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Full text of "Histoire d'un hôtel de ville et d'une cathédrale;"

3 ■ '^ 



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in 2010 with funding from 

Lyrasis IVIembers and Sloan Foundation 



http://www.archive.org/details/histoiredunhteOOviol 



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HISTOIRE 
D'UN HOTEL DE VILLE 

ET 

D'UNE CATHÉDRALE 



PARIS. — IMPRIMERIE A. LAHURE 

9, RUE DE FLEURUS, 9 



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FRONTISPICE 

ARMES DE LA VILLE DE CLUSY 



HISTOIRE 



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l'EXTE ET DESSINS "^ >. ^ "^^ 




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PARIS 
J. HETZEL ET C% ÉDITEURS 

i8, RUE JACOB, i8 

Tous droits (le trinJuction et de icprodiiciion réservés. 



HISTOIRE 



D UN 



HOTEL DE VILLE 



ET D UNE 



CATHEDRALE 



CHAPITRE PREMIER 



LA CURIE ET LE PRETOIRE, 



Cest une Jolie ville, la cité de Clnsiacum ! Elle s'élève en 
amphithéâtre le long d'un coteau dont le pied est con- 
tourné par une petite rivière. 

Un pont, bâti sous Aurélien, réunit les quartiers bas à 
un faubourg de médiocre étendue, et le point culminant 
de la ville, du côté du nord, est occupé par le Prétoire 
romain. 

Non loin du débouché du pont est la place du Marché, 



HISTOIRE D UN HOTEL. DE VILLE 



bordée de portiques de bois, et, sur un des côtés de cette 
place, Tancienne Curie. 

Ce bâtiment, quelque peu délabré, se compose d'un ves- 
tibule ouvert sur le portique, puis d'un vaisseau assez vaste, 
couvert d'une lourde charpente, avec annexes des deux 
côtés. Autour de la salle principale régnent des bancs de 
bois, ceux adossés au mur du fond un peu plus élevés que 
les autres, et au milieu est disposée une table longue, 
étroite, sur laquelle sont jetés des rouleaux. La charpente 
qui couvre la salle est soulagée près des murs latéraux par 
des poteaux (fig- ij. 



nc) T. 




Plact du. M arche. 



-> 1^ 



Il est tard, la nuit est close, une douzaine de citadins 
(curialcs) circulent par groupes de deux ou de trois, en de- 
visant à voix basse sur les aCTaires du moment. Quelques 
lampes, posées sur la table, répandent dans la salle une 
lumière douteuse et vacillante, car, à travers les baies mu- 
nies de châssis vermoulus, le vent qui, au dehors, souf- 
fle avec violence, envoie en gémissant des bouffées d'air 
jusque sur le pavé. 



ET n UNE CATHEDRALE. 



« Inutile d'attendre plus longtemps, dit le plus âgé 
parmi ces hommes, qui semblent dominés par un profond 
sentiment de tristesse et de découragement, ils ne vien- 
dront pas^ occupons-nous des ailliires pressantes.... 

« Une troupe nombreuse de Francs est à quelques milles 
d'ici, vous le savez. Demain ces loups seront à nos portes. 
Ils ont pillé ces jours derniers Bibrax, la ville forte; nous 
n'avons pas l'espoir de leur résister^ nos remparts sont en 
ruines, et eussions-nous de l'argent et des matériaux pour 
les mettre en état de défense, que le temps nous manque- 
rait; puis.... où sont les soldats pour les garnir ? Nos col- 
lègues, loin de nous aider de leurs conseils et de nous 
réconforter de leur présence, se cachent ou fuient en dépit 
des édits. .. Il faut cependant aviser !... » 

A cet appel, jeté par phrases saccadées, le vent seul ré- 
pond. 

Cependant les douze curiales prennent place machinale- 
ment sur les bancs (fig. 2). 

A peine les aperçoit-on dans la vaste salle. Personne 
n'ouvrant un avis, le premier interlocuteur continue ainsi : 

« Vous demeurez muets.... Devons-nous ne rien tenter et 
attendre les événements?.... Convient-il à des hommes de se 
conduire comme un troupeau de brebis!.... Oui, la défense 
est impossible; mais n'avons-nous pas d'autres ressour- 
ces?... Il y a déjà longtemps qus l'empire ne nous défend 
plus et que ses dernières légions nous ont abandonnés. 
« Défendez- vous vous-mSmes! » nous a-t-il dit, à nous 
qui, pendant tant ^'années, lui fournissions les meilleurs 
soldats.... Ainsi, après nous avoir épuisés, après avoir 
entraîné nos enfants dans des guerres lointaines, s'est-il 
trouvé hors d'état de sauvegarder nos cités et nos campa- 
gnes.... Nos sénateurs, nos clarissiines^ en prévision des 



4 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

■désastres, ont, la plupart, fui vers des contrées moins expo- 
sées aux incursions des barbares. Nos propres collègues, 
curiales comme nous, astreints aux mêmes devoirs, ne ré- 
pondent pas à notre appel, puisque nous voici douze, sur 
plus de deux cents membres.... Mais, par cela même que 



Fi:r. 3. 




nous sommes réunis en petit nombre et que nous montrons 
ainsi combien nos devoirs nous tiennent à cœur, Faction 
s'impose, et il faut que dès demain matin nous ayons tenté 
le possible pour protéger nos concitoyens, ne serait-ce que 
pour faire rougir de honte ceux qui abandonnent le poste 
au moment du péril. Parlez! quels avis ouvrez-vous? ^, 



ET 1) uni: cathhdrali:. 



Alors un des assistants répondit ainsi : 

« Les Francs qui vont se montrer demain, certainement, 
devant nos murs sont surtout avides de butin : ils se pré- 
sentent en armes, enlèvent tout ce qu'ils peuvent emporter 
et se retirent; s'ils ne trouvent pas de résistance, ils se con- 
tentent de ruiner le pays, mais laissent la vie aux habitants 
et ne les emmènent point en esclavage. La résistance est, 
de notre part, impossible; des maux qui nous menacent, 
si nous pouvons choisir, choisissons le moindre. La vie et 
la liberté de nos concit03'ens, l'honneur de nos femmes et de 
nos filles sont certainement les biens les plus chers. Aban- 
donnons donc aux Francs tout ce qui peut satisfaire leur 
rapacité. 

« Réunissons cette nuit les objets précieux, l'argent mon- 
nayé, sur la place du Marché, et, dès que les Francs se pré- 
senteront à nos portes, invitons-les à venir prendre ces ri- 
chesses, comme un tribut qui leur serait dij. 

— Bien, reprit un des curiales ; ces barbares prendront 
certainement avec joie ce que nous aurons ainsi placé si 
gracieusement à leur portée ; mais n'est-il pas à craindre, 
— car ces hommes sont rusés, — que voyant combien faci- 
lement nous leur abanc'onnons ces richesses, ils ne nous 
soupçonnent d'en tenir beaucoup d'autres cachées, et qu'a- 
près avoir emporté le butin livré de bonne grâce, ils ne re- 
viennent aussitôt fouiller nos maisons pour s'emparer de ce 
que nous aurions soustrait à leur rapacité? Alors nous n'y 
aurions gagné que d'être deux fois pillés. Et, ne trouvant 
que peu d'objets précieux dans leurs recherches;, Dieu sait 
à quels excès ils se livreraient pour nous arracher de pré- 
tendus trésors cachés !... 

— Mais, dit un quatrième curiale, j'ai ouï dire que les 
Francs traitaient parfois les évèqucs avec un certain respect. 



HISTOIRE D UN IIOFET. DE Vff.LE 



Que ne nous adressons-nous au nôtre ? sa présence, peut- 
être imposerait aux Francs et nous permettrait de subir des 
conditions moins dures, ou tout au moins définies. 

— L'avis est bon, reprit le vieillard qui avait ouvert la 
séance. Notre évêque est un saint homme et très-probable- 
ment son cœur est plein d'angoisses. Si v^ous m'en croyez, 
rendons-nous au prétoire sans délai et, après nous être con- 
certés avec lui sur ce qu'il convient de tenter, nous nous 
répandrons dans la ville pour faire part à nos concitoyens 
des résolutions qui auront été arrêtées. » 

Comme il a été dit, le prétoire était situé au point culmi- 
nant de la ville, le long des anciens remparts romains, 
depuis longtemps abandonnés et en partie ruinés. 

Cependant, un siècle avant l'époque où commence ce récit, 
lorsque apparurent les premières invasions des barbares, on 
avait détruit quelques édifices païens pour réparer ces rem- 
parts. Mais ces travaux, faits à la hâte, n'offraient pas un 
obstacle sérieux à un assaillant résolu. D'ailleurs, les habi- 
tants de la ville de Clusiacum n'avaient aucune pratique du 
métier de la guerre et ne possédaient pas d'armes. L'admi- 
nistration romaine, depuis l'empereur Julien, était frappée 
d'impuissance, abandonnait ou cédait une à une ses pro- 
vinces aux barbares, se contentant de maintenir sur ceux-ci 
une sorte de suzeraineté nominale et de revêtir leurs chefs 
de titres de l'empire. 

Les malheureuses populations des villes et des campagnes, 
abandonnées, déshabituées du métier des armes par une 
paix qui dura près de trois siècles, se gouvernaient au ha- 
sard tout en conservant leur constitution administrative 
romaine. 

Les évêques maintenaient seuls, alors, une sorte d'auto- 
rité qui leur fut même déléguée souvent par le pouvoir im- 



ET D UNI- CATIlliDRALE. 



périal, et remplaçaient aux yeux des populations urbaines 
le préfet ou le préteur. 

Indépendam lient de ce pouvoir nominal, ils exerçaient 
une influence morale puissante sur les populations qui, 
habituellement, les désignaient dans des assemblées solen- 
nelles par voie d'élection. 

Ce pouvoir, d'autant plus fort dans un temps d'anarchie 
qu'il était mal défini, s'obtenait souvent par la brigue et par 
des largesses et des promesses mondaines; mais il arrivait 
aussi qu'il tombait entre des mains dignes de l'exercer et 
sur des personnages capables et actifs. Alors l'éveque était 
une véritable providence. C'était à lui qu'en toute circon- 
stance on recourait, car il était le seul représentant du pou- 
voir dans Tordre civil, aussi bien que dans le domaine du 
spirituel. 

L'éveque de Clusiacum, au moment où les douze curia- 
les de la cité entraient au prétoire, avait réuni près de lui 
quelques clercs, afin d'aviser à ce qu'il convenait de faire 
dans les circonstances présentes. 

Les bâtiments du prétoire composaient un amas de con- 
structions assez désordonnées, entourées d'une enceinte se 
reliant aux remparts. 

Une porte s'ouvrait sur la ville, et une poterne sur les 
fossés à travers le mur de la cité. 

En entrant par la porte donnant du côté de la ville, on 
trouvait une cour assez vaste, irrégulière •, à droite étaient 
des bâtiments peu élevés, servant de logement aux clercs ; 
au fond, une large construction à deux étages. En face de 
l'entrée, le baptistère, installé au rez-de-chaussée d'une tour 
romaine qui dominait la cité; puis, à gauche, la basilique, 
précédée d'un large portique. Cette basilique avait été éta- 
blie à la place d'un temple dédié à Diane ; les matériaux 



8 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

de ce temple avaient servi à la construire. Les bâtiments 
du prétoire s'étendaient jusqu'à l'ancien rempart , sur- 
monté d'une haute tour carrée qui commandait les dehors. 
Une des portes de la ville (ancienne porte Prétorienne) 
s'ouvrait proche de l'enceinte du prétoire (fig. 3) *. 

« Dieu soit avec vous! Je réclamais à l'instant votre pré- 
sence, dit l'évêque, dès que les douze. curiales eurent été 
introduits dans la pièce Joignant l'ancienne salle du prétoire, 
alors abandonnée. 

— Tu sais quelles sont nos alarmes, saint évêque? dit 
alors le plus âgé d'entre les curiales. Les Francs seront 
demain à nos portes; nous n'avons ni les moyens, ni la 
volonté de leur résister, sachant que nous serions écra- 
sés, puisque nous ne possédons ni armes ni soldats, et que, 
dans leur fureur, ces barbares brûleraient nos maisons et 
nous égorgeraient tous. Nous venons t'implorer. Les Francs 
ont montré à diverses reprises qu'ils respectent les évêques 
et les clercs.... Ils écoutent leur parole et se rendent par- 
fois à leurs raisons.... Que ferions-nous si tu ne consens à 
aller au-devant de ces barbares et, par tes discours, à leur 
persuader de rie nous imposer que des conditions accep- 
tables? Nous t'accompagnerons hors de la ville, si tu te pré- 
sentes aux Francs revêtu de tes habits sacerdotaux et en- 
touré de tes clercs ; nous te suivrons en suppliants et, chargés 
de présents, nous jetterons ces richesses aux pieds de ces 
barbares, pour sauver du pillage nos maisons, la vie de 
nos concitoyens, l'honneur de nos femmes et de nos filles. 

1. Voir, sur le plan, la position des bâtiments; A, la basilique; B, 
le baptistère; C, l'ancienne salle du prétoire avec les logis annexes; 
D, des bains; E, la tour donnant sur la campagne; F, la poterne; G, la 
porte de la ville; H, des jardins; I, le bâtiment des clercs; K, des 
écuries. 



ET D UNE CATHI-nRALE. 



— Mes amis, répondit Tévêque après s'être recueilli un 



F'c, 3 







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instant, ma vie est à vous-, mais croyez que si la parole 
d'un évêque a quelque influence sur Fesprit de ces Francs, 



lO HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

c'est que le Dieu tout-puissant inspire cette parole, c'est 
qu'il veut lui-même toucher le cœur de ces idolâtres. 

« Si, aveuglés par le démon, ils ne sont pas encore en état 
de voir le soleil, du moins en sentent-ils la chaleur. J'irai, 
devant vous! Oui, j'irai avec mes clercs! Mais implorons 
la miséricorde du Tout-Puissant, afin qu'il soit aussi avec 
nous, et qu'il daigne écarter de notre ville les malheurs que 
nos péchés ont attirés sur elle; car, sans lui, que pourrions 
nous espérer?... Allez prévenir nos concitoyens; que chacun 
se mette en prière. 

« Pour nous, nous allons nous rendre à la basilique du 
bienheureux saint Etienne, et, à la lueur des lampes, nous 
supplierons le Dieu bon et juste de nous pardonner nos 
fautes et de jeter un regard de compassion sur son peuple. 
Nous laisserons l'église ouverte à tous, afin que chacun 
puisse confesser ses péchés en public Demain, à la pre- 
mière heure du jour, je me rendrai sur la place, et dès que 
hs guetteurs auront signalé l'arrivée des Francs, nous sor- 
tirons au-devant d'eux. » 

Pendant que ceci se passait au prétoire, un certain Gober- 
tus réunissait dans son logis plusieurs habitants, de lui bien 
connus, gens mal famés, débauchés, endettés, mais qui, 
par leurs flatteries auprès du bas peuple et leur jactance 
vis-à-vis des notables de la ville, avaient su se faire un 
parti dans la cité. 

Le plan que Gobertus entendait soumettre à ses confrères 
en débauche était celui-ci : ne pas attendre l'arrivée des 
Francs et, dès la nuit même, ameuter la lie du peuple, piller 
les maisons des plus riches habitants de la cité et fuir, avant 
le jour, avec le butin. 

« Je viens, dit Gobertus à ses complices, de passer à 
la curie; douze curiales seulement s'y sont réunis pendant 



ET D UNE CATHUIDRALE. II 

quelques momenls, puis se sont retirés*, beaucoup ont déjà 
quitté la ville, craignant l'arrivée des Francs-, d'autres se 
cachent chez eux transis de peur. Tout favorise notre pro- 
jet, la tempête mugit au dehors, les voies de la ville sont 
désertes. Dans deux heures, tenons-nous prêts, chacun de 
nous à la tête d'une dizaine d'hommes, et, au même mo- 
ment, faisons main basse sur les meilleures maisons -, pos- 
tons une vingtaine de gaillards résolus à l'entrée du pont, 
afin, au besoin, de protéger notre retraite par cette voie et 
d'arrêter toute poursuite. D'ailleurs, nous n'avons rien à 
craindre*, il nous suffira de crier : les Francs ! les Francs ! 
pour que chacun s'enferme dans son logis, » 

Ce projet arrêté par les conjurés, ceux-ci sortaient pour 
prendre leurs dispositions et ramasser les vagabonds et gens, 
sans aveu à leur dévotion; mais ils observèrent immédiate- 
ment qu'il y avait dans la ville une animation musitée à 
cette heure et par le temps affreux qu'il faisait. 

On voyait, dans les rues, des groupes qui se dirigeaient 
vers le haut de la ville, précédés de serviteurs portant des 
falots. Des hommes munis de torches entraient dans les 
maisons pour en sortir aussitôt. On voyait quantité de lu- 
mières derrière hs châssis des fenêtres. 

ce Qu'y a-t-il donc ? demanda un des bandits en s'adres- 
sant au premier porteur de torche qu'il rencontra. . 

— Il y a, répondit celui-ci, que l'évêque demande à 
chacun d'implorer la miséricorde divine, et que lui et ses 
clercs seront en prières toute la nuit dans la basilique de 
Saint-Etienne ; qui veut s'3^ rendre, s'y rende et confesse ses 
péchés! 

— Voilà qui va bien, se dirent les conjurés : les bonnes 
gens nous abandonnent leurs maisons.... Allons, ne per- 
dons pas de temps. » 



12 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

Et chacun d'eux tira de son côté, afin de recruter les vau- 
riens de la cité. 

Cependant la basilique de Saint- Etienne, église de 
révêque, éclairée à Tintérieur par une grande quantité de 
lampes, ouvrait sa large porte à la foule rassemblée sous le 
portique et dans la cour du prétoire. Le spectacle était 
imposant. 

Autour de Tautel, simple table de pierre surmontée d'un 
ciboriiim enrichi de lames d'or, étaient rangés, en dedans 
de la clôture du chœur, des clercs en grand nombre, cou- 
verts de longues tuniques blanches. L'évêque, revêtu de 
ses habits pontificaux, la couronne épiscopale sur la tête, 
était assis sur un siège élevé au lond de Pabside, ayant à 
ses côtés, sur les bancs circulaires disposés à droite et à 
gauche de la chaire, les principaux d'entre ses clercs. 

Le peuple, en entrant dans la basilique, apercevait ainsi 
la tête de l'évêque au-dessus de la table de l'autel et comme 
entourée d'une auréole lumineuse. Les hommes se pressaient 
dans la nef; les femmes se tenaient dans le bas côté de 
droite. Quand l'église fut pleine, par la porte demeurée ou- 
verte, la lueur des lamp2s éclairait la foule compacte des 
derniers arri\'és sous le porche et sur la place. On n'*enten- 
dait qu'un long et sourd murmure. Bientôt l'évêque, des- 
cendant de sa chaire, suivi des clercs rangés dans l'ab- 
side, fit lentement le tour de l'autel, et se plaça devant le 
ciboî'tîim; tous les visages se tournèrent vers lui, la foule 
tomba à genoux, et, au miUeu du plus profond silence, 
levant la main droite, il donna, d'une voix tremblante 
d'émotion, la bénédiction épiscopale (fig. 4). Aussitôt, 
du côté occupé par les femmes, on entendit partir des 
sanglots. Les hommes se frappciient la poitrine. Quelques- 
uns appuyaient leurs fronts sur les dalles... Puis, après un 




SANCTUAIRE DE LA BASILIQUE. 



ET d'une cathédrale. i3 



instant, le silence se rétablit^ Tévêque parla ainsi à la 
foule : 

K Frères en Jésus-Christ! Par la bouche du prophète 
Isaïe, Dieu a dit : « Je suis le Seigneur; c'est là le nom qui 
« m'est propre. Je ne donnerai point ma gloire à un autre, 
« ni mon pouvoir à des idoles qui ne durent qu'un instant ! » 
Ayez donc confiance en la bonté divine, vous qui suivez 
les voies du Seigneur et qui avez foi en la sainte Trinité. 
Mais, hélas ! nos péchés sont grands, et chaque jour nous 
offensons ce Dieu bon et juste qui, dans la personne de 
son fils, a voulu mourir sur la croix pour nous racheter. 

« Il advient alors que le Dieu puissant détourne de nous 
ses regards, et les calamités suscitées par l'esprit du mal 
fondent sur nous ; comme ce père qui, le cœur plein d'a- 
mertume, en considérant les écarts et les révoltes de ses 
enfants contre son autorité, les abandonne aux conséquences 
de leur orgueil et aux embûches du démon.... 

« Et cependant, lorsque ces enfants, éprouvés par les 
malheurs qu'ils se sont attirés, reviennent à lui et s'humi- 
lient en sa présence, confessant leurs fautes, le père ouvre 
ses bras et se réjouit dans son cœur d'avoir retrouvé ce 
qu'il a de plus cher au monde.... 

« Eh bien I frères, devant les calamités affreuses qui nous 
menacent, recourons à notre Père commun, implorons son 
pardon, confessons nos fautes et suppiions-le de recevoir de 
nouveau ses enfants dans sa gloire, de les protéger contre 
les ennemis de son nom. Que nos voix, si notre repentir est 
sincère, si l'amour du prochain est dans nos cœurs, arri- 
vent comme un parfum jusqu'à son trône.... Car, Jésus a 
dit à ses disciples en les quittant : « Aimez-vous les uns les 
« autres, là est toute ma loi.. » Alors, soyons-en certains, 
notre Père tournera son visage vers nous, et sa main arrê- 



14 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 



tera les fléaux Confessons nos péchés, ouvrons nos bras 

à notre ennemi et prions.... puis, pleins de confiance en la 
justice du Seigneur, attendons tout de sa bonté.... » 

La foule avait écouté ce discours dans un silence profond; 
mais, à ces dernières paroles, et comme Tévêque, ainsi que 
les clercs, s'agenouillaient sur les marches de Pautel et les 
dalles du chœur, les gémissements, les sanglots sortirent de 
toutes les poitrines. 

Là, des hommes se prosternaient et confessaient à haute 
voix leurs péchés; ici, des ennemis juraient d'oublier leurs 
griefs respectifs et s'accusaient des pièges qu'ils s'étaient 
tendus. Quelques-uns, recueillis, debout, les bras levés, 
étaient comme étrangers à ce qui se passait autour d'eux. 
Les femmes entremêlaient leurs prières de longs gémisse- 
ments, faisaient des vœux, déchiraient leurs parures, jetaient 
leurs bijoux sous leurs pieds. 

Et sous le porche, sur la place, les mêmes scènes se répé- 
taient. C'était comme un délire. Déjà des femmes s'étaient 
jetées sur le pavé, en poussant des cris déchirants. Mais 
alors une clameur plus puissante s'éleva de la place et se 
répercuta jusque sous le portique de la basilique : « Les 
Francs! les Francs! » entendait-on crier au dehors dans la 
foule affolée. 

En vain quelques hommes, conservant leur sang-froid, 
essayaient de calmer cette foule ; d'une part, elle se précipi- 
tait dans les rues ; d'autre part, elle essayait de pénétrer dans 
la basilique déjà pleine, au risque d'étouffer. 

L'évêque s'était relevé et, debout devant l'autel, il ten- 
tait en vain de se faire entendre. Du dehors, les hurlements, 
les imprécations de ceux qu'on foulait aux pieds, les cris des 
femmes composaient un horrible concert. On eut dit un 
massacre, et ceux qui étaient dans l'église ne doutaient pas 



ET r» UNE CATHlîDRALE. l5 

que les Francs n'eussent surpris la ville et qu'elle ne fut 
mise à sac. 

L'évêque cependant parvint à réunir autour de lui quel- 
ques citoyens courageux-, ceux-ci, employant les prières 
et la violence au besoin, purent comprimer la foule et 
ouvrir au milieu d'elle un étroit chemin jusqu'à la porte. 

On vit alors le prélat, suivi de ses clercs, s'avancer entre 
deux haies humaines. Sa démarche résolue, le calme de ses 
traits en imposèrent à cette multitude effarée; les cris ces- 
sèrent. 

« Priez, mes frères, priez, disait-il, le Tout-Puissant 
ne saurait nous abandonner. » 

Et quand il atteignit la porte, on n'entendait plus dans 
la basilique qu'un murmure confus. 

Mais un effroyable désordre régnait sur la place. 

Au moment où Tévéque se montrait sous le portique 
et commandait le silence, plusieurs des curiales y arrivaient 
du dehors. 

« Saint évêque, dit l'un d'eux, dont les vêtements étaient 
déchirés, ce ne sont pas les Francs qui, à cette heure, 
pillent nos maisons, mais des bandits vomis par l'enfer, 
une vile populace, Topprobre de la cité, A nous les corpo- 
rations! à nous! cria-t-il dans la basilique; d'infâmes vo- 
leurs, qui se disent nos concitoyens, se ruent sur nos mai- 
sons. Pires que les Francs qui n'attaquent que de jour, ils 
ont profité de la nuit et, pendant que vous implorez le Dieu 
puissant, forcent nos habitations! A nous! Faisons-en jus- 
tice! » 

Aussitôt les hommes, en grand nombre, se précipitèrent 
vers la porte. Les curiales étant parvenus à déblayer le por-^ 
tique, purent grouper ces hommes en troupes, suivant les 
corporations auxquelles ils appartenaient. 



l6 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

« Défendez vos demeures, mes amis, répétait Tévêque, 
mais pas de sang! Ne versez pas le sang. Songez qu'un 
autre péril plus grand nous menace et qu'il nous faut être 
purs devant Dieu pour obtenir sa protection ! » 

Les demeures les plus belles, celles qui avaient excité la 
convoitise de Gobertus et de ses complices, s'élevaient le 
long de la rivière, à l'autre extrémité delà ville, et, bien que 
les gens des corporations fissent diligence, guidés par les 
curiales, quand ils arrivèrent sur les points où les troupes 
des bandits avaient accompli leur projet, ils ne purent guère 
que constater les dégâts : bris de portes et de meubles, argent 
monnayé, bijoux et vaisselle enlevés. On ne put saisir que 
quelques malheureux attardés, qui^ malgré les conseils de 
révêque, furent jetés à l'eau sans autre forme de procès. 
Le gros de la troupe de Gobertus s'était mis hors d'atteinte 
à la première alarme, en passanfle pont. 

Au matin qui suivit cette sinistre nuit-, le soleil se montra 
radieux. L'air était calme et doux, une belle journée de 
printemps s'annonçait. La tempête de la nuit semblait don- 
ner à l'atmosphère plus de transparence, et les feuilles nais- 
santes des arbres, couvertes de gouttelettes, brillaient aux 
premiers rayons du soleil comme autant d'aigrettes de dia- 
mant. L'horizon était débarrassé de vapeurs, et* les objets 
les plus éloignés se détachaient avec netteté sur la verdure 
des coteaux. 

L'homme isolé, accablé de soucis, ne peut demeurer in- 
sensible à ces sourires de la nature printanière ; devant ce 
spectacle, il oublie une partie de ses peines et sent son âme 
armée d'une nouvelle force pour lutter contre le malheur. 
Comment résister à ces caresses que semble nous faire notre 
mère commune, la Nature, toujours jeune? 

Mais combien plus encore l'âme de la foule est-elle sen- 



ET d'une cathédrale. 



sible à ces caresses! Il semble alors que la pureté et le calme 
de l'atmosphère, que la douce chaleur du soleil naissant, la 
dispose à tout accepter avec sérénité. | 

Peut-être les Francs, qui s'avançaient vers la cité de Clu- 
siacum, étaient-ils sous Tempire de cette impression. Ils 
marchaient en assez bon ordre, en chantant -, à leur allure, 
malgré leur aspect farouche, on n'eût pu croire que ces 
hommes s'en allaient piller une ville florissante dont les 
habitants ne leur avaient fait aucune offense. 

Dans la cité, aux cruelles épreuves de la nuit, avait suc- 
cédé dans les esprits une sorte de détente -, plus le péril 
s'approchait, moins les visages exprimaient la crainte ou de 
sinistres préoccupations. 

On plaisantait même sur la panique de la soirée précé- 
dente.... Le soleil brillait d'un éclat si vif! L'air matinal 
était si réconfortant! Les oisillons gazouillaient si joyeu- 
sement ! 

Cependant, suivant sa promesse, l'évêque é:ait descendu 
sur la place du Marché avec tous les clercs (fig. 5), car il 
n'était pas douteux que les Francs ne dussent se présenter 
par le faubourg. 

Quelques habitants avaient ouvert l'avis de couper ou de 
barricader le pont. Mais, la rivière étantguéable et les Francs 
ayant maintes fois prouvé qu'un cours d'eau, à moins qu'il 
fût très-large et profond, ne les arrêtait pas, ce semblant de 
résistance avait été rejeté. 

Un grand nombre de citadins étaient descendus dans la 
ville basse et se tenaient sur la place et sur le pont; quoique 
l'ordre eût été donné aux femmes de ne pas qui. ter les mai- 
sons, soit par curiosité, soit pour apporter des vivres à leurs 
maris ou à leurs pères, car la matinée s'avançait, on en 
voyait qui circulaient au milieu de la foule. 

3 



HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 



L'évêque, son clergé, les curiales et des citoyens influents 
étaient réunis dans la curie, attendant Tavis fatal. 

Tant pour donner confiance à l'assistance que pour ne 
pas laisser les esprits s'appesantir sur les suites de cette jour- 
née, le prélat tenait des propos où se mêlait parfois une 








pointe d'enjouement, lorsque, vers la sixième heure du 
jour, un guetteur, pouvant à peine parler tant l'émotion le 
poignait, vint annoncer l'arrivée de la colonne des Francs. 
Aussitôt l'évêque se lève, fait signe aux clercs de se ran- 
ger en bon ordre derrière lui, fait porter la croix à ses côtés, 
et, sortant de la curie, il s'avance sur la place endonjiant la 
bénédiction épiscopale. 



HT n UNE CATIIEDRAI.n:. 



'0 



Tous tombent à genoux en kvant les mains vers lui. 
« Que le Seigneur soit avec toi! Sauve-nous, Seigneur! 
Aie pitié de nous! » cria-t-on de toute part. 

Déjà les Francs entraient dans le faubourg, qua.'id, tout 
à coup, au détour de la voie, ils se trouvèrent en face de 
l'évêque. Celui-ci était revêtu d'une ample chasuble* d'un 
lin blanc comme le lait ; deux bandes d'or étroites tom- 
baient des épaules jusqu'aux pieds. Sa tête était ceinte de 
la couronne épiscopale, composée d'un cercle d'or avec deux 
lobes blancs latéraux séparés par une bande pourpre; tom- 
bant du cercle d'or, flottaient sur ses épaules deux bande- 
lettes, également d'or. Dans la main gauche, il tenait le 
bâton pastoral blanc avec une petite traverse d'ivoire à l'ex- 
trémité supérieure, en façon de béquille. 

Des gants pourpres, brodés d'or, protégeaient ses mains. 

Les clercs étaient tous vêtus de tuniques blanches tom- 
bant jusqu'aux talons et sans ceintures. 

La troupe des Francs, cui se composait environ de 
quinze cents hommes de pied et de quatre à cinq cents 
cavaliers, marchait sous les ordres d'un chef auquel les 
Gaulois donnaient le nom de duc [dux). Celui-ci, monté 
sur un grand cheval noir, se tenait aux premiers rtings 
des arrivants. C'était un homme de haute taille. 

Ses longs cheveux, d'un blond fauve, couvraient ses 
épaules. Il dédaignait de porter un casque, mais un mince 
cercle de cuivre empêchait sa chevelure de tomber r:2vant 
ses yeux. JJnn sorte de justaucorps de peau, constellé de 
petites plaques circulaires de cuivre poli, descendait jus- 

I. Ce vêtement (casiila) était exactement circulaire, avec un trou 
au milieu, également circulaire, pour passer la tète. 11 descendait 
aux chevilles, et des deux côtés on le relevait sur les bras, ce qui 
donnait des plis trcs-élcg.mts. 



20 HISTOIRE D UN MOTEL DE VILLE 



qu'aux hanches. A une large ceinture, avec boucle de fer 
garnie d'argent, étaient suspendus une épée courte et un 
couteau; le long de sa cuisse droite pendait une grande 
hache. Sur ses épaules, et noué par devant, il avait jclé un 
large morceau d'étofie rouge, qui recouvrait à psine une 
partie de la croupe du cheval. Un caleçon de peau, le 
Doil en dehors, protégeait ses cuisses, et autour de ses 
jambes s'enroulaient des lanières de peau auxquelles s'at- 
tachaient des souliers de même étoffe. 

La tête de la troupe des Francs s'arrêta tout d'abord de- 
vant le spectacle nouveau qui se présentait à ses regards -, ce 
que voyant, le duc poussa son cheval, et, arrivant devant 
révêque, il lui dit en mauvais latin : 

« Que veux-tu, toi? que fais-tu ici? 

— Duc, reprit l'évêque, n'est ce pas à toi que je pour- 
rais adresser cette question ? Viens-tu en ami ? es-tu un 
allié ou un ennemi de l'empire romain ? Si tu te présentes 
ici comme allié, nos cœurs te sont ouverts et nous sommes 
prêts à recevoir tes hommes comme des frères; si c'est 
comme ennemi, que t'avons-nous fait? Quelle offense as-tu 
n venger? La population de Clusiacum est paisible, tout 
occupée de travaux des champs et de négoce ; elle n'a fait 
de tort à personne, elle n'est pas armée et ne saurait se 
défendre. Pourquoi aurait-elle des armes, puisqu'elle ne se 
connaît pas d'enneniis? Alors, pourquoi cet appareil guer- 
rier? On dit que les Francs, fiers dans les combats, sont 
doux envers les faibles, comme il convient aux forts. Je Tai 
cru, et c'est pourquoi je suis venu devant mon troupeau 
pour te faire savoir qu'il est hors d'état de se défendre, et 
que la valeur des Francs n'a pas lieu de se montrer ici. 

— Cest bien, c'est bien, répliqua le duc; laisse-nous 
passer, nous savons ce que nous avons à faire. 



ET D UNE CATHÉDRALE. 21 



— Non! par le Dieu vivant, je ne quitterai pas cette 
place ! Passe donc sur mon corps et sur celui de mes clercs, 
si tu veux poursuivre sans plus m'écouter! Tu viens pour 
détruire le troupeau, il est juste que tu écrases d'abord le 
pasteur! Mais souviens-toi de cette parole d'un vieillard 
qui ne se présente devant toi armé qu'avec des paroles de 
paix : 

« Le vrai Dieu juste et vengeur prend la défense des 
faibles, et tôt ou tard châtie ceux qui, abusant de leur force, 
se ruent sans affronter aucun péril sur les suppliants, pour 
leur arracher ce qu'ils possèdent! » 

Les clercs, pendant ces dernières parohs, par un mouve- 
ment instinctif de crainte, s'étaient quelque peu éloignés du 
prélat et barraient absolument la voie. L'avant-garde con- 
sidérait curieusement cette troupe vêtue de blanc et ce 
vieillard dont les traits s'étaient animés et dont l'attitude 
calme, mais résolue, dont le geste, le noble vêtement im- 
primaient le respect-, l'évêque, d'autant plus maître de 
lui qu'il comprenait l'imminence du péril, sentant que le 
moment était décisif, prétendait au moins profiter de tous 
ses avantages et, s'il devait mourir, mourir dignement. Il 
s'était aperçu qu'entre ses clercs et lui la distance était 
devenue plus large; dans son cœur, il en éprouva comme 
un encouragement, car jusqu'à ce moment il était placé pres- 
que sous la tête du cheval du duc, et ce qu'il redoutait le 
plus, c'était une de ces scènes de confusion et de désordre 
qui enlèvent, même au martyre, son éclat et sa dignité. 

Reculant donc de quelques pas, par un beau mouvement 
brusque, en fixant ses regards sur le duc et montrant la 
croix portée à sa droite, un peu en arrière : 

« Oui, continua-t-il, celui qui est mort, d'une mort 
infâme, sur cette, croix, est le vrai Dieu. Pauvre, faible, 



HISTOIRE D UN HOTLL DE VILLE 



méprisé par les grands, les forts et les puissants, il a 
vaincu cependant ceux qui l'avaient condamni. Il a vaincu 
la puissance de Rome, il a suscité autour de Tempire, qui 
se crovait inimuable, des peuples sans ncrr.bre, il les a 
appelés pour se partager les dépouilles de la domination 
impériale. Mais pourquoi les aurait-il appelés, ces peuples, 
s'ils devaient à leur tour abuser de leur force pour égorger 
■et dépouiller les faibles ? 

« Pourquoi les aurait-il appelés? Ce serait donc aussi pour 
les humilier et les réduire e.n poussière? » Et alors, saisis- 
sant la croix et la plaçant devant lui : « Vois! dit-il, vrai 
Dieu puissant, vois ces Francs, ces hommes braves et que 
tu as faits victorieux, vois! les voici qui viennent en armes 
se jeter comme des loups sur les peuples inoffensifs qui te 
connaissent, que tu aimes et protèges ! Vois et juge! « 

Et alors, avançant d'un pas, le prélat planta la croix de- 
vant la tête du cheval, qui recula. Et Tév^êque d'avancer 
encore d'un pas (fig. 6). 

Parmi ces guerriers francs qui formaient la tête de co- 
lonne, plusieurs étaient familiers avec la langue latine. Les 
derniers mots de Tévêque, son geste, ce crucifix brillant au 
soleil, devant lequel reculait la monture du duc, jetaient 
■dans les âmes de ces barbares, sinon de l'efii-oi, au moi ".s 
un sentiment de malaise et d'incertitude-, le duc s'en aper- 
çut, réprima un mouvement de colère, et s'adressant au 
prélat : 

a Oui t'a dit que nous venions ici en ennemis? 

— Se présente-t-on avec cet appareil guerrier au mi- 
lieu d'une cité désarmée? répliqua l'évêque. Ql\q. veux-tu? 
que demandes-tu?... Si tes exigences sont justes, si elles 
sont dignes d'hommes hardis, mais protecteurs des faibles, 
comme on nous a dit que sont les Francs, la cité s'empres- 



ET D UNE CATHEDRALi: 



23 



sera de sou"^c^i^c à tes désirs, soit en donnant des vivres à 
ta troupe, soit en vidant ses coffres entre tes mains. Mais 
n'a-t-c'.le pas à redouter mille excès, si tu entres dans ses 
murs sans conditions, sans garanties, sans avoir reçu de toi 

fi", (i. 




une parole de paix ? Or, nous savons que les Francs sont 
fidèles à leur parole; c'est le privilège des guerriers invin- 
cibles. 

— Ek bien, soit!... reprit le duc; il nous faut des 
vivres, il nous faut de Tor.... deux cents livres d'or.... 

— On te donnera tout ce qu'on possède en métaux pré- 
cieux ; mais jure sur ce Christ qui nous entend, que pas un 



■2 4 H IS 101 RE D UN HOTEL DE V.I.LE 

habitant ne sera insulté , que pas une maison ne sera 
pillée !... 

— Je te le promets! 

— Alors, sois béni ! » 

Et révêque étendit le bras droit sur les Francs.... On vit 
des têtss s'incliner sous le geste du pasteur. 

« Et nous, dit le prélat en se tournant vers les clercs, 
rendons gloire au Seigneur ! » Et d'une voix forte, il com- 
mença aussitôt un cantique que les clercs entonnèrent en 
chœur. 

La colonne des Francs se mit en marche vers la ville, 
précédée par Tévéque et les clercs qui chantaient. Ce fut un 
spectacle étrange. 

Derrière la troupe de ces hommes vêtus de blanc, et dont 
les voix exercées et puissantes s'entendaient jusque dans la 
ville, marchait Tévêque, seul, puis le duc soucieux, puis la 
longue colonne des Francs, à l'aspect sauvage, couverts de 
sueur, silencieux. 

Ainsi, tous franchirent le pont et arrivèrent sur la place 
du Marché. La population de la cité s'agenouillait au pas- 
sage de révêque, et cette unanimité dans le respect exer- 
çait sur les Francs une sorte de fascination. A leurs yeux, 
le prélat, surtout après la scène du faubourg, prenait les 
proportions d'un être surnaturel, et ils ne détachaient plus 
leurs regards de cette croix, couverte de lames d'or, qui 
brillait près de lui. 

Ce fut dans la curie, où étaient déjà réunis les curiales, 
que les conditions par lesquelles les Francs s'engageaient à 
respecter la ville, furent traitées. L'argent monnayé, les 
bijoux, les vases d'or et d'argent des églises, des étoffes pré- 
cieuses furent amoncelées sur la table, pendant qu'on dis- 
tribuait, par les soins des curiales, des boissons et des vivres 



liT d'une cathédrale. 2D 



aux soldats, qui s'étaient assis sous les portiques et sur le 
pavé de la place. 

Cependant, le poids de Tor exigé par le duc n'était pas 
atteint-, Tévcque ordonna d'arracher du ciborium de 
réglise de Saint- Etienne les lames d'or qui le décoraient, 
et, en attendant qu'on les remît dans la balance, il raconta 
au duc comment, la nuit passée, des voleurs avaient pillé 
plusieurs maisons riches et privaient ainsi, par une action 
doublement coupable, la cité du moyen de se libérer. 

Le duc réfléchit quelques instants, puis, ayant parlé bas 
à l'un de ses hommes, celui-ci sortit. 

Peu après, l'évêque et les gens de la ville présents dans la 
curie, ne furent pas peu surpris de voir entrer, entourés de 
soldats, attachés deux à deux, Gobertus et ses complices. 

ce Ces hommes, dit le duc, ne sont-ils pas les voleurs 
dont vous me parlez ? » 

L'évêque se taisait. 

« Oui ! ce sont eux ! dirent les curiales. 

— Ils ont été saisis à quelques milles d'ici, nantis des 
objets volés... reprit le duc. Qu'on apporte ce butin. » 

Ce qui fut fait immédiatement ; et, ayant pesé les métaux 
précieux, il se trouva que le poids exigé était dépassé. 

'( Garde donc, continua le duc s'adressant à l'évêque, 
tes lames d'or, et de plus, je te donne pour ton Dieu 
Texcédant du poids. Et maintenant, ajouta-t-il en se tour- 
nant vers les prisonniers, quel est votre chef ? 

— Moi, dit Gobertus. 

— Eh bien, reprit le duc, en abattant sa hache sur la 
tête du malheureux, voici la récompense due aux traîtres, 
Que les autres soient traités de même devant le peuple ! « 

Le sang avait jailli sur les vêtements de l'évêque. 

« Es-tu satisfait? lui dit le duc. 

4 



26 HlSroiRIi d'un hôtel Dli VILLE 

— Non, reprit le prélat, dont le visage avait pâli; le 
vrai Dieu défend de verser le sang... même le sang du cou- 
pable ! car son urne est immortelle, et c'est au Seigneur 
Dieu qu'il appartient seul de la séparer du corps, quand il 
lui plaît, pour la juger selon ses œuvres. 

— Ton Dieu, alors, n'est pas celui des chrétiens, puis- 
qu'ils s'entre-tuent par le commandement de leur Dieu, di- 
sent-ils. » 

Le lendemain, les F^rancs quittaient la ville; mais pen- 
dant la nuit, malgré les promesses de leurs chefs, des dé- 
sordres avaient eu lieu, des maisons avaient été pillées. La 
plupart des Francs avaient passé cette nuit en orgies, et 
plusieurs habitations des faubourgs brûlaient pendant que 
la queue de la colonne des Francs s'éloignait. 

Toutefois, de plus grands maux étaient à redouter, car 
pas un habitant n'avait été tué ou blessé. Avec raison, la 
population de Clusiacum rendit grâces à Tévêque de ce que 
la ville était épargnée; chacun répétait ses discours adressés 
aux Francs. Dans l'esprit du oeuple de Clusiacum, sa 
légende prit bientôt un caractère surnaturel. Les Francs 
avaient été saisis de vertige en apercevant l'évêque en- 
touré de ses clercs et abandonnaient leurs armes ; la croix 
avait fait cabrer le cheval du diic^ celui-ci, ébloui par l'éclat 
fulgurant du crucifix, s V tait prosterné la face contre 
terre. On avait vu deux angjs aux côtés du saint prélat, 
armés de glaives de feu qui inspiraient une juste terreur 
aux Francs et les empêchaient d'avancer. 

Aussi, au milieu du carrefour témoin de la rencontre de 
l'évêque et des Francs, une croix fut élevée. Ruinée et réta- 
blie maintes fois depuis lors, on la voit encore s'élever à 
l'angle de la petite place à laquelle aboutissent les trois 
rues du Pré, de Troyes et du faubourg Saint-Laurent, non 



ET D UNE CATHEDRALE. 



^7 



loin de la station du chemin de fer ; il y a peu d'années, 
et, — tant les traditions sont vivaces dans Tcsprit des popu- 
lations, — on rappelait encore : la croix de la dclivrance. 
Mais si vous demandiez aux habitants pourquoi on la dési- 
gnait ainsi, ils vous répondaient invariablement que « c'était 
en mémoire de la reddition de la ville de Clusy au roi Char- 
les VII, vers la fin de la domination anglaise. » Et c'est 
ainsi que se transforment les légendes. 




HISTOIRE D U\ HOTEL DE VILLE 



CHAPITRE 11 



LA CATHEDRALE. 



Bientôt après hs événements que nous venons de ra- 
conter, les Francs, Ghlodowig à leur tête, se convertirent à 
la foi chrétienne, et on sait que les évêques de la Gaule furent 
les actifs ouvriers de cette évolution. Leur influence, par 
suite, ne fit que s'accroître sur ks populations. 

Les municipes romains conservaient leurs attributions, 
mais, de fait, les charges descuriales avaient perdu de leur 
importance. L'évêque représentait le pouvoir; il était Tin- 
termédiaire entre lautorité souveraine, mal définie d'ailleurs, 
et SCS administrés. C'était à lui qu'il fallait recourir pour 
tout ce qui touchait aux intérêts de la cité. C'était lui qui 
jugeait les différends entre les habitants ou qui obtenait 
justice à la cour des Francs. Pour tout ce qui avait trait 
aux intérêts mêmes du clergé, l'évêque recourait aux 
synodes. 

L'invasion, suivie de la domination définitive des barbares 
sur le sol des Gaules, avait eu pour conséquence de rap- 
procher le haut clergé du peuple. Une sorte de lien intime 



ET D UNE CATHKDRALE. 29 



s'était établi entre révéquj et les lidcles, en présence du 
péril commun. Mais, quand les vainqueurs se furent con- 
vertis, cet état de choses prit un autre caractère. Les débris 
des institutions administratives romaines s'efTacèrent, les 
populations, habituées à ne plus compter que sur Tinterven- 
tion de Tévéque, se désintéressèrent des questions commu- 
nales. Les curiales se crurent heureux de se débarrasser 
des lourdes charges que la législation romaine leur imposait, 
et la masse du peuple des cités tomba di plus en plus bas. 
Qu'ils le voulussent ou ne le voulussent pas, les évêques ne 
trouvèrent bientôt plus, au sein de ces populations, les 
forces actives sur lesquelles le pouvoir pouvait s''appu3'er', 
et la distance qui les séparait des misses ne fit que s'accuser 
chaque jour davantage. 

L'autorité épiscopale qui, au moment de l'invasion, rele- 
vait encore de l'élection populaire, et qui, par cela même, 
pensait ne devoir s'exercer qu'avec le concours des notables 
clarissimes et curiales^ perdant ce soutien, chercha son 
point d'appui auprès du pouvoir fantasque des rois barba- 
res nouvellement con\'ertis. Il leur fallut briguer les faveurs 
de ces chefi mérovingiens, et les intrigues, les complai- 
sances, l'habileté durent, en bien des occasions, remplacer 
les vertus pastorales et viriles qui étaient le partage de 
répiscopat des Gaules pendant le cinquième siècle 

Si les populations ne s'en trouvèrent pas mieux, les églises, 
leurs privilèges, leur richesse s'étendirent, et, à l'époque 
des derniers rois mérovingiens, cet épîscopat, qui s'était 
placé entre les envahisseurs et les vaincus pour rendre le 
sort de ceux-ci moins dur, donnait trop souvent l'exemple 
de la dissolution. 

Alors l'édifice municipal, la curie, n'avait plus sa raison 
d'être; toute affaire était traitée sous la direction supérieure 



3o HISTOIRE d'un hôtel de ville 

de révêque; de rautonomic municipale, il ne restait que 
des débris sans consistance. 

Cependant, un pouvoir nouveau s'élevait en face de 1 epis- 
copat. Des établissements religieux, qui cherchaient à s'af- 
franchir de Tautorité diocésaine, se fondaient rapidement 
sur tout le territoire des Gaules. Pourvus de privilèges con- 
sidérables, enrichis par des donations répétées, — car, à la 
fin d'une existence désordonnée et trop souvent souillée de 
crimes, les grands, parmi les Francs, léguaient partie de 
leurs biens aux monastères, croyant ainsi racheter leur 
ame, — ces établissements religieux acquirent à leur tour 
sur les populations une influence considérable. Ils jouis- 
saient du droit d'asile, ils offraient un refuge relativement 
respecté, leurs terres étaient moins soumises aux dévasta- 
tions, ils possédaient des écoles, se livraient à certaines in- 
dustries et n'étaient tenus à aucune charge envers l'État, — 
si toutefois on peut donner le nom d'État au règne de 
'.'arbitraire, du caprice et de la force brutale. 

L'épiscopat, au huitième siècle, était donc menacé dans 
son existence", menacé par l'influence croissante des mo- 
nastères, menacé par les abus qui s'étaient introduits dans 
son sein, à la suite d'un pouvoir presque illimité. Le règne 
de Charlemagne, en réglant les attributions du pouvoir, en 
essayant une renaissance de l'organisation romaine, releva 
l'institution, car la durée n'est assurée qu'à ce qui vit sous 
l'empire de la loi. 

Mais il ne faudrait pas croire cependant qu'à l'état d'a- 
narchie précédent, succéda tout à coup et par le fait de 
la volonté d'un homme, fiit-il un puissant génie, une 
organisation réglée, stable. Non. Le travail de réédifi- 
cation du grand empereur d'Occident trouvait dans les 
mœurs, dans de longues habitudes prises, des obstacles 



ET I) UNE CATHI-DRALF. '3l 



sans nombre ; ses efforts échouaient souvent malgré sa 
persistance. 

Il établit d'abord des agents de gouvernement résidents ; 
ducs, comtes, \-icaires des comtes, scabini^ ces derniers 
remplissant les fonctions municipales; puis, au-dessus de 
ces délégués du pouvoir central, des missi-dominici ^co. que 
nous appellerions aujourd'hui des inspecteurs généraux, 
chargés de visiter les provinces et de lui rendre compte de 
la gestion des agvints résidents. 

L'empereur convoquait en outre des assemblées géné- 
rales consultatives, mais -qui ne décidaient rien d'elles- 
mêmes, pour traiter des grands intérêts de l'empire. 

Tous ces fonctionnaires étaient nommés par l'empereur, 
et le mode d'élection par le peuple n'était plus admis quand 
il s'agissait de pourvoir à la vacance d'un siège épiscopal. 
Les évêques étaient désignés par leurs pairs et nommés par 
l'empereur. D'ailleurs, les assemblées générales se compo- 
saient en grande partie de prélats, et les missi-domiuici 
n'étaient autres que des comtes, des évêques et des abbés 
appelés à la cour de Charlemagne à cause de leur savoir 
ou de leur activité dans l'étude des affaires. 

Du cinquième au huitième siècle, les arts n'avaient pu 
que décliner*, les dernières traditions romaines s'étaient 
effacées \ les édifices que l'on éleva pendant cette période 
accusaient de plus en plus l'oubli des règles les plus élémen- 
taires de l'art de l'architecture. On se contentait de main- 
tenir tant bien que mal les monuments de la décadence de 
l'empire. Mais Charlemagne apporta ses soins à la réédifi- 
cation des anciennes églises, et sous son règne, les édifices 



I . Eschevins, chargés de la gestion des affaires de la commune 
Ils remplaçaient les curiales. 



32 HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

épiscopaux furent presque partout rebâtis, agrandis ou res- 
taurés. 

La basilique de Saint- Etienne était devenue la cathédrale 
de Clusiacum, car ré\ êque y avait sa cathedra, son siège 
épiscopal. Mais le vieil édifice était fort délabré, ne répon- 
dait plus aux besoins des habitants et à Timportance des 
solennités qu'il devait abriter. 

En effet, par suite de Fextension de Tautorité épisco- 
pale, non-seulement la cathidrale servait au culte religieux, 
mais c'était sous son toit que se tenaient les assemblées pen- 
dant lesquelles, sous la présidence de Tév^êque, on discutait 
des intérêts de la cité. Elle servait de tribunal lorsque le 
prélat avait à juger des causes importantes. 

En 796, Eustoche venait d'être nommé évêque de Clu- 
siacum : c'était un prêtre instruit, natif de Lyon. — Car 
Charlemagne cherchait sans cesse à s'entourer de tous les 
hommes, de quelque contrée qu'ils fussent, qui s'étaient fait 
connaître par leurs lumières. — Il avait gouverné avec 
sagesse un monastère d'Auvergne, avait su y fonder des 
écoles renommées. Chargé par l'empereur de missions dif- 
ficiles dont il s'était tiré à son honneur, le siège de Clusia- 
cum lui échut. 

Un de ses premiers soins se porta sur l'agrandissement 
de la basilique de Saint- Etienne, et, peu après son instal- 
lation, il adressa une longue lettre à Charlemagne, de la- 
quelle nous extrayons les passages suivants (car les évêques 
et les comtes, indépendamment des visites des missi-domi- 
nici^ se croyaient tenus d'adresser à l'empereur des mis- 
sives, sous forme de rapports, sur leur gestion) : 

Lorsque feus, suivant votre ordre^ pris possession de 
cette église, fagis de tout mon pouvoir, selon les forces 



Tic,.?. 




PLAN DE LA CATHÉDRALE CAULOVINGIENNE ET DE L EVECHE 



ET D UNE CATHÉDRALE, 33 



de ma petitesse^ pour amener les offices ecclésiastiques au 
point oit, arec la grâce de Dieu, ils sont à peu près arri- 
vés. Il a plu à votre piété d'accorder à ma demande la 
restitution des revenus qui appartenaient autrefois à 
l'église de Clusiacum ; au moyen de quoi., avec la grâce 
de Dieu et la vôtre, fai pu entreprendre la reconstruction 
totale de la vénérable basilique du glorieux martyr 
Etienne.^ ainsi que d'une partie des bâtiments épisco- 
paux qui tombaient de vétusté.^ de manière à les rendre 
dignes de vous., s'il vous plaisait de visiter ces régions. 
Je projette également de construire., dans le voisinage de 
V église de Saint-Etienne., une école pour les clercs avec un 
cloitj'C., afin qu'ils puissent vivre en commun et quils 
soient en état de répandre la lumière des lettres et des 
sciences autour d'eux, aussi bien que de méditer les textes 
sacrés.... 

Ainsi qu'il l'annonçait à Charlemagne, Tévêque Eustoche 
fit promptement exécuter de grands travaux dans Tenceinte 
de l'ancien prétoire romain. De la basilique (fig. 7)*, il ne 
conserva que l'abside, les murs latéraux et le baptistère qui 
était couronné par une tour. Il allongea la nef de deux travées, 
perça les murs latéraux pour élever un transsept et refit 
toute l'ordonnance intérieure, en se servant toutefois de 
quelques-unes des colonnes antiques qui avaient été déjà 
replacées dans l'ancienne basilique. 

Reculant les bâtiments épiscopaux, il fit élever un grand 
cloître sur le flanc sud de l'église. Les habitants durent 



I. Dans ce plan, les parties rouges indiquent les reconstructions 
de i'évéque Eustoche ; les parties noires, les anciennes construc- 
tions conservées. 



04 ^ HISTOIRE D'UN HOTEL DE VILLE 

pourvoir de leurs deniers à la resiauration des tours et de 
la porte romaines, ainsi que des remparts. La limite de 
Tenceinte de l'ancien prétoire fut quelque peu reculée du 
côté du nord aux dépens d'une voie publique, moyennant 
une somme que Tévêque promit de donner pour réparer 
l'ancienne curie \ 

La figure 8 donne la vue du palais épiscopal et de l'église. 
Sauf l'abside ancienne e.t les deux absidioles ajoutées à l'ex- 
tr imité des bas-côtés, lesquelles étaient voijtées en cul-de- 
four, tout le reste de l'église fut couvert par une charpente 
richement décorée de peintures. Deux tours s'élevaient sur 
les premières travées des collatéraux et contenaient des 
cloches. 

Cette église, ainsi reconstruite, parut fort belle ; mais les 
dépenses avaient été considérables. Les bâtiments neufs de 
l'évêché, le cloître décoré de chapiteaux sculptés avaient égale- 
ment demandé des sommes importantes, et, quoique Fem-" 
pereur eût accordé à plusieurs reprises des subsides sur 
le trésor impérial, l'évêque, à la fin des travaux, était 
fort obéré. Il lui fallut recourir à des emorunts pour solder 
les dernières dépenses. 

Alors, les Juifs et les Lombards, établis dans toutes 
les villes de France, étaient les seuls détenteurs d'argent 
auxquels on piJt recourir lorsqu'on voulait contracter des 
emprunts. Pas n'est besoin de dire qu'ils ne prêtaient que 
sur bons gages et moyennant de gros intérêts ou certains 



I, A, l'église cathédralj, à, l'ancien baptistère servant de trésor; 
C, le cloître; D, celliers à rez-de-chaussée, grandes salles au-dessus, 
pour les assemblées des clercs; E, logements à rez-de-chaussée et au 
premier étage ; F, ancienne tour romaine; G, écuries et communs; 
H, jardins; I, cour; K, parvis; L, tours romaines restaurées; M, 
porte de l'enceinte de la cathédrale et de l'évêché. 










VUE DE L EVÊCHÉ DE CLUSY ET DE LA CATHÉDRALE 
CARLOVINGIENNE. 



ET d'une cathédrale. 35 

privilèges qui leur permettaient d'accroître leur commerce 
et de faire certains profits plus ou moins licites. 

Sous Tempire romain, les curiales étaient responsables 
de la perception des impôts. C^était à eux à les recueillir ou 
à les payer sur leur propre avoir, si la quotité des sommes 
à verser au trésor par les municipes n'était pas complétée. 
Cette lourde responsabilité faisait que, loin d'être recher- 
chées, les fonctions de curiales étaient considérées comme 
une charge à laquelle chacun essayait de se soustraire. 
Mais il n'était pas loisible de refuser l'emploi de curiale. 
C'était une fonction qui incombait à tout citoyen ayant des 
biens dans la cité. Le curiale même ne pouvait s'absenter 
sans une autorisation du préfet romain \ il était rivé à ses 
fonctions. 

Cette législation draconienne était tombée en désuétude à 
la fin de l'empire ; les pillages répétés auxquels se livraient 
les premiers envahisseurs du sol des Gaules eussent rendu 
d'ailleurs la perception impossible. 

Charlemagne tenta de régulafriser la- perception des im- 
pôts. Mais l'unité n'était plus possible. Les églises s'étaient 
fait donner des biens immeubles, des territoires dont le re- 
venu devait pourvoir à l'entretien des clercs et des bâti- 
m^nt^. Ces immeubles et territoires étaient affranchis de 
tjut impôt envers le trésor impérial, dont les ressources 
principales consistaient en biens domaniaux d'une grande 
étendue. 

Il fallut pourvoir à l'existence de ces comtes et vicomtes 
que l'empereur établit partout ; les villes furent chargées 
de ce soin. Chaque délégué du pouvoir devait vivre sur le 
territoire où il était envoyé, moyennant certaines redevances, 
perceptions par feux, droits de péages, droits de mouture, 
droits sur les ventes des denrées, droits sur les transactions, 



36 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

droits sur le s:l, etc. 1-,'impôt tendait à prendre ainsi toutes 
les formes, à frapper sur tout, et cela sans règle fixe. Chacun 
essayait de se soustraire à cette multiplicité des charges ; 
les établissements religieux comprirent bien vite les avan- 
tages, qu^ils pouvaient retirer d'un ordre de choses intolé- 
rable en bien des cas, en traitant les habitants de leurs 
terres avec plus de ménagements, et surtout d'une façon 
moins arbitraire ; aussi bon nombre de petits propriétaires 
jugèrent plus avantageux de vivre comme fermiers des 
abbayes que d'être à la merci des percepteurs d'impôts de 
toutes sortes, et donnèrent-ils leurs biens aux monastères, à 
certaines conditions d'affermage. Ce fait contribua singuHc- 
rement à accroître les domaines de ces abbayes, leurs reve- 
nus et leur influence sur les populations. 

Considérant ces faits, les évêques s'émurent. Outre qu'ils 
conservaient encore quelque chose du caractère de repré- 
sentants du pouvoir civil remis entre leurs mains par 1 em- 
pire romain expirant, ils vivaient dans les cités, s'en consi- 
déraient comme les gardiens naturels et crurent, non sans 
quelque raison, que l'intérêt des habitants était lié au leur. 
Ils tentèrent donc, en présence de l'éparpillement des pou- 
voirs qui se manifesta dès la mort de Charlemagne, de 
l'espèce de curée qui suivit cette mort et qui fut le prélude 
du régime féodal, d'augmenter le territoire épiscopal dans 
la cité. 

Jusqu'alors, les évêques s'étaient contentés des enceintes 
des prétoires-, s'ils avaient reçu des donations de terres 
et de propriétés dont les revenus devaient poui"voir à leur 
entretien comme à celui des clercs, des églises et bâtiments 
épiscopaux, ces biens étaient généralement situés dans la 
campagne. Il s'agissait de posséder tout ou partie importante 
delà ville et d'en devenir le seigneur. Cela parut d'autant plus 



ET d'une cathédrale. Sy 



urgent aux évcqucs que les comtes et viomtes, de simples 
fonctionnaires qu'ils étaient sous Charlemagnc, se faisaient 
accorder des droits, étendaient leur juridiction, leur auto- 
rité directe sur des quartiers tout entiers et arrivaient à 
transmettre ce pouvoir à leurs héritiers. Ils devenaient ainsi 
seigneurs laïques en face de Tévéque, qui ne pouvait admet- 
tre de rivaux dans Texercice de Tautoriti qu'il avait si long- 
temps exercée sans conteste dans la cité. 

En présence du danger qui menaçait leur pouvoir, les 
évêques français agirent avec prudence et habileté. Ils réu- 
nirent autour de la cathédrale des établissements qui de- 
vaient particulièrement intéresser la cité : écoles, maisons 
de refuge, hospices. Pour obtenir ces résultats ; ils surent 
faire partager leurs craintes aux citoyens influents. Ils se 
montrèrent à eux comme les défenseurs naturels de leurs 
intérêts, de leurs libertés, si on peut donner le nom de li- 
bertés à quelques privilèges maintenus à travers les âges 
par les débris des corporations gallo-romaines : ils leur 
signalèrent les procédés arbitraires employés par les comtes 
et vicomtes^ ils firent valoir la douceur relative de leur juri- 
diction, leur amour constant pour les habitants, les services 
rendus par leurs prédécesseurs. 

Et, en effet, à dater du huitième siècle, on vit s'accroître 
en étendue les bâtiments épiscopoux; des quartiers tout 
entiers furent placés sous la dépendance de l'évêché. On 
éleva des écoles, un hôtel-Dieu, des maisons pour les 
chanoines, pour les clercs et serviteurs ; si bien que le do- 
maine épiscopal fut bientôt une cité dans la ville; cité close, 
sur laquelh, à mesure que s'établissait le régime féodal, 
l'évêque exerçait les droits d'un seigneur, droits de juridic- 
tion, perception des impôts, droits de voirie, etc. 

Mais dans la ville de Clusiacum existait, dès le huidème 



38 iiiSToiRF. d'un hôtel de Vir.LE 

siècle, une abbaye, l'abbaye de Saint-Martin, qui s'était fait 
attribuer une partie des terrains de la ville basse, le long de 
la rivière, et qui, de même que Tévêque, en vint à exercer 
les pouvoirs féodaux sur ce territoire, bientôt garni de mai- 
sons élevées sous la protection de Tabbaye. 

Quant au reste de la cité, il demeura nominativement 
sous le pouvoir du roi, — car Clusiacum était situé aux li- 
mites du domaine royal, — pouvoir représenté par un comte, 
seigneur d'une partie notable du faubourg. 

Ce fut seulement sous Charles le Chauve qu'une charte,, 
datée de 860, mit Tévêque de Clusiacum en possession d'un 
territoire étendu en dehors de l'ancienne enceinte du pré- 
toire. 

Le plan (fig. 9) présente une partie de cette concession, 
qui s'étendait au nord et au midi. 

Ce plan montre, en A,, l'ancienne enceinte de la cathé- 
drale et de l'évêché (ancien prétoire) et, en BB, partie de 
l'enceinte nouvelle, avec trois portes CDE. 

L'évêque Maurice, qui alors occupait le siège épiscopal, 
fit élever un hôtel-Dieu en G et des bâtiments H pour re- 
cevoir de nombreux écoliers, puis une grande chapelle 1 
pour les jeunes clercs. 

La plupart des maisons qui remplissaient cet espace 
avaient été successivement abandonnées aux évêques, depuis 
la fin du huitième siècle, ou acquises. 

Plusieurs furent démohes pour permettre l'établissement 
de l'école et de Thôtel-Dieu. Les autres furent destinées 
aux logements des membres du chapitre, des clercs et éco- 
liers. Toutefois la muraille K de la ville dut demeurer, en 
cas de guerre, à la disposition du comte et des milices de la 
ville. Quant aux habitants qui conservèrent leurs propriétés 
dans cette enceinte, ils devinrent vassaux de Tévêque-, 



ET D UNE CATHEDRALE. 



39 



comme ceux qui demeuraient sur le territoire abbatial, pas- 
sèrent à rétat de vassaux de l'abbaye, et ceux du faubourg, 
■du vassaux du comte. 

On n'ignore pas que les Juifs avaient, depuis Charlema- 




gne, été admis dans les villes et qu'ils jouissaient d'une sé- 
curité relative, assez étendue. C'était à eux que les seigneurs 
laïques et les évêques recouraient habituellement dans leurs 
besoins d'argent; pour en obtenir, force était bien de leur 
faire des concessions avantageuses, comme, par exemple, 



40 HISTOIRE D UN HÔTEL DE VILLE 



roctroi de la vente de certains objets, de se livrer à certaines 
industries à l'exclusion des autres citoyens. — Car alors, 
on ne connaiisait guère d'autres moyens, pour se procurer 
de Targent, que d'accorder des privilèges à ceux qui possé- 
daient les métaux précieux, quitte à leur faire payer ces 
concessions le plus chèrement possible. 
■ Grâce à leur intelligence, à leur habileté pour le négoce, 
à leur économie, à leur esprit de solidarité, les Juifs com- 
posaient dans les cités une sorte de congrégation puissante. 
Ne donnant rien à la vanité, vivant entre eux sur le pied 
d'une fraternité complète, sobres, patients, humbles même, 
en apparence, ils étaient les seuls détenteurs de capitaux et 
savaient habilement les faire fructifier. On concevra facile- 
ment que cette situation devait leur susciter de nombreux 
ennemis dans le peuple des villes. 

En 845, les conciles de Meaux et de Paris tentèrent de 
renouveler les anciens édits qui défendaient aux Juifs de 
plaider, d'administrer, de juger, de faire partie des milices, 
d avoir des esclaves chrétiens, d'élever des synagogues, de 
se marier avec des chrétiennes, de posséder, etc. Mais ces 
décrets demeurèrent lettres mortes, et les Juifs n'en conti- 
nuèrent pas moins à prospérer sous la protection des grands 
qui avaient besoin d'eux. 

Quelle était la situation de la cité, à la fin du règne de 
Charlemagne? Les comtés et vicomtes étaient divisés en 
centainies (cent feux ou ménages), et on ne pouvait passer 
d'une centainie dans une autre sans une autorisation du 
comte, qui avait droit de justice dans l'étendue de son res- 
sort. Les centainies étaient placées directement sous l'auto- 
rité d'un chef pris parmi les hommes libres; ceux-ci pou- 
vaient décider de certaines contestations peu importantes, 
toutes causes qui n'emportaient privation ni de biens fonds, 



ET D UNE CATHÉDRALE. 4I 



ni de la liberté, ni de la vie. Ils instruisaient les adaires 
criminelles jugées en la cour du comte. 

Le comte et le centcnier étaient assistés de conseillers ou 
assesseurs [judiccs locorum^ scabini)^ pris de même parmi 
les citoyens notables. Mais ces conseillers étaient élus par le 
peuple et par le comte et confirinés par Tempereur. 

Il en était de même des ccnteniers. Les scabiiii (esche- 
vms) remplaçaient ainsi les anciens curiales. 

Mais les années qui précèdent la chute des successeurs 
de Charlcmagne présentent un tel chaos, une telle anarchie 
et confusion de pouvoirs, que ces institutions étaient pro- 
fondément altérées. 

Les pouvoirs féodaux établis sur ces ruines tendaient à 
supprimer ces dernières et faibles garanties de la liberté 
des citoyens, chacun ne pensant qu'à se placer sous la pro- 
tection du plus fort. 

Ainsi, dans la cité même, l'antagonisme féodal se mani- 
festait de jour en jour; si une querelle survenait entre 
révêque et Tabbé ou le vicomte, on voyait les citoyens pren- 
dre parti pour leur seigneur et se livrer des combats dans 
les rues, autour des enceintes qui circonscrivaient chaque 
seigneurie. 

A Clusiacum, les eschevins se réunissaient dans Tancienne 
curie, qui occupait encore la inême surface. 

Ce bâtiment était fort délabré, car personne n'avait charge 
de l'entretenir ou de le réparer. Parfois, quelque riche 
citoyen consacrait une somme destinée à pourvoir aux tra- 
vaux les plus nécessaires, mais cet argent demeurait en 
grande partie entre les mains des eschevins, la population 
n'a3^ant aucun moyen de leur demander des comptes. 

Cependant, les traditions des municipes romains n'é- 
taient pas tellement effacées dans les cités gallo-romaines 

6 



42 



HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 



du Nord, qu'il ne restât dans Tesprit des citoyens un vieux 
levain d'indépendance et un secret désir de gérer leurs pro- 
près affaires , au moyen de magistrats nommés par les 
habitants possesseurs des droits de cité. 

Peu à peu Pidée de la commune indépendante mûrissait 
au sein des populations ; il se formait ce qu'on appelait des 
conjurations^ c'est-à-dire des associations secrètes, entre 
citoyens, en vue de résister aux exigences croissantes de la 
féodalité ; et l'heure des revendications municipales allait 
sonner. 




ET D UNE CATHÉDRALE. 4> 



CHAPITRE III 



LA COMMUNE DE CLUSY. 



Alors, — c'était pendant les dernières années du onzième 
siècle, — les évêques de Clusy avaient singulièrement étendu 
leur juridiction seigneuriale sur la ville, si bien que, sauf la 
place du Marché et ses alentours, le faubourg et le domaine 
de rabba3'e de Saint-Martin, les droits féodaux de Tevéché 
s'exerçaient sur la presque totalité des habitants, et que la 
partie de la cité gouvernée par un prévôt royal ne compre- 
nait guère que le dixième de la superficie enclose de murs^ 
encore, plusieurs des villages environnants étaient-ils com- 
pris dans la seigneurie de l'évêque. 

Cependant, la disposition des bâtim.ents de Tévêché, 
indiquée dans la figure 9, n'avait point été modifiée ; quel- 
ques corps de logis, ajoutés au palais épiscopal, rendaient 
Thabitation seigneuriale plus vaste ; mais Penceinte tracée 
sur cette figure existait encore. C'était la clôture du cha- 
pitre, des écoles et de Thôtel-Dieu. 

Les habitudes des évêques s'étaient modifiées en raison 
même de l'accroissement de leur puissance, et si les prélats 



44 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

appliquaient rigoureusement leurs droits féodaux, ils ne se 
préoccupaient que médiocrement des devoirs de défenseurs 
de la cité, pratiqués par leurs prédécesseurs. 

Puis, tout un monde dépendait de Tévêque, seigneur 
féodal. Chevaliers, écuyers, gentilshommes, parents , ser- 
viteurs étaient attachés à Tévêché et composaient une 
véritable cour qui vivait aux dépens du bourgeois. 

Le siège de Clusy était un des plus productifs du 
royaume et, comme tel, était donné à des personnages de 
haute lignée, puissants, et qui devaient trop souvent leur 
élévation au siège épiscopal, à la faveur, ou mieux à Tin- 
trigue et à la simonie. 

En 1099, ce siège était devenu vacant; les bourgeois res- 
pirèrent, car, en cas de vacance, les revenus féodaux de 
tout évêché étaient perçus par le prévôt, au profit de la cou- 
ronne et de la commune. Or, Tév^êque défunt avait fort 
abusé de ses droits, taxant arbitrairement les habitants, les 
rançonnant sous le prétexte le plus futile. De riches bour- 
geois avaient été emprisonnés pour leur extorquer de l'ar- 
gent, et plusieurs fois les violences des agents de Tévêché 
occasionnèrent des rixes dans la ville. Rien n'était plus 
fréquent, alors, que les longues vacances des sièges épis- 
copaux, par cette raison que le roi avait tout intérêt à les 
faire durer. Mais aussi, c'était un moyen de remplir le tré- 
sor royal, que d'accorder ces sièges moyennant finance. 
Le prélat, qui avait ainsi acheté, pourrait-on dire, la di- 
gnité épiscopale, n'avait rien de plus pressé que de rentrer 
dans les sommes déboursées par lui, et, à la suite de ces 
vacances qui laissaient quelque répit aux citoyens, les exi- 
gences des évêques n'étaient que plus dures. 

Il se trouva que, pendant les deux années que dura la 
vacance du siège de Clus}^, le prévôt royal, homme di- 



ET d'une cathédrale. 46 

bonnairc, ne foula pas trop les habitants, qu'une aisance 
relative, la tranquillité et une ccrlaine liberté permirent 
aux Clusianois de travailler, de développer leur indus- 
trie et leur commerce. 

Les corporations resserrèrent les liens qui les unissaient 
et se promirent de ne plus supporter les spoliations dont 
elles avaient été les victimes. Il y eut des conciliabules et, 
suivant Texemple récemment donné par certaines villes du 
Nord, les bourgeois jurèrent de se soutenir par toutes voies 
et de revendiquer Tancien droit de s'administrer, de perce- 
voir les impôts, de faire la police chez eux, de punir les 
délits et de nommer à toute fonction municipale par voie 
d*'élection. 

Il y avait alors à Clusy un bourgeois qui s'était enrichi 
dans la fabrication des draps, homme respecté de ses con- 
cit03'ens, car il faisait le bien et était de bon conseil. Plu- 
sieurs fois, sous le précédent évêque, il s'était entremis 
pour obtenir justice. Le prélat, qui n'était pas méchant 
homme au fond, mais qui pichait par faiblesse envers son 
entourage, avait des égards pour ce notable et l'écoutait 
volontiers. 

Ce bourgeois avait nom Ancelle, était père de huit 
enfants, dont plusieurs étaient déjà mariés. Une de ses 
filles avait même épousé l'écuyer Raymon, qui était homme 
d'un des chevaliers de bon renom de la ville. 

Quand Ancelle réunissait à sa table ses enfants, petits 
enfants et ses proches, cela composait une assemblée d'une 
trentaine de personnes. Son influence était grande dans la 
cité-, aussi fut-il tout d'abord désigné pour présider les con- 
ciliabules pendant lesquels furent établies les bases de la 
Commune. Avisé et prudent, il proposa tout d'abord de 
s'entendre avec les clercs du chapitre et les chevaliers, afin 



4.6 



HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 



de mettre dans le parti de la commune, outre le bon droit, 
les hommes attachés à Tévêque qu'on leur donnerait. 

Cette entente n'était pas difficile; il s'agissait seulement 
d'offrir une bonne somme d'argent à ces soutiens du pou- 
voir féodal. Nous donnons, figure lo, le portrait d'Ancelle. 

Fw. 10 



\. 




Portrait du maire Ancelle. 



A ce sujet, des ouvertures furent donc faites à ces clercs 
du chapitre et à ces chevaliers. Ceux-ci consentirent à tout 
ce que feraient les bourgeois pour constituer la commune, 
pourvu qu'on leur donnât de bons gages pour le payement 
de la somme fixée. 

Cela fait, après plusieurs séances tenues ea présence de 
CCS chevaliers et clercs, l'acte de commune fut rédigé, et 



ET d'une cathédrale. 



47 



par serment, bourgeois, clercs et chevaliers jurèrent de 
Tobservcr fidèlement. 

Par cet acte, la commune devait être administrée par un 
maire [majeur] et des jurés nommés à l'élection . Aucune 
arrestation d'un homme, soit libre ou serf, ne pourrait être 
faite que sur Tordre du maire et des jurés. Tout délit devait 
être jugé par ces mêmes autorités, et, en matière capitale, le 
maire et les jurés recevraient les dépositions du plaignant, 
s'il n'était pas fait justice à la Cour seigneuriale. Les cen- 
sitaires ne payeraient à leur seigneur que ce qu'ils devaient 
par tête, et n'accorderaient rien en sus au dit seigneur, que 
de leur propre volonté. 

Quiconque serait reçu dans la commune devrait, dans le 
délai d'un an, ou bâtir une maison, ou acheter des champs, 
ou être nanti d'objets mobiliers ayant assez de valeur pour 
que justice pîjt être faite s'il y avait plainte contre lui. 

Les mainmortes étaient entièrement abolies. 

Le payement des tailles était réglé. 

Le maire et les jurés, au nombre de douze au moins, 
avaient l'administration de la justice, de la police et de l'é- 
dilité. Ils convoquaient les habitants au son de la cloche, 
soit pour tenir assemblée, soit pour la défense de k ville. 
Ils devaient juger les délits commis dans la banlieue, faire 
exécuter les jugements en leur nom et sceller leurs actes du 
sceau municipal. 

Immédiatement après le vote de cette charte, jurée par 
les bourgeois, par les chevaliers et les clercs, on se mit à 
Toeuvre pour organiser la petite république. Ancelle fut 
nommé maire, et tout sembla marcher à souhait. Il fallait 
songer à édifier un bâtiment propre à recevoir les assemblées 
des bourgeois, avec une tour pour les cloches et les archives 
municipales. Or, l'ancienne curie n'était plus, à proprement 



48 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

parler, qu'une sorte de grange délabrée. Le maire ei les 
jurés s'adressèrent au maître des œuvres, Jean de Laon, 
qui passait, non sans raison, pour fort expérimenté. Il 
n'était pas possible d'occuper plus de terrain que n'en pre- 
nait l'ancienne curie, et même, les notables consultés furent 
d'avis que le bâtiment de la commune devait, autant que 
possible, être isolé. Le programme fut ainsi rédigé : Une 
tour, devant contenir une salle propre à recevoir les archi- 
ves, les sceaux, les bannières et toutes choses importantes 
et précieuses pour la commune, surmontée d'un beffroi et 
d'une guette permettant de découvrir tous les points de la 
ville. Dans le beffroi, seraient établies trois cloches; la pre- 
mière et la plus grosse pour la convocation des assemblées*, 
la deuxième pour signaler les incendies, attaques, émo- 
tions •, la troisième pour sonner l'heure du travail des ate- 
liers et le couvre-feu. A cette tour devait être joint un 
escalier. Sur l'emplacement de l'ancienne curie, un espace 
voûté pour la réunion des dizainiers-, une prison; au- 
dessus, la salle de réunion des bourgeois -, une galerie 
ajourée sur la place, pour parler au peuple. 

Maître Jean de Laon soumit bientôt au maire et aux 
jurés un projet tracé sur beau vélin. Les murs romains de 
la curie romaine, très-solides encore, étaient conservés 
(fig. II). 

En avant du vieux bâtiment, le maître de l'œuvre proje- 
tait une tour carrée avec escalier à vis d'une belle largeur 
(4 pieds d'emmarchement). Le rez-de-chaussée de cette 
tour servait de vestibule à la grande salle voûtée du rez-de- 
chaussée. Des deux côtés, deux portiques avec galeries au 
dessus, réunis à la tour; derrière celle-ci, la salle voûtée à 
rez-de-chaussée, divisée en trois travées par deux rangs 
de colonnes; une prison en regard de la cage de l'escalier. 



ET D UNE CATHLDRALl-. 



49 



Au-dessus, la grande salle des bourgeois, à laquelle on arri- 
vait par Pescalier à vis, et, dans la tour, la salle des char- 
tes, sceaux, bannières et pièces judiciaires, salle également 
voûtée. Puis enfin, le beffroi avec sa guette. 



FiQ n 



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Il restait ainsi, sauf au droit des galeries de face, un iso- 
lement complet entre la maison des jurés et les propriétés 
voisines. D'un côté, à droite, cet isolement laissa un pas- 
sage public de la place du Marché à la rue des Guriales, 
dite rue Curiale, et de l'autre, à gauche, la maison des 
jurés possédait une longue cour avec hangar dans un 
redent formé par la propriété voisine sur la rue Curiale. 
Cette cour fermée fut spécialement affectée au dépôt des 
engins, tels qu'échelles, cordages, chaînes, chariots, etc. 

La figure 12 présente le projet de maître Jean de Laon, 
en perspective, tel qu'il fut bientôt exécuté. Avec une ar- 
deur singulière, on se mit à Tœuvre. Des propriétaires voi- 
sins prêtèrent leurs maisons pour les réunions des jurés, en 
attendant que le bâtiment municinal fût achevé. Le terrain 

7 



50 HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

fut débla3^é ; de la curie, on ne conserva que les murs dans 
la hauteur du rez-de-chaussée ; les fondations de la tour 
furent jetées, et, trois mois après Tadoption du projet, on 
voyait déjà cette construction s'élever sensiblement au-dessus 
du sol de la place. 

Cependant Ancelle n'avait pas, dans le fond de son cœur, 
ia confiance que montraient ses concitoyens. Il redoutait 
l'arrivée de l'évêque futur; il n'était pas édifié sur les -sen- 
timents du suzerain à l'endroit de l'établissement de la com- 
mune. Aussi crut-il sage de tâter à ce sujet le prévôt. 

Celui-ci, comme il a été dit, était un homme aux habitudes 
douces, qui se contentait de faire lever régulièrement les 
taxes, mais ne s'occupait en rien de la gestion intérieure de 
la cité. Loin de s'émouvoir de l'établissement de la com- 
mune, il n'avait vu dans cette décision des bourgeois qu'un 
moyen* de fortifier le pouvoir royal et de diminuer d'autant 
l'autorité féodale de l'évêque. D'ailleurs, les clercs du cha- 
pitre qui, en l'absence de l'évêque, gouvernaient l'église 
et les chevaliers ayant prêté serment à la commune, il 
ne croyait pas utile d'intervenir. Il s'était contenté de faire 
savoir au roi l'installation de cette commune. 

Mais alors, Louis VI venait à peine d'être associé à la cou- 
ronne ; et à la cour on avait d'autres préoccupations. 

Ancelle se rendit donc chez le prévôt, afin de le consulter 
sur l'opportunité d'une démarche auprès du roi. 

« Ce n'est pas le moment, lui répondit le prévôt. Le roi 
ne voudra pas prendre une décision avant que le seigneur 
du lieu n'ait refusé d'accepter ou n'ait accepté la commune 
jurée par les clercs, par les chevaliers et les bourgeois de la 
ville. Suivant ce qui arrivera, il sera temps d'agir, soit pour 
prier le roi de ratifier les conventions, soit pour le supplier 
d'intervenir auprès du seigneur évêque, si celui-ci n'accep- 



ET d'une cathédrale. 5i 



tait pas ce qui a été fait pendant la vacance du siège. En tout 
cas, il vous en pourra coûter gros; donc, ménagez vos res- 
sources. » 

L'avis parut sage à Ancelle, et les travaux furent poussés 
avec activité; la ville se gouvernait suivant la nouvelle lé- 
gislation communale, et la petite république prospérait, pre- 
nant confiance chaque )Our davantage. 

Ce fut le i5 février i loi seulement que le nouvel évêque 
fit son entrée dans la ville de Glusy. L^évêque Godefroy 
était allié aux grandes familles de Normandie; il avait fait 
la guerre en Angleterre avec Guillaume le Bâtard. Ses ha- 
bitudes étaient plutôt celles d'un seigneur laïque que d'un 
pasteur des peuples ; il menait grand train, aimait la guerre 
et la chasse, avait autour de lui gentilshommes et serviteurs 
vivant largement. On prétend qu'il avait obtenu son siège 
à force d'argent, et il arrivait à Glusy avec la ferme inten- 
tion de se rembourser promptement des sommes dépensées 
par lui. 

Dès qu'il eut pris connaissance du traité conclu pendant 
la vacance du siège épiscopal, il se montra profondément 
irrité et ne parlait de rien moins que de sortir de la ville et 
d'y rentrer par la brèche. Cependant, sur les conseils du 
prévôt, la commune lui offrit une grosse somme d'argent 
s'il voulait la reconnaître à son tour; changeant aussitôt 
d'avis devant cette offre qui venait si bien à point, l'évêque 
ne fit plus de difficulté de jurer qu'il respecterait les privi- 
lèges des bourgeois, renonçant pour lui-même et pour ses 
successeurs aux anciens droits de la seigneurie. 

Les bourgeois n'avaient plus dès lors qu'à solliciter la 
sanction de l'autorité royale, sanction qui fut obtenue 
moyennant de beaux présents. I 

Les choses durèrent ainsi plus de deux ans. La maison 



52 HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

des jurés était construite (fig. 12). Mais les sommes versées 
entre les mains de Tévêque étaient dépensées, et les taxes, 
régulièrement perçues, étaient loin de suffire aux besoins du 
prélat et de sa cour. Les clercs et chevaliers avaient aussi, de 
leur côté, vu bientôt la fin des sommes qui leur avaient été 
accordées par les bourgeois. Ces clercs et chevaliers deve- 
naient insolents, arrêtaient les gens la nuit dans les rues pour 
les détrousser. Ils allèrent jusqu'à pilhr des boutiques-, les 
rixes recommençaient et la police urbaine avait fort à faire, 
car les hommes de Tévêque, sans tenir compte des règle- 
ments municipaux, faisaient parfois main basse sur tous, 
empnsonnai>::nt les citadins à Pévêché où ceux-ci subissaient 
les plus cruels traitements, d'où ils ne sortaient qu'en 
payant argent comptant, et ils relâchaient les leurs. Sou- 
vent, la nuit, on entendait sonner la cloche du beffroi, 
annonçant l'attaque d'une troupe sortie de Tévêché contre 
les plus riches maisons. Toutefois, dans ces échauffo urées, 
les bourgeois, plus nombreux, organisés en compagnies 
par quartiers, avaient le dessus, et, sauf des exceptions 
rares, force restait à la loi de la commune-, mais les senti- 
ments de haine fermentaient chaque jour davantage entre 
nobles et bourgeois. 

Un soir du mois d'avril i io3, l'écuyer Raymon, gendre 
4'Ancelle, vint le trouver, et, sous le sceau du secret, lui fit 
savoir que l'évêque comptait profiter des fêtes prochaines de 
Pâques pour en finir avec la commune; qu'alors les clercs 
et chevaliers seraient déliés solennellement de leur serment, 
que tous les droits seigneuriaux seraient rétablis et tous les 
habitants de Clusy ramenés dans leur ancien état de gens 
taillables à merci. 

a Eh bien , dit Ancelle , nous résisterons par les ar- 
mes, si l'on nous y contraint; car nous possédons une 




VUE DE l'hOTEL de VILLE DU XU* SIÈCLE. 



ET d'unl: cathhdh ai.k. 53 

charte royale, et 1 évoque ne p2ut, de son chef, la dé- 
chirer. « 

Le lendemain, de bon matin, Ancelle réunit les dou/.e ju- 
rés et leur lit part de ce qu'il avait appris. Ces braves gens 
ne s'émurent pas outre mesure dj cette conspiration contre 
la commune, chacun d'eux sentant qu'une crise violente 
■était prochaine et qu'il faudrait payer de sa personne. Ils 
avaient pour eux le bon droite ils étaient décidés à le faire 
respecter et ne doutaient pas des dispositions de tous les 
hommes libres de la ville. 

Il fut décidé que chacun d'eux conjurerait un certain 
nombre de citoyens, qu'on réunirait des armes, qu'on veil- 
lerait à la police de la ville plus exactement que jamais, et 
qu'au preniier signal les milices se réuniraient sur la place 
■du Marché. 

Un incident contribua à empirer la situation. A Clusy, 
Avivait la veuve d'un bourgeois notable, laquelle avait une 
jeune fille fort belle, fiancée au fils d'un des jurés. 

A plusieurs reprises, un chevalier du nom de Hugues de 
Civry, attaché à l'évêque, qui trouvait la jeune Alette fort 
de son goijt, avait tenté, par des présents et des paroles 
•dorées, de se faire bien venir dans la maison de la veuve, 
avec l'espoir de séduire la fille. Mais il en avait été pour sa 
peine; ses offres aussi bien que ses cadeaux avaient été re- 
poussés, et la veuve ne quittait pas la jeune Alette d'un ins- 
tant. Jamais l'une ne sortait sans l'autre du logis. 

Soit que Hugues de Civry crût le moment favorable, soit 
<iue les dédains des deux femmes eussent excité sa passion, 
une nuit, il s'introduisit de force, avec quelques mauvais 
■drôles, dans la maison de la veuve, et malgré les cris et l'é- 
nergique défense de celle-ci, il enleva la fille. L'expédition 
fat menée si rapidement que les gens de la ville ne purent 



54 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

que constater le rapt, peu d'instants après la fuite du cheva- 
lier et de ses hommes. 

La veuve, au désespoir, blessée dans la lutte, couverte de 
sang, à peine vêtue, courait dans les rues, accusant les 
bourgeois de lâcheté; elle était suivie par une foule exas- 
pérée quand elle arriva chez le maire au moment où le jour 
commençait. 

Celui ci s"'habilla aussitôt et se rendit immédiatement à 
révêché pour demander justice, le coupable étant désigné 
par la veuve. Il ne put voir Tévêque ; malgré son insistance, 
celui-ci se contenta de lui répondre qu'il examinerait l'af- 
faire et que, d'après l'acte de la commune, il avait cinq 
jours pour juger le cas. 

L'émotion croissant dans la ville, vers le milieu du jour, 
le maire et les jurés se rendirent de nouveau en corps à 
l'évêchi. Même répons2. Les bourgeois, excités par la 
veuve, parlaient d'aller attaquer la maison du chevalier ; 
mais cette maison était située dans l'enceinte même du cha- 
pitre, et, en face de l'exaspération de la multitude, les portes 
de cetle enceinte avaient été fermées après la sortie des 
jurés. 

Le lendemain, le roi Louis VI (dit le Gros) arrivait dans 
la ville de Clusy, suivi d'un grand train. Il se rendait à l'in- 
vitation de l'évêque, auquel .il avait promis d'assister aux 
fêtes de Pâques, dans son éghse. 

Il est à croire que cette visite avait été concertée pour en 
finir avec la commune. En efïèt, l'évêque mit la question 
sur le tapis. Le roi et les courtisans avaient des scrupules et 
l'évêque n'avançait pas dans sa négociation, d'autant que 
les bourgeois, prévoyant les intentions du prélat, avaient 
fait offrir quatre cents livres et plus aux conseillers du 
roi. 



ET D UNE CATHÉDRALE. 55 



En présence de ces hésitations, TévêqueGodefroi, n'ayant 
pas de peine à en deviner le motif, offrit sept cents livres, 
non qu'il les possédât, mais il entendait bien, la commune 
supprimée, les lever sur les bourgeois. Devant de pareilles 
offres, les conseillers du roi reconnurent volontiers que la 
commune était œuvre du démon, et le suzerain lui-même 
ne fît plus de difficultés pour anéantir la charte qu'il avait 
octroyée deux ans auparavant. 

Il s'agissait de se mettre en règle de toutes façons; le 
prélat, en vertu de son autorité pontificale, délia Jes clercs, 
les chevaliers, le roi et lui-même des serments prêtés aux 
bourgeois, et immédiatement, de par le suzerain et l'éve- 
que, on publia par la ville l'abolition de la commune et 
l'injonction à tous magistrats de la cité d'avoir à cesser 
leurs fonctions, de déposer le sceau et la bannière de la 
commune à l'évêché, de descendre sans délai les cloches du 
beffroi et de cesser toute réunion. 

Les jurés, cependant, siégeaient dans leur maison com- 
munale, et la résistance fut décidée. Malgré le cri du roi et de 
l'évêque, des conciliabules eurent lieu la nuit suivante et pas 
un bourgeois ne dormit dans la ville. 

Ancelle, portant avec calme l'immense responsabilité qui 
pesait sur lui, donna ses instructions, bien décidé à jouer le 
tout pour le tout et à mourir s'il le fallait sur les ruines de 
sa ville. 

Le cri avait été accueilli dans toute la cité avec de telles 
clameurs, de telles huées, que le roi jugea prudent de ne 
point attendre la fin de cette aventure. Le vendredi-saint, 
de grand matin, il sortit avec toute sa suite par la porte 
Saint- Etienne, voisine de l'évêché où il avait pris son logis. 

Ce jour-là, toutes les maisons de la ville restèrent closes, 
personne ne circulait dans les rues, les auberges n'ouvrirent 



56 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

pas aux voyageurs qui frappaient vainement aux huis. Le 
Marché demeura désert. Cette attitude, inquiétante au su- 
prême degré pour ceux qui savent comment se préparent 
les grandes émotions populaires, n'excita que la raillerie 
chez les nobles, les gens de Tévêque et les clercs du chapi- 
tre. Ils crurent que tout était fini. Cependant, Pévêque Go- 
defroifit venir des domaines de TÉglise des paysans et serfs 
qu'on arma et qu'on établit dans les tours de la cathédrale 
et de révcché -, puis il fut entendu qu'à la première alerte,, 
les chevaliers se rendraient en armes au palais épiscopal. 

Le soir, un autre cri fut fait dans la ville, par lequel 
chacun devait dresser un état de son avoir et le remettre 
dès le lendemain à Tévêché. A ce cri^ cette fois, ne furent 
opposées ni huées ni clameurs. Les rues continuaient à être 
désertes et les maisons fermées. 

Pendant la nuit et la journée du lendemain, même silence. 
Autre cri dans la journée enjoignant aux bourgeois d'avoir 
à payer, à l'occasion de l'abolition de la commune, les 
mêmes sommes qu'ils avaient données à l'évêque, aux che- 
valiers et clercs pour son établissement. Évidemment les 
gens de l'évêché s'enhardissaient et ajoutaient l'insulte et la 
raillerie à ce qu'ils considéraient comme une victoire. 

La fête de Pâques se passa sans tur.rjlte, bien que 
quelques cris : Commune ! commune! eussent été proférés 
au moment où l'évêque sortait de la cathédrale pour rentrer 
à l'évêché. 

Mais, pendant la nuit qui suivit, cinq maisons de riches 
chevaliers qui tenaient pour l'évêque furent pillées dans la 
ville basse, ainsi que des magasins de salaisons et plusieurs 
moulins sur la rivière. C'était aux vivres spécialement que 
les pillards s'adressaient, comme s'ils eussent voulu se pré- 
munir contre un siège. 



ET d'une CATHliDRALE. 5"] 



Ces excès firent que les chevaliers s'enfermèrent chez eux 
pour défendre leur avoir et ne se rendirent pas de grand 
matin au palais épiscopal, ainsi qu'il avait été convenu, pour 
mettre à exécution les mesures arrêtées les jours précé- 
dents. 

L'évêque, informé des attentats commis pendant la nuit, 
délibérait avec son archidiacre sur les moyens de châtier ces 
bourgeois, quand un des chanoines, homme d'âge et véné- 
rable, qui voyait dans Tabolition de la commune un sujet 
de graves désordres et n'approuvait pas la manière dont 
cette affaire était conduite, demanda à être introduit auprès 
du prélat. 

« Seigneur évêquc, lui dit-il, dès qu'il fut en sa pré- 
sence, je sais de source certaine que les bourgeois de 
Clusy ont tenu des conciliabules ces jours et nuits passés ; 
que beaucoup d'entre eux se sont conjurés dans l'intention 
abominable d'occire vous, vos clercs et les chevaliers de la 
cité à votre dévotion. Ces gens sont hardis et nombreux-, 
en admettant que l'on puisse leur résister, ce ne sera qu'en 
répandant beaucoup de sang -, permettez à un vieux servi- 
teur de l'Église de faire appel à vos sentiments de pasteur 
de ce peuple... Il en est temps encore peut-être-, des paroles 
rassurantes, paternelles, détourneraient de leurs mauvais 
desseins les moins endurcis et isoleraient certainement les 
instigateurs de la révolte. Sans abandonner les droits 
seigneuriaux que vous venez de reprendre, que ne pro- 
mettez-vous à votre peuple de ne les exercer qu'avec modé- 
ration et justice, de telle sorte que les bourgeois ne soient 
point lésés dans leurs intérêts?... Au point où en sont les 
choses, tout est à redouter... 

— Allons 1 interrompit l'évêque Godefroi, au point ou 
en sont les choses, je ne donnerai pas à ces vilains la satis- 



58 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

faction de croire qu'ils me font peur. Ne craignez rien, de 
par Dieu, nous en avons vu bien d'autres! Trois ou quatre 
hommes d'armes suffiront à balayer cette canaille. Qu'ils 
complotent dans leurs maisons tant qu'il leur plaira ; mais 
s'ils se présentent en troupes dans les rues, soyez en paix... 
l'affaire ne sera pas longue, et nous ne verrons que leurs 
dos ! D'ailleurs, nous 3' avons pourvu et sommes en état de 
nous défendre... » 

Puis, après un moment de réflexion, s'adressant à l'ar- 
chidiacre : 

« Les chevaliers se sont-ils rendus ici ce matin ? 

— Pas encore, seigneur évêque. 

— Eh bien, qu'on les fasse prévenir au plus tôt ! » 
Quelques heures avant cet entretien, au petit jour, il 

s'était passé un fait qui devait hâter le soulèvement des 
bourgeois. 

La veuve, mère d'Alette, la jeune fille enlevée, n'avait 
cessé d'accabler les bourgeois d'épithètes outrageantes, de 
ce qu'ils laissaient ainsi ravir une fille hbre et de ce qu'ils 
ne se ruaient pas en masse sur la maison du ravisseur. An- 
celle avait essayé vainement de la calmer, car, bien qu'il res- 
sentît la gravité de l'injure faite à la veuve, il ne voulait pas 
compromettre la réussite de ses projets par une action isolée 
qui pût détourner l'attention publique du fait principal : la 
commune. Il lui donnait l'assurance que la vengeance serait 
telle qu'elle la souhaitait, mais que les cris et les injures ne 
servaient de rien ; qu'il fallait patienter... Celle-ci répondait 
à ses discours par des explosions de colère mêlées de 
railleries amères. 

Voyant pourtant qu'elle ne pouvait faire sortir le maire 
de son calme, la veuve alla trouver le fiancé de sa fille 
et n'eut pas de peine à le pousser à des actes de violence. 



ET d'une CATHliDRALE. ^9 



Celui-ci réunit une cinquantaine de jeunes gens, fils de 
bourgeois comme lui, et, de propos en propos, s'échauf- 
fant jusqu'à la fureur, ils jurèrent par serment de tuer tous 
les nobles et les chevaliers, de brûler leurs maisons, dus- 
sent-ils périr eux-mêmes jusqu'au dernier dans leur entre- 
prise. 

Ils devaient, pendant la nuit du dimanche de Pâques au 
lundi, escalader les murs d'enceinte du chapitre et com- 
mencer par tuer le chevalier ravisseur, brûler sa maison et 
continuer leur œuvre de destruction, tant qu'un noble reste- 
rait vivant. 

Mais au moment où, réunis chez la veuve, ils se prépa- 
raient à mettre à exécution leur projet, Alette, les vêtements 
souillés, mourante, entra chez sa mère. 

La jeune fille pouvait à peine se soutenir ; tout ce qu'on 
put apprendre d'elle, c'est qu'elle s'était sauvée de chez son 
ravisseur. En proie à la fièvre, ses dents claquaient, elle ne 
prononçait que des paroles incohérentes, La veuve, affolée, 
tantôt serrait la pauvre fille dans ses bras, à l'étoufïer, 
tantôt se répandait en imprécations sauvages, puis, en san- 
glotant, voulait soigner son enfant, lui donner à boire, la 
coucher. Mais celle-ci, comme insensible, repoussait tout et 
ne sortait de son état de torpeur que pour être en proie à 
des convulsions effrayantes. 

Les jeunes gens qui assistaient à cette scène, pâles, acca- 
blés, demeuraient comme pétrifiés devant le désespoir de la 
mère et l'état déplorable d' Alette. 

La soif de la vengeance était poussée chez eux au pa- 
roxysme, et cependant ils ne pouvaient se détacher de ce 
spectacle navrant. 

Une crise plus violente emporta l'enfant... Quand la 
veuve vit sa fille morte, elle ne pleura plus, ne cria plus, 



60 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 



mais se dressant de toute sa hauteur et se tournant vers les 
jeunes gens : 

« S'il en est un seul parmi vous, dit-elle d'une voix rauque, 
qui recule devant la vengeance, sMl en est un seul parmi 
vous qui épargne un chevalier, s'il en est un seul parmi vous 
qui préfère la vie au besoin d'assouvir notre haine com- 
mune pour ces nobles... celui-là est un lâche, un traître, un 
parjure -, qu'il soit maudit dans l'éternité... Car, au jour du 
Jugement, je me lèverai devant Dieu et je dirai: « Voilà un 
« parjure à ses serments qui a reculé lâchement quand il 
« fallait venger la mort d'une enfant traîtreusement enlevée 
« à sa mère ! C'est un complice du crime... Par la justice de 
« Dieu, il doit être maudit ! » (Fig. t3.) 

Toutes ks mains se levèrent, tous jurèrent de nouveau, 
sur le corps de l'enfant, de ne pas laisser un noble vivant 
dans la cité. 

« Et maintenant, reprit la veuve, il vous faut faire passer 
dans le cœur de ces timides bourgeois la soif de la ven- 
geance... Portez le corps d'Alette dans la cité. Allez! que 
le Dieu juste soit avec vous; pour moi, je pleurerai sur ma 
fille quand l'outrage sera lavé dans le sang. » 

Une acclamation accueillit ces derniers mots. Le corps 
de la jeune fille fut placé sur un châlit, aussitôt enlevé par 
quatre jeunes gens. 

Le jour commençait à poindre et la troupe, en poussant 
des cris et des imprécations, se dirigea vers la place du 
Marché. 

Déjà des groupes silencieux, réunis par Ancelle, débou- 
chaient des rues. L'arrivée du cortège funèbre, la vue de 
cette belle jeune fille qui semblait dormir, — car la mort 
laisse sur les traits de ceux qu'elle frappe ainsi un calme 
qui contraste avec les dernières convulsions de l'agonie, — 



HT D UNE CATHl'jDRA LE, 



Ol 



causèrent parmi les arrivants u:ie sorte d^ stupeur respec- 
tueuse. 

Chacun sut bi.intôt révénement de la nuit, d'autant que 
toute la ville é a't émue de renlèvjment d'Alette. 



Fi-. i3. 




Mais quand le corps eut été déposé au milieu de la place, 
et quand les jeunes gens eurent répété leur S2rm3nt de ven- 
geance devant la foule, une immense clameur s'éleva ; des 
cris : « Mort aux chevaliers! mort aux nobles! commune! 
commune! » partirent de toutes les poitrines. 

« Allons, dit Ancelle aux jurés qui s'étaient réunis au- 
tour de lui, les choses vont plus vite qu'il n'eût fallu ^ il 



02 HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

n'y a pas un moment à perdre.... Qu'on mette en branle 
les cloches du beffroi tout à Theure, et, sans tarder, mar- 
chons droit à Tenceinte du chapitre! » 

Et, ayant réclamé le silence, le maire, s'adressant à la 
foule, dit ces quelques mots : 

« Nous observions fidèlement la commune, dites?, 

— Oui! répondit la foule. 

— Ceux qui Pont parjurée nous menacent dans nos 
biens, dans nos franchises obtenues à prix d'argent.... Vous 
le savez? 

— Oui ! reprit encore la foule. 

— D'eux, nous ne pouvons obtenir ni justice m pitié.... 
puisque ce sont des parjures devant Dieu. 

— Non ! hurlèrent les mêmes voix. 

— Eb bien!... c'est à nous à faire justice, 

— Oui! oui! 

— Que pas un de vous ne recule; voyez ce que font 
de vos filles ces nobles qui prétendent nous traiter comme 
un bétail ! Ne vaut-il pas mieux périr en défendant nos 
franchises que de vivre dans l'opprobre, que de voir nos 
enfants souillés et mourir de honte, nos biens pillés ? 

— Commune ! commune ! répétèrent les groupes, 

— En avant donc ! » 

Et on vit cette masse de bourgeois s'engouffrer dans les 
rues qui montaient à l'évêché. Les uns étaient armés de 
haches et de coignées, d'autres portaient les longues plom- 
mées terribles*. Quelques-uns brandissaient des vouges^ 



1. La plommée était un long bâton bardé de bandes de fer et ter- 
miné par une masse de plomb. 

2. Le vouge se composait d'une lame de fer lecourbée, aiguë et 
tranchante^ avec un crochet à la base, emmanchée au bout d'un 
bâton. 



ET d'une cathédrale. 63 

ou tenaient à li main de lourdes arbalètes. On en voyait 
qui s'étaient munis, en guise d'armes, d'instruments de 
métiers, bisaiguës, boyaux, pioches, longues tarières, 
barres de fer, faux, fourches, ou même d'ustensiles, lan- 
diers, broches, pelles de fer, leviers, longs couteaux, etc. 

La maison du ravisseur de la jeune fille était voisine 
d'une des portes de l'enceinte du chapitre*. 

La troupe des jeunes gens qui portaient la morte au 
milieu d'eux, et qui, sur son passage, recrutait nombre de 
citoyens retardataires ou plus timides, mais que la vue du 
cortège exaspérait, arriva devant cette porte, laissée ouverte 
dans l'attente des chevaliers mandés par l'évêque, — car 
celui-ci, bien qu'il fut prévenu de l'émotion des bourgeois, 
ne supposait pas qu'ils pussent rien entreprendre de sé- 
rieux. 

S'emparer de cette porte fut l'affaire d'un instant; lais- 
sant une vingtaine d'entre eux pour la garder, le reste 
se rua sur la maison du chevalier, enfonça l'huis, se 
saisit du ravisseur, qui n'avait pas eu le temps de s'armer, 
et l'amenant devant le cadavre de la jeune fille, le cribla de 
coups de hache et de couteau. 

Les autres troupes de bourgeois n'eurent guère plus de 
peine à s'emparer des autres portes; devant le flot mon- 
tant de ces hommes armés, les quelques défenseurs de ces 
issues ne tentèrent même pas une résistance inutile. 

Cependant, les trois cloches du beffroi de la ville son-, 
naient à toute volée, et les chevaliers, répandus dans les 
divers quartiers de la cité, s'empressaient de s'armer pour 
se réunir à l'évêché, pensant bien que le palais allait être 
attaqué. Ils arrivaient ainsi successivement aux portes lais- 

1. Voir, figure 9, la porte C. 



64 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

sées ouvertes et occupées à Tintérieur par les bourgeois. 
Aussitôt ils étaient entourés et massacrés. 

Ces scènes de carnage rapportées à Pévêque. le prélat 
comprit trop tard l'étendue du péril. Il essaya de gagner 
les champs par une poterne ouverts dans la muraille de la 
ville, sous le palais; mais Ancelle Tavait prévenu, et en 
dehors des remparts étaient postés des bourgeois armés, en 
assez grand nombre pour arrêter les fuyards. Alors Tévê- 
c]ue tenta d^organiser la résistance. On a vu qu'il avait fait 
venir de la campagne des paysans; ceux-ci, armés d'arcs 
et d'arbalètes, furent postés dans les tours de la cathédrale 
et dans la vieille tour romaine. 

Tous les gens du palais et même des clercs se rassem- 
blèrent aux portes et le long des murs. Mais ce monde fai- 
sait médiocre contenance. On entendait au dehors les cris 
de la foule ameutée : Commune! commune! et cela sur 
tous les points à la fois, car Ancelle disposait les troupes de 
bourgeois autour de Févêché, afin d'obliger Pévèque à 
capituler et à accepter des conditions de paix, c'est-à-dire 
le rétablissement de la commune. 

Cependant, les paysans postés dans le beffroi de la cathé- 
drale, voyant la foule déboucher par les rues voisines de 
l'enceinte du palais, lancèrent quelques flèches et carreaux 
qui blessèrent des bourgeois. Ceux-ci, exaspérés par ce 
semblant de résistance, se ruèrent sur les porte?, et plu- 
sieurs même, allant quérir de gros chevrons, se mirent à 
ba'itre l'angle nord-ouest de l'enceinte. Le mur, vieux et de 
faible épaisseur, s'écroula bientôt, pendant que les portes 
étaient enfoncées. 

Ancelle s'efforçait de maintenir les assaillants; mais la 
foule ne Técoutait plus; de tous côtés, elle envahissait 
révêché, massacrant les clercs et cherchant l'évcque. Pour 




INCENDIE DE LA CATHÉDRALE CARLOVINGIENNE. 



ET d'une cathédrale. 65 



déloger les Jcfenscurs des tours, qui coniiiuiaient à tirer 
sur les bourgeois et à leur jeter des débris de toutes sortes, 
le feu fut mis aux charpentes de la cathédrale, et rinccndic 
gagnant bientôt les beffrois, les malheureux paysans péri- 
rent presque tous dans les Hammes (fig. 14). 

•Quant à Tévêquc, sur le soir, on le trouva caché dans 
une barrique, et malgré ses supplications, ses promesses de 
rétablir la commune, il fut égorgé. 

Sur son corps dépouillé et abandonné dans la cour, cha- 
cun voulut jeter une pierre. 

Cependant, la troupe des jeunes g^ns envahissait succes- 
sivement les maisons des nobles et des chevaliers; ceux-ci, 
n'ayant pu se réunir, se défendirent comme ils purent dans 
leurs logis, et blessèrent ou tuèrent un certain nombre des 
assaillants. Mais cette résistance ne faisait qu'animer davan- 
tage les bourgeois. 

Us égorgeaient tout ce qui leur tombait sous la main, et 
jusqu'aux femmes et aux enfants. Peu de chevaliers purent 
se dérober, se cacher ou gagner la campagne. 

Ce n'était plus un combat, mais une boucherie. 

A la fin du jour, quand le massacre fut terminé, la troupe 
des jeunes gens rapporta le corps de la jeune fille, tout cou- 
vert du sang des victimes immolées, à la veuve, et pendit 
le cadavre mutilé du ravisseur devant sa porte. 

La foule enivrée avait outrepassé les instructions d'An- 
celle, qui eut voulu qu'on gardât en otages les principaux 
d'entre les chevaliers, et qu'on obligeât l'évêque, par un 
blocus rigoureux, à consentir à un nouveau traité avec la 
commune, en donnant des sûretés. 

L'incendie avait succédé au massacre. Le palais épisco- 
pal, la cathédrale, beaucoup d'hôtels de nobles étaient en- 
flammés. 



DO HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

Après cette terrible journée, comme il arrive toujours, 
la stupeur succéda à la colère. 

Qu'allait-on faire? 

Ancelle réunit les jurés afin d'aviser-, les séances, aux- 
quelles assistèrent en outre beaucoup de bourgeois, furent 
tumultueuses. 

Plusieurs proposaient de députer quelques-uns d'entre 
eux près du roi, avec une bonne somme d'argent, d'im- 
plorer sa miséricorde et le rétablissement de la charte de 
commune. 

Mais, sentant que la démarche aurait peu de succès, et 
que la cour, tout en gardant l'argent, ferait très-probable- 
ment un mauvais parti aux députés, sans accorder la 
charte, ce projet fut abandonné. 

Quelques-uns ouvraient l'avis de se conjurer avec d'au- 
tres villes voisines, de lever des milices et d'organiser la 
résistance sur une grande échelle. 

Mais , outre la difficulté d'arriver à cette entente , le 
temps manquait pour obtenir un résultat sérieux. D'autres 
enfin, parmi lesquels se trouvait le maire, proposèrent de 
s'aboucher avec le comte, seigneur des terres du faubourg 
et lieux circonvoisins, et d'obtenir de lui que, moyennant 
finance, il se déclarât le protecteur de la commune de 
Clusy. 

Le comte Égelbert était un homme ambitieux et avide. 
11 avait suivi avec une joie secrète les péripéties du drame 
qui venait de se dénouer, et comptait bien profiter de l'oc- 
casion pour étendre sa juridiction, et peut-être remplacer 
celle de l'évêque dans une bo.'.ne partie de la ville. Quand 
des ouvertures lui furent faites par les bourgeois, touchant 
le titre de protecteur de la commune de Clusy, qu'on lui 
offrait, il n'en fut pas surpris. 



ET D UNE CATHKUrî ALE. 



67 



Il s'agissait de discuter les conditions de son appui. Si 
onéreuses qu'elles fussent, les bourgeois, qui n'avaient 
guère d'autre parti à prendre, les acceptèrent, et le comte 
entra le lendemain dans la ville, tout armé, entouré de sa 
chevalerie, et, dans la salle des jurés, il entendit la lecture 
du traité (fig. i5). Avant d'y apposer son sceau, il demanda 




toutefois à en délibérer avec sa noblesse. Il trouva celle-ci 
peu disposée à engager avec le suzerain une lutte inégale, 
— car il n'était pas douteux que le roi dût intervenir bientôt 
pour réduire les bourgeois de Clusy à l'obéissance. 

Le comte Egelbert différa donc de donner sa réponse, 
mais n'en reçut pas moins des présents considérables des 



HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 



bourgeois, qui cspiraient Tamener à prendre leur parti. 
Enfin, réfléchissant sur les suites de cette affaire, n'igno- 
rant pas que le prévôt du roi avait reçu Tordre de réunir 
des troupes, il rentra dans son château sans avoir rien 
conclu, promettant toutefois de donner une réponse satis- 
faisante aux bourgeois, et à cet effet il les convoqua dans 
un champ dépendant de sa seigneurie. 

Là, il leur déclara qu'il tiendrait sa promesse, en ce qu il 
protégerait les habitants de Clusy, mais que, ne disposant 
pas de forces suffisantes pour entrer en lutte avec les 
troupes du roi, il offrait sa seigneurie comme asile, où il 
défendrait les bourgeois selon son pouvoir. 

Cette déclaration jeta la consternation et le décourage- 
ment parmi les Clusianois ; beaucoup, en effet, se réfugiè- 
rent sur les terres du comte, d'autres sur celles de l'abbaye 
de Saint-Martin, dans la crainte de terribles représailles. 

La ville se dépeupla ainsi d'une partie de ses habitants, 
et les gens de la campagne, conduits par les seigneurs voi- 
sins, liQ mirent à piller les maisons abandonnées. Les 
nobles et chevaliers qui n'avaient pas été tués pendant l'in- 
surrection, profitant de ce désarroi, se mirent à piller de 
leur côté et â tuer les bourgeois restés dans la cité. Les 
cloches du beffroi furent brisées. 

Et quand arriva le roi à la tête de ses troupes, il ne 
trouva plus guère d'habitants à châtier; toutefis, cette 
intervention fit cesser les représailles. 

Des cérémonies expiatoires furent ordonnées en présence 
de l'archevêque de Sens , venu à Clusy pour cet objet, 
cérémonies suivies de beaux sermons, parmi lesquels on 
peut citer ce passage, inspiré du texte sacré : Servie sub- 
diti estote in omni timoré dominis! « Serfs, disait l'arche- 
vêque, soyez soumis en toute crainte à vos seigneurs.^ i.i si 



ET D UNE CATniiDRALE. 



69 



VOUS êtes tentés de vous prévaloir contre eux de leur durcti 
et de leur avarice, écoutez ces autres paroles de l'Apôtre : 
« Obéissez non-seulement à ceux qui sont bons et doux, mais 
même à ceux qui sont rudes et fâcheux. )> Aussi les canons 
Ixappent-ils d'anathème quiconque, sous prétexte de reli- 
gion, engagerait les serfs à désobéir à leurs maîtres, et à 
plus forte raison à leur résister par la force..., » 

Après quoi, Ancelle, qui n'avait pas voulu quitter sa 
maison, s'employant de son pouvoir à rendre la situation 
de ses concitoyens moins douloureuse, fut exilé avec toute 
sa famille, et ses biens furent confisqués au profit du roi. Il 
alla mourir à Troyes. 




70 HISTOIRE D UN HÔTEL DE VILLE 



CHAPITRE IV 



ou l'accord s'établit ENTRE l'ÉVÊQUE 
ET LES HABITANTS DE CLUSY. 



Bien que la charte de commune fut déchirée, bien que la 
ville de Clusy eût été abandonnée, ruinée, bien que les plus 
notables parmi les habitants eussent dû s'exiler, que beau- 
coup eussent péri pendant les mois d'anarchie qui succédè- 
rent à la journée du lundi de Pilques de Tannée i io3;, bien 
que le courageux maire fut mort peu après avoir été recueilli 
par des bourgeois de Troyes, touchés de son infortune et 
pleins de respect pour son caractère, cependant, les prélats 
qui «succédèrent à Pévêque Godefroi cherchèrent plutô't à 
améliorer le sort des malheureux bourgeois de Clusy qu'à 
profiter de leur affaiblissement pour les fouler plus griève- 
ment. 

Soit que ces évêques fussent doués d'un esprit modéré et 
sage, soit qu'ils redoutassent l'esprit communal et de pro- 
voquer de nouvelles prises d'armes, ils procédèrent avec 
douceur, et, sans abandonner leur droit seigneurial, établi- 
rent une sorte de modus vivendi pendant lequel les bourgeois 




INTERIEUR DE LA CATHÉDRALE CARLOVINGIENNE 
APRÈS l'incendie. 



ET DUNE CATHÉDRALE. '] l 

traitaient de toutes les affaires de la ville, percevaient les 
taxes et étaient chargés de la police urbaine. L'effort tenté 
par les bourgeois en i io3 n'avait donc pas été sans résul- 
tats. Les seigneurs évêques savaient qu'il fallait compter 
avec une force nouvelle révélée d'une manière terrible, et 
que le mieux, dans lïntérêt de tous, était de ne pas essayer 
de la trop comprimer. 

Cet état transitoire fut suivi, en 1 1 28, de l'octroi en bonne 
forme, par le roi Louis le Gros, d'une charte intitulée Ins- 
titution de paix * -, — car le mot « commune », considéré 
comme séditieux, ne fut pas écrit dans cette charte; mais ses 
articles ne faisaient que reproduire, à peu de différence près, 
les conditions stipulées lors de l'établissement de la com- 
mune de II 01. 

La cathédrale et l'évêché durent être réparés à la hâte, 
après le désastre, par le successeur de l'évêque Godefroi. 
La nef de l'église, couverte en charpente et non voûtée, 
avait beaucoup souffert de l'incendie-, les murs et piliers, 
calcinés par le feu, menaçaient ruine sur quelques points 
(fig. 16). 

On se contenta d'aviser aux ouvrages les plus urgents, 
en rétablissant une couverture provisoire, mais avec l'in- 
tention de rebâtir un édifice plus vaste sur de nouveaux 
plans. 

Mais 'il fallait beaucoup d'argent pour entreprendre ces 
travaux, et les évêques avaient eu fort à faire de réparer tous 
les dégâts commis, lors de l'insurrection de i io3, dans 
palais épiscopal et même dans les bâtiments capitulaires, 
écoles, maisons de chanoines, etc. 

Dans le diocèse de Clusy, comme dans beaucoup d'autres, 

I. Inslituiio pacis. 



72 HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

les établissements monastiques clusiniens prenaient de jour 
en jour plus d'importance. 

A la suite des événements de i io3, on a vu que Tabbaye 
de Saint-Martin recueillit un grand nombre des habitants 
de la ville qui craignaient les représailles de la noblesse. 
Beaucoup de bourgeois, pour se soustraire aux consé- 
quences de la réaction contre la commune, mirent leur 
avoir sous la dépendance de Tabbé ; ces donations avaient 
été ratifiées à Rome, si bien que ces bourgeois devenaient 
ainsi vassaux de Tabbaye. Les successeurs de Godefroi 
tentèrent de faire annuler ces contrats par le suzerain, 
comme contraires au droit féodal, dès que l'ordre eut été 
rétabli dans la cité-, ils n'obtinrent de la cour que des pro- 
messes. A plusieurs reprises, cependant, les évêques vou- 
lurent reprendre ces droits par la force; mais l'abbé de 
Saint-Martin était puissamment soutenu à Rome, et ces 
entreprises, hautement blâmées par le pape, ne firent que 
donner plus de poids au pouvoir de Tabbé. 

La position des prélats s'amoindrissait ainsi, comme 
seigneurs et comme directeurs spirituels, car les abbayes, 
non contentes d'étendre leur territoire seigneurial, élevaient 
des églises paroissiales dépendantes de l'église mère, pa- 
roisses qui étaient soustraites à l'ordinaire, c'est-à-dire qui 
ne dépendaient pas de l'évêché. 

L'ordre de Cîteaiix, qui, depuis la réforme de 1107, 
prenait un grand développement et qui élevait partout des 
monastères luttait avec l'ordre de Cluny et enlevait encore 
des territoires étendus à l'autorité diocésaine. Le péril était 
imminent; les éveques en comprirent la gravité. Bientôt, 
ils ne seraient plus que les pasteurs d'une faible partie de 
leurs diocèses et seigneurs féodaux de quelques territoires 
sans importance. Appréciant la situation qui leur était faite, 



ET D UNE CATHliDKALE. 70 

mal soutenus par Rome qui avait inicrct à voir s'élever 
•dans toute la chrétienté des établissements ne relevant que 
du Saint Siège, par le pouvoir suzerain qui n'était pas fâché 
de laisser diminuer la puissance des évèques comme sei- 
gneurs féodaux, ils prirent, dans le domaine royal notam- 
ment, un grand parti. 

C'était vers i i 5o ; Tévêquc de Clus}' était un homme de 
haute intelligence :, on le nommait Baudoin. Allié aux 
comtes de Soissons, des qu'il eut pris possession du siège 
épiscopal, il se déclara le protecteur de la commune ou de 
V Institution de paix^ puisque le nom de commune était 
proscrit depuis longtemps. Il étendit les franchises des 
bourgeois, fît rappeler les décrets royaux qui maintenaient 
encore en exil certaines familles de la ville, les descendants 
du maire Ancelle entre autres. Il poursuivit et obtint les 
délimitations exactes entre sa seigneurie et celle de Tab- 
baye de Saint-Martin, soit par arrangements à l'amiable, 
soit par des sacrifices pécuniaires, et rentra ainsi en posses- 
sion de territoires restés en litige depuis des années. Il 
donna une nouvelle importance aux écoles de la cathédrale 
en y appelant de doctes clercs et écoliers de toutes les par- 
ties du diocèse. Il régla les privilèges des corporations de 
la ciiè. Loin de montrer le faste de la plupart de ses pré- 
décesseurs, il réduisit le nombre des serviteurs de l'évêché 
au strict nécessaire et vécut simplement. Il renvoya veneurs, 
chiens et fauconniers, et sut exiger des chanoines une vie 
réglée, ce qui ne fut pas le moindre de ses soucis. Loin de 
vivre à la cour ou dans ses maisons des champs, il tint à 
résider le plus possible à Clusy, étant d'ailleurs accessible 
à tous. 

Bientôt, le levain de vieille rancune et de défiance qui 
subsistait dans le cœur de tous les Clusianois à l'endroit de 

10 



74 HISTOIRE D UN HOTEL DE' V'ILLE 

Jeurs évêques, fit place à un sentiment tout opposé. On ne 
parlait, entre bourgeois, de ré\'êque Baudoin qu'avec res- 
pect, et, loin de redouter sa justice seigneuriale, on se ren- 
dait à son tribunal avec confiance; car, versé dans le droit 
canonique, il s'efforçait d'en appliquer les règles avec dou- 
ceur, ou, ce qui valait mieux encore, de terminer les procès 
à Tamiable. Si son tribunal était obligé de condamner quel- 
que délinquant à une amende et que le coupable, pauvre, 
eût péché par ignorance, non par mauvais vouloir, il lui 
faisait remet<^re secrètement le montant de Tamende. 

Aussi la ville de Clusy prospérait-elle grandement. Sa 
population augmentait, et les vassaux du comte ou de Tabbé, 
moins bien traités, regrettaient de ne pas être dans la sei- 
gneurie épiscopale. Il y eut même une sorte de sédition 
dans la partie de la ville dépendant de Tabbaye. Les habi- 
tants réclamaient du seigneur-abbé des firanchises plus 
étendues, une juridiction plus douce et plus équitable. 

Les choses allèrent assez loin pour que les moines eussent 
recours à Tévêque afin qu'il s'entremît, ce qu'il fit volon- 
tiers, mais en profitant de l'occasion pour faire rentrer dans 
le fief épiscopal bon nombre de ces propriétés qui avaient 
fait l'objet de contestations entre ses prédécesseurs et l'ab- 
baye : car tout service doit être rémunéré. 

Baudoin était ami de Suger, qui venait de rebâtir Téglise 
abbatiale de Saint-Denis en France. L'évêque, ayant l'in- 
tention, en raison du bon état des finances du diocèse, d'é- 
lever une nouvelle cathédrale à la place de l'édifice que 
l'incendie de i io3 avait en partie ruiné et que des répara- 
tions faites à la hâte rendaient peu digne de l'objet, fit 
part de ses projets à son ami, Tabbé de Saint-Denis, afin 
d'avoir son avis. 

Bientôt il reçut une recense oui eut lieu de le satisfair 



ET D'UNE CATHÉDRALE. jb 

tt Certes, disait Suger dans sa lettre, le moment est 
venu où les évêques de France doivent faire de grands ef- 
forts pour lutter contre Tesprit de désordre d'une partie de 
la noblesse laïque •, pour prévenir le retour des soulève- 
ments des communes qui ont affligé le royaume et n'ont 
pas été moins préjudiciables aux intérêts des peuples qu'à 
ceux de la religion; pour limiter la puissance des monas- 
tères dans de justes bornes. 

« Il dépend des évêques vénérables et qui sont la lumière 
de l'Église, de faire comprendre aux populations des cités 
que leur intérêt, conformément à l'ancienne loi, est lié à 
la prospérité, à l'éclat de l'église cathédrale, symbole de la 
foi des cités, véritable asile de leurs franchises sous la tu- 
telle épiscopale. Votre prudence, votre zèle pour le bien, 
qui me sont connus, ami vénérable, vous guideront dans 
l'entreprise que vous tentez, mieux que ne sauraient le faire 
mes conseils-, et, avec l'aide de Dieu, vous trouverez les 
ressources nécessaires pour mener à fin une aussi louable 
entreprise. Déjà les évêques de Noyon et de Senlis m'ont 
entretenu touchant le même objet. 

« Ils se mettent à l'œuvre, et il semble que le résultat de 
leurs efforts dépasse leurs espérances... » 

Encouragé par cette lettre, l'évêque Baudoin se rendit à 
Saint-Denis et vit Suger, car il lui paraissait nécessaire de 
le consulter sur des points délicats que l'illustre abbé n'a- 
vait pu indiquer dans sa réponse écrite. 

Vers le milieu de mars i i5o, l'évêque Baudoin revint à 
Clusy, et aussitôt il convoqua le maire et les notables bour- 
geois à l'évêché. 

« Vous savez, leur dit-il, que notre église cathédrale est 
dans un état voisin de la ruine, qu'elle ne peut contenir les 
fidèles qui sy rassemblent tant à cause de son exiguïté que 



jG HISTOIRE d'un hôtel de VILLE 

par rétat de délabrement de quelques-unes de ses parties 
abandonnées. Mon ferme désir est d^élever un édifice digne 
de votre ville, et j'entends consacrer à cette œuv^re toutes 
les ressources dont je puis disposer. J'entends que cette 
église soit vôtre, qu'elle soit non-seulement le temple con- 
sacré à Dieu et aux saints martyrs, mais Tasile inviolable de 
vos franchises, afin de cimenter à jamais Theureuse entente 
établie entre vos évêques et vous, en ce qui touche à Tadmi- 
nistration de la cité. J'entends que l'église mère soit ou- 
verte, en tous temps, à vos assemblées, sub cathedra^ 
c'est-à-dire sous la direction du siège épiscopal, afin que 
vous n'ayez plus à redouter l'influence de pouvoirs étrangers 
à vos intérêts. Si ce projet a votre assentiment, nous nous 
mettrons sans retard à l'œuvre... » 

Les bourgeois, tout habitués qu'ils étaient aux procédés 
équitables de leur évêque, demeurèrent ébahis, en enten- 
dant énoncer ces propositions, et ne disaient mot. 

« Eh bien, reprit Baudoin, si quelqu'un parmi vous 
a des objections à présenter, qu'il parle librement, puisque 
je vous ai fait appeler près de moi pour avoir votre avis ! » 

Alors le maire, vieillard prudent et qui avait gardé le 
souvenir des désastres de iio3, bien qu'alors il sortît à 
peine de l'enfance, s'avança devant le prélat et lui dit : 

« Seigneur évêque, vous nous avez montré votre équité 
et votre magnanimité ; la ville de Glusy n'oubliera jamais 
combien vous avez contribué à sa prospérité, soit en main- 
tenante /3^z.r consentie, soit en lui accordant des franchises, 
soit en rendant la justice comme un seigneur bon justicier et 
doux-, mais votre vénérable seigneurie sait combien les choses 
de ce monde sont changeantes, et comme, après un pasteur 
attentif au bien et à la conservation de son troupeau, il peut 
s'en trouver un autre négligent et dur. Si Dieu vous conser-. 



ET d'uni: CATIIIÎDRAI.E. 77 



vait toujours parmi nous, ce que nous lui demandons par 
prières, mais ce que sa suprême volonté ne saurait nous 
accorder, nous engagerions tout notre avoir pour vous ai- 
der dans une entreprise qui assurerait à tout jamais notre 
tranquillité et notre prospérité.... Qu^adviendra-t-il de votre 
bon vouloir, si des successeurs, — et en pouvons- nous es- 
pérer qui vous égalent en sagesse et en prudence! — mo- 
difient vos projets, suspendent votre entreprise ?.... 

— J'avais prévu votre objection, interrompit Tévéque; 
j'entends également que les deniers dont disposera Pœuvre 
soient administrés par un conseil composé moitié de cha- 
noines, moitié de bourgeois délégués par vos jurés, que les 
projets ne soient exécutés qu'autant qu'ils auront été discu- 
tés et approuvés par ce même conseil, et de cela, nous 
prendrons un engagement scellé de notre sceau et du sceau 
de la ville après serment, engagement qui liera nous et nos. 
successeurs. Dans cet acte, seront stipulées les condinons 
nouvelles de jouissance de l'édifice, soitau profit des laïques, 
soit au profit des clercs, les privilèges des premiers, les attri- 
butions des seconds, sans qu'il soit possible à nos succes- 
seurs, sauf consentement des parties, de modifier ces con- 
ditions, privilèges et attributions.... Gela vous satisfait-il? » 
Au milieu d'un murmure approbateur, le maire, assez 

ému, reprit : 

« Votre nom, seigneur évêque, est gravé déjà dans nos 
cœurs, il le sera à jamais dans le cœur de nos enfants 1 
Qu'il soit fait comme vous le désirez! « 

Et mettant un genou en terre : 

« Plaise à votre sainteté nous donner sa bénédiction. » 

Tous tombèrent à genoux, et le prélat, se levant, les 

bénit. 

Cet entretien, aussitôt répété dans la ville, causa une vive 



78 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

allégresse ; le soir, des feux de joie furent allumés dans tous 
les carrefours. « 

L'évêque ne perdit pas de temps; six chanoines furent 
désignés par lui, parmi les plus doctes, pour faire partie du 
conseil de Toeuvre de la cathédrale; les trente jurés» de la 
ville nommèrent de leur côté six bourgeois à cette même 
fin, parmi lesquels le maire et trois notables appartenant 
aux corporations des charpentiers, des maçons tailleurs de 
pierre et des imagiers. 

La première question posée au conseil, présidé par l'é- 
vêque, porta sur le choix d'un maître des œuvres qui pût 
rédiger un projet conformément au programme arrêté, et 
diriger Tentreprise. 

D'une commune voix, ce choix se porta sur maître Pierre 
de Provins, lequel avait déjà élevé dans les villes voisines 
des constructions importantes. 

A ce propos, il est nécessaire d'indiquer les motifs qui 
dirigèrent le choix du conseil. 

Depuis un certain nombre d'années déjà, il s'était formé 
en dehors des établissements monastiques, et à la suite du 
mouvement communal, des écoles d'enseignement des arts 
manuels, sous l'inspiration laïque. Les ordres religieux, et 
celui de Cluny en particulier, s'occupaient seuls, pendant 
les dixième et onzième siècles, de tout ce qui touche à l'en- 
seignement. C'était à l'ombre des cloîtres que clercs et laï- 
ques acquéraient les connaissances de tout ordre, jusqu'aux 
arts et métiers, et les édifices conventuels étaient toujours 
élevés sous la direction de moines, les ouvriers étant pris 
parmi les frères convers et surtout parmi les laïques. 

Après l'établissement plus ou moins contesté des commu- 
nes, les corporations laïques, qui n'avaient cessé d'exister 
depuis l'empire romain avec des fortunes diverses, acqui- 



ET D UNE CATHÉDRALE. jg 



rent une nouvelle énergie. La cité voulait s'administrer 
en dehors du pouvoir féodal. Il ne faut pas oublier que les 
abba3'es étaient nanties de ce pouvoir, mais prétendaient 
encore se suffire à elles-mêmes, et n'avoir recours, pour tout 
ce qui touche Tédilité et les constructions civiles, qu'au sa- 
voir des moines. 

Les corporations de métiers firent donc un grand effort, 
et, au milieu d'elles, renseignement surparsa bientôt celui 
qui était donné dans les abbayes. De ville en ville, une sorte 
de fédération s'organisa, non-seulement en vue de la dé- 
fense des franchises municipales, mais encore pour se com- 
muniquer entre elles tout ce qui avait trait aux industries 
du bâtiment, les plus importantes pour une cité. 

Les progrès furent rapides. S'il y avait entre villes voi- 
sines des conciliabules tendant à obtenir une unité d'action 
dans la résistance aux revendications de la noblesse, il y en 
avait également pour traiter des questions de métier. Bien- 
tôt, ce travail collectif fit surgir des hommes capables, ins- 
truits par la discussion et par l'expérience. 

Lorsque plusieurs évêques du domaine royal prétendi- 
rent, comme l'évêque Baudoin de Clusy, faire alliance 
avec les communes, ou plutôt, mettre la commune sous 
la protection immédiate de l'évêque, afin de lutter contre 
l'envahissement des établissements monastiques et les em- 
piétements du pouvoir féodal laïque très-menaçant alors, 
le pouvoir royal et l'abbé Suger qui en était l'inspirateur, 
parurent prêter les mains à ces projets. On vit donc, à 
quelques années de distance, rebâtir les cathédrales sur 
presque toute la surface du domaine royal. 

Les villes de Noyon, de Paris,. de Soissons, de Senlis, 
de Sens, de Chartres se mirent les premières à l'œuvre; 
puis celles de Meaux, de Laon, de Reims ^ puis, plus tard 



8q 



HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 



encore, celles d'Amiens, de Bourges, de Beauvai's, de 
Cambrai, de Troyes. Et, pour bâtir ces édifices, les évê- 
ques ne s'adressèrent qu'à des maîtres laïques, avec la 
volonté formelle d'abandonner entièrement les traditions 
monastiques et d'affirmer leur alliance avec les cités. 

Fig. 17. 




Pierre de ^ro^iIls 



Pierre de Provins fut donc mandé à Clusy, Nous don- 
nons, fig. 17, son portrait. 

Le conseil, toujours présidé par l'évêque, avait rédigé 
un programme détaille qui charmait fort les bourgeois de 
Clusy. Ce programme fut soumis à Pierre de Provins, 
qui, peu après, remit un premier projet, touchant la re- 



ET d'une cathédrale. Sf 

construction de la cathédrale et de révcché, car le palais 
avait été laissé dans le plus déplorable état. Ce projet, 
dressé sur plusieurs feuilles de vélin, parut fort beau. Nous 
en donnons le plan fig. i8 *. 

Pierre de Provins s'était absolument conformé au pro- 
gramme nouveau de la cathédrale, tel qu'il avait été arrêté 
d'un commun accord entre Tévêque, les chanoines et les 
bourgeois faisant partie du conseil. 

L'édifice, en effet, devait présenter des dispositions inu- 
sitées jusqu'alors dans la construction des cathédrales. Il 
devait se composer d'une nef de deux cent quinze pieds de 
long, dans œuvre, de la porte principale au chevet, de 
quarante pieds de largeur d'axe en axe des piles et de 
deux cent trente-sept pieds compris le chevet; la nef 
entourée d'un collatéral large de quinze pieds dans œuvre 

La cathedî'a (siège épiscopal) devait être placée en A, 
l'autel en B; le chœur devait commencer en GC, élevé de 
trois marches au-dessus de la nef; les bas-côtés du chœur 
projetés in piano avec celui-ci. Au chevet, une seule petite 
chapelle sous le vocable de la Sainte-Vierge, l'église de- 
vant conserver l'ancien vocable de Saint- Etienne. Deux 
tours étaient projetées sur la façade. Tout l'édifice devait 
être voûté, avec contreforts extérieurs pour maintenir la 
poussée de ces voûtes. 

Du palais épiscopal, on ne conservait que la grosse tour 
carrée romaine D et quelques parties de fondation. En E, 
une chapelle projetée pour le service de Tévêque, attenant 
à des sacristies et salles F, pour le service de la cathédrale, 
et à une galerie de cloître G. Joignant la tour de la porte 

I. On observera que tous les plans donnés jusqu'ici sont à la 
même échelle, aussi bien pour les maisons des jurés que pour les 
cathédrales. 



82 



HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 




J 1 L. 



ET d'une cathédrale. 83 



Saint-Éticmic H rcsiaurcc, on construirait une salle I pour 
les serviteurs de révcché. En K seraient disposées les cui- 
sines avec celliers et magasins en L; en M, l'entrée de la 
cour principale du palais, entourée sur trois côtés de gale- 
ries de cloître, en N roflicialité, et en O la grande salle 
capitulaire s'ouvrant sur le cloître et sur le bas-côté sud de 
la cathédrale. On devait monter au premier étage par le 
grand escalier P, aboutissant aux appartements privés de 
révéque, placés au-dessus des salles K et L. 

Mais on ne pouvait entreprendre tous ces travaux à 
la fois; il fallait laisser subsister une partie de la vieille ca- 
thédrale pour ne pas interrompre le culte, et certains 
bâtiments de Tévéché, provisoirement. Il fut donc décidé 
que, pour ce qui concernait la cathédrale, on bâtirait d'a- 
bord le chœur, en laissant subsister Tancienne nef ^,^,c, d % 
et la grande chapelle I des clercs % locaux qui, provisoire- 
ment, devaient suffire aux besoins du culte; que, le chœur 
étant élevé, on y transporterait le culte, et qu'après avoir 
démoli Fancienne nef, on élèverait la nouvelle. Pour l'évê- 
ché, on laisserait subsister les bâtiments (?,/", afin de don- 
ner des logis suffisants pendant les constructions, et on 
élèverait toute la partie orientale joignant la grosse tour 
carrée. Cependant, en rasant des maisons du chapitre si- 
tuées à Pouest du palais, on pourrait commencer la con- 
struction de l'officialité en N, et la grande salle capitulaire 
O réclamée par les chanoines. ' 

L'évêque devait payer de ses deniers les bâtiments du 
palais; il donnait en outre cinq cents livres^ pour com- 

1. Partie hachée. 

2. Voir le plan d'ensemble, fig. 9. 

3. Equivalant à environ quarante mille livres de notre monnaie 
actuelle. 



84 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 



mencer les travaux de la cathédrale, s^engageant à fournir 
chaque année une somme de deux cents livres ^ 

Ces ressources étant loin de suffire pour permettre de 
pousser les travaux activement, ainsi que chacun le dési- 
rait, il fut décidé en conseil que Ton ferait appel à la géné- 
rosité du roi, que les bourgeois établiraient une taxe sur le 
beurre et les volailles vendues au marché, laquelle pourrait 
produire environ cent livres annuellement, et qu'enfin on 
solliciterait des dons des habitants riches et des prestations 
des gens peu aisés. 

Le roi, en effet, fit remettre deux cent cinquante livres 
à révêque, et bientôt les dons atteignirent le chiffre de près 
de mille livres. On pouvait donc commencer les travaux 
de la cathédrale avec une encaisse de mille sept cent cin- 
quante livres^. Mais il faut ajouter à cette somme les pres- 
tations pour charrois de matériaux, fouilles et terrasse- 
ments, qui équivalaient à une somme assez élevée. 

La démolition de la partie orientale de l'ancienne cathé- 
drale fut donc commencée sans délai, et les fouilles faites. 
On conserva les anciennes fondations romaines, car elles 
étaient très-bonnes, et contre celles-ci vinrent s'appuyer les 
nouvelles. 

. La première pierre du nouveau chevet fut posée le 
1 5 octobre 1 1 5o. On n'avait pas perdu de temps. 

Tous les habitants de Clusy et même ceux des villages 
suburbains qui faisaient partie de la commune, apportaient 
une singulière ardeur à cette entreprise qu'ils considéraient 
comme devant à tout jamais assurer leurs franchises. 

On voyait de pauvres cultivateurs qui donnaient, par 



î. Seize mille francs de notre monnaie. 
2. Environ cent quarante mille francs. 



ET D'UNE CATHEDRALE. 



85 



semaine, une journée de travail pour contribuer aux ter- 
rassements, ou bien qui, à dos d\lne, apportaient du sable 

et de la chaux. 

Des femmes même travaillaient aux dcblais. Cétait 

une fièvre. 

11 avait fallu obtenir du roi la permission d'empiéter 
quelque peu sur la muraille de la ville à Test pour établir 
la petite chapelle du chevet. L'autorisation avait été accor- 
dée à la condition de faire passer le chemin de ronde libre- 
ment à Textérieur ou de créneler le couronnement de la 

chapelle. 

Quant aux conventions scellées entre Tévêque et la cité, 
en voici les principales. La cathédrale nouvelle conservait 
le droit d'asile que possédait Tancienne. Elle devait être 
ouverte du lever du soleil à la nuit, et les bourgeois pou- 
vaient se rassembler dans la nef, en avant du chœur, à 
toute heure du jour, pour traiter de leurs affaires, le 
chœur seul étant réservé au culte pendant les jours de la 
semaine non fériés. L'édifice entier serait livré aux gens de 
la ville le jour de Noël, le lundi de Pâques et le lende- 
main de la Pentecôte pour y tenir des assemblées popu- 
laires, telles que fête des Fous, procession de TAne, mys- 
tères et jeux, auxquelles réjouissances participeraient les 
chanoines et Tévêque, quand bon leur semblerait. Les cau- 
ses majeures, ressortissant à la juridiction épiscopale, se- 
raient appelées dans la cathédrale, devant le siège épisco- 
pal, les bourgeois assistant aux plaids dans le collatéral 
du chevet. 

Plus les travaux avançaient, plus les dons affluaient-, 
après cinq années de travail, la partie orientale du chœur 
était élevée jusqu'à la hauteur des grandes voûtes. L'évê- 
que Baudoin, qui était âgé et voulait, avant de mourir, 



86 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

voir au moins cette partie de Te Jifice achevée, donna encore 
une grosse somme pour activer les travaux, bien qu'il eut 
dépensé déjà beaucoup dans Tévêché, et en ii58, le jour 
de PAscension, Tarchevêque de Reims, assisté de sept 
évêques, put faire la consécration du chevet, entièrement 
achevé. Nous en donnons, fig. 19, la vue intérieure, et 
fig. 20, la vue extérieure. 

Pour maintenir la poussée de la première voûte croisée, 
il avait fallu établir des éperons provisoires à Textrémité 
de la nef carlovingienne, en attendant qu'on pût démolir 
celle-ci pour continuer les travaux. 

Peu après cette consécration, en février 1169, Tévêque 
Baudoin mourut. Ce fut une véritable désolation dans la 
ville de Clus3^ Son corps fut placé en avant de la chaire 
épiscopale, sous une table de bronze où il était représenté 
en ronde bosse, couvert de ses vêtements épiscopaux, et 
pendant longtemps, les habitants du diocèse vinrent prier 
devant cette tombe et implorer le défunt prélat, comme 
un saint. 

L'évêque Gilbert, qui succéda à Baudoin, aurait eu grand'- 
peine à faire oublier son prédécesseur, en admettant qu'il 
en eût eu la pensée. C'était un homme déjà vieux, d'un 
tempérament flegmatique, qui songea tout d'abord à 
mettre de Tordre dans le trésor épiscopal, singulièrement 
obéré par les dépenses de Baudoin. Les travaux d^ la 
cathédrale s'en ressentirent et ne furent poursuivis qu'avec 
lenteur. Après que le culte eut été transféré dans le nou- 
veau chœur, l'ancienne nef carlovingienne fut abandonnée 
aux ouvriers, et on commença les deux travées à la suite 
de celles qui étaient achevées, afin de compléter le chœur 
définitif. Quant aux travaux de la salle capitulaire et de 
l'officialité, ils furent entièrement suspendus. 




VUE INTÉRIEURE DU CHŒUR DE LA CATHEDRALE DE CLUSY 
DU Xll« SIÈCLE. 



20 




VUE EXTÉRIEURE DU CHŒUR DE LA CATHEDRALE DE CLUSY 
DU XU" SIÈCLE. 



ET D UNE CATHÉDRALE. 



87 



Toutefois, les bourgeois entendaient jouir des avantages 
qui leur avaient été offerts et posséder au plus tôt leur vais- 
seau entier. Ils obtinrent sans difficulté de Téveque d'éle- 
ver une construction provisoire en charpente sur Tétendue 
que devait avoir la cathédrale projetée; cette construction 
ayant été promptcmcnt achevée, la cathédrale de Clusy put 
facilement contenir les fidèles et servir aux assemblées 
populaires, ainsi qu'il avait été entendu. 








88 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 



CHAPITRE V 



LA CATHEDRALE DU TREIZIEME SIECLE. 



Pendant soixante années, les choses restèrent en Tétat 
décrit à la fin du chapitre précédent. Huit évêques, succes- 
seurs de Baudoin, n^avaient fait que compléter les construc- 
tions sud-est de Tévêché et la travée de la cathédrale com- 
ryencée par l'évêque Gilbert -, cependant, tous prétendaient 
continuer les travaux, sentant leur importance*, tous avaient 
scrupuleusement rempli les engagements contractés par 
Baudoin, tous avaient mis des sommes en réserve pour 
achever Tentreprise à un moment donné. Le maître de 
Poeuvre, Pierre de Provins, était mort en 1 172, laissant le 
monument incomplet, ainsi qu'il a été dit, et depuis lors, 
divers projets avaient été dressés par les maîtres, ses suc- 
cesseurs, en vue de Tachèvement. Sous le règne de Phi- 
lippe-Auguste, la ville de Clusy avait vu sa population aug- 
menter ainsi que sa richesse, et, à Tombre des franchises 
municipales qui n'étaient plus menacées, les industries et le 
commerce s'étaient grandement développés. 



ET d'une cathédrale. 89 

Alors, les bourgeois de Clus}/ possédaient leur milice, et 
Tordre régnait dans la cité. 

En i2ig, le siège épiscopal de Glusy fut occupé par 
Eudes de la Ferté. C'était un prélat encore jeune, actif, 
entreprenant, très-versé dans la connaissance des arts libé- 
raux, esprit ouvert, orateur distingué dans ies écoles de 
Paris, où il avait acquis une grande instruction et où il 
avait professé plus tard avec talent. D'ailleurs, ambitieux, 
libéral, bien vu par les barons, — car au besoin il maniait 
la lance et Tépée et montait un cheval de guerre comme 
tout bon chevalier. Il avait même, en maintes occasions, 
suivi le roi dans ses expéditions militaires en sa qualité de 
seigneur de la Ferté et y avait acquis un grand renom par 
ses prouesses. 

Le jour de son entrée dans la ville de Clusy, il fit de 
grandes largesses, et au lieu de se rendre à la cathédrale, 
suivant Tusage, sur une chaire préparée à cet effet et portée 
par quatre des plus notables bourgeois, comme seigneur de 
la ville, il voulut monter jusqu'à l'église sur une belle ha- 
quenée richement harnachée. Cela plut fort à la foule assem- 
blée sur son passage, d'autant qu'il avait grande mine sous 
ses vêtements épiscopaux, et que de tout temps le populaire 
est séduit par les avantages extérieurs de ceux mêmes qui 
peuvent l'opprimer. 

Trente ans plus tôt cependant, ces allures eussent inspiré 
de la défiance aux bons bourgeois de Clusy, et l'attitude 
martiale d'un évêque venant prendre possession de son siège 
dans cet appareil, les eut inquiétés-, mais nul n'ignorait alors 
que le roi Philippe était dur aux barons et favorisait les com- 
munes dont il tirait profit et de bonnes milices. Nul n'igno- 
rait que l'évêque Eudes était bien en cour, qu'il ne ferait 
rien de contraire à la sage discipline du ro3'aume reposant 



90 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

en grande partie sur les franchises municipales, et que, vou- 
lût-il attenter à ces franchises, le roi ne le soutiendrait pas. 
D'ailleurs, Tair franc et ouvert du prélat prévenait en sa 
faveur et éloignait tout soupçon de duplicité. Le peuple se 
trompe rarement à ces signes extérieurs ; aussi le contente- 
ment était-il sur tous les visages; les femmes, surtout, 
criaient: « Noël ! Noël ! » à tue-tête, et on avait grand'peine 
à les empêcher de se jeter dans les jambes de la monture 
épiscopale, toute harnachée de drap de soie blanc avec 
belles bossettes d'argent reluisant au soleil. 

C'était le i5 juillet; il faisait fort chaud, et le soir éclata 
sur la ville un orage formidable qui éteignit tous les feux 
de joie. 

Puis, vers onze heures, la foudre tomba par deux fois 
sur la nef de la cathédrale dont la toiture prit feu. En peu 
d'instants, toute la .construction provisoire de bois de char- 
pente, sec et vieux, ne fut qu'un brasier. La population se 
porta enfouie sur le lieu du sinistre pour combattre le fléau. 
L'évêque encourageait chacun et donnait l'exemple, si bien 
qu'on put éviter que l'incendie s'étendît à la toiture du 
chœur et compromît Jes bâtiments du palais, d'autant, par 
bonheur, que le vent, venant du sud, renvoyait les flam- 
mèches de l'autre côté de l'église. 

Cet événement fut, le lendemain, commenté d'une façon 
fâcheuse par -toute la ville. On y voyait le signe de grands 
malheurs sous le nouvel évêque, et les esprits étaient très- 
SDmbres. 

Il n'est guère besoin d'ajouter que, de son côté, Tévêque 
était profondément affligé, plus encore de l'impression dé- 
plorable que le sinistre de la nuit répandait sur l'inaugura- 
tion de son épiscopat, que des dommages causés à son 
église. Mais sa résolution fut promptement prise, car ce 



ET D UNE CATHEDRALE. QI 

n'était pas un homme à mcditer longtemps sur les suites 
d'un malheur sans trouver les mo3^ens d'y remédier. Des le 
soir, il convoqua donc les notables bourgeois à Tévêché, et il 
leur parla ainsi : 

a Dieu a voulu que le jour où, par sa grâce, nous pre- 
nions possession de ce siège épiscopal, un événement terri- 
ble me rappelât Tun des devoirs les plus impérieux qui m'in- 
combent. Dieu nous a dicté ce devoir.... Il a réduit en 
cendres Péglise misérable qui avait été élevée en son hon- 
neur. Dieu nous a dit : « Assez d'atermoiements, je veux 
a un temple digne de moi. » Nous devons nous soumettre 
à sa volonté. N'a-t-il pas préservé miraculeusement la seule 
partie achevée de cette église où sont placés Fautel et les 
saintes reliques ? 

« Je me suis fait rendre compte des sommes réservées 
pour la reprise de Toeuvre; elles sont considérables. Puis, 
n'ai-je pas à compter sur vous? N'est-ce pas votre monument 
qu'il s'agit d'achever ? Mettons-nous donc à l'œuvre sans 
délai, et bientôt, nous bénirons le Seigneur de nous avoir 
ainsi rappelé nos mutuels engagements, dans un temple qui 
réunira sous ses voûtes tous les habitants de la cité. Que, 
dès demain, le conseil de l'œuvre institue par nos prédé- 
cesseurs s'assemble ici même, afia de délibérer sur ce qu'il 
convient de faire. » 

Ce discours effaça les mauvaises impressions qui, toute 
la matinée, avaient dominé la population de Clus}^, et 
le lendemain, le sinistre de l'autre nuit était considéré 
comme un avertissement d'en haut. On ne parlait plus 
que de la future cathédrale; chacun fournissant son idée. 

Alors, les bourgeois commerçants voyageaient beaucoup, 
car toutes les transactions se faisaient au moment des foires 
et marchés périodiques dans toutes les villes de France \ il 



92 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

n'existait pas de messageries et moyens de transports nom- 
breux comme aujourd'hui. Les commandes ou livraisons 
se faisaient dans ces foires ou marchés périodiques, et il 
fallait que les marchands s'y rendissent en personne pour 
se livrer à Tune ou Tautre de ces opérations. Il n'y avait 
guère de bourgeois, à Clusy, qui n'eût maintes fois visité 
Paris, Laon, No3^on, Meaux, Reims, Tro3xs, Sens, Beau- 
vais, Amiens. Et, dans la plupart de ces villes, de grandes 
cathédrales s'élevaient. Celle de Paris était presque achevée, 
ainsi que celle de Laon qui avait été bâtie très-rapidement. 
Les cathédrales de Soissons, de Chartres, de Reims étaient 
en pleine construction. Les projets de celle d'Amiens étaient 
prêts à être mis en œuvre, Or, toutes ces cathédrales possé- 
daient des transsepts. Seules, celles de Sens et de Senlisn'en 
possédaient pas, non plus que la cathédrale projetée par 
Pierre de Provins pour la ville de Clusy. Le plan de la 
cathédrale de Paris, mis à exécution sous l'évêque Maurice 
de Sully, avait été conçu sans transsept ; mais ce plan 
avait été modifié peu après la mort de l'évêque fondateur, 
et alors, en 12 19, ce transsept ainsi que la nef étaient 
achevés. 

Il va sans dire que dans le conseil de l'œuvre, com- 
posé, comme on sait, moitié de membres du chapitre, 
moitié de bourgeois, la discussion porta sur les cathé- 
drales qui s'élevaient dans toutes les villes du domaine 
royal, en Champagne et en Picardie, et que chacun prô- 
nait celle qui lui paraissait la plus belle. Tous furent d'ac- 
cord pour ajouter un transsept au projet primitif de Pierre 
de Provins et pour donner, par suite, plus d'étendue au 
vaisseau de la nef, qui alors eut été trop courte. Puis, la 
discussion s'engagea sur le choix du maître de l'œuvre, car 
l'homme qui était alors chargé de ces fonctions, depuis que 



ET d'uxe cathédrale. gS 



les travaux étaient suspendus, ne parut pas à la hauteur de 
cette tache. 

Les noms de Pierre de ('orbie, de Robert de Luzarches, 
de Robert de Coucy furent mis en avant, mais on considéra 
que ces maîtres étaient déjà fort occupés et qu'ils ne pour- 
raient guère se consacrer à une œuvre aussi importanie. 
Après un long débat sur ce sujet, le conseil de Tœuvre décida 
qu'on mettrait le projet au concours. 

L'évêque approuva cette résolution, et aussitôt des lettres 
furent envoyées dans les villes du Domaine royal pour 
faire savoir aux maîtres des œuvTes que Tachèvement de la 
cathédrale de Clusy serait confié à celui d'entre eux qui 
fournirait le meilleur projet. 

Plusieurs se rendirent en effet à Clusy pour prendre con- 
naissance des localités et de la partie de l'église à laquelle il 
s'agissait de se raccorder. 

En attendant que les projets fussent prêts, on ferma le 
chœur conservé par un pan de bois, afin de pouvoir utiliser 
ce chœur pour les besoins du culte et des habitants. 

C'était le i" octobre que les maîtres devaient remettre 
leurs travaux au conseil de l'œuvre qui, après les avoir 
examinés, interrogerait chacun des concurrents sur les 
moyens d'exécution qu'il entendait choisir. A cette fin, 
furent adjoints au conseil, un maître charpentier, deux 
maîtres maçons, deux tailleurs de pierre et d'images et 
deux des jurés de la ville ne faisant pas partie du conseil. 

Sept concurrents se présentèrent-, quatre furent prompte- 
ment éliminés, leurs projets ne satisfaisant sur aucun point 
les juges du concours. Parmi les trois autres sur lesquels 
le choix définitif devait porter, l'un, apparenté dans la 
ville, était de ces gens qui ne doutent pas du succès; il 
n'avait pas manqué de répéter par toute la cité que lui 



94 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

seul avait exactement rempli les conditions du programme 
et que son projet devait être certainement le meilleur. 

Si, de tout temps, il a paru mal séant de se vanter, de 
tout temps aussi, Taxiome : « On n*a pas de plus fidèle 
ami que soi-même » a été vrai, et, des éloges que fait un 
quidam de lui et de ses œuvres, il reste toujours trace. 

On trouve Thomme insupportable, mais du bourdonne- 
ment élogieux dont il a rebattu \os oreilles, Tesprit est 
rempli et est bien près de former une opinion favorable. 

Dans la ville de Clusy, parmi les bourgeois, fort préoc- 
cupés des projets touchant la cathédrale, il paraissait ainsi 
hors de doute que le travail du maître des œuvres Jean 
d'Orbais, ne diat être adopté d'emblée. Il était si sûr de son 
fait ! puis ne comptait-il pas deux de ses cousins dans le 
sein même du conseil ? 

Mais alors, quand un concours était ouvert entre plusieurs 
maîtres, il était d'usage d'entendre chacun d'eux et souvent 
même de les laisser discuter entre eux. Ces discussions étaient 
parfois orageuses, il n'est besoin de le dire. Les jurés im- 
passibles laissaient parler les rivaux, persuadés que le bon 
sens finit par prévaloir dans toute discussion libre. 

Le 2 octobre 12 19, les trois maîtres, Jean d'Orbais, 
Jacques de Melun et Hugues de Courtena}^ furent admis 
lu sein du conseil et invités à expliquer leurs projets. 

Jean d'Orbais prit le premier la parole ; tout en conser- 
vant le chœur de Pierre de Provins, ainsi qu'il avait été 
prescrit, il y ajoutait un transsept de la largeur du vaisseau 
central, puis une nef à doubles collatéraux analogues à 
ceux de la cathédrale de Paris. Il fit valoir l'amphtude de 
la partie neuve, le développement que prendrait la façade 
dont les tours, comme à Notre-Dame de Paris, occuperaient 
la largeur des doubles bas-côtés. D'ailleurs, il conservait le 



ET D UNE. CATHÉDRALE o5 



système des voûtes hautes, admis dans le chceur, c'est-à- 
dire comprenant deux travées avec un arc doubleau inter- 
médiaire. Jacques de Melun faisant valoir à son tour les 
mérites de son projet, qui se rapprocliait des dispositions 
adoptées dans la cathédrale de Sens, déjà élevée, en ajoutant 
un transsept qui n'existait pas dans cette dernière éf^lisc, 
montra combien sa nef, soutenue par des piliers largement 
espacés, aurait de grandeur. Puis, il avait terminé ses deux 
bras de croix par des absides, comme à Noyon et à Sois- 
sons, et il comptait beaucoup sur relïct de ces ronds-points 
latéraux. 

Hugues de Courtenay eut ia parole le dernier; sans ex- 
pliquer tout d'abord son œuvre, il se mit à critiquer celles 
de ses confrères. Il démontra que les doubles bas-côtés 
adoptés par Jean d'Crbais pour sa nef auraient l'inconvé- 
nient de faire paraître le chœur conservé mesquin, que les 
collatéraux extrêmes n'auraient pas de débouchés de l'autre 
côté du transsept, que, pour contrebuter les grandes voûtes, 
il serait obligé de donner aux piles intermédiaires des colla- 
téraux une forte section pour asseoir les arcs-boutants, ou 
de franchir tout l'espace et de construire ainsi des arcs à 
double révolution, comme à Notre-Dame de Paris, ce qui 
lui semblait être un défaut; que le transsept formait une 
coupure sans liaison ni avec le chœur ni avec la nef, comme 
si ce bras de croix eût été conçu après coup; que l'étendue 
démesurée de la façade ne correspondait pas à la petite 
dimension relative du chœur. Passant à l'examen du pro- 
jet de Jacques de Melun, il. n'eut pas de peine à faire com- 
prendre que la largeur excessive des travées de la nef ferait 
d'autant plus ressortir l'étroitesse de celle de l'ancien chœur, 
que ces voûtes très-larges seraient difficiles à contrebuter, à 
moins de donner aux arcs-boutants une force peu en îiar- 



96 HISTOIRE d'un HQTEL DE VILLE 

monie avec ceux de la partie ancienne ; que les bras de 
croix terminés par des absides n'étaient point conformes à 
l'interprétation du programme donné, lequel ne demandait 
pas plusieurs autels; qu'au contraire le transsept devait 
être disposé pour présenter un écoulement facile à la foule 
les jours de grandes assemblées *, c'est-à-dire être muni de 
portes. 

S'il fut interrompu pendant ces critiques par les deux 
autres concurrents, il n'est besoin de le dire. Jean d'Orbais, 
lorsqu'il trouvait un contradicteur, s^échauffait et bredouil- 
lait. 

Jacques de Melun, au lieu de répondre aux critiques d'un 
ordre général, prétendait se rabattre sur les détails et les 
exemples existants. 

Ces interruptions ne déconcertaient pas Hugues de 
Courtenay qui, sans y répondre, continuait froidernent, mé- 
thodiquement, son examen. Quand il l'eut terminé, il passa 
à l'explication de son projet dont nous donnons, figure 2 1 ,1e 
plan. Il démontra comment il avait su relier le transsept aux 
bas-côtés du chœur et de la nef en faisant retourner ces 
latéraux, ce qui donnait au centre de l'édifice une surface 
considérable pour les assemblées*, comment il s'était con- 
tenté pour la nef, de bas-côtés simples dans le prolongement 
de ceux du chœur ; comment, tout en donnant un peu plus 
de largeur aux travées de cette nef, la différence avec celles 
du sanctuaire n'était pas telle qu'on pût l'apprécier à l'œil; 
que d'ailleurs, les collatéraux doubles, s'ils étaient justifiés 
à Paris, étaient inutiles pour une cathédrale d'une ville 
comme celle de Clusy, qui n'avait pas à contenir plus de six 
mille personnes ; que ces collatéraux simples lui permettaient 
déplacera l'extérieur des contreforts assez puissants pour 
contrebuter les hautes voiàtes; que sa façade était propor- 



ET d'une cathédrale. 97 

tionncc à la grandeur de Tcdifice et que d'ailleurs, s'il avait 
deux tours de dimensions suffisantes sur cette façade, il en 
élevait quatre aux angles du transsept et une autre centrale 
sur les quatre gros piliers; de telle sorte que le monument 
eut trois façades comme il aurait trois entrées principales, 
ce qui était raisonnable; « car, ajouta-t-il, il n'est point con- 
venable de concevoir un monument aussi étendu avec une 
seule façade d'apparat en ayant Tair de négliger les autres 
parties. » 

Il démontra que ses voûtes d'arêtes combinées pour 
chaque travée étaient ainsi également contrebutées. Il 
expliqua comment, pour faciliter le service, pour établir les 
tentures les jours de fcte, pour réparer les vitraux des 
fenêtres des bas-côtés, il avait établi un passage continu 
relevé de deux toises au-dessus du sol, à la base des fenêtres, 
et comment ces passages étaient desservis par des esca- 
liers. 

Les hochements de tête approbatifs de la plupart des 
jurés, pendant que parlait Hugues de Courtenay, ne fai- 
saient qu'exaspérer ses deux confrères. Ne pouvant s'atta- 
quer à un ensemble de dispositions simples qui ne prêtaient 
pas le flanc à la critique, les deux maîtres, parlant à la fois, 
Jean bredouillant et Jacques criant, se rejetaient sur les 
détails. 

Les voûtes hautes, bandées par travées au Heu de l'être 
de deux en deux comme dans le chœur, étaient contraires à 
ce qui s'était fait. Comment se terminerait la galerie haute 
du chœur sur le transsept ? Les tours de la croisée seraient 
mesquines et la tour centrale énorme. A quoi bon faire re- 
tourner les bas côtés dans le transsept? etc. Hugues laissait 
dire; quand, épuisés, l'un eut fini de bredouiUer et l'autre 
de crier, il reprit ainsi : 

i3 



qS HISTOIRE d'un hôtel de ville 

a Maîtres jurés, messieurs du conseil, je répondrai à mes 
confrères en peu de mots. 

« Les voûtes bandées par travées simples ont cet avan- 
tage, que n"'ont pas les anciennes, de reporter les poids 
également sur toutes les piles égales entre elles comme sec- 
tion*, déplus, leurs arcs-ogives ne masquent pas les fenêtres 
hautes. Si cela ne s'est pas fait jusqu'à présent, cela est 
cependant admis par le maître des œuvres de la cathédrale 
de Reims qui les a conçues ainsi, et vous ne nierez pas sa 
compétence. La galerie haute du chœur se terminera natu- 
rellement à la première travée du transsept pour adopter à la 
suite et dans la nef, la galerie étroite, ainsi que le fait voir 
mon dessin. Les tours du transsspt se groupant autour de 
celle du centre ne peuvent paraître maigres, ainsi qu'on peut 
'e reconnaître en visitant la cathédrale de Laon qu'on ter- 
mine en ce moment. Si j'ai fait retourner les bas-côtés 
dans le transsept, j'ai dit pourquoi : c'est pour donner au 
centre de l'édifice, là où on en a le plus besoin, un très- 
large espace pour les réunions. 

« D'ai'leurs, ajouta-t-il en tirant un rouleau de dessous 
sa cotte, voici un pourtraict au naturel de l'ouvrage, qui 
en dira plus, pour ce qui est de l'extérieur, que de longs 
comm.entaires (fig. 22). 

« En examinant ce dessin conjointement à la coupe de 
la net projetée que vous avez sous les yeux (figure 23), 
vous pouvez vous rendre compte de l'œuvre assez exacte- 
ment. » 

Tous les jurés se mirent à regarder avec le plus vif intérêt 
le pourtraict au naturel qui leur faisait si bien comprendre 
les dispositions extérieures de l'édifice projeté par Hugues. 
Les deux autres concurrents se récrièrent, prétendant qu'ils 
auraient pu aussi uonner des pourtraicts au naturel de leurs 



/-.j^J'V 




U 



PROJET d'achèvement DE LA CATHÉDRALE DE CLLSY AU COMMENCEMENT 

DU XIIl»^ SIÈCLE 




CU.'L L A UMC T ai/A/fOf* 



VUE DE LA CATHÉDRALE DE CLUSY, COMMENCEMENT 
DU Xllle SIÈCLE. 



ET d'une CA riIKDR A^E. 99 



projets, et qu'alors on pourrait juger le mérite relatif des 
aspects. 

« Que ne Tavez-vous fait? » répliqua Hugues-, puis, 
s'adressant aux jures : 

« Ceci n'est qu'une image qui ne saurait donner Téco- 
nomie de mon projet. Veuillez examiner le plan (fig. 21), 
vous observerez que le tracé des voûtes commande la dis- 
position des piles et leur section, et cela est conforme au 
simple bon sens; car, quel est le résultat à atteindre ? La 
clôture d'un grand vaisseau. 

« Quel est dans ce:te clôture l'objet principal? N'est-ce 
pas la voCite, c'est-à-dire la partie de l'édilice qui couvre 
l'assemblée ? 

« Il fallait donc, au préalable, tracer les mo3^ens de voù- 
tage, et, de ce tracé, déduire les piles et contreforts, leur 
épaisseur et leur puissance de résistance, soit aux poids 
verticaux, soit aux poussées. 

« Quant à la coupe de la nef (fig. 2 3), vous voudrez bien 
considérer le mode de tracé que j'ai adopté, et qui m'a 
d'ailleurs été suggéré par les règles adoptées entre plusieurs 
maîtres notables, depuis peu. J'ai conservé la largeur de la 
nef du chœur, laquelle a, d'axe en axe des piliers, six toises 
un quart, et la largeur des bas-côtés, lesquels portent trois 
toises de l'axe des piles au nu intérieur des murs. Puis, de 
ces points et axes, ayant élevé des triangles équilatéraux, j'ai 
obtenu la hauteur des piliers, y compris le chapiteau et la 
hauteur de la galerie extérieure à la base des fenêtres hautes. 

(( Traçant de ces derniers points un autre triangle équi- 
latéral, j'ai fixé la hauteur des clefs des arcs-ogives, c'est-à- 
dire la plus grande hauteur dans œuvre. Ainsi obtiendrai-je 
une série de proportions ayant entre elles des rapports har- 
moniques, comme l'indiquent les maîtres. 



100 



HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 



« J'établis à rez-de-chaussée des passages au-dessus 
d'une arcaturc intérieure qui décore la base de Tédificc, 




G /-o^ifj 



10 tneUtf 



4i 



passage utile pour le service et pour permettre la répara- 
tion des vitraux des fenêtres basses. Au-dessus des collaté- 




VUE INTÉRIEUKE DE LA CATHEDRALE DE CLUSY. 
JONCTION DES XIl' ET XIU' SIÈCLES, 



LT d'une CATHÉDRAhli. lOI 



raux, j'ai une autre galerie intérieurj dans la hauteur des 
combles; au-dessus de cette galerie, une coursicre extérieure 
pour focilitcr la réparation des combles des bas-côtés et des 
vitraux des fenêtres hautes. 

« A la base de ces combles, une coursière, passant à 
travers les contreforts, permet la circulation tout autour de 
rédifice; de même à la base du grand comble. 

ce La voûte du chœur à conserver étant plus basse que 
celle de la nef et du transsept nouveau, et les archivoltes des 
latéraux de ce chœur étant de même moins élevées que 
celles des bas-côtés à construire, je compte raccorder ces 
parties neuves et anciennes (ainsi que le fait voir la figure 24) , 
en arrêtant la large galerie supérieure des collatéraux du 
chœur aux dernières piles cylindriques en arrière des grands 
piliers du transsept. Toutefois, l'arc-doubleau d'entrée du 
chœur demeurera plus bas que ne sont les trois autres 
grands arcs-doubleaux du transsept , mais cela ne saurait 
produire un mauvais effet, le tympan pouvant être décoré. 

« J'ai fini, messieurs, à moins que vous n'ayez à me de- 
mander d'autres éclaircissements. » 

Le conseil déclara qu'il était suffisamment instruit et 
qu'il allait en délibérer. 

Jean d'Orbais avait, outre deux ou trois voix assurées 
aans ce conseil , des amis dans la ville qui , sur ses 
vanteries et cabales, étaient parvenus à disposer l'opinion 
en sa faveur, ce que n'ignoraient pas les juges du concours. 

Hugues de Courtenay, inconnu des bourgeois de la cité, 
et qui s'était gardé de paraître dans les assemblées, ne sem- 
blait avoir aucune chance en sa faveur. Tout en reconnais- 
sant que son projet paraissait être le meilleur des trois, le 
conseil n'osait cependant manifester une opinion absolue et 
s'en référa à l'évêque. Quant à Jacques de Melun, il était 



102 HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

de fort méchante humeur en voyant que la lutte semblait 
devoir se limiter entre ses deux confrères seulement, sans 
qu'il fût ques ion de lui. 

L'évêque, après avoir examiné les projets et ouï ses con- 
seillers, ne savait trop que résoudre, car les partisans dé- 
clarés de Jean d'Orbais, quoiqu'en petit nombre dans le 
conseil, faisaient beaucoup de bruit et revenaient sur les 
mêmes critiques adressées au projet de Hugues de Courte- 
nay, sans tenir compte, bien entendu, des réponses de ce 
dernier. 

Après avoir réfléchi quelque temps, l'évêque décida 
qu'une seconde séance serait ouverte , dans laquelle , en 
présence du conseil, il interrogerait lui-même les trois 
concurrents. 

Ceux-ci furent donc appelés de nouveau, le lendemain, 
dans le palais épiscopal. Et il fut entendu qu'ils se conten- 
teraient de répondre aux questions qui leur seraient adres- 
sées. 

Les projets furent appendus aux murs -, l'évêque qui, 
comme on Ta vu déjà, ne manquait pas d'esprit d'à-propos, 
s'adressant tout d'abord à Jacques de Meiun, lui demanda 
s'il avait pris connaissance des projets de cathédrales éla- 
borés depuis peu, etnotamm2:it de ceux des cathédrales de 
Reims et d'Amiens. 

« Seigneur évêque, répo:iJit le maître, j'ai fait mieux, 
j'ai étudié soigneusement les édifices déjà construits, les 
cathédrales de Noyon, de Sens, de.... 

— Ce n'est pas ce que je vous demande, répliqua le 
prélat. Connaissez-vous, oui ou non, les projets dont je vous 
parle ? 

— J'en ai ouï parler. 

— Bien! Et vous, Jean d'Orbais, les connaissez- vous? 



HT d'une CAIHLDRALE. Io3 

— Oui, seigneur évoque. 

— Eli bien, alors, pourquoi, dans les dessins que vous 
nous montrez, présentez-vous des dispositions qui appar- 
tiennent à un édifice conçu il y a soixante ans bientôt, et ne 
profitez-vous pas des progrès réalisés depuis par les maîtres 
qui ont su donner à leurs constructions plus de légèreté, 
plus d'air et de lumière, plus d'espaces couverts? » 

Jean d'Orbais, toujours bredouillant : 

« C'esj, en vérité, dit- il, parce que j'ai pris connaissance 
des pro-ets élaborés pour la cathédrale de Reims par Robert 
de Couc\% et pour la cathédrale d'Amiens par Robert de 
Luzarches, que je n'ai adopté ni Tune ni l'autre des dispo- 
sitions conçues par ces maîtres. Cela ne saurait tenir de- 
bout, ce sont des échasses que le premier ouragan renver- 
sera. D'ailleurs, je ne prétends imiter personne, et je crois 
qu'il appartient à un maître d'innover. 

— jNIais, reprit Tévêque, je crois que vous n'inno- 
vez guère, puisque votre œuvre rappelle Notre-Dame de 
Paris ? 

— Excusez-moi, seigneur évêque, ma façade offre un 
parti nouveau, splendide, qui sera la gloire de votre 
évêché; voyez quelle ampleur! quelle..., 

— Il ne s'agit pas de la façade seulement, et je ne pré- 
tends pas bâtir une cathédrale pour montrer une façade... 
splendide, mais pour contenir la foule des citoyens de 
■Clusy; or, je vois que vos bas-côtés doubles sont étroits, 
bas , que dans le voisinage du transsept l'espace manque, 
que vos fenêtres hautes sont petites, que la lumière du jour 
éclairerait difficilement le vaisseau, surtout à cause de ces 
doubles bas-côtés. 

— Seigneur évêque, il n'y a que trop de lumière dans les 
églises, les grandes fenêtres ne se peuvent vitrer ; on verra 



104 HISTOIRE D UN HOTLL DE VILLE 

que ce n'est pas possible. On peut faire des collatéraux 
simples, si vous voulez; la galerie supérieure donne des jours 
suffisants. Je sais bien qu'on médit de mon projet, mais la 
façade ! Il n'y aura jamais eu de façade plus majes- 
tueuse!... » 

Ces phrases incohérentes , jetées coup sur coup sans 
achever même les mots, firent sourire le prélat qui, inter- 
rompant Torateur : 

« Bien, bien, c'est entendu, dit-il.... Et vous, Hu- 
gues! répondez à mes questions, sans vous en écarter. 
Pourquoi avez -vous donné à votre transsept une si grande 
largeur ? 

— Parce que c'est le centre de l'édifice, le point où la 
foule se réunira avec plus de presse. 

— Pourquoi, ayant fait les travées de la nef plus larges 
que celles du chœur, avez-vous cependant tenu les der- 
rières de ces travées, proche les gros piliers de la croisée, 
plus étroites? 

Pour diminuer la poussée des archivoltes sur ces 
gros piliers. 

— Pourquoi avez-vous rétréci la nef centrale à l'en- 
trée? 

— Pour donner plus d'assiette aux deux tours de la 
façade et former un vestibule, de telle sorte que les fidèles 
ne se trouvent pas immédiatement dans la partie qui doit 
être réservée aux assemblées. 

■ — Quel motif vous a fait placer des tours aux quatre 
angles du transsept ? 

— Pour que l'édifice accuse trois façades, puisqu'il pos- 
sède trois portails; cependant, j'ai tenu les tours de la 
façade occidentale plus larges et plus hautes, parce que 
c'est de ce côté qu'est l'entrée principale de l'édifice. 



ET d'une cathédrale. 103 



— Les piliers de la nef ne sont-ils pis trop grcics en 
raison de la hauteur de cette nef ? 

— J'ai donné à ces piliers la section qui suffit à leur fonc- 
tion verticale, car toutes les poussées sont neutralisées par 
la disposition des arcs-boutants qui reportent ces poussées 
sur les contreforts extérieurs, de manière à laisser le plus 
grand vide possible dans Tintérieur.... 

— Ah! interrompit Jean d'Orbais, il ferait beau voir ces 
piles, quand avant d'être chargées elles recevront la poussée 
des voûtes des bas-côtés! 

— L'inteiTuption vient à point, reprit Hugues; mon 
confrère ne sait donc pas que nous plaçons des tirants pro- 
visoires en bois ou même en fer,— et c'est ainsi qu'on pré- 
tend procéder à la cathédrale de Reims, — pour permettre 
de bander les voûtes des collatéraux, tirants que Ton enlève 
ou que Ton coupe lorsque toute la construction est terminée 
et que la stabilité des piles est assurée par les poids supé- 
rieurs. 

— Comment, continua Tévêque, entendez-vous disposer 
rimagerie de Téglise future ? 

— Seigneur évêque, j'enttnds, à cet égard, m'en rap- 
porter à vos lumières. 

— Soif, mais avez- vous en vue une conception géné- 
rale ? 

— Je placerais sous le portail principal, au trumeau cen- 
tral, le Christ homme entouré des douze apôtres sur les 
deux ébrasements -, au-dessus, dans le tympan, le Christ 
assistant au Jugement dernier-, dans les six voussures au- 
dessus, les anges et archanges, les martyrs, les vierges 
martyres, les prophètes, les sybilles et Tarbre de Jessé. A 
la porte de gauche, la sainte Vierge sur le trumeau -, ses 
ancêtres sur les piédroits-, dans le tympan, la mort de la 

i4 



:oG HISTOIRE d'un hôtel de ville 

mère du Sauveur et son couronnement; dans les voussures, 
des anges, des saints et saintes. A la porte de droite, saint 
Martin sur le trumeau, les saints évêques de France autour 
de lui ; dans le tympan, l'histoire de saint Martin, et dans 
les voussures, des saints des Gaules. 

«Au-dessus du portail, les rois, ancêtres de la Vierge, 
images colossales, puis, dans les quatre pinacles, les fon- 
dateurs de votre église. 

« Le portail sud du transsept serait consacré à saint 
Etienne, en souvenir de Pancienne église, et celui du nord 
à la Vierge, en souvenir de la chapelle qui existait de ce côté. 

— Bien, nous causerons de cela s'il y a lieu. » 

Sur ces derniers mots, Pévêque ayant levé la séance, les 
maîtres se retirèrent-, Jacques de Melun, de plus en plus 
mécontent et déclarant qu'on n'avait pas voulu l'entendre-, 
Jean d'Orbais répétant partout qu'il avait écrasé ses 
rivaux et que l'évêque lui-même était resté confondu 
devant ses réponses-, Hugues de Courtenay ne disant mot 
et se retirant dans la chambre de son hôtel. 

Aussi y eut-il une certaine émotion dans la ville, le 
lendemain, quand on sut que le projet de Hugues de Cour- 
tenav était préféré, et les bons bourgeois, qui n'avaient vu 
aucune des oeuvres soumises au conseil et aux jurés, s'en- 
tretenaient, dans les tavernes et sur les places, de ce juge- 
ment qui leur paraissait inique de tout point ; Jean d'Or- 
bais n'était pas le dernier, bien entendu, à crier au scan- 
dale. 

Quant à Jacques de Melun, il était parti dès que le 
résultat du concours avait été connu. 

Les conseillers et jurés furent assaillis de questions, de 
critiques, par les bourgeois qui avaient pris en main la 
cause de Jean d'Orbais sur ses propres affirmations et sans 



ET d'une cathédrale. I07 



connaître d'ailleurs les projets des concurrents-, si bien que 
le maire crut bon de réunir dans le chœur de la cathé- 
drale, avec Tassentiment de l'évéque, tous les habitants 
qui voulaient être éclairés sur les considérants des con- 
seillers et sur leur jugcm^it. Hugues de Courtenay et Jean 
d'Orbais furent convoqués également afin de s'expliquer 
en public si on le croyait nécessaire. Ce dernier se rendit 
à la cathédrale entouré de tous ses partisans, bien décidés 
à faire revenir le conseil sur sa décision. 

Hugues de Courtenay y vint seul-, peu d'habitants le 
connaissaient. 

Les preniiers moments de la réunion se passèrent au 
milieu du tumulte; le maire, entouré des conseillers et 
jurés, eut grand peine à se faire entendre. Il essaya cepen- 
dant d'expliquer les motifs du jugement porté sur les pro- 
jets des concurrents; mais il était interrompu à chaque 
instant par les amis de Jean d'Orbais. 

Impatienté, le maire dit enfin : 

« Eh bien! que Jean explique lui-même en quoi son 
projet eût du être préféré à celui de Hugues. 

— Oui, oui ! » cria-t-on de tous côtés. 

Nous Pavons dit, Jean d'Orbais s'exprimait de la ma- 
nière la plus confuse, quoiqu'il n'eût pas la conscience de 
ce défaut, car il ne s'en connaissait aucun. Il commença 
donc, en bredouillant, suivant son habitude, un discours 
que personne n'entendit, répétant à peu près ce qu'il 
avait dit devant le conseil. La foule, qui ne comprenait 
rien à ce flot de paroles précipitées, à ces phrases sans 
suite, commençait à murmurer. Un plaisant se mit à dire 
tout haut et d'une voix bien claire : 

« Celui-ci parle comme un chandelier qui tombe dans un 
esraUer. » 



I08 HISTOIRE d'un HÔTEL DE VILLE 

Les rires accueillirent ce propos et gagnèrent bientôt 
toute rassemblée. L'orateur, ne pouvant deviner la cause 
de cette hilarité, bredouillait, s'embrouillait de plus belle; 
et les rires de s'accentuer, au point de couvrir la voix du 
malheureux Jean qui, à bout de forces et irrité au dernier 
point, cria ces dernières paroles aussi haut qu'il put 

« Vous n'y entendez rien! et Je vois bien que vous 
êtes tous conjurés contre moi ! Eh bien, tant pis pour 
vous, car vous n'aurez qu'une méchante cathédrale! » 

De violents murmures succédèrent aux rires-. 

« Il nous injurie! Cène sont pas des raisons cela! » 
criait-on de toutes parts. 

Les amis de Jean étaient consternés et, comme il voulait 
continuer sur ce ton, le forcèrent à grand'peine au silence. 

« Que l'autre s'explique! » cria la foule. 

Quand le calme fut rétabli, Hugues s'avança et parla 
ainsi : 

« Que vous faut-il? une cathédrale.... c'est-à-dire un 
édifice qui permette de réunir sous ses voûtes un grand 
nombre d'habitants, pouvant délibérer, voir, entendre, 
circuler, entrer et sortir facilement, qui, par conséquent, 
présente de vastes espaces dans sa partie centrale, des 
issues nombreuses, qui soit largement éclairé, d'une con- 
struction assez simple pour pouvoir être élevé rapidement, 
qui laisse aux clercs les espaces nécessaires pour le ser- 
vice religieux, qui, à l'extérieur, signale au loin l'impor- 
tance de la ville de Clusy, le goût de ses habitants, leur 
piété et les efforts qu'ils ont faits de tous temps pour main- 
tenir leurs franchises municipales sous la garantie du sei- 
gneur évêque.... N'est-ce pas lace que vous voulez? 

— Oui., c'est cela ! répondit la foule. 

— Eh bien, si messieurs les conseillers et jurés ont 



ET d'une CATIIKDRALE. IO9 



choisi mon projet entre tous, c'est qu'ils Tout considéré 
comme remplissant mieux que les autres ces conditions ; c'est 
que j'ai pu leur expliquer sans difficulté, sans détours, ces 
avantages que les tracés sur le vélin permettent d'apprécier ; 
c'est qu'il n'y a pas une partie de ces tracés dont je ne 
pusse donner la raison ; c'est que j'ai indiqué les moyens de 
construction que j'emploierai-, c'est qu'enfin, sachant que je 
travaillais pour une ville renommée par l'intelligence de 
ses habitants, je m'étais mis en mesure de pouvoir rendre 
compte de l'ensemble comme des moindres détails de ma 
conception, ne doutant pas que les choses seraient exa- 
minées avec soin et jugées par des personnes compétentes; 
c'est que j'ai cherché à obtenir un tout complet sans sacrifier 
aucune des parties, n'essayant pas d'entraîner les suffrages 
par un morceau capital séduisant, conçu au détriment du 
reste. Que diriez-vous d'un imagier qui, taillant une statue, 
lui donnerait une tête énorme et un corps grêle? C'est ce- 
pendant ce qu'a fait mon confrère Jean qui vient de parler 
et qui réclame contre la décision du conseil. Il a fait une 
belle, une énorme façade, et derrière, une nef basse bordée 
de doubles bas -côtés écrasés, terminés par un transsept 
étroit. Le conseil, avec raison, a donc rejeté son projet, 
car si la façade de votre cathédrale doit être digne de la 
cité, ce n'est pas dans la façade ni dans ses tours que vous 
vous rassemblerez, mais dans la nef et la partie centrale 
de l'édifice. La façade n'est pas le principal, mais l'acces- 
soire.... 

— C'est pour cela que Hugues, interrompit Jean, fait 
trois façades au lieu d'une seule! 

— Oui, je fais trois façades, dont une plus riche et plus 
importante que les deux autres, posées aux extrémités des 
bras de croix. Comme il y a trois portails pour permettre 



IIO HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

à la foule de circuler facilement et de se rendre au centre 
de l'édifice de divers points de la cité, il y a trois façades. 
C'est la raison qui Tindique. 

« Mais aussi, dans mon projet, j'ai du penser à la circu- 
lation qui doit être ménagée à tous les étages de l'édifice, 
pour assurer un bon et facile entretien des vitraux et cou- 
vertures, pour permettre d'éteindre les incendies si le feu 
du ciel tombe sur les toitures, pour pouvoir tendre l'inté- 
rieur aux jours de fêtes et allumer les lampes. 

(c C'est donc probablement au soin que j'ai pris de tout 
prévoir dans la construction d'un édifice, que nous vou- 
drions voir rivaliser avec les cathédrales déjà bâties à Sens, 
à Senlis, à Meaux, à Paris, à Noyon, à Soissons, à Laon, 
et avec celles que l'on construit à Reims, à Amiens, à 
Bourges, à Chartres, que je dois d'avoT vu mon projet 
choisi comme le plus digne-, d'ailleurs, m'en rapportant 
entièrement à la décision des juges et à l'opinion des habi- 
tants que je tiens à éclairer, je m'offre à faire un modèle en 
relief de la cathédrale conçue par moi ; mon confrère Jean 
pourra, s'il le veut, faire de même, et nous soumettrons ces 
modèles au jugement des citoyens de Clus}'. » 

On avait écouté cet exposé dans le plus profond silence; 
quelques interrupteurs , qui avaient tenté de déconcerter 
l'orateur, furent contraints de se taire. 

« C'est cela! dirent d'une commune voix les assistants, 
que Jean et Hugues nous montrent des modèles de leurs 
projets! » 

Mais, en sortant de la cathédrale, Hugues de Courtenay 
fut d'autant plus entouré de bourgeois que Jean fut dé- 
laissé par ses partisans d'un jour. Tout en cheminant 
vers son hôtel, le premier répondait à toutes les questions 
qui lui étaient adressées avec autant de clarté que de pa- 



ET D UNE CATIIliDRALE. 



III 



tience; la foule se pressait autour de lui, tandis que Jean 
déconcertait ses amis par des sorties ridicules et des propos 
sans suite. Aussi le groupe déjà maigre qui Tentourait à la 
sortie de rassemblée, était-il réduit à trois ou quatre fidèles 
lorsqu'il arriva à la porte de son logis. 

Ainsi fut fait comme il avait été dit -, un mois après 
cette réunion, Hugues de Courtenay, travaillant jour et nuit 
avec un des meilleurs huchiers de la ville et ses deux ap- 
prentis, fut en mesure de montrer au public le modèle en 
relief de son projet, lequel fut exposé au milieu du chœur 
de la cathédrale. 

On attendit vainement, pendant deux semaines encore, 
celui que devait produire Jean. L'eût-il exposé que l'opi- 
nion était entièrement tournée en faveur du projet de 
Hugues de Courtenay; si bien que les notables, au nom de 
la ville, vinrent supplier l'évêque de déclarer la clôture 
définitive des épreuves et de confier l'œuvre à Hugues, 
ainsi que le conseil l'avait décidé. 




112 HISTOIRE D U.\ HOTEL DE VILLE 



CHAPITRE VI 



POURQUOI ET COMMENT LA CATHEDRALE 
SUBIT CERTAINES MODIFICATIONS. 



Sous répiscopat de Eudes de la Ferté, les travaux de la 
cathédrale de Clusy, confiés au maître des œuvres Hugues, 
furent poussés avec une activité prodigieuse, si bien qu'en 
1240, rédifice était achevé, y compris la salle s3'nodale in- 
diquée en S sur le plan (fig. 21}, et sauf quelques par- 
ties supérieures de la façade, et les quatre tours du 
transsept-, mais alors, la suite de l'opération était confiée au 
.ils de Hugues, Guillaume de Courtenay. 

Le maître dont le projet a été expliqué dans le chapitre 
précédent, étant mort en 12 38, Guillaume, non moins ha- 
bile que son père, avait été élevé près de lui, dans ce grand 
et actif chantier de la cathédrale de Clusy i mais Hugues, 
sachant par expérience que celui qui n'a vu qu'une chose 
n'a rien vu, voulut que son fils parcourût les divers chan- 
tiers de la France ; et comme alors tous les maîtres des 
œuvres étaient en relations constantes et intimes, se fai- 
saient part, réciproquement, de leurs tentatives, de leurs 



ET DUNE CATHI.DRALE. Il3 

succès OU de leurs insuccès^ comme aussi certains se- 
crets du métier étaient religieusement gardés et transmis 
seulement entre les membres par la parole, et jamais par 
écrit, il s'était établi entre eux une sorte d'association dans 
laquelle, pour être admis, ;1 fallait faire ses preuves 

Guillaume s'était donc instruit au contact de ces maîtres 
dont il avait visité successivement les chantiers, non-seule- 
ment sur le domaine ro3'al, mais en Champagne, en Bour- 
gogne et dans les Flandres-, il était devenu ainsi maître très- 
ingénieux en Tart de construire, fort versé dans les procédés 
secrets de disposer les plans et de tracer les voûtes suivant 
la méthode la plus nouvelle. 

Mais, pour construire cette grande cathédrale, il avait fallu 
beaucoup d'argent, et les corporations d'ouvriers étaient de- 
venues d'autant plus, exigeantes qu'on avait un plus grand 
besoin d'elles. Le prix moyen des journées s'était successi- 
vement élevé jusqu'à la somme de six sous et plus *^ puis, 
les ouvriers avaient demandé à être dispensés de faire mai- 
gre pendant le carême ; les corporations s'étaient fait octroyer 
des privilèges tels que : dispense du guet, franchise des droits 
sur le vin pour elles, faculté de travailler après le couvre- 
feu jusqu'à dix heures du soir, etc. 

Quant aux sommes nécessaires à l'exécution de ces cons- 
tructions et à l'acquisition des matériaux, l'évêque ne pou- 
vait guère les trouver que dans l'escarcelle des bourgeois ; 
car, bien que le roi fît des dons pour hâter le travail, ces 
sommes étaient, relativement aux besoins, peu importantes. 
Demander de l'argent aux nobles, il ne fallait pas y songer, 
on va voir pourquoi. 



I. Environ cinq francs cinquante de notre monnaie, d'après le 
prix du blc à cette époque. 



tl4 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

Les bons bourgeois de Clusy n'étaient pas disposés à vi- 
der leurs bourses seulement par un sentiment de piété ou 
de vanité, il leur fallait, en échange, trouver des avantages 
réels. 

L'évêque Eudes de la Ferté, qui était homme d'esprit et 
de grand sens, le savait très-bien, mais, ainsi que tous les 
autres évêques de France alors, il tenait à accomplir pleine- 
ment le projet formé par ses prédécesseurs et notamment 
par Baudoin de sainte mémoire. Pendant la régence de la 
reine Blanche, mère de Louis IX, la coalition des grands 
vassaux de la couronne ayant été dissoute, grâce à Thabileté 
de cette princesse et à la défection du comte de Cham- 
pagne, les évêques crurent le moment des plus favorables 
pour atteindre le but vers lequel ils tendaient depuis près 
de quatre-vingts ans et que nous indiquerons en peu de 
mots. 

Depuis Philippe-Auguste notamment, et même déjà du 
temps de la régence de Tabbé Suger, le pouvoir des grands 
vassaux était ébranlé. Philippe lui avait porté un coup ter- 
rible* il avait protégé les communes, s'était servi de leurs 
milices dans ses expéditions-, mais Foeuvre était de trop 
longue haleine pour qu'il pût l'achever. A sa mort, les grands 
seigneurs féodaux prétendirent reconquérir tout le terrain 
perdu et partager le royaume en seigneuries suzeraines, 
indépendantes les unes des autres. Ils ne furent secondés 
dans cette levée de boucliers ni par les populations des 
villes ni parles évêques qui prétendaient, eux, à autre chose, 
savoir : à ce rôle qu'ils avaient rempli jadis avec éclat, de 
maîtres absolus dans les cités sans contrôle d'aucune sorte, 
maîtres à la fois séculiers et spirituels, c'est-à-dire des corps, 
des biens et des âmes. Ils avaient compris que ce résultat 
ne pouvait être obtenu par la forcer le soulèvement des 



ET d'une CATIIIÎDRALE. Il5 

communes avait éclaire souvent d'une lueur sinistre leurs 
tentatives à cet égard; ils avaient compris également que le 
pouvoir royal ne les seconderait pas dans cette entreprise, 
.non plus que la noblesse laïque. Leur seule alliée était donc 
la commune; mais il fallait acheter cette alliance et la cul- 
tiver avec la plus grande prudence, car les bourgeois des 
villes étaient déliants et payés pour Tètre. 

C'est pourquoi les cathédrales s'élevaient bien plus comme 
des édifices affectés à une destination civile qu'à un service 
religieux. La cathédrale devait devenir le monument de la 
cité, remplacer Thôtel de ville ; donc, le parloir aux bourgeois 
n'avait plus sa raison d'être, puisque les citoyens pouvaient 
à toute heure se réunir dans l'église mère, y discuter de 
leurs affaires *, puisque les cloches des tours étaient mises en 
branle par leur ordre ; puisque, dans ces vastes vaisseaux, 
ils pouvaient même se livrer à certains passe-temps, jeux 
et mystères, à l'occasion. 

Seulement, la cathedra^ le siège épiscopal était là, il 
était la sauvegarde des droits concédés, mais surtout le tri- 
bunal, le prétoire où toute cause devait être appelée, car 
tout crime ou délit étant l'occasion d'un péché, c'était à 
l'évêque, comme chef spirituel, d'en connaître et d'en juger 
tous les cas. 

C'est ainsi du moins que l'entendait l'épiscopat au com- 
mencement du règne de Louis IX, et les prélats croyaient 
bien par ce raisonnement supprimer toute autre juridiction 
seigneuriale, réduire la noblesse féodale à néant et gouver- 
ner au nom du suzerain, d'abord sur les villes, puis bien- 
tôt sur toute l'étendue de leur diocèse. 

En un mot, c'était une théocratie, ayant à sa tête une 
sorte de doge dont les volontés eussent été entièrement sou- 
mises à ses décisions. 



Il6 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

Encore une fois, pour obtenir ce résultat, il fallait que la 
cathédrale fût bâtie, qu'elle existât. Aussi, avec quelle hâte 
on s'empressait d'élever les édifices retardataires, à Troyes, 
à Reims, à Amiens, à Beauvais, à Bourges, à Rouen ! Et 
pour obtenir Targent nécessaire à leur construction, les 
évêques ne ménageaient pas Poctroi des franchises munici- 
pales. La garde et la police de la cité, le jugement des sim- 
ples délits, la perception des droits, Tédilité, la tenue des 
marchés, le cri des édits ro3'aux, les règlements touchant 
la voirie, tout cela avait été successivement accordé aux 
villes par les évêques-seigneurs et sanctionné par des char- 
tes moyennant subsides qui étaient employés en partie à 
la construction de la grande œuvre. 

D'ailleurs, les bourgeois, se voyant maîtres chez eux, 
nantis de franchises qui assuraient l'autonomie de la cité, 
ne faisaient plus de difficultés quand il s'agissait de subve- 
nir aux dépenses de la cathédrale, symbole visible et réel 
de ces libertés. Ils étaient les premiers à hâter les travaux, 
soit de leur argent, soit par des prestations consistant en 
bêtes de somme, chariots, engins, etc. 

Si la bourgeoisie des villes s'élevait ainsi à la hauteur 
d'un pouvoir homogène compacte, le bas peuple profitait 
également, dans une certaine mesure, de ce nouvel état de 
choses. La ro3'auté poussait à l'affranchissement des serfs 
des campagnes qui, s'incorporant à des communes, pas- 
saient ainsi de l'autorité du seigneur féodal sous celle du 
roi. De telle sorte que les villes et leur banlieue se peu- 
plaient d'autant, s'enrichissaient, pendant que les seigneurs 
voyaient déserter leurs terres. 

Ceux-ci s'émurent bientôt de la situation qui leur était 
faite; leurs seigneuries se dépeuplaient pour aller grossir 
les communes; leurs droits de justiciers, auxquels ils te- 



ET D UNE CATHl'DRALE. II7 

liaient grandement, étaient menaces par le nouveau pou- 
voir que s'arrogeaient les évequcs dans leurs cathédrales 
en vertu du principe établi par les prélats : que toute 
contestation judiciaire a sa source dans la fraude ou la vio- 
lence et que Téglise doit prendre connaissance de tout ce 
qui est péché, afin de savoir s'il convient de remettre ou 
retenir, de lier ou de délier. 

De sa cathedra^ Tévêquc prétendait juger toutes les con- 
testations, les causes criminelles et féodales, les nobles 
comme les vilains, et recourait au besoin à Texcommunica- 
tion, même en cas de contestations civiles, lorsqu'il était 
admis que la partie lésée dans ses intérêts purement tempo- 
rels était un clerc. 

En 1235, la noblesse, réunie à Saint-Denis, en présence 
du roi Louis IX, rédigea une protestation contre les préten- 
tions des évêques et adressa ses plaintes au pape. Un décret 
fut rendu qui établissait : 

1° Que les seigneurs ne seraient pas justiciables des tri- 
bunaux ecclésiastiques pour les affaires civiles -, 

2" Que si un juge ecclésiastique excommuniait quelqu'un 
dans ce cas, il serait contraint à lever l'excommunication 
par la saisie de son temporel -, 

3° Que pour leurs fiefs, les ecclésiastiques seraient tenus 
de répondre devant les juges laïques. 

Cette première manifestation contre les prétentions ec- 
clésiastiques, fit réfléchir les plus prudents parmi les évê- 
ques, et plusieurs songèrent déjà à enlever à la cathédrale 
quelque chose du caractère de prétoire épiscopal et de ba- 
silique qui lui avait été donné, pour en faire plus spéciale- 
ment un édifice religieux. 

Une tentative avait été faite directement auprès du roi 
pour connaître ses sentiments personnels à l'endroit de ces 



[l8 HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

prétentions du. clergé, touchant le droit qu'il entendait s'ar- 
roger de juger tous les cas et de ne voir dans le pouvoir 
laïque que l'exécuteur aveugle de ses décisions. 

L'évêque d'Auxerre, Guy de Mello, au nom d'un grand 
nombre de prélats, se présenta un jour à la cour et dit au 
roi : 

(' Sire, des évêques et archevêques, en grand nombre, 
m'ont chargé de vous faire savoir que la chrétienté périt 
entre vos mains! » 

Louis, surpris, se signa et répondit : 

« Or, me dites comment cela est? 

— Sire, reprit l'évêque, c'est parce qu'on prise si peu les 
excommunications aujourd'hui, que les gens se laissent 
mourir excommuniés avant qu'ils se fassent absoudre et 
ne veulent pas faire satisfaction à l'Église. Ces seigneurs 
évêques vous requièrent donc. Sire, pour l'amour de Dieu 
et parce que vous le devez faire, que vous commandiez à 
vos prévôts et baillis que tous ceux qui resteront excommu- 
niés un an et un jour, qu'on les contraigne par la saisie de 
leurs biens à ce qu'ils se fassent absoudre. » 

A cela le roi répondit : 

<( Qu'il le leur commanderait volontiers pour tous ceux 
dont on lui donnerait la certitude qu'ils eussent tort. i> 

Mais l'évêque de Mello répliqua : 

« Que les prélats ne le feraient à aucun prix et qu'ils lui 
contestaient la juridiction de leurs causes. 

— Je n'agirai point autrement cependant, dit le roi, 
car ce serait contre Dieu et raison si je contraignais les gens 
à se faire absoudre quand le clergé leur ferait tort. Et à ce 
propos, je vous citerai l'exemple du comte de Bretagne qui 
a plaidé sept ans, étant excommunié, avec les prélats de Bre- 
tagne et a si bien fait que le pape a'condamné ceux-ci. Donc, 



ET d'une cathédrale. I I9 

si j'eusse contraint le comte de Bretagne, la première an- 
née, de se faire absoudre, j'eusse péché contre Dieu et contre 
le pape. » 

Depuis cet entretien, persuadés que le roi ne changerait 
pas d'avis, les évcques se résignèrent et prirent de nouvelles 
dispositions, d'autant que, pour conformer ses actes à ses 
paroles, Louis IX établit dans chaque seigneurie et dans 
chaque ville, indépendamment du prévôt, un bailli royal, 
lequel, lorsqu'une cause quelconque était appelée devant 
la justice seigneuriale , pouvait la réserver, comme cas 
rojal^ et l'introduire ainsi à sa cour, à celle du prévôt ou 
au Parlement, prétextant que le roi, comme chef du gou- 
vernement féodal, avait, de préférence à tout autre, le droit 
de juger certaines causes nommées cas ro/aux. 

A ces prétentions, les évêques, aussi bien que les sei- 
gneurs laïques, essayèrent de mettre des bornes, en deman- 
dant que ces cas roj^aux fussent spécifiés ; mais les baillis 
ne l'entendirent point ainsi. Ce fut vainement que les sei- 
gneurs employèrent près d'eux les prières, les instances et 
même les menaces -, les baillis, toutes les fois qu'ils enten- 
daient débattre dans les cours seigneuriales une cause qui pa- 
raissait intéresser l'autorité du roi, s'interposaient au milieu 
des parties, déclaraient la cause cas vqyal^ et en attiraient 
le jugement à leurs cours. Gr, si les bourgeois préféraient 
la justice de l'évêque à celle d'un seigneur laïque, parce que 
la première s'appuyait sur une législation moins arbitraire 
et offrait ainsi plus de garanties, ils trouvaient encore dans le 
tribunal du bailli, soustrait aux passions du moment et aux 
intérêts locaux, délégation de la justice royale établie déjà, 
quant aux grands principes, sur le droit romain, plus d'im- 
partialité et d'équité. D'ailleurs, le roi investissait chaque 
jour les bourgeois des villes de fonctions de plus en plus 



120 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

étendues ; ceux-ci s'habituaient à considérer le nouveau 
suzerain comme la sauvegarde de leurs droits municipaux 
de leurs franchises et coutumes, et leur alliance avec Tévê- 
que, quant au maintien de ces droits, perdait beaucoup 
d"'importance ou d'efficacité à leurs yeux. 

Ces quelques développements étaient nécessaires pour 
faire comprendre ce qui va suivre. 

Eudes de la Ferté était mort vers 12 36, au moment où 
rédifice conçu par Hugues de Courtenay présentait déjà un 
ensemble complet. Son successeur, Odon de Gisors, trouva 
le chapitre de son église singulièrement relâché dans ses 
mœurs, car Téveque Eudes vivait plus comme un seigneur 
laïque que comme un prélat. Il aimait à s'entourer de gens 
de société facile et bons vivants, était grand chasseur, et 
laissait volontiers ses chanoines mener une vie qui n'était 
rien moins qu'édifiante. Plusieurs étaient mariés et même 
bigames ; d'aucuns ne sortaient jamais que vêtus richement 
et coiffés de chapeaux de fleurs, ou même armés ^ ils cou- 
raient les tavernes et menaient jo3'euse existence. 

Odon de Gisors commença, en s'appuyant sur les décrets 
des conciles, à réprimer ces abus ; puis, tout en continuant 
l'œuvre entreprise par son prédécesseur, il dut, comme tous 
les autres prélats de France, reconnaître que l'attitude nou- 
velle prise par le pouvoir royal devait faire abandonner à 
répiscopat l'espoir longtemps caressé de donner à la ca- 
thédrale ds. la cité le caractère attribué jadis à la basili- 
que antique, à la fois lieu de réunion, centre des transac 
tions de toutes les affaires, édifice municipal et tribunal. 

Odon de Gisors crut donc prudent de modifier l'édifice 
dans la partie particulièrement réservée au culte. A cet effet, 
il demanda au maître de l'œuvre, Guillaume, de dresser un 
projet de reconstruction d'un chœur plus vaste, avec cha- 



ET D UNE CATHEDRALE. l2l 

pelles, à rinstar de ceux que Ton construisait à Troyes et 
que Ton commençait à établir à Amiens. 

Guillaume se mit à Toeuvre avec d'autant plus d'empres- 
sement que ses connaissances, ses voyages, lui permettaient 
d'entreprendre cette opération de manière à satisfaire au 
beau programme qui lui était imposé. 

Dans son projet, il conservait les hauteurs données par 
Hugues aux voûtes de la nef, du transsept, et la disposition 
des travées ^ il conservait les dimensions du sanctuaire, lui 
accolait latéralement des collatéraux doubles, puis établis- 
sait au chevet cinq chapelles, dont une plus vaste consacrée 
à la Vierge, suivant la conception de Parchitecte d'Amiens, 
Renault de Cormont, qui était alors chargé de la conti- 
nuation de l'œuvre de Robert de Luzarches. 

Guillaume présenta donc bientôt à Tévêque les dessins 
de ce chœur. 

Le plan (fig. 2 5) offrait un tracé savamment et simple- 
ment conçu. Se servant des fondations du chœur du dou- 
zième siècle, il établissait les piliers intérieurs sur ces fonda- 
tions, mais il élargissait le vaisseau par l'adjonction des 
doubles collatéraux A. Du centre O, il divisait le demi- 
cercle du chevet en cinq parties, et traçait l'abside avec ses 
chapelles comme on le. voit en B. 

Ce plan, pour être mis à exécution, devait déborder de 
beaucoup l'enceinte de la ville qui, coinme on l'a vu, 
figure 2 1 , était tangeante au chevet, et par conséquent il 
devait recevoir l'approbation royale, cette enceinte, comme 
celle de toutes les bonnes villes, ne pouvant être modifiée 
qu'avec l'assentiment du roi. 

Comme son prédécesseur, Guillaume de Courtenay avait 
fait un dessin donnant le pourtraict au naturel du chœur 
projeté, lequel était joint aux coupes et élévations. La dif- 

16 



' '*, . 



122 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 




fit d'une CATHliDRALE. 123 

férence de niveau entre le sol de la ville et celai du dehors 
lui avait permis de concevoir des cryptes sous les chapelles, 
auxquelles on serait descendu par les escaliers G qui s'éle- 
vaient jusques aux combles des bas-côtés. 

L'évéquc Odon voulut montrer lui-même ces projets au 
roi (c'était en 1242), afin d'obtenir de lui les modifications 
aux remparts de la ville et des sommes pour Taider dans 
son entreprise. 

Les choses furent réglées à la satisfaction du prélat. Le 
roi Tautorisait à jeter bas la muraille de la ville, à s'em- 
parer du terrain nécessaire dans les f jssés pour asseoir les 
fondations des chapelles, à la condition toutefois d'établir 
avant toute entreprise une nouvelle portion d'enceinte mu- 
nie de deux tours, à dix toises au delà de la chapelle de la 
Vierge, et de s'entendre à ce sujet avec le sénéchal et le 
prévôt. 

Il lui fit remettre en outre 700 livres pour lui donner les 
moyens de commencer les travaux sans retard. 

Toutefois, quand l'évêque fit part aux notables de Clusy 
de son projet, il ne trouva pas ^ chez ceux-ci un empresse- 
ment très-vif. Plusieurs, parmi ceux du conseil, firent obser- 
ver au prélat que le chœur actuel était fort beau et fort bon, 
bien qu'il eiJt déjà vu passer plus d'un demi-siècle, et que 
les grandes dépenses qu'occasionnerait la nouvelle construc- 
tion n'étaient point fort utiles. L'évêque fit valoir le dévoue- 
ment que les bourgeois avaient apporté précédemment à 
l'œuvre et les sacrifices faits pour édifier une cathédrale 
digne de Clusy. Il fit la critique du chœur ancien, dépourvu 
de chapelles et si mal disposé pour le service religieux. Les 
notables ne répliquèrent rien à ces raisons, mais ne s'en- 
gagèrent que pour des sommes assez faibles. 

L'évêque ne fut pas sani constater cette froideur et ne 



124 HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

s'en étonna guère d'ailleurs, n'ignorant pas que pareille 
disposition existait dans beaucoup d'autres villes depuis 
que les prétentions épiscopales avaient été limitées brus- 
quement par les récentes décisions et mesures du roi tou- 
chant l'exercice du pouvoir judiciaire •, mais il crut qu'une 
fois les travaux commencés, il obtiendrait facilement de la 
cité des subsides et dons pour les pousser aussi cictivement 
que par le passé. En homme prudent cependant, et aussi 
pour ne pas interrompre ou gêner trop longtemps l'exercice 
du culte, l'évéque se garda de rien démolir des vieilles 
constructions et, ayant pris possession des terrains du fossé, 
fait relever plus loin la muraille de la ville sur les indica- 
tions du sénéchal, le maître des œuvres, Guillaume, put 
commencer les substructions de trois des chapelles absi- 
dales et notamment de celle de la Vierge. 

L'évéque Odon avait grande hâte de voir celle-ci con- 
struite *, « car, pensait-il, si nous n'avons pas des ressources 
suffisantes pour achever le reste, du moins cette chapelle 
donnera-t-elle au chevet un caractère plus convenable à un 
édifice religieux. » Puis, alors, le culte de la Vierge s'éten- 
dait singulièrement, et il fallait satisfaire à ce nouveau 
besoin des âmes pieuses. 

En effet, en 1248, la chapelle de la Vierge était élevée et 
provisoirement raccordée au bas-côté du douzième siècle 
en démolissant l'absidiole ancienne, de telle sorte qu'on 
pût se servir de cette adjonction. Quant aux quatre autres 
chapelles, l'architecte, avec les ressources mises à sa dispo- 
sition, n'avait pu les élever que jusqu'au ras du sol de 1 église 
(fig. 26). 

La consécration de la nouvelle chapelle fut faite en 
grande pompe et suivie de beaux sermons et belles proces- 
sions, dans l'espoir de ranimer le zèle du bourgeois qui 




>MOT jL'une 



VUE DE LA CHAPELLE DE LA VIERGE DE LA CATHEDRALE, 
MILIEU DU XIII° SIÈCLE. 



ET D UNE CATHEDRALE. I2D 

l'aiblissait chaque jour. L'cvèque Odon n'espérait plus pou- 
voir entreprendre l'œuvre totale de la construction du 
chœur; mais il tenterait du moins de terminer les quatre 
chapelles absidales et de les mettre en communication avec 
le pourtour. 

A cet elTet, pour recueillir les sommes nécessaires, la 
cathédrale possédant des reliques insignes et, entre autres, 
un morceau de la vraie croix, la dalmatique de saint 
Etienne et le corps de saint Babolein, Pévêque imagina de 
faire porter ces reliques dans un grand nombre de cités, 
par des clercs doctes et sages, qui, les montrant aux fidèles 
avec toute la solennité et les cérémonies convenables, 
recueilleraient ainsi des dons abondants. 

De leur tournée prolongée pendant toute une année, les 
clercs rapportèrent, en effet, une assez belle somme qui 
permit de reprendre les travaux. Mais, sur ces entrefaites, 
révêque Odon vint à mourir (i25[) et, suivant ses inten- 
tions, il lui fut élevé un tombeau le long de la paroi de la 
première travée de la chapelle de la Vierge, bâtie sous son 
épiscopat. 

Jusqu'alors, bien que les cérémonies religieuses se lissent 
en grande pompe dans le chœur, cette partie de l'édifice 
n'était point enclose. Les clercs se tenaient soit debout, 
soit assis sur des bancs sans dossiers ou à genoux sur les 
dalles. Le trône épiscopal était placé au fond du chœur, 
accompagné, des deux côtés, de sièges en bois avec dossiers 
disposés en hémicycle pour les chanoines. 

Le public circulait librement dans les bas-côtés pendant 
les cérémonies, ou se tenait dans le transsept et dans la nef, 
parlant, se groupant, et s'occupant parfois de toute autre 
chose que des cérémonies sacrées. Le long des murs des 
bas-côiés de la nef, il y avait même des marchands qui 



120 HISTOIRE d'un HÔTEL DE VILLE 

vendaient de menus objets, images d'étain ou de bois, des 
lacets, des boutons, fermoirs et bijoux communs, sur des 
•éventaires mobiles. 

Les deux évêques avaient cru devoir tolérer ces abus en 
raison du caractère d'édifice civil qu'ils prétendaient lais- 
ser, en partie, à la cathédrale-, mais les dispositions étaient 
modifiées et, du moment que Téglise de la cité reprenait 
une affectation purement religieuse, il n'était plus pos- 
sible de souffrir ces empiétements du profane dans le lieu 
saint. 

Le successeur d'Odon, Raymond de Villeneuve, résolut de 
faire cesser, à cet égard, toute équivoque. C'était un homme 
froid, d'esprit net, aux mœurs austères et qui ne se faisait 
pas d'illusions. Il commença par établir parmi les clercs 
de son entourage et les chanoines une discipline sévère \ 
appréciant les nécessités du temps, l'importance de plus en 
-plus grande que prenait le pouvoir royal, il abandonna tout 
projet d'extension de la cathédrale, fit suspendre les tra- 
vaux des chapelles du chœur, et prétendit aménager l'in- 
térieur de l'édifice de telle sorte que les cérémonies du 
culte pussent se faire avec recueillement. Après s'être fait 
rendre un compte exact de toutes les conventions passées 
avec les bourgeois relativement aux droits concédés à ceux- 
ci dans l'intérieur de l'église, il fit venir les jurés et notables 
et leur parla en ces termes. 

« Grâce aux efforts de mes prédécesseurs et aux vôtres, 
notables bourgeois, une cathédrale a été élevée dans ce dio- 
cèse de Clusy en l'honneur de Dieu, de la sainte Vierge et 
des saints martyrs. Elle répond à vos besoins et nous pré- 
tendons nous en tenir à cette œuvre achevée; mais nous 
avons considéré avec tristesse que dans cet édifice, qui ne 
doit retentir que des louanges du Seigneur, on pourrait se 



ET D UNE CATHÉDRALE. I27 

croire souvient dans une place publique ou dans un marché. 
Sans vouloir revenir sur les conventions librement consen- 
ties entre vos prédécesseurs et les habitants de Clusy, il 
nous a paru que de grands abus s'étaient introduits dans 
cette église- et que la décence, qui doit présider à toute 
assemblée tenue dans le temple dédié à Dieu, n'y était pas 
toujours observ^ée, cela au grand détriment du salut des 
âmes-, .car, s'il n'est pas admis que dans la salle du palais 
de notre sire le roi, on puisse se livrer à des conversations 
futiles, à des jeux et à des transactions commerciales, à 
plus forte raison ne saurait-on le faire dans la maison de 
Notre Seigneur Jésus-Christ. 

« Or donc, nous avons cru qu'il était bon de vous faire 
savoir que nous ne saurions admettre plus longtemps dans 
la cathédrale, des marchands ambulants, des réunions 
profanes autres que celles desquelles il a été stipulé dans 
les actes de nos prédécesseurs, à certaines occasions, ou 
sur permission spéciale de l'évêque; que notre intention 
est de clore le chœur afin que les clercs ne soient point 
distraits pendant les cérémonies religieuses. 

« Les chartes royales garantissent l'intégrité de votre 
commune; pour les affaires qui touchent à ses intérêts, 
vous avez la maison de ville qui convient aux délibérations 
des jurés, et où vous pouvez vous réunir toutes fois que 
cela est nécessaire. Veuillez donc instruire vos concito3'ens 
de ce que je viens de vous dire, afin que toute chose rentre 
dans l'ordre et que la maison du Seigieur soit désormais 
préservée de toute souillure, conformément au désir de 
notre sire le roi et à notre volonté. » 

Nous ne saurions dire si ce discours plut fort aux 
no'ables bourgeois, mais au total, on ne leur demandait 
pas d'argent-, il n'était pas question de toucher à leurs 



128 HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

franchises -, ils s'en allèrent donc le cœur tranquille après 
avoir reçu la bénédiction épiscopale. 

Les travaux des quatre chapelles absidales étant sus- 
pendus, l'argent qui était destiné à leur construction fut 
employé à Pédification d'une délicate clôture de pierre, en 
avant et autour du chœur, toute remplie des images de 
l'Ancien et du Nouveau Testament, derrière laquelle 
seraient établies de belles et hautes stalles de bois de chêne 
pour le chapitre. 

L'évêque voulut également élever dans le sanctuaire un 
autel de pierre derrière lequel seraient placés les reliquai- 
res, sous un magnifique baldaquin de cuivre doré. 

La clôture en avant du chœur servit de jubé, c'est-à-dire 
de tribune élevée, d'où on pouvait lire au peuple TÉpître 
et l'Évangile, et sur laquelle se tiendraient les chœurs pour 
chanter noëls et cantiques. 

Trois portes étaient percées sous le jubé, lesquelles, 
ouvertes pendant les offices, permettaient aux fidèles d'en- 
trevoir les cérémonies religieuses (fîg. 27). 

On montait au jubé par deux escaliers latéraux, à vis. 

Les imageries et toute l'architecture de ces clôtures fu- 
rent peintes et dorées avec grand soin et au mo3^en de dons 
particuliers faits par les plus riches bourgeois dont les noms 
furent inscrits sur les parois. De même aussi, furent ré- 
servées, dans les clôtures latérales, quelques enfoncements 
propres à recevoir la sépulture de nobles chanoines qui 
avaient laissé des legs importants pour concourir à l'œu- 
vre et qui s'étaient consacrés à l'édification de ces clôtures. 

Ainsi, désormais, la séparation était complète entre le 
lieu affecté "aux clercs et l'espace réservé à la foule. Le 
programme de la cathédrale s'était modifié profondément 
dans l'espace d'un siècle. 



ET D USE CATHliDRALE. 



129 



Toutefois, les populations des villes ne cessèrent de con- 
sidérer cet édifice comme leur propriété, et les évêques ne 
purent les empêcher d'y tenir des assemblées, de s'y livrer 
même à des passe-temps burlesques à certaines époques 
de Tannée. Alors même, le chapitre tout entier participait 




à ces sortes de mascarades qui n'étaient rien moins que 
décentes. 

Cette clôture du chœur, ainsi que rétablissement des 
stalles de chêne, richement sculptées, demandèrent beau- 
coup de temps. Quatre imagiers et leurs apprentis, sans 
compter les tailleurs de pierre et les huchiers, furent occupé^î 



*i3o 



HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 



à ce travail pendant près de vingt ans, et l'argent venant 
à manquer, cette entreprise ne put être achevée qu'avec les 
dons que firent encore à Pœuvre plusieurs des notables et 
fiches chanoines. 




par cWfaitom 

troiCtuanrroC 






F.T d'une' cathédrale. I'-'À' 



CHAPITRE VII 



l'hôtel de ville de la fin du xiii" siècle. 



Désormais la commune de Clusy vivait en paix, s'enri- 
chissait et prospérait grandement. 

Les Établissements de saint Louis, sorte de code de 
jurisprudence, avaient été discutés dans un conseil composé 
de barons et de prudliommes, c'est-à-dire de nobles et de 
bourgeois. Le roi, ne voulant pas rester étranger à la nomi- 
nation des officiers et magistrats des villes, lendit deux 
ordonnances, en 1266, par lesquelles la nomination des 
maires de toutes les villes du royaume était fixée au lende- 
main de la Saint-Simon, Saint-Jude. 

Le nouveau maire, l'ancien et quatre notables, dont deux 
avaient participé pendant Tannée à Padministration de la 
ville, devaient venir à Paris, aux octaves de la Saint- 
Martin, pour rendre leurs comptes. 

Quant au mode à suivre pour l'élection des maires, 
le maire sortant et les notables faisaient une liste de 
quatre prud'hommes qu'ils présentaient au roi à Paris. 
Le roi choisissait le maire parmi ces candidats \ ceux qui 



T02 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

n''av^ient pas été élus devenaient conseillers de la com- 
mune. 

Après la mort de saint Louis, la législation touchant les 
communes fut non-seulement respectée, mais prit de plus 
grands développements. Beaumanoir nous montre Tétat de 
ces communes, insiste sur le soin que prenait le pouvoir 
royal pour empêcher les mairies de se fixer dans les familles 
opulentes, pour que le peuple participât à ces charges, qu'il 
assistât à la reddition des comptes, etc. 

Des commissaires-voyers étaient envoyés dans les pro- 
vinces pour inspecter les routes, pour surveiller la naviga- 
on des rivières et pour donner leur avis sur les travaux à 
entreprendre aux murailles des villes. Les seigneurs terriens 
furent rendus responsables des crimes ou délits commis sur 
les routes de leur territoire, depuis le lever du soleil jus- 
qu'au coucher. 

On comprend qu'en face de cette organisation, qui ten- 
dait de plus en plus à affranchir la commune de toute 
autorité locale autre que celle déléguée par le roi, les bour- 
geois des villes n'aient plus eu grand souci de consacrer 
leurs ressources à construire des cathédrales. 

Aussi, toutes celles qui n'étaient pas achevées vers 1260, 
ne le furent jamais ou furent continuées péniblement par 
les évêques eux-mêmes, sur leur propre avoir. 

Par contre, Thôtel de ville, délaissé de 1 1 5o à 1260, pen- 
dant la construction fiévreuse des cathédrales, prend alors 
une nouvelle importance. Les bourgeois s'occupent de 
rebâtir ces édifices ou de les agrandir en raison des besoins 
nouveaux de la cité. 

Nous avons vu, figures 11 et 12, ce qu'était l'hôtel de ville 
de Clusy au commencement du douzième siècle. En 1280, 
11 n'avait guère changé, mais alors les bourgeois résolurent 



fi^28 





ZO'"- 



PLAN DE L HOTEL DE VILLE ^ FIN 
DE Xîlic SIÈCLE 



PLAN DE L HOTEL DE VILLE_, REBATI 
A LA FIN DU XIVC SIÈCLE 



l^"^'^^^^^'^^^^^.^^^,,^^ F^sUO 




Fla^e du Marchés 



LE PLAN DU NOUVEL HOTEL DE VILLE EN I47O 




ÉLÉVATION DE l'hOTEL DE VILLE DE CLUSY, FIN DU XIII'= SIÈCLE. 



ET D UNE CATHEDRALE. l33 

d'ajouter au vieux bâtiment deux ailes et un vaste perron 
avec loge. 

A cet effet, des maisons voisines furent acquises, avec 
Tautorisation royale, et on projeta à droite et à gauche de la 
tour du beffroi, à la place des deux galeries étroites, deux 
corps de bâtiment contenant chacun une salle à rez-de- 
chaussée et une salle au premier étage (fig. 28). Un perron 
à double degré, couvert, permettait de monter de la place 
à une loge également couverte qui donnait entrée aux salles 
du premier étage ; les salles latérales du rez-de-chaussée 
servaient de dépôt des armes de la milice ; dans la vieille 
salle centrale basse se réunissaient les dizainiers lors des 
prises d'armes. De la loge du perron, le maire, assisté des 
jurés, parlait au peuple assemblé sur la place quand les cir- 
constances le demandaient. 

Le maire et les jurés se réunissaient au premier étage 
dans Tune des salles latérales; dans Tautre étaient disposées 
des tables pour les scribes et officiers municipaux, afin qu'ils 
pussent se livrer à leurs occupations de comptables ou 
d'administrateurs. La grande salle centrale était réservée 
aux assemblées des notables et au jugement des causes 
ressortissant au tribunal du maire et jurés, car ce tribunal 
connaissait des délits de police. 

Autour du beffroi étaient disposées des prisons à rez-de- 
chaussée et au premier étage, indiquées dans notre plan. 

Le trésor était renfermé dans la salle voûtée du deuxième 
étage de la tour sous le beffroi. 

Ces adjonctions au vieil hôtel de ville furent conçues et 
bâties par le maître des œuvres de la cathédrale, Guillaume 
de Courtenay, qui vivait encore. 

La figure 29 donne l'élévation de la façade sur la place, 
avec son grand perron couvert. Au-dessous, nous avons 



iD4 HISTOIRE D UN HUTEL DE VILLE 

tracé en A le plan du rez-de-chaussée, et en B, le plan du 
premier étage de cette nouvelle construction. 

Mais Pautorisation d'augmenter les bâtiments de Phôtel 
de ville de Clus}^ ne fut accordée que moyennant une 
somme de 3oo livres au profit du trésor royal. De plus, 
l'état prospère de cette cité avait été le prétexte d'une aug- 
mentation des redevances à payer au roi et à Tévêque, 
surtout depuis la mort de Louis IX. Si bien qu'alors, ces 
redevances annuelles ne s'élevaient pas à moins de cinq 
cents livres. En ajoutant à ces sommes les dépenses impo- 
sées par les prévôts royaux pour remettre en état les mu- 
railles de Clusy, et celles enfin qu'occasionnaient les con- 
structions de 1 hôtel de ville, l'état des finances municipales 
était loin d'être satisfaisant. Il fallait donc augmenter les 
impôts qui frappaient certaines denrées, et de là, un grand 
mécontentement parmi les bourgeois. — Car il faut obser- 
ver que plus ceux-ci s'enrichissent, plus ils tiennent à leur 
avoir et ne veulent en distraire que la plus faible portion 
possible. 

Les plaintes devinrent si vives que le maire et les jurés 
élus durent s'en émouvoir. D'ailleurs, quelques notables 
parlaient déjà de demander l'abolition de la commune, son 
maintien étant une charge trop lourde, et d'obtenir du roi 
que la ville fut gouvernée par un prévôt royal qui régirait 
les habitants suivant leurs coutumes, libertés et franchises, 
ainsi que cela avait été établi dans d'autres localités, 
lesquelles se trouvaient ainsi déchargées, moyennant une 
redevance annuelle et fixe, de toutes les dépenses qui 
incombaient à la commune lorsqu'elle s'administrait elle- 
même : dépensas de voirie, de police, de guet, de défense, 
'de bâtiments, éventuelles, etc. 
_Çette opinion réunissait chaque jour un nombre plus. 



ET d'une cathédrale. 



i35 



considérable d'adhérents, et le maire crut devoir assembler 
les bourgeois afin de s'en expliquer avec eux. 

Le 10 avril 1282, ceux-ci furent donc convoqués dans la 
grande salle, demeurée dans son état ancien (fig. 3o). 



■3» .^mmmmm&m 




Le premier qui prit la parole était un riche bourgeois, 
Pierre POrmier, qui faisait le commerce des vins et qui pos- 
sédait dans les environs de beaux vignobles. C'est ainsi qu'il 
parla : 

« Chers concitoyens ! Il fait beau de nommer son maire 
et ses échevins, de pourvoir soi-même, et sans que le sire 
notre roi et le seigneur évêque s'en mêlent, à l'administra- 
tion de la cité, à sapolice, à sa garde, à la perceotion des 



l36 HISTOIRE ©""un hôtel DE VILLE 

impôts-, de rendre la ustice s'il s'agit de délits, d'avoir ses 
jiirés^^ ses paiseurs ^ ^ son sigillier^^ son argentier''^ ses 
ménesireiix^ ^ ses vigiders ^\ mais tout cela coûte gros. Or, 
nous sommes endettés de plus de mille livres, et nos charges 
s'accroissent, rien que pour satisfaire au plus pressé et aux 
dépenses de chaque jour. 

« Vienne un tumulte dans le royaume, nous n^avons pas 
dix sous en réserve afin de pourvoir aux levées royales. 

tt Où trouverons-nous de l'argent, puisque nous sommes 
hors d'état de payer ce que nous devons déjà? Je dis que 
cela est grande folie. Je vois que nos maires et eschevins 
tirent leur épingle du jeu et que tous, les uns après le^ autres, 
vident notre bourse pour faire des dépenses qu'il nous faut 
payer : que les assemblées du commun peuple, qui n'ont ni 
sens ni entendement de discerner et pressentir le bien du 
mal, choisissent, non les plus sages et les plus économes, 
mais ceux qui font des largesses avec notre argent. Tout cela 
nous mène à la ruine et à la misère. Je propose donc qu'il 
soit demandé au sire le roi, ainsi que cela a été demandé 
par d'autres villes plus sages que celle-ci, de faire adminis- 
trer notre cité, suivant ses coutumes, par un prévôt royal, 
et cela moyennant une somme que nous payerons chaque 
année fidèlement, mais sans être exposés à voir chaque jour 
augmenter les impôts sous le bon plaisir de messieurs nos 
eschevins et pour satisfaire à leurs fantaisies et bobans. J'ai 
dit! » 

Un des eschevins, Jacques Santier, homme d'âge et véné- 
rable, se leva et répondit ainsi à ce discours : 

I. Conseillers qui rendaient la justice. — 2. Officiers de paix. 

3. Greffier de la ville. — 4. Trésorier. 

5. Chefs artisans. — 6. Gardes champêtres. 



ET d'une cathédrale. I Sj 

« Chers concitoyens, laissez-moi vous dire un fabliau 
d'abord, que contait le trouvère Odillon le Fol. Du temps 
que les ânes étaient en liberté dans les herbages et les bois, 
ils vivaient en commun • les plus paresseux ne mangeaient 
guère quand venait Thiver, mais ils s'étaient entre eux con- 
certés afin que toute la compagnie des ânes fût avertie par 
lesplus alertes des endroits où il y avait quelque écorce tendre 
ou quelques herbes conservées sous la neige et aussi du voi- 
sinage des loups, ours et autres bêtes sauvages \ car alors 
toute la troupe se réunissait, braïant horriblement tout 
d'une haleine, et les ours et loups, entendant cette clameur 
horrifique.et craignant aussi les ruades, tiraient ailleurs. 

« Survint un homme qui dit à l'un de ces ânes gros, gras, 
mais auquel il déplaisait d'aller quérir sa nourriture et de 
veiller au besoin pour se défendre avec ses frères : 

ce Eh ! bon une, mon ami, vous voilà bien en point et 
« luisant comme châtaigne à la Toussaint. Qu'il est dur à 
a votre âge, et ainsi que de pauvres diables d'ânes, de 
« courir les champs et de gratter la neige en hiver pour 
« trouver un peu d'herbe pourrie, de vous lever la nuit 
«' pour braire après les ours et les loups et lancer force 
« ruades au risque d'attraper quelque morsure et coup de 
« griffe. 

« Que ne venez-vous chez moi ? Vous ' aurez logis clos 
« toute l'année et belle herbe fraîche ou sèche, suivant la 
« saison, dans la mangeoire. Des loups et des ours vous 
« n'aurez cure, car je suis là pour leur envoyer de bons 
« carreaux ou sajettes. Vous dormirez à votre aise et man- 
tt gérez à vos heures. 

« Pour prix de ces biens, je vous demanderai moins que 
(c rien, un peu d'aide pour porter mon bled et mon avoine, 
« sans vous fouler jamais, mais pour vous entretenir en 

i8 



I :>b HISTOIRE n UN HOTEL DE VILLE 

rt appétit, car nous sommes amis; c'est chose sûre, et j'ai 
^i seulement pitié de votre mésaise. Dites la chose à vos 
« frères. » 

« Ainsi fit râne, et tous, sur son conseil, s'en allèrent chez 
les hommes. Les bêtes s'en trouvèrent-elles bien ? Deman- 
dez-leur ? 

« Pierre l'Ormier, qui a pignon sur rue, bon vin dans 
sa cave et froment dans sa huche, trouve dur de songer au 
guet, aux tailles, à toutes les charges que chaque citoyen 
doit remplir; il voudrait se débarrasser de ces soins et s'en 
aller dire au sire le roi : « Je vous abandonne, sire, une 
« partie de mon avoir, et vous voudrez bien veiller pour 
<( moi, guetter pour moi, gérer pour moi la commune, 
<c faire dresser les actes touchant mes affaires.... — Eh! 
« mais, dira le sire roi, très-bien, Pierre l'Ormier, mon ami, 
« paye, c'est entendu; » et il enverra prévôts, sénéchaux, 
baillis et voyers ruraux qui remettront au roi fidèlement 
ce que Pierre l'Ormier aura promis de payer, mais qui 
prendront aussi une part à leur convenance °, et si ta te 
plains, Pierre l'Ormier, qui donc recevra ta plainte ? Ceux- 
là mêm.es qui l'auront fait naître par leurs exigences. 

« Tu n'auras plus ni maire, ni eschevins pour dépenser 
ton argent dans ta ville et t'en rendre compte, c'est vrai; 
mais un prévôt pour le prendre et le dépenser à son profit, 
si cela lui plaît. Les bras du roi, notre sire, sont longs, et 
si longs que la tête ne voit ni ne sait ce à quoi s'occupent 
les mains, souvent. 

« Et crois-tu donc qu'il sera bien difficile aux agents 
royaux d'obtenir un édit pour augmenter les taxes sur le 
vin, sur le beurre, sur l'hydromel? Et ainsi, ton argent s'en 
ira sans que tu saches à quoi il est dépensé, et sans que tu 
aies mot à souffler. 



ET d'une cathédrale. I 39 

ce xMais laissons cela. Si vous n'êtes pas contents de votre 
maire et de vos eschevins, citoyens, ne les renouvelez-vous 
pas chaque année? Ainsi Tabus, le gaspillage dont vous 
croyez avoir à vous plaindre, ne sont au moins que tempo- 
raires, vous pouvez y remédier. Si vous trouvez qu'on 
dépense trop ici ou là, ne pouvez-vous en toute liberté 
proposer des économies ? S'il faut établir une taxe nouvelle, 
n'est-ce pas vous-mêmes qui dicidez sur quels objets elle 
doit porter, de façon à grever le moins possible le pauvre 
monde? 

« S'il y a tumulte dans la vi!b, n'est-ce pas à vous qu'il, 
appartient de le réprimer et de punir hs coupables ? Et si 
vous confiez ce soin à d'autres, qui peut prévoir les cala- 
mités qui en résulteront? 

« C'est au prix du sang de nos pères et de leur argent, 
que nous avons la commune de Clusy, et vous voudriez 
demander son abolition ! Et cela parce qu'il nous faut tra- 
vailler, nous ingénier pour payer nos dettes et satisfaire à 
des besoins pressants? 

« Afin de vous éviter les soucis, les diffi:ultés journa- 
lières de la gérance de la cité, vous voudriez vendre vos 
libertés? Je dis et soutiens que celui ou ceux qui proposent 
un pareil marché sont de mauvais citoyens, ou qu'ils par- 
bnt sans avoir réfléchi aux conséquences de leurs paroles, 
car le plus grand des biens pour une cité est de pouvoir 
librement gérer ses affaires^ le pire des maux est de les 
laisser gérer par d'autres! J'ai cht. » 

Ces derniers mots excitèrent la colère des partisans de 
l'abolition de la commune, lesquels, bien qu'en minorité, 
formaient un groupe compacte au milieu de la salle, et, 
pendant quelques instants, les apostrophes les plus vio- 
lentas se croisèrent dans l'assemblée. Le silence étant 



140 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

rétabli à grand'peine, Pierre l^Ormier reprit ainsi la parole : 
« Notre eschevin Jacques Santier, que Dieu garde en 
santé, trouve bon Peschevinage et le veut maintenir, mes 
bons amis ; quoi de plus naturel? Mais nous autres, qui 
payons les dépenses ordonnées par ces messieurs, et qui ne 
recherchons pas les honneurs et privilèges dont jouissent les 
élus de la cité, il ne nous plaît guère d'avoir une vingtaine 
de seigneurs qui disposent de nos biens et de nos per- 
sonnes, et nous préférerions n'en avoir qu'un.... Ceux qui 
briguent les fonctions de maire et d'eschevin font au peuple, 
pour obtenir ses suffrages, des promesses qu'il faut bien 
remplir peu ou prou-, et ainsi, à chaque élection, ce sont de 
nouvelles charges pour remplir les engagements pris par 
nos élus. Et quand Jacques Santier vient nous dire que si 
nous ne sommes pas contents d'eux, nous les pouvons 
changer, c'est vrai, mais c'est toujours la même chose, et 
en changeant les personnes , nous ne changeons pas les 
habitudes de dépense et les abus que se transmettent nos 
messieurs de la ville. Ainsi, il y a deux ans, il fut résolu 
qu'on augmenterait les bâtiments de l'hôtel de ville, et cela 
devait être fait en dix années, mo3'ennant certaines sommes 
prises annuellement sur nos revenus du marché. Mais ie 
maire et les eschevins élus l'an dernier ont prétendu mar- 
cher plus vite et ont engagé dans ces constructions les reve- 
nus futurs; ils ont obtenu des avances de Lombards qui se 
font payer de gros intérêts, de sorte que nous mangeons 
notre blé en herbe. Nous allons bientôt avoir à nommer 
un nouveau maire et quelques eschevins *, ceux-ci ne vou- 
dront pas arrêter les travaux, mais au contraire les pousser 
plus activement, pour marquer leur passage; ils emprun- 
teront encore, car ils trouveront la caisse vide, ou feront 
appel à nos bourses.... 



ET d'une cathédrale. 14^ 



— Ils feront bien! dit une voix dans l'assemblée-, 
moi, je donne vingt livres pour les travaux de l'hôtel de 
ville-, que chacun en fasse autant! Mais nous ne voulons 
pas être gouvernés par un prévôt roj^al ! 

Non ! non î » répondirent un grand nombre des assis- 
tants. 

Autre tumulte, que domina bientôt la voix formidable du 
boucher Simon : 

« Par ma foi, dit-il, voici de bons frileux et couards! 
ils veulent rendre une ville qui n'est pas assiégée. Nous 
avons bien trouvé des monceaux d'argent pour bâtir une 
cathédrale, parce que nous y sommes chez nous, bien 
qu'elle appartienne à l'évêque, et nous ne pourrions réunir 
ce qu'il nous taut pour élever notre maison de ville où 
personne que nous n'a le droit de mettre le pied ! 

« Assez de discours de traîtres; par le sang du Christ! il 
me prend l'envie, en les écoutant, de fendre la tête jus- 
qu'aux épaules à ceux qui les tiennent. Eh! Pierre l'Or- 
mier, quels beaux cadeaux as-tu reçus du roi pour lui 
vendre ainsi notre ville à si bon compte? Au moins de- 
vrais-tu partager avec nous, si tu veux que nous écoutions 
tes belles raisons. Mais nous sommes quelques bourgeois à 
Clusy qui saurions arracher la langue aux parjures disposés 
à vendre nos franchises, s'ils répétaient ce que nous venons 
d'entendre! » 

Cette violente apostrophe entraîna les indécis, d'autant 
que le boucher Simon jouissait d'une certaine popularité 
dans la ville, et qu'on le savait homme à mettre ses me- 
naces à exécution. Les cris s'accentuèrent donc contre le 
groupe des partisans de l'abolition de la commune. 

Pierre rOrmier, monté sur un banc, invectivait Simon, 
mais on ne Tentendait pas. 



IA2, HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 



Le boucher, de son naturel peu patient, franchissant la 
presse qui le séparait de son adversaire, Tenlevant dans ses 
bras robustes et le serrant à Tétouffer, le jeta hors de la 
salle comme un sac, aux applaudissements de la majorité 
de l'assistance, et sans qu'aucun des partisans de Pierre 
rOrmier osât s'opposer à cet acte de violence, car ils se 
sentaient trop faibles. 

Après cet exploit, Simon, dominant le tumulte, reprit 
ainsi la parole : 

« Mes amis, en voilà un dehors; ainsi ferons-nous de 
tous ceux qui ne tiennent compte de nos franchises. 

« Quels sont-ils? Eh! je les vois d'ici! Des gens qui n'ont 
droit de cité que depuis peu, des gaillards qui font de mé- 
chantes affaires ou des enrichis comme Pierre TOrmier, aux 
dépens du peuple, et qui voudraient se soustraire aux char- 
ges civiques. J'admire que vous ayez écouté si patiemment 
ces propos de traîtres. Je jure, quant à moi, que je ne les 
souffrirai pas, comme j'ai juré, petit, à mon grand-père de 
défendre nos franchises communales. Si je suis seul à les 
soutenir dans notre ville, cela ne m'inquiète guère, je tien- 
drai mon serment!... 

— Non, non, Simon ! nous sommes avec toi, » crièrent 
cent voix. 

— Eh bien ! si vous êtes de mon avis, je demande que 
vous déclariez déchus de leurs droits de cité, ceux qui au- 
raient l'audace de répéter les paroles que vous avez enten- 
dues, soit en assemblée, soit dans la ville ! 

— Oui, oui, c'est cela.... déchus, déchus! 

— Faites donc expliquer clairement les bonnes gens qui 
semblaient approuver les propos de Pierre TOrmier? 

— Oui, qu'ils s'expliquent. » 

Plusieurs quittèrent la salle; quant aux autres, ils décla- 



31 








VUE DE L HOTEL DE VILLE DE CLUSY, COMMENCEMENT 
DU XIV^ SIÈCLE. 



ET D UNE CATMl- HRAT.E. ' ' I^:) 

rèrent n'avoir fait qu'écouter Pierre TOrmicr, sans partager 
ses idées. 

L'incident ainsi terminé, le maire, prenant la parole, dit 
qu'en efTQt, les fonds destinés à la continuation des travaux de 
la maison de ville étaient pour le moment épuisés, mais que 
les eschevins ni lui n'avaient jamais eu l'idée d'emprunter les 
sommes nécessaires à leur achèvement ; qu'on attendrait, et 
que si les bourgeois de Clusy voulaient jouir de leur maison 
commune à bref délai, il était nécessaire qu'ils fissent des 
dons volontaires, comme on en avait fait pour la construction 
de la cathédrale, car les eschevins ne proposeraient pas 
de nouvelles taxes municipales. 

Séance tenante, la plupart des notables bourgeois s'ins- 
crivirent pour des sommes assez grosses à pa^er dans le 
cours de l'année, afin de donner aux travaux une nou- 
velle impulsion-, les partisans de Pierre l'Ormier ne fu- 
rent pas des derniers à apporter leur souscription, afin 
peut-être de faire oublier leur manifestation en faveur de 
l'abolition de la commune. 

Ces travaux durèrent jusqu'en 1290. Les dons s'étant 
élevés au fur et à mesure de l'avancement des ouvrages, 
on résolut alors de refaire le couronnement de la tour du 
beffroi, qui était en fort mauvais état. 

L'étage du guet fut dérasé, et on éleva à la place une élé- 
gante construction composée de huit gables de pierre avec 
balcon et pinacle, surmontés d'un comble pyramidal plus 
élevé que ne l'était l'ancien. L'escalier fut également dérasé 
à la hauteur du beffroi, et, pour accéder à l'étage du guet, 
on établit à l'intérieur un degré très-délicat en charpente. 

Ces derniers ouvrages étaient achevés en 1294-, alors 
l'hôtel de ville de Clusy présentait, sur la place, l'aspect 
que donne la figure 3 1 , et il y eut de belles fêtes et réjouis- 



T44 



HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 



sancGS le jour où les eschevins tinrent la première séance 
dans la salle qui leur était dw^stinée. Le soir, le maire parla 
au peuple du haut du perron et on alluma des feux de joie 
sur la place, pendant que de la fontaine du Marché cou- 
lait du vin. 



(r, -.^ 




ET D^UNF. CATHliDRALE. 145 



CHAPITRE VIII 



ABOLITION DE LA COMMUNE DE CLUSY. 



Les gens de Clusy se gouvernaient donc, protégés par 
leurs franchises municipales. Mais la bonne intelligence qui 
n'avait pas cessé de régner entre eux et leur seigneur évêque 
pendant la plus grande partie du treizième siècle ne tarda 
pas à s'altérer: La magistrature bourgeoise tendait chaque 
jour à empiéter sur le domaine ecclésiastique -, tantôt c'était 
un délinquant arrêté dans une maison dépendant de Tévê- 
ché, tantôt un clerc ivre ou turbulent emprisonné au beffroi, 
ou bien encore un membre du chapitre lésé ou injurié, au- 
quel le tribunal municipal refusait de rendre justice. Les 
plaintes de Tévêque à ce sujet s'accumulèrent et furent por- 
tées au parlement de Paris -, le chapitre eut gain de cause et 
la commune fut condamnée à payer de fortes amendes en- 
vers ie roi et le chapitre -, plus, les dépens qui furent consi- 
dérables. Cela n'améliora pas sa .«îtuation financière déjà 
fort obérée. Les bourgeois résolurent de contracter un em- 
prunt pour liquider ces dettes dont le payement était immé- 
diat. Cet emprunt fut couvert par les Lombards ou les 

19 



146 HISTOIRE d'uX hôtel DE VILLE 

changeurs établis à Clusy- mais Tévêque, comme seigneur 
féodal, réclama le dixième de cet emprunt. Les bourgeois 
refusèrent absolument de céder à cette prétention. L'évêque 
menaça de suspendre la célébration des offices si on ne fai- 
sait pas droit à sa demande. 

Les choses en étaient là, au commencement de Tannée 
1 3 1 5, à Clusy, et les affaires du royaume allaient s'empirant, 
carTétat des finances était déplorable. Les villes et les campa- 
gnes, écrasées d'impôts, commençaient à murmurer haute- 
ment. L'altération des monnaies était de plus une cause de 
ruine et d'épuisement pour le commerce. Les gens du bas 
peuple et les paysans, livrés aux maltotiers du roi, aux agents 
fiscaux du seigneur féodal et aux collecteurs d'impôts des 
eschevins, réduits à la misère pendant que le luxe ne faisait 
que s'accroître chez les nobles clercs et laïques, et même 
parmi les riches bourgeois, se réunissaient dans des lieux 
écartés et menaçaient de résister parla force ouverte. Quoi- 
que composée uniquement de laïques, cette multitude se 
donna un roi, un pape et des cardinaux, prétendant se gou- 
verner ainsi en dehors de la société civile et religieuse, et 
surtout rendre le mal pour le mal. 

Un de ces groupes se forma dans la banHeue de Clusy. 
Les notables bourgeois résolurent de sévir contre ces mal- 
heureux, mais il était difficile de les saisir; l'évêque les 
excommunia, mais ils se faisaient absoudre par leur pape, 
et recevaient les sacrements de leurs cardinaux, ou em- 
ployaient la force pour se les faire administrer par des 

prêtres. 

A ces troupes de misérables, poussés par le désespoir, se 
réunissaient des aventuriers, des moines défroqués, des va- 
gabonds et des voleurs de grand chemin. Ces nouveaux 
pastoureaux n'étaient pas de force à s'attaquer aux villes et 



ET D UNE CATHEDRALE. I47 

aux châteaux fermes; mais ils pillaient les maisons sei- 
gneuriales répandues dans la campagne, ils comblaient les 
puits, détruisaient les vergers, s'emparaient des troupeaux. 

Chose étrange, ils prétendaient composer une immense 
armée qui, comme celle réunie jadis par Pierre THermite, 
irait délivrer les Saints Lieux, tant il est vrai qu'il faut tou- 
jours à une multitude, livrée aux sentiments les moins 
avouables, un but élevé qui la puisse tenir unie. 

Uhomme qui avait pris sur cette troupe des environs de 
Clusy le plus d'influence, et qu'ils avaient désigné comme 
leur pape, était un prêtre condamné par Tofficialité de Sens 
à la prison perpétuelle, à cause de ses débordements, et qui, 
étant parvenu à s'échapper, se donnait dans les campagnes 
pour un des derniers débris des Croisés. On le connaissait 
sous le nom de frère Robert. Il avait le don d'émouvoir 
la multitude ignorante et grossière en flattant ses passions 
et en la grandissant à ses propres yeux. Il était de belle 
apparence ; son air hardi, inspiré, faisait pénétrer l'en- 
thousiasme et le mépris du danger chez les plus timides. 

Alors, le maire de Clusy avait été nommé directement par 
le roi, à la suite des contestations intervenues entre les hauts 
bourgeois, riches marchands et les gens de métier, qui n'a- 
vaient pu s'entendre sur l'élection de ce magistrat. Il y avait 
eu des troubles dans la ville*, l'évêque prétendait avoir le droit 
de désigner le maire en cas d'élections dans lesquelles aucun 
des candidats n'aurait obtenu la majorité. Pour couper 
court à ces difficultés qui menaçaient de troubler la paix pu- 
blique, ayant ouï son conseil, le roi avait désigné, de son 
autorité suzeraine, un maire étranger à la ville, ce qui était 
contraire à l'esprit comme aux termes des chartes et lettres 
octroyées et suivies dans toutes les communes. 

Toutefois, le vieil esprit municipal, tendant à s'éteindre 



148 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

chaque jour sous la prédominance du pou\'oir royal, les 
plus notables, parmi les bourgeois, avaient accepté Félu du 
roi. 

Il n'en fut pas de même dans la petite bourgeoisie et dans 
les corporations de métiers. 

Cette nomination, considérée comme une violation des 
droits communaux, provoqua une vive irritation parmi le 
peuple de Clusy, d'autant que la signification des arrêts du 
parlement touchant les amendes et frais que devait payer la 
commune et le projet d'emprunt, coïncidèrent avec l'arrivée 
de ce maire dans la ville. 

Il faut dire que ces emprunts étaient, non sans raison, 
fort mal accueillis par la petite bourgeoisie. Couvert par 
les riches marchands ou changeurs^ à un taux élevé, le 
paj^ement de l'intérêt exorbitant de cette dette retombait sur 
les plus pauvres et ne pouvait se faire qu'en augmentant les 
impôts. Si, à ces conditions lourdes, on ajoute la dépré- 
ciation monétaire qui, par un mécanisme fort usité alors à 
la cour du roi de France, enlevait les épargnes du peuple 
des villes, la situation de la petite bourgeoisie était des plus 
précaires. En effet, le roi remplissait son trésor en recueil- 
lant la monnaie de bon aloi, puis, payait ses dettes avec de 
la monnaie fabriquée à un titre inférieur à la valeur nomi- 
nale, en forçant ses sujets à l'accepter, ce qui lui procurait 
un gros bénéfice; puis encore, lorsque le stock de monnaie 
trébuchante était ainsi dénaturé et épuisé, il relevait la fabri- 
cation au titre normal, n'acceptait plus la monnaie fausse, 
émise par son trésor, que pour sa valeur réelle, et réalisait 
encore un gros bénéfice. 

En un mot, cette double opération consistait à payer les 
dettes avec une monnaie qui n'avait plus sa valeur nomi- 
nale mais dont le cours était forcé, et à ne recevoir cette 




CONJURATION DES GUEUX DANS LES BOIS. 



ET D UNE CATIIhDRAI.E. I49 

même monnaie que pour sa valeur réelle-, de telle sorte, 
qu'avec un bon écu d'or de douze li\Tcs, le trésor royal en 
faisait deux, qu'on forçait les gens à prendre ainsi pour 
vingt-quatre livres, — bénéfice net douze livres, — et si le 
trésor avait à recevoir, celui qui devait douze livres était 
obligé d'en donner vingt-quatre. 

On comprend que les épargnes du peuple devaient être 
absorbées par cette opération de trésorerie qu'on peut qua- 
lifier de déprédation. 

Mais les riches marchands, les changeurs et Lombards, 
comme on les appelait, qui pouvaient attendre et faire leurs 
conditions, ne prêtaient leur argent ou ne faisaient leurs 
transactions qu'en raison de la valeur réelle de la monnaie, 
et profitaient souvent de ces variations. 

Informé de l'état des esprits, frère Robert réunit ses gens 
dans un bois des environs (fig. 32), et leur parlaainsi : 

« Frères! vos ennemis sont partout, vous le savez • nobles, 
évêques, prêtres, abbés, bourgeois, tout ce monde a grand 
souci de vous tondre comme brebis, et quand vous n'avez 
plus de laine à couper, de vous faire travailler comme des bê- 
tes de somme pendant qu'ils vivent dans l'abondance. Vous 
savez cela, mais ce que vous ne savez peut-être pas, c'est que 
ces ennemis si bien ligués hier pour vous tondre et manger, 
ne s'entendent pas à cette heure. Les petits bourgeois de 
Clusy trouvent que les gros ont Tappétit trop vaste et qu'on 
commence à les tondre aussi. Les gros bourgeois sont en 
querelle avec l'évêque qui demande partie de la tonte, et le 
prévôt du roi regarde faire, pour prendre tout, pendant que 
l'on se disputera les parts. Le moment est favorable; parti- 
cipons à la fête que nous pouvons rendre complète; allons 
reprendre un peu de la laine que nous avons largement 
fournie... J'ai vu nombre de marchands et d'artisans prêts 



l5o HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

à en finir avec leur maire et ses eschevins qui les ruinent. 
Demain on doit commencer le branle, rendons-nous au 
marché dès l'ouverture des portes, non tous ensemble, mais 
par petites troupes, et chargés de légumes, fourrages ou 
bourrées ; a3^ons de bons bâtons, et quand les petits bour- 
geois nous verront si bien disposés à les aider, tout ira plus 
vite et mieux qu'ils ne voudront ! » 

Cette allocution fut, comme on le pense bien, fort goûtée 
de cette assemblée de pauvres diables, de ribauds et d'aven- 
turiers, et rendez-vous fut pris pour le lendemain au mar- 
ché de Clusy dès la première heure. 

Les magistrats de la cité n'étaient pas sans inquiétudes ; 
ils avaient quelque soupçon d'une émotion prochaine, et 
s'étaient réunis dans la maison de ville, située, comme on 
sait, sur l'un des côtés de la place du Marché. De la loge 
élevée devant le beffroi, ils pouvaient voir, parmi la foule 
réunie sur cette place, des groupes se former qui semblaient 
s'occuper de toute autre chose que de vendre et acheter des 
denrées. La milice avait été convoquée, mais les bourgeois 
ne se pressaient pas de se rendre à l'appel, d'autant que plu- 
sieurs, accueillis par des huées et des quolibets, avaient jugé 
prudent de rentrer chez eux. 

Le maire crut devoir faire prévenir le prévôt; celui-ci 
répondit que les eschevins avaient la police de la ville, 
qu'il ne pouvait se mêler de ce qui ne le concernait pas et 
qu'il n'interviendrait que si les droits royaux étaient mé- 
connus. 

Vers dix heures du matin, quelques bourgeois se déta- 
chèrent des groupes plus compactes de minute en minute, 
et demandèrent à être introduits auprès des eschevins, ce 
qu'on n'osa pas leur refuser. 

Là, dans la salle de l'hôtel de ville, ils déclarèrent que 



ET d'une cathédrale. i5i 

le peuple de Clus}^ exigeait qu'un maire fut élu, confor- 
mément aux us et coutumes de la commune. Cette préten- 
tion fut mal accueillie. Les eschevins, s'appuyant sur ce que 
le roi avait nommé le maire en fonction, alléguèrent qu'il 
appartenait au roi de recevoir la requête des bourgeois. 
A cela, un des délégués répondit : 

« C'était à vous à maintenir les privilèges delà commune; 
vous ne Pavez pas foit, nous nous en prenons à vous. 
Nous déclarons ne pas reconnaître Tautorité du maire, 
irrégulièrement élu, et nous ne reconnaîtrons pas la vôtre 
si vous refusez de procéder aux élections dans la forme 
ordinaire. 

— Et que ferez-vous? dit Tun des eschevins. 

— Nous vous chasserons de la maison de ville comme 
des parjures et traîtres à vos serments, puisqu'en prenant 
possession de vos fonctions, vous avez juré de respecter et 
de faire respecter nos droits et franchises. 

— C'est ce que nous verrons, dirent les magistrats. 

— C'est ce que vous allez voir sur l'heure, répondirent 
les délégués, si l'on ne procède immédiatement à l'élection 
d'un maire. » 

Sur cette menace, les eschevins voulurent faire appré- 
hender les bourgeois par des gens de la milice, mais ceux- 
ci refusèrent leur concours. La position devenait critique 
pour les magistrats. Les moins résolus invitaient le maire 
à se démettre de ses fonctions; celui-ci résistait et pré- 
tendait qu'étant nommé par le roi, il ne pouvait se dé- 
mettre qu'entre ses mains et avec son agrément. 

Les délégués étaient donc descendus tranquillement 
rejoindre les groupes réunis sur la place, et, sur leur rap- 
port touchant la conférence engagée avec les magistrats de 
la cité, l'agitation prenait un caractère agressif. 



l52 HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

Cependant, un assez grand nombre de notables s'é- 
taient joints aux magistrats-, la salle se remplissait, ainsi 
que les rues qui bordaient les deux côtés de l'hôtel de ville, 
de citoyens dévoués au maire, — car il avait des partisans 
dans la haute bourgeoisie. — La plupart étaient armés et 
fort disposés à défendre les eschevins. Leur présence avait 
redonné du cœur aux quelques miliciens rassemblés dès le 
matin. 

Le perron se garnissait de monde et les grilles avaient été 
.fermées. Ce que voyant, la foule qui stationnait sur la 
place poussa de violentes clameurs et se massa devant le 
perron en demandant qu'on ouvrît les grilles. 

Des pierres furent jetées. 

Le maire, qui était brave, voulut alors parler au peuple 
et parut sur le balcon de la loge. 

A sa vue, les huées, les cris partirent de toute la place. 
De la main, vainement, il réclamait le silence; les pierres 
pleuvaient et plusieurs atteignirent ceux qui l'entouraient. 
Il fit alors rentrer tout le monde sous la tour, et, demeu- 
rant seul au milieu de la loge, il croisa les bras et at- 
tendit. 

Cette contenance fière fit impression sur la foule, et les 
applaudissements succédèrent aux cris. Alors, profitant 
d'un moment de calme : 

« Que demandez-vous? cria-t-il. 

— Un maire élu ! hurlèrent mille voix. 

— Soit, répondit le maire-, mais, nommé par le roi, 
c'est à lui qu'il faut demander une élection nouvelle.... 
Faites votre requête et je la porterai moi-même à notre 
sire le roi. 

— A bas! à bas! à bas le maire ! pas de maire royal, 
pas de prévôt ! Retournez chez vous I II n'est pas de 



ET d'une cathé DRAi.r:. \b'5 

la ville, nous ne le connaissons pas! Maire élu! Maire 
élu! 

— Je n'abandonnerai la place que quand celui qui me 
Ta confiée me donnera Tordre de la quitter^ ne me deman- 
dez pas de forfaire à l'honneur. Mais je jure d'informer le 
roi de votre désir et de faire valoir vos raisons auprès de 
lui. Vous savez bien qu'on ne peut ainsi procéder à une 
•élection.... N'attirez pas des malheurs sur la cité, en offen- 
sant notre sire par la violence et par des demandes sous 
forme de menaces.... 

— Gardez pour vous vos avis.,.. Vous n'êtes pas de la 
cité ; à bas! Laissez-nous faire nos aflaires comme nous 
l'entendrons. » 

Et les pierres de pleuvoir de plus belle. 

Frère Robert, vêtu en paysan, rassemblait son monde; 
il ne lui convenait guère que les choses traînassent en 
longueur, et ces pourparlers n'étaient pas de son goût. Sur 
un signal donné par lui, ses ribauds, armés de gros bâtons 
et de leviers, se ruèrent sur les grilles du perron et les eu- 
rent bientôt fait sauter, malgré la résistance des notables 
et miliciens qui se tenaient sur les degrés. Là, il y eut des 
têtes cassées et de durs horions donnés de part et d'autre. 
La population, voyant l'attaque commencée, à l'aide de 
bancs, d'échelles, se mit à escalader les rampes du perron 
et de la loge. 

Le maire, rentré alors dans la salle, en fit fermer les 
portes et, entouré des eschevins, attendit les événements. 
La mêlée fut rude sur le perron et sous la tour, car les dé- 
fenseurs combattaient pied à pied. Puis les bourgeois et 
miliciens rassemblés dans les deux rues latérales et les 
salles basses, faisant irruption sur les assaillants, ouvrirent 
deux larges trouées dans la foule et, se rabattant sur les de- 

20 



i54 HiSTOiRi: d'un hôtel de ville 

grés, assommaient les malheureux engagés dans les galeries 
rampantes et dans la loge. A cette vue, entendant les cris 
des blessés, la masse du populaire, qui, jusqu'alors, n'avait 
pas pris part à la lutte, exaspérée, se jeta sur les défen- 
seurs, les refoula dans les rues latérales et, montant les 
degrés, vint se heurter comme un bélier sur la porte de la 
salle, qui fut bientôt enfoncée à coups de coignée et de 
levier. 

Toutefois, voyant les magistrats assis sur leurs sièges, 
entourant le maire, ces furieux s'arrêtèrent, retenus par un 
, reste de respect. 

Ce moment d'indécision pouvait faire échouer les projets 
de frère Robert. Dans la lutte, il n'avait pas été atteint, 
mais ses habits étaient couverts de sang. 

« Eh ! beaux amis, dit-il, en s'adressant aux magistrats, 
vous voilà paisibles et délibérant, pendant que vous nous 
faites assommer dehors. Par Dieu! Allez donc voir un peu 
comment les choses se passent à vos portes.... » 

Et, prenant l'un des eschevins par son large chaperon 
fourré, il le fit tomber de son siège sur les dalles. 

Alors la scène fut horrible : le maire, les eschevins, sai- 
sis, leurs habits en lambeaux, furent poussés dehors et 
entraînés sur les degrés remplis de morts et de blessés-, 
trébuchant à chaque pas, souillés de sang, ils arrivèrent à 
grand'peine jusque sur la place, croyant leur dernière heure 
venue. 

A la vue de leurs magistrats ainsi traités outrageusement, 
un assez grand nombre de bourgeois furent indignés. Ils 
reconnaissaient d'ailleurs , parmi ceux qui s'acharnaient 
autour de ces malheureux chefs de la commune, des hom- 
mes mal famés dans la ville, des malandrins de la pire 
espèce • puis se montraient des figures étrangères à la cité, 



ET d'une CATHIÎDRALE. 



i55 



sordides, lie qui n\ipparaît que dans les tumultes, sortant 
d'on ne sait quels repaires (fig. 33). 




« A bas les gueux ! cria une voix, tombons dessus ! 

— Sus! sus aux gueux! » vociféra la foule. 

Mais les gens de frère Robert n'étaient pas hommes à 
se laisser faire; ils étaient armés de gros bâtons, quelques- 
uns avaient aux mains des coignées et de lourdes barres de 
fer. Devant la nouvelle attitude des bourgeois, ils se serrè- 
rent, tenant au milieu de leur troupe les eschevins, et pré- 
sentèrent aux assaillants un demi-cercle formidable appuyé 
aux murs du perron. Alors les bourgeois s'écartèrent et 
commencèrent à lancer contre ce bloc humain des pierres, 



l56 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

des escabeaux ramassés sur la place du Marché, des bûches. 
La position devenait critique. 

Si Ton jette les yeux sur les figures 28 et 29, on verra 
que sous la loge du perron était percée une porte donnant 
dans la salle basse. Frère Robert l'eut bientôt fait enfoncer, 
et toute sa troupe s'engouffra sous le beffroi, barricadant la 
porte derrière elle-, puis, quelques gaillards alertes mon- 
tèrent par Tescalier à vis de la tour pour barricader 
également la porte de la salle donnant sur la loge. 

Dans ce mouvement de retraite, quelques eschevins 
avaient été abandonnés ; d'autres, avec le maire, entraînés 
par la troupe de frère Robert, restaient entre ses mains,, 
enfermés avec elle. 

Sur la place, la confusion était inexprimable*, les uns 
voulaient avoir raison des gueux, les autres tenaient pour 
eux et prétendaient empêcher qu'il ne leur fût fait aucun 
mal, puisqu'ils n'avaient agi que dans l'intérêt des bour- 
geois décidés à en finir avec leurs magistrats. 
• Nul n'osait s'aventurer sur les degrés du perron et dans 
la loge, encombrés de morts et de blessés, dans la crainte 
d'un retour offensif des gueux. 

Par les brisures de la porte basse enfoncée et barricadée, 
frère Robert avait jeté ces mots : 

« S'il est tenté une attaque contre nous, défenseurs des 
libertés de la commune, nous enverrons tout d'abord les 
têtes du maire et de ses eschevins, du haut du beffroi, sur les 
traîtres bourgeois, leurs complices. » 

Ces paroles n'étaient pas faites pour simplifier la situa- 
tion. 

Les plus exaltés d'entre les gros bourgeois voulaient 
qu'on ne tînt compte de ces menées, et qu'on mît le feu aux 
portes de l'hôtel de ville pour déloger les insurgés et les 



ET d'une CATHEDRALE. 1 67 

assommer;, mais ce n'était pas Tavis de ceux qui, parmi 
les eschevins retenus comme otages, avaient des parents, 
des amis. Les femmes se mêlèrent bientôt de la partie et 
i:ivectivaient les partisans de la lutte à outrance. 

Ceux-ci perdaient visiblement du terrain; vers quatre 
heures du soir, après bien des propos échangés et quelques 
rixes deci et delà, la foule parut vouloir entrer en arran- 
gement. 

Quelques hommes de métiers qui tenaient plus volontiers 
pour les gens enfermés dans Thôiel de ville que pour les 
riches bourgeois , s'approchèrent de la porte basse et 

demandèrent à parler au chef de la troupe enfermée 

Frère Robert s'avança vers Thuis brisé, et les propos sui- 
vants furent échangés : 

« Nous sommes vos amis, dit Pun de ceux du dehors; 
ce que vous voulez nous le voulons aussi : un maire nommé 
par nous, des eschevins qui fassent respecter nos franchises 
et qui ne nous écrasent pas d'impôts. Mais il n'y a eu que 
trop de sang répandu aujourd'hui; il n'est pas besoin de 
nous battre, puisque nous voulons tous les mêmes choses. 
Il n'est pas besoin de nous défaire du maire et des eschevins 
ce serait la cause de nouveaux malheurs. 

(f Qu'ils se démettent de leurs fonctions et s'en aillent 
où bon leur semblera ; et quant à nous tous, délivrés de ces 
traîtres, vivons en bonne intelligence. 

— Soit, répondit frère Robert; mais qui nous assurera 
que nous ne serons pas de nouveau attaqués par vos bour- 
geois ligués avec le maire et les eschevins pour nous 
réduire tous à la misère? Quelles garanties donnez- vous si 
nous sortons d'ici? Qui eût pu supposer qu'après avoir -fait 
la bonne besogne de 'ce matin, à nos risques et périls, 
puisque plusieurs d'entre nous sont restés sur le pavé, on 



l58 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 



nous remercierait en nous jetant des pierres et en nous 
assommant ? 

— Nous sommes assez nombreux pour* empêcher les 
gros bourgeois de vous faire le moindre tort. 

— Eh ! que ne Pavez-vous fait tout à Theure quand on 
nous assommait? 

— On n^a pas compris ; nous étions dispersés, il y a eu 
malentendu. 

— Eh bien, vous tous, bons citoyens qui voulez la paix 
et la fin du règne des traîtres et des changeurs qui grugent 
le monde, assemblez-vous devant le perron. De bons dia- 
bles parmi nous reconnaîtront bien les amis. Vous vous 
compterez, nous nous compterons, et alors, si nous sommes 
en force, ensemble, nous nous réunirons pour faire taire 
les assommeurs du peuple. Quand nous en serons là, on 
rendra aux bourgeois leur maire et leurs eschevins pour en 
faire ce que bon leur semblera. 

« M'est avis cependant que, quand on a séparé Tivraie 
du bon grain, le mieux est de ne l'y point mêler de nou- 
veau. » 

Cet entretien fut fidèlement rapporté à la foule assem- 
blée sur la place. Les gros bourgeois crièrent fort, s'indi- 
gnèrent, nais ils n'étaient pas en majorité ; puis on voulait 
aller souper. 

Les ménagères étaient intervenues en grand nombre et 
demandaient impérieusement qu'on en finît puisqu'on avait 
ce qu'on voulait. On entendait surtout les cris des femmes 
des blessés. 

« Les hommes sont plus bêtes que les animaux, puisqu'ils 
se battent sans savoir pour quoi et pour qui, » disaient elles 
entre leurs clameurs. 

Ainsi fut-il fait, comme il avait été dit ; vers huit heures 



ET d'une cathédrale. I Sq 



du soir, on vit s'assembler devant le perron, à distance, 
une portion notable de la foule, femmes mêlées parmi-, car 
une fois que les femmes ont pris place dans un tumulte, 
le diable ne les ferait pas rentrer à la maison. 

Alors, on vit sortir frère Robert et bon nombre de ses 
hommes, qu'il avait choisis parmi les plus connus de la ville. 
Ils s'avancèrent jusqu'à la balustrade de la loge. 

Aussitôt les propos de se croiser entre les gens de la place 
et ceux du perron ; 

« Eh ! compère le Potier , te voilà là-haut comme un 
gros eschevin ? 

— Mais oui, j'ai fait la besogne que tu as regardé faire. 

— Et souper! là-dedans, à quand? 

— Nos femmes y auraient bien pourvu ; vous ne seriez 
pas restés là toute la nuit, vous autres. 

— Par saint Crépin ! ta femme te croyait assommé, 
l'ami Toucqueville ! viens donc te montrer;, qui sait si elle 
ne querre pas un nouveau mari ? 

— Holà! te voilà donc là-dedans! criait une commère, 
avec toute la ribaudaille de Glusy; belle besogne, ma 
foi!.... 

— Voyez- vous cette pie qui nous traite de ribaudaille ? 
Eh ! la mère, est-ce que Tévêque est ton parrain ? » 

Bientôt les deux troupes n'en firent qu'une -, on alla boire, 
et frère Robert avec quelques bourgeois. 

Cependant, les notables avaient, dès le milieu du jour, 
envoyé avis au prévôt de ce qui se passait dans la ville, et 
celui-ci s'empressa d'expédier un message au conseil du 
roi. 

L'évêque était absent, mais son bailli lui dépêcha un 
exprès pour qu'il eut à revenir au plus tôt dans sa sei- 
gneurie. 



l60 HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

On fraternisait entre gens de métier, petits bourgeois, 
populaire et suppôts de frère Robert. 

Pendant une heure encore, on promena le maire, sa robe 
déchirée, par la ville, en criant autour de lui, chaque fois 
qu'on le maltraitait pour le faire marcher : « Nous te. faisons 
maire cette fois ! » 

Le malheureux était épuisé. 

La troupe diminuait à chaque instant, les uns pensant à 
leurs soupers et à leurs femmes qui les attendaient, les 
autres entrant dans les tavernes. 

Il n'y avait plus guère autour de frère Robert que ses 
gens à lui, qui commençaient à murmurer, ne voyant, en 
cette affaire, aucun bénéfice pour eux •, mais frère Robert 
passait de Tun à Tautre, leur disant quelques mots à 
Toreille. 

Arrivée à un des carrefours de la ville, dans le voisinage 
des plus beaux hôtels, la troupe, qui se composait d'en- 
viron trois à quatre cents hommes, se trouva en face 
d'une masse de bourgeois passablement armés, lesquels 
barrèrent le chemin aux ribauds et les invitèrent à s'en re- 
tourner en leur logis et à remettre en leurs mains le maire, 
ainsi que cela avait été promis. 

Et, sans plus attendre, les bourgeois se précipitèrent 
hardiment sur la troupe. 

Ces gens, surpris, abandonnèrent le maire et prirent ia 
fuite en criant : « Trahis ! trahis ! >> 

Sur leur passage, on ouvrait les huis pour savoir la cause 
de ce nouveau tumulte*, mais compagnons de métier et 
petits marchands se gardaient de sortir. 

« Les gens du roi! crièrent quelques voix dans les rues 
déjà sombres, les gens du roi arrivent ! « 

Si invraisemblable que fût cette nouvelle, répandue aus- 



ET DUNE CATHliDRAI.E. 



l6l 



sitôt par la ville, clic contribua d'autant à faire que chacun 
demeurât chez soi. 

Plusieurs des hommes de la troupe de frère Robert, 
tout en fuyant, ne perdaient pas de vue le quidam, car il 
leur était venu des soupçons. 

Quand ils virent celui-ci, à la faveur de Tobscuritc, tour- 
ner dans une ruelle étroite, ils le saisirent vivement par 
les bras et le forcèrent, quoi qu'il en eût, à marcher avec 
eux. 

En courant droit devant eux, les ribauds se trouvèrent 
sur la place de Thôtel de ville. 

A leurs cris répétés, nul ne répondit; envoyait seulement 
quelques fenêtres s'ouvrir, des lumières apparaître, puiî 
c'était tout. 

Il n'y avait plus rien à faire ; cependant, la troupe repre- 
nait haleine; personne ne la poursuivait; les trois hommes 
qui tenaient toujours frère Robert dirent à leurs compa- 
gnons : 

« Cet homme nous a trahis, nous en avons la preuve; 
liez-le bien avec des cordes, afin qu'il ne s'échappe, puis 
faisons notre journée à cette heure. D'abord, mettons le feu 
à la maison de ville pour occuper ces traîtres bourgeois ; 
pendant ce temps, nous travaillerons à Taise. 
— Bien parlé, w dirent les bandits. 
Plusieurs d'entre eux se dirigèrent donc vers Phôtel de 
ville. Quelques hommes, munis de lanternes, achevaient 
d'enlever les morts et ne firent guère attention aux nou- 
veaux venus, les croyant des leurs. Les portes brisées, les 
escaliers ouverts permettaient d'atteindre le faîte de l'édifice. 
S'emparant d'une des lanternes posées dans la loge, deux 
des truands montèrent l'escalier à vis jusqu'au comble 
du beffroi- mais là, ils trouvèrent le guetteur; le brave 



2t 



ï62 HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

homme était à son poste. Avant qu'il n'eut ouvert la bouche, 
deux coups de couteau Pavaient étendu sur le carreau; puis, 
ramassant à la hâte quelques débris de menu bois, les 
vêtements du pauvre guetteur, le tout arrosé de Thuile de 
la lainpe du guet, sous le grand poinçon de la charpente, là 
OLi les bois forment un embranchage compliqué, ils y 
mirent le feu et descendirent aussitôt. En passant, ils dirent 
aux gens qui s'occupaient encore de leur lugubre besogne 
sur le perron, qu'ils venaient de porter à souper au guet- 
teur. 

Pendant cette expédition, la troupe de frère Robert 
s'était répandue sur la place et sembla se dissiper peu à 
peu, tout en restant aux aguets par groupes, au coin des 
rues adjacentes. Frère Robert avait voulu crier, on l'avait 
bâillonné et fortement hé aux bras et aux jambes ; il était 
étendu* à terre comme un ballot. 

Une demi-heure environ s'était écoulée, que les bandits 
virent poindre une lueur au centre de la flèche du beffroi, 
par les ouvertures de la guette. Surs de leur affaire, doré- 
navant, ils se divisèrent en deux troupes et filèrent vers le 
quartier des hôtels. 

Quand les habitants s'aperçurent du feu, la flèche du bef- 
froi, tout entière, était enveloppée de flammes, et les bran- 
dons embrasés étant tombés dans le beffroi même, les 
cordes des cloches brûlaient. Il était impossible de sonner 
le tocsin. Il fallut aller aux tours de la cathédrale et crier 
par les rues : « A l'eau ! » Les magistrats de la cité n'exis- 
tant plus, aucun ordre régulier ne pouvait être transmis. Ce 
ne fut guère que vers dix heures du soir que les secours 
purent être à peu près organisés. 

Alors, non-seulement le beffroi était en feu, mais l'in- 
cendie s'était communiqué au comble de la grand'salle et à 




L INCENDIE DE L HOTEL DE VILLE DE CLUSY 



ET D UNE CATHliDRALE. 



lG3 



Tun des combles des bâtiments latéraux, sous le vent 

(fig. -34). 

Par bonheur, Tair était calme, sans quoi, tout le quar- 
tier bas de la ville eût été brûlé. 

Renonçant à sauver leur hôtel de ville, tous les hommes 
valides, répandus dans les rues avoisinantes et sur les toits 
des maisons, étaient occupés à éteindre les charbons incan- 
descents qui tombaient dru comme grelc assez loin du lieu 

du sinistre. 

Les ribauds ne perdaient pas leur temps. Quand ils virent 
que tout le monde était dehors, que de toutes parts on cou- 
rait effaré, ils se ruèrent sur deux des plus riches hôtels 
de la ville, les pillèrent à fond en un clin d'œil, en tuant 
les habitants qui essayaient de défendre leur bien-, puis, 
se dirigeant vers une des portes de la ville, en aval de 
la rivière, ils massacrèrent les portiers, levèrent les her- 
ses, ouvrirent les huis, sans pont-levis sur ce point, et 
cracrnèrent au lar^e, chargés de leurs dépouilles et de frère 
Robert. 

Avant le jour, ils étaient réunis dans la forêt. Là, ils firent 
bon feu, ne craignant guère les forestiers qui se gardaient 
de les déranger, pour cause, se mirent à rôtir des quartiers 
de viande qu'ils avaient volés, sortirent du pain et du vin 
de leur bissac et comptèrent leur butin. Il était gros : beaux 
écus, argenterie, bijoux, vêtements Quand le partage fut 
fait éauitablement, ils songèrent à jjur prisonnier; on le 
délia, puis on procéda à son interrogatoire. 

« Tu nous as trahis ! dit le grand gaillard cà la physiono- 
mie sombre qui, le premier, avait eu des soupçons sur 
frère Robert. 

. — Non, répondit celui-ci. 

— Ne nie pas.... Qjand tu es allé boire avec quatre 



164 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 



bourgeois.^ après que nous sommes sortis de Thôtel de 
ville, ceux-ci t'ont remis une somme pour nous livrer? 

— Cest faux. 

— Qu'on le mette tout nu. » 

L'ordre fut aussitôt exécuté et, des chausses de frère 
Robert, on tira une vingtaine d'écus d'or. 
« Ces écus sont à moi, c'est mon avoir. 

— Nous te ferons bien parler vrai, « dit Tinterroga- 
teur ; et, sur son ordre, les pieds du malheureux furent ap- 
prochés d'un des brasiers. 

Alors, en poussant des cris affreux, frère Robert avoua 
tout ce qu'on voulut : 

Comme quoi, voyant que les choses traînaient en lon- 
gueur et que, le peuple de Clusy ne jouant pas franc jeu 
contre les notables, on arriverait à un arrangement, il 
avait voulu au moins tirer quelque profit de Péchauffourée-, 
que, pour se débarrasser de ses complices, ils les avait menés 
au point de la ville où ils devaient trouver des bourgeois 
armés.... 

Chaque fois que le misérable essayait de revenir sur ses 
aveux ou d'atténuer sa trahison, ses pieds étaient posés sur 
les charbons. 

Alors, il confessait tous les méfaits qu'on lui imputait. 

Quand l'interrogatoire fut terminé, la sentence fut pro- 
noncée par le même bandit, et quelques secondes après, le 
corps de frère Robert se balançait au bout d'une grosse 
branche d'un hêtre. 

Pendant que la troupe des ribauds, vagabonds, truands 
et pauvres hères employait ainsi son temps dans la forêt, 
on était en grand émoi dans la ville de Clusy. L'hôtel 
de ville était détruit par le feu ^ toutefois, le trésor et les 
archives, enfermés dans l'étage voûté de la tour sous le 



ET d'uNI:: CATHIÎDRALE. lC)5 



bciVroi, avaient été préservés; deux riches hôtels étaient 
pillés, on ne savait trop par qui, avec meurtres. 

Il n'y avait plus de magistrature, les eschevins et le maire 
ayant, dès Taube, quitté la ville. Uévcché demeurait fermé 
et le prévôt royal ne donnait signe de vie. 

Qa\altait-il advenir? Chacun se faisait, au matin, cette 
question. 

Les bourgeois toutefois, se donnèrent rendez-vous à 
rheure de midi, dans la cathédrale, pour aviser. Les cha- 
noines en laissèrent les portes ouvertes, mais à toutes les 
questions ne répondirent autre chose, sinon qu'on atten- 
dait révéque. 

L'assemblée nomma à la hâte un maire, des eschevins 
et jurés, et vers le soir, le prélat entra dans la ville. Les 
nouveaux élus le reçurent avec de grandes marques de res- 
pect, lui déclarant que la ville se mettait sous sa protection, 
comme étant le gardien naturel de ses franchises, et que 
tous les excès de la veille avaient été provoqués par le maire 
étranger, imposé par le roi, par les eschevins qui lui étaient 
entièrement dévoués et par des gens sans aveu, poussés 
par eux. 

L'évêque écouta froidement les dires des délégués des 
bourgeois, mais leur déclara que les élections auxquelles 
ils avaient procédé dans la journée étaient nulles, comme 
ayant été faites contrairement à toutes les formes, et que, 
s'ils voulaient obtenir sa protection, il fallait d'abord qu'ils 
remissent entre les mains de ses offîciaux les plus compro- 
mis d'entr'eux, afin qu'il pût faire juger le cas. 

Fort mécontents, les délégués rapportèrent à l'assemblée 
les paroles de l'évêque. Il était évident que les élections 
faites le matin, du moment qu'elles n'étaient pas agréées 
par l'évêque, n'avaient aucune valeur. Une délégation en- 



i66 HISTOIRE d'un hôtel de ville 

voyée au prévôt ne reçut que des réponses évasives. Ce 
personnage, déclara qu'il avait informé le conseil du roi 
des événements de la veille et qu'il attendait des ordres. 

Depuis quinze Jours, Tanarchie régnait dans la ville de 
Clusy. Il iiY avait plus de police, les bourgeois osaient à 
peine sortir de leurs maisons. Des bandes de malandrins 
parcouraient la banlieue et venaient piller jusque dans 
les faubourgs, lorsque Tarrivée des troupes du roi fut an- 
noncée. 

Louis X se présentait en personne à la tête de deux mille 
hommes d'armes, le 5 juin, devant les portes de la ville. 
L'évêque s'empressa de se rendre près de lui, et lui de- 
manda aussitôt, comme à son seigneur, ce qu'il convenait 
de faire, car il comptait bien jouer en celte circonstance le 
rôle d'arbitre. 

« J'aviserai, répondit le roi -, et j'aurai soin de faire 
bonne et prompte justice. 

— Mais, reprit le prélat, vous n'ignorez pas, très-cher et 
honoré sire, que c'est moi qui ai dans la ville haute justice. » 

Le roi ne répondit rien, mais se dirigea vers la cathé- 
drale où furent convoqués les bourgeois. 

Les parents de ceux qui avaient été tués ou blessés pen- 
dant l'émeute, se jetèrent à ses pieds en réclamant justice. 

Un conseil fut composé, comprenant le maire et les an- 
ciens eschevins, auxquels furent adjoints des conseillers du 
roi. Une information fut commencée et poursuivie cinq 
jours durant, à la suite de laquelle douze cents habitants 
furent exilés, comme ayant participé au tumulte, malgré les 
protestations de Tévêque qui revendiquait le jugement des 
coupables, conformément aux privilèges appartenant à son 
siège. Il demanda que les bannis lui fussent remis, comme 
étant jugés illégalement. 



ET d'une CATHKDRALE. 167 

Mais le roi ne tint compte de sa requête et, avant de quit- 
ter la ville, réclama de Tévêché cent livres pour son droit 
de gîte, ce qui irrita profondément le prélat. 

Nous ne saurions dire si la somme fut payée. 

La commune de Clusy était dans une situation désas- 
treuse. Endettée, sa maison de ville brûlée, une partie des 
bourgeois et gens de métier exilés, n'ayant plus de crédit, et, 
devant elle, des charges énormes, elle ne pouvait plus s'ad- 
ministrer. 

A la suite d'une réunion des notables, il fut décidé qu'on 
proposerait au roi de lui vendre l'abolition de la commune 
et de se soumettre au régime prévôtal, à la condition que 
la dette municipale tomberait à la charge de la cou- 
ronne. 

Après quelques pourparlers et de bonnes sommes ver- 
sées par les plus riches d'entre les bourgeois entre les mains 
des officiers du roi, cette proposition fut agréée et un traité 
conclu le i'''" juillet i3i5 à Clusy, scellé du sceau ro3^al et 
ainsi libellé : 

« Louis, par la grâce de Dieu, etc., faisons savoir à 
tous présents et à venir, que Nous, ayant reçu de la com- 
mune de Clus}^, supplication des bourgeois et habitants 
d'icelle, pour certaines causes tendantes aux fins qu'ils tus- 
sent ci-après gouvernés à perpétuité en prévôté, en Notre 
nom, par un prévôt que Nous y établirons désormais sans 
qu'ils aient maires ni jurés en commune; Nous, à la sup- 
plication des dits habitants, la commune avec les juridictions, 
droitures et émoluments, avons reçu et recevons par la te- 
neur de ces présentes lettres et gouvernerons en Notre nom, 
dorénavant, par un prévôt que Nous y députerons^ et vou- 
lons que le prévôt qui, de par Nous, sera député en la ville, 
pour la gouverner en Notre nom, gouverne en prévôté les 



i68 



HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 



habitants, selon leurs lois et coutumes, avec les libertés et 
franchises qu'ils avaient au temps qu'ils étaient gouvernés 
en commune, excepté que dorénavant majeurs ni jurés n'y 
seront mis ni établis, que les habitants n'auront ri sceau, 
ni bannière, ni beffroi municipal , ni assemblées publi- 
ques.... » 

En quittant de nouveau la ville, le roi voulut bien accep- 
ter des habitants un don de quatre cents livres. 




ET DUNE CATHÉDRALE. 169 



CHAPITRE IX 



RÉTABLISSEMENT DE LA COMMUNE DE CLUSY. 



La ville de Clusy eut grand'peine à se relever de Tétat 
dans lequel nous Pavons vue tomber; car les impôts 
n'étaient pas moins lourds sous Tadministration prévôtale 
que sous celle des eschevins. Loin de là, ils avaient été 
augmentés afin de payer Tintérêt et Tamortissement de la 
dette mise cà la charge du trésor royal, lequel d'ailleurs 
avait confisqué et vendu aux enchères le bien des exilés 
pour se couvrir d'une partie de cette dette, sans que le pro- 
duit de cette vente eut été porté en déduction des emprunts 
contractés par la commune. 

L'évêque préférait de beaucoup le régime de la commune 
à celui de la prévôté -, car de Tadministration municipale 
révêché tirait certains avantages sous forme de redevan- 
ces féodales, que le prévôt royal contestait sans cesse 
quand il ne refusait pas absolument de les reconnaître. Il 
fallait alors recourir au parlement, et cette juridiction 
lente penchait toujours en faveur du pouvoir royal. 

Cependant les habitants de Clusy étaient industrieux, 



170 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

travailleurs et cconomcs. La fabrication des étoflcs de 
laine et notamment des serges, prenait chaque jour un 
plus grand développement dans la cité, et alors ces tissus 
étaient fort prisés dans toutes les classes. 

Malgré les impôts dont ils étaient accablés, les Clusianois 
\oyaient peu à peu leurs biens s'accroître et avec les biens 
le désir de recouvrer leur indépendance et leurs anciennes 
libertés municipales-, en effet, Tamour de la liberté naît du 
travail et de la richesse, fruit de l'épargne. 

Les vieillards ne pouvaient passer sur la place du Mar- 
ché sans jeter un regard plein d'amertume sur les ruines 
"de leur vieille maison de ville, abandonnée depuis Tincendie 
de i3i5. Car les bâtiments avaient été laissés à peu près 
tels qu'ils étaient le lendemain du sinistre. 

Le beffroi découpait sa noire silhouette calcinée sur le 
ciel -, la grande salle du douzième siècle, effondrée, avait 
été déblayée et servait de marché aux volailles -, laile 
gauche, recouverte provisoirement, servait de magasin, et 
celle de droite, seule intacte avec le grand perron et sa 
loge, était à la disposition du prévôt. Le trésor, placé 
dans la tour sous le beiîroi, contenait les archives que per- 
sonne ne consultait, puisque le passé de la commune était 
effacé; quant aux prisons, le prévôt les utilisait au besoin, 
mais les entrées du p2rron, murées jusqu'à la hauteur 
d'une toise, ne permettaient plus l'accès à la loge, aban- 
donnée aux hirondelles. 

• Malgré Tordonnance royale du i""" juillet i3i5, les 
bourgeois n'avaient pas entièrement perdu l'habitude de se 
réunir dans la cathédrale. 

L'évêque encourageait volontiers ces réunions, dans l'es- 
poir de voir renaître les jours où les habitants de Clusy consi- 
déraient réglise épiscopale comme le palladium de la cité. 



ET d'une CATIIKDRALE. I?! 



Les prévôts ne se montraient très-vigilants que lorsqu il 
s'agissait de faire rentrer les impôts, mais se souciaient 
médiocrement de Pédilité, de la police et de la gestion des 
biens communaux. 

La nuit, les rues de la ville, malgré la milice, notaient 
pas sûres-, les maisons mal famées, chaque jour plus nom- 
breuses, étaient Poccasion de rixes et de scandales. Les 
règlements de voirie, mal observés ou éludés, moyennant 
finance, donnaient lieu à des réclamations continuelles. 

Et au total, plus la ville s'enrichissait par le travail, 
plus elle présentait l'aspect de l'abandon, de l'incurie et de 

la misère. 

Ces choses touchaient les habitants qui aimaient leur 
cité, d'autant qu'ils pouvaient établir une comparaison entre 
cet état et celui que présentaient certaines villes voisines 
qui avaient conservé leurs institutions communales. 

L'évêque, profitant du peu de soin que prenait le pré- 
vôt de l'administration de la ville, commençait à empiéter 
sur la juridiction royale. Ses officiaux attiraient les procès 
devant la cour du prélat ; ils interdisaient aux gens de la 
prévôté d'arrêter les clercs pour quelque cause que ce 
fût. En même temps, à l'aide des notaires ecclésiastiques 
nommés en face des officiers royaux, les testaments, les 
successions passaient par les mains du clergé en y laissant 
de grosses parts, sous forme de droits de mutations. 

En décembre 1329, le roi Philippe convoqua cinq 
archevêques et quinze évêques pour essayer de mettre un 
terme à ces empiétements- en effet, sur le réquisitoire de 
l'avocat général au parlement, Pierre de Cugnières, le 
conseil du roi opina pour que le spirituel fût séparé du 
temporel, et une année fut donnée aux prélats pour remé- 
dier aux abus. Les droits des populations, toutefois, ne 



172 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

furent guère protégés à la suite de cette assemblée ; mais il 
fut défendu aux évêques de mettre en interdit aucune par- 
tie du domaine royal, et le roi maintint le plein exercice 
du droit de régale, c'est-à-dire de battre monnaie et de 
pourvoir à tous les bénéfices d'un diocèse pendant la va- 
cance du siège et d'en économiser à son gré les revenus. 

Dans cette assemblée également, fut établi le principe de 
l'appel comme d'abus^ c'est-à-dire l'appel interjeté d'une 
sentence d un évêque auprès du parlement^ mesure ineffi- 
cace s'il en fut. 

L'évêque de Clusy, cependant, se fit auprès du roi l'in- 
terprète des plaintes des bourgeois de sa ville épiscopale, 
croyant trouver un avantage au rétablissement du régime 
communal, pendant que son collègue Albert de Roye 
sollicitait l'abrogation de celle de Laon et l'obtint, moyen- 
nant une forte somme d'argent. 

Ces plaintes se résumaient ainsi : « Depuis qu'il n'y a 
plus de corps de ville à Clusy, personne ne prend soin des 
affaires publiques, toutes choses vont s'empirant par la né- 
gligence des agents du prévôt, et la perte totale du revenu 
ainsi que des édifices municipaux est imminente^ la police 
est mal faite, les milices sont découragées et font leur 
service très-incomplétement, etc » 

Le roi écouta ces doléances, voulut bien recevoir une 
députation des notables bourgeois, mais ne consentit pas 
au rétablissement de la commune telle qu'elle existait 
vingt ans auparavant. 

Il maintint dans la ville de Clusy le gouvernement en 
son nom et l'office de prévôt royal, mais il permit aux 
bourgeois d'élire chaque année six d'entre eux qui, sous le 
titre d'eschevins, assisteraient le prévôt dans ses fonctions 
de magistrat et prendraient soin des affaires municipales, 



ET d'une CATHIÎDRAI-E. 1^5 

touchant la levée des impôts, rédilltc et Torganisatioii de 
la milice locale. 

Il fallut bien se contenter de ces concessions incom- 
plètes qui, si elles satisfaisaient pleinement la haute bour- 
geoisie, ne donnaient point à Tévcque les avantages qu'il 
espérait, et les choses furent mises sur un meilleur pied 
dans la ville de Clusy. On songea au rétablissement des 
bâtiments de Thôtel de ville; mais peu après, les mal- 
heurs qui affligèrent le royaume et l'étendue des subsides 
qu'il fallut payer pour subvenir aux dépenses de la guerre 
contre les Anglais, puis les courses des grandes compa- 
gnies qui désolaient le plat pays et menaçaient même les 
villes, puis Tinsurrection des Jacques, puis les courses 
du roi de Navarre et des Anglais, puis la rançon du roi 
Jean, empêchèrent les Glusianois de mettre la main à 
Toeuvrc. 

Ce ne fut qu'en iSyS qu2 Ton put s'occuper de cette 
affaire qui tenait fort à cœur aux bourgeois. 

A plusieurs reprises, des sommes avaient été réunies 
pour commencer les travaux, mais elles avaient été absor- 
bées pour satisfaire à des besoins plus pressants et notam- 
ment à la réparation des murailles de la ville et aux levées 
des milices aussi bien qu'à leur équipement, pour pour- 
voir aux besoins du royaume, sans grand profit, comme 
on sait, toutes les ressources fournies par les villes s'en 
allant en fumée, sans que la chose publique fut en meil- 
leur état. 

Mais alors, de sages ordonnances du roi Charles cin- 
quième, rendaient confiance aux villes et aux campagnes. 
Le droit de prise, qui n'était autre que la réquisition arbi- 
traire exercée au nom du roi par tous les gens de cour, 
fut aboli, ce qui soulagea fort le pauvre monde et permit 



174 HISTOIRE D UX HOTEL DE VILLE 

à nombre de gens éloignés de leurs biens pour se sous- 
traire à ce pillage , de revenir et de les faire valoir. 

A la suite de la belle conduite des gens de Clusy lors du 
soulèvement des Jacques, le roi avait accordé aux bourgeois 
des sauvegardes comme aux hommes de ses domaines, 
sauvegardes qui leur permettaient de circuler et de com- 
mercer librement. 

En iSyi, le roi avait renouvelé d'anciens édits qui 
défendaient à tous clercs, nobles, avocats, sergents d'ar- 
mes, etc., de prendre à ferme les prévôtés ou autres charges 
touchant les marchés et péages. Il avait astreint à la taille 
et à tous les impôts personnels, pour biens non nobles, 
ks nobles, les clercs et autres privilégiés. 

Mais les villes soumises aux Anglais, qui rentraient 
sous l'autorité royale, étaient exemptes d'impôts, et les 
charges incombaient d'autant plus lourdement à celles 
qui étaient restées fidèles ou qui avaient pu résister à l'in- 
vasion. 

Aussi fallut-il encore augmenter ces impôts, transfor- 
mer les aides extraordinaires en aides permanentes et 
substituer aux collecteurs élus par les communes des col- 
lecteurs et répartiteurs choisis parmi les élus royaux •, ce 
qui- bientôt conduisit à l'affermage des tailles et aides et 
fut une source de déplorables abus. 

Mais la monnaie demeurait stable, ce qui était un grand 
point, et les villes dépendant du domaine royal étaient rela- 
tivement prospères, après les désastres qui accablèrent le 
royaume pendant vingt ans. On sortait d'une crise terri- 
ble-, le commerce, l'industrie, l'agriculture ne demandaient 
qu'à se développer sous l'influence d'un gouvernement 
régulier et d'une autorité respectée, après ces années 
d'anarchie effroyable. 



ET d'une cathédrale. lyB 

La ville de Clus}^, pendant cette dernière période 
désastreuse, avait eu le bonheur de posséder, comme' 
prévôt, un homme sage, intègre et qui savait défendre les 
intérêts de la cité. Il était aimé du peuple et respecté des 
notables bourgeois, à cause de son équité. 

Ce fut lui qui le premier engagea les habitants de Clusy 
à rebâtir leur vieil hôtel de ville ruiné-, il obtint même 
du roi, pour les y aider, une somme à prendre sur la 
gabelle. 

Un architecte fut donc appelé à Clusy afin d'examiner 
les moyens d'utiliser les anciens bâtiments et de les com- 
pléter en raison des besoins de la ville. 

Ce maître des oeuvres se nommait Raymond, natif de 
Paris; il avait, dans cette ville, élevé ou réparé des hôtels 
de nobles et de riches bourgeois depuis la rentrée du roi, et 
était fort expert. 

Il fut fort bien reçu à Clusy par le prévôt et les eschevins 
et alla tout d'abord visiter les vieux bâtiments, é-coutant 
les observations qui lui étaient faites. Comme il a été dit 
plus haut, le perron n'avait pas grandement souflert; la 
tour du beffroi, ruinée dans sa partie supérieure par l'in- 
cendie, conservait intacts les étages bas et la salle des 
archives; l'aile de gauche n'avait pas souffert de dommages 
sérieux*, la toiture ancienne de l'aile de droite, brûlée, mais 
remplacée provisoirement, préservait les voûtes de la salle 
du premier étage. Cette aile pouvait être facilement 
réparée. Quant à la grande salle, il n'en restait que les 
murs calcinés, les voûtes basses s'étant effondrées sous 
la chute de la grande charpente. 

Le prévôt et les eschevins auraient voulu qu'on rebâtît 
cette salle dont l'étendue était médiocre, mais cependant 
ils demandaient plus d'espace pour les services de la cité 



IjS HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

et un grand magasin propre à contenir les armes des 
milices. 

Provisoirement, ces armes étaient déposics dans des 
maisons situées de l'autre côté de la rue Curiale et que la 
ville avait acquises à cet effet, dans des conditions avanta- 
geuses. 

Après avoir examiné le tout sans mot dire, Raymond 
demanda quarante-huit heures pour préparer un avant- 
projet et soumettre ses idées aux bourgeois. 

La vue des localités suggéra au maître des œuvres Tidée 
de convertir remplacement de Tancienne grande salle en 
une cour, ce qui donnerait plus d'air et de lumière aux 
bâtiments des ailes, d'élever des deux côtés de cette cour 
des portiques donnant accès à un escalier intérieur et de 
bâtir la grande salle de l'autre côté de la rue, en la mettant 
en communication avec cet escalier par un pont jeté sur 
cette rue. 

En conséquence, il dressa le plan* (fig. 35). 

Le rez-de-chaussée du grand bâtiment neuf A devait 
servir de dépôt des armes de la ville \ il restait derrière ce 
bâtiment une cour d'isolement B. 

Au premier étage s'élevait la grande salle mise de 
plain pied en communication avec le grand escalier par 
un pont P. Des deux côtés du portique qui se retournait 
devant l'escalier, des bâtiments annexes réclamés par les 
eschevins couvraient les anciennes rues latérales, ainsi 
supprimées en partie et réduites à l'état de cours. 

Il faut dire que les maisons donnant sur ces rues réser- 



I. La leinte noire indique dans ce plan les constructions anté- 
rieures conservées, et la teinte rouge, les constructions projetées 
par Raymond. 



nj5c. 




LE GRAND ESCALIER DE l'hOTEL DE VILLE, FIN DU XIV' SIÈCLE. 



'1 







LE NOUVEAU BEFFROI DE l'hOTEL DE VILLE. 



ET D UNE CATHÉDRALE. 1 77 

vccs au service de rancicn hôtel de ville, n'avaient point 
droit de vue sur ces passages fermés habituellement. 

L'architecte avait joint à son plan une coupe sur la cour 
qui montrait la disposition des portiques, du grand escalier 
et du bâtiment de la grande salle en arrière (fig. 36). 

Ces dispositions plurent fort au prévôt et aux eschevins; 
après quelques observations de détail, Raymond fut invité 
à rédiger un projet de devis pour être soumis à Ten quête - 
L'année suivante, en avril 1 376, on jetait les fondements des 
nouveaux bâtiments. 

Toutefois les travaux ne furent poursuivis qu'avec len- 
teur-, les ressources n'étaient pas étendues, et les habitants 
de Clusy, surchargés d'impôts, ne pouvaient faire de grands 
sacrifices. 

Quant à emprunter, il n'y fallait pas songer, les revenus 
de la commune ne le permettant pas et l'intérêt de l'argent 
étant à un taux exorbitant. 

On restaura toutefois assez rapidement le sommet du 
beffroi, car les Clusianois tenaient beaucoup à leur tour, et 
on mit en bon état le bâtiment de droite ; le perron fut réou- 
vert et réparé ; on commença les portiques et les bâtiments 
annexes, ainsi que la grande salle. 

Nous donnons (fig. 37) le couronnement neuf du beffroi. 

De la tour du douzième siècle on ne conserva que la 
partie inférieure, comprenant le rez-de-chaussée, le premier 
et le deuxième étage; toute la partie supérieure ayant 
été calcinée profondément par l'incendie de 1 3 1 5 ne pouvait 
être maintenue. 

L'étage contenant les cloches fut donc construit à neuf 
en belles pierres détaille. Cet étage présentait un plan octo- 
gonal avec quatre tourelles ajourées sur quatre des faces, 
l'une de ces tourelles contenant un escalier, des baies 

23 



HISTOIR„ D UN HOTEL DE VILLE 



jumelles s'ouvrirent sur les quatre autres faces. Au-dessus 
de cet étage du beffroi était un chemin dî ronde avec ouver- 
tures en façon de carniaux pour les guetteurs. Cet étage fut 
surmonté d'une charpente couverte d'ardoises avec échau- 
guettes sur les huit faces, garnies de plomb. 

Ces échauguettes étaient à Pusage des guetteurs, lorsqu'il 
sVgissait de découvrir d'un niveau plus élevé tous les 
points de l'horizon, en cas d'incendie, de tumulte ou de 
mouvements de troupes. 

Alors seulement, les armes de la ville de Clusy, qui 
avaient été figurées de diverses manières, furent définitive- 
ment blasonnées et octroyées par lettres royales. Elles por- 
taient : de gueules p. la porte d'argent, maçonnée de sable, 
hersée d'or, surmontée d'une corneille volante de sable 
au chef cousu de France ancien, comme bonne ville, avec 
cette devise, se rapportant à la corneille : « Avuls^ plum^ 
REViviscuxT^ » et ainsi furent-elles peintes et sculptées sous 
la loge et dans la salle des esche vins (voyez le frontispice), 
gravées sur le sceau de la ville et brodées sur sa ban- 
nière. 

Mais en i38o, le roi Charles cinquième était mort et une 
nouvelle ère désastreuse allait commencer pour le ro3-aume. 

En Tannée i38i, les sires des Fleurs-de-Lys, — ainsi 
appelait-on les frères du roi défunt, auxquels fut remis le 
gouvernement du royaume pendant la minorité de Charles 
sixième, — se partagèrent le trésor de Charles V, qui était 
considérable, et voulurent bientôt augmenter encore les im- 
pôts qui écrasaient les villes et les campagnes. Le soulève- 
ment fut général et s'étendit des Flandres jusque dans le 
domaine royal. Gand se mit en insurrection. Le peuple de 
Paris s'armait, décidé à résister par la force à toute de- 
mande de subsides, et menaçait les percepteurs. Les bour- 



ET' D UNE CATHEDRALE. I 7O 



geois de Rouen avaient du être désarmés, après un gouver- 
nement populaire qui dura quatre mois et fut noyé dans le 



sans 



Mais les Gantois se soutenaient vaillamment contre la 
noblesse, correspondaient avec les communes de France, 
ce qui encourageait fort celles-ci dans leur résistance. 

A Glusy, un droit nouveau ayant été établi par les 
régents du royaume sur les boissons et les serges, les habi- 
tants refusèrent absolument de le payer, tuèrent les percep- 
teurs, s'armèrent, nommèrent des dizainiers et quartiniers, 
chassèrent le nouveau prévôt ro3ral envoyé dans la ville 
depuis la mort de Charles V, tendirent des chaînes dans les 
rues, élurent, dans une réunion populaire, un maire des 
jurés, maltraitèrent des membres du chapitre, lesquels s'en- 
fuirent de la ville ainsi que Tévêque. 

Le mair^ élu était un marchand fort aimé du peuple, car 
il savait flatter la multitude et s'était élevé à plusieurs 
reprises contre les administrateurs de la ville, riches bour- 
geois qui ne savaient résister aux exigences des agents 
royaux et aux prétentions de Tévêque et finissaient toujours 
par voter les subsides demandés. 

On l'appelait maître Cornil. C'était un homme de petite 
taille, gros, à l'œil noir et vif, au front large et chauve, en 
tout temps perlé de sueur, toujours en mouvement, parlant 
avec facilité, ambitieux,. et au total actif, énergique et intel- 
ligent. Il détestait la haute bourgeoisie à Tégal das nobles et 
on le craignait à cause de l'influence qu'il avait su prendre 
sur le populaire. 

Sitôt entré en fonctions, entouré des jurés dévoués à sa 
cause, il promulgua les arrêtés suivants par la ville : 

« Tout habitant qui attentera à la vie d'un autre habitant 
de Clusy et de sa banlieue, perdra la tête. Tout citoyen qui 



\So HISTOIRE d'u\ hôtel DE VILLE 

proposera la paix avec les nobles, perdra la t3te. Toutes les 
querelles, rixes, blasphèmes, Jeux de hasard, tumultes, 
seront punis de quarante jours de cachot au pain et à Teau. 
— Le pauvre comme le riche aura accès et voix délibéra - 
tive dans l'assemblée du peuple. — Il sera rendu compte 
chaque mois de Tadministration des deniers de la commune 
en assemblée. » 

Maître Cornil changea les doyens des métiers et organisa 
la défense de la ville. 

Il nomma par quartier des capitaines qui, à tour de rôle, 
devaient garder les portes. 

Il fit fouiller les maisons pour recueillir les armes et les 
harnais de guerre, qui furent déposés à l'hôtel de ville 
comme réserve. 

11 s'assura que tous les habitants faisant partie de la 
milice étaient armés d'arcs, d'arbalètes, de piques, de 
vouges, de plommées ou de fléaux. 

Il fit placer sur les murailles, dans le voisinage des portes, 
quelques ribaudequins que possédait la ville, fit fabriquer 
de la poudre, des flèches et des carreaux. 

On le rencontrait partout, Jour et nuit. Cependant, plu- 
sieurs d'entre les plus riches bourgeois et les eschevins dé- 
possédés ne voyaient pas sans grande appréhension ces 
façons de faire et essayaient de persuader aux notables que 
la ville de Clusy marchait ainsi infailliblement à sa ruine; 
que le conseil du roi, lorsqu'il en aurait fini avec de plus 
grosses affaires, ne manquerait pas de rétablir le pouvoir 
royal dans la cité, laquelle ne pouvait espérer résister à 
toute la gendarmerie de la noblesse liguée, et qu'alors il 
fallait s'attendre aux plus cruelles représailles, ainsi qu'il 
était advenu à la bonne ville de Rouen, bien autrement puis- 
sante et forte. 



ET d'une cathédrale. i8I 



D'autre part, le conseil du roi, vo\ant le soulèvement des 
villes se prononcer de tous cotés, n'était pas sans de grandes 
inquiétudes sur Tissue de ces affaires. Chaque jour, on 
signalait Tinsurrection d'une commune. 

Il était impossible aux princes de séjournera Paris, après 
la paix plâtrée faite avec les maillotins; Reims, Sens 
avaient fermé leurs portes aux troupes royales et chassé 
leurs prévôts. Partout le clergé et les religieux étaient 
rançonnés par les bourgeois et, dans les campagnes, les 
paysans se soulevaient pour recommencer la jacquerie 
contre les châteaux, manoirs et abbayes. 

La noblesse de France ne pouvait ignorer que la tète de 
cette révolte était à Gand. Van Artevelde, assiégé dans cett2 
ville, était sorti, le i" mai i382, à la tête d'une troupe des 
plus braves citoyens; le lendemain, il battait l'armée du 
comte Louis sous les murs de Bruges, s'emparait de cette 
ville, et bientôt il fut en possession de presque toute la 
Flandre. C'est alors que ce Van Artevelde établit une corres- 
pondance avec les villes de France et les encouragea ainsi 
à la résistance contre la noblesse. 

Le péril était donc imminent pour la cour de France. Il 
fallait vaincre ce soulèvement là où était son foyer princi- 
pal, et en attendant l'issue, ménager les villes douteuses, 
essayer de ramener, par des promesses de concessions, les 
communes insurgées. A cet effet, des ouvertures furent 
faites aux gens de Clusy et des sauf-conduits furent donnés 
à six bourgeois notables pour qu'ils pussent traiter des con- 
ditions de la paix avec les princes qui se préparaient à 
passer en Flandre avec le Jeune roi. 

Maître Cornil, ayant assemblé le peuple sur la place, 
parla ainsi, du haut du perron : 

« Habitants de Clusy, les lions ont pear des loups à cette 



l82 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

heure et viennent leur offrir la paix.... Mais est-ce la guerre 
que nous voulons, est-ce la guerre que nous faisons? Non, 
nous ne demandons rien, nous n'attaquons personne, nous 
voulons nous gouverner nous-mêmes, nous voulons manger 
le fruit de notre travail entre nous et empêcher les nobles 
de le manger. Quelle paix nous offre-t-on? Que veut-on 
de nous ? Que nous nous remettions pieds et poings liés 
dans la gueule du lion pour qu'il nous puisse dévorer à 
sa volonté. Voulez- vous qu'il en soit ainsi ? 

— Non ! non ! cria la foule. 

— Eh bien, ce n'est donc pas à nous à faire des proposi- 
tions. Résolus à défendre nos libertés, nous attendrons 
celles qu'on nous fera. Que les princes et les nobles nous 
laissent tranquilles chez nous, nous n'irons point les cher- 
cher dans leurs châteaux^ qu'ils vivent sur leurs biens et 
nous laissent jouir des nôtres sans nous en demander la 
moitié, quand ils ne prennent pas tout, pour s'ébattre en 
leurs fètCS, tournois et guerres sans raison. 

« Que nos députés, si c"est là votre avis, aillent donc 
trouver les princes et leur disent ce que je viens de vous 
dire. 

— Oui, c'est cela ! » cria de nouveau la foule. 

Les six bourgeois, munis de leurs saufs-conduits, se diri- 
gèrent vers Arras à grand'peine, car h plat pa3's était dé- 
vasté durement par les troupes que rassemblaient les princes 
et spécialement par les Bretons, conduits par le connétable 
de Clisson', toutefois ils se gardèrent de reproduire devant le 
conseil du roi les paroles de maître Cornil; outre qu'ils ne 
les ci"oyaient point propres à faciliter un arrangement 
amiable, ils s'étaient concertés avec les notables de Clusy 
pour tâcher d'obtenir les conditions les moins dures, en 
promettant obéissance et cessation de toute sédition. 



ET d'une CATHliDRALE. l83 



Il fut répondu à ces bonnes gens que le roi comptait sur 
la fidélité de ses bourgeois de Clusy, lesquels s'étaient 
laissé surprendre par quelques hommes sans aveu et por- 
teurs de troubles-, que, sur l'avis de son conseil, il oublie- 
rait les révoltes et méfaits derniers, à la condition qu'on lui 
livrerait, pour en faire ce que bon lui semblerait, cent des 
habitants, auteurs principaux de la révolte et désignés par 
lui-, que, moyennant ce, quand il reviendrait, après avoir 
châtié, comme ils le méritaient, ces ribauds Gantois, il 
entrerait dans sa bonne ville de Clusy sans y causer nul 
dommage, ni exercer nulle vengeance des insultes faites à 
la noblesse, à son prévôt et à l'évêque, ainsi qu'à son 
clergé, et sans demander de nouveaux subsides. D'ailleurs, 
les six notables furent bien traités et il leur fut donné à 
chacun des cadeaux pour leurs femmes. 

Ils étaient toutefois fort perplexes, ces six notables, et ils 
ne se pressèrent pas de rapporter cette réponse aux gens de 
Clusy, d'autant qu'ils espéraient, en raison des dispositions 
des riches bourgeois, que le règne de maître Cornil ne 
serait pas de longue durée, et qu'au retour ils trouveraient 
les esprits disposés à la conciliation. 

Mais en cela, ils se trompaient. Maître Cornil ne perdait 
pas son temps. Il avait fait emprisonner quelques notables 
bourgeois soupçonnés de répandre des nouvelles de nature 
à décourager les partisans de la résistance à outrance. La 
milice urbaine, bien organisée, s'exerçait au tir de l'arc et de 
l'arbalète. La ville était divisée en quartiers, chacun sous 
la direction d'un quartinier qui devait recevoir les ordres 
directement de jurés désignés d'avance. Au son de la 
grosse cloche du beffroi, les cinquantainiers et les dizainiers 
se réunissaient chez le quartinier pour agir avec leurs 
hommes conformément aux ordres reçus des iurés, et les 



1S4 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

positions sur les murailles étaient désignées à chaque quar- 
tinier dès que la grosse cloche sonnerait le tocsin. 

Des provisions de vivres emmagasinées permettaient de 
soutenir un siège pendant deux mois au moins, et les habi- 
tants avaient été invitas à son de trompe de réunir dans 
leurs logis de la farine et des salaisons pour quinze jours. 
Le maire avait mis la main sur les magasins à sel et sur 
les produits de la gabelle. Chaque nuit, les chaînes étaient 
tendues dans les rues, et les postes de milice ne laissaient 
circuler personne passé Theure du couvre-feu. 

Quand les six notables rentrèrent dans Clusy, ils trou- 
vèrent donc les esprits plus que jamais résolus à la résis- 
tance. Avant de faire leur rapport au corps de ville, ils 
communiquèrent à un certain nombre de bourgeois du 
parti de la conciliation les conditions imposées par le con- 
seil des princes ; tous résolurent, plutôt que de courir 
les risques d'une lutte qui ne pouvait avoir qu'une issue 
fâcheuse, de représenter au peuple les dangers qui mena- 
çaient la ville et de le déterminer à accepter les conditions 
imposées. 

En effet, le lendemain, maître Gornil, les jurés, les six 
notables députés se réunirent à Thôtel de \ille avec un 
nombre considérable de. bourgeois pour connaître les pro- 
positions des princes. Les partisans de la paix entouraient 
les six députés, ce qui n'échappa pas aux regards perspi- 
caces du maire. 

Alors l'un des six prit la parole; après s'être étendu 
longuement sur la bonne réception qui leur avait été faite, 
sur le désir que le conseil du roi montrait de rétablir la 
paix et d'oublier les attentats commis contre l'autorité 
royale, d'abolir les taxes nouvelles et de laisser à la ville 
ses franchises -, quand l'orateur exposa à quelles conditions 



ET d'une CATHIÎDRALE. l8b 



cette paix serait souscrite, comment la ville serait tenue de 
livrer au roi cent bourgeois désignés par lui, et pour en 
faire ce que bon lui semblerait, une violente clameur s'é- 
leva dans une partie de la salle ; mais, d'un geste, maître 
Cornil imposa le silence, et s'adressant aux députés : 

« Je savais bien, leur dit-il, que rien de bon ne nous 
viendrait de cette députation-, mais, du moins, les traîtres 
sont entre nos mains et ne trafiqueront plus de notre sang 
avec ces nobles.... Tiens, ajouta-t-il en tirant un large cou- 
teau de dessous sa cotte et en le plongeant dans la gorge du 
député par un mouvement prompt comme l'éclair, voici 
la réponse à ton discours. » 

Aussitôt les jurés et bon nombre de partisans de Cornil, 
qui avaient des armes cachées sous leurs vêtements, l'entou- 
rèrent pour le protéger. 

Surpris par la brusque attaque du maire et la contenance 
de ses partisans, les bourgeois qui comptaient soutenir 
leurs députés, pâles, atterrés, paraissaient peu disposés 
à la résistance; plusieurs gagnaient prudemment la porte. 
Les cinq députés, voyant leur compagnon expirant, senti- 
rent cependant l'indignation les saisir à la gorge, et l'un 
•d'eux, s'avançant vers Cornil, en lui montrant le poing : 

« Lâche meurtrier, lui dit- il, le sang demande du sang. 
Par Dieu, tu payeras ta félonie ! » 

Mais Cornil, le repoussant de la main : 

« Meurtrier! je ne le suis point, mais justicier; tu vas le 
reconnaître, toi et tes compagnons-, et s'adressant aux jurés : 
Que pas un de ces cinq traîtres qui sont là devant nous ne 
s'échappe, et faisons justice, » 

Les cinq députés furent aussitôt entourés d'hommes ar- 
més de couteaux, et maître Cornil, s'asseyant : 

« Le conseil de la ville a décrété, dit-il, que tout citoyen 

24 



l86 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

qui proposera la paix avec les nobles perdra la tête. Ces 
hommes ont-ils proposé la paix au prix du sang de leurs 
concitoyens? 

— Oui ! répondirent les jurés. 

— Eh bien, que justice soit faite publiquement. » 

A peine si quelques rumeurs sorties des rangs des bour- 
geois, partisans des députés, se firent entendre, et Cornil, 
suivi de la troupe armée qui entourait les cinq bourgeois, 
s'avança sur le balcon de la loge. La place était remplie et 
déjà la foule avait connaissance de la scène tragique qui ve- 
nait de se passer', sitôt que parut Cornil retentirent les cris 
de <c Vive le maire! » 

Celui-ci, réclamant le silence de la main, parla ainsi : 

« Citoyens de Clusy! Las d'une longue oppression, déci- 
dés à ne plus la souffrir, pendant que confiants dans vos 
droits, calmes dans votre force, vous organisiez la défense 
dans votre cité, afin de résister aux exactions de ces nobles 
qui vous traitent comme un vil troupeau, pendant que 
chacun de vous se dévouait corps et âme au triomphe de 
notre cause, pendant qu'autour de nous, dans les campa- 
gnes, dans les villes voisines, s'élevait comme un seul cri 
d'affranchissement, six de vos notables, sur votre consente- 
ment, munis de saufs-conduits, s'en allaient traiter delà paix 
avec les princes conseillers du roi.... Dussent-ils périr, ils 
avaient pour instruction de ne céder sur aucun point tou- 
chant vos franchises, vos libertés conquises, votre sécuri- 
té.... Savez-vous ce qu'ils ont fait, là-bas? Ils achetaient 
une promesse vague de paix et d'oubli, au prix de la tête de 
cent de nos con citoyens.... v.» 

Une immense clameur accueillit ces derniers mots. Cor- 
nil continuant : 

ce Celui d'entre eux qui avait l'audace de nous proposer 



F.T D UNE CATHÉDRALE. 187 

ce marché infdmc a été puni comme notre loi le comman- 
dait. Ses cinq complices, que voici, ont éti condamnés, 
comme coupables de trahison, à perdre la tête.... Que la 
sentence soit exécutée ! . . . 

— A mort! à mort! hurla la foule. 

— Faites place, faites place ! ajouta Cornil-, les décrets de 
la justice du peuple doivent être exécutés avec calme. » 

Alors on \h la foule s'écarter du bas perron comme la 
vague qui se retiré sur la plage sablonneuse ; les cinq m.al- 
heureux bourgeois descendirent lentement les degrés, en- 
tourés des jurés et d'hommes armés. 

Un billot fut pris dans une maison voisine et, sous la 
hache d'un boucher, les cinq tètes roulèrent Tune après 
Tautre sur le pavé. 

Les bourgeois qui penchaient pour la modération, pour 
les transactions, étaient consternés et s'enfermaient dans 
leurs maisons, pleins d'angoisses, pendant que la foule, 
enivrée par Pacte de puissance qu'elle venait d'accomplir, 
parcourait les rues en criant : « ^Mort aux traîtres ! » 

Toutefois, maître Cornil n'entendait pas que cette exé- 
cution fut suivie d'excès, et il donna des ordres rigoureux 
pour que les quartiniers fissent arrêter tout individu qui 
serait la cause de quelque tumulte. 

Une vingtaine de misérables avinés furent enfermés 
dans les prisons de la ville. 

Vers les premiers jours de décembre 1082, des nouvelles 
sinistres circulaient dans la ville. On disait que les Gantois, 
sur la résistance énergique desquels toutes les communes 
comptaient et qui étaient considérés par elles comme invin- 
cibles, avaient été anéantis par l'armée royale, commandée 
parle connétable de Clisson, près de Roosebeke. 

Maître Cornil, averti de ces bruits, fit crier par la ville 



HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 



que quiconque propagerait des nouvelles évidemment trans- 
mises par les ennemis des villes fédérées, perdrait la tête. 

Depuis Texécution des six députés, bien que le maire 
maintînt une police sévère, la terreur régnait dans la ville 
de Glusy. 

Les bourgeois riches, la plupart des notables n'osaient 
se montrer dans les rues, dans la crainte d'être insultés par 
les miliciens qui les accusaient de trahir la cause du peuple 
et de "\^ouloir livrer la ville aux princes sans conditions. 
Chaque jour, dans les tavernes, étaient prononcées des me- 
naces contre ces bourgeois dont les moindres démarches 
étaient épiées et qui ne pouvaient communiquer entre eux 
sans provoquer les soupçons. 

Maître Cornil, autant pour calmer les défiances du peu- 
ple que pour éviter des excès contre les personnes et les 
propriétés, avait même jugé prudent de faire mettre en 
prison quelques-uns des gros bourgeois accusés de cons- 
pirer contre les libertés conquises. 

Grâce à Ténergie et à l'activité du maire et de ses jurés, 
il n^y avait nul tumulte dans la ville, le marché était bien 
approvisionné, car la fraude ou le pillage était puni sans 
délai ; un homme, qui vola un jour une botte d'oignons à 
une pauvre marchande de la banlieue, avait eu la main 
coupée sur la place. Cette main, clouée au poteau du 
pilori, en disait plus que tous les arrêts criés par les rues. 
Une autre fois, un marchand ayant refusé le salaire à un 
pauvre homme qui avait porté au marché un lourd paquet 
de laine, le marchand fut condamné à porter le même 
paquet une heure durant par la ville, accompagné d'appa- 
riteurs qui usaient du fouet lorsqu'il s'arrêtait. Chaque 
jour, Cornil siégeait à l'hôtel de ville avec six des jurés et 
jugeait, séance tenante, tous les cas présentés devant son 



ET D UNE CATHÉDRALE. 189 

iribunal, quelle que fût ki nature du crime ou du délit. 
Cette manière sommaire de rendre la justice et de mettre à 
exécution les sentences, sans nul répit, avait pour consé- 
quence d'inspirer une crainte salutaire à la tourbe des 
gens sans aveu qui s'étaient réfugiés à Clusy, depuis que 
la ville s'était soustraite aux autorités féodale et royale et 
à l'influence des riches bourgeois qui espéraient faire leur 
paix, à part, avec ces pouvoirs. 

Mais à l'animation, à la gaîté qui régnaient dans cette 
jolie cité, l'une des plus agréables du domaine royal, à l'af- 
flucnce des marchands, avait succédé un aspect sévère et 
sombre. 

Les habitants se considéraient avec défiance et ne se 
réunissaient guère que pour remplir leurs devoirs de mili- 
ciens. 

Toute pompe religieuse était supprimée, ce qui n'était 
pas du goût des femmes. 

Quelques prêtres obscurs, restés dans la ville, disaient 
les offices-, car l'évêque, homme âgé et prudent, n'avait pas 
jugé à propos d'excommunier les habitants et s'était con- 
tenté de s'éloigner. 

Les religieux de l'abbaye de Saint-Martin ne sortaient 
pas de leur enclos et se faisaient oublier. Maître Cornil 
n'avait eu garde de les tourmenter ; il les laissait tranquilles 
dans leur cloître. 

L'aspect morne de la ville, l'absence des. étrangers, la 
suspension de toutes les affaires pesaient lourdement sur 
les esprits et causaient une grande gêne. Les métiers chô- 
maient -, chaque jour le nombre des mendiants était plus 
nombreux. 

On vo3^ait, le matin, devant le perron de l'hôtel de ville, 
quelques centaines de malheureux, de femmes et d'enfants 



IQO HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

qui venaient demander du pain. Le maire faisait distribuer 
des vivres à ces affamés, mais le lendemain leur nombre 
s'était accru. 

Pour subvenir à ces dépenses et à celles touchant la dé- 
fense de la ville, il avait fallu frapper les ventes d'un droit 
très-élevé, sur le marché, et la consommation diminuait 
d'autant. Cette ressource étant insuffisante, le conseil de la 
ville avait taxé les riches bourgeois sur leur revenu-, cet 
impôt, difficile à établir et à percevoir, était l'occasion de 
discussions incessantes. 

Plusieurs, parmi les notables, avaient abandonné la 
ville. Le maire fit crier à son de trompe que les biens des 
bourgeois qui quitteraient la cité , sans une permission 
revêtue du sceau municipal, seraient confisqués et vendus. 
Voulant faire un exemple, trois ou quatre hôtels aban- 
donnés par leurs propriétaires furent mis aux enchères, 
mais nul acquéreur ne se présenta. 

Ceux qui souffraient le plus de cet état de choses étaient 
les gens de métier et les petits bourgeois, commerçants, 
petits propriétaires, fournisseurs de Tévêché et des nobles 
des environs. Ils commençaient à se plaindre, non trop haut, 
car on craignait fort maître Cornil, mais ils se faisaient 
part entre eux de leur détresse croissante et se rappro- 
chaient des riches bourgeois demeurés isolés jusqu'alors. 

Ce fut à ce moment critique qu'arrivèrent les nouvelles 
certaines de k destraction des Gantois à Roosebeke et du 
retour de Tarmée ro3'ale victorieuse. On montrait cette 
armée comme étant disposée à raser toutes les villes qui 
s'étaient soustraites au joug féodal et royal. 

On citait le brûlement de cités rév^oltées, le massacre ou 
l'enlèvement de tous les habitants, et entre autres de ceux 
de Courtray. 



ET D UNE CATHEDRALE. IQl 

Malgré les efforts de Cornil pour donner du cœur aux 
Clusianois, la stupeur et le découragement régnaient dans 
la ville *, la masse indécise, toujours facile à entraîner dans 
un sens ou dans un autre, commençait à tourner ses 
regards vers les notables, dans Tespoir qu'ils sauraient con- 
jurer le péril et trouver quelque accommodement. 

Ce sentiment se manifesta avec une certaine insistance 
lors d'une assemblée que le maire crut devoir convo- 
quer, la nouvelle du désastre des Gantois étant certaine 
Quelques-uns des notables osèrent même se présenter à 
cette assemblée et proposer de déléguer des députés près 
des princes pour traiter dz la paix. Si la proposition ne fut 
point agréée, du moins n'excita-t-elle nulle protestation. 
Seul, Cornil déclara que la ville n'avait pas à traite-r, que si 
on attaquait ses libertés, elle saurait les défendre. Ce dis- 
cours ne tut accueilli que par quelques cris de : « Vive 
Cornil! vivent nos libertés! » 

Cependant, l'armée des princes approchait, et le 4 jan- 
vier i383, furent signalées dans les environs des troupes de 
Bretons qui pillaient les maisons de la campagne. 

jNIaître Cornil montra alors toute l'énergie dont il était 
doué. Ayant réuni les jurés, les quartiniers et dizainiers, 
il leur fît entendre qu'ils n'avaient rien à espérer de cette 
armée de nobles et de pillards, que toute tentative d'accord 
serait une duperie, et qu'il valait mieux mourir les armes à 
la main que de se laisser pendre ou égorger sans défense; 
que l'armée royale, fîère de sa victoire, gorgée de sang et 
de pilleries, ne s'attendait pas à trouver des hommes réso- 
lus devant elle, et que, s'il fallait en venir à traiter, on 
obtiendrait de meilleures conditions en montrant une con- 
tenance sûre et hardie qu'en se présentant en suppliants. 
Ce discours rendit le courage à ces hommes. Répété parmi 



ig2 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

les miliciens, ceux-ci jurèrent de mourir plutôt que de se 
rendre sans conditions. Alors, il y eut une grande montre 
sur la place-, Cornil, après avoir parcouru les rangs des 
miliciens, montant sur le balcon, leur dit ces quelques pa- 
roles : 

r( Frères, depuis cinq mois, vous avez miontré ce que 
vous êtes, vous avez conquis et m.aintenu vos libertés, Tor- 
dre, une bonne police dans votre ville-, vous vous êtes habi- 
tués à porter le harnais de guerre.... Serait-ce donc pour 
vous soumettre comme des femmes à ces nobles, que vous 
avez chassés, parce qu'ils se présentent aujourd'hui, cou- 
verts du sang des justes, devant vos murs? Ainsi, pendant 
cinq mois, vous vdus seriez préparés à la lutte, et le jour 
où il la faudrait soutenir, vous rentreriez dans vos mii- 
sons! Non, je jure Dieu que cela ne sera pas!... Mais si 
cela devait être, votre lâcheté ne ferait que rendre pires les 
maux dont nous sommes menacés. Ils ne sont que trop habi- 
tués, ces nobles, à compter sur la timidité des vilains, et 
cela ne les rend que dIus durs à leur égard. Si au contraire 
ils voient devant eux des hommes résolus à se défendre et à 
mourir pour la bonne cause, ils pensent à leurs châteaux, à 
leurs vêtements de soie, à toutes les joies qu'ils se; donnent 
à vcs dépens, et ne veulent pas risquer tous ces biens. Au- 
tour de nous, de bonnes villes tiennent encore contre les 
princes-, Paris n'est pas disposé à leur ouvrir ses portes.... 
Je le sais.... Donnerons-nous l'exemple de la défection, 
tandis que notre résistance rendra le courage à toutes ces 
cités ? 

a Gro3'ant ne rencontrer sur leur passage que des mal- 
heureux sans armes, sans cœur, ils s'en viennent débandés, 
plus occupés de brûler, de piller et de pendre, que préparés 
à combattre. 




LES MILICIENS DE CLUSY 



ET D UNE CATHEDRALE. 



190 



-' Montrons-leur que Clusy n'est pas un village ouvert, 
et, avant qu'elles se soient réunies sous nos murs, allons 
en bon ordre au-devant de ces troupes dispersées-, détrui- 
sons-les séparément, et Dieu, protecteur des opprimés, sera 
pour nous ! » 

Les miliciens, levant leurs armes, acclamèrent chaude- 
ment ce discours (fig. 38) -, aussitôt, maître Gornil ayant 
vêtu son haubergeon, posé sur sa tête un lourd chapel de 
fer et saisi un vouge, descendit sur la place. 

En poussant des cris, les troupes se dirigèrent vers les 
portes. Sur les remparts, les vieillards, les enfants, les 
femmes les regardaient sortir. Ils étaient environ quatre 
mille hommes. Leurs colonnes, commandées par les quar- 
tiniers, se réunirent en masse compacte à deux cents pas 
des murs et se dirigèrent vers des maisons qu'occupaient 
déjà des pillards bretons. Bientôt des clameurs arrivèrent 
aux oreilles des Clusianois groupés sur les chemins de ronde 
des murs, puis on vit des tourbillons de fumée s'élever au- 
dessus des chaumières. De loin en loin, des groupes de sol- 
dats de l'armée des princes se dirigeaient à la hâte sur le 
lieu du combat. Quelques hommes d'armes franchissaient la 
plaine de toute la vitesse de leurs chevaux. La plus vive 
anxiété se peignait sur les visages de C2tte foule attentive, 
groupée sur les murailles, et à peine si on entendait quel- 
ques mots prononcés à demi-voix. 

A cette époque de l'année, les jours sont courts -, la nuit 
se faisait quand on vit rentrer les gens de la ville, en assez 
bon ordre, couverts de boue et de sang. Ils avaient surpris 
et anéanti un gros parti de Bretons, puis s'étaient jetés sur 
les troupes qui successivement venaient secourir ces mili- 
ciens, avaient massacré quelques hommes d'armes, et, 
enivrés de leur succès, ils ne demandaient que bataille. 



i-g4 HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

Dans cette échauffourée, ils avaient perdu peu de monde 
et juraient d'exterminer le lendemam l'armée, royale. ; ., 

Les vainqueurs furent reçus dans la ville avec les mar- 
ques de l'allégresse la plus vive. On s'empressait autour 
d'eux, on leur faisait raconter les phases de la lutte, et la 
plus grande partie de la soirée se passa à boire. 

Maître Cornil, cependant, ne partageait pas cet enthou- 
siasme , bien qu'il montrât la plus grande confiance. Il 
pensait, non sans raison, que le lendemain toute l'arméç 
des princes serait devant la ville, et croyait que le plus sage 
était de l'attendre derrière les murs, les miliciens ayant 
montré qu'ils pouvaient combattre. Il visita les défenses, 
pourvut à l'artillerie, et n'alla prendre quelque repos que 
fort avant dans la nuit, après avoir fait savoir aux quarti- 
niers qu"iis eus; e it à se trouver dès l'aube, avec leurs 
hommes, sur la place du Marché. 

Le lendemain, en effet, les miliciens étaient réunis ,. et 
faisaient bonne contenance. Mais ce fut vainement que .le 
maire voulut leur persuader de demeurer dans la ville et 
de se borner pour le moment à la défensive. 

Leur succès facile de la veille faisait croire à ces braves 
gens que désormais ils étaient invincibles. Ils deman- 
daient qu'on les menât au plus tôt au combat ; ils commen- 
çaient même à murmurer en accusant Cornil de timidité et 
disaient hautement que si on ne voulait pas les conduire 
ils sauraient bien sortir seuls. 

« Eh bien ! dit Cornil, si vous le voulez, sortons ; mais, 
par Dieu ! le jeu sera rude ^ préparez-vous donc à bien 
faire ! » 

Ayant réuni les quartiniers, il leur recommanda de tenir 
leurs hommes serrés en batailles, séparées les unes des^-auj- 
très de dix toises environ, de mettre entre elles les archers 



ET d'une cathédrale.- IQÔ 



et coutillers, les arbalétriers sur les ailes, et de marcher 
ainsi sur une seule ligne. \i; -[jL 

Ce fut avec des cris de joie que les habitants, demeuré 
dans la ville, accompagnèrent les colonnes jusqu'aux 
portes. 

Le jour était clair et la terre séchée par une petite gelée. 
Les miliciens formèrent leurs batailles hors des murs, et 
s'avancèrent dans la plaine. On voyait au loin une ligne 
noire étendue, et derrière, deux grosses batailles de gens 
d'armes dont les armures blanches brillaient au soleil. 

Il ne s'agissait plus, comme la veille, de surprendre des 
troupes débandées, mais de livrer un combat régulier. 

A la vue de la belle ordonnance qu'ils avaient devant 
eux, les chants et les propos cessèrent parmi les miliciens ; 
mais ils n'avançaient pas moins en bon ordre. On voyait 
en même temps la ligne noire opposée se mouvoir et plan- 
ter ses. pavois en herse. 

Quand les deux partis furent à portée de traits, les 
flèches et les carreaux tombèrent dru comme grêle sur 
Jes gens de Clusy, beaucoup furent atteints, mais sans 
;s'arrêter pour riposter, les batailles, malgré les cris des 
quartiniers, se mirent à courir sus aux archers et arbalé- 
triers ennem.is et ne formèrent plus qu'une masse confuse. 

Alors, les deux batailles des gens d'armes, tournant les 
ailes des piétons qui les couvraient, vinrent fondre au galop, 
lances couchées, sur les flancs des Clusianois. 

Ceux-ci, voyant ces deux ouragans de fer qui allaient les 
saisir comme dans une tenaille, ne les attendirent pas, et, 
saisis de panique, se bousculaient et renversaient dans leur 
fuite ceux qui essayaient de les arrêter. 

Les habitants, qui étaient sur les murailles, vo3^ant ce 
désarroi, levaient les mains au ciel et poussaient des cris 



1^6 HISTOIRE d'un hôtel DL VILLE 

de désespoir, mais ne songeaient guère à veiller aux portes 
demeurées ouvertes. 

Les batailles débandées, poursuivies par les armures de 
fer, se précipitaient sur les ponts des fossés, trop étroits 
pour les recevoir. 

Les gens d'armes arrivaient en même temps qu'eux-, et 
avec leurs masses, leurs longues épées, ils abattaient et 
fauchaient dans cette foule affolée (figure 38 bis). 

Maître Cornil avait eu la précaution de faire placer sur 
les portes quelques ribeaudequins et de les confier à des 
hommes sûrs et dévoués, avec ordre de tirer, en cas de 
retraite, sur fennemi fût-il mêlé aux gens de Clus}' et au 
risque de tuer les fuyards. Au moment où déjà quelques 
hommes d'armes menaçaient de passer sur Tun des ponts, 
deux volées de ces pièces les enlevèrent, ainsi que plusieurs 
des fuyards. 

Cet acte énergique rendit un peu de cœur aux malheu- 
reux miliciens qui se retournèrent. 

Deux autres volées envoyées au hasard, du côté où la 
presse des armures de fer était la plus forte, ralentirent l'ar- 
deur des gens d'armes, qui craignaient fort ces engins des 
vilains ; on put ainsi faire rentrer bon nombre de fu^-ards 
et lever les ponts. Toutefois, un tiers de ces miliciens res- 
tèrent dans la plaine et furent massacrés sans miséricorde. 

Maître Cornil, blessé, avait été entraîné dans le flot et 
rentrait dans la ville un des derniers. 

Nous n'essa3'erons pas de peindre la confusion de ces 
premiers moments. « Trahison ! » criaient les uns; « Nous 
avons été menés à la boucherie ! » vociféraient les autres. 
Et les femmes de courir les cheveux épars cherchant leurs 
maris! Et les blessés qui s'appuyaient mornes contre les 
murs et auxquels personne ne songeait à porter secours l 




DEROUTE DES GENS DE CLUSY. 



ET D UNE CATHEDRALE. I97 

Cornil, entoure de quelques quartiniers, se dirigeait sans 
mot dire et aussi rapidement que le lui permettait sa bles- 
sure vers l'hôtel de ville, quand au détour d'une rue il 
fut rencontré par un groupe de bourgeois armés. 

« Traître ! » dit Tun d'eux, et le saisissant à la gorge, il 
lui porta deux coups de dague sous son camail. Le maire 
tomba lourdement sur le pavé. Les quartinicrs, surpris par 
cette attaque, eurent un moment d'hésitation. 

« Oui ! poursuivait le m.eurtrier, cet homme est un 
traître-, l'armée royale était prévenue par lui de notre sor- 
tie; il a vendu notre sang pour faire sa paix avec les 
princes ! » 

La foule s'amassait-, si invraisemblable que fût l'accusa- 
tion, le peuple est toujours disposé à voir un traître dans le 
chef qui Va mené à la déroute -, pas une voix n'osa donc s'é- 
lever pour défendre la mémoire du malheureux maire.... 

Les gens de Clusy, par un de ces virements subits qui se 
produisent dans les grandes crises, se tournèrent vers ces 
notables bourgeois suspectés la veille. 

Eux seuls pouvaient traiter avec les princes. Il fut donc 
décidé dans la nuit, après une séance orageuse pendant la- 
quelle les récriminations se croisèrent avec une extrême 
violence, que, dès le matin, douze notables iraient trouver 
les princes et tâcheraient d'obtenir les conditions les moins 
dures, en promettant démettre la ville entre leurs mains. 

Ainsi fut-il fait, à l'insu du menu peuple, qui seul parlait 
encore de résistance et se défiait des notables. Les princes 
promirent que la ville ne serait point livrée au pillage, et 
que, sauf les coupables de trahison envers le sire roi, il ne 
serait exercé aucune vengeance contre les habitants à propos 
de leurs mutineries. 

Tout cela était bien vague, mais il n'}^ avait pas à discu- 



Î9l§ HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

ter, car Tarmée royale comptait plus de ?ix mille lances et 
quinze à vingt mille Bretons routiers, gens de pied, ouis 
deux mille arbalétriers génois. - 

Les princes avaient hâte d'arriver à Paris et ne vou- 
laient point être arrêtés en route. 

- '■ L'^entrée des troupes royales se fit, en effet, en bon ordre 
et sans qu'il y eût excès commis. 

Le conseil du roi demanda qu'on lui livrât le maire, 
les jurés, les quartiniers et dizainiers, les capitaines des 
portes et tous ceux qui avaient participé à l'administration 
de la ville. 

Le corps du maire fut pendu sur la place du Marché, les 
•qtiaffini^rs eurent la tête tranchée sur l'heure, et les autres 
furent jetés provisoirement en prison. Les cloches du 
beffroi de la commune durent être descendues et brisées, 
le sceau et les actes publiés pendant la magistrature de 
Cornil, brûlés sur la place. 

^ Un corps de Bretons fut installé dans Thôtel de la com- 
mune, avec ordre de ne laisser aucun habitant s'en appro- 
cher sous peine de la hart, et les cadavres des décapités 
furent brûlés sur la place du Marché, leurs cendres jetées 
dans la rivière. 

^' La ville, dans les vingt-quatre heures, eut à payer 
1Jo 000 francs d'or, à fournir des vivres à toute l'armée 
royale, et il fut enjoint aux habitants de déposer toutes les 
'àrities au palais épiscopal, dans lequel fut mis garnison. 
TLés plus riches bourgeois eurent à loger et à nourrir des 
gens d'armes et les autres gens de pied. Après quoi, ces pre- 
mières mesures prises, les princes se dirigèrent vers Paris, 
aVècle gros de l'armée, en toute hâte. ---^ 

Il n'est besoin d'ajouter que les maisons de la banlieue 
Tarent brûlées et les champs saccagés. 



ET D UNE CA ril i;i)R ALIÎ. 



199 



Si durs qu'étaient ces premiers actes, les gens de Clusy 
craignaient un pire traitement. 

Mais ils ne tardèrent pas à envier le sort de ceux qui 
avaient été lues en combattant pour leurs libertés. 

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200 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 



CHAPITRE X 



L EPOQUE DES GRANDS MAUX. 



Dès que les princes furent entrés à Paris, ils déléguèrent 
dans les villes du royaume de notables seigneurs pour pro- 
céder au récolement des subsides et à la nouvelle organi- 
sation des cités méchamment mutinées contre l'autorité 
royale. 

Pendant une semaine, la ville de Clusy fut sous Tempire 
de la terreur. Les délégués royaux siégeaient chaque jour 
à l'hôtel de ville, faisaient arrêter et amener devant eux 
tous les adhérents principaux au dernier règne de la com- 
mune. 

Ceux-ci étaient jugés et condamnés séance tenante à la 
corde, à la hache ou à la prison. Pour les obliger à dénon- 
cer leurs complices, la plupart étaient soumis à la torture. 

Les portes de la ville étaient fermées et gardées par des 
soudoyers. On ne les ouvrait le matin que pendant deux 
heures pour permettre aux paysans d'approvisionner le 
marché. Mais ceux-ci n'osaient venir qu'en petit nombre, la 
campagne était dévastée et la disette se faisait durement 




JUGEMENT DES GENS DE CLUSY EN l383. 



ET D UNE CATHhDRALE. 201 



sentir dans les familles, d'autant que chacun n'osait sortir 
de son logis. 

Comme il arrive toujours, des misérables, dans l'espoir 
de rimpunité ou des récompenses qu'on leur promettait, 
se faisaient les dénonciateurs des coupables prétendus ou 
vrais et les pourvoyeurs du tribunal ; parfois, après avoir 
reçu de l'argent pour taire certains noms, ils allaient 
les livrer sous promesse de sommes qui d'ailleurs ne leur 
furent jamais payées. 

Ainsi, plus de trois cents bourgeois et marchands, parmi 
les plus notables, furent envoyés à la mort, leurs biens con- 
fisqués, et plus de six cents entassés dans les prisons de la 
ville et de l'évêché. 

Le huitième jour, un échafaud fut dressé devant la ïocre 
de l'hôtel de ville et couvert de beaux draps armoyés aux 
armoiries du roi, des princes ses oncles, et des nobles per- 
sonnages là présents, lesquels vinrent s'asseoir en grande 
pompe sur ledit échafaud. 

Devant le peuple assemblé à son de trompe, le bailli 
royal rappela, dans un long et beau discours, les horribles 
méfaits dont les gens de Clusy s'étaient rendus coupables 
envers le roi et les princes ; crimes et forfaits qui devaient 
être punis. Que si déjà la. justice du roi avait frappé les plus 
criminels, beaucoup d'autres attendaient en prison le châti- 
ment qu'ils avaient mérité (fîg. 39). 

Après cette péroraison, les parents, les femmes et les en- 
fants des prisonniers se mirent à pousser des gémisse- 
ments et à crier 7JiiséHcorde^ en grand effroi. 

Ce qu'entendant, l'évêque, qui siégeait parmi les person- 
nages réunis sur l'échafaud, se leva, implora la clémence 
des seigneurs délégués, les suppliant d'intercéder auprès du 
roi pour que toute exécution fût suspendue, et que le gra- 

36 



202 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

cieux sire voulût bien prendre sa ville de Clusy à merci. 
Ces paroles furent suivies de nouveaux cris du peuple im- 
plorant miséricorde. 

Alors, un des seigneurs se leva à son tour et déclara que 
les délégués en référeraient au roi et que, jusqu'à sa réponse, 
les supplices seraient suspendus. 

Cette mise en scène avait fait sur la foule une profonde 
impression, et un peu d'espoir se faisait jour dans les es- 
prits. Des bourgeois se réunirent et proposèrent, pour ga- 
gner la bienveillance des seigneurs, de leur offrir une grosse 
somme que ceux-ci acceptèrent en manifestant leur désir 
d'obtenir du roi une amnistie. 

En effet, six jours après, la réponse du roi arriva ; le peuple 
ayant été de nouveau rassemblé devant Thôtel de ville, les 
seigneurs prirent place, sur Téchafaud, et le bailli royal, ayant 
pris de nouveau la parole, dit ceci : 

« Notre très-cher sire le roi, ouï son conseil : prenant en 
considération la grande affection du seigneur évêque pour 
la ville de Clusy, le repentir des gens de la cité à l'occasion 
des forfaits commis par iceux contre son autorité royale, 
ensemble, les maux qu'entraînent avec elles les dissensions 
et guerres civiles, et mù par le grand amour qu'il porte à 
ses sujets, consent à ce que toute peine criminelle, touchant 
les horribles forfaits des bourgeois aujourd'hui détenus, soit 
commuée en peine civile, et par suite de ce, tous prison- 
niers délivrés. » 

Le peuple manifesta tout d'abord une grande joie, mais 
les gens qui savaient le fond des choses demeurèrent mé- 
diocrement contents, et n'était-ce point sans raison. 

La peine civile n'était autre chose qu'une amende égale 
à la valeur des biens des détenus-, ceux-ci ne sortaient de 
prison qu'autant qu'ils payaient la somme taxée. Ainsi les 



ET d'une cathédrale. 2o3 

seigneurs amassèrent-ils grande fmancc, dont le quart à 
peine entra dans les collVes royaux. Les délégués du roi, 
prenant goût au jeu, ne se contenicrent pas de taxer les pri- 
sonniers, ils étendirent les amendes à tous ceux qui jus- 
qu'alors étaient parv'enus à se soustraire aux poursuites et 
qui possédaient du bien. 

La plupart des riches bourgeois furent réduits à la men- 
dicité; seuls, ceux qui ne possédaient rien furent épargnés; 
avant de partir, les délégués royaux, indépendamment des 
anciens subsides qui furent rétablis, frappèrent les revenus 
et le mobilier d'un nouvel impôt. 

Les habitants durent démolir leurs portes afin de laisser 
la ville ouverte, dans la crainte de nouvelle rébellion. 

L'évêque avait eu sa part du pillage judiciaire, et il ré- 
solut d'employer cette somme à la restauration de sa cathé- 
drale, qui avait grand besoin qu'on s'occupât d'elle, surtout 
dans la partie datant du douzième siècle. 

On a vu que des chapelles qui devaient entourer le chœur, 
une seule, celle de la Vierge à l'abside, avait été bâtie ; les 
autres ne possédaient que leurs soubassements jusqu'au 
niveau du sol intérieur. L'évcque pensa qu'il les pourrait 
élever; mais, auparavant, il voulut réparer les arcs-bou- 
tantsetles couronnements du chœur, dégradés par le temps. 

Les travaux, toutefois, ne marchaient qu'avec lenteur; la 
plupart des maîtres des corporations manquaient à leurs 
ateliers, tués, en fuite ou ruinés. Beaucoup de maisons 
étaient abandonnées, les bras faisaient ciéfaut. Et il ne sem- 
blait pas que cet état misérable dut jamais finir, car les col- 
lecteurs royaux ne souffraient pas de retard au payement 
des impôts; chaque jour, des habitants qui ne pouvaient 
les acquitter étaient traînés en prison et leurs meubles ven- 
dus à vil prix. 



204 HISTOIRE n UN HOTEL DE VILLE 

Pour ajouter encore à ces maux, les campagnes étaient 
ravagées par les routiers, et les marchés n'étaient plus ap- 
provisionnés. 

Comme si les princes eussent pris à tâche de ruiner le 
pays tout à plat, pour suffire à leurs dépenses toujours 
croissantes, ils empruntèrent aux prélats et aux couvents de 
fortes sommes qu'on n'osait leur refuser, si bien que l'é- 
vêque de Clusy se vit obligé de prêter au trésor ro3^al les 
sommes qu'il destinait aux travaux à peine commencés de 
sa cathédrale. 

Ce ne fut. pas tout encore*, en i385, le titre de toutes 
les monnaies, sauf celles frappées sous Charles V, fut 
changé, au profit du roi, ce qui acheva de ruiner le com- 
merce. 

Une disette, suivie d'une épidémie, vint ajouter à toutes 
ces misères ; les natures les plus énergiques se laissaient 
aller au découragement. Chaque nuit, des enfants nouveau- 
nés étaient abandonnés sur la voie publique et des orphe- 
lins mouraient de misère et de faim; personne ne songeait 
à les recueillir. 

Les rues étaient remplies d'immondices, les boutiques 
fermées. Un égoïsme farouche avait remplacé les sentiments 
de solidarité qui unissaient autrefois les habitants de la 
commune; chacun ne songeait qu'à soi, cherchait à se faire 
oublier en dérobant aux regards de tous et surtout des' 
agents royaux, le peu qu'il possédait. , 

En moins de deux ans, la population de Clusy avait di- 
minué de moitié, l'herbe croissait dans les rues, et, l'hiver, 
des troupes de loups venaient la nuit dévorer les cadavres 
gisants au milieu d'amas immondes. 

Les collecteurs royaux trouvaient encore le moyen de 
tirer de l'argent des malheureux Clusianois. On enfermait 



ET d'une cathédrale 205 

les récalcitrants ou ceux qui réellement ne possédaient plus 
rien, et, à force de mauvais traitements, on les amenait à 
solliciter de leurs parents ou amis des rançons, au prix sou- 
vent des sacrifices les plus cruels. Des bourgeois étaient 
ainsi amenés à vendre leurs filles, à céder à vil prix un 
champ ou une maison, leur unique patrimoine. 

Et jamais on ne vit cour plus brillante que celle du jeune 
roi Charles VI. Les fêtes succédaient aux fêtes. Des expé- 
ditions étaient projetées et aussitôt rompues, lorsque déjà 
d'énormes dépenses avaient été faites. 

Les paysans se réunissaient en troupes, pour piller les 
domaines isolés, puis quittaient le sol, émigraient, et les 
campagnes restaient ainsi sans culture. 

Ce n'était que désespoir et stupeur dans tout le royaume. 

Seules, les femmes ne s'abandonnaient pas au morne dé- 
couragement qui s'était emparé de toute la bourgeoisie de 
Clusy. 

Seules, elles se réunissaient encore dans quelques mai- 
sons par petits groupes, devisaient librement sur les 
nouvelles du jour, tentaient d'aider les plus malheureux, 
de secourir les orphelins et de raviver quelques étincelles 
d'énergie dans le cœur des hommes. 

Les choses durèrent ainsi jusqu'en i388, c'est-à-dire 
jusqu'à la majorité du jeune roi et au renvoi de ses on- 
cles, les ducs de Berri et de Bourgogne, dans leurs sei- 
gneuries. 

Il y eut alors quelque soulagement apporté dans la con- 
dition des populations. Les travaux et le commerce repri- 
rent une certaine activité, et les dépenses de la haute no- 
blesse retombèrent en pluie d'or sur tous les gens de mé- 
tiers qui retrouvèrent ainsi, par le travail, une partie de l'ar- 
gent si durement extorqué par les princes. 



206 



HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 



Mais cet intervalle de prospérité relative et de calme ne 
fut pas de longue durée. La guerre civile éclata bientôt entre 
les factions des Bourguignons et des Armagnacs et, en 
14 14, la ville de Clusy, qui tenait pour le duc Jean-sans- 
Peur, ayant été prise par le parti d'Orléans, fut pillée et 
brûlée en partie, puis se rendit aux Anglais après le traité 
de Troyes en 1420. 




ET D UNE CATHKDRALE. 207 



CHAPITRE XI 



L HOTEL DE VILLE DE CLUSY EST REBATI PAR LA 
MUNIFICENCE DU ROI LOUIS LE ONZIÈME. 



Pour arracher la France aux grands vassaux qui la dé- 
chiraient, aux Anglais qui Toccupaient, il fallut un suprême 
effort national. L'excès des maux fait naître les grandes 
vertus, et Thomme qui n'a plus rien à perdre fait bon 
marché d'une existence misérable. 

Au moment où nous reprenons le cours de cette histoire, 
la ville de Glusy, après bien des désastres, respirait depuis 
quelques années. Son commerce, ses métiers avaient repris 
une grande activité. 

Ses franchises municipales lui av^aient été rendues en 
partie, par le roi Charles VII, sous le contrôle supérieur 
d'un prévôt royal. 

Les notables bourgeois nommaient leurs eschevins et 
présentaient à. la sanction royale la nomination du maire. 

Les impôts devaient être perçus par ces magistrats, qui 
avaient entre les mains la police de la ville, étaient chargés 



208 HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

de lever les milices urbaines et suburbaines et de tout ce 
qui concernait Tédilité. 

Ces impôts étaient fort lourds alors, mais Tordre régnait 
dans le royaume, sous la main du roi Louis XI \ le com- 
merce était protégé, les routes sûres, les pilleries des nobles 
n''étaient plus à craindre-, et si pesant que soit Fimpôt, 
quand le peuple de France peut travailler en paix, il le 
paye sans trop se plaindre. 

Toutefois, le très-redouté roi de France inspirait à ses 
sujets plus de crainte que d'amour. La haute bourgeoisie^ 
qu'il favorisait volontiers, n'avait pour le noble sire qu'une 
affection fort modérée; car les dépenses de la cour étaient 
nulles. Il n'y avait plus, comme du temps des rois Charles VI 
et Charles VII, de belles et somptueuses fêtes, à l'occasion 
desquelles les grands seigneurs se ruinaient et qui étaient 
des coups de fortune pour les gens de métier et les mar- 
chands, quand ils parvenaient à se faire payer. 

Beaucoup donc, sans songer que les gros gains qu'ils 
faisaient parfois, leur étaient ravis le lendemain par les 
mains de ceux-là mêmes d'où ils les avaient tirés, regret- 
taient un petit, sans le trop dire hautement toutefois, les 
prodigalités des cours précédentes ; et on citait le faste et la 
générosité du duc de Bourgogne, en regard de l'économie 
du roi Louis. 

Le bourgeois est naturellement enclin à oublier les maux 
passés en face des maux présents, pour ne se souvenir que 
des biens -, ainsi îrouve-t-il le temps présent plus dur que 
le temps passé et blâme-t-il volontiers ceux qui gouvernent 
la chose publique. Ce dont il a le moins de souvenance, 
c'est de la cause des malheurs dont il a pâti. 

Il n'aimait donc guère le roi Louis onzième, mais n'osait 
trop le dire et pour cause. 



ET I) UNE CATHÉDRALE. .209 

L'hôtel de ville de Clusy avait eu fort à souffrir pendant 
tout le siècle. Abandonné, après la révolte de i382, puis oc- 
cupé par les agents royaux jusqu'en 1414, on avait cessé 
de l'entretenir. Les Anglais rétablirent une administration 
communale, sorte d'agence fiscale, composée par eux, parmi 
les plus notables habitants, qu'ils le voulussent ou non. La 
ville avait été taxée, aussi bien pour subvenir à l'entretien 
de ses édifices et pour les dépenses de voirie que pour payer 
les subsides au roi d'Angleterre ou à ses gouverneurs. 

Quelques ouvrages avaient été faits aussi aux bâtiments 
de la maison de ville-, mais la grande salle projetée de 
l'autre côté de la rue et l'escalier étaient restés inachevés. 

Quant à la cathédrale, comme nous l'avons vu précédem- 
ment, les travaux entrepris pendant les dernières années 
du quatorzième siècle avaient bientôt été suspendus, et 
s'étaient bornés à quelques réparations aux arcs-boutants du 
chœur et aux toitures. 

Après l'affaire de Péronne, en décembre 1468, avant de 
se rendre à Senlis où il avait convoqué le parlement et la 
chambre des comptes, pour avoir à enregistrer le traité 
conclu avec le duc Charles de Bourgogne, Louis XI passa 
à Clusy. Il ne portait point la tête haute en ce moment ; car, 
bien qu'il ne fût pas scrupuleux, le traitement barbare infligé 
aux Liégeois par sa faute, n'était pas sans lui causer de 
l'ennui. 

Puis il craignait fort l'esprit frondeur de ses bons Pari- 
siens et savait qu'ils se gaussaient de lui pour s'être ainsi 
laissé prendre au piège par son rival. Aussi ne voulut-il 
point passer dans la grande cité. 

Le roi Louis XI, ainsi que beaucoup de gens soupçon- 
neux et retors, lorsqu'ils ont failli et ont été dupes dans une 
entreprise dont ils espéraient tirer profit par astuce, sont 



210 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

disposés à faire les bons compagnons et à cacher ainsi leur 
déconvenue sous l'apparence de la belle humeur. 

Quoique au fond du cœur il fût profondément marri et 
courroucé, le roi n'en laissait rien paraître. Il entrevoyait 
déjà le moyen de se tirer du mauvais pas où il était tombé 
par sa faute, et cela le mettait en liesse, d'autant qu'il avait 
été si près de perdre la couronne et peut-être la vie, que 
la joie de se sentir libre lui donnait un grand soulage- 
ment. 

Il arriva donc dans sa bonne ville de CIus}- en bon 
point. 

Les bourgeois, précédés du maire et de leurs eschevins 
vêtus de robes de drap rouge, fourrées de vair, allèrent 
au-devant de lui jusqu'à un quart de lieue environ en 
dehors des murs. Et, comme le magistrat de la cité se 
préparait à lui faire une belle harangue, le roi l'arrêta de 
la main : 

« Eh ! mon compère, vous me direz cela plus tard ; il ne 
fait pas bon, par cette froidure, à discourir en plein champ; 
entrons chez nous, s'il vous plaît, y^ 

Ainsi, en belle ordonnance, la chevauchée du roi entra 
dans la ville et se rendit à la cathédrale, devant laquelle se 
tenait l'évêque entouré de son clergé, pendant que les 
cloches sonnaient à toute volée. 

Le roi, ayant entendu la messe en grande dévotion, se 
reposa quelques instants dans l'évêché et y prit une colla- 
tion, mais ne voulut point y demeurer, car il avait fait rete- 
nir son logis chez un riche bourgeois de la ville, 
j L'évêque lui remontra le piteux état de son église qui avait 
grand besoin de réparations. Louis l'écouta fort bien, lui 
promit qu'il y penserait, mais l'engagea à recourir à ses 
bons chanoines, lesquels étaient riches et pourraient l'aider 



ET D UNE CATHEDRALE. 211 

de leurs biens, n'ayant pas comme lui gens d'armes à entre- 
tenir et guerres à soutenir fort ruineuses, ce à quoi il lui 
fallait surtout aviser pour le moment. Puis, il se dirigea 
avec tout son monde vers le logis qui lui était préparé 
chez maître Nicolas Lefort. Il s y installa avec le conné- 
table de Saint-Pol, Dammartin, autant d'archers écossais 
qu'il en put tenir, les autres étant logés aux environs jus- 
qu'au nombre de quatre cents, et quelques gens de son ser- 
vice en pjtit nombre. 

Incontinent qu'il fut reposé, l'après-dînée, le roi manda 
le maire et les eschevins, et s'entretint familièrement avec 
eux sur toutes choses concernant l'ordonnance de la ville, 
l'état des habitants, etc. 

Sur ce que le maire lui représentait les grands maux que 
la cité avait eu à souffrir, et combien encore il s'en fallait 
qu'elle n'eût repris son ancienne splendeur et richesse, à 
cause de la grièveté des impôts : 

« Avec l'aide de Dieu et de Notre-Dame, dit le roi, nous 
y pourvoirons -, prenons notre temps et labourons de notre 
mieux, car nous avons grand'besognes à faire. Mais pour 
vous montrer notre bon vouloir, dites un peu ce que 
désirez et si le ferai volontiers et en tant que le pourrai 
faire. » 

Alors, le maire, voyant l'occasion belle : 

« Eh! très-gracieux sire, dit-il, nous avons un hôtel de 
ville fort ruineux et délabré, par le malheur des temps- s'il 
vous plaisait nous aider à le rebâtir, ce serait un grand bien 
pour la cité -, car ne pouvons y séjourner sans que l'eau du 
ciel tombe sur nos vêtements, et nos besognes en sont 
toutes gâtées. 

— Voire, reprit Louis, c'est grand dommage ! et vous 
faut-il grosses sommes pour faire ces bâtiments ? 



212 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

— Cinq cents roN'aux d'or, au moins, pour aviser au plus 
pressé, sire. 

— Cinq cents ro^^aux d'or! par Notre-Dame! nous ne 
les avons point !... Mais j'ai souci de ma promesse et vous 
les trouverai sans trop tarder. » 

Et ainsi, après quelques autres propos, le maire et les 
eschevins sortirent bien contents du logis du roi, répétant 
par la ville les bonnes paroles qui leur avaient été dites. 

Dès le lendemain, le roi fit remettre au maire de Clusy 
la lettre suivante, scellée du sceau royal : 

« Nous, Louis, etc. ; 
.... Considérant les grands maux que notre bonne ville 
de Clusy a soufferts es temps de troubles et de guerres-, 
ensemble, sa fidélité envers la couronne de France, et spé- 
cialement les services rendus par les milices en toutes occa- 
sions ; considérant Tétat ruineux et délabré de Thôtel des 
bourgeois de la dite ville, lesquels s'emploient au bien de 
notre royaume et à la bonne gestion de la cité, comme 
maire, eschevins et jurés, et par notre volonté, avons, par 
ces présentes, accordé à la dite ville, et ce, pour être em- 
ployés à la réédification de l'hôtel des bourgeois, séant en 
la place du Marché, cinq cents souverains d'or, lesquels 
seront délivrés par notre trésorier en cinq termes, c'est 
assavoir, le premier de cent royaux d'or, à la Pâques pro- 
chaine, et les quatre autres de cent royaux d'or chacun aux 

époques suivantes Et voulons que les travaux d'icelle 

bâtisse soient commencés dès le payement du premier terme 
prochain.. » 

Les bons bourgeois de Clusy furent fort joyeux de la 
libéralité du roi, mais leur joie ne dura guère; car inconti- 
nent que le roi fut rendu à Tours, parut un édit touchant 



ET D UNE CATHIÎDRALE. 2 I 3 

de nouvelles taxes sur les vins et autres denrées, qui pre- 
nait aux habitants de Clusy la moitié plus que ce qui leur 
avait été accordé de si bonne grâce. 

Toutefois, le roi s'enquit si on s'occupait de rebâtir Phôtel 
de ville, car il s'enquérait de toutes choses, avait bonne 
mémoire et faisait écrire belles lettres pressantes à ce sujet 
au maire et aux eschevins, les assurant de son affection pour 
la ville. 

D'ailleurs, les fabriques de serge et le commerce de Clusy 
prospéraient grandement, car, depuis peu, existait dans le 
royaume de France, sous la protection du roi, une grande 
association, dite Compagnie française^ composée de gros 
marchands de Paris et autres villes, investie de beaux pri- 
vilèges pour le transport et Texpcrt .tion des vins et autres 
denrées, ainsi que des objets fabriqués, notamment des 
étoffes de laine et de soie, ce dont les dits marchands 
tiraient grand profit et les métiers aussi, lesquels pouvaient 
à peine suffire aux demandes qui étaient faites de tous côtés, 
soit de France, soit d'Angleterre, de Bourgogne et d'Alle- 
magne. 

L'évêque de Clusy était demeuré assez mal content de ce 
que le roi avait donné cinq cents royaux d'or aux bourgeois 
pour rebâtir leur hôtel, plutôt que de les accorder au cha- 
pitre pour les réparations de la cathédrale*, toutefois, il n'en 
laissa rien paraître, car il était fort l'ami de l'évêque de 
Verdun et du cardinal Balue, lesquels, comme on sait, à la 
suite de l'affaire de Péronne et de Liège, furent convaincus 
de trahison et enfermés, le premier à la Bastille, et l'autre 
dans une cage de fer, au château d'Ouzain, près de Blois. 

Le roi, sachant cette grande amitié entre l'évêque de 
Clusy et le cardinal Balue, fit savoir à l'évêque qu'il le tenait 
pour fidèle et loyal, et étranger aux menées du cardinal, 



214 HISTOIRE D UX HOTEL DE VILLE 

mais qu'il était bon qu'il pourvût aux nécessités de son 
évêché et notamment à Tétat de sa cathédrale, laquelle 
lui avait paru fort délabrée, et qu'il espérait qu'au moyen 
des grands biens dont il disposait, ainsi que messieurs de 
son chapitre, il rendrait à son église épiscopale la splendeur 
qu'elle avait perdue par suite des temps et des malheurs 
publics. 

Le bon prélat ne se fit pas répéter l'avis, car il n'était 
pas sans quelques craintes touchant certaines lettres écrites 
par lui au cardinal, en ces derniers temps-, il fut donc résolu, 
à révêché, qu'on pourvoirait sans délais aux travaux de la 
cathédrale, moyennant une subvention fournie par mes- 
sieurs du chapitre, parmi lesquels étaient plusieurs riches- 
hommes, et le revenu des bois appartenant au seigneur 
évêque. 

Les bâtiments de l'hôtel de ville se composaient alors du 
beffroi, des deux salles voisines à droite et à gauche du per- 
ron, et de quelques ouvrages inachevés sur la cour inté- 
rieure et appropriés tant bien que mal (voir fig. 35). Quant 
à la grande salle commencée de l'autre côté de la rue Cu~ 
riale, elle n'avait été élevée que d'un rez-de-chaussée, 
lequel, couvert par une charpente provisoire, servait de 
halle aux drapiers. 

Mais, par suite de legs, la ville possédait à la gauche de 
la façade, sur la place, deux maisons qui étaient occupées 
par les services municipaux. Ces maisons étaient vieilles et 
en assez mauvais état. 

Dans les délibérations qui suivirent la visite du roi à 
Clusy, il fut décidé qu'on étendrait les bâtiments du nouvel 
hôtel sur ces terrains, en utilisant d'ailleurs, autant que 
possible, les vieux logis -, qu'on abandonnerait la construc- 
tion de la grande salle au service auquel alors son rez-de- 



ET d'une CATHKDRALE. 2i5 



chaussée était aH'cctc, et que la future graiursallc s^éléverait 
sur remplacement des maisons. 

En conséquence de ces délibérations, furent appelés plu- 
sieurs maîtres des œuvres, afin qu'ils présentassent, dans un 
délai rapproché, des projets dressés conformément à ce pro- 
gramme. 

Il y eut dans rassemblée des notables de longues discus- 
sions touchant la conservation ou la démolition du vieux 
beffroi. 

Les partisans de la conservation firent valoir Pancienneté 
de cette construction, signe vénérable des franchises de la 
commune, sa solidité et l'inutilité de la dépense que néces- 
siterait la construction d'une nouvelle tour et beffroi. Ceux 
qui en demandaient la démolition prétendaient que la con- 
servation de la vieille tour gênerait les dispositions à pren- 
dre dans la construction d'une nouvelle façade, et qu^il 
était préférable de ne pas se préoccuper d'une bâtisse qui ne 
pourrait que s'accorder fort mal avec les btitiments à 
élever. 

Cet avis ne prévalut pas, et la conservation du vieux bef- 
froi fut décidée. 

Avant les fêtes de Pâques (1469), les maîtres présentèrent 
leurs projets. Celui qui parut le plus satisfaisant aux nota- 
bles était dû à maître Michel de Blamont. La figure 40* en 
donne le plan à rez-de-chaussée. 

Ainsi qu'on le voit sur ce plan, maître Michel conservait 
le beffroi et la salle de droite dont il avançait le pignon sur 
la place. Il se servait, autant que possible, des fondations 
des vieux bâtiments et maintenait l'escalier circulaire qu'il 

1. Le noir indique les vieilles constructions conservées, et le 
rouge les bâtiments neufs. 



2l6 HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

se proposait de terminer. Le perron, avec sa loge, fort 
ruiné, était démoli et remplacé par une loge au-dessus de 
rentrée principale A, En outre de cette entrée, il en ména- 
geait deux autres, Tune sous la tour du beffroi et Tautre 
en B. Ces entrées donnaient sous des portiques élevés au- 
tour de la cour G. 

En D, Michel projetait une belle montée qui permettait 
d'arriver à Pétage supérieur par une pente douce. La 
grande salle était établie au premier étage du bâtiment E, 
dont elle occupait toute la longueur. La porte gauche de 
rhôtel était aussi destinée aux grandes assemblées, et 
celle de droite, ainsi que le bâtiment du fond, aux eschevins 
et aux services de la ville. Une grille fermait le portique F, 
sur la cour, au besoin, de telle sorte que les gens qui se 
réunissaient en assemblée par la porte B ne pussent vaguer 
dans les autres parties de l'édifice. 

Le portique F et celui G en regard ne s'élevaient que de 
la hauteur du rez-de-chaussée, formant terrasse au niveau 
du sol du preinier étage, tandis que les galeries doubles 
prenaient la hauteur de ce premier étage et permettaient 
d'entrer à couvert dans les salles E et H ;, Tescalier circulaire, 
ainsi que la rampe D, débouchant dans ces galeries. 

La figure 41 ,(coupe faite en travers de la grande salle, 
et des galeries sur a^ b) permettra de saisir cette disposi- 
tion. 

G'était pour se conformer au programme que maître Mi- 
chel avait supprimé Taccès à la loge, du dehors, et par 
conséquent, le perron. Les bourgeois ne tenaient pas à être 
ainsi en contact avec le populaire -, il était resté de mauvais ' 
souvenirs du perron, bâti à la fin du treizièine siècle -, le 
prévôt royal de Glusy déclara d'ailleurs qu'il ne fallait pas 
songer à le rétablir, et que telle était la volonté du roi. 



I-T D UNE CATHliDRALt:. 



217 



La figure 42 donne la vue de la façade du nouvel hôtel 
de ville projeté. Les travaux en furent poussés avec une 



rcj-ui. 




I I 1 



^ 



grande activité, malgré les charges énormes dont était acca 
blé le peuple, sans qu'il eût été consulté en rien; car, comme 
le dit un auteur contemporain : 

2S 



2î8 



HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 



« Y a-t-il roi ou seigneur sur terre, qui ait pouvoir, ou- 
tre son domaine, de mettre un denier sur ses sujets, sans 
octroi et consentement de ceux qui le doivent payer, sincn 
par tyrannie ou violence * ? j) 




Mais Louis XI, pour établir de nouveaux impôts, non- 
seulement ne consulta jamais ses États, mais se passa par- 
fois du parlement. 

Les tailles, devenues permanentes, étaient augmentées de 
plus des trois cinquièmes. La cour de Rome faisait lever 



1. Commines, Mémoires, livre V, chap. xviii. 



ET d'une cathédrale. 2I9 

deniers sur toute la France, avec une singulière apreté et 
plus qu'en aucun autre temps, car la Pragmatique sanc- 
tion^ supprimée par Louis XI, laissait le royaume à la 
merci des entreprises du pape sur le temporel, contraire- 
ment aux usages du ro3'aume depuis saint Louis. Puis 
enfin, Louis XI, pour payer ses gens d'armes, officiers et 
étrangers qu'il tenait près de lui, et faire les grandes dépen- 
ses qu'exigeaient ses entreprises, avait peu à peu aliéné 
tous les biens du domaine de la couronne, et était ainsi 
obligé de recourir entièrement à Timpôt qui s'aggravait 
d'autant. 

Les cinq cents royaux d'or donnés par le roi étaient dé- 
pensés que les bâtiments n'étaient pas montés à moitié; 
les notables avaient, en adoptant leur projet d'hôtel de 
ville, consulté leur désir de bien faire' plus que leur 
bourse. 

Toutefois, les bâtiments prenaient une si bonne appa- 
rence que chacun dans la ville désirait les voir terminer, 
et que plusieurs gros bourgeois s'empressèrent de donner 
des sommes considérables pour aider à l'achèvement de 
l'édifice. 

En Tan 1483, au moment de la mort de Louis XI 
(3o août 1483), les ouvrages les plus voisins de la tour du 
beffroi étaient montés, couverts et occupés ; il ne restait plus 
que la partie de gauche, c'est-à-dire la grande salle et ses 
annexes. 

La mort du roi fut accueillie comme une délivrance, et les 
États généraux, convoqués en 1484, ayant obtenu la réduc* 
tion des impôts, le nouvel hôtel de ville put être terminé 
en 1485. 

Maître Michel de Blamont avait mis tous ses soins au 
pavillon du milieu, qui contenait la loge. Ce pavillon plut 



220 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

fort aux habitants de Clusy et aux étrangers qui visitaient 
la ville (fig. 43^). 

Six statues, surmontées de dais, ornaient les contre-forts 
de cet avant-corps. Il y eut de longues discussions entre les 
notables et les eschevins pour savoir quels seraient les per- 
sonnages dont on exposerait ainsi les portraictures sur la 
façade de Thôtel de ville. Les uns voulaient des figures 
allégoriques : la Vigilance, la Prudence, la Force, la Jus- 
tice, la Charité et la Liberté ; les autres demandaient des 
statues de souverains : Charlemagne, Louis le Gros, Phi- 
lippe-Auguste, saint Louis, Charles VII et Louis XL 

On admit un compromis : deux figures de rois, saint 
Louis et Charles VIII (Louis XI étant mort, personne ne 
songea à réclamer sa portraicture) et quatre figures allégo- 
riques. 

D'autres parties de l'édifice reçurent l'approbation de 
tous : la grande salle avec ses deux cheminées aux deux 
extrémités et sa belle charpente lambrissée*, les portiques de 
la cour, délicatement ouvrés, avec l'étage qui les couron- 
nait (fig. 44). 

Les travaux entrepris à la cathédrale furent, pendant le 
même temps, poursuivis avec assez d'activité. La flèche de 
la tour centrale qui, à diverses reprises, avait été endom- 
magée par la foudre, fut presqu'entièrement rebâtie sui* 
vant le goût du temps, avec belles lucarnes ajourées de 
pierre et clochetons finement découpés. Cet ouvrage coûta 
gros et ne put même être entièrement achevé que sous le 
règne de François P"". Tous les arcsboutants du chœur 
durent être, en grande partie, refaits avec pinacles ouvra- 



I. En A est donné le plan du pavillon central à rez-de-chaussée; 
en B, au premier étage ; en C, l'élévation sur la place du Marché. 




AilMST i/umip^^ 



LOGE DE L HOTEL DE VILLE EN Kjyo. 




PORTIQUE DE l'hOTEL DE VILLE EN ï470' 



ET D UNE CATHIÎDRALE. 



221 



gés à leur tête. On répara les chéneaux et balustrades, les 
combles et les tours; mais Tévcque ne put achever les cha- 
pelles du rond-point, car l'argent lui faillit pour cette entre- 
prise. A sa mort, advenue en i486, son successeur, trou- 
vant le trésor de Févêché obéré, suspendit les travaux. 




'211 HISTOIRE D UN HOTF.L DE VILLE 



CHAPITRE XII 



LA LIGUE. 



La ville de Clusy avait grandement prospéré sous le 
règne de Louis XH. 

La réduction des impôts, les développements donnés au 
commerce augmentèrent sa richesse et accrurent sa popu- 
lation. Elle fit faire de nouveaux travaux à Tintérieur de son 
hôtel de ville: belles boiseries, peintures, beaux pavages de 
faïence, tentures de drap et de cuir \ si bien que la maison 
des bourgeois de Clusy passait avec raison pour une des 
plus belles de PIle-de-France. 

Les bourgeois s'en montraient fiers et n'épargnaient rien 
pour accroître la splendeur de leur hôtel. 

Sous François I", cette prospérité reçut une première 
atteinte par l'augmentation des taxes. Puis, survint la 
réformation qui divisa la ville. Cependant, les calvinistes 
ne comptaient parmi les bourgeois qu'une minorité 
faible; mais ils suppléaient à leur petit nombre par leur 
activité, d'autant qu'ils comptaient parmi eux quelques- 
uns des plus notables et des plus riches. Le corps des 



ET d''uNE cathédrale. 22? 

magistrats de la ville ne se composait que de catholiques, 
car le mode ancien d'élection n'était plus admis, et le 
maire et les eschevins étaient pris parmi les quartiniers et 
agréés par le roi, sur une liste présentée par rassemblée des 
notables. 

Nous ne raconterons pas les événements qui émurent 
la cité pendant les années du règne de Henri II, de Fran- 
çois II et de Charles IX. 

Il Y eut dans la ville quelques victimes à la suite de 
la Saint-Barthélémy, mais en petit nombre, car, aux pre- 
mières nouvelles des massacres de Paris, les calvinistes 
de Clusy prirent le large et se réfugièrent dans les Flan- 
dres. 

Le conseil des Seize se mit en rapport avec les gens de 
Clusy dès les premiers jours de la ligue, vu que ceux-ci 
tenaient en grande partie pour les Guises -, aussi, quand 
Tassassinat du Balafré fut connu dans la ville, il y eut 
grand émoi. Les églises se remplirent, et les prêtres et 
moines, par leurs prédications furibondes, excitaient le 
peuple contre leurs magistrats, composés de politiques 
dévoués au roi. 

« Ces suppôts d'Hérode, dit Tun de ces prédicateurs, en 
pleine cathédrale, sont prêts à vous livrer aux hérétiques 
et ont fait alliance avec eux. Ils se disent dévoués à la sainte 
Église et vont à la messe, comme leur roi, pour vous en- 
dormir. Mais si vous les laissez faire, ils vous égorgeront 
traîtreusement pour s'emparer de vos biens. La sainte 
Union vient de voir son chef massacré par les mignons du 
tyran, et sur son ordre. Cette trahison infâme, après les 
serments de bonne amitié prononcés devant Tautel, vous 
délie de toute obéissance aux commandements du traître 
sacrilège qu'on nomme Henri. 



224 HISTOIRE D'UN HOTEL DE VILLE 

« Quelle fiance pouvez- vous avoir en celui qui parjure 
Dieu! 

« Parmi vous, ne souffrez plus ces politiques hypocrites 
et retors, pires que les hérétiques, puisqu'ils cachent leurs 
trahisons sous de faux semblants de dévotion. 
• « Tous ceux qui ne sont pas de T Union, sont nos 
ennemis. 

tt Tous ceux qui pactisent avec le tyran, méritent la 
mort 

— Oui ! répondit la foule entassée dans la cathédrale, 
vive l'Union ! à mort les traîtres ! les politiques ! les suppôts 
du tyran ! » 

Pendant que ces prédications se faisaient dans les égli- 
ses, les eschevins, le maire et quelques notables étaient as- 
semblés à rhôtel de ville pour aviser aux nécessités du 
moment, à cause de la furieuse contenance du peuple. 
Les avis étaient fort partagés. Allait-on se déclarer pour 
les Seï:{e et F Union, rompre avec le parti du roi violem- 
ment, se mettre en insurrection contre son autorité, ou 
devait-on user d'atermoiement et essayer de traiter? 

L'un des eschevins, homme respectable et d'esprit sage, 
prit la parole en ces termes : 

« Messieurs du conseil, ce n'est point que j'approuve la 
façon dont le roi s'est défait de M. de Guise; c'est là un 
acte condamnable et qui ne peut qu'engendrer des maux 
pires que ceux déjà soufferts. Si je voyais, parmi ceux de 
l'Union, quelques personnages capables et sages, connus 
par les services rendus au pays, je m'attacherais peut- 
être à ce parti ; mais je ne vois là que des moines ignorants, 
des étrangers altérés de notre sang et de notre substance, 
que des femmes ambitieuses, des prêtres débauchés, que 
des nobles ruinés et une racaille nécessiteuse qui aime la 



ET D UNn: CATHKDRALE. 22D 

guerre et le trouble, parce qu'elle vit aux dépens du 
bonhonDJie. Que fait là dedans monsieur le légat, sinon 
pour empêcher la liberté des suffrages et encourager ceux 
qui lui ont permis de faire merveilles pour les affaires de 
Rome et d'Espagne? Lui, qui est Italien et vassal d'un 
prince étranger, ne doit avoir chez nous ni rang, ni 
séance. Ce sont donc les affaires des Français qui le 
touchent de près et non celles d'Italie ou d'Espagne ? 

« D'où lui viendrait cette curiosité, sinon pour profiter de 
notre dommage? Est-ce au duc de Feria, à Mendoze et à 
don Diego que nous devons prendre avis comme la France 
se doit gouverner ? C'est assez vivre en anarchie et désor- 
dre au profit de quelques ambitieux qui mènent le peuple 
par de belles paroles. Quant à moi, je n'entre pas dans 
rUnion qui est la ruine du royaume de France, en ce 
qu'elle le met tout d'abord es mains de ses ennemis 
d'Espagne et d'Itahe, et suis d'avis qu'il faut traiter avec 
le roi avant qu'il soit trop tard. 

— Je ne saurais partager l'opinion du préopinant, 
répondit à ce discours un des autres eschevins. Nous ne 
saurions traiter avec le faux moine Henri, troisième du 
nom, car son intérêt consistait à ne pas souffrir diverses 
factions dans son royaume, à conserver les princes de son 
sang, puisqu'il n'avait point d'enfants, et à tenir bas ceux 
qui s'élevaient au préjudice de son autrité royale, et, 
cependant, il fit tout le contraire. 

« Il fomenta les factions, au lieu de les éteindre, et même 
se joignit à l'une pour détruire l'autre. — Comme si un 
roi devait partager les ambitions d'une facdoni — Il fit 
une guerre perpétuelle aux princes du sang, à la persua- 
sion de ceux qui en voulaient voir l'extinction pour s'é- 
lever en leurs places , et autorisa du commandement 



220 HISTOIRE D^UN HOTEL DE VILLE 

de ses armées ceux qui aspiraient à l'usurpation de son 
royaume. 

« Il fit pis encore -, quand il commença à s'aperce- 
voir de rinutilité de sa politique, on le vit se jeter dans une 
dévotion affectée et extraordinaire, ne bougeant des cloîtres 
et vivant avec les moines ; pensant par ces moyens ôter au 
duc de Guise le crédit que ce dernier s'était acquis parmi les 
catholiques, qui le tenaient pour leur chef. Mais il en arriva 
le contraire, car il se rendit méprisable à ses peuples, et 
spécialement à celui de Paris, qui le chassa honteusement 
du Louvre-, et enfin ce roi fit assassiner celui qu'il craignait 
voir régner en sa place et qui était digne du trône par son 
courage, son attachement à la religion catholique et sa 
haine pour les gens de la religion, qui sont les pires ennemis 
de rÉtat. 

— Voire, reprit un troisième orateur, Tun ne vaut pas 
mieux que Tautre, et j'aime les choses en leur place, non 
autrement. 

« Aujourd'hui, ceux qui obéissaient, commandent-, ceux 
qui empruntaient, prêtent à usure; ceux qui jugeaient, sont 
jugés -, ceux qui emprisonnaient, sont emprisonnés ; et tous 
ces miracles sont advenus par les eiforts de M. de Guise, 
dont Dieu ait l'âme, et de cette sainte Union, sa fille. 

<c Les aunes des drapiers sont tournées en pertuisanes, 
les écritoires en mousquets, les bréviaires en rondaches, les 
scapulaires en corselets et les capuchons en salades et mo- 
rions. Et n'est-ce pas un grand miracle du diable ! si nous 
étions tous naguères en Flandre, à faire la guerre aux 
archicatholiques espagnols, en faveur des hérétiques des 
Pays-Bas, de nous voir catholiquement rangés aujour- 
d'hui au giron de- la sainte Ligue romaine? si tant de 
bons matois, banqueroutiers, saffran'ers, hautgourdiers, 



ET D UNE CATHÉDRALE. 227 



tous gens de sac et de corde, se sont jcnés des, premiers 
en ce saint pani pour faire leurs adaires et sont devenus 
catholiques bien loin devant les autres ? Et, devons-nous 
remercier beaucoup ceux qui, ayant commis quelque assas- 
sinat ou insigne lâcheté ou volerie au parti de Tennemi, se 
sont catholiquement jetés entre nos bras, pour éviter la pu- 
nition de leurs méfaits et trouver parmi nous franchise et 
impunité ? 

« Ceux-là, certes, tiendront bon jusqu'à la mort pour la 
sainte Union, et tout autant pourrais-je dire de ces coqs- 
plumets qui se montrent vaillants quand il n'y a péril 
aucun et nous assourdissent de leurs vanteries. Donc, si le 
roi ne vaut guère et ne peut nous inspirer confiance, toute 
la séquelle des guisards ne vaut rien, ne pensant qu'à 
nous plumer à Is^ur profit et à celui dss Espagnols, leurs 
amis. 

(c Tant est qu'il est bon de fermer ses portes et de se 
garder contre tous. J'ai dit. « 

Un quatrième personnage prit alors la parole en ces 
termes : 

« Je vous parlerai franchement, comme bon bourgeois, 
ami de sa patrie et jaloux de la conservation de la religion; 
nous voyons bien que les Seize sont aux filets du roi d'Es- 
pagne, notre ennemi mortel, lequel, s'il le peut, veut nous 
rendre esclaves pour joindre l'Espagne, la France et les 
Pays-Bas tout en un tenant, ou, s'il ne le peut, pour le moins 
nous affaiblir et mettre si bas que jamais ou de longtemps 
nous ne puissions nous relever et rebéquer contre lui. 

« Car le roi d'Espagne est un vieux renard; il sait bien le 
tort qu'il nous fait déjà en tenant les royaumes de Naples et 
Navarre, et le duché de Milan, et le comté deRoussillon, qui 
nous appartiennent; il connaît le naturel des Français, qui 



228 HISTOlRIi: d'un HOTEL D C VILI.B 



ne sauraient longtemps demeurer en paix sans attaquer 
leurs voisins-, sur quoi les Flamaïuls ont fait un proverbe, 
qui dit que : quand le Français dort, le diable le berce. 

« Notre intérêt est de nous mettre à couvert et d'accor- 
der nos dillcrends, en otant les folles vanités que nous avons 
en la tête et faisant la paix. Il n'y a ni paradis bien tapis- 
sés et dorés, ni processions, ni prédications ordinaires et 
extraordinaires qui nous donnent à manger. 

« Les pardons, stations, indulgences, brefs et bulles de 
Rome, sont viande creuse qui ne rassasie que les cerveaux 
éventés. Il n'y a ni rodomontade d'Espagne, ni temple ou 
citadelle dont on nous menace, qui nous puisse empêcher 
de désirer et de demander la paix » 

Les cris que la foule poussait sur la place du Marché in- 
terrompirent ce discours. Plusieurs eschevins, s'étant rendus 
dans la loge pour connaître la cause de ce bruit, furent 
accueillis par des huées. 

« A bas les politiques! criait la foule- lUnion! vive 
l'Union ! « 

A la tête de cette foule, on voyait des moines et des curés 
des paroisses de la ville, quelques jeunes gentilshommes 
ligueurs, venus de Paris pour provoquer le mouvement, des 
chefs du guet et des olHciers de l'évéché (fig. 46), tous 
portant la croix de Lorraine sur leurs chapeaux ou leurs 
habits. 

Les notables bourgeois, réunis dans l'hôtel de ville, 
quittaient la salle les uns après les autres et s'échappaient 
par une petite porte de service donnant sur la rue Curiale. 
Seuls le maire et les eschevins restaient à leur poste, atten- 
dant les événements et ayant donné l'ordre de laisser la 
porte centrale ouverte. 

Les chefs du peuple prétendaient procéder régulièrement 



ET D UNE CATUinR A I R. 



229 



Apres quelques p.uirparlers, \ini;t-deu\ d'enire eux, ar- 
més, entrèrent dans riiôiel Je \ ille et déclarèreni aux ma- 
gistrats municipaux que les habitants de Clusy entendaient 
avoir à leur tète un conseil entièrement dévoué à la sainte 
Union ; que si, parmi les magistrats do la cité, il en était 




qui voulussent signer leur adhésion à la Ligue, ils le de\ aient 
faite immédiatement, et que les autres eussent à sj retirer en 
leurs logis. 

Sur les quin/.c magistrats rnunicipaux, six seulement si- 
gnèrent; les autres, parmi lesquels était le maire, quittè- 
rent la salle, non sans protester contre la violence qui leur 
était faite. 



23o HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

V 

Vêtus de leurs robes, ils sortirent par la grande porte à 
pas lents. 

Aussitôt, ils furent entourés par la foule, accablis d'inju- 
res, et les choses eussent pu tourner au plus mal, si les 
vingt chefs qui les avaient accompagnés ne se fussent inter- 
posés pour qu'on les conduisît à Tévêché, où ils furent 
détenus jusqu'à ce qu'il fût statué sur leur sort. 

Les neuf magistrats traversèrent donc toute la ville, non 
sans peine, .sous escorte, et furent enfermés dans les pri- 
sons de Tofficialité. 

Ce fut au milieu d'une confusion inexprimable que les 
élections du nouveau conseil se firent dans la grande salle. 

Un nom était prononcé; la foule l'acceptait ou le re- 
poussait par acclamation. 

Aucun des six eschevdns qui avaient signé le pacte de 
l'Union ne fut élu, et ce nouveau conseil, composé de dix 
membres et d'un président, entra aussitôt en fonction. On 
y voyait deux curés, un chanoine, un boucher, un forgeron, 
deux avocats, un officier de l'évêché et deux aventuriers 
qui s'étaient fait connaître dans la ville par leur fanatisme 
de ligueurs. Le président était un certain Malestroit, se di- 
sant gentilhomme, agent actif des guisards, homme sans 
conscience, brave, pillard, a}'ant la parole facile, prêt atout, 
recevant de l'argent de toutes mains et le dépensant large- 
ment. 

Les premiers actes du conseil furent : 

1° De déclarer Findépendance de la ville de Clusy et de sa 
banlieue •, 

2° L'adhésion à la sainte Union dans tout ce qu'elle 
entreprendrait \ 

3" L'exemption des tailles, cens et devoirs envers les sei- 
gneurs ; 



ET DUNE CATIilÎDR ALE. 23l 

4" L'arrestation de tous les gens soupçonnés d'être en 
relations av^cc la cour; 

5" La levée d'un subside de guerre pour la défense de la 
sainte Union -, 

y La nomination d'une délégation de députés auprès 
du conseil des Quarante, à Paris, qui venait de se con- 
stituer. 

Tout cela ne satisfaisait que médiocrement la populace-, 
elle comptait sur quelque chose de plus immédiat. Les moi- 
nes-prêcheurs sollicitaient le peuple à ne pas quitter ses 
armes et à faire justice des politiques et des suppôts du ty- 
ran. L'un d'eux, portant la robe des dominicains, qui se 
faisait surtout remarquer par son exaltation et ses discours 
violents, avait pris un grand ascendant sur la foule et sur- 
tout sur les femmes. Le frère Côme était un grand gaillard, 
maigre. Sa belle tête pâle, entourée d'une couronne de 
cheveux noirs, prenait, quand il parlait, une expression 
extatique qui pénétrait ses auditeurs d'une sorte de ter- 
reur fanatique. Vêtu d'une cuirasse par-dessus sa robe, 
une longue rapière ceinte autour des reins, après la scène 
de l'hôtel de ville, il se dirigeait, suivi d'une foule nom- 
breuse , vers la cathédrale •, là, s'arrêtant sur les mar- 
ches du portail et se retournant vers le peuple attaché à 
ses pas : 

« Mes frères, dit-il, croyez-vous que votre tâche soit 
remplie parce que vous avez mis hors la maison 'de ville 
les valets de ce Judas qu'on nommait Henri? L'ange exter- 
minateur essuie-t-il son épée tant qu'il reste un hérétique 
marqué du sceau du parjure à frapper? Le Seigneur a-t-il 
suspendu d'une heure les effets de son jugement sur la ville 
deSodome? Non, ayant fuit partir Loth, le seul juste, le 
seul soumis à sa loi, il a répandu sur la ville maudite la 



232 HISTOIRE d'uN HOTEL DE VILLE 

pluie de feu, décournant ses regards et sans écouter les 
cris des petits enfants.... 

« Et nous, mes frères, que faisons-nous? Tandis que le 
Valois emprisonne, torture et fait assassiner par ses mi- 
gnons les plus illustres entre les défenseurs de la foi, quand 
il fait alliance avec les hérétiques cent fois maudits, avec 
les politiques conjurés avec l'enfer, lorsqu'il emploie mille 
sortilèges pour répandre la peste et la famine sur ceux de 
la sainte Union , nous pardonnerions aux traîtres qui, 
comme lui, sont prêts à donner la main à Satan, aux hu- 
guenots!... Oyez? n'entendez-vous pas la voix du Dieu ir- 
rité qui, du fond du sanctuaire, crie : « Frappez, frappez 
« mes ennemis ! frappez , si vous ne voulez pas être con- 
« fondus avec eux, car l'heure de la justice est proche, et, 
« dans ma colère, comme autrefois à Sodome, j'écraserai 
u jusqu'aux femmes et enfants à la mamelle. Triez et brù- 
« lez le mauvais grain,... il est temps. » 

Ayant tiré sa rapière du fourreau, le moine accompagnait 
ce discours de gestes de possédé \ les derniers rayons du 
soleil le frappaient d'une lueur rouge, et derrière lui s'éle- 
vait la façade de la cathédrale, étincelante de lumière 

(fig. 4<3). 
Alors les cloches furent mises en branle et la foule 

hurla : 

« Oui! mort aux ennemis de l'Union, vive la Ligue, à 
mort les politiques ! » 

Des prisons de l'officialité, les malheureux eschevins en- 
tendirent ces cris. 

Pendant que cette scène se passait devant le portail de la 
cathédrale, le long de la rivière se tenait une autre assem- 
blée à la grande hôtellerie du Pélican^ rendez-vous de tous 
les coupeurs de bourse, des ruffians, de soldats débandés et 



46 




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LE FRERE COME. 



ET \i UNE CATIIliQRALE. 20J 

vagabonds auxquels s'étaient joints des capucins et des pros- 
tituées. Là, on buvait, on chantait des couplets en faveur 
de la Ligue et de la sainte Union, mêlés à des chansons 
obscènes. Riffaut, façon de bandit qui avait participé à 
tous les excès commis contre les huguenots depuis la 
Saint-Barthélem}', et qui commandait à une troupe de gens 
de sac et de corde avec lesquels il rançonnait les paysans et 
pillait les hameaux, montant sur une table et dominant le 
tumulte, prit la parole : 

« Je ne sais, dit-il, quels dé,<Toûtés politiques, de la no- 
blesse et de la robe parlent de paix et de conserver la Reli- 
gion et rÉtat tout ensemble ; quant à nous, nous n'enten- 
dons point à toutes ces finesses ; vive la guerre, par Dieu ! 
J'ai bonne épée et bon pistolet, et il n'y a ni sergent, ni pré- 
vôt des maréchaux qui m'osât ajourner! M. le légat ne 
nous a-t-il pas mis la bride sur le col pour prendre le 
bien des politiques et faire suer l'or à ces huguenots du 
diable par tous les moyens ? Pourvu que nous soyons 
bons catholiques, le reste n'est rien, et faisons nos affaires. 
Donc, finissons-e.i avec ces gens qui tournent leur robe si 
aisément et parlent de paix quand ils voient que leur parti 
va mal. 

« Il ne nous chaut ni du Valois, ni du Béarnais, ni de 
tous les chats-fourrés qui les conseillent et soufflent le chaud 
et le froid, croyant nous amuser aux bagatelles.... Ne nous 
laissons endormir, et sus aux hérétiques, politiques, nobles 
ou vilains, de la ville et des champs ! 

« Assez avons enduré l'insolence de ces hochebrides et 
avaleurs de frimats -, faisons cette soirée-ci de la bonne be- 
sogne, la sainte Union s'en trouvera bien, et nous autres 
mieux, ou je me donne au diable ! » 

Et toute l'assemblée d'applaudir, d'entourer Riffaut, de 



l34 HISTOIRE d'un hôtel DE Vni.LE 



lui demander de se mettre à la tête de tous hs hommes de 
bonne volonté pour en finir avec les politiques. 

La nuit était venue; la foule qui accompagnait le père 
Côme à la cathédrale avait allumé des torches et, en hur- 
lant des cantiques, descendait la principale rue de la ville, 
suivant le dominicain et bon nombre de religieux armés. 

Ainsi, cette multitude arriva-t-elle sur la place devant 
rhôtel de ville, criant : 

« Mort aux politiques, aux traîfres, aux amis du Valois! » 

I^e conseil siégeait encore et, entendant ces clameurs, se 
montra dans la loge entouré de flambeaux. JVIalestroit, 
voyant de quoi il s'ajissait : 

a Ehî mes amis, cria-t-il, après avoir obtenu un peu 
de silence : qi^'C voulez-vous? 

— La mort des ennemis de TUnion ! hurla la foule. 

— Mais, vous avez fait justice ! Ils sont enfermés; on fera 
Leur procès ! 

— La mcrt ! la mort ! 

— Eh ! par la sainte Union ! vous êtes les maîtres 
faites ce que bon vous semblera ! 

— A révêché ! à mort les politique ! » 

Et le flot populaire, remontant la cité, se précipita- vers 
b palais épiscopal \ on brisa les portes extérieures fermées, 
, car nul, à Tintérieur, n'osait les ouvTir, on pénétra dans 
Tofficialité, cherchant les malheureux eschevins. Mais au 
bruit du dehors, le porte-clefs, ne pouvant se méprendre 
sur les intentions de la populace, avait ouvert les portes des 
prisons en engageant les eschevins à se tirer d'affaire comme 
ils pourraient. Sur les neuf, quatre seulement tentèrent d'é- 
chapper à leurs. bourreaux, les cinq autres restèrent dans- 
leurs cachots, attendant la mort. 

L'évêque était absent. Pendant ces temps de troubles, 



LT d'une CATHHDRALE. 235 

peu de prélats demsuraient dans leurs év3chés; la plupart 
étaient avec Ls princes, ou à Paris, ou ailleurs, plus occu- 
pés d'intriguer quj de maintenir Tordre dans leurs dio- 
cèses. 

Les religieux, mêlés à la foule, ne voyaient pas sans 
crainte cette violation du palais épiscopal. L'archiprêtre ni 
aucun des chanoines n'étaient parmi eux. Aussi, après avoir 
allumé le feu, essayaient-ils de Téteindre et criaient-ils à 
tous ces hommes possédés d'une fureur vertigineuse : 

« Pas de sang ! pas de sang dans le palais de Tévêque ! 
Emmenez-les ! » 

Les cinq malheureux eschevins, frappés, blessés, furent 
ainsi entraînés hors de l'évêché et massacrés sur la place 
du parvis. 

Les quatre fugitifs erraient dans le palais, cherchant une 
issue dans l'ombre ou quelque cachette sure, et cro^^ant à 
chaque instant entendre derrière eux les pas des massa- 
creurs. 

Pendant que ceci se passait en haut de la cité, la troupe 
de Riffaut s'était Jetée sur les hôtels des eschevins prison- 
niers et les pillait, mettant à mort les quelques serviteurs 
restés à leur poste, les femmes et les enfants surpris dans 
ces demeures. Quand ceux d'en haut redescendirent pour 
procéder à cette opération, ils trouvèrent la besogne fort 
avancée-, mais ils se dédommagèrent sur d'autres hôtels 
appartenant à des bourgeois soupçonnés de ne pas être 
dévoués à la sainte Union. 

Ces scènes de désordre et de meurtre durèrent toute la 
nuit et la journée du lendemain; les détonations d'arque- 
buses, les cris, les chants reiiiplissaient la ville, et le con- 
seil laissait faire, ne tentait rien pour empêcher le pillage 
cî le mas.'icre. 



2J0 histoire D un HOTEL DE VILLE 

Cependant, vers le soir, nombre de bourgeois s^étaient 
réunis à Phôtel de ville, armés, adjurant Malestroit de faire 
cesser ces excès -, celui-ci, qui, à tout prendre, était 
brave, considérant d'ailleurs que Tautorité dont il était 
revê:u allait lui échapper s'il ne parvenait à maintenir la 
populace enivrée de pillage et de tueries, dit à ses collègues 
et à ces bourgeois : 

« Allons, il est temps que tout cela finisse, par Dieu ! il 
faut avoir raison de cette canaille ; qui veut, me suive ! » 

Et sortant de Thôtel de ville, à la tête de deux à trois 
cents bourgeois, précédé de trompettes, il donna sur la pre- 
mière bande de pillards qu'il rencontra, la désarma sans 
peine, et, allant ainsi de maison en maison où étaient fort 
occupés ces bandits , il en eut raison , d'autant qu'ils 
étaient tous chargés de butin, et que ceux qui eussent pu le 
réclamer étaient cachés dans la ville ou tués. 

Ayant ainsi rétabli quelque ordre dans la cité, le conseil 
fit publier à son de trompe que nul n'eût à sortir en 
armes dans les rues, sauf sous le commandement des quar- 
tiniers-, que justice étant faite des politiques et alliés des 
huguenots, le peuple devait considérer les violateurs de 
maisons et d'hôtels comme voleurs et brigands, et courir 
sus. 

Dès lors, le conseil crut bon de s'entourer d'une garde 
nombreuse de bourgeois armés, laquelle était relevée tous 
les soirs et se tenait dans les salles basses de l'hôtel de 
ville. 

Mais, chaque jour étaient dénoncés des citoyens parmi 
les plus notables, comme politiques et ennemis de l'Union ; 
le conseil les faisait arrêter et enfermer dans les prisons 
de l'évêché, puis, la place manquant, dans certaines tours 
des murailles. 



ET d'une cathédrale. 287 

Beaucoup, parmi ces malheureux prisonniers, mouru- 
rent de misère ou de maladie dans les cachots étroits où 
ils étaient entasses; quelques-uns, sur les instances de 
leurs parents qui donnèrent de grosses sommes à Males- 
troit, furent élargis et purent gagner les champs ou se ca- 
cher dans la ville sans oser jamais se montrer, de sorte 
qu'ils ne firent que changer de prison. 

Ce ne fut qu'en 1594 que la ville de Clus}' rentra sous 
l'autorité ro3'ale. Malestroit, de président du conseil, 
en était devenu le véritable gouverneur après la mort 
de Henri III , par suite d'une délégation du duc de 
Mayenne, lieutenant général du royaume. Il y fit maintenir 
l'ordre, en rétablissant la milice et Tapparence des fran- 
chises municipales, sous son autorité omnipotente. Les 
bourgeois lui reprochaient toutefois ses exactions. 11 ran- 
çonnait arbitrairement les plus riches d'entre eux, sous 
prétexte de garantir leur vie et leurs biens contre les muti- 
neries de la populace excitée par les moines. 

Et, pour montrer que cette protection était efficace, il fit 
pendre Riffaut et bon nombre de ses bandits, comme pil- 
lards, robeurs et meurtriers. 

Malestroit, voyant les affaires de l'Union marcher de mal 
en pis, et ne recevant plus d'Espagne un seul doublon, se 
rapprocha des politiques et rendit la ville à Henri IV, 
mioyennant une somme de dix mille écus qui lui furent 
comptés. 

Le premier acte du roi, en entrant à Clusy, fut d'abolir 
toutes les franchises municipales, de nommer un gouver- 
neur, d'y installer un prévôt, chargé de l'administration et 
de la police de la cité, et d'y laisser une garnison. 

Cependant, en 1604, un édit royal, « considérant les 
domiTiages qu'a subis la viile de Clusy et la nécessité d'y 



238 



HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 



apporter remède, permet aux habitants d'élire des officiers 
municipaux (eschevins), lesquels seront renouvelés chaque 
année et devront désigner' un certain nombre de notables- 
parmi lesquels le roi choisira un maire. » 




\ ^/ J- "-^ 



1£T D UNE CATHEDRALE. 2^9 



CHAPITRE XIII 



l'édit de 1692. 



Un édit royal, signé à Versailles en 1692, érigea les fonc- 
tions municipales en titres d'offices. Voici le préambule de 
c;t édit : 

« Le soin que nous avons toujours pris de choisir les su- 
jets les plus capables entre ceux qui nous ont été présentés, 
pour remplir la charge de maire dans les principales villes 
de notre royaume, n'a pas empêché que la cabale et les 
brigues n'aient eu souvent beaucoup de part à l'élection de 
ces magistrats-, d'où il est presque toujours arrivé que les 
officiers, ainsi élus, pour ménager les particuliers auxquels 
ils étaient redevables de leur emploi et ceux qu'ils pré- 
voyaient pouvoir leur succéder, ont surchargé les habitants 
des villes, et surtout ceux qui leur avaient refusé leurs suf- 
frages.... C'est pourquoi, nous avons jugé à propos de créer 
des maires en titre, dans toutes les villes et lieux de notre 
royaume, qui, n'étant point redevables de leurs chargés 
aux suffrages des particuliers, et n'ayant plus lieu d'appré- 
hender leurs successeurs, en exerceront les fondions sans 



240 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

passion et avec toute la liberté qui leur est nécessaire pour 
conserver Tégalité dans ]a distribution des charges pu- 
bliques. 

« D'ailleurs, étant perpétuels, ils seront en état d'acquérir 
une connaissance parfaite des affaires de la communauté et 
se rendront capables, par une longue expérience, de satis- 
faire à tous leurs devoirs et aux obligations qui sont atta- 
chées à leur ministère.... » 

L'administration des villes du royaume, à l'exception de 
Paris et de Lyon, fut donc vendue et livrée au plus offrant., 
mo^^ennant finance. 

Ainsi étaient abolies, par une loi fiscale, les franchises 
municipales, pour subvenir aux dépenses de la guerre d'Al- 
lemagne, commencée en 1668 et terminée seulement en 1697 
par le traité de Ryswyk. 

Mais, tel était l'attachement que la plupart des villes 
conservaient pour leurs anciennes franchises, qu'elles ac- 
quirent de leurs deniers les nouveaux offices, afin de les 
réunir au corps de ville. 

En d'autres termes, ces villes devinrent adjudicataires de 
la majeure partie des offices nouvellement créés, non sans 
de grandes plaintes, mais qui n'allèrent jamais jusqu'à pro- 
voquer des soulèvements. 

Le gouvernement de Louis XIV, qui, en cette affaire, ne 
demandait autre chose que de l'argent, facilita même ces 
transactions, ainsi que le fait ressortir l'édit de septembre 
17 14, lequel contient le passage suivant : 

« Nous avons résolu, non-seulement de supprimer ceux 
desdits offices qui restent à vendre ou à réunir, et d'accor- 
der aux communautés la liberté de faire faire les fonctions 
par les sujets qu'elles voudront nommer, mais encore, pour 
rétablir dans les hôtels de ville de notre royaume l'ordre 



ET D UNE CATHÉDRALE. 24I 

qui y était établi avant nos édits ponr l'élection des maires, 
lieutenants de maires, secrétaires, greffiers et autres officiers 
nécessaires à Tadmini^^tration de leurs atïaires communes, 
de permettre aux communautés de déposséder les acqué- 
reurs et titulaires de^es offices.... en les remboursant toute- 
fois en un seul et mêmepayement de ce qu'ils se trouveront 
avoir pa}-é. )) 

Ainsi les offices municipaux restant à vendre, et qui n'a- 
vaient pas trouvé acquéreurs, étaient supprimés. Quant 
à ceux qui étaient possédés par des particuliers acquéreurs, 
ledit autorisait les communes à les racheter de leurs pro- 
pres deniers-, c'était, en un mot, rendre à ces communes 
leur droit d'élection des magistrats, moyennant rembour- 
sement, aux acquéreurs, des sommes versées par eux à 
rÉtat. 

Ces franchises communales, basées sur le droit pour les 
citoyens,- d'élire leurs magistrats municipaux, tant de fois 
achetées, obtenues au prix de tant de luttes et de sacrifices, 
étaient donc mises aux enchères, encore une fois, par le 
grand roi, pour remplir les caisses de l'État, vidées à la 
suite d'une guerre insensée. 

La ville de Clusy se saigna aux quatre membres pour re- 
couvrer ce droit d'élection, mais beaucoup d'autres n'a- 
vaient pu racheter leurs franchises -, aussi, à la mort de 
Louis XIV, de tous les côtés, les villes réclamèrent le réta- 
blissement des Hbertés communales. 

Un édit du 1 3 juin 1 7 1 6, publié par h régent, fit droit à 
ces réclamations. Voici le préambule de cet édit : 

« Le feu roi, de glorieuse mémoire, notre très-honoré 
seigneur et bisaïeul, créa par ses édits.... des offices de 
maires, lieutenants de maires, eschevins, consuls, capi- 
touls, etc., en chacune des paroisses, des généralités des 

3i 



242 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 



pa3-s d'élection.... avec attribution des droits, gages, taxa- 
tions, honneurs, fonctions et privilèges portés par lesdits 
édits. Mais ces nouveaux établissements ayant causé beau- 
coup de désordre dans l'administration publique ... nous 
désirons... de rétablir Tordre qui s'observait avant l'an- 
née 1692, dans l'administration des villes et communautés 
de notre ro3^aume, soit qu'elles aient acquis et réuni les dits 
offices soit que les dits offices aient été vendus à des par- 
ticuliers • nous avons résolu de supprimer tous ces offices 
sans exception, et de rendre à toutes les villes, communau- 
tés et paroisses de notre royaume, la liberté qu'elles avaient 
d'élire et nommer les maires et esche\'ins, consuls, capi- 
touls, etc. » 

Cet édit fut accueilli avec des transports de joie par les 
villes-, mais ce n'était qu'un leurre. 

L'époque des remboursements des charges n'était pas 
mentionnée, de sorte que l'État se contenta, pour la plu- 
part, d'en pa^'er l'intérêt, et, dès 1722, un nouvel édit, daté 
du mois d'août, rétablit la vénalité des charges, s'appuyant 
sur les considérants suivants : 

« La nécessité de pourvoir au payement exact des arré- 
rages et au remboursement des capitaux des dettes de 
l'État, nous a obligé à chercher les moyens les plus conve- 
nables pour y arriver; et il ne nous a point paru d'expédient 
plus sûr et moins onéreux à nos peuples que le rétablisse- 
ment des offices supprimés depuis notre avènement à la 
couronne, et dont les finances font actuellement une partie 
considérable des premières dettes de l'État. » 

Et le prix de ces charges fut singulièrement augmenté; de 
telle sorte qu'il permettait de rembourser les créanciers por- 
teurs de liquidations d'offices antérieurs, et d'encaisser de 
nouvelles sommes. 



ET D UNE CATHÉDRALE. 



243 



Dj 1722 à 1789, le régime municipal n'eut pas plus de 
seize ans de liberté sans rançon!,.. Et cependant, tel était 
l'amour des villes pour leurs libertés communales qu'elles 
n'hésitaient jamais à les racheter lorsqu'elles leur avaient" 
été ravies contrairement à tout droit. 




H. 



244 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 



CHAPITRE XIV 



LES CONSEQUENCES D UN VŒU ROYAL. 



Par lettres patentes, en date du lo février i638, 
Louis XIII mit son royaume sous la protection spéciale 
de la Vierge, et le roi déclarait qu'il consacrerait dans le 
sanctuaire de Notre-Dame de Paris le souvenir de ce vœu 
solennel. 

Louis XIII mourut en 1643, sans avoir pu réaliser son 
projet-, mais Louis XIV voulut acquitter la dette de son 
père, et, en 1699, des travaux importants furent entrepris 
dans le choeur de Notre- Dame de Paris pour en changer 
Fordonnance. Le jubé du treizième siècle fut détruit, la 
clôture du rond-point fut supprimée, les stalles du quator- 
zième siècle enlevées, Tautel et son ciborium de bronze 
fondus, ainsi que beaucoup de tombes d'évèques, pour 
faire place à une décoration de marbre fastueuse, mais du 
plus déplorable goût. 

Ces travaux ne furent terminés qu'en 17 14. 

La plupart des évêques de France, tant pour faire leur 
cour au roi que pour sacrifier à la mode du temps, voulu- 



ET d'une cathédrale. 24^ 



rent imiter ce qui se faisait dans la cathédrale de Paris. 
L'évêque de Clusy fut un des premiers parmi ceux qui son- 
gèrent à transformer le chœur des églises épiscopales. 

Armand de Conflans occupait alors, en 1 710, le siège de 
Clusy. Cétait un prélat conime on en comptait beaucoup 
alors, courtisan assidu, ne résidant que très-rarement dans 
son diocèse, homme du grand monde, pourvu, outre soii 
évêché, de beaux bénéfices, qui avait été au mieux avec 
révêque de Meaux, ce qui ne Tempêchait pas d'être bien vu 
en cour de Rome. 

Monsieur de Clusy ayant donc, à part lui, fait dresser un 
beau projet de décoration nouvelle pour le chœur de son 
église, assembla son chapitre afin de le lui soumettre. 

Tous les chanoines trouvèrent la chose du meilleur goût 
et en firent de beaux compliments à leur évéque. Seul, le 
doyen, vieux prêtre né en i63o, ne disait mot; ce ne fut 
que sur les instances réitérées de Tévêque qu'il donna son 
avis en ces termes : 

« Monseigneur, il ne convient guère à un vieillard d'ex- 
primer une opinion sur les choses nouvelles, les personnes 
arrivées au déclin de la vie étant portées naturellement à 
regretter ce qu'elles ont vu dans leur jeunesse. Mais, puisque 
vous souhaitez que je donne mon avis, je le ferai en toute 
sincérité. 

« Depuis les temps anciens jusqu'à ce jour, notre cathé- 
drale n'a subi ni altération ni changements-, elle nous rap- 
pelle l'histoire entière du diocèse et ses efforts pour élever 
un monument digne de la gloire de Dieu. Son chœur, no- 
tamment, renferme les tombeaux de vos prédécesseurs et 
toutes choses vénérables par leur ancienneté. Il est fermé 
par un jubé et par une haute clôture ornée d'images de l'An- 
cien et du Nouveau Testament qui, bien que taillées par des 



246 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

artistes naïfs, d'aucuns disent barbares, n'en sont pas moins' 
un enseignement pour le peuple, en même temps que ces 
fermetures permettent au chapitre le recueillement pendant 
la célébration des saints mystères. Or, le projet que nous 
soumet monseigneur supprime celte clôture et ce jubé pour 
les remplacer par des grilles. Je sais bien que, depuis peu, 
on a regardé ces clôtures et jabés comme des ornements 
inutiles, incommodes, qui dérobaient aux fidèles la vue des 
saints autels et les empêchaient de contemplera leur aise nos 
mystères. Mais en cela, peut-être, n'a-t-on pas eu assez 
égard au respect qui est du à Tantiquité sacrée, et on s'é- 
loigne de l'esprit et de la tradition de l'église. 

« Saint Ambroise veut que l'on conserve en leur entier les 
usages que l'on trouve établis dans les églises, et assure que 
c'esr donner occasion de scandale que de retrancher des 
églises les coutumes qui y sont reçues ; et, sans remonter si 
haut, le concile de Trente a déclaré qu'il était nécessaire de 
conserver aux églises leurs usages, s'appuyant en ceci sur k 
lettre de saint Jérôme à Lucinius, dans laquelle il s'exprime 
ainsi : « Je crois devoir vous avertir en peu de mots qu'il 
« faut garder les usages que l'église a reçus par tradition, 
« de la même manière qu'elle les a reçus, lors p:incipale- 
« ment qu'ils ne sont point contraires aux vérités de la foi.» 

« Et, pour parler plus spécialement de ce qui touche les 
jubés, je rappellerai que, selon la pensée de saint Germain 
et de Siméon de Thessalonique, le jubé ou l'ambon repré- 
sente la pierre sainte qui fut mise à l'entrée du sipulcie, et 
ainsi la mort et la résurrection de Jésus-Christ et tous les 
grands mystères de la rédemption. 

« Je conviens que ces raisons n'entrent pas dans l'esprit 
de tous les chrétiens et qu'il en est beaucoup à qui les ju- 
bés ne sont point capables de les faire comprendre ; mais 



li r D UNE CATHl-DRALE. 247 

aussi, ne peut-on pas me contester qu'elles ne soient goûtées 
au moins de ceux qui savent le fond de leur religion, qui 
ont quelque teinture de l'antiquité sacrée et qui pénètrent le 
sens et les mystères des cérémonies de Téglise. Je sais qu'au- 
jourd'hui on a moins d'égard à ces derniers, en petit nom- 
bre, qu'à l'opinion de ceux pour qui la nouveauté a toujours 
beaucoup de charmes, quoique saint Bernard l'appelle ju- 
dicieusement la mère de la témérité, la sœur de la super- 
stition, la fille de l'inconstance : Novitas mater temeritatis^ 
soror superstitionis^Jîlia levitatis... » 

Ce petit discours, prononcé d'une voix lente, mais ferme 
encore malgré Tàge du chanoine, fit l'effet d'une douche 
glacée sur les assistants. L'évêque se pinçait les lèvres, les 
chanoines les plus jeunes souriaient à demi, la plupart bais- 
saient les yeux. 

« Monsieur le doyen, dit l'évêque, vos raisons sont 
d'un grand poids; mais veuillez considérer qu'il s'agit au 
contraire de rendre à notre cathédrale la dignité qu'elle a 
perdue par suite de l'accumulation de tant de monuments 
disposés sans S3'métrie, d'un goût barbare et dont l'aspect 
est indécent. 

a Le projet, que nous avons fait rédiger par un artiste de 
l'Académie, sera porté sous les yeux de Sa Majesté, sans 
l'ordre exprès de laquelle il ne sera rien fait \ si ce pro- 
jet supprime le jubé qui barre le chœur, il rétablit cepen- 
dant une clôture majestueuse, d'un profil antique et beau, 
laissant toutefois aux fidèles la vue du sanctuaire. 

« Vous ne pouvez ignorer que l'autel ancien est fort déla- 
bré et tout à fait indigne de l'objet. 

« L'Église admet certainement que, tout en respectant les 
anciennes coutumes, il convient de donner à la maison de 
Dieu, siège épiscopal, la splendeur que l'art permet de lui 



248 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

accorder; et vous savez que, malgré toute la vénération 
professée par la chrétienté pour Tantique basilique de Saint- 
Pierre, les papes n''ont pas hésité à renverser la vieille église 
pour élever ce magnifique temple, sujet d'admiration pour 
tous et que Ton peut appeler la première des merveilles du 
monde. 

« Le vénérable archevêque de Paris n'a-t-il pas donné 
l'exemple en acceptant avec empressement les dons magni- 
fiques faits par Sa Majesté pour rendre au chœur de son 
église la splendeur qui lui manquait? A-t-il été arrêté dans 
celte entreprise par des considérations qu'on ne saurait ad- 
mettre en pareil cas, puisqu'elles tendraient à ne jamais 
modifier ou renouveler les choses que le temps et la main 
des hommes ont pu altérer et qui ne sont plus dignes de la 
Divinité ? 

« D'ailleurs, il s'agit ici de l'accomplissement d un vœu 
royal. En dédiant la France à la sainte Mère de Dieu, le 
roi Louis XIII rendait un hommage éclatant à l'interces- 
sion de Notre-Dame, sans laquelle il n'eut pas eu raison de 
r hérésie qui dévorait encore le pays lorsqu'il prit les rênes 
de l'État. 

— Oui, reprit le doyen, avec une certaine vivacité, 
l'église de Paris a donné l'exemple, et c'est parce que j'ai 
vu un jour, passant dans cette ville, les tombes des évêques 
et vénérables personnages profanées, les saintes imageries 
frappées par le marteau des démolisseurs, la statue du roi 
Philippe-Auguste renversée par des m.anœuvres, l'autel, le 
vieil autel sacré ! mutilé, que mon cœur s'est soulevé en 
pensant que cette œuvre était accomplie, non par des hé- 
rétiques, mais par l'ordre de Sa Majesté très-chrétienne. 

« Faites ! monseigneur, mais souvenez-vous de ceci : Ce 
n'est pas à l'Église à porter la main sur les objets vénérés 



ET D UNE CATHliDRALE. 24.9 

par un grand nombre de générations, qui ont été les té- 
moins des prières de tout un peuple pendant des siècles, et 
si elle le fait, dans une intention plus mondaine que reli- 
gieuse, elle doit s'attendre à ce que ses ennemis n'hésite- 
ront pas eux-mêmes à détruire ces nouveautés.... N'ayant 
plus rien à ajouter à ce que j'ai dit, permettez-moi, mon- 
seigneur, de me retirer. » 

Disant cela, le vieillard se leva, et, appuyé sur sa canne, il 
quitta lentement la salle. 

Chacun, après cette sortie, gardant le silence, l'évêque, 
assez embarrassé, repoussa son siège et dit : 

« Messieurs, nous devons respecter l'opinion du véné- 
rable doyen de ce chapitre.... c'est un vieillard attaché à ses 
habitudes. Si quelques-uns parmi vous partagent son avis, 
je les prie de le dire en toute franchise, car je ne voudrais 
rien entreprendre qui ne fut approuvé par la majorité de ce 
chapitre. » 

Tous les chanoines protestèrent de nouveau qu'ils trou- 
vaient l'idée belle, le projet merveilleux, et qu'ils s'en rap- 
portaient entièrement au goût de monseigneur, d'autant 
mieux que le doyen était entaché de jansénisme et que nul 
d'entre ces messieurs du chapitre ne se souciait d'être 
soupçonné de partager ses opinions. 

Cependant, les chanoines de Clusy, comme tous les oi- 
sifs, étaient causeurs, et, le soir même, toute la ville savait 
que révêque allait faire bouleverser le chœur de la cathé- 
drale pour y placer une décoration nouvelle dans le meil- 
leur style. 

Ce projet excita une assez vive émotion. Les gens de Clusy 
étaient habitués à la vieille cathédrale, on l'aimait comme 
tout ce qu'elle renfermait. N'avait-elle pas été le témoin 
de bien des assemblées, fêtes, cérrimonies ? Chacun de ses 



25o HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

recoins laissait un souvenir dans Tesprit des Clusianois, et, 
. ridée qu'on allait jeter bas cette clôture, ce jubé dont les 
imageries avaient fait la joie de tant de générations, des 
critiques assez. vives s'élevaient de bien des points. La no- 
blesse et la haute bourgeoisie seules approuvaient entière- 
ment les idées de. l'évêque; mais le gros de la population, 
moins sensible aux beautés majestueuses de Part en vogue 
alors, regrettait ses vieilles sculptures peintes. 

Comme toujours, alors, on fit des chansons dans les- 
quelles le prélat était assez cavalièrement traité, et qui furent 
bientôt colportées partout. 

Ces propos, ces chansons n'étaient du goût ni de l'évê- 
que, ni des chanoines. Pour empêcher que les choses n'al- 
lassent plus loin, ces .messieurs du chapitre résolurent d'en 
finir. 

Donc, une nuit, ils firent entrer dans la cathédrale une 
vingtaine de maçons qui, sans autre forme de procès, mi- 
rent à bas le jubé, en déposèrent les principaux fragments 
dans la cour de l'évêché et déblayèrent le pavé du mieux 
qu'ils purent-, si bien que le matin, à l'ouverture des portes 
le public trouva place nette, au grand ébahissement des 
badauds. 

On en glosa fort dans la ville, pendant quarante-huit heu- 
res, et.... il n'en fut plus question. 

Aussitôt les travaux furent commencés, et successive- 
ment les vieilles stalles en chêne du quatorzième siècle, 
l'autel, avec ses quatre colonnes de bronze qui portaient 
des anges, la clôture du chœur et ses belles imageries, les 
tombes de cuivre et de pierre des évêques allèrent aux gra- 
vois ou à la fonte. 

D'ailleurs la nouvelle décoration fit bientôt l'admiration 
des bonnes gens de Clasy. 



F.T D LNli CATHtiDRAI.E. 2DI 

A la place du jubc, s'ouvrait une grille en fer ouvragé, 
flanquée de deux niches avec statues et de quatre colonnes 
d'ordre corinthien, le tout en stuc, imitant les plus beaux 
marbres. 

La clôture du sanctuaire était remplacée de même par 
des grilles avec ornements de fer battu et doré; et au fond, 
derrière Tautel, s'épanouissait une Gloire, dont les ra3'ons de 
bois doré perçaient des nuages de plâtre, dans lesquels se 
jouaient des chérubins sous forme d'enfants porteurs d'ailes 
et entremêlés de guirlandes de lis et de roses. 

Sur le nouvel autel, fait de marbre de Languedoc et a3ant 
la forme d'un sarcophage renflé, s'élevait un baldaquin de 
bois, à l'instar de celui de Saint-Pierre de Rome, peint en 
marbre vert, avec ornements de plomb doré. 

Tout le chœur fut dallé en marbre blanc et noir. Une 
Piété, c'est-à-dire une vierge tenant le Christ mort sur ses 
genoux, pour rappeler le vœu de Louis XIII, était placée 
au-dessous de la Gloire. Ce groupe devait être fait en mar- 
bre blanc, mais le modèle seul fut mis en place, en attendant 
des ressources qui n'arrivèrent pas probablement, car l'éve- 
que avait dépensé à cette œuvre plus de cent mille écus, }'" 
compris les stalles nouvelles en b3is de chêne sculpté et une 
belle lampe d'argent suspendue devant l'autel. 

Le vieux do3'en du chapitre ne vit pas toutes ces belles 
choses -, il mourut peu de temps après la destruction de son 
jubé. 

D'autres travaux autrement urgents étaient devenus né- 
cessaires. 

La flèche de la tour centrale et celle des quatre tours du 
transsept étaient en fort mauvais état, faute d'entretien. Il 
fut résolu qu'on réparerait ces quatre flèches, mais qu'on 
démolirait celle de la croisée, dont il se détachait chaque 



252 HISTOIRE d'uN HOTEL DE VILLE 

jour d^s fragments qui tombaient sur les couvertures et les 
perçaient. 

Cette flèche de pierre fut donc remplacée par un toit p}^- 
ramidal de charpente, couvert d'ardoises. 

Mais en réparant les quatre autres flèches, on trouva bon 
de supprimer les pinacles-lucarnes des angles. 

Les vieux vitraux du chœur, qui dataient de la fin du 
treizième siècle, étaient fort délabrés et sales, de telle sorte 
qu'ils ne laissaient guère passer la lumière. Après que la 
décoration intérieure du sanctuaire eût été terminée, les 
chanoines voulurent qu'on put jouir du coup d'œil qu'elle 
présentait, et surtout faire apparaître la Gloire de bois 
doré dans tout son éclat. On dépensa donc quelques mil- 
liers de livres pour remplacer les verrières anciennes à 
sujets colorés par des vitraux blancs avec une bordure fleur- 
delysée, et ainsi messieurs du chapitre purent admirer la 
splendeur du nouveau sanctuaire et lire plus facilement les 
offices. 

L'autel et son baldaquin (fig. 47) furent fort vantés ; ils 
firent surtout l'admiration des dévotes de Clusy, dont la foi 
s'exaltait en regardant les beaux anges en plâtre, qui por- 
taient avec tant de grâce l'exposition du saint sacrement 
et le tabernacle suspendu au-dessus * 

Aussi, depuis le jour où la nouvelle décoration du chœur 
eut été terminée, les Saluts attiraient-ils un grand concours 
de fidèles, qui voulaient jouir du spectacle de ces splendeurs 
à la lumière des cierges \ et personne ne regretta ni le vieux 
jubé de pierre si finement sculpté, i-i l'ancienne clôture de 
liais avec ses imageries, ni l'autel de bronze du quator- 
zième siècle. 

Sous le baldaquin fut placée la chasse de saint Babolein, 
patron du diocèse de Clusy. 




f>'-ï>S/t^-^^2ï. ^^'^^ 



LE NOUVEL AUTEL DE LA CATHÉjRALE EN 1 7 i O. 



ET d'une CATHLDRALE. 253 



CHAPITRE XV 



LA REVOLUTION. 



« Il n'y, a aujourd'hui, disait Camille Desmoalin en 1 798, 
que les douze cent mille soldats de nos armées qui, fort 
heureusement, ne fassent pas des lois-, car les commissaires 
de la Convention font des lois, les départements, les dis- 
tricts, les municipalités, les sections, les comités révolu- 
tionnaires font des lois; et. Dieu me pardonne, je crois que 
les sociétés fraternelles en font aussi î » 

Cette boutade du spirituel publiciste avait bien quelque 
chose de vrai 1 comme tant d'autres, la commune de Clusy, 
en 1793, se considérait comme souveraine. 

Elle était administrée conformément à la loi de 1 789, par 
un maire et vingt officiers municipaux, un procureur de la 
commune et un substitut. 

! Des notables en nombre double de celui des membres du 
conseil municipal formaient le conseil général de la com- 
mune. Le maire, les officiers municipaux, les notables, le 
procureur de la commune et son substitut étaient élus par 
les citoj'ens actifs^ c'est-à-dire par les citoyens ayant 



254 HISTOIRE d'un hôtel de ville 

vingt-cinq ans dTige, une année de domicile dans la com- 
mune., pa3Mnt une contribution directe de la valeur lo- 
cale de trois journées de travail et n'étant pas serviteurs à 
gages. 

' Les officiers municipaux étaient renouvelés par moitié 
tous les ans, et le maire ainsi que les procureurs nommés 
pour deux ans; mais ces deux officiers sortaient alternative- 
ment, de sorte que chaque année, il y avait lieu de renou- 
veler l'un d'eux. 

Les conditions d'éligibilité étaient d'être membre de la 
commune et de réunir aux qualités de ciloycn ad if ^]c paye- 
ment d'une contribution montant tV la valeur locale de dix 
journées de travail. Le maire était élu au scrutin individuel 
à la majorité absolue des voix, ainsi que le procureur et son 
substitut. 

Les autres membres du conseil municipal étaient élus au 
scrutin de liste, à la majorité absolue, et les notables à la 
pluralité relative seulement. 

Bientôt le cens fut supprimé, aussi bien pour les élec- 
teurs que pour les élus. 

Mais après la proclamation delà République (22-23 sep- 
tembre 1792), les municipalités durent être entièrement 
renouvelées. 

Le maire élu s'appelait Hillot. C'était un homme froid^ 
réservé, qui s'était fait, depuis le commencement de la Ré- 
volution, un parti dans le peuple de Clusy, par sa résistance 
tenace aux prétentions des fauteurs de la réaction. Chari- 
table, patient et bienveillant, ennemi de la violence, il ne se 
laissait pas entraîner aux excès de langage si communs dans 
les discussions politiques à cette époque. 

Nous donnons, fig. 48, son portrait. Le maire Hillot et les 
officiers municipaux siégeaient à l'hôtel de ville. Quelques- 



ET D UNE CATHEDRALE. 



255 



uns de ceux-ci faisaient partie du club des Jacobins, qui 
s'était installé dans les bâtiments abandonnés du palais 
épiscopal. Les prélats n'y résidaient plus depuis longtemps; 
dès avant les événements, quand ils n'étaient pas à la cour, 
ou à Rome, ou ailleurs, ils habitaient une maiso;i de cani- 



k-S 




Poiti'.ilt du 111 lire IlIIliot. 



pagne, appartenant à Tévèché, si:uée à deux lieues de la 
ville. 

Ce palais était donc fort délabré. 

Le club des Jacobins prétendait dominer la commune ; 
mais le maire opposait son calme et sa fermeté aux motions 
des clubistes, répétant sans cesse que la Révolution ne fai- 
sait que commencer, et qu'il fallait à tout prix maintenir 
Tunion entre les patriotes sincères, à quelque nuance 



256 HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

qu'ils appartinssent, afin de lutter ensemble au moment de 
la crise. 

« Car, ajoutait-il, nous sommes en face d'une société qui 
s'écroule et d'un monde qui ne connaît pas encore ses desti- 
nées; ne disséminons pas nos forces.... nous en aurons 
besoin ! « 

La population de Clusy, quels que fussent ses sentiments 
patriotiques, avait été profondément émue par le jugement 
et la condamnation du roi ; des membres du club des 
Jacobins les plus exaltés, qui, à la nouvelle de l'exécution de 
Capet, avaient voulu faire une manifestation, lurent accueil- 
lis dans les rues par des huées et des injures. S'étant pré- 
sentés à l'hôtel de ville, pour demander à la commune 
qu'une fête patriotique fut organisée à propos de la mort du 
tyran, le maire avait répondu simplement aux délégués du 
club que la mort d'un homme, fût-il roi, ne pouvait être 
l'occasion d'une réjouissance publique; que justice était 
faite, et ou'il n'appartenait à personne de ratifier ou de 
blâmer un jugement; que le calme et un silence respec- 
tueux étaient la seule attitude convenable en face des arrêts 
de la justice du pays. 

A dater de ce jour, Hillot et les conseillers municipaux 
qui le soutenaient furent violemment accusés par les 
Jacobins de pactiser avec la réaction, les prêtres et les 
nobles. 

Le procureur de la commune, Juglars, et le citoyen 
Rulle, qui souvent occupait le fauteuil du président du 
club des Jacobins, étaient les ennemis déclarés du maire et 
ie signalaient en toute occasion comme un traître. 

Après les événements du 3i mai 1793, le comité qui 
siégeait aussi à Tévêché, et qui, depuis quelques jours, 
avait pris le titre de comité central des Sans-culottes^ se 



ET d'une CATHIÎDRALE. 267 

; déclara en permanence. Après avoir réuni autour de lui 
les sections des faubourgs, il fit savoir au club des Jaco- 
bins que le peuple de Paris, ayant fait justice des conspi- 
rateurs et des ennemis des vrais patriotes en les arrêtant 
ou en les expulsant de la Convention, le moment était 
venu de soustraire la ville de Clusy à l'autorité de la mu- 
nicipalité réactionnaire qui était vendue aux chouans. Le 
comité sommait les Jacobins de se réunir à lui pour marcher 
ensemble sur Thôtel de ville. Cette ouverture fut accueillie 
par des acclamations. 

Cependant, le maire avait fait convoquer, de son côté, 
les sections sur lesquelles il croyait pouvoir compter, et, dès 
le matin, la place du Marché était remplie de gardes natio- 
naux disposés à défendre la commune. 

Hillot avait entretenu les chefs des sections des dangers 
que ferait courir à la liberté la réussite des projets formés 
par les clubs. 

Quatre canons étaient braqués sur la place, au débouché 
des rues principales, mèches allumées. 

Quand arrivèrent les gens des clubs, et qu'ils virent ces 
bataillons de gardes nationaux rangés devant Thôtel de 
ville, ils essaimèrent de parlementer et d'entraîner avec eux 
les défenseurs de la commune. Mais ils furent assez bruta- 
lement reçus, car la majeure partie de la garde nationale 
était fatiguée de l'agitation qu'entretenaient ces clubs dans 
la ville et eût été ravie d'en finir. 

Voyant ainsi leurs projets avortés, les Sans-culottes et 
Jacobins s'en furent, fort mal contents et disant partout que 
c'en était fait de la République, si le peuple ne se soulevait 
pas en masse contre les royalistes. 

Ils se dédommagèrent provisoirement, en faisant dans 
leurs réunions les motions les plus violentes. 



258 HISTOIRE d'un HÔTEL DE VILLE 

Ce succès facile donna courage aux défenseurs de la mu- 
nicipalité ; les chefs des sections s'étant réunis, décidèrent 
de demander aux officiers municipaux l'arrestation des 
meneurs des clubs, et, des mesures sévères pour empêcher 
le renouvellement de pareilles tentati\'es. 

Sur ces entrefaites, arrivèrent à Clusy des délégués des 
Girondins, qui firent un tableau navrant des Journées des 
28, 2C), 3o et 3i mai, déclarant que la Convention n'était 
plus libre. Qu'elle était à la merci de la populace parisienne,, 
et que les départements n'avaient plus, s'ils voulaient con- 
server la liberté, qu'à se soulever contre les t3Tans obscurs 
qui commandaient aux députés, prisonniers dans la capitale. 

Ces propos, répandus dans la ville, ne firent qu'exaspérer 
les citovens qui ne demandaient que le repos et la tranquil- 
lité pour se livrer à leurs travaux et leurs affaires, et bientôt 
le maire fut assailli de pétitions dressées contre les clubistes, 
les Jacobins et les Sans-culottes. 

Le mouvement de l'opinion s'accentuait dans la ville 
en faveur des modérés. Beaucoup de gros bourgeois et d'an- 
ciens fonctionnaires attachés à la monarchie, revenus de 
la terreur que leur avaient inspirée et les journées de sep- 
tembre et la mort du roi, commençaient à parler haute- 
ment dans les cafés et lieux publics de l'oppression de la 
canaille de Paris, de la nécessité de s'affranchir de la domi- 
nation des clubs, ajoutant qu'il était temps de ne plus 
suivre, comme des moutons, l'impulsion donnée par tous 
les émeutiers qui dictaient des lois à la Convention, et que 
l'Assemblée nationale ne retrouverait sa liberté que si elle 
siégeait dans une ville autre que la capitale ; qu'en tous cas, 
ses décrets, imposés par la terreur, étaient sans force, et 
qu'il fallait que les villes des départements se liguassent 
pour opposer la violence à la violence. 



ET d'une cathédrale. 2b9 

Les clubistes de Clusy, atterrés par cette manifestation 
de Topinion, qui semblait prendre. à chaque heure plus de 
consistance, vo3^aient leurs réunions abandonnées. Ils se 
comptaient avec effroi ; plusieurs, parmi les plus fou- 
gueux naguère, n'osaient sortir de leurs logis, car on parlait 
d'arrestations, de la nomination d'une commission com- 
posée de notables pour dresser une liste des patriotes les 
plus compromis. 

La majorité, dans le conseil de la commune, semblait 
pencher vers les mesures dictées par la réaction. 

Hillot, voyant le péril, se mit en rapport avec les princi- 
pales tctcs du club des Jacobins, rassura Ces chets et leur 
dit que, comme maire de la commune, il ferait respecter la 
liberté des opinions, à la condition que chacun resterait 
soumis à la loi; que tous les bruits touchant une ligue des 
villes des départements contre les décrets de la Convention 
étaient absurdes, et que, tant que cette Assemblée demeu- 
rerait, il fallait lui obéir ; qu'en conséquence, il réclamait 
d'eux de servir avec lui la République une et indivisible ; 
que le danger était évident, mais "qu'il serait facilement 
conjuré si tous les patriotes restaient unis contre la réac- 
tion. 

La bonne attitude du maire, ses paroles à la fois conci- 
liantes et pleines de fermeté, rendirent un peu de courage 
au club des Jacobins, qui cessa d'attaquer les officiers mu- 
nicipaux, réclamant d'eux seulement des mesures efficaces 
contre les fauteurs de la réaction, lesquels relevaient la tête. 
Plusieurs orateurs dénoncèrent les menées des agents de la 
monarchie, et leurs discours ne laissèrent pas de faire im- 
pression sur un auditoire mobile. 

Cependant, on recevait peu de nouvelles de Paris, lors- 
qu'un commissaire de la Convention se présenta à Clusy et 



2 6o HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

réclama rarrestation de tous les suspects de royalisme , 
déclarant, d'ailleurs, que l'Assemblée nationale avait agi 
en toute liberté en décrétant d'accusation les Girondins, 
amis de Dumouriez et de tous les royalistes déguisés ; que 
le peuple de Paris, par son attitude énergique, avait sauvé 
la R.épublique. 

Le soir de son arrivée, ce commissaire se présenta au 
club des Jacobins, où la foule était cette fois compacte. 

Voici à peu près quel fut son discours ; 

« Citoyens, 

a Cest au moment où la patrie court les plus grands 
dangers, c'est au moment où les royalistes relèvent le dra- 
peau du t3Tan dans la Vendée, où l'étranger enveloppe nos 
frontières à l'Est et au Midi , c'est alors qu'une faction 
d'ambitieux a tenté de fomenter la discorde au sein de la 
Convention. Derrière cette faction, se levaient tous les sup- 
pôts du despotisme, tous les hommes qui vivaient de l'èx- 
cour, tous ceux enfin qui, sous Tombre du modéraiitisme^ 
cachent leurs secrets desseins contre la République. 

« Cette faction croyait avoir pour elle la majorité du 
peuple de Paris-, déjà elle avait fait jeter dans les cachots 
les plus purs d'entre les patriotes. 

tt Le peuple de Paris, indigné, a répondu! Il s'est levé 
tout entier et a dit aux représentants de la nation :((.... Je 
« suis là, faites justice des conspirateurs -, vos décrets sont 
« appu3^és. par nos canons ! » 

« Et c'est l'élan d'une population héroïque que ces 
mêmes conspirateurs essayent de présenter comme un acte 
odieux, comme la pression d'une vile populace sur la repré- 
sentation nationale ? 



ET d'une cathédralc:. 2O1 



« Appuyée sur cette force protectrice, impassible et 
calme, la Convention a délibéré^ elle a dévoilé les manœu- 
vres de ces conspirateurs, de ces intrigants, et les a rcjctés 

de son sein. 

c( Aujourdliui unie, dans la seule pensée de sauver la 
République, d'assurer le bonheur du peuple et de vaincre 
les ennemis du dedans et du dehors, elle compte sur tous 
les patriotes, et tous les patriotes peuvent compter sur elle. 

« Le drapeau du fédéralisme est abattu désormais, et les 
représentants de la nation considèrent comme des ennemis 
de la République une et indivisible tous ceux qui tente- 
raient de le relever ! 

« Veillez donc, citoyens ! Veillez et soyez unis, car les 
conspirateurs ne se lassent pas -, ils épient toutes les occa- 
sions de jeter Talarme dans les villes et dans les campagnes. 
Veillez! le salut est à ce prix. » 

Après ce discours, le président du club des Jacobins 
annonça à F Assemblée qu'une liste de suspects lui avait été 
remise et que, séance tenante, il fallait nommer une com- 
mission pour Texaminer et demander à la commune l'ar- 
restation immédiate des réactionnaires. 

Le maire n'avait pas attendu cette injonction-, pendant 
qu'on délibérait au club des Jacobins, il avait fait saisir à 
leur domicile tous ceux qui, la veille encore, s'étaient dé- 
clarés hautement en faveur du fédéralisme, ainsi que les 
émissaires des Girondins. 

Gela fait, Hillot se rendit au club des Jacobins, et récla- 
mant la parole, il dit en substance que : conformément aux 
ordres de la Gonvention, qui lui avaient été transmis dans 
la matinée par le citoyen commissaire, il n'avait pas hésité 
un instant à faire mettre en lieu sûr tous les instigateurs de 
la réaction, et, dépliant un papier, il lut leurs noms. 



202 HISTOIRE d'uN HOTEL DE VILLE 

Cette communication fut accueillie par des bravos fréné- 
tiques. Et ceux-là mêmes qui, la veillj, étaient tout prêts à 
écouter ks propos des fauteurs de la réaction et du fédéra- 
lisme, n'étaient pas les derniers à applaudir aux mesures 
de rigueur annoncées par le maire. 

Après quoi, la commission déclara que le conseil de la 
commune avait bien mérité de la patrie. 

La concorde semblait donc rétablie entre les autorités 
municipales et les Jacobins; mais ces derniers réclamaient 
chaque jour l'arrestation de nouveaux suspects, et préten- 
dirent même nommer un tribunal révolutionnaire pour les 
juger. A cela, Hillot s'opposa énergiquement, en disant que 
seule, la Convention avait le pouvoir d'instituer des tribu- 
naux et qu'il se conformerait à ses ordres. 

Les prisonniers demeuraient donc enfermés dans l'offi- 
cialité de l'évêché et dans les salles basses de l'hôtel de 
ville, attendant ou un jugement ou un ordre d'élargissement. 
Hillot gagnait du temps et voulait surtout éviter les excès, 
ne pensant pas qu'ils pussent jamais servir la cause de la 
République. 

Jusqu'alors, quelques vieux prêtres qui avaient prêté ser- 
ment, n'avaient cessé de dire les offices dans ïa cathédrale ; 
mais en novembre 1798, à la suite de manifestations popu- 
laires contre le culte catholique, la municipalité eut à déli- 
bérer sur la conservation ou la destruction des statues et 
bas-reliefs qui décoraient les portails de la cathédrale, et le 
citoyen Rulle, conseiller et membre du club des Jacobins, 
plaida chaleureusement pour la suppression de toutes ces 
représentations de sujets sacrés, de personnages saints et de 
rois : 

« Citoyens, disait-il, nous ne devons pas laisser aux re- 
gards du peuple, désormais aflr-anchi de la tyrannie et de la 



ET d'une CATHl'DRALE. 203 

superstition, les emblèmes qui lui rappellent la sen'itude 
sous laquelle il a gémi si longtemps. 

« L'hésitation, à cet égard, ne peut qu'exciter son indi- 
gnation-, il demande que sans plus tarder, les ordres soient 
donnés par les représentants de la commune pour que les 
statues des despotes et tous les symboles de la domination 
des prêtres soient détruits. L'homme libre ne peut souffrir 
la vue des instruments de l'esclavage. Au nom du peuple, 
je réclame leur suppression. » 

Cette motion eût probablement été adoptée si le maire ne 
fût intervenu. 

« Ce qu'on vous demande là, citoyens, ne saurait rece- 
voir l'approbation des magistrats qui siègent ici. Se livrer à 
la destruction d'images de pierre ou de bois n'est point le 
signe de la force, qui est toujours calme et n'agit qu'après 
réflexion. S'en prendre à de vains emblèmes, les briser, Les 
disperser, c'est faire supposer qu'on leur reconnaît une 
puissance. La République a d'autres ennemis plus sérieux 
que ne peuvent l'être des images, et c'est à vaincre ces en- 
nemis ou à les réduire à l'impuissance qu'elle doit tous 
ses mornents. 

« Nous avons reçu l'ordre de saisir, au profit du trésor 
de la République et pour aider à payer les patriotes qui 
défendent le sol, tous les objets de métal qui font partie du 
mobilier des églises, et nous devons nommer une commis- 
sion qui sera chargée de ce soin ; mais l'Assemblée natio- 
nale a elle-même, dès le mois dernier, envoyé des instruc- 
tions aux communes pour que les objets d'art, qui n'ont 
pas une valeur intrinsèque, soient conservés comme faisant 
partie du domaine de la République et pouvant servir à 
l'étude. 

« Nous agirions donc contre ses intentions en détruisant 



264 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

inutilement quelques statues et bas-reliefs. D'ailleurs, ci- 
t03'ens, ces ouvrages ne sont-ils pas sortis de la main du 
peuple? Ce ne sont ni les rois, ni les nobles, ni les prêtres, 
qui ont ciselé ces images -, c'est le peuple, ce sont nos pères, 
et s'ils vivaient sous l'empire de la superstition, il serait 
puéril de nous en prendre à leurs œuvres. 

« Ne nous servons-nous pas, pour nos besoins civiques, 
des bâtiments laissés par ces nobles et ces prêtres? Élevés 
par la nation, ils reviennent, comme c'est justice, à la na- 
tion qui recueille aujourd'hui le fruit de ses sueurs. Tous 
ces bâtiments et ce qui les compose appartiennent au peu- 
ple, et s'il a repris possession d'un bien obtenu à l'aide de 
son argent et de son travail, ce ne peut être pour le dé- 
truire. 

« Nous avons d'autres soucis en tête que d'aller briser 
des figures de pierre, et je propose de passer à l'ordre du 
jour. 

— Ce modérantisme^ reprit le conseiller RuUe, n'a peut- 
être pas lieu de nous surprendre, mais il n'est pas de saison. 
Le peuple entend effacer tout ce qui lui rappelle un passé 
exécrable, et il veut que ses enfants n'aient désormais devant 
les yeux que des objets dignes de former l'âme des répu- 
blicains. Tant qu'il restera un château et une église debout, 
les nobles et les prêtres auront l'espoir de reprendre pos- 
session de ces repaires de l'oppression. Tant qu'il restera 
une image des ci-devant rois, ou des ci-devant saints, en- 
tière, il restera une trace de leur infâme domination dans le 
cœur des modérés. La nation doit oublier les rois et les 
prêtres, cette honte de l'humanité, et pour qu'en perdant 
leur souvenir, elle n'ait plus pour idole que la Vertu, il faut 
que les images des tyrans et des hypocrites disparaissent de 
la surface du sol de la patrie. 



HT d'une CATHÉDRAI.Ii:. 265 



— Tu dévoiles ta pensée, citoyen, répliqua le maire, et 
tu ne crois pas la République assez forte pour dédaigner les 
souvenirs du despotisme. J^aid^elle meilleure opinion, et en 
supposant que je me trompe, crois-tu que des actes de van- 
dalisme edaceront du cœur de ceux qui appellent la réac- 
tion, leurs espérances, leurhaiie pour cette République! 
Non ! tu ajouteras aux griefs réels ou faux que les aristo- 
crates et leurs suppôts élèvent contre elle. 

« Tu auras toi-même dévoilé tes craintes devant Tenne- 
mi commun. Et cette colère contre des images vaincs mon- 
trera que, n'osant frapper les vrais coupables, tu te jettes 
sur des objets qui certes ne se peuvent défendre. 

« L'histoire du passé est là, pour nçus apprendre que 
s'attaquer aux objets matériels n'est qu'une marque de co- 
lère impuissante. Ces prêtres n'ont-ils pas brûlé plus de li- 
vres que tu ne pourras détruire de statues-, cela a-t-il em- 
pêché le triomphe de la philosophie ei de la vertu ? 

(i Mais tu m'accuses déjà de modérantisme parce que je 
défends la cause de la raison. Je ne répondrai pas à cette 
insinuation, et mes concito3'ens verront si je sais défendre 
la République, aussi bien contre ceux qui conspirent ouver- 
tement sa perte, que contre ceux qui tendent à la compro- 
mettre par des motions faites pour flatter quelques insensés, 
instruments aveugles de la réaction. 

. « Car sachez-le, cito^'ens ! hs ennemis de la Révolution 
prennent toutes les formes et tous les langages. Les uns la 
combattent les armes à la main, et criminels, mais au 
moins criminels qui affirment leurs détestables projets, ils ne 
craignent pas de tourner en plein jour leur glaiv^e vers le 
sein de la patrie; les autres.... Oh! les autres sont plus 
redoutables.... Ceux-là, poussant le peuple aux excès-, exal- 
tant dans l'ombre, jusqu'à la folie, les passions les plus 

34 



266 HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE 

nobles, ils espèrent ainsi noyer la République dans le sang 
qu'elle aurait versé ou Tétouffer sous les ruines amoncelées 
par elle-même. Je ne te confonds pas, citoyen RuUe, avec ces 
h3^pocrites, crois-le bien, mais je te signale leurs manœu- 
vres perverses et je dis comment les patriotes peuvent de- 
venir leurs instruments. » 

Le cit03^en Rulle essaya encore de répondre, mais les au- 
tres conseillers déclarèrent la discussion close, et Ton passa 
à Tordre du jour. 

Le même soir, au club des Jacobins, des discours vio- 
lents furent prononcés; l'attitude du conseil de la commune 
ayant été dénoncée comme réactionnaire, il fut résolu que 
le peuple ferait justice des simulacres du despotisme et de 
la superstition. En effet, le lendemain, quelques hommes 
se dirigèrent vers la cathédrale, munis d'échelles, de cordes 
et de marteaux, pour renverser toutes les statues de rois et 
de saints et briser les bas-reliefs. 

Mais Hillot, le maire, les avait prévenus : il avait fait 
poser devant les portails des rubans tricolores et se tenait 
là, entouré des conseillers. La vue des rubans aux trois 
couleurs et l'attitude du maire, arrêtèrent tout d'abord les 
iconoclastes, d'ailleurs en assez petit nombre. Puis, un 
détachement de gardes nationaux vint se ranger sur la 
place. On parlementa, et Hillot, calme et froid, parla ainsi 
à la foule, qui peu à peu s'amassait devant le parvis : 

« Citoyens ! nous ne sommes pas venus ici pour défendre 
les images de rois à jamais rejetés du sol de la patrie, et de 
prétendus saints, inventés par les prêtres pour subjuguer 
l'esprit de la nation. Non! nous sommes ici pour vous dire 
que la inutilation des œuvres d'art, dues à nos pères, à des 
hommes du peuple, serait un acte de barbarie.... Ce n'est 
pas contre ces images de pierre qu'il faut manifester vos 



ET d"'UXF. CATHKDRALE. 2G7 

justes ressentiments, mais bien contre les ennemis du 
dedans et du dehors, ennemis vivants et qui se riraient de 
vos colères, inutilement exercées contre des représentations 
inoffensives. 

« Puis quelles sont donc ces images? Jésus.... ses 

apôtres? Mais n'étaient-ils pas des démocrates? Vivaient-ils 
dans la pourpre et les richesses? s'entouraient-ils d'esclaves 
et de serviteurs? Est-ce à eux qu'il faut s'en prendre si les 
prêtres ont corrompu leur enseignement? Ne sont-ce pas 
les prêtres qui ont fait périr Jésus? Aujourd'hui, ne serait-il 
pas au milieu de vous, coiffé du bonnet de la liberté? Mais 
regardez donc cette sculpture. C'est l'enfer, je crois, qu'ont 
taillé ici des artistes que les lumières de la philosophie 
n'avaient pas encore éclairés ! 

« Eh bien! quels sont ceux que les diables entraînent? 
Un pape! un roi, des moines, des nobles, des dames de 
cour... 

c( Ainsi, ces artisans, sortis du peuple, auteurs de ces 
sculptures, avaient devancé les temps et exprimaient déjà, 
dans leur langage, le seul qui leur fut permis, leur haine 
contre les t3Tans et les gens d'église. 

« Laissez donc subsister ces débris de la pansée du 
peuple qui a vécu avant vous, qui a souffert du despotisme 
et qui a su exprimer son amour pour la vérité et la vertu 
pendant qu'il était opprimé. 

« Et là, encore, que voyons-nous ? Un zodiaque et les 
travaux des champs. L'image de la science astronomique et 
du travail. 

« En voulez-vous à ces représentations? Ah! chers con- 
citoyens, ce ne sont pas ces symboles qu'il vous faut redou- 
ter, mais bien les instigateurs de la ruine et du désordre. 
La cathédrale de Clusy, bâtie par le peuple de Clusy, est un 



268 HISTOIRE D^UN HOTEL DE VILLE 

monument national, il nous appartient ; conservons-le in- 
tact, et qu'il serve dorénavant aux grandes réunions popu- 
laires, sous la garde du peuple, qui Ta élevé! » 

Ce discours fut accueilli par les cris de : « Vive la nation! 
Vive le maire! » (Fig. 48 bis.) 

Et les statues furent aussitôt décorées de rubans tricolores 
et coiffées de bonnets rouges. 

Puis, la foule se mit à considérer toutes ces sculptures 
sous une impression nouvelle, en leur donnant les interpré- 
tations les plus étranges. 

Toutefois, la cathédrale était sauvée-, le baldaquin seul fut 
dépouillé de ses anges en plâtre et de ses ornements de 
plomb doré qui servirent à fabriquer des balles. 

Les cloches, sauf une seule, réservée pour sonner le 
tocsin, durent être fondues pour faire des sous, et les châs- 
ses d'argent et de vermeil furent envoyées à la Convention. 

A rinstar de la fête de la Raison, que Ton célibrait à 
Paris le 20 brumaire (lo. novembre 1793), Clusy vou- 
lut avoir aussi dans sa cathédrale une cérémonie semblable. 

La déesse de la Raison, représentée par une jeune femme 
vêtue d'une tunique blanche, d'un manteau bleu, coiffée du 
bonnet de la liberté, fut portée, assise sur un trône d'or, 
par huit jeunes filles jusque dans le sanctuaire de l'église 
et déposée sur une estrade , couvrant le maître-autel 

(fig- 49)- 

: Là, des discours furent prononcés, des hymnes patrioti- 
ques chantés, et pendant quelque temps, les jours de décade, 
le peuple se rassemblait dans la cathédrale-, on y lisait la 
Déclaration des droits de Vhomme^ on y prononçait des 
discours sur la vertu, sur la famille, on y exécutait des 
morceaux de musique, on y chantait des hymnes républi- 
cains. 




LE MAIRE EMPÊCHE LA DESTRUCTION DES STATUES 
DE LA CATHÉDRALE. 



ET D UNE CATHIJDRALE. 



269 




On avait remplacé la première déesse de la Raison, en 
chair et en os, et qui s'en alla, après Pinauguration, dîner 
avec les commissaires de la fêtw, par une statue de plâtre, 
et, à ce sujet, le maire, qui ne participait guère aux céré- 
monies imaginées par les promoteurs du culte de la Rai-' 
son, pensait qu'il était au moins ridicule de substituer une 
idolâtrie nouvelle à celle qu'on prétendait abolir 

Et, en effet, voyait-on des bonnes femmes de Clusy 
entrer dans la cathédrale pour déposer des fleurs et allumer 
des chandelles aux pieds de la statue de la Raison, comme 
autrefois elles en plaçaient devant Timage de la Vierge, 

Les idées abstraites n'entrent pas dans le cerveau des 



270 HISTOIRE D U\ HOTEL DE VILLE 

simples, et la nouvelle déesse de plâtre devenait à leurs yeux 
un fétiche. Aussi, dans le conseil de la commune, dans le 
club des Jacobins, des orateurs s'élevaient contre ce nou- 
veau culte qui semblait préparer les esprits au retour des 
pompes du catholicisme. Si on adressait à ce sujet des 
observations au maire, il levait: les épaules; se conte:itait de 
dire tristement : « Ceci nous prouve que les lumières de la 
philosophie pure n'ont point pénétré Tâme du peuple,.,. 
Pourquoi nous en étonner? une nation ne prend pas en 
deux ou trois ans des habitudes contractées pendant des 
siècles. » 

Toutefois ces réunions durèrent peu; le peuple les tour- 
nait en dérision, et Téglise demeura bientôt déserte. 

Pendant les derniers jours de 1793, les clubs réclamèrent 
impérieusement le jugement des suspects, et ils menaçaient 
de forcer les prisons. Le maire attendait, répétait-il tou- 
jours, des ordres de la Convention. 

Au péril de sa vie, il opposait aux injonctions des clu- 
bistes une inébranlable fermeté. Puis intervint le décret 
de la Convention qui ordonnait de fermer toutes les 
réunions, sauf celle des Jacobins. 

Hillot n'a3^ant plus à lutter qu'avec celle-ci et tenant la 
garde nationale dans sa main, sut éviter les excès popu- 
laires. 

Actif, sans cesse à son poste, prévoyant tout, il put main- 
tenir Tordre dans la ville, sut pourvoir à son approvision- 
nement, décourager les meneurs, faire respecter les lois, 
ménager les esprits violents, et imposer par sa fermeté et 
son calme à la nombreuse et dangereuse classe des trem- 
bleurs. 

Après le 9 thermidor, les prisons furent ou\'ertes, et 
bientôt après, Hillot, accusé d'avoir favorisé les Jacobins 



ET D UNE CA TllI.nRALn:. 



27 l 



par ceux-là mêmes qu'il avait sauvés d'une mort certaine, 
fut arrêté, traduit de\'ant une commission composée de 
contre-révolutionnaires et condamné au bannissement; car 
la peur ne pardonne pas. 

Réduit à rindigence, — il avait dépensé son faible patri- 
moine pendant sa magistrature, — il finit ses jours en 
Hollande, dans un hospice, en 1800. 




272 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 



CONCLUSION 



A quoi servirait Tliistoirc, si elle n'était un enseigne- 
ment ? 

Et cependant, si Ton tient compte des mœurs et du temps, 
les mêmes fautes, les mêmes excès, les mêmes moyens d'ac- 
tion ou de réaction, se représentent sans cesse. Ce serait à 
désespérer du progrès chez les peuples qui passant pour ci- 
vilisés, si, en considérant les choses avec attention, on ne 
découvrait, à travers ces événements qui se reproduisent 
périodiquement, sous une forme identique, un fait constant, 
une pensée dominante : le rétablissement de Téquilibre rom- 
pu, par le travail persistant des populations. 

l.a décadence ne commence réellement pour une nation 
que quand elle cesse de considérer le travail comme l'élé- 
ment vital, et toutes les ruines sont bien vite réparées quand 
un peuple se remet courageusement à l'œuvre, après une 
catastrophe. 

L'histoire de la ville de Clusy est l'histoire de la plupart 
de nos grandes communes. 

Dès l'époque gallo-romaine, l'esprit de solidarité qui unit 
les membres d'une même cité se prononce avec énergie 

Sous la domination des Mérovingiens, pendant ces temps 
de désordre et de trouble, quand la vieille civilisation ro- 



El- d'une catim-drale. 273 

maine semble à tout jamais effacée, bs villes conservent et 
maintiennent, tant bien que mal, les traditions administra- 
tives des municipes. Et, à la fin du onzième siècle, c^s tra- 
ditions reparaissent sous une forme républicaine. La cité 
prétend, au sein du régime féodal, conquérir son indépen^ 
dance absolue, et elle Tacquiert, en effet, au prix des sacri- 
fices les plus douloureux. 

Depuis lors, nos cités françaises n'ont cessé de poursuivre 
la même pensée vingt fois^ elles ont perdu leurs franchises, 
achetées à prix d'argent, conquises par la force ou l'a- 
dresse, vingt fois elles ont su retrouver leur indépendance 
municipale, et, aujourd'hui encore, cette pensée se mani- 
feste énergiquement. 

Mais à l'amour pour la cité indépendante, est venu se 
joindre le sentiment de la solidarité nationale, qui n'existait 
pas pendant la durée de la période féodale. 

Alors, si certaines villes tentaient de former entre elles 
une sorte de fédération, afin de résister à l'ennemi com- 
mun, la féodalité, le fédéralisme ne saurait être confondu 
avec ce que nous appelons aujourd'hui le sentiment natio- 
nal, Tamour de la patrie. C'était une sorte d'assurance mu- 
tuelle qui se développa particulièrement entre les villes d':! 
Nord, entre les cités flamandes, et qui n'excluait nullement 
rappel au secours prêté par Tétranger. 

Le progrès réel résulte donc de la simultanéité des deux 
sentiments : l'amour de la patrie et l'amour de la cité, le 
premier dominant, comme de juste, le second ; et, pour 
nous exprimer avec plus de précision, la cité administrati- 
vement indépendante, concourant à la défense commune du 
pays. 

Il a fallu des siècles et de dures épreuves pour associer 
ces deux idies oui semblent, au premier abord, contradic- 

35 



274 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE 

toires. Il a fallu rintervention de h monarchie, travaillant 
ou croyant travailler pour son propre compte ; il a fallu une 
révolution grande et terrible, des guerres sanglantes -, il a 
fallu encore la ténacité laborieuse des populations et le sen- 
timent de civisme particulier aux races latines. 

Est-ce à dire que les progrès soient accomplis et que nous 
entrions dans Tâge d'or des cités? Non certes, on signale le 
progrès, on ne saurait le considérer comme réalisé encore. 

Les progrés ne seront définitivement acquis que quand 
les citoyens auront k connaissance exacte de leurs droits et 
de leurs devoirs, quand ils seront tous pourvus d'une in- 
struction suffisante pour les mettre à Tabri des entraîne- 
ments irréfléchis; lorsqu'ils se considéreront comme soli- 
daires, et que les plus capables parmi eux se dévoueront, 
sans arrière-pensée, aux fonctions publiques et répondront 
sans héstier à l'appel de leurs concit03xns : toutes condi- 
tions qui sont loin encore d'être remplies. 

Mais ce que nous avons voulu faire ressortir dans cet 
ouvrage, c'est la persistance d'une cité à se constituer civi- 
lement', comme dans V Histoire d'une Forteresse ^ nous 
avons essayé de montrer la persistance d'une ville à se dé- 
fendre contre les attaques à main armée. Les deux œuvres 
se complètent et donnent la mesure de l'énergie vitale des 
populations urbaines françaises. 

Ce que nous avons voulu montrer, c'est comment et pour- 
quoi la cathédrale est, au même titre que la maison de ville, 
le monument ài la cité, le signe visible deseff"orts, à un cer- 
tain moment, pour se constituer en face du pouvoir féodal. 
Et le sentiment des populations ne s'est pas égaré sur ce 
point. 

Lorsque, par suite d'une réaction violente contre les abus 
du régime monarchique et les prétentions du clergé, la 



CT D UNE CATHIÎDRAl.E. 27!? 



Révolution a porté la main sur les établissements rdij^ieux, 
les villes ont respecté leurs cathédrales Une vieille tra- 
dition, dont alors certainement on ne se rendait pas un 
compte exact, a protégé ces édifices contre les démolis- 
seurs. 

Peu de ces églises ont vu détruire leur statuaire. Reims, 
Chartres, Amiens ont conservé la leur, intacie. 

Et il faut dire, pour être vrai, que depuis le rétablisse- 
ment du culte, et notamment sous le premier Empire et la 
Restauration, ces grands monuments des cités françaises par 
excellence et dus au génie des populations urbaines, ont eu 
à subir certaines mutilations graves que leur ava:t épar- 
gnées la Révolution. 

Le caractère officiellement et exclusivement religieux donné 
aux cathédrales depuis la fin du treizième siècle, les a garan- 
ties contre les événements politiques, qui ont eu, sur les 
hôtels de ville, une si désastreuse influence. Car Fhôtel de 
ville subissait le contre-coup de chaque révolution survenue 
dans le sein de la commune. C'était à Thôtel de ville que 
s'en prenaient les pouvoirs monarchique et féodaux avec 
lesquels les cités entraient en lutte ouverte, et c'est pourquoi 
nous ne possédons en France qu'un si petit nombre de ces 
édifices d'une date ancienne. La plupart, cependant, ont 
été rebâtis plusieurs fois sur l'emplacement qu'ils occu- 
paient dès rétablissement des communes, et peut-être sur 
les terrains affectés à la curie municipale romaine; de même 
que nos cathédrales et évêchés occupent l'emplacement du 
prétoire romain, situé le long de Tenceinte de la ville, du 
côté le moins facilement attaquable. 

Les cathédrales de Paris, de Bourges, de Chartres, 
d'Amiens, de Soissons, de Meaux, de Senlis, de Beau- 
vais (pour ne parler que de celles qui faisaient pariie du 



276 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE 

domaine ro3'ai ou qui en étaient le plus voisines), sont dans 
ce cas. 

C'est qu'en effet, au moment de la chute de l'empire 
romain, les évêques étaient investis de Tautorité du préteur 
et étaient chefs de Tadministration municipale, en même 
temps que pasteurs spirituels. Et c'est bien sur ce pouvoir, 
accordé aux premiers dignitaifes chrétiens, que Tépiscopat 
s'appuya longtemps pour réclamer la suprématie sur les 
villes. 

Il ne fallut rien moins que le mouvement communal et 
la prépondérance plus ou moins marquée du pouvoir mo- 
narchique pour imposer silence à ces prétentions épisco- 
pales. 

L'histoire de France est ainsi, en grande partie, renfer- 
mée dans rhistoire de nos cités. Ce sont nos cités, ce sont 
les luttes incessantes de leurs habitants contre les pouvoirs 
anarchiques de la féodalité, despotiques de la monarchie, 
contre les envahisseurs étrangers, les passions des partis 
rivaux auxquels le pays était livré, qui ont constitué la 
France. 

Aussi, est-ce aux villes et aux grandes villes surtout, que 
les despotismes, quels qu'ils soient, refusent leurs sympa- 
thies. Les seigneurs féodaux vivaient dans leurs châteaux 
et se tenaient à distance des villes. Quand la monarchie 
française fut assez puissante pour régner de fait, elle n'ha- 
bita guère les villes. Parmi les souverains, le plus des- 
pote de tous, Louis XIV, ne fut jamais à Paris que pendant 
quelques jours, et Louis XVI y fut amené malgré lui. 

Si cet ouvrage, essentiellement lié à V Histoire d'une For- 
teresse^ contribue, pour si peu que ce soit, à faire entrevoir 
et apprécier la partie la plus intéressante peut-être de notre 
histoire nationah, en ce qu'elle montre comment et au prix 



ET D UNE CATHEDRALE. 



77 



de quels sacrifices un pays conquiert et conserve ses liber- 
tés sans cesse contestées, nous croirons avoir rempli notre 
tâche. 

Un de nos grands écrivains, Edgard Quinet, écrivait en 
i8G3 : « Si la liberté se perdait pour jamais, je tiens pjur 
certain que Tintérêt attaché à nos origines se perdrait in- 
failliblement. Les vastes travaux entrepris sur notre histoire 
seraient interrompus et abandonnés. Car, qui se sentirait le 
courage, du fond d'une servitude présente, d'attacher son 
esprit à l'histoire de la servitude passée ? Les écrivains, di- 
gnes de ce nom, chercheraient d'autres sujets qui leur per- 
missent au moins de se distraire des maux connus, par Til- 
lusion de l'espérance. » 

A cette observation si juste et présentée sous une forme 
si noble, on peut ajouter : 

L'amour du pays est en raison de la connaissance de son 
histoire, et si l'on veut faire pénétrer cet amour dans les 
esprits, il faut que cette histoire devienne familière à tous! 




PRINCIPAUX 

OUVRAGES ET DOCUMENTS CONSULTÉS 



CHAPITRE PREMIER. 

Grégoire de Tours, Histoire ecclcsiasliqiic des Francs. 
Sidoine Apollinaire, Lettres. 
Guizot, Essais sur l'histoire de France. 

— Des institutions politiques en France du V" au X" siccle. 

— Histoire de la civilisation en France. 
Augustin Thierry, Récits des temps mérovingiens. 

CHAPITRE II. 

Eginhard, Vie de l'Empereur Charles. 

Frodoard, Histoire de l'Église de Reims. 

Hincmar, Lettres 

Guizot, Ouvrages déjà cités. 

C. F. E. Dupin, Histoire administrative des communes de France, 

Michelet, Origines du droit français. 

CHAPITRE III. 

Guibert de Nogent, Mémoires. 

Baldcrig, Chroniques d'Arras et de Canibray, publiées par le docteur 

Le Glay. 
Recueil des ordonnances des rois de France. 
Hugues de Poitiers, Histoire de l'ahhaye de Vé-^elay, 
Mabillon, Annales de l'ordre de Saint-Benoit. 
Suger, Vie de Louis le Gros. 



28o PRINCIPAUX OUVRAGES 



Anquetil, Histoire de Reims. 

Augustin Thierry, Lettres sur l'histoire de France. 

CHAPITRE IV. 

Suger, Lettres. 

Guillaume le Breton, Vie de Philippe-Auguste. 

Cartnlairede Laon. 

H. Martin, Histoire de France, 

Vitet, Monographie de la Cathédrale de Noyon. 

Marion, Essai sur l'église Notre-Dame de Laon. 

D. Bugnâtre. 

CHAPITRE V. 

Guillaume de Nangis, Chroniques. 

Ordonnances des rois de France. 

Guillaume Durand, Rationak. 

Jehan le Mrrchant, Poème des miracles. 

Goze, Histoire de la Cathédrale d'Amiens. 

A. de Girardot, La Cathédrale de Bourges. 

Tailiar, Recueil d'actes des xn" et xui^ siècles die nord de la Francs. 

CHAPITRE VI. 

Guillaume de Nangis, Chroniques. 

Le Sire de Joinville, Histoire de saint Louis. 

Pierre de Fontaines {le conseil de). 

Beugnot, Institutions de saint Louis. 

Beaumanoir, Coutumes de Beauvoisis. 

Isambert, Lois anciennes. 

De Guilhermy et ViolIct-le-Duc, Description de Notre-Dame de Paris. 

CHAPITRE VIT. 

Documents inédits sur l'histoire de France, les 01 im. 

Ordonnances des rois de France. 

Chroniques de Saint-Denis. 

Isambert, Lois anciennes. 

Augustin Thierry, Lettres sur l'histoire de France, 



ET DOCUMENTS CONSULTIÎS. 28i 



CHAPITRE VIII. 

Continuateur de Guillaume de Nangis, Chroniques. 

Chroniques de Saint-Denis. 

Henri Martin, Histoire de France. 

Augustin Thierry, Lettres sur l'histoire de France. 



CHAPITRE IX. 

Froissart, Chroniques. 

Chroniques de Saint-Denis. 

Henri Martin^ Histoire de France. 



CHAPITRE X. 

Froissart, Chroniques. 

J. Ju vénal des Ursins, Histoire de Charles VI. 

Pierre de Fenin, Mémoires. 

Journal d'un bourgeois de Paris sous le règne de Charles VI. 



CHAPITRE XI. 



Philippe de Commines, Mémoires. 
Olivier de la Marche, Mémoires. 
Jean de Troyes, Mémoires. 
Henri Martin, Histoire de France. 



CHAPITRE XII. 

La Satyre mêntppêe. 

L'Estoile, Godefroy. Mémoire pour servir à l'histoire de France (i Si 5- 

L'Estoile, Journal des choses inénurahles advenues durant h règne de 

Henri HI. 
Agrippa d'Aubigné, Mémoires. 
Henri Martin, Histoire de France. 



?.82 PRINCIPAUX OUVRAGES, ETC. 



CHAPITRE XIII. 

Albert Christophle, Une cleciion iminicipah en ly^S, étude sur Je drc:'t 

municipal au xviu* siècle. 
de Tocqueville, L'ancien régime et la Révolution. 
Augustin Thierry, Essai sur l'histoire du Tiers-État. 

CHAPITRE XIV. 

J. B. Thiers, Dissertations ecclésiastiques sur les principaux au'.cls de 

églises ; les jîibés des églises, la clôture du claiir des églises (1688). 
Lebrun des Marettes, Voyages lithurgiqiies de France (1718). 

CHAPITRE XV. 

Thiers, Histoire de la Révolution française. 

Décrets de la Convention. 

Vaultier, Souvenirs de l'insurrection normande dite du fédéralisme. 

Mémoires et journaux de la Révolution. 



TABLE 



Chap. I. La Curie et le Prétoire. . . , . i 

— II La Cathédrale 28 

— III. La Commune de Clusy 43 

— IV. Ou l'accord s'établit entre l'évè- 

que et les habitants de Clusy. . . 70 

— V. La Cathédrale du aiii" siècle. . . 88 

— VI. Pourquoi et comment'la Cathédrale 

subit certaines modifications. . . 112 

— VII. L"'hôtel de ville de la fin du Xlll 

siècle i3i 

— VIII. Abolition de la commune de Clusy. 145 

— IX. Rétablissement de la commune de 

Clusy 169 

— X. L'ÉPOQUE des grands maux 200 

— XI. L'hôtel ds ville de Clusy est re- 

bâti par la munificence du roi 
louis le onzième. 207 



284 



TABLE. 



Chap. XII. La Ligue 222 

— XIII. L'ÉDiT DE 1692 236 

— XIV. Les conséquences d'un vœu royal. .' 241 

— XV. La Révolution *...... 253 

Conclusion , . . . . 274 



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La Vie de Collège dans tous les Pays, par André Laurie 

Les Voyages involontaires, par Lucien Biart 

Les Romans d'Aventures, par André Laurie et Rider Haggard 

Les Romans de l'Histoire naturelle, par le D' Candèze 

Les Œuvres pour la Jeunesse de Stahl, J. Sandeau, E. Legouvé, V. de Laprade, Jean Macé, Hector 
Malot, Viollet-le-Duc, S. Blandy, J. Lermont, Th. Benlzon, E. Muller, Dickens, A. Dequet, A. Badin, 
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^ Sur le Pont d'Avignon. Gironè-Girofja. Le bon Roi Dagoberl. C 

> La Tour, prends garde. Il était une Bergère. Compère Guilleri. > 
C La Marmotte en vie. M. de La Palisse. Malbroughs'enva-t-en guerre. ^ 
^ La Boulangère a des écus. ( Au Clair de la Lune. ( Nous n'irons plus au bois. ^ 
^ L. FRŒLICH C 
• M. César. — Le Cirque à la maison. — Pommier de Robert. — La Revanche de François. ^ 

> BECKER. . • Une drôle d'École. ^ 

S CASELLA Les Chagrins de Dick. ^ 

^ FROMENT Tambour et Trompette. S 

C. GEOFFROY Monsieur de Crac. — Don Quichotte. — Gulliver. C 

— L'Ane gris. — Le pauvre Ane. ^ 

JAZET. L'Apprentissage du Soldat. • 

KURNER Une Maison inhabitable. ^ 

DE LUCHT L'HommeàlaFlûte— Les 3 montures de John Cabriole. ^ 

— .La Leçon d'Èquilalion. — La Pèche au Tigre. ^ 

— Les Animau.\ domestiques. ^ 

^ — ••• Robinson Crusoë. V 

^ MATTHIS Métamorphoses du Papillon. ^ 

^ MARIE Mademoiselle Suzon. ^ 

^ TINANT Du haut en bas. — Un Voyage dans la neige. ^ 

^ — Une Chasse extraordinaire. — La Revanche de Cassandre. ^ 

\ — Les Pécheurs ennemis. — La Guerre sur les Toits. ^ 

C — Machin et Chose. ^ 

^ — Le Bercer ramoneur. ^ 

^ TROJELLI Alphabet musical de Mlle Lili. ^ 

^ i^' et 2""" Ages < 

\ PETITE BIBLIOTHÈQUE BLANCHE | 

^ Volumes gr. in-16 colombier, illustrés C 

<^ AUSTIN . . . Boulotte. ^ 

P BENTZON Yelte. ^ 

y BERTIN(M. )............ Les Douze. — Voyage au Pays des défauts, ^ 

^ — Les deux côtés du Mur. ^ 

^ BIGNON Un singulier petit Homme. C 

<^ CHAZEL (PROSPER) Riquetle. ^ 

> DE CHERVILLE (M.) Histoire d'un trop bon Chien. > 

S DICKENS (C H.) L'Embranchement de Mugby. b 

X DIENY (F.) La Patrie avant tout. ^ 

^ DUMAS iA.) La Bouillie de la comtesse Berthe. ' 

^ DURAND (H.) Histoire d'une bonne aiguille. ^ 

^ FEUILLET (O.) La Vie de Polichinelle. ^ 

^ G EN IN (M.) Un petit Héros. ^ 

C — Les Grottes de Piémont. — Pain d'épice. ^ 

^ GENN.EVRAYE Petit Théâtre de Famille. C 

^ LA BÉDOLLIERE (DE) Histoire de la Mère Michel et de son chat. X 

^ LE MAI RE-CRETIN Le Livre de Trotty. ' b 

^ LEMOINE La Guerre pendant les vacances. ^ 

C LEMONNIER (C-) Bébés et Joujoux.— Hist.de huit Bêtes et d'une Poupée. ^ 

^ — Les Joujoux parlants. ^ 

^ LERMONT (J.) f Mes Frères et moi. ^ 

^ LOCKROY (S.) Les Fées de la Famille. S 

S MAYNE-REID f Les Exploits des jeunes Boërs. C 

^ MULLER(E.) Récits enfantins. ^ 

> MUSSET (P. DE) Monsieur le Vent et Madame la Pluie. • 

^ NODIER (CHARLES) Trésor des Fèves et Fleur des Pois. ^ 

^ OURLIAC (E.) Le Prince Coqueluche. N 

C PERRAULT (p.) Les Lunettes de Grand'Maman. C 

^ — Les Exploits de Mario. ^ 

^ SAND (GEORGE) Le Véritable Gribouille. V 

S SPARK.. Fabliaux et Paraboles. S 

^ STAHL (P.-J.) Les Aventures de Tom Pouce. ^ 

r STAHL ET WILLIAM HUGHES. Contes de la Tante Judith. C 

^ VERNE (JULES) Un Hivernage dans les glaces. y 

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4 



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|iiMiiîtî|èpe i'|iltteitî(îïi it k ^mhûm ^ 

QUELS souvenirs aiïréabics cl charmants ce litre Rénéral ne rappellc-l-il pas aux hommes ^ 

jeunes d'aujourd'hui, à ceux qui entraient dans la vie au moment même où une révolution ^ 

complète s'opérait, en leur faveur, dans la littérature! Car il n'y a pus beaucoup plus ^ 

(le vin^t ans que les jeunes gens lisent, c'est-ù-dire qu'ils ont des livres conçus pour eux, écrits C 

pour eux, et dont le succès est tel qu'on n'aurait pas osé l'attendre. ^ 

^ « C'est une innovation que lintroduction de la lecture dans les plaisirs de la jeunesse. Elle ^ 

"^ date prcsoue d'hier : mettons vingt ans, c'est tout le bout du monde. Pendant ces vingt années, C 

Q l'éditeur llclzel a su publier 300 volumes de premier ordre. ^ 

^ «1 Le titre trouvé par l'édileLu- constitue à lui seul un programme : ÉDUCATION et ^ 

X RECHEATION. El, en effet, tout est là. Ces beaux cl bons livres instruisent cl ils amueenl. » C 

^ VOLUMES IN-8° CAVALIER, ILLUSTRÉS x 

C ALDRICH Un Écolier américain. ^ 

^ ANC EAUX Blanchelle et Capitaine. ^ 

J AUDEVAL (H.) La Famille de Michel Kagenet. > 

p BENTZON (TH.) Pierre Casse-Cou. ^ 

^ BERR DE TURIQUE + La Petite chanteuse. ^ 

^ BIART (L.) Voyage de deux Enfants dans un parc. ^ 

^ — Entre Frères et Sœurs. — Deux Amis. ^ 

^ BUSNACH (W.) O Le Petit Gosse. S 

CHAZEL (PROSPER) Le Chalet des sapins. C 

DEQUET Histoire de mon Oncle et de ma Tante. ^ 

DUMAS (ALEXANDRE) Histoire d'un Casse-noisette. • > 

ERCKMANN-CHATRIAN Pour les Enfants. — Les Vieux de la Vieille. b 

FATH (G.) Un drôle de Voyage. S 

GOUZY Voyage d'une Filietle au pays des Étoiles. ^ 

^ — Promenade d'une Fillette autour d'un laboratoire. ^ 

^ LEM A I RE-CRETIN Expériences de la petite Madeleine. V 

^ LERMONT L'Aînée. ^ 

S — Histoire de deux Bébés (Kitty et Bo). C 

^ — Un heureux Malheur. ^ 

V MAYNE-REID — Œuvres choisies. ^ 

^ Désert d'eau. — Deux Filles du Squatter. — Chasseurs de chevelures. — Chef au Bracelet d'or ^ 

^ Exploits des jeunes Boërs. — Jeunes Voyageurs. N 

^ Petit Loup de mer. — Naufragés de l'ile de Bornéo. — Robinsons de terre ferme. ^ 

C Sœur perdue. — William le Mousse. ^ 

^ "|\ /TTayne-Reid est un Cooper plus accessible à tous, aux jeunes gens en particulier. Scrupu- ^ 

^ wl leusemenl moral, d'une imagination riche et curieuse, mettant en scène quelque simple ^ 

^ 1 T i récit, autour duquel il groupe des incidents romanesques, et cependant possibles, ^ 

^ il promène son lecteur au milieu des forêts vierges, parmi les tribus sauvages, cl exalte le cou- ^ 

V rage individuel aux prises avec les difficultés et les nécessités de la vie. Claretie. ^ 

^ MULLER La Morale en Action par l'Histoire. S 

S NERAUD La Botanique de ma Fille. C 

C PERRAULT (p.) Pas-Pressé. ^ 

^ RECLUS (E.) Histoire d'une Montagne. — Histoire d'un Ruisseau. • 

^ STAHL (P.-J.) La famille Chester. ~ Mon premier Voyage en mer. ^ 

^ STAHL ET LERMONT La Petite Rose, ses six Tantes et ses sept Cousins. C 

S VADIER (B.) Blanchette. C 

C VALLERY- RADOT (R.) || Journal d'un Volontaire d'un an. ^ 

^ VAN BRUYSSEL Scènesdela Vie des Champs et des Forêts aux États- 

^ Unis. 

^ VOLUMES IN-8° RAISIN, ILLUSTRÉS 

^ BADIN (A.) Jean Casleyras (Aventures de trois Enfants en Algérie). 

> BENEDICT La Madone de Guido Reni. p 

^ BENTZON (TH.) Contes de tous les pays. C 

N BLANDY (S-) Le petit Roi. «T 

^ — Fils de veuve. — L'Oncle Philibert. ^ 

^ BOI.SSONNAS (B.). i4|i Une Famille pendant la guerre. ^ 

^ BRÉHAT (A. DE) Les Aventures d'un petit Parisien. ^ 

S BRUN ET Les Jeunes Aventuriers de la Floride. ^ 

\ BIART (L.) .Vlonsicur Pinson. ^ 

^ — Le Secret de José. V 

V — Lucia. S 

0\ A/V/A/X/X/X/VVVX/XA AAyVVVVXA/VX/X/VXA./^^ 

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Volumes in-8° illustrés (suite) 

Contes et Romans de l'Histoire naturelle 






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D' CANDEZE 



Aventures d'un Grillon. 

Périnelle (Histoire surprenante de cinq moineaux). 



Aventures d'un Grillon. — « Cette biographie d'un insecte obscur cache, sous une fine 
allégorie, non seulement un petit traité de morale familière, mais encore des notions 
d'entomologie très précises et très sûres. L'auteur, M. Ernest Candèze , est un écrivain 
déjà connu des lecteurs de la Revue Scientifique, et ses qualités littéraires ne nuisent pas, bien 
au contraire, à l'autorité de son enseignement. 

C'est une philosophie ingénieuse que celle qui cherche dans l'étude du plus petit des 
mondes, du monde des insectes, des leçons applicables à l'univers entier. C'est merveille de voir 
comment même les petits c6tés de la science gagnent à être traités par des écrivains littéraires, 
quand ils ont su se munir au préalable d'un savoir sérieux et éprouvé. » 

{Revue Scientifique.) 

CAD VAIN (H.) Le grand Vaincu (le Marquis de Monlcalm). 

DAUDET (ALPHONSE) Histoire d'un Enfant. 

— Contes choisis. 

DESNOYERS (L.) Aventures de Jean-Paul Choppart. 

DUPIN DE SAINT-ANDRÉ. . . Ce qu'on dit à la maison. 

FAUQUEZ 'H.) Les Adoptés du Boisvallon 

GENNEVRAYE. . . .' Théâtre de Famille. 

— La petite Louisette. 

— ^ Marchand d'Allumettes. 

GRIMARD (E.) La Plante. 

HUGO I, VICTOR) Le Livre des Mères. 

LAPRADE (V. DE). • • Le Livre d'un Père. 

La vie de Collège dans tous les Pays 

ANDRÉ LAURIE 

Mémoires d'un Collégien. (Un ) La Vie de Collège en Angle- ) Autour d'un Lycée japonais. 

ijcée de déparlement.) j terre. ) Le Bachelier de Séville. 

Une Année de Collège à Paris. Un Écolier hanovrien. ( A.xel Ebersen . (Le Gradué 

Mémoires d'un Collégien russe. J Tito le Florentin. ) d'Dpsala.) 

M Francisque Sarcey a consacré à chacun des livres qui composent cette série une 
élude spéciale. 
• « Notre ami Hetzel, écrivait-il au mois de décembre 1885, a commencé une collec- 
lion bien curieuse et dont le titre générique suffit à indiquer l'intérêt. Chaque année, il parait un 
volume qui nous transporte dans un pays différent. Il y a quatre ans, nous étions en France; 
l'année suivante, on nous a menés en Angleterre; l'an d'après, en Allemagne. L'ensemble des 
volumes dont cette série doit se composer formera une étude assez complète des divers 
systèmes d'éducation suivis par chaque nation. 

« Tous ces volumes partent de la même main; ils sont de M. André Laurie, qui me parait 
être un universitaire fort au courant des questions pédagogiques, et qui n'en est pas moins un 
conteur agréable et un écrivain élégant. C'est chaque année un régal attendu par moi de recevoir 
et de déguster son volume. » 

Francisque Sarcey. 

LES ROMANS D'AVENTURES 

ANDRÉ LAURIE Le Capitaine Trafalgar. 

— L'Héritier de Robinson. 

— De New- York à Brest en sept heures. 

— Le Secret du Mage. 

— f Le Rubis du Grand Lama. 

J. VERNE ET A. LAURIE. • • • L'Épave du Cynthia. 

RIDER-HAGGARD Découverte des Mines du roi Salomon. 

STEVENSON ET A. LAURIE. . L'Ile au Trésor. 

A PROPOS ûeVÈpave du Cynthia, M. Ulbach écrivait les lignes suivantes : 
« La collaboration de MM. Jules Verne et André Laurie ne pouvait être que féconde. 
La science de l'un, l'observation de l'autre, les qualités littéraires des deux collabora- 
teurs font de ce livre un des plus émouvants de la collection nouvelle. » 



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Volumes in-8" illustrés (suite) 

« lly a peu délivres plus nourris de faits, plus substanliels, et d'un intérêt mieux soutenu 
que VEpai-e du Cynthia, » a écrit M. Dancourt dans la Galette de Fi ance. 

(1 Plus sombre, plus terrible est 17/t; au Trésor, roman popularisé en Anf^lcterre par des 
milliers il'èdilions, et dont la maison lletzel s'est assuré le droit de traduction exclusif. On 
raconlecjue M. Gladstone, le grand homme d'iilat, rentrant chez lui, après une séance aijitée, 
trouva, pjr hasard, sous sa main, i'Ile au Trcsnr, de Stevenson. Il en parcourut les premières 
pages, cl il ne quitta plus le livre (|u'il ne l'eut achevé. C'est que ces premières pages sont un 
chef-d'œuvre d'exposition mystérieuse, d'attractions captivantes... » 



LEGOUVÉ (E) Nos l'iiles et nos Fils. 

— . La Lecture en famille. 

— Une LIéve de seize ans. 

— t Épis et Bluets. 

LE RM ONT (J.) Les jeunes Filles de Quinnebasset. 

MACÉ (JEAN) • Contes du Pelil-Chàteau. 

— Histoire d'une Bouchée de Pain. 

— Histoire de deux Marchands de pommes. 

— Les Scrvileurs de l'estomac. 

— Théâtre du Petit-Chàteau. 

M A LOT (HECTOR) Romain Kalbris. 

MULLER ;£•') La Jeunesse des Hommes célèbres. 

RATISBONNE (LOUIS) U La Comédie enfantine. 

SAINT IN E ^X.; Picciola. 

SANDEAU (J-) La Roche aux Mouettes. — §| Madeleine. 

— Mademoiselle de la Seiglière. 

— t La petite fée du village. 

SAUVAGE (E.) La petite Bohémienne. 

SEGUR vCOMTE DE) Fables. 

ULBACH (L.) Le Parrain de Cendrillon. 





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ŒUVRES de P.-J. STAHL 

1^ Contes et Récits de Morale familière. — Les / — iQf Les Patins d'argent. — Les Quatre Filles 
Histoires de mon Parrain.— Q Histoire d'un du docteur .Marsch. — ^ Les Quatre Peurs 

Ane et de deux jeunes Filles. — i|| Maroussia. ( de noire Général. 
Les Contes de l'Oncle Jacques. 

STAHL a voulu enseigner familièrement la morale, la mettre en action pour lous les â<^es. 
De chacun des livres de Siahl se dégage une morale présentée avec toute la séduc- 
tion et cette forme spirituelle qui donne à la fiction les apparences de la réalité. 
Peu d'hommes ont plus et mieux fait pour la jeunesse, qui lui doit sa libération littér .ire. 

____________ Ch. Canivet. (Le Soleil.) 

STAHL ET LERMONT Jack et Jane. 

TEMPLE (DU; Sciences usuelles. — Communications de la Pensée. 

TOLSTOÏ (COMTE L.) Enfance et Adolescence. 

VERNE 1 JULES) ET D'ENNERY. Les Voyages au Théâtre. 
VIOLLET-LE-DUC Histoire d'une Maison. 

— Histoire d'une Forteresse. 

— Histoire de l'Frabitalion humaine. 

— Histoire d'un Hôtel de Ville et d'une Cathédrale. 

— Histoire d'un Dessinateur. 

Volumes grand in-8° jésus, illustrés 

BIART (L.) Aventures d'un jeune Naturalislc. 

— Don QuichoUe (adaptation pour la jeunesse). 

— t Les Voyages involontaires {Monsieur Pinson, Le 

Secret de José, La Frontière indienne, Lucia Avila). 

BLANDY (S.) Les Epreuves de NorberL 

CLÉMENT CH.) Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci. 

FLAMMARION (C) Histoire du Ciel. 

GRANDVILLE Les Animaux peints par eux-mêmes. 

GRIMARD (E.) Le Jardin d'Acclimatation. 

LA FONTAINE Fables, illustrées par Eue. Lambert. 

LAURIE (A.) Les Exilés de la Terre. 

MALOT (HECTOR) ........ U Sans Famille. 

MAYNE-REID Aventures de Terre et de Mer. 

MOLIERE Édition Sainte-Beuve et Tony Johannot. 

STAHL ET MULLER Nouveau Robinson suisse. 



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Jules Verne 

"VOYAGES EXTRAORDINAIRES 

39 VOLUMES IN-S" JÉSUS, ILLUSTRÉS 

t Cldudius Bombarnac. Hector Servadac. 

t Le Château des Carpalhes. L'Ile mystérieuse. 

Mistress Branican. Les Indes-Noires. 

César Cascabel Matliias Sandorf. 

Famille sans Nom. Le Chemin de France. 

Sans dessus dessous. Robur le Conquérant. 

Deux ans de Vacances. La Jangada. 

Nord contre Sud. Kéraban-le-Tèlu. 

Un Billet de Loterie. La Maison à vapeur. 

Autour de la Lune. Michel Strogoff. 

Aventures de trois Russes et de trois Le Pays des Fourrures. 

Anglais. Le Tour du monde en 80 jours. 

Aventures du capitaine Kalleras. Les Tribulations d'un Chinois en Chine. 

Un Capitaine de quinze ans. Une Ville flottante. 

Le Chancellor. Vingt mille lieues sous les Mers. 

Cinq Semaines en ballon. Voyage au centre de la Terre. 

Les Cinq cents millions de la Bégum. Le Rayon-Vert. 

De la Terre à la Lune. L'École des Robinsons. 

Le Docteur Ox. L'Étoile du sud. 

Les Enfants du capitaine Grant. L'Archipel en feu. 

L'cEtvRE de Jules Verne est aujourd'hui considérable. La collection des Voyages extra- 
ordinaires, que l'Académie française a couronnés, se compose déjà de vingt-huit 
volumes (contenant 39 ouvrages), et tous les ans Jules Verne donne au Magasin 
d'Éducation et de Récréation un roman inédit. 

Ces livres de voyage, ces contes d'aventures, ont une originalité propre, une clarté et une 
vivacité entraînantes. C'est très français. 

Claretie. 
-*-<oocooooooooooo»-*- 

Découverte de la Terre 

3 Volumes in-S» 

Les Premiers Explorateurs. — Les Grands Navigateurs du xviii* siècle. 

Les Voyageurs du xix« siècle. 

J. VERNE et TH. LAN/ALLÉE. Géographie illustrée de la France, édition 
revue et corrigée par .M. Dubail. 

. a — <^^\xJi^p^ri « — ^ 

BIBLIOTHÈQUE DES JEUNES FRANÇAIS 

Volumes gr. in-16 colombier 

ERCKMANN-CHATRIAN. Avant 89 (illustré). 

BLOCK (M.). Entretiens familiers sur l'administration de notre pays. 

La France. — Le Département. — La Commune. 

Paris, Organisation municipale. — Paris, Institutions administratives. — L'Impôt. — Le Budget. 

L'Agriculture. — Le Commerce. — L'Industrie. 

^ Petit Manuel d'Économie pratique. 

PONTIS Petite Grammaire de la prononciation. 

J.MACÉ La France avant les Francs {illustré). 

MAXIME LECOMTE La Vocation d'Albert. 

TRIGANT GENESTE Le Budget communal. 




1055C. — Imp. r. — Motteroz. 





DATE DUE 










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