions, des supplices, des galères, sans aucune 
/> distinction d'âge ni d'état, le long pillage des dragons 
» autorisé partout, déchira les familles , arma parents contre 
» parents,... dépeupla le royaume, transporta nos manufac- 
» tures et presque tout notre commerce chez nos voisins. » 

Les réfugiés qui purent quitter la France trouvèrent un asile 
dans les pays de même communion religieuse, en Angleterre, 
en Hollande, dans le Brandebourg. Ils y portèrent, avec leurs 
richesses, leurs industries et leurs aptitudes commerciales (1). 

(1) Ch. Weis. Histoire des réfiujiés protestants de France depuis la révoca- 
tion de l'Édit de Nantes. Paris, Charpentier, 4853. — Ancillun. Relation de 
V établissement des Français à Brandebourg. 1690, 



— 292 — 

En Augleterre, où les principaux réfugiés étaient le maréchal 
de Schomberg et le marquis de Ruvigny, ils apportèrent, au 
témoignage de Macpherson, plus de cent millions de livres en 
or et en argent (1). Plusieurs y firent de grandes fortunes, et 
devinrent la souche de puissantes familles qui existent encore 
aujourd'hui. Nous nous contenterons de citer Henri de Portai, 
parti de Bordeaux pour Amsterdam, et qui, en 1688, suivit 
Guillaume d'Orange en Angleterre. Il y rencontra des réfugiés 
venus de l'Angoumois, habiles fabricants de papiers, qui dès 
1685 avaient établi des fabriques à Londres et dans le comté de 
Kent. La fabrique que fonda Portai dans le Hampshire acquit 
rapidement une grande renommée, et obtint plus tard de la 
Banque d'Angleterre le privilège de fournir le papier de ses 
banknotes. 

« A l'avènement de Frédéric-Guillaume à la régence, a écrit 
» un prince de la maison de Brandeburg, on ne faisait dans 
» ce pays ni chapeaux, ni bas, ni serges, ni aucunes étoffes de 
» laines. L'industrie des Français nous enrichit de toutes ces 
» manufactures. Ils établirent des fabriques de draps, de serges, 
» d'étamines, de petites étoffes, de bourrets, de droguets, de 
» bas tissés sur des métiers, de chapeaux de castor, de poil de 
» chèvre et de lapin. Quelques-uns de ces réfugiés se firent 
>> marchands et débitèrent en détail l'industrie des autres. 
» Berlin eut des orfèvres, des bijoutiers, des horlogers, des 
» sculpteurs ; et les Français qui s'établirent dans le plat pays 
» y cultivèrent le tabac, et firent venir des fruits et des 
» légumes excellents dans les contrées sablonneuses, qui, par 
» leurs soins, devinrent des potagers admirables (2). > 

Le souvenir de l'ancienne patrie s'affaiblit peu à peu chez 
ces réfugiés, ne laissant subsister que l'amer souvenir de la 
persécution; plusieurs même quittèrent leur nom de famille 
ou le traduisirent dans la langue de leurs nouveaux conci- 
toyens. Enfin nombreux furent ceux qui portèrent les armes 
contre la France à diverses époques. 

La diminution du commerce bordelais depuis l'abrogation 
des droits de bourgeoisie en 1675, et la révocation de l'édit de 
Nantes en 1685, est attestée par de nombreux documents. 

(1) Macpherson. Histoire du Commerce, t. II, p. 617. 

(2) Blanqui. Hist. de VÉcon. polit., t. I, p. 293 Guillaumin, 1845. 



— 293 — 

Le 23 juin 1684, l'intendant Faucon de Ris écrivait au 
contrôleur général ; « Le privilège de la bourgeoisie qu'on a 
•» ôté aux habitants de Bordeaux pour les punir de la révolte 
» de 1675, a diminué les affaires. Le principal consiste dans 
» la cargaison des vins, eaux-de-vie et châtaignes pour 
» l'étranger. Le débit qui se fait en Angleterre des grands vins 
» fait la richesse de cette province. Les Anglais seuls les ont 
» portés à 400 et 450 livres le tonneau, sans compter le fret et 
» les droits. 

» La culture des terres et la nourriture des bestiaux ne 
» sont pas considérées à proportion, parce que l'on n'aime 
» point les choses dont le produit est long à venir, les peuples 
» de Guienne estant chauds et volages et croyant tous que, 
» pourvu que la récolte des vins aille bien, le reste ne leur 
» saurait manquer (1). » 

Le 9 mars de l'année suivante, il annonçait « bon nombre de 
» banqueroutes». 

Le nouvel intendant, M. de Bezons, écrivait en mars 1687 : 
« La foire n'est pas bonne. Les vins et eaux-de-vie diminuent 
» de prix. Le fret pour la Hollande est k un écu. Les Hollandais 
» n'achètent pas, les Anglais peu; les religionnaires fuient (2). » 

Cependant l'intendant recevait des ordres réitérés pour 
appliquer aux marchandises étrangères les tarifs de 1667. En 
vain les Bordelais invoquaient pour les draperies les privilèges 
qui leur avaient été concédés; le roi, répondait le contrôleur 
général, a l'intention de « favoriser les manufactures de 
» draperies du royaume par l'exclusion des autres (3) ». 

Le roi ne voulait dans ses États pas plus de juifs que de 
protestants. Un arrêt du Conseil du 20 novembre 1684 avait 
expulsé de Bordeaux quatre-vingt-treize familles juives. Le / 
contrôleur général écrivait le 6 mai 1688 à l'intendant : « Le 
» roi désirerait que vous examiniez ce qu'il y aurait à faire 
» pour expulser tout à fait les juifs. Mais cela se doit faire 
» avec d'autant plus de réserve et de précaution que le 
» commerce, qui est déjà beaucoup altéré par le retraite des 
» huguenots, pourrait tomber dans une ruine entière, si l'on 
» agissait trop ouvertement contre les juifs. » 

(1-2-3) Correspond, des Contrôl. génér. des finances, par A. de Boislile. 
Paris, 1874, n» 81, p. 22; — ri'^ 380, p. 97; — 24 sept. 1687, n^ 466, p. 121. 

19 



— 29-4 — 

De Bezons répond le 13 mai qu'il n'y faut pas songer, en 
présence des pertes occasionnées au commerce par la fuite des 
imguenots, et que les Portugais étaient plus que jamais 
nécessaires à Bordeaux, où ils fournissaient l'argent pour les 
lettres de change (1). 

Au mois de décembre 1688 les choses ne s'étaient point 
améliorées. « La désertion continue parmi les nouveaux 
» convertis, écrivait l'intendant. Elle est d'autant plus fâcheuse 
» que ce sont ces gens-là qui font la plus grande partie du 
» commerce de Bordeaux. Il est difficile d'empêcher qu'ils ne 
» sortent. » Il exprime des craintes au sujet de la suspension 
du commerce avec l'Angleterre et la Hollande (2). 

Le contrôleur général prit des mesures énergiques. Décharge 
du droit de fret fut accordée. On toléra l'arrivée des navires 
anglais, même sans passeports ; et celle des hollandais sous 
pavillon des villes hanséatiques (3). 

Le nombre des vaisseaux étrangers allait à peine, en 
février 1689, au cinquième de ce qu'il était avant la guerre. 
Le fret pour l'Angleterre dépassait 150 livres. Les vins ne 
se vendaient que très peu et à très bas prix ; et au mois de 
juin 1689 l'intendant exprimait vivement au contrôleur général 
les souffrances de la province à cause de la guerre avec les 
Anglais et les Hollandais (4). 

Cependant quelques marchands anglais étaient encore à 
Bordeaux. Le roi envoya l'ordre de les expulser. « Ce serait la 
» ruine du peu de commerce qui a survécu », répondait 
l'intendant. 

L'intendant ne se trompait pas, d'ailleurs, sur l'influence 
désastreuse de l'élévation des droits de douane. Il écrivait, le 
18 septembre 1691 : « La suppression du droit de bourgeoisie 
» a empêché les étrangers de prendre des lettres de naturalité, 
» parce qu'il n'y avait plus d'avantage. Cette suppression a 
» augmenté les droits de comptablie d'environ 80,000 livres 
» par an. Sans cela, je proposerais le rétablissement des droits 
» de bourgeoisie. Il ne faut pas établir des commissionnaires 
» en titre d'office. Lorsque la guerre a éclaté avec l'Angleterre, 

(1-2-3) Correspond, des Contrai, génér. des finances^ par A. de Boislile. 
6 mai 1688, n» 567, p. US; — 12-21 décembre 1 688, n" 642, p. 167. 
(4) Boislile. Mém. des Contrôl. gén., n" 710, p. 184. 



— 295 — 

» il y avait ici vingt-quatre Anglais qui sont partis, ainsi que 
» les Hollandais. Il y a ici quelques Danois et Suédois non 
» naturalisés. Ce sont les étrangers qui faisaient le plus gros 
» commerce. 

» On s'est trompé en pensant que les étrangers ne pouvaient 
» se passer de nos vins et de nos denrées ; j'ai vu par expérience 
» que depuis la défense des manufactures étrangères il vient 
» moins de commissions (1). » 

En 1692 et 1693, la disette des grains vint apporter la misère. 
En février 1693, aucun chargement ne fut fait pour l'expor- 
tation ; il ne sortit du port que deux vaisseaux chargés par la 
marine de l'État pour Rochefort. Le premier président d'Aulède, 
seigneur de Haut-Brion et de Margaux, se plaignait de n'avoir 
pas vendu ses vins depuis quatre ans. Les vignes étaient 
abandonnées depuis plusieurs années (2). 

Cependant la ville de Bordeaux était écrasée par les sommes 
qu'il lui fallait payer au roi. Elle dut payer 400,000 livres pour 
la rentrée du Parlement, 200,000 pour don, 160,000 pour rachat 
des charges. 

La guerre continuait, dirigée par Guillaume d'Orange. 

La guerre de la ligue d'Augsbourg, qui dura onze ans, contre 
l'Angleterre, sur le trône de laquelle venait de monter Guillaume 
d'Orange, l'Empire, la Hollande, l'Espagne, la Suède, la Saxe, 
la Bavière, alliées contre la France, nous montra les réfugiés 
protestants, à la tête desquels était le maréchal de Schomberg, 
mettre en déroute à la bataille de la Boyne, en 1690, le corps 
d'armée français. 

La paix de Ryswick en 1697 ne mit qu'une trêve aux hostilités 
qui allaient reprendre en 1702, à propos de la succession 
d'Espagne. Elle fut achetée par un sacrifice qui coûta beaucoup 
au système commercial alors en faveur : il fallut, sur les 
exigences de la Hollande, renoncer au droit de 50 sols par 
tonneau sur les navires étrangers ; quant aux droits exagérés 
de douanes sur les marchandises étrangères, ils continuèrent à 
subsister. 



(1-2) Boislile. Mémoire des Contrôl. généraux, n» 987, p. 259; — n^-liec, 
p. 3't2 et ss. 




- 296 — 



I 6. MÉMOIRE DE M. BAZIN DE BEZONS, EN 1698. 

Nous ne pouvons donner une idée plus exacte de la situation 
dû commerce à Bordeaux à la fin du xvii*' siècle, qu'en nous 
rapportant au mémoire fourni en 1698 par M. Bazin de Bezons, 
intendant de Bordeaux, et en faisant l'analyse de ce mémoire, 
qui existe à la Bibliothèque de la ville (1). 

Nous passons rapidement sur ce qui regarde les manufactures. 
Le mémoire indique qu'il n'y en pas de considérable en Guienne. 
On fait des points de dentelles à Bordeaux à l'hôpital de la 
Manufacture. Ils sont très beaux; mais c'est peu de chose. Il y 
a plusieurs tanneurs qui préparent les cuirs pour les étrangers; 
c'est ce qu'on appelle les cuirs de Bordeaux. Des moulins 
à papier existent dans le Périgord et à Casteljaloux; leurs 
produits s'exportent par Bordeaux; mais ils travaillent peu. 

L'intendant parle des denrées de la province, notamment des 
vins, sur lesquels nous reviendrons. Quant aux céréales, dit-il, 
l'élection de Bordeaux n'en récolte pas suffisamment pour sa 
consommation, mais on en fait venir des contrées de la Garonne 
et de la Dordogne, et l'on reçoit aussi beaucoup de seigle de la 
Bretagne, 

Arrivons au commerce et au vin. 

« Le commerce se fait à Bordeaux par trois sortes de 
» personnes : le moindre par des marchands français, beaucoup 
» par des étrangers qui se sont fait naturaliser avant 1675, le 
» reste par des étrangers qui viennent demeurer à Bordeaux 
» pour faire le commerce, et qui s'en retournent hors du 
» roj^aume avec l'argent qu'ils ont amassé, quand il leur plaît. 

» On doit remarquer, à l'égard des étrangers naturalisés, 
» qu'ils ont pris leurs lettres de naturalité avant 1675. L'on 
» n'en prend pas depuis, parce que l'on révoqua pour lors les 
» privilèges des bourgeois qui jouissaient de l'exemption des 
» droits de comptablie. L'on doit encore observer que la plupart 
» des marchands qui font le commerce, agissent par commision 
» de marchands étrangers. » 

(1) Bibl. de Bordeaux, manuscrit in-4o, n" 736, D 2. — Bibl. Nationale, Paris, 
fonds Mortemart, no 98, P' 50 à 64. 



— 297 — 

Relativement au commerce d'importation, voici ce que dit 
l'intendant : 

« Les étrangers apportaient autrefois des draperies et estoflfes 
» des manufactures d'Angleterre et de Hollande, et des toiles 
» de Hollande. L'entrée de ces marchandises n'est point permise 
» quant à présent par le port de Bordeaux. L'on apportait aussi 
» beaucoup d'harans (harengs) et du poisson des pesches des 
» étrangers. L'on doit prendre garde, à l'égard de la baleine 
» et de la molue (morue), à des précautions que cela ne nuise 
» pas aux pesches des Français. 

» Le commerce n'est pas encore rétabli avec les Anglais. H 
» vient jusqu'à présent peu de leurs vaisseaux; il y a quelques 
» Écossais ; il est venu beaucoup de Hollandais depuis la paix. 
» Les étrangers portaient beaucoup de beurres, de fromages, 
» des chairs salées, des bas et des étoffes. L'on a rétabli des 
» droits nouveaux très forts par des arrêts, depuis le mois 
» d'octobre 1687, sur les marchandises étrangères. Cela est 
» cause que l'on n'en apporte pas beaucoup... » Cette situation 
occasionnait une diminution d'autant plus considérable pour le 
commerce de Bordeaux, que le mouvement maritime de ce port 
était fait presque tout entier par les étrangers. « Ce sont les 
» estrangers qui envoient ou qui viennent eux-mesmes charger 
» avec leurs vaisseaux, qui ne viendront pas à vuide; et il n'y 
» a point de bastiments français qui aillent porter les denrées 
» de cette province dans les pays estrangers. » 

La plus importante de ces denrées était le vin, sur lequel 
l'intendant donne quelques détails. Il indique que les vins et les 
eaux-de-vie vendus à Bordeaux ne se récoltaient pas seulement 
dans la sénéchaussée de Guienne, mais dans toutes les contrées 
du bassin de la Garonne, et même en grande partie dans le 
Languedoc. 

« H y a trois cantons fort renommez dans l'élection de 
» Bordeaux, dont les vins se vendent cher. Le plus considé- 
» rable et le meilleur sont les Graves qui sont aux environs 
» de la ville de Bordeaux. » Le second canton pour les vins 
rouges était le Médoc; et le troisième canton pour les vins blancs 
était celui de Langon, Barsac et autres lieux près la Garonne. 

M. de Bezons appelle le Médoc un pays meslé, parce qu'outre 
le vin il produisait du blé, et qu'il y avait des nourrissages de 
bestiaux, principalement des moutons. H parle aussi des petits 



- 298 — 

chevaux de cette contrée, des pins dont on extrait la résine, 
et des mouches à miel. 

Il marque qu'à l'époque des foires, l'exportation du vin était 
très importante : les étrangers les prenaient tout chauds, après 
la vendange. « Il y a presque toujours dans le port deEordeaux, 
» quand le commerce va raisonnablement, cent vaisseaux 
» étrangers, et dans les temps de foire, quatre ou cinq cents. 
» Il y en a souvent davantage. Les principales cargaisons que 
» font les étrangers sont des vins, des eaux-de-vie, des prunes, 
» du vinaigre, de la résine. Les droits du roi ont monté 
» quelquefois, dans les bureaux qui sont dans l'étendue de 
» l'élection de Bordeaux, a plus de quatre millions (1). » 

Louis Bazin de Bezons, ancien conseiller au Parlement de 
Paris, ancien intendant à Limoges et à Orléans, était intendant 
à Bordeaux depuis le mois de juin 1686. Il avait succédé à 
Charles de Faucon de Ris, nommé premier président au Par- 
lement de Rouen. Nous avons vu par quelques extraits de sa 
correspondance qu'il avait pu juger par expérience, ainsi qu'il 
le dit, de la funeste influence sur le commerce des droits 
prohibitifs et protecteurs. 

Le triomphe du système inauguré par Colbert dans le tarif de 
1667, sur celui de la liberté du commerce, n'était probablement 
dans l'esprit de son auteur qu'un régime temporaire, destiné à 
la protection des manufactures françaises jusqu'à ce qu'elles 
aient acquis la vitalité nécessaire pour ne plus, craindre la 
concurrence des fabriques de l'étranger. C'est du moins ce 
qu'ont prétendu certains écrivains. Ce qui est certain, c'est que 
Colbert lui-même a proclamé en diverses occasions l'utilité de 
la liberté commerciale. 

« Je suis un peu contraire à tout ce qui peut gêner le 
» commerce, qui doit être entièrement libre », écrivait-il le 
24 juin 1669 à Colbert du Terron, intendant à Rochefort (2). 
Et le l®"" septembre 1671 : « 11 y a dix ans entiers que Sa Majesté 

(1) Biblioth. de la ville de Bordeaux, manuscril n" 736, D 2. \ vol. \n-k°. 
Mémoires concernant la généralité de Bordeaux et In province de Béarn. Ce 
manuscrit a 272 pages et 2 cartes imprimées de J.-J. Nolin. 

M. Francisque Michel, qui en a copié de longs passages, ne l'indique pas et 
note le manuscrit de la Biblioth. Nationale, fonds Mortemart, n<^ 98. (F. Michel, 
p. 181 à 187.) Ne connaissait-il pas le manuscrit de Bordeaux? 

(2) Clément, lac. cit., t. II, 11^ part., n" 46, p. 473. 



— 299 — 

» travaille à establir dans son royaume une liberté entière de 
» commerce, et à ouvrir ses portes à toutes les nations pour 
» l'augmenter. La fin de votre commission est d'augmenter 
» cette liberté... Tout ce qui tend à restreindre cette liberté et 
» le nombre des marchands ne peut rien valoir (1). » 

Tout au moins ne faut-il pas fermer nos débouchés. « Il faut 
» prendre garde à ne pas trop obliger les étrangers à se passer 
» de nos vins (2). » 

Cependant le résultat de l'application des tarifs n'avait pas 
été favorable au commerce. Nous avons entendu le témoignage 
de l'intendant de Bordeaux; d'autres témoignages analogues 
nous sont parvenus. 

L'abbé de Choisy, parlant du système appliqué par Colbert, 
disait : « Il crut que le royaume de France pourrait se suffire 
» à lui-même, oubliant sans doute que le Créateur de toutes 
» choses n'a placé les différents biens dans les diff"érentes 
» parties de l'univers qu'afin de lier une société commune, et 
» d'obliger les hommes, par leurs intérêts, à se communiquer 
» réciproquement les trésors qui se trouveraient dans chaque 
» pays. » 

Bois-Guilbert, ce précurseur des économistes modernes, 
protestait vigoureusement contre le système prohibitif, dans 
son Détail de la France sous le règne de Louis XIV, qui lui 
valut l'exil. « Les douanes, dit-il, bannissent les étrangers 
» de nos ports, en les obligeant d'aller chercher ailleurs ce 
» qu'ils venaient quérir chez nous' ou d'apprendre nos 
» manufactures en attirant nos ouvriers (3). » 

Le député de Lyon à l'assemblée des députés du commerce 
en 1701 s'exprimait ainsi : « Il faut revenir de la maxime de 
» M. de Colbert qui prétendait que la France peut se passer de 
» tout le monde. C'est aller contre la nature et contre les décrets 
» de la Providence qui a distribué des dons différents aux 
» peuples différents pour les obliger à entretenir un commerce 
» réciproque, à se rechercher, à s'entre-aider par un échange 

(1-2) Lettres, Itist. et Além. de Colbert, par P. Clément, t. II : « Liberté »; — 
II« partie, t. II. 30 août 1669. Lettre de Colbert à Colbert du Terron, n° 57, 
p. 486. 

(3) Boisguillebert (P. -P. Le !*esant, s"" de). Le Détail de la France sous le 
rèijne présent. Nouv. éd., 1707, 2 vol. in-r2. 



— 300 — 

» mutuel des biens qu'ils possèdent, et à former des relations 
» d'amour au lieu de ces haines qu'entretient la guerre 
» commerciale des tarifs. 

» Voilà l'origine du commerce et ce qui le perfectionne. 

» Ce n'est plus un commerce que de fournir aux étrangers 
» nos denrées et nos manufactures, et de ne tirer d'eux que de 
» l'argent. Les étrangers nous envoient guerre pour guerre : 
» nous repoussons leurs marchandises, ils repoussent les nôtres, 
» et nos manufactures n'en souffrent pas moins que notre 
» agriculture, qui n'a point de débouchés pour le surplus de 
» ses denrées. 

» C'est la liberté qui est l'âme et l'élément de tout commerce ; 
» c'est le défaut de liberté qui cause l'extrême abaissement où 
» le commerce est actuellement réduit. Qu'on favorise nos 
» produits par des taxes modiques sur ceux des étrangers, on 
» le conçoit; mais lorsqu'une manufacture est née viable, 
» qu'elle peut écouler ses produits sur les marchés soit du 
» dedans, soit du dehors, elle n'a pas besoin d'être appuyée 
» par des impositions et de grands droits; que, si elle ne peut 
» s'établir ou subsister avec des droits modiques, elle doit être 
» considérée comme voulant s'enrichir aux dépens du public. » 

Un mémoire de 1710 a posé nettement la question. 

« Le temps oîi les Anglais enlevaient nos denrées en échange 
» de leurs draps était-il plus avantageux à la France que 
» celui où la France n'achetait plus de draps aux étrangers, 
» mais a cessé de leur vendre les produits de son sol (1) ? » 

L'auteur fait remarquer que la question est difficile à 
résoudre si elle est posée pour la France entière ; que l'inter- 
diction des étoffes étrangères a pu bénéficier aux villes du Nord 
où on a établi des manufactures de draps fins, à Sedan, 
Abbeville, Amiens, Lille, Elbeuf, et au Midi à Carcassonne; 
mais qu'elle a nui aux manufactures de draps communs qu'on 
exportait autrefois, et qui ne peuvent soutenir la concurrence 
depuis que les étrangers et notamment les Anglais, qui ne 
fabriquaient autrefois que des draps fins, ont fait des draps 
communs ; 

Qu'elle a nui surtout à toutes les provinces agricoles qui ae 

(1) Mémoire sur le commerce et les finances de la France et des colonies. 
Ms. Bibliolh. Nationale. 1 vol. in-fo. Supplém., n°1792. 



— 301 — 

vendent plus les produits de leur sol, notamment leurs vins et 
eaux-de-vie; ce qui s'appliquait à la plus grande partie de la 
France; notamment aux provinces de Guienne, Champagne, 
Bourgogne, Saintonge, Languedoc, Provence, Anjou, Blésois, 
Orléanais, Lorraine. « Depuis que les vins et eaux-de-vie de ces 
» provinces ne se vendent plus, un malheureux vigneron ne 
» peut, faute de débouchés, payer la taille; ou bien s'il vend 
» son vin c'est à vil prix, les Anglais et les Hollandais n'étant 
» plus là pour donner aux produits de ses terres, par la concur- 
» rence qu'ils se faisaient entre eux, leur ancienne et véritable 
» valeur. » 

Aux exagérations des tarifs douaniers répondait la contre- 
bande. Ce fait avait été signalé à Colbert par Bellinzani, l'un 
des négociants dont il prenait volontiers conseil. La contrebande, 
le commerce interlope, comme on l'appelait, était si nécessaire 
que le roi lui-même fut obligé de la tolérer en la régularisant par 
des licences ou passeports, de même qu'en permettant en temps 
de guerre le commerce des Anglais et des Hollandais par les 
navires neutres. 

Les guerres sans cesse renaissantes, les dépenses exagérées, 
les représailles douanières, les disettes, avaient amené à la fln 
du xvii" siècle un état de souffrance signalé par les intendants, 
amèrement dépeint par Vauban,par Massillon, par La Bruyère, 
et caractérisé dans la Guienne par ce fait que les vignes étaient 
abandonnées et sans culture. 



- 302 — 

CHAPITRE II 
Les conditions du conamerce. 



Article premier. — Les commerçants à Bordeaux 
au XVIP siècle. 



Le commerce était fait à Bordeaux par diverses classes de 
personnes; les simples habitants non privilégiés, les bourgeois 
privilégiés, les étrangers qui faisaient les plus nombreuses 
affaires et dont quelques-uns étaient naturalisés et pouvaient 
devenir bourgeois. 

Les privilèges des bourgeois de Bordeaux, et dont ceux-ci 
étaient très fiers et très jaloux, étaient politiques, honorifiques 
et commerciaux. Tous étaient constamment battus en brèche 
par le pouvoir royal et par la centralisation administrative qui 
prenait une force toujours croissante. La ville avait longtemps 
possédé le droit de nommer son maire, ses jurats, ses divers 
administrateurs; de s'imposer elle-même, d'armer ses gardes 
bourgeoises, d'exercer certaines juridictions de police et de 
justice. Elle avait le droit de franc fief, c'est-à-dire celui pour le 
bourgeois d'être propriétaire de terres et fiefs nobles sans avoir 
et sans payer l'autorisation royale; le droit de noblesse pour 
ceux de ses citoyens qui avaient exercé les charges munici- 
pales; les bourgeois avaient leurs armoiries et portaient l'épée. 
Enfin les privilèges commerciaux des bourgeois consistaient 
dans l'exemption de certains impôts, tels que les droits de 
convoi, de comptablie, de grande et petite coutume; et dans le 
droit de vendre leurs vins avant que ceux des environs aient 
la permission d'entrer dans le port. 

A chaque mouvement populaire, et les bourgeois de Bordeaux 
se remuaient souvent, ils voyaient se détacher quelque fleuron 
de leur antique couronne, quelque privilège politique, honori- 
fique ou fiscal. 

Un arrêt du Conseil d'État, daté du camp devant La Rochelle 
le 6 février 1628, reconnaissait au maire et aux jurats le droit 
de recevoir les bourgeois conformément aux articles arrêtés par 
eux le 15 juin 1622. Pour être reçu bourgeois il fallait habiter 



— 303 - 

la ville depuis cinq ans au moins, et y posséder une maison 
de la valeur de quinze cents francs environ. Les étrangers 
ne pouvaient tenir boutique ni vendre au détail, s'ils n'étaient 
reçus bourgeois; et, même après leur réception, ils ne pouvaient 
être courtiers (1). 

Après les troubles de la Fronde, le roi , le 30 mars 1654, 
annula toutes les réceptions de bourgeois qui avaient eu lieu 
pendant ces troubles. 

La lutte allait être entamée par la royauté contre les privi- 
lèges des bourgeois. Par deux arrêtés du Conseil d'État, du 
6 novembre 1660 et du 9 août 1662, le roi cassa toutes les lettres 
de bourgeoisie obtenues depuis vingt ans, et soumit ceux qui 
les avaient obtenues au paiement des droits de comptablie. 
L'intendant Hotman de Fontenay fut commis pour vérifier les 
titres de tous les bourgeois, et en dresser les tableaux avec 
le maire et les jurats (2). 

Diverses ordonnances de l'intendant Charles Le Jay, auquel 
Colbert avait ordonné d'examiner les privilèges des Bordelais 
et les rôles des bourgeois exempts de taille, obligèrent tous 
ceux qui avaient été reçus depuis vingt ans à les représenter 
sous huitaine avec les pièces justificatives : ceux qui avaient 
été reçus depuis plus de vingt ans en furent dispensés (3). 

Le droit du maire et des jurats à recevoir les candidats à la 
bourgeoisie se trouvait anéanti. Le maire et les jurats s'oppo- 
sèrent aux ordonnances de juin 1663 rendues par M. l'intendant 
et par le lieutenant du sénéchal. Un arrêt du Conseil d'État 
déclara, le 24 mars 1664, les prétentions du maire et des jurats 
mal fondées, en ce qu'elles portaient que tous les habitants de 
Bordeaux y tenant maison, feu et famille depuis plus de cinq 
ans, devaient être réputés bourgeois d'icelle ville; que ceux 
qui voulaient le devenir devaient être reçus par les maire et 
jurats, et que le fermier de la comptablie fût tenu de respecter 
les lettres données par les maire et jurats et de restituer les 
sommes indûment perçues. L'arrêt ordonna l'exécution des 
ordonnances, et accorda deux mois aux bourgeois pour produire 
leurs titres à M. Claude Pellot, le nouvel intendant (4). 

(1-2) Arch. municip., série JJ, carton 303. 

(3) Depping. Corresp. adm., n^ 57, p. -199 et ss,; et Arch. municip,, loc. cit. 

(4) Arch. municip., série JJ, carton 363. 



— 304 — 

Le contrôleur général demandait, non seulement d'épurer 
les listes des bourgeois pour diminuer le nombre de ces exempts 
d'impôts, mais encore si les privilèges ne pouvaient pas être 
attaqués, et s'il n'y avait pas lieu à les examiner de près. Aussi 
l'intendant Pellot écrivait à Colbert, en mars et avril 1664 : 
« Il faut faire représenter aux jurats les lettres pour l'exemp- 
» tion dont jouissent les bourgeois. Si elle est réduite aux 
» denrées de leur vin et marchandises pour leur provision 
» seulement, les droits du roi eu pourront augmenter de 
» 200,000 livres par an (1). » 

Colbert qui aimait l'augmentation des recettes des finances 
n'eut garde de manquer l'occasion de profiter des troubles de 
la marque d'étain et du papier timbré en 1675; il lit rendre 
la déclaration du roi du 15 décembre qui supprimait l'antique 
exemption des droits de convoi, de comptablie, de grande et 
petite coutume (2). Cela n'accrut pas le revenu royal de 200,000 
livres, mais bien de 80,000 livres par an, ainsi que l'écrivait 
l'intendant de Bezons en 1691 (3). 

La bourgeoisie ne fut rétablie qu'au commencement du siècle 
suivant. 

Non seulement le roi enlevait aux bourgeois de Bordeaux 
leurs privilèges fiscaux de commerce, mais ceux qui leur confé- 
raient la noblesse de charges, se réservant à lui seul le droit 
de créer des nobles; un arrêt du Conseil du 18 juillet 1670 leur 
avait enlevé le droit de porter l'épée, mais ils conservèrent 
celui de franc fief et celui d'avoir des armoiries : bien plus, 
on supposa qu'ils en avaient tous, et on leur ordonna d'aller 
les faire enregistrer moyennant finances. En 1696,d'Hozier leur 
distribua généreusement les lions d'or ou de gueules, les étoiles, 
les lévriers, les ancres et même les têtes de nègre, sur champs 
d'argent ou d'azur. 

Parmi ces bourgeois de Bordeaux se livrant au commerce 
au xvii^ siècle et dont les registres de la jurade et ceux de 
l'amirauté nous ont conservé les noms, un grand nombre 
furent la souche de familles encore existantes à notre époque. 

Nous avons été prié de rappeler quelques-uns de ces noms. 

(1) Depping. Corresp., t. I, n^ i\, p. 703. 

(2) Arch. municip., JJ. 

(3) Boislile. Corresp., n^ 710, p. 184. 



— 305 ~ 

Nous pourrions donner sur presque tous des renseignements 
assez intéressants: mais cela nous entraînerait trop loin, et nous 
n'avons pas d'ailleurs tous les documents nécessaires pour relier 
ces négociants du xvii^ siècle aux familles existantes de nos 
jours. 

Nous nous contentons de citer quelques noms. 

Nous les donnons par ordre alphabétique : 
Allenet, Daniel Arfeuilles, Augier, Alaux. 
Babin, Balguerie, Barrière, Batailley, Bastard, Bayle, Bensse, 

Billate, Blouin, Boulerne, Borie, Boue, Brivazac. 
Calvé, Castaing, Chicou, Claverie, Colomb, Cornu, Coudert, 

Courtade. 
Dallon, Damalvy, Darriet, David, Delprat, Desclaux, Destrilles, 

Drou illard, Ducourneau, Ducos, du Bernet, R. Duribaud, 

Duverger, Dupeyron. 
Olivier Eymond. 
Arnaud Fau, Jean Fénelon, Féger, Feuilhade, Fieuzal, P. et 

Arnaud de Filleau. 
Richard Cachet, Garât, Garriq, Gassiot, Geneste, J. et B. 

Geoffret, Gignoux, Godière, Gras, Griffon, Guichenet, Guibert. 
Hélias, P. Hotman, Ant. Hugla. 
Jacquier. 
De Kater. 
Jacques Labat, Marc et Bertr. Laborde, Labonne, Laffargue, 

Labatut, Lafore, P. Lamothe, F. Lamouroux, F. et H. Lavie, 

Lande, Léglize, Leydet, La Nardonne, J. Lavau, André 

Lombard, de Lopes, de Loubes, Pierre Losteau, Luneau, 

Lesca. 
Malbec, Jacq. Manpetit, Marbotin, P. Martini, P. Maleret, 

Malartic, Saint-Marc, Merman, Merle, P. Ménard, E. Mestre, 

Ph. Minvielle, Minvielle de Bessan, Moller, Simon Miramon, 

Gentil Moras, J. Moytié. 
J. Noguès, de Nort, Nozereau. 
Pâlotte, Payen, Pauly, Claude Pelletrau, Peyronnet, Poirier, 

Poncet. 
Jacob Rattier, Gabr. Réau; Alain, Arnaud, Jean Roche; Ribail, 

Roucaut. 
J. Sabathier; F., Philippe et Samuel Saige; Saiesse, Jos. Sigal, 

P. Sauvage, Sossiondo, Tallement, Testas. 
Verdery. 



— 306 — 

Et parmi ceux des environs de Bordeaux : 
Chaperon; R**, J. et Mathieu Fontémoing; Pichot (deLibourne). 
Bernard Pastoureau, Louis Peychaud (de Bourg). 

Presque tous ces commerçants ont été jurats; quelques-uns 
ont été anoblis. Un petit nombre d'entre eux descendaient 
d'étrangers naturalisés, ou avaient été eux-mêmes naturalisés. 
Nous citerons : Hotman, de Kater, Merman ou Meerman, Moller 
ou MooUer. 

Francisque Michel a écrit quelque part que les familles de 
commerçants disparaissaient vite à Bordeaux. La lecture de la 
liste ci-dessus démontre son erreur à tous ceux qui connaissent 
bien cette ville; et si quelques-uns de ces noms ont disparu, cela 
n'a été que récemment. 

Il n'indique guère que celui de la famille Merman (1), et il 
dit qu'une personne de ce nom faisait le commerce des vins en 
1713. 11 faut remonter bien plus haut, Michel Merman fut reçu 
bourgeois de Bordeaux le 16 juillet 1603. Il était probablement 
d'origine flamande et son nom devait s'écrire Meerman, car 
cette orthographe est conservée dans un placet présenté en 1700 
par une de ses descendantes, Anne Meerman, à M. de Pont- 
chartrain (2). 

En 1651, Samuel Merman était associé avec le sieur Bargaud. 
Le 15 mars ils expédiaient de Bordeaux le navire la Flew-de- 
Lys, leur appartenant, du port de soixante tonneaux, capitaine 
Guitard, après avoir fait la délibération sous serment prescrite 
par les ordonnances du nombre et des noms de l'équipage, des 
munitions et avitaillement, « pour aller à la Terre -Neufve à la 
» pesche de la moulue». En 1668 Marie Berdoye, veuve d'Yzaac 
Mennan, faisant pour Michel Merman, marchand, son fils, 
présentait à l'intendant Pellot les lettres de bourgeoisie de 1603 
accordées à Michel, son aïeul. En 1672, le 18 mai, le sieur 
Merman, probablement Michel, recevait la Sainte-Anne^ de 
l'isle Dieu, venant de La Rochelle chargée de feuillards; le 
28 octobre, VArc-en~Ciel de Wismar, de deux cents tonneaux, 
venant de Norwège chargée de bois; le 14 novembre, la, Jeanne 
de La Rochelle, chargée de sucre, qu'il avait expédiée le 
22 août à La Rochelle chargée de vins. 

(1) F. Michel. Hist. du Commerce et de la Nav., t. I., p. 122 et 436. 

(2) Depping. ColUd. de Doc. inéd., no U9, p. 289 et 291. 



— 307 — 

Devons-nous considérer comme étrangers les Juifs établis à 
Bordeaux et dont plusieurs étaient bourgeois ^ 

Ils avaient été reçus à Bordeaux sous le nom de Portugais. 
Leur état était réglé par Tédit d'Henri IV du mois d'août 1550. 
Nous avons ailleurs raconté leur histoire (1). 

Ils avaient acquis la bienveillance des autorités, celle du 
maire, des jurats et des principaux commerçants. Humbles, 
modestes, vivant à l'ombre de leurs boutiques qui étaient les 
mieux assorties de la ville; se livrant au commerce du change 
et des marchandises, ils vivaient sous leur désignation de 
nouveaux chrétiens, évitant le plus possible d'alarmer les 
inquiétudes des catholiques, saisissant les occasions de se 
montrer généreux dans les calamités publiques. En 1599, une 
disette ayant affligé Bordeaux, ils vinrent largement au secours 
des pauvres. Aussi, peu d'années après, le 2 janvier 1604, le 
maréchal d'Ornano défendait-il par ordonnance de nuire en 
actions ou en paroles aux marchands portugais et aux autres 
étrangers établis à Bordeaux pour y faire le commerce. 

Ils étaient cependant quelquefois inquiétés par le fanatisme 
intolérant de quelques catholiques exaltés. En vain vivaient-ils 
sans ostentation, fldèles en apparence à leur titre de nouveaux 
chrétiens, se mariant à l'église, faisant baptiser leurs enfants, 
faisant des legs aux pauvres de leur paroisse et à l'Église 
catholique, ils furent souvent accusés de n'être que des Juifs 
masqués sous les noms de Portugais et d'Espagnols. Ils furent 
même dénoncés comme tels, et poursuivis devant le Parlement ; 
l'avocat du roi demanda leur expulsion en vertu des lois du 
royaume. Ils se pourvurent au Conseil du roi avant que le 
Parlement eût rendu son arrêt. C'était en 1614, au moment de 
la réunion des notables à Rouen, disant qu'ils n'étaient point 
Juifs, mais Portugais, « ains très bons chrétiens et catholiques »; 
qu'ils étaient en possession cVétat de la qualité de catholiques 
depuis l'édit de 1550 qui la leur avait reconnue; et que leurs 
adversaires n'étaient pas recevables à contester cette qualité. 
L'arrêt du Parlement de Bordeaux leur fut favorable et interdit 
les poursuites faites contre eux. 

Mais bientôt ces Portugais et Espagnols eurent à craindre 
l'application de l'édit du 23 mai 1615 rendu par la régente Marie 

(1) Th. Malvezin. Hist. des Juifs à Bordeaux. 



— 308 — 

de Médicis, édit que le conseiller de Lancre, du Parlement de 
Bordeaux, disait avoir été « dicté par quelque ange du ciel ». 
L'édit faisait dire au roi mineur, Louis XIII, que « en sa qualité 
» de roi très chrétien, ayant en horreur toutes les nations 
» ennemies de ce nom, et surtout celle des Juifs, il ordonnait 
» aux Juifs déguisés ou autrement, de vider le royaume dans 
» un mois, sous peine de la vie ». 

Les Juifs de Bordeaux n'étaient pas protégés seulement par 
le Parlement de cette ville, ils l'étaient aussi par les jurats, 
et surtout par le médecin de la reine, Hélie de Montalte, juif 
portugais lui-même; et ils furent volontairement oubliés. 

Cependant plus tard, en 1630, des marchands, jaloux de la 
concurrence que leur faisaient ces Portugais, essayèrent, mais 
inutilement, de leur faire appliquer l'édit de 1615. Ils étaient 
alors en pleine possession des droits d'habitants de Bordeaux; 
et, suivant deux arrêts l'un de 1617, l'autre du 25 août 1622, ils 
pouvaient être reçus bourgeois moyennant le paiement d'une 
somme de 3,000 livres. 

Un rôle des familles portugaises et espagnoles de Bordeaux 
fut dressé en 1636. Il comprenait deux cent soixante individus, 
dont plusieurs étaient natifs de la ville, d'autres naturalisés, 
plusieurs reçus bourgeois. 

A la fin de l'année 1675, pendant la sanglante répression 
faite par le maréchal d'Albret des troubles occasionnés par la 
création des nouveaux impôts de la marque d'étain et du papier 
timbré, plusieurs riches marchands portugais quittèrent la ville; 
d'autres se préparaient à le faire. Les jurats signalèrent cette 
situation à Colbert et à M. de Châteauneuf. « Les Portugais et 
» étrangers, qui font les plus grandes affaires, écrivaient-ils 
» le 30 décembre 1675, cherchent à se retirer d'ici. Gaspard 
» Gonzalès et Alvarès ont quitté depuis peu, qui étaient des 
» plus considérables parmi eux. Nous nous apercevons que le 
» commerce cesse. » 

Cette importance des Juifs dans le commerce de la ville se 
fit remarquer lorsque Colbert demanda des souscriptions pour 
les Compagnies des Indes, pour celle du Commerce du Nord. 
« Les Portugais ont souscrit», lui écrivait l'intendant. Colbert 
appréciait aussi lui-même cette importance. Aussi ecrivait-il 
le 16 janvier 1683 à l'intendant Faucon de Ris, à propos de 
poursuites qu'on voulait exercer contre un juif et une juive 



- 309 — 

pour abus des sacrements : « Sa Majesté convient qu'il serait 
» dangereux de punir rigoureusement ce crime, parce que 
» l'expulsion générale de tous les Juifs du royaume s'ensuyvroit ; 
» et, comme le commerce presque général est entre les mains de 
» ces sortes de gens-là, Sa Majesté connoît bien que le mouve- 
» ment qui en arriverait au royaume serait dangereux. » Et 
alors le ministre propose de chercher les moyens de chasser tous 
les ans « par des raisons et moyens qui vraisemblablement ne 
» manqueront pas, par l'application que vous y pourriez 
» donner», tantôt huit, tantôt dix familles; « et ainsi Sa Majesté 
» croit qu'en huit ou dix années elle pourroit les chasser 
» entièrement du royaume. Et comme cette expulsion se feroit 
» insensiblement, le commerce qu'ils font pourroit passer entre 
» les mains des Français, sujets du royaume. Sa Majesté veut 
» que vous examiniez avec soin ces pensées; ... et si vous en 
» trouvez quelque autre pour arriver à la même fin que Sa Majesté 
» se propose pour l'expulsion de ces gens-là (1). » 

L'année suivante, sous le prétexte que les Portugais de 
Bordeaux étaient en relations avec leurs coreligionnaires de 
Hollande, et que quelques-uns d'entre eux s'étaient établis en 
Hollande, un arrêt du Conseil en date du 20 novembre 1684 
chassa du royaume quatre-vingt-treize familles portugaises de 
Bordeaux, Dax, Bayonne, Peyrehorade et Bidache. Mais cet 
arrêt fut annulé le 11 janvier 1686, et il fut reconnu par cette 
dernière ordonnance, aux Portugais comme à tous les autres 
étrangers, le droit de sortir du royaume pour leurs affaires, et 
d'y rentrer. 

Parmi ces Portugais et Espagnols de Bordeaux nous citerons 
les noms de Gaspard Gonzalès et Hernandès Cardoze, bourgeois 
de Bordeaux avant 1675; de Francia Alvarès, Dacosta, Jacob 
Aguador, Hector Lopès, qui chargeaient des navires vers 1680; 
et de plusieurs autres : Cardoze, Gomès, Gradis, Lopès, Lopès- 
Depas, Mendes, Meze, Furtado, Peixotto, Pereyre, Rodrigues, 
Salado, Silva, Vidal (2). 

Les habitants de la Flandre, de la Zélande, de la Hollande, 
de la Frise, fréquentaient habituellement le port de Bordeaux; 
plusieurs d'entre eux avaient fini par s'établir dans la ville et 

(1) Depping. Coll. de Doc, t. III, p. 286. 

(2) Th. Malvezin. Histoire des Juifs à Bordeaux. 

20 



— mo — 

s'y faire recevoir bourgeois; quelques-uns s'y étaient mariés 
et leurs familles s'y sont conservées; ils étaient, pour le 
commerce, les correspondants et les commissionnaires de leurs 
anciens compatriotes. D'autres Flamands, comme on les appelait, 
étaient venus dans la contrée vers le milieu du siècle-pour les 
dessèchements de marais entrepris par le duc d'ÉperncJn et par 
d'autres : ils se tixèrent sur les lieux par la durée môme de leurs 
travaux, et y firent souche. 

Une liste de tous ceux qui se trouvaient dans la généralité 
de Bordeaux en 1672, au moment de la déclaration de guerre 
à la Hollande, fut dressée par l'intendant, M. de Sève. Il 
s'agissait de savoir si, dans l'intérêt même du commerce de 
Bordeaux, il n'était pas utile de surseoir à l'ordre qui venait 
d'être donné de les expulser, et de confisquer leurs navires et 
leurs marchandises. L'intendant convoqua les jurats et les 
principaux marchands, et adressa un rapport favorable aux 
résidents hollandais, qui ne furent pas inquiétés (1). 

Nous regrettons de ne pas connaître cette liste. Nous trouvons 
toutefois dans les registres de l'amirauté les noms des principaux 
de ces résidents intéressés au commerce maritime. Plusieurs 
nous sont encore connus : Baumgarten, Bisterweld, Bongard, 
Coppens, Craën, de Kater, van Egmont, H' Hope, Luneman, 
Moller, Daniel et Arnaud Oyens, Gaspard Pelt, J. de Ridder, 
Stonaker. Gaspard Pelt ne se bornait pas à faire le commerce, 
il était aussi intéressé dans les entreprises de dessèchement 
des marais de Lesparre, où nous trouvons encore les noms de 
Tilman Gorier, de Pitre Cat, de Jacob Alsen, d'Outgis Luyst, 
de Cornelis Melchop et de Conrad Gaussem (2). 

Les Anglais, moins que les Flamands et les Hollandais, 
s'étaient fixés à Bordeaux. Nous pouvons cependant citer les 
noms de quelques-uns : ce sont ceux d'Arondel, Balfour, 
Écossais; J. Boyd, André Kerby, Thomas Lee, Edw. Quin. H 
fut aussi question, en 1689, de chasser de Bordeaux tous les 
marchands anglais non catholiques. M. de Bezons répondit à la 

(1) Lettr., Instr. et Mémoires de Colbert, par P. Clément, t. \\, 11« partie, 
p. 664 . 

(2) C'est à tort que Fr. Michel a cité comme Flamand, et à diverses reprises, 
Dominique de Ram. Les lettres de conseiller au Parlement de Bordeaux de 
Dominique Ram indiquent qu'il était natif du royaume d'Aragon. Il a commis 
une erreur analogue pour la famille des de Mons, seigneurs de Soussans. 



— an — 

lettre de M. de Seiii,iielay que ce serait la ruine complète du peu 
de commerce qui restait (1). 

Quelques Suédois, Norwogiens, Danois venaient à Bordeaux; 
mais nous n'avons trouvé trace de la naturalisation d'aucun 
d'eux. 



Article 2. — Administration commerciale. 



Nous avons vu les affaires du commerce réglées par Sully 
dès son entrée aux finances en 1596; dirigées par Richelieu, 
comme grand-maître et surintendant général de la navigation, 
et plus tard, en 1661, par Colbert, comme contrôleur général 
des finances; en 1669, par Colbert, comme secrétaire d'État 
chargé du commerce intérieur et extérieur. 

Sous le ministre et le contrôleur général était placé l'intendant, 
d'abord simple envoyé paraissant peu important, mais dont les 
fonctions s'étaient étendues de jour en jour, et qui était devenu 
le représentant du ministre et le véritable administrateur. 
Dans l'origine, Tintendant était un maître des requêtes du 
Conseil, envoyé près du gouverneur pour le soulager dans ses 
fonctions. 

Nous avons peu de renseignements sur les premiers intendants 
dont le rôle paraissait encore assez mal défini. Nous trouvons 
l'indication de leurs noms : MM. de Bellebat, en 1618; Séguier 
d'Autry,en 1624; Servien,en 1628; il eut de nombreux démêlés 
avec le Parlement qui ne voulait pas reconnaître ses attributions. 
M. de Verthamon, maître des requêtes, est dénommé, en 1635, 
intendant de justice en Guienne (2). Le 6 novembre 1637, 
M. de Foullé, premier président de la Cour des Aydes, est 
qualifié, dans une ordonnance du prince de Condé, d'intendant 
de justice, police et finances en Guienne. M. de Mâchant reçoit 
la même qualification en 1638; et M. de Lauzon, maître des 
requêtes, de 1641 à 1653. A cette époque, c'est Gédéon Tallement, 
d'une famille bordelaise, et cousin de Tallement des Réaux; le 
20 novembre 1658, une lettre du roi annonce aux jurats de 

(1) Uepping. |er juillet 1689, t. I, n» 72G, p. 187. 

(2) Arcli. municip., série JJ, c. 347 : « luteridanls », de 1635 à 1658. 



— 3h2 — 

Bordeaux qu'il a nommé pour intendant Vincent Hotman de 
Fontenay, qui était le parent, probablement le fils, de Pierre 
Hotman, bourgeois de Bordeaux, qui chargeait des navires 
en 1651. 

Il fut remplacé en décembre 1662 par Charles Le Jay, et 
celui-ci le fut en 1664, au mois de juillet, par Claude Pellot. 
Nous avons eu occasion de parler de ces trois intendants. 
Les Lettres, Mémoires et Instructions de Colbert, publiés par 
P. Clément, et la Correspondance administrative, pul)lioe par 
Depping, nous ont conservé quelques documents de leur admi- 
nistration. 

Plus tard les documents administratifs deviennent plus nom- 
breux encore. Les jurats reçoivent, le 30 octobre 1669, une lettre 
du roi annonçant l'envoi comme intendant de M. Daguesseau. 
Henri d'Aguesseau était né à Bordeaux, et fils du premier 
président au Parlement. Les jurats allèrent le complimenter 
et lui firent présent de confitures, de vins et de flambeaux (1). 

En 1673, Guillaume de Sève, seigneur de Chatillon, devint 
intendant; il Tétait au moment de la sédition de 1675. 11 fut 
remplacé en 1678, et vint prendre congé des jurats. Ceux-ci 
avaient reçu, le 19 novembre, les lettres du roi annonçant la 
nomination de son successeur, Charles Faucon, seigneur de 
Ris, ancien intendant à Moulins. Celui-ci fut nommé en 1686 
premier président au Parlement de Rouen (2). 

Le 29 mai 1686 eut lieu l'arrivée du nouvel intendant Bazin 
de Bezons, qui reçut la visite officielle des jurats. 11 avait été 
conseiller au Parlement, intondant à Limoges et à Orléans (3). 
C'est l'auteur du mémoire que nous avons cité sur l'état de la 
province en 1698 (4). Il figure souvent dans la correspondance 
publiée par de Boislile. 

Il conserva ses fonctions jusqu'au mois de septembre 1700, 
et fut remplacé par Yves-Marie de La Bourdonnaye. 

Si les intendants avaient pour mission d'administrer, le 
Conseil du commerce avait celle d'étudier. 

Henri IV et Sully avaient pensé que pour pouvoir utilement 
diriger et réglementer le commerce, il était nécessaire de 
s'entourer de commerçants expérimentés. Le Conseil du 

(1-2-3) Archiv. miinicip., série JJ, c. 374. 

(4) Biblioth. de la Ville, manuscrit 736, D 2, in-4". 



— 313 - 

commerce fut créé en 1604. Richelieu comprit toute l'impor 
tance de cette institution, et il la maintint. Mais il ne tint pas 
compte de Tesprit qui avait inspiré la création d'un aussi utile 
instrument, et il en faussa la base en remplaçant les marchands 
par des administrateurs sans pratique, par les légistes du 
Conseil d'État. 

Colbert répara cette faute; il reprit et améliora la création 
de Sully et s'entoura de véritables négociants. Nous avons déjà 
parlé de l'arrêt du Conseil du 5 décembre 1664, publié par les 
jurats de Bordeaux le 2 mars 1665 et qui ordonnait l'élection 
de députés parmi lesquels Colbert devait en choisir trois pour 
représenter chacun une des trois grandes provinces commer- 
çantes entre lesquelles était divisée la France. Ces trois députés 
devaient suivre la cour pour entretenir des correspondances 
avec tous les marchands des villes de leur département, et 
informer Sa Majesté de tout ce qu'il conviendrait de faire pour 
rétablir et augmenter le commerce. 

Les seconds élus devaient s'assembler tous les ans, le 20 juin, 
dans une des villes de ces trois départements que Sa Majesté 
désignerait, pour examiner, sous la présidence du maître des 
requêtes faisant la visite de la province, l'état du commerce 
et des manufactures, rechercher les causes de la diminution 
ou de la cessation des unes ou de l'autre, et les moyens de les 
rétablir; pour du tout en être fait procès-verbal envoyé au 
sieur de Colbert et en être fait rapport à Sa Majesté (1). 

Le roi présidait lui-même tous les quinze jours les séances 
du Conseil royal du commerce. 

Ajoutons qu'à Bordeaux le commerce était encore soumis, 
en certains cas, aux mesures de police du maire et des jurats, 
et, pour la police générale, à la juridiction souveraine du 
Parlement. 

La juridiction commerciale continuait à être exercée par le 
juge et les consuls de la Bourse, en conflits fréquents soit avec 
le tribunal de l'Amirauté, soit avec celui du sénéchal et même 
avec celui du maire. 

La législation relative au commerce n'était pas codifiée. Les 
anciens monuments de la jurisprudence, les Rolles d'Oléron 
notamment, particulièrement appliqués en Guienne, formaient, 

(I) Arcli. munie, série JJ, carton 36o. 



- 314 — 

avec quelques textes du droit romain, les odits royaux nombreux 
et souvent contradictoires, la tradition, les usages, une multi- 
titude de dispositions sans ensemble, difficiles à connaître. 
Colbert pourvut aux besoins du commerce de terre par l'ordon- 
nance de 1673, et à ceux du commerce de mer par. celle du 
mois d'août 1681. 

Cette dernière ordonnance avait été préparée avec soin. Lo 
19 février 1677 les jurats de Bordeaux s'étaient réunis pour 
entendre lecture d'une lettre que M. de Seignelay leur adressait, 
pour les prévenir que le roi envoyait à Bordeaux M. Legras, 
dans le but de composer un corps d'ordonnances de la marine, 
et l'avait chargé de conférer avec les négociants, les armateurs 
et capitaines de navires. M. de Seignelay leur demandait de 
choisir six négociants, six armateurs, et maîtres et quelques 
pêcheurs. Le juge et les consuls furent mandés à ce sujet par 
les jurats, et les personnes demandées furent désignées (1). 

Le 13 avril 1679 une instruction spéciale avait été envoyée 
au lieutenant d'amirauté de Bordeaux, lui prescrivant de faire 
relever au greffe tous les jugements à partir de l'année 1660 
en matière d'affrètements, connaissements, frets, engagements 
et loyers de matelots, prêts à la grosse, assurances, avaries et 
abordages, jet et contribution, naufrages, bris, échouements, 
droits de varech ; en outre ce qui avait rapport au tiers attribué 
à l'amiral, aux constructions, saisies, ventes do navires ; à la 
police des quais, ports et rades, du guet à la mer, des pêches ; 
des pêcheries, parcs, madragues, boudigues (2). 

L'ordonnance de 1681 est célèbre. Elle fut accueillie en 
Europe avec une sorte d'admiration, et fut presque immédiate- 
ment adoptée par la plupart des nations maritimes. Elle a été 
presque littéralement reproduite dans notre Code de commerce 
actuel. 

Nous nous bornons à en rappeler le préambule : « Louis 

» Nous avons cru que pour achever le bonheur de nos sujets, 
» il ne restait plus qu'à leur procurer l'abondance par la facilité 
» et l'augmentation du commerce, qui est une des principales 
» sources de la félicité des peuples; et, comme celui qui se fait 
» par mer est le plus considérable, nous avons pris soin 

('l)Arch. munie, série JJ, carton 377. 

(2) Clément. Lettres, Mém. et In.st. de Colbert, t. III, n^ 532, p. Io3. 



» d'enrichir les côtes qui environnent nos États, de nombre de 
» havres et de vaisseaux pour la sûreté et la commodité des 
» navigateurs qui al)ordont à présent de toutes parts dans les 
» ports de notre royaume. 

» Mais, parce qu'il n'est pas moins nécessaire d'affermir le 
» commerce par de l)onnes lois, que de le rendre libre et 
» commode par la bonté des ports et la force des armes, et 
» que nos ordonnances, celles de nos prédécesseurs, ni le droit 
» romain, ne contiennent que très peu de dispositions pour la 
» décision des différends qui naissent entre les négociants et 
» les gens de mer, nous avons estimé que pour ne rien laisser 
» à désirer au l)ien do la navigation et du commerce, il était 
» important de fixer la jurisprudence des contrats maritimes, 
» jusqu'ici incertaine, de régler la juridiction des officiers 
» de l'amirauté, les principaux devoirs des gens de mer, et 
» d'établir une bonne police dans les ports, côtes et rades qui 
» sont dans l'étendue de notre domination. » 

Cette ordonnance attribuait à l'amirauté et enlevait aux 
jurats certains droits de juridiction et de police. Les jurats 
convoquèrent l'assemblée des Trente dès le 13 février 1582. 
L'ordonnance avait été enregistrée au Parlement le 15 janvier 
de la même année. Les jurats écrivirent plusieurs lettres à 
M. de Seignelay pour lui demander sa protection, et le maintien 
de leur juridiction sur le port, havre et rivière. 

Ces difficultés durèrent plusieurs années. Les jurats avaient 
formé opposition aux dispositions de l'ordonnance contraires à 
leur juridiction. L'avis de l'intendant Faucon de Ris leur avait 
été favorable, et ils obtinrent enfin, le 7 juillet 1687, un arrêt 
du Conseil d'État qui ordonna le maintien des jurats dans leurs 
fonctions de maîtres des quais, chargés de l'entretien des 
tonnes et balises, du lestage, amarrage, et autres fonctions de 
police (Ij. 

FOIRES. 

Nous avons cité la lettr.e écrite à Colbert par son fils, le 
marquis de Seignelay, lui disant : « C'est une chose fort 
» agréable à voir que le port de Bordeaux pendant la foire 

(1) Arel). miinicip., série JJ, c.377. 



— 316 — 

» d'octobre 1670 (1). » Ces foires, disait Colbert lui-môme, 
sont d'une grande conséquence à l'État parce que c'est par la 
sortie des vins et denrées qui s'enlèvent des foires que l'argent 
entre en plus grande quantité dans le royaume. « Je vous prie, 
» mandait-il à l'intendant Faucon de Ris le 16 décembre 1682, 
» d'examiner toujours avec soin ce qui se passe, et renlèvement 
> des denrées (2). » 

Les foires de Bordeaux duraient chacune pendant quinze 
jours, l'une commençant le 1" mars, et l'autre le 15 octobre. 
Elles étaient affranchies des droits d'entrée et de sortie des 
marchandises. 

Pendant longtemps les marchands forains n'avaient pas eu 
de local fixe pour se réunir ni pour exposer leurs marchandises 
qui étaient disséminées en divers endroits de la ville, ce qui 
nuisait aux affaires. Le juge et les consuls de la Bourse, ainsi 
que les marchands, demcmdèrent que les marchandises de foire 
fussent exposées et que le marché en fût tenu tant dans la cour 
de l'hôtel de la Bourse que sur la place qui se trouvait au 
devant. Un édit du 20 novembre 1653 décida que les marchands 
forains devaient étaler leurs marchandises pendant les foires 
au dedans et au devant de l'hôtel de la Bourse et non ailleurs; 
et autorisa le juge et les consuls à percevoir un droit de 
placage ou de loyer. La Bourse était alors sur la place de 
rOmbrière ou du Palais. 

Des difficultés s'élevèrent entre les diverses autorités qui 
prétendaient avoir droit de juridiction sur les foires. Le juge 
et les consuls de la Bourse des marchands, c'est-à-dire le 
Tribunal de commerce de l'époque, qui exerçaient quelques- 
unes des attributions aujourd'hui dévolues à nos Chambres 
de commerce, firent afficher pendant la foire de 1672 une 
ordonnance défendant aux marchands forains de vendre en 
détail les dimanches et jours de fêtes. Les jurats revendiquèrent 
leur droit de police, et firent défense au juge et aux consuls 
de persister dans leurs prétentions. Exerçant ces droits de 
police en 1678, le maire et les jurats défendirent de vendre 
et d'exposer des marchandises, notamment des étoffes, non 
conformes aux conditions fixées par les règlements. 

(1-2) p. Clément. Lcttr. et Mém. de Colbert, t. III, IP part., p. 24; — t. II, 
Ile part., p. 742. 



Des difficultés s'élevèrent aussi entre le maire et la Bourse 
quant au droit de placage perçu sur les marchandises exposées 
en vente. Le juge et les consuls soutenaient que la Bourse était 
un édifice dont la propriété appartenait à la corporation des 
marchands, et que, même avant l'édit de 1653, qui les autorisait 
à percevoir les droits, ils étaient dans l'usage immémorial de 
les faire payer. Le maire et les jurats prétendaient que ces 
droits appartenaient à la ville. Enfin le fermier général du 
domaine du roi les réclamait aussi, parce que la place du Palais 
de rOmbrière et même l'emplacement de l'hôtel de la Bourse 
avaient fait autrefois partie, et devaient être considérés comme 
le faisant encore, des domaines de Sa Majesté à cause de son 
ancien château de l'Ombrière. 

L'intendant repoussa en 1669 les prétentions du fermier et 
maintint le juge et les consuls dans le droit de louer les 
boutiques et les emplacements de la Bourse pendant la durée 
de la foire. 

La Bourse ne servait pas seulement de local pour la juri- 
diction consulaire et de marché pour les foires ; elle continuait 
à être le lieu des réunions quotidiennes des marchands pour 
leurs affaires courantes, et accidentellement celui des réunions 
où ils avaient à s'occuper d'intérêts communs ou même des 
aff"aires politiques. 

Pendant les troubles civils de la Fronde et de TOrmée, les 
marchands, dont le commerce était anéanti et qui désiraient 
vivement la paix, se réunirent plusieurs fois à la Bourse. Le 
9 juillet 1653, sous la présidence de Martini, juge de la Bourse, 
ils résolurent de fermer les boutiques parce que le commerce 
était paralysé par suite des troubles civils et de la guerre 
étrangère. Les marchands et d'autres bourgeois se réunissaient 
journellement à la Bourse, qui était devenue comme une sorte 
de Parlement où se rendaient Lenet, Gourville, et d'autres 
partisans des princes, pour empêcher les bien-intentionnés de 
réussir à faire décider la paix. C'est à la Bourse que se rendit 
le prince de Conti lui-même, au milieu de cette assemblée de 
bourgeois et de marchands, pour annoncer qu'il renonçait à tout 
traité avec l'Espagne, qu'il ne continuerait pas la guerre contre 
Mazarin et contre le roi, et qu'il prit l'écharpe blanche des 
partisans de la paix. C'est à la Bourse que les marchands 
approuvèrent les propositions de paix. 



— ?,18 



ENTREPOTS. COURTIERS. ASSURANCES. 



Une des plus heureuses et des plus fécondes mesures prises 
par Colbert fut l'institution des entrepôts qui, par l'ajournement 
du paiement des droits de douanes, facilitent les opérations 
commerciales, tout en sauvegardant les intérêts du fisc. Le 
transit vient compléter l'entrepôt en permettant, au moyen 
de certaines formalités, de faire passer les marchandises en 
franchise d'un entrepôt à l'autre. 

Au moyen âge, et depuis, on appelait étape le lieu où 
s'arrêtait un navire pour y déposer des marchandises dans un 
magasin, d'où elles étaient distribuées dans le rayon du débouché 
de la ville qui jouissait du droit d'étape. Certaines villes étaient 
désignées comme lieux d'étape, et les marchandises ne pouvaient 
entrer ou sortir que par ces villes. 

L'ordonnance de 1664 proclame que les entrepôts des villes 
maritimes et des autres, ainsi que les transits par l'étendue des 
provinces dans lesquelles les bureaux des fermes sont établis, 
peuvent beaucoup contribuer à la facilité du commerce, et 
ordonne aux fermiers d'établir dans ce but des magasins dans 
diverses villes. Le 25 février 1670, une déclaration du roi 
étendit, compléta et réglementa le système des entrepôts, ainsi 
que celui des acquits-à-caution pour le transit (1). 

Mais après la mort de Colbert, les fermiers généraux, qui 
préféraient toucher les droits à l'arrivée des navires plutôt 
que d'attendre la vente des marchandises, ou même d'être 
exposés à ne rien toucher en cas de réexportation, obtinrent 
par arrêt du Conseil du 9 mars 1688, la suppression des 
entrepôts et du transit, du moins pour les marchandises étran- 
gères, car nous trouverons à Bordeaux même, pendant tout 
le cours du xviii® siècle, l'existence d'entrepôts pour les 
sucres, les cafés, les tabacs et autres marchandises de nos 
colonies. 

Les courtiers, ces utiles auxiliaires du commerce, dépendaient 
à Bordeaux du maire et des jurats depuis l'origine déjà très 
reculée de leurs fonctions. Ils leur prêtaient serment et étaient 

1) P. Clément. Leltres., Mém,. et Instnicl. de Colbert, t. ler. 



— 319 — 

régis par les statuts municipaux; institués pour mener en 
Graves les Anglais, leur salaire était payé par l'acheteur, et 
leur ministère n'était pas obligatoire pour les bourgeois. 

Ils avaient seuls le droit de faire le courtage de toutes 
marchandises, de l'affrètement des navires et du papier de 
commerce. Ce droit leur avait été reconnu à l'époque dont nous 
nous occupons par un arrêt du Conseil d'État du 15 avril 1595, 
sanctionné par un grand nombre d'édits et d'ordonnances; 
mais toutes ces défenses n'empêchaient point la concurrence 
des courtiers volants et des étrangers; elles étaient en vain 
renouvelées par un arrêt du Parlement de Bordeaux du 
7 septembre 1598, par celui du 17 juin 1603, et par la revision 
des statuts faite le 17 septembre 1603 par le maire et les jurats. 
Cette lutte entre le monopole et les courtiers volants dura 
pendant tout le xvii® siècle. Cleirac en a parlé (1). 

Le 15 juin 1622, le maire et les jurats de Bordeaux arrêtèrent 
les articles des statuts afin de faire cesser les abus, et obtinrent 
le 25 août un arrêt du Conseil ordonnant que nul étranger, 
même reçu bourgeois, ne pourrait être courtier juré; faisant 
défense aux courtiers de loger aucun marchand étranger ou 
régnicole; de recevoir aucune marchandise dans leurs chais; 
de se servir aux champs d'aucun courtier volant ; de faire le 
commissionnaire, de trafiquer et de charger des vaisseaux pour 
leur compte (2). 

Les règlements des courtiers dataient du 15 octobre 1613. 
La revision en fut demandée dès 1627 et fut prononcée par 
arrêt du Parlement du 27 juin 1631. Il leur était alloué 30 sols 
par tonneau de vin, miel, vinaigre et térébenthine; 2 sols 
par quintal de prunes, 10 sols par balle de pastel; 16 sols par 
tonneau de vin que les marchands bretons vont acheter au 
haut pays; et 1 pour 100 sur toutes autres marchandises. 

Au mois de février 1635, le cardinal de Richelieu fit confirmer 
le privilège des courtiers avec défense d'immixtion dans leurs 
fonctions, « pour faire cesser les abus et désordres qui se 
» commettent dans notre ville de Bordeaux et pays bordelais 
» par les commissionnaires étrangers, forains et courtiers 
» volants ». Mais il porta de 57 à 60 le nombre des courtiers 

(I) Us et Coutumes de ta mev, III" p., ?; 2. 
•'2) Arch. municip , série JJ, c. 363. 



— 3^0 — 

et rendit leurs offices héréditaires, moyennant le paiement 
solidaire d'une taxe de 3,000 livres par an. 

Les courtiers étaient déclarés responsables vis-à-vis le 
vendeur du paiement du prix d'achat. 

Des arrêts du Conseil dos 23 janvier 1638 et 22 mars 1644, 
deux autres arrêts de règlement du Parlement de Bordeaux 
du 3 novembre 1649 et du 28 février KioO, portent les mêmes 
défenses aux étrangers, forains et autres; mais ils confirment 
aux bourgeois faisant pour leur compte, le droit de se passer 
de courtier. 11 est enjoint aux courtiers jurés, suivant l'usage 
immémorial, de faire vendre les marchandises, et spécialement 
les vins des bourgeois de Bordeaux, par préférence et priorité 
à tous autres, et ensuite ceux des habitants de la ville et de la 
banlieue, à peine d'amende arbitraire. Nouvel arrêt du Conseil 
en 1654. 

Au mois d'avril 1663, le roi supprima les courtiers, devenus 
courtiers royaux par le virement du droit d'érection en titre 
d'office, mo3^ennant finance; et prit l'engagement de leur 
rembourser cette finance. Mais cette mesure n'avait pour but 
que de rétablir ces courtiers royaux au mois d'octobre suivant, 
à la charge de verser encore 80,000 livres au trésor. On leur 
alloua à chacun 500 livres de gages par an. 

Les immixtions des étrangers et des faux courtiers conti- 
nuèrent; de nouvelles défenses furent faites par des arrêts du 
Conseil le 3 novembre 1675, le 27 avril 1680, le 12 juin 1683, 
le 29 mai 1691, ordonnant aussi, mais avec un égal insuccès, 
le paiement des 500 livres par an à chacun des 36 courtiers 
alors en exercice. 

Le droit de courtage fut réuni à la comptablie en 1680 et 
perçu par le fermier de ce droit. 

Nous avons vu, au siècle précédent, le contrat à la grosse très 
usité; mais nous n'avons guère rencontré un usage fréquent 
des assurances maritimes, cependant connues à cette époque. 

Pour diminuer les pertes en matière d'assurances, nos voisins 
les Anglais avaient fondé des sociétés d'assureurs, Office 
chamber of Insurance, qui fonctionnaient avant 1574 et dont se 
plaignaient les notaires de Londres au lord-maire, disant que 
Pvichard Candler et ses associés avaient, à leur préjudice, reçu 
un privilège pour enregistrer les assurances. Au siècle suivant 
il existait un grand nombre d'assureurs particuliers. Après 



— 3-21 - 

lo aTand incendie de 1666, ils se réunissaient dans les cafés 
fréquentés par les armateurs et les capitaines de navires, et ne 
tardèrent pas à former dans les bureaux de la Bourse une 
réunion d'assureurs parmi lesquels nous voyons figurer, dès 
1688, le nom d'Edward Lloyd, qui tenait alors un coffee-house 
dans Tower street, et qui devait donner son nom à l'une des 
plus puissantes sociétés d'assurances du monde. 

Une chambre d'assurances avait été établie à Paris en 1668; 
une autre à Marseille en 1670. Il en fut créé une à Bordeaux 
en 1672, mais c'était au moment de la guerre contre laHollande. 
Les Hollandais prirent un grand nombre de navires de Bordeaux; 
les faillites surgirent de tous côtés, et M. de Sève écrivait à 
Colbert, le 3 mars 1673, que la chambre d'assurances était 
tombée (1). 

Les Bordelais d'ailleurs étaient peu portés à former des 
sociétés. 

« Il n'y a pas de chambre d'assurances, écrivait l'intendant, 
» le 5 janvier 1700, au contrôleur général, mais des assureurs 
» particuliers. On ne fait pas de sociétés dans cette province. 
» Chacun veut faire son commerce en particulier, et ne désire 
» point que personne en ait connaissance (2). » 



Article 3. — Finances et Monnaies. 



Nous avons déjà indiqué que Sully avait apporté d'impor- 
tantes améliorations dans les finances du royaume; que le 
désordre avait recommencé après lui, mais que Colbert y avait 
porté remède. Ce remède ne fut cependant que provisoire, et 
l'ordre dans les finances se montra comme toujours subordonné 
aux événements politiques, aux prospérités et aux revers de la 
France. Le règne de Louis XIV a offert les contrastes les plus 
frappants : gloire, richesse, puissance dans la première partie; 
désastres à la fin. A la paix de Nimègue le roi est le pacifi- 
cateur de l'Europe; à la paix de Riswick, il garde une grande 



(1) Lettres, Mém. de Colbert, t. II, II« partie, n" 269, p. 675. 

(2) De Boislile. Corresp. des contrôl. génér., t. II, n° 67, p. 21, 



— 3^2-> — 

partie de ses conquêtes, mais la France est à peu près épuisée; 
à la paix d'Utrecht, la France est sans ressources et le trésor 
public est ruiné. 

Colbert avait pu équilibrer le budget en créant des rentes 
à 5 pour 100; à sa mort, le trésor était endetté de huit-millions 
de rentes, et d'autre part, quant à Bordeaux, la guerre de 1672 
avait occasionné de nombreuses faillites. Ce fut bien pis après la 
mort de Colbert , pis encore après la guerre de la succession 
d'Espagne. Mais nous ne nous occupons que de la période du 
règne de Louis XIV qui s'arrête à la fin du xvii" siècle. 

Parmi les expédients auxquels le trésor se livra pour trouver 
des ressources à Bordeaux, nous nous contentons d'en indiquer 
quelques-uns. Un édit du mois d'août 1692 convertit en offices 
royaux les fonctions municipales du maire et des jurats qui 
durent payer le prix de ces offices. Toutes les fonctions muni- 
cipales, de police, tous les genres de commerce devinrent offices 
royaux et durent payer. Plusieurs de ces offices furent rachetés 
par la ville, qui dut payer, en outre, des sommes considérables 
pour d'autres causes. 

C'est ainsi qu'elle eut à payer, en 1690, d'abord 400,000 livres 
pour obtenir la rentrée du Parlement à Bordeaux; 27,000 livres 
pour le rachat de l'office de collecteur d'octroi, et 60,000 livres 
pour le rachat de ceux de procureur du roi, de secrétaire et de 
greffier de l'hôtel de ville. 

En 1691, Bordeaux eut à paj^er 72,000 livres pour le rachat 
des offices des poissonniers, mesureurs de sel, taverniers, 
jaugeurs, empaqueteurs, mesureurs de vins, visiteurs de grains, 
visiteurs de rivière, sacquiers, encanteurs, auneurs, taxateurs 
de poisson, rafflneurs, marqueurs des poids et mesures ; 
72,000 livres pour les crieursj urés d'enterrements; 1 15,000 livres 
pour les arts et métiers ; 15,457 livres pour le greffier de main- 
morte ; à quoi il fallut ajouter 3,000 livres de don gratuit, et 
165,000 livres comme témoignage de zèle. 

L'intendant, M. de Bezons, écrivait au contrôleur général, 
le 2 septembre 1692 : « Les deux villes de Bordeaux et de 
» Bayonne ne peuvent offrir un don au roi. Bordeaux a déjà 
» payé 200,000 livres, puis- 400,000 livres pour la rentrée du 
» Parlement; 160,000 livres pour les charges... 11 lui reste à 
» peine de quoi payer l'intérêt de ses dettes. Les droits de 
» consommation y sont les plus élevés. La principale dette a 



— H:)^ — 

» pour origine les expropriations de l'esplanade du Château- 
» Trompette, qui ont monté à 2,800,000 livres. » 

La ville dut toutefois payer 35,000 livres en 1693 pour le 
rachat d'office de receveur d'octroi ; 27,000 livres en 1G98 pour 
les officiers des milices bourgeoises, le garde-sel, le mesureur 
de grains ; 200,000 livres en 1700 pour les offices de lieutenant 
général de police, procureur du roi, greffiers et huissiers 
d'audience. 
Le fisc frappa sur le Parlement. 

Les offices de conseillers et officiers du Parlement étaient 
depuis longtemps une propriété vénale et héréditaire, malgré 
la flétrissure dont Bodin et Montaigne avaient frappé ce « trafic 
» scandaleux qui livre au plus offrant des fonctions exigeant 
» de la science et de la probité ». 

On fit verser un supplément de finances aux magistrats en 
exercice. On créa de nouvelles charges et on chercha des 
preneurs, même au rabais. 

En 1665 le prix des offices du Parlement de Bordeaux 
paraissait fixé à 150,000 livres pour la charge du premier 
président, à 120,000 livres pour celles de présidents à mortier 
et de procureur général, à 50,000 livres pour celle de conseiller. 
On off'rait de donner ces dernières pour 35,000 livres. 

Le premier président d'Aulède cherche des acheteurs. Il 
écrit, le 24 novembre 1691 : « Le fils de M. d'Alesme est en 
fuite pour avoir tué son père. M. Duval est dans la meilleure 
volonté, mais dans une impuissance qu'on ne peut vaincre. 
On ne peut compter sur ces deux-là. Je suis revenu à M. de 
la Tresne, dont le fils a... l'étude nécessaire pour être 
conseiller. Nous l'avons déterminé. Le reste consiste à 
trouver de l'argent. Il en cherche. On en cherche pour lui. 
Mais c'est chose rare ici. Je n'en suis pas resté là : le président 
Lalanne a un fils qui sort du collège... Si la qualité d'écolier 
n'est pas un obstacle, et que le roi puisse donner une de ces 
charges pour 35,000 livres, vous pouvez y compter. Il y a 
même des raisons de croire que cet exemple pressera M. de 
la Tresne, auquel cas ce serait une aff'aire finie, et le roi 
aurait encore 10,000 livres au delà des 300,000 (1). » 
Ces ventes d'offices n'allaient pas sans quelques inconvé- 



(1) Boislile. Corresp. des contrôl. yénér., t. I, n" 1013, p, 267. 



— 324 — 

nients, mais on n'y prenait garde. Ainsi l'intendant écrivait-il 
au contrôleur général à propos de l'acquéreur d'une charge de 
grand maître des eaux et forêts qui vendait à son profit les 
coupes de bois du domaine: « Comme toutes les charges de 
» grand maître ne sont pas encore vendues, il ne faut pas 
» chercher à en dégoûter ceux qui pensent à en acheter, en 
» veillant de trop près sur leur conduite. » 

Quelques années plus tard, nous verrons mettre un impôt 
sur les perruques. 

L'intérêt légal de l'argent, fixé par Sully en 1601 au denier 
16, soit 6.25 pour 100; par Richelieu en 1634 au denier 18, soit 
5.45 pour 100; parColbertenl665 au denier 20, soit 5 pour 100, 
ne tarda pas à remonter à Bordeaux, après la guerre de 1672 
et la révolte de 1675, bien plus haut que 6 pour 100. Il s'éleva 
tellement qu'on ne le faisait plus figurer dans les transactions. 

Le régime monétaire était resté le même. Il existait une 
monnaie réelle d'or et d'argent, taillée dans le poids du marc 
de ces métaux, et une monnaie de compte, la livre, divisée en 
20 sous de 12 deniers. C'est en monnaie de compte qu'on 
exprimait la valeur des pièces d'or et d'argent, ainsi que celle 
des objets échangeables; et cette valeur, c'est-à-dire le cours 
des espèces, varia 43 fois de 1609 à 1713. 

En 1609 un édit de Sully avait prohibé l'entrée des monnaies 
étrangères et défendu l'exportation des monnaies françaises. 
C'était favoriser la lettre de change. Nous n'entrerons pas ici 
dans le détail des refontes de monnaies à cette époque ; nous 
donnerons seulement quelques indications relatives à la valeur 
des monnaies au xvii^ siècle. Nous ne cherchons que des 
évaluations d'une approximation satisfaisante, et non des 
chiffres exacts, difficiles sinon impossibles à obtenir. 

Il y a en effet deux éléments dont il faut tenir compte: l'un 
est le poids, ce qui est facile; l'autre est le pouvoir de l'argent 
qui ne peut se préciser d'une manière absolue. 

P. Clément s'est occupé de cette évaluation. Il rappelle que, 
dès 1620, Scipion de Gramont, sieur de Saint-Germain, secré- 
taire de la chambre du roy, dans son livre le Denier royal, 
traite' curieux de l'or et de V argent^ avait nettement posé le 
problème de la variation de valeur des métaux monnayés (I). 

(1) lAt., Instr. et Méin. de Colbert, t. I". 



— 325 - 

P. Clément indique quelques prix du marc, et n'est pas 
toujours d'accord avec d'autres auteurs, notamment Dupré 
de Saint-Maur; il donne pour conclusion que 1,000 livres de 
1650 à 1700 représentent 5,000 francs d'aujourd'hui. 

Nous donnons des indications un peu différentes. 

La valeur monétaire du marc de 8 onces est aujourd'hui 
de 54 fr. 38. 

En 1636, au mois de septembre, on taillait dans un marc de 
8 onces 27 liv. 10 sous. Donc le même poids d'argent était en 
1636 et aujourd'hui dans le rapport de 27 liv. 10 sous à 
54 fr. 38; ou, en négligeant les fonctions, de 1 à 2; d'où la 
livre de 1636 valait 2 de nos francs en poids d'argent. 

Si nous prenons le tableau de Dupré de Saint-Maur (1), nous 
voyons que la valeur, en livres de l'époque, du marc d'argent 
fin monnayé était : 

Septembre.... 160^ 22i 1690 32ill=8<» 

Septembre .... 1636 27 10^ 1691 32 11 6 

Novembre 1641 29 3 7^1 1692 3112 3 

Novembre 1643 28 13 8 1693 30 *» 

Décembre 1689 32 2 2 1699 33 10 » 

La valeur de la livre a donc diminué de 1602 à 1699 dans 
la proportion de un tiers. La même quantité d'argent payée 
22 livres en monnaie de compte en 1602, se payait 33 livres 
dans les dix dernières années; et la livre ne valait plus 2 francs 
de notre monnaie, mais seulement 1 fr. 65 à 1 fr. 68. 

Qaant au pouvoir de l'argent, ce second facteur de l'éva- 
luation, il est beaucoup plus difficile de le déterminer. Plusieurs 
auteurs l'estiment pour la fin du xvir siècle, comparativement 
à l'époque actuelle, au rapport de 3 à 1 ; c'est-à-dire qu'avec le 
même poids d'argent il était possible de se procurer alors trois 
fois plus de marchandises qu'aujourd'hui. Nous trouvons cette 
évaluation trop faible, car elle date de 1841, et la valeur des 
métaux a baissé depuis cette époque. Nous estimons qu'il faut 
porter le rapport non de 3 à 1, mais de 4.50 à 1. 

Nous trouvons encore que l'évaluation à 5 francs actuels de 
la livre du xvii« siècle est une moyenne trop étendue parce 
qu'elle s'appliquerait à des époques où la valeur de la livre 

(I) Dupré de Saint-Maur. Essai sur h's monnaies. Paris, 1746, in-4°. 

21 



— 8^() — 

offrirait trop de différences. Ainsi, nous venons de dire qu'en 
1636 la livre aurait valu 2 de nos francs. En multipliant cette 
valeur de 2 francs par .3, pouvoir de l'argent adopté par Clément, 
nous arrivons, comme lui, à dire que notre livre vaut 5 fois 
celle do 1636; mais ce multiplicateur 5 n'est plus exact pour 
d'autres époques, par exemple pour 1666 ou pour 1699. Nous 
allons y revenir. 

Nous notons, auparavant, que la fabrication de la monnaie 
était donnée à bail. A l'expiration de ce bail en 1666, Colbert 
créa des directeurs des hôtels des monnaies, payés à tant le 
marc, fabriquant pour le compte de l'État et surveillés par lui. 
A cette époque le louis d'or de 36 1/4 ou marc et au titre de 
22 carats, avait cours pour 11 livres, et représentait intrinsè- 
quement le même poids de métal d'or qui vaudrait aujourd'hui 
21 fr. 31 c. L'écu d'argent, de 8 11/12 au marc, au titre de 
11 deniers 11 grains, représentait la même quantité d'argent 
fin que représenteraient aujourd'hui 5 fr. 59. L'écu ayant cours 
pour 3 livres, chaque livre de l'époque aurait, en poids de 
métal, la même valeur que 1 fr. 86 de notre monnaie. 

Nous avons vu que pendant les dix dernières années la livre 
poids valait 1 fr. 68 à 1 fr. 65 actuels. 

Nous prendrons donc comme types ces trois époques, 1636, 
1666, et les dix dernières années. A la première nous donnerons 
pour multiplicateur 2X 4.50, soit 9; à la seconde 1.86 X 4.50, 
soit 8.35; à la troisième, 1.68 X 4.50, soit 7.50. 

Appliquons ce que nous venons de dire au premier prix- 
courant officiel que nous connaissions et qui a été arrêté dans 
la délibération de l'Hùtel de Ville en date du 29 octobre 1647. 

Pris de 1647. En notre monnaie. 

\ins rouges : Graves et Médoc 78 à 100' 62o à 800^ 

Côtes 72 à 84 575 a 610 

Bourg 66 » 525 » 

Entre-deux-Mers 60 à 75 480 à 600 

Blaye 54 » 430 » 

Vins blancs: Barsac, Bommes, Sauternes. 84 à 100 670 à 800 

Environ quarante ans plus tard, le 23 juin 1684, l'intendant 
Faucon de Ris écrivait que les Anglais avaient poussé le prix 
des grands vins à 400 livres le tonneau, ce qui représente 
3,000 francs en monnaie de nos jours. 



— 327 — 

CHAPITRE III 
Commerce intérieur. 



Article premier. — Voies de communication. 

I 1. ROUTES DE TERRE. ROULAGE. POSTE AUX CHEVAUX. POSTE AUX LETTRES. 
VOITURES PUBLIQUES. 

Bordeaux se servait peu du roulage et des routes de terre 
pour son commerce. Les marchandises qu'elle recevait de 
l'intérieur ou qu'elle y expédiait, descendaient avec le cours de 
Teau ou remontaient avec la marée ou le halage. Pour les 
transports assez courts, qui se faisaient par terre, on employait 
principalement des bœufs, lents, patients et sages, attelés par 
le joug à des charrettes peu susceptibles de verser dans les 
ornières du chemin. Ici, les beaux bœufs couleur de froment de 
la race garonnaise; là, les petits bœufs des Landes, qui portaient 
à travers les bruyères et les forêts de pins la térébenthine et 
la résine, le seigle et le miel. Quelquefois encore on se servait 
des sommiers porteurs du bât. 

Les grandes routes des environs de Paris, plantées d'arbres 
par Rosny, étaient seules en assez bon état, les autres étaient 
à peine carrossables et souvent mal entretenues, même celles 
qui de province se dirigeaient sur Paris. 

Les voyageurs, obligés d'abord de faire la route à cheval, 
avaient pu se servir de leurs carrosses, quand ils étaient assez 
grands seigneurs pour en posséder, et user des relais de poste, 
comme les cavaliers; plus tard, ils purent profiter des voitures 
publiques. Des édits de 1597 et de 1602 avaient organisé les 
relais destinés aux voyageurs et obligé les maîtres de poste à 
fournir des chevaux pour ceux-ci et pour le service naissant 
des' messageries. 

En 1627, une grande amélioration fut apportée dans l'organi- 
sation des postes, ce fut l'établissement du courrier partant à 
jour fixe et desservant les principales villes de France, avec 
la fixation d'un tarif pour la poste aux lettres. Ce service fut 
imposé au fermier de la poste aux lettres. 



— 828 — 

En 1663, Louvois était surintendant général des postes. En 
1672, il afferma les postes à Lazare Patin, moyennant une 
redevance de 1,200,000 livres. La ferme faite sous Sully ne 
s'était élevée qu'à 97,500 livres. En 1688, le prix de ferme fut 
porté à 1 ,400,000 livres ; en 1695, à 2,200,000 livres, et en 1703, 
à 3,200,000 livres. 

Les tarifs, établis en 1673, fixaient les bases de la taxe 
d'après le poids des lettres et la distance à parcourir. Les 
lettres simples payaient 2, 3, 4 et 5 sous jusqu'à 25, 60, 80 et 
au-dessus de 80 lieues; les lettres doubles payaient 1 sou de 
plus par chacune de ces distances. 

Les voyageurs n'allaient pas vite à cette époque, pas même 
les grands seigneurs, pas même le roi. En 1680, Louis XIV, 
de Paris à Châlons, pour une distance de 43 lieues, couchait 
cinq fois en route, et faisait à peine 9 lieues par jour. M'"^ de 
Sévigné nous a décrit le train de M™*' de Montespan se rendant 
à Vichy ; elle-même, plus simple, avait cependant deux coureurs 
à cheval et six chevaux à son carrosse. Elle mettait huit jours 
pour aller de Paris à Vichy et un mois pour revenir de 
Provence. 

Les 150 lieues de Bordeaux à Paris se faisaient en quinze 
\ '\ jours par le carrosse public. Les voyageurs se rendaient par 
eau à Blaye, d'où le carrosse partait deux fois par semaine. Le 
prix du voyage était de 16 sous par lieue, soit 120 livres, qui 
représentaient plus de 800 francs de notre monnaie, sans 
compter les dépenses d'auberge pour le coucher et les vivres. 



I 2. NAVIGATION FLUVIALE. CANAUX. 

La correspondance de Colbert, notamment en 1664 et 1666, 
avec l'intendant Claude Pellot, en 1682 avec l'intendant Faucon 
de Ris, montre l'intérêt qu'il attachait aux voies de communi- 
cation du bassin de la Garonne, à celles des rivières du Lot, de 
la Baïse, de l'isle, de la Vezère; aux obstacles qu'y apportaient 
les moulins et les péages (1 . 

La navigation sur ces rivières se continuait par la Garonne. 

(1) Depping. Corresp. adm., t. IV, p. 4. — P. Clément. Letir., Instr. et 
Mém. de Colbert, t. IV. Introd. 




— 3-29 — 

Les bateaux à fond plat venant du haut pays et de Toulouse 
portaient le nom de couraux. M. F. Michel, avec la légèreté 
dont il donne tant de preuves, a prétendu qu'en 1630, à Toulouse, 
on était en train de construire 6 navires de 500 tonneaux (1). 
Ce serait certainement un étonnant spectacle que celui de voir 
naviguer sur la Garonne, dont le tirant d'eau, en aval de 
Toulouse, est de 0"',40 à 0"',50, un navire de 500 tonneaux. 
Aujourd'hui, en aval de Toulouse, la charge moyenne des 
l)ateaux est de 31 tonnes à la descente et de 21 à la remonte. 

Les relations de Bordeaux avec Toulouse prirent un plus 
grand développement par la création du canal des Deux-Mers 
ou du Languedoc, due au génie de Riquet. Dès qu'il fut question 
du canal, Colbert s'était préoccupé du trafic qu'il pourrait avoir 
et écrivait en 1663, à l'intendant de Toulouse, de s'informer si 
les étrangers s'en serviraient, et de faire en sorte que tous les 
marchands du haut et bas Languedoc et de la Guienne en 
donnassent avis en Angleterre et en Hollande (2). 

L'édit de concession du 16 octobre 1666 indique la grandeur 
et rutilité de l'entreprise. Le trafic prit un accroissement rapide. 
La recette brute s'éleva en : 

1686 à 113,415'3^11'i 1696 à 353,838i9'^ll'i 

1690 165,053 1 1 1697 409,401 » > 

1692 276,423 2 5 1698 476,916 4 7 

En l'absence de tout document spécial, il nous est impossible 
d'apprécier en chiffres l'accroissement que le canal a pu apporter 
au commerce de Bordeaux. 

Nous n'avons pas à parler des objets composant le commerce 
de Bordeaux avec l'intérieur et ne se faisant pas par la voie 
maritime. Il n'y a eu guère de changement depuis le siècle 
précédent. 

La Guienne était, au point de vue douanier, réputée province 
étrangère et ne faisait pas partie des cinq grosses fermes. Elle 
avait à payer les droits d'entrée de ses marchandises dans les 
provinces voisines. Ces droits étaient quelquefois très élevés. 

Ainsi ils étaient, par tonneau de vin, de 15 livres 16 sous 
6 deniers, et par pièce d'eau-de-vie, de 7 livres 2 sous. 

(1) Fr. Michel, t. II, p. 85. 

(2) Lcttr., lustr. et Mém. de Colbert, t. I, F® part. Introd., clxxxiu. 



— 330 — 



Article 2, — Revenus de la ville. — Droits perçus 
sur le commerce intérieur. 



Nous ne possédons de documents pour apprécier l'importance 
du commerce intérieur que ceux, rares et incomplets, qui nous 
fournissent des indications sur les revenus de la ville provenant 
des taxes mises cà l'entrée et à la sortie des marchandises et 
nous permettent ainsi des évaluations sur le mouvement 
commercial dont ces taxes étaient l'expression. 

Nous ne pouvons pas le plus souvent étal)lir le budget des 
recettes pour telle ou telle année parce que, suivant l'usage 
de l'époque, les revenus étaient habituellement affermés, et 
n'étaient qu'à faute de fermes, directement perçus ; mais nous 
avons, comme nous avons eu pour le siècle précédent, et comme 
nous aurons pour le siècle suivant, quelques comptes rendus 
des trésoriers de la ville. 

Nous pouvons constater l'importance toujours croissante du 
chiffre des revenus. 

Ces revenus se composaient de plusieurs redevances sur les 
entrées et sorties des marchandises et sur divers objets. 

Les principaux, ceux qu'on a toujours appelés les cinq grosses 
fermes de la ville, étaient : P le droit d'yssac ou des échats ; 
2" celui du pied fourché ; 3*^ celui sur les grains ; 4° celui sur 
le poisson salé; 5° celui de béguerieu. 

Le droit des échats se prenait sur le vin vendu en taverne 
soit dans la ville, soit aux Chartreux. 

Les bourgeois vendant à pot et à pinte les vins de leur cru 
n'étaient point astreints au paiement du droit. Aussi ce privilège 
était-il réclamé par nombre de personnes ; et il fallut plaider 
souvent. De 1610 à 1615 les maîtres et les emploj^és de la 
monnaie furent condamnés, sur les poursuites des jurats, à 
payer les échats. Vers 1635 le même procès dut être intenté au 
chapitre de Saint-André et au chapitre de Saint-Seurin. 

Le droit était alors flxé à 6 cartons, soit six pots, par barrique 
de 100 pots. 

La ferme du droit des échats était faite, en 1620, au prix de 
10,100 livres par an ; et en 1629 à 12,120 livres. Nous la 
trouvons au même chiffre en 1632 et en 1654. 



- 331 — 

Le S juin 1677, un arrêt du Conseil supprima le droit des 
échats du patrimoine de la ville et le remplaça par un droit au 
profit du domaine royal de 10 livres sur tonneau de vin non 
bourgeois et de 4 livres sur tonneau du cru des bourgeois, qui 
se vendrait à pot et à pinte dans la ville, faubourgs et banlieue ; 
même dans les lieux dépendant des justices de Saint-André et 
de Saint-Seurin. L'arrêt accordait toutefois, sur les deniers en 
provenant, une somme annuelle de 20,000 livres qui devait être 
versée par le fermier du domaine au trésorier de la ville pour 
remplacer les droit des échats. 

Sur l'opposition faite à cet arrêt par suite de la délibération 
desjuratsdu28août 1677, le Conseil, par arrêt du25 septembre, 
modifia profondément son arrêt précédent. Il reconnut que le 
droit des échats faisait partie du patrimoine de la ville, et l'y 
laissa ; il ordonna qu'il serait levé en la forme accoutumée ; 
mais à raison des nouvelles charges de la ville, notamment de 
celles résultant de l'acquisition des maisons qui avaient été 
démolies pour l'esplanade du Château-Trompette, il porta le 
droit de 6 pots à 12 pots par barrique, et taxa à 6 pots celui des 
bourgeois. 

Le 5 novembre 1677, la ferme des échats était adjugée à 
50,000 livres. 

En 1668, Leblond de La Tour la porte à 76,000 livres. De 
1695 à 1698, Bertrand Dirouard paie 94,000 livres de ferme 
annuelle, et en 1698 le prix arrive à 112,000 livres. 

Le droit du pied fourché se levait pour l'entrée du bétail : 
bœufs, vaches, veaux, moutons, porcs, etc. Nous l'avons vu, 
en 1558, affermé pour 4,560 livres. Le 31 mars 1618, il l'est 
pour 25,000 livres, et le 24 janvier 1632, à 26,000 livres. 11 
était réglé à 3 liv. 10 sous par bœuf ou vache, 35 sous par 
veau ou cochon, 5 sous par mouton. La viande était taxée 
5 sous 6 deniers par livre de bœuf; 9 sous par livre de mouton. 

De 1634 à 1642, la ferme monte à 37,000, 38,000 et 40,000 
livres en faveur du boucher Gélibert; à 41,300 livres en faveur 
de G. Fondiole; et revient à Gélibert, en 1654, pour 55, 000 livres. 
En 1661, les enchérisseurs offrent 60,000 livres, et Pierre Faure 
va jusqu'à 65,000 livres. Il la continue le 3 décembre 1670 à 
73,000 livres. Après les troubles de 1675 l'enchère de 1678 
n'atteint que 66,666 livres 13 sous 4 deniers; elle descend à 
59,200 livres en 1681, pour se relever à 87,000, 89,000 et 



- 333 - 

95,000 livres en 1688, 1692, 1693, et atteindre 99,000 livres 
eu 1698. 

La ferme du poisson salé est à 29,800 livres en 1677; à 
80,000 livres en 1698. 

La ferme des grains offre de grandes variations. Elle est 
de 45,000 livres en 1670; descend à 24,000 livres en 1677; se 
relève à 53,500 livres en 1678, après l'augmentation du droit 
sur les grains porté à 7 sous 6 deniers par boisseau de 
froment, et à 4 sous 6 deniers sur le seigle et les autres grains. 

En 1683, la ferme atteint 64,500 livres; en 1689,87,000 livres, 
et en 1692, 100,500 livres. 

Nous n'avons pas de nombreux documents sur le droit de 
marché ou de béguerieu, plusieurs fois aliéné, puis racheté, 
en tout ou en partie. 11 se levait sur les moutons, agneaux, 
chevreaux; la volaille, le gibier, le poisson frais. En 1619 il 
appartenait à la ville pour partie et pour partie à d'autres : à 
M. Etienne de Xeubourg, maître des comptes à Paris; à la 
veuve Duchalard, et aux Jacobins. Un arrêt du Parlement, 
du 17 juin 1631, régla la distribution du prix de ferme, 
4,622 liv. 16 deniers, entre la ville et les divers copropriétaires, 
parmi lesquels étaient les Jacobins, les héritiers de Pierre 
Guilloche, seigneur de la Loubière; d'Hélies de Baulon, de 
Charlotte de la Vergne, de Marie de Lahet, veuve de Jean 
de Pontac; de Jean de Ségur, seigneur de Francs. 

En 1643, la ville, autorisée par arrêt du 13 avril, engagea 
sa part du droit de béguerieu dans un emprunt de 30,000 
livres fait pour les frais de réception du gouverneur de la 
province. 

Le 30 juillet 1661, un arrêt du Conseil autorisa la ville à 
racheter ceux des biens de son domaine qu'elle avait aliénés. 

Le droit de béguerieu figure en 1668 pour 3,725 livres, et en 
1669 pour 4,100 livres de prix de ferme. 

Les petites fermes de la ville, qui existaient déjà au siècle 
précédent, étaient : 

Sur les vins : le droit de marque, affermé 6,000 livres en 1604; 
le droit de demi-marque, aliéné à M. de Bourran, en 161 L 
pour 27,000 livres. 

Sur autres objets : le tholozan, affermé 1,400 livres en 1611 ; 
1,750 livres en 1636; le droit des kass, affermé 230 livres en 
1631, et 1,900 livres en 1677; le droit des encans, affermé 



— 333 — 

200 livres en 1632; le droit des mesures et de quay du Pont 
Saint-Jean; le droit de pontage et rodage, affermé 200 livres 
en 1628; le droit de 5 sous sur les moutonnats, agneaux et 
chevreaux, affermé 7,100 livres en 1670; le droit du gros bois; 
le droit de 20 sous bordelais sur les bouviers et charretiers. 

La ferme des amendes et celle des cens et revenus fonciers 
de la ville, cette dernière affermée 1,000 livres par an, en 
1660, au notaire Chadirac, complétaient les ressources ordi- 
naires du budget de la ville. 

Nous avons pu reconstituer le tableau des revenus de la 
ville pour les trois années 1642, 1668, 1669. A l'aide de ces 
tableaux et des données que • nous venons de fournir, il est 
possible d'évaluer ces revenus pour une époque postérieure, 
sans s'éloigner beaucoup de la vérité. 

Revenus patrimoniaux de la ville de Bordeaux. 

1642 1668 1669 

Échats des vins aux CharU-eiix et en ville. 16,200i lo,iOOi lo,900i 
Marque et demi-marque des vins du 

haut pays 1,300 1,010 1,060 

Toulousan pour franc du bétail vendu en 

ville par les forains 1,620 400 2,320 

Toulousan pour saumade du poisson 

frais et huîtres 20 40 60 

Droit de béguerieu 1,820 3,725 4,100 

Ferme de deux bancs à vendre poisson 

au marché 235 380 400 

Droit d'encan sur la vente des objets 

mobiliers ? 290 200 

Treizain du pain 300 300 300 

Droit du quay et des mesures du Pont 

Saint-Jean. 730 840 887 

Droit de pontage et rodage du foin de la 

palu ? 45 40 

Les 4 ardits par kas de gème, térében- 
thine et résine 965 1,000 910 

Les 20 sous bordelais des bouviers et 

charretiers 65 54 45 



A reporter 23,255 23,184 26,222 



— 334 — 

Report 23,2o5 23,184 26,222 

Droit du bois de chauffage 34o 100 100 

Droit d'ancrage et lestage 315 490 oGO 

Liard par pipe de blé venant de la 

Garonne 300 40 30 

Redevance des taverniers ? 54' 60 

Redevance des sacquiers ? 15 15 

Produit du bac à vendre morues sur la 

rivière ? 144 150 

Pied fourché 41,300 64.200 62.000 



Totaux 65,515' 88,227i 89.1371 



Ce sont là, à proprement parler, les droits d'octroi, c'est-à- 
dire ceux qui se prélèvent sur le commerce intérieur et qui en 
sont la constatation. 

La ville avait d'autres revenus, mais qui n'avaient point 
une origine commerciale, et dont cependant nous pouvons 
donner l'indication. 



Amendes prononcées au profit de la ville. 
Revenus des greffes d'Ornon, de Veyrines 

et d'Eysines 

Droits de bian ou charrois 

Cens et rentes des domaines de la ville. . . 
Produits des offices domaniaux de la ville. 
Ferme de l'hôpital d'Arnaud Guiraud .... 
Ferme des échoppes du Chapeau-Rouge et 

autres .... 

Pour les maîtrises 



La ville recevait en outre, de la comptablie ou du domaine 
royal, environ 6,000 livres pour des emplois déterminés, tels 
que le traitement du régent du collège de Guienne, la répa- 
ration des murs de ville, le loyer de la chambre de l'édit. Nous 
n'avons pas à nous occuper de son budget. 

Pour l'évaluation des revenus de 1670 à 1700, rappelons- 
nous que les échats ont monté, de 15,000 et 16,000 livres en 
1668 et 1669, à 50,000 livres en 1677, 75,000 à 76,000 livres 
vers 1688, et 112,000 livres en 1698; 



1642 


1668 


1669 


6421 


151 


128' 


» 


105 


105 


» 


80 


80 


» 


2,112 


2,072 


» 


283 


310 


» 


805 


1,130 


» 


2,008 


1,912 


» 


193 


223 



- 335 — 

Que le pied fourché, de 74,000 livres est monté à 89,000 livres 
en 1688, à 95,000 livres en 1695, et à 99,000 livres en 1698; 

Que les recettes sur les grains et sur le poisson salé, qui 
n'existaient pas en 1668 et 1669, ont pris un développement 
considérable. Les grains ont donné 45,000 livres en 1670, 
53,000 livres en 1678, 64,000 livres en 1683, 87,000 livres en 
1689, 100,000 livres en 1692. Le poisson salé est à 29,000 livres 
en 1677, et à 80,000 livres en 1688. 

En chiffres ronds, et en négligeant même les autres rede- 
vances, les droits perçus sur les marchandises ont augmenté* 
dans la proportion de 88 à 212 dans une première période de 
dix ans, de 212 à 330 dans la seconde période, et de 330 à 390 
dans la dernière. 



Article 3. — Divers articles du commerce intérieur. 



GRAINS. MVRES. VIANDES. 



La sénéchaussée de Bordeaux ne produisait pas la quantité 
de céréales nécessaire à la subsistance de ses habitants. Elle 
recevait des provinces voisines, et notamment du bassin de la 
Garonne, le complément dont elle avait besoin. Et quand ces 
provinces elles-mêmes n'avaient pas de récoltes suffisantes, 
Bordeaux demandait au commerce maritime les blés et les 
seigles de Bretagne, de Normandie, ainsi que ceux des nations 
étrangères de Pologne et de Suède. 

Ces relations commerciales n'étaient pas laissées à leur libre 
jeu naturel, et étaient entravées de toutes parts. Dès qu'une 
disette menaçait, et ce cas arrivait très fréquemment, chaque 
province, chaque fraction de province défendait la sortie des 
grains de son territoire, et souvent même s'emparait de ceux 
qui passaient à sa portée; l'approvisionnement devenait difficile 
et eût été impossible sans l'étranger. Dans les années d'abon- 
dance, au contraire, l'exportation était permise. 

L'intérêt du sujet nous sollicite à donner quelques détails 
entièrement inédits sur les vicissitudes du commerce des grains 
au xvn« siècle. 



- 336 — 

Le prix des grains avait subi une augmentation notable sur 
celui du siècle précédent. 

Ainsi le 19 août 1534, Arnaud de Garay rapportait en jurade 
que le prix du blé sur le port était de 13 sous le boisseau, et le 
18 novembre à 15 sous. C'étaient des prix élevés puisque les 
jurats s'en inquiétaient. Vingt ans après, en 1554, les prix 
s'étaient élevés à 34, 35, 36 et 40 sous jusqu'au mois d'août, 
pour redescendre à 37 et 38 sous depuis septembre. Ils remon- 
tèrent en 1555 en février à 45 et 46 sous et revinrent à 40 et 45 
sous. En 1559 nous les voyons de 30 à 35 sous jusqu'en août, 
et de 35 à 40 sous à la fin. 

Le transport des grains n'était pas toujours permis, et la 
liberté du commerce n'existait pas. A la fin du siècle précédent 
le Parlement de Toulouse avait défendu d'exporter les grains 
du Languedoc, ce qui avait fait cesser tout commerce entre le 
Languedoc et la Guienne, et excité les plaintes des marchands 
et des habitants de Bordeaux, de Paris et de plusieurs contrées. 
Un arrêt du Conseil d'État, du 23 janvier 1597, porte que le roi, 
voulant que le commerce, négociation et trafic des marchandises 
soit entretenu avec la plus grande liberté qu'il soit possible, 
casse l'arrêt du Parlement de Toulouse, et ordonne à cette 
Assemblée de laisser le commerce des grains libre, comme il 
l'était auparavant. 

Malgré cet ordre, les prohibitions eurent lieu très souvent 
encore par la suite. 

Nous n'avons pas de document exact pour le prix des grains 
à Bordeaux dans les dernières années de ce siècle. En 1600, 
le prix moyen du froment était estimé 4 livres le boisseau, et 
le maréchal d'Ornano, gouverneur de la province, accordait à 
des marchands de Flessingue les passeports pour exporter 
12,000 boisseaux; mais sous la condition, demandée par les 
jurats, que le prix du blé restât au-dessous de 4 livres. 

En 1603, M. de Lussan, gouverneur de Blaye, avait arrêté 
un navire chargé de blé, et avait motivé cette entreprise sur 
ce qu'il avait besoin de nourrir sa garnison. Les jurats se 
plaignirent de « cette atteinte à la liberté du commerce »; et 
le Parlement ordonna^la mise en liberté du navire et de la 
cargaison, sous peine de 10,000 livres d'amende. 

Les jurats ordonnèrent à tous les maîtres de navires ou 
marchands de déclarer à l'hôtel de ville la qualité et la quantité 



— 387 — 

des grains qu'ils apportaient ou qu'ils voulaient charger; de 
ne mettre en vente les grains en bateaux qu'après trois marées, 
et de ne charger pour porter hors do la ville ou du port qu'avec 
le permis des jurats. 

Le 24 mai 1612, on craignait la disette. Le Parlement de 
Toulouse prohiba toute sortie de blés du Languedoc. Le froment 
se vendait à Bordeaux sur la rivière 6 livres le boisseau, et le 
seigle 3 livres 10 sous. Le 6 juin, MM. de Guérin et d'Athia, 
jurats, sont députés au Parlement pour empêcher la sortie. 
La visite constate qu'il n'y avait que 8,000 boisseaux sur le 
port. 

En 1614, nouvelles craintes. La visite des bateaux en rivière 
indique 14,000 boisseaux; mais de fortes demandes arrivaient 
de Toulouse; sur quoi on prohibe le transport des grains pour 
le haut pays. 

M. de Lussan, pour sa provision, arrête dix ou douze navires 
passant devant Blaye et portant du blé à Bordeaux. Il est 
mandé à Bordeaux par M. de Roquelaure, gouverneur, pour 
comparaître devant lui et devant le premier président, le 
procureur général et les jurats. Il faut transiger avec lui. 

La visite sur le port ne révèle que 6,000 boisseaux; défense 
de tout transport hors de la ville. Le commerce vint à l'aide 
des populations. 

« Cette année, dit le procès-verbal de l'assemblée des jurats, 
» la disette des grains fut si grande dans toute la province, la 
» Touraine et le Poitou, que s'il n'en fût venu grande quantité 
» par la mer, la moitié du peuple serait mort de faim ; il en fut 
» transporté hors de la sénéchaussée jusqu'à 200,000 boisseaux 
» jusqu'à Toulouse, à Souillac, à Limoges. » 

En 1617, grande abondance. Les Olonnais et les Bretons 
achètent de grande quantités. 

Le 6 avril 1622, le Parlement de Bordeaux interdit le 
transport des grains, et en fait la taxe. Les jurats s'opposent à 
la taxe qui est un empiétement sur leurs attributions. Elle 
était de 7 livres 10 sous pour le froment, 4 livres 15 sous pour 
le seigle. 

Le 17 avril 1625, le gouverneur, le duc d'Épernon, défend le 
transport des grains par la Garonne dans l'étendue de son 
gouvernement et par mer hors du roj'aume. Cependant il 
accorde quelques permissions pour de petites quantités. 



— 838 — 

L'année suivante, 29 avril 1620, un arrêt du Conseil permit 
aux habitants de la Haute-Guionne do porter leurs grains à 
Bordeaux : mais le 14 mars 1029 un arrêt du Parlement de 
Bordeaux défendit l'accaparement des blés, sous peine de 
confiscation et de 4,000 livres d'amende. 

Le 2 janvier 1030, les jurats font acheter des grains à Toulouse 
pour l'approvisionnement de Bordeaux, et les revendent aux 
habitants sur la taxe de 6 livres 15 sous pour le boisseau de 
froment, et de 4 livres 15 sous pour le seigle. Ces achats n'ayant 
pas suffi, le cardinal de Richelieu permit aux jurats de Bordeaux 
de faire venir des grains de Normandie, de Picardie et de 
Bretagne. La permission est du 11 septembre; le 14, la ville 
d'Agen suppliait la ville de Bordeaux de la secourir de grains. 
Le froment était à 12 livres 4 sous, la méture à 10 livres 10 sous. 
Le 19 octobre, le Parlement ordonnait la recherche des blés 
cachés. Le 21, la disette avait augmenté; et les boulangers 
remontraient aux jurats qu'ils manquaient de blé pour faire le 
pain. La disette continua, malgré un arrêt du Parlement de 
Rennes du 3 janvier 1631, qui permit aux jurats de Bordeaux 
d'acheter de gré à gré 500 tonneaux de grains en Bretagne. Le 

3 avril, le prix des grains était monté : pour le froment, à 
24 livres; la méture, 19 livres 10 sous; les fèves, 12 livres; le 
seigle, 14; l'orge 10 livres. Ces prix descendirent progressive- 
ment : pour le froment, à 22, 20, 18, 16 livres en avril et mai; 
en juin à 11 livres; fin juillet, à 7 livres 15 sous; fin août, à 
6 livres 10 sous pour le froment, 6 livres pour la méture, 
5 pour le seigle. 

Ces prix restèrent à peu près les mêmes jusqu'à la fin de 
l'année et jusqu'en mars suivant, où ils baissèrent, le froment à 
5 livres, la méture à 4 liv. 5 sous, le seigle à 3 liv. 15 sous, 
les fèves à 3 liv. 10 sous. En septembre 1633, nouvelle baisse à 

4 livres et 3 liv. 15 sous pour le froment, 3 livres et 2 livres 
14 sous pour la méture, 2 liv. 15 sous et 2 liv. 10 sous pour le 
seigle, 1 liv. 7 sous pour l'avoine. 

Ces cours se maintinrent à peu de variations près jusqu'au 
8 août 1635, où ils remontèrent à 4 liv. 15 sous, 3 liv. 8 sous 
et 3 liv. 5 sous. Un arrêt du Conseil du roi du 19 janvier 1636 
permit aux marchands et aux habitants de la Guienne de faire 
descendre les blés le long des rivières de Garonne et Dordogne, 
et de les transporter sur mer, sauf dans les possessions 



— :m — 

espagnoles. En 1636, le 9 août, les prix étaient de 5 liv. 5 sous, 
3 liv, 16 sous, et 3 liv. 5 sous pour redescendre au 16 mai 1637 
à 3 liv. 12 sous et 3 liv. 5 sous. Le 28 novembre 1638 un arrêt 
du Conseil défendit le transport des grains hors du royaume. 
Le prix varie de 4 liv. 9 sous à 3 liv. 15 sous pour le froment 
de 1639 à 1643. 

En 1643 le blé était à 5 livres en janvier ; à 6 liv. 16 sous 
en mars; à 7 liv. 10 sous en mai; à 8 liv. 16 sous en juin. La 
disette et la cherté du pain se faisaient sentir. Le Parlement 
mande les jurats qui par une ordonnance du 18 février avaient 
défendu aux négociants d'acheter en gros après les trois 
marées des bateaux; l'eau manquant à la rivière, les grands 
bateaux du haut pays ne pouvaient pas descendre. Le peuple 
se plaignait. Le Parlement rendit le 24 juillet 1643 un arrêt 
qui défendit aux villes sur les bords de la rivière de retenir les 
bateaux chargés pour Bordeaux; il manda les jurats Fonteneil 
et Minvielle, ordonna la visite des magasins, et rendit un 
arrêt le 6 août, qui permit aux marchands et aux habitants 
d'acheter aux bateaux après les trois marées, en gros ou en 
détail. 

Le prix du froment était le 19 août de 9 liv. 15 sous; il monta 
à 11 livres, 12 livres et 13 liv. 10 sous jusqu'en octobre. 

Le 22 octobre ces prix étaient : froment, 13 liv. 10 sous; 
méture, 11 livres ; seigle, 6 livres; avoine, 2 liv. 16 sous. 

Le procureur-syndic de la ville se plaignit en jurade des 
spéculateurs qui faisaient monter les prix, des défenses du 
Parlement de Toulouse qui prohibait le transport des grains du 
Languedoc. « Il faut, disait-il, profiter de l'empressement des 
» nations étrangères qui venaient en flottes au secours de la 
» ville. » Les jurats ordonnèrent à tous bourgeois, manants 
et habitants de faire et acheter leur provision pour six mois, 
de froment, seigle, farine, fèves, sous peine de privation de 
bourgeoisie et de 3,000 livres d'amende. 

Le prix se maintient entre 13 et 12 livres jusqu'à la fin 
de 1643; à 11, 10, 9 livres jusqu'en mai 1644; 8, 7, 6 livres 
jusqu'à la fin de l'année. Le 2 mai 1644 un arrêt du Parlement 
de Bordeaux constata que la visite avait donné la quantité de 
84,400 boisseaux de grains, ce qui paraissait insuffisant pour 
la provision de la ville, et refusa l'autorisation de transport 
pour Bayonne et pour l'étranger. En 1645, nous voyons le 



— 340 — 

prix revenir à 6 et 5 livres jusqu'en mai, à 5 livres jusqu'en 
décembre; à 4 liv. 16 sous et 4 liv. 12 sous jusqu'à la fln 
de 1646. 

En 1647 le prix variait de 4 liv, 19 sous à 5 liv. 3 sous; on 
craignait une mauvaise récolte; un arrêt du Parlenicnt du 
26 août 1647 défendit l'exportation des blés hors de la ville. Le 
prix des grains se maintint vers 5 livres jusqu'en mai 1648 et 
descendit à 4 liv. 16 sous et 4 liv. 12 sous, pour remonter à 
5 livres et 5 liv. 5 sous en 1649 et 1650; puis à 6, 7, 8 et 8 liv. 
14 sous jusqu'en février 1651. Depuis le 11 janvier 1649, le 
transport des blés était défendu par arrêt du Parlement de 
Bordeaux. 

Nous n'avons pas trouvé de documents nous donnant les 
prix depuis 1651 jusqu'en 1700; mais à partir de cette époque 
nous en avons plusieurs où nous retrouvons habituellement 
les prix de 8 à 9 livres pour le froment. Pouvons-nous en 
conclure que, sauf les variations occasionnées par les divers 
rendements des récoltes, le prix moyen a été de 8 à 9 livres ? 

Forbonnais a donné le prix des blés pendant ce siècle, pour 
le setier de Paris (1 hectol. 56), et il trouve le prix moyen 
de 10 livres de 1675 à 1686. 

L'année 1662 fut disetteuse, non seulement dans la Guienne, 
mais dans la plus grande partie de la France. Le 19 août 1661 
un arrêt du Parlement de Paris avait défendu aux marchands 
de contracter aucune société pour le commerce du blé, et de 
faire aucun amas de grains. En 1662 la disette devenait intense, 
et une déclaration du roi permettait de faire venir des blés de 
l'étranger, avec décharge du droit de navigation de 50 sous par 
tonneau de jauge, récemment édicté pour les navires étrangers. 
Cela ne fut pas suffisant. 

Cependant le roi avait fait acheter en Guienne, pour son 
service et celui de ses écuries, 40,000 boisseaux de grains. La 
disette était si grande, disaient les jurats, qu'il n'était pas 
possible de laisser sortir une aussi grande quantité au détriment 
de l'alimentation de la contrée ; et, sur leur requête, le Parlement 
de Bordeaux rendit, le 26 mai 1662, un arrêt qui ne permit de 
passer, pour aller à Paris,. que pour 10,000 boisseaux et leur 
imposa un droit de 15 sols par boisseau. Quelques jours après, 
le 12 juin, un arrêt du Conseil cassa l'arrêt du Parlement, et 
défendit à celui-ci de donner à l'avenir aucun ordre pour la 



— 341 — 

traite des blés, parce que cela n'appartenait qu'à Sa Majesté. Et 
les 3 mai et 23 septembre 1663, Colbert écrivait à l'intendant 
Lejay d'examiner les prétendus privilèges qu'invoquaient les 
Bordelais pour empêcher le passage des blés (1). 

Sur la quantité de blés achetés par le roi, 3,000 boisseaux 
étaient restés à Bordeaux. Le 20 février 1668, une lettre du roi 
ordonna aux jurats de les faire vendre. Ceux-ci ordonnèrent 
aux boulangers de les acheter. Les blés furent visités : 1,500 
boisseaux étaient hors d'usage; 1,500, avariés, pouvaient 
cependant n'être pas nuisibles à la santé, d'après le rapport 
des médecins. 

Les grains étaient assujettis, au profit de la ville, à une 
imposition qui formait l'objet d'une ferme. En 1670, le prix de 
cette ferme était de 45,000 livres. La visite du 22 mai 1674 
constatait un approvisionnement de 25,000 boisseaux froment 
et 1,200 boisseaux farine. 

Mais après les émeutes de 1675 et la terrible répression qui 
les suivit, l'arrivée des troupes, les désordres qu'elles occasion- 
nèrent, l'arrêt du commerce, amenèrent renchérissement du 
blé et sa rareté. La visite ne trouva du blé que sur 15 bateaux 
dans le port et 1,000 boisseaux en ville. Les affaires ne reprirent 
pas de longtemps, et la ferme du blé, en 1677, ne s'éleva qu'à 
24,000 livres. 

Le roi prenait aussi des droits sur les grains. Le 8 juin 1677 
un arrêt du Conseil augmenta ces droits de moitié et les porta 
à 7 sous 6 deniers par boisseau de froment, et à 4 sous 6 deniers 
pour le seigle et autres grains. L'arrêt avait été rendu au 
rapport de M. de Colbert; aussi est-ce à lui, ainsi qu'au roi 
lui-même, que les jurats écrivirent le 28 août, pour obtenir, à 
cause de la disette, la suspension des nouveaux impôts. 

Ils ne l'obtinrent point ; mais la disette donna lieu aux arrêts 
du Conseil du 30 octobre 1677 et du 16 mai 1679, qui défendirent 
la sortie des grains par les ports maritimes. Un nouvel arrêt, 
du 1" juin 1680, permit l'exportation. 

Le prix de la ferme des droits sur les grains continuait à 
s'élever, indiquant ainsi l'accroissement de ce genre de 
commerce. De 53,500 livres, prix de la ferme des anciens droits 
en 1677, il monta, en 1683, à 94,500 livres, dont 63,000 pour 

(I; Depping. Corresp. admin. Introd., p. xxvi. 

22 



— 84^ — 

les anciens droits et 31,500 pour les nouveaux; à 87,000 livres 
en 1689; à 100,500 livres en 1692. 

Mais en 1685 avait commencé une période de disette qui se 
continua pendant quatre ans, pour recommencer de 1692 à 
1()96 et en 1099. 

L'intendant de Bordeaux, Faucon de Ris, écrivait en 1685, 
au contrôleur général, que la remise du droit de fret de 50 sous 
par tonneau sur les navires hollandais chargés de l)lés n'avait 
pas empêché l'arrêt du commerce; que les blés n'arrivaient 
plus, et qu'on comptait un grand nombre de banqueroutes (1). 
En 1692, il fallut distribuer au peuple 6,000 boisseaux de seigle 
et de fèves (2). En 1693, on prêtait le blé à usure (3). En 1699, 
la correspondance de M. Bazin de Bezons, intendant, constate 
la disette des grains (4). 

Les jurats avaient sans cesse à lutter contre ces nombreuses 
disettes. Le 2 janvier 1694, ils avaient créé une Société au 
capital de 150,000 livres pour faire venir des blés, et avaient 
souscrit pour 18,000 livres. Le 8 juin 1695, ils avaient acheté 
2,000 boisseaux au boulanger Cholet. Ils s'opposaient à ce que 
le courtage des grains devînt Tobjet d'un monopole. 

La princesse d'Espinay avait fait présenter par M™^ de la 
Tresne, femme du premier président du Parlement de Bordeaux, 
une demande de monopole du courtage sur les grains. Les 
jurats et les notables s'y étaient opposés. L'intendant, M. de 
la Bourdonnaye, avait transmis leurs motifs au contrôleur 
général. « La situation de Bordeaux, écrivait-il, est très 
» désavantageuse pour la subsistance des peuples. Il n'y a 
» que la grande liberté du commerce des blés qui puisse 
» procurer quelque abondance. La moindre contrainte y 
» gâterait tout (5) . » 

Cependant la déclaration du roi du 31 août 1699 n'était rien 
moins que favorable à cette liberté. Elle imposait à tous ceux 
qui voulaient faire le commerce des blés les conditions les plus 
gênantes, et leur défendait de contracter aucune société. 



(1-2-3-4-5) Boislile. Corresp. des contrôl. gén., n°^ 147, loi, p. 40, 41, 1. 1^'; 
— no 1072, p. 284; — n° 1209, p. 329; — p. 490 et ss.; — 19 janvier 1702, 
no 358, p. 103, t. II. 



— 348 — 



VIVRE< 



Après avoir ainsi indiqué les principales variations dans le 
prix dos grains, nous pourrions étudier le prix des farines et 
celui du pain. Nous nous bornons à de succincts renseignements 
sur le pain. 

La taxe faite par les jurats portait sur trois sortes de pains 
déterminées par arrêt du Parlement de Bordeaux, en date du 
26 novembre 1625 : le choine^ fait en fleur de farine de froment; 
le pain hlanc, appelé le pain de tout son, ou pain cô ; et le pain 
bis ou brun, mélangé de seigle. 



VIANDES DE BOUCHERIE. 

Tout le monde connaît la lettre de M™« de Maintenon à W^ de 
Noailles. sur les dépenses de ménage. La viande est portée à 

5 sous la livre, ce qui est toutefois un peu moins élevé que les 
prix qui nous sont donnés par les taxes municipales de Bordeaux 
de 1601 à 1699. 

Jusqu'à 1640, le prix de la livre viande de bœuf n'atteint pas 

6 sous; celui du mouton et du veau est plus élevé; celui du 
cochon plus faible : 









1610 










1G80 




1601 


1603 


à 


1G23 à 16i4 


1644 à 1650 


1654 


1655 à 1680 


à 


Bœuf 


5' 










0» 




1700 


4" 4<i 


ô« à 5» Gd et 5- 8'' 


6- 


7* 


l'SA 


Veau 


7 


6 8 


S 


8 à 9 


10 à 11- 


14 


8 an- 


12 


Mouton . . 


7 


(i S 


7 


9 à 12 


9 


10 


9 8-1 à 10' 


9 8 


1 Cochon . . 


" 


4 4 


ô 


5 à 6 


G 


G 


7 


7 



— H44 — 

CHAPITRE IV 
Commerce extérieur. 



Article premier. — Droit ma?Htime international. 

Avant la découverte de TAmérique et de la route des Indes, 
le bassin de la Méditerranée avait été le centre du commerce, 
et les rivalités, les guerres, la concurrence commerciale, 
n'avaient existé qu'entre les nations qui entouraient ce bassin. 
Des luttes maritimes avaient certainement eu lieu entre Gênes 
et Pise, entre Florence et Venise, entre Barcelone et Marseille, 
mais les nations du Nord n'y avaient point pris part, ou du 
moins la France occidentale, l'Angleterre, les Pays-Bas, la 
haute Allemagne, le Danemark, la Suède, n'y avaient qu'un 
intérêt très restreint. 

Mais lorsque l'immense Océan fut ouvert au commerce du 
monde, lorsque l'Afrique, les Indes, l'Amérique, devinrent 
l'objet des aspirations de l'Europe vers la richesse, lorsque 
l'attrait des mines d'or et d'argent, le désir de posséder ce que 
l'on appelait les épices. le sucre, le cacao, l'indigo, attirèrent 
vers ces pays les spéculateurs et les marchands des diverses 
contrées de l'Europe, les Portugais et les Hollandais, comme 
les Espagnols contre lesquels ils s'étaient révoltés, les Anglais 
et les Français, arrivant plus tard, se livrèrent les uns contre 
les autres aux jalousies et aux rivalités de commerce, qui 
engendrèrent, en temps de paix, le système colonial réservant 
à la mère-patrie le commerce de la colonie, et la contrebande 
qui corrigeait les abus et l'âpreté du monopole; en temps de 
guerre l'occasion de s'emparer des navires et des marchandises 
de l'ennemi, quelquefois même des marchandises et des navires 
neutres et amis. 

L'importance pour le commerce maritime des maximes et 
des pratiques de chaque nation, est trop considérable pour qu'il 
nous soit permis de passer sous silence ce qui a rapport à ces 
relations internationales pendant le siècle dont nous nous 
occupons. 



— 345 — 

Pendant la paix, ces relations étaient quelquefois entretenues 
par les consuls, c'est-à-dire par des délégués nationaux auprès 
d'un(^ nation voisine. 

L'institution des consuls en pays européens avait eu lieu en 
quelques circonstances, et avait été pratiquée notamment par 
les villes hanséatiquos ; mais les souverains voyaient avec 
déplaisir ces étrangers exercer sur un point de leur territoire 
une sorte de juridiction, ne s'exerçât-elle môme que sur les 
nationaux des consuls. En 1606, la France et l'Angleterre 
avaient institué, pour décider les différends entre commerçants 
étrangers et les nationaux, des tribunaux mixtes, composés 
des uns et des autres, et auxquels on avait donné le nom de 
« conservateurs de la paix » (1). 

Mais, en règle générale, les États n'admettaient pas de 
juridiction étrangère, et les traités de commerce gardent le 
silence sur ce point. 

Il en était autrement vis-à-vis des pays musulmans, où se 
trouvaient établis, par des capitulations avec la Porte ou avec 
les régences d'Alger, de Tunis et du Maroc, un certain nombre 
de consuls destinés à représenter la France. C'est à eux que 
Colbert donnait ses instructions, le 16 mars 1669, en leur 
recommandant d'avoir à correspondre avec lui pour toutes les 
affaires de commerce (2). 

Leurs fonctions furent réglées par ordonnance du commerce 
de 1681. 

L'ancien droit de naufrage, qui permettait aux riverains de 
piller le navire naufragé, n'existait plus légalement et avait 
été aboli par la législation particulière de chaque État, et par 
les conventions d'État à État; mais en pratique il était souvent 
encore exercé par des populations grossières et avides de butin. 
C'est ainsi que, le 3 avril 1682, Charles Fruitier, maître du 
navire le Saint-Joseph, de Calais, du port de 50 tonneaux, 
porte plainte à l'amirauté de Bordeaux. Son navire, déclare- 
t-il sous serment, ayant été naufragé sur la côte de Lesparre, 
a été pillé, non seulement par les habitants, mais par les 
autorités locales. Le prévôt et le greffier sont restés cinq jours, 
et ont fait transporter à Cartignac les agrès et apparaux du 

(1) Hautefeuilie. Hist. du Droit maritime. Paris, 1858, p. 171. 

(2) F. Clément. Lettr., Mém. et Instr. de Colbert, t. II, 11"= part., n» 3i, p. 4oo. 



— 346 - 

navire naufragé; ils ont ensuite mis le feu au vaisseau et au 
petit bateau, disant qu'ils en usaient ainsi pour en retirer le 
fer, et que c'était la coutume du pays, et que pas un vaisseau 
ne se sauvait en cet endroit; déclarant de plus que ces officiers 
lui demandèrent 150 livres pour le chargement desdits apparaux, 
27 livres pour la dépense et 150 livres pour leurs droits. Et lui 
auraient remis 2 écus, pour se conduire, lui et son équipage, 
jusqu'en ce port (1). 

En temps de guerre, le commerce a le plus grand intérêt 
cà connaître quel est le traitement imposé aux navires et aux 
marchandises des nations neutres. 

Au XVII'' siècle, des jurisconsultes et des hommes d'État 
célèbres ont étudié ces questions; des ordonnances et des 
règlements particuliers à chaque nation maritime ont été 
promulgués; des traités internationaux sont intervenus à 
diverses reprises pour proclamer les droits des neutres et ceux 
des belligérants; mais, dès que la guerre était survenue, 
maximes, ordonnances et traités étaient mis de côté de part 
et d'autre, et chacun n'obéissait plus qu'à l'intérêt du moment. 

En France, la matière était régie par le Consulat de la Mer, 
qui ne confisquait pas la marchandise amie, même sur navire 
ennemi . 

Les ordonnances de François P"" et d'Henri III décidèrent, 
au contraire, que le pavillon ennemi rend confiscable la 
cargaison neutre (2). 

Mais le navire neutre est-il confiscable s'il porte la marchan- 
dise de l'ennemi? Cette question se présentait en 1626, pour 
douze ou treize navires français qui avaient été capturés et 
amenés dans les ports anglais. L'ambassadeur, M. de Bassom- 
pierre, fit admettre que les vaisseaux et les marchandises 
neutres ne peuvent être capturés parce que le vaisseau porterait 
aussi des marchandises ennemies; mais il admettait que le 
vaisseau ennemi rendait confiscable toute marchandise, même 
neutre, qui s'y trouvait (3). 

Cet état de choses fut modifié par l'article 6 de la déclaration 
du roi du P"" février 1650, ordonnant que les marchandises 
neutres trouvées à bord d'un- navire ennemi seraient restituées. 

(1) Archiv. du Départ. Rég. de l'Amirauté. Entrées. 4682, 4 avril. 
(2-3) Ortolan. Diplomatie de la Mer, t. II, p. 109 etss.; — p. 99. 



— 347 - 

Le traité de 1G55 entre Mazarin et Cromwell ne s'explique pas 
clairement au sujet de la marchandise neutre chargée à bord 
d'un navire ennemi, tout en stipulant que la marchandise 
ennemie sera libre sous le pavillon de chacun des contractants ( 1 j. 
Mais Cromwell reconnaissait cette liberté de la marchandise 
neutre sur un navire ennemi, lorsqu'il écrivait le 8 janvier 1656 
aux jurats de Bordeaux, pour leur demander de faire une 
enquête au sujet de la cargaison d'un vaisseau de Hambourg, 
capturé par les Anglais et dont la marchandise était réclamée 
par des Bordelais (2) . 

La môme interprétation était donnée par la lettre de Colbert 
sur laquelle la jurade délibérait le 28 janvier 1665, sur les 
plaintes des marchands de Bordeaux de ce que les Anglais 
s'étaient emparés des effets par eux chargés sur les vaisseaux 
hollandais; mais qu'il soupçonnait que les Hollandais missent 
ce prétexte en avant pour réclamer sous le nom des Français 
les marchandises sur eux prises par les Anglais (3). 

Le traité provisoire pour quatre ans, du 18 avril 1646, avec 
la Hollande, suivi du traité du 17 avril 1662, ainsi que les 
traités de 1659 avec l'Espagne, de 1663 avec le Danemark, de 
1672 avec la Suède, lient le sort de la cargaison au sort du 
navire : navire libre, marchandise libre; navire ennemi, mar- 
chandise ennemie. 

L'ordonnance de 1681 vint modifier ces dispositions par 
l'article 7, titre ix, livre III : « Tous navires qui se trouveront 
» chargés d'effets appartenant à nos ennemis, et les marchan- 
» dises de nos sujets ou alliés qui se trouveront dans un navire 
y ennemi, seront de l)onne prise. » C'était revenir aux ordon- 
nances de François I" et d'Henri III. 

Les tribunaux des prises tempéraient cette rigueur, ordonnant 
la confiscation des effets ennemis, mais non celle des navires 
neutres. Un arrêt du Conseil de 1692 leur défendit de le faire 
et prescrivit l'exécution rigoureuse de l'ordonnance de 1681. 

D'autre part, la convention anglo-hollandaise du 12 août 1689 
avait déclaré de bonne prise tout navire allant dans un port de 
France ou en venant. 

(1) Ortolan. Diplomatie de la Mer, t. II, p. H 4. 

(2) Archiv. raunicip., série JJ, c. 377 : « Marine. » 

(3) Arch. municip. Série JJ, 377. 



— 3i8 — 

Le commerce des neutres était devenu impossible. 

La Suède et le Danemark s'allièrent, et menacèrent de 
défendre par les armes leur droit de neutralité. Les Anglais 
et les Hollandais renoncèrent à l'exécution de la convention 
de 1689. 

Le commerce neutre avait encore à souffrir de l'extension 
croissante que les nations maritimes belligérantes donnaient 
aux marchandises comprises dans celles qu'on appelait contre- 
bande de guerre. 

Les unes énuméraient les articles qu'elles considéraient 
comme contrebande, et y comprenaient non seulement les 
munitions de guerre, mais les grains, les vivres, For et l'argent, 
que d'autres déclaraient libres. La Hollande entra dans cette 
voie en 1652, 1657, 1659. L'Angleterre considéra comme de 
contrebande toute marchandise du cru de l'ennemi. 

L'ordonnance de 1681 restreignait la contrebande aux seules 
munitions de guerre ; mais quand les hostilités commencèrent 
en 1689, la France, par voie de représailles, agit comme les 
Anglais et les Hollandais, 

Ce n'étaient pas seulement les navires de guerre qui donnaient 
la chasse aux navires ennemis et souvent aux navires neuti'es 
ou amis; ils avaient pour auxiliaires redoutables les corsaires, 
munis de lettres de marque, qui cherchaient la capture facile 
des navires marchands. 

Lorsque les Hollandais se révoltèrent contre la domination 
espagnole, ils ne possédaient pas de flotte de guerre; leurs 
marchands mirent des canons sur leurs navires, renforcèrent 
leurs équipages de hardis aventuriers âpres au pillage, et 
coururent sus aux riches galions d'Espagne, chargés d'or et 
d'épiceries. Ces gueux de mer, véritables pirates, s'inquiétaient 
peu de vérifier la nationalité des navires qu'ils capturaient. 
Les Étals Généraux des Pays-Bas, en 1643 et en 1645, accor- 
dèrent à ces armateurs des subsides considérables. 

L'Angleterre et la France suivirent cet exemple. 

C'est surtout pendant la guerre de 1689, qui dura jusqu'en 
1697, et après le désastre de la Hougue qui ruina la marine 
militaire, que la course prit une grande extension et que le 
gouvernement la suscita et la favorisa. 

Le port de Bordeaux arma quelques navires. 

Le 25 janvier 1690, Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, 



- 349 - 

admirai de France, autorisait Thomas Flurisson, capitaine du 
Saint-Simon, de Bordeaux, du port de 300 tonneaux, 14 pièces 
de canon et 8 pierriers, à équiper ledit vaisseau en guerre et 
marchandises, pour aller trafiquer aux îles d'Amérique; et, ce 
faisant, faire la guerre aux ennemis de l'État, et à tous corsaires, 
pirates, gens sans aveu, et autres qui voudront empêcher la 
liberté du commerce aux sujets du roi, les attaquer en quelques 
lieux ou endroits qu'il les pourra rencontrer, les prendre et 
amener prisonniers avec leurs vaisseaux, équipages et marchan- 
dises, et exercer sur eux toutes les voyes et actes permis par 
les lois de la guerre ; à la charge de garder le règlement fait 
par Sa Majesté, le 24 octobre 1681, sur les prises. 

Le capitaine avait pour cautions P. Miramont fils, P. Peyre, 
G'"*' Capgras et Alexis David, co-propriétaires par quart du 
navire. 

Citons encore quelques corsaires bordelais : 

Le 8 août 1691, la Diligente de Bordeaux, 180 tonneaux, 
8 pierriers. 26 hommes, capitaine Trébuchet ; armateurs, 
Miramont, Alexis David et Arnaud Lespiaut. 

Le lendemain, le brigantin la Rencontre de Blaye, 12 canons, 
80 hommes, capitaine P. Arthur ; deuxième capitaine, Pierre 
Desmirail; armateurs, Alexis David, Jean Peyronnet et Antoine 
Brousse (1). 

Les ministres, le roi lui-même armaient en course ou parti- 
cipaient à ces armements ; la marine militaire elle-même 
était plus employée à capturer les navires marchands qu'à 
combattre les flottes ennemies. 

Déjà, en 1689, le ministre de la marine Seignelay, le fils de 
Colbert, prenait des intérêts sur des navires armés en course, 
notamment sur la frégate la Railleuse, commandée par le 
célèbre Jean Bart, et sur d'autres navires. Il écrivait à son 
correspondant de Dunkerque, le 18 septembre 1689 : « Le temps 
» que les vaisseaux hollandais, qui sont employés au commerce 
» du Nord et qui ont été à Archangel et dans la Baltique, 
> retournent dans les ports, approche; j'estimerais fort avan- 
» tageux d'armer un vaisseau tel que V Alcyon, le Cafn'icieux 
» ou VOpiniâtre, pour le joindre à quelques-unes des frégates 
» qui font la course pour 'mon compte^ et l'envoyer dans les 

(1) Archiv. départ. Amirauté. Reg. des passeports. 



— 3o0 — 

» endroits que les Hollandais ont accoutumé de reconnaître, 
» i)0ur y croiser, ne doutant pas qu'ils n'y fassent beaucoup de 
» prises. Examinez cette pensée avec le sieur Bart, et s'il la 
» trouve bonne, travaillez à l'armement de celui qui sera le 
» plus tôt prêt. » 

Le sieur Bart trouva la pensée bonne, et le procès-verbal des 
prises, du 23 mars 1090, porte que dans le mois de décembre 
précédent, croisant sur le Dogger-Bank, par le travers du Texel, 
il prit une flûte, une galiote et quatre dogres hollandais qu'il 
mit à rançon (1). 

Le 26 mai 1691, le ministre Ponchartrain manifestait les 
mêmes tendances dans les instructions données à Tourville. Il 
l'avertissait que les flottes anglaise et hollandaise de Smyrne, 
parties de Livourne le 7 avril, pourraient être à l'entrée de la 
Manche au commencement de juin; qu'il est de la dernière 
importance que le sieur de Tourville soit en état de les attaquer. 
Et Sa Majesté veut bien lui dire que le service qu'il lui rendrait 
s'il enlevait cette flotte, qui est riche de 30 millions, serait plus 
important pour l'exécution des desseins de Sa Majesté que s'il 
remportait une seconde victoire sur l'armée navale des 
ennemis (2). 

Plusieurs ordonnances royales de cette époque, rendues 
pour favoriser l'armement en course des particuliers, autori- 
saient l'État à leur prêter ses vaisseaux et même ses officiers 
et ses marins et soldats. Entre autres règlements, celui du 
5 décembre 1691 défendait de prêter les vaisseaux du roi au- 
dessus de 44 canons ; quant aux vaisseaux d'un rang inférieur, 
aux frégates et brtilots, ils étaient prêtés aux armateurs en état 
de naviguer, gréés et armés de canons, poudres et munitions, 
à la charge par ceux-ci de les rendre dans le même état, et de 
fournir les vivres et la solde des équipages. 

Le commerce de Bordeaux n'était pas seulement interrompu 
en temps de guerre par les corsaires ennemis, il était encore 
même en temps de paix exposé aux attaques des pirates qui 
poursuivaient ses navires, non seulement sur mer, mais jusque 
dans l'intérieur de la Gironde. 

Les pirates de mer étaient ceux d'Alger et de Salé dont les 
navires, franchissant le détroit, se montraient souvent sur 

(1-2) E. Sue. Hist. de la marine française, t. V, p. 1 45 ; — p. 18. 



— 3ol — 

rOcécin, non seulement sur les côtes de Gascogne et de 
Bretagne, mais même dans la mer du Nord. En 1613, ils avaient 
capturé des navires à l'entrée de la Gironde et vendu comme 
esclaves, à Alger, les marins qui les montaient. Cloirac, dans ses 
Us et Coutumes, signale comme fréquentes ces déprédations. 

Les traités faits pour la répression de la piraterie avec le 
sultan, avec les régences de Tripoli, de Tunis, d'Alger, du Maroc, 
n'étaient jamais observés. Le bombardement de ces repaires 
de forbans n'était guère plus efficace. En 1665, le duc de 
Beaufort, l'ancien Roi des Halles, donna la chasse aux pirates 
barbaresques dans la ^Méditerranée, brûla Alger et Tunis; mais 
à quelque temps de là, il f^illut recommencer. Duquesne brûla 
Tripoli en 1681 et bombarda Alger en 1682. 

Cependant, cette même année 1682, les pirates barbaresques 
se tenaient encore en chasse sur nos côtes. Le 20 juin, le 
capitaine d'un navire de Bordeaux de 80 tonneaux, venant 
de Rotterdam, déclarait à l'amirauté qu'il avait été chassé 
à hauteur d'Ouessant, par une frégate turque et une fety-lane, 
armées l'une de 40, l'autre de 12 canons; et que le lendemain, 
il fut encore chassé par deux autres frégates turques, ce qui 
l'a obligé, ainsi que neuf autres bâtiments, de mettre à la côte 
son navire, le Rossignol. 

Le 20 juillet, un navire de Bordeaux de 46 tonneaux, venant 
de Tanger, déclarait avoir été chassé par deux frégates d'Alger, 
qui avaient déjà pris un navire do Hambourg. Le 7 décembre, le 
capitaine d'un navire de 36 tonneaux, venant de Madère, déclare 
^^ avoir rencontré le 3 août, en se rendant à Madère, un corsaire 
turc, armé d'environ 30 pièces de canon, qui lui donna chasse 
pendant trois jours et le perdit par le brouillard (1). 

La Gironde elle-même offrait aux corsaires et aux pirates 
un théâtre propice à la capture des navires marchands. 

Au commencement du siècle, ce furent les navires corsaires 
des protestants de La Rochelle qui venaient croiser devant 
Royan ; les capitaines rochelais Blanquet, Trelebois et Gaillard, 
rançonnaient tous les navires qui entraient ou sortaient. Le 
Parlement s'en émut. Le vice-amiral de Guienne, M. de Barrault, 
avec le concours du duc d'Épernon, et avec les fonds provenant 
de l'emprunt effectué par les jurats, arma cinq flûtes et deux 

(1) Arch. départ. Amirauté. Reg. d'entrée 1682. 



— 352 — 

pataches pour convoyer jusqu'à l'embouchure une flotte de 
cinquante navires marchands. Le convoi arriva devant Royan 
et les marchands purent mettre hors de la rivière pendant que 
les pirates prenaient chasse devant l'escadre de M. de Barrault. 
Celui-ci les rejoignit, les fit prisonniers, et les conduisit dans 
les prisons de Bordeaux où ils furent jugés et punis de mort. 

Pendant les troubles de la Fronde, le garde-côtes de Saintonge 
et du Médoc, Monstry, qui tenait pour le cardinal, profitant de 
ce qu'il disposait de huit navires, habile et audacieux marin 
d'ailleurs, saccagea, à plusieurs reprises, les côtes du Médoc 
et de la Saintonge, arrêta et pilla, sans distinction de nationalité, 
les navires qui allaient à Bordeaux ou en revenaient, et arrêta 
complètement toute navigation sur le fleuve. Les Bordelais 
équipèrent une flottille et en donnèrent le commandement au 
chevalier de Thibaud, qui alla à la rencontre de Monstry, et 
prit position au Bec d'Ambès, pour couvrir les deux rivières . 

Peu après, le comte du Dognon, qui commandait la flotte 
royale, imitant l'exemple de Monstry, ravagea et pilla le Médoc 
jusqu'à Parempuyre et la rive droite jusqu'à Montferrand. On 
disait qu'il avait enlevé plus de 4,000 tonneaux de vin qu'il 
alla vendre à La Rochelle. 

A ces ravageurs des guerres civiles se joignaient les navires 
de guerre espagnols et les corsaires espagnols et anglais qui 
infestaient la Gironde. Les marchands hollandais n'osaient plus 
venir en 1653, et obtenaient 46 à 48 livres de fret par tonneau. 

Pendant les guerres de 1672 à la fin du siècle, ces corsaires 
de rivière furent considérés comme pirates, quoique munis de 
lettres de marque. Un édit du roi, de juillet 1691, porte que ces 
petits corsaires ennemis entraient dans les rivières sous l'appa- 
rence de pêcheurs, pour surprendre les navires sans défiance, 
et ordonne que les capitaines et les équipages, commissionnés 
ou non, soient condamnés aux galères. 

En résumé, le peu de sécurité qu'off'rait au xvii'' siècle la 
navigation fut très nuisible au développement du commerce 
maritime, et constitua un obstacle dont il faut tenir compte 
quand on reproche aux Bordelais de n'avoir pas eu l'audace de 
lancer au milieu de tous ces dangers un plus grand nombre 
de navires, et d'avoir préféré confier leurs transports, quand 
ils pouvaient le faire, aux navires anglais et hollandais et 
aux navires neutres de la hanse, du Danemark et de la Suède. 



— 353 — 

Nous avons indiqué quel immense préjudice l'interdiction 
du commerce en temps de guerre apportait aux peuples belli- 
gérants qui avaient besoin de recevoir et d'échanger leurs 
marchandises, et qui ne pouvaient pas toujours le faire par 
l'intermédiaire des neutres : il en était résulté, sous diverses 
formes, une contrebande extrêmement active. 

Les gouvernements imaginèrent alors de faire eux-mêmes 
la contrebande, ou du moins de la régulariser ; et dans ce but 
ils imaginèrent, ou plutôt ils généralisèrent, car il avait déjà 
été employé, le système des passeports. 

Ces passeports étaient donnés au nom du roi aux navires 
neutres ou ennemis, pour leur permettre de venir dans les ports 
de France ou d'en sortir, sans être capturés par les navires 
de guerre ou les croiseurs. Le passeport était notifié à l'amiral. 

Ainsi était la formule : « De par le Roy,' à nostre très cher 
» et très amé fils, Louis-Alexandre de Bourbon, comte de 

» Toulouse, admirai de France salut! Ayant permis 

» à Hendrick Classeu, commandant le navire le Rozier, de 
» Hambourg, du port de deux cent cinquante tonneaux, de 
» venir dans nos ports avec sa charge de marchandises , et d'y 
» en charger de nostre royaume dont la sortie est permise, 
» mandons 4 janvier 1690. Par le Roy : Colbert. » 

Nous avons relevé en 1691 plus de cinquante navires admis 
au passeport. 

Peu de navires anglais ou irlandais; plusieurs hollandais, 
de Schiedam, Rotterdam, Neuport, Bruges, Ost-Frise, Milde- 
bourg; un assez grand nombre de Hambourg, Altona, Lubeck; 
des polonais de Dantzick, Elbingen; des suédois de Cronem- 
bourg, Stockholm, Gluckstad ; des danois de Copenhague, 
d'Elseneur. 



Article 2. — Navigation maritiTne, 

LES MARINS. LES NAVIRES. LE PORT. LE FLEUVE. 

Les vaisseaux de guerre au xyii^ siècle se divisaient en deux 
catégories : les galères, vestiges de l'antiquité, manœuvrées à 
rames par les forçats, et les vaisseaux ronds à voiles montés 
par des matelots. 



— 354 - 

Les galériens étaient des hommes condamnés par les tril^u- 
naiix, et lorsque le roi avait besoin d'augmenter le nombre 
de ses rameurs, les ministres recommandaient aux Parlements, 
s'ils avaient à juger des hommes jeunes et vigoureux, de les 
condamner aux galères de préférence à toute autr^ peine, 
et d'en condamner beaucoup. On envoyait aussi aux galères 
les prisonniers de guerre faits sur les pirates algériens et barba- 
resques et quelquefois des malheureux qu'on allait enlever sur 
le territoire musulman. Enchaînés sur leurs l)ancs, presque 
nus, mal nourris, ils étaient en butte aux plus mauvais traite- 
ments. 

Les matelots, français ou étrangers, étaient recrutés pour 
le service de l'État, quelquefois par des engagements volon- 
taires, mais le plus souvent par la ruse et la violence. Colbert 
régularisa le recrutement maritime par l'institution des classes. 

Le développement de la marine militaire enleva un très 
grand nombre des matelots qui servaient sur la marine 
marchande, et lorsque la guerre maritime eut absorbé pour 
le service de l'État la plus grande partie des hommes dispo- 
nibles et eut obligé de chercher à engager des matelots des 
pays neutres, comme des Danois et des Suédois, et même des 
déserteurs de l'ennemi, il ne restait plus assez de marins pour 
la marine marchande. 

Les navires qui faisaient le service du port de Bordeaux 
étaient presque tous étrangers à ce port. 

Nous avons patiemment dépouillé les registres de l'amirauté 
et nous avons trouvé les chiffres suivants : 





NAVIRES 


NAVIRES 


NAVIRES 


TOTAUX 


ANNÉES 


DE BORDEAUX 


DES COTES DE FRANCE 


DE l'Étranger 




— -««^ .-^^^- -^ 


-«^ — - — .—' 


- — -_ .— - — 


' — -»« — '- -.i»i— 




Nombre 


Tonnage 


Nombre 


Tonnage 


Nombre 


Tonnage 


Nombre 


Tonnage 


1651 .. 


83 


4.972 


1007 


21.541 


423 


72.630 


1513 


99.143 


1672 .. 


107 


5.284 


1699 


45.151 


339 


25.613 


2145 


76 048 


1682 .. 


223 


7.209 


2120 


49.164 


935 


94.149 


3278 


150.722 



Nous avons pris comme type 1651, avant Colbert; 1672, 
guerre de Hollande ; 1682, paix, dernière année de Colbert. 

Sur les navires de Bordeaux, un dixième au plus allait aux 
îles ou à Terre-Neufve, les autres sur les côtes de France. 



NAVIRES 


TONNES 


72 


1,868 


1 


180 


19 


2,071 


7 


605 


5 


180 


3 


380 


107 


5,284 



— 355 — 

Donnons quelques détails : 

En 1051, sur les navires sortis appartenant au port de 
Bordeaux, 70 étaient pour Franco avec un tonnage de 3,207 
tonnes; 13, dont 2 achetés à Flessingue pour la pêche de la 
morue, avec un tonnage de. 1,745 tonnes. 

En 1672, sur 107 navires du port de Bordeaux, il en est 
sorti : 



Pour les côtes de France 

Pour la Guinée 

Pour Terre-Neufve et les îles 

Pour l'Angleterre . 

Pour l'Espagne 

Pour l'Italie 

Totaux . . . 



En 1682, nous comptons les petits navires de Bordeaux pour 
les ports de France, comme ayant augmenté en nombre et en 
tonnage; mais l'augmentation est plus considérable pour les 
navires plus gros. 

Voici les détails : 

NAVIRES TONNEAUX 

Navires du port de Bordeaux pour les côtes de France . 165 2,663 

» pour l'Amérique 26 1,885 

» pour Terre-Neufve 3 280 

» pour l'étranger 29 2,381 

223 7,209 

Pour l'étranger, Rotterdam compte 12 navires et 1141 tonnes; 
Amsterdam 1 navire de 130 tonnes; Mildebourg 2 navires et 
268 tonnes ; Hambourg 1 navire de 35 tonnes ; Riga 1 navire 
de 350 tonnes ; c'est le plus gros de ces navire.s. Londres, 
Cork, Gueruesey, n'ont que 3 navires et 124 tonnes. L'Espagne 
à 2 navires et 53 tonnes; l'Italie 2 navires et 150 tonnes; 
Madère 1 navire et 26 tonnes; Tanger 4 navires et 104 tonnes. 

L'augmentation du nombre des navires est d'autant plus à 
remarquer que les efforts tentés par Colbert pour amener les 



— 356 — 

Bordelais à faire construire des vaisseaux, les primes accordées, 
la concession de privilèges à la Compagnie de Bordeaux, 
avaient été mis à néant par les résultats de la guerre de 1672. 
Des quatre vaisseaux qu'avait fait construire la Compagnie 
dans les ateliers de Lesage, trois avaient été capturés et gardés 
par l'ennemi ; le quatrième, capturé aussi, avait été rarcheté, et 
la Compagnie liquidait en 1675, ainsi que nous l'avons raconté. 
Les ateliers de Lesage durent rester sans emploi à la chute 
de la Compagnie privilégiée ; et pendant longtemps il dut en 
être de même ainsi que l'indique un mémoire de 1730 de la 
Chambre de commerce de Bordeaux disant que l'on construit 
peu à Bordeaux et que les négociants trouvaient plus avan- 
tageux d'acheter les navires tout faits soit dans d'autres ports 
de France, soit en Angleterre et surtout en Hollande. 



PORT. 



Nous avons peu de choses à dire sur l'état du port. 

La police en appartenait comme autrefois au maire et aux 
jurats. C'étaient eux qui réglaient le placage, le lestage et le 
délestage, le chargement et le déchargement des navires. 

C'est ainsi qu'en 1664 une épidémie ayant éclaté en Zélande 
et en Hollande, les jurats ordonnèrent que les vaisseaux venant 
du Nord pour la foire feraient quarantaine en face des marais 
de Blanquefort, ce qui, dit la tradition, aurait occasionné la 
création du village de La Grange. Ces vaisseaux, n'ayant pu 
entrer dans les limites assignées pour le port franc pendant la 
foire, ne furent pas admis par les fermiers de la comptablie à 
jouir de l'exemption des droits; de là de grandes pertes et un 
grand trouble dans le commerce. 

Ce fut également la jurade qui décida le 13 août 1665 de 
faire construire un quai depuis la manufacture de Paludate 
jusqu'à l'extrémité sud des Chartrons. La rive du fleuve était 
abandonnée aux variations des courants et couverte de vase. Il 
ne paraît pas cependant que ce quai ait été construit à cette 
époque, car l'intendant Claude Pellot écrivait à Colbert le 
P'' avril 1669 que les jurats' avaient fait une assemblée pour la 
construction d'un quay, qui est si nécessaire, disait-il; mais 
que les dispositions de l'assemblée ne paraissaient pas favo- 



— 357 — 

râbles. Dans sa lettre du 13 juin il en donnait la raison dans 
le mauvais état des finances de la ville. « Les revenus de la 
» ville, disait-il, sont de cinquante et quelques mille livres, sur 
» lesquelles la ville n'a guère que 25 à 30,000 livres pour ses 
» dépenses tant ordinaires qu'extraordinaires, ce qui n'est pas 
» trop (1). » 

Nous avons indique que l'ordonnance de 1681 avait enlevé 
aux jurats pour les transporter à l'amirauté les attributions 
de police sur le port et que, sur l'opposition de ceux-ci, un 
arrêt du Conseil en date du 7 juillet 1687, rendu conformément 
à l'avis de M. Faucon de Ris, l'intendant, restitua au maire et 
aux jurats leur antique juridiction. 



ECLAIRAGE ET SIGNAUX. TOUR DE CORDOUAN. EMBOUCHURE. PASSES. 



Le tleuve qui joint Bordeaux à la mer donne à ce port de 
commerce toute son importance; il est la cause de son existence. 
Aussi, de tout temps, la facilité ouïes difficultés que peut offrir 
sa navigation ont-elles à juste titre préoccupé les hommes 
d'État comme les négociants et les marins. 

Nos lecteurs voudront bien nous excuser si nous entrons 
à ce sujet dans quelques détails qui ont leur utilité pour 
l'histoire. 

L'embouchure de la Gironde, séparée de la mer par des bancs 
de sables et de roches qui en rendent le passage difficile et 
dangereux, n'était éclairée pendant la nuit, au commencement 
du XVII*' siècle, que par le phare de Cordouan, que venait 
d'établir Louis de Foix, et ne paraît pas avoir été jalonnée 
le jour par des balises ou bouées suffisantes. 

On a beaucoup écrit sur la tour de Cordouan (2). Je renvoie 
à ces publications auxquelles je fais quelques emprunts, et j'y 
ajoute des documents qui ne s'y trouvent pas, et qui sont utiles 
pour signaler les vicissitudes qu'a éprouvées ce monument 
aussi magnifique qu'utile. 

Le contrat passé le 2 mars 1584 avec Louis de Foix pour la 

(1) Depping. Corresp. administ., t. I. 

(2) Tamizey de Larroque. — E. Gaullieur. — G. Labat. — Durand. 

23 



— 358 — 

reconstruction de la tour avait soulevé de nombreuses difficultés 
quand il fut question du paiement des travaux (1). 

Louis de Foix mourut sans avoir été payé, et son fils ne put 
continuer les travaux. Ils furent repris, le? décembre 1606, par 
rarchitocto François Buscher, qui avait travaillé avec Louis de 
Foix. Ils étaient terminés en 1611, époque à laquelle fut rendu 
un arrêt du Conseil portant qu'avant d'ordonnancer le paiement 
do la somme do 81,000 livres, prix à forfait du contrat, il serait 
procédé par divers experts à la visite des travaux. 

Le gardien de la tour, chargé d'entretenir le feu, ne portait 
plus la qualification d'ermite, mais celle de capitaine; et il 
avait dû, pendant toute la durée des travaux, tenir des fanaux 
allumés. 11 trouvait insuffisante la rémunération qui lui était 
attribuée. Jean de Saint-Eulady, capitaine de la tour de 
Cordouan, demandait en 1603, aux trésoriers de France, 
1,200 livres de gages par an, ou la levée de 20 sous par chaque 
navire, disant qu'il ne pouvait subsister ni ses hommes, au 
prix ancien de 6 sous par navire, ces 6 sous ne représentant 
plus que un tiers du premier tarif (2). Cette demande semble 
indiquer qu'il évaluait à 1,200 le nombre des navires sortant 
annuellement de la Gironde. 

On avait pensé au balisage. Le 27 mars 1604, il avait été 
accordé au Flamand Conrad Gaucem le droit de poser et 
d'entretenir des barils, à l'entrée de la Garonne, aux pas des 
Anes, des Espagnols et de Graves, qui sont les trois endroits 

(1) A la série JJ, carton 387, v° a Tour de Cordouan », de l'inventaire 
sommaire dressé par Beaurein, il est indiqué que de nombreuses pièces, lettres 
patentes, arrêts du Conseil, arrêts du Parlement, réunis en paquets à la date 
de 1576, antérieurs par conséquent à Louis de Foix, mais relatifs à la construc- 
tion du phare, existaient aux Archives municipales. 

Il existait aussi, sous la date du 20 février 1o82, une autre liasse de lettres 
patentes, arrêts du Conseil, procès-verbaux de visite, états de dépens et de frais 
concernant la construction de la nouvelle tour. 

C'est après ces études que fut fait le contrat de 1584. 

Ce contrat a été publié parle comte de Gourgues (Act. de l'Acad. de Bordeaux 
1 855, p. 485). Il est signé par le maréchal de Matignon et par Michel de Montaigne, 
alors maire de Bordeaux, 

L'inventaire sommaire constate encore l'existence d'un dossier de visites et 
expertises datées de 1591, et d'autres pièces de 1596. 

Que sont devenus ces dossiers ? 

(2) Arch. départ., série C, bureau des finances, 3874 bis. 



— 339 — 

périlleux de rentrée. Gaucem céda sa concession à Priam 
Pierre Diichalard, commissaire ordinaire des guerres et 
capitaine de la tour de Cordoiian et de la marine, du consen- 
tement de M. de Guérin, jurât, et du procureur-syndic delà 
ville, du 28 juin 1618. Le sieur Duchalard présenta requête au 
roi, et un arrêt du Conseil de juin 1618 renvoya au Parlement 
de Bordeaux, pour donner, avec les jurats, leur avis sur la 
commodité ou incommodité dudit établissement. Les jurats, 
dans leur délibération du 6 février 1619, estimèrent que tous 
les temps l'entrée de la rivière a été dangereuse aux endroits 
appelés pas des Anes, pas des Espagnols et pas de Graves; 
qu'il s'y faisait très souvent des naufrages; qu'il serait très 
utile de mettre des marques qui servissent de guide aux 
mariniers. Mais ils demandèrent que les navires étrangers 
seuls eussent à supporter l'imposition mise sur les navires 
pour subvenir à cette dépense (1). 

A la même époque, le capitaine de la tour de Cordouan, 
Pierre Duchalard, avait signalé le péril imminent dans lequel 
se trouvait la tour, faute d'y faire chaque année les réparations 
nécessaires. 11 faisait remarquer que les fonds affectés à cet 
entretien et qui se levaient aux généralités de Limoges et 
de Bordeaux, avaient été divertis les années dernières. 11 
demandait aussi le remboursement de dépenses urgentes de 
réparations que lui, capitaine de la tour, avait été obligé de 
faire. Un arrêt du Conseil du 28 novembre 1618 ordonna une 
première enquête. A la suite de cette enquête, et à la date du 
7 novembre 1620, il fut nommé une commission pour procéder 
aux réparations indispensables. Elle était composée du premier 
président au Parlement de Bordeaux, M. de Gourgues, de 
MM. de Pontac et de La Tour, avocat et procureur général au 
Parlement; de MM. de Bellebast, conseiller d'État; Deffon- 
taines, intendant, et d'un trésorier général des finances de 
Guienne. Le 22 juin 1621, des lettres patentes données par 
le roi Louis Xlll au camp devant Saint -Jean d'Angély, firent 
droit à la requête de Duchalard (2). 

Quelques années plus tard le phare se trouvait encore en 
mauvais état. En 1616, le sieur François de Cot, garde delà 

(1) Arch. (le la ville., série JJ, carton 387. 

(2) 'Arch. départ., série C, bureau des finances, n" 3821 . 



— 360 - 

tour de Cordouan, donnait avis aux jurats de Bordeaux que 
tout rédifico allait tomber en ruines s'il n'était promptement 
réparé; que la mer avait rompu plus de quarante brasses de 
talus des côtés de l'ouest, sud-ouest et sud; que la lanterne 
était toute écartelée, et qu'il ne pouvait pas monter au fanal 
pour y mettre le feu ordinaire. Les jurats lui donnèreîit acte 
de sa déclaration, et décidèrent qu'à cause de l'importance de 
ce phare pour la navigation et le bien général de toute la 
province, ils devaient écrire au roi pour le supplier d'assigner 
au plus tôt des fonds pour les réparations (1). 

Les fonds furent-ils assignés? Toujours est-il que le 19 
mars 1648, L. de Claveau, jurât de Bordeaux, écrivait au 
chancelier Séguier que la tour menaçait ruine, et qu'il existait 
une large brèche au mur d'enceinte. 

Pendant qu'on exécutait à la tour les réparations indispensa- 
bles, il n'était pas moins nécessaire de ne pas laisser obstruer les 
passes de la rivière. Le 3 novembre 1650, Bertrand de Garât, 
bourgeois, dit en jurade qu'on avait coulé plusieurs navires 
au bout de l'île de Bas, en face la Roque de Tau, pour boucher 
la passe ; et que cela avait été fait par des gens de Blâje. Le 
8 novembre, M. de Nort, jurât, avec Galibert, bourgeois, deux 
pilotes et d'autres personnes, se rendent sur les lieux et 
apprennent que c'est par ordre de M. de Saint-Simon, gouver- 
neur de Blaye, qu'on a fermé la passe. Saint-Simon leur dit 
qu'il avait agi par ordre du roi, et accorda délai pour se 
pourvoir auprès du roi et faire révoquer l'ordre. 

Le Parlement manda les jurats, et le 6 décembre les députés 
de la ville s'adressaient au roi pour obtenir la liberté de la 
passe, dans l'intérêt de la navigation et du commerce (2). 

En 1662, des réparations devinrent nécessaires à la tour. 
Colbert les ordonna, et il donna mission à l'ingénieur de 
Clerville de les étudier, après avoir visité toute la côte 
maritime. Voici les instructions qu'il donna, en 1663, à M. de 
Clerville allant alors en Provence : 

« A son retour il visitera toutes les costes de la mer depuis 
> Saint-Jean de Luz jusqu'à la rivière de Bordeaux pourvoir 
» s'il y auroit quelque lieu propre à faire un port avantageux 

('i) Arch. muiiicip., série JJ, carton 387. 

(2) Arch. municip , série JJ, c. 377, \'° « Marine ». 



— 361 — 

» au commerce et pour les vaisseaux de Sa Majesté. Il visitera 
» ensuite les maçonneries du Château-Trompette... 

» Il descendra sur la Gironde et viendra visiter la tour de 
» Cordouan ; et pour cet effet il demandera les devis des 
>^ travaux ordonnés à cette tour et verra ce qui y a été fait 
» jusqu'à présent, et ce qui est à faire, le prix principal et ce 
» qui a été reçu par les entrepreneurs. 

» Il examinera ensuite la proposition qui a été faite de rendre 
» cette tour inutile, par le moyen d'un canal depuis Royan 
» jusqu'à la rivière de Seudro par laquelle les vaisseaux 
» pourraient entrer avec grande facilité dans la Gironde et 
» éviter son embouchure dans la mer, qui est très difficile et 
» où plusieurs vaisseaux ont souvent péri. » 

Et le 24 août Colbert écrivait à l'intendant : « Le roy a été 
» bien aise d'apprendre que l'entrepreneur des réparations à 
» faire pour le rétablissement de la tour de Cordouan exécute 
» son marché de point en point et que les ouvrages s'avancent 
» fort. 

» Sa Majesté a vu aussi avec plaisir la figure de cette tour 
» qui, sans doute, est une fort belle chose. Mais il eust été bon 
» que celuy qui l'a travaillée y eust mis une échelle afin d'en 
» connoistre mieux la circonférence et la hauteur. Il est hors 
» de doute cependant qu'il faut réparer la bresche qui s'est 
» faite au pied de ladite tour, laquelle augmente tous les jours 
» par la force des marées ; et, après avoir vérifié s'il ne reste 
» plus de fonds de l'imposition qui a été faite pour la rétablir, 
» le roy pourvoiera à un nouveau afin de la mettre dans sa 
» perfection (I). » 

Colbert se préoccupait des passes du fleuve, aussi bien que do 
la tour, et il écrivait, en 1669, à Colbert du Terron, intendant à 
Rochefort : « Dans le voyage que vous ferez à Bordeaux vous 
» achèverez de résoudre, avec M. Pellot et le chevalier de 
» Clerville, tout ce qui peut concerner la rivière de Bordeaux 
» et le commerce dans toutes les costes de Guienne (2).» 

Quelques passes du fleuve étaient dificiles. Le marquis de 
Seignelay le marquait à son père, le 2 décembre 1670, dans 
la lettre par laquelle il lui i)arlait de son voyage à Bordeaux, 

(1-2) P. Clément. Letlr., Inst. et Mcm. de Colbert, t. IV, n» 4, p. 413 ; — 
t. III, no 71, p. 125. 



— 362 — 

et dont nous avons ailleurs cité quelques passages. « De Blaye 
» je fus à Bordeaux par la rivière de Garonne, dont les bords 
» sont très agréables en cet endroit. Il y a un passage 
» qu'on dit estre assez fascheux dans le gros temps, c'est 
» l'endroit du conflans de la rivière de Garonne avec c-elle de 
» Dordogno. Cet endroit s'appelle le Bec d'Ambès qui est 
» toujours plus agité que les autres par le concours des deux 
» marées (1). » 

Cordouan était alors le seul phare qid éclairât la Gironde ; 
ce n'est qu'en 1699 que, pour la navigation de jour, on éleva, 
en face de Cordouan, sur la côte de Saintonge, à la pointe de 
la Coubre, une pyramide en bois. Les pilotes se servaient de 
quelques amers, le clocher de Royan, les moulins de Meschers 
sur la rive droite; le clocher de Saint-Nicolas de Grave, celui 
de Soulac, sur l'autre rive. 

Ce phare n'était pas toujours allumé. En 1655, on se plaignait 
de n'avoir plus de bois pour le feu de la plate-forme. Les 
capitaines de navires faisaient entendre des plaintes continuelles 
sur cette absence d'éclairage, même aux époques où la navi- 
gation était le plus active, en 1682 par exemple. Le registre 
de l'amirauté les constate. Le 2 octobre, trois capitaines venant 
de Londres, de Glascow et de Hair déclarent que le feu de la 
tour de Cordouan n'était pas allumé. Le 28 octobre, deux 
capitaines de Belfast, et le 28 plusieurs capitaines, constatent 
qu'il est passé plusieurs vaisseaux et qu'il n'y avait pas de feu 
à la tour (2). 

Les navires payaient cependant un droit de 12 sous 6 deniers 
et en 1693 l'intendant, M. de Bezons, envoyait au contrôleur 
général copie de tous les titres relatifs aux droits perçus parle 
commandant de Cordouan (3). 

INSTRUCTION MARITIME. CARTES MARINES. NAVIGATION DU FLEUVE. 

Des établissements d'instruction furent formés pour les 
marins. On créa des écoles de pilotage, et en 1662 un cours 
d'hydrographie destiné aux candidats aux diplômes de maître 

(1 ) P. Clément. Lettr., Inst. et Mcm. de Colbert. t. III, 11^ partie, n" 1 3, p. 23. 

(2) Arch. départ. Amirauté. Registre d'entrée 1682 

(3) Boislile. Corresp. des contrôleurs géa., n"» 1237, p. 339. 



— 363 — 

au cabotage et de capitaine au long cours, qui a rendu jusqu'à 
nos jours les plus grands services. 

On dressa quelques cartes terrestres et marines. 

Les cartes marines étaient alors très rares et très imparfaites. 
II a été publié à La Rochelle, à la date do 1613, une carte 
française dressée par Pierre Garin, dit Fernande, dans l'atlas 
intitulé: le Grand Routier de la Mer. 

Peu d'années après, en 1619, les Hollandais dressaient les 
cartes de Gérard Mercator et de Nicolas Fischer. Ces cartes ne 
sont qu'un croquis grossier qui ne représente pas la forme des 
terrains et n'observe pas les distances; il n'indique d'ailleurs 
aucun sondage (1); ils devaient avoir d'autres cartes, plus 
utiles à leurs marins dont les navires de commerce formaient 
le plus grand nomljre de ceux qui fréquentaient la rivière de 
Bordeaux et qui avaient tout intérêt à en bien connaître les 
passes. 

Le dépôt de la Marine a publié une carte marine française, 
datée de 1677 et sans nom d'auteur, et qu'il signale comme la 
plus ancienne qu'il possède sur les côtes et la rivière de 
Bordeaux. 

A cette même époque, Colbert avait chargé un ingénieur, 
M. de Favolières,de faire les études des côtes maritimes du golfe 
de Gascogne, et il demandait, en 1678, à Colbert du Terron, 
intendant à Rochefort, des renseignements à ce sujet. Il serait 
donc probable que M. de Favolières est l'auteur anonyme de la 
carte de 1677. 

Plusieurs cartes hollandaises ont été publiées à la fin du 
xvii" siècle. Nous nous bornons à signaler celles contenues 
dans l'atlas publié en 1698, par van Keulen, et qui ont été 
dressées en l'année 1680 (2). La carte est accompagnée d'un 
guide pour les navigateurs, que nous croyons aussi devoir 
reproduire, parce qu'il indique parfaitement la navigation de 
la rivière en 1680 : 

(1) Gerardi Mercatoris, sumptibus et typis ^Eneis judoci hondij. Amsterodami, 
4619. Atlas minor. Apud Nicolaum Wisclier, Amsterodami. 

(2) Bibl. de la Cliambre de commerce. « Le nouveau et grand illuminant 
Flambeau de la Mer », par Jaii van Loea et Claas Junz Voogt; traduit du 
flamand en français par P.-F. Sylvestre. — Se vend chez Johannes van Keulen, 
marchand de cartes marines, au bout du Pont-Neuf, 1698. Privilège par ordon- 
nance des États. Arend, baron van Wassenaër. 



364 



« DESCRIPTION DE LA RIVIERE DE BOURDE AUX. 

> Au N. de l'embouchure, il y a cinq ou six dunes .hautes 
» blanches ; au S. la terre est plus basse, avec des petites dunes 
» noires qui produisent du jonc. 

» De la tour de Cordouan allant au N. des dunes hautes vers 
» la terre septentrionale, s'étend un banc nommé les Ménages 
» ou Menasses. On peut sonder sur sept brasses au costé 0. 
» d'iceluy, mais au bout septentrional il est fort roide, et peu 
» loing de là, il y a vingt brasses de profond. 

» De la pointe du N. de la rivière, s'estend un banc du costé 
» S. dénommé l'asne du Nord, et au S. il y en a un que l'on 
» appelle l'asne du Sud ; mais à présent ils sont fort petits et 
» devenus presque à rien, de sorte que l'on n'en doit point 
» avoir une si grande crainte. On single sur la rivière entre 
» iceux, et on les cotoye aussi au S. 

» Si vous désirez entrer dans la rivière venant du N., vous 
» pou ver côtoyer auprès de la coste sur douze à treize brasses 
» jusqu'à ce que la tour de Cordan soit S. E. 1/4 à l'E. de 
» vous; courrez donc droit dessus, passant entre l'asne du N. 
» et celui du S., jusqu'à ce que la dune blanche qui est sur la 
» pointe septentrionale de la rivière, soit N. N. E. de vous. 
» — On peut aussi, en venant du N., doubler à la sonde l'asne 
» du N., jusqu'à ce que la tour vienne S. S. E., ou S. E. 1/4 E. 
» de vous. Allez ainsy vers la tour, et quand ladite haute dune 
» viendra au N. N. 0. ou N. E. 1/4 N. de vous, allez là-dessus 
» jusqu'à ce que vous ayez le costé de la terre; singiez en 
» dedans, côtoyant ainsi envers Missie, c'est la pointe où 
» sont les moulins. Quand vous naviguerez ainsi envers 
» les hautes dunes, et que la tour ou clocher de Soulac vienne 
» à une grande brasse au N. de la tour de Cordan, et le petit 
» moulin de Royan dans le bois proche Royan, vous avez alors 
» passé les Ménages, et vous pouvez naviguer sans crainte 
» vers Royan; mais prenez bien garde à vostre courant, le 
» flus passe en travers par-dessus les asnes vers la tour de 
» Cordan, et le juzan au contraire dans le susdit trou; entre 
> les asnes il demeure de basse mer sur le seuil ou entrée trois 
» brasses de profond. 



— 365 — 

» Pour entrer dans la rivière au long méridional des asnes, 
» venant du N., c'est là le meilleur trou, faites ainsy: amenez 
» la tour de Soulac à l'E. de vous, ou bien un peu au N., et 
» singiez là-dessus jusqu'à ce que la tour de Cordan soit au 
» N. 1/4 E. et N. N. E. de vous; Royan sera donc au N. E. 
» de vous; ou, si vous venez du S., amenez la tour de Cordan 
» N. 1/4 à l'E.etN. N. E. de vous, et singiez jusqu'à ce que Soulac 
» vienne à l'E. de vous. Ainsi Royan sera au N. E. de vous. 
» Faites voile sur iceluy et, l'approchant, singiez vers la pointe 
» de Mesché. 

» Quand donc vous serez dedans l'entrée, et que vous veniez 
» contre la pointe de Mesché, qui est la pointe sur laquelle les 
» moulins sont situés, allez à l'autre costé de la rivière vers le 
» chastoau ruiné nommé Chastillon, S. E. 1/4 à l'E., c'est-à-dire 
» à quatre lieues de Mesché; ainsi outre, côtoyant la terre du 
y> S. faisant le S. E. jusqu'à Pouliacq, qui font deux lieues et 
» demy. 

» Dans la route entre Monages et la pointe des moulins de 
» Mesché, il y a dix, onze et douze brasses de profond, mais 
» dehors de la route, soit au costé du N. ou au S., il est le plus 
» sec, à savoir cinq, six, sept et huit brasses ; il faut côtoyer 
» la pointe de Meschers de près, il y a là vingt-deux brasses 
» de profond. 

» Quand donc Royan vient à la pointe occidentale sur laquelle 
» sont les moulins, tenez-vous ainsy, et allez S. E. 1/4 au S. 
» vers Chastillon ; il est dans cette traverse la plupart quatre 
» brasses de profondeur; ayant donc approché le costé du N. 
» ou du S., il y a peu de profondeur. Le costé du N. est plein 
» de sables sur lesquels on peut faire voile, quand on est bien 
» versé en ces endroits. 

» De Chastillon à Pouliacq, S. E., à deux lieues et demy. Le 
» cours est comme cy-devant est; il y a là quatre, cinq, six et 
» sept brasses do profond. Contre Pouliacq, au milieu de la 
» rivière, il y a une petite île laquelle il faut mouiller à l'E., 
» et aller droit sur Blaye ; mais il faut passer avec une haute 
» marée, car d'eaux basses, il n'y a qu'une brasse de profond. 

» Lorsque vous êtes devant Pouliacq, et que vous désirez 
» d'aller vers Blaye, attendez que la marée ait monté une heure, 
» alors vous pourrez passer avec un navire qui prend neuf ou 
» dix pieds d'eau. Les marques pour cingler du long de la plus 



— 366 — 

» grande profondeur de cette eau sont celles-ci: Il y a un 
» moulin à moitié chemin entre Blaye et la Roche de Tau; 
» tenez iceluy dehors des nouveaux murs de Blaye, vous aurez 
» alors le plus profond du canal. 

» Devant Blaye, il y a derechef trois ou quatre brasses de 
» profond; rangez donc la terre du Nord, côtoyant icelle en 
» dehors sur trois ou quatre ou cinq brasses. Et quand vous 
» venez dans la rivière qui s'estend en montant à l'est, nommée 
» Dordogne, singiez premièrement vers le milieu des deux 
» îles, laissez la première à estribord, et la côtoyez passable- 
» ment de près, jusqu'à ce que vous ayez passé ou soj'ez 
» proche le gibet, lequel est sur la pointe orientale de la 
» rivière. Et donc derechef près de la terre du Nord au long 
» d'icelle, jusqu'aux quatre petites maisonnettes. 

» De là, passez à l'autre costé vers la haute tour de Dublot, 
» venant tout proche d'icelle. Il vous faut incontinent retourner 
» à l'est, vers la couche de Lermond; en passant, on navigue 
» entre un banc de pierres à bâbord, et un autre banc de sable 
» à estribord, par dessus un banc nommé le Pas. C'est le 
» moins profond de toute la rivière, et il ne demeure à eau 
» basse, dessus, que huit pieds d'eau. 

» Venant au costé oriental, par dessus le Pas, allez, côtoyant 
» de près le rivage de l'est, jusques au-dessus de Lermond; 
» lors passerez derechef du costé occidental, singlant sur les 
» maisons de Chartoise, et ainsy outre au long de la rive 
» occidentale jusques devant la ville de Bourdeaux. Dans cette 
» estorse ou encourbure entre Lermond et Chartoise, il y a 
» cinq, six et sept brasses de profond, et devant la ville, 
» quatre et cinq brasses. 

» Quand on veut sortir de la rivière de Bourdeaux, il faut 
» s'arrester à Royan, attendant un beau temps et un avant- 
» juzan; en sortant, tenez la haute dune N. N. E. de vous 
» jusqu'à ce que la tour de Cordan soit S. E. 1/4 à l'E. de vous. 
» Vous pouvez alors entrer en mer, faisant le N. 0. 1/4 0., 
» passant les Asnes. 

» De Cordan, ou de la rivière de Bourdeaux jusqu'à 
» Arcasson, la coste s'estend S. et N. 20 lieues, toutes terres 
» unies, sablonneuses. Entre deux il y a un havre de marée 
» nommé Anchises, dans lequel on peut entrer de pleine mer 
» avec de grands navires. » 



— 807 — 

Il résulte de l'étude des documents et des cartes dont nous 
venons de parler, que si la topographie laisse à désirer, si les 
sondages ne sont pas toujours assez multipliés, et manquent 
quelquefois de la précision rigoureuse qu'on exige aujourd'hui, 
ces divers documents sont cependant sutlisants pour donner 
une idée générale de la profondeur relative des chenaux et de 
la disposition des bancs. 

Les ingénieurs de la marine en ont conclu en 1878 que 
l'entrée de la Gironde était autrement facile à la fin du 
xvii^ siècle pour les navires de l'époque qu'elle ne le devint 
dans la suite pour ceux d'un plus grand tirant d'eau; car, 
d'une part, la passe extérieure, avec son orientation et ses 
grands fonds, était accessible par tous les temps, et de l'autre, 
si l'on excepte les rades du Verdon et de Richard, dont les 
profondeurs n'auraient pas été suffisantes pour un mouillage 
avec le tirant d'eau actuel des navires, mais l'était amplement 
à cette époque, le chenal du Médoc, dans toute son étendue; 
offrait des foncJs supérieurs à ceux de l'époque actuelle (1). 



xVrticle 3. — Commerce avec les colonies. 



LE SUCRE. LES RAFFINERIES. 



La création des colonies avait eu pour Init de créer à la 
métropole des marchés d'où seraient exclus les étrangers, et 
où elle pourrait vendre ses produits et acheter ceux de la 
colonie. « Les colonies et la navigation, disait Colbert, sont les 
» seuls et véritables moyens de mettre le commerce dans 
» l'éclat où il est chez les étrangers. » 

C'est dans ce but qu'avaient été précédemment fondées 
diverses compagnies privilégiées dès le commencement du 
xvii« siècle, et que Colbert entreprit de les faire revivre en 1664. 
Mais ces tentatives furent stériles. La Compagnie des Indes 
Occidentales, créée par édit du 28 mai 1664, fut supprimée le 

(1) N'5 598. Dépôt des cartes et plans de la marine. Recherches hydrographiques 
sur le régime des côtes; 9^ cahier. Paris, Imp. Nationale, 1878. 



— 368 — 

9 février 1674; et la Compagnie des Indes Orientales, créée 
aussi en 1664, perdit ses privilèges par l'édit du 6 janvier 1682, 
qui autorisait les particuliers à faire le commerce des Indes 
Orientales, à la condition de se servir des vaisseaux de la 
Compagnie. 

La Compagnie des Indes Occidentales intéressait le plus le 
commerce de Bordeaux qui avait été vigoureusement conduit à 
souscrire un certain nombre d'actions. 

Les colonies avec lesquelles Bordeaux se trouvait en rapports 
au xvii'^ siècle étaient le Canada et un groupe d'îles dans les 
Antilles. 

La pêche continuait avec Terre-Neuve. 

En 1651, 13 navires de Bordeaux, jaugeant 1,745 tonneaux, 
y furent employés ; en 1672, presque tous les vaisseaux venant 
de Terre-Neuve furent capturés par les Hollandais. 

En 1682, 32 navires, jaugeant 2,725 tonnes, entrèrent dans 
le port venant de Terre-Neuve, chargés de poisson vert. Sur ce 
nombre 9 appartenaient au port de Bordeaux, 5 à Saint-Malo, 
5 à Granville, 4 aux Sables-d'Olonne, 3 à Brest, 2 à Saint- 
Surin de Mortaigne, et 1 à chacun des ports de La Tremblade, 
Meschers, Chalivet et Saint-Brieuc. 

Le plus fort importateur de morue était alors Jean Moytié, 
marchand et bourgeois de Bordeaux. Son aïeul avait acquis 
en 1610 la maison noble de La Rase, à Saint-Julien en Médoc, 
et lui donna le nom de Mont-Moytié. Son fils, messire Jean de 
Moytié, chevalier, trésorier général de France, maria sa fllle au 
président de Gasq-Léoville, et la maison noble de Montmoytié 
prit le nom de Léoville qu'elle porte encore. 

Aux îles d'Amérique on portait de la- morue sèche, des 
farines, du bœuf salé, du lard, des harengs, du vin, de l'eau- 
de-vie;des fusils dits de boucanier, du fer, des clous; des 
draps, des toiles, des cordages. 

Ces îles comprenaient la Martinique, Sainte-Lucie et les 
Grenades, qui avaient été concédées en 1635 à la Compagnie 
des îles de l'Amérique, vendues par celle-ci pour 60,000 louis, 
rachetées par Louis XIY et concédées par lui en 1664 à la 
Compagnie des Indes. Elles comprenaient aussi le groupe de la 
Guadeloupe, Marie-Galante, la Désirade et les Saintes, qu'une 
première Compagnie des Indes avait vendues en 1649 au 
marquis de Boisseret pour une rente annuelle de 60,000 livres 



- 369 — 

tournois espèces et 6,000 livres de sucre. Louis XIV racheta 
aussi ces îles et les donna à la Compagnie des Indes en 1064. 

Le commerce en était devenu libre après 1670, mais à la 
charge de payer à la Compagnie des Indes Occidentales dont 
le receveur à Bordeaux était le sieur Lombard, et au retour du 
navire, un droit fixé d'abord à 5 pour 100 de la valeur de toutes 
les marchandises rapportées, et réduit à 3 pour 100 depuis le 
mois d'octobre 1671. 

En 1651, les registres de l'amirauté ne portent aucun navire 
comme allant aux îles ou en revenant. 

En 1671, le registre des passeports signale 12 navires 
jaugeant 1,115 tonneaux. 

Le registre de retour ne porte le chargement que de 6 de ces 
navires : 

La Fortune était chargée de 19 pipes, 212 barriques, 
137 barils et 468 pièces de sucre, venant de la Martinique. 
Le Charles, 60 tonneaux, venant de Saint-Christophe, portait 
13 pipes, 95 barriques, 138 barils sucre et 2 barils indigo, pour 
Darriet. La Lianp, venant de la Martinique, 148 barriques, 
6 tierçons, 13 barils sucre pour Bargaud, 45 pour divers et 
5,549 livres de casse pour le sieur de la Vallée. 

VAfricaine^ de 200 tonneaux, venant de la Martinique : 
pour la Compagnie d'Occident, 592 pièces sucre, 40 quintaux 
gingembre; pour divers, 35 pièces sucre, 12 barils indigo. 
Le Saint-Jean, de 160 tonneaux : 470 pièces sucre, 170 barils 
sucre, de l'indigo et du cassia. La Jeanne, de 70 tonneaux, 
213 barriques, 70 barils sucre; 94 sacs gingembre; venant tous 
les deux de la Martinique. 

En l'année 1672, nous chargeons pour les îles 15 navires 
de 1,160 tonneaux de jauge; mais les corsaires hollandais 
capturèrent la plupart des navires et leur chargement. La 
Chambre des assurances s'effondra; les faillites se multiplièrent. 

Cependant en 1676, nous voyons expédier 19 navires pour 
les îles, d'un tonnage de 2,120 tonneaux. 

En 1682, année de paix, le registre d'entrée de l'amirauté 
constate le retour de 23 navires du port de 1,919 tonneaux, 
chargés surtout de sucre et accessoirement de gingembre, 
indigo, casse, etc. Les principaux armateurs sont Bargaud, 
Daniel Oyens, Minvielle, Darriet, Lamothe, Saige, Sigal, Jacob 
Rattier, Payen, J. Boyd, de Ridder, Gabriel Réau, etc. 



— 370 - 

Le cacao, le rocou, le tabac, ne figurent pas encore dans les 
retours d'Amérique. Le café n'existait pas encore aux Antilles, 
où il ne fut introduit qu'en 1717. Le coton, quoique travaillé 
avec art par les indigènes, n'était exporté ni à l'état de tissus, 
ni à l'état brut. 

Quant an tabac, il était connu depuis quelque temps déjà, il 
était même cultivé en France depuis 1617; mais quoique cette 
plante soit originaire des Antilles, on en portait peu à Bordeaux, 
ainsi que le disait plus tard l'intendant Bazin de Bezons dans 
son Mémoire de 1698. 

La petite quantité de tabac importée à Bordeaux venait de 
Lisbonne, et l'amirauté n'en indique que trois ou quatre 
chargements en 1682. 

Dans le rayon d'action de Bordeaux, dans l'Angoumois, dans 
l'Agenais, on cultivait le tabac, qui allait devenir plus tard un 
article d'exportation. L'Angoumois Thiénet a publié en 1617 un 
livre dans lequel il réclame la priorité de l'introduction en 
France de la culture du tabac. « Je puis me vanter, dit-il, 
» d'avoir été le premier en France qui a apporté la graine de 
» cette plante, et pareillement semé, et nommé cette plante 
» l'herbe angoumoise. » On sait que ce nom ne prévalut pas, 
on lui préféra celni de tabac, emprunté à l'île de Tabago, 
où les Portugais en avaient appris l'usage des indigènes. 
L'ambassadeur du roi François II en Portugal, Nicot, qui 
introduisit le tabac à la cour de Catherine de Médicis, lui 
donna un instant le nom d'herbe à la reine, herbe de Nicot; 
les savants en ont conservé pour l'alcaloïde de cette plante la 
dénomination scientifique de nicotine. 

Les plantations de tabac avaient pris un rapide développement 
dans l'Agenais, à tel point que le roi Louis XIV, après la 
déclaration du 27 septembre 1674 par laquelle il s'attribuait le 
monopole du tabac, fit autoriser par un arrêt du Conseil 
trente-deux paroisses de l'Agenais à planter du tabac. 

Les tabacs de cette provenance, qu'on appelait du cru de 
Guienne, formaient à la fin du siècle un article qui s'expédiait 
par Bordeaux sur l'Italie. 

Nous venons de parler, du sucre des Antilles arrivant à 
Bordeaux. Ce produit de la canne avait subi après l'extraction 
du jus une cristallisation grossière qui constituait un sucre brut 
de différents types. Ce sucre brut, transporté en Europe, était 



- 371 — 

soumis à de nouvelles manipulations ayant pour but de le 
débarrasser de ses impuretés et de lui donner une cristallation 
plus blanche et plus parfaite. Ces opérations constituent la 
raffinerie. 

Cette fabrication paraît avoir été connue dès la plus haute 
antiquité. On l'appelait miel des roseaux, sel indien. Dioscoride, 
qui vivait avant Pline, a écrit : « Dans l'Inde et l'Arabie heureuse, 
» on donne le nom de sucre à une espèce de miel solide, produit 
» par des roseaux; sa forme lui donne l'apparence du sel; mis 
» sous la dent, il se brise aussi comme le sel. » Pline dit qu'on 
ne l'employait qu'en médecine. 

La canne à sucre, importée en Europe vers la fin du xii^ siècle 
par les Sarrasins et par les croisés, cultivée d'abord à Chypre 
et en Sicile, à Madère au xiv^ siècle, fut portée de là en 
Amérique par les Portugais et les Espagnols. 

Au commencement du xvii*' siècle, le sucre, de même qu'au 
temps de Pline, ne s'employait guère qu'en médecine. En 1605, 
Henri IV donnait ordre à Sully de faire payer 17,138 livres à 
son apothicaire pour les remèdes et le sucre que celui-ci lui 
avait fournis. 

Ce sucre n'était pas fabriqué en France : il venait de Madère, 
de Lisbonne ou de Flandre. Les Flamands et les Hollandais 
avaient établi des raffineries renommées. Quelques Français 
cependant étudiaient cette fabrication pour l'introduire en 
France. Au siècle précédent, le roi Henri II avait fait venir 
d'Anvers un Français très expérimenté dans la fabrication du 
sucre, et qu'on appelait Gabriel le Sucrier. Celui-ci proposait 
d'établir en Provence, près la ville d'Hyères, des plantations de 
cannes, dont on aurait pris les plants à Madère, et d'établir 
des raffineries de sucre. Ces projets n'eurent pas de suite. 

Dès le commencement du xvii" siècle, des tentatives furent 
faites pour créer des raffineries à Bordeaux. En 1632, un 
marchand flamand, Daniel d'Hyerquens, demanda aux jurats 
l'autorisation de monter une raffinerie à sucre. Les droguistes 
et les épiciers, qu'on appelait alors les marchands graisseux, 
s'y opposèrent. Cependant, le 6 mars 1633, il obtint l'autorisation 
du maire et des jurats. Ceux-ci rendirent, les 16 et 19 septembre 
1636, deux ordonnances taxant le prix des sucres vendus par 
les rafflneurs et par les droguistes, et ordonnant que la moitié 
des ouvriers rafflneurs seraient Français. Le 12 février 1637, 



- 37-2 — 

un arrêt du Parlement confirma les ordonnances des jurats 
sur la taxe pour la vente au détail du sucre (1). 

Le 16 mai 1645, un autre Flamand, Jean Vermeiren, prêtait 
serment devant les jurats comme ral'fineur de sucre. Il payait, 
pour être admis, 300 livres pour l'hôpital des pestiférés (2). 

Cependant les sucres raffinés continuaient à venir à Bordeaux 
de l'étranger. Colbert disait que la France achetait à la Hollande 
pour quatre millions de sucre par an. Dans le tarif de 1664, 
il porta le droit d'entrée sur le sucre étranger à 15 livres le 
quintal; et en 1667, à 22 livres 10 sous. « Quand je fis le tarif, 
» écrivait-il le 12 juillet 1669 à Colbert du Terron, intendant 
» à Rochefort, nous avions deux maux : le premier, que les 
» sucres des isles alloient en Hollande pour y être raffinés; 
» l'autre, que nous n'avions de sucres raffinés que par la 
» Hollande, l'Angleterre et le Portugal. » 11 annonce que sur 
les sucres bruts il y a une différence de 4 livres entre le droit 
de 2 livres à l'entrée par navires français et celui de 6 livres 
par étrangers. « 11 faut, dit-il, 200 ou 300 livres de sucre brut 
» pour en faire un quintal de raffiné, la diminution de 4 livres 
» sur les moscouades fait donc 12 livres sur le cent de sucre 
» raffiné (3). » 

Colbert du Terron insistait, demandant des droits encore 
plus élevés sur les raffinés étrangers, et sur les sucres bruts 
venant de l'étranger, afin de maintenir le commerce des Antillles, 
tandis que les raffineurs de La Rochelle faisaient venir leur 
sucre brut d'Angleterre. Colbert lui avait écrit à ce sujet, le 
24 juin 1669, « approuvant ces idées », mais ajoutant : 
« Néanmoins, je suis un peu contraire à tout ce qui peut gêner 
» le commerce, qui doit être extrêmement libre (4). » 
. Il lui écrivait encore le 26 juillet : « L'augmentation des 
» droits sur les sucres entrant par Bordeaux est difficile, 
» d'autant que la traite de nos vins est si considérable qu'il 
» est dangereux de donner quelque dégoust aux étrangers d'y 
» porter leurs marchandises, joint que la franchise des bourgeois 
» feroit que les moscouades n'entreroient plus que sous leur 
» nom (5). » 

(1-2) Arch. municip., série JJ, c. 385 et 386, \° « Raffinerie. Sucre. » 
(3-4-5) P. Clément. Lettr., Instr. et Mém. de Colbert, t. II, Ile part., n» 49, 
p. 476 ; — n-' 46, p. 473 ; — n» 50, p. 478 



— 373 — 

Les sucres raffinés étrangers n'étaient pas les seuls qui 
vinssent sur la place de Bordeaux faire concurrence à 
l'industrie locale. Des raffineries avaient été créées en Languedoc 
et en Bretagne. Pour empêcher cette concurrence, il fut décidé 
que ces sucres seraient considérés comme étrangers. Et Colbert 
écrivait, le 6 octobre 1670, à M. Daguesseau, intendant à 
Bordeaux : « Sur la demande que vous me faites, si les sucres 
» rafinez en Bretagne payeront à Bourdeaux les droits comme 
» estrangers, je vous avoue que ils ne debvroient pas y estre 
» sujets; mais dans le fait particulier, comme les Bretons sont 
» grands trompeurs, et surtout ceux de Nantes, et qu'il est 
» difficile, même impossible, de recognoistre les sucres qui sont 
» rafinez à Nantes de ceux qui sont fabricquez en Hollande, il 
» faut les traicter tous également; et, d'autant plus que chaque 
» province se doibt fournir à elle-même les sucres rafinez, et 
» que ceux de Nantes entreront facilement dans le royaume par 
» la rivière de Loire, estant nécessaire d'augmenter et fortifier 
» les rafineries de Bourdeaux. Ainsy vous ne debvez faire 
» difficulté de faire traicter cette marchandise comme estran- 
» gère (1). » 

Pour favoriser les raffineries de Bordeaux, il était accordé, le 
8 octobre 1670, une prime de sortie aux sucres raffinés, suivant 
les instructions données aux juges de l'amirauté (2) ; et un arrêt 
du Conseil du 23 juin 1671 leur accordait le droit de transit 
pour les sucres à destination de la Savoie et d'Italie. 

Une nouvelle raffinerie s'établissait à Bordeaux à cette 
époque, et Colbert la recommandait, le 17 octobre 1670, à 
M. Lombard, directeur de la marine : « Je suis bien aise d"ap- 
» prendre que les sieurs d'Huguelas et Delbreil se disposent 
» à establir une troisième rafinerie; et je ne doute pas que les 
» autres marchands de Bourdeaux ne prennent la même réso- 
» lution, car il est facile de comprendre qu'ils y rencontreront 
» tout leur advantage : l'augmentation du commerce dans 
» les isles de l'Amérique, et les rapports que les vaisseaux 
» feront de sucre brut donneront moyen à ceux qui auront des 
» rafineries d'y gagner considérablement. Ne manquez donc 
» pas de les exciter fortement à travailler à cet establissement, 

(1-2) P. Clément. Lett., Instr. et Mém. de Colbert, t. II, II« partie, n" 142, 
p. 559; — no. 144, p. 563. 

24 



— 374 - 

» étant certain que Taugmontation de ce commerce produira 
» assurément beaucoup d'advantages à la ville de Bour- 
•» deaux (1). » 

Colbort aurait désiré que les habitants des îles fissent eux- 
mêmes le raffinage, ou que tout au moins la Compagnie 
des Indes Occidentales créât des usines. Mais ces raffineries des 
colonies ne tardèrent pas à porter ombrage à celles établies 
en France; elles faisaient en outre diminuer la quantité du fret. 
Au mois de janvier 1684 on défendit de créer de nouvelles 
raffineries aux colonies, et plus tard on supprima celles qui 
existaient. 

Peut-être aurions-nous pu porter à une autre rubrique de 
notre travail ce que nous venons de dire sur l'industrie de la 
raffinerie du sucre; mais nous avons cru, pour la clarté même 
du récit, devoir nous en occuper à l'occasion du commerce des 
colonies; de môme que nous parlerons des eaux-de-vie au 
même chapitre qu'à celui des vins. 



Article 4. — Commerce avec l'étranger. 

i 1. DROITS DE DOUANE. 



Pour apprécier l'importance au xvii® siècle du commerce 
avec l'étranger, nous ne possédons pas pour cette époque les 
documents que publient aujourd'hui les ministères. 

Nous sommes obligés de les chercher à grand'peine parmi 
ceux, fort rares aussi, et fort peu explicites sur les chiffres, que 
nous fournissent les correspondances administratives de cette 
époque, imprimées depuis quelques années; dans les anciens 
registres de l'amirauté; dans les prix de ferme des droits de 
douane et de comptablie, dont nous n'avons pas les détails, 
mais qui nous permettent d'établir quelques évaluations 
sur le mouvement commercial dont ces recettes étaient le 
résultat. 



(1) P. Clément. Lrtt., Inst. et Mêm. de Colbert, t. Il, lie partie, n" 151, 
p. 568. 



- 375 - 

Les droits de coutume ou douanes, perçus à l'entrée et à la 
sortie des marchandises, sont un des éléments de ces évalua- 
tions. Ces droits, connus sous le nom de comptablie, et dont 
étaient exempts les bourgeois de Bordeaux jusqu'après l'émeute 
de 1675, étaient perçus au profit du roi et affermés pour lui par 
les trésoriers généraux. II en était souvent abandonné une 
faible partie pour les dépenses de la ville. 

Le 3 novembre 1600, les jurats reçurent avis officiel qu'un 
arrêt du Conseil du 24 septembre continuait pour deux ans à 
Henry de Lansade et à Mathieu Martin la ferme du convoy et 
de l'imposition des rivières, au prix de sept vingt mille écus 
par an, faiàant 420,000 livres, à raison d'un écu un tiers par 
tonneau de vin, et un écu par Ijalle de pastel. Le bail fut enre- 
gistré au Parlement le 28 février 1601, Ce subside du convoy 
devait n'être que temporaire; mais il fut continué à diverses 
reprises. Le 13 septembre 1610, les jurats députèrent à Paris 
deux d'entre eux, MM. do Pontcastel et Cosatges, pour obtenir, 
en faveur de la liberté du commerce, Textinction de ce subside. 
La reine régente adressa, le 23 mars 1611, une lettre aux jurats 
portant que les affaires du roy son fils ne lui permettaient ni 
de l'éteindre ni de le diminuer. 

En 1632 il existait encore ; les députés de la ville à Paris 
mandaient aux jurats que le sieur Bertrand Héliot offrait de 
prendre pour 1,200,000 livres la ferme du droit de convoy et 
de comptablie, et demandaient si la ville ne croirait pas plus 
avantageux de prendre elle-même cette ferme, par préférence 
à Héliot. Sur le refus de la ville, le bail fut enregistré au 
Parlement et le bureau de recette fut porté à Blaye. 

Les jurats firent vainement entendre leurs plaintes, soit sur 
l'augmentation du droit, porté à 2 écus par tonneau, soit sur 
l'établissement du bureau à Blaye; le Conseil des Cent et des 
Trente, joint à eux, protesta contre l'impôt et déclara dans sa 
délibération du 17 juillet 1632 qu'il était contraire à la liberté 
stipulée Jors de la reddition de la Guienne au roi Charles VIL 
Ils demandèrent en vain l'appui de l'archevêque et celui du 
duc d'Épernon. 

En 1637, nouvelles difficultés. Le baron de Mornac, l'un des 
jurats, et le procureur-syndic sont députés à Paris. Ils écrivent 
qu'ils ont peu d'espoir de réussir. Le cardinal de Richelieu a 
déclaré- pour le roi qu'il demandait à la Guienne la somme de 



— 876 — 

400,000 livros pour subvenir aux frais de la guerre; qu'il avait 
transféré le Ijurcau de recettes à Blaye; et qu'il ordonnait 
la perception de 2 écus par tonneau de vin qui se récolterait 
dans le Bordelais, de 3 et demi pour 100 sur toutes les autres 
marchandises qui entreraient, et de 1 et demi pour 100 sur 
celles qui sortiraient. 

I/asseniblée des Cent et Trente, réunie le 19 octobre, déclara 
que les ressources de la ville ne lui permettaient pas d'offrir 
plus de 200,000 livres. Cette délibération fut approuvée le 20 
par arrêt du Parlement. 

Cependant les négociations continuèrent. Un an après, les 
députés de la ville mandaient aux jurats que M. Cornuel, 
intendant des finances, leur avait dit que le ministère blâmait 
la ville de n'avoir pas donné au roi le secours que Sa Majesté 
lui demandait ; mais toutefois de présenter requête pour 
l'abolition du bureau de Blaye et du droit de 3 et demi pour 100. 

L'assemblée des jurats et des Cent et Trente, réunie le 
13 octobre 1638, déclare qu'ils ne peuvent aller au delà des 
200,000 livres offertes, protestant qu'ils sont prêts à souffrir 
tout ce qu'il plairait à Sa Majesté de leur imposer, n'ayant de 
vies et de biens que pour les employer à son service. 

Le Parlement approuve la délibération. Les fermiers du 
convoy et comptablie, de Bonneau et Lagrange, annoncent 
qu'ils espèrent faire rétablir le bureau à Bordeaux, et même 
faire rentrer les bourgeois dans leurs privilèges pour l'exemp- 
tion des droits, et le député, M. de Mornac, repart pour Paris 
avec le mémoire des jurats. 

L'impôt, établi pour deux ans en 1600, existait encore en 
1643. La ville faisait d'inutiles tentatives pour le faire abolir. 
La ferme en était adjugée au sieur Lemoine le 5 mars 1661 à 
3,620,000 livres. 

Enfin, la déclaration du roi du 17 novembre 1675, après les 
troubles de la marque d'étain et du papier timbré, révoqua les 
exemptions des droits de coutume, convoy et comptablie dont 
les bourgeois et ha1)itants de la ville de Bordeaux avaient joui, 
pour punir ceux-ci de leurs rébellions. 

Nous avons vu dans la correspondance des intendants que le 
paiement des droits à la charge des anciens privilégiés s'élevait 
annuellement à la somme de 80,000 livres qui était venue 
grossir les recettes du domaine royal. 



— 877 — 



I 2. IMl'OUTATIONS. ARCHIVES DE l'aMIUALTÉ. E.NTUKK DES NAVIRES. 
ARTICLES DIVERS. 



Nous ne donnons pas, comme ont fait nos prédécesseurs, 
des appréciations vagues, et par suite sujettes à erreur, sur 
le mouvement des importations au siècle dont nous nous 
occupons. 

Il ne nous a pas été possible de consulter les registres de la 
compta1)lie de Bordeaux qui n'existent pas dans les archives 
de la ville ni dans celles du département. Un mémoire de dom 
Devienne, chargé d'écrire pour la municipalité l'histoire de 
Bordeaux, nous apprend que les papiers de l'ancienne comp- 
tablie avaient été placés à Paris dans les archives des fermes 
générales. 

Mais en revanche nous avons travaillé sur des documents 
tout aussi authentiques que nous ont fournis les archives de 
l'amirauté. 

Ces archives comprennent 17 registres d'entrée des navires 
de 1640 à 1699, avec quelques lacunes, et 16 registres de 
sortie, aussi avec des lacunes. Chaque registre contient : 1° le 
nom du navire, 2° le tonnage ; 3° la mention s'il est sur lest ou 
chargé; 4" la nature des marchandises d'entrée ou de sortie ; 
5'^ le port d'attache du navire ; 6" le port de destination ; 7 le 
nom du destinataire ou du chargeur. 

Ainsi par exemple nous lisons : 

16 mars 1651. — Sortie : 

« Jean Guitard, capitaine de la Fleur-de-Lys, de Bordeaux, 
» du port de 60 tonneaux, appartenant aux sieurs Samuel 
» Merman et Bargaud, pour aller à la Terre Neiifve, à la 
» pesche de la moulue, a fait serment prescrit par les ordon- 
» nances pour déclarer le nom et rôle de son équipage, de ses 
» munitions et victuailles. > 

3 mars 1682. — Entrée : 

« Pierre Ducos, maître du Pierre, du port de Bordeaux, de 
> 20 tonneaux, chargé de merrain, venant de Redon, pour 
» Peyronnet. » 

Dans mes notes, j'ai supprimé le nom du capitaine, celui 



— 378 — 

du navire et souvent celui de l'armateur; je me suis contenté 
de mettre ainsi : 

Entrée. — 1682, 14 décembre : de Seriksee, 60 tonneaux, 
sur lest. Balguerie. 

Entrée. — 1682, 14 décembre: de Londres, 40 tonneaux, sur 
lest. Bensso. 

Sortie. — 1682,14 décembre: de Londres, 117 tonneaux, vins. 
Marc Laborde. 

11 a fallu vérifier avec soin les noms do lieux et de personnes 
qui ne sont pas, pour les noms étrangers, écrits sous l'ortho- 
graphe habituelle. Ainsi, Germue pour Yarmouth; Plemuo, 
Wesmue,pour Plymouth, Westmouth ; Abrcdin pour Aberdeen; 
Galoé pour Gahvay ; Sudenton pour Southampton; et parmi les 
noms d'hommes, de Quatre pour de Kater, Yanaigue pour Yan 
Egmont, etc. 

Nous ne fatiguerons pas nos lecteurs en mettant sous leurs 
yeux les longs calculs auxquels nous avons dû nous livrer, 
et nous n'avons en aucune façon la prétention d'avoir évité 
toute erreur ; que d'autres rectifient celles que nous avons pu 
commettre. 

Nous avons choisi trois années comme types. La première, 
1651, est une année pendant laquelle la France était en guerre 
avec l'Angleterre, mais en paix avec la Hollande. La seconde, 
1672, s'écoule en paix avec l'Angleterre, mais en guerre 
avec la Hollande. Enfin, dans la troisième, en 1682, dernière 
année du ministère de Colbert, la France est en paix avec ses 
deux voisines. 

Les importations pendant ces trois années éprouvent peu de 
variations. Nous comptons, en effet, parmi ces articles, ceux 
venant des ports de France et notamment de Bretagne, les sels, 
les sardines, les morues fraîches, les bois merrains, dont la 
guerre ou la paix modifie peu l'entrée. 

Il en est autrement de certaines marchandises étrangères et 
môme des denrées des colonies françaises qui n'arrivent plus 
pendant la guerre. 

Nous prenons donc, comme type du commerce normal, l'année 
de paix et de prospérité 1682. 

Des côtes de France, des colonies françaises, de l'étranger, 
du V janvier au 31 décembre 1682, il entra à Bordeaux 
2,992 navires, dont 1,522 jaugeant 62,765 tonneaux, sur lest. 



— 879 — 



et 1,470 jaugeant ()2,206 tonneaux, chargés; soit un tonnage 
total de 125,061. En voici le tableau : 



ENTRÉES 1682 




DES COTES DE FRANCE 


D'AMÉRIQUE 


DE L'ÉTRANGER || 




^- ■ 


— ^i«^ — — — 


— -» — -— i-- — 







^^ — 


— 1 


MOIS 


SUR LEST 


CHARGÉS 


CH.\RGES 


SUR 


LEST 


CHARGES II 






"v--— — • 


- — -.^^-^^.- — - 


^ -_— — ■ 




^— 


— — 


— - — 




NaTires 


Tonnage 


Navires 


Tonna?9 


Navires 


Tcnna?» 


Navires 


Toimaga 


Navires 


Tonnage | 


Janvier 


39 


798 


29 


571 


5 


451 


12 


892 


8 


575 


Février 


95 


082 


112 


3069 


3 


170 


70 


7415 


45 


4022 


Mars 


190 


4147 


103 


2;î49 


2 


280 


53 


4072 


51 


2963 


Avril 


04 


2441 


58 


1323 


n 


» 


21 


1655 


17 


1116 


Mai 


6S 
06 


1400 
14:39 


83 
108 


1507 
2148 


4 

6 


380 
400 


24 
25 


2300 
2115 


16 
25 


1396 
19.57 


Juin 


JuUlet 


13 


238 


81 


1178 


3 


180 


10 


830 


22 


1165 


Août 


6 


186 


02 


1164 


5 


310 


11 


1005 


17 


1680 


Septembre — 


21 


861 


66 


l.=)61 


8 


510 


35 


3551 


61 


7720 


Octobre 


298 


7262 


1.53 


KiOO 


15 


13S7 


80 


6106 


91 


8308 


Novembre 


70 


1450 


80 


2001 


3 


390 


73 


5515 


39 


4069 


Décembre .... 


78 


1937 


55 


1007 


3 


210 


40 


3970 


34 


2793 


Totaux . . . 


1038 


23147 


990 


21771 


57 


4671 


454 


39618 


426 


37764 



Ces chargements se composaient: Y d'objets d'alimentation; 
2" de produits animaux, végétaux et minéraux; \^^ d'objets 
manufacturés. 

Nous allons donner quelques détails sur ces marchandises et 
sur leur provenance. 



10 Obic\.& d'alimentation. 

Ail. — Il entra dans le port 4 petits navires venant de La 
Tranche, près Marans, jaugeant environ 50 tonneaux et chargés 
d'ail en majeure partie. 

Bœuf salé. — 5 navires, jaugeant 240 tonneaux, venant de 
Dublin, Cork et Waterford. 

Beurres, fromages. — 15 navires, 294 tonneaux, venant de 
Bretagne; 4 navires, 220 tonneaux, venant de Hollande; et 

9 anglais de 222 tonneaux. 

Céréales: Blés, seigles. — Bretagne, 3 navires, 50 tonneaux; 

10 navires, 1,322 tonneaux, venant d'Amsterdam, Rotterdam 
et Hambourg, chargés de blé; et 12 autres, 1,287 tonneaux, 
chargés de seigle. 



— 380 — 

Fruits: Oranges, citrons. — 2 navires français, 34 tonneaux; 
9 navires d'Espagne, de Lisbonne, de Madère, de Tanger, 
309 tonneaux. 

Huîtres et moules. — 11 petits navires, 141 tonneaux, venus 
des îles et côtes de l'Océan. 

Poissons de conserve comprenant la sardine, le congre, la 
morue verte, autre que celle pochée à Terre-Neuve, le hareng. 
— Venant des côtes de France, 106 navires, 2,152 tonneaux; 
d'Angleterre et de Hollande, morues et harengs, 21 navires, 
1049 tonneaux. 

Morue de Terre-Neuve. — Pèche française, 32 navires, 
2,725 tonneaux. 

Epiceries: Cannelle, casse, gingembre, poivre, — Elles 
arrivaient en partie des îles d'Amérique sur des navires français, 
mais accompagnant des sucres, et nous n'avons pu en déterminer 
la quantité. 

Elles venaient aussi de Hollande, surtout de Rotterdam et 
d'Amsterdam; mais presque toujours aussi comme complément 
de chargement. Il en entra sur 16 navires jaugeant 1,802 
tonneaux. 

Les sucres étrangers, et par ce mot nous entendons aussi 
ceux de Nantes, qui leur étaient assimilés par la douane, étaient 
des raffinés qui venaient par La Rochelle: 10 navires, 373 
tonneaux. 

Les sucres des colonies, Martinique, Guadeloupe, Saint- 
Christophe, arrivaient à l'état de moscouades ou sucres bruts, 
par navires français seulement: 23 navires, 1,919 tonneaux. 

Dans la classe des produits animauor^ nous notons quelques 
vaches de Bretagne et quelques mules d'Espagne. 

Les suifs et les cuirs venaient de Bretagne par 12 navires et 
200 tonneaux; de Cork, Waterford, Dublin, par 5 navires, 
145 tonneaux. 

Vhuile de baleine était surtout un produit hollandais: 
16 navires, 1,169 tonneaux. 

Les bois étaient un article très important. On distinguait les 
tables et les planches, les bourdillonseifeuillards, les merrains. 

Les tables et les planches venaient directement par les navires 
de Suède et de Norwège, ou étaient apportées parles Hollandais. 
Les bourdillons venaient de Riga, et les merrains principalement 
des côtes de France. 



- 381 — 

Nous avons compté, venant de France, 186 navires et 4,300 
tonneaux ; de Hollande et du Nord, 72 navires, 1 1 ,209 tonneaux. 

Nous ne trouvons Vindigo que sur un navire de Morlaix. 

Le goudron, que sur un navire de Bretagne. 

Le tabac vient de Lisbonne et d'Espagne: 5 navires, 285 
tonneaux. 

2» Prodtiits minéraux. 

Le sel vient en première ligne; il arrivait à Bordeaux par les 
navires du littoral, de Brouage, de l'Aunis, des îles : 378 navires 
y furent employés, de 7,114 tonneaux. 

En voici le relevé mensuel: 



Janvier 

Février 


Navires 


Tonnage 


Juillet . 

Août 

Septembre 

Octobre 


Navires 


Tonnage 

i 


13 

58 
22 
28 
47 
36 


261 
1069 
386 
578 
870 
691 


34 
33 
25 
31 
30 
21 


599 
585 
489 
561 
643 
382 


Mars 


Avril 


Mai 

Juin 


Novembre 

Décembre 

2^ Semestre. . .. 
I S' Semestre — 

Totaux.... 




204 


3855 


174 
204 


3259 1 
3855 ' 






378 


7114 ! 



Le charbon de terre venait d'Angleterre par des navires de 
Londres, de Hull et surtout de Newcastle: 41 navires et 
2,940 tonneaux. 

Les métaux venaient : le fer, de Bretagne et d'Espagne; la 
couperose, le cuivre, Fétain, le plomb, d'Angleterre; soit 
19 navires et 393 tonneaux des côtes de France; et 21 navires, 
1,013 tonneaux, de l'étranger. 



3° Objets manufacturés. 

Ils sont en très petites quantités. Le tarif de 1667 équivalait 
à la prohibition pour les étoffes anglaises et hollandaises. Des 
toiles, des draps, de la mercerie, des bas d'estame, arrivaient 



— 382 — 

cependant d'Angleterre : 18 navires et 762 tonneaux. Les navires 
de Bretagne, 12 navires et 302 tonneaux, apportaient surtout 
des toiles. 

Des bouteilles et verreries venaient de Rouen: 21 navires, 
707 tonnneaux. Sur ces navires se trouvaient aussi des poteries, 
des plâtres, des faïences de Rouen et de Nantes, des ardoises 
de Nantes, des pierres provenant de divers petits ports, et dont 
nous n'avons pu tenir un compte exact, ces marchandises 
étant portées avec d'autres dans les états. 

Nous donnons le tableau de ces importations: 



ENTREES 168 2 



NATURE 

DES MARCHANDISES 



Objets d'alimentation : 

Bœuf salé 

Beurres, fromages . 

Céréales, blé, seigle 

Oranges, fruits 

Huîtres, moules.... 

Poissons, sardines, 
harengs 

Morue de Terre- 
Neuve 

Epiceries 

Sucres étrangers... 

Sucres des iles 



Produits aninnaux : 

Suifs et ouirs 

Huile de baleine.... 

Produits végétaux : 

Bois et merrains .. 
Tabac 



Produits minéraux : 

' Sel 

I Charbon 

I Métaux 



Objets manufacturés : 
Toiles, draperies .. 
Bouteilles, verrerie 

Totaux 



COTES 

de 
FRANCE 

Navires' Tonnage 



11 
lOG 



186 



378 

19 



765 



294 
50 
34 

141 

2152 



203 



4306 



7114 
394 



302 
707 



15694 



NAVIRES CHARGES VEXANT DE 



TERRE-NEUVE 
Navires 



32 



32 



2725 



2725 



AMERIQUE 



Navires I Tonnage 



23 



23 



1919 



ETRANGER 



1919 



21 



16 



273 



240 

442 

2619 

309 



1049 



802 
373 



145 
1169 



11209 
285 



2940 
1013 



23381 



TOTAUX 



5 

28 
23 
11 

11 

127 

32 
16 
10 
23 



258 
5 



378 
41 
40 



1093 



240 
736 
2669 
343 
141 

3201 

2725 
802 
373 

1919 



345 
1169 



15515 
285 



7114 
2940 
1407 



106 i 
731 



43719 



— 383 - 

I 3. EXPORTATIONS. 

Avant d'entrer dans l'étude des divers articles d'exportation 
de Bordeaux au xvii" siècle, nous croyons utile de jeter un 
rapide coup d'œil sur l'état de l'agriculture et de l'industrie de 
la contrée à cette époque, parce que ce sont leurs produits qui 
forment le principal objet de leur commerce, et que, suivant le 
degré de prospérité ou de malaise de ces deux branches de 
l'activité humaine, le commerce voit augmenter ou diminuer 
ses ressources. 

Nous nous occuperons d'abord de l'industrie, peu importante 
à Bordeaux, pour étudier plus amplement l'agriculture, du 
moins quant au produit principal de la région, le vin, qui 
forme aussi l'article le plus important du commerce maritime, 
soit avec les divers ports de France, soit avec ceux de 
l'étranger. 

a. Industries diverses. 

Nous ne parlerons que des produits industriels formant 
des objets d'exportation, et non de ceux destinés à la consom- 
mation locale. 

« Il n'y a pas de manufacture importante », écrivait, en 
1698, l'intendant M. Bazin de Bezons (1). « Il n'est pas possible 
» d'établir à Bordeaux une manufacture, écrivait, en 1700, 
» M. Fénelon, le député de Bordeaux au Conseil du commerce, 
» parce que la Guienne ne produit rien qui y soit propre, et 
» que l'on ne peut, par suite des frais de transport et de 
» l'exagération des impôts, faire venir d'ailleurs les matières 
» premières. » 

Il existait bien quelques ateliers de tissage des laines filées 
à la campagne par les paysans, et provenant des grossiers 
moutons des Landes; mais ces étoffes communes s'employaient 
dans la contrée. Le commerce d'exportation ne pouvait en tirer 
parti, pas plus d'ailleurs que de colles qu'il aurait pu faire 
venir, comme précédemment, de Carcassonne, Mazamet, Albi, 
et d'autres fabriques du Languedoc. Un mémoire de 1710 en 

(1) Mém. de M. de Bezons. Bibliolh. de la Ville. Ms. 736, D 2, p. 180. 



— 384 — 

donne les raisons : « Il se fabriquait, avant le tarif de 1667, 
» trois sortes de draps, fins, médiocres, grossiers. La France 
» faisait une partie dos médiocres et tons les grossiers. Elle 
» exportait pour 30 millions de draps, et en recevait d'Angle- 
» terre pour 8 millions, qu'elle réexportait, faisant de& assor- 
» timents recherchés par les marchands étrangers. Les Anglais 
» se mirent alors à faire des draps grossiers et les expédièrent 
» directement aux étrangers, au préjudice du débit des 
» nostres (1). » 

Nous ne trouvons pas mention de fabriques de toiles destinées 
à l'exportation, quoique l'industrie locale des tisserands existât. 
Nous voyons au contraire Bordeaux tirer des toiles de la 
Hollande jusqu'aux tarifs de 1067, et plus tard en faire venir 
de Bretagne. 

Les fabriques de cordages ne paraissent pas avoir travaillé 
autrement que pour les besoins du port et ceux de la contrée. 

L'industrie textile n'existait pas. 

M. de Bezons signale l'existence d'une fabrique de dentelles, 
installée à l'hôpital de la Manufacture. « Ces points sont très 
» beaux, dit-il, mais c'est peu de chose. » 

Des moulins à papier existaient en Périgord et en Angoumois ; 
« mais ils travaillent peu », ajoutait-il. 

Plusieurs tanneurs, disait-il encore, préparaient les cuirs 
pour l'exportation ; mais cette industrie avait peu d'importance. 

Les industries relatives à la construction et au gréement des 
navires auraient paru tenir une place importante dans un port 
qui recevait certaines années plus de trois mille navires. Il n'en 
était rien. Le nombre des navires de Bordeaux ne dépassait 
pas 5 pour 100 de celui des navires entrant ou sortant; et la 
plupart étaient achetés aux Hollandais. 

Dans toute la correspondance de Colbert, nous n'avons pu 
trouver trace que de l'atelier de Saige, qui construisit quatre 
navires pour la Compagnie privilégiée des négociants de 
Bordeaux, et ces quatre navires furent pris par les corsaires 
hollandais pendant la guerre de 1672. 11 existait toutefois 
plusieurs chantiers pour les navires de 10 à 20 et 25 tonneaux, 
employés au cabotage des côtes. 

(1] jiléin. sur le commerce et les finances de la France, etc. Biblioth. Nation. 
Ms. Supplém. français, n'^ 1792. Cité par P. Clément. 



— 385 — 

Les fabriques de goudron, de brai, do résine, do térébenthine, 
donnaient lieu à un commerce d'exportation pou considérable. 
Ces marchandises étaient autrefois emmagasinées à Bordeaux 
près de la porte Paillcros; mais, après de nombreux incendies, 
des règlements des jurats, notamment du 15 juillet 1676, 
renouvelés en 1678, ordonnèrent que ces dépôts seraient placés 
hors do la ville; c'est à cette époque que les principaux 
magasins et le marché furent transportés place des Capucins. 

Le goudron et la térébenthine étaient mal fabriqués. Colbert 
s'en préoccupa. Il fit venir de Suède des gens entendus dans 
cette partie. L'un d'eux, Porfrey Asoer, étudiait dans le mois 
de septembre 1664 les pins de Lacanau, en Médoc, qu'il 
trouvait peu propres à cette fabrication, et se montrait plus 
satisfîiit de ceux de La Teste et do Biscarosse, où il apprenait 
aux paysans à faire le goudron. Il se plaignait de M. de Caupos, 
qui exigait des droits seigneuriaux. « Le goudron, disait-il, ne 
» peut pas supporter d'impositions, car il est déjà plus cher 
» qu'en Suède. » Colbert ne voulait pas augmenter par des 
droits fiscaux le prix du goudron. « Les brusleurs de goldron 
» dans le Médoc, écrivait-il à l'intendant Henri Daguesseau, ne 
» le peuvent donner aussy bon et à meilleur marché que celui 
» du Nord. Si on le chargeait de droits, il se trouverait que la 
» navigation enchérirait en France, ce qu'il faut éviter avec 
» beaucoup de soin. » 

Sa correspondance avec l'ingénieur Lombard, commissaire 
de marine à Bordeaux, démontre Timportanco qu'il attachait 
à ces produits (1) et les encouragements qu'il y accordait. Il 
prescrivait d'acheter tout ce qui pourrait se faire, pour les 
ports de Rochefort et de Brest. 

Il existait deux autres industries à Bordeaux, celle des 
raffineries de sucre, et celle de la fabrication des eaux-de-vie. 

Nous avons parlé des raffineries de sucre à l'article du 
commerce des colonies. Nous n'y reviendrons pas. Nous nous 
•bornons à faire remarquer que le sucre raffiné à Bordeaux 
n'avait à l'intérieur qu'un marché limité. Il se consommait à 
Bordeaux même et dans le rayon du bassin de la Garonne ; il 



(I ) Dfpping. Corvesp. alm. sous le règne de Louis XIV, t. 111, v" « Industrie », 
p. 694. - Lettres de Lombard, 1664, 1665, 1669 ; de Colbert, 1670,1672, p. 859. 
— P. Clément. Lettr. et Mém. de Colbert, t. III, p. 406. 



— 38G — 

n'allait pas dans le rayon français de Nantes et de la Bretagne; 
à l'étranger, il allait surtout en Savoie et en Italie par les 
foires de Beaucaire. 

Il en était autrement des eaux-de-vie qui formèrent, après 
le vin, la plus importante des marchandises expédiées de 
Bordeaux. Nous parlerons ailleurs de ce commerce, nous ne 
nous occupons ici que de l'industrie. 

A quelle époque commença-t-on à distiller le vin à Bordeaux? 

N'oublions pas que cette invention, d'origine arabe, était 
déjà connue depuis longtemps dans le midi de la France 
lorsque les procédés en furent décrits par un professeur de 
l'École de médecine de Montpellier, Arnaud de Villeneuve, qui 
appliquait à la pratique médicale les propriétés de ce produit. 
« Qui croirait, écrivait-il, que du vin on puisse obtenir par des 
» procédés chimiques une liqueur qui n'a ni la couleur du vin 
» ni ses propriétés ordinaires ?. . . Cette eau de vin est appelée par 
» quelques-uns, ajoute-t-il, eau de vie, et ce nom lui convient 
» parce que c'est une véritable eau d'immortalité (1). » 

Raymond Lulle, élève d'Arnaud de Villeneuve et l'un des plus 
célèbres alchimistes du moyen âge, enseigna le moyen d'obtenir 
par une nouvelle distillation, celle de Teau-de-vie elle-même, 
un nouveau produit plus fort en degré, l'esprit-de-vin, le trois- 
six ou alcool (2). 

Dès l'année 1541, Louis XII avait érigé les distillateurs en 
corporation. 

Avant même cette époque, F. Michel a cité quelques ventes 
d'eaux-de-vie faites en 1521, et depuis en 1550 et 1552, par des 
marchands de Bordeaux; mais il pense qu'elles provenaient 
du Languedoc, et il dit qu'il n'a pas trouvé trace de l'industrie 
des brandeviniers de Bordeaux antérieurement au milieu du 
XVII® siècle (3). 

Elle existait déjà cependant plus d'un siècle auparavant. 
Le 26 août 1559, les jurats, pour prévenir les incendies, 
défendirent de faire des eaux ardentes dans la ville, et d'y 
entreposer au delà de quelques barils de deux ou trois pots. Ils 
permirent cependant d'en fabriquer vers les fossés Saint-Éloi, 

(1) Arnoldi Villanovi Praxis. Tractatus devino, éd. de Lyon, 1586. 

(2) Ramuiid. Lulle. TestameiUum novissiimim. Strasbourg, 1571. 

(3) F. MicheL Hist. du Comm. et de la Navig., t. If, p. 193-194-195. 



— 387 — 

Sainte-Eulalie et des Jacobins, en des endroits désignés et 
séparés ou éloignés des autres maisons (1). 

En 1005, ils permirent de faire des eaux-de-vie avec des vins 
de Castelsarrasin qui s'étaient piqués. 

Le 23 août 1617, ils firent mettre, en faveur de Thôpital 
Saint-André, une imposition sur les eaux-de-vie chargées à 
Bordeaux, à Libourno, à Bourg et à Blaye. 

Le 14 mars 1620, les jurats défendirent par ordonnance de 
jeter sur le quai ni dans les fossés de la ville les lies des eaux- 
de-vie faites aux Chartreux. Le 12 décembre 1630, ils reçurent 
les plaintes des fabricants sur la verge qu'employaient les 
mesureurs pour la jauge. Les statuts des courtiers, réglés par 
arrêt du Parlement du 27 juin 1631, portent qu'ils prendront 
30 sols par tonneau de vin, et 30 sols par barrique d'eau- 
de-vie. 

Les eaux-de-vie qui venaient du haut pays devaient, comme 
les vins de ces contrées, être déposées aux Chartreux; et, 
le 24 décembre 1032, le fermier des domaines se plaignait 
de ce que ces eaux-de-vie étaient transbordées en rivière pour 
échapper au paiement des droits. 

Le 13 avril 1641, les jurats délibérèrent sur ce que la dame 
de Voluzan faisait eau-de-vie dans sa maison sur le Peugue, et 
salissait ainsi Teau du ruisseau qui, passant ensuite sur le Mû, 
où étaient les boucheries, n'était du tout propre à nettoyer les 
entrailles des bestiaux. 

Le 13 décembre 1645, les jurats prenaient une nouvelle 
délibération sur les conclusions du procureur-syndic. Celui-ci 
exposa que par le statut, au titre « des immondices et de tenir 
» la ville nette », il était défendu de faire en ville des fonderies 
de suif et de graisse; de jeter dans les rues des eaux dont la 
puanteur peut corrompre la pureté de l'air, et altérer la santé 
des habitants; qu'il était constant et avéré qu'il n'y avait pas 
d'odeur plus pestilentielle que celle qui exhalait des poissons 
dont on sortait l'huile par le feu, et celle du marc ou lie qui 
restait après la distillation de Teau-de-vie ; que la confection 
des eaux-de-vie, en ville et dans les faubourgs, avait été 
défendue par les jurats dans leurs ordonnances du 23 août 1616 
et du 22 octobre 1619 qui avaient fait desceller les fourneaux 

(<) Archiv. municip., série JJ, carton 368. 



— 388 — 

établis aux Chartreux et transporter leurs alambics dans des 
lieux non préjudiciables à la santé publique. Les jurats renou- 
velèrent les défenses (1). 

Il s'agissait donc bien, dès 1616, d'usines avec fourneaux 
fixes et appareils distillatoires. 

Ces appareils travaillaient les vins du haut pays et ceux de 
la sénéchaussée. Un mémoire présenté, en 1649, sur les droits 
imposés aux vins, dit que les propriétaires, ne pouvant les 
vendre, sont oljligés de les convertir en eau-de-vie avec grande 
perte (2). Le 22 mars 1657, il fut enjoint à tous ceux qui 
faisaient de l'eau-de-vie aux Chartreux de faire des canaux 
souterrains pour conduire les lies dans la rivière; et on fit 
démolir les alambics qui existaient en ville. Ces mêmes 
prescriptions furent renouvelées en 1679. 

L'eau- de-vie provenant des vins du haut pays était soumise 
à un droit au profit du trésor de 7 livres par pièce. En 1646, 
les fermiers du domaine voulurent y soumettre l'eau-de-vie que 
les bourgeois et les négociants fabriquaient avec les vins de la 
sénéchaussée, vins qui étaient exempts de droits en vertu des 
privilèges de la ville. La querelle dura longtemps. Le 8 mars 1662 
les trésoriers généraux donnèrent raison au fermier, confor- 
mément à un arrêt du Conseil du roi du 21 décembre 1661. Le 
maire, les jurats, les juges et les consuls de la Bourse, se 
prononcèrent contre l'arrêt, assemblèrent les bourgeois à la 
Bourse, déposèrent au Parlement, et obtinrent, en mai 1662, 
un arrêt de la Cour des Aydes défendant au fermier de rien 
innover (3) . 

C'est vers 1662 que les Hollandais paraissent avoir commencé 
à prendre d'assez grandes quantités d'eau-de-vie à Bordeaux. 
En 1669, les Anglais prirent 3,000 pièces d'eau-de-vie; en 1672, 
7,315 ; en 1673, 5,000 ; mais à cette époque on était en guerre 
avec la Hollande ; et ces chiffres s'appliquent aussi, très 
probablement, au commerce de Hollande fait à l'interlope par 
les Anglais et les neutres. 

En 1674, Bertrand Garât établit un fourneau hors de la 
ville sur l'estey des Anguilles (4). 

(1) Arcliiv. municip., série JJ, carlon 368. 

(2) Arckiv. kistor. de la Gironde, t. III, p. 349. 
^3-4) Archiv. municip., série JJ, c. 368. 



— 389 — 

Déjà on commençait à se plaindre que certains fabricants 
faisaient de l'eau-de-vie avec du marc, de la râpe et de l'eau 
sucrée, et en 1G81 les jurats ordonnèrent la visite des chantiers 
par deux d'entre eux, MM. Jegun et de Navarre ; en 1694, sur 
de nouvelles plaintes, le jurât P'énelon fut commis. 



b. Agriculture. 

Ce sont les produits du sol et surtout les vins qui formaient 
les exportations du commerce. Nous nous occuperons princi- 
palement de la vigne et du vin. Nous signalerons cependant 
quelques progrès accomplis par les agriculteurs ; et aussi les 
longues années de misère qu'elle eut à supporter. 

La Guienne ne produisait pas les grains nécessaires à sa 
consommation ; et lorsqu'on ne pouvait pas faire venir de 
blé du bassin de la Garonne et des provinces voisines, on le 
demandait à la Bretagne et surtout à la Hollande, ce grand 
colporteur qui l'apportait^ de la Pologne et du Nord. 

Mais ce commerce n'était pas toujours libre, et les erreurs et 
les préjugés populaires, partagés par toutes les classes de la 
population, ne permettaient pas facilement la sortie des grains 
pour l'étranger et même de province à province. Dans chaque 
province, sénéchaussée, généralité ou élection, les Parlements 
et les magistrats de tous ordres veillaient à ce que le blé n'allât 
pas chez le voisin qui en manquait; le peuple inquiet surveillait 
tout chargement sur charrette ou sur bateaux ; et, victime de 
sa propre méfiance, provoquait la famine par crainte de l'avoir. 

On connaît les horribles descriptions que Vauban, La Bruyère 
et bien d'autres ont données de la misère des paysans pendant 
les mauvaises années qu'amenaient la disette, les guerres et les 
impôts excessifs. 

On s'est extasié de ce que Colbert avait défendu au fisc de 
saisir le lit du laboureur et ses instruments de labour; n'est-ce 
pas là l'aveu du grand nombre de paysans ruinés par le fisc, 
et n'eût-il pas mieux valu leur permettre de vendre librement 
leur blé et leur vin, sans les écraser par la plus dure fiscalité ? 

Signalons toutefois comme utiles un grand nombre de 
mesures : la création des haras et l'importation des étalons 
d'Afrique et du Danemark ; celle de bestiaux et de béliers 

25 



— 390 — 

d'Allemagne et d'Angleterre pour améliorer nos races ; les 
primes données aux éleveurs; l'exploitation pour la résine et 
ses dérivés des pins maritimes de nos landes, et surtout le 
dessèchement des marais. 

C'est à Henri IV que revient l'honneur d'avoir donné 
l'impulsion au dessèchement des marais. Par un édit du 
28 avril 1599, il concéda aux Flamands Bradley et C''^ le 
dessèchement général des marais de la Guienne et régla la 
situation réciproque des propriétaires et des entrepreneurs. 

L'année suivante le sire de Lesparre, Charles de Matignon, 
comte de Thorigny, traitait avec J. Amelin et Conrad Gaucem, 
Flamands, représentants de Humphrey Bradley, gentilhomme 
brabançon et maître des digues en Hollande, pour le dessè- 
chement des marais, palus et vacants de la seigneurie de 
Lesparre. 

En 1592, Louis de Foix, occupé aux travaux de la tour de 
Cordouan, avait projeté un canal des étangs du littoral à la 
mer par Lesparre. 

En 1605, le duc d'Épernon, ayant acheté la sirie de Lesparre, 
fit continuer les travaux commencés par son prédécesseur ; en 
1628, en 1633, en 1645, divers actes nous donnent les noms 
des principaux des ingénieurs flamands qui entreprirent ces 
travaux : Tilman Gorier, Piter Francis Bane, Jacob Alsen, 
Outgys Luytz, Elbert Théodore Rau, Piter Cat, Gaspard Pelt, 
Cornelis Melchop ; habitués à Bordeaux, disent ces actes (1). Le 
nom de Gaspard Pelt se retrouve souvent dans les chargements 
de 1682 pour la Hollande et le Nord (2). 

Les terrains desséchés du Bas-Médoc nous ont transmis le 
souvenir des dessécheurs avec le nom qu'ils leur ont emprunté, 
le marais d'Épernon, le polder de Hollande, la palus et la 
forêt du Flamand. 

En 1645 et 1647 le Conseil d'État agréa les offres de dessè- 
chement des marais de la co7nptau de Blaye, faites par Banquet, 
bourgeois de Paris ; et celles pour les marais de Bordeaux, 
Bruges, Ludon et Parempuyre faites par M. de Monjourdain. 

Enfin les jurats de Bordeaux et le cardinal de Sourdis 
traitèrent avec des Flamands pour le dessèchement des marais 

(1-2) Archiv. départ. Titres de la sirie de Lesparre. — Amirauté. Regist. 
de 1682. 



— 391 — 

do Bacalan et de l'Archevêché; mais ces travaux ne furent que 
commencés. 

c. La vigne et le vin. 

Arrivons à la vigne et au vin. 

Les procédés do culture, l'emploi des cépages, n'avaient pas 
varié depuis le siècle précédent. Les comptes de l'archevêché 
en font foi. Ces traditions séculaires se sont conservées presque 
jusqu'à nos jours. 

Les témoignages contemporains nous montrent d'ailleurs 
qu'à cette époque, comme plus tard, les propriétaires étaient 
soumis à des vicissitudes tantôt favorables, tantôt ruineuses, 
soit par suite des gelées ou des autres mauvaises fortunes de 
la vigne, soit par l'effet des droits excessifs imposés au vin par 
le fisc et par les nations étrangères, soit enfin par la cessation 
de commerce qu'amenait la guerre avec les Anglais et avec les 
Hollandais, nos acheteurs habituels. 

Malgré ces éventualités fâcheuses, la culture de la vigne 
prenait de l'extension, au grand déplaisir des propriétaires des 
anciens vignobles qui se plaignaient de cette concurrence. 

Cleirac indique cet état de choses : « Le vin de Guienne, dit-il, 
» fit jadis sa richesse ; à présent c'est sa grand pauvreté. » 

En 1610 on signala sur les vignes une grande quantité 
d'insectes de couleurs changeantes qui rongeaient les boutons 
et les jeunes pousses. Le peuple les appela des traus. La vigne 
avait déjà été très éprouvée les deux années précédentes : 
en 1608 l'hiver avait été très rigoureux ; les vignes, les vimes 
et beaucoup d'arbustes et d'arbres avaient été gelés. L'été 
suivant, les vignes avaient été grillées par le soleil, et les vins 
furent appelés vins rôtis. Nous ne ferons pas l'historique de la 
succession des années d'abondance et de stérilité. 

La vigne continuait, lorsqu'elle était cultivée par le proprié- 
taire, à recevoir, selon les localités, ses façons à bras ou à la 
charrue. Les agrières fournissaient aux abbayes, aux églises et 
aux seigneurs terriens des taxes payées par les paysans. 

Il existait aussi, surtout pour les vins communs, une sorte 
de métayage à moitié fruits. Le vigneron taillait, piochait, liait, 
vendangeait. Le propriétaire fournissait les échalas, le vime et 
les barriques. 



— 39^ — 

Un fonds qui porte deux tonneaux de revenu, disait-on en 
1649, n'en porte qu'un au propriétaire, la moitié étant laissée 
au vigneron pour les frais de la culture. Ce tonneau de vin qui 
demeure au propriétaire s'est vendu, les communes années, 
10 et 12 éciis, et souvent 6 à 8 écus, à la réserve de quelques 
crus dans lesquels les vins sont d'un plus haut prix et la 
culture aussi de plus grande dépense, à cause de la stérilité 
des terres. 

Sur le prix de ce tonneau de vin le propriétaire paie les 
barriques, c'est-à-dire 4 écus, et les charrois, qui reviennent 
à 5 et 6 livres, tellement que de 10 à 12 écus il en reste 5 à 6 
au propriétaire. 

Il faut ajouter, disaient les plaignants, le coulage du vin, 
qui ne se vend souvent que six et sept mois après la récolte. 
D'autre part, les marchands obligés de payer comptant les droits 
au fisc, restreignent leurs cargaisons de telle sorte que partie 
des vins reste invendue, et se gâte chez le propriétaire, ou doit 
être, à grand'perte, convertie en eau-de-vie (1). 

Nos deux principaux acheteurs étaient l'Angleterre et la 
Hollande. 

Un mémoire présenté par les négociants anglais au commen- 
cement du xvii^ siècle,' pour se plaindre des taxes que la France 
leur imposait à la sortie du vin, évalue le chiffre de cette 
exportation pour le port de Londres, depuis 1591 jusqu'en 1604, 
à 4,000 tonneaux par an pour 8 de ces années, et à 7,000 pour 
6 autres; cequi donne une moyenne annuelle de 5,000 tonneaux. 
Les autres ports du Royaume-Uni étant estimés recevoir la 
moitié de ce que Londres recevait, la moyenne pour l'Angleterre 
aurait été de 8,000 tonneaux environ. Le prix moyen était de 
54 schellings par tonneau. 

Après la paix de 1655, les Anglais augmentèrent leurs achats. 
En 1663 ils prirent pour le port de Londres 6,828 tonneaux, ce 
qui porte à 10,000 ou même 11,000 tonneaux l'ensemble des 
vins achetés pour l'Irlande, l'Ecosse et l'Angleterre. En 1667, 
après le tarif qui élevait les droits en France sur leurs étoffes 
de laine, et en prévision de l'élévation qui allait suivre sur les 
vins et eaux-de-vie à leur entrée en Angleterre, les marchands 
anglais firent un approvisionnement de 17,000 tonneaux de vin 

(I) Arch. histor. de la Gironde, t. III, p, 347. 



- 3î>3 — 

et 3,000 pièces d'eau-do-vie. Le droit d'entrée en xVngleterre 
était alors de 4 pence (0^,40) par gallon (4', 51). En 1672, au 
moment de la déclaration de guerre à la Hollande, les Anglais 
achetèrent 22,000 tonneaux. 

Nous verrons plus tard le chifiCre réel, en 1082, de la quantité 
de vins achetée par les Anglais, ce qui nous aidera à contrôler 
les chiffres ci-dessus. 

Les Anglais préféraient les vins rouges des graves et du 
Médoc, et parmi tous celui de Haut-Brion, qui appartenait à la 
famille de Pontac. F. Michel parle de la visite que fit, en 1677, 
l'illustre philosophe Locke au château Haut-Brion, et du célèbre 
cabaret qui portait à Londres le nom de Pontac, et qu'ont 
fréquenté Saint-Évremont, Evelyn, Dryden, de Foë et Swift. 
Ce dernier se récriait sur ce qu'il avait payé 7 schellings le 
flacon; mais Evelyn se félicitait quelques années auparavaiit 
d'avoir eu une longue conversation avec M. de Pontac, le 
fils du fameux président de Bordeaux. « Ce gentilhomme, 
» disait-il, est propriétaire de l'excellent vignoble de Pontac 
» et Haut-Brion, d'où viennent les plus grands de nos vins de 
» Bordeaux (1). » 

11 ne faut pas confondre le cru de Pontac et celui de Haut- 
Brion. Si ce dernier était le plus célèbre des vins rouges, le 
premier était le plus recherché des vins blancs. Le vignoble 
était situé à Blanquefort, dans la terre noble du Luc, qui a 
appartenu un siècle plus tarda M. Dulamon, et qui est aujour- 
d'hui la propriété de M. Piganeau. 

Les Hollandais appréciaient fort les vins blancs, connus 
alors sous le nom de vins de Langon; quant aux rouges, ils 
préféraient do beaucoup aux graves et aux médocs les vins 
de côtes et de palus, plus communs, mais plus étoff'és et plus 
moelleux. 

Ils frelataient ces vins, disait Colbert ; c'est-à-diro qu'ils les 
coupaient pour les accommoder au goût allemand que Montaigne 
signalait déjà au siècle précédent comme préférant avaler que 
goûter, la quantité à la qualité. 

Les vins qu'achetait la Bretagne étaient gros et noirs, disait 
un contemporain; c'étaient des vins de palus et des vins de 
haut pays. 

0, Fr. Michel. Ilisf. du Comm. et de In Nnr,iq. à Bordeaux, t. II, p. 123. 



— 394 — 

Tous ces vins se buvaient presque toujours nouveaux; et il 
ne paraît pas qu'on connût bien les soins nécessaires à leur 

\ conservation, car il arrivait souvent que les vins ne se conser- 
vaient pas. Ainsi, en 1613, les marchands anglais se plaignirent 
de l'altération des vins de la récolte de 1612, qu'ils avaient 
è^chetée après les vendanges. Ces vins avaient fermenté et 
s'étaient piqués. Le roi d'Angleterre crut y porter remède pour 
l'avenir en décidant de charger ces vins à Bordeaux et de les 
faire voyager avant le mois de décembre, « chose, dit d'Arnal, 
» dans sa Chronique, très préjudiciable aux Bordelais ». Les 
jurats portèrent leurs réclamations à la régente ; ils demandaient 
qu'à titre de représailles, il ne fût permis aux Anglais d'apporter 
leur morue et leur poisson salé qu'après Pâques, et leur draperie 
qu'après la Saint- Jean. 

Les vins de Bordeaux, bus trop jeunes, n'étaient pas encore 
dépouillés de leur amertume, n'offraient pas le moelleux et le 
bouquet qui les distinguent aujourd'hui. Plus rudes, ilsplaisaient 
aux vigoureux estomacs des Anglais, et Shakespeare nous 
représente le joyeux Falstaff portant dans son ventre rebondi 
toute la cargaison d'un navire chargé de vins de Bordeaux. 
D'autres n'estimaient pas le bordeaux favorable à la santé, et 
Colbert, lorsque Mazarin vint à Bordeaux avec la cour, en 1650, 
pensait que ce vin n'était pas très sain. 

M"'*^ de Se vigne trouvait nos vins trop âpres et trop chargés, 
et elle disait, en parlant de M. de Lavardin : « C'est un gros 
» mérite : il ressemble au vin de graves. » Mais elle était 
Bourguignonne, et d'ailleurs assez peu gourmet dans les 
boissons. N'avait-elle pas dit de Racine : « Il passera comme le 
» café > ? 

Dès cette époque, il s'était établi une sorte de classification 
parmi les vins rouges et blancs du Bordelais. 

Cette classification, comme nous l'avons dit, mettait en tête 
des vins rouges le cru de Haut-Brion, à Pessac, et en tête des 
vins blancs le cru de Pontac, château du Luc, à Blanquefort. 
Il y avait aussi d'autres crus préférés dans chaque localité; 
mais la classification n'existait pas encore pour les crus 
particuliers, elle n'embrassait même pas encore les paroisses 
et ne portait que sur la contrée. 

Le premier document authentique que nous connaissions 
à ce sujet, est la délibération des jurats de Bordeaux, en 



— 395 — 

date du 29 octobre 1647, pour fixer le prix des vins de la 
sénéchaussée. Nous en avons déjà parlé; nous la donnons ici 
dans son entier : 

Graves etMédoc. . . :26' fi lOOi Langon, Bommes, 

Entre-deux-Mers ... 20 » 25'' Sauternes 28^ à 3o' 

Cotes i24 » 28 Barsac , Preignac , 

Palus 30 » 3o Pujols, Fargues . 28 » lOOi 

Libourne, Fronsac, Gérons, Podensac. . 24 » 30' 

Guîtres, Coutras. 18 » 22 Gastres, Portets ... 20 » 23 

Bourg 22 » 26 Saint-Émilion 22 > 26 

Blaye 18 » 24 Gastillon 20 » 22 

Saint-Macaire 24 » 30 Bions, Gadillac. . . 24 » 28 

Ste-Groix du Mont . 24 » 30 

Benauges 18 » 20 

Ces chiffres se composent d'écus de 3 livres et de livres. 

La première colonne se réfère aux vins rouges, la seconde 
aux vins blancs. 

Il en résulte que, cette année-là, les vins recherchés par les 
Hollandais, les vins des palus de Bordeaux, c'est-à-dire de 
Montferrand, Queyries, Bassons, avaient obtenu les plus hauts 
prix, 90 à 105 livres le tonneau, vin rouge; 

Que les vins blancs de Langon, Bommes, Sauternes, valaient 
le même prix, 84 à 105 livres le tonneau; 

Qu'au second rang venaient, pour les vins rouges, les graves 
et le Médoc au prix de 78- à 100 livres; et les vins blancs de 
Barsac, Preignac, Pujols et Fargues ; 

Que les meilleur marché des vins blancs étaient ceux de 
Benauges, de 54 à 60 livres; et des vins rouges, ceux de 
Blaye. 

Enfin, que ceux de Bourg étaient primés par les vins de 
Saint-Macaire, par ceux des côtes, et par ceux des graves et 
du Médoc; ces derniers ayant une supériorité de 22 pour 100, 
de 100 à 78 livres. 

Cette délibération des jurats, intéressante en elle-même, 
l'est aussi parce qu'elle est un des documents qui aident à 
démontrer la fausseté d'une pseudo-légende que l'abbé Baurein 
a insérée dans ses Variétés bonleloises, et que tous les auteurs 
ont acceptée sur sa foi, que Francisque Michel a répétée en 
maints endroits, sans qu'aucun se soit donné la peine de la 



- 396 - 

contrôler. « Quoique estime, a dit le savant Rabanis, parlant 

> de Baurein (1), que nous devions avoir pour ce laborieux 
» compilateur, il ne faut cependant lire ses recherches qu'avec 
» précaution, à cause des inadvertances qui lui échappent. » 
A combien plus forte raison pourrions-nous appliquer ^ette 
précaution au fiintaisiste F. Michel ! 

Voyons donc ce que vaut la légende. 

Baurein a écrit en parlant de Cantenac en Médoc : < Les 
» vins de Bourg étaient si estimés dans le siècle dernier, que 
» les particuliers qui possédaient des biens dans le Bourgeais 

> et dans le Médoc, ne vendaient leur vin de Bourg qu'à la 
» condition qu'on leur achèterait en même temps ceux du 
» Médoc... On ne peut cependant disconvenir que les vins 
» du Médoc en général, et ceux de Cantenac en particulier, 
» n'aient des qualités qui les feront toujours estimer et 
» rechercher (2). » 

Nous avons des raisons de supposer que l'al^bé a fait 
quelque confusion, et qu'il a voulu parler d'un propriétaire du 
Bourgeais qui n'avait voulu vendre ses vins de Saint-Androny 
en Bourgeais, que si on lui achetait aussi ses vins de Cantenac. 
Mais dans le document que nous avons vu, il s'agissait de 
M. de Belhade, seigneur de Lamothe-Saint-Androny, près de 
Bourg, et seigneur aussi de Cantenac, mais non de Cantenac 
en Médoc; il s'agit de Cantenac en Bourgeais, joignant Saint- 
Androny. 

Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, la délibération des jurats de 
1645 démontre que les vins de Bourg étaient à cette époque 
cotés à plus bas prix que ceux des graves et du Médoc. Il est 
facile d'ailleurs de se convaincre qu'à partir de cette époque, 
la différence proportionnelle que signale la pièce dont nous 
parlons sera maintenue par celles que nous aurons occasion 
de signaler au commencement du siècle suivant, et ira même 
en s'accentuant, car les prix des vins de Bourg ne s'élèveront 
qu'à 100 livres, quand ceux du Médoc seront cotés 500 livres. 

Nous pourrions citer plusieurs ventes de vins que nous 
donnent pour les années suivantes quelques actes de notaires : 
en 1651, pour 105 livres le tonneau; à la même époque pour 

(1) Rabanis. Florimond de Lesparre, p. 81, note 4. 

(2) Baurein. Variétés bordelaises. Éd. de 1776, p. 233. 



— 397 — 

120 livres; en 1G54, pour 150 livres; en 1655, pour 90 livres. 
Mais ce ne sont là que des faits de détail qui ne peuvent pas 
donner une idée juste des prix, variables avec le cru et avec 
l'année. 

Notons toutefois, dans les comptes de l'archevêché, le prix 
de 16 barriques de vin du Fronsadais achetées au baron de la 
Rivière, à raison de 101 liv. 1 sou par tonneau; de 4 barriques 
de vin de Macau, La Gunegrand, pour 89 liv. 6 sous le tonneau ; 
et la vente d'un tonneau de vin de Lormont pour le prix de 
100 livres. 

Pendant les guerres de 1672, le prix des vins monta en 
Angleterre au double de ce qu'il était en 1667. Le prix des 
vins blancs de Langon atteignit 43, 50, 54, 56 et 70 écus, de 
1667 à 1674. 

En 1698, après la paix de Ryswick, le rapport de l'intendant 
constate que si le commerce n'était pas encore rétabli avec les 
Anglais, il était arrivé beaucoup de Hollandais. 

Parmi les questions qui préoccupaient alors le commerce des 
vins, il en est plusieurs que nous nous contentons de signaler 
pour éviter de trop longs développements : ce sont celles qui se 
rattachent aux privilèges des bourgeois pour empêcher les vins 
autres que ceux de la sénéchaussée d'entrer en ville avant les 
époques déterminées; pour les. empêcher d'être entreposés 
ailleurs qu'aux Chartreux; pour les soumettre au droit de 
marque et de demi-marque; pour leur interdire d'être logés 
dans des barriques de forme et de contenance bordelaises. 

La question du coupage des vins du haut pays, corsés et 
colorés, avec les petits vins de la sénéchaussée, avait dès cette 
époque une grande importance. Le Parlement et les jurats s'y 
opposaient; les marchands réclamaient cette liberté. Colbert. 
consulté, hésitait beaucoup, 11 avait écrit le 13 janvier 1683 à 
M. Faucon de Ris, intendant, à propos des condamnations 
d'amendes prononcées par les jurats, comme juges de police, 
contre les marchands qui transvasaient les vins du haut pays 
et les mélangeaient avec de petits vins : « Il n'y a presque rien 
y> dans l'État de plus important que d'empescher ces sortes 
» d'abus et de maintenir dans leur bonté naturelle les vins de 
» ces pays-là, qui sont d'un prix inestimable au royaume, par 
» la nécessité en laquelle sont les étrangers de s'en servir; et 
» ainsi vous devrez non seulement appuyer les jurats dans 



— 398 — 

» cette police, mais môme vous devrez travailler à découvrir 
» tous les abus qui se commettent en cette matière (1). » 

Cependant Colbert reçut les observations des marchands 
étrangers établis à Bordeaux; il se rappela que les Hollandais 
travaillaient et coupaient les vins qu'ils achetaient, et que lui- 
môme avait proposé de faire venir de Hollande des ouvriers 
experts dans cet art. H écrivit donc le 18 janvier à l'intendant: 
« Les jurats peuvent se tromper. Pourvu que ce coupement 
> satisfasse au goût de l'Angleterre et de la Hollande, ces 
» marchands pourraient avoir plus de raison que les jurats. La 
» souveraine décision consiste à savoir s'il s'enlève une plus 
» grande quantité de vin de ce royaume. » 

Mais le 4 mars, il a changé d'opinion, et il écrit à l'intendant 
de laisser exécuter la sentence des jurats. H écrit aussi au 
Parlement de Bordeaux de faire un règlement à ce sujet (2). 

La guerre entre l'Angleterre et la Hollande qui dura de 1688 
à 1697 porta un coup terrible au commerce des vins. « On 
» n'offre qu'un peu plus de la moitié de ce que les vins se 
» vendaient l'année dernière », écrivait M. de Bezons au mois 
de décembre 1688 (3). 

En vain le contrôleur général fit-il accorder la décharge du 
droit de fret de 50 sols par tonneau ; ordonna- t-il de tolérer 
l'arrivée des navires anglais, même sans passeport ; et celle des 
hollandais sous pavillon des villes hanséatiques. L'intendant lui 
annonçait, le 15 février 1689, que le nombre des vaisseaux 
étrangers allait à peine au cinquième de ce qu'il était l'année 
précédente ; que les vins se vendaient très peu et à très bas 
prix; que le prix du fret dépassait 150 livres par tonneau pour 
l'Angleterre (4). 

Peu après l'intendant décrivait les souffrances de la province 
à cause de la guerre. Il indiquait que chasser les Anglais, 
serait ruiner le peu de commerce qui restait ; il demandait 
l'autorisation de faire le commerce interlope avec l'Angleterre 
et la Hollande, sous pavillon espagnol; il disait qu'on s'était 
trompé de croire que les étrangers ne pouvaient se passer de 
nos vins et de nos eaux-de-vie; que les vingt-quatre Anglais 



(1-2) Depping. Corresp. admin., t. III, p. 286. — Depping, loc.clt. Clément. 
Lettres, Inst., etc., t. II, Ile p.^ n° 339, p. 745. 
(3-4) Boislile, t. I, n'' 642, p. 167 ; — n° 660, p. 172. 



— 399 — 

et que les Hollandais, étrangers qui faisaient le plus gros 
commerce, étaient partis (1). 

En 1691 encore, il signalait la grêle, la mortalité des bestiaux, 
les débordements; en 1692, pour remédier en tant que possible 
à la misère et à la disette, il distribuait 6,000 boisseaux de 
seigle et de fèves (2). 

En 1693, il écrivait encore: « Il n'est sorti que 2 vaisseaux 
» étrangers, encore étaient-ils frétés par la marine pour porter 
» des vins à Rocbefort. Aucun chargement pour l'exportation.. . 
» La récolte sera perdue. » Il dit que le premier président 
d'Aulôdo, baron de Margaux, n'a rien vendu depuis quatre ans, 
et qu'il a pour plus de 40,000 écus de vin; qu'au mois de mars 
il n'y a eu que trois chargements ; que les vignes sont aban- 
données depuis plusieurs années (3). 

Après 1700, quelques alternatives de bonnes et de mauvaises 
récoltes, de hausse et de baisse dans les prix, seront rapportées 
en leur lieu. 

Nous allons compléter nos explications relatives aux expor- 
tations de vins. 



d. Exportations par mer. — Navires. — Tonnage. — Destination. 
Marchandises. 



En 1651, la France est en guerre avec l'Angleterre, mais 
en paix avec la Hollande. Le commerce des colonies n'existe 
pas encore. 

La sortie des navires s'établit ainsi : 

NAVIRES TONNAGE 

Navires du port de Bordeaux allant au cabotage. 70 3,207 

Navires des côtes de France 1,007 21, 541 

Navires de Bordeaux allant à Terre-Neuve 13 1,745 

Navires étrangers allant h l'étranger 423 72,630 

Ensemble DE LA SORTIE 1,513 99,123 



(1-2-3) Boislile. Corresp. des contrât, gènér. Lettres de M. de Bezons au 
contrôl. général de Pontcharlrain, n^s 287, p. 159; 991, p. 261; — no» 1072, 
p. 284 ; 1166, p. 312 ; — no 1209, p. 329. 



— 400 — 

Sur ce nombre sont sortis : 

Sur lest 

Sans chargement pour Terre-Neuve 

Chargés pour France 714 16,399 

Chargés pour l'étranger 490 70,433 

Totaux 1,204 86,852 

309 12,271 

Ensemble DE LA SORTIE. , 1,513 99,123 



Les principaux ports de destination sont 



NAVIRES TONNAGE 



Amsterdam . . 

Anvers 

Brème 



Bruges, 



Dam 

Delft 

Flessingue . . . 
Hambourg. . . 
Harlem 



Harlingen . . . 



104 
I 

1 
1 
4 
1 
118 
15 
4 
1 



19,904 
140 
100 
190 
745 
215 

18,421 

2,173 

490 

126 



Hollande (sans 
désignation). 

Horn 

Medemblick . . 

Mildebourg . . . 

Rotterdam 

Saardam 

Serikse 

Zélande (sans 
désignation). 



296 10,526 
13 1,745 



309 12,271 



NAVIRES TONNAGE 



78 
1 
5 

36 

46 

12 

9 



15,333 
138 
957 
5,004 
6,381 
2,263 
1,536 

711 



Les 86,852 tonnes chargées sur les 1,204 navires se décom- 
posent ainsi : 



Vins pour France 

Vins et eaux-de-vie pour Hollande et Nord. 
Marchandises diverses 



714 
375 
115 



16,399 

61,253 

9,200 



Totaux , 



1,204 86,852 



Il est impossible, quand un chargement est porté « vins 
» et eaux-de-vie », de faire la ventilation de chacune de ces 
marchandises. Nous croyons cependant ne pas nous tromper 
de beaucoup en évaluant à 5 pour 100 la proportion de l'eau- 
de-vie. 

Les marchandises diverses comprennent de nombreux char- 
gements de châtaignes; mais elles étaient chargées en vrac, 
comme complément. Elles venaient surtout de Libourne. Nous 
ne pouvons pas davantage évaluer la quantité de prunes, qui 
étaient chargées sur un grand nombre de navires, mais aussi 
sans indication suffisante. Il en était de même du miel, de 



- 401 - 

la graine de lin, de la moutarde, du pastel, qui ne figurent 
que rarement, ainsi que de petites quantités de morues, de 
sel, de tabac, de draperies. Le papier est mieux indiqué, 
quand il est pour la Hollande; nous en avons noté 463 balles 
pour Amsterdam, chargées sur 8 navires ; et des quantités non 
indiquées, sur 1 navires pour Lisbonne et 1 pour l'Espagne. 

Le gros article est doncconstitué parle vin : 16,399 tonneaux 
pour France, et 61,253 pour l'étranger, ensemble : 77,652 
tonneaux sur une exportation de 86,852 tonneaux, soit les neuf 
dixièmes. 

En 1672, la France, alliée à l'Angleterre, a déclaré, le 6 avril, 
la guerre à la Hollande. A partir d'avril, nous ne verrons plus 
de navires hollandais, mais quelques-uns des villes hanséa- 
tiques, des Pays-Bas autrichiens , de Pologne, de Danemark et 
de Suède. 

Le nombre des navires sortis s'établit ainsi : 



Sortis sur lest, divers , . 
Pour les côtes de France. 



Pour l'étranger 

Pour Guinée et l'Amérique. 



Sur lest. 


Chargés. 


S'AVIRES TONNAGE 


NAVIRES 


TOJfNAGE 


77 1,819 






» » 


1,62^ 


43,332 


» » 


339 


35,713 


» » 


20 


2,2ol 



Totaux 77 1.819 1,981 81,296 

Soit 2,058 navires, et un chargement de 83,115 tonneaux, 
eu ne considérant pas comme exportation les marchandises 
pour l'Amérique, qui ne consistaient guère, surtout pour Terre- 
Neuve, que dans des approvisionnements. 

Sur ces 2,058 navires de sortie, 107 appartenaient au port 
de Bordeaux, et jaugeaient 5,284 tonneaux. 

Sur ce chiffre, il y en a : 

NAVIRES TONNAGE 

Pour les côtes de France 72 1,868 

Pour Guinée 1 180 

Pour Terre-Neuve et les îles 19 2,071 

Pour l'Angleterre 7 605 

Pour l'Espagne 5 1 80 

Pour l'Italie 3 380 

Totaux 107 5.284 



— 40^2 



Les navires étrangers se composaient de : 



Anglais (Bristol, Douvres, Hull, Lynn, 
Londres, Newcastle, Colchester, 
Glascow, Ramsgate, Monrose, 
Dublin, etc.). 

Hambourg et hanse 

Pays-Bas autrichiens 

Nord 

Pays-Bas 

Portugal 

Espagne 

Italie 

Totaux 



NAVIRES TONNAGE 



16G 


11,814 


65 


12,449 


47 


5,174 


23 


3,324 


18 


2,172 


11 


296 


7 


214 


2 


270 


339 


35,713 



L'exportation des vins pour la Hollande et le Nord était 
tombée de 61,253 tonneaux à 20,000 tonneaux environ. 
Il est vrai que l'exportation pour les côtes de France avait 



augmenté. 



En 1682, la France est en paix avec l'Angleterre et la 
Hollande. Voici le tableau de la sortie du port : 





COTES DE FRANCE 


AMÉRIQUE ET ÉTRANGER 


TOTAUX 


Janvier 


Navires 


Tonnage 


Navires 


Tonnage 


Navires 


Tonnage 


106 


2.635 


60 


8.843 


166 


11.478 


Février 


138 


3.213 


25 


2.888 


163 


6.111 


Mars 


273 


6.236 


144 


13.029 


417 


19.265 


Avril 


232 


5.230 


111 


12.165 


343 


17.395 


Mai 


178 


3.730 


48 


4.571 


226 


8.301 


Juin 


165 

87 


3.455 
1 .721 


56 
22 


4.930 
1.938 


221 
109 


8.385 
3.659 


Juillet 


Août 


82 


1.502 


22 


2.160 


104 


3.662 


Septembre — 


67 


1.681 


43 


4.121 


110 


5.802 


Octobre 


294 


6.620 


56 


5.014 


350 


11.634 ! 


Novembre 


294 


7.545 


235 


21.385 


529 


28.930 


Décembre 

Totaux 


204 


5.596 


113 


12.465 


317 


18.061 


2.120 


49.164 


935 


93.509 


3.055 


143.683 



Presque tous ces navires de sortie sont chargés. 
Il n'y a sur lest que 124 navires et 3,229 tonnes. 



— 403 — 

Ce qui laisse pour l'exportation, environ 2,900 navires et 
140,000 tonnes. 
Voici le tableau de sortie des principales marchandises : 



i 






1682. SORTIES POUR 


1 


COTES DE FRANCE 


ANGLETERRE | 


HOLLANDE 

ET NORD 


1 






. 


--^ 


«^ - 


^— — — ~- 






VINS 


BLÉS 


DIVERS 


VINS 


VINS 

et eaui-de-vie 


VINS 


VINS 1 

et eaui-de-ïle 


Janvier .... 


Nav. 
71 


Ton. 
1G8G 


Nav. 


Ton. 


Nav. 
35 


Ton. 


Nav. 
5 


Ton. 
288 


Nav. 
2 


Ton. 
132 


Nav. 
19 


Ton. 
4085 


Nav. Ton. 


940 


22 


9257 


Février 


78 


1766 


,. 


). 


60 


1447 


2 


91 


1 


46 


9 


821 


7 


962 


1 Mars 


loti 


3415 


68 


1635 


50 


1196 


26 


1434 


4 


189 


69 


6680 


25 


2665 


[ Avril 


110 


2488 


60 


1242 


45 


1007 


10 


1038 


5 


388 


26 


2473 


36 


5165 


1 Mai 


52 


1146 


30 


741 


66 


1342 


3 


277 


„ 


» 


17 


1801 


11 


1505 


Juin 


45 


818 


» 


» 


79 


1617 




261 


» 


» 


17 


1585 


17 


1819 


Juillet 


14 


252 


« 


,. 


73 


1519 




77 


2 


186 


6 


482 


5 


685 


Août 


6 


166 


„ 


.. 


54 


931 




20 


6 


373 


3 


479 


2 


220 


Septembre. 


G 


215 


8 


155 


69 


958 




39 


1 


117 


6 


5 47 


10 


1889* 


Octobre . . . 


147 


2937 


81 


1-53 


66 


1670 




36 


1 


26 


9 


1145 


11 


1457 


Novembre. 


223 


5093 




» 


49 


1734 


85 


5285 


10 


626 


86 


9877 


28 


4027, 


Décembre . 


14G 


4040 


" 


» 


34 


916 


52 


4124 


19 


3395 


15 


2251 


11 


1078 




1063 


24022 


247 


5526 


680 


15376 


203 


12970 


51 


5478 


282 


32 26 


185 


31329 



Il résulte de ces chiffres que l'exportation des vins s'élevait : 

Pour la Bretagne, à 24,022 

Pour l'Angleterre, à 18,412 

Et pour la Hollande et le Nord, à 63,555 

En totalité, à 105,989 

et que l'intendant de Bezons avait raison lorsqu'il écrivait au 
contrôleur général, le 21 novembre 1693 : « On chargeait 
> avant la guerre plus de cent mille tonneaux de vin par an, 
» pour l'étranger et pour la Bretagne (1). » 

Nous estimons, toutefois, que ce tonnage de 105,989 tonneaux 
doit être réduit de 10 à 12 pour 100 à raison des marchandises 
diverses qui étaient chargées avec le vin et les eaux-de-vie. 

Nous devons aussi faire remarquer que nous n'avons pas tenu 
compte des marchandises chargées sur les 5 navires allant 
à Terre-Neuve et sur les 20 navires allant aux îles. 

(1) Depping. Corresp. admiaist., t. I, n» 1261, p. 347. 



— 404 — 

Voici quelques détails sur les marchandises qui figurent dans 
cette exportation : 

L'article le plus important comme volume est celui des 
châtaignes. Il figure sur 33 navires allant à Amsterdam et 
Rotterdam. 

Viennent ensuite les prunes sur 52 navires, dont 16 anglais, 
les autres d'Amsterdam, Rotterdam principalement, et de 
Mildebourg, Hambourg, Dantzick. 

Le miel ne figure que sur 2 navires, 1 pour Amsterdam, 
1 pour Rotterdam. 

Le sirop sur 5 navires de ces deux villes. 

Les noix sur 1 navire de Londres. 

Le sel sur 1 navire de Riga et 3 hollandais. 

Le vinaigre sur 4 navires hollandais. 

Les fèves sur 5 navires espagnols et 2 allant à Tanger, 

La graine de lin sur 6 navires d'Amsterdam et de Rotterdam. 

La résine sur 5 navires anglais et 1 d'Amsterdam. 

Le liège sur 1 navire de Londres. 

Les peaux sur 3 navires de Londres. 

La draperie sur 1 navire de 26 tonneaux allant à Madère. 

Le tabac sur 9, dont 3 pour Gênes, 2 pour Dunkerque, 4 pour 
la Hollande. 

Enfin le papier, chargé sur 4 navires de Saint-Sébastien et 
Bilbao, ne l'est que sur 1 seul pour Amsterdam. 



I 4. ENCOURAGEMENTS A l'ÉTUDE DE l'hISTOIRE LOCALE. 

En terminant cette partie de notre travail, nous désirons 
dire quelques mots sur la protection que les jurats de Bordeaux 
accordaient aux travaux d'histoire locale et sur les encoura- 
gements que leur donnait Colbert. 

La Chronique hourdeloise de Delurbe, continuée par Darnal, 
a été imprimée aux frais de la ville. La délibération des jurats 
du 22 juin 1619 porte qu'il a été payé à Simon Milanges la 
somme de 150 livres pour imprimer la suite des chroniques 
faite par M. Darnal et les mettre à la suite de celles faites 
par M. Delurbe, procureur-syndic, à la condition que ledit 
Milanges, imprimeur, en donnerait cinquante exemplaires à 



— 40o — 

MM. les jurats, prociirour-syndic et clerc do ville, bien reliés 
et couverts de bon parchemin. 

A Simon Milanges succéda son lils (luillauinc qui, avec 
Pierre et Guillaume Lacour et le sieur Lecoq, aussi imprimeurs, 
fut réprimandé par les jurats le 7 octobre 1642 pour s'être 
permis d'imprimer sans avoir obtenu l'autorisation des jurats. 

Après lui, Jacques Mongiron-Milanges devint imprimeur du 
roi et de la ville. Le 5 septembre 16(35, il lui fut accordé un 
mandement de 1,000 livres pour faire imprimer à ses frais la 
Chronique hourdeloise. 

Colbert encourageait ces tendances. Il écrivait aux intendants 
le 19 juin 1683, deux mois environ avant sa mort: « Le roi 
» serait charmé qu'il y eût dans toutes les provinces du 
» royaume des hommes adonnés aux lettres, aux sciences et à 
» l'histoire de chaque province; et qui obtiendraient des grati- 
» flcations proportionnées à leur valeur... Quand vous ne 
» trouveriez pas de ces personnes avancées en âge, et qui 
» eussent employé tout leur temps à quelque science ou à 
> quelque littérature particulière, si vous trouviez quelque 
» jeune homme qui etit du talent et de la disposition d'esprit 
» à s'appliquer à la recherche de tout ce qui pourrait composer 
» l'histoire d'une province... vous pourriez l'exciter à entre- 
y> prendre ce travail et, en ce cas, suivant son travail et son 
» mérite, je pourrais lui otl'rir quelque gratification de Sa 
» Majesté (1). » 



FIN DU DEUXIIi.ME VOLUME. 



(I) Clément. Lettres, Iiist. et Méin., t. V, l\xxvii, n'^ 211, p. 436. 

2G 



/ 



TABLE SOMMAIRE DU UEDXIÉME VOLUME 



LIVRE TROISIEME 



Première Epoque: LE CABOTAGE 
Troisième Période: XV° ET XVI° SIÈCLES 

Pages. 

A U LECTEUR V 



AVANT-PROPOS : Division du sujet. 



CHAPITRE PREMIER. — Histoire générale du commerce de Bordeaux 
au XVe et au XVI« siècle. 

Article If, — Conséquences de la conquête française. 

Entrée de l'armée française à Bordeaux. Serment de Danois au nom du roi Charles 
de conserver les libertés de la province. Cessation du commerce. Révolte des 
Bordelais. Défaite et mort de Talbot. État misérable des habitants. ^lesures 
favorables prises par Louis XL Réunion des États Généraux à Tours. Relations 
de commerce rétablies avec l'Angleterre. Faveurs commerciales accordées aux 
Bordelais y] 5 

Article 2. — États Généraux de 1483. 

Députés de Bordeaux, Revendication de la liberté du commerce. Ordonnances 

royales 26 

Article 3. — Guerres d'Italie. Révolte des Bordelais. 

Expéditions de Charles VIII et de Louis XII en Italie. François 1er à Bordeaux. 
Serment de maintenir les libertés des Bordelais. Révolte des Bordelais à propos 
de l'impôt sur le sel ordonné par Henri II. Rigueurs de la ri'pression. Décadence 
du commerce 29 

Article 4. — Guerres de religion et situation à la fin du A'r/"= siècle. 

Situation malheureuse du commerce pendant les guerres de religion. États Généraux 
d"Orléans en 1.560. Dispositions du pouvoir royal pour favoriser le commerce. 
Édit de 15-57. Questions commerciales soumises aux États d'Orléans : Contrainte 
par corps. Usures. Marchés à terme. Banqueroutes. Douanes. Unité des poids et 
mesures. Commerce international. Banquiers étrangers. Séjour du roi et de la 
reine à Bordeaux. Institution du tribunal de la Bourse. Foires. Ordonnance de 
Moulins. Tendance à la restriction du commerce avec l'étranger. Le chancelier de 
Bîrague. Les États de Blois de 1570. Leurs demandes relatives au commerce : 
Restrictions à la sortie des grains, de l'or et de l'argent. Satisfaction donnée à 
quelques-uns des vœux des États. Petit nombre de navires de Bordeaux pour 
l'étranger: ceux employés à Bordeaux pour la pèche di; la morue n'appartenaient 
pas à ce port 33 



— 408 — 

Tagcs. 

CHAPITRE II. — Conditions du commerce. 
AuTici.E i^r. — f^is ro))nncrrrinls de Bordeaux. 

§ I. I.RS .MT.OCIAMS FRANÇAIS ET ÉTRANGERS. 

Ruine de la noblesse du Bordelais après la conquête française. Les anciennes maisons 
de commerce ont disparu. Arrivée aux affaires de familles nouvelles. Noms de 
quelques-uns de ces commerçants. Les Basques. Les Espagnols et Portugais 
d'origine juive. Les Italiens. Les Anglais. Les Allemands. Reproches adressés aux 
commerçants de Bordeaux ** 

§ -2. LES CORPORATIONS. 

Les corporations en France sous saint Louis. Les corporations à Bordeaux pendant 
l'époque anglaise. Erreur d'un historien disant que la jurade de Bordeaux était 
une corporation de marchands de vins. Les corporations après la conquête, 
française. Intervention du pouvoir royal. Statuts de diverses corporations sous 
les rois de France. Le roi des merciers. Le droit au travail est devenu un droit 
royal que le souverain vend à prix d'argent. Le contrat d'apprentissage 55 

Article 2. — InstilnlionsauxUinircs du commerce. 

§ I. LA BOURSE. 

Antique existence de la Bourse des marchands. Création oflicielle de la Bourse de 

Bordeaux en 1563. Local de la Bours» 6o 

§ ^. DROIT COMMERCIAL. JURIDICTION CONSLL.AIRE. 

Contrat d'assurance. Juridictions maritimes: le maire, le grand sénéchal, l'amirauté. 
La Bourse. Résistance du sénéchal et de l'amiral devant le Parlement à l'enregis- 
trement de ledit de création de la Bourse. Ordre de jussion. Procédure devant le 
Tribunal consulaire. Noms des juges et consuls au xvie siècle 67 

§ W. COURTIERS. 

Ils sont nommés par la jurade. En 1557 leur nombre de 30 est porté à 40. Leurs 

fonctions. Leur salaire 76 

§ 4. FOIRES. 

Importance des foires. Leur confirmation par Louis XI, Henri II, François II, 

Charles IX. Conditions pour la franchise des foires /8 



Article 3 — Monnaies. Finances. Lois soinpluaires. 

§ 1 . MONNAIES. 

Monnaies usitées au moment de la réunion -à la France. Monnaies de Charles VII ; 
de Louis XI. Ordonnances de Louis XII et de François 1er. Variations de la valeui 
des monnaies. Valeur intrinsèque de l'écu d'or de 1-522 à 1602. Valeur intrinsèque 
du denier, du sou et de la livre en francs actuels. Émissions de monnaies borde- 
laises en 1.^.00 et en 1588 81 



— 409 - 

Pages. 
§ :2. FINANCES. 

Stock des métaux précieux. Leur rari>té avant la dtcouvt'rte de l'.Xmérique. Ia'ut 
abondance dans la seconde moitié du xvi« siècle. Conséquences de limportation 
de ces métaux ea Europe. Crise économique à Bordeaux en lôG-'), commune à toute 
l'Europe. Mémoire sur l'e.Kcessive cherté présenté à Bordeaux h Catherine de 
Médicis. Les Paradoxes du seij?neur de Malestroit. Ri'ponse de Bodin. Doctrine de 
Bodin sur la liberté commerciale. Édit du chancelier de Birague, restreignant cette 
liberté. Proliilùtions à l'exportation et à Timportation. Continuation durenchéiis- 
senient des denrées jusqu'à la fin du siècle. Edit de l."w7 fixant la valeur des 
monnaies. Progrès de la fabrication 8/ 

§ 8. LOIS SOMPTU.URES. 

Ancienneté de ce genre de lois. Lois de 1573 sur les habillements. liOis sur le prix 

des vivi-es et des repas. Opinion de Montaigne "o 



CHAPITRE III. — Commerce intérieur. 

Article I"^!". — Voies de communiaition par terre et par les rivières. 

Les chemins royaux, seigneuriaux et particuliers. Mauvais état des routes. Les 
péages. Ordonnances pour l'entretien des routes. Service de poste. Hôtelleries. 
Roulage. Droits de péage sur les rivières. Association des marchands fréquentant 
les rivières. Droits de police du Parlement. Abus du droit de péage ^02 

Article 2. — Budgets de la ville. 

Budgets en 1.52G, 15.33, 1534, 1552, 1554, 15.50, l.")60. Tarif des droits d'entrée et do sortie 

des marchandises 108 

Article 3. — Articles divers dn commerce intérieur. 

§ 1. OBJETS b'aLIMEMATION. 
Grains. Viandes. Poisson. Sel. Épiceries 115 

§ 2. VINS VE.NDUS EN VILLE AU DÉTAIL. 

Taverniers. Hôteliers, liôtisseurs 123 

• § 3. Mf.TAUX. 

For. Cuivre. Plomb. Klain. Or. Argent. Horlogerie 128 

§ 4. INDUSTRIES DU BOIS. 

Charrons. Pin maritime. Résine. Goudron. Brai. Charbon de bois •. . . '34 

§ 3. MATIÈRES TEXTILES. 

Chanvres. Lins. Cordages. Toiles t<rossières. Laines et draps du pays 13/ 

§ 0. PEAUX. CUIRS. I iO 

§ T. POTERIES ET VERRERIES. 

Potiers de terre. Le verre. Les verrières d'église. Verreries communes '141 



— 410 — 

Page». 

g 8. l'imprimerie. 

Les maîtres écrivains. L'imprimerie à Bonleaux en liSG : Michel Svierler. Jean 
Maur Constantin. Gaspard Philippes. Jean Guyard. Simon Millanges; ses publi- 
cations 146 



CHAPITRE IV. — Commerce extérieur. 
Article l*^'". — Navii/ation maritime. 

§ I. BORDEAUX RESTE ÉTRANGER AUX VOYAGES DE LOKG COURS. 159 

g 2. PÈCHE DE LA MORUE A TERRE-^•EUVE. 164 

§ 8. KAVIRES DE BORDEAUX ET NAVIRES ÉTRANGERS A CE PORT. 

Nombre de navires constatés au registre de la comptablie en 1590. Prix des navires. 

Fret 170 

Article 2. — Le Fleuve. 

§ 1. EMBOUCHURE. LA TOUR DF. CORDOUA.\. 

Mauvais état d'entretien du phare. Impôt de 6 sols. Travaux exécutés en 1550. 
Plaintes des jurais de Bordeaux en 1580. Lettre de Michel de Montaigne au roi 
en 1583. Traité avec Louis de Foix en lôSi. Balises à l'embouchure 1T6 

§ 2. RÉGIME DU FLEUVE. 180 

§ 3. PORT. POLICE. DÉLESTAGE. 183 

Article .3. — Mouvement général des marchandises. 

Droits d'entrée et de sortie. Droits à l'étranger 185 

Article 4. — Importations. 

Grains. Poissons salés. Épiceries. Sucre. Métaux. Tissus et draps 190 

Article o. — Exportations. 

§ 1. PRODUITS ALIMENTAIRES ET DIVERS. 202 

§ 2. OBJETS FABRIQUÉS. 207 

§ 3. PASTEL. 208 

Article 6. — Vins. 

l 1. CULTURE DE LA VIGNE. 

Les grands et petits propriétaires de vignobles. Les vignes atîermées à la part des 
fruits. La vigne du Pape-Clément. Vignes de la banlieue. Édit de Charles IX 
de 1575 sur l'arranchement des vignes dans le Bordelais. Interprétation véritable 
de cet édit. Impôts sur les vignes. Plaintes au roi Charles IX des propriétaires 
de vignobles 213 



- 411 — 

l'ages. 
§ "2. TOflXELIERS. MERUAINS. PIPES. BARRIQUES ItORDELAISES. 218 

g ;■>. PRIVILÈGE DES BOURGEOIS DE BORDEAUX POUR LES VINS EXPOUTÉS. 220 

g t. EXPORTATION DES VINS. 

Chiffres de ces exi)ortations cii 1509, eu 1563-15G4. Ces deux derniers cliilïrus ne 
sont-ils pas trop forts? Registres de la coinptablie de 1589 à 1598. Moyenne de 
l'exportation. Droits de douanes en Angleterre 222 

§ ii. PRIX DKS VINS VKXDUS POUR l'EXPOUT M ION. 

Prix de vente de.-; vins à la fin du xv siècle, de iiiO à 1497. Prix di'S vins au milieu 

du xvie siècle, de 1530 à 1560. Prix à la lin du siècle 227 



ERRATUM. — Pa^e s:î. .5c ligne: lire Charlex VII au lieu de Charles VIII. 



LIVRE (JUATRIEME 



Deuxième Epoque : LE LONG COURS 

Première Période: XVII" SIÈCLE 

AV.\NT-PROPOS : Dirisinn du sujet 239 

CHAPITRE PRE.MIER. — Histoire générale. 

§ 1. llEiNRI IV ET SULI-V. ASSEMBLÉE DES NOTABLES A ROUEN. 

Commencements de la navigation au long cours. État du commerce bordelais à 
l'avènement d'Henri IV. Exactions et pillages. Sully rétablit l'ordre. Faveur 
accordée au commerce intérieur. Édit sur la circulation des grains. Système de 
Sully. Les manufactures. Les monnaies. Assemblée des notables à Rouen. Prohi- 
bitions demandées et obtenues. Plaintes du commerce de Lyon et de Bordeaux. 
Tentatives de colonisation 241 

§ 2. MIKISTÈRE DE RICHELIEU. 

État précaire du commerce. Assemblée des notables à Rouen en 1017. Pirateries 
des Rochelais. Assemblée des notables à Paris en 1026. Commerce des grains. 
Douanes intérieures. Droits sur les vins. Droit de convoi. Création de la marine. 
Protection du commerce maritime. Premères tentatives de commerci' avec 
le Canada et le Brésil. Rétablissement du commerce avec l'Angleterre. 
Privilèges accordés aux Hollandais. Progrès du droit commercial 248 

§ 3. HIMSTÉHE DE UAZARIX. 

Part que Bordeaux prend au< troubles. Interruption du commerce. Le pirate 
Monstri. Le commerce de Bordeaux en 1646. Reprise du commerce. Traité de 
commerce avec l'Angleterre. Part qu'y i)rend Colbert. Conventions du traité. 
Sa publication en 1650. Établissement d'un droit de 50 sous i)ar tonneau sur les 
navires étrangers. Réclamations des négociants de Bordi-aux. Acte de navigation 
de 1660 promulgué en Angleterre 25.j 



— 4ia — 

§ 4. MIXISTfcRE DE COLBF.RT. SÉDITIOX DES DORDELAIS. 



Pages 



AJiiiinistration générale do Colbert. Ordre dans les finances. Élévation des impôts. 
Sommes payées par la généralité de Bordeaux. Cadastre. Mesures prises pour 
faciliter le commerce intérieur. Commerce extérieur. Bordeaux réclame la liberté 
de ce commerce, ainsi que Paris. 0(iinions contraires. Le droit de 50 sous par 
tonneau réduit pour les Hollandais en 1062. Reconstitution de la marine militaire. 
Amélioration des ports. Encouragements à la marine marchande. Mouvement de la 
navigation de Bordeaux en 1651. Los marchandises bordelaises chargées sur 
navires hollandais, alors ennemis de l'Angleterre, sont considérées par 
r.\ngleterre comme exemptes de prise. Peu d'empressement des Bordelais à faire 
construire des vaisseaux. Mouvement de la navigation en 1072 et en 1682. Création 
des deux Compagnies des Indes en 166S. Souscriptions à Bordeaux. Création de 
la Compagnie du Nord et de la Compagnie des Négociants de Bordeaux. Insuccès 
de ces Compagnies 263 

Mesures prises pour favoriser les manufactures par les lois de douanes. Préambule 
de l'édit de 1064. Tarif douanier de 1604. Tarif de 1607. Représailles à l'étranger. 
Réclamations des Anglais et des Hollandais. Déclaration de guerre à la Hollande. 
Retour en 1674 au tarif de 1604. Regrets de Colbert 281 

Sédition populaire à Bordeaux en 1675. Répression rigoureuse. Les bourgeois 

perdent leurs privilèges. Cessation du commerce 287 

§ O. LES SUCCESSEURS DE COLBERT. RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES. 

Conséquences de la révocation de l'édit de Nantes. État déplorable du cumnieice 
bordelais constaté par les intendants Faucon de Ris et Bazin de Bezons. 
Expulsion des juifs et des Anglais. Charges imposées à la ville de Bordeaux. Paix 
de Riswick en 1697. Abandon du droit de 50 sous par tonneau 291 

g 6. MÉMOIRE DE M. BAZLN DE BEZOINS EN 1698. 

Analyse du mémoire 296 



CHAPITRE II. — Les conditions du commerce. 
Article 1er — i^.^ commerçants à Bordeaux au XVII^ siècle. 

Luttes do la royauté contre les privilèges des bourgeois. Suppression de ces privi- 
lèges en 1075. Noms des principaux armateurs et négociants. Les négociants juifs. 
Les Hollandais. Les Anglais et autres 302 

Article 2. — Administration commerciale. 

Le contrôleur général. L'intendant. Le Conseil du commerce. Lesjurats. Le Parle- J 

ment. Juridiction. Législation. Ordonnance de 1081 sur le commerce de mer. Sa 
préparation. Attributions de l'amirauté. Réclamations des jurats de Bordeaux,. 31 1 

Foires 315 \ 

Entrepôts. Courtiers. Assurances 318 



— 413 — 



Article 3. — Finances cl Monnaies. 



Popes. 



Sommes imposées à la ville. Oflîces royaux. Offices du Parlement. Intérôtde l'argent. 
Régime monétaire. Evaluation de la valonr des monnaies par P. Clément. Duprô 
de Saint-Maur. Pouviùr de l'argent. Fabrication de la monnaie. Évaluation 
approximative de la valeur comparée des monnaies au xvii" siècle et de nos jours. 
Application aux prix des vins en 1G47 321 



CHAPITRE in. — Commerce intérieur. 
Article \^^. — Voies dr communication. 

§ -1. ROUTES DE TERRE. 

Roulage. Poste aux chevaux. Poste aux lettres. Voitures publiques 327 

§ -2. NAVIGATION FLUVIALE. CANAUX. 328 



Article 2. — Revenus de la ville. Droits perrus sur le commerce 
intérieur. 



Rareté des documents pour le commerce intérieur. Importance croissante des revenus. 
Les cinq grosses fermes. Revenus patrimoniaux de la ville de Bordeaux. Autres 
revenus 



330 



Article 3. — Divers ariicUs du commerce intérieur. 

Grains. Vivres. Viandes 333 

CIIAPITRK IV. — Commerce extérieur. 
Article U''. — Droit maritime international. 

Rivalités de commerce entre les nations. Institution des consuls. Droit ancien de 
naufrage. Commerce des nations neutres. Consulat de la mer. Ordonnances de 
François l" et d'Henri III. Déclaration Je 1650. Traité de 1055. Divers autres 
traités. Ordonnance de 1681. Arrêt de 1692. Prétentions de l'Angleterre et de la 
Hollande en 1689. Plaintes de la Suède et du Danemark. Contrebande de guerre. 
Corsaires. Corsaires bordelais. Participation des ministres aux armements en 
course. Stignelay. Pontchartrain. Participation de l'État. Pirates d'Alger et de 
Salé. Corsaires ennemis: de La liochelle; espagnols; anglais. Système des passe- 
ports pour navires étrangers 344 

Article 2. — Navigation maritime. 

LES MARINS. LES ^AVIRES. LE PORT. LE FLEDVE. 

Vaisseaux et galères. Matelots. Mouvement de la navigation en 1651, 1672, 1682. . . , 353 

Le port 356 

Éclairage et signaux. Tour de Cordouan. Embouchure. Passes 357 



41 



Pages. 

Instruction inaritini.'. Cartes marines. Navigation du fleuve 362 

Description de la rivière de Bordeaux 364 

Article 3. — Commerce avec les colonies. 

Pèche de Terre-Neuve. Les colonies. Cliargoments venant des îles. Chargements pour 

les îles. Le tabac français. Le sucre. Les raffineries 367 



Article 4. — Commerce avec l'étranger. 

g 1. DROITS DE DOUA.NE. 

Ferme des droits de comptablie à diverses époques 3/4 

g 2. IMPORTATIOXS. 

Archives de "amirauté. Entrée des navires. Articles divers. Tableau des entrées en 
1082. Composition des chargements : 1» objets d'alimentation et divers ; 2o produits 
minéraux; 3» objets manufacturés. Tableau des entrées par nature de marchan- 
dises 377 

§ 3. EXPORTATIONS. 

a) Industries diverses. Distilleries d'eaux-de vie 383 

b) Agriculture 389 

c) La Vigne et le vin. Culture de la vigne. Vins préférés par les Anglais; par les 
Hollandais; par les Bretons. Les vins étaient bus nouveaux. Mm» de Sévigné. 
Classification des vins en 1647 et prix-courant des vins. Erreur de la légende 
propagée par l'abbé Baurein, que les vins de Bourg étaient préférés à ceux du 
Médûc. Prix dos vins. Le coupage des vins. Les jurats. Le Parlement. Colbert. . . 391 

d) Exportations par mer. Navires. Tonnage. Destination. Marchandises en 1G51, 

en 1672, en 168i 399 

g 4. ENCOURAGEMENTS A L'ÉTCDE DE LHISTOIRE LOCALE. 404 



ERRATUM. — Page 210, Ce ligne : lire révolte, au lieu de récolte. 

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7 



FIN 

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Bordeaux. — Imprimerie Nouvelle A. BELLIER et Cie, 16, rue Cabirol. 



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278 
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V.2 



Malvezin, Théophile 

Histoire du commerce 



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