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Full text of "Histoire d'un dessinateur, comment on apprend à dessiner;"

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Lyrasis IVIembers and Sloan Foundation 



http://www.archive.org/details/histoiredundessiOOviol 



VIOLLET-LE-DUC 




COLLECTION HETZEL 



;|rai:;.c dû 1. JiscUS.l.: 



HISTOIRE 







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TEXTE ET DESSINS '>v 

PAR 

VIOLLET-LE-DUC 



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BIBLIOTHEQUE 

D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION 
J. HETZEL & C", iS, RUE JACOB 

PARIS 
Tous droits de reprodiiciion et de tradtietioi» rcsert^és. 



HISTOIRE 



D UN 



DESSINATEUR 



COMMENT ON APPREND A DESSINER — 



CHAPITRE I 



DEUX FRERES DE LAIT ET UN CHAT. 



Petit André est un enfant de la ville, il a eu pour frère de 
lait petit Jean qui habite les champs. 

Il se trouve que tous deux s'amusent volontiers à crayon- 
ner sur les murs avec un morceau de charbon. 

Tous deux approchent de leur onzième année. 

Est-ce au lait de leur mère nourricière commune qu'ils 
doivent cette tendance à salir les murailles, ou à une cause 
fortuite ? Je n'essayerai pas de résoudre la question ; ce que je 
constate, c'est qu'ils ont chacun cette manie. 

Le père du petit André est un professeur distingué qui a 
eu l'honneur de voir quelques-uns de ses travaux couronnés 
par l'Académie. Le père du petit Jean est jardinier de son 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



état, treillagcur et même un peu charpentier à Toccasion, 
et cependant, tous ces états réunis lui permettent à peine 
de nourrir sa famille , qui se compose, il est vrai, de six en- 
fants : quatre garçons et deux filles , sans compter sa mère et 
sa femme. 

Le père du petit André s'appelle Mellinot. Petit André 
est fils unique, et, en sus de ses appointements comme pro- 
fesseur, M. Mellinot possède une certaine fortune patrimo- 
niale et donne des répétitions qui lui sont fort bien payées,, 
de sorte que M. Mellinot est dans Taisance , qu'il reçoit ses 
amis à dîner une fois par semaine et mène une existence: 
qu'aucun souci ne vient troubler. Il est aimé, considéré,, 
d'humeur douce, homme d'ordre et amplement pourvu 
d'excellents principes sur toute matière. 

M'"'" Mellinot est la digne compagne de ce digne homme 
et ne suppose pas qu'il puisse exister au monde une 
intelligence supérieure à celle de son époux-, aussi, n'est-il 
pas un jour où elle ne jette un regard d'attendrissement 
mêlé d'une certaine fierté sur le cadre doré qui entoure les 
quatre ou cinq médailles et la palme académique décernées 
à M. Mellinot, auquel il ne manque plus que la croix de 
chevalier de la Légion d'honneur pour être au comble de: 
ses vœux et pour que M"'" Mellinot se considère comme: 
la plus heureuse des femmes. 

Quant au père du petit Jean, comme jardinier, il répond 
au nom de papa Ricin, comme treillageur et charpentier, à 
celui de Pas-commode -, mais son vrai nom est Loupeau , 
natif de Boissy-Saint-Léger. 

Or, Loupeau est un rude travailleur, mais d'humeur 
assez difficile et qu'il est prudent de ne pas contrarier. 

Il n'y a pas grand'chose à dire de sa femme , Euphrasie 
Loupeau , si ce n'est qu'elle est mère de six enfants , venus 
à peu près à quinze ou dix-huit mois d'intervalle et nourrice 
de trois ou quatre nourrissons bien portants. 



DEUX FRliRES DE LAIT ET UN CHAT. 3 

Pendant la belle saison, M. et M'"" Mcllinot et petit 
André s'en vont parfois passer la journée du dimanche dans 
les bois de la Grange, en s'arrctant chez la mère Euphrasic 
Loupeau, à laquelle on laisse quelques nippes pour ses en- 
fants, un pâté ou un morceau de viande rôtie et une bonne 
bouteille de vin en échange d'un goûter de galette et de lai- 
tage -, puis les Mellinot s'en vont dîner au joli village d'Ycres, 
d'où l'omnibus les ramène à Villeneuve-Saint-Georges pour 
prendre le chemin de fer et rentrer chez eux vers onze 
heures du soir. 

Petit André et petit Jean, soit sympathie naturelle, 
similitude de goût, ou parce qu'ils ont sucé le même lait, sont 
très bons amis, et souvent petit Jean est emmené par les Mcl- 
linot dans les bois de la Grange avec sa sœur aînée, jusqu'à 
la brune, où le frère et la sœur s'en retournent à Boissy- 
Saint-Léger. 

Dans la tête des enfants, il passe bien des idées dont les 
parents ne se soucient guère, et ils ont grandement tort. 

Donc, les deux frères de lait, dans ces promenades sous 
bois, ne s'entretiennent d'autre chose, sinon de dessin, de 
bonshommes, de chevaux, de voitures, de maisons. 

Naturellement, André ne manque pas d'apporter les 
images qu'il a faites pendant la semaine , copies très naïves 
de méchantes gravures, de soldats, de palais fantastiques, 
et Jean, émerveillé, demande du papier et un bout de crayon 
pour en faire autant ; ce qu'André lui octroyé de bon cœur. 
A son tour, le dimanche suivant, Jean montre ses essais; 
mais le petit n'a pas de modèles, et, dans quelque coin de la 
maison , en cachette de papa Ricin qui n'admettrait pas que 
son héritier salît une feuille de papier sur laquelle on peut 
faire un mémoire de travaux, il cra3'onne quelque chose que 
veut bien corriger André , car André tient de son père , pro- 
bablement, le goût du professorat; puis il vit au centre des 
arts et est parfois conduit aux expositions, le jeudi. 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



Si Ton s'assied sur Therbe, M. Mellinot daigne entre temps 
jeter un coup d'œil sur les œuvres d'André et de Jean-, mais, 
quoique M. Mellinot ne soit rien moins qu'artiste, il con- 
state avec une satisfaction bien naturelle que le talent pré- 
coce de son fils est évidemment supérieur à celui de son 
frère de lait. 

Un de ces dimanches cependant, un ami du professeur 
s'était joint aux promeneurs. Nous devons avant tout faire 
connaître ce nouveau personnage en peu de mots. 

M. Majorin est un homme grand, sec, à la barbe grison- 
nante , vêtu toujours de la même façon ; savoir: d'un ample 
paletot noir qui semble suspendu à un portemanteau, d'un 
pantalon étroit et de guêtres de couleur claire. En hiver, son 
chef est coiffé d'un chapeau melon à larges bords et, en été, 
d'un feutre mou, gris. Son linge est toujours immaculé, et 
sous son col rabattu, est nouée une cravate de foulard blanc. 
M. Majorin a l'apparence d'un homme distrait et ne prend 
part à la conversation qu'autant qu'elle sort des banalités. 

D'ailleurs, s'il parle, il a la déplorable habitude d'expri- 
mer librement sa pensée sans ménagements, sans se préoc- 
cuper de savoir s'il froisse la susceptibilité de ses auditeurs. 
Aussi le craint-on un peu, et si M, Mellinot le considère 
comme un ami précieux parce que, dans sa carrière de pro- 
fesseur, ses avis lui ont été fort utiles. M"'" Mellinot le 
redoute comme un de ces originaux gênants qui, sans crier 
gare, jettent un caillou dans une mare et vous éclabous- 
sent. 

Donc, ce dimanche, en prenant le frais sous un beau 
chêne, M. Mellinot, assis sur la fougère, écoutait M"'^ Mel- 
linot qui lui faisait part de difficultés survenues entre sa 
cuisinière et elle le matin , avant le départ. M. Majorin , 
étendu tout de son long, regardait le ciel bleu à travers la 
feuillée dorée par le soleil , ce qui est toujours un spectacle 
nouveau, — tandis que la sœur de Jean cherchait des frai» 



DEUX FRERES DE LAIT ET UN CHAT. 



SCS et que les deux frères de lait parlaient avec vivacité à 
quelques pas. 

a Ce n'est pas comme ca que ça se fait, disait André. 

— Mais je Pai vu ! répondait Jean qui semblait sortir de 
son rôle d'élève et entrer en pleine rébellion. 

— Vo3'ons, dit enfin André, — qui ne pouvait évidem- 
ment convaincre Jean, — papa! n'est-ce pas qu'on ne fait 
•pas un chat comme ça ? 

— Montrez-moi cela, » dit le père; et André remit à 
M. Mellinot un morceau de papier chiffonné sur lequel était 
tracé le croquis ci-dessous (fig. i). 




Fig. 1. — Dessin de j)etit Jean. 

ce C'est un chat à deux pattes, si on veut que ce soit un 
chat. Et qu'est-ce donc qui lui pousse sur la tête ? 

— C'est sa queue, répondit Jean, timidement. 

— Oh! dit i\I. Majorin sortant de sa rêverie, voyons 
cela? » 

M. Majorin regarda attentivement et le chat et petit Jean, 
si bien que celui-ci rougissait, baissait la tête et ne savait 
absolument que faire de ses mains qui l'embarrassaient 
prodigieusement. 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



« Quel âge as-tu ? fit M. Majorin. 

— Onze ans à la Toussaint, m'sieu ! 

— Vas-tu à récole? 

— Oui, m"'sieu, quand papa ne m'emmène pas pour 
ramasser les mauvaises herbes dans les jardins des bour- 
geois. 

— T'apprend-on à dessiner à Técole ? 

— Non, m'sieu, on nous fait faire tant seulement des 
ronds et des carrés.... pas souvent. 

— Et cela t'amuse-t-il de faire des ronds et des carrés ? 

— Pas beaucoup. 

— Tu aimes mie-ux dessiner des chats ? 

— Oui, m'sieu. 

— Où as-tu dessiné celui-là ? 

— A la porte de la maison où j'étais assis. 

— Et que faisait-il là, ce chat ? 

— Il tournait comme ça, cherchant queuque chose. 

— Et tu Tas prié de s'arrêter devant toi pour faire son 
portrait ? 

— Oh non, m'sieu, y n'aurait pas voulu. 

— Alors comment as-tu fait pour le dessiner ? 

— J'ai regardé: y venait devers moi tout doucement, 
comme pour me demander à manger, parce que j'étais 
en train de goûter ; et il avait l'air si drôle , si drôle, comme 
une personne naturelle. J'ai bien regardé sans rire, parce 
que les chats, ça n'aime pas qu'on rie d'eux. J'ai bien 
regardé et y m'regardait aussi, lui; alors, j'ai pris un 
papier dans ma poche et le crayon que m'a donné André. 
Mais quand le chat a vu ça, y s'en est allé. Alors, je me 
suis bien rappelé comme il avait l'air drôle et j'ai dessiné 
sur le papier. 

— Mais tu sais bien que les chats ont quatre pattes ? » 
Jean ne répondait pas. 

« Pourquoi n'en as-tu dessiné que deux ? 



DEUX FRIÎRES DE LAIT ET UN CHAT. 7 

— Dame , ni'sicu , j'ai pas fait attention, j'ai pas vu les 
autres. 

— Viens m'cmbrasscr !... » 

Si cette brusque conclusion surprit Jean , elle étonna bien 
davantage M. et M""' Mcllinot. 

« Veux-tu me donner ton chat? reprit M. Majorin. 

— Oh! oui, m'sieu, j'en frai d'autres. » 

M. Majorin était visiblement ému. On reprit la pro- 
menade , et les enfants s'en allèrent courir sous bois. 

« Si j'avais eu un garçon comme ce petit! dit pres- 
que involontairement M. Majorin après un long silence. 

— Est-ce parce qu'il a dessiné un chat à deux pattes avec 
un plumet sur la tcte, que vous formulez ce souhait? 
riposta M. Mcllinot. 

— Non, mais parce qu'il est né observateur, et que cette 
qualité ou cette faculté , si vous voulez , permet d'aller loin 
et surtout d'éviter bien des sottises. 

— Je ne vois pas, à vous dire vrai, en quoi dessiner un 
chat à deux pattes... 

— Non, vous ne voyez pas, ou plutôt, vous, comme 
tant d'autres, n'avez jamais vu. . . que par les yeux de gens 
qui ne savent pas voir. 

« Pour vous, un chat est un félin à quatre pattes, muni 
d'une queue , de deux oreilles saillantes et mobiles et de 
moustaches. Si on omet devons montrer partie de cet inven- 
taire, vous n'admettez pas que ce soit un chat. Le petit ne se 
soucie guère de cela* il n'a pas vu un tas de mauvaises 
images prétendant représenter des chats complets , il voit 
un chat dans une certaine attitude qui le frappe, il saisit 
les linéaments principaux qui caractérisent cette attitude. Ce 
petit , assis, ne voit pas le dos de la bête, que lui cache la 
tête, et cette queue lui apparaît, sans plans intermédiaires. 
Son attention n'est pas attirée sur les pattes de derrière que 
lui cachent presque entièrement celles de devant , il ne voit 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



ni le ventre, ni les flancs. Son œil a saisi en quelques secon- 
des les traits généraux, la physionomie de l'animal, et sa 
main malhabile a rendu ce que ses 3'^eux avaient commu- 
niqué à son entendement. 

« Ah ! petit Jean pourrait être un grand artiste ! 

— Peut-être ! si le bonhomme Loupeau pouvait consa- 
crer une vingtaine de mille francs à lui enseigner le dessin 
et à Tentretenir à TÉcole des Beaux-Arts. 

— Oui, reprit en s'animant M. Majorin, s'il pouvait 
consacrer une vingtaine de mille francs à faire perdre à 
cet enfant ses qualités naturelles, le don précieux qu'il pos- 
sède sans le savoir, mais à la condition d'en consacrer qua- 
rante autres pour lui donner le temps de désapprendre ce 
que l'on enseigne dans vos écoles et de voir par lui-même. 

— Alors, il n'y a qu'à laisser faire, et petit Jean devien- 
dra tout seul un grand artiste. 

— Eh non !... c'est là le malheur. Il faut une instruction 
très complète, très étendue pour développer les qualités 
intellectuelles quelles qu'elles soient • il faut beaucoup tra- 
vailler, mais non en tournant le dos au but final pour ar- 
river dans les environs de vingt ou vingt-cinq ans à végéter 
dans la médiocrité ou à reconnaître que tout est à recom- 
mencer. 

— Mon cher ami, la France possède assez d'artistes 
distingués et jeunes pour croire que ceux qui ont « reçu du 
ciel l'influence secrète » arrivent au but et ne lui tournent 
pas le dos comme vous le prétendez. D'ailleurs ce n'est pas 
de la pénurie d'artistes que nous souffrons ; il n'y en a que 
trop, et il n'est besoin d'encourager à le devenir tous ceux 
que certaines dispositions précoces font supposer, parfois 
à tort, aptes à s'ouvrir une brillante carrière. Je me défie 
des petits prodiges et, dans l'enseignement, je les ai trop 
souvent vus avorter pour ne pas faire toutes réserves à leur 
sujet. Voilà que vous prenez feu à propos d'un chat dessiné 



DEUX FRL'RES DE LAIT ET UN CHAT. g 

d'une certaine manière par un gamin de dix ans. N'est-ce 
pas un hasard qui Ta servi ce jour-là ? Est-il bien vcridique 
dans son liistoire d'observation ? NVt-il pas plutôt fait ce 
croquis d'après quelque charge d'artiste, crayonnée sur un 
mur ? 

— Peut-être, » se contenta de répondre M. Majorin; et 
on passa le reste de la soirée sans qu'il fût plus question 
de petit Jean et de son chat. 




CHAPITRE II 



COMMENT M. MAJORIX PRIT UNE GRANDE 
RÉSOLUTION. 



Incontestablement M. !Majorin passait à bon droit pour 
un original, car non seulement il n'aimait pas les sentiers 
battus, mais il préférait chercher son chemin tout à travers 
champs sans prendre garde aux ronces et aux fondrières. 
Aussi n'avait-il jamais été bien loin; mais il connaissait 
parfaitement le pays parcouru. Pour parler sans méta- 
phore, M. Majorin n'était ni préfet, ni sénateur, ni député, 
ni magistrat assis ou debout, ni conseiller d'État, ni 
membre d'aucune académie; il était simplement directeur 
d'une usine des environs de Paris, et il consacrait ses 
heures de loisir à l'étude des sciences et des arts. Per- 
sonne, mieux que lui, n'était au courant des connaissances 
modernes. Dessinateur habile, il passait les dimanches à 
courir les champs , à herboriser, à observ^er les terrains et 
à faire des croquis. Dans sa jeunesse, il avait beaucoup 
voyagé et possédait quantité de dessins qu'il ne montrait 
jamais, mais qui composaient au total une très intéressante 



12 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

collection sur les monuments, sur la géologie et les diverses 
branches de Thistoire naturelle. 

C'était un philosophe que Ton eût pu croire disposé à la 
misanthropie, bien qu'il eût le cœur chaud; mais il avait 
une telle horreur de la "banalité que ses façons d'être sem- 
blaient souvent résulter d'un sentiment d'hostilité envers le 
genre humain. 

Donc, quelques jours après la petite scène que nous 
avons racontée dans le chapitre précédent, de grand matin, 
M. Majorin, monté sur sa jument, se dirigeait vers la 
maison habitée par le père Loupeau à Boissy-Saint-Léger. 
Le jardinier -treillageur- charpentier mangeait la soupe, 
entouré de ses enfants, pendant que dame Euphrasie 
vaquait aux soins du ménage. 

Après, avoir attaché son cheval au dossier du banc de 
bois planté à côté de la porte, M. Majorin entra dans la 
salle, à la fois cuisine et chambre à coucher, et, s'asseyant 
sans plus de façons sur une chaise , dit au père Loupeau : 

a Me reconnaissez-vous? 

— Ma fi, j'crois! vous n'êtes t'y pas le monsieur qui êtes 
venu avec not'bourgeois, M. Mellinot, dimanche passé? 

— Parfaitement, je me nomme Majorin, et c'est moi 
qui dirige l'usine de THay. 

— Ah! oui. 

— Je viens vous demander si vous voulez me confier 
votre garçon, le petit Jean? 

— A vous dire vrai, monsieur, j'aime mieux que le garçon 
travaille avec moi que dans les usines. C'est pas sain, et le 
petit, plus il grandit et plus il peut m'aider, et puis, un 
enfant.... vous comprenez.... ça ne se prête pas comme 
un outil ; la mère n'aimerait pas ça. 

— Il ne s'agit pas de tout cela-, je ne prétends pas faire 
travailler le petit Jean dans l'usine, où nous n'admettons 
pas les enfants, mais l'avoir avec moi et l'instruire.... Je 



M. MAJORIN PREND UNE GRANDE RÉSOLUTION. l3 

suis garçon, et je traiterai votre petit comme mon fils. Si, 
au bout de six mois, je reconnais que j'en puis faire quelque 
chose, je continuerai à me charger de son éducation; 
sinon, je vous le ramène. Ça vous va-t-il? 

— Dame, monsieur, vous sentez, c'est tout de même 
pas ben prouvé, tout ce que vous me dites là. C'est pas la 
manière, sauf votre respect, de traiter les affaires; qu'est-ce 
que vous en voulez faire du petit? 

— Eh! parbleu, l'instruire. 

— Y s'instruira quasi bien assez à l'école. 

— Allons donc ! je vous oflre de me charger d'élever 
Jean jusqu'à sa majorité, à mes frais, si, au bout de six 
mois, je reconnais qu'il peut profiter de cette éducation. 
En admettant que je meure avant sa majorité, eh bien! je 
m'engagerai, les six mois d'épreuve révolus, à lui laisser 
huit cents francs en rente sur l'Etat, soit un capital de 
vingt mille francs placés sur sa tcte. Si je vis jusqu'à sa 
majorité, je lui aurai donné un état qui lui fera gagner 
largement sa vie. assez pour vous venir en aide dans votre 
vieillesse.... Qu'a\^ez-vous à objecter à cela? 

— J'objecte rien, mais faut-y que je consulte! 

— Et qui diable voulez- vous consulter? 

— Dame! monsieur le maire, le notaire de Villeneuve- 
Saint-Georges. 

— Bêtises que tout cela! si vous voulez consulter quel- 
qu'un, que ce soit un homme qui me connaît; consultez 
donc mon ami Mellinot, si vous voulez, mais ne fourrez 
pas là dedans des maires et des tabellions, ou prenez que 
je n'ai rien dit. 

— Tout de même, monsieur, tout de même, M. Mellinot 
est un brave homme, et j'ai confiance*, mais... 

— Il n'y a pas de mais; je vous laisse cinq jours pleins 
pour réfléchir et consulter, ça vous regarde. Nous sommes 
le 1 1 juin, je vous attends le i6 avant dîner, à l'Hay, avec 



14 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

le petit Jean; vous me ramènerez en carriole, je vous 
payerai le voyage et votre Journée *, si vous n'êtes pas avant 
six heures à THay, eh bien! rien n'est fait. Allons, mon 
brave, bonjour.... » 

Et M. Majorin se dirigeait vers la porte. 
« Ah! au fait, dit-il, en revenant, il est entendu que, si 
vous me laissez le garçon, je vous l'amènerai ou vous le 
ferai conduire deux fois par mois pour voir sa mère, ses 
frères et sœurs-, il passera la journée avec vous; mais il 
devra toujours rentrer le soir à THay. Bonjour! » 

Pendant ce dialogue, la mère Euphrasie était restée les 
bras pendants, ne soufflant mot, mais de grosses larmes 
coulaient le long de ses joues. 

Quant à petit Jean, se faufilant vers la porte et re- 
gardant fixement M. Majorin pendant qu'il enfourchait sa 
bête : 

« M'sieu, lui dit-il, moi, j'veux bien aller avec vous! 
• — Sois tranquille, mon garçon, mais si tu veux ve- 
nir avec moi, ne parle pas, entends-tu bien, ne parle 
pas! » 

Sitôt M. Majorin parti, la mère Euphrasie se mit à san- 
gloter. 

Nous avons dit que Loupeau n'était pas patient. Les 
propositions de M. Majorin le laissaient assez perplexe, 
mais les gémissements et les sanglots de sa femme, loin 
d'accroître ses incertitudes, semblèrent, au contraire, pro- 
voquer chez lui une détermination. 

« Eh! la mère, dit-il à sa femme, qu'as-tu à braire 
comme ça? Est-ce qu'on veut le manger, ton petit? Si ce 
morlsieur lui fait un sort , y a pas d'quoi se désoler. C'est 
pas un rien du tout, c'est pas un loup-garou, ce monsieur. 
Si c'est sa fantaisie, lui qui n'a pas d'enfants, d'en éiever 
un pour lui donner un état, autant qu'ça tombe sur nous 
que sur d'autres.... J'irai à Paris voir demain M. Mellinot, 



M. MAJORIN PREND UNE GRANDE RÉSOLUTION. l5 



et si mWh que son ami est un brave homme, j'iui niènerai 
le p"tit, le jour dit. N'ie garderait-il que six mois, y a pas 
d'mal, il ne nous coûtera rien pendant c'temps-là, et il 
apprendra toujours queuque chose. » 

Et là-dessus Loupeau s'en alla au travail. 

Quand, le lendemain, en effet, Loupeau eut fait part à 
M. Mellinot de la proposition de M. Majorin , le professeur 
demeura pensif un bout de temps et laissa le jardinier se 
pjrdre dans des phrases sans un. 

« Pour vous donner un avis, père Loupeau, dit enfin 
M. Mellinot, il faut que j'écrive à mon ami et que j'aie de 
lui une réponse. Si je ne vous faisrien savoir, gardez votre 
petit Jean chez vous; si je vous écris ou si je puis aller vous 
voir, ce ne sera que pour vous engager à vous rendre au 
désir de M. Majorin; bien entendu, dans TunouTautre cas, 
vous agirez comme bon vous semblera. Je ne puis que vous 
donner un avis ; vous êtes libre de le suivre ou de ne pas 
le suivre. » 

En effet, sitôt Loupeau parti, I\L Mellinot écrivit à 
M. Majorin la lettre suivante: 

Cher amî\ 

Le père Loupeau sort d'ici et m'a fait part de vos 
propositions ., relativement à son fils., le petit Jean. Il me 
demande conseil ; mais pour lui donner un conseil., il fau- 
drait savoir vos intentions au sujet de cet enfant ; si donc 
vous ne me trouve\ pas indiscret., dites-moi en deux mots 
ce que vous en comptei faire., ou plutôt vene^ dîner demain 
avec nous., et nous en causerons. 

Tout à vous., 

J. Mellixot, 



l6 HISTOIRE d'un dessinateur. 

Le lendemain, M. Mellinot recevait la réponse suivante : 

L'Hay, i^ 'juin iS 

Je suis retenu ici ^ mon cher ami^ et ne puis me rendre 
à votre cordiale invitation. Vous croje-^ peut-être à une 
lubie ? Ce n'est pas cela. J'entends faire une expérience 
utile. La mine éveillée du petit Jean., ses réponses et., 
puisqu'on faut tout dire., son croquis du chat., sur Vauthen- 
ticité duquel vous ave:{ émis des doutes., mais qui à mes 
yeux est sincère., m'ont mis dans la tête une idée que votre 
sagesse officielle vous fera probablement considéî^er 
comme fol le ^ mais que je crois excellente. 

Ce petit est doué, évidemment ., d'une faculté d'obser- 
vation peu commime; il regarde et se souvient. Eh bien., 
en dehors de cet enseignement dont je ne veux pas dire de 
maf puisque vous êtes un de ses soutiens., je veux voir ce 
qu'on peut obtenir d'un jeune ceti'eau en le mettant à 
même d'^observer et de tirer parti de ses observations à 
chaque moment. N'' en ferais je qîi'un bon ouvrier., je ne 
saurais compromettre son avenir. Puis., je deviens triste., 
je n''ai personne auprès de moi., et cette petite tête blonde 
prendra peut-être une place vide dans le cœur de votre 
vieil ami. Qui sait ? 

A vous., 

Majorin. 

Cette réponse reçue, M. Mellinot fit savoir au père 
Loupeau qu'il irait le voir à Boissy-Saint-Léger, le i5, et 
qu'il considérait la proposition de son ami comme très 
acceptable. 

Ainsi fut-il fait; M. et M™" Mellinot, pourvus d'un vête- 
ment tout frais pour petit Jean, arrivaient chez Loupeau, 
à rheure de son diner, vers midi, afin de trouver la famille 



M. MAJORIN PREND UNE GRANDE RESOLUTION. 



réunie. La mère Euphrasie pleura encore un peu, mais pas 
trop, voyant que ça agaçait son iiomme. On essa3^a les 
habits au petit Jean, tout rouge de bonheur, puis il fut con- 
venu que le lendemain, de grand matin, Loupeau conduirait 
son fils à r usine de THay. Mais le père, la mère et petit 
Jean ne dormirent pas de la nuit. 




CHAPITRE III 



DE PLUSIEURS NOTABLES DECOUVERTES QUE FIT 
PETIT JEAN. 



Bien entendu, M. Majorin, occupé la plus grande partie 
du jour dans Tusine de THay, ne pouvait prendre souci de 
petit Jean, aussi le mit-il à Fécole du pa3"s ^ mais le soir, s'il 
faisait beau, tous deux s'en allaient dans les champs, ou s'il 
pleuvait, on restait à la maison -, on visitait les ateliers, et 
JNI. Majorin avait toujours quelque chose d'intéressant à 
montrer à son protégé. Il le faisait raisonner, provoquait 
ses questions, occupait sans cesse son esprit et ses yeux en 
lui faisant prendre l'habitude de se rendre compte de toute 
chose. 

Une semaine écoulée, M. Majorin et petit Jean étaient 
les meilleurs amis du monde, et M'"" Orphise, vieille bonne 
attachée à M. Majorin, prenait soin de l'enfant, le couchait, 
le réveillait, lui donnait la soupe, remplissait soigneusement 
son panier avant d'aller à l'école et l'eût gâté à l'excès, si le 
maître n'y avait mis bon ordre. 



20 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

« Maintenant que tu connais la maison et ceux qui Tha- 
bitent, dit un soir M. Majorin, les chiens, les chats et les 
poules, le jardin et un peu les environs, il faut que nous 
procédions avec méthode... Sais-tu ce que c'est que la 
méthode ? 

— Non, bon ami (c'est ainsi que M. Majorin avait entendu 
être désigné par Jean). 

— Eh bien, la méthode, petit, c'est... de mettre chaque 
chose à sa place et de faire chaque chose à propos. Quand 
M™" Orphise fait ta soupe, comment s'y prend-elle? 

— Elle met chauffer du bouillon, et puis... elle met 'du 
pain dedans. 

— Et puis tu la manges ? et c'est tout ? 

— Dame... "Il y a aussi des carottes et des choux... 

— Et ce bouillon, d'où vient-il ? Va-t-elle le chercher à 
la fontaine ? 

— Oh non ! M'ame Orphise l'a fait... par avance. 

— Ah ! et avec quoi ? 

— Avec du bœuf, et puis des légumes. 

— Et du sel. 

— Oui, et du sel. 

— Donc, pour faire ta soupe, il a fallu penser par avance, 
comme tu dis, à tout ce qui la compose. Savoir : acheter un 
morceau de viande, avoir dans sa poche l'argent pour le 
payer, au bras le panier pour le mettre, aller au jardin 
arracher des carottes ou couper un chou, à la fontaine cher- 
cher de l'eau avec un vase bien net, mettre cette eau sur 
le feu", donc avoir du charbon prêt, éplucher les légumes 
et, quand l'eau est encore froide, mettre viande et carottes 
dedans, veiller à ce que l'eau, bouillant, ne s'échappe pas; 
écumer les ordures qui viennent à la surface de cette eau, 
saler le tout et, par conséquent, avoir une provision de sel. 
Puis, quand la viande a bouilli assez pour avoir transformé 
l'eau pure en bouillon, faire passer ce bouillon dans une 



DÉCOUVERTES QUE FIT PETIT JEAN. 2 1 

soupière, OÙ, au préalable, on a jeté du pain coupé en mor- 
ceaux, et encore, mettre de côté une partie de ce bouillon 
pour la soupe du lendemain matin. La méthode consiste 
donc à faire au moment convenable chacune de ces opéra- 
tions. Pas de méthode, pas de soupe, mon bonhomme. Eh 
bien, tout ce qu'on fait dans la vie, si on veut que la chose 
réussisse, doit être fait avec méthode.... Comprends-tu ? 

— Oui, bon ami. 

— Eh bien, répète-moi comment on fait la soupe. » 

Et petit Jean de commencer- mais il oubliait ou ceci ou 
cela, et M. Majorin Tarrêtait et les deux amis riaient de bon 
cœur. 

Quand les diverses opérations, par lesquelles doit passer 
une soupe pour être mangeable, furent exactement relatées 
dans leur ordre par petit Jean, M. Majorin reprit ainsi : 

« Quand tu vois une chose, un meuble, un outil, une 
maison, il faut te demander comment cette chose s'est faite, 
avec quoi et pourquoi , et tâcher par toi-même de le devi- 
ner, ou, si tu ne peux le deviner, demander à ceux qui le 
savent. Quand tu vois une bête, petite ou grosse, un insecte, 
un oiseau, un mouton, un cheval, il faut te demander com- 
ment ces animaux s^ prennent pour marcher, pour se 
défendre, pour se nourrir, pour voler. Quand tu vois une 
plante, il faut te demander comment elle sort de terre, 
comment elle pousse, bien regarder comme s'attachent les 
feuilles, les fleurs et les fruits. 

« Mais avant tout et pour procéder avec méthode il faut 
que tu saches un peu de géométrie.... Fais-tu à l'école 
du dessin géométrique? 

— Oui, bon ami. 

— C'est ce que tu appelles des ronds, des carrés? 

— Oui, bon ami, et des bâtons aussi, et des triangles, et 
des lignes. 

— Qu'est-ce que te dit tout cela ? 



22 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

— Je n'sais pas. 

— Tu ne sais pas à quoi cela peut te servir te le 

dit-on ? 

— Non, bon ami, on ne me dit rien. 

— Mais à quoi penses-tu en traçant ces figures (car cela 
s'appelle des figures) sur Tardoise ou le papier? 

— Je pense que c'est un carré ou un rond. 

— Un cercle, veux-tu dire? 

— Oui, un cercle. 

— Ces figures ne te rappellent rien? 

— Si.... une chose ronde, une chose carrée. 

— Eh bien, le dessus de cette table est-il rond ou carré? 

— Il est carré. 

— Non, il n'est pas carré, puisque un carré a ses quatre 
côtés égaux et que ce dessus de table, comme tu le peux 
voir, a deux côtés sensiblement plus longs que les deux au- 
tres. C'est un rectangle, c'est-à-dire une figure possédant 
quatreangles droits.... Sais-tu ce que c'est qu'un angle droit? 

— Oui, c'est un angle.... comme le coin de la table. 

— Et comment sais-tu qu'il est droit, ce coin. 

— Je le vois bien. 

— Es-tu sûr?.... Va chercher là, au clou, la petite 
équerre de fer. » 

Et M. Majorin, approchant cette équerre de l'angle de la 
table, fit voir à Jean qu'il s'en fallait de quelque chose que 
l'un des deux côtés de la tablette ne touchât la branche 
de réquerre dans toute sa longueur. 

a Vois, continua le maître, cette équerre est un angle 
droit, j'en suis certain, parce que je m'en suis assuré. Eh 
bien, l'un des côtés de la tablette s'éloigne d'une des 
branches de cette équerre, tandis que l'autre est exacte- 
ment collé contre l'autre branche; donc cet angle de la 
table n'est pas droit, il est aigu, si peu que ce soit, il est 
aigu et tu t'es trompé (fig. 2). 



DECOUVERTES QUE FIT PETIT JEAN. 



23 




Fig. 2. — L'éiiueiTC. 



« Je vais te montrer maintenant comment on peut s"'as- 
surer qu'une équerre donne un angle droit. 

(c Passe-moi ce morceau de blanc. » 

Et M. Majorin traça sur la tablette une ligne droite; 
puis, à Taide de son équerre, une autre ligne tombant sur 
la première, puis, retournant Téquerre , ses deux branches 
touchèrent exactement les deux lignes dans un sens comme 
dans Tautre (fig. 3). 

Puis encore, traçant une ligne oblique tombant sur une 
droite, il fit voir à petit Jean que, si Tune des branches de 
réquerre touchait la ligne de base, Tautre s'éloignait d'un 
côté de la ligne oblique ou la coupait si Ton retournait 
l'instrument. 

« La ligne A B s'appelle perpendiculaire , et sa propriété 
est de donner à droite et à gauche deux angles droits avec 
la ligne droite sur laquelle elle tombe, tandis qu'on donne 
à l'angle G D E le nom d'obtus, à l'angle C D F le nom 
d'aigu et au point D le nom de sommet de ces deux angles. 

« La perpendiculaire abaissée d'un point sur une ligne 
droite donne donc deux angles égaux entre eux, qui sont 
des angles droits. 

« Maintenant, traçons un cercle avec un compas; ainsi : 



24 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



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A 



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Fig. 3. — Angles droits, angles aigus, angles obtus. 

(fig. 4), puis faisons passer une ligne droite par le centre O 
de ce cercle; cette ligne est le diamètre du cercle. De ce 
centre, élevons une perpendiculaire sur ce diamètre au- 
dessus comme au-dessous, nous avons quatre angles droits. 
Divisons chacun des quatre fragments de cercle en 90 par- 
ties ; ces 90 parties sont des degrés, lesquels donnent 



DECOUVERTES QUE FIT PETIT JEAN. 



2D 



i8o degrés pour la moitié de la circonférence du cercle, et 
36o degrés pour sa totalité. Si du centre nous menons une 
ligne passant par Tune de ces divisions du cercle, nous 




Fig. -i. — Cercle gradué. 



aurons un angle qu'on désignera par le chiffre du degré. 
Ainsi le chiffre 45 divisant en deux le segment de 90 degrés 
qui donne le quart du cercle, si nous faisons passer une 
ligne du centre par ce degré n° 45, nous aurons avec les 
deux diamètres se coupant à angle droit deux angles qu'on 
désignera par le nom de ce chiffre. Ces deux angles seront 

4 



26 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



des angles de 45 degrés. Quand on s'est bien mis cela dans 
l'esprit, en vo3^ant un angle quelconque, Toeil exercé peut 
permettre de dire : C'est un angle de 3o degrés ou de 
Go degrés. Mais en voilà bien assez pour ce soir. Réfléchis 
sur ce que je viens de te dire , et demain nous essa3^erons 
d'appliquer cette première leçon de géométrie. » 




CHAPITRE IV 



COMMENT PETIT JEAN RECONNUT QUE LA GEOMETRIE 
s'applique a plusieurs CHOSES. 



Le lendemain, M. Majorin, se promenant après dîner 
dans le jardin avec petit Jean, dit à celui-ci : 

« Cueille cette feuille de lierre. Qu'y vois-tu? » 

Petit Jean hésitait à répondre. 

« N 'observes-tu pas que cette feuille se compose d'un 
support qu'on appelle pétiole, lequel s'attache à la tige, et 
d'autres choses encore.... d'une membrane qui est comme 
le squelette de cet appendice végétal et d'un tissu vert qu'on 
appelle limbe ? 

— Oui, bon ami. 

— Et ces côtes de la feuille ne te disent-elles rien ? 

— Si.... il y en a cinq.... celle du milieu est plus longue. 

— Et les autres? 

— Les autres sont plus petites.... 

— Parbleu ! Eh bien, garde cette feuille sans la gâter, et 
nous verrons tout à l'heure ce qu'elle nous dira. » 



28 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



Rentré au logis, M. Majorin prit an cercle gradué, et 
plaçant le point d'attache du pétiole au limbe, sur le centre 
du cercle (fig. 5), il fit voir à petit Jean que les côtes de 




Fig. 5. 



Feuille de lierre. 



cette feuille étaient disposées de telle façon qu'acnés don- 
naient, avec le pétiole et la côte d'axe, deux angles de 62° 
et un angle de 56°; total, 180 degrés; que les côtes de 
l'autre partie du limbe donnaient les mêmes angles à une 
très petite fraction près ; que la côte médiane était la plus 
longue, celles au-dessous plus courtes et les deux inférieures 
plus courtes encore. 



COMMENT PETIT JEAX APPLIQUE LA GICOMETRIE. 20 

Petit Jean commençait à trouver à cette feuille bien des 
propriétés. 

« Est-ce que toutes les feuilles du lierre sont ainsi faites? 
dit-il. 

— Pas tout à fait; la côte médiane est plus ou moins 
longue, et par conséquent, la feuille est plus ou moins aiguë 
ou trapue, mais il y a toujours ces cinq côtes , laissant 
entre elles des angles dont l'ouverture diffère de peu de celles 
que nous venons d'observer. 

« Mais, cependant, la feuille du lierre, comme tous les ap- 
pendices des végétaux et des animaux, indépendamment des 
variétés que présente chaque individu (car il n'est pas deux 
feuilles du même végétal qui soient identiques), est sujette 
aux monstruosités, aux exceptions produites par un état 
maladif ou par Texcès de nourriture. 

« La privation comme l'abus sont les grandes causes de 
dégénérescence ou de corruption. A côté du pied de lierre 
modeste, sur lequel tu as cueilli cette feuille bien constituée , 
il en est un autre qui pousse démesurément, parce qu'il 
a trouvé peut-être un terrain très riche. 

« Cet autre pied envoie des tiges folles de tous côtés \ il est 
ambitieux à l'excès, et il me faut de temps en temps, à 
l'aide du sécateur, modérer ses empiétements. 

« Eh bien ! voici deux des feuilles de cet extravagant 
que j'ai cueillies de mon côté. Vois, elles sont sorties 
de la règle, ce sont des monstres, et si tu vas examiner 
ce pied si florissant, tu trouveras quantité de ces feuilles 
qui n'ont pas tenu compte, dans la hâte de se développer, 
du principe commun (fig. 6). La prospérité les gâte, dé- 
nature leur forme. Ceci est pour te faire savoir qu'il faut 
choisir partout et toujours dans la nature et s'en tenir, 
quand on veut reproduire la forme d'un cristal, d'un vé- 
gétal ou d'un animal, à la règle qui s'impose à chacun d'eux 
et se garder des exceptions ou des monstres. Mais cela 



3o 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fis- 6. — Monstres. 



est de Testhétique... Sais-tu ce que c'est que Testhétique? 

— Oh non !... 

■ — Tu le sauras, j'espère, plus tard... sans t'en douter. 

« Tu reconnais donc que les feuilles se mêlent un peu de 
géométrie. Voici un autre exemple, continua M. Majorin, 
en ouvrant un album dans lequel étaient collées des 
feuilles de végétaux. Cette feuille de vigne (fig. 7) s'inscrit 
dans un pentagone régulier. 

« ^Un pentagone régulier est une figure composée de cinq 
côtés égaux et de cinq angles égaux. Tu observeras que 
bien que les deux grandes côtes latérales soient courbes , 
elles suivent une direction symétrique et aboutissent aux 
angles A B du pentagone. Est-ce à dire que toutes les 
feuilles de vignes aient exactement cette forme ? 



COMMENT PETIT JEAN APPLIQUE LA GÉOMÉTRIE. 3l 




Fig. 7. — Feuille de vigne. 



« Non, mais toutes celles qui sont venues dans des 
conditions favorables présentent le même caractère, possè- 
dent leurs cinq côtes maîtresses , celle d'axe droite est plus 
longue que les quatre autres. Et cette feuille de figuier (fig. 8) 
ne s'inscrit-elle pas aussi dans un pentagone irrégulier mais 
symétrique, les extrémités des côtes aboutissant exactement 
aux angles de la figure géométrique? 

« Et cette feuille de liseron (fig. 9) ne s'inscrit-elle pas 
dans un triangle ? Et ainsi de toutes les feuilles des végétaux; 
elles se rapportent à des figures géométriques. 

« Mais c'est bien autre chose encore si nous examinons 
des minéraux. Tu verras qu'ils affectent dans leur forma- 
tion des formes empruntées à ce qu'on appelle les solides , 



32 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fig. 8. — Feuille de figuier. 



c'est-à-dire des corps engendrés par des figures géomé- 
triques. 

« La géométrie est dans tout, on la rencontre partout, 
elle est la grande maîtresse de la nature -, donc , il la faut 
savoir si Ton veut observer et comprendre les produits de 
la création. 

« J'en ai dit assez déjà pour te faire connaître qu'il faut 
tout regarder en ce monde, avec cette pensée que toute chose 
créée est soumise à une certaine règle et que le mérite de 
l'observateur consiste à découvrir ces lois. Il n'est pas un 
des produits de la création qui n'ait sa raison d'être. Il en. 
est beaucoup chez lesquels cette raison nous reste cachée ; 
mais cela tient à la faiblesse de notre intelligence. 

« Tu as vu des rayons de miel ? 



COMMENT PHTIT JEAN APPLIQUE LA G ÉO.M KTR I E. 3? 




Fi'f. 9. — Feuille de liseron. 



— Oui, bon ami. 

— Tu sais qu'ils se composent de cellules ou petits 
tuyaux de cire juxtaposés, qui affectent la forme hexago- 
nale, c'est-à-dire d'un polygone à six côtés, comme sont 
hs carreaux de terre cuite du vestibule ? 

« Sais-tu pourquoi ces petits tuyaux ou prismes (c'est le 
nom qu'on donne à ces tubes qui ne sont pas circulaires, 
mais qui se composent de côtés droits , les tubes à section 
circulaire étant appelés cylindres), pourquoi ces prismes 
ont une forme hexagonale , le sais-tu ? 

— Non, bon ami. 

— Penses-tu qu'ils pourraient affecter une autre forme , 
celle d'un carré, par exemple ? 

— Je ne sais pas. 

— Eh bien, ces tubes ou prismes sont, comme on dit, à 
base hexagonale parce qu'ils ne pourraient être autrement, 
et voici pourquoi ; nous allons faire une expérience pour te 
le démontrer. » 

Sur ce propos, M. Majorin, prenant un tube en caout- 
chouc dont les parois étaient très minces, se mit à le 
couper en petits tronçons d'un centimètre de long environ. 



34 



HISTOIRE D L'N DESSINATEUR. 



Quand il en eut une vingtaine, il prit une bande de car- 
ton de même hauteur, et, rangeant régulièrement ces 
tronçons de tube les uns à côté des autres (fig. lo), il les 




Fier. 10. — Piéunion de cvliiidres. 



entoura avec la feuille de carton qu'il serra doucement et 
régulièrement en pressant ainsi peu à peu sur les tubes. 




Fi''. 11. — Réunion d'hexagones. 



A la crrande stupéfaction de petit Jean , tous ces tubes, de 
cylindriques qu'ils étaient, prirent la forme de prismes hexa- 
gonaux (fig. II). 



COMMENT PETIT JEAN APPLIQUIC LA GÉOMÉTRIE. 35 



« Tu vois, dit M. Majorin, après avoir fixé la bande de 
carton avec un peu de cire à cacheter, que tous les vides 
qui étaient primitivement entre les tubes ont disparu. Ces 
tLibes comprimés les ont remplis, et leurs parois, de circu- 
laires qu'elles étaient, sont devenues hexagonales. Eh bien 
chacune des abeilles a peut-être la prétention de faire un 
tube, mais comme elle travaille à côté de ses voisines aussi 
fortes qu'elle, il faut bien se faire des concessions récipro- 
ques et tenir compte de la place que ces voisines occupent , 
sans laisser de vides entre les cellules, puisque les parois 
sont autant de murs mit03^ens ; dès lors, chacune d'elles 
subit la pression de sa voisine et est conduite forcément à 
adopter la forme prismatique hexagonale. Et ainsi les 
abeilles font de la géométrie sans s'en douter. L'intelligence 
de l'homme lui permet, non seulement de constater le fait, 
mais de découvrir la cause ou la loi; de même en est-il de 
toute chose; c'est pourquoi il la faut sans cesse exercer, 
cette intelligence, et tout observer*, c'est-à-dire tout regar- 
der et chercher la raison de tout phénomène , car il n'y a 
pas plus de hasard que d'effet sans cause. » 




Fig. 12. — Triangle (jquilatéral. 



Cela dit, M. Majorin traça un triangle équilatéral (fig. 12) 
et montra à petit Jean, au moyen du compas, comment ce 
triangle est composé de trois côtés égaux , et au moyen du 
cercle gradué , comment les trois angles sont égaux entre 



36 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



eux , chacun d'eux mesurant Go", et comment , par consé- 
quent , ces trois angles donnent ensemble 1 80", équivalant 
à deux angles droits, lesquels sont de 90". Puis, ayant 
découpé six de ces triangles égaux dans une feuille de 
papier, il les réunit (fig. i3), et fit voir à petit Jean corn- 




Fi". 15. — Hexagone régulier. 



ment ces six triangles composent un hexagone régulier, 
comment chacun des angles de cet hexagone étant de 120°, 
les six ensemble donnent 720" ou huit fois 90°, c'est-à-dire 
la valeur de huit angles droits, et comment ainsi la géomé- 
trie et Tarithmétique sont sœurs et se prêtent un appui mu- 
tuel pour concourir à la connaissance des propriétés des 
figures et des corps. 

Tout cela émerveillait fort petit Jean, mais se brouillait 
un peu dans son cerveau. Bien que M. Majorin s'en aper- 
çût, il n'en continua pas moins, et, prenant une carte à 
Jouer, il traça dessus six carrés égaux juxtaposés en façon 
de croix (fig. 14). Puis il fit un pli entre chaque carré, et, 
les rabattant comme l'indique la fig. i5, il composa un 
cube (fig. 16). 

« Ceci, poursuivit-il, est ce qu'on appelle un solide, et 
ce solide est un cube formé, comme tu l'as vu, de six 



COMMENT r'I-TlT JI-AN ArM'Ll(,)LE LA GÉOMÉTHIE. Z"] 

carres égaux entre eux. Les figures géométriques tra- 
cées à plat sur un papier peuvent donc servir à composer 





A 




c 


S 


D 




E 






r 





Fig. 14. — Développement du cube. 

des corps, des solides, et de même qu'on donne à ces figu- 




Fig. lo. — Formation du cube. 

res le nom général de polygones, on donne à ces solides le 




Fi?. IG. — Cube. 



nom général de polyèdres-, ce qui veut dire pour les pre- 
miers ; figure à plusieurs côtés , et pour les seconds : solide 



38 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



à plusieurs faces. Le polyèdre le plus simple, c'est-à-dire 
celui qui se compose du plus petit nombre de faces , est la 
pyramide à base triangulaire. » 

Et, traçant sur une autre carte à jouer un triangle équi- 
latéral sur chacun des côtés duquel il éleva trois autres 
triangles équilatéraux , M. jMajorin replia ces trois triangles 
en réunissant leurs trois sommets (fig. 17), ce qui composa 
une pyramide. Il continua ainsi : 

« La p3Tamide à base triangulaire possède quatre 




Fig. 17. — Formation du tétraèdre régulier. 

faces-, on lui donne le nom de tétraèdre. Le cube possède 
six faces, comme tu viens de le voir. Mais est-ce à dire 
qu'on ne puisse composer des tétraèdres qu'avec quatre 
triangles équilatéraux? Non, certes. D'un triangle de base 
quelconque ABC (fig. 18) à un point quelconque D, tirant 
des lignes, on obtient trois triangles quelconques A B D, 
B C D, A C D, et une pyramide plus ou moins haute par 
rapport à sa base, irrégulière, inclinée, etc. De même, le 
polyèdre à six faces peut ne pas être un cube; ce peut être , 
par exemple, un rhomboèdre, c'est-à-dire un solide com- 
posé de six rhombes ou losanges. » 

Et procédant comme précédemment, M. Majorin traça 
sur une carte six losanges juxtaposés égaux entre eux, plia 



COMMENT PETIT JEAN APPLIQUE LA GÉOMÉTRIE. Sq 




Fig. 18. — Tctraùdre irrégulier. 

la figure aux lignes de jonction et composa un rhomboèdre 




Fig, 19. — RiiomboL'dre. 

(fig. 19). Après quoi, il rangea dans un tiroir toutes ces figu- 
res, se leva et dit à petit Jean : 

« Maintenant, avant d'aller au lit, faisons un petit tour 
de jardin, la lune est superbe. » 

Après quelques pas sur le sable des allées, petit Jean 
dit : 

« Bon ami, pourquoi la lune est-elle ronde si peu d^ 
temps ? 



40 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

— Crois-tu donc qu"'elle cesse d'être ronde ou sphé- 
rique, pour parler plus correctement, pendant un certain 
temps -, qu'elle perd une partie de sa substance , tantôt 
d'un côté, tantôt de Tautre? Elle te paraît avoir la forme 
d'un croissant, puis d'une demi-sphère, parce qu'elle est 
éclairée plus ou moins obliquement par le soleil ; le côté 
dans l'ombre disparaît, se confond avec le ton du ciel, à 
moins que le temps soit assez pur pour laisser voir ce côté 
éclairé par le reflet de la terre, par le clair de terre, comme 
pourraient dire les habitants de la lune , si ce satellite pos- 
sédait des habitants. 

— Est-ce qu'il n'y a pas des habitants dans la lune? 

— Ce n'est pas probable, parce qu'elle ne possède ni 
atmosphère ni eau. 

— Alors qu'est-ce qu'il y a dans la lune? 

— Dedans! je n'en sais rien, mais à sa surface, quantité 
de montagnes , de boursouflures que je te ferai voir un 
soir, avec la grande lunette. 

— Est-ce qu'on voit des arbres? 

— Si fortes que soient les lunettes, elles ne rapprochent 
pas assez l'image de la lune de nous pour qu'on puisse 
distinguer des arbres -, mais le défaut d'atmosphère et d'hu- 
midité qui empêche des animaux d'y vivre, s'oppose à 
toute végétation. Car il ne saurait y avoir de végétaux 
quelque part sans air ni eau. 

— On nous a dit à l'école que la terre tourne, mais que 
la lune ne tourne pas- est-ce vrai? 

— La terre tourne sur elle-même , sur un axe comme 
une toupie , en même temps qu'elle décrit autour du soleil 
un orbite qu'elle met un an à parcourir •, tandis que la 
lune tourne bien autour de nous comme nous tournons 
autour du soleil , mais elle ne pivote pas sur un axe comme 
fait la terre et elle nous présente toujours sa même face. 
Si tu attaches une balle au bout d'une ficelle et si tu fais 



COMMENT PETIT JEAN APPLIQUE LA GÉOMÉTRIE. 4I 



tourner avec la main cette boulette, vivement, de ma- 
nière à bien tendre la ficelle, tu reniarqueras que la balle 
présentera toujours la même face vers ta main. Suppose 
que ta main est la terre, la balle sera la lune^ la ficelle, ce 
qu'on appelle Tattraction, et la puissance qui tend la ficelle, 
la force centrifuge. Si la ficelle vient à casser, ta balle s'en 
ira loi.T, 3.2 même, si la force d'attraction cessait d'agir sur 

la lune, elle s'en irait bien vite. Dieu sait où Mais tout 

cela est régi par des lois immuables, aussi bien la course 
de la terre que la cellule de fabeille dont nous parlions tout 
à l'heure. Et c'est pourquoi il faut regarder, observer, se 
souvenir et chercher à découvrir ces lois ; ainsi ne s"en- 
nuie-t-on jamais, peut-on être utile aux autres, prévoir le 
danger ou le mal, s'en garantir, donner de sages avis à 
ceux qui les réclament et devenir un homme sachant , en 
toutes circonstances, se tirer d'affaire. 

(( Demain, c'est dimanche, tu ne vas pas à l'école; il te 
faut faire plusieurs de ces petits cubes et de ces petits rhom- 
boèdres avec des cartes, puis nous les placerons sur la 




Fis- 20. — Amas de cubes. 



table (figures 20 et 21) et nous les copierons. Il te faut 
aussi chercher dans le jardin des feuilles et les classer de 
façon à observer leurs variétés, en quoi elles se ressemblent, 

6 



42 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fiff. 21. — Amas de rhomboèdres. 



en quoi elles diffèrent, et tracer sur le papier, du mieux 
que tu pourras, au moins leurs côtes principales... Mais 
voilà M'"" Orphise qui te réclame et trouve la veillée 
longue ; va dormir, bonsoir ! » 

Petit Jean rêva cubes, pyramides et figures géomé- 
triques tracées sur la surface de la lune que tenait M. Ma- 
jorin sur la table. Puis cette lune devenait une feuille de 
lierre qu'il découpait en la regardant à travers une lunette. 
Et M. Majorin lui disait : « Ça ne peut servir, il n'y a pas 
d'atmosphère, » 




CHAPITRE V 



AUTRES DliCOUVERTES DE PETIT JEAN TOUCHANT 
LA LUMIÈRE ET LA GÉOMÉTRIE DESCRIPTIVE. 



Le lendemain, après que petit Jean eut façonné bon 
nombre de cubes et de rhomboèdres avec des cartes à 
jouer, en collant les arêtes à Taide de minces bandes de 
papier fin et de la gomme, les deux amis allèrent se pro- 
mener du côté de Sceaux : 

« Tu vois, dit M. Majorin, en gravissant un chemin qui 
du moulin de l'Hay monte au parc de Sceaux, que, plus 
on monte, plus on découvre de terrain. 

« Tout à rheure, nous n'apercevions pas Cachan • main- 
tenant nous voyons ses jardins. 

a L'horizon, c'est-à-dire la ligne qui sépare la terre du 
ciel, s'élève à mesure que nous montons et paraît être tou- 
jours à la hauteur de notre œil. Je t'expliquerai pourquoi 
il en est ainsi, quand nous serons à la maison. 

« Regarde, de ce côté, ce mur de clôture-, il est encore 
éclairé par le soleil, les rayons de l'astre frisent sa surface, 



44 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

sVccrochent aux aspérités de Tenduit; ce clou planté là 
porte une ombre qui ne finit pas. Cest que le soleil est dans 
le plan de ce mur-, dans quelques secondes il aura dépassé 

ce plan, et la surface encore éclairée sera dans Tombre 

Tiens ! voilà qui est fait, et cette surface qui était brillante 
de lumière prend un ton gris-bleu parce que ce mar reflète 
réclat du ciel qui, aujourd'hui, est pur. Plus la lumière du 
soleil est vive, plus l'atmosphère est limpide et plus les 
reflets de cette lumière sont clairs. 

ce Et quand tu voyageras en Orient, tu remarqueras que 
la différence entre une surface éclairée par le soleil et celle 
qui ne reçoit pas directenient sa lumière, est souvent à 
peine sensible, tant les reflets ont d'éclat dans ces contrées 
où l'atmosphère est sèche et pure et où le soleil est très 
haut. 

« Si, au contraire, tu éclaire un objet au moyen d'une 
bonne lampe, tu observeras que si la partie exposée direc- 
tement à la lumière est brillante, celle qui lui est opposée 
est très sombre et ne reçoit par reflet qu'une clarté à peine 
sensible. » 

Petit Jean écoutait, mais bien des choses échappaient 
à son intelligence dans tout ce que disait M. Majorin-, toute- 
fois il n'adressait pas trop de questions à son ami 

M. Majorin avait dit à petit Jean : 

« Quand j'essaye de t' apprendre quelque chose et que 
tu ne comprends pas parfaitement, ne me demande pas 
tout de suite de te donner une explication , tâche de bien te 
souvenir de ce que je t'ai dit, cherche à comprendre, et ce 
n'est que quand tu n'auras pas pu y parvenir qu'il est bon 
de demander des éclaircissements. » 

Petit Jean se le tenait donc pour dit, et quand il ne sai- 
sissait pas parfaitement les propos de M. Majorin, il en 
cherchait le sens à part lui et ne faisait une question qu'après 
avoir épuisé toutes les ressources que lui pouvait fournir son 



AUTRES ni':couvn:RTr;s de petit jea\. 4Î 



petit raisonnement. D'ailleurs, M. Majorin, qui se défiait 
de la paresse d'esprit assez naturelle chez les enfants aussi 
bien que chez les grandes personnes, deux ou trois heures 
après une de ces conférences familières sur un sujet ou le 
lendemain, demandait à brule-pourpoint à petit Jean de 
lui expliquer un des points traités. Si petit Jean fournissait 
l'explication, c'était bien; s'il restait court, M. Majorin 
disait : 

« Tu n'as pas compris?... as-tu réfléchi?... Pas assez?.,. 
il faut chercher... Je vais te répéter ce que je t'ai dit, tu 
chercheras à comprendre et tu me diras ce que tu as décou- 
vert... » 

Le soleil baissait , et ses ra3^ons obliques doraient toutes 
les surfaces éclairées. Petit Jean hasarda cette question : 

'< Pourquoi, bon ami, les... choses éclairées par le soleil 
sont-elles jaunes le soir? 

— Tu as observé cela? 

— Oui, bon ami. 

— Et le matin, n'as-tu pas fait la même remarque? 

— Si, bon ami... quand je travaillais avec papa, et 
qu'il m'emmenait de grand matin, je voyais bien le soleil 
jaune aussi, mais pas tant que le soir. 

— Et comment expliques-tu cela?... 

— C'est peut-être qu'on est fatigué le soir et qu'alors le 
soleil paraît plus jaune. 

— Non, ce n'est pas la raison-, qu'on soit fatigué ou non, 
la lumière du soleil paraît plus jaune ou plus colorée le soir 
que le matin, sauf exception, parce que l'atmosphère est plus 
chargée d'humidité le soir que le matin -, le soleil pendant la 
journée ayant fait évaporer une grande quantité de l'eau 
répandue sur le sol. Tu sais que quand il a plu, s'il survdent 
une éclaircie et un rayon de soleil, le sol mouillé, pavé ou 
sablé, est aussitôt sec*, où est passée cette eau ? dans l'air. Le 
soleil Ta pom.pée, et comme il ne saurait la boire parce qu'il 



46 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



est trop loin et qu'il est défendu à cette eau de quitter la 
terre, elle reste dans Tatmosphère à Tétat de vapeur trans- 
parente. Quand le soleil arrive vers Phorizon, qu'il va se 
coucher, comme on dit, ses rayons doivent traverser une 
couche d'air beaucoup plus épaisse que quand il passe au 
méridien et qu'il marque midi et, par conséquent, beaucoup 
plus de cette eau volatilisée répandue dans cette atmosphère. 
Ce sont ces innombrables gouttelettes d'eau qui colorent 
ainsi ces ra^'ons en jaune et parfois même en rouge... » 

Et M. Majorin, prenant un crayon et son carnet, traça le 
diagramme (fig. 22). 




F ig. 22. — Pourquoi la lumière du soleil est colorée en rouge 
ou- en jaune, le soir. 



« Suppose, continua-t-i!, un segment de la terre ici, 
en T, avec sa couche d'air ou d'atmosphère V: une ville 
en A-, quand le soleil est au-dessus, en S, ses rayons 
ne traversent qu'une couche d'air dont l'épaisseur est a b; 
mais quand la terre a tourné pendant quelques heures 
et que la ville est en A', les rayons du soleil traversent 
une couche d'air c d beaucoup plus épaisse, laquelle, par 



AUTRES DliCOUVERTI'S DE PETIT JEAN. 47 

conséquent, contient plus d'eau en suspension, et ainsi, 
ces rayons, traversant une beaucoup plus grande quantité 
de gouttelettes d'eau, sont moins brûlants, moins brillants, 
moins clairs qu'ils ne Tétaient à midi ; ils se colorent en jaune, 
en orange, en rouge, suivant que cette atmosphère est plus 
ou moins chargée d'humidité. Le matin, une partie de cette 
humidité est retombée sur le sol et c'est ce qu'on appelle 
condensée*, il en reste moins en suspension dans l'air, et le 
soleil, en apparaissant à l'horizon, n'a pas à percer autant 
de gouttelettes; c'est pourquoi le lever du soleil, comme tu 
l'avais exactement observé, donne des ra3^ons moins colorés 
que le coucher. Et, ceci t'explique encore une fois que s'il est 
.bon d'observer avec exactitude, il faut chercher la raison 
du fait ou du phénomène observé, avec persistance. » 

Pendant que discourait ainsi M. Alajorin, le soleil, s'étant 
caché derrière l'horizon, ne jetait plus un seul ra^'on coloré 
sur la cime des arbres; mais cependant de longs nuages 
demeuraient brillants comme de Tor en fusion, vers leur 
bord inférieur, tandis qu'ils étaient lilas foncé vers leur partie 
supérieure. Et montrant cela à petit Jean, M. Alajorin con- 
tinua ainsi : 

« T'expliques-tu comment il se fait que ces nuages, 
qui, dans la journée, sont éclairés à leur partie supé- 
rieure par le soleil qui semble placé au-dessus d'eux, soient 
à cette heure éclairés par dessous, comme s'ils rece\^aient 
la lumière d'un incendie? 

— C'est que le soleil est en bas. 

— Le soleil n'est ni en bas ni en haut; il est à une distance 
de la terre qui ne varie guère; ou plutôt c'est nous qui tour- 
nons autour de lui en conservant entre lui et nous une dis- 
tance à peu près égale pendant le cours d'une année, c'est- 
à-dire pendant la période de temps que nous mettons à faire 
le tour complet. Il n'y a ni haut ni bas dans l'univers, il 
n'y a que des distances et des positions relatives, et, pour te 



48 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



faire bien comprendre comment il se fait que les nuages, le 
soir ou le matin, sont éclairés par-dessous, voici un autre 
tracé (fig. 2 3) qui t'expliquera ce phénomène. Quand le so- 




Fig. 23. — Comment, au couchei- du soleil, les nuages sont 
éclairés par-dessous. 

leil est en S pour toi, qui es placé en A sur la terre T, le 
nuage N reçoit la lumière à sa partie supérieure-, mais 
quand la terre a tourné et que tu te trouves en A', tu ne 
Deux plus voir le soleil , puisque tout le segment A'B de la 
terre te le cache, et cependant, il éclaire encore le nuage N' 
par-dessous, et tu peux jouir de cette lumière très colorée, 
parce qu'elle traverse une épaisse couche d'atmosphère N'O. 
C'est pourquoi l'éclat de ces nuages, éclairés par-dessous^ 
prend la couleur d'un feu ardent. Je te montre dans ce 
tracé la terre grosse et le soleil petit, ce qui est le contraire 
de la réalité, puisque le soleil est à la terre à peu près ce 
qu'un potiron est à un grain de millet ; aussi en est-il si fort 
éloigné qu'en montant en chemin de fer pour t'y rendre, par 
train express, s'il y avait un chemin de fer qui y conduisît et 
que tu vécusses jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans, tu 
n'aurais pas fait le quart du chemin. » 



AUTRES DECOUVERTES DE PETIT JEAN. 49 

Après le repas du soir, petit Jean, dont la curiosité avait 
été éveillée par tout ce que M. Majorin lui avait expliqué 
dans raprcs-midi, revint sur la question de Thorizon et lit 
cette observation : 

« Vous m'avez dit, bon ami, que Thorizon est toujours 
â la hauteur de l'œil... mais quand on est en ballon? 

— Tout de mcmc-, Thorizon monte avec vous ou pa- 
raît monter, car tout ce que nous voyons est apparence. 
Ainsi, il semble que le soleil tourne autour de la terre, et les 
homnies ont cru bien longtemps qu'il en était ainsi... ils le 
V03\aient ! et cependant c'est nous qui tournons autour du 
soleil. 

« Quand on voit des nuages légers passer rapidement 
entre nous et la lune, poussés par le vent, on jurerait que 
c'est la lune qui marche. Quand le regard embrasse une 
immense plaine, celle-ci parait plate et cependant elle est 
bombée, puisque c'est une portion d'une sphère ou d'une 
boule si tu veux. Ainsi en est-il de l'horizon qui paraît s'é- 
lever à mesure que nous nous élevons nous mêmes ^ l'ho- 
rizon, bien entendu, ne se déplace pas, mais en montant 
nous en découvrons une plus grande étendue , et il paraît 
ainsi se dérouler devant nous comme une toile. 

« Mais je vais, suivant ma promasse, te faire comprendre 



Fig. 24. — L'horizon, toujours à la liauteur de rœil. 

cela. Soit (fig. 24) un segment de la terre : Si lu es placé 
en (7, tu découvres toute la surface terrestre a b b; mais si 

7 



5o 



HISTOIRE d'un dessinateur. 



tu montes, même en ballon, et que tu sois en a\ alors tu. 
découvres toute la portion de calotte terrestre a' c c, laquelle 
est bien plus étendue que n'était celle ab b. Tu te trouves 
au sommet d'un cône.... Sais-tu ce que c'est qu'un cône ? 

— Oui, c'est comme un cornet de papier. 

— C'est cela... (fig. 25). Tu te trouves au sommet d'un- 




Fig. 2o. — Cône. 



cône dont la calotte terrestre que tu découvres est la base- 
Ce cône est beaucoup plus aplati que n'est un cornet de pa- 
pier ou un pain de sucre*, mais ce n'en est pas moins un 
cône, le plus ou moins de distance du sommet à la base ne- 
faisant rien à l'affaire. Mais si haut que tu puisses monter,, 
même en ballon, la distance que tu mets entre ta personne et 
la terre est si peu de chose, par rapport à la circonférence- 
de notre globe, que tu ne t'aperçois pas que ton rayon 
visuel, pour suivre la ligne d'horizon, décrit une surface 
conique. Tu crois qu'il regarde suivant une ligne droite 
d e tt dès lors, c'est la portion de terre que tu vois qui 
te paraît monter et former le cône renversé g e d; si bien 
que, quand on est dans la nacelle d'un ballon, il semble 
qu'on soit suspendu au milieu d'une immense coupe dont 
les bords s'élèvent à la hauteur de ce ballon (fig. 26), et 
sans être en ballon, il suffit de monter au sommet d'une- 
très haute montagne isolée, comme est, par exemple l'Etna,. 



AUTRES DI'COUVERTES DE PETIT JEAM. 



5r 



pour éprouver la même impression. La Sicile, la mer, le 
détroit de Messine et les côtes italiennes semblent se 
dresser peu à peu jusqu'à la limite de Thorizon comme une 




Fig. 26. — Illusion île l'oeil du spectateur en ballon. 



-immense carte de géographie. Ce n'est pas le sentiment de 
la convexité, c'est-à-dire du bombement de la portion de la 
"terre visible que Ton éprouve, mais un sentiment contraire. 
Cette portion visible de terre semblerait plutôt avoir la 
forme d'une cuvette au centre de laquelle s'élèverait la 
montagne sur le sommet de laquelle on s'est placé. Ce sont 
ces illusions de notre œil qui ont si longtemps trompé les 
hommes sur la nature et la forme de notre globe, sur son 
mouvement propre et sur ses relations avec les autres astres 
qui gravitent dans l'espace. Et il a fallu de longues obser- 
vations pour vérifier les erreurs dans lesquelles tombe notre 
■sens visuel. 

« Tu n'es pas sans avoir constaté que plus tu t'éloignes 
d'un objet, plus il diminue à tes yeux. Un peuplier, qui 
te paraît énormément haut si tu es près de son pied, te 
semble n'avoir plus que la hauteur d'une épingle si tu le 
regardes à une grande distance. Et à travers la vitre de la 
fenêtre, vitre qui n'a guère que 40 centimètres de largeur sur 
60 centimètres de hauteur, tu vois, comme dans un cadre, la 
•cour et l'usine, les bâtiments du fond et la grande chemi- 
née, et cependant tu n'ignores pas que tous ces locaux, avec 
leurs accessoires, sont bien plus grands que n'est la vitre. 
Cependant, ils sont contenus dans son châssis. Ça, c'est 
l'illusion produite par la perspective; mais, maintenant que 
tu sais pourquoi et comment , — si toutefois tu m'as bien 



52 HISTOIRE d'un DESSINATEUR. 

compris, — Thorizon est toujours à la hauteur de l'œil, tu 
saisiras sans trop de difficultés les lois élémentaires de ce 
qu'on appelle la Perspective. Ce sera pour un autre jour, 
car à cette heure il faut aller te mettre au lit, tu dois être 
fatigué.... » 

Et en eflet, petit Jean était si fatigué que, cette fois, il ne 
rêva pas, ou dormit si bien qu'il n'eut pas la conscience 
d'avoir rêvé. 

Il n'est guère besoin de dire que tous les soirs, après 
l'école, M. Majorin, en outre des instructions verbales qu'il 
donnait à petit Jean, le faisait dessiner à la lampe d'après 
des solides façonnés avec du carton* il lui faisait observer 
comment la lumière éclaire ces objets et lui expliquait 
les ombres portées de ces solides sur la table, ou sur 
d'autres corps, au moyen d'un fil qu'il tendait du point 
lumineux aux angles de ces solides et à leurs arêtes, en 
prolongeant ce fil jusqu'à la rencontre avec la table ou ces 
autres corps. 

Pour faire cette démonstration, M. Majorin avait percé 
un verre de lampe, à la hauteur de la lumière, d'un trou 
capillaire à travers lequel passait un fil métallique très délié, 
retenu par une petite tête extrême ; il lui suffisait de pro- 
mener ce fil le long des arêtes ou surfaces des corps éclairés 
pour démontrer comment ceux-ci portaient leurs ombres 
sur les objets environnants (fig. 27), et pour faire saisir à 
petit Jean comment ces ombres remplissaient toutes les 
surfaces enveloppées par le chemin que suivait le fil tendu 
en contournant les corps exposés à la lumière. 

Petit Jean comprenait très bien cela • il commençait à 
dessiner passablement ces solides et leurs ombres , et 
M. Majorin lui disait : 

« Tu reconnais bien , maintenant, que la ligne droite est 
le plus court chemin d'un point à un autre et que ce qu'on 
appelle ligne n'est point un trait si fin qu'il soit, puisque tu 



AUTRES DECOUVERTES DE PETIT JEAN. 



53 




Fig. 27. — Comment procède la lumière d'une lampe et comment elle détermine 

les ombres. 



vois qu'yen faisant passer ce fil le long des arêtes et surfaces, 
je délimite Tombre et la lumière, et que, quand le fil n'y est 
plus, cette démarcation entre la lumière et Tombre n'en 
existe pas moins-, et ainsi cette ligne, en passant le long des 
arêtes, détermine ce qu'on appelle des plans, lesquels ici 
séparent Tombre de la lumière. 

« Un plan n''est pas plus un objet tangible et visible que 
n'est une ligne ou un point. Quand ton regard se porte 
sur cette tête de clou planté dans le mur, tu ne vois et il 
n'existe aucun fil tendu de ton œil à ce clou, il y a cepen- 
dant une ligne et une ligne droite, car ton œil, pour viser 
cette tête de clou, ne fait pas de détours : ce qu'on appelle 
le rayon visuel va directement et par le plus court chemin, 
par conséquent, de ton œil à ce point. Maintenant, si je trace 
un cercle sur ce tableau noir et que ton œil suive la circon- 



54 HISTOIRE d'un dessinateur. 

férence de ce cercle, tu fais passer le rayon visuel, ou la 
ligne qui part de ton œil, par tous les points successifs de 
cette circonférence, et ce rayon visuel ou cette ligne com- 
pose un cône dont ton œil est le sommet, et le cercle la 
base. Tu as tracé ainsi dans Tespace un plan qui est bien 
une surface conique. Tu vois ce cra^^on ? Il représente une 
ligne-, je le jette en Pair, il coupe cet air, n'est-ce pas ? Sup- 
posons qu'en le coupant, il laisse la trace de son passage 
à travers l'espace, cette trace serait le plan visible qu'il a 
déterminé dans l'espace -, mais de ce que son passage ne 
laisse aucune trace visible, il n'en est pas moins certain qu'il 
a coupé cet air et qu'il y a ainsi déterminé un plan. De 
même si tu jettes une balle en l'air, elle ne laissera dans 
cet air aucun passage \ mais elle n'en aura pas moins dé- 
crit une courbe parfaitement définie. A la fête de Sceaux, 
tu as vu des fusées volantes ? Eh bien, ces fusées, elles lais- 
sent la trace de leur passage pendant quelques secondes 
ou fractions de secondes, et cette trace lumineuse est une 
ligne, droite d'abord, qui se courbe en atteignant le point 
d'explosion. Si ce crayon, qui est une ligne, — comme 
la iiisée n'est qu'un point , — pouvait laisser la trace lumi- 
neuse de sa course dans l'espace, tu verrais non une ligne 
brillante, mais un ruban lumineux plus ou moins large 
suivant la position du crayon, ruban qui serait le plan 
déterminé par cette ligne. 

« Mais si , tenant ce crayon par le bout , horizontalement 
par exemple, je lui fais suivre une certaine course, en ayant 
soin de le tenir toujours à la même distance de la table, je 
détermine un plan droit, parallèle à cette table. Si, toujours 
en tenant ce cra3'on à son extrémité, mais vertical cette fois, 
je pose le bout sur la table et que je suive, avec ce bout, une 
ligne droite, je détermine un autre plan droit perpendicu- 
laire à la table. Eh bien, petit Jean, la géométrie descrip- 
tive, la science de la Perspective sont renfermées dans la 



AUTRES DKCOUVERTES DE PETIT JEAN. 55 

compréhension complète, absolue de ces pians que l'on 
trace à volonté dans Tespace, qui n^existent pas, mais que 
voient les yeux de rintelligence. Aussi n'ai-je pas Tespoir 
que, dès ce soir, tu vas savoir ce que c'est qu'un plan et con- 
naître Tusage qu'on en peut faire, mais cela viendra. En 
attendant, dans ta pensée, tâche d'admettre et de voir ces 
plans fictifs, ce qui n'est pas bien difficile, puisque, si tu 
jettes un bâton pour attraper un tronc d'arbre, tu sais par- 
faitement que ton bâton va tracer un plan dans l'espace 
d'un point déterminé, qui est ta main, à un corps distant de 
ce point, qui est le tronc d'arbre-, tu sais encore, si tu veux 
prendre l'arbre en travers, que tu devras lancer ton bâton 
horizontalement. » 

Et, faisant suivre, selon son habitude, la démonstration 
orale par l'exemple, M. Majorin fit sur le tableau noir le cro- 
quis (fig. 28). 

« Voici , continua-t-il , le trajet que fait ton bâton ainsi 
lancé, et le plan plus ou moins parallèle au terrain qu'il 
trace dans l'espace est limité sur ses bords par la longueur 
du bâton et par la position qu'il occupe successivement 
en tournant sur lui-même, ainsi que l'y contraint le mou- 
vement que ta main lui a imprimé. 

«Mais ceci rentre dans la mécanique et nous n'en sommes 
pas encore là. » 

Rien ne plaisait plus à petit Jean que de voir M. Majorin 
prendre le morceau de craie pour dessiner sur le tableau 
noir ou un bout de crayon pour accompagner ses explica- 
tions de croquis. Il aurait bien voulu en faire autant tout de 
suite. 

En attendant, M. Majorin tenait absolument à ce que 
petit Jean copiât ces linéaments tant bien que mal, sur un 
cahier, et il lui dictait la légende qui devait accompagner 
chaque diagramme, en mettant la date au bas de la feuille 
afin d'habituer son esprit à travailler avec ordre. Petit Jean 



56 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



eut, dans les premiers temps, quelque peine à tenir son cahier 
proprement et à placer les dessins à la suite les uns des autres. 




Fig. 28. — Comment un Jiàlon, lancé dans Tespace, détermine un pl;in. 

Si, comme cela arriva trois ou quatre fois, petit Jean sautait 
une feuille ou dessinait sur le verso , ou prenait son cahier 



AUTRES DI'COUVERTnS DE PETIT JEAN. 



57 



à rebours, M. Majorin ne se fâchait pas; mais il présentait 
un nouveau cahier de papier blanc à petit Jean, en lui 
disant : « Il faut recommencer, mon ami j » et petit Jean 
était obligé de refaire, en suivant un ordre rigoureux, tous 
les croquis déjà tracés. M. Majorin trouvait à cela le double 
avantage de donner à son élève des habitudes d^ordre dans 
la façon de travailler et d'exercer sa main , tout en faisant 
repasser dans son esprit les leçons précédentes. 




CHAPITRE VI 



d une conversation memorable 

entre mm. mellinot et majorin et de ce qui 

s'ensuivit. 



Il y avait trois mois que petit Jean était chez M. Majorin. 
Celui-ci reçut avis d'une visite de la famille Mellinot à rHa3\ 
Les deux frères de lait, depuis la résolution de M. Majorin, 
Tie s'étaient vus que deux fois, lors des visites des Mellinot 
à Boissy-Saint-Léger. 

Aussi, de part et d'autre, on se faisait fête de passer un 
dimanche réunis à la campagne. Dame Orphise profita de 
l'occasion pour enfreindre les habitudes frugales du chef 
d'usine et prépara un déjeuner digne des hôtes qu'on at- 
tendait, suivi d'un dîner conforme aux excellentes traditions 
pour lesquelles M. Majorin professait un dédain déplorable. 

André arrivait muni d'estampes et de dessins de sa façon, 
sachant que, décidément, petit Jean était « lancé » , comme 
disait M. Mellinot, « dans le domaine de l'Art. » Petit Jean 
n'était pas moins désireux de montrer ses cahiers à son frère 
de lait. 



6o HISTOIRE d'un DESSINATEUR. 

Quant à des estampes ou modèles graphiques, il n'en 
possédait pas plus que le jour où le père Loupeau Pavait 
conduit à THay, en carriole; aussi, le déjeuner terminé, 
quand André , après avoir étalé devant petit Jean une ving- 
taine d'images et de copies, lui demanda d'exhiber ses mo- 
dèles et ses dessins, petit Jean rougit un peu, dit en balbu- 
tiant que ses modèles étaient partout et nulle part, et montra 
ses cahiers passablement garnis déjà, de tracés géométriques, 
de légendes et de linéaments de toute sorte, auxquels André 
ne comprit absolument rien. Mais le premier embarras causé 
par cette divergence dans la façon de comprendre rÉtiide 
de VAy^t ne dura guère -, les deux enfants s'en allèrent visi- 
ter le Jardin, et ce fut le tour d'André d'être un peu confus à 
son tour en entendant petit Jean lui nommer les plantes et 
lui expliquer quelques-unes de leurs propriétés. 

Pendant ce temps, M'"" Mellinot s'était obligeamment 
mise à la disposition de dame Orphise pour débattre quel- 
ques graves questions culinaires touchant le repas du soir, 
et M. Mellinot était assis avec son ami dans une allée 
ombreuse , en attendant que le déclin de la grande chaleur 
permît une promenade du côté de Sceaux. 

« Ainsi donc, dit M. Mellinot, vous croyez que petit Jean 
possède réellement les qualités d'un artiste ? 

— Mon cher ami, je ne dis pas cela; je dis que mes pré- 
visions ne m'ont pas trompé et que cet enfant est naturelle- 
ment observateur, voit naturellement juste, et qu'en me 
bornant à ne point contrarier ces dispositions, en les déve- 
loppant au contraire, je puis mettre entre ses mains un état, 
lui ouvrir une carrière indépendante , ne serait-ce que celle 
d'un exellent ouvrier. Je ne me mêle pas d'en faire un 
artiste, il le sera si ses goûts l'y poussent; je me contente 
de lui fournir les moyens d'être un homme utile. 

— Etes-vous bien certain qu'en ne gênant pas et que 
même en développant, comme vous le dites, ce que vous 



CONVERSATION ENTRE MM. MELLINOT ET MAJORIN. 6l 

appelez les dispositions de petit Jean pour Part , vous en ferez 
un homme utile , que vous lui ouvrirez une carrière indé- 
pendante ? Ne craignez-vous pas, au contraire, de le jeter 
dans le clan nombreux des déclassés, des incompris, des.... 

— Permettez-moi de vous arrêtera votre point de départ; 
Je ne sais pas plus que cet enfant ne le sait lui-même s'il a 
des dispositions pour Part. Il ignore ce que c'est que Tart, 
il n'est nullement question d'art -, ça n'existe pas pour lui. 

— Mais enfin vous le faites dessiner, dites-vous, et il 
montre du goût pour le dessin. 

— Ajoutez donc à ce propos que le dessin est un art 
d'agrément ! 

— Allons, vous voilà toujours prêt à prendre la mouche.... 
Je sais que le dessin est un art et qu'en enseignant le dessin, 
vous enseignez un art ou le moyen de si hvrer à ce qu'on 
appelle les arts. Tous les raisonnements du monde n'empê- 
cheront pas qu'il en soit ainsi. 

— Pardon, une simple comparaison vous convaincra 
que le dessin, enseigné comme il doit l'être, à mon avis, ne 
pousse pas plus un enfant à devenir un artiste, que l'ensei- 
gnement de la langue française ne le doit pousser à être 
poète. Ce n'est pas ma faute si on enseigne généralement le 
dessin en visant, comme but, la pratique de l'art. Pour moi, 
le dessin est simplement un moyen de consigner les obser- 
vations à l'aide d'un langage qui les grave dans l'esprit et 
permet de les utiliser, quelle que soit la carrière que l'on em- 
brasse. Et, permettez-moi de vous présenter ici un exemple : 
On ne suppose guère que le dessin soit utile à un magistrat, 
et cependant, combien de jugements seraient établis sur des 
considérants mieux déduits, si les juges étaient en état de 
comprendre un plan en matière de procès civils, touchant les 
mitoyennetés, les partages d'héritages, les affaires de respon- 
sabilité d'architecte ou d'entrepreneur ? Il faut avoir entendu 
plaider pendant des heures certains avocats et discourir le 



02 HISTOIRE d'un DESSINATEUR. 

ministère public sur ces questions, d'après des dires d'experts 
qu'avocats et juges ne comprennent que très imparfaite- 
ment, pour savoir jusqu'à quel point ce langage du dessin 
est ignoré des classes élevées. 

a Tel magistrat a peut-être copié dans sa jeunesse, avec 
succès, la tête de Romulus d'après David, lorsqu'il était au 
collège-, mais il lui est impossible de comprendre un plan , 
une coupe, de saisir la signification d'un tracé, de fournir 
le plus élémentaire des croquis pour mieux expliquer sa 
pensée. 

— Oh ! si vous prétendez vous borner à enseigner à votre 
élève la géométrie et la partie vraiment utile du dessin, 
rien de mieux, cela peut lui être d'un grand secours-, mais 
il n'est pas besoin de vous donner tant de peine et de faire 
de ceci une grosse question, notre enseignement public se 
charge de cette besogne. 

— Je ne sais s'il s'en charge et la prend à cœur-, je ne 
juge que d'après les résultats, et, entre nous, les résultats 
sont presque nuls, s'ils ne contribuent pas à donner des 
idées fausses. 

— Toujours le même, mon brave ami, toujours prêt à 
jeter la pierre à notre enseignement ofticiel. Vous voilà 
entiché du dessin et vous voudriez peut-être que dans nos 
lycées on n'exerçât nos enfants qu'à dessiner des cubes et 
des cylindres, des ornements ou des plantes 

— Vous savez bien que telle n'est pas ma pensée-, je vou- 
drais seulement qu'on enseignât aux enfants à se servir du 
crayon comme on leur apprend à se servir de la plume pour 
aider leur intelligence à comprendre ce qu'on leur explique. 
Voyons, raisonnons un peu, s'il vous plaît: Vous faites 
traduire dans les lycées les Commentaires de César^ rien 
de mieux; mais pensez-vous que les enfants qui mettent en 
mauvais français ce chef-d'œuvre de latinité, aient la moin- 
dre idée de ce qu'était César , de ce qu'étaient ses légions, 



CONVERSATION ENTRE MM. MELLINOT ET MAJORIN. 63 

de leur façon de camper, de leur tactique, de leur arme- 
ment, de leurs machines de guerre, des contrées où elles 
combattirent, de Taspect des villes qu'elles assiégèrent et 
des moyens de défense de leurs ennemis? Ils apprendront 
cela plus tard , répondez-vous (s'ils Taprennent jamais). 
Pourquoi pas, en lisant le texte ? 

— ^^ous voudriez, peut-être, que le professeur chargé de 
faire traduire les Commentaires, non content de corriger 
les versions, passât partie de la classe à dessiner sur le 
tableau des Romains et des Gaulois, des catapultes et des 
remparts ? 

— Ce professeur-là le pourrait faire que Je n'y verrais 
pas grand mal, car, évidemment alors, il serait en état de 
mieux expliquer le texte. Il ne s'agit pas de cela-, mais il 
s'agirait, par exemple, de faire copier à ces enfants ou à 
ces jeunes gens, à la place de modèles graphiques qui ne 
signifient rien pour eux, des modèles reliefs représentant un 
Valliim romain, une machine de guerre romaine, un rem- 
part gaulois, Tarmement d'un légionnaire, les ustensiles 
dont on se servait alors , de leur faire copier la carte des 
champs de bataille avxc la position des corps , un Oppidum 
gaulois ou un camp romain en relief. Ne croyez-vous pas 
qu'en procédant ainsi, ces enfants ne feraient point leurs 
versions avec plus d'entrain et d'intelligence et qu'ils ne 
suivTaient pas la classe de dessin avec plus d'assiduité? 

— Tout cela est superbe en théorie, mon cher ami^ mais 
où supposez-vous que nos lycées pourraient se procurer 
toutes ces belles choses, sans compter la dépense qu'occa- 
sionnerait un pareil matériel scolaire ? 

— Ah! parbleu, parlez-moi de la dépense. Il s'agit bien 
de quelques milliers de francs de plus ou de moins quand la 
question de l'enseignement est sur le tapis. Et si on pouvait, 
en cinq ans au lieu de huit, former ces jeunes esprits et 
leur donner l'habitude de l'observation , des idées justes au 



64 HISTOIRE d'un dessinateur. 

lieu d'idées incomplètes ou fausses , ne pensez-vous pas que 
cela vaudrait la peine de porter par an une trentaine de 
mille francs de plus au budget de Tinstruction publique Pet 
quand je dis trente mille francs par an pour réaliser ces 
améliorations dans renseignement, je suis au-dessus de la 
vérité. Je me charge d'entreprendre l'opération à ce prix, si 
vous le voulez. La mise de fonds pour les modèles une 
fois faite, les moulages coûteraient bien peu de chose. 

a Mais non, la routine est là; depuis Rollin, pour ne 
parler que de l'antiquité , on a fait un pas immense dans la 
connaissance de cette antiquité. Nous savons plus exacte- 
ment aujourd'hui comment vivaient, comment adminis- 
traient, comment se battaient les Romains, qu'on ne sait 
comment se battaient et se gouvernaient les Français sous 
Philippe- Auguste. Cette masse de connaissances ne pénètre 
pas dans l'enseignement-, elle se tient au seuil de la porte 
d'issue, à la dispositions des très rares esprits que leurs 
goûts portent vers les études historiques sérieuses!... 

— Bon ! nous voilà bien loin des débuts de notre conver- 
sation. Il y aurait trop à dire sur ce sujet pour vous répon- 
dre; revenons à notre point de départ. Vous n'entendez pas 
envoyer petit Jean au lycée, pour le moment du moins; 
mais, sans vous paraître trop indiscret, me permettez-vous 
de vous demander quelle méthode vous prétendez appliquer 
dans le cas présent? Si je vous fais cette question, c'est 
pour ma propre instruction, car je ne saisis ni vos moyens 
d'exécution ni n'entrev^ois nettement le but où vous 
tendez. 

— Soit, précisons Dans Tétude du dessin il y a deux 

éléments, le travail matériel, l'exercice de Tceil et de la 
main, puis le travail intellectuel, c'est-à-dire l'habitude 
d'observer avec exactitude et de graver dans la mémoire ce 
que l'on a observé, de telle sorte que l'esprit puisse compa- 
rer et tirer des déductions de la comparaison. 



CONVERSATION ENTRE MM. MELLINOT ET MAJORIN. 65 

« La méthode qui consiste à placer devant les 3^cux de 
rélève des modèles graphiques gradués, en commençant 
par les linéaments les plus simples pour atteindre successi- 
vement une tète ou un ornement modelé, cette méthode 
peut être bonne pour habituer la main de Télève à copier 
machinalement ces modèles, mais en quoi excerce-t-elle 
son intelligence? En quoi peut-elle même donner la con- 
naissance des objets copiés? L^élèvc ne voit làqu\inc image 
plane composée de blanc, de noir et de gris qu'il s'agit de 
reproduire mécaniquement. Se rend-il compte des plans, 
des reliefs de la forme? Guère plus que la feuille de verre 
du photographe ne se rend compte de Teffet des rayons 
solaires sur la substance qui la recouvre. 

« Prenez, parmi ces élèves, les plus forts, ceux qui ont 
obtenu des prix, ceux qui sont arrivés à reproduire un mo- 
dèle graphique avec une perfection telle qu'on pourrait 
prendre la copie pour Toriginal, et demandez-leur, à brîjle- 
pourpoint, de dessiner de souvenir une bouteille, un objet 
des plus simples et des plus vulgaires, ils ne vous donne- 
ront qu'un croquis informe. 

« Alors, à quoi leur sert ce métier que vous leur avez mis 
dans la main ? Aussi, leurs études terminées, jamais il ne leur 
viendra l'idée de prendre un cra3^on pour rendre compte 
d'un objet dont ils voudraient décrire la figure, jamais ils ne 
songeront à tracer un croquis propre à leur rappeler une 
scène, un lieu, un meuble, un ustensile... Pourquoi ? C'est 
qu'on ne leur aura jamais appris à voir, et on n'apprend à 
voir qu'en dessinant, non d'après des modèles graphiques, 
mais d'après les objets eux-mêmes, et encore, à la condition 
d'expliquer ces objets, de décrire leurs propriétés et les rela- 
tions qu'il y a entre eux. 

— Vous exagérez un peu, me semble-t-il; combien 
comptons-nous dans la science d'observateurs de premier 
ordre qui sont cependant incapables de dessiner? 

9 



66 HISTOIRE D^UN DESSINATEUR. 

— Oui, mais savez-vous au prix de quels efforts d'atten- 
tion ils sont parvenus à composer un faisceau d'observa- 
tions ? combien il leur a fallu de temps pour tirer des 
déductions de ces observations difficilement fixées dans le 
souvenir, faute de pouvoir les consigner dans un croquis? 
Et, à regard des observ^ateurs dont vous parlez, la photo- 
graphie n'est-elle pas venue bien à point pour donner un 
singulier développement à leurs recherches et aux conclu- 
sions qu'ils en ont tirées? et cro3^ez-vous que la photographie 
peut dispenser de dessiner , non pour le plaisir d'amasser 
des images dans des portefeuilles, mais parce que la pra- 
tique du dessin habitue les yeux à voir plus vite, plus juste 
et mieux, en établissant entre l'organe de la vision et le cer- 
veau une sorte de travail en commun qui facilite les déduc- 
tions ? 

f( Dix fois nous passons devant un objet et le regardons 
attentivement parce qu'il nous intéresse-, nous croyons le 
connaître parfaitement dans sa forme générale comme dans 
ses détails. Un jour, il nous prend l'idée de le dessiner, et 
nous lui découvrons des qualités que nous ne soupçonnions 
pas, malgré notre ferme volonté de bien observer. 

« Celui qui a pris l'habitude de dessiner sans fatigue, sans 
être obligé de faire un effort, comme on a pris l'habitude 
de mettre l'orthographe, dessine tout ce qu'il regarde avec 
quelque attention, autrement dit, il fait, en regardant, 
l'opération à laquelle il se livrerait s'il voulait reproduire 
l'objet sur le papier. 

« Vous sentez qu'il ne s'agit pas ici d'art, de composi- 
tion, de produire des œuvres dignes de Raphaël ou de 
Léonard de Vinci; il s'agit de contracter une habitude, 
d'établir entre l'œil, le cerveau et la main une relation 
intime, de telle sorte que l'un de ces organes ne puisse 
jamais être impressionné sans que les deux autres soient 
prêts à le seconder. 



CONVERSATION ENTRE MM. MELLINOT ET MAJORIN. Oj 

« Et, pour cil revenir à ces savants observateurs dont 
vous me parliez à Tinstant, il m'est arrivé fréquemment 
d'être en relation avec plusieurs d'entre eux; eh bien, moi 
qui n\ai la prétention d'être ni un savant, ni un artiste, 
combien de fois ne m'est-il pas arrivé de leur signaler des 
faits qu'ils ne soupçonnaient pas, uniquement parce que, 
a3'ant pris l'habitude du dessin, j'avais regardé certains 
végétaux, animaux ou minéraux comme s1l m'eût fallu les 
dessiner. De ce que la plupart de nos savants distingués 
sont arrivés à de hautes positions, quoi qu'ils ne dessinent 
pas généralement, il ne faut pas conclure que le dessin ne 
leur eut pas facilité bien des recherches et fait gagner bien 
du temps. 

<( Je ne sache guère de carrière dans laquelle le dessin ne 
soit utile, sinon absolument nécessaire, par cette raison bien 
simple que le dessin apprend à voir juste, à se souvenir de 
ce qu'on a vu et à donner un corp's à la pensée. 

« Je ne prétends pas faire de petit Jean un artiste, il le 
deviendra s'il en a l'étoffe-, je prétends seulement lui ensei- 
gner à voir juste, à se rendre compte de ce qu'il voit, à le 
consigner, de telle sorte que ses observ^ations lui servent, 
quelle que soit la carrière qu'il embrasse, ouvrier ou mili- 
taire, négociant ou avocat, artiste ou ingénieur. C'est un 
essai qui, de toutes façons, ne saurait nuire à son avenir; 
mais j'entends développer son esprit, nourrir son intelli- 
gence, lui donner le goiit d'apprendre, en prenant pour 
véhicule le dessin, comme je l'entends, c'est-à-dire l'habi- 
tude d'observer, de comparer et de réfléchir avant d'avan- 
cer une opinion. » 

M. Mellinot était-il convaincu de l'efficacité de la méthode 
adoptée par son ami? Certes non. A part lui, il pensait 
que toutes ces idées n'étaient que confusion et fantaisie 
d'un cerveau bizarre. Cette façon d'éducation par Vhabitude 
d'observer^ suivant l'expression de M. Majorin, lui sem- 



68 HISTOIRE d'un dessinateur. 

blait Taberration d'un esprit plus généreux que clairvoyant ', 
aussi hasarda-t-il cette seule objection : 

« Ne pensez-vous pas, mon ami, qu'avant de mettre le 
jugement d'un enfant en face de ce que vous appelez l'ob- 
servation, il faudrait d'abord former le jugement. Pour 
bien observer, puisque observer il y a, il faut de bons 
instruments. Quels sont les instruments d'un enfant? Ne 
sont-ils pas imparfaits, à peine dégrossis ? Etes-vous assuré 
que l'enfant auquel vous expliquez des faits ou des phéno- 
mènes le plus simplement possible, comprend ce que vous 
lui dites? 

— J'y tâche, mais j'admets que les enfants sont beau- 
coup plus aptes à comprendre qu'on ne le croit générale- 
ment, non des abstractions, mais les faits et les causes 
qui engendrent les faits; puis il s'agit dans bien des cas de 
jeter dans l'esprit de l'enfant une semence saine et viable. 
Elle met parfois longtemps à germer. Rarement elle se 
perd. Vous me dites que pour bien observer il faut un juge- 
ment formé. Je n'en disconviens pas; mais, pour former le 
jugement, il faut beaucoup observer; nous tournons ainsi 
dans un cercle. Vous î vous prétendez former le jugement de 
l'enfant en bourrant son esprit d'un tas de choses qui n'ont 
que des rapports éloignés avec ce qu'il voit chaque jour. 
Vous lui enseignez une ou deux langues qu'on ne parle 
plus, vous lui mettez sous les yeux des auteurs appartenant 
à une civilisation qui n'existe plus et qui nous entretiennent 
de choses absolument étrangères à nos habitudes et à nos 
mœurs. 

« Il sait un peu ce qu'était le gouvernement de la 
Répubhque romaine, médiocrement les causes qui ont 
amené l'empire des Césars ou la chute de la République 
d'Athènes; mais il ne sait pas et ne saura pas jusqu'à vingt 
ans, quelle est la forme du gouvernement qui lui fournit 
l'instruction. 



CONVERSATION ENTRE MM. MELI.INOT KT MAJORIN. 69 

« A cela, je ne verrais aucun mal et je trouverais même 
beaucoup de bon, si en même temps on faisait connaître 
à cet enfant les civilisations au milieu desquelles ces faits 
anciens se sont passés et comment ces faits sont la consé- 
quence logique de Tétat civilisé où ils se sont produits; si, 
en même temps, on rattachait ces jeunes esprits à la réalité 
des choses présentes, avec lesquelles ils vont être brusque- 
ment en contact, demain ; mais, est-ce ainsi que Ton pro- 
cède? Est-ce former le jugement de la jeunesse que de 
l'isoler intellectuellement au milieu de TÉtat où elle sera 
appelée à vivre? Je suis loin de m'élevcr contre notre 
enseignement universitaire -, sous certains rapports je 
le trouve même trop complet ou trop chargé; les élèves 
sont à rétat de tubes percés des deux bouts et dans les- 
quels passe un courant rapide d'études qui entre par un 
orifice pour sortir par Tautre-, mais, dans ce courant, 
je ne vois pas trop ce qui est de nature à former le juge- 
ment, puisqu'à mon sens, l'observation seule peut donner 
pareil résultat. 

(( Ce que je ferai de petit Jean quand il sera grandelet, 
je ne sais, j'y songerai; mais je crois, quoi qu'il advienne, 
que l'habitude d'observer et de raisonner que j'aurai pu lui 
donner étant encore enfant, ne pourra que lui être très 
profi-table, même si je l'envoie au lycée. » 

Sur ce dernier propos, les deux amis allèrent rejoindre 
M""* Mellinot. On appela les deux enfants, qui semblaient 
de leur côté fort occupés de leurs affaires, et on alla dans 
la campagne jusqu'au moment du dîner. 

Le soir, en revenant à Paris, André dit à M. Mellinot : 
« Père, je voudrais bien apprendre à dessiner comme 
Jean; ça doit être bien amusant; on voit toutes sortes de 
choses — partout. Il sait le nom des arbres et des fleurs 
et aussi des outils, et à quoi ça sert; il a fait en carton des 
solides^ comme il les appelle, très gentils, qu'il arrange, et 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



des petites cabanes. Il m'a montré tout ça, plein un 
grand tiroir 



— C'est bon, c'est bon, repondit M. Mellinot, nous ver- 
rons cela quand tu seras plus grand. 

— Mais Jean n'est pas plus grand que moi. 

— Jean n'a pas à faire les mêmes études que toi; pour 
entrer dans un atelier ou travailler aux champs, il en saura 
assez de ce qu'il apprend à Técole et de ce que lui enseigne 
M. Majorin. 

— C'est égal, j'aimerais apprendre comme lui*, il m'a dit 
que ça l'amusait toujours quand M. Majorin lui apprenait 
quelque chose... — Et moi, pensa André à part lui, sans 
oser le dire, ça ne m'amuse pas toujours ce qu'on m'ap- 
prend à la pension. » 

Quelques semaines passées, M. Mellinot, s'étant rencon- 
tré avec le professeur de dessin de l'institution où André 
était placé, lui demanda s'il était toujours content de son 
élève. 

« Moins, répondit le professeur; André est moins appli- 
qué en classe, il dessine sur les marges de son papier des 
riens, ce qu'il voit autour de lui. L'autre jour, nel'ai-jepas 
surpris essayant de croquer le camarade placé sur le banc 
en face de lui ! Tout cela indique des dispositions naturelles 
peut-être, mais pourrait lui gâter la main ; ses copies, 
d'après le modèle, sont négligées, il ne prend pas la peine 
de les achever". 

— Lui en avez- vous fait l'observation ? 

— Certainement. 

— Qu'a-t-il répondu ? 

— Autant que j'ai pu le comprendre, il voudrait des* 
siner d'après nature. Cela viendra, lui ai-je dit; mais il faut 
d'abord dessiner d'après des modèles graphiques, pour 
savoir comment on doit s'y prendre. Vous voyez que, dans 
la classe du soir, ai-je ajouté, les adultes dessinent d'après 



CONVERSATION ENTRE M M. M ELLI NOT ET MAJORIN. 7I 



la bosse, d'après le relief. Ils ne le peu\ent faire qu'après 
avoir longtemps copié des modèles graphiques. Mais, 
pour le moment, votre fils me paraît détourne de Tétude 
sérieuse du dessin^ cependant, j'en étais fort content, 

— Voilà, se dit M. Mellinor, un premier fruit des leçons 
données par ce diable de Majorin à petit Jean. Après tout, 
il importe assez peu qu'André soit plus ou moins appliqué 
à copier des images-, Je n'ai nulle envie d'en faire un 
artiste. » 




CHAPITRE VII 



UN PEU DE PERSPECTIVE ET DE GEOiMETRlE 
DESCRIPTIVE. 



L'hiver était arrivé^ il ne s'agissait plus d'aller dans le 
jardin observer les plantes ou discourir sur la lumière et les 
ombres. Petit Jean commençait à dessiner passablement 
tout objet d'une forme très simple qu'on plaçait sous ses 
yeux; mais il ne lui était pas facile de se rendre compte des 
déformations perspectives. M. Majorin, lui a3'ant donné 
quelques notions de géométrie, pensa que le moment était 
venu de lui enseigner les premiers éléments de la pers- 
pective. 

Traçant donc sur le tableau noir le diagramme (fig. 29), 
M. Majorin dit un soir à petit Jean : 

(« Tu vois ces deux piquets A et B, celui A étant plus court 
que celui B ; si tu te places en C, tu reconnais que ce piquet B 
est plus long que n'est celui A, puisque tu t'aperçois qu'il 
dépasse son sommet ; mais si tu te places en D, le piquet A 
te semble plus grand que le piquet B. Donc, la dimension 

10 



74 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fig. 29. — l'cfspective. (Premier exemiile.) 



apparente des objets est en raison de la distance de ton œil à 
ces objets. Si tu t'en rapproches, ils paraissent grandir, de 
même qu'ils paraissent rapetisser si tu t'en éloignes. Eh bien, 
il est des moyens sûrs de reconnaître exactement de com- 
bien ces objets se rapetissent à tes yeux à mesure que tu 
t'en éloignes. Mais d'abord, il faut que tu comprennes par- 
faitement ce que c'est que le tableau. 

« Le tableau est la surface plane, le plan vertical inter- 
posé entre les objets et toi, et sur lequel ils viennent se 
peindre. C'est la vitre à travers laquelle tu regardes. En ne 
bougeant pas la tête , et étant éloigné d'une vitre de la lon- 
gueur de ton bras, il te sera facile de calquer sur cette vitre, 
avec un crayon marquant sur le verre, tout ce que tu vois 
à travers cette vitre. 

a Cette vitre est donc véritablement le tableau sur lequel 
viennent se peindre les objets que tu vois à travers sa sur- 
face transparente. Si tu te rapproches de la vitre, une 
étendue plus grande d'objets t'apparaissent dans son cadre. 
Si tu t'éloignes, tu vois moins de ces objets. La distance 
du tableau à laquelle ton œil est placé fait donc que ce 
tableau comprend dans son cadre un champ plus ou moins 
étendu. Mais ton œil, à moins de tourner la prunelle à 
droite, à gauche, en haut, en bas, ne peut embrasser 
qu'un cône dont le sommet donne environ un angle de 



UN PEU DE PERSPECTIVE ET DE GEOMETRIE. 




Fi;,'. 50. — Perspective. (Deuxième exemide.) 



45°. De telle sorte que (fig. 3o), si tu es place en A, il faut 
que le tableau ou la vitre soit en BC (Fangle A étant de 
45"), pour que tu puisses considérer d'un seul coup d'œil 
tout ce qui se retrace sur sa surface. Si ce tableau ou cette 
vitre est en ^c, tu ne \erras d'un seul coup d'œil que ce 
qui e?.t compris dans Tangle de vision , c'est-à-dire les 
objets compris dans le champ ef; et pour voir ce qui se 
retrace sur ce tableau de e en b et de f en c, il te faudra 
tourner tes prunelles à droite et à gauche, ou vers le haut 
et le bas : retiens bien ceci. 

« Mais tu sais que l'horizon est toujours à la hauteur de 
Toeil; donc, sur le tableau ou la vitre, cet horizon se trace 
au niveau de ton œil, et la ligne la plus courte, abaissée de 
ton œil sur ce tableau, ligne qui est une perpendiculaire au 
tableau, rencontrera cette ligne d'horizon en un point qu'on 
appelle le point de vue ou le point principal. Pour bien te 
faire saisir ce qu'est le point principal, suppose (fig. 3i) une 
glace étamée abcd et ta petite personne placée en A. Cette 
petite personne sera reflétée dans la glace, n'est-ce pas, en B ? 
Suppose encore que tu marques sur cette glace le point O 
où est reflété ton œil et que tu traces une ligne horizontale 
/n", passant par ce point; tu auras en /n", Thorizon, et au 
point O le point principal, de telle sorte que, si on ôtait Téta- 



76 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fig. 31. — Perspective. (Troisième exemple.) 



mage de la glace instantanément et que, devenant transpa- 
rente, elle te laissât voir la mer ou la plaine, la ligne hi 
tomberait exactement sur Phorizon, et au point O conver- 
geraient toutes les lignes au delà de la glace, parallèles à la 
ligne AD ou perpendiculaires à cette glace. 

« Mais cette question du tableau ou de la vitre à travers 
laquelle on voit les objets est assez importante pour que 
nous insistions, car le jour où on a bien compris le rôle 
que remplit cette vitre, on sait la perspective et on peut 
résoudre tous les problèmes les plus compliqués. Suis-moi 
bien. Voici en abcd ifig. 32) une glace, une vitre, et en 
efgh un panneau de bois. Toi, tu es placé en A, Thorizon 
sera donc à la hauteur de ton œil sur la vitre en /;;?, et ton 
point de vue ou principal, en O. 

K Admets que, de ton œil, tu puisses tendre des fils joi- 
gnant les deux lignes e/, g h. Ces fils perceront la vitre de 
e' en /' et de g' en h' . Ainsi tu auras sur cette vitre ia 
représentation perspective du panneau efgh; les deux lignes 
parallèles cg^ dh se traceront sur cette vitre en cg\ dh', et 
ces deux lignes parallèles c^', dh' tendront au point de vue O. 

« Mais cette figure explicative ne te donne pas en réalité 
Tapparence du panneau e/^/z, puisque, moi-même, pour 



UN PEU DE PERSPECTIVE ET DE GEOMETRIE. 77 




Fig. 52. — Perspective. (Quatrième exemple.) 



te faire comprendre Topération, j'ai mis la vitre et ce pan- 
neau en perspective. 

« La question est de savoir, pour toi, placé en A, quelle 
figure aurait ce panneau ou tout autre objet placé au delà 
du tableau, sur la vitre ou ce tableau. 

« Eh bien (fig. 33), supposons que ab er.t la trace de la 
vitre sur le sol. Cette trace ne sera qu'une ligne. Toi, tu es 
en A, et^ce point A est le pied de la verticale abaissée de 
ton œil sur le sol. C'est ce qu'on appelle une projection 
verticale. 

« Supposons encore trois règles, cti, e/, ^/z, égales 
entre elles, également espacées parallèlement à la ligne ab 
et disposées de façon à ce qu'elles soient comprises entre 
deux lignes parallèles, nécessairement perpendiculaires au 
tableau ab. Si de ton œil, dont la projection horizontale est 
en A, tu tires des lignes aux extrémités de chacune des 
règles, ces lignes perceront le tableau ou la vitre en 
c'e' g\ h'f ci'; ce qui te démontrera d'abord que ces règles, 
égales entre elles, paraissent de plus en plus petites sur la 
vitre, à mesure qu'elles s'éloignent de ton œil. 

« Maintenant, relevons cette vitre ab; admettons le sol 
coupé suivant S T, perpendiculairement à la vitre. 



78 



HISTOIRE D'UN DESSINATEUR. 




A''- f'i d" ^' ^ 



Fiy. 5j. — Perspective. (Cinquième exemple.) 



« Cette vitre se tracera par une ligne a! h' , et les règles 
gh^ ef^ cd^ ne seront que les points ]i"f"d" sur le sol. 
Toi, tu es en A et ton œil. est en O^ le point de vue sur la 
vitre coupée, en o' . Si du point O (ton œil), tu tires des 
lignes joignant h'\f", d'\ ces lignes traverseront la vitre en 
i^ 2 cl 3. 

« Ayant ainsi opéré, fais faire face au tableau*, ce tableau 
sera le parallélogramme iklm; Im la ligne de terre, rt 
Phorizon-, O le point de vue-, reportant par des parallèles 
I ^ 2^ 3 sur ce tableau, tu as la position des trois règles en 
perspective et, prenant sur la ligne 3 des deux côtés de la 
verticale OA' les longueurs o" c\ o" d\ o" étant la projection- 
horizontale du point de vue; sur la ligne .2, de même, les 
longueurs o"e\ o" f ; sur la ligne i , de même encore, les 
longueurs o"^', o'7i', tu verras que ces lignes se trouvent 



UN PEU DE PERSPECTIVE ET DE GÉOMÉTRIE. 79 

ainsi comprises entre les deux lignes ;'0,j'0, qui sont les 
parallèles c^, dh en perspective. 

« Donc, pour mettre un objet en perspective, il faut 
savoir la distance du tableau à laquelle tu supposes que ton 
œil est placé, et, reportant celte distance sur la ligne d'horizon, 
tu admets que la vitre ou le tableau est de profil , comme en 
a'b', et tu fais l'opération que je viens de t'indiquer. 

« Tu me demanderas peut-être comment il se fait que 
toutes les lignes parallèles et perpendiculaires au tableau 
tendent au point de vue ? Cela est un phénomène d'optique 
qui tient à la conformation même de Toeil, lequel ne perçoit 
les objets qu'à travers une pinule ou orifice extrêmement 
petit pour venir se refléter sur un miroir concave disposé 
en arrière de cette pinule. Dès lors, il faut bien que les 
lignes parallèles viennent se réunir en ce point comme au- 
tant de rayons. En un mot, tout ce que tu vois dans la 
nature n'est pas mis en perspective; c'est ton œil qui met 
tout cela en perspective, et si tu veux reproduire pour d'au- 
tres yeux que les tiens l'apparence de ces objets, il faut 
bien que tu les traces conformément aux lois de la vision. 

— Est-ce que les bêtes voient aussi en perspective ? 

— Ce n'est pas douteux, du moins quant aux bêtes 
déjà élevées dans l'échelle des êtres , et ce ne peut être 
autrement. 

a Elles ont toutes, plus ou moins, le sentiment de la dis- 
tance, la vue plus ou moins nette et plus ou moins longue; 
m,ais il ne peut y avoir pour les bêtes une autre perspective 
que pour les hommes; seulement, elles ne se soucient 
guère d'en connaître les lois. 

« L'homme, lui, non seulement découvre et définit les 
lois de la perspective, mais il en déduit la connaissance de 
la dimension et de la position réelle des objets dont il ne 
perçoit que l'apparence, par une opération inverse, comme 
je te le ferai voir. 



8o 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



« Essa3^ons de mettre un carré en perspective sans plus- 
nous servir de toutes ces figures tracées pour te faire com- 
prendre comment un objet se peint sur une vitre interposée 



,--— — T^" 




iFig. 54. — Perspective. (Sixième exemple.) 



entre toi et cet objet (fig. 34). Il s'agit donc d'un carré abcd^ 
la ligne de terre ou la ligne de renconire du tableau avec le 
sol est enT, Thorizon en H, le point de vue en O. N'oublie 
pas que ce point O est la projection de ton œil sur Tho- 



UN PEU DE PERSPECTIVE ET DE GÉOMÉTRIE. 8l 

rizon, la rencontre avec le tableau ou vitre de la li^ne 
perpendiculaire abaissée de ton œil sur ce tableau. La dis- 
tance de ton œil à ce point O est rabattue en D sui Phorizon. 

ce Pour mettre en perspective les deux lignes ac^ b J, 
lesquelles sont perpendiculaires à la ligne de terre, il suffit, 
par suite de ce que je viens de te démontrer précédemment, 
de tirer du point .a et du point b deux lignes au point de 
vue-, nous avons ainsi les deux côtés a c, b d du. carré en 
perspective; mais il s'agit de savoir où le côté cd devra 
couper les deux lignes ^O, ^O. La position de cette 
4ignc cd^ en perspective, dépendra de la distance à laquelle 
nous sommes du tableau ou de la vitre , car il est évident 
que plus nous approcherons de cette vitre, plus le carré 
nous semblera avoir de profondeur*, que plus nous nous 
éloignerons de cette vitre, plus il nous semblera mince. 
Donc, la distance de ton œil au point visuel O étant rabattue 
en D, l'opération, précédemment faite devant toi, fa 
démontré que la distance d'un point au tableau était mar- 
quée sur ce tableau ou vitre par la rencontre d'une ligne 
tirée de ton œil à ce point. Donc, la distance ab, côté d'un 
■carré, étant égale à la distance ac, si du point b nous tirons 
une ligne au point D, rabattement de l'œil sur l'horizon, la 
rencontre de cette ligne b D avec la ligne a O donnera le 
point c' en perspective, et, par conséquent, la ligne cd en 
perspective. Si tu te rapproches du tableau, et que la dis- 
tance de ton œil à ce tableau ne soit plus que la lon- 
gueur D'O, faisant le même tracé que ci-dessus, c'est- 
à-dire tirant la ligne ^ D', tu vois que ton carré en 
perspective prend, en apparence, plus de profondeur. 

« Mais il faut le familiariser avec ces opérations de 
pénétrations de lignes à travers des plans, de coupements 
^e plans dans tous les sens, il faut que tu comprennes 
absolument les problèmes élémentaires que je t'explique; 
'tout est là. Et CCS éléments compris, le reste va de soi. 

11 



82 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



« La ligne de terre , ou mieux la trace du tableau sur le 
sol étant la ligne T, la distance où tu seras de cette trace 
sera égale, comme il a été dit, à OD et, par conséquent, 
à O'D", le point D" étant la projection horizontale de ton 
œil sur le sol. Si donc tu tires une ligne de ce point D" au 
point c, angle du carré, cette ligne sera la projection hori- 
zontale du rayon visuel partant de ton oeil et aboutissant au 
point c, et elle traversera le plan vertical de la vitre en c". 

« Or, tu vois que de ce point c", si tu élèves une verticale, 
celle-ci viendra précisément rencontrer le point c', qui te 
donne, en perspective, la profondeur du carré. Il en sera 
e même si nous procédons du point D'", plus rapproché du 
dbleau. Donc le point c' est bien le point où la ligne tirée 




Fig. 55. — Perspective. (Septième exemple.) 



de ton œil au point c perce la vitre. Cest ce que te fera 
comprendre d'une manière sensible le tracé (fig. 35) qui te 
présente la vitre, le carré horizontalement posé, Thorizon 



UN PEU DE PERSPECTIVE ET DE GÉOMÉTRIE. 83 



en H, la ligne de terre en 'F, le point de vue en O et la 
représentation perspective de ce carré sur la \'itre donnée, 
par les points de rencontre des lignes tirées de ton œil aux. 
angles du carré, suivant que tu es plus ou moins éloigné du 
tableau -, de même encore le rabattement des points dj dis- 
tance DD' en D"D"' sur Thorizon tracé sur la vitre, et enfin 
l'opération contenue dans la figure précédente. » 

Al. Majorin ne s'en tenait pas à ces démonstrations; avec 
des cartons découpés une toile métallique très fine et des 
fils, il faisait comprendre à petit J'^.an comment des solides 
se présentent en perspective sur un tableau. Il posait, par 
exemple, un cube en carton en A; puis, plaçant entre le 
spectateur B (fig. 36) une toile métallique très déliée, il 




Fig. 36. — Perspective. (Huitième exemple). 



faisait passer des fils tendus des angles du cube à Tœil de c« 
spectateur; Pintersection de ces fils avec la toile métallique 
lui permettait de tracer sur celle-ci l'apparence perspective 
de ce cube. 
M. Majorin insista longtemps auprès de son élève pour 



84 HISTOIRE d'un dessinateur. 

qu'il comprît parfaitement ces intersections de lignes et de 
plans avec le tableau vertical. 

Le maître tenait à familiariser petit Jean avec ces élé- 
ments de la perspective. Sans fatiguer sa jeune intelligence, 
il revenait souvent sur ces problèmes , tout en l'occupant, 
dans rintervalle, de questions qui exigeaient moins d'at- 
tention. 

M. Majorin pensait qu'avant d'aborder les premières 
notions de géométrie descriptive, il était bon que l'élève eût 
une idée très exacte des effets de la perspective, c'est-à-dire 
de l'apparence réelle des objets. Il se disait que, pour com- 
prendre les projections géométrales sur plan vertical et sur 
plan horizontal, il fallait d'abord que l'œil et l'esprit de 
l'enfant n'eussent plus d'effort à faire pour saisir la position 
d'un corps, d'un point ou d'une ligne dans l'espace, et 
avant de donner des définitions théoriques, M. Majorin 
montrait des exemples. Ainsi, avec des cartons, il faisait 
voir à petit Jean comment un plan pouvait couper deux 
autres plans à angle droit, et il disait (fig. 37) : 

« Tu vois ce plan abcd^ on l'appelle plan vertical, et 
cet autre abef. plan horizontal. Ce carton ghi vient 
pénétrer ces deux plans , y laisse une trace hg^ qui est la 
trace verticale, et une autre /zz", qui est la trace horizon- 
tale. » Puis, enlevant le carton ghi^ il déployait les deux 
plans, ainsi qu'on le voit en A, et montrait à petit Jean 
les deux traces. 

ce C'est ainsi, ajoutait-il, qu'on peut connaître la position 
d'un corps, d'un plan ou d'un point dans l'espace; c'est par 
la trace ou la projection qu'ils laissent sur les deux plans 
vertical et horizontal. Voici un point (et disant cela, après 
avoir replié les deux cartons, il fichait une longue épingle Im 
dans le plan horizontal), c'est la tête / de cette épingle. 
Supposant la tige Im parfaitement verticale, m est la pro- 
jection horizontale du point /; menant de ce point / une 



UN PEU DE PERSPECTIVE ET DE GÉOMÉTRIE. 85 




1 




\ 




\^ 


o 








/ 

/ 

/ 


/ 


\-rrS 




/ 











Fig. 57. — Gùornélrie perspective. (Premier exemple.) 



ligne horizontale /«, parallèle par conséquent au plan 
horizontal et perpendiculaire au plan vertical, nous piquons 
un autre point n dans ce plan vertical, point qui est la 



86 HISTOIRE D*'UN DESSINATEUR. 

projection verticale du point /. » Puis, déployant de nou- 
veau le carton, il montrait que les deux points m' et n' se 
trouvaient naturellement sur une perpendiculaire à la ligne 
de terre AT. 

Alors il ajoutait : « Je sais ainsi la position exacte du 
point / ou de la tête d'épingle dans Tespace. Je sais qu'elle 
est à la distance om' du plan vertical et à la distance o;/ 
du plan horizontal. » 

M. Majorin montra à petit Jean comment on peut faire 
passer un plan par un point: « Soit, dit-il (fig. 38), la ligne 
de terre T, et sur plan vertical, la trace ab d'un plan, soit 
en o et o' la projection verticale et horizontale d'un point 
dans l'espace; il s'agit de faire passer le plan ab par ce 
pomt et de donner la trace de ce plan sur le plan horizontal. 
Nous tirons du point o, projection verticale du point dans 
l'espace, une ligne horizontale jusqu'à sa rencontre avec la 
trace ab en o" ; du point o", nous abaissons une verticale 
qui rencontrera la ligne de terre o'" ; nous réunissons le 
point o'" au point o', projection horizontale du point dans 
l'espace; nous avons ainsi fait passer par ce point dans 
Pespace un plan vertical dont la trace horizontale sera o' o'" . 

« Dès lors, nous possédons la trace horizontale du plan 
a b qui doit passer par le point dans l'espace, car cette trace 
sera parallèle à la ligne o' o" ; nous l'indiquons en a c. m 

M. Majorin, au moyen de ses cartons, n'eut pas de peine 
à faire comprendre à petit Jean l'opération (voir en A) con- 
sistant à faire passer un plan vertical auxiliaire par les deux 
projections verticale et horizontale o" o"\ o'" o\ lequel plan 
vertical doit nécessairement rencontrer le plan a b suivant 
la projection verticale od\ et donner la trace horizontales c 
parallèle à la trace o'" o . Le point p étant sur la ligne de 
rencontre o" e des deux plans , il est dans le plan s G c ; donc 
ce plan passe par ce point. 

Dire que ces démonstrations étaient absolument compri- 



UN PEU DE PERSPECTIVE ET DE GEOMETRIE. 



«7 





Fi-T. 38. — Géomutrie perspective. (Deuxième exemple.) 



ses par petit Jean, ce serait s'avancer beaucoup, et M. jMa- 
jorin ne se faisait pas d'illusions à cet égard; mais sa mé- 
thode consistait évidemment à faire entrevoir à son élève 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



rétendue du champ qu'il avait à parcourir, quitte à revenir 
sur ses pas, à combler hs lacunes au mo3'en d'observations 
journalières, à saisir toutes les occasions de montrer les ap- 
plications diverses d'un problème résolu. Peu à peu, l'in- 
telligence de petit Jean se familiarisait avec la connaissance 
des intersections de plans, avec les procédés perspectifs. 
Il arrivait que M. Majorin lui posait une question et le lais- 
sait chercher, tout en le mettant sur la voie de la solution. 
Un soir, traçant un cercle, il lui demanda de le mettre en 
perspective : 

«Tu sais, ajouta-t-il, qu'un cercle s'inscrit dans un 
carré-, tu peux mettre un carré en perspective, donc cher- 
che.... » 

Petit Jean tâtonna beaucoup, se donna beaucoup de 
mal, compliqua les figures, mais n'arrivait pas. M. Majo- 
qin vint à son aide (fig. Sq). 

« Tu as mis le carré, inscrivant le cercle, en perspective, 
tu as reconnu que ce cercle touche en quatre points les côtés 
du carré, tu as donc en perspective quatre des points du 
cercle qui sont les points abcd. Cela ne suffit pas pour le 
figurer.... Eh bien , trace les diagonales du carré, tu auras 
encore quatre points du cercle qui sont les points efgh; 
ces diagonales sont en perspective si tu réunis les points 
nopq. Bon! Allons! t'y voilà.» 

En effet, petit Jean traça les deux lignes ik, Im, qu'il 
. tira au point de vue V, et leur rencontre avec les diago- 
nales lui donna en perspective les quatre autres points du 
cercle-, M. Majorin lui démontra par le tracé X qu'on 
pouvait encore avoir d'autres de ces points, autan: qu'il 
était besoin, de manière à tracer exactement le cercle en . 
perspective, puis, élevant une verticale sur le centre du 
cercle en perspective , M. Majorin tira du point S fixé au- 
dessus de l'horizon sur cette ligne une parallèle à l'hori- 
zon , une ligne au point de vue, et élevant d'autres vertica- 



UN PEU DE PERSPECTIVE ET DE GIÎOMÉTRIE. 89 




Fig. 39. — Perspective. (Neuvième exemiJJe.) 

les des points d\ h\ a', c', leur rencontre avec les lignes 
tirées du point S, soit horizontale, soit en point de vue, lui 
permit de délimiter un autre carré en perspective sur un 
plan horizontal à la hauteur du point S. Dans ce carré en 
perspective, il traça les deux diagonales, éleva des vertica- 
les des points de rencontre du cercle inférieur avec les dia- 
gonales du premier carré, ce qui lui donna, dans le carré 
supérieur, les points par lesquels devait passer le deuxième 

cercle ; cela fait, il le traça. 

12 



90 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



« Ainsi avons-nous mis, dit M. Majorin quand l'opéra- 
tion fut achevée , un cylindre en perspective. 

(c Qu'avons-nous fait? Nous avons fait passer des plans 
verticaux autour de Taxe du cylindre , ainsi que te le fait 
connaître la figure 40, comme des feuillets d'un livre, et nous 




Fig. iO. — Perspective. (DixiLme exemple.) 



n'avons plus qu'à faire passer des cercles touchant les an- 
gles inférieurs et supérieurs des feuillets pour déterminer le 
cylindre. » 

Les soirées d'hiver se passèrent ainsi pour petit Jean à se 
fortifier dans l'étude des éléments de la géométrie, de la 
géométrie descriptive et de la perspective. Pour ne le point 
fatiguer, ces leçons étaient entremêlées de séances pendant 
lesquelles le maître faisait copier à petit Jean des objets, 
des solides, des pièces de machine, de petites fabriques de 
carton disposés de toutes sortes de façons, de manière que 
rélève les eût tantôt au-dessous de son horizon, tantôt au- 



UN PEU DE PERSPECTIVE ET DE GÉOMÉTRIE. Ç)l 




Fig. 41. — Groupe de constructions vu sous deux points de vue différents. 

dessus (fig. 41). M. Majorin ne manquait pas de rectifier les 



92 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

erreurs de perspective, en ayant soin d'expliquer en quoi 
rélève avait failli. Ce fut une occasion de s'occuper des points 
accidentels toujours placés sur Thorizon , plus ou moins 
distants du point de vue et vers lesquels convergent les 
lignes parallèles, mais qui ne sont pas perpendiculaires au 
tableau. 

Ces leçons ne se passaient guère sans que M. Majorin 
trouvât Toccasion d'expliquer à son élève quelques phéno- 
mènes curieux touchant Toptique, la lumière et les ombres, 
afin de tenir sans cesse son intelligence en éveil et de l'habi- 
tuer à observer. 

C'est dans un de ces entretiens qu'il lui fit voir comment 
les rapports de dimension des étages d'une tour, par exem- 
ple, peuvent être entièrement modifiés suivant la position 
du spectateur (fig. 42). 

« Tu constates facilement, dit-il à ce propos, que cette tour 
est composée d'étages dont les hauteurs sont fort différentes. 

« Cependant, si tu es placé en A et que tu examines cette 
tour, ses étages viennent se peindre dans ton œil, lequel 
n'est qu'un point, centre d'une sphère dont je trace en B C 
un segment; admets que ce segment soit divisé en parties 
égales a b ^ b c^ c d^ etc., ces étages si différents de hauteur 
se peindront dans ton œil comme s'ils étaient égaux , les 
divisions a b ^b c^c d^ etc., étant égales entre elles. Le rai- 
sonnement te fait comprendre cependant que ces étages ne 
sont pas égaux, mais le raisonnement cause ici une illusion, 
car si tu copies fidèlement cette tour, elle n'aura que la hau- 
teur de la \\g\\Q.fa développée, et son apparence perspective 
sera celle qu'indique le tracé T. Plus tu t'éloigneras et plus 
les étages reprendront leurs dimensions relatives , plus tu te 
rapprocheras du pied de la tour, plus il les perdront , ainsi 
que le démontre la position A' du spectateur ; si bien que 
pour ce spectateur étant posté en A', la tour se peindra dans 
ton œil, ainsi que l'indique le tracé T'. 



UN PEU DE GÉOMÉTRIE ET DE PERSPECTIVE. gS 




Fig. '12. — Déformations perspectives. 



94 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

t Mais mieux encore, si tu es à une grande distance d'une 
lOur en O, bien que le point S, sommet (voir en M), soit 
plus éloigné de ton œil que le point X, et que par conséquent 
le côté supérieur doive te paraître plus petit que le côté 
à la hauteur deThorizon , on n'en tient guère compte dans le 
tracé perspectif et on trace les deux lignes d'angle de la tour 
parallèles; mais si tu t'approches en O', il y aura entre le 
rayon visuel O'X et le rayon visuel O' S une différence de lon- 
gueur relativement beaucoup plus grande ; dès lors, les deux 
lignes parallèles, piédroits de la tour, fuiront vers un point 
de vue aérien, et la tour te paraîtra ainsi (voir en T'). Aussi 
la photographie, qui ne se fait pas d'illusions, présente- 
t-elle ces déformations lorsque l'objectif esta une faible dis- 
tance de la base d'un édifice. Les lignes verticales tendent 
vers un point, ne sont plus parallèles, car on est obligé, 
pour obtenir l'épreuve, d'incliner cet objectif, comme tu es 
obligé, lorsque tu es au pied d'un monument, de lever les 
yeux et de ne plus viser l'horizon; tu vas chercher cet 
horizon, ou plutôt le point de fuite, dans le ciel. » 

Et ainsi , M. Majorin dévoilait chaque jour de nouveaux 
phénomènes de vision à petit Jean. 




CHAPITRE VIII 



ou PETIT JEAN COMMENCE A VOIR. 



Quand, aux premiers jours du printemps, on put faire 
quelques promenades , il sembla à petit Jean qu'il voyait 
un monde nouveau. 

Si rintelligence enfantine est dirigée vers l'observation, 
il se fait chez elle comme une sorte d'éclosion alors que la 
nature se réveille aux rayons du soleil printanier. L'enfant 
entrevoit des splendeurs qui le charment ; il ne sait pas, 
mais il éprouve comme un désir infini de pénétrer. les 
secrets de cette nature qui lui montre chaque jour de nou- 
veaux trésors. 

Les bourgeons qui crèvent leur enveloppe visqueuse, les 
fleurs qui percent le tapis de feuilles mortes , les oisillons 
qui gazouillent affairés autour des nids, ces milliers d'in- 
sectes qui- fourmillent dans les herbages font naître dans 
le cerveau de l'enfant des idées fécondes , si on sait les diri- 
ger. M. Majorin n'était pas sans s'apercevoir que petit Jean 
regardait toute chose avec une attention nouvelle; il se fé- 



96 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



licitait, à part lui, de voir son élève profiter ainsi des leçons 
données pendant les soirées d'hiver, et comptait bien déve- 
lopper ces dispositions; mais, suivant son habitude, il aimait 
laisser à son élève une certaine initiative, et, plutôt que de 
provoquer ses observations, il préférait étendre celles que 
lui-même avait ébauchées. 

Un matin que petit Jean restait au logis, M. Msjorin, 
faisant un tour de jardin , aperçut son élève très attentive- 
ment occupé à considérer quelque chose au milieu d'un 
massif d'arbustes. S'approchant sans bruit, il vit que petit 
Jean, son carnet à la main, copiait des bourgeons déjà déve- 




Fig. 45. — Bourgeons de marronnier. 



loppés de marronnier d'Inda (fig. 43). Tout incorrects qu'é- 
aient les croquis de Tenfant, le inaître éprouva un vif sen- 



ou PKTIT JEAN COMMENCE A VOIR. 97 

tinient de joie en constatant ainsi le fruit de ses leçons. Petit 
Jean était si fort occupe de son dessin qu'il demeura quel- 
ques minutes sans s'apercevoir de la présence de M. Majo- 
rin. Dès qu'il le vit, il rougit comme s'il eut été pris en 
faute. 

« Bien, très bien, petit, dit M. Majorin en caressant la 
tête blonde de petit Jean; n'est-ce pas que c'est beau, tout 
cela? Comme ces folioles ont fait elTort pour écarter les enve- 
loppes gommées qui les préservaient du froid, comme elles 
s'échappent vigoureuses et promettent de se développer 
librement. Vois ce bourgeon, il a jeté bas les écailles 
brunes et gluantes qui l'enveloppaient-, il ne reste plus que 
les quatre stipules de la base, lesquelles vont tomber bientôt 
aussi, a3^ant rempli leur tâche.... Tiens, voici un de ces 
bourgeons qui s'est émancipé , déjà les pétioles se sont dis- 
joints ; seules , les extrémités des groupes de jeunes feuilles 
sont encore réunies par la liqueur visqueuse qui les entou- 
rait (fig. 44). Bon, voici là un bourgeon plus pressé d'éclore ; 
vois, les feuilles se sont séparées, les stipules sont encore 
attachés à la base cependant; puis ne voilà-t-il pas la fleur 
qui se dépêche aussi d'apparaître en boutons ! (fig. 45). 

a Dans quelques jours, si le beau temps continue, tout cela 
se sera développé, les feuilles auront pris leur grande allure, 
et les grappes de fleurs, encore endormies aujourd'hui , se 
dresseront fièrement entre leurs pédoncules. 

« Mais il ne faut pas s'en tenir à l'observation de ces 
grands personnages , il y a dans les petites plantes qui per- 
cent les détritus laissés par l'hiver des sujets qui méritent 
toute notre attention. Moins puissants , moins robustes 
que les grands végétaux, il leur faut plus d'énergie pour se 
développer. Regarde ces pieds de violettes (fig. 46) ; vois 
comme ces feuilles, enroulées d'abord en manière de cornets 
afin de permettre à leurs limbes si tendres de passer à tra- 
vers les obstacles (fig. 47), sont heureuses de s'épanouir 

13 



gS 



HISTOIRE D UX DESSINATEUR. 




Fig. 4i. — Bourgeon de marronnier d'Inde, ouvert. 

aux rayons du soleil, lorsqu'elles ont accompli leur première 
âche. ^Nlais passons plus avant dans le fourré. Il y avait là, 
Pan dernier, quelques pieds de fougère*, de leurs racines 
doivent s'élever de nouvelles pousses. 

ce En effet, en voici une. Elle a rejeté autour d'elle les 
feuilles mortes qui lui servaient de couverture ; si le pied de 
violettes a roulé ses feuilles en cornets pour se faire jour au- 
milieu des obstacles , la fougère , d'un tempérament plus 
robuste, a fermé les poings et force le passage. N'est-ce 
pas charmant (fig. 48), et y a-t-il quelque part un plus 
joli bijou ? Ce bourgeon d'un vert gris qui développe ses 



ou PETIT JEAN COMMENCE A VOIR. 



99 




Fig. -io. — Bourgeon de inarronnier d'Inde épanoui. 

feuilles enroulées sur elles-mêmes, cotomieuses encore, 
n'est-il pas un ornement des plus gracieux ? 

(( Tu as de quoi dessiner dans ce coin de jardin, et il faut 
te dépêcher, car les modèles ne t'attendront pas. La nature 
n'est pas comme les gens qui font faire leur portrait : elle ne 
pose pas, elle a d'autre besogne sur les bras. Cependant, 
elle voudra bien te donner le temps de déjeuner- tu revien- 
dras tout à l'heure, dame Orphise nous appelle. » 

Il est des jours, dans l'existence des enfants aussi bien 
que dans celle des hommes, où il se fait comme une révé- 
lation, où s'accomplit un progrès brusque. 

Ce qu'on avait emmagasiné confusément dans le cerveau 
pendant un long temps, les matériaux dont on ne pouvait 
se servir, faute de pouvoir les assembler, se coordonnent 



100 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fis. "iS. — Pied de violettes. 



comme par enchantement. Notre petit Jean était arrivé à 
un de ces moments psychologiques. 

Pendant le déjeuner, il mettait, par la pensée, les 
assiettes et les carafes en perspective. A travers les vitres, il 
regardait le paysage et le calquait avec un crayon imagi- 
naire. Sur la nappe, à Taide d'une allumette, il cherchait 
les contours du chat qui ronronnait sur un coussin (fig. 40). 

M. Majorin n'était pas sans s'apercevoir de la préoccupa- 
tion de petit Jean , il voulut éprouver son élève : 

K Dis-moi, petit, je crois qu'il y a plus de quinze jours 
que tu n'es allé voir ta mère et les tiens -, il fait beau, j'ai 
une course à faire du côté de Villeneuve-Saint-Georges ; 
veux-tu que nous allions jusque chez le père Loupeau? 

— Mais.... oui, bon ami. 

— Eh ! tu n'as pas Pair bien empressé. 



ou PETIT JEAN COMMENCE A VOIR. lOI 




Fip;. A~. — Pied de violettes : feuilles et fleurs. 



— Si! bon ami. 

— Mais non, mais non !... Le temps est charmant cepen- 
dant, nous dînerons à Villeneuve et nous reviendrons à la 
nuit • est-ce que cela ne te plaît point ? 

— Oh ! si fait , bon ami ! 

— Allons , tu dis cela sans le moindre enthousiasme. 
Avais-tu quelque projet en tête, quelque partie avec des 
camarades de Técole ? Dis-le franchement. 

— Dame, bon ami, j'aurais bien voulu rester à la mai- 
son... pour dessiner... ces plantes que nous avons vues 
tout à rheure. 

— A merveille ! tu as raison, c'est bien dit : reste donc ; je 
ferai ma course tout seul et reviendrai pour dîner.... Dame 
Orphise , veuillez dire qu^on selle la Grise , je sortirai seul. » 

Et là-dessus, M. Majorin embrassa petit Jean et monta 
à sa chambre. 



102 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fii(. 48. — Bourgeons du fougère. 



Petit Jean, il faut Tavouer, avait le cœur un peu gros : 
manquer une jolie promenade, ne pas voir sa mère, ses 
frères et sœurs, tout cela pour passer le temps à d^sMuer des 
bouts de plantes, lui semblait, toute réflexion faite, un peu 
dur, et il fut le point d^aller trouver son bon ami pour lui 
déclarer qu'il changeait d'avis. Mais il se souvint que M. Ma- 
jorin lui avait dit un jour : « Quand on a fait une sottise , il 
ne faut jamais avoir honte de le reconnaître • c'est le seiil 
moyen de la réparer ; quand on a fait son devoir , ce que 
la raison ou la conscience commande, c'est une sottise de 
s'en repentir , même s'il n'en résulte que dommage pour 
soi. y> 



ou PETIT JEAN COMMENCE A VOIR. 



io3 




Fi-. 49. — Minet. 



Petit Jean rentra, donc son chagrin , prit son album et 
s''en alla tout droit au fond du jardin sans tourner la tête -, 
involontairement deux ou trois grosses larmes tombèrent 
sur son papier quand il se fut assis devant quelques-unes des 
plantes qu'il voulait dessiner. 

« Allons ! se dit M. Majorin en voyant de sa fenêtre Ten- 
fant se diriger vers les bosquets, le petit a quelque chose 
là; c'est bon ! » 

Et, descendant dans la cour, il enfourcha la Grise. 

A mesure que petit Jean avançait dans son travail de 
copie de plantes, il éprouvait comme un sentiment de 
contentement inconnu. Ces modèles lui semblaient d'au- 
tant plus précieux qu'il venait de leur sacrifier un grand 
plaisir. 

« Petites plantes , se disait-il vaguement, je vous aime 
bien, puisque pour rester avec vous je ne vais pas me pro- 
mener avec bon ami, ni voir père, mère, frères et sœurs. 

« Petites plantes, il faut vous laisser copier, m'aidera faire 
de jolis dessins que bon ami verra avec plaisir. » 

Et alors, si quelques-unes de ces éclosions brusques, 
printanières , faisaient tressaillir les tigettes des herbacées, 
il semblait à petit Jean que ces plantes lui répondaient. 
Puis apparaissait sur les lim.bes veloutés quelque brillant 
coléoptère aux longues antennes mobiles ; il s'arrêtait un 



104 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



instant comme pour se chauffer au soleil et, ouvrant ses 
élytres, il prenait son vol. 

Petit Jean essayait aussi de dessiner ces bestioles, mais 
cela était trop difficile ; elles posaient si mal et étaient si 
petites ! 

Les graves personnages qui s'occupent de Téduca- 
tion des enfants leur fournissent de petits livres faits pour 
eux, mis à la portée de leur intelligence , ornés de char- 
mantes vignettes \ ils ne leur épargnent ni Tenseignemen 
de la saine morale, ni les éléments des connaissances les 
plus utiles. Une matinée de printemps imprime parfois 
dans ces jeunes cerveaux un enseignement bien autrement 
fructueux. 

]Mettre Tenfant en face de la nature en soulevant seule- 
ment un coin du voile qui couvre ses mystères , c'est encore 
le meilleur moyen de développer son intelligence et de lui 
donner le désir d'apprendre. 

Quand petit Jean devint un homme, le souvenir 
de cette journée ne s'effaça jamais de sa mémoire, et il 
disait : « C'est de ce jour que j'ai commencé à aimer la 
nature, et depuis lors mon amour pour elle n'a fait que 
s'accroître; qui sait? peut-être que, si j'avais été me pro- 
mener avec M. Majorin, j'eusse perdu cette occasion. Se 
serait-elle présentée de nouveau ? Mystères de l'intelligence 
humaine ! » 

Quand M. Majorin rentra à l'usine à la brune, petit Jean 
était encore en contemplation devant des pieds de gouët. 
Il lui semblait que cette journée n'eut duré qu'une heure. 

Pendant le dîner, petit Jean fut silencieux, bien que sa 
physionomie exprimât le contentement. 

« Ainsi donc, dit M. Majorin, au dessert, tu as dessiné 
tout le jour dans le jardin.... Nous allons voir cela tout à 
l'heure. Es-tu content de ce que tu as fait ? 

— Oh! pas trop, bon ami, c'est bien difficile.... et puisi 



ou PETIT JEAN COMMENCE A VOIR. Io5 

il fallait me mettre par terre pour voir de près toutes ces 
plantes.... ^^ous me direz leur nom, n'est-ce pas ? 

— Oui, certes; tu en as examiné beaucoup ? 

— Oui, beaucoup-, des toutes petites, toutes petites, parmi 
les feuilles mortes, et qui se donnaient bien de la peine pour 
pousser-, je les débarrassais tout doucement de ce qui les 
gênait. 

— Et elles t'ont remercié ? » 

Petit Jean rougit un peu et ne répondit pas; il n'osait 
avouer, même à son ami, ses impressions de la matinée, il 
lui semblait que c'eijt été une profanation. 

M. Majorin crut comprendre, n'insista pas et demanda 
à voir les croquis. 

Tout cela était bien imparfait ; mais il y avait des obser- 
vations fines et passablement rendues, une intention d'ana- 
lyse qui n'échappa pas au maître. 

Évidemment l'enfant avait regardé avec le désir de se 
rendre compte et de comprendre. 

M. Majorin, sur ces croquis, expliquait les développements 
successifs de ces végétaux quand, par la fenêtre ouverte, 
entra une chauve-souris qui se mit à voleter autour de la 
lampe. Un coup de serviette Tabattit sur la table, et 
M. Majorin emprisonna le petit mammifère sous un verre à 
boire. « Voiià, dit-il, une bonne occasion d'étudier un animal 
des plus intéressants. » Petit Jean pensait, à part lui, que 
ce petit tas noir , difforme , sursautant gauchement , sous ce 
verre à boire, était fort laid, répugnant, et il ne l'aurait pas 
volontiers touché du bout du doigt. 

M. Majorin alla chercher un tiacon contenant du chloro- 
forme, il imbiba un bout de mouchoir du liquide, le passa 
sous le verre, et, après quelques secondes, la chauve-souris 
demeura immobile, affaissée; elle était morte. Alors, pen- 
dant qu'elle était encore chaude, le maître retendit sur une 
planchette en fixant ses membranes avec de grosses épingles. 

U 



io6 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



Le petit tas noir, qui n'avait que sept centimètres de long 
environ, ainsi déplo^x, mesurait trente- quatre centimètres 



d'envergure. 



ce Tu as assez travaillé tout le jour, dit M. Majorin à 
petit Jean -, nous irons faire un tour de jardin, et demain soir 
seulement nous nous occuperons de la chauve-souris. » 




CHAPITRE IX 



UNE LEÇON D ANATOMIE COMPAREE. 



Quand, après le dîner, les deux amis furent assis devant 
la table de travail, M. Majorin, prenant un volume joliment 
cartonné et le donnant à petit Jean, lui dit : « Tiens, voici 
un livre pour toi, ce sera le commencement de ta biblio- 
thèque. C'est la Plante, de M. Ed. Grimard;, tu trouveras 
expliqués là dedans bien des mystères entrevus par toi 
hier. Ainsi une journée bien employée est productive tou- 
jours, ne Toublie pas; sans compter ce que tes propres 
observations ont pu t'enseigner, le travail que tu as fait me 
fournit Toccasion de te donner un ouvrage qui ne peut 
manquer de t'amuser en t'instruisant. 

« Tu liras cela tout doucement et, quand un passage le 
semblera obscur, tu me demanderas de te l'expliquer. 

« Maintenant, revenons à notre chauve-souris d'hier 
soir. Cet animal, qui inspire généralement le dégoût, — et 
tu reconnaîtras tout à l'heure que c'est là un préjugé des 
plus ridicules, — non seulement n'est pas nuisible, mais est 



io8 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



Utile, en ce qu'il mange des insectes fort incommodes, 
comme les cousins par exemple. 

« C'est un mammifère, ce qui veut dire qu'il ne pond 
pas des œufs comme les oiseaux. Il met bas des petits qu'il 
allaite, et tu vas voir s'il n'a pas avec l'homme d'autres 
points de ressemblance. 

« Approche toi donc ! Ne prends pas cet air dégoûté ; 
laisse ces airs-là aux demoiselles qui se trouvent mal si une 
chauve-souris entre dans leur chambre. 

ce De la tête, je ne te dirai pas qu'elle ressemble à celle 
d'un homme, mais nous 3^ reviendrons. Examinons d'abord 
les membres (fig. 5o). Suppose que la membrane qui réunit 




Fis. 50. — Cliauve-souris. 



ces msmbres n'existe pas, tu vois que l'animal a des bras et 
des jambas. Ces bras s'emmanchent aux épaules, comme 
ceux des hommes, à des omoplates triangulaires et sont com- 
posés chacun d'un os qu'on appelle Vhumérus A, puis de 
deux os appelés l'un cubitus et l'autre radius B. Tâte ton 
avant-bras, tu sentiras ces deux os qui te permettent de 
tourner la main. 

« Mais la main de la chauve-souris est à elle seule plus 
longue que le bras tout entier; sauf un petit pouce C, les 
autres doigts sont démesurément longs. 

« Ces pouces sont munis à leurs extrémités d'ongles 
très forts et crochus qui permettent à l'animal de se sus* 



UNE LEÇON D ANATOMIE COMPARÉE. I O9 

pendre aux parois des murs ou aux troncs des vieux arbres. 

« Les deux jambes sont relativement courtes, mais 
elles sont composées, comnie les tiennes, chacune d'un os, 
\(^ fémur (la cuisse), qui s'attache au bassin, et de deux os 
appelés tibia et péroné^ au bout desquels est le pied. Tu 
vois en G les petits pieds de Tanimal munis également 
d'ongles crochus très déliés. La colonne vertébrale (l'épine 
du dos) se prolonge en manière de queue en H comme chez 
tous les mammifères (car l'homme lui-même n'en est pas 
dépourvu : c'est ce qu'on appelle le coccyx; seulement, ce 
petit bout de queue de l'homme est caché sous la peau). 

« Tàte un peu la poitrine de l'animal, sens comme elle 
est bombée; ce sont ces muscles puissants, ces pectoraux 
qui permettent à la chauve-souris de faire manœuvrer ses 
bras et ses énormes doigts réunis par une membrane qui 
s'attache également au col, aux jambes, à la queue. 

« Si la chauve-souris tombe à terre, elle ne peut plus 
s'envoler, parce que ses jambes n'ont pas assez de force pour 
lui donner un premier élan qui lui permettrait de prendre 
de Fair. Aussi s'accroche-t-elle à quelque "nur ou à quelque 
branche avec ses deux pouces ou avec ses )ieds, et elle reste 
là tant que dure le jour-, puis, quand vi "nt le soir, elle se 
laisse tomber, ouvre les bras : la mer'brane se déploie, 
forme parachute, et alors, faisant manœuvrer ses membres 
antérieurs, elle traverse l'air avec rapidité, sans qu'on 
entende les battements de ses membranes , car tu observeras 
qu'elles sont veloutées; vois quelle charmante étoffe et 
combien il est agréable d'avoir un si bo.i manteau ample et 
souple, fourré près du corps, pour s'envelopper quand on 
ne bouge pas, et disposé de façon à se déployer pour franchir 
l'espace avec la vitesse d'une flèche. 

« Maintenant examinons (fig. 5i) ces bras et cette tête de 
la chauve-souris. Tu vois que du col A la membrane va 
s'attacher à la base du pouce de la main B, exactement 



TIO 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




X ' 



Fig. 51. — Détails de la chauve-souris. 



comme serait un manteau posé sur tes 'épaules et que tu 
tendrais avec les mains en ouvrant les bras. Ce manteau est 
collé au dos de Tanimal, à ses jambes et à sa queue qui lui 
sert de gouvernail! Il n'est guère d'animal mieux pourvu, 
et c'est bien à tort qu'on n'éprouve pour lui que de l'aver- 
sion. 

■c Sa tête n'est pas moins intéressante à observer. 

« Ses larges oreilles, dont les membranes viennent s'atta- 
cher sous la mâchoire, sont merveilleusement disposées' 
pour percevoir le plus léger bruit et, de plus, garantissent 
les yeux latéralement, ce qui permet à la chauve-souris de 
viser une proie sans être distraite par les lueurs obliques. 
Aussi l'œil de la chauve-souris perçoit-il facilement dans 



UNE LEÇON D ANATOMIE COMPAREE. III 

une demi-obscurité les moindres insectes qui, le soir, 
prennent leurs ébats, et, grâce à la rapidité de son vol, elle 
les gobe au passage : car tu vois qu'elle est pourvue d'une 
large bouche munie de bonnes dents incisives et molaires, 
comme toi et moi. 

« La chauve-souris n'a donc rien d'un oiseau; c'est un 
mammifère qui allaite ses petits; elle a des dents et non un 
bec; elle possède des mains dont les doigts sont munis de 
phalanges et d'ongles; elle ne saurait marcher ou sauter 
comme les oiseaux, et si, par malheur, il lui arrive de 
tomber à rase terre, c'est avec des peines infinies qu'en 
rampant péniblement, elle va chercher un mur, une roche 
ou un tronc d'arbre, pour trouver sous elle une couche 
d'air assez épaisse qui lui permette d'étendre ses mem- 
branes et de voler. 

« Des humains ont parfois essayé de fabriquer des appa- 
reils qui leur permissent de voler; ces fous (car on ne peut 
guère leur donner un autre nom) auraient du d'abord 
observer la chauve-souris , qui est , de tous les animaux 
volants, celui qui se rapproche le plus de l'homme. Or, une 
chauve-souris de nos contrées , dont le corps mesure de la 
tête au bas des reins six centimètres de longueur, a une 
•envergure de trente-quatre à trente=cinq centimètres. Donc, 
cette envergure est près de six fois la longueur du corps de 
la bête. Le corps d'un homme, de la tête au coccyx , étant 
d'un mètre environ , l'envergure de ses membranes devrait 
être de six mètres, et pour faire manœuvrer un semblable 
appareil , nos faibles pectoraux ne pourraient suffire , sans 
compter qu'au bout de nos bras , il faudrait ajouter quatre 
doigts d'un mètre cinquante centimètres à deux mètres de 
longueur. 

« Quoi qu'il en soit, tu vois qu'il est bon d'examiner 
toute œuvre de la création de près, et qu'il n'y a aucune 
bonne raison pour considérer la chauve-souris comme un 



T 12 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



animal méprisable, repoussant ou répugnant. Cette petite 
bête est parfaitement pourvue et est plutôt faite pour exciter 
notre admiration que notre mépris. 

a Mais voici qui est plus étrange, » et M. Majorin alla 
chercher dans ses cartons le dessin (fig. 52). 




Fig. 52. -Ptérodactyle. 



« Cet animal n"'existe plus sur la surface du globe ter- 
restre ; mais il y a vécu bien avant Tapparition de Thomme, 
et on trouve son squelette dans les roches d'où on extrait la 
pierre lithographique. On lui a donné le nom do. ptérodac- 
tyle , ce qui signifie à peu près : doigts ailés. Cet animal 
était une façon de lézard volant ou voletant (car il ne pou- 
vait certainement pas fournir une longue course en l'air) à 



UNE LEÇON d'anATOMIE COMPARÉE. IlS 

Taide de ses membranes; ce n'est pas une chauve-souris, 
•ce n'est pas un mammifère, mais un reptile, ce qu'indique 
assez la forme de sa tcte et sa denture qui est celle appar- 
tenant aux sauriens. 

« Cet étrange animal qui, d'ailleurs, n'était guère plus gros 
•qu'un lézard de forte taille , possède comme nous des bras, 
jambes, mains, pieds-, seulement, le petit doigt de la main 
s'allonge démesurément, ainsi que tu le vois ici en A, et 
sert d'attache à la membrane qui, d'autre part, couvrait 
les épaules, joignait les talons et le bout de la queue. En B 
est représenté ce bras squelette, grandeur naturelle, et en C 
la tête du pîérodactj'le avec ses muscles restaurés. 

a ho. ptérodactyle n'était pas velu comme la chauve-sou- 
ris, mais couvert d'une peau plissée. C'était, au total, une 
assez laide bête qui devait se nourrir d'insectes qu'elle hap- 
pait en voletant ; d'ailleurs les griffes aiguës et spatulées des 
quatre doigts de la main et des cinq doigts du pied, lui 
permettaient de s'accrocher aux parois des roches et de 
ramper sur leur surface verticale, tout comme les lézards, 
mais certainement avec moins de grâce et de vivacité. 
Cependant la forme et la dimension des os du bassin per- 
mettent de supposer que le ptérodactj'le pouvait s'asseoir 
sur son séant, 

« Tu me demanderas peut-être oii je veux en venir avec 
ces explications à propos d^'animaux bizarres ? Simplement 
à ceci: c'est que la nature, elle aussi, a cherché, essayé 
toutes sortes de formes. Elle y met le temps, car rien ne la 
presse; mais ayant adopté un principe, elle tente d'en tirer 
toutes sortes de conséquences. Ainsi, prenons ta main, par 
exemple. Eh bien , avant d'arriver à construire la main de 
l'homme, cet outil merveilleux, que de tentatives n'a-t-elle 
pas faites ! Les grands sauriens des époques primitives que 
Ton trouve dans les lias , terrains déposés des milliers de 
siècles avant l'apparition de l'homme , ces grands sauriens 

15 



114 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

ressemblent plus ou moins au lézard ou au crocodile. 
Vivant dans l'eau, ils ont, à la place de bras et de jambes, 
des nageoires en façon d'avirons, mais ces membres n'en 
sont pas moins terminés par une réunion de cinq doigts 
enveloppés dans une peau. Voici \q. ptérodactyle qui a aussi 
ses cinq doigts-, mais l'un d'eux, le dernier, s'allonge 
démesurément pour servir de nerf à une membrane per- 
mettant à l'animal de voler, 

(( Les oiseaux ont leur humérus , leur cubitus et leur 
radius et des doigts enveloppés d'une membrane qui ser- 
vent à fixer les plumes principales des ailes. La chauve- 
souris possède un pouce qui lui tient lieu de crochet pour 
se suspendre, et les quatre autres doigts s'allongent énor- 
mément pour servir de nerfs articulés à une membrane. 

« Voici le cheval qui marche sur un seul doigt dont le 
sabot est l'ongle; mais les quatre autres doigts , qui d'ail- 
leurs lui sont inutiles, sont atrophiés et cachés sous la 
peau. Le bœuf, la chèvre, marchent sur deux doigts, mais 
les trois autres n'en existent pas moins cachés. Les félins, 
comme le tigre, comme le chat, essayent déjà de saisir avec 
quatre de leurs doigts et y parviennent, grâce à leurs 
ongles qui sont contractiles, c'est-à-dire qui sont mobiles-, 
quant au pouce, il existe, mais sans que l'animal puisse 
l'utiliser pour prendre un objet. 

« Le sinse commence à se servir de la main comme nous 
nous en servons; le pouce, toutefois, est incomplètement 
opposé ou ne l'est pas du tout aux quatre autres doigts. 
Enfin se façonne la main humaine qui te permet de des- 
siner. 

« Pour obtenir cette conformation supérieure, il s'agissait, 
simplement d'allonger le pouce et de l'opposer aux autres 
doigts. Que de temps, que d'essais, que d'emplois divers 
donnés à ces cinq doigts pour en arriver là ! Toutefois, on 
les retrouve toujours, ces cinq doigts, même quand un ou 



UNE LEÇON d'aNATOMIE COMPAREE. 



I l 



plusieurs d'entre eux ne sont point utilisés par ranimai. 

(( Il est assez ridicule, tu Tavoueras, qu'on ne sache pas 
comment est fait Toutil dont on se sert à chaque instant. 
L'homme doit donc savoir comment est faite sa main, non 
qu'il soit en son pouvoir de modifier l'instrument, mais 
parce que , le connaissant bien , il peut arriver qu'il en tire 
un meilleur parti et ne lui demande pas un service que ce 
membre ne pourrait rendre. » 

Prenant dans ses cartons le dessin du squelette d'une 




Fis. 50. — La main de riiomme, squelette. 



main droite d'homme (fig. 53), M. Majorin continua ainsi : 
« Ceci te représente le ^06^ — comme on dit vulgairement 
— de la main dépouillée de sa peau, de ses muscles, de ses 



Ilb HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

tendons et ligaments. Il est bon d'abord que tu saches le 
nom des différentes parties de ce membre. Cette réunion de 
petits os que tu vois en A , c'est ce qu'on appelle le carpe 
(première et deuxième rangées); les os longs qui viennent à 
la suite B, ce sont les os du métacarpe. Ce sont eux qui 
forment le pouce et le dos de la main, tandis que les os du 
cajpe composent le poignet. En C est le j^o//ce; en D, Vin- 
dicatein^; en E, le médius; en F, Vaiinulaire, et en G, le 
petit doigt. Chacun de ces doigts possède trois phalanges, 
sauf le pouce qui n'en a que deux. En R est le radius et 
en 1 le cubitus, auxquels s'adaptent les os du carpe , dispo- 
sés de telle sorte que le poignet peut se mouvoir dans tous 
les sens, et faire sur lui-même un demi-tour complet, grâce 
à ces deux os R et I , qui peuvent passer l'un devant l'autre. 
Tu observeras que les premières phalanges ont leurs extré- 
mités à peu près plates, a, très légèrement concaves, tan- 
dis que les têtes des os du métacarpe sont arrondies en 
demi-sphères. C'est ce qui permet aux doigts de se mouvoir 
en tous sens à leur base, comme tu peux l'éprouver toi- 
même. 

« Iln'enestpas ainsi des articulations des deuxièmes pha 
langes avec les premières. Les articulations sont à gout- 
tières, de telle sorte que si les doigts peuvent se plier dans 
le sens antéro-postéricur, ils ne peuvent s'infléchir à droite 
ou à gauche. Les dernières phalanges des doigts, dites pha- 
langes unguiferes , c'est-à-dire qui portent les ongles, sont 
terminées en manière de spatule, comme te l'indique le 
tracé K, qui représente le bout antérieur d'une de ces pha- 
langes, grandeur naturelle, avec l'ongle, et le tracé L, qui 
donne cette même phalange, face postérieure , dont l'extré- 
mité est cachée par cet ongle. 

« jNIais ces ongles sont supposés coupés comme il convient 
à des mains civilisées-, quand l'homme laisse pousser ces 
appendices cornés , ils prennent la forme indiquée en M. 



UNE LEÇON D ANATOMIE COMPARliE. 



117 



Tout cela n'est pas évidemment mal entendu; mais il con- 
vient d'attacher ensemble tous ces osselets sans cependant 
gêner leurs mouvements. 

« Il faut te dire d'abord que tous ces os sont revêtus d'une 
enveloppe fibreuse très fine qu'on appelle le périoste. Exa- 
minons maintenant comment ces os de la main sont joints 
de telle sorte cependant que tous leurs mouvements soient 
parfaitement libres (fig. 54). 




Fig. 54. — La main de riicmnie, ligaments cl tendons. 

« Il s'agit toujours du dos de la main (face postérieure). 
Cest à l'aide de ligaments fins, soyeux, nacrés, qui s'en- 
chevêtrent, se croisent, passent les uns sur les autres, que 
les os du carpe sont maintenus, réunis en A entre eux et 
aux radius et cubitus. 



Il8 HISTOIRE d'un dessinateur. 

« Les os du métacarpe et des phalanges sont de même 
réunis par des ligaments latéraux et par ce qu'on appelle le 
ligament métacarpien-traverse^ en B; de plus, des ten- 
dons extenseurs suivent longitudinalemcnt le dos des doigts, 
et d'autres tendons dits fléchisseurs suivent de même, lon- 
gitudinalement, la partie antérieure des doigts. Ces tendons 
sont bridés par le métacarpien-traverse. Ils sont figurés 
coupés après les jointures du métacarpe avec les premières 
phalanges , pour laisser voir les ligaments du carpe : car ils 
viennent passer sur ces ligaments et sont retenus au poignet 
par un véritable bracelet ligamenteux. Ces tendons posté- 
rieurs (ceux que tu vois ici) sont dits extenseurs , parce 
qu'ils servent à ouvrir et à allonger les doigts, tandis que ceux 
antérieurs, c'est-à-dire placés en dedans dss doigts, sont dits 
Jléchisseurs.^ parce qu'ils servent à fermer les doigts. En C, 
tu vois le tendon (coupé) du long- abducteur du pouce. Tu 
peux le sentir sous la peau. Ce tendon joue un rôle impor- 
tant. C'est lui qui donne au pouce ces mouvements d'ou- 
verture très prononcés, au mo3'en desquels la main humaine 
peut saisir de très gros objets. Quant au tendon extenseur 
du pouce, il est coupé en if, comme son tendon Jléchisseur 
est coupé en e pour laisser voir les ligaments latéraux d'ar- 
ticulation des deux phalanges en /. En g est ce qu'on ap- 
pelle Vos crochu, lequel est un petit os pris par les liga- 
ments , mais non articulé, et qui sert à donner plus de 
force à ces ligaments au poignet, à la base de l'os métacar- 
pien du petit doigt. Cet os est d'un grand secours lorsqu'il 
s'agit de soulever un lourd fardeau. 

a De même y a-t-il de petits osselets supplémentaires 
sous l'articulation du pouce en h ; ces osselets sont appe- 
lés os sésamoïdes., parce qu'ils ressemblent à une graine 
de sésame. Ils servent également de points d'appui sup- 
plémentaires au tendon fléchisseur antérieur du pouce. 
Tu n'es pas sans t'apercevoir que le pouce , tout court 



UNE LEÇON D ANATOMIE COMPAREE. II9 

qu'il est, a une puissance de préhension considérable. Eh 
bien, ces os sésamoïdcs font rollicc d'un sous-iendeiir 
pour donner plus de force au tendon flédiisscur ; aussi 
sont-ils plus développés chez les personnes qui se livrent 
à des travaux de force et n'cxistcnt-ils pas chez les en- 
fants ni parfois cliez les femmes. Ils se forment, avec l'âge 
et Texcrcice. sous les tendons. Je te ferai grâce des noms 
de tous ces ligaments, tu apprendras cela plus tard. Ce que 
je tenais à te faire connaître d'une façon sommaire, c'est 
comment est faite la main dont tu te sers, et combien il a 
fallu de temps à la nature pour perfectionner cet outil, 
puisque tant d'animaux ont déjà leurs cinq doigts et qu'il 
n'y a que l'homme qui puisse les utiliser complète- 
ment.)) 

Pendant cette leçon, qui intéressait vivement petit Jean, 
il regardait et tâtait sa main pour tâcher de retrouver et 
les os et les tendons -, mais cette main n'était pas encore 
assez formée pour qu'il pût sentir tout cela. 

Il n'en était pas de même de la main de M. Majorin, 
longue, sèche et robuste; aussi le maître, reprenant la 
leçon, fit tâter facilement à son élève et les os et les tendons 
qu'il venait de décrire sur des dessins, fidèlement copiés. 
Et la grande main de M. Majorin s'ouvrait, se fermait, 
s'étendait si bien, qu'à la lumière de la lampe apparaissait 
tout le mécanisme de l'outil. 

« Mais, hasarda petit Jean, qui fait mouvoir tout cela ?... 

— Ah, petit, tu n'es pas dégoûté! reprit M. Majorin*, 
tu veux savoir qui fait mouvoir tout cela ? tu veux savoir 
où est le moteur? Le moteur, mon ami, c'est ta tête, ton 
cerveau. Ta tête est remplie d'une substance blanche et 
grise qui s'étend tout le long de la colonne vertébrale ; 
de cette substance partent des milliers de fils, comme des 
fils télégraphiques, qu'on appelle des nerfs, et ces nerfs 
sont chargés de transmettre ta volonté à tes membres, 



120 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

lesquels sont garnis de muscles, de tendons contractiles, 
c'est-à-dire ayant la propriété de s'allonger et de se reti- 
rer comme le feraient des fibres de caoutchouc, et ces 
braves muscles avec leurs tendons obéissent instantané- 
ment à Tordre que leur transmet ton cerveau, à Paide de 
tous ces nerfs. Et encore ces nerfs, qui ont la faculté d'être 
impressionnés par Tattouchement, par le froid, par le 
chaud, par l'ouïe, par la vue, transmettent k ton cerveau 
l'impression qu'ils reçoivent. Ainsi, tu mets la main sur 
un fer chaud, les nerfs envoient une dépêche à ton cerveau 
pour lui faire savoir que ça brijle, et ton cerveau renvoie 
une dépêche pour dire aux nerfs de commander aux mus- 
cles de la main de faire une prompte retraite. C'est un ser- 
vice télégraphique bien fait, puisqu'il ne se passe pas un cen- 
tième de seconde entre Timpression reçue parle nerf et 
l'exécution de l'ordre donné par ton cerveau de se retirer 
ou de parer un coup. Bien mieux, tous ces services télégra- 
phiques sont solidaires. Ton œil voit une balle arriver sur 
toi, il transmet à ton cerveau le fait, lequel cerveau trans- 
met aux nerfs de ton bras et de ta main l'ordre de faire 
agir les muscles de telle sorte que cette main se porte de- 
vant la balle, de la repousser en avant à droite ou à gauche, 
de la saisir-, ce qu'elle fait sans hésiter. 

« Ton oreille entend une voix qui te dit : « En avant ! 
marche ! » Elle fait savoir la nouvelle à ton cerveau, qui, 
sans tarder, envoie aux nerfs de tes jambes l'ordre de faire 
agir tes muscles qui te permettent de marcher. Et cela n'est 
pas particulier à l'homme : les animaux ont, tout comme 
nous, leur système nerveux et leur centre nerveux qui 
reçoit les impressions et transmet les ordres aux meni- 
bres. 

« Cependant, les choses sont arrangées de telle façon 
que si nous sommes les maîtres de mouvoir nos membres 
comme bon nous semble, nous ne sommes pas les maîtres 



UNE LEÇON' D ANATOMIE COMPARl-E. 



12 I 



défaire battre ou d'empêcher de battre notre cœur, d'arrêter 
ou d'activer la circulation du sang, de digérer nos aliments 
ou de ne pas les digérer. Cela se fait malgré nous, sans que 
nous ayons à nous en occuper, pendant la veille comme 
pendant le sommeil. Mais il est temps d'aller se mettre au 
lit, petit Jean. » 




16 



CHAPITRE X 



DEUXIÈME LEÇON D'ANATOMIE COMPARÉE. 



M. Majorin ne s'en tenait pas h ces explications orales 
et à ces exhibitions de modèles ou de dessins. Il fallait que 
petit Jean prît des notes, les mît au net et joignît des cro- 
quis à ces notes qui étaient corrigées par le maître. 

Petit Jean ne se souvenait pas des termes techniques, il 
fallait les lui rappeler et les faire inscrire en regard des 

croquis. 

Aussi xM. Majorin laissait-il entre ces leçons bien rem- 
plies un intervalle assez long pour que son élève eijt le temps 
de les digérer et de se les assimiler. 

On y revenait pendant plusieurs jours, et les occasions ne 
manquaient pas. 

A table, petit Jean examinait attentivement les os de 
poulet ou de lapin, depuis que lui avait été donnée la 
première leçon d'anatomie comparée, et M. Majorin profitait 
des observations de son élève pour recommencer ou 
étendre ses explications. Quand le maître put supposer, 



124 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



aux observations faites par petit Jean, que la leçon précé- 
dente était suffisamment comprise, il essaya d'aller plus 
avant. 

M. Majorin possédait d'excellentes études anatomiques 
faites sur la nature -, il- commença donc sa deuxième leçon 
en mettant sous les yeux de petit Jean un dessin de grande 
dimension représentant un squelette humaiu de profil 




Fig. 55. — Squelette d'homme, squeleUe de chimpanzé. 



(fig. 55) en A, et, en regard, une copie d'un squelette de 
chimpanzé, en B. 

« Examine attentivement, lui dit-il, C2S deux individus ; 
tous deux ont le même nombre d'os, et la différence 



DEUXIÈME LEÇON d'aNATOMIE COMPARÉE. 125 

entre Thomnic et le chimpanzé, qui est un singe, con- 
siste seulement dans la l'orme et la dimension de ces os. 
Tu remarqueras que la colonne vertébrale du chimpanzé est 
tracée suivant une seule courbure, tandis que celle de 
rhomme a la forme d'un S ^ que les bras du chimpanzé 
sont si longs qu'il risquerait, en montant un escalier, de 
marcher sur ses mains ;, que les jambes de cet animal sont 
courtes et que leurs os sont courbés de manière à ce que 
ces jambes ne puissent suivre une ligne droite. Bien que le 
chimpanzé se tienne habituellement debout, il a encore 
conservé la tradition des bêtes qui marchent à quatre 
pattes;, Tattitude debout est un progrès qui n'a point encore 
atteint tout son développement. Le pouce de la main est 
court et ne lui sert pas à grand'chose, n'étant que très- 
imparfaitement opposé aux autres doigts. 

« Les os du bassin sont peu développés de l'avant à l'ar- 
rière:, le crâne est relativement petit, fuyant, et la mâchoire 
énorme. 

« Chez l'homme, la station debout est devenue habituelle, 
les bras sont proportionnés, la tête est forte et le cr^lne 
puissant. 

u Mais il faut te dire le nom des os principaux qui com- 
posent le squelette humain. Ne nous occupons pas de la 
tête, à laquelle nous reviendrons tout à l'heure. En a sont 
les vertèbres cervicales; en ^, les cinq vertèbres lom- 
baires; en c, le sacrum ou coccyx; de d en <i, les douze 
côtes-, en e, les os du bassin ou des îles. 

« Voyons le torse de ce personnage de face , en A 
(fig. 56), et de dos, en B. En ^z sont les clavicules^ fort utiles 
pour permettre d'ouvrir les bras-, en ^, le sternum^ épais 
cartilage auquel viennent se souder les côtes , sauf les deux 
dernières, appelées les fausses côtes ; en c. Vos des lies ou 
bassin; en <i, ïliuinérus ; en e, le radius; en y, le cubi- 
tus ; en^, les omoplates; en //, la première rangée des os 



120 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fig. oC. — Squelette d'homme : partie antérieure et postérieure. 

du carpe ; en z', la deuxième rangée-, en A', les os du méta- 
carpe ; et en / , les phalanges. 

ce Continuons par Texamen des jambes (fig. 57). Celle A 
est présentée du côté antérieur, c'est-à-dire de face, et 




Fig. 57. — Os de la jambe de l'iioinme. 



128 HISTOIRE d'uX DESSINATEUR. 

celle B du côté postérieur, c'est-à-dire du côté des talons. 
Le grand os a est le fémur ; /> . le tibia : c , \Q.pé7~oné ; d , 
la rolule , petit os en forme de lentille qui est détaché et 
est fort nécessaire pour permettre le mouvement du genou 
quand on veut marcher et surtout monter -, e , V astragale ; 
f, Tos scaphdide; g^ les os cunéiformes ; /z , les os du mé- 
tatarse; i, les phalanges ; A", le calcanéum ou Tos du 
talon. 

« Sauf la tête, tu sais à peu près maintenant de quoi se 
compose ta charpente; car c'est une véritable charpente 
destinée à recevoir les muscles qui permettent de faire mar- 
cher la mécanique et les nerfs chargés , comme je te Tai 
dit, de transmettre les ordres partout et de te rendre 
compte des sensations. 

« Ces dessins te font voir à peu près comment ces os sont 
réunis de manière à permettre les mouvements. 

« Dans toutes les parties en contact, dans les articula- 
tions, ils sont garnis d'une substance blanche, douce, un 
peu souple et toujours graissée par un liquide qu'on appelle 
synovie^ comme tu vois les mécaniciens entretenir sans 
cesse de Phuile sur les parties des machines qui glissent ou 
frottent les unes sur les autres. 

« Ces articulations sont maintenues par des ligaments 
souples comme ceux que je t'ai montrés lorsque nous nous 
sommes occupés de la main , ligaments auxquels viennent 
s'attacher les tendons qui aboutissent aux muscles, lesquels 
sont comme autant de paquets de fibres pourvues de la 
faculté de s'étendre et de se contracter, et par conséquent 
de faire mouvoir la charpente dans les jointures. 

« Ces muscles sont entretenus en bon état et nourris par 
la circulation du sang qui, divisé en milliers de canaux, 
va porter partout et toujours, — jusqu'à la mort s'entend, 
— la santé et l'activité. 

« C'est également le sang qui se charge de faire grandir 



DEUXIH.MI^ LEÇON d'aNATO.MIE COMPARKE I 2C 



tes os et tes muscles; aussi faut-il lui donner tout ce qu'il 
demande pour remplir son office, savoir : air, nourriture 
travail et sommeil. 

« Mais admire comme ces os de la jambe (fig. 57) sont 
bien faits pour porter. Le fémur s'emboîte dans une cavité 
de Vos des iles , qui lui permet le mouvement de balancier 
d'arrière à Tax^ant , nécessaire à la marche. Le fémur est 
courbé pour reporter la charge du corps sur le genou ; là , 
le tibia possède une tête large, renforcée, munie de deux 
cavités qui reçoivent les deux parties arrondies du fémur ^ 
afin d'assurer la raideur de la Jambe dans le sens latéral. 
Nos bielles de machines ne sont pas faites autrement. Le 
petit os appelé la rotule donne un levier aux muscles et 
empêche en même temps le genou de se plier de Tavant à 
l'arrière. Puis le tibia est droit, posé de champ ^ c'est-à- 
dire de façon à présenter sa résistance dans le sens du 
mouvement de la marche; il est renforcé par le péroné^ 
sorte d'étai qui empêche la flexion dans le sens latéral. La 
base du tibia ^ large aussi, porte sur un os intermédiaire , 
l'astragale , qui permet le mouvement du pied, et cet os 
intermédiaire porte lui-même sur un os robuste, le talon 
ou calcanéum^ qui sert de levier et de cale... Les os du mé- 
tatarse sont courbés comme une voijte, afin que la jambe, 
portant sur le talon, trouve à distance, antérieurement, un 
appui, un étai. Aussi l'homme, de tous les animaux, est-il 
le seul qui marche debout, posé verticalement, tandis que 
les singes, qui se tiennent sur leurs membres inférieurs, ont 
plus ou moins la position que te donne la figure 55, 
courbés en avant et prêts au besoin à se servir de leurs 
longs bras pour ne point tomber sur le nez. 

« Il ne faut pas être plus fiers pour cela, cependant : car 
cette merveilleuse machine humaine fait de lourdes sottises, 
quand la tête chargée de la gouverner n'est pas bien équi- 
librée ou n'a pas su perfectionner son cerveau par une 

17 



I DO 



HISTOIRE D UX DESSINATEUR. 



bonne instruction et une appréciation juste des choses de ce- 
monde. 

« Si tes jambes sont bien faites pour marcher, les bras 
de rhommene sont pas moins bien combinés pour prendre. 
Les jambes ne se meuvent guère que dans un sens, d'avant 
à l'arrière, et le pied ne peut guère décrire sur le sol qu'un 
angle droit, à moins de tourner Vos des îles; il n'en est pas 
de même du bras, il se meut en tous sens, et la main peut 
faire sur elle-même un tour presque entier. C'est grâce à la 
disposition de la clavicule et de Vomoplate que Vhumérus 
se meut en tous sens , et à la disposition du radius et du 
cubitus que la main peut faire ce tour sur elle-même. En 
effet, ces deux os, le radius et le cubitus^ passent lun de- 




Os du bras de l'homme. 



vant' l'autre en pivotant dans les alvéoles de Vhumérus^. 
quand tu veux tourner la main , ainsi que te le montre la 
figure 58. — En A, la main gauche vue du côté anté- 



DEUXIKME LEÇON d'aN ATO M I !• COMPARÉE. l3l 

rieur, c'est-à-dire en dedans; et en B, du côté postérieur, 
c'est-à-dire du côté du dos; Vhumérus C n'ayant pas d'ail- 
leurs changé de position. 

« Cette faculté et Topposition du pouce aux quatre autres 
■doigts constituent la main huniaine. 

« Quand tu auras étudié et conipris ces éléments anato- 
miques, tu examineras avec bien plus d'intérêt et de con- 
naissance les machines de l'usine : car l'homme , dans l'art 
de la mécanique , ne fait guère autre chose que d'appliquer 
ces éléments. 

a Seulement, n'ayant ni les ligaments souples et solides qui 
attachent les articulations des os, ni les tendons et muscles 
contractiles, il remplace ces belles inventions par des bou- 
lons, des tourillons, des excentriques; mais, au total, les 
■organes de ses meilleures machines sont faits en conformité 
des principes qui permettent à sa propre machine de se 
mouvoir. 

« En voici un exemple sensible (fig. 59) : En A, tu vois l'ex- 
trémité inférieure du fémur ^ ce qu'on appelle les cond/les^ 
avec l'échancrure qui les sépare et dans laquelle vient s'em- 
•boîter l'épine du tibia a et les surfaces articulaires concaves b 
Les ligaments qui réunissent ces deux extrémités des os de la 
■cuisse et de la jambe et qui s'attachent aux parties rugueuses 
latérales et percées de petits trous permettent aux con- 
djdes^ faits en manière de demi-sphères, de tourner dans les 
deux cavités b. Que fait le mécanicien pour obtenir un ré- 
sultat analogue? la jointure de deux pièces à tûte de compas^ 
c'est-à-dire pouvant tourner dans un sens, mais étant arrêtée 
dans l'autre. 

« Il façonne les deux pièces B et C et les réunit par un 
boulon central ; la tête a\ qui remplace l'épine du tibia^ vient 
s'emboîter dans la rainure d; les jouées e tournent sur les 
repos y, et les tiges C3'lindriques sont renforcées aux join- 
tures tout comme les >. 



l32 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 





/ 




Fig. 59. — Application des jointures des os à la mécanique. 



« Il y a, entre la machine animale et celles que nous fa- 
briquons, un écart immense toutefois. Nous, nous pouvons 
plus ou moins bien façonner les pièces, les organes de nos 
machines à Tinstar des os, des tendons, des muscles ; mais 
à toutes ces pièces, il faut communiquer le mouvement par 
une force indépendante d'elles : un courant d'eau, d'air, la 
vapeur, un cheval; ce qu'on appelle une force motrice. La 
machine animale n'a pas besoin d'être sollicitée par une 
force qui lui soit indépendante, elle porte son moteur dans 
chacun de ses organes. Il serait fort commode de découvrir 
une matière ou une combinaison d'éléments qui possède- 



DEUXlliME LEÇON DANATOMIl-: COMPARliiL;. 



l33 



raient la faculté qu'ont les tendons et les muscles de se dis- 
tendre ou de se contracter. Cela nous éviterait bien des 
pièces de machines fort compliquées-, mais nous n'en som- 
mes pas là, et il faut nous contenter jusqu'à présent d'étu- 
dier le mécanisme animal pour lui emprunter tout ce que 
nous pouvons lui prendre, c'est-à-dire les formes appro- 
priées à l'objet. 

«Je vais te montrer, par exemple, comment on peut 
appliquer certaines formes animales à un mécanisme. Voici 
(fig. Go) la janibe de derrière d'un cerf ou d'un renne, ou 




Fig. 60. — .Application du jeu des muscles et tendons 
à la mécanique. 



d'un élan, ou d'un grand cerf antédiluvien ; la disposition des 
os étant à peu près semblable chez ces animaux coureurs et 
dont les membres inférieurs sont doués d'une élasticité telle 
qu'elle leur permet de franchir des obstacles considérables. 
Le fémur a est court, très fort- le tibia h est de même, 
très puissant à la tête, et son champ est large. Mais voici le 



r34 HISTOIRE d'un dessinateur. 

calcanéum c, le talon, qui chez nous dépasse à peine la join- 
ture du tibia et du péroné^ et qui prend ici une saillie considé- 
rable. Puis, viennent les os, Vastragale^ le cubo'ide^ etc., d; 
puis les os du métatarse e très longs, tandis qu'ils sont si 
courts dans le pied humain •, puis, enfin \q.s phalanges f^ dont 
deux seulement servent à la marche. 

« Pourquoi ce calcanéum est-il si saillant? C'est pour 
donner un levier aux tendons et muscles chargés de faire 
mouvoir le membre. 

« Suppose que nous voulions faire une pièce de machine 
par des procédés analogues, douée d'une faculté d'exten- 
sion puissante et rapide : nous aurions en A une tige munie 
d'une poulie P à sa tête^ une seconde tige B avec jointure G 
et appendice saillant D, portant aussi une poulie à son extré- 
mité p'. En attachant un fil en F à un point fixe, faisant 
passer ce fil dans les gorges des deux pouliesji?' et P et tirant 
vivement sur ce fil, en T, nous provoquerions un mouve- 
ment brusque d'extension des deux tiges, lesquelles vien- 
draient se poser sur une ligne droite P/", car, tirant sur le 
fil à son extrémité T, nous avons raccourci la ligne brisée 
^ p'¥. Le pointy serait-il posé en/', ce que l'animal peut 
obtenir sans difficulté, nous aurions fait décrire à ce point^ 
brusquement, en tirant sur le fil, le quart du cercle/' y et 
produit ainsi un mouvement très rapide du point P en avant, 
en supposant ce point y appuyé sur le sol. Pour nous, 
il nous faut tirer sur un fil en T, pour faire marcher notre 
membre mécanique. Ce sont les tendons de l'animal lui- 
même qui, se raccourcissant ou s'étendant à volonté, pro- 
duisent l'effet obtenu par notre fil et lui permettent non 
seulement d'obtenir le mouvement que nous faisons faire 
à notre pièce de mécanique , mais de remettre le membre 
dans sa première position, ce que nous ne saurions faire 
qu'à l'aide d'un autre procédé que celui indiqué dans notre 
figure. Tu vois que , si le calcanéum nous est utile pour la 



DEUXIÈME LEÇON D ANATOMIE COMPARÉE. l35 



marche et nous permet de courir, de danser, de sauter à la 
corde, bien autrement développé chez le cerf, il laide à 
franchir les fossés et tous les obstacles accumulés dans les 
forêts. 

« Si jamais tu deviens constructeur de machines, rap- 
pelle-toi que, pour fabriquer les organes de ces machines, il 
n'est point inutile de posséder des connaissances anatomi- 
ques et de savoir comment les os sont faits, pourquoi ils se 
sont renforcés sur tel point, pourquoi ils ont adopté telle 
courbure. 

« Il y aurait tout un traité de mécanique à faire, rien que 
sur la courbure qu'aflectent les os. jNIais, s'il faut étudier au 
moins les éléments de Tanatomie comparée, il faut dessiner 
beaucoup pour graver dans Tesprit ces formes si bien appro- 
priées à Tobjet, au service réclamé par Tanimal. 

« Mais nous nous sommes occupés Jusqu'à présent des 
muscles des animaux et de l'homme, non de la tête de cet 
homme, laquelle mérite cependant notre examen. » 

M. Majorin alla donc prendre dans une armoire une tête 
humaine disséquée qu'il posa sur la table, et il se mit à en 
décrire les diverses parties à petit Jean. Au premier moment, 
l'apparition de ce crâne humain, jauni, lui causa une impres- 
sion peu agréable \ mais bientôt les explications de M. Mar- 
jorin l'intéressèrent assez pour qu'il ne songeât plus qu'à 
écouter. 

« Cette boîte osseuse, dit M. Majorin, n'est point d'un 
seul morceau, mais composée au moins de sept pièces prin- 
cipales, sans compter les pièces accessoires et la mâchoire 
inférieure, et tu remarqueras comme ces pièces sont assem- 
blées les unes avec les autres par des sutures très fininement 
emboîtées. 

« Voici les noms des pièces principales : l'os du front 
s'appelle coronal; les deux latéraux, temporaux ; les os 
des pommettes-, Vos maxillaire supérieur ^ le maxillaire 



i36 HISTOIRE d''un dessinateur. 

iiiférietir ; les os propres du nez; Vocciput; Vos painétal. 
« Avant de te dire quelques mots touchant la partie prin- 
cipale de la tête, le crâne, qui renferme le cerveau, occu- 
pons-nous d'abord d'une chose importante, de la mâchoire 
qui permet de mâcher et d'envoyer à Testom.ac les aliments 
com'enablement broyés. Tu sais que ton maxillaire supé- 
rieur et ton maxillaire inférieur sont garnis de dents qui 
sont en haut comme en bas: les incisives^ au nombre de 
huit; les canines qui viennent ensuite, au nombre de quatre; 
les petites molaires , au nombre de huit, et les grosses 
molaires^ au nombre de douze; total, trente-deux. Il t'en 
manque encore quatre, qui sont les dernières grosses mo- 
laires et qu'on appelle les dents de sagesse, parce qu'elles 
ne poussent guère qu'entre dix-huit et vingt-cinq ans, mais 
qui ne prouvent pas toujours cependant, quand on les pos- 
sède, qu'on soit très sage.... Les quatre canines sont une 
dernière tradition de ces crocs terribles que possèdent les 
carnassiers, les loups, les hyènes, les tigres, les chiens, les 
chats, etc. Avec les huit dents de devant et les canines, on 
saisit la proie, on la coupe, on la déchire; puis, quand elle 
est ainsi préparée, on l'envoie aux molaires pour la broyer 
et la mettre en pâte, afin qu'on la puisse avaler facilement 
et qu'étant mélangée avec la salive, elle soit digérée. Tu as 
lu V Histoire d'une bouchée de pain^ de M. Macé ; je n'ai 
donc pas besoin de te dire comment ces choses se passent. 
« C'est à peine si, chez l'homme civilisé, les canines se 
distinguent des incisi'/es; elles sont seulement un peu plus 
aiguës et plus fortes; mais chez les peuplades sauvages et 
'surtout chez celles qui mangent volontiers de la viande crue 
et même leurs semblables, ces canines sont plus appa- 
rentes. Chez le chimpanzé, par exemple (fig. 55)., ces 
canines sont passablement développées; de même aussi, 
la mâchoire présente moins de saillie , moins de force chez 
les races civilisées que chez les races demeurées à Tétat 



DEixifîMr: LiïçoN d'axato.mie comparée. iSy 

sauvage; mais, par compensation, le crâne, la boîte qui 
contient la cervelle, est plus développé chez nous que chez 
CCS sauvages. 

« La mâchoire inférieure des carnassiers, surtout celle 
de rhomme, présente une particularité curieuse. 

« Tu vois comme les tourillons sur lesquels roule Vos 
maxillaire inférieur, qu'on appelle les condjles^ permettent 
à la mâchoire de s'ouvrir et de se fermer ; à côté, Tarticu- 
lation jugo-temporale , placée au-dessous de la cavité de 
Vos temporal , est attachée par un muscle puissant logé 
■dans cette cavité, appelée /b^^c temporale. C'est à Taide de 
•ce muscle que la mâchoire peut effectuer ce mouvement 
prolongé qui produit la trituration des aliments ; mais les 
condyles., les tourillons de la mâchoire sont assez gais dans 
leurs alvéoles pour que Fos maxillaire inférieur puisse effec- 
tuer un mouvement très prononcé à gauche et à droite, 
lequel permet aux molaires de broyer les aliments. 

« Ce mouvement s'effectue chez tous les carnassiers, mais 
plus complètement chez l'homme*, tandis qu'au contraire 
■chez les reptiles, par exemple, qui n'ont que des dents 
■coniques et point de molaires, Vos maxillair^e inférieur ne 
peut que produire un mouvement de charnière. Ces ani- 
maux ne sauraient bro3'er leurs aliments ; ils les happent, 
les compriment, les piquent avec leurs dents et sont obligés 
de les avaler après cette mastication imparfaite. 

« La mâchoire humaine est donc très perfectionnée. Son 
crâne ne l'est pas moins. Il présente, relativement à sa 
taille, un volume notablement plus considérable que celui 
des autres carnassiers, et Vos coronal^ au lieu de fuir et 
d'être déprimé à partir de l'arcade sourcilière, comme chez 
ces carnassiers et même chez les singes, s'élève presque ver- 
ticalement. Aussi peut-on reconnaître, jusqu'à un certain 
point, les aptitudes intellectuelles d'un homme à l'élévation 
de cet os coronal. 

18 



i38 HISTOIRE d''un dessinateur. 

a L''homme, dans le classement scientifique, n'est qu'un 
mammifère-, mais ses facultés intellectuelles, dues à sa 
conformation, au volume de son cerveau, le mettent bien 
au-dessus de tous les animaux terrestres. 

« Seul, entre tous, il possède la parole à Taide de la- 
quelle il communique ses pensées -, seul, il est susceptible 
de perfectionnement, car il ne bâtit pas aujourd'hui ses 
maisons comme les élevaient ses premiers aïeux qui habi- 
taient des huttes de boue ou des grottes; il accumule, 
à Taide de l'écriture, toutes les connaissances amassées par 
les générations qui l'ont précédé. Les animaux les plus 
intelligents ne modifient pas leurs habitudes, à moins qu'ils 
ne se trouvent en contact avec l'homme et qu'ils ne soient 
aptes à la domesticité. Les hirondelles bâtissent aujourd'hui 
leurs nids, les castors élèvent leurs huttes, les lapins 
creusent leurs terriers, comme du temps des Pharaons. 

« Il ne paraît guère que les singes, dont la conformation 
se rapproche le plus de celle de l'homme, comme le 
le gorille, comme le chimpanzé, aient modifié leurs habi- 
tudes depuis qu'on les connaît. Le cerveau humain, siège 
de l'intelligence, des sensations, des désirs, de la mémoire, 
de la prévision, est donc ce que la nature a créé, jusqu'à pré- 
sent, de plus parfait ; mais il faut dire qu elle a mis bien du 
temps à combiner cette tête humaine qui essaye de décou- 
vrir les mystères dont elle enveloppe son perpétuel labeur. 

« L'homme doit-il tirer vanité de cette supériorité et se 
considérer, ainsi qu'on le proclame parfois, comme le roi 
de la nature? Hélas! non : car, plus il développe son intelli- 
gence par l'observation des phénomènes qui se passent sous 
ses yeux, plus il pénètre les secrets de la nature, plus il 
est conduit à constater son impuissance à découvrir les lois 
qui président à l'ordre universel. En étendant le champ de 
ses connaissances, il voit les limites s'éloigner de lui. C'est 
pourquoi les véritables savants, c'est-à-dire ceux qui ont 



DEUXIEME LEÇON I) ANATOMIE COMPAREE. 



IJ9 



pénétré aussi loin que possible dans le domaine de l'obser- 
vation, viennent dire : « Ce que je crois savoir est à ce que 
« j'ignore ce qu'un grain de sable est aux plages de la mer. » 
« Mais n'est-ce pas la marque du génie humain que la 
conscience nicme de son impuissance ? Puisqu'il avoue qu'il 
ignore, c'est qu'il sait qu'au delà de ses connaissances bor- 
nées, il y a des mystères infinis que jamais il ne pourra 
pénétrer. » 




CHAPITRE XI 



PROMENADES ET OPERATIONS SUR LE TERRAIN 



Un jeudi , dans Taprès-midi , les deux amis , munis de 
deux doubles mètres , donc Tun était garni d'un niveau à 
bulle d'air et d'un fil à plomb , s'en allèrent du côté de la 
Bièvre ; les arbres commençaient à verdo}'er, et cependant 
leur tendre feuillage laissait encore voir toutes les branches, 
rougissantes de sève nouvelle. 

Pas un soufpje d'air ne troublait l'herbe naissante, et la 
campagne semblait recueillie dans son travail printanier. 

« Bon temps pour faire des opérations élémentaires, » dit 
M. Majorin , quand on fut sur le bord de l'eau. 

« Sais-îu quelle est la largeur de la rivière sur ce point où 
nous sommes? poursuivit le maître. 

— Non, bon ami. 

— Mais , à peu près ? 

— Ça pourrait bien avoir six mètres. 

— Veux-tu connaître exactement cette largeur, à quelques 
centimètres près et sans passer la rivière à gué ? 



142 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



— Comment cela ? 

— Admets que tu es en campagne et que ce cours d'eau 
est trop profond pour risquer de le passer et, cependant, 
qu'il te faille faire une passerelle pour atteindre Tautre rive, 
comment t''}'' prendrais-tu pour connaître la largeur de la 
rivière sur un point donné ? 

— Je ne sais pas. 

— Tu vas voir que la chose n'est pas malaisée. Voici jus- 
tement une petite laisse de sable, presque au niveau de Teau. 
Plante un des doubles mètres tout près du bord.... là- mais 
bien vertical , ce que tu peux obtenir avec ce fil à plomb. 
Bon \ maintenant, mesure quatre mètres en arrière et plante 




Fijr. Cl. — Première opi'ration sur le terrain. 



de même le deuxième double mètre qui est garni d'un niveau 
à coulisse (fig. 61). 

« Voilà qui est bien. Fais glisser le niveau à la hauteur de 



PROMENADES ET OPÉRATIONS SUR LE TERRAIN. 143 

ton (t'il et, par la mire, quand la bulle d'air va être au milieu 
du tube, vise l'autre mètre.... Vois-tu le point? 

— Oui; il tombe à la cote i'", 80 b. 

— Regarde de combien ce premier double mètre est 
enterré. 

— De 0^,20. 

— Donc, il reste entre le sol et le point visé i'",(3o, n'est-ce 
pas? 

— Oui. 

— Il te faut alors retourner au deuxième double mètre et, 
du point où est placé le niveau, viser un objet sur l'autre 
rive: un caillou, un piquet, n'importe, un peu au-dessus 
du niveau de Peau. Vois-tu quelque chose? 

— Oui, voilà une petite pierre blanche. 

— Eh bien, en visant le sommet de cette petite pierre 
qui, en effet, est à très peu près au niveau de notre laisse 
de sable , où ce sommet vient-il toucher le premier double 
mètre ? 

— A la cote i"',5o. 

— Donc, entre ton premier point b et celui-ci c, il 3^ a 
o'°,3o, et entre ce point c et le sol, il y a i™,3o, puisque la 
règle est enterrée de o™,20.... c'est bien cela? Traçons sur 
un morceau de papier. 

« Voici les deux piquets, le point a qui est à la hauteur de 
ton œil , la ligne a b qui est horizontale et perpendiculaire, 
par conséquent, à la ligne b d qui est verticale, et le point c, 
marque de la rencontre du caillou visé avec ce premier pi- 
quet b d. Donc tu as un triangle abc dont un côté a ^ a 
deux mètres et la base b c, o'",3o centimètres; puis un autre 
triangle c d e semblable au triangle abc. Tu sais que 
cette base c d d. i",3o; donc, les triangles étant semblables, 
le côté d e est à la base c d , comme le côté <2 ^ est à la base 
b c. Tu n'as plus qu'à faire une règle de proportion et tu 
connaîtras la longueur du côté d e, largeur de la rivière — 



144 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

o'°,3o sont à 2 mètres comme i°',3o sont à 8™, 56, Je 
néglige les fractions. Donc, la rivière a 8'",5o et quelques 
centimètres de largeur, et tu peux établir ton pont en toute 
assurance. Viens faire l'opération tout seul sur un autre 
point. » 

Petit Jean recommença, en effet, sans les avis du maître 
et s'en tira à son honneur-, ce dont il fut très fier. 

Aprèscette première expérience, les deux amis s'en allaient 
vers Frêne, quand M. Majorin avisa un poteau indicateur au 
croisement de trois voies. 

« Eh! petit? sais-tu, dit-il, quelle est la hauteur de ce 
poteau? » 

Petit Jean se mit à tenter de le mesurer avec son double 
mètre •, mais il n'arrivait pas au sommet. 

« Bon , reprit M. Majorin, tu n'y arriveras pas ; mais 
on peut avoir cette hauteur sans essayer de la prendre avec 
un mètre. Suppose, d'ailleurs, que ce poteau est trois fois 
plus long. Tiens, tu vois là-bas, à quelque distance, une 
petite flaque d'eau. Mesure la distance qu'il y a entre le 
poteau et le milieu de cette flaque d'eau. Combien? 

— Sept mètres. 

— Marque le point avec une brindille de bois plantée 
tout doucement dans l'eau, sans la troubler.... c'est cela. 
Maintenant, va-t'en à reculons bien dans l'alignement que 
tu viens de tracer, jusqu'à ce que tu voies la tête du poteau 
se refléter dans l'eau, au point où est ton petit bâton. Ça y 
est?... Tiens-toi bien droit, voici le double mètre; mets-le 
devant toi, tout contre ta poitrine, trace le pied sur le sable 
et marque le point où arrive ton œil; quelle est la cote ae 
hauteur ? 

— I™,25. 

— Du pied du double mètre qui est la verticale abaissée 
de ton œil sur le sol, combien y a-t-il jusqu'au petit piquet 
de la flaque d'eau ? 



PROMIiNADES F,T OPl-RATIONS SUR LE TERRAIN. 146 

— Eh bien (fig. 62), tu as maintenant la hauteur du 




Fig. 62. — Deuxiéiue opération sur le terrain. 



poteau. La réflexion dans l'eau en c fait un angle d'incidence 
qui donne avec l'horizontale a e deux angles égaux b c a, 
dce; tu as la hauteur a b^ la. base a c, puis la base c e; les 
deux triangles b a c, d e c étant semblables , la base ac est 
au côté a b comme la base e c est au côté e d. 

« Or, 1™, 75 centimètres est à i"', 2 5 centimètres comme 
sept à cinq. La distance du point c au poteau étant de sept 
mètres, as -tu dit, le poteau a cinq mètres de hauteur. Est- 
ce bien clair pour toi ? 

— Mais je crois que oui , bon ami. 



146 HISTOIRE d'un dessinateur. 

— Alors explique-moi Topération. » 

Petit Jean ne s'en tira pas encore trop mal cette fois. 

Bientôt M. Majorin avisa un vieux puits abandonné à 
quelque distance du chemin : 

« Eh? dit-il, le hasard nous sert bien aujourd'hui. Tu 
connais maintenant un des moyens de prendre la hauteur 
d'un poteau, d'une colonne, d'un arbre : car, à défaut d'une 
flaque d'eau, tu peux placer à terre un miroir ou un seau 
d'eau qui te donnera l'angle d'incidence voulu. Gomment 
'y prendrais-tu pour connaître la profondeur d'un puits, 
de la margelle au niveau de la nappe d'eau ? » 

Après avoir réfléchi un instant, petit Jean dit: 

« J'attacherais un caillou à une ficelle, je laisserais filer le 
caillou jusqu'à l'eau-, puis, retirant la ficelle, je la mesu- 
rerais. 

— Oui, c'est un moyen; mais si tu n'as pas de ficelle et 
seulement les deux règles que voici, comment feras-tu ?... tu 
ne le sais pas ? Eh bien, voici un moyen (fig. 63). Place 
une de tes règles sur la margelle et , suivant le diamètre du 
cercle, enfonce la deuxième règle de moitié dans le puits 
le long de la paroi qui est verticale; maintiens cette règle et 
approche ton œil de son extrémité en visant le bord opposé 
de l'eau. Si tu ne vois pas nettement ce bord, jette un 
petit caillou, il se fera à la surface de l'eau des cercles qui, 
sélargissant, iront mourir contre la paroi du cylindre creux 
en traçant une ligne brillante à la rencontre de l'eau avec 
cette paroi. Est-ce fait? 

— Oui. 

— Eh bien, vise le point de la règle horizontale que cette 
ligne du bord de l'eau vient toucher; quelle cote? 

— 0-^,30. 

— Mais comme ta règle porte de o™,o5 sur la margelle, 
ce n'est que o'",2 5, n'est-ce pas? 

— Oui. 



PROMENADES ET OPÉRATIONS SUR LE TERRAIN. I47 




Fig. G3. — Troisième opération sur le terrain. 

— L'opération est faite, et ce croquis va te Texpliquer. 
En b est le niveau de la nappe d'eau-, c ^, le diamètre 
intérieur du puits qui est de i™,40-, a c, la règle verti- 



148 HISTOIRE d"*UN dessinateur. 

cale qui a un mètre, et la base c e qui a o"',2 5 ; ce qui fait 
que de ^ en if il reste i'",i5. Partant du même principe appli- 
qué sur le bord de Peau tout à Theure , nous disons : Les 
deux triangles a c e^ b d e étant semblables, la base c c est 
au côté a c comme la base d e est au côté d b; donc, puis- 
que tu connais les longueurs c e, a c, et la longueur e d^ tu 
as la profondeur du puits jusqu'à Teau , laquelle profondeur 
est la longueur de la ligne d b^ et nous disons : o'°,2 5 sont à 
un mètre comme i™,i5 sont à 4"\6o. Donc, de la margelle 
au niveau de Peau, il y a 4'", 60. » 

Tout en continuant leur promenade, les deux amis devi- 
saient. 

« Alors, dit petit Jean, quand on veut avoir la hauteur 
d'une montagne ou la profondeur d\m grand, grand trou, 
c'est comme ça qu'on fait ? 

— Mon petit, ces moyens que je viens de t'indiquer là, 
sont tout à fait primitifs, élémentaires, et n'ont pas une pré- 
cision suffisante pour permettre de grandes opérations. 
Pour opérer d'une manière rigoureuse, on se sert d'in- 
struments dont je t'expliquerai l'emploi, un peu plus tard. 
Quant à la hauteur des montagnes, comme il est bien 
difficile d'avoir très rigoureusement le point sur lequel tom- 
berait une verticale abaissée du sommet sur un plan niveau 
passant par le point où on opère et, par conséquent, la 
base du triangle qui permettrait de connaître très exacte- 
ment la distance qui sépare l'opérateur de la projection ho- 
rizontale de ce sommet, on n'a qu'approximativement le 
côté vertical de ce triangle, c'est-à-dire la hauteur de la 
montagne, et l'opération ne peut être d'une rigueur absolue. 

« En d'autres termes (fi g. 64), si tu es en a, comme je te 
l'indique, et que tu aies devant toi le sommet 5, pour savoir 
très exactement la hauteur de ce sommet , par rapport au 
plan niveau a c sur lequel tu es placé , il faudrait d'abord 
connaître très exactement la distance de ton œil à ce pointe, 



PROMENADES ET OPÉRATIONS SUR LE TERRAIN. I49 




Fig. 04. — Moven de mesurer les hauteurs. 



projection horizontale du point s ; puis , à Taide d'un quart 
de cercle gradué, tu prendrais Tangle e/, et alors Thypo- 
ténuse a s tQ donnerait la hauteur exacte 5 c. Mais, encore 
une fois, la difficulté , c'est de mesurer exactement la lon- 
gueur a c sur un plan horizontal qui n'existe pas, puis- 
que pour le mesurer avec des règles il faudrait percer un 
tunnel de niveau de ^ en c et un puits parfaitement vertical 
en 5 c. 

« Pour mesurer la hauteur des montagnes , on dispose 
d'autres moyens plus surs -, on opère à l'aide du baromètre. 
L'air étant plus léger à mesure qu'on s'élève dans l'atmo- 
sphère, la colonne de mercure introduite dans le tube en 
verre, moins chargée dans son récipient, descend dans ce 
tube et indique ainsi, par son abaissement, la hauteur à 
laquelle on est arrivé. Mais il faut qu'on fasse faire, du 
point d'oii on est parti , une observation barométrique à la 
même heure, car tu sais que la colonne de mercure varie 
sans cesse suivant que l'atmosphère exerce sur elle une pres- 
sion plus ou moins forte -, réunissant les deux observations 
simultanées et tenant compte de la chaleur de l'air, on 



l5o HISTOIRE D^UN DESSINATEUR. 

atteint une précision à peu près complète. Mais il faut répé- 
ter ces observations et prendre une moyenne entre toutes. 

— Vous m'avez expliqué , bon ami , comment on peut 
faire des cartes avec des triangles quand on a mesuré une 
base • mais comment fait-on pour marquer sur une carte 
les montagnes? 

— Toute opération topographique consiste à marquer 
d'abord tous les points qu'il s'agit de signaler sur un plan , 
comme s'ils étaient posés sur une table de niveau.- Cela est 
donc la projection horizontale de tous ces points , quelle que 
soit leur altitude. 

— Mais si une montagne est bien haute ? 

— Ton observation me fait connaître que tu ne te rends 
pas bien compte de cette projection horizontale fictive et que 
tu n'es pas encore familiarisé avec ces questions de pro- 
jections et de plans dans l'espace. Ce n'est pas un reproche 
que je t'adresse, il faut du temps pour que ces opérations 
pénètrent dans l'esprit. Mais asseyons-nous, et je vais, de- 
vant le paysage que nous avons là sous les yeux, te faire 
comprendre comment on procède (fig. 65). Voici, là, au 
point A, notre cercle gradué, dont je t'ai expliqué l'emploi. 
Voici, en B, l'arbre que nous avons un peu sur notre droite 
beaucoup au-dessus de notre point d'observation. En C est, 
sur notre gauche, cette petite bicoque, un peu au-dessus 
de notre niveau, et là, derrière nous, cette borne D plantée 
le long du chemin creux , au-dessous de notre niveau. 

« Admets que par ce point A, qui est notre cercle gradué, 
passe un plan horizontal, devant nous, il pénétrera sous 
le coteau et, derrière nous, passera beaucoup au-dessus du 
chemin creux Tu as bien compris ?. 

— Oui. 

— Maintenant, par les points A et B nous faisons passer 
un plan vertical.... je te le marque.... Il coupera l'arbre et 
tout le terrain compris entre lui et nous, ainsi que je trace, 



PROMENADES ET OPÉRATIONS SUR LE TERRAIN. l5l 




Fij;. Oo. — Trigonométrie. 

et viendra (ce plan vertical) couper notre cercle et le plan 
horizontal suivant la ligne A G. 

« Procédons de même à Pégard de la bicoque G*, nous au- 
rons un second plan vertical, dont la trace sur plan hori- 
zontal donnera avec le premier un angle quelconque sur 
notre cercle gradué. Pour la borne , faisons de même ^ seu- 
lement, le plan vertical qui passera par le centre de notre 
cercle et ce point D sera au-dessous et non ûu-dessus de 
notre plan horizontal. Sa trace A I , sur ce plan horizontal, 
ne formera pas moins avec les lignes A G et AH deux an- 



l52 HISTOIRE d'un DESSINATEUR. 

gles quelconques sur notre cercle gradué.... C'est compris ? 

— Oui. 

— Eh bien , faisons tomber les points B C D sur ce 
plan horizontal par des verticales , nous aurons les points 
b c d^ projections horizontales de cet arbre, de cette bicoque 
et de cette borne exactement à leur plan, bien qu'ils soient 
au-dessus ou au-dessous du niveau de notre cercle. Alors, 
si nous voulons, sur notre carte, indiquer le niveau de 
chacun de ces points au-dessus d'un plan horizontal, et afin 
que les hommes puissent dans tous les pays lire les cartes, 
on convient de prendre la mer pour ce plan horizontal. 

« Nous supposons une succession de plans horizontaux 
parallèles, par conséquent, et espacés régulièrement les uns 
des autres, soit de cinq, dix ou vingt mètres, ou plus. Ces 
plans horizontaux viennent couper les terrains , et on mar- 
que cette ligne de coupure , ce qui donne une altitude égale 
tout le long de cette tranche. C'est ce qu'on appelle cou?^- 
bes de niveau. 

— Je n'ai pas vu ces courbes sur les cartes qu'on nous 
montre à l'école. 

— ATécole, on vous présente des cartes faites surtout 
pour graver dans votre mémoire les délimitations des 
continents, des États, le cours des fleuves, la place des 
villes, la situation des chaînes ou massifs de montagnes, 
le parcours des grandes voies-, mais ces cartes sont à une 
trop petite échelle pour qu'il soit possible d'3' tracer les 
courbes indiquant le niveau des altitudes : car, quelle est 
la hauteur de la plus haute montagne de l'Europe, 
par exemple, le Mont-Blanc? 4880 mètres, pas tout à fait 
cinq kilomètres; c'est bien peu de chose, relativement à la 
surface des continents, et sur une carte de la France, laquelle 
a environ 900 kilomètres de Dunkerque à Marseille, à vol 
d'oiseau, tu peux supposer ce que représente cette altitude 
de 4880 mètres : un léger pli. 



PROMENADES ET OPÉRATIONS SUR LE TERRAIN'. l53 



« Ces courbes de niveau ne sont donc applicables qu'aux 
cartes dressées à une irrande échelle, au cinquante-millième 
par exemple, ou, si tu Taimes mieux, à des cartes qui sont 
cinquante mille fois plus petites que la contrée figurée. 

u Mais, j'en reviens aux courbes de niveau. Suppose 
que tu as devant toi une collme et que tu puisses la cou- 
per par tranches horizontales, ayant chacune dix mètres 
d'épaisseur, ainsi que te le montre le croquis (fig. 66) 
en A. Les tranches seront marquées par les points <3, ^, c, 

d, c, /; etc. 

« Il est entendu que Ton part toujours du niveau de la mer 
NO. Le pied de la colline d où part la première tranche a 
est à vingt mètres; la seconde b, à trente mètres; la troi- 
sième c, à quarante mètres, etc., au-dessus de ce niveau 
NO. Mais, au lieu de regarder la coupe de cette colline, 
considérons-la sur plan horizontal en B. Notre coupe 
étant figurée par la ligne ponctuée, les tranches sont repré- 
sentées par les courbes a\ b', c\ d\ e\f' avec les cotes d'al- 
titude à chacune d'elles. 

« En examinant une carte ainsi dressée, nous avons 
donc exactement la configuration des localités, non seule- 
ment au point de vue des distances, mais au point de vue 
des altitudes relatives. Ainsi , nous savons que le château 
V qui est bâti à la cote de quarante mètres, est en contre- 
bas de trente-huit mètres de la tour X, bâtie à la cote 
de soixante-dix-huit. Nous savons que si nous voulons 
monter au sommet X, sur lequel cette tour est établie, 
par la route R, nous trouverons des pentes de dix centi- 
mètres environ par mètre, puisque entre une courbe de 
niveau et l'autre, d'après l'échelle de notre carte, nous avons 
environ cent mètres à parcourir. 

a Quand tu seras soldat, si tu sers dans l'artillerie ou le 
génie, tu reconnaîtras l'importance des cartes à courbes de 
niveau. 



20 



i54 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fi". 66. — Courbes de niveau. 



« Sur les anciennes cartes, il y avait parfois des cotes 
d^altitude. Ici, par exemple, il y aurait eu les cotes : vingt 
mètres au bas de la colline, soixante-dix-huit mètres au 
sommet et Tindication d'une route ; mais comment savoir 
si cette route, pour s'élever à cette altitude de cinquante- 



P ROMIINADLS LT OPÉRATIONS SUR LE TlilRRAIN. l55 

huit mètres, est tracée suivant une pente uniforme; si, sur 
certains points, elle ne donne point des pentes trop raides 
pour les gros charrois ? 

« Avec les courbes de niveau, cette incertitude ne peut 
plus exister et, à la manière dont est tracée une voie par 
rapport à ces courbes, on sait qu'elle donne telle ou telle 
pente. Et, si ton chef de corps t'ordonne de faire arriver 
une batterie au point X, ch bien, en examinant la carte à 
courbes de niveau, tu constateras que la chose peut se faire 
sans difficultés, puisque tu n'as que des pentes de dix centi- 
mètres par mètre à monter, pendant un parcours de six 
cent cinquante mètres environ, » 

Et comme les deux amis étaient assis près d'une sablon- 
nière exploitée , ils avisèrent un tas de sable humide laissé 
là par les charretiers. Petit Jean essaya alors de tracer avec 
un petit bâton les lignes de niveau le long de ce tas-, mais il 
n'y arrivait pas, et les lignes montaient et descendaient. 

Alors, M. Majorin, prenant le double mètre, y attacha, 
avec un bout de ficelle, un bâton appointé à dix centimètres 
du bout de la règle et à angle droit; puis, a^'ant nivelé pas- 
sablement le tour du tas de sable , il montra à petit Jean 
comment la pointe du bâton en potence marquait une 
ligne de niveau à dix centimètres, sur ce tas, au-dessus du 
sol nivelé, en faisant tourner la règle verticalement autour 
du tas. 

Cette première tranche horizontale marquée, le bâton en 
potence fut rattaché à vingt centimètres de l'extrémité infé- 
rieure de la règle, et la deuxième tranche fut obtenue; et 
ainsi, jusqu'au sommet du tas (fig. 67). 

Cette opération acheva de faire comprendre à petit Jean 
la manière d'obtenir les courbes de niveau sur les terrains 
plus ou moins inclinés. Mais, comme on ne peut se promener 
avec une règle de cent mètres de hauteur autour de Mont- 
martre et trouver, au pied de la colline, un chemin de ni- 



j5G 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



i}^r^n-^^;]' , 




Fig. 67. — Lfiçon pratique. 



veau, ]\I. Majorin expliqua à petit Jean comment on obte- 
nait le même résultat avec un niveau à lunette et promit de 
lui apprendre à se servir de cet instrument. 

L'occupation à laquelle le maître et Pélève s'étaient livrés 
avait paru fort intriguer un bonhomme qui passait par là 
avec un bambin. Tous deux s'étaient arrêtés et regardaient 
à distance, bouche béante, comment ce bourgeois et son 
petit traçaient attentivement des lignes horizontales le long 
d'un tas de sable. Quand ce fut fini, le paysan s'approcha, 
regarda, et vo^^ant son attitude perplexe, M. Majorin lui 
dit simplement : 

« Mon brave! ça vous surprend, c;; que nous faisons 



PROMENADES ET OPl-RATIONS SUR LE TERRAIN. I 67 

là.... J'apprends à cet enfant à prendre des niveaux sur des 
terrains. Soyez tranquille, si c'est à vous qu'appartient la 
sablonnière, nous n'avons pas envie de vous faire tort de ce 
demi-mètre cube de sable. 

— Faites excuse, m'sicur, ne vous dérangez pas; j'sais 
ben que vous nVivez pas- de mauvaise idée. » 

Et alors le paysan tournait toujours autour du tas, les 
mains derrière le dos. 

« Allons! dit M. Majorin, explique à monsieur et au 
moutard ce que nous venons de faire. » 

Petit Jean rougissait jusqu'aux yeux, se grattait la tête, re- 
gardait M. Majorin, les règles et le tas, et ne commençait pas. 

« Allons, allons! répéta M. Majorin, si tu as bien com- 
pris (et tu as compris), tu dois pouvoir t'expliquer. » 

Et, la première émotion passée, petit Jean ne s en tira 
pas trop mal. Quand la démonstration fut finie, le bon- 
homme dit : 

« Tout de même, on apprend aujourd'hui de belles 
choses aux enfants-, c'était pas comme ça, d'not' temps; 
aussi nous ne savons rien de rien.... mais ces enfants-là, ça 
saura.... Excusez, m'sieur, de vous avoir dérangés.... Si ça 
vous faisait plaisir d' vous rafraîchir un brin, j' demeure là 
à trente pas, et le petit doit avoir soif d'avoir parlé comme 
un instituteur. 

— Avec plaisir, mon brave; allons chez vous boire un 
coup à votre santé et à celle des écoles. Le moutard que 
voilà, y va-t-il à l'école? 

— Oui, oui, m'sieur, y va à l'école ; mais il n'est pas en- 
core bengros; c'est mon pstit-fils. 

— Et il aime à se promener avec le grand-père? 

— Eh oui, quand les parents sont aux champs et qu'y n'}'' 
a pas de classe, y vient chez 1' grand-père.... mais moi, 
j' peux rien l'y apprendre, r- ajouta le bonhomme avec un 
soupir. 



l58 HISTOIRE dYw DESSIXATF-LR. 



On fut bientôt à la maison, et le vieux alla chercher une 
bonne bouteille de vin dans son caveau. 

Lorsque les deux amis eurent pris congé de leur hôte , avec 
promesse de revenir, M. Majorin ne put se tenir de faire 
tout haut les réflexions suivantes : 

« Quand ce vieux pa3^san avait Tage de son petit-fils, si son 
grand-père eût vu des bourgeois occupés comme nous 
Tétions autour d'un tas de sable, celui-ci nous eût regardés 
avec défiance, et Tenfant nous eût jeté des pierres. 

— Ah ! et pourquoi donc , bon ami? 

— Parce que l'ignorance était telle alors dans les cam- 
pagnes, et même aux environs des grandes villes, que le 
peuple était prêt à considérer comme dangereux pour ses 
intérêts ou sa sécurité tout acte qu'il ne comprenait pas. 
Il ne voyait dans tout homme vêtu en bourgeois , muni d'un 
instrument propre à faire des opérations sur le terrain ou 
d'un carnet et d'un cra3^on, qu'un exacteur, qu'un agent du 
fisc, qu'un employé chargé de grever d'impôts nouveaux sa 
propriété, ou peut-être de la lui enlever.... Ce n'était pas 
sans causes que le paysan avait appris à se défier de tout ce 
qui était au-dessus de lui, et l'ignorance, les préjugés, les 
superstitions même aidant, il ne montrait que de l'hostilité 
envers toute personne se livrant à une observation quel- 
conque, dans le voisinage de son champ ou de son village. 

« Étant très jeune, — j'avais alors dix-huit ou vingt ans, — 
il m'arriva, dans un hameau de la Bourgogne, de dessiner 
une ou deux maisons dont la construction toute primitive 
m'intéressait. Je ne prenais pas garde à l'attitude malveil- 
lante de quelques indigènes. Bientôt l'un d'eux, s'approchant 
de moi, me demanda brusquement ce que je faisais là. 
« Vous le voyez, lui répondis-je, je dessine cette maison. — 
— Est-ce qu'on veut la démolir ? — Je ne sache pas, et en tout 
cas ce n'est pas en la dessinant que je la démolirais. — 
C'est pour y mettre le feu , peut-être ? » Le cercle des habitants,. 



PROMENADES ET OPÉRATIOXS SUR LE TERRAIN. iSo 

hommes, femmes et enfants, s'était resserré autour de moi 
pendant ce dialogue. « Il faut le mener chez le maire, c'est 
un incendiaire! c'est un agent des droits réunis!.. » Ces 
bonnes gens devenaient menaçants et s'animaient en criant 
tous ensemble. 

« Je fus assez brutalement conduit chez le maire, lequel 
demeurait à plus de deux kilomètres. A la vue de mes papiers 
(car alors il était prudent d'avoir un passeport en bonne 
forme sur soi), le magistrat municipal me laissa libre de 
continuer mon chemin, mais en m'engageant à ne pas 
m'arrèter à trop considérer des maisons auxquelles je n'avais 
rien à voir, du moment que mes intentions n'étaient pas 
mauvaises. 

« Et quand, plus tard, attachés aux études d'un tracé de 
chemin de fer, il nous fallait aller planter des piquets dans 
les champs, Dieu sait les avanies que parfois nous eûmes à 
subir, en dépit des pièces officielles dont nous étions munis 
et de la protection des autorités. Les preiniers ballons qui 
tombèrent dans la campagne ne furent-ils pas mis en pièces 
par les pa3-sans, et les voyageurs aériens souvent maltraités 
comme sorciers ou agents diaboliques? Heureusement, les 
choses ont bien changé, et partout en France les topographes, 
les hoinmes de science, les chercheurs, botanistes, géologues, 
ingénieurs, les aéronautes trouvent chez la population 
accueil bienveillant, aide et protection; et si l'instruc- 
tion n'est encore qu'insuffisamment répartie , du moins ces 
populations ont-elles appris à la respecter et à reconnaître 
son action bienfaisante. Aussi faut-il s'instruire et enseigner 
chaque fois que l'occasion s'en présente. 

a Dans un pays policé, nul n'a le droit de garder pour 
lui seul ce qu'il sait, ce qu'il a appris, et on est aussi 
coupable de se montrer avare de son savoir que de son 
avoir. 

a C'est pourquoi, chaque fois que l'occasion se présente 



i6o 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



d'instruire son semblable, il ne faut pas la laisser échapper. 
Qui sait si la leçon élémentaire de nivellements que tu 
viens de donner à ce bonhomme et à son petit-fils ne dé- 
veloppera pas chez ce dernier Tenvie d'en savoir davantage 
et ne sera pas pour lui la première semence jetée dans la 
tête d'un savant futur ? » 







CHAPITRE XII 



UN CONTRAT. 



Chaque jour, M. Majorin faisait entrevoir ainsi à son 
élève un champ nouveau d'étude. 

Sa méthode consistait à semer dans ce jeune cerveau tous 
les éléments des connaissances auxquelles la pratique du 
dessin est nécessaire, afin de lui faire saisir T utilité de ce 
langage, considéré à tort, trop souvent, comme un art 
spécial, tandis qu'au contraire, le dessin est un art com- 
plémentaire, comme est Fart d'écrire et de parler. 

Tenant compte des dispositions naturelles de son élève 
pour le dessin, et redoutant la facilité avec laquelle les 
organisations ainsi douées se jettent dans les carrières qui 
n'ont pour objet que la production purement artistique, il 
tenait à rattacher toujours T-ipplication du dessin à un objet 
positif, à rétude d'une science ou à l'exercice d'un état. 

Les six mois, après lesquels M. Majorin avait promis au 
père Loupeau de prendre une décision définitive relative- 
ment à son fils, étaient expirés. Le maître s'attachait à l'élève 

21 



l62 HISTOIRE d'un DESSINATEUR. 

et avait Tintention bien arrêtée de le garder près de lui; 
mais, scrupuleux en toutes choses, M. Majorin ne crut pas 
devoir prendre cet engagement définitif sans avoir consulté 
Tenfant, quoiqu'il ne doutât guère de son adhésion. 

Il ne croyait pas pouvoir disposer ainsi, même d'un 
mineur, fut-ce avec Fassentiment de ses tuteurs naturels, 
sans avoir obtenu son plein consentement. 

Un soir donc, au moment de se retirer, M. Majorin parla 
ainsi à petit Jean : 

« Mon ami, il a été convenu avec ton père et ta m.ère 
qu'au bout de six mois passés ici, je serais libre de te 
rendre à ta famille si tu ne répondais pas à ce que j'attendais 
de toi, ou s'il te plaisait de retourner près d'elle; les six 
mois sont révolus; pour moi, je désire continuer à t'instruire 
et à te faire instruire de mon mieux ; mais tu es libre de 
prendre un autre parti si bon te semble et de retourner à 
Boissy-Saint-Léger. Il va sans dire que cet engagement 
que je prendrais ne peut, en aucune façon, lier tes parents 
qui sont toujours les maîtres de te reprendre près d'eux ; 
cet engagement ne lie que moi, et cela dans une certaine 
mesure ; mais je dois te dem_ander, a\' int de le prendre, si tu 
y souscris sans arrière-pensée. Prends le temps de réfléchir 
sur cette proposition, je ne te demande pas une réponse 
aujourd'hui; mais il est nécessaire que je connaisse le fond 
de ta pensée à ce sujet. Consulte-toi donc. » 

Petit Jean avait ouvert de grands 3'eux dès le commen- 
cement de ce discours, et voyant son émotion, M. Majorin 
continua : 

« Il ne faut pas te méprendre sur mes paroles. Je désire 
te garder près de moi; mais je dois te laisser la liberté de 
choisir, bien qu'à ton âge tu ne puisses disposer de ta per- 
sonne. Il faut que tu saches que si tes parents ne "mettent 
pas obstacle aujourd'hui ou plus tard à ton séjour près de 
moi, que si, au contraire, ils adhèrent pleinement et ne 



UN CONTRAT. 1^3 



cessent d'adhérer à mes projets à ton égard, tu demeures 
sous ma direction jusquïi ta majorité, c'est-à-dire jusqu'à 
rage où tu prendras la responsabilité de ta personne et de 
tes actes. Tu comprends donc pourquoi je te parle amsi : 
c'est pour ne point contraindre tes sentiments, et afin que 
tu ne puisses jamais me reprocher de n'avoir pas tenu 
compte de ces sentiments. Exprime-les donc^ mais après 
y avoir pensé et non immédiatement. 

— Mais, bon ami, répondit petit Jean, tout en larmes, 
vous savez bien que je veux rester avec vous î 

— Je le veux croire ; mais , mon ami , tu as mangé ton 
pain blanc le premier-, pendant ces six mois, nous avons 
travaillé tout en nous amusant un peu. Il ne faut pas croire 
qu'il en sera toujours ainsi. Si tu restes avec moi, c'est pour 
que je fasse de toi un homme instruit et capable d'embrasser 
un état et dV bien faire, un homme utile aux autres et à 
lui-même. Pour cela, il faut rudement travailler, appro- 
fondir plusieurs connaissances que nous n'avons fait qu'en- 
trevoir 'en jouant. Te sens-tu le courage de t'astreindre 
pendant des années à un labeur assidu pour acquérir ces 
connaissances? Car, réfléchis bien à ceci : si, en prenant vis- 
à-vis de ta famille l'engagement de t instruire et de faire de 
toi un homme en état de se tirer d'aiîaire et de l'aider, je ne 
devais pas trouver chez toi l'amour du travail qui seul peut 
assurer ces résultats, tu comprends quelle lourde responsa- 
bilité j'aurais acceptée, et quelle serait plus tard ma position 
vis-à-vis des tiens qui pourraient me reprocher, non sans 
motifs, de m'être chargé d'une tâche que je n'aurais pas 
remplie et de n'avoir fait de petit Jean qu'un monsieur 
inutile, incapable de se suffire à lui-même et, à plus forte 
raison, de venir en aide à sa famille? Donc, je le répète, 
réfléchis mûrement à cela. Je te connais assez pour savoir 
que tu es un honnête garçon; si donc tu adhères à mes 
projets à ton égard, je serai certain qu'en même temps tu 



164 HISTOIRE d'un dessinateur. 

. , . . * r— 

auras pris, vis-à-vis de toi-même, rengagement de tra- 
vailler assidûment et de suivre toujours avec déférence 
les conseils que Je te donnerai. Mais si tu ne te sentais pas 
assez de raison ou assez de force pour prendre cet engage- 
ment, je te crois trop honnête pour me tromper, et alors 
mieux vaudrait, pour nous éviter à tous deux des regrets 
et à moi, en particulier, une position inacceptable auprès 
de ta famille, me dire franchement : « Je ne suis pas sûr de 
« mon courage, rsndez-moi à mon père et à ma mère. » Ce 
n'est pas en dix minutes que tu peux ainsi répondre à une 
question aussi sérieuse; nous en causerons demain, situ 
v^eux. w 

Petit Jean s'en alla coucher, le cœur un peu gros, et ne 
dormit guère. Les paroles graves de son ami lui revenaient 
et semblaient s'accentuer de plus en plus. Il revoyait dans 
la nuit le visage énergique et austère de M. Majorin, ses 
yeux qui le regardaient fixement pendant son discours. 
D'abord la pensée de petit Jean n'hésita pas; Tidée de 
retourner à Boissy-Saint-Léger et de se retrouver dans ce 
milieu agreste, besoigneux, et que le père Loupeau n'illu- 
minait jamais d'un éclair de gaieté, ne lui souriait en 
aucune façon; puis, peu à peu, les dernières paroles du 
maître, la responsabilité que ces paroles faisaient tomber 
sur l'élève, lui causaient une sorte d'effroi. 

Il sentait bien que ce maître avait raison, et que sa 
réponse à lui, petit Jean, l'engageait ou le dégageait comme 
s'il eût signé ou refusé de signer une sorte de contrat irré- 
vocable. Il était un peu épouvanté d'être mis en demeure de 
se lier ainsi, car l'esprit de l'enfant, à l'âge qu'avait petit 
Jean, si léger qu'on le suppose, prend toute chose au 
sérieux, et la conscience parle net. Un instant, la pensée 
ui vint de reculer devant les épreuves que M. Ma}orin lui 
avait fait entrevoir, et ce fut sur cette dernière pensée qu'il 
s'endormit. 



UN CONTRAT. l65 



Mais la nuit porte conseil, et le matin, quand dame 
Orphisc \-int réveiller petit Jean pour Theure de Técole, les 
fantômes nocturnes s'étaient évanouis. 

Le grand air, le travail à l'école, Ténergic naturelle à cette 
jeune nature avaient fait disparaître les incertitudes, et 
quand petit Jean revint dîner à l'usine, il n'eut d'autre 
pensée, le visage tout rayonnant, que d'aller se jeter dans 
les bras de son ami et de lui dire : 

(( Oui, oui, je reste près de vous, je travaillerai, je 
deviendrai un homme ! 

— Bien, petit! se contenta de répondre M. Majorin*, mais 
n'oublie jamais de te rappeler cette résolution ! « 

L'enseignement que pouvait fournir l'école primaire où 
petit Jean se rendait régulièrement ne devait bientôt plus 
suffire. Il y avait alors à Bourg-la-Reine une institution 
dirigée par un homme d'une haute intelligence; sans aban- 
donner les études classiques, et notamment celle du latin 
qu'on ne saurait négliger en ce qu'elle se rattache intime- 
ment au passé de notre nationalité, il était donné dans cette 
institution une large part aux mathématiques, à la physique, 

la chimie avec leurs applications, à l'enseignement des 
choses. 

Un vaste jardin, joint à l'établissement, permettait 
rétude de la botanique, de l'arboriculture-, aussi, cette 
institution fournissait -elle, chaque année, un contingent 
très respectable à l'École centrale des arts et métiers et à 
d'autres écoles spéciales. 

M. Majorin résolut de faire entrer son élève dans cette 
institution, en qualité d'externe, car il tenait à l'avoir tou- 
jours sous les yeux et à suivre ses progrès. Pendant l'été 
qui devait précéder l'admission de petit Jean, celui-ci fut, 
par le maître, plus spécialement poussé dans l'étude de la 
géométrie, ce qui ne l'empêcha pas de le faire dessiner 
d'après nature, et le plus souvent en plein air. 



l66 HISTOIRE D^UN DESSINATEUR. 

Et, à ce propos, M. Majorin voulut habituer son élève à 
dessiner dans toutes les positions; debout, latéralement au 
modèle, de manière à ce que le dessinateur fût obligé de 
tourner la tcte pour reproduire l'objet. Ou bien encore, il 
demandait à petit Jean de copier au rebours, c'est-à-dire 
en plaçant à droite ce qui était à gauche et j'ice î'crsa, 
ainsi que les graveurs procèdent. 

Tous deux se plaçaient devant une bâtisse, devant un 
site aux terrains accidentés. M. Majorin faisait remarquer à 
son élève les points saillants, la disposition des ombres, les 
pentes du sol, et, le soir, peiit Jean devait reproduire de 
mémoire cette bâtisse ou ce lieu. On allait les jours suivants 
contrôler sur place l'exactitude du dessin. 

Petit Jean faisait ainsi des progrès très sensibles, et à la 
grande satisfaction du maître; déjà, quand il voulait expli- 
quer quelque structure, la disposition d'un terrain, décrire 
un objet, il prenait un crayon et faisait un croquis pour 
aider à Tintelligence. 

Jamais d'ailleurs le maître ne laissait passer ces croquis 
sans corriger les imperfections, les défauts de perspective 
ou de tracé. 

M. Majorin tenait à ce que son élève fut adroit de sss 
mains; il lui avait fourni quelques outils et lui apprenait à 
s'en servir. « On ne dessine bien un objet, lui disait-il, 
que si on est en état de le modeler, de le tailler, de le 
façonner, en un mot; de telle sorte qu'on puisse suppléer à 
ce que le dessin ne pourrait donner qu'avec beaucoup de 
peine, de temps et d'explications. » 

On élevait alors sur les terrains de l'usine un grand 
atelier en charpente et présentant une disposition particu- 
ère, en ce qu'il possédait latéralement deux galeries relevées 
propres à établir des transmissions. 

Petit Jean profitait de toutes les occasions de suivre ce 
travail et était au mieux avec le gâcheur qui dirigeait les 



UN CONTRAT. 1G7 



ouvriers. Aussi voulut-il entreprendre de faire le modèle 
d'une travée de cet atelier qui se composait de plusieurs 
fermes. 

Il fallut d'abord que petit Jean relevât une de ces fermes 
dont la figure 68 présente une moitié, puis il mit au net ses 
croquis cotés, afin d'observer les dimensions relatives. Cela 
fait, et le gâcheur lui ayant fourni des bouts de bois équarris 
à réchelle voulue, c'est-à-dire à quatre centimètres pour 
mètre, petit Jean, procédint comme avaient opéré les 
ouvriers sur le chantier et plaçant ces bois sur l'épure 
tracée par lui cà l'échelle, les tailla successivement et les 
assembla non sans peine. 

Ce travail l'intéressait assez pour que , de grand matin , 
avant l'ouverture de Técole, il vouliùt y consacrer deux 
heures. Puis, le soir, à la lampe, il dessinait les pièces 
assemblées sous différents aspects (fig. 69). M. Majorin 
lui faisait inscrire les noms de chaque pièce*. 

Quand les charpentiers mirent au levage, petit Jean dut 
faire un croquis de réquipe(fig. 70), opération qui lui donna 
beaucoup de travail. 

Petit Jean, consciencieux par nature, tenait à remplir 
ses engagements, d'autant que, plus il dessinait facilement, 
plus il essayait de réunir des matériaux. Suivant les in- 
structions de M. Majorin, il mettait ses notes en ordre et les 
classait par natures. 

M. Majorin lui avait fait voir ses cartons et comment 
étaient rangés les croquis ou notes qui les remplissaient, de 
telle sorte qu'il pjt facilement trouver les renseignements 
dont il avait besoin. « Ce n'est pas tout, disait-il à son 

I. A, poteau; B, lien; C, palier; D, tilets; E, potclet; F, entre- 
toise; G, moises; H, jambe de force; I, arbalétrier; K, sablière; 
L, pannes; M, poinçon; N, faîtage; O, liens; P, chevrons; R, tirant 
en fer; S, tige de suspension idem (figure 68); T, décharges; V, po- 
telcts; X, chantignoUes [figure Sg'^. 



iG8 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fig. 68. — Charpente. 



élève, d^être riche, il faut savoir employer sa richesse. Il est 
quantité de personnes qui ont accumulé des notes; mais, 
faute de pouvoir mettre la main dessus quand besoin est^ 
ces notes leur deviennent inutiles. L'ordre et le classement 
sont les conditions essentielles du travail. » 

Petit Jean mettait une telle ardeur à remplir s.es cartons 
que M. Majorin , ne le croyant pas en âge encore de se livrer 
à un travail trop assidu et craignant de surexciter ce jeune 



UN CONTRAT. 



iGq 




Fiy. 69. — Dijlail de cliuipeiite. 

cerveau, profita de l'époque des vacances, pendant lesquel- 



I70 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fiy. "0. — Levage de cliai'psnte, croquis d'après nature. 

les lui-même pouvait quitter Tusine, pour faire faire à son 
élève un petit voyage. 

Ce fut une grande joie pour petit Jean. 

Le 2 août i8... M. Majorin et lui descendaient en gare 
à Dieppe à onze heures du soir. 




CHAPITRE XIII 



DU PREMIER VOYAGE QUE FIT PETIT JEAN. 



De bon matin, les deux amis étaient habillés -, M. Majo- 
rin n'avait parlé que vaguement du but de ce voyage. 

Quand petit Jean vit, dans les bassins, les navires à quai, 
il fut fort émerveillé -, mais M. Majorin ayant pris un chemin 
qui monte derrière le château , la mer apparut tout à coup 
aux yeux des voyageurs quand ils furent sur la crête de la 
falaise. Le maître observait attentivement sur la physiono- 
mie de petit Jean Timpression qu'il éprouverait, afin d'en 
tirer des déductions. Il se rappelait qu'étant enfant, — alors 
on ne voyageait qu'en diligence, — son père lui avait fait 
faire ce même voyage. La voiture , vers le soir , montait au 
pas la côte du sommet de laquelle l'horizon apparaît tout à 
coup avec la ville de Dieppe se découpant sur la nappe 
liquide, et, conformément aux habitudes du temps, les hom- 
mes, descendus du véhicule, montaient cette côte àpied.^ 

Depuis quelques instants, on entendait un murmure lom- 
tain; puis l'immense horizon, sombre, nettement tranché 



[^2 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

sur le ciel, s'était démasqué à ses yeux. Il se souvenait de 
rimpression profonde qu'il avait ressentie -, c'était comme 
une révélation subite. 

A cette époque, on n'avait pas défloré dans l'esprit d:is 
enfants ces grands spectacles par des descriptions anticipées , 
et le père Majorin, commerçant de la rue Saint-Denis, 
n'étant rien moins que poète , ne vo3'ait dans la mer qu'une 
route très large, mais peu sûre, ouverte aux denrées colo- 
niales. L'idée n'était pas venue à l'enfant de faire part à 
son père de ce qu'il ressentait déviant ce spectacle grandiose; 
il avait gardé pour lui les sentiments qui l'agitaient; aussi 
avaient-ils laissé dans son souvenir une trace ineffaçable. 
M. Majorin s'était donc bien gardé de préparer l'esprit de 
son élève, pensant avec raison peut-être qu'il faut laisser 
aux impressions que produisent les spectacles de la nature 
toute leur grandeur, et se garder de les altérer par ces des- 
criptions banales ou pompeuses devenues si fort à la mode 
de notre temps. Et en effet, se disait M. Majorin, ceux que 
ces spectacles émeuvent naturellement n'ont nul besoin 
qu'on décrive cette émotion ou qu'on la provoque, et les 
descriptions, si brillantes qu'elles soient, ne sauraient émou- 
voir ceux qui restent inditférents déviant les splendeurs de 
la nature. 

C'était peut-être raisonner avec trop de rigueur, mais 
nous avons dit que M. Majorin était un original. Il obser- 
vait donc petit Jean qui, lui, s'était arrêté et regardait. 

« C'est la mer ! dit-il, 

— C'est la mer ! 

— Comme c'est grand ! asseyons-nous là. 

— Non, avançons plus près du bord de la falaise. » 
Petit Jean ne s'occupait pas assez du terrain sur lequel il 

marchait ; aussi butait-il à chaque pas dans les herbes. 

On voit des enfants sauter et crier de joie devant un 
spectacle qui leur cause une vive émotion; d'autres, au 



nu PREMIER VOYAGE QUE FIT PETIT JEAN. lyS 

contraire, deviennent sérieux, semblent se concentrer en 
CLix-memes et demeurent immobiles et silencieux pour ne 
rien laisser échapper des sensations qu'ils ressentent. Petit 
Jean appartenait évidemment à cette seconde catégorie, et 
M. Majorin s'en félicitait intérieurement; aussi, quand on 
eut atteint le bord de la falaise, les amis s'assirent, et tous 
deux ga'"dèrent1e silence pendant quelques minutes. 

« Bon ami, dit enfin petit Jean, comme Thorizon est 
haut ! 

— Eh non , pas plus haut que ton œil ! 

— Il paraît plus haut. 

— Cela tient à ce que la surface de la mer ne présentant 
pas une série de plans qui se découpent les uns sur les autres, 
tu ne te rends pas un compte exact de Téloignement de cet 
horizon; mais regarde bien là, dans cette direction, ne 
vois-tu pas comme un petit point brumeux sur cette ligne , 
limite apparente de la mer ? 

— Ah! oui. 

— C'est un navire et qui doit être assez grand; ne le 
perds pas de vue pendant un instant, alors tu auras acquis 
le sentiment de Téloignement et de l'horizontalité. La mer 
ne paraîtra plus se dresser devant toi comme un mur. 
Regarde aussi ces inoutons ^ ces petites vagues qui se 
couronnent d'écume; vois comme ces taches blanches dimi- 
nuent de grandeur à mesure qu'elles s'éloignent du rivage : 
bien avant la limite de l'horizon, tu ne les distingues plus.» 

Puis , après un autre silence, petit Jean reprit : 
« Maintenant, je vois bien que la mer est plate. 

— Horizontale, veux-tu dire? 

— Oui, horizontale. 

— Et au premier moment, elle ne te paraissait pas ainsi? 

— Je ne savais pas Ça me semblait venir sur moi 

et ça m'a fait comme peur, d'abord. » 

M. Majorin était édifié, il retrouvait dans son élève ses 



174 HISTOIRE D UX DESSINATEUR. 

premières impressions d'enfant. Il se rappelait, lui aussi, 
commuent il avait ressenti ces terreurs inexplicables en pré- 
sence d'un de ces grands spectacles de la nature s'offrant 
brusquement à sa vue. Il se souvenait du frisson intérieur 
qui ra\'ait saisi, le soir où pour la première fois on lui avait 
montré la lune à travers un télescope, quand la surface 
du satellite étrangement semée de boursouflures s'était peinte 
sur sa rétine. 

« Petit Jean, se disait-il, est de Tétoffe dont sont faits les 
observateurs. Combien peu , parmi tant d'hommes qui 
voient, reçoivent une impression qui se grave dans le cer- 
veau ! et comme il faut se garder d'altérer ces impressions 
premières ! » 

Les. deux amis étaient ainsi plongés dans leurs réflexions-, 
petit Jean, tout entier à celles que la vue de la mer faisait 
naître en lui, sans se rendre compte de ce qu'il ressentait, 
et M. Majorin retrouvant dans toute leur fraîcheur les sen- 
timents éprouvés dans sa jeunesse... On se leva enfin. 

« Pourquoi, bon ami, dit petit Jean, ces falaises sont-elles 
coupées toutes droites? 

— Verticalement, tu veux dire;, il faut toujours employer 
les termes exacts, il n'v a que ce moyen de s'entendre. 
C'est la mer qui , rongeant leur pied, a taillé cette muraille 
verticalement, parce que, toutefois, la nature de la craie 
s'y prêtait. C'eût été de l'argile, du sable, du grès ou du 
granit que le résultat eût été différent. 

« Observe les flancs de ces falaises de craie; ils se rongent 
sous forme de losanges, et cependant tu remarqueras des 
couches horizontales de silex espacées à peu près régulière- 
ment ;fig. 71). Ce terrain tendre, blanc, auquel on donne le 
nom de craie, est presque entièrement composé de débris de 
carapaces d'animauxmicroscopiques. Cette rochen'estqu'une 
épaisse couche calcaire formée par des animalcules, et elle 
atteint parfois jusqu'à près de deux cents mètres d'épais- 




Fig. 71. — F:il;usc de Dieppe. 



DU PREMIER VOYAGE QUE FIT PETIT JEAN. I77 

sL'ur. On est cpou\-anté du temps qu'il a fallu à ces animal- 
cules, à peine visibles à Tceil nu, pour composer des ter- 
rains aussi épais. Les strates de cailloux qui se trouvent 
fréquemment dans la craie, et surtout ici à Dieppe, sont des 
silices qui flottaient dans l'eau à Tétat gélatineux, comme de 
la gomme, et qui se sont arrêtés par filaments ou nodules 
autour d'une substance organique. Ces nodules gélatineux 
ont été déposés dans la craie, laquelle était elle-même sous 
Teau, à Tétat de pâte (et il s'en forme encore dans certaines 
parties de TOcéan). Quand cette craie s'est séchée, s'est dur 
cie, ces amas de silice se sont durcis de même, lentement. 
et la preuve c'est que tu vois que beaucoup de ces cailloux 
sont entourés d'une pâte de craie adhérente, pénétrée elle- 
même de silice. 

« Pourquoi ces nodules siliceux sont-ils ainsi déposés par 
couches espacées régulièrement? je ne saurais te le dire. Ii 
faut supposer que, périodiquement, et pendant \i lente 
formation de la craie, sont intervenues des productions de 
silice en grande quantité. Pourquoi ? Je n'en sais rien, 
le fait est constant, c'est tout ce que nous pouvons 
affirmer. 

« La mer, en taisant ébouler la craie, délaie la substance 
blanche et dépouille les silex; ceux-ci, très durs, sont roulés 
par les flots, s'arrondissent au frottement incessant qu'ils 
subissent et forment ces bancs de galets qui envahissent les 
plages. 

ti Tu vas comprendre pourquoi cette craie blanche oflre 
ainsi des ruines verticales lorsqu'elle est sapée au pied 
par la mer. Faisons quelques pas et dépêchons-nous, car 
voici la marée qui monte, et nous ne pourrions plus voir, 
aujourd'hui du moins, ce travail de la mer. » 

S'étant avancés d'une centaine de mètres environ, le long 
de la falaise, en tournant le dos au château, les deux amis 
atteignirent une lar^e anfractuosité d'où on découvrait la 



1^8 HISTOIRE D^UN DESSINATEUR. 

partie encore émergée au bas de Tescarpement (fig. 72). 
« Regarde! reprit M. Majorin, la mer s'est chargée de 
te faire une coupe horizontale de ces roches, pour te montrer 
leur contexture. Vois ces lignes de suture entre ces grands 
losanges enchevêtrés. Ce sont les fenles produites dans la 
masse crayeuse par le retrait, par la dessication, et qui ont 
divisé cette masse en rhomboèdres, en prismes. La mer at- 
taque au pied un de ces prismes et, quand elle Ta affouilîé, 
il tombe d'un bloc en laissant intacte la paroi verticale du 
prisme non encore entamé. Et ainsi, peu à peu, la mer dé- 
truit la masse par tranches verticales. 

— C'est aussi de la craie , ces grands losanges que la 
mer vient couvrir ? c'est tout noir ! 

— La couleur sombre qui recouvre cette coupe horizon- 
tale de la craie est due à des algues, à des plantes marines 
brunes et aux galets noirs qui sont arrêtés dans les anfrac- 
tuosités ; mais, quand la mer sera basse, nous irons nous 
promener sur cette plage rocailleuse, et tu reconnaîtras que 
c'est de la craie qui s'enfonce encore bien au-dessous du 
niveau de l'eau. 

— Commî la mer monte vite ! 

— Aussi ne fait-il pas bon l'attendre au pied de la 
falaise , car elle peut vous couper la retraite. 

— Alors, autrefois, les falaises étaient là où sont ces 
losanges ? 

— Oui certes, et beaucoup plus loin -, il est même à croire 
qu'elles joignaient celles qui sont en face, en Angleterre. 

— Et où était la mer ? 

— Oh! elle avait assez de place ailleurs, car ce que nous 
avons devant nous n'est qu'un canal, le canal de la Manche, 
que la mer a ouvert en prenant le temps de l'élargir pour 
communiquer plus facilement du nord-est au sud-ouest, 
entre l'Angleterre et la France. 

— Mais on ne voit pas les côtes de l'Angleterre? 




Fig. 72. — La consti.tution de la craie indiquée par la mer. 



DU FREMll-R VOYAGIZ QUE FIT PETIT JEAN'. l8l 

— Non, d'ici on ne peut les voir, parce que la courbure 
du globe nous les dérobe, ainsi que te le fera comprendre 
ce croquis (fïg. 73). Voici en A les falaises de France, et 



Vi". 73. — Coiii'liiii(» lie I:i li'rre. 



en B les falaises anglaises -, tu vois qu'en tirant une ligne 
droite tangente à Tare que forme la mer, cette ligne passe 
au-dessus de ces falaises B. Pour nous Thorizon est donc au 
point tangent C. 

« Je vois bien que cette mer bombie te chiffonne -, mais, 
puisqu'elle recouvre la terre qui est sphérique, il faut bien 
que ce que nous en voyons soit une portion de sphère. Rap- 
pelle-toi ce que je f ai dit quand je t'ai expliqué comment 
rhorizon est toujours à la hauteur de l'œil (lig. 24,!, et tu 
comprendras comment il se fait qu'à l'altitude où nous 
sommes, on ne puisse voir les côtes d'Angleterre ; mais 
que , si la falaise était trois ou quatre fois plus élevée, nous 
les pourrions découvrir, parce que nous embrasserions une 
portion de sphère plus étendue, ou que, pour parler plus 
correctement, nous serions au sommet d'un cône dont la 
base serait plus large. » 

Toute la journée, petit Jean se mita faire des croquis sur 
"es falaises, et M. Majorin qui, de son côté , se livrait à 
quelques recherches géologiques, corrigeait ces croquis en 
montrant à son élève comment ces roches, qui présentent une 
apparence si désordonnée, possèdent toujours cependant 
certaines grandes lignes résultant da leur structure et de 
leur formation. 

« Ce sont, disait-il à petit Jean, en revoyant ses 
dessins, ces lignes principales qu'il faut toujours cher- 
cher quand on copie des terrains, sans tenir compte des 



l82 HISTOIRE d'un DESSINATEUR. 

accidents de détail. On croit, trop souvent, quand on des- 
sine des roches, des terrains, que leurs formes, en appa- 
rence désordonnées, sont dues au hasard. Il n'en est rien, 
et ces masses sont soumises à des lois de formation, de stra- 
tification, de cristallisation qui sont immuables. 

« Tu le verras si jamais nous avons Toccasion de visiter 
ensemble des contrées où ces formations géologiques sont 
variées et abondantes, 

— Qu'est-ce que la géologie ? répliqua petit J.ean. 

— Cest juste, j'ai omis de te dire ce qu'est cette science. 
« La géologie, c'est la science qui a pour objet Phistoire 

naturelle de la terre,des terrains successifs qui composent la 
croûte terrestre, l'étude de leur âge relatif et des révolutions 
qui ont modifié leur position première. 

— Ça doit être bien amusant. 

— Certes, cette science est pleine d'attraits-, elle est aussi 
fort utile , car elle permet de savoir, par exemple, à la vue 
de telle ou telle couche terrestre, si on trouvera dans cette 
couche du charbon ou du fer, ou du plomb, ou du cuivre, 
ou des matériaux propres à bâtir, à faire du mortier ou 
de la terre à brique , à porcelaine, à faïence , ou des 
ardoises pour couvrir les toits, ou du sabie à mouler, ou 
de la terre à modeler, ou des marnes propres à améliorer 
les terres végétales, etc. Il n'y a guère de science qui soit 
plus utile et qui en même temps soit plus intéressante. 

« Cependant, il n'y a pas longtemps qu'elle est prati- 
quée, qu'on sait que la croijte terrestre s'est formée lente- 
ment en s'épaississant peu à peu; que certains végétaux 
élémentaires ont commencé à couvrir cette croiJte, puis des 
animaux d'un ordre inférieur, des mollusques primitifs, 
puis des poissons et des reptiles, des oiseaux, puis des 
mammifères. 

ce Tous ces animaux, tous ces végétaux ont .laissé leur dé- 
pouille dans ces terrains qui leur servent de sépulture et où 



nu PREMIER VOYAGE QUE FIT PETIT JEAN'. 1 X3 

nous les retrouvons aujourd'hui ; ce qui a permis de classer 
les couches successives par époques correspondantes à un 
état particuHer du globe. 

— Et qu'y a-t-il sous cette croûte ? 

— Evidemment une masse très chaude, peut-être à 
rétat de fusion ; masse qui se fait jour par ies bouches des 
volcans pour se répandre sur la croûte. 

— Est-ce qu'elle est très épaisse cette croûte ? 

— Elle est au contraire très mince, relativement au dia- 
mètre du globe, à peu près ce qu'est la coquille d'un œuf 
de poule, relativement au volume de cet œuf. 

— Mais si elle cassait ? 

— Aussi se brise-t-elle quelquefois pour laisser passer' ces 
matières intérieures que vomissent les volcans, ou se dislo- 
que-t-elle, ce qui produit des tremblements de terre. Au- 
jourd'hui, cela est peu de chose parce que la croûte est assez 
épaisse pour ne pouvoir plus se plisser ou se casser ; mais, 
quand elle était plus mince et souple, cette croûte était sou- 
mise à des déformations terribles qui ont produit les gran- 
des chaînes de montagnes et les dépressions immenses 
où s'est réfugié l'Océan ; si bien qu'entre le sommet des 
plus hautes montagnes , qui est à 8000 mètres environ 
au-dessus du niveau de la mer, et le fond de cette mer qu'on 
a pu sonder jusqu'à 9000 mètres, il y a une différence de 
dix-sept kiloinètres. Ces dix-sept kilomètres sont toutefois 
bien peu de chose par rapport au diamètre de la terre. » 

Ainsi devisant, les deux amis rentrèrent le soir à l'hôtel, 
non sans avoir vu le soleil se coucher dans l'Océan, spec- 
tacle qui ravit petit Jean. 

« Pourquoi donc, bon ami, dit-il au moment où l'astre 
touchait l'horizon, le soleil n'est-il plus rond ? il est tout 
aplati. 

— Par la raison que, l'atmosphère étant plus dense près 
de la terre qu'à sa limite supérieure, les molécules humides 



184 HISTOIRE d'un dessinateur. 

qu'il tient en suspension sont plus abondantes dans les 
couches inférieures que dans les couches supérieures, surtout 
lorsqu'il s'agit de la mer dont Tévaporation est considérable 
pendant le jour. Or, ces molécules d'eau sont autant de 
petites lentilles placées entre notre œil et les objets, qui les 
grossissent. Aussi, quand le soleil ou la lune atteignent 
l'horizon, ces globes paraissent-ils plus gros qu'au zénith, et 
s"élargiss2nt-ils en raison de la différence qu'il y a entre la 
quantité de molécules d'eau dans le sens vertical ou dans le 
sens horizontal (fig. 74;. Cette figure te fera saisir le phé- 
nomène. 




Fig. 74. — Pourfjiioi le soleil ne parait pas spliériqua au coiu'her. 

(( Les lignes horizontales parallèles indiquent, par leur 
rapprochement plus ou moins prononcé, le degré de pesan- 
teur de l'air, en supposant entre chacune d'elles une quantité 
é^ale de molécules d'eau. Il est clair que, dans les couches 
les plus basses, ces molécules seront plus rapprochées, plus 
pressées les unes contre les autres qu'elles ne le seront dans 
les couches supérieures plus larges et plus légères ; elles 
grandiront donc plus les objets en bas qu'en haut, et 
ainsi, le soleil te paraîtra déformé dans le sens horizontal 
plus que dans le sens vertical et comme affaissé sur l'ho- 
rizon. C'est ce qui fait que plus on s'élève dans l'atmo- 
sphère, plus le diamètre du soleil ou de la lune paraît petit^ 
lorsqu'on voit ces astres au zénith. Une iTioins grande quan- 
tité de molécules d'eau étant interposée entre notre œil et 
eux, ces globes tendent à reprendre la dimension réelle que 



DU i'RI'.MIER VOYAGE QUE FIT PETIT JEAN. 1 85 

donnerait la pcrspccti\'c en raison de leur cloigncmcnt de 
.a terre. 

— Alors, quand il }• a uu brouillard, on voit le soleil 
plus gros ? 

— Non, le brouillard est de la \apeur d'eau d.'jà con- 
densée*, les molécules se sont réunies en gouttelettes trans- 
lucides, mais non transparentes-, ces gouttelettes ne pro- 
duisent pas Teffet de lentille que présentent les molécules 
d'eau à Tétat volatilisé, c'est-à-dire tellement divisées et 
petites qu'elles laissent voir au travers de leurs corpuscules. 
Quand il fait très beau temps, il nV a pas moins, dans l'air, 
une certaine quantité d'eau considérable, surtout près du 
sol; mais cette eau est x'olatilisée. On ne distingue pas ces 
gouttelettes comme on les distingue dans la formation des 
nuages ou du brouillard, ce qui est tout un ; elles sont beau- 
coup plus petites, transparentes, laissent voir les objets très 
nets, mais en les grossissant, comn:e le feraient des milliards 
de milliards de loupes imperceptibles. » 

Petit Jean ne se rendait pas un compte bien exact de ce 
phénomène-, mais ces propos n'en laissaientpas moins dans 
son esprit une trace qu'il retrouverait un jour. C'est sur quoi 
comptait M. Majorin, et il ne se trompait pas. Et c'est pour- 
quoi il est si funeste de donner aux enfants des idées fausses -, 
plus tard, elles se dressent devant les démonstrations de la 
science, et c'est à grand'peine qu'on, s'en débarrasse. 

Le lendemain, de bon matin, une pluie fine rayait l'air. 
On ne pouvait songera sortir avant le déJL'uner: mais, de la 
fenêtre, petit Jean voyait le grand bassin du port et tous les 
navires amarrés. Pendant que M. ^Nlajorin lisait les jour- 
naux et faisait sa correspondance, Jean prit son cahier de 
croquis et dessina un petit vapeur de déchargement qui 
était à quai devant lui. 

En vérité, ce dessin n'était pas mal (fig. -5), et le maître, 
bien qu'il ne fut pas prodigue de louanges, lui en fit com- 

24 



i86 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



1 r^ il 

. - U I / V T II C^ 

d.iUi(..— 







Fig. 7o. — Croquis dans le port de Diepps 



piiment. Petit Jean avait exactement mis le quai et tout ce 
qui Tencombrait, en perspective. Il avait assez finement 
saisi Tallure du bateau, plus chargé à rarrière qu'à Tavant. 
Mais ce qui plaisait surtout à M. Majorin, c'était de voir 
son élève dessiner indifféremment tout ce qui attirait son 
attention , car il n'admettait pas les spécialistes en fait de 
dessinateurs. A son sens, le dessin est un moyen propre à 
fixer tous les objets : les plantes aussi bien que les animaux, 
un rocher aussi bien qu'un arbre, une statue comme un 
ornement, un édifice comme une figure vivante. Mais 
puisque petit Jean avait copié un bateau, dès que la pluie 
eut cessé, M. Majorin le conduisit au chantier, sur la plage, 



DU PKKMIliR VOYAGE QUE ElT PETIT JEAN. 187 

et lui fit voir comment se construit la coque d'un ncnirc, 
lui expliqua la destination de chaque pièce, comment elles 
Réassemblent, comment elles sont ferrées. Et là, encore, 
petit Jean fit des croquis d'après certaines de ces pièces. 

Mais une susprise attendait petit Jean. M, Mellinot arri- 
vait à Dieppe avec M""" Mellinot et André, le surlendemain. 
Les deux frères de lait ne s'étaient pas vus depuis fort long- 
temps. André, entré au lycée après les dernières vacances, 
n'avait été conduit à THay que pendant la semaine de 
Pâques, un jour où M. Majorin recevait quelques amis, et 
les enfonts n'avaient guère eu le loisir de s'entretenir. 

Tous deux se trouvèrent quelque peu changés-, mais le 
premier moment de surprise passé, ils reprirent leurs pre- 
mières habitudes de franche camaraderie. 

On allait faire des promenades dans les environs de 
Dieppe, à Arques, dans la forêt, au phare. Petit Jean avait 
toujours un cahier de croquis en poche et, dès qu'on s'ar- 
rêtait quelque part, il ne manquait pas l'occasion de copier 
soit une chaumière, soit un arbre, une plante, une barque. 
M. Majorin semblait ne point attacher d'importance à ces 
essais, lui qui habituellement s'intéressait à tout ce que fai- 
sait son élève; il tenait à s'assurer si le goût qui semblait se 
développer chez petit Jean résisterait à l'apparence d'indif- 
férence du milieu où il se trouvait. André, qui depuis son 
entrée au lycée n'avait point touché un crayon , ne savait 
trop s'il devait railler son camarade ou essayer de dessiner 
comme lui. Devant les croquis de petit Jean, tout imparfaits 
qu'ils étaient, il se sentait humilié , d'autant que petit Jean 
n'en tirait nulle vanité et semblait n'avoir d'autre pensée 
que de satisfaire un penchant naturel. 

Un jour, les deux enfants étaient assis devant un de ces 
portails de ferme normande, pendant que M'"" Mellinot 
s'occupait de faire préparer le déjeuner, et que les deux 
hommes se promenaient sous la feuillée, en causant. Petit 



iS8 HISTOIRE d'un dessinateur. 

Jean considéra quelque temps ce portail, ou\Tit son cahie 
et tenta de copier ce qu'il vojaiit (fig. 7G), 

« Qu^est-ce que tu vas encore dessiner? lui dit André. 

— Cette porte. 

— Pourquoi ? 

— Parce que je n'en ai pas encore vu comme ça. 

— Qu'est-ce qu'elle a donc cette porte ? 

— Elle est drôle ; c'est fait pour mettre à l'abri ceux qui 
attendent et aussi les charrettes. 

— Tu crois ? 

— Bien sur; bon ami me l'a dit. Et puis la charpente 
est gentille. 

— Qu'est-ce qu'elle a, cette vieille charpente toute pourrie, 
de si gentil ? 

— Elle est vieille, c''est vrai, mais elle est bien arrangée. 

— Un tas de bois ! 

— Ça me plaît, avec ces ormes serrés comme un mur. 

— Ce sont des ormes ? 

— Mais oui :, bon ami m'a raconté que les vieux Normands, 
les plus anciens, fermaient aussi leurs clos, pour s'}' défendre, 
et que cela se fait toujours par habitude. 

— Comment M. Majorin t'a-t-il appris à dessiner comme 
ça tout ce que tu vois ? 

— Mais en me faisant tout dessiner d'abord chez nous, 
des petits modèles de maisons, des solides, des plantes, des 
squelettes. 

— Des squelettes ? 

— Oui, des squelettes, 

— Pour quoi faire ? 

— Pour savoir comment nous sommes faits, et les bêtes-, 
des insectes, toutes sortes de choses. 

— Alors ? 

. — Alors, quand nous allions en promenade, il me 
disait : <■' Petit Jean, faut copier ça. » J'essayais, il me cor- 







Fis. 76. — Porte de Tenue nuniiaiidc. 



DU PREMIER VOYAGE QUE FIT PETIT JEAN'. IC)I 

rigeait. me disait le nom de t(nit pour Tinscrire à côté. 

— 11 ne corrige pas tes dessins , maintenant ? 

— Oh ! parce qu'il est occupé avec ton père; mais je sais 
bien qu'il est content 'Â je dessine quelque chose tous les 
jours. 

— Tu seras peintre, dit papa. 

— Peintre, pour quoi faire ? 

— Mais pour faire des tableaux qu'on envoie aux expo- 
sitions. Papa dit que c'est pas un état. 

— Oh ! alors, bon ami ne voudra pas que je sois peintre; 
il me dit toujours qu'il faut se dépêcher de prendre un état 
quand on est en âge. 

— Qu'est-ce que tu seras ? 

— Je ne sais pas. 

— Mais puisque tu dessines comme ça, toujours, c'est 
pour prendre un état où l'on dessine. 

— Bon ami me dit que le dessin est nécessaire à tous les 
états. 

— Ah ! par exemple ! Est-ce que papa dessine ? Il est pro- 
fesseur cependant î Est-ce que mon oncle dessine ? Il est 
notaire cependant ! Et notre ami M. Pommier, le médecin! 
Il ne dessine pas non plus; il n'y a que les peintres qui des- 
sinent, et les architectes. 

— Et les ingénieurs, puisque bon ami dessine. 

— Oh non! M, Planchut, l'ingénieur, notre cousin, papa 
a toujours dit qu'il ne dessinait pas du tout, et cependant il 
a une belle place au chemin de fer de Lyon; c'est un très 
grand ingénieur, il est décoré et va diner chez le ministre. » 

Petit Jean n'avait rien à répliquer; aussi continuait-il son 
croquis, sans mot dire. 

« Papa disait l'autre jour, continua André, qu'il faut 
apprendre le dessin quand on a fait ses classes et qu'on a 
bien le temps. Est-ce que tu fais tes classes ? 

— Quelles classes ? 



192 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



— Est-ce que tu vas au lycée ? 

— Non, je dois entrer après les vacances dans l'insti- 
tution de Bourg-la-Reine. 

— Y apprend-on le latin? 

— Bon ami m'a dit qu'on y apprenait le latin, que c'est 
utile à tout le monde, 

— Tu sais! ce n'est pas si amusant que de dessmer! 

— Bon ami m'a dit que tout ce qu'on apprend est amu- 
sant quand on veut travailler. 

— Oh non ! pas le latin, pas la géométrie ! 

— Mais si, la géométrie, c''est amusant. 

— Tiens, est-ce que tu Tas apprise? 

— Bon ami m'en a appris un peu, et cela m'amuse beau- 
coup -, je voudrais en apprendre plus, mais il dit que je ne 
suis pas encore assez grand-, il m'a appris aussi un peu de 
perspective. 

— De perspective? 

— Oui, car on ne peut dessiner sans la savoir. 

— Mais les grands, au lycée, ont une classe de dessin, 
il y en a qui dessinent très bien, qui ont des prix, et on ne 
leur enseigne pas la perspective. 

— Comment font-ils? 

— Mais ils copient de beaux modèles lithographies. 

— Ils ne dessinent pas dehors, d'après nature? 

— Oh non! le maître que j'avais à la pension, avant 
d'entrer au lycée, disait que cela gâte la main et qu'il faut 
d'abord copier des vrais modèles. » 

Petit Jean jeta un coup d'œil sur sa main.... Cet entre- 
tien apportait quelque trouble dans son esprit, et le croquis 
allait tout de travers • aussi ferma-t-il brusquement son 
cahier. 

« C'est trop difficile,» dit -il-, et les deux enfants s'en 
allèrent rejoindre M. Mellinot et M. Majorin, 

« Voyons ce que tu as fait? dit celui-ci à petit Jean. 



DU PREMIER VOYAGE QUE FIT PETIT JEAN. I93 

— Oh! rien, bon ami, je n'ai pas pu. 

— On essaye? 

— y ai essayé, mais c'est trop ditHcilc. 

— Voyons. 

— Ce n'était pas trop mal commencé, reprit M. Majo- 
rin, en regardant Tébauche de son élève : il fallait conti- 
nuer. » 

Et refermant Talbum sans rien ajouter, il le rendit à 
petit Jean. L'enfant se sentait mal à Taise; les propos d'An- 
dré, la froideur si peu habituelle de M. Majorin le décon- 
certaient... Le contact journalier avec un esprit bienveillant, 
s'intéressant aux moindres détails de l'éducation de l'élève, 
n'avait pas armé celui-ci contre les froissements de l'amour- 
propre. 

AL Mellinot ne faisait nulle allusion jamais au genre 
d'études adopté par M. Majorin, mais s'étendait sur l'ensei- 
gnement donné dans les l3xées, sur l'avantage des études 
classiques et, déviant les deux entants, M. Majorin se gar- 
dait de discuter ; loin de là, il semblait approuver tout ce 
que disait son ami. 

Petit Jean se trouvait tout à coup isolé, transporté dans 
un milieu étranger. 

A déjeuner, il fut silencieux et ne mangea pas, tandis 
qu'André se montra plus gai qu'à l'ordinaire. Sans s''en 
rendre compte , — car le garçon n'était point méchant , — 
il éprouvait une secrète satisfaction du trouble jeté, par ses 
propos, dans l'esprit de son frère de lait. L'espèce de 
supériorité acquise par petit Jean , qui paraissait stivoir 
déjà tant de choses, l'offusquait. 

Ces sentiments contraires chez les deux enfants n'échap- 
pèrent pas à M. Majorin. Il n'était pas de ceux qui traitent 
de bagatelles insignifiantes les impressions si vives res- 
senties par les enfants à propos de sujets sans portée 
sérieuse -, il avait , au contraire , cette opinion que ces pre- 



194 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



mières impressions peuvent avoir uneinfluencc déterminante 
sur ces esprits en formation, quelle que soit d'ailleurs la futi- 
lité du motif. Il continua donc d'observer son élève pendant le 
séjour de M. Mellinot à Dieppe, sans montrer plus d'atten- 
tion à ce que faisait ou pensait petit Jean , qui, jusqu'au 
départ d'André, n'emportait plus son album dans les pro- 
menades. 




CHAPITRE XIV 



DES AVANTAGES ET DES INCONVENIENTS DE NE PAS 
SUIVRE LA GRANDE ROUTE. 



Il faut Tavoucr, quand les deux amis curent reconduit 
les Mellinot à la gare, petit Jean éprouva comme un sou- 
lagement, bien qu'il eût passé de charmantes journées avec 
André sur les plages et dans les promenades des environs; 
mais les deux enfants, évidemment, ne parlaient plus la 
même langue. Petit Jean appelait déjà chaque chose par 
son nom ; il disait, en parlant d'un galet : « C'est un silex, 
voyons s'il contient une géode? » Ce coquillage était « bi- 
valv^e » ;, ces boules brunes qu'on rencontre sur la grève, 
étaient « des pyrites de fer. « Cet arbre était « un frêne, 
un hêtre ou un chêne. « 

Le pauvre petit n'y mettait nulle pédanterie, on lui avait 
appris ainsi à désigner chaque objet par son nom parti- 
culier; mais cela agaçait André, qui regardait ironiquement 
son camarade en ayant l'air de lui dire : « Qu'est ce que cela 
me fait ! » 



iq6 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

Quand donc les deux amis furent, après la conduite, 
rentrés au logis , petit Jean demanda si Ton n'irait pas se 
promener sur la plage, là où sont ces traces des fissures de 
la craie (fig. 72). 

« Allons-y, dit M. Majorin, la mer est basse encore pen- 
dant trois heures au moins. » 

Cette fois, petit Jean prit son cahier de croquis, ce qui 
n'échappa pas au maître. On fut bientôt sur cette plage 
rocailleuse toute pleine d'algues, de débris de coquilles, 
d'animalcules grouillant dans les flaques d'eau , sautant sur 
les rochers , de petits crabes, de méduses échouées -, tout 
un monde vivant, actif, chassant, combattant, dévorant, 
mourant. Petit Jean accablait son ami de questions; il avait 
soif d'entendre ses explications si claires , si intéressantes, 
qui le faisaient penser et remplissaient son esprit, après ces 
quelques jours de conversations dont il ne gardait qu'un 
souvenir lourd sur le cœur. 

« Ainsi, disait M. Majorin en manière de conclusion, 
après avoir satisfait la curiosité de son élève, la mer est bien 
autrement habitée que n'est la terre. Cette immense masse 
d'eau salée est remplie d'animaux, depuis la baleine franche 
jusqu'aux infusoires microscopiques qui ne sont pas les moins 
occupés dans ce monde liquide, car ce sont les principaux 
agents de formation. 

« Autrefois, l'eau sur le globe a déposé, en faisant tra- 
vailler ses habitants sans relâche, une partie considérable des 
roches qui composent nos continents et qui ont émergé lors- 
que la croûte s'est déformée. Aujourd'hui, la mer, reléguée 
dans les parties basses, continue à faire travailler sa popula- 
tion exactement comme elle le faisait jadis; elle fait encore 
de la craie , des bancs de coraux qui formeront à leur tour 
des continents , s'il se produit une dénivellation de la sur- 
face terrestre. Alors nous, nous serons peut-être à notre 
tour au fond de l'eau salée et, sur nos villes, la mer dépo- 



SUIVRE OU NE PAS SUIVRE LA GRANDE ROUTE. I97 

sera des bancs calcaires, des sables, débris de nos monta- 
gnes siliceuses , réduites en poussières. 

— Est-ce que cela peut arriver bientôt ? 

— Ce n'est pas probable ; nous serons prévenus, d'ail- 
leurs, car la nature ne procède jamais brusquement. Il est 
des côtes, conime les côtes occidentales de l'Irlande et même 
comme celles de France, qui s'enfoncent graduellement -, si 
bien que, dans un certain nombre de milliers de siècles , la 
mer pourrait battre les remparts de Paris, si Paris existait 
encore à cette époque. D'autres côtes, au contraire, s'élèvent. 
Rien n'est au repos, ni à l'état permanent en ce bas monde 
et, dans l'univers, tout se meut, s'altère, se décompose et se 
recompose, travaille en un mot, car le travail n'est autre 
chose que le mouvement, l'analyse et la synthèse, c'est-à-dire 
la décomposition et la recomposition sous une forme sem- 
blable parfois, mais jamais identique. .. Me comprends-tu ? 

— Oh oui ! bon ami. » 

En effet, petit Jean semblait boire avidement les paroles 
de son maître. Ce langage, à la suite des propos décousus 
des jours passés, lui produisait l'effet d'une mélodie claire 
après un charivari-, s'il n'eut été retenu par une sorte de 
pudeur, il se fijt jeté au cou de M. Majorin. Ces sentiments 
n'échappaient pas au maître, qui continua ainsi : 

« Toutes ces bestioles qui grouillent sous tes pas n'ont 
qu'une idée: vivre, et, pour vivre, la plupart doivent dé- 
vorer d'autres bestioles quand elles ne se dévorent pas entre 
elles, comme ont fait et font encore des hommes qui se 
considèrent comme des animaux très supérieurs. Et, en vi- 
vant, ces bestioles travaillent inconsciemment à former cette 
croûte terrestre sur laquelle nous marchons, que nous cul- 
tivons, d'où nous tirons nos pierres à bâtir, notre chaux, et 
quantité de matières qu'utilise notre industrie. Tout tra- 
vaille donc, c'est-à-dire défait quelque chose pour faire une 
autre chose. La matière, que le vulgaire considère comme 



198 HISTOIRE d''UN dessinateur. 

inerte, travaille, car elle est perpétuellement en mouvement. 
Les végétaux sont les plus actifs travailleurs du globe. Ils 
assainissent la terre en lui enlevant, pour se nourrir, les 
ferments putrides qui sont des poisons pour Thomme -, ils 
assainissent Tair en absorbant Tacide carbonique que tout 
animal produit en respirant et qui est également un poison 
pour ses semblables. Ces végétaux retiennent Thumidité 
dans le sol, d'où sortent les sources qui font les rivières, 
et, en mourant, ils laissent à ceux qui leur succèdent, les 
approvisionnements d'où ceux-ci tirent leur subsistance. 

« L'hoinme est soumis comme tous les aniinaux au chan- 
gement et à la décomposition, et son corps, malgré lui, 
travaille au mouvement perpétuel de recomposition. Cepen- 
dant il faut lui reconnaître une supériorité : l'intelligence. 
Il domine sur tous les êtres vivants du globe par l'orga- 
nisme plus parfait de son cerveau. La faculté lui est laissée 
de ne pas faire travailler cette intelligence, mais, s'il ne la 
fait pas travailler, s'il n'exerce pas cette intelligence, s'il 
la laisse immobile, il agit contre nature, il est coupable, 
par cela même que la connaissance de ce qu'il fait ou ne fait 
pas lui est donnée. 

« Ainsi est né dans l'intelligence de l'homme le senti- 
ment du devoir, la connaissance de ce qui est bien et de ce 
qui est mal, c'est-à-dire la morale sociale. 

« Voici un crabe, un peu plus gros que ses voisins, qui 
s"'apprête à dévorer un pauvre petit être de son espèce 
qui est blessé et mourant. Cela est abominable, n'est-ce 
pas? Mais, vas- tu envoyer ce crabe en cour d'assises ? Si tu 
l'écrases pour le punir, tu es un sot, car la punition n'est 
efficace qu'autant que celui qui la subit comprend pourquoi 
on la lui inflige. Or, il est certain que ce crabe ne com- 
prendra pas du tout pourquoi tu l'écrases. Mais, si un 
homme fort se jette sur un enfant blessé et incapable de se 
défendre, pour le dévorer, non seulement tu seras révolté, 



SUIVRE OU M-: PAS SUIVRK LA GRANDK ROUTL". 1 99 

mais ton devoir sera de faire punir le coupable si tu ne 
peux venger toi-niè-me la victime. 

a Kh bien, la connaissance et l'accomplissement de ce 
devoir que ton sentiment intérieur t'indique, et dont Tédu- 
cation définit retendue, c'est le plus bel attribut de Thomme, 
c'est ce qui établit sa supériorité entre tous les animaux. Et, 
parmi ces devoirs, le perfectionnement de sa propre intelli- 
gence est le premier de tous, puisque ce perfectionnement 
lui permet de définir et d'accomplir les autres. Je le répète 
donc , sont coupables , vis-à-\is de leurs semblables, les 
hommes qui , a3'ant à leur portée les mo^-ens d'apprendre, 
d'élever leur intelligence par le savoir et d'accomplir leur 
mission laborieuse sur la terre, demeurent dans l'ignorance 
et la paresse et oublient un seul instant qu'ils sont créés, sui- 
vant l'ordre de la nature, pour travailler. » 

— Oh! je sais, bon ami, qu'il faut travailler ! 

— J'espère que tu me comprends. 

— Il m'en coijtait, ces jours passés, de ne rien faire! 

— Ne crois pas que tu ne faisais rien, tu observais, tu 
comparais, ta sentais le besoin de reprendre le cours de nos 
études; tu éprouvais des sentiments dont tu ne te rends pas 
un compte exact, bons et mauvais , mais que nous n'aurions 
pas l'occasion d'analyser si tu ne les avais pas ressentis. 
J'ai bien deviné ce qui s'est passé dans ta tête pendant ces 
quelques jours. D'abord, tu t'es trouvé froissé de ne plus 
être le seul à fixer l'intérêt. Quand nous sommes tous deux, 
je m'occupe naturellement de toi, et tu t'es un peu habitué 
ainsi à être le point oia convergent nos préoccupations ; 
mauvaise chose! Puis, André t'aura fait sentir peut-être 
que l'instruction que tu reçois n'est point conforme à celle 
qui lui est donnée. 

« Puis enfin, l'indifférence de ceux qui t'entouraient, en 
présence de tes petits efforts, t'a semblé friser la malveil- 
lance.... Est-ce vrai? 



200 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

— Je crois que oui, bon ami ! 

— Ton cerveau a donc travaillé -, tu as tiré des déductions 
d^apparences, déductions fausses peut-être, mais qui n'en 
sont pas moins un effort pour démêler la vérité entre des 
faits qui te touchent personnellement, pour connaître les 
hommes et ce qu'ils pensent de toi. 

« Eh bien, de ces réflexions, de ce travail intellectuel, on 
peut et Ton doit déduire les moyens de se rendre meilleur 
et d'accomplir ainsi ses devoirs avec plus d'exactitude. I 
s'ouvre, dans la vie, pour chacun de nous, deux voies : Tune, 
qui est la grande route où passe le plus grand nombre et 
par laquelle on arrive au but plus ou moins rapidement, 
mais sans rencontrer d'autres obstacles sur le chemin que 
ceux causés pas l'encombrement. 11 }' a les chemins de 
traverse, difficiles à parcourir, hérissés de broussailles et 
coupés par des fondrières, mais qui mènent au but plus 
vite, si l'on a la force et le courage de franchir ces obstacles. 
Ton camarade André suit certainement la grande voie, 
guidé par son père ; moi, je ne puis que te mener par les 
chemins de traverse :, il te faudra donc montrer, si tu veux 
les prendre, beaucoup de courage et de persistance et, 
d'abord, ne point regretter de les avoir pris. Donc, il en 
est temps encore :, je puis te faire entrer au lycée qui est le 
grand chemin, si tu veux, comme ton frère André ; mais ce 
n'est pas moi qui te pourrai guider. Si, au contraire, il te 
convient de suivre les enseignements que j'ai commencé à 
te donner, il faut t'attendre à des mécomptes et trouver en 
toi seul le courage d'aller en avant sans te préoccuper de ce 
que font et pensent ceux qui sont sur le grand chemin. 

« Peut-être ne saisis-tu pas bien le sens de mes paroles ? 

— Bon ami, j'aurai tout le courage qu'il faut avoir, si je 
suis près de vous. André m'a dit que ce qu'on lui apprenait 
au lycée l'ennuyait -, et tout ce que vous m'enseignez m'a- 
muse. 



SUIVRE OU NK PAS SUIVRE LA GRANDE ROUTE. 20I 

— Je le veux croire; mais tu vois déjà qu'au contact de 
personnes qui, certainenient, sont bienveillantes pour toi, 
tu as ressenti des froissements. 11 ne t'a pas paru qu'on 
estimât tes petites connaissances à leur valeur; tes petits ta- 
lents, si tu en as acquis, causaient plus d'étonncment que 
d'approbation. 

« Que sera-ce quand tu posséderas des connaissances 
réelles et que tu te trouveras en présence de personnes hos- 
tiles ou d'envieux, si tu n'es pas armé contre le mauvais 
vouloir, si tu n'as pas en toi-même l'énergie qui fait sur- 
monter les obstacles et la certitude de ne point défaillir en 
chemin ? 

« Je crois t'avoir fait comprendre comment nous sommes 
tous au monde pour travailler. Cela ne sufht pas. La ma- 
jorité des humains entend que l'on travaille d'une certaine 
manière et ne trouve pas bon qu'on ait une méthode à soi. 
Cette majorité respectable a ce qu'on appelle sa routine, 
qui est le grand chemin battu dont je te parlais, et il lui dé- 
plaît qu'on ne le suive pas, bien qu'il y ait encombrement. 

a Elle suppose que l'ennui de parcourir cette voie unie et 
large est une des conditions du travail et n'admet pas que 
l'on puisse apprendre et travailler avec plaisir. Tu es trop 
jeune encore pour que je t'explique cela, comment et pour- 
quoi le travail a été présenté à l'homme comme une sorte de 
peine ou de punition, tandis que c'est sa gloire et la plus 
noble de toutes ses jouissances. Mais enfin, si, comme tu le 
dis, notre façon d'apprendre et de travailler t'amuse, il faut 
compter que tu payeras cette satisfaction, car tous ceux qui 
auront travaillé et appris Qns'enmiyant^ c'est-à-dire en fai- 
sant un effort pénible, ne pourront admettre que le savoir 
acquis en s'amusant ait la valeur du savoir acquis en s'en- 
niiyant. 

« Tout ce que je te dis là est bien sérieux pour ta petite 
tête ; mais tu y penseras, et plus tard, cela te reviendra en 

26 



202 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

mémoire. Ce que j'entends aujourd'hui, c'est que tu sois 
prévenu et que tu fasses provision décourage.... Voici la 
mer qui commence à monter, ne nous attardons pas da- 
vantage. » 

Pendant cinq semaines, M. Majorin et son élève visi- 
tèrent le Havre, Caen, Evreux, Rouen, et dans cette der- 
nière ville petit Jean fit une bonne récolte de croquis 
d'après des fragments d'édifices. Ainsi prenait-il chaque 
jour l'habitude de dessiner d'après nature, n'importe quels 
objets, et M. Majorin ne manquait jamais de lui fournir les. 
explications utiles. 




CHAPITRE XV 



CINQ ANS APRliS. 



Entré dans Tinstitution de Bourg-la-Reine, petit Jean 
« y reçut, comme le dit Sainte-Beuve, cette éducation 
moyenne, sans trop de tradition et sans trop de formules 
universitaires, à la fois professionnelle et suffisamment 
classique, que je voudrais voir devenir un jour celle de la 
majorité de nos concito3'ens. L'avantage de cette éduca- 
tion, pour ceux qui ne se destinent pas à desservir en lévites 
fidèles les autels de l'antiquité, c'est qu'elle laisse de la 
liberté aux aptitudes, qu'elle ne prolonge pas sans raison 
les années scolaires, qu'elle donne pourtant le moyen de 
suivre plus tard, si le besoin s'en fait sentir, telle ou telle 
branche d'érudition confinant à l'antiquité et que, vers seize 
ou dix-sept ans, le jeune homme peut s'appliquer sans 
retard à ce qui va être l'emploi principal de toute sa vie, » 

En effet, entré dans cet établissement à douze ans, petit 
Jean en sortait à dix-sept, ayant une connaissance suffisam- 
ment développée des auteurs de l'antiquité pour pour- 



204 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

suivre, s'il le jugeait à propos, ses études dans la voie clas- 
sique; possédant à fond les connaissances mathématiques 
élémentaires et passablement instruit en physique, en 
chimie, pour pouvoir se présenter dans une école spéciale, 
après une préparation de quelques mois. 

Il n'avait pas négligé, pendant celte période, Tétude du 
dessin, bien que, dans cette institution, comme partout 
ailleurs alors, Tabsence de méthode rendît cet enseigne- 
ment à peu près nul. Mais petit Jean avait reçu des prin- 
cipes qui ne s'oublient pas, et son professeur de dessin eut 
le bon esprit de le laisser faire. 

Aussi, mettant de côté les éternels modèles lithographies 
qu'on distribuait à ses camarades, il copiait les quelques 
bosses qui garnissaient les tablettes de la classe ou n'im- 
porte quel objet. Les vacances, pendant lesquelles M. Majo- 
rin faisait toujours voir des choses nouvelles à son élève, 
lui donnaient d'ailleurs l'occasion d'observer la nature et de 
se perfectionner dans la pratique du dessin. 

Il faut dire que le bagage apporté par petit Jean, en 
entrant dans l'institution de Bourg-la-Reine, lui avait singu- 
hèrement facilité l'intelligence de tout ce qu'on lui ensei- 
gnait. S'agissait-il de traduire un auteur latin, les Commen- 
taires de César ^ par exemple, il comprenait rapidement 
des passages qui étaient absolument obscurs pour ses cama- 
rades. Il faisait des croquis en marge de ses versions pour 
indiquer la section d'un valhim^ la disposition d'une con- 
trevallation et de ses tours de bois, la forme d'un agger ou 
' la combinaison du fameux pont du Rhin. Grâce à l'esprit 
libéral qui régnait dans cette institution, le professeur ne se 
scandalisait pas de ces procédés inusités, et discutait même 
volontiers avec les élèves les illustrations du traducteur. 
Mais le bonheur de petit Jean était de montrer le dimanche 
à M. Majorin ses interprétations graphiques des textes, et 
cela donnait lieu à des conversations qui intéressaient vive- 



CJNQ ANS APRÈS. 2q5 



ment Tclèvc et lui faisaient prendre un goût particulier à ces 
études, considérées comme mortellement ennuyeuses par 
la plupart des lycéens. 

Et comment en serait-il autrement, ne pouvant se repré- 
senter les scènes qu'on fait ainsi passer sous leurs 3^eux ? 

Mais il faut dire que Thistoirc, la géographie et. les 
sciences mathématiques et physiques étaient plus particu- 
lièrement alTectionnécs par petit Jean; que ce fijt par suite 
d'une disposition naturelle, ou par Fhabitude que lui avait 
donnée M. Majorin de sVittacher aux choses positives et de 
raisonner. 

Petit Jean rentrait donc à THay, chez son bon ami, à la 
fin de Tannée scolaire i8... 

Quelle direction allait prendre petit Jean ? M. Majorin 
lui demanda tout d'abord s'il avait à cet égard un parti 
pris. 

« Je n'oserais me prononcer, répondit petit Jean. Quand 
je vois les belles choses d'art que vous m'avez montrées 
dans les musées, en me les expliquant si bien , il me 
semble que je voudrais aussi faire de la peinture ou de la 
sculpture; quand vous me faites visiter de beaux monu- 
ments et que vous me dites comment ils sont construits, 
j'ai l'envie de me faire architecte. 

« Quand nous avons parcouru l'Auvergne, tout semblait 
m'engager à m'adonner aux études géologiques, à devenir 
ingénieur des mines ou topographe. Quand nous visitons 
des usines et que je vois ces machines si merveilleuses, je 
pense à me lancer dans la mécanique. Je ferai donc ce que 
vous me conseillerez de faire. 

— Oh, je n'aurai garde de décider la question au pied 
levé. Puisque tu ne sais toi-même quelle est la carrière que 
tu veux embrasser, je le sais encore moins , et c'est une 
trop grosse affaire pour la trancher sans avoir mûrement 
réfléchi. 



2o6 HISTOIRE d'un DESSINATEUR. 



« Trop souvent les parents destinent un^ peu à la légère 
leurs CTarcons à telle ou telle carrière. A force d'entendre 
dire qu'ils seront avocats ou médecins, ou professeurs, ou 
ingénieurs, ou n'importe quoi, ces jeunes gens s'imaginent 
réellement qu'ils sont nés pour embrasser Tun de ces états, 
et à \'ingt-cinq ou trente ans ils s'aperçoivent, un peu tard, 
que leurs goiats et leurs aptitudes les portaient ailleurs. 
Nous ferons en sorte qu'il n'en soit point ainsi. » 

M. Majorin, voulant s'assurer si, dans son élève, il y 
avait l'étoffe d'un artiste, attaqua la question résolument et 
par un côté qui pîjt séduire l'esprit déjà passablement réflé- 
chi de petit Jean. Il mit donc sous ses yeux quelques Idéaux 
ouvrages qu'il possédait, et on alla visiter les musées de 
Paris avec soin. 

M. Majorin observait attentivement les impressions 
qu^éprouvait son élève devant les chefs-d'œuvre, et il 
reconnût bientôt ainsi, que petit Jean était surtout sensible 
aux déductions ; ce qui indiquait chez lui un esprit plutôt 
scientifique que capable d'inspiration. 

Un jour, petit Jean feuilletait des photographies recueil- 
lies par M. Majorin et faites d'après des œuvres de l'anti- 
quité et des maîtres italiens de la Renaissance. Un dessin de 
Léonard de Vinci, du musée de Florence, vint à passer sous 
ses 3'eux ; petit Jean le considérait attentivement, ce qui 
donna à M. Majorin l'occasion de parler de ce maître. 

c( Oui, dit-il, Léonard de Vinci fut à la fois un artiste 
admirable et un savant. Il avait prévu l'emploi de k 
vapeur, ainsi que le prouvent des notes et croquis laissés 
par lui et que nous possédons. C'était un chercheur, en 
avant de son époque, et ses œuvres d'art dénotent une intel- 
ligence étrangement mystérieuse. Évidemment, ce génie 
avait la conscience de n'être pas absolument compris, ce 
qui ne l'empêchait pas de poursuivre, à part lui, ses 
recherches ; dans ses productions d'art, il 3^ a toujours 



CIXQ ANS APRLS. 



207 



comme une énigme à déchillrer. Ce dessin (fig. 77) en est 



Vl, 




pmm 



''■';. 



V 



.A- 






Fig. 77. — Dessin de Léonard de Vinci. 



une prepve. Ce type de femme lui appartient, on le recon- 
naîtrait entre mille, et ce qui domine dans cette personnifica- 
tion, c'est l'intelligence, mais une intelligence qui a ses 
mystères. Quand j'étais dans le nord de l'Italie, j'ai souvent 
cherché l'original de ce type, et mes recherches ont été abso- 
lument vaines. Où Léonard l'a-t-il trouvé ? Dans son ima- 
gination, peut-être ; mais (et c'est là où apparaît Thomme 
de génie) il lui a donné une telle vie, une unité anatomique 
si complète, une physionomie si personnelle, qu'on connaît 
cette tête et qu'on se demande toujours ce que signifient et 
promettent ces traits à la fois si fermes et si délicats, ce 



2o8 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



regard doux et plein de problèmes, cette bouche qui peut 
être si aimable et si railleuse. 

« Léonard de Vinci, qui, à mon avis, est le plus grand 
artiste du seizième siècle, donne tort absolument à ceux qui 
prétendent que Tart et la science sont incompatibles, que 
celle-ci étouffe toute inspiration d'art ; et peut-être le 
défaut dominant de nos artistes aujourd'hui, malgré leurs 
qualités incontestables, est-il, dans ce siècle de savoir, de ne 
pas croire à cette alliance, de ne pas demander à la science 
Tappui qu'elle peut donner à Part. L'artiste circonscrit 
ainsi, comme à plaisir, le champ où il se meut, et cepen- 
dant, la science conduisant à la découv^erte du vrai, et le 
vrai étant toujours supérieur à la fiction, il y aurait tout 
intérêt à considérer la science comme une amie utile. Que 
d'idées elle pourrait inspirer aux artistes s'ils la voulaient 
consulter! Vois donc, par exemple, ces fragments de 
sculptures et de peintures égyptiennes (fig. 78) (et ces 
artistes delà haute antiquité de l'Egypte étaient de merveil- 
leux observateurs). Voici une tête de lion d'Afrique dont le 
galbe est saisi avec une finesse rare, puis, voici évidemment 
une charge, mi-partie bête, mi-partie humaine. Maintenant, 
examine cette tète de femme qui, au total, est charmante, 
mais où l'on retrouve quelque chose du félin. L'avancement 
de la mâchoire, ce qu'on appelle le prognatisme^ la distance 
entre le coin de Tœil et les ailes du nez, l'élévation de 
Toreille sont bien observés, puisque aujourd'hui encore, 
parmi les fellahs du bord du Nil, on retrouve ce t3^pe, qui 
rappelle un peu les félins. Compare cette tête avec le des- 
sin de Léonard de Vinci-, ne vois-tu pas quelle distance 
énorme sépare ces deux individus, et comme l'observation, 
suivant la méthode scientifique, pourrait être utile aux 
artistes et étendre leurs ressources ? 

« Et cette tête si caractérisée du sphinx colossal de 
Djîseh (fig. 79) ne dénote-t-elle pas chez ces artistes égyp- 



^ 







^. 




Fis. 78. — Angle facial. 



27 



CINQ ANS APRES. 



211 




Fit,^ VJ. — Le Siiliinx tl« Djîsnli. 



tiens, sous les premières dynasties, une admirable com- 
préhension de la nature et une façon singulièrement grande 
de rinterpréter? Elle aussi, cette tête, est prognahte; mais 
quelle puissance dans ces grands yeux rapprochés des arcades 
sourcilières, dans cette carrure du maxillaire inférieur! Et 
c'est bien à la nature seule, observée dans ses caractères 
dominants, que ces artistes ont dû de donner à cette sta- 
tuaire une physionomie si grandiose et en même temps 
individuelle ; si bien que ces t3'pes se fixent dans la mé- 
moire et 3^ laissent une empreinte ineffaçable ; cependant 
cette sculpture, qui date de plus de quatre mille ans, nous 
donne aujourd'hui le caractère très nettement écrit des races 
humaines qui alors occupaient la basse vallée du Nil. 



212 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

— Et cette sculpture est bien conservée ? 

— Non, elle a été mutilée par la main des hommes, car 
le temps, dans ce climat conservateur, a très peu altéré la 
lOche dans laquelle les sculpteurs Font taillée. Le nez est 
brisé, les globes des yeux ont été attaqués par le marteau ; 
mais le type est si bien accusé et les analogues ront si nom- 
breux , qu'on ne peut se méprendre sur la forme des détails 
endommagés. Ces artistes égj'ptiens voyaient la nature par 
ses grands côtés ; mais ils l'observaient avec l'attention de 
savants , c'est-à-dire qu'ils démêlaient d'abord les carac- 
tères dominants de chaque individu, de manière à en déga- 
ger le type ; aussi leurs œuvres sculpturales ont une puis- 
sance qui écrase tout ce qu'on place auprès d'elles. 

« On a écrit des volumes sur le Beau dans l'art et , au 
total , tout ce papier n'a jamais fait faire une belle œuvre. 
Cest qu'en effet le beau, si on veut entendre par ce mo: 
autre chose qu'une sorte de canon , de forme de convention , 
est dans la manière d'observer la nature, non dans la re- 
production d'un type éclectique. Le beau, c'est Tharmonie, 
la concordance exacte ds la forme avec la fonction , et c'est 
en cela que la science vient apporter à l'art un concours 
nécessaire. La science démontre, en effet, que telle particu- 
larité du crâne humain , par exemple , amène forcément telle 
disposition de l'ensemble. L'observation scientifique a con- 
duitCuvier à reconstituer un animal entier avec une mâchoire 
ou un membre, et des découvertes postérieures n'ont fait que 
confirmer ses dires. Il y a donc pour l'artiste qui recherche 
le beau, c'est-à-dire l'harmonie, un intérêt majeur à savoir 
comment procède la Nature, quelles sont les conséquences 
logiques déduites de la conformation d'une partie, 

« Les artistes égyptiens n'avaient certes pas pratiqué 
l'anthropologie ; mais la délicatesse de l'observation sup- 
pléait chez eux à la science expérimentale , et on a lieu 
d'être surpris, quand on examine les œuvTes nombreuses 



CINQ ANS APRES. 



2l3 



de la haute antiquité égyptienne , de la concordance par- 
faite qui existe entre toutes les parties des types qu'ils ont 
voulu représenter, hommes ou animaux. Nos savants mo- 
dernes, s'ils savaient sculpter ou dessiner, ne feraient pas 
mieux. Mais le malheur veut que si nos artistes négligent 
absolument la science , nos savants sont hors d'état de se 
servir passablement d'un crayon , tant notre éducation est 
défectueuse. 

ce Pour toi , qui dessines déjà passablement et qui perfec- 
tionneras ce que tu sais, souviens-toi de ceci : si tu prétends 
suivre une carrière scientifique, le dessin te donnera des 
facilités qui manquent à la plupart des savants ; si tu veux 
être un artiste , la science peut te donner sur tes confrères 
une supériorité très marquée et surtout Toriginalité qui est, 
dans Fart, la première de toutes les qualités. Ainsi, en 
t'occupant des choses d'art , aie en vue de recourir à la 
science* en t'occupant de sciences, n'oublie pas un instant de 
pratiquer ce langage du dessin qui non seulement, est la 
meilleure des descriptions, mais dont l'usage apprend à 

voir. 

« Voici donc des œuvres d'art bien différentes comme 
caractère, séparées par des dizaines de siècles, écloses 
au sein de civilisations étrangères Tune à l'autre, et dues 
à, des artistes qui sont bien éloignés d'appartenir à la 
même race; j'entends parler de ce dessin de Léonard de 
A'inci et de cette tête du sphinx de Djîseh; ni l'une ni l'autre 
de ces œuvres ne ressemble à la Vénus de Milo que nous 
avons examinée l'autre jour au Louvre. Toutes deux cepen- 
dant sont incontestablement belles-, pourquoi? Unique- 
ment parce que leurs auteurs ont cherché dans l'inépui- 
sable nature, un élément d'art qu'ils ont fait ressortir sous 
forme d'un type, dont toutes les parties sont harmoniques. 
Est-ce à dire qu'il n'y en ait pas des milliers d'autres ? Est-ce 
à dire même que l'on ne puisse produire une œuvre d'art 



214 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

qu'à la condition de se soumettre aux procédés employés par 

les auteurs de ces deux exemples? Non, certes Tiens, 

voici un livre de gravures japonaises-, ne nous gênons pas 
pour courir le monde, d'autant que les Japonais sont d'ex- 
cellents dessinateurs. Il ne faut pas demander à ces artistes 
de reproduire les types admis par les sculpteurs et les 
peintres de TÉgypte, de l'Italie, de la Renaissance, ou de 
la Grèce antique : ils n'en ont nulle connaissance ; mais ils 
vivent dans un milieu particulier, entourés de races qui ne 
ressemblent en rien à celles de TOccidenf, ils observent la 
nature , et ainsi sont-ils parvenus à composer des œuvres 
d'art d'une grande valeur, et dont l'originalité est incon- 
testable. 

ce Vois, comme ces artistes sont arrivés à saisir le geste, 
la pantomime, comme tous ces personnages sont à leur 
affaire et ne posent pas pour la galerie ; quelle sincérité et 
quel esprit dans ces attitudes ! comme tout cela est vivant! 
(fig. 80). 

« Ce haut fonctionnaire qui porte gravement quelque objet 
précieux , recouvert de ses amples manches , avec sa large 
robe de soie brodée et son sabre à la ceinture (car il y a 
deux choses que le Japonais de haute classe ne quitte ja- 
mais : son éventail et son sabre) , est-il assez pénétré de 
sa dignité? Et cette femme en toilette élégante, qui exa- 
mine un champignon avec une grande attention, n'a-t-elle 
pas une attitude prise sur le vif? Et cette autre qui remet 
un placet ? Et le mouvement de ce porteur, n'est-il pas 
admirablement saisi ? Ce livre qui représente des métiers , 
des jeux, tous les actes de la vie, est ainsi plein de scènes 
charmantes, spirituellement indiquées, et qui nous font 
vivre au milieu de ce peuple comme si nous étions en plein 
Japon. Penses-tu que nos illustrations aient cette valeur, 
cet attrait, et qu'elles rendent aussi exactement nos mœurs 
journalières, notre physionomie? Non, n'est-ce pas? C'est 






Fig. 80. — Les dessinateurs japonais. 



CINQ ANS APKi:S. 217 



qu'il y a toujours chez nous de mauvaises traditions, que 
nous nous manierons , surtout quand nous voulons être 
naïfs. 

a L'amour \rai et rclléchi des Japonais pour la nature 
apparaît dans toutes leurs ceuvres d'art. 

« Évidemment, il faut qu'ils l'aiment singulièrement pour 
robser\-cr avec tant de soin et rendre avec tant d'exactitude 
ses moindres productions. Pour eux, rien n'est indifférent, 
et ils étudient aussi bien la forme et l'allure d'un insecte , 
le port et les détails d'un végétal que le caractère phj^sique 
de l'homme -, ce qui ne les empêche pas de ne voir au 
besoin que les ensembles et de rendre en quelques touches 
de pinceau (car ils ne dessinent guère qu'avec des pin- 
ceaux) l'aspect d'un site. 

« Parcours ces trois cahiers, publiés en l'honneur d'un 
des volcans du pays, cahiers, qui sont pleins de scènes de 
toute sorte et de paysages. 

« Observe comme ceux-ci sont rendus , comme , avec 
des moyens si simples, ils donnent une idée exacte du 
pays ; pourquoi ? C'est que l'artiste a saisi le caractère 
principal de chacun des aspects qu'il veut rendre, et que, 
sans s'attacher aux détails , il a traduit cette impression 
dominante avec un sentiment d'une extrême délicatesse. 

« Ainsi, comme la nature elle-même, il a fait de la poésie 
sans le savoir. Je dis de la poésie, et je m'explique, car, sur 
ce chapitre, comme sur bien d'autres, nous sommes imbus 
d'idées de convention, fausses par conséquent dans la plu- 
part des cas, en ce qu'elles prétendent circonscrire, dans une 
certaine manière de présenter les faits ou les impressions, 
un phénomène qui s'applique à tout, partout, et en toutes 
circonstances. 

« On attache généralement au mot poésie l'idée d'une 
fiction, et dès l'instant qu'on entre dans la réalité, on n'ad- 
mettrait pas que la poésie ou le sentiment poétique pût inter- 

28 



2l8 HISTOIRE d'un DESSINATEUR. 

venir. Le tout est de définir les termes : si par poésie on 
entend la fable, le surnaturel, Pimpossible que conçoit 
l'imagination humaine, il nV a pas de difficulté ni d'équi- 
voque-, mais si par poésie, on entend une qualité particu- 
lière d'impressions ressenties ou communiquées par la vue, 
ou la description d'un fait naturel, rien ne réunirait davan- 
tage les éléments attribués à la poésie, lesquels émeuvent 
Tesprit dans un sens élevé, que l'observation très attentive 
de la nature, autrement dit, que l'observation scientifique. 
Si, pour nous, les chants homériques sont demeurés des 
expressions poétiques, ce n'est pas, à coup sûr, parce qu'ils 
nous présentent l'Aurore ouvrant les portes de TOrient ou 
parce que Diomède blesse une déesse; mais parce que nom- 
bre de passages nous dépeignent les sentiments du cœur 
humain (lesquels ne sont jamais une fiction) dans toute leur 
réalité et, peut-on dire, leur âpreté native. 

ce II y a cependant une distinction à faire entre la méthode 
scientifique et la méthode poétique ou d'art. 

ce La méthode scientifique consiste à donner les résultats 
de toute observation, si minimes qu'ils soient en apparence, 
une analyse aussi complète que possible de l'objet ou du 
sujet observé, quitte à en déduire la synthèse. L'art, ou la 
poésie, si tu veux, peut faire cette analyse et par conséquent, 
procéder comme procède la science-, mais elle doit ne pré- 
senter que l'effet dominant, l'impression majeure qui se fixe 
dans l'esprit en y laissant une trace indélébile -, c'est Là son 
mérite et la difficulté, car, pour rendre cette impression ma- 
jeure, il faut la ressentir soi-même, ce qui n'est pas donné à 
tout le monde -, et beaucoup, dans les lettres et les arts, se 
croient poètes qui ne sont que des commissaires-priseurs 
faisant un inventaire. Eh bien ! pour en revenir à ces dessins 
japonais, voici tel site, par exemple, qui, à l'aide de quel- 
ques traits et de trois teintes, représente une vague se cou- 
ronnant de mousse emportée par le vent; au-dessus du dos 



CINQ ANS APRÈS. 219 

de cette vague se découpe la silhouette d'arbres et le som- 
met du Fou-Si\ du volcan. Une nuée d'oisillons tourne sur 
un ciel gris. Le moyen d'exécution est des plus simples. 
Mais les lignes sont si heureusement observées et rendues, 
les formes de cette mousse déchirée par le vent sont si admi- 
rablement interprétées, par suite d'une observation évidem- 
ment minutieuse, que ce croquis produit une profonde im- 
pression. 

« On entend le choc des vagues, le crépitement des glo- 
bules d'eau, le bruit du vent. En un mot, on assiste à la 
scène. 

« lia bien fallu que l'arListe, qui l'a si puissamment ren- 
due, bien qu'elle soit fugitive, éprouvât l'impression com- 
muniquée et qu'il distinguât, au milieu de cette mobilité des 
éléments qui composent le sujet choisi, le caractère princi- 
pal, l'union accidentelle de lignes qui nous le dépeignent 
avec une si émou\'ante réalité. Cet artiste est un poète, dans 
la véritable acception du mot , tout comme le rhapsode 
grec qui, en deux ou trois vers, nous dépeint l'attitude silen- 
cieuse des vieillards troyens devant Hélène passant fortuite- 
ment, pendant qu'absente, ils l'accablaient entre eux sous des 
propos amers, est un poète. Un auteur moderne aurait pro- 
bablement préparé la mise en scène de cet épisode en nous 
énumérant ces propos, en dépeignant le lieu, laUoilette et le 
port d'Hélène apparaissant, et il est également probable que 
dans deux mille cinq cents ans, on aurait oublié la peine 
qu'il se serait donnée; tandis qu'il a suffi à ce rhapsode 
grec de quelques mots qui frappent juste, pour que cette 
scène si vraie demeurât à jamais fixée dans la mémoire des 
hommes comme l'expression la plus vive de Finfluence de 
la beauté sur les sentiments humains. » 

« La science a encore un avantage; c'est qu'elle veut 
être traitée sincèrement et simplement. Elle donne à l'esprit 
des habitudes robustes et saines qui, loin de contrarier le 



220 



HISTOIRE d'un dessinateur. 



vol de Pimagination, lui donnent, au contraire, plus de 
sûreté, d'ampleur et Tempêchent de s'égarer. 

« Aujourd'hui, si les savants ont trouvé leur voie, qui 
est l'observation et la méthode expérimentale, les artistes 
cherchent encore la leur. Pourquoi? C'est qu'ils redoutent 
le contact de la science-, ils croient que ce contact est mortel 
pour Part, tandis que, dans un siècle comme le nôtre, il 
peut seul suppléer aux traditions usées ! » 




CHAPITRE XVI 



ou LA VOCATION DE PETIT JEAN SE DESSINE 



Quelques jours après, M. Majorin dit après dîner à petit 
Jean : 

« Nous allons faire un tour à Naples-, nous partirons 
demain si cela te convient. J'y ai une affaire de soufre 
à traiter,. nous y resterons une vingtaine de jours. » 

Petit Jean bondit sur sa chaise. 

« A Naples! quel bonheur! 

— Ne nous chargeons pas de colis-, une valise à la main 
doit suffire-, car je n\aime pas attendre dans les gares, et il 
est plus simple de porter son bagage avec soi. Mets donc de 
côté, dès demain matin, un vêtement de rechange, quelque 
linge, tes objets de toilette; dame Orphise t'arrangera cela 
dans une petite valise réglementaire. Une musette en ban- 
doulière et une couverture doivent compléter l'équipe- 
ment. » 

Petit Jean ne dormit pas de la nuit; dès le petit jour, il 
était levé. Les deux amis prirent la voie de Lyon à 7 h. i 5 



2 22 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



du soir et étaient en gare à Marseille à lo li. 40 du matin. 
Le bateau partait le lendemain et faisait escale à Gênes pen- 
dant une heure, ce qui permit au jeune homme de croquer 
un coin du port (fig. 81). 



A^ / 






■^-:-- ^_r-^r-r-c- — 



^l^fS'^1 




Fig. 81. — Croquis du port de Gènes. 

Les splendides horizons du Midi, la mer bleue, les îles 
rocheuses éclatantes de lumière, mettaient petit Jean dans 
le ravissement, et M. Majorin se demandait si son élève 
n'était pas décidément né artiste. 

On arriva à Naples vers le soir, et petit Jean n'avait pas 
assez de ses deux yeux pour admirer les horizons monta- 
gneux dorés par le soleil couchant qui émergaient à mesure 
que le bâtiment entrait dans le golfe. 

Les deux aixiis s'établirent sur la Ghiaïadans un bon hô- 



ou LA VOCATION DE PETIT JEAN SE DESSINE. 22J 

tel et, après souper, s'en allèrent respirer le frais sur la pro- 
menade. La nuit était claire et permettait de distinguer Ca- 
pri, les montagnes de Castellamare et le Vésuve, d'où s'éle- 
vait lentement un panache de fumée blanche qui, atteignant 
les parties élevées de l'atmosphère, s'étendait en manière de 
parasol. Toute la côte jusqu'à Torre-del-Greco était semée 
•de points lumineux qu'interrompait la masse sombre du 
■château de l'Œuf. 

Tomber de l'Hay à Naples, c'est bien fait pour émou- 
voir les natures les plus indilîérentes , et petit Jean ns 
savait s'il était éveillé ou s'il n'était pas sous le charme 
d^un beau rêve. Il en voulait presque à tous les prome- 
neurs, qui semblaient causer de leurs affaires sans se pré- 
occuper de la beauté du spectacle olTcrt ainsi gratis à leur 
■admiration. Il ne se lassait pas surtout de considérer le 
volcan et accablait M. Majorin de questions sur la cause 
des éruptions, sur leurs eflèts, sur les phénomènes qui les 
accompagnent, etc. M. Majorin répondait à ses questions 
suivant son habitude, tout en se demandant si son élève 
n'avait pas une tendance à s'attacher plus particuHèrement 
aux sciences naturelles. 

« Si on peut, à ce moment, atteindre le sommet du Vésuve, 
sois tranquille, nous irons, et tu verras tout cela de près. 
Il 3^ a là matière à des observations très intéressantes. » 

Et alors petit Jean se faisait raconter dans ses détails, 
l'éruption décrite par Pline et qui avait englouti des 
villes, après un repos dont on ignore la durée-, il voulait 
savoir pourquoi le volcan s'était brusquement réveillé de son 
long sommeil, et pourquoi depuis lors il n'avait cessé de 
vomir des laves et de la cendre, et s'il s'éteindrait de nou- 
veau, et comment les populations vivaient si tranquilles à la 
base de ce foyer sans cesse menaçant, et pourquoi elles rebâ- 
tissaient, sans se décourager jamais, leurs habitations sur la 
lave qui venait de les engloutir, etc. 



224 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



Le lendemain, après que M. Majorin eût été voir ses cor- 
respondants, on alla à Pompéi. 

« Ce sera la pierre de touche, se disait M. Majorin, et je 
saurai bien là si petit Jean a en lui Tétoffe d'un artiste, ou si 
ses dispositions naturelles se portent vers des occupations 
d'une autre nature, » 

Et M. Majorin en ceci ne se trompait pas. 
Cest qu'en effet cette petite ville, prise en flagrant délit 
d'existence antique (laissant de côté les touristes qui la 
visitent en simples curieux), produit des impressions très 
diverses, suivant le tour d'esprit de chacun. 

Si Tartiste, qui n'est qu'artiste, trouve là une ample mois- 
son de matériaux \ si l'historien, le philosophe se reportent, 
en visitant ces ruines, au milieu d'une civilisation diffé- 
rente de la nôtre, l'observateur, l'esprit pratique découvre 
dans ce coin figé d'un monde éteint, des principes d'une 
grande valeur et qui conduisent à des déductions singu- 
lières. L'antiquité se montre là dans un déshabillé fort diffé- 
rent de l'allure majestueuse et passablement fausse sous 
laquelle l'enseignement classique nous la fait entrevoir. 
L'antiquité se montre là éminemment pratique, logique , 
mais, enveloppant tout ce qui est à son usage sous une 
forme d'art, pour ainsi dire, inhérente à l'objet. Il est pro- 
bable qu'on eût fait hausser les épaules aux Pompéiens, et 
surtout à ceux qui habitaient cette cité avant l'établissement 
de la colonie de S3'lla, si on leur eût parlé à'' art indiisti^iel 
et de cette distinction académique que, de notre temps, on 
fait entre un art prétendu supérieur et un art subalterne. 
A Pompéi, l'art antique se montre bien ce qu'il était, sur- 
tout chez les Grecs, une qualité naturelle et non une parure 
d'emprunt. 

Ce n'est pas chez les Pompéiens qu'un maître eûtpu tenir 
le propos que nous avons entendu sortir de la bouche d'un 
éminent professeur d'une de nos écoles spéciales, en par- 



ou LA VOCATION l) !• Pl-TIT JIÏAN SE DK-SSINK. 225 



lant d\in prtigranime à donner aux cicvcs : a Surtout, leur 
recommander de ne pas chercher à mettre de Part en cette 
alTaire ! » C'est qu'en vérité chez nous, on veut ou on ne 
veut pas de Part en ceci ou cehi, comme on met ou on ne 
met pas une ri\'ière de diamants. C'est une allaire de luxe, 
une supcrlluité qui peut être gênante, mais qui est certaine- 
ment coûteuse et nuit à Tutilité pratique. Les plus humbles 
bourgeois et les plus petits boutiquiers de Pompéi ne Ten- 
tendaicnt pas ainsi, et on eût fort surpris Tun de ceux-ci en 
lui demandant une casserole, si on eût ajouté : « Surtout, 
pas d'art ! » 

En parcourant la petite cité avec son élève, M. Majorin 
reconnut bientôt que celui-ci, le premier étonnement passé, 
ne manquait pas de lui adresser des questions qui indi- 
quaient chez petit Jean , autre chose qu'une curiosité 
pittoresque. 

11 voulait savoir comment ces salles étaient couvertes, 
comment ces baies étaient fermées, comment ces croisées 
étaient vitrées, comment ces intérieurs étaient meublés, etc. 
M. Majorin ne se faisait pas faute de répondre à chacune 
de ces questions, aussi clairement que cela lui était pos- 
sible. Il montrait à son élève les scellements des poutres, 
les attaches encore en place des boiseries, les moyens de 
fermeture ; et le petit musée annexé à Pompéi lui fournis- 
sait les meubles, les châssis estampés par la cendre et obte- 
nus par le moulage. 

Tout cela semblait intéresser plus vivement le jeune 
homme que les fragments de sculpture. 

« On se fait de l'antiquité une idée fort éloignée de la 
réalité, lui disait le maître, et, en dépit des recherches et 
des découvertes modernes, on en est resté aux apprécia- 
tions des seizième et dix-septième siècles sur la vie des an- 
ciens, appréciations plus littéraires que critiques, et qui nous 
donnent sur cette civilisation les idées les plus fausses. Mais, 

29 



220 HISTOIRE d'uN DESSINATEUR. 



ajoutait-il, il y a, dans toutes les productions des anciens 
appartenant aux industries, une liberté et une individualité 
qui en font toujours, malgré les négligences ou les défauts 
d'exécution, des œuvres intéressantes, parce qu'elles rappel- 
lent riiomme, ses habitudes et ses mœurs avec une sincérité 
remarquable. Ce qu'il y a de conceptions imprévues, origi- 
nales, déterminées par un besoin librement exprimé ou un 
désir personnel dans les œuvres d'architecture de cette 
ville est surprenant. Il n'y a guère de règle en dehors de 
celles imposées par le bon sens et la pratique -, ou du moins 
l'application de ces règles est singulièrement large. 

« C'est la quatrième fois que je visite Pompéi et Her- 
culanum avec le désir d'étudier les restes de ces petites cités 
antiques. Les fouilles entreprises depuis 1860 ont ce mérite 
sur les premières, d'être dirigées et conduites avec méthode 
et de conserver des traces qu'autrefois on laissait perdre. 
Le scrupule est poussé aussi loin que possible, et aussi les 
résultats obtenus sont-ils réellement instructifs. 

ce Des erreurs ont été rectifiées, et on commence à se ren- 
dre un compte assez exact de la construction de ces demeu- 
res et de la façon dont elles étaient garnies de boiseries et 
meublées. 

a Disons d'abord qu'il y a trois Pompéi, ou plutôt trois 
époques visibles dans les constructions de cette petite ville. 
M. FiorelU a classé ces époques de la manière la plus nette, 
dans un mémoire récemment publié. Il est des méthodes 
générales qui s'appliquent à ces trois époques \ il en est qui 
sont spéciales à chacune d'elles. La pierre sans mortier 
est employée en premier lieu avec le bois; en second lieu, le 
bois et la maçonnerie de moellon recouverte de stuc ; en 
troisième lieu, la maçonnerie de briques et de moellon et le 
bois avec revêtements de stuc épais. Mais certaines con- 
structions de la première époque, c'est-à-dire faites de pier- 
res à joints vifs, ont été retouchées ou plutôt revêtues de stuc, 



ou LA VOCATION DE PIITIT JEAN SE DESSINE. 227 

suivant le go'ùt de la deuxième ou delà troisième époque. 

« Le bois jouait dans ces constructions un rôle des plus 
importants ; on l'employait comme linteaux, même sous la 
pierre, pour couvrir les salles, et comme mo3'en de ferme- 
ture : portes, croisées, cloisons mobiles, lambris, châssis, et 
cnlin pour le mobilier fixe ou meublant. Il y avait des por- 
tes à coulisses pour fermer ces grandes baies qui séparent 
V impluvium du vestibule ou du tricliniu}}i[si\\\c. à manger), 
et je vais te montrer la trace de ces fermetures, les scelle- 
ments de leurs ferrements. Les Pompéiens fabriquaient des 
armoires tout comme les nôtres ; les boutiques avaient des 
devantures de menuiserie,descomptoirs,descoirres-forts; le 
musée de Pompéi et le musée de Naples t'en montreront 
quantité d'exemples, soit résultant de moulages obtenus 
sur le creux laissé par ces meubles dans la cendre chaude 
et humide, soit sur les peintures représentant des intérieurs. 
Mais ce que Ton ne saurait trop admirer dans tout cela et 
dans la fabrication des moindres ustensiles, c'est le goût, 
la distinction, le choix de la forme appropriée à l'objet, 
l'art, en un mot, qui préside à tous produits. 

« Entrons dans cette petite maison voisine du temple de 
Vénus. 

« Le triclinium a vue sur Timpluvium par une large baie 
ouverte au-dessus d'un bahut ou mur d'appui. 

« Tu vois la trace de la fermeture en menuiserie de 
cette baie , fermeture composée de deux vantaux repliés 
chacun en deux feuilles (fig. 82). S'il faisait froid ou si 
l'on voulait s'entretenir librement, on fermait les vantaux 
et on mangeait aux lumières; sinon, on avait vue sur cet 
impluvium ou sur cet autre plus vaste, car une seconde 
baie large s'ouvre du côté gauche de même, sous un porti- 
que entourant une cour, de telle sorte qu'on pouvait établir 
un courant d'air pour éviter la grande chaleur. 

rt Mais observons comme la coloration de ces murailles 



22S 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fig. 82. — Tricliniiiin à Pompéi. 



est bien entendue : le soubassement noir faisait ressortir 
réclat de la lumière projetée sur les arbustes et fleurs qui 
garnissaient Pimpluvium, le fond jaune des premiers 
panneaux latéraux envo3^ait dans Tintérieur un reflet 
gai, brillant, et, les fonds rouge sombre des panneaux sui- 
vants répandaient une lumière tempérée. Le plafond devait 
être assez clair, avec des tons blancs et bleus, et au-dessus 
de l'ouverture, de délicates arabesques occupent le tympan. 
« Ailleurs, nous trouvons la trace de vantaux à coulisse 
roulant sur des galets, de telle sorte qu-Mls ne pussent gêner 
dans leur développement. » 



ou LA VOCATION DE PETIT JEAN SE DESSINE. 22g 

« Beaucoup de ces plalonds de petites salles étaient cin- 
trés; ils étaient faits d'enduits posés sur des roseaux cloués 
sur les solives, procédé encore emplo3-é à Naples. 

« Tu vois ici les scellements de ces solives et l'arrachement 
du plafond. Tous ces enduits sont peints de la façon la plus 
gracieuse et d'une surprenante variété. 

« Ces gens-là n'adniettaient pas la banalité des papiers 
peints, et les demeures les plus modestes possèdent leur 
décoration propre, bien que d'une extrême simplicité. 

« Mais observe encore combien sont économiques les 
movens de construction employés et comme, avec peu de 
chose, ces Pompéiens savaient se ûiire des habitations 
•charmantes, appropriées à leur climat et à leurs habitudes, 
sans rien sacrifier à la vanité , car, à l'extérieur, toutes ces 
habitations, riches ou pauvres, ne présentent guère que 
des murs unis, percés de rares et petites fenêtres grillées, 
ou des boutiques tenues par les propriétaires ou louées à 
des marchands. Vois comme ces pièces sont disposées pour 
recevoir la lumière reflétée dans un pays où l'éclat du soleil 
est éblouissant, et comme il devait faire bon vivre dans ces 
logis si bien construits, pour ceux qui les habitaient. 

a Ces peuples italiotes joignaient à une grande sobriété, à 
la simplicité, une élégance toute faite de distinction et de 
goût. Compare cette existence à celle de nos bourgeois de 
petites villes, vivant en dehors de tout mouvement intel- 
lectuel, étrangers aux arts, les repoussant même comme un 
luxe dangereux, occupant des maisons sales trop souvent, 
maussades et incommodes (tandis qu'ici on voit que la 
propreté était une des conditions essentielles de l'existence), 
plus occupés de leur cuisine que de leur bibliothèque. 

a Quant aux cuisines, ici à Pompéi, elles ne sont ni 
vastes ni compliquées; un fourneau suffisait à la cuisson 
des aliments de la famille , et tu verras au musée de Naples, 
quelques-unes de ces cuisines portatives qui sont de véri- 



200 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

tables œuvres d'art, bien que très ingénieusement combi- 
nées au point de vue pratique. » 

Il fallut que les gardiens avertissent les deux amis que la 
retraite sonnait, pour qu'ils se décidassent à reprendre le 
chemin de Naples, petit Jean se promettant bien de revenir 
pour travailler et prendre quantité de croquis. 

Le lendemain , on s'en fut au musée, et quand petit Jean 
se vit au milieu de tous ces objets recueillis à Pompéi et à 
Herculanum, il comprit bien mieux encore tout ce que 
M. Majorin lui avait dit la veille sur l'application de Fart 
aux ustensiles les plus vulgaires, et comment cette appli- 
cation n'était faite toujours que dans le sens de Fusage. 
Il eut voulu dessiner tous ces objets, et M. Majorin fut 
obligé d'insister pour qu'il prît une idée d'ensemble de ces 
admirables collections avant de choisir. On visita donc les 
salles de sculpture, les tableaux, les bijoux ; mais, par incli- 
nation, petit Jean revenait à ces objets antiques, à ces 
peintures qui lui dévoilaient un monde inconnu pour lui. 
M. Majorin était désormais fixé sur les aptitudes de son 
élève, et les jours suiv^ants, soit à Pompéi, soit à Hercu- 
lanum, soit au musée de Naples, il le laissa libre d'étudier 
et de dessiner ce qui l'attirait plus particulièrement. 

Comme il faisait le croquis d'une pelle et d'une pincette 
(fig. 83), il demanda à son ami pourquoi ce dernier usten- 
sile était muni d'une sorte de garde. 

« Ne le devines-tu pas? lui dit M. Majorin-, réfléchis un 
peu, cela est parfaitement raisonné. 

— Ah! en effet, reprit petit Jean après un moment, c'est 
fait pour que les manches ne touchent pas terre et soient 
toujours faciles à saisir. 

— C'est évident, la pincette abandonnée sur le sol, 
comme te le fait voir le profil A, isole les manches du pavé. 
Et ainsi, une commodité devient-elle un motif de décora- 
tion. Il en est de même de ces deux petits appendices qui 



ou LA VOCATION DF-: PETIT JRAN SE DESSINE. 2,3 1 




Fig. 83. — Pelle et pincettes. Musée de Na{)les. 



sortent de la tige de la pelle , comme deux bouts de branches 
coupées et qui empêchent la braise de tomber du côté du 
manche. Mais, en copiant ces objets, il faut te demander 
pourquoi telle ou telle décoration est adoptée , car elle est 
toujours la conséquence d'un besoin , et c'est pour cela que 
les anciens ne considéraient pas Papplication de Fart aux 
objets comme une cause de gêne, ce qui n'arrivée que trop 
souvent dans ce que nous fabriquons. 

tt Examine les anses de ce cratère de bronze (fig. 84). 
Yois cette fleurette qui s'épanouit entre les deux lions-, elle est 
là pour poser le pouce et assurer ainsi une prise facile. 
Deux doigts sous le ventre des lions et le pouce sur la fleu- 



232 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fi g. Si. — Anse de cratère, musée de Naples. 



rette, et la main peut tenir, sans crainte de le laisser choir^ 
ce charmant vase. 

— Je copierai ces anses! 

— Copie-, mais n'oublie jamais de mettre les cotes sur tes- 
croquis, car Téchelle est pour quelque chose dans ces com- 
positions antiques, et telle ornementation, charmante sur 
telle dimension, serait ridicule, étant diminuée ou grandie. 
C'est là une règle qu'on n'observe guère, et qui nous fait pro- 
duire des œuvres disgracieuses ou sottes, lorsque, sans tenir 
compte de l'échelle, nous reproduisons des objets dus à l'an- 
tiquité, au moyen âge ou à la renaissance, car les artistes 
de ces temps ne pensaient pas que telle ornementation pût 
être indifféremment appliquée à toutes -les dimensions, 

« Mais, à Pompéi, nous avons vu des cuisines dans les- 



ou LA VOCATION DE PETIT JEAN SE DESSINE. 233 



quelles on peut à peine se retourner et qui ne sont garnies 
que d'un ûtre relevé avec un tuyau pour Tévacuation de la 
fumée. Sur ces atres on préparait un plateau portatif qui 
contenait le repas, comme sont nos plateaux à thé. 

« Voici l'un de ces plateaux, qui est charmant (fig. 85), et 
qui mérite un examen attentif. 

'( En A est un petit foyer à double fond, avec un trou pour 
donner de Tair au charbon allumé. Ce fo3'er est entouré 
d'une enveloppe double, contenant de l'eau, laquelle com- 
munique à la grande bouilloire cylindrique B par la cloison 
double C. Sur les trois cygnes en bronze qui couronnent le 
foN'er, on posait le vase qui contenait les viandes, poissons 
ou légumes; puis, sur le plateau garni d'une doublure en 
fer battu, de la braise ou de la cendre chaude permettait de 
faire cuire quelques mets, ^"oulait-on de l'eau chaude, 
on ouvrait le robinet R. Un petit masque antique placé 
en M, à la partie supérieure du cylindre, laissait échapper la 
vapeur, et des anses D donnaient aux esclav^es la facilité 
d'apporter cette cuisine sur la petite table qui occupait le 
milieu du triclinium, lorsque les mets étaient cuits. Ainsi 
mangeait-on chaud, les restes de cendre brûlante demeu- 
rant sur le plateau. Les anciens usaient souvent de boissons 
chaudes en mangeant, et tu verras ici, outre cet exemple, 
quantité de ces bouilloires; quelques-unes rappellent le 
samovar russe, qui peut bien être une importation grecque. 

« Ce plateau culinaire en bronze qui provient d'Hercu- 
lanum mérite une étude attentive. Il est bon de te rendre 
compte de sa structure. Quant à son ornementation, elle 
est charmante-, il est bon de Tétudier dans ses détails, car 
elle est singulièrement appropriée à la destination. 

« Mais quand tu auras pris Tensemble et les détails de 
cet obiet, je te recommande ce guéridon (fig. 86), qui pro- 
bablement était fait pour occuper le milieu de Tun de ces 
tridinia. Ce ravissant pied de bronze, qui représente une 



234 HISTOIRE d'un DESSINATEUR. 

Victoire ailée portant un trophée devant un Terme, soute- 
nait une tablette de marbre sur laquelle on posait les mets 
avant de les servir aux convives, car les viandes étaient 
découpées par les esclaves et présentées devant chaque per- 
sonne, couchée autour du triclinium sur des lits inclinés 
terminés par une tablette. Plusieurs de ces lits de bronze 
existent dans le musée. 

« Il ne faut pas négliger non plus ce marchepied de 
bronze incrusté de cuivre rouge et d'argent (fig. 87), dont 
l'ornementation est si charmante (fig. 88). Ces sortes de 
marchepieds, garnis d'une sangle avec coussin, se posaient 
devant des sièges d'honneur, dont le musée nous donne quel- 
ques exemples, et notamment celui-ci (fig. 89), qui est d'un 
merveilleux travail de bronze incrusté de cuivre blanc sur 
les listels a. » 

M. Majorin, laissant p2tit Jean, au milieu de toutes ces 
richesses , se tirer d'affaire comme il pourrait, s'ei alla de 
son côté prendre des notes. Il voyait assez que son élève 
était en proie à cette fièvre de posséder qui saisit certaines 
natures , lorsqu'elles trouvent à leur portée des renseigne- 
ments précieux, et il se garda de l'interrompre jusqu'à l'heure 
de la fermeture des salles. 

Le soir, après dîner, petit Jean montra ses croquis à 
M. Majorin. Celui-ci ne manqua pas de faire de nombreuses 
observations-, mais il constatait avec plaisir que sa méthode 
avait profité au jeune homme, en ce que chaque objet était 
sincèrement reproduit, suivant son caractère propre. Tou- 
tefois, bien des points restaient indécis. 

« Plus de précision, dit-il à petit Jean, pas dC à-peu-pres . 
Il ne s'agit pas de faire des images, mais de te rendre compte 
de l'objet dessiné, de sa structure, quand elle est ration- 
nelle , des moyens emplo3^és. 

(v C'est ainsi que le dessin peut êtr^ utile ; autrement, ce 
n'est qu'un amusement d'amateur. Nous sommes assez 




Fi". 85. -Cuisine portative antique, musée de Naples. 




Fig. 86. — Gucridon antique en bronze, musée de Naples. 



ou LA VOCATIOX DE PETIT JEAN SE DESSINE, 23() 



..^.n.<)6... 




Fig. 87. — Marchepied antique, bronze, musée de Naples. 



disposés, en France, à^nous contenter à''à'peu-prhs^ comp- 
tant sur notre intelligence pour suppléer au défaut d'obser- 
vation. Cest un travers dont il est bon de se garer. Quand 
tu seras à Paris, tu ne pourras venir au musée de Naples, 
pour vérifier un détail omis, ou rectifier une erreur. Donc, 
quand on a sous les yeux un objet dont on veut connaître 
exactement la structure et les moindres détails , il faut ne 
rien laisser d'incertain dans T étude qu'on en fait, » 

Le lendemain, on examina les peintures déposées au 
musée et extraites d'Herculanum et de Pompéi. 

Devant ces œuvres, M. Majorin put faire comprendre à 
son élève combien ces populations antiques étaient civili- 
sées, combien elles montraient de liberté et d'invention dans 
ce qu'elles produisaient. Il fit voir à petit Jean des repré- 
sentations d'armoires absolument pareilles aux nôtres 
(fig. 90), une boutique de boulanger (fig. 91)*, comment les 
portiques étaient parfois fermés de cloisons basses et ou- 
vrantes (fig, 92), puis l'invention pleine de charme des 
ornements-, comment la peinture était toujours appelée à 



240 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

faire valoir Tarchitecture, et comment ces deux arts sem- 
blaient ne pouvoir se passer l'un de l'autre (fig. 93\ 

Il lui montra que, dans leurs jardins, ces Pompéiens fai- 
saient, comme nous autres, des treillages figurant des portes, 
des vases (fig. 94^ de petits jets d'eau, des rocailles, des 
boulingrins, et qu'enfin , s'il n'3^ a rien de nouveau sous le 
soleil, ces Italiotes pourraient souvent nous considérer 
comme des barbares, en ce que nous ne savons, comme 
eux, mêler Tart à toute chose, et que nous en avons 
fait trop longtemps une jouissance réser\'ée aux privilé- 
giés. 

« Et, continuait M. Majorin, ne crois pas que depuis la 
chute du monde romain il en a toujours été ainsi. Notre 
moyen âge , tant accusé de barbarie , suivait en cela libre- 
ment latrace des anciens et savait mettre Fart dans tout. 
^lais il s'est formé un jour une sorte d'association qui a eu 
cette singulière prétention de se faire, de la pratique des 
arts jadis appartenant à tous, un monopole profitable à elle 
seule. Soutenue par le plus despote des monarques, elle 
s'est fait donner des privilèges, déclarant que rien n'existait 
de bon avant elle et avant le règne de ce monarque , ce que 
celui-ci trouva fort bon. 

« Depuis lors, sur notre vieux sol français où Fart pous- 
sait tout seul, on a prétendu le cultiver en serre chaude, le 
soumettre à un régime, l'émonder suivant certaines mé- 
thodes-, considérer comme mauvaises herbes tout ce qui 
voulait encore végéter en dehors des serres, et faucher, par 
conséquent, ces plantes malencontreuses. Si bien que nos 
artistes se sont habitués à ces procédés , qu'ils se sont retirés 
dans cet asile qu'on supposait seul leur convenir, et ont cru 
qu'ils n'étaient faits que pour orner les palais et plaire à 
ceux qui les habitent, 

La barbarie a ainsi envahi peu à peu les classes les 
moins élevées de notre société française , et c'est ce qui ar- 




Fi". SS. — Délail du marche-pied antique. 




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Fig. 89, — Trône aiUiqiie, bronze, musée de ÎSaples 



51 



ou LA VOCATION DE PETIT JEAN SE DESSINE. 24$ 




Fig. 90. — Peintures de Poiiip(''i ; armoire. 




Fis. ^^- — Peintures de Pompéi ; boutique de boulanger. 



244 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fig. 92. — Peintures de Pomjiéi; portique clos. 



rive toujours chez les peuples où Fart est considéré comme 
un objet de luxe, comme une superfluité. 

« L'étude du dessin est devenue une occupation d^agré- 
ment^ que seuls pouvaient se permettre les gens qui ont du 
temps à perdre, une sorte de mauvaise note pour les pauvres 
diables qui se sentaient une vocation pour les arts. Et si. 




l.'j„_ (,3. _ Peinture du l'onipéi, oinemeuls darcliitectuie. 



ou LA VOCATION DE PETIT JEAN SE DESSINE. 246 




Fig. 91. — Peintures de Pompéi; treillage. 

de notre temps, il se fait une réaction contre ces déplorables 
préjugés, il ne faut pas croire qu'ils soient déracinés dans 
Tesprit du plus grand nombre. 

« De nous, que la nature a fait proches parents des Grecs, 
et qui leur ressemblons si fort par les bons et les mauvais 
côtés, le despotisme du dix-septième siècle a prétendu faire 
des Romains de TEmpire. Or, si les riches Romains rem- 
plissaient leurs demeures des chefs-d'œuvre dérobés à la 
Grèce ou achetés à ses artistes , plutôt par vanité que par 
amour de Tart, ils dédaignaient de pratiquer les arts et tous 
les états manuels. Cela était bon pour des esclaves ou des 
affranchis. Louis XIV, ce grand roi, qui a fait assez de mal 
à notre pays pour que nous payions encore aujourd'hui 
son égoïsme, sa vanité et ses fautes, a voulu faire de Part, 



246 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

comme de toute émanation intellectuelle du pays, une 
chose à lui, dépendant de la cour- des artistes, une sorte 
de corporation aristocratique dév^ouée à la monarchie et 
exclusive , par conséquent. Il n'y a que trop bien réussi , et 
Part, ainsi pra^tiqué dans une sphère élevée, s'est éteint dans 
la population. 

ce Depuis cette époque, si funeste pour la France, nous 
mettant à la remorque des Romains de T Empire, non seu- 
lement nous n'avons plus possédé un art national, mais 
un écart immense s'est fait dans toutes les productions de 
notre industrie. 

« Autant les unes , destinées aux privilégiés, affectaient un 
luxe d'art inouï , sans tenir compte des formes commandées 
par le besoin, autant les autres, destinées au vulgaire, al- 
laient se dépouillant chaque jour de tout sentiment d'art. 
Et c'est pourquoi, mon ami, il est bon de voir et d'étudier 
comment cette civilisation de l'antiquité italiote, enc:re 
grecque dans ses mœurs, savait mettre de l'art jusque dans 
les ustensiles les plus vulgaires -, comment elle faisait de 
l'art inconsciemment , comme les pommiers font des pom- 
mes, parce que l'art libre appartenait à tous, était com- 
pris de tous, nécessaire à tous et n'était point un monopole. 
<v C'est afin que tu sois bien convaincu de cette vérité que 
je t'ai conduit tout d'abord dans ce centre de l'art antique , 
et aussi pour que tu apprennes comment la forme d'art 
n'est digne de ce nom que si elle est d'accord avec la na- 
ture ettl'emploi de l'objet auquel elle s'applique. 

« Ces qualités bien constatées , bien connues , tu les re- 
trouveras à d'autres époques et notamment chez nous, en 
France, avant le dix-septième siècle, et toutes les fois que tu 
reconnaîtras qu'elles existent, ne te soucie ni des préjugés, 
ni des idées préconçues, ni des banalités sottes que tu enten- 
dras répéter partout. Étudie et recueille-, ainsi formeras-tu 
ton jugement , pourras-tu acquérir les connaissances qui te 



ou LA VOCATIOM DE PETIT JEAN SE DESSINE. 247 

seront utiles, quelle que soit la carrière que tu embrasses. » 
Le séjour des deux amis à Naples fut partagé entre Pom- 
péi, Herculanum et le musée, et petit Jean avait recueilli 
une ample moisson de croquis, sous la direction de son 
maître. Mais il devenait chaque jour plus évident pour ce- 
lui-ci que Tesprit de petit Jean s'attachait plus particuliè- 
rement aux choses qui satisfaisaient sa raison, et dont il 
comprenait facilement Futilité et Femploi. 

« Tant niieux , se disait M. Majorin ; avec ces dispositions , 
de notre temps, le garçon sera ou ingénieur ou architecte, ou 
industriel. Il n'est pas né artiste, j'aime autant cela. » 




CHAPITRE XVII 



DOUZE JOURS DANS LES ALPES, 



« Cependant, se disait encore M. Majorin, qui sait si le 
petit , vu la nature positive de son esprit , n'a pas Tétoffe 
d'un savant , observateur et praticien ! Essayons ! » 

On s'arrêta trois ou quatre jours à Rome, deux jours à 
Florence et, prenant la voie de Alilan, les voyageurs s'em- 
barquaient sur le lac de Corne pour descendre à Colico-Piano 
et monter par Chiavenna au col du Splugen, afin d'atteindre 
la vallée du Vorder-Rhein par la Via-Mala et Tusis, 
puis Interlaken , par Ilanz , Dissentis, l'Ober-Alp, Ander- 
matt, la Furka, leGrimsel, Handeck, Hoff, Grindelwald 
et Lauterbrunnen. 

Inutile d'énumérer les étonnements et les exclamations 
de petit Jean pendant ce trajet que nos deux voyageurs firent 
presque entièrement à pied, le sac au dos. Il importe seule- 
ment de savoir quel profit en put tirer notre jeune homme. 
M. Majorin s'était muni de la carte géologique de la Suisse 
dressée par Studer et avait le soin, sur place, de lui montrer 

32 



25o HISTOIRE d'un DESSINATEUR. 

les changements de terrains et les dispositions des soulève- 
ments de cette partie des Alpes. Mais les explications qui 
intéressaient plus particulièrement petit Jean étaient celles 
relatives aux transformations successives qu'avaient subies 
ces soulèvements par suite de la présence des glaces, de leur 
fonte successive, du travail des eaux et de la décomposition 
produite par les phénomènes atmosphériques. Sur ces cha- 
pitres, M. Majorin ne s'étendait jamais trop, et ses explica- 
tions ne faisaient que provoquer de la part de son élève de 
nouvelles questions auxquelles il n'était pas toujours facile 
de répondre. 

Dès Camerlata et avant de s'embarquer sur le lac de 
Côme, M. Majorin avait fait voir à petit Jean des moraines^ 
c'est-à-dire des amas de pierres et de sables amenés par les 
glaces qui remplissaient le lac pendant l'époque glaciaire. 

Il avait fallu dire ce qu'avait été l'époque glaciaire. 
Naturellement, petit Jean avait demandé pourquoi, pen- 
dant des milliers d'années , des glaces s'étaient accumulées 
sur le massif alpin. A cela, M. Majorin n'avait pas répondu, 
sinon que le fait est indéniable, puisque ces glaces ont laissé 
partout les traces qu'elles laissent encore aujourd'hui sur les 
rochers qui encaissent les glaciers , et ces moraines com- 
posées de débris des sommets et des rampes -, que cette épo- 
que glaciaire était divisée en deux périodes séparées par un 
intervalle pendant lequel la végétation avait pu se dévelop- 
per à peu près comme elle se développe aujourd'hui. Alors, 
sur les cartes , M. Majorin indiquait à son élève les cou- 
rants principaux de ces glaces, descendant des sommités 
dans les plaines jusqu'à Camerlata, au bout du lac de 
Côme •, jusqu'au-dessous d'Arona, au bout du lac Majeur; 
jusqu'à Bornato, au bout du lac dlseo , et jusqu'auprès 
de Lyon, au-dessous du lac de Genève. Et petit Jean de 
demander s'il y avait alors des hommi^s dans les plaines. 

a La chose est probable , répondait M. Majorin ^ ce qui 



DOUZE JOURS DANS LES ALPES. 25 F 

est certain, c'est qu'on signale leur présence dans les dépôts 
apportés par les inondations qui ont été la conséquence de 
la fonte de ces glo.ces. Le climat de la France était à peu 
près celui de l'Islande actuelle, où les hommes peuvent 
vivre, si ce n'est que les jours et les nuits étaient répartis 
comme aujourd'hui. » 

Mais petit Jean arrivait encore à demander pourquoi 
cette température froide, puisque le soleil devait avoir alors 
Faction qu'il possède aujourd'hui. Et M. Majorin de répon- 
dre que, sur ce sujet, bien des h3'pothèses avaient été faites, 
mais qu'aucune ne paraissait satisfaisante; que, dans l'étude 
des sciences, il fallait longtemps se contenter de réunir des 
observations précises avant de conclure -, qu'alors , pendant 
l'époque glaciaire, la mer baignait le pied des Alpes italien- 
nes, puisqu'on trouve quantité de coquilles marines attachées 
à la base des moraines terminales des glaciers de ce côté. 

Et alors, tout en remontant le lac, M. Majorin faisait 
voir à son élève, sur les rampes des montagnes qui l'encais- 
sent, la trace du passage des glaces, ces roches moutonnées 
caractéristiques, mais que bientôt il observerait de près sur 
les rives mêmes des glaciers actuels. 

Et en effet, quand les voyageurs gravirent levai San- 
Giacomo, au milieu des énormes éboulements de gneiss 
qui se voient encore au-dessous de Campo-Dolcino , M. Ma- 
jorin montrait à petit Jean ces roches usées et striées par 
les glaces, puis ces petits lacs comblés successivement par les 
boues torrentielles résultant de la fonte des glaces. Et il ne 
manquait pas de foire prendre des notes et des croquis à 
son jeune compagnon, d^ lui faire faire des relevés topogra- 
phiques au pied levé, pour se rendre compte de la disposi- 
tion des terrains. Il lui montrait comment, peu à peu, ces 
fonds de vallée tout composés de creux et d'étranglements 
avaient été nivelés par ces apports torrentiels. 

a A la longue, lui disait-il, ces lacs, que tu vois encore 



252 HISTOIRE d'uN DESSINATEUR. 

sur la carte, comme les lacs de Thunn et de Brienz, par 
exemple , seront comblés par ces sables et cailloux entraînés 
par les torrents, lors des fontes des neiges. 

a Jadis, il y avait dans chaque vallée des chapelets de ces 
lacs qui , successivement , ont été comblés et forment ces 
paliers légèrement inclinés livrés à la culture. 

« Les torrents ont ainsi réglé leur cours et formé les 
berges entre lesquelles ils coulent, n 

Toutes ces choses émerveillaient grandement petit Jean , 
bien qu'il eût quelque peine à démêler les phénomènes que 
lui expliquait M. Majorin, au milieu de ce désordre appa- 
rent. Mais , à mesure qu'on approchait du col du Splûgen , 
les explications lui paraissaient plus claires, ses 3'eux n'étant 
plus distraits par la végétation , par les éboulements et les 
mille accidents des vallées. 

Ces hautes solitudes arides causent aux voyageurs qui les 
visitent des impressions très diverses. Les uns déclarent 
affreux ces déserts où tout semble en ruine et désolé, et n'ont 
que le désir de les fuir au plus vite -, d'autres trouvent à ces 
sommités un charme indéfinissable et ne les quittent qu'à re- 
gret. M. Majorin, suivant son habitude, s'était bien gardé de 
provoquer chez son élève l'une ou Fautre de ces impressions 
par un préambule descriptif. ^lais, quand les voyageurs eu- 
rent dépassé la douane italienne et qu'ils gravirent la route 
qui atteint le col, là où nulle trace de végétation ne se mon-' 
tre et où les flaques de neige s'étendent entre des roches gri- 
ses décomposées , M. Majorin examinait attentivement la 
ph3'sionomie de petit Jean. Celui-ci hâtait le^pas, bien que 
la course fût déjà longue, afin d'atteindre plus rapidement 
le col- sa figure s'illuminait. 11 s'empressa de joindre une des 
flaques de ces neiges; il voulait la voir de près, la tou- 
cher.... De la neige en août, sous un ciel éblouissant de 
lumière et par une chaleur de vingt-cinq degrés!.... On 
s'assit au col. 



DOUZE JOURS DANS LES ALPES. 253 

« Oh ! qu'il fait bon ici ! dit petit Jean, et que c'est beau ! 
et ce silence!... » 

Alors, M. Majorin, de cet observatoire, put lui expliquer 
la marche des glaces descendant des sommets dans les val- 
lées et lui faire toucher ces roches polies et striées par leur 
passage, lui montrer comment ces sommets se décomposent 
chaque jour pour aller combler les vallées et se répandre en 
limon fertile dans les plaines.... 

« Mais il nous faut descendre au village de Splugen, dit- 
il après une conférence d'une bonne heure, il se fait tard 
et la route est encore longue! 

— C'est dommage de descendre sitôt, repartit petit Jean, 
on est si bien ici ! » 

M. Majorin, qui avait la passion des altitudes , mais qui 
jamais ne s'étendait sur le charme que ces solitudes avaient 
pour lui, sachant que cet amour n'est guère compris, 
éprouva une secrète joie de trouver chez son élève les mêmes 
impressions; aussi, en descendant, il parla ainsi : 

a Ce n'est que depuis que la science est venue révéler à 
l'homme quelques-uns des mj'stères de la nature, que l'on 
s'est mis à parcourir les montagnes avec le désir de les con- 
naître et que quelques-uns se sont pris de passion pour les 
spectacles grandioses des altitudes. Les hommes primitifs 
redoutaient ces hauteurs et les considéraient volontiers 
comme le séjour des divinités, qui n'étaient à tout prendre 
que la personnification des forces de la nature. 

« De ces sommets partaient les tempêtes, descendaient les 
torrents destructeurs et les fleuves fertilisants. 

« Pendant les jours sereins, ces pics élevés, couverts de 
neige, dont les ombres se confondent avec l'azur du ciel, 
empourprés aux rayons du soleil couchant, pouvaient passer 
pour des demeures célestes. 

« Ces naïves croyances étaient, au fond, bien près de la 
réalité; en effet, les montagnes ont été et sont encore 



204 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



le laboratoire où se sont formés et se forment en grande 
partie les territoires que nous cultivons, que parcourent 
les fleuves sinueux et où nous bâtissons nos villes. Le 
labeur a été immense, prodigieusement long et traversé de 
mille accidents qui se produisent encore, quoique sur de 
moindres proportions. 

« Pendant des siècles, les hommes n'ont vu dans ces sou- 
lèvements qu'un affreux désordre, qu'un inextricable chaos; 
ils ne les traversaient qu'à leur corps défendant, et on ne 
trouve nulle trace, chez les écrivains des derniers siècles, 
d'un sentiment d'admiration pour les spectacles que pré- 
sentent les altitudes. 

« Il fallait que la science intervînt, qu'elle ébauchât les 
connaissances géologiques et fit pressentir les travaux aux- 
quels la nature se li\Te dans les massifs montagneux, pour 
que l'on examinât de près, avec des 3'eux nouveaux, pour- 
rait-on dire, ces phénomènes grandioses. Et alors, on s'est 
pris de passion pour ces spectacles, au point de risquer cent 
fois sa vie pour découvrir quelques-uns des mj'Stérieux la- 
beurs de la matière. Pour ces chercheurs, les montagnes ne 
sont plus le séjour de la divinité; mais ce que nous appe- 
lons la matière inorganique s'y livre à ce grand travail in- 
cessant de décomposition, de transformation, de trituration, 
d'élimination, de mouvement, d'évaporation, de condensa- 
tion qui fournit à la terre l'eau des fleuves et des rivières, le 
limon fertile des plaines, les courants atmosphériques locaux 
et l'assainissement des vallées basses que nous habitons, 
ainsi que des bois résineux dont on ne saurait se passer et 
des prairies pour d'innombrables troupeaux. Cette matière 
en apparence cahotique est ainsi la grande nourricière de la 
terre, et ces sohtudes dénudées couvertes de neiges et de 
glaces, le laboratoire, je le répète, où se fabriquent les élé- 
ments de nos champs fertiles, de nos jardins charmants des 
plaines. 



DOUZE JOURS DANS LES ALPES. 255 

« Cependant, à chaque heure, ces sommets s'abaissent ; 
la pierre qui s'en détache pour rouler dans le ravin, la 
poussière que le vent entraîne, ne remontent plus. Les tor- 
rents charrient ces débris jusque dans les vallées basses qui 
•s'élèvent d'autant, et on peut dire qu'un jour viendra où, de 
ces énormes soulèvements , il ne restera que des ruines 
éparses. Alors, plus de glaciers oiî s'accumulent pendant 
l'hiver les provisions destinées à fournir de l'eau aux fleuves 
pendant l'été, plus de ces amoncellements de vapeurs qui se 
résolvent en pluie pendant les chaleurs. 

a La steppe, marécageuse ou aride, remplacera nos vertes 
campagnes. 

— Est-ce que cela arrivera, bon ami? 

— Oh ! sois tranquille, ce ne sera pas de sitôt* mais cela 
doit inévitablement arriver. 

— Et alors? 

— Et alors les races humaines, les animaux disparaîtront 
peu à peu de la surface de la terre faute de pouvoir y vivre, 
•comme elles ont disparu sur quelques points de notre globe 
où se sont produits des phénomènes analogues depuis les 
temps historiques, c'est-à-dire depuis hier. » 

Cette conclusion eût peut-être attristé petit Jean, et il se 
fût gardé de pousser du pied un caillou pour le faire rouler 
dans le précipice, crainte de contribuer à la ruine de la mon- 
tagne; mais il commençait à avoir terriblement faim, et, 
quand l'estomac est vide , on est mal disposé à s'apitoyer 
sur la fin du monde, probable dans quelques milliards de 
siècles. 

Un bon souper et une bonne nuit passée au village de 
Spliigen, et le lendemain nos voyageurs étaient prêts à re- 
commencer. De grand matin, ils montaient au-dessus du 
village , et petit Jean fit un dessin de la pointe d'Ucello, 
composée de micaschistes. 

ce Oh ! mais, lui dit M. Majorin pendant qu'il ébauchait 



255 HISTOIRE d"'uN DESSINATEUR. 



son croquis, tu en prends à ton aise avec ces roches; 
cela demande à être dessiné avec précision, et ces formes ne 
sont pas dues au hasard. Il y a de grandes lignes principales 
qu'il faut d'abord indiquer; puis, quand elles sont fidèlement 
tracées, en tenant compte des angles et des inclinaisons, il 
aut y faire entrer les détails suivant leur importance (fig. 95). 
Autrement tu donneras à ces détails et accidents, à cause de 
la netteté avec laquelle ils se présentent à ton œil, une va- 
leur exagérée. Ceux qui connaissent les montagnes s'aper- 
çoivent tout de suite quand un dessin est fait de chic ou 
quand il est scrupuleusement étudié; chaque nature de 
roche affecte des formes spéciales, et il ne faut pas plus les 
négliger qu'on ne néglige d'observer les traits d'un visage 
ou les allures d'une plante. » 

Mais quand, après avoir dépassé Ander, les voyageurs 
s'engagèrent dans la Via-Mala, petit Jean fut émerveillé. La 
route s'enfonce dans une tissure de la montagne le long du 
torrent qu'elle traverse plusieurs fois. Taillée dans le roc à 
pic, c'est à peine si Ton aperçoit le ciel de temps à autre. 

Sur un point, où cette immense fêlure s'élargit un peu, 
M. Majorin fit voir à son élève comment le glacier qui des- 
cendait du val d'Ander s'était frayé un passage en élargis- 
sant les parois supérieures, en les usant, en les arrondissant, 
tandis qu'il avait laissé libre cette fente étroite qui servait de 
cunette à son torrent, de telle sorte que la coupe de ce val 
de la Via-Mala donne aujourd'hui le profil fig. 96. Le gla- 
cier remplissait tout l'espace A, tandis que la fêlure B était 
vide et servait d'écoulement aux fontes. Et, en effet, sur les 
parois C, le passage du glacier est marqué par l'usure des 
roches et même par des dépôts de moraines latérales en M 
quand ce glacier s'abaissa; tandis que les parois P montrent 
des brisures nettes et vives, nullement arrondies par le frot- 
tement glaciaire. 

t'. C'est, dit M. Majorin, que si la glace est plastique, elle 




Fig. 9j. — La pointe d'L'cello, à Splùghen. 



DÔUZl' JOURS DANS LES ALPES. SSq 



Fi". 96. — Coupe des gorges de la Yia-Mala. 



ne coule pas comme de Teau-, elle forme un corps élastique 
qui se resserre ou s^étend suivant la disposition des parois 
entre lesquelles on la voit s^ivancer; mais elle ne moule pas 
les fissures. Ainsi, regarde là-haut, la glace a arraché et usé 
en amont la roche qu^elle frotta pendant des siècles, si bien 
qu'on croirait voir une tour-, mais, du côté drivai, elle a 
négligé de toucher aux brisures vives qui apparaissent encore 
dans cette partie creuse, tandis qu'elle frottait les parois 
saillantes B (fig. qj)', si bien que, si nous figurons suivant 
une section horizontale ces roches en O, nous aurons amsi 
la preuve que la glace s'appuyait fortement en D, parties 
sailkmtes. La direction de son écoulement étant donnée par 
la flèche, elle touchait à peine la paroi E et laissait un vide 
en V, puisque, sur ce point, la roche n'a pas été limée par 

son passage. 

« D'ailleurs, nous observons ce même phénomène sur 
les glaciers existams. Tu le vois, rien n'est indifterent, 
rien n'est du au hasard dans ces formes qui paraissent, au 
premier abord, si désordonnées, et si on veut les repro- 
duire pour l'étude, il faut faire attention aux moindres acci- 
dents qui expliquent les révolutions successives subies 
par ces grands soulèvements. Ainsi, je me souviens d'avoir 



200 



, HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fig. 97, — Frottement des glaciers sur les rochers. 



observé dans la vallée de Valorsine, entre le Châtelard et 
Salvan, des témoins énormes de schistes laissés par le gla- 
cier qui alors descendait dans la vallée du Rhône ; au mi- 
lieu de ce val, ces témoins forment comme des îlots dont le 
diagramme que voici te donne la coupe transversale 
(fig. 98). 

« Pendant la période glaciaire, le courant de glace remplis- 
sait tout ce val, et si les témoins T ont résisté à son frotte- 
ment, c'est qu'ils sont composés de filons de roches beau- 
coup plus durs que ceux F. 

« Eh bien , aujourd'hui , le torrent coule en G , et on 
ne trouve des cailloux roulés que sur ses bords. Cepen- 
dant, il existe en A, sur la crête de ces témoins, quantité de 
ces cailloux roulés, et, comme ils n'ont pas été apportés là 
par les aigles, il a bien fallu que le torrent remplît tout le 
val de B en C. La violence de son courant a pendant long- 
temps entraîné plus bas tous les cailloux déposés entre les 
parois de la vallée et les témoins \ mais ceux de ces cailloux 
échoués en A sont restés en place, et_ ils nous donnent la 



DOUZE JOURS DANS LES ALPES. 



261 




Fij. 98. — Coupe du val de Barbeiine: Tète-Noire. 



preuve que ce torrent glaciaire s'élevait au moins à ce ni- 
veau A qui est de cent mètres environ au-dessus du tor- 
rent actuel G. 

«Tu vois donc, je le répète, que rien n'est indifférent, 
rien n'est à négliger dans l'étude de ces montagnes, si on 
veut comprendre quelque chose aux formes qu'elles adop- 
tent aujourd'hui , et que , quand on les dessine autrement 
qu'en amateur de la belle nature, mais amateur ignorant, il 
faut ne pas omettre un détail, ne rien laisser d'indécis. » 

Profitant de ces conseils, petit Jean se mit ci copier les 
montagnes avec soin , et cela lui donna l'occasion de recon- 
naître qu'en effet, il y a dans leur forme , et jusque dans la 
façon dont elles se ruinent, des lois générales ; que telle 
disposition conduit invariablement à tel fait. 

Après quelques jours, il savait assez bien dire quelle était 
leur nature rocheuse. Mais la vue du glacier du Rhône, les 
explications de M. Majofin aidant, lui fit bien comprendre 
la marche et les conditions d'existence de ces masses de 
glace. 

Toutefois, ce ne fut guère que dans le trajet de Grosse- 
Scheidegg à Wengern-Alp qu'il se fit une idée passable- 
ment exacte du mode de soulèvement des montagnes -, tou- 
jours, bien entendu, à l'aide des explications deM.Majorin. 



2(32 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



Dans ce parcours, en effet, on suit la chaîne de TOber- 
land, qui se dresse comme un rempart de roclies cristallines 
perçant un énorme massif jurassique. Ce fut à la station de 
la petite Scheidegg, la carte sous les yeux et devant la 
nature, que M. Majorin donna Texplication suivante à 
son élève, à Taide d'un croquis (fig. 99). 




Fig. 99. — Le soulèvement de la chaîne de l'Oberland. 



« Supposons une coupe faite du nord au sud, c'est-à-dire 
du lac de Brienz au Monch, pic situé au nord-est de la 
Vungfrau. La rive droite du lac de Brienz est bordée parle 
terrain néocomien, tandis que de la rive gauche émerge le 
terrain jurassique marqué par uny. Il reste, à quelque 
distance du lac, un lambeau n de ce terrain néocomien, puis 
le terrain jurassique continue à s'élever jusqu'au point où 
nous sommes. Là est une faille et apparaît par places le 
schiste qui se prolonge sous un escarpement formidable 
jurassique demeuré en place, tandis qu'il a été enlevé de 
cet escarpement, à la faille. 

ce Ce terrain jurassique a été percé par les gneiss g^ les- 
quels ont été soulevés et percés parla roche éruptive, lapro- 
togyneji?. Mais tu comprendras que ce gneiss et la protog3aie, 
en crevant la croûte, ont soulevé les couches de schistes, de 
lias, des terrains jurassiques, néocomiens et sédimentairea 
supérieurs, que je t'indique par des lignes ponctuées. Ce sont 
les glaces, puis les eaux qui se sont chargées d'enlever toute 



DOUZE JOURS DANS LES ALPES. 263 

cette partie ponctuée, en ne laissant que ce lambeau néoco- 
mien et quelques parties du jurassique, 

« Ces couches supérieures ont été ainsi éliminées parce 
qu'elles étaient plus faibles et terriblement disloquées par le 
soulèvement, surtout aux points culminants. Vois comme 
ces terrains qui nous entourent ont été limés, érosés. De 
telle sorte que si les glaces n'ont pas creusé les vallées, 
comme quelques géologues Pont prétendu, du moins elles 
ont déblayé d'abord toutes les parties soulevées et disloquées 
par le soulèvement, les chassant devant elles ou les entraî- 
nant sur le dos des glaciers. 

ce Les énormes amas de neiges qui s'étaient formés sur la 
Yungfrau, sur TEigerquc nous avons là devant nous, sur 
le Wetterhorn que tu vois de l'autre côté de Grindelwald 
vers l'est, ont peu à peu érosé les grands escarpements de la 
faille /et n'ont laissé que le morceau encore fort respecta- 
ble qui se dresse le long de la chaîne et qui est marqué 
dans cette coupe, mais qui tous les jours est détruit. 

« Hier, tu as fait un croquis à Grindelwald même, qui 
montre bien comment les glaciers continuent à trancher les 
restes de ce soulèvement jurassique (fig. loo). L'Unter- 
Grindelwald agit ou du moins a agi dans cet escarpement 
comme une gouge -, ainsi que l'indique cette houle au fond 
de laquelle il descend, fort amoindri aujourd'hui. 

— Mais, bon ami, cette roche que vous appelez protogvne 
et qui, dites-vous, est éruptive, ne ressemble pas aux laves 
que nous avons vues dans l'Auvergne et au Vésuve. 

— Non, la protogync et le granit (car la protogyne ne 
diffère guère du granit) ont fait leur apparition sur le globe 
et ont percé sa croûte à une époque bien antérieure à la 
formation des volcans, et le granit ou la protogyne ne s'est 
pas épanchée comme la lave en fusion. Ces matières n'étaient 
pas à l'état incandescent, mais à l'état de pâte, à une tempé- 
rature très élevée, et n'avaient pas la ductilité de la lave dont 



264 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fis. 100. — Le bas du glacier de l'Lnter-Giindehvald. 



la composition chimique ne diffère guère d'ailleurs de ces 
granits. Ces pâtes granitiques, qui contiennent principale- 
ment du feldspath et du quartz, n'ont pas coulé le long des 
soulèvements qu'elles provoquaient, ainsi que le fait la lave; 
elles se sont cristalisées par suite d'un refroidissement très 
lent, tandis que la lave, refroidie rapidement, demeure à 
l'état amorphe comme de la fonte de fer sortie d'un haut- 
fourneau. 

— Mais pourquoi , alors , n'est-elle pas sortie comme 
aujourd'hui ? 

— A cela, mon ami, je ne saurais répondre d'une manière 
satisfaisante. C'est un fait constaté par l'observation que les 
;volcans ne datent que d'une époque relativement récente. 



DOUZE JOURS DANS LES ALPES. 205 

Peut-être est-ce parce que la croûte terrestre a acquis plus 
d'épaisseur et de rigidité, que les matières internes en fusion 
dans le globe ne trouvent plus moyen de s'épancher, par 
suite de la contraction exercée par cette croûte refroidie sur 
leur masse, que par des cheminées. Toutefois, si tu consultes 
une carte des volcans terrestres, tu remarqueras qu'ils se 
trouvent placés suivant certaines lignes continues ou fêlures 
de la croûte, et le même phénomène s'observe avec bien 
plus d'évidence quand on regarde la lune à travers un 
télescope. Les énormes cratères de ce satellite forment de 
véritables chapelets suivant des fissures rectilignes qui 
sillonnent la sphère lunaire. 

— jMais comment peut-on savoir si les volcans sont d'une 
époque relativement récente? 

— Oh ! quant à cela, la preuve est facile à donner. Après 
le refroidissement de la première pellicule de la sphère ter- 
restre (refroidissement qui a dû se produire d'abord sur les 
matières les plus réfractaires, comme le mica, par exemple), 
cette croûte s'est épaissie de deux manières : i" par le refroi- 
dissement successif des matières encore en fusion sous cette 
croûte -, 2° par le dépôt des matières tenues en suspension 
par suite de leur légèreté relative, dans une atmosphère 
étrangement chargée \ si bien (fig. loi) que l'atmosphère 
A B s'est trouvée séparée un jour du noyau par les ma- 
tières D qui ne se trouvaient plus avoir assez de chaleur pour 
rester à l'état de fusion ou gazeux. Une fois la séparation 
faite, la chaleur du noyau a moins rayonné sur cette atmos- 
phère. Peu à peu, cette première pellicule s'est épaissie enE, 
c'est-à-dire au-dessous de sa surface externe, et les matières 
les plus lourdes, suspendues dans l'atmosphère, se sont 
déposées en F, sur cette première pellicule, par couches 
successives qui sont les terrains dont tu connais la position. 
Si donc il s'est fait une déchirure et un soulèvement de la 
croûte après le dépôt du premier terrain T, ainsi que Je le 



265 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 





Fis. 101. — Refroidissement de la croûte terrestre et terrains sédimentaires. 



marque en S, les autres terrains, déposés depuis, sont venus 
s"*arrêter horizontalement le long de ce premier soulève- 
ment, comme je l'indique en /. Si c'est après la formation 
du deuxième terrain que s'est produit le soulèvement, ainsi 
que tu le vois en O, ie terrain tertiaire vient s'appuyer hori- 
zontalement sur les rampes de ce soulèvement, comme il est 
tracé en/'. Et s'il arrive que ce tertiaire est lui-même soulevé, 
comme en V, cela indique, à n'en pas douter, que ce soulè- 
vement est postérieur à la formation d'un terrain tertiaire, 
déposé par les eaux, normalement horizontal par consé- 
quent. Donc, en examinant les soulèvements et les couches 
plus ou moins anciennes du globe qu'ils ont dérangées, on 
ne peut avoir de doutes sur leur âge relatif. Donc, les vol- 
cans étant les soulèvements qui ont dérangé Jusqu'aux der- 
nières couches terrestres ou à peu près, on en peut conclure 
que ces soulèvements sont les derniers produits. 

a Quand je dis soulèvement, je me sers là d'une expres- 
sion consacrée-, mais le mot o^a/^^ewe/z? serait plus exact. 
Car , observe bien ceci : 

« Quand un corps se refroidit , il perd une partie du vo- 
lume qu'il occupait à l'état chaud , il se contracte. Or , la 



DOUZE JOURS DANS LES ALPES. 



267 



terre, au moment où sa première pellicule s'est refroidie et 
où elle fut définitivement séparée de son atmosphère, était 
nécessairement un peu plus grosse qu'elle ne l'est aujourd'hui 
que ce refroidissement l'a réduite de volume. Il est vrai 
que, d'autre part, les matières en suspension dans l'atmos- 
phère et qui se sont déposées sur cette première pellicule, 
ont augmenté la croûte primitive. Quoiqu'il en soit, la 
sphère terrestre s'est contractée. 

Si donc (fig. 102), la section de la croûte première du 




Fig. 102. — Mode de soulèvement et d'affaissement de la croûte terrestre. 



globe terrestre est la circonférence A B C, etc. , et que le 
volume de ce globe vienne à se contracter par suite de son 
refroidissement jusqu'à la circonférence abc^ etc., il est clair 
que les segments E F, F G, G H ne pourront tenir dans 
les longueurs eftfgtg h^ et que, si les surfaces A B C sui- 
vent la réduction du noj^au et viennent Qwabc^ il faudra 
bien qu'il se produise des plis, des cassures, des failles, 
comme l'indique ce diagramme (fig. 102). De telle sorte 



268 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

qu'on peut dire que ce sont bien nioins les montagnes qui 
se sont soulevées que les plaines qui se sont affaissées. 

— Je comprends, repartit petit Jean; mais ce noyau 
central terrestre, à Tétat incandescent, n'est donc pas com- 
posé maintenant comme il Tétait à Tépoque des éruptions 
granitiques, porphyritiques, etc. ? 

— La question est, en effet, embarrassante-, cependant, 
en supposant la réalité du noyau à Tétat de fusion, on peut 
admettre que les couches supérieures qui ont surgi à la sur- 
face du globe, après son premier état de refroidissement, 
étaient les plus légères; mais que, s'étant refroidies à leur 
tour, les matières sous-jacentes, encore à Tétat incandes- 
cent, peuvent différer des premières dans leur composition 
et contenir du fer, par exemple, que ne contenaient pas 
les premières matières épanchées. 

— Vous dites, bon ami : « en supposant la réalité du 
noyau à l'état de fusion; » est-ce que cela est douteux? 
Dans le cours de géologie qu'on nous faisait suivre , on ad- 
mettait ce. fait comme certain. 

— Il n'y a de certain dans les sciences que ce qui peut 
être prouvé par l'observation directe; or, comme personne 
n'a pu pénétrer dans ce noyau central brijlant, ni le voir, on 
ne saurait affirmer qu'il existe. Plus on creuse en terre ver- 
ticalement, plus la chaleur augmente, si bien qu'il faut 
ventiler les mines très profondes, et que, malgré cette ventila- 
tion énergique, il y fait très chaud; puis, tous les volcans 
vomissent des laves qui ont entre elles une grande parité; 
mais, enfin, nous n'avons sur ce phénomène que des pré- 
somptions, non des certitudes. 

ce II est parfois gênant de ne pouvoir affirmer , l'affirma- 
tion étant commode pour établir un système tout d'une 
pièce; mais nous devons nous garder de ces affirmations 
tant que l'observation directe n'a pas "démontré un fait. Je 
puis affirmer que le soulèvement des Alpes est postérieur à 



DOUZE JOURS DANS LES ALPES. '269 

la formation du terrain jurassique, puisqu'il Ta soulevé et 
disloqué, je le vois; mais je n'ai pas vu le no3'au incandes- 
cent terrestre, et les laves elles-mêmes qui semblent en venir 
ne sont pas une preuve suffisante , car ces laves pourraient 
se produire autrement, par des compositions chimiques 
souterraines locales, par exemple, par Tinfiltration des eaux 
dans les couches souterraines, lesquelles infiltrations peu- 
vent produire des actions chimiques et produisent certaine- 
ment de la vapeur. Or, tu remarqueras que tous les vol- 
cans terrestres sont situés non loin de la mer ou de très 
grands lacs et que toutes les éruptions rejettent de la vapeur 
d'eau en grande quantité. L'eau joue donc un rôle impor- 
tant dans ces éruptions volcaniques. Ce n'est que par le 
doute que la science progresse ; il faut donc douter, tant 
que la preuve scientifique n'est pas faite. « 

Ainsi, en toute occasion, M. Majorin savait intéres- 
ser son élève à tout ce qu'il vo3^ait et développait chez lui 
le désir d'apprendre , pensant que toutes les connaissances 
se tiennent et que si , dans la vie , on doit s'attacher à la pra- 
tique d'une spécialité , c'est fausser le jugement de n'exercer 
l'esprit que sur Tétude d'une seule chose. 

En descendant de Vengern-Alp à Lauterbrunnen, M. Ma- 
jorin indiqua à petit Jean le lit du glacier qui , coulant de 
la Yung-Frau à Interlaken, remplissait le val, et il lui fit 
faire un croquis de ce val (fig, io3) en lui montrant com- 
ment ce glacier avait érosé les parois des montagnes en a 
et déposé des moraines sur la crête de ces érosions. 

Le lendemain , de la station de Heimwehfluh, au-dessus 
de Matten, M. Majorin fit dessiner avec grand soin à petit 
Jean la Yung-Frau et la Yung-Fraujoch, dont les roches 
cristallines sont si nettement accusées et présentent une 
formation si caractérisée (fig. 104). Les név^ées font aper- 
cevoir, en effet, les grands rhombes cristallisés, subdivisés 
en petits rhombes , ce qui permet d'estimer les parties rui- 



270 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fig. 103. — La vallée de Lauteibruinen. 



nées et l'abaissement de ces sommets, dont l'altitude, primi- 
tivement plus considérable, sans compter les débris des 
terrains soulevés , devait amasser les neiges en plus grande 
abondance et contribuer ainsi au développement des gla- 
ciers. 

Ce voyage , pendant lequel petit Jean avait \ai tant de 
choses diverses, ne laissa d'abord dans son esprit que con- 
fusion; mais bientôt, grâce aux notes- prises sur le conseil 
de M. Majorin et aux croquis recueillis, une certaine lumière 



FiLMiic 101. 




t 



vi m 



m 



■VVLrtl 




La Yung-Fraujocli. 



DOUZE JOURS DANS LES ALPES. 



27:» 



se fit dans ce chaos, et il lui parut bien que les (cuvres 
humaines Taitiraicnt plus encore que Tétude des phéno- 
mènes naturels. De retour à THay, il se prépara donc à 
entrer à TEcole centrale, et sur Tavis de M. Majorin , il 
dut dessiner d'après le modèle vivant, et il se mit à modeler. 
<( Car, lui disait le maître, celui qui sait dessiner doit être 
en état de modeler, et quand on conçoit bien une forme, il 
n'est pas plus ditficilc de la rendre à Taide de Tébauchoir 
qu'à Taide du crayon; il faut donc s'habituer à se servir in- 
différemment de Tun ou de l'autre. » 




"-5^V j.\ i 



CHAPITRE XVIII 



SYNTHESE. 



La facilite que donnait TliabitLide du dessin à petit Jean 
•d'observer avec fruit et de préciser le résultat de ses obser- 
vations lui fut d'un grand secours, non seulement dans les 
•examens qu'il dut subir, mais dans la poursuite de ses 
études. Il fut bientôt distingué, parmi ses condisciples 
à TEcole centrale, par la lucidité qu'il apportait dans ses 
travaux et la promptitude avec laquelle il saisissait et résol- 
vait les questions. M. Majorin suivait avec un intérêt crois- 
sant les progrès de son élève, et il se félicitait de lui avoir 
donné de bonne heure Thabitude de se rendre un compte 
exact de toute chose, conformément à la méthode scienti- 
fique \ de ne se pa3rer ni d'à-peu-près, ni de ces phrases 
creuses prodiguées par la plupart de ceux qui, sans s'être 
adonnés à la pratique des arts, prétendent ou les régenter 
ou se lancer dans une esthétique aussi nébuleuse qu'inutile. 

De l'étude du dessin et des connaissances qui s'y ratta- 
chent, M. Majorin avait su faire un instrument propre à aider 



276 HISTOIRE d'un dessinateur. 

son élève dans la carrière qu'il embrasserait, fût-elle étran« 
gère à Tart proprement dit. C'était ce qu'il avait souhaité. 
Aussi, quand petit Jean sortit de l'école, classé parmi les pre- 
miers, j\I. Majorin songea-t-il à lui trouver l'emploi du 
savoir qu'il avait acquis, dans la plus large mesure. M. Ma- 
jorin, en relation avec de nombreux fabricants des pro- 
duits dits de Paris, avait souvent émis, près d'eux, cet 
avis que, la concurrence étrangère tendant chaque jour 
à combattre avantageusement notre production, il était 
nécessaire de donner à cette fabrication, éminemment pari- 
sienne, un essor nouveau, de sortir des banalités. 

« Nous produisons, leur disait-il, des œuvres d'art qui 
ont une grande valeur et qui sont appréciées, soit au point 
de vue de la composition, soit sous le rapport de l'exécu- 
tion, comme elles méritent de l'être-, mais, à côté de ces 
œuvres exceptionnelles, chères par conséquent, nous livrons 
au public, à bon marché, quantité d'objets usuels qui ne 
se recommandent ni par le goijt, ni par l'invention, ni 
même par la commodité. Or, il n'en coiJterait pas plus 
d'adopter des formes commodes, d'un aspect agréable 
et bien appropriées à l'objet, et, nos facultés instinctives 
aidant, nous pourrions acquérir ainsi sur nos concur- 
rents une supériorité indiscutable. Longtemps nous l'avons 
possédée; pourquoi la perdrions-nous, ou ne tenterions-nous 
pas de la reprendre victorieusement ? Pendant des siècles, 
les objets, les meubles, les ustensiles de fabrication fran- 
çaise servaient de modèles et étaient répandus partout. 
Aujourd'hui, si nous n'avons pas entièrement perdu la 
faveur des étrangers, nous ne pouvons nous dissimuler 
que des efforts considérables sont faits pour nous la ra- 
vir ou pour se passer de nos produits. Des musées, des 
écoles, les méthodes d'enseignement s'élèvent tout autour 
de nous, et, si nous n'a^'ions pas conservé les restes de 
notre génie national, qu'on a tout fait sur notre sol pour 



SYNTHHsr:. 277 

étoulVcr, il y a longtemps que nous eussions été dépassés. 

« Il n'est que temps donc de prévenir le mal et de 
reprendre la place que nous n'eussions jamais du laisser 
entamer. N'attendons pas le secours du gouvernenient, 
cela ne le regarde pas. D'ailleurs, chez nous, les hommes 
d'Etat sont absolument étrangers à ces matières; s'ils aiment 
ou favorisent les arts, c'est à un point de vue plus ou moins 
académique ou capricieux; mais ils n'attachent pas à cette 
protection, ou à cet amour, une idée nationale. S'ils achètent 
fort cher un meuble sculpté, charmant, sorti de nos meil- 
leurs ateliers, ils ne s'inquiètent pas de savoir si le petit 
bourgeois possède un mobilier d'un goût détestable, et si 
les ustensiles dont l'ouvrier se sert dans son ménage sont 
d'une forme à la fois incommode et disgracieuse; ils croient 
avoir sulhsamment prouvé leur qualité de protecteur des 
arts en s'entourant de bibelots de prix. 

« Je sais d'avance ce que vous allez me répondre : L'ha- 
bitude est prise, et on court quelques risques à la vouloir 
réformer. Le bourgeois préférera un meuble en mauv^ais 
bois blanc, plaqué de palissandre ou d'acajou, d'une forme 
consacrée par l'usage, si incommode et laide qu'elle soit, 
à un meuble de même prix, mais bien construit, possédant 
les formes imposées par le besoin et par cela même 
agréables. Nous en serons pour nos frais de fabrication et 
nous ne vendrons pas. L'objection est fondée, mais prenons 
garde ! Il peut arriver que, n'ayant pas su prévenir un retour 
dans le goût du public vers des oeuvres plus sensées et meil- 
leures à tous les points de vue, ce goût vienne de lui- 
même à se réformer et aille demander à l'étranger ces 
objets que vous n'aurez pas su fabriquer à temps. Déjà 
en Allemagne, le Hanovre, par exemple, fabrique des meu- 
bles qui, s'ils n'ont pas la grâce que nous savons donner 
à ces objets, quand nous voulons nous en donner la 
peine, sont du moins raisonnablement composés, exécutés 



278 HISTOIRE d'un dessinateur. 

avec des moyens simples, à bon marché par conséquent, et 
d'une forme évidemment mieux appropriée à Tusage que 
ne sont la plupart des nôtres. L'Angleterre qui, il n'y a 
guère longtemps, achetait ses meubles en France, com- 
mence à se fournir d'œuvres qui sont, sous bien des rap- 
ports, supérieures à celles que nous produisons vulgaire- 
ment. Cela est encore exceptionnel-, mais, dans quelques 
années, les Anglais auront à leur tour adopté les moyens 
de fabriquer ces objets à bon compte, et, moins routiniers 
que nous ne le sommes, ils trouveront l'occasion d'inonder 
le monde et notre propre sol de ces produits. Pour peu que 
la mode s'en mêle (et la chose peut arriver), tous ces vieux 
modèles que vous reproduisez sans cesse, sous le prétexte 
de faire du Louis XIII, du Louis XIV, du Louis XV, du 
Louis XVI, tous Louis qui n'ont guère de relation avec 
l'état de nos mœurs et de nos habitudes, resteront dans vos 
magasins. Il ne suffit pas de constater, dans quelques dis- 
cours, que, si Vétoile de la France pâlit^ c'est aux géné- 
rations qui s'élèvent à lui rendre son éclat; il faut faire, pour 
cela, autre chose que des phrases, et je vois que, du haut en 
bas, nous nous payons toujours de phrases, mais que nous 
n'agissons guère. « 

Ces raisons et bien d'autres, que nous omettons pour ne 
pas trop nous étendre sur ce sujet, n'avaient pas été sans 
faire une certaine impression sur les amis de M. Majorin, et 
après quelques pourparlers, il fut résolu : i'^ Qu'on tenterait 
de fonder une école dans laquelle toutes ces questions, tou- 
chant le mobilier, les ustensiles, relatives à. ce qu'on appelle 
si improprement Vart industriel^ seraient traitées, non 
point en fournissant aux élèves quantité d'objets pris de 
tous côtés sans critique et sans examen, mais en faisant 
ressortir les principes qui doivent être suivis dans la fabri- 
cation de ces divers objets en raison "même de leur usage 
et de la qualité des matières propres à être emploj^ées; 



SYNTHESE. 279 



2" quW cette école seraient réunis des ateliers où on met- 
trait en pratique renseignement donné. 

Quelques hommes d'initiative (et il s'en trouve encore 
parfois chez nous) s'oUrirent même de fournir des éléments 
nouveaux, comnie, par exemple, pour la menuiserie fine et 
les meubles, l'emploi simultané et raisonné du bois et du 
fer ; pour la poterie, des modèles conformes à ce que l'en- 
seignement indiquerait', pour les métaux, des essais d'é- 
maillage en grand et à bon marché, des combinaisons nou- 
velles déduites des propriétés de ces métaux, etc. 

M. Majorin pensait que son élève, par la direction donnée 
à ses études, éloigné soigneusement des routines, par la fa- 
cilité qu'il avait acquise de dessiner toute chose et de se rendre 
compte de la nature et de la destination de tout objet des- 
siné, serait très propre à être attaché à une institution de 
cette nature. Mais il fallait qu'il prît l'habitude de compo- 
ser, car jusqu'alors il s'était contenté de recueillir et d'ana- 
lyser des matériaux. 

En cela, comme pour Tétude du dessin, M. Majorin se 
piquait d'avoir une méthode. Il est vrai qu'il n'était pas 
artiste. 

(( La composition, disait-il, doit avoir ses lois, ou elle 
ne serait qu'une fantaisie, qu'un caprice; or, sans m'oc- 
cuper de ce qui concerne la peinture, la sculpture et la 
musique (bien qu'il soit possible, me semble-t-il, de définir 
les règles qui doivent s'imposer dans les compositions des 
musiciens, des sculpteurs et des peintres), s'il s'agit des art 
appliqués à Tarchitecture, aux diverses industries, il est évi- 
dent que la composition doit tenir compte de deux éléments, 
de la matière mise en œuvre et des procédés qui peuvent 
lui être appliqués. La composition d'une œuvre façonnée à 
l'aide du métal fondu, battu ou forgé, ne saurait convenir à 
celle qui emploie le bois, le marbre, la pierre ou la terre cuite. 
Chaque industrie ou chaque procédé de fabrication doit 



28o HISTOIRE d'un DESSINATEUR. 

nécessairement posséder une méthode de composition qui 
soit appropriée à la matière qu'emploie cette fabrication et à 
la manière de la mettre en œuvre. Et les beauv exemples 
laissés par les siècles passés et que nous admirons tiennent 
compte de ces principes élémentaires. 

« Pour enseigner la composition, il faut tout d'abord défi- 
nir ces principes. Le tort de l'enseignement donné dans nos 
écoles, c'a été toujours de présenter aux élèves des œuvres 
incontestablement belles d'ailleurs, sans indiquer jamais à 
quoi ces œuvres s'appliquaient, de quelles matières elles 
sont faites, quels sont les procédés employés par les artis- 
tes ou artisans qui les ont produites, quelle était leur place 
et leur destination. 

ce Aussi est-il arrivé que, dans la plupart de nos produc- 
tions appartenant à ce qu'on appelle Vai^t industriel ^ on 
signale les plus singulières transpositions. 

« En ces matières, l'absence d'un bon enseignement fait que 
nous voyons reproduire avec le bois des œuvres qui appar- 
tiennent plus particulièrement au métal fondu; avec le mar- 
bre ou la pierre, des formes appartenant aux enduits moulés. 

« Dans la composition de tout ce qui touche à l'architec- 
ture et aux objets usuels, tels que meubles, ustensiles, bi- 
joux, orfèvrerie, la première condition est donc de se rendre 
compte des propriétés particulières à la matière emplo^'ée 
et du mode d'emploi, c'est-à-dire des mo3'ens de fabrication 
auxquels se prête cette matière. Faute d'observer ces princi- 
pes, non seulement on produit des œuvres qui sont contraires 
aux récries du plus simple bon sens , mais qui sont dépour- 
vues de charme, quiofiensent la raison autant que le goût, 
des œuvres fatigantes par leur monotonie. En effet, ce qui 
séduit dans les ouvrages laissés par la bonne antiquité ( pour 
ne parler que de ceux-là) c'est la, variété des formes, consé- 
quence de la nature de la matière employée et du procédé. 

« Un trépied ou une table de marbre antique affecte une 



SYNTHESE. 



28 I 



allure fort diflerente de celle donnée à une table, à un tré- 
pied de bronze ou de bois. 

« La première condition pour composer est donc de savoir 
avec quoi sera fabriqué Fobjet et quels sont les moyens pro- 
pres à cette fabrication. « 

11 fallait donc que M. Majorin commençât par faire con- 
naître à son élève les procédés vrais appartenant à chacune 
des fabrications dont celui-ci aurait à s'occuper. La tâche 
était d'autant moins facile que la confusion la plus complète 
rèf^ne à cet égard dans les ateliers, et que les dessinateurs 
compositeurs qui fournissent des modèles à ces ateliers n'ont 
guère souci des moyens propres à chaque nature de fabri- 
cation. La plupart même ignorent les procédés imposés et 
les propriétés des matières employées, et, ce qui doit pa- 
raître plus étrange, c'est que les fabricants acceptent ces 
compositions et ne reculent pas devant les difficultés, souvent 
insurmontables et toujours onéreuses, que leur impose l'ac- 
ceptation de ces modèles. 

Hormis les papiers peints, pour lesquels sont donnés des 
modèles absolument conformes au mode de fabrication (aussi 
cette industrie est-elle à Paris une de celles qui se sou- 
tiennent le mieux), et faits par des artistes de valeur, parfai- 
tement au courant des procédés employés et des ressources 
qu'ils présentent , on peut dire sans trop s'avancer que la 
plupart des autres industries d'art se résignent à fabriquer 
sur des compositions qui ne sont nullement appropriées à 
l'objet-, compositions qui sont pour ces industries la cause 
de dépenses très supérieures au résultat obtenu. M. Majo- 
rin lit donc passer son élève dans un certain nombre d'ate- 
liers, moins pour savoir ce qu'on y fait que pour connaître 
les procédés propres à chaque fabrication \ de telle sorte 
qu'après ces visites , M. Majorin demandait à petit Jean de 
lui rendre compte de ses observations et lui démontrait 
ainsi comment ces procédés et la matière employée devaient 

56 



282 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



commander telle forme plutôt que telle autre. Puis, il lui 
faisait faire des compositions suiv^ant ces principes ou recti- 
fier celles qu'il avait vu appliquer. 

Souvent on allait au Louvre, au musée de Clun}^, et 
M. Majorin montrait à son élève, dans ces collections, les 
objets qui remplissaient le mieux les conditions imposées 
par la matière, la destination et le mode de fabrication , et 
il n'avait pas de peine à lui faire voir que ces objets sont 
toujours ceux qui ont le plus de charme. 

Parfois aussi on allait visiter des usines, examiner les 
machines, et M. Majorin expliquait à petit Jean comment 
ceux de ces engins dans lesquels chaque pièce possède la 
force nécessaire à sa fonction, la forme scientifiquement 
correcte, sont les meilleurs au point de vue du fonctionne- 
ment et les plus satisfaisants pour Tccil. 

«Il ne doit pas te paraître étrange, disait-il, que le 
même peuple, qui sait si bien donner de la grtice à une 
machine en adoptant exactement les formes convenables 
à chaque organe, tombe dans de telles aberrations de 
sens et de goût , quand il s'agit de fabriquer des meubles , 
des ustensiles, des objets dont il se sert journellement, 
car les machines, étant d'invention récente, ne se rat- 
tachent à aucune prétendue tradition. Il a fallu les créer 
de toutes pièces, sur des données nouvelles-, le bon sens 
a fait immédiatement adopter des formes qui sont abso- 
hjment appropriées à l'objet.... JNIais, s'il s'agit d'une 
table, d'une armoire ou d'une pendule, c'est autre chose-, 
l'esprit est hanté par mille exemples antérieurs, et, au 
lieu de songer à faire pour le mieux et dans les condi- 
tions les plu^ raisonnables une pendule, une armoire ou 
une table, comme on fait une machine, c'est-à-dire en se 
rendant compte de la fonction, de la matière mise en œuvre 
et des procédés de fabrication, on pense aux mobiliers de 
Louis XVI, de Marie- Antoinette, de Louis XIV ou de la 



s YNTHi:SE. 



283 



Renaissance, et on produit un pastiche qui passera certai- 
ncn-icnt de mode , destiné à être relégué au grenier comme 
objet ridicule et qu'on ne saurait montrer. )i 

M. Majorin exerça donc son élève à composer, mais en 
lui faisant établir d'abord la construction de Tobjet, en rai- 
son de la matière employée et de la destination. S'agissait-il 
d'une table, par exemple, il fallait que petit Jean combinât 
la construction vraie de cet objet (fig. io5) -, puis, prenant 




Fig. 103. — Composition : une table. 

Tun des pieds, Télève essayait de lui donner rornementa- 
tion qui convenait à la matière et à la destination (fig. io6). 
S'agissait-il de vantaux de porte, la structure devait être 
conçue au préalable, en raison de la force des bois et de la 
manière de les assembler le plus solidement possible en ne 
donnant aux panneaux que la largeur d'une planche 
(fig. 107). Puis, cela fait, on procédait cà la décoration de 
cette œuvre de menuiserie en évitant tout ce qui aurait pu 
diminuer la force de ces assemblages (fig. 108). Ainsi le 
maître expliquait comment il était bon de laisser le bois 
franc au droit des mortaises , quitte à évider les parties des 



284 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 




Fig. lOG. — Dctail décoir du pied de la table. 

membrures comprises entre elles; comment il était bon que 
la sculpture qui décorait les panneaux contribuât à les ren- 
forcer dans leur milieu, surtout dans les parties inférieures-, 
comment , pour donner plus de raide aux traverses , on 
pouvait les faire épaisses , ce qui offrait un motif décoratif; 
comment il fallait prévoir la place des crémones et serrures 
pour que celles-ci pussent être convenablement disposées ; 
comment il fallait profiler les moulures en raison du fil du 
bois et tenir compte de Téchelle qui convient à toute oeuvre 
de menuiserie, toujours délicate. 

Et, à propos de ces ouvrages de menuiserie, M. Majorin 
disait à petit Jean : 

« Il n'est pas un art ou un métier dans lequel on se soit 
plus écarté des règles du bon sens. Et, cependant, le bois 



SYN'IMHSn:. 



285 



A. 7,^ 



n 



Fig. 107. — Composition : vantaux de porte. 

est une matière dont les propriétés commandent impérieu- 
sement un certain emploi et certaines formes. Tous les 
bois sont soumis au gonflement et au retrait en raison de 
la température humide ou sèche, mais dans un seul sens, 
savoir dans le sens transversal, car, longitudinalement, les 
fibres qui composent le bois ne s'allongent ni ne se rac- 
courcissent, tandis qu'elles se resserrent ou s'écartent sous 
rinfluence de la sécheresse ou de l'humidité. Donc, il faut, 
dans le sens transversal, laisser toujours au bois une certaine 
liberté et éviter, par exemple, les larges panneaux com- 
posés de plusieurs planches réunies, parce qu'il est certain 
que ces panneaux écarteront les bâtis dans lesquels ils sont 
embrevés, pour peu que la température soit humide. Mais 



286 HISTOIRE d'un DESSINATEUR. 

on a fait pis, on a voulu reproduire en menuiserie des for- 
mes qui conviennent à des matières non fibreuses et que 
Ton possède en grande masse, comme la pierre ou le mar- 
bre; on a fait en menuiserie des colonnes, des entablements, 
des frontons circulaires, tout cela composé de pièces et 
de morceaux collés ou assemblés contrairement aux pro- 
priétés du bois ; des objets contournés, tandis que le bois , 
par la disposition parallèle de ses fibres, ne permet que rem- 
ploi des formes planes ou droites; et si tu veux parcourir des 
ouvrages traitant de la menuiserie, tu verras que leurs au- 
teurs se sont donné comme tâche de faire faire avec le bois 
tout le contraire de ce que commande cette matière; qu'ils 
considèrent ces extravagances comme le dernier mot de cet 
art, comme des chefs-d'œuvre^ pour me servir de l'expres- 
sion consacrée. 

a Ces étranges manies ne datent pas de bien loin, il est 
vrai; mais elles se sont imposées, et ceux qui ont ainsi aban- 
donné les règles du sens commun, de la raison, prétendent 
faire passer les artistes qui savaient s'y conformer, tout 
en produisant des œuvres charmantes, pour des barbares. 

« Mais tu en verras bien d'autres dans la pratique de 
nos industries touchant la menuiserie, la serrurerie, Tébénis- 
terie, les bronzes, etc. 

a Tu as souvent entendu parler du style. Telle œuvre 
d'art a du style, dit-on; telle autre en est dépourvue. Pour- 
quoi ? Les œuvres d'art sont toujours empreintes de style 
quand l'auteur tient compte des éléments qui servent à les 
constituer tout d'abord. 

a Je m'explique : 

« Le style peut se rencontrer dans un pot, dans un meuble, 
comme dans un édifice, une statue ou une peinture, à cette 
condition dominante que l'artiste aura déduit la forme et la 
composition des conditions essentielles, qui sont, s'il s^agit 
d'objets, la destination, la nature et les propriétés de la 




J Où T'- 



Fig. 103.— Détail décoré de vantaux de porte. 




Fig. 100. — Croquis de types et pliysionomies varies. 



37 



SYNTH I.SE. 2()I 

matière; s'il s'agit de statuaire ou de peinture, le caractère 
principal de l'individu ou du sujet. 

« La nature met toujours du st\ie dans ses productions, 
parce qu'elle procède suivant un ordre logique, adoptant les 
formes qui sont la conséquence de la destination, aussi bien 
dans les séries inorganiques que dans !cs séries organiques. 
Si donc il s'agit de créer, c'est-à-dire de produire un objet 
appartenant à une des industries de Thomme, il est bon de 
procéder comme elle procède, de tenir compte de la desti- 
nation de cet objet et des qualités de la matière employée 
pour le façonner. De telle sorte qu'un vase de terre ou de 
verre ne pourra adopter la forme propre à un vase d'argent 
ou de bronze, qu'un meuble de fer ne devra pas ressembler 
à un meuble de bois. C'est donc pour cela qu'il convient de 
connaître parfaitement les divers procédés industriels, pour 
ne point s'en écarter, dans la composition des objets que 
fournissent les diverses industries. » 

Pendant quelques mois, petit Jean s'exerça donc à coni- 
poser des objets très divers, et il fallait qu'il indiquât les 
moj^ens à l'aide desquels il devrait les faire exécuter, ce qui 
ne l'empêchait pas de dessiner d'après le modèle vivant ; et 
M. JNIajorin, chaque fois qu'il examinait les études de son 
élève, insistait sur ie caractère propre à chaque individu, lui 
faisant sentir comment il y a harmonie dans la physionomie 
de chacun, comment les gestes, les attitudes, la conforma- 
tion des os et des muscles possèdent, aussi bien que le 
visage, un caractère individuel. Petit Jean avait pris l'habi- 
tude, toutes les fois qu'une physionomie le frappait, de la 
graver dans sa mémoire et d'essayer de la reproduire 
(fig. ioq), ou bien il s'exerçait à copier des animaux et 
d'essayer de faire entrer leur structure dans ses composi- 
tions; ou encore, il analysait les plantes, leurs organes, et 
trouvait là des éléments charmants de formes nouvelles, 
des sujets d'observations délicates dont il faisait son profit, 



2q2 



HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 



et il s'apercevait chaque jour que les artistes de Tantiquité, 
que ceux du moyen âge n'avaient pas procédé autrement. 
Ces exercices étaient très bons, en ce qu'ils Thabituaient 
à distinguer tout d'abord les linéaments principaux, per- 
sonnels à chacun, ce qui est la première condition du style. 




CHAPITRE XIX 



BATOXS DANS LES ROUES. 



Un matin , M. Majorin vit entrer chez lui un des fabri- 
cants de ses amis auxquels il s'était adressé et qui devaient 
contribuer à l'organisation, en dehors de la routine, des ate- 
liers d'articles de Paris. Ce visiteur matinal était un person- 
nage assez important, président d'un certain nombre de 
comités ou commissions, notable et décoré à la suite d'une 
des dernières expositions. 

a Ça marche ! dit-il en s'asse^'ant, ça marche ! nous avons 
notre école spéciale toute prête et, dans les ateliers de 
beaucoup de nos confrères, les dispositions prises pour éta- 
blir des modèles nouveaux. Mais il ne faut pas négliger la 
clientèle. Vous savez combien le public est réfractaire aux 
choses qui sortent de ses habitudes ; or, une haute notabi- 
lité dans les arts, ayant su que nous nous occupions de cette 
affaire, est venue me trouver. Elle a sous la main un jeune 
homme élève de l'école des Beaux-Arts, des plus distin- 
gués, qui a failli avoir le prix de Rome' comme archi- 



204 HISTOIRE D UN DESSINATEUR. 

tecte, très habile dessinateur, mais qui, ne pouvant s'aven- 
turer, par suite de sa position très précaire, dans la longue 
filière de la carrière d'architecte, serait disposé à consacrer 
son talent à l'industrie et.... 

— Et quoi ? 

— Et ce même haut personnage a bien voulu me dire que, 
si nous mettions ce jeune homme à la tête de notre entre- 
prise , nous serions assurés , d'ores et déjà , d'une bonne 
clientèle parmi ses collègues et dans le monde élégant. 

— Mais cela me paraît très bon.... Et ce jeune homme 
est-il au courant des diverses fabrications avec lesquelles il 
se trouvera en rapport? 

' — Pour cela, je n'en sais rien. 

— Et est-il en état, tout bon dessinateur qu'on le veut 
dire, de donner des modèles propres aux nombreuses bran- 
ches de cette fabrication ? 

— Probablement. 

— Probablement, ce n'est pas une certitude -, a-t-il beau- 
coup vu? 

— Je ne saurais le dire. 

— Sait-il de quoi se composent les bronzes? Connaît-il 
les bois ? Les a-t-il vu employer ? Sait-il comment on forge 
le fer et comment on le soude à chaud; comment on ar- 
genté et comment on dore ; comment on incruste métal sur 
métal; comment se fait la marqueterie et se travaille l'ivoire? 
A-t-il quelques principes de mécanique ? Sait-il comment 
on émaille la terre ou le métal ; comment se travaille le verre; 
comment se fait la peinture sur faïence? A-t-il acquis des 
connaissances en chimie, en minéralogie, en physique? A-t-il 
appris tout cela à l'école des Beaux-Arts ? 

— Vous en demandez beaucoup! 

— Je demande ce qu'il nous faut,. rien de plus, 

— Ce jeune homme , qu'on dit très intelligent , appren- 
dra bien vite tout cela. 



BATONS DANS LES ROUES. 2Q)b 

— Ah! c'est à vos dépens, j'imagine. 

— Mais du moment qu'il est bon dessinateur ! 

— Dessinateur de quoi? Des banalités auxquelles vous 
voulez échapper? Il ne s'agit pas seulement pour vous de 
manier habilement le crayon ou le pinceau, il s'agit de com- 
poser en raison des divers modes de fabrication auxquels 
il faut donner des modèles. 

— Oui, certainement, certainement; mais si, d'un autre 
côté, nous trouvons l'appui de tous les gens de goût qui oc- 
cupent de belles positions, si nous sommes certains ainsi 
d'écouler nos produits (et il paraît que ce jeune homme est 
assuré de hautes protections), il importe assez peu que nous 
fassions quelques sacrifices pour initier notre dessinateur 
aux procédés des métiers. » 

M. Majorin aurait jeté volontiers son interlocuteur par 
la fenêtre. Avoir pendant dix ans préparé un sujet, natu- 
rellement doué, avec cette unique pensée de mettre entre ses 
mains un instrument de précision propre à lui ouvrir une 
carrière dont il entrevoyait l'importance et l'utilité, avoir 
caressé cette idée, toucher au but et se trouver arrêté par 
un.... obstacle vulgaire, une plate question de personne ou 
de boutique !... 

Mais M. Majorin était depuis longtemps habitué à ces 
déboires \ il ne jeta donc pas l'honorable visiteur par la 
fenêtre et se contenta de lui dire : 

« Mais, cher monsieur, il me semblait que nous nous 
étions entendus sur un point principal, sur une question de 
principe qui devait dominer toute autre considération \ 
savoir : que notre organisation tendrait à sortir des voies 
où nous sommes depuis longtemps engagés, et que vous et 
tous nos confrères consultés considèrent comme devant 
aboutir à la décadence de notre industrie plus spécialement 
attachée aux arts, si nous n'apportons un remède éner- 
gique à la situation présente. Or, que venez- vous me pro- 



2q6 HISTOIRE d'un DESSINATEUR. 



poser ? de remettre nos essais de réformes entre les mains de 
ceux-là mêmes qui n'ont cessé de les repousser et qui ne 
tiennent pas du tout à ce que ra7^t industriel^ comme ils 
rappellent, prenne place à côté de l'art.... du grand art ; 
puisqu'il est convenu qu'il y a un grand art et un petit art. 

— D'accord ^ mais, si nous nous aliénons tout d'abord les 
personnages qui possèdent l'influence en matière d'art et 
dont le jugement est sans appel, ne risquons-nous pas de 
perdre tous nos efforts, de produire des œuvres qu'on laissera 
dans nos magasins? car vous savez mieux que moi combien 
il imp3rte d'être soutenu dans une entreprise qui tend à 
modifier des habitudes prises par le public. 

— C'est incontestable ; mais, si on prétend réformer ces 
habitudes, ce n'est pas à ceux qui ont intérêt à les con- 
server qu'il convient de s'adresser. Ce que vous proposez, 
loin d'améliorer l'état présent, tendrait au contraire à l'em- 
pirer, car aujourd'hui, du moins, si nous marchons au 
hasard, ce hasard peut nous servir et nous sert quelquefois; 
mais, si vous vous mettez sous la direction d'artistes qui ont 
des principes diamétralement opposés à ceux que nous vou- 
drions faire prévaloir, autant continuer comme par le passé, 
c'est-à-dire en dehors de tout principe, à faire des pastiches 
plus ou moins réussis et à satisfaire aux fantaisies de la 
mode avec plus ou moins de bonheur. » 

Toutes ces raisons ne paraissant pas convaincre l'ami de 
M. Majorin, on se sépara sans rien conclure. 

Cependant Jean, qui travaillait dans une pièce voisine, se 
présenta devant son maître. 

« Je dois, bon ami, vous avouer que, bien malgré moi, 
j'ai entendu toutes les paroles prononcées par M... et vous, 
et, autant que j'ai pu comprendre, il vous serait bien difficile, 
après cela, de m'imposer contre la volonté de ces messieurs. 

« Si vous le permettez, j'entrerai donc simplement dans un 
atelier très modeste dont le patron m'a offert de prendre la 



BATONS DANS LES ROUES. 297 

direction, sans viser plus iiaut. Là, je travaillerai et je crois 
pouvoir me rendre utile. Si je réussis, comme j'en ai Tes- 
poir, en utilisant ce que vous m'avez enseigne, eh bien, 

j'arriverai à quelque chose Vous m'avez toujours parlé 

de difticultés, d'obstacles à vaincre. Mais jusqu'à ce jour, 
vous m'avez épargné ces épreuves. C'est à mon tour à vous 
montrer que je suis en état, grâce à vous, de les subir sans 
laiblesse. Donc, permettez-moi d'entrer dans cet atelier! 

— Tu es un brave garçon, Jean, mon ami . et c'est peut- 
être ce qu'il y a de mieux à faire ; mais ne te presse pas, je 
réglerai les conditions de ton concours En effet, ce fa- 
bricant est jeune, très intelligent- il a commencé petite- 
ment; c'était un simple ouvrier, et sa maison n'a cessé de 
s'accroître par le soin qu'il apporte à ne rien laisser sortir 
de chez elle qui ne soit bon. 

« C'est un chercheur ; il ne lui manque que les connais- 
sances premières ; tu peux les lui apporter... J'irai le voir 
dès demain... Mais, ajouta M. Majorin, comme se parlant 
à lui-même, quand je pense qu'il en est partout et toujours 
ainsi ! Faut-il que notre pays ait le tempérament robuste 
pour produire encore quelque chose de passable en dépi^- 
des bâtons que l'on jette sans cesse dans ses jambes ! Voilà 
les hommes auxquels nous devons recourir, car ils sont les 
maîtres. Ils dédaignent cet art industriel; non seulement 
ils le dédaignent, mais ils ne lui accordent pas une place à 
côté de ce qu'ils appellent l'art , ils l'excluent des expositions 
périodiques (comme si un meuble ou un vase bien composé 
et d'une bonne exécution ne valait pas un méchant tableau 
ou une mauvaise statuette). Puis, si, par aventure, il arrive 
que des particuliers s'entendent pour relever cet art indus- 
triel, source de prospérité pour le pays et dont ces dédai- 
gneux n'ont jamais étudié les ressources, les nloyens d'exé- 
cution: « L'affaire peut être bonne! disent ils; c'est à nous à 
en être les maîtres... » Allons ! n'y pensons plus; aussi, étais- 



298 HISTOIRE d'un dessinateur. 

je trop naïf de supposer que dans Tétat présent nous pour- 
rions tenter quelque chose ! » 

Il fut fait ainsi qu''il vient d'être dit. Jean (que nous ne 
pouvons plus appeler petit Jean) fut mis à la tête de Tatelier 
de ce modeste fabricant de meubles. Celui-ci, qui était adroit 
et connu déjà dans une clientèle restreinte pour sa probité et 
sa régularité en affaires, trouva des fonds. Jean fit installer 
des machines qui permettaient d'économiser du temps et 
de la matière* il s^appliqua spécialement à fabriquer des 
meubles en fer et en bois qui joignaient Télégance à une 
grande solidité, sachant donner à ces matières les formes 
propres à leurs qualités. Des brevets furent pris. Quelques 
amateurs de goût, séduits par la nouveauté et Toriginalité 
des modèles, firent des commandes importantes. A une 
exposition particulière aux Champs-Elysées, plusieurs de ces 
meubles furent très appréciés. La maison eut bientôt des 
commandes au delà de ce qu'elle pouvait fabriquer ^ on 
l'augmenta. L'emploi du bronze fut ajouté à cette industrie, 
puis l'application des métaux incrustés. Tous les clients de 
la maison tenaient à se mettre en rapport avec Jean, qui 
comprenait facilement les projets et qui savait trouver les 
moyens de satisfaire à leurs désirs, en allant au devant 
même de ce qu'ils attendaient, et résolvant les difficultés. 
La facilité avec laquelle il s'exprimait dans un croquis, 
les connaissances qu'il avait acquises et qu'il étendait 
chaque jour par l'habitude d'observer, de préciser toute 
chose, attirèrent sur lui l'attention de quelques savants 
et des esprits libéraux. On le consultait en maintes circon- 
stances, et il trouvait habituellement une solution simple, 
dictée par le bon sens et la pratique. Dans ses moments 
perdus, il ne cessait d'étudier et perfectionnait son goût. 

Jean était d'ailleurs en état, par la nature de ses études, 
de bâtir une maison, de la décorer et de la meubler. 

Cela convenait à beaucoup de gens, et spécialement à des 



BATONS DANS T. ES ROUES. 299 

étrangers qui, ne pouvant résider en France, y venaient 
seulement passer quelques mois. 

Exact, scrupuleux, précis, on lui confiait des entreprises, 
avec la certitude qu'elles seraient menées à bonne fin dans 
les délais convenus. 

M. Majorin jouissait pleinement des succès de son élève, 
qui comniençait à se faire, dans le monde industriel, une 
situation fort belle et auquel les offres brillantes ne man- 
quaient pas. 

L'aflaire de l'organisation d'enseignement et d'ateliers 
d'art industriel était tombée dans l'eau, comme on le peut 
penser. 

« Eh ! pourquoi, dit un jour à M. Majorin l'honorable 
fabricant dont nous avons parlé au commencement de ce 
chapitre, ne nous avcz-vous pas dit que M. Jean Loupeau 
était si bien en état de se mettre à la tête de l'organisation 
que nous projetions ? 

— Moi? Vous présenter un jeune homme inconnu quand 
vous arriviez avec un quasi-lauréat de l'Institut! Allons 
donc!.... 

— Cependant vous pouviez nous en dire quelques mots. 

— Jamais ! vous eussiez pu me répondre ; « Vous êtes 
orfèvre ! » Ce jeune homme est mon œuvre, je ne pouvais 
vous le jeter à la tête..:. Mais, qu'avez-vous fait de votre 
quasi-lauréat de l'Institut? 

— Rien ! 

— Pvien? c'est peu. 

— Il n'entendait nullement la fabrication et nous four- 
nissait des modèles très beaux peut-être sur le papier, mais 
absolument inexécutables. 

— Vous disiez qu'après quelques essais, il comprendrait 
bientôt le côté pratique de vos industries. 

— Point; à nos observations, il n'a jamais eu que 
cette réponse : « Ce n'est pas à l'art à se soumettre aux 



300 HISTOIRE d'un DESSINATEUR. 

a moyens matériels, mais aux moyens matériels à se plier 
« à Part. » 

« 11 n'y a pas eu à le faire démordre de cette maxime. 

— Si bien?... 

— Si bien qu'après avoir dépensé pas mal d'argent, sans 
fabriquer un tabouret ou un bougeoir, nous avons liquidé 
l'opération. 

— Et ces appuis, cette clientèle qu'on vous promettait? 

— Eh ! puisque nous ne pouvions rien fabriquer avec ce 
que ce monsieur nous donnait!.... 

— C'est dommage.... au revoi ! » 




CONCLUSION 



JeanLoLipeau reprend, dit-on, pour son compte le projet 
de M. Majorin. Connu aujourd'hui des principaux indus- 
triels de Paris, il songe à organiser une école et des ateliers 
d'apprentissage pour ces industries parisiennes, dont rim- 
portance est si grande et dont le déclin serait une calamité 
pour le pays. M. Majorin s'est retiré des affaires; mais son 
esprit actif est toujours prêt à venir en aide à son élève, et il 
vit près de lui, car il le considère à bon droit comme son 
enfant. 

M. Mellinot est mort après avoir perdu la plus grande 
partie de ses économies dans de mauvais placements et sans 
avoir été décoré de la croix delà Légion d'honneur, ce que 
M""' Mellinot ne pardonnera jamais au gouvernement. 

Quant à André, que nous avons perdu de vue depuis 
longtemps, après avoir essayé de beaucoup de choses qui 
ne le menaient à rien , bien qu'il eiàt fait d'assez bonnes 
études, Jean, par ses amis sortis comme lui de l'École cen- 
trale, est parvenu à le faire entrer dans une administration 
de chemin de fer. 

Le père Loupeau et la mère Euphrasie demeurent ton- 



00-2 



CONCLUSION. 



jours à Boissy-Saint-Léger ; seulement la maison qu^ils 
habitent leur appartient, elle a été achetée par Jean sur ses 
premières économies. M. Majorin a doté l'une des sœurs 
de son élève, lequel se charge de doter la seconde. Quant 
aux frères, Tun est charpentier, Tautre soldat, et les deux 
derniers, excellents apprentis dans les ateliers que dirige 
Jean. 

Tout ce monde est donc heureux, casé, parce que petit 
Jean a eu la fantaisie de dessiner un chat. Ce n'est là qu'une 
partie de la morale à tirer de cette histoire véridique. 

L'autre est celle-ci : Le dessin enseigné comme il devrait 
l'être et comme M. Majorin prit la peine de l'enseigner 
à petit Jean est le meilleur moyen de développer l'intelli- 
gence et de former le jugement, car on apprend ainsi 
à voir, et voir c'est savoir. 




TABLE 



Chap. I. Deux frères de lait et un chat. ... i 

— II. Comment m. majorin prit une grande 

RÉSOLUTION II 

— III. De plusieurs notables découvertes 

que fit petit JEAN IQ 

— IV. CoMxMENT petit JEAN RECONNUT QUE LA 

GÉOMÉTRIE S^APPLIQUE A PLUSIEURS 
CHOSES 26 

— V. Autres découvertes de petit jean tou- 

chant LA lumière et la GÉOMÉTRIE 

descriptive 43 

— VI. D'une conversation mémorable entre 

MM. MELLINOT et MAJORIN ET DE CE 

QUI s'ensuivit 59 

VII. Un PEU DE perspective ET DE GÉOMÉTRIE 

DESCRIPTIVE 73 

— VIII. Ou PETIT JEAN COMMENCE A VOIR. ... 9 5 

— IX. Une LEÇON d'anatomie comparée. ... 107 



004 TABLE. 

ChAP. X. Deuxième LEÇON D^ANATOMIE COMPARÉE. 123 

— XI. Promenades et opérations sur le 

TERRAIN 141 

— XII. Un contrat 161 

— XIII. Du PREMIER VOYAGE QUE FIT PETIT JEAN. I/I 

— XIV. Des avantages et des inconvénients 

DE ne pas suivre LA. GRANDE ROUTE. IqS 

— XV. Cinq ans après 2o3 

XVI. Ou LA VOCATION DE PETIT JEAN SE 

DESSINE 221 

— XVII. Douze jours dans les alpes 249 

— XVIII. Synthèse 276 

— XIX. Bâtons dans les roues 2g3 

Conclusion 3oi 



22 817, — Typographie A. Lahufe> rue de Fleufus, 9, Paris. 




DATE DUE 



GAYLORD 







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PRINTED IN US 




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